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Voyage dans les États-Unis d'Amérique, fait en 1795, 1796 et 1797. Tome second La Rochefoucauld-Liancourt, François-Alexandre-Frédéric, duc de, 1747-1827 1799

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Array     1
VOYAGE
DANS
LES   ÉTAT S-U N I S
D'AMÉRIQUE.  yOYAGE
^ANS
LES   ÉTATS-UNI S
D'A MÉRIQUE,
FAIT   EN    1795,   I796 ET   I797.
Par  LA   ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT.
TOME    SECOND.
A    PARIS,
( D» Poht, Imprimeur-Libraire, rue de la Loi, N.° feôlv
Chez < Buis soir, Libraire, rue Haute - feiiille.
( Charles Powgehs , Libraire, rue St-TJhomas du Louvre.
LAN   VII   DE   LA   REPUBLIQUE,  TABLE
DU   SECOND   VOLUME.
SUITE   DU  VOYAGE
AU   NORD-OUEST    ET   AU   NORD!
EN    1795.
EXCURSION    DANS   LE    HAUT-CANADA.
■^j-Rrivêe dans le Haut-Canada, Pages' i
Fort Erié. Etat des garnisons anglaises sur les lacs, 4
Commerce du Lac Erié, 7
Voyage en bateau du fort Erié au fort Chippawa, 10
Chute de Niagara, 12
Fort Chippawa, 17
Autre aspect de la chute, 18
Moulins près de la chute , si
Route de Chippawa à Navy-Hall, 2.3
Arrivée à Navy-Hall: attention du Gouverneur Sim-
coë. Lettre à Lord Dorchester, 26
Administration générale et division du Canada, 28
Constitution des deux Canadas, 3u
Vues, projets, espoir du gouverneur Simcoë sur le
Haut-Canada : obstacles qu il peut rencontrer, 3g
Impositions du Haut-Canada,    - 61 Tribunaux , Districts, Pages 65
Comtés et Milices, 65
Dépenses de l'AngleterrepoUr le Haut-Canada, 67
Conseil exécutif : Concession des terres, 70
Newarck: cherté, 7a
Indiens Tuscororas: leur visite au Général: leurs
Danses, fS
Etablissement du Colonel Brant, 8z
Autre visite des Indiens Sénécas au Général,    8a
Pêche, 84
Newarck; maisons, ouvriers, soldats t 85
Ouverture de l'Assemblée du Haut-Canada,      88
Fort de Niagara, 90
Courses autour du Lac, 92
Gazettes: Esprit public : Religion , io3
Pillage indien des Tuscororas, io5
Yorck, 1 n
Départ de Navy-Hall, 113
Passage du Lac, 117
Arrivée à Kingston, 12a
Différence d'opinion dix Lord Dorchester et du Gouverneur Simcoë sur Kingston, 12S
Kingston. Taille, District; Commerce, Agriculture,
Prix, etc.,                                                           i3i
M. Steward. Religion. Ecole.                                 140
Soixantième Régiment : accueil que nous en recevons.
Opinion des Officiers, 145
Canadiens,                                                                148
Etablissement naval, i$o
Désertion. Indiens, i5a M
Riz et Chanvre sauvages , Pages i55
Promenade à Guansignougua creek, et moulins, 156
Communication entre les Lacs et la Rivière des Illinois, 160
Comptoir aux Illinois. Commerce des fourrures, i63
Départ de Kingston. Réflexions, 166
Oswego: son Fort, sa Douane, 169
Informations ultérieures sur le Canada ,              178
Commerce des Pelleteries,   et   approvisionnerons
d'Europe, 18g
rJièitres renseignemens,                                          îgi
Renseignemens sur le commerce des   Pelleteries,
extraits d'un Journal de M. le comte Andrianî,
de Milan, qui a voyagé dans l'intérieur de t Amérique en 1791,                                                       216
jVàleur des marchandises de la Province du Canada,
dans le courant de l'année 1786,                     228
Départ d'Oswego, 23a
RETOUR DU CANADA   JUSQU'A  BOSTON.
Route depuis Oswego jusqu'aux chûtes, 23»
Chûtes d'Oswegxx. etJPénwrs^     . 240
Thzee-rivers point,Et squire Bingham, ^%éé
Rotterdam, et Lac Oneyda. M. de Vatines , 25a
JVood - creek, 263
Canada-creek, 265
Fort Stanurix, 267
Rivière des Mohawks, Mayers-taverne x 271
Schuylertown, 2^3
Germon's-Flats, 276
1 ;es 279
282
286
288
289
299
3o6
3o8
3og
îv
Canal et Ville de Little-falls : Palatine
Shenectady,
Route d'Albany,
Observations minêralogiques,
Albany,
Saratoga,
Stillwater,
M. Thompson,
Cohoes-fall,
New-city et Troy, 3io
Observations minêralogiques et Q^UjreSj. 5n
Sur le Traité de Commerça entre VAmérique et VAngleterre , 3i3
M. et Madame de la Tour-du-Pin, M. le CouUeux,
etc., 516
Potasse et Pearlasse, 3ig
Route d'Albany à Lebanon, Z2S
Eaux de Lebanon. Shakings-quakers,
Witt&ffifMst   ft!
Northampton,
Route à Spencer,
Marlboroug. Maladie. La Famàpe ffîuttanùt,
Rencontie du Géjï^t^K-nox,
3a6
■3%
339
340
347 .VOYAGE
DANS
LES    ÉTATS-UNIS
D'AMÉ RIQUE.
SUITE DU VOYAGE
AU NORD-OUEST ET AU NORD
EN     179^.
EXCURSION
DANS LE HAUT-CANADA.
Arrivée dans le Haut-Canada.
C'est le samedi 20 juin 1795, que nous
sommes entrés dans le Haut-Canada. Les
bateaux sur lesquels nous avons passé la rivière
de Niagara, appartiennent aux Anglais ;
et par cela même ils sont mieux soignés que
la plupart des bacs ou bateaux d'Amérique,
Tome IL *A SfiÉflEKMBSrR* MJSRS^ '-T5SJ
(   2   )
laissés à la direction des propriétaires, sans
qu'aucun officier public s'occupe de leur solidité , ni de la sûreté des voyageurs.
Le bac est ici un bateau creux , dont les
bords ont un pied et demi de hauteur, et assez
fort, assez grand , pour porter cinq chevaux ,
sans apparence de danger.
Le maître de ce bateau a commission de
prendre les noms des voyageurs ; les nôtres
étaient connus : depuis long-tems nous étions
annoncés aux postes par le général Simcoë,
gouverneur du Haut-Canada, qui avait été
prévenu de notre arrivée par M. Hammond ,
ministre d'Angleterre près les États - Unis.
M. Guillemard , qui était passé la veille , avait
dit que nous arriverions le lendemain ; et le
capitaine d'une frégate anglaise, en réparation
à l'autre bord , nous avait envoyé son canot,
dès qu'il nous avait apperçus.
Notre guide Poudrit nous avait précédé au
bord, de la rivière, pour appeler le bateau public ; de manière qu'arrivant avant le canot,
dont la destination nous était d'ailleurs inconnue , nous y sommes montés.
Le passage est de quatre à cinq minutes de
la côte de l'Amérique à la côte anglaise ; il est
d'un quart d'heure en venant de la côte anglaise
à la côte américaine.
1; (3)
Le fort Erié est sur le lac, à deux milles
plus haut que le point où se passe la rivière.
Le commandant avait chargé le capitaine de la
frégate de nous faire ses complimens , en
attendant qu'il pût nous venir voir lui-même.
Nous avons jugé devoir répondre à,cette politesse , en lui portant sur le champ nos passeports ; nous nous sommes donc mis en route :
nous n'étions pas vêtus cependant pour une
visite de cérémonie , et la pluie rendant notre
tenue plus mauvaise encore , nous nous sommes déterminés à aller nous sécher à la taverne,
et y attendre que le tems, qui paraissait devoir
s'éclaircir, nous permit d'aller au fort.
Nous n'étions pas encore habillés, que le
commandant était chez nous ? et que, nous
annonçant qu'il avait ordre de nous faire toutes
les honnêtetés qui étaient en son pouvoir , il
nous priait à dîner. Cette politesse était fort
de notre goût : après avoir passé trois jours
dans les bois , le diner d'un commandant était
une vraie fête. Nous avons donc accepté sans
difficulté et nous nous sommes acheminés
avec lui vers le fort. ( 4)
Fort Érié. Etat des Garnisons
anglaises sur les lacs.
Le fort Erié est appelé fort on ne sait
pourquoi ; c'est une réunion de maisons de
bois très-grossières , entourées de palissades
branlantes, sans rempart , sans chemin couvert, sans aucun mouvement de terre. Des
maisons construites en troncs d'arbres, (log-
houses ) sont le logement des officiers et des
soldats , et d'un commissaire du gouvernement
pour les approvisionnemens ; quatre autres
maisons pareilles pour loger les ouvriers , et
un grand magasin appartenant au roi, sont
hors de cette enceinte , celui-ci a son rez-de-
chaussée construit en retraite, de façon que
par des ouvertures faites au premier étage ,
on en pourrait facilement défendre l'approche
à coup de fusil. C'est ce genre de construction , fort commun dans l'Amérique libre et
dans l'Amérique anglaise , que l'on nomme
"block-house. Le fort n'a donc jamais pu être
considéré que comme point de protection
contre les Indiens, pour le commerce du lac
à la pointe duquel il se trouve , et jamais
comme fort, dans l'acception généralement
donnée à ce mot. Il est d'ailleurs à présent plus négligé que jamais, parce que la reddition prochaine aux Américains des forts sur
l'autre rive , met les Anglais dans l'alternative
indispensable ou de n'en avoir point de ce
côté-ci, ou d'en bâtir d'une défense respectable.
Une compagnie du cinquième régiment est
en garnison au fort Erié ; le capitaine de cette
compagnie a le commandement de la place.
C'est aujourd'hui le capitaine Pratt ; il a par
son ancienneté commission de major, et il
en porte le titre. Le service militaire des soldats est, dans cette garnison , borné à une
sentinelle ; mais ils doivent faire celui des
bateaux appartenant au gouvernement.
Presque toutes les provisions , les munitions
de toute espèce arrivent d'Angleterre et par
les lacs. La navigation finit dans la rivière de
Niagara , à sept milles plus haut que le lac
Ontario ; de là , portage à Chippawa pour neuf
autres milles; puis la navigation recommence
par des bateaux jusqu'au fort Erié , où les
çffets destinés au fort du Détroit sont embarqués dans des navires. C'est la navigation des
bateaux du fort Erié au fort Chippawa , et
le retour de-là au fort Erié , dont sont chargés
les soldats ; elle est très-pénible en remontant,
et ils ne reçoivent pour cette fatiguante corvée
A 3 (6)
que quinze schellings à partager entre cinq
hommes , dont est composée l'expédition.
Les soldats ont d'ailleurs un jardin où ila
peuvent cultiver les légumes, dont il leur
serait impossible de se pourvoir autrement ;
le roi d'Angleterre leur fournit en nature leur
ration , composée par jour d'une livre de farine , d'une livre de porc, salé, cle quatre
onces de ris et d'une petite quantité de beurre ;
cette ration , qui sans aucun doute , coûte au
roi fort cher, est donnée aux soldats pour
deux pences et demi, qui leur sont retenus
sur les six qui composent leur paie ; il en est
ainsi dans toute l'étendue du Canada. Une
autre compagnie du même régiment est à
Chippawa et huit au fort Niagara. Le vingt-
cinquième régiment est au' fort du Détroit,
et fournit à quelques petits forts en avant,
retenus aussi par les Anglais, et deslinés à
être bientôt délivrés aux Américains. Le fort
du Détroit est au bout du lac Erié , et sur
la rivière qui le sépare du lac Saint-Clair.
L'établissement du Détroit a été fait en
1740 ; il est presqu'entièrement composé de
Erançais, et réunit environ trois mille familles;
il est, dit-on , en bon état de prospérité.
Une centaine   d'hommes d'artillerie   sont
encore   distribués   entre le Détroit ,  le  fort (7)
Niagara el quelques autres places dont j'aurai
occasion de parler.
La résidence des troupes en Canada est ordinairement de sept années , pendant lequel
tems elles doivent changer annuellement de
garnison ; la guerre de l'Europe , la crainte
de la guerre en Amérique , a changé ces dispositions ordinaires, et les régimens sont depuis trois ans dans les mêmes places , circonstance qui ne plait pas à ceux qui ont les petits forts en partage ; les régimens sont, pour
la même cause , réduits aujourd'hui à la
moitié de leur complet.
Comn
'■ du Lac Erié.
Un magasin appartenant à un particulier
est aussi au fort Erié ^ détaché cependant des
bâtimens dont la propriété appartient au roi.
Dans ce magasin sont placées les marchandises , qui, venant d'en bas , sont destinées
pour le Détroit, et qui, venant d'en haut ,
doivent passer à Niagara , Kingstown, Mont-
Real, Québec, etc. Elles sont mises sur le
chemin de leur destination à la première occasion , c'est-â-dire , en bateau pour en bas ,
et dans des navires pour le Détroit. Quatre ou
cinq bâtimens marchands font le service d%
A4 f gnEAH—wmH
•    (8)
lac Érié, indépendamment de trois à quatre
sloops armés appartenant au roi.
Les fourrures sont les marchandises qui
viennent, en plus grande quantité , du côté
du Détroit. Nous avons cependant vu quelques
barriques de beau sucre d'érable fait par les
Indiens ; on nous a dit que la quantité qui
en passait annuellement pour le commerce ,
était considérable , sans que nous ayons pu
savoir précisément ce qu'elle était. Le maitre
du magasin loue par saison une vingtaine de
Canadiens qui chargent et déchargent les bâtimens , emmagasinent les marchandises , et
conduisent les bateaux au portage d'en bas.
Ces Canadiens, en apprenant que nous étions
Français , nous ont témoigné une bienveillance , un plaisir et un respect dont nous
avons cru devoir, à notre position, la prudence
d'éviter les expressions répétées.
Le Chippawa , capitaine Haro , sloop appartenant au roi, est arrivé pendant notre
séjour au fort ; il avait mis sept jours dans la
traversée depuis le Détroit ; elle se fait souvent en deux.
Le numéraire est extrêmement rare dans
ce coin du monde ; c'est du Bas-Canada qu'il
doit y arriver; mais à Québec et à Mont-Réal,
cm n'aime pas à s'en désaisir , et sous le pré- (9)
texte des dangers de son transport, le trésorier même des troupes n'en envoyé pas pour
la solde ; comme il reçoit lui-même cette
solde en monnaie , il ne pourrait se refuser de
la distribuer telle aux trésoriers des régimens ,
s'ils venaient la chercher, soit à Mont-Réal,
soit à Québec, où il réside , mais le voyage
aux frais des corps serait une taxe un peu
chère sur cet argent, dont toutes les parties
doivent arriver entières à leur destination; il
envoie donc des lettres de change , qui sont
payées en papier que chacun fait à sa fantaisie,
et qui est pris par tout le monde avec une
confiance semblable à celle que nous avons
vue en France dans la seconde année de la
révolution ; il est de ces billets qui ne valent
que deux sols ; tous sont de petits chiffons de papier imprimés ou écrits à la main, souvent sans
aucune signature, la plupart effacés ou déchirés.
Des Indiens étaient arrivés dans plusieurs
pirogues pendant notre dîner ; ils ont dressé
sur le bord de la rivière de petits camps que
nous avons trouvés en revenant. Nous avons
été cordialement accueillis par eux, et la situation d'un de nos compagnons, peu diffé-:
rente de celle où nous avons trouvé le plus
grand nombre de ces buveurs de rhum, a pu
n'être pas inutile à notre bonne réception.
f (  io )
'J^oyage en bateau du fort Érié au
fort Chippawa.
Après un bon déjeûner sur la frégate Lo-
towha, où nous avons eu: occasion de savoir
que ce bâtiment, du port d'environ 40 tonneaux , percé pour 16 canons , avait coûté de
construction plus de 5ooo liv. st. ( ce qui peut
donner quelqu'idée de l'énormité des prix de
ce pays). Nous nous sommes embarqués pour
Chippawa le dimanche 21. Le major Pratt a
insisté pour que nous prissions un bateau du
gouvernement ;. c'était, disait-il, ses ordres;
il l'a garni de six soldats bons rameurs , et
a voulu encore que le lieutenant Faulkner
nous accompagnât jusqu'à Niagara. Aucune
résistance n'a pu empêcher ce compliment,
qui m'eût embarrassé dans le tems de ma
splendeur , et qui aujourd'hui ressemble plus
encore à une plaisanterie. Il a donc fallu s'y
soumettre , et faire comme si j'étais encore
quelque chose , dans le sens dont l'entendent
les faiseurs de complimens. Nos chevaux ont
été nous attendre au lieu où nous devions
débarquer.
Nous approchions de la vue de cette grande
chute de Niagara,  qui était un des objets ( 11 )
principaux de notre voyage, que j'avais depuis long - tems le désir extrême de voir ,
dont chacun de nous se composait dans l'enthousiasme de son imagination , une idée
particulière. Chaque coup de rame nous
avançait vers elle , et tout entiers à l'avidité
d'en appercevoir la vapeur et d'en entendre
le bruit, nous donnions peu d'attention aux
bords de ce fleuve passablement habité du
côté du Canada , au cours majestueux de ses
eaux , à la vaste largeur de son lit. Enfin ,
nous avons entendu ce bruit, nous avons vu
cette vapeur ; le tems n'était pas favorable
pour nous donner de bien loin ce charme
précurseur ; la rapidité du courant qui commence à se faire sentir plusieurs milles avant
le lieu même de la chute , nous a bientôt
amenés à Chippawa ; il faut, un mille avant
d'y arriver, ne pas quitter le bord du fleuve;
on serait, sans cette précaution, promptement conduit dans les courans , qui entraînent irrésistiblement dans le gouffre tout ce
qui les approche ; il faut même un grand effort de rames pour remonter le creek de
Chippawa , qui donne son nom au fort. Nous
n'y avons pas plutôt abordé , que l'impatience
de courir à la chute est devenue un besoin
impérieux ;  à   peine  avons nous donné aux ( 12)
politesses du capitaine Hamilton , qui commande dans ce fort, toute l'attention qu'elles
méritaient. Nous avons seulement accepté
pour quatre heures un dîner qu'il a bien voulu,
à notre considération , retarder autant, et
montés sur nos chevaux , nous nous sommes ,
avec le lieutenant Faulkner, dirigés vers la
chute. Chippawa en est à un mille et demi
en ligne droite ; mais les bords de la rivière
font un si grand détour que le chemin qui
les suit parcourt une distance de plus de
trois milles.
Chute de Niasara.
C'est à Chippawa même que ce grand spectacle commence. Le fleuve qui depuis le fort
Erié s'est toujours étendu, est large en cet
endroit de plus de trois milles ; mais il se resserre promptement ; la rapidité de son cours
déjà considérable redouble encore, et par la
grande inclinaison du terrein sur lequel il
coule , et par le rétrécissement de son lit.
Bientôt la nature de ce lit change ; c'est un
fond de roc , dont les débris amoncelés ne
présentent des obstacles à ces eaux impétueuses que pour en augmenter la violence.
Après un pays presque plat, une chaîne de ( i3)
n
rocs très-blancs s'élève ici aux deux côtés du
fleuve , réduit à la largeur d'un mille ; ce sont
les monts Allegany s qui ont, pour arriver
à ce point, traversé tout le continent de l'Amérique depuis la Floride. Le fleuve Saint-
Laurent, ici nommé rivière de Niagara, resserré
par les rochers de sa droite, se divise ; une
branche suit les bords de ces rochers, dont la
projection la jette elle-même fort en avant;
l'autre , et c'est la plus considérable, séparée
de la première par une petite île, se jette brusquement sur la gauche , s'y fait au milieu des
pierres une espèce de bassin , qu'elle remplit
de ses tourbillons, de son écume et de son
bruit ; enfin arrêtée par les nouveaux rochers
qu'elle trouve à sa gauche, elle change son
cours plus brusquement encore , à angle
droit, pour se précipiter en même-tems que
la branche de droite, de 160 pieds de hauteur par-dessus une table de rochers presque
demi circulaire , applanie sans doute par la
violence de cette immense masse d'eau qui
roule depuis la naissance du monde.
Là elle tombe en formant une nappe pres-
qu'égale dans toute son étendue, et dont l'uniformité n'esta interrompue que par l'île qui,
séparant les deux branches, reste inébranlable
sur son roc, et comme suspendue entre ces ( i4)
deux torrens, qui versent à-la-fois dans cet
énorme gouffre les eaux des lacs Erié, Michigan, St. Clair, Huron, Supérieur, et celles
des rivières nombreuses qui alimentent ces
espèces de mers, et fournissent sans relâche
â leur immense consommation.
Les eaux des deux cascades tombent à pic
sur les rocs ; leur couleur en tombant, souvent d'un vert foncé, souvent d'un blanc écu-
meux, quelquefois absolument limpide, reçoit mille modifications de la manière dont
elles sont frappées par le soleil, de l'heure
du jour, de l'état de l'atmosphère, de la force
des vents. Précipitée sur les rocs, une partie
des eaux s'élève en une vapeur épaisse qui
surpasse souvent de beaucoup la hauteur de
leur chute, et se mêle alors avec les nuages.
Les autres se brisant sur des monceaux de
rochers, sont dans une continuelle agitation ;
long-tems en écume, long-tems en tourbillon,
elles jettent contre le rivage des troncs, des
bateaux, des arbres entiers, des débris de
toutes les espèces qu'elles ont reçus ou entraînés dans leur cours prolongé. Le lit du
fleuve maintenu entre les deux chaînes de
montagnes d'un roc vif qui continuent assez
loin au-dessous , est encore plus resserré après
la chute, comme si une partie de ce fleuve (i5)
immense s'était évanouie dans cette chute g
ou engloutie dans les entrailles de la terre ;
le bruit, l'agitation, le cours irrégulier, les
rapides s'en prolongent sept à huit milles plus
loin ; et ce n'est qu'à Queenstown, distant de
neuf milles de la chute, que le courant ayant
repris plus de largeur et de calme, peut-être
passé avec  sécurité.
J'ai descendu jusqu'au bas de cette chute ;
les abords en sont difficiles ; des descentes à
pic, des échelles pratiquées dans les arbres ,
des pierres roulantes, des rocs menaçans, et
qui par les débris qui couvrent la terre avertissent les voyageurs du danger auquel ils s'exposent, aucun appui pour se retenir que des
arbres morts prêts à rester dans la main de
l'imprudent qui oserait y prendre confiance,
tout y semble fait pour inspirer l'effroi. Mais
la curiosité a sa folie comme toutes les autres
passions , et elle en est une véritable ; ce
qu'elle me faisait faire dans ce moment, la
certitude d'une grande fortune n'eût pu, je
crois , m'y déterminer. Enfin , me traînant
souvent sur les mains, d'autres fois trouvant
dans mon ardeur une adresse que j'étais loin
de me soupçonner ; souvent m'abandonnant
au hasard, je suis parvenu, après un mille et
demi de marche dans le plus pénible travail r
( 16)
sur ces bords difficiles, au pied de cette immense cataracte ; l'amour-propre de l'avoir
atteint y compense seul la peine des efforts
que le succès a coûté ; il est plus d'une situation pareille dans la vie.
Là on se trouve dans un tourbillon d'eau
dont on est percé. Les vapeurs qui s'élèvent
de la chute se confondent avec les flots qui
en tombent ; le bassin est caché par cet épais
nuage ; le bruit seul, plus violent que par-tout
ailleurs, est une jouissance particulière à cette
place. On peut avancer quelques pas sur les
rocs entre l'eau qui tombe , et le pied du rocher d'où elle êe précipite ; mais on est alors
séparé du monde entier, même du spectacle
de cette chute , par cette muraille d'eau qui
par son mouvement et son épaisseur intercepte tellement la communication de l'air extérieur, qu'on serait entièrement suffoqué,
si on y restait long-tems.
Il est impossible de rendre l'effet que cette
cataracte nous a fait éprouver ; notre imagination long-tems nourrie de l'espérance de
la voir, nous en traçait des peintures qui nous
semblaient exagérées ; elles étaient au-dessous
de la réalité : chercher à décrire ce beau phénomène et l'impression qu'il cause, ce serait
tenter au-dessus du possible..-
J'étais* ( i? )
J'étais tellement rempli de l'enthousiasme
qu'il avait produit en moi, que cette émotion
m'a adouci, la difficulté du retour, et que ce
n'est qu'arrivé au fort chez le capitaine Hamilton, que je me suis apperçu de ma fatigue,
de mes contusions, de ma faim, du déplcr
rable état de mes vêtemens, et que j'ai pu
soupçonner l'heure qu'il était; il était huit
heures.
Le pauvre lieutenant Faulkner, qui avait
cru devoir accompagner ma grace , n'avait
pas, malheureusement pour lui, partagé mon
enthousiasme ; il n'avait été associé qu'aux
difficultés, aux contusions, à la fatigue, et
son extrême politesse n'a pu l'empêcher de
conserver une tristesse vraiment profonde ,
jusqu'à ce que quelques verres de vin aient
relevé ses spirits.
Fort Chippawa.
Le capitaine Hamilton commandant du fort
Chippawa, moins fort encore que le fort Erié,
avait eu le bon procéda de nous garder à dîner. Il est soutenu, contre le dégoût de ce
' poste isolé, le plus ennuyeux de tous.les postes, par la compagnie d'une femme jolie, douce,
aimable, de laquelle il a six enfans, dont il
Tome II. B C 18 )
est entouré ; sa femme et lui nous ont reçus
avec la simplicité, la cordialité et l'aisance
d'excellentes gens de la meilleure compagnie.
Chippawa était jadis le chef-lieu d'une nation d'Indiens* établie maintenant sur les confins de la Virginie ; il est aujourd'hui le lieu
où se termine le portage que la cataracte et
ses longs effets rendent nécessaire. Le portage
avant la pais de 1782 se faisait de l'autre côté
de la rivière, les denrées s'embarquaient et se
débarquaient au fort appelé à présent Sckuyler
vis-à-vis Chippawa.
Il y a ici, comme au fort Érié, indépendamment des casernes, des magasins appar-
tenans au roi d'Angleterre, et des magasins
pour les négocians , une assez bonne taverne ;
quelques autres maisons en très-petit nombre composent ce village, mal sain par la nature des eaux très-puantes du creek, à laquelle
on attribue les fièvres dont cette place est annuellement infestée.
Autre aspect de la chute.
Le lundi 22 , en quittant de bonne heure
Chippawa, nous nous proposions bien de revoir la chute ; la pluie qui tombait à verse ne
nous en a pas détourné. M. de Blacons nous ( i9)
a conduits à nn point d'où il l'avait vue la
veille , et dont il a voulu nous procurer le
plaisir; cette place est connue dans le pays
sous le nom de tablerock ; c'est une partie du
rocher d'où le fleuve se précipite ; on s'y trouve
à la hauteur de son lit, et presque dans ses
eaux, de manière que l'on voit dans une entière
sécurité le torrent fondre sous ses pieds, et
qu'on y serait entraîné soi-même , si l'on avançait deux pas de plus. Là on jouit à-la-fois du
beau spectacle de ces eaux écumantes, arrivant
à grand bruit par-dessus les rapides de cette
étonnante cascade dont rien ne sépare, et du
bassin tournoyant où elle s'engloutit. C'est certainement de ce lieu que cette merveille de la
nature doit être contemplée, si on ne veut la
voir que d'un seul ; mais il faut la regarder
de tous les points , et de tous on la trouve plus
belle, plus merveilleuse, on en est plus étonné
•plus frappé d'admiration, de stupéfaction.
Les abords de la tahlerokc sont aussi beaucoup plus faciles que les autres. On regrette
que le gouvernement de la nation la plus voyageuse , la plus curieuse n'ait pas fait pratiquer des moyens commodes d'approcher des
divers côtés de cefte chute vantée dans le
monde entier. On dit à sa justification que le
nombre de voyageurs que la curiosité seule-
B a (20)
ment amène est presque nul; que le nombre
même de ceux qui passant sur le chemin pour
affaires s'arrêtent pour regarder la chute, est
très-peu considérable ; que les sauvages allant
à la chasse et les enfans désoeuvrés ont seuls
la fantaisie d'y descendre , et qu'en conséquence les dépenses faites pour ces chemins
ne seraient profitables à personne. Toutes ces
raisons ne peuvent pas servir d'excuse à l'économie d'une dépense de trente dollars, pour
rendre accessible la première curiosité peut-
être de l'univers.
On n'a pas besoin de dire que malgré la sévérité des hivers la chute ne gèle jamais ; la
partie de la rivière qui la précède ne gèle pas
davantage ; mais les lacs qui la fournissent,
les rivières qui s'y jettent se prennent souvent , au moins en partie, et des monceaux
énormes de glace qui s'en échappent tombent
continuellement pendant l'hiver par cette cataracte , et ne se brisent pas entièrement sur
les rocs ; ils s'élèvent en masse souvent jusqu'à la moitié de sa hauteur. Le bruit que fait
la chute nous a cependant moins surpris que
nous ne nous y attendions; M. Guillemard
et moi, qui avions vu celle du Rhin à Sha-
fousen, nous nous sommes accordés à trouver
que son fracas avait quelque chose de plus (   21   )
ëtonnant; mais encore une fois, la chute de
Niagara ne peut être comparée à rien ; ce n'est
pas de l'agréable, ni du sauvage, ni du romantique , ni du beau même qu'il faut y aller chercher ; c'est du surprenant, du merveilleux, de
ce sublime qui saisit à-la-fois toutes les facultés , qui s'en empare d'autant plus profondément, qu'on le contemple davantage, et qui
laisse toujours celui qui en est saisi dans l'impuissance d'exprimer ce qu'il éprouve.
Moulins près de la chute.
A un mille en avant de la chute , et dans le
grand bassin que la rivière se fait à gauche ,
sont deux moulins à bled et deux moulins à
scie. Nous avons vu avec soin celui qui en est
le plus éloigné ; et qui est aussi le plus curieux,
en ce que les arbres qu'il exploite jetés dans
le creek de Chippawa, à son confluent, sont
par le moyen d'une petite écluse , introduits
dans un canal ingénieusement formé dans le
lit même du fleuve par une double ligne de
pièces de bois flottantes , attachées les unes
aux autres, et préservées de se briser contre
le rivage par d'autres grandes poutres flottantes
aussi, placées de distance en distance, et qui
servent pour ainsi dire de coussin à ce canal
B 3 (   22   )
artificiel. Les eaux y conservent la rapidité
de celles du courant , et conduisent les
troncs au pied du moulin, ou parle même
mouvement qui fait agir les scies, ils sont amenés sur le chantier, où ils sont mis en planches. Deux seules scies sont aujourd'hui employées dans ce moulin. La force de l'eau est
telle qu'elle n'aurait pas de bornes dans ses
pouvoirs ; mais les besoins actuels du pays réduisent à ce petit nombre les scies aujourd'hui
en activité ; et le propriétaire intelligent qui a
construit ce moulin l'a fait de manière à pouvoir
par la suite en ajouter un beaucoup plus grand
nombre, à mesure que la consommation croissante le nécessitera. Il a disposé dans la même
intention son moulin à bled, qui aujourd'hui
n'a que deux paires de meules. Le prix de la
mouture, fixé par la loi, est, dans tout le
Haut-Canada , du douzième ; celui du sciage
est de la moitié des pièces à scier.
Une source d'eau sulfureuse trouvée l'année
dernière à,quelques toises du bord de la rivière , et enfouie depuis par l'éboulement des
terres , vient de reparaître dans le canal même
qui amène les arbres au moulin ; une pierre
que l'on a percée et placée sur son orifice,
empêche que ses eaux ne soient mêlées à celles
du fleuve ; l'approche d'un tison en enflamme (23)
la vapeur, lui donne la couleur de l'esprit de
vin allumé, et la fait brûler jusques dans la
terre. Probablement il se passera bien du tems
encore, avant qu'on cherche à connaître si
cette source a ou non des vertus médicinales.
On a découvert dernièrement aussi une
mine de fer abondante près le creek de Chippawa ; une compagnie se propose pour l'exploiter, et veut construire auprès de la chute
une usine nécessaire à son travail. Mais il faut
la permission du gouverneur ; car la mère-
patrie veut fournir toutes ses colonies de ses
propres manufactures; elle n'est pas corrigée
encore de ce monopole, qui déjà lui a coûté
l'Amérique. On se flatte pourtant que la permission pourra être accordée.
Route de Chippawa à Navy-Hall,
Les terres , dans toute la route de Chippawa à Navy-Hall ou Newarck, semblent
bonnes , sans paraître toutefois de la première
qualité. Elles sont peuplées d'habitations assez
multipliées : ces terres sont données, depuis
plus ou moins long- tems , par le Gouvernement. Les premiers établissemens n'ont pas
dix ans d'ancienneté , et presque tous ne sont
commencés que depuis trois à quatre ans. Les
B I (   24  )
maisons, toutes construites en troncs d'arbres,
sont mieux bâties, plus propres que celles que
l'on voit communément dans les Etats-Unis.
Le genre de culture semble à-peu-près le même;
un pound de New-Yorck, ou deux dollars
et demi, est le prix commun de l'acre dans
dans tout le canton, quand toutefois la projection entre la partie cleared et celle sous
bois , est de 4o à 200 ou environ. Certaines
circonstances de positions favorables, de bâtimens plus considérables, etc. etc., en haussent
le prix. Les ouvriers sont, dans tout ce trajet, extrêmement difficiles à trouver, et sont
payés cinq à six schellings par jour , indépendamment de la nourriture. L'hiver ne dure
ici que depuis la moitié de décembre jusqu'au
commencement d'avril.
Les chemins du fort Érié à Newarck, sont
bien ouverts , et dans un terrein de sable
léger , qui les rend plus aisés à entretenir.
Le passage assez fréquent des voitures, dans
tout le trajet du portage, ne les gâte pas.
Queenstown est le lieu où les marchandises
destinées pour le haut-pays , sont débarquées,
et où celles qui en viennent recommencent
leur navigation. Cette réunion de maisons ,
commencée il y a trois ans , est composée d'une
assez bonne taverne, de deux à trois maga- (25)
sins , de quelques petites maisons d'une
block-house de pierre , couverte d'un toit de
fer , et de barraques construites pour recevoir
le régiment de chasseurs du gouverneur Simcoë,
et abandonnées depuis , parce que le régiment a été envoyé dans une autre partie de
la province.
M. Hamilton, riche négociant , intéressé
dans tout le commerce intérieur de l'Amérique, possède, à Queenstown , une très-jolie
maison dans le style anglais ; il réunit encore
autour de lui , une ferme , une distillerie ,
une tannerie : on dit beaucoup de bien du
caractère de ce négociant; il est de l'espèce
d'hommes la plus précieuse pour un nouveau
pays ; il a été nommé membre de la législature
du Haut-Canada , mais il est à présent en
Angleterre.
Le portage était aussi autrefois de l'autre
côté de la rivière , mais depuis qu'il est évident qu'en vertu des traités , ces terres deviendront américaines, le Gouvernement l'a
changé de côté. Tout ce pays, quoiqu'assez
sablonneux , est couvert de chênes , de châtaigniers , de très-beaux hicorys. Les parties
plus humides, y sont, comme dans tout le
reste de l'Amérique, chargées de frênes et
d'érables. I
( 26 )
C'est dans ce point que M. de la Jonquière,
chargé par la cour de France d'assurer au
commerce français'la liberté des lacs,, fit son
premier établissement, qu'il porta ensuite à
Niagara , avec la permission, et sous la protection des Indiens Ynowshouans , qui ont
aussi disparu de cette  partie  du Monde.
Arrivée à Navy-Hall : attention du
Gouverneur Simcoë. Lettre à lord
Dorchester.
Nous pouvions , après l'accueil que nous
avions reçu , en arrivant sur les limites du
Gouvernement de M. Simcoë , nous attendre
à une obligeante réception chez lui ; elle l'a
été plus encore que nous ne l'avions espéré.
Dès qu'il nous a su arrivés , il nous a envoyé son adjudant-général, pour nous inviter
à dîner. Il descendait de cheval, et ne pouvait venir lui-même.
Nous nous sommes rendus à son invitation ,
et bientôt après le dîner , il nous a prié de
rester chez lui , d'y prendre nos lits, et de
nous regarder comme dans noti-e propre maison. Refuser , eût été mai répondre à cette
politesse, qui avait tout le caractère de la
sincérité ; accepter , était encore agir pour (   27   )
notre commodité , puisque nous n'avions personne à voir à la ville, qu'elle est distante
d'un grand dejai-mille de l'habitation du gouverneur , et que c'était de lui que nous attendions , et la plus agréable compagnie , et les
meilleures informations sur ce pays, très-intéressant pour notre curiosité.
Nous n'avons pas tardé d'ailleurs à savoir
que nous étions destinés à rester plus long-
tems à Niagara , que nous ne l'avions projette en arrivant, le gouverneur Simcoë m'ayant
dit, en apprenant mon projet d'aller à Québec , qu'il ne pouvait laisser pénétrer aucun
étranger dans le Bas-Canada , sans la permission expresse de lord Dorchester ; il m'a
même montré l'ordre positif du gouverneur-
général , daté du mois d'octobre de l'année
dernière , et dont la conduite de quelques
français , était donnée pour motif. Tout en applaudissant aux sages précautions de ce gouverneur-général , et de tous ceux qui cherchent à écarter une révolution de leur pays , je
n'ai pourtant pu m'empêcher de regretter que
M. Hammond m'eût assuré avec tant de confiance , qu'il était convenu avec lord Dorchester, et à la demande de celui-ci, que son
passe-port serait le seul moyen , et le moyen
suffisant pour un étranger, d'entrer des Etats- (   28)
Unis dans le Sas-Canada. Je l'avais prié d'en
écrire d'avance à lord Dorchester , qui , en
donnant des ordres pour nou^daisser passer,
nous aurait évité un délai aussi long dans
notre voyage , et l'inquiétude d'être aussi
long-tems importuns au gouverneur Simcoë.
Quoiqu'il en soit, il a fallu taire ce mécontentement , en attendant le moment favorable , où lord Dorchester aurait pu envoyer
sa lettre à Kingston : je le priais. par la
mienne de l'y adresser. J'ai profité de ma
longue résidence à Niagara, pour satisfaire
mon désir de connaître le pays, et la loyale
ouverture du gouverneur Simcoë m'en a
donné tous  les moyens.
Administration générale et division
du Canada.
C'est seulement en 1791 que le Haut-Canada
a été séparé du Bas-Canada, pour l'administration. Il faisait auparavant partie de la province de Québec. Son administration était
alors , comme celle de toutes les colonies
anglaises , conduite d'après la volonté arbitraire du gouverneur ; plus ménagée sans
doute, et parce que lord Dorchester, d'après
,ce que nous en apprenons , est un  homme (29)
doux, juste , et parce que la leçon de l'Amérique ne peut pourtant pas être tout-à-fait
inutile. Depuis la division de ces deux parties de la province de Québec, sous le nom
de Bas et de Haut-Canada, le Parlement an-1
glais leur a donné, à l'une et à .l'autre, une
constitution représentative, dont tous les ressorts sont bien à présent dans les mains des
gouverneurs ; mais telle cependant que , ces
pays devenans plus peuplés , plus riches , plus
éclairés , pourront se soustraire en partie ,
pour l'administration de leurs affaires , à cette
influence aujourd'hui si forte , et peut-être
jusqu'à présent nécessaire.
Lord Dorchester est le gouverneur général
des possessions anglaises dans FAmérique
Septentrionale. Les gouverneurs de toutes les
provinces particulières ne sont que lieutenans-
gouverneurs. Par-tout où il arrive, il rend
nulle l'autorité des gouverneurs - lieutenans ;
mais, en son absence, ceux-ci n'ont de compte
à lui rendre que relativement aux troupes ,
et cela quand ils sont commandans militaires ,
ce qui n'est pas toujours une conséquence de
la place de gouverneur. Pour tous les rapports
civils , de quelque nature qu'ils soient ,
lieutenant-gouverneur correspond directement
avec les ministres en Angleterre ; il en reçoit ■ (3o)
les ordres , sans être tenu même d'en informer
le gouverneur général, qui n'a pas le droit de
laisser, en quittant, les différentes parties de
son gouvernement, s'il y va, le moindre ordre
pour ce qui doit être fait dans son absence ;
d'où il résulte , qu'à moins de dispositions
militaires très-urgentes, le gouverneur général
reste au chef-lieu de son gouvernement, où
le lieutenant - gouverneur n'a rien à faire ,
et dont il s'absente tant qu'il peut. Cependant
comme aucunes dépenses ne se font que par
la signature du gouverneur général, il a, par
ce seul fait, une autorité sur tous les projets ,
sur toutes les entreprises , qui rend au moins
son approbation nécessaire, et qui lui donne,
plus réellement-que tout le reste, le pouvoir
dans toutes les parties de son gouvernement.
Les divisions dès possessions anglaises dans
l'Amérique du nord, sont le Haut et le Bas-
Canada , le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-
Ecosse. Les deux premières provinces seulement sont gouvernées en vertu de la nouvelle
constitution ; les autres le sont comme elles
l'étaient précédemment.
Les limites entre les deux Canada sont à une
centaine de milles plus haut que Montréal ;
l'étendue du Haut-Canada étant, sans comparaison, beaucoup plus grande que celle du ( 3i )
Bas , puisqu'elle n'a du côté de l'ouest, pour
bornes, que celles delà souveraineté anglaise ,
qui, dans l'opinion des Anglais, embrasse tous
les pays connus et à connaître , jusqu'à la mer
pacifique ; et n'admet pas , du côté du nord ,
des limites plus précises. La population du
Bas-Canada est évaluée à cent quarante mille
âmes , celle du Haut à trente mille , cette
évaluation paraît forte.
Constitution des deux Canadas.
Les principaux points de la nouvelle constitution pour le Canada sont :
« Article \^r. L'érection d'un conseil légis-
■>-> tif, et d'une assemblée, par l'avis desquels
» le roi d'Angleterre pourra faire des loix pour
>i le gouvernement de la province.
33 Art. 2. Le gouverneur , ou lieutenant-
» gouverneur de la province, aura la nomi-
» nation du conseil législatif qui ne peut être
33 composé de moins de sept membres dans le
33 Haut, et de moins de quinze dans le Bas-
j) Canada.
33 Art. 3. Les conditions nécessaires pour
y> être membre du conseil législatif, sont:
33 i°. l'âge de vingt et un an; z°. la naturalisa-
3> tion par l'acte du parlement d'Angleterre,
» ou la naissance canadienne. (32   )
33 Art. 4- Les places au conseil législatif
33 seront'à vie, à  moins   de  cas ci-après
33 Art. 5. Le roi pourra à l'avenir annexer
33 aux titres héréditaires d'honneur dont il gra-
33 tifiera aucun de ses sujets , la place de mem-
33 bre du conseil législatif, (comme les pairs
33 en Angleterre sont membre de la chambre
» haute. )
33 Art. 6. La personne appelée, par sa nais-
33 sance , à l'héritage de ce titre accordé par
33 le roi à sa famille, en perdra le droit, si ,
33 entre le moment où elle aurale titre, et celui
33 où elle fera auprès du gouverneur les dé-
33 marches nécessaires pour en être mise en
33 jouissance, elle s'absente quatre années con-
33 sécutives de la province sans la permission
33 du gouverneur ; le tout à partir de l'âge de
' taire les démarches ne<
ce titre, elle a prêté
aucune autre puissanc<
33 Art. 7. Les possesse
au conseil perdront le
sentent de la provinc
aires pour obtenir
nent de fidélité à
actuels des places
places, s'ils s'ab-
ince pendant deux ans
33 sans l'autorisation du gouverneur, ou pen-
53 dant quatre sans la permission du roi,  si-
33 gnifiée au gouverneur ,   ou   s'ils   prêtent
33 serment (33 )
»} serment de fidélité à aucune autre puissance.
Art. 8. Les droits héréditaires à ces places,
>3 ou ces places mêmes , perdues par les causes
33 ci-dessus, par les possesseurs et titulaires
>3 actuels, seront récupérables après leur mort,
33 par ceux de leurs héritiers qui ^y auront
33 droit, en se conformant aux conditions
>3 exigées.
33 Art. g. La conviction du crime de haute
» trahison détruit le titre entièrement pour
33 celui qui le possède pt pour ses héritiers.
33 Art. io. Les discussions pour les titres ~
33 des membres du conseil législatif, doivent
33 être jugées par le conseil lui-même, l'affaire
» rapportée par le gouverneur , sauf à la per-
33 sonne intéressée dans le jugement ou à
33 l'attorney général de la province , d'en ap-
3) peler au roi dans son parlement de la Grande-
33 Bretagne.
33 Art. ii. La nomination et démission de
33 l'orateur dépendra du gouverneur.
33 Art. i2. Le gouverneur doit convoquer
» l'assemblée.
33 Art. i3. Il est, en conséquence, autorisé
33 à publier une proclamation qui divise la
33 province en comtés, districts ou cercles ,
33 à nommer l'officier qui doit, dans chaque
33 district, vérifier les votes d'élection.
Tome I. G (34)
33 Art. i4-  Ce pouvoir ne doit rester que
33 deux anS dans la main du gouverneur , et
33 passera ensuite dans celles de l'assemblée ,
33 en conséquence des loix proposées, par elle"!:j
33 et ratifiées par le roi.
33 Art. i5. L'officier chargé de vérifier les 1
33 votes d'élection , ne pourra être astreint à
» cet office pour plus de deux ans.
33 Art. 16. Le nombre des membres de l'as-
33 semblée ne peut être moindre de seize dans I
33 le Haut-Canada, et cinquante dans le Bas.   I
33 Art. 17. Les writs ou ordonnances pour I
33 l'élection des membres , doivent être entiè- 3
33 rement exécutés dans l'espace de cinquante
33 jours au plus; ils sont adressés à l'officier I
33 chargé du dépouillement des votes d'élec- 1
n tion par district.
33 Art. 18. Celui-ci ne peut tarder plus de
33 six jours à faire exécuter les writs dés qu'il
33 en a connaissance.
33 Art. 19. Les qualités requises pour être  1
33 électeursont, i°. de posséder un bien-fonds
33 de la valeur annuelle de quatre schellings ,
33 franc dé toutes rentes ,   ou d'en louer un I
33 de la valeur annuelle de cinq livres sterlings,   I
33 ou une maison dans la ville du district, du
33 loyer de dix livres sterlings , avec domicile  I
» depuis quatre ans dans le district. ( 35 )
3> Art. 20. Les membres du conseil îégis-
i latif et les ministres ,  de quelque religion
> que ce soit, ne peuvent être élus à l'assem-
1 blée.
33 Art. 21. Les conditions d'âge, de nais-
5 sance et de naturalisation , requises pour
1 être membre du conseil législatif, seront
» exigées  pour voter ou être élu à l'assem- r
> blée.
33 Art.  22.  Les personnes convaincues de
> haute trahison, ou déclarées incapables par
> acte du conseil législatif et de l'assemblée,
3 approuvé par le roi, sont exclus du droit
) de vote et de celui d'élection.
33 Art. 23. Les votans doivent faire serment
3 qu'ils ont l'âge requis. qu'ils n'ont pas en-
3 core voté dans cette élection, et qu'ils sont
3 dans toutes les circonstances requises par
3 le roi.
33 Art. 24. La fixation du tems et du lieu
3 des élections est laissée au gouverneur.
33 Art. 25. Il en est de même pour l'indi-
3 cation du lieu de la tenue des assemblées ,
3 leur convocation , leur prérogative , leur
3 dissolution.
33 Art. 26. Cependant, une assemblée doit
3 être tenue au moins une fois chaque année.
3 La durée des mêmes assemblées est con-
C a ï
(36)
» firmée pour quatre ans , à moins de disso-
33 lution.
33 Art. 27. La question passant à la majo-
33 rite, l'orateur, en cas d'égalité, les dépar-
33 tagera.
33 Art. 28. Chaque membre du conseil less gislatif ou de l'assemblée doit, avant de
33 juger , prêter par écrit serment de fidélité
33 au roi d'Angleterre.
33 Art. 29. Le gouverneur a le droit de
33 donner son approbation au nom du roi ,
33 aux bills passés par les deux chambres , ou
s» de les retenir jusqu'à ce qu'il connaisse les
33 intentions du roi à leur égard,
33 Art. 3o. Le roi a la faculté de donner
33 son désaveu à un bill consenti par le gou-
33 verneur , dans les deux années gui suivent
33 la notification à lui faite de ce bill. Le dé-
33 saveu renvoyé avec le certificat de la date
33 de sa réception annulle le bill.
33 Art. 3i. Tout bill auquel le gouverneur
33 n'a point donné son approbation , est de
33 nul effet, jusqu'à ce que le roi l'ait approuvé
33 et ait fait connaître son approbation ; ce
33 qu'il ne peut faire que pendant l'espace de
33 deux années de la date de sa réception ,
33 comme ci-dessus.
33 Art 3a.   Les loix en force,   à l'époque ( 57)
< de l'acte actuel, continueront tant qu'elles
■ ne seront pas révoquées par les formes in-
i diquées ci-dessus.
33 Art.  33.   Le gouverneur et son conseil
> exécutif,  nommé par le roi, composent la
> cour de jurisdiction civile pour entendre et
i déterminer les appels dans certains cas men-
> tionnés,   en une ordonnance passée il y a
> dix-huit ans dans la province de Québec.
33 Art. 34- Des ordonnances et instructions
> du roi, qui appliquant les dixmes ci-devant
> recueillies par le clergé catholique au profit
> du clergé protestant, sont rappelées.
33 Art. 35. Le roi pourra autoriser le gou-
> verneur à faire des concessions de terre pour
1 le maintien du clergé dans chaque province.
33 Art. 36. Les rentes en provenant seront
1 fidèlement payées au profit du clergé.
33 Art. 37. Le roi pourra autoriser le gou-
> vernement à créer des cures ,   des béné-
> fie es.
3» Art. 38.  Et à les nommer comme en
> Angleterre.
33 Art. 5g.   Les cures  et  bénéfices seront
> soumises aux formes , etc. , anglicanes ; le
) clergé sera soumis à la jurisdiction de l'é-
> vêque de la nouvelle Ecosse.
33 Art. 4o. La concession des terres pour le
C 3 L
(38)
j. clergé , faite par le gouverneur , sera sou-
> mise à la censure des deux chambres et à
3 l'approbation du roi.
33 Art. if\. Dans ce cas, cette affaire sera
» soumise à l'examen des deux chambres du
> parlement d'Angleterre.
33 Art. l\o,. ' Les terres concédées dans le
i Haut-Canada et dans le Bas, si on le désire,
i le seront en franc et commun souage , (*)
i et sujettes aux loix générales qui pourront
i avoir lieu par la suite à ce sujet.
33 Art. 43. Les personnes déjà pourvues dans
> le Haut-Canada de terres concédées, pour-
> ront, sur leur demande , avoir de nouveaux
; titres en commun souage.
: souage' veut dire franc de
la revient à ce qu'on appelait
(*) Franc et comm,
toute rente en sujétion :
len France le franc-aleu.
Le traité de pais, de 1763, assurant la jouissance des
. seigneuries dans la province de Québec , à ceux qui en
étaient pourvus , il faut le consentement du seigneur dominant pour que les terres tenues de lui féodalement , le
soient en franc et oommun souage. Voilà pourquoi la
clause , si on le désire, est exprimée pour le Bas-
Canada.
Alors la partie qui forme aujourd'hui le Haut-Canada
n'était pas habitée ; ainsi le désir seul des possesseurs de
terre , dans la concession desquels cette clause n'est pas
exprimée, suffit pour la faire comprendre^ <39)
» Art. 44- Le nouveau titre n'affaiblira en
33 rien le droit de telle ou telle personne sur
33 les terres.
33 Art. 45. Cet acte n'empêchera point l'opé-
» ration d'aucuns actes du parlement établis-
33 sant des prohibitions ou imposant des droits
33 pour le règlement de la navigation et du
3» commerce, etc.
33 Art. 46. Les droits de cette nature seront
33 appliqués à l'avantage des provinces respects tivement. 33
Telle est la substance de l'acte du parlement
de la Grande-Bretagne , passé en 1792, pour
fixer la constitution des deux Canadas.
Vues, projets, espoir du gouverneur
Simcoë sur le Haut- Canada : obstacles qu'il peut rencontrer.
Le Haut-Canada est un pays absolument
nouveau , ou plutôt un pays entièrement à
faire. C'est dans l'intention de le créer que le
général Simcoë en a pris le gouvernement.
Il prévoyait de quelles ressources une telle
colonie , conduite au degré de prospérité
dont elle est susceptible , pourrait être à son
pays ; il a cru possible de la mettre promptement dans la voie de cette prospérité. Cette
C4 (4o)
espérance à pu seule déterminer un homme
d'une fortune indépendante , de désirs bornés,
au moins à ce qu'il dit, à quitter les beaux
et grands établissemens qu'il avait en Angleterre , pour venir se confiner dans un désert,
entre les ours .et les sauvages ; car j'ai peine
à croire que l'ambition puisse seule produire
un pareil effort ; ce serait une ambition maladroite ; et le général Simcoë avait tant de
moyens de déployer avec succès une ambition ordinaire , ou même élevée, sans s'expatrier aussi loin , ce qui assure presque toujours d'être oublié , que l'on doit croire qu'il
n'a eu que celle de faire des choses bonnes
et utiles.
Les vues du général Simcoë , pour peupler
et utiliser le Haut-Canada , telles qu'il nous
les a développées , semblent grandes et sages.
C'est entre la rivière du détroit et les établissemens déjà faits dans le Bas-Canada, sur
l'espèce de carré formé par le fond du lac
Ontario, le lac Érié , la rivière du détroit et
la saillie que fait le lac Huron dans la'partie
sud-est, que M. Simcoë veut placer le foyer
de cette population, le centre des établissemens.
Newarck avait été le premier lieu choisi par
lui pour la capitale; alors il croyait sans doute (4i )
que l'Angleterre conserverait le fort de Niagara ; depuis qu'elle est enfin décidée à le
rendre , ses projets ont dû. changer, j
Une métropole ne doit pas être sur une
frontière , et moins encore sous le canon d'un,
fort étranger ; il avait pensé à Yorck sur la
rive nord du lac Ontario , à-peu près vis-à-vis
Niagara. C'est-là qu'il a établi son régiment ;
c'est-là qu'il va se placer actuellement lui-
même pour s'éloigner de la frontière.
Yorck présente une rade admirable par son
étendue , sa sûreté , sa position ; quelques
rivières et de petits lacs rendent la communication facile entre le lac Huron et le lac
Ontario. Les terres qui l'environnent sont
fertiles ; sa position donne les moyens de
profiter de tout le commerce du lac. Cette
position est bonne aussi militairement, puisque
les côtes du lac Ontario seront les premières
et les plus abondamment peuplées par les Américains ; que le Bas-Canada devant être, plus
que le Haut , l'objet envié par eux, la position qui met le plus à portée de lui porter
secours , est très-importante. Cependant, le
gouverneur Simcoë semble renoncer à présent à fixer à Yorck le lieu de sa résidence
et de sa métropole. C'est aux bords d'une
rivière qu'on trouve sur toutes les cartes sous (42   )
le nom de rivière de la Tranche, et qu'il a
appelée Tamise, qu'il veut le placer. Cette
rivière, dont la source entre le lac Huron
et le lac Ontario , non encore précisément
connue , ne parait pas fort éloignée de celles
de la grande rivière, coule du nord à l'ouest,
dans un cours de quatre à cinq milles, et se
jette dans le lac Saint-Clair. C'est à deux cents
milles environ de ce lac , que le gouverneur
pense à placer sa ville, qu'il appelle déjà
Londres. Là, pouvant établir facilement une
communication de cette rivière même à une
autre, qui se jette dans le lac Huron à la
pointe de Glocester , et pouvant , par un
portage , communiquer au lac Ontario ; il
peut agir à la fois sur ces deux lacs et sur le
lac Erié , dont il n'est distant que de quinze
milles, avec un seul portage de trois milles.
Le point même du lac Erié , dont cette métropole projettée est plus rapprochée, ( la
longue pointe ) est le plus important pour la
défense du lac. Le gouverneur y projette un
port de construction et une fortification considérable pour le couvrir ; ce point se trouvant
d'ailleurs vis-à-vis l'établissement de Presqu'île. La métropole ainsi placée , a donc
tous les avantages qu'elle aurait à Yorck, et
d'autres encore, puisqu'elle est plus au centre
l (43 )
de la population espérée ; que les terres appar- >
tenant aux Indiens sont moins rapprochées ,
et que les projets du général placentles troupes
garnissant aujourd'hui les forts, qui doivent
être rendus l'année prochaine à cette pointe de
Glocester sur le lac Huron, à la longue pointe
sur le lac Erié , à la pointe du lac Michigan ,
à deux ou trois postes dans des villes à bâtir
sur la Tamise , et enfin à Yorck ; de sorte que
cette métropole se trouvera au centre même
de tous les moyens de défense, avec,la faculté
de porter promprement ceux qu'elle renfermera par-tout où le besoin le demanderait.
La facilité qu'a le gouvernement de donner
des terres pour rien, ne laisse au général aucun doute d'une grande population même
prochaine ; plusieurs familles entraînées au
commencement de la guerre d'Amérique dans
le parti du roi, ont depuis la paix été établies
sur des terres qui leur ont été données. Les soldats américains qui avaient suivi ces étendarts
malheureux, ont été aussi gratifiés de terres ;
beaucoup en ont pris possession. Les officiers
qui ont servi dans cette guerre ont aussi droit
à un nombre quelconque de centaines d'acres;
quelques-uns en ont mis déjà une certaine
quantité en valeur.
Le gouverneur se flatte de recevoir beau- (44 )
coup de colons des États -Unis. Il se fie sur
la disposition de ces habitans à l'émigration ,
et sur l'attachement qu'il leur croit pour le
gouvernement anglais; un assez grand nombre
de familles arrivent effectivement tous les ans
des différentes provinces américaines ; toutes
ne restent pas , mais quelques-unes se fixent ;
il compte encore recevoir beaucoup de colons , qui établis dans le Nouveau-Brunswick,
en trouvent le climat insupportable. Enfin,
l'émigration considérable d'Europe qu'il prévoit , lui offre encore l'assurance d'une grande
population par cette voie. Mais la disposition
générale de l'esprit du peuple , le rend, dit-il,
difficile sur l'admission des nouveaux habitans
qui se présentent, sur-tout de ceux qui viennent des États-Unis. C'est dans cette opinion
qu'il envoie les colons, sur lesquels les renseignemens sont les moins positifs , dans les
derrières du pays , et qu'il place les soldats en
avant sur les bords des lacs ; il désire admettre
tous les anciens soldats de l'armée anglaise et
tous les anciens'officiers à demi paie, au partage
des terres dont le roi peut disposer; il voudrait que tout soldat à présent en garnison en
Canada , qui pourrait fournir un jeune homme
connu pour le remplacer, reçût son congé et
cent acres de terre. ( 45)
ïî joint dans ce projet, à l'intention d'accroître la population, celle d'attirer au service
du roi d'Angleterre beaucoup de jeunes américains , et d'accroître par eux le nombre des
familles américaines attachées au roi. Il place
au milieu de ces familles militaires qu'il veut
établir sur les lacs, et sur toutes les frontières
du côté de l'Amérique , des officiers qui,
comme je l'ai dit, ont droit à recevoir des
terres. Il compose ainsi une milice attachée
au roi par habitude et par reconnaissance, et
qu'il regarde comme un moyen sûr de réprimer les mouvemens que les nouveaux colons
de mauvais esprit, placés dans l'intérieur des
terres, pourraient faire, et de défendre le pays
s'il était attaqué. Par cet établissement d'offi- ,
ciers au milieu des soldats, et d'hommes de
bonne famille qu'il espère encore attirer d'Angleterre, ii place le fondement d'une espèce
de noblesse, qui d'après ses idées'et celles du
gouvernement anglais, facilitera plus ou moins
le projet mis à découvert dans la constitution,
d'établir des pairs héréditaires dans les deux
Canadas.
Le Canada, malgré sa faible population et
sa vaste étendue, ne fournit pas encore suffisamment de bled pour sa consommation : les
troupes sont nourries de farines du marché (46)
de Londres', et de bœuf salé d'Irlande. Le
gouverneur Simcoë veut non-seulement que
le Haut-Canada suffise aux besoins de tout
ce qui l'habite, mais qu'il soit encore le grenier de l'Angleterre ; que ses exportations dans
cette denrée lui donnent de grands moyens
d'échange ; et il ne doute pas que l'exemple
de cette activité, qu'il espère établir dans la
culture du Haut-Canada, ne réveille la nonchalance des habitans du Bas. Il voit dans l'abondance du poisson dès lacs, et p'articuliè-
rement des esturgeons du lac Ontario, des
moyens de rivaliser avec avantage la fourniture considérable, qu'en fait la Russie à l'Angleterre.
Le commerce des fourrures lui semble un
objet très-sécondaire à celui des bleds. Il le
regarde comme peu utile à la Grande-Bretagne et comme un moyen d'oppression pour
le Canada , parce que concentrant tout le
commerce dans les mains des compagnies, il
les rend maîtresses des marchandises qu'elles
tirent en retour d'Angleterre ;-il désire et il
espère que des négocians s'établiront sur le
lac Ontario, même à Montréal et à Québec,
qui par le moyen du commerce des bleds à&-
truiront le monopole que celui des fourrures
a introduit, etcontre lequel il est justement
révolté. (47)
Les principes de gouvernement qu'annonce
le gouverneur Simcoë sont libéraux et bons.
Il hait l'arbitraire, et Je gouvernement militaire hors les murs des forts. Il veut la liberté
dans toute l'étendue où l'obéissance à la constitution et aux loix du pays peut le permettre.
En conséquence, peu jaloux de' réunir dans
ses mains toute l'autorité, il laisse aux lieu-
tenans qu'il nomme par comté le droit de
choisir les juges de paix et les officiers de milice. Il croît ainsi attacher les hommes principaux au gouvernement , les subalternes à
eux, et multiplier les moyens d'entretenir le
bon esprit et la fidélité au gouvernement anglais. Chaque juge de paix , et ils sont en
grand nombre, a le droit de donner dans son
district au nom dû roi un lot de deux cents
acres de terre à tout nouveau colon, dont il
connaît la conduite et les principes. L'arpenteur du district averti par umbillet de ce juge
de paix de la donation faite au concessionnaire , et du serment d'allégeance pris par lui,
délivre à ce nouveau colon un certificat qui
lui indique dans quelle partie du district est
le lot auquel la donation du magistrat lui
donne droit de prétendre. S'il désire une plus
grande quantité de terres , c'est au conseil
exécutif qu'il doit se présenter. ( 48)
Le peu d'habitans qui sont encore dans le
Haut-Canada dont le nombre, quelle que soit
l'émigration , sera encore long - tems disproportionné avec l'étendue à peupler , ne permet au gouverneur Simcoë aucun désir d'envahissement sur les Indiens. Il reçoit au contraire avec bonté ceux que les Américains repoussent de leur territoire, et agit ainsi très-
prudemment ; car , quand la politique des
États-Unis les porte à ne pas vouloir conserver entre les Anglais et eux un peuple dangereux par sa facilité à être séduit , inutile
par son petit nombre, et auquel il faut comme
peuple chasseur, une vaste étendue de territoire pour subsister , le gouverneur Simcoë
voit sans inquiétude ce peuple derrière les
établissemens anglais ; il resserre ainsi leurs
liens avec l'Angleterre , et les anime d'autant
contre les Américains, pour mettre cette haine
à profit dans le besoin : sûr, comme il l'est
d'ailleurs, d'avoir d'eux toutes les portions de
terre dont il aura envie.
• Quoique le gouverneur Simcoë n'estime
pas que le commerce des pelleteries soit aussi
avantageux à l'Angleterre que beaucoup d'Anglais le pensent, il n'en voudrait pas laisser
partager les profits aux États-Unis, qui associés à la navigation des lacs par la cession des
forts,
— ( 49)
foi'ts, ayant sur leurs côtes des havres excel-
lens, sont appelés à prendre une bonne part
dans ce commerce. Il pense qu'une communication peut aisément s'ouvrir du lac Huron
avec le lac Ontario par la rivière St.-Joseph;
qu'en raccourcissant pour les marchands le
trajet de tout le circuit de la rivière du détroit,
du lac Érié , de la rivière de Niagara, et d'une
grande partie du lac Ontario , elle frustrerait
nécessairement les États-Unis de tout ce qui
arrive aujourd'hui par les lacs des Bois, Supérieur, Huron, et empêcherait cette navigation
anglaise de passer sous les forts du Détroit et
de Niagara, qui vont appartenir aux Américains. Il pense même que la communication
directe du lac Huron avec le fleuve St.-Lau-
rent par la baie de Quenti pourrait être opérée
à quelques portages près, que la grande quantité de rapides qui se trouvent dans ce fleuve
et les petits lacs qu'il traverse rendraient nécessaires.
Les projets militaires du gouverneur dans le
cas d'une guerre avec les Américains, sont Je
les attirer sur les terres anglaises pour les combattre avec avantage , assuré de la protection
de ses forts ; d'établir une marine considérable
de petits bâtimens chargés de gros canons ,
qui ne permit à aucune chaloupe américaine
Tome IL D (5o )
dé se montrer , et qui donnât la facilité de
protéger une descente à force ouverte dans
les Éiats-Unis, si on la voulait opérer. Alors
il compte sur les forces de sa milice militaire
et sur les moyens qu'elle lui donnera de porter
des partis considérables fort avant dans le
pays ennemi. En tems de guerre cette communication du lac Huron au lac Ontario lui
semble plus nécessaire encore ; car il espère
faire arriver par elle dans ce dernier lac les
galères , galiotes à bombes , chaloupes - canonnières, qu'il construira dans une autre ville
projetée sur la Tamise, et qu'il nomme déjà
aussi Chatham.
Les vues du gouverneur Simcoë, je ne parle
ici que de celles pour l'administration civile ,
sont sans doute vastes et bien conçues ; je
pense même que dans sa position de gouverneur anglais elles ne peuvent lêtre mieux ;
leur exécution est également possible ; il
a la confiance du gouvernement , beaucoup
d'argent à sa disposition ; il aurait d'ailleurs de
nombreux moyens par les soldats qu'il a dans
la province ; il sent avec sagesse la nécessité
de les faire travailler dans un pays où l'on ne
peut espérer de faire les régimens manou-
vriers, et où le travail les prépare au genre
de guerre propre à leur petit nombre, aux (5i )
ennemis qu'ils auraient à combattre, et aux
difficultés qu'ils doivent rencontrer.
Mais je vois cependant encore beaucoup
d'obstacles à l'exécution de ces projets. Le
.plus grand de tous est dans la détermination
annoncée par le gouverneur de retourner au
bout de ses cinq années en Angleterre. Un
plan aussi vaste, qui embrasse une telle combinaison d'idées , ne peut être exécuté que par
celui qui a été capable de le concevoir. Il est
entretenu dans le courage et la suite nécessaires à une telle exécution, par les principes
qui la lui ont fait imaginer, par la connaissance qu'il a de la connexion de toutes les
branches de son projet, par un amour de gloire
bien entendu. Tout cela n'est rien pour un
successeur.
Si ce successeur est un homme tout-à-fait
médiocre, il n'est capable, ni de suivre, ni
d'entendre un tel projet ; et celui du général
Simcoë n'est pas de nature à être suivi par
des sous-ordres.
Si ce successeur n'est qu'un peu au-dessus
du médiocre , ( ce qui est le plus ordinaire )
il met son amour-propre à ne pas suivre les
erremens d'un autre. Et les instructions du
ministère, fussent-elles positives, sont, à deux
mille lieues , plus aisées à éluder qu'à suivre ;
D a I
(   52  )
d'ailleurs l'amour du pouvoir arbitraire, celui
du commandement militaire, sont dans tous
les pays du monde la maladie de ceux qui
ont l'autorité.
Si donc le gouverneur Simcoë quitte le
Haut-Canada dans deux ans, comme il l'assure,
il n'aura pas seulement le tems de poser tous
les fondemens du plan, dont il espère, avec
raison , j j crois, la prospérité dé ce pays
et un grand avantage pour l'Angleterre; mais
dont toutes les branches sont si étendues, si
multipliées , qu'il faudrait pour amener à bien
son vaste ensemble, une longue succession
d'années employées dans le même esprit.
Je pense d'ailleurs qu'il trouverait lui-même
des difficultés dans cette exécution. Bien qu'indépendant du lord Dorchester, pour tous les
objets civils, le gouverneur Simcoë ne l'est
pas pour les objets militaires. Dans ces objets militaires, sont compris l'emplacement
des troupes ; il dit lui-même qu'il craint d'être
contrarié à cet égard, et je pense qu'il ne
dit pas tout ce qu'il en sait. Si les troupes ne
sont pas placées aux points qui doivent couvrir et défendre la métropole projettée, et les
différens établissemens que le Gouverneur
compte faire ; si les soldats sont appliqués
plutôt aux exercices qu'aux travaux ; si les (53)
congés ne sont pas accordés à ceux qui peuvent fournir un homme à leur place, voilà
des parties essentielles du projet manquées,
et qu'il semble difficile de remplacer.
Lord Dorchester est vieux ; comme tous les
vieillards, il répugne aux idées nouvelles. Il
est partisan de l'autorité absolue. La situation
des esprits, dans le Bas - Canada , peut lui
faire désirer d'y rassembler plus de troupes,
et le langage du gouverneur Simcoë me fait
penser qu'il lui croit ces dispositions. Le
Gouverneur lui-même peut donc se tromper
dans quelques-unes de ses espérances.
L'émigration des États-Unis, vers le Haut-
Canada , j'entends une émigration bien considérable, ne me semble pas aussi probable qu'à
lui. Sa donation de terres, présente au premier cOup-d'œil plus d'avantages qu'elle n'en
a réellement. Les terres sont bien données
gratuitement ; un certificat de l'arpenteur,
délivré par ordre du Conseil exécutif, met
Bien ceux qui les obtiennent en jouissance
de ces terres ; mais ils n'en reçoivent pas
. promptement les titres ; ils ne leur sont remis
qu'après un tems plus ou moins prolongé, par
la volonté du Conseil ; et je ne sais si aucune
donation entière est encore revêtue de ses titres
de propriété. Cependant si un concessionnaire
D 3 (54 )
meurt sans enfans , avant d'avoir reçu ses
titres, le bien rentre dans le domaine du
roi ; aucun héritier collatéral, aucun ami ne
peut y succéder ; les capitaux et le travail
restent enfouis dans cette terre , au profit de la
couronne. Ainsi lorsque , dans les États-Unis,
un nouveau colon calcule ,* en achetant un
certain nombre d'acres de terres, sous condition de les payer à des époques éloignées ,
qu'il s'acquittera en revendant une petite partie de son acquisition , dont son défrichement
aura doublé la valeur, le colon du Canada
n'a pour espérance d'une jouissance assurée
que la volonté du Gouverneur ; s'il est prudent, il ne s'y fie qu'avec réserve. La protection , la connaissance des bons colons , fait
sans doute délivrer quelquefois ces titres , et
facilite ainsi les secondes ventes , mais ces
faveurs sont partielles et toujours arbitraires.
Tant qu'il n'y aura pas de loi qui fixe l'époque
et les conditions pour la délivrance des titres,
il y aura toujours inquiétude dans les possesseurs, incertitude dans la propriété, et par conséquent lenteur dans les améliorations. Il est
d'ailleurs , dans ces donations , des réserves"
au profit du roi , pour les mines de toute
nature, depuis l'or jusqu'au charbon, qui se
trouveraient dans ces terres concédées, comme (55 )
aussi pour les bois jugés par l'arpenteur-général , propres à la marine du roi.  Toutes
ces restrictions chagrinent un bon settler.
L'avantage d'une donation gratuite peut
donc être balancé dans l'esprit de beaucoup
de gens disposés à émigrer, par toutes ces
inquiétudes assez bien fondées.
Compter, dans les motifs d'émigration,
l'attachement au gouvernement du roi d'Angleterre, c'est ce qui peut s'appeler un véritable rêve. La marotte de tous les Anglais , employés par le gouvernement, est de beaucoup
vanter cet attachement d'un grand nombre
d'habitansdes États-Unis de toutes les classes,
au roi d'Angleterre ; je ne sais quelle preuve
ils en ont, mais le langage des États-Unis
est bien contraire à cette opinion, et il est
si ouvert, si continuel dans la disposition
opposée, qu'il semble devoir être un meilleur
garant des sentimens américains, que l'assertion des employés   de la Grande-Bretagne.
On dit ici que la presque totalité des familles qui y arrivent des États Unis, viennent
parce qu'elles sont là, sujettes à une taxe qui,
toute petite qu'elle soit, leur déplait. S'il en
était ainsi, cette disposition ne serait pas favorable à l'Angleterre pour l'avenir. On nous
dit aussi que l'ardeur qu'a le gouverneur Sim-
D 4 ( 56 )
coe, de peupler le Haut - Canada , lui fait
trouver facilement, dans les émigrans qui se
.présentent , les conditions qu'il désire , et
que, malgré son aversion pour la spéculation
des terres, et son irrécusable désintéressement personnel, un township entier est souvent concédé à la même personne , qu'il en
est même quelques-unes qui en ont obtenu
deux ou trois.
Le Gouverneur pense encore que le commerce du Haut - Canada s'enrichira des productions du Genessée, auxquelles il ne voit
pas d'autre débouché que par le fleuve St.-
Laurent. Il semble difficile à croire que cette
opinion soit fondée , quand on connaît les
moyens que le lac Oneyda , le Wood-creek et
la rivière des Mohaucks donnent pour la
communication du lac Ontario, avec la rivière du Nord, aujourd'hui interrompue par
trois portages seulement, et quand on connaît l'ardeur , l'intelligence et l'activité des
Etats américains , dans tout ce qui tient à
ta facilité des communications par la navigation.
Mais les erreurs de compte du Gouverneur,
qui tiennent à des préjugés nationaux , ne
feraient que retarder le complément de ses
projets, et n'en arrêteraient point l'exécution. Les vrais obstacles sont les premiers dont
j'ai parlé , et sur-tout le retour du Gouverneur en Angleterre. È
Quant à présent , l'état de la population,
est, à ce que l'on nous a dit, de 3o,ooo âmes,
et sans doute elle est très inférieure à cette
estimation. Le settlement le plus considérable,
est celui du détroit ; il est encore uniquement composé de familles françaises ; la plus
grande partie de ce settlement est sur des terres
que le traité rend américaines ; les Anglais
se flattent que les familles , qui y sont établies , repasseront de leur côté : mais si le
gouvernement américain se conduit avec elles
comme il est de son intérêt de le faire ,
il n'est pas vraisemblable qu'elles quittent
leurs j propriétés depuis long - tems cultivées , pour le seul attrait de passer sous la
domination anglaise. Les autres settlemens ,
dans le Haut-Canada , sont : un assez considérable , depuis le fort Érié jusqu'à Newarck,
le long de la rivière , et ce settlement, où
les habitations ne sont pas contigùes , n'a
pas beaucoup de profondeur ; quelques-uns ,
mais en petit nombre , sur les creeks , qui
tombent dans le lac Ontario, depuis Newarck
jusqu'à la tête du lac ; un léger commencement à Yorck; enfin à Kingston, et le long r
. (58)
du  fleuve Saint-Laurent, jusqu'aux  confins
du Bas-Canada, et ceux-là sont les  plus
peuplés.
Quant aux projets militaires du gouverneur, ceux pour la défense*sont précis, et
semblent très-bien calculés ; ceux pour l'attaque sont si vagues et d'une telle nature ,
qu'on n'en peut parler.
La haine du gouverneur pour les Etats-
Unis , le fait sortir quand il parle de tout ce
qui y a rapport, de la sagesse et de la convenance d'expression qui ne l'abandonnent
jamais sur tout autre sujet. Il était ardent
promoteur de la guerre d'Amérique ; il y a été
acteur très-violent et très - malheureux. Les
mauvais succès n'ont fait qu'envenimer sa disposition ; et c'est avec une vraie peine que je
l'ai entendu se vanter du nombre des maisons
qu'il avait brûlées dans cette malheureuse
guerre , de celles qu'il brûlerait encore si la
guerre se renouvellait ; enfin de projets que
l'esprit de parti, poussé au point où il le porte
peut seul expliquer. Il est déterminé , nous
a-t-il dit, à faire d'ailleurs une telle dépense
dans la guerre qu'il ferait contre les Américains , qu'il obligerait ceux-ci à des dépenses
équivalentes qu'ils ne pourraient pas soutenir
ni même fournir ; il voudrait sn faire  une Ç~59)
guerre d'argent. Il assure cependant sans
cesse qu'il désire la paix avec les États-Unis
plus que personne; il y voit avec raison un
grand moyen de succès pour sa nouvelle colonie. Mais sa haine pour les rebelles est si
forte , son chagrin de remettre les forts si
apparent, qu'ils rendent plus vraisemblables
les reproches que lui fait le gouvernement
des États-Unis , d'avoir fait secourir l'année
dernière les Indiens de tous les conseils et de
tous les moyens qu'il pouvait donner sans
trop se compromettre ; d'avoir provoqué autant qu'il pouvait une guerre dont les succès
certains à ses yeux flattaient à la fois son
amour de la gloire , et ses sentimens de haine
et de vengeance. Il ne nie même pas les dispositions qu'il avait déjà faites pour porter
sur-le-champ dans le Genessée tous les Indiens dont il pouvait disposer , et qu'il assure
être au nombre de cinq mille ; d'où s'en
suivait l'incendie de toutes les habitations et
le massacre de toutes les familles. Et ce serait
l'Angleterre à la fin du dix-huitième siècle qui
ferait une telle guerre ; et c'est le fondateur
d'une colonie , homme d'ailleurs généreux et
bon qui la médite et la prépare longuement.
Si je n'eusse pas entendu ces projets de la
bouche même du gouverneur, je n'y aurais r
( 60 )
pas cru , et s'il ne les avait pas expliqués plus
d'une fois devant différentes personnes , je ne
les répéterais pas.
A l'inconvénient près de cette haine ardente trop hautement avouée contre les États-
Unis , et qu'il porte extrêmement loin, il me
semble que le gouverneur Simcoë est un de
ceux qui pouvaient être placés ici avec le
plus d'avantages. Actif, éclairé, juste, bon,
ouvert, il a la confiance du pays ; il a celle
des troupes, et de tout de qui coopère avec lui
à l'administration du gouvernement ; il s'occupe sans relâche des affaires, conserve au
roi d'Angleterre ses amis , et ne perd aucun
moyen de lui en faire de nouveaux. C'est, ce
me semble , réunir toutes les qualités nécessaires à sa position, toutes celles qui peuvent
conserver à l'Angleterre l'importante propriété
du Canada, s'il est vrai qu'elle puisse long-
tems être conservée.
Dans la vie ordinaire le gouverneur Simcoë
est simple et sans complimens ; il loge dans
une mauvaise petite maison de bois , jadis occupée par les commissaires à la navigation du
lac. Il y est gardé par quatre soldats qui viennent du fort tous les. matins , et qu'il renvoie tous les soirs. Là il vit avec générosité ,
hospitalité et sans faste ; son esprit est facile ( 6i )
et éclairé , il parle bien sur tous les sujets 9
plus volontiers sur ses projets que sur toute
autre matière, et avec plus de plaisir encore
sur la guerre qui semble être en lui une passion dominante. Il connaît bien l'histoire militaire de tous les pays ; il ne voit pas une
élévation qu'il ne songe à la feme du fort
qu'il faudrait y établir , qu'il ne lie à cette
construction le plan de la campagne , et surtout de celle qui le conduirait à Philadelphie ; et l'on peut croire , en l'entendant dire
qu'il désire la paix, que sa raison a un grand
empire sur ses passions, ou qu'il se trompe
lui-même.
Madame Simcoë , femme de trente-six ans ,
est timide , a de l'esprit , est obligeante et
bonne , parle peu , est occupée de ses devoirs de mère et de femme, qu'elle pousse
jusqu'à être le secrétaire de confiance de son
mari ; son talent pour le dessein qu'elle
applique au tracé des cartes lui donne aussi le
moyen de lui être très-utile.
Impositions du Haut-Canada.
Le Haut-Canada ne paie point d'impositions
à l'Angleterre. Une taxe sur les vins , de quatre
pences par galon ; pour le yin de Madère ; de (   62   )
deux pences pour tout autre vin ; et un droit
de trente-six schellings sterlings pour les licences des aubergistes , auquel il en a été
ajouté dans la sebsion de 1793 un autre de
vingt schellings currency (1) ( quatre dollars)
sont les seules levées an profit du Haut-Canada
même. La totalité monte à environ neuf cents
livres sterlings, et est appliquée au payement
des émolumens de l'orateur de la chambre ,
des commis, et de tout ce qui est à payer
pour le service et l'entretien du local de l'assemblée.
Les juges.de paix dans les quarter sessions
déterminent, comme en Angleterre, le montant des impositions nécessaires pour les édifices publics , l'entretien des chemins et le
soulagement des pauvres (jusqu'ici ce dernier
article est inconnu. ) Les impositions se lèvent
par une capitation taxée sur la richesse présumée des habitans présens des districts : la
( 1 ) La valeur de la monnaie dans le Canada est, par la
loi, celle d'Hallifajc, cinq schellings pour le dollar; mais
cette manière de compter, fidèlement observée dans toutes
les dépenses du gouvernement, ne l'est pas toujours dans
les transactions particulières , et la division de la monnaie
usitée dans l'Etat de New-Yorck, prévaut sur-tout dans les
fardes du Canada qui avoisinent cet État. (63)
plus forte ne monte pas au-dessus de quatre
dollars.
Cette même base sert à la levée des deniers
nécessaires pour les salaires des membres de
l'assemblée qui, retournant chez eux après la
session , et porteurs d'un certificat de l'orateur de la chambre qui constate le nombre
des jours de leur présence , l'envoient au juge
de paix de leur district ; et reçoivent en conséquence de la levée faite dans ce district
à cette intention , deux dollars par jour , y
compris ceux de leur voyage pour aller et
revenir.
Tribunaux ,  Districts.
Les quarter sessions se tiennent par district ;
cette division par district est celle qui se rapporte à la distribution de la justice. Les juges
de la cour supérieure , civile et criminelle,
tiennent cour quatre fois l'an dans le lieu de
la résidence du gouverneur. Ils sont trois , y
compris le chef de justice ; ils tiennent aussi
annuellement des assises dans les différens
districts de la province. Des juges de district
jugent dans des sessions plus rapprochées les
causes de moindre intérêt, et les juges de paix
ont la même jurisdiction qu'en Angleterre. (64)
Une cour composée du gouverneur et de deux
membres du conseil exécutif, est cour d'appel
pour les causes jugées par la cour supérieure.
Le gouverneur assisté de qui lui plaît, tient
aussi la cour pour les testamens , intestats ,
orphelins , ect., etc.
M. White , attorney général de la province , que j'ai questionné sur la nature des
crimes et sur leur punition , m'a dit qu'il n'y
avait pas de district où il n'y ait eu déjà au
moins une accusation de meurtre, et deux
dans plusieurs ; qu'aucuns de ces accusés
n'avaient été trouvés coupables par les jurés , quoique toutes les apparences fussent
contre eux ; que ces meurtres avaient pour
causes, rancune invétérée pour argent dû , et
ivrognerie ; que les loix anglaises étant suivies
en Canada , la peine de la corde y était ou
y serait appliquée dans les cas de conviction ;
que les prisons n'étant pas bâties , les petits
crimes punis d'après les loix anglaises par la
détention , le sont par des amendes, qui généralement ne sont pas payées , parce que
les moyens coërcitifs manquent ; que les
dettes étaient le sujet le plus commun des
causes civiles , qui en avaient aussi dans les
batteries, parce que l'ivrognerie est commune
dans lejpays.
La fl.
(65)
La province du Haut-Canada est divisée en
quatre districts : le Détroit , Niagara ,
Kingston et Saint-John. Les juges de paix
. sont choisis parmi les hommes les plus capables d'en remplir les fonctions ; mais dans
un pays aussi nouveau , ceux vraiment dignes
de cette confiance ne peuvent pas abonder.
Comtés et Milices.
La division du Haut-Canada par comté est
purement militaire, et relative seulement à
l'inscription , à l'incorporation et au rassemblement de la milice. Les comtés sont au
nombre de douze : leur nomenclature que
d'ailleurs j'ignore, ne serait ici d'aucune utilité ; un lieutenant, un député - lieutenant
par comté assemblent et commandent cette
milice ; elle doit être divisée par régimens
et par compagnies ; elle est rassemblée par
comté une fois par an le premier juin, et par
les capitaines des compagnies, au moins deux
jours dans l'année.
Tout homme est milicien depuis l'âge de
seize ans jusqu'à celui de cinquante. S'il ne
se fait pas inscrire sur les rôles, il est condamné à une amende de quatre dollars ; un
officier en paie une de huit, et un sous-offi-
Tome II. E (66)
1
cier une de deux , s'ils ne se rendent pas à I
l'assemblée de la milice convoquée.
L'officier qui en tems d'invasion ou d'insurrection , refuserait de se rendre au poste qui 1
lui est assigné , ou se cacherait pour ne pas
servir, serait condamné à une amende de 5o> :
liv. sterlings ; le sous-officier dans le même cas ,
lé serait à une amende de 20 liv. sterlings. Le
milicien  qui aurait vendu en tout ou en par-J
tie ses armes, son équipement, ses munitions, I
paierait une amende de 5 liv. sterlings , oviA
serait condamné à une détention de deux mois
s'il ne pouvait pas payer l'amende.
Les quakers, les memnonistes , les dunkers,1
doivent payer vingt schellings par an en te m si
de paix, cinq livres en tems d'invasion oui
d'insurrection , pour être exempts de porter
les armes. Les amendes ou compensations!
sont applicables au paiement d'un adjudant-!
général de la milice ; le surplus est à la dis-|
position du gouverneur.
Telle est la substance du premier acte du
corps législatif du Haut - Canada , rendu
en 1793 pour la milice ; la crainte de la
guerre en a fait ajouter un autre en 1794 1
dont les principales dispositions ont pour
but de mieux organiser l'intérieur des régi-1
mens , des bataillons et des compagnies ; de **
(67
rendre l'appel des détachemens plus facile et
plus prompt ; de porter jusqu'à soixante ans
en tems de guerre l'âge où chaque habitant
est requérable pour le service de la milice,
et celui, par conséquent, où les quakers, etc.,
doivent payer la dispense de porter les armes ;
de rendre la milice sujette au service sur les
vaisseaux, les bateaux hors de l'enceinte de
la province , et même à cheval, sans pourtant que les mêmes hommes puissent être
employés plus de six mois de suite ; le tout
dans les cas jugés nécessaires par le gouverneur.
Les exceptions à l'enrôlement de la milice
sont bornées aux officiers de justice, aux
employés de l'administration , et sont peu
nombreuses. On estime la totalité de cette
milice à neuf mille hommes, dans un espace
bien étendu à la vérité, mais où la communication des lacs donne la facilité du rappro-?
chement.
Dépenses de VAngleterre pour le
LIaut - Canada.
Toutes les dépenses pour l'administration
civile et militaire du Haut et Bas - Canada,
«ont payées par l'Angleterre. Il faut y ajou-
E a (68)
ter celles de l'administration politique ; c'est-
à-dire , l'argent destiné aux négociations avec
les Indiens. La totalité de la dépense de l'Angleterre pour le Haut-Canada, est de cent
mille liv. sterlings par an ; celle des Indiens
est, dans cette somme totale , la plus considérable , puisqu'elle se monte à près de soixante
mille liv; sterlings , en y comprenant les trai-
temens des agens généraux , agens particuliers,
interprètes, etc. , employés à ce service. Le
surplus de cette dépense est en présens , de fusils , tomahawks , poudre, balles , couteaux ,
couvertures , bagues , boucles , chapeaux ,
miroirs , et plus que tout en rhum. Les agens
sont chargés de ces distributions , qui se font,
les unes annuellement, d'autres selon les circonstances. C'est ainsi que l'on gagne les Indiens, ou qu'on croit les gagner. On donne plus
de présens aux chefs dont on connaîtl'influence ;
à l'aide de ces présens et du rhum répandus
avec profusion, on entretient, ou l'on capte
leur amitié ; on leur peint les Américains
comme leurs plus grands ennemis ; on leur fait
jurer de les brûler, de les scarpeler tous au premier mot. C'est ainsi que, d'après le compte
rendu par tous les agens, le gouverneur croyait-
l'année dernière pouvoir compter sur cinq
mille hommes qui avaient juré de ne pas
—~ ( 69 )
laisser un scarpel sur aucune tête Américaine
qu'ils rencontreraient. En entendant de tels
récits, on croit lire une relation exagérée des
mœurs de quelques peuples antropophages ;
et cependant cela est vrai à la lettre. Les Anglais assurent ici que les Américains en font
autant de leur côté.
Avouons que les Blancs , par leur basse et
barbare politique , apprennent bien aux Indiens
à les mépriser ; et espérons que le tems n'est
:pas éloigné où ceux-ci auront le bon esprit
de prendre l'argent, les présens , de l'Angleterre et des États-Unis , et de se moquer de
ces deux grands pays, sans servir plus long-
tems d'instrumens à leur querelle.
Après la dépense des Indiens , la plus considérable , dans le Haut-Canada , est celle des
surveyors , ou ingénieurs - arpenteurs. J'en
ignore précisément le montant , qui varie
annuellement selon le travail dont ils sont
chargés. Les dépenses relatives au militaire
doivent être revêtues de la signature du lord
Dorchester , indépendamment de celle du
gouverneur Simcoë. Lord Dorchester élève
la même prétention sur plusieurs dépenses
relatives au civil , et entr'autres , sur celles
qui ont pour objet la navigation des lacs ,
qui sont aussi très - considérables ; le gouver-
■    E 3 ( 70 5
neur Simcoë n'est pas encore sans contrariété
à cet égard.
On nous a dit ici que la dépense totale des
deux Canadas s'élève à quatre ou cinq cents
mille livres sterlings pour le trésor d'Angle-
rerre. J'ignore si dans ce total sont compris
les traitemens et les secours donnés par 1 Angleterre à divers habitans des États-Unis ; je
n'ai pu en connaître ici le montant, mais des
personnes dignes de foi m'ont certifié qu'ils
s'élèvent fort haut : est-ce là ce que veulent
dire MM. Hammond et Simcoë, en parlant des
nombreux amis qu'a le roi d'Angleterre
dans les Etats-Unis ? C'est une grande bassesse que d'entretenir de tels amis. C'est unfe
grande infamie que d'en jouer le rôle.
Conseil exécutif :  Concession des
terres.
Un conseil exécutif composé de cinq membres est placé près du gouverneur. Celui-cî
doit suivre la majorité des opinions pour son
refus aux bills passés dans les deux chambres ;
mais il nomme et peut démettre ce conseil,
formé en totalité de membres qui dépendent
de lui, et qui sont, pour la plupart', pris dans
le conseil législatif. T»
( 71 )
Un bureau pour la concession des terres
préparait les affaires de cette nature pour le
conseil ; il a été récemment supprimé , le
^conseil exécutif s'étant réservé la première
investigation, comme la décision de cette
sorte de transaction.
Il y a une immense quantité de demandes
de terres ; les titres exigés pour en obtenir
sont : attachement au roi d'Angleterre, ennui,
lassitude , et s'il se peut, aversion du gou-
. vernement des États-Unis.
Ces conditions couvrent souvent les projets
de spéculation ; et malgré le soin que le
bureau et le conseil disent mettre à distinguer la vérité , bien des terres sont accordées sans la réalité d'aucun de ces titres de
faveur.
On n'en peut obtenir par le texte de la loi,
quelquefois éludé, comme je l'ai dit , que
1200 acres ; mais comme dans la concession
la clause de défrichement, dans un tems limité , n'est pas prononcée , les spéculations
trouvent leur place , et le pays, pour être
concédé , n'acquiert pas la certitude d'en être
plutôt habité.
J'ai dit plus haut que les officiers qui avaient
servi dans la guerre d'Amérique , avaient droit
à cette concession de terres; elle est de douze
E4 ( 72 )
cents acres pour le lieutenant, et n'excède pas
cinq mille pour le colonel. Beaucoup ont ét&J
données à des officiers qui n'avaient pas Jaiti
la guerre d'Amérique , et dans la plus forteA
quantité, quoiqu'ils ne fussent pas du plus
haut grade. La plupart de ces terres placées^
dans les lieux les plus favorables , ne sont pas-
et ne paraissent pas devoir être bientôt défrichées.
Newarck : cherté.
Tout est à Newarck d'un prix exhorbitant ;
les stores sont en petit nombre ; les marchands
s'entendent, et vendent aux prix qu'ils veu-j
lent.
Les droits mis par l'Angleterre sur les marchandises exportées dans ses colonies, donnent;
dans tout le Canada un grand attrait à la
contrebande avec les États-Unis, où, pour
plusieurs articles, la différence est ici de deux
tiers en sus. Le gouvernement du Haut-Canada veille avec beaucoup de soin à empêcher
cette contrebande ; mais où il y a grande
espérance de gain, il y a toujours grand effort,
et souvent succès pour éluder la loi et la surveillance; les marchands et les suryeillans eux-
mêmes sont habiles à favoriser cette contre- (73 )
bande ; le seul moyen de la détruire serait
de baisser les {Mttx. Aussi le gouverneur s'oc-
-cupe t-il d'animer des manufactures d'objets
qui, fabriqués daisg les États-Unis, sont introduits ici frauduleusement en abondance ; tels,
par exemple, que les chapeaux ; mais il ne
pourra rien pour les sucres, po'ur les cafés,
pour les thés, tout ce qui arrive enfin directement dans les États-Unis sans y payer des
droits aussi considérables qu'en Canada,
Indiens  Tuscororas :  leur visite au
Général : leurs Danses.
Pendant le long séjour que nous avons fait
à Nawy-Hall un village entier d Indiens, de
la nation des Tuscororas, est venu complimenter le gouverneur sur sa récente arrivée ; toutes
ces visites, tous ces complimens ont pour objet de venir boire, recevoir des présens, mendier quelqu'argent, et de s'en aller. Ces Indiens sont arrivés le matin en bateau de l'autre
côté de la rivière où ils habitent ; leur parure
était recherchée ; car ils s'étaient vêtus de
haillons de toute espèce, couverts de plumes
de toutes sortes d'oiseaux et de crins de cheval ; leurs oreilles , leurs nez étaient chargés
d'anneaux de toutes les formes, de toutes les ( 74)
Couleurs. D'autres étaient en habit européen ;
d'autres avec des chape auxrAordés , d'autres
tout nuds , hors le double tablier, et peints depuis la tête jusqu'aux piedâipCest à cette peinture que s'exerce leur genre ; les couleurs les
plus fortes sont généralement celles qu'ils préfèrent , ils se peignent souvent une jambe en
blanc, l'autre en noir ou en verd, le corps
rayé en brun, en jaune, le visage rempli de
placards de vermillon et de noir de fumée,
un oeil d'une couleur, un autre peint différemment , enfin tout ce que la bisarrerie peut
présenter de plus contrastant , de plus dur,
ils le réunissent dans leur parure ; aucun n'est
peint de même, et tous sont pourvus d'un
petit miroir , qu'ils consultent dix fois dans
un.açàact-d'heureavec plus d'attention que la
plus jolie coquette ; ils se peignent et repeignent , rétablissent les couleurs que la sueur
ou le mouvement effacent. Plusieurs d'entre
eux ont des bracelets d'argent, des chained
autour du col, autour des bras ; d'autres ont
sur leur habit une chemise blanche à longues
manchettes ( et c'est une des parures les plus
élégantes). Ils y ajoutent la plus grande quantité de petites boucles d'argent qu'ils peuvent
rassembler ; enfin ils rappellent par leur accoutrement ces masques dont les rues de Paris (75)
sont inondées dans les jours gras. Il faut dire
cependant que dans leur parure bisarre , il
entre une quantité d'ornemens faits par eux-
mêmes , avec des crins de chevaux , des poils
de buffalo ou d'autres animaux, avec des
pointes de porc-épic, avec des écorces d'arbres dont ils font des cordes, enfin avec des
herbes qu'ils tressent. Beaucoup de ces ouvrages qui servent à orner leurs habillemens,
leur poche à tabac, leur fourreau de scarpel,
leurs jarretières, leurs souliers fmockissonsj
etc., sont tissus avec une symétrie, une adressé,
et même on peut dire un goût qui ne seraient '
pas surpassés en Europe. Cet ouvrage est
encore celui des femmes ; c'est sur-tout dans
la variété et dans la richesse des couleurs
qu'elles excellent. Elles les tirent généralement
des feuilles, des racines, des herbes ; mais elles
ont encore le talent de les tirer de toutes les
étoffes teintes soit de laine, soit de soie, dont
elles peuvent attraper un morceau; elles les
font bouillir avec je ne sais quelle préparation
végétale , et elles décolorent l'étoffe au profit
du crin, du poil, de l'écorce qu'elles teignent
ainsi d'une couleur très-solide.
Ces Indiens étaient à-peu-prés quatre-vingt
le matin quand ils sont arrivés : le gouverneur
occupé, a remis à l'après-midi à recevoir leur (76)
visite; alors ils n'étaient plus que trente ; car
tous les autres étaient ivres , hors d'état de
marcher. C'est sur une grande pelouse que
cette visite a été reçue : aucun compliment
n'a été fait de part ni d'autre ; le gouverneur
s'est montré, mais il s'est tenu à l'écart; les
Indiens ont dansé, ont joué entr'eux. Quelques-unes de leurs danses sont assez expressives , et ne sont même pas sans grace : un
air triste, monotone , chanté par un d'eux, et
accompagné d'un petit tambour de trois pouces
de diamètre et de six de haut ; voilà leur mu-
. sique : souvent elle est accrue d'un bâton sur
lequel un des enfans bat en cadence ; ils dansent autour de cette musique , qu'ils interrompent souvent par des cris perçans ; la danse
de la chasse, celle de la guerre sont les plus
expressives ; la dernière sur-tout. C'est l'image
de la surprise d'un ennemi que l'on tue et que
l'on scarpelle ; le danseur est seul ; les autres
accroupis , le talon sous leur derrière comme
les singes , sont rangés en demi cercle, et
prêtent une avide attention à tous ses mouve-
mens. Le moment où l'ennemi est censé tué,
porte sur tous les visages l'expression de la
joie ; le danseur fait des cris perçans et terribles ; il revient conter en pantomime ses succès, aux autres , et un cri général les couronne ; ( 77 ) .
là finit la danse pour celui-là, un autre lui
succède , puis un autre encore, jusqu'à satiété.
Après la danse ils ont joué à la balle ; c'est
un jeu où toute leur agilité se déploie ; ils ont
chacun une raquette, dont le manche de trois
à quatre pieds de long, se replie à son extrémité de manière adonner à la palette la
forme d'un arc : les cordes de cette raquette
sont d'écorces d'arbres ; ils la tiennent à deu^
mains , et courant après la balle par-tout où
ils la voient, ils n'ont d'autre objet que de
l'enlever -avant les autres. Cette balle est souvent jetée à des distances considérables ; ils
s'élancent à l'envi pour la rattraper soit en
l'air, soit à terre. Les buissons, les fossés, les
barrières, rien ne les arrête ; ils passent au travers de tout, franchissent tout, et développent
dans ce jeu une souplesse, une légèreté, une
activité vraiment agréables.
Pendant ces jeux, 1 agent s'est approché dix
général avec un des chefs, et lui a dit que sa
nation de Tuscorora le consultait pour savoir
si elle irait à un conseil tenu par les Indiens
Oneydas à Onondago pour vendre leurs terres
de réserve, que l'État de Nêw-Yorck désirait
acheter. Le gouverneur a répondu très-vaguement à cette question j l'agent a traduit comme (7«)
il a voulu cette réponse ; mais il a répliqué
au gouverneur de la part des Indiens, que
comme ils croyaient être plus agréables au roi
d'Angleterre en n'y allant pas , ils n'iraient
pas.
Je ne sais si cette farce politique a été jouée
par l'agent 6eul, ou si le chef était de moitié;
mais je sais que ce chef venait un moment I
plutôt de mendier deuac  schellings de moi,
pour lesquels, si j'avais voulu, il m'aurait pro- \
mis d'aller ou de n'aller pas à tous les conseils j
du monde. Je remarquerai à cette occasion |
sans m'étendre davantage sur ce sujet, que 1
toute la politique de l'Angleterre avec les In-
diens est absolument dans les mains des agens, |
qui seuls en entendent la langue ; et qui seuls 1
sont les distributeurs des présens ; qu'ainsi il \
ne tient qu'à ces agens de disposer toutes ces ;]
nations ou quelques-unes d'elles à la guerre j
de les animer plus ou moins fortement contre ]
l'Amérique ,  de les brouiller entr'elles, sans f
que le gouverneur puisse se douter de cette
dérogeance aux instructions de son cabinet, I
autrement que par les effets. Il en est sans!
doute de même dans les États-Unis.
L'agent anglais dont il est ici question, est
le colonel Buùtler, fameux par ses incendies^»
«es pillages et ses meurtres dans la guerre d'A-j
SaÊÈÊÊmmmm ,     H        ~-~ (79)
• mérique. Il est lui-même Américain d'auprès
de Wilkesbarre ; son prétendu loyalisme qu'il
a su se faire payer de brevets et de traitemens,
lui a fait commettre plus de barbaries, plus
d'infamies contre sa patrie, qu'à qui que ce
soit. Il conduisait les Indiens, leur indiquait
les fermes, les maisons à brûler, les victimes
à scarpeler, les enfans à déchirer. L'Angleterre
a recompensé son loyalisme de cinq mille acres
de terre pour lui, d'une quantité pareille pour
ses enfans, d'une pension de deux à trois cents
liv. sterlings, d'une place d'agent auprès des
Indiens , qui lui en vaut cinq cents autres,
avec la facilité de puiser à volonté dans les
magasins de présens. Il est très-bien traité du
gouverneur, qui joue ainsi le rôle qu'il doit
jouer, mais qui, j'aime à le croire , ne l'en
estime pas davantage.
Cette nation des Tuscororas est, comme je
crois l'avoir déjà dit, celle où les hommes partagent le plus le travail avec les femmes. Le
gouverneur parle du projet de tenter de lui
donner une demi civilisation ainsi qu'à toutes
les nations indiennes sur lesquelles il croit que
l'Angleterre a quelqu'influence.
Est-il avantageux ou non pour les Indiens
d'être civilisés ? Cette question est trop grande
à traiter, peut-être pour mes talens , et sur- (8o)
tout pour ce moment ; mais il me semble ,
qu'obligé de prononcer promptement sur elle
je prononcerais la négative ; sur-tout tant
qu'ils ne seront pas trop entourés des blancs ,
et qu'ils pourront jouir d'un territoire assez
grand pour chasser et ne pas manquer de gibier. Mais encore une fois, on ne peut résoudre d'une manière absolue une question si
difficile à i scuter.
La condition des sauvages, abandonnés entièrement à leur vie de nature , n'est pas la
même que celle des sauvages placés près des
blancs, ou communiquant avec eux. La réflexion peut porter à croire que la création des
besoins, la nécessité de la prévoyance, l'usage
de la pensée , le développement de l'esprit 7
et la sensibilité raffinée du cœur. étant plus
souvent des causes de malheur que de bonheur, la civilisation qui en est le principe doit
être écartée des sauvages pour leur propre
avantage. Mais peut-on arriver à la même
conclusion pour ceux des sauvages qui parleur
communication avec les blancs appartiennent
déjà à la civilisation, seulement il est vrai par
ses vices, conséquemment par les malheurs
dont elle est la source , et qui ne peuvent
qu'acquérir des moyens d'adoucissement et de
bonheur en l'obtenant plus complette.
La (Si)
La'question de la qjàjisation des^javageS}
jg§nsi4érée dans le rapport de l'avantage qui
<çn résulterait, pour la partie du Monde ,d$j4
civilisée, devrait peut-être aussi être décidée
à l'affirmative.
Quoiqu'il en soit, le gouverneur n'a paï
uniquement en vue, dans ce projet decivdissâ-
tion , le bonheuj de ces Indiehs,>méfe}©!H<SQBe
l'utilité qu'il peut en tirer; il veut lesiJHairfa\
civiliser par des prêtres: il préférerait .des missionnaires catholiques. La politique du génjésàjL
le rapproche d'une religion , dont les ministres
voyant leur intérêt attaché au pouvoir des
.trônes , ont eu toujours pour système de soutenir et de propager l'autorité arbitraire. . .
Ce qui est constant, c'est que lerj^tium exténue les Indiens, qu'il abrège leur vie, qu'il
rend tous les jours leurs mariages moins féconds , qu'il fait naître des enfans chétifs ,
et que^Ç.Sj,nations diminuent sensiblement
par ce poison , dont il n'est pas plus possible
de détruire, parmi elles, le besoin que
l'effet.
Établissement du Colonel Brant.
A quatre r vingt milles d'ici, sur la grande
rivière, est un établissement) que j'aurais été
Tome II. E (   82)
curieux de visiter ; celui du colonel Brant,
Mais le colonel n'y est pas , et dès - lors on
m'assure que je n'y verrais que ce que j'ai vU
dans ceux que j'ai déjà visités.
Le colonel Brant est un Indien qui a fait
la guerre pour les Anglais, qui ayant été en
Angleterre, a été breveté par le roi, bien traité
-de>B®ut le monde, et en a rapporté des moeurs
iàncfâmi européennes. Il est servi par deux
Sîègres , e; meublé comme un Anglais ; il a un
jardin , une ferme, une culture; il est vêtu I
presqu'eajaiérernent à l'Européenne , et n'en
a que plus d'influence sur les Indiens. Il est
à présent au traité de Miami, qui a lieu entre les États-Unis et les Indiens de l'ouest.
Il est également considéré par les Américains ;
on vante assez son caractère pour m'avoir donné
beaucoup de regret de ne l'avoir pas vu.
Autre visite des Indiens Sénécas au
Général.
Les Indiens du village que nous avons traversé en sortant de Cananwaga , sont aussi
venus voir le gouverneur pendant le terns^uèS
nous étions chez lui. Il faisait trop chaud pour
les recevoir sur la pelouse ; il les a reçu dans
«ne chambre, et assisté de quelques officiers (83)
delà garnison. Les chefs indiens ont prononcé
quelques mots, que l'agent a encore expliqués
au gouverneur , par l'assurance de leur disposition à employer leurs tomahawcks contre qui
il voudrait , quand il les leur mettrait dans les
mains , ainsi que le regret de ne les avoirpas
employés l'année dernière contre les Américains.
. Le gouverneur les a remerciés de cette disposition dans laquelle il les a entretenus, leur
a dit que le roi d'Angleterre voulait la paix,
quoique leur en ait dit, l'année dernière,
l'oiseau noir ( M. Pickering , commissaire
des États-Unis ) , qui avait menti. Ils ont répondu qu'il était bien vrai que M. Pickering
était un menteur, et ils ont été boire, piïispi&S;
sont partis.
La séance a eu lieu à huit heures du matin ,
parce qu'à neuf, la moitié aurait déjà été ivre:
au demeurant, le gouverneur carresse beaucoup les Indiens. Son fils unique, enfant de
quatre ans , est habillé à l'indienne, et porte
le nom de Tioga, que lui ont donné les Ma-
haucks. Cette petite comédie peut ne pas être
inutile dans les affaires.
F a (84)
Pèche.
Le poisson est très-abondant dans la rivière
de Niagara et dans le lac. Nous avons assisté
à: une pêche dont l'objet était de donner du
poisson aux soldats. On a traîné trois fois le
filet ; un des bouts était tenu par des hommes
qui restent à terre, le reste est emmené par
un bateau, qui, quand il a déployé ce filet
en entier dans l'eau , en ramène au rivage
l'extrémité qu'il tient. Les deux bouts se rapprochent dans un centre où tout le filet est
tiré ; ce filet n'a pas plus de quatre pieds de
large et cent de développement. Dans lés
trois fois qu'il a été jette , on a pris plus de
cinq cents poissons , parmi lesquels vingt-huit
à trente esturgeons, des pickerells, des White-fish , des rock-Jîsh, des sem-fish, des espèces
de harengs, et des espèces de carpes ressemblantes assez aux nôtres par la forme , mais
très-différentes par la bouche et par la chair;
des saumons, des truites, des perchés, tous
poissons d'une assez grande dimension. Sur les
bords de la rivière ou du lac, on peut prendre
promptement à la ligne, un grand nombre de
ces poissons de moyenne taille beaucoup plus
qu'il n'en faut pour faire vivre une famille pendant plusieurs jours.
—— (85)
Newarck: maisons, ouvriers, soldats.
La ville de Newarck est bâtie vis-à-vis du
fort de Niagara , et de l'autre côté de la rivière : une centaine de maisons, la plupart
jolies , y sont déjà construites , mais le déplacement  du   siège  du   gouvernement , en
retardera les  progrès ;   le plus grand nombre des habitans les plus riches   tiennent à
l'administration, et la suivront par-tout où
elle se placera. Parmi les maisons distinguées
par leur étendue et leUr élégance, est celle
du colonel Smith, lieutenant-colonel du cinquième régiment en garnison à Niagara. C'est
une maison en menuiserie, aussi bien faite,
aussi bien ornée , aussi bien peinte qu'il se
puisse.  La cour,  le jardin, la basse-cour,
sont entourés   de palissades ,  soigneusement
découpées et peintes  comme celles des plus
jolies maisons d'Angleterre. Son jardin très-
vaste   est tenu  comme un  potager  français
bien soigné. Dans ce pays , où les ouvriers se
trouvent très - difficilement et se payent un
dollar par jour, il en trouve tant qu'il en veut
dans son régiment , où les hommes n'ont pas
facilement la permission de travailler, et où
"$$&$ emploie pour neuf pences sterling. C'est
F 3 C86;)
ainsi qu il fait défricher une partie des cinq
milles acres qui lui ont été donnés , et qu'il
met en grande valeur une trentaine d'autres 1
qui, faisant partie.de la réserve du roi, en
avant de la ville , lui ont été prêtés par le
gouverneur, jusqu'à ce que le besoin les fasse
réclamer.
La disette de domestiques est plus grande
encore ici que dans les États-Unis ; presque
tous ceux amenés d'Angleterre, ou demandent
des terres , ou passent dans les États - Unis.
Un acte très-sage de l'assemblée , déclare
libre tout nègre qui met le pied dans
le Canada ; cette espèce d'hommes qu'on
trouve toujours avec plus ou moins d'abondance dans les États-Unis, ne peut donc pas
ici remplacer les domestiques blancs. Les soldats y suppléent pour tous leurs supérieurs militaires. Chaque officier , par les ordonnances
anglaises, peut en avoir un, qu'il paie un seul
-senêîing par semaine ; cette facilité , accordée
par les loix militaires, est étendue selon que
les officiers désirent en avoir un plus grand
nombre. Le gouverneur , qui a aussi dans la
province un régiment Queen's rangers, (chasseurs de la reine ) dont il est colonel propriétaire , n'est servi à la chambre , à table ,
auprès de ses chevaux, que par des chasseurs (87 )
de ce régiment. Il  n'a pu  conserver aucun
des domestiques qu'il avait amenés d'Angleterre.
On assure aussi que la désertion est assez
commune dans les régimens qui avoisinent
les États-Unis. Entoujséft de terres concédées
ou vendues à bon marché ; d'hommes qu'ils
•avaient vu paurçsrésil y a un an, et qu'ils savent
aujourd'hui psbpriétaires , mariés , aisés et
libres, il est àa^z. naturel qu'ils ne supportent pas sans regret l'idée-idèûn engagement
qui ne doit avoir de terme que leur vie. L'en-
iè&b d'une garnison, 'solitaire, sans moyens de
teavâil, sans distraction , le peu de soin qu'a
souvent d'eux leur colonel, rembrunit encore
à leurs yeux; le tableau de leur situation : ils
passent aux Etats-Unis, où ils sont assurés de
trouver un établissement qui les ré&dra indé-
pendans , et bientôt riches s'ils travaillent.
La même espérance , qui leur serait donnée
dans la colonie anglaise , pourrait seule être
un préséffëHif assuré contre cette tentation.
C'est ce qu'a sagement vu le gouverneur Simcoë, dans son projet d'accorder cent acres et
le congela» Dout soldata^ysap^urrait se faire
téfntplacer ; mais on dit quedb&rd Dorchester
trouvé "que ce projet tient trop aux idées
nouvelles, pour y donner les mains : son re-
F 4 (88)
fus , s'il a lieu , provoquera d'autant plus 1$
mécontentement, des troupes , que le projÇH
leur est déjà connu.
Ouverture de l'Assemblée du Haut-M
Canada.
C'est encore pendant notre séjour à Navy-
Hall, que s'est faite l'ouverture de l'assemblée du
Haut-Canada- L'attente d'un.ehefde justice, annoncé d'Angleterre, l'espérance d'être instrfflfjtM
sur les détails duitraité avec les États-Unis; y ont
déterminé le gouverneur à .'éloigner cette ses-
sion  jusqu'à  présent «oinais ce moment est
celui de la moisson, qui,   en   Haut-Canada
comme ailleurs, occupe plus que les af£au:e|S
publiques. Deux: membres  du. coaseiirilegi?™
làtif, au lieu de:sept; pointfijje. chef de jus-?
tice, pour, être orateur du. conseil législatif:
cinq membres de l'assemblée aU lieu de;,§eizfiJB
■sroslà^dfflfl&Ê "fae qui a ppeè%c&i$êiUBhi La loi exigw|
un plus grand•nombnreodè.membres/dansqcbi^
que chaœbr€b^>]f)©ïir; lui donner, droit deâdéjjH
libérer; cependasnt^Jk'nnee complète deçp^SM
la dernière assemblée. ,  ex-pi&wât dans  deux
jours. Le goùvdrneur a donc ^ugêqujij fallait
; ttgrMrir la session , sauf jaiix, deux chfmbre^, Jl
s'jaourner de jour à jour, en at|ejii|pi|*vqufflf '(89)
les vaisseaux du Détroit   et de   Kingston ,
apportent, comme on l'espère , les membres
' désirés, ou au moins la certitude qu'on ne doit
pas compter sur leur arrivée.
Une garde de cinquante hommes de la-garnison du fort, était tout l'appareil du gouverneur qui, en habit de soie, accompagné de
son adjudant et de deux secrétaires, a passé
dans la salleje chapeau sur la tête. Les deux
membres du conseil ont fait avertir l'assemblée
par son orateur ; elle a parue à la barre , et le
gouverneur a délivré son discours, calqué,
pouf les affaires d'Europe , sur celui du roi ;
conçu dans de bons termes pour les États-Unis,
à l'occasion du traité , et trW^concis sur les
affaires du Canada ; car là où il n'y a ni impositions à discuter, ni comptes à recevoir, ni
arrangement militaire à examiner, il y a peu
d'affaires ; et quand tous ces points seraient à
traiter,   les affaires ne seraient guères plus
ifèfiSgues , ni plus embarrassantes, à moins que
le gouvernement ne rencontrât une opposition.
Or la composition des deux chambres du Haut-
g6MSfada ne permet pas d'en supposer. La cons-
i^vAîoii du Haut-Canada est bonne pour le
moment présent; les membres des chambres
de l'administration sont tous de l'espèce la
meilleure qui pût être choisie à l'époque ac- (90 )
tuelle. L'influence du gouverneur n'est pas
aujourd'hui sans utilité ; peu-à-peu les chan-
gemens nécessaires , ceux qui assureront davantage la liberté , le bon ordre, dans tous les
points, etc. etc. auront sans doute lieu.
Fort de Niagara.
Le fort de Niagara est, comme je l'ai dit,
sur la rive droite de la rivière, à la pointe
opposée à celle de Mississogas, où est bâti
Newarck. Il avait été originairement placé ,
par M. de la Jonquière, à trois milles plus
près de la chute ; mais il a été reporté , quel-*-
ques années après , au lieu où il est à présent,
et où M. de Denouville avait construit une
redoute. Ce fort, ainsi que. ceux d'Oswego,
du Détroit, de Miami et de Machilimaehi-
nac , doivent rentrer aux Américains.
Celui de Niagara est, dit-on , le plus fort ;
il a été mis, l'année dernière , dans un mejLlf
leur état par quelques nouveaux ouvrages ,
.et sur-tout par des batteries couvertes qui le
défendent du côté du lac et de la rivière ; tous
les parapets , les talus, #tc, sont revêtus en
pièces de bois ; c'est dû' côté de la terre une
courtine flanquée de deux demi-bastions for-r
tifiés chacun d'une bîock-housegarnie de ca- (9* )
nons. Ce fort, comme tous les petits forts du
monde , ne peaajflfamais faire une grande résistance , s'il est bien attaqué, mais peut coûter
bien du monde aux assiégeans ; tous lesi^btb*
mens qui se trouvent dans son enceinte sont
en pierres , et ont été faits par les Français.
Le gouverneur , par une politesse très-
recherchée , nous a conduit à ce fort; car
il n'aime pas beaucoup à le voir depuis qu'il
a la certitude d'être obligé de le rendre aux
Américains : il4*éus en a fait voir tous iee'idét-
tails, beaucoup au-delà de ce que nomfrate-
rions jamais osé en exprimer le désir. Trente
hommes d'artillerie, et huifêijQonupagnies du
cinquième régiment, en composent la ga«pà-
son ; les canons et munitions pour l'&rjpée, que
peut lever le Haut - Canada , y sont réunis
et prêts à être employés. Nous avons , deux
jours après cette visite , été dîner encore à ce
fort, chez le major Seward , ec-nimandant
l'artillerie , homme aimable , poli, obligeant,
et qui d'ailleurs me semble très-estimé dans
son état; lui et M. Pilckms@m, capitainj^^dji
génie, sont les officiers que nous tavons vu
le plus souvent pendant notre séjour; ce
sont ceux que le gouverneur voit et caresse
davantage. En Angleterre , comme en France,
les officiers du génie et de l'artillerie sont les (9* )
plus instruits, par conséquent les plus agréables à rencontrer. Ce que nous avons vu des
officiers du cinquième régiment, nous les a
-montrés polis, obligeans et de bonne compagnie.
Les glaces que la rivière de Niagara charrie
en morceaux énormes , sans pourtant jamais
se prendre entièrement, empêchent, pour
deux ou trois mois d'hiver, la communication
du fort à Newarck. Dans tout ce tems elle est
libre quelquefois pendant une demi-journée
seulement , et devient impraticable sur-le-
champ. Quelques Indiens en tentent le passage , en sautant de glace en glace ; mais le
nombre de ceux qui s'aventurent à cette ris-
quable entreprise n'est jamais considérable.
i   Courses autour du Lac.
Dans quelques petites courses que nous
avons faites autour de la ville, et plus particulièrement dans un voyage de quatre jours,
avec le gouverneur, sur les bords du lac, nous
avons pu voir l'intérieur du pays. Ce vovage
- avait pour objet d'arriver à là^téte du lac. Un
canot d'écorce, qu'il a fait construire pour
faire toutes ses courses du Détroit à Kingston,
contenait toute la compagnie , composée du (93)
gouverneur, du major Seward, de M. Pilckin-
son, de nous trois, (car M. de Blacons nous a
quitté deux jours après notre arrivée à Navy-
Hall ) et de M. Richard , jeune anglais, arrivé
de son côté parla rivière du Nord , et que nous
avions eu occasion de voir à Philadelphie ;
douze chasseurs du régiment du gouverneur ,
pagayaient ce canot qui était suivi d'un bateau
portant tentes et provisions de toute espèce.
Nous nous arrêtions pour dîner, puis, avant
le soir, pour dresser la tente et pour souper.
Le matin, avant de partir, nous nous promenions , nous déjeûnions, et nous reprenions
ensuite notre route, mt^àk
Notre voyage a été contrarié par un peu de
pluie : un des points principaux de notre route
a été le Forty-mile-creek. Ce creek, passant au travers de la chaîne de montagnes qui
vient de Queenstown, tombe en cascade dans
la plaine, et présente quelques points de vue
sauvages , effrayans , et par conséquent agréables dans les montagnes. Avant de parvenir au
lac, il fait tourner deux moulins à scie , et un
moulin à bled, tous appartenant à M. Green ,
loyaliste du Jersey, établi depuis six à sept ans
dans cette partie du Haut-Canada.
Ce M. Green n'a pas quitté le gouverneur
pendant tout le tems qu'il a passé à Forty-. Il
(94)
mile-creek ; il paraît bonhomme, et supérieur,
par ses connaissances, à la classe ordinaire
des colons de ce pays. Il est possesseur de trois
cents acres de terre, dont environ quarante
sont cleared : il n'a pas plus de titres que les
autres de cette concession ; mais ayant voulu,
l'hiver dernier, vendre quelques-uns de ses
acres , et en acheter d'autres , il a obtenu'
promptement les titres pour ces deux parties.
Il a donné 125 dollars pour quarante acres ,
traversées par le creek qui fait tourner son
moulin. Il a ainsi payé un peu la convenance,
le prix commun dans ce canton étant de cinq
schellings l'acre. Là les terres nouvellement
dégagées de bois , donnent, dans la première
année, vingt boisseaux de bled; elles y sont
bonnes sans être de la première qualité. On
ne laboure qu'après les trois ou quatre premières années de récolte ; on laboure peu profondément , on ne fume jamais. Le prix de la.
farine est de vingt-deux schellings le cent pesant , du boisseau de bled sept à huit, et le
boisseau pèse toujours soixante et deux lïvres.&t|
l'ouvrier est payé six schellings par jour, et se
trouve difficilement.
L'hiver est compté pour la nourriture des
bestiaux à cinq mois et demi* souvent six près
le lac j   il est moins long d'un mois sur la* (95)
montagne : cette partie de pays réunit quelques habitations ; le bled est là, comme dans
tout le Haut-Canada, la culture la plus habituelle ; tous les grains s'y cultivent aussi. On
y sème le bled et le seigle en septembre, l'avoine en mai, l'orge en juin , les turneps en
juillet, les pommes de-terre se plantent en
mai ; les récoltes de foin se font du 20 juin
'Sn'Tô juillet, celles de seigle au commencement de juillet, celles de bled, à la fin du
même mois ; les pommes-de-terre et les turneps sont récoltés en octobre et novembre;
le foin ne se coupe généralement qu'une fois ;
on sème aussi des prairies artificielles de thy-
mothy. Les bestiaux sont nourris l'hiver de
foin conservé dans les granges , sous des baraques hollandaises (1), ou dans des meules à la
manière anglaise , mais mal faites. Tant que
l'hiver n'est pas bien rude, on laisse courir les
bestiaux dans les bois ; il y a, dit-on, dans
tout le Haut-Canada , rarement deux pieds de
neige sur terre. Tous ces renseignemens sont
communs aux points cultivés du lac Ontario
et du lac Érié.   ,
(1) On appelle baraque hollandaise , dans cepays.etdans
tout le nord des Etats-Unis , un toît rond, quarré, ou à
plusieurs côtés, couvert de paille, et soutenu sur dé
langues perches. Ce toit s'abaisse et se hausse à volonté.. 1   ;
$M )
M. Green, qui a un grand nombre d^e^f
fans, projette de les établir tous , ( c'est-à-dire
les garçons ) en leur faisant bâtir à chacun un
moulin sur son creek, ou sur un autre creek
voisin. Il moud pour la garnison de Niagara ,
où, ainsi que dans tous les points militaires
du Haut-Canada, le général Simcoë a ordonné
d'acheter toute la bonne farine proposée par
les meuniers , dans une quantité de plus de six
boisseaux.
La route de Forty-mile-creek , au bout du
lac , que nous avons faite à cheval, est à-peu-
près aussi mauvaise qu'aucune que nous ayons
rencontrée dans les États-Unis ; si quelques
troncs d'arbres couchés ne se fussent pas
trouvés de tems en tems dans les terres marécageuses, nous n'en serions jamais sortis. Dans
tout le trajet de quinze milles , nous avons
traversé de très-bonnes terres , mais à peine
quatre habitations ; au bord du lac, à son
extrémité et dans les plus belles terres du
monde, il n'y .en a que deux.
La baie de Burlington termine le lac Ontario. Cette baie a cinq milles de profondeur;
mais quoique communiquant avec les eaux du
lac par un détroit de trente toises de large,
la navigation est interceptée dans les trois
quarts de l'année par les sables qui sont jettes
avec (97)
avec abondance vers cette extrémité du lac,
et qui forment une barre dont le talus s'étend
en avant à près d'un demi mille. A ce seul
passage-près , cet;e baie est séparée des eaux
du lac par une langue de terre large de cent ou
deux cents toises ;"à la naissance de laquelle du
côté sud,èe$t.le portage d'environ cinquante pas
de largeur ; les petits bateaux sont portés dans
un petit à-cul de la baie , et arrivent de-îà sans
obstacle, à tous les points de sa circonférence.-
Les montagnes qui approchent si près du lac ,
à Forty-mile-creek, et qui depuis s'en éloignent à cinq ou six milles , s'en rapprochent
à la tête de la baie de Burlington. Leur circuit , la nature de la terre entr'elles et le lac,
•portent à croire qu'elles en ont été les vraies
Jimites , et que le terrein couvert de bois
très-anciens , très-beaux , qui les sépare du lit
actuel , n'a été formé que par des alluvions.
Ces montagnes, après avoir donné passage à
une rivière assez considérable > quoique peu
étendue dans son cours , qui se jette dans la
baie, recontinuent , entourent encore ledao
pendant environ un quart de sa longueur,
et de-là se dirigent Yesseje lac Huron jj auprès
duquel elles se divisent ; on n'en sait pas davantage. La géographie de ce pays pour la
direction des montagnes, la forme des val-
Tome //. G (98)
lées, le cours des rivières , est extrêmement
circonscrite.  Le gouverneur  Simcoë sent la
nécessité  de l'étendre ;  mais  que  de choses |
nécessaires à faire dans un nouveau pays ?
Dans toute cette course , nous avons traversé des bois remplis de fleurs très-belles ,
très - odorantes , dont nous n'avons pas pu
savoir le nom. Les arbres odorans y sont
aussi très-multipliés , et d'une élévation inconnue en Europe.
Les bords du lac sont assez mal-sains ; les
fièvres intermittentes y sont presqu'aussi communes que dans le Genessée. Il y a peu de
chirurgiens dans les campagnes ; ils ne peuvent exercer qu'après avoir été examinés par
le médecin du gouvernement. Cette précaution sera bonne un jour ; mais en attendant,
elle ne sert à rien : car comme il y a peu de
postulans , les ignorans sont acceptés sans difficulté , quand ils veulent bien se présenter.
J'ai appris par l'un d'eux que le commun
des habitans était extrêmement effrayé de leur
conseil dans les fièvres intermittentes, parce
qu'ils leur ordonnent toujours le quinquina ;
et que les pauvres gens , au lieu de prendre
leur avis , ont recours à une espèce de sortilège, dans lequel la confiance du pays est
générale. Quand ils sont attaquée de la fièvre, (99)
ils vont dans les bois, choisissent une branche
d'orme ou de sassafras poussée l'année précédente , et sans la détacher de l'arbre , ils
la tiennent avec un fil qui ne doit pas être
neuf, font autant de nœuds qu'ils consentent à avoir d'accès , et reviennent religieusement à la maison , persuadés qu'ils n'en
auront pas plus que le nombre auquel ils se sont
abonnés. Ceux qui les premiers ont inventé
ce secret, ayant fait si peu de noeuds que
la fièvre a trompé leur espérance , il arrive
que les superstitieux d'à-présent en font un
si grand nombre , que la fièvre meurt presque
toujours de vieillesse avant que le nombre
des noeuds soit atteint. Il est bien difficile
que ce secret, et sur-tout ce dernier raffi~
nement , ne soient pas l'invention de quelque
prêtre.
Cette promenade sur le lac est intéressante
et belle ; la vue de cette immensité d'eau
est majestueuse ; les commencemens de défrichemens faits généralement sur de bons
principes , offrent un tableau plein de douceur pour l'œil et pour la pensée. Le gouverneur est bon , simple , uni, aimable ; la compagnie était agréable , et nous avions nos
aises , autant qu'il est possible de les avoir
dans un tel voyage. Cependant, il est réel
G 2 ( soo )
que je n'y ai pas eu un moment de vrai plaisir ,
de jouissance entière; que je n'en ai pas eu!
un seul pendant tout le tems que nous sommesi
restés à Navy-hall, comblés des attentions les
moins gênantes ,   du gouverneur , et de tout j
ce  qui l'entoure.
Je suis embarrassé de me rendre compte à
moi-même , des différens sentimens qui m'oppressaient et m'empêchaient de me livrer en-^j
tièrement à la reconnaissance et à la douceur I
qui en résulte. J'aime les Anglais plus peut-i
être qu'aucun Français ne les  aime ; j'en ai -\
toujours été très bien traité ; j'ai des amis parmi |
eux ;  je reconnais à ce peuple beaucoup de
grandes   qualités   et   de   talens.   Je   hais   les
crimes  infâmes dont la  révolution française
a été souillée , qui m'ont d'ailleurs enlevé des
objets chers à mon affection et à mon estime; I
je suis banni de France , mes biens sont confisqués ; je suis traité par le gouvernement de
mon pays comme si j'étais un criminel ou un
mauvais citoyen ; séparé de tout ce qui m'est
cher, Roberspierre et les autres brigands par
qui ma nation s'est laissée tyranniser , m'ont
rendu   excessivement   malheureux ;   et   mes
malheurs sont loin de finir: hé bien! ce sentiment de la patrie , ce sentiment aujourd'hui   I
si pénible, si contradictoire avec ma position, ( toi )
domine tous les autres et vient me poursuivre
ici plus que jamais. Ce pavillon anglais sous lequel je navigue , sur des lacs où a si long-tems
flotté le pavillon français ; ces forts , ces canons
enlevés à notre puissance , ce témoignage perpétuellement sous mes yeux de notre ancienne
faiblesse etde nos adversités ^me gênent, m'accablent, et me donnent un excès d'embarras,
de honte , que je ne puis trop bien démêler et
moins encore définir. Les succès que le lord
Howe a eus l'année dernière , dont les Anglais
parlent d'autant plus librement devant nous ,
qu'ils croient notre cause attachée à la leur ;
cette avidité d'annoncer de nouvelles défaites
des Français , d'y croire , et d'oser nous en
complimenter, en nous assurant que nous
rentrerons dans nos propriétés par les efforts
Britanniques ; tous ces sujets habituels d'une
conversation dans laquelle l'intention de mes
hôtes semble toujours bonne , ont quelque
chose d'autant plus pénible , qu'il faut cacher
sa pensée dans le silence;, qu'en la disant, on
passerait pour un sot aux yeux du très-petit
ôombre , par qui on ne serait pas jugé un
Jacobin , un Roberspierre, et qu'on en est
pour ainsi dire embarrassé avec soi-même. Et
cependant, il est en moi, il est profondément
en moi de préférer de garder toute ma vie
G 3
I
l r
(  102  )
mon état de banni, de pauvre diable, à me j
voir rappeler dans mon pays et dans mes biens
par l'influence des   puissances  étrangères  et J
par l'orgueil anglais.   Je n'entends pas parler
d'une  défaite des troupes françaises sans una
grande peine , de leur succès sans un sentiment d'amour-propre satisfait que je ne cherche
pas toujours assez à cacher. Et cependant encore , à côté de tous ces sentimens ridiculedH
à s'avouer dans ma position, je ne puis entrevoir  l'époque   où l'anarchie cessera dans
notre infortunée patrie , et où la liberté réglée I
par des loix bien obexes,  rendra heureux au
moins ceux qui n'en sont pas bannis , et assurera sa gloire sur des bases solides et durables.
Je ne sais si mes amis qui liront ceci m'entendront bien ; s'ils démêleront mieux que moi
cette confusion d'idées et de sentimens si
contraires en apparence. Mais enfin les voilà ,
tels que j'en suis pénétré et tourmenté.
Parmi les différens témoignages d'obligeance
qu'a reçus ici notre petite caravanne, du Petit-S
Thouars en a éprouvé un plus particulier par
l'offre de terres dans le Haut - Canada. La
proposition lui en a été faite par le major
Seward , qui sans lui dire qu'il y était directement autorisé par le gouverneur , nous l'a
laissé croire. La réponse polie mais très-pgflj ( io3 )
noncée de du Petit-Thouars , n'a pas permis
que cette négociation allât plus loin.
Gazettes : Esprit-public : Religion.
L'amour des nouvelles est loin d'être aussi
répandu dans le Haut-Canada que dans les
États-Unis. Une seule gazette s'imprime à
Newarck, et le gazetier, s'il n'était pas soldé
par le gouvernement, ne pourrait, par ses
souscriptions, payer le quart de ses frais ;
c'est un extrait très-court et choisi dans les
principes du gouverneur, des papiers de New-
Yorck ou d'Albany , et sur-tout de Québec ,
précédé et suivi d'annonces de ventes. Ce papier parait toutes les semaines ; on en envoie
en petit nombre au fort Érié , en petit nombre
au Détroit. La presse de cette gazette sert à
imprimer les actes de l'assemblée , les proclamations du gouverneur , et c'est son emploi le plus habituel : d'ailleurs , Niagara est,
par sa position, très-reculé pour les nouvelles ,
sur-tout en tems de guerre.
Les vaisseaux d'Angleterre ne sont pas encore arrivés à Québec , et nous sommes au
six de juillet ; l'on n'est instruit à Niagara
que de ce qui se passait à Philadelphie avant
notre départ ; car on ne s'appelle pas instruit
G 4 (   !04)
ici de ce qu'on n'apprend pas par la voie directe de Londres,
Le peu de renseignemens qu'il nous a été
possible de nous procurer sur l'esprit général i
du pays, et ceux-là sont venus nous trouver , I
( ils étaient d'une nature trop  délicate pour .;
que nous nous en montrassions curieux ) ont i
été que généralement il est tranquille ; Tpe a
les loyalistes Américains , qui réellement ont jj
souffert de la  guerre ,   conservent  quelque j
rancune contre  leur patrie  et leurs compa- j
triotes ; que ce nombre est peu considérable I
en comparaison des émigrans venant cle-iEtats-
Unis , de la Nouvelle-Ecosse , du Nouveau- \
Brunswick, et qui ne partagent pas les ressenti- j
mens des premiers, ressentimens qui, d'adleurs, jj
s'éteignent tous les jours ; qu'il ne laisse pas que ]
d'y avoir quelques mécontens dans le pays ; 1
que ,  par exemple ,  beaucoup de nouveaux
colons venant des États-Unis , qui, pour ob-  .
tenir des terres gratuites , damnent tout haut
le gouvernement fédéral,   ne   sont que  des
hypocrites du royalisme anglais ; que la cherté  .
des denrées, et par suite,  la prohibition du
commerce avec les États- Unis, sont un des  .
sujets de murmures ; cjue le retard perpétuel  )
de la délivrance des titres de propriété, en est
un autre ; mais que ces mécontentemens n'ont ( io5)
encore rien qui puisse inquiéter , au moins
pour le moment , le gouvernement qui s'abuse même sur leur réalité , et qui , dans des
circonstances de guerre avec les États-ÛniS ,
pourrait cependant se trouver mal de leurs
effets.
La religion est, dans tout le Haut-Canada,
anglicane épiscopale. Au Détroit, la presque
totalité des colons est cependant catholique ;
ii y a bien aussi quelques familles de quakers ,
de memnonistes et de dunkers, répandues dans
la province, mais en petit nombre.'
Le septième des terres est destiné à payer
le clergé protestant ; car au Détroit près , il
n'y a point de culte catholique payé ; il n'y
a encore même à Newarck aucune église
bâtie , et là les mêmes salles servent au
culte, au conseil législatif, au conseil exécutif, et aux bateleurs quand il s'en égare
dans ce pays perdu.
Village indien des  Tuscororas.
Notre dernière course autour de Navy-
hall nous a menés au village des Tuscororas
par Queenstown. Ce village en est à quatre
milles et dans les terres américaines ; un des
chemins pour y arriver passe par  les mon- ( io6)
tagnes qui bordent la chute. Leur passage
présente des vues remarquables , comme précipices , déserta , lieux sauvages , quand ces
montagnes dominent sur le lit du fleuve ,
serré encore entre cette double ligne de rochers élevés , et toujours tourmenté par l'impression de la cascade ; il en présente d'admirables quand ces montagnes s'abaissant vers la
plaine qui les sépare des bords du lac , laissent l'œil embrasser à la fois et cet intervalle
et le fort de Niagara, et toutes les rives du
lac et le lac lui-même , enfin une partie de
ses bords opposés. Toutes les terres de ce
pays semblent bonnes.
Quand au village de Tuscorora , il présente
le même aspect de saleté , de pauvreté.qu©
tous les villages indiens que nous avions vus
jusqu'ici ; seulement comme le gouverneur y
était attendu, les habitans en étaient peints
avec recherche ; tous les atours les plus à la
mode étaient au jour ; on croyait qu'il venait pour y tenir conseil , et une feuillée
toute arrangée à la porte du chef, et sur
laquelle le drapeau anglais flottait, était le
lieu préparé pour la cérémonie. La bourgade
a été désappointée, quand le général leur a dit
qu'il venait sans autre projet que celui de les
voir ; cependant il s'est assis .sous la feuillée ( io7 )
préparée ; les Indiens assis en demi cercle sur
des bancs , et fumant dans de longues pipes ,
les jeunes gens assis au bout tant qu'il y avait
delà place , ou debout, et reposés sur leur
raquette , le général et nous au centre du
demi cercle , les femmes et les enfans rte
s'approchant pas.
Paterson né américain , et fait prisonnier
par les Indiens à l'âge de dix ans /( il en a
aujourd'hui vingt-cinq) , était l'interprète du
gouverneur ; tous les discours de celui-ci et
des agens anglais aux Indiens Ont toujours le
même objet; ainsi cette fois encore il leur a,
été dit ce que les Yankees leur voulaient du
33 mal; qu'ils n'avaient d'autre idée que de
33 les dépouiller de leurs terres ; que le bon
33 père (le roi George) était le seul véritable
33 ami de leur nation. 33 II leur a répété encore
33 que l'oiseau noir (Timothy Pickering)
33 était un méchant et un menteur. 33
Mais tout ce langage n'a pas trouvé grace
auprès des Tuscororas. Les Senecas en se
rendant , il y avait huit jours, à Navy-hall,
avaient passé chez eux, et leur avaient dit
qu'ils allaient chez le gouverneur sans s'expliquer davantage sur le sujet de cette visite.
Les Tuscororas en avaient conclu qu'il y avait
entre les Senecas et le gouverneur quelque ( io8)
grande négociation dont eux Tuscororas se
trouveraient probablement mal ; car la défiance , le soupçon et l'inquiétude sont les
bases fondamentales de Joute la politique
indienne , et il faut convenir que ces dispositions sont les conséquences les plus justes
de la conduite  des blancs avec eux.
Le gouverneur a nié toute négociation
particulière avec les Senecas , a employé
pour les dissuader tous les complimens , toutes
les assurances d'affection qu'il croyait capable de les flatter ; il leur a reparlé et des
-Yankees et de l'oiseau noir, et du roi George,
il ne les a pas satisfaits. Ses offres de terres
dans le Canada, quand les Yankees les auront
chassés de leur place actuelle , ne leur ont pas
fait plus d'effet ; rien n'a pu animer d'aucune
manière l'expression froide et un peu sombre
de leur visage , expression qu'ils conservent
imperturbablement toutes les fois qu'ils s'occupent d'affaires ; soit que ce soin de cacher
toutes leurs impressions, tienne à une dissimulation réfléchie , dont leur commerce avec
les blancs leur a fait sentir la nécessité ,
soit qu'on ne doive y voir que l'effet du caractère et de l'habitude. Cette petite anecdote
peut montrer à quel point la jalousie des différentes  nations   indiennes   entre  elles,  est ( log )
prompte à s'éveiller et s'anime aisément. On
ne peut pas douter que les Anglais et le3
Américains ne profitent au besoin de cette
disposition comme de toutes les autres faiblesses des Indiens.
Il est peu de ces villages indiens où il n'y
ait quelques blancs établis , et presque toujours ils y ont de l'influence. Cette vie de fainéantise, de libertinage et d'ivrognerie convient à bien des caractères ; ce ne sont pas
pour l'ordinaire les meilleurs ; aussi remar-
que-t-on que ces blancs habitant parmi les
Indiens , sont toujours les plus vicieux , les
plus cruels , les plus avides, les moins bons
pères , ect.
Il y a une assez grande quantité de fièvres
intermittentes dans ce village. Souvent les
Indiens consultent le médecin payé par le
gouvernement anglais pour les soigner ; mais
plus souvent ils prennent des breuvages de
jus d'herbes qu'ils font eux-mêmes. Quoique
les serpens-sonnettes soient assez communs
dans leurs environs , aucun de ceux qui habitent actuellement ce village , n'en a jamais
été mordu ; leur remède serait du sel et de
l'eau ; ils le croyent suffisant et sûr.
Nous anons rencontré dans cette course une
famille américaine, conduisant quelques boeufs, ( no )
vaches et moutons, et venant en Canada. Nous
venons , ont-ils dit au gouverneur, qu'ils ne
connaissaient pas , voir si l'on veut nous donner des terres ici. ce Ah oui ! » leur a répondu
le gouverneur, 33 vous êtes las du gouverne-
33 ment des États , vous ne voulez pas avoir
33 tant de rois? vous regrettez le gouverne-
33 ment du vieux père ce (c'est le nom qu'il
donne au roi d'Angleterre en parlant aux
Américains) vous faites bien, vous savez
33 qu'il est juste et bon ; allez , nous aimons
33 les bons royalistes comme vous ; on vous
3) donnera des terres. »
Le retour de Queenstown dans le canot du
gouverneur nous à fait redescendre cette
belle rivière de Niagara, dont l'imagination
se plaît à voir les rives telles qu'elles seront
quand les habitations et les cultures les auront
tirées de l'état de désert où elles sont à
présent ; et elle les voit alors animées de tableaux rians et riches; mais l'imagination'
jouira probablement bien long-tems seule en-
, core de ces agrémens et de cette richesse.
t
l""rf- ( 111 )
Yorck.
Pendant notre séjour à Navy-hall , MM.
du Petit - TlioutSS et Guillemard ont profité
du retour d'une chaloupe canonière pour aller
faire une course à Yorck. La paresse , la cer-
Uiétrude; du peu d'objets intiœessans que j'y
prouverais , la.ipdliffeesse pour le gouverneur,
se sont réunis p»iar.me faire rester à la maison.
Mes amis m'ont rapporté de leur voyage que
r^t^eainplacement qui, comme je l'ai dit, avait
été choisi par le gouverneur pour la capitale
du Haut-Canada, avant qu'il pensât à s'établir
sur la rivière de Tranche , offrait une ttès-
belle et très-vaste rade séparée du lac par
une langue de terre irrégulière pour sa largeur , depuis un mille jusqu'à soixante
4gjils.es:; que FeaalÈée de cette rade ouverte d'un
mille environ , était obstruée dans son milieu par un banc , et que les deux passages
que le banc laissait étaient très-aisés à défendre par les deux pointes de l'entrée, sur
; èesquelles^déjà deux block-houses étaient construites ; que cette rade était de deux milles et
demi de profondeur sur un de large ; qu'elle
était saine dans tous ses points ; que réiéssa»-
-tion de ses bords donne la facilité de la dé-
sfogadre par des fortifications.
««à (  112  )
Yorck est le point que le gouverneur Sin
coë se propose de 'rendre le centre des forces
navales du lac  Ontario ;   il  y a  maintenant
quatre chaloupes-canonnières, dont deux sont
de nature à transporter des  marchandises et
y sont constamment occupées; les  deux autres uniquement propres à porter des troupes
et du canon, navigables à rames et à voiàes% 1
.resteront sous des hangards tant  qu'elles ne
seront pas employées à leur destination. Dans
le projet du gouverneur, il en établit dix de
cette espèce sur ce lac , et dix sur le lac Erié.
Les charpentiers  qui  y   travaillent sont des -\
habitans des États-Unis , et retournent chez
eux chaque hiver.
Quant aux maisons déjà construites à Yorck,
elles se bornent à. une   douzaine ,   bâties au ,
fond de la baie, près la rivière Dun ; les habitans n'y sont pas, dit-on, de la meillréurlljB
espèce; l'un d'eux est le nommé Batzy, chef
des familles allemandes , que le capitaine ^Wfiï§B
. liamson accuse les Anglais de lui  avoir débauchées pour nuire' aux progrès de son  établissement.
Malgré la navigation de : eett©hrivjièr.e, il y a
encore trente milles  de portage entre Yorck
et le lac Simcoë, par où les marchandises.veinant du lac Huron pourraient y arrivjerle plus
directement; % (n3)
directement. Les barraques où est établi le régiment du gouverneur , sont bâties à deux
milles de la ville, sur la rade près le lac ; on
dit que les soldats en désertent assez fréquemment.
Les Indiens sont à i5o milles à la ronde
les seuls voisins de Yorck. C'est la nation des
Missassogas, et je prendrai occasion de dire
que tous ceux qui dans le Haut-Canada fréquentent les Indiens nous confirment que le
père Charlevoix avait parlé de leurs mœurs
avec une grande vérité : on reconnaît dans son
ouvrage la même fidélité pour les descriptions
de tous les pays qu'il a parcouru.
Départ de Navy -hall.
Après dix-huit jours de séjour à Navy-hall,
nous avons pris congé du gouverneur le vendredi 10 juillet. Il avait bien le désir de nous
garder quelque-tems encore, mais le moment
probable de la réponse de lord Dorchester à.
Kingston était venu ; et malgré l'obligeante
et agréable civilité du gouverneur , nous ne
pouvions pas être sans inquiétude de le gêner.
J'espère qu'il aura été aussi content de la
simplicité et de la franchise de M. du Petit-
Thouars et de moi, que nous l'avons été de
Tomelh & fl
( ii4)
sesbôntés ; je ne parle.point de M. Guillemard I
qui, comme Anglais, n'était pas dans la mémeJ
position que nous. Nous avons joui dans sa j
maison de cette liberté entière d'opinions»
qu'un homme aussi distingué que lui se -piaili
à encourager, et sans -laquelle nous n'auridn»
pus-ester aussi long-tems à Navy-hall-que nouaB
l'avons fait.
Tout ce que  nous  avons  vu et  entendu
sur   cette   partie   du  Haut - Canada ,    nous
laisse l'idée que   cette province ne   restera»
pas long-tems dépendante de l'AngleteEWjH
L'esprit d'indépendance des États-Unis, qua
déjà n'y est pas étranger, s'y établira plus encore quand le voisinage sera plus immédiat»
La comparaison que les habitans duHaut-CaJ
nada feront du prix de toutes les marchandises
sujettes aux droits des douanes d'Angleterre,
avec celui des mêmes, objets sur la rive opposée , sera un sujet très-suffisant d'envie et de
murmures. La contrebande sera impossible à
empêcher, puisque la naviga^ipn se feraîp^3
les menues'lacs, par les mêmes . canaux ^; et
cette  contrebande  sera un grand  mal pour
l'Angleterre, au moins dans le systêm&suivaiw
lequel elle gouverne ses colonies. Elle sera une
matière constante de querelles entre les deux
gouvernemens ,  et fournira chaq»*e<jo»"r-,iM ( ii5)
gouverneur du Haut-Canada des moyens de
provoquer , de commencer la guerre. Or
une guerre qui aurait pour motif le désir
d'entretenir les denrées pour les sujets de l'Angleterre à un prix immodéré en comparaison
de leurs voisins, ne serait pas populaire ; ce
serait encore un renouvellement de la guerre
d'Amérique, de l'acte de timbre , des droits
sur le thé ; et les suites en seraient probablement les mêmes.
D'ailleurs l'ordre naturel des choses dans ce
j moment, la disposition générale des esprits de
tous les peuples annonce la séparation du Canada d'avec l'Angleterre comme nécessaire. Je
ne sais si quelque chose au monde peut l'empêcher. Mais ce ne pourrait être que par un grand
état de prospérité, de gloire, par de grands succès dans ses guerres, par une tranquillité parfaite dans son intérieur, que l'Angleterrepour^
rait en imposer à ce pays ; tandis que les dépenses
pour le peupler et le faire fleurir ne seraient pas
suspendues; que l'affranchissement de tous les
droits de la métropole s'opérerait dans toute
l'extension possible, et que le gouvernement le
plus doux pourrait, par des secours prompts
et bien appliqués, par des établissemens publics, utiles,et désirés,par des encouragemens
soigneusement répandus dans toutes les classes
H a' (  ritl)
des citoyens, faire sentir les avantages d'une I
monarchie prompte dans l'exécution de ses
vues libérales , à ce peuple appelé déjà par une
constitution sage à jouir de tous les bienfaits
de la liberté civile.
Mais toutes ces conditions ne sont pas et
ne peuvent pas être remplies ; et l'Angleterre
perdra encore de nos jours , peut-être prochainement, ce fleuron de sa couronne. Elle
aura pour le Canada le sort qui lui est réservé
tôt ou lard pour l'Inde ; qui l'est à l'Espagne
pour sa Floride et son Mexique ; au Portugal
pour son Brésil ; enfin à toutes les puissances
européennes pour toutes leurs, colonies au
moins continentales , si éclairées par l'expérience , elles ne changent pas promptement
le régime par lequel elles les gouvernent.
Avant de, finir l'article de Niagara, j'ai besoin de parler des honnêtetés toutes particulières que nous avons reçues du major Little-
hales , adjudant, et premier secrétaire du
gouverneur ; c'est un homme doux , aimable
obligeant ; toute la partie de correspondance
du gouvernement roule sur lui, et est suivie
avec une grande activité. A en juger par l'apparence, le major Littlehales a la confiance
du pays ; cette apparence accompagne toujours ceux qui ont le crédit et l'autorité ; mai§ If
( 117)
il nous semble que la rectitude, l'obligeance^
la sagesse dans les opinions en méritent la
réalité à cet officier.
Passage du Lac.
C'est sur YOnondago , une des goélettes
appartenant à la marine militaire du lac, que
nous nous sommes embarqués pour aller à
Kingston ; cette goélette est percée pour douze
canons de six livres de balles, et n'en monte
que la moitié en tems de paix. Quand ces
sortes de bâtimens ne sont pas chargés d'effets pour le service du roi, ils portent des marchandises pour les négocians, qui paient en
conséquence ou qui chargent une autrefois
pareille quantité d'effets du roi sur leurs bâtimens.
L'Onondago est du port de quatre-vingt tonneaux ; elle était cette fois chargée de deux
détachemens, l'un du cinquième régiment,
qui allait à Kingston chercher de l'argent ;
l'autre des chasseurs de la reine, qui allaient
à Montréal chercher des habits. Quarante-un
Canadiens, qui avaient remonté de Montréal
dix bateaux pour le service du roi et qui les
avaient laissés à Niagara, étaient aussi sur ce
bâtiment ; les passagers de la Cabine étaient
H 5 r
11
( n8 )
M- Richard, M. Seward, dont j'ai déjà parlé ,
M. Bellew, officier commandant le détachement du cinquième régiment allant chercher
de l'argent ; M. Hill, autre officier du même
régiment, malade , allant à Kingston pour
changer d'air ; M. Lemoine, officier du soixantième régiment, en garnison à Kingston,
et nous.
Le vent a été très-modéré dans notre navigation ; elle se fait ordinairement en trente-
six heures, quelquefois en seize ; nous l'avons
faite en quarante-huit : elle dure souvent cinq
jours, dans ce tems-ci sur-tout, où le calme
est habituel. A peine pouvait-on appercevoir
le moindre mouvement dans les eaux du lac.
Cette navigation n'offre rien de bien intéressant; elle est de cent cinquante milles ; on perd
bientôt les côtes de vue, sur-tout quand le
hâle de la chaleur obscurcit l'horison , ainsi
que nous l'avons éprouvé. Les îles aux canards appelées par les Anglais Ducks-islands,
sont dans les tems ordinaires le seul petit danger de cette navigation. Elles sont trois, à-peu- :
prés sur la même ligne ; entre la côte et l'île
de la gauche, et entre celle - ci et celle du
centre , il n'y a point de passage pour les navires ; des rochers sous l'eau rendent le naufrage certain à celui qui ferait cette route ; ( ii9)
c'est entre l'île du centre et celle delà droite
qu'il faut passer ; la largeur du canal est de
quatre à cinq milles, bon, profond par-tout.
Le danger n'existerait donc que si un gros vent
qui se lèverait au moment où on approche de
ces îles, poussait le vaisseaq dans le mauvais
passage ; mais il n'y a je crois, de mémoire
d'homme, qu'un seul exemple de ce malheur j
on n'approche pas la nuit de ces îles quand le
tems n'est pas sûr , et quand la nuit n'est pas
claire. Un danger plus véritable et plus commun est celui des tempêtes qui s'élèvent sur
le lac avec une violence subite ; les eaux deviennent alors plus agitées, dit-on , que celles
de la mer ; et le peu détendue du lac qui en
rend les vagues beaucoup plus courtes, tient
le vaisseau dans des mouvemens plus fréquens
et plus violens. Le danger des côtes est toujours imminent; et les vaisseaux ne pourraient pas l'éviter, si les tempêtes se prolongeaient ; mais elles sont ordinairement de
peu de durée, sur-tout en été , où le beau
tems reparait avec la même promptitude ; ce
n'est alors proprement que de fort coups de
vent. En automne, elles tiennent souvent deux
jours de suite et se répètent fréquemment.
Un vaisseau a péri en totalité, corps et biens
il y a cinq à six ans, et de tels naufrages ne
II 4 r
1
( 120 )       j
sont pas rares en cette saison. La navigation
du lac cesse d'ailleurs entièrement de novembre en avril.
Nous avons eu , dans ce court passage ,
beaucoup à nous loueT du lieutenant Earl,
notre capitaine et de tous nos co-passagers ; •
mais le tems a été extrêmement chaud ; il
est tel depuis huit à dix jours. Le thermomètre de Farenheit a souvent été à Navy-
hall, à Q2 dégrés ( 26 dégrés deux tiers de
Reaumur). Sur le bâtiment et dans la chambre , il n'a pas été plus haut que 64 ( 25
dégrés demi-quart de Reaumur ). Ce n'esta
pas tant la violence de la chaleur que son
genre, qui la rend insupportable ; elle est
lourde , oppressive, encore plus la nuit que
le jour ; car le jour, il y a souvent des brises,
qui rafraîchissent l'air ; la nuit, il n'y en a
presque jamais ; les fenêtres laissées ouvertes
ne donnent pas de fraîcheur ; on ne sue pas,
mais on est accablé ; on respire avec peine ;
on dort mal ; on est agité ; et on se lève ,
presque plus fatigué que quand on s'est mis
au lit.
J'ai dit qu'un détachement de soldats, du
cinquième régiment, était à notre bord ; ils
ont fait leur toilette avant que d'arriver à
Kingston. Nous avions vu, huit jours plutôt, (   121   )
les Indiens se peindre les yeux de noir de
fumée ou de vermillon, avant de paraître devant le gouverneur, et se nouer les cheveux
sur le haut de la tête, pour y planter des
plumes de coq , ou des crinières peintes en
rouge ou en bleu. Ce jour-là , nous avons
vu des soldats européens , s'enduire les cheveux , ou la tête quand ils n'avaient pas de cheveux , d'un épais mortier blanc, mis au pinceau et gratté ensuite , comme un jardin,
avec un peigne de fer ; s'appliquer après cela
contre la tête un morceau de bois grand
comme la main, fait en cul d'artichaud, et
s'en fabriquer un catogan, en le remplissant
de ce même mortier blanc , passé au râteau
comme le reste de la tête. Voilà le spectacle
que nous ont donné, pendant les deux dernières heures de notre traversée, ces soldats
qui , quoiqu'ils ne fissent pas leur toilette
eux-mêmes , comme les Indiens, n'en consultaient pas moins soigneusement leur miroir.
Ce n'est point une censure que je prétends
faire ici de l'ajustement militaire , ni de la
puérilité des soins qu'on y consacre dans
presque tous les pays du monde, mais seulement .une observation que je présente à
ceux qui sont tentés de ridiculiser les mœurs
et les manières qui ne sont   pas les  leurs. (   122  )
Car, entre le Turc, qui couvre sa tête rasée
d'un turban plus ou moins plissé , plus ou
moins orné, selon qu'il est homme de plus
ou moins de conséquence , les femmes de
l'île de Melos , dont les jupons ne tombent
qu'à demi-cuisse, tandis que leurs manches
descendent jusqu'à terre, et nos élégantes ,
qui, serrées, il y a dix ans, dans des grands
corps de baleines, chargées de fausses hanches et montées sur de hauts talons, raccourcissent aujourd'hui, dit-on , leurs tailles
jusqu'au milieu du sein, qu'elles coupent d'une
ceinture qui tient plus de la corde que du
ruban, découvrent leurs bras jusqu'à l'épaule,
et laissent voir d'ailleurs , par une robe transparente , tout ce qu'elles se croient obligées
de couvrir un peu , le tout pour ressembler
à des grecques ; l'Indien sauvage serait sans
doute embarrassé de savoir desquels il aurait
à rire davantage.
Arrivée à Kingston.
Le 12 Juillet, vingt milles environ après
avoir passé les îles aux Canards , le lac se
resserre, les îles se multiplient, aucune n'est
habitée, toutes sont couvertes de bois; elles
sont presque toutes vers la rive droite du lac: (   123  )
à la gauche est la baye de Quenty, qui se
prolonge environ cinquante milles dans les
terres, est cultivée sur tous ses bords , et a
une profondeur, dit-on, considérable. L'œil
retrouve avec plaisir des côtes habitées ; les
campagnes sont agréables, les maisons sont
plus rapprochées que dans aucun des nouveaux
pays que nous ayions encore parcourus dans
le Haut-Canada. A l'époque actuelle s les différentes couleurs des grains, embellissent ,
enrichissent le paysage, et charment la vue
et la pensée ; enfin , la ville de Kingston se
découvre ; elle est à l'entrée de la baye de ce
nom , à laquelle les Français avaient toujours
laissé le nom indien de Cadarakwe. Cent-vingt
,à cent-trente maisons la composent ; le terrein
derrière elle, s'élève doucement, et présente
depuis le lac , un amphithéâtre de champs
dont les bois ont été arrachés, mais qui sont
encore sans culture. On ne distingue aucun
bâtiment beaucoup plus soigné que les autres ;
le seul plus considérable , un peu en avant
duquel est planté le pavillon anglais, est le
corps de caserne, bâtiment de pierres , entouré de palissades.
Toutes les maisons sont bâties sur le côté
nord de la baye , qui s'enfonce d'un mille
encore  au-delà. Sur le côté du midi, sont (   124  )
l'établissement naval militaire , le chantier f
le logement de tout ce qui tient à cette
petite partie de la marine. Les bâtimens du
roi sont à l'ancre dans la rivière en avant
de ces établissemens , et ont ainsi leur port'
et leur rade, séparés de ceux du commerce.
Nous sommes débarqués au port dit Royal ;
notre capitaine , tout royal que lui et son
vaisseau étaient, a reçu notre argent. Il nous
avait été recommandé , par le gouverneur
Simcoë, de ne point payer, parce que les
bâtimens appartenaient au roi ; nous avions,
par ses soins apporté notre nourriture ; cependant , il répugnait tant à mon ami du
Petit-Thouars et à moi, de passer au compte
du roi d'Angleterre, que nous avons risqué de
proposer, au capitaine Éarl notre tribut ;
ces propositions réussissent rarement mal ;
elles ont eu cette fois encore leur succès
ordinaire. Le capitaine Éarl est d'ailleurs un
bien excellent homme, poli, attentif, toujours
sur le pont, et paraissant aimer et entendre
son métier.
Point de lettre arrivée de lord Dorchester,
et grande incertitude sur le moment où elles
parviendront; les calculs de Kingston, pour
le retour des réponses , ne nous sont pas si
favorables que ceux de Niagara; il nous faudra (   125  )
attendre peut-être huit jours encore. Que de
tems perdu pour notre voyage, et cela parce
que le gouverneur Simcoë est mal avec le
lord Dorchester , et qu'il se tient dans la plus
(ponctuelle exactitude, dont, dans toute autre
occasion, les lettres que nous apportions auraient pu , auraient du peut-être le faire sortir.
Notre ami M. Hammond aurait bien du aussi
prévoir tous ces petits désagrémens , en écrivant d'avance à lord Dorchester, comme je
l'en avais prié';" niais on ne peut malheureusement pas aller en arrière des évènemens.
.Que de choses on déferait 'dans la vie ! II
faut donc attendre. Patience , patience , et
toujours patience.
Différence d'opinion du Lord Dorchester et du Gouverneur Simcoë,
sur Kingston,.
Kingston est la place où lord Dorchester
voudrait que le gouverneur Simcoë établit sa
capitale du Haut-Canada ; il semble lier à ce
choix l'avantage d'avoir, en cas d'attaque ,
toutes les troupes plus rapprochées de Québec , seul point que ce gouverneur général
regarde comme possible à défendre dans ie
Bas-Canada, pour de là envoyer des partis en r
( 126)
avant, si la guerre peut devenir offensive. H
pense que le siège du gouvernement du Haut-
Canada étant établi à Kingston, plus rapproché de Québec qu'aucun autre point, les ordres,
les nouvelles arrivans d'Europe , y parviem
draient avec une promptitude plus certain»
et seraient aussi plus promptement répandus ;
il croit sur-tout que tous les approvisionne-
mens navals venant d'Europe, la réparation des
vaisseaux se ferait plus sûrement, et à meilh^M
marché à Kingston, où ils arrivent directement
de Québec dans tous les tems, que dans tout
autre point du lac , où l'inconvénient de la
longueur et l'incertitude de la navigation, de»
vrait être ajouté à celui de la dépense d'un
nouveau chargement dans le vaisseau.
Le gouverneur Simcoë, au contraire, pense
que le Haut-Canada peut être facilement défendu par toutes ses dispositions ; que la richesse de ce pays, qu'il voit être la suite de
ses projets, tentera l'ennemi ; que s'il s'en»
pare du Haut - Canada, rien ne pourra l'en
chasser ; que d'ailleurs , en tems de guerre,
de forts partis peuvent être diligemment envoyés , par le moyen de la navigation, depuis
le Haut-Canada .jusques dans tous les points
des États-Unis, même en Géorgie ; que le
Haut-Canada est la clef du pays des Indiensi (   127   )
et que les secours en seront aisément portés
dans tous les point s du Bas-Canada , qui ne
pourrait jamais en envoyer dans le Haut ,
avec la promptitude que les circonstances
. pourraient rendre nécessaire.
Quant à la considération de la plus grande
promptitude des ordres et des informations
à recevoir et à répandre , le gouverneur, en
en convenant, répond que l'étendue immense
du Canada , ne permet pas de croire que,
s'il se peuple , il puisse être borné à deux gou-
vernemens ; que la méthode la plus sûre d'en
peupler la partie aujourd'hui connue, est de
favoriser beaucoup la population des deux
extrémités , qu'alors le centre prospérera plus
sûrement et plus promptement ; que dans ce
cas, Kingston deviendra capitale d'une nouvelle division ; que quant à la difficulté et à
la dépense plus grande pour l'approvisionnement des vaisseaux^, elles ne pourraient balancer l'avantage de tenir toutes les forces du
lac dans son centre, et sur-tout dans le point
où elles pourraient être plus en sûreté contre
tout événement.
Chacun cherche des raisons pour étendre
son cercle; ici comme ailleurs, les argumens
bons ou mauvais, arrivent en foule à l'appui
du système, des projets et sur-tout des in-
H r
I
( M
îéréts d'amour propre ; mais ici comme ailleurs , l'autorité est la meilleure, au moins
la plus déterminante des raisons ; et si lord
Dorchester ne fait pas placer à Kingston la
capitale du Haut-Canada, il empêchera qu'elle
en soit reculée jusques entre les lacs Érié ,
Huron et Ontario , selon les désirs du gouverneur Simcoë. Il s'explique , sur le choix
de Yorck , de manière à lui donner peu de
faveur ; il a pour lui, dans cette dernière opinion , tous les habitans de Kingston , qui , au .
chagrin de renoncer à voir leur ville devenir
Capitale, joignent celui de perdre par ce
projet , le chantier de la petite marine militaire du lac. On ajoute ici que le séjour de
Yorck est extrêmement mal-sain , et que la
nature du terrein qui sépare la baye du lac,
doit prolonger bien long-tems cette insalubrité.
Du Petit-Thouars, qui est très - partisan de
Yorck, comme établissement de marine , ne I
peut pas disconvenir que cette place n'ait tous
les caractères qui doivent la rendre long-tems
mal-saine. Tout ce qui est ici, habitant et
militaire, semble aimer le gouverneur Simcoë,
sur-tout avoir confiance en lui ; mais on y
paraît porté à croire ses projets beaucoup trop
étendus, et sur-tout, trop dispendieux pour
l'avantage qu'en peut tirer l'Angleterre.
Le* ( 129 )
Les négocians du lac , à l'avidité desquels
le gouverneur cherche à mettre obstafcle | appuient beaucoup plus encore sur ces deux in-
convéniens ; et donnent beaucoup d'éloges à
la sagesse et à la profondeur des vues du lord
Dorchester , tandis que d'autres, au contraire ,
en parlent comme d'un homme qui fut utile ,
mais qui est fini.
Quant à moi, qui ne connais point lord
Dorchester, et qui ne puis ainsi avoir d'avis
sur sa capacité , qui ne connais ni l'étendue
des dépenses auxquelles entraînerait l'exécution du plan du gouverneur Simcoë, ni les
ressources de l'Angleterre pour y satisfaire ,
il me semble que les projets et les vues du
gouverneur présentent une grande apparence
d'utilité pour l'Angleterre et une grande probante de succès : que c'est un système entier
bien complet, bien suivi dans toutes ses branches , et je le crois fait pour honorer celui
qui l'exécuterait.
Aureste, tout ce que nous apprenons ici
nous confirme dans l'opinion que le gouverneur Simcoë est très-contrarié dans ses projets ;
que l'espèce de jalousie d'autorité qu'a lord
Dorchester, suite naturelle de son âge et de
ce qu'on dit de son esprit, est extrêmement
animée par ceux qui sont sous ses ordres, et
Tome II. I ^T^=
( i3o)
^utegx concessions de terres près , pour les
quelles le gouverneur du Haut-Canada est indépendant, ainsi que pour les affaires de son.*!
régiment, il ne peut agir, ordonner, sur quoi |
que eé sâS-t au monde, sans l'approbation du
gouverneur général,   qui , souvent,   lui est f
refusée.
J'ai entendu reprocher encore au gouverneur I
Simcoë, même par des militaires, son indisposition trop prononcée contre les A méricains.
On lui accorde d'ailleurs de vrais talens militaires.   Je   relate toutes   ces  particularités, j
parce que c'est de leur réunion que se compose le  caractère   d'un homme ,  et que le
gouverneur Simcoë,   qui n'est certes pas uni
homme ordinaire, peut devenir intéressant à
bien connaître. (*)
(*) Depuis cette époqae, le gouverneur Simcoë a quitté
le Haut-Canada, est rejourné,en Angleterre, puis a été
envoyé à Saint-Domingue, où il n'a pas eu l'occasion d'agir
militairement ; mais où il a cherché à détruire les déprédations d'argent qui avaient lieu dans la petite arméefÉ
soldée par l'Angleterre, ce qui lui a vain l'miifiitié des
Anglais et des Françaîsqui en profitaient ou trng< I p )
Kingston.    Ville ,   District ;   Com*
merce, Agriculture, Prix, etc.
Kingston, comme ville, est trés-inférieuré
à Newarck ; le nombre des maisons est à peu-
près égal entre les deux villes, peut-être même
un peu plus grand à Kingston ^ mais elles
sont plus petites , plus vilaines ; il y en a
beaucoup en troncs d'arbres ; celles en menuiserie sont niai faites et mal peintes; on
en bâtit peu de nouvelles ; il n'y a point encore de maison de ville, point de cour de
Justice , point de prisons.
Deux ou trois négocians sont commodément
placés pour les chargemens et les décharge-
mens de leurs vaisseaux ; mais leurs maisons
n'ont rien de mieux que les autres. Leur commerce est en pelleteries qui arrîvenïIdës lacs,
et en denrées d'Europe , dont ils approvisroHfc i
nent le Haut-Canada. Ils sont toùisfiftiïérésiés'''
comme commissionnaires dans là^Ocbhipagnxè
de Montréal, qui a besoin d'entrepôts à tous
lés points où la navigation change de moyens'.
Il résulte de tout cela , que le commerce
qui se fait à Kingston est très-peu considérable. Les bâtimens marchands , qui n'y sont
qu'au nombre de trois, ne font pas pluïMj|F- ( B? )
onze voyages par an. Kingston est un des
points de dépôt ; il est sur la rivière à douze]
milles au-delà-^lu point qui est regardé comme!
la fin du lac. Plus loin , la navigation dess
vaisseaux serait jugée' dangereuse , et c'est-laB
jqu'arrivent les bateaux qui -remontant le fleuvéH
Saint-Laurent, amènent toutes les denrée»
que les vaisseaux d'Europe appor tenta QuébeÏM
Les casernes-^ettt bâties à la même place où
du tems des Français était le fort Frontenac^
détruit par les Anglais ; ceux-ci n'ont construis
les   casernes actuelles  que  depuis dix ans,
leurs troupes avaient été en mouvement pendant la guerre d'Amérique , et depuis étaienM
établies à un fort dans l'île , appelée par les
Français l'île <uux Chevreaux ,   et   nommé»
dans la nouvelle nomenclature anglaise  Car-
leton, du nom du lord Dorohester.  Le fora
Frontenac ,  dominé de tous les  côtés ,    ne
pouvait avoir d'autre destination que de servi»
d'abri à la petite garnison que les Francai&M
tenaient contre les incursions des Inclien&.jdB
contre celles des colonies Anglaises; une parti»
de la garnison était placée à Cadarakées uovM
la protection du commerce.   C'est-là qu'ont
été construits , par M. de Lasalle, les pre*
miers vaisseaux Français qui ont navigué sur
,1e lac.   -.^%ij î m )
Kingston semble plus appelée à être ville,
de commerce que Newarck, ne fût-ce,.;qu^
parce que les vaisseaux qui arrivent à cette
dernière place, chargés pour le lac Érié , la
dépassent pour remonter la rivière jusqu'à
Queenstown ( commencement du portage.),
et qu'elle serait moins avantageusement située
que Kingston , pour profiter du commerce
des denrées que le lac pourra ;fgu,rnir un jour
au Bas-Canada, à l'Angleterre, à l'Euj^^5
entière, si le Haut-Canada devait jamais ré-t
pondre à ce que le gouverneur Simcoë en,
attend. ?>t>t^lx; , $&      » anB&"
Kingston est aujourd'hui le chef-lieu dur
district du Milieu du HauteQânada. La,plus,
grande population de ce district est , comme
je crois l'avoir dit, dans la baie de - Q$$@t3gi'
Ce canton fournit non-seulement à sa consommation , mais," encore à-une exportation de
trois à quatre mille boisseaux de bled. Ce bled ,
apporté l'hiver en traîneaux sur. la rivière , est
acheté par les négocians , qui-donnent aux ferr
miers une promesse de les payer ,l'été suivant
avec les marchandises dontjilsganront h£sgjg&§
quand les bâtimens d'Europe seront. a&fïffiif
^EJes^négocians tiennent ce bled .au-service-du
gouvernement, qui le paie comptant, l&pi||
courant du marché à Montréal. rLe commis
I 3 c m >
saire du gouvernement en fait moudre une
rt&rtëie , qu'il envoie en farinèPflans les postes5!
du Haut-Canada , où le service peut en man- '
qhef, -et f&tV^affcer le surplus en Angleterre
<^rr%âture de bled ; sans doute pour favoriser
fefe^aoulins delà métropole.  Le prix actuer|
dfes^fàrines ,   à  Kingston, est de six dollars»!
le barril.  '   '"
Le dis^îÊt de   Kingston   a   fourni l'annéeB
dernière T#he''ql3âîitité considérable de pois à
la consômSmàtïtàv du reste du Canada;  cette
dÉ^u^rî':S^fddaitè^dèplBSs^deirix:ans seulement,!
dans ce  pays ,   réussit et s'étend beaucoup.
!P^llë:^krlâtl-d@lpbrc au pr-i# cfe'-dix-huit dol-
ferfefléJbapfS^r^ie)208 liv. ,  ont aussi les deux
dêSPHiêrJes ■laatféesfç^té  envoyés  de Kingston |
à Québec. Tout ce commerce se fait par les J
n4g&dfemé"><t$3â*£Rëme manière, c'est-à-dire,:
qfe'lt^est doubi£ffyent profi'tablè'à leur intérêt \ j
pèô^ûêJrfeè'vant seuls les denrées d'Europe,
ils les estiment  au prix qu'il  leur plaît sans I
craindre la concurrence, tant pour les vendre
dans   leur voisinage  que  pour  les  envoyer I
dans les parties les plus  éloignées  du Haut-
Canada. ;;îi|9
Les fermiers , pour être plus multipliés ici
que dàne5]i^â|ft&§t qde Niagara , n'en soignent
pas-mieux la.gràndeï^uâtntité de terres qu'ils
—— ( p )
peuvent cultiver. La difficulté de trouvée des
ouvriers, et leur cherté qui en est la :suite$
encouragent cette disposition à la roa^ne trop
générale dans cette précieuse classe d'homMfes>
Les défrichemens se font, ici comme dans
toute T Amérique ; on herse deux , trois à
quatre années de suite, pendant lesquelles on
sème du bled, puis on laboure imparfaitement,
on sème des pois ou de l'avoine , pufe»<iÈi
bled , etc. Les terres rapportent, en cet état,
de vingt à trente boisseaux par acre : voilà le
trantran commun.
Les bleds d'hiver se sèment depuis le commencement d'août jusqu'à la fin de septembre ;
la neige arrive généralement vers la fin de
novembre , et reste sur terre jusqu'au commencement d'avril. Alors les grains qui ont
poussé sous son abri paraissent déjà grands ;
ils mûrissent en juillet, et sont coupés vers
la fin du même mois. Le défaut de moissonneurs les fait couper à la faulx à râteau ;
il s'en égraine ainsi beaucoup que personne
ne prend la peine de raïffâfeser , et qu'on
laisse'' manger aux cochons. L'ouvrier qui ,
dans un tems ordinaire , est payé trois ou
qbàWfQiîâïeHings ( monnaie -d'Halifax ), se
paie dans la moissonnôïï^dollar ou six schellings. Quelques fermiers engagentt^our plu-
14 r.
( i36 )
«iëurs.mois des Canadiens., ils les paient seulement sept ai huit dollars par mois ,   et les "
nourrissent; mais ces Canadiens sont souvent
ïenearaitrés par des gens moins prévoyans que
ieu% maître; ils reçoivent d'eux la proposition
d'unsalaice beaucoup plus considérable;  ils
ne peuvent, à la vérité , accepter ces offres , I
.puisqu'ils sont engagés.' par écrit ; mais ils se
croient trompés dans leur premier marché ,
sont mécontens ,   et  travaillent moins  bien.
Il faut d'ailleurs se les procurer des environs I
de Montréal; c'est encore un soin assez difficile
pour un grand nombre de fermiers qui n'y ont |
point de connaissances ; et toutes ces difficultés j
dégoûtent plusieurs d'entr'eux d'avoir recours
à cette ressource.,   dont ils pourraient tirer
un grand avantage. Alors la  moisson se fait I
par la famille;  elle se fait plus lentement;
mais enfin  elle se fait:  et alors,   le fermier
jouit- plus des embarras qu'il évite et des dollars qui ne sortent pas de sa poché ,-qu'il ne
souffre de la perftfr beaucoup : plusfgraride qu'il
éprouve   par  une  récolte   moins;   emplette
gu'.ejle ne l'aurait iéSédçftï la moissonrreût .été
faite plus à propos, Le>s terres^sseamédiocres
auprès de la vilJef,ss^ç^c]plI^t^«htourde:W|
baie ; là , plusieurs'/yrmiers cultivent .jusqu'à
cent cinquante arpensyéntiè'temeptvd^frichés.
I ( »37 >
Le climat de l'Amérique, celui du Canada
particulièrement, entretient l'imprévoyance et
l'avidité des cultivateurs ; on n'y craint pas,
comme en Europe , d'y voiries foins pourris ou
les bleds germes par la pluie , s'ils ne sont pas
promptement rentrés ;le soleil est rarement un
jour sans paraître; rarement même est-il caché
par les nuages ; les pluies ne tombent que par ■
orages, etne durent guères plus de deux heures ;
les maladies des bleds n'y sont pas communes.
Le bétail n'est sujet non plus à aucune épi-
zootie ; il est assez abondant dans cette partie
sans être d'une belle race. C'est du Connecticut que les plus beaux bœufs sont tirés, et
ils coûtent de 70 à 80 dollars la paire ; les
vaches viennent ou de l'Etat de New-Yorck ,
ce sont les plus belles , ou du Bas-Canada ;
les premières coûtent vingt dollars , les
autres seulement quinze. Celles-ci sont petites , donnent de faibles élèves , mais sont
estimées au moins aussi bonnes laitières
que les autres, et sont préférées par beaucoup
de fermiers. Point de beaux taureaux dans le
pays ; personne ne parait sentir l'avantage
des veaux. En été , les bestiaux sont envoyés
dans les bois ; en hiver , c'est-àdire, pendant
à pen-prèo six mois , ils sont nourris au sec ,
avec de la paille de bled et de seigle, des pois,. ( i58 )
du foin de marais dans la plupart des fermes ,
et avec de bon foin par les cultivateurs plus
riches et plus prévoyans f souvent ils passent
l'hiver dans des espèces d'enceintes fermées
et couvertes de grosses branches qui n'em- 3
pèchent pas la neige d'y tomber. Les bonnes
granges, au moins pour le foin, n'y sont pas
pus communes que les bonnes étables ; le foin
est généralement conservé en mauvaises meules
ou sous des ' barraques hollandaises, les prés
en donnent quatre milliers par acre ; jamais
de seconde coupe : le cultivateur ne trouve
pas facilement à vendre ce qu'il en conserve
au-delà de sa consommation. Oh ne fait point
de beurre ni de fromage au-delà des besoins
de la famille, qui, communément, dès le
mois de mai , s'en approvisionne pour l'hiver
suivant. Très-peu de fermiers aussi fabriquent
chez eux les étoffes grossières dont ils se vêtissent ; c'est au store qu'on s'en fournit ; le
fermier est trop occupé , a trop peu d'aides,
et calcule encore avec trop peu de réflexion
pour se b>j»er à tous ces travaux.
Les moutons sont plus nombreux ici que:
dans presque tous les cantons des États-Unis
que nous avons parcourus ; ils viennent ou du
Bas-'Cahada, ou de l'État de New-Yorck,
-coûtent trois dollars,  et profitent, beaucoup ( 1% )
dans le pays ;■ mais ils sont hauts sur jambe9
et malfaits ; leur laine grossière se vend deux
schellings et demi la livre nétoyée. Point ou peu
de loups dans cette contrée , point de serpens-
sonnettes , aucun animal malfaisant. Les fermiers font peu de sucre d'érable , quoique
l'arbre soit abondant ; les Indiens en apportent environ deux à trois mille livres qu'ils
vendent aux marchands un schelling la livre.
Le sucre d'érable se fait en plus grande quantité dans le Bas-Canada ; là les Canadiens le
mangent sur leur pain, ou en font des gâteaux
en le mêlant avec de la farine de froment ou
de maïs. Il croît souvent sur les érables à sucre
une espèce de loupe qui, quelquefois, devient
fort grosse ; cette excroissance enlevée, et
séchée au soleil , fait un amadou excellent
dont les Canadiens et les Indiens allument
leurs pipes : on n'a point fait encore de résine,
malgré la multiplicité des pins. La culture du
lin a déjà été tentée, ainsi que celle du chanvre ; elle n'a pas encore réussi, mais les essais
en sont continués.
Le prix du bled est d'un dollar le boisseau,
il était beaucoup moindre l'année dernière ;
mais la récolte ayant été mauvaise , comme
par-tout ailleurs , la valeur en est haussée. Le
bois à brûler, rendu dans la ville, coûte un ( 14o )
dollar la corde ; il est apporté l'hiver en traîneaux de toutes les îles , de tous les bords du
fleuve qui en sont couverts.
Le fleuve gèle vingt milles encore au-
dessus de Kingston.
Le prix des terres est depuis deux schellings
et demi, jusqu'à un dollar l'acre , un vingtième
cleared. Le prix s'est élevé en proportion de
la quantité d'acres dégagés de leurs bois et d& ;
plusieurs autres circonstances. Deux cents
arpens , dont i5o cleared, se sont récemment
vendus 1600 dollars. Il en coûte huit dollarsrj
par acre pour abattre les gros arbres , et entourer de clôture de même nature , et aussi
grossièrement faites que dans les États-Unis.
Enfin il n'y a pas encore de marché régulier
à Kingston; chacun pourvoit, comme il peut,
à se procurer de la viande fraîche ; mais on
en manque souvent.
JS>Î. Steward. Religion. Lcole.
La plupart de ces renseignemens me sont
donnés par M. Steward , ministre de Kingston , qui exploite lui-même soixante-dix acres,
partie d'une concession de deux milles qui lui a
été faite comme américain loyaliste. Il est Pen-
sylvanien d'Harrisburg , et paraît avoir épousé Ci40
la cause du roi d'Angleterre K dans la guerre
d'Amérique, avec une grande chaleur; i5ooliv.
.sterl. qu'il avait dans les fonds des États-Unis,
du chef de sa femme, lui ont été confisqués.
Aujourd'hui, toujours attaché à la cause du
roi, il est beaucoup plus modéré dans sa politique ; il a conservé des amis qui ont épousé
la cause républicaine; un d'entr'eux est le
docteur White , évèque de Philadelphie.
M. Steward est un homme éclairé, doux, d'un
'caractère ouvert et affable , généralement
estimé ; il compte beaucoup sur l'élévation
du prix des terres pour doter ses enfans qui
sont nombreux. Sans être un bon fermier lui-
même , il entend assez tous les détails de l'agriculture , pour que j'aie droit de croire à la
bonté de ses informations, qui, d'ailleurs ,
m'ont été confirmées par d'autres cultivateurs.
Les tenans se trouvent difficilement auprès
de Kingston : c'est à moitié frais que se font
communément lès marchés qui , dit M.
Steward , ne s'exécutent pas fréquemment de
Jàonne-foi. C'est pour avoir été trompé dans
de pareilles conventions, qu'il vient, l'année
dernière , de louer 43oo acres, dont 40 clea-.
red, qu'il a sur le bord de la baie , pour i5o
boisseaux de bled annuellement payés, à la
condition que son tenant lui paiera mille dol- c m®
lars comptant après trois années révolues s'il
en veut avoir la propriété , sans quoi il en doit
sortir, et perdre tous les fruits des défrichemens etc., qu'il pourrait avoir faits.
La seule religion payée par l'état est en
Haut-Canada la religion anglicane. Les sectaires des autres religions paient leur culte
s'ils en veulent ; il y a dans le district de
Kingston quelques anabaptistes, des presbytériens , des catholiques, des quakers , mais ils
n'ont pas d'édifice pour leur culte. Quelques uns
des habitans de Kingston et de la baie sont
des Américains loyalistes ; un plus grand nombre sont Ecossais, Anglais, Irlandais , Allemands , Hollandais.
L'émigration des États-Unis n'est pas considérable ; elle a été nulle pendant les trois ou
quatre dernières années ; on assure qu'elle recommence cette année-ci ; beaucoup d'ouvriers nous ont confirmé cette information, qui
nous avait été donnée aussi par des hommes
attachés au gouvernement anglais. C'est de
Connecticut, de l'État de Vermont et de New-
Hampshire, qu'arrivent la plupartde ces nou-
. veaux colons. Il y a bien quelques émigrations du Canada dans les États-Unis ; mais elles
sont beaucoup moins considérables.
Il paraît, si nous devons croire au moins ( Il )
quelques hommes venus il y a quatre ans de
la rivière des Mohawcks, que les familles auxquelles dans les États-Unis on suppose de l'attachement pour l'Angleterre y sont mal vues;
mais peut-être le disent-ils pour être mieux
reçus dans les possessions britanniques.
Le peuple du district de Kingston est encore moins occupé de politique que celui du
district de Newarck. Il ne s'imprime aucune
gazette dans la ville ; celle de Newarck est la
seule imprimée dans tout le Haut-Canada, et
comme elle n'est qu'un extrait imparfait de
celle de Québec , personne ne la prend ici.
Je ne sais même s'il y a plus de deux personnes
dans la ville qui reçoivent celle de Québec ;
aucune nouvelle n'arrive, ni n'est désirée dans
l'intérieur des terres.
Quelques écoles , mais en petit nombre,
sont établies dans ce district : on v montre à
lire et à écrire, et il en coûte un dollar par
mois pour chaque enfant. Un de ces maîtres,
un peu plus instruit que les autres, enseignait
le latin ; il est parti, et n'est pas remplacé.
Peude chirurgiens sont encore établisdansce
district ; ceux qui prennent ce nom font payer
cher leurs soins ; aux fièvres intermittentes
près, qui sont très - fréquentes à Kingston,
le climat est sain. Les maisons comme je l'ai ( i44 )
dit, s'y construisent en bois, on ne sait pourquoi ; car la ville est sur un terrein de roc, et
l'on n'y élève pas une baraque qu'il ne faille
creuser le fondement dans la pierre ;  cette"!
pierre a le   double avantage d'être tendre à j
couper et de durcir à l'air, sans jamais se fendre
à la gelée. Les habitans conviennent que mémeM
en faisant venir des maçons de Montréal, car il f
n'y en a pas ici, la bâtisse en pierres coûterait ï
moins cher que celle en bois ; ils conviennent ;
encore qu'à une plus grande solidité elle joindrait l'avantage de procurer plus de chaleur en
hiver et de fraîcheur en été ; mais l'habitude ici I
comme ailleurs a plus de force que la raison.
La journée d'un charpentier se paie seize schellings. Les  domestiques  sont aussi rares , au
moins qu'à Newarck ,   par conséquent aussi»
chers et aussi mauvais. .
Il n'y a point de pauvres dans ce district,»
ainsi il n'y a point de taxe pour eux ; et le ré- a
gime pour les impositions est le même qu'à
Newarck.
Les routes sont à Kingston comme à Newarck , entretenues par douze journées de travail , auxquelles chaque habitant sans distinction est obligé. L'ouvrier se plaint de ce que
la masse de propriété n'est pas la mesure proportionnelle de ce genre de taxe ; il est diffi-   ,
cila c m )
oiie dé trouver qu'il ait tort, et il calcule avêe
un commencement de mécontentement que
Les douze journées de travail équivalent à une
imposition de douze dollars, et même plus ,
car alors le corvéable est obligé de pourvoir
à sa nourriture.
Il y a à Kingston une église, qui pour être
récemment bâtie n'en ressemble pas moins à
une grange.
Soixantième Régiment : accueil que
nous en recevons. Opinion des Officiers.
Nous étions porteurs d'une lettre du gouverneur Simcoë pour l'officier commandant
à Kingston. Cet officier, quand nous y sommes arrivés , était le capitaine Parr du 60e.
régiment. Six heures après , le détachement
commandé par le capitaine Parr a été relevé
par un autre du même régiment commandé
par le major Dobson. Les embarras du déménagement n'ont pas empêché le capitaine Parr
de nous donner beaucoup démarques de prévenance et de civilité ; il est fils de l'ancien
gouverneur de la Nouvelle-Ecosse ; c'est un
homme froid au premier abord, sérieux, réservé , mais dont les manières deviennent
Tome II. K.
m ( i46)
gaies , faciles et ouvertes, à mesurequ'on le
connaît davantage ; bientôt il a été à son aise I
nous a traité sans complimens , et a paru sew
plafiée avec nous ;  le dîner sur tout a com-
plettéj fôntim i té.
Ce dîner qu'il donnait aux officiers qui arrêtaient, sera pour nous d'époque mémorable. 1
On sait comment les Anglais' sont'ïBgénieuxtl
pour trouver des toasts qu'il faut boire étfm
hamper (rasade) ; s'y refuser gérait désobligean-1
ce, et quoiqu'il vaille mieux être désobligeant I
de cette manière1-qa^e)de se rendre malade, on
garde pour une autre occasion cet effort de J
caractère ; car c'en est un réel ; on ne veut 1
«a^fieurter cette volonté géiâféfelé^qla devient |
plus impérieuse à mesure que îéS^iétes s'é-
chà*aîfent, on triche un peu* sûr' la^ûâdrSfê M
on espère ainsi*8âttver la catastrophe ; mais!
aucun de nous, Français et Anglais , n'avions? 1
triché assez, et j'ai eu à regretter tout le resté I
de la soirée, d'avoir pris autant de part a?*HH
rencontre de ces détaehëmens.
Le soixantième régiment auqueî? ils appartiennent est le seul au service de l'Angleterre
excepté celuideé gardes, qui soit composé de
quatre bataillons. Ce régiment qui n'en avait
que deux lors de la guerre de 17Ô7, a été formé
en Amérique ,  et a du dans sa composition ( i47 )
^recevoirantanY'tftsirnngers que d'Anglais, les
officiers ont pu mre choisis de même. Il a été
ensuite porté à quatre bataillons ; il a été con-
^déré , et l'est encore à quelques égards ,
comme étranger. Les deux premiers bataillons
ne sont jamais sortis d'Amérique ; les deux
autres ont c'té tenus dans les îles de Jersey ,
Gemesey, ou dans les Antilles ; et ce n'est
que dernièrement et avec grande peine qu'ils
!©n'tn,étë reçus en Angleterre. Le général Am*
heret en est le colonel ; mais chacun de ces
quatre bataillons est indépendant de l'autre
pour le service, l'avancement, le commandement.
Les officiers que nous avons vu ont un très-
bon ton et sont fort polis. Nous nous croyons
en droit de penser que tous sont bien loin d'être
ce qu'on appelle aristocrates.. Beaucoup d'eux
désapprouvent la guerre actuelle, ainsi que la
dernière guerre d'Amérique , et montrent de3
seniimens de liberté et de politique qui me
semblent être justes, libéraux et honnêtes ;
mais qui certes ne sont pas ceux que professent
M. Pitt et son parti. On nous dit que ce genre
d'esprit est très-répandu dans, l'armée. Comme
nous ne' sommes pas en situation de pousser
fort loin ce.genre de conversation, nous n'en
avons pas su tout ce que nous aurions peut-être
K a ( >48)
pu en apprendre. Au reste, aucun de ces offiV
ciers ne sait un mot de la révolution française,
dont cependant chacun veut parler autant par
obligeance mal entendue pour nous, que par
curiosité et par amour-propre.
Canadiens.
L'opinion qui prévaut le plus sur le Canada
parmi les officiers, est que ce pays n'est et ne
sera jamais qu'une charge onéreuse pour l'Angleterre, qu'il lui serait plus avantageux de le
déclarer indépendant que de l'entretenir colonie anglaise à tant de frais. Ils disent que les
Canadiens ne seront jamais un peuple attaché
à l'Angleterre ; qu'ils laissent ^à chaque instant
percer leur attachement pour la France, tout
en convenant qu'ils sont mieux traités par le
gouvernement anglais ; que s'il fallait lever
une milice pour marcher en tems de guerre ,
la moitié ne s'armerait pas contre les Américains , aucun peut-être contre les Français;
que c'est donc une grande erreur du gouvernement anglais de tant dépenser pour un pays
qui tôt ou tard abandonnera l'Angleterre, et
qui, lui fût-il attaché , ne lui serait pas utile
de bien longtems.
Ces messieurs ajoutent, contre l'opinion du ( i49)
gouverneur Simcoë, que la plupart des set-
tiers du Haut-Canada , venant des États-Unis,
et qui passent pour être loyalistes , donneraient bientôt la main à ces États, s'ils y envoyaient des troupes. Je ne suis pas à même
d'apprécier la valeur de tous ces discours, qui
peuvent n'être que l'effet de l'humeur qu'ont
les officiers d'être en garnison aussi loin de
l'Angleterre ; mais qui cependant me semblent
n'être pas tout-à-fait dépourvus de fondement.
Quoiqu'il en soit, tout ce que nous voyons
de Canadiens habitans ou matelots, et nous
n'avons pas laissé que d'en voir en assez grand
nombre, exprime une extrême satisfaction
de retrouver des Français de la vieille France,
et nous montrent un respect et une prévenance, auxquels depuis long-tems nous n'étions plus accoutumés. Je ne puis rien dire
du caractère de ce peuple chez qui nous ne
sommes pas encore ; mais tous ceux que nous
rencontrons sont vifs , actifs , ardens, gais ,
chàntans. La dixième partie d'entr'eux ne sait
pas un seul mot d'anglais , et se refuse à l'apprendre ; leur figure est expressive, ouverte,
bonne, et je les vois avec plus de plaisir que
je n'ai vu aucun peuple depuis trois ans.
K 5 n
C i5o)
Ltablissement naval.
L'établissement de la marine du' roi mérite
peu d'être vu ; six vaisseaux sont toute la
force du lac ; deux d'entr'eux sont les petites
chaloupes-canonnières que nous avons trouvées à Niagara, et qui restent à Yorck. Deux
goélettes de douze canons, dont l'Onondago
sur lequel nous avons passé , et le Mohawck
qui vient d'être construit , un petit sloop de
quarante tonneaux , monté de six canons ;
enfin le Missassoga de la force des deux goë--
lettes, à-présent en réparation sur les chantiers , complettent le nombre. Tous ces vaisseaux sont faits de bois verd . aussi ne durent-
ils pas plus de cinq à six ans. Encore pour
les faire autant durer, leur faut-il un radoub,
un carénage, une réparation entière, qui coûte
au moins de mille à douze cents guinées : ils. .
reviennent à quatre mille avant de naviguer,
j'entends le plus gros de ces bâtimens; ce prix |
quoiqu'exhorbitant, est moins cher qu'au lac
Érié, parce que sur ce lac il faut apporter
toutes les provisions de Kingston., et que
la main-d'œuvre y est plus chère* encore. Le
Missassoga bâti depuis trois ans, est pourri dans
presque toutes ses parties. Il serait si aisé de ( i5i )
s'approvisionner de bois, pour an grand nombre
d'années, puisqu'il ne coûte que la peine de le
-couper, à une distance bien rapprochée du chantier , que l'on ne peut concevoir comment ce
soin n'est pas pris. Deux chaloupes - canonnières, de celles que le gouverneur Simcoë
destine à ne servir qu'en tems de guerre, sont
aussi sur le chantier où huit charpentiers seulement sont employés. On conçoit quelles
malversations doivent avoir lieu à une telle
distance de la métropole ; on en fait le reproche aux commissaires de la marine. Une
cour d'enquête a été tenue l'hiver dernier à
Kingston sur une pareille accusation ; il a
paru, dit-on, évident que le commissaire et
le maître charpentier s'étaient entendus contre
les intérêts du roi ; mais les protections ont
plus de force, même dans ce nouveau monde,
que l'évidence des malversations , et le com-
î-jmfesaire et le maître charpentier sont toujours
en place.
Le capitaine Bouchotte, commodore delà
marine du lac Ontario, est à la tête de tous
ces établissemens , mais sans rien ordonner
pour les dépenses. C'est un homme en qui lord
Dorchester et le gouverneur Simcoë ont une
grande confiance. Canadien d'extraction, resté
au service d'Angleterre quand le Canada a passé
K 4 ( m )
sous sa domination ; c'est lui qui clans le
moment où Arnold et Montgommery assié*«
geaient Québec , y a fait entrer sur son bateau, lord Dorchester déguisé en canadien;
il a dans cette occasion donné une grande
preuve d'activité, d'audace et de courage;
on ne peut s'étonner que lord Dorchester n'ait
pas oublié ce service signalé. Ses propos sont
ceux d'un homme pur en fait d'argent et d'un
officier facile pour ses subalternes.
Les salaires de la marine royale du lac Ontario sont dix schellings par jour par capitaine,
six par lieutenant, trois schel. six pences par
sous-lieutenant. Les matelots ont huit dollars
par mois; les négocians paient leurs capitaines
2s5 dollars et leurs matelots neuf à dix.
Le commodore Bouchotte est un des plus
grands détracteurs du projet de faire de Yorck
le centre de la marine du lac, mais il a sa famille et ses terres à Kingston ; de pareilles
raisons sont assez communément influentes
pour déterminer les opinions politiques.
Désertion. Indiens.
La désertion est moins considérable à Kingston qu'aux forts Oswego, St. John, Niagara, et du Détroit, et à tous les autres pos- m
( i53 )
tes plus voisins des États-Unis ; cependant elle
est assez fréquente dans toutes les garnisons
de l'Amérique anglaise. Les officiers nous disent que les régimens en arrivant d'Europe
sont deux à trois années sans désertion, mais
qu'alors l'envie et l'habitude leur en prend.
La discipline me semble à plusieurs égards
plus dure clans les régimens anglais qu'elle ne
l'a jamais été dans les nôtres ; les hommes
y sont traités avec moins de soin , moins
d'affabilité.
Plusieurs régimens se servent des Indiens
pour ratrapper leurs déserteurs ; ils ajoutent
aux huit dollars que le roi d'Angleterre accorde à celui qui amène un déserteur , l'appât
de huit autres dollars tirés de leur caisse,
et les animent de quelques verres de rhum.
Ces Indiens passent sur le territoire américain,
connaissent tous les sentiers, suivent sans se
tromper les pas, dont tout autre qu'eux ne
découvrirait pas la trace, rejoignent assez ordinairement le déserteur avant qu'il soit arrivé
à la partie habitée des États, l'arrêtent, le lient
et le ramènent. Quand ( ce qui n'est pas rare ) ■
le déserteur est accompagné de quelques habitans des États-Unis , les Indiens ne font aucune tentative pour l'arrêter ; les officiers anglais croient assez à la bonne-foi de ces In-
m fl
( i54)
diens pour penser que le rhum ou l'argent qu€HJ
leur proposeraient les déserteurs ne les corrompraient pas.
Aucune habitation régulière d'Indiens n'est
rapprochée de Kingston de plus de quarante I
milles , et ce'sont des Mohawcks ; il y a aussi |
à la même distance  de la'ville quelques villages de  Missossogas ; mais des  tribus  vaga- I
bondes de cette nation errent continuellement i
sur tous ces rivages ; passent quatre nuits dans
un endroit, quatre dans un autre , traversent I
la rivière,  vont aux bords  des États-Unis, ;
s'arrêtent clans les îles ; leurs occupations sont
la pêche et la chasse ; c'est de tous les Indiens I
que nous avons rencontré , l'espèce la plus I
sale, celle qui a  encore l'air le plus abruti. I
On  dit  qu'ils sont méchans  et voleurs ,  ils
Vivent misérablement et sont toujours ivres ,
hommes, femmes et enfans ; les rigueurs de I
l'hiver, excessives ici, n'apportent aucun changement dans leur manière errante de vivre.
Ils portent dans leurs petits  canots quelques
rouleaux d'écorce dont ils couvrent les huttes
coniques qu'ils font pour dormir, et qui n'ont
d'autre soutien que de légères perches sur lesquelles s'appuient ces murailles portatives, qui
laissent au sommet un passage à la fumée. Les
écorces roulées dont se servent ces Indiens ( i55)
pour couvrir leur hutte pyramidale sont du
bouleau, connu en botanique sous le nom de
betula lenta; ce.sont les mêmes dont ils font. '
leurs pirogues.
RU
Ch
ianvre sauvages.
Les Indiens apportent, dans le mois de
septembre, à%K^gston , du riz sauvage, qui
croit sur les rives du lac, mais particulièrement sur la côte américaine. Le riz qui pousse
dans les terreins marécageux , y vient aveo
abondance. Les Indiens en apportent par an
quatre à cinq cents livres , que beaucoup
d'habitans de Kingston achètent pour leur
usage. Le grain en est plus petit , plus noir
que celui que produisent la Caroline, l'Egypte ,.
etc. , mais il se blanchit aus.si parfaitement à.
l'eau , il a le même goût et nourrit aussi bien.
La culture de ce riz pourrait être extrêmement
avantageuse en Europe, parce qu'en y naturalisant une production de la première utilité
pour la nourriture du pauvre , elle y serait
dépourvue de tous les inconvéniens d'insalubrité , dont elle est accompagnée dans les rizières des pays chauds. On dit que le riz sauvage est la même plante que les Canadiens
nomment folle  avoine. ( i56 )
Les mêmes bords du lac Ontario , où croit
ce riz sauvage , produisent aussi sans culture*»
un chanvre très-élevé , et qui parait suscep*
tible de la même utilité que celui que nous»
cultivons. Il  est plus  fort ,   plus   fourni de
graines , et sa transplantation en Europe, peuS
encore n'être pas sans avantage.
Promenade à Guansignougua : creek
et moulins.
Pour amuser nos  ennuis ,   et  aussi  pouM
prendre congé de notre ami le capitaine Parr,
nous l'avons reconduit jusqu'à six lieues del
Kingston; son détachement occupait sept'ba»
teaux ; il en avait un pour lui seul. Les soldatsM
étaient en général plus ivres qu'aucun de cèuîsM
que j'aie jamais vu dans les régimens de France M
au jour du départ ils pouvaient à peine ramer J
ce qui a rendu notre route très-longue. Les
vents et le courant contraires , ont aussi mis
beaucoup d'obstacles à notre retour, mais notW
étions ramenés par des Canadiens qui, sëïdfB
leur coutume, n'ont pas cessé une minuté q^
chanter. Un d'eux entonne une chanson qdeM
les autres répètent, et la mesure de ces airs
règle le coup de rame , toujours  donné en
cadence. Les chansons sont gaies, souvent un Tf
( m )
peu plus que gaies ; elles ne sont interrompues que par les ris qu'elles occasionnent,
et dans toutes les navigations dont sont chargés les Canadiens , les chants commencent
dès qu'ils prennent la rame, et ne finissent
que quand ils la quittent : on se croit dans
les provinces de France , et cette illusion fait
plaisir.
Notre journée, depuis six heures du matin
jusqu'à neuf heures du soir, a été uniquement
employée à ce voyage : tant mieux, c'est une
journée de passée. Elles sont longues à Kingston , où la civilité constante des officiers nous
procure bien un dîner et de la compagnie,
depuis quatre heures jusqu'à huit, mais ou ,
d'ailleurs , ni conversation agréable, ni homme
instruit, ni livres n'abrègent la longueur du
tems.
Notre position est désagréable , et nous serions enclins à faire du noir , si nous nous y
laissions aller. M. Guillemard est descendu à
Montréal avec le capitaine Parr, et il a bien
fait ; il aurait partagé notre ennui sans le
soulagerune minute. C'est un excellenthomme,
auquel les qualités du cœur , Jes agrémens
et les ressources de l'esprit m'attachent tous
les jours davantage ; je n'en suis pas moins
aise qu'il ait pris le parti de nous quitter; je r
t m 5
m'ennuie moins , en"-pensant quufl autre né  !
s'fôeraie pasp^ur:>feôày eïJ.Sui^dtat un homme
quel j'estimei et que j'aime*
Notre séparati©iBi«iu capitaine Pfiré^ ne s'est
pas?iaite sahsîun facra déjeûner, qui a eu liedl
danis une place un peu  écaréée1 du reste de
là-îiioupe. heïOWjÂtâyfr®>$$$$eshiri a fourni le
local. C'est un américain du Connecticut"; rbrH
liste et propriétaire, par con%e§aKmi ae'TittuM
gleterre , de sept cents acre's;,"et; Capitaine dô
s^àMee/du Mat&'Canada. It Rétabli f sùfl^fM
creek de GtpœftsigTtOugua, un moulin àrst85^M
qui a deux mouvemens ,  dont lin^lfàit' allé»
quatorze scie^-à4a-fois , et lfètttfë une seule»
Lee quâts&reê1 scies sont susceptibles d'ëtreirapS
prochéës«©.&lcmô'igné'é¥,les unes des autres à
volonté ji§(^v%M4angro§sèur ' de lâ"piè1cë^l,:^B
l'épaisseur demandée des planches , ne^pl^H
.jSfêltBnt pas que toutes' des scies morderitf à-
.^afois, mais elles le peuvent, quand tôûVéjB
les circonstances de l'ouvrage lé requièrent;
nous en avons vu agir treize*1; une poutre dé
quinze pieds de long,  coupée par les quatorze   scies , eM^dëbîtée  en trente-^eptttM
tnft%S ;' le  même mouvement  qui meut'tïfjj
scies ,>->flâÊ!comrne à la cîiô¥é,1de' Niàg#r«|
monter les logs sur le clianti£r7 Le prix dû
■■Hp^t^ >*t&tffèéts la  înoMKdes bois   dé- ( i59 )
bités; le prix des planches est de trois schellings le cent de pieds , pour l'épaisseur d'un
pouce ; de quatre schellings et demi , pour
l'épaisseur d'un pouce et demi , et de cinq
schellings et demi pour celles de deux pouces.
Les mêmes planches d'un pouce d'épaisseur, se
vendent cinq schellings à Kingston.. De l'autre
côté du creek , et vis - à - vis ce dutch- mill,
( c'est le moulin du capitaine Store ) est un
autre moulin à scie , appartenant à M. Johnson, qui jouit de la moitié des eaux du creek.
Nous ne l'avons vu que du bord du capitaine
Store; toute cette situation est agréable, sauvage romantique , et m'a donné , comme
beaucoup d'autres , le regret de ne savoir pas
dessiner. Les terres sont ici de la même nature qu'à Kingston.
Quoiqu'il soit possible de communiquer ,
par terre, de Montréal à Kingston, et que
le chemin soit même très-bon, pour plus
de la moitié de la distance , la communication habituelle est par bateaux ; la rapidité
du fleuve n'empêche pas de le remonter, et
la longueur de cette navigation est p|éjéf
réè , même pour les troupes , à la marche
par terre. Toutes les denrées d'Europe, qui
vont approvisionner le Haut-Canada, n'ont
pas d'autre voie ; c'est par elle que la corres- ( i6o )
pondance est établie , et elle Test ainsi trèsM
irrégulièrement. Quelquefois huit joura se
passent, même en été, sans qu'un bateaql
monte ou descende ; en tout, ce pays estf
neuf pour toutes les ressources, et il n'estI
pas de ceux dont l'habitation m'aurait tenté I
de préférence.
Communication  entre les Lacs et la
Rivière des Illinois.
Pendant notre long  séjour  dans le Hautu
Canada, nous   avons eu occifciôn de voir la |
êafâvànne d'une famille de Canadiens ,  emigrant   pour  la  rivière  des Illinois ; le   madlj
avait été reconnaître* l'été d'avant, l'établi» 1
sèment; il allait alors y fixer toute sa famille! 1
Cet  homme ,  sa   femme et quatre  enfans j|
étaient   embarqués dans   un canot d'écoréijl
long tout au plus de quinze pieds ,  et hrrg||!
de  trois.   Le père et la   mère pagayaient  à
chacun des bouts de la pirogue ;  les  quatre
enfans étaient assis  ou couchés sur les ma-
lelats  et autres effets de ces bonnes gens*»
le plus âgé  pagayait aussi,  et tous poursui»
vaient   en   chantant  ,    ce   voyage   de   onze
cents milles au moins. C'est à Newarck quel
nous les  avons  rencontrés ; ils cotoyent les
bords ( m )
bords des lacs et des rivières, s'arrêtent tous
les soirs, élèvent une espèce de tente qu'jls
forment avec un dé leurs draps de lit , et
qu'ils assujettissent avec deux perches qu'ils
coupent ; its' font leur petite cuisine , souoent
s'enveloppent dans leurs couvertures jusqu'au
fendemain , rejfertent sur les huit heures, s'arrêtent dans le jour une fois pour manger, et
se remettent en chemin jusqu'au soir. Ils font
généralement quinze à vingt milles par jour,;
quand ils éprouvent des mauvais tems , quand
ils rencontrent des rapides ou des portages , ils
en font moins, quelquefois ils se reposent un
jour entier. Ils étaient partis de Montréal; leur
route est par le lac Ontario, le lac Érié ; ils re-
I
montent la rivière de Miami,
puis, par un por
tage de six à sept milles, ils regagnent la Thea*
hikiriver , qui donne dans celle des Illinois ,
ou celle deWabach, qui y communique par
plusieurs petits creeks , séparés par des courts
portages ; enfin ils se dirigent vers la partie
du pays des Illinois , où ils veulent s'établir.
C'est ordinairement le long de la rivière de
ce nom, que se font ces établissemens; ils
sont presque tous composés de Français canadiens.
Il y une autre route pour aller aux Illinois
depuis Montréal,  que l'on dit plus fréquen*
Tome II. L 1
( m
tée ; on remonte la rivière des Ottawas ou
la grande rivière jusqu'au lac  Nipissin, et
de-là   par   la rivière des Français ( French
mom's river) on arrive au lac Huron. Dans
cette seule navigation on rencontre  trente»
six portages , à la vérité tous très-courts. DM
lac Huron on entre dans le la« Michigan par
le détroit de Michilimackinack, ensuite dans la
green bay, du fond de laquelle on passe dan»
la rivière du Crocodile , puis par le lac du ris
(rice lakej, et par la rivière Saxe , on parvienM
après un court portage à la rivière Ouisconsig»
qui se jette dans le Mississipi, que l'on descend!
jusqu'à la   rivière  des  Illinois ,   qu'alors   on
remonte ; cette route est plus longue , maiW
elle est généralement préférée , sur-tout par
les agens du commerce des fourrures. QuaneB
on se dirige vers l'ouest, c'est encore la mémej
route , que l'on prend de Montréal, jusqu'à»
détroit de Michilimackinack,  on le laissé à
gauche pour entrer dans le lac supérieur , et
le traverser jusqu'au grand portage , et de-1»
au lac des bois , ect., ect. ( i63 )
Comptoir aux Illinois. Commerce des
fourrures.
L'établissement des Illinois est un des grands
comptoirs pour le commerce des fourrures ;
c'est même le dernier comptoir principal dans
cette direction, dont le chef-lieu est au fort
Michilimakinack ; mais, les agens poussent à
cent milles plus loin , et se mêlent pour leur
trafic avec les Indiens de la Louisiane. Ce
genre de commerce se fait principalement en
rhum , mais aussi en fusils, en poudre, en
balles , en'couvertures , sur-tout en petits colliers de porcelaine , en petites boucles d'argent , en bracelets eu pendans d'oreilles, dont
se chargent les Indiens en raison de ce qu'ils
sont plus riches.
La mesure commune de la valeur des fourrures pour les Indiens, est la peau de castor ;
tant de peaux de rats, de chats , etc. , valent
une peau de castor; une peau de loutre en
vaut deux, ect. Les boucles, les fusils , certaine quantité de rhum valent aussi une peau
ou plusieurs peaux de castor , ou telle partie
aliquotte d'une peau de castor. Presque toujours les marchands donnent à crédit dans
•l'été aux Indiens une partie de ce qu'ils leur
L a ( i64)
fournissent , mais les peaux qu'ils reçoivent
sont achetées par eux à un si bas prix, et
celui qu'ils donnent à leurs denrées d'échange
est si élevé , qu'ils attendent avec sécurité lafl
rentrée du crédit qui quelquefois manque, et
qui plus souvent ne manque pas. Les Indiens
chassent, vivent plus en familles qu'en tribus,
et d'après tout ce qui nous enaété dit , ontles;
mêmes vices , les mêmes qualités, les mêmes
manières que ceux que nous avons vus auprès
des lacs.
Le commerce dans cette partie ne se faifl
pas par la compagnie patentée du Nord , mais]
par une ou deux maisons de Montréal, particulièrement par la maison Tode , à qui je
dois ces renseignemens. La seule rivière de
Missouri est jusqu'ici interdite par les Espa-s
gnols qui y ont un fort. Indépendamment!
des habitations canadiennes qui se trouvent
ou éparses le long delà rivière des Illinois et|
des rivières voisines, ou réunies en village»
ou en villes , celle des Illinois contient environ trois milles habitans ; quelques Canadien*!
sont mêlés avec les Sauvages et en mènent la
vie. Tous ces établissemens sont dans les ter"J
ritoires de l'ouest , appartenant aux États-
Unis; car les bords espagnols, à Saint Louis et
Sainte'Géneviève près , ne sont habités qu'à ( i65)
quatre-vingt milles de la nouvelle Orléans, et
le sont peu jusqu'ici.
Les fourrures que se procure le commerce sont rapportés à Montréal par la même
route que suivent les marchands pour arriver
à ces points. L'ouverture du Mississipi accordée aux Américains par leur nouveau
traité avec l'Espagne , et les facilités que déjà
le gouverneur Espagnol accorde à ce commerce, leur donne un débouché plus prompt
et moins dispendieux par ce fleuve, au point
que les frais par cette voie sont réduits à
neuf dixièmes. Par ce débouché les pelleteries peuvent aussi être envoyées , ou dans
les États-Unis ou dans telle partie de l'Europe , à la volonté du négociant , tandis
qu'arrivés à Montréal elles ne peuvent, d'après
les loix Anglaises êtne envoyées qu'en Angleterre ; les denrées d'échange seront aussi
dorénavant prises par-tout où elles seront
trouvées à meilleur marché , tandis que prises
à Montréal, leur valeur était augmentée des
droits immenses que payent les marchandises,
arrivées en Canada , et qui ne peuvent être
fournies que pap l'Angleterre.
Les  fourrures sont dans toutes ces parties
moins belles qu'au nord des lacs où la compagnie du Nord seule fait le commerce. M»
L 5 ( ,66 )'
Tode nous a dit que de Montréal on pouvait
se rendre aux Illinois facilement en quinze
jours, et en vingt des Illinois à la Nouvelle-.
Orléans. La navigation du Mississipi est bonne
quoique rapide, mais elle exige quelques pré-i
cautions et une attention continuelle pour
éviter les troncs d'arbres dont son lit est]
rempli en beaucoup de points. Tout le paysi
qu'elle arrose est de terres excellentes.
Départ de Kingston.   Réflexions.
La réponse du lordDorchescher, tant atten»
due , est enfin arrivée le mercredi 22 juillet M
et certes elle, a dû nous étonner. C'est une»
défense formelle qui nous est faite , d'après les
règles établies , d'entrer dans le Bas-Canada»
Il nous était difficile de nous attendre à pa»
reille aventure. Pressés de venir en Canada par
M. Hamond , ministre d'Angleterre , qui avait
détruit les inquiétudes que m'avaient donné
d'autres Anglais  d'un  refus   du   gouverneuj»
général, assuré par  lui que lord DorchestèfB
l'avait prié de donner seul à l'avenir les passïÉB
ports pour le Bas-Canada , parce qu'il pouvait»
mieux connaître que lui-même les voyageurs
venant des États-Unis, et que ses lettres dont
il me ferait porteur, indépendamment même 1
( i67 )
de toute convention entre lord Dorcherster
et lui, me mettraient à l'abri de tout désagrément , il me semblait que je ne devais pas le
craindre ; car pouvais-je soupçonner M. Ha-
mond , qui m'avait comblé de prévenances,
de vouloir'gratuitement me le procurer.
Son Excellence m'a donc fait donner un
ordre d'exclusion par son secrétaire , car il
n'a pas même pris la peine de signer la lettre,
et a ajouté ainsi la grace des formes à l'agrément de la chose. On me dit pour me consoler
que son Excellence est un radoteur, qu'il ne
fait rien lui - même , etc. ; que sans doute ,
quelque prêtre français émigré m'aura rendu
ce bon office auprès de quelque secrétaire ou
de sa maitresse ; cela est possible; car quoique
grace au ciel, je n'aie jamais fait de mal à
personne , je ne laisse pas de trouver des gens
qui voudraient m'en faire. Quoiqu'il en soit,
il faut prendre son parti, et rire de ce désappointement ; puisse-t-il être le dernier ou le
plus grand de ceux qui me sont encore réservés.
En arrivant en Canada, ma grace était comblée d'honneur, des officiers pour me suivre,
des hommages de respect, etc. ; aujourd'hui
j'en suis chassé comme un vaurien ;
excès d'honneur ni cette indi£
aite.
LA ( i68)
Sur tout cela , comme'en beaucoup d'autres
circonstances de la vie, il faut sentir quei'a»
ne peut être honoré ou mortifié que par le
sentiment de soi-même; c'est par-là qu'on est
au-dessus de tousles méchans , grands et petits»
de tous les radoteurs et de tous les barbouill»
leurs.
Il est aisé de juger que cette lettre m'éB
donné le violent besoin de quitter prompte»
ment les po sessions anglaises , quoiqu'en général je ne puisse assez répéter que dans notrM
séjour à Kingston , comme à Niagara , nous
n'avons eu qu'à nous louer de la délicatessiM
des officiers anglais , et de leur obligeancej
pour nous.
Le major Dobsona compris à quel point je»
devais être pressé de sortir du gouvernement du
Canada , et avec une civilité vraiment loyale, il
s'est hâté de nous en donner les moyens , que*
nous ne pouvions tenir que de lui , puisqu'il
ne part pas deux fois  par an de bateau de
Kingston pour la côte américaine; il nous en
a donné un, où nous sommes montés quatri»
heures après avoir reçu la lettre du secrétaire,
et sur lequel nous nous sommes acheminé»
ardemment vers les États-Unis, où aucun con^B
mandant , gouverneur ou ministre ,  n'ont le
droit d'offenser des hommes honnêtes. ( log)
Oswego : son Fort, sa Douane.
C est vers Oswego que nous nous sommes
dirigés ; nous devions espérer d'y trouver le
moyen de nous rendre bientôt à Albany. Les
quatre soldats qui formaient l'équipage de,
notre bateau , étaient ivres au point que nous
avons à peine avancé de quinze milles de premier jour , quoique douze de ces quinze aient
été faits à la voile. M. Lemoine ,. officier qui
les conduisait, leur a fait payer cher le retard
de la veille , en les faisant le lendemain ramer
au moins cinquante-cinq milles. Nous avons
quitté à quatre heures du matin le rivage de
la longue île, où nous avions passé la nuit :
une longue pluie à verse nous avait percé jusqu'aux os ; le vent avait renversé le léger abri
que nous nous étions fait avec des branches ;
les moustiques nous avaient dévorés ; enfin ,
nous n'avions pu trouver un quart-d'heure de
repos'; mais le tems était devenu serein, la
matinée était belle , et nous n'avons bientôt
plus pensé à notre mauvaise nuit.
Nous sommes arrivés le soir à huit heures
et demi à Oswego , ne nous étant pas arrêtés
une heure dans la journée; il est rare défaire
ce trajet en moins de deux jours. Il est vrai ( 1?° )
qu'au lieu d'avoir suivi les côtes , nous avons
traversé directement du point où nous avons
déjeûné, jusqu'à Oswego, sans avoir approché
de terre , entreprise qui serait hasardeuse avec
un tems moins sûr.
Nous avions eu avant de partir la satisfaction
d'entendre démentir, par un officier qui arrivait de Québec, cette seconde victoire de
'amiral Hotam, ou quatre vaisseaux français
avaient, disait - on , été détruits , coulés à
■fond ou pris dans la Méditerrannée, avec
quinze mille hommes de troupes destinés pour
attaquer la Corse. Cette victoire nous était
si souvent représentée, comme une suite nécessaire de l'impossibilité pour aucun vaisseau
français de paraître devanfun anglais , que
nous avons été bienheureux, de la voir disparaître comme un songe.
La tranquillité , le" retour au bon ordre de
notre pays est plus attaché à présent que jamais aux succès des Français ; puissent-ils en
avoir d'aussi complets que je le leur souhaite.
Que serait-ce grand Dieu ! si les armes de
l'Angleterre et de ses alliés triomphaient. Je
suis , grace au ciel, exempt de cette rage
contre la nation Anglaise, que je vois partager à tant de Français, et qui n'est pas justifiée par la rage plus grande encore de quel- C 17O
<ques Anglais contre les Français ; les Anglais
sontune belle et grande nation avec qui j'aurais
toujours désiré que la France pût avoir une
alliance sincère : mais croire que le ministère
Anglais a jamais eu en vue de rétablir l'ordre
en France, ou même de travailler au rétablissement de la monarchie, c'est donner
dans une stupide erreur ; il a voulu la ruine
de la France, et voilà toutes ses vues. L'argent
anglais a provoqué tous nos premiers malheurs ;.
l'Angleterre eût pu arrêter le commencement
de la guerre du continent ; elle eût pu sauver
les jours du roi ; son ministère n'en a rien fait;
il a vu son intérêt dans le supplice de ce
prince ; il a voulu se venger de l'Amérique
perdue , jetter le trouble en France , l'y entretenir , y rendre les crimes plus nombreux,
afin de réunir contre elle plus d'ennemis ,
enfin, la démembrer. Cette politique est aussi
mal calculée , aussi peu prévoyante , aussi
dangereuse pour la tranquillité même de l'Angleterre , qu'elle est immorale et cruelle. M.
Pitt a protégé les Français auxquels il a cru
le plus de dispositions à se prêter à ses vues
de conquête ; c'est à ce titre qu'il les a secourus ,
soudoyés, enrégimentés, et en cela il s'est
encore trompé ; car j'ai peine à croire que
malgré la passion de l'esprit de parti, beaucoup 1
(   172   )
de Français se fussent prêtés à enrichir l'Angleterre des dépouilles de la France. On verra
ce qu'il fera d'eux à la paix : ces instrument j
de l'ambition , de la vengeance et de l'ineptie
du ministère anglais seront brisés dès qu'ils
seront inutiles. En attendant, il les fait tuer
à Quiberon, il y fait égorger les officiers d©
notre précieux corps de la marine , de peur
que la marine française ne se rétablisse ; il
abuse de l'honneur égaré de ces braves gens
pour les envoyer à une boucherie certaine ,
sans espoir de succès , sans plan concerté ,
sans moyens. Ceux-là ont-ils donc tant de
tort qui croient qu'il y avait complicité entre
Robespierre et le cabinet de Saint-James.
Oswego est encore un des postes que l'Angleterre retient contre les articles du traité
de paix, et qu'elle se voit cependant obligée
de rendre, l'année prochaine aux États-Unis.
C'est un mauvais fort, bâti en 1782 avec beaucoup de dépenses , par le général Haldimànn,
alors gouverneur du Canada. La rivière d'O-
swego , à l'embouchure de laquelle il est placé,
est aujourd'hui à-peu-près le seul débouché
qu'aient sur le lac Ontario les bateaux Américains. Ce fort est aujourd'hui presqu'en ruine ;
un seul bastion des cinq qui composent son
enceinte est un peu moins dégradé  que les ( 173)
autres , et servirait pour quelques minutes de
citadelle à cette enceinte, que rien d'ailleurs
ne pourrait défendre : deux officiers et trente
hommes en composent aujourd'hui la garnison ; un officier de douane sous leur protection , visite les bateaux qui entrent dans
le lac , ou qui remontent en rivière. Tout ce
qui n'est pas bled et farine, bestiaux et provisions , ne peut être introduit des États-Unis
dans le Canada , tout ce qui est provision n'en
peut sortir pour entrer dans les États-Unis.
Une permission du gouverneur du Haut-Canada peut seule exempter de cette règle générale , elle est même nécessaire pour les
individus. Tout homme qui n'en serait pas
porteur se verrait arrêté provisoirement. Quant
aux marchandises prohibées , elles sont définitivement confisquées, à moins qu'elles ne
soient accompagnées d'un passe-port spécial.
La confiscation est le profit de l'officier ; sa
vigilance est donc active ; mais la contre-bande
est si aisée à faire par toutes les côtes , qu'elle
est peu tentée par cette voie , où les Américains sont sûrs de trouver autant d'obstacles.
Cependant, quelques bateaux, à la faveur de
la nuit, se glissent et échappent. Deux ou
trois de ceux qui essayaient de ce moyen ont
été pris il y a deux ans ; c'est à quoi se sont ( 174 ) .
jusqu'ici bornés les grands profits de l'officiet;
de la douane établie depuis trois années. Quelques Américains ignorent la rigueur des prohibitions anglaises dans leur étendue , et
portant plus de provisions que la sévérité
britannique ne leur en permet, voient souvent confisquer ce qu'ils portent au-delà de
ce qu'on leur dit être permis , et augmentent
ainsi les profils de la douane qui , par la
possibilité de l'exaction , pourraient être très-
considérables dans des mains moins délicates
que celles de l'officier qui en est aujourd'hui
chargé.
C'est ^intendant-général qui est cet officier. Ce beau titre décore une place qui, à
la vérité, n'a pas de supérieur, mais qui n'a
pas non plus de subalterne, si ce n'est un
directeur placé à Niagara ; ici l'intendant-
général n'a pas même un commis ; mais il a
dix schellings par jour et une ration évaluée
à deux. Il est payé toute l'année , quoique la
navigation du lac soit fermée cinq mois, et
qu'il en soit lui-même sept absent d'Oswego ;
avec ce titre et les appointemens , on pense
bien qu'il ne fait pas en personne les petites
fonctions de sa place; elles sont confiées à un
sergent qui rédige le rapport; l'intendant-
général le signe s'il est au fort,   ou a laissé ( i75 )
la signature sur sa table à tout événement,
s'il en est sorti. Cette signature , qui est la
permission de passer, n'est nécessaire que pour
les bateaux qui entrent en Canada ; alors elle
doit être accompagnée de celle de l'officier-
commandant. Ainsi légalisée , elle est payée
trois quarts de dollar par chaque bateau ; en
remontant, la permission de passer est donnée
verbalement et ne coûte rien.
L'officier qui occupe ce poste aujourd'hui est
un jeune-homme (M. Mac-Donnall) intéressant par ses connaissances, et par le mérite individuel de toute sa famille, réellement distinguée parmi celles établies en Canada. Cette
famille est écossaise, arrivée il y a vingt ans
dans ce pays. M. Mac-Donnall était officier
dans la guerre d'Amérique; il est aujourd'hui
à la demie paie; ses frères sont dans un régiment canadien qui vient d'être récemment
levé; un d'eux est orateur de la chambre des
représentans du Haut-Canada.
En France, un homme de l'espèce de M.
Mac-Donnall, qui eût été dans les douanes,
attaché à la ferme, eût perdu quelque chose
dans l'opinion ; elle est plus sage en Angleterre , elle n'attache point de défaveur à aucun emploi, qui a pour objet le maintien de
la loi, et ne juge pas plus mal le gentlemen ( i76 )
qui prend un emploi lucratif, dans la douane
ou dans le commerce , que celui qui en reçoit
un dans l'armée,  dans le clergé, ou dans la
politique. L'opinion, si elle était tout-à-fait ;
sage , ne devrait faire justice que des hommes
qui possèdent des places sans fonctions, sans
utilité, et qui sont ainsi un véritable impôt •
pour l'état ; mais elle devrait être inexorable
pour ceux-là : cependant en Angleterre elle
ne l'est point.
Le nombre des bateaux qui passent par la
rivière d'Oswego, montant ou descendant, est
d'environ trente par chacun des sept mois de
navigation ; M. Mac-Donnall assure que le
plus grand nombre entre dans le lac, et porte
des settlers pour le Haut-Canada ; je n'en serais pas étonné , puisqu'il est effectivement
constant que l'émigration est actuellement
plus considérable des États-Unis dans le Canada, que du Canada dans les Etats-Unis.
Le fort d Oswego est le seul établissement
qui soit sur les bords du lac, depuis Kingston jusqu'à Niagara , si l'on en excepte le
grand Sodus, où le capitaine Williamson en
commence un qui sera très-beau, ainsi que
je l'ai dit ; et qui en est distant de 3o milles.
A douze milles en arrière d'Oswego sur la rivière , est le premier établissement américain ; C 177)
ce fort est donc réduit à ses seules ressources.
L'officier chasse, lit, et boit. Le soldat.monte
la garde , s'ennuie et déserte ; on choisit en
conséquence les plus vieux soldats pour composer la garnison d'Oswego ; mais quoiqu'ils
aient moins de tentations, ils désertent toujours ; d'ailleurs cette garnison reculée de
toute communication étrangère , presqu'en-
tièrement isolée du reste du monde , en est
absolument séparée pendant cinq mois, où la
grande quantité de neige empêche de sortir
autrement qu'avec des souliers à raquette. Un
chirurgien payé sept schellings et demi par
jour, ajoute à la société d'Oswego. Celui qui
y est à présent contribue beaucoup à ses?rj|ai-
sirs ; c'est un souffre-douleur que l'on mystifie
à la journée.
Il n'y a point d'Indiens à quarante- m-jjles,
d'Oswego ; cependant il y a un interprète indien?
payé à trois schellings et demi par jour et ï£r$g
tion ; dans la dernière guerre il était employé ;•
il pourrait l'être ailleurs au moins avec plus
d'apparence d'utilité, il est ici payé sans rien
faire. L'officier commandant'qui dans ces petits postes reçoit cinq schellings par jour au-
delà de la paie ordinaire de son grade, entretient boeufs, vaches, moutons, volaille, etc.
c'est un fonds perpétuel et qui se transmet,
Tome II M r
( 17S >
mais en payant, d'un commandant à son successeur.
Les jardins sont multipliés et bons aux environs du fort ; lé poisson est très-abondant
dans la rivière et dans le lac : la chasse fournit constamment des ressources ; les officiëraS
vivent donc bien dans ce désert , qu'ils  appellent Botany-Bay, et qu'ils sont bien im- I
patiens de voir dans les mains des Américains. I
Nous avons reçu de tous un excellent accueil,
Les terres aux environs d'Oswego sont assez
mauvaises, les arbres d'une médiocre venue,
les bois très maigres.
Inforwmtion>9^uh&rifewres sur le
Canada.
Puisqu<%,je ne suis plus destiné à aller en
^a$jada, je veux consigner ici quelques lé-
g$f§$ ;informatijOQ§ sur ce pays. Je comptais '
les y vérifijS*, et les placer dans leur ordre ;.
«nais je ne veux pas qu'elles soient perdues^jH
îii pour moi,  ni pour nies amis.
Le peuple canadien a conservé 1$ caractère
Ir/prgais ; actif, brave, ardent, il entreprend
etisfêutient avec coura,ge les travaux 1 las plus
pénibles,, se console et se. délasse en fumant,
ej&rHJ&nt et en chantant; rien ne le dégoûte,,
rien ne l'arrête, ni la longueur àç$ rc-yages, ( 179)
ni l'excès de la fatigue , ni la mauvaise qualité de la nourriture , pourvu qu'il soit soutenu
par de bons propos, et par quelques plaisanteries. Ce sont eux qui sont chargés de toutes les
navigations. Au commencement du printems
ils sont demandés des deux différens points
des deux provinces, soit pour le service du
roi, soit pour celui du commerce. L'espèce de
peuple ainsi employé , habite depuis Montréal et quelques lieues en-deçà, jusqu'à Québec ; beaucoup demeurent à Montréal , y
ont même un métier auquel ils s'occupent
l'hyver ; l'été fournit moins à ce genre de travail, ou bien plus réellement ils sont portés
par leurs goûts à cette vie active et errante.
Quelques-uns sont fermiers ; alors ils laissent
leur récolte à faire à leurs femmes, et à leurs
voisins ; s'ils sont ouvriers ils ferment leurs
boutiques et partent. Nous en avons rencontrés qui étaient tanneurs, selliers, bouchers,
menuisiers, et, nous disait-on, de bons ouvriers. Selon la nature de l'ouvrage auquel
ils sont appelés , ils quittent leur pays pour
l'été, ou pour une année, ou pour plusieurs ;
quelquefois seulement pour la courte durée
de la navigation momentanée à laquelle ils
sont employés.Le service du roi, par exemple,
les occupe à la remonte des bâtimens de Mont-
M a ( iSo )
real, c'est-à-dire, de la Chine, qui est à trol»
lieues plus près , jusqu'à Kingston. Cette navigation très-laborieuse en montant, à cause
des rapides multipliés qui se trouvent dans la
rivière, dure neuf jours , plus ou moins,   le
retour en dure trois, les tems du chargeme|M
et du déchargement, au moins un. Ils reçoj
vent deux louis et la ration pour ce voyage»
Quand il est fini ils ne sont plus payés, jusqu'à ce qu'ils soient employés de nouveau. Ils
commencent à présent à servir comme matelots , dans les vaisseaux du lac ; le commodore Bouchotte en est très-content ; ils gagnent alors seulement huit dollars par mois;
ils en gagnent neuf avec  les marchands  qai
les emploient : ils servent à ce prix pour le
commerce des fourrures.
M. Mackenzie , dans son voyage vers la
mer du Sud, s'est fait accompagner par plusieurs d'entr'eux ; il vient de remmener les
mêmes dans un voyage qu'on croyait qûjjl
pousserait aussi loin que le précédent , mais
qu'il bornera au dernier comptoir. Ce sont, au
dire même des Anglais qui ne les aiment pas,
les meilleurs rameurs , les plus industrieux j
pour sortir d'embarras, les plus endurcis à la
peine , les plus durs à la fatigue, les plus sobres, quoique buvant quelquefois un peu trop ( i8x J
de rhum; alors leur gaieté les porte au tapage,  comme elle porte souvent les Anglais
au morne silence.
Il est peu de nations ouïe crime soit plus rare
que parmi les Canadiens ; jamais de meurtres;
très-rarement des vols ; le peuple est d'ailleurs
ignorant ; mais cette faute appartient plus au
gouvernement qu'au peuple lui-même. Elle est
même volontaire dans le gouvernement qui
s'en est fait un principe. Peu ou point d'écoles ;
point de collèges en Canada ; d'où il arrive
aussi que le Canadien même le plus riche
est mal élevé ; peu savent l'orthographe , un
moindre nombre encore ont de l'instruction,
quoique quelques-mns d'eux soient employés
dans la législature de la province. Mais ce sont
les Anglais de qui je tiens cette information,
et ils ne sont pas tout-à-fait croyables sur ce
qu'ils rapportent des Canadiens parce que le
trait le plus remarquable du caractère de ce
peuple, est comme je l'ai déjà dit, l'attachement à la France qui se manifeste plus ou moins
dans toute occasion, selon la classe de la société
à laquelle appartiennent les individus , et selon
que par conséquent ils désirent et attendent
plus ou moins du gouvernement anglais.  .
J'ai dit que les manières françaises étaient
conservées   dans   toutes   les  familles   cana-
M S ( n )
dïennes ; que peu, c'est-à-dire , peut - être h
peine un Canadien sur cent , savent l'an-
; qu'ils ne veulent pas l'apprendre ;
que parmi ceux qui le savent presqu'aucun
ne veut le parler, excepté ceux à qui leurs
places donnent dés rapports continuels avec
le militaire.
Le gouvernement anglais a, depuis la con- '
quête de ce pays, changé avec affectation les
noms des villes, des îles, des rivières , des plus
petits creeks ; mais les Canadiens ne se prêtent ■
point à cette nouvelle nomenclature , et met- i
tent  de leur  côté  autant d'affectation   que
d'habitude   à les   appeller constamment par
lès anciens noms français.
Dans l'assemblée législative du Bas-Canada
un grand nombre de membres de l'assemblée :
et da conseil législatif sont Canadiens français ;
les débats s'y font en français et en anglais ;
l'orateur anglais est immédiatement traduit en
français ; l'orateur français L'est en anglais.
L'ancienne haine des Anglais et des Français si ridicule, si déraisonnable, si avilissante
même pour les peuples, puisqu'ils se montrent
ainsi évidemment les aveugles instrumens de
'ambition de leurs ministères ; cette haine que
les lumières répandues dans les deux pays , et
la grande communication d'une nation à l'au- ( i83 j
tre , avait presqu'entièrement détruite en Europe avant la révolution, n'a pas éprouvé ici le
même refroidissement. Aucun Canadien ne
peut se plaindre du gouvernement anglais ; il
convient qu'il est mieux traité que quand il était
sous la domination française ; mais ils aiment
les Français , ne les oublient pas, les désirent
les espèrent, les aimeront toujours, et montrent trop souvent et trop franchement ces
sentimens , pour ne pas déplaire aux Anglais
moins avancés, que nous , même en Europe,
sur la destruction des absurdes préjugés de nation contre nation.
Quand l'année dernière, sur les apparences
d'une guerre avec l'Amérique, lord Dorchester
a voulu lever la milice en Canada, il n'a
trouvé que des représentations ; un grand
nombre de Canadiens se sont refusés même
à se faire inscrire ; beaucoup disaient hautement : ce Si c'était contre les Américains, nous
5) marcherions sans doute pour défendre notre
» pays ; mais ce sont les Français qui vont
5} arriver , nous ne marcherons pas ; pour-
x) rions-nous nous battre contre nos frères? j>
Ces propos , que je tiens d'officiers anglais ,
et qui, à ce titre, ne peuvent être révoqué*
en doute , n'étaient l'effet d'aucune suscita-
tion jacobine, car, en même tems , on &s-
M . I
( i84)
sure que des émissaires de la convention se
plaignaient de ce que le caractère canadienne
prétait à aucune insurrection ; ils étaient donl»
l'expression de leur disposition naturelle et
habituelle , qui n'a pas été changée encore , ni
par le tems , ni par la douceur du gouvernement anglais. L'idée de liberté, d'indéperf»
dance , est, dans les rapports politiques, au-
dessus  de leur entendement ;   ils ne paien»
point d'impôts ; vivent bien , à bon marché et
dans l'abondance :  que pourrait leur raisons
réfléchissante désirer de plus? Ils connaissen»
même si peu les principes de la liberté , qu'ils
ont vu avec peine, chez eux , l'établissement
des juris ; qu'ils y ont mis opposition , et que
les juris civils n'y sont point encore en "usage»
Mais ils aiment la France; ce nom tient une
grande place dans leur souvenir. Un Français
est pour eux quelque chose de très-supérieur
à un Anglais , qui est son ennemi. Les Français
sont le premier peuple du Monde , puisque ,
attaqués par le Monde entier , ils battent et
"repoussent le Monde entier. Les Canadiens se
croient français, s'appellent français ; la France
est leur patrie.   Certes il  est impossible  de
ne pas  trouver ces sentimens estimables et
touchans, sur-tout quand on est Français,
et de ne pas aimer le peuple canadien. Il est ( i35 )
facile de concevoir comment cette disposition déplait aux Anglais ; comment souvent
ils laissent percer le mécontentement qui en
résulte ; comment l'officier anglais , vif et
impatient , traite souvent avec dureté et mépris le Canadien : ce Les Français leur don-
| naient des coups de bâton , les faisaient
» mourir de faim et les mettaient aux fers,
r> donc il faut ne les traiter qu'avec des coups
» et des fers ». Voilà ce qui se dit de cette
nation aimable et généreuse , dans les dîners
anglais ; ce que j'ai entendu plusieurs fois ,
ce qui m'a souvent indigné , et ce que ne
disent pas tout haut les gens plus réservés ,
mais ce qui ne peut pas être entièrement
ignoré du Canadien.
Le Bas - Canada qui ne paie pas plus que
le Haut - Canada de taxes à l'État , vient
d'être imposé à une somme de cinq mille
livres sterling , pour le maintien de sa justice , de sa législature , et quelques frais
particuliers à cette province. Les taxes sont
établies sur les vins , les eaux~de-vie, en excises et douanes ; c'est donc un impôt indirect , bien léger, et par la somme, et par la
manière dont il est perçu , qui le rend peu
sensible ; mais déjà il excite des murmures
contre les représentans  qui l'ont voté ,   etc. ( i86)
C'est le point juste de toutes ces disposa»
fions que j'aurais cherché à connaître , si
j'étais arrivé dans le Bas-Canada. Quant à
leur vérité , je n'en ai et n'en puis avoij»
aucun doute. On m'a certifié que sur le refus!
fait par les Canadiens , l'an dernier, de s'enrégimenter en milice , lord Dorchester avait
demandé son rappel en Angleterre; je ne puis
précisément assurer que ce soit la véritable
raison de cette démarche, qu'il a indubitablement faite, mais qui peut avoir aussi pour
motif le mécontentement de ce que son discours aux Indiens n'a pas été approuvé par le
ministère, lequel cependant n'a point accepté
la démission du gouverneur. Lord Dorchester
se croyait chéri des habrtans avec lesquels il
s'est constamment bien conduit ; son administration à toujours été douce ; c'est lui qui a
sollicité la nouvelle constitution ; il aime les
Canadiens, et son amour-propre, autant que
son patriotisme anglais , ont reçu un grand
désappointement de la disposition qu'a montré
Ce peuple l'an dernier.
J'ai rendu compte d'une conversation où
plusieurs officiers avaient manifesté l'opinion
de l'utilité qu'il y aurait pour l'Angleterre de
renoncer au Canada ; cette opinion est ici celle
de tous les Anglais, à qui des places et dé I 187 I
bons enrôlemens n'en font pas avoir une autres
Mais ceux attachés au gouvernement, à l'administration de ces deux provinces, les négo-
cians et les. familles anglaises qui s'y sont établies , et qui sont devenues canadiennes, sont
loin de prêcher cette doctrine, et voyent, dans
l'avenir, une utilité considérable résultante
pour la Grande-Bretagne de la possession du
Canada. Cette idée n'est la mienne, ni dans
la même amplitude , ni dans la composition
actuelle de l'administration et du gouverne-»
ment anglais pour cette partie du monde ; mais
je crois que les dépenses excessives que fait ici
l'Angleterre ne sont pas toutes nécessaires , et
que l'état de dépendance dans lequel elle veut
tenir le Canada, n'est pas non plus celui qui
lui peut rapporter les plus grands et les plus
durables avantages.
Que dirait-on d'un ministre qui « montrant
à l'Angleterre que le profit retiré par son commerce et ses excises de sa navigation exclusive dans le Canada, est loin d'être équivalent
aux dépenses annuelles,  que le maintien du
pays et  ses   conséquences
lui   coûtent, lui
proposerait de déclarer ce pays indépendant , de l'assister encore pendant les premières années de quelques subsides, et de faire
sur-le-champ, avec lui, un traité d'amitié et de ( i88 )
commerce ? Sans  doute  on le traiterait dé
jacobin.  Cependant il est probable qu'en sauvant à l'Angleterre une  grande dépense an-j»
nuelle, ii ne ferait rien perdre à son commerce»
qu'il lui assurerait l'alliance solide du Canada ,
dans toute l'étendue qu'elle peut désirer, et
lui éviterait un nouveau déchirement et uneH
nouvelle mortification. Mais il faudrait que ce«
parti fut pris sans aucune vue secrette, sansB
projets cachés , et avec la loyauté et la fran»
chise,   qui ne laissassent aucune inquiétude»
au Canada ainsi  gratifié.   Ce langage, tout
insensé qu'il puisse paraître encore, est peut»
être le seul qu'aient à tenir à l'époque présente»
toutes les puissances européennes, à toutes
leurs colonies continentales , sous peine d'en .
éprouver bientôt pis : il n'en faudrait peut-être»
même pas excepter les Antilles , sauf quelque»
modifications. Mais laissons la politique spé-1
cularive.
-  Les prêtres catholiques sont, en Canada, de
l'espèce de nos anciens curés de campagne»
sachant tout juste lire et écrire , par conséquent très-sots  et très-bigots :   la révolution
française en a envoyé d'une espèce un peu plus
relevée , et probablement aussi d'une disposa»
tion d'esprit plus active et plus intolérante.
Je ne les connais pas ; mais les officiers anglais ( i89 )
sont si étonnés de voir des prêtres français
avec un peu de sens, qu'ils disent que ceux-là
sont (very devers J très-éclairés.
Commerce des Pelleteries, et Appro-
visiotinemens d'Europe.
Le seul commerce propre du Canada est
celui des fourrures. Si j'eusse été à Montréal,
j'avais l'espoir de trouver des moyens de conr
naître son étendue et son produit. Je sais, par
le gouverneur Simcoë, qu'il est beaucoup
moins considérable qu'on ne le croit ; que
déjà il s'en fait dans les États-Unis une contrebande dont les négocians du Canada sont les
agens principaux ; que cette contrebande ,
qu'ils favorisent par la rivière Saint-Laurent,
se fait aussi, sans leur concours , par le lac
Érié, et par quelques points des côtes du lac
Ontario , directement avec les Américains-
Unis; que. la reddition des forts aux États-
Unis, et les établissemens américains formés
sur les limites , rendront cette contrebande
journalière, et impossible à empêcher; enfin
que les négocians du Canada étant les seuls
qui envoyent des fourrures en Angleterre, sont
les seuls qui en apportent ; qu'ainsi ils sont les
maîtres absolus du commerce du pays ; mais ( i9° )
avec un esprit de monopole qui, tenant leur»
prix très-hauts , est le plus   grand aiguille»
pour la contrebande.
Tous les vaisseaux qui font le commerce du
Canada sont anglais, aucun n'appartient aux |
négocians  du  pays ;  au moins ils n'en ont J
qu'un tçès-petit nombre qui se construisent à |
Québec;  encore sont - ils peu employés au 1
commerce d'Europe : il ne se bâtit d'ailleurs, I
dans toutes les possessions anglaises en Amé
rique, d'autres vaisseaux ,  que ceux qui navi- ■
guent sur les lacs ;  à Hallifax même on radoube , on répare , mais on ne construit pas.
La navigation   européenne est interdite  en
Canada à tout autre vaisseau qu'aux vaisseaux
anglais ; d'où il arrive que , quand la navigation dans ce pays est interrompue, ou retar1
dée ,   on  y est dans la   disette  entière  des
denrées européennes. Cette artnée-, par exemple ,  où les vaisseaux qui,  communément,
arrivent vers le i5 mai, ne sont arrivés que
le 20 juillet, les magasins étaient vuides dans
tout le Canada ; il n'y avait pas ,   dès le 1"
juillet, une seule bouteille de vin à vendre à
Québec, nia Montréal, pas une aune de drap;
Les officiers  du soixantième régiment,   qui
arrivaient de ces deux villes , et qui n'avaient
pu faire leur provision, se plaignaient beaucoup ( i9i I
de cette impossibilité de se fournir en Canada ;
êi. j'ai entendu dire que le murmure ne se
llljrnait point à eux.
Autres renseignemens.
On s'accorde à reconnaître que l'agriculture
est extrêmement reculée en Bas-Canada, que
les Canadiens sont mauvais fermiers, et que
les Anglais n'y ont rien apporté à cet égard d$
leurs lumières, et de l'habileté européenne.
Les terres y sont généralement bonnes ; les '
meilleures sont dans l'île de Montréal, et elles
ne se vendent qu'entre 20 et 24 dollars l'acre1.
Cette information certaine peut donner la mesure de la richesse du pays.
La rigueur du froid fait tellement gercer îô
mortier en hiver à Québec, que les réparations
de la citadelle sont annuellement très-dispendieuses , et jamais solides. Les constructions
des autres places fortes des possessions anglaises
en Amérique se font en bois , et toujours en
boisverd, employé dès qu'il est coupé; aussi
se pourrissent-ils promptement, pas un morceau n'en est entier dans le fort d'Oswego ,
construit il y a onze ans, et la citadelle
d'Haliifax, faite il yenasept, est aujourd'h$#' C g? )
effreconstruction totale pour la même raison»
Ces renseignemens, les seuls que j'aie pu ras»
sembler , peuvent, tout incomplets qu'ils sont»
guider dans les informations que l'on pourrait,
par la suite, être à portée de prendre.
Les bords qui entourent du côté du nor»
le bassin qui contient les eaux du Niagara ,
précisément au - dessus de leur chute , son»
d'une terre rougeâtre, très-grasse et visqueuse»
au-dessous est la pierre à chaux.
Les rochers au travers desquels se précïpit»
• cette admirable  cataracte de Niagara ,   son»
aussi des pierres calcaires ,   ainsi qu'une nu»
mense quantité de rocs qui se voient dan»
l'abîme du bassin,   et qui  ne sont que   des
débris des rochers d'en haut,   que les eaux»
dans leur violence,   ont entraînés avec elles»
Au fond du bassin se trouvent aussi de grande»
masses d'une pierre blanche à grain fin ,  que
les gens du pays assurent être l'écume pétrifié»
de cette chute , mais l'écume ne se pétrifie
point,  et cette pierre semble   n'être qu'un
sulfate de chaux ;   elle ne fermente pas avec
les acides ; je ne l'ai point soumise à d'autres
expériences.
Le pays entre la chute et Queenstown est
nm plateau élevé de quelques cents pieds au-
dessuf" ( !95,)
dessus de la plaine qui  joint au lac Ontario ,
et où sont   bâties la ville de Newarck et le
fort de Njjggara.
Ce plateau semble par-tout composé de
pierres à chaux, et de pierres sablonneuses
contenant des dépouilles de mer.
A Newarck , on voit sur la plaine de grande»
masses éparses d'un granit rougeâtre , isolées
sur la pierre à chaux comme les blocs de
granit qui se voient à la montagne de Salève,
près Genève ; de sorte.qu'il est impossible de
se former une idée de leur origine.
Le pays , dans les environs de Toranto ou
Yorck , est, dans quelques endroits , sablon-
. neux , et dans d'autres c'est un argile léger ;
on n'y voit point de rochers.
A Kingston ou Kataraqui, à l'extrémité
nord-est du lac Ontario , on retrouve encore
de la pierre à chaux de l'espèce argilleuse ,
.^à-grain fin, et d'un gris-foncé. Là, ainsi que
sur la plupart des côtes du lac , les cailloux
uSont des différentes espèces , des schistes-djtrsv.,
des couches   de quartz et de gi^niLt.jgn.IIroî
A Kingston , on voit près du rivage de
grosses pierre&^ojres , roulées , ressembJanjf.à
des basaltes , et beaucoup de pierres sablonneuses , contenant des imprj^siG^jd^aœ^|rnaux
de mer. ih&t zusi3&~~
Tome II. N ( 194 )
Les arbres et plantes que j'ai remarqués
dans le Haut-Canada, sont à-peu-près les
mêmes que celles du nord de Genessée. J'y
ai vu cependant le bonduc , que les Canadiens appellent bois chicot; le ecoomanthus,
ou bourreau des arbres , que j'ai vu s'élever
autour d'un chêne , à plus de trente pieds ,
et développer de belles grappes vertes ; le
cèdre rouge ; le ragdumimex, le bouleau noir;
je n'y ai vu ni frangier ni magnolia. La raci»
du ginseng , assez commune dans tout le territoire des Etats - Unis , est très - abondante
dans celui du Canada, mais n'y est pas un
objet de commerce aussi considérable. Les
habitans du Canada en emploient l'infusion
pour les maux d'estomach provenant sur-tout
de débilité , pour les rhumes, et pour tous
les cas^, où la transpiration est jugée nécessairej
à provoquer. Ils emploient aussi , comme
thé , les feuilles de capillaire , dont la plante
se trouve abondamment auprès de Kingston.
M. Guillemard m'ayant communiqué le
journal de son voyage dans le Bas-Canada,
je complette par son extrait les informatio»
que j'en avais donné. Ce journal confirme tous
les renseignemens généraux que j'ai rapportés,
et ne laisse par conséquent aucun doute sur
leur vérité. Si les informations de M. Guille- ( 195)
mard n'ont pas porté sur autant de détails
que j'en aurais désiré , la bonté de son jugement et la scrupuleuse véracité de son caractère , garantissent l'exactitude de ce qu'il
a recueilli.
La navigation de Kingston à Québec se
fait de Kingston à la Chine dans les bateaux
Canadiens , de 10 à i5 tonneaux ; delà Chine
à Montréal, les chûtes de Saint-Louis empêchent la navigation , le trajet se fait par terre;
des vaisseaux de toute grandeur naviguent de
Montréal à Québec.
Les rapides sont de différentes natures ; ce
sont, ou des tourbillons occasionnés par les
rocs que les eaux rencontrent dans leur
cours , ou de fortes inclinaisons du lit du
fleuve, dont le mouvement rapide n'est arrêté
que par peu et souvent point d'obstacles ; dans
ce genre de rapides , le bateau peut faire seize
milles par heure ; ceux de la première espèce
sont les plus dangereux , quoique les accidens
n'y soient pas fréquens ; le passage des cèdres
es*celui où ils le sont davantage.
Le cours du fleuve de Montréal à Québec
est vif, mais sans aucun de ces rapides. Au
lac Saint - Pierre , les vaisseaux doivent se
maintenir soigneusement dans un canal naturel de ,2 à ,5 pieds de profondeur ; par-
N a ( 196 )
tout ailleurs , il n'y a pas plus de 4 à 6 pieds
d'eau. On projette un canal de la Chine à
Montréal,   au moyen   duquel la   navigation
cessera d'être interrompue.
Les settlemens sont presque nuls de Kingston à Johnstown , capitale du district inférieuf
du Haut-Canada , qui se trouve à moitié
chemin de Kingston à Montréal. Delà jusqu'à
Montréal , il y en a davantage , mais bië»
peu encore.
Le côté droit , qui appartient aussi à l'Angleterre, est moins habité encore que le côté
gauche. Le petit nombre d'habitations qui si
trouvent sont presque toutes sur les bords
du fleuve : de Montréal à Québec elles sont pit»
rapprochées , le pays même' est habité à trt»
ou quatre milles dans les terres , et presque
toujours le long des rivières , ou des ruisseaux
qui se jettent dans le fleuve. Ces settlemens
sont, pour la nature des maisons et des défi»
chemens, de l'espèce des plus mauvais dans les
pays nouveaux des États-Unis ; ils s'étendent
toujours à une moins grande profondeur du
côté droit du fleuve.
La nature des terres est bonne presque partout , plus particulièrement dans les îles ; les
arbres y croissent avec abondance et richesse ,
les herbes y sont épaisses et s'y élèvent ' à. ( *97 5
[line grande hauteur. Les terres de l'île dé
[Montréal sont, comme je l'ai dit, réputées
les meilleures de toutes ; près des habitations
elles se vendent au plus cinq dollars l'acre ;
dans l'île de Montréal vingt à vingt-quatre.
Quelques fermes auprès de Québec , cultivées
avec un peu plus de soin, ou ornées d'une
belle maison et de bons bâtimens , sont payées ■
beaucoup plus encore : en tout, il se vend
peu de terres et par la pauvreté des habitans ,
et par la difficulté des ventes , dont les raisons
se trouveront ci-après.
La culture est, dans le Bas-Canada ; aussi
mauvaise qu'elle puisse l'être. On n'emploie
de fumier que dans les environs de Québec
et de Montréal, encore n'est-ce que le fumier
d'écurie, qu'il n'y a pas long-tems les fermiers jettaient dans la rivière pour s'en débarrasser ; on n'y connaît pas d'autre engrais.
Ce qu'on appelle les terres en culture, même
sur le bord de la rivière , sont des champs
défrichés d'une étendue de quarante à cinquante acres , plus ou moins , entourés de
clôtures grossières, au milieu desquels sont
différentes cultures par petites portions, bled,
maïs, seigle, pois , prairie ; mais remplissant rarement la totalité du champ enclos ; le fermier
est frugal, mais ignorant et paresseux. Le gou-
N 3 ( 198 )
rernement anglais ne fait rien pour encouragé»
l'extension et l'amélioration de la culture»
et il faudrait qu'il fit beaucoup , avec un»
grande prévoyance et une longue patience*
pour obtenir des succès en ce genre ; car»
aux inconvéniens des préjugés communs aux
fermiers de tous les pays , les Canadiens ajoû»
tent une grande défiance pour tout ce qui vien»
des Anglais ; elle tient à leur idée constante*»
que les Anglais sont leurs conquérans , et lésl
Français leurs frères.
Il y a quelques exceptions à cette mauvais»
culture , mais en petit nombre , et le meilleuil
état des fermes , est le fait de quelques propriéj
taires venus d'Angleterre. M. Fouzé , minisu»
de l'église anglicane de Québec , arrivé rél
comment du comté de Suffolk , en Angleterre ,. s'occupe à présent de défricher et dm
mettre en grand état de culture anglaise*
sept à huit mille acres qu'il tient du gouver*
nement, ou au moins une partie de cette do-<
nation; s'il a le courage de l'achever et le bonheur de réussir, il sera très-utile à cette partia
du monde; en attendant on s'étonne à Québec,'
qu'il puisse aller cultiver si loin de la ville ,
et il en est à quinze milles.
Dans la route de Montréal à Québec , les
habitations sont quelquefois ou de pierrailles I ( i99>
i de bois, 1 ilanchies extérieurement avec de
la chaux , dont le pays ' abonde ; mais intérieurement ces habitations sont sales, vilaines ;
je parle de celles du peuple canadien. Dans
presque toutes celles qui sont sur le bord du
chemin, et où la mort du roi de France n'est
plus ignorée, on voit son portrait, la gravure
de ses adieux à sa famille , et de son supplice,
avec son testament en entier. Toutes ces images sont, chez les Canadiens une espèce de
dévotion , qui ne change rien d'ailleurs à leur
disposition d'attachement pour lés Français.
Montréal et Québec ressemblent à deux
villes de province de France ; la première est
dans une position agréable et riante ; la seconde
est bâtie moitié sur le bord de la rivière,
moitié au haut du roc qui la borde. C'est dans
la partie, basse qu'est tout ce qui tient au
commerce ; tout le militaire est dans la ville
haute, dont la position naturelle, entourée
de montagnes, et les fortifications qui y ont
été ajoutées, font une ville de défense du
second ou du troisième ordre.
A Québec il parait que la présence du gouverneur général et la grande quantité d'officiers et de personnes employées pour l'ar méa
donnent dans la société la prééminence au
N 4
r »^k
H
Bai (   SOO   )
militaire ; elle est à Montréal pour le négociant.
La  classe des Canadiens gentlemen  habitant les villes est plus pauvre que celle des
Anglais, que de bons émolumens ou de grandes
affaires y ont amenés. Ils vivent généralemèn»
entr'eux, et comme ils dépensent moins que
les Anglais , ceux-ci leur prêtent le caractèr»
d'avarice et de vanité ,  que  les  autres lèu»
rendent d'une autre manière sans doute. Les»
négocians anglais sont riches, et ce qu'ils ap»
pellent hospitaliers.
Les mœurs anglaises pour les ameublemens,
les repas, etc. prévalent dans les maisons anglaises;  quelques  familles   canadiennes plus
riches,  et tenant à l'administration ,  les on»
aussi adoptées. Les autres familles canadienne»
aisées ont conservé les mœurs françaises'.
Le commerce du Canada emploie environ
trente bâtimens pour ses importations et ses
exportations. C'est seulement avec l'Angle»
terre et par elle qu'il a lieu ; un état de la
douane pour 1786, qu'a obtenu M. Guillemard , porte les exportations à 325,116 liv.
monnaie d'Hallifax, et les importations dans'
dans la même année à 243,262 ; il y avait dès-
lors une assez grande quantité de grains ex- (   201   )
portés. Elle est sûrement accrue aujourd'hui,
et par l'augmentation quelconque de la culture même du Bas-Canada; et par la plus
grande augmentation de celle du Haut.
On estime aujourd'hui à 4>ooo boisseaux
la récolte générale en bled du Bas - Canada ,
qui en consomme les trois quarts. Le commerce des fourrures a son principal entrepôt
à Montréal.
Je place à la fin de cet article quelques
renseignemens certains sur ce commerce, extraits d'un journal dont la vérité m'est assurée.
La navigation du fleuve Saint-Laurent est
fermée par les glaces sept mois de l'année.
Une fabrique de fer aux Trois rivières , et
une distillerie près Québec sont les seules
manufactures du Canada ; encore sont-elles
sur une très-petite échelle. La manufacture
de fer ne suffit pas pour fournir même le Bas-
Canada ; elle appartient à des négocians de
Québec et de Montréal, qui n'y emploient
pas les machines usitées en Angleterre pour
tin tel travail. La mine se trouve dans les
rivières voisines , et eh grain sur la surface
de la terre, elle est abondante et assez riche ;
elle est connue sous le nom de mine de St.
Maurice ; une vingtaine d'ouvriers, tous Canadiens , y sont occupés ; ils forgent le  fer (   202  )
en saumons, et en ustensiles de différentes
espèces, outils, marmites, etc. ; ils gagnent
trois quarts de dollar par jour, et ne sont pasT
nourris.
La distillerie fait du whiskey , et un peu
d'eau de genièvre ; mais tout cela en petite
quantité ; peu d'ouvriers y travaillent; ils
y gagnent deux schellings par jour et sont
nourris ; d'ailleurs les Canadiens fabriquent
dans leurs maisons, comme les habitans des
pays de derrière des États-Unis, l'étoffe nécessaire à leur famille.
La religion dominante en Bas-Canada est
la religion catholique ; les ministres en sont
entretenus par les dîmes , les donations et les
biens acquis du clergé : toutes les églises sont
catholiques dans la province , et sont assez
fréquentées par le peuple. Les ministres de la
religion anglicane sont payés par le roi, ainsi
que l'évéque protestant, qui est aussi évêque
du Haut-Canada. Le culte de cette religion
se fait dans, des églises ou chapelles catholiques
dotées à cet effet ; et il n'a lieu qu'à Québec
à Montréal, à Saurel et aux Trois-rivières.
Dans les campagnes, le culte est seulement
catholique.
Un couvent d'ursulines à Québec et à Montréal, et un établissement de sœurs de lâcha- ( ao3 )
rite pour le soin des hôpitaux et hôteïs-dleu
de ces deux endroits , sont les seules maisons
religieuses de femmes qui restent dans le
Canada ; une partie des revenus des hôtels-
dieu , était en rentes sur l'hôtel-de-ville de Paris ; elles ont été supprimées en vertu des décrets des assemblées nationales de France, et
ce déficit dans leur revenu n'a pas encore été
remplacé; Deux seuls moines récollets et un
seul jésuite , restent des maisons nombreuses
de ces ordres qui existaient lors de la conquête
du Canada ; encore assure-t-on qu'un de ces
récollets a été reçu à faire ses vœux depuis
cette époque, contre la clause du traité; et
que le jésuite seul existant est plutôt un prêtre
qui se dit jésuite, qu'un religieux de cet ordre.
Les biens appartenans aux jésuites en Canada
doivent revenir après leur extinction à lord
Amherst , en vertu d'une donation du roi
d'Angleterre lors de la conquête ; et on assure
que l'inimitié du lord Dorchester pour lord
Amherst est la véritable causé de la jouissance
laissée au faux moine usurpateur. Le revenu
des jésuites est estimé à i,5oo liv. sterlings.
Le séminaire de Québec est tenu par l'espèce de congrégation connue sous le nom de
prêtres de St. Sulpice de Paris, qui avant
conquête du Canada entretenaient trois mai- (   204)
sons ; une à Siam, une à Pondichéry, et l'autre,
à Québec. Depuis cette époque, le séminaire
se renouvelle et s'entretient lui seul. Ses biens
sont considérables , au moins en étendue,
puisqu'ils contiennent environ cinquante à
soixante mille acres ; mais comme le séminaire ne peut pas aliéner, et ne jouit de ces
terres qu'en faisant des concessions , pour lesquelles on lui paie à-peu-prés une rente d'un
boisseau ou d'un boisseau et demi de bled
pour chaque 90 ou 100 acres en culture, le
revenu qu'il en tire ne s'élève pas à plus de
5oo dollars. Le moulin qu'a le séminaire sur, ;
l'île de Montréal , dont il est seigneur , lui
rapporte davantage.
Outre l'instruction théologique donnée au
séminaire , on y enseigne aussi le latin , et
même à lire ; ces soins sont confiés aux jeunes
ecclésiastiques qui étudient pour être prêtres,
et qui sont ainsi dispensés de certains exercices, de certaines assiduités, sans lesquels
ils ne pourraient pas obtenir leurs grades, s'ils
n'étaient pas employés à l'instruction de la
jeunesse. Cette maison est la seule ressource
qu'aient les familles canadiennes pour donner
une sorte d'éducation à leurs enfans, qui encore n'a lieu qu'en payant.
L'éducation d'ailleurs est nulle dans le Bas- (   205  )
Canada; quelques basses écoles sont tenues
par des religieuses à Saurel et aux Trois-ri-
vières, quelques autres le sont ailleurs par
des hommes, et encore plus par des femmes
qui se font payer ; mais elles sont en si petit
nombre, qu'un Canadien qui sait lire est une
Jespèce de phénomène; et comme la plupart
de ces écoles sont entre les mains de religieuses ou d'autres femmes , il en résulte ,
contre l'usage commun de tous les pays, que
"le nombres des femmes qui savent lire est en
Canada beaucoup plus grand que celui des
hommes.
On attribue au gouvernement anglais la volonté de tenir le peuple canadien dans l'ignorance ; mais dans ce point, comme dans celui
de l'amélioration de l'agriculture , dont j'ai parlé
plus haut, il aurait de grands obstacles à vaincre , s'il voulait même de bonne foi provoquer
un changement en mieux.
La féodalité est dans le Bas-Canada ce qu'elle
était avant la conquête. Les seigneurs , possesseurs originaires des terres les ont aliénées,
ou les aliènent par concession, dont comme
je l'ai dit plus haut, la rente est depuis un
jusqu'à deux boisseaux de bled par an.
A chaque mutation, hors le cas d'héritage
en ligne directe, le seigneur a deux pour cent (   206   )
de droit ; il a un douzième en cas de vente ,
et le droit de retrait : il a seul le droit de bâ-1
tir des moulins, et ces moulins ont droit de
bannalité dans l'étendue de.sa seigneurie.
Les moulins sont en si petit nombre, que
souvent les fermes en sont éloignées de trente-
six milles ; le prix de la mouture est par la I
loi du quatorzième, mais les meuniers aussi 1
adroits dans le Bas-Canada qu'ailleurs,  en 1
prennent par leur savoir-faire jusqu'au dixième; j
le blutage est fait par les fermiers à leur mai-1
son.   Les  moulins sont  très-multipliés prés
Québec et Montréal ; il appartiennent au se-J
minaire.
Les seigneuries qui se vendent donnent à
la couronne un cinquième du prix de la vente; I
on conçoit que tous ces droits sur les ventes
les rendent très-rares.
Quant à la distribution de la justice , elle
est la même que dans le Haut-Canada; le Bas-if
Canada est. à cet effet divisé en trois districts»
Les loix criminelles , les loix de commerce
sont les loix anglaises ; les loix civiles sont la
coutume de Paris,, avec les altérations que l'acte
qui a formé la constitution du Canada et les
loix faites postérieurement par la législature,
y ont apportées. Les dix-neuf vingtièmes des
propriétés soumises  au jugement des cours (2o7l)
appartiennent aux négocians. Les crimes sont
"très-rares en Canada.
Les cinq mille livres imposées l'année dernière dans le Bas-Canada pour le paiement de
la législature, etc. sont levées par des taxes
sur les boissons.
Le climat du Bas-Canada est sec, extrêmement froid en hyver, mais le ciel y est toujours beau. Le thermomètre descend en janvier et février.communément à vingt degrés
de Réaumur au-dessous de la glace. En 1790
il a descendu au-dessous de toute graduation,
qui est à quarante, et le mercure est rentré
dans la boule. En été, les chaleurs sont très-
fortes pendant quelques jours, et le thermomètre s'élève à 24 degrés ; il s'est élevé cette
année à 28 ; on observe que les chaleurs de l'été
deviennent annuellement plus fortes et plus
longues , et les froids de l'hy ver plus modérés ;
ce climat est sain ; il y a peu de maladies épi-
démiques ; l'excès du froid rend les cancers au
visage et aux mains assez communs. La variation de l'aiguille aimantée est à Québec de
douze degrés ouest.
A Québec et à Montréal il n'y a pas de
municipalité incorporée ; la police de ces
villes est faite par les juges de paix, qui fixent
le prix du pain, qui ordonnent toutes les dis- -1
(   208   )
positions relatives à Tappn&Yisàonnement de
cette denrée. Les juges de paix indépendam-"|
-gpfent de cette police, tiennent téœ&es les se- I
maines une eoiàïvoù ils jugent Jespetits.délits. |
Les établissemens charitables consistent en
un hôpital à Montréal, un à Québec, un hôtel- I
dieu à Québec, tout cela est peu considérable, J
-ettmai' soigné, particulièrement dit-on, quant
au savoir des médecins.
Il n'y a de'bibliothèque publique, dans tout
le Canada, qu'à Québec ; elle esfe petite ,,;e»
i généralement composée de livres français. Qnm
est étonné d'y voir les ouvrages  des assemblées nationales de France, quand on connah»
les dispositions politiques  des   directeurs, de
cette bibliothèque.   Elle est entretenue pa»
souscription.
Il n'existe, dans tout le Canada, aucune so-
; ciété savante ; on n'y connaît pas trois homme»
qui s'occupent des sciences pour leur propre
compte. A l'almaiiach de Québec près , il ne
s'imprime pas  un seul volume dans  tout  le
pays :   les   observations   météorologiques   y
sont faites avec soin par le docteur Knott, ■
médecin de Farinée , homme réellement savant, mais elles le sont pour sa propre satisfaction, f/sjéàsirë
Le prix des comestibles est beaucoup plus
bas (  209)
bas dans le Bas-Canada que dans les États-
Unis ; le bœuf y vaut trois à quatre sols la
livre , le mouton six, le veau cinq , le porc
salé huit à douze , le dindon un schelling et
demi ou deux schellings et demi, le poulet six
à huit sous, le bled six à sept schellings le boisseau , l'avoine trois , le maïs de cinq à sept
le boisseau, le minot de sel un dollar, ( le
tout argent de Canada , à cinq schellings par
dollar) la livre de pain deux sous, celle du
beurre huit sous ; le prix de la journée d'un ouvrier commun est de deux schellings six sous,
celle des femmes est de la moitié ; tout cela en
été, l'hiver la moitié moins : les gages d'un
domestique mâle sont d'environ cinq dollars par
i mois ; le prix commun du loyer d'une bonne
(maison, est de i3o dollars à Québec, de i5o
làqMiontréal. J'ai parlé du prix des terres.
Les marchés de Québec et dé Montréal,
Sont médiocrement approvisionnés en comparaison de ceux des grandes villes des États-Unis.
M. Guillemard donne précisément aux Canadiens , dans son journal, le même caractère
dont j'ai parlé plus haut. La première classe,
composée dés seigneurs et des hommes atta-
chés au gouvernement anglais, haïssent la
révolution française dans tous ses principes ,
tfsara
Tom
plu
IL r
( 210 )
ministère anglais lui-même. La seconde classe
des Canadiens , opposés aux seigneurs et aux [
seigneuries , aiment la  révolution français»|
et quant à ses crimes , ils les détestent sans
cesser d'aimer la France. La troisième, c'estill
dire la  dernière classe , aime la  France  et
les Français, sans penser à la révolution, et
sans en rien savoir.
Lord Dorchester passe pour un bon homme,
mais avec toutes les vanités d'un parverioM
que sa femme stimule d'autant plus qu'étang
beaucoup plus jeune que lui, elle veut avoir
au moins la jouissance de l'orgueil.
Les prêtres sont en Canada, ce qu'ils
sont presque par-tout ; intrigans , bas , ado*
rateurs et soutiens du pouvoir arbitraire»
parce qu'il peut donner au clergé , et étendre
son influence, et que, comme l'église, il ne
permet ni réflexion ni raisonnement.
Les settlemens , comme je l'ai dit, ne sont
qu'une large bande , depuis un jusqu'à sept
à huit milles, des deux côtés du fleuve ; tout
ce qu'il y a de terres non possédées, appartient à la couronne, prête à en donner à qui
en voudra; mais en donnant peu, parce que
le nombre des demandeurs est peu considérable , et parce qu'elle y met des formalités
et des réserves qui les dégoûtent. C'est de la (   211    )
nouvelle Angleterre qu'arrivent le petit nombre
de  nouveaux settlers.
Quelques villages d'Indiens se trouvent sur le
bord de la route de Johnstown à Québec , sur le
lac St.-Pierre, et près des villes de Montréal et
Québec. De ce nombre est Laurette, à cinq
milles de cette dernière ville. Les Indiens de
Laurette sont arrivés au dernier degré de la
civilisation, au moins, dit-on , pour la corruption des mœurs. Aucuns des autres villages,
plus ou moins avancés dans le même genre,
ne le sont au même point que Laurette.
Les Indiens , habillés les jours de travail
en canadiens , vêtissent leur habit original
chaque fête ou dimanche ; d'ailleurs, ils cultivent comme les blancs, sont logés et vivent
de même , et parlent le même langage; tous
sont catholiques et ont parmi eux un curé
attaché à chaque village.
Les établissemens un peu plus réellement
indiens, sont très - reculés , et ne sont pa3
nombreux.
En descendant le fleuve St.-Laurent, le pays
est schisteux, et plus loin, dans le voisinage
d'un district connu sous le nom de Thousand-Islands , on trouve une chaîne de granits. Toutes ces îles semblent être composées
d'un granit rougeâtre j bien crystallise, dont
O 2 !  1
v    (   212   )
le feîd spath est l'ingrédient le plus considé*^
rable. On voit à Kadanoghqui, entre Kings-* I
ton et ThouSand-IsIands ,  quelques  espèces
de steatite, dont on assure qu'il y* a de larges
veines dans le voisinage. Dans le granit rou- I
geâtre de Tousand -Islands ,  on trouve  des i
veines d'un granit plus parfait , à  plus gros
grains,   ce   qui  est très-commun dans   des
pays formés de cette espèce de rocs, comme I
; les Alpes , les montagnes de l'Ecosse et autres I
moins considérables, mais de la même nature.
La rapidité avec laquelle M. Guillemard a
descendu le fleuve St.-Laurent , l'a empêché I
d'observer la nature des pierres qui le bordent.
A Montréal cependant, il a pu mieux examiner la minéralogie du pays. Ce pays au
norcl du St. - Laurent , est pricipalement de
pierre à chaux. Au sud , où est situé le village de la prairie, il n'y a guères que des poudings qui ressemblent beaucoup à cette espèce -
de roc quartzeux, connu en Angleterre ,
sous le nom de chert.
L'île de St.-Hélêne , un peu au-dessous de
Montréal, est de cette espèce de roc. Sur les
rivages, il y a d'immenses masses de granit,
de rocs quartzeux et de poudings , qui semblent avoir été détachés' des lits auxquels ils
appartenaient, et qu'il est à présent impossible ^1
(  2l3  )
de découvrir. Le solde la montagne est riche et
fertile , rempli de carrières de pierre à chaux.
On dit qu'on y a trouvé du charbon de terre.
Les maisons, à Montréal , sont la plupart
bâties d'une pierre à chaux d'une couleur foncée , très-compacte ; elle devient blanche au
feu, et grise lorsqu'elle est exposée au soleil
et à l'air.
La rivière Sorel, après avoir quitté le bassin
de Chambly, mouille le pied d'une large et
haute montagne appelée Bel-œil; entre cette
rivière et le fleuve St.-Laurent, est une plaine
immense : sur cette plaine entièrement unie , il
ne se trouve point de rocs , et presqu'aucune
pierre. En creusant, on trouve jusqu'à une profondeur considérable, des sols de différentes
espèces; du sable, de l'argile, ( clay) de la
terre végétale, et dans beaucoup d'endroits,
une autre matière végétale noire, ressemblant
beaucoup à une espèce de tourbe appelèeijes^tfï
Le sommet de la montagne de Bel-œil est
d'un granit gris foncé , et à gros grains. Il
contient peu de mica, mais une assez grande
quantité de schorl noir. Lés côtés du sommet
sont composés principalement d'un schiste
gris noir , et très - compact , dont quelques
'parties ressemblent par leur forme et leur
grain à du basalte.
05 (   2l4)
En descendant le Sorel,  il  n'est presque
pas possible de voir de rocs ; à Sorel même,
qui est aujourd'hui appelé  William Henry
par les Anglais, les bords sont en argile fin, I
plein de mica ( Friec micaceous loamj.
En passant à travers le lac St.-Pierre, pour
aller aux  trois rivières , les terres   s'élèvent
en terrasses d'une manière frappante , mais I
on voit peu de rocs. Les bords sabloneux des I
trois rivières , montrent un pays épuisé  par I
la culture , et privé de la mince couche de à
terre qui fournissait à la végétation. Heureusement, on  a  découvert sous le sable une
marne bleue qui a rendu la fertilité au pays.  ■.
Cette marne est d'un grain fin, très-compacte I
et légère, et elle se trouve à la surface de la I
terre, au dessous de la ville des Trois-rivières.
A quelques milles , dans lintérieur, sont
les seuls fourneaux établis dans le Canada ;
le minerai se trouve dans différens endroits
du voisinage. C'est du Bog-ore, et on dit que
le fer en est très-bon.
On rencontre la pierre calcaire jusques au
promontoire de Québec. On ne sait à quelle
distance elle s'étend au-delà ; elle est de qualités et de formes différentes, quelquefois très-
dure et compacte, d'autrefois presque dans
l'état du spath calcaire. Sa couleur est variée (   2l5   )
par degrés d'un clair-brun rougeâtre, jusque
un bleu foncé et même noir.
Au sud du fleuve St.-Laurent, à la chute de
la chaudière, on trouve encore de la pierre à
chaux ; mais les couches les plus communes
sont un schiste noir, argilleux, à grains fins ,
dans lequel sont entremêlés des lits de pierre
calcaire. Il y a dans ces lits beaucoup d'une
■matière rouge, tendre, argilleuse. Les pierres
roulées sur les bords, sont de la même nature
que les couches adjacentes, mêlées avec plusieurs espèces de schorls et de granits, qui
doivent venir des pays plus hauts.
Le rocher sur lequel est,la citadelle de Québec, est appelé rocher de diamans, parce que
dans beaucoup de ses cavités et crevasses, il y
a des crystaux de quarz, que l'ignorance a pris
pour des pierres précieuses. Ce rocher est
composé en plus grande partie de couches
calcaires. La pierre est en général très-compacte , et de couleur d'un gris foncé.
Sur la plaine au-dessus, appelée la plaine
d'Abraham , on voit encore des pierres à
chaux et de grandes masses de granits éparses
et remarquables parce qu'elles contiennent
beaucoup de schorl. Les pierres , sur la rivière , sont de différentes espèces de grès,
pierres sabloneuses,, granits, quartzs , et
04 (   2l6   )
quelquefois de schistes  et pierres calcàirtft»
A Wolfslove, les couches sont d'un schist»
noir, formant un angle trés-ouvert avec l'ho-
rison. Les couches, autour de Québec, sont ertf|
général plus perpendiculaires à la surface de la> J
terre, que dans les pays plus à l'ouest. On dit
que les hautes montagnes, au nord-ouest de f
Québec , sont de granits. M. Guillemard ne les»!
a pas vu ; à la chute de Montmorency, et uïi*|
peu plus haut encore sur  cette rivière , les
couches sont de pierres calcaires, et leur di-J
rection est presque parallèle à rhoris©iji:;-Vi
Renseignemens sur le Commerce des
Pelleteries,   extraits d'un Journal
de M. le Comte Andriani, de Milan , quia voyagé dans l'intérieur de
l'Amérique en 1791.
Les places les plus importantes pour le commerce des pelleteries , sont :
Niagara, lac Ontario, Détroit, lac É
Michillimakinak, lac Huron	
pelleteries
mêlées.
«ftëfirptc
AJampScon
Grand port
	 (217)
On appelle pelleteries fines les peaux de castor, celles de loutres, de martres et de chatà
sauvages.
On appelle pelleteries mêlées, celles composées du mélange de ces espèces fines \ et
d'une plus grande quantité encore de peaux
de loups, de renards, de buffles, de daims,
d'ours , etc.
Les pelleteries les plus fines se recueillent
au nord-ouest des lacs , dans le territoire anglais ; elles deviennent plus grossières en s'ap-
prochant davantage des lacs.
Ce commerce général des pelleteries se fiait
par la compagnie connue sous *le nom de la
compagnie de nord-ouest, et par deux ou
trois autres petites associations.
La compagnie de nord-ouest, qu'on regarde
généralement comme une compagnie privilégiée, n'a cependant point de privilège; c'est
à la grande masse de ses fonds, à la force de
son association , aux efforts et au monopole
qu'elle a faits en conséquence, qu'elle doit la
supériorité de ses succès.
Son organisation actuelle date de 1782; elle
fut commencée par la réunion de quelques-
uns des principaux négocians, habitués à faire
le commerce au-delà du lac IVirinipey ,^et
particulièrement de MM. Forbisher et Mac*
1 c m )
lavish , demeurant à Montréal. Les success
de cette compagnie éveillèrent l'avidité de
quelques autres négocians qui n'y étaient pas
compris, et bientôt il se trouva au grand portage trois compagnies différentes , qui se disputaient la préférence des achats , et dont la
rivalité ruineuse pour chacune d'elles tourna
au profit des Indiens vendeurs. La compagnie
du nord-ouest, plus riche en moyens, les employa tous pour faire tomber les deux autres;*
tout fut mis en jeu ; séduction, corruption
des agens de ses rivales, et jusques aux hostilités commises par ses propres agens contre
ceux des deux autres compagnies. Cette petite
guerre qui coûta la vie à plusieurs hommes ,
et beaucoup d'argent à ces différentes asso»
ciations , leur ouvrit les yeux à toutes ; elles
sentirent la nécessité de la réunion , et la compagnie de nord-ouest étant plus intéressée que
les autres à assurer la tranquillité de son commerce, fit des sacrifices pour l'obtenir ; elle
s'associa plusieurs membres des autres compagnies , donna des intérêts gratuits dans son
commerce à quelques autres, et s'assura ainsi
par un accord commun le commerce exclusif
delà partie du nord-ouest au-dessus des lacs,
seul point où se trouvent en abondance les
pelleteries fines. ( 2ig )
Autrefois plusieurs milliers de sauvages apportaient eux-mêmes au grand portage leurs
pelleteries. Aujourd'hui la compagnie envoie
ses agens dans l'intérieur des terres jusqu'à
la profondeur de mille milles , et il arrive que
ces agens y restent quelquefois deux ans
avant de revenir au grand portage avec leurs
achats.
La compagnie emploie environ deux mille
personnes pour ce commerce intérieur , et
le pays est si stérile, que tout ce qui est nécessaire au vêtement et à la nourriture de ces
employés est tiré de Montréal, avec des difficultés considérables et à un prix exhorbitant^
qui en est la suite nécessaire.
Le grand portage qui est le point de réunion
de tous ces agens et le centre de ce commerce , a un fort en très-bon état et bien gardé
par cinquante hommes.
Le poste de Michilimackinack est le point
de réunion du commerce des différens marchands du Canada, qui ne sont point dans la
compagnie de nord-ouest ; leurs agens ne trafiquent que dans les parties ouest et sud-ouest
des lacs , pays où les fourrures sont moins
belles ; ils trafiquent par les mêmes moyens
que la compagnie de nord-ouest ; seulement
comme les fonds de ces petites associations (220   )
Sont moins considérables, leurs employés- se
portent moins avant dans le pays.
Les expéditions partent de Montréal "en juin
et emploient environ six  semaines pour se
rendre au fort du grand portage ; il faut queW
ques jours de moins pour arriver à celui de.
Michilimackinack ;   ils  partent de  Montréal
en canots par caravannes de huit à dix, et ils
vont à leur  destination en suivant le fleuv»
St. Laurent depuis la Chine jusqu'au lac clés
deux Montagnes , remontant la rivière   Uta-
coha, par elle au lac Nipissin, et de-là pan
la rivière des Français dans le lac Huron, et
■au fort Michilimackinack,   puis   à celui du
grand portage.
Cette route est plus courte de cent mille»
que celle, par les lacs ,  mais elle rencdntr»
trente-six portages ,   dont   un grand nombre
sont au travers des rochers, par lesquels les
bateaux et les chargemens doivent être porté»
à dos, et avec les plus grandes précautions, tan»
ces passages sont étroits. Les canots ne portent que quatre tonneaux ; il faut neuf homme»
pour le service de chacun d'eux ; ils coûtés»
vingt-huit louis d'achat, et ne peuvent plus
reservir.
Parla route des lacs les bâtimens employés
sont du port de 120 à i3o tonneaux, ou ce (   221   )
sont des bateaux plats qui en portent quinze
et qui sont facilement conduits par quatre ou
cinq hommes ; ces bateaux peuvent durer
long-tems.
Malgré les avantages de cette dernière navigation , l'autre route est préférée pour le
commerce des pelleteries, parce que, quelque
pleine qu'elle soit de difficultés , on connaît
en la suivant le jour de l'arrivée et celui du
départ , certitude que les vents ne laissent
jamais sur les lacs, et qui est pour les négocians du Canada la plus essentielle condition,
car il ne leur faut manquer ni l'époque de la
réception des peaux de l'intérieur, ni celle
de leur expédition en Europe ; et le tems de
l'ouverture de la navigation du fleuve S.Laurent n'est pas de longue durée.
C'est vers le mois de juin que les agens des
compagnies envoyés dans l'intérieur pour traiter avec les Indiens, font amener leurs achats
au point de réunion de leur compagnie.
A Michilimackinack il se trouve souvent à
cette époque un rassemblement de plus de
mille personnes , tant en caravannes venant
du Canada pour recevoir les pelleteries, qu'en
agens des compagnies et en Indiens qui les
aident à rapporter leurs achats.
Comme le commerce, de la compagnie nord- (   222 )
ouest est beaucoup plus considérable que celui
des autres , la réunion au fort du grand portage , dans le tems de la délivrance des peaux,
est aussi beaucoup plus considérable ; elle est
souvent de plus de deux mille personnes.
La manière de traiter avec les Indiens pour
leurs pelleteries , employée par les agens, est
de commencer à les enivrer à force de rhum ,
afin d'avoir plus d'avantages dans les marché^B
Les agens ne vont guères faire la traite que
dans les villages où il n'y a pas déjà d'autres
traitans ; puis ils font leurs marchés ainsi qù»
a été dit précédemment.
Il est à observer qu'une ancienne loi de
France , lorsque le Canada lui appartenait»
défendait aux traitans sous peine de galèr|»
de vendre du rhum aux Indiens ; de-là l'usage
est resté que les traitans donnent toujours leur
rhum ; ce qui cependant n'est pas sans exception , car beaucoup aussi en vendent.
Les 1,400 paquets de pelleteries fines évalués à 40 liv. sterl. chaque, d'après le prix
qu'en reçoivent a Montréal les petits marchands, qui en recueillent en petite quantité,
valent à Londres à la compagnie 88,000 liv.
sterl. ; car toute celle quantité tirée par elle
du grand portage, est envoyée en Angleterre;
cette quantité de 1400 paquets de pelleté»» (223   )
fines forme environ la moitié de la quantité
totale de cette espèce qui sort annuellement
du Canada, en n'v comprenant pas cependant
ce qui s'exporte de Labrador, de la baie des
Chaleurs, et de Gaspy.
La compagnie de Nord-ouest dépense pour
obtenir ces 1,400 paquets, 16,000 liv. sterl.
pour achats en Angleterre des. marchandises
d'échange propres à faire le trafic des pelleteries avec les Indiens , et pour le prix de
leur transport d'Angleterre à Montréal; mais
comme en général toutes les dépenses qui
sont faites en Canada pour ce commerce, se
comptent en argent de France , il faut réduire
ces 16,000 liv. sterl. en cette monnaie, ainsi
que l'a fait M. le comte Andriani dans son
journal : ainsi,
1°. Achat des marchandises  en  Angles
terre      354,ooo I.
â°. Gages de quarante guides, interprètes ,
chefs des expéditions (*)        88,000.
S». Gages de 1100 hommes employés à
la traite intérieure,   et qui  hivernent
sans jamais descendre à Montréal, à
raison de 18001. pa'r tête   1,980,000.
"I
(*) Chaque équipage de hu
an guide-chef à chaque po
font Canadien» ; chacun à zi 1
(  224 )
De Vautre part   2^1,000
' 4°- Gages de 1400 hommes employés pour
monter avec les canots , et descendre
du grand Portage à Montréal, et de
Montréal au grand Portage ,. pour la
conduite des marchandises,   à raison
de 260 1. par tête       55o,ooo.-
5°. Le prix des vivres qui se consomment
pendant les trajets entre Montréal et
le grand portage, et au grand Portage
même, estimé par un terme moyen
annuel ;  4;000-
Total des dépenses occasionnées à la
compagnie pour obtenir les 1400 paquets  de   pelleteries  fines   du   grand	
portage    2,776,000.
Les 88,000 liv. sterl. produites à Londres I
de la vente de ces pelleteries, comparées avec I
les 2,776,000 liv. de France pour les frais ,
établiraientpourlacompagnieune perte de près
de 600,000 liv. tournois. Mais voici le secret.
Les gages des hommes employés comme il
est dit ci-dessus ne sont réels que sur le papier ; car à l'exception des 4° guides et des
4oo hommes employés à monter et descendre
des canots, lesquels reçoivent la moitié de leur
argent effectif, tout le reste des gages et aussi
la seconde moitié des employés ci-dessus est
payée en marchandises,   don,t  la vente   au
grand (   225   )
grand portage donne un bénéfice de 5o pour
cent.
L'espèce de marchandise importée pour
cette traite, et pour cette valeur de 354,ooo
ci-dessus mentionnée , sont des couvertures
de laine , des gros draps , des rubans de fil
et de laine de diverses couleurs, du vermillon,
des bracelets de porcelaine , des ornemens en
argenterie, des fusils, du plomb, de la poudre,
et sur-tout du rhum. Au fort du Détroit, ces
articles sont vendus trois fois le prix courant de Montréal, au fort Michilimackinack
quatre fois , au grand portage huit fois, au
lac Winnipey seize fois ; et plus haut le prix
en est fixé arbitrairement par les chefs traitans.
Comme les employés sont payés en marchandises , on comprend par le prodigieux
profit que fait la compagnie sur leur vente»,
combien les salaires lui coûtent peu. Tous
ces employés achètent d'elle leurs besoins ;
celle-ci tient avec eux un compte ouvert, et
comme tous hivernent dans l'intérieur et généralement au - delà du lac Winnipey , le
rhum qu'ils boivent, les couvertures et les
draps qu'ils donnent à leurs femmes, etc. etc.
leur reviennent fort cher. Ces employés
sont généralement libertins, iyrognes, dépen-
Tome IL (  S26  )
siers ; et la compagnie n'en veut que de cette
espèce. Telle est la spéculation sur leurs vice»
que tout employé qui témoigne dans sesdl»
positions économie et sobriété, est chargé des
travaux les plus fatigans, jusqu'à ce que par
une suite de mauvais traitemens on ait pu le
convertir à l'ivrognerie et à l'amour des ferj»
mes, qui font vendre le rhum, les couvertures
et les ornemens. En 1791 il y avait neuf cents
des employés de la compagnie qui lui devai^»
plus que le produit de dix à quinze années de
leurs gages à venir.
Telle est succinctement la conduite de cette
compagnie, à la tête de laquelle sont toujoui»
MM. Forbisher et Mactavish ,   qui  dans le»
quarante-six actions dont elle est composée
en possèdent  vingt-quatre ;   le reste étant
donné par beaucoup de subdivisions à d'autres
marchands de Montréal qui s'emploient aûal
affaires de la compagnie, ou qui même comme
je l'ai déjà dit, sont entièrement étrangers à
sa conduite.
La durée de la société de la compagnie de
Nord-Ouest est de six ans ; époque à laquelle
les dividendes seront comptés à chacun des
actionnaires, les profits jusques-là rentrant
dans la masse. Produit du commerce général des pelleteries.
Le montant total des pelleteries qui s'exportent du
I Canada, peut s'évaluer à 88,000 liv. st. produit du grand
portage par la compagnie de Nord-ouest.... 88,000 1. st.j
Des postes de la baie des Chaleurs, de
Gaspy et de Labrador   60,000.;
De divers postes dans l'intérieur, dont le
commerce est conduit par un certain nombre
de marchands , et dont le point de réunion
1 est Michilimackinack   60,000.
Tot .u   208,
De tout ce grand commerce de pelleteries,
celui qui se fait au-dessous des lacs par les
petites compagnies va appartenir de fait aux
États-Unis en vertu du traité avec l'Espagne ,
qui ouvrant le Mississipi donne le débouché le
plus prompt, le plus sûr, le plus économique
à toutes les marchandises, et leur facilite par
la Nouvelle-Orléans l'entrée de tous les marchés des États-Unis. Il est à présumer encore
que quelques marchands américains se mêleront aussi du commêrcè'des pelleteries fines,
et.leur donneront une direction vers le sud,
beaucoup moins dispendieuse pour quelques-
uns des points où l'on peut les obtenir , que
le débouché de Montréal par les lacs. Le
P 2 (  228  )
tems et les succès des premières tentative»
pourront seuls faire connaître de quel profit
sous ce rapport l'Amérique pourra priver l'Angleterre.
yaleur des marchandises de la Province du Canada t dans le couranm
^ae l'année 1786.
Une livre sterling est de 20 schellings ; cinq
schellings font une piastre forte ou dollar.
Froment, 103,824 boisseaux , évalué à 20,764 liv. sel»
Farine, 10,476 boisseaux, à     12,571.    »
Biscuit, 9,317 quintaux, à      6,o56.    »
Semence de lin , 10,171 boisseaux, à     2,034.    4,
'Avoine, 4>oi5 boisseaux, à • • 5i6.    »
Pois, 3o4 boisseaux, à ;  62. 16.
Bois de construction  706.    »
Mâts pour des vaisseaux , mérains,
douves , essentes, planches       3,262.    » •   I
Potasses       1,724-   w    I
Capillaire  186.    »
Chevaux, 67 à  670.    »
.Ginseng       1,200.   »
43,702.    » 'Ci-contre  tfèflBii
Essence de spruce pour bierre,.... 211.
Shook-casles  5i6.
Banala, 1,984 quintaux, à ...._„.... i,28gj
Saumon %■  759.
Pommes de terre  55.
Saumon fumé  |         68.
Oignons.  3oo.
Porc  376:
Bœuf  aïo.
Huile de poisson.  3,700.
Poisson salé et pelleteries de la cote de-
Labrador , de la baie des Chaleurs et de
Gaspy, suivant le retour envoyé par le
gouverneur Coxe ;.... 60,000.
Evaluation des pelleteries provenant
'des grands lacs de la compagnie de
Nord-ouest r et autres postes, suivant le
détail ci-dessous   225,977.*
Total  343,214,
Valeur déclarée dans les douanes du Canada. (  250  )
Détail des sortes de Pelleteries exportées^
du Canada, en 1786.
6,2i3 Renards.
116,623 Castors.
23,684 Loutres, j
5,969 (Mink.)
3,958 (Fisher.)
'17,710 Ours.
i,65g .Oursins	
126,794 Daims en poil..
202,719 Chats musqués.
io,854 Racoon.
2,977 (Open-eat.)
5,70a (Cased-cat.)
7,-555 Elk.
12,923 Loups.-
5o6 Jeunes Loups.
64 Tigres...
i57 (Seals.)
480 Écureuils.
Quoique un grand nombre de casualités dan»
la chasse , dans le tems, dans la disposition
des sauvages, doivent produire des différence»
dans la quantité des pelleteries obtenue annuellement , le résultat des cinq années; qui
ont suivi 1786 est à peu-près le même ; ce qui
est assez étonnant dans un commerce qui s'é-
tend~depuis le Labrador jusqu'à trois ou quatre
cents lieues du lac supérieur. ( m y
Valeur des marchandises importées dans la
Province, la même année 1786, prouvée
par les livres de la douane.
Bhum  63,o32 liv. st.
Esprit-de-vin  225.    »
Mélasse  2i,58o.    »
Café       2,o65. .*?>».[)
Sucre       5,269.    »
Vins d'Espagne.  01,288.    »
Tabac       i,3i6.    »
Sel...       2,91a-    »
Chocolat  129.   »
Total     127,616.    »
Une évaluation exacte de la valeur des marchandises sèches, n'ayant pas été régulièrement tenue , elle fut établie en vertu d'un
ordre du lord Dorchester, par les négocians,
Câpres la moyenne de quatre années, comme
il suit :
Montant de la somme ci-dessus   127,616 liv.  st.
Marchandises pour Québec     99-700-    *
Idem pour Montréal     97>8°°-    »
. Total de l'importation 325,116.    »
Exportation 043,214.    9.
Avantage en faveur du Canada     18,098.    9.
P4 (   2.32   )
Outre les importations ci-dessus,  il faifffl
calculer la valeur de 6709 barrils de porc salé
et 1674 petits barrils de beurre de 5o à 60 liv.
pesant, pour l'usage des militaires.
Les années suivantes, 1787, 88,  89 et go,
--ont été à peu-près égales à 5 ou 6000 livr^B
plus ou moins.
Je répète , en finissant ce compte succiî»
du commerce du Canada , qu'il est la copfM
fidèle du journal de M.  le comte Anclrianl»
dont un de ses amis , à qui il l'avait communiqué ,   m'a bien voulu permettre  de  fair.»
usage ;  les lumières ,   le caractère de M.  le
comte Andriani, et  la facilité que les ordres
du   gouvernement   anglais  lui  ont  procuré»
pour ses recherches , me donnent une grande
confiance dans les informations qu'il a recueillies -, je n'ai pu les vérifier moi-même ; et l'on
sent que les quantités et les prix ont pu recevoir   quelqu'altération depuis l'époque où   il
écrivait.
Départ d'Oswego.
Le dimanche 26 juillet, lendemain de notre
arrivée à Oswego,' avertis par les officiers que
le tems de la moisson rendait les passages des
bateaux américains moins fréquens ,  et que ( 233 )
probablement nous en attendrions un plusieurs
jours , et apprenant aussi que la seule autre
chance que nous eussions était d'aller chercher à pied , à douze milles plus loin, la possibilité douteuse que les settlers qui y étaient
établis , nous fourniraient un bateau , nous
étions combattus par l'impatience de quitter
les possessions anglaises, et par l'effroi de la
grande dépense que nous coûterait un bateau,
loué pour nous seuls, lorsque du haut du
bastion nous en avons découvert un le long
des côtes. Les soldats à qui la haine et le
mépris des Américains sont enseignés comme l'exercice , voyant notre attention à
considérer cette arrivée , et n'en sachant
pas le motif, nous disaient : ce oh ! ce n'est
3> rien, c'est un bateau de ces damnés de
■» yankees » , et c'était précisément un bateau
de yankees que nous désirions. Ce bateau
amenait M.. Vanallen , américain , habitant
des environs d'Albany , qui, bientôt après ,
est monté au fort pour y-demander quelques
nourritures fraîches , afin d'achever de se remettre d'une fièvre intermittente qu'il avait
altrappée dans les bois. Il n'y a point de taverne
au fort, par conséquent, point de moyen,
d'acheter ; les officiers , avec un peu de bonne
disposition,  auraient bien pu aider de quel; ( s34 )
ques légumes ce pauvre valétudinaire ;  mais
aider un Yankee , il n'y a jamais de nécessite»
ni même de   convenance  pour un   officié»
anglais.
Tout désappointé qu'a été M. Vanallen , de
ne point trouvera Oswego les secours qtl'jM
espérait pour sa convalescence, il ne nous
en a pas moins promis deux places dans
son bateau ; mais il ne devait se mettre en
voyage pour Albany que le lendemain ,
même peut-être deux ou trois jours après ,
selon qu'il serait rejoint par trois autres bateaux qu il attendait, et qu'il retournait chercher dans le lac , à un rendez-vous donné.
Nous avons donc vu un moyen sûr de quitter
Oswego , et l'ardeur que nous avons mis à le
chercher ne laissait à nos hôtes aucun doute
sur notre empressement. Cette sécurité nous a
inspiré de la patience ; les officiers anglais,'
beaucoup plus généreux pour nous que pour
le Yankee , ont voulu absolument nous donner
des provisions ; ils l'ont fait avec une libéralité égale à toute la bienveillance qu'ils nous
avaient déjà montrée.
Cependant deux jours entiers s'étaient déjà
passés depuis notre arrivée , et le troisième'
commençait à nous peser beaucoup , quand le
matin resté seul au fort pendant que les offi- (235)
tiers et du Petit Thouars avaient été à là
chasse et à la pêche , braquant ma lunette
sur la côte , d'où j'attendais notre-déJiyrance ,
j'ai vu paraître deux bateaux ; mes paquets
ont été promptement faits , mes provisions
rassemblées ; c'étoit M. Vanallen ou quel-
qu'autre qui prenait la route des États-Unis,
et nous étions décidés à saisir la première occasion. C'était effectivement M. Vanallen ; un
seul de ses bateaux l'avait rejoint et il s'était
déterminé à ne pas attendre les autres : mais
il était midi , ces bateaux étaient très-chargés ^
nn rapide à passer à deux milles d'Oswego ,
devait employer assez de tems pour qu'il ne
put pas raisonnablement espérer d'aller loin
dans la journée; il nous proposait de le rejoindre à pied le lendemain-matin vers quatre
heures ; nous avons préféré d'aller le soir
/même partager sa tente, et alors bien surs de
quitter Oswego dans l'après-midi, nous nous
sommes livrés plus à notre aise que nous ne
l'avions fait encore à la reconnaissance , à l'aisance , à la cordialité avec les officiers Anglais,
de qui , en vérité nous ne pouvions jamais
assez nous louer ; ils ont poussé les procédés
jusqu'à vouloir nous conduire à notre gîte, et
ils nous ont donné en nous quittant des témoignages d'intérêt que nous avons reçus ayec (236)
la sensibilité que réellement nous éprouvions,
Puissions-nous jamais trouver une occasion de
les traiter   aussi bien   que nous l'avons  été
d'eux.
Les moustiques qui nous ont passablement
tourmenté ,   ne nous ont pas cependant fait
regretter le parti que nous avions pris de venir '
trouver M. Vanallen, et tout en  nous grat-
tant et ne dormant pas, nous avons joui de -
n'être plus sous la férule de son excellence ''
M. le gouverneur général  de tous les Canadas. RETOUR
D U
HAUT-CANADA.
J U S Q U'A   BOSTON.
Route
puis  Oswego jusqu'aux
Chûtes.
JM ou s nous sommes mis en route au lever du
soleil ; nous n'avons pu cependant.faire dans
toute notre journée plus de dix milles ; la navigation de la rivière d'Oswego est aussi pénible que navigation puisse être ; presque jamais
assez d'eau pour pouvoir aller même à l'aide
des perches. Il est vrai que nos deux bateaux
étaient chargés chacun d'environ un tonneau
et demi, et ils n'avaient chacun que trois
hommes pour la manoeuvre ; le nôtre était de
plus aidé par du Petit-Thouars qui poussait à
la7perche aussi constamment que les autres ;
qui, comme eux > a passé plus de trois quarts
de la journée dans l'eau à soulever le bateau ,
pour le faire passer , avec un peu moins de
difficulté, sur les rocs dont cette rivière est
"fr
il
1 ( 258 )
remplie, et dont aucun autre moyen ne nous
aurait tiré. Dans cinq ou six passages les efforts I
séparés de nos équipages n'étaient pas suffi- i
sans ; il leur a fallu se réunir pour mettre suc- f
cessivement nos deux bateaux en mouvement. I
On dit que des bateaux moins chargés passent!
avec moins de difficulté , que sur-tout en des-1
cendant, le courant aide beaucoup à en sortir ;
qu'en automne, et plus encore au printems 9
la plus grande abondance de l'eau rend nulles I
presque toutes les difficultés qui, aujourd'hui , I
nous arrêtent, cela se peut ; mais une naviga- I
tion qui n'est aisément pratiquable que pen- .
dant deux mois de l'année , qui ne l'est qu'en I
descendant,   et qui est la seule aujourd'hui I
connue pour faire sortir des États-Unis toutes I
leurs productions , et pour y amener toutes les I
denrées qui viennent et viendront des lacs, ne
peut certainement pas rivaliser avec celle du
fleuve Saint-Laurent ; toute imparfaite qu'elle
est. Sans doute l'État de New-Yorck, dans le
territoire duquel est cette navigation, et à qui»
elle est d'un plus grand intérêt qu'à aucune
autre , réunira tous les movens possibles pour
la rendre facile ; on assure même que la législature s'en occupe sérieusement ; mais à quel
point cette importante tâche est-elle possible?
Voilà ce qu'un long et profond examen des ( 23g )
difficultés peut seul faire connaître. Il suffit
d'y passer, pour être sûr qu'elle présente de
grands obstacles.
Cette journée ne nous a rien montré d'intéressant ; aucun settlement depuis Oswego jusqu'aux Chûtes. On passe auprès d'une île qui
conserve le nom d'un officier français Brescriû
qui, dans la guerre de sept ans , y a remporté
un avantage sur les Anglais et les Indiens combinés ; cette île, comme tout le reste du pays
que nous avons traversé , n'est que bois.
A deux milles en avant des chûtes est une
maison occupée par Van Verberg, hollandais , accusé dans le pays de dénoncer à la
garnison du fort la contrebande qui se prépare pendant la nuit, et d'être aussi espion
anglais pour les déserteurs. Cette opinion que
d'après ce que nous avons entendu dire au
fort , nous avons raison de croire juste, est
si répandue , que l'année dernière, sur les
bruits de guerre entre l'Amérique et l'Angleterre , cet homme", pour échapper à la vengeance de ses voisins se crut obligé de de-!
mander asyle à la garnison.
Au lieu où la navigation est interrompue ;
nous nous sommes arrêtés chez William
Shorten ; il tient taverne , c'est-à-dire qu'il
reçoit dans la seule chambre dont sa maison 111111 " - «
( Il )
est composée , les voyageurs qui veulent y
coucher, et qu'il leur donne du porc salé;?»
du rhum ; ses moyens ne s'étendent pas pi»
loin.   Nous sommes arrivés  neuf chez lui,
percés jusqu'aux os , car la pluie avait mouil»
ceux qui ne l'étaient pas pour avoir traîné lm
bateau. Un bon feu nous a séché successive»
ment; quelques tranches d'un  jambon   que
nous avions apporté nous ont restauré ,   et
du Petit Thouars et moi nous avons partagé
un mauvais lit ; que nous avons trouvé bon ;
la fatigue impérieuse m'a fait passer sur la
grande répugnance que j'éprouve à partage»
ainsi un  lit ,  et  sur  le désagrément d'éfi»
couché au milieu de tant de monde, de tan»
de bruit et dans une aussi petite place.
Chûtes d'Oswego et Peniers.
Le portage qne les chûtes de la rivière
d'Oswego rendent nécessaire , est d'environ
un mille; mais William Shorten, chez qui
nous étions , n'a qu'une paire de bœufs, ef
nous avions deux bateaux très-chargés ; les
bateaux ont exigé chacun un voyage ; les
charges quatre; les Américains ne ^sont pas
expéditifs , nous n'avons donc pu avoir nos
bateaux rendus et chargés au lieu où la na- (24l   )
vigation recommence qu'à prés de cinq heures
du soir; alors s'est élevé une querelle entre
notre compagnon M. Vanallen et les deux
chefs conducteurs de nos bateaux, qui sont
à ses gages ; ils étaient ivres ; ils l'ont très-
^naltraité ; il les a damnés, et ils lui ont dit
en retour autant d'injures que leur mémoire
bien fournie a pu leur en rappeler. Comme
cette affaire était à moitié finie , un autre
homme du voisinage est venu réclamer de
M. Vanallen quelqu'argent pour les gages de
.son fils, employé pendant quelques jours sur
ses bateaux. Cette petite querelle s'est terminée
il l'amiable ; M. Vanallen nous a mené coucher chez le plaignant, et a pour cette réconciliation sacrifié quelques milles que nous
aurions pu faire de plus dans la soirée.
Pour cette fois nous n'avions même pas
de lit ; nous avons couché pêle-mêle, notre
compagnie, nos bateliers , le mari, la femme ,
les enfans, mâles et femelles, dans une chambre de douze pieds en carré, et comme nous
n'avions fait qu'un mille à pied, un mille et
demi en bateau, la fatigue ne nous était d'aucune ressource pour nous faire trouver le
plancher doux , et pour nous rendre moins
.sensibles aux moustiques et aux puces.
M. Vanallen, dans le bateau de qui nous
Tome 11, *      Q. ' (   242   )
voyageons, est un membre du Conerès pouraH
le comté d'Albany dans l'État de New Yorck.
Jl est, de plus , arpenteur; sou âge Pt sany doute
ses talens semblent lui donner la confiance
de son    canton
Il était chargé, cette année , de faire l'arpentage de plus d'un demi million d'acres si3»
tués sur le lac   Ontario et le fleuve Saint»
Laurent ,  à-peu^près   vis-à-vis de Carletoiï-
island.
Il l'avait commencé dès l'année dernière»
La maladie de la plus grande  partie des ar-1
penteurs  qu'il  avait avec lui a contrarié ses I
opérations ; que, d'ailleurs, la variation con-.
sidérable de ses aiguilles aimantées en appro- I
chant  de  certains  rochers eût rendu à elle
seule impossible à  completter.  Il a eu lui-
même la fièvre , car tout le pays en est infecté ;
elle se prend en parcourant les bois , comme
en habitant auprès des rivières.
1\I. Vanallen est, d'ailleurs , juge de paix ,
0t  en   conséquence son   équipage l'appelai
çquire quand il ne le damne pas.   C'est un
homme de soixante ans , que l'on dit instruit
dans sa partie, et qui parait bon et sage.
On ne trouve aux environs d'Oswego, que
de très - nouveaux settlemens. M. Shorten ,
chez qui nous avons couché le premier jour I ( 2/f3 )
n*y est établi que depuis le printems ; il avait
acheté cette terre il y a trois ans, à raison
de trois pences l'acre, et il peut la vendre
aujourd'hui douze schellings ; il possède trois
cens acres , dont dix à peine sont cleared.
îl est à la rive droite de la rivière ; les terres
de la gauche sont ce qu'on appelle les terres
militaires ; celles données par l'état de New-
Yorck , à chaque soldat après la guerre. William Peniers, chez qui nous avons couché
le second jour, a payé, il y a deux ans ,
un lot de ces terres militaires , trois schellings l'acre au soldat auquel il avait été
donné.
Les chûtes d'Oswego ont à-peu-prés dix
pieds de haut ; la largeur de la rivière y est d'un
demi-quart de mille , la vue n'en est pas sans
agrément. La brisure d'une partie de la table
de roc, de laquelle tombe cette eau , et l'irrégularité de sa forme, produisent des effets
assez piquants mais petits. A la rive droite
et vers la chute , sont les vestiges d'un ancien fort français ; une petite log-house est
bâtie auprès de son enceinte : le propriétaire
fait aujourd'hui construire Au pied de la chût©
un moulin à grain.
£* ( 244 )
Three-rivers point. Et squire Bingham .-
Il est peu de positions dans le Monde, que
l'on ne puisse envisager sous un côté moins
défavorable; et c'est assez mon occupation
familière depuis quelque tems. L'avantage
d'un mauvais gîte est de hâter le moment
du départ. M. Vanallen , après avoir payé
son raccooiodement avec M. Péniers de beaucoup de carresses pour les petits enfans, de
complimens pour les plus grands , et d'un I
petit présent de chocolat à mistriss Peniers,
s'est donc empressé de se mettre en chemin.
'Avant cinq heures, nous étions dans le bateau,
et toujours au milieu des bois , sans rencontrer, pendant onze milles , encore un seul
arbre abbattu ; nous sommes enfin arrivés ,
partie en ramant, mais plus fréquemment encore en usant du secours des perches, aux
rapides des trois rivières. Là, les gens inutiles ont du quitter le bateau'. M. Vanallen
et moi, nous sommes débarqués , et nous
avons gagné une petite hûte , eu nous avons
trouvé une famille récemment échappée à la
fièvre, occupée à couper à la faulx un bled
si clair qu'il n'y en avait pas dix grains à
perdre. Mais ces bonnes gens nVmt pas de
voisins ; il faut qu'ils fassent-tout eux-mêmes j (245)
de huit enfans qu'ils ont, un seul qui a neuf ans
peut un peu les aider ; les ouvriers ne pourraient pas s'obtenir là même pour de l'or ; ils
n'ont pas de cridec, (fauîx à râteau ) et mieux
vaut perdre les trois quarts de leur chétive
récolte que de la perdre toute entière. Ces
pauvres gens, établis depuis un an sur cette
terre, ont constamment la fièvre ; ils étaient
propriétaires de douze cents acres ; six cents
par donation de l'État, le mari ayant été
soldat, six cents autres qu'il avait acheté il
y a deux ans, dix schellings l'acre, et dont
l'extrême nécessité les a forcé à en vendre
trois cents, au modique bénéfice de deux
schellings l'acre. Ces honnêtes gens cultivent
un jardin; ils en ont échangé quelques productions contre quelques livres de porc, que
M. Vanallen leur a donné d'autant plus volontiers qu'il croit le retour de sa santé attaché
à une nourriture fraîche. Ces gens paraissent
bons et laborieux ; la femme, quoique mère
de huit enfans , et relevant de la fièvre, est
encore jolie ; ils' m'ont aussi donné quelques
pommes de terre, quelques concombres , et
ne voulaient pas recevoir mon argent.
Les rapides passés à grande peine, nous nous
sommes r'embarqués ; une navigation moins
pénible que les précédentes nous a amenés au
Q3 (246)
point où la rivière Oswego, rencontrantl'O/zo/î-
daga-river, qui sort de petits lacs , change
de nom et prend celui di Oneyda. Pour être
littéral, il faudrait prendre cette nomenclature en sens inverse , puisque nous remontons
la rivière, et que c'est réellement YOneyda-
river, sortant du lac Oneyda , qui rencontre
et reçoit Y Onondago dans cet endroit, et
prend le nom d'Oswego; mais j'écris comme
je voyage , et dans les pays nouvellement
connus, où l'on arrive aux rivières par l'embouchure , cet ordre de nomenclature est
très-usité ; il a lieu par-tout en Amérique.
Toute la partie du pays que nous avons
parcourue, depuis Oswego, est dans le comté
•jOnondago , qui s'étend jusqu'au lac Oneyda,
et qui, dans une étendue de près de 1,800,000
acres dont il est composé, toutes excellentes
terres, n'est, par le dernier dénombrement,
peuplé encore que de 3,000 habitans.
Le Three-rivers point, ( c'est ainsi que se
nomme cette place ) est un point intéressant»
c'est là que la navigation qui apporte toutes
les denrées du pays de Genessée par les lacs,
et les sels de la source salée , qui est à
l'entrée du pays Onondago , se réunit à celle
quiaméne les denrées de la rivière des Mohawcs,
d'Albany , et par conséquent de toutes les WW
provinces de l'Est. Jusqu'ici la navigation est
bien plus fréquentée d'Albany-aux lacs du
Genessée et Vice versa,, que d'aucuns de ces
points au lac Ontario. Mais on peut prévoir
le moment même assez prochain , où ce point,
qui ne contient aujourd'hui qu'une seule taverne pour tout établissement, sera l'emplacement d'une ville de quelque conséquence.
A présent, c'est une des places les plus malsaines de ce pays , qui l'est beaucoup : M.
Vanallen, qui a acheté à Kingston de la farine à six dollars , et du porc à huit pences ,
et qui, par une faveur ou un aveuglement
particulier des officiers anglais, est parvenu
à les faire entrer dans la rivière d'Oswego ,
comptait les vendre ici avec beaucoup d'avantage ; il s'était déjà défait, à Oswego falls,
de quelques barrils de farine à huit dollars ;
il comptait envoyer sa cargaison entière aux
Saltsprings, où ii nourrissait l'espoir de la
vendre dix dollars. Mais il a appris ici que
la réunion pour le traité avec les Indiens
n'aurait pas lieu ; que le pays était plein de
denrées comme les siennes , achetées à un
prix très-inférieur à ses prétentions , et que
l'argent y était fort rare. Il a donc fallu renoncer à ses flatteuses espérances, et se déterminer à aller plus loin chercher des ac-.
quéreurs. Q 4 (248   )
Sur ce désappointement, je fondais l'espoir
de gagner encore quelques milles dans l'aprèsjH
midi, quand un bateau venant de Saltsprings^a
a apporté MM. Rensselaer, Henry, Stouts,
habitans considérables  d'Albany. Le premier
d'entr'eux était dans l'abbattement d'un accès
de fièvre  qui venait  de le  quitter , et qui
avait tous les  caractères d'une fièvre inter-al
mittente. Ces messieurs ne voulaient pas aller
plus loin. M. Vanallen leur a proposé de re^l
mettre son départ au lendemain, pour voyager
avec eux ; il nous a présenté à eux, et quelques
coups de bon vin qu'ils portent avec eux,
car ils voyagent avec toutes leurs aises, ont
consolé du Petit-Thouars et moi de ce délai.
Il n'y avait que des malades dans la maison ; le mari , M. Bingham Squire, relevait
de la fièvre ; sa femme en était encore attaquée , et était au lit ; ses enfans , ses domestiques l'étaient aussi, ainsi qu'une jolie personne de vingt ans , que nous deyions supposer
mariée, puisqu'elle nourrissait un enfant de
deux mois , mais qui n'était que l'objet malheureux de l'abandon d'un hotume qui lui
avait promis de l'épouser.
Tout ce monde était malade dans la même
chambre où nous avions dîné , dans celle
où nous deviens coucher, car la maison n en ( 24g)
a encore qu'une; les nouveaux arrivés appor-*
taient une tente bien fermée; ils ont déclaré
préférer y passer la nuit à respirer l'air fiévreux du log-house. La peur d'un retour de
fièvre a pris à M. Vanallen, qui à fait tendre
aussi au bord de l'eas. la sienne, qui n'est
que sa voile , et nous nous sommes , à l'accoutumée , enveloppés dans nos couvertures.
J'y dormais déjà , quand le maître de la
maison est venu me réveiller , m'appelant
docteur; il m'avait vu dans la journée , prendre
intérêt à tous ses malades , m'informer avec
soin de leur situation, de leur traitement ;
il en avait conclu que j'étais médecin : Docteur , disait-il , ce de grace réveillez-vous ; si
r> vous ne venez pas sur-'
» de cette jeune femme
t> docteur qui est venu i
» avait laissé des méde
dd d'hui, annonçant qu'elle serait guérie. Elle a
» toujours été de mal en pis ; il n'y a plus
» de médecines; donnez-lui donc quelque
D3 chose pour l'empêcher de mourir. ■>•> Quoique je fusses long-tems à me reconnaître,
au titre de docteur, et que j'assurasse que
je ne le méritais pas', le Squire Bingham prenant ma modestie pour de la désobligeance
ou de l'envie de dormir, ne m'en pressait que
î-cha
au
mou
sec
elle
va
Le
y a
hm
t- joi
irs
lui
nés
use
[u'à
au]
our- r
( 25o )
davantage. Heureusement j'avais dans mes
sacoches des poudres de James , que j'avais
reçues avant mon départ, de l'obligeance de
M. Bordley de Phylâdelphie. L'idée qu'elles
pourraient être employées utilement dans ce
cas désespéré , m'a donc fait repousser avec
moins d'obstination la confiance de ce pauvre
homme , et je me suis laissé conduire au lit
de la malheureuse fille, que j'ai trouvé enflée , couverte de taches livides , délirante.
Mes poudres de James rte pouvaient avoi»
d'inconvénient, mais en les cherchant , je
n'ai pu trouver le papier qui m'en indiquait
les doses , que m'avait aussi donné M. Bor- •
dîey, et qui m'était d'autant plus nécessaire
que je n'avais jamais vu administrer ce remède.
Marquer de l'incertitude, eût été diminuer
le crédit que l'on m'avoit donné sans motif,
mais qui alors était nécessaire à conserver.
J'en ai donné vingt grains dans du vin de
Madère, avec assez de confiance ; la malade
l'a pris arec plus de confiance encore , et
quatre heures après, le Squire enchanté, est
venu me réveiller une seconde fois , pour
m'annoncer le bon effet de mon ordonnance ;
elle avait provoqué une sueur abondante, avait
produit les évacuations que le médecin d'Onon-
dago cherchait sans succès depuis huit jours» ( a5i )
Le lendemain, avant de monter à cheval,
j'en ai fait prendre encore dix grains , j'en
ai laissé une dose de plus, et je suis parti
comblé de bénédictions de cette pauvre jeune
personne,' qui baisait mes mains , mon habit,
qui ne voulait pas me laisser partir : j'ai laissé
du quinquina à mistriss Bingham, pour qui j'ai
été consulté aussi, et remercié de tout le
monde. Heureux d'avoir aussi bien deviné ,
j'ai quitté la pointe des trois rivières , emportant une haute réputation de savoir. La mauvaise étoile de cette jeune personne , que le
squire Bingham logeait chez lui depuis huit
mois par bienveillance , avait amené cette
nuit dans cette taverne l'homme qui l'avait
séduite , et qui , en osant paraître devant
elle, insultait à sa position ; il était arrivé
dans un bateau en chemin pour le Genessée,
où il allait chercher de l'ouvrage. Les convulsions en ont pris à ma pauvre malade ,
mais les poudres ont triomphé même des,
convulsions , et le bateau était parti dès la
pointe du jour.
On juge qu'arrivé à Philadelphie , j'ai fait
hommage de cette cure à M. Bordley , qui
m'a fait frémir de mon essai en médecine ,
en me disant que jamais , dans aucun cas ,
les poudres de James ne se donnaient à-la-fois
J f
(252)
â une dose de plus de sept grains ; mais la
pauvre femme était sauvée, et peut-être ne
l'aurait-elle pas été à la rigueur de 1'ordonnanceM
La place où est la taverne , appartient avec
quelques acres de terre, au squire Bingham»
qui en a une assez grande quantité un peu
plus loin ; toutes ces terres seraient bonnes si
elles n'étaient pas plates , inondées, maréca-«
geuses ; l'eau y est détestable, et l'air infecté.
Le gouvernement de l'état de New - Yorck ,
sur la crainte de la guerre , a fait l'an dernier environner cette maison de palissades ,
pour la mettre à l'abri d'un  coup de main»
des Indiens ; elles ne peuvent guères être plus
mal placées.
Rotterdam
et Lac  Oneida. JM. de
Vatines.
La navigation, jusqu'au lac Oneyda , est
moins difficile qu'elle ne l'avait été les jour»
précédens ; là, elle est entièrement bonne»»
nous avons voyagé de concert avec les habitans d'Albany, dont l'un est frère du lieutenant - gouverneur de l'état de New - Yorck ,
l'autre un des plus riches négocians d'Albany
le troisième homme de loi , en réputation
dans cette ville ; ils sont polis avec simplicité. 1
( 253 )
Nous nous sommes arrêtés le 3 au fort BrumpA
ton, à l'entrée du lac. Cette maison est encore entourée de palissades plantées l'année
dernière ; elle est auprès d'un ancien fort en
terre, construit par les Anglais, dans la guerre
d'Amérique. Il était bien placé pour empêcher
l'entrée et la sortie du lac ; le retranchement
est composé d'une suite de Redans ; ce qui
en reste ne permet pas de juger comment le
canon pouvait y être avantageusement placé.'
Voilà les antiquités du pays ; des restes de
forts de la guerre de 1776, ou tout au plus
de celle de 1756. C'est avec les siècles futurs
que l'imagination doit vivre, si elle veut s'exercer dans ces nouvelles contrées. Il n'y aura
de siècles passés que pour les générations à
venir.
Le maître de la maison en était parti depuis
la veille, pour aller passer deux jours à Rotterdam ; une fille de quatorze ans avait été
laissée à la garde du ménage et d'un petit
frère malade ; elle le soignait d'une manière
touchante. Cette pauvre enfant nous a fait les
honneurs de la maison de son mieux ; mais
il n'y avait rien , et nous aurions été 6KBg@â
de nous contenter de quelques pommes' de
terre , encore petites , que nous arrachions
dans le champ, si des Indiens campés de ( 254 )
Vautre côté de la rivière, ne nous eussent aj»
porté un gros brochet qu'ils avaient harponné
le matin.
Nos équipages fatigués s'étaient d'abord re»
fuses à la proposition de nous conduire le soir
à Rotterdam à dix milles dans le lac. L'ex»
guité de mes provisions a changé leurs dispositions et les a ramenés d'eux-mêmes à c»
projet, dont nous n'osions plus leur parler.
Rotterdam   est un nouvel  établissement,
commencé il y -a seulement  dix-huit moi»
M. Sereiber, riche négociant hollandais, es»
propriétaire d'un grand tract de terre ,   qui
s'étend du lac  Ontario  jusques  sur le   lac
Oneyda. Il a choisi l'embouchure de Brucetm
creek, pour y placer sa ville principale ; il e»
a commencé une autre sur le Littlesalmon-?
creek, à deux milles du lac Ontario. Bruce-
creek est encore navigable à quelques milles
au-dessus de Rotterdam. M.  Sereiber a ou»
vert une route jusqu'à sa nouvelle ville ; aujourd'hui les  établissemens ne sont rien encore ; une douzaine de mauvaises log-houses
bâties presque toutes aux frais de M. Sereiber/
composent toute la ville de Rotterdam, ainsi
nommée en honneur de la patrie de son fondateur. Des digues pour l'usage de deux moulins qu'il fait construire, lui ont coûté beau-» ( 255 j
coup d'argent; toujours mal faites jusqu'ici,
il a fallu les recommencer plusieurs fois ; le
moulin à grain n'est pas encore construit, et
ces digues semblent encore trop faibles pour
la masse d'eau qu'elles doivent contenir et
diriger. Des ouvrages assez dispendieux à l'entrée du creek, n'en ont pas non plus rendu
encore l'abord facile. On estime la dépense
déjà faite par M. Sereiber, en constructions
et en chemins , à plus de 8000 dollars. Si les
ouvrages étaient bien faits, ce serait une dépense bien entendue. Il élève à présent une
belle maison en menuiserie , où il va placer
un store dont il partage les profits avec deux
associés, qui le tiennent, et qui sont ses agens
pour tous ses ouvrages; un store est là comme
par-tout ailleurs en Amérique , le meilleur revenu que puisse se procurer l'homme qui fait
beaucoup de dépenses dans un nouvel établissement. M. Sereiber repompe donc par le
sien tout l'argent qu'il dépense pour ses tra*-
vaux. Il fait vendre, par exemple, 4 schellings
et demi le quart de brandy, 3 et demi celui
de rhum ; 6 pences la livre defarine en détail;
10 dollars et demi le barril qu'il n'achette
pas plus de 7 dollars. Les profits qu'il fait sur
les autres denrées sont plus considérables encore.   La terre qui s'est vendue, il y a dix- ( 256 )
huit mois  un dollar l'acre, se vend trois ii
présent; mais  n'est pas encore fort recherchée. Les settlers actuels viennent de la Nouvelle-Angleterre et des environs d'Albany.
Les associés de M. Sereiber au store sont
hollandais comme lui ; un mulâtre en est le
commis. Ce mulâtre est aussi médecin ; il est
jardinier, il semble avoir eu de l'éducation; on
le dit frère de M. Welth , l'un des associés.
Les ouvriers se payent à Rotterdam quaw|
schellings par jour et nourris, ou six et denri
sans nourriture, ce qui revient au même. Les
pensions se payent quatorze schellings par»
maine sans liqueur. Nous avons payé le pain
pour notre provision jusqu'à neuf pences»
livre (à-peu-près 18 sols de France) ; le prix
commun en est six ; celui de la viande fraicb»
quand on en a , est de huit pences ; ma»
malgré le nombre constant d'ouvriers • eîM
ployés par M. Sereiber , les provisions sont
rares , incertaines, et le prix en est toujours
par-là fort élevé. Le pays est aussi fiévreux
qu'aucun de ceux que nous ayons encore pass»
M. Vanallen a trouvé ici à vendre toute-»
cargaison et un de ses bateaux, mais moins
cher qu'il ne l'espérait ; sa farine à huit 3J»
lars ; il en avait eu huit un qu'art à Oswegofalls.
C'est avec les stores qu'il a fait affaire. Les
marchés c m )
marchés ont occupé toute la matinée, et nous
ont donné le tems d'aller voir un français que
l'on nous avait annoncé comme un jardinier
habile. Tout en ramassant des pommes de
terre et des oignons, il nous a montré dans
sa physionomie et dans ses manières quelque
chose de distingué ; et nous avons bientôt
appris de lui qu'il était jadis seigneur d'une
vicomte près de Lille, fils d'un père qui avait
mangé une partie de son bien et dépensier lui-
même; ayant vendu dès avant la révolution
sa petite seigneurie 24,000 liv. pour les faire
prospérer en Amérique, et les ayant tous
mangé en dépenses folles, en entreprises inconsidérées dans les villes, ce qui l'a réduit
depuis trois ans à travailler à la terre. Il s'appelle Vatine. Il demeure depuis trois ans autour du lac Oneyda : il en a passé un avec les
Indiens, dont il se loue beaucoup ; puis dans
'une île au milieu du lac , où il vivait seul avec
sa femme , et où il a défriché une vingtaine
d'acres ; enfin il est établi depuis quinze mois
à Rotterdam , où M. Sereiber en lui vendant
cent acres a mis dans la condition de sa vente
la plus grande obligeance. L'instabilité du caractère de M. de Vatine a, même de son aveu,
plus influé sur tous ses changemens de domicile qu'aucun calcul réfléchi. C'est un
Tome IL R ( 258 )
homme de trente ans, gai, dispos, toujours
riant, accoutumé au travail, ne s'en plaignant
pas, mais ayant pris en grippe les Américain»
parce que, dit-il, ils n'ont aucune bonneV^H
dans leurs marchés , et sur tout parce qu'ils
sont tristes. Il vit cependant bien avec tous
les habitans de Rotterdam, quoiqu'il les trouve
d'une beaucoup plus mauvaise espèce encore
que les autres. Il les aide dans leurs travauxj
en est aidé dans les siens, et leur vend le plus
cher qu'il peut les produits d'un petit jardj»
qu'il cultive très-bien en légumes. Sa joie en
voyant des compatriotes a été extrême ; il eût
voulu nous donner tous les légumes de son
jardin sans recevoir un sol de nous. Il ne rêve
qu'à la France, qu'au moment où la paix lui
permettra de retourner dans un pays qu'il préfère à tout autre, dût-il n'y manger que du
pain ; il aimerait mieux y vivre misérable , que
d'habiter dans tout autre pays où il serait riche.
Cette disposition est la même dans tous les
Français. Il nous a demandé avec un grand
intérêt des nouvelles des armées de France,
et de leurs succès. Il parait par sa conversation
avoir plus d'activité que d'esprit. Ses opinions
sur la révolution sont celles d'un honnête
français. Il avait des livres dont le choix parlait à son avantage.  Montesquieu , Buffon, ( 2591
Corneille , beaucoup de voyages ; après avoir
vendu ses bijoux, puis ses habits , puis son
linge , il a fallu vendre la bibliothèque , et la
vendre à moitié et moins encore que le prix
qu'il en aurait eu à New-Yorck ou à Philadelphie; carie maître du store pouvait seul, à
deux cents milles aux environs, en procurer
la vente ; et il en, a fait profiter un riche hollandais qui s'établit à quelques milles de Rotterdam. Nous avons voulu voir madame de
Vatine ; c'est une femme de vingt quatre ans,
jolie , bonne ; elle a sur-tout des yeux agréables , un regard doux et expressif; elle paraît
ainsi que bien d'autres femmes , aimer son
mari avec plus de tendresse qu'elle n'en reçoit. Je ne serais pas même étonné qu'il n'y
eût un peu de jalousie en jeu. Les propos et
le ton léger du mari y prêtent, ce qui ne
l'empêche pas de paraître fort attaché à sa
femme : elle est mère de trois enfans, dont
l'aînée a dix ans. Elle paraît sensible et spirituelle ; elle fait le foin , le pain , la lessive,
la cuisine, et ses mains sont encore jolies ;
elle a au moins autant que son mari l'ennui
de l'Amérique, sur-tout du lac Oneida. Elle
l'entretient dans le projet d'aller habiter au
moins avec quelques familles françaises; elle
nous a vu avec grand plaisir, et était plus
R a (  260   )
confiante, plus à son aise avec nous en un .
quart-d'heure, que jamais dit-elle, elle ne le
sera avec des Américains, demeurât-elle dix
ans avec eux. Cette espèce de dégoût, de déplaisance pour les Américains est un travers
bien commun aux Français qu'on rencontre
dans pette partiedu monde. Les formes agréables , la politesse d'expression , la douceur,
la gaîté et l'/ouverture des manières leur sont
toujours nécessaires à rencontrer, quelques
coups qu'ils aient reçus de la fortune. La
promptitude à juger, la prévention ne les aban->
donne jamais ; ils ne sont pas injustes envers
les Américains s'ils jugent leurs formes moins
agréables que les nôtres ; mais qu'ils soient
moins honnêtes que les autres peuples , je n'ai
rien vu qui puisse me faire embrasser cette
Opinion. Nous avons appris par M. de Vatine
que M. Desjardins, et non M. l'abbé Desjardins, comme on nous l'avait dit à Niagara,
avait acheté de M. Macombe , à Paris , à-
peu - près 3oo,ooo acres de terre le long de
Blark-river dans Hongrybay, en société avec
deux autres français dont un M. Faroux (*)
architecte ; qu'ils sont à présent occupés à ar-<
penter leur terrein , sur lequel, comme les
.  ( "v ) M. Faroux s'est noyé depui
river.
a passant lU&çfô ( m >
autres , ils projettent de grands établissemens ;
que M. Desjardins qui semble riche est marié
et bâtit une maison à Albany. Tout cela nous
est dit par M. de Vatine , que nous avons
quitté en nous promettant mutuellement un
bon souvenir. Rotterdam est dans le comté
JLerkemer et sur ses limites.
Le lac Oneyda a 28 milles de long ; nous
en avions donc dix-huit encore de navigation
à faire avant de le quitter. A l'exception d'une
ferme que fait construire ce même M. Vand-
wcamp qui a acheté les livres de M. de Vatine,
ferme à cinq milles de Rotterdam, on ne voit
pas une seule maison, un seul défrichement
sur aucun bord du lac ; des bois éternels, des
terres médiocres. Du côté nordlepays est plat;
du côté du midi, et vers la tête du lac , les
terres s'élèvent davantage , au point de laisser
voir quelques montagnes à dix ou douze milles
de distance, et dans une direction parallèle
au lac. Ce sont ces mêmes montagnes que
nous avions déjà vues du lac Ontario, en venant
de Kingston à Oswego. Le lac Oneyda a cinq
ou six milles de large. C'est vers les côtes sud-
est, et à quelques milles dans les terres, qu'est
le village indien des Oneydas. Cette nation
est actuellement occupée d'un traité par le-
quelle elle doit vendre à l'État de New-Yorck
R 3
Tf (262)
la plus grande partie de ce qu'on lui avait réservé de terres. J'ignore les conditions du
traité ; je sais seulement que l'étendue de 12
milles carrés lui doit être encore réservée en
propriété avec toute garantie, et la pêche dans
le lac. Peu d'années plutôt les Oneydas étaient
maîtres de toutes ces terres immenses livrées
aujourd'hui aux spéculateurs américains.
On ne peut pas déplorer de les voir passer
en des mains qui les mettront plus en valeur,
sur-tout puisque les Indiens sont contens. Mais
n'était-il pas possible d'établir des habitations
au milieu de ce peuple, de l'amener à la civilisation par la culture dont l'exemple l'aurait
instruit.
On assure que cette tribu augmente de
population au lieu de diminuer ; c'est le seul
exemple qu'en présentent les nations indiennes
connues , et qu'il fallait encourager. Elle a
même un commencement de civilisation, une
culture mieux suivie qu'aucune autre tribu
indienne.
Au demeurant, on dit que la négociation
ne réussira pas, que le général Skuylër qui en
est chargé , et qui veut acheter pour lui presque la totalité de ces terres, trouve du côté
des Indiens des obstacles qu'a suscités le secrétaire d'état Thymothy Pickering,  piqué (2G3)
de n'avoir pas été mis pour quelque chose
dans les projets de bénéfice. Ces propos , que
tiennent cependant des gens qui se croient
très-instruits , peuvent être une calomnie,
mais n'ont rien d'invraisemblable.
Wood-creek.
Nous comptions faire quelques milles dans
le Wood-c/-eek avant de nous ,arrêter, quand
nous avons trouvé la compagnie d'Albany
établie à son entrée. Un accès de fièvre
de M. Rensselaer l'avait forcé de finir la
journée à deux heures après-midi. Ces messieurs nous ont proposé de nous arrêter; notre
chef y a consenti ; nous ne sommes pas toujours consultés dans les déterminations, ce
qui est naturel. Nous avons applaudi à celle-
là; mais noire nuit a été plus occupée à nous
gratter qu'à dormir ; car les maringouins et
les petites mouches sont plus multipliés le
long du Vood-creek qu'en aucune autre partie
de ces déserts. Il nous avait fallu envoyer
chercher de l'eau à trois milles à une source
que nos bateliers connaissaient. Cette eau
très-mauvaise était excellente en comparaison
de l'eau fangeuse, croupie et méphitique du
"Wood-creek ; enfin elle pouvait se boire aycc
R 4 ( m )
dùrbum. Quelques restes de pommes de terre
de Rotterdam ont fait notre diner. Le biscuit
ne nous a pas manqué ; et quoique no" ayons
été fort mal à peu-près sous tous les rapports,
nous avons senti qu'on pouvait l'être encore
davantage.
Le Wood-creek est la petite rivière du lac \
Oneyda. A son embouchure elle n'a pa.> huit I
toises de large, et un peu plus haut à peine
en a-t-elle quatre. Son cours est une suite
continuelle de replis tortueux, de sorte qu'il
triple la distance réelle estimée quarante milles
en ligne droite, de sa source à son embouchure. On s'occupe à couper un canal, qui,
en supprimant une partie de ces sinuosités ,
conserverait une partie du lit. actuel, La
modique quantité d'eau qui coule dans cette
rivière, est encore embarrassée d'un nombre
considérable d'arbres , que ses débordemeris
du printems et de l'automne déracinent et entraînent. C'est avec grande peine qu'un bateau
peut trouver un passage au milieu de tous ces
débris. Il est plus souvent porté par les bateliers, que conduit à la rame ou à la perche.
C'est sans doute cette abondance de troncs
déracinés, d'arbres entiers qui obstruent et
pourrissent les eaux, qui a valu à cette petite
rivière le nom de Wood-creek (creek des bois). ( 265 )
Autrement elle ne mériterait pas plus ce nom
que tous les creeks, toutes les rivières, tous
les lacs d'Amérique , qui généralement ne
coulent encore qu'au milieu des bois. Cette
navigation est je crois plus laborieuse que
celle d'Oswego , et sûrement elle ne l'est pas
moins. Il semble difficile d'espérer que le canal
achevé, et même bien entretenu , la rende
constamment bonne ; ce creek ne recevant
dans tout son cours que le Canada-creek, qui
hors deux mois de l'année ne lui fournit que
des gouttes ; mais telle est la prodigieuse crue
de ces eaux dans le printerns, que les arbres
sous lesquels nous passons actuellement, en
laissant leurs racines à deux pieds au-dessus
de nos têtes, étaient au mois de mai dernier
assez couverts d'eau pour que le bateau qui
nous conduit ait à cette époque passé pardessus eux sans les appercevoir.
Canada-creek.
Quand les bateaux arrivent à Canada-creek,
ils doivent être déchargés pour faire encore
neuf à dix milles , dont les deux derniers
même ne peuvent être franchis si le meunier qui est à la tête du creek ne lâche la retenue , ce à quoi il se refuse par fois. La charge ( 2Ô6 )
du bateau est transportée par des charrettes
jusqu'à dix à onze milles ; les passagers font
ce trajet comme ils veulent, ou comme ils
peuvent, et les bateaux arrivés à u*n mille ou
deux de la source de Wood-creek sont portés
eux-mêmes en charrette dans l'intervalle qui
sépare le creek qu'ils viennent de quitter , et
la rivière des Mohawks , où ils vont se remettre à flots.
Quant à notre caravanne avec tous les
grands projets qu'elle avait de gagner la tête j
de la rivière des Mohawks , elle s'est arrêtée
au Canada-creek le premier août, déterminée
à faire partir le bateau au clair de la lune , et •
à s'acheminer elle-même avec les bagages le
lendemain à la petite pointe du jour. Les terres
ns tout ce trajet sont noires , paraissent d'une
assez bonne qualité , quoiqu'elles ne couvrent
le roc qu'à une petite profondeur.
Pendant toute notre navigation dans le
Wood-creek qui a été de trente quatre milles,
nous n'avons pas trouvé une seule maison et
rien qu'une source Oakorchard, qui a de la
peine à remplir un petit verre en quatre minutes , et qui encore n'est que médiocrement
bonne. Fort Stanurix.
On est , dit-on , facilement matineux la
veille ; il nous arrive trop souvent de ne l'être
pas au moment où il le faudrait ; ainsi on prolonge un voyage fatigant, un peu fastidieux ;
ainsi on n'attrape pas de bonnes couchées dans
un pays où déjà elles sont bien rares. Mais
c'est un inconvénient attaché à une compagnie nombreuse , à des santés en mauvais état
et à des personnes qui aiment leurs aises. A
six heures du matin nos bateaux n'étaient pas
partis , les charrettes n'étaient pas arrivées,
et ce n'est qu'à sept heures que nous avons
quitté la taverne de M. Guilbert, que nous
avons trouvée assez bonne , et qui l'eût été
tout-à-fait si notre compagnie eût été moins
nombreuse. Nous avions laissé Piotterclani
remplie de malades ; nous en étions distans
de près de cinquante^milles ; nous n'avions
vu dans l'intervalle aucune autre maison ,
et la première où nous arrivâmes n'était pas
plus exempte de malades. La femme, la servante , le domestique avaient là fièvre , et le
peu de voisins de cette taverne n'étaient pas
mieux traités par la fièvre que la famille
Guilbert. Le prix des terres qui ne sont pas
bonnes le long du Wood-creek, puisqu'elles ( 268 )
sont sujettes à l'inondation, est de trois
dollars. Celles autour de Guilbert en valent J
cinq ; elles sont médiocres ; les travaux i
du canal font augmenter les prétentions des 1
propriétaires , car les demandes ne sont pas j
fréquentes , et je ne sais en vérité qui pour- |
rait être tenté d'habiter les bords de ce vilain i
creek. MM. Rensselaer et Vanallen, les deux 1
malades de la bande , ont fait le chemin à i
cheval. M. Henry , Stouts et moi à pied , et ]
du Petit-Thouars , dont les bateaux et l'eau \
sont le plaisir favori, a suivi les bateaux pour 1
les aider. Il n'est pas, depuis que nous voya- j
geons un seul moment où je ne nie sois ap- ']
plaudi de l'avoir pour compagnon ; c'est le
plus doux, le plus gai, le plus agréable que j
l'on puisse trouver ; jouant avec les enfans, ]
sérieux et instruit avec ceux qui en valent la ]
peine ; buvant avec les officiers , ramant avec J
les matelots ,.toujours bon , toujours simple , I
il réussit par-tout.
Tout le terrein occupé par l'extrémité des
deux rivières et leur intervalle s'appèle fort j
Stanurix , et tient son nom d'un fort placé
pour défendre cette communication. C'est I
pour arriver à ce fort que dans la guerre 1
dernière le colonel Saint-Léger, a entrepris lai
navigation difficile du Wood-creek , rendu» ( 269)
plus difficile encore par les arbres que les Américains y avaient jettes à dessein. Il réussit
bien à parvenir au fort , dont il faisait le
siège , quand la nouvelle de la prise du général Burgoyne le lui fit promptement livrer ;
et j'ai ouï-dire par le général Simcoë que dans
cette retraite les troupes anglaises avaient
plus perdu de monde , par l'effroi de leurs
propres sauvages, qui tiraient sur elles , que
par la poursuite des Américains.
Nous nous sommes arrêtés au dernier point
de la navigation du Wood-creek , et'près de
sa source.
La taverne de M. Sterney était encore
pleine de fiévreux ; son voisinage en était
rempli , et tous les jours , nous a-t-il dit, il arrive par cette navigation une grande quantité
de voyageurs, qui n'ont pu échapper au mauvais air et à la contagion du Genessée. La
dyssenterie s'est jointe depuis deux semaines
aux inconvéniens de cette redoutable fièvre ;
elle est aussi épidémique et plus dangereuse
encore. On en meurt fréquemment ; depuis
deux jours quatre personnes ont été enterrées
victimes de cette maladie , dont la chaleur et
la sécheresse du tems sont supposées les
causes. A chaque porte où nous nous sommes
arrêtés nous avons vu la même pâleur jaune ( 270 )
sur les visages, et reçu les mêmes infor»
mations. Arrivés au lieu d'embarquement de
la rivière des Mohawks nous avons trouvé
M. Rensselaer dans son accés.Une heure après
le batelier en chef du bateau de M. Vanallen
est aussi arrivé avec la fièvre ; c'est le second
accès qu'il avait. Enfin du Petit-Thouars,
l'Hercule, de la compagnie , est arrivé avec la
■courbature, le mal à la tête et le frisson. Ce
malheureux qui en avait éprouvé un ressentiment deux jours plutôt, m'en avait gardé le
secret pour s'éviter un redoublement d'ins»
tance de ma part de moins s'accabler de fatigues. Chacun de nos voyageurs qui ne s'était
pas encore senti malade , se tâtait pour savoir si réellement il ne se trompait pas en
croyant se bien porter ; on annonçait hautement la peur d'être affecté de cette contagion universelle , et la conversation ne portai»
plus que sur les moyens d'y échapper , sur
les nourritures salubres , sur les remèdes préservatifs. Ainsi s'est passé notre journée , car
nos bateaux partis depuis sept heures du
matin , ne sont arrivés qu'à neuf heures du
soir. La grande quantité des malades du pays,
l'occupation des nôtres et l'attente des bateaux m'ont contrarié dans les informations
que je voulais prendre ; j'ai seulement su que ( n )
le prix des terres est de cinq dollars près de*
la rivière des Mohawcks , ce qui est plus cher
qu'au lieu de débarquement du Wood-creek ,
dans le même township, quoique les maisons
y soient plus rares. Le plus grand nombre de3
settlers de ce township , commencé il y a seulement six à sept ans , viennent de Connecticut , et sont presbytériens , quoiqu'il y ait
aussi parmi eux des anabatistes , des méthodistes et des épiscopaux. Les assemblées pour
le culte se tiennent dans les maisons particulières , et sont suivies assez régulièrement ;
mais comme il n'y a pas de ministre dans ce
pays , la lecture des prières faite successivement par un des assistans , est tout ce qui s'y
passe.
Rivière des Mohawks. May ers-taverne.
J'espérais qu'une demie-journée de courbature serait la seule punition des excès de
fatigue qu'a prisinsensémentduPetit-Thouars.
Voilà la fièvre revenue , et tous les symptômes d'une maladie ; c'est une désagréable
position; nous sommes sans secours. Harassés
de fatigue, brûlés par le soleil, dont rien ne
nous garantit dans ce maudit bateau , nous
n'avons  pas  depuis huit jours couché  dans r
i
11
y
c 272 )
un lit. Indépendament de mon inquiétude
pour mon compagnon, je suis pour moi-même •
pressé d'avoir fini cette navigation , et tous
les jours de nouveaux délais reculent le moment de notre arrivée à Albany. Nous sommes
au 3 août.
La navigation de la rivière des Mohawks , ne
ressemble heureusement pas à celle des rivières ?
que nous avons passées tous ces jours derniers. I
Nous la suivons dans son cours naturel, quoiqu'elle soit embarrassée d'arbres dans son lit; I
mais ils peuvent aisément être évités , et elle \
s'enrichit fréquemment de petits creeks et de ;
sources dont l'eau est excellente, fi y a quatre
jours que nous n'avions trouvé d'eau suppor- ]
table. Les terres,   dans   le   trajet que  nous j
avons fait  aujourd'hui ,   sont   généralement |
bonnes, mais toujours meilleures à  mesure
que l'on s'éloigne de la source de la rivière.
Les settlemens deviennent  plus  nombreux ,
sur-tout  sur la   rive droite ;   ce  n'est qu'à
une   dixaine  de   milles   qu'ils  commencent
à la gauche ; alors des ponts de bois ouvrent
une communication aux settlers des deux rives. ,
A dix milles du fort Hamwick, les terres
se vendent cinq à six dollars ; beaucoup sont
tenues en fermes viagères ; le fermier convient
de donner tant par acre au propriétaire, tant
q«
"il (273)
qu'il les tiendra dans ses mains, et la durée
de trois têtes qu'il choisit, est le terme de
sa jouissance ou de celle de ses enfans. L'homme
chez qui nous nous sommes arrêtés poi
jeûner, tient cent acres de cette manière,
mais de la seconde main ; il n'a donc pas
choisi les têtes sur lesquelles sa jouissance
est établie. Il a dix-neuf acres seulement de
défrichés, n'étant arrivé qu'il y a quinze mois ;
mais dix de ces acres , semés en bled , lui
rapporteront chacun de 3o à 35 boisseaux ,
avec quoi il paiera plus qu'amplement sa rente,
après avoir fourni à sa subsistance.
Schuylertown.
Le settlement de Schuylertown , est le plus
considérable que nous ayons encore rencontré,
même depuis que nous avons quitté Wilkesbarre, ou plutôt ce n'est plus un settlement,
c'est une partie de pays aussi habitée qu'il
se puisse. Elle n'a cependant commencé àl'être
qu'en 1785. Le terrein qui alors se vendait
quelques pences , et seulement trois dollars il
y a trois ans , ne peut s'acquérir aujourd'hui ,
dans les environs de la ville , et aussi loin
que quinze milles en arrière , qu'au prix de
dix-neuf à vingt. Le général Schuyler et le
Tome IL S am
docteur Blight, sont les propriétaires originaires de la plus grande partie de ces terres
qu'ils ont achetées de l'État. Une route d'Albany
au Genessée, fait de cette ville un grand lieu
de passage ,  indépendamment de celui que
lui  procure la navigation.   Les habitans   de
la nouvelle Angleterre composent la plus forte
partie de la population de cet établissement
abondant et riche ; les  terres y sont excellentes , et rapportent de vingt-cinq à trente»
boisseaux de bled. Les ouvriers se trouvent
«vec facilité ; ils se paient quatre schelling»
par jour dans les tems ordinaires, six dans
celui de la moisson : le bled se coupe à la
faucille. La récolte est excellente cette année jK
elle commence à faire baisser le prix de la
farine, qui était monté jusqu'à neuf dollars.»
Ç>n est  en pleine moisson,   et l'on  respir»
l'abondance.
La ville est composée peut-être de cent-
cinquante maisons , plusieurs bien bâties, deux
églises dans la ville , une pour les presbytériens qui sont les plus nombreux, une autre
pour les épiscopaux. Les autres cultes trouvent
leurs églises dans les environs. Cette ville
est la capitale du comté Herkemer, dont le
dernier dénombrement porte la population
à a5,523 habitans. Les prisons et la maison ( 275 )
de Justice ont été bâties ii y a trois ans, et
c'est aujourd'hui seulement que l'on commence
à imposer pour leur paiement. Les quottes
de chacun , établies sur les mêmes bases que
toutes les autres taxes dans cet État, sont
peu considérables. Les impositions ne sont
pas en tout de six pence* à la livre. Un ou
deux pauvres , entretenus par la contribution
publique , sont toute la charge du township
en ce genre. Les routes sont bonnes , le pays
beau et agréable; presque toutes les terres sont
cleared ; le bétail est abondant, la viande
fraîche ne manque jamais, elle coûte six pences
la livre. Un moulin à grain et trois à scie dans
l'arrondissement de quatre milles de la ville,
aident à son aisance. Toutes les denrées du
pays, et qui ne s'y consomment pas, s'envoient
l'hiver à Albany. Quelques maisons peuvent
encore augmenter la ville , mais le pays ne
saurait être dans un plus grand état de vigueur et de prospérité. Toutes les terres, le
long de la rivière Mohawk, sont de cette
bonne qualité , des arbres forts et sains là
où le défrichement n'est pas fait encore , de
riches productions là où la terre est défrichée. Le pays est par-tout élevé, sain, bien
arrosé. C'est sans aucun doute, une des plus
belles parties des États-Unis. La fièvre inter-
3 a
!t mm
tnittente y est ce qu'elle est dans tous les
pays habités et sains ; peu d'individus en sont
atteints. La dissenterie y fait à présent quelques ravages.
German's-Fia tts.
Les German's flatts ( plaines allemandes )
sont plus belles encore que les campagnes de
Schuylertown. Ce settlement est établi depuis
à-peu-près quatre-vingts ans. Des Allemands
et des Hollandais en ont été les fondateurs,
et depuis , d'autres familles venant pareillement d'Allemagne ou de Hollande , se sont
réunies aux anciennes. Tl en arrive encore
souvent de nouvelles , mais il en vient aussi
d'autres parties de l'Europe. La langue et les
manières allemandes sont conservées parmi
les familles originaires de ce pays ; mais l'idiome
allemand n'est, pas dans les German's-flatts
comme à Reading et à Lancaster, la langue
unique. Les German's-flatts ont un grand
renom dans toute l'Amérique pour leur fécondité. C'est un fond de terres riches de
quinze à vingt pieds de profondeur. Les élévations qui terminent ces plaines sont de la
même nature de sol : beaucoup de montagnes
assez élevées y sont cultivées jusqu'à leur soin- ( 277 )
met. On voit dans quelques endroits les cime*
couronnées par les plus belles prairies.
Le bled est toujours ici la culture principale , celle à laquelle tendent toutes les autres-.
Mais le maïs , le bled noir, les pommes de
terre, les-citrouilles, les potirons y sont aussi
très-bien cultivés. Tous les végétaux sont
d'une, grosseur et d'un goût remarquables ,
particulièrement les pommes de terre; c'est
en voyage ma nourriture favorite , sur - tout
dans ce moment où ce sont les seules productions nouvelles ; et dans l'atmosphère fiévreux où nous voyageons, ce genre de nourriture semble un préservatif.
Certaines parties de la plaine , auprès de la
rivière, coûteraient de 100 à i5o dollars l'acre;
le bétail n'est ni bien beau, ni bian nombreux
dans ce pays. Les chevaux s'y élèvent en plus
grande quantité ; ce que j'en ai vu, est d'une
espèce médiocre ; chaque fermier en attèle
plusieurs à ses charriots. La récolte est extrêmement belle, et se fait promptement ;
les bras abondent ici. Mais quelle différence du travail grave de ce peuple, et de
l'activité gaie, riante, chantante des moissonneurs dans mon pays. J'ai vu en France
la récolte être un tems de fête et de plaisir, comme elle en était un de bénédiction.
S3 ( 278 )
Tout le monde y était content, vieillards, enfans, hommes, femmes, garçons, filles, tous    I
prenaient leur  part de cette gaité générale ,
vraie, bruyante et communicative ; les rires
quoique perpétuels, n'y dérangeaient pas le    I
travail,  que chacun se piquait de faire avec   |
plus d'ardeur. Et les foins et les vendanges !
quelle joie générale , quel délire charmant,    I
quel spectacle ravissant pour le cœur même
le plus froid ! quel peuple au monde sait plus
jouir du bonheur, que cet aimable peuple français ! Hélas ! ne verrai^-je donc plus jamais de   |
récoltes que sur un sol étranger.
Les grains des german's-flatts, remarquables
par leur beauté, le seraient plus encore, si
les champs étaient plus soignés ; mais on né- ;|
glige de les nétoyer au printems ; les mauvaises herbes poussent d'autant plus vivement
que le sol est meilleur , et prennent la place I
du grain quelles empêchent de taller. Les
formes des champs , l'extension des rives , la
coupe des collines et des montagnes, offrent
à l'œil une variété charmante. Les maisons
différentes entre elles par leur construction,
leur dimension, leur couleur , embellissent
ce paysage agréable et riche Pendant douze
à quinze milles, la rive droite de la rivière ,
et à une grande profondeur, est un village ( 279 )
continuel. Il n'y a point de fièvres ; mais à
présent, cette même dyssenterie, que nous
avons trouvée plus haut, enlève ici beaucoup
de monde. Il est vrai que les chaleurs sont
excessives ; le soleil, toujours brûlant, est
si long-tems sur l'horison ; cette chaleur est
ici insupportable pour nous, en bateau, sans
abri ; et les nuits fatiguent presque autant
que les jours ; aucun souffle ne les rafraîchit ;
elles conservent encore l'impression de la
veille quand le soleil reparaît le lendemain.
Ces jours-ci sont les plus chauds que nous
ayons éprouvés encore ; mon thermomètre ,
à l'ombre, est communément à g3 degrés de
Farenheit, 27 un quart de Réaumur.
Canal et   Ville de Little -falls :
Palatine.
A 7 milles de German's-flatts , on trouve
Littlle falls, qui occasionnent encore .un portage de trois quarts de mille ; ces chûtes ne
sont que de forts rapides; une multiplicité
de rocs de toute grosseur embarrassent le lit
de la rivière, agitent l'eau, la font bouillonner,
et rendent la navigation impraticable. Le pays
est lui-même plein de rocs, à deux milles
au-dessus et au - dessous de ces falls ; le ter-*
S 4 (   280  )
rein est sabloneux, humide,   toujours mêï»
de rochers. Telle est la nature de cette tache
dans le plus beau pays du monde ; car il redevient aussi beau, aussi fertile après cette veine
de pierres qu'il était auparavant.
On est depuis trois ans occupé à un canal,
qui, côtoyant les falls , rendra la navigation
continue. Une compagnie riche et soutenue
d'un grand nombre de souscripteurs , entrer
prend cet ouvrage ; elle vient récemment
d'être aidée par la législature de l'État de»
New-Yorck , qui a pris un grand nombre d'actions dans cette souscription. Le canal devait,
disait-on, être fini cette année; on assure
aujourd'hui qu'il le sera l'année prochaine ;
il me semble peu avancé ; c'est un travail!
encore long, quoique l'étendue totale ne soit
que de trois quarts de mille. Il faut creusera
clans le roc ; une partie des pierres qui enj
sortent servent à faire un mur de trois pieds
à chaque côté du canal ; ce mur est recouvert
et appuyé d'une grande quantité de terre, et
fait une digue de huit pieds de large à son
sommet, sur trente peut-être que la projection
des terres donné;jau pied du talus. Comme
on n'employé ni ciment ni mortier dans la
construction du mur , je ne sais s'il n'est pas
à craindre, malgré l'épaisseur du talus,   que ( aSi )
l'eau n'y pénètre, et n'y cause des dommages.
A l'entrée du canal sont deux écluses déjà
faites , aux portes près , qui ne sont pas encore
placées. Ces écluses sont construites en bois
dans leur totalité, fondation , murailles, etc.,
et m'ont paru l'être extrêmement bien , sans
cependant que j'aie pu concevoir comment ,
la pierre étant si fort à la main, elle n'étaif
pas la matière employée dans cet ouvrage.
Deux cents cinquante ouvriers sont constamment occupés à ce canal. Ils gagnent six schellings par jour et se nourrissent. Ces ouvriers
sont divisés en compagnies ; un grand nombre ,
sont des gens du pays , mais beaucoup sont
Irlandais nouveaux-venu s , on dit même Irlandais convicts, et se conduisent d'une manière
peu rassurante pour le pays.
Une cinquantaine de maisons assez bien
bâties forment la ville de Little-falls. Un très-
beau moulin à grain , et un à scie, sont placés
au commencement des chûtes.
Après vingt milles de navigation , notre
squirre nous a fait arrêter à une maison qu'il
nous a assuré devoir réparer pleinement le
mal-aise des nuits précédentes. U n'y avait
rien; c'est au bout d'une heure que nous avons
pu obtenir un lit pour du Petit-Thouars, de
.plus en plus malade; quant à nous, le plan- (  282 )
cher pour dormir, et du lait pour souper, voilà
ce qui nous a été offert, et on ne pouvait pas
nous en offrir d'avantage. Ce lieu appartient
au township Palatine ; il est à la rive gauche
de la rivière. Même genre de terre , mêmes
presbytériens $ mêmes informations que précédemment; allemands bons , lents et sales. Ce
settlement a soixante-dix ans d'ancienneté.
Shenectady.
Mon malade avait éprouvé un bon effet de
l'émétique que je lui avais donné la veille;
il a fallu s'éveiller avant quatre heures , car
il fallait arriver le 6 de bonne heure à Shènec-
tady. La journée s'est mieux passée que je
n'espérais , et nous sommes parvenus au port
sans qu'il ait eu la fièvre ; par conséquent,
avec l'espérance que les terribles accès qu'il a
essuyés , ne sont que le fruit de sa fatigue immodérée , et non le commencement d'une
maladie. Nous nous sommes arrêtés à Ca-
nalmgi, encore ancien seulement allemand ,
auquel les informations précédentes conviennent toutes, même pour les prix. Les citrouilles et potirons y sont aussi plantés, tantôt
avec le maïs , tantôt séparément, et très-utilement employés pour la nourriture des bes- ( 283 )
tîaux , pendant les cinq mois où le bétail doit
être tenu nécessairement à l'étable. Les bons
fermiers les y tiennent même six mois. Les
mouches hessoises sont aussi inconnues dans
ce pays fortuné ; les terres y sont si bonnes
qu'elles n'exigent pas de fumier. Il y a trente-
quatre ans que le propriétaire actuel est
sur sa ferme, défrichée trente ans plutôt ;
ii n'en a fumé que six acres , encore bien légèrement.
Enfin, après avoir passé devant les anciennes
propriétés de sir "William Johnston, ancien
intendant général pour les Anglais, des affaires
des Indiens, et qui, pour s'être déclaré contre
les Américains dans le tems de la révolution,
a eu ses biens confisqués, nous sommes arrivés à Shenectady , terme de notre navigation.
C'est une petite ville aussi ancienne qu'Al-
bany , bâtie en plus grande partie de vieilles
maisons dans le goût hollandais, et ressemblant absolument à une ancienne ville d'Europe. La rivière des Mohawks s'encaissant
beaucoup, faisant un long détour, et une chute
interrompant à quelque distance toute possibilité de navigation , on quitte ici les bateaux
pour se rendre à Albany par terre. On assure
<jue la possibilité d'un canal qui évitera les 1284 )
chûtes, et les autres difficultés de la rivière des
Mohawks est reconnue ; que tousles plans sont
dressés pour rendre aisée la navigation laborieuse que nous venons d'achever, et pour faire  |
disparaître tous les portages. Ce sera un grand   I
et utile ouvrage , aussi profitable qu'honorable   I
pour l'État de New-Yorck. Cette navigation ,
qui, dit-on , sera facile pour des bateaux de
quinze à vingt tonneaux, deviendra un débouché supérieur à celui du fleuve Saint-Laurent,
dont les bateaux ne peuvent porter que trois I
à quatre tonneaux. Il est vrai que nous avons   I
entendu dire dans le Haut-Canada,  qu'avec I
une dépense de 1,200,000 liv.  sterlings , on
pourrait faire arriver à Niagara les vaisseaux if
de Londres ; mais outre  que 1,200,000 liv. I
sterlings  sont d'une grande dépense ,   il est
plus d'un faiseur de projets pour qui les désirs
deviennent promptement des espérances,  et I
les espérances  promptement  des   opinions ;
le tems , bien souvent aussi, n'en fait que des
erreurs.
Les renseignemens que j'ai pu recueillir sur
Shenectady , sont que le settlement, composé
clans le principe , de Flamands du Brabant ,
a commencé en 1662 ; que les émigrations
postérieures et actuelles viennent de la Nouvelle-Angleterre ; que le Shenectady-Patent, ( 285 )
qui contient 120 milles quarrés, est défriché
dans plus des deux tiers, que la terre est
bonne , de cinq pieds de profondeur près de la
rivière , et de deux sur les hauteurs ; que celles
de la première qualité donnent de 25 à 3o boisseaux de bleu par acre, les autres de 12 à i5 ;
que la culture et le prix des denrées y sont ce
qu'elles sont dans les lieux précédens ; que
les hivers ( pour les travaux de l'agriculture )
durent de novembre en avril ; que les bleds
n'y sont que rarement et peu infectés de la
mouche hessoise et de la rouille ; que le pays
est sain ; que le marché commun des productions est Albany ; que la religion la plus
commune est l'épiscopale, quoiqu'il y ait aussi
dans la ville une église de luthériens Allemands et une de presbytériens. Ce sont même
les Allemands dont les donations ont été les
plus libérales pour l'érection d'un collège qui
vient d'être institué l'année dernière , et qui
déjà un fond de 42,400 dollars par des souscriptions , indépendamment de 1600 acres de
terre , qui lui ont été donnés par l'État.
Shenectady est le lieu de dépôt des denrées
venant par la rivière des Mohawks, et destinées
à Albany, ainsi que des marchandises envoyées
des stores d'Albany dans les pays arrosés par
la rivière des  Mohawks ,  ou  celles qui s'y ( 286 )
jettent, et jusques dans le Genessée. Shenec-
tady et ses accessoires contiennent environ
35oo habitans. C'est du côté du comté de
Montgommery la ville limitrophe du comté
dont la ville d'Albany est la capitale. Le comté
d'Albany contient encore 3o,ooo habitans M
dont 23oo esclaves.
C'est à Shenectady que nous nous somme™
séparés de M. Vanallen, qui a ajouté à tous
les bons procédés qu'il avait eu pour nous
pendant notre voyage , la délicatesse de ne
vouloir recevoir aucun argent pour le passage qu'il nous avait donné , s'en excusant»
sur ce que nous n'avions augmenté en rien sa
dépense , puisque nous avions apporté nos
provisions ; nous sommes donc demeurés ses
obligés sous tous les rapports.
Route d'Albany.
M, Vanallen avait quelques affaires à Shenectady , et nous étions pressés de nous rendre
à Albany; un conducteur de charrette nous
a assurés qu'il nous y conduirait le soir même,
quoiqu'il fût tard ; nous sommes donc montés
dans cette charette garnie de paille ; mais
à quatre milles du point de notre départ,
notre conducteur nous a signifié qu'il ne pour- <287)
rait pas aller plus loin ; il a fallu, tout en
grommelant, prendre gîte à une mauvaise
taverne, où tandis que du Petit-Thouars s'est
jette sur le seul lit de la maison , j'ai entretenu
conversation avec le maître et le charretier.
C'était une conversation politique, car tout
le monde s'en mêle. Depuis que nous sommes
rentrés dans le territoire des États - Unis ,
nous n'avons pas trouvé un seul village où il
n'y eût des gazettes. Mes nouveaux converse urs, hommes sans éducation , tout-à-fait
grossiers, avaient des opinions très-sages et
très-bonnes ; leurs propos étaient excellens ;
ils se montraient attachés à la cause de la
France ; ils souhaitent ardemment ses succès.
Ils haïssent l'Angleterre , ont confiance au
président, et parlent de M. de la Fayette
les larmes aux yeux. Cet attachement général
des Américains pour M. de la Fayette, cette
reconnaissance universelle qu'ils professent
pour lui, est une réponse sans réplique à ceux
qui les accusent de légèreté , d'oubli et d'ingratitude, ce Qu'il vienne ici y>, nous disait ce
matin un homme à cheval qui suivait notre
charrette ; ce que le Marquis vienne ici, et
33 nous le rendrons riche. C'est par lui que la
33 France nous a rendus libres ; nous ne ferons
33 jamais tant pour lui qu'il a fait pour nous 33. (288)
Enfin après trois nouvelles heures de route
au travers de ce pays, qui ressemble aux forêts
& Anjou, sabloneux, couvert de fougères, et
ne produisant que des arbres rabougris, nous
sommes arrivés à Albany.
Observations minêralogiques.
La nature des pierres et des terres qui les
couvrent, est .depuis le fort Oswego jusqu'à
Albany fort semblable à ce qu'elle est dans le
Genessée et dans le Haut-Canada. Les pierres
qui environnent le fort, et celles qui forment
les chûtes et les rapides dans larivière Oswego,
sont un granit imparfait, rarement même
micassé ; de tems à autres quelques schistes
grossiers.
Dans tout le cours du Wood-creek je n'ai
presque pas vu de pierres. Le terrein est tellement inondé qu'elles ne sont pas à découvert. Dans la rivière des Mohawks, la petite
chute C little falls J passe par une chaîne de
granit', qui comme je l'ai dit semble une tache
au milieu de la riche contrée qui l'environne.
Dans le township de Palatine on trouve de
la pierre à chaux de bonne qualité. Le caractère le plus remarquable de la rivière des Mohawks sont les deux espèces de larges terrasses
qui c m )
qui forment ses bords, et au travers desquelles
elle coule. On assure que ce caractère est
plus remarquable encore dans le cours de la
rivière de Connecticut.
Quant à l'espèce d'arbres, j'ai eu peu de
moyens de l'observer ; ne descendant à terre :
que deux à   trois  fois  par jour, et pour de
courts momens, elle m'a paru la même que
dans le Genessée.
Albany.
Albany est un des plus anciens établissemens
de l'Amérique septentrionale ; la ville a été
incorporée en 1686; les settlemens ont commencé vers l'an 1660 : on en peut trouver
l'histoire par-tout ; je n'en parlerai donc point.
C'est aujourd'hui une ville d'un grand, commerce, placée à i65 milles de New-Yorck
quoique si haut sur la rivière elle a un port. Les
sloops de quatre-vingt tonneaux y arrivent, et
en font tout le commerce. Une espèce de barre
à trois milles au-dessous d'Albany , présente à
la navigation quelques embarras ; mais elle
est facilement passée par les pilotes qui la
connaissent, et il y en a toujours un sur chaque
sloop; d'ailleurs on est sûr, dit-on, de faire
disparaître cette difficulté avec une dépense
Tome II. T ( 290 )
peu considérable; alors de beaucoup plus gro*
navires pourront y arriver.
La navigation de la rivière du Nord est ouverte du milieu d'avril au milieu de novembre»
Le commerce d'Albany se fait des productions du pays des Mohawks, et aussi loin
dans l'ouest qu'il y a des cultures et des exploitations ; l'État de Vermont, et une parti]»
de Newshampire y fournissent aussi. Ce commerce d'exportation consiste en bois de toute
nature, et coupés de toutes les formes pour .
la construction des navires, la couverture des
maisons, la charpenterie et la tonnellerie ; en
potasse et pearlasse; en grains de toute espèce;
enfin en productions des manufactures. La plupart de ces produits s'apportent en hyver sur
la neige ; ils sont emmagasinés par les négo-H
cians, qui les envoient successivement à New>-
Yorçk : là ils sont vendus pour des lettres-de-
change sur l'Angleterre, ou échangés pour
des marchandises anglaises , qui d'Albany sont
répandues dans les pays d'où sont tirées les
marchandises d'exportation. Les achats et les
ventes se font ainsi argent comptant ; particulièrement pour la potasse , qui ne se paie
même par aucune lettre-de-change. Quarante-
cinq vaisseaux appartenant aux habitans de la
ville et quarante-cinq autres appartenant à (agi )
New-Yorck, ou autres places sur la rivière ,
font le commerce d'Albany. Leur port commun est de soixànte-dix tonneaux , et le nombre ordinaire de leurs voyages dans chaque
saison, est de dix , ce qui en comptant les
allées et les venues compose un total de 12600
tonneaux, employés à ce commerce. Quatre
hommes forment l'équipage de ces sloops, savoir : un pilote à quinze dollars par mois, un
capitaine à vingt quand il n'est pas intéressé,
un simple matelot à neuf dollars ; enfin un
mousse ou plus souvent un cuisinier, parce que
le nombre des passagers est très-considérable;
peu de sloops montent ou descendent la
rivière sans en avoir sept à huit. Un schelling le cent pesant est le prix commun
du fret, qui varie ensuite selon l'importance
des marchandises, leur encombrement, etc.
Le commerce d'Albany est sûr, mais nepa-,
ralt pas devoir être très - lucratif. Le produit
net commun du voyage d'un sloop pour l'allée
et le retour est de cent dollars ; c'est donc à
mille dollars que se bornerait ce profit annuel,
peu considérable sans doute ; si on ajoute les
passagers il est de dix schellings par chacun,
ce qui fait encore de dix-sept à vingt dollars
pour le voyage complet, et 170 et 200 pour
les dix de l'année. Tout cela produirait un
T a
fi! (   292  )
avantage bien médiocre si le profit des reventes ne l'augmentait. Telle est cependan»
jusqu'ici la manière générale dont se fait le
commerce de cette ville ; manière petite , timide, et qui prive ses négocians d'un grand
profit, que font à leurs dépens ceux de New-
Yorck. Quelques-uns envoient directement en
Angleterre , en Hollande, etc. mais toujours
sur des vaisseaux de New-Yorck auxquels ils
paient un fret; ceux-là sont les plus hardis;
on les appelle gens à nouvelles idées, et le
nombre n'en est pas grand.
Les vieilles formes , les vieilles routines circonscrites , et timidement avides des anciens
hollandais, se sont conservées religieusement
dans Albany. Aucun vaisseau de cette ville ne
va directement en Europe, et leurs denrées y
vont ; il est aisé de voir que s'ils voulaient
prendre la peine de les porter eux-mêmes, ils
épargneraient autant d'intérêts morts, le fréKl
du retour, deux commissions , et alongeraient
le tems de leur activité, de celui où la rivière
du Nord est fermée par les glaces. Ces idées
pointent dans la tête de quelques négocians ,
et sans doute elles produiront quelques chan-'
mens avantageux à leurs intérêts. C'est par
cette même apathie de l'habitude que les négocians d'Albany laissent le commerce des ( 293 )
chevaux et des mulets, que leurs environs produisent en quantité, aux négocians du Connecticut, qui les achètent pour les transporter
avec un grand avantage dans les Antilles.
La construction des vaisseaux coûte à Albany environ vingt-sept dollars et demi le tonneau; faits comme par-tout ailleurs de bois
verd, ils durent dix ans. On a l'expérience
que des constructions faites avec des bois bien
secs ont duré plus de trente ans. Le commerce d'Albany s'accroit tous les jours ; les
stores et les sloops s'y multiplient. Deux nouvelles villes commencées il y a cinq à six ans
à quelques milles au-dessus d'elle , et sur la
rivièz^e du Nord , partagent son commerce.
Ces deux villes élevées promptement à une
grande importance , distantes l'une de l'autre
de trois à quatre milles, font le commerce
sur vingt-cinq à trente sloops qui leur appartiennent , tirent les produits des pays de
derrière, les envoient à New-York, en rapportent les marchandises d'Europe, et en approvisionnent les pays qui jadis l'étaient uniquement par Albany. La distance plus considérable , et la moindre profondeur de l'eau,
donne un désavantage à ces nouvelles villes ,
puisque le fret de leur port jusqu'à Albany se
paye deux pences le barril, et puisque leurs (294)
plus grands sloops ne sont pas de soixante
tonneaux et ne peuvent dans les tems ordinaires arriver que demi chargés jusqu'auprès I
d'Albany, où des allèges qui les accompagnent
achèvent leur chargement. Cependant elles I
font ce commerce , elles l'augmentent tous
les jours, et selon toute apparence elles donneront à Albany l'exemple de plus de hardiesse
. et d'activité. Soixante à soixante-dix stores
sont dans New-City ; cinquante à soixante
dans Troy. Aucuns de ces nouveaux marchands ne manquent, et le nombre s'en accroît. On assure que les négocians d'Albany
voient de mauvais œil cette prospérité naissante de leurs voisins , qu'ils regardent comme
une partie de leur patrimoine qu'on leur a tirait enlevée. Cette envie serait encore une suite
de l'ignorance et des courtes idées de ces négocians. En effet les pays qui fournissent à ce
commerce, sont loin d'être aussi habités qu'ils
peuvent l'être ; plusieurs le sont à peine ; d'autres qui ne le sont pas du tout pourront aussi
l'alimenter un jour ; ils se formera des villesJ
plus au nord encore que les deux autres ; il
s'en élèvera de même à l'ouest ; mais les défrichemens se multipliant par-tout, la population s'accroissant, ils augmenteront les produits et les besoins, et chaque ville nouvelle X 295 )
ou ancienne trouvera du commerce plus qu'elle
n'en pourra faire.
Il y a dans Albany six mille habitans , dont
deux mille esclaves : les loix de New-Yorck autorisent l'esclavage. Tout ce qui est ancienne
maison a la forme hollandaise : le mur de front
s'élevant par des espèces de marches en pyramide terminée ou par une cheminée historiée,
eu par quelques figures de fer, etc. Toutes les
maisons bâties depuis dix ans le sont en brique,
élevées et vastes, dans les formes anglaises.
Le revenu de la ville monte à environ
35,ooo dollars ; elle est propriétaire d'ungrand
nombre d'acres de terre dans les environs ;
elle vend d'ailleurs les quais sur la rivière du
nord deux dollars et demi le pied, avec une
rente annuelle , et sans possibilité de rachat,
d'un schelling par pied. Une partie de ces revenus est le fruit des économies des administrateurs, qui ont jusqu'ici plus pensé à thésauriser qu'à embellir la ville, ou à en rendre
l'habitation commode. Le conseil se compose
à présent de jeunes gens qui disent s'en occuper ; mais il y a dans cette ville une apathie , une ignorance , une vieillesse d'idées,
qui ne permet pas de croire que ces efforts
soient de long-tems encore considérables. Les
jeunes gens, je crois, y naissent vieux.
Il ( 296 )
Une banque établie depuis quatre ans , .aide
le commerce d'Albany; elle est composée de
six cents actions à 400 dollars chaque ; mais
il n'y en a encore que la moitié qui soit payée ;
le dividende est de neuf pour cent par an ,
indépendament du fonds réservé pour les frais
de la maison où la banque est établie.
Il y a dans Albany cinq églises ; une de
luthériens hollandais, bâtiment d'une construction très-gothique et assez curieuse , une
d'épiscopaux, une de presbytériens, une de
calvinistes allemands , et une de méthodistes.    ;
Les terres auprès d'Albany se vendent de
63 à 75 dollars ; quelques parties vers la rivière
sont plus chères encore , et sont excellentes ;
celles de derrière sont d'une médiocre qualité;
l'agriculture est peu soignée ; on cultive les
fermes à peu-près- également en grains et en
pâtures. Jamais pays n'a été appelé plus que
celui-là à perfectionner sa culture et son industrie; car nulle part les-débouchés ne sont plus
certains et moins dispendieux.
Quelques manufactures sont établies à peu
de distance de la ville dont une de verres à vître
et à bouteilles ; les vitres sont assez belles ,
et cette manufacture est en bon train. M.
Caldhowel a aussi, près de la ville , un grand
établissement, où les mêmes eaux font aller C 297 )
des moulins à tabac , à moutarde, à amidon ,
à chocolat, et où toutes les opérations secondaires de ces manufactures différentes sont
aussi faites par le moyen de l'eau. Les machines
sont simples , bien faites , et produisent de-
bons résultats. C'est le moulin à tabac qui est
l'objet principal de cet établissement. Il s'en
fabrique îôoooo milliers de livres annuellement: Ce moulin a été brûlé l'été dernier ; un
crédit de 20,000 dollars a été ouvert sur le
champ à M. Caldhowel, à la banque, par ses
amis , et la législature de New-Yorck vient,
dans sa dernière session, de l'aider d'une
somme pareille. Il faut ajouter à l'honneur de
M. Caldhowel, que je ne connais pas, que
presque tous les ouvriers de la ville, dans le
tems de son malheur , souscrivirent pour donner chacun quelques jours gratuits de travail
à la reconstruction de ses édifices. Rien de cela
n'est conforme à l'opinion que quelques français ont conçue des américains, et qu'ils cherchent imprudemment à répandre. L'établissement de M. Caldhowel est vraiment grand ,
beau , bien entendu. Il occupe cinquante ouvriers dont les plus chers sont payés 100 dollars par an, et les enfans de neuf ans gagnent
de six schellings à un dollar par semaine. Des
tanneries, des moulins de toute espèce, à grain, magi
k foulon , à huile, à papier, sont aussi établis
aux environs de la ville, et les ouvriers y sont
toujours en abondance. Le prix commun de
la journée d'ouvrier ordinaire est de 4 schellings et demi, et sept dans le tems des récoltes. Le prix du baril de farine est aujourd'hui
de neuf à dix dollars ; la viande coûte de 10
à 12 pences.
L'hospitalité pour les étrangers ne paraît pas
être la qualité dominante des citoyens d'Albany; le peu que nous en avons vu est triste ,
lourd, vit chez lui avec une femme quelquefois belle, souvent gauche, à laquelle il ne dit
pas trente paroles par jour, quoiqu'il l'appelle
ma chère. Il y a sans doute des exceptions et
dans la grace des femmes , et dans la manière
aisée et confiante des maris avec elles ; mais
on les dit rares.
La famille Schuyler et la famille Rensselaer ,
sont les plus considérables du pays par leurs
richesses ;. elles sont unies ensemble par dé
doubles mariages , et elles ont dans le pays
une influence non dispuiée. Les Schuyler ont
plus d'esprit, plus de connaissances; mais les
Rensselaer ont peut-être plus d'argent encore,
et en voilà assez pour mener sûrement un pays.
Le général Schuyler passe pour fin , habile au
superlatif. Il est très-employé dans les affaires C 299 )
de l'Etat, il a fort à cœur d'en améliorer la navigation ; d'en étendre l'industrie et la richesse ;
il est beau-père du célèbre M. Hamilton. Le
général Schuyler, qui ne donne ses filles qu'à
des gens riches , lui en a donné une, il y a
quinze ans, quoiqu'il n'eût rien, parce qu'il a
deviné ses talens. Au demeurant, je parle
général Schuyler, sans l'avoir vu. Il était au
traité des Indiens pendant monséjourà Albany,
et je n'ai communiqué encore avec lui que par
ses lettres extrêmement obligeantes. Parmi les
hommes importans des États-Unis , il tient
une place marquante.
Saratoga.
J'ai vu John Schuyler , fils aîné du général,
je l'avais rencontré une minute àShenectady;
mais j'ai été chez lui à Saratoga; c'est une
course de trente-six milles, pénible à faire
dans les chaleurs qui nous accablent; mais
Saratoga est un point trop intéressant pour ne
pas le visiter. D'ailleurs lorsqu'on aime
Anglais , leur société , qu'on les rencontre
souvent en familiarité, et qu'on les connaît ,
il est bon de pouvoir leur dire dans l'occasion ,
j'ai vu Saratoga.
Oui, j'ai vu  cette place vraiment monu- ( 3oo )
mentale , que l'on doit regarder comme celle
où l'indépendance de l'Amérique a été signée;
puisque les évènemens qui ont obligé l'Angleterre à l'aveu de cette indépendance n'ont
été que la suite de la prise du général Bur-
goyne, et n'auraient peut-être pas eu lieu sans I
elle. La maison de John Schuyler est bâtie sur
le terrein même où ce grand événement s'est
passé. Le Fish-creek qui la borde était la ligne
de défense du général anglais , placé sur une
hauteur à un quart de mille de cette maison
même; un retranchement en terre entourait
d'une manière plus rapprochée encore le camp
Anglais dans toute sa circonvallation ; les I
troupes allemandes étaient en arrière en échelons sur une hauteur qui domine la plaine,
mais dominée elle - même par celle où le
général Burgoyne avait son rtimp. La droite
de cette réserve allemande avait communication à la gauche des Anglais, et la gauche
se dirigeait vers la rivière du nord. Le général Gattes de l'autre côté du creek avait son
camp à un demi quart de mille de celui du
général Burgoyne ; la droite s'étendait un
peu vers la plaine , mais il tenait autant qu'il
pouvait les troupes dans les bois à couvert du
feu jusqu'à ce qu'il se déterminât à une attaque ; le général Nelson à la tête des milices ( 5oi )
«méricaines bordait les hauteurs de l'autre
côté de la rivière du nord, et était ainsi sur
le flanc gauche des Anglais ; d'autres troupes
américaines observaient leurs mouvemens sur
leur flanc droit. C'est dans cette position que
Burgoyne réduit à une nullité presqu'entière
de vivres , mais pourvu d'artillerie et de munitions s'est rendu. Les lieux sont absolument
tels qu'ils étaient alors aux buissons près que
les deux armées-avaient coupés devant leur
front, et qui ont repoussé. Il n'existe pas la
moindre altération dans le terrein depuis
cette époque ; les retranchemens existent ; le
sentier par où 1'aide-de-camp du général Gattes
portait au général anglais son ultimatum, le
lieu même où le conseil de guerre des officiers
anglais s'est tenu , sont comme ils étaient
alors ; on voit le chemin par où la colonne
anglaise se joignant à la colonne allemande a
descendu par sa gauche pour «aller déposer
ses armes dans l'enceinte d'un vieux fort construit du tems de la guerre de la reine Anne ;
©n voit la place où cette malheureuse armée
a passé le creek à gué pour, gagner le chemin d'Albany et y défiler devant l'armée amé-
: ricaine. On voit enfin celle où le général
i Burgoyne a rendu son épée au général Gattes ;
où l'homme qui deux mois plutôt auuonçaic (  3o2  )
l'incendie , le pillage , le scarpel à tous lèl|
rebelles qui ne rejoindraient pas les drapeaux
anglais, à leurs pères , à leurs femmes et à
leurs enfans, a fait ployer l'orgueil britannique
sous le joug de ces rébelles , et a reçu la
double mortification et d'un anglais ministériel s'humiliant devant des sujets révoltés et
d'un général commandant des troupes dise'»
plinées, se rendant à des bandes de paysans
demi armés et demi couverts. L'homme a donc
bien de la force pour pouvoir supporter sans
mourir un tel malheur. Cette place mémorable est au coin même de la cour de John
Schuyler. Il était alors âgé de douze ans et
présent à cet événement, sur un petit tertre
au pied duquel était le général Gattes, et où
s'appuyait l'armée américaine pour voir défiler l'ennemi sans armes. Il est possesseur de
tout le terrein où campaient les deux armées , il en .connaît tous les pas. Combien
l'Américain qui sent couler son sang avec chaleur , doit être heureux d'une telle propriété.
On peut s'étonner que le congrès, qu'au moins
la législature de New-Yorck n'ayent pas décrété l'élévation d'un monument à cette place ,
monument qui ne portant que le récit du fait,
en reproduirait le souvenir dans l'esprit de
tous ceux qui passeraient sur la route, et aveo ( 3o3 )
lui perpétuerait des sentimens de fierté , de
gloire, de patriotisme bons à transmettre pour
long-tems encore d'âge en âge aux Américains.,
Les Anglais n'eussent pas manqué une telle
occasion ; John Schuyler devrait au moins réparer la modestie de son gouvernement, ne
fut-ce que par une pierre devant laquelle aucun de ses concitoyens ne passerait sans
éprouver des sensations à la fois douces et
fières , et utiles à la chose publique.
John Schuyler est propriétaire d'une ferme ~
de i,5oo acres, dont 5oo entièrement dégagés de bois ; les terres sur la rivière sont excellentes , et se vendent de trente à trente-huit
dollars l'acre,celles en arrière de dix à douze ;
sa ferme est exploitée en grains , sur-tout
en maïs ; il régit un moulin à grains , deux
moulins à scie, que le Fish-creek fait aller.
Ce creek très-large et très-abondant en eau ,
aune succession de chûtes capables de mettre
en mouvement toutes les mécaniques qu'on
voudrait établir. Le propriétaire fait plus de foin
qu'il n'en a besoin , il aime mieux levendre que
d'élever des bestiaux, et c'est un calcul qui, je
crois , tient plus de la paresse que de la réflexion. Possesseur de tous ces moulins et de
i,5oo acres de terre, il ne paye que trente-
cinq dollars d'imposition,  taxes de comté, C 3o4 )
entretien des chemins , taxes pour les pauvres,
et dans les taxes de comté sont compris cette
année les frais pour la construction d'une
maison de justice et d'une prison. Je cite
cet exemple comme pouvant donner une des I
mesures de l'imposition de l'état de New-
Yorck, dont sans doute j'aurai occasion de
parler avec plus d'étendue.
John Schuyler m'a reçu avec une grande
honnêteté ; c'est un jeune homme doux , bon, j
sage , très-occupé d'affaires , les faisant, dit- I
on, fort bien et très-influent dans son canton , il a des manières fort aimables. Sa femme I
est une Van Rensselaer. Elle passe tout son ;
tems dans cette  maison qui est jolie,  mais I
sans voisinage ; elle ne voit que sa famille,
qui la visite quelquefois, Son mari , qu'elle I
aime beaucoup , est souvent dehors pour affaires ; elle se plaint doucement   de cette vie
isolée , mais elle la supporte en s'occupant
de ses enfans et des soins  de son ménage;
d'ailleurs elle est charitable , bonne et estimée dans son voisinage.
Les ouvriers sont en abondance dans ce
canton ; on les paye trois schellings dans les
tems ordinaires , mais les nègres font les travaux journaliers; ils sont très - multipliés ; il
n'est pas une maison qui n'ait un ou plusieurs
esclaves. ( 3o5 )
esclaves. John Schuyler en a sept. On dit que
les nègres esclaves sont mieux traités, plus
heureux que s'ils étaient libres ; cela se peut.
On ajoute que si on leur donnait la liberté ,
il ne sauraient qu'en faire ; cela se peut encore :
mais c'est, il faut en convenir, une morale sin-1
gulière et choquante à entendre prêcher par
un peuple libre. Il est vrai que les nègres sont
bien traités dans l'État de New-Yorck ; mais il
est vrai aussi qu'un bon calcul prouve, qu'à la
commodité près de les avoir sous la main pour
toute espèce d'ouvrage, leur travail revient plus
cher que celui fait par l'ouvrier blanc ; tant
^'esclavage est un mauvais régime.
J'ai laissé le jeune Schuyler avec la fièvre ,
il venait de faire le même voyage que nous ;
c'est une victime de plus de l'air horrible qu'on
respire dans les terres infectées que nous avons
traversées (*). Le frère cadet de M. Rensselaer est aussi atteint de cette fièvre , ainsi
qu'un autre des habitans d'Albany , avec qui
nous avons fait route ; tous nos bateliers sont
malades, l'un d'eux est mort,g§Lpus ne pouvons
donc pas , en vérité, faire l'éloge de la salubrité de la navigation du Wood-creek.
(*) J'ai appris depuis à Boston qu'il était mort, etj<
l'ai regretté.
Tome II. §p 1
( 3o6)
Stillwater.
Il y a bien long-tems que les bords de la ri*
vière du Nord, depuis Albany jusqu'à Saratoga, sont habités; mais les pays en arriéra
se peuplent abondamment depuis plusieurs
années , et le sont déjà dans une profoi»
deur qui varie de cinq à trente milles ;f le
Connecticut et toute la nouvelle Angleterre
fournissent à ces nouveaux établissemens. Les
terres sont généralement bonnes; les fermes
de cinq cents acres en culture ne sont pas
rares le long de la rivière ; j'en ai vu plusieurs
de cette étendue , presque toutes destinées à
élever des bestiaux , mais toujours tenues
médiocrement, toujours peu ou point fumées ,
toujours labourées seulemen't^ÉPlËroisou à quatre
pouces. L'étendue commune des fermes est de
deux cents acres. Tous les environs de la rivière
du Nord sont vraiment agréables. Les montagnes qui la bordent sans la presser, sont presque toutes couvertes de récoltes abondantes.
C'est dans ces défilés que le général Burgoyne s'était engagé pour aller à Albany où
il espérait être joint par le général Clinton,
«t-e'-est-le seul chemin qui l'y pouvait conduire. C'est là qu'ayant trouvé en tête le général Gattes, ayant été battu par lui, et ayant ( 5o7 )
souffert une grande perte d'hommes, il se retira
dans sa position de Saratoga , abandonnant
sa grosse artillerie. J'ai vu le champ de cette
importante petite bataille ; j'ai vu cette élévation où le colonel Fraser fit des efforts si
répétés, si intrépides et si inutiles pour forcer
les Américains. J'ai vu le tertre sous lequel
il est enterré. Les gens du pays montrent avec
orgueil tous les coins de ce terrein, et l'on
voit que leur énergie se retrouverait promptement au besoin. C'est à Stillwater que cette
action s'est passée, que cette décisive retraite
de Burgoyne a été résolue. Mais sous le nom
de Stillwater comme sous celui de Saratoga,
est comprise une énorme étendue de pays.
Le township de Stillwater a vingt milles de
long , celui de Saratoga trente-cinq, et tous
les points s'appellent Saratoga ou Stillwater.
J'ai oublié de dire qu'il y a dans le township
de Saratoga plusieurs curiosités naturelles ;
deux sources d'eau minérale, une kBallstown,
l'autre connue sous le nom des eaux de Saratoga ; toutes les deux sont en grande réputation , particulièrement celle de Ballstown ,
où les commodités de logement sont beaucoup plus complettes. Les eaux sont sur-tout
imprégnées d'air fixe ; quelques personnes
croient que les deux sources communiquent
Y a ■ ( 3o8 )
ensemble. On dit celle de Saratoga plus forte»
Il y a aussi près de ces eaux des crystallîsa»
tions, qu'on assure dignes de la curiosité.
M.  Thompson.
Je ne veux pas omettre ici le nom du juge
Thompson; il demeure à Stillwater. Son fil»
aîné est un jeune homme qui se destine à
être arpenteur, et qui a fait la dernière campagne avec M. Vanallen; nous l'avons donc
trouvé dans les bateaux qui nous ont ramené^»
et nous avons fait route avec lui ; il est douxlM
bon et obligeant. Je lui avais promis de ne
pas passer devant sa porte sans le voir. J ai
tenu parole et j'ai été engagé par sa famille,
d'une manière si simple , si franche, à couche»
dans leur maison, que je n'ai pu m'y refuser.
C'est une famille bonn e , honnête, de ces
mœurs pures, douces, candides, qu'on rencontre avec une véritable satisfaction. Le
juge Thompson est propriétaire d'une grande
quantité de terres dans différentes parties de
l'état de New-Yorck, la plupart dans leur
état de nature. Il demeure sur une ferme de
i5o acres , dont 120 cleared ; il élève beaucoup de bétail , beaucoup de mules , qu'il
vend à l'âge de deux ans, en Connecticut, (3o9)
5o à 60 dollars ; il élève aussi beaucoup de
chevaux ; c'est un commerce assez lucratif,
et dont, comme je l'ai déjà dit, les marchands
d'Albany ne savent pas profiter. On assure que
dans ces cantons , il se vend annuellement
2000 mules. C'est d'un riche fermier, le squire
Poll, que je tiens cette estimation ; je ne la
donne pas pour positive, car tous les calculs
en grand des consommations , des produits ,
des besoins même pour une seule grande
ferme, sont faits à peine dans ces pays, par
quatre personnes. Les vœux pour les Français,
mais la detestation des crimes commis dans
leur révolution, la haine bien prononcée contre
les Anglais , sont ici comme dans toutes les
campagnes, le sentiment général.
Les terres près de la rivière , sont bonnes,
et rapportent en bled , toutes mal cultiv
qu'elles sont, de 20 à 3o boisseaux par acre ;
leur prix est de 5o à 75 dollars. Je voyage
ici au i3 août, et beaucoup de foins ne sont
pas faits , aussi sont-ils la plupart durs comme
du bois.
Cohoes-faiî.
En allant à Saratoga , j'avais passé par le
pont nouveau qui vient d'être bâti sur la rivière,
V3 (3io)
des Mohawks; ce pont est le point d'où la
Cohoes -fall est vue avec plus d'avantage ;
mais la rivière a trop peu d'eau dans cette saison pour nourrir cette chute. Les rocs sont à
sec dans beaucoup d'endroits, quelques partie»
cependant en sont assez belles : la hauteû»
perpendiculaire  est d'environ 5o  pieds.   La
largeur de la rivière est d'un demi-quart de
mille ; l'aspect  général n'a d'ailleurs rien de
\ bien piquant, ni comme sauvage ni commerM
mantique, ni par conséquent comme agréable»
Cette chute a toutefois une grande réputatiOj»
en Amérique. Le  pont est de  bois , établ»
sur des piles de pierre , distantes d'enviro»
vingt-cinq à trente pieds. La maçonnerie n'en
parait pas faite avec soin ; la charpente l'ei»
très-bien.
New-city et Troy.
En revenant de Saratoga, j'ai passé la rivière
du Nord à Half-moon point, pour traverser
les deux nouvelles villes de Lebenstown ou
New-city et de Troy , dont j'ai parlé comme
élevées depuis un très-petit nombre d'années,
et faisant déjà un commerce considérable. Les
maisons en sont jolies , multipliées ; des stores
presque dans chaque maison , des ouvriers (on )
de toute espèce, d'excellentes tavernes, des
sloops à tous les quais , des tanneries , des
établissemens de potasse, des Corderies, des
moulins sont en mouvement ou s'élèvent. Cette
activité est vraiment agréable. Un M. Taylor ,
propriétaire d'une centaine d'acres auprès de
Ponstenkil-creek, y a établi deux moulins à
bled, deux à scie , un à papier. On dit qu'il
fait le commerce de New-Yorck sur un sloop
qui lui appartient. Sa propriété est jolie, bien
arrangée , et peut être profitable dans des
mains prudentes et habiles. On dit aussi qu'il
veut la vendre; c'est un des lieux que j'achèterais de préférence si je songeais à m'éta
en Amérique, et que j'eusse les moyens d'ac
ter. Il y a de quoi s'y occuper tous les jours, et
à chaque moment de tous les jours , d'une
manière utile pour soi et pour le pays.
Observations  minêralogiques ,
et autres.
Le pays, entre Albany et Saratoga, est généralement sabloneux , les collines, sur-tout
aux environs de Saratoga, sont d'un sable
durci ; le roc solide qu'elles couvrent, et qui
souvent les perce , est une espèce grossière
d'ardoise , d'une couleur très - foncée, avec
V4 t m )
des veines d'un quartz blanc. Leurs débris et
leurs brisures présentent une grande qqantit»
de figures différentes, souvent très-singulières.
Aux environs des sources minérales de Balls-
town et de Saratoga, les veines calcaires sont
abondantes, et les pyrites de fer et de cuivre
se trouvent en quantité. On peut en conclure
qu'il y existe des mines de ces deux métaux,
mais elles sont, comme presque toutes les mines
du territoire des Etats-Unis , encore sans exploitation. On rencontre peu de rocs jusqu'à
la chute de la rivière des Mohawks , connue
sous le nom de Cohoes-fall. Les pierres qui
forment cette chute sont d'un schiste argilleux;
une partie s'en décompose assez facilement,
mais quelques - unes ont plus de dureté , se
cassent en pièces conchoïdales, et ressemblent beaucoup au basalte. On voit près de
la chute quelques veines d'un feldspath rou-
geâtre.
Entre la chute de la rivière des Mohawks
et Albany, les terres qui forment les mnn»
tagnes , sont plus argilleuses , très-dures, et
les pierres qui s'y trouvent sont encore une
espèce d'ardoise ; mais entre ces montagnes,
et le lit actuel de la rivière , on remarque une
suite de petites collines sabloneuses, élevées
à peu-près également sur les deux bords, et qui C 3i3)
ne permettent pas de douter qu'elles sont des
dépôts qu'a laissés cette rivière quand elle s'est
fixée dans le lit qu'elle occupe actuellement.
C'est aux environs de Saratoga que se voient
les derniers platanes, acacias et cèdres blancs;
plus au nord ils ne croissent pas , le cèdre
rouge, le peuplier- de Caroline , et le cèdre
de Virginie ne commencent aussi qu'aux environs de la chute de la rivière des Mohawks.
A plusieurs milles aux environs des sources
minérales de Saratoga et de 'Ballstown, on ne
trouve que des pins blancs, de petits chênes
rabougris et de la fougère?
Sur   le   Traité  de   Commerce  entre
VAmérique et l'Angleterre.
Depuis qu'en quittant les possessions anglaises , nous sommes entrés dans celles des
États-Unis je n'entends parler que du. traité
de commerce de l'Angleterre avec l'Amérique.
Les papiers publics sont pleins de discussions
à cet égard, et les conversations n'ont pas
d'autre objet. Je ne sais si la majorité est pour
ou contre, mais le nombre des opposans est
assez considérable , pour devoir inquiéter les
amis de la paix. Je ne connais pas encore
assez l'Amérique , et je n'ai pas même étudié (3i4)
jusqu'ici le traité assez à fonds pour avoir une
opinion arrêtée sur son mérite et sur ses conséquences. Je consignerai cependant ici la
manière dont j'en suis frappé au premier ap-
perçu , ne fût-ce que pour retrouver cette opir
nion, quand le tems aura prononcé son jugement.
Il me semble indubitable qu'il est désavantageux à l'Amérique ; la réciprocité n'est pas
entière, et les intérêts du commerce américain sont blessés dans différens rapports ; il
déroge ouvertement aux traités antérieurs avec
la France, et est ainsi en opposition avec les
redoublemens d'amitié dont l'Amérique a fait
si hautement profession, même sous l'assassinante tyrannie de Robespierre. Il doit être
d'ailleurs notoire à l'Amérique que le gouvernement anglais entretient contr'elle des dis-
positions non pas seulement de malveillance,
mais de rancune et de haine ; que ces dispositions sont d'une nature à ne jamais-changer,
tant que les principes du gouvernement anglais
ne varieront pas ; que l'Angleterre voit toujours dans les Etats-Unis des sujets rebelles
qu'il faut punir de leur indépendance s'ils ne
peuvent être reconquis ; et que si elle consent
à traiter momentanément avec eux, c'est que
sa situation présente la met dans l'impossibilité
|	 (3i5)
de leur faire la guerre , et lui fait trouver quel-
qu'avantage dans un traité qui augmente prodi*
gieusement le débouché de ses manufactures ;
et qui de plus peut déplaire à la France, la détacher de l'Amérique, nuire à son commerce ;
de sorte qu'elle se promet par cette rupture de
tenir les États-Unis dans sa dépendance, et de
tirer ainsi d'eux dans leur dénuement d'autre
alliance le parti conforme aux dispositions
qu'elle nourrit sans relâche depuis la paix de
1783. Ces vérités sont notoires à tout ce qui
connaît la politique du cabinet de St.-James ;
elles sont plus frappantes encore pour ceux
qui ont vécu un peu avec ses agens en Amérique, qui ne se donnent pas même la peine
de les déguiser. Faire un traité d'amitié sur de
telles bases, c'est donc agir en dupe ; et c'est
d'ailleurs s'exposer à affaiblir les liens de
l'Amérique avec la France, sa véritable alliée,
qui dès qu'elle aura un gouvernement stable
(ce à quoi la majorité de la nation tend évidemment à présent) deviendra plus puissante
que jamais ; car si l'intention secrette de l'Amérique était de rompre cette ancienne alliance à la première circonstance favorable,
ce serait embrasser une politique peut-être
erronée, mais certainement indigne du caractère de loyauté,   que les cabinets des couri (3i6 )
peuvent mépriser, mais qu'un peuple nouveau
qui fait lui-même ses affaires, ses alliances et ■
ses traités doit imperturbablement professer.
M. et Madame de la Tour-du-Pin.
M. le Couteulx,. etc.
Un des plus grands plaisirs que je me proposais en venant à Albany, était celui de voir
MafâlMad. de Gouvernet, de passer quelques
fours avec eux ; je ne les ai pas trouvés à mon
arrivée; ils étaient à New-Yorck, mais ils devaient en revenir tous les jours. La santé de du
Petit-Thouars , en nous obligeant à nous arrêter, nous a aidés à attendre le moment probable du retour de M., de Gouvernet, qui est
arrivé la veille même du jour au-delà duquel
je ne pouvais remettre mon départ. Je l'ai cependant différé de vingt-quatre heures pour
les passer avec eux.
Quand on sait ce qu'était une jolie femme
à Paris, réunissant aux graces de la figure, de
la taille et de l'esprit, tous les talens , tous
les moyens de succès ; et qu'on voit cette jolie
femme dans une petite ferme de cent acres,
faisant elle-même son ménage jusques dans
les plus petits détails, et menant cette vie nouvelle avec une simplicité, une gaîté qui pour- (3i7)
rait faire croire même qu'elle lui plait, on
trouve une raison de plus d'aimer, d'admirer
le caractère des femmes, et des femmes françaises en particulier. Ce sont elles qui dans
cette cruelle révolution ont montré le plus de
fermeté , le plus d'attachement à leur devoir ,
le plus de constance dans leurs sentimens ; ce
sont elles qui ont soutenu le courage de beaucoup d'hommes, qui sans elles en eussent Ptè£t~
étre manqué, qui ont adouci leurs malheurs f
enfin elles ont montré autant de qualités et de
vertus dans l'adversité, qu'elles montraient d'r-
grémens et d'esprit dans le tems de leur gloire.
Je parle pour un nombre en vérité grand. Mad.
de Gouvernet est à la tête de ce nombre; c'est
à elle qu'est due la conservation de son mari,
6a sortie de France, le peu d'argent qu'il a pu
sauver; c'est à elle que sont dûs les jours
heureux qu'il passe ; la gaîté , .le plaisir avec
lesquels il soutient une vie' d'ailleurs peu
faite, je crois, pour ses goûts et ses habitudes.
Ils vivent à cinq milles d'Albany, sur la petite
ferme qu'ils ont achetée 15,ooolivres, monnaie
de France. La terre n'est pas de la première
qualité, mais elle est susceptible d'être cultivée en prairies assez bonnes, et de répondre
au sage projet qu'ils ont d'en réduire la manutention à l'engrais des bestiaux et au profit (5i8)
delà laiterie, jusqu'à ce qu'ils puissent retourner en France. Ils vivent seuls avec un jeune
homme qui les a suivis dans leur fuite de
France, et qui partage leurs travaux et leur
société. La ville d'Albany leur est de peu de
ressource sous ce dernier rapport. L'ignorance
où la plupart des personnes de la première
classe de la ville sont de l'existence de Mad.
de Gouvernet dans leur voisinage, et l'indifférence avec laquelle l'y voient ceux qui sont
plus à portée de connaître son mérite et celui
de son mari, feraient seules le procès à l'hospitalité des habitans d'Albany.
Quelques Français sont encore établis dans
la ville et dans les environs. Je n'ai cherché à
y connaître que M. Le Couteulx, intéressant
par le nom qu'il porte. Ceux qui connaissent
cette famille savent qu'il n'en est pas une plus
recommandable , pas une où la sagesse, la
loyauté et l'habileté dans le commerce ayent
été plus constamment, et depuis plus long-
tems héréditaires. Celui-ci est digne de porter
ce nom, d'après l'avis unanime de tous ceux
qui ont eu affaire à lui. Il a quelque chose de
particulier dans les idées, et aussi dans les
expressions; mais il est bon, obligeant, sin^
cère , et généralement estimé. Il est associé
avec M. Qiiesnel, négociant de St. Domingue. -C S19 )
Cette maison est aussi associée à celle d'Olive
à New-Yorck, et par elle, dit-on, à la grande
et respectable maison Le Couteulx en France.
Potasse et Pearlasse.
Comme la potasse forme une branche assez
considérable du commerce d'Albany, ainsi que
des autres villes d'Amérique, qui ont derrière
elles des pays nouveaux, je crois devoir placer
ici les renseignemens que j'ai pris sur sa fabrication. La potasse estleseldes cendres dégagé des
•matières qui lui sont étrangères. Les opérations
pour l'obtenir sont la lessive et l'évaporation.
De grandes cuves à doubles fonds sont remplies de cendres ; c'est dans la partie supérieure qu'on les place, à dix ou onze pouces
de profondeur ; le faux-fond qui les supporte
est percé de quelques trous. La partie inférieure de la cuve est remplie de paille ou
de foin ; l'eau répandue sur la cendre filtre au
travers en s'impreignant des parties salines, et
se décharge encore sur les couches de paille
des matières hétérogènes qu'elle pourrait
avoir entraînées. La lessive est tirée de cette
cuve par le moyen d'un robinet, et si elle
n'est pas assez forte, elle est repassée sur
d'autres cendres. On la juge assez forte quand (   320,)
tm œuf peut y surnager. Cette lessive est mise
ensuite à bouillir dans des chaudières de fer ,
découvertes et entretenues toujours pleines
par une grande bouilloire continuellement
remplie elle-même de lessive bouillante.
Quand la lessive commence à s'épaissir dans-
les chaudières, on cesse d'y en verser de nouvelle, mais on continue le feu jusqu'à l'entière evaporation des parties aqueuses, c'est-
à-dire , jusqu'à ce que la matière soit conduite
à un état absolu de sécheresse et de dureté. Ce
sel alors noir, est ce qu'on appelle la potasse
noire. Arrivé à ce point, quelques manufacturiers le laissent encore dans la chaudière ,
qu'ils chauffent d'un feu clair et vif. L'huile,
par cette nouvelle calcination , se dégage
du sel en fumée épaisse, et la potasse, de noire
qu'elle était, devient grise ; alors elle est mi:-e
en barrils pour le commerce.
L'opération de la fabrication de la potasse
dure plus ou moins long-tems , selon la nature
des cendres lessivées, et selon la force de la
lessive ; vingt-quatre heures sont à-peu-près le
terme moyen. Les cendres de bois verd sont
préférées , et celles de chêne font particulièrement de meilleure potasse. Les cendres d'arbres résineux n'en peuvent point donner. Les
cendres (32!   )
Cendres faites depuis cinq à six mois sont
aussi préférées aux cendres plus nouvelles.
Il est des manufacturiers de potasse qui
n'emploient pas de marmites , et qui entretiennent leurs chaudrons par la lessive froide
sortant des cuves; il en est encore qui, à mesure que le sel se forme dans les grands, le
mettent dans de petits pour y achever sa
crystallisation.
Dans beaucoup de parties de l'Etat de New-
Yorck , et principalement aux environs et au
nord d'Albany, les potasses se font par le3
habitans qui abattent des bois ; mais il y a
aussi de grandes manufacture^» où jusqu'à
trente ou quarante cuves sont employées pour
la lessive et dix ou douze chaudrons pour
les evaporations. Les manufacturiers achètent
les cendres des particuliers qui les leur apportent. La dimension des cuves, des chaudrons,
est différente , selon que la fabrication en est
faite plus ou moins en grand. On compte
en général que cinq à six cents boisseaux de
cendres produisent un tonneau pesant de potasse ; c'est-à-dire 2240 liv.
Les barrils dans lesquels se met la potasse
doivent être de chêne blanc, ou, à son défaut,
du bois le moins poreux. Les douves doivent
être d'un plus fort échantillon que celles de»
Tome IL X (  322  )
barrils destinés à recevoir toute autre marchandise , et les cerceaux doivent aussi y être
plus multipliés ; la moindre crevasse exposerait la potasse à l'humidité de l'air , et par
conséquent, à la dissolution ; il est des exemples que des barrils mal conditionnés et remplis de potasse , ont été trouvés peu de tems
après plus d'à moitié vuides.
La Pearlasse est la potasse purifiée par l'action immédiate du feu. A cet effet, la potasse
est mise dans un four ovale, des barres
de fer formant une espèce de gril sur lequel
elle est placé^. séparent ce four environ à
un tiers au-cfSfsus de son fond. C'est au-dessous de ce gril qu'est mis le feu , dont la
chaleur, renvoyée par la voûte supérieure,
rend la calcination parfaite , et forme ainsi
la pearlasse ; alors cette matière , devenue
blanche, est retirée du four et mise à refroidir,
puis enfermée dans les barrils. Cette opération
de la calcination dure environ une heure. La
pearlasse est d'un poids relatif beaucoup plus
considérable que la potasse , parce qu'elle est
plus compacte ; car la déperdition de la potasse par la calcination est petite. Quoique
la pearlasse soit moins dissoluble par l'air que
k potasse , les barrils dans lesquels elle est
mise sont du même échantillon.  Ceux qui (323 )
servent à l'une et l'autre de ces marchandises
sont de différentes grandeurs , et en contiennent depuis deux jusqu'à quatre cents liv. La potasse et la pearlasse sont vendues par tonneau
dans le commerce ; elles ne peuvent être exportées qu'après avoir passé à l'inspection établie dans tous les États où ii s'en fabrique.
La fièvre de du Petit-Thouars ayant extrêmement diminué ses forces , il a préféré de
rejoindre ses pénates. Je me suis séparé de
lui avec peine. Il est triste de voyager seul,
plus triste encore quand on est malade , et
j'ai eu hier un accès de fièvre , que je crois le
commencement d'une fièvre tierce. J'en ai
ressenti le premier accès chez M. delà Tour-
du-Pin , mais je n'en pars pas moins pour
Boston , où je trouverai des lettres d'Europe
qu'il me tarde beaucoup de recevoir ; car ,
depuis trois mois, je n'ai entendu parler de
personne qui m'intéresse.
Route d'Albany à  Lebanon.
J'ai quitté Albany sans regret. Le jeûna
M. Rensselaer et M. Henri , sont réellement
les seuls de qui j'aie reçu quelques civilités ;
d'ailleurs , tout ce peuple est triste , peu actif,
peu obligeant ; c'est le plus désagréable que
j'aie encore trouvé en Amérique. A cela près \
X a ff
( 5a4 )
•Albany est un lieu où, avec quelques capitaux,
on peut faire de l'argent , et avec de grands
capitaux une grande fortune. Le commerce
répond de tous les fonds qu'on veut y mettre,
présente moins de danger qu'aucun autre ,
quand on ne veut pas risquer , et un esprit
hardi et juste pourrait, je crois , en pousser
très-loin les entreprises.
Nous y avons éprouvé des chaleurs très-considérables. Le vendredi, 7 août, mon thermomètre a été à 96 de Farenheit ou 28 quatre
neuvièmes de Reaumur, On nous a dit que
celui de M. Lewis, qui passe dans la ville pour
un observateur exact, s'était élevé jusqu'à 100
de Farenheit ou 69 trois quarts de Réaumur.
Cette chaleur a duré plusieurs jours avec la
même force , et toujours des nuits qui ne
réparent pas.
Mon cheval , qui devait m'être envoyé de
chez le capitaine Williamson , n'étant pas
encore arrivé, je me suis embarqué dans le
£tage, c'est-à-dire dans une charette non-sus-
pendue, mais couverte. On passe , en sortant
d'Albany ,1arivière duNord. Le chemin jusqu'à
Lebanon, où nous avons couché , est mon-
tueux , et presque tout en état de commencement de settlement. Les terres , dans l'étendue
de vingt-cinq milles, appartiennent à M. Rens- ( 325 )
selaer , lieutenant-gouverneur, le plus riche
propriétaire de l'État de New-Yorck , et peut-
être des États-Unis. Beaucoup de ces terres
ont été concédées par patente à ses ancêtres,
lors de l'établissement hollandais ; il en a acquis lui-même beaucoup d'autres ; il en a revendu une quantité considérable ; mais il les
vend presque toutes avec la sujétion d'une
rente. C'est sans doute un revenu agréable ;
il me semble cependant qu'il peut n'être pas
dans ce pays d'une longue solidité , et qu'il
serait plus sûr de vendre franc de toutes
charges, et de placer alors son argent d'une
manière indépendante. L'homme qui paie tous
les ans une rente sur sa terre , oublie bientôt
la justice de cette condition ; il ne sent que
le désagrément de payer aux époques fixées ,
et profite de la première circonstance où il
peut  se   débarrasser de cette   charge.
Une -deille quakeresse qui n'a pas dit un mot,
et qui n'est venue que jusqu'à Philipstown ,
et M. Elroy, étaient la compagnie du stage.
Celui-ci est un propriétaire de la Pensylvanie
sur la Delaware , qui ne suit aucune profession , aucune voie de commerce , qui vit dans
sa ferme quand il ne court pas pour son plaisir;
Il n'est pas marié, sa soeur tient son ménage.
il parait avoir une grande quantité de terres ,
X 3 ( 326 )
sur-tout sur le Fish-Creek , dans le tract de
M. Sereiber, Il paraît bon homme, mais triste
et ennuyé.
La fièvre, qui m'a pris vers Philipstown,
m'a empêché de prendre sur le pays les informations que nos différentes stations auraient
pu me procurer. J'ai seulement appris que
toutes ces terres se vendent de six à huit dollars. La dernière ville avant d'arriver à Lebanon , est Stevenstown, sur un bel et grand
creek ; elle appartient encore au Patron, c'est
ainsi qu'on appelle dans Albany et ses environs
M. Rensselaer. D'ailleurs , le pays est triste ,
montueux , couvert de rocs, ne produit que
des hemlocks et des pins blancs. De Stevenstown à Lebanon, en approchant de cette dernière place, le pays s'ouvre ; c'est un vaste
bassin formé par là terminaison d'une grande
quantité de montagnes de différentes formes ,
de différentes hauteurs, presque toutes cultivées en pâturages jusqu'à leur somme! Après
avoir fait beaucoup de détours dans cette vallée,
on arrive à l'auberge de M. Staw.
Faux de Lebanon. Shakings-quakers.
Lebanon est un lieu d'eaux minérales,  et
ïa taverne de M, Staw, placée à mi-côte 4e ( 327)
la montagne d'où sort cette source, en est tout-
à-fait voisine ; c'est-là que la plupart des buveurs d'eau se mettent en pension. C'est delà
aussi que la vue de cette vallée, ou plutôt de ce
bassin, est la plus agréable , et elle l'est réellement. Une quantité de jolies maisons placées
au milieu des champs, embellissent cette vue,
ornée encore de plusieurs villages. J'étais trop
malade»quand j'y suis arrivé pour en jouir. Il
a fallu , quoiqu'il fût à peine cinq heures , me
traîner dans mon lit , finir mon accès , y
prendre l'émétique, et renoncer à tout ce que
ce lieu offrait à la curiosité par lui-même, et
par son voisinage.
En Amérique , au moins dans quelques
États , les stages ne marchent point les dimanches , il en est ainsi dans l'État de New-
Yorck. Nous avons employé notre matinée,
M. Elroy et moi, à aller voir les shakings-
quakers, espèce de moines établis à trois ou
quatre milles de la taverne où nous étions. Si
*je n'eusse pas été malade la veille , j'aurais été
les voir au travail, et probablement i'impor-
tunité de mes questions eût obtenu quelques
informations certaines sur leur origine, leurs
règlemens, la manière dont les richesses communes sont distribuées et dépensées, dont les
achats se font, dont la société se renouvelle,
X 4 ( 328 )
s'entretient, etsur-tout sur son état actuel. Il a
fallu nous borner à voir par nous-mêmes leurs
villages, l'intérieur de leurs maisons , de leurs
jardins, leur culte, et à savoir sur le reste ce
que le maître de notre taverne et un autre
homme qui prétend les connaître ont pu nous
en dire.   i ,$?}*$
Leur gouvernement est une république administrée despotiquement. Ils travaillent tous
pourJla société qui les nourrit, les vêtit, mais
ils travaillent sous la direction d'un Chief-Elder
qu'ils choisissent, et qui est tout-puissant dans
son gouvernement ; il a sous ses ordres des
inspecteurs de toutes les classes, et avec différens degrés dans leur pouvoir. Les comptes
lui arrivent ainsi progressivement, et ses ordres sont progressivement transmis. S'adresser
au Chief-Elder quand on n'est pas dans la
classe qui en a le droit, c'est se rendre coupable d'un sacrilège, sévèrement puni quand
il est commis par un membre de la société,
et sévèrement réprimandé quand par hasard
il est le fait de quelqu'étranger ignorant. Le
mariage est interdit dans cette société, qui ne
se renouvelle que par les prosélytes, et qui
se renouvelle moins abondamment à présent
qu'il-y a vingt ans, époque de son établissement dans le pays. Des hommes et des femmes (  ^29  )
mariés sont admis, mais après avoir renoncé
l'un à l'autre ; souvent ils amènent leurs enfans, qui deviennent dès-lors la propriété
commune. Il arrive bien quelquefois que malgré la prohibition la chair parle et agit; si c'est
dans l'intérieur de la société, la punition est
forte, exemplaire, corporelle; si, ce qui arrive
le plus souvent, les amans se sauvent pour se
marier, on court après eux, et si on les attrape, on les punit comme pour l'autre cas ,
quoique dans la société on ne fasse aucun vœu
positif.
En conséquence de cette doctrine célibataire , les hommes et les femmes logent séparément, mais dans la même maison. 11 y en
a quatre d'habitation dans le village ; les autres
sont des ateliers. Tous les métiers s'exercent
dans cette société ; on y manufacture des
draps , des toiles , des souliers, des selles, des
fouets, des clous, des ouvrages de menuiserie , enfin tout ce que l'industrie peut regarder
comme d'un débit sûr. C'est dans les villes
, voisines qu'ils vendent leurs ouvrages , que
d'ailleurs ils débitent aussi chez eux. Les
femmes travaillent en linge, en tricot, en
vêtement de diverse nature.
Il paraît que cette administration est montée à un grand point de perfection , que Té- ( 33o )
mulation parmi les membres de la société est
active, et que la société est riche ; mais le
Chief-Elder seul en sait la vérité. Ce peuple
d'ailleurs est bon, fidèle à ses engagemens ,
excellent voisin, ouvrier exact, et raisonnable
dans ses prix. Voilà tout ce que nous avons
pu apprendre des ridicules et des qualités de
l'ordre monacal shaking, et j'ai dit comment
nous l'avions appris.
Quant à son culte, j'en ai été témoin. Lorsque nous sommes arrivés , ii étaient déjà à
leur salle de culte ; c'est une pièce de soixante-
dix pieds de long sur quarante - cinq à cinquante de large ; dix-huit croisées éclairent et
rafraîchissent cette chapelle ; une cheminée
est à chacpe bout ; un rang de bancs placés
contre.les murs entoure la salle ; quelques-
uns de plus sont à la droite des cheminées ;
à l'un des grands côtés sont les deux portes
d'entrée pour les hommes et pour les femmes.
La salle est intérieurement revêtue en plâtre,
les moulures des boiseries, des croisées peintes
en bleu léger, les bancs en rouge. Tout ce
qui pouvait être assis l'était; le reste, et c'était le plus grand nombre, était debout. Le
Chief-Elder ( l'ancien ) était assis sur le milieu
du banc opposé aux portes. On nous a fait
eigne de nous asseoir entre les deux portes. ( 33i )
Les frères et les sœurs étaient dans un silence
absolu. Les hommes vêtus d'un habit bleu ,
d'une veste noire et d'un pantalon à carreaux
bleus et blancs. Les femmes en long casaquin
blancr jupon bleu, tablier de la même étoffe
que les pantalons des hommes ; un grand fichu
carré bien croisé ,un bonnet plat rattaché sous
le menton comme les tourières de couvent.
Les hommes portent les cheveux plats ; tous
les chapeaux étaient suspendus à des clous. A
mesure qu'une femme ou un homme est las
d'être assis ou veut faire place à d'autres, il
se lève, reste debout, et. un autre se met à sa
place sur le banc. Tous les yeux sont fixés
vers la terre,,les têtes penchées, l'air hébété.
Les femmes portent à leur main un mouchoir
bleu et blanc, qu'elles ne quittent point ;,toutes
ont les bras croisés ainsi que les hommes.
Cette première scène du culte a duré prés
d'une demie heure, après quoi, sur un signe
du Chief-Elder, tous se sont levés , et s'alignant
hommes et femmes, chacun de leur côté ils
se sont formés en espèce d'éventail sur plusieurs rangs. Les tètes de ces deux éventails
n'étaient séparées que par le Chief-Elder, qui
restait debout à la place où il était assis , et
les ailes s'ouvraient vers les coins de la salle.
Les alignemens   étaient tellement étudiés , gés,
pl„-
( 532 )
qu'ils regardaient long-tems où ils mettaient
leurs pieds avant de les placer. Ainsi rangé
et après quelques momens de silence
sieurs d'entr'eux avaient dans les mains et dans
le visage de fortes convulsions, ainsi que de
violens tremblemens dans les cuisses, et dans
les jambes.
Sur un nouveau signe du Chief , car rien
ne se fait autrement, ils se sont tous mis à
genoux , puis levés quelques minutes après ;
puis le Chief a entonné un chant sans paroles,
chant à la fois nasal et guttural, qui dans le
ton le plus grave n'emploie que quatre notes ;
le chant est répété par toute la société , et
cesse encore au signe du Chief.
Après un troisième silence et sur un autre
signe, l'ordre de bataille change ; les hommes
et les femmes toujours séparés, se placent sur
neuf à dix rangs, faisant face au Chief, auprès duquel se mettent deux ou trois hommes
et autant de femmes, les anciens ou anciennes
de la congrégation ; la cohorte des femmes
est séparée de celle des hommes par un vuide
d'un ou deux pas.
J'oubliais de dire qu'avant de s'aligner ainsi
en front et en file , les hommes quittent leurs
habits, qu'ils accrochent avec leurs chapeaux,
et paraissent en gilet ; les manches de leurs
1 I ( 333 )
chemises relevées par un ruban noir. Il ne se
fait aucune altération dans la toilette des femmes ; alors le Chief entonne un chant qui m'a
semblé le même que celui qui venait de précéder; il est soutenu par les trois hommes
qui sont auprès de lui, et les femmes qui l'assistent font à ce chant triste un dessus qui le
rend assez mélodieux. Au son de cette musique tout se met en mouvement : un saut et
une révérence en face, un saut et une révérence à droite, un saut et une révérence en
arriére, un saut et une révérence à gauche,
douze sauts et puis douze révérences en face ;
ensuite on recommence jusqu'à ce que le Chief
cessant de chanter, ordonne ainsi aux assis-
tans de se taire, et au peuple dansant de demeurer immobile. Les révérences des hommes
et des femmes sont un ploiement des deux
genoux, la tête à demi penchée , et les bras
ouverts ; puis les deux pieds tirés successive-
vement avec un pa&'c saut. Les femmes font
Ja révérence comme les hommes , mais glissent
au lieu de sauter ; tout cela s'exécute en cadence , avec une précision et un ensemble
dignes d'un régiment allemand.
De cette position ils retournent à celle de
l'alignement simple, puis au premier ; quelquefois le Chief dit quelques mots qu'aucun ( 354 )
des étrangers n'a pu entendre. Cette suite de
scènes finie, deux femmes arrivent, chacune
armée d'un balai, balayant d'abord le côté des
hommes, qui se rangent pour leur faire place ;
puis le côté des femmes est balayé par deux
autres [ à qui les premières remettent le balai ;
puis les mêmes génuflexions, chants, aligne-
mens et sauts recommencent ; cette espèce
de service divin a duré trois heures ; j'ai eu
la patience d'en attendre la fin, espérant pouvoir parler au Chief ou à quelqu'autre ; mais je
n'ai pu y parvenir.
Sur le signe du Chief, la cérémonie cesse ,
chacun reprend habit et chapeau, et tous sortent ensemble deux à deux ; le Chief accolé
avec un autre ; les femmes qui ont couvert
leur bonnet plat d'un chapeau presqu'aussi
"plat, sortent de l'église et de l'enceinte par
une porte différente , prennent la queue de
la colonne des hommes , suivent la marche
les bras croisés sur leur poitrine, et se mettent
au pas.
On nous a dit qu'ils allaient dîner, nous
n'en avons pas su davantage ; on ne pénètre
pas le dimanche dans le jardin ; nous ne l'avons vu que par-dessus la barrière, il est beau,
grand, bien tenu ; tout ce qu'ils ne consomment pas de légumes est laissé pour monter ( 355 )
en graine, ils en vendent beaucoup ; toutes
les barrières, les palissades , les portes sont
peintes avec autant de recherche que dans les
jardins anglais les mieux soignés; elles régnent
tout le long des rues pour en séparer les maisons ; de jolis petits poteaux peints avec la
même recherche marquent les trottoirs. Rien
n'est plus agréable, d'une propreté plus élégante que tout cet ensemble ; encore une fois
nous n'avons pu en voir davantage, mais nous
en avons vu assez pour savoir que cette
secte absurde pour ses principes religieux
et pour son culte, a un grand ordre, une
grande activité , une grande intelligence clans
son travail , une grande droiture dans ses
transactions.
Il y a parmi les sœurs quelques jeunes filles
très-jolies , mais la plupart sont d'un certain
âge ; la proportion des jeunes hommes est plus
nombreuse. Cette secte -qui ne tient en rien
à la société des Quakers, est établie en Amérique depuis environ vingt-deux ans , et y est
venue d'Angleterre. C'est à Nisqueunia, à
quelques milles-d'Albany, que s'est fait le premier établissement en 1774; 'un ou deux autres se sont faits depuis. Le chef principal de
la secte est une femme ; la première (Anna
ZieeseJ était, dit-on, la maîtresse d'un officier ( 336 )
anglais ; elle est morte en 1784 ; elle a été suc-:
cédée par une autre que la secte a élue, avec
l'opinion qu'on avait de sa prédécessrice ,
qu'elle est infailible, et tient de la divinité.
Elle se tient à Nisqueunia, et les Chief-Elders
sont ses lieutenans dans les divers établissemens.
Quant aux eaux minérales de Lebanon, elles
sortent avec abondance d'une source derrière
la maison de M. Staw. Une espèce de bassin
de six pieds cubes les reçoit pour la commodité des buveurs. Sur l'extrémité de ce bassin , est bâtie une vilaine baraque de planches
où l'on prend les bains ; une soupape y fait
entrer la quantité d'eau désirée, qu'une soupape inférieure vuide. En sortant de ces bains,
et à cent pas plus bas, cette eau fait tourner
un moulin à grain de deux paires de roues. On
ordonne ces eaux pour toutes les maladies ;
j'ignore si elles ont de grands succès, mais elles
paraissent beaucoup moins suivies que celles
Ballstown, prés Saratoga ; leur goût n'a rien
d'extraordinaire ; des bulles s'élèvent en si
grande quantité du fond du bassin, qu'il est
à présumer qu'elles sont imprégnées d'air fixe,
quoique la saveur ne l'indique "pas. Le docteur
Mray, de Boston, à qui ces eaux appartiennent , ( 337 )
nent, doit pour l'année prochaine bâtir et faire
toutes les dispositions désirables pour les buveurs et les baigneurs.
Les terres se vendent dans ce bassin depuis
six jusqu'à vingt-quatre dollars l'acre , selon
leur qualité. M. Staw et toute sa famille ont
eu de moi , pendant ma fièvre , des soins;
vraiment pleins de bonté.
Pitts-Fields.
Le service de l'après-midi étant terminé,
les stages peuvent reprendre leur route. Nous
sommes donc partis pour gagner Pitts-Fields ,
où l'on arrive le premier jour en partant
d'Albany, quand ce premier jour n'est pas
la veille du dimanche. Au haut de la montagne Hancock , vers laquelle on se dirige
pour sortir de ! ce bassin , est la limite de
l'État de New - Yorck , que l'on quitte , et
de l'État de Massachusetts où l'on entre ;
le pays au-delà est plus ouvert ; ce sont
pour quelque tems encore de petites montagnes bien cultivées, ornées de maisons. On
découvre Pitts - Fields cinq à six milles avant
d'v arriver.
C'est une jolie petite ville, commencée il
y a environ vingt-cinq ans ; les maisons j
Tome IL Y (538 )
sont en menuiserie , grandes et jolies : les
édifices de culte élégament bâtis. Les prix des
terres et des ouvriers y sont à-peu-près les
mêmes qu'à Lebanon ; mais la monnaie change,
le dollar ne vaut plus que six schellings.
Pitts-Fields est dans le comté de Berkshire,
peuplé d'environ  50,000 habitans.
Fatigué de la fièvre de la veille , attendant
la fièvre le lendemain , je me suis couché
peu de momens après mon arrivée, mais mon
sommeil a été interrompu par une scène de
galanterie entre M. Elroy et une grosse
fille fraîche , ayant de beaux yeux ; cette
scène se passait sous le porche, et mon lit
était auprès : my dear , my dear ! kiss me ,
kiss me! et tout cela pendant une heure. J'ai le
lendemain complimenté mon compagnon sur
cette bonne fortune, dont je ne connaissais
pas toute l'étendue; elle n'avait pas été au-
delà des baisers les plus tendres et les plus
ardens des deux parts ; tout ce qu'il avait
prétendu déplus, avait été fortement repoussé.
Je rapporte cette anecdote pour donner une
idée des mœurs; on prétend que ces aventures sont très-fréquentes, et que les filles
du pays ne s'en croient pas moins sages pour,
se prêter à ces petites privautés, poussées
cependant quelquefois un peu plus loin. (339)
Northampto
Nous étions arrivés hier dans une charrette
couverte. On nous avait flatté d'une meilleure
voiture pour aujourd'hui, et c'est une vraie
♦charrette non couverte. Quand j'ai considéré
que c'était dans un tel tombereau que j'avais
à passer mon jour de fièvre, j'ai ressenti une
peine profonde , mais la loi de la nécessité
est plus forte que toutes les réflexions; j'ai
obtenu avec grande peine quelques poignées
de foin pour m'y coucher, et là, tremblant
la fièvre , brûlé par un soleil ardent, souffrant plus que je ne puis le dire, j'ai traversé
les Green - mountains, pays sauvage , pierreux , mais cultivé jusqu'au sommet des monts
qui rappellent beaucoup de vues de la Suisse
ou plutôt des Vosges ; les chemins ne sont
qu'une continuité de rocs. Notre charrette a
arrêté à moitié chemin de Northampton. Je
n'aurais pas pu aller plus loin. J'ai achevé
mon accès dans un lit où je suis resté deux
heures. La pitié du conducteur nous avait
procuré un stage suspendu et couvert, et nous
sommes arrivés ainsi à Northampton , pays
charmant, jolie ville où les belles et bonnes
maisons sont multipliées, et où nous avoua
Y 2 ( 34o )
trouvé une taverne telle que je n'en ai pas
encore vu deux en Amérique ; réunissan»
étendue et propreté dans les bâtimens, com-w
modités dans les distributions , bonne manière»
dans les maîtres , abondance et recherche*
dans les  provisions.
La position de Northampton est très-agréable»
les bords de la rivière de Connecticut, sur»
lesquels  cette  ville est  bâtie,   sont rians »
presque totalement cultivés en prairies. Les
maisons y sont proprement construites et proprement peintes.  Le nombre des habitans y
est de plus de seize cents ; c'est la capitale
du comté d 'Hampshire , dans l'État de Mas»
saehussetts. Cette ville fait un petit commerce^
avec Harford, où elle envoie en bateau les-M
productions des pays dont elle est environnée ;
on élève un assez grand nombre de bestiaux»
dans tout ce comté qui contient soixante mille
habitans.
Route à Spencer.
L'État de Massachussetts est cultivé pres-
qu'autant que la France; je n'en traverse sans
doute pas la plus belle partie, puisqu'elle est
couverte de pierres et de rochers, et cependant elle est cultivée par-tout. Les maisons ( 341 )
sont rapprochées et bâties au milieu des champs
et des fermes qui leur appartiennent ; ces
maisons sont soigneusement faites , toutes
en menuiserie , bien peintes en blanc. Les
granges , les écuries le sont en rouge ; presque toutes les clôtures sont en murs de pierres
sèches. Toutes les récoltes sont achevées ; on
en est à la seconde coupe des foins ; six à
sept faucheurs travaillent à-la-fois sur le
même pré ; c'est une activité , une richesse
qui fait plaisir 'et qui permet de ne pas oublier tout-à-fait les idées d'Europe. Les chevaux sont en abondance dans tous les champs;
ils ne m'ont pas paru d'une espèce bien remarquable ; les bestiaux sont beaux et couvrent les pâtures.
En quittant Northampton on passe la jolie
rivière de Connecticut ; ses bords sont verds
et d'une inclinaison douce qui doit préserver
les campagnes des inondations ; on m'a dit
en la passant que les bateaux de quinze à
vingt tonneaux remontaient la rivière jusqu'à
cinquante milles plus haut, et que les sloops
pouvaient arriver à quarante milles au-dessous
de Northampton. Nous nous sommes arrêtés
à Belley-town ; c'est le point de jonction des
routes d'Albany et de New-York. Notre compagnie qui le matin avait été augmentée d'un
Y 3 1
(34a)
maussade petit garçon, l'a été, par l'arrivée du
stagedeNew-York, dedeuxautrescompagnons.
M. Williamson , propriétaire en Géorgie ,
homme de bonne compagnie , mais chaud en
politique anti-fédéraliste , .et d'un autre jeune,
homme deNew-York, dont je n'ai pas eu le
tems d'apprendre le nom. Le même pays
continue avec de plus beaux chemins jusqu'à
Spencer, où les conducteurs des stages de
la nouvelle et ancienne route de Boston , attendaient l'arrivée du nôtre afin de" solliciter
notre préférence, chacun pour le sien. J'étais
bien décidé à donner la mienne à celui que
les autres ne choisiraient pas. J'avais besoin
d'être un peu à mon aise , et ce jour d'intervalle de fièvre ne s'était pas si bien passé que
le premier.   \
Marlborough. Maladie.  La Famille
Williams.
Nos arrangëmens ont-été faits tellement,
que le mercredi 19 nous nous sommes trouvés
seulement quatre dans notre stage. J'étais
d'ailleurs placé sur le banc de derrière ; la
compagnie s'est accrue à Worcexter de trois
dames qui voyant mon air malade , n'ont pas
voulu accepter ma place ; mais malgré leur ( 343 ) ;
complaisance, ma bonne place et ma resolution à souffrir tout ce que je pourrais supporter , il a fallu m'arrêter à Marlborough.
Je ne pouvais endurer plus long-tems le mouvement de la voiture , et j'ai prié la compagnie de me déposer dans une taverne, d'où
j'avais la certitude de pouvoir partir le lendemain par le mail-stage (diligence qui porte les
lettres. )
Bien m'en a pris de m'arrêter; je n'ai pas
plutôt été dans le lit, que le transport s'est
joint à ma fièvre ; un mal de tête violent me
rappelait momentanément à moi-même pour
sentir que je n'y étais pas tout-à-fait ; que j'étais seul au milieu de gens qui ne m'avaient
jamais vu, et que j'étais bien malade. Ces vérités produisaient de sérieuses et tristes réflexions, qui de tems à autre me menaient près
du désespoir. Heureusement les gens chez qui
j'étais se sont trouvés les meèttëurs du monde ;
•ils m'ont soigné comme leur enfant, hommes
et femmes, snr-tout les femmes vieilles et
jeunes, car cette famille est nombreuse, m'ont
gardé , veillé avec un soin extrême ; elles ont
découvert que j'avais la dyssenterie , ce que je
• ne soupçonnais pas , et ce qui n'était probablement que l'effet de la chaleur sur un corps
déjà brûlé par la fièvre ; elle n'a pas duré-plus
Y 4 (344)
de deux fois vingt-quatre heures. Il a bien
fallu cependant céder aux instances de ces
bonnes femmes , et envoyer chercher le docteur , qui ne pouvant venir sans me rien ordonner , m'a fait prendre des pillulles. Il a
fallu rester encore quatre jours de plus dans
cette maison , où j'étais réellement aussi bien
que possible, et d'où l'état excessif de faiblesse
dans lequel j'étais m'empêchait de sortir. J'y
ai eu la fièvre et le délire encore , et toujours
j'ai eu plus de sujet de me louer de cette excellente famille.
Elle se nommé Williams; le tris ayeul du
"Williams qui tient aujourd'hui la taverne ,
est venu d'Angleterre dans le tems des premiers établissemens , et ce qui est remarquable, a bâti la même maison que l'arrièré-
' petit-fils habite aujourd'hui. La chambre où
j'ai couché n'a souffert aucune altération
depuis ce tems ; c'est celle où sont nés
tous les descendons de ce premier Williams.
Le6 frères du mari, la sœur de la femme ,
ses enfans , les enfans de la maison habitent
ensemble et composent une seule famille.
Indépendamment de la taverne , qui doit rapporter de bons profits , car elle est très-fré-
quentée, M. "Williams est propriétaire d'une
ferme de deux cents acres , presqu'aux trois ( 345 )
quarts en culture, ou pour mieux dire en
prairies , comme c'est l'usage dans le Massachusetts , les prés y étant coupés de bonne
heure, ils donnent une seconde coupe. Les
deux rendent cinq à six milliers de foin par
acre. Ce qui n'est pas en prairies est cultivé
en maïs ; on y fait aussi un peu d'avoine
et d'orge , mais seulement ce qu'il en faut
pour nourrir les chevaux et pour la bierre qui
se  consomme dans la taverne.
Le préjugé du maïs est fortement enraciné
dans^ce pays , d'ailleurs la culture y est beau-
coup»feilleure que dans tout ce que j'ai vu
encore de l'Amérique ; les fumiers sont recueillis avec soin ; on profite des parties vagues
et humides des routes pour les retourner au
printems et en faire un engrais. On n'entend
pas l'agriculture comme en Angleterre, mais
cependant on la réfléchit un peu , on la raisonne. Les bestiaux sont abondans et de la
plus belle espèce. L'espèce des cochons est
d'une beauté remarquable, s'engraisse énormément et avec facilité. Le marché de Boston
offre un débouché certain à tout ce qu'on y
peut envoyer. Les ouvriers se trouvent en
grande abondance , et se payent quatre schellings et demi par jour, ou de dix à douze dollars par mois. ( 546 «
; Tout est, dans cette partie de l'Amérique,
d'une activité vraiment européenne ; des boutiques de toute nature le long des chemins ,
dans tous les villages , des ébénistes, des bottiers, des selliers, des carossiers, des tanneurs,
et tout cela multiplié. Comme mon ami M»
"Williams n'est pas très-versé en économie politique , il n'a pas pu m'expliquer la théorie de
l'impôt de l'État. Il m'a dit seulement que
pour les différentes taxes dontson rôle général
était composé , tant pour l'État que pour le
comté , et pour le township , il uamm. annuellement à-peu-près quarante dollâ»pindé-
pendamment de quatre dollars et demi pour
licence de taverne. Le docteur Cotty, chirurgien , qui est venu me voir , et qui est
propriétaire d'une ferme de quatre vingt
acres, paye vingt dollars ; c'est aussi un très-
bon homme dont j'ai eu à me louer.
Tout ce monde est fort occupé de politique,
tout, jusqu'à la fille de journée , lit deux gazettes par jour. M. "Williams et le docteur Cotty
n'aiment pas lej§traité, parce qu'ils n'aiment
pas les Anglais , et qu'ils disent qu'il ne faut
pas s'y fier; mais ils ajoutent: ce il faut laisser
55 faire le président, il fera bien ce qu'il fera •>•>.
Encore une fois , je ne puis assez me louer
de toutes ces excellentes personnes. Etranger, ( 347 )
malade, absolument inconnu , et dans un appareil de médiocrité qui ne ressemblait pas
mal à la misère ; rien que la bont'é , l'humanité
et les vertus hospitalières de cette respectable
famille, n'a pu me donner droit aux soins
qu'elle m'a prodigués sans relâche pendant les
cinq jours que j'y ai passés, soins dont les occupations de leur ferme, de leur taverne, ne
les ont jamais distraits. Ils ont joint à ces procédés si bons , celui d'être plus que raisonnables dans le mémoire de ma dépense , qui,
trois fois plus considérable , ne l'aurait pas été
encore trop, pour tout l'embarras que je leur
ai donné. Puisse, cette respectable famille,
jouir de tout le bonheur qu'elle mérite ! Ce
souhait sincère et ardent, sera celui de toute
Rencontre du Général Knox.
Enfin pouvant un peu mieux supporter la
fatigue, et pressé d'arriver à Boston, où j'espérais trouver des lettres, j'ai profité le samedi
22 août du mail-stage qui s'arrête à la taverne
de Williams ; c'est le même genre de stage
que les autres, plus léger, mieux suspendu , et
où six personnes seulement peuvent tenir. Il est
particulièrement destiné à porter des lettres. 1348 )
Je n'avais pas fait plus de trois à quatre milles,
quand nous avons été arrêtés par une voiture
à quatre chevaux. C'était le général Knox ,
que ses affaires avaient amené à Boston , à
qui le hasard avait appris que j'étais malade
à Marlborough, et qui venait me chercher.
On peut juger de ma satisfaction et de ma
reconnaissance ; mais réellement peut-on être
meilleur? Je l'avais vu l'hiver précédent à.
Philadelphie, j'avais souvent été dans sa maison , où je me plaisais beaucoup ; mais je
n'avais aucun droit d'espérer de lui une bonté
si particulière. J'étais trop faible pour exprimer ce que j'éprouvais, je ne le sentais que
plus fortement.
Le chemin de Marlborough à Boston est un
village presque continuel. A vingt milles de la
ville commence une succession de maisons
plus propres et plus agréables les unes, que les
autres ; de jolis jardins, de beaux vergers , une
riche campagne, un luxe de chevaux , de
bestiaux, de moutons; et de l'agrément dans
la culture ; des arbres laissés ou plantés exprès
au milieu des champs , pour donner abri aux
animaux , ou même pour embellir la vue ; des
églises multipliées, toujours d'une construction simple, mais mieux peintes , des clochers
mieux faits ; elles sont entourées d'écuries ou-
■*T- (349)
vertes, où les habitans voisins mettent leurs
chevaux à couvert pendant le tems du service;
c'est un usage général reçu dans toute l'Amérique, mais le Massachussettsétant plus peuplé
etplus riche qu'aucunÉtat que j'aie vuencore,
ce genre d'établissement, inconnu en Europe,
y est plus étendu et plus soigné.
Enfin on arrive à Boston par le beau village
de Cambridge, et par un pont de bois fini
l'année dernière, long d'un mille, en y comprenant la chaussée qui le précède. Ce pont
est d'une construction élégante et légère ; il a
été bâti;aux fraix d'une compagnie qui en a le
péage, et qui en tire vingt pour cent de ce qu'il
lui coûte.
J'étais trop malade pour voir avec plaisir
et pour bien voir : cependant je n'ai pu être
insensible à l'aspect de ce beau pays qui ressemble à l'Angleterre.
Je m'arrête à Boston.
Fin du second Volume.   (f  

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