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Troisième voyage de Cook, ou Voyage a l'océan Pacifique, ordonné par le roi d'Angleterre, pour faire… Cook, James, 1728-1779 1785

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Array     TROISIÈME VOYAGE
DE   COOK,
' °   U
VOYAGE A L'OCÉAN PACIFIQUE,
ORDONNÉ PAR LE ROI D'ANGLETERRE.
TOME    SECOND. B9B TROISIÈME   VOYAGE
| DE  COOK,
O u
VOYAGE A L'OCÉAN PACIFIQUE,
ORDONNÉ PAR LE ROI D'ANGLETERRE >
Pour faire des Découvertes dans THémisphere Nord *
pour déterminer la pofîtion & l'étendue de la Côte
Oueft de I'Amérique Septentrionale, fa diftance
de TAsie, & réfoudre la queflion du PafTage au Nord,
execute fous la direction des Capitaines Coo ks
Clerke & Gore ) fur les Vaijfeaux la Réfolution
& la Découverte, en 1776,1777* î77$j z779 &< 1780,
TRADUIT DE I/ANGLOIS, PAR M. d ******?*
ssïSÊSssseÊSÊEas
TOME     SECOND.
A    P A R IS,
HOTEL DE THOU, RUE DES POITEVINS.
M.   D C C   L X X X V.
A VEC APPROBATION ET PRIVILEGE BU ROI.
_W M
/$"o il
?
F
A
;« VOYAGEf
A LA MER PACIFIQUE.
±±&!"&^>*^~
ï^*â$^te
SUITE DU LITRE SECOND,
CHAPITRE   IX.
J)efcription d'une grande Fête, appelles
Natche, relative au Fils du Roi. Procef
fions & autres cérémonies- qui eurent
lieu le premier jour. Nuit pajfée dans
la Maifon du Roi. Continuation de la
Fête le lendemain. Conje&ures fur fort
vbjet. Départ de Tongataboo & arrivée
à Eooa. Defcription de cette Ifle ^ &
récit de ce qui nous y arriva.
N,
ous étions prêts à appareiller de Tonga- z
taboo ; mais le vent foufflant de la partie de FEft,   1777.
le jour ne devoit pas durer aflez long-temps,  Juillet»
$pour débouquer les j>afles, avec la marée du ma-      6.
un, ou avec celle du foir; i'uae finiflbit trop
Tome IL A *777-
7*
a T R O.I .S I E M E    V O Y AG E
tôt, & l'autre trop tard, & à moins qu'il ne
furvînt un vent très-bon, je fentis qu'il faudrok
Juillet, attendre deux~éu trois jours.
Ce délai me caufa d'autant moins de regrets,
gué je féfbjlus; d'affiljer I une gmnde fête fixée
pour le 8, à laquelle le Roi nous avoit invités,
lorfqûé nous allâmes lui faire notre dernière vî-
fite. Il quitta notre voifinage le 7, & il fe rendît, ainfi que tous les Infulaïres d'un rang diftin-
gué, à M&m-j où les cérémonies dévoient fe
paflèr. Plufieurs d'entre nous le fuivirent le lendemain. D'après ce que Poulaho nous avoit dit,
nous jugeâmeêi'^ue fon fils , l'héritier préfomptif
de la.Couronne* alloit être revêtu folemnelle-
înent de certains privileges, & en particulier de
celui de manger avec fon père : honneur dont il
n'avoit pas encore joui-
Nous arrivâmes à Mooa fur les huit heures,
& nous trouvâmes le Roi dans un enclos fi petit
& fi fale, que je fus étonné de voir un lieu auffî
mal-propre, dans cette partie de rifle..Un grand
nombre d'Infulaires étoient affis devant lui. Ils fe
livroient aux foins qui les occupent ordinairement le matin; ils préparaient un bowl de Kava.
Sur ces entrefaites, nous allâmes faire une vifite
à quelques - uns de nos Amis, & bbferver les
préparatifs de la cérémonie qui deyoit bientôç
■W D  E     C  O  O  K. 3
commencer. A dix heures, les Naturels s'afïèm-
blerent au milieu d'une prairie, qui eft en face
du Malaee<> ou du grand édifice auquel on nous
.avoit conduits, quand nous allâmes à Mooa
pour la premiere fois. Nous apperçûmes, à l'extrémité de l'un des chemins, qui débouchenc
dans cette prairie, des hommes armés de piques
& de mafTues ; ils récitoient ou chantoient conf-
tamment une petite phrafe., fur un ton pleureur
qui annonçoit la détreffè, & qui fembloit demander quelque chofe. Ces phrafes de récitatif
ou de chant, fe continuèrent pendant une heure :
durant cet intervalle, une multitude d'Infulaires
arrivèrent par le chemin dont je viens de parler;
chacun d'eux apportoit une igname attachée au
milieu d'une perche, qu'il dépofa aux pieds de
ceux qui pfalmodioient fi triftement. Le Roi &
le Prince arrivèrent également, & s'afiirent fur
la prairie; on nous pria de nous aflèoir à leurs
côtés, mais d oter nos chapeaux & de délier nos
cheveux. Tous ceux qui apportaient des ignames étant arrivés, chacune des perches fut relevée & portée fur les épaules de deux hommes.
Après s'être formés en compagnies de dix ou
douze, ils traverferent le lieu de la fcene d'un
pas preffe; les compagnies étoient conduites par
un guerrier armé d'une maflue ou d'une épée, &
A %
1777*
Juillet.
/Hm I
A777.
Juillet,
4 Troisième   Voyage
gardées à droite par plufieurs autres qui avoient
différentes armes. Un Naturel, portant fur une
perche un pigeon en vie, terminoit la proceffion
compofée d'environ deux cents cinquante per-
fonnes.
Je chargeai Ornai de demander au Chef, où
l'on portoit les ignames avec tant d'appareil : le
Chef ne fe fouciant pas de fatisfaire notre curiô-
fké, deux ou trois d'entre nous fuivirent la proceffion contre fon gré. Les Infulaires s'arrêtèrent
devant le Morai ou le Fiatôoka {a} d'une
maifon , fituée fur une petite montagne éloignée d'un quart de mille du lieu où ils fe raf-
femMerent1 d'abord. Us y dépoferent les ignames, dont ils formèrent deux tas; mais j'ignore
quelle étoit leur intention* Comme notre pré-
fence fembloit les gêner, nous les quittâmes, &
nous retournâmes auprès de Poulaho, qui nous
dit de nous promener dans les environs, parce
qu'il y auroit un entr'aéte de quelque durée.
Nous nous éloignâmes peu, & notre promenade
ne fut pas longue ; nous craignions de perdre
une partie de la cérémonie. Lorfque nous rejoignîmes le Roi,  il m'engagea à ordonner aux
{a) Ceft le Fiatôoka dont M, Anderfon a parlé,
Voyez Tosn I» pag. 469.
âa D  E     C  O O K. 5
Matelots de ne pas fortir du canot; il ajouta r***»*^
que chaque chofe feroit bientôt Taboo, fi l'on 1777.
rencontroit ,dans la campagne quelques-uns de Juillet.
mes gens ou des fiens ; qu'on les renverferoit à
coups de maflùes, & même qu'ils feroient Ma-
tced) c'eft-à-dire , tués. Il m'avertit auffi que
nous ne pouvions pas nous trouver parmi les
Aéteurs de la cérémonie, mais qu'on nous mènerait dans un lieu d'où nous verrions tout ce
qui fe paflèroit. Notre vêtement fournit à Pou-
laho un premier prétexte pour nous exclure ; il
dit que fi nous voulions affilier à la cérémonie,
il fàudroit avoir la partie fupérienre du corps découverte jufqu'à la poitrine, ôter nos chapeaux &
délier nos cheveux. Omaï répondit qu'il fe conformerait aux uiages du pays, & il commença à fe
déshabiller. Le Prince imagina enfuite d'autres
prétextes, & Ornai fut exclus auffi-bien que nous*
Cette défenfe ne me convenoit pas trop, & je
m'éloignai pour quelques momens, afin de découvrir ce que vouloient faire les Infulaires. J'ap-
perçus peu de monde dans la campagne, excepté
les hommes vêtus pour la cérémonie ; quelques-
uns d'entr'eux portoient des bâtons d'environ
quatre pieds de longueur, au-deflbus defquels
étoient attachés deux ou trois morceaux de bois,
de la groflèur du pouce, & longs d'un demi-
A 3 I
fia
m
w
6 Troisième   Voyage
^^f^? pied : îls'alloient au Morai, dont je parlois tout-
1777.   à-Pheure. Je pris le même chemin, & je fus
Juillet, arrêté plufieurs fois par leurs cris de Taboo ; je
continuai cependant ma route, fans trop m'oc-
cuper de leurs cris, jufqu'au moment où je vis
le Morai & les Infulaires qui étoient affis devant la façade : on me preffà alors très-vivement
de rétrograder ; & ignorant quelles feroient les
faites de mon refus, je revins fur mes pas. J'a-
vois obfervé que les Naturels, chargés des bâtons de quatre pieds, dépaflbient le Morai ou
le temple ; je crus, d'après cette circonftance,
qu'il fe paflbit derrière cet édifice, des chofes
qui méritoient d'être examinées : je formai le
projet de m'y rendre par un détour; mais je fus
fi bien furveillé par trois hommes, que je ne pus
exécuter mon deflein. Cherchant à tromper ces
fentinelles, je retournai au Malaee, où j'avois
îaifie le Roi, & je m'évadai une féconde fois ;
mais je rencontrai bientôt mes trois hommes,
enforte qu'ils me parurent chargés d'épier tous
mes mouvemens. Je ne fis' aucune attention à
leur démarche ou à leur propos, & je ne tardai
pas à appercevoir le principal Fiatôoka ou
Morai du Roi que j'ai déjà décrit. (^) Une
{a) Voyez Tom. I, pag. 471, BE    COO |C| 7
multitude dinfulaires .étoien£. affisr devant cet édi- ■-      <■■
fice ; c'étoientjles Natifs que j'avais vu 4ej^8f   J777-
l'autre Morai, placé k fe^ld^^i^i^e de cçlui-ci.  Juillet.  -
Comme je -pogspis les obferver dgyfei plantation
du Roi, je m'y rendis, à la grande fatisfa&ion
de ceux qui ni'aceôi|ipagnoieQt.   >
Dès que j'y fus entrée je i&c§ntai ce qne;jV
vois vu, à ceux de nos Meffieurs qui s'y trou-?
voient, & nous nous gfeçâmes gîe manière à bim
examiner- la fuite de la çérétrioftiê.: Le nombre
des Naturels, qui ocçupoient le Fiatôoka, continua pendant quelque  temps à augmenter; ils
quittent enfin leurs fieges, & iïq fe mirent en
b^Q&%$ ils marchoient en couple^ l'un, après
l'autre.   Les deux Naturels qui formoient un
coupk,portoiententr'eux,itefeurs épaules, un
des bâtons dïfHf j'ai parlé : on nous dit que les
petits morceaux de bois attachés  au milieu,
étoient des ignames; il eft vraifemblalplp queilg
Naturels emploient des morceaux de bois, pour
emblèmes de ces ratifiées. Le fécond de chaque
couple plaçok communément une de fes mains
au milieu du bâton, comme fi cet appui eût été
nécçflàire pour l'empêcher de rompre fous le
poids ; ils affeéioienr auffi de marcher courbés,
comme s'ils eulîènt été accablés par la pefan-
teur d'un fardeau. Nous comptâmes cent huit
A 4 8        Troisième   Voyage
■       couples-; les hommes qui les compofoient, étoient
1777.  tous, ou te'pfttfiart, d'un rang diftingué. Ils
Juillet, vinrent très-près de la haie, derrière laquelle
nous nous trouvions, & nous les vîmes fort à
notre aile* J||
Lorfqu'ils eurent tous défilé devant nous,
nous retournâmes à la maifon de Poulaho. Ce
Prince fcrtoit; on ne nous permit pas de le
fuivre, & on nous mena fur le champ à l'endroit
qu'on nous deftînoît, c'eft-à-dire-, derrière une
paiiflade, voifinc de la prairie du Fiatôoka^ où
l'on avoit dépofé" les ignames le matin. Comme
nous n'étions pas les feuls exclus de la cérémonie , & qu'on fou (Trait à peine que nous la re-
gardaffions en cachette, il arriva près de nous un
aflèz grand nombre d'Infulaires : j'obfervâi que
les enclos des» environs étoient d^illéurs- remplis
de monde. Mais on avoit pris tous les foins imaginables , pour nous mafquer la vue ; non-feulement on avoit réparé les paiifiàdes dans la matinée , on en avoit élevé prefque par-tout de nouvelles, d'une fi grande élévation, qu'un homme
de la plus haute taille ne pouvoit voir par-deflus.
Nous ne craignîmes pas de faire des trous dans
la haie avec nos couteaux; & de cette manière,
nous obfèrvâmes allez bien tout ce qui fe paflbit
de Pautre côté. DE    COO K# 9
Lorfque nous nous portâmes derrière la haïe,
deux ou trois cents perfonnes étoient affifes fur
l'herbe, près de Pextrémité du fentier, qui dé-
bouchoit dans la prairie du Morai; d'autres, en
plus grand nombre, ne tardèrent pas à les veniit
joindre. Nous vîmes auflî arriver des hommes
portant de petits bâtons, & des branches ou des
feuilles de cocotier : dès qu'ils parurent , un
vieillard s'affit au milieu du chemin, & les regardant en face, il prononça un long difcours
fur un ton férieux, Il fe retira enfuite, & les In-
fulaires, dont je viens de parler, s'avancèrent vers
le centre de la prairie, & élevèrent un petit hangar. Quand ils eurent achevé cet ouvrage, ils
s'accroupirent un moment; ils fe relevèrent, &
ils allèrent fe placer parmi le refte de la troupe.
Bientôt après, le fils de Poulaho entra, précédé
de quatre ou cinq Infulaires; il s'affit avec fon
cortege , derrière le hangar un peu de côté.
Douze ou quatorze femmes du premier rang fe
montrèrent; elles marchoient lentement deux à
deux, & elles portoient une piece étroite d'étoffe
blandie, de deux ou trois verges de longueur,
étendue dans l'intervalle qui féparoit les deux
perfonnes de chaque couple. Elles s'approcheront du Prince ; elles s'accroupirent devant lui ;
&, ayant mis autour de fon corps quelques-
*777-
Juillet., y
\k
to       Troisième   Voyage
y unes des pieces d'étoffe qu'elles apportoient,
^777- elles fe relevèrent : elles fe retirèrent dans le
Juillet, même ordre, & elles suffirent à une certaine
diftance fur fa gauche. Poulaho lui-même parut,
précédé de quatre hommes qui marchoient deux*
à deux, & qui suffirent à environ vingt pas, &
à la gauche de fon fils. Le jeune Prince quitta
alors la premiere place, il alla s'aiîèoir avec fon
efcorte fous le hangar; & un nombre considérable d'autres Infulaires s'affirent fur l'herbe, devant le Pavillon Royal. Le Prince regardoït le
peuple, & avoit le dos tourné au Morai. Trois
compagnies de dix ou douze hommes chacune,
fortirent Pune après l'autre du milieu du grouppe
le plus nombreux ; &, courant avec précipitation
au côté oppofé de la prairie, elles s'affirent durant quelques fécondes ; elles retournèrent enfui-
te, de la même manière, à leur premiere place.
Deux hommes, qui tenoient un petit rameau
vert à la main, fe levèrent & s'approchèrent du
Prince ; ils s'affirent quelques fécondes, à trois
reprifes différentes, à mefure qu'ils avancèrent,
& ils le retirèrent dans le même ordre : nous
obfervâmes qu'ils penchèrent leurs rameaux les
tins vers les autres, tant qu'ils furent affis. Peu
de temps après, un troïfieme & un quatrième
Infulaires répétèrent cette cérémonie. D E    C O O K. II
La grande proceffion que j'avois vu fe mettre
en marche de l'autre Morai, arriva à cette époque. Si l'on juge du détour qu'elle fit, par le
temps qu'elle employa, il dut être confidérable.
Dès que les hommes qui la compofoient eurent
atteint la prairie, ils s'avancèrent à droite du
hangar. Après s'être proftemés fur le gazon,
ils dépoferent leurs prétendus fardeaux ( les bâtons dont j'ai déjà parlé) & ils regardèrent le
Prince. Ils fe relevèrent, ils fe retirèrent dans le
même ordre, en joignant leurs mains, qu'ils te-
noient devant eux de Pair le plus férieux, & ils
s'affirent fur les bords de la fcene. Tandis que
cette bande nombreufe défiloit, & dépofoit fes
bâtons > trois hommes, affis fous le hangar avec
le Prince , prononcèrent des phrafes d'un ton
langoureux. Ils gardèrent un filence profond durant quelque temps ; enfujte un homme affis au
front de la prairie, commença un difcours , ou
une prière, pendant laquelle il alla, à plufieurs
reprifes, brifer un des bâtons apportés par ceux
qui étoient venus en proceffion. Lorfqu'ii eut
fini, la troupe affife devant le hangar, fe fér
para pour former une haie, à travers laquelle
le Prince & fa fuite paiîèrent; & Paflèmblée fe
«difperfa.
Quelques-uns d'entre nous, fatisfaits de ce
1777.
Juillet. 12
Troisième  Voyage
!  : qu'ils avoient déjà vu, retournèrent aux vaîf-
1777. féaux; mais, comme je ne voulois perdre aucune
Juillet, occafion de m'inftruire des inftitutions politiques
& religieufes de ce peuple, je demeurai à Mooa7
avec deux ou trois de mes Officiers, afin d'être
témoin de la fête qui ne devoit fe terminer que
le lendemain. Les petits morceaux de bois, &
les bâtons apportés fur la prairie, par ceux qui
étoient venus en proceffion , fe trouvant abandonnés, j'allai les examiner, quand il n'y eut
plus de foule. Je ne trouvai que des morceaux
de bois, attachés au milieu des bâtons, ainfi que
je l'ai déjà dit. Cependant les Naturels placés
près de nous, nous avoient répété plufieurs fois
que c'étoient de jeunes ignames, & quelques-
uns de nos Meilleurs, comptant fur cette afïèr-
tion, ne vouloient pas en croire leurs yeux. Puif-
que ce n'étoit pas des ignames, il eft clair que
les Naturels ne purent nous les donner que pour
les emblèmes de ces racines, & que nous les
comprîmes mal.
On fervit notre fouper à fept heures; il fut
compofé de poiflbns & d'ignames. Il ne tenoit
qu'à nous de manger du porc, mais nous ne
voulûmes pas tuer un gros cochon, que le Roi
nous avoit donné pour ce repas. Le Roi foupa
avec  nous, il but une très-grande  quantité I) E    C O O K. 13
d'eau-dç-vie & de vin, & il alla fe coucher à  j j   .  , ■,
demi-ivre. Nous pafsâmes la nuit dans la même   *777*
maifon que lui, & quelques perfonnes de fa Juillet.
fuite.
Les Infulaires s'éveillèrent à une ou deux heures du matin , ils cauferent environ une heure,
& ils dormirent de nouveau. Excepté Poulaho,
ils fe levèrent à la pointe du jour, & je ne fais
où ils allèrent. Bientôt après, une des femmes
qui accompagnoient ordinairement le Prince., entra, & demanda où il étoit. Je le lui montrai;
elle s'affit fur le champ près de lui, & elle fe
mit à le Macer , ainfi que M. Anderfon avoit
vu Macer Futtafaihe ; elle lui frappoit doucement fur les cuiflès , avec fes poings fermés.
Cette opération deftinée à prolonger le fommeil
du Roi, eut un effet contraire; mais, quoiqu'il
ne dormît pas, il fe tint couché.
Nous allâmes, Ornai & moi, faire une vifite
au jeune Prince , qui- nous avoit quittés dès le
grand matin ; car il ne logeoit pas avec le Roi,
& il occupoit une maifon particulière à quelque
diftance de celle de fon père. Nous le trouvâmes environnéjde petits garçons ou de jeunes
gens de fon âge, affis devant lui. Une vieille
femme & un homme d'un âge avancé, qui fem-
bloieut prendre foin de lui, étoient affis par- mm
Juillet.
* 4       Troisième   Voyage
derrière. Nous vîmes d'autres hommes & d'autres
femmes occupés du fervïce de là Cour.
Nous retournâmes enfuite auprès du Roi, qui
venoit de fe lever, & qui étoit entouré d'un cercle nombreux , compofé fur-tout de vieillards.
Tandis qu'on préparait un bowl de Kava, on
apporta un cochon cuit au four & des ignames fumantes ; comme les Infulaires, & fur-tout
ceux qui boivent la Kava, mangent peu le matin , ils nous donnèrent la plus grande partie de
ces alimens, ce qui fit beaucoup de plaifir à l'équipage de mon canot. Je fis une féconde promenade, & j'allai voir plufieurs autres Chefs;
ils prenoient tous leur boiflbn du matin, où ils
Pavoient déjà prife. Quand je rejoignis le Roi,
je le trouvai endormi dans une petite hutte écartée : deux femmes le frappoient mollement fur
les cuiflès. Il s'éveilla fur les onze heures, &
on lui fervit du poiflbrt & des ignames, qui fem-
bloient avoir été cuits dans du lait de cocos ; il
en mangea très-peu, & il fe recoucha de nouveau. Je le quittai alors, & je portai au Prince
des étoffes, des grains de verre, & d'autres cho-
fes que je voulois lui donner : il y avoit aflèz
d'étoffe pour un habit complet à la mode du
pays, & il s'en revêtit tout de fuite ; fier de
fa parure, il vint d'abord fe montrer à fon père, DE     C X) 0 Ks 15
& il me conduifit enfuite chez fa mere, près de
laquelle il y avoit dix ou douze femmes, dont
la phyfionomie infpiroit le refpeft. Ici le Prince
changea d'habit, & il me fit préfent de deux
pieces d'étoffes de PIfle. Il étoit plus de midi,
& je retournai dîner au Palais, où l'on m'avoit
invité. Plufieurs de nos Meffieurs étoient revenus des vaifleaux, durant la matinée; on les invita, ainfi que moi, au repas. Le feftin fut com-
pofé d'ignames & de deux cochons; j'éveillai
Poulaho qui dormoit toujours, & je l'engageai
à fe mettre à table. Sur ces entrefaites, on lui
apporta deux mullets & des coquillages, & ayant
joint fa portion à la nôtre, il s'affit près de nous,
& il mangea de bon appétit.
Quand le dîner fut fini, on nous dit que là
cérémonie de la veille recommencerait bientôt,
& on nous enjoignit, d'une manière exprefle, de
ne pas nous trouver aux environs des aéleurs;
mais j'avois réfolu de ne plus obferver la Fête
derrière la toile, & de m'approcher davantage.
Je m'échappai en effet de la plantation, & je
marchai vers le Morai, qui devoit être le lieu
de la fcene. Les Infulaires que je rencontrai,
m'engagèrent plufieurs fois à revenir fur mes
pas, je ne les écoutai point, & ils me laiflerent
paflèr. En arrivant au Morai, je vis un %$&%
^777*
Juillet. El!
W
ï6      Troisième   Voyagé
■ grand nombre de Naturels affis à l'un des bords
1777. de la prairie, de chaque côté du chemin; quel-
Juillet, ques autres étoient également affis au bord op-
pofé, & j'apperçus au milieu , deux hommes
qui avoient le vifage tourné contre le cimetière;
dès que j'eus atteint la premiere troupe, on me
dit de m'aflèoir & je m'affis. Il y avoit à l'endroit où je m'affis, une multitude de petits paquets de feuilles de noix de cocos, attachés à
des bâtons qui préfentoient la forme d'une civière. On m'apprit qu'ils étoient Taboo, & c'efl:
tout ce que je pus lavoir. La foule des aéleurs
augmentait d'un moment à l'autre ; ils arrivoient
tous du même côté : l'un des Infulaires fe tour-
noit par intervalle vers ceux qui venoient nous
joindre, & il prononçoit un petit difcours, dans
lequel le mot de Areekee , c'eft-à-dire, Roi,
frappoit fouvent mes oreilles. L'un des Naturels
:l|ff dit quelque chofe qui produifit parmi l'aflèmblée
f||J des éclats de rire d'une gaieté bien franche, &
plufieurs des Orateurs obtinrent des applaudiilè-
mens. On me pria, à diverfes reprifes, de m'é-
loigner; lorfqu'ils virent que je ne le voulois
pas, ils délibérèrent entr'eux , & ils m'exhortèrent à prendre leur coftume & à découvrir mes
épaules : j'y confentis, & ma préfence ne fem-
bla plus les gêner.
Je 	
de   Cook. if
Je fus plus d'une heure fans obferver autre
chofe que ce que je viens de raconter ; enfin le
1777*
Prince, les femmes & le Roi, arrivèrent, comme Juillet.
ils étoient arrivés la veille. Le Prince fe plaça
fous le hangar ; deux hommes qui portoient
chacun une natte , y entrèrent en récitant des
paroles d'un air très-férieux, & ils mirent leurs
nattes autour de Futtafaihe. Les cérémonies commencèrent alors : trois compagnies coururent au
bord oppofé de la prairie, elles s'y aflirent durant quelques fécondes & elles retournèrent à
leur place avec précipitation de la même manière que le jour précédent : bientôt après, les
deux hommes qui étoient affis au milieu de Pef-
planade, firent un difcours ou une prière de peu
de durée; la troupe entière dont je faifois partie , fe leva brufquement, & courut s'aflèoir devant le hangar qu'occupoit le Prince & trois
ou quatre Infulaires. J'étois fous la direction de
l'un des Naturels qui s'empreflbit de me rendre
fervice ; il eut foin de me placer avantageuie-
ment, & fi l'on m'avoit permis de faire ufage
de mes yeux, je n'aurais rien perdu de tout ce
qui fe paflbit; mais il fallut me tenir affis, les regards bailles, & prendre Pair réfervé & modefte
d'une jeune fille,
La proceffion entra de la même manière que
Tome IL B î8       T r o i s i e m e   Voyage
'> la veille. Les Naturels marchoient deux à deux;
1777.  les divers couples portoient fur leurs épaules un
Juillet, bâton, au milieu duquel fe trouvoit une feuille
de cocos. Ces bâtons furent dépofés avec les
cérémonies du jour précédent :. la premiere
bande fut fuivie d'une féconde ; les Infulaires qui
compofoient celle-ci, apportèrent des paniers de
feuilles de palmier, de la même forme que ceuic
dont ils fe fervent dans leurs ménages. Une troi-
fieme apporta différentes efpeces dé petits poif-
fons, tbnt chacun étoit placé à l'extrémité d'un
bâton fourchu. On plaça les paniers aux pieds
d'un vieillard, qui me parut être le Grand-Prêtre, & qui étoit affis à la droite du Prince en-
dehors du hangar ; il en prit un à fa main tandis qu'il fit un difcours ou une prière ; il le mit
enfuite à terre; il en demanda un fécond, qu'il
tint de la même manière, en marmottant quelques paroles, .& il continua jufqu'à ce qu'il eût
fait la même cérémonie fur tous les paniers. Les
poiflbns attachés aux bâtons fourchus , furent
préfentés l'un après l'autre, à deux hommes qui
étoient affis à gauche du hangar , •& qui tenoient
des rameaux verts. Le premier poiflbn fut dé-
pofé à leur droite, & le fécond à leur gauche :
au moment où on leur préfentoit le troifieme,
Un Infulaire fort & robufte, affis derrière les
^ de    Coo IC. 19
deux autres, étendit fon bras & faifit le pôîflbn; -
les deux autres le faifirent en même-temps; ils   4777,
parurent fe difputer également chacun des poil-   Juillet*
fons qu'on leur offrit; mais comme il y avoit
deux mains contre une , indépendamment des
avantages de la pofition, l'Infulaire qui fe trou-
voit parderriere , n'en attrapoit que des- morceaux ; il ne quittoit jamais prife, il falloir toujours lui arracher le poilîbn de force, & il jet*
toit derrière lui ce qu'il pouvoir en garder; les
deux autres plaçoient les poiflbns alternativement
à droite & à gauche.  L'Infulaire qui agiflbit
feul, s'empara enfin d'un poiflbn entier, fans
que les deux autres s'y oppofaflènt, & j'ignore
fi ce fut par hafard, ou felon les règles du cérémonial. L'aflèmblée s'écria alors marée ai, e'eir> f
à-dire, très-bien, ou c^efi très-bien fait. Il ma
fembla qu'il étoit à la fin de fon rôle, car il
n'eflaya point de faifir les poiflbns qu'on offrit
depuis. Ces poiflbns, ainfi que les paniers, furent tous préfentés par les perfonnes qui les
avoient apportés ; elles fe tenoient affifes. On
fuivit, dans cette préfentation, l'ordre & la méthode qu'avoit fuivi la premiere bande , lorf»
qu'elle dépofa les petits bâtons à terre.
Quand la dernière bande fut arrivée, quelque!
perfonnes firent des haranges ou des prières, ôc
B k
& Wtr   ■
I
Eg Troisième Voyage
■ ■■ " nous nous levâmes tous brufquement au lignai
1777. qu'on nous donna ; nous courûmes durant un
Juillet, moment à gauche, & nous nous afsîmes le dos
tourné au Prince & aux Infulaires qui occupoient
le hangar. On me dit de ne pas regarder derrière moi : toutefois, malgré la défenfe des Naturels & le fouvenir de l'accident arrivé à la
femme de Loth, je détournai le vifage pour
voir ce qui fe paflbit. Le Prince regardoit le
Morai ; mais la dernière évolution avoit placé
tant de monde entre lui & moi, que je ne pus
appercevoir ce qu'on faifoit au hangar. On m'af-
fura enfuite, que ce fut le moment où l'on revêtit le Prince de l'honneur fuprême de manger
avec fon père, & qu'on fervit au Roi & à fon
fils un morceau d'igname grillée. Je le crois d'au-
v&^ tant plus, qu'on nous avoit annoncé d'avance.,
que cela devoit arriver durant la cérémonie, &
que d'ailleurs les Infulaires regardoient d'un autre côté ; ce qu'ils font toujours lorfque leur
Monarque mange quelque chofe.
Peu de temps après, nous nous retournâmes
tous en face du hangar , & nous formâmes un
cercle devant le Prince, laiflant entre nous &
lui un grand efpace libre. Quelques hommes
s'approchèrent alors de nous, deux à deux ; ils
portoient fur leurs épaules de gras bâtons ou 13 e   Coo k. ai
des perches ; ils firent un bruit auquel on peut
donner le nom de chant, & ils agitèrent leurs
- mains à mefure qu'ils s'avancèrent. Lorfqu'ils furent près de nous , ils remuèrent leurs jambes
avec beaucoup d'agilité, de manière qu'ils eurent Pair de marcher très-vîte fans faire un feul
pas : trois ou quatre Infulaires fe levèrent ici
du milieu de la foule, ils tenoient à la main de
gros bâtons, & ils coururent vers ceux dont je
viens de parler. Les premiers jetterent à l'inftanc
leurs bâtons & ils s'enfuirent; les trois ou quatre hommes Tondirent fur les bâtons, qu'ils frap-
perent vigoureufement, & ils repaflêreiir à leurs
places; mais, en s'éloignant, ils propoferent le
défi qui précède leurs combats de lutte, & des
champions d'une haute taille arrivèrent bientôt
du même côté, en réitérant le cartel. Le côté
oppofé détacha prefque au même inftant des
guerriers qui vinrent leur répondre. Les deux
troupes paradèrent autour de Pefplanade pendant
quelques minutes., & elles fe retirèrent chacune
vers leur bande. Il y eut des combats de lutte
& de pugilat, qui durèrent une demi-heure :
deux hommes s'affirent alors devant le Prince,
& prononcèrent des difcours que je crus adrefles
à Futtafaihe. La Fête étoit terminée, & l'afîèm-
blée fe dilperfa.
1777.
Juillet. m^û
^^ ■-.:
vz       Troisième   Voyage
Je m'approchai pour voir les différens paniers;
1777.   on ne m'avoit pas permis jufqu'ici de fatisfaire
Juillet, ma curiofité, parce que, difoit-on, tout étoit
*taboo. Je ne trouvai que des paniers vides, &,
s'ils étoient cenfés contenir quelque chofe, ce
ne pouvoit être qu'allégoriquement; excepté les
poiflbns, ce qu'on avoit étalé durant la cérémonie, fut auffi emblématique.
Nous nous efforçâmes en vain de découvrir
l'objet de cette cérémonie en général, qui eft
appellee natche, & de fes différentes parties.
On ne répondit guères à nos queftions que taboo , mot qui s'applique à beaucoup d'autres cho-
fes , comme je l'ai obfervé plus haut. Comme
le Roi nous avoit dit dix jours auparavant, que
les Infulaires lui apporteraient des ignames, qu'il
mangerait avec fon fils; comme il avoit indiqué d'avance quelques détails de la Fête, nous
jugeâmes fur fes propos & fur ce que nous vîmes , que le Prince, en qualité d'héritier pré-
fomptif de la Couronne, venoit de jurer ou de
promettre folemnellement de ne jamais abandonner fon père, & de lui fournir toujours les divers articles défignés par leurs emblèmes. Cette
conjecture eft d'autant plus vraifemblable , que
les principaux perfonnages de Pille affilièrent à
la cérémonie. Quoi qu'il en foit, tout fe pafla D  E     C  O  O  K. 23
avec un appareil myftérieux, & le lieu & les
détails de la fcene prouvent aflèz que la Religion
y joua un grand rôle. Les Infulaires ne s'étoient
point récrié jufqu'alors contre notre vêtement ou
nos manières ; ils voulurent cette fois nous obliger à nous découvrir jufqu'à la ceinture, à délier nos cheveux, à les laiflèr flotter fur nos
épaules, à nous afleoir, comme eux, les jambes
croifées, à prendre quelquefois la pofture la plus
humble , à baiflèr les yeux & à joindre, nos
mains. L'aflemblée entière fe fournit à ce cérémonial d'un air pénétré; enfin tout le monde
fut exclus, excepté les Aéleurs & les Infulaires
d'un rang diftingué : d'après ces diverfes circonf-
tances, je fus perfuadé qu'ils croyoient agir fous
l'infpe&ion immédiate d'un Etre fuprême.
La natche, dont je viens de faire la defcrip-
tion, peut être regardée comme purement figurative. La petite quantité d'ignames que nous
vîmes le premier jour, ne fuppofoit pas une
contribution générale, & on nous laiflà entendre
que c'étoit une portion confacrée à YOtooa ou
à la Divinité. On nous apprit que, dans trois
mois, on célébrerait à la même occafion, une
Fête encore plus folemnelle & plus importante;
qu'alors on étalerait les tributs de Tongataboo,
celui de Hapaee, de Vavaoo, & de toutes les
B 4
1777.
Juillet. w
1777>
24       Troisième   Voyage
autres Ifles ; & qu'afin de rendre la cérémonie
plus augufte, on facrifieroit des viftimes humai-
Juillet, nés choifies parmi le bas-peuple : ainfi, la fu-
peritition & la ftupide ignorance influent d'une
manière terrible fur les mœurs du peuple le plus
humain & le plus bienfaifant de la terre! Nous
demandâmes la raifon de ces meurtres barbares.
On fe contenta de nous répondre, qu'ils étoient
n néceflàires à la natche, &que la Divinité exterminerait sûrement le Roi, fi on ne fe confor-
moit pas à l'ufage.
La nuit approchoit lorfque Paflemblée fe dif-
perfa, & comme nous étions allez loin des vaif-
feaux & que nous avions une navigation difficile à faire, nous partîmes bien vite de Mooa.
Quand je pris congé de Poulaho, il me preflà
beaucoup de demeurer à terre jufquau lendemain, & pour m'y déterminer, il me dit que je
verrais une cérémonie funèbre. La femme de
Mareewagée, c'eft-à-dire, la belle-mere du Roi,
étoit morte depuis peu , & la natche avoit
obligé de porter fon corps dans une pirogue qui
mouilloit dans la Lagune. Poulaho promit de
m'accompagner à Eooa, dès qu'il aurait rendu
les derniers devoirs à fa belle-mere , & de s'y
rendre après moi, fi je ne l'attendois pas. Ses
propos me firent comprendre, que fans la mort
es de   Coo m 25
de cette femme , la plupart des Chefs feraient :
venus avec moi à Eooa, où il paraît qu'ils ont *777*
tous des poflèffions. J'aurois volontiers attendu Juillet.
le Roi, fi la marée n'eût pas été favorable pour
débouquer les paflès ; d'ailleurs le vent orageux^
depuis plufieurs jours, s'étoit affoibli & fixé, &
en laiflànt échapper cette occafion, notre départ
pouvoit être renvoyé à quinze jours : ce qui
acheva de me déterminer , nous fûmes que la
cérémonie funèbre durerait cinq jours, & c'é-
toit trop long-temps pour nous, qui mouillions
dans un endroit où l'appareillage ne dépendoit
pas de nous. J'aflurai néanmoins le Roi, que fi
nous ne mettions pas à.la voile, je viendrais le
revoir le lendemain. Nous le quittâmes ainfi,
& nous arrivâmes aux vaiflèaux ïur les huit heures du foir.
J'ai oublié de dire , qu'Omaï affifta aux cérémonies du fécond jour; mais nous ne nous trouvâmes pas enfemble , & même je ne fus qu'il y
étoit, que lorfque la Fête fut terminée. Il m'apprit enfuite, que le Roi s'étant apperçu de mon
évafion, envoya plufieurs émiflaires l'un après
l'autre, auxquels il recommanda de me ramener:
vraifemblablement ces meflàgers ne furent pas admis à Pendrait où j'étois, car je n'en vis aucun.
Poulaho inftruit que j'avois enfin découvert mes K
26       Troisième   Voyage
:== épaules comme les aéteurs de la cérémonie, per-
1777.  mit à Ornai d'y affilier également, fous la con-
Juillet. dition de prendre le cofcume ufité en cette occa-
fion. On exîgeoit d'Omaï qu'il fe conformât à
un ufage de fa patrie , & il confentit volontiers
à ce qu'on defîroit; on lui donna un habit convenable , & il arriva vêtu de la même manière
que les Naturels. Il eft probable qu'on nous avoit
d'abord exclus, parce qu'on s'attendoit à un refus de notre part fur ces préliminaires.
Au moment où je me rendis à Mooa, pour
obferver la natche , j'y fis conduire les chevaux, le taureau, la Vache & les chèvres que je
me propofois de laiflèr dans Pille ; je crus qu'ils
feroient plus en sûreté fous les yeux des Chefs,
que dans un lieu qui devoit être défert durant
notre abfence. Outre les quadrupèdes, dont je
viens de parler, j'enrichis Mooa d'un verrat, &
de trois jeunes truies, de la race à'Angleterre.
Les Naturels, prévoyant que ces individus amélioreraient beaucoup leurs cochons qui ne font
pas gros, montrèrent un grand defir de les avoir.
Féenou obtint auffi de moi deux lapins, un mâle
& une femelle : on nous dit, avant notre départ, qu'ils avoient déjà produit. Si nos quadrupèdes fe multiplient, ce dont je fuis bien
perfuadé, ces Ifles auront fait une acquifition
ES DE     COO  K. 27
importante, & PIfle de Tongataboo n'étant pas
montueufe, les habitans tireront d^ grands \ fe-
cours des chevaux.
Nous appareillâmes de Tongataboo le 10, à
huit heures du matin, & à l'aide d'un vent ferme
du Sud-Eft , nous traversâmes le canal, qui fe
trouve entre les petites Mes, appellees Makka-
hoa & Monooafai : celui qu'on rencontre entre
la dernière Ifle & Pangimodoo , eft beaucoup
moins large. La marée nous fut très-favorable,
jufqu'au moment où nous atteignîmes le travers
du chenal qui mené à la Lagune, où le flot de
PEU rencontre celui de l'Oued. Cette rencontre, jointe à la profondeur de la Lagune, & aux
bas-fonds qui font à fon entrée, produifent dans
les vagues beaucoup de clapotage & de gouffres.
D'autres chofes accroiflènt encore le péril, car
la profondeur de la mer, dans le canal, excède
la longueur d'un cable : il n'y a point de mouillage , excepté près des rochers, où nous trouvâmes quarante & quarante-cinq braflès, fond de
fable brun ; & ici même un bâtiment ferait toujours expofé aux gouffres que forment les vagues.
J'avois réfolu de jetter l'ancre, dès que nous aurions débouqué les paflès, & de defcendre de
nouveau à Tongataboo, afin d'affifter à la cérémonie funèbre dont on m'avoit parlé; mais, ne
1777.
Juillet.
10. ¥
i
28       Troisième   Voyage
.- voulant pas laifler les vaiflèaux dans une pofî-
1777-  tion, où je ne les croyois point en sûreté , je
Juillet, renonçai à mon projet. Nous continuâmes à manœuvrer au vent, fans avancer ou reculer d'un
pied, jufqu'à Pinftant de la marée haute. A cette
époque, nous vînmes" à bout de nous jetter dans
Pefpaçe, où la marée de PEft exerce fon aétion ;
nous comptions y avoir le juflànt très-bon pour
notre route, mais fa force fut fi peu confidéra-
ble , qu'en tout autre temps nous ne l'aurions
pas remarqué. Nous reconnûmes que la plus
grande partie de l'eau, qui fe porte dans la lagune , vient du Nord-Oueft , & fe retire par le
même côté. Vojrant, à cinq heures de l'après-
dîner , que nous ne pouvions gagner la haute
mer avant la nuit, je mouillai fous la côte de
Tongataboo par quarante-cinq brafles, &*à environ deux encablures du récif qui borde cette
partie de l'Ifle. La Découverte mouilla auffi derrière nous ; mais elle dériva fur les bancs cle fable , avant que fon ancre eût pris fond , & , à
minuit, elle fe trouvoit encore dans une forte de
danger.
11. Nous demeurâmes à l'ancre jufqu'à 11 heures
du lendemain ; nous appareillâmes alors pour
marcher à PEft ; mais il étoit dix heures du
foir avant que nous enflions doublé l'extrémité de   Cook/ £ç
orientale de PIfle, & avant que nous puffions met- ;,
tre le cap fur Middelbourg ou Eooa, (comme   1777-
l'appellent les habkans du pays) où nous mouil- Juillet.
lames à huit heures du matin du 12, par qua-     12.
tante braflès fond de fable, entremêlé de pointes
de corail. Les extrémités de Plfle le prolon-
geoicnt du Nord 40e* Eft, au Sud 22d Oueft ;
la haute terre SEooa , nous reftoit au Sud 45d
Eft, & Tongataboo du Nord 70^ Oueft, au
«Nord i9d Oueft : nous étions à environ un demi-
mille de la côte , & à-peu-près à l'endroit que
j'occupai en 1773, & que je nommai la Rade
Angloife.
Nous fûmes à peine mouillés, que Taoofa,
l'un des Chefs du pays, & plufieurs autres Naturels vinrent nous voir; ils femblerent fe réjouir
beaucoup de notre arrivée. Taoofa (a) avoit été
mon Tayo, (Ami) quand je relâchai ici durant
mon fécond Voyage ; ainfi, nous nous connoif-
iions bien. Je defeendis à terre avec lui, pour
chercher de l'eau douce ; car c'étoit fur-tout pour
remplir mes futailles que j'abordois à Eooa. On
(a) Le Capitaine Cook ne donne, dans la Relation de fon fécond Voyage, que le nom de Tioony
au Chef qu'il rencontra ici. Voyez le tome I, page 192
4e l'original. w
w
30       Troisième   Voyage
". -        m'avoit dit à Tongataboo que j'y trouverais un
1777.  ruiflèau qui vient des collines, & qui fe jette
Juillet, dans la mer ; mais je n'en trouvai point. On me
conduifit d'abord à une fource faumâtre , fituée
entre la marque de la marée baflè & celle de la
marée haute, parmi des rochers , dans l'anfe où
nous débarquâmes, & où aucun Navigateur ne
fongeroit à faire de l'eau. Je crois cependant que
Peau de cette fource ferait bonne, s'il étoit pof-
fible de la puifer , avant qu'elle fe mêle à celle
de la marée. Nos amis s'appercevant qu'elle ne
" me plaifoit point du tout, nous menèrent vers
l'intérieur de PIfle , où je rencontrai de la très-
bonne eau dans une ouverture profonde : avec
du temps & de la peine , nous aurions amené
cette eau à la "côte , au moyen de quelques au-
gets compofés de feuilles & de tiges des bananiers; mais, plutôt que d'entreprendre ce travail
ennuyeux, je me contentai du fupplément que
les vaifîèaux avoient embarqué à Tongataboo.
Avant de retourner à bord, j'indiquai aux Naturels un endroit où nous achèterions des cochons &
des ignames. Ils nous vendirent beaucoup d'ignames , mais peu de cochons. Je dépofai fur cette
Ifle un bélier & deux brebis du Cap de Bonne-
Efpérance, & j'en donnai le foin à Taoofa, qui
parut s'enorgueillir de cette commiffion. Je fus D  E     P  O  O  K. 31
bien-aife que Mareewagee, à qui j'en avois fait -■■-'•---.n.
préfent, les eût dédaignés : Eooa n'ayant pas   l777*
encore de chiens, les moutons s'y multiplieront Juillet,
plus aifément qu'à Tongataboo.
Quand nous regardions cette Ifle des vaifleaux,
elle nous offrait un afpeél très-différent de celles
que nous avions rencontrées jufqu'alors, & elle
préfentoit un très-beau payfage : Kao, pouvant
être confidéré comme un immenfe rocher, nous
n'en avions point vu t d'auffi haute depuis notre
départ de la Nouvelle-Zélande : de fon fom-
met, qui eft prefque applati, elle s'abaiflè doucement vers la mer. Comme les Mes de ce grouppe
font applanies, on n'y découvre que des arbres,
lorfqu'on les contemple du milieu des vagues ;
mais ici la terre s'élève infenfiblement, & elle
préfente un point de vue étendu, où l'on apper-
çoit des bocages formant un joli défordre à des
diftances irrégulieres, & des prairies dans l'intervalle de l'un à l'autre. Près de la côte, elle eft
entièrement couverte de différens arbres, parmi
Jefquels fe trouvent les habitations des Infulaires;
il y avoit, à droite de notre mouillage, un bocage de cocotiers fi vafte, que nous n'en avion»
jamais vu d'auffi grands.
Le 13, dans l'après-midi, nous allâmes fur la     13.
partie la plus élevée de PIfle, fituée un peu à w
K
32 Troisième Voyage
-■■'.■n | i droite de nos vaiflèaux, afin de découvrir tout la
1777. pays. Nous traversâmes à mi-chemin une vallée
Juillet, profonde , dont le fond & les côtés , quoique
compofés prefque en entier dé rochers de corail , étoient revêtus d'arbres. Notre élévation
excédoit de deux à trois cents pieds le niveau de
la mer, & cependant nous y vîmes le corail rempli de trous & d'inégalités, comme dans les rochers de cette fubftance, expofés à l'aétion de la
marée. Du corail dans le même état s'offrit à nos
regards, jufqu'au moment où nous approchâmes
des fommets des plus hautes collines. Il faut remarquer que ces collines préfentoient fur-tout
une pierre jaunâtre, tendre & fablonneufe. Le
fol y eft d'une argile rougeâtre qui nous parut
très-profonde en bien des endroits. Nous rencontrâmes , fur la partie la plus haute de PMé, une
plate-forme ronde , ou un amas de terre , fou-
tenu par une muraille de pierres de corail, qu'on
n'a pu conduire à cette élévation qu'avec beaucoup de peine. Nos guides nous apprirent qu'on
Pavoit confirait par ordre des Chefs, & que les
Infulaires s'y raflèmbloient quelquefois pour boire
la Kava : ils l'appelloient Etchee, c'eft-à-dire,
du nom qu'on donne à Tongataboo, à un autre
ouvrage de la même efpece. On trouve, à quelques pas d'ici, une fource d'une eau excellente,
& 0 0
de   Cook.
& environ un mille plus bas, un ruifleau qui, à
ce qu'on nous dit, fe jette dans la mer, quand
1777.
les pluies font abondantes. Nous vîmes auffi de Juillet.
l'eau dans une multitude de petits trous, & on
en découvrirait fans doute une grande quantité,
fi l'on creufoit des puits.
De la hauteur où nous étions arrivés, PIfle
entière s'offrit à nos regards, excepté une partie
de la pointe méridionale. Le côté Sud-Eft, dont
les hautes collines fur lefquelles nous étions, ne
fe trouvent pas éloignées, s'élève immédiatement
du bord de la mer, d'une manière très-inégale,
enforte que les plaines & les prairies , qui ont
quelquefois une grande étendue, occupent toutes
le côté Nord-Oueft ; &, comme elles font or- S
nées de touffes d'arbres, entre-mêlées de plantations , chaque point de vue préfente un beau
payfagé. Tandis que je regardois ce pays charmant , je fongeai, avec un plaifir extrême, que
les Navigateurs verraient peut-être un jour, du
tffême point, ces prairies couvertes de quadrupèdes utiles apportés par des vaifleaux Anglois;
que la poftérité nous tiendrait compte de l'exécution d'an projet fi noble, & que ce bienfait
fuffiroit feul, pour attefter aux générations futures que nos voyages contribuèrent au bonheur
de l'humanité. Outre les plantes communes dans
Tome IL C w
34       Troisième   Voyage
—■""■ les autres Mes des environs, nous trouvâmes ici
1777.  une efpece iïAcrofiicum, le Melaftoma* & la
Juillet, fougère arbre, ainfi qu'un petit nombre d'autres fougères ou plantes, qui ne croiflènt point
plus bas.
Nos guides nous dirent que tous les terreins,
ou du moins la plus grande partie des terreins
de cette Me, appartiennent aux Chefs de Tongataboo , dont les habitans font les vaflàux ou
les fermiers. Il paraît qu'il en eft de même dès
Mes voifines, fi j'en excepte Annamooka, où
quelques Chefs femblent agir avec une forte
d'indépendance. Omaï , qui aimoit beaucoup
Féenou & les habitans de ces Mes en général,
eut envie de s'établir ici : on lui propofoit de le
faire un des Chefs de la contrée; je penfe qu'il
aurait été bien-aife de s'y fixer, fi cet arrangement eût obtenu mon aveu. J'avoue que je le
défapprouvai, parce que je crus que mon brave
camarade ferait plus heureux dans fa patrie.
Quand je fus de retour aux vaifîèaux , oit
m'informa que des Infulaires avoient donné des
coups de maflùes à un de leurs compatriotes, au
milieu du cercle où nous faifions des échanges ;
qu'ils lui avoient ouvert le crâne , & cafle une
cuifîè , & qu'ils Pauroient laifîe mort fur la
place, fi nos gens ne les avoient pas arrêtés; d e   Coo k. 35
que le bleffé fembloit devoir mourir bientôt,
mais qu'on l'emporta dans une maifon voifine, 1777.
& qu'il reprit des forces. Je demandai la raifon Juillet.
d'un traitement fi barbare, & on me dit qu'on
l'avoit furpris careflànt une femme qui étoit
Taboo : nous comprîmes toutefois qu'elle étoit
Taboo , parce qu'elle appartenoit à un autre
homme, & parce qu'elle fe trou voit, d'un rang
fupérieur à celui de fon amant. Nous reconnûmes ainfi que les Infulaires des Ifles des Amis
puniflcnt févérement les infidélités. Le châtiment
de la femme fut moins rigoureux : on nous affina qu'elle recevrait feulement de légers coups
de bâton.
Le 14, je plantai une pomme de pin, & je 14.
femai des graines de melons, & d'autres végétaux, dans la plantation du Chef. J'avais lieu de
croire que ces foins ne feraient pas infruétueux,
car on me fervit à dîner un plat de Turneps,
produits par les graines que j'avois laiffees ici,
lors de mon fécond Voyage.
J'avois fixé mon départ au 15. Taoofa me 15/
preflà de prolonger ma relâche d'un ou deux
jours, afin qu'il pût me faire le préfent qu'il me
préparait : ce motif, joint à l'efpérance de voir
quelques-uns de nos Amis de Tongataboo, me
détermina à différer l'appareillage.
C 2 HB&.      '
36
Troisième   Voyage
¥
,.. / ". Je reçus le préfent du Chef le lendemain : il
l777- fut compofé de deux paquets d'ignames & de
Juillet, fruits qu'il me parut avoir raflèmblés, en exi-
1&> géant des Naturels une forte de contribution. La
plupart des habitans s'étoient réunis à l'endroit
où l'on m'offrit les fruits & les ignames ; &,
ainfi que nous Pavions déjà éprouvé fur les autres Mes, lorfque la foule fe trouvoit nombreu-
fe, nous eûmes bien de la peine à contenir leurs
difpofitions au vol. Afin de nous amufer , on
nous donna le fpeélacle de divers combats de
bâtons, de lutte & de pugilat. Des femmes prirent part aux deux derniers. Le Chef vouloir
terminer la fête par le Bornai, ou la danfe de
nuit; mais un accident imprévu fit manquer cette
partie du fpeélacle, ou du moins nous empêcha
d'y affilier : l'un de mes gens fe promenant à
quelque diftance du lieu de la fcene, fut environné par vingt ou trente Infulaires, qui le ren-
verferent par terre, & le dépouillèrent de tout,
même de fes habits. Dès que j'en fus inftruit,
je faifis deux pirogues & un gros cochon , &
j'enjoignis à Taoofa de me rendre les habits,
& de livrer les coupables. Il parut très-affligé de
la violence de fes compatriotes, & il fit fur-îe-
champ les démarches que je defirois. Cette affaire alarma tellement Paflèmblée, que la plupart 37
de   Cook.
des Naturels s'enfuirent. Ils revinrent néanmoins,       ■
lorfqu'ils s'apperçurent que je n'employois pas    1777.
d'autres. moyens de vengeance.  On  me  livra Juillet.
bientôt un des coupables, & on me rendit une
chemife & une paire de culottes. Le refle de ce
qu'avoient pris les voleurs, n'étant pas arrivé à
l'entrée de la nuit, je fus obligé de quitter la côte,
pour me rendre à bord ; la mer étoit fi groflè
que les canots eurent bien de la peiné à fortir
de la crique, quoiqu'on vît encore un peu clair.
Je débarquai de nouveau le 17, avec un pré- 17.
fent pour Taoofa , je voulois le remercier de
celui qu'il m'avoit fait. Comme il étoit de bonne
hpure, je trouvai peu de monde fur la côte ; &
les Infulaires , que j'y vis , montraient de la
crainte. Je chargeai Omaï de les afliirer que nous
ne méditions aucune entreprife contre eux. Afin
de ne point leur laifler de doutes fur la fincérité
de cette promeflè, je relâchai les pirogues que
j'avois faifies , je rendis la liberté au coupable
qu'ils m'avoient livré, & ils reprirent leur gaieté
ordinaire. Us formèrent tout de fuite un grand
cercle, dont le Chef & les principaux perfon-
nages de PIfle faifoient partie. On m'apporta
alors le refle des habits de celui de mes gens
qu'on avoit dépouillé ; mais ils étoient en lambeaux , & ils ne valoient pas la peine d'être
C 3 V
¥
3c)       Troisième   Voyage
''."■•■*"'■   conduits à bord. Taoofa partagea avec trois ou
l777" quatre Chefs, ce que je lui donnai; il ne ré-
Juillet, ferva qu'une petite portion pour lui. Ils avoient
peu compté fur'un auffi riche préfent, & l'un
des Chefs, vieillard d'une figure refpeélable, me
dit que nous ayant donné fi peu de chofe, &
ayant maltraité une perfonne de l'équipage, ils
ne méritoient pas cette preuve de bienveillance.
■ Je demeurai parmi eux jufqu'au moment où ils
eurent achevé leur bowl de Kava; &, après leur
avoir payé la valeur du cochon, dont je m'étois
emparé la veille, je retournai à bord accompagné de Taoofa, & de l'un des domeftiques de
Poulaho , à qui je remis un morceau de fer en
barre, en lui enjoignant de le porter au Roi,
comme une dernière marque de mon eftime &
de ma reconnoifïànce.
Nous appareillâmes bientôt ; &, à l'aide d'une
brife légère du Sud-Eft, nous gouvernâmes au
large : Taoofa & un petit nombre d'autres Infulaires, qui fe trouvoient fur mon bord , nous
quittèrent à cette époque. En relevant l'ancre,
nous nous apperçûmes que les rochers avoient
beaucoup endommagé le cable ; & on ne doit
pas compter fur le fond de cette rade. Nous
fentîmes d'ailleurs qu'elle eft expofée à une
houle prodigieufe du S'ud-Ouefl. d e   C o o k. 39
Nous étions en mer depuis peu de temps, ■
lorfque nous vîmes une pirogue à voile qui ar- 1777.
riva de Tongataboo , & qui gagna la crique Juillet.
devant laquelle nous avions mouillé. Quelques
heures après, une petite embarcation, montée
par quatre hommes, fe rendit à la hanche de
mon vaiflèau : il faifoit peu de vent, & nous
étions peu éloignés de la côte. Les Infulaires
nous dirent que la pirogue à voile, venant de
Tongataboo, avoit apporté un ordre aux habitans S Eooa, de nous fournir un certain nombre
de cochons; & que le Roi & d'autres Chefs arriveraient dans deux jours ; ils m'exhortèrent à
retourner à notre dernier mouillage. Je n'avois
aucune raifon de douter de ce qu'ils me difoient;
deux d'entr'eux étoient venus de Tongataboo
fur la pirogue à voile, & ils ne s'étoient approchés de nous , qu'afin de nous donner cet avis.
Cependant, comme nous nous trouvions hors
des terres, je crus devoir d'autant moins retourner fur mes pas, que nous comptions avoir à
bord allez de provifions, jufqu'à notre arrivée à
O-Taïti. Indépendamment de ce que je reçus
en préfent de Taoofa, nous achetâmes à Eooa
des ignames, que nous payâmes fur-tout avec de
petits clous; nous y augmentâmes confidérable-
raent auffi notre fupplément de cochons; mais
C ± mmm
k
1777.
Juillet.
40       Troisième   Voyage
nous en aurions obtenu un bien plus grand
, proprié-
nombre , fi les Chefs de Tongataboo
taires de la plupart des richeflès de l'Ifle, avoient
été avec nous. Les quatre Infulaires, s'apperce-
vant de l'inutilité de leurs inftances, nous quittèrent à l'entrée de la nuit ; d'autres, qui étoient
venus fur deux pirogues , & qui nous avoient
apporté des noix de cocos & des Shaddecks,
qu'ils échangèrent contre des bagatelles, nous
quittèrent auffi. Les Naturels avoient un fi grand
defir de fe procurer encore quelques-unes de nos
marchandifes , qu'ils fuivirent nos vaiflèaux en
mer, & qu'ils prolongèrent les échanges jufqu'au
dernier inflant.
w JWP
" '    !    J'     ""'
CHAPITRE. X.
Avantages que nous procura notre féjour
aux If es des Amis. Remarques fur les
artiefas les plus propres aux échanges
avec les Naturels. Rafraîchiffemens qu'on
peut s'y procurer. Nombre des Ifles &
leurs noms. Les Ifles de Keppel & de
Bofcawen en dépendent. Remarques fur
Vavaoô, Hamoa, Feejee. Voyages de long
cours que les Naturels font fur leurs pi~
rogues. Combien il eft difficile d'obtenir
*des informations exactes. Détails fur la
perfonne des Infulaires de l'un & de
Vautre fexe, fur la couleur de leurpeau,
leurs maladies, leur caradtere; de quelle
manière ils portent leurs cheveux ; piquetares de leur corps; habits & orne-
mens dont ils fe parent ; propreté per~
fonnelle.
ou s quittâmes ainfi les Ifles des Amis, &
N
leurs habitans, après une relâche d'environ trois ^777*
mois, pendant lefquels nous vécûmes dans l'a- Juillet.
mitié la plus cordiale avec les Infulaires. Leur s
42       Troisième   Voyage
p extrême difpofitïon au vol, trop fouvent encou-
mm
K
1777- ragée par la négligence de nos équipages, pro-
Juilîet. duifit, il eft vrai, des querelles paflageres; mais
ces querelles n'eurent jamais de fuites funeftes.
Je m'occupai conftamment du foin de prévenir
une brouillerie générale , & je crois que peu
d'hommes fur les deux vaifleaux, partirent fans
regret. Le temps que je paflài ici, ne fut pas
mal employé. Nous confommâmes une très-petite quantité de nos provifions de mer : les productions du pays nous fuffirent à-peu-près, &
nous y prîmes même un fupplément de vivres,
aflez confidérable pour gagner O-Taïti, où j'é-
tois sûr de trouver beaucoup de rafraîchifîèmens.
Je fus bien-aife d'ailleurs d'avoir une occafion
d'améliorer le fort de ce bon peuple , en lui
laiflànt des animaux utiles ; j'ajouterai que les
quadrupèdes, deftinés pour O-Taïti, reprirent
des forces dans les pâturages de Tongataboo:
en un mot, nous tirâmes une multitude d'avantages de notre féjour aux Ifles des Amis. Rien
ne troubla nos plaifirs; & la pourfuite du grand
objet de notre voyage, n'en fouffrit pas, car la
faifon de marcher au Nord, étoit paflee, comme
je l'ai déjà dit, lorfque je pris la réfolution de
gagner ces terres.
Outre l'utilité immédiate dont cette relâche de   Cook. 43
fut pour nous, & pour les habitans des Ifles des
Amis, les Navigateurs Européens, qui feront la
même route, profiteront des connoiflànces que
j'ai acquifes fur la Géographie de cette partie
de l'Océan Pacifique; & les Leéteurs Philofo-
phes, qui aiment à étudier la nature humaine,
dans tous les degrés de la civilifation, & qui fe
plaifent à recueillir des faits exaéls fur les habitudes, les ufages, les arts, la religion, le gouvernement & la langue des peuplades qui habitent les contrées lointaines du globe, nouvellement découvertes, jugeront peut-être inftruftifs
& amufàns les détails que je puis leur donner,
touchant les Infulaires de cet Archipel. Je vais
expofer, avec une fidélité fcrupuleufe, les remarques que j'ai faites.
Les articles les plus propres aux échanges avec
les Naturels, font en général les meubles, les
outils & les inftrumens de fer. Ils recherchent
.beaucoup les grandes & les petites haches, les
clous de fiche, ou les clous d'une moindre grof-
feur, les rapes, les limes & les couteaux. Ils
efliment auffi beaucoup les étoffes rouges, les
toiles blanches ou de couleur ; les miroirs & les
grains de verre : les grains bleus obtiennent la
préférence fur tous les autres, & les blancs font
ceux dont ils font le moins de cas. On nous
1777.
Juillet. IT
i
K
44 T R O I S I E M B    V O Y A G E
. donnoit un cochon pour un collier de grains de
1777. verre bleus. Il faut obferver que les chofes pu-
Juillet, rement agréables , feront quelquefois plus ou
■ moins recherchées. Lorfque nous abordâmes à
Annamooka, pour la premiere fois, les Naturels vouloient à peine échanger leurs fruits contre des grains de verre bleus ; mais Féenou étant
arrivé, ce perfonnage important les mit à la mode, & ils acquirent la valeur dont je parfois tout-
à-l'heure.
Avec les articles que je viens d'indiquer, on
obtiendra tous les rafraîchiflèmens que produi-
■fent ces Mes, c'eft-à-dire, des cochons, des volailles, du poiflbn, des ignames, du fruit à pain,
des bananes, des noix de cocos, des cannes de
fucre, & en général, lesdiverfesprovifionsqu'offrent O-Taïti, ou les autres Mes de la Société.
Les ignames des Ifles des Amis font excellentes , &, quand elles fe trouvent à leur point de
maturité , elles fe gardent très-bien à la mer ;
mais le porc, le fruit à pain, & les bananes,
d'une allez bonne qualité d'ailleurs, ne valent
pas les mêmes articles tirés d?O-Taïti, & des
Terres des environs.
L'eau parfaitement douce, dont les vaifleaux
ont fi grand befoin, dans les longs voyages, eft
rare fur ces terres : on en trouve, il eft vrai, torn
D
Coo k. 45
fur chacune; mais en trop petite quantité, ou
en des lieux trop incommodes pour les Navigateurs. Cqfendant, comme les Ifles des Amis
offrent des provifions, & fur-tout des noix de,
cocos en abondance, les vaifîèaux, dont les équipages n'auront pas trop de délicateflè, pourront
le contenter de l'eau qu'on y rencontre. Tandis
que nous mouillions au-deflbus de Kotoo, à notre retour de Hapaee, quelques-uns dés Habitans de Kao nous apprirent qu'il y a dans leur
Me, un ruiffèau qui defeend des montagnes, &
qui porte fes eaux à la mer, au côté Sud-Oueft,
c'eft-à-dire, au côté qui eft en face de Toofoa.
Il eft aifé de reconnoître Toofoa à fon élévation, ainfi qu'au volcan confîdérable, dont j'ai
déjà parlé, & dont nous vîmes toujours fortir de
la flamme & de la fumée. Ces détails fur le ruiffèau de Kao font d'autant plus intéreflans, que,,
felon le rapport des Naturels, cette partie de la
côte préfente un mouillage. On nous afliira que
la pierre noire,.qui fert à ces peuplades de haches & d'autres outils, vient de Toofoa,
Il faut comprendre, fous la dénomination générale $ Ifles des Amis, non-feulement le grouppe
de Hapaee, que j'ai vifité, mais auffi toutes
les terres découvertes au Nord à-peu-près au
même Méridien, & d'autres qu'aucun Navigateur
l777-
Juillet. 46       Troisième   V q y a g e
m Européen n'a apperçu jufqu'ici. Chacune d'elles
1777.   dépend, à quelques égards, de Tongataboo,
Juillet,   qui, fans avoir la plus grande étendue, eft la
Capitale & le fiege du gouvernement.
Selon les informations que nous reçûmes à
Tongataboo, cet .Archipel eft fort vafte. Les
Naturels nous indiquèrent plus de cent cinquante
Mes; ils firent ufage de feuillps d'arbres pour en
déterminer le nombre, & M. Anderfon dont le
zèle & l'activité étoient infatigables, vint à bout
d'en favoir les noms. Ils en comptoient quinze
d'élevées & montueufes comme Toofoa & Eooa,
■ & trente-cinq de grandes. Nous n'en vîmes que
trois de ces dernières, Hapaee, (regardée par
les Infulaires comme une feule Me, ) Tongataboo & Eooa : je ne puis rien dire des trente-
deux que nous n'avons pas apperçues, fi ce n'eil
qu'elles doivent être plus étendues : quAnna-
mooka, car les perfonnes qui pous donnèrent
ces détails, la mettoient au nombre des petites
Mes : il eft vrai que plufieurs de celles-ci font
des rochers ou des bancs de fable inhabités. J'en
ai indiqué au moins foixante-une fur ma Carte
des Ifles des Amis & fur le plan du havre de
Tongataboo; j'y renvoie les Lecteurs. C'eft aux
Navigateurs futurs à déterminer exactement la
pofition & l'étendue d'environ cent autres qui fe de   Cook.
47
trouvent dans ce parage, que nous n'avons pas ,
eu occafion d'examiner, & dont nous ne con-    1777»
noifîbns l'exiftence que par le témoignage de Juillet,
quelques-uns des Naturels du pays. En voici la
lifte ; je la publie, pour faciliter les recherches
qu'on fera après nous.
Noms des Ifles des Amis & des autres de ce
parage, dont les Habitans <FAnnamoqka9
de Hapaee & de Tongataboo nous ont
parlé. Ça)
Komooefeeva.
Fafeene.
Kollalona.
Taoonga.
Fejongaboonga.
Kobakeemotoo.
Kovereetoa.
Noogoofaeeou,
Fonogooeatta.
Koreemou.
Modooanoogoono.
Failemaia.
Ogoo.
Koweeka.
Tongooa.
Konookoonama,
Koooa.
Kooonoogoo.
Fonooa eka.
Geenageena.
Vavaoo.
Kowourogoheefo.
Koloa.
Kottejeea,
(a) On a marqué en lettres italiques les Ifles auxquelles les Naturels donnent une grande étendue. V/7-
Juillet
48       Troisième   Voyage
Kokabba.
Kologobeele.
Boloa.
Kollokolahee.
Toofagga. ï
Matageefaia.
Loogoobahanga.
Mallajee.
Taoola.
Mallahahee.
Maneeneeta.
Gonoogoolaiee.
Novababoo.
Toonobai.
Golabbe.
Konnevy.
Vagaeetoo.
Konnevao.
Gowakka.
Moggodoo.
Goofoo.
Looamoggo.
Mafanna.
Fonooaooma.
Kolloooa.
Fonooonneonne.
Tabanna.
Wegaffa.
Motooha.
Fooamotoo.
Laoakabba.
Fonooalaiee.
Toofanaetollo.
Tattahoi.
Toofanaelaa.
Latte.
Kogoopoloo.
Nevafo.
Havaeeeeke.
Feejee.
Tootooeela.
Oowaia.
Kongahoonoho.
KongaiavahoL
9 Komalla.
Kotooboo.
Kooababoo..
Komotte.
Konnetale.
Komoarra.
Komongoraffa.
Kolaiva.
Kotoolooa.
Koofoona.
Â
\0; D E    V
p o o ic.                   49
KonnUgillelaiooo.
Kongaireekee.
Tafeedoowaia.
„ i
Manooka.
. 1777.
Leshainga.
Hamoa.
Juillet.
Pappataia.
Neeootabootaboo.
Loubatta*
Fotoona.
.
Oloo.
Vytoboo.
Takounove.
Lotooma.
Kopaoo*
' Toggelao.
Kovooeea.
Talava.
Il me paraît sûr que les Mes du Prince William , découvertes & ainfi nommées par Taf-
man, font comprîtes dans la lifte que je viens de
donner; car, durant notre relâche à Hapaee,
l'un des Naturels me dit qu'on trouve au Nord-
Oueft de cette terre, & à trois ou quatre jours
de navigation , un grouppe d'Ifles compofé de
plus de quarante. Les Journaux du voyage de
Tafman n'afîîgnent pas d'autre pofition aux Mes
du Prin.ce William. Ça)
(a) Tafman vit dix-huit ou vingt de ces petites
Ifles, dont chacune étoit entourée de bancs de fable , de bas-fonds & de rochers. Quelques Cartes
leur donnent le nom de Bancs de Héemskirk. Voyez
la Collection des Voyages à la Mer Pacifique du
Sud, par M. Dalrymple, Vol.- Il, pag. 183; & la
Collection de^llarris, Vol. I, pag. 325 , édition de
Campbell.
Tome IL D i
m
$o       Troisième   Voyage
—■■""   ."     H y a lieu de croire auffi, que les Mes Kep-
1777. pell & Bofcawen, découvertes par le Capitaine
Juillet. Wallis, en 1765 , s'y trouvent également, qu'elles font non-feulement connues aux Mes des
Amis, mais qu'elles dépendent du même Souverain. Je produirai fur ce point un témoignage
qui me femble décifif. Demandant un jour au
Roi Poulaho, comment les habitans de Tongataboo avoient acquis la connoiflànce du fer, &
d'où ils avoient tiré un outil de ce métal que
j'apperçus parmi eux , lorfque je relâchai fur
cette terre, en 1773; il me répondit qu'il venoit
d'une Me nommée Neeootabootaboo. Je conti-
, nuaï mes queftions, & je voulus favoir s'il avoit
oui dire de qui le tenoient les Infulaires de
Neeootabootaboo. Je le trouvai bien inftruit de
ces détails : il m'apprit que l'un d'eux vendit à
un vaiflèau qui relâcha dans leur pays, une maf-
fue pour cinq clous , & que les cinq clous
avoient été envoyés à Tongataboo; il ajouta que
jufqu'alors il n'avoit point vu de fer : ainfi, celui
que laifla Tafman, devoit être ufé & oublié depuis long-temps. Je fis des recherches particulières fur la pofition, l'étendue & la forme de
' Tille ; je témoignai le defir d'apprendre à quelle
époque ce vaiflèau relâcha, quelle fut la durée
de Ton féjour, & s'il y avoit plus d'un bâtiment. de   Cook.
P
Le Roi paroiflbit connoître ce qui avoit rapport j
à ce fait important; il me répondit qu'il n'y   1777.
avoit qu'un vaiflèau , que ce vaiflèau ne mouilla Juillet,
point, & qu'il s'éloigna de l'Me après avoir envoyé un canot à terre. Plufieurs circonftances
me perfuaderent, que l'arrivée de ce vaiflèau
étoit aflèz récente; felon ce qu'il me dit, il y a
deux Mes l'une près de l'autre ; il les avoit parcourues toutes deux; il me décrivit la premiere,
comme étant élevée & en forme de pic de même
que Kao, & il Pappelloit Kootahee ; il me re-
préfenta comme beaucoup plus baflè, la féconde, où débarquèrent quelques perfonnes du vaif-
feau, & il Pappelloit Neeootabootaboo. Il ajouta , que les habitans des deux Mes font de la
même race que ceux de Tongataboo ; qu'ils
conftruifent leurs pirogues de la même manière;
qu'ils ont des cochons & des volailles, & en
général les mêmes produétions végétales.  Le
vaiflèau dont me parla le Roi, doit êa-e le Dauphin , le feul bâtiment fans conferve, que je fâche avoir touché dans ces derniers temps à quelques-unes de$ Mes de cette partie de la mer Pacifique ,. avant ma premiere relâche aux Ifles
des Amis. Ça)
{a) Voyez le Voyage du Capitaine Wallis, dans
la Collection de Hawkefworth » Vol. I, pag. 492
D 2 52       Troisième   Voyage
? ""■■ ■■> Hamoa, Vavaoo- & Feejee^'àxmt on nous
1777.  parla beaucoup, font les Mes les plus confidéra-
Juillet. blés de ces environs qu'on nous ait indiquées.
On nous les repréfenta comme plus grandes que
Tongataboo. Je préfume que ces terres n'ont
été apperçues d'aucun Européen : Tafman marque, il eft vrai, fur fa Carte, une Me à l'en-
.droit où je fuppofe Vavao, c'eft-à-dire, par environ i9d de latitude-Sud; Ça) mais il donne
& 494 de l'original. Le Capitaine Wallis dit que ces
deux Ifles font élevées ; mais il obferve que Tune a
ia forme d'un pain de fucre, d'où Ton peut conclure
qu'elle a plus d'élévation que l'autre , ék qu'elle ref-
femble beaucoup à Kao. En comparant les détails
donnés par Poulaho au Capitaine Cook , avec le
Journal du Capitaine Wallis, il paroît sûr que l'Ifle
\Befcawen eft l'Ifle Kootahee, & l'Ifle Keppel, l'Ifle
Neeootabootaboo. La dernière eft une des Terres étendues, marquées dans la lifte précédente. Le Lectear,
averti déjà que les Navigateurs écrivent, d'une manière très-différente, les mots prononcés par les Naturels , jugera que Kottejeea & Kootahee f#nt la rriême
Mm ' |p:   •
Qa) M. Dalrympîe & Campbell, qui ont imprimé
les Journaux du Voyage de Tafman, ne difent pas
.qu'il ait vu cette Ifle. La Carte à laquelle renvoie
le Capitaine Cook,, eft vraifemblablement celle qu'on
trouve dans la Collection des Voyages de Dalrym-
ple , ®îi k route  de  Tafeian eft indiquée d'une d e   C o o k. 53
peu d'étendue à, cette terre ; au-lieu que Va- ==
yaoo, felon le témoignage unanime de nos Amis   1777.
de Tongatabêo, eft plus grande que cette der- Juillet,
niere Me, & a de hautes montagnes. J'y ferais
allé, & j'aurais accompagné Féenou lorfqu'il s'y
rendit de Hapaee, s'il ne m'avoit pas découragé, en me difant fauflèment qu'elle eft peu cori-;
fidérable, & même qu'on n'y trouve point de
havre. Poulaho , c'eft-à-dire , lp Roi, m'aflùra
bientôt qu'elle eft grande, qu'elle offre non-feulement toutes les produétions de Tongataboo,
mais qu'elle a l'avantage particulier de pofleder
un ruiflèau d'eau douce &,un havre auffi beau
que celui de la Métropole des Ifles des Amis.
Il propofa de me fervîr de guide, fi je voulois
faire le voyage ; il en vint jufqu'à me dire, que
je pourrois le tuer, fi tout ce qu'il m'afluroit
n'étoit pas vrai. Ses aflèrtions ne me laiflèrent
aucun douté, & je fus convaincu que Féenou,
par des vues d'intérêt, avoit cherché à m'induire
en erreur.
Hamoa, qui dépend auffi de Tongataboo,
gît au Nord-Oueft de Vavao, à deux jours de
navigation. Si je crois tout ce qu'on m'en a dit,
manière exacte. On y voit plufieurs petits Mots fur
le parage dont il eft ici queftion,
H     d i 54 Troisième Voyage f
elle eft la plus grande des Ifles des Amis, elle
l777* a des havres & de la bonne eau, & on y trouve
Juillet, en abondance chacune des productions de ces
terres ; Poulaho y réfide fouvent. Il paraît que
.-les habitans font très-eftimés à Tongataboo , car
on nous apprit que les chants & les danfes exécutés devant nous, étoient copiés fur les leurs,
& nous vîmes quelques maifons, qu'on nous
afîiira avoir été bâties fur le modèle des maifons
de Hamoa. M. Anderfon, qui faifoit des recherches continuelles fur les langues des peuples de
la mer du Sud, recueillit les trois mots fuivans
du dialecte de Hamao.
Tamolao, Ça) un homme, Chef du pays.
Tamaety, une femme qui a de l'autorité dans
PIfle.
Solle, un homme du peuple.
(#) On a vu, dans plufieurs des notes précédentes, des extraits des Lettres édifiantes & curieufes,
qui prouvent la conformité des ufages des habitans
des Mes Carolines, avec les coutumes que le Capitaine Cook a trouvées fur des Mes de la Mer Pacifique du Sud, très-éloignées les unes des autres. Cette
reffemblance toutefois laifle encore des doutes fur
l'identité d'origine des peuplades de ces Terres ; car
on peut dir*e , avec raifon , que le développement
feul des facultés de la nature humaine» introduit les de   Cook. 55
. D'après les inftruétions qu'on nous a don- f ■
nées, Feejee gît au Nord-Oueft-quart-Oueft de 1777.
 __  Juillet.
mêmes ufages chez des peuples féparés par un grand
efpace, & qu'on obferve les mêmes habitudes dans
tous les fiecles, & dans toutes les parties du globe,
parmi les hommes qui font au même degré de ci-
vilifationj le Lecteur cependant n'appliquera peut-
être pas cette remarque à la conformité dont on parle
ici, s'il veut bien faifir la diftinction que je vais
faire. Les ufages fondés fur des befoins communs à
toute l'efpece humaine , & bornés à l'application des
méthodes qui peuvent fatisfaire ces befoins î ne fup-
pofent pas, malgré leur conformité, que ceux qui
les fuivent fe font imités, les uns les autres , ou
qu'ils tirent leur origine de la même fouche ; car
l'homme a par-tout la même fagacité, & les moyens
de fatisfaire un befoin particulier, font en petit nombre, fur-tout dans les pays également incultes. Ainfi,
les Tribus les plus éloignées 9 celles , par exemple ,
de la Terre de Feu y & celles qui habitent les Ifles
fituées à l'Eft du Kamtfchatka, peuvent produire du
feu de la même manière, en frottant deux bâtons,
fans donner lieu de croire que l'une a imité l'autre» ou tiré cette invention d'une fource commune»
Il n'en eft pas ainfi des ufages qui ne tirent point
leur origine d'un principe général de la nature humaine , & qui ne doivent leur établiflement qu'aux
fantaifies & aux modes infiniment variées des diver-
fes peuplades. Les coutumes des Infulaires de la partie feptentrionale & de la partie méridionale de la
Mer Pacifique , d'après lefquelles nous avons jugé
D 1 56       Troisième   Voyage
5 Tongataboo, à trois jours de navigation.  On
1777.   nous en parla comme d'une terre élevée, mais
Juillet. i	
que les différentes Tribus viennent de la même fou-
che, font évidemment de la dernière efpece. Puif-
«[ue les Habitans de Mangeea &. ceux'des Nouvelles
'Philippines, pour donner des marques de refpect à
un homme ou à une femme , frottent fa main fur
leurs vifages, il eft clair qu'ils ont appris à la même'
école cette manière de faluer. Si les efprits trop livrés au fcepticifme, ne fe rendent point, j'ajouterai
«fu'il me paroît difficile de ne pas convenir de l'identité de race, dans le cas préfent; qu'à la preuve,
tirée de la conformité des ufages, on peut en joindre ici une nouvelle, encore plus inconteftable, celle
de la conformité des idiomes. Le Capitaine Cook
nous apprend que le mot de Tamoloa fignifie un Chef9
à Hamoa, l'une des Mes des Amis, & on voit dans
les Lettres édifiantes & curieufes , que les Habitans
des Ifles Carolines appellent du même nom les principaux du pays. Deux notes inférées plus haut offrent des pafTages du Père Cantova 3 où ce Millionnaire parle des Tamoles de ces dernières Ifles ; il
emploie ce terme au moins douze fois dans le cours
de quelques pages. Je vais tranfcrire un paflage ab-
folum'ent décifif, qui rend fuperflue toute autre citation. " L'autorité du Gouvernement fe partage en-
s> tre plufieurs Familles Nobles, dont les Chefs s'ap-
3> pellent Tamoles. Il y a outre cela dans chaque Pro-
3> vince un principal Tamole , auquel tous les au-
3> très font fournis. 3? Lettres édifiantes & curieufes,
torn. XV, pag. 312. D E   C o o k. 57
très-fertile, où il y a beaucoup de cochons, de '
chiens, de volailles, & toutes les efpeces de 1777*
fruits & de racines qu'on trouve dans ces para- Juillet,
ges : on nous aflura qu elle eft beaucoup plus
étendue que Tongataboo, dont elle ne dépend
pas , ainfi que les autres Mes de cet Archipel ; que Feejee & Tongataboo font fouvent en
guerre.' Plufieurs circonflances nous firent con-
noître que les habitans de Tongataboo Redoutent beaucoup les Infulaires de Feejee : pour exprimer le fentiment de leur infériorité, ils avoient
coutume de plier leur corps en avant, & de fe
couvrir de leurs mains le vilage : il ne faut pas
s'étonner de l'effroi qu'infpiroient les Naturels
de Feejee , car la dextérité avec laquelle ils
manient Parc & la fronde , les rend redoutables, & comme ils mangent, à l'exemple des
Zélandois, les guerriers qu'ils tuent dans les
batailles, cet ufage abominable, ajoute encore
à la frayeur de leurs voifins. Les Habitans de
Tongataboo, qui les accufoient d'être cannibales , ne les ont point calomniés ; car plufieurs *
perfonnes de Feejee que nous interrogeâmes,
convinrent du fait.
Puifque je' parle des Antropophages, je demande à ceux qui foutiennent que le défaut de
fubfiftances a déterminé les premiers Cannibales 58 Troisième Voyage
>à manger de la chair humaine , ce qui-a déter-
*777• miné les habitans de Feejee à conferyer cet ufage
Juillet, au milieu de l'abondance. Les Infulaires de Tongataboo , qui, fans doute par crainte , s'efforcent de vivre en paix avec leurs farouches voi-
fins, les détellent beaucoup : cependant ils vont
quelquefois les combattre, & ils rapportent du
pays ennemi des trophées de plumes rouges,
qu'on trouve en grande quantité à Feejee, & qui
font très-eflimées aux Ifles des Amis , ainfi que
je l'ai dit tant de fojs. Lorfque les deux Mes font
en paix, la communication entre les deux terres
eft aflèz vive; il paraît qu'elles fe connoiflènt depuis peu; autrement, Feejee ayant beaucoup de
chiens, ce quadrupède fe ferait répandu plutôt
à Tongataboo , & aux Mes des environs , où
j'en laiflai les premiers couples en 1773. Les
Naturels de Feejee, que nous rencontrâmes ici,
étoient d'une couleur plus foncée, que celle des
habitans des Ifles des Amis en général ; l'un
d'eux avoit l'oreille fendue, & le lobe fi alongé,
qu'il touchoit prefque les épaules ; fingularité
que j'avois obfervée fur d'autres Mes de la mer
du Sud dans mon fécond voyage. Il me parut
qu'on avoit pour eux beaucoup d'égards ; au
refle , la vivacité de leur efprit ne contribuoit
peut-être pas moins à ce bon accueil, que la DE     CO
O  K.
59
puiflànçe & la cruauté de leur Nation, Leur pé- r    ■   ,
nétration eft bien fupérieure à celle des Naturels   1777*
de Tongataboo, fi j'en juge par quelques-uns de Juillet,
leurs ouvrages méchaniques que nous apperçû-
mes ; ils ont des maflues & des piques fculptées
de la manière la plus adroite , des étoffes en
compartimens, d'un deflèin exaét, des nattes dont
les couleurs font nuancées avec goût, & enfin
des pots de terre & d'autres meubles,qui annoncent de très-habiles ouvriers.
J'ai dit que Feejee gît à trois jours de navigation de Tongataboo : ces peuplades n'ont d'autre méthode de mefurer la diftance d'une Me à
l'autre, que par le temps dont elles ont befoin
pour faire la traverfée fur une de leurs pirogues.
Voulant déterminer avec une forte de précifion,
l'efpace que peuvent parcourir leurs embarcations
par un vent modéré , dans un intervalle fixe,
j'allai à bord d'un de ces petits bâtimens qui
étoit fous voile , & après diverfes expériences
du Lock, je reconnus qu'en ferrant le vent par
une jolie brife , elles font fept nœuds ou fept
milles en une heure. J'en conclus qu'elles parcourent fept ou huit milles par heure, avec les
brifes qui foufflént ordinairement fur ces parages.
Mais la longueur d'un jour ne doit pas être ici
comptée de vingt-quatre heures; car, en parlant
jjr y
Juillet.
f
60'      Troisième   Voyage
d'un jour de navigation , ils comprennent feulement l'intervalle qui fe trouve du matin au foir,
c'eft-à-dire, dix ou douze heures au plus : ainfi,
deux jours de voile défignent l'intervalle qu'il y
a du matin du premier jour au foir du fécond.
Ils fe guident fur le Soleil pendant le jour , &
fur les étoiles pendant la nuit : lorfque Pobfcu-
rité de Patmofphere leur ôte ce moyen de direction , les points d'où viennent les vents & les
vagues leur fervent de bouflble. Si le vent & les
vagues changent de route au moment où le ciel
eft nébuleux , (ce qui n'arrive guères qu'alors,
dans les parages qui font le théâtre du vent alifé)
ils s'égarent, ils manquent fouvent le port où
ils alloient, & on n'en entend plus parler. Le
Leéteur fe fouvient de ce que nous avons dit
des Compatriotes d'Omaï jettes à Wateeoo, par
les courans & les tempêtes, & il paraît que les
équipages, dont on ne reçoit plus de nouvelles,
ne périflènt pas toujours.
De tous les havres & de tous les mouillages
que j'ai rencontrés parmi ces Mes, celui àe Tongataboo eft fans comparaifon le meilleur , non-
feulement parce qu'il eft très-fur, mais à raifon
de fon étendue & de la bonté de fon fond. Les
dangers que nous courûmes en y entrant du côté
du Nord, doivent fervir de leçon, & j'exhorte D E     C  O  O K. 6î
les Navigateurs 'à ne pas eflàyer cette route avec
un vaiflèau lourd : Pautre paflàge par lequel nous
fortîmes, eft beaucoup plus facile & beaucoup
plus fur. Ceux qui voudront entrer par le canal
de PEft, doivent gouverner fur la pointe Nord-
Eft de l'Ifle, & longer la côte feptentrionale, en
la laiflânt, ainfi que les petites Mes à ftribord,
jufqu'à ce qu'ils aient atteint le travers de la
pointe orientale de l'entrée dans la lagune, &
côtoyer enfuite le récif des petitesrrlfles ; en prenant cette route, ils paflèront entre Makkahaa
& Manooafai, ou la quatrième & la cinquième
des Mes qu'on voit à la hauteur de la pointe
Oueft de la lagune : on peut auffi paflèr entre
la troifieme & la quatrième Mes , c'eft-à-dire,
entre Pangimodoo & Monooafai ; mais ce canal eft bien plus étroit que Pautre. La marée eft
très-forte dans tous les deux ; le flot vient du
Nord-Oueft , comme je l'ai déjà obfervé , &
l'Ebbè fuit la même direétion ; mais je parlerai
ailleurs des marées. Dès qu'on eft au milieu de
l'un des deux canaux , il faut ferrer la côte de
Tongataboo , & mouiller entre cette terre &
Pangimodoo , devant une crique qui mené à la
lagune où lessganots peuvent entrer à mi-flot.
Si Tongataboo a le meilleur havre , Anna-
mooka offre la meilleure eau, qu'on ne peut pas
l777-\.
Juillet. 62
Troisième   Voyage
1
Juillet.
toutefois appeller bonne ; mais en creufant des
puits près de l'étang, nous en trouvâmes d'aflèz
paflable. Cette dernière Me giflant au centre du
grouppe, eft d'ailleurs la mieux fituée pour tirer
des rafraîchiflèmens des. terres des environs. Outre la rade dans laquelle nous mouillâmes, & le
havre qui eft en-dedans de la pointe Sud-Oueft,
il y a une crique dans le récif, qu'on voit en
face de Patrie fablonneufe orientale, au côté fep-
tentrional de l'Ifle où deux ou trois vaiflèaux peuvent tenir en sûreté en s'amarrant de manière à
^pe point éviter, & en établiflant leurs ancres ou
amarres de l'avant & de Parriere fur les rochers.
J'ai déjà décrit les Mes Hapaee ; j'ajouterai
feulement ici qu'elles fe prolongent au Sud-Oueft-
quart-Sud, & au Nord-Eft-quart-Nord, Pefpace
d'environ dix-neuf milles. L'extrémité fepten-
trionale gît par i9d 39' de latitude Sud, & 33*
de longitude à PEft SAnnamooka. On trouve,
dans l'intervalle qui les fépare les unes des autres , une multitude de petites Mes, de bancs de
fable & de brifans ; enforte que la meilleure
route, pour y arriver fans danger, eft celle que
j'ai prife, ou d'arrondir par le Nord , félon la
pofition du vaiflèau qui veut y aborder. Lefoo-
ga, en travers de laquelle nous mouillâmes, eft
la plus fertile des Mes qu'on nomme Hapaee; DE     COO K. 63
die eft auffi la plus peuplée : elle offre un.mouillage le lotlg du côté Nord-Oueft ; mais il fera
néceflàire de bien examiner le local, avant d'amarrer ; car, lors même que la fonde rapporterait un beau fable, on y rencontrera des rochers aigus de corail qui couperont bientôt les
cables.
Je renvoie à la carte ceux qui délireront de
plus grands détails nautiques fur les Ifles des
Amis : chacune de fes parties a été rédigée avec
autant d'exaétitude que les circonftances l'ont
permife. Il faut auffi y recourir, fi l'on veut
connoître les divers mouillages des vaifîèaux, &
leurs routes de l'une à l'autre de ces terres. Je
grofîirois mon Journal, fans amufer ni inftruire
le Public, fi je parlois de tous les relevemens
que nous prîmes , ou de toutes les manœuvres
que nous fîmes, pour revirer de bord, &c.
J'omets ici plufieurs remarques géographiques,
qui fe trouvent dans la relation de mon fécond
voyage ; Ça) je renvoie d'ailleurs aux obferva-
tions que j'y ai inférées Çb) fur les habitans, les
mœurs & les arts des Ifles des Amis : en général , je" n'ai rien découvert depuis qui m'oblige
1777'•
Juillet.
(a) Tome I, pages 211, 213 de l'original.
(b) Ibid. Pages 213 & les fuivantes de l'original. #4       Troisième   Voyage Jjm
r    f       de changer d'opinion. Je me borne donc à quel-
1777.  ques particularités intéreflantes , qu'on n'y ren-
Juillet. contre pas, ou qui y font expbfées d'une manière inexacte & imparfaite , & aux chofes qui .
peuvent éclaircir davantage le récit que j'ai fait
de nos entrevues avec les Infulaires.
On imagine fans doute qu'ayant pafle près de
trois mois parmi eux, je fuis en état de répondre à toutes les difficultés, &' de donner une
defcription fatisfaifante de leurs ufages, de leurs
opinions &vde leurs inflitutions civiles & reli-
gieufes : cette opinion paraît d'autant mieux
fondée, que nous avions à bord un Naturel de
la Mer du Sud, qui entendoit la langue du pays
& la nôtre, & qui fembloit très-propre à nous
fervir d'Interprète ornais le pauvre Omaï ne nous
fut pas auffi utile fous ce rapport, qu'on eft
tenté de le croire. A moins que l'objet ou la
chofe que nous voulions connoître, ne fe trouvât fous nos yeux, nous avions bien de la peine
à acquérir des connoiflànces imparfaites. Nous
faifions cent méprifes, & Omaï étoit encore plus
fujet à ces méprifes que nous; car, n'ayant point
de curiofité, il ne s'avifa jamais de recueillir des
obfervations pour lui-même, &, quand il étoit
difpofé à nous procurer des écïairciflèmens, fes
idées étoient fi bornées,. peut-être fi différentes
des t> E    COO K. 65
des nôtres, & fes explications fi confufes, qu'el- ■
les embrouilloient nos recherches, au-lieu de 1777.
nous inftruire* J'ajouterai que nous ne rencon- Juillet.
trions guères, parmi les Naturels, un homme
aflèz habile , & d'aflèz bonne humeur, pour
nous donner les informations que nous délirions.
La plupart d'entr'eux n'aimoient pas nos questions , que vraifemblablement ils jugeoient oifeu-
fes. Le polie que nous occupions à Tongataboo,
où nous demeurâmes le plus de temps, étoit
d'ailleurs très-défavorable. Nqus nous trouvions
dans une partie de l'Ifle, où il n'y a guères d'autres habitans que des pêcheurs. C'étoit conftam-
ment un jour de fête, pour ceux que nous allions
voir, ou qui venoient nous rendre vifite; enforte
que nous eûmes bien peu d'occafions d'examiner
quelle eft la manière de vivre habituelle des Infulaires. On ne s'étonnera donc pas, fi nous développons, d'une manière incomplete, plufieurs
points relatifs à leurs ufages domefliques : au
refle, nous nous fouîmes efforcés de remédier à
ces défavantages, par des obfervations continuelles. Je dois à M. Anderfon une grande partie de
la fin de ce Chapitre & du Chapitre fuivant : ce
qui a rapport à la Religion & à la langue de ces
peuplades, eft entièrement de lui ; &, fur les
autres objets, j'ai exprimé à-peu-près dans les
Tome IL E 7
1/77-
Juillet.
66       Troisième   Voyage
I termes de fon Journal, des Remarques qui s'accordent avec les miennes.
Les Naturels des Ifles des Amis excédent
rarement la taille ordinaire (nous en avons cependant mefuré quelques-uns qui avoient plus de
fix pieds) mais ils font très-forts & bien faits,
fur-tout aux cuiflès, aux jambes & aux bras. En
général, leurs épaules ont beaucoup de largeur;
&, quoique leur ftature mufculeufe, qui paraît
la fuite d'un grand exercice , annonce plus la
vigueur que la beauté, plufieurs offrent réellement une belle figure. On eft furpris de la variété de leurs traits, & il n'eft guères poffible
de les caraélérifer par une conformité générale.
On peut dire qu'il eft très-commun d'y voir des
pointes de nez épatées ; mais, d'un autre côté,
nous avons apperçu cent vifages pareils à ceux
des Européens, & de véritables nez aquilins. Ils
ont les yeux & les dents d'une bonne qualité;
mais les dents ne font ni fi blanches, ni fi bien
rangées que celles qu'on rencontre fouvent parmi
les peuplades de la Mer du Sud. Au refle, pour
balancer ce défaut, il y a peu de ces lèvres
épaiflès fi communes dans les Mes de l'Océan
Pacifique.
On reconnoît moins les femmes à leurs traits,
qu'à la forme générale de leur corps, qui n'offre D  E     C  O  O  K. 67
pas ordinairement l'embonpoint nerveux de celui des hommes. La phyfionomie de quelques-
unes eft fi délicate, qu'elle indique leur fexe, &
qu'elle a droit aux éloges qu'ondonne à la beauté
& à la douceur du vifage ; mais les phyfionomies
de cette efpece font aflèz rares. Au refle, c'eft
la partie la plus défeétueufe ; car le corps & les
membres de la plupart des femmes font bien proportionnés , & il y en a qui pourraient fervir da
modèles aux Artiftes. La petiteflè & la délica-
teflè extraordinaires de leurs doigts, comparables
aux plus jolis doigts de nos Européennes, font
ce qui les diflingue davantage.
La couleur générale de la peau eft d'une
nuance plus foncée que le cuivre brun ; mais
plufieurs des hommes & des femmes ont un teint
vraiment olivâtre : quelques-unes des perfonnes
du fexe font même aflèz blanches : leur blancheur
vient probablement de ce qu'elles s'expofent
moins au Soleil ; ainfi qu'une difpofition à l'embonpoint, dans un petit nombre des Principaux
du pays, paraît être la fuite d'une vie plus oi-
five. Les Chefs offrent fouvent auffi une peau
plus douce & plus propre : celle du bas-peuple
eft ordinairement plus noire & plus grofliere,
fur-tout dans les parties qui ne font pas couvertes, différence qu'il faut peut-être attribuer à des
^777-
Juillet. 6§       Troisième   Voyage
V"   — maladies cutanées. Nous vîmes à Hapaee un
1777.   homme & un petit garçon, & à Annamooka,
Juillet, un enfant d'une blancheur parfaite. On a trouvé
de pareils individus chez tous les peuples noirs ;
mais je préfume que leur couleur eft plutôt une
maladie, qu'un phénomène de la nature.
A tout prendre néanmoins, il y a peu de dé-
feétuofités ou de difformités naturelles parmi euxï
nous en rencontrâmes deux ou trois qui avoient
les pieds tournés en-dedans, & quelques-uns affligés d'une forte de cécité, oçcafionnée par un
vice de la cornée. Ils font fujets à d'autres maladies : les dartres, qui feirîblent affeéter la moitié
des Infulaires, '& qui laiflènt après elles des taches blanchâtres & ferpentines, font la maladie
la plus commune ; mais elle eft moins grave
qu'une féconde très-fréquente, laquelle fe mani-
fefte fur toutes les parties du corps, en larges
ulcères qui ont de groflès bordures blanches, &
qui jettent une matière légère & claire. Nous
vîmes quelques-uns de ces ulcères très-virûlens ;
& les Naturels, qui en avoient fur le vïfàge,
infpiroient le dégoût. Nous en vîmes plufieurs
de guéris , ou fur le point de l'être ; mais
dans ces cas, les malades avoient perdu le nez,
ou ils en avoient perdu la plus grande partie.
Comme nous favions, de manière à n'en pouvoir de    Coo K. 6%
douter, Ça) que les habitans des Ifles des Amis
étoient fujets à cette maladie dégoûtante, avant
mon fécond Voyage, & que les Naturels en con-
venoient; malgré la conformité des fymptômes,
elle ne peut être l'effet du virus vénérien, à
' moins qu'on ne fuppofe que nous n'avons pas
apporté ici la maladie vénérienne en 1773. Il eft
sûr que nous l'y avons trouvée en„ 1777; car,
peu de jours après notre arrivée, quelques-uns
de mes gens la prirent; & je fentis avec regret,
que je m'étois en vain donné, lors de ma première relâche, tous les foins poffibîes,. pour prévenir Pintroduétion d'une calamité auffi terrible.
Ce qui eft extraordinaire, les Naturels ne fem-
blent pas s'en occuper beaucoup, & nous vîmes
peu de traces de fes effets deftruétîfs; vraisemblablement le climat & leur régime affoibliflènt
fon venin. Il y a deux autres maladies répandues
aux Ifles des Amis : la premiere eft une enflure
coriace qui affeéte les jambes & les bras, & les
groffit extrêmement dans toute leur longueur,
mais qui n'a rien de douloureux; la féconde eft
*777-
Juillet,
(a) Voyez le fécond Voyage du Capitaine Cook,
( tome II, page 20 de l'original. ) M. Cook y parle
d'un homme affligé de cette maladie , qu'il rencontra
à Annamooka en. 177.3. 7o       T r o i s i 1 m 1   Voyage
■ ""»■  une tumeur de la même efpece, qui vient aux
1777. tefticules, & qui furpaflè quelquefois la groflèur
Juillet, des deux poings. On peut d'ailleurs regarder
comme des hommes très-fains, les habitans de
ces contrées : nous n'avons pas rencontré, durant notre féjour, une feule perfonne détenue
chez elle, pour caufe de maladie. Au contraire,
leur force & leur aétivité font, à tous égards,
proportionnées à la vigueur de leurs mufcles ; &
ils déploient tellement l'une & Pautre dans leurs
occupations habituelles , & dans leurs amufe-
mens, qu'ils font, à coup sûr, peu fujets aux
maladies nombreufes , qui réfultent de l'indolence , ou d'une manière de vivre contraire à
la Nature.
Leur contenance eft gracieufe & leur démarche ferme; ces avantages leur paroifîènt fi naturels & fi néceflaires, qu'en nous voyant tomber
Souvent fur les racines des arbres, ou les inégalités du terrein, ils rioient de notre mal-adrefle,
plus que de toute autre chofe.
Leurs phyfionomies expriment à un point remarquable la douceur & l'extrême bonté de leur
caraétere; on n'y apperçoit pas le moindre trait
de cette aigreur farouche, qu'on remarque fur le
vifage des peuples qui vivent encore dans un état
de barbarie. Leur maintien eft fi calme, ils ont de   Cook. 71
tant d'empire fur leurs paffions, & tant de fermeté dans leur conduite, qu'ils femblent affujettis
dès l'enfance aux prohibitions les plus févercs ;
mais ils ont d'ailleurs de la franchife & de la
gaieté, quoiqu'ils prennent quelquefois fous les
yeux de leurs Chefs une forte de gravité & un
air féricux, qui leur donnent de la raideur, de
de la mauvaife grace & de la réferve.
L'accueil amical qu'ont reçu tous les Navigateurs , montre aflèz les difpofitions pacifiques des
Naturels des Ifles des Amis. Loin d'attaquer
les étrangers ouvertement ou clandeftinement, à
l'exemple de la plupart des habitans de ces mers,
on n'a pas à leur reprocher la plus légère marque
d'inimitié; ils ont au contraire, à Pexemple des
peuples civilisés, cherché à établir des communications par des échanges, c'eft-à-dire, par le
Seul moyen qui réunit les différentes nations. Ils
Sont fi habiles dans les échanges ( ils les appellent Fukatou).que nous jugeâmes d'abord qu'ils
s'étoient Sormés , en commerçant avec les Mes
voifines ; mais nous nous aflîirâmes enfuite qu'ils
ne font point de trafic, ou qu'ils en font un
très-peu confidérable, excepté avec Feejee, d'où
ils tirent des plumes rouges, & un petit nombre
d'articles que j'ai indiqués plus haut. Il n'y a
peut-être pas fur le globe de peuplade qui mette
E 4
I777-
Juillet. 72       Troisième   Voyage
■         plus d'honnêteté ,*& moins de défiance dans le
1777. commerce. Nous ne courions aucun rifque à leur
Juillet, permettre d'examiner nos marchandifes, & de
les manier en détail, & ils comptaient également
fur notre bonne foi. Si l'acheteur ou le vendeur
fe repentoient du marché, on fe rendoit réciproquement, d'un commun accord, & d'une manière enjouée, ce qu'on avoit reçu. En un mot,
ils Semblent réunir la plupart des bonnes qualités
qui font honneur à l'homme, telles que l'induf-
trie, la candeur, la persévérance, l'affabilité ; &
peut-être des vertus moins communes, que la
brièveté de notre Séjour ne nous a pas permis
d'obferver.
Le penchant au vol, univerfel & très-vif dans
les deux fexes, & parmi les individus de tous les
âges, eft le feul défaut que nous leur connoif-
fions. J'obferverai toutefois que cette partie dé-
feétueufe de leur conduite, fembloit ne regarder
que nous ; car j'ai lieu de croire qu'ils ne fe volent pas entr'eux plus Souvent, peut-être pas auffi
fréquemment qu'en d'autres pays, où les larcins
de quelques perfonnes corrompues, ne nuiSent
point à la réputation du corps du peuple en général. Il Saut avoir beaucoup d'indulgence pour
les tentations & les foiblefies de ces pauvres Infulaires de la Mer Pacifique, à qui nous inspirons de   Cook. 73
les defirs les plus ardens, en leur montrant des
objets nouveaux, dont l'utilité ou h beauté faf-
1771
cinent leurs eSprïts. Le vol, parmi les nations ci- Juillets
viliSées & éclairées, annonce un caraétere Souillé
par la baflèfle, par une cupidité qui mépriSe les
règles de la juflice ; par cette pareflè qui produit
l'extrême indigence, & qui néglige les moyens
honnêtes de s'en affranchir. Mais on ne doit pas
juger auffi Sévèrement les vols commis par les
Naturels des Ifles des Amis, & des autres Terres où nous avons abordé : ils paraiflènt réSulter
d'une curiofité, ou d'un defir très-preflànt de
poflëder des choSes qui étoient absolument nouvelles pour eux, & qui appartenoient à des étrangers très-différens de leur propre race. Si des
hommes auffi Supérieurs à nous en apparence,
que nous le Sommes à eux, arrivoient parmi nous
avec des richeflès auffi SéduiSantes que le Sont les
nôtres, pour des peuplades étrangères aux arts,
efl-il sûr que nos principes de juflice Suffiraient
pour contenir la plijpart des individus de notre
nation? La cauSe de leur penchant au vol, que
je viens d'indiquer, paraît d'autant plus vraie,
qu'ils volent tout indifféremment dès la premiere
vue, avant de Songer, le moins du monde, à Se
fervir de leur proie d'une manière utile : il n'en
eft pas de même parmi nous ; le dernier de nos 74       Troisième   Voyage
r== voleurs ne voudrait pas rifquer fa réputation, ou
l777* s'expofer au châtiment, fans favoir d'avance Pu-
Juillet, fage qu'il fera des chofes dérobées. Au refle, la,
diSpofition au vol.de ces InSulaires, très-déSagréa-
ble & très-incommode d'ailleurs, nous fournit un
moyen de connoître la vivacité de leur intelligence; car ils commettoient les petits larcins avec
beaucoup de dextérité, & les vols plus capitaux,
avec une fuite & des combinaifons proportionnées à l'importance des objets. J'en ai donné une
preuve frappante, en racontant, qu'ils efïàyerent
d'enlever en plein jour une des ancres de la Découverte. '
Leur chevelure eft en général lifle, épaifle &
forte ; celle d'un petit nombre d'entr'eux boucle
naturellement. Elle eft noire, prefque fans exception ; mais la plupart des hommes, & quelques-
unes des femmes la peignent en brun ou en
pourpre, & quelquefois en orangé. Ils produi-
fèntla premiere couleur, en y mettant une forte
d'enduit de corail brûlé, mêlé avec de Peau ; la
féconde, en y appliquant des rapures d'un bois
rougeâtre, délayées également dans de l'eau ; &
la troifieme, en la parSemant, je crois, d'une
poudre tirée du fouchet des Indes.
Lorfque j'abordai fur ces Mes pour la premiere fois, je crus que les hommes & les femmes de   Cook.
75
étoient dans PuSage de porter leurs cheveux » ■
courts; mais notre relâche ayant été plus longue 1777.
cette Sois, j'ai vu beaucoup de cheveux longs. Juillet.
Leurs modes, en ce point, Sont fi variées, qu'il
eft difficile d'indiquer celle qui eft la plus répandue. Quelques-uns les portent coupés à l'un des
côtés de la tête, tandis que la portion du côté
oppoSé a toute Sa longueur; ceux-ci les ont coupés près, & peut-être raSés dans un endroit;
ceux-là ont la tête raSe, excepté une Seule touS-
fe, qu'ils laiflènt ordinairement près de l'oreille :
d'autres les laiflènt prendre toute leur croiflànce,
fans y toucher. Les femmes, en général, portent
leurs cheveux courts ; les hommes fe coupent la
barbe, & les deux fexes s'arrachent les poils fous
les aiflèlles; j'ai déjà décrit de quelle manière.
Les hommes ont des piquetures d'un bleu foncé,
depuis le milieu du ventre jufqu'à mi-cuiflès. Ils
produifent ces piquetures , avec un infiniment
d'os, rempli de dents : après avoir plongé les
dents dans le fuc du Doeedoee, ils les impriment dans la peau, à l'aide d'un morceau de
bois, & il en réfulte des points ineffaçables. Ils
tracent ainfi des lignes & des figures fi variées &
fi bien diSpoSées, qu'elles ont quelqueSois de
l'élégance. Les Semmes ne Se tatouent que l'intérieur des mains. Le Roi n'eft point aflujetti à W&k
76      Troisième  Voyage
*»— '"■""- cette coutume, il n'eft pas obligé non plus de
'l777* Se faire, dans les temps de deuil, ces bleflures^
Juillet,  dont je parlerai tout-à-1'heure.
Les hommes Sont tous circoncis, ou plutôt
fupercïs, car on leur coupe Seulement un petit
morceau de la partie Supérieure du prépuce; ce
qui-l'empêche de recouvrir jamais le gland. Ils
ne veulent pas autre choSe; ils diSent que la propreté leur a dicté cette opération.
L'habillement des femmes eft le même que
celui des hommes; il eft compoSé d'une piece
d'étoffe, ou d'une natte, ( plus ordinairement de
la premiere) large d'environ deux verges, & de
deux & demie de longueur, & toujours allez
long pour Saire un tour & demi Sur les reins,
où il eft arrêté par une ceinture ou une corde.
Il eft double Sur le devant, & il tombe comme
un jupon, juSqu'au milieu de la jambe. La parv
tie, qui efl au-deflus des reins, offre plufieurs
plis; enforte que fi on la développe dans toute
fon étendue, il y a aflèz d'étoffes pour envelop*
per & couvrir les épaules, qui relient prefque
toujours nues. Tel eft, pour la forme, le vêtement général des deux fexes. Les Infulaires, d'un
rang diflingué, portent feuls de grandes pieces
d'étoffes, & de belles nattes. Le bas-peuple s'habille de pieces plus.petites, & très-fouvépt, il ne d e   C o o k. 77
porte qu'un pagne de feuilles de plantes, ou le ,,
Maro, qui eft un morceau d'étoffe étroit, ou *777-
une natte reflèmblant à une ceinture : ils paflènt Juillet.
le Maro entre leurs cuiflès, & ils en couvrent
leurs reins. Il paraît deftiné principalement aux
hommes. Ils ont divers habits pour leurs grands
Haivas ou fêtes; mais là forme eft toujours la
même ; & les vêtemens les plus riches font plus
ou moins garnis de plumes rouges. Je n'ai pu
Savoir à quelle pccafion les Chefs mettent leurs
chapeaux de plumes rouges. Les hommes & les
femmes ont quelquefois de petits bonnets com-
pofés de différentes matières, pour fe garantir le
vifage du SoleiL
La parure des deux Sexes eft «auffi la même.
Les ornemens les plus communs, Sont des colliers du Sruit du Pandanus , ou de diverSes I
fleurs odoriférantes ; on leur donne , dans le
pays, le nom général de Kahulla* Les Naturels fufpendent quelquefois fur leur poitrine, de
petites coquilles, l'aile & les os de la cuiflè des
oifeaux, des dents de requins, &c. Ils portent
Souvent, à la partie fupérieure du bras, une nacre de perle bien polie, ou un anneau de 1a
même fubflance fculpté ; ils ont d'ailleurs des
bagues d'écaillé de tortues, & des bracelets.
Les lobes de leurs oreilles, font percés m \f
78       T r o i s i e m e   Voyage
'■■ deux endroits , & ils y placent des morceaux
1777- cylindriques d'ivoire , d'environ trois pouces de
Juillet, long, qu'ils introduifent par l'un des trous, &
qu'ils font fortir par l'autre, ou de petits rofeaux
de la même grandeur , remplis d'une poudre
jaune. Cette poudre, dont les femmes fe frottent
tout le vifage, ainfi que nos dames fe mettent
du rouge fur les joues, paraît être du fouchet
des Indes pulvérifé. Nous avons vu fouvent le
lobe d'une feule^oreille percé d'un trou & non
pas de deux.    -^
La propreté du corps, eft ce qu'ils femblent
préférer à tout ; auffi fe baignent - ils fréquemment dans les étangs, qui ne paroiflent pas destinés à autre chofe : Ça) quoique l'eau de la
plupart de ces étangs foit d'une puanteur infup-
portable, ils aiment mieux s'y laver que dans la
mer; ils favent très-bien que l'eau falée gâte la
peau ; & lorfque la néceffité les oblige à prendre
des bains dans l'Océan, ils ont ordinairement
des cocos remplis d'une eau douce, dont ils
( a ) On retrouve cet ufage parmi les Habitans des
Ifles Carolines ; jjjj ils font accoutumés à fe baigner,
» trois fois le jour, le matin , à midi, & fur le
s> foir. E Lettres édifiantes & curieufes , tome 16 >
page 314. D E    C o O K. 7$
font ufage pour détruire cette impreffion. Ils ■ ■■       ■
recherchent beaucoup l'huile de la noix de cocos   1777»
par la même raiSon ; non-Seulement ils en jettent Juillet,
une quantité confidérable Sur leur tête & Sur
leurs épaules, ils ont Soin de plus de s'en frotter tout le corps. Quand on n'a point vu l'effet
de cette opération, on ne peut concevoir à quel
point elle embellit la peau. Tous les Infulaires
cependant n'ont pas des moyens de fe procurer
de l'huile de cocos, & c'eft fans doute parce
que le bas-peuple ne s'en fert point, que fa
peau eft moins fine & moins douce. 8o
Troisième   Voyage
*m&e&
CHAPITRE   XL
^
Occupations des femmes des Ifles des Amis;
occupations des hommes ; agriculture ;
conflruBion des maifons ; outils, cordages
& inflrumens de pêche ; inftrumens de
muflque ; armes , nourriture & manière
d'apprêter les alimens; amufemens ; Mariages ; "Cérémonies funèbres; Divinités
du Pays ; idées fur l'ame & fur une
autre vie. Temples; Gouvernement ; hom*
mages qu'on rend au Roi. Détails fur la
Famille Royale. Remarques fur la Langue, & petit Vocabulaire de cet idiome.
Obfervations nautiques â? autres.
T **
JLs a vie domeflique des Infulaires des Ifles des
l777- Amis, n'eft pas aflèz laborieufe pour être fati-
Juillet. gante, &pas aflèz oifive pour être accufée de
parefïè. La nature a été fi prodigue envers eux*
qu'ils ont rarement befoin de fe livrer à beaucoup de travail; & leur activité les empêchera
toujours de fe livrer à la molleflè. Par une heu-
reufe combinaison des circonflances, leurs occupations habituelles Sont en fi petit nombre & de
fi D E     Co O K.
8l
fi peu de durée, qu'ils ont bien du temps pour
leur récréation ; le travail & les affaires ne viennent point troubler leursamuSemens, & ils ne quittent ces amuSemens que lorsqu'ils en Sont raflàfiés.
Les occupations' des Semmes n'ont rien de
pénible; elles Sont la plupart de leurs travaux,
dans l'intérieur de la maiSon. Elles Se trouvent
chargées Seules de la Sabrique des étoffes. J'ai
déjà décrit les procédés de cette manuSaéture {
j'ajouterai Seulement qu'il y a des étoffes de dif-
férens degrés de fineflè. La plus groffiere, dont
ils forment de très-grandes pieces, ne reçoit
l'impreffion d'aucun modèle. Parmi les efpeces
les plus fines on en voit de rayées, d'autres font
à carreaux , ou fur divers deflèins de couleurs
nuancées. Je ne dirai pas comment on applique
les couleurs, car je n'ai pas été témoin de cette
opération. Les étoffes en général réfiftent quelque
temps à l'eau, mais la plus luftrée eft la plus folide.
La féconde de leurs manufaétures qui eft auffi
confiée aux femmes, eft celle des nattes, dont
la texture & la beauté f urpafîènt toutes les nattes
que j'ai vues ailleurs. Quelques-unes en particulier
font fi fupérieures à celles à'O-Taïti, que les
Navigateurs peuvent en porter comme articles
de commerce à la Métropole des Ifles de la
Société. J'en ai diflingué fept ou huit fortes qui
Tome IL F Sa       Troisième   Voyage
■ leur fervent de vêtemens ou de lits, & on en
1777.  trouve beaucoup d'autres deftiuées à des objets
Juillet, d'agrément ou de luxe. Ils tirent Surtout ces
dernières de la partie membraneufe & coriace de
la tige du bananier ; les nattes qu'ils portent Se
font avec le Pandanus, qu'ils cultivent pour
cela, & auquel ils ne permettent jamais de fe
former en tronc : les plus groffieres fur lesquelles ils dorment, viennent d'une plante appellee Ewarra. Les femmes emploient leurs
momens de loifir, à des ouvrages moins impor-
tans ; elles Sont, par exemple, une multitude de
peignes, de petits paniers, avec la matière premiere des nattes, avec la gouflè fibreuSe de la
noix de cocos, qu'elles treflent Amplement, ou
qu'elles entrelacent de grains de verre; & ce
qui Sort de leurs mains a tant d'élégance & de
goût, qu'un étranger ne peut s'empêcher d'admirer leur confiance & leur adrefîè.
Le département des hommes eft plus laborieux & plus étendu. Ils Sont chargés de l'agriculture , de la conflruétion des maifons & des
pirogues, de la pêche & d'autres choSes relatives
à la navigation; Ça) Comme ils Se nourriflènt
(^) Le Père Cantova nous apprend que les travaux font diftribués de la même manière aux IJlm de   Cook, 83
jfur-tout de racines & de fruits cultivés , ils "
s'occupent Sans celle du travail de la terre, & 1777.
ils Semblent avoir porté l'agriculture au degré de Juillet,
perfeétion, que permet l'état où ils fe trouvent.
J'ai déjà parlé du vafte terrein qu'occupent les
champs de bananiers; les diflriéts plantés d'ignames, ne font pas en moindre quantité : ces deux
tedcles réunis font, à l'égard du refle, dans la
proportion de dix à un.' S'il s'agît de planter des
bananiers ou des ignames, ils creufent de petits
trous, & ils ont Soin d'extirper à l'entour l'herbe
qui y croît : ces gramens ne tardent pas, dans
un pays auffi chaud, à être privés de leur Sorce
Végétative, & leurs détrimens deviennent bientôt
un bon marnage. Les inflrumens qu'ils emploient & qu'ils appellent Hooo, Sont tout uniment des pieux de différentes longueurs , Selon
le degré de profondeur qu'ils veulent donner à
la fouille. Les Hooos Sont applatis & tranchans
fur un bord de Puiie des extrémités ; les plus
Carolines. « La principale occupation des hommes,
» eft de construire des barques , de pêcher & de
w cultiver la terre. L'affaire des femmes eft de faire
» la cuifine , de mettre ep ,<oeuvre une efpece d&
3> plante fauvage, ÔC un arbre pour en faire de la
w toile, j» Lettres édifiantes & curieufes 9 tome il ,
page 313.
F 2 84 T R O I S I E M E    V.0 Y A G £
gaggs grands portent un morceau de bois fixé tranfver-
1777.  falement, afin de le prefîèr contre terre avec le
Juillet, pied, d'une manière plus aifée : quoique leur
largeur ne foit pas de plus de deux à quatre
pouces, c'eft le feul inftrument dont ils fe fervent pour fouiller & planter un terrein qui renferme un grand nombre d'arpens. Les planta-
dons de bananiers & d'ignames , fe trouvent
rangées de manière qu'on apperçoit des lignes
régulières & complettes, de quelque côté qu'on
jette les yeux.
Les cocotiers & les arbres à pain, font dif-
perfés fans aucun ordre ; & ils ne femblent point
donner de peine, lorfqu'ils ont atteint une certaine hauteur. On peut dire la même chofe d'un
autre grand arbre qui produit une multitude de
groflès noix arrondies & comprimées, appellees
Eeefee, & d'un arbre plus petit qui porte une
noix ovale, avec deux ou trois amandes triangulaires, coriaces & infipides, celui-ci eft appelle
Mabba, & les Naturels le plantent fouvent autour de leurs maifons.
En général, le Kappe forme des plantations
aflèz vaftes, mais irréguîieres. Les Mawhahas
font entre-mêlés parmi d'autres productions, ainfi
que le Jeejee & les ignames. J'ai remarqué fréquemment des ignames dans les intervalles des de   Cook, 85
bananiers. Les cannes de fucre occupent ordinairement peu de terrein, & elles ne font pas
l777<
claîr-femées. Le mûrier papier dont les Naturels Juillet,
tirent leurs étoffes, eft planté fans ordre, mais
ils lui laiflènt Pefpace néceflaire à fa croiflànce,
& ils ont foin de nettoyer les environâ^Le^^^-
danus eft la feule plante qu'ils cultivent d'ailleurs pour leurs manufactures ; les différens pieds
font communément rangés fur une ligne très-
ferrée , aux bords des champs mis en culture.
Le pandanus cultivé, leur paraît fi fupérieur à
celui qui vient naturellement, qu'ils lui donnent
un nom particulier, d'où il réfulte qu'ils con-
noiflènt très-bien les améliorations que produit la
culture.
Il faut obferver que cette peuplade qui montre beaucoup de goût & d'efprit en plufieurs
chofes, en montre peu dans la conftruélion de
fes maifons; au refle, l'exécution en eft moins
défeétueufe que la forme. Celles du bas-peuple
font de pauvres cabanes très-petites, & elles ga-
rantiflènt à peine de la rigueur du temps. Celles
des Infulaires d'un rang diflingué, font plus grandes & mieux abritées, mais elles devraient être
meilleures. Une maifon de moyenne grandeur,
a- environ trente pieds de long, vingt de large
& douze de hauteur; c'eft, à proprement parier,
F 3 86      Troisième   Voyage
■—»--™ un toit couvert de chaume , Ipytenu par des
1777, poteaux & des folives difpofés d'une manière
Juillet, très-judicieufe ; le plancher;t$|ui eft de la terre
battue, fe trouve un peu élevé & reiisitu d'une
natte forte & épaiflè , qu'on tient très-propre.
La plupart font fermées du côté du ve^f* & quelques-unes dans plus de deux tiers de leur circonférence, avec de groflès nattes ou des branches de cocotier entrelacées : ces branches descendent des bords du toit jufqu'à terre, & elles
fervent ainfi de murailles. Une autre natte grof-
fiere & forte, d'environ deux pieds & demi ou
trois pieds de largeur, courte en demi-cercle
& pofée de champ, don^^fKtrémit^touchai
le côté de la maifon , renferme un efpace où
couchent le maître & la m$îtreflè du ménage.
La femme s'y tient la plus grande partie de la
journée ; le refle de la famille couche fur le plancher fans avoir aucune place fixe ; les hommes
& les femmes, qui ne So&t pas mariés, éloignés
les uns des autres. Si la famille efl nombreufe,
il y a de petites huttes contiguës à la maiSon,
où les dom^Hq^s Se retirent la nuit , enSorte
que leur intérieur efl auffi réServé & auffi décent
qu'il peut l'être. J'ai déjà dit qu'ils dopaient Sur
des nattés; les vêtemens qu'ils portent le jour,
leur tiennent lieu, de couvertures pendant la nuit. DE     C O O K.
«7
La lifte de leurs meubles n'eft pas longue ; ils -ma.11'	
ont un bowl ou deux, dans leSquels ils Sont la   1777.
Kava, un petit nombre de gourdes, des co- Juillet.
ques de cocos, de petites eScabelles de bois, qui
leur Servent de couffins, & quelqueSois une eS-
cabelle plus grande Sur laquelle s'affied le Chef
ou le maître de la maifon.
La feule raifon plaufible que je puifle donner
de leur dédain, pour les ornemens de l'architecture de leurs chaumières, c'eft qu'ils aiment paf-
fionnément à Se tenir en plein air. Ils ne mangent
guères dans leurs maiSons ; ils y couchent, ils s'y
retirent lorfque le temps efl mauvais, & c'eft tout
l'uSage qu'ils Semblent en Saire. Le kfé-peuple, qui
paflè une grande partie de Sa vie autour des CheSs,
n'y va ordinairement que dans le dernîêkcas.
Leurs Soins & leur dextérité pour ce qui a
rapport à Parchiteéture navale , fi je peux employer ce nom , excuSent la négligence que je
Viens de leur reprocher. La relation de mon Second Voyage, Ça) donne la description de leu*l
(a) Vol. I, pag. 21^ & 216 de l'original. Si Ton
compare les détails donnés ici par le Capitaine Cook ,
avec ce que Cantova nous dit des pirogue* des Ifles Carolines, on appercevra encore une grande conformité fur ce point. Voyez les lettres édifiantes &
curieufes, pag, 286.
F4 88       Troisième   V o y a g e
■   '        pirogues, & de leur manière de les conflruire
1777.  ou de les manœuvrer, j'y renvoie les Leéteurs..
Juillet. Des haches de cette pierre noire & polie,
qu'on trouve en abondance à Toofoa, des dents
de requin5fixées Sur de petits manches qui tiennent lieu de tarrieres, des limes composées de
la peau groffiere d'une eSpece de poiflbn, attachées à des morceaux applatis de bois, plus minces d'un côté que de l'autre, & garnis auffi d'un
manche, Sont les Seuls outils dont ils Se Servent
pour conflruire leurs pirogues. Ces embarcations , qui Sont les plus parfaits de leurs ouvrages
méchaniques, leur coûtent beaucoup de temps
& de travail ; & on ne doit pas s'étonner s'ils en
prennent tant de Soin. Ils les conflruiSent & ils
les gardent Sous des hangars ; & , lorsqu'ils les
laiflènt Sur la côte, ils couvrent la partie Supérieure de feuilles de cocotiers, afin de la garantir du SoleiL
Si j'en excepte diverSes coquilles , qui leur
tiennent lieu de couteaux, ils n'emploient jamais
d'autres outils. Au refle, ils ne doivent Sentir la
foibleflè & l'incommodité de leurs inflrumens,
que dans la conftruétion des pirogues, ou la fabrique de quelques-unes de leurs armes ; car iî&
ne font guères d'ailleurs que des meubles de pêche & des cordages. de   Cook. 89
Ils tirent leurs cordages des fibres de la goufle ;
de cocos ; ces fibres n'ont que neuf ou dix pieds 1777
de long,,mais ils les joignent l'une à l'autre en Juillet
les tordant; ils en font ainfi des ficelles de l'é-
paiflèur d'une plume, & d'une très-grande longueur, qu'ils roulent en pelottea, & qu'ils réu- Mf
niflènt enfuite , pour avoir de gros cordages.
Leurs lignes de pêche font auffi fortes & auffi
unies, que les meilleures des nôtres. De grands
& de petits hameçons forment le refle de leur
attirail de pêche; les derniers font en entier de
nacre de perle ; mais les premiers font feulement
recouverts de cette matière. La pointe des uns
& des autres efl ordinairement d'écaillé de tortue ; celle des petits eft fimple, & celle des
grands barbelée. Ils prennent avec les. grands,
des bonites & des albicores; pour cela, ils adap*-
tent à un rofeau de bambou, de douze ou quatorze pieds de long, Phameçon fufpendu à une
ligne de la même longueur. Le bambou efl aflu-
jetti par une piece de bois entaillée , poSée à
l'arriére de la pirogue, &, à meSure que l'embarcation s'avance, elle traîne Sur la Surface de
la mer, Sans autre appât, qu'une touffe de lin
qui Se trouve près de la pointe. Ils poflèdent
auffi une multitude de petites Seines, dont quelques-unes Sont d'une texture très-délicate; ils s'en WMêtm
ço       Troisième   Voyage
mmmmmmm. Servent pour pêcher dans les trous des récifs, au
^777* moment du reflux.
Juillet. Leurs autres ouvrages méchaniques Sont Surtout des flûtes de roSeau composées, des flûtes
fimples, des armes de guerre, & ces eScabelles
qui leur tiennent lieu de couffins. Les fûtes composées ont huit, neuS ou dix roSeaux placés parallèlement, mais dans une progreffion qui n'eft
pas régulière; car les plus longs Sont quelquefois au milieu, & il y en a plufieurs de la même
longueur. Je n'en ai vu aucun qui donnât plus
de fix notes; ils paroiflènt incapables d'en tirer
une mufique dont nos oreilles puiflènt diflinguer
les divers fons. Ça) Les flûtes fimples font des
morceaux de bambou, fermés aux deux bouts,
& garnis de fix trous, deux defquels font voifins
des extrémités; en jouant, ils ne font ufage que
de deux des trous du milieu, & de l'un de ceux
de l'extrémité. Ils bouchent la narine gauche
avec le pouce de la main gauche ; & , avec la
narine droite, ils fouffient dans le trou de l'extrémité : ils mettent le doigt du milieu de la
main gauche, fur le premier trou de la gauche,
{a) On trouve, dans le fécond Voyage de Cook,
vol. I, pag. 221 de l'original, planche XXI, une
figure de cette flûte de rofeau compofée. D  E     C  O  O  K. 91
& l'index de la droite, Sur le trou inférieur de
ce côté : ainfi, avec trois notes feulement, ils
produifent une mufique fi£B|?le & agréable, qu'ils
varient beaucoup plus qu'on ne le croirait, vu
l'imperfeétion de leur infiniment. Ils #e paroif-
fent pas goûter notre mufique, qui eft fi compliquée ; & cela vient peut-être de l'habitude
d'entendre la leur, qui eft compofée de fi peu
de notes. Au relie, ils trouvent du pl&ifir à des
chants plus groffiers encore que les leurs ; car
nous remarquâmes qu'ils écoutoient avec intérêt
ceux de nos deux Zélandois, lefqfiçls pouffbient
des fons forts, qui n'avoient rien de mélodieux
ou de mufical.
Les 8$nes qu'ils fabriquent, font des maflues
de différentes efpeces, dont la fculpture eft très-
longue, des piques & dès dards. Ils ont des arcs
& des flèches, qui femblent deftinés feulement à
lçurs plaifirs, à la ebâflè des oifeaux, par exemple, & non pas à tuer leurs ennemis. Les efca-
belles ont à-peu-près deux pieds de long, quatre
ou cinq pouces d'élévation , & environ quatre
pouces de largeur; elles fe courbent dtus le mi-<
lieu, & elles portent fur quatre forts jambages,
qui ont des pieds circulaires : elles font d'un feul
morceau de bois noir ou brun, bien poli & in-,
crufté d'ivoire. Ils inçft^g&t également d'ivoire,
1777.
Juillet.
— If
92       Troisième   Voyage
, ,    ..- les manches de leurs chaflè-mouches, qu'ils fculp-
l777*   tent d'ailleurs. Ils Sont avec de l'os, de petites
Juillet, figures d'hommes, d'oiSeaux, & d'autres choSes ;
travail qui doit être difficile, car ils n'emploient
qu'une dent de requin.
Les ignames, les bananes, & les noix de cocos , Sorment la plus grande partie des végétaux
dont ils Se nourriflènt; les cochons, les volailles,
les poiflbns, & les coquillages de toute eSpece f
Sont les principaux articles de leurs nourritures
animales , mais le bas - peuple mange des rats.
L'igname, la banane, le Srûit à pain, le poiflbn
& les coquillages deviennent leur reflburce habituelle aux diverfes époques de l'année ; les cochons , les volailles & les tortues paroiflènt être
des SriandiSes extraordinaires réServées pour les
CheSs. L'intervalle entre les SaiSons des végétaux,
doit être quelquefois confidérable ; car ils préparent une forte de pain de banane, qu'ils tienrîiïîlC
en réferve : pour cela, ils dépofent les fruits
fous terre, avant qu'ils foient mûrs, & ils les y
laiflènt jufqu'au moment de la Sermentation ; ils
les en tirent alors, & ils en Sont de petites boules fi aigres & de fi mauvaiSe qualité, qu'ils pré-
Seraient Souvent notre pain, quand même il étoit
un peu moifi.
En général, ils cuifent leurs alimens au four^ D E    C O 0 K. 93
de la même manière qu'à O-Taïti, & ils ont
Part de tirer de quelques fruits , différens mets
que la plupart d'entre nous jugèrent très-bons.
Je ne les ai jamais vu faire ufage d'aucune efpece
de fâuflè, ou boire à leur repas autre chofe que
de l'eau, ou du jus de cocos : ils ne boivent la
Kava que le matin. Leur cuifine ou leur manière de manger font mal-propres ; en général,
ils pofent leurs alimens fur la premiere feuille
qu'ils rencontrent, quelque fale qu'elle foît; mais
les nourritures deftinées aux Chefs, fe mettent
communément fur des feuilles vertes de bananiers. Quand le Roi faifoit un repas, il étoit
fervi par trois ou quatre perfonnes; l'une décou-
poit; une féconde divifoit en bouchées les gros
morceaux ; & d'autres étoient prêtes à offrir les
noix de cocos, & les diverSes choSes dont il
pouvoit avoir beSoin. Je n'ai jamais rencontré de
nombreux convives dînant enSemble , ou mangeant à la même portion : lors même qu'ils pa-
roiflènt réunis pour un repas, on divife les mets
en grçflès portions, deftinées à un certain nombre ; ces groflès portions Se Sous-diviSent, enSorte
qu'il eft rare de trouver plus de deux ou trais
Naturels qui mangent enSemble. J'ai déjà dit que
les Semmes ne- Sont point exclues des repas des
hommes ; mais il y a des clafles d'InSulaires qui
l777-
Juillet. 94       Troisième   Vo y à d è
"itt '-'r'."r   ne peuvent ni manger ni boire enSemble. Cette
l777*  diftinétion commence au Roi, & je ne Sais pas
Juillet,  où elle finit. %$jj0
Je jugeai qu'ils n'ont point d'heure fixe pour
leur repas. Au refle, il Saut obServer que , durant notre Séjour parmi eux , leur affiduité auprès de nous dérangea beaucoup leur manière de
vivre habituelle. Si nous ne nous Sommes pas
trompés dans nos observations, les Naturels,
d'un rang Supérieur, ne prennent que la Kava
le matin , & les autres mangent peut-être un morceau d'igname ; mais il nous a femblé qu'ils mangent tous quelque choSe dans l'après-midi. Il eft
vraisemblable que PuSage de Saire un repas, pendant la nuit, eft aflèz commun, &, qu'interrompant ainfi leur Sommeil, ils dorment Souvent le
jour. Ils vont Se coucher avec le Soleil, & ils Se
lèvent avec l'aurore. Ça)
Ils aiment beaucoup à Se réunir : il eft très-
commun de ne trouver perSonne dans les mai-
ïbns;îes maîtres du logis Sont chez leurs voifins,
ou plutôt au milieu d'un champ des environs,
où ils s'amuSent à cauSer, & où ils prennent
{a) Canto va dit aufH des habitans des Ifles Carolines : à ils prennent leur repas, dès que le faîeil eft
» couché , & ils fe lèvent avec l'aurore. j> Lettres
édifiantes & curieufes, tome 15 , page 314. de   Coo k. 95
d'autres divertiflèmens. Des chants, des danSes,
& de la mufique, exécutés par des Semmes,
forment fur-tout leurs amufemens particuliers.
Lorfque deux ou trois femmes chantent à-la-
fois, & font claquer leurs doigts, on donne, à
ce petit concert, le nom d'Oobai ; mais, lorsqu'elles Sont en plus grand nombre, elles Se divisent en grouppes , qui chantent Sur différentes
clefs , & qui produifent une mufique agréable,
ce qu'on appelle Heeva ou Haiva. Les Naturels varient également les fons de leurs flûtes ;
& , pour faire plufieurs parties , ils emploient
des inflrumens de diverfes longueurs, mais leurs
danfes approchent beaucoup de celles qu'ils exécutent en public. Les danfes des hommes , fi
toutefois on peut ici faire ufàge de ce terme,
ne confiftent pas fur-tout dans le mouvement des
pieds, comme les nôtres, mais on y remarque
mille mouvemens de la main, que nous ne pratiquons pas. Chacun de ces mouvemens a une
aifànce & une grace qu'il eft impoffible de décrire ou de faire concevoir à ceux qui ne les
ont point vus. Il n'eft pas befoin de rien ajouter
à ce que j'ai dit fur ce point, dans le récit des
fêtes qu'on nous donna aux Ifles des Amis. Ça)
(a) Si l'on  compare la  defcription inférée plus
haut, des fêtes données au Capitaine Cook par les
.1777.
Juillet. 96
Troisième   Voyage
m p ■»     J'ignore fi la durée de leur mariage efl aflurée
1777.   par une forte de contrat folemnel ; mais je puis
Juillet. | j i
Chefs de Hapaee & de Tongataboo , ainfi que les
obfervations générales fur les amufemens des Infulaires qu'on vient de lire , avec le paffage tiré des
lettres des Jéfuites, Se imprimé à la page 319 & 320 ,
on verra de plus en plus qu'il eft très-raifonnable d'attribuer à une fource commune, des ufages d'une conformité fi frappante. Pour appuyer cette obfervation,
j'ai déjà fait valoir l'argument tiré de l'identité du
langage ; j'ai remarqué qu'on défigne, par le même
nom, les Chefs des Ifles Carolines Se ceux de Ha-
mao, Tune des Ifles des Amis. Cet exemple feul fournit une aflez bonne preuve , mais je puis en citer
d'autres. Le Père Cantova, qui a publié quelques
mots du Dialeéte des Infulaires de la Mer Pacifique
du Nord, ajoute immédiatement après le paffage auquel je viens de renvoyer : « Ce divertiffement s'ap-
j? pelle en leur langue, Tanger ifaifil, qui veut dire
s? la plainte des femmes. » Lettres édifiantes & curieufes, tome XV, page 315. Selon le Vocabulaire de
M. Anderfon, qu'on trouvera plus bas, les habitans
de Tongataboo expriment par les termes de Tangec
Vefaine, cette plainte des femmes, que les Naturels
des Ifles Carolines défignent par les mots de Tanger
ifaifil.
S'il reftoit encore des doutes à quelques Lecteurs ,
j'obferverois qu'une longue féparation & d'autres
caufes ont , de l'aveu de tout le monde, amené une
plus grande différence, dans la manière de prononcer ces deux mots? fur des Ifles habitées par la même
dire de   Cook. ^7
dire que le gros du peuple fe contente d'une
femme. Les Chefs, néanmoins, en ont ordinairement plufieurs; Ça) au refle, il fembla à quelques-uns d'entre nous, qu'une feule étoit regardée comme la maîtreflè de la famille.
Nous jugeâmes d'abord qu'ils n'eftiment pas
beaucoup la vertu des femmes , & nous nous
attendions à voir fouvent des infidélités conjugales ; mais nous étions bien loin de leur rendre
juflice. Je ne fâche pas qu'il Se Soit commis une
infidélité de cette eSpece, durant notre Séjour : Çb)
les Semmes des premiers rangs, qui ne Sont point
mariées, ne prodiguèrent pas plus leurs faveurs.
Il efl vrai que la débauche Se montra d'ailleurs •
peut-être même , relativement à la population,
race. Le Vocabulaire de M. Anderfon , imprimé dans
le fécond Voyage du Capitaine Cook, nous apprend
que le terme Tangee des Ifles des Amis, eft le Taee
des O-Taïtiens; & que le Vefaine des Ifles des Amis^
eft le Vaheine des Ifles de la Société.
{a) Cantova dit des habitans des Ifles Carolines:
3) La pluralité des femmes eft non-feulement permife
» à tous ces Infulaires, elle eft encore une marque
« d'honneur & de diftinclion. Le Tamole de l'Ifle
j> ft Huoguoleu en a neuf, n Lettres édifiantes & eu*
j> rieufes > tome XV, page 310.
(b) Les habitans des Ifles Carolines « ont horreur
» de la débauche, comme d'un grand péché , ?? dit le
Père Cantova. Ibid. torn. XV, page 310.
Tome IL G
1777.
Juillet. r #
/   mm
98       Troisième   Voyage
■ eft-elle plus commune ici que dans les autres
1777. pays; mais il, me parut que les femmes'qui s'y
Juillet, livraient, étoient en général, fi elles n'étoient
pas toutes, des claflès inférieures; & celles qui
permirent des familiarités à nos gens, faifoient
le métier de proflituées.
Le chagrin & la douleur que caufe à ces Infulaires la mort de leurs amis ou de leurs compatriotes, efl.la meilleure preuve de la bonté de
leur caraétere ; Ça) pour me fervir d'une expref-
fion commune, leur deuil ne confifte pas en paroles, mais en aétions; car, indépendamment du
Tooge, dont j'ai déjà parlé, ils fe donnent des
coups de pierre fur les dents, ils s'enfoncent une
dent_de requin dans la tête, jufqu'à ce que le
j»||fèng en Sorte à gros bouillons ; ils Se plongent
une pique dans l'intérieur de 4a cuiflè, dans le
flanc au-deffbus des aiflèlles, & dans la bouche
à travers les joues. Ces violences fuppofent un
degré extraordinaire d'affeétion, ou des principes
de Superflition très-cruels : leur fyflême religieux
doit y contribuer ; car elles font quelquefois
fi univerfelles, que la plupart de ceux qui fe
(/z) On peut.voir dans le tome XV , des Lettres
édifiantes, page 308, de quelle. manière les habitans
des Ifles Carolines expriment leur'chagrin dans ces
occafions* D E     C O O K. <)<)
maltraitent fi rudement, ne peuvent connoître la ^^^^
perforate qu'on pleure. Nous vîmes, par exem- 1777.
pie, les Infulaires de Tongataboo, pleurer ainfi Juillet.
la mort d'un Chef de Vavao, & nous fûmes
témoins d'autres fcenes pareilles. Il faut obferver
que leur douleur ne fe porte aux derniers excès,
qu'à la mort de ceux qui étoient très-liés avec
les pleureurs. Quand un Naturel meurt, on l'enterre , après l'avoir enfeveli à la manière des
Européens, dans des nattes & des étoffes. Les
Fiatookas Semblent être des cimetières réServés
aux Chefs; mais le bas-peuple n'a point de Sépulture particulière. Ça) Je ne puis décrire les
cérémonies Sunebres qui ont lieu immédiatement
après l'enterrement, mais il y a lieu de croire
qu'ils en pratiquent quelques-unes ; car on nous
apprit, comme je l'ai déjà raconté, que les funérailles de la Semme de Maréewagee Seraient Suivies de diverSes cérémonies ; que ces cérémonies
(a) Le Père Cantova dit, en parlant des Naturels
des Ifles Carolines : 7 Lorfqu'il meurt quelque per-
« fonne d'un rang diftingué, ou qui leur eft chère par
j; d'autres endroits, fes obfeques fe font avec pompe.
3> Il y en a qui renferment le corps du défunt dans
i> un petit édifice de pierre, qu'ils gardent en-dedans
» de leurs maifons, d'autres les enterrent loin de
a* leurs habitations. » Lettres édifiantes & curieufes ,
tome XV, pag* 308, 309. ft
ÏOO
Troisième   V o y a g à
1777.
Juillet.
dureraient cinq jours, & que chacun des principaux perSonnages de l'Ifle y affilierait.
La durée & PuniverSalité de leurs deuils, annoncent qu'ils regardent la mort comme un très-
grand mal : ce qu'ils Sont pour l'éloigner , le
prouve d'ailleurs. LorSque j'abordai Sur ces Mes,
en 1773, je m'apperçus qu'il manquoit aux Naturels, un des petits doigts de la main,-& Souvent tous les deux : on ne me rendit pas alors
un compte SatisSaiSant de cette mutilation ; Ça)
mais on m'apprit cette Sois, qu'ils Se coupent les
petits doigts, lorfqu'ils ont une maladie grave,
& qu'ils fe croient en danger de mourir : ils fup-
pofent que la Divinité, touchée de ce facrifice
leur rendra la fanté. II? font l'amputation avec
une hache de pierre. Nous en vîmes à peine un
fur dix qui ne fût pas mutilé de cette manière :
ces petits doigts de moins produifent un effet
défagréable , fur-tout quand ils les coupent fi
près, qu'ils enlèvent une partie de l'os de k
main, ce qui arrive quelquefois. Çb)
{#-) Voyez le fécond Voyage de Cook, tome I,
page 222 , de l'original.
(b) J'ajouterai ici, d'après l'autorité du Capitaine
King, qu'il eft très-commun de voir le bas-peuple fe
couper une des jointures du petit doigt, lorfque les
Chefs dont ils dépendent font malades. DE     COO  K. IOI
i En voyant avec quelle rigueur ils pratiquent
quelques-unes de leurs cérémonies funèbres ou
religieufes, on efl tenté de croire qu'ils cherchent à affurer leur bonheur au-delà du tombeau , mais ils n'ont guères en vue que des cho-
fes purement temporelles ; car ils femblent avoir
peu d'idée des châtimens d'une autre vie, à la
fuite des fautes commifes dans ce monde. Ils pen-
fent néanmoins qu'ils méritent d'être punis fur
la terre, & ils n'oublient rien de ce qui peut
mériter la bienveillance de leur Dieu. Ils donnent le nom de Kallafootonga à l'Auteur Suprême de la plupart des choies; ils dilent que
c'eft une Semme ; qu'elle réfide au Ciel ; qu'elle
dirige le tonnerre, les vents & la pluie, & eu
général toutes les variations du temps; ils imaginent que, lorsqu'elle efl Sâchée contre eux, les
récoltes font mauvaises ; que la Soudre détruit
une multitude de corps; que les hommes Sont
en proie à la maladie & à la mort, auffi-bien
que les cochons & les autres animaux ; & que,
fi la colère de Kallafootonga diminue , tout
rentre dans l'ordre naturel : il paroît qu'ils comptent beaucoup Sur l'efficacité de leurs efforts pour
PappaiSer. Ils admettent plufieurs Dieux inSérieurs
à Kallafootonga ; ils nous parlèrent en-particulier de Toofooa-Bôokotêo , ou du Dieu des
G 3
l777-
Juillet [.-
ilïli!
102-     Troisième   V o y a g e
nuages & de la brume, de Talleteboo, & de quel-
1777-   ques-uns qui habitent les Cieux. Celui qui oc-
juillet,  cupe le premier rang & qui a le plus d'autorité,
eft chargé  du gouvernement de la mer & de
Ses produétions ; ils l'appellent Futtofaihe, ou,
comme ils prononcent quelquefois, Footafooa ;
ils difent qu'il efl de PeSpece mâle, & qu'il a
une femme nommée Fykaoa-Kajeea ; ils croient
qu'il y a dans l'Océan, comme au Ciel, plu-
<jt fleurs Potentats inférieurs, tel que Vahaa-Fo-
nooa
Tareeava
Matt ah a\ Evaroo, &c.
Toutes les Mes de ce grouppe n'adoptent pas
cependant le même fyftême religieux ; car le
Dieu Suprême de Hapaee, par exemple, eft
appelle Alo-alo, & il y a des Mes qui adorent
deux ou trois Divinités particulières. Au refle,
ils Se forment des idées très-abfurdes fur la puif-
fance&les attributs de ces Etres fupérïeurs,qui,
Selon leur croyance, prolongent feulement jufqu'à
la mort, les foins qu'ils prennent des hommes,:
Toutefois ils ont des principes Sains Sur la
Spiritualité & l'immortalité de Pâme. Ils lui donnent le nom de vie, ou de principe vivant, ou
ce qui e£t plus conforme à leur Syflême général
de mythologie, à'Otooa, c'efl-à-dire, d'une Divinité, ou d'un Etre invifible. Us croient qu'immédiatement après le trépas, les âmes des Chef! de   Cook.
I0-:
Se Séparent de leur corps, & qu'elles vont dans
un endroit appelle Boolootoo, où elles rencontrent le Dieu Gooleho. Il paraît que ce Gooleho
efl la mort perSonnifiée; car ils avoient coutume
de nous dire : " Vous & les hommes de Feejee
„ vous êtes Soumis à la puiflànce & à l'autorité
„ de Gooleho. „ J'obServerai qu'en nous aflbciant
ainfi à une peuplade qu'ils redoutent, ils vou-
loient nous Saire un compliment, & reconnoitre
notre Supériorité. PerSonne n'a jamais vu le pays
de Gooleho, qui efl le rendez-vous général de
tous les morts; nous jugeâmes cependant qu'ils
le placent à l'Oueft de Feejee ; que ceux qui y
arrivent une Sois, vivent à jamais, ou pour me
Servir de leurs expreffions, qu'ils ne Sont plus
Soumis à la mort; & qu'ils.y trouvent en abondance, celles des productions de leur pays, qu'ils
aiment le mieux. Quant aux âmes des clafles inférieures du peuple, elles fubifîènt une forte de
tranfmigration, ou s'il faut me fervir de leur langage, elles font mangées par un oifeau appelle
Loata, qui voltige autour des cimetières.
Je crois pouvoir aflurer qu'ils n'adorent aucun
ouvrage de leurs mains, ou aucune partie vifible
de la création. Ils n'offrent pas à leurs Dieux,
comme les O-Taïtiens, des cochons, des chiens
& des fruits, à moins que ce ne foit d'une
G 4
*?77f
Juillet. 104      T rois i
m
Voyage
«******—» manière emblématique ; car nous n apperçumes
I777-   rien de pareil dans leurs Morals ; mais il m'eft
Juillet, démontré qu'ils leur offrent des facrifices humains.
Leurs Morais ou Fiatookas (on leur donne
ces deux noms & Sur-tout le dernier) Servent en
même-temps de Cimetières & de Temples, ainfi
qu'aux Mes de la Société, & en diverSes parties du globe. Quelques-uns nous parurent defli-
nés Seulement aux Sépultures ; ils étoient petits,
& inSérieurs aux autres à tous égards.
Nous ne pouvons parler que de la Sorme générale du Gouvernement des Ifles des Amis. Il
règne parmi eux une Subordination qui reflèmble
au Syflême Séodal de nos Ancêtres ; au refle,
j'avoue que je ne connois pas même imparfaitement les Sous - divifions de l'autorité , les
parties intégrantes de Padminiftration , & l'enchaînement de ces parties d'où réSulte un corps
politique. Quelques InSulaires m'ont dit que le
pouvoir du Roi efl illimité, & qu'il efl le maître de la propriété & de la vie de Ses Sujets;
mais le petit nombre d'obServations qui Se Sont
offertes à nous Sur ce point, Sont plus contraires
que favorables à l'idée d'un Gouvernement despotique. Mareewagee, le vieux Toobou & Féenou agiflbient comme de petits Souverains, &
ils traverfbient fréquemment les mefures du Roi, DE     COO K. 105
dont ils excitoient les plaintes. La Cour de ces ■
'deux Chefs, les plus puiflàns du pays, étoit auffi l777-
brillante que celle du Monarque : nous comptions Juillet.
' après eux Féenou & le fils de Mareewagee. Si
les Grands Perfonnages ne font pas fournis au
pouvoir domeftique du Roi, il nous fut démontré aflèz fouvent, que la propriété & la sûreté
perfonnelle du bas-peuple font à la merci des
Chefs dont ils dépendent.
Il y a à Tongataboo une multitude de Dif-
triéts; nous apprîmes les noms de plus de trente.
Chacun de ces Cantons a un Chef particulier,
qui termine les différends , & qui rend la juflice ; mais il nous a été impoffible de connoître,
avec quelque précifion, l'étendue de leur pouvoir, ou les règles qu'ils fuivent, pour proportionner les châtimens aux délits. La plupart de
ces Chefs ont, dans les autres Mes, des Domaines, d'où ils rirent des fubfides. Nous Savons
du moins, que le Roi reçoit de Tongataboo,
à certaines époques, le produit de Ses Domaines éloignés. Cette Me efl Sa réfidence principale, & elle paraît être auffi celle de tous les
PerSonnages d'importance, des Ifles des Amifs.
Les Naturels l'appellent ordinairement la Terre
des Chefs, & ils nomment les Mes Subordonnées , les Terres des Serviteurs. io<5     Troisième   Voyage
.y--. - Le bas-peup|e ne Se contente pas de donner
1777*   à ces CheSs le titre de Seigneurs de la Terre;
Juillet, fis les appellent en outre Seigneurs du Soleil &
du Firmament. Les Membres de la Famille du
Roi prennent le nom de FuttaSaihe, c'eft-à-dire
celui d'un de leurs Dieux, qui efl vraisemblablement leur protecteur, & peut-être leur Ancêtre
commun. TouteSois le Souverain n'a d'autre titre
que celui de Tooee-Tonga. ^J^
Les Naturels gardent en préSence de leurs
CheSs & Sur-tout du Roi, une décence vraiment
admlpble. LorSque le Monarque s'affied chez
lui, ou en dehors de Sa maiSon, tous les gens
de Sa Suite s'aflèoient en même-temps, & Sor-
nient un cercle devant lui ; mais ils ne manquent
jamais de laiflèr entre le Prince & eux, un ef-
pace libre , que perSonne n'oSe travcrSer Sans
avoir une affaire particulière. On ne peut non
plus paflèr ou s'aflèoir, derrière lui, & même
près de lui, qu'avec Son ordre ou Sa permiffion;
&, comme on nous accorda Souvent ce privilege , il n'eft pas beSoin de citer d'autres preuves,
du reSpeét que nous leur infpirions. LorSqu'un
des Naturels veut parler au Roi, il s'approche
& il s'affied aux pieds du Souverain ; il s'explique en peu de mots, & quand il a reçu une
réponSe, il va reprendre Sa place dans le cercle. DE     COO  K. I07
Mais fi le Roi parle à l'un de Ses Sujets, celui-ci =5
répond de l'endroit où il Se trouve & Sans Se    1777.
lever, à moins qu'on ne lui commande quelque Juillet,
choSe ; dans ce cas, il quitte Sa place b pour aller
s'aflèoir aux pieds du CheS, les jambes croifées :
ils Sont fi habitués à cette poflure, que toute autre manière de s'aflèoir leur efl défagréâble. Ça)
Celui qui parlerait ici debout au Roi , Seroit
réputé auffi groffier que les hommes parmi nous,
qui Se tiendraient affis & le chapeau Sur la tête,
en adreflant la parole à leur Supérieur , placé
debout & découvert.
Aucune des Nations du monde les plus civilisées , ne Semble Surpaflèr celle-ci dans le bon
ordre de Ses aflèmblées , dans l'empreflèment
avec lequel elle obéit à Ses CheSs, dans l'harmonie qui règne parmi toutes les clafles du peuple,
& qui les dirige, comme fi elles ne formoient
qu'un Seul homme , mené par des principes
invariables. On efl Srappé Sur-tout de cette régularité de conduite, lorSque les CheSs haranguent une troupe d'InSulaires, ce qui arrive Souvent : l'auditoire garde le plus proSond Silence,
(a) Cette manière de s'affeoir eft particulière aux
hommes ; lorfque les femmes font afîifes, elles ont
. toujours les jambes jettées un peu fur le côté. Nous
devons cette remarque au Capitaine King. ioS     Troisième   Voyage
f durant le diScours, il prête une attention, qu'on
1777* ne trouve pas dans nos Sénats où l'on agité les
Juillet, queflions les plus intéreflàntes & les plus férieu-
fes. Quel que fût le fujet d'un difcours, nous
n'avons jamais vu l'un des auditeurs montrer de
l'ennui ou du déplaifir, ou rien qui annonçât le
defir de s'oppofer à la volonté de celui qui avoit
le droit de donner des ordres. Telle efl même la
force de ces Loix verbales, fi je puis les appeller
ainfi, qu'un des Chefs fut étonné de ce qu'on
avoit agi contre de pareils ordres, dans une occa-
fion où il me parut que le délinquant n'avoit pu
en être informé aflèz tôt pour s'y foumettre. Ça)
Quelques-uns des Chefs les plus puiflàns le
difputent au Roi, en ce qui regarde l'étendue
des domaines; mais la dignité de fon rang, &
les marques de refpeét qu'il reçoit des diverfes
claflès du peuple , le mettent bien au-defllis
d'eux : en vertu d'un privilège 'particulier de fa
fouveraineté, il n'a point le corps piqueté; il
n'eft pas circoncis, comme le font fes fujets ;
quand il fe moptre en public, tous ceux qu'il
{a) Cantova nous apprend que les Naturels des
Ifles Carolines, font auffi fournis aux ordres du Ta-
mole. " Us reçoivent fes ordres avec le plus profond
» refpect. Ses paroles font autant d'oracles qu'on ré-
v vere. » Lettres édifiantes & curieufes, t. IV, p, 314, de   Cook. 109
rencontre doivent s'aflèoir, jufqu'à ce qu'il ait ■
paffé; les Naturels ne peuvent fe tenir dans un 1777.
endroit qui fe trouve au-deflus de fa tête, il faut Juillet.
au contraire qu'ils viennent fe mettre fous fes
pieds. On ne peut rien imaginer de plus refpec-
tueux, que le cérémonial obfervé envers le Souverain , & les autres grands perfonnages de ces
îfles. Ceux qui veulent faire leur cour , s'ac-
croupiflènt devant le Chef, ils pofent leur tête
fous la plante de fes pieds ; &, après avoir touché d'ailleurs fes pieds avec le dedans & le revers des doigts des deux mains, ils fe lèvent &
ils fe retirent. Il paraît que le Roi ne peut rebuter aucun de ceux qui viennent lui rendre cet
hommage appelle Moe-Moea ; car le bas-peuple
s'avifa fouvent d'ufer de ce trifle droit, lorfque
le Roi marchoit; le Prince alors étoit toujours '
contraint de s'arrêter , & de tendre un de fes
pieds par derrière, jufqu'à ce que le courtifan \
eût achevé la cérémonie. De pareils hommages
doivent incommoder beaucoup un homme aûffi
lourd & auffi pefant que Poulaho ; & je l'ai vu
quelquefois faire un détour, pour éviter les Infulaires qui arrivoient près de lui, ou pour gagner un endroit où it pût s'aflèoir à fon aife. Il y
a des occafions, où les mains qui ont touché les
pieds du Roi, deviennent inutiles pour quelque no     Troisième   Voyage
temps ; car les gens du pays font contraints
1777. deles laver, avant de les approcher d'aucune
Juillet, efpece d'alimens. Une pareille interdiction dans
une Me où il y a peu d'eau, femble expofer à
beaucoup d'inconvéniens, mais les Naturels ne
font jamais embarrafles ; ils fe purifient avec une
plante remplie de fuc, qu'ils frottent fur leurs
mains, aufli-bien qu'avec de l'eau douce. Quand
leurs mains ont befoin de cette purification, ils
difent qu'ils font Taboo-Rema ; Taboo lignifie,
en général, ce qui efl défendu , h. Rem a
lignifie main.
Si le Taboo vient des hommages rendus aux
Chefs, il efl aifé de le faire difparoître, comme
je le diSois tout-à-l'heure ; mais il y a des occasions où il dure un certain temps. Nous avons
vu Souvent des Semmes Taboo-Rema, auxquelles on mettoit les morceaux dans la bouche. A
la fin de l'époque fixée pour la durée de la
Souillure, elles Se lavent dans un des bains du
pays, c'eft-à-dire, dans de^ trous boueux, remplis communément d'une eau Saumâtre. Elles
vont enSuite trouver le Roi; &, après lui avoir
rendu leurs devoirs Selon le cérémonial ufité,
elles prennent un des pieds du Prince, qu'elles
appliquent Sur leur poitrine, Sur leurs épaules,
& Sur d'autres parties de leur corps. Le Roi les
il. Coo ic.
in
baiSe aux deux épaules, & elles Se retirent bien ■ ■.
purifiées. Omaï m'a aflîiré qu'alors elles vont 1777»
toujours auprès du Roi, mais je n'oSe le garan- Juillet,
tir; fi cela eft, on expliquera peut-être, pourquoi il voyage preSque Sans ceflè à'O-Taïti aux
Mes voifines. Je l'ai vu deux ou trois Sois purifier des Semmes; j'ai affilié auffi à une purification Semblable, qu'opéra Féenou, pour une de
Tes épouSes; mais Omaï n'étant pas avec moi, je
ne pus Savoir à quelle occafion.
Le mot Taboo a une lignification très-étendue , ainfi que je l'ai déjà obServé. Les Naturels
' donnent aux fàcrifices humains, le nom de Ton-
gata-Taboo ; & lorSqu'il n'eft \ pas permis de
"manger, ou de Se Servir d'une telle choSe, ils
diSent qu'elle eft Taboo : ils nous apprirent en
outre que fi le Roi entre dans une maiSon appartenant à un de Ses Sujets, cette maiSon eft
Taboo , & que le propriétaire ne peut plus
l'habiter; enSorte que le Prince trouve dans Ses
voyages, des maiSons particulières qui lui Sont
deftinées. Le vieux Toobou préfidoit , durant
notre relâche, au Taboo ; c'eft-à-dire, (fi Omaï
ne fe trompa pas ) lui & Ses députés étoient
inSpeéteurs de toutes les productions de l'Ifle ;
ils veilloient à ce que chaque InSulaire cultivât
Sa portion de terrein; ils défignoient ce qu'on 1
[.      à
W
ii2     Troisième  Voyage
■ pouvoit manger, & ce dont il Salloit s'abftenir.
1777.  Ces Sages diSpofitions préviennent la  Samine ,
Juillet,  mettent en culture une  quantité  Suffisante de
terres, & empêchent la diffipation des récoltes.
D'après un autre règlement , qui n'eft pas
moins Sage, ils ont une Sorte d'Officier de Police. Féenou étoit chargé de ce département durant notre Séjour ; on nous dit que la punition
de ceux qui commettoient des délits envers l'Etat , ou envers les individus, dépendoit de lui.
Il étoit d'ailleurs Généraliffime des Troupes, &
il commandoit les Guerriers appelles au combat;
mais Selon le témoignage unanime de tous les
InSulaires, il exerce rarement cette dernière fonc-
tion. Le Roi prit Souvent la peine de nous in-
Sormer de l'étendue du pouvoir de ce Magiftrat;
il nous dit, entr'autres chofes, que s'il devenoit
jamais un méchant homme , il ferait tué par
Féenou. Je cherchai à deviner le fens de cette
expreffion de méchant homme , & je jugeai
que fi Poulaho s'écartoit dans fon adminiftration
des loix & des coutumes, Féenou recevrait,
des autres Chefs, & du peuple en général, l'ordre de mettre à mort le Monarque.  Il paraît
clair qu'un Souverain, fournis à de pareilles entraves, & dont les abus d'autorité font punis de
mort, ne peut être appelle un Roi defpotique.
Lorfqu'on D  E     C O  O  K. IÎJ
Lorfqu'on réfléchit fur la multitude d'Ifles, qui
compofent ce petit Etat, & fur la diflance à la- î777-
quelle elles fe trouvent du fiege du gouverne- Juillet.
ment, il femble que les fujets doivent eflàyer fréquemment de fecouer le joug, & d'acquérir Pin-
dépendance ; mais les Naturels nous dirent que
ces révoltes n'arrivent jamais. Parmi les raifons
qui contribuent à une pareille tranquillité, il faut
peut-être compter la réfidence à Tongataboo,
de tous les Chefs puiflàns. La célérité des opérations du Gouvernement maintient auffi la dépendance des autres Mes ; car s'il paroiflbit fur
quelques-unes un féditieux qui eût la faveur du
peuple, Féenou, ou le Magiflrat chargé de la
Police, ferait envoyé tout de fuite dans le pays
du faétieux, avec ordre de le tuer. De cette manière , ils étouffent les rebellions dès leurs com-
mencemens.
Il y a, parmi les Chefs, ou parmi ceux qui
en prennent le nom , autant de claflès diverfes
que parmi nous ; mais ceux de ces Chefs, qui
poflèdent de vaftes diftriéts, font en petit nombre : les autres relèvent d'un fupérieur, que j'appellerais le principal Baron , fi je voulois me
Servir des termes de la langue féodale. On m'a
dit qu'à la mort d'un Infulaire, fa fucceffion entière appartient au Roi ; que le Monarque eft
Tome IL H ï ï4 Troisième Voyage
néanmoins dans l'ufage de la donner au fils aîné
du défunt, à condition que celui-ci pourvoira
aux befoins du refle des enfans. Le fils du Roi
n'enlevé pas à fon Père, comme à O-Taïti,
dès le moment où il vient au monde, le titre &
les honneurs de la Royauté ; mais il en hérite ;
enforte que la forme du Gouvernement eft monarchique & héréditaire.
L'ordre de la fucceffion à la couronne , n'a
pas été interrompu depuis aflèz long-temps ; car
nous avons eu occafion d'apprendre que les Fut-
tafàihes ( Poulaho efl un fumom, par lequel on
diftingue le Monarque du refle de la Famille
Royale ) font fur le Trône, en ligne direéte,
depuis cent trente-cinq ans au moins. Nous leur
demandâmes un jour, fi le fouvenir de l'arrivée
des vaiflèaux de Tafman s'étoit perpétué parmi
eux, & nous reconnûmes que cette hifloire Se
tranfmettoit de race en race, avec une exactitude
qui prouve qu'on peut compter quelquefois fur
les traditions orales ; ils nous décrivirent les deux
vaiflèaux qu'ils comparaient aux nôtres ; ils indiquèrent le lieu du mouillage ; ils ajoutèrent
que la relâche des bâtimens étrangers avoit été
de peu de jours, & qu'ils étoient partis pour
Annamooka : afin de nous inftruire de l'épo
que de ce voy;
ils nous dirent le nom du D E    C 0 O K. ÏI5
Futtafaihe, Prince avancé en âge, qui régnoit £=13
alors, & de ceux qui lui avoient fuccédé jufqu'à 1777*
Poulaho, le cinquième Roi, à compter de cette Juillet,
époque. jujpj
D'après ce que nous avons dit du Roi aétueî,
il eft naturel de penfer.qu'il fe trouve le premier
perfonnage de ces Mes; nous avons vu cependant des chofes qui ne nous permettent pas de
le croire, & nous en fûmes très-furpris. Latoo-
liboolo, qu'on m'avoit indiqué comme le Roi,
lorfque j'arrivai à Tongataboo en 1773, & trois
femmes, font, à quelques égards, fupérieurs à
Poulaho. Nous demandâmes ce qu'étoient donc
ces perfonnages extraordinaires, diflingués par le
nom & le titre de Tammaha : Ça) on nous
répondit que le dernier Roi, père de Poulaho,
avoit une fœur d'un rang égal au fien, & plus
âgée que lui ; que cette fœur eut un fils & deux
filles , d'un homme qui arriva de l'Ifle dé Feejee , & que ces trois enfans, ainfi que leur mere, étoient fupérieurs au Roi en dignité. Nous
nous efforçâmes en vain de découvrir la caufe
de cette prééminence finguliere, des Tammaha;
{a) Tamoloa lignifie Chef dans la dialecte de Ha*
tnao, ÔC en changeant une feule lettre, dont l'articulation n'eft pas très-marquée, on fait Tammaha* VÊÊ
ï ï6     Troisième   Voyage
nous ne pûmes fa voir que les détails généalogi-
1777. ques, dont je viens de parler. La mère, & une
Juillet, des filles, réfidoient à Vavaoo ; le fils appelle
Latooliboolo, & une féconde fille nommée
Moungoula-Kaippa , demeuroïent à Tongataboo; la troifieme fille dîna avec moi le 21 Juin,
comme je l'ai raconté plus haut. Le leéteur fe
fouvient que le Roi ne voulut point manger devant elle ; que la Princeflè n'eut pas la même
réferve ; que Poulaho lui toucha le pied, & lui
rendit d'ailleurs les hommages qu'il recevoit des
autres Infulaires. Nous n'avons jamais eu occasion de lui voir donner ces marques de refpeét à
Latooliboolo, mais nous l'avons vu interrompre
fon repas, & faire éloigner les alimens, lorf-
que Latooliboolo venoit le trouver. Latooliboolo envahiflbit à fa fantaifie les propriétés des
vaiflèaux du Roi; cependant, à la cérémonie appellee Natche, il n'eut que le rang des Chefs
ordinaires. Ses compatriotes le croyoient fou,
& plufieurs de fes aétions annonçoient de la démence. On me montra à Eooa beaucoup de terres qui lui appartenoient ; je rencontrai un jour
fon fils encore enfant, il portoit le même titre
que le père. Le fils du plus grand Prince de l'Europe, n'eft pas plus careffé, & n'eft pas fervi
avec plus de complaifance que l'étoit. cet enfant. E     C  O O K.
IÏ7
La langue des Ifles des Amis a la plus grande ,',;
affinité avec les idiomes de la Nouvelle-Zélan-    1777.
de, de Wateeoo & de Mangeea, & par con-   Juillet.
féqqent avec celui d'O-Taïti & des Mes de la
Société. Elle emploie, en bien des occafions,
les mêmes mots que le dialecte de l'Ifle des Cocos , ainfi qu'on le voit par le vocabulaire qu'en
ont rapporté le Maire & Schouten. Ça) La prononciation diffère fouvent beaucoup , il efl vrai,
de celle de la Nouvelle-Zélande & d'O-Taïti;  p||
mais il y a un plus grand nombre de mots exactement les mêmes, ou fi  peu altérés, qu'on
(a) Ce Vocabulaire fe trouve à la fin du fécond
volume de la collection des Voyages de Dalrymple;
l'équipage de Tafman voulut employer les mots de
ce Vocabulaire en parlant aux Naturels ftAmjter-
dam ou de Tongataboo , & il ne put fe faire entendre. Cette remarque eft digne d'attention ; elle montre que pour établir l'affinité, ou le défaut d'affinité
des langues des différentes Ifles de la Mer Pacifique, on.doit faire valoir avec réferve les argumens
tirés des faits rapportés dans les Journaux des Navigateurs , dont la relâche a été auffi courte que
celle de Tafman, & même dans ceux de la plupart
des Navigateurs qui l'ont fuivi. Perfonne h'ofera, dire
qu'un Naturel de l'Ifle des Cocos, & un habitant de
Tongataboo, ne s'entendroient pas. Quelques-uns
des mots de l'idiome de l'Ifle de Horn, autre terre
découverte par Schouten, appartiennent aufli au dialecte de Tongataboo. Voyez la collection de Dalrymple,
H 3 ■
\ ïi§      Troisième   Voyage
explique d'une manière fatisfaifante leur origine
commune. L'idiome des Ifles des Amis efl aflèz
riche, pour énoncer toutes les idées des Infulaires ; & nous avons eu des preuves multipliées,
qu'il s'adapte aiSémerit au chant ou au récitatif;
qu'il efl même aflèz harmonieux dans la conversation. Ses élémens Sont peu nombreux , fi
nous pouvons en juger d'après nos foibles coii-
noïfïànces ; & quelques - unes de Ses règles Se
trouvent conformes à celles des idiomes perfectionnées : nous y obfervâmes, par exemple, les
différens degrés de comparaifon dont fe fert le
Latin ; mais nous n'y apperçûmes pas de variétés
dans les terminaifons des Noms & des Verbes»
Nous fommes venus à bout de recueillir trois
ou quatre cents mots; &, parmi ces mots, il
y en a qui expriment les nombres jufqu'à cent
mille : les Naturels ne comptent jamais par-delà
ce terme. Il paraît qu'ils en font incapables, car
nous obfervâmes qu'arrivés à ce point, ils le
fervent ordinairement d'un mot qui défigne un
nombre indéfini. Je publierai ici un petit vocabulaire tiré d'un recueil beaucoup plus étendu;
j'ajouterai fur une féconde colonne, les termes
O-Taïtiens qui ont la même lignification. Je démontrerai ainfi , d'une manière fenfible, que l'idiome des Ifles dès Amis, & celui d'O-Taïti,
I- DE     C O  O  K. llf
font des dialedes de la même langue; & j'indiquerai, en même-temps, les lettres particulières
dont l'addition, Pomiffion, ou l'altération pro-
duifent les différences qu'on y remarque.
Il faut obferver toutefois qu'il doit fe glifler
de grandes erreurs, dans les vocabulaires de cette
efpece. Les idées des Infulaires, qui nous ont
appris ces mots, étoient fi différentes des.nôtres*
que nous avions bien de la peine à leur défi*
gner l'objet de nos recherches. En fuppofant que
nous y avions toujours réuffi, il efl clair qu'on
doit Mal fàvoir un idiome, qu'on a appris d'ut*
teaître qui ne connoiflbit pas un feul mot de k
langue de fon écolier. Indépendamment de ces*
difficultés , il reftoit toujours pour nous une
fource féconde de méprifes ; car il nous étoit
'fenpoflible de faifir exactement le vrai fon d'un
mot, que nous n'avions jamais entendu. J'ajouterai que la prononciation des Infulaires efl, en
général, fi peu diftinéte, qu'il arrivoit rarement
à deux d'entre nous, écrivant le même mot
prononcé par la même perfonne, de faire ufage
des mêmes voyelles, pour le peindre. Il y a plus
encore ; nous ne nous trouvions pas d'acoôrd fur
les confonnes, dont les fons prêtent moins k
l'équivoque. L'expérience nous fit v<*ir d'ail-
curs, que nous itérions, d'une manière bizarre*
H 4
V77-
Juillet. i2o     Troisième   Voyage
f quelques-uns des mots les plus ordinaires; parce
1777. que les Naturels avoient entrepris de nous imiter,
Juillet, ou parce que nous les avions mal compris. Ainfi ,
nous nous fervions tous du mot Cheeto, pour
défigner un voleur, & le véritable terme ne ref-
fembloit point du tout à celui-là. La méprife
vint d'une autre, dans laquelle nous étions tombés à la Nouvelle-Zélande ; quoique le terme
de Kaeehaa, employé par les Zélandois pour
défigner un vol, foit abfolument le même que
celui du dialeéte des Ifles des Amis, nous avions-
entendu à la Nouvelle-Zélande , Tee te, &
nous le prononçâmes ainfi à Tongataboo. Les
habitans de cette dernière Me voulant imiter
notre prononciation, le plus qu'il leur étoit pof-
fible , fabriquèrent le mot Cheeto , que* nous
adoptâmes d'abord comme le véritable mot de
leur langue. On n'a rien négligé de ce qui de-
voit .rendre un peu correéte, la Table fuivante*
François.
Langue  des
Ifles des Amis.
Langue
d'O- Taïtu
Le foleil.
Elaa.
Evaa.
Le feu.
EafoL
Eahoi.
Le tonnerre*
Fatoore.
Pateere.
La pluie.
Ooha.
Eooa.
Le vent.
Matangee.
Mataee* D
E     C 0 0 K
Langues des
Ifles des Amis,
121
François;
.Langue                        "..
t     ftO-Taitu             1777*
Chaud.
Mafanna.
Mahatma   T     Juillet.
Les nuages.
Ao.
Eao.
Terre.
Avy.
Evy.
Dormir.
Mohe.
Moe.
Un homme.
Tangata.
. Ta at a. .
Une femme.
Vefaine.
Waheine.
Une jeune fille.
Taheine.
Toonea.
Un doméflique ou
une perfonne des
fj||
derniers rangs.
Tooa.
Toutou ouTeou.
L'aurore ou le point
du jour.
Alto.
Aou.
Les cheveux.
Fooroo.
Eroroo.
La langue.
Elelo.
Erero.
L'oreille.
Tareenga.
Tareea.
La barbe.
Koomoo.
Ooma.    j
La mer.
Tahee.
Taee.
Un canot ou une
pirogue.
Wakka.
Evaa.
Noir.
Oole.
Ere.
Rouge.
Goola.
Oora oora.
Une lance ou une
pique.
Tao.
Tao.
Un parent.
Motooa.
Madooa.
Qu'eft-celà?
Kohaeea?
Tahaeea ? 125
Troisième   Voyage
1 yyj •        François.
Langue des
Ifles des Amis
Juillet. ™   .  r
Tenir ferme.
Amou.
Efliiyer ou nettoyer
quelque chofe.
Horoo.
Se lever.
Et oo.
Pleurer ou verier
des larmes.
'Tangee.
Manger ou marcher. Eky.
Oui.
Ai.
Non,
liaee.
Vous»
Koe.
Moi.
Ou.
Langue
d'O- Ta'itu
Mou.
Horoee.
Atoo.
Taee.
Ey.
Ai.
Aee.
Oe.
Wou.
Dix.
Ongofooroo. Ahoeroe.
Avant de quitter ces Mes, je vais rapporter
les Obfervations Aftronomiques & nautiques f
que nous avons faites durant notre féjour.
Je remarquerai d'abord que la différence de
longitude entre Annamooka & Tongataboo,
efl un peu moindre que ne l'annoncent la Carte
& le Journal de mon fécond Voyage. Une erreur fi légère a pu s'introduire d'autant plus aifé-
ment, que nous prîmes les longitudes des deux
terres, fans rapporter l'une à celle de l'autre.
Leur êloignement fe trouve déterminé aujourd'hui, avec un degré de précifion qui écarte D E     C   O  O  K. I2g
toute erreur. Pour en être convaincu, il fuffit de
jetter les yeux fur la Table que voici :
La latitude de notre Obfer-
vatoire à Tongataboo , fut,
d'après le réfultat moyen de
plufieurs Obfervations, de....   21d   8' 19" Sud.
La longitude, par un milieu
de 131 fuites d'obfervations de
la lune, qui formèrent plus de
mille diftances obfervées entre
la lune, lefoleil & les.étoiles,
fut de i84d55/i8// Eft.
La différence de longitude
ihdiquée par le garde-temps,
entre le point où fe trouvoit
notre obfejvatoire, à Tongataboo, & celui où il étoit à
Annamooka, fut de     od 16* ou
Ainfi la longitude $ Annamooka eft de.. 185*11'18" Eft.
La longitude de cette Me,
indiquée par le garde-temps,
efl, felon le mouvement journalier qu'il avoit à Greenwich. i86d 12' 27^
Selon le mouvement journalier qu'il avoit à la Nouvelle-
Zélande , 184* 37 \ W
1777.
Juillet.
( ■'• • 124     Troisième   Voyage
? Sa latitude efl de   20*15'
" ï777*      On obfervera qu'à Tongataboo, notre obfer-
Juillet, vatoire fe trouvoit près du milieu du côté fep-
tentrional de l'Ifle, & qu'à Annamooka, il étoit
au côté occidental, La Carte achèvera d'éclaircir
ce point.
Le 1 Juillet, à midi, la montre marine re-
tardoit fur le temps moyen de Greenwich,
de i2h 34' 33" 2 ; & fon retard journalier fur le
mouvement moyen , étoit, à cette époque ,-
de 1* 783 par jour : lés longitudes que nous
déterminerons par le garde-témps, feront déformais calculées d'après ce retard journalier; &
nous fuppoferons que la vraie longitude de Tonga-
k taboo, à PEft de Greenwich, eft de 184* 55 ' 18",
ou de i2d 19' 41" 2.
Selon le réfultat moyen de plufieurs, Obferva-
tions, l'extrémité méridionale de l'aiguille air
mantée inclinoit à Lefooga, Pune des Mes Hapaee, dé .. 36d 55'
A Tongataboo de........ 39?   11§
La déclinaifon de l'aimant
fut obfervée à bord, fur la côte
d'Annamooka, de   8d 30' 3" \ Eft,
A l'ancre par le travers de
Kotoo, entre Annamooka &
Hapaee, de  8disf29/;| D  E     C O  O  K. 12f
A l'ancre par le travers de
Lefooga, de , io* 11 ' 40'', 1777.
A Tongataboo à bord, de 9d44'  5" § Juillet,
A Tongataboo fur la côte, de 10 d 12' 58''
Je ne puis expliquer pourquoi la dèclinaîfon
à Annamooka & aux environs, eft moindre d'une
quantité fi confidérable, que dans les deux autres
endroits dont je viens de parler. Je dirai feulement que mes obfervations font exaétes, & que
la déclinaifon devrait être plus grande à Annamooka, puifqu'on l'a trouvée en effet plus forte
au Nord, au Sud, à PEft & à l'Oueft de cette
terre. Au relie, la même Bouflble a donné fou-
vent des écarts encore plus marqués ; & fi je cite
cet exemple, c'eft parce que je fuis perfuadé
qu'il faut en attribuer la caufe, quelle qu'elle foit,
au local, & non pas aux aiguilles; car M. Bayly
a obfervé une.pareille variation, & même celle
qu'il a remarquée excède la mienne.
Les marées font plus fortes fur ces Mes, que
fur aucune autre des terres fituées en-dedans des
Tropiques, dont j'ai fait la découverte. La mer
efl haute à Annamooka, fur les fix heures, à
l'époque des pleines & des nouvelles Lunes;
elle y monte d'environ fix pieds. La mer eft
haute dans le havre de Tongataboo, à fix heures
cinquante minutes, aux pleines & aux nouvelles 12,6   Troisième Voyage de Cook.
■ lunes; elle y monte de quatre pieds neuf pouces
1777. à ces deux époques, & de trois pieds fix pouces
Juillet, au temps des quadratures.
Dans les canaux formés par les Mes qui fe
trouvent dans ce havre , le flot dure environ
neuf heures ou une marée & demie; c'eft-à-dire,
que la mer continue à monter dans ces canaux
environ trois heures après qu'elle efl étalée fur
la côte ; & le juflànt y continue de même, trois
heures après que le flot a commencé à la côte.
Ce n'eft que dans ces canaux & dans quelques
autres endroits près des côtes, que le mouvement
des eaux ou la marée fe fait fentir ; de forte que
je ne puis affigner exactement la direction des
marées qui ne paraît pas décidée dans le Sud
ffAnnamooka.  Le flot porte à POuefl-Sud-
Ouefl, & le juflànt à PEft - Nord - Efl ; mais,
dans le havre de Tongataboo , ce flot vient du
Nord-Oueft, enfile les canaux étroits qui font de
chaque côté de Hoolaiva, où fa rapidité efl confidérable , & fe jette alors dans la Lagune. Le
juflànt retourne par la même route, avec une
vîtefîè encore plus confidérable.  La marée du
Nord-Oueft en rencontre une du Nord-Eft, à
l'entrée de la Lagune ; mais cette dernière marée , comme on l'a déjà obfervé , n'a jamais
beaucoup de force. 4ȣ
BU
VOYAGE
A LA MER PACIFIQUE.
^C^2(BÊsèÊç
LIVRE     III,
Relâche à O-Taïti & aux Ifles de la
Société ; fuite du Voyage jufqu'à
notre arrivéefiir la côte (^Amérique.
CHAPITRE   PREMIER.
Qbfervation d'une éclipfe de lune. Découverte de rifle Toobouai. Sa fïtuation, fon
étendue & fon afpe£l; entrevues avec les
Habitans ; defcription de leur figure, de
leurs vêtemens & de leurs pirogues. Arrivée à Oheitepeha, l'une des baies d'O-
Tàiti. De quelle manière Omaï efl reçu;
■ imprudence de fa conduite. Détails fur les
Vaiffeaux Efpagnols qui ont relâché deux
foi? à O-Taïti. Entrevue avec le Chef du
difiriB ^'Oheitepeha. L'Olla ou le Dieu
de Bolabola : fou qui contrefait le Prophète. Arrivée dans la baie de Matavai.
\^J n a vu plus haut Ça) à quelle époque nous .
r quittâmes les Ifles des Amis , & je reprends la   1777.
W Voyez la fin" du Chapitre IX, Livre II,       I Juillet» 128     Troisième   Voyage
•; fuite demon Journal. Le 17 Juillet, à 8 heures
1777.  du foir, le centre à'Eaoo nous reftoit au Nord-
Juillet. Efl-quart-Notd , à trois ou quatre lieues. Le
17. vent fouffloit alors de PEft grand frais. J'en profitai pour marcher au Sud jufqu'à fix heures &
18. demie du matin du jour fuivant : à cette époque
une faute de vent coëffa nos voiles fur le mât,
& endommagea beaucoup la grand-voile & celles
des huiliers, avant quejes vaiflèaux fuflènt orientés convenablement.
Le vent fe tint entre le Sud-Oueft & le Sud-
19. 20. Efl. Le 19 & le 20 , il paflà enfuite à PEft,
au Nord-Eft & au Nord. Nous obfervâmes une
21.     éclipfe de lune la nuit du 20 au 21 ; nous nous
trouvions par 22d 57' & demie de latitude Sud.
Temps apparent. Du Matin.
Le commencement \
del'éclipfefutob- I
fervéparM.King I  Réfultat moyen
h  oMa'5o"/de k lon§itude
ParM.Blighà ... o 33 25  j150   57   z
Par moi à o 33 35 j
La fin fut obfer- *1   Réfultat moyen
vée par M. King 1 de la longitude
à  1 44 56   Vi86d 2p I
Par M. Bligh à ... 1 44    6 i  Selon le garde-
Pay moi à........ 1 44 56 J temps 186d 58' i
^S£ La - DE     C O O K. 129
La latitude & la longitude que je viens d'in- -j
diquer, furent celles du vaiflèau, à huit heures   1777.
56 minutes du matin ; c'eft à cette époque que  Juillet,
nous prîmes la hauteur du foleil, pour trouver
le temps apparent. La lune étoit au Zénith, au
commencement de l'éclipfe ; enforte que noué
jugeâmes très-à-propos de faire ufage des fextans
qui, aVec le fecours de leurs miroirs, nous don-
noient la facilité d'amener l'image réfléchie à
une hauteur convenable. Nous employâmes le
même expédient pour obferver la fin , fi j'en
excepte toutefois M. King, qui obferva avec
une lunette de nuit. Quoique la plus grande différence entre nos obfervations ne foit pas de plus
de cinquante fécondes, il me parut néanmoins
que la différence réfultante des obfervations faites, de la fin & du commencement de l'éclipfe
par deux Obfervateurs différens, pourrait être de
plus du double de cette quantité ; & quoique
j'aie indiqué les fécondes , nous n'afpirions paà
à une pareille exactitude. Ces fécondes que j'ai
marquées fe font préfentées à moi en rapportant
au temps apparent, le temps indiqué par la montre marine.
Je continuai à m'étendre à PEft-Sud-Eft,avec
un vent du Nord-Eft & du Nord, fans rien ap-
percevoir qui mérite d'être cité. Le 29, à fept
Tome IL I ï 30     Troisième  Voyage
m    1       heures du foir , nous fûmes aflaHlis d'une rafale
1777.  très-brufque & très-pefante , qui venoit de la
Juillet, partie du Nord ; nous marchions alors fous les
huniers, un ris pris, fous les baflès voiles & les
voiles d'étai. Deux de ces dernières furent mifes
en pieces , & nous eûmes bien de la peine à
gonferver le refle de notre voilure. Quand cette
rafale eut.celle , nous vîmes plufieurs lumières
qui paffbient d'un endroit à Pautre, à bord de la
Découverte ; nous en conclûmes qu'elle avoit
efîùyé quelques, dommages , & nous fûmes le
30. lendemain qu'elle avoit perdu fon grand mât de
hune. Les variations du vent & de Patmofphere
continuèrent jufqu'à midi du 21. Le ciel s'é-
claircit, & le vent fe fixa au Nord-Oueft : nous
nous trouvions par 2$d 6l de latitude Sud, &
i98d 23' de longitude Efl : nous apperçûjaes ici
des damiers; ce furent les premiers oifeaux que
nous rencontrâmes depuis notre départ des Ifles
des Amis.
nîa . Le 31, à midi, le Capitaine Gierke m'avertit
par un lignai , qu'il defirait me parler. Je lui
envoyai un canot, & il m'apprit qu'on venoit de
découvrir une fente à la tête de fon grand mât,
qu'il ferait dangereux d'y établir un autre mât de
hune, & qu'il falloit abfolument y mettre quelque chofe de plus léger; .il m'apprit en outre, DE     CoO Jft F 131
qu'il avoit perdu la vergue de fon grand hunier,
qu'il n'avoit point de vergue de rechange, &
77-
même qu'il manquoit d'épars  dont il  pût fe  Juillet.
fervir en cette occafion. Je lui envoyai une vergue de contre-civadiere* Le lendemain, il établit 1 Août,
un mât de fortune,, auquel il eaveïgua un perroquet d'artimon, & il fe trouva en état de me
fîiivre.
Le vent étoit fixé- dans la partie de POuefl,
c'eft-à*dire, qu'il fouffioit des divers points de
l'horizon,. depuis le Nord jufqiÛKr Sud , par
POuefl, & je gouvernai à PEft-Nord-Eft & au
Nord-Eft, fans rien appercevoir de remarquable
jufqu'à onèseiteares du matin du 8 août. A cette {}.
époque, nous découvrîmes une terre qui nous
reftoit au Nord-Nord-Eft, à neuf ou dix lieues;
elle fe montra d'abord en collines détachées,
qui fembloient former autant d'Ifîes particulières; mais, en nous approtiteit,---nous reconnûmes qu'elles étoient toutes réunies, & qu'elles
appartenoient à une feule Me. Je manœuvrai fur
cette tore, à l'aide d'un bon vent du Sud-Eft-
quart-Sud, & à fix heures & demie de l'âprès-
dîner, elle fe prolongeoit du Nord-quart-Nord-
Eft au Nord-Nord-Eft trois quarts de rumbEfl,
à la diftance de trois ou quatre iteues.
Nous pafsâmes la nuit à louvoyer,  & le
I 2
PWJl 1777.
Août.
9-
132     Troisième   Voyage
lendemain à la pointe du jour, j'attaquai le côté
Nord-Oueft ou fous le vent de l'Ifle ; & comme
nous faifions le tour de fa partie méridionale ou
Sud-Oueft, nous la vîmes environnée par-tout
d'un récif de rocher de corail qui s'étendoit en
quelques endroits à un mille de terre , & fou-
mife à l'action d'un reflàc élevé. Quelques perfonnes de l'équipage crurent appercevoir une
autre terre au Sud de celle-ci ; mais cette nouvelle terre étant au vent, je ne pus m'occuper
de la vérification de leur conjecture. En nous
approchant , nous découvrîmes en différentes
parties de la côte, des Infulaires qui fe pronie-
noient, ou qui couraient le long du rivage; dès
que nous eûmes atteint le côté fous le vent,
nous les vîmes bientôt lancer à la mer deux
pirogues conduites par douze hommes qui ra-
moient vers nous.
Je diminuai de voiles, afin de donner aux pirogues le temps de nous joindre , & au Mafiet
le loifir de chercher un mouillage. A un demi-
mille du récif la fonde rapporta de quarante»
trente-cinq braflès, fond de beau fable : plus
près, le fond étoit parfemé de rocher#?de corail.
Les deux pirogues s'étant avancées à une portée
de piftolet du vaiflèau, elles s'arrêtèrent; Omaï
employa ici toute fon éloquence ,  ainfi qu'il D  E     C  0  0 K. Ï33
l'avoit toujours fait en des occafions pareilles,
pour engager les Infulaires à venir à la hanche
du vaiflèau ; fes follicitations & fes careffès ne
purent les y déterminer : ils ne ceflèreàt de nous
montrer la côte avec leurs pagaies & de nous
inviter à y defcendre ; plufieurs de leurs compatriotes placés fur la grève , agiraient quelque
chofe de blanc, & nous jugeâmes qu'ils nous
invitoient auffi à débarquer. Nous aurions pu
mouiller , car il fe trouvoit un bon ancrage en-
dehors du récif, & en-dedans, une ouverture
fans reflâc, par laquelle les pirogues étoient forties, & où il y avoit plus d'eau qu'il n'en falîoit
pour nos canots, s'il n'y en avoit pas allez pour
•la Réfolution & la Découverte ; mais je ne
crus pas devoir m'expofer à perdre l'avantage
d'un vent favorable, afin d'examiner une Me qui
me paroiflbit de peu d'importance. Nous n'avions pas befoin de rafraîchiflèmens , & notre
arrivée aux Mes de la Société ayant déjà été fi
retardée par des contretemps imprévus, je vou-
loîs éviter tout ce qui pourrait prolonger ce
délai : m'appercevant donc que les Infulaires né
s'approcheraient pas de nous davantage, je les
quittai & je marchai au Nord. Ils m'apprirent le
nom de leur Me, à laquelle ils donnoient le nom
de Toobouai.
I a
• +777-
Août. 134     Troisième   Voyage
jÉËÉÉÉI ^e &z Par s3 25* ^e latitude Sud, &
1777. 2iod 37 ' de longitude orientale. Sa plus grande
Août, étendue n'excède pas cinq ou fix milles, non
compris le récif. Le récif de la bande Nord-
Oueft fe montre en morceaM détachés, entre
lefquels la mer femble fe brifer fur la côte. Cette
terre, malgré fa petitefle, offre des collines d'une
élévation confidérable : on voit au pied des collines une bordure étroite qui en fait le tour ; le fol
de cette bordure eft applati, & iî fe termine vers
la mer par une grève de fable. Les collines font
couvertes de gazon ou d'autres herbages \ fi j'en
excepte un petit nombre de radiers efcarpés,
dont les fommets font ornés de touffes d'arbres :
les plantations font plus nombreufes dans quelques-unes des vallées, la bordure y eft revêtue
par-tout d'arbres d'une haute taille & d'une
grande force , parmjiiefquels nous n'avons pu
diflinguer que des cocotiers & des étoa. D'après
le témoignage des Infulaires qui mouraient les
deux pirogues dont j'ai parlé , cette Me a des
cochons & des volailles, & elle produit les fruits
& les racines qu'on rencontre fur les autres Mes
de cette partie de la mer du Sud.
En caufant avec les Infulaires, qui s'approchèrent de nous, nous reconnûmes que les habi*
tans de Toobouai, parlent la langue d'O-Taïti; D E     C  O O K.
535
d'où je conclus, fans craindre de me tromper, ■ j
qu'ils viennent de la même Nation. Ceux que 1-777*
nous apperçûmes dans les pirogues, étoient forts Août.
& robuftes ; leur peau avoit la couleur du cui->
vre ; leur chevelure étoit noire & liflè ; quelques-
uns la portoient nouée en touffes au fommet de
la tête , & d'autres, la laiflbient flotter fur les
épaules ; leurs vifages nous parurent ronds &
pleins, mais^peu applatis, & leur phyfionomie
annonçoït une forte de férocité naturelle ; un
pagne étroit qui enveloppoit leurs reins, & qui,
paflant entre les cuiflès, voiloit les parties que
cache la pudeur, compofoit tout leur vêtement :
plufieurs de ceux que nous vîmes aflèmblés fur
la grève, avoient une efpece d'habit blanc, qui
leur couvrait le corps en entier : nous ne remarquâmes d'autres parures, que des coquilles de
perlçs fufpendues fur la poitrine. L'un d'eux
fojLiffla conftamment dans une grafle conque à laquelle étoit fixé un rofeau d'environ deux pieds
de longueur : il n'en tira d'abord qu'un feul ton,
mais il en fit bientôt une forte d'infiniment de
mufique, & il répéta fans ceflè deux ou trois
notes qui étoient de la même force. Je ne fais
pas ce qu'annonçoit cette conque ; mais je n'ai
jamais obfervé qu'elle annonçât la paix.
, Les piroques me parurent avoir trente pieds   .
i4
•$£. nt
1777-
Août.
Troisième   Voyage
de long, & deux pieds au- deflus de la furface
de Peau. L'avant fe projettoit un peu en faillie,
& il étoit coupé par une entaillure horizontale,
qui fembloit repréfenter la gueule de quelque
animal : l'arriére s'élevoit par une courbure légère en diminuant peu-à-peu de largeur, jufqu'à
la hauteur de deux ou trois pieds, & il étoit
fculpté par-tout, ainfi que la partie fupérieure
des côtés; le refle des côtés qui avoit une direction perpendiculaire, fe trouvoit incrufté de coquilles blanches & plates , difpofées en demi-
cercles concentriques, la courbure tournée vers
le haut. La premiere de ces embarcations portoit
fept hommes, & la féconde huit; les Infulaires
les manœuvraient avec de petites pagaies, dont
les pales étoient prefque ronds ; elles avoient
chacune un balancier d'une aflèz grande longueur; elles marchoient quelquefois fi voifines
l'une de l'autre, qu'elles fembloient former un
feul canot, muni de deux balanciers. Les rameurs fe tournoient quelquefois vers l'arriére,
& ils alloient de ce bord fans revirer. Lorfqu'ils
nous virent décidés à partir , ils fe tinrent debout, & ils prononcèrent tous enfemble quelques paroles d'un ton très-haut; mais j'ignore
fi cette efpece de chant indiquoit leur bienveillance ou leur inimitié ; il efl sûr toutefois, qu'ils de   Cook. 137
n'avoient point d'armes, & que nous ne dé- ;
couvrîmes pas avec nos lunettes, que les naturels qui nous regardoient du rivage , fuflènt
armés. \ p,..
En mîéloignant 'de cette Me, dont la découverte pourra procurer quelques avantages aux;
navigateurs, je mis le cap au Nord à l'aide d'un
vent frais de PEft-quart-Sud-Efl, & le lendemain 12, à la pointe du jour, nous apperçûmes
l'Ifle Maitea. O-Taïti feonontra bientôt après;
cette dernière Me fe prolongeoit à Midi du
Sud-Ouefl-quart-Oueft , à POueft-Nord-Oueft,
& la pointe d'Oheitepeha nous reftoit dans
POuefl à environ quatre lieues. Je gouvernai fur
la baie dont je viens de parler, je voulois y mettre à l'ancre, afin de tirer des rafraîchiflèmens
de la bande Sud-Eft de l'Ifle, avant d'aller à
Matavai, où je comptois fur-tout embarquer
des vivres. Nous eûmes un vent frais de la partie de PEft jufqu'à deux heures de l'après-midi ;
nous nous trouvions, à cette époque, à environ
une lieue de la baie, & le vent qui s'éteignit
tout-à-coup, fut remplacé alternativement par de
légers fouffies de vents qui venoient de tous les
points du compas, & par des calmes. Cette tranquillité de l'atmofphere dura près de deux heures ; des rafales fubites de PEft, accompagnées
1777.
Août»
12. 138      T r o i s i e m e   Voyage
1    - ■■ ■ dé pluie , furvinrent enfuite ; elles nous por*
l777*   terent devant la Baie, où une brife de terre
Août,   rendit inutiles nos manœuvres pour gagner le
mouillage. ■ ■•'.
Du moment où nous approchâmes de l'Ifle,
plufieurs pirogues, conduites chacune par deux
ou trois hommes, prirent la route des vaiflèaux;
mais comme ces Infulaires étoient des claflès inférieures , Omaï ne fit point attention à eux. Les
Naturels ne le regardèrent pas avec plus d'em-
preflèment, & ils ne femblerent pas même s'ap-
percevoir qu'il fût un de leurs compatriotes ; ils
lui parlèrent néanmoins quelque temps. Enfin
nous vîmes arriver un Chef, appelle Ootee ,
que j'avois connu autrefois ; il étoit beau-frere
d'Omaï, & il fe trouvoit par hafard dans cette
partie de rifle : trois ou quatre perfonnes, qui
toutes avoient connu Omaï, avant qu'il s'embarquât fur le bâtiment du Capitaine Furneaux ,
l'accompagnoient. Leur entrevue n'eut rien de
fenfible ou de remarquable; ils montrèrent, au
contraire, une indifférence parfaite, jufqu'à ce
qu'Ornai ayant amené fon beau-frere dans la
Wm grand'chambre , ouvrit la caiflè qui renfermoit
fes plumes rouges & lui en donna quelques-unes.
Les Naturels, qui étoient fur le pont, apprirent
cette grande nouvelle, & les affilies changèrent de   Cook, 139
tout de fuite de face ; Ootee qui vouloit à peine
parler à Omaï ; le fupplia de permettre qu'ils
fuflènt Tayos, Ça) & qu'ils changeaflènt de nom.
Omaï accepta cet honneur ; & , pour témoigner fa reconnoiflànce, il fit un préfent de plumes rouges à Ootee , qui envoya chercher à
terre un cochon qu'il deftinok à fon nouvel
Ami. Chacun de nous fentk que ce n'étoit pas
Omaa, mais fes richeflès, qu'aimoient les Infi^
laîres : s'il n'eût point étalé devant eux fes plumés rouges , qui font les chofes les plus efH-
mées dans l'Ifle, je croîs qu'ils ne lui auraient
pas même donné une noix de cocos. C'eft ainfi*
que fe pafla la premiere entrevue d'Omaï avec
fes compatriotes; j'avoue que je m'y êtois attendu , mais j'efpérois toujours qu'avec les tréfors
dont la libéralité de fes amis dHAngleterre l'a-
voit chargé , il deviendrait un perfôatiage importât; que les Chefs les plus diflingués des
diverfes Mes de la Société le refpecteroient &
lui feroient leur cour. Cela ferait fùrement arrivé, s'il avoit mis quelque prudence dans fe conduite ; mais il fut loin de mériter cet éloge ; je
fuis.- fâché de dire qu'il fit trop peu d'attention
aux avis multipliés de ceux qui lui vouloïent du
177J'
Août,
(<*) Amis. i4o     Troisième   Voyage
j; bien, & qu'il fe laiflà duper par tous les frip-
l777-  pons du pays.
Août. Les Naturels avec lefquels nous causâmes,
durant cette journée, nous apprirent que deux
vaiflèaux avoient relâché, à deux reprifes différentes, dans la baie d'Oheitepeha, depuis mon
départ en 1774; & qu'ils en avoient reçu des
animaux pareils à ceux qui fe trouvoient fur
mon bord. Des recherches ultérieures me firent
connoître que ces bâtimens étrangers leur avoient
laifle des cochons, des chiens, des chèvres, un
taureau , & le mâle d'un autre quadrupède ,
dont nous ne pûmes deviner l'efpece, fur la description imparfaite qtfon nous en donna. Ils nous
dirent que ces vaiflèaux étoient venus d'un port
appelle Reema; nous conjecturâmes qu'il s'a-
giflbit de Lima , Capitale du Pérou, & que
les bâtimens étoient Efpagnols. On nous informa
auffi , que les étrangers avoient conftruit une
maifon, durant leur premiere relâche, & qu'ils
avoient laiffé dans l'Ifle quatre hommes ; favoir,
deux Prêtres, un Domeftique, & une quatrième
perfonne, appellee Mateema, qui fut fouvent
l'objet de la converfation ; qu'ils avoient emmené quatre des Naturels ; que les deux bâti-,
mens étoient revenus environ dix mois après;
qu'ils avoient ramené deux des O-Taïtiens, les D  E     C O O K. 141
deux autres étoient morts à Lima; qu'au bout :
d'un féjour de peu de durée, ils embarquèrent
leurs compatriotes; mais que la maifon bâtie par
eux fubfiftoit encore.
I Les amis d'Omaï publièrent dans l'Ifle qu'il y
avoit des plumes rouges à bord de nos vaiflèaux:,
& cette importante nouvelle excita les defirs de
tout le monde : le lendemain, dès le point du
jour', nous fûmes environnés d'une multitude de
pirogues, remplies d'Infulaires, qui apportaient
au marché des cochons & des fruits. Une quantité de plumes auffi peu confidérable, que celle
qu'on tire d'une mélange, nous procura d'abord
un cochon du poids de quarante ou cinquante
livres; mais prefque tous les hommes des vaif-
Seaux, ayant en propre, une pacotille quelconque de cette marchandise précieuSe, Sa valeur
diminua de cent pour cent avant la nuit. Après
Cette diminution de prix,  les échanges conti-
nuoient néanmoins à nous être Sort avantageux,
& les plumes rouges l'emportèrent toujours Sur
chacun des autres articles. Quelques-uns des Naturels ne vouloient échanger un cochon que contre une hache ; mais les clous,  les grains de
verre, & les bagatelles de cette eSpece, qui
avoient une fi grande vogue, dans nos voyages
antérieurs, étoient alors fi mépriSés, qu'ils am-
1777.
Aoûr.
T 1 I4&     J r o i s i e m e   Voyage
rrm^mmlr raient à peine les regards d'un petit nombre de
l777* perSonnes.
Août. H y eut peu de vent durant toute la matinée,
& nous ne mouillâmes qu'à neuS heures dans la
baie, où nous amarrâmes avec ctettX ancres. La
Sœur d'Omaï arriva à bord pfu de temps après*
Je vis, avec un extrêïpg plaifir, qu'ils Se donnèrent l'un & Pautre, des marques de la plus tendre affection; il efl plus aifé de concevoir, que?
de décrire leur bonheur.
LorSque cette Scene attendriflante Sut terminée , je defcendis à terre avec Omaï. Je vouïopsi
fur-tout, faire une vifite à un homme, que mon
ami me peignoit comme un perSonnage bien extraordinaire ; car, à l'en croire, c'étoit le Dieu
de Bolabola. Nous le trouvâmes affis Sous un
de ces abris qu'offrent ordinairement leurs plus
grandes pirogues. Il étoit avancé en âge, il avoit
perdu PuSage de Ses membres, & on le portoit
Sur une civière. Quelques Infulaires Pappelloient
Olla ou Orra, nom du Dieu de Bolabola;
mais Son véritable nom étoit Etary. D'après ce
qu'on m'en avoit dit, je comptois que le peuple
lui prodiguerait une Sorte d'adoration religieuSe ;
mais, excepté de jeunes bananiers, placés devant
lui, & par-deflus l'abri fous lequel il étoit, je
n'apperçus rien qui le diftinguât des autres CheSs. DE     C  O  O  K. 143 :||||
Omaï lui préfenta une touffe de plumes rouges, -■——■
liées à l'extrémité d'un petit bâton; &, lorfqu'il   1777»
eut caufé quelques momens, fur des chofes in-   Août.
différentes avec ce prétendu Dieu de Bolabola,
il remarqua une vieille femme, la fœur de fa
mere, qui fe précipita à fes pieds, & qui les
arrofa de larmes de joie.
Je le làiflài, avec fa tante, au milieu d'un
cercle nombreux d'Infulaires, qui s'étoient raf-
femblés autour de lui, & j'allai examiner la
maifon qu'on m'afluroit avoir été bâtie par les
Efpagnols. Je la trouvai à peu de diflance de la
grève : les bois qui la compofoient, me parurent avoir été amenés dans l'Ifle tout préparés ;
car dmun d'eux ^ortoit un numéro. Elle étoit
liisifée en deux petites chambres : je remarquai,
dans la féconde, un bois de lit, une table, un
banc, de vieux Ghapeaux, & d'autres bagatelles,
que les Naturels fembloient conferver foigneufe- |
ment : ils,ne prenoient pas moins de foin de h
maifon, qui éto&fflerètue d'un hangar, * & qui
n'avoit point été 'êftdommagée par le temps. Le
pourtoœ étoit rempli d'écoutilles, qui laiffbient
un paflàge à ËlSr; peut-être étoient-ce des meurtrières , par où les Efpagnols vouioient tirer des
coups de fùfils, fi j$ftiais on les attaquoit. Il y
avoit, aflèz prèl de la façade, une croix de 144     Troisième   V o y a\g e
m m"'        bois, dont la branche tranfverfale préfentoit Pinf-
1777.  cription fuivante :
Août. ~ _ ' ■    „.
CHRISTUS   VINCIT.
Je lus fur la branche verticale :
Carol us  III.  Im p e rat or.  1774*
Afin de conferver la mémoire des voyages antérieurs faits par les Anglois, je gravai fur l'autre
côté de la croix :
Georgius   t e rt i u s ,  Rex,
A N N I S      I767 ,
I769, I773, I774 ET   I777. ■
Les Naturels nous montrèrent, aux environs
de la croix, le tombeau du Commandant des
deux vaiflèaux, qui mourut durant la premiere relâche : ils Pappelloient Oreede. Quels que puif-
fent être les motifs des Efpagnols en abordano
fur cette Me , ils me paroiflent s'être donné
beaucoup de foins pour fe rendre agréables aux
habitans, qui nous en parlèrent dans toutes les
occafions, avec une eftime & un refpeét eapttêmes.
Excepté le perfonnage extraordinaire, dont
j'ai fait mention, je ne rencontrai point de Chef
d'importance durant ma promenade. Waheiadooa,
Souverain de Tiaraboo, nom que porte cette
partie de   Cook. 14g
partie de PIfle, étoit abfent. Je Reconnus enfuite j
qu'il ^UVoit lé même nom que le Chef que j'y vis
dans mon fécond Voyage; que ce n'étoit cependant'pais le même homme, r&âi&l&h frère , âgé
d'environ dix ans, lequel étoit monté fur le
| trône vingt mois avant notre arrivée, après la
mort de fon aine. Nous apprîmes auffi que k
i9ebrë Oberea ne vivoit plus, & qu'Otoo &
tous nos autres Amis fe portoient bieài '
A mon retour, je trouvai Omaï, entretenant
une compagnie nombreufe, & j'eus bien de la
peiné à l'emmener à bord, où j'avois*une affaire
: Bgj^ortante à régler.
Je favois qu'O-Taïti, & les Mes voifines,
nous fourniraient, en abondance, des noix de
cocos, dont l'excellente-^queur peut tenir lieu
de toutes les boiflbns artificielles ■-'-; ;ët je defirois
beaucoup retrancher le grog de l'équipage, du-
imt notre Séjour ici. Mais, en Suppritent cette
boiflbn Savorite des matelots, Sans leur en parler,
je |K*otoB exciter un murmure général;; & je
ttus qu'il étôit à propos de les aflèmbler. Je les
QÏfèmblai en effet, & je leur expoSai le but de
notre voyage, & l'étendue des opérations que
nous avions encore à Sâire. Voulant leur inSpirer
du courage & de la gaieté, je leur rappellai
les récompenses offertes par lé Parlement, aux
Tome IL K
*777>
Août, ï 46        T R O I S I E M E     V O Y AGE
""mi ii-"1'1" Sujets de Sj^Majefté, qui découvriront,^ pre-
1777• miers, dans PhémiSphere Septentrional, de quel-
Août,  que côté que ce Soit, igge communication entre
l'Océan Atlantique & la Mm, Pacifique, ou à
ceux qui pénétreront au-delà du quatre-vingt-
neuvième degré de latitude Nord. Je leur-^|fj
que je ne doutois pas de leur bonne volonté,
qu'ijtef feraient^ Sûrement jtpus leurs efforts p^$^
mériter l'une de ces récompenses , & même
toutf^les deux; mais que, pour avoir plus de
moyens de réuffir, il Salloit ménager, avec une
économie extrême, nos munitions.& nos vivres,
& principalement les derniers ; pùiSque, Selon
les apparences, nous ne pourrions pas en embarquer de nouveaux, après notre départ, des
Ifles de la Société, Pour donner encore plus de
poids à mes argumens, je leur obServai qu'il
étoit impoffible de gagner ,. cef|f année ,  les
hautesJagfudes Septentrionales, & que not^gggg
pédition excéderait, au moins d'une année, la
durée Sur laquelle nous avions compté d'abord.
Je les priai de Songer aux obftaçlf^ & aux diflLlg
cult^que nous rencontrerions inévitablement,
& à tout ce qu'ils auroient à Souffrir d'ailleurs,
s'il devenokjjjéçeflàire de diminuer leurs rations,
fous un cjinat froid. Je les exhortai à peSer ces
Solides çaiSoùf^ à voir s'^ne valoir- pas mieux de   Cook. 147 *&*."
être prudent de bonne heure , que courir les rr==
riSques de n'avoir point de liqueurs Sortes, dans    1777.
un temps où elles leur Seraient le plus utiles;   Août,
s'ils ne dévoient pas confentir qu'on retrp$chât
leur grog, maintenant que nous avions du jus de
cocos pour le remplacer ; j'ajoutai qu'après tout,
je les laiflbis les maîtres de prononcer Sur ce
point.
J'eus la Satisfaction de voir qu'ils ne délibérèrent pas un moment; ils approuvèrent mon
projet d'une voix unanime & fans faire aucune
objection. J'ordonnai au Capitaine Gierke de pro*
pofer la même chofe à fon équipage, qui s'iru-
pofa d'auffi bon cœur la mêmef abftinence* On
ne fervit donc plus de grog, excepté les Samedis au foir; nous en donnions ces jours-là
une ration entière à nos gens, afin qu'ils puflent
boirç à la fanté de leurs amies d'Anêfe terre,
& qrje les jolies filles d'O-Taïti ne leur fiflènt
pas oublier tout-à-fait leurs anciennes liaifons.
Le lendemain, nous commençâmes quelques 14.
travaux indifpenfables; on examina les provifions,
on ôta les tonneaux de bœuf ou de porc, & le
charbon, du lieu qu'ils occupoient, & on mit
du left en leur place ; on calfata les vaiflèaux
qui en avoient grand befoin; car notre • derniers■ w
traverfée avoit produit beaucoup de voies d'eau,
K % 1777 '
Août.
ïv 16.
17,
148     Troisième   Voyage
J'envoyai à terre le taureau, les vaches, les chevaux & les moutons, & je chargeai deux hommes de les furveiller au milieu des pâturages. Je
ne voulois laifîer aucun de nos quadrupèdes,
dans cette partie de l'Ifle.
La pluie futprefque continuelle le 15 & le WÊ
Les Infulaires, néanmoins, vinrent nous voir de
tous les cantons, car la nouvelle de notre arrivée fe répandit promptement. Waheiadooà* qui
fe trouvoit très-éloigné du lieu de notre mouffil
lage, la fut bientôt; & l'après-dîner du 16, un
Chef appelle Etorea, qui lui fervoit dé tuteur,
m'apporta deux cochons de fa part : il m%vertit
que le Prince lui-même arriverait le lendemain.
Il ne me trompa point, car le '17 au matin, je
reçus un meflage dé Waheiadooa qui m'inflrui-
foit de fon arrivée, & qui me prioit de defcéSPl
dre à terre. Nous nous préparâmes Omaï & mëifi
à lui faire une vifite dans toutes les formes. Omaï P
aidé de qîfelques-uns de fes amis, s'habilla, rrê^i
à la manière Angloife , ni à celle d'O-Taïti ou
de Tongataboo , ni même à celle d'aueùïPf^
du monde ; car il fe compofa un vêtement SP|
zarre de tout ce qu'il avoit d'habits.
»d$jfeus' allâmes voir d'abord Etary , qui nous
icc^nlpagna fur fa civière, dans une grande maifon où on Paffit ; n^S nous afsîmes à côté de de   Cook. 149
lui , & je fis étendre devant nous une piece
d'étoffe de Tongataboo, Sur laquelle je mis les
préSens que j'apportois. Waheiadooa entra bientôt, Suivi de Sa mere, & de plufieurs grands personnages , qui Se placèrent tous à l'autre extrémité de l'étoffe, en Sace de nous. Un homme
affis près de moi, prononça un diScours com-
poSé de phraSes courtes & détachées ; ceux qui
Penvironnoient, lui en Soufflèrent une partie. Un
autre InSulaire, qui étoit de la bande oppoSée i
& qui Se trouvoit près du Chef, lui répondit.
Etary parla enfuite, & Omaï après lui : un Orateur répondit à tous deux : ces difcours roulèrent uniquement fur mon arrivée , & fur mes
liaifons avec les Naturels. L'Infulaire, qui harangua le dernier, me dit entr'autres chofes, que
les hommes de Reema , c'eft-à-dire , les Espagnols , avoient recommandé de ne pas me laif-
fer entrer dans la baie d'Oheitepeha , fi j'abor-
dois de nouveau fur cette Me qui leur apparte-
noit ; que, loin de foufcrire à cette requête, il
étoit autorifé à me céder formellement la Province de Tiaraboo, & tout ce qu'elle renferme:
d'où il réfulte que ces peuplades ont une forte
de politique, & qu'ils favent s'accommoder aux
circonftances. Enfin Waheiadooa vint m'embraf-
fer , à l'inftigation des gens
Sa Suite,
K 3
&
Août. msm
1777.
Août.
150     T r o 1 si e me   Voyage
pour confirmer ce traité d'amitié , nous échangeâmes nos noms. LorSque la cérémonie Sut
terminée, je l'emmenai dîner à bord, ainfi que
Ses. Amis.      \: v a^aW,
Omaï avoit préparé un Maro compoSé de
plumes rouges & jaunes, qu'il vouloit donner à
O-Too, Roi de l'Ifle entière ; &, vu le pays où
nous nous trouvions, c'étoit un préSent d'une
très-grande valeur. Je lui dis tout ce que je pus,
pour l'empêcher de montrer alors Son Maro ; je
lui conseillai de le garder à bord, jufqu'à ce qu'il
eut une oceafion de le présenter lui-même au
Monarque. Mais il avoit trop bonne opinion de
l'honnêteté & de la fidélité de Ses compatriotes,
pour profiter de mon confeil. Il imagina de l'apporter à terre, & dé le remettre à Waheiadooa,
en chargeant celui-ci de l'envoyer à O-Too, &
de le prier d'ajouter ces plumes au Maro royal.
Il crut que cet arrangement Serait agréable aux
deux CheSs : il Se trompoit beaucoup ; l'un d'eux,
dont il dévoit Rechercher la faveur avec le plus
grand foin* fut très-blefle, & il ne Se fit pas un
ami de l'autre. Ce que j'avois prévu arriva : Waheiadooa garda le Maro , il n'envoya à O-Too
qu'un petit nombre de plumes, &'il Se réServa
plus des dix-neuf vingtièmes de ce magnifique
préfent. :        16f^ïl|P W^&^%      ' P D E     C O 0 K. .   Î$T
Le 19, Waheiadooa me donna dix ou douze,
cochons, des Sruits & des étoffes. Nous tirâmes
le Soir des Seux d'artifice, qui étonnèrent & amu-
^fent une aflemblée nombreufe*
Le même jour, quelques-uns de nosMeffieurs
trouvèrent, dans leurs promenades, un édifice,
auquel ils donnoient le nom de Chapelle Catholique. Il ne Sembloit pas qu'on pût en douter,
d'après ce qu'ils diSoient; car ils décrivoient Pau-
tel , & tout ce qu'on voit dans un Temple de
cette eSpece. Ils obServoient néanmoins que deux
hommes chargés de la garde du Temple, ne
voulurent pas leur permettre d'y entrer ; je pen-
fai qu'ils pouvoient s'être mépris, & j'eus la cu-
riofité de m'aflurer de ce fait par moi-même.
L'édifice , qu'ils prenoient pour une Chapelle
Catholique, étoit un Toopapaoo, où l'on tenoit
folemnellement expofé le corps du prédéceflèur
de Waheiadooa. Le Toopapaoo fe trouvoit dans
une maifon aflèz étendue qu'environnoit une pa-
îiflàde peu élevée ; il étoit d'une propreté extraordinaire , & il reflèmbloit à un de ces petits
pavillons ou abris, que portent les grandes pirogues du pays. Peut-être avoit-il été originairement employé à cet ufage. Les étoffes & les
nattes de différentes couleurs, qui le couvraient
& qui flottoient fur les.bords , produifoient un
K 4
1777.
Août.
19. ill
t52
Troisième   Voyage
IIP
»CKS<5KSfi?»Sefi*»Wt
joli effet : on y voyoit, entr'autres qmemen% ;Un
1777. morceau de drap écarlate , de quatre ou cinq
Août» verges de longueur, que les Infulaires avoient
Sûrement reçu des Efpagnols. Ce drap, & quel-
I ques glands de plumes que nos Meffieurs fuppo-
ferent de foie, leur donnèrent l'idée d'une Chapelle Catholique ; leur imagination fuppléa à ce
qui manquoit d'ailleurs ; & , s'ils n'avoient pas
été inftrtfits auparavant du féjour des Efpagnols,
ils n'auraient jamais fait une pareille méprife. Je
jugeai que les Naturels apportoient chaque jour
à ce fanétuaire, des offrandes de fruits & de ra-r
cines; car il y avoit des fruits & des racines
tout frais. Ils les dépofoient fur un Whatta
(un Autel) placé en dehors de quelques paliflà-
des, qu'il n'eft pas permis de franchir. Deux gardes veilloient nuit & jour fur le Temple; ils dévoient de plus le parer dans l'occafion:en effet?
lorfque j'allai l'examiner une premiere fois , Pé-
toffé & les draperies étoient roulés; mais, à ma
prière, ils le revêtirent de fes ornemens, après
avoir pris eux-mêmes des robes blanches très-
propres. Ils me dirent qu'on comptoit vingt mois
depuis la mort du Chef,
%% Le 22 , nous avions embarqué de l'eau , &
achevé ceux de nos travaux que je crus indifpemii.
J$>îes ; je fis ramener à bord le bétail $c les Août.
~.v
DE     C  O  O  K. 153
moutons que j'avois envoyés dans les pâturages      .■'■•■.
du pays, & je me difpofai à remettre en mer.   1777*
Le 23 , au matin , tandis que les vaiflèaux
démarraient, je defcendis à terre avec Omaï,
afin de prendre congé de Waheiadooa. Nous
caufions avec lui, lorfque l'un de ces enthou-
fiaftes fanatiques , qu'ils appellent Eatooas ,
parce qu'ils les croient remplis de l'efprit de la
Divinité, vint fe placer devant nous. Ses paroles , fa démarche & fon maintien annonçoient
un fou; une quantité confidérable de feuilles de
bananiers enveloppoient fes reins , & compo-
foient tout fon vêtement ; il parloit à voix bafle,
& d'un ton fi criard, qu'il étoit difficile de l'entendre, du moins pour moi. Si j'en crois Omaï,
qui difoit le comprendre parfaitement, il con-
feilloit au jeune Prince de ne pas me fuivre à
Matavai, projet de voyage dont je n'avois
point été inflruit, ou que je ne lui avois jamais propofé. UEatooa prédit de plus que les
vaifïeaux n'atteindraient pas Matavai ce jour-
là : les apparences favorifoient fa prédiction, car
il n'y avoit pas un fouffle de vent ; mais il fe
trompa. Pendant qu'il pérorait, il furvint une
ondée de pluie très-forte , qui obligea tout le
monde à chercher un afyle; quant à Jjjt., l'orage
fle^toit.point l'affçéter; il continua*à brailler 154     Troisième   Voyage
^^Sir de nous, l'efpace d'environ uneS^emî-
heure, & il fe retira. Perfonne ne fit attention à
fes propos ; & les gens du pays fe moquèrent
beaucoup de fes extravagances. Je demâÉdai à
Waheiadooa, ce que c'étoït qu'un pareil original, s'il étoit de la claflè des Ear ces ou de celle
des Tow tow s : le Chef me répondit qu'il étoit
Taata-Eno, c'eft-à-dire , un méchant homt$|l
Malgré la mauvaife opinion qu'on avoitf^é ce
Prophète, malgré le dédain qu'on lui témoignoit,
la fuperflition maîtrife les Infulaires, au peint de
les rendre intimement convaincus, que les infen-
fés de cette efpece poflèdent Pefprit de la Divinité. Omaï paroiffbit bien inftruit fur cette matière, il m'aflùra que, durant leurs accès, ils ne
connoiflènt perfonne , pas même leurs intimes
amis ; que s'ils ont des richeflès , ils les diftri-
buent au public, à moins qu'on n'ait foin de leur
en ôter les moyens ; que lorfqu'ils reprennent
leurs fens , ils demandent ce que font devenues
les chofes, dont ils ont fait des largeflès, peu
de minutes auparavant ; qu'ils ne femblent pas
conferver le moindre fouvenir de ce qui s'eft paffé
pendant leur accès.   M^PH^^1        î-^ÊÈk
Je fus à peine de retour , qu'il s'éleva une
brife légère de PEft; nous mîmes à la voile,
& nous, ^gouvernâmes fi^^te baie de Mata- $§Bf j ©  E     C O  0 K. I55
vai , Ça) où la Rêfolution mouilla dans la
foirée. La Découverte n'y arriva que le lendemain , enforte que la moitié de la prediction
du fou s'accomplit.
*777-
Août.
(a) Voyez le plan de cette Baie, dans la Collec-
«*jon de Hawkefv/orth> tome II, page 248 de l'original. 156     Troisième   Voyage,
CHAPITRE   II.
Entrevue avec O-Too, Roi *fO-Taïti. Con~
duite imprudente d'Omaï. Nos occupations à terre. Débarquement de nos quadrupèdes ^'Europe. Détails fur un des Naturels qui avoit fait le voyage de Lima.
Détails fur QEdidee. Révolte d'Eimeo.
Guerre contre cette Ifle réfolue dans i^n.
Confeil des Chefs. Sacrifice humain qui
eut lieu à cette occafion. Defcription particulière des Cérémonies pratiquées au
grand Morai, ou l'on offrit la vi&ime.
Autres coutumes barbares de ce Peuple*
o
-Too, Roi de l'Ifle entière d'O-Taïti,
1777. fuivi d'une multitude de pirogues remplies de
Août. Naturels, arriva d'Oparre, lieu de fa réfidence,
à neuf heures du matin ; &, après avoir débarqué fur la pointe Matavai, il m'avertit, par un
exprès, qu'il délirait beaucoup de me voir. Je
defcendis à terre accompagné d'Omaï , & de
plufieurs de mes Officiers. Je m'approchai toue
de fuite du Monarque, & je le faluai. Omaï fe
jetta à fes pieds, & embraflà fes genoux; il avoit de   Cook. 157
eu foin de mettre'Ton plus bel habit, & il fe
conduifit de la mâHiere larrplus refpeétueuli & la
plus-'modefte. On fit cependant peu d'attention
à luf^ l'envie eut peut-être quelque part à ce
8bid accueil. Il offrit au Roi une groflè touffe
le plumes rouges, & deux ou trois verges de
drap d'or. De mon côté, je donnai au Prince un
vêtéàifent de belle toile, un tiNàpeau bordé d'or,
âësr outils, &, ce qui étoit plus précieux encore,
des plumes rouges, & un des bonnets que por*
ÉBrt- les Naturels des 'Iflës des Amis.
•^Le Roi & la Famille Royale m*aSSCÉI|)agne-
rent à bord, fuivis dé plufieurs pirogues chargées
dé toutes efpeces de profilions, en afleÉ grande
abondance pour nourrir une femaine, les équipages dë^deux vaifleiux. Les divers membres de
là Famille Royale indiquoient telle portion qu'ils
Evôiéfftcfournïe, & je leur fis à chacun un pré-
îëiiti ^étoit là ce ^qu'ils voùïôient. La: mere du
Roi, qui ne s'étoit point trouvée à la premiere
entrevue, arrivages de nous bientôt aptâ^ elle
apportoit des pravifious & des étoffes , qu'elle
diftfîbua à Omaï & à moi. Quoiqu'Omaï eut
d'abord: attiré foiblement les regards, les Infulaires recherchèrent fonMiitié, dès 3|u'ils conjurent-fes richeflesi J'entretins cette dïfpofitfon,
autant que je le pus, càf je^^firois le fixer près
T777
Août. 158     Troisième   Voyage
-   ; d'O-Too. Comme j'avois deflèin de teiflèr .fafàê*
1777. cette Me, tous les animaux que j'attienois d't§3^:
Août,   ropë, je penfai qu'il feroit -en état dé digger un
peu les habitans, furies foins qu'ils en dévoient
prendre, & fur Pufage auquifjfils pouvoient les
employer : je prévoyoi& d'ailleurs que plus;!!
feroit éloigné de fa patrie, plus il feroit copjfe
déré. Malheureufement le pauvre Omaï ne profita point de mon avis, & il fe çond#fific^Y^&
tant d'imprudence qu'il in tarda pas à rgard§6
l'amitié d'O-Too, & de f^us les O-TaïtieiM d'#ii
rang diflingué. Il ne fréquenta  que d^ pga*
bonds & des étrangers, qui cherchoient Sans
ceflè à le duper; &, fi je n'étois pas interyeng-
à propos, ils l'auraient dépouillé compléterai^
Il s'attira la malveillance des principaux jC|^S^ ;
qui s'aprjpçurent qu'%, n'obtenoient pas d^jppy j
ou de mes gens, des articles auffi préciepy$$| ^
ceux dont Omaï faifoit pf^fent aux gens du peuple Ses camarades, j^gpfeg
jlif^S^é nous eûmes dîné, je ramenai O-Too
à Oparre ; je pris avec moi les volailles dont je
voulois enrichir cette terre. J'emportai un paon
& Sa Semelle, que Mylo^i Besboroug avoit eu
la bonté de m'envoyer pour les O-Taïtiens, peu
de jours avant mon départ de Londres, un coq
d'Inde & une poule,"quatre oies,nm mâle & de   Cook. jfc&T 159 fK:
trois Semelles, un canard mâle & quatre Semel- _■■■'' ■" ■ »■■
les. Je dépoSai toutes ces volailles à Oparre,    1777.
& je les donnai à O-Too : elles convoient déjà,   Août.
lqrfque nous quittâmes l'Ifle. Nous y trouvâmes
une oie mâle, dont le Capitaine Wallis avoit   |jp:
Sait préSent à Oberea, plufieurs chèvres, & le
taureau Efgpgnol qu'on tenait attaché à un arbre
près de la maiSon d'O-Too. Je n'ai jamais vu un
plus bel animal de cette efpece* Il appartenoit
alors à Etary, & on l'avoit amené à'Oheite-
peha dans cet endroit, afin de l'embarquer pour
Bolabola; mais je ne puis concevoir comment   ||H
on étoit venu à bout de le tranfporter fuMine
des pirogues du pays. Au relie, fi nous n'étions
pas privés à O-Taïti, il eût été bien inutile,
car il manquoit de vachg$. Les Naturels nous
dirent qu'il y avoit des vaches à bord des vaÊ^.
féaux Efpagnols, & que le Capitaine les rembarqua ; je ne le crois point; je fuppoferai plutôt
que les vaches étoient mortes, durant ,|a traver-
fée. Le lendemain, j'envoyai à ce taureau les    25,
trois vaches que j'avois à,|$rd; je fis également
conduire dans la baie de.Matavai, le taureau,
le cheval, la jument & les moutons que je defli-
nois aux O-Taïtiens. tÉÎ^Ê-^
Je me trouvai débarraflë d'un foin très-incommode. Il efl difficile dç concevoir la peine & •"fil
\6o     Troisième   Voyage
EJSmï .~ Pembarras, que me caufà le tranfport de ces an?-»
1777. maux : ma*s? fiitisfait d'avoir pu remplir les vues
Août, bienfaifantes de Sa Majefté, qui vouloït enrichir
deux peuplades fi dignes d'intérêt, fi me crus
bien dédommagé de toutes les inquiétudes, auxquelles j'avois été en proie, tant qu'il refta quel*
tjue chofe'à faire fur cet objet fecondaire de
mon voyage.
^^BBmme je me propofois de relâcher quelque
temps ici, on établit les deux Obfervatoires fut
la pointe Matavai : on drefla, aux environs,
deux tentes où dévoient coucher les foMÉs de
garde, & ceux de nos gens qu'il conviehflÉB
de laiflèr à terre. Je donnai le commandement de
ce pofte à M. King, qui fe chargea en même-
teni^ffiïuivre les obfervations néceflàires, pour
déterminer le mouvement journalier du garde-
'rtSmps, &c. Durant notre fejour à O-Taïti*
nous nous occupâmes de divers ouvragés dévenus
indifpenfables. On porta à terre le grand mât de
la découverte , & on le répara fi bien, qu'il
paroiflbit fortir du chantier : on répara également
tips voiles & nos futailles,. on calfata les vàif-
feaiftf & on examina les agrès; on infpeéta aufïi
le bifcuit que nous avions en caiflès, & j'eus Ici
plaîjBPIPipprendre qu'il y en avoittJpeu d'en*
dommage,
iO:M   Le de   Cook.
loi
Le 26, je fis défricher une piece de terre, =
où je plantai plufieurs graines de jardinage, & 1777*
quelques arbres fruitiers : je fuis perfuadé que Août.
les Naturels en prendront peu de foin. Au mo- 2Q*
ment où nous partîmes, les melons, les patates,
& deux pommiers de pin, pouflbient de manière
à me donner les plus grandes efpérances. J'avois
apporté, des Ifles des Amis, plufieurs plants de
Shaddeks ; je les mis également dans le jardin
que je venois de former. Mes graines & mes
arbres ne manqueront pas de réuffir, à moins j
que la curiofité prématurée des O-Taïtiens, qui
a détruit un fep de vigne planté par les Efpagnols
à Oheitepeha , n'arrête leur développement.
Quelques Infulaires s'aflèmblerent pour goûter
les premiers raifins que porta la vigne; & les
grappes fe trouvant encore aigres, ils jugèrent
que c'étoit une efpece de poifon, & ils réfolu-
rent unanimement de fouler aux pieds le fep.
Ornai ayant rencontré ce fep par hafard, flic enchanté de fa découverte, car il étoit perfuadé
que s'il avoit une fois des raifins, il lui feroit
aifé de faire du vin. Il fe hâta d'en couper plufieurs tiges, qu'il vouloit emporter dans fa patrie ; nous taillâmes le fep qui n'étoit pas déraciné, & nous foflbyâmes le terrein dans les environs. Il efl probable que les habitans de l'Ifle ?
Tome IL L 162     Troisième   Voyage
«*»»»*»—m devenus plus fages par les inflruétions d'Omaï,
1777. laifièront mûrir le fruit, & qu'ils ne le condam-,
Août,   neront plus d'une manière fi précipitée.
Quarante-huit heures après notre arrivée dans
la baie de Matavai, nous reçûmes la vifite de
nos anciens Amis, dont parle la Relation de mon
fécond voyage. Aucun d'eux ne fe préfenta les"
mains vuides, & nous eûmes des provifions par-
delà ce qu'il nous en fall oit; ce qui nous fit encore plus de plaifir, nous ne craignions point
d'épuifer l'Ifle, où nous appercevions de toutes
parts une multitude intarifïàble de productions &
d'animaux propres à notre fubfiflance.
L'un des Naturels, que les Efpagnols avoient
emmené à Lima, vint nous voir également ; on
ne pouvoit, à fes manières & à fon extérieur,
le diflinguer du refle de fes compatriotes. Il fe
fouvenoit cependant de quelques mots efpagnols
qu'il avoit appris & qu'il prononçoit très-mal :
il repérait fur-tout fréquemment, fi fennor, &
lorfque nous nous approchions de lui , il ne
manquoit pas de fe lever, & de fe faire entendre
le mieux qu'il pouvoit avec fon petit vocabulaire européen.
Nous rencontrâmes auffi le jeune-homme que
nous appellâmes autrefois Œdidee, mais dont
le véritable nom  efl Heete-heete , il  s'écoit D-E   Cook. 163
embarqué à Ulietea, en 1773, fur mon vaiflèau,
& je Pavois ramené dans fa patrie, en 1774,
après l'avoir conduit aux Ifles des Amis, à la
Nouvelle-Zélande, à l'Ifle de Pâques h. aux
Mar qui fes ; traverfées qui durèrent fept mois.
Il s'efforçoit, comme celui dont je viens de parier , de nous montrer fa politeflè, & de s'exprimer dans notre langue; il difoit fouvent yes,
fir, if you pleafe fir. Heete-heete, qui a reçu
le jour à Bolabola, étoit à O-Taïti depuis trois
mois ; &, felon ce que nous apprîmes, fans autre deflèin que de fatisfaire fa curiofité, ou peut-
être la paffion de l'amour, qui anime tous les
habitans des Mes de la Société : les Infulaires
qui voyagent d'une terre à l'autre, ne paroifîent
pas avoir d'autre but. Nous vîmes clairement
qu'il préférait à nos modes & à nos parures,
celles de fes compatriotes ; car lorfque je lui eus
donné des habits Ça) que le Bureau de PAmi-
rauté m'avoit chargé de lui remettre, il les porta
quelques jours, & il refufa enfuice d'en faire
ufage. Cet exemple & celui de PO-Taïtien qui
avoit été à Lima, prouvent bien la force de
l'habitude, qui ramené l'homme aux manières &
Août.
(a) Je lui donnai en outre de mon chef une caille
tfoutils, & quelques autres articles.
L 2 t
1777.
Août.
m
164     Troisième   Voyage
aux coutumes qu'il a prifes dans fon enfance,
& que le hafard efl venu interrompre. Je fuis
tenté de croire qu'Ornai lui-même, malgré le
changement abfolu que fembloient avoir