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Les bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest; récits de voyages, lettres et rapports inédits relatifs… Masson, L. R. (Louis Rodrigue), 1833-1903 1889

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NORD-OUEST
RÉCITS DE VOYAGES, LETTRES ET RAPPORTS INÉDITS RELATIFS
AU NORD-OUEST CANADIEN
PUBLIES AVEC UNE
ESQUISSE HISTORIQUE
et des Annotations
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Première Série
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DE L'IMPRIMERIE GÉNÉRALE A. COTÉ ET O
1889 /So I Ie?
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1/, 2.
$  f£. v<??. INTRODUCTION
J
Le juge en chef Draper, appelé à donner son témoignage devant une commission de la Chambre des
Communes, disait, en 1857 : / hope you, will not laugh
at me as very visionary ! bat 1 hope to see the time, or
that my children may live to see the time when there is a
railway going across that country (le Nord-Ouest), and
ending at the Pacific.
La vision du juge Draper s'est réalisée ; avant longtemps nous serons appelés à jouir, dans toute leur
plénitude, des avantages qui nous sont assurés par la
possession des immenses territoires du Nord-Ouest,
acquis au Canada, grâce à la prévoyance de nos pères
et à l'esprit d'entreprise de ce groupe d'hommes courageux et infatigables dont on est aujourd'hui trop porté
à oublier les travaux : les Bourgeois de la Compagnie
du Nord-Ouest.
Les exploits de nos pères sont connus. Entraînés par
l'attrait irrésistible des voyages, ils ont poussé  leurs —
IV
INTRODUCTION
explorations jusqu'aux bords du Mississipi et aux rives
de la Baie d'Hudson.
Un Canadien courageux, digne émule de ses frères de
France, M. de La Vérandrye, désirant étendre les
possessions de son Roi jusqu'aux rivages de la Grande
mer de l'Ouest, a même échelonné sur sa route de
nombreux forts, ou postes militaires, devant servir à
protéger le commerce des pelleteries et à affirmer
l'autorité de la France dans ces régions jusqu'alors
inconnues.
Les malheurs de la guerre ne permirent pas aux
Français de continuer leur exploration, et le commerce
des pelleteries, source si considérable de richesse pour
la Nouvelle-France, fut, en quelques années, complètement détruit ou détourné vers la Baie d'Hudson.
Des hommes non moins courageux se chargèrent,
cependant, de continuer leur oeuvre, et d'assurer au
Canada anglais ce que leurs devanciers avaient conquis
à la Nouvelle-France. Les marchands du Canada, les
Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest, leurs commis, leurs " voyageurs ", ceux-ci tous Canadiens-français,
se répandirent sur leurs traces, et, dès 1776, ils avaient
atteint, au nord, les extrêmes limites des régions connues
des Français.
En 1784, MM. Cuthbert Grant et Laurent Leroux
établissent au grand lac des Esclaves un poste que
l'on nomme aujourd'hui Fort Résolution. En 1790,
Peter Pangman taille son nom sur un pin gigantesque INTRODUCTION
en vue des Montagnes Rocheuses, et marque ainsi le
point le  plus  éloigné jusqu'alors  atteint dans  cette
région.
Alexandre MacKenzie pénètre jusqu'à l'Océan Glacial ;
puis, traversant les Montagnes Rocheuses, il inscrit son
nom sur les falaises de l'Océan Pacifique.
Jules-Maurice Quesnel s'enfonce dans les Montagnes
Rocheuses et donne son nom à la Rivière Quesnel ;
son chef, Simon Fraser, explore jusqu'à la mer les
rives du fleuve qui doit porter son nom, et découvre de
nouveaux champs d'exploitation pour le commerce
canadien.
David Thompson explore, le premier, la branche
septentrionale du fleuve Columbia, et reconnaît, en 1797,
les sources du Mississipi.
Les travaux combinés de ces hommes assurent, sans
conteste, au Canada, par le traité de l'Orégon; la
possession de riches territoires.
La fortune, pendant de nombreuses années, sourit
aux efforts de la Compagnie du Nord-Ouest, et lorsque,
après une longue lutte avec son aînée, la Compagnie de
la Baie d'Hudson, son étoile vint à pâlir, et qu'il lui
fallut confondre son existence indépendante avec celle
de sa puissante rivale, les sympathies du Canada, qu'elle
avait si puissamment contribué à enrichir, ne lui firent
point défaut.
Les vieux Bourgeois et leurs braves | voyageurs " furent
cependant  bientôt  oubliés.    Le trafic qu'ils  avaient INTRODUCTION
jusqu'alors conduit à travers le Canada, reprit la route
de la baie d'Hudson, et bientôt Washington Irving put
dire : The feudal state of Fort William is at an end ;
its council chamber is silent and deserted ; its banquet
hall no longer echoes to the burst of loyalty or the auld
World ditty ; the lords of the lakes and forest have passed
away !
Nous espérons, par les pages qui vont suivre, et la
publication de documents que des relations de famille
ont mis en notre possession, réveiller le souvenir de
cette génération d'hommes forts, sinon parfaits, dont
les enfants, dispersés sur toute l'étendue des territoires
de l'Ouest, ont presque entièrement oublié la mémoire. SOMMAIRES DES CHAPITRES
%
La traite sous l'ancien régime.—Influence des mission^
naires.—Premières entreprises après la cession du
Canada à l'Angleterre.—Alexander Henry.—Thomas
Curry.—Joseph Frobisher.—Peter Pond.—Démoralisation, conséquence de la liberté de la traite.—La
petite vérole	
II
Formation de la Compagnie du Nord-Ouest.—Vigoureuse
opposition des mécontents.—Exploration d'une nouvelle route pour l'intérieur par M. Edward Umfreville.
—Réunion des divers intérêts dans le Nord-Ouest.—
Rapide extension du trafic canadien        20
III
Influence d'Alexandre MacKenzie sur ses collègues.—Etablissement du Fort Chippewean—Voyage d'Alexandre
MacKenzie*à la Mer Glaciale.—La Compagnie de la
Baie d'Hudson s'alarme des progrès des Bourgeois.
—Lutte peu loyale.—Supériorité des Nor-Westers.        34 VIII
SOMMAIRES
IV
VII
Réunion des deux fractions de la Compagnie du Nord-
Ouest après la mort de M. McTavish.—Puissante
La Compagnie de la Baie d'Hudson charge M. Turner
d'une exploration dans l'Ouest.—Voyage d'Alexandre
MacKenzie à l'Océan Pacifique	
52
V
M. David Thompson quitte la Compagnie de la Baie
d'Hudson, de dégoût, et prend du service dans celle
du Nord-Ouest.—Il reçoit instruction de relever la
position géographique des postes de la compagnie du
Nord-Ouest en vue du traité de paix de 1783.—Son
expédition.—Il reconnait et détermine les sources du
Mississipi.—M. Roderic McKenzie relève l'ancienne
route française par Kaministiquia	
VI
66
Dissensions dans la Compagnie du Nord-Ouest.—Rivalité
entre M. A. MacKenzie et M. Simon McTavish.—M. A.
MacKenzie se met à la tête d'une compagnie en opposition, les I X. Y".—Lutte acharnée.—Mesure énergique prise par M. McTavish.—Extension considérable de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest.—
Expédition de M. Laroque chez les Mandanes, au
Missouri	
73 DES OHAPITEES.
IX
constitution.—Faste des Nor-Westers ; leur large hospitalité.—Le Beaver Club.—Nouvelle impulsion donnée à
la Compagnie.—M. Simon Fraser.—Il continue l'œuvre
de M. Alexandre MacKenzie dans la Colombie Britannique, et descend, le premier, le fleuve Fraser jusqu'à
la mer.—Son expédition.—M. John Jacob Astor.—
Astoria.—Les Bourgeois traversent le continent et s'en
emparent	
88
VIII
Lord Selkirk. — Sa réception à Montréal par les Bourgeois. — La colonie d'Assiniboïa. — Guerre ouverte
entre Lord Selkirk et la Compagnie du Nord-Ouest ;
ses causes.—Forte expédition envoyée dans le département du Nord contre la Compagnie du Nord-Ouest.
—Résultat désastreux pour Lord Selkirk      115
IX
M. Semple est envoyé comme gouverneur de la colonie
d'Assiniboïa.—Bataille du 19 juin 1816.—-Mort de M.
Semple et seconde destruction de la colonie.—Efforts
faits par les Bourgeois pour arriver à un arrangement.
—MM. Coltman et Fletcher sont chargés d'une investigation.—L'attentat du Grand Rapide.—Mort de Benjamin Frobisher.—Expédition du lieutenant Franklin.—Mort de Lord Selkirk et de Sir Alexander MacKenzie.—Réunion des Compagnies du Nord-Ouest et
de la Baie d'Hudson	
131  LES ROURGEOIS
DE  LA.
COMPAGNIE DU NOKD-OUEST
La traite sous l'ancien régime.—Influence des missionnaires.—
Premières entreprises après la cession du Canada à l'Angleterre. — Alexander Henry. — Thomas Curry. — Joseph
Frobisher.—Peter Pond.—Démoralisation, conséquence de
la liberté de la traite.—La petite vérole.
La création de l'immense empire colonial de la France
dans le vieux monde ; l'établissement de la Nouvelle-
France, son rapide développement dans des circonstances cependant bien peu favorables, et l'extension de
la puissance française sur tous les points de notre continent, seraient autant de problêmes inexplicables, s'il fallait juger de la France du dix-septième siècle par ce que.
l'on voit aujourd'hui dans notre ancienne mère-patrie.
Cet esprit d'aventures, cet attrait pour l'inconnu, cet
amour des voyages qui distinguaient  nos pères sont 2 LESBOUKGEOIS DE LA
aujourd'hui presque nuls en France. On semble plutôt
vouloir se concentrer sur le sol natal, et on ne quitte
plus guère le pays que chassé par la misère ou les
dissensions politiques.
Un homme distingué de France, très ami de l'état
de choses actuel, voulant expliquer ce contraste, disait
que, de nos jours, sous le régime de la liberté, le peuple
est trop heureux pour émigrer, tandis que, sous les rois,
la misère était si grande, la liberté si restreinte, que la
France était menacée de dépeuplement.
Le système politique qui régissait la France à cette
époque n'était cependant pas exceptionnel. Tous les
peuples du continent y étaient soumis, et, sous un
régime analogue, l'Angleterre, dont le gouvernement
n'était en somme ni meilleur ni plus mauvais que celui
de la France, a longtemps continué son œuvre d'expansion.
Une grande institution de l'ancien régime, que la
révolution a balayée de la France, mais n'a pu encore
atteindre chez sa grande et séculaire rivale, le droit
d'aînesse, a, croyons-nous, considérablement contribué
à asseoir la puissance française dans le monde entier.
Il avait concentré dans quelques mains la grande
richesse territoriale qui faisait la fortune de la France.
Les cadets de famille, ne voulant pas faire mentir le
vieil adage que " noblesse oblige ", se virent contraints
d'embrasser la carrière des armes, soit dans l'année de
terre, soit dans la marine, ou leurs aptitudes spéciales COMPAGNIE DU NORD-OUEST. 3
leur donnaient le droit d'aspirer aux plus hautes positions.
Les colonies offraient nécessairement de vastes champs
d'exploitation à cette jeunesse bouillante et, en général,
instruite, dont la vie, sous un régime différent, se serait
probablement usée au milieu des séductions de Paris et
des grandes villes de province, au lieu de se dépenser
généreusement pour le service de la France.
Il faut cependant l'admettre, le trafic des pelleteries
fut le mobile le plus puissant de l'établissement de la
Nouvelle-France. Des fortunes considérables y furent
créées, tantôt par le commerce libre, tantôt par de
puissantes compagnies qui avaient obtenu du Roi non-
seulement le monopole du commerce mais encore la
charge de gouverner le pays.
Ces grandes entreprises ayant, par leur mauvaise
administration, failli au but que l'on se proposait, la
traite retomba entre les mains indisciplinées des | Coureurs des bois," ces héros des plaines et de la forêt,
singulier mélange de bien et de mal, qui pendant longtemps ont fourni des héros à nos romanciers modernes :
natures extravagantes, à la fois légères et sérieuses,
cruelles et compatissantes, crédules, superstitieuses
même, et parfois impies.
Imprévoyant, comme le sont tous-les enfants de la
forêt, ce que le coureur deg bois avait amassé par un
travail incessant et pénible de douze à quinze mois, il
le dépensait dans quelques jours de joies criminelles,
3 '4 LES BOURGEOIS DE LA
puis s'en allait redemander au désert cette liberté dont
il était si fier, et lui apportait en échange les vices et
les maux des populations civilisées.
La démoralisation des races indigènes étant devenue
alarmante, les missionnaires durent intervenir pour
arrêter le mal grandissant de jour en jour.
Le gouvernement, à leur sollicitation, résolut
d'adopter le système de licences, et d'accorder des
privilèges exclusifs de traite à d'anciens officiers
auxquels on assignait un district particulier en récompense de services rendus. Afin de protéger la traite,
on leur permettait d'établir des forts dans les endroits
les plus favorables. C'est ainsi que furent successivement échelonnés, de 1731 à 1748, par M. de La
Vérandrye et ses fils, le fort Saint-Pierre, sur le lac La
Pluie ; le fort Saint-Charles, sur le lac des Bois ; le
fort Maurepas, près de l'embouchure de la rivière Winnipeg; le fort Dauphin, au nord-ouest du lac Manitoba ;
le fort La Reine, près l'extrémité sud du lac Manitoba,
d'autres disent sur les bords de l'Assiniboine ; le fort
Rouge, au confluent de l'Assiniboine et de la rivière
Rouge ; le fort Bourbon, à la tête du lac Winnipeg ; le
fort Poskoyac, sur la Saskatchewan, et le fort Lacorne
(Nipawi), aux fourches de cette rivière.
Eu 1752, quelques années seulement avant la
conquête, un parent de M. de La Vérandrye, M de
Niverville, établissait le fort Jonquière au pied des
montagnes, à l'endroit même où, plus d'un siècle après, COMPAGNIE DU NORD-OUEST. 5
le capitaine Brisebois, de la police à cheval, fondait un
poste qui porta, pendant quelques mois, le nom de son
fondateur, et se nomme aujourd'hui Calgary. (1)
L'expérience d'un siècle a prouvé que les explorateurs français n'avaient pas mal choisi leurs postes de
traite ; et lorsque, plus tard, les Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest, leurs successeurs naturels, étendirent leur commerce dans ces territoires, ils s'établirent
presque invariablement aux endroits choisis par leurs
devanciers, ou tout auprès. En 1874, le gouvernement
du Canada hésita longuement entre Nepigon et Kami-
nistiquia, deux postes fondés par les Français, en 1679
et en 1717, pour y fixer le terminus du chemin de fer
du Pacifique Canadien.
Une des premières conséquences de l'établissement
des privilèges par districts, fut l'abolition de la vente
des liqueurs spiritueuses, ce fléau des tribus sauvages, j°-^L
presque aussi désastreux que la petite vérole qui devait
bientôt les décimer. Les sauvages, ayant de plus la certitude de trouver sur leurs terres un débouché assuré pour
leurs pelleteries, s'éloignèrent moins des postes,et furent
plus facilement soumis à l'influence moralisatrice des
missionnaires.
Ces derniers avaient alors un double rôle : ils favorisaient la traite en donnant des idées d'ordre et de justice aux sauvages, et ils servaient de frein à la cupidité
(1) Suite.   Histoire des Canadiens-français.    H y a doute au sujet du site du Fort
La Jonquière.    Quelques-uns le veulent aux sources de la Saskatchouan (Poskoyac.)
\ 6
LES BOURGEOIS DE LA
des traitants, qui savaient que les indigènes avaient
des défenseurs dans ces hommes dévoués, et que toute
infraction aux règles de la justice parviendrait bientôt
à la connaissance des autorités.
Les résultats obtenus ont dû être merveilleux, car
Sir Alexander MacKenzie, dans sa remarquable Histoire
du commerce des pelleteries, dit que, lorsque les premiers Bourgeois de la compagnie se répandirent dans le
Nord-Ouest, on voyait encore des vestiges d'exploitations agricoles et la trace de roues de charrettes auprès
des emplacements des vieux forts.
Lord Selkirk, le grand rival de Sir Alexander
MacKenzie, dit, quelques années plus tard, que le système suivi par les Français était propre à créer un certain bien-être et à civiliser les sauvages. " On en trouve
la preuve, dit-il, en comparant leur état actuel (1815) avec
ce qu'ils étaient immédiatement après la conquête de
cette province par l'Angleterre ; on trouvait alors des
villages populeux dans beaucoup d'endroits dans lesquels on rencontre maintenant à. peine deux ou trois
familles errantes, adonnées à la crapule, en proie au
besoin et à la misère."
Sir Alexander MacKenzie, après avoir fait un juste
éloge de l'esprit de dévouement des missionnaires français, affirme, il est vrai, que leurs travaux évangéliques
ont été sans résultats appréciables ; que le souvenir de
leur passage dans le pays était complètement disparu
de la mémoire des sauvages ; que c'est à peine si quel- COMPAGNIE DU NORD-OUEST. 7
ques vieux coureurs des bois se rappelaient leurs noms ;
et il attribue ce fait à la manière dont ils s'y étaient
pris pour étendre la Foi dont ils étaient les zélés
ministres.
Ils commençaient invariablement, leur reproche- t-il,
par s'habituer à la vie sauvage ; ils adoptaient les
manières et les usages des nations qu'ils voulaient convertir ; ils se nationalisaient en quelque sorte parmi
elles, et, en se rendant ainsi dépendants des Sauvages,
ils devenaient l'objet, non de leur vénération, mais de
leur mépris.
L'expérience constatée par Lord Selkirk et par l'illustre voyageur lui-même, a cependant prouvé le contraire, et l'on peut dire que cette grande facilité, que les
missionnaires catholiques puisaient dans leur foi et
dans leur charité, de s'identifier avec les peuples qu'ils
avaient à évangéliser, et de se soumettre aux privations
inhérentes à la vie sauvage et nomade, est une des
grandes causes de leurs incontestables succès. Pauvre
entre les pauvres, et sans aucun appui extérieur, le missionnaire, son bréviaire sous le bras et son chapelet à la
ceinture, se sentait suffisamment armé pour conquérir
un monde au Christ.
Les deux faits suivants feront connaître l'honnêteté
qui régnait au Nord-Ouest au milieu du siècle dernier.
En 1765, quelques années seulement après la Conquête,
M. Henry ayant distribué pour trois mille "plus"  (1)
(1) Le " plus " était l'unité monétaire dans le Nord-Ouest et valait une bonne peau
de castor. LKS BOURGEOIS DE LA
{
?m<*;
'.-'.
a
de crédit, fut, le printemps suivant, payé intégralement
de toutes ses avances, à l'exception de trente " plus ''
qu'une famille ne put payer à cause de la mort d'un de
ses membres. Les parents du défunt, cependant, se
cotisèrent pour acquitter la dette, parce que, disaient-ils,
l son esprit ne dormirait pas en paix si son nom restait
) dans les livres de M. Henry.
Quelques années plus tard, mais avant la compétition
effrénée établie par le système libre, M. Pond, après
une saison très fructueuse, n'ayant pu descendre toutes
les pelleteries qu'il avait achetées, les laissa en toute
confiance dans sa loge, et, à son retour, l'année suivante,
il les trouva intactes. S*±.*>v^«*4«am.v. \)»^y.fc©--J»j^%-«~*A«~*~ pSHT-
Si l'on compare cet état de choses avec ce que l'on
devait voir quelques années plus tard, on restera convaincu que le système de traite établi dans le Nord-
Ouest pendant les dernières années du régime français,
a produit, grâce en grande partie à l'influence bienfaisante des missionnaires, des résultats remarquables. M.
Harmon, dans l'intéressante relation de sa vie au Nord-
Ouest, constate que, même cinquante ans après le départ,
du dernier missionnaire français du poste de la Rivière
Souris, on se souvenait encore des prières des prêtres
français. ,
Cox, dans son livre " Adventures on the Columbia
River" dit que, durant le cours de son voyage, en 1811,
on lui montrait très souvent à plus de cinq à six cents
milles de la civilisation, de petites huttes en bois encore COMPAGNIE DU NORD-OUEST. 9
ornées de crucifix et autres symboles du christianisme. " Ces demeures sont maintenant désertes, dit-il,
mais elles sont encore regardées avec un pieux respect
par les voyageurs. Les pauvres sauvages eux-mêmes,
qui, depuis le départ des Jésuites, sont retombés
dans leurs vieilles habitudes, portent le plus grand
respect à ces maisons, qui étaient habitées, disent-ils,
par les bons pères blancs, qui ne les volaient jamais, ne
les trichaient jamais comme les autres hommes blancs."
La Conquête devait nécessairement amener de grands
changements dans la traite des Pays d'en Haut. Les
privilèges, les monopoles, incompatibles avec les idées
nouvelles, disparurent graduellement ; les postes militaires et de trafic furent abandonnés, et les anciens
Bourgeois ou commandants, ruinés, laissèrent le pays.
Les traiteurs anglais, qui voulurent marcher sur leurs
traces, ne connaissaient ni le pays, ni les indigènes, qui
leur étaient antipathiques ; et ces derniers, ne trouvant
plus de débouchés du côté du Canada pour leurs pelleteries, se dirigèrent vers la Baie d'Hudson.
Un grand nombre de coureurs des bois,qui regrettaient
la bonhomie et la familiarité de leurs anciens maîtres,
et ne pouvaient se faire aux manières plus rudes et
aux idées plus sévères et plus pratiques des nouveaux
venus, les y suivirent ou se dispersèrent parmi les
différentes tribus. Les relations avec le Canada furent
interrompues; et, après quelques années, il ne resta
plus dans le Nord-Ouest que de rares vestiges de
l'influence civilisatrice de l'ancien régime. 10
LES BOURGEOIS DE LA
Le premier Anglais qui osa s'aventurer dans les pays
jusqu'alors exclusivement exploités par les Français,
fut Alexander Henry, hardi marchand qui n'avait
jamais fait la traite et ne connaissait pas le pays. Il
se confia entièrement à un ancien traiteur français,
Etienne Campion, et n'eut qu'à se féliciter de ses
rapports avec cet homme intègre et fidèle.
N'ayant pu trouver à Montréal, dont le commerce
avait été en partie détruit par les événements récents,
les marchandises convenables à la traite, il dut les'
acheter à Albany, puis il revint à Montréal où il obtint
du général Gage la permission de se rendre à Michili-
makinac.
Il s'embarqua à Lachine, vers le milieu d'août, et
remonta l'Ottawa, au grand.étonnement des Sauvages,
qui lui dirent qu'il y.avait folie pour un Anglais d'entreprendre un voyage semblable, et qu'il serait certainement massacré par les Sauvages d'en haut. Sur ce, ils
le mettent eux-mêmes à la rançon d'un baril de rhum,
alléguant que, puisque, tôt_ou_tard, il devait être rançonné, autant valait que ce fût par eux que par d'autres.
M. Henry s'étant convaincu que l'hostilité des
Sauvages était exclusivement dirigée contre lui, adopta
le costume de ses voyageurs ; il arriva ainsi déguisé à
Michilimakinac, le but de son voyage, et y fut témoin de
la prise du fort par les Chippewas, et du massacre de la
garnison
Après avoir été caché pendant quelque temps par une
femme sauvage, il fut obligé de se rendre, bien heureux COMPAGNIE DU NORD-OUEST.
11
encore d'avoir la vie sauve et d'en être quitte pour la
perte de toutes ses marchandises. Il erra pendant
quelque temps au milieu des tribus sauvages, et réussit
enfin, presque ruiné, à atteindre Niagara.
Non découragé, cependant, il entreprit, en 1765, mais
dans des conditions plus favorables, une autre expédition
en société avec M. Jean-Baptiste Cadotte, qui avait
fondé un poste sur la rive américaine de Sault Sainte-
Marie. Les Anglais étaient alors devenus les maîtres
sans conteste du pays, et M Henry put obtenir du
commandant du fort de Michilimakinac un privilège
exclusif de traite autour du Lac Supérieur, les nouvelles
autorités s'étant réservé, pendant quelques années après
la cession du Canada, le droit d'accorder des monopoles
dans les pays situés à l'ouest du Détroit.
M. J. B. Cadotte, grâce à la considération dont il
jouissait dans le pays, et à sa connaissance des Sauvages,,
de leurs moeurs et de leurs habitudes, contribua beaucoup à assurer le succès de la société.
En 1775, les deux associés unirent leurs intérêts avec
ceux de Messieurs Joseph et Thomas Frobisher, et
formèrent avec eux et M. Peter Pond une puissante
organisation qui devait, quelques années plus tard,
amener la création dé la Compagnie du Nord-Ouest.
A l'automne de 1776, après une absence dé plus de
quinze années, M. Henry revint à Montréal, où il fut
reçu par tous à bras ouverts. Son énergie et ses succès
y   avaient tourné les têtes, et les récits de  ses nom 12
LES BOURGEOIS DE LA
li  5 *   C  r^-
breuses et intéressantes aventures dans les " pays d'en
haut " étaient le sujet de toutes les conversations.
Il passa presque immédiatement en Europe, muni de
lettres de M. Lacorne de Saint-Luc pour son frère, M.
l'abbé de Lacorne ; visita la France; fut reçu à la Cour,
présenté à l'infortunée Marie-Antoinette, et revint au
Canada enthousiasmé de ce qu'il avait vu et de la
réception qui lui avait été faite.
M. Henry ne put, cependant, résister à la tentation
de revoir les § pays sauvages " où il avait tant souffert
et s'était enrichi. Il y séjourna quelques années, puis
revint à Montréal, où il se maria.
Il prit part à la formation de la Compagnie du Nord-
Ouest, en VJ$4j mais ne s'occupa plus de la traite, et, en
1796, il se retira complètement, après avoir cédé les droits
qu'il avait dans la Compagnie à son neveu, Alexandre
Hen^, junior. Ce dernier prit un intérêt considérable
aux affaires de la compagnie, dont il devint un Bourgeois
les plus influents. Il se noya à Astoria, en 1811, en voulant aborder 1' Isaac Todd, navire de la compagnie.
M. Henry, senior, consacra le reste de sa vie à la
maison de commerce qu'il avait établie à Montréal et
mourut en 1824, âgé de quatre-vingt-sept ans.
Les traiteurs s'étaient tenus jusqu'en 1767 dans les
pays situés au sud du Lac Supérieur, et dans les régions
avoisinantes, mais cette année-là, un M. Clause se décida
à pénétrer plus au nord, afin d'aller au-devant des
Sauvages qui ne traitaient plus qu'avec la Compagnie COMPAGNIE DU NORD-OUEST.
13
de la Baie d'Hudson. Il se rendit beaucoup au-delà du
Lac Nepigon, mais il faillit y périr de faim, étant réduit,
ainsi que ses hommes, à dévorer des ballots de pelleteries pour subsister.
Malgré ce triste début, deux ou trois autres expéditions
furent entreprises, mais avec des résultats encore plus
désastreux. Nombre de voyageurs y étant morts de
faim, le district eut bientôt une si mauvaise réputation
qu'il fut, pendant bien des années, très difficile de
trouver des hommes disposés à s'y rendre.
Une expédition de traite envoyée par un Monsieur
Côté, en 1783, sous le commandement d'un guide nommé
Constant, y perdit quatre de ses hommes, qui furent
dévorés par des Sauvages mourant de faim. Lorsqu'en
1785, la Compagnie du Nord-Ouest y envoya M. Duncan
Cameron, le district ne produisait plus que cinquante
ballots de pelleteries, tandis que les derniers traiteurs
français en retiraient, dit M. Cameron dans son journal,
plus de cent ballots de peaux de castor, estimées très
supérieures à celles du Nord-Ouest.
Pendant que ces tentatives infructueuses se faisaient
au Nord, M. Thomas Curry, de Montréal, entreprenait,
de son côté, une expédition vers l'Ouest.
Il se rendit jusqu'à Caministiquia, premier poste de
la grande ligne intérieure française, où il trouva le
vieux fort incendié. Il y fit une traite si avantageuse
que, l'année suivante, nombre de traiteurs l'y suivirent.
La plupart se rendirent, cependant, au Grand Portage, 14
LES BOURGEOIS DE LA
r>, x/
*-X*.(JakÀ
qui devint bientôt le principal lieu de rendez-vous de
tous les traiteurs du Nord-Ouest, et la vieille station
française de Caministiquia fut abandonnée et pour
longtemps oubliée.
Non satisfait des succès qu'il avait obtenus, Thomas
Curry entreprit, en 1770, d'atteindre les plus éloignés
des anciens postes français. Il ne put se rendre cependant qu'au fort Bourbon, et revint avec une si riche
moisson qu'il se décida à se retirer de la traite.
M. James Finlay poursuivit l'entreprise, et il attei-
fcs    gnit, l'année suivante, le fort Lacorne, que Sir Alexander
vo-ff*~ j\fac]£enzie nomme Nipawee, et qu'il dit être le poste le
plus éloigné que les Français aient établi, oubliant sans
doute le fort Jonjjuière, aux sources de la Saskatchewan.
En 1772, M. Joseph Frobisher établit le fort Cumberland, près du site-autrefois occupé par le fort Pos-
coyac, sur la Saskatchewan, et se décida à abandonner
les sentiers battus pour se diriger vers le Nord II
atteignit, au prix de grandes difficultés, les bords de la
rivière Missinipi (Churchill) et y rencontra nombre de
Sauvages se dirigeant vers la baie d'Hudson, chargés
de précieuses pelleteries destinées au paiement des crédits qu'ils y avaient reçus.
On était peu scrupuleux dans le Nord-Ouest à cette
époque. M. Frobisher entra en pourparlers avec ces
Sauvages, leur offrit un plus haut prix, et acheta toutes
leurs   marchandises.    La quantité en était si grande COMPAGNIE DU NORD-OUEST.
15
qu'il ne put les descendre toutes, et fut contraint, pour ^
les mettre à l'abri, de bâtir un fort qui porta depuis le
nom de Fort La Traite, en mémoire de ce succès.
L'année suivante, M. Frobisher envoya son frère,
Thomas Frobisher, établir le poste de l'Ile à la Crosse.
En 1775, Monsieur Peter Pond, qui, lui aussi, avait
lié ses intérêts avec ceux de Messieurs Henry, Cadotte
et Frobisher, poussa vigoureusement vers le Nord. Il
fit la traite pendant quelque temps sur les bords de la
Rivière aux Anglais (Churchill), ainsi nommée en
l'honneur de M. Frobisher, le premier Anglais qui l'eut
visitée, puis traversa, le premier, la hauteur des terres au
portage La Loche, et, deux ans après, atteignit enfin ( '.
la célèbre région d'Athabasca qui devint plus tard
Y Emporium du Nord-Ouest, le far famed Athabasca
de tous les Bourgeois et commis de la Compagnie du
Nord-Ouest. Il y bâtit le Fort Athabasca, sur la Jw»
Rivière à la Biche, à quarante milles de sa décharge,
et y créa un joli jardin qui fit, quelques années plus
tard, l'admiration de Sir Alexander MacKenzie.
Monsieur Pond était un homme d'un caractère
énergique, d'une activité et d'un courage surprenants.
Il employait tous les loisirs que lui accordait la traite à
des travaux utiles et à des études sur le pays. Il avait
même fait préparer une grande carte du Nord-Ouest,
carte très inexacte d'ailleurs, dont il sera parlé plus
tard, et qu'il désirait offrir à l'impératrice de Russie. 11
•*:*
fWi
 ^i^'l' 16
LES BOURGEOIS DE LA
laissa, cependant, un triste souvenir dans le pays.
Altier, extravagant, soupçonneux, ses rapports avec ses
adversaires dans la traite, et même avec ses associés, ne
furent pas de nature à le faire estimer.
Ayant été accusé d'avoir commis deux meurtres au
Nord-Ouest, et ayant subi un procès qui n'eut pas de
suite à cause de quelque défaut de procédure, il se retira
de la compagnie, en 1790, après avoir vendu l'intérêt
qu'il y possédait à monsieur McGillivray, et alla se
fixer à Boston, sa ville natale, où il aida puissamment
les commissaires américains chargés de définir la frontière méridionale des possessions anglaises à l'ouest des
grands lacs.    Il y mourut pauvre.
Les succès obtenus par les pionniers du commerce
canadien dans l'Ouest ne pouvaient manquer d'y
attirer de nombreux aventuriers, la plupart peu scrupuleux et bien déterminés à faire fortune le plus rapidement possible. La compétition, qui, dès avant 1770,
causait de grands désordres dans le voisinage du lac
Supérieur, y devint excessive et fut la source de désordres plus grands encore.
Les traiteurs, voulant tous avoir la part du lion sans
se préoccuper de l'avenir, eurent recours à tous les
moyens que peut suggérer la cupidité, sans s'occuper des
résultats de leur conduite sur l'esprit des Sauvages.
Se trompant entr'eux, ils leur enseignèrent à les tromper
eux-mêmes ; se méprisant ouvertement, ils leur appri- COMPAGNIE DU NORD-OUEST.
17
rent à ne plus avoir pour les blancs cette crainte superstitieuse qui faisait leur force. ( 1 )
Voyant les traiteurs très affaiblis par leurs dissen-
sions, les tribus du Sud et de l'Ouest crurent le moment
venu de frapper un grand coup, et une vaste conspiration
fut lentement, mais sûrement ourdie pour un massacre
général des blancs et le pillage de leurs postes.
Une trop forte dose de laudanum administrée à un
Sauvage pour l'apaiser pendant une " boisson ", une de
ces terribles orgies si fréquentes alors, fut l'étincelle qui
provoqua l'incendie dont les matériaux étaient malheureusement trop bien préparés. Les sauvages furieux
vengèrent la mort de leur camarade en tuant le traiteur
et plusieurs des hommes à son service. Les autres
échappèrent au massacre par la fuite, abandonnant le
poste et tout ce qu'il contenait.
Quelques mois après, dans l'automne de 1780, deux
forts furent attaqués sur l'Assiniboine. L'un de ces
forts, le fort aux Trembles, ( 2) commandé par messieurs
Bruce et Boyer, qui avaient vingt-et-un coureurs des bois
sous leurs ordres, fut attaqué par les Assiniboines et les
| Sauvages du bas de la rivière ", au nombre de plus de
cent guerriers. Des vingt-trois assiégés, onze se cachèrent ;   les   douze   autres  se  défendirent   bravement,
(1) Il n'était pas rare de voir des familles, même nombreuses, demander aveo
instances aux traiteurs de les faire accompagner dans leurs chasses par quelque coureur des bois. Les traiteurs se prêtaient aveo complaisatice à une exigence qui les
mettaient en état de surveiller leurs propres intérêts, et d'éloigner les concurrents.
(2) Ainsi nommé à cause de sa proximité d'une forêt appelée "La Grande Trem-
blière ", près du Portage La Prairie. LES BOURGEOIS DE LA
chassèrent du fort les assaillants qui avaient réussi à
s'y introduire, et en fermèrent les portes, après avoir tué
et blessé une trentaine de Sauvages et perdu trois des
leurs, Belleau, Facteau et Lachance. Ne se sentant
cependant plus en sûreté, et craignant de voir leurs
communications coupées, messieurs Bruce et Boyer se
décidèrent à abandonner le poste et à se réfugier à
l'embouchure de l'Assiniboine, après avoir embarqué
toutes leurs marchandises et leurs pelleteries.
De nombreux autres postes furent attaqués, et le
complot prenait des proportions redoutables, lorsque la
Providence, dans ses desseins impénétrables, sauva la
population blanche des territoires, la vraie coupable,
en répandant sur les malheureux indigènes le fléau
terrible de la petite vérole, qui, dans sa marche rapide,
ravagea tout le pays, de l'Assiniboine à la Saskatchewan, et même jusqu'à la Rivière aux Anglais.
Cette maladie, inconnue des tribus du Nord, fit de si
grands ravages que, dans nombre d'endroits, la population fut presque entièrement anéantie. Des tribus
de plusieurs centaines de loges furent presque complètement détruites ; c'est à peine si quelques familles
survécurent, et d'une tribu de cinq cents loges dix
personnes seulement échappèrent !
Les survivants, fuyant le fléau, allaient transporter
la maladie chez les tribus voisines. Les malheureux
Sauvages, affolés de peur, et ne sachant conjurer le mal,
se plongeaient dans les rivières pour éteindre le feu qui COMPAGNIE DU  NORD-OUÉST.
19
les dévorait; une mort presque immédiate mettait alors
fin à leurs souffrances. Nombre d'entre eux se donnaient
la mort pour échapper à l'horrible fin qui les attendait, et
contre laquelle ils se sentaient impuissants à lutter, car mZ.
" le Bon Manitou, disaient-ils, les avait livrés au Mauvais
Manitou en punition de leurs crimes. "
Cox, dans la relation de ses aventures sur la rivière
Columbia, rapporte qu'un homme bien connu dans le
pays, lui a assuré avoir vu trois cents cadavres d'hommes,
femmes et enfants, suspendus aux arbres près d'un
village cris dans lequel il ne restait plus que quarante
personnes.
On croit que la petite vérole fut transportée au Nord par
une bande d'Assiniboines de retour d'une expédition de
guerre au pays des Mandanes, sur les bords du Missouri.
Le  terrible  fléau, inconnu des Assiniboines, exerçait (
ses ravages chez les Mandanes, et avait déjà détruit la \
plus grande partie de cette tribu lorsque les Assiniboines ,
y pénétrèrent.    Ces derniers n'y trouvèrent que   d-ss /
malades et des mourants qu'ils massacrèrent, et auxquels \
ils   enlevèrent la chevelure.    Fiers   de  cette   facile   ,
victoire, ils reprirent le chemin  de leur pays, ne se
doutant pas qu'ils apportaient la mort avec eux.    Très
peu purent atteindre les bords de l'Assiniboine, où ils
répandirent la maladie, que leur ignorance et leur malpropreté ne firent qu'aggraver.
y
rr LES BOURGEOIS DE LA
II
Formation de la Compagnie du Nord-Ouest.—Vigoureuse opposition  des méconlenls.--Exploration d'une nouvelle route
. pour l'intérieur par M. Umfreville.—Réunion des divers
intérêts dans le Nord-Ouest.—Rapide extension du trafic
canadien.
Les Blancs avaient échappé au danger qui les mena-
-^ çait, mais la traite, faute de chasseurs, était ruinée, et
elle ne commença à se relever que deux ou trois ans
après.
Les traiteurs oublièrent bientôt, cependant, le terrible
coup qu'ils avaient reçu, et ils commencèrent à se livrer
de nouveau aux manoeuvres qui avaient failli assurer
leur perte, lorsqu'enfin, presque ruinés par une compétition démoralisante, les plus importants d'entre eux
résolurent d'unir leurs intérêts, et de former, sous le
nom de " Compagnie du Nord-Ouest ", une association
^ assez puissante pour braver toute compétition.
La Compagnie fut divisée en seize actions ou parts,
sans raise de capital, chaque actionnaire devant, au lieu
d'argent, fournir une certaine proportion des articles
nécessaires à la traite, et diviser les profits lors de la
rentrée des pelleteries. L'administration générale des
affaires fut confiée à Messieurs Benjamin et Joseph COMPAGNIE DU NORD-OUEST.
21
Frobisher, les doyens des traiteurs du Nord-Ouest, et à
M. Simon McTavish, qui recevaient une commission
comme agents.
Il avait été entendu, parmi les nouveaux associés,
que des mesures seraient prises pour donner satisfaction
à ceux qui, n'ayant pu descendre, étaient restés dans les
territoires ; mais il fut malheureusement impossible de
les mettre tous d'accord, et lorsque au printemps de
1784, les agents se rendirent au Grand Portage avec
leurs lettres de créance, ils y trouvèrent MM. Peter
Pond et Peter Pangman très mécontents tous deux, le.jfi
premier de la part qui lui avait été assignée, le second
de n'en avoir reçu aucune, bien C[u'il eut droit au I
partage.
Les beaux jours que l'on se promettait pour la nouvelle compagnie devaient être, par conséquent, de courte
durée. MM. Pond et Pangman descendirent immédia-
tement à Montréal avec la détermination d'entreprendre
la lutte contre les nouveaux associés. Us firent des
ouvertures à MM. Gregory, McLeod et Cie, et réussirent
à les engager à former une compagnie en opposition,
compagnie que M. Pond déserta presque aussitôt pour
retourner à ses anciens amis.
Il y avait alors, dans le bureau de M. Gregory, un
jeune homme à esprit inquiet et aventureux ; nature
énergique, tempérament vigoureux, volonté de fer, un
de ses hommes qui sont taillés pour la lutte et les grandes <
entreprises. Depuis quelques années, il avait rendu de 22
LES BOURGEOIS DE LA
v
\sir^-
grands services à ses patrons, qui, ayant conçu pour le
jeune Ecossais la plus grande estime,résolurent de récompenser son zèle et d'utiliser son activité, en lui donnant
une part dans la nouvelle Compagnie qu'ils allaient
former pour entrer en compétition avec la puissante organisation des traiteurs du Nord-Ouest.
Son nom était Alexandre MacKenzie, nom ignoré
jusqu'alors, mais qui allait bientôt être écrit en caractères ineffaçables dans l'histoire du Nord-Ouest, comme
il l'a été sur les falaises désertes de l'Océan Pacifique,
qu'il devait, le premier, atteindre en traversant les
immenses solitudes de l'Ouest.
Vers le même temps, arrivait d'Ecosse un autre jeune
homme du même nom, Roderic McKenzie, ayant
pour toute fortune, une lettre de recommandation
auprès de M. Peter Stuart, de Québec, qui lui conseilla de se livrer à la carrière aventureuse des trafi-
cants de pelleteries.
L'occasion ne pouvait être plus favorable Roderic
McKenzie fut admis comme commis dans la nouvelle
compagnie Gregory, McLeod, avec un engagement de
trois ans. De ce jour, se forma entre les deux cousins
cette puissante amitié, qui devait toujours durer, malgré
les contrariétés que l'avenir leur réservait.
Au printemps de 1785, deux des associés, MM. Pangman et Ross, prirent les devants, afin de préparer un
poste au Grand Portage. Us choisirent un site tout
auprès du fort de leurs rivaux, mais sur le côté opposé COMPAGNIE DU NORD-OUEST.
28
de la rivière. En quelques semaines, ils avaient construit un hangar et un magasin très solides et suffisants
pour la traite de l'année.
Au mois de j uin, les autres associés, leurs commis et
voyageurs, à l'exception de M. McLeod, qui resta à
Montréal, s'embarquaient à Sainte-Anne, et, quelques
semaines après, tous se trouvaient réunis au quartier
général du Grand Portage (1).
M. Ross fut préposé au i département " d'Athabasca ; M. Alexandre MacKenzie devait exploiter celui
de la Rivière aux Anglais ; M. Pangman fut envoyé
au fort des Prairies, et M. Pollock, le doyen des commis,
à la Rivière Rouge.
Il fallait un courage plus qu'ordinaire pour décider
ces hommes à entreprendre une lutte à outrance contre
une puissante organisation comprenant àjpeu près tous
les anciens traiteurs, et ayant à sa disposition une
armée de commis expérimentés et de guides sûrs. Us se
partagèrent, cependant, cette immense région avec la
détermination bien arrêtée de forcer leurs adversaires
à leur céder leur bonne part de trafic, et à réparer l'injustice de leur première division. Us y réussirent
enfin,mais au prix de tels sacrifices, que M A. Mackenzie
écrivait, quelques années plus tard,/ qu'il lui faudrait
quatre ans d'un travail assidu|pour se relever des pertes
qu'il avait subies.
fr-c   >rX**>**-t
(1) MM. Gregory, Pangman, John Ross et Alexandre MacKenzie, bourgeois, MM.
Duncan Pollock, commis, James Finlay, le fils de M. James Finlay, un des pionniers
de la traite sous le nouveau régime, et Roderic McKenzie, apprentis commis. 24
LES BOURGEOIS DE  LA
Le traité de Versailles, qui avait mis fin à la guerre
entre l'Angleterre et les Etat-Unis, avait transféré à
ces derniers tous les territoires s'étendant des rives de
l'Ohio aux grands lacs. D'après la décision des
commissaires chargés de fixer la frontière, le Grand
Portage, rendez-vous et quartier général des deux
compagnies canadiennes, se trouva sur la ligne de séparation des deux pays : l'un des postes était même sur
la rive américaine de la petite rivière qui marquait la
frontière.
Il était évident qu'ayjmt bien des années, il deviendrait impossible à une association canadienne de s'37
maintenir ; et un des premiers soins de la Compagnie
du Nord-Ouest fut de s'assurer si une ligne de communication facile avec l'intérieur ne pouvait être trouvée
plus au nord, et entièrement sur le territoire canadien.
Il y avait bien l'ancienne route de Kaministikia, qui
avait, pendant tant d'années, servi aux Français ; mais
cette route, abandonnée depuis quelques années seulement, était déjà devenue terre inconnue. La Compagnie
dut pousser ses explorations vers la région du Lac
Népigon, et confia l'entreprise à M. Edouard Umfreville,
un ancien employé de la Compagnie de la Baie d'Hudson;
homme très intelligent, mais très préjugé contre ses
anciens maîtres, si l'on en juge par son livre The Present
State of Iludsoris Bay, publié quelques années plus
tard.
M. Umfreville était entré au service de la Compagnie
de la Baie d'Hudson, en 1771, en qualité d'écrivain, dit- COMPAGNIE DU NORD-OUEST.
25
cMs
il, avec un salaire de quinze louis par année. Il
demeura à son emploi jusqu'en 1782, alors qu'il fut fait
prisonnier par l'héroïque? La Pérousse, qui, avec une I
poignée d'hommes, balaya les côtes cle la Baie, et
s'empara, presque sans_ coup férir, des forts York et
Prince de Galles.
Ces établissements furent bientôt remis à la Compagnie, mais M. Umfreville refusa de reprendre son
service. Il s'en vint à Québec, décidé à tenter fortune
dans les Pays d'en Haut, mais, cette fois, au service de
ses anciens adversaires, qui ne manquèrent pas d'utiliser ses connaissances, et peut-être aussi ses préjugés.
Umfreville prit avec lui huit hommes, dont il ne
nomme que trois : Saint-Germain, le contre-maître,
Jean Roy et Dubé. Il se dirigea vers l'entrée du
Népigon, et atteignit le portage de Roche Capitaine le
17 juin.
La relation inédite qu'il a laissée de son expédition
est très circonstanciée, trop même pour être lue avec
intérêt. Son unique but était de trouver une route
passable, de l'indiquer d'une manière sûre et de la
jalonner; aussi ne manque-t-il pas de donner toutes les
indications les plus minutieuses des directions prises et
le nombre de milles parcourus à chaque changement de
direction.
Il donne à tous les portages leurs anciens noms ; les
hommes de l'équipage se chargent d'en donner à ceux
qui n'en ont pas, et baptisent toutes les îles, les baies,
/ivvvii
(«Awtiw^
ë-4-w 26
LES BOURGEOIS DE LA
les pointes, des noms qu'ils trouvent les plus.appropriés ■:
i Portage la Praline ",—" Lac de la Butte de sable"—
! Lac Eturgeon ",—" Ile du Diable ",—" Lac des Iles ",
—I I ac de l'Orignal ",—| Grand Portage " ; et comme
les lacs et les portages se prêtant à ces appellations sont
nombreux, ces noms, si souvent répétés dans les pays
sauvages, ont dû, dans la suite, causer bien des méprises.
Le voyage se fit à peu près avec les difficultés, les
désagréments, les ennuis de toutes les expéditions semblables. M. Umfreville craignit même, à un moment,
d'être obligé, faute de guide, d'abandonner l'entreprise ;
mais il fit heureusement la rencontre du nommé Congru <«-u-^i i fan^ dont il a déjà été parlé, et qui avait eu une si triste
expérience de la traite dans la région du Népigon.
Constant lui ayant indiqué un Canadien libre d'engagement, Umfreville s'assura de ses services et put reprendre
sa course.
Le 10 juillet, il atteint le lac Esturgeon, et passe le
chantier où un M. James avait hiverné, en 1778 ; le 13,
il est au lac Minnitakie, qu'il nomma Monataggé, la
plus grande nappe d'eau qu'il a vue depuis son départ du
lac Népigon ;