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Troisième voyage de Cook, ou Voyage a l'océan Pacifique, ordonné par le roi d'Angleterre, pour faire… Cook, James, 1728-1779 1785

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Array       troisieme voyage
DE   COOK,
O U
VOYAGE A L'OCEAN PACIFIQUE,
ORDONNE PAR LE ROI D'ANGLETERRE*
TOME     TROISIEME. h' TROISIEME  VOYAGE
DE   COOK,
■    o u
VOYAGE A L'OCEIAN PACIFIQUE,
ORDONNE PAR LE ROI D'ANGLETEKRE t
•Four faire des Decouvertes dans 1'HemisphereNord,
pour determiner la pofition & Tetendue de la C6tc
Oueft de FAmerique Septentrionale , fa diftance
de 1'Asie , & refoudre la queftion du Paflage au Nord.
Ex Acute fous la direction des Capitaines Cook ,
Clerks. & Gore , fur les Vaijfeaux la Refolution
& la Decouverte., en 1776 , 1777, l77% > *779& 1780.
TRADUIT DE L'ANGLOIS , PAR M. d*********
TOME     TROISIEME.
c*
A   P A R I S i
HOTEL DE THOU, RUE DES POITEVINS.
M.   D C C.   L X X X V..
AVEC  APPROBATION  ET PRIVILEGE   DU ROI. i ■#->£=
z^ggz	
l*Wll t\       j$
V OYAGE
A LA MER PACIFIQUE.
.NAii*<S^^;2*&»jL<"«.
SUITE   DU  L IFRE   III.
C  H A P I T R E    X 11 L
Qbfervations fakes aux Ifles Sandwich fur
la Longitude, la diclinaifon de VAimant
& les Maries. Suite du Voyage* Remar-
l ques fur ia douceur du temps que nous
etimes jufqiiau quaranie-quatrieme degri
de Latitude Nord. Rarete des oifeaux de
m'er dans VHimifphere feptentrionat. Description de quelques animalcules de mer.
Arrivie a la cote ^'Amerique. Afpecl du
Pays. Vents defavordbles & ciel orageux.
Remarques fur la Riviere de Martin d'A-
guilar <8? le preiendu Detroit de Juan deFuca.
Dicouverte drune Entree ou mouillerlnt
, les Vaiffeaux. Conduite des Naturels.
L
orsque la Dicouverte nous eut joints,*:=:■
nous marchames au Nord, en tenant au plus pres   1778-
le vent qui fouffioit en jolie brife de la partie de Fevrier,
Tome III A 1778.
mer.
2 Troisieme   Voyage
FEft; & comme il ne nous arriva rien qui me-
rite d'etre cite dans mon Journal, le Le&eur me
permettra d'inferer ici les obfervations nautiques
fakes fur les Ifies dont nous venions de nous
eloigner, & dont nous avions eu le bonheur d'en-
richir la Geographic de cette portion de FOcean
Pacifique.
La longitude des Ifles Sandwich fut deter-
minee par foixante-douze fuites d'obfervations de
la Lune; nous fimes quelques-unes de ces obfervations, tandis que nous etions a Fancre dans
la rade de Wimoa; nous en fimes avant & apres
notre arrivee 9 d'autres que nous rapportames au
meme point \ a Faide de la inontre marine ou du
garde-temps : le refultat moyen fixe la longitude de la rade a  20od-i-3/b//E.
Le garde-temps j
la fixe
Selon le mou-
vement journa-
lier qu'ilavoit
a Greenwich
a   202     o o
Selon le mou-
vement journa-
lier qu'il avoit k
tUlietak....  aoo   21 0 I)  E     Co   OK. |
La latitude de la rade d'apres !
~ un milieu de deux obferva- l77°*
tions meridiennes du Soleil, Fevner.
^eftde   aid 56' ^*m
Les obfervations fur la declinaifon de Faimant
ne furent pas trop d'accord; il eft vrai que nous
ne les fimes pas toutes pr£cifement au mime
endroit; mais la difference des ftations devoit
donner tres-peu de difference dans les refultats:
le lefteur s'en appercevra, s'il jette les yeux fur
la Table fuivante.
Epoque*     Latitude.   Ldngitude& Bouffole* Declinaifon   Terme moyen
Janvier. Eft.         * de   la   d^cli-
( de Gregory iod io' io/; )    naifon-
xS.A. M. 2id I2./ 20od 4i/3y de Knight 9 20      5/°9J   51' 38"
j de Martin 10 4    40 }
J de Knight 10 2    10 /
19. P.M. 21   ?i   200    2o°\ ,   ^ Vo 10  37    20
{ de Gregory II 12    30 (
/ de Gregory 9 1    20 \
2S. A.M. 21    22   199   56°yde Knight 9 1    25 Jo    9   2g    *y
\ de Martin 10 18      5 /
/ de Gregory 11 21    15 \
IS. P.M. 21   36   199   jo J de Knight 10 40      omi    12
Terme moyen                                    { de Martin II 7f     %0 )
de Martin     10    18      5
de Gregory  11    21    15
11    37    50
des calculs  ci-
deffus 21    29    209        12 10     f\ |j
Lci$Janv.2i 12  200     41   Pexttemite feptentrionaie
de Taiguille inclinoit de 41d 1' 7U.
A 2 4 Troisieme   Voyage
* i i Les marees font fi pen confiderables aux Ifles
1778.   Sandwich, que, malgr6 le reflac eleve qui bat-
Fevrier. toit la cote, il nous 6toit a peine poffible de fa-
voir fi nous avions la mer haute ou bade, le flot
ou le juflant. En general, nous trouvames au
cote meridional d'Atooi , un courant qui por-
toit a FOueft ou au Nord-Oueft ; mais tandis
que nous Prions a Fancre , par le travers de
Oneeheou, il portoit a-peu-pres Nord-Oueft &
Sud-Eft , fix heures d'un cot& & fix heures de
l'^utre , & il avoit.tant d'impetuofite . que les
vaifleaux evitdient, qiloique le vent foufflat avec
force; e'etoit furement une maree reguliere , &
autant que je pus en juger , le flot venoit du
Nord-Oueft-
% Je reprens la fuite de notre voyage. Le 7^
par 29^ de latitude Nord, & 2ood de longitude
orientale, le vent pafla au Sud-Eft; il nous permit de gouverner Nord-Eft & Eft; & nous con-
tinuames cette route jufqu'au 12. Le 12, le vent
avoit tourn<§ au Nord & a FEft-Nord-Eft par le
Sud & FOueft : je revirai de bord, & je cinglai
au Nord : notre latitude 6toit de 3od Nord, &
notre longitude de 2o6d 15' Eft. Quoique nous
fuflions dans une latitude avancee & en plein hi-
ver, nous n'£prouvions un peu de froid le matin & le foir, que deptiis quelques joursj d'@u il
mm d e   Cook.
5
paroit refulter que la chaleur du Soldi a une in- s^^=
fluence egale & durable dans toutes les faifons,    1778.
j ufqu'a 30 degres de chaque cote de la Ligne: Fevrier
on fait que la difproportion de temperature de-
vient tres-grande apres le trentieme parallele; &
il faut attribuer une fi douce temperature t pref-
que uniquement a la direction des rayons du So-
leil, car la nudite de la mer dans ces parages 9
ne fuffit pas pour Fexpliquer.
Le 19, par 37d de latitude Nord, & 2o6d de 19.
longitude orientale, le vent pafla au Sud-Eft, &
je pus remettre le Cap a FEft, en inclinant vers
le Nord : nous etions le 25, par 42d 30' de la- 25.
ti'tude, & 2i9d de longitude, & nous commen-
§ames a rencontrer les algues de rochers , dont
parle FHiftorien du Voyage du Lord Anfon,
fous le nom de Sea-leek, (poireau de mer) &
que les vaifleaux deftines pour Manille, rencon-
trent ordinairement : nous apper^umes aufii des
pieces de bois de temps en temps; mais fi nous
n'ayions pas fu que le continent SAmiriqm
etoit peu 61oigne, nous aurions jug£, d'apres le
peu d'indices du voifinage de terre , qu'il ne fe
trouvoit point de cotes a quelques milliers de
lieues de nous : nous avions a peine vu un oifeau
ou quelque animal oceauique a depuis notre depart des Ifles Sandwich.
A I 6 Troisieme   Voyage
•■ Le premier.Mars , par 44d 49' de latitude
1778. Nord, & 228d de longitude orientale, nous eu-
I Mars, mes un jour de calme : ce calme fut fuivi d'un
vent du Nord , avec lequel je marchai au plus
pres a FEft, afin de decouvrir la cote ft Amerique ; felon les Cartes, nous ne devions pas en
etre eloignes. L'air avoit toujours de la douceur, & je fus etonne de ne pas trouver, a cette
faifon de Fannee, un climat plus rigoureux dans
une fi haute latitude & fi pres d'un continent
d'une immenfe etendue. L'hiver de 1778 , 'due
etre d'une douceur peu ordinaire ; fans cela je
ne puis expliquer comment Sir Fran§ois Drake,
eprouva des froicls fi vifs a la meme hauteur,
dans le mois de Juin. (a) Vifcaino, qui traverfa
les memes parages au milieu de l'hiver, dit peu
de chofe du froid, il eft vrai, & il cite, comme
une chofe aflez remarquable, une chaine de montagnes couvertes de neige, qu'on rencontre quelque part fur la cote. (b) Nous apper§umes fi
{a) Voyez le Journal de Sir Francois Drake,
dans le Recueil de Campbell , edition de Harris,
Vol. I, fag. 18, & dans les autres Recueils.
{b) Voyez Torquemada , Recit de Texpedition
faite par Vifcaino, en 1602 & 1603, dans le fecond
Volume de YHlfloire de la Californie de Vanegas,
Traduction Angloife , depuis la page 229 jufqu'a'la
page 308. D  E     COO  K. 7
peu d'oifeaux en comparaifon de ceux que nous ■■■»-■■■■■■»■■
avions rencontres par les memes latitudes au Sud   177^*
de la Ligne, que pour expliquer ce fait fingu-   Mars,
lier, on eft oblig6 de recourir a la rarete des
differentes efpeces, ou dire que cette partie de
Focean ne leur offre point d'afyle ; on pent en
conclure, qu'au-dela du quarantieme parallele de
Fhemifphere auftral, les efpeces font be&ucoup
plus nombreufes , & les Ifles ou elles fe refu-
gient, en plus grande quantite qu'entre la cote
de la Californie & le Japon.
II furvint un calme le 2 au matin, & durant 2.
cet intervalle, quelques portions de la mer nous
parurent couvertes d'une glaire ou d'une matiere
vifqueufe, autour de laquelle nageoient des animalcules : ceux qui nous frapperent le plus ,
etoient g£latineux, ou de la clafle des Mollufca
& prefque globulaires; nous en diftinguames en
outre une feconde efpece plus petite, qui paroif-
foit blanche & luftree , & qui etoit fort nom-
breufe : nous primes quelques-uns de ces der-
niers, nous les mimes dans un verre rempli d'eau
falee, & lorfqu'ils etoient en repos & penches,
ils reflembloient a de petites feuilles ou a de
petits morceaux d'argent. Quand ils nageoient,
ce qu'ils faifoient avec la meme facilite fur le
dos, fur le cote ou le ventre, ils imitoient,
A 4 pi
Mars.
m
8        Troisieme   Voyage
felon leur pofition a Fegard du jour, les couleurs
les plus brillantes des pierres precieufes : on eut
dit quelquefois, qu'ils avoient une tranfparence
parfaite; d'autres fois ils offroient diverfes teintes
de bleu, intermediaires entre le faphir pale & le
violet fonce; ces nuances etoient fouvent melees
de teintes de rubis ou d'opale, & fi eclatantes,
qu'elleS fufBfoient pour couvrir de lumiere le vafe
& Feau. Les couleurs fembloient plus vives, fi
on prefentok le verre au grand jour, & en general , elles s'evanouiflbient quand les animalcules
fe repofoient au fond, ou ils prenoient une teinte
brunatre. Lorfqu'on £clairoit le vafe avec une
chandelle, ils etoient d'un beau verd pale, par-
feme de points bien luftres, & dans Fobfcurite,
ils avoient la foible lueur d'un charbon qui s'e-
teint: nous reconnumes qu'ils forment une nou-
velle efpece d'Onifeus, & , d'apres leurs pro-
prietes, M. Anderfon, a qui on doit ces details,
leur donna le nom d'Omfcus fulgens.- Ils con-
tribuent vfaifemblablement a rendre la mer lumi-
neufe, phenomena qui frappe fouvent les Navi-
gateurs clurant la nuit. Le meme jour, deux gross
. oifeaux fe poferent fur les flots , pres de nous ;
Fun etoic une Procellaria maxima (le Que-
brantahuejfos g) & Fautre, plus petit de riioi-
tie , nous parut etre une albatrofie : celui-cl
■Wi       -—■
mm D E     C 0 O  K. 9
avoit la partie fuperieure des atles, & Fextremke
de la queue noires, le refte du corps blanc, le
bee jaunatre; en tout il reljembloit aflez au goe-
land de mer, mais il etoit plus gros.
Le 6, a midi, par 44d i5; de latitude Nord,
& 234d & demi de longitude orientate, nous
appercumes deux veaux marins & plufieurs ba-
leines, & le lendemain a la pointe du jour,
nous decouvrimes la cote fi defiree de la Nou-
yelle-Albion, (a) qui fe prolongeoit du Nord-
Eft au Sud-Eft, a la diftance de dix ou douze
lieues. A midi, notre latitude etoit de 44d 331
Nord, & notre longitude de 235d 20' Eft, &
la terre s'^tendoit du Nord-Eft un demi-rumb-
Nord, au Sud-Eft-quart-Sud , a environ huit
lieues. La fonde rapportoit foixante-treize brafles,
fond de vafe, & elle en rapporta quatre-vingt-
dix ,. environ une lieue plus au large. La terre
paroiflbit d'une hauteur mediocre 3 des collines
& des valtees en varioient la furface, & elle fe
montroit couverte de bois prefque par-tout :
nous n'y remarquames rien de frappant, fi j'en
excepte une colline, dont le fommet elev6 etoit
plat. A midi, cette colline nous reftoit dans
6.
(a) Cette partie de la Cote Oueil de YAmerique fep-
teutryyoiJje, fM^& nqmmee par Sk JEfc^^a ^Izaka* io       T r o i s i e m e   Voyage
ss2± FEft : la terre formoit, a Fextremite feptentrio-
1778. nale, tme pointer que j'appellai Cap Foulwea-
Mars.  ther, Qgros temps) a caufe du mauvais temps
que nous eumes .iientot apres Favoir decouvert.
Je. le crois place a 44d 55' de latitude Nord, &
nsc
de longitude orientate.
Nous eumes de legers fouffles de vents variables, & des calmes jufqu'a huit heures du foir,
£poque ou il s'eleva une brife du Sud-Oueft;
a Faide de cette brife , je marchai au Nord-
Oueft a petites voiles, attendant le jour pour
ranger la cote : mais le huit, a quatre heures du
matin, le vent fauta au Nord-Oueft, & foufila
par rafalles accompagnees de pluie. Notre route
fot Nord-Eft jufqu'a pres de dix heures; voyant
alors que je ne pouvois point faire de progres
fur ce bord, & n'appercevant rien qui reilemblat
a un havre, je revirai, & je pris le large dans la
partie du Sud-^Oueft : le Cap Foulweather nous
reftoit au Nord-Eft-quart-Nord, a environ huit
lieues. A midi, le vent pafla plus a FOueft, le
ciel s'eclaircit & devint beau , & a Faide du
garde-temps, nous pumes faire des obfervations
de Lune; nous rapportames, a ces obfervations,
eelles que nous avions faites depuis le 17 Fe-
yrier; eiles formerent en tout foixante-dbuze
faites\ dont le refukat moyen indiqua la longi-
■ . I)  E     COO K. II
f.ude a 2Q5d 15' 26" Eft, 14' 11" de moins que {   ■
ne Fanriongoit la montre. J'ai determine la pofi-   1778.
tion de la cote, d'apres cette longitude, & fi   Mars.
elle n!eft pas exafte, je fuis perfuade que c'eft de
peu de milles. 1    . .
1 Notre embarras & nos .travaux augmenterent
le foir : le vent paila au Nord-Oueft, il fouffla
par rafalles, accompagnees de grele & de pluie
neigeufe. Le ciel etant epais & brumeux , je
portai le Cap au large, jufqu'a pres de midi du
Jendemain : a cette epoque, je revirai de bord,
& je me rapprochai de la terre , qui, a deux
heures apres-midi, fe montrok dans FEft-Nord-
Eft. L'atmofphere fe trouvoit toujours dans le
meme etat, mais le foir le vent prit davantage
de la partie de FOueft, & le ciel s'embrumoit
de plus en plus, ce qui m'obligea de revirer &
de marcher au large jufqu'a pres de quatre heures
du matin du jour fuivant, que je me hafardai a 10.
rallier la cote.
Nous revimes la terre & quatre heures du
foir; a fix heures, elle fe prolongeok du'Nord-
Eft un demi-rumb-Eft, au Sud-Eft-quart-Sud, §
la diftance d'environ huit lieues; nous revirames
alors, & nous jettames la fonde, mais une ligne
<3e cent-foixante brafles ne donna point de fond:
je portai au large jufqu'a minuit, epoque ou je
V I77&
II.
«2 Troisieme Voyage
me rapprochai de la cote. Le 11, a fix heures
& demie du matin, nous en etions a trois lieues
& elle s'etendok du Nord-quart-Nord-Eft un
demi-rumb-Eft, au Sud un demi-rumb-Eft :
chacune des extremkes etoit a la diftance d'en-
viron fept lieues : n'appercevant rien qui annon-
§at un havre, & le temps etant tres-incertain,
je revirai de bord, & je gagnai le large dans le
Sud-Oueft; nous avions alors * cinquante - cinq
brafles, fond de vafe.
Cette partie de la terre, dont nous nous trou-
vions fi peu eloignes lorfque nous revirames, eft
d'une hauteur moderee, mais elle s'eleve davan-
tage en quelques endroits de Finterieur du pays:
elle eft femee d'une multitude de mondrains &
de petites collines, quelquefois entitlement cou-
verts de grands arbres tres-droks, & d'autres qui
etoient plus bas, & qui fe montroient en bandes
detachees comme les taillis; les flancs de la plu-
part des mondrains, & les intervalles qui les fe-
paroient, etoient nuds. Elle offre peut-etre une
perfpeftive plus agreable en ete; mais, k cette
epoque de Fannee, elle ne faifoit point de plaifir
k Foeil : une neige , que nous jugeames d'une
profondeur confiderable, entre les petites collines & les mondrains , & qu'il etoit aife de
prendre de loin pour des rdchers blancs, revetoic 15B    COO Iv. 13
jtous les terreins nuds vers la cote; il y en avoit
moins fur les mondrains, & plus avant dans Finterieur du pays, on n'en appercevoit point du
tout. D'ou il r^fulte peut-etre, que celle que
nous vimes pres de la mer, 6toit tombee durant
la nuit; en effet, nous n'avions pas eu une nuit
auffi froide depuis notre arriv£e fur la cote, &
il tomba, par intervalles, une pluie neigeufe : la
c6te paroiflbit prefque droite dans tous fes points;
elle ne pr£fentok aucune ouverture ni aucune
entree, & elle femblok termin£e par une efpece
de greve fablonneufe blanche : au refte, plufieurs
Officiers penferent que cette apparence etoit un
effet de la neige, & les deux extremkes de la
terre, qui fe trouvoit alors devant nous, paroif-
foient former deux pointes. L'extremite fepten-
trionale etoit celle que nous avions decouverte
la premiere le 7, & je lui ai donn6, pour cela,
le nom de Cap Perpetua : elle git par 44d 6l
de latitude Nord, & 235d 52' de longitude Eft,
J'ai appelte Cap Gregoire, (a) l'extremite m£-
ridionale : fa latitude eft de 43d 30' & fa longitude de 235d 57' Eft. II eft aife de reconnoitre le Cap Gregoire : la terre s'dleve prefque
(a) Le 7 Mars eft diftingue, dans notre Calen-
drier, par le nom de Perpetua M.; & h 12 > par celwi
de Gregoire Ev*
1778.
Mars. 14 Troisieme Voyage
»-'■"*" j direftement de la mer, a une aflez grande hail*
1778. teur, tandis que celle qui Fenvironne eft bafle*
Mars* Je continuai a marcher au large, jufqu'a une
heure de Fapres-midi. Je revirai de bord a cette
epoque, & je me rapprochai de la terre, efpe-
rant que le vent viendroit de la cote pendant la
nuit. Je me trompai, car a cinq heures | il tomni
a FOueft & au Sud-Oueft, ce qui m obligea de
nouveau k m'&oigner de la cote. Le Cap Perpetua nous reftoit alors au Nord-Eft-quart-
Nord, & la terre la plus eloignee que nous
viffions au Sud du Cap Gregoire, fe montroit
dans le Sud-quait-Sud-Eft 9 &, felon le calcul
que je fis, a la diftance de dix ou douze lieues.
Si je ne me trompe pas dans cette eftime, fa latitude eft de 43d io/ & fa longitude de 235^ 55*
Eft : c'eft a-peu-pres la pofition du Cap Blanc \
decouvert ou vu par Martin d'Aguilar, le 19 Janvier 1603. II faut obferver que les Geographer
fe font avifes de placer, dans le parallele oil nous
nous trouvions, une large entree ou detroit, dont
ils attribuent la decouverte au rneme Navigateur;
cependant, il fe contente de dire qu'il apper^uc
une grande riviere , qu'il voulut la remonter $
mais que les courans Fen empecherent. (a)
(a)  Voyez YBiftoire de la Californie, Traduction
Angloife , Vol. II, pag. 292. d e   Coo k. 15
Le vent, ainfi que je Fai dejaremarqu6, avoit
paflS le foir au Sud-Oueft; mais il etoit tres-peu
fixe, & il fouffloit par rafalles, accompagnces
d'ondees de neige. Au milieu d'une de ces rafalles qui furvint a minuit , il fauta tout d'un
coup a FOueft-Nord-Oueft ; il fouffla bientot
avec beaucoup de force , & en rafalles impe-
tueufes, entre-melees de pluie neigeufe ou de
neige. II fallut nous etendre au Sud , afin de
nous Eloigner du rivage. Nous gagnames en effet
la partie du Sud fous les bafles voiles, & les
huniers auxquels on avoit pris tous les ris : il
£toit dangereux de porter autant de voile; mais
nous fumes t contrains d'en courir les rifques, afin
d'evker le danger plus preflant de nous affaler
fur la cote. L'ouragan dura jufqu'a huit heures
du matin du 13; le vent s'affoiblit alors, & je
me rapprochai de la terre. Nous avions ete jet-
t6s en arriere, k une diftance confiderable , car
au moment ou je repris le chemin de la cote,
nous nous trouvions par 42d 45' de latitude *
& 233d 30' de longitude.
Le vent fe tint a FOueft & au Nord-Oueft.
Des ouragans, un temps modern & des calmed
fe fuccederent tour-a-tour jufqu'au 21 au matin;
jour ou, apres un calme de quelques heures, il
s'6kva une brife du Sud-Oueft : elle amena le
1778.
Mars.
*3*
21* 1778.
Mars.
22.
16 Troisieme Voyage
beau temps, & je mis le cap au Nord-Eft, afiri
de rallier la terre y au-dela de cette partie de la
cote, ou nous avions etc ballotes fi defagreable-
ment pendant quinze jours. Le foir , le vent
paffi. a FOueft , & le 22 a huit heures du matin , nous vimes la terre fe prolonger du Nord-
Eft a FEft, a la diftance de neuf lieues. Nous
etions alors par 47d 5' de latitude Nord , &
235d 10' de longitude orientate,
Je continual a marcher au Nord avec une jo-
lie brife de FOueft & de FOuefl>Nord-Oueft\
jufqu'a pres de fept heures du foir; je revirai
enfuite de bord pour attendre le jour. La fonde
rapportoit quarante-huk braffes ; nous etions k
environ quatre lieues de la terre, qui s'etendoit
du Nord au Sud-Eft un demi-rumb-Eft, & une
petite colline ronde, qui paroiflbit etre une Ille,
nous reftoit au Nord trois quarts de rumb-Eft,
k fix ou fept lieues, felon ce que je conjefturai.
Je jugeai que fa hauteur etoit aflez grande, quoi-
qu'on Fappercut a peine de deflus le pont. Entre
cette Ifle ou ce rocjier, & l'extremite fepten-
trionale du continent, on voyoit une petite ou-
verture , qui me donna Fefperance de trouver
un havre : a mefure que nous en approchames,
mon efpoir diminua , & enfin nous eumes des
raifons de croire que Fouverture etoit fermee
par D E     C 0 0 K. If
par un tet'rein has : c'eft pour cela que je donnai j
le nom de Cap Flattery, a la pointe qu'on
appergoitou Nord : il git par 48d 15' de latitude feptentrionale, & 235* 3' de longitude Eft.
On y voit une coiline ronde d'une elevation mo-
d&ee. Toute cette partie de la cote eft d'une-
hauteur aflez egale; elle eft bien boifee, elle
femble fertile , & elle offre un coup-d'ceil tres-
agreable. Les Geographes ont place le pr6tendii
detroit de Juan de Fuca dans la latitude ou nous
nous trouvions; mais nous ne decouvrimes rien
qui reflemblat a un detroit, & il eft hors de
toute probabilite qu'il y en ait un. Qa)
Je marchai au large dans la partie du Sud >
jufqu'a minuit; je revirai de bord a cette epoque, & je gouvernai au Nord-Oueft avec une
jolie brife du Sud-Oueft. Je voulois rallier la
terre des que le jour paroitrok;#mais, au lever
de Faurore, le vent fouffla fur la cote avec beau-
coup de force, & il tomba de la pluie : nous
Etions reduits a marcher fous les bafles voiles
& les burners, tous les ris pris, & au-lieu
Ml
Mars.
*3-
(a) Voyez la Relation apocriphe de Juan de Fuca
& de ion pretendu Detroit, par Michel Locke , dans
Piirchafs , Vol. Ill, pag. 849-852, & dans plufieurs
autres Recueils.
Tome III. B i8       Troisieme   Voyage
*     ■    ■   d'attaquer la terre, je fus bien-aife de gagner 1®
*77%'  large , ou de me tenir a la diftance ou je me
Mars,   trouvois. Le vent du Sud-Oueft fut neanmoins
j de peu de duree, car le foir il repafla a FOueft:
ainfi, nous avions fans cefle a affronter des vents
impetueux de FOueft & du Nord - Oueft; ils fe
calmoient quelquefois & paflbient au Sud , a
Fapproche de la nuit; mais ce changement etoit
toujours un prefage sur d'un ouragan , qui ve-
noit du Sud-Sud-Eft, & qui etoit accompagne
de pluie & tde pluie  neigeufe.  L'ouragan ne
duroit gueres plus de quatre  ou fix  heures ,
& il etoit fuivi d'un autre vent frais du Nord-
Oueft , qui, pour Fordinaire, amenoit le beau
temps. C'eft a Faide de ces coups de vent du
Sud , que nous gagnames le Nord-Oueft de ce
parage.
29.        Enfin le 29, a neuf heures du matin, au moment ou nous cinglions au Nord-Eft, nous de-
couvrimes de nouveau la terre, qui, a midi, fe
prolongeoit du Nord-Oueft quart-Oueft a FEft-
Sud-Oueft : nous etions eloignes d'environ fix
lieues de la partie la plus voifine. Nous nous
trouvions par 49d  29' de latitude Nord , &
232d 29' de longitude Eft; Fafpeft du Cap dif-
feroit beaucoup des cantons que nous avions vus
auparavant, car on y appercevok par-tout de de   Cook, 19
hautes montagnes dont les fommets Etoient charges de neige; mais les vallees entre ces montagnes , & les terreins hauts & bas qu'on voit fur
la cote de la mer, etoient couverts: dans une
largeur confiderable de grands arbres droits, qui
offroient un tres-beau point-de-vue, & qui pre-
-fentoient k Fceil une vafte foret ; l'extremite
Sud-Eft de la terre formoit une pointe bafle | en
jtravers de laquelle il y a beaucoup de brifans pro-
duits par des rochers fubmerges. Je l'ai appellee
la Pointe des brifans; elle git par 49d 15' de
latitude Nord, & 233d 20' de longitude Eft;
Fautre extremite eft fituee par environ 5od de
latitude, & 232^ de longitude. J'ai nomme celk-
ci, Pointe Woody; (pointe boifee) elle eft tres-
faillante au Sud-Eft, & le terrein y eft eleve:
entre ces deux pointes la cote forme une large
baie , a laquelle j'ai donne le nom de Bale
Hope , ( Baie de FEfperance ) parce que je
comptois y rencontrer un bon havre ; je recon-
nus enfuite que je ne m'etois pas trompe.
Lorfque nous fumes plus pres de la cote, nous
appergumes deux coupures qui reflembloient k
deux entrees, Fune au coin Nord-Oueft, &
I'autre au coin Nord-Eft de la baie. Ne pou-
vant atteindre la premiere, je portai fur la fe-
conde, & je d£paflai quelques brifans ou rochers
i 2
1778.*
Mars* 20 Troisieme Voyage
—-nfe fubmerges, qui giflent a une lieue ou un peu plus
' 1778. du rivage. La fonde indiqua dix-neuf ou vingt
Mars, brafles une demi-lieue en-dehors de ces brifans;
mais, des que nous les eumes laiffe de Farriere,
la profondeur de Feau augmenta jufqu'a trente,
quarante & cinquante brafles fond de fable, &
plus pres, nos lignes les plus longues ne don-
nerent point de fond. Malgre les apparences,
nous n'etions pas encore surs qu'il y eut une entree ; mais, comme nous nous trouvions dans
une baie profonde, j'avois refolu de mouiller,
afin de faire de Feau, article dont nous avions
alors grand befoin. A mefure que nous avanca-
mes, nous^reconnumes qu'il y avoit une entree :
a cinq heures nous atteignimes la pointe Oueft
de cette entree, ou nous fumes en calme quelque temps. Les canots prirent les vaifleaux a la
remorque; mais la Refolution fut a peine par-
dela Fouvert de Fentree, qu'il s'eleva du Nord-
Oueft une brife , a Faide de laquelle je pus
m'etendre dans un bras de Fentree , qui courok
au Nord-Eft : nous fumes encore en calme ici,
& obliges de mouiller par quatre-vingt-cinq braf-
fes, fi pres de la cote , que nous la touchions
avec une hanfiere. Le vent manqua au Capitaine
Gierke, avant qu'il eut gagne le dedans du bras*
ou il mouilla par foixante-dix brafles.- D  E     C  O  0  K. 21
Du moment ou nous approchames de Fen- °™M——»
tree, nous nous appercumes que la cote etoit 1778.
habkee. Trois canots s'avancerent vers la R6fo- Mars.
lution , a Fendroit ou nous fumes en calme
pour la premiere fois; Fune de ces embarcations
portoit deux hommes, la feconde fix, & la troi-
fieme dix : Fun des Sauvages fe leva, il fit un
long difcours , & des geftes que nous primes
pour une invitation de defcendre a terre. Sur
ces entrefakes, il jetta des plumes vers nous, (a)
& plufieurs de fes camarades nous jetterent des
poignees de poufllere ou d'une poudre rouge:
celui qui remplk les fondions d'orateur, etoit
couvert d'une peau, & il tenoit dans chacune
de fes mains quelque chofe qu'il fecouoit, &
d'ou il tiroit un fon pareil a celui des grelots de
nos enfans. Lorfqu'il fe fut fatigue a debiter fa
harangue & fes exhortations, dont nous ne corn-
primes pas un feu! mot, il fe repofa; mais deux
autres hommes prirent fucceflivement la parole:
leur difcours ne fut pas auifi long, & ils ne
le d^clamerent pas avec aiitant de vehemence.
(a) Les Naturels etablis fur cette cote, douze degree plus au loin au Sud, offrirent aufli des plumes
a Sir Francois Drake ; voyez une Relation de fon
Voyage , dans la Collection de Campbell, edit, de
Harris, Vol. I, pag. 18.
M 22       Troisieme' Voyage
1 Nous obfervames que deux ou trois d'entr'eux
1778.  avoient leurs cheveux entierement couverts de
Mars,   petites plumes blanches, & que quelques-uns
en avoient de plus grandes, lichees en differentes
parties de leurs cheveux. Quand ils eurent ter-<
mine leurs bru}^ans difcours, ils fe tinrent a peu
de diftance du Vaifleau; ils converferent entr'eux
d'une maniere familiere, & ils ne montrerent pas
la moinclre furprife ou la moindre defiance : plu-
,,   fieurs fe leverent de temps en temps , & pro-
noneerent des phrafes qui reflembloient a celles
de leurs premieres harangues ,   & Fun d'eux
chanta un air agreable, dans lequel nous remar-
quames plus de douceur & de melodie que nous
ne Faurions imagine ; il repeta fouvent le mot
Haela , qui nous parut etre le refrein de la
chanfon. La brife qui s'eleva bientot apres, nous
ayant approche davantage de la cote, les pirogues arriverent pres de nous en plus grand nom-
bre, & il y en eut a la hanche de la Refolution
jufqu'a trente-deux , qui portoient chacune de
trois a fept ou huit hommes & femmes. Plu-
fieurs des Sauvages fe tinrent debout fur les pirogues ; ils haranguerent, & ils firent des gef-
tes, ainfi que les premiers. Une tete qui offroit
un ceil & un bee d'oifeaux d'une grandeur 6nor-
me, etoit peinte fur une de leurs embarkations; I)  E     C  O  0  K. 23
nous y diftinguames un homme, qui paroiflbit ,
etre un Chef, & qui n'etoit, pas moins remar- 1778-
quable par fa figure bizarre : une multitude de Mars.
plumes pendoient de fa tete, & il avoit le vifage
peint d'une maniere extraordinaire; (V) il tenoit
a la main un morceau de bois fculpt£, qui re-
prefentoit un oifeau de la grofleur d'un pigeon,
&, en le fecouant, il en droit un fon aflez fem-
blable a celui d'un grelot; il pronon§a auffi d'un
ton criard, une harangue accompagn£e de quelques geftes tres-expreffifs.
Les Sauvages fe conduifirent d'une maniere
tres-paifible , & nous ne leur fupposames aucune vue d'hoftilke; toutefois nous ne pumes
en determiner un feul a venir a bord : au refte,
ils nous vendirent de bon coeur tout ce qu'ils
avoient, & ils fe contenterent de ce que nous
leurs offrimes en echange; mais ils faifoient plus
de cas du fer que de toute autre chofe, & ils
fembloient connoitre parfaitement 1'ufage de ce
metal. La plupart des pirogues nous fuivirent
(a) Vifcaino rencontra fur la cote de la Californie,
tandis quil etoit dans le Havre de San-Diego, des
Sauvages qui avoient le vifage peint & barbouilli en.
noir & blanc, & la tete chargee de plumes* Hifteire
de la Californie., citee plus haut,
B 4
1 24    Troisieme Voyage de Cook,
iil.'h i     au mouillage; & dix ou douze de ces embarca-
1778.  tions demeurerent a la hanche de la Rtfolution
Mars,   la plus grande partie de la nuit.
Nous avions lieu d'efp&rer que notre relache
ici feroit agreable , que nous pourrions y em-
barquer les chofes dont nous avions befoin , &
que ces jours de repos nous feroient oublier les
fatigues & les peines auxquelles des vents con-
traires & un ciel conftamment orageux , nous
avoient prefque toujours aflujettis | depuis notre
arrivee fur la cote & Amerique. VOYAGE |-
A LA MER PACIFIQUE.
•**±i^2^££r.
ssg^s^si
L I V R E   IV.
Operations parmi les Naturels. de
lyAmerique Septentrionale.
Decouvertes fakes le long de cette Cote
& de Vextremite orientale de V Asie
jufqifau Cap de GlACE, <?eft-a-dire9
jufqifau point oil nous fumes arretes
par les glaces. Retour aux JJles Sandwich.
CHAPITRE    PREMIER.
Les Vaiffeaux gagnent une Entree fur la
Cfite *f Amerique , & ils amarrent dans
un Havre : entrevues avec les Naturels.
Ce que nous achetdmes d'eux. Vols. On
-i 4tab lit les Obfervat&ires & les Char pen-
tiers fe mettent a tQuvrage. Jaloufie des
) 2$ T r o i s i e m e Voyage
Habitans de /'Entree qui veulent empecher
les autres Tribus de communiquer avec
nos Vaiffeaux. Temps orageux & plu-
vieux. Jefais la reconnoijfance de /'Entree.
Maniere de vivre des Naturels dans leurs
Villages. Leur' maniere de fecher le poif-
fon, (kc.Nous recevons lavifte dfune Tribu
- Str angere. Cirimonies de la prefentation.
Nous nous rendons pour la feconde fois a
un des Villages. Nous achetons la per-
mijjton de couper de Vherbe. Les Vaiffeaux
appareillent. Ce que nous donndmes aux
Naturels & ce que nous en recumes lors
de notre dip art.
1    JLjes Vaifleaux ayant trouve un excellent abri
I77°*  dans une En trie dont les cotes paroiflbient ha-
Mars.
i
*o.
bitees par une peuplade douce & paifible , qui
nous donnoit lieu d'efperer un commerce ami-
cal, je cherchai, des le lendemain du jour ou
nous mouillames , un havre commode ou nous
puflions nous etablir durant notre relache. Trois
canots armes partirent pour ce fervice, fous le
commandement de M. King; &, bientot apres,
je partis de mon cote, afin d'examiner moi-meme
quel feroit le lieu le plus propre a mon^objet.
Je n'eus pas de peine a trouver ce que nous
. '   D E     C  0 0 K. 27
defirions. Je rencontrai au Nord-Oueft du bras que
nous occupions, & non loin des vaifleaux, une
anfe bien fermee & convenable de tout point.
M. King ne fut pas moins heureux, car il de-
couvrk & il examina, un havre, meilleur encore, au cote Nord-Oueft de la terre; il auroit
fallu plus de temps pour nous y rendre, & je
me determinai en faveur de Fanfe qui etoit a notre portee. Craignant de ne pouvoir y mener &
y amarrer les vaifleaux avant la nuit, je crus devoir demeurer jufqu'au lendemain a Fendroit ou
nous etions, & afin de ne point perdre de temps,
j'employai le refte de la journee a des travaux
utiles; j'ordonnai de defenverguer les voiles ,
d'abattre les mats de hune , de degreer le mat
de mifaine de la Rifolution^ & d'y faire la reparation dont il avoit befoin.
Une multitude de pirogues environnerent les
vaifleaux toute la journee ; les echanges com-
mencerent entre les Naturels & nous, & l'hon-
neteti la plus rigoureufe prefida a ce commerce,
lis offrirent de nous vendre des peaux de diffe-
rens quadrupedes, des ours, des loups, des re-
nards, des daims, des lapins des Indes, des pu-
tois, des martes, & en particulier des loutres de
mer qu'on trouve, aux Ifles fituees al'Eft li
Kamtfchatka. Outre ces peaux dans leur etat
1778.
Mars.
J 2&       Troisieme    Voyage
»^i ■ -. naturel, ils nous apporterent aufli des vetemens
1778. de la meme fubftance, & une autre efpece d'ha-
Mars. bit d'ecorce d'arbre, ou d'un gramen qui reflem-
ble au chanvre ; des arcs , des traits & des piques; des hame§ons de peche & des inftrumens
de diverfes fortes; des figures monftrueufes; une
efpece d'etoffe de poil ou de laine; des facs rem-
plis d'ocre rouge, des morceaux de bois fculp-
te, des grains de verre, & plufieurs colifichets
de cuivre & de fer, qui ont la forme d'un fer-
a-cheval, & qu'ils fufpendent a leur nez : des ci-
feaux ou des outils de fer etablis fur des man-
ches. Ces metaux nous firent juger qu'ils avoient
recu la vifite des Navigateurs d'une Nation civi-
lifee, ou qu'ils avoient eu des liaifons avec les
Tribus du continent if Amerique, qui frequen-
tent les Europeens. Des cranes & des mains
d'hommes qui n'etoient pas encore clepouilles de
leur chair , furent ce qui nous frappa le plus,
parmi les chofes qu'ils nous offrirent : ils nous
feent comprendre , d'une maniere claire , qu'ils
avoient mange ce qui manquoit, & nous reconnu-
mes en effet que ces cranes & ces mains avoient
ete fur le feu. Malheureufement plufieurs raifons
nous donnerent lieu de penfer que cette peuplade
mange fes ennemis, felon Fufage des habitans
4e la Nouvelle-Ze'lande, & de quelques autres I) E     C O  0  K. 1®>
Ifles de la mer du Sud. Ils echangerent ieurs mm- ''     '    r>
<:handifes contre des couteaux, des cifeaux, des    l77$*
morceaux de fer ou d'etain, des clous, des mi-   Mafe.
roirs, des boutons ou du metal de quelque efpece qu'il flit. Ils ne montrarent aucun defir pour
les grains de verre, & ils rejetterent toutes nos
^roffes.
La journee du 31 fe pafla a remorquer les 31.
vaifleaux dans Fanfe, ou ils furent amarres de Fa-
vant & de Farriere, les hanfieres attaches a des
arbres de la cote. Quoique la Rifolutim fut
mouillee fur une profondeur d'eau confiderable,
nous reconnumes que le fond etoit plein de rochers. Ces rochers avoient extremement endom-
mage le cable, & les hanfieres dont nous nous
iervimes pour touer les deux batimens, efliiye-
rent auffi quelque dommage, d'ou nous conclu-
mes que toute cette partie de YEntrie eft femee
de rochers. La Rifolution ayant beaucoup de
voies d'eau dans fes ceuvres-mortes, j'ordonnai
aux Charpentiers de la calfater, & de reparer
les autres avaries qu'ils decouvriroient en Fexa-
minant. Sd|$(
La nouvelle de notre arrivee attira un con-
cours nombreux de Naturels durant cette journee. II y eut un moment ou nous fumes envi-
^onnes de plus de cent pirogues, dans chacune 30       Troisieme   Voyage
:= defquelles nous pumes, en prenant un terme
1778. moyen, fuppofer cinq perfonnes : en effet, quel-
Mars. ques-unes en avoient trois; mais on en comptok
fept, huit & neuf fur un grand nombre, & dix-
fept fur une feule. Plufieurs des Sauvages mon-
terent a bord, ils s'approcherent de nous, en
pronohgant des harangues & faifant des ceremonies pareilles a celles que j'ai decrites plus haut.
Si nous leur infpirames d'abord de la.defiance ou
de la crainte , ils ne paroiflbient plus eprouver
Fun ou Fautre de ces fentimens; car ils fe ren-
dkent fur le pont, & ils fe melerent avec les
Matelots, de la maniere du monde la plus fran-
che & la plus libre. Nous ne tardames pas a de-
couvrir qu'ils etoient aufli habiles filoux, qu'au-
cune des peuplades que nous avions rencontrees.
lis Etoient meme plus dangereux fur ce point;
car ayant des inftrumens & des outils de fer, ils
coupoient le croc d'un palan, ou ils enlevoient
le fer des cordages , des - que nous ceflions un
moment de les furveiller. Ils nous volerent ainff
un large croc du poids de vingt a trente livres,
d'autres d'une moindre grandeur, & diverfes fer-
rures. Nous, eumes en vain la precaution de laif-
fer des hommes de garde dans nos canots i ils y
prirent tous les morceaux de fer, qui valoient
la peine d'etre emportes. Ils combinoient leurs de   Cook. 3* Hi
larcins, avec aflez de dexterite; Fun d'eux amufoit ■
la Sentinelle a Fune des extremkes de nps em- *77&*
barcations , tandis qu'un de fes camarades arra- Mars*
choit le fer a Fautre -extremke. Si nous nous ap-
percevions du vol tout de fuite, nous decou-
vrions le voleur fans beaucoup de peine, car ils
Etoient toujours prets h s'accufer mutuellement.
Mais, en general, les coupables abandonnoient
leur proie avec repugnance, & nous fumes obliges quelquefois de recourir a la force.
Les Vaifleaux etant bien amarres, nous nou$
occupames le lendemain de quelques ouvrages i Avrfl.
indifpenfables. On debarqua les Obfervatoires,
& on les 6tablk fur un rocher eleve, a Fun des
cotes de Fanfe , pres de la Rifolution. Un de-   f .
tachement commande par un Officier, alia cou^
per du bois, & nettoyer les environs de Faiguade.
Nous trouvames ici des pins en abondance, &
nous fimes de la bierre. On drefla aufli la forge, & les Forgerons travaillerent aux ferrures
qu'exigeoit le mat de mifaine, dont la barre mai-
trefle de, hunes du cote du bas-bord, une des
barres traverfieres, & plufieurs autres parties t
avoient eclat6. 1
Les Naturels venoient nous voir en foule,
& nous appercevions tous les jours de nou-
Velles figures. Ils fe prefentoient d'une maniere 8?
T r o i sie m e Voyage
. finguliere.. Ils faifotent d'abord en pirogues le to&f
J.77S. de la Rifolution & de la Decouverte, & durant
Janvier. ^t int-ervaite, un Chef ou un de leurs grands
perfonnages fe tenoit debout fur fon embarca-
tioti, une pique ou une arme quelconque a la
main; & il ne ceflbit de parler, ou plutot de
cmv. L'Orateur avoit quelquefois le vifage convert d'un mafque , qui offroit la figure dlM
homme, ou celle d'un animal; &^au-lieu d'une
arme, il avoit k la main un des grelots, dont j'ai
parte plus haut. Apres avoir d£crk un cercle
autour de nous , ils arrivoient a la gauche, des
vaifleaux, & ils commencoient les echanges, fans
autres ceremonies. Tres-fouvent neanmoins ils
nous regaloient d'une chanfon, a laquelle Fequi-
page entier d'une pirogue prenoit part, ce qui
produifok une harmonic d'un heureux effet.
Durant ces vifites, ils ne nous donnerent d'au-
tre peine que celle de contenir leur difpofition
4. au vol; mais, le 4 au matin, nous eumes une
alarme ferieufe. Le detachement qui coupoit du
bois, & qui rempliflbit les futailles fur la cote J
vit que tous les Naturels des environs s'armoient
avec un foin extreme; ceux qui n'avoient pas
des armes bien meurtrieres, preparoient des batons & raflembloient des cailloux. Des que je fus
inftruit de leurs pr6paratifs, je cms devoir armer
as t) e   CooK, 33
de mon c&te; mais ayant r£folu de me tenir fut ,,::, ' rirni
la defenfive, j'ordontlai aux Travailteurs d'aban- 1778.
donner le tefrein ou les Sauvages s'^toient raf- AvfiL
fembtes, & de fe retirer au fommet du rocher, .
ou fe trouvoient les Obfervatoires: les Guerriers
de la contree n'etoient qu'a une portee de pierre,
de Farriere de la Rifolution-. Nos craintes etoient
mal fondles; ils ne fongeoient pas a nous; mais
ils vouloient fe defendre, contre une Tribu de
leurs Compatriotes, qui venoit les attaquer: ceux
d'entr'eux qui avoient forme avec nous des liai*
fons d'amitte, appercevant notre inquietude, mi-
rent tout en ufage afin de nous convaincre qu'ils
n'avoient pas d'autre projet. Nous remarqudmes
qu'ils avoient des Sentinelles dans chaque point
de Fanfe, & que des pirogues alloient fouvent
porter des avis & des inftruftions au grand corps
aflemble pres des vaifleaux. Enfin Fennemi dif-
perfe fur environ douze grofles pirogues, parut
en travers de la pointe meridionale de Fanfe, oil
il s'arreta .-& ou il demeura rang6 en bataille,
parce qu'une negotiation avoit commence. Quel-
ques-uns des Negociateurs paflerent en pirogues
entre les deux troupes, & il y eut de part &
d'autre plufieurs difcours de prononces. Enfin la ||ft
querelle, quel qu'en fut le fujet, parut arran-
gee vs mais on ne permit aux Etrangers ni di
Tame IIL C -34       Troisieme   V o-.y a g e
mmm**-<; venir a la hanche des vaifleaux, ni de faire des
1778.  echanges, ni de communiquer avec nous. Nous
Avril.   Etions vraifemblablement la caufe de la difpute;
les Etrangers defiroient pent - etre partager les
avantages du petit commerce que nous faifions
fur la cote, & les Habitans de Fentree vouloient
garder pour eux feuls cette aubaine. Nous en eumes d'ailleurs diverfes preuves; il parut merae
que les Habitans de Fentree n'etoient pas unis,
car les plus foibles etoient fouvent obliges de
ceder au parti le plus fort, & depouilles de tous
leurs biens, fans qu'ils oppofaflent la moindre
r§fiftance.
Nous reprimes nos travaux dans Fapres-diner,
5* & le lendemain nous gr&hnes le mat de mifaine;
fon tenon £tant trop petit pour le chouquet, le
Charpentier pofa un morceau de bois d'un cot6 9
afin de remplir le vide. En taillant & en exatni-
nant la tete du mat, on trouva les deux jottereaux fi pourris, qu'il etoit impoflible de les re-
parer; il fallut done oter le mat, & y etablir
.d'autres jottereaux. II etoit evident, que Fun des
jottereaux avoit ete defe&ueux, au moment ou
on Femploya dans le Chantier, qu'on s'etok con-
tente d'emailler *te partie garie, & d'y ajouter
une piece; ce qui avoit affoibli la tete du mat,
& avoit beaucoup contribu£ k pourrir les autres i) 5   Cook, 35
parties des deux jottereaux. Ainfi, au moment ou '_     '.■»
tout etoit prefque difpofe pour l'appareillage, il    1778.
fellut recommencer nos1 travaux; &, ce qui fut   Avril.
encore plus defagr£able, ces reparations devoienc
prendre affez de temps, mais ce d£lai etoit de*
venu necefiaire,.& les Ouvriers fe mirent tout
de fuite a Fouvrage. Heureufement pour le'fuc-
ces de Fexpedkion, noua d£couvrimes ces avaries
dans un endroit qui offroit les materiaux dont
nous avions befoin; car parmi les bois flottans
au milieu de Fanfe, ou mouilloient nos vaifleaux,
il y avoit de petits arbres, tres-propres k Fufage
que nous voulions en faire. Nous choisimes le
plus convenable, & les Charpentiers le facon-
nerent tout de fuite^ponr en tirer deux jot-'
tereaux.
Le 7 au matin, on enleva le mat de mifaine; 7.
on le porta a terre, & les Charpentiers de nos
deux batimens furent employes a le reparer. Com-
me cette operation exigeoit un certain temps, je
mis a profit cet intervalle; je fis vifiter les manoeuvres dormantes de nos mats majeurs, dont
une partie fut jugee hors de feivice. J'ordonnai
de changer celles du grand mat, & on tira parti
de ce qu'il y avoi^^e meilleur dans celles-
ci & dans celles du mat de mifaine, pour en
former une nouvelle garniture k ce demier mat.
C 2 36 T r o i s i e m e Voyage
mpm^mm Du moment ou nous arrivames dans V Entree^
1778. jufqu'a ce jour, le temps fut tres-beau; & nous
Avril. n'eumes ni vent ni pluie : nous perdimes cet
avantage, lorfqu'il nous eut ete le plus utile.
8. Le 8 aii matin, le vent frakhit au Sud-Eft, le
ciel devint tres-brumeux, & il tomba de la pliiie.
La force du vent augmenta l'apres-diner, & il
fouffla fur le foir avec violence. Des rafales ex-
tremement lourdes venoient de la haute terre,
qu'offrok la cote oppofee a Fanfe oil nous mouil-
lions; & quoique les vaifleaux fuflent bien aniar-
r£s, ils coururent quelques dangers. Ces coups
de vents fe fuccedoient avec aflez de rapidite,
mais ils duroient peu, & les intervalles etoient
remplis par un calme parfait. Selon le vieux pro \
verbe, un malheur arrive rarement feul. La Re~
folution n'avoit plus que fon mat d'artimon qui
fut refte gree, & qui portat un mat de hune. Le
bas mat etoit en fi mauvais etat, qu'il ne put
foutenir Feffort de fon mat de hune pendant Forage, & fa tete £clata fous Fencapelure. Le vent
mollit a,huit heures, mais la pluie dura plufieurs
jours, prefque fans interruption; & afin qu'elle
n'empechat pas les Charpentiers de continuer leurs
travaux, on couvrit le mat de mifaine d'une tente |
fous laquelle ils acheverent leur ouvrage 9 d'uiie
maniere moins penible. d e.   Cook.
37
Le mauvais temps n'empecha pas toutefois les
Naturels de venir nous voir chaque jour, & dans
la pofition ou nous nous trouvions, leurs vifites
nous furent tr£s-avantageufes; car ils nous appor-
terent fouvent une quantite aflez confiderable de
poiflpns, a des 6poques ou nous ne pouvions en
prendre nous^memes a Fhamegon & a la ligne,
& il n'y avoit pas pres de nous dlgndroit conve-
p*ble pour pecher au filet. lis nous vendirent
prdinairement des fardines, ou une petite breme,
qui reflemble beaucoup aux fardines, Scquelque-
fois une petite morue..
Le 11, malgre la pluie, les haubans & Fctai
du grapd mat furent prefentes & encapelles. La
journlgdu 12 fut employee a demdter Fartimon,
dont la tete fe trouva fi pourrie qu'elle rompit,
lorfque le mat fut fufpendu par les calliornes. Le
foir, nous refines la vifite d'une Tribu.de Sauvages, que nous n'ayions pas;encore vus,& qui en
general avpient la phyfionomie plus douce & plus
attirante, que la plupart de ceux que nous fre-
quentions journellement. Quelques-uns des der-
niers les accompagnoient. Je les engageai a def-
cendre dans ma chambre; ils y confentirent pour
la premiere fois, & j'obfervai que rien ne fixa
leur attention; ils regarderent toutes nos mer-
veilles, avec la plus grande indifference, li fatit
C o
1778.
Avril.
11. 38       Troisieme   Voyage
i in   cependant faire ici des exceptions; car un petit
1778. nombre d'entr'eux montrerent une forte de cu-
Avril riofite.
13. Le 13 apres-midi, j'allai dans les bois, fuM
d'un detachement, & nous coupames irii^rbre
dont nous voulioris faire un mat d'artimon. On
Famena le lendemain a Fendroit ou les Charpentiers travailloient fur le msk de mifaine. Le vent
qui foufflok depuis quelques jours, de la partly
de FOueft, pafla le foir au Sud-Eft; il devint
tres-impetueux, & il fut accompagne de pliiii|&
15. jufqu'a huit heures du matin du 15; il s'affoiblk
a cette epoque, & repafla a FOueft.
Le mfa de mifaine fe trouvant repare, on te
conduifit a bord de la Refolution; mais le mau-
vais temps obligea de le laifler le long dufcord;
& ce ne fut que l'apres^micfi que nous pumes le
mettre en place. On le grea avec touti la promptitude poflible , tandis que les Charpentiers fe
16. rendoient a terre avec le mat d'artimon. Le 16, ils
avoient prefque achev6 le travail de cemat, lorf-
qu'ils reconnurent que Farbre qu'ils employoient
avoit re^u un effort, & qu'il etoit gate; nous
fupposames qu'on n'avoit pas pris les precautions
neceflaires en Fabattant. Ainfi, leur ouvrage fut
perdu, & nous fumes obliges d'aller choifir un
autre arbre dans les bois; ce qui occupa tout de   Cook. $>
ittbn monde , duran£uplus d'iSne detai-journ^ :
Plufieurs des Nasirels, qui"4toient autour des
vaifleaux, reg^rd€»rent les diverges operations d'un
air furpris, & avec un filetic<* expreffif, qui ndtS
£tonna, spres Findifference & Fin&ttention q&9§-
avoient mofcitrle jttfqu'alo^^i|^|a
Le iSyune troupe 'd'Etrangers arrlverent dans
Fanfe firf-;Xix ou huk pirogues : ils examinerSS:
quelque-^itaps nos vaiflea&t £*i8fc ils fe retireretit
enfuite, fans ■venif'-k la hanche de la Rifolutfon
ou a celle de la Dicouver^. Nous erumes que
les habitans de Wkntrte^ q#TFei trouvoient en
grand nombre autefcir de nous, ne leur permirent
pas d'apj^cKSBf. J'ai d£ja obferv6 que la peu-
plade^tablie fur les rives de Fanfe ou nous moiSI*
Bonis j vouloit jouir feule des avarM^es de notre
commerce & ficelle permettoit qufelfuefois a
des Sauvages voifins, de faire des echanges a$#
nous, elle avoit Facfedle de tenir a haut prix les
chofes qu'elle nous cedoit, & de diminuer cha-
que jour la valeur de ce que nous donnions de~
notre cote. Nous reccinumes que la plupart des
"Naturels de diftinfrion qui vivoient pres de noi^r
alloient revendre aux Tribus eloign£es, les articles qu'ils recevoient aux vaifleaux ; car nous
nous appercumes qu'ils difparoiflbient fbuvent dtK
rant quatre ou cinq jours, & qu'ils revenoiene
C 4
1778.
Avril.
18. 40       T r o i js i e m e   Voyage
m avec de nouvelles cargaifons de peaux & d'ou-
17780 yrages du pays, dont ils fe defaifoient toujours
Avril a bon compte, vu la paffion de nos equipages
pour qes bagatelles : mais ceux qui venoient nous
voir tous les jours, nous furent plus utiles; apres
avoir echange les bagatelles qu'ils nous appor-
toient, ils s'occupoient de la peche, & nous ne
inanquions jamais d'obtenir une portion de ce
qu'ils prenoient: ils nous vendirent d'ailleurs une
quantke confiderable d'une huile tres-bonne, qu'ils
v gardoient dans des veflies; quelques-uns eflaye-
rent de nous tromper, en melant de Feau avec
I'huile, & une fois ou deux,ils porterent la frip-
ponnerie & Fadrefle, jufqu'k remplir leurs veflies d'eau pure, fans y mettre une goutte d'huile:
Il valok mieux fupporter ces tromperies 1 que
d'en fmre le fujet d'une querelle; car nous ne
leur donnions gueres en echange que des chofes
de peu de valeur, encore ne favions-nous pas
comment entretenir notre fond. Ils eftimoient peu
les grains de verre & les autres joujoux qui me
reftoient; ils ne demandoient que des metaux,
& le cuivre etoit alors plus recherche que le fer:
avant de quitter cette ftation, on en trouvoit a
peine quelques pieces dans les vaifleaux, excepte
aelui des meubles & des outils qui nous etoient
gbfolument; neqeflaires. Poiir fatisfaire les Naturels. DE     COO K. 41
nous leur ccd&nes tous les boutons de plufieurs :=
- de nos habits, nous enlevames la garniture de   1778.
nos bureaux, nous leur vendimes des chaude-   Avril.
rons de cuivre, des theieres & des vafes d'etain,
des chandeliers & d'autres chofes pareilles dont
nous faifioris ufage; en forte que les Americains
de cette partie du monde, ont recu de nous des
ouvrages  plus varies qu'aucune des peuplades
parmi lefquelles nous avohs abord£ dans le cours
du Voyage. |
Le temps devint beau le 19, apres avoir ete
mauvais quinze jours : nous en profitames pour
pafler nos mats de hune , fufpendre nos ver-
gues & achever la garniture. Nos gros travaux
fe trouvant a-peu-pres termines le 20, je voulus 2®.
reconnoitre chacune des parties de YEntree. Je
me rendis d'abord a la pointe occidentale , ou
je rencontrai une bourgade, precedee d'une anfe
bien fermee , dans laquelle la fonde rapportoit
de neuf a quatrfe brafles, fond de joli fable. Les
habitans de ce village , qui etoient fort nom-
blgux & dont je connoiflbis la plupart, me re-
§urent d'une maniere tres-amicale; chacun d'eux
me prefla d'entrer dans fa maifon ou plutot dans
fon apparfement ; car plufieurs families vivent
fous le meme toit. J'acceptai leur invitation, &
ces hommes hofpitaliers etendirent devant moi 1778.
Avril.
43       Troisieme   Voyage
une natte fur laquelle ils me prierent de m'af-
feoir; ils me donnerent d'ailleurs toute forte de
marques de politefle. Je vis dans la plupart des
maifons, des femmes qui fabriquoient des etoffes
avec la plante ou Fecorce dont j'ai deja parM$
elles fuivoient exaftement le procede des Infu-
laires de h. Nouvelle-Z&lande; d'autres etoient
occupies a ouvrir des fardines. Des pirogues ve-
noient de debarquer fur la greve une quantke
confiderable de ce poiflbn, lequel fut diftribue
a mefure k plufieurs perfonnes, qui Femporte-
rent dans leurs habitations, oft elles le fumerent
de la maniere que je vais decrire. lis fufpendent
les fardines a de petites baguettes, d'abord a environ un pied du feu; ils les placent enfuite plus
loin , & plus loin encore, pour faire place k
d'autres, jufqu'a ce que les dernieres baguettes
touchent le fommet de la cabane. Lorfque les
fardines font bien feches, ils les detachent, ils
en font des ballots, & ils ont foin de les cou-
vrir de nattes , afin de les comprimer : ils les
gardent pour le temps oil ils en auront befoin:
les fardines ainfi preparees , ne font pas defa™
greables. lis preparent, de la meme maniere,
la morue & d'autres gros poiflbns; mais ils fe
contentent quelquefois de les fecher en plein air
fans les approcher du feu*
1^ ^R
D e   Coo k. 43
De ce village je remontai la bande occiden- \
tale de YEntrie. La cote, dans Fefpace d'envi-
ron trois milks, eft couverte d'Mets, q&i of-
frent plufieurs havres commodes, fur une pro-
fondeur qui varie de trente a fept brafles, bon
fond : deux lieues en - dedans de YEn&ie , on
trouve au cote Oueft, un bras qui fe^ prolonge
au Nord-Nord-Oueft : deux milles plus loin, il
y en a un fecond, dont la dire&ion eft a-peu-
pres la meme, & en face duquel on vok une
Ifle aflez grande. Je n'eus pas le temps d'exami-
ner Fun ou Fautre de ces brasymais j'ai lieu de
croire qu'ils ne s'61oignent pas beaucoup du ri-
vage. J'apper^us les reftes d'une bourgade, un
mille au-deflus du fecond bras; les bois ou la
charpente des cabanes etoient encore fur pied,
mais les planches qui en avoient compofe les
fiancs & les toits, n'exiftoient plus; il y avoit
quelques verveux devant le village, & je ne de-
couvfis perfonne qui en prit foin : ces verveux
etoient d'ofier, & les baguettes en Etoient pldi£
ou moins ferrees, felon la grofleur du poiflbn
auquel on les deftinok. La furface de plufieurs
avoit au moins vingt pieds de long fur douze de
hauteur. Les Naturels les pofent de cote dans
une eau bade ; ils les aflujettiflent k de gros
poteaux ou piquets, qui font plantes au fond
1778.
Avril. 44       Troisieme   Voyage
ir^s^ d'une maniere tres-folide. On voit au-delk des
1778*  mines de ce village , une plaine peu etendue,
Avril.   revetue des plus gros pins que j'aie jamais rencontres. Ceci me parut d'autant plus remarqua-
ble, que le terrein eleve fur la plupart des au-
tres parties de cette bande orientate de YEntrie^
etoit nud.   •
Je paflai d'ici fur Fautre cot6, c'eft-a-dire y
fur la bande orientate, & je traverfai un bras de
mer, qui fe prolongs au Nord-Nord-Eft; mais^
a ce que je jugeai 5 a peu de diftance. Je m'ap-
percus alors , comme je 1'avois conjecture au-
paravant, que la terre, au - deflbus de laquelle
mouilloient les vaifleaux, eft une Ifle, & qu'il y
a beaucoup d'autres Ifles plus petites, repandues
dans YEntree au cote occidental. En face de
l'extremite Oueft de notre grande Ifle, je de-
couvris fur le continent, un village oil je debar-
quai: les habitans n'avoient pas la poikefie de
ceux de la bourgade que je venois de vifiter.
J'attribuai en grande partie, & peut-etre devois-
je attribuer uniquement ce froid accueil a la
mauvaife humeur d'un Chef qui ne voulut pas
me laifler penetrer dans les cabanes, qui me fui-
vit par-tout ou je portai mes pas, & qui me te-
moigna plufieurs fois, par des geftes tres-expref-
fifs, combien il etoit impatient de me voir pardr. d e   C o o k. 45
J'eflayai' vainement de le gagner par mes largef- rr—£
fes, il les accepta, mais il ne changea pas de   1778.
conduite : quelques-unes des jeunes femmes qui   Avril.
fe plaifoient a nous voir , fe revetirent, a la
hate, de leurs plus beaux habits; elles s'aflem-
blerent en corps, elles nous temoignerent que
nous Etions les bien-venus , & elles chanterent,
en choeur, des airs qui n'avoient rien de rude ou
de d6fagr6able.
Le jour etant bien avance , je regagnai les
vaifleaux en faifant le tour de l'extremite Nord
de la grande Ifle ; je rencontrai fur mon che-
min plufieurs pirogues chargees de fardines, que
les Naturels venoient de prendre dans le coude
oriental de YEntree. J'appercus, a mon arrivee
a bord, que, durant mon abfence, les vaifleaux
avoient regu la vifite de deux ou trois embarca*
tions, dont les Equipages annoncerent par des
fignes, qu'ils venoient du Sud-Eft, de Fautre
cote de la baie. Ils apporterent des peaux, des
.vetemens, & divers ouvrages du pays, que nous
achedmes. Je ne cfois pas oublier un article bieii
fingulier, qui faifoit partie de leur cargaifon : ils
nous vendfrent deux cuillers d'argent, que nous
|&ge£mes de fabrique Efpagnole , d'apres leur
forme particuliere; Fun d'eux les portoit a fon
m\, comme un ornement : ils parurent auffi 1778.
22.
46       Troisieme   Voyage
mieux fournis   de fer ,  que les  habitans de
YEntrde.
Le mat d'artimon etant acheve, il fut amend
a bord & gree le 21 : nous avions perdu quelques jours auparavant un autre mat de hune, &
les charpentiers travaillerent tout de fuite k en
faire un nouveau.
Le 22, a huit heures du matin, douze ou qua-
torze pirogues de Naturels etrangers a la Tribu
qui vivoit pres de nous, arriverent; ils venoient
du Sud : des qu'ils eurent tourne la pointe de
Fanfe ou mouilldent la Rifolution & la De-
couverte, ils s'arreterent, & ils fe tinrent plus
d'une demi-heure ranges en ligne k deux ou trois
cents verges des vaifleaux. Nous crumes d'abord
qu'ils craignoient de s'approcher davantage, mais
nous nous trompions, ils fe preparoient a une
ceremonie pr£liminaire. lis ne tarderent pas a
s'avancer en fe tenant debout fur leurs embarca-
tions, & en chantant : quelques-unes de leurs
chanfons, auxquelles toute la troupe prit part,
etoient d'un mouvement lent, & d'autres d'un
mouvement plus vif; ils les accompagnoient de
mouvemens tres-r6guliers de leurs mains; ils
frappoient en mefure avec leurs pagaies les cotes
de leurs pirogues, & ils faifoient d'ailleurs une
multitude de geftes tr^s-expreffifs: ils garderent de   Coo jk, 47
le filence durant quelques fecondes, a la fin de
chaque air, & ils recommfencerent enfuite, en pro-
non^ant, par intervalle, a perte de voix, le mot
Hooee! Apresnous avoir donnd un eflai de leur
mufique, que nous £coutdmes plus d'une demi-
heure, & que nous trouv&mes extr£mement agr£a-
ble, ils fe rendirent k la hanche de nos batimens,
& ils ^changerent leurs cargaifons. Plufieurs des
habitans de YEntrie^ avec lefquels nous avions
forme des liaifcns d'amkte, fe trouvoient parmi
eux, & ils dirigfcrent tous les ^changes d'une maniere qui fut tresitvaintageufe aux Sauvages.
Lorfqu'ils eurent terafcte leurs echanges &
leurs c£r&nonies, nous primes chacun un canot,
le Capitaine Gierke & moi, & nous allames au
village fitud a la pointe occidentale de Y En trie.
J'avois obferv6 la veilie , que les environs of-
froient une quantite confid&rable d'herbes, & ii
6toit n6cefl£ure d'en recueillir pour le petit nom-
bre de chevres & de moutons que nous avions
encore a bord. Les habitans nous re^rent avec
les d^moriftraitfons (Famine qu'ils m?avoient fakes
auparavttof, & des que nous eumes d6barqu£,
j'ordonnai a mes gens de couper de Fherbe : je
n'imaginofa jpoint du itout que les Naturels refu-
feroient de nous c6der une chofe qui.paroiflbit
leur etre abfokment inutile, & dont nous avions
1778.
Avril. 1778*
Avril.
48       T r o 1 s 1 e in e   Voyage
: befoin. Je me trompois neanmoins, car moil di*
tachement eut a peine donne les premiers coups
de faulx, que plufieurs des Sauvages ne voulu-
rent pas nous perniettre de continuer ; ils dirent
que nous devions makook, c'eft-a-dire, acheter.
J'etois dans une de leurs maifons, lorfqu'on vint
m'inftruire de ce fait; je me rendis a la prairie
ou fe paflbit la difpute , & j'y vis douze Sauva*
ges, dont chacun reclamoit une partie de la pro-*
prtete de l'herbe qui croiflbk en cet endroit. Je
conclus mon marche avec eux, & je cms, apres
cet arrangement, que nous ferions les maitres de
couper de l'herbe par-tout oil nous le voudrions:
je m'appercus bientot que je me trompois enco*
re ; car la maniere gen^reufe dont j'avois pays!
les premiers hommes qui fe difoient proprietap
res du terrein , m'attira de nouvelles demandes
de la part de quelques autres : on eut dit que
chacune des tiges de gramen appartenoit a des
'maitres difterens, & il fallut en fatisfaire un fi
grand nonibre, que je ne tardai pas a vuider mes
poches. Quand ils s'appercurent que je n'avois
plus rien a leur offrir , leurs impbrtunites cefle-
rent; ils nous permirent de couper de l'herbe
par-tout, & d'en embarquer autant que nous le
vouliimes.
Je dois obferver que de toutes les Nations ou
Tribus D e   Coo ic. 49
Tribus peu civilif&s, parmi lefquelles j'ai reid*
che dans le cours de mes voyages , les habitans
de cette Entrie m'ont paru avok les idees les
plus precifes & les plus rigoureufes du droit de
propriety fur toutes les produftions de leurs pays,
lis voulurent d'abord faire payer le bois & Feau
qu'embarquerent mes gens, & fi je m'etois trouvS
a Fendroit ou ils formerent leurs reclamations,
je n'aurois pas manque de foufcrire a leurs de-
mandes : mes travailleurs ne penferent pas ainfi,
car ils ne s'embarrafferent pas de ces plaintes, &
les Naturels voyant que nous dtions r£folus k ne
pas les £couter, ceflerent enfin de nous parler
de cette affaire , mais ils fe firent un merite de
leur condefcendance, & ils nous rappellerent
fouvent enfuite , qu'ils nou&avoient donne du
bois & de Feau par amitie. (a)
M. Webber, qui m'avoit accompagne a cette
bourgade, deffina tout ce qui lui parut curieux,
(a) Les Efpagnols qui avoient fait trois ans aupa-
ravant un Voyage pour reconnoitre les cotes d'A*
merique , au Nord de la Californie , rencontrerent 1\
par ^7d 18' de latitude, une autre Tribu d'Indiens,
qui fe conduifit comme les Naturels de Nootka 9 dont
on vient de parler. Voye^ le Journal de ce Voyage ,
ecrit par le fecond Pilote de TEfcadre, & publie par
M. Daines Barrington 9 qui a publie tant d'Ouvrages
utiles.'Mifeellanies, pag. 505 9 506.
Tome III D 1778
Avril,
50 T r © 1 s 1 e m I Voyage
1? en-dedans & en-dehors des maifons. J'eus aufG
. occafion d'exa^niner plus en detail la conftruction
des cabanes, leurs meubles, leurs uftenfiles, &
les particularity les plus frappantes des ufages &
de la maniere de vivre des habitans. Je decrirai
tout-a-1'heure les coutumes & les mceurs de cette
peuplade, & j'aurai foin d'ajouter a mes remar-
ques celles de M. Anderfon. Lorfque nous eumes
acheve nos obfervations, nous quittimes les Naturels, dont nous nous feparames bons amis, &
nous retournames aux vaifleau^;^ .
Les trois jours fuivans, nous nous difpos&mes
k remettre en mer : on enveigua les voiles, on
ramena a bord les obfervatoires , les inftrumens
d'aftronomie , Fequipage dont on s'etoit fervi
pour brafler de la? biere , & d'autres chofes que
nous avions portees fur la cote ; on embarqua
de plus, de petites eparres & des pieces de bois
dont nous pouvions, au befoin, tirer des plan-
on debarrafla les vaifleaux- & on fit tous
les preparatifs neceflaires a Fappareillage.
Tout etant pret le 26 au matin , j'allois don-
ner le fignal de depart, mais le vent & la maree
eontraires, m'obligerent d'attendre jufqu'a midi.
A cette epoque, le vent du Sud-Oueft fut rem-
place par un calme : la maree etant favorable,
nous detnarrames % & les bateaux remorquerent 1
»  E     C
o o a.
5*
la Rifolution & la Dicouverte hors de Fanfe.
Nous- eumes enfuke de legers fouffles de vent &
des cafanes, jttfqu'k quaere heures du foir ; & il
furvint alors une brife du Nord, & une brume
tr£s*£J3aifl&. Le mercure du barometre tomba fin-
guK#emenc, & tout no&s^ arinoncok d'ailleurs
une temp&te q# fetiibloit fe preparer dans la par-
tie, du Sud. Comme la nuit approchoit, je d61i-
fe&ai un- moment, fi j'aurois la hardiefle d'appa-
jpeUler, ou fi j'attfendrois au lendernain ; Firnpa-*
tienee de cofltinuer mon voyage, & la crainte
de perdre cette occafidh de fortir de YEntrie,
firent fur moi plus d'impreflion que les dangers,
& je refefcis de mettre en mer k flout tenement.
Les Naturels, les uns k bortl de nos vaifleaux,
& les aacres for feurs pirogues, nous fuivirent
jufqu'en-dehors dtYEmrie; l'und'euxqui avoit
con9U de Fattachement pour moi \ fut au nom-
bre des derniers qui nous quitterent : je lui fis
un petit pr^fent, & il me donna , de fon cote,
une peau de bievre d'une beaucoup plus grande
valeur. Je tachai d'etre auffi liberal que lui, &
j'ajoutai k ce qu'il avoit dejk re^u , des chofes
qui lui cauferent un extreme plaifir; il me forca
alors d'accepter le manteau de bievre qu'il por-
toit, & pour lequel je lui connoiflbis un goftt
particulier. Senfible k ce trait de generofite , &
D 2
1778..
Avril". i778.
Avril.
52       Troisieme  Voyage
: ne voulant pas qu'il fut la dupe de fon aniitie,
je lui offris un grand fabre a poignee de cuivre,
qui le rendit completement heureux. II me prefla
vivement, ainfi qu'une foule de fes compatrio-
tes, de revenir fur cette partie de la cote , &
afin de m'y exciter, il me promit, a mon retour,
une quantite confiderable de peaux : je fuis per-
fuade que les Navigateurs , qui aborderont ici
apres moi, trouveront les Naturels bien fournis
d'un article de commerce pour lequel ils nous
ont reconnu de Fempreflement, & qu'on y ache-
tera des fourrures k tres-bon marche.
Les deux Chapitres fuivans contiennent les details fur cette partie de YAmerique & fur les
habitans, que nous avons pu recueillir , durant
notre courte relache, & que je n'ai pas £u occa-
fion d'inferer dans mon Journal, d e   Cook.
53
=^^2g5S^-
CHAPITRE   II.
Nom de /'Entree, fi? obfervations fur la routt
qu'on doit fuivre pour y arriver. Deferip-
tion du Pays adjacent. Temps qvfon y
iprouve. Climat; arbres; autres productions vigitales. Efpeces de quadrupedes
dont les Naturels du Pays nous apporte-
rent des peaux. Animaux de mer. Defer iption dfune Loutre de mer. Oifeaux;
oifeaux aquatiques ; poijfons ; coqullla-
ges, &c. Reptiles ; infeBes; pier res, &c.
Figure des Habitans ;
leur teint ; leurs
yitemens ordinaires <2? leurs ornemens*
Habits qu'ils portent dans quelques occa-
fions; mafques de bois monflrueux dont ils
fe couvrent de temps en temps le vifage.
Remarques fur leur cara&ere, fur leurs
chanfons, fur leurs inftrumens de muft-
que , fur leur emprejfement a demandet
du fer & d'autres mitaux.
L
orsque j'abordai a cette Entrie , je lui
donnai le nom dfEntrie du Roi George; mais
je reconnus enfuite, que les Naturels du pays
1778.
Avril. 54 Troi.sieme Voyage
Fappellent Nootka. Son ouverture fe trouve au
78. coin oriental de la Baie de VEfpirance , par
49d 33\ &e latitude Nord, & 233d 12' de longitude Eft; une chaine de rochers fubmerges,
qui paroiflent s'etendre a quelque diftance du ri-
couvre la bande Eft de cette baie , dans
Fefpace entier qu'on trayerfe , depuis la pointe
des brifans jufqu'a Fouverture de Y En trie ; &
il y a pres de YEntrie, des Ifles •& des rochers
qui fe montrent au-defius de Feau.
Pour gagner YEntrie , nous paflames entre
deux pointes de rochers, qui font eloignes Fune
de Fautre de trois a quatre milles, & dont la po-
fition refpe&ive eft Eft-Sud-Eft, & Oueft-Nord-
Oueft. IfEntrie s'elargit confiderablement en-
dedans de ces pointes; & elle s'avance dans Fin-
terieur du pays, a au moins quatre milles, non
comprifes plufieurs branches qu'on apper§ok vers
le fond, & dont nous n'avons pas eu occafion de
decouvrir la profondeur. Nos canots, qui traver-
ferent ces branches prefque a Fendroit ou elles
commencent , trouverent que Feau y devenoit
douce , & il y a lieu de croire qu'elles ne s'e-
tendent pas bien loin. Les collines qui les bor-
dent du cote de la terre, etoient couvertes d'une
neige tres-epaifle, & il n'en reftoit aucune tache
fur celles qui fe montroient pres de la mer ou d &   C o d KM 55
pres de l'endrok oh nous mouillions, quoiqu'en |j
general elles fuflent beaucoup plus hautes; d'oii
il refulte un nouveauitegs& de probability en fa-
veur de ce que je viens de $&e. Le iniKdu de
YEntrie offre plufieurs Ifles de diverfes gran-
deurs. Quoique la carte ou le 0b £i-joint ne
foit peut-etre pas d'une essa-eme exactitude $ elle
donnera, malgre fes imperfections, une idee ptp
jufte de ces Ifles, de leur forme & de leur eten-
due, qu'une defeription faite avec des mots. La
mer a de quarante-fept k quatre- vingt-dixferaftes
de profondeur & peut-etre davantage, au milieu
de YEntrie , & meme tout pres de quelqi|p
parties du rivage. Elle prefente une multitude de
havres & d'ancrages ; mats nigis n'avons pas eu
le temps de les relever : Fanfe oil mouillerent
nos vaifleaux, eft au cote ^oriental de YEntrie,
& au cote oriental de la plus grande des Ifles;
elle eft k Fabri de la mer, mais elle n'a gueres
d'autre m£rke; car elle eft expofee aux vents de
Sud-Eft, qui y foufflent avec beaucoup de violence ; nous appercumes en bien des endroks,
les ravages qu'ils produifent par intervalles.
Le terrein qui borde la cote de la mer, eft
uni & d'une moyenne Elevation; mais en-dedans
de YEntfigjfiR offre prefque par-tout des col-
lines efcarpees, qui aunoncent une formation
D 4
1778.
Avrik 56       Troisieme   Voyage
commune; car elles fe terminent ^fommets ar-
rondis ou emoufles, & elles prefentent fur leurs
fiancs des fillons aigus, de peu de faillie. Plufieurs de ces collines peuvent etre reputees hautes, tandis que d'autres font d'une elevation tres-
m6diocre : elles.font toutes, meme les plus ele-
vees, couvertes entierement de bois epais jufqu'a
leurs fommets; chaque partie des plaines qu'on
trouve vers la mer eft egakment boifee. II y a
cependant des efpaces nuds fur les fiancs de quelques-unes des collines ; mais ils font en petit
nombre, & ils indiquent que ces collines font
en general de rochers; a proprement parler,
elles n'ont d'autre fol qu'une efpece d'engrais
d'au moins deux pieds de profondeur, qui vient
du detriment des moufles & des arbres. Leurs
fondemens ne doivent done etre regardes, que
comme des rochers enormes d'une teinte blan-
chatre & grife, dans les endroits oil ils ont ete
expofes a Fair; & lorfqu'on les brife, on les
trouve d'un gris bleuatre , comme ces rochers
qu'on rencontre par-tout a la terre de Kergue-
len. Les cotes efcarp£es ne font pas autre chofe;
& les petites antes qu'on voit dans YEntrie ont
des greves compofees de fragmens de ces rochers, & d'un petit nombre de cailloux. Toutes
les antes, offrent une quantite confiderable de ^fc
D E    C 0 o k. 57
bois qu'y atnene le flot, & des ruifleaux d'eau —
douce, aflez abondans pour remplir les futailles
d'un vaifleau. Les ruifleaux femblent provenir
tmiquement des nuages pluvieux & des brumes,
fufpendus autour du fommet des collines : on ne
doit pas en effet compter fur beaucoup de four-
ces, dans un pays fi plein de rochers, & Feau
douce qu'on voit dans la partie fuperieure de
Fentree, eft vraifemblablement produite par la
fonte des neiges : les Naturels du pays ne nous
ont jamais dit que FEntree regut une riviere con-
fid£rable , & nous n'avons eu d'ailleurs aucune
raifon de foup^onner qu'il exifte une pareille riviere : Feau des ruifleaux eft parfakement claire >
& elle diflbufrle favon avec une grande facilke.
Le temps que nous eumes pendant notre re-
Mche , approche beaucoup de celui que nous
avions eu en travers de la cote. Lorfque le vent
fouffloit des points du compas qui fe trouvent
entre le Nord & FOueft, le ciel etoit beau &
ferein; mais fi le vent venoit du Sud de FOueft,
Fatmofphere s'embrumok , & il tomboit de la
pluie. Le climat, autant que nous avons pu le
juger, eft infiniment plus doux, que celui de
la cote Orientate $Amirique , au meme degre
de latitude. Le mercure du barometre ne fut jamais au-deflbus de quarante-deux degres, meme
I.77O.
Avril Avril.
^IH,
58        T r a i s i e m e   Voyage
= pendant la nuit, & durant le jour,il s'eleva fou-
vent a foixante. Nous n'apper^umes point de
gelee fur les terreins bas; la vegetation y etoit,
au contraire, fort avancee, car je vis de l'herbe
qui avoit deja plus d'un pied de longueur.
On trouve, fur-tout dans les bois, le pin du
Canada , le cypres blanc, (Cypreffus Thyoi-
des.) Le pin fauvage, & deux ou trois autres
efpeces de-pins non moins communes. Le pin du
Canada & le cypres blanc, forment prefque les
deux tiers des arbres; 0%-ies confond de loin,
car ils. offrent egalement des fommets epointes
en aiguilles; mais on les diftingue bientot a leur
couleur , lorfqu'on en approche : le fecond eft
d'un verd beaucoup plus pale que le premier :
en general, la vegetation des arbres eft tres-
forte, & ils font tous d'une grande taille.
I Nous remarquames d'ailleurs peu de varietes
dans les produftions vegetates ; fans doute plufieurs n'avoient pas encore de bourgeons, a cette
epoque peu avancee du printemps. L'efpace que
nous examinames, fut tellement circonfcrit, que
quelques-unes fans doute echapperent a nos re-
cherches. Nous trouvames autour des rochers &
au bord des bois, des plants de fraifes, des fram-
boifiers & deux efpeces de grofeillers, qui pro-
mettoient beaucoup de fruits, un petit nombre I) E    C O 0 k. 59
d'aunes noirs, une efpece de laiteron, Faparine i
une renoncule qui a de tres-belles fleurs cramoi-
fies, & deux fortes dfanthericum, la premiere
qui a une large fleur orange, & la feconde une
fleur bleue; des rofiers fauvages , qui commen-
icoient a offrir des boutons, une quantite confi-
derable de jeunes poireaux a feuilles triangulai-
res , un petit gramen, du creffon qui croit au
bord des ruifleaux, & des andromeda en abon-
dance : Finterieur des bois nous prefenta des
moufles , des fougeres & deux efpeces de fous-
arbrifleaux. II y a fept ou huit differentes fortes
de moufles & feulement trois ou quatre fortes
de fougere : les moufles & les fougeres font en
general les memes. que celles de FEurope & des
parries connues de YAmerique.
Si l'epoque de notre relache ne nous permit
pas d'acquerir beaucoup de lumieres fur les pro-
dudions vegetates de ce diftrift de YAmirique,
les travaux auxquels nous fumes condamnes ,
nous mirent dans l'impoffibilite de recueillir un
grand nombre d'obfervations fur les animaux du
pays. Le befoin d'eau nous ayant obliges de
mouiller ici, les accidens imprevus qui nous y
retinrent, nous laiflerent peu de loifir pour ces
recherches : nous fumes contrains de nous oc-
cuper tous de la reparation des vaifleaux, qui
Avril. 6o       Troisieme   Voyage
■ ■ 6tok Fobjet capital; car Fete approchok , & le
*77%* fucces de l'expedkion dependok de la diligence
Avril. & de Fardeur que nous mettrions dans les diver-
fes campagnes qu'exigeoit de nous FAmiraut6.
Nous ne pumes entreprendre aucune excurfion
fur terre ou par eau , & comme nous etions a
Fancre au-deflbus d'une Ifle, nous ne vimes dans
les bois, que deux ou trois ratons, des mar-
tres & des ecureuils. Quelques perfonnes de mon
equipage, qui debarquerent un jour fur le Continent , appercurent pres de la cote, les traces
d'un ours. Je fuis done r6duk a parler des qua-
drupedes, d'apres les peaux que nous apporte-
rent les Naturels, & meme elles etoient fi mu-
tilees dans les parties qui fervent a reconnoitre
les efpeces, tellcs que les pattes, la queue & la
tete , qu'il nous fut impoffible d'etablir notre
opinion d'une maniere exadte. Au refte, les Sauvages nous en vendirent quelques-unes de fi en-
tieres, ou du moins de fi reconnoiflables, qu'elles
ne nous laiflerent aucun doute.
lis nous offrirent fur-tout des peaux d'ours,
de daims, de renards & de loups. Les premieres
etoient abondantes; il y en avoit peu d'un grand*
volume , mais elles etoient, en general, d'un
noir tres-luftre. Nous appercumes moins de
peaux de daims ; celles-ci fembloient etre le de   Cook, 61
Fallow Deer des Hiftoriens de la Caroline, [
que M. Pennant croit d'une efpece diflerente de 1778.
la notre, & qu'il diftingue par le nom de daim Avril.
de la Virginie. (a) Les renards font en grande
abondance, & ils offrent bien des vartetes; plufieurs des peaux etoient abfolument jaunes, &
elles avoient la queue noire; d'autres etoient d'un
jaune fonc6 ou rouge&tre, & entre-metees de
noir : nous en remarquames quelques-unes d'un
gris blanch&tre, ou couleur de cendre entre-me-
lees aufli de noir; nos gens leur donnoient indif-
feremment le nom de renard ou de loup , lorf-
que les peaux fe trouvoient fi mutilees, qu'on ne
pouvoit pas reconnoitre l'efpece d'une maniere
fure; nous nous procurames a la fin une peau
de loup, qui avoit fa tete, & elle etoit grife.
Iridependamment de la martre ordinaire , cette
partie de YAmirique offre la martre de pin &
une troifieme qui a la robe d'un brun plus clair
& les poils plus grofliers que les deux premieres ; mais elle n'eft pas aufli commune, & ce
n'eft peut-etre qu'une variete, effet de Yige ou
d'une caufe accidentelle quelconque. On y rencontre des hermines ; mais elles font rares &
(a) Voyez Virginian Deer. Pennant's Hift. Quad*
Vol. I jj N°." 46Y& Ardic. Zool. N<>. 6. 1778.
62       Troisieme   Voyage
petites; la finefle de leur poil n'a rien de remarkable ; elles font d'une blancheur parfake, fi
fen excepte un ou deux pouces de Fextremk6
de la queue. Les ratons & les ecureuils font de
Kefpece commune ; mais les derniers, un peu
plus petits que les n6tres, ont le long du dos
une teinte de rouille plus foncee.
II ne nous refte auG&n doute fur Fefpece des
<Juadrupedes que je viens de d^erire; mais il y
en a deux dont nous ne pouvons parler avec la
meme certitude, nous ne vimes que les peaux
du premier, encore etoient-elles appretees ou
tannees : elles fervent d'habits aux Naturels en
quelques occafions, & d'apr&s leur grandeur &
leur epaiflSur, nous jugestees tous que c'etoient
des peaux d'elans ou du moufe dee¥; (V) quelques-unes cependant avoient peut-etre appartenu
k des buffles. Nous conje6luMtnes que Fautre
animal, lequel n'eft point du tout rare, eft une
efpece de chat fauvage ou de lynx : la longueur
de la peau, non comprife la tete, qui manquoit
toujours, eft d'environ deux pieds deux pouces;
elle eft couverte d'un tres-beau poil follet, ou
d'une tres-belte fourmre d'un brun clair ou d'uri
jaune blanchatre , ent-re-miMe^ de longs poife
a) Le daim couleur de fouris* d e   Cook. 63
noiratres fur le dos, ou ils fe trouvent plus courts
& d'un blanc d'argent fur les cotes-, ou ils ont
plus de longueur; ils font de la couleur du poil
foltet fur le ventre, ou ils font les plus longs;
mais les poils blancMtres ou argent dominent fi
fouvent, que la robe entiere en prend la teinte;
k queue a trois pouces & une pointe noire.
Les Naturels donnent a la peau entiere le nom
de- Wanshee ; vraifemblablement ils appellent
ainfi Fanimal lui-meme. La race des cochons,
des chiens & des chevres, ne s'eft pas encore
6tablie fur cette partie de YAmirique ; les habitans ne paroiflent avoir aucune connoiflance de
nos rats bruns, & lorfqu'ils en virent k bord de
nos vaifleaux, ils leur donnerent le nom qu'ils
donnent aux ecureuils; ils appelloient nos chevres
Einietla; mais il eft probable que c'eft la denomination dont ils fe fervent pour d£figner un
jeune daim ou un faon.
Les batemes, les marfouins & les veaux mams furent les animaux de mer que nous apper-
?umes en travers de la c6te. Les demiers paroif-
foient etre de Fefpece commune, k en juger par
les peaux que nous achetdmes; car leur couleur
eft argent6e, jaunSo-e, unie ou tachetee de noir.
Le marfouin dont je parte ici, eft le phocena ;
j'ai cru devoir rapporter la loutre de mer k cette
1778.
Avril. 64 Troisieme Voyage
clafle, car elle vit prefque toujours dans Feau;
fi Fune de celles que nous vimes, n'offroit pas
quelque difference, il fuffiroit de dire qu'elle eft
tres-abondante, puifqu'elle eft fort bien decrite
par plufieurs Auteurs, qui ont confulte les Jour-
naux des expeditions faites par les Rufles, a
l'Eft du Kamtchatka. Nous doutames d'abord>
que les peaux apportees a notre marche par les
Naturels, fuflent de cet animal, car rien ne Fin-
diquoit que la grandeur, la couleur & la finefle
de lafourrure; mais peu de temps avant notre
depart, nous achetames un de ces animaux bien
entier, qui venoit d'etre tue, & M. Webber le
deflina : il etoit tres-jeune, & il ne pefoit que
vingt-cinq livres : il offroit un noir 6clatant ou
luftre; mais la plupart des poils etant blancs a
la pointe, il offroit, au premier coup-d'oeil, une
teinte grisatre : la face , le col & la poitrine
Etoient d'un blanc jaunatre, ou d'un brun tres*
clair, qui, dans la plupart des peaux, fe prolon-
geoit fur toute la longueur du ventre : chacune
de fes machoires avoit fix dents incifives; deux
de celles de la machoire inferieure etoient tres-
petites & placees en-dehors, & a la bafe des
deux dents du milieu. II paroit differer fous ces
rapports des loutres de mer qu'ont rencontre les
Rufles;  il en differok de plus, en ce qu'il
n'avok I) E    C O 0 K. #5
i&voit pas les orteils des pieds de derriere bord£s ■
d'une membrane. Nous cr&mes remarquer plus
de vaj*W$£s dans la couleur des peaux, que ne le
difent les Ecrivains qui ont decrit la loutre de
mer d'apres les Joumaux des Rufles : il eft sftr
que ces changerhens de couleur ont lieu aistdif*
f&rentes £poques de la vie. Les tres-jeunes avoient
le poil brun & la robe peu fournie au-deflbus;
mais on voyoit une quantite confiderable de poils
fur les individiis, de la taille de celui que nous
achedmes, & que je viens de decrire. Lorfque
les loutres ont acquis toute leur croiflaace,.leur
robe n'eft plus noire; elles prerfaemf une couleuc
d'un brun fonce ou de fuie; mais elles ont alors
une fourrure bien mieux fournie, ou Fon apper-
£ok a peine quelques longstpoils* D'autres, que
nous fupposames plus vieilles encore, £toienc
couleur de cMtaigne, & nous reimrqudmes tr&s^
p de peaux, dont la couleur fut parfaitemenc
jaune. La fourrure de ces animaux, ainfi que
l'ob(ervent les relations des Ruffes^ eft suremeni
plus douce & plus fine que celle d'aucun autre
quadrupede, & la decouverte de cette partie de
VAmirique feptentrionale, oil Fon rencontre
Mn article de commerce fi pr£cieux, ne peut £tre
une chofe indifferente. (a)
1778.
Avrik
(a) M. Coxc dit ]
Tome IIL
d'aprgs M. Pallas ,  que les
E 66 TROisiEMfe Voyage
nmi, ... En general, les oifeaux font rares, non-feule-
1778. ment quant aiax diverfes efpeces, mais quant au
AvriL nombre des individus; ceux qutitk apper^ok ^
font fi farouches , que, felon toute apparence |
les Habitans du pays les pourfuivent fans cede §
ptit-etre pour les manger, & k coup~sur pour
s'emparer de leurs plumes, dont ils ont foiii de
fe parer. J'ai remarque, parmi les efpeces qui
#equentent les bois, des corneilles & des cor-
beaux, qui refleifeblent en tout a la eomeille &
au corbeau d'Angleterre ; un geai ou me pie
bleue; les roitelets ordinaires, les feuls que nous
ayohs entendu chanter; la gjrive du Canada oti
de paflage, & une quantite d'aigles bruns, qui
ont la tete & la queue blanches; quoiqtffife pa-
roiflent fur-tout frequenter la cote, le mauvais
temps les amene dans YEntrie, & ils fe per-
chent quelquefois fur les arbres. Les gens du
pays nous montrerent des portions de peau ou
des peaux entiere& fikhees de quelques autres
oifeaux, & nous y diftinguames une petite efpece de faucon, un heroil & Yalcyon^ ou le
Ruffes vendent aux Cbinois, a Kiacj^a% de 80 a 100
roubles, ou de 16^.-20 livres fterlings chacune, les
peaux des vieilles loutres & de celles d'un moyen-
age. Voyez les nquyelles Decouyertes des Ruffes 9
par M. Coxe, m& .1 D E    C O O Ife .. ., •• 6j
iajattinr^clieur d\Am&vfyue , a large <#f||&i il   | ■»,;»«
y en a quelq*#$r#a$ -QUI f je crois, ont 6t&fj&i-   1778.
bites dances Ouvrage& &r cette partie d§ l'Uif-   AftS&
fcrire Natursite, ou du moins qp& diftea^t beai&
coup des«definitions qu'on a pufel^esii^a^r
querai^afrord ctenx.efpeces de pics; Fu&;ifif&>
rieur en grandeur k la gfive, eft noir dans h
partie fup&ieure, il a des tacbigMsncbes fur les
ailes, la tete, le col & la poisrjne cramoifi, $1
le venire couleur d'olive & jaiinte^jr^p^s cq
dernier caradtere, on doit peut-etre Fappellfr le
pic k ventre jaune : Fautfe, plus gros & bien
plus #Ǥgant,*eft brun dans la par?k fuperisUre;
il offre des lignes noires ondoyantes, excepte
autour de la tete; il a le ventre d'une tsinte rou-
geattS avec des taches rondes noifsi; il pi^fente
fur la poitrfoe une feule tache noire aufli; il a
le deflbus des ailes & le deflbus d^i^^ene
£carkae , le defliis iio&ttre f & une raie criK
moifie, fe prolonge d&j'angte..de la bQ$g&&'&ffe£
avant de chaqjae $xke du col. yen ai remarqs^p
mt troi&effie de Fefpece du pinfon; celuiiQtefl:  |§|
de la grofleur d'une linotte,. couleur de fujlgloft-
$&, & fcitnchatre au-4^Ibus; il a la tete & le
col noirs, & le bee blanc* Je ne dois pa&iQg-
Jatier une guignette de la grofleur d'uu petit pigeon^ felbrun fonpe dm§ la piftfe &firje%©^
i ~ e 2' $B      Troisieme   Voyage
S= & bl#c au-deflbus, fi j'en except le col & la
1778.  poitrine; une large rayure blanche traverfe fes
Avril.   ailes. II y a aufli des colibris qui femblent dif-
ferer de&flombreufes efpeces dejk connues de ce
joli petit animal, a iooins qu'ils ne foient une
variete du Trochilus  colubris de  Linnaeus :
peut-etre que ceux-ci font etablis au Sud, &
qu'ils fe repandent au Nord, a mefure que la
faifon avance; car nous n'en apper§uines point
au commencement de notre reMche, & vers le
temps de notre depart, les Naturels nous en ap-
porterent une quantite confid£rable.
Les oifeaux de mer qui fr^quentefiides cotes,
& les oifeaux de terre qui aiment k vivre fur les
eaux, ne font pas en plus grand nombre. Nous
vimes des quebrantahueflbs, des goelands & des
nigauds en timers de la cote; les deux demiers
freqfBfiafetit m£$$Entrie : ils font de Fefpece
commune, & les nigauds ne different pas de
notre cbiQioran & de notre corneille d'eau. Nous
rencontrames deuifcefpeces de canards fauvages;
1'uu noir a tete blanche, formoit des votees nom-
breufes; Fautre blanc, a le bee rouge, & il eft
plus gros que le premier. Nous remarquames
-aufli le gros lumme ou plongeon de nos mers.
du Nord. Nous vimes en outre une fois ou deux
de,s cygnes qui traverfoient YEntrie au Nord; ■ft;E    C O O K. 69
mais nous ne co^npifcpns pas les lieux ou ils fe
tiennent. Independamment de la premiere gui-
gnette que j'ai decrite, nous en trouvames fur
les cotes une feconde, qui eft de la grandeur
d'une alouette, & qui a beaupoup d'affinite avec
la Bur re i (a) & un pluvier, qui differe peu de
notre alouette de mer commune.
II y a plus de poiflbns que d'oifeaux'; mais
les efpeces n'en font pas tres-variees : diverfes
circonftances n6aj$noins donnent lieu de croire
qu'elles le font davantage k certaines faifons.
Voici celles que nous trouvames en plus grand
nombre; le hareng ordinaire , dont la longueur
excede k peine fept pouces; une efpece moin-
dre, qui eft la meme que Fanchoie & la fardine,
mais un peu plus grofle; une breme blanche ou
couleur d'argent, & une feconde d'un brun
dore , qui a une multitude de rayures etroites,
bleues & longitudinales. Les harengs & les fardines arrivent fans doute en vaftes radeaux &*
feulement a des £poques fixes, felon leur habitude reconnue. Les deux efpeces de breme
dont je viens de parler, font enfuite les plus
1778.
Avril.
(a) Je n'ar pu decouvrir le nom que porte cet 01-
feau dans POrnithologie Fran^oife, & j'ai conferve
Je mot Anglors,
E q
j 7$ Troisieme Voyage
abondantes , ■& celles qui ont pris toute leur
cftSiflanee , pfefent au moins une livre. Parmi
les poiflbns qui font rares, fildiquerai d'abord
de pMts fculpins j bruns, tels que celui qu'on
fi^tive fur la cote de Nar¥ege; un autre d'une
teinte rot^toMSsre. Le poiflbn de gelee, (a)
un quatrieme qui reflemble un peu au bull
head (b) qui a la peau dure,'& qui eft denue
d'^cailles. Les Naturels nous apporterent plufieurs fois, vers le temps de notrfc depart, une
petite morue brunatre , tachetee de blanc; un
poiflbn rouge de la meme grandeur, que quelques perfonnes de F£quipage dirent avoir vu
cfcttis le ditroit de Magellan, & un troifieme
qui differe peu de la hake : (c) on y trouve
aufli une quantite confiderable de ces poiflorii
appeltes chimaerae, auxquels quelques Auteurs
donnent le nom de loups, de la grofleur du
pezegallo ou du poiflbn Elephant, avec lequel
(a) II y a dans 1'Original frofl fish.
(b) Le mot Anglois fignifie tete de taureau 9 mais
Je ne fache pas qu'il y ait un poiffon de ce nom
dans PY&yologie Francoife.
(c) Ceil aux Naturaliftes a confulter les livres
Anglois, afin de corinoitre Pefpece des quadftipedes,
des oileaux , des poiffons & des ^antes dont je
n'ai pu decouvrir le nom en Francois. D  E     C  0  0 K. ft
il$ ont beaucoup de rapport. Les requins fre-      ...- n
qiientent $pffi YEntrie, car les Naturels avoient   1778.
des dents de cett^ffgepe de poiflbn , & nous   Avril.
Vimes des morceaux de rayes, qui fembloiat^'
SYpyr fait partie d'un in#vidu aflez gros. Le$
3Ptrs3#nimaux cfe-.-ftter^ dont je dois faire mention ici, font une petite midufe en forme de
<g$)ix ; le poifion 6toile , qui differe peu des
£toiles ordinaiires; deux petites efpeces de era-
bes, deux autres que les Naturels nous appor-
tetmi& la premiere , d'une fubftance epaifle v
compa&e & geladneufe, & la feconde, une efpece de tube ou de tuyait k membranes, qu'on
d£tache probablement des rochers. Nous ache-i
tames d'aiEeurs uri jour uie tres-grofle feche.
II y a autour des rochers une multitude de
grofles moules, & beaucoup d'oreilles de mer,
& nous rsl|ies fouvent des coquilles de chamae
unies, aflez grandes. II faut compter parmi les
efpeces plus petites, des Trochi de deux fortes,
un murex curieux, des vis ftries, & une limacer
dont chaeune, vraifemblablement, eft pamicu-
liere a cette contr£e ; du moins je ne me fou-
viensr$as de les avoir vus par la r#eme latitude,
dans Fun ou Fautre h&mifphere. On y trpuve de
plus de petites petondes uniesi^ des lepas; & des
: Sauvages etrangers qui aqd&erent pres de nous,
E 4 X
7&       T r o i s i e m e   Voyage
■ portoient des colliers d'une petite volute ou pa*>
l77$'  namae bleuatre. Quelques-unes des moules ont
AvriJ| une palme de longueur; plufieurs offrent d'aflez
grofles perks, mais les moules & les perks font
d'une vilaine forme & mal colorees. II paroit
qu'il y a du corail rouge dans YEntrie , ou
quelque part fur la cote, car nous en vimes des
morceaux ou des branches d'une aflez grande*
ipaifleur dans les pirogues des Naturels du pays.
Nous ne remarquames, dans les bois, parmi
les animaux du genre des reptiles, que des terpens bruns, de deux pieds de longueur, qui ont
des rayures blanchatres fur le dos & fur les c6-
tes, & qui ne font point de mal , puifque les
Sauvages tes tenoient fouvent a la main; & de®
kfards d'eau, brunatres: ces lefards ont la queue
exadtement pareille k la queue des anguilles , &
ils fr^quentoient les petites mares ftagnantes qui
font autour des rochers.
La famille des infeftes paroit- £tre plus considerable : quoique la faifon ou ils fe montrem
ne fit que commencer, nous apper§umes quatre
ou cinq efpeces de papillons, qui n'avoient rien
de particulier; un nombre aflez grand de grofles
abeilles, quelques-unes de nos teignes de gro-
feilles, deux ou trois fortes de mouches, quelques efcarbots & quelques moufqukes qui etoient de   Cook,' 73
peu incommodes, & qui pendant F6te doivent
etre plus muttipliees & plus fatigantes dans un
pays fi rempli de bois.
Quoique nous ayons trouv6 du fer & du
cuivre dans cette partie de YAmirique , il eft
difficile de croire que ces deux ntetaux viennent
des mines du pays. Nous n'appercumes aucune
efpece de minerai, fi j'en excepte une fubftance
groffiere & rouge, de la nature de la terre ou
de Fochre, dont les Naturels fe fervent pour fe
peindre le corps, & qui vraifemblablement con-
tient un peu de fer. Nous vimes aufli du fard
blanc & du fard noir qu'ils emploient au meme
ufage; mais n'ayant pu nous, en procurer des
£chantillons, je ne dirai pas precifement quelle
eft leur compofition.
Outre la pierre dure ou le rocher des montagnes & des cotes, qui renferme quelquefois
des morceaux d'un quartz groffier, nous trouvames parmi les Naturels, des ouvrages d'un gra-
nit noir, qui n'etoit remarquable ni par fa durete,
ni par la finefle du grain; une pierre k aiguifer 5
gris&tre, la pierre a rafoir ordinaire de nos Charpentiers, & des morceaux d'une feconde, noireJ
& peu interieure a la pierre fine a aiguifer : ces
morceaux Etoient plus ou moins grofliers. Les
Naturels -fe fervent aufli du mica % feutltes
1778.
AvrS. 74       Trois ie me   Voyage
!■-■    ■ - tranfparentes, ou du verre de ruffle, & d'une ef*
1778. pece de fubftance martiak, brune & a feuilks,
Aff&   & ils nous apporterent quelquefois du cryftal de
roche aflez tranfparent. II eft vraifemblable qu'on
trouve les deux premieres fubftances pres de
YEntrie , car les Habitans nous parurent en
avoir une quantite aflez confiderable ; mais le
cryftal de roche femble venir de plus loin , ou
il eft tres-rare, puifque les Sauvages ne nous en
vendirent qu'avec repugnance. Plufieurs des morceaux etoient oftangulakes , & nous jugeames
que la main de Fouvrier leur avoit donne cette
forme.
La taille de ces Sauvages eft au-deflbus de la
taille ordinate, mais ils ne font pas minces en
proportion de leur petkefle ; ils ont le corps
Wen arrondi, fans etre mafculeux. Leurs mem-
feres poteles ne par#iflent jamais acquerir trop
d'embonpoint. Les vieillards font un peu mai-
gres: le vifage de la plupart eft rond & plein,
il eft large quelquefois, & il offre des joues
pro£minentes; il eft fouvent tres-comprime au-
defliis de$ joues, ou il femble s'abaifler brufqu^j
ment entre les tempes : leur nez spfplati a <fe bate
prefente de larges narines & une pointe arron-
1 die : ils ont le front bas, ites yeux p&its, noirs,
plus rgmplis de langueur que de vivacite; tes de   Cook. 75
tevres larges > Spaifles & arromdies, les dents ■■•' - p;
aflez egales & aflez bien rangees , quoiqu'elles   1778.
ne foient pas d'une blanchdur remarquable. En   Avril.
general, ils manquoient abfoiument de barbe,
ou ils en avoient une petite touffe peu fournie
fur la pointe du menson , ce qui ne pi?ovient
c&ucjans dAfeflaiofiri;joaurelle^.Mis dese qu'ils
Farrachent plus ou moins; car quelques-uns
d'entr'eux , & particulierement les vieillards y
portoient une bafbe epaifle fur tout le menton,
& meme des mouftaches fur la levre fuperieure,
lefquelles defcendoient obliquement vers la man-
dibule inferieure. Qa) Leurs fourcils font peu
fournis & touyours efroits , mais ils ont une
(a) Dans remuneration des fingulannfe les plus cu-
sieufes de l'Hiftoire Naturelle de l'efpece humaine,
on a cite les Peuplades de IsAmerique 9 qui, dit-on,
tnanquent de >b$fbe ,I t#ndis qu'ils ont une quantite
confiderable de cheveux. >L3ngenieux Auteur des
Rechrches phifofophiques fur les Amef^ains, le Doc-
teur Robertfon dans fon Hiftoire a"Amerique, &,
en general, les EeMvains dont Tautorite eft la plus
impo&ftte | donnent ce fait pour incontestable. Puif-
que:- le/'Capitaine 'Gook' le contredk ,"- -du"moins en ce
qui a raj>port a la Peuplade dAmerique avec laquelle
il a eu des ^ntrevues, a Nostka , n'eft-il pas jufte
d'engager les Auteurs dont je viens de parler, a
examiner de nouveau la queftion ? On peut d'ailleurs
citer d'autres temoins que M, Cook; le  Capitaine 76 T r o i s i e m e Voyage
quantity confiderable de cheveux tres-durs, tres-
l77^* forts, & fans aucune exception noirs, lifles, &
Avril. flottans fur les epaules. Leur col eft court. La
forme de leurs bras & de leur corps, n'a rien
d'agreable ou d'elegant; elle eft meme un peu
grofliere. Leurs rtiembres, en general, petits en
Carver a trouve auffi de la barbe aux Sauvages
etablis dans Pinterieur du Continent de VAmerique.
« D'apres des recherches tres-multipliees & un exa-
a> men bien attentif, dit-ii 5 je puis , malgre le refit peel que j'ai pour Pautorite de M. de Paw & de
v M. Robertfon fur d'autres points , declarer que
*> leurs affertions font erronees , & qu'ils connoif-
5? fent , d'une maniere imparfaite , les ufages des
$t Indiens. Lorfque ces Peuples ont paffe Page de la-
» puberte, leur corps, dans leur etat naturel , eft
» couvert de poils , ainfi que celui des Europeens.
« Les hommes , il eft vrai , jugeant la barbe tresis incommode, fe donnent beaucoup de peine pour
j> s'en debarraffer , & on ne leur en voit jamais
w que lorfqu'ils deviennent vieux, & qu'ils negli-
j> gent ieur figure. —« Les Nandoweffes & les Tribus
» eloignees , Parrachent avec des morceaux d'un
s> bois dur , qui forment des pincettes ; ceux qui
« communiquent avec les Europeens, fe procurent
w du fil d'archal, dont ils font une vis ou un tire-
w bourre; ils appliquent cette vis fur leur barbe, &
m en preffant les anneaux & en donnant une fecouffe
» -fcrufque, ils arrachent les poils qu'elles ont faifis. n
Voyages de Carver* pag. 224 & 225 de POriginal. D E     C O O K. 27
proportion des autres parties , font courbes & ;==S2
mal-faits; ils ont de grands pieds d'une vilaine «1778.
forme, & des chevilles du pied trop faillantes;   Avril.
ce defaut femble provenk de ce qu'ils s'alleient
beaucoup fur leurs jarrets dans leurs pirogues &
dans leurs maifons. tftffk
M.  Maraden , qui cite auffi Carver, fait une re-
"xnarque digne d'attention; il obferve que le mafque
de Parmure de Montezuma, conferve a Bruxelles,
a de tres-larges mouftaches, & que les Americains
n'auroient pas imite cet ornemej||, fi la Nature ne
leur en eut offert le modele. Les obfervations, fai-
tes par M. Cook, fur la Cote Oueft de Y Ameriqut
Septentrionale, jointes a celles de Carver dans Pinte-
xieur de ce Continent, & confirmees parole mafque
.Mexicain   dont on vient de parler, font plus que
fuffifantes pour etre de l'avis de M. Marfden , qui
s'enonce d'une maniere fi modefte. 5 Sans les auto-
r» rites nombreufes 3t refpe&ables, d'apres lefquelles
v on affure que les Naturels d' Amerique manquent na-
« turellement de barbe » je penferois qu'on a adopte
7j trop a la hate Popinion commune fur ce fujet, &
p> que fi les Americains manquent de barbe a Pepo-
» que de Page mur, c'eft parce qu'ils contraftent de
3> bonne-heure   Phabitude  de   Parracher, airifi quie.
» les Infulaires de Sumatra. J'avoue qu'il me refte-
99 roit moins de doutes fur la jufteffe de cette opi-
9> nion, fi Ton prouvoit qu'ils ne font pas dans Pufage
j> de s'arracher la barbe , comme je le fuppofe, w
Hifiory of Sumatra , pag. 39-40. Troisieme   Voyage
■"m -• Nous n'avons pu deviner precifeinent la coil*
1778. leur de leur teint, parce que leva: corps eft in*
Avril. crufte de peintures & de fatetes, toutefois nous
engageames quelques \ individus a fe bien net-
toyer, & la blancheur de la peau de ceux-ci*
£galok prefque la blancheur de la peau des Eu-
ropeens; mais elk offroit la nuance pale des
. peuples du midi de YEurope. Leurs enfans, dont
la peau n'avoit jamais ete couverte de peintures,
£galoient les notres en blancheur. Quelques-uns
des jeunefcgeiis, compares au gros du peuple, ont
la phyfionomie aflez agr^abte, mais il paroit que
c'eft uniquement Feffet de cette teinte vermeille *
naturelle a la jeunefle, & lorfqu'ils font arrives a
un certain age, leur vifage n'offre plus rien de
particulier. En tout, Funiformite de la phyfionomie des individus de la nation entiere, eft tres-
remarquable; elle manque toujours d'expreflion,
& elle annonce des efprits lourds & flegmatique&
Les femmes ont k-peu-pres la meme taille, te
meme teint, & les memes proportions que les
hommes; il n'eft pas aife de tes reconnoitre,
car on ne leur trouve pas cette delicatefle de
traits qui diftkigue le fexe dans la plup&rt des
contrees, & a peine en' vimes-nous une feule,
parmi les jeunes, qui put avoir la moindre pretention a la beaute. de   Cook.
Leur vetehient ordinaire eft un habit ou un j
manteau de lin, garni a Fextr£mk6 fuperieure
dtone bande Stroke de fourrure, & k Pextr6mk6
inferieure de franges ou de ghhds. II paffe fous
le bras gauche; & il eft attache fur le devant de
Fepaule droite avec un cordon; un autre cordon Faflujettit par-derriere ; ainfi les deux bras
font en liberty; il couvre le cot6 gauche, & fi
j'en excepte les parties flottantes des bordures,
il laifle le cote droit ouvert, a moins qu'une
ceinture (d'une natte grofliere ou de poil) ne
le feme autour des reins, ce qui arrive fouvent.
Par-deflus ce premier manteau qui depafle le ge-
nou , ils portent un autre petit manteau de la
meme fubftance, £galement garni de franges k
la partie inferieure. Celui-ci reflemble k un plat
rond couvert; il offre dans le milieu un trou de
la grandeur n£cefiaire pour recevoir la tete, &
repofant fur les epaules, il cache les bras juf-
qu'aux coudes & le corps jufqu'a la chute des
reins. Leur tete eft couverte d'un chapeau, de
la forme d'un cone tronque, ou de celle d'un
pot de fleur ; ce chapeau eft d'une belle natte:
une houppe arrondie & quelquefois en pointe}
ou une touffe de glands de cuir, le decott fre-
quemment au fommet, & on Fattache fous le
menton | afin que le vent ne Femporte pas.
■
JUi 8o       Thoisieme   Voyage
■ Outre le vetement que je viens de d£crire, &
1778-. qui eft commun aux deux fexes, les hommes
Avril. portent fouvent une peau d'ours, de loup ou de
loutre de mer, dont les poils font en dehors;
ils Fattachent comme un manteau, pres de la
partie fuperieure , & ils la placent quelquefois
fur le devant de leur corps, & d'autres fois fur
le derriere. Lorfque le ciel eft pluvieux, ils jet-
tent une natte grofliere fur leurs epaules. Ils ont
aufli des vetemens de poils, dont neanmoins ils
fe fervent peu. En general, ils laiflent Hotter
leurs cheveux ; mais, lorfqu'ils n'ont point de
chapeau, plufieurs d'entr'eux les nouent en touffe
au fommet de la tete. En tout, leur vetement
eft commode, & il ne manqueroit pas d'elegance
$'ils le tenoient propre; mais comme ils barbouil-
lent fans cede leur corps d'une peinture rouge,
tiree d'une fubftance grofliere de la nature de Far-
gile ou de Fochre, melee avec de Fhuile, leur
habit a une odeur ranee, tres-defagreable & il
fe graifle extremement. II annonce la falete, &
la mifere; & ce qui degoute encore davantage,
leur tete & leurs vetemens font pleins de poux;
qu'ils prennent & qu'ils mangent avec beaucoup
de tranquillite.
Quoique leurs corps foient toujours couverts
d'une peinture rouge , ils
fe barbouillent fre-
quemment I)  E     C  0  0  K. 81
qachirtoent le vifage d'une fubftance noire, rouge -
& blanche, afin que leur figure produife plus
d'effet: quand ils ont cette defcaiere en luminure,
leur mine eft pale & affreufe, & on a de la peine
a les regarder. Ils parfement cette peinture d'un
mica brun, qui la rend plus £elatante. Le lobe \
des oreilles de la plupart d'entr'eux eft perce
d'un aflez grand trou, & de deux autres plus
petits; ils y fufperideht des morceaux d'os, des
plumes montees fur une bande de cuir, de peats coquillages, des faifceaux de glands de poil,
ou des morceaux de cuivre, que nos grains de
verre ne parent jamais fupplanter. Lacloifon du
nez de plufieurs offre un trou , dans lequel ils
paflent une petite corde; d'autres y placent des
morceaux de fer, d'airain ou de cuivre, qui ont
prefque la forme d'un fer-k-cheval, mais dont
Fouverture eft fi etroite , qu'elle prefle douce-
ment la cloifon, de fes deux pointes: cet orne-
ment tombe ainfi fur la levre fuperieure. Ils em-
ployoient a cet ufage les anneaux de nos boutons
de cuivre qu'ils achetoient avec empreflement
Leurs poignets font garnis de bracelets ou de
grains blancs, qu'ils tirent d'une efpece de co-
quillage, de petites lanieres de cuir ornees de
glands, ou d'un large bracelet d'une feule piece
& d'une matiere noke & luifante, de la nature
Tome III. F
1778.
Avril* 8 2       T roiuem e   Voyage
2=2E22 de la corne. La chevilk de leurs pieds eft fou-
1778.   vent couverte d'une multitude;-de petites bandes
AvriL   de cuir, & de nerfs d'animaux qui la^groffiflent
beaucoup.
Tel eft leur vetement & leur parure de bous;
les ^jifttfs; mais ils ont des habits & des orne-
mens qu'ils fembknt referver pour les occafions
esctraordinaires : ils les mettent * lorfqu'ils font
des vifices de c6remonie, & lorfqu'Hs vont a la
guerre. Ils ont, par exemple, des peaux de loup
ou d'ours , qui s'attachent fur le corps de la
meme maniere que leur habit accoutunte; elles
font garnies de bandes de fourmres ou de lam-
beaux de l'£toffe de poil qu'ils fabriquent eux-
memes : la garniture offre divers deflins aflez
agr£afeles. Ils les portent feparement, ou par-
deffus leurs autres habits. Lorfqu'ils les portent feparement, Fajuftement de leur tete le plus
commun?, eft compote d'ofier, ou d'ec&rce a
demi-battue : leur chevelure eft ornee en meme-
temps de larges plumes, & en particulier de
plumes d'aigle, ou elle eft entterement couverte
de petites plumes blanches. Leur vifage eft peint
de toute forte de %ons; les parties fup£rieures
& les parties inferieures offrent differentes cou-
leurs, qu'on pftnsbbit pour autant de halafres
racemes, ou bien.ft eft barbouilte d'une efpece 1)  E     C  O O K. 83
de fuif mete avec de la peinture, appliquee fur .
la peau de maniere qu'elle forme un grand nom- 1778*
bre de figures regulieres , & qu'elle reflemble Avril.
k un ouvrage de fculpture. Quelquefois encore
leur chevelure eft divifee en petits paquets attaches avec un fil, & fepares aux extremkes par
des intervalles d'environ deux pouces : plufieurs
la lient parderriere , felon notre ufage , & ils
y placent des raineaux du Cyprejfus thyoides.
Dans cet attir&U, ils ont une mine vraitnent fau-
vage, & vraiment grotefque : elle devient plus
bizarre encore & plus terrible, lorfqu'ils pren-
nent ce que Fon peut appeller leur iquipage
monftrueux. Cet equipage monftrueux eft compote d'une multitude infinie de mafques de bois
fculptes, qui fe potent fur le vifage, ou fur la
partie fuperieure de la tete ou du front; les uns
reprefentent une tete d'homme, & on y remar-
que des cheveux, de la barbe & des fourcils;
d'autres reprefentent des tetes d'oifeaux , & en
particuKer des aigles & des quebrantahueflbs;
& un grand nombre des animaux terreftres ou
marins, tels que des loups, des aigles, des mar-
fouins, &c. En general, ces figures excellent la
grandeur naturelle; elles font peintes, & fou-
vent parfentees de morceaux de mica foliace,
qui leur donnent de l'eclat,& qui en augmented
F 2
j *mmm
84 Troisieme Voyage
_ la difformite. Ce n'eft pas tout; ils attachent
1778% fur la meme partie de la tete de gros mor-
Avril. ceaux de fculpture qui reflemblent a la proue
d'une pirogue , qui font peints de la meme maniere , & qui fe projettent en faillie a une dif-
tance confiderabte. Ils font fi paflionnes pour ces
deguifemefts, que Fun des Sauvages, qui n'avoit
point-de mafque, mk fa tete dans un chauderon
d'etain qu'il venoit de recevoir de nous. J'ignore
fi la Religion entre pour quelque chofe dans
cette mafcarade extravagante ; s'ils Femploient
dans leurs fetes, ou pour intimider les ennemis
par leur afpeft effrayant, lorfqu'ils marchent au
combat; ou enfin fi c'eft un moyen d'attirer les
animaux , quand ils vont a la chafle : mais oiv
peut conclure que fi des Voyageurs, dans un
fiecle ignorant & credule , ou Fon fuppofoit
l'exiftence d'une foule de chofes peu naturelles
ou merveilleufes, avoient rencontre un certain*
nombre de Sauvages ainfi equipes, & s'ils ne
les avoient pas examines d'aflez pres, ils rfau--
roient pas manque de croire, & dans leurs relations, ils n'auroient pas manque de faire croire
aux autres qu'il exiftoit une race d'etres, tenant
de la nature de la bete & de celle de l'homme;
ils fe feroient tromp6s d'autant plus aifement,
qu'outre des tetes d'animaux fur des epaules $t
D E     C 0 0 K. 05
.d'hbmipe, ils auroient vu les corps entiers de 2-2=2-!
ces efpeces de monftres couverts de peaux de 1778.
-quadrupedes. (a) Avril.
Le feul habit fp£cialement deftine a la guerre,
que nous ayons obferv£ parmi les Naturels de
Nootka, eft un manteau de cuir, double & tres-
£pais, qui nous parut etre une peau d'elan ou •
de buffle, tamaee. lis Fattachent de la maniere
ordinake; & il eft d'une telle forme, qu'il pent
.couvrir la poitrine jufqu'au col, & defcendre en
meme-temps jufqu'aux talons : il eft quelquefois
charg£ de peintures qui offrent divers comparti-
triens aflez agreables; non-feulement il eft aflez
fort pour refifter aux traits, mais felon ce que
les Sauvages nous dirent par fignes, les piques
elles-memes ne peuvent le percer : ainfi, on dot
le regarder comme leur cotte de maille, ou comme une armure defenfive tres-complette. Quand
ils vont fe battre, ils portent quelquefois une
efpece de manteau de cuir, revetu de fabots de
daims, difpofes horizontalement, & fufpendus a
des lanieres de cuir couvertes de pliimes; & des
{a) La reflexion de M. Cook offre une excellente
apologie aux admirateurs d'Herodote en particulier,
fur fes Contes merveilUux de cette efpece. Note de
^f$£diteurm
J 86       Tro is i em e   Voyage
-■■—■J— qu'ils fe remuent, ils produifent un bruit fort,
1778. prefque egal a celui d'une multitude de perils
Avril. cloches. Je ne fais fi cette partie de leur ajufte-
ment a pour objet d'infpirer la terreur a leurs
ennemis, ou fi c'eft un de ces bizarres omemens
qu'ils ont inventus pour les jours d'appareil; car
nous afliftames a un de leurs concerts dirige par
un homme qui etoit revetu de ce manteau, &;
qui portoit un mafque fur le vifage.
On ne pent voir fans une fbrtg^Ptfotreur, ces
Sauvages charges du fol attirail que je viens de
decrire; mais lorfqu'ils ne font pas equipes de
cette maniere, lorfqu'ils portent leurs habits or-*
dinaires, & qu'ils gardent leur allure naturelle,
leur phyfionomie n'offre pas la moindre appa-
rence de ferocke; ils paroiftent au contraire d'un
caradtere paifible , flegmatique & indolent. Ils
femblent denu£s de cette vivacite fi agreable dans
le commerce de la vie. S'ils manquent de reter^
ve, ils font loin d'etre babillards; leur gravite
eft peut-etre un effet de leur difpofition habi-
tuelle, plutot que d'un fentiment de conveiiance,
ou la fuke de leur education; car, dans les mo-
mens ou ils onf le plus de fureur, ils paroiflent
incapables de s'exprimer completement par leur
langage ou par leurs geftes.
Les difcours qu'ils prononcent', lorfqu'ils ont n I
Cook.
87
entr'eiix des alterations & des difputes, ou lorfqu'ils veulent expofer leurs fentimens d'une maniere publique, en d'autres occafions, ne font
gueres compotes que de phrafes tres-courtes, ou
f^lutdt de mots d&acltes, repetes avec energie,
COujours fur le meme ton & avec le meme de-
gr6 de for^e. Chacut^ de oes phrafes & ehacun
de ces mots eft accompagn6 d'un feul gefte, qui
confifte k jetter le corps entier un peu en avarjt^
•tandis que les genoux fe plient, & que les bras
pendent fur les cot£s.
Puif($g£ils apportesent k notre ma$eh! ides crl-
nes & des Clemens terrains, on n'a que trop
de raifon de croire qu'ils trakent leurs ermemls
avec une cruaut£ feroce : mais ce fait indique
plutot un rapport general avec le caraftere de
prefque toutes les Tribus non civilifees, dans
chaque fiecle & dans chaque partie du globe,
*p'une inhumanite p$ticuliere , dont on doive
leur fake des reproches. Nous n'eumes pas lieu
de juger defavorablement de leurs difpofitions k
cet egard; ils paroiflent avoir de la dociliri, de
la polkefle naturelle & de la bonte. Qiisique
d'un temperament flegmatique , les injures les
mettent en fureur, & comme la plupart des gens
emportes, ils oublient aufli promptenient le mal
qu'on leur a fait. Je ne me fuis jamais appercu
F4
1778.
Avril. 1778.
Avril.
88       Troisieme   Voyage
que ces acces de colere portaflent fur d'autres
que fur tes parties intereflees. Quand ils avoient
des querelles entr'eux, ou avec quelques -uns
d'entre nous , les fpeftateurs qui ne fe meloient
point de la difpute , confervoient autant d'indif-
ference, que s'ils n'avoient pas fu de quoi il s'a-
giflbit. Si Fun d'eux pouflbit des cris de rage
ou de gronderie, ce que j'ai vu fouvent, fans
pouvoir decouvrir la caufe & Fobjet de fon
deplaifir, aucun de fes compatriotes ne faifoit
attention a lui. lis ne laiflent 6chapper dans ces
occafions aucun figne de frayeur , mais ils pa-
roiflent determines k punir l'infulte , quoi .qu'il
puifie en arriver : lors meme que la querelle
nous regardoit, notre fuperiorite ne leur infpirok
point du tout de crainte; & ils montroient con-
tre nous la meme ardeur de vengeance , que
contre leurs Compatriotes.
Leurs autres paffions, & en particulier la cu-
riofite, femblent engourdies a bien des egards:
car peu d'entr'eux temoignerent le defir de voir
•& d'examiner des chofes qu'ils ne connoiflbient
en aucune maniere, & qui auroient excite leur
furprite & leur etonnement, s'ils reflentoient Fen-
vie de s'inftruire : ils ne chercherent jamais qu*a
fe procurer les articles qu'ils connoiflbient, &
dont ils avoient befoin; ils regardoierit toutes d e   Cook. 89
les autres chofes avec une indifference parfaitc. :==
Notre figure, notre accoutrement & nos manie-   1778.
res, fi peu femblables aux leurs, la forme & la   Avril.
grandeur extraordinaire de nos vaifleaux, ne pa-
rurent ni exciter leur admiration, ni fixer leur.
attention.
On doit peut-etre attribuer cette infoucianca
k leur parefle, qui femble fort grande. D'un autre cdte , ils parbiflent fufceptibles, k certains
^gards, des paffions tendres; car ils aiment ex~
tremement la mufique : celle qu'ils font eft grave
& ferieute, mais touchante. Ils gardent la me-
fure la plus exafte dans leurs chants, auxquels
une multitude d'hommes prend part, ainfi que je
Fai dejk dit, en parlant de ceux qu'ils execute-
rent dans leurs pirogues, afin de nous amufer.
Leurs airs ont ordinairement de la lenteur & de
la gravit6; mais leur mufique n'eft pas reflerr£e
dans des bornes aufli Strokes que celle de la plupart des Nations fauvages; les variations en font
^es-nombreufes & tres-expreflives, & elles of-
frent des cadences, & une melodie d'un effet
agreable. Outre leurs concerts en regie, un feui
•homme chante fouvent des airs detaches qui
•font aufli fur un ton grave; & pour marquer
la mefure , il frappe fa main contre fa cuifle,
Leur Mufique a quelquefois un autre caractere; T77$*
Avril
90       Troisieme   Voyage
car nous entendimes, a diverfes reprifes, des
fiances qui etoient d'un ton plus gai & plu$
aninte, & m&ne qui avoient quelque chofe de
comique.      Sfef,-£^    |^
Un grelot & un petit fifflet d'environ unpouce
de longueur, & avec lequel on ne peut faire aucune variation, puifqtfil n'a qu'un ton, font les
feuls inftrumens de Mudlqtfd que j'ai obferves par-
mi eux. lis fe fervent du grelot lorfqu'ils chan*
tent; mais je ne fais pas dans quelles occafions
ils emploient leur fifflet, k moins que ce ne fofc
quand ils prennent un accoutrement qui leur
donne la figure de quelques animaux particuliers*
& qu'ils s'efforcent d'en imiter les hurlemens &;
les cris. Je vis, un jour, un des Sauvages, revem
d'une peau de loup, dont la tete etoit au-deflus
de la fienne, & qui, pour' imiter ceranimal, pouf-
foit des fons avec un fifflet qu'il avoit dans fa
bouche. La plupart des grelots ont la forme d'un
oifeau, le ventre renferme un petit nombre de
cailloux, & la queue tient lieu de manche; ils
en ont n6anmoins qui reflemblent davantage aux
grelots de nos enfans.
Quelques-uns de ceux qui vinrent a notre mar-
che, laiflerent vok de la difpofition pour la frip-
ponnerie; ils vouloient emporter nos marchandi-
fcs fans rien donner en retour; mais, engeneral^ D  E     C()0  K. #i
cela n'arrivoit gueres, & nous e&mes Men des -
raifons de dire qu'ils mettent de la loyaute dans l77%*
le commerce. Toutefois ils defirotent fi vivement Avril.
d'obtenir du fer & du cuivre , ou tout autre
metal, que peu d'entr'eux eurent la force de re-
fifter k Fenvie de voter cet article precieux,
quand ils en trouverent Foccafion. Les Habitans
des Ifles de la mer du Sud, ainfi qu'on le voir,
par un grand nombre de traits rapport6s dans ce
Journal, nous voloient tout ce qui leur tomboit
fous la main, fans jamais examiner fi leur proie
leur feroit inutile ou de quelque ufage. La nou-
veaute des objets fuffifoit feul pour les determiner a mettre en oeuvre toute forte de moyens in-
diredts afin d'effeftuer leur vol; d'ou il refulte
qu'ils etoient excites par une curiofite enfantine,
plutot que par une difpofition mal-honnete. On
ne peut juftifkr de la meme maniere les Naturels de FEntree de Nootka, qui envahirent nos )&
proprietes; ils etoient voleurs dans toute la force
du terme, car ils ne nous deroberent que les
chofes dont ils pouvoient tirer parti, & qui
avoient a leurs yeux une valeur r£elle. Heureu-
fement pour nous, ils n'eftimoient que nos me-
taux. lis ne toucherent jamais ni a notre linge,
ni a d'autres chofes de cette efpece, que nous
pouvions laifler la nuit a terre, fans nous donner 9^       Troisieme   Voyage
■ ■-       la peine de les garder : La caufe qui tes excitofc
1778.   k nous piller, doit produire habkuellement le
Avril.  meme effet; aufli avons-nous bien des raifons de
croire que le vol eft tres-commun parmi eux, &
qu'il donne fur-tout lieu a leurs querelles, dont
nous vimes plus d'un exemple, de'Cook
93
t&GZi
CHAPITRE    III.
Maniere dont les Habitans de Nootka conf
truifent  leurs   maifons.   Defcription  de
O.Rihtirieur de ces maifons.   Meubles  &
I uflenfiles. Figures de bois. Occupations des
hommes. Occupations des femmes. Nour-
- ritures animates & vigit ales. Maniere
de les priparer. Armes. Manufactures &
Art's michakiques. Sculpture & Peinture.
■ Piroguzs. Attirail de piche & de chajfe.
\ Out ils de fer : comment ce mital s'eft in-
troduit ici. Remarques fur la Langue.
Petit Vocabulaire. Obfervations aftrono-
miques & nautiques fakes dans VEntrie
de Nootka.
i
l ne parol t pas y avoir dans YEntrie, d'autres bourgades ou villages, que les deux dont
j'ai parte plus haut. On peut, avec aflez d'exac-
titude, evaluer le nombre des Habitans d'apres
celui des pirogues qui environnerent les vaifleaux,
le lendemain de notre arrivee : elles montoient
a.environ 100, qui, en prenant un terme moyen
tres-bas, contenoient cinq perfonnes chacune;
1778.
Avril. I 0 I I I E U E
mais comme nous y vimes tres-peti de femmes |
1778. de vieillards, d'enfans, ou de jeunes gens, je
Avril. crois adopter une evaluation foible & non pas
exageree I en fuppofant quatre fois plus de mon-
de, ou deux mMle ames dans les deux bour-
gades.. j$l
Le Village qui eft a FOueft de YEntrie, fe
trouve fur la croupe d'un terrein eleve, dont la
pente ell aflez rapide depuis la greve, jufqu'au
bor^^u bois, c'eft-a-dire dans Fefpace ou il eft
fitue. dfe!5;'.
Les maifons font difpofees fur trois lignes,
qui s'elevent par degres Fune au-deflus de l'au-
tre; les plus grandes te trouvent fur le devant.
Ces efpeces de rues font interrompues ou fepa-
mm sees a des diilances irregulieres, par des fentiers
etroits qui menent k la partie fuperieure; mais
les chemins qui fe prolongent dans la direftion
des maifons entre les rues, font beaucoup plus
larges. Quoiqu'il y ait quelque apparence de regu-
larite dans cet arrangement, les maifons particu-
lieresn'enoffrent aucun; car, malgre les divifions
faites par les fentiers, qui menent du bas en
haut, il n'y a point de divifion reguliere oucom-
plette, en-dehors ou en-dedans, qui fepare les
divers appartemens de cette file de cabanes, dont
la conftruction eft bien grofliere. Ce font de tres- de   Cook. 95
longues & de tres-larges planches (a), dont les
bords portent fur ceux de la planche voifine,
&'qui font attaches ou liees §k & Ik, avec des
bandes d'£corce de pin; elles fe trouvent ap-
puyees en-dehors contre de minces poteaux, ou
plutot des perches places k des diftances confi-
durables; mais en - dedans, il y a des poteaux
plus gros, pofes de travers. Les c6t£s & les extremity ont fept a huit pieds de hauteifr; le
derriere 6tant un peu plus eleve, tes planches
qui forment le toit, penchent en avant, & elles
font mobiles, de maniere qu'on peut, en les
rapprochant, ecarter la pluie , ou, lorfque le
temps eft beau, les feparer, & laifler par-la en-
trer le jour, & donner une ifliie a la fumee. Eu
tout, elles offrent un afyle miferable, & elks
annoncent peu d'adrefle ou de foin; car quoique
les planches de cote foient jointes en quelques
endroits, d'une maniere aflez exadte, elles font
abfolument ouvertes en d'autres, & il :g% a point
(a) Les habitations des Naturels etablis fur cette
Cote de 1'Amerique , plus au Nord, a Pen droit oil
Pequipage de Behring debarqua en 1741, paroiiTent
reffembier a celles de Nootka : Voici la defcription
qu'en fait Muller." Les cabanes etoient debois, re-
» vetues de planches bien unies & meme echancrees
I en quelques endroits. wMuiler, Decouverus, p. ajj.
1778,
Avril. 96       Troisiebi
de pones : on n'y arriv
1778. longueur inegale des |
Avri],   une ouverture : quek
planches ne foot pas
netres par lefquelles ils regardent;
de ces fenetres n'a aucune efpece
Voyage
[ue par un trou, oak
ches a laifle par hafard
bis deux ou trois des
fes de toute leur Ion-
: un efpace ouvert de
ree. Les Naturels pia-
I, des trous ou des fe?
garden t; mais la forme
le regularice ,
& elles font couvertes de morceaux de mete 5
qui ecartent la pluie.
fans interruption , d'une extremite a Fautre de
cette file de cabanes. Quoiqu'il y ait en general des commencemens, ou plucot des traits de
reparation pour la commodite des differences Families, ces efpeces de diviuon n'interceptent pas.
k vue, & elles n'ofirent fouvent que des morceaux de planche, qui fe prolongent de cote,
vers le milieu de Fhabitation; fi elles etoient
acheyees, le tout pourroit etre compare a una.
longue ecurie, qui ofire une double rangee de
poftes & un large paflage dans. le milieu : cha-
cune prefente, pres des cotes, un petit banc de
planches, eleve de cinq ou fix pouces fur le
niveau du plancher, & couvert de nattes, qui*
fervent a la Famille de fieges & de lies. La,
longueur de   Cook. 97
longueur de ces bancs eft brdinairement de fept :
ou huit pieds, & leur largeur de quatre ou cinq*
L'endrok ou on fait le feu, qui eft fans Atte &
fans cheminee > fe trouve au milieu du plancher
entre les bancs. II y avoit dans une maifon, qui
£tok k Fextremk6 d'une rue du milieu, & prefque entierement feparee des autres, par une cloi-
fon 6lev6e, bien exafte, & la plus reguliere que
j'aie jamais vue, quant au deffin, quatre de ces
bancs, occupes chacun par une Famille particu-
liere; ils Etoient places dans les coins, fans que
des planches marquaflent aucune feparation, &
le milieu de la cabane paroiffbit commun aux quatre Families.
Un grand nombre de caifles & des boites de
toutes les dimenfions, qui font ordinairement en-
taflees les unes fur les autres, pres des cotes ou
des extremkes de la maifon, & qui contiennent
leurs habits de rechange, leurs fburrures, leurs
mafques, & les autres chofes auxquelles ils met-
tent du prix, compofent fur-tout leur amfcubte-
ment. Quelques-unes de ces caifles font doubles,
& alors la premiere eft furmont£e d'une feconde, qui lui fert de couvercle; plufieurs ont un
couvercle attache avec des lanieres de cuir; nous
en remarquames de plus grandes, qui avoient un
trou quarre, taille dansia partie fuperieure, par
Tome III. G
1778.
Avril.
J >
m
.1778.
Avril.
98 T R O IS I E W B     V O V A G £ ,
lequel ils mettent ou ils otent les chofes qu'ils y
renferment* Elles font fouvent peintes en noir,
& gartjies de dents de divers animaux, ou or-
n^jfpune frife, & de figures d'oiteaux & de
quadrupedes : des feaux ou baquets quarres ou
oblongs, dans lefquels ils gardent de Feau & di-
verfes chofes, des coupes & des jattes de bois
rondes, de petits augets de bois d'envkon deux
pieds de teig & de peu de profondeur,dans lefquels ils mangent; des paniers d'ofier, des facs
de natte, &c. Torment a-peu-pres le refte des
meubles de leurs menages. Leur attirail de pe-
che, ainfi que tous leurs effets, fe trouvent epars
a terre, ou fufpendus en differentes parties de la
maifon, mais fans aucun ordre; Finterieur des
cabanes n'offre que de la confufion; les bancs qui
fervent de lits, font les feuls endroits tenus avec
quelque foin; on y voit des nattes plus propres
& plus belles, que celles fur lefquelks ils s'af-
feient ordinairement dans leurs pirogues.
La mai-propret£, & la puanteur de leurs habitations, 6galent au moins le d£fordre qu'on y
remarque; ils y fechent, & ils y vuident leurs
poiflbns, dont les entrailles melees aux os &
aux fragmens, qui font la fuite des repas, & k
ct'autres vilainies, offrent des tas d'orduresqui,
je crots , ne s'enlevent jamais , a moins que, d e   Cook. 99
devenus trop volumineux, ils n'empechent de ;
marcher. En un mot, leurs cabanes font aufli
fates que des Stables de cochons ; on refpire
par-tout, dans les environs, une odeur de poif-
fon, d'huile & de funtee.
Malgre ce defordre & ces ordures> k plupart
des maifons font orctees de mauvaifes ftatues. Ce
font tout uniment des troncs de gros arbres, de
quatre ou cinq pieds de hauteur, drefles feparement, ou par couples , a l'extremite fuperieure
de la cabane: le haut reprefente un vifage d'hom-
lite; tes bras & les mains fe trouvent tailles dans
les cotes, & peints de difterentes couleurs; Pen-
femble offre une figure vraiment monftrueufe. Us
appelloient ces ftatues du nom general de Klum-
ma, & de celui de Natchkoa & de Mat feet a,
deux d'entr'elles, qui etoient en face Fune de
Failtre, a la diftance de trois ou quatre pieds, &
que nous vimes dans Fune des maifons. M. Webber a deffiite Finterieur de Fune de ces habitations , & la gravure en donnera une idee plus
exafte , que je ne pourrois la donner ici. Les
ftatues etoient couvertes d'une natte , que tes
Naturels ne fe foucioient point du tout d'oter;
& lorfqu'ils confentirent a les decouvrif,: ils nous
en parlerent toujours d'une maniere tres-myfte-^
rieufe. II paroit qifils font dans Fufage de leur
G 2
Avril* ■9SHBHI
ioo     Troisieme   Voyage
,,    ■     faire quelquefois des offrandes; nous le cruines
1778.  du moins, fur differens fignes, par lefquels ils
Avril.   fembkrent nous inviter k leur offrir quelque chofe. (a) D'apres ces obfervations, nous pens&-
mes aflez naturellement qu'elles reprefentent leur&
dieux , ou qu'elles ont rapport k leur religion,
ou aux fuperftitions du pays ; au refte , nous
eumes des preuves du peu de cas qu'ils en font,
car avec une tres-petite quantite de fer ou de
cuivre, j'aurois pu acheter tous les dieux du village , fi toutefois les ftatues dont je parte etoient
des dieux : on me propofa d'acheter chacune de
( a) 11 paroit que M. "Webber fut oblige de reiterer
fouvent fes offrandes , avant qu'on voulut lui per-
mettre d'achever fon deflin. Voici des details qu'il
nous a communiques lui-meme. " Apres avoir defiine;
5> une vue generate de leurs habitations , je voulus
n defliner aufli Pinterieur de Pune des cahanes, afin
s? d'avoir affez de materiaux pour donner une idee
3> parfaite de la maniere de vivre des Naturels de
3> ['Entree de Nootka. Je ne tardai pas a en decou-
3) vrir une propre a mon objet. Tandis que je m'oc-
3> cupois de ce travail , un homme s'approcha de
3? moi tenant un. grand couteau a la main. II parut
s> fache lorfqu'ii vit mes yeux fixes fur deux ftatues;
?> d'une proportion gigantefque, peintes a la maniere
33 du pays, 5c placees a une extremite de Papparte-
33 ment; comme je iis peu d'attention a lui, & que
33 je cantinuai m»n ouyrage , il alia tout de fuit^ » E     C  0 0  K. 101
telles que je vis , & j'en achetai en effet deux ■
ou trois petites. WKt*
La peche & la chafle des animaux de terre & Avril.
de mer , deftinees a la fubfiftance des: families,
paroiflent etre la principale occupation des hommes ; car nous ne les vimes jamais travailler dans
Finterieur des maifons : les femmes au contraire
y fabriquoient des vetemens de Iin ou de laine,
& elles y preparoient des fardines; elles les y
spportent aufli du rivage , dans des paniers d'o-
fier, lorfque les hommes les ont depofees fur la
greve, au retour de la peche. Elles mon tent de
petites pirogues, & elles recueillent des moules
» chercher une natte, qu'il placa de maniere a m'o-
»;*§er la vue des ftatues. Etant a-peu-pres fur que
a> je ne trouverois plus une occafion d'achever mon
3) deflin, & mon projet ayant quelque chofe de trop
33 intereffant pour y renoncer, je cms devoir ache-
** ter la complaifance de cet homme. Je lui ©rTris un
33 des boutons de mon habit; ce bouton etoit de mc-
3? tal , & je penfai qu'il feroit bien-aife de Pavoir.
33 Mon bouton produifit Peffet que j'en efperois; car
33 le Sauvage enleva la natte , & il me permit de
33 reprendre mes crayons. J'eus a peine tire quelques
S3 traits, qu'il revint couvrir de nouveau les ftatues
33 avec fa natte : il repeta fa manoeuvre , jufqu'a ce
3i que je lui eus donne un a un tous mes boutons
3> & lorfqu'il s'appercut qu'il m'avoit completement
! v depouille, il ne s'oppofa plus a ce que je defirois. n
G a
J w
1770.
Avril.
■wJ
102     Troisiejvie   Voyage
& divers coquillages; elles vont peut-etre en mer
en d'autres occafions , puifqu'elles manoeuvrent
les embarkations avec^itant de dext£rke que les
hommes; quand ceux-ci fe trouvent fur la meme
pirogue, ils ne paroiflent pas avoir beaucoup
d'attention pour elles; ils ne propofent point de
manier eux-memes la pagaie ; & ils ne leur di
moignent d'ailleurs ni egards ni tendrefle. La
claffe des jeunes gens nous parut etre la plus in-
dolente & la plus oifive ; nous les rencontrions
en grouppes fepares, qui fe vautroient au foleil,
ou qui, femblables aux cochons , fe rouloient
dans le fable, abfolument nuds, Mais il ne faut
attribuer qu'aux homines ce ntepris de la decen-
ce : tes femmes etoient toujours vetues, & elles
fe conduifoient avec la plus grande honnetete; •
elks ne s'ecarterent jamais de la pudeur & de la
modeftie convenabks a leur fexe ; ces qualkes
font d'autant plus^gnes d'eloges, que les hommes ne femblent pas fufceptibles de honte. II eft
impoflible toutefois qu'une feule vifite de quelques heures, (car la premiere ne doit pas etre
comptee) ait pu nous procurer des informations bien exaftes fur leur maniere de vivre, &
leurs occupations habkuelles: il y a lieu de croire
que la Bourgade entiere fufpendit a notre arrivee
la plupait de fes travaux, & que notre pretence D  E     C  O   0  K. I03
changea la maniere d'etre de ces Sauvages dans
Finterieur de leurs maifons, aux tem|ss^|u ils
font abandonnes a eux-memes. Les vifites multiplies qu'un fi grand nombre d'entr'eux nous
firent aux vaifleaux, nous procurerent un moyen
peufcdifcre plus sur de nous former une idee de
leur cara&ere, & meme, a quelques egards, de
leur maniere de vivre. II paroit qu'ils paflent une
grande partie de leurs temps dans leurs pirogues,
du moins durant Fete; car nous obfervames que
non-feulement ils y mangent, que non-feulement
ils y couchent, mais qu'ils s'y depouillent de
leurs habits, & qu'ils s'y vautrent au foleil, ainfi
que nous les avions vus feivautrer nuds au milieu de leurs bourgades. Leurs grandes pirogues
font aflez fpacieufes pour cela , & parfaitement
feches , & lorfqu'ils s'y font un aba favec des
peaux, & qu'il ne pleut pas, ils y font beaucoup
mieux que dans leurs maifons.
Ils fe nourriflent de tous les animaux & de
tous les vegetaux qu'ils peuvent fe procurer;
mais la portion de fubfiftances qu'ils tirent du
regne animal eft beaucoup plus confkkrable qu£
celle qu'ils tirent du regne vegetal. La mer qui
leur fournit des poiflbns , des moules , des co-
quillages plus petits, & des quadrupedes marins,
fft leur plus grande reflburce. Ils ont fur-tout
G 4
1778.
Avril, *77&\
104     Troisieme   Voya g e
des harengs & des fardines;-les deux efpeces de
bremes dont j'ai parle plus haut, & de la petite
morue : ils mangent les harengs & les fardines
dans leur etat de fraicheur ; ils en font de plus
une provifion de referve, & apres les avoir fe-
ches & funtes, ils les enferment dans des nattes
qui forment des balles de trois ou quatre pieds
en quarre. Les harengs leur donnent une quantite confiderable d'oeufs ou de kites, qu'ils pli?J
parent d'une maniere curieute; ils faupoudrent
de ces laites & de ces oeufs, de petites branches
de pin du Canada, & une longue herbe marine , que les rochers fubmerg£s produifent en
abondance, & ils mangent cnfuite le tout; cette
efpece de kaviar, (fi je puis me tervir de ce
terme) fe garde dans des paniers ou des facs
de natte, & ils s'en nourriflent au befoin, apr£s
Favour plong£ dans Feau. On peut le regarded
comme leur pain d'hiver, & fon gout n'eft poine
defagreable. Ils mangent d'ailleurs les ceufs & les
laites de quelques autres poiflbns , qui doiventr
<kre fort gros, fi j'en juge par la taille des grains;
mais ce kaviar a quelque chofe de ranee a Fo-
dorat & au gout; il paroit que c'eft le feul poif-
fon qu'ils preparent de cette maniere , afin de
le conferver long-temps ; car quoiqu'ils decou-
pent & fechetit un petit nombre de bremes & D e   Cook. 105
de chimaerae, lefquelles font aflez abondantes,
ils ne les foment pas > comme les harengs & les
fardines.
Les grofles moules tres-communes a YEntrie
de Nootka , font le fecond article le plus important de leur regime dietetique. lis les grillent
dans leurs coquilles; ils tes enfilent enfuite a de
longues broches de bois, ou ils vont tes prendre
lorfqu'ils en ont befoin; ils les mangent" fans
autre preparation ; quelquefois cependant il les
trempent dans une huile qui leur tient lieu de
fauce. Les autres produftions marines, tels que
les petits coquillages qui contribuent a augmen-
ter le fond g&a£ral de leurs nourritures , ne doi-
vent pas etre regardees comme des moyens de
fubfiftance habituels, lorfqu'on les compare aux
articles dont je viens de parler.
Le marfouin eft Fanimal de mer dont ils fe
nourriflent le plus communement; ils decoupent
en larges morceaux, la graifle ainfi que la chair;
& apres les avoir feches, comme ils techent les
harengs, ils tes nangent fans autre preparation,
lis tirent aufli une efpece dc bouillon de la
viande fraiche d'un autre animal, & leur pro-
C^de eft fingulier: ils mettent de Feau & des morceaux de cette chair dans un baquet quarre de
bois 3 ou ils placent enfuite des pierres chaudes: 106     Troisibme   Voyage
■'■ '■ ' ils y jettent de nouvelles pierres chaudes, juf-
1778. qu'k ce que Feau & la viande aient aflez bouilli :
Avril. ils en otent les pierres dont je viens de parler,
avec un baton fendu, qui leur fert de pincettes : le vafe eft toujours pres du feu : (a) ce
mets eft commun dans leurs repas, & a le voir,
on juge qu'il eft fort & nourriflant. lis confom-
ment aufli une quantite confid6rable de Fhuile
que leur procurent les animaux marins; ils Fa^
valent feparement dans une large cuillgr de coi>
ne, ou elle leur fert de fauce pour les autres
nourritures qu'ils prennent.
On peut prefumer aufli qu'ils fe nourriflent
de veaux marins, de loutres de mer & de ba-
leines; les peaux de veaux marins & de loutres
en effet etoient fort communes parmi eux; &
nous appenjumes une multitude d'inftrumens de
toute efpece, deftines a la definition de ces divers animaux. Peut-etre toutes les faifons ne font-
elles pas favorables k cette chafle : nous jugea-
mes, par exemple, qu'ils n'en prirent pas beaucoup durant notre reMche; car nous remarquames
un petit nombre de peaux & de pieces de viandes
fraiches.
(a) M. Webber a reprefente cette operation dans
fon Deffin de Pinterieur d'une maifon de Nootka* i> e   Cook. 107
La meme remarque eft peut-etre applicable
aux animaux de terre; ils en tuent quelquefois, 1778.
mais il paroit que cela n'arriva gueres durant Avril.
notre fejour, car nous n'en vimes pas un feul
morceau , quoique les peaux fuflent aflez abon-
dantes : il eft probable que des ^changes avec
les autres Tribus leur en avoient procure la plus
grande partie. Enfin il paroit clair, d'apres une
multitude de circonftances, que cette peuplade
tire de la mer prefque toutes fes fubfiftances ani-
iriales, fi j'en excepte quelques oifeaux , parifi
lefquels tes goelands, & les oifeaux oceaniques,
qu'ils tuent avec leurs traits, occupent la premiere place.
Les branches de pin du Canada & l'herbe
marine, qu'ils faupoudrent de laites de poiflbn ou
de kaviar, peuvent etre regardees comme leurs
feuls vegetaux d'hiver : lorfque le printemps arrive , ils font ufage de plufieurs autres qui pren-
nent leur maturke plus ou moins tard. Les vegetaux de cette derniere efpece, qui nous paru~
rent les plus communs, etoient deux fortes de
racines liliacees, la premiere garnie d'une feule
tunique, & la feconde grenetee fur fa furface;
'elles font douce&tres & mucilagineufes; on les
mange crues, & on leur donne le nom de
makkate & de kooquoppa. La racine, appellee €o8     Troisieme   Voyage
aheita \ qui a prefque la faveur de notre reglifle ^
& celle d'une fougere, dont les feuilles n'etoient
pas encore ouvertes, me parurent les vegetaux
les plus abondans, apres ceux que je viens d'in-
diquer. lis mangent aufli crue une autre petite
racine , douceatre, infipide , qui eft k-peu-pres
de la grofleur de la farfa^parilla ; mais nous
ne connoiflbns pas Fefpece de plante qui la pro-
duit. Ils fe nourriflent de plus; d'une racine qui
eft palmee & d'un gros volume; nous vimes des
Naturels qui la recueilloient aux envkons du
Villa
5V9
\m la mangeoient enfuite. II eft vrai-
femblable d'ai}kurs, que le progres de la feifon
leur en fournit une multitude , que nous n'ap-
perc&mes pas. En effet, quoique le pays n'offre
aucune apparence de culture, on y trouve une
quantite confiderable de bourdaines, & de gro-
ieilliers de deux efpeces | dont ils peuvent manger les fruits; car nous les avons vus fe nourrir
des feuilles de grofeilliers & de celles de lys, au
moment ou ils les detachoient de la plante ou
de Farbrifleau. Ils paroiffent ne point fe foucier
des nourritures qui ne font pas douces , ou qui
font un peu trop acres; car nous ne pumes jamais les determiner a manger du poireau ou de
Fail; cependant ils en apporterent une quantite
cDnfiderable a notre marche, lorfqu'ils s'apper* d e   Cook. 109
parent que nous aimions ces deux plantes. Ils ne
fembloient avoir aucun gout pour ce que nous
mangions, & quand nous leur pr&entteies des
liqueurs fpkitueutes, ils les rejetterent comme
quelque chofe de peu naturel & de d6fagreable
au gout.
Us mangent quelquefois encore de petits animaux marins frais; mais ils font dans l'ufage de
r6tir ou de griller les chofes dont ils fe nourriflent , car ils ne cormoiflent pas du tout notre
methode de fake bouillk des alimens; a moins
qu'on ne veuille le trouver dans l'efpece de bouillon , qu'ils tirent du marfouin : leurs vafes etana
de bois, ne pourroient refifter au feu.
La mal-proprete de leurs repas repond par-
fakement a la mal-proprete de leurs cabanes &
de leurs perfonnes : il paroit qu'ils ne lavent jamais les augets & tes plats de bois dans lefqiiefo
ils prennent leurs nourritures, & que les reftes
d^gofrtans d'un diner ant&ieur font metes avec
les matieres du diner qui fuit. lis rompent aufli,
avec leurs mains & avec leurs dents, toutes les-
chofes folides ou coriaces ; ils font ufage de
leurs couteaux pour depecer les grofles pieces;
mais ils n'ont pas encore imaging de fe fervir du
meme moyen pour les divifer en morceaux plus
petits & en bouchees, quoique cet expedient,
1778.
AvriL no     Troisieme   Voyage
m plus commode & plus propre, ne demattde au-
1778.   cun effort d'efprit. Enfin, ils ne femblent pas
Avril.   avoir la moindre idee de la propretd ; car ils
mangent les racines qu'ils tirent de leurs champs,
fans fecouer le terreau dont elles fe trouvent
J'ignore s'ils ont des heures fixes pour leurs
repas : nous les avons vus manger dans leurs pirogues , k tous les momens de la journee; mais
lorfque nousalltaes reconnoitre le Village, nous
remarquttnes que vers midi, ils preparerent plufieurs baquets de bouillon, de Marfouin, & je
prefume que c'eft le temps ou ils font leur repas
principal.
Ils ont des arcs & des traits, des frondes, des
piques, des batons courts d'os, qui reflemblent
un peu au pat00 patoo de la Nouvelle-Zi-
lande, une petite hache qui differe peu du tomahawk ordinaire dCAmirique : la pique a or-
dinakement une longue pointe d'os : la pointe
de quelques-uns des traits eft de fer; mais elle
eft ordinairement d'os & dentelee. Le tomatiawk
eft une pierre de huit pouces de long, dont une
des extremitis eft terminee en pointe, & Fautrc
etablie fur un manche de bois; le manche ref-
femble a la tete & au col d'une figure humaine;'
la pierre eft pofee dans la bouche , & on h D  E     C  O O  K. Ill
prendroit pour une langue d'une grandeur enor-
me : afin que la reflemblance frappe davantage,
la tete eft garnie de cheveux. lis donnent a cetate
arme le nom de taaweesh & de tfukeah. Ils
ont une autre arme de pieirre, appellee feeaik,
de neuf pouces ou d'un pied de longueur, qui a
une pointe quarree.
D'apres le grand nombre d'armes de pierre,
& d'autres matteres qu'on voit parmi eux, il
paroit sur qu'ils font dans Fhabitude de fe battre
corps a corps; & la multitude des cranes hu-
mains qu'ils apporterent a notre marche, prouve
d'une maniere trop convaincante, que leurs guer-
res font fr£quentes & meurtrieres.
Leurs manufa&ures & leurs arts mechaniques,
font bien plus £tendus & bien plus ing&iieux,
par rapport au deflein & k l'execution, que ne
Fannonce le peu de progres de leur civilifation
k d'autres egards. Les vetemens de lin & de poil*
dont ils fe couvrent, doivent etre la premiere
chofe qui les occupe, & ce font les ouvrages
tes plus importans de leurs fabriques. Ils tirent
leurs etoffes des fibres de F£corce d'un pin ,
qu'ils rouiflent & qu'ils battent, comme on rouk
& comme on bat le chanvre. Ils ne la filent
pas, mais lorfqu'ils Font preparee d'une maniere
convenabk, ils l'^tendent fur un baton pofe fur V
ii2     Trois i em e   Voyage
1 v • ■ deux autres, qui fe trouvent dans une pofitioil
l77%* verticale. Elle eft difpofee de facon que FOu-
. Avril. vrier, aflis fur fes jarrets, au-defibus de cette machine bien fimple, y none des fits trefles, fepares
Fun de Fautre par un intervalle d'un demi-pouce*
D'apres leurs procedes , Fetoffe n'eft ni aufli
fcrree, ni aufli ferme que celle qu'on fait au metier ; mais les faifceaux qui demeurent entre les
divers noeuds, rempliflent les intervalles, & 1st
rendent aflez impenetrable a Fair; elle a d'ail-
leurs Favantage d'etre plus douce & plus fouple*
Quoique leurs habits foient probablement fabri-
ques de la meme facon, ils reflemblent beaucoup
a une etoffe tifllie; mais les diverfes figures qu'on
y remarque, ne permettent pas de croire qu'on
les a travailles au metier; car il eft fort vraifem-
blable que ces Sauvages aient aflez d'adrefle pour
fink un ouvrage fi complique, autrement qu'avec
leurs mains. Leurs etoffes ont differens degres de
fmefle; quelques-unes reflemblent a nos couver-
tures de laine les plus groflieres, & d'autres 6ga-
knt prefque nos couvertures les plus fines; elles
font meme plus douces & plus chaudes. Le petit
poil, ou plutot le duvet, qui en eft la matiere
premiere, paroit venir de differens animaux, tels
que le renard & le lynx brun; celui qui vient du
lynx, eft le plus fin, & dans fon etat naturel,
il D £     COO K. 113
il a prefque la couleur de nos laines brunes
groflieres : mais, en le travaillant, ils y melent
les grands poils de la robe des animaux, ce qui
donne a leurs etoffes une apparence un peu difference. Les ornemens ou les figures repandues
fur leurs habits, font difpofes avec beaucoup de
gout; ils offrent ordinairement diverfes couleurs:
les plus communes, font le brun fonc6 ou le
jaune; cette derniere , lorfqu'elle eft fraiche,
6gale en eclat les plus beaux de nos tapis.
Les arts d'imitation fe tiennent de fort prbs^
& il ne faut pas s'etonner que ces Sauvages, qui
favent travailler des figures fur leurs vetemens,
& les fculpter fur le bois, fachent aufli tes deffi-
ner en couleurs. Nous avons vu toutes les operations de leur peche de la baleine, peintes fur
leurs chapeaux. Quoiqu'elles fuflent groflterement
ex6cut£es, elles prouvent du moins que malgr£
leur ignorance abfolue de ce qui a rapport aux*
lettres, & outre les faits dont ils gardent le fou-
venir par leurs chants & leurs traditions, ils one
quelque notion d'une methode pour rappeller &
reprefenter, d'une maniere durable, ce qui fe
pafle dans le pays. Nous obfervames d'autres figures, peintes fur leurs meubks & leurs effecs;
mais j'ignore fi on doit les regarder comme des
fymboks, qui ont une iignification determine
Tome IIL H
1778.
AvriL JT
1
114     Troisieme   Voyage
''    "■' , & reconnue, ou fi ce font uniquement des effets
1778. de Fimagination & du caprice.
Avril. La conftruftion des pirogues eft fort fimple;
mais elles paroiflent tres-propres a Fufage auquel
on les deftine : un feul arbre compote les plus
-- Vendues | qui portent vingt hommes , & quelquefois davantage; on en voit beaucoup qui ont
quarante pieds de long, fept de large & trois de
profondeur. Elles fe retreciflent peu-a-peu de-
puis le milieu jufqu'aux deux extremkes; Far-
riere fe termine brufquement & par une ligne
perpendiculaire : elles prefentent une bofle au
fommet de Fetambot; mais Favant fe prolonge
davantage; il fe deploie en ligne horizontale &
verticale, & il fe termine par une pointe en
faillie ou par une proue beaucoup plus 61ev£e,
que les fiancs. La plupart de ces embarcations
n'ont aucun ornement, mais quelques-unes font
chargees d'un peu de fculpture , & ornees de
dents de veaux marins, pofees fur la furface en
forme de clous, pareiltes aux dents qu'on voit
fur leurs mafques & fur leurs armes. II y en a
un petit nombre qui offrent une efpece de proue
furajoutee; cette proue furajoutee reflemble a un
large tailk-mer, & elk reprefente la figure d'un
animal. On n'y trouve d'autres fieges ou d'autres.
appuis, que des batons arrondis, un peu plus D E     C  O O K. t        115
gros qu'une canne , places en travers, k mi-
profondeur. Elles font tr&s-tegeres; & etant
plates & larges, elles voguent fur les flots d'une
maniere aflur6$, fans avoir un balancier : diftinc-
tion remarquable entre les canots des peuplades
Antericaines , & ceux des parties nteridionales
des Grandes-Indes & des Ifles de FOc6an Pa-
cifique. Les pagaies font petites & larges; elles
ont k-peu-pres la forme d'une large feuille epoin-
tee au fommet, plus etendue au milieu, & fe re-
tr£ciflant peu-k-peu jufqu'a la tig§; leur largeur
eft d'environ cinq pieds : les Naturels, habitues
k en fake ufage, les manient avec beaucoup de
dext&rke; car ils n'ont pas encore introduit tes
voiles dans leur navigation.*
Leur attirail de peche & de chafle eft ing£-
nieux, & d'une execution heureufe. II eft compote de filets, de hame^ons, de lignes, & d'un
inftrument qui reflemble a une mine. Cet inftru-
ment a environ vingt pieds de long, quatre ou
cinq pouces de large , & k-peu-pres un demi-
pouce d'epaifleur : chacun des bords dans les
deux tiers de la longueur (Fautre tiers forme le
manche,) eft garni de dents aigues, d'environ
deux pouces de fitillie. Les Naturels s'en fervent
pour attaquer les harengs, les fardines & les autres petits poiflbns qui arrivent en radeaux; ils le
II 2
1778.
Avril; n6 Troisieme Voyage
ii ■ . plongent au milieu du radeau, & le poiflbn fe
1778. prend fur ou entre les dents. Leurs hame<jon$
Avril. font d'os & de bois, & aflez groffiers; mais tes
harpons avec lefquels ils frappent les baleines &
les autres animaux de mer d'une moindre grof-
feur, annoncent un efprit fort inventif: il eft
compote d'une piece d'os, qui pretente deux
barbes, dans lefquelles eft fixe le tranchant ova!
d'une large coquilte de moule, qui forme la
pointe; il porte deux ou trois brafles de corde;
& pour le jetter, ils emploient un baton de
douze a quinze pieds de long; la ligne* ou la
corde eft attacltee a une extremite, l'harpon eft
fixe a Fautre de maniere a fe detacher du baton
qui flotte fur Feau comme une bouee lorfque Fa-
nimal s'enfuit avec le harpon.
Nous ne pouvons rien dire fur la methode
qu'ils emploient pour attraper ou tuer les animaux de terre, a moins que nous ne fuppofions
qu'ils attaquent les efpeces plus petites avec leurs
traits, & les ours, les loups & les renards avec
leurs piques. Ils ont, il eft vrai, plufieurs filets,
qui paroiflent deftines a cette chafle; (a) car,
{a) Les Kamtchadales fe fervent de filets pour
prendre la loutre de mer, lorfque cet animal eft fur
la cote. Voyez les Nouvelles Dicouvertes des Ruffes t,
par M. Coxe, page 13 ds PQriginal« !> 'E     COO K. 117
lorfqtfils les apporterent k notre taarch£, ils les   ■ l ■   ■«
placerent fouvent fur leurs t£tes, afin de nous   1778.
en indiquer Fufage. Ils attjrent quelquefois des   Avril.
.animaux dans le piege, en fe couvrant de peaux
de bdtes, & en marchant a quatre pieds: ils marches* ainfi d'une maniere tres-agile, & ils font
en m£me-temps du bruit & une efpece de hen-  .
^niflement: ils prirent plufieurs fois cette allure
devant nous. Ils mettent dans ces occafions, des
Ifcalques ou depletes fculpties, qui reprefentent
les divers anknaux du pays, & meme de v£rka-
bles t£ees d'animaux deffeches.
Quant aux materiaux qui compofent leurs divers ouvrages, il faut obferver que toutes leurs
cordes font des lanieres de peau & de nerfs, ou
cette £corce d'arbre avec laquelle ils fabriquent
leurs manteaux. Nous vimes fouvent des nerfs
d'une fi grande longueur, qu'ils fembloient ne
pouvoir venk que de la baleine. Les os dont ils
font quelques-ttnes de leurs armes, les inftrumens
dont ils fe fervent pour battre Fecorce, tes pointes de leurs piques & les barbes de leurs har>
pons, doivent etre aufli des os de baleines.
II faut peut-£tre attribuer a leurs outils de fer
la dext£rit6 avec laquelle ils travaillent le bois:
ils ne paroiflent pas en employer d'autres, du
moins nous n'avons vu panni eux qu'un cifeau
H s 1778.
Avril.
H8     Troisieme   Voyage
: d'os. II eft aflez vraifemblable qu'ils ont imagine
la plupart de leurs methodes expedkives, depuis
qu'ils ont acquis la connoiffance de ce metal
dont ils fe fervent aujourd'hui , toutes les fois
qu'ils veulent fatjonner du bois. Nous ne nous
fommes pas appercus qu'ils donnent  I ce fer
d'autre forme que celle du cifeau & du couteau.
Leur cifeau eft un long morceau de fer plat,
adapt6 a un manche de bois. Une pierre leur
tient lieu de maillet, & une peau de poiflbn de
poliflbir. J'ai vu quelques-uns de ces cifeaux de
huit ou dix pouces de longueur, & de trois ou
quatre de large ; mais en general, ils etoient
plus petits. La longueur de leurs couteaux va-
rie; il y en a de tres-grands, qui ont des tran-
chans reeourb£s, & qui reflemblent un peu a
nos ferpes, mais le taillant eft fur la partie con-
vexe. La plupart de ceux que nous rencontra-
mes 5 etoient k-peu-pres de la largeur & de Fe-
paifleur du cercle de fer qui environne les bari-
ques; & la fingularke de leur forme annonce
qu'ils ne font pas de fabrique Europeenne, II eft
vraifemblable qu'on les a faits fur le modele des
premiers inftrumens de pierres ou d'os, dont ils
fe fervoient jadis. lis aiguifent ces outils de fer
fur une ardoife grofliere, & ils ont foin de le
tenir toujours fort luifans. I)  E     COO K. 119
Le fer , qu'ils appellent feekemaile (nom • . »
qu'ils donnent aufli a Fetain, & k tous les me- 1778.
taux blanks) 6tant tres-commun, nous ne man- Avril,
quames pas de rechercher comment ils ont pu fe
procurer une chofe aufli utile. Ils nous.pr^uve-
rent, des les premiers momens de notre arrivee,
qu'ils Etoient habitues a une forte de trafic, &
qu'ils aimoient a faire des echanges : nous nou§
appergumes bientot qu'ils ne devoient pas cette
connoiflance a une entrevue paflagere avec des
Strangers; que c'etok parmi eux un ufage conf-
tant, que cet ufage leur plaifok beaucoup, &
qu'ils favoient fort bien tirer parti de ce qu'ils
vouloient nous vendre; mais je n'ai pu favoir
precifement avec qui ils font ce petit commerce.
Quoique nous ayons trouve parmi eux des chofes qui etoient furement de fabrique Europeen-
ne, ou du moins qui venoient d'un peuple civi-
life, du fer & du cuivre, par exemple, il paroit
qu'ils ne les ont pas regus imm6iiatement des
Europeens, ou des nations civilifees, etablies en
d'autres parties de YAmirique; car ils ne nous
donnerent lieu de croire en aucune maniere,
qu'ils euflent vu des Batimens pareils aux notres,
ou qu'ils euflent commerce avec des equipages
aufli nombreux & aufli-bien approvifionn£s. Une
multitude de raifons femblent meme demontrer
H 4 1778.
Avril.
120 Troisieme Voyage
le contraire : des qu'ils nous virent parmi eux, \
ils s'empreflerent d# nous demander par figne,
fi nous voulions nous etablir dans leur pays, & fi
nous avions des intentions amicales : ils nous
avertirent en meme-temps , qu'ils nous fourni-
roient gen£reufement de Feau & du bois, d'ou
il refulte qu'ils regardoient cette partie de YA-
mirique comme leur propriete , & qu'ils ne
nous redoutoient point. Ces queftions ne fe-
roient pas naturelles , fi des Vaifleaux euflent
aborde avant nous ici, & fi apres avoir fait des
echanges avec les Sauvages, & avoir embarqite
un fupplement de bois & d'eau, ils etoient partis ; dans ce cas, les Naturels devoient compter
que nous ferions la meme chofe. II eft vrai qu'ils
ne montrerent aucune furprife a Fafpeft de nos
Vaifleaux; mais, ainfi que je Fai deja obferve \
on peut attribuer c£tte indifference k leur parefle
naturelle & a leur defaut de curiofite. L'explo-
fion d'un fufil ne leur caufoit pas meme de tref-
faillement. Un jour cependant qu'ils eflayoient
de nous faire comprendre que leurs traits & leurs
piques ne pergoient pas les vetemens de peaux
dont ils fe couvrent quelquefois, un de nos Mef~
fieurs ayant perq6 avec une balle, une de ces
cuirafles qui contenoit fix doubles, un fi grand
prodige leur caufa une extreme emotion, & ils DE     COO K.
121
nous prouverent clautetnent qu'ils ne connoif-
foient pas Yeffet des armes k feu. Cette v£rk6
nous fut confirntee fouv&ifc par la fuite, lorfque nous les habku3mes dans leur village & en
d'autres endroits k fe fe&k du fufil pour tu$*
des oifeaux; notre ntethode tes confondoit, &
k la maniere dont ils nous 6coutererft, quaiid
nous leur expliquames Fufage de la poudre & du
plomb, il nous fut demontre qu'ils n'avoient jamais rien vu de pareil.
Au moment o& j'etois parti d9Angleterre, on
avoit recu k Londres quelques details d'un voyage
fait par les Efpagnols fur cette cote de YAmi-
rique, en 1774 ou 1775; mais ce que j'ai dit
plus haut, prouve aflez qu'ils n'aborderent pas a
Nootka; (a) d'ailleurs le fer y etoit trop com-
mun ; un trop grand nombre de Sauvages en
1778.
Avrik
(a) Nous favons aujourd'hui que la conjecture du
Capkaine Cook etoit bien fondee. II paroit, par le
Journal du Voyage des Efpagnols , qu'ils ne commu-
niquerent avec les Naturels de cette partie de la Cote
d'Amerique qu'en trois endroits, a 41 degres 7 minutes , a 47 degres 21 minutes, & a 57 degres 18 mi-*
sutes de latitude. Ainfi, ils n'aborderent pas a moins
de deux ^egres de Nootka, & il eft tres-vraifemblable que les Habitans de cette Entree n'ayoient jamais
entendu parler des vaifleaux Efpagnols, 11%     Troisieme   Voyage
»*»•" -■■" poffedoient des morceaux; tes gens du pays fa-
1778. voient trop bien Femployer, pour croire qu'ils
Avril. avoient acquis cette richefle & ces connoiflances
a une epoque fi recente, ou meme pour imagi-
ner qu'il leur etoit venu plus anciennement d'un
feul vaifleau. Comme ils en font un ufage uni-
verfel, on peut fuppofer fans doute qu'ils le tirent d'une fource conftante & habkuelle, par la
voie des echanges, & que ce commerce eft eta-
bli des long-temps parmi eux^ car ils fe fervent
de leurs outils & de leurs inftrumens avec toute
la dexterke qui peut donner une longue habitude.
S'il faut dire quel eft le plus vraifemblable des
moyens qui peuvent leur procurer du fer, je
penfe que c'eft en formant des echanges avec
d'autres Tribus de FAmerique, qui ont une communication immediate avec les etabliflemens Eu-
ropeens du nouveau monde, ou qui tes recoi-
vent par le canal de plufieurs Nations interme-
diaires. Cette obfervation eft applicable aiifli k
Fairain & au cuivre que nous avons trouves parmi eux.
II n'eft peut-etre pas aife de favok fi ce metal
vient de la Baie de Hudfon & du Canada, &
fi les Naturels de Nootka le regoivent des Sauvages dfAmirique, qui commercent avec nos
N£gocians, & qui le verfent enfuite parmi tes I)  E     C  0  0 K. 1^3
divetfes tribus repandues fur le continent du nou-
veau monde, ou s'il arrive de la meme maniere
des parties Nord-Oueft du Mexique; au refte,
il femble qu'on y apporte non-feulement cette
-mattere brute, mais travaillee. Les ornemens d'ai-
rain, en particulier, dont ils decorent leurs n£s,
font fi proprement faits, qu'ils ne femblent pas
en 6tat de les fabriquer. La matiere qui les compote , a surement 6te £laboree par des Euro-
p6ens, car on n'a rencontr6 aucune Tribu d*A-
mirique qui sut preparer Fairain; neanmoins on
a rencontr6 aflez commuh6ment du cuivre parmi
elles, & ce metal eft fi malleable, qu'elles lui
donnoient toutes fortes de formes, & qu'elles
n'ignoroient point Fart de le polk. Si nos Nego-
cians a la baie d'Hudfon & au Canada, n'em-
ploient pas ces articles dans leur commerce avec
les Naturels du pays, les Sauvages de Nootka
doivent les avoir tires du Mexique, d'ou venoient fans doute les deux cuillers d'argent que
nous trouvames. II eft probable toutefois que
FEfpagne ne s'occupe pas du commerce avec
aflez d'a&ivke , & qu'elle n'a pas forme des
liaifons aflez etendues avec les peuplades eta-
blies au nord du Mexique , pour leur fournir
une quantite de fer , telle qu'outre leur ccp-
fommation habkuelte, elles puiflent en envoyer
1778.
Avril. 124     Troisieme   Voyage
S5= une portion  fi confiderable aux Habitans de
1778. Nootka. (a)
AvriL On imagine bien que nous n'avons pu acquerir
beaucoup de lumieres fur les infHtutions politi-
ques & religieufes des Sauvages de Nootka. Nous
avons remarqu£ des efpeces de Chefs diftingufe*
par le nom ou le ticre de Acweek, auxquels les
autres Habitans du pays font fubordonnes a quelques £garis; mais je prefinnerois que Fautorke
de chacun de ces grands perfbnnages ne s'etend
pas au-delk de fa famille. Ces Acweeks n'etoient
pas tous ages, d'ou je conclus que leur titre fe
tranfmet par heritage.
Excepte les ftatues ou figures dont j'ai dejk
( a ) II eft tres-probable que les deux cuillers d'ar-
gent, trouvees par M. Cook a Nootka , venoient des
Efpagnols etablis au Sud de cette partie de la Cote
& Amerique, mais il paroit qu'on eft bien fonde a croire, que les habitans de XEntree dont il eft ici quef-
tion, tirent leurs proVifions de fer d'une autre partie
du Nouveau-Monde. On obfervera qu'en 1775 ks
Efpagnols trouverent au Puerto de la Trinidad 9 par
41 degres 7 minutes de latitude des traits garnis d'une
pointe de cuivre ou de fer, qu'ils jugerent etre venus
du Nord. M. Daines Barrington dit, dans une Note
fur cette partie du Journal Efpagnol, page 20. rj J'i-
i) maginerois que le cuivre & le fer dont on parle
*> ici venoient originakernent de nos Forts de la Baie
p d'Hudfon. „ de   Cook. i&5
parte, & qu'ils appellent Klumma, je n'apper-
^us rien qui put me donner la moindre idee de
leur fyfteme religieux. Ces figures Etoient vrai-
femblablement des Idoles; mais, comme ils em-
ployerent fouvent le mot Acweek^ lorfqu'ils nous
en parloient, il y a peut-£tre lieu de fuppofer
qu'elles reprefentent quelques-uns de leurs AncS-
tres, qu'ils venerent comme des Dieux. Au refte,
nous n'avons pas vu qu'on leur rendit d'homma-
ges religieux, & ce n'eft ici qu'une fimple conjecture, car nous n'avons pu obtenir aucune information fur ce point : nous n'avions appris de
la langue du pays, que tes mots neceflaires pour
demander les noms des chofes, & nous n'etions
pas en etat d'entretenir, avec les Naturels, une
converfation qui put nous inftruire fur leurs infti-
tutions ou leurs traditions.
Dans ce que je viens de dire de la Peuplade
qui habite Fentree de Nootka, j'ai confondu mes
remarques & celles de M. Anderfon; mais il a
feul le merite d'avoir recueilli ce qui a rapport
a la langue du pays, & il a redige lui-meme tes
obfervations fuivantes.
„ L'idiome de ces Sauvages n'a que la ru-
„ defle & la durete qui refultent de Femploi fre-
„ quent du K & de YH, articule avec plus de
„ force, ou moins de douceur que dans nos.
1778.
Avril, 1778.
Avril.
126 Troisieme Voyage
„ langues de YEurope. En tout, on y trouve
„ plutot le fon labial & dental, que le fon gut-
„ tural. Les fons fimples qu'ils n'ont pas em-
„ ployes devant nous , & qui par confequent
peuvent etre repuris rares ou etrangers a leur
langue, font ceux que reprefentent tes Grairi-
mairiens par les lettres b, d, f, g, r & v;
mais ils en ont un qui eft tres-frequent, &
dont nous ne nous fervons pas : on le tire
d'une maniere aflez particuliere, en frappant
avec force une portion de la langue contre le
palais, & je le comparerois a un grafleyement
rude & groflier. II eft difficile de le peindre
avec un arrangement quelconque des lettres de
notre alphabet: la fyllabe tszthl en approche
un peu; c'eft une de leurs terminaifons les plus
ordinaires, & on la trouve quelquefois au commencement de leurs mots. La terminaifon la
plus generate, eft compofee du TL, & un
grand nombre de mots fiuiflent par Z & Ss*
Voici quelques exemples:
Opulfzthl,      Le Soleil.
Onulfzthl,     La Lune.
Kahsheetl,     Mort.
Teeshcheetl,   Jetter une pierre.
'KooomitZ; ::::tLe*<:rMe deThomme.
. Quahmijf,      Du fo'i de poiflbn ou du kavlar d e   Cook. 127
i Les regies de leur idiome font fi vagues, j
„ que j'ai obferve quelquefois quatre ou cinq
„ terminaifons differentes dans le meme mot.
„ Ceci eft d'abord tres - embarraflant pour un
„ etranger, & fuppofe une grande imperfection
„ de langage.
„ J'ai peu de chofe k dire fur la theorie de
„ cet idiome; k peine ai-je pu diftinguer les dif-
„ ferentes parties d'oraifon. On peut feulemeni:
„ pr£fumer d'apres leur maniere de parler, qui
„ eft tres-lente & tres-diftin6te, qu'il a peu cfe
,, prepofitions ou de conjondions, & autant que
„ nous avons pu nous en aflurer, qu'il n'a pas
I meme une feule interjeftion pour exprimer
„ Fadmiration ou la furprife. Comme il a peu
„ de conjonftions, il eft aife de concevoir qu'on
,? ne les a pas jugees neceflaires pour fe faire en-
„ tendre, & que chaque mot particulier auquel
„ on les reunit, exprime beaucoup de chofes,
„ ou comprend plufieurs idees fimples, ce qui
„ femble en effet avoir lieu; mais, par {a meme
„ raifon, la langue fera defeftueufe a d'autres^
egards, puifqu'elle n'a pas de mots pour diftinguer ou exprimer des differences qui exif-
tent reellement, d'ouil refulte qu'elle n'eft pas
aflez riche. Nous fimes cette remarque en bien
I des occafions, & en particulier, a Fegard des
1778.
Avril.
1
J 128 Troisieme Voyage
noms d'animaux. Je n'ai pas et<§ en 6tat d'ob-
1778. „ ferver, d'une maniere aflez complette, Fana-
Avril. „ logie ou Faffinite qu'elle peut avoir avec les
autres langues du continent de Y Amirique
ou de YAfie, car je n'avois pas de Vocabu-
laires auxquels je pufle la comparer, fi j'en
excepte ceux des Efquimaux & des Indiens
des environs de la Baie dHHudfon : elle ne
reflemble en aucune maniere a ces deux idio-
mes. Si je la rapproche d'ailkurs du petit nombre de termes Mexicains, que je fuis venu a
bout de recueillir, on y appergoit la confor-
mite la plus frappante; les mots de Fune &
de Fautre fe terminent* fouvent par L TL,
ou Z. Qa)
J'interromprois trop long-temps la fuite de
mon journal , II j'inferois ici le grand vocabu-
laire de la langue de Nootka , qu'a recueilli
M. Anderfon, & je le rapporterai dans un autre
endroit. (b) Je n'en tirerai que les termes nu-
meriques, afin de fatisfaire ceux des lecteurs qui
(<a) Ne peut-on pas obferver a Tappui de la remar-
que de M. Anderfon, que Opulfirthl, terme qui, dans
la langue de Nootka , defigne le Soleil, & Vit^iputtfi 9
nom d'une Divinite du Mexique, ont entr'eux une
analogie de fon qui n'eft pas tres-eloign£e.
(£.) On le trouvera a la fin du dernier Volume;
aiment D E     COO  K. I2p
utnient k comparer les termes nunteriques des ,..   ,    ;
differentes nations de la terre. 177%*
faro txj tt Avril.
Tfawack 7 Urn
Akkla, Deux,
Katfitfa, Trois.
Mo, ou 7000, Quatre*
Sochahj Cinq.
iNfo/^i, Six.
Atjlepoo, Sept.
Atlaquolthl, Huit.
Tfawaquulthl, Neuf.
Haeeoo i Dix.
S'il me falloit donner un nom particulier atnc
habitans de Nootka , je les appellerois /Fiz-
kashiens , du mot Wakash , qu'ils r£petent
fouvent. II me parut que ce terme exprime un
fentiment d'applaudiflement, d'approbation ou
d'amitte ; car lorfqu'ils fembloient fatisfaits ou
charmes d'une chofe qu'ils voyoient, ou d'uti
incident quelconque, ils s'ecrioient d'une voix
commune , Wakash I Wakash I Je terminerai
mes remarques fur ces Sauvages , en obfervant
qu'on appergoit entre eux & les habitans des Ifles
de FOc£an Pacifique, des differences eflentielles,
relativement k la figure & aux ufages, ou k la
langue du pays; qu'on ne peut done pas fup-
pofer que leurs ancetres refpeftifs formerent
T*me IIL I v
130     Troisieme   Voyage
e^"!!S originairement une m£me jtribu, ou qu'ils avoient
*778-   des liaifons tres-intimes lorfqu'ils abandonnerent
Avril.   jeurs premiers etabliflemens pour fe retirer dans les
lieux ou Fon trouve aujourd'hui leurs defcendans.
Ce que j'ai dit de nos operations dans YEntrie de Nootka feroit incoipplet , fi je n'ajou-
tois pas les obfervations aftronomiques & nauti-
ques, que nous fimes durant notre relache.
Latitude.
La latitude de] Lefokil.
4pd 36'
1-15
Fobfervatoire >Lesetoi-jSud, 49^36'  8/;36
evaluee par....J les.        (Nord,494 36' 1 o" 30
Terme moyen de ces divers
refultats  49d3<5'  6/;  4'"
Longitude.
Elle fut d'apr&s 20] 4 ^
fuites, prifesle 21 >2$%d 26118" 7^
&le23Mars,de..j
D'apres 93 fuitesl
sprites k Fobferva-k33di8?  6" 6!ff
toire, de J
D'apres 24 fuites]
prifes le ier, le2,^33d  7/i6//7'//
&le3deMai,de..j
Milieu  de  ces refultats
Longitude 6va-
lu£e d'apres des
obfervations de
lune.
moyens  233d 17f 14"c
uaw
Eft. D  K     C   0  O  I
Mais, en rapportant au~
garde-temps chacune des fui-
tes prifes avant notre arriv£e
k Fentree de Nootka &T apres
notre depart, & en les ajou-
tant k celles que nous fimes
fur les lieux, le r£fultat moyen
des 137 fuites fera de |
T3*
1778.
Avril.
5^33d 1
d ^30" 5"*
La longi- I .
Selon le mouvement
tude eva-
luee    par
journalier  qu'il  avoit
// MM
la Greenwich.. * 23jd 46' 51/; 0
)ar /  ^> .
Ie   garde-
temps.
Selon le mouvement
journalier qu'il avoit
J a Ulietea • *	
L33CI 59' 24'
/ , Jl Qt!l
D'apres les refultats des obfervations des hauteurs correfpondantes du foleil, fakes les quinze
derniers jours , le garde-temps perdoit 7" en
24 heures, fur le temps moyen, & le 16 Avril,
il retardoit de i6h o' 58" 45'" fur le temps
moyen. Noys obfervSmes plus d'irrdgularke dans,
fon mouvement journalier, que nous n'en avions
remarque auparavant. Nous ne crumes pas devoir nous fervk dans nos calculs des refultats
des cinq premiers jours , parce que la marche
de la tnontre marine differoit trop de celle des
quinze jours fuivans; & meme dans les refultats.
I z
j r—
13a     Troisieme   Voyage
de ces quinze derniers jours, elle varia durant
1778. chacun des jours, plus qu'k Fordinaire.
Avril.
Diclinaifon de VAimant.
i5<*49'25"M,
f A.M. ) A l'obfervatoire... 15*37/48!'/\
. °| P. M. fRifultat moyen de jp\
\ ) 4 aiguilles.......X5d4if  zn   J
/ A. M. J A bord du vaiffeau. 19(1 5 of 49lf   J
Le 5 A P. M. JcRefultat may en de 5°i9d 44; 37 §/;
I )  4 aiguilles.......i7d3$'46^   1
La declinaifon qu'on obferva a bord du vaif-
feau, doit etre r£put£e la vraie, d'abord, parce
qu'elle s'accordoit avec celle que nous avions
obfentee k la mer , enfuite parce qu'on recon-
nut qu'il y avoit k terre quelque chofe qui af-
feftoit confid&ablement tes bouflbles, en certains
endroits plus que dans d'autres. Dans un emplacement de la pointe occidentale de YEntrie,
l'aiguille fut detournee de -i i points trois quarts
de fa dire&ion naturelle. (a)
{a) II y a dans l'Original 11 trois quarts points^
De tres-habiles Marins, que nous avons confultes ,
ne favent pas s'il eft ici queftion de degres , de
rumbs ou d'aires de vent; & nous avons ete obliges
de traduire litteValement fans pouvoir dire ce quo
fignifie le mot points dans FOriginaJL Note du Tm*»
du&eur* se   Cook.
133
■lnclinaifon de V.Aiguille aimamde.
■"*aV6C ( Marquee.       J&ttremiteN.j 7idtfh
1 Non marquee.
71d 40/22 Iw
> A hord avec / M       ^       ) Extr^mit^K ( ?Idl6/-a2 J/ J
une aiguilleJ >> 4 r"
equilibree.   (Nonmarquee.}   incline*.     | 7id 54'22 || J.
lamameai-f ^       )Ext^mkdN. (     d    /    //    )        *
guille a Fob-J Jo J '      y V>7od ©/ o"
fervatoire.    ( Non marquee J   inclinee.     [71*56'15"   }
(Marquee.       /ExtremiteN. \ 7id58/20//     f     j     ,     „
iSDito, . . . . J       4 Jo J y   / . Jo72d  7/I5/i
/Nonmarquee. \   inclinee.    I 72d 16'iof/    \
imedtrC"l Marquee.        ) ExtremiteN, ( 72d 32^0"    )      A     f     „
ingearob-^ V> j      4 fe?2d49 M'
vatoire.    / Nonmarquee. 1  inclinee.    I-73d 6'  o"    \
5 Aiguille de re-
cha^
fervatoire,
1 Marquee.       i Extremite N. I 72d 5 5r  on \ .     ..
tfDito. J f   }° ,4     /\,    fi f73di*'4$"
/ Non marquee. \   inclinee.     /73d 28'30*' I
22  Aiguille   de (M       >     (a)) EXtremiteNj73*28'38^ [     ,     ,    C
rechange   a*     If J* .     . <Y     .     ,     „ J*73dii' o#
*     . / Nonmarquee. \   inclinee.     ( 72d 5 y 30'' 1
D'ou.U refulte que Tinclinaifon moyenne des deux aiguilles,
a terre , etoit de ..
A bord, de • • • • • •
72*32*  3.?'/
(a) L'Original n'explique pas ce que e'etoit que
Faiguille marquee & en quoi elle dhferoit de Paiguille 1778.
non marquee. 11 eft vraifemblable que M. Cook fe ^yrij
fervoit ordinairement de deux aiguilles pour meiurer
' rinclinaifon; que Tune avoit une marque & fautre
n'en avoit pas, que la premiere eft defignee par le
mot de marquee au-lieu de l'etre par un N°. Note da
TraduHeur.
13 134     Trois ie me   Voyage
• Je ne pouvois gueres efperer de trouver des
1778. refill tats moins differens; ils prouvent que quelle
Avril. que fut a bord ou a terre la caufe de la variation
.; des bouflbles, elle ne produifok point d'effet fur
Finclinaifon des aiguilles.
MAR
E S.
La mer eft haute a i2h 20; dans les nouvelles
m les pleines lunes. Elle s'eleve de 8 pieds
9 pouces; je parte de Felevation qui a lieu durant les marees du matin, & deux ou trois jours
apres la nouvelle & la pleine lune. Les marees
de nuit moment alors deux pieds plus haut.
Cette elevation plus confiderable, fut tres-mar-
quee dans la grande niar£e de la pleine lune,
qui eut lieu bientoc apres notre arrivee. II nous
parut clair qu'il en feroit de meme lors des marees de la nouvelle lune. Au refte, nous ne re-
lacMmes pas aflez long-temps dans fentree de
Nootka ^om nous en aflurer d'une maniere
pofitive.
Je ne dois pas oublier quelques obfervations
relatives a cette matiere, qui fe prefenterent a
nous , tous les jours de notre relache. Nous
trouvames beaucoup de bois flottans fur la cote
de Fanfe ou noiis fimes de Feau & du bois;
nous etions obliges d'en enlever une partie pour
_*u si «r /« mi
D B     COO 1C.
irriver k Faiguade. Souvent de gros morceaux
ou des arbres que nous avions ranges durant le
jour, par-dela la kifle de la mer haute , fe re-
trouvoient flottans le lendemain fur le chemin
de Faiguade. Tous les 6tabliflemens dont nous
nous fervions pour remplir nos futailles, Etoient
jettes 5 pendant la nuit, loin des endroits ou
nous tes avions places, quoiqu'ils demeuraflent
immobiles durant les marges de jour. Le bois
que nous avions fendu pour nos cheminees &
d6pofe par-d$k la laifle de la mar£e de jour, fe
remettoit £galement a flot pendant la nuit. Quel-
ques-uns de ces £v£nemens eurent lieu chaque
nuit qui fuivit les trois ou quatre jours des hautes marees, & durant cet intervalle, nous fumes
contraints d'attendre la mar£e du matin pour de-
barrafler le chemin de Faiguade.
Je ne dirai pas fi le flot tombe dans YEntrie,
du Nord-Oueft, du Sud-Oueft ou du Sud-Eft:
je penfe qu'il ne vient point du dernier point;
mais je n'ai la-defliis que des conjectures fon-
dees fur les obfervations fuivantes : les coups
de vent du Sud-Eft que nous eprouv&mes dans
YEntrie , diminuerent la hauteur de la maree
au-lieu de Faccroitre, ce qui n'auroit gueres pu
arriver, fi le flot & le vent avoient eu la men®
dke&ion.
14
1778.
Avril. 136     Troisiemb   Voyage
«8£™*:
,x j^^wb***^*;-
^£$&g£
CHAPITRE    IV.
ili
Tempite apres notre appareiltage de VEn-
trie de Nootka. La Refolution fait une,
voie d'eau. Nous dipajfons, fans Vexaminer , le pritendu Detroit de FAmiral de
Fonte. Suite de notre reconnoijfance de la
Cdte <f Anterique. Baie de Behring. Ifle de
Kaye. DefcripHon de cette Ifle. Les Vaif-
feaux arrivent a un mouillage. Nous re-
cevons la vifite des Naturels du Pays.
Leur maintien & leur conduite : leur
pafjion pour les grains de verre & le fer.
Ils effaient de piller la Decouverte. On
arrite la vote d'eau de la ReMution.
Nous remontons /'Entr6e ^ fouvert de laquelle nous avions mouilli. MM. Gore &
Roberts font chargis d?en alter examiner
fitendue. Raifons de croire qu'elle n'offre
fas un paffage au Nord. Les Vaiffeaux
la redefcendent & regagnent la haute mer.
N,
ous remimes en mer le 26 au foir, comme
1778. je Fai racont6 plus haut. Des indices frappans
*6Avril. annoncoienc une tempete ; ces indices ne nous de   Cook. 137
tromperent pas. Nous fumes a peine hors de
YEntrie , que le vent fauta brufquement du
Nord-Eft au Sud-Eft-quart-d'Eft, & devint tres-
orageux : nous eumes en outre des rafales, de
la pluie, & un ciel fi obfcur, que nous ne pou-
vions voir le vaifleau dans toute fa longueur.
D'apres le temps que nous avions eu depuis
notre arrivee fur cette cote, je craignis que le
vent ne tournat plus au Sud & que nous ne
fuffions en danger d'etre poufte trop au Nord.
Nous revir&mes de bord, & nous nous etendi-
mes au Sud-Oueft avec toutes les voiles que
pouvoient porter les vaifleaux. Le vent, par
bonheur , ne prit de la partie du Sud que juf-
qu'au Sud-Eft, en forte que le lendemain a la
pointe du jour, nous etions ^iflez Qloignes de
la c6te.
La Dicouyerte fe trouvant trop de Farriere,
je mis en panne jufqu'au moment ou elle m'eut
rejoint, & je continuai enfuite a me tenir au
large, le Cap au Nord-Oueft, direction que je
fuppofois k la cote dfAmirique. Le vent fouf-
floit du Sud-Eft avec beaucoup de force & en
.rafales, & le ciel etoit tres-brumeux. II devint
un veritable ouragan a une heure & demie de
Fapres-dirier : jugeanr. alors qu'il feroit extreme-,
ment dangereux 4e marcher vent arriere, je mis
1778.
Avril. 138 Troisieme Voyage
--,.„ , en panne le Cap au Sud, fous la voile de mi-
1778. faine & Fetai d'artimon. Sur ces entrefakes, la
Avril Rifolution fit une voie d'eau, qui d'abord nous
alarma beaucoup. On trouva cette voie fous la
fefle de ftribord: de la foute au bifcuit, on en-
tendoit & on voyoit Feau entrer dans cette par-
tie du batiment. Nous crumes que Fouverture
etoit a deux pieds au-deflbus du niveau des flots ;
heureufement que nous nous trompions. On re-
connut enfuite qu'elle hoit au niveau de la ligne
de la flottaifon, & quelquefois au-deflus, lorfque.
le vaifleau fe tenoit droit. Au moment ou nous
appertjiimes la voie d'eau, la foute au poiflbn fut
remplie d'eau, & les bariques qu'elle contenok
y furent a flot; mais nous attribuames principal
lement cet effet, a ce que Feau n'avoit pu fe
faire une iflue dans tes pompes, a travers les-
charbons qui 6toient au fond de ce reduk, car
des Finftant ou nous 'eumes vuide Feau, travail
qui nous occupa jufqu'a minuit, & afllire fon
iflue dans les pompes, il parut qu'une pompe
fuffifoit pour la contenir; ce fucces nous fit un
grand plaifir. Le foir le vent touma au Sud, &
fa violence diminua un peu. Nous envergushnes*
la grande voile, nous portames les huniers aux-
quels on avoit pris tous les lis, & nous nous
etendimes a FOueft; mais k onze heures Forage D E     CoOlu 139
recommenca, & nous obligea d*amener les hu- :
niers jufqu'a cinq heures du lendemain au matin, que Forage diminua : nous reprimes les hunters a cette epoque.
Le ciel commen^a alors k s'eclaircir, & pou-
vant voir a plufieurs lieues autour de nous, je
gouvernai plus au Nord. A midi ? notre latitude
obfervee etoit de 5od 1', & notre longitude
de 22$d26f. (a) Je mis le Cap au Nord-Oueft §
Nord avec un vent frais du Sud-Sud-Eft, & un
beau temps; mais a 9 heures du foir, le vent
reprit avec force, & nous eumes des rafales ac-
compagnees de pluie. Le ciel continuoit d'etre
orageux & pluvieux, & le vent foufHok toujours
du Sud-Sud-Eft & du Sud-Oueft; je fuivis la
meme route jufqu'au 30 , a quatre heures du
matin : a cette epoque, je marchai au Nord |
Nord-Oueft, afin de rallier la terre. Je regrettai
de n'avoir pu la rallier plutdt, car nous depaf-
fions alors Fendrok ou tes Geographes (b) ont
(a) Comme les latitudes & les longitudes (ont
indiquees tres-fouvent dans le refte de ce volume, 6c
que les premieres font toujours Nord9 & les fecon-?
des toujours Eft 3 fai fupprime ces deux mots afin
d'eviter des repetitions inutiles.
(b) Voyez la Carte generale des decouvertes de
TAmiral de Fonte , par Delifle , p-ubltee a Paris
en 1752. Voyez aufli beaucoup d'autres Cartes.'
1778.
Avril 1778.
Avril
140     Troisieme   Voyage
place le pretendu detroit de FAmiral de Fonte*
Quoique je n'ajoute point de foi a des details
vagues & peu vraifemblables qui fe refutent
d'eux-m6mes , je defirois vivement de recq^
noitre cette partie de la cote SAmirique, afin
de difliper tous les doutes; mais je ne pouvois,
fans une extreme imprudence, rallier la terre par
un temps fi orageux , ou perdre Favantage d'un
vent fi favorable, en attendant un ciel plus tran-
quille. Le meme jour, a midi, nous etions par
53d 2.2' de latitude, & 225d 14' de longitude.
1 Mai. J Le lendemain , premier Mai, n'appercevanc
point la terre , je gouvernai au Nord-Eft , |
Faide d'une brife fraiche du Sud-Sud-Eft & du
Sud , accompagnee de rafales & d'ondees de
pluie & de grele. Notre latitude, a midi, fut
de 54d 43', & notre longitude de 224^ 44'.
A 7 heures du foir, par 55d 20; de latitude,
nous vimes la terre fe prolonger du Nord-Nord-
Eft a FEft, ou a FEft \ Sud-Eft, a la diftance
d'environ 12 ou 14 lieues. Une heure apres, je
2. mis le Cap au Nord | Nord-Oueft, & le lendemain , a 4 heures du matin, la cote s'etendoit
du Nord-Oueft | Nord-Oueft au Sud-Eft , &
nous Etions k environ fix lieues de la partie la
moins eloignee. (a)
{a) Ce doit etre pres d'ici que Tichenkow mouilla DE     COO K. I4I
La pointe Septentrionale d'une entree , ou :
<Tune ouverture qui reffenlblok k une entree,
nous reftoit alors k FEft i Sud-Eft ; elle git
par $6d de latitude. La cote paroiflbit tres-rom-
pue vers le Nord & elle fembloit offrir des baies
& des havres , 61oign6es feulement de deux ou
trois lieues; s'il n'y a ni baies ni havres, il faut
avouer que les apparences nous tromperent beaucoup. A fix heures, comme nous nous rappro-
chions de la terre, je gouvernai au Nord-Oueft
quart Nord, felon la direftioh de la cote; nous
nvions un vent  frais du Sud-Eft , avec des
en 1741; car Muller place fon mouillage a 56 degres
de latitude. Si ce Navigateur Ruffe avoit eu le bon-
heur de s'avancer un peu plus loin au Nord, il au-
roit trouve des baies , des havres & des Ifles, oil
fon vaifleau eut ete a l'abri, & oil il auroit pu pro-
teger le debarquement de fon equipage. Voyez dans
les Decouvertes des Ruffes par Muller pag. 2.48-254,
des details fur les rnalheurs qu'il eprouva a cette
partie de la Cote dAmerique , & fur les equipages
de deux de fes canots qu'il envoya a terre, ck qu'il
ne revit plus, parce que vraifemblablement les Naturels du pays les maflacrerent. En 1775 > ^es Efpagnols ont decouvert deux havres tres-bons fur cette
partie de la Cote » le premier qu'ils ont appelfe
Gualoupe , git par 57 degres 11 minutes, ck le fecond , qu'ils ont nomm£ de Los Remedies, par 57
degres 18 minutes.
1778.
Mal i77*>-
Mai.
142      1 r o 1 s i e m e   Voyage
bouffees de grele, de neige & de pluie neigeufe.
Nous depafsames entre onze heures & midi, un
grouppe de petites Ifles , fituees au-deffus de la
grande terre, a 5<5d 48' de latitude, & par le
travers, ou un peu au Nord de ces petites Ifles,
la pointe meridionale d'une grande baie. Un
bras qui fe trouve dans la partie feptentrionale
de la baie, fembloit fe prolonger vers le Nord,
derriere une montagne elevee & arrondie, qui
fe montre entre cette baie & la mer. J'ai appelle
la montagne le Mont Edgecumbe, & j'ai donne
le nom de Cap Edgecumbe a la pointe de terre
qui en fort. Le Cap Edgecumbe git par 57d 3|
& 224d 7; de longitude : a midi, il nous ref-
toit au Nord 2od Oueft a 6 lieues.
La terre, excepte en quelques endroits pres de
la mer, eft par-tout montueufe, & d'une elevation confiderable; mais le Mont Edgecumbe eft
beaucoup plus eleve que toutes lesautres collines.
II etoit entierement couvert de neige, ainfi que
chacun des monticules eleves; mais les collines
plus bafles, & les terreins applatis , qui avoifi-
nent la. mer, n'en offroient point, & ils etoient
revetus de bois.
En nous avan^ant au Nord, nous vimes que
depuis le Cap Edgecumbe , la cote porte au
Nord & au Nord-Eft, Fefpace de fix 2C fept d e   C o o m 143
lieues, & qu'elle forme une grande baie dans
cette partie. On ritouve quelques Ifles a FEmrfe,
de cette Baie, & je Fai appellee la Baie d^.
' Ifles : elle git par 57d 207 de latitude ; (a)
elle paroit fe divifer en plufieurs bras, dont Fun
qui tourne au Sud, communique peut-etre avec
la Baie liotee au cote Oriental du Cap Edgecumbe , & fait une Ifle de la terre de ce Cap.
A huit heures du foir, le Cap nous reftoit au
Sud-Eft I rumb-Sud; nous avions au Nord 53d
Eft, la Baie des Ifles, & au Nord 52^ Eft,
a la diftance de cinq lieues, une autre entree de-
van t laquelle il y a aufli des Ifles. Je continuai a
marcher au Nord-Nord-Oueft I rumb Oueft, &
au Nord-Oueft \ Oueft, felon le giflement de la
cote, k Faide d'un bon vent du Nord-Eft &
<Tun temps clair.
Le 3, a quatre heures & demie du matin, le
mont Edgecumbe nous reftoit au Sud 54a Eft;
nous avions au Nord 5od Eft, a 6 lieues, une
large Entree, & au Nord 32d Oueft, la pointe
(*z) II paroit que les Efpagnols trouverent dans
cette Baie le Port auquel ils ont donne le nom de
-Los. Remedios. La latitude eft exa&ement la meme,
& leur Journal obferve quelle ejl protegee par une
tongue chaine de hautes Jjles. Voyez Mifcellarass By
Daines Harrington, page 503-504.
1778.
Mai, I77b.
Mal
\
:.-•'••
144 Troisieme Voyage
de terre qui eft la plus avancee au Nord-Ouefl %
& qui git au-deflbus d'une tres-haute montagne
a pic , k laquelle j'ai donne le nom de mont
Fair Weather (de beau temps:) j'ai appelle
FEntrdie , Sonde ou Canal de Crojf (de la
Croix) parce que le jour ou nous la vimes, eft
marque par une croix dans notre calendrier :
elle me parut fe divifer en plufieurs bras, dont
le plus grand tournoit au Nord. La pointe Sud-
Eft de ce canal, eft un promontoire eleve, au*
quel j'ai donne le nom de Cap de la Croix |
il git par 57d 57' de latitude, & 223d 21' de
longitude : a midi, il nous reftoit au Sud-Eft ,
& nous avions au Nord | Nord-Oueft \ de rumb
k FOueft, k 13 lieues* la pointe fituee au-deflbus
de la montagne a pic , laquelle pointe j'ai ap*
pellee, Cap de Beau-temps. Notre latitude etoit
de 58d 17'; notre longitude etoit de 222d 14%
& nous nods tr;ouvions a trois ou quatre lieues
de la cote. Dans cette pofkion, la declinaifon
de Faimant etoit de 24d n', k 26d n' Eft.
Le vent de Nord-Eft nous abandonna ici; il
flit fuivi de brifes legeres du Nord-Oueft, qui
durerent plufieurs jours. Je portai le Cap.au Sud-
Oueft, & a FOueft-Sud-Oueft, jufqu'k huit heures du lendemain 4: nous revirames a cette epoque 5 & nous marchames vers la cote. A midi,
notre d e   Cook. 145
notre latitude etoit de 58! 22', & notre longi- "
cude de 22od 45' Le Mont Beau-Terns & la 1778.
Montagne a pic, qui furmonte le Cap du meme Mal
nom, nous reftoit au Nord 63d Eft, & la cote
qui eft au-deflbus, fe trouvoit k douze lieues de
diftance. Cette montagne fituee par 58d 52' de
latitude, par 222d de longitude, & a cinq lieues
dans Finterieur des terres, eft la plus haute d'une
chaine, ou plutot d'une rangee de montagnes
qui s'elevent a FEntree Nord-Oueft de la Sonde
de la Croix, & qui fe prolongent au Nord-
Oueft , dans une dire&ion parallele a celle de la
cote. Ces montagnes etoient entterement cou-
vertes de neige , depuis la partie la plus haute,
jufqu'a la cote de la mer; il faut en excepter un
petit nombre d'endroits, ou nous voyions des arbres qui fembloient fortk du fein des flots: nous
fuppofames d'apres cette apparence, qu'ils croif-
foient fur des terreins bas, ou fur des Ifles qui
bordentle rivage du continent, (a) A ckiq heures
(a) Selon Muller, Behring rencontre la Cote de
YAmerique Septentrionale par ^8 degris 28 minutes de
latitude : l9afpe& du pays etoit ejfrayant 9 dit-il, par
de hautes montagnes couvertes de neige. La chaine ou la
rangee de montagnes couvertes de neige, fituees par
la meme latitude dont parle ici le Capitaine Cook,
Tome III. K Iff     Troisieme   Voyage
du foir, notre latitude etoit de $8d 53', &
notre longitude de 220d 52'; le fommet d'une
montagne elevee, fe montroit au-deflus de Fho-
rizon, au Nord 26d Oueft \ & ainfi que nous le
reconnumes enfuite a la diftance de 40 lieues.
JNbus fuppofames que c'etoit le Mont Saint-
Elie de Behring, & il conferve ce nom dans
ma Carte.
Durant le cours de cette journee, nous apper*
§umes des baleines , des veaux de mer & des
marfouins ; un grand nombre de goelands, &
plufieurs volees d'oifeaux qui avoient un cordon
noir autour de la tete , une bande noire a la
pointe de la queue & a la partie fuperieure des
ailes, le deflus du corps bleuatre \ & le deflbus
blanc. Nous appercumes aufli un canard de couleur brune, qui avoit la tete & le col noir, ou
d'un bleu fonce, & qui etoit pote fur Feau*
N'ayant que des vents tegers, entre-meles de
calmes, nous fimes fi peu de chemin que le 6 a
midi, nous etions feulement par 59d 8; de latitude , & 22od 19' de longitude. Le Mont
Beau-Terns nous reftoit au Sud 63d Eft, le
repond parfaitement a celles que trouva Behring,
Voyez, Voyages & Dicouvertcs des Ruffesf par Muk
ler, page 248-254. DE     COO K* f|p
Mont Saint-Elie au Nord 30   Oueft, & la
terre la plus voifine de nous, fe trouvoit a huit
lieues de diftance. II fembloit y avoir une baye
au Nord 47d Eft de la place qu'occupoient les
vaifleaux, & nous crimes appercevoir une Ifle
couverte de bois, en travers de la pointe men-
dionale de cette baie* Je pr6fume que le Commodore Belting mouilla ici: la latitude de 59d 18*
eft aflez d'accord avec la Carte du voyage de ce
Navigateur, (a) & la longitude eft de 22 id Eft.
Derriere la baie , que je defignerai par le nom
de Bate de Behring, en Fhonneur de celui qui
Fa decouverte*, ou plutot au Sud de cette baie,
la chaine de montagnes dont j'ai parte plus haut,
eft interroinpue par une plaine de peu de lieues.
L'oeil n'appercevok rien de diftinft par-dela, en
forte qu'il doit s'y trouver des terreins unis ou
de Feau. Nous eftmes quelques heures de calme
Faprfes-midi; je profitai de cette occafion polk
fonder , & j*eus 2° brafles, fond de vafe. Le
calme fut fuivi d'une bffte tegere du Nord, k
Faide de laquelle nous march&mes a FOueft* Le
lendemain, k midi, nous etions par 55^ 27' de
(a) Le Capitaine Cook veut, fans doute, parler
de la Carte de Muller infer^e dans YHifloire des
Dlcouvertes des Ruffes. %*$*
K 2 148 Troisieme' Voyage
5==i latitude, & 2i9d 7' de longitude : dans cette
.1778. pofition, le Mont Beau-Terns nous reftoit au
Sud 7od Eft; le Mont Saint-Elie au Nord
I rumb-Oueft, & la terre la plus occidentale qui
fut en vue, au Nord 52 Oueft. Nous Etions
eloignes de la cote de quatre ou cinq lieues, &
la fonde rapportok quatre-vingt-deux brafles,
fond de vafe. Nous decouvrions au-deflits de la
haute Terre § une baie ckculake en apparence ,
& garnie de chaque cote de terreins bas, & re-
vetus de bois.
Nous reconnumes que la cote portoit beaucoup a FOueft, & qu'elle inclinoit tres-peu au
Nord. Comme le vent fbuffloit de FOueft, &
qu'il etoit tres-foible, nous faifions peu de chemin. Le 9, a midi, nous nous trouvames par
jo' de latitude, & 2i7d de longitude. Dans
cette pofition % la terre la plus voifine de nous,
£tok a 9 lieues de diftance, & le Mont Saint-
Eli e nous reftoit au Nord 30* Eft, a 19 lieues.
Ce Mont git k douze lieues, dans Finterieur des
terres, par 6od 27' de latitude, & 2i9d de longitude : il appartient a une chaine de montagnes
extremement hautes, qui peuvent etre r£putees
une fuite des premieres, puifqu'elles en font fe-
parees feulement par la plaine dont j'ai deja parti Elles fe prolongent a FOueft, jufqu'au 2i7me de   Cook. 149
degfe de longitude; quoiqu'elles ne finiflent pas !
k ce point, elles y perdent beaucoup de leur
hauteur, & elles y deviennent plus rompues &
plus divifees. k
Le 10, k midi, notre latitude etoit de 59d 51',
& notre longitude de 2i5d 56'; nous ne nous
trouvions pas k plus de trois lieues de la cote
SAmirique, qui fe prolongeoit de FEft I ru'mb-
Nord, au Nord-Oueft h rumb-Oueft, aufli loin
que pouvoit s'etendre la vue. On appercevoit k
FOueft de cette derniere dke&ion, une Ifle qui
s'£tendok du'Nord 52d Oueft, au Sud 85d Oueft,
k fix lieues de diftance. II fort du continent,
vers l'extremite Nord-Eft de l'Ifle, une pointe
qui nous reftoit alors au Nord 3od Oueft, a cinq
ou fix lieues. J'ai donne k cette pointe, le nom
de Cap Suckling. La pointe du Cap eft bafle;
mais il y a en-dedans, une colline aflez haute,
qui eft teparee des montagnes par un terrein bas,
en forte que de loin, le Cap reflemble a une Ift&
Le c6te Septentrional du Cap Suckling, offre
une baie qui paroiflbit avoir quelque etendue,
& £tre a Fabri de la plupart des vents. Je fon-
geois a gagner cette baie, afin d'arreter notre
voie d'eau , que jufqu'ici nos efforts n'avoient
encore pu arreter. Dans ce deflein, je gouvernai
fur le Cap; mais, comme nous n'avions que de
K3
1778.
Mai.
10. mi
•
150     Troisieme   Voyage
-—— legeres brifes variables, nous en approchames
1778. lentement : cependant, a Fentree de la nuit,
nous en etions aflez pres, pour appercevoir des
terreins bas qui fortoient du Cap au Nord-Oueft,
& qui formoient des pointes, de maniere a ga-
rantir du vent de Sud, la partie Orientate de la
baie. Nous appergumes aufli quelques petites
Ifles dans la baie, & des rochers eleves entre le
Cap & l'extremite Nord-Eft de l'Mfc. II fonblok
toujours y avoir un paflage des deux cotes de
ces rochers, & je continual a marcher toute la
nuit vers cette partie de la cote , la fbnde ra|d
portant de 43 a 27 brafles, fond de vafe.
Le vent qui s'etok tenu principatement dans
la partie du Nord-Eft, fauta au Nord a quatre
heures du matin du jour fuivant. Comme il nous
etoit defavorable, je ne fongeai plus a conduire
les vaifleaux en-dedans de Flfle, ou daqs la baiei§
car je ne pouvois executer Fun ou Fautre de ces
projets, fans perdre de temps. J'arrivai fur Fe^+
tremite Occidentale de Flfle : le vent etoit tres^?
foible, & a dix heures nous fumes en calme. Me
trouvant k peu de diftanee de Flfle , je m'y ren^
dis far un canot | & je clebarquai, avec Finten-
tion de voir ce qu'il y avoit de Fautre c6te; mais
les collines etant plus elevees que je ne Fima-
ginqis, & le chpmin , pour y arriyer , etant n e   Cool 151
efcarpe, & pl£ig de l?oj$, je fe^llgl^^lmn- ■ ■»■'■
donner mon deflein. Jejaiffai ajtjj^d d'un arbre, 177$*
fur une petite eminenc^aPeu Qqjgpee de la >cdt,e~, Mai,
une bouteifle qui rename un papier, fur lequej
j'ai ecrit les noms de nos batimen|r & Fenoqu?
de notre d£c$uyerte : j'y sunken outre ^4?M
pieces d'argent de deux fols, frapp£es en Ang^
terre en 1772. Je les avois revues, ainfi que beau?
coup d'autres, du Reverend I^o&eur K^y§. (<#)
& pour lui donner une manjjjgL.de mon,^m§
& de ma reconnoiflance, j'ai nomine Flfle, Ifle
de Kaye. Elle a onze ou douze lieues de longueur, dans la diredtion du Nord-Eft & du Sud-
Oueft, mais fa plus grande largeur n'eft pas de
plus d'une lieue, ou d'une lieueJLdenjie. La
pointe Sud-Oueft, qui git par 59d 49' de lati
tude, & 2i6d 58' de longitude, eft tres-remar-
quable* car c'eft un rocher nud, tres-eleve, au-
defliis des terreins qui fe montrent parderriere.,
On diftingue aufli, par le travers de cette pointe
Sud-Oueft, un rocher 61eve, qui reflemble a uu
chateau ruine, lorfqu'on regarde de certains endroits. L'Ifle prefente, du cote de la mer, des
rochers nuds en pente, envkonnes d'une greve,
{a) II etoit alors Sous-Aum6nier 6c Chapelain de
Sa Majefte, & il eft aujourd'hui Doyen de Lincoln,
K 4 ^■^p
1778.
Mai.
152 Troisieme Voyage
(fin a peu d'£tendue, & qui eft femee de gros
'."dulloux, etwfe-meles, en quelques endroits,
d'un fable argilleux brunatre, que la mer femble
y depofer apres les avok routes dans fon fein, &
les avoir regus des parties plus elevees, d'ou ils
font entraines ? par les ruifleaux ou les torrens.
Ces rochers font d'une pierre bleuatre, qui eft
par-tout dans un £tat de decompofition, fi j'en
exeepte quelques endroits. II y a des parties de
la cote qu'interrompent de petites vallees ou des
gorges. Chacune de celtes-ci recele un ruifleau
ou un torrent, qui fe precipite avec une impe-
tuofite confiderable : on peut fuppofer que les
ruifleaux & les torrens dont je parte, font appro-
vifionnes par la neige , & qu'ils tarifHit:, apres
la fbnte de* neiges. Des pins qtf^commencent
au bord de la mer, mais qui fe prolongent feu-
lement jufqu'a mi-chemin de la partie la plus
haute, ou du milieu de Flfle, rempliflent les
vallees. La partie boifee commence par-tout,
immediatement au-deflus des rochers, & elle va
aufli avant que la premiere bordure d'arbres que
je viens de decrire, en forte que Flfle ofire une
large ceinture de bois, etendue fur celui de fes
cotes, qui eft renferme entre le fommet de la
cote, femee de rochers, & les parties plus elevees qui fe trouvent au centre. La grofleur des d e   Cook, 153
arbres n'a rien de remarquable; il en eft peu •
qu'on ne puifle environner avec fes bras; leur T-77%*
hauteur eft de quarante a cinquante pieds; ainfi, Mal
on n'en tireroit que des mats de perroquet, ou
d'autres chofes pareilles. II eft difficile de determiner la grofleur de ceux qui croiflent fur le
continent voifin; mais parmi les bois qu'ont de-
potes les flots fur la greve de Flfle, nous n'en
appergumes pas de plus gros. Tous les pins fem-
bloient etre de la meme efpece, & nous n'y
vimes ni pins du Canada, ni cypres ; mais il y
en a quelques-uns qui nous parurent des aunes;
ceux-ci etoient petits, & leurs feuilles n'avoient
pas encore poufle. Je remarquai, fur la bordure
des rochers, & fur quelques-uns des terreins en
pente, une efpece de gazon d'environ un pied
& demi d'epaifleur, lequel fembloit etre de la
moufle ordinaire : le fommet ou la partie fuperieure de Flfle, avoit k-peu-pres la meme appa-
rence de couleur; mais quelle qu'en fut la caufe,
nous y jugeames la verdure plus epaiffe. J'obfer-
vai, parmi les arbres, des grofeilliers, des aube-
'^Ines; une petite violette a fleurs jaunes; les
feuilles de quelques autres plantes qui n'etoient
pas encore en fleur, & une en particulier que
M. Anderfon prit pour YHeracleum de Lin-
naus,8c Fherbe douce;Steller, qui accompagna 154     Troisieme   Voyage
i Behring, imagine que les Americains appretent
1778.  celle-ci pour s'en nourrir, & qu'ils fuivent la
Mal   rnethode des Naturels du Kamtchatka. (a)
Nous appergumes une comeille qui vokigeok
autour du bois ; deux ou trois des aigles a tete
blanche, dont j'ai parte en faifant la defcription
de FEntree de Nootka; une autre efpece, a-peu-
pres de la meme grofleur, qui paroiffbit aufli de
la meme couleur, ou plus noire, &qui n'avoit
de blanc que la poitrine. En pafiant du Vaifleau
a la cote, nous vimes une multitude d'oifeaux
pofes fur les flots, ou vokigeant pr^[ de nous
en troupe often couples; les principaux etoient
des quebrantahueflbs en petit nombre, des plon-
geons , des canards , ou de gros peterels , des
goelands, des nigauds & des burres. (b) Nous
diftinguames deux fortes de plongeons; Fun tres-
gros, qui etoit noir , & qui avoit le ventre &
Feftomac blanc; Fautre , plus petit, offroit un
bee plus long & plus epointe, & nous jugeames
que c'eft le guillemot ordinaire. Nous appergumes £galement deux efpeces de canards ; Fun
brunatre; il avoit la tete & le col noirs ou d'un
(a) Voyez Muller, page 256.
(b) Je n'ai pu decouvrir le nom que porte cet 01^
feau dans rOrnithologie Fran^oife , & j'ai conferve
le terme de FOfiginal. Note du TraduEteur. d e   Cook. 155
bleu fonce, & c'eft peut-etre le canard de pierre
decrit par Steller : tes autres s'envolent en troupes nombreufes; ils font plus petits que ceux-ci,
& d'un noir fale. Les goelands Etoient de Fefpece ordinaire, & ils s'envoloient aufli en troupes. Les nigauds avoient une grande taille, & la
robe noire, & au moment ou ils s'envoloient,
on leur voydNhiane tache blanche^rriere les ai-
les; au r£fte, il eft probable que c'etoient feule-
cnent des cormorans d'eau , de Fefpece la plus
grofle. NouM^marquames en outre utfoifeau fo-
litaire, qui nous fembloit de Fefpece des goelands; il etoit d'un blanc de neige, & il portoit
du noir dans une partie du cote fuperieur dc fes
ailes. Je dois toutes ces remarques a M. Anderfon. Un renard fortit du fondmi bois a Fendrok
ou nous debarquames; 11 nous regarda avec peu
d'inquietude; car il fe promena tranquillement,
fans montrer aucun figne de crainte : il etoit d'un
Jaune rougeatre; fa peau reflemblok a quelques-
unes de celles que nous avions adlfetees a Nootka , mais elle avoit peu d'etendue. Nous vimes
d'ailleurs deux ou trois petits veaux marins en
travers de la cote ; mais les quadrupedes & les
oifeaux dont je viens de parler, font les feuls qui
frapperent nos regards. Rien ne nous indiqua que
des hommes euflent 6ri fur cette Ifle.
1778.
Mai.
j 1778,
Mai.
12.
Ill
is
GI'l. fflli
•IV      ,    ,    i
1 V'. jipi
ill
156    Trois 1 em e   Voyage
Je revins a bord a deux heures & demie dil
foir, & a Faide d'une brife legere de FEft, je
gouvernai vers la partie Sud-Oueft de Flfle, que
nous doublames a huit heures. Je mis enfuite le
cap fur la terre la plus occidentale qui fut alors
en vue, laquelle, a cette epoque, nous reftoit au
Nord-Oueft un demi-rumb-Nord. On trouve au
cpte Nord-Oueft de l'extremite Nord-Eft de Flfle
de Kaye, une feconde Ifle, qui fe prolonge au
Sud-Eft & au Nord-Eft, l'efpacexfeiviron trois
lieues a trois lieues aufli de l'extremite Nord-
Oueft de la Baie que j'ai decrite plus haut, &
k laquelle j'ai donne le nom de Baie du Con-
troleur. L'Ifle de Kaye 6tok encore en vue k
quatre heures du matin du jour fuivant : elle
nous reftoit a FEft un quart-de-rumb-Sud; nous
nous trouvions a quatre ou cinq lieues du continent, & la partie la plus occidentale qui fut k
la portee de nos 'regards, fe montroit au Nord-
Oueft un demi-rumb-Nord. Nous avions un vent
frais de FEft-Sud-Eft, & a mefure que nous nous
£levames au Nord-Oueft, nous decouvrimes une
plus grande etendue de terreins a FOueft , &
enfin au Sud de FOueft; en forte qu'a midi, par
61 degres iia de latitude & 213 degres 28 minutes de longitude, le cote le plus avance nous
reftoit au Sud-Oueft-quart-Oueft un demi-rumb- d e   Cook. 157
Oueft; la pointe orientate d'une large Entree, =5—5
tious reftoit en m£me temps a FOueft-Nord- 1778*
Oueft, k trois lieues. Mal
De la Baie du ContrSieur a cette pointe,que
j'ai nomntee le cap Hinchingbroke, le giflement
de la c6te eft k-peu-pr£s Eft & Oueft. Par-delk
la pointe dont je parte ici, elle fembloit s'incliner
au Sud, direction fi contrake aux cartes modernes   §4r
fondles fur les dernieres d£couvertes des Rufles,
que nous avions lieu  d'efperer un paflage au
Nord, par FEntr6e qui fe trouvoit devant nous;
nous jugdmes aufli que la terre a FOueft &
au Sud-Oueft, n'etoit vraifemblablement qu'un
jgrouppe d'Ifles. D'ailleurs, le vent fouffloit du
Sud-Eft, & nous Etions menaces d'une brume &
d'une tempete; il devenoit neceflake de me re-
fugier dans un Port, afin d'y arreter notre voie
d'eau, avant d'afironter un autre orage. Ces rai-
fons me determinerent k porter le cap fur FEn-
tr£e; nous Feumes k peine atteint, que le ciel fe
couvrit d'une brume tres-6paifle; nous ne voyions
pas k un mille devant nous, & il fallok abfolu-
ment mettre mes Vaifleaux en furete, jufqu'a ce
que Fannofphere fut plus claire. Dans cette vue,
j'allai me placer au-deflbus. du cap Hinchingbroke ; & je mouillai par huit brafles, fond
d'argile, a Fouverture d'une petite ante un peu 1778.
Mal
158     T1101 §w*%&! e   Voyage
en-dedans du cap, a environ un quart de milf#
de la cote..    %$$ ftflis
Je mis tout de flute les canots a la mer; j'or*
donnai aux uns de fonder, & aux autres de s'oc-*
cuper de la peche. Nous tirames la feine* dans
Fanfe; mais ce fut fans fucces, car le filet 6tok
dechk6. II y eut de courtes eclaircies qui nous
montrerent les terres dont nous etions environ*
nes. Le cap nous reftoit au Sud-quart-Sud-Oueft
un demi-rumb-0]nft, a une lieue$ nous avions
au Sud - Oueft - quart - Oueft, a cinq lieues, la
pointe occidentale de FEntnte, & la terre de ce
cote fe prolongeok jufqu'a FOueft-quart-Nord-
Oueft. Nous n'appercevions point de terre entre
ce point du compas & le Nord-Eft-quart-Oueft;
& celle qui fe trouvoit dans la derniere direction,
paroiflbk fort eloignee. La pointe la plus occidentale, qui fut alors eft vue fur la cote Nord,
nous reftoit au Nord-Nord-Oueft un demi-rumb-
Oueft, a deux lieues : entre cette pointe & la
core au-deflbus de laquelle nous mouiUions, il y
a une Baie d'environ trois lieues de profondeur;
fon cote Sud-Eft offre deux ou trois antes pa-
reilles a celle devant laquelle nous avions jette
Fancre; & fa partie du milieu prefente des Ifles
de rochers.
Je chargeai M. Gore de defcendre fur ces Ifles, de   Cook. 159
& d'y tuer, s'il 6toit poflible, quelques oifeaux =
bons k manger. Du moment ou il en approcha, 1778.
Vingt hommes fe montrerent fur deux grofles pi- Mal
rogues, & il crut devoir regagner les Vaifleaux :
les Sauvages, qui le fuivirent, ne voulurent pas
venir k la hanche de nos Batimens; mais ils fe
tinrent a une certaine diftance, en pouflant des
cris, en ete