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Troisième voyage de Cook, ou Voyage a l'Océan Pacifique, ordonné par le roi d'Angleterre, pour faire… Cook, James, 1728-1779 1785

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     Ck%mU>
TROISIEME VOYAGE
DE   COOK,
O   U
VOYAGE A L'OCEAN PACIFIQUE,
ORDONNE PAR LE ROI D'ANGLETERRE.
TOME   QUATRIEME. i TROISIEME   VOYAGE
DE  COOK,
O U
VOYAGE A L'OCEAN PACIFIQUE,
ORDONNE PAR LE ROI D'ANGLETERRE t
Pour faire des Decouvertes dans FHemisphere Nord ,
pour determiner la pofition & Tetendue de la Cote
Oueft de 1'Amerique Septentrionale , fa diftance
de 1'Asie, & refoudre la queftion du Paflage au Nord.
Execute fous la direction des Capitaines Cook*
Clerke & Gore , fur les Vaiffeaux la Refolution
& la Decouverte, en 1776,1777* l77$> l779 & 1780.
TRADUIT DE I/ANGLOIS, PAR M. D ********.
TOME   QUATRIEME.
K1^
A   PARIS,
HOTEL DE THOU, RUE DES POITEVINS,
M.   D C C.   L X X X V.
A VEC APPROBATION ET PRIVILEGE DU RQI. /
H R
F c 6US^3
a I V OYAGE
A LA MER PACIFIQUE.
S U IT E   D U  LIVRE   V.
C HAPITRE    V.
Nous partons de la Baie de Karakakooa pour
chercher un Havre au coti Sud-Eft de
Mowee. Nous fommes jettis fous le vent,
par les vents d'Eft & par un courant*,
Nous dipaffons Flfle de Tahoorowa. Defcription de la bande Sud-Oueft de Mowee*
Nous longeons les cotes de Ranai & de
Morotoi, jufqu'a Woahoo. Nous effayons
yainement de faire de Feau. Paffdge a
Atooi. Nous mouillons dans la Baie de
Wymoa. Pofition dangereufe du Ditachement qui itoit alii remplir les futailles.
Diffentions civiles dans ces Ifles. Nous recevons l# vifite des Chefs rivaux. Nous
mouillons par le travers /Oneehow. Dipart des Ifles Sandwich.
N
ous atteignimus la pleine mer fur les dix $
heures; &/lorfque les canots furent rentres, nous
mimes le Cap au Nord dans l'intention de cher- F
Tome IV. A
1779.
-evrier.
^ 2 Troisieme   Voyage
-~ r. cher au cote meridional de Mowee, un havre,
1779>   dont les Naturels d'Owhyhee nous avoient parle
Fevrier. fouvent. Le lendemain au matin, nous reconnu-
23*     mes qu'une forte houle du Nord-Eft nous avoit
jettes fous le vent; & un vent frais qui s'eleva
de la meme partie du compas, nous fit deriver
de plus en plus a FOueft. Nous revirames de
bord a minuit, & nous gouvernanies quatre heures au Sud, afin de nous degager de la coter
24.     & le 24, a la pointe du jour, nous cinglions
vers une petite Ifle fterile , appellee Tahoorowa , fituee fept ou huit milles au Sud-Oueft
de Mowee.
Comme il ne nous reftoit aucun efpoir d'exa-
miner deplus pres les parties Sud-Eft de Mowee,
nous arrivames, & nous longeames la bande meridionale de Tahoorowa. Tandis que nous ran-
gions de pres fon extremite occidentale, dans
Tintention de gagner la cote Oueft de Mowee,
les fondes diminuerent tout-k-coup, & nous vimes la mer fe brifer prefque devant nous fur des
roches detachee£ Cet ecueil nous obligea de
nous porter une lieue & demi au large : nous
remimes enfuite le cap au Nord, & apres avoir
pafle fur un banc de fable, ou la fonde indiqua
dix-neuf brafles, nous gouvernames vers le paf-
•fage qui eft entre Mowee & une Ifle appellee D  E     C 0  O  K. 5
Ranai. A midi, notre latitude obfervee fut de ■
2od 4.2* Nord, & notre longitude, de 203d   1779*
22* Eft; l'extremite meridionale de Mowee nous Fevrier*
reftoit a FEft-Sud-Eft; l'extremite Sud de Ranai , a FOueft-Nord-Oueft-quart-de-rumb-Oueft ;
Morotoi, au Nord-Oueft-quart-Nord, & l'extremite occidentale  de Tahoorowa , au Sud-
quart-Sud-Eft, a Ia diftance de fept milles. Notre longitude fut deduite exa&ement, des obfervations faites fur la montre Marine , avant &
apres-midi, & compares avec celle qui reful-  ,
toit d'un grand nombre de diftances de la lune
au foleil & aux etoiles, que nous primes le
meme jour. If!!
L'apres-midi le ciel fut calme, nous eumes
de legers fouffles de vent de FOueft, & nous
cinglames au Nord-Nord-Oueft; mais ayant ap-
per^u au coucher du foleil un bas-fond, qui
fembloit s'etendre k une diftance confiderable de
la pointe Oueft de Mowee, vers le milieu du
paflage, & Fatmofphere etant variable, nous re-
vinlmes vent devant, & nous mimes le cap du
cote du Sud.
La bande Stid-Oueft de cette Ifle, que nous
avions depaflee, fans pouvoir nous approcher de
la c6te, offre le meme point de vue que la par-
tie Nord-Eft appercue par nous, en revenant dii
A. 2 4 Troisieme   Voyage
*c=r= Nord au mois de Novembre 1778 : les monta-
1779.  gnes de cette partie Nord-Eft qui font reunies
Fevrier.. par un ifthme bas & plat, fe montrerent d'abord
comme deux Ifles feparees; la bande Sud-Oueft
produifit la meme illufion, jufqu'au moment ou
nous fumes a huit ou dix lieues de la cote,
laquelle fe repliant vers Finterieur du pays, a
une aflez; grande profondeur, formoit une belle
baie tres-vafte. La pointe la plus occidentale,
en travers de laquelle fe prolonge le bas-fond,
dont je parlois tout-a-1'heure , eft rendue tres-
fenfible par un petit mondrain : on trouve an
Sud de ce mondrain une jolie baie fablonneufe
bordee de differentes cabanes , & d'un grand
nombre de cocotiers.
Nous regimes, dans le cours de cette journee, la vifite de plufieurs Naturels du pays, qui
nous apporterent des provifions; nous reconnu-
mes bientot qu'ils etoient inftruits des malheu-
reufes querelles que nous avions eues a Owhyhee.
Ils interrogerent la-defliis, avec beaucoup de cu-
riofite, une femme qui s'etoit cachee a bord de
la Rifolution, & qui alloit a Atooi : ils de-
manderent, d'un air fort emprefle, des nouvel-
les de Pareea, & de quelques autres Chefs, &
ils parurent tres-ofibnfes de la mort de Kaneena
& de fon Frere. Nous eumes cependant la fatif- D E   C o o ic. 5
faftion de voir que le reck de la femme ne pro- ^^^z.
duifoit point de mauvais effet fur leur conduite   l779-
a notre egard, laquelle fut tres-polie &, extre- Fevrier.
mement foumife.
Le ciel continua a etre variable pendant la
nuit; mais le 25 au matin, le vent fouffloit de 25.
FEft, & nous longeames la cote meridionale de
Ranai, jufqu'a pres de midi: nous eumes enfuite des calmes & de faufles brifesjufqu'au foir:
a cette epoque, nous gouverndmes fur la partie
occidentale de Morotoi, a Faide d'une brife legere de FEft. Le courant qui, depuis notre depart de la baie de Karakakooa, etoit venu du
Nord-Eft, prit la direction du Sud-Eft dans le
cours de cette journee. 'j&JsJ
Le vent redevint variable la nuit; mais il fe
-fixa a FEft le lendemain, des le grand matin, & 26.
il fut fi fort, qu'il nous obligea de prendre deux
ris des huniers. A fept heures, au moment ou
nous doublions la pointe occidentale de Morotoi, nous appercumes une petite baie a la diftance d'environ deux lieues; elle offroit une belle
greve de fable; mais comtae rien n'annon^ok de
Feau douce, nous mimes le^Cap au Nord, afin
de pafler au vent de Woahoo, Ifle que nous
avions vue, au mois de Janvier 1778, lors de
notre premiere relkhe aux Ifles Sandwich.
A 1
i 6        Troisie me  Voyage
—■     A deux heures de Fapres-midi, la terre fe
r $
i
*779-   montra dans FOueft-quart-Nord-Oueft, a huit
Fevrier. keues: nous revirames vent-devant, des qu'il n'y
*7*     cut plus de jour : nous arrivames le 27 au lever
de Faurore; & a dix heures & demie, nous nous
trouvions a une lieue de la cote, pres du milieu
de la bande Nord-Eft de Flfle.
La cote offre au Nord des collines detachees
qui s'elevent perpendiculakement du fein de la
mer \ & qui ont des fommets haches & rompus.
Les flancs font revetus de bois, & les vallees qui
les feparent, paroiflent fertiles & bien cultives.
Nous appercumes au Sud une baie etendue, que
borne une pointe bafle, fituee au Sud-Eft, &
couverte de cocotiers : il y a par fon travers,
un rocher eieve, qui fe trouve feule, k un mille
du rivage. Le Ciel etoit gris, & nous ne pumes voir , d'une maniere diftindle, la terre au
Sud de la pointe : nous remarquatnes feulemenc
qu'elle eft elevee & rompue.
Comme le vent etoit toujours grand frais,
nous penfames qu'il y auroit du danger a nous
placer trop pres d'une cote fous le vent; nous
n'efiayames done pas de reconnoitre la baie, nous
primes le large, & nous gouvernames au NorxT
felon la direction du rivage. A midi, nous etions
en travers de la pointe feptentrionale de Flfle, a D E     C O  0  K. 7
environ deux lieues de la cote, qui eft bafle & '-'iu
plate, &qui prefente un recif prolonge a la dif-   *779*
tance d'environ un mille & demi. Notre lati- Fevrier,
tude obfervee, etoit de 2id 50' Nord, & notre
longitude, de 202d 15' Eft; les extremkes de
l'lfle que nous avions en vue, nous reftoient au
Sud-Sud-Eft un quart-de-rumb-Eft, & au Sud-
Oueft-quart-Sud, trois quarts de rumb-Oueft.
Entre la pointe feptentrionale, & un cap eioi-
gne que nous appercumes au Sud-Oueft, la terre
fe replie beaucoup vers Finterieur du pays, &
nous jugeames que vraifemblablement on y trou-
veroit une bonne rade. Nous longeames done la
cote, en nous tenant a environ un mille du rivage ; les fondes etoient regulieres, & elles indi-
quoient de vingt a treize brafles. A deux heures
un quart, la vue d'une belle riviere, qui traver-
foit une valiee profonde, nous determina a mouiller par treize brafles, fond de fable; les pointes
qui forment les extremites de la baie, nous reftoient au Sud-Oueft-quart-Oueft un demi-rumb-
Oueft,'& au Nord-Eft-quart-Eft, trois quarts
de rumb-Eft : nous avions au Sud-Eft un demi-
, rumb-Eft a un mille, Fembouchure de la riviere,
L'apr&s-midi, j'accompagnai a terre nos deux
Capitaines : nous rencontrames peu dd Namrels
du pays; la plupart de ceux que nous vimes
A 4 ws
177 9<
Fevrier.
8 Troisieme   V o y a g e j^Jl
etoient des femmes. Elles nous dirent que les.
hommes etoient alies a Morotoi, combattre Ta-
hyterree; mais que leur Chef Perreeoranee n'e-
toit pas de l'expedition, & qu'il viendroit feu-
lement nous voir, des qu'on Fauroit inftruk de
notre arrivee.
Nous fumes tres-faches de trouver un gout
faumatre a la riviere, jufqu'a plus de deux cents
verges de fon embouchure; cette falure vient des
terres mareoageufes qu'elle traverfe pres de la
mer : plus loin, elle etoit parfakement douce,
& elle formoit un tres-beau courant au bord du-
quel je me promenai, jufqu'au moment ou j'arrivai au confluent de deux petits ruifleaux, qui
fe divifoient a la droite & | la gauche d'une
montagne tres-efcarpee & tres-pittorefque. Les
bords de cette riviere, & meme tout ce que
nous vimes de la partie Nord-Oueft de Wo a-
hoo, etoient bien cultives & remplis de villages ; Fafpeft du pays me parut extremement
beau & d'un effet charmant.
II eut ete poffible de remplir ici nos futailles,
& on me chargea d'aller examiner la cote fous
le vent; mais un recif de corail qui fe prolonge
le long de la greve, a la diftance d'un demi-mil-
le, mVyant empeche de debarquer, le Capitaine
Clerke refolut de fe rendre a Atooi fans perdre
w,
1^ I) e    Coo K. 9
de temps. Nous appareillames a huit heures du ■■
matin, & nous gouvernames au Nord jufqu'a la   1779.
pointe du jour du 28, que nous arrivames du Fevrier.
cote de cette Ifle; nous la decouvrimes a midi,     wk
& au coucher du foleil, nous etions en travers
de fon extremite orientale, qui offre une pointe
plate d'une jolie verdure.
Comme il etoit trop tard pour gagner la rade
qui fe trouve au cote Sud-Oueft de Flfle, &
dans laquelle nous avions mouilie Fannee d'au-
paravant, nous pafsames la nuit a louvoyer, &
le lendemain, k neuf heures du matin, nous mouil- 1 Mars
lames par vingt-cinq brafles: nousamarrames avec
la feconde ancre: le cap renfle, qui eft au cote
Oueft du village, nous reftoit au Nord-Eft-quart-
Nord, trois quarts de rumb-Eft a deux milles;
les extremkes de Flfle fe montroient au Nord-
Oueft-quart-Ofceft.,- trois quarts-de-rumb-Oueft,
& au Sud-Eft-quart-Eft, un demi-rumb-Eft, &
l'Jfle Oneeheow, a FOueft-quart-Sud-Oueft un
demi-rumb-Oueft. Tandis que les vaifleaux fe
porterent vers la pointe Sud-Eft de Flfle, nous
vimes en plufieurs endroits fort eloigns de la
terre, quelque chofe qui reflembloit a un bas-
fond : lorfque nous fumes environ deux milles a
FEft du mouillage, & a deux ou trois milles de
la cote, les fondes rapporterent quatre brafles & lid
1
20       Trois "i em e'Voya g |
r===r demie, quoiqu'elles en euflent ordinakementrap-
1779-  porte fept & huit.
Mars. Nous fumes a peine etablis dans notre ancien
niouillage, que des pirogues arriverent a la hanche de nos vaifleaux; mais nous obfervames que
les Naturels ne nous recevoient pas avec autant
de cordialke 6c de fatisfaffion, que lors de notre
premiere relache. Des qu'ils furent a bord, Fun
d'eux nous die que nous avions donne a leurs
femmes une maladie , dont plufieurs perfonnes
des deux fexes etoient mortes. II etoit lui-meme
attaque de cette maladie, (a) & il nous fit un
reck tres-complet & tres-detaille des divers fymp-
tomes qui Faccompagnent. Comme il n'y avoit
pas dans le pays la plus legere apparence de ce
venin, quand nous y vinmes pour la premiere
fois, je crains beaucoup qu'on ne puifle nous
reprocher de leur avoir caufe un fi affreux malheur.
Nous relachions principalement ici pour faire
de Feau, & on m'envoya a terre, de bonne heu-
re, dans Fapres-midi, avec la pinnace & le bateau plat remplis de bariques. Outre le Canon-
nier de la Rifolution, charge d'acheter des vi-
vres, j'emmenai une garde de cinq foldats de Marine. Nous trouvames fur la greve une foute
(a) La Maladie venerierme,
I d e   Cook.
ii
nombreufe, qui nous regut d'abord d'une maniere..
tres-amicale ; mais elle devint extremement in- l779*
commode , des que nous eumes debarque les Mars.
futailles. L'experience m'ayant fait vok combien
il eft difficile de reprimer les habitans de ces
mers, fans recourir a Fautorite des Chefs du pays,
je fus tres-fache d'apprendre que tous les Chefs
etoient dans une autre partie de Flfle. Nous ne
tardames pas en effet a avoir befoin de leurs fe-
cours, car il me fut tres-difficile de former, felon notre ufage , un cercle pour la commodite
& la surete de ceux qui procedoient aux echanges. J'en vins a bout cependant, & j'avois place
des fentinelles pour ecarter la populace, mais j'ap-
per^us bientot un Infulaire qui faifit la bayonnete
du fufil d'un de nos foldats, & qui s'effor§oit de
s'en emparer. II lacha prife, & il fe retira du moment oil j'approchai : il revint un inftant apres,
tenant d'une main une pique, & de Fautre un
pahooa, & fes compatriotes eurent bien de la
peine k Fempecher de fe battre contre le foldat:
une legere egratignure qu'il reqm de celui-ci qui
vouloit Fecarter de notre cercle, occafionna ceue
difpute.
Je remarquai que nous avions befoin de beaucoup de Arconfpe&ion & de menagement, &
je defendis, de la maniere la plus exprefle ,. de •
'
iE       Trois ie me   Voyage
| tirer ou de faire aucun afte de violence, fans un
l779'   ordre pofitif. Apres cet arrangement, ceux de
Mars.   nos Gens qui rempliflbient les futailles m'appel-
lerent; je me rendis aupres d'eux, & j'y trouvai
les Naturels aufli mal difpofes. Ils exigeoient une
grande hache pour chaque barique d'eau, &
comme on n'avoit point foufcrit a leur demaride >
ils ne vouloient pas permettre aux Matelots de
cond.uire nos futailles au bord de la mer.
Des que je les eus joints, Fun des Naturels du
pays s'avanca vers moi d'un air tres-infolent, &
il etablk la meme pretention. Je lui dis qu'en
qualke d'ami, je voulois bien lui offrir une hache, mais que j'embarquerois surement de Feau
fans la payer : j'ordonnai tout de fuite aux mate-
lots de la pinnace de continuer leurs travaux, &
afin de les proteger, je fis venir trois foldats de
Marine.
Cet a&e de vigueur arreta les Infulaires; ils
ne troublerent plus le detachement qui remplif-
foit les futailles, mais ils continuerent d'ailleurs
a nous tourmenter, & a faire les chofes du monde
les plus propres a exciter notre colere. Quelques-
uns, fous pretexte d'aider nos Gens a rouler les
bariques, les eioignoient du chemin, & les em-
||^ menoient d'un autre cote; plufieurs enlevoient les
chapeaux fur la tete des Matelots; ils faififlbient E     C  O OK.
13
la bafqiie de leurs habits, & ils les tiroient par- j
derriere; ils leur marchoient fur les talons , &
ces infolences produifoient , parmi les fpefta-
teurs, des acclamations & des eclats de lire, en-
tre-meies d'enfantillages & de malice. Ils trouve-
rent enfuite moyen de voler le baquet du Tonne-
lier, & de lui arracher fon fac; mais ce dont ils
defkoient le plus de s'emparer, etoient les fufils
des foldats de Marine, qui fe plaignoient a chaque inftant de leurs attaques. Quoique la plupart
euflent toujours des egards & de la deference
pour moi, ils ne me laiflerent pas partir, fans
contribuer pour quelque chofe a leur butin : Fun
d'eux s'approcha de moi d'un air familier; il eut
Fadrefle de diftraire mon attention, tandis qu'un
de fes camarades m'enleva mon epee que je te-
nois negligemment k la main, & il s'enfuit avec
la rapidke de l'edair.
Nous ne pouvions fans danger recourir a Ia
force : cherchant done a nous garantir le mieux
que nous pourrions des effets de leur infolence,
nous n'avions rien a faire d'ailleurs qu'k nous
y foumettre. Mes inquietudes s'accrurent nean-
moins, car j'appris bientot du fergent des foldats
de Marine, que s'etant retourne brufquement, il
avoit vu derriere moi un Infulaire qui tenoit un
pahooa, pret a me frapper. II fe trompa peut-
1779.
Mars. H       Troisieme   Voyage
».. etre, mais il eft sur que notre pofition etoit alar-
1779.- mante & critique, & que la plus legere erreur
Mars, de notre part auroit pu nous etre fatale. Comme
ma petite troupe etoit feparee en trois detache-
mens, qu'une .partie rempliflbit les bariques au
lac, qu'une autre rouloit les futailles au bord de
-la mer, & que la troifieme achetoit des vivres a
quelque diftance de la, je penfai un moment qu'il
convenoit de la raflembler, & d'executer & de
proteger un feul fervice a-la-fois; mais, apres y
avoir reflechi, je jugeai qu'il valoit mieux ne rien
changer a nos premieres difpofitions. Si les Naturels nous attaquoient reellement, nos Gens plates de la maniere la plus avantageufe, n'auroient
jamais pu faire qu'une foible refiftance : d'un autre cote, je cms important de montrer aux Infulaires que nous n'avions pas peur, ce qui etoit
encore plus eflentiel : de cette maniere , nous
tinmes divhee la foule des habitans du pays, &
une portion aflez confiderable d'entr'eux, ne fut
occupee d'autre chofe que du foin de nous vendre des provifions.
II eft probable que la crainte de nos armes h
feu fut la principale caufe de leur lenteur a nous
attaquer r la confiance qu'elles nous infpiroient,
puifque nous n'oppofions que cinq foldats de Marine a leurs forces entieres, leur donna fans doute
■
I B  B     C  O  0  lt» 15
line haute opinion de notre fuperiorke* 1 C'etoit :
a nous a maintenir cette idee, & je dois dire a
Fhonneur de mes detachemens, qu'il eut ete im-
poflible de fe mieux conduire pour renforcer
cette impreflion. Ils fouffrirent avec une moderation & une patience extremes, tout ce qui
pouvoit etre interprete d'une maniere plaifante;
& lorfqu'ils fe voyoient menaces d'une maniere
ferieufe, ils contenoient les Infulaires avec des
regards foudroyans & des menaces. Nous par-
vinmes ainfi a ramener toutes nos futailles au bord
de la mer, fans aucun accident grave.
Tandis qu'on les embarquoit furle bateau plat,
les Naturels fentirent qu'ils n'auroient bientot plus
d'occafions de nous piller,.& ils devinrent, d'un
moment a Fautre, plus hardis & plus infolens.
Le Sergent des Soldats de Marine m'avertit alors
combien il feroit avantageux pour nous de faire
entrer dans les canots fa petite troupe la premiere ; que les fufils des Soldats, principal objet de
1'avidke des Infulaires, comme je Fai dejk dit,
fe trouveroient en surete, & qu'en cas d'attaque,
les Soldats de Marine nous defendroient avec plys
de fucces, que s'ils etoient encore fur la tote.
Nous avions tout embarque, & il ne reftoit
plus k terre que M. Anderfon, notre Canonnier |
un Matelot & moi. Comme la pinnace etoit atn
1779.
Mars. !
i6       Troisieme   Voyage
; delk du reflac que nous devions traverfer a la
1779. nage, j'ordonnai au Canonnier & au Matelot de
Mars, fe jetter a la mer, & de fe fauver en hate : je
leur dis que je les fuivrois. Ce qui me furpric
beaucoup, ils refuferent Fun & Fautre d'obeir,
& nous nous difputames tous trois, pour favoir
qui demeureroit le dernier fur le rivage. J'avois
parle au Matelot d'une maniere trop vive, un
moment auparavant; il crut fans doute que je
P&'doutois de fa bravoure , & il concut cet acfle
bizarre de generofite : notre vieux Canonnier,
voyant qu'il s'agiflbit d'une affaire d'honneur,
penfa qu'il devoit y prendre part. Nous ferions
peut-etre reftis quelque temps dans cette pofition finguliere , fi la difpute n'avoit ete termi-
nee par des pierres qui commencoient a tomber
autour de nous, & par les cris des equipages
des canots, qui nous avertiflbient de nous retirer
promptement, parce que les Naturels nous fui-
voient dans Feau avec des mafliies & des piques.
J'atteignis le premier le flanc de la pinnace : m'ap-
percevant que M. Anderfon fe trouvoit k quelque
diftance parderriere, & qu'il n'etoit pas encore
hors de danger, je recommandai aux Soldats de
Marine de tirer un coup de fufil; ils furent fi em-
prefles d'executer mon ordre, qu'ils en tirerent
deux , & lorfque je fus entre dans le canot, je
vis » e   Cook. t?
vis les Naturels en fuite. II ne reftoit fur la greve
qu'un homme'aflis pres d'une femme : cethomme
eflaya plufieurs fois de fe lever; il n'en eut pas
la force, & je remarquai, avec beaucoup de regret , qu'il etoit biefle k Faine. Ses Compatriotes
revinrent bientot apres, & ils formerent un cercle autour de lui; ils agiterent leurs piques &
leurs dagues, avec un air de menace & de defi;
mais, avant d'atteindre les vaifleaux, ils furent
chaffes du rivage par quelques Infulaires que nous
primes pour des Chefs.
Durant notre abfence , le Capitaine Clerke
avoit eu les plus vives inquietudes fur notre surety; & ce qui augmenta beaucoup fes craintes, il
avoit mal compris ce que lui avoient dit quelques Naturels du pays qui fe trouvoient a bord.
Ils avoient prononce fouvent le nom du Capitaine Cook; ils avoient parle de mort & de carnage en termes energiques & d'une maniere de-
tailiee; il en conclut qu'ils etoient inftruks de
ce qui nous etoit arrive k Owhyhee , & qu'ils
rappelloient ce malheureux evenement : mais le
difcours de ces Infulaires avoit rapport aux guer-
res caufees par les chevres que M. Cook avoit
Mlees a Oneeheow, & au mafiacre de ces pau-
vres chevres) au milieu de la querelle qu'elles
avoient produites. M. Clerke perfuade que cette
Tome IV. B
*779-
Mars. i8        Troisieme   Voyage
s—<—f conversion animee , & ces tableaux effrayang
l779*  avoient rapport aux fanglantes difputes que nous
Mars,   avions cues a Owhyhee , y voyant d'ailleurs un
defir de vengeance de la part des habitans de ces
Ifles, fit equiper & armer les canots, & il le?
envoya a notre fecours.
On me chargea le lendemain de retourner I
terre avec le detachement de Faiguade. Les dangers que nous avions courus la veille, determine-
rent le Capitaine Clerke a nous donner une garde
de quarante hommes. Cette precaution n'etoit pat
neeeflaire, car nous trouvames la greve entiere-
nient libre, & le terrein entre le lieu du debar-
quement & le lac , confacre par de petits pavilions blancs. Nous jugeames que quelques Chefk
etoient venus vifiter ce diftricft , & que n'ayant
pti s'y arreter, ils avoient eu la bonte de s'occu-
per de notre surete & de notre repos. Nous vimes de Fautre cote de la riviere a droite, phi**
fieurs hommes armes de longues piques & de da-
gues, mais ils n'eflayerent pas de troubler nos
operations. Leurs femmes traverferent la riviere,
& elles s'aflirent fur le bord, tout pres de nous;
a midi, nous determinants quelques-uns de$
hommes a nous apporter des cochons & des racines, & meme k les apprlter. Des que nous
eumes quitte la greve, ils vinrent fur le rivager de   Cook. 19
& Fun d'eux nous jetta une pierre : tous les au-:
tres ayant paru defapprouver fa conduite, nous
ne crumes pas devoir montrer du reflentiment.
Le 3, nous achevames de remplir nos futailles, fans eprouver beaucoup d'obftacles. De retour aux vaifleaux, nous apprimes que plufieurs
Chefs avoient ete a bord, & qu'ils avoient fait
des excufes fur la conduite de leurs Compatriotes. lis attribuerent ces dcfordres a des difputes
qui fubfiftoient parmi les principaux perfonnages
de Flfle, & qui occafionnoient du trouble & de
Finfubordination. Toneoneo , qui exercjoit Fau-
torite fupreme Fannee preqedente , k l'epoque
de notre relache, & un jeune homme, nomm6
Teavee, fe difputoient le gouvernement d'Atooi:
ils etoient Fun & Fautre, petits-fils de Perreeo-
rannee, Roi de Woahoo , qui avoit donne Fad-
miniftration d'Atooi au premier, & celle d'Onee-
heow au fecond. Les chevres laiflees par nous k
Oneeheow, Fanhee d'auparavant, avoient donn6
lieu k la querelle. Toneoneo les reclamok, fous
pretexte que cette Ifle dependok de lui: les amis
de Teavee faifoient valoir le droit de pofleflion;
les deux parties foutenoient leurs pretentions par
la force, & peu de jours avant notre arrivee, il
y avoit eu une aftion, dans laquelle Toneoneo
avoit ete battu. Cette viftoire devoit avoir pour
B 2
1779*
Mars. ao       Trois ie me   Voyage
• Toneoneo des fuites plus facheufes encore que la
l779' Perce ^es c^evres I car *a mere ^e Tavee ayant
Mars, pris un fecond mari qui etoit Chef d'Atooi, &
a la tete d'une faction puiflante, ce Chef vouloit
profiler d'une oecafion fi favorable pour le chaffer entierement de Flfle, & donner le gouvernement au fils de fa femme. Les chevres avoient
multiplie: on en comptoit fix, qui, en peu d'an-
nees, auroient vraifemblablement propage cette
race aux Ifles Sandwich; mais j'ai dejk dit qu'elles furent tuees durant la querelle.
La Mere, la Soeur & le Beau-Pere du jeune
a Prince, vinrent, le 4, a bord de la Rifolution,
fuivis de plufieurs Chefs de leur parti: ils firent?
prefent au Capitaine Clerke de diverfes chofes
qui etoient curieufes & qui avoient du prix : ils
lui donnerent entr'autres des hamegons de peche,
qu'ils nous dirent compofes des oflemens du Pere
de notre vieil ami Terreeoboo, tue dans une def-
cente malheureufe faite fur Flfle* de Woahoo, &
la Sceur du Prince lui offrit un chafle-mouche
dont la poignee etoit un os d'homme, trophee
f qu'elle avoit recu de fon Beau-Pere. Le jeune
Tavee n'etoit pas de la vifite; il etoit occupe a
la fuite de fa viftoire, de quelques ceremonies
religieufes qui devoient durer vingt jours.
5* 6.      Le 5 &le 6 furent employes a remplir a terre *779-
D E   C o o k. ai
les futailles de la Dicouverte; les Charpentiers
calfaterent les. vaifleaux , & ils firent les autres
preparatifs neceflaires pour la campagne que nous Mars,
allions entreprendre. Les 'Naturels ne nous in-
commoderent plus, & ils nous apporterent une
qgantke confiderable de cochons & de vegetaux.
• L'un des Infulaires vint a bord de la Dicouverte avee un morceau de fer, dont il nous pria
de lui faire un pahooa. Les Officiers & les Matelots examinerent foigneufement ce morceau de
fer, & ils jugerent qu'il avoit fervi de cheville ifti'
bordage d'un grand navire. lis ne purent decou-
vrir en quel pays on Favoit travailie; mais a la
couleur terne (a) du metal, & a la difference
qu'ils apper^urent entre Jbette cheville & les n6-
tres, ils jugerent qu'elle n'etoit furement pas de
fabrique Angloife. Cette obfervation les deter-
mina a demander a FInfulaire a quelle epoque &
dans quel lieu il s'etoit procure cette cheville; &
s'ils ne fe meprirent point, il Favoit tiree d'une
piece de bordage plus grofle que la bitte d'un
cable, qui lui fervit de terme de comparaifon :
(<r) Le fer que nous trouvames parmi les habitans
de VEntree de Nootka, & qui avoit prefque toujours
la forme '4mn couteau, £toit fenfiblement beaucoup
plus terne que le notre*
B £ 22 T R 0 I S I E ME     VOYAGE
i ils jugerent deplus, que cette piece de bordage .
1779. avoit ete amenee fur les cotes de Flfle, depuis
Mars.; que nous Favions quittee au mois de Janvier 1-778.
y\ Le 7, nous reeumes de Toneoneo une vifite
inattendue. Lorfqu'il eut appris que la Princefle
Douairiere etoit fur notre vaifleau, nous eumes
bien de ia peine a le determiner a monter k bord,
non qu'il parut craindre pour fa furete , mais
parce qu'il ne vouloit pas la voir. Leur entrevue
fut hargneufe, & ils fe jetterent des ceijlades de
haine. II demeura peu de temps parmi nous, &"
il nous fembla tres-abattu; mais nous remarqua-
mes avec furprife, que lors de fon arrivee & lors
de fon depart, les femmes fe profternerent devant lui, & que tous4es;Naturels dont nous etions
environnes, lui rendirent les hommages qu'ils ont
coutume de rendre: aux perfonnages de fon rang,
II eft extraordinaire qu'un homme en etat de
guerre avec les partifans de Teavee, qui fe difpo-
foit meme a une feconde bataille , ait eti la har-
diefle de venir feul au milieu de fes eniiemis :
mais il faut obferver que les diflenfi<&is civiles
qui font tres-communes dans toutes les Ifles de
la mer du Sud, ne femblent pas entrainer beaucoup de fureur ou d'effufion de fang; que le
Gouverneur depofe, continue de jouir.deJa di-
gnite SEr.ee, & qu'on lui pennet deilataipfage D E     C O 0  K. S3
de tous les moyens pour recouvrer Fimportance i
qu'il a perdue. Au refte, j'aurai occafion de trailer cette matiere plus en detail dans le chapitre
fuivant, ou Fon trouvera toutes les inftruftions
que nous avons pu nous procurer for Fetat politique de ces Ifles.
Nous appareillames le 8 a 9 heures du matin;
nous gouvernames vers Oneeheow, & a 3 heures
du foir nous jettames Fancre par 20 brafles,
k-peu-pres a Fendroit ou nous avions mouille
en 1778. Nous amarrames avec la feconde ancre
fur 26 brafles : la pointe renflee qui eft a l'extremite meridionale de Flfle, nous reftoit a FEft-
Sud-Eft; la pointe Nord de la rade au Nord-un-
demi-rumb-Eft; & nous avions au Nord-Eft-quart-
Nord, une autre pointe renflee qui fe trouve au
Sud de celle-ci. Durant la nuit le vent fouffla avec
force de la partie de FEft; nous reconnumes le 9
au matin que le vaifleau avoit derive de toute une
encablure, & que les deux ancres fe trouvoient
de Favant k nous; nous raccourcimes le cable de
la feconde ancre, mais le vent etant trop frais
pour demarrer, il fallut pafler la journee du 10
& celle du 11 avec les deux ancres a Favant.
Le vent devint plus maniable le 12, & le Mafter alia au cote Nord-Oueft de Flfle chercher un
mouillage plus commode. II revint le foir apres
I) 4
1779-
Mars.
8.
10.
11.
12. 1779-
Mars.
»4      Troisieme   Voyage
I avoir trouve une jolie baie, & un bon mouillage
par 18 brafles, & un fond de fable clair, tout
pres de la pointe occidentale de la rade ou nous
etions k Fancre, laquelle eft aufli la pointe la plus
occidentale de Flfle ^ce village etoit a moins d'un
mille de la greve battue par le reflac, mais d'une
maniere trop foible pour empecher le debarque-
ment. La direction des pointes dans la baie, etoit
Nord-quart-Nord-Eft, & Sud-quart-Sud-Oueft ;
& dans Fintervalle de Fune a Fautre, les fondes
rapportoient fept, huit & neuf brafles. II y avoit
au cdte feptentrional de la baie, un petit village , & nous rencontrames, un quart de mille a
FEft, quatre petits puits d'une bonne eau. Le chemin qui conduifoit a Faiguade etoit uni, & Fon
pouvoit aifement y rouler les bariques* M. Blig
fe porta enfuite aflez avant au Nord pour s'aflii-
rer qu'Or^b^ forme une Ifle particuliere, &
qu'il y a un paflage entre cette terre & celle
d'Oneeheow : jufqu'alors nous n'avions fait que
conjecfturer Fexiftence de ce paflage.
L'apres-midi, on rentra a bord tous les canots,
& nous nous tinmes prets a appareiller le lends*
main au matin* de   C o o fc
SS5t>
CHAPITRE    VI.
Defcription ginirale des Ifles Sandwich. Leur
nombre, leurs noms & leur pofition. Ow-
hyhee; fon it endue, & fa divifion en dif-
triCts. Defcription de fes Cotes & du Pays
adjacent. Indices de volcans. Montagnes
de neige. Leur hauteur eft diterminie.
Rich d'uh voyage dans Fintirieur du
Pays. Mowee. Tahoorowa. Morotoi Ranai.
Woahoo. Atoi. Oneeheow. Oreehowa. Ta-
hoora. Climat. Vents. Courants. Maries*
Animaux & vigitaux. Obfervations af-
tronomiques.
A.
. vant de quitter les Ifles Sandwich, il con-
vient de faire ici une defcription generale de leur
pofition, de leur hiftoire naturelle, & des moeurs
& des ufages des Habitans.
Des hommes beaucoup plus en etat que moi
de remplir cette tache, ont dejk communique
leurs remarques fur ce point. Si le Capitaine Cook
& M. Anderfon euflent v6cu aflez long-temps
pour profiter des inftrudions que nous avons eu
occafion de recueillir, lors de notre fecond
l779-
Mars. m
$6-        T R 0 I S I E M E   V a Y AGE
- ;■ relache fur ces Ifles, les lumieres & les foins de
l779* deux Obfervateurs aufli exafts, n'auroient rien
Mars, laifle a defirer au Public ; le Lefteur deplorera
fans doute avec moi les malheurs qui Font prive
des obfervations de deux Hommes d'un talent fi
fuperieur, & qui m'ont impofe la tache de lui
prefenter les obfervations que les divers fervi-
ces auxquels j'ai ete employe , m'ont permis
de faire.
Ce grouppe eft compofe de onze Ifles qui s'e-
tendent en latitude depuis i8d 54' jufqu'a 22d 15'
Nord, & en longitude du I99me degre, 36 minutes ,au 2o8me degre 6 minutes Eft. Les Naturels les appellent, 1. Owhyhee; 2. Mowee;
3. Ranai ou Or anal; 4. Morotinne ou Mo-
rokinnee; 5. Kahowrowee, ou Tahoorewa;
6.Morotoi ou Morokoi ,7.Woahoo o\x Oahoo;
8. Atooi, Atowi ou Towi, & quelquefois Ko-
wi; Qa) 9. Neeheehow ou Oneeheow; 10. Oree-
houa ou Reehoua; & 11. Tahoora : excepte
Morotinnee & Tahoora, elles font toutes habi-
tees. Outre ces onze terres, les gens du pays nous
dirent qu'il y en a une douzieme appellee Mo-
(<z) II faut obferver que les babitans des Ifles
fituees au ventvemploient le K au lieu du T; qu'ils
difent, par exemple, Morokoi &u-lieu de Morotoi. C 0 0 K.
±7
$$$p&p&$$. (fi) ou Komodoopapapa, fituee a 3
FOueftrSud-Oueft de Tahoora; qu'elle eft bafle
& fablqnneufe; &iqu'on y va feulement prendre
des Tortues & des oifeaux de toer. Comme je
n'ai pas decouvert qu'ils en connoiflent aucune
autre, il eft probable qu'il n'en exifte point aux
eiivk-ons de ce petit archipel.
M. Cook leur a donne le nom d'Ifles Sandwich.en l'honneur du Comte de Saqdwich, fous
Fadminiftration duquel il a enrichi la Geographie
de decouvertes fi nombreufes & fi importantes;
homage bien du a un Miniftre qui s'eft occupe
fi noblement de.tout ce qui pouvoit multiplier
les avantages ou concourir aux fucces des expeditions de M. Cook, qui a feconde avec un zele
extreme., les vues de ce grand Navigateur, &
s'il\ m'eft permis de joindre ici la reconnoiflance
de qu&ques individus, a celle de toutes les Nations, qui apres la mort de notre infortune Commandant, a protege genereufement tous les Offi-
ciers qui avoient fervi fous fes ordres.
Owhyhee la plus orientale & la plus considerable , eft d'une forme triangulaire & prefque
( b ) Modoo fignifie Ifle; & papapa fignifie plat ou
uni. Le Capitaine Cook, Vol. II, page 4^7, donne
a cette Ifle le nom de Tammatapappa.
1779.
Mars. k
1779.
Mars.
a8      Troisieme   Voyage
! equilaterale : les pointes des angles ferment les
extremites Nord, Eft, & Sud. La pointe du
Nord git par 2od 17' de latitude, & 204d 21 de
longitude orientale; celle de FEft par ipd 34' de
latitude & 2©5d 6f de longitude; celle du Sud
par i8d 54' de latitude & 204d 15' de longitude:
fa plus grande longueur dont la direction eft k-
peu-pres Nord & Sud, eft de vingt-huit lieues
& demie; fa largeur de vingt-quatre, & fa cir-
conference d'environ deux cents cinquante-cinq
milles geographiques ou deux cents quatre-vingt-
treize milles Anglois: elle eft divifee en fix grands
diftricfts dont voici les noms: Amokooa & Ahee-
doo au cote Nord-Eft; Apoona & Kaoo au Sud-
Eft ; Akona & Koarra a FOueft.
Les diftri&s d'Amakooa & d'Aheedoo font
fepares par une montagne appellee Mouna-
Kaah (ou la montagne de Koah) laquelle
offre trois pics toujours couverts de neige, qu'on
voit d'une maniere diftin&e , a la diftance de
quarante lieues.
Des rochers eieves & efcarpes d'ou tombent
une multitude de belles cafcades , forment la
cote au Nord de cette montagne. Nous eume§
l'efpoir de rencoijtrer un havre derriere un cap
renfle, qui git par &od 10' de latitude Nord,
& 20 4d 261 de longitude orientale ; mais m de   Cook. 29
dpublant la pointe & en rangeant de pres le ri- j
vage, nous appercjumes une valiee bafle qui red-
niflbit le cap k un autre promontoke eieve fitue
au Nord-Oueft* Le pays s'eieve peu-k-peu vers
le centre de Flfle; il eft coupe par des ouvertu-
res etroites & profondes ou plutot par des cre-
yafles; il nous a paru bien cultive & feme de
norfibreux villages : la montagne de neige eft
tres-efcarpee, & la partie inferieure eft revetue
de bois.
La cote diAheedoo fitu^e au Sud de Mouna-
Kaah, eft d'une hauteur moderee; les derrieres
font plus unis, & moins remplis de ravins que
les cantons qu'on voit au Nord-Oueft. Nous croi-
fames prefque un mois a la hauteur de ces deux
diftrifts, & toutes les fois que nous pumes nous
tenk a une diftance.convenable du rivage, nous
fumes envkonnes de pirogues chargees de pro-
vffions de toute efpece. Nous eumes fouvent une
mer tres-grofle & une houle forte fur cette bande
de Flfle; & comme nous n'avions point de fondes, &que noUsremarquions beaucoup de fonds
de mauvaife tenue, nous naviguimes conftam-
ment k deux ou trois lieues de la terre, excepte
dans Foccafion dont j'ai dejk parie.
$&& cote au Nord-Eft d'Apoona, qui forme
l'esxemke oriental© de Flfle, eft baflk& plate;
1779.
Mars* 1%
: *
30 Troisieme Voyage
'- ■ j - la pente de Finterieur eft tres-infenfible &to&i
1779* le pays eft convert de cocotiers & d'arbres a
Pars. pain. Afctant que nous pumes en juger, c'eft le
plus beau canton, & Fon nous dit enfuite que
le Roi y refide quelquefois : a l'extremite Sud-
Oueft , les collines s'elevent brufquefment des
bords de la mer : on ne voit entre leurs pieds &
ies flots, qu'une bordure etroite de terreins bas.
Nous fumes ici aflez pres de la cote, & nous
trouvames les flancs des collines revetues d'une
belle verdure; mais la population nous y parut
peu confiderable. En doublant la pointe orientale de Flfle, nous-decouvrlmes une autre montagne de neige , appellee Mouna-Roa , ("ou
montagne etendue) qui continua a etre fort vifi-
fele tout le temps que nous longeames k-bande
Sud-Eft; elle eft applatie a la ciifle & forme ce
que Ies7 Marins appellent un plateau; nous vimes
toujours fon fommet:enfeveli dans les neiges, &
nous apper^kfoes une fois un efpace aflez confi*
derable de fes flancs qui en etoient revetus; iiisii
M ptos grande partie de cette neige difparut eh
peu de jours. ||||
Selon la ligne tropicale de neige, telle que
M. de la Condamine Fa determinfe", d'apres des
obfervations faites fur les Cordillieres , cette
montagne doit avoir au moins  16,020 pieds de   Cook. 32
d'eievation, c'eft-k-dire, qu'elle eft plus haute de :
724 pieds que le Pico de Teyde ou le Pic de
Tiniriffe, fi Fon adopte les calculs du do&eufr
Heberdeen; & de 3,680, fi Fon s'en rapporte a
eeux du Chevalier de Borda. Les pics de Mouna-
Kaah nous parurent avoir environ un demi-
mille d'eievation, & comme ils etoient revetus
de neige par-tout, la hauteur de leurs fommets
ne peut pas etre de moins de 18,400 pieds. An
refte, il eft probable que Felevation de ces deux
montagnes eft encore plus grande : car, dans les
Ifles, les effets de Fair chaud de la mer, doi-
vent, a latitude egale, porter la ligne de neige
a une hauteur plus grande que dans les endroits
ou Fatmofphere eft refroidie de tous cotes, par
une immenfe etendue de neiges qui ne fondenc
jamais.
La cote de Kaoo prefente Fafpedt le plus fauvage & le plus affreux ; tout ce diftricft femble
avoir ete bouleverfe par une convulfion terrible.
Le fol eft par-tout couvert de fraifil & entre-
coupe en bien des endroits de bandes noires, lef-
quelles paroiflent marquer le cours d'une lave
qui s'eft ecouiee, il n'y a pas pn grand nombre
de generations, de la montagne de Roa, vers le
rivage. Le promontoire Sfcd ne femble offrir que
des fcorfes d'un vokan.La poimfe faillante eft
1779-
Mars. 1779-
Mars.
32      Troisie me- Voyage
: compofee de rochers brifes & crevafles empilei
les uns fur les autres d'une maniere irreguliere *
& termines en aiguilles.
Malgre Fafpecfl hideux de ce canton de Flfle,
on y voit un grand nombre de villages, & il eft
certainement beaucoup plus peuple que les montagnes verdoyantes dfApoona* II n'eft pas difficile de rendre raifon de cette fingularke. Les Infulaires manquant de troupeaux, n'ont pas befoin
de p&turages, & ils preferent d'une maniere aflez
naturelle, les terreins les plus commodes pour
la peche ou les plus propres a la culture des
ignames & des bananes. II y a parmi ces mines,
quelques diftrifts d'un fol riche, qui font plantes avec foin, & la mer des environs offre une
aflez grande variete de poiflbns excellens, dont
nous fumes toujours abondamment fournis, ainfi
que d'autres provifions. Wjtik
En travers de cette partie de la c6te, une
ligne de fix brafles ne rapporta point de fond a
moins d'une encablure du rivage ,• j'en excepte
cepend*it une petite crique fituee a FEft de la
pointe meridionale, ou nous eumes des fondes
regulieres de cinquante & cinquante-huit brafles,
fond de beau fable. Avant de parler des diftrifts
de FOueft, il eft bon de remarquer que toute la
bande orientale diOwhyhee depuis Fextr£mk6
Nord D E   C o o k. 33
Nord jufqu'k l'extremite Sud, n'offre aucune ef- j
pece de havre ou d'abri pour les vaifleaux.
Les parties Sud-Oueft d'Akona font dans le
meme etat que le diftrift adjacent de Kaoo, mais
plus loin au Nord, le pays a ete cultive avec
beaucoup de peine, & il eft extremement peuple.
La Baie de Karakakooa, que j'ai deja decrit,
fe trouve dans cette partie de Flfle. On n'ap-
per9oit le long de la cote que des fcories en
grofles mafles, & des fragmens de rochers noir-
cis par le feu: parderriere, le terrein s'eieve peu-
k-peu l'efpace d'environ deux milles & demi, &
il femble avdir ete couvert autrefois de pierres
mobiles bruiees. Les Naturels fe font donnes la
peine de les enlever, fouvent jufqu'a plus de
trois pieds de profondeur : c'eft un grand travail, mais la fertilite du fol les en dedommage
amplement : ils cultivent ici fur un terrein de
cendres, tres-fertiles, des patates douces, & Far-
bre dont ils tirent leurs etoffes. Les champs font
enfermes de murs de pierre, &entre-meies de
bocages, de cocotiers; on trouve les arbres k
pain, dont la vegetation eft tres-forte fur les terreins qui s'eievent derriere ces plantations.
Le diftrift de Koaraa s'etend depuis la pointe
la plus occidentale, jufqu'k l'extremite Nord de
Flfle : toute la cote qui eft dans Fintervalle,
Tome IV. C
1779.
Mars. 31
T R o ir S I E M E    V O V A d■ E
%
'■■ ■■ in* fbrme une vafte baie ^ appellee Toe-yah-yah,
l779> bornee au. Nord par deux collines tres-fenfibles.
Mars. II4 y a vers la partie la plus interieure de cette
baie un fond de corail de mauvaife tenue, qui
fe prolonge a plus d'un mille de la cote, & en
dehors duquel on trouve des fondes regulieres,
& un bon mouillage par vingt brafles. Le pays
aufli loin que put s'etendre notre vue, nous parut fertile & bien peuple; le fol nous fembla de
la meme nature que celui de Kaoo; im\$ on n'y
rencontre point d'eau douce.
Je n'ai parie jufqu'ici que des cotes de Flfle,
& des terres voifines du rivage; ce font les feules portions que j'aie eu occafion d'examiner par
moi-meme. Ce que je puis dire de Finterieur,
ra'a ete communique par quelques-uns de nos
Meflieurs qui partirent l'apres-dinee du 26 Janvier , avec le projet de pthetrer dans Finterieur
du pays, auffi loin qu'ils le pourroient, & fur-
tout de faire des efforts pour atteindre les montagnes de neige.
Apres s'etre procure deux Naturels qui de-
voient leur fervir de guides, ils quitterent le village a quatre heures du foir, & ils dirigerent
leur marche un peu au Sud de FEft. A trois ou
quatre milles de la baie, ils trouverent le pays
tel que je Fai dejk decrit : les collines releve-. i) e   C o o k. 35
rent enfuite d'une maniere~plus brufque, & ils j
arriverent a des plantations etendues qui termi-
nent la vue du pays telle qu'on Fa, des vaifleaux.
Ces plantations offrent du tarrow Qa) ou des
racines d'eddy, des patates douces, des arbres
avec l'ecorce defquels les Naturels fabriquent
leurs etoffes; ces diverfes productions font dif-
pofees en lignes d'une maniere tres-reguliere. Les
murailles qui les feparent font compofees de
pierres mobiles & bruiees , que les Infulaires
1779.
Mars.
(a) Les patates* douces & le Tarrow etoient ici
plantis a quatre pieds d'intcrvalle; les patates douces
etoient enfoncees prefque jufqu'au fommet de la tige,
& couvertes d'environ un demi-boiffeau d'un terreau
leger. Le Tarrow etoit nud jufqu'a la racine; la terre
vegetale qui l'environnoit etoit creufee en forme de
baffin, afin de retenir l'eau de pluie ; car cette racine
a befoin d'un certain degre d'humidite. Nous avons
deja dit que le Tarrow eft toujours plante aux IJles
des Amis & de la Societe 9 dans des terreins bas &.
humides, 6c ordinairement dans les endroits oil 1'on
peut detourner un ruiffeau. Nous avions imagine qu'il
ne croit point ailleurs, mais nous reconnumes ici I
qu'avec la precaution dont j'ai deja parley il reuffit
egalement fur un terrein plus fee. En effet, chacun de
nous jugea le Tarrow des Ifles Sandwich le meilleur
de tous ceux que nous avions goutes. On ne met
point de bananes dans ces plantations ; elles viennent
parmi les arbres a pain.
c 2 1779.
Mars.
i
36      Troisieme   Voyage
entaflent lorfqu'ils nettoient leurs champs ; &
comme elles font entierement cachees par des
Cannes de fucre, elles forment les plus belles
haies qu'on puifle imaginer. Nos Meflieurs paf-
ferent une nuit a la feconde cabane, qu'ils trou-
verent parmi les plantations : ils jugerent qu'ils
etoient alors k fix ou fept milles de notre mouil-
lage. Le point-de-vue dont ils jouirent a cet en-
droit, leur parut charmant; ils voyoient devant
eux les vaifleaux dans la baie; une file continue
de bourgades entre-meies de bocages de coco-
tiers , s'etendoit a leur gauche le long de c6te
de la mer, & parderriere un bois epais fe prolongeoit au-delk de leur horizon; a leur droite,
ils appercevoient jufqu'a l'extremite de Fhorizon
des terreins couverts de plantations regulieres &
bien tenues.
Les Naturels leur montrerent, loin de toute
autre habitation, la r^fidence d'un hermite qui
avoit ete jadis un Chef important & un guerrier
ceiebre, mais qui avoit abandonne depuis long-
temps les cotes de Flfle, & qui alors ne fortoit
plus de fa hutte. Ils fe profternerent devant lui,
a mefure qu'ils en approcherent, & ils lui offri-
rent enfuite une partie des vivres qu'ils avoient
apportes. L'hermite avoit de Faifance & de Ia
gaiete dans le maintien; il ne parut prefque point !)E   Coo k. 37
furpris de voir nos Meflieurs; on le prefla d'ac- •
cepter quelques-unes de nos curiofkes, mais il
les refufa, & il fe retira bientot dans fa cellule.
Nos Meflieurs dirent a leur retour, qu'ils n'avoient jamais rencontre d'homme aufli vieux, &
ceux qui calculoient fon ige au plus bas, lui
clonnoient plus de cent ans.
Comme nos Voyageurs avoient imagine que
la montagne n'etoit pas a plus de dix ou douze
milles de la baie, & que par confequent ils y
arriveroient aifement le lendemain de bonne heu-
re, (erreur a laquelle fon elevation confidera-
ble put les conduire), ils furent tres-furpris de
voir que fa diftance fe trouvoit a peine diminuee.
Cette remarque jointe a Fetat defert du pays dans
lequel ils alloient entrer, les obligea de fe four-
nir de vivres, & ils detacherent un de leurs guides au village. Tandis qu'ils attendoient fon retour, ils furent joints par quelques-uns des fer-
viteurs de Kaoo que ce vieillard genereux, inf-
truit de leur courfe, leur envoyoit charges des
rafraichiflemens, avec ordre de demander 6c prendre fur fes terres tout ce dont nos Meflieurs au-
roient befoin.
Ils furent tres-etonnes de trouver le froid fi
vifdans cette partie de Flfle; mais, n'ayant point
de thermometre, ils ne purent en juger que par
C 3
1779.
Mars, k
,1779.
Mars.
m
38       Troisieme   Voyage
l'impreflion qu'ils recurent; & quand on confi-
dere qu'ils venoient de quitter une atmofphere
chaude, cette methode dut les tromper. Au refte, ils eurent fi froid qu'ils .dormirent peu , &
que leurs guides ne dormirent point du tout;
une toux continuelle troubla le repos des uns &, !
des autres. Ils ne devoient pas etre a une hauteur confiderable, puifqu'ils etoient eloigns de
la mer de fix ou fept milles feulement, & que
Tinclinaifon d'une partie du chemin avoit ete tres-
moderee; il faut attribuer ce degre extraordinaire
de froid, au vent d'Eft qui fouffloit grand frais
fur ies montagnes de neige.
lis fe remirent en route le 27 des le grand
matin, & ils remplkent leurs callebafles k un excellent puits, fitue a environ un demi-mille de la
cabanne , ou ils avoient couche. Apres avoir de-
pafle les plantations , ils arriverent a un bois
6pais, dans lequel ils entrerent par un chemin
deftine a ceux des gens du pays, qui vont cueil-
lir des bananes fauvages, & prendre des oifeaux.
-lis avancerent alors tres-peu, & leur route fut
penible; le terrein etoit marecageux , ou feme
de grofles pierres; le fender fe. trouva etroit, &
fouvent interrompu par des arbres qui le traver-
foient, & par-deffiis lefquels il falloit grimper;
car Fepaifleur du fous-bois des deux coties, ne i) e   Cook. :£J%>   39
permettok pas d'en faire le tour. Ils obferverent
dans ces forets des morceaux d'etoffe blanche,
places fur des perches, a peu de diftance les uns
des autres; ils fuppoferent que cetoient des demarcations de terreins : ils if en virent en effet
que dans les lieux ou ;il croifloit des bananes fau-
' vages. Les arbres de la:meine efpece que ceux
que nous avions appelies arbres a epi.ee:de la
Nouvelle-Hollande , etoient eieves & droits,
& ils avoient de deux a quatre pieds de cir-
conference.
Quand ils eurent fait envkon dix milles dans
Ies bois, ils eurent le deplaifir de fe trouver tout-
a-coup a la vue & a peu de diftance de la mer.
Le fentier qui avoit tourne imperceptiblement
au Sud, les avoit conduits k droite de la montagne qu'ils vouloient gravir. lis ne purent la voir
du fommet des arbres les plus eieves, & Fim-
poflibilke de la reconnoitre, augmenta beaucoup
leurs regrets : ils furent done obliges de retro-
grader de fix ou fept milles, jufqu'k une hutte
deferte, oil ils avoient laifle trois des Naturels du
pays & deux de nos gens, avec le peu de provifions qui reftoient: ils y paflerent la feconde
nuit; & leurs guides trouverent Fair fi froid &
fi defagreable, qu'ils partirent tous au lever de
Taurore.    W^pl
C 4
1779-
Mars.
jr w
N
40       Troisieme   Voyage
■ 1 Le defaut de vivres forca nos Meflieurs a re-
1779* gagner quelques-unes des parties cultivees de Flf-
Mars. le, & ils fortirent du bois par le fentier qui les
y avoit amenes. Lorfqu'ils arriverent aux plantations, ils furent environnes d'infulaires qui leur
vendirent des provifions , &' ils determinerent
deux d'entr'eux a leur fervir de guides. Apres
s'etre procure des inftruftions, fur la direction
du chemin, notre petite troupe, compofee alors
de neuf hommes, fit fix ou fept milles le long
des bords du bois, & elle y penetra une feconde
fois par un fentier qui fe prolongeoit a FEft. lis
traverferent d'abord une foret de trois milles de
longueur, remplie de grands arbres a epice, qui
croiflbient fur une terre vegetale tres-fertile &
tres-compafte : ils decouvrirent parderriere, une
butte de la meme etendue, couverte de petits
arbrifleaux, gamis d'un fous-bois fort epais, qui
croiflbit fur un fond de pierres mobiles brulees.
Ces brouflailles les conduifirent a une feconde
foret d'arbres k epice, que produifok un fol
brun tres-riehe. La feconde foret fut encore fui-
vie d'une autre butte aufli flerile & de la meme
nature que la premiere. Cette fucceffion alternative de forets d'une belle vegetation, & de brouf-
failles tres-pauvres, offriroit peut-etre des remarques curieufes aux Naturaliftes. Je n'ai rien pu
\i D  E     C   O  O   K. 41
en apprendre d'ailleurs, linon que les buttes :
fembloient, aufli loin qu'on les appercevoit, courir dans des dire<ftions paralleles k la c6te de la
mer, & avoit Mouna roa pour leur centre.
En traverfant les bois ils rencontrerent beaucoup de pirogues k moitie achevees, & ils vinrent quelques cabanes, mais ils n'appercjurent
point d'habitans. Lorfqu'ils eurent parcouru un
efpace d'k-peu-pr£s trois milles dans la feconde
for£t, ils arriverent a deux huttes ou ils fe repo-
ferent: felon leurs calculs, ils n'avoient pas fait
moins de 20 milles depuis le matin, & ils etoient
extremement fatigues. Ils n'avoient point trouv6
de fources ni de ruifleaux depuis leur depart des
plantations, & ils commen9oient k fouffrir beaucoup de la foif; ils furent obliges de fe divifer
avant que la nuit furvint, & d'aller chercher de
Feau douce. Ils en trouverent enfin une'petite
quantite, que la pluie avoit laiffee au fond d'une
des pirogues dont je parlois tout-k-Fheure : elle
avoit la couleur d'un vin rouge, mais ils furent
charmes de leur decouverte. Le froid fut encore
plus vif qu'il ne Favoit ete jufqu'alors: quoiqu'ils
fe fuflent envelopp£s dans des nattes & des etof-
fes du pays, quoiqu'ils euflent entretenu un grand
feu entre les deux huttes, ils dormirent tres-peu,
& ils furent obliges de fe tenir en mouvement Ia
1779.
Mars. 42       Troisieme   Voyage
——»*-» plus grande partie de la nuit. II eft probable qu'ils
1779.  etoient a une hauteur aflez confiderable, carpref-
Mars.   que tout le chemin qu'ils avoient fait, avoit ete
en pente.
29. lis continuerent leur route le 29 a la pointe
du jour : ils fe propofoient de faire un dernier
effort pour atteindre la montagne de neige; mais
ils etoient prefque epuifes, lorfque le peu d'eau
qu'ils avoient trouve le foir de la veille leur man-
qua. Les conftrudteurs des pirogues ayant trace
ce fentier, il fe virent au bout & ils furent contracts de fe frayer un paflage, le mieux qu'ils
purent. Chacun d'eux montoit de temps en temps
fur les arbres les plus pleves, pour reconnoitre
le pays d'alentour. A onze heures, ils atteigni-
rent une butte de pierres bruiees , du fommet de
laquelle ils decouvrirent la montagne de neige,
qui fembloit etre douze ou quatorze milles plus
loin.
lis deiibererent ici s'ils iroient en avant, ou
s'ils fe contenteroient de la vue, qu'ils avoient
alors de Mouna roa. Le chemin etoit devenu
tres - fatiguant, depuis que le fentier les avoit
abandonnes; & il le devenoit davantage a chaque
pas. Les crevafles profondes qui rempliflbient le
fol, etant couvertes d'une moufle legere , ils
chanceloient prefque a tout moment; & une fur- he   Coo k. 43
face de pierres bruiees mobiles, qui fe brifoient j
fous leurs pieds, comme des morceaux de pots
cafles, formoient l'efpace intermediake. Ils jette-
reritdes pierres dans plufieurs des ouvertures; ils
jugerent par le bruit, qu'elles tomboient a une
profondeur confiderable, & le terrein refonnoit
fous leurs pas. Outre ces obftacles decourageans g
leurs guides montrerent beaucoup de repugnance
a continuer la route; & prevoyant qu'ils les fol-
liciteroient en vain a prolonger le voyage d'une
nuit, ils refolurent de retourner aux vaifleaux,
apres avoir reconnu le pays du fommet des arbres les plus eieves. lis fe virent environnes de
bois de toutes parts du cote de FOcean: ils ne
parent diftinguer k l'extremite de Fhorizon, le
firmament de la mer; & entre le lieu ou ils
etoiettt & la montagne de neige, il y avoit une
vallee d'environ fept a huit milles de largeur,
par-deflus laquelle la montagne ne paroiflbit etre
qu'une colline d'une elevation moderee.
Ils paflerent cette nuit dans une cabane de la
feconde foret : le 30, avant midi, ils etoient
hors de la premiere, a environ neuf milles au
word-Eft des vaifleaux, vers lefquels ils dirige-
rent leur marche a travers les plantations. Ils ne
trouverent pas en friche un. feul des terreins fuf-
ceptibles de culture, & d'apres leur rapport, il
Mars.
3°- ji
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44 Troisieme Voyage
y a lieu de croire que le pays ne faurok etre
mieux cultive, ou qu'on ne pourroit en tirer une
Mars, quantite plus confiderable de productions. Ils furent furpris de rencontrer plufieurs champs de
foin, & ayant demande a quel ufage on em-
ployoit cette recolte, on leur dit qu'ell