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Histoire de l'Eglise catholique dans l'Ouest Canadien du lac Supérieur au Pacifique (1659-1915). Vol.… Morice, A. G. (Adrien Gabriel), 1859-1938 1922

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       L'EGLISE GATHOLIQUE
DANS L'OUEST CANADIEfN AUTRES
OUVRAGES   HISTORIQUES
DU MEME AUTEUR
Au Pays de l'Ours Noir; 1 vol., Paris, 1897     Epuise
La  Colombie  Britannique   (dans les  Missions catholiques
frangaises au XIXe sidcle, vol. VI; Paris, 1903)	
History of the Northern Interior of British Columbia;
1 vol., 3e  edition; Toronto, 1905        $2.75
Aux Sources de PHistoire  manitobaine;  1 vol.,  Quebec,
1908 I   Epuis'e
History of the Catholic Church in Western Canada; 2
vols., Toronto,  1910        $4.50
Dictionnaire   historique   des   Canadiens   et   des   Metis
francais de POuest; 1 vol., 2e edition, Quebec, 1912       $1.50
Catholic Indian Missions in Canada (et beaucoup d'autres
articles dans la Catholic Encyclopedia) :
The Roman Catholic Church West of the Great Lakes
(dans Canada and its Provinces, vol. XI; Toronto, 1918)..
Histoire   abregee   de   POuest   canadien ;   1   vol.,   Saint-
Boniface, 1914 |  .50
Les Droits historiques du Frangais dans POuest canadien
(Introduction au Sang Francais de M. de Tremaudan;
Winnipeg, 1918)	
Vie  de  Mgr Langevin;  1  vol.,  3e   edition; Saint-Boniface,
1 vol., 1919       $1.75
EN PREPARATION
Du Pays de l'Ours  Noir,  1 vol.
Memoires d'un Centenaire   (le R. P. D. Dandurand, O.M.L), 1 vol HISTOIRE
DE
L'EGLISE CATH0L1QUE
DANS L'OUEST CANADIEN
Du Lac Superieur au Pacifique
1659-1915)
PAR  LE
R. P. MORICE, 0. M. I.
Licencie es lettrea et Laureat de la Socifite de Geographie de Paris ;
Membre de la Societe Historique et Scientifique du Manitoba; de la Societe
Historique de St-Boniface; de 1'Association Axtistique, Historique et
Scientifique de Vancouver ; dela Societe d'Histoire naturelle dela
Colombie Britannique; de la Societe de Philologie de Paris; de
1'Association Anthropologique d'Am6rique ; des Soci6t6s
de Geographie de  Neufch&tel (Suisse) et de Quebec,
du  Comite  Ethnologique de l'Association Britannique pour l'Avancement des Sciences;
du Club Anthropologique d'Ottawa, et
Membre honoraire du Boyal Ins-
titut Canadien de Toronto.
AVEC  DE NOMBREUSES ILLUSTRATIONS
VOL.   II
saint-boniface
Chez  l'Auteur
Ave.  Provencher
montreal
Granger Freres
43, rue Notre-Dame O.
1922 /fa/
f, 2-
•nun L'EGLISE
DANS L'OUEST CANADIEN
' LIVRE III
VERS LE NORD (Suite)
CHAPITRE VI
LE   P.  TACHE  NOMME  EVE QUE
1849^51
Mgr Provencher ne prit ostensiblement aucune part
aux demarches qui eurent pour resultat la proclamation
populaire de l'abolition du monopole de la traite des
fourrures, bien qu'il fut secretement tenu au courant de
tout ce qui se preparait, ou se passait. Des soucis plus en
rapport avec Fesprit de sa vocation obsedaient alors son
esprit. II etait maintenant persuade que, bien qu'encore
robuste en depit de ses 63 ans, il ne pouvait vivre long-
temps. Apres ce qu'il savait des delais qui avaient accom-
pagne la nomination de plusieurs eveques et des incon-
venients qui s'en etaient suivis, il etait tourmente" par la
peur de mourir sans un coadjuteur, qui put lui succeder
ipso facto en cas de deces, et prevenir ainsi les dimculte*s
d'un long interregne.
Ensuite, il y avait dans l'ouest, et surtout dans le nord,
ces nombreux neophytes, fruit de Pactivite evangelique
de MM. Thibault, Lafleche et Bourassa, ainsi que du P.
Tach6, qui, faute d^ev&que pour les visiter, n'£taient point
encore devenus parfaits fchr6tiens par le sacrement de
confirmation. Or il lui 6tait absolument inutile de penser L^GLISE   DANS L'OUEST  CANADIEN
[1849
les voir jamais lui-meme, £tant donne Fimpossibilite" ou
il se trouvait de voyager. 11 lui fallait done quelqu'un
qui put le remplacer pres d'eux.
Nous avons vu que sa premiere pensee avait ete pour
M. Lafleche. 11 lui avait meme obtenu des bulles, qui le
nommaient eveque dArath, et, devant les objections du
missionnaire, Favait fait venir a Saint-Boniface, pour
pouvoir juger par lui-meme de la valeur de ses excuses
Lafleche etait arrive" peu apres les troubles que nous venons
de raconter. II boitait affreusement, par suite de douleurs
rhumatismales et de plaies aux jambes. 11 ne fallait done
pas penser a lui.
Comme la mission de Saint-Francois-Xavier n'occa-
sionnait pas necessairement de grands deplacements, le
pr£tre invalide y fut nomme.
A Saint-Boniface, deux jeunes Oblats, les PP. Augustin
Maisonneuve et Jean Tissot1, etaient arrives de France
Fannie precedente (1848), et n'attendaient qu'un mot des
autorites pour voler a l'lle-a-la-Crosse, ou les PP. Tache
et Faraud faisaient des merveilles. Quant au P. Aubert,
il fut rappele au Canada en 1850, en sorte que, laisse a
lui-meme, le venerable eVeque du Nord-Ouest n'en sentit
que plus la necessite d'avoir quelqu'un qui put Faider a
porter le fardeau qui commencait a peser d'une maniere
inqui^tante sur ses epaules.
II d^sesp^rait de M. Lafleche. En dehors de lui, il n'avait
aucun choix: malgre" sa jeunesse, le P. Tache etait evidem-
ment Fhomme de la situation. II connaissait le pays et
plusieurs de ses langues, etait capable et instruit, et, par-
dessus tout, il appartenait a une congregation rehgieuse.
Une fois sacre, cette congregation ne pourrait en honneur
abandonner les missions qu'il serait appele a diriger. "II
faut que ce diocese tombe aux Oblats; il ne pourra pas se
1. Ce dernier n'Stait que scolastique lorsqu'il arriva a Saint-Boniface. 1849]
LE  P.   TACHE  NOMME  EVE QUE
pourvoir de sujets sans cela", mandait-il a MgrTurgeon2.
En consequence, apres avoir demande le consentement
de Mgr de Mazenod, son superieur general, il pria Rome
de remplacer par son nom celui de M. Lafleche sur les
bulles qui avaient ete expedites pour ce dernier3.
La lettre que Mgr Provencher ecrivit alors au fondateur
des Oblats est trop importante pour que nous n'en deta-
chions pas quelques passages concernant 1'elu de son cceur.
"11 a fait d'excellentes etudes classiques", disait Feveque
missionnaire; "il a etudie la theologie chez les Sulpiciens
de Montreal, et, depuis qu'il est employe dans les missions,
il a appris deux langues, avec la connaissance desquelles
il peut evangeliser les nations sauvages presque jusqu'au
pole. Outre cela, il sait passablement Fanglais, langue
necessaire partout dans ce pays. 11 a reussi au dela de mes
esperances a faire connoitre Dieu aux nations des Cris
et des Montagnais.
"Mgr Guigues4 a connu le sujet en question et Mon-
seigneur de Montreal a ete son eveque; tous deux pourront
rendre temoignage en sa faveur. Je mets tout entre leurs
mains, ainsi qu'en celles des autres sufTragants. Votre
Grandeur pourra hater la procedure a Rome par son
influence. Un eveque jeune et robuste, connaissant les
missions, pourra les visiter et en etablir d'autres. Je ne suis
plus capable de ces penibles excursions... 11 est probable
que les eveques du Canada, par Forgane de leur metro-
politain, vous adresseront la meme demande que moi"5.
Telle etait en partie la lettre de Feveque du "Nord-
Ouest". Ici nous ne pouvons nous empecher d'admirer
les voies de la Providence et les moyens dont elle se sert
2. Le 28 aout 1849.
3. Saint-Boniface; 29 nov. 1849.
4. Alors eveque de Bytown (Ottawa) et premier provincial des Oblats
au Canada.
5. Lettre du 29 nov. 1849. Mammi
l'eglise dans l'ouest canadien
[1849
pour arriver a ses fins. La revolution de 1848 avait laisse
des traces sur presque tous les points de FEurope continental, mais surtout en France, ou elle avait pris nais-
sance. Or, a cette epoque comme aujourd'hui, la France,
a elle seule, contribuait autant au soutien des missions
6trangeres que tous les autres pays ensemble. A cause des
troubles qui venaient de la bouleverser, on craignait que
la source de sa generosite ne fut tarie. D'ou la necessite,
pensait-on, non seulement d'epargner, mais meme de ne
garder que les missions qui ne pouvaient etre abandonnees
sans trop de prejudice pour les ames.
Le cas des postes qui dependaient de la Riviere-Rouge
etait encore plus desespere. On avait represents a Mgr de
Mazenod que le pays ou ils se trouvaient n'avait aucun
avenir, et ne pourrait meme pas fournir plus de travail
que de ressources a ses Oblats6. II etait done plus que vrai-
semblable que si la lettre de Mgr Provencher etait par-
venue au superieur general avant que Rome eut tranche
la question, il aurait refuse son consentement a une mesure
qui etait Fequivalent d'une acceptation irrevocable du
fardeau de ces missions 7.
Mais, par suite de circonstances inconnues, cette lettre
resta avec d'autres a Montreal, et elle n'arriva a Marseille
qu'apres F emission des bulles qui nommaient le P. Tache
eveque d'Arath in partibus infidelium et coadjuteur de
Mgr Provencher, avec droit de future succession (24 juin
1850).      J | jjp |H
L'eveque nomme n'avait encore que vingt-sept ans.
Dans le premier. moment de surprise causee par le
manque duplications, Mgr de Mazenod fut porte" a
regarder cette nomination comme un mauvais tour que
6. "II m'a ecrit qu'il etoit decide a les rappeler tous", affirmait alors
Mg Provencher.
7. La suite fera voir quel etait la nature de ce fardeau.
ssmm 1849]
LE  P.  TACHE NOMMlD EVEQUE
lui jouait Feveque canadien8. Mais il reconnut bient6t
le doigt de Dieu dans cette mesure et les circonstances
qui Favaient accompagnee. Bien que Felevation d'un des
siens a Fepiscopat, dans cette- partie lointaine de FAm6-
rique, dut reduire a neant tous les plans qu'il avait muris
au sujet des missions qui s'y trouvaient, il ordonna au P.
Tache de traverser Focean sans retard, et de venir se faire
sacrer en France par son pere en Dieu.
Pendant que ces arrangements se faisaient pour le plus
grand bien des ames, celui qui en etait Fobjet principal
continuait ses travaux .apostoliques a environ quinze
cents milles au nord de Saint-Boniface, sans songer le
moins du monde a la haute destined qu'on lui preparait.
En 1849, un courrier lui avait apporte, a lui et a son socius,
le P. Faraud, la nouvelle de la revolution en France,
laquelle allait, disait-on, reduire notablement les recettes
de Fceuvre de la Propagation de la Foi. En prevision de
cette eventualite, le P. Aubert, superieur des deux mis-
sionnaires, donnait a entendre qu'on devrait probable-
ment abandonner leur mission dans un avenir prochain.
A cette nouvelle, ils ecrivirent immediatement une
lettre, concue a peu pres dans les termes suivants, qui en
reproduisent fidelement le sens, sinon absolument le texte:
8. II m'a ecrit... que je lui avois joue un tour, en ne le prevenant
pas a temps du choix que j'avois fait de M^ Tache pour mon coad-
juteur", eerivait peu apres M81 Provencher, qui, loin de s'en troubler
maintenant que la nomination etait assuree, ajoutait au contraire:
"Moi je crois que c'est Dieu qui lui en a joue un plus beau, le mettant
dans la necessite de ne pas abandonner un de ses enfans. Que seroit
devenu le pays, avec tous ses sauvages abandonnes tout a coup ? Ces
missions n'auraient jamais repris".
M81" de Mazenod etait d'autant plus autorise a s'etonner de ce
qu'il pouvait prendre pour du sans-g&ne chez l'ev§que du Nord-Ouest,
que celui-ci lui enlevait l'un de &es nieilleurs sujets sans m§me Ten
avertir, que ce meme prelat avait neglige de lui ^crire a l'arriv^e des
Oblats, cinq ans auparavant, et qu'il n'avait pas correspondu avec
lui une seule fois depuis. l'eglise dans l'ouest canadien
[1849
"La nouvelle que contient votre lettre nous afflige, mais
ne nous dScourage pas; nous savons que vous avez a coeur
nos missions, et nous ne pouvons pas supporter Fidee
d'abandonner nos chers neophytes, nos nombreux cate-
chumenes. Nous esperons qu'il vous sera toujours possible
de nous procurer des pains d'autel et du vin pour le saint
Sacrifice. A part cette source de consolation et de force,
nous ne vous demandons qu'une chose: la permission de
continuer nos missions. Les poissons du lac suffiront a notre
existence, les depouilles des betes fauves a notre vetement.
De grace, ne nous rappelez pas"9.
Tout commentaire ne pourrait qu'affaiblir Farome
d'heroisme qui se degage de ces lignes. Le Nord-Ouest
avait enfin des pretres qui ne regardaient point en arriere,
apres avoir mis la main a la charrue!
11 nous suffira d'aj outer que la priere des zeles mission-
naires fut exaucee. On les laissa continuer leurs travaux,
aides, depuis le mois de juillet 1846, par le F. Dube, qui
se chargea des interets materiels de leur etablissement a
Flle-a-la-Crosse
Pendant ce temps, le ministere aupres des sauvages
du sud, Cris et Sauteux, etait moins attrayant, parce
que moins consolant. Au lac Manitoba, par exemple, le P.
9. Vingt annees de missions, p. 30.
10. La vocation de cet humble religieux, le premier, comme nous
l'avons dit, des freres con vers de l'Ouest, avait une etroite connexion
avec l'arrivee des tout premiers Oblats en Amerique. M. Dube se
trouvait a New-York lorsque le P. Honorat et ses compagnons y de-
barquerent en 1841. Ces mission!)aires y passerent le dimanche, et
leur maintien recueilli a l'eglise fit une telle impression sur lui, qu'il
voulut les suivre au Canada, ou ils se rendaient.
Malgre une sante assez peu satisfaisante, le F. Dube s'acquitta de
son mieux de ses fonctions de cuisinier a l'lle-a-la-Crosse, jusqu'a
l'arrivee des sceurs a cette mission. II fut alors charge de la surveillance des enfants que celles-ci elevaient. II mourut a son poste le 29
avril 1872, et fut, a sa demande, enterre entre les deux derniers sau-
vageons qui 6taient passes de vie a tr^pas.
MM 1849]
LE   P.   TACHE  NOMME  EVEQUE
Bermond s'efforcait, avec assez peu de succes, de dresser
les derniers au joug de FEvangile. Apres les avoir plusieurs
fois visitSs a la baie des Canards, il avait forme le pro jet
de faire venir les anciennes ouailles de M. Darveau s'eta-
blir. sur cette piece d'eau, au lieu de frequenter exclusi-
vement le lac Winnipegosis. Ce changement dans leur
rendez-vous aurait rendu bien plus facile la desserte de
leur mission, et les aurait en meme temps eloignes de ceux
des leurs qui etaient passes au protestantisme.
II fonda done, vers 1848, au milieu des pecheurs metis
eparpilles un peu part out a F extremity meridionale du
lac Manitoba, a quelque trois milles au sud du moderne
Saint-Laurent, une mission qu'il mit sous le vocable
gracieux de Notre-Dame du Lac. 11 sry batit meme une
maison convenable, dans laquelle il fut heureux de loger,
en 1849, un confrere dans la personne du P. Tissot. Mais
le vieux levain d'animosite et d'independance introduit
parmi les Sauteux, par le catechiste indien dont nous avons
parle a Foccasion de la mort de M. Darveau, persistait
malgre les efforts du pr^tre, et Fon assure meme que la vie
du P. Bermond fut au moins une fois en danger au milieu
d'eux.
C'est a la meme epoque qu'il faut reporter la fondation
(8 septembre 1849) de la mission du lac Athabaska. Le P.
Faraud en fut le premier titulaire, et, en raison de la date
de son inauguration, le jeune missionnaire la mit sous la
protection de la Sainte Vierge, et Fappela mission de la
Nativite11. f- ■# |
11 nous faut aussi compter parmi les incidents de bonne
augure au credit de la meme annee le passage, a la Riviere-
Rouge, d'un pretre qui devait, avant longtemps, s'enroler
sous la banniere de Marie Immaculee, dans la congregation
des Oblats. II etait alors stationne a Pembina, avec M.
11. Cette mission se trouve non loin du fort Chippewayan, sur la
rive septentrionale de cette grande piece d'eau. L?EGLISE   DANS  l'QUEST  CANADIEN
[1850
Belcourt qui, cet automne, avait ete heureux de recevoir
Fapport de ses services, mais ne devait pas en jouir plus
de deux ans. Dans une lettre a M^ Turgeon, en date du
30 novembre 1849, Provencher dit que "M. Lacombe
nous a bien plu". Cette simple mention doit suffire pour
le present. Ce nom reviendra plus d'une fois sous notre
plume dans les pages qui vont suivre. De fait, peu de mis-
sionnaires doivent attirer Fattention de nos lecteurs au
meme point que celui qui le portait.
Au printemps de 1850, les PP. Maisonneuve et Tissot
remplacerent le P. Faraud a Flle-a-la-Crosse, et se rnirent
a apprendre de leur mieux les langues indiennes, sous la
direction du P. Tach6, qui, depuis le depart de M. Lafleche,
6tait le superieur de ce poste.
Quant au P. Faraud, telle etait la facility avec laquelle
il se faisait a une nouvelle position, qu'on le prit bient6t
pour un veteran, familier avec tout ce qui touchait aux
Indiens. Le lieutenant Hooper, de Fexpedition du Plover
en quete de sir John Franklin, le rencontra, le 14 juillet
1850, au fort Chippewayan, lac Athabaska. 11 le mentionne
avec complaisance, tout en d^figurant quelque peu son
nom, au cours d'un livre assez int6ressant qui decrit son
voyage des c6tes sib^riennes au cceur du Grand-Nord
canadien.
cNous fumes", dit-il, "recus poliment par M. Todd, et
presented au souper au pere Pharoux, missionnaire francais
de la religion catholique romaine, avec lequel j'eus le
privilege et le plaisir d'une conversation tr£s int6ressante.
Monsieur Pharoux parait avoir consacre" beaucoup de
temps a F^tude des Indiens de cette locality"12.
L'explorateur anglais entre alors dans uneserie de details
sur les langues montagnaise et crise, qui denotent chez son
interlocuteur une rapidite" de perception peu commune,
12. Ten Months among tbe Tents of tbe Tuski, p. 403.
IIIKIIMUI 1851]
LE  P.  TACHE NOMME EVEQUE
9
avantage qui ne pouvait evidemment que Faider beaucoup
a gagner le cceur de ses ouailles.
Cependant, son ancien superieur, le P. Tache, etait
alle* visiter differents camps de Montagnais et de Cris
separe's les uns des autres par de grandes distances, lorsque,
de retour a sa mission de Flle-a-la-Crosse en fevrier 1851,
il fut comme foudroye* par la nouvelle de son elevation
a Fepiscopat. Son eveque le mandait a Saint-Boniface,
et son propre superieur religieux lui ecrivait dans le meme
sens. Le jeune pretre n'avait qu'a obeu*.
A Saint-Boniface, il trouva une lettre de M8^ de Mazenod, qui lui ordonnait, au nom de la sainte ob&ssance,
de partir imm^diatement pour Marseille. Le fondateur
des Oblats voulait voir ce jeune fils, dont on lui disait
tant de bien.
Aux pieds du prelat, dont le port majestueux en aurait
impose s'il ne se fut montre" si paternel, le missionnaire
crut qu'il pourrait encore ecarter le fardeau dont ses
faibles epaules etaient menacees. Mais de Mazenod
savait ce qu'il voulait, et il n'6tait pas homme a changer
d'opinion une fois qu'il s'6tait persuade que telle ou telle
mesure 6tait necessaire au bien de FEglise.
—Tu seras Eveque, lui d6clara-t-il done sur ce ton de
familiarity qu'il affectait avec la plupart de ses enfants
spirituels.
—Mais, Monseigneur, mon age, mes d^fauts, telle et
telle raison ?
—Le Saint-Pere t'a nomine, et lorsque le Pape parle,
e'est Dieu qui parle.
—Pourtant, Monseigneur, je voudrais rester Oblat.
—Certes, e'est bien ainsi que je Fentends.
—Mais la dignite* episcopate semble incompatible avec
la vie religieuse.
—Comment! la plenitude du sacerdoce exclurait la
perfection a laquelle tout religieux doit aspirer ? 10
l'eglise dans l'ouest canadien
[1851
Puis, se redressant de toute sa taille, avec la noble
dignite qui le earacterisait:
—Personne n'est plus eveque que moi, dit-il, et bien
stir personne n'est plus oblat non plus13.
Le P. Tache fut done sacre le 23 novembre 1851, a
Viviers, dans le sud de la France14. Puis il fut nomme
vicaire des missions du Nord-Ouest canadien, e'est-a-dire
superieur de tous les Oblats, en tant que religieux, qui se
trouvaient dans ce pays. II se rendit peu de temps apres
a Rome, ou il obtint que le titre d'eveque du Nord-Ouest,
que portait Mgr Provencher et qui n'avait pas grand sens,
fut change en celui d'eveque de Saint-Boniface.
Dans son zele pour la propagation de la foi catholique,
le titulaire du nouveau siege avait demande a une autorite
bien differente, la compagnie de la baie d'Hudson, d'e-
tablir une mission permanente a la factorerie de York,
pour les employes catholiques qui s'y trouvaient, ainsi
que pour ceux des Indiens qui se sentiraient attires a
embrasser la religion dont il etait le chef dans FOuest.
Et comme il connaissait la repugnance de certains person-
nages pour une pareille fondation, Mgr Provencher avait
cru bon de s'effacer et de laisser le coadjuteur de Quebec,
F6v6que de Montreal et ceux de Martyropolis et de By-
town (Ottawa) transmettre eux-memes sa requete. N6an-
moins, cette permission fut refusee, sous pretexte que "la
collision des croyances hostiles, qui ne pourrait manquer
de resulter de Fadoption de pareille mesure, serait inju-
rieuse aux interets spirituels et temporels des Indiens"15.
Sans se laisser abattre par cette rebuffade, les memes
prelats firent une nouvelle tentative dans le meme sens,
en Janvier de Fannee suivante. lis regrettaient Faversion
13. Vingt annkes de missions, p. 41.
14. Dont un autre Oblat, M^ H. Guibert le futur cardinal-arche-
veque de Paris, occupait alors le siege.
15. A. Barclay, secretaire de la compagnie de la baie d'Hudson.
24 aout 1850. 1851]
LE P. tache nomme eveque
11
pour leur Eglise que trahissait ce refus, et e*taient pein6s
des raisons sur lesquelles on se basait, apr&s que les mis-
sionnaires catholiques avaient toujours travaille* pour les
meilleurs int^r&ts du peuple, sans distinction de croyances,
au lieu de causer des collisions qui auraient mUit6 contre
Fobjet m^me de leurs travaux.
lis terminaient ainsi leur memoire: "Inutile de rappeler
a votre comity les puissants motifs qu'a votre honorable
compagnie d'user de sa charte avec une telle moderation,
que cette charte ne provoque point de plaintes contre les
immenses privileges qu'elle confere". Cette attaque voilee
du document autour duquel avaient route tant de debats
ne fut point du gout des potentats du commerce des
pelleteries. Leur seconde reponse fut encore plus decou-
rageante que la premiere. lis disaient aux eVeques:
"Le comite" est persuade* que si vous relisez les mots
auxquels vous faites allusion, vous verrez que e'est contre-
Fhostilite* des croyances, et non contre ceux qui les pro-
fessent, qu'il est anxieux de proteger les indigenes de son
territoire. Pour ces raisons et d'autres encore, il a fait
des pr6paratifs, par la dotation du diocese de la terre d&
Rupert16, pour etendre davantage dans le pays le sys-
teme de missions adopts par FEglise d'Angleterre, qu'il
se propose d'aider autant qu'il est en son pouvoir. Et il
n'a aucune crainte de perdre dans Festime publique, ou
de mettre sa charte en danger, en pr^ferant les mission-
naires protestants aux pretres cathohques romains comme
instructeurs de la population indigene"l7.
Apres une semblable admission de partialite, il n'y avait
plus rien a esperer de ce cdte* pour les missionnaires catholiques, et on laissa tomber la question.
16. Nom anglais de rimmense territoire qui comprenait alors l'Assi-
niboia et les pays cireonvoisins jusqu'a la baie d'Hudson.
17. A. Barclay aux memes, 14fev. 1851.
2 m
CHAPITRE VII
BATAILLE  AVEC   LES   SIOUX
1850-51
Dans Fimpossibilite de rien faire pour les catholiques
du fort York, Mgr Provencher tourna son attention vers
un poste plus pres de lui. Dans le cours de 1850, les
metis de Saint-Francois-Xavier recurent done deux reli-
gieuses, les sceurs Lagrave et Lafrance, qui fonderent
immediatement une ecole pour les enfants de cette locality, auxquels Fetude des lettres n'etait d'ailleurs pas
nouvelle, ainsi que nous Favons vu. Ce premier eesaim
de la ruche de Saint-Boniface s'arreta dans les halliers
de FAssiniboine le 5 novembre 1850. Ses membres
allaient reproduire dans ces parages les merveilles de
pieuse industrie qui rejouissaient les bords de la Rouge
depuis plus de six ans. lis allaient, abeilles laborieuses
du divin Apiculteur, elaborer et instiller dans les tendres
intelligences qui leur etaient confiees le miel de la mentality chretienne, discretement cache dans la cire de cette
instruction profane qui passait pour la raison d'etre exclusive de leur deplacement.
De son cote, Fautorite civile prenait certaines mesures
qui ne pouvaient que favoriser, dans un autre ordre de
choses, les etablissements d6ja existants sur la riviere
Rouge et son principal affluent. Par exemple, le 16
decembre 1850, le conseil votait, a la demande de M.
Lafleche, la somme de £50 pour Finauguration d'un bac
sur chacun de ces deux cours d'eau. Un nomm.6 Narcisse
Marion en eut la charge pendant les deux premiers mois;
apr&s quoi un M. McDougall en opera un a ses propres
frais. Nous pouvons aussi faire remarquer, comme preuve
de Festime dont jouissait deja M. Lafleche, qu'il fut nom- 1851]
BATATLLE  AVEC LES  SIOUX
13
m6, le 27 novembre 1851, Fun des trois conseillers charges
de verifier les comptes de la colonie.
Nous avons vu le comit6 de la compagnie de la baie
d'Hudson, a Londres, montrer a Fendroit de la mission
catholique de la Riviere-Rouge une hostility a peine
d6guis£e. Plus a m6me d'appr6cier les services des
pretres catholiques, les autorit6s locales de cette corporation, et meme les ministres protestants sur place, 6taient
moins mesquins que ses directeurs anglais, peu au fait
des services qu'ils rendaient a la colonie. C'est ainsi
que, le ler mai 1851, le Rev. William Cochrane* pro-
posa, et M. Lafleche appuya, au conseil d'Assiniboia,
une motion a l'effet "que la somme de £100 fut prise
dans les fonds publics, pour etre divis6e annuellement
entre FeVeque de la terre de Rupert et Feveque du Nord-
Ouest, pour servir, a leur discretion, a des fins d'educa-
tion". I §
Cette proposition fut votee a Funammite\
L'annee suivante, M. Lafleche appuya une proposition
du Dr Bunn, du m&ne conseil, qui demandait que £15
fussent accordees chaque ann6e pour des fins identiques
au R6v. John Black, ministre presbyterien nouvellement
arrive dans la colonie. Cette motion recueillit £galement
les suffrages de tous2.
Et pourtant elle fut desavou6e, avec la pr^cedente,
par le comity de Londres, sous pr^texte qu'elle "mettait
les fonds publics a un emploi impropre" 3.
Les prejuges religieux et F6troitesse d'esprit que trahit
ce desaveu ne datent pas d'hier, et ne semblent malheu-
reusement pas en voie de disparaitre des pays gouvernes
1. Dont le nom est souvent ecrit Cockran dans les documents con-
temporains. Ce ministre etait, au dire de G. Bryce (Hist, of tbe
Hudson's Bay Company, p. 299), "un homme de stature gigantesque et
d'une bonhomie surprenante".
2. Minutes of tbe Council, 13 juil. 1852.
3. Ibid., 25 mars 1853. tggBggg
gggganMiBlm i r MWMllHmiOT
14
l'eglise dans l'ouest canadien
[1851
par une majority protestante. La repartition de Fargent
des contribuables aux 6coles qui instruisent leurs enfants
un emploi impropre des fonds publics! Et cela a une
epoque ou toutes les 6coles de la colonie etaient sous les
auspices d'une confession religieuse ou d'une autre, et
ou les instituteurs ou institutrices de Provencher venaient
d'ouvrir des cours pour les Aleves de langue anglaise4!
II y en a pourtant qui continueront a proclamer que
Ffiglise catholique est Fennemie de Finstruction chez
les masses !
Mais d'autres que Feveque de Saint-Boniface avaient
alors leurs embarras. M. Lafleche etait, on se le rappelle,
stationne* a Saint-Francois-Xavier, ou il faisait Foffice.
de cure*. Malgre" l'e"tat encore assez pr^caire de sa sant6,
il accompagnait parfois son peuple m6tis dans ses chasses
au bison sur la grande prairie. Or les Sioux du sud
devenaient de plus en plus hostiles, et manifestaient
depuis quelques annees une aversion prononcee pour les
"gens du pays"5, a cause, sans doute, du sang sauteux
ou cris qui coulait dans leurs veines. Cependant, do-
ciles a la voix de FEglise, ceux-ci leur rendaient souvent
le bien pour le mal, ainsi qu'il appert d'un document
curieux qu'occasionna la mauvaise foi indienne.
C'e*tait a la suite d'une rencontre, au cours de laquelle
des victimes avaient 6te faites chez les Sioux, aussi bien
que du c6t6 des me*tis. Malgre" une attaque perfide et
absolument injustifiable, qui leur avait cotite plusieurs
hommes, ces derniers auraient agree les excuses des Sioux
si ceux-ci n'avaient eu la bassesse de recommencer tout
a c6te\ Les mentis avaient alors use* de repre*sailles: d'ou
grand scandale dans le camp sioux, ou Fon parait avoir
6te" d'opinion que Flndien avait seul le droit de tuer.
4. Provencher a l'archevSque de Quebec, 21 juil. 1851.
5. Les metis. 1851]
BATAILLE   AVEC  LES  SIOUX
15
Une ambassade chargee des griefs de ceux qui se croyaient
lese*s dans leurs privileges par la mort de quelque proche
6tait venue demander: Les m6tis veulent-ils la guerre,
ou bien preferent-ils la paix?
Ceux-ci repondirent comme d'habitude par Finterme-
diaire de leur chef, Cuthbert Grant, et les quelques para-
graphes de sa reponse que nous citons ci-apres nous
initieront a ces qualites, le sang-froid, le bon sens et la
logique, qui lui avaient valu la position qu'il occupait
honorablement depuis longtemps.
"Amis", disait-il, "vous savez qu'il y a un demi-siecle
ou plus que nous fumons ensemble le calumet de la paix;
que pendant tout ce temps aucun individu de votre
nation ne peut dire que les metis de la Riviere-Rouge
aient jamais leve la main en colere contre lui, jusqu'a
ce que le recent fatal accident les obligeat de le faire
pour se defendre eux-memes, bien que vous sachiez que,
d'annee en annee, vos jeunes gens ont tue, et, ce qui
est pour nous pire que la mort, scalpe, un grand nombre
des notres. Ce n'est pas que nous ayons eu peur de
represailles, mais nous sommes Chretiens et nous ne nous
vengeons jamais. Et cette declaration, qu'on ne peut
contredire, nous porte a no ter de suite les diff£rents points
de votre message, et a y repondre.
"Amis, vous dites que vos gens ont ete tues. Nous
vous croyons et le regrettons sincerement. Mais en
meme temps vous oubliez d'exprimer votre regret de ce
que de nos gens aient ete tues aussi. Chacun des deux
faits vous est aussi bien connu, et les notres ont ete tues
les premiers. Vous oubliez de faire remarquer que, pendant que la Terre-qui-Brule6 et sa suite etaient au milieu
de notre camp ami, a fumer le calumet de paix en toute
confiance et s^curite, vos gens etaient a massacrer trai-
6. L'un des principaux chefs sioux. 16
l'eglise dans l'ouest canadien
[1851
treusement les notres la ou Fon pouvait les voir de ce
meme camp! Vous oubliez de mentionner qu'on amenait
au campement nos morts, dont les corps etaient encore
chauds et qu'on deposait sous vos yeux7! Jusqu'alors
il ne vint jamais a Fesprit ou au cceur d'un metis de la
Riviere-Rouge de rechercher le sang d'un Sioux par esprit
de vengeance.
"Amis, vous dites que nos gens ont souvent ete en
votre pouvoir. Nous le reconnaissons; mais vous devez
aussi reconnaitre que les votres ont souvent ete en notre
pouvoir, et que nous les avons renvoyes le cceur content.
Menie lors de la recente fatale occurrence, quand nos
morts etaient sous vos yeux, et que cent fusils se dres-
saient menagants pour ecraser d'une mort instantanee
la Terre-qui-Brule et son parti, un plus grand nombre
furent en votre faveur que contre vous. Ainsi vous futes
sauves: la Terre-qui-Brtile et ses gens etaient saufs dans
le camp des metis.   Les braves sont toujours genereux" 8.
La paix qui suivit cette noble revendication fut une
paix plus ou moins boiteuse, ainsi que les metis purent
s'en apercevoir au cours de leurs grandes chasses. II
pourrait nous etre avantageux de suivre M. Lafleche,
avec ses paroissiens de Saint-Frangois-Xavier, dans une
ou deux de ces expeditions. Nous y trouverons encore
d'autres motifs de nous montrer reconnaissants a la religion de son action civilisatrice, qui nous frappera d'autant
plus que nous serons choques des atrocites dont nous
serons t^moins parmi ceux qui refusaient de Fembrasser.
Ces petites excursions au sud-ouest de la riviere Rouge
vont, en meme temps, nous initier aux dangers inherents
a l'accomphssement des devoirs sacerdotaux sur les plaines
de FOuest.
7. La Terre-qui-brule 6tait le premier signataire du message de reclamation des Sioux.
8. Apud A. Ross, The Red River Settlement, pp. 326-27. 1851]
BATAILLE avec LES SIOUX
17
La premiere connaissance que M. Lafleche acquit de
cette partie du pays date de 1850. II ne tarda pas a y
avoir une exhibition de moeurs strictement aborigines.
Un jour, deux Sioux tomberent par megarde sur son
camp, qui contenait plusieurs Sauteux. Aussitot qu'on
les eut identifies, le missionnaire et les m6tis durent s'in-
terposer entre eux et les Sauteux pour les proteger contre
les balles et les fl&ches de ces derniers. lis furent obliges
de les escorter pendant six bons milles, avant que leurs
ennemis traditionnels renongassent a les massacrer.
Quelque temps plus tard, le 5 aotit 1850, plus de cent
Sauteux etant partis pour le fort des Prairies9, ils se trou-
verent soudain en face d'Indiens qu'ils prirent pour des
9. II y eut, sous le regime des traiteurs de fourrures, plusieurs postes
connus sous ce nom. L'un d'eux se trouvait sur la basse Saskatchewan,
juste en dessous de la Grande Fourehe, ou, comme l'ecrit Alex. Henry,
l'atne\ "sur le bord de la Pasquayah, ou Sascatchiwaine". II couvrait
une etendue d'un acre environ, etait entoure d'une bonne palissade en
bois de tremble, percee de deux portes, et une troupe de cinquante a,
quatre-vingts hommes le defendait (Travels and Adventures, pp. 319-
20). Ce n'etait autre chose que le fort la Corne sous un nom different.
Un autre etablissement similaire, mais moins ancien, qui passa, lui
aussi, pour le fort des Prairies, etait simplement le prototype, ou le
precurseur du fort Edmonton, et appartenait a la compagnie du Nord-
Ouest. En 1804, son personnel ne comptait pas moins de six bourgeois
ou commis, dont la moitie* etaient de langue francaise, dix interprets,
tous Canadiens-francais ou metis partiellement de m§me descendance,
deux guides et quinze contremaltres de race identique, avec quatre-
vingt-douze "voyageurs", dont trois seulement portaient des noms
anglais avec des prenoms frangais, ainsi que deux dont les noms etaient
iroquois—en tout, cent vingt-cinq employes, sans compter leurs femmes
et leurs enfants. II y avait en outre un "chasseur libre".
Ce poste etait aussi appele nouveau fort Auguste (le fort "Lagus"
des voyageurs), ou fort des Prairies d'en haut. II avait ete eleve vers
1798, pour remplacer un etablissement anterieur, qui se trouvait
quelque vingt milles plus bas sur la meme riviere. En 1799, chacune
des deux localites avait encore son etablissement, dont l'un etait appele le fort des Prairies d'en haut, et l'autre le fort des Prairies d'en
bas. Ce ne fut qu'aprSs la fusion des deux compagnies que le premier
commenga a §tre connu sous le nom de fort Edmonton—d'autres *yagss
ttWirmnaMMWrtH.rnijin
m
18
l'eglise dans l'ouest canadien
[1851
Sioux. II etait parfaitement inutile pour ces derniers
d'essayer de fuir. lis resolurent done de payer d'audace,
et s'avancerent pour saluer les Sauteux, tout comme s'ils
eussent 6te* d'anciens amis.
—Des Sioux! Des Sioux! Tuons-les, s'ecrierent plusieurs Sauteux a la fois.
Pour prevenir toute m6prise, le chef posa aux strangers
quelques questions dans son propre dialecte. Presse de
repondre, Fun d'eux se hasarda a dire en sauteux quelques
mots qui deciderent de son sort et de celui de ses com-
pagnons, Faccent etrariger avec lequel ils etaient pro-
nonces ayant trahi sa nationality. Cinq des Sioux furent
imm^diatement cribles de balles. Deux essayerent de
s'enfuir; mais Fun d'eux tomba mort a quelque distance,
pendant que le second fendait Fair de ses cris pergants,
sous Faction des poignards sauteux qui le tailladaient
alors qu'il etait encore plein de vie. Avant qu'il eut
rendu le dernier soupir, on le scalpa sans pitie; puis ses
membres furent tranches Fun apres Fautre, et chacun
reclama avec avidite une partie de son corps pour em-
porter comme trophee.
Mais le missionnaire allait lui-meme etre bientot affecte
'par des scenes encore plus saisissantes.    Le soir du 12
disent que le poste ainsi nomme avait ete eleve en 1795 par un certain
Georges Sutherland, au service de la compagnie de la baie d'Hudson
(XVth. Rep. Geographic Board of Can., 1917, p. 81).
En outre, dans son memoire sur les etablissements frangais, Bougainville donne aussi le nom de fort des Prairies a l'ancien fort Jon-
qui&res, pr&s du site de Calgary.
Quant au fort des Prairies dont parle ici M. Thibault—car e'est sur
l'une de ses lettres qu'est base notre recit—il est difficile de le recon-
naltre dans aucun des postes commerciaux que nous savons avoir
existe en 1850 dans la region dont il parle. De fait, il est fort probable,
sinon absolument certain, que le missionnaire fait tout simplement
allusion au portage la Prairie, qui se trouve dans ces parages, en depit
du fait qu'il mentionne expressement un fort avec son bourgeois (Cf.
Rapport sur les missions du diocese de Qukbec pour 1853, p. 51). 1851] bataille avec lestsioux 19
juillet 1851, son parti etait arrive" a unejplace appele*e le
Grand-Coteau10, au sud de la frontiere internationale,
lorsqu'un eclaireur signala la presence, non loin de la,
d'un tr&s fort camp sauvage. Les m6tis n'6taient qu'en-
viron quatre-vingts, dont quelques-uns n'avaient pas
encore vu plus de douze ou quinze [printempsu. Dans
le but de s'assurer de la nationality des Indiens, cinq
6claireurs eurent l'imprudence de s'aventurer trop loin.
Trois furent [captures, pendant que les [deux fautres s'en-
fuyaient au grand galop vers leurs amis.
—Des Sioux! crierent-ils; un nombre incalculable de
Sioux!
On sut apr&s qu'il devait y avoir pres de deux mille
guerriers dans la bande, puisque le nombre de leurs loges
etait d'au moins six cents.
On peut aisement se figurer Fanxi^te des metis a cette
nouvelle. lis se preparent immediatement a la lutte.
Dans ce but, ils se font un rempart de leurs charrettes,
en dessous desquelles ils creusent des tranchees pour
mettre les femmes et les enfants a Fabri, et, en dehors
de Fenceinte qui en resulte, ils elevent a la hate des re-
doutes en terre pour proteger les assi^ges.
Malgre ces precautions, comme Fennemi est au moins
vingt fois plus nombreux qu'eux, les metis n'ont, humai-
nement parlant, aucune chance de salut en cas d'assaut
determine par les Sioux. Aussi leur pretre passe-t-il la
nuit a entendre leurs confessions et a les preparer a la
mort, si Dieu permet que Fennemi ait le dessus.
Le lendemain, on voit celui-ci avancer, masse compacte
10. Un coteau, en frangais du pays, est simplement un petit plateau
un peu plus eleve que le reste du terrain.
11. L'abbe G. Dugas (Histoire de VOuest Canadien, p. 119) dit"soix-
ante metis"; mais M. Lafleche ecrit: "environ quatre-vingts chasseurs,
dont plusieurs n'avaient pas plus de douze a quinze ans" (Rapport,
mars 1853, p. 58). l'eglise dans l'ouets canadien
[1851
de peut-etre sept mille hommes, femmes et enfants. Les
Sioux sont si stirs du succes que leurs femmes conduisent
des chevaux attel6s a des travails 12, avec lesquels ils
pensent emporter le butin. A mi-chemin, les barbares
font une halte, comme pour exhiber leur nombre, et jeter
l'effroi dans les rangs des m6tis, ainsi que pour laisser
a leurs propres retardataires le temps de les rejoindre.
Les m6tis en profitent pour aller, au nombre d'une tren-
taine de cavaliers, les detourner de leurs desseins pervers
qui ne sont que trop evidents. Ils leur font meme quelques petits presents, et les engagent a rebrousser chemin.
Peine perdue: Foccasion est trop belle et les chances de
succes trop exclusivement du cote des Sioux pour que
ceux-ci n'en profitent pas.
Le sort en est done jet6: une lutte terrible et sanglante
s'impose. Impossible de Feviter, a moins qu'on ne se
resigne a se faire massacrer par les Indiens. Les parle-
mentaires reviennent au grand galop a leur camp, ou les
mouvements des sauvages qui les suivent les dispensent
d'annoncer leur 6chec. C'est pourquoi M. Lafleche par-
court les rangs de son peuple en detresse; il lui parle de
Dieu qui peut le defendre s'il implore son secours, et,
pour encourager ses ouailles a la resistance, il leur rappelle
la lachete" bien connue des sauvages en presence d'un
ennemi resolu.
—Courage, mes amis, leur crie-t-il; souvenez-vous que
Dieu est de notre cote, et que vous avez un P&re dans le
ciel qui sait combien est injuste Fattaque de ces barbares.
Puis, comme aucune bravoure ne peut rien contre
pareil nombre d'agresseurs, le pr£tre fait voeu, au nom
de ses gens, d'observer un jeune solennel et de chanter
12. Deux perches, dont un bout est fixe de chaque c6te d'un cheval
en guise de limoniere, tandis qu'a l'autre, qui traine par terre, est attache une espSce de treillis destine a recevoir un fardeau. 1851]
BATAILLE   AVEC  LES  SIOUX
21
trois grand'messes s'ils sortent sains et saufs de l'impasse
ou ils se trouvent.
Cependant les Sioux avancent toujours. Plusieurs sont
deja a ported de fusil. Un surtout se fait remarquer
par son audace: il se tient constamment a Favant-garde,
et semble vouloir avoir l'honneur d'etre le premier a
p&ietrer dans le cercle forme par le camp des metis. Vaine-
ment Favertit-on de ne pas avancer davantage; il veut
a tout prix foncer sur le camp, qu'il croit evidemment
voue a une perte certaine. Une balle lui fait mordre la
poussiere, et Lafleche reconnait en lui Fun des deux
Indiens auxquels il a sauve la vie. .
Pendant ce temps, un metis americain gardait les pri-
sonniers metis. Entendant la detonation de Farme a
feu qui a mis fin a la vie de Fingrat:
—C'est un signe de rejouissance pour annoncer la paix,
font deux des trois metis; allons assister a la fete.
Et les voila qui, malgre les remontrances de leur gar-
dien, se precipitent a cheval dans la direction de leur
camp. L'Americain fait feu, mais, a dessein ou non,
les manque. Sachant qu'il y va de leur vie, les deux
metis fendent Fair avec leurs coursiers en nage, accom-
pagnes de balles et de fleches qui leur viennent de toutes
les directions, sans pouvoir les atteindre. Dieu est evidemment avec eux, et ils ont enfin Finexprimable satisfaction de se reunir a leurs compatriotes.
Cependant a la vue de leur ami qui vient de tomber
sous le feu des metis, les Sioux ont jure" de venger sa mort.
Ils se precipitent sur eux, et leur envoient le contenu de
leurs armes; mais il leur faut bientot reculer devant le
feu nourri et bien mieux dirige des gens de M. Lafleche.
Les Indiens elargissent alors leurs rangs, et cement a
distance le fort improvise" de charrettes et de remblais
de terre. Les assie*g6s ne vont-ils point flechir devant
la furieuse attaque de tant de monde ?   C'est maintenant 22
L'EGLISE  DANS L'OUEST  CANADIEN
[1851
une veritable grele de balles et de filches, qui pleuvent
sur le rempart de bois et de terre qui les protege.
Mais les m6tis sont d'excellents tireurs; lis m6nagent
leurs munitions et, de Fenceinte ou ils s'abritent, ils s'ef-
forcent de faire trouver une victime a chacun de leurs
traits. Aux horribles chants de guerre, aux provocations
et aux excitations au courage des chefs sioux, les metis
respondent par des hourras 6tourdissants chaque fois qu'ils
ont des preuves que leurs projectiles ont porte. Vaine-
ment Fennemi essaie-t-il de les prendre d'assaut; une
volee qui seme partout la mort et les blessures part alors
du petit camp, dont les d^fenseurs savent bien qu'ils sont
perdus s'ils laissent Fennemi approcher de trop pres.
M&me le missionnaire semble comme sous Finfluence
de la poudre. "Votre ami, qui n'avait pas juge" conve-
nable a son caractere de prendre le fusil, avait decide
qu'au moment supreme il leverait sa hache sur la tete
du premier coquin qui oserait mettre la main sur sa char-
rette", ecrit-il quelque temps apres FeVenement13. Heu-
reusement que ce moment supreme ne vint ni pour les
m6tis, ni pour leur guide spirituel. Apres six heures d'une
terrible fusillade, les Sioux commencerent a perdre courage. Au plus fort de la melee, on les entendit clairement
crier:
—Vous avez avec vous un manitou qui vous garde.
Aussi se d£sisterent-ils, se retirant graduellement avec
leurs morts et leurs blesses, qu'ils emportaient dans ces
memes veliicules qu'ils avaient amenes pour y placer le
riche butin dont ils se croyaient si stirs.
Les m6tis n'avaient que trois blesses, et encore ceux-ci
n'6taient-ils atteints que legerement, en plus d'un des
6claireurs imprudents qui n'avait pu s'6chapper comme
les deux autres, et qu'ils trouverent transperce de soixante-
13. A un ami; Saint-Frangois-Xavier, 4 sept. 1851, 1851]
BATAILLE AVEC  LES SIOUX
23
sept fleches et de trois balles14. Ses mains et ses pieds
avaient 6t6 coupes et emport6s, tandis que le reste de
son corps 6tait horriblement mutile\ Mais, dans ce conflit
et dans un autre de cinq heures qui eut lieu le lendemain,
au moment ou les m6tis se mettaient en branle pour aller
se joindre a un gros parti des leurs, qu'ils savaient campus
dans le voisinage, les Sioux n'eurent pas moins de dix-huit
blesses et quinze tueV5. D'autres assurent que ce dernier
chiffre devrait etre cinquante.
II n'y avait pas plus d'une demi-heure que s'etait ter-
mine ce second combat, que des metis envoyes du gros
camp, ou se trouvait M. Lacombe et qu'on avait fait
avertir, rejoignirent la petite troupe des preux qui s'etaient
si bien defendus. En quittant le terrain, les metis attachment, au bout d'une perche une lettre pour les Sioux.
"Pauvres gens", leur disaient-ils en substance, "ga ete"
contre Finclination de notre cceur que nous nous sommes
battus avec vous. Combien de fois ne vous avons-nous
pas sauve la vie, lorsque vous etes entres dans notre
camp? Malgre cela, vous n'avez jamais manque Focca-
sion de nous traiter en ennemis, massacrant nos peres,
nos meres et autres parents. Dans Faffaire d'aujourd'hui,
vous n'avez pas tue" une seule personne chez nous. Vous
voyez done que vous avez agi contre la volonte de Dieu,
Quant a Favenir, nous vous ayertissons de ne jamais
entrer dans nos camps et de ne jamais r6der autour d'eux".
Cette memorable rencontre eut lieu le dimanche 13
juillet 1851. La maniere dont ils avaient 6te" regus fit
une grande impression sur les sauvages americains, et ne
contribua pas peu a gagner aux metis, en g6n6ral, le res-
14. Preuve que, m§me a cette epoque, les arcs etaient encore plus
communs que les armes a. feu parmi les Sioux americains.
15. Le P. Lacombe dit seize dans une lettre ecrite l'annee suivante
(Montreal, 1^ fev. 1852) aux associes de la Propagation de la Foi du
diocese de Montreal. l'eglise dans l'ouest canadien
1851
pect que commandent partout le courage et la valeur,
unis a Fhabilete\
Le danger que ceux-ci avaient couru, et Fassistance
qui leur 6tait visiblement venue d'en haut, ne pouvaient
aussi que les confirrner dans la pratique de leur religion,
et leur inspirer une Constance encore plus grande dans
la foi de leur bapteme.
En tant que peuple distinct, les metis etaient alors dans,
la periode heroique au point de vue chretien. C'est dire
qu'ils se montraient, pour la plupart, aussi fervents que
le permettaient leurs habitudes nomades, et tres attaches
a leurs guides spirituels, ainsi qu'a la doctrine qu'ils leur
devaient—ce qui n'excluait pourtant point quelques cas
isoles de defection16, dus soit a Fignorance et a Fabsence
de tout pretre, soit au proselytisme de leurs maitres pro-
16. Par exemple, il y avait, vers 1848-49, un employe de la compagnie
de la baie d'Hudson a l'lle-a-la-Crosse, qui etait probablement issu de
la famille la plus mal fam.ee de tout l'Ouest, ainsi qu'on peut le voir en
consultant notre Dictionnaire historique des Canadiens et des metis
frangais de VOuest, aux articles Deschamps. C'est evidemment le meme
individu que le Rev. M. Hunter appelle Duchamp dans son journal,
ou il le represente comme ayant ete "porte par 1'etude et la lecture [de
la Bible] a renoncer aux erreurs du papisme et a devenir un protestant
zeie" (Cf. Church Missionary Record pour 1853, p. 13). Le cas d'un
pauvre manoeuvre illettre qui change de religion par suite de 1'etude
de la Bible est trop singulier pour que nous manquions d'ajouter,
toujours d'apres le meme veridique chroniqueur, que 1'ignorant metis
se mit alors a "faire de grands efforts pour convaincre ses amis catho-
liques romains d'abandonner les erreurs de l'£glise de Rome, vu qu'il
avait decouvert (!) qu'elles n'etaient nulle part autorisees par la parole
de Dieu, et que l'absolution d'un pretre est pure vanite, Dieu seul
pouvant pardonner les peches de ceux qui se repentent veritablement
et croient en son eher Fils" (Ibid., ibid.).
Comme on le voit, il y avait alors, comme aujourd'hui, de soi-disant
ministres de l'£vangile qui supposaient, chez leurs lecteurs d'Angle-
terre, une foi bien robuste en leurs contes; de fait, plus robuste que celle
qu'ils avaient eux-m^mes en la parole de Celui qui, d'apres leur propre
version de la Bible, a formellement declare aux premiers pretres, et
en leurs personnes a ceux qui devaient venir ensuite: "Ceux dont
vous avez remis les peches, ils leur sont remis" (Joan., XX, 23). 1851]
BATAILLE avec les sioux
25
testants, soit enfin a quelque m&jontentement passager,
ou a certains motifs d'int6r&t sordide. Meme en pareil
cas, il 6tait assez rare que la brebis egare'e ne revint point
au bercail, sous l'impulsion de la maladie et a l'approche
de la mort. saa
EB
CHAPITRE VIII
MENTALITE   INDIENNE
1851-52
Des scenes diff6rentes s'offraient ailleurs a d'autres
ouvriers evangeliques. Au mois d'avril 1851 \ apres un
voyage accompli en partie avec un mentis frangais dont le
souvenir reste vivace dans le Nord canadien, le vieux
Beaulieu, comme meme les premiers missionnaires l'ap-
pelaient2, le pere Faraud se rendit au fort Resolution,
sur le Grand lac des Esclaves3, ou il fut le premier ministre
d'un culte a annoncer la bonne nouvelle. II avait vecu
pendant trois jours de moelle de joncs et des ceufs plus
ou moins couvis des oiseaux sauvages, quand il atteignit
cette mer interieure4. Mais la reception qu'on lui fit le
compensa amplement des miseres de la route.
D'abord comme paralyses a la vue de l'homme de
Dieu, par suite d'une crainte reverencielle qui les anean-
tissait, les seize ou dix-huit cents sauvages qui s'y etaient
rassembl^s pour le voir ne tarderent pas a recouvrer la
parole, au point qu'ils userent meme d'une sainte importunity en demandant le bapteme.    Le pretre dut leur
1. M8* Tach^ parle (Vingt annkes de missions, p. 50) de ce voyage
comme ayant ete execute en 1852. Mais le P. Faraud (ou plutot son
biographe, qui ecrit d'apres ses notes) est positif qu'il le fit en 1851
(Dix-huit ans chez les sauvages, p. 134).
2. II naquit apparemment en 1771, et se rappelait avoir vu arriver,
en 1786, le premier blanc qui ait jamais visite la partie du Grand lac
des Esclaves ou il se trouvait. Beaulieu etait un vrai patriarche, plein
de foi et de bonne volonte.
3. Et sur le delta qu'y forme la riviere des Esclaves, qui se divise
alors en trois branches principales.
4. De largeur fort inegale, ce lac n'a pas moins de 336 milles, soit a
peu prds 120 lieues, de long. On peut lui assigner une moyenne de 40
milles de large.
mwi'»u. 1851]
MENTALITE INDIENNE
27
faire comprendre que ce n'est pas la foi seule qui fait
me*riter cette faveur, mais la connaissance des principales
Veritas chr6tiennes, unie a un commencement de conformity aux commandements de "Celui qui est ass^s sur le
ciel"5.      § -- U
Une autre de ses difficultes fut la regularisation des
relations sociales et familiales. Presque tous ces Indiens
etaient polygames, et la premiere condition a remplir
pour entrer dans cette vie nouvelle que preconisait le
missionnaire, consistait dans le rejet de toutes les femmes
excepte" une. Son accomplissement ne fut pas sans sou-
lever des difficultes et memes certaines altercations peu
agreables.
Un jour, un vieillard Faborda, accompagne de ses deux
femmes, et lui demanda laquelle il devait garder.
—II ne m'appartient pas de juger en pareille matiere,
protesta le pretre.   Dis-moi toi-meme laquelle tu preferes.
—Je les aime toutes les deux au meme degre, declara
FIndien; car toutes les deux m'ont donne des enfants.
Le P. Faraud apprit alors que chacune des deux femmes
avait quatre enfants, mais que la plus vieille avait deux
fils assez ag6s pour la soutenir, tout en gagnant leur propre
vie au moyen de la chasse, tandis que les enfants de sa
rivale etaient tous en bas age. Le pretre demanda alors
a la premiere si elle ne consentirait point a voir F autre
rester avec le pere de sa jeune famiile. Elle repondit par
un "oui" qui ressemblait considerablement a un "non".
Neanmoins, le juge improvise crut pouvoir s'en prevaloir
pour rendre la sentence suivante:
"La m&re des deux jeunes gens ne souffrira point en
5. Ainsi que l'appellent plusieurs de leurs tribus. Pour d'autres,
c'etait originairement le Pere des hommes (Loucheux), Celui qui voit
en avant et en arriere (Peaux-de-Lievres), Celui par qui la terre existe
(Montagnais), le Createur (id.), Ce qui est en haut (Porteurs prehisto-
riques); a peu pres pour tous, Celui qui est assis au zenith.
3 28
L'EGLISE   DANS  L'OUEST  CANADIEN
[1851
etant priv6e des services de celui qu'elle a jusqu'ici regarde
comme son mari. Ses fils subviendront facilement a ses
besoins, tandis que la compagnie d'un homme fait est
necessaire a Fautre femme, dont les enfants sont trop
petits pour rien faire pour eux-memes. Je pense done
qu'il n'est que juste que celle-ci devienne l'epouse legitime de cet homme".
En entendant cette decision, a laquelle se soumit im-
mediatement son ci-devant conjoint, la plus vieille des
deux femmes eclata en violents reproches contre lui.
—Est-ce ainsi, s'ecria-t-elle, que tu me recompenses
de ma fidelite ? C'est moi qui ai toujours eu soin de toi.
Ma sceur cadette6 ne daignait meme pas raccommoder
tes mocassins, et maintenant tu m'abandonnes pour la
prendre pour toujours!...
Cetait la une des scenes plus ou moins burlesques qui
rompent souvent la monotonie de la vie du missionnaire,
parmi les grands enfants que sont les Indiens du Nord
canadien. Four eux, non seulement le pretre est le guide
spirituel, le pere du peuple et le pasteur des ames, mais
il lui faut, bon gre" mal gre, remplir parfois le role de juge
et de magistrat; heureux encore quand il n'a point a jouer
au policier, ou meme au gendarme!
Plus pacifique avait recemment ete la vie de Mgr
Tach6, le jeune eveque d'Arath, et moins bruyantes les
scenes dont il avait ete temoin en France et en Italic
Mais sa nouvelle dignite" etait pour lui une raison meme
de retourner promptement a, la sauvagerie de FAm&rique
du Nord, puisqu'elle lui rappelait qu'il avait la une tache
a remplir, dont personne autre que lui ne pouvait s'ac-
quitter. En outre, il avait promis aux peres de FUe-a-la-
Crosse de les rejoindre en septembre 1852.
En fevrier de cette anne*e, il dit done adieu a son ven6-
6. C'est-a-dire ma rivale. 1852]
MENTALITE  INDIENNE
29
rable superieur g6n6ral, et, apr&s un long voyage au
travers des plaines des Etats-Unis, qui fut for cement
tortueux dans son itin^raire, puisqu'il fallait a tout prix
eViter les Sioux, devenus de v6ritables 6cumeurs de prairie,
il arriva a Saint-Boniface le 27 juin 1852. II 6tait accom-
pagne" d'un p&re oblat, Henri Grollier, qui allait bientot
devenir le pionnier du cercle arctique, et d'un jeune pretre
s6culier que nous avons deg a entrevu un instant. Ce
dernier etait M. Albert Lacombe, qui, apres avoir passe"
les trois premieres ann6es de sa pretrise alternativement
dans FOuest (Pembina) et dans FEst7, venait consacrer
definitivement sa vie entiere au service du pauvre sau-
vage, sous Fegide de Marie Immaculee.
C'etait Fintention de M. Lacombe de commencer im-
mMiatement son noviciat chez les Oblats; mais, vaincu
par les supplications de Mgr Provencher, qui n'avait
personne a mettre a Sainte-Anne, ou Edmonton, en la
place de M. Thibault qui voulait quitter le pays, il con-
sentit finalement a remettre cette derniere demarche a
plus tard, et a se rendre de suite dans FExtreme-Ouest.
Abandonner ce poste etit ete" une calamite grosse de consequences d^sastreuses pour les missions de cette partie
du diocese de Saint-Boniface. Cependant, M. Thibault
ayant consenti a rester encore dans FOuest, MF Provencher lui trouva une honorable et laborieuse retraite
a Saint-Frangois-Xavier, que M. Lafleche quitta pour se
retirer pres de son eVeque.
Pretre et prelat furent alors temoins d'une terrible
inondation, qui causa d'autant plus de degats que la population de la Riviere-Rouge etait devenue plus dense.
Toute la vallee etait temporairement transformee en un
lac, qui n'avait pas moins de cinq pieds de profondeur
7. Peu apr§s l'epoque ou nous l'avons pour la premiere fois entrevu
a, Saint-Boniface, c'est-a-dire en 1850, il etait retourne dans l'Est, et
avait exerce le saint ministSre a Berthier.
II w	 wimmfrn
30
L'EGLISE   DANS L'QUEST   CANADIEN
[1852
a la porte meme de Provencher. Jour et nuit, celui-ci
entendait les vagues se briser contre les murs en pierre
de sa residence, et former ressac comme le font celles de la
mer contre les falaises rocheuses de ses cotes8.
Mais, etant arrives longtemps apres que Feau s'etait
retiree, les nouveaux missionnaires amenes par Mgr Tache
ne furent point attristes par la vue de pareille desolation.
Le 8 juillet9, Lacombe et Grollier s'agenouillaient aux
pieds du venerable eveque de Saint-Boniface, et son jeune
coadjuteur tint a les imiter, malgre la nouvelle dignite
8. Provencher a FarchevSque de Quebec, 6 juil. 1852. Le premier
ecrivit alors a celui-ci: "Elle a entraine les maisons, les granges, les
etables, les pons, les clotures, avec bien des pertes. II y avoit cinq pieds
d'eau autour de ma maison; encore deux ou trois pouces, et elle etoit
sur mon plancher. Je ne suis pas sorti, mais j'etois comme sur un
vaisseau en pleine mer".
La calamite est decrite d'une maniere saisissante dans un petit volume, Notes of the Flood at Red River, par revenue angliean de la terre
de Rupert (Londres, 1852), ou nous voyons qu'elle affecta surtout les
Canadiens-frangais de la colonie, dont Fun est ainsi mentionne: "Un
pauvre Frangais me rendit visite, pour me demander un peu de secours.
Sa maison avait ete balayee par le torrent, et il avait en outre ete laisse
sans bateau. II n'avait plus de residence, et parlait de ses sept enfants
les larmes aux yeux, mais ajoutait: 'C'est le bon Dieu qui afflige'—
une legon de patience pour tous", ajoute l'auteur par maniere de corn-
men taire.
L'eveque angliean dit qu'apres tout la rivi&re "n'etait certainement
pas si haute, peut-etre dix-huit pouces plus basse", que lors de la der-
niere inondation, tandis que M. Belcourt declare que "l'eau s'eieva un
pied de plus qu'en 1826, et que les pertes qu'elle occasionna furent
encore plus grandes" (Ap. Bond, Minnesota and its Resources, p. 343).
Etant donne la grande augmentation dans la population et la propriete,
nous ne pouvons que souscrire a cette derni&re assertion; mais quant
a la premiere, il ne faut pas oublier que ce pretre n'etait point alors
dans la colonie proprement dite, tandis que le preiat angliean y resida
tout ce triste printemps.
9. II y a quelques contradictions relativement a ces evenements
dans les documents qui ont jusqu'iei vu le jour. Ainsi M81" Tach£ dit
dans ses Vingt annkes de missions qu'il retourna a Saint-Boniface le
27 juillet, tandis que l'abbe G. Dugas (Monseigneur Provencher, p. 275)
remplace cette date par le 4 juillet. 1852]
MENTALITE  INDIENNE
31
dont il 6tait revetu. M8^ Provencher b6nit affectueuse-
ment la petite caravane apostolique, groupe de dignes
missionnaires, s'il en ftit, qui allaient vers les brebis per-
dues d'Israel, ou retournaient vers elles. Tel fut sur la
terre le supreme adieu des deux premiers 6v6ques de
Saint-Boniface, qui ne devaient plus se revoir qu'au ciel.
Pendant la nuit du 10 au 11 septembre 1852, M^
Tache" arriva a Flle-a-la-Crosse en compagnie du P,
Grollier.
L'etat dans lequel 6tait tombee cette mission y avait
rendu sa presence absolument n£cessaire. Nous con-
naissons deja Finconstance de l'aborig&ne americain, in-
constance qui n'est nulle part plus marquee que parmi
les Denes10. Or les Montagnais de Flle-a-la-Crosse, peu
au courant des circonstances, ind^pendantes de la volonte"
des superieurs, qui n^cessitent souvent le changement
des pasteurs—ou bien se refusant a les comprendre, par
suite d'un egoi'sme assez comprehensible—avaient 6te"
m6contents des departs successifs, et a si breve ech6ance,
des PP. Tach6, Lafleche et Faraud, departs qui s'6taient
produits au moment meme ou les connaissances linguis-
tiques de ces missionnaires commengaient a rendre leurs
services tres pr^cieux.
Ils avaient 6te" remplaces par deux jeunes pre tres, qui
ne savaient naturellement pas un mot de montagnais le
jour de leur arrived, et qui n'avaient pour l'apprendre
qu'une facilite" tout ordinaire. Cette ignorance forcee
avait rendu leur ministere tr^s difficile. D'ou meconten-
tement, murmures contre ces changements trop frequents,
et negligence proportionnee des devoirs rehgieux de la
part des Indiens.
Heureusement, le retour de Mgr Tach6 allait porter
remade a ce p£nible e*tat de choses.
10.  Qui sont d'autant plus enfants qu'ils sont plus primitifs. 32
L'EGLISE  DANS L'OUEST  CANADIEN
[1852
Pendant que le nouveau preMat revenait d'Europe, le
P. Faraud accomplissait au Grand lac des Esclaves, cette
mer int£rieure de plus de cent lieues de long, le voyage
auquel nous avons d6ja fait allusion. La, non seulement
il precha la doctrine chr^tienne et la morale qui y correspond aux Indiens accourus pour Fentendre, mais, pour
que ses legons eussent des fruits plus durables, il leur
enseigna encore a lire les caracteres syllabiques, au moyen
desquels prieres et catechisme pouvaient s'apprendre en
son absence.
A son retour a la mission de la Nativite, sur le lac
Athabaska, il eut la consolation de souhaiter la bienvenue
a un compatriote qui allait devenir son socius, nous vou-
lons dire le P. Henri Grollier, "compagnon qui reunit
toutes les qualites d'une veritable missionnaire", comme
devait plus tard ecrire de lui M. Lafleche11, tandis qu'a
Saint-Boniface trois autres Oblats, les PP. Rene Remas
et Valentin Vegreville 12, accompagnes du frere Alexis
Raynard, venaient grossir les rangs du clerge de Mgr
Provencher et de ses auxiliaires officiels. A la fin de 1852,
son diocese ne comptait pas moins de huit peres et deux
freres de la meme congregation.
Si ermite qu'etit ete j usque-la le P. Faraud a sa nouvelle
mission du lac Athabaska, il n'en avait pas moins regu
force visites des rudes enfants des bois, dont la foi Fedifiait
autant qu'elle Fencourageait. Nous ne pouvons nous
empecher de presenter ici au lecteur un specimen de ces
visiteurs, dont Foriginale mentalite contribuera a donner
une id6e encore plus exacte du milieu ou le missionnaire
operait.
11. Seminaire de Nicolet; 9 avril 1855. Apud: Rapport, mars 1855,
p. 135.
12. Ce nom a ete jusqu'ici invariablement ecrit Vegreville; mais
celui qui le portait y mettant constamment deux accents, nous nous
croyons oblige de suivre son exemple. 1852]
MENTALITE INDIENNE
33
DenSgonusye 13 6tait un type parfait de naif croyant
et de tribun du peuple. II etait venu de loin avec sa femme
et ses trois petits enfants pour se faire enseigner "le che-
min qui conduit en-haut", et, non content de se graver
dans la m^moire les enseignements du pretre par les
moyens ordinaires, il voulut encore faire oeuvre d'ap6tre,
en r&pandant parmi sa nombreuse parente" Finstruction
qu'il en avait regue. C'6tait son habitude de passer des
journees entieres a perorer, assis sur une pierre, au milieu
d'un cercle d'auditeurs avides de sa parole, et bien souvent
la nuit meme ne pouvait mettre un terme a ses harangues.
Ce faisant, Fenfant des bois atteignait un double but,
comme le P. Faraud l'apprit un jour.
—Pourquoi tant de discours ? lui demanda alors le
missionnaire. II y a de quoi te rendre malade, et puis
tu empeches tout le monde de dormir.
—Pourquoi? fit FHomme-Maigre, mais c'est bien
simple. Je fais par la du bien a mes freres, les Hommes
(Dene), et puis c'est pour moi la meilleure maniere de
retenir ce que tu m'apprends.
Dix jours de ce manege avaient suffi pour lui donner
13. Ou l'Homme-Maigre. Nous conserverons a ce nom la forme con-
sacree par les memoires de M^ Faraud; mais les exigences de l'exac-
titude philologique nous forcent a faire remarquer que, d'apres M51"
Grouard, pour lequel la langue montagnaise n'avait point de secrets,
la maniere dont ce nom est epele etait, sous la plume de son prede-
cesseur, l'indice d'une connaissance encore imparfaite de cet idiome—
a moins (ce qui est vraisemblable) que l'auteur des Dix-huit ans chez
les sauvages soit lui-meme responsable d'une transformation acci-
dentelle d'un vocable, peut-etre pas tr§s bien ecrit dans les notes ma-
nuscrites dont il se servit pour composer ce livre. D'apres M8* Grouard,
le P. Faraud ayant vraisemblablement demande son nom a l'lndien:
—Denegon usyk, je m'appelle l'Homme-Maigre, aurait repondu ce
dernier.
Et le missionnaire aurait pris la phrase entiSre pour le nom de son
interloeuteur. D'un autre c6te, il peut etre bon d'ajouter que le P.
Petitot donne le meme nom a celui-ci, et l'ecrit Dknk-gonouzik (En
route pour la mer Glaciale, p. 303). L'EGLISE   DANS L'OUEST  CANADIEN
[1852
Finstruction requise pour le bapteme. Voyant ses excel-
lentes dispositions, le P. Faraud insinua qu'il pourrait
des lors etre admis dans le sein de FEglise.
-Non, non, dit alors Foriginal; je n'ai encore rien fait
pour le bon Dieu.
Et il repartit pour le desert.
Un an apres, le missionnaire etait occupe a equarrir un
tronc d'arbre, lorsqu'il vit arriver quelqu'un qui, de distance en distance, faisait des genuflexions dans la direction
de l'eglise. Son aspect paraissait assez familier; pourtant
le missionnaire ne pouvait se remettre son nom.
—Notre pere n'a point de memoire, fit alors Fetranger
en reponse a une question du pretre. Je suis celui qui,
en partant Fannee.derniere pour le pays du froid, promit
de revenir a cette epoque pour se faire baptiser14.
—Oh! je vois: tu es Denegonusye.
—Non, je m'appelle maintenant Yalhthi-aze, le Petit-
Pretre15.
—C'est bien, fit le P. Faraud. Je me souviens de toi.
Je me rappelle meme que tu voulais faire quelque chose
pour Dieu avant d'etre baptise.   Voyons, qu'as-tu fait ?
—J'ai preche jour et nuit au peuple de ma nation tout
ce que tu m'avais appris. J'ai fait prier, j'ai mari6, j'ai
enterre\ Je crois avoir converti plus de trois cents des
miens.   Maintenant j'ai faim, ajouta-t-il.
—Manques-tu de provisions ?
—Ce n'est pas cela, fit l'Indien qui se faisait maintenant appeler le Petit-Pretre. II y a longtemps que tu
m'as parle: j'ai tout digere. J'ai faim de ta parole. II
me faut quelque chose de nouveau.
14. Autant que possible, un sauvage evitera de decliner lui-meme
son nom, surtout s'il est avec d'autres, qui lui rendront alors le service
de repondre pour lui. S'il est seul, il se servira la plupart du temps
d'une periphrase, comme: le p§re d'un tel, l'epoux d'une telle, le frere
de celui-ci, le grand'pere de celui-la, etc.
15. Litteralement, le Petit-Priant. 1852]
MENTALITE  INDIENNE
35
Le pere continua done son instruction religieuse; puis,
apr&s quelque temps, il lui demanda quel jour il aimerait
a recevoir le bapt^me. L'Indien r6flechit quelques minutes, et mentionna la f6te de saint Pierre. II y avait
encore une quarantaine de jours avant cette date, et
comme le pretre et le cat6chumene se trouvaient alors
dans une grande p&iurie, le premier voulut avancer un
peu l'6poque de la reception finale de ce dernier. Mais
l'Indien ne voulut point y consentir.
—Vois-tu, dit-il au missionnaire, moi je ne fais rien
sans raison. Tu me disais Fan dernier que Dieu avait
donne" les clefs du paradis a saint Pierre. Je suis bien
r6solu de ne plus offenser le bon Dieu quand j'aurai 6te"
baptist; je choisis done la fete de saint Pierre, afin qu'il
m'ouvre la porte et ne la referme plus.
Le missionnaire agrea ses raisons; mais, quelques jours
plus tard, voyant que le bon vieux dep^rissait a vue d'ceil,
il comprit qu'il n'avait plus rien a manger, et voulut
Fenvoyer momentanement dans le bois, a la recherche
de quelque nourriture sous forme de gibier. Le Petit-
Pretre refusa encore de le faire.
—Lorsque, fit-il remarquer, le Fils de Dieu se fut decide
a precher sa parole, avant d'etre baptise, il repetait souvent: Je vous ai donne l'exemple, afin que vous fassiez
comme j'ai fait16. Or tu me dis qu'il jetina quarante
jours et quarante nuits, puis qu'il fut baptise. Eh bien!
ne faut-il pas que je fasse comme lui?
La veille de la Saint-Pierre, le pauvre vieux, de plus
en plus faible, pouvait a peine marcher. II se traina
pourtant a l'eglise pour y faire sa priere.   Le P. Faraud
16. Exemplum dedi vobis, ut quemadmodum feci vobis', ita et vos
faciatis (Joan., XIII, 15). Le renvoi indirect de l'Indien a ce texte
montre qu'il avait deja atteint un assez haut degre d'instruction religieuse, bien que les paroles auxquelles il fait allusion n'aient pas ete
prononcees avant la vie publique de Notre Seigneur. 36
L'EGLISE  DANS L'OUEST  CANADIEN
[1852
y entra aussi, a son insu, et voici ce qu'il Fentendit dire
tout haut:
"Mon Dieu, vous avez beaucoup d'esprit, et moi j'en
ai fort peu. Je suis si ignorant que je n'ai pu apprendre
la pri&re que j'ai a vous faire. Je vous parlerai avec mon
cceur, et j'espere que vous me comprendrez.
"Mon Dieu, je dois etre baptis6 demain; mais il y a
une foule de choses qui m'embarrassent pour ne plus vous
offenser. Ainsi j'ai mon epouse qui est borgne, mais c'est
la son moindre d6faut. Elle est tres lente quand je la
commande; elle me fait impatienter. II faudrait la cor-
riger, afin que je ne sois point expose" a pecher apres mon
bapteme. Le deuxi&me de mes fils a le meme def aut que
sa mere; il faudrait Fen corriger aussi. Quant a mes
freres les sauvages, je les connais beaucoup mieux que
le pretre: il faudrait les convertir, ou bien les faire tous
mourir du meme coup.
"Mon Dieu, je dois etre baptise demain; mais il y a long-
temps que je ne mange guere. Vous avez dit: Demandez
et vous recevrez; or, comme je ne puis pas vivre sans
manger, vous etes oblige" de me donner bonne chasse apres,
car je partirai demain" 17.
Et le bon vieux continua longtemps encore a faire a
Dieu ses naives recommandations.
Le lendemain, un peu avant Faurore, on frappait a
coups redoubles a la porte du missionnaire. Puis une
voix criait au dehors:
—Tu devrais savoir que c'est aujourd'hui la Saint-
Pierre, et que je dois etre baptist!
Bientot apres, Fonde reg6n6ratrice coulait sur le front
de Pierre, autrefois Denegonusye, et plus r^cemment le
17. L'Indien, ou du moins le Dene, est le meme partout: simple et
naif comme un enfant, et cette touchante priere de D&nGgonusye' nous
rappelle celle d'un porteur aveugle, que nous lui entendimes faire a
l'eglise un jour qu'il s'y croyait seul. 1852]
MENTALITE INDIENNE
37
Petit-Pr&tre. Puis il repartit pour la chasse. Quelques
jours apr&s, il revenait frapper a la porte du P. Faraud.
—Viens sur les bords du lac et tu verras, dit-il.
II avait un canot plein de venaison, et il le lui montra
en disant:
—Tu vois que le bon Dieu a tenu sa promesse. Je
sais que tu es dans le besoin; je t'apporte des provisions.
Telle est, en partie, l'histoire d'une conversion chez
les D6n6s du nord. Mais il est temps de retourner au
sud, pr&s du venerable vieillard qui, de Saint-Boniface,
gouvernait la jeune EgHse de FOuest. CHAPITRE IX
MORT DE Mgr PROVENCHER; SON   CARACTERE
1853
Sans etre absolument malade, Mgr Provencher avait de
sa mort prochaine des pressentiments qui ne le quittaient
point. Depuis un an surtout, il faiblissait visiblement,
parlait souvent de sa fin qu'il regardait comme imminente,
"et avoit meme designe d'avance les ornemens avec
lesquels on Fenseveliroit. II craignoit qu'on ne lui en
mit de trop beaux" 1
Les trois grands desirs de son cceur etaient maintenant
realises. II avait des religieux, dont la presence dans les
rangs de son clerge assurait la perpetuite de ses missions;
il avait des religieuses, qui veillaient sur F Education de
la jeunesse, et enfin un coadjuteur avec droit de future
succession delivrait son esprit de toute inquietude relati-
vement aux suites de sa propre disparition de la scene
de ce monde.
Des deux premiers points il avait lui-me'me ecrit: "Le
Pere des misericordes me reservait done la douce consolation de voir mon vicariat apostolique pourvu de religieux
et de religieuses, qui se recruteront pour son bonheur, et
pour porter le flambeau de FEvangile et de la civilisation
parmi les nations nombreuses qui peuplent les immenses
con trees du nord. Je chanterai avec joie le cantique de
Simeon, et je verrai approcher ma derniere heure sans
amertume"2.
Un quatrieme besoin avait depuis quelque temps cher-
che a s'imposer a son attention.    Le pretre qui restait
1. D'une lettre de M. Lafleche a Mgr de Quebec; Saint-Boniface, 15
juin 1853.
2. Rapport sur les missions du diocese de Quebec, juil. 1847, p. 51.
minn-mw 1853]   MORT DE MCT provencher; son CARACTERE 39
avec lui, a Saint-Boniface, avait g6n6ralement la direction
de son college. Mais tout le monde n'a pas les qualit6s
requises pour semblable tache: il aurait done voulu obtenir
les services de freres enseignants. On lui avait parle des
Clercs de Saint-Viateur, deja 6tablis au Canada. II essaya
d'en avoir pour son pauvre diocese; mais, apr&s les pertes
causees par Finondation de 1852, ses ressources ne sufh-
saient plus a defrayer les depenses inh^rentes a pareille
fondation3. Comme la mort semblait le suivre de pres,
il ne put mtirir ce plan et en assurer F execution.
En se levant, le matin du 19 mai 1853, il fut pris d'une
attaque d'apoplexie, qui le laissa etendu sans connaissance
sur le parquet de sa chambre.
C'etait un samedi. Apres etre revenu a lui, il put a
peine parler, et il passa la nuit suivante sans prendre
aucun repos. II voulut pourtant assister a la sainte messe
et dire son office, ce que ses pretres, M. Lafleche et le P.
Bermond, durent se resigner a le laisser faire, vaincus
qu'ils etaient par ses instances, apres qu'ils lui eussent
quelque temps cache son breviaire pour Fen empecher.
II fut dans une esp&ce de d&ire presque toute cette
semaine, et regut les derniers sacrements le 24.    Puis,
3. Elles ne lui permettaient meme pas de mettre la derniere main
a sa cathedrale, qui avait besoin de reparation avant d'etre achevee,
comme on peut le voir par la description qu'en fait un protestant qui
la visita en 1851. "Les catholiques", ecrit-il, "ont une grande cathedrale en pierre, batie en 1832 et encore inachevee, en face du fort d'en
haut et de l'embouchure de l'Assiniboine. Ses immenses murailles,
massives comme celles d'une prison, sont lezardees et en mauvais etat.
Elle est surmontee de deux clochers, dont l'un est termine, tandis que
la charpente de l'autre s'eiance seule dans l'air, deja noircie par le
temps. On etait a renouveler Finterieur, auquel travaillaient des char-
pen tiers; on peignait les courbes de la voute, et des ouvriers, montes
sur des echafaudages, la decoraient de peintures tr§s artistiques,
formant guirlandes et festons de fleurs. On me dit que les soeurs du
couvent, tout a c6te, allaient se charger de cette partie du travail;
mais elles n'etaient point la quand je m'y rendis" (Bond, Minnesota
and its Resources, p. 326). 40
L'EGLISE   DANS  L'OUEST   CANADIEN
[1853
tard dans la soiree du 6 juin4, apres avoir beni son
peuple, ses pre tres absents, les deux qui Fassistaient et les
scaurs, il rendit doucement le dernier soupir. II etait
age" de soixante-six ans et pres de cinq mois.
Deux jours apres, une messe solennelle de requiem fut
chantee dans la chapelle des sceurs, et le 10 sa depouille
mort elle fut portee a la cathedrale. C'est la que le dernier
service funebre fut celebr6, en presence du major Caldwell,
gouverneur de FAssiniboia, des officiers de la compagnie
de la baie d'Hudson presents au fort Garry, et d'un grand
nombre de protestants, qui ajouterent le tribut de leurs
4. Jusqu'ici on a ete unanime a. dire le 7, et M. Lafleche, qui raconta
plus tard la maladie et la mort du venere prelat, fut la cause involon-
taire de cette erreur, en ecrivant qu'il mourut "le 7 juin, a, onze heures
du soir" (Cf. Dugas, Monseigneur Provencher, p. 286). Mais les chro-
niques des sceurs grises, qui le soignaient, portent formellement ce qui
suit: "Dans la nuit du 6 juin, a 11 heures, apr§s quelques minutes
d'agonie, notre Pere, notre Fondateur remettait doucement son ame
a son Createur... Aux premieres lueurs du 7, notre ehere soeur Lagrave,
qui avait regu le dernier soupir de notre venere P§re, vint nous annoncer
que nous etions orphelines". Un autre document contemporain, tout
entier de la main de soeur L'Esperance, alors membre de la meme com-
munaute, confirme ces donnees, ainsi que le temoignage oral de la soeur
Laurent, qui vit encore et se trouve a Saint-Boniface depuis 1850.
D'ailleurs, pas n'est besoin de beaucoup de penetration pour se
rendre compte du fait que si M61" Provencher etait decede le 7, peu
avant minuit, comme on l'a toujours dit, on aurait du faire preuve,
pour ses funerailles, d'une hate plutot indecente, puisque cette supposition ne donnerait qu'un jour pour la toilette funebre du defunt et son
ensevelissement, l'ornementation speciale du lieu saint, la confection
du cercueil dans lequel il devait reposer au service du 9, etc. Or, a cette
epoque, la seule preparation de ce dernier demandait presque une
journee, puisqu'il fallait souvent commencer par en faire les planches.
Pour une personne de son rang, pareil empressement a se debarrasser
de ses restes mortels n'aurait guere ete du gout de ses nombreux enfants
spirituels eparpilles dans le pays, dont beaucoup desiraient sans aucun
doute le revoir une derniere fois avant sa disparition finale de la scene
de ce monde.
Le 6 juin 1853 etait la fete de saint Norbert, patron du defunt, nous
fait remarquer Fabbe Lamy, directeur des Cloches de Saint-Boniface,
auquel nous devons d'avoir etudie ce petit point d'histoire. 1853]     MORT DE M81 PROVENCHER;  SON CARACTERE 41
regrets a l'hommage de la veneration et a Feffusion des
prieres des catholiques de Saint-Boniface et des environs.
Peu apres, sir Georges Simpson, gouverneur en chef de
la Compagnie en Amerique, 6crivait de Flle-a-la-Crosse
a son successeur: "Je desire enregistrer un tribut de
respect pour la memoire de cet excellent prelat, votre
predecesseur, dont nous avons eu si r£cemment a deplorer
la perte. Pendant une longue periode, plus longue qu'il
n'est donne d'ordinaire aux amities humaines de durer,
j'ai eu le bonheur d'entretenir avec ce digne eVeque des
rapports caracterises par Festime et le respect personnels,
lesquels, pendant plus de trente ans, n'ont jamais ete
interrompus, soit dans nos rapports officiels, soit dans
nos relations privees.
"Dans sa carriere publique, il s'est montre Fami de
Fordre et du bon gouvernement, le promoteur de tout
ce qui paraissait devoir contribuer au bien-etre general,
et un pilier pour les autorites etablies; toujours pret a
porter sa part des fardeaux publics, tant dans les deliberations du conseil que dans le maintien des lois. Quant
a sa valeur personnelle, le sentiment si repandu du chagrin
cause par sa perte fournit une preuve touchante de sa
bienveillance et de sa liberality.
"Sa vie pieuse et sans tache lui avait acquis Festime
universelle; pour moi-meme personnellement, il fut un
ami honore et estime, dont la societe a toujours 6te* agre-
able"5.
II peut done paraitre bien inutile d'appuyer, a notre
tour, sur les merites du premier eveque de Saint-Boniface.
II est juge" par ses ceuvres, et nous les connaissons main-
tenant quelque peu. II appartenait a Fancienne 6cole
d'ecclesiastiques qui ne connaissent point de compromis
quand il est question du devoir.   II etait remarquable
5. Monseigneur Provencher, p. 288. BU
42
L'EGLISE   DANS  l'oUEST  CANADIEN
[1853
par son d6vouement a son troupeau, Finteret qu'il prenait
a la chose publique, son bon sens pratique, qui le portait
a se d6fier de toute entreprise hasardeuse, une piete
sincere et une excessive bonte de cceur.
Comme exemple de cette derniere qualite, nous choi-
sissons le trait suivant. II avait tue un pore, dont on
avait laisse" la carcasse suspendue pour la nuit sous un
hangar. Vers minuit, sa servante vint Favertir que quelqu'un Femportait furtivement. Provencher etait tres
grand et d'une force peu commune. II eut vite rejoint le
voleur.
—Arrete, lui cria-t-il; n'emporte pas tout: je n'ai rien
autre chose a manger.
—Ni moi non plus, fit le voleur; mes enfants n'ont pas
mange depuis deux jours.
—Eh bien! dit Feveque, ce n'est pas une raison pour
voler. Rapporte cette viande au hangar, et je vais t'en
donner la moitie; ainsi nous aurons tous les deux de quoi
manger.
Ce qui fut dit fut fait, et Fun et Fautre furent contents
de cet arrangement: l'un avait garde la moitie de son
animal, qu'il aurait pu perdre entierement; Fautre avait
gagne" la seconde moitie, a laquelle il n'avait aucun
droit6.
Mgr Provencher 6tait done r^ellement bon, sinon d6-
bonnaire, du moins quand les interests de la religion ou
les responsabilit6s de sa charge n'etaient point en cause.
Le fait que ses relations avec Fun de ses pretres7 etaient
le plus souvent tendues montre simplement que meme
les meilleurs, parmi les instruments de Dieu sur la terre,
restent humains, et que deux esprits peuvent tr&s bien
tendre au meme but, tout en difT6rant sur les moyens de
6. Cf. ibid., p. 298.
7. M. Belcourt. 1853]     MORT  DE M5* PROVENCHER; SON   CARACTERE     43
Fatteindre. L'ev6que missionnaire v6cut pauvre, et ne
laissa rien a ses heritiers. Du reste, le souvenir de son
extreme charite et de ces petites liberality qui lui per-
mettait son propre d^nuement est encore vivace dans la
valine ou il passa plus de trente ans de sa vie.
M. Georges Dugas, son biographe, nous apprend que sa
reputation de saintete" etait telle, m£me parmi les pro-
testants, que l'un de ceux-ci lui demanda un jour de
chanter deux grand'messes, pour attirer les benedictions
du Ciel sur les recoltes, demarche qui montre en meme
temps la grande harmonie qui regnait alors parmi toutes
les classes de la Riviere-Rouge8.
La sceur Connolly, dont nous avons deja parle, avait
des raisons toutes speciales de Faimer comme un second
pere. . Sur ses vieux jours, elle ne se lassait point de ra-
conter comment, un jour que ses compagnes etaient occu-
p6es au travail des champs, il les avait debarrassees par
ses prieres de nu6es de moustiques qui s'acharnaient apres
elles. Elle assurait aussi qu'en une autre circonstance
les pauvres sceurs s'6tant lament^es de Finutilite de leurs
sueurs, devant les ravages causes par les chenilles, le saint
prelat avait ete cause, par la fervente recitation de son
breviaire, que les insectes s'etaient diriges vers la riviere,
ou ils s'etaient noyes.
Bien qu'il ait contribue notablement a Favancement de
la colonie, Provencher etait avant tout un homme d'Eglise-
II admirait la majeste du ceremonial et faisait ses delices
du chant de nos offices. II Fex6cutait lui-meme aussi bien
qu'on le pouvait a cette epoque, et prenait plaisir a Fen-
seigner aux autres. Cette estime pour ce qu'on pourrait ap-
peler la voix officielle de la sainte liturgie le portait a ap-
precier doublement un missionnaire qui pouvait chanter.
II pensait qu'un pretre sans voix, ou aucune disposition
8. Monseigneur Provencher, p. 131.
4 sa
44
L'EGLISE  DANS L'OUEST  CANADIEN
[1853
musicale, reussirait assez difficilement chez les sauvages.
En dehors du temple saint, ce qui distinguait surtout
le premier eVeque de Saint-Boniface fut la fr6quente exhibition de la bonte de son cceur. II v a encore dans FOuest9
un certain nombre de vieillards qui Font connu. Ils sont
unanimes a proclamer son extreme charite" et sa grande
simplicity. Personne ne fut jamais plus que lui le pere du
peuple. II etait comme oppresse par un sentiment de res-
ponsabilite pour le bien-^tre, meme materiel, de ses ouailles
qui le poursuivait partout. II visitait sans cesse les colons
a sa portee—surtout les bonnes soeurs qu'il avait fait venir
—pour s'assurer qu'ils ne manquaient point du n6ces-
K
sane
Sa generosite ne connaissait d'autres bornes que celles
que lui imposait l'exiguite" de sa bourse. Un jour, un sau-
vage appele" Le Maigre lui d^clara qu'il n'avait pas mange"
depuis trois jours. C'etait faux, et Feveque pouvait faci-
lement s'en douter. II ne lui en donna pas moins tout un
sac de pemmican.
Cette grande charite 6tait si universellement connue que
parfois ceux dont il eut du se mefier en abusaient. Toujours
pret a rendre service, il avait une fois prete" un bceuf de
travail a un metis, qui ne s'6tait jusqu'alors fait remarquer
par aucun amour de Findustrie. Peu apres, l'homme du
pays revint trouver le prelat, et lui annonga qu'il venait
de lui arriver un malheur.
—Quel malheur ? demanda Feveque intrigue\
—Eh bien! Monseigneur, le bceuf que vous m'aviez
pr&te" s'est casse" le cou.
9. Du moins il y en avait lorsque ces lignes furent ecrites pour la
premiere fois.
10. Et dans ce but il avait souvent recours, avant l'heure de
leurs repas, a certaines petites industries qu'on pourrait caracteriser
d'indisorete curiosite si Fon ne prenait en consideration le mobile qui
Ie faisait agir. 1853]    MORT DE Mf provencher;   son caractere     45
—Casse le cou! repeta lentement Provencher, qui
essayait de mesurer Fetendue de sa perte. Puis, se ra-
visant:
—Si, du moins, on pouvait tirer parti de sa viande ?
—Quant a cela, remarqua le ruse metis, je ne pense pas
qu'elle soit bonne pour vous; mais elle sera stirernent bonne
pour moi...
Le prelat sourit a cette distinction, et la lui laissa avoir,
sans seulement se demander si la reputation de son inter-
locuteur ne Fautorisait point a soupgonner qu'il eut aide
son boeuf a se casser le cou.
Mais s'il etait indulgent lorsqu'il etait seul en cause, il
ne pouvait souffrir qu'on s'attaquat a ses religieuses. Un
metis, peut-etre le meme individu, s'etait abaisse jusqu'a
voler une vache qui appartenait au cou vent, et F avait
vendue pour pouvoir celebrer une noce a la maniere du
temps. Le larcin ay ant ete decouvert, la mere du voleur
se jeta aux pieds de M^ Provencher, pour lui demander
d'empecher que son fils ne fut puni comme il le meritait.
Mais le prelat ne voulut rien entendre.
—Non, dit-il; c'est precisement pour de pareilles gens
que la prison est faite.
Plutot par esprit de charite que pour tout autre motif,
il avait constamment chez lui des enfants, ou jeunes gens,
qu'il elevait et etablissait ensuite a ses propres depens.
L'une de ces personnes qui, de concert avec ses deux freres,
etait devenue comme un membre de sa famille, au sens
latin du mot, se rappelle encore son etonnement, mele" d'un
religieux respect, lorsqu'elle decouvrit un jour que Feveque
avait pour oreiller, non pas un sac de plumes ou de foin
comme les autres colons du pays, mais un billot de bois de
chene. A Finstar de tous ceux qui Font connu, elle parle
aussi des penibles travaux auxquels il se livrait dans les
champs, labourant lui-meme, autant par mortification que
pour l'exemple, ensemengant et engerbant le ble,- allant 46
l'eglise dans l'ouest canadien
[1853
chercher du bois avec un attelage de bceufs "au pas tran-
quille et lent", etc.
"Lorsqu'il sortait en voiture dans la colonie, il se servait
d'une grosse charrette, a laquelle etait attele un bceuf. Plus
tard, il echangea le bceuf pour un cheval, mais il garda la
charrette. Pour siege, dans cette voiture, il prenait une
chaise qu'il liait solidement avec une corde, et il cheminait
ainsi a travers la prairie.
"II usait souvent, pour chaussures, de gros sabots en
bois, tels qu'en usent les paysans a la campagne. II portait
des soutanes rapiecees, et dont il etit ete difficile de dire la
couleur. II aimait mieux vivre dans cette pauvrete, et se
priver d'une foule de choses qui lui auraient ete tres utiles,
plut6t que de retrancher un seul sou a ses cheres missions
sauvages
>> 11
Par ailleurs, tout ce qui pouvait etre une occasion de
peche trouvait en lui un censeur impitoyable. Parmi ceux
qu'il elevait comme ses propres enfants, se trouvait un
Tom Harrison, metis de langue frangaise en depit de son
nom anglais. Ce jeune homme etait passionne pour la
danse, et, bien qu'il ne sorttt jamais le soir sans en demander la permission ni designer Fen droit ou il voulait se
rendre, il lui arrivait souvent d'en prendre occasion pour
visiter des gens de caractere moins irreprochable, ou il
passait la soiree a danser.
Un soir que pareille escapade lui etait arrivee, il fut, a
son retour, regu a la porte par Feveque lui-meme, qui, sur
le moment, ne lui fit aucun reproche concernant F extreme
prolongation de son absence. Mais, ayant peu apres appris
que Tom avait passe la soiree a danser, il alia le trouver,
et lui demanda si le rapport qu'on lui avait fait etait exact.
Harrison avait ses defauts, mais il etait franc et il avoua
de suite sa faute.
11. G. Dug as, Monseigneur Provencher, p. 197. 1853]    MORT DE m^ provencher; son caractere     47
—Ainsi done, demanda le saint prelat, vous aimez
toujours a danser?
—Oui, Monseigneur.
—Vous £tes bien stir que vous ne pourrez jamais y re-
noncer ?
—Oui, Monseigneur.
C'en 6tait trop pour Provencher. Apr&s un silence:
—Eh bien! s'6cria-t-il, s'il en est ainsi, sachez qu'un jour
viendra ou vous danserez avec le diable comme un chat
danse sur la braise.
Puis, vaincu par son emotion, il eclata en sanglots et
sortit, laissant Tom Harrison a ses reflexions.
Dans le silence de sa solitude, bourrele de remords
d'avoir fait de la peine a son bienfaiteur qui, apres tout,
devait savoir ce qui 6tait nuisible a Fame de son protege^
Tom se mit a son tour a pleurer, et telle fut Fimpression que
cet incident fit sur lui que, quelques jours apres, ilabordait
le prelat et lui promettait solennellement de ne plus danser,
promesse qu'il garda soigneusement dans la suite.
En nous separant de cette grande figure, qui brille d'un
eclat si particulier a l'horizon de FOuest primitif, nous
allons laisser un homme qui n'etait nullement partial aux
catholiques, Alexandre Simpson, donner le dernier coup
de pinceau au portrait que nous avons essaye d'esquisser
du premier eveque de Saint-Boniface. Ce protestant le
depeiht sous des couleurs avec lesquelles nous trouvons
rarement ce prelat associe, lorsqu'il ecrit: "Un homme plus
jovial et de port plus majestueux que n'est Monseigneur
Feveque de Juliopolis ne se rencontre pas facilement. En
comparaison avec lui, Fra Tuck n'etait qu'un bebe\ Qui-
conque le connait admet qu'il travaille avec zele, juge-
ment et discretion a Favancement des interets temporels
et spirituels de son dioc&se"12.
12. Life and Travels of Thomas Simpson, p. 89. CHAPITRE X
M81 TACHE SUCCEDE A M^ PROVENCHER
1853-54
Mgr Tache n'avait que trente ans lorsque, par la mort
de Mgr Provencher, il echangea son lointain siege d'Arath
pour celui de Saint-Boniface. Excepte sur les parchemins
officiels, le premier etait chose du passe, et, considere
comme ville, le second n'avait encore qu'une existence
future. Saint-Boniface consistait alors simplement dans la
cathedrale et le palais episcopal qui lui etait adjoint; un
convent habite par onze sceurs, dont quelques-unes
prenaient soin des malades qui residaient sous leur toit;
une maison particuliere ou deux qu'habitaient, ou allaient
bien tot habiter, MM. Narcisse Marion et Louis Thibault,
ce dernier le frere du missionnaire du meme nom, avec
quelques maisonnettes le long de la Seine. Tous les autres
paroissiens, au nombre d'environ onze cents, etaient dis-
semines sur leurs terres, plus ou moins cultivees, qui
s'echelonnaient le long des rivieres Rouge et Assiniboine.
Independamment de la paroisse reguliere de Saint-Boniface, il y avait celle de Saint-Frangois-Xavier, sur la
plaine du Cheval-Blanc, qui etait fiere de posseder une
eglise en bois de quatre-vingts pieds sur trente-trois, et un
couvent abritant deux religieuses, qui faisaient la classe
aux enfants de pres de neuf cents habitants, presque tous
metis frangais.
Ce poste etait a une vingtaine de milles de Saint-Boniface. A peu pres a moitie chemin entre ces deux points, et
sur FAssiniboine comme le premier, se formait alors le
noyau d'un nouveau centre, qui allait s'affirmer Fanned
suivante (1854) par F erection d'un presbytere. C'6tait
Saint-Charles, ainsi nomme" en l'honneur du fondateur 1854]
Mgr TACHE SUCCEDE A M^ PROVENCHER
49
des Oblats, Mgr Charles-J.-E. de Mazenod, mais qui 6tait
encore connu comme la Riviere-Esturgeon, ou etaient
plus ou moins grouped un peu moins de deux cents catho-
liques, presque tous mentis.
Les elements d'une quatrieme paroisse se trouvaient
sur les bords de la riviere Rouge, a neuf milles en amont
de Fembouchure de FAssiniboine et du meme cote. Cette
nouvelle colonie empruntait alors son nom a la riviere
Sale1. En 1854, les materiaux d'une eglise et d'une maison
pour un pretre etaient sur place, et allaient servir a la
construction d'une double batisse, qui devait plus tard
etre remplacee par la presente eglise et le presbytere de
Saint-Norbert. Environ neuf cents metis et Canadiens
etaient groupes dans le territoire de la nouvelle paroisse.
Le cure" de Saint-Frangois-Xavier veillait sur les interets
spirituels de Saint-Charles, et l'un des pretres de Feveche
visitait regulierement le groupe de colons qui allait bientot
devenir la paroisse de Saint-Norbert2.
Les missions indiennes avec pretre residant etaient, a
Favenement de Mgr Tache: Sainte-Anne, quarante-cinq
milles a Fouest du fort Edmonton; Saint-Jean-Baptiste,
1. Les peripeties par lesquelles ce nom a passe meritent d'etre rap-
portees ici. C'etait d'abord la riviere au Sel, d'ou. les Anglais firent
Salt River, ainsi que nous voyons l'explorateur-geographe Thompson
l'appeler des 1798. Une nouvelle generation de Canadiens-frangais
s'etant rendus dans son voisinage, ceux-ci s'emparerent de ce vocable,
qui, sur leurs levres, fut metamorphose en riviere Sale, par suite dela
consonnance eioignee entre ce mot et le Salt des Anglais. De leur c6te,
ceux-ci ont fini par traduire eux-memes l'expression canadienne a laquelle ils avaient donne lieu, en denommant ce cours d'eau Stinking
River, ou riviere Puante—parce qu'elle est sale.
Telle est la genese et Involution du nom actuel de cet humble cours
d'eau, qui, entre temps, et dans les periodes d'incertitude qui mar-
querent l'adoption definitive de l'une ou Fautre de ses formes, fut aussi
ecrit Sale (V., par exemple, Hind, Reports of Progress, p. 154), Saule,
Sable et Salle. Le nom de l'explorateur La Salle, qu'on a quelquefois
invoque a ce propos, n'a jamais rien eu a, faire dans le bapteme de
cet humble cours d'eau.
2. Ainsi norhm.ee en l'honneur de M8* J.-Norbert Provencher. 50
L'EGLISE   DANS L'QUEST  CANADIEN
[1854
a Flle-a-la-Crosse, et la Nativite, pres du fort Chippe-
wayan, sur le lac Athabaska. Chacune avait, en outre,
sous sa dependance un certain nombre de succursales,
qui etaient periodiquement visitees par les pr£tres attaches
aux premieres.
On peut jusqu'a un certain point determiner l'impor-
tance relative d'un centre, du moins au point de vue de la
population, par le nombre des baptemes qui s'y font an-
nuellement3. II y en avait a peu pres cent vingt a Saint-
Boniface; soixante a Saint-Frangois-Xavier; de soixante-
quinze a quatre-vingts a Flle-a-la-Crosse et soixante-dix
au lac Athabaska. Au ler Janvier 1854, le nombre total
des baptemes au credit des missions indiennes et de leurs
dependances, a part Saint-Boniface et Saint-Frangois-
Xavier, etait de 4.309.
Quant au clerge qui desservait ces differentes stations,
il consistait alors en quatre pretres seculiers, a savoir
MM. Thibault, a la Riviere-Rouge; Bourassa, a Saint-
Frangois-Xavier; Lafleche, a Saint-Boniface, et Lacombe,
a Sainte-Anne. II fallait maintenant aj outer a ces pionniers
sept pretres oblats: les PP. Bermond, qui residait a Fe-
v6che; Faraud et Grollier, au lac Athabaska; Tissot et
Maisonneuve, a l'lle-a-la-Crosse avec le nouveau titulaire
du diocese, et Vegreville et Remas, qui venaient d'arriver.
Le P. Maisonneuve, etant tombe" malade, dut etre
envoye" a Saint-Boniface; mais son compagnon, le P.
Tissot, 6tait tres actif. Dans Fautomne de 1853, nous le
voyons precher une retraite d'un mois aux Cris du lac
Vert, avec des resultats qui auraient pu etre plus satis-
faisants—ce qui ne saurait etonner de la part d'un nouvel
arriv6, encore novice en predication dans la langue de ces
o
o.
En multipliant par 15 le nombre des baptemes faits dans un certain
territoire, on obtient le chiffre approximatif de sa population, lorsque
celle-ci est canadienne ou metisse. Si elle est indienne, il faudrait en
multiplier le nombre par 20 ou plus. 1854]
M^ TACHE SUCCEDE A M^ PROVENCHER
51
Indiens. Par ailleurs, le missionnaire etait content de
Fassiduite avec laquelle ils avaient assiste a ses sermons.
On ne saurait douter que ce clerge du nouvel eveque
de Saint-Boniface ait ete non seulement devoue, mais
meme enthousiaste de l'ceuvre qui lui incombait. Le zele
des missionnaires catholiques leur gagna Famour constant
dfe leurs ouailles et Fadmiration des horinetes protestants,
parfois meme de leurs rivaux dans le champ evangeiique.
Ainsi Fon peut regarder les remarques suivantes, publiees
en 1854 par Fun des ministres wesleyens qui venait de
visiter la mission catholique du fort William, comme ex-
primant fidelement Fopinion de la plupart des protestants
contemporains de FOuest a ce sujet.
"Je fis observer a nos freres", ecrit le Rev. John
Ryerson4, "qu'un zele si manifeste pour le travail, qui
temoignait d'un tel esprit de sacrifice, etait digne d'une
meilleure cause que la diffusion du papisme, et qu'il etait
de nature a nous humilier lorsque nous le contrastons
avec les efforts et les succes de quelques-uns de nos propres
missionnaires, qui semblent mesurer Fespece et la quan-
tite de leur travail avec autant de soin et d'exactitude
qu'un Juif le ferait pour une piece de velours de soie. Je
me rappelle un missionnaire, sinon plus, qui ne voulait
point faire la classe, sous pretexte que cette occupation
n'etait pas tout a fait canonique, et qu'il la considerait
comme au-dessous de la dignite de son office, ajoutant
qu'il s'etait fait ministre et non maitre d'ecole.
"Une chose est certaine, c'est que les missionnaires
catholiqueig romains, dans toute Fetendue de ces vastes
regions, nous surpassent de beaucoup en zele, en travail,
en esprit de sacrifice; que le' succes qui couronne leurs
efforts est de beaucoup superieur au notre, et que, a moins
4. L'une des plus brillantes lumieres de la secte methodiste au Canada anglais, ou il joua un role preponderant, meme au point de vue
gouvernemental. 52
L'EGLISE   DANS L'OUEST  CANADIEN
[1854
que nous ne nous donnions plus de mouvement et ne
fassions des efforts beaucoup plus unis, plus ardents et
plus perseverants, ce pays tout entier sera envahi par les
ronces, les epines et les buissons du papisme"5.
Ce tribut d'admiration a peine voilee pour les missionnaires catholiques, arrache bien a contre-cceur a l'un de
leurs principaux adversaires, est d'autant plus precieux
que leurs travaux s'attaquaient a la racine meme du mal.
Les pretres s'en prenaient a la nature corrompue de
l'Indien, au lieu de se contenter de lui enseigner la foi au
Redempteur et de lui faire observer le repos dominical,
auquel tout bon sauvage se sent porte—non pas parce
qu'il est commande par Dieu, mais parce que c'est une
abstention du travail.
Comme le P. Faraud se rendait a Flle-a-la-Crosse, en
1847, il eut, en traversant le district du lac Cumberland,
l'occasion de s'aboucher avec un indigene dans lequel il
reconnut bient6t une conquete du protestantisme, qui
avait precede le catholicisme dans cette partie du pays.
Le jeune pretre decrit ainsi son arrivee au fort de traite:
"Je debarquai le premier, et, pendant que les voyageurs
faisaient le portage, on vint m'annoncer Farrivee d'un
chef de tribu. J'allai le trouver, dans Fespoir de le gagner
a Dieu. II me regut avec une morgue anglaise, qui me
donna peu d'espoir de reussir.
—"Veux-tu etre chretien ? lui dis-je.
—"J'ai ete baptise par le ministre anglais.
—"Comment vis-tu ?
—"Avec mes trois epouses.
Dieu n'en permet qu'une aux Chretiens.
[Le ministre anglais m'en a laisse trois; je les garde".
Rien d'etonnant si le missionnaire catholique ajoute
immediatement:
"J'admirai la conscience eiastique du reverend ministre,
IC
((
5. Hudson's Bay Territory, p. 19; Toronto, 1855. 1854]
M^ TACHE SUCCEDE A M^ PROVENCHER
53
et, comprenant aux reponses seches du sauvage que je
n'obtiendrais rien de lui, je le laissai peu satisfait de ce
que je n'avais aucun present a lui faire"6.
Nous regrettons d'avoir a aj outer nous-memes que ceci
n'est aucunement un cas isoie dans l'histoire des missions
du Nord canadien7. On comprend que les instincts grossiers
et charnels de l'Indien se soient mieux accommodes de ces
compromis honteux que de la morale intransigeante de
FEvangile, prechee par le pretre catholique.
Et puis il y avait la venalite bien connue de Faborigene,
et les moyens vraiment extraordinaires que les ministres
protestants avaient a leur disposition pour la satisfaire.
Independamment des fortes sommes recueillies par les
societes bibliques ou evangeliques, ainsi que par diverses
publications de la vieille Angleterre, de veritables car-
gaisons d'effets, de hardes et de toutes sortes d'objets
utiles a la vie indienne quittaient annuellement les bords
de la Tamise, pour etre ensuite reparties entre les neophytes protestants, que leurs guides spirituels entre-
tenaient, ou peu s'en fallait.
Nous avons pris la peine de relever du Church Missionary Record pour 1853 le chiffre des paquets, caisses ou
ballots envoyes aux seules missions anglieanes de FOuest
canadien, entre le 11 mai et le 10 juin de cette annee, et
nous en sommes arrive aux totaux suivants:
4 sacs d'effets; 5 ballots de marchandises, dont l'un
contenait 18 couvertures; 31 paquets de linge; 35 caisses
d'habits; 5'bottes de livres; 3 d'hamegons, et 1 d'autres
"objets utiles" 8.
6. Dix-huit ans chez les sauvages, pp. 73-74.
7. Nous pourrions, en effet, citer d'autres cas de semblable polygamic toleree par un ministre protestant, notamment celui d'un grand
chef loucheux qui frequentait le fort Youkon, et dont la vie mormonne
scandalisait meme ses eoreligionnaires.
8. La simple enumeration des adresses auxquelles ces effets etaient
destines ne prend pas moins de 65 lignes de caracteres excessivement
fins   (V.  p.  168). DOS
54
L'EGLISE   DANS L'OUEST  CANADIEN
[1854
Or ces envois etaient loin de consister dans les rebuts
du vestiaire anglais. Nous voyons, au contraire, certains
paquets ou ballots cotes respectivement a 4, 5, 7, 8, 10, 13,
15, 16, 22 et meme 26 livres sterling! On comprend si
pareilles liberalites devaient aller au cceur (?) de l'Indien
et faire pencher son intelligence (?!) vers la doctrine que
lui prechaient ceux qui en etaient les dispensateurs.
Une autre publication de FEglise d'Angleterre, le Church
Missionary Gleaner, egalement pour 1853, confirme plei-
nement la pratique de ces liberalites, et explique Fusage
qui en etait fait. Ainsi le Rev. A. Cowley y mentionne,
entre autres sommes regues, et independamment des "tr£s
precieuses contributions en effets et autres articles" qui
lui etaient parvenus, cinq livres sterling (environ 120
francs) que lady Orde "voulait que nous donnions a nos
neophytes" 9, tandis que le Rev. M. Hunter admet formel-
lement avoir distribue "plus de cent couvertures et bien
d'autres chauds effets parmi ses Indiens"10.
En sorte qu'il n'y a guere d'exageration a regarder
comme un miracle de la grace le fait que, malgre tout,
l'immense majorite des sauvages se rangerent, et sont
restes, sous le controle de cette Eglise qui n'a jamais
achete les ames ni transige avec les passions humaines.
Par la nomination de Mgr Tache et Farrivee des
nouveaux Oblats, cette meme Eglise etait alors en bonne
voie de s'implanter dans les regions du nord, ou la vie
etait si difficile, mais les consolations spirituelles si grandes.
Le jeune eveque ne devait point les quitter sans y avoir
consolide la bonne ceuvre deja commencee, surtout celle
que faisait la mission de Flle-a-la-Crosse. Le soir meme du
jour ou il apprit la mort de Mgr Provencher, il partit avec
1 e F. Alexis pour le lac Athabaska, apres avoir adresse des
9. Op. cit., p. 50.
10. Ibid., p. 51.
LMHu'iM'iaui 1854]
M81* TACHlD SUCCEDE A M81 PROVENCHER
55
lettres de vicaire general au P. Bermond, qu'il constituait
en meme temps administrateur du diocese en son absence.
Arrive a, la Nativite, il chargea le P. Grolher d'aller
etablir un poste a l'extremite orientale du lac. Ce fut Fori-
gine de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, qui
fut inauguree au "Fond du Lac" u, pour veiller sur les
interets spirituels de la tribu denee des Mangeurs-de-
Caribou, les grands chasseurs des fameuses landes, ou
terres steriles (barren grounds), du Canada nord-est.
C'etait en 1853. En aotit de la meme annee, le P. Remas
quitta la Riviere-Rouge pour les forts Cumberland,
Carlton et Pitt, d'ou il se rendit au lac la Biche, qui avait
ete periodiquement visite entre 1844 et 1852. Ce pretre
peut etre considere comme le fondateur de la mission de
Notre-Dame des Victoires, qu'il etablit sur cette piece
d'eau, situee a Fouest de Flle-a-la-Crosse, pres du point
d'intersection du 112e degre de longitude et du 55e de
latitude. La plupart de ses habitants etaient alors des
metis, avec un melange de Cris et de Denes.
M81 Tache voulait absolument visiter et mettre sur un
bon pied tous ses postes du nord, avant derentrer a Saint-
Boniface. Le 27 fevrier 1854, il quitta son "palais episcopal" de Flle-a-la-Crosse, pour entreprendre une serie
de voyages qui devaient durer trois mois. A ce propos, il
nous a laisse de ce soi-disant palais une description, ou se
reflete sa bonne humeur ordinaire, que nous nous repro-
cherions de ne pas citer ici. II ecrit done:
"J'ai un palais episcopal aussi qualifie pour cet emploi
que je le suis pour le mien. Le dit palais a vingt pieds de
long, vingt pieds de large et sept pieds de hautV2; il est
enduit de terre. Cette terre n'est point impermeable, en
11. Dans le langage des coureurs de bois, le "fond" d'un lac est eelle
de ses extremites qui est opposee a sa decharge, ou deversoir.
12. Vingt pieds anglais font juste six metres, et sept pieds sont Fe-
quivalent de deux metres et dix centimetres. L'EGLISE   DANS  L'QUEST  CANADIEN
[1854
sorte que la pluie, le vent et les autres miseres atmosphe-
riques y ont libre acces. Deux chassis de six verres chacun
edairent l'appartement principal; deux morceaux de par-
chemin font les autres frais du systeme luminaire.
"Dans ce palais, ou tout peut vous paraitre petit, tout,
au contraire, est empreint d'un caractere de grandeur.
Ainsi mon secretaire est eveque; mon valet de chambre
est eveque; mon cuisinier lui-meme est aussi quelquefois
eveque. Ces illustres employes ont tous de nombreux
defauts; neanmoins leur attachement a ma personne me
les rend chers, et me les fait regarder avec complaisance.
Quand ils paraissent fatigues de leur emplois respectifs,
je les mets tous sur le chemin, et, me joignant a eux, je
m'efforce de faire diversion a leur ennui"13.
Cette tournee d'inspection conduisit le jeune prelat
d'abord au fort Pitt, sur la Saskatchewan, ou il fut un
temoin attriste des ravages dus a Fexces des boissons
enivrantes parmi les sauvages; puis au fort Edmonton,
qui avait ete mis sous le vocable de saint Joachim. II ren-
contra la M. Lacombe, et confirma dix-sept personnes
(25 mars). Deux jours plus tard, il se rendit en traineau a
chiens a la mission de Sainte-Anne, ou Fattendait le P.
Remas. M. Lacombe ayant appris la pitoyable position
de ce dernier au lac la Biche, Favait arrache a son poste
naissant, pour le faire profiter du passage de Feveque. La
description du "palais" de celui-ci nous permet de penser
ce que devait etre le reduit du pauvre pere, puisque meme
alors on ne le trouvait pas digne d'abriter un etre humain.
La visite du prelat a Sainte-Anne fut marquee par le
bapterne, le Samedi-Saint 1854, de Vingt-deux adultes, et
la confirmation de quatre-vingt-dix-huit personnes qui
avaient tout recemment abjure l'heresie ou abandonne le
paganisme.
13.  Vingt ann&es de missions, pp. 59-60. 1854]
Mgr TACHE SUCCEDE A Mgr PROVENCHER
57
De la, le P. Remas accompagna son ordinaire a son
rudiment de mission, sur les bords du lac la Biche. Le le
mai, des mesures furent arretees en vue de porter remede,
autant que faire se pouvait, a Findescriptible misere qui
avait jusque-la ete le partage du fondateur de ce nouveau
poste.
Deux semaines apres, Mgr Tache revoyait son fameux
palais de Flle-a-la-Crosse. Le P. Tissot donna alors au
portage la Loche une mission qui fut couronnee de succes,
tandis que le P. Vegreville, qui avait deja acquis une cer-
taine connaissance de la langue montagnaise, faisait ses
premieres armes au lac Froid.
M8* Tache avait ecrit a son bien-aime pere, Mgr de
Mazenod, dans le but d'en obtenir encore d'autres ouvriers
evangeiiques. En reponse a ses differentes requetes, un
jeune pretre de haute stature et de mine avenante etait
regu, au mois d'aotit 1854, par ses freres oblats, les PP.
Bermond et Maisonneuve, dont le second etait toujours
condamne a un repos rigoureux. Ce jeune pretre etait le
P. Vital-Julien Grandin14 qui, avant son ordination, avait
ete re j ete par les autorites du seminaire des Missions
Etrangeres, a Paris, par suite de la faiblesse de sa constitution. II n'en devait pas moins fournir une carriere d'en-
viron quarante-huit ans, pleine de merites et de glorieux
labeurs dans FAmerique du Nord.
Avec lui, vinrent a Saint-Boniface trois freres des JEcoles
chretiennes, qui devaient prendre en mains la direction du
college. Leur arrivee etait due en grande partie a la gene-
14. V.-J. Grandin naquit a Saint-Pierre sur Orthe, diocese de Laval,
France, le 8 fevrier 1829. Aprds avoir etudie au petit seminaire de Pre-
cigne, il entra, le 21 septembre 1851, au seminaire des Missions £tran-
geres, a Paris, que sa mauvaise sante dut bientot apres lui faire quitter.
H commenga alors son noviciat chez les Oblats (28 dec. 1851), et fut
definitivement admis dans leur congregation par les voeux qu'il pro-
nonga le lw Janvier 1853. Le 24 avril de Fannee suivante, il fut promu
a la pretrise par M8* de Mazenod. ESB
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L'EGLISE   DANS  L'otTEST  CANADIEN
[1854
rosite