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BC Historical Books

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Voyage dans les États-Unis d'Amérique, fait en 1795, 1796 et 1797. Tome cinquième La Rochefoucauld-Liancourt, François-Alexandre-Frédéric, duc de, 1747-1827 1799

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     VOYAGE
DANS
LES   ÉTATS-UNIS
D'A M É R I Q U E.  VOYAGE
DANS
LES  ÈTATS-U NI S
D'AMÉRIQ U E.
FAIT   EN   1795,   I796   ET   1797*
Par LA  ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT.
TOME    CINQUIEME.
A   PARIS,
Du Pont , Imprimeur-Libraire , ruedeTÎa Loi, N.° î__ i
Chez. <  Buisson, Libraire , rue Haute - feuille.
Charles Pougens , Libraire, rue St-Thomas du Louvre.
IjAN   VU   DE  Ii A  REPUBLIQUE,  TABLE
DU CINQUIÈME VOLUME.
SUITE DU VOVAGE AU SUD
JEN    1796.
Départ de Richmond pour les montagnes.
Dover, Mine de charbon , Pages i
Gooekland-court-house, 4
M. de Rieux. Bird-ordinary , 9
Milforcl, i3
Monticello. M. Jefferson ; sa culture comparée à celle du pays, ibid.
Woods- tavern. Culture du tabac, 38
North-garden -moun tains > l\S
Rockfish, 44
Route de Rockfish à Staunton , fyj
Staunton et les principales eaux minérales
qui en sont voisines .
49
Route de Staunton à Winchester. Keyssel-
town x. 54
Frey, 58
Vallée et rivière de Shenandoah. Pea ten,
61
Route de S iras burg et Strasburg, 64
Newtown, 67
Winchester^ jo ■'Mim&xmm
n
Comté de Berkley. Charles-town, 76
Passage de la Potowmack dans les montagnes Bleues. Harpers-ferry, 80
Observations générales sur la Virginie , 85
Observations mineralogiques , 98
Arbres, 102
Chemins et canaux, io3
Route jusqu'à Frederick-town , 104
Frederick-town, capitale du comté de Frederick, 108
Poplars-spring, ni
Ellicots-mill, 114
Baltimore, 116
Route de Philadelphie , 121
Séjour à Philadelphie, 123
SECOND  VOYAGE AU NORD.
Route de Philadelphie à New-Yc
127
Navigation de New- Yorck à Providence, 128
Stonning- town,
e&xjzrtxerce; culture; prix, 129
Newport, i3*>
Etat de Rhode-island , \Zj
Providence, 146
Route à Boston. Pa tucket, i48
Histoire et Constitution, Loix et Commerce
de l'Etat de Massachussetts, i53
Exportation, importation et navigation du
port de Boston, i65 Banques,
Ecoles publiques ,
Abolition de V esclavage >
X1J
171
176
180
184
189
190
w-
ibid.
195
Dette publique,
Revenus publics ,
Police et Loix,
Chemins ,
Administration des pauvres,
Etat militaire ,
Esprit général,
Exportations ,
Accident, ibid.
Second voyage à  Thomas-town : nouvelles
observations sur la province de Main, 197
Retour à Boston, 205
Portsmouth ; 211
Constitution , Loix et Commerce de New-
Hampsh ire , 212
Exeter, 228
Haver- hill, 229
Retour à Boston , 232
Troisième séjour à Boston x 235
Marlborough   et  Williams , 238
Brookfeld, '240
Palmer, 24 l
Springfield. Arsenal ,  etc. 242
Canal de Hadley , 246
PVest-springfiel et Westfîeld, 247
-—_____, ' MGSte££Ê&tËà
Stockbridge, 248
Caractère des habitans du Massachussetts,
253
Kinderhoock- landing ? s56
Hudson, 258
Speranza,   Freehold et le Major Prévost.
M. Rouer e , 261
Katskill, 267
Kingston, 276
NeW'Paltz $ ' 282
Newburg et New-Windsor ', 285
Passage   de   la rivière du Nord dans   les
289
291
297
3oo
3oi
Highlands ,
West-point,
JVerplank-point,
Arrivée à New-Yorck,
Observations minéralogiques ,
Arbres, 3 02
Table des matières de la seconde Partie , 3o3
.   YOYAGE
*"^_H VOYAGE
DANS
LES    ÉTATS-U N I S
D'AMER IQ UE.
SUITE   DU   VOYAGE
AU    SUD    EN     1796.
Départ de Richmond pour les montagnes. Dover, Mine de charbon.
iNous nous acheminons le 20 juin M. Guillemard et moi vers les montagnes : Monticello
habitation de M. Jefferson , est le but de cette
partie de notre voyage. MM. Graham et
Havans , négocians de Richmond j et possesseur d'une mine de charbon de terre qui
se trouve à-peu-près sur notre chemin , ont
bien voulu nous y conduire. Cette mine n'est
pour ainsi dire pas encore en exploitation. Plusieurs puits ont été faits et abandonnés dans
Tome V. A (2)
l'espoir de trouver dans un autre du char*
bon de meilleure qualité, et en plus grande
abondance. Il parait que cette mine est très-
riche , qu'elle est la même couche qui se
trouve dans les environs , et qui s'exploite depuis long-tems du côté Ouest de la rivière.-
Mais ces messieurs qui ne sont ni chimistes ,
ni méchaniciens , travaillent à tâtons, et ne
peuvent être éclairés par aucuns bons avis ,
car personne peut-être dans toute l'Amérique
ne connaît   le travail des mines.
C'est encore un des objets pour lesquels les
sociétés savantes des Etats - Unis pourraient
être de la plus grande utilité. Il leur serait aisé
de faire publier dans les papiers publics les
extraits des meilleurs livres , anglais , français et allemands sur cette science poussée si
loin en Europe. Ils pourraient aisément entretenir à ce sujet , comme pour tous ceux d'utilité publique , correspondance avec les savans
d'Europe , et par la publication de cette correspondance , tenir l'Amérique instruite de tous
les progrès, de toutes les découvertes dans la
science des mines ; ils pourraient lui sauver
ainsi tous les essais infructueux qui ruinent et
dégoûtent.
MM. Graham et Havans font exploiter
cette mine ,   et la  ferme dans laquelle elle
:3Ksr-__flÉ (3 )
se trouve , par environ cinquante nègres ,
employés indistinctement à ces deux ouvrages. Dans les terres les plus basses ils
trouvent le filon à cent vingt pieds de la surface de la terre , il a communément vingt-
qnatre pieds d'épaisseur. La terre jusqu'au
filon est dun bon argile rouge et jaune
mêlé de pierres très-friables. Le filon est enveloppé d'une petite couche d'ardoise imparfaite, et il repose sur un banc de granit; ce
qui , dit mon ami M. Guillemard , doit déconcerter tous les naturalistes d'Europe. Le charbon de cette mine , comme celui de presque
toutes celles ouvertes jusqu'ici dans ce pays se
tire en poussière, et les morceaux les plus solides qui s'en obtiennent se pulvérisent au
plus petit choc avec tant de facilité que. ce
charbon est plus propre aux fourneaux des
maréchaux , des serruriers , etc. , qu'à être
brûlé dans les cheminées. On croit que dans
quelques veines il sera plus solide : alors là
mine sera beaucoup plus profitable pour ses
possesseurs, mais cette opinion n'est encore
qu'une espérance.
Cette ferme-de trois cent cinquante acres,
presque tous de la meilleure qualité de terre i
et couvrant une mine dont la présence
était connue an vendeur .  n'a coûté il y a
A 2 < 4)
trois ans que cinq mille trois cent trente-
trois dollars , ce qui ne revient qu'à dix-huit
dollars l'acre. La ferme est conduite à la
mode du pays \ c'estjà-dire très-mai ; mais
comme la plus grande partie est ce qu'on
appelle de bas fonds (low grounds J les récoltes sont meilleures que dans les autres
terres où la culture n'est pas plus soignée.
Le chemin de Richmond à Dover ( c'est le
nom de la place où se trouve la mine) traverse
des bois d'une espèce médiocre. Les terres
sont généralement très-pauvres dans ce trajet,
quelques parties sont cultivées , et le sont mal.
Les maisons sont petites, mauvaises et peu
nombreuses. Elles sont habitées par des familles blanches, qui semblent peu aisées.
En passant le creek de Fuckhehoe, on quitte
le comté de Henry, où se trouve Richmond,
pour entrer dans celui de Gooekland.
CooeJilaiid- court - house.
Le pays de Dover à Gooekland - courthouse , où nous sommes venus coucher, est
plus varié que le précédent ; on y trouve pins
de collines encore, et quelques belles vues,
particulièrement de la hauteur de Pleasant,
où l'on domine sur un large vallon très-étendu, (5)
entièrement défriché, rempli de maisons et de
bouquets d'arbres  laissés auprès  des habitations, ou au milieu des champs.
C'était aujourd'hui jour de cour à Gooe-
kland. Il s'en tient une tous les mois par les
juges de paix du comté. Cette session du tribunal rassemble les juges, les avocats voisins ,
les particuliers qui ont des affaires, et beaucoup d'hommes oisifs, qui viennent moins
pour savoir ce qui se passe que pour boire ensemble.
li était près de neuf heures du soir quand
je suis arrivé j et j'avais devancé M. Guillemard.
La compagnie allait se quitter, les comptes
étaient faits , chacun était à cheval, et rien
n'empêchait plus la séparation que l'indécision , le bavardage familier aux ivrognes, et
l'attachement commun entr'eux , quand ils
viennent de s'enivrer ensemble. A ma manière
de parler anglais au maître de la maison , cette
assemblée a aisément reconnu que j étais Français. Alors tous se sont précipités de cheval,.
m'ont arrachés du mien j m'ont serré dans
leurs bras , ce vous êtes Français , » s'écriaient-
ils tous ensemble ; _o eh bien, vous êtes notre
» ami g notre cher ami, nous mourrions tous
» pour tous les Français ; nous sommes tous
P bons républicains, nous voudrions tuer tous
ï A3 âRè_^à#fcj_5
d. les Anglais ? ce serait bien fait, n'est-ce pas?
:» Ah  notre ami j notre cher ami ! 55 Et ils
s'écriaient entr'eux , & c'est un Français ,  le
S brave cher homme, c'est un Français. Mais
» puisque  vous  êtes   Français ,   vous  boirez
$ du grog avec  nous, -5 et ils me serraient,
me tiraient de tout côté,   me secouaient la
main ; ce dites, que voulez-vous que nous fas-»
-3 sions  pour vous ? vous êtes notre frère ; »
j'étais   tellement  pressé   de leur nombre et
de leurs caresses, qu'à peine pouvais-je toucher du pied à terre. Leur ivrognerie un peu
trop   tendre  avait  cependant   une intention
qui ne pouvait être désobligeante pour moi ,
et qui, je l'avoue, me faisait plaisir.  Je leur
répondais de mon mieux pour la circonstance,
mais comme on peut s'en douter, mes réponses
_se perdaient dans le bruit de leur joie et de
leurs  protestations.  Pendant  ce tems ,   une
énorme terrine de grog est arrivée, et nous y
avons bu les uns après les autres,   à la santé
des Français, de la France, de l'Amérique ,
de la Virginie, et de M. de la Fayette, dont
ils parlaient  avec enthousiasme.  U  a  fallu,
nialgré mon peu  de disposition à boire, recommencer deux à trois fois cette ronde de
grog, car il fallait bien vuider la terrine ; j'ai eu.
beaucoup de peine £ empêcher l'arrivée d'une. (7 )
seconde, et l'aubergiste leur ayant dit que le
Français (en parlant de moi) venant de faire
une grande route avait sans doute besoin de
repos , j'ai pu me tirer des mains affectionnées
de ces bonnes gens , qui tous voulaient me
mener chez eux, à dix , à quinze, à vingt
milles du lieu où nous étions.
J'ai aussi été aidé à ma séparation par le tragique retour d'un des convives, qui avait quitté
la partie avant que j'arrivasse pour aller se
battre avec un autre ivrogne. Ce pauvre jeune
homme arrivant en habit de combat, c'est-à»
dire, entièrement nud, était couvert de sang
d'un coup qui lui avait arraché une partie de
l'oreille, et d'un autre sur l'œil, qu'il avait hors
de la tête. La tendresse de mes amis s'est
appliquée au blessé, et j'ai été rendu à M.
Guillemard, qui était arrivé au milieu de la
fête que je recevais , et qui, entendant que les
Anglais y étaient assez mal traités, ne s'en
était pas approché.
En Virginie, où les villages sont peut être
moins multipliés qu'ailleurs, où les tavernes
sont rares, il s'en trouve toujours une auprès
des maisons où se tient le tribunal, sans quoi
les juges, les avocats, les plaideurs, n'auraient
aucun moyen de se procurer ni lit ni nourriture. Nous avons été logés fort bien dans la
A 4
m
m ■iWSSnmSMSî^
témm
(8)
maison destinée aux juges, dont nous avons
partagé le parloir avec trois avocats très-polis ,
très-sobres et de très bonne compagnie. Leurs
sentimens pour la France et pour ses succès
plus raisonnablement exprimés que ceux de
mes premières connaissances, l'étaient avec un
grand air de sincérité. Ils nous ont dit qu'ils
avaient appris que la France avait demandé
vingt mille hommes de troupes aux Américains pour les aider dans la conservation de
ses colonies des Antilles , et qu'ils ne doutaient pas que l'Amérique , en se rappelant
ses obligations envers la France, ne se hâtât
de les envoyer. On voit que ces braves gens
ne sont pas bien au courant des dispositions
de leur gouvernement, et qu'ils sont même
peu mesurés dans l'étendue qu'ils donnent à
la gratitude nationale. Quoiqu'il en soit, on retrouve, en Virginie le même langage d'affection
pour la France , de haine et sur-tout de méfiance pour les Anglais , d'attachement pour
M. de la Fayette, que l'on rencontre dans
toutes les parties de l'Amérique qui ne sont
pas trop rapprochées des grandes villes, et des
places à spéculations. En tout, le peuple des
campagnes et celui des grandes villes, celui
qui vit à quelque distance des côtes, et celui qui tient aux places de commerce sont (9)
deux peuples absolument distincts par leurs
mœurs et leurs opinions. Cette vérité sensible
dans tous les pays du monde , Test encore
plus en Amérique où le peuple est uniquement divisé en commerçans et en agriculteurs,
où le commerce appartenant presqu'en totalité
à l'Angleterre, voit ses propres intérêts attachés à ceux de cet empire , agit dans ce sens
et influence ainsi par les moyens que donne
toujours la supériorité de fortune, et forme
enfin une nation dans une autre nation ; tandis
que le peuple des campagnes, attachés par
ses propres intérêts à la prospérité unique du
pays qu'il habite j la souhaite avec sincérité , la
souhaite exclusivement, et n'est sujet qu'aux
erreurs dans lesquelles son ignorance peut
laisser égarer ses bonnes dispositions.
M. de Pdeux. Bird-ordinary.
Les chemins deviennent moins variés encore après Gooekland-court-house , toujours
des bois, la différence des collines aux vallons,
n'est à l'œil que celle du chemin qui monte
ou qui est uni. Les plantations sont toujours
moins communes et moins étendues , et la
culture encore plus rétrécie. Les tavernes sont
très-rares dans cette route. La plus prochaine (   10  )
était à dix-sept milles de notre couchée. J'ai
fait un mille de plus pour en trouver une
que je savais tenue par un Français , dont
j'avais appris encore que la maison avait été
brûlée récemment. Ce Français tenait jadis un
store à Charlotte-ville. Y ayant éprouvé des
malheurs sans inconduite , il est venu s'établir où il est, avec l'assurance qui lui avait
été donnée , que le mécontentement que l'on
avait de la taverne voisine lui amènerait beaucoup de voyageurs. On ne l'avait pas trompé ,
tous s'arrêtaient chez lui. On attribue à ce
grand succès , et à la jalousie qu'il a produit
dans la maîtresse de la taverne voisine , les
malheurs de son incendie , qui lui a coûté la
perte de son mobilier et de ses provisions, qu'il
estime à plus de quinze cents dollars. Son nom
est Plumard de Rieux ; il est de -Nantes. Si,
comme il le dit, il appartient à la famille de
Rieux , ce que n'indique point son nom de
Plumard, il serait d'une de celles que les anciennes opinions mettaient en France au premier rang. Il est frère d'un lieutenant de vaisseaux de la marine , qui a partagé les sentimens
politiques de l'ancienne marine , et a refusé de
servir depuis le commencement de la révolution. M. de Rieux à épousé en Amérique
la fille de M. Mazzey, italien \ établi alors dans ( 1» )
ce continent, qui s'est montré chaud républicain pendant la révolution , qui revenu depuis en Europe , y a été chargé d'affaires
du roi et de la république de Pologne en
France , sur sa réputation d'ami de la liberté,
et que l'on dit actuellement retiré à Pise.
Madame de Rieux, encore jeune, est aimable et instruite. M. de Rieux est aimé et<
estimé de tous ceux qui le connaissent ; il
soutient avec courage et gaîté tous les malheurs qui se renouvellent pour lui depuis
quelques-tems. Il est appelé à un héritage
assez considérable d'une tante restée en
France , et jouissant de ses biens ; il espère
cette succession , mais sans manquer de reconnaître qu'il est dans les circonstances actuelles au moins autant de probabilités contraires , que favorables au recouvrement de
cet héritage , quoiqu'il ait quitté la France
long-tems avant la révolution.
J'ai éprouvé chez M. de Rieux ce que j'éprouve toujours en rencontrant des Français ,
bons , honnêtes et raisonnables , un plaisir,
un intérêt que je n'éprouve à aucun degré
pareil, dans aucune autre circonstance , en
Amérique. Est - ce un préjugé , est - ce une
faiblesse ? Cela peut être , mais c'est ce que
je ressens constamment ? ce que j'ai toujours (   12)
ressenti en pays étranger, même avant les
malheurs de la révolution, et ce que je me
sens disposé à éprouver toujours encore. Ah!
combien il serait doux , en rencontrant un
compatriote honnête et malheureux , entouré
d'une femme et d'une famille nombreuse , de
pouvoir, par un prêt de quelque valeur ,
avancer le rétablissement de son aisance sans
blesser sa délicatesse ! La privation d'une jouissance de cette espèce, n'est pas la moins
fâcheuse conséquence d'un grand revers de
fortune.
M. de Rieux tient à loyer l'établissement où
il est, et les trois cent cinquante acres de
terre qui y sont joints , le tout pour quatre-
vingt dix-huit dollars par an , nouvelle preuve
de la modique valeur des terres en Virginie ,
les siennes étant d'une bonne qualité.
Après une journée presqu'entièrement passée
chez M. de Rieux , nous sommes venus coucher
à Bird-ordinary, dix milles plus loin. Les plantations deviennent de moins en moins fréquentes , et de plus en plus pauvres. Presque tous
ces petits planteurs, bien misérables, ont cependant un ou deux nègres. Les nègres , gé-
ralement bien traités en Virginie | le sont
presque toujours mieux chez ces pauvres fermiers,  qui partagent avec eux les travaux
*im ( i3)
des champs , et qui, s'ils ne les nourrissent
et ne les vêtissent pas bien J les traitent au
moins à cet égard aussi bien qu'eux-mêmes ,
tandis que dans beaucoup de plantations riches , les nègres n'ont pas de viande six fois
dans l'année , et vivent seulement de maïs , et
par fois de lait de beurre.
Milford.
C'est un très-petit village bâti depuis peu
d'années sur la Rivanna , petite rivière qui
se jette dans James - river. On passe avant
d'y arriver, le Melhaneck-creek, qui court
à la Rivanna. L'un et l'autre sont guéables,
mais la crue des eaux rend souvent les gués
très-dangereux , et quelquefois impraticables ,
du moins pour quelques heures , car leur pente
est si considérable, qu'en moins d'une demie
journée ils reviennent à leur profondeur ordinaire , qui n'est que de trois pieds.
Monticello. M. Jefferson ; sa culture
comparée à celle du pays.
Monticello est à quatre milles de Milford,
dans cette chaîne de montagnes qui s'étend
depuis James-river jusqu'au Rappahanock \ ( i4)
à vingt-huit milles en avant des montagne^
Bleues , et dans une direction qui leur est parallèle. Cette chaîne, qui est sans interruption
dans sa petite étendue , prend successivement
les noms de montagnes de l'Ouest, de montagnes du Sud et de montagnes Vertes. (West,
South , et Green mountains. J . q
C'est dans la partie connue sous le nom de
montagnes du Sud qu'est situé Monticello. La
maison est placée sup le sommet de la montagne. Le goût et les arts d'Europe ont été
consultés pour son plan. M. Jefferson en avait
commencé la construction avant la révolution
d'Amérique; depuis cette époque, sa vie constamment employée dans les affaires publiques,
ne lui a pas permis d'en completter l'exécution
dans toute l'étendue du projet qu'il paraissait
d'abord avoir conçu. Ce qui était construit a
souffert de la suspension du travail, et M.
Jefferson, rendu depuis deux ans à la vie privée , s'occupe aujourd'hui à réparer les dégâts
occasionnés par cette interruption , et plus
encore par son absence ; il achève son premier plan : il le rectifie même en donnant à
ses bâtimens moins d'élévation et plus d'étendue. Il se propose de ne les composer que d'un
seul étage, surmonté de balustrades ; un dôme
s'élèvera au centre de l'édifice. Les distributions ( i5)
Seront vastes et commodes ; les ornemens dr*
dedans et des dehors simples , mais réguliers et soignés. Monticello , tel qu'il devait
être dans son premier plan, était infiniment
supérieur pour le goût et la commodité , à
toutes les maisons d'Amérique ; mais M. Jefferson n'avait alors étudié les arts et le goût
que dans les livres. Son voyage en Europe lui
en a montré des exemples ; il se les ait appropriés , et son nouveau plan , dont l'exécution déjà avancée sera entièrement terminée
avant la fin de l'année prochaine , placerait
cette maison au rang des plus agréables de
La vue est depuis la maison de M. Jefferson une des plus vastes que l'on puisse rencontrer. Du côté de l'Est, où est la façade,
l'œil n'est arrêté par rien , puisque la montagne sur laquelle la maison est placée domine
toutes les élévations qui se succèdent jusqu'à
la Chésapeak. Il découvrirait l'Atlantique si
la distance n'était pas trop éloignée ; cette
distance en est le seul obstacle. A droite et
a gauche, l'œil parcourt la large vallée qui
sépare les Green , South et VPrest mountains
des montagnes Bleues, et n'a de bornes que
ces hautes montagnes dont , par un tems
clair, on apperçoit la chaîne à droite, jusqu'à
ï ( _6>
plus de cent milles , fort au-delà de Jame$3
river, et à gauche jusques dans le Maryland ,
de l'autre côté de la Potowmak; quelques intervalles que laissent les sommités irrégulières
des montagnes Bleus , découvrent la Peacked-
ridge, chaîne de montagnes placée entre les
montagnes Bleues et les montagnes du JNord ,
autre chaîne plus reculée. Mais en arrière
l'œil est promptement arrrêté par une montagne plus élevée que celle où est bâtie la
maison. Cette borne que l'œil rencontre si
prochainement de ce côté , et dans ce seul
point, est un repos agréable: l'immensité qu'il
embrasse de tous les autres côtés, étant déjà
peut-être trop grande. Un nombre assez considérable de champs cultivés , de maisons ,
de granges animent et varient l'étendue de
cette vue qui l'est plus encore par les belles
formes des montagnes , dont aucune dans
cette longue succession ne ressemble à une
autre. Le secours de l'imagination est cependant nécessaire pour completter la jouissance
de ce magnifique aspect; il faut qu'elle montre
ces plaines, ces montagnes telles que l'augmentation de la population et des défriche-
mens les rendront dans un plus ou moins
grand nombre d'années. La proportion entre
les parties cultivées et celles encore couvertes
de ( g y
couvertes de bois aussi vieux que le Monde ,
est aujourd'hui beaucoup trop grande, et
peut-être même quand elle disparaîtra, l'œil
désirera-t-il encore une large rivière , une
masse d'eau, sans laquelle une vue. quelque
grande, quelque étendue qu'elle soit, manque
toujours de ce qui peut la rendre entièrement belle.
C'est sur cette montagne et dans les vallons dont elle est entourée , en-deçà et au-
delà de la Rivanna que sont les cinq mille
acres dont M. Jefferson est possesseur dans
cette partie de la Virginie. Onze cent vingt
seulement sont en culture. Les terres laissées
aux soins des économes ont souffert, comme
les bâtimens, de la longue absence du maître.
Elles ont été épuisées par des cultures successives , d'après l'usage du pays. Leur situation
inclinée y rend les soins plus nécessaires que
pour des terres situées à plat ; elle y rend
plus nuisibles les méthodes communes ; elle
exige enfin dans leur ménagement plus de
réflexions et de combinaisons qu'il n'en faudrait dans tout autre. C'est aujourd'hui l'occupation de M. Jefferson. Peu accoutumé
aux soins de l'agriculture , il n'en a saisis les
principes que dans les ouvrages qui en
traitent et dans la conversation. C'est un
Tome V. B
_
3 ( m
genre de lumières souvent trompeur et toujours insuffisant dans un pays où l'agriculture
est bonne ; mais il est préférable à celui de
la pratique dans un pays où la pratique est
mauvaise , et où la routine, dont il est si difficile de se débarrasser, est cependant dangereuse à suivre. On doit sur - tout en bien
espérer lorsqu'un esprit observateur comme
celui de M. Jefferson , qui prend la théorie
pour guide , en veille l'application avec discernement, et en rectifie l'usage selon les circonstances particulières au pays , au climat ,
au terrein, à l'expérience qu'il acquiert tous
les jours.
La rotation ancienne était le tabac, pendant
quatre ou cinq années consécutives, puis les
jachères, puis le tabac. La culture du tabac
étant presqu'entièrement abandonnée dans
cette partie de la Virginie , la rotation commune est bled , puis maïs , puis bled , puis
maïs, jusqu'à ce que la terre usée n'ait plus la
force de rien produire ; après quoi , le champ
est abandonné , et le cultivateur passe à un
autre qu'il traite et abandonne de même ,
jusqu'à ce qu'il revienne à celui qui le premier avait été délaissé , et auquel le repos
a rendu quelques facultés productives. La
disproportion entre la qniarftire' de terres qui ( '9 )
appartiennent aux planteurs , et les bras qu'ils
peuvent y employer , diminue  pour eux les
inconvéniens  de  cette   détestable  méthode.
Les terres qui ne sont jamais fumées ,  four*
nissent plus ou moins long-tems à cette alternative de froment et de maïs selon leur
nature et  leur position ;  elles redeviennent
aussi, par les mêmes circonstances, plus ou
moins  promptement  en état de  fournir  de
nouvelles récoltes. Si elles se recouvrent de
bruyères, d'herbes, elles sont cultivables souvent au  bout de huit à dix ans; si elles ne
s'en recouvrent pas, un espace de vingt années
ne   les  rend pas  capables de reproduction.
Les cultivateurs qui n'ont point assez de terres
pout en laisser une grande quantité aussi long-
tems sans récolte, font succéder à la culture
du bled et du maïs , une ou deux années de
jachères , pendant lequel tems les champs servent de pâtures , puis sont employés de nouveau à la même culture. Dans l'une et l'autre
de  ces  méthodes ,   les terres  rapportent  de
cinq à six boisseaux de bled, ou dix à quinze
de maïs par acre. On doit aussi compter dans
les produits du maïs, cent livres de feuilles
pour chaque cinq boisseaux ou chaque barril
de grain.  Ces feuilles sont données en fourrage aux animaux. C'est ainsi que les terres
B 2 ( ^o )
de M. Jefferson avaient toujours été cultivées,
et c'est ce système qu'il a très-sagement
abandonné. Il a divisé en quatre fermes la
totalité des terres qu'il cultive ; chacune l'est
en sept champs de quarante acres. Chaque
ferme est donc de deux cent quatre vingt
acres. Sa rotation est de sept années , et c'est
elle qui a réglé la division de chaque ferme
en sept champs; Des sept années, la première
est en bled, la seconde en maïs, la troisième
en pois ou pommes de terre, la quatrième
en vesce , la cinquième en bled , la sixième
et la septième en trèfle. Ainsi, il n'est pas
une année sans avoir une récolte de chacun de ses champs, et la succession de ses
cultures préparant la terre pour la récolte
suivante, en augmente le produit. L'abondance
de ses trèfles , de ses pommes de terre, de
ses pois, ect., lui donnera les moyens d'entretenir assez de bétail pour fumer ses terres,
qu'il ne fume presque point encore , indépendamment du grand profit qu'il fera par la suite
sur la vente des bestiaux.
Chacune de ces fermes, sous la direction d'un
économe particulier , est cultivée par quatre
nègres L quatre négresses , quatre bœufs et
quatre chevaux. Les économes qui exploitent
toujours séparément  s'entr'aident  cependant
! ; i (21   )
dans le moment des récoltes et dans ceux où le
travail est urgent. La grande déclivité des
champs, qui rendrait les charrois à un centre
commun, très - pénibles et très-longs i même
dans chaque ferme, a déterminé M. Jefferson
à construire sur chaque champ, un grenier
capable d'en contenir la récolte engrain ; celle
en fourrage y est serrée aussi , mais elle est
presque toujours assez abondante pour exiger
des meules particulières qui se placent près du
grenier. Les greniers sont faits en troncs d'arbres , leurs planchers en planches. Les forêts
et les esclaves réduisent à presque rien les
dépenses de ces constructions.
M. Jefferson a une de ces belles machines
à battre le bled , inventée il y a quelques
années en Ecosse , et déjà fort commune en
Angleterre. Cette machine , dont le poids
total ne s'élève pas à deux mille livres, est
portée d'un grenier à l'autre , dans un char-
riot i et bat de cent vingt à cent cinquante
boisseaux par jour. Un ver , dont les œufs
sont presque toujours déposés dans l'épi de
bled , en basse Virginie , oblige de battre le
grain peu de tems après la récolte ; alors la
chaleur qu'occasionne le mélange du. grain et
de son enveloppe dont il est dégagé , mais au
milieu de laquelle on le laisse, détruit le principe
B 3
P (22   )
vital de l'œuf, et garantit le bled des încon-
venions de son développement. Le bled laissé
en épi, sans être promptement battu , serait
détruit par le ver qui éclorait de ces œufs.
Ce fléau ne s'étend pas cependant plus loin
au Nord que la Potowmak , et a pour borne
à l'Ouest les montagnes Bleues. Peu de semaines après être battu, le bled , à l'abri de
tout danger , est vanné , et peut être envoyé
au marché. Les planteurs de Virginie battent
ordinairement leur bled en le faisant piétiner
par les chevaux ; cette manière est lente , et
il n'est aucun pays où la célérité de cette
opération soit aussi nécessaire que dans ces
parties de la Virginie. D'ailleurs , le piétinement des chevaux brise la paille. M. Jefferson espère que sa machine se répandra dans
l'Etat. Elle y a déjà quelques imitateurs dans
son voisinage, Dans un pays où chacun a du
bois en abondance , la construction n'en peut
être que d'une dépense bien légère.
M. Jefferson, dans l'état où est aujourd'hui
sa ferme , compte sur un produit commun de
huit boisseaux de bled par acre , de dix-huit
de maïs , et de deux milliers de trèfle. Quand
les terres seront fumées, il doit espérer une
récolte deux fois au moins, et peut-être trois fois
plus considérable. Mais ses terres ne seront (23   )
jamais fumées autant que le sont celles d'Europe. Le gros bétail , les cochons , qui
chez nous sont tenus toujours à la ferme , ou
y, reviennent, le soir, et dont le fumier est
recueilli avec soin , conservé seul, ou mêlé,,
selon les circonstances , sont ici laissés dans
les bois toute l'année. M. Jefferson n'a de
moutons que pour la consommation de sa
table. Il ne coupe les trèfles que deux fois
dans la saison, et il ne souffre point que ,
dans aucun tems, ses. animaux pâturent dans
ses champs. Son engrais sera donc réduit à ce
que la consommation de ses fourrages pourra
entretenir de bestiaux, qu'il se propose d'acheter aut commencement de l'hiver t pour les
revendre au printems, et ces bestiaux , nourris
autour des greniers où seront serrés les fourrages , ne fourniront des fumiers que pour
ces champs.
L'opinion qu'a M. Jefferson , que l'ardeur du
soleil, dans ce pays , détruit, eu du moins
épuise en grande partie les sucs nourriciers de
la terre , lui fait juger nécessaire, de la laisser
toujours couverte. C'est autant pour les préserver de cette destruction ., que pour multip^e^c
ses produits, que ses champs ne sont jamais
en jachères. Le même principe le guide pour
rie faire couper ses trèfles que deux fois,  et
B 4 (   -4)
pour empêcher la pâture. D'après ce principe,
ses champs ne sont point enclos ; un seul
rang de pêchers les divise.
Il faudrait une longue expérience pour juger
si la perte en fumier que ce système occasionne dans ses fermes, si l'avantage connu
ôtures en fossés, sur-tout dans une situation inclinée , où les pluies portent toujours vers le bas, les terres d'en haut, sont
avantageusement compensés , par la faculté
végétative qu'il croit ainsi conserver à ses
champs. Son système est à lui seuf dans le
pays , il est censuré par quelques voisins , qui
s'occupent aussi avec intelligence d'améliorer
leur culture ; mais il y tient, et il le croit
fondé sur de bonnes observations.
La culture de tout ce pays est, comme je
l'ai dit, principalement tournée vers le froment. La hausse des prix de ce grain depuis
deux ans, a donné cette direction aux spéculations des planteurs comme à celles des marchands. La population de la Virginie , si peu
considérable en proportion de son étendue,
si peu rassemblée en villes , fournirait un
débit peu sûr à une grande quantité de bestiaux. Chaque planteur en a dans les bois
plus qu'il n'en faut pour la consommation
de sa  famille.   Les nègres ,  qui  font  une ( =5)
grande partie de la population, mangent peu
de viande, et ce n'est que du porc. Quelques
fermiers cultivent du seigle , de l'avoine ;
mais c'est le petit nombre. Les grains sont
vendus ici à des négocians de Miîford , ou
de Charlotte-ville , qui les embarquent pour
Richmond. Le prix du marché de cette dernière place est un schelling de plus par boisseau que celui du marché ordinaire. La spéculation, ou le besoin pressant d'argent, font
varier quelquefois cette manière de vendre,
mais elle est la plus commune. L'argent est
très-rare dans ce canton. Les papiers de
banque n'y sont pas connus ; c'est donc généralement par échangé, que se font les vente!.
et le marchand qui reçoit les grains, donne
leur valeur dans l'espèce de denrées dont le
vendeur a besoin.
M. Jefferson a vendu son bled , l'an dernier , deux dollars et demi le boisseau. Il
assure qu'il est, dans ce canton , plus blanc
que dans les environs de Richmond, et dans
tous les autres bas pays, et que le boisseau
qui là ne pèse que de cinquante-cinq à cinquante-huit livres, pèse chez lui de soixante
à  soixante-cinq.
Outre les onze cent vingt acres de terres,
divisés en quatre fermes, M. Jefferson en cul- I
K
(26)
tive quelques autres en turneps , en chicorée , et autres cultures particulières , mais en
petit nombre.
Avant de quitter sa ferme , je ne veux pas
oublier de dire que j'ai vu ici une drilling-
machine, dont on ne peut traduire le nom
en français que par machine à semer en paquets. M. Jefferson dit qu'elle a été inventée
dans son voisinage. Si elle est aussi bonne
qu'il le croit , c'est une invention d'autant
plus heureuse , qu'au dire d'Arthur Young,
il n'en existe pas une bonne en Angleterre.
Cette machine , établie sur une espèce de
train de charrue, porte un couteau qui ouvre
légèrement le sillon à la profondeur désirée.
En arrière de ce couteau, et dans la partie
supérieure, est une petite auge , où le grain
que l'on veut semer est placé. Ce grain en
est enlevé par une suite de petits dés cousus
sur une bande de cuir ou de ruban, en tournant autour de deux pivots placés l'un au-
dessus de l'autre , à la distance de sept à huit
pouces. Les petits dés puisent le grain dans
l'auge , l'enlèvent et le reversent dans un
petit conduit qui le dépose dans la voie
faite par le couteau. La distance d'un de
ces dés à l'autre dans sa chaîne, détermine
celle qui se trouve entre les places  oji les (S7)
semences sont déposées dans la terre ; un râteau fixé à la machine en arrière des conduits
par où descendent les semences, les recouvre.
La chaîne sans fin de dés , qui fait le mérite
de la machine , peut être comparée à celle
dont on se sert pour puiser l'eau à de grandes
profondeurs , ou plus positivement encore
à un élévateur de farine dans les moulins
à!Evans. Elle est mise en mouvement par une
roue légère, qui roule sur la terre à mesure
que la machine avance, et qui est fixée de
manière à ne recevoir "aucune interruption
dans sa marche par les inégalités du terrein,
même par les pierres qu'elle peut rencontrer.
S'il est vrai que cette machine remplisse entièrement le but qu'on en attend, on ne conçoit
pas qu'elle n'ait point été inventée plutôt ; car
elle n'est composée que de mouvemens bien
connus, de moyens sans cesse employés, et
sans aucune complication. Elle me semble
encore très-susceptible de perfectionnement.
On trouvera sans doute que je rends un
assez bel hommage à l'agriculture en parlant
de M. Jefferson comme fermier , avant d'en
parler sous tout autre rapport.
Il faut être entièrement ignorant de l'histoire
de l'Amérique,   pour ne pas savoir que M.
Jefferson
s avec Georges Washington, ■ïfG&m&ÈSà
( 28)
Franklin, John Adams, M. Jay , et un petit
nombre d'autres , les travaux et les périls de
la révolution dans toutes ses époques ; qu'il a
porté dans le fameux congrès qui l'a décidée
et conduite , une hardiesse et une fermeté de
caractère , une réunion de talens et de connaissances , une stabilité de principes qui feront passer à la postérité son nom avec éclat,
et qui lui assurent à jamais le respect et la
reconnaissance de tous les amis de la liberté.
C'est lui qui dans ce fameux congrès , si respectable et si respecté , dans ce congrès , toujours inaccessible à la séduction, à la crainte
et à la faiblesse apparente du peuple dont il
était l'organe , et fort de la grandeur et de la
beauté de la cause qu'il avait à défendre, c'est
lui, dis-je , qui avec M. Lee, autre député de
la Virginie, et son ancien , a proposé la déclaration de l'indépendance. C'est lui qui, principalement avec John Adams , en a pressé la délibération , et en a emporté la décision, en surmontant la prudence de quelques-uns de ses
collègues , non moins patriotes , mais plus timides qu'eux ; c'est lui qui a été chargé de la
rédaction de ce chef-d'œuvre de raison, de
noblesse et de fierté. C'est lui qui depuis ,
gouverneur de Virginie aux époques des invasions d'Arnold et de Cornwallis , s'est acquis ( 29 )
un titre particulier à la reconnaissance de ses
concitoyens. C'est lui qui, le premier ambassadeur des Etats-Unis en France après la paix ,
a rempli à cette grande époque ce poste distingué à la satisfaction des deux nations. C'est
lui enfin, qui, secrétaire d'Etat en 1792, quand
les ridicules et désorganisatrices prétentions de
M. Genêt, et l'arrogante hauteur du ministre
d'Angleterre, voulaient, chacun dans leur
sens , abuser de la faiblesse politique des
Etats-Unis , a fait tenir à son gouvernement
un langage noble et franc , qui eût honoré la
puissance la plus formidable. Cette longue
correspondance avec ces deux agens mal-intentionnés, mériterait à elle seule , par sa justesse , sa profondeur et son habileté , la réputation d'un homme dEtat à son auteur.
M. Jefferson est , depuis le commencement
de 1794 > retiré des affaires. C'était le moment
où la malveillance de l'Angleterre s'exerçait
contre les Etats-Unis avec le plus de force ,
où ses traitemens iniques étaient ressentis
avec le plus d'amertume d'un bout à l'autre
de l'Amérique. C'était l'époque la plus importante pour la politique des Etats-Unis , puisqu'ils voulaient en avoir une active. La préférence presque continuelle que donna dans
cette circonstance le Président aux avis de
i
 _» fik-PJ
(■3o)
M. Hamilton , qui entraînaient toujours 1'opi-
nion du général Knox , et même celle de
M. Randolph , alors attorney général de l'Union , sur ceux de M. Jefferson, lui fit prendre
cette résolution. Dès-lors M. Jefferson était
regardé par le parti gouvernant comme chef
de l'opposition. On lui prêtait des vues de
révolution , de trouble. On l'accusait de vouloir renverser la constitution des Etats-Unis,
d'être l'ennemi de son pays, de vouloir être
tribun du peuple. Il suffit de savoir que M.
Jefferson est un homme d'esprit pour sentir
l'absurdité de ces grossières imputations.
Quand on connaît sa vertu , on s'étonne
qu'elles aient pu être prononcées. Ses propos
sont ceux de l'homme le plus attaché au maintien de l'Union , de la constitution actuelle,
à l'indépendance des Etats-Unis. Il se montre
ennemi de tout nouveau système que l'on
voudrait établir, mais plus ennemi de la monarchie que de tout autre. Il pense que la
constitution doit être soigneusement conservée,
mais défendue des atteintes que lui porterait
l'extension des prérogatives clu pouvoir exécutif. Elle a été faite , acceptée dans des intentions républicaines , il la veut maintenir
républicaine. D'ailleurs , je l'ai entendu parler
avec un grand respect des vertus du Président, ( 3i )
et avec estime de son jugement sûr et sain.
Mais les partis sont exaltés en Amérique ;
ils s'enveniment chaque jour ; les hommes qui
partagent l'opinion de M. Jefferson , attaquent
leurs opposans par des imputations sans doute
aussi peu fondées. Où il y a parti, il n'y a jamais raison, ni justice toute entière à espérer
d'aucune part ; rarement même morale sévère
dans les moyens de servir sa cause ; on la voit
bonne, on croit mauvais tout ce qui n'est pas
elle , on le croit bientôt coupable , et alors
même la probité sert à égarer la probité. Les
ressentimens personnels prennent pour chacun
la couleur de l'esprit public ; et souvent dans
les partis, quand les injustices les plus odieuses
sont commises , les calomnies les plus atroces
répandues, peu d'hommes sont dans le secret,
et savent que ce sont des injustices et des
calomnies. Cette vérité est incontestable pour
tout homme qui a vécu au milieu des partis,
et alors elle doit conduire à la tolérance.
M. Jefferson est dans la société doux , facile, obligeant, quoique froid. Sa conversation
est une des plus agréables et des mieux nourries
que l'on puisse trouver dans quelque partie du
inonde que ce soit. Il tiendrait en Europe un
rang distingué parmi les savans , et c'est ainsi
qu'il y a été vu. Aujourd'hui, il s'occupe avec mm
activité et constance de sa ferme, de ses bâtimens ; il en ordonne , il en dirige , il en suit
les travaux dans tous les détails. Je l'ai trouvé
au milieu de la moisson , à laquelle l'ardeur
brûlante du soleil ne l'empêche pas de présider. Ses nègres sont nourris, habillés, traités,
aussi bien que le seraient des domestiques
blancs. Comme il ne peut pas attendre de
secours des deux petites villes voisines , tout
se fait chez lui , ses nègres sont menuisiers ,
charpentiers, maçons, charrons, serruriers, etc.
Il emploie les enfans à une manufacture de
doux , qui lui est déjà très-profitable. Les
jeunes et vieilles négresses filent pour les ha-
billemens des autres. Il les stimule par des
récompenses, par des distinctions ; enfin ,
son esprit supérieur s'emploie dans le ménagement de ses intérêts domestiques , avec l'habileté , l'activité , l'ordre qu'il a porté dans les
affaires publiques , et qu'il porterait par-tout.
Il est aidé dans le soin de son ménage par ses
deux filles, Madame Randolph et Miss Maria,
l'une et l'autre belles, jolies, modestes et aimables. Elles ont été élevées en France, Leur
père les a souvent menées chez Madame d En-
ville, ma chère et respectable tante ; elles y
ont connu ma famille , et les noms de beaucoup de mes amis ne leur sont pas étrangers ;
nous ( 33 y
nous avons pu les prononcer ensemble. On concevra que j'en ai dû recevoir des impressions
sensibles, des souvenirs quelquefois pénibles,
mais toujours doux. A quinze cents lieues de
sa patrie, isolé, dans un autre monde, souvent
en proie à la mélancolie , on croit être rappelé
à l'existence, et n'être pas étranger même au
bonheur, en entendant parler de sa famille,
de ses amis , par des personnes qui les ont
connus , qui se souviennent de leurs noms , de
leurs figures, de leurs intérêts, qui s'expriment
à leur égard avec bienveillance.
M. Randolph est propriétaire d'une plantation considérable joignant à celle de M. Jefferson, il passe avec lui tous les étés, et semble,
par son affection, être plutôt son fils que son
gendre. Miss Maria ne quitte pas son père ,
mais elle a dix-sept ans , elle est remarquablement belle , et sans doute elle trouvera
bientôt qu'il est encore des devoirs plus doux à
remplir que les devoirs filiaux. La philosophie
de M. Jefferson , son amour pour l'étude , sa
belle bibliothèque , qui lui en fournit les
moyens , les ressources de son esprit, ses
amis, enfin, l'aideront sans doute à supporter
cette privation , qui d'ailleurs , probablement,
ne sera pas entière : le second gendre de M. Jefferson pouvant : comme M. Randolph . se rap-
Tome V. C ■„__-_K-?ii«m?___
(34)
procher de Monticello , et ne pouvant pas , s'il
est digne de Miss Maria , trouver une société
plus désirable que celle de M. Jefferson.
La situation de Monticello rend ce lieu
exempt des exhalaisons pestilentielles , source
de tant de maladies dans les pays d'en bas ;
sa grande élévation le fait jouir du plus léger
souffle de vent , et les brises de lamer , qui sur
le rivage se font sentir vers huit ou neuf heures
du matin, arrivent à Monticello à une heure
ou deux après midi, et y apportent quelques
fraîcheur ; mais le soleil y est insupportable
par son ardeur, comme dans tous les États du
Sud et les lieux qui y ont quelque avantage
sur les autres, sont ceux qui , comme celui-
ci , ne sont exposés qu'à ses rayons directs
sans pouvoir éprouver la reflection de montagnes plus élevées, ou de bâtimens voisins.
M. Jefferson , comme tous les propriétaires
d'Amérique, pense que son habitation est plus
saine qu'aucune autre , qu'elle l'est autant que
les plus belles parties de la France, que la fièvre
d'accès ne s'y est jamais fait sentir , qu'on n'y
voit point de maladies bilieuses ; cela est sans
doute, puisqu'il le dit, et puisque personne
n'est malade , ni parmi sa famille , ni parmi
ses nègres ; mais je n'en pense pas moins qu'un
Européen qui dans cette saison ne se tiendrait
i-__-_l (35)
pas à couvert à Monticello depuis neuf heures
du matin jusqu'à six heures du soir, n'y jouirait
pas long-tems de la santé. Dans les sept jours
que j'y suis resté, il n'y en a pas eu un seul
sans quelques momens de pluie , et la chaleur
n'en perdait pas /pour cela de sa force»
On rencontre en Virginie plus qu'en Caro«
line et qu'en Géorgie des nègres quarterons*
J'ai même vu , et particulièrement chez M*
Jefferson, des esclaves qui n'avaient ni par
la couleur ni par les traits aucune trace de
leur première origine , mais ils sont fils de
mères esclaves , et par conséquent esclaves.
Cette plus grande quantité de gens de couleur est due à la plus grande ancienneté de
l'établissement de la Virginie, et c'est la classe
des économes que l'on accuse de la produire.
Ils en ont la tentation puisqu'ils sont jeunes,
et toujours au milieu de ces esclaves. Us eu
ont le pouvoir puisqu'ils sont despotes. Cependant l'opinion est si forte contre ce mélange des blancs avec les noirs , que c'est
toujours à la dérobée et passagèrement qu'ils
satisfont leur fantaisie, aucun ne vivant régulièrement avec une femme de couleur.
Avant de terminer cet article, je dois dire
que j'ai été témoin pendant mon séjour à Mon*
ticello, de l'indignation qu'a produit  parmi
G __ W1
S36 ) fe
tous les planteurs des environs le traitement
cruel d'un maître envers son esclave , qu'il
avait battu au point de le laisser presque mort
sur la place. La justice poursuit ce maître
barbare, et chacun des maîtres de nègres témoigne hautement le désir que la loi prononce
sévèrement contre lui, ce qui semble n'être
pas douteux.
Mais il est tems de laisser M. Jefferson ,
dont la réception obligeante a répondu entièrement à ce que j'avais droit d'attendre de sa
civilité, de notre ancienne connaissance faite
en France, et de sa liaison particulière avec
mes parens et mes amis. M. Jefferson est appelé par le parti républicain , dit anti-fédéraliste, pour succéder dans la présidence des
Etats - Unis à George Washington, qui déclare publiquement ne vouloir pas accepter la
continuation de cette place, si le vœu de la
majorité du peuple des Etats-Unis la lui offrait.
L'autre parti y appelle John Adams , à qui
des services anciens, une conduite distinguée
dans la cause de la liberté, sa place enfin de
vice-président, donnent sans doute aussi de
grands droits. Dans les circonstances où se
trouvent aujourd'hui les États-Unis, divisés
entre deux partis qui s'accusent mutuellement
de perfidie et de trahison , et entraînés dans
___i_-j_i
_j (37 )
des démarches politiques aussi difficiles à ré<*
tracter qu'à poursuivre, cette grande place est
remplie d'écueils ; la probité, le dévouement
à la chose publique, et les lumières les plus
distinguées ne les pourront faire éviter tous.
Il n'existe plus dans les États-Unis un homme
dans la situation où était George Washington
à sa première nomination, l'homme réunissant en lui la confiance et la reconnaissance
de toute l'Amérique. Il ne serait plus cet
homme dans les circonstances actuelles , et
le Président prochain des États-Unis ne sera
que le président d'un parti. U faudrait donc
être l'ennemi d'un des prétendans pour s'unir
à lui dans le désir qu'il pourrait avoir d'être
porté à ce poste eminent. La jouissance temporaire de la vanité du proclamé , pourrait
bien être douloureusement suivie de chagrins
pour le reste de sa vie.
Les deux petites villes de Charlotte-ville et
de Milford font le Commerce des produits
du pays qui est entr'eîles et les montagnes.
Elles sont même une espèce de dépôt pour le
commerce des pays encore plus éloignés ,
et particulièrement Milford , où commence
la navigation qui de ce point n'est plus interrompue jusqu'à Richmond. Le transport des
marchandises et des produits  par eau coût©
C 5 (38)
un tiers de dollar par cent livres pesant. La
commerce , qui se fait aussi un peu en argent,
a lieu principalement par échange , parce
que l'argent est rare et que les billets n'y sont
reçus qu'avec difficulté. Le prix des terres est
de quatre à cinq dollars l'acre , et le nombre
de celles à acquérir est très-considérable. La
viande se paye quatre pences, c'est-à-dire le
mouton , le veau, et l'agneau ; car on n'y
trouve de bœuf que dans l'hiver. Les ouvriers
blancs comme maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers, se paient d'un dollar et demi
à deux dollars par jour, selon leur rareté dans
le pays. Les maçons à ce titre obtiennent le
plus haut prix, il n'y en a pas quatre qui tra=*
vaillent en pierres dans tout le comté d'Albe-
marie , où est situé Monticello, que j'ai quitté
le 29 juin,
FVoods-tavern.   Culture du tahac.
Le chemin jusqu'à Woods-tavern ,sur Jek-*
ney-creek, et à travers les bois, est assez
uni et assez bon. Les plantations y sont toujours rares, chacune d'elles occupe en tabac
autant d'acres que son propriétaire peut y
employer de nègres. Mais ici, comme sur la
rivière de James ? et dans toute la Virginie $ (39 )
le tabac fait annuellement place au bîfd, qui
devient peu à peu la culture presque générale,
et la baisse actuelle des bleds ne semble pas
rendre les planteurs moins attachés à ce changement dans leur système de culture.
La culture du tabac est difficile , vétilleuse
et incertaine. Il se sème dans le mois de mars
dans un terrein gras, un peu humide.
Avant le tems de la semence le terrein est
couvert de petites branches d'arbres , que l'on
y brûle pour détruire les herbes et les racines
qui pourraient nuire à la croissance de la
plante , et aussi pour féconder la terre par
leurs cendres. Le tabac est semé sur couche,
et fort épais, dans un coin du champ le plus
à l'abri qu'il est possible. Cette semence est
couverte de branches, dans la crainte que le
froid ne nuise à son développement et n'empêche la plante de pousser. Quand elle a trois
ou quatre pouces de haut, elle est transplantée
dans le champ qui a été bien ameubli et travaillé en butte ; un nègre d'un coup du dos
de la bêche applatit le haut de la butte, et un
pied de tabac est planté sur chacune d'elles,
distantes l'une de l'autre de quatre pieds en
tout sens. On tient constamment le terrein
propre, on épluche la plante, et on lui arrache
les feuilles que l'on juge pouvoir   nuire à sa
C4
1
 . _FW"1
-K
(4o)
parfaite croissance, en commençant toujours
par celles qui sont les plus près de terre , et
que l'humidité pourrait affecter. On en butie
la tige, on en brise la tête avec l'ongle pour
l'empêcher de s'élever trop haut ; on coupe
tous les rejetons qui poussent sous les aisselles
des feuilles, on arrache successivement toutes
les feuilles, n'en laissant jamais plus de huit
à neuf. Enfin, quand la plante est jugée mûre,
ce qui a lieu dans le mois d'août, elle est coupée, et laissée plusieurs jours à sécher au soleil dans le champ , puis emportée dans des
greniers. Chacune d'elles y est séparément
suspendue par la partie inférieure. Là , les
feuilles prennent par la dessication un dernier
degré de maturité , mais ne le prennent pas
également ; car cette dessication qui a lieu au
bout de deux jours pour quelques-unes, dure
plusieurs semaines pour quelques autres. A
mesure que les feuilles sont séchées, elles sont
arrachées de la tige , et arrangées les unes
sur les autres en petits paquets. Les feuilles
les plus parfaites doivent être mises ensemble,
les feuilles de qualité inférieure doivent encore
être séparées en classes différentes; au moins
est-ce ainsi qu'en usent les planteurs qui apportent le plus de soins dans la fabrication de
leur tabac. Les petits paquets de feuilles liés (4i )
par leurs queues , sont mis ensuite sous la
presse , puis entassés de force dans les bou-
cauds. Ces procédas varient plus ou moins
dans les diverses plantations , mais il n'y a
point entr'eux de bien grandes différences.
Les tabacs cultivés en Virginie sont le sweet
scented, le plus estimé de tous ; ensuite le big
et little ( gros et petit ) , puis lefrederick, enfin le one-and-all, le plus grand de tous, celui
qui rapporte le plus en quantité. Le tabac
cultivé dans ces cantons se vend à Milford
ou à Richmond. Le prix est le même, aux
frais près de la voiture, qui sont d'un tiers
de dollar par cent pesant, comme pour toute
autre denrée. Il a été vendu cette année six
dollars deux tiers le cent. Il y a trois ans, le
prix n'en était que de trois à quatre dollars.
Un nègre peut cultiver dix mille buttes, et
chaque acre en contient quatre mille. C'est
tlonc deux accès et demi qu'un nègre peut
cultiver ; quatre buttes donnent à-peu-près
une livre de tabac, ainsi chaque acre en donne
environ mille livres \ et chaque nègre en
peut produce deux mille cinq cents livres.
Mais, comme je l'ai dit, la culture de cette
plante est très-vétilleuse , elle est exposée à
* une grande quantité d'accidens , qu'il n'est
pas toujours possible d'éviter, et qui font pé-
j C4-)
rir beaucoup de tiges ou gâtent au moins
beaucoup de feuilles. i°. La plante après sa
transplantation est souvent attaquée dans sa
racine d'un petit ver qui fait jaunir la feuille,
et qu'il faut aller chercher en terre avec le
doigt, si l'on veut sauver la plante. 20. L'humidité donne le feu aux feuilles, c'est-à-dire
les couvre de taches rouges, qui les fait tomber en pourriture, et la tige est perdue. 3 \ Les
grands vents cassent la tige. 4°« Quand les
feuilles sont au moment d'acquérir leur maturité, de grosses chenilles, (horn wormsj, s'y
nichent, les attaquent, et détruisent entièrement la plante, si on ne peut les arracher.
5\ Quand le tabac est coupé et mis à sécher
sur terre , l'humidité en détruit la qualité. La
semence pour l'année suivante s'obtient de
quarante à cinquante tiges par acre , que le
cultivateur laisse pousser dans toute leur hauteur, sans leur casser la tête.
M. Wood ne cultive pas de tabac sur la
ferme où est sa taverne , mais sur une qui
est à sept milles plus loin , et il cultive du
one-and-ail. Près sa taverne il cultive le
bled et le maïs comme tous les fermiers du
canton ; seulement il fume ses champs de
tems en tems , ce qui prolonge beaucoup
la durée de leur fertilité : il obtient souvent ( 43 )
trente boisseaux de bled par acre. Ses pro-
produifs, soit en grains , soit en tabac sont vendus à Milford.
Le prix des terres est dans ce canton le
même que près de chez M. Jefferson.
La taverne de M. Wood est si bonne, si
propre ; lui , sa femme et toute sa famille
sont si serviables, si obligeans , que je ne
puis m'enpécher d'en faire mention ici. M.
Wood est un vieillard bien droit, bien portant , de bonne humeur ; il est depuis trente-
cinq ans établi dans cette partie de la Virginie, où il est arrivé d'Irlande, et où il a fait
une fortune considérable.
North - ga rden - mounta ins.
A peu de milles au delà de M. Wood on
passe près de North-garden-mountains (montagnes du jardin du JSTord ). C'est un petit
cercle de montagnes presqu'entiérement fermé,
et qui contient à - peu - près dix mille acres
de la meilleure terre. La richesse du sol,
la variété des expositions qui les rendent
propres à toutes sortes de culture , ont valu à
ce petit canton le nom qu'il porte. Un planteur y fait depuis quelques années des essais
de vigne avec succès ; il met dans son vin de
_
j warn^m
(44)
l'eau-de-vie et du sucre , et croit que c'est
ainsi que se fait le vin dans tous les pays
d'où il vient en abondance. Il n'en fait pas
encore assez pour en vendre; mais les Virgi-
niens qui le goûtent le trouvent excellent ; il
le vendra donc très-bien quand il en fera davantage.
Rockfish.
Dans tout ce trajet jusqu'au pied du Rockfish on ne fait que monter et descendre , mais
le terrein s'élève toujours sensiblement ; les
plantations y sont plus multipliées , mais ce
sont de petites maisons, des log-houses bien
chétives , quoique les champs cultivés qui les
environnent soient assez étendus. Plus on
approche des montagnes , plus les champs de
tabac deviennent rares, toujours le bled et le
maïs. Parmi les fermiers que j'ai rencontrés
je n'en ai trouvé qu'un qui fut satisfait de la
baisse du blecl , et qui en parlât avec discernement et raison. Les autres voyent leur
ruine dans le décroisseinent de la valeur de
leurs produits , et s'en désolent. Enfin on arrive au pied des montagnes Bleues , que l'on
monte par une route de deux milles , généralement douce et bien coupée. Quelques dépenses de plus l'auraient rendue entièrement ( 45 )
bonne en rejettant hors du chemin plusieurs
sources qui le dégradent en différens endroits.
De cette montagne la vue s'étend extrêmement loin par-dessus toutes les hautes col-;
lines que l'on vient de traverser ; mais le
pays est si couvert de bois , qu on ne distingue que des sommets. On trouve au haut
de Rockfish-mountain une petite réunion de
mauvaises maisons, dont la plus considérable
est une détestable taverne, repaire de punaises,
de puces et de toutes les ordures imaginables.
Cette taverne a été mon gîte, je n'avais pas
à choisir. Là , comme dans toutes les petites
tavernes d'Amérique tous les habitans du lieu
après avoir fini leurs affaires , viennent fumer,
boire du whiskey , et se raconter leur travail
de la journée. La politique occupe peu leur
conversation. Les papiers publics n'arrivent
pas à P-Ockfish , et les familles y sont trop
peu nombreuses pour fournir à la chronique ;
mais les segars et le whiskey suffisent à ces
bonnes gens , qui dépensent ainsi le soir en
un quart-d'heure ce qu'ils ont gagné en travaillant tout le jour. Le maître de la taverne a
aussi une distillerie de whiskey ; il mêle dans
sa distillation le maïs et le seigle par portions
égales, et lui donne ainsi plus de force. Ce
whiskey se vend huit schellings le gallon. Il
_ mmum.
(46)
me semble que cette addition de maïs doit ajou*
ter encore à l'insalubrité de cette liqueur ;
mais cela ne fait rien au tavernier, puisqu'il
le vend bien. Un store établi au haut de cette
montagne, y achète les productions du pays ;
qu'on lui apporte, et vend en détail les marchandises qu'il tire de Richmond par la voie
de Milford. C'est aussi à Milford qu'il renvoie les produits du pays quand il ne sont
pas envoyés directement à Richmond. La
voiture jusqu'à Milford coûte deux tiers de
dollars le cent pesant. Le prix des marchandises est à ce store de soixante-quinze pour
cent plus haut qu'à Philadelphie.
Les terres mêmes au sommet de cette montagne sont passablement bonnes ; on les cultive en bled , et elles produisent de huit
à douze boisseaux par acre. C'est au pied de.
cette chaîne de montagnes que se termine la
culture du tabac ; au-delà il ne s'en cultive
pas un seul pied , la terre et le climat n'y sont
plus propres.
C'est aussi là que plus heureusement encore , le fléau connu sous le nom de widles
s'arrête entièrement, et que les grains peuvent
se conserver aussi long-tems qu'il convient à
l'intérêt du propriétaire, sans être battus.
Le dernier fermier que j'avais trouvé , avant (47)
d'arriver au  pied de la montagne ,   m'avait
assuré qu'il en était infecté.
Monte de Rockfish à Staunton.
La montagne dont on n'atteint le sommet
de l'autre côté, qu'après avoir monté deux
milles, se descend par une route qui a tout
au plus trois quarts de mille, quoiqu'aussi
douce que la première, ce qui prouve à quel
point le terrein s'élève d'une chaîne de montagnes à l'autre dans cette suite qui en compte
quatre succession. Le pays , jusqu'à Staunton,
va donc toujours montant. Les habitations
sont , dans cette partie du pays, plus multipliées que de l'autre côté des montagnes
Bleues, mais les maisons y sont misérables;
de pauvres petites log-houses habitées par
des familles qui fourmillent d'enfans. C'est
la même apparence de misère que dans les
derrières de la Pensyîvanie. Les habitans en
sont aussi pour la plupart des immigrans ;
ils arrivent des comtés de Lancaster, des
environs de Reading, de Carlisle et aussi du
Maryland. Ils achètent dans ces derrières de
la Virginie, des terres à un prix très-inférieur
à celui auquel ils ont vendu celles qu'ils quittent.  Ils ajoutent  quelques  défrichemens  à ( 48 )
ceux déjà faits , et à la première occasion,
les revendent pour se transporter dans le
K.entuky ou dans le Ténessée. C'est la direction de l'émigration de la Virginie , où la
plupart des familles de Pensyîvanie et \de
Maryland ne s'établissent que temporairement.
Quelques anciens habitans de Virginie érni-
grent aussi vers l'Ouest , et il est bien reconnu que cet État perd plus annuellement
qu'il ne gagne par l'émigration. Les terres ,
dans le comté d'Augusta, ( c'est celui où l'on
entre, après avoir passé les Blue-ridges) sont
plus cl#res que celles du comté d'Albemarle.
Il est difficile de donner la raison de ce fait,
"puisque les produits s'y vendent en détail
iiiï peu moins cher , et que l'augmentation
des fraix de voitures, pour les porter aux
lieux de marchés, est encore à. leur désavantage. Les terres se vendent de dix à douze
dollars. On les cultive en grains de toute
espèce , chanvre, lin , et non pas avec plus
d'intelligence que dans les comtés précédens.
Il n'y a pas dans ce canton de planteurs
riches, par conséquent les nègres y sont en
beaucoup moins grand nombre; presque tous
ces petits planteurs, tout pauvres qu'il paraissent , en ont un qui partage avec eux leurs
travaux et leur misère.
Staunton 1 49)
Staunton   et  les  principales eaux
minérales qui en sont voisines.
En descendant les montagnes Bleues, on
passe la South - river ou branche Sud de la
Shenandoah, et avant d'arriver à Staunton,
on passe les creeks Christiani et Lewis, qui ,
l'un et l'autre, vont à quelques miiles de là
se jetter dans la Shenandoah.
Staunton est la capitale du comté d'Augusta.
Fâtie au centre d'une réunion de petites collines , c'est un des lieux de la Virginie où la
chaleur est la plus grande et sur-tout la plus
lourde et la plus insupportable. Quelques
maisons placées sur la hauteur jouissent d'un
peu plus d'air , mais elles sont dominées encore
par d'autres montagnes assez rapprochées, qui
ne permettent pas souvent à cet air d'arriver,
et presque jamais de circuler. Les terres aux
environs sont peu fertiles. 11 est difficile de
concevoir ce qui a pu faire donner à ce local
la préférence pour y placer une ville , si ce
n'est une grande abondance de sources d'eau
excellente , et un petit ruisseau qui, sortant
de la colline très-près de la ville , y fait tourner deux moulins ; il en pourrait faire tourner
encore beaucoup d'autres s'il y avait de&
Tome V. jj (So )
capitaux pour les établir, et si les produits
h moudre ne manquaient pas. Le petit ruisseau forme le middle - river ou rivière du
milieu , qui va se jetter dans la Shenandoah.
La route la plus fréquentée pour aller aux
sources minérales douces j chaudes et brûlantes | C Sweet, Warm et Hot springs J à
Green - briar , et par là au Kentuky , traverse Staunton et en fait un lieu d'un assez
grand passage. Huit tavernes y sont établies ,
parmi lesquelles trois considérables et souvent
remplies. Les eaux chaudes et brûlantes ,
(Warm et Hot springs) sont dans le comté
d'Augusta , vers les sources de la rivière de James. Elles sont distantes de huit milles l'une
de l'autre, et fortement sulphureuses. La température de la source chaude, (Warm spring)
,est de quatrevingt-douze degrés, graduation
de Fareinheit, égale à vingt-six degrés deux
tiers, graduation de Réaumur. Celle de la
source brûlante, (Hot spring) est de cent
douze degrés graduation de Farenheit, égale
à trente-six degrés cinq neuvièmes , graduation de Réaumur. On dit ces deux sources
très-efficaces dans les rhumatismes et dans
tous les cas où le sang doit être purifié. Les
sources douces , (Sweet springs) sont dans
le  comté Botetourt,   à  quarante milles des (5i )
autres, et sur une autre source de la rivière
de James. Elles sont absolument froides. Les
commodités ne sont grandes dans aucune de
ces trois places , qui cependant sont trés-
fréquentées. ijffcji
Staunton contient environ huit cents habitans , dont un quart en nègres esclaves. Les
maisons y sont assez bien bâties. Quinze à
dix-huit stores y reçoivent les produits des
pays de derrière, qui sont principalement en
bled j maïs , seigle , chanvre , graine de lin ,
cire et miel. On y apporte aussi, en assez
grande quantité, des peaux d'ours , de loutre
et de castor , et aussi des peaux de bœuf,
qui fournissent à l'entretien d'une tannerie
qui y est établie. Les marchandises que débitent ces stores , sont tirées directement de
Baltimore , et plus souvent de Philadelphie,
le peu de capitaux des négocians de Richmond ne leur permettant pas de' faire d'aussi
longs crédits que les marchands de Staunton
peuvent en trouver dans ces deux grandes
villes-où d'ailleurs on leur fait aussi meilleur
marché. Le commerce de Staunton est diminué depuis un an oir deux , par l'établissement de plusieurs petites villes dans le comté
de Green-briar, dont les stores arrêtent en
partie les produits qui venaient jadis à Staun-
D 2
_
J 1
il
! H »!
( 52 )
ton j, et fournissent de marchandises les mêmes
pays que Staunton fournissait jadis.
On tient marché dans cette ville deux fois
par semaine , mais il est mal approvisionné.
La viande s'y vend six pences la livre. La farine
s'y est vendue jusqu'à onze dollars le barril ;
elle y est bonne et blanche, et d'un goût
infiniment supérieur à celui des farines d'au-
delà des montagnes Bleues. Le lot de ville
d'un acre y vaut, selon sa position, de soixante à cent dollars. Ce pays n'est pas exempt
de fièvres bilieuses en automne. Elles y sont
cependant moins fréquentes que dans les pays
d'en bas. Quatre médecins sont établis dans
cette petite ville , et exercent la médecine fort
au loin.
Il s'imprime deux fois par semaine , à Staunton , un papier public ; on y en reçoit un aussi
toutes les semaines de Winchester. Ces papiers sont, sans doute, un peu chauds pour la
cause française , mais dans un esprit modéré ,
et sans, aucune attaque directe ou indirecte
contre le gouvernement des États-Unis. Il me
semble, d'ailleurs , qu'ils sont peu lus.
J'avais une inflammation considérable sur
les yeux; elle devint si forte qu'à mon arrivée
à Staunton j'étais absolument aveugle , et qu'il
a fallu , pour m'en débarrasser, employer sai- (53)
Ignée , médecine , vésicatoire ; je fus ainsi
forcé de rester quatre jours dans cette petite
ville. Cette incommodité , que j'avais gagnée à
Monticello, est fort commune dans tout ce
pays, dans le tems des grandes chaleurs , surtout pour ceux qui s'exposent au soleil.
J'ai vu passer, à la taverne où j'étais établi,
une grande quantité de voyageurs , _ant négocians ou marchands de terres , allant à Green-
briar et en Caroline , que malades allant
chercher aux eaux quelques soulagemens aux
rhumatismes , aux maladies de tout genre ,
qu'ils tenaient de l'habitation des bas pays.
Tout ce que j'ai entendu de conversations
politiques , était d'un excellent esprit. La déclaration faite par le Président de ne pas vouloir être candidat pour la prochaine élection ,
en était le sujet commun ; et chacun , tout
en affirmant que M. Jefferson devait lui succéder , convenait aussi que rien ne pouvait
réparer cette perte.
• Une église de presbytériens est bâtie à
Staunton ; elle est assez fréquentée tous les
dimanches par ceux qui suivent cette secte,
ou par ceux même qui en suivent une autre.
Un prêtre anabaptiste y prêche quelquefois ,
ce qui ne. fait aucun changement dans la
composition de l'auditoire.
D 3 (54)
Les habitans de Staunton sont, d'ailleurs ,'
joueurs et parieurs , comme tous les autres
Virginiens. J'y ai vu deux misérables courses
de chevaux. Le meilleur des chevaux ne valait pas soixante dollars , et les paris étaient
de trois à quatre cents. Mais comme l'argent
n'est pas très-commun dans ce pays , on parie
des couteaux , des montres , etc. etc. J'y ai
vu douze montres en gage dans les mains du
même arbitre. D'ailleurs , les mœurs sont ici
les mêmes , et la disposition à payer pas beaucoup plus commune qu'auprès de Richmond.
Route de Staunton à Vinchester.
's sel-town.
La route de Staunton à Winchester se divise
en deux branches à dix milles de Staunton.
Ces deux branches se rejoignent à trente
milles plus loin. On nous avait conseillé de
prendre l'ancienne route comme la meilleure.
-Nous l'avons prise , je dis nous , car M, Guillemard m'avait rejoint. La route jusqu'à cette
fourche , et, même fort loin au-delà , ne présente rien d'intéressant ; les chemins sont
passablement bons ; mais la nature du terrein
qu'ils traversent, fait juger qu'ils doivent en
er être presque impraticables. Les rochers ( 55)
sont d'ailleurs en très - grande quantité. Les
habitations ne sont pas fort distantes , et semblent toujours pauvres.
A quatorze milles de Staunton , une femme , qui tient auberge , ou du moins qui
l'a écrit,sur sa porte , n'a jamais pu nous donner à déjeûner dans son taudis, le plus sale
et le plus infect de ceux que j'aie encore rencontrés dans toute l'Amérique. A trois milles
de là , nous avons pu , à grande peine , en
obtenir un , de moitié toutefois moins abondant que notre faim ne l'eût rendu nécessaire. Enfin , comme nous ne pouvions pas
espérer trouver à dîner chez Snap , ( c'est le
nom du maître de cette seconde taverne, ) il
a fallu nous déterminer à braver l'ardeur insupportable du soleil de midi , pour aller à
quatre milles plus loin , à Key'$sel-town, ville
qui, n'ayant pas plus de vingt ans d'ancienneté , est déjà toute en décadence. C'est une
réunion d'une vingtaine de misérables log-
houses , parmi lesquelles il y a quatre tavernes à whiskey. Les terres son. bonnes en
général, dans les environs de la ville, et se
vendent de quinze à dix-sept dollars lacre_
Celles sur les montagnes , ne se vendent
que de quatre à cinq. Keyssel-town est très-
rapproché  des   Peaked- mountains , chaîna
r> 4 MM
(56)
qui continue , sans interruption , depuis la
branche Nord de la Shenandoah jusqu'auprès
de Newton /c'est-à-dire , dans une étendue
.d'environ soixante milles , et dans une direction parallèle aux montagnes Bleues , dont
elle est distante de quinze milles.,Cette chaîne
n'est, à vrai dire , que la continuité de la
même montagne ; car le sommet, dans toute
sa longueur, n'est qu'une ligne droite, qu'aucune légère  différence dans les formes n'in-
que dans tous les pays précédens; beaucoup
de terres dans les mêmes mains , mises successivement en rapport, jusqu'à épuisement.
On cultive, dans tout ce pays, du chanvre ,
qui croît même fort beau , et du lin qui n'est
cultivé que pour la graine. Le nombre des
bestiaux est considérable , mais ils sont toujours tenus dans les bois. Il y a même peu
de fermiers qui aient d'écurie pour les retirer
dans l'hiver , quoique la sévérité du froid dure
plus de trois mois. Alors ils jettent dans la
rue, devant leur porte, quelques poignées de
mauvais foin , que ces maigres animaux viennent manger ; et en voilà jusqu'au lendemain ,
où ils viennent chercher une aussi faible nour
riture. Le fumier n
est donc compte pour rien
dans tout ce pays. Il y a toujours quelques (57)
exceptions en mieux à cette méthode qui cependant est très-générale.
De Staunton à Keyssel-^town , on passe les
branches Nord de la source de la Shenandoah,
puis le Middle-creek. Deux médecins font,
avec les quatre tavernes , la principale population de Keyssel-town. L'un de ces médecins est
aussi aubergiste ; l'autre originaire allemand,
employé au service de la Hollande à Batavia ,
et au Cap de Bonne-Espérance dans les hôpitaux , a , dit-on , de la réputation dans le
pays. On nous a dit que l'on venait souvent
le consulter de plus de quarante milles. Il se
nomme le docteur Hall ; nous l'avons vu ; il
semble plus instruit que les médecins ordinaires de ce pavs ; mais cette distinction n'équivaut pas à un éloge. Ce docteur , arrivé en
Amérique depuis quatorze ans , a successivement habité l'État de New-Yorck , celui de
Jersey , et différentes parties de la Virginie.
Enfin , il a quitté les montagnes de l'Ouest
il y a trois ans, pour venir s'établir à Keyssel-town , et a vendu pour quinze cents dollars
quatrevingt-dix acres de terres et une maison ,
que deux ans auparavant, il avait acheté deux
cent quarante , et où , à la vérité, il avait fait
quelques améliorations. Je cite cet exemple
comme rare dans ce pays. Sans doute il tient 1
( 58 )
à des circonstances particulières ; car, ainsi
que je l'ai dit, l'augmentation du prix des
terres est loin de suivre en Virginie la progression rapide qu'elle éprouve dans les Etats
du Nord , et qu'elle commence à prendre
dans la Caroline du Sud. La viande se vend
à Keyssel-town trois pences, ie port frais de
quatre à cinq. Quelques habitans de ces cantons vont acheter à Green- briar-county ,
du porc salé , qu'ils revendent dans le bas
pays. Ils l'achètent cinq pences et ie vendent
neuf. Nous en avons vu chez M. Snap une
voiture chargée de trois mille livres pesant ,
qu'il allait vendre vers Fredericksburg. Tout le
pays est de pierre calcaire ;laterre qui lacouvre
est généralement argileuse , rouge quelquefois
de manière à la faire croire ferrugineuse. Les
habitations sont assez multipliées , mais toujours pauvres. Quelques moulins sur le creek
ont l'air un peu moins misérable , mais pas
une bonne maison, pas une bonne écurie ,
pas une bonne grange , même chez les fermiers qui ont le plus de réputation.
Frey.
On nous avait indiqué la maison d'un nommé
Pickering , à douze milles de Keyssel-town \ (59)
comme un gite eomfor table. Nous n'y avons
pas trouvé Pickering , mais Frey , Allemand,
auquel il l'avait vendu l'année dernière, et
qui y était établi depuis peu de semaines ;
d'ailleurs, maison toute à jour , rien à manger
pour hommes, ni pour chevaux, et du whiskey
pour toute boisson. Il a bien fallu toutefois
nous accommoder de cette barraque ; car il
était nuit, et il fallait faire quatre milles déplus
pour trouver un autre gîte, qui peut-être n'eût
pas été meilleur. Nous nous sommes donc
arrangés aux circonstances , et nous avons appris que ce Frey , fils d'Allemand, venant lui
même de Reading l'an dernier , avait payé sa
maison , deux distilleries qui y tiennent, et
soixante-deux acres de bonne terre, trois cent
vingt dollars. Tout ce pays se peuple de la
même espèce d'immigrans , venant de Lancaster et de Reading , bons habitans , honnêtes
gens , passables cultivateurs ; mais lourds ,
grossiers , peu intelligens et mal-propres. C'est
avec ces qualités et ces inconvéniens qu'on
trouve par-tout en Amérique les settlers Allemands ou fils d'Allemands.
Il fait si cruellement chaud, le soleil est
sur-tout si brûlant , que l'on ne peut, en
voyageant à cette époque de l'année , éviter
une partie des inconvéniens de la saison et du (6o)
climat, qu'en partant extrêmement matin et
«'arrêtant à sept ou huit heures , jusqu'à cinq
heures du soir, où l'on se remet en marche pour
arriver un peu avant la nuit.  Ainsi,   on fait
vingt-cinq milles par jour ;  car il faut aller
doucement, et pour soi et pour son cheval ,
encore est-on dès cinq heures du matin percé
par le soleil, qui brûle dès qu'il se montre ;
le soir il brûle jusqu'à ce qu'il se couche , et
quand il est couché , la terre , les bois restent
long-tems encore imprégnés de son ardeur et
la communiquent ; mais la chaleur du climat
ne  me   semble  rien en comparaison de ce
terrible  soleil.  Souvent ,   malgré  les projets
que  l'on  fait d'arranger  aussi  sagement   sa
journée , on en est empêché par l'impossibili é
de trouver des tavernes aux distances convenables , et il faut, quoiqu'on en ait, voyager
plus tard dans  le  matin ,   et plutôt dans le
soir qu'on ne voudrait. C'est ce qui nous est
arrivé hier cinq juillet, où , en route jusqu'à
midi , il nous a fallu nous y remettre à quatre
heures   pour n'arriver à notre mauvais gîte
qu'à nuit close. Cette manière de voyager est
réellement  pénible ,   car,   indépendamment
du  danger   très - grand , pour la  santé ,    on
arrive fatigué , on n'est capable de rien.   On
ne peut sortir vingt pas pour aller voir  un ( 6. )
tbbjet curieux , s'il s'en trouve, et on n'a de
force tout juste que pour supporter sa lourde
existence.
New-market est le premier lieu où nous
nous sommes arrêtés ; il est à huit milles de
notre mauvaise couchée , dont nous n'avons
pu partir aussitôt que nous l'aurions voulu.
L'aspect du pays ne présente aucune différence.
On voit des granges plus pleines sur quelques
fermes ; mais toujours des petites log-houses
et de la mauvaise culture. C'est entre Frey eti
New-market que les deux branches de chemin
se rejoignent en une seule route. New-market
est plus considérable que Keyssel-town , bâtie,
de la même espèce de maisons , mais en meilleur état. Le pays où cette ville se trouve est
aussi dans une plaine plus grande que celles que
nous avons vues depuis que nous sommes entre
les montagnes. D'ailleurs , la différence dans
les prix , dans l'espèce des habitans , dans la
culture , est si petite qu'il n'y a rien à en dire.
Vallée et rivière de Shenandoah.
P eaten.
C'est à cinq milles de là , qu'après avoir
monté et descendu des petites montagnes
couvertes de pierres roulantes , on entre dans
h M-L^mmzmmm
( 62 )
la vallée de Shenandoah , et que les prairies
commencent à être plus fréquentes. La chaleur du jour ne nous a point permis d'aller plus
loin que chez Peaten, où quoique l'on nous
en ait dit, nous avons trouvé le meilleur gîte
que nous ayons rencontré encore depuis Staunton. Peaten tenait autrefois taverne. Il a acheté
depuis un an un bien assez considérable à
quinze milles de - là au pied des montagnes
Bleues, et cette nouvelle acquisition occupe
aujourd'hui presque tout son tems. Sa femme
et ses enfans habitent cependant toujours dans
son ancienne demeure , dont il a abattu l'enseigne , mais où il continue à recevoir les
voyageurs qui'veulent s'y arrêter. La différence
de ces établissemens assez multipliés en Virginie, d'avec les tavernes ou ordinary, ainsi
qu'on les appelle dans cet État,"est que les tavernes donnent à boire à qui en demande ,
sont ouvertes à qui se présente, tandis que
ces maisons ne reçoivent que des voyageurs.
Elles sont ainsi exemptes de. tapage , d'ivrognerie , de mauvaise paie , et des frais de licence. C'est donc pour elles, quand elles sont
bien connues, un profit clair que d'abatre l'enseigne. Mais les autres maîtres de tavernes les
voient avec jalousie, et ne les indiquent point
aux voyageurs; et sans l'ardeur du soleil qui (63)
nous forçait à demander refuge par-tout où
nous espérions pouvoir en obtenir, nous n'aurions pas arrêtés chez Peaten, où nous avons
été très-bien , et d'où il nous eût fallu faire
dix milles encore pour trouver même une
mauvaise taverne. Il était d'ailleurs bien tems
pour moi de m'y arrêter, car je sentais les
avant-coureurs de la fièvre qui m'a empêché
d'aller plus loin dans la soirée.
On cultive le bled dans cette partie ,lorame
dans toutes les précédentes. La moisson ne
fait que commencer, et le bled est trop mûr.
Une grande quantité en est infectée de la
rouille ; on coupe ici le bled avec la faucille
Comme en Europe. De l'autre côté des montagnes Bleues, les préjugés , la maladresse i
l'habitude des nègres, s'opposent à l'introduction des faucilles, quoiqu'elles soient désirées
par quelques cultivateurs, qui reconnaissent
que la méthode de couper avec la faulx à râteau leur fait perdre beaucoup de grains. Mais
la plupart d'entr'eux n'observent ni ne reflet
chissent. La faulx à râteau est la manière en
usage, et ils pensent comme les nègres, qu'elle
est la meilleure. Ici où les blancs travaillent
eux-mêmes avec les nègres, et ou un grand
nombre de fermiers viennent des pays où la
faucille est en usage , oi. moissonne avec la ( 64)
faucille sans difficulté. Les terres sont ici au
même prix qu'aux environs de Keyssel-town,
par conséquent presque du double plus cher
que celle de la même qualité de l'autre côté
des montagnes Bleues.
On rencontre fréquemment sur les chemins
de lourds chariots couverts de toiles fortes ,
et quelquefois aussi de peaux d'ours, et attelés de quatre à six forts chevaux. C'est cette^
espèce de voitures qui apportent les productions des pays de Ténessée, de Kentuky, et
des derrières de la Virginie , et des peaux
d'animaux , aux ports d'Alexandrie, mais plus
fréquemment à ceux de Baltimore ou de Philadelphie , et qui en rapportent en retour les
marchandises d'Europe ou des colonies.
Route à Strasburg et S trasburg.
A un quart de mille de chez Peaten , on
passe la rivière de Shenandoah, très-peu large
alors, très-limpide , et coulant dans un lit
très-enfoncé , souvent chargé de rocs, et
dont les bords sont aussi quelquefois couverts
d'un beau gazon naturel. Le pays que l'on
traverse jusqu'à FVoodstock, est peu mon*
tueux, a-sez habité , et plus ouvert encore
qu'il ne l'était jusques-là ;  mais les maisons ( 65 )
ne gagnent rien ni pour la bonté ni pour l'apparence. Woodstock est la capitale du comté de
Shenandoah. Cette ville bâtie principalement
en log-houses , contient de soixante-dix à
quatre vingt maisons , un bâtiment pour les
tribunaux de justice, et une mauvaise prison,
comme toutes les villes du comté. Elle était
appelée précédemment Millers-tow n, du nom
du propriétaire du terrein sur lequel elle est
bâtie ; mais la législature de Virginie , qui
depuis plusieurs années a changé ce système
de nomenclature, lui a donné le nom qu'elle
porte aujourd'hui. Quelques selliers, charrons, maréchaux, ferblantiers, chapeliers , et
même horlogers, sont établis dans cette petite ville peuplée d'Allemands , comme toutes
les autres de cette partie de la Virginie. Les
nègres n'y sont pas multipliés, on n'en voit que
dans les grandes familles ; il n'y en a pas plus
de cinq cents dans ce comté sur une population totale de près de 12,000 habitans.
De Woodstock à Strasburg , autrefois
Stovers-town, pays extrêmement pierreux, on
ne trouve que peu d'habitations. A un mille eu
avant de Strasburg, l'espèce des bois dénote
un meilleur terrein, et la scène y change absolument , le pays s'ouvre, la chaîne des Pea-
lied mountains se termine, et l'on descend
Tome V. E S»S«-S_
m
(66)
dans ce qu'on peut appeler la vallée de Shenandoah, car c'est là qu'elle commence réellement au moins pour le voyageur. Des prairies bien fournies de thimothy , de trèfle, se
mêlent avec les champs de bled, de maïs s
avec les riches vergers de pommiers qui abondent dans ce canton. La terre s'y vend de dix-
huit à vingt-huit dollars , et il y en a peu à
vendre aux environs de cette ville entièrement
habitée d'Allemands ou de fils d'Allemands. On
fume la terre ici, et elle y rapporte quinze à
vingt-cinq boisseaux de blectpar acre. On laboure avec des chevaux. dont le prix n'est
pas au-dessous de cent vingt dollars, quoique la baisse récente du prix des farines ait
déjà fait baisser le leur, comme celui de toute
autre denrée.
Les fermiers se procurent sans difficulté des
ouvriers blancs qu'ils paient dix dollars par
mois , ou un demi dollar par jour ; quatre
schellings dans le tems de la moisson. Les
vaches sont belles, s'élèvent dans le pays, et
se vendent vingt dollars. On élève , et sur-tout
on engraisse dans les pâturages beaucoup de
bêtes à corne, qui ainsi que les moutons et*
cochons, dont il y a aussi une grande quantité , sont conduits aux marchés de Baltimore
et de Philadelphie. La laine des moutons qui (67)
n'est pas employée aux étoffes fabriquées dans
les familles alimente quelques manufactures
de chapeaux établies dans le pays. Quelques
marchands de la ville achètent tous les produits de la terre aux petits fermiers ; mais
les plus riches les envoient eux-mêmes à Philadelphie. La farine ne se vend dans ce moment que sept dollars le barril à Strasburg ,
la viande trois pences la livre. Strasburg renferme deux églises ; l'une anglicane, qu'on
appelle dans ce pays la haute église , l'autre
presbytérienne.
Nous avons trouvé avant d^airriver à la ville
plusieurs serpens dans les bois prés la route \
entr'autre le serpent noir , mince, long, et
se glissant très - rapidement , et le serpent
connu ici sous le nom de serpent de verre,
( glass-snake ) parce qu'il est transparent et
qu'il se rompt avec la facilité du verre. Ni
l'un ni l'autre de ces serpens ne sont venimeux ; ils avaient de deux à trois pieds de
long.
Newtown»
Le pays continue d'être beau et ouvert
fïïsqu a JVewtoxvn , mais bien moins habité
que je ne m y attendais d'après ce que j'avais
lu et entendu dire. Une ou deux assez bel!~
£2
If
_
J iTmrn-Trnmsm
C 68 )
maisons  de planteurs   s'apperçoivent  de  la
route.   On   dit qu'il  y en  a un plus grand
nombre sur les bords de la rivière Shenandoah,
dont on s'éloigne toujours depuis la maison de
Peaten , et dont on est distant à Newtown de
quinze milles.   Les  terres   sont bonnes ;  la
culture, les produits, sont les mêmes qu'aux
environs   de   Strasburg.   Newtown  ,    appelé
jadis Stevensburg , est une petite ville un peu
moins considérable que Strasburg. Elle compte
cinq cents  habitans ,   et est peuplée comme
tout ce pays, de familles allemandes. Les ouvriers blancs s'y trouvent avec la même facilité,
et s'y paient à peu-près le même prix qu'à Strasburg. Cependant lors de la dernière moisson,
ils n'ont pas   voulu  travailler à  moins  d'un
boisseau de bled par jour , qu'il a bien fallu
leur  donner ,  sous  peine de  ne point faire
la récolte. Le prix du  marché  d'Alexandrie
où se portent toutes les farines du pays, fixe
celui   où  elles j sont   payées à Newtown , à
deux dollars  et  demi près que l'on en défalque pour le transport.  L'année dernière,
le barril s'est vendu à Newtown jusqu'à douze
dollars  et demi ; il est réduit aujourd hui à
six dollars  seulement.   Les grands  planteurs
ont seuls à Newtown comme dans le reste
M la vallée, un grand nombre de nègres. Les petits en ont un ou deux, et n'en travaillent
pas moins avec eux.
A Newtown il n'y a point d'église ; on en
rencontre rarement en Virginie , sur-tout qui
soient desservies, car on trouve encore de
loin en loin quelques vieux bâtimens que
l'on appelle meeting-places, (lieu de culte )
mais où l'on ne prêche jamais , où l'on ne
lit point de prières, qui n'ont d'église que
le nom.
Nous nous sommes séparés à Newtown
de M. Dandridge , qui avait couché chez
Peaten le même jour que nous , et avec qui
nous voyagions depuis deux jours. M. Dandridge était secrétaire du Président , et il
l'avait quitté il y a trois ou quatre mois.
Comme le Président lui avait nommé un
successeur , la chronique de Philadelphie
avait cherché à donner à cette séparation des
motifs de différente espèce ; enfin, on s'était
occupé de cet événement domestique de la
maison du Président, avec la curiosité , l'ignorance et le bavardage d'une grande société
oisive. Les papiers publics avaient même été
les échos de tout ce fatras de suppositions
qui semblent n'avoir aucun fondement. Quoiqu'il en soit, M. Dandridge revenait du comté
de  Green - briar ,   où  il avait été voir des
E 3 (70)
terrés appartenantes au Président, et allait la
rejoindre à Mont-Vernon. Il a été pour nous
un très-aimable compagnon de voyage, et a
paru aussi fâché de se séparer de nous, que
nous l'avons été de le quitter. C'est un homme
d'un caractère très-estimable.
Winchester»
Les plantations se multiplient et s'aggran-
dissent en approchant de Winchester dont
Newtown n'est éloigné que de huit milles.
Cette ville , la capitale de Frederick county .
contient plus de deux mille habitans, et est
assez bien bâtie, toutefois au milieu des rocs,
ce qui n'empêche pas que beaucoup d'habitans
construisent encore des maisons en bois. On
ne conçoit pas quel motif a pu déterminer l'établissement d'une ville dans ce lieu où l'on ne
trouve de l'eau que pour l'usage des maisons,
et qui est distant de plus de vingt mille de toute
navigation ; elle eut été bien plus avantageusement située sur les bords de la Shenandoah.
Le petit ruisseau qui fournit abondamment les
maisons de Winchester, est la source d'Opec*
kan-creek, qui va se jeîter au Nord-est dans
la Potowmak. Winchester fait un commerce
assez considérable pour sa position si enfon* ( 7» )
cêe dans les terres, et au milieu d'un pays
si peu peuplé encore. C'est à Alexandrie
que Winchester verse tous les produits du
pays supérieur , et elle tire de Baltimore et
principalement de Philadelphie toutes les marchandises sèches; ainsi elle achète et reçoit
en argent.
La préférence donnée ici à Philadelphie
sur Alexandrie, pour en tirer les marchandises
sèches , a les mêmes causes que dans tout le
reste de cette haute partie de la Virginie.
Les marchands y étant plus riches, peuvent
faire plus de crédit ; ils reçoivent de la première
main, et peuvent vendre à meilleur marché,
l'abondance des magasins rend d'ailleurs les
assortimens plus faciles , toutes conditions
qui n'ont pas lieu à Alexandrie , et qui n'étant
pas aussi complettement réunies à Baltimore
qu'à Philadelphie, donnent à cette dernière
place l'avantage sur l'autre , malgré son plus
grand éloignement. C'est par terre que tous
ces produits et marchandises vont à Alexandrie et viennent de Philadelphie. La voiture de
Philadelphie à Winchester coûte de quatre
à cinq dollars le cent pesant. Celle de Winchester à Alexandrie deux dollars et demi
comme de Newtown. Les marchandises très-
lourdes , comme celles d'épiceries, s'envoient
E4 (72)
quelquefois de Philadelphie, par mer à Alexari-
drie d'où elles sont apportées à Winchester
par des chariots qui les y ayant déchargées ,
reviennent à vuide quand ils ne trouvent point
de chargement de retour: s'ils en trouvent ils
les transportent pour le prix d'un demi dollar par cent. Les produits envoyés de W inches-
ter sont particulièrement des farines. Le pays
qui environne cette place et le pays de derrière qui l'approvisionne , abondent en bleds ;
les moulins y sont très-multipliés , le chanvre ,
quelques graines de lin , des chapeaux et aussi
des ouvrages de fer battu qui se font très-bien
et en grand nombre dans le comté de Frederick , sont aussi des produits du pays. Plus
de trente stores bien approvisionnés sont ouverts à Winchester , et l'on évalue à deux cent
mille pounds ou six cent soixante-six mille six
cent soixante - six dollars les denrées d'Europe qu'ils tirent annuellement de Philadel-
pme ou de Baltimore ; elles se vendent à Winchester à trente pour cent plus cher que dans
ces deux places.
Le métier d'avocat est à Winchester aussi
bon que dans tout le.reste de la Virginie. Il
y en a plus de vingt qui sont toujours employés et font bien leurs affaires. On y voit des
ouvriers de tous les métiers en grande abon- 1731
'dance, même un carossier , et plusieurs hor«
logers. Cinq églises , une anglicane, une presbytérienne , une catholique, une luthérienne
allemande et une méthodiste sont bâties à
Winchester, mais aucune n'a de ministre établi. Le ministre anglican réside au-delà des
montagnes Bleues , et vient de tems en tems.
Le catholique qui demeure en Maryland vient
aussi quand il lui plaît , ainsi des autres. A
l'église méthodiste près, toutes ne sont donc
réellement desservies que par des prêtres am-
bulans , et il n'en voyage pas beaucoup en
Virginie pour la propagation de la foi. On
nous assure qu'en revanche les tables de jeu
sont très-multipliées dans la ville , et toutes
, assiduement fréquentées. C'est un culte auquel peu de Virginiens sont infidèles.
Indépendamment d'une mauvaise prison,
et d'une maison très-décente pour les cours
de justice , on trouve à Winchester un fort
beau bâtiment destiné aux pauvres. Les dépenses de cette maison , tenue avec insouciance, sont payées par une capitation sur les
blancs et sur les nègres , sans que les pauvres
en reçoivent tous les avantages qu'ils pourraient en retirer, et sans que les deniers publics soient ménagés. Je n'ai pu me procurer
des renseignemens  bien  particuliers   sur le I
i
( 74 )
gouvernement de cette maison ; mais j'en ai
vu assez pour ne pas désirer de plus grands
détails. Mon opinion est d'ailleurs bien arrêtée
sur ce genre d'établissement ; il pourvoit in-
complettement, et mal, à l'assistance que la
société doit aux pauvres ; le soin des vieillards
et des infirmes , qui ont droit aux secours publics , serait bien plus utilement confié à des
familles qui s'en chargeraient pour une rétribution raisonnable , ce qui réduirait le secours
à la seule classe de pauvres qui a droit à une
assistance gratuite. Une maison des pauvres
est au contraire une source de pauvres ; car il
faut bien la faire habiter, et même la remplir ;
le fainéant y voit une ressource assurée, qui
l'entretient dans sa fainéantise ; le mauvais
fils y apperçoit une retraite certaine pour ses
pères et mères, qui le fortifie dans sa coupable disposition de ne les pas secourir, etc.
etc. etc.
Si, dans les vieux États , bien peuplés, bien
infectés de vices et de misère , l'établissement
d'hôpitaux pour les pauvres, peut sembler
utile , il est toujours constant que le nombre
en doit être réduit à l'indispensable nécessité.
Mais cette nécessité n'existe pas , et ne peut
même exister dans un pays nouveau comme
l'Amérique , où les moyens de subsistance (75.
àotit si abondans , et tellement à la portée de
tout le monde, que chaque famille peut aisément soutenir ses membres devenus indigens
par décrépitude ou par infirmités , et que le
nombre de ceux qui n'auraient point de famille naturelle ou adoptive est toujours peu
considérable, pour ne pas dire nul, et où la
charité particulière est toujours fort excitée
par la rareté même de ceux qui en ont
besoin.
Il est pénible d'être obligé de reconnaître,
que les maisons de pauvres sont bien plus
souvent l'effet de la vanité des villes, ou de la
paresse des hommes faits pour veiller au soulagement de la pauvreté , qu'elle ne sont l'effet
d'une véritable humanité. L'importance de la
législation sur la mendicité est encore trop peu
sentie ; elle est sans doute aussi très-difficile ;
mais elle tient par tous les points , et de très-
près à la prospérité d'une grande nation , et
au bonheur de tous les individus qui la composent.
Deux à trois mauvaises petites écoles composent toutes les ressources des habitans de
Winchester, pour l'éducation de leurs enfans.
Le nombre des tavernes dans la ville , est
de dix à douze, tant grandes que petites , et
elles sont fréquemment remplies. Winchester Ri >lJINh@ng__-3ïi___|
(76)
est le passage de tous les voyageurs qui vont
dans les derrières de la Virginie, dans le Té-
nessée , de tous ceux qui vont aux-eaux, soit
du comté d'Augusta, soit de celui de Berkley. Beaucoup de familles, emigrant dans les
nouvelles contrées , passent aussi à Winchester. Quatre mille personnes y ont passé , l'an
dernier , allant s'établir dans le Ténessée ou
le Kentuky.
Un marché assez bien approvisionné s'y tient
deux fois par semaine. La viande s'y vend
cinq pences la livre , la paire de poulets deux
à trois schellings, le beurre onze pences. Chaque
habitant à un jardin et se fournit de légumes.
La pension se paie cinq dollars par semaine.
Les nègres sont en grand nombre à Winchester , et les ouvriers blancs plus difficiles
à se procurer , et plus chers que dans la plupart des comtés environnans.
La population du comté est d'environ vingt-
un mille habitans , dont quatre mille cinq
cents nègres esclaves.
Comté de Berkley.  Charles-town.
Quoique les habitations et les cultures soient
assez multipliées de Winchester à Charles-
town, il y a encore tant de bois , que l'œil ne '(77)
jouit d'aucun des agrémens de la vue que devrait lui offrir ce beau pays bien ouvert , et
borné à droite et à gauche par les deux belles
chaînes des montagnes Bleues et des montagnes du Nord. A peu de milles de la ville ,
on prend la direction Nord-est pour aller vers
la Potowmak. Toute la première partie de
cette route passe au milieu de misérables petites habitations. C'est à onze milles de Winchester seulement , et en arrivant dans ie
comté de Berkley, que les plantations deviennent plus considérables , les champs plus
vastes j mieux cultivés, que l'ensemble du pays
prend plus d'apparence de richesse ; les maisons ordinaires y sont meilleures, et quelques-
unes appartenantes à des planteurs plus riches , y ont une apparence très-agrèable ; mais
il y a encore beaucoup de bois et plus de terrein qu'il n'en faudrait pour contenir une population trente fois* plus forte que la population actuelle.
Charles-town est une petite ville , formée
depuis dix à douze ans , et réunissant une
quarantaine de maisons. Ses habitans et ceux
des environs sont presque tous émigrans des
bas pays de la Virginie , et quelques-uns de
la Pensyîvanie , mais ceux-ci en petite quantité , et ce sont des Allemands. Ce pays est <73)
habité plus richement que ceux de la vallée
que nous -avons déjà traversée. Il y a par conséquent une plus grande quantité de nègres ;
par conséquent aussi, les ouvriers blancs y
sont plus rares ; c'est avec grande peine qu'on
en trouve en les payant deux dollars par jour
dans le tems de la moisson. Cette difficulté
de se procurer des ouvriers à cette importante
époque, oblige le fermier à faire couper son
bled avec la faulx à râteau , quoiqu'il en reconnaisse l'inconvénient. Cet inconvénient,
qui est toujours très-grand, l'est encore ici plus
qu'ailleurs, car l'épaisseur des bleds y rend
l'action de la faux pénible , et la perte desf
grains plus considérable.
Les propriétés sont à quelques milles autour
de Charles-town , plus divisées peut-être que
dans aucune partie delà Virginie. Peu de planteurs possèdent plus de deux milles acres , et
le nombre de-ceux qui en possèdent autant
est petit. La culture est meilleure, les champs
mieux labourés, mieux soignés, même un peu
fumés. L'acre y donne de vingt à vingt-cinq
boisseaux de bled; l'avoine y est cultivée avec
abondance. Beaucoup de bestiaux sont élevés
dans les prairies , et tous les produits ont la
même destination que ceux des environs de
Winchester, de Strasburg , etc. $ mais c'ess (79)
à Winchester que les stores de Charles-town
s'approvisionnent.   Aucun   marchand n'y est
assez riche pour tirer  directement des marchandises des ports.
Deux assez bonnes écoles, l'une pour l'anglais , l'autre pour le latin , sont établies à
Charles-town, et les enfans de Winchester y
sont souvent envoyés. Le prix de ces écoles
est cinq dollars pour l'anglais , et dix-sept dollars pour le latin, pour chaque enfant. La
corporation y bâtit une maison pour réunir
ces deux écoles, et on désire qu'un Français
puisse venir y enseigner sa langue.
Une église de presbytériens et une de méthodistes sont aussi bâties dans cette petite
ville , et à deux milles plus loin , les épisco-
paux en ont une. Ces trois églises ont des
ministres payés par des contributions volontaires , mais pas assez bien pour ne pas leur
rendre nécessaire de se faire payer encore par
d'autres congrégations , de sorte que le service n'est fait à Charles-town qu'une fois tous
les quinze jours. On dit , d'ailleurs, que
même les jours de service, ces églises sont
peu fréquentées.
Aucun marché n'est établi à Charles-town.
Chacun s'y approvisionne comme il peut. La
yiande coûte six pences la livre ? le beurre (8o)
neuf pences, les poulets deux schellings la
paire.
Cette ville s'accroît annuellement ; beaucoup
de nouvelles maisons s'y construisent. On y
assure , comme par-tout à la vérité, que l'air
y est très-sain , et rien ici dans l'aspect du
pays, ne paraît contredire cette assertion.
La culture du bled s'étend jusqu'à cinq ou
six milles au-delà de Charles-town. Les champs
sont tous d'une grande étendue ; les maïs sont
d'une grande beauté. Ce qu'il y a de prairies ,
semble aussi fort riche , mais il y en a peu.
Passage de  la Potowmak dans   les
montagnes Bleues. Harper s-ferry.
A deux ou trois milles delà Potowmak, on
trouve une suite de petites montagnes , qui
précèdent et suivent toujours les hautes chaînes , elles sont pierreuses et peu défrichées,
et les chemins y sont détestables.
Enfin on arrive à ce point tant vanté par
les voyageurs , et dont les Notes de M. Jefferson ont accru la célébrité. Le point où la
Potowmak recevant la Shenandoah , semble
avoir brisé la chaîne des montagnes Bleues,
pour faire à ses eaux un passage à travers
ce grand obstacle que la nature voulait opposer
_______J_J (8i )
^ser à son cours. Le spectacle est beau , majestueux. La Shenandoah roule précipitamment
du   Sud  au   Nord ,  le long des  montagnes
Bleues , et semble destinée à prolonger ainsi
sa marche rapide tout le long de cette chaîne,
quand la Potowmak qui coule tranquillement
de l'Ouest à l'Est, la rencontre à angle droit,
et augmentant la force et la rapidité  de la
Shenandoah , arrête   la   direction   naturelle
de celle-ci , et l'entraîne avec elle à travers
ces  hautes montagnes qui ne s'ouvrent que
pour les laisser passer. Cette scène est grande,
elle mérite   d'être vue ,   elle   est   digne   de
l'admiration   des   voyageurs   qui  aiment   les
magnifiques effets de la nature. Mais quelque
plaisir qu'elle m'ait causé, je n'en ai pas reçu
le mouvement d'enthousiasme auquel je m'attendais, que j'ai éprouvé plusieurs fois dans
ma vie, et si fortement encore l'année dernière à la chute de Niagara.
Le peu d'impression que m'ont fait la rencontre de la Potowmak et de la Shenandoah,
et leur passage à travers les montagnes Bleues,
est-il dû à l'idée que je m'en formais d'avance,
à ce que me faisait attendre la prévention
avec laquelle j'y arrivais, et tout ce que j'en
avais lu ou entendu dire ? Mais j'apportais
ces mêmes dispositions et de plus fortes
Tome V. F
W ^82)
encore l'an dernier à cette admirable chute
de Niagara , et mon étonnement, mon admiration n'en ont pas été moins grands. Ils
s'accroissaient à chaque minute que je considérais cette merveille de la nature , qui,
pour ainsi dire, envahissait ma pensée et
jusqu'à mes sens , et l'émotion m'en est encore présente. Mon défaut d'enthousiasme est-
il dû à ma disposition actuelle qui me rend
moins susceptible d'enchantement ? Cela se
peut ; sans doute mon âme a perdu quelque
chose à cet égard depuis l'année dernière,
mais je ne suis cependant pas devenu absolument froid et insensible aux beautés de la
nature, et j'aime à croire que je ne serai pas
le seul qui porterai le même jugement sur
cette belle et grande scène que j'ai vue avec
plaisir et admiration, mais qui m'a paru inférieure à ses descriptions.
Je dois dire comme observation sur le climat
de l'Amérique, qu'après un jour très-chaud,
il a fait à Harsper's-ferry une soirée si froide
que j'ai été obligé de mettre ma rédingottepour
pouvoir rester quelque tems à l'air, et que peu
après encore, il m'a fallu rentrer dans la maison
et fermer une partie des fenêtres. Cette tempe-;
rature n'appartient pas au lieu où j'étais, et les
maîtres de la maison en étaient aussi étonnés (83)
et aussi désagréablement affectés que moi.1
C'est à ce point que finit la belle vallée de
Shenandoah, plus vantée aussi que je ne pense
qu'elle mérite de l'être. C'est un beau pays,
peuplé d'habitans industrieux, actifs , un pays
fait pour être riche, un pays que l'on ne s'attend pas à trouver entre ces deux grandes chaînes de montagnes, et moins encore en Virginie, quand on en a parcouru d'autres parties
où la même activité, la même industrie sont
loin même d'être crues possibles. Mais ce pays
est peu habité proportionnellement à son éten-
due, et au tems déjà ancien où il a commencé à l'être ; mais la culture n'y est en
presqu'en aucun point soignée avec intelligence ; mais le prix des terres y est bas, les
améliorations s'y font avec lenteur, et si l'on
se rappelle les plaines de la rivière des Mohawks dans le Nord de l'État de New-Yorck \
On conviendra que la vallée de Shenandoah
ne mérite d'être tant vantée que comme la
plus belle partie de la Virginie, mais non pas
ainsi qu'on l'écrit et qu'on le dit souvent ,
comme la plus belle partie de l'Amérique.
C'est par une sorte d'esprit de justice que je
m'exprime sur cette partie de pays d'une
manière différente de celle de plusieurs autres,
dont l'opinion peut sans doute avoir plus d%
F à ■r?
(84)
poids que la mienne. J'ai néanmoins parcouru
cette vallée avec plaisir , avec satisfaction , et
je voudrais pour le bonheur des Virginiens que
beaucoup d'autres parties de leur État ressemblassent à celle-ci. Ce qui lui manque de population y arriverait promptement, et aucun
des habitans actuels n'émigreraient dans d'autres États.
Il y a dans la vallée de Shenandoah beaucoup de manufactures domestiques , ce qui
n'a lieu dans presqu aucune des autres parties de la Virginie. Les plus riches comtés de
cette plaine sont ceux de Shenandoah , Frederick , Berkley , et ce dernier particulièrement. On y élève un nombre considérable
de cochons, qui courent bien un peu dans les
bois comme ceux des autres parties de la Virginie, mais presque tousles jours ils reviennent
à la maison où ils sont nourris. On fait dans
cette vallée un grand commerce de porc salé»
La population du comté de Berkley est de
vingt-deux à vingt-trois mille habitans , dont
trois mille esclaves. C'est dans ce comté et près
de la Potowmak qu'est la source d'eaux minérales , la plus fréquentée de toutes celles
des États-Unis. Ses qualités ont cependant
moins de force que celles des sources du
comté  d'Augusta ; ses  eaux sont très - peu (85)
chaudes , mais la beauté du pays , son plus
grand rapprochement des contrées maritimes
où est la plus grande population , son voisinage de quelques petites villes assez habitées
et les ressources de toute espèce que le village
qui entoure ces eaux fournit aux buveurs ,
leur font donner la préférence par le plus
grand nombre des malades.
Observations générales sur  la
Virginie.
En passant la Potowmak on est dans l'État
de Maryland , mais avant de quitter entièrement la Virginie, je ne puis me défendre de
quelques réflexions générales sur cet État
intéressant par sa vaste étendue , par le
nombre de ses représentans au congrès , par
l'influence qu'on suppose qu'il veut avoir sur
l'Union en général , et à cette intention sur
les États du Sud en particulier , enfin par
l'opinion différente qu'en ont ses partisans et
ses ennemis.
La nature a beaucoup fait pour la Virginie ,
plus peut-être que pour aucun autre Etat de
l'Union. Des terres généralement bonnes et
de toute espèce, un climat sans doute un peu
chaud dans l'été , mais d'une chaleur peu in-
F 5 mrmm
(86)
commode aux habitans , à laquelle il est facile de s'accoutumer, et qui à mesure qu'on
approche des montagnes ou qu'on les passe
devient plus tempérée, supportable même dans
le milieu de l'été ; un climat propre d'ailleurs
à favoriser la culture de presque toutes les
produtions connues , une végétation active ,
admirable. Si la Virginie n'a point de port sur
l'Atlantique , elle en a de multipliés dans ses
nombreuses et belles rivières , dont la navigation est susceptible de remonter très-haut
pour recevoir les produits des terres éloignées ;
et comme je l'ai dit , la situation de la Caroline du Nord rend la surabondance des récoltes
de ce grand État une propriété du commerce de
la Virginie. Cette privation de ports sur la mer,
qui n'est pour elle d'aucun inconvénient , a
d'ailleurs l'avantage de la préserver en tems de
guerre des insultes de l'ennemi, qui, pour brûler ou piller ses possessions , devrait ou débarquer dans un autre État ou s'aventurer dans
la Chésapeack. Voilà des avantages immenses
et qui ne peuvent être contestés à la Virginie , dont les parties basses sont sans doute
mal saines , mais ne le sont pas plus que
celles du Maryland , de quelques parties de la
Pensyîvanie et de l'Etat de New-Yorck , et
le sont moins que celles des deux Carolines et
______>j (87)
delà Géorgie. Il faut ajouter comme un grand
avantage de la Virginie , qu'elle est exempte
de presque tous les animaux dangereux ; que
le serpent à sonnette y est rare, au point
qu'un grand nombre d'habitans vivant dans
les bois , n'en ont jamais entendu parler.
Voyons à présent si la Virginie a par sa constitution , ses loix, son état civil, mis à profit
ces grands avantages et quelle est sa force
réelle, sa force respectiveavec les autres États,
quelles sont ses ressources.
La constitution de Virginie faite la première
de toutes celles des États-Unis , est aussi la
plus imparfaite. La représentation , première
base de toute constitution démocratique , y
est inégale. C'est par comté que deux représentai sont envoyés à la législature ; et ces comtés diffèrent tellement en population , que les
uns ne fournissent pas une compagnie de milice , tandis que les autres en lèvent quatre
bataillons. Ainsi la proportion de la représentation diffère entre les comtés comme d'un
à seize. Celle du sénat est aussi vicieuse
sous le même rapport. L'État est divisé pour
l'élection des sénateurs en douze districts. Les
districts sont composés d'un nombre inégal de
comtés ; dix de ces districts sont entre la mer
et les montagnes Bleues ; deux seulement au
f i f 88 )
de-là des montagnes ; la population dans cette
dernière partie n'est pas encore égale à celle
de ce qu'on appelle l'ancienne Virginie ; mais
elle le deviendra promptement, car beaucoup
d'habitans de cet ancien pays , ou émigrent
dans les Etats de l'Ouest, ou se portent au
delà des montagnes , et dans l'état présent,
elle est loin d'être moitié moins considérable
que l'autre ; voilà donc encore une inégalité
frappante dans la représentation du sénat ,
qui n'a pas comme celle du sénat de l'Union
et de quelques autres États des élémens dif-
férens de celle de la chambre des représentai. Le gouverneur est une ombre ; il n'a le
pouvoir de faire aucun acte que par l'avis de
son conseil exécutif composé de huit personnes , dont deux seulement et au choix de la
législature, sortent tous les ans. Ainsi la possibilité de la perpétuité de plusieurs de ces
membres dans le conseil pour leur vie , leur
donne une influence considérable, et ajoute
encore pour le gouverneur un dénuement
total d'autorité , à l'impossibilité d'agir dans
laquelle il est placé par la constitution.
On reproche aussi à cette constitution de
n'avoir point été l'ouvrage d'une convention
nommée ad hoc, d'avoir été faite par la législature existante sous la domination anglaise, qui (So)
après avoir brisé le joug britannique s'en est occupée sans avoir été choisie, ou assemblée à cetf
effet comme dans les autres États. Le reproche
pourrait avoir quelque fondement, quoique
toutefois les circonstances où se trouvait la
législature alors le réduissent presqu'à rien;
mais il est aujourd'hui tout-à-fait de mauvaise
foi , puisque cette constitution faite par une
assemblée , compétente ou non, a été adoptée
par tout l'Etat, et est suivie depuis vingt ans
sans réclamation. Elle reste donc avec ses avantages et ses inconvéniens , sans qu'on puisse
raisonnablement lui reprocher aujourd'hui ce
vice d'origine. Mais telle qu'elle est , elle a
beaucoup de contradicteurs dans l'État, et le
nombre de ceux qui s'expliquent hautement
pour y demander des changemens quoiqu'avec
des intentions différentes , est très-considérable. La loi qui met les terres hors de la
poursuite des créanciers pour le recouvrement de dettes serait immorale dans tous les
pays et sous tous les gouvernemens. Dans
ceux où l'aristocratie est en principe , où l'on
veut une noblesse riche , une succession de
familles opulentes , ce principe est conservé
par les substitutions ; car le bien étant ainsi
regardé comme celui de la famille à perpétuité ,  n'est   considéré qu'à   titre  d'usufruit (90)
dans la main de celui qui en jouît actuellement. Cette loi injuste dans les gouvernemens
aristocratiques confme ailleurs, y est au moins
politique, selon le sens que l'on donne à ce
mot dans ce genre de gouvernement, encore
ne s'y étend-t-elle que sur une partie des pro--
priétés de quelques familles. Mais dans un
pays où la démocratie est en principe , dont
la constitution est précédée d'une déclaration
des droits de l'homme , cette loi n'a aucun
prétexte et reste à nud dans toute la laideur
de son immoralité. Celle qui s'élève si fortement contre les jeux est certainement très-morale et très - bonne , mais elle est sans exécution ; elle est violée publiquement tous les
jours , car le jeu n'est nulle part plus en
pratique , et n'occasionne plus de désordres
qu'en Virginie. Il vaudrait beaucoup mieux
alors que la loi autorisât le jeu , car de tous
les désordres possibles , celui du mépris public pour une loi est ie plus grand dans un
État civilisé. Un autre grand désordre dans
l'État de Virginie est l'inexactitude habituelle
à payer les dettes , car l'immoralité de cette
partie des mœurs à part, cette mauvaise habitude qui n'enrichit pas même ceux qui ne
payent point, prive la richesse publique de
beaucoup de ressources, et nuit aux améliora- (91 )
tîons de tous les genres. Les ressources de la
chicane donnent en Virginie comme ailleurs
une grand aide à cette disposition du peuple
Virginien , puisque la sentence définitive de
payement pour la dette la plus simple, la plus
incontestable et la plus avouée, peut-être retardée pendant cinq ans.
Quant au commerce , la Virginie n'en a
qu'un très-borné, malgré sa position avantageuse pour en faire un considérable. Les négocians n'y ,ont ni les mêmes capitaux ni le
même crédit que dans les autres États com-
merçans de l'Amérique septentrionale. Ils
sont loin d'approvisionner tous les pays de
derrière de l'État , qui le sont directement,
de Baltimore et de Philadelphie.
La valeur totale des exportations des diffé-
rens ports de l'État de Virginie a été pendant
l'année 1791, de 3,i3i,863 dollars ; en 1792,
de 3,542,823 ; en 1793, de 2,987,097; en
1794, de 3,320,636; en 1795, de 3,490,043
dollars. (*)
La population semble très-considérable en
Virginie, quand on sait que cet Etat envoie
vingt-un membres au congrès de l'Union, et
que  la population  doit   être  la mesure   du
{*) En 1796, l'exportation a été de.5,aSS,685 dollars. (92   )
nombre des députés de chaque État à ce
conseil général. Mais cette population de
sept cent quarante - sept mille six cent dix
personnes , par le recensement de 1791 ,
comprend deux cent quatrevingt- dix - sept
millesixcent vingt-sept esclaves. L'étendue de
l'État est de soixante-dix mille milles quarrés,
ce qui fait dix habitans et à peu-prés deux
tiers par mille quarré , et trois septièmes environ de ce nombre sont nègres esclaves. La
population blanche qui s'augmente sans doute
par la reproduction , est loin d'être renforcée
par l'immigration , car aucun Virginien ne
nie que l'État ne perde annuellement plus en
émigration des siens au dehors , qu'il ne
gagne par celle des autres États dans le sien,
de sorte que cette population bien comptée
est peut-être proportionnellement au-dessous
de celle d'aucun autre État de l'Union. Dans
une grande partie de la Virginie la chaleur
du climat , l'usage des esclaves, rendent
parresseuse, et fait répugner au travail la
classe d'hommes que l'indigence rend laborieuse et active dans les autres États où les
mêmes circonstances n'existent pas. Aussi une
moins grande quantité de terres est cultivée
en proportion de l'étendue et de la population
de l'Etat. On y voit très-peu d'autres branches ( 95 )
d'industrie , quoique le pays soit propre à
presque toutes celles établies dans les autres
Etats. Aucun État n'est plus entièrement dépourvu que la Virginie, des moyens d'éducation publique , et l'on peut dire encore que
le seul collège qu'elle ait, est le plus incomplet pour l'instruction , le plus mal conduit
de toute l'Union. Il n'y aurait donc que
l'exagération qui pût vanter aujourd'hui la
puissance de l'Etat de Virginie.
La puissance d'un État n'est que le résultat
de ses forces réelles ;. sans doute celui de Virginie est comme je l'ai dit, appelé par la nature
à être le plus puissant ou un des plus puissans
de l'Union ; mais il faut que de bonnes loix
remplaçant les mauvaises , améliorant les
mœurs , encourageant l'industrie, mettent en
activité les bienfaits de la nature. Voilà ses
ressources ; elles sont dans l'avenir ; le tems
arrivera où elles seront mises en usage « et
comme il y a en Virginie quelques citoyens
d'un très grand esprit et d'une instruction supérieure , occupés du bien de leur pays , et
désireux de l'opérer, comme la législature en
semble elle-même occupée , ce tems arrrivera
promptement ; mais il ne l'est pas encore , et
c'est de l'état présent des choses que je parle.
La Virginie , dans ce moment dirige l'o- il
III
1
( 94 )
pinion politique de la Géorgie , et de la Caroline du Nord, au moins la parité des votes de
ces trois États au congrès , autorise à le croire.
Mais la force de la Géorgie n'est rien ni par
sa situation , ni par sa population, et fut-elle
considérable sous ces deux rapports , l'état
de désordre où elle est la réduirait à rien.
La Caroline du Nord n'est pas dans le même
état de désordre, mais elle n'a aucune force.
Elle a moins d'hommes de talens qu'aucun
des autres États , et si elle en acquérait,
peut-être se lasserait-elle de cette dépendance
où la tient son incapacité.
La Virginie ne compte point sur la Caroline
du Sud, qui, si elle a les mêmes opinions
politiques, veut les avoir d'elle-même et sans
reconnaître la primatie ou l'influence d'un
autre État.
Elle compte pour amis le Kentuky , qui
est un démembrement d'elle - même , et le
Ténessée qui a les mêmes intérêts. Elle
croit pouvoir compter sur une partie de la
Pensyîvanie. Tous ces calculs sont plus que
douteux, et fussent-ils fondés, ils ne peuvent
être que temporaires , et utiles seulement
pour gagner quelques questions au congrès ,
mais ils ne sont rien pour la force réelle de
la Virginie, ni pour ses ressources  comme (95)
corps  politique agissant ou voulant agir indépendamment de l'Union.
Aussi est-ce à tort qu'on reproche à la
Virginie de vouloir entraîner les Etats du Sud
dans une division de l'Union. Aucun autre
État peut-être n'est plus attaché à la continuité
de cette union fédérale. La Virginie est unanime sur cette opinion, elle reproche même
aux Etats du Nord de vouloir opérer cette scission ; elle espère en la Pensyîvanie, c'est-à-
dire particulièrement en la partie située à la
gauche de la Susquehannah , pour l'aider à
l'emporter sur toute tentative faite au congrès pour une telle rupture.
Le caractère d'hospitalité des Virginiens est
généralement connu, leur réputation à cet
égard est très - méritée ; ils aiment la société ; leur hospitalité est sincère , et peut-
être est-elle pour quelques-uns d'eux, une
des causes de leurs trop grandes dépenses,
car les Virginiens ne sont généralement pas
riches , sur-tout en revenu clair. Aussi souvent une table bien servie et couverte d'argenterie est-elle dans une chambre où depuis
dix ans la moitié des vitres manque aux fenêtres , et y manquera dix ans encore. Il est
peu de maisons en état passable de réparation,
et de toutes les parties des établissemens,
^ (96)
les écuries sont les plus soignées et les plus
mieux entretenues, parce que les Virginiens
sont amateurs de courses, de chasse, et de tous
les plaisirs qui rendent le soin des chevaux
plus nécessaire , d'ailleurs cela devient une
mode.
Les Virginiens sont bons maris, bons pères ,
mais l'amour de la dissipation les tient plus
souvent hors de leur famille que dans beaucoup
d'autres États. J'ai entendu des femmes leur
reprocher d'être maris jaloux, ce qui, dans tous
les pays du Monde, est assez le caractère des
maris dissipés. Les femmes sont aimables et
ont la réputation de remplir leurs devoirs
avec autant d'exactitude que dans les parties
de l'Amérique où les maris sont plus souvent
avec elles ; elles sont plus vives, plus agréables
que dans les États de l'Est, mais pas autant
que dans la Caroline du Sud, ni aussi jolies
qu'à Philadelphie. Il y a cependant des Virgi-
niennes qui ne le cèdent à aucune autre ni
en beauté , ni en agrémens , ni en graces
acquises.
La Virginie est peut-être l'Etat de l'Union
qui a produit depuis la révolution une plus
grande quantité d'hommes distingués dans
dans tous les genres. Malgré l'amour des
Virginiens pour la dissipation j le goût de la
lecture (97)
lecture est plus commun parmi les hommes
de la première classe qu/$ii aucune autre partie de l'Amérique ; mais le peuple y est peut-
être plus ignorant qu'ailleurs. La valeur des
troupes virginiennes a été distinguée dans
la guerre de la révolution, comme leur amour
pour la liberté , et ce dernier sentiment est
toujours vif en Virginie , dans toutes' les
classes d'habitans. Il est sans doute très-contrastant avec le maintien de l'esclavage, et
on a quelque répugnance à entendre parler liberté , indépendance., à des maîtres d'esclaves.
La plupart des Virginiens reconnaissent tous
les inconvéniens de l'esclavage, même pour
leurs propres intérêts , mais les moyens de
le faire disparaître présentent beaucoup plus
de di__fiçultés dans un pays où le nombre des
esclaves est si grand. Il en est cependant dont
un acccord commun rendrait l'exécution plus
aisée et moins dangereuse que beaucoup de
Virginiens ne semblent le craindre. Je parlerai de ces movens quand j'aurai visité le Maryland. Les Virginiens sont généralement bons
maîtres ; les idées philântropiques qui n'ont
pas prévalu encore en Virginie pour préparer-
l'émancipation des esclaves , ont eu cependant
assez d'influence pour les faire mieux traiter
et mieux nourrir. On sent en Virgjnie que l'es-
Tome V. G (98)
cîavage absolu ne peut plus y être d'une bien
longue durée, au moins les hommes qui réfléchissent en sont persuadés. Espérons que
cette conviction opérera quelque détermination généreuse ; elle sera aussi utile aux mai-
ires qu'aux esclaves.
Observations minèralogiques.
Aux environs de Norfolk la profondeur
des sables gras empêche d'appercevoir aucune pierre. Cependant à peu de distance on
trouve des carrières en exploitation. Les
pierres qui sont employées à la bâtisse sont
des quartz, des feld-spaths , des steatites. Sur
le bord de la mer le terrein est un sable fin,
mais les rocs de granit percent
couvent au travers. Dans le Dismal-swamp
on trouve enfouis et conservés à différentes
profondeurs sous la terre végétale , les mêmes
fragmens d'arbres que dans les plaines en terrasse près du lit de la rivière Connecticut.
Ces fragmens y sont encore plus abondans ; ils
se tirent de même de la terre dans un état
mou, et se durcissent également à l'air. Depuis l'embouchure de la rivière de James
jusqu'aux montagnes Bleues les minéraux sont
les mêmes que dans le reste de l'Amérique. ( 99 )
Près la baie de Chésapeak il y a des masses
irrégulières de granit qui plus loin sont remplacées par des couches régulières de quartz,
de feld-spath, de schorl graineax , puis par
d'autres de schiste argileux. Cette succession
a lieu deux ou trois fois dans l'étendue du
pays que parcourt la rivière de James. Prés
Yorck et Williamsburg on trouve des lits
considérables d'écailies d'huîtres de quatre
à cinq pieds de profondeur ; quelquefois ces
lits paraissent au-dessus de la surface de la
terre ; on voit aussi des pierres formées de
granit agrumelé qui sont des espèces de poudings imparfaits. Les pierres que baignent les
rapides de la rivière de James à Richmond sont
un espèce de granit. A Roquette on a trouvé en
faisant une excavation , une grande quantité
de pyrites cuivreuses enveloppées dans une
terre bleuâtre et très-tendre. Ces pyrites contiennent beaucoup de cuivre ; on dit qu'elles
renferment aussi une assez grande quantité
d'argent, mais aucune expérience bien faite
ne constate la présence de ce métal, et moins
encore sa proportion.
A Dover , lieu où sont les mines de charbon , que nous avons visitées , le fond du terrein est une pierre sablonneuse , graniteuse j
dont les fragmens brisés ne perdent rien de la
. G 2 <   100  )
forme originaire de la pierre. C'est dans ces
couches, que se trouve le charbon en contact
immédiat avec des pierres  sablonneuses  ou
argileuses de diverses qualités, et avec l'argile bleu.   La partie  du pays,  où sont ces
mines de charbon , peut avoir dix milles de
large sur une longueur qui n'est pas encore
déterminée; elle traverse la rivière de James.
Les filons de charbon sont plus épais  à ses
limites ,  et généralement aux points   où la
mine est plus près de la surface de la terre,
leur direction qui court de l'Ouest à l'Est , est
inclinée à l'horison par un angle très-obtus.
On retrouve le granit après  avoir quitté ce
petit canton ; il devient de plus en plus par
couches , est rempli de mica, et semble , en
beaucoup de points, être une véritable crvs-
tallisation. Le sol est un argile dur. A quelques milles de Milton,  au pied  des South-
mountains , est une veine de pierre à chaux,
en forme de schiste, donnant par la cuisson
une chaux excellente, et placée entre des couches d'une ardoise parfaite. Cette veine s'étend
dans la direction Sud-ouest, jusqu'à la riviere
de Roanocke ,   dans la Caroline du Nord , à
cent quarante milles ,  et au Nord-est à plus
de soixante milles. Elle n'a jamais plus de dix
pieds de large , et s ou vent moins. Dans tous ( 101 )
les champs environnans , on voit de grosses
masses de quartz blanc , détachées les unes
des autres , et appuyées sur des couches de
schiste bleu. On y voit aussi d'autres couches
d'un gris verdâtre. Dans ce même voisinage
des South - mountains, les masses de granit
sont assez fréquentes. On y trouve aussi unroo
gris ondulé , qui se décompose facilement, et
qui se fendant en lames, contient une portion
assez considérable de terre de magnésie. Le
sol , qui couvre cette petite chaîne de montagnes ( East, Green et South-mountains ) , est
rougeâtre et très-riche. Entre cette chaîne et
celle des montagnes Bleues , la terre est
ochreuse, et. les pyrites martiales y sont en
assez grande quantité. La vallée entre les
montagnes Bleues et les North- mountains ,
abonde en couches de pierre à chaux , dont
plusieurs sont inclinées à l'horison. Près de
Keyssel-town à vingt-cinq milles de Staunton , elles sont presque perpendiculaires ,
généralement couvertes d'une terre rouge , et
aussi quelquefois d'un granit jaunâtre. La
pierre à chaux se trouve encore à Winchester ; mais bientôt après elle disparaît , et est
remplacée par une ardoise schisteuse et quart-
zeuse. On ne voit de granit qu'en masses détachées et peu fréquentes  sur la  route dô
G 3 (   102 )
Winchester à Harper's-ferry ; on y trouve successivement des couches d'un schiste jaune se
fendant en feuillets minces, et remplies de
très-petites particules d'une matière brillante,
ressemblante au mica , puis une ardoise jaunâtre , puis des pierres à chaux. Les rocs des
montagnes Bleues sont près d'Harper's-ferry,
comme dans toute cette chaîne , principalement de granit ; on y rencontre aussi du grès et
du feld-spath. Près de Frederick-town , les
pierres à chaux reparaissent , mais elles ne
sont pas les seules ; on voit du grès schisteux , et une espèce de sable micacé , dans la
route jusqu'à Ellicots-mill. Les rochers qui
bordent en ce lieu la rivière Potapsco sont
des pierres calcaires.
Arbres.
Parmi les espèces innombrables d'arbres,
qui croissent en Virginie, on distingue l'érable
à peau de serpent , l'érable negando , le bi-
gnonia grimpant, le catalpa, le calicanthos ,
l'arbre de Judée , l'amelanchier , ( j'en ai vu
de vingt-cinq pieds de haut : ) des cornouiller^
de diverses espèces , le diospyros , Je bondac ,
le triacanthos, des noyers , des cèdres de différentes espèces , des lauriers-cerises, et beu» .
_*_/_! ( io3 )
joins , et un dont je ne sais pas le nom, maise
qui perd ses feuilles en automne , le liqui-
dambar, le magnolia grandiflora, le pin maritime et beaucoup d'autres , le peuplier noir
et le peuplier de la Caroline , des chênes de
différentes sortes , le sumac velu , le faux aca--
çia, le frangier , etc. y mais plusieurs d'entre
eux, le magnolia , par exemple , n'atteignent
pas en Virginie une aussi grande hauteur que
dans la Caroline du Sud et en Géorgie. Quoique la Virginie ne produise pas certains arbres 9
qui ne se trouvent qu'à une plus haute latitude , je pense qu'aucun Etat ne réunit en ce
genre une plus grande variété d'espèces. Les
plantes y sont aussi très - multipliées, mais
moins odorantes que dans la Caroline du Sud-,
Chemins et canaux
La législature de la Virginie s'occupe avec;
soin de l'amélioration des moyens de navigation intérieure. Plusieurs canaux sont, ou
faits, ou commencés , ou projettes, dans les*
endroits où les rapides embarrassent les lits
des rivières ; mais , comme dans tout le reste
de l'Amérique , l'art n'est pas assez, consulté
pour leur confection. On y entreprend un
ouvrage de ce genre > avant d'avoir réfléch^
G 4 ( io4)
aux meilleurs moyens de l'achever ; d'où il résulte qu'il est souvent plus imparfait, et toujours plus dispendieux.
Les chemins sont généralement bons dans
tout l'Etat ; et les tavernes, quelquefois très-
mauvaises , y sont pourtant meilleures que
dans les autres États. Celles des pays de
derrière , dans la partie où j'ai voyagé ,
sont préférables à celles de beaucoup de parties les plus habitées de la Nouvelle-Angleterre..-jj^là
Route jusqu'à Frederick-town.
Un bateau prend les voyageurs en Virginie ,
et les aborde en Maryland. La Potowmak
est la limite de ces deux États. On la passe
à vingt toises de sa jonction avec la Shenandoah , et on jouit, en la passant, de cette
grande vue autant que dans aucun autre point.
Les montagnes que la Potowmak traverse,
perdent dans le Maryland le nom de Blue-
ridges, et prennent celui de South-mountains
( montagnes du Sud). C'est à leur base qu'est
pratiqué le chemin étroit qui mène à Baltimore , et qui, dans quatre à cinq milles ,
n'est qu'une suite continuelle de rocs solides
ou mouvans. On suit aiasi la base arrondie ( io5 )
de ces montagnes , toujours côtoyant la Potowmak , dont le lit n'est pas devenu bien large
encore par l'acquisition de la Shenandoah.
Elle coule au milieu des débris de rochers qui
rendent son cours inégal et bruyant. C'est
après six milles, que l'on s'en éloigne pour
monter les Coosooskymountains, chaîne de
peu d'étendue, d'où la vue des Blue-ridges,
des North-mountains, des autres petites montagnes qui les précèdent, et dont une partie
est cultivée, sur-tout dans le Maryland , et
enfin celle de la Potowmak que l'on apperçoit
à un mille au-delà des montagnes Bleues,
forme un aspect agréable et grand.
Les South-mountains séparent le comté de
Washington de celui de Frederick. En suivant
la route que j'ai tenue on ne fait donc que
toucher au comté de Washington , un des plus
sains et des plus fertiles du Maryland. Il fournit toute espèce de grains à l'exportation de
Baltimore, et aussi du fer manufacturé. Les
mines de fer y sont abondantes. Le comté est
peuplé d'environ quinze mille habitans , dont
dix-huit cents nègres esclaves. A l'Ouest du
comté Washington est encore le comté Alleghany , qui est le dernier de l'État de Maryland dans cette direction.
D'Harper's-ferry aux Coosoosky-mountains mmmM**&m
( 106 )
on rencontre quelques petites habitations qui
commencent à s'établir. Peu d'entr'elles le
sont depuis plus de trois ans , et la plupart
sont moins anciennes ; pauvres maisons de
troncs d'arbres , avec une vingtaine d'acres de
défrichement. Les nouveaux habitans viennent
en grande partie des environs de Lancaster
et du comté Dauphin en Pensyîvanie ; beaucoup aussi viennent des basses parties du Maryland , et quelques-uns d'Irlande. Ces familles semblent actives et industrieuses. On
vend la terre dans cette partie du pays de
huit à dix dollars l'acre , et elle n'est pas meilleure que de l'autre côté du fleuve en Virginie , où on la donne pour quatre ou cinq ,
et où les habitations sont extrêmement rares.
Il est vrai que la maladie des grains nommée
widle est inconnue ici. La Potowmak est du
côté du Nord la limite de ce fléau , comme
les montagnes Bleues le sont du côté de
l'Ouest. Il n'y a point de mouches hessoises
et très-peu de rouille.
La récolte est ici comme ailleurs abondante cette année, et ceux des fermiers du
Maryland qui ne se sont pas livrés à la spéculation pour le débit de leurs grains, se
réjouissent d'en voir le prix baissé ; mais
beaucoup trop  d'entr'eux y ont pris part et ( f$ )
beaucoup souffriront de cette baisse soudaine.
Puisse ce malheur du moment les en corriger pour l'avenir ! La spéculation du fer=
mier est la ruine de l'agriculture ; ses moyens
ne sont pas aussi étendus que ceux cru négociant des villes , qui se dédommage toujours plus ou moins du mauvais succès de
l'une de ses spéculations par celui de quelques autres. Mais le fermier à qui le prix
de ses denrées ne rentre pas , ou rentre mal,
s'endette , cultive moins bien , est obligé de
vendre ses bestiaux, obtient de moins bonnes
récoltes ; et la société partage ainsi sa perte
avec lui , car la prospérité des cultivateurs
tient de plus près qu'aucune autre à la prospérité générale.
Les Coosoosky - mountains sont assez bien
cultivées ; quelques-unes le sont même jusqu'au sommet. En avant dans le pays les habitations deviennent plus multipliées , la culture plus étendue , les champs plus vastes ;
la terre se vend dans ces montagnes douze à
quinze dollars l'acre , et ce prix continue le
même à-peu-près jusqu'aux environs de Frederick-town. Les prairies y sont fréquentes,
et l'abondance des eaux donne le moyen
de les arroser. Quelques - unes le sont même
avec assez d'art ; on   amène   l'eau   par  des ( io8)
tuyaux de bois , qui communiquant entra
deux élévations souvent distantes de plusieurs
cents toises , traversent le petit vallon qui les
sépare. Le thimothy, le trèfle rouge sont les
prairies artificielles du pays. Le trèfle blanc
croit naturellement par-tout assez épais et
assez fin.
La culture s'aggrandit encore ; les terres
deviennent meilleures, les prairies plus multipliées aux environs de Frederick-town. On
y vend l'acre de terre de vingt-cinq à trente
dollars , celui en prairie cinquante.
Frederick-town, capitale du comté de
Frederick.
Cette ville , sur le creek Carolle , branche
de la rivière Monacacy , est très-bien bâtie.
Le plus grand nombre des maisons est en
brique ; la maison de ville , celle des pauvres,
la maison de justice, sont de beaux édifices;
la population de Frederick-town est d'environ
deux mille personnes, dont un quart de nègres
esclaves ; le commerce de cette ville est considérable avec les pays de derrière , qu'elle
approvisionne de marchandises tirées de Baltimore , où elle verse en retour les produits
qu'elle reçoit de ces mêmes pays qui sont ri- ( 109 )
ches, fertiles , bien habités ; en tout l'industrie y est, sans aucune comparaison, beaucoup
plus active qu'en Virginie.
Une manufacture de verres était établie à quelques milles de Frederick-town.
Soit inconduite ou malheur des entrepreneurs
qui venaient de Bremen en Allemagne , soit
manque de fonds , soit par la réunion de
toutes ces causes , cette manufacture a eu le
sort de presque tous les premiers étabïisse-
mens de ce genre , et elle est si près de sa
chute complette , qu'on peut la considérer
comme achevée. On assure que les matières
premières abondent prés de son local. Alors
elle sera relevée par les entrepreneurs actuels
ou par d'autres , ce qui est indifférent à l'intérêt du pays , mais il ne lui est pas indifférent de pouvoir établir une verrerie , qui
diminue cette branche d'exportation d'Angleterre , que sa fragilité rend si profitable au
vendeur, et si indispensable pour l'acheteur.
Le Maryland abonde en fer ; les forges y sont
multipliées dans tout l'État qui fait un grand
commerce de fer forgé. Beaucoup d'entre elles
sont établies autour de Frederick-town.
Le comté de Frederick est peuplé d'environ
trente-un mille habitans , dont quatre mille
nègres   esclaves.  Depuis   1791 ,  époque  du ( no )
recensement de l'Union, le comté de Frederick a beaucoup gagné par l'immigration. Les
terres y sont généralement bonnes , et fournissent à l'exportation de Baltimore , du bled,
du seigle , de l'orge , du maïs en assez grande
quantité, quelques chanvres et quelques lins.
Le comté envoie aussi beaucoup de farines
à Baltimore,  le nombre des moulins y étant
assez considérable. De Frederick-town â Baltimore , le pays est une succession de petites
collines, et le  chemin y  est rarement plat
un mille de suite. Quoique ce pays soit passablement habité , il a beaucoup   de parties
qui ne le sont pas encore , elles* sont même
plus étendues que les autres. La nature  des
bois  indique une bonne  terre.-On  y cultivait autrefois beaucoup de tabac , mais cette
culture , autant  diminuée dans le Maryland
que dans tous les autres États du Sud , et
par les mêmes motifs, est ici presque réduite
à rien. Celle du bled la remplace par-tout,
sans y être plus perfectionnée qu'ailleurs. On
laboure à deux ou trois pouces de profondeur.
Les terres sont peu fumées ; c'est sur les prairies que les cultivateurs portent ce qu'ils rassemblent de fumier, dont, par le peu de soin
qu'ils prennent.pour le conserver et l'augmenter , ils semblent ne pas connaître l'avantage.
__t__£4 ( 111 )
Popla
Le 12 Juillet , j'ai passé le tems le plus
chaud de la journée à Poplars-spring. Quoique cette partie soit habitée déjà depuis long-
tems , le nombre des nouveaux habitans y
est de beaucoup plus considérable que celui
des anciens. Le prix des terres dans les environs est de dix à douze dollars l'acre. Les procédés du défrichement y sont ceux de tout le
reste de l'Amérique. On sème le maïs la première année , et puis du bled pendant six à
sept ans , souvent sans interruption, tant que
la terre veut bien en rapporter ; puis on la
laisse en jachères , jusqu'à ce qu'une autre
partie qu'on défriche alors soit épuisée à son
tour. Comme le défrichement pour faire des
prairies exige plus de travail et de soins, on
laisse en bois beaucoup de parties qui en produiraient de belles ; elles auront sans doute
leur tour, car ce pays est dans un grand
état de croissance ; mais tant de terres restent encore en bois qu'il se passera beaucoup d'années avant qu'une bonne culture
bien entendue et bien étendue s'établisse.
On labourcHuans tout ce pays avec des chevaux qui coûtent cent trente à cent quarante (112)
dollars. Les vaches sont belles, et valent de
vingt-cinq à trente dollars. On coupe le bled à
la faucille ; le seigle , l'avoine à la faulx à râteau; les ouvriers se trouvent avec assez de
facilité et ne se paient qu'un dollar par jour
dans le tems de la moisson ; dans un autre
tems trois schellings ( monnaie de Maryland
qui est la même que celle de Pensyîvanie )
ou huit dollars par mois. Les bestiaux engraissés , soit dans les belles prairies près
Frederick-town , soit dans les autres pâturages
moins riches , s'enlèvent pour Baltimore et
Philadelphie. Les habitans achettent la farine
des charretiers qui la portent à Baltimore, et
la paient à peu-près le même prix que dans
cette ville. C'est à présent huit dollars le
barril ; elle a été payée quatorze en janvier
dernier.
J'ai entendu des fermiers, à la taverne
où je me suis arrêté , se réjouir de ce que
la baisse du prix des bleds occasionnerait
des banqueroutes parmi les marchands de
Baltimore, ce Ces gens-là , -o disaient-ils, ce ont
., gagné sur nous tant qu'ils ont pu, et puis
_o ils ont porté notre bien en France , et
-o puis ils portent en Angleterre l'argent de
.o la France et le nôtre; ils n'ont que ce qu'ils
« méritent s'ils perdent beaucoup. »
Quiconque
__t___c« c m )
Quiconque doute de la disposition du peuple
américain en faveur de la France, n'a qu'à
voyager dans les campagnes s'il n'est pas déterminé à rester dans son erreur; il trouvera
ce peuple plein dé défiance, de rancune et
de haîne pour l'Angleterre, et tout animé en
faveur de la nation française. Il trouvera la
mort de Louis XVI et les crimes qui l'ont
suivie , aussi détestés que l'Angleterre ; mais
la cause de la France , celle de la vraie liberté ayant autant de partisans qu'il y a de
gens qui en parlent. Chérir et plaindre la
Fayette est une espèce de religion du pays.
On "y trouvera aussi pour le Président un
respect général, et personne ne voulant lui
attribuer les torts du traité, que personne
n'aime. Encore une fois je parle d'un peuple
éloigné par bon sens et par intérêt, de toute
connexion avec l'Angleterre , et que l'on
peut appeler le véritable peuple d'Amérique.
J'ai tant écarté tout préjugé national, toute
opinion personnelle de mes observations à cet
égard , que je suis sûr pour moi-même qu'elles
sont fondées. Ceux qui sont déterminés à
ne pas penser comme moi, auront la ressource
de dire que mes préjugés m'ont t.ompé malgré moi, ou que le peuple des campagnes est
ignorant, sot, abusé , et que les lumières et
Tome V; H Œg-nmwm
( u4)
la bonne-foi sont seulement concentrées dans
les villes ; à ces étranges assertions, je n'ai
rien à répondre, car que dire à ceux qui
sont déterminés à rester dans leurs opinions?
Ellicots-mill.
De Poplar's - spring , une route coupée depuis peu d'années , raccourcit de quelques
milles le chemin jusqu'à Baltimore. Elle est
mauvaise , et comme elle est nouvelle , elle
rencontre peu d habitations. On remarque à
quinze milles de Baltimore celle de M. Carroll
écartée d'un mille du chemin. Par la multi^
tude des différens bâtimens qu'elle réunit, elle
ressemble plus à un village qu'à une habitation de particulier. M. Carroll a rassemblé
plusieurs établissemens , il a une très - bonne
culture et un grand nombre de nègres , mais,
n'ayant pas été dans son habitation, je n'en
puis pas donner des détails.
Ellicots-mill est un petit village dont l'étar
blissement principal est un grand moulin à
farine, appartenant à M. Ellicot, et qui en
reçoit son nom. Ce moulin a six paires de
meules , et est construit aussi bien qu'aucun
de ceux de Brandywine, dont il a les per-
fectionnemens. La situation de ce lieu, très- i,  ii5 )
serré entre les  montagnes , est romantique
L'eau y est limpide, les rochers y sont éle
vés et grands , les arbres beaux , et j'aurais
aimé à jouir un jour de plus de cette vue un
peu triste, qui convenait assez bien à ma
disposition, si la chaleur qui m'accable ne
me pressait pas d'aller gagner des régions plus
tempérées.
Il me faut dire en toute humilité ce qui
m'est arrivé avec trois Français des îles que j'ai
trouvé à l'auberge et dont j'ai appris depuis que
l'un était M. Thomas, ancien consul de France
à Baltimore, et un autre son médecin , le conduisant aux eaux de Berkley. Quoique je leur
aie parié notre langue commune, ils ont d'après
ma modeste manière de voyager, conçu une
si médiocre opinion de moi , qu'ils ont décidé
de coucher plutôt trois dans une chambre à
deux lits , que de laisser dans la chambre
de l'un d'eux ce pauvre diable de si mauvaise mine. Cette déclaration qui n'était pas
faite par eux dans l'intention que je l'entendisse , a cependant été entendue de moi
au coin du jardin , où je fumais ma segar.
Comme elle ne portait que sur mon apparence , je n'ai pas cru devoir la relever. J'ai
soupe seul, et me suis allé doucement coucher par terre sur un matelas, que la mai*
H 2 mm
( 116)
tresse de la maison à placé dans la seconde
chambre où le cocher de ces messieurs avait
pris le bon lit. J'ai ri en pensant au tems où
3e dédaigneux M. Thomas n'aurait probablement pas tant eu peur de ma compagnie ,
et j'ai aussi bien dormi que si j'avais été
appelé à l'honneur de coucher dans la chambre
de M. Thomas lui-même.
Baltimore.
La même nature de chemins, montueux,
difficiles , couverts de- sables et de rocs ,
continue jusques à quatre ou cinq milles de
Baltimore. Dans tout ce trajet , les habita^
tions ne sont ni bonnes ni multipliées , les
terres semblent fort médiocres , beaucoup
sont incultes , et celles qui sont cultivées
le sont assez mal. A quatre ou cinq milles
de Baltimore , le terrein devient plus plat $
les habitations plus nombreuses, et de meilleure espèce ; enfin , plus on approche de la
ville , plus les maisons se ressentent de la
richesse de ses habitans et de la prospérité
de  son commerce.
La jurisprudence criminelle du Maryland n'a
pas encore souffert d'altération dans ses anciennes  pratiques.  Les criminels  travaillent ( "7 )
aux chemins , chargés de fers et menés au
bâton, lis travaillent peu et mal, et s'échappent souvent; ce régime ne produit pas un
meilleur effet en Maryland f qu'il ne produisait
en Pensyîvanie , où il a été heureusement
abandonné , et qu'il n'en produira par-tout
où il sera maintenu ; sans doute il changera,
mais quand, et pourquoi pas encore ?
Baltimore est après Philadelphie et New-
Yorck , le port qui fait le plus de commerce
en Amérique, au moins le dispute-t-il à ceux
de Charles-town et de Boston. Plus rapproché
par sa position des rivières d'Yougyogeny
et de Monongahela , qui se jettent dans l'Ohio
à Pittsburg que ne l'est Philadelphie, Baltimore fait une partie du commerce des derrières de la Pensyîvanie , et fournit ainsi une
grande partie des stores qui fournissent eux-
mêmes les territoires de l'Ouest. Il reçoit
aussi en échange une partie de leurs produits.
Baltimore qui réunit entre quatre à cinq
mille maisons , est presqu'entièrement bâti
depuis la paix de 1763 ; il a reçu un accroissement plus rapide encore depuis 1783, et
particulièrement depuis le commencement de
la guerre actuelle. Le maître de la taverne
de Poplar's-spring m'a dit qu'en 1749 > quand
il avait débarqué d'Allemagne à Baltimore y
H 3 (n8)
il n'y avait pour tout édifice que neuf misérables log-houses. Aujourd'hui Baltimore
une des plus belles villes du continent. Comme
il n'y a pas d'anciennes maisons , et que le
plus grand nombre a été construit à une époque
même très-récente, elles le sont toutes bien,
presque toutes en briques. Les églises en grand
nombre et de toutes les sectes , et les édifices publics y sont d'une simplicité élégante.
La ville qui s'aggrandit dans tous les sens ,
gagne considérablement sur sa baie , et des
rues sont pavées et bâties sur un terrein ainsi
conquis , où , il y a quelques années , les
bateaux étaient à flot. Ce genre d'ouvrage auquel les inspecteurs de la ville ont assigné
des limites, s'étend tousles jours. Fells-point
est le point que les bâtimens d'une certaine
force ne peuvent poiaifc passer ; c'est là qu'ils
sont chargés et déchargés. Cependant les affaires ne se font pas à Fells-point, elles se
font toutes à Baltimore , qui en est séparé
par une esplanade de près d'un mille. C'est
à Baltimore que les marchands ont leurs comptoirs , leurs principaux magasins ; ils n'en ont
qu'un de dépôt à>Fells-point, et tous n'enion^
pas. Si le commerce de cette ville continue a
avoir le même succès et le même accroissement
qu'il a eu jusqu'ici, cette longue lacune se ( »9 )
peuplera de bâtimens , et bientôt Baltimore
et Fells-point ne feront plus qu'un. En attendant , on bâtit dans toutes les rues , et l'accroissement de la ville se porte aujoi_adi___i__t
dans le nouveau terrein conquis sur la baie,
ou du côté Ouest de la ville, dans ceux qui
appartiennent au colonel Howardx et dont la
valeur augmente tous les jours.
Ce grand propriétaire accense généralement
ces terreins plutôt qu'il ne les vend ; celte manière tient sans doute au peu d'argent des
acquéreurs; car le colonel Howard est trop
sage pour ne pas préférer une aliénation pleine
et entière de ses terres, qui mettrait dans
ses makis la libre disposition de leur valeur*
Il en vend autant qu'il peut en pure vente y
et il est beaucoup de ses lots ainsi vendus ,
qui, par des reventes successives , ont fait la
fortune de deux ou trois particuliers différens.
A l'extrémité de ces terres , et à la distance
d'un mille de la ville, le colonel Howard a
une belle maison entourée d'une futaie de
vieux et grands arbres. C'est un parc tout fait ,,
auquel il ne manque rien. La maison , placée
sur une élévation, est dans une situation ad~
mirable, découvrant par-dessus la ville et la
baie , jusques à la baie de Chésapeak , et à
droite et à gauche une grande étendue de
H4 (   120   )
pays bien cultivé. Belvédère ( c'est le nom du
lieu ) est le séjour habituel du colonel Howard, homme estimé généralement pour son
courage et ses talens militaires, et pour ses
vertus civiles ; il a été gouverneur de l'État de
Maryland. Il a épousé une demoiselle Chew,
fille de mon estimable ami M. Chew de Philadelphie , et digne par ses vertus, ses agré-J
mens , sa bonté , du mérite et des agrémens
de tout le reste de sa famille. J'ai passé peu
de tems à Belvédère , et la plus grande partie de ce tems a été employé chez le colonel
Howard. Les momens m'ont donc manqué ,
pour prendre tous les renseignemens que j'espérais recueillir sur cette ville et sur l'État.
Je me les procurerai à un autre voyage.
Annapolis , siège du gouvernement du
Maryland, est le domicile ordinaire de presque tous ceux qui y sont employés , et la1
cour suprême de l'État y tenant ses séances ,
la plus grande quantité des avocats y est fixée.
La première classe des habitans est donc à
Baltimore encore plus qu'à Philadelphie celle
des marchands. La baisse des prix des provisions en Europe produira des malheurs
dans les fortunes de quelques maisons de ce
pays. En attendant, elles tiennent toujours la
farine à dix dollars,  mais par spéculation , I   121   )
fear il n'y a aucune demande, et il n'y en
aurait pas même pour un prix moins élevé ,
tant l'abondance est grande , ou paraît l'être
en Europe.
Les bâtimens publics à Baltimore sont dé*
cens, sans aucune magnificence. On y compte
douze églises de sectes différentes.
Route de Philadelphie.
Mon cheval se trouvant blessé, je me suis
déterminé à prendre le stage pour me rendre
à Philadelphie. C'est une manière de voyager
très-incommode en Amérique, où les chemins sont rudes , et ces sortes de voitures trés-
rudes aussi. Les stages partent au milieu de
la nuit. On n'a pas le tems de se reposer de
la fatigue que donnent les cahos , de celle du
malaise que causent et le nombre des passagers , toujours disproportionné aux places , et
les paquets , valises , etc. entassés dans ces
voitures , et qui brisent les jambes , lesquelles même sans paquets , ne trouveraient
pas où s*'étendre. Mais je n'avais aucun
autre moyen d'arriver au moins de quelque
tems , et j'ai fait ce petit voyage aussi peu in-
commodément qu'il puisse l'être dans un stage,
en choisissant celui qui porte les lettres, et (   122  J
quî, destiné à aller plus vite, ne doit rece-*
voir que six voyageurs , a de meilleurs chevaux, est généralement mieux conduit. D'ailleurs , il n'y avait d'autre compagnie dans
cette voiture que la famille entière de M. James
Barré, négociant de Baltimore , de qui j'avais
déjà reçu beaucoup de politesses pendant mon
court séjour dans cette ville. Ainsi, bien que
nous fussions sept au lieu de six , je ne me
plains nullement de mon voyage. Mais ce
n'est pas dans un stage qu'on peut prendre
aucune information ; on y voit à peine le
pays, et le plus souvent sans avoir le moyen
de connaître le nom des villages ou des creeks
que l'on traverse. Je remets donc à l'époque
où je referai ce voyage à cheval, ce que je
pourrai avoir à en dire.
Au Hâvre-de-Grâce, on passe la Susquehannah près de son embouchure dans la Chésa-
peak. Les terres , qui s'élèvent aux deux côtés
du fleuve , sont assez bien cultivées, peuplées
d'un assez grand nombre de maisons , pour
offrir une très-belle vue. La rivière a là un
mille et un quart de large ; deux ou trois iles
au-dessus et au-dessous du lieu de passage ,
interrompent agréablement l'uniformité de ses
eaux , et cette vue, sans être magnifique, est
une des plus agréables que j'aie trouvées en ( iaS )
Amérique. La Susquehannah divise le Maryland. La partie en-deçà est distinguée par le
nom de Western-shore ( rivage de l'Ouest ) ;
celle au-delà par celui & Eastern-shore ( rivage de l'Est). Elle s'étend le long de la Ché-
sapeak jusques aux deux comtés de la Virginie , et est séparée de la baie de la Delaware
par l'État de Delawarre. On passe par plusieurs jolies petites villes appartenant encore à
l'État de Maryland, Charles-ton,Elk-town;
de-là on entre dans l'Etat de Delaware, et
l'on traverse les villes de Christiana, et de
IVilmington ,dqui n'est qu'à vingt milles de
Philadelphie.
Séjour à Philadelphie.
Partis le lundi, ^quatre heures du matin, de
Baltimore, nous sommes arrivés, à huit heures
du matin, le mardi 20 juillet, à Philadelphie,
après avoir passé à Wilmington cinq ou six
heures destinées au sommeil , mais dont les
puces et les punaises ont disposé entièrement.
Les chaleurs de cet été sont bien moins
considérables qu'elles ne le sont communément ; ainsi le séjour de Philadelphie»
m'a paru moins insupportable que je ne m'y
attendais. J'y ^âr-eçu beaucoup de lettres, je (   124.)
m'y suis mis au courant des nouvelles d'Europe , et j'ai été très-pressé d'en partir.
Le prix courant de la farine n'a pas encore
reçu dans cette ville la baisse qu'elle doit
éprouver. Les négocians , par spéculation , la
tiennent encore à douze dollars , mais n'en
vendent à ce prix qu'aux boulangers qui n'ont
point assez d'argent ou de prévoyance pour
en faire des provisions , ou pour en tirer des
campagnes. D'ailleurs , les magasins regorgent
de cette denrée dont l'abondance de la récolte
actuelle précipitera encore la baisse. I
Je ne veux pas oublier de parler d'une
véritable curiosité naturelle que j'ai vu à mon
passage à Philadelphie. C'est un nègre Virgi-
nien , né de père et de mère nègres, changeant de couleur et devenant blanc.
Il a conservé sa couleur noire jusqu'à l'âge
de quarante ans, alors la peau de ses doigts ,
auprès de ses ongles , a commencé à s'éclair-
cir, puis à devenir plus blanche, puis enfin
eiÊ-èiérement blanche. Il en a été de même de
presque toutes les parties de son corps. Ses
jambes , ses cuisses , ses bras , ses mains sont
blanches ,   à quelques taches près , plus ou
moins grandes , et toutes d'un brun plus
moins foncé , mais toujours plus claires sur
leur bord. Son col J ses épaules, sont du même ( ia5")
blanc que la peau des personnes rousses, et
marquées de même de quelques taches de
rousseur. Le poil droit et lisse y est substitué à
la laine; autour de son sein quelques bouquets
de laine existent encore , mais tiennent peu,
tombent journellement, et sont remplacés par
du poil ou noir ou gris. Son visage est blanc
depuis les cheveux jusqu'au front , et ainsi
tout autour ; le reste est un masque qui n'est
noir qu'au nez seulement, et s'éclaircissant par
nuance jusqu'à la partie blanche. Sa tète est
noire , et couverte encore de laine , excepté
sur la fontaine , où les cheveux prennent la
place de la laine qui y a disparu. Ses parties
naturelles sont, dit-il, les moins avancées
dans cette métamorphose , quoiqu'elles aient
éprouvé un changement considérable. Il assure
que depuis trois mois qu'il est en voyage, il
s'apperçoit d'un progrès sensible dans toute
sa personne , et il est à présumer que pour
peu qu'il vive encore , il deviendra entièrement blanc. Il a aujourd'hui quarante - un
ans.
Pour se faire une idée de la métamorphose
qui a lieu dans la couleur de la peau de ce
nègre, il ne faut pas entendre par le blanc
qu'elle acquiert une couleur de quarteron ou
d'Albinos , mais une couleur réelle de race (   126  )
blanche, ou plus exactement encore, comme
je l'ai dit, celle d'une personne rousse.
Il n'est pas possible d'ailleurs de douter
de l'extraction de ce nègre , qui a fait toute
la guerre dernière dans les pionniers , qui est
connu de toute la Virginie , qu'il a presque
toujours habité , et qui est porteur de tous
les certificats désirables par les personnes
les plus disposées au doute. Ce changement
de couleur s'est fait sans qn'il éprouve aucune
incommodité. Il se montre pour de l'argent.
On connaît plusieurs exemples en Amérique
de nègres, mulâtres ou Indiens dont la couleur a changé , ou après une maladie , ou en
plein état de santé, mais aucun aussi com*
plettement que celui-ci.
m
____! SECOND    VOYAGE
AU     NORD.
Route de Philadelphie à New- Yorck.
Ayant résolu d'employer le reste de l'année
à une seconde course dans le Nord, je pars
de Philadelphie par le stage pour aller à New-
Yorck. Il fallait y arriver promptement ; la
chaleur du tems,rend difficile et incommode
le voyage à cheval.
Un séjour de vingt-quatre heures à Trenton, m'y a fait voir quelques amis. Je n'y ai
pris que peu d'informations que je me propose de réunir à celles que me procurera
une plus longue excursion dans le Jersey.
Celles que j'ai reçues à New-Yorck dans le
peu de momens que j'y ai passés trouveront
aussi leur place ; mais j'ai eu peu le loisir d'en
recueillir de suivies. Des lettres d'Europe,
qu'il faut lire et relire , auxquelles il faut répondre , ont employé mon tems , et en ont
été un bon emploi. La fatigue de quatre mois
de suite , employés en informations , m'a
d'ailleurs rendu un peu paresseux. Je me suis (  128)
laissé aller à cette disposition , bien déterminé
à consacrer plusieurs semaines avant de quitter
l'Amérique, à connaître cette grande et intéressante ville. J'y ai cependant appris que les
spéculations en grains et en farine y dérangent
beaucoup de maisons de commerce, en ont
ruiné une des premières , et en ruineront
probablement quelques-unes encore. Les marchands , moins riches ou moins confians que
ceux de Philadelphie y baissent cependant le
prix de leur farine , et l'y vendent seulement
dix dollars ; c'est un tiers de riioins qu'il y a six
mois. Mais c'est encore beaucoup au-delà de
la valeur que cette denrée reçoit du peu de
besoin de l'Europe.
Navigation de New - Yorck à
Providence.
Connaissant le chemin de Boston par terre ,
je me suis embarqué sur la Clémentine, un
des paquebots qui vont constamment à Providence. M. Guillemard, que j'avais trouvé à
Trenton , s'était perdu en chemin , et s'est encore retrouvé à New-Yorck ; il s'est embarqué
dans le même bâtiment que moi.
Le vent, qui nous avait été extrêmement
favorable les dix - huit premières heures ,  a
changé ( lag )
I changé tout-à-coup ; il est devenu contraire ;
le tems s'est annoncé comme devant devenir
mauvais, et le capitaine a jugé plus sage de
chercher refuge dans un bon havre. Nous
avons donc quitté notre route pour relâcher
à Stonning-town, où nous avons passé trente-
six heures.
Stonning-town ; commerce ; culture ;
prix.
Stonning-town est une petite ville du Connecticut. Elle est ainsi appelée du nom du propriétaire originaire des terres qui forment ce
township. On l'appelle par corruption Stone s-
town , et ce nom lui convient parfaitement,
car les rocs y percent par-tout; à l'exception de la rue principale que le travail en a
débarrassée à grands frais , toutes les autres
en sont tellement pleines, qu'à peine peut-on
y marcher la nuit avec sécurité. Ce township
est long de quinze milles sur huit. La ville contient de douze à treize cents habitans de tout
âge. La culture la plus en usage est celle des
prairies. On y élève un grand nombre de bestiaux, et sur-tout on y fait une grande quantité
de fromages très-renommés dans toute l'Amérique. Il s'en exporte tous les ans quatre cent
mille livres , qui sont vendues quinze cents _,
Tome   V. I —ti i it "Turin ________h •~Hn-~-™"T^TiiriiiirriHMM*'m.
( i3o )
ou quinze centièmes de dollars la livre dans
tous les ports des États - Unis , mais particulièrement à Boston , New-Yorck , Philadelphie et Baltimore. Ce commerce se fait en
partie par des vaisseaux de ces différentes
places qui viennent chercher les fromages à
Stonning-town, et en partie par de petits bâtimens de la place même qui les portent, selon
le vent, à l'un des ports ci-dessus.
J'ai vu une ferme appartenant à un vieux
quaker , John Frish, où il se fabrique quatorze à quinze mille livres de ces fromages
par an. Ce bon fermier entretient quarante à
cinquante vaches pour ce commerce. Il vend
le fromage, aux marchands, dix cents la livre.
Il engraisse en outre douze ou quinze bœufs ,
récolte du seigle , de l'avoine , du mais , du
lin , des pommes de terre , et pourrait , en
conduisant sa ferme avec plus d'intelligence,
augmenter beaucoup encore ses produits ;
mais ses bœufs et ses vaches sont épars dans
les pâturages, et quoique sans doute ils fument ainsi ses terres, ils les améliorent bien
moins que ne le ferait du fumier -soigneusement recueilli, et qui serait répandu sur ceux
de ses champs qui ne sont pas en prairies.
Il ne coupe ses prés qu'une fois, et il y récolte  environ quatre milliers de   foin  par ( i3i )
ocre. C'est la manière , et le produit commun du pays. Les mêmes terres fumées
donnent à quelques fermiers jusqu'à huit
milliers en trois coupes. John Frish a quatre
cents acres en rapport.
Les terres dans le township de Stonning-
town sont assez bonnes; elles donnent trente
boisseaux de maïs par acre , dix-huit de seigle
ou d'avoine, souvent le double , quand elle*
sont fumées. On récolte peu de bled dans ce
township , ainsi que dans le reste du Connecticut. Il s'encultive cependant quelques champs
vers la frontière , et les terres bien fumées f
rapportent quarante boisseaux par acre. Le§
ouvriers se trouvent avec facilité aux environs
de Stonning-town. Ils se paient trois quarts
de dollar par jour, ou neuf dollars par mois
dans les tems ordinaires , le prix est double
dans le tems de la moisson.
Le prix des terres de ce township est de
dix à quarante dollars l'acre. 11 n'a pas reçu;
dans ces dernières années la même augmentation que beaucoup d'autres parties de
l'Amérique. Il y a trente-trois ans que John
Frish a psryé ses terres seize dollars , il n'en
aurait pas aujourd'hui plus de trente-deux.
Les habitans de Stonning-town ont presque
tous, comme.dans le reste du Connecticut r
I  2 mmm
KS___-_R®£T*"
I ma
I   1^2  )
«t dans le Massachussetts, des terres dans les
derrières de l'État de Vermont et de New-
Hampshire , qu'ils ont achetées à très-bas prix,
et où ils établissent leurs enfans à mesure
qu'ils grandissent, s'ils ne profitent pas eux-
mêmes d'un bon marché pour les vendre.
Quelques bâtimens de Stonning-town sont
employés à la pêche de la morue sur les côtes
du Connecticut et de Rhode-island. Mais ce
poisson n'y paraît avec quelque abondance que
dans le printems. Ainsi cette pêche est pour
cette place un très-petit commerce. On sèche
le poisson à Stonning-town même ; il s'y vend
cinq dollars les cent vingt-huit livres. Quelques bâtimens de Stonning-town vont à la
pèche au grand banc , mais ils font alors sécher à Terre-Neuve leur poisson, que souvent
ils vont de-là vendre à Boston ou ailleurs.
Gomme le blak-fish, la bass, et le crab, sont
abondans sur ces côtes , un assez grand nombre de petits bateaux s'occupent de cette
pêche. Le poisson est gardé dans des étuis le
long du rivage, et est le plus communément
enlevé pour New-Yorck. Il se vend à Stonning-town deux pences et demi la livre.
Quarante bâtimens de diverse grandeur ,
mais la plupart petits , appartiennent à cette
place ; ils sont particulièrement employés au C l33 )
Sabotage. Seize servaient autrefois à la pêche,
on n'y en emploie plus que quatre. Quelques-
uns vont aux Antilles, ou même en Europe. Le
seul vaisseau à trois mâts qui appartient à
Stonning town est aujourd'hui en France. Il
est la propriété des deux frères Smith, qui
tiennent un .store dans celte ville , et d'un négociant de New-Yorck, qui en a la moitié.
Les bâtimens qui vont aux îles y portent les
produits du township ou des environs ; ils rapportent communément les denrées de retour
à Stonning-town, d'où ils les font passer par
parties à New-Yorck, et c'est là principalement que les bâtimens qui vont en Europe
font leur chargement. C'est particulièrement
en France qu'ils vont , et ce sont des vins et
des eaux-de-vie qu'ils en rapportent. Les produits de Stonning-town sont comme ceux du
reste du Connecticut , du bœuf et du porc
salé, delà potasse et de la pearlasse,. du bétail
vivant, de
aine de lin.
Le port de Stonning-town est pour les douanes dans le district de New-London, ainsi
ses exportations ne sont pas particulièrement
connues.
Stonning-town , quoique dans le Connecticut, n'a pas d'écoles gratuites, c'est-à-dire>
qu'il n'y a pas de taxe sur la ville et le town-
I o ( i5-4)
ship, pour entretenir des écoles franches.
Mais comme ce township paye une taxe de
quarante schellings par cent pounds à l'État
pour ces écoles, j! en résulte que les frais de
l'école ne sont pour les particuliers qui y envoient leurs enfans que d'un quart de ce qu'ils
seraient sans cette taxe générale. Un enfant
y paye neuf pences par semaine.
Toutes les personnes que j'ai eu occasion
de voir à Stonning-town parlent avec enthousiasme de la valeur fra_afçaise. Cette valeur et
ses succès acquièrent à la France beaucoup
d'amis en Amérique. On continue de blâmer ici
les horreurs dont le SK-»uvenir fera frissonner la
postérité la plus reculée; mais on trouve beaucoup de gens ou qui n'en veulent point parler, ou qui les regardant comme une frénésie
passagère, chargent seul de leur atrocité Ro-
berspierre qu'ils exècrent et en dégagent entièrement la nation française. Et l'on termine
toujours par dire : ce mais comme ces gens-là
-o se battent, ce sont des lions ». C'est particulièrement parmi les habitans de la campagne,
parmi ceux du second rang, que j'entends ce
langage , et c'est la classe la plus nombreuse-,
c'est le fonds de la nation qui , comme
je l'ai dit cent fois, moins politique , moins
dominée par l'esprit de parti ,   ou  voyant
m (i35)
son intérêt dépendre moins des succès de
l'Angleterre , est réellement attachée à la
France, et à la cause pour laquelle son peuple
combat.
Newport.
L'impatience, plutôt qu'un changement favorable dans les vents, a déterminé notre capitaine à quitter Stonning - town , et nous
sommes arrivés le i5 août à Newport, en dix
heures de traversée. Nous avions la même
chance la veille.
M. Guillemard avait débarqué , et était allé
par terre à Providence.
Une barre de rochers ferme , à un demi
mille près , l'ouverture de l'anse au fond de
laquelle est Stonning-town. Il faut donc de
grands soins pour l'éviter, sur-tout avec
un mauvais tems ; peu après l'avoir dépassée , nous nous sommes trouvés dans la
route que font tous les bâtimens de New-
Yorck, à Newport. On passe entre la terre
et Block-island, île fameuse comme Stonning-town par ses fromages , et de plus par
sa pêche , et par l'économie de ses habitans.
Elle fait partie de l'État de Rhode - island.
Les paquebots de Providence ont toujours
des  paquets et  des  lettres pour  Newport.
14 ( i36 I
Nous nous y sommes arrêtés depuis neuf
heures du soir jusqu'à neuf heures du matin.
J'ai revu avec plaisir, rion pas cette ville triste
et basse , mais ses environs qui sont char-
mans , et qui sont , ainsi que toute l'île ,
une des plus saines parties de l'Amérique.
Plusieurs familles de Caroline , de Virginie
et du Maryland , viennent s'y établir tous
les ans pom y fuir les cruelles chaleurs et
l'insalubrité de leur pays. Newport joint d'ailleurs l'avantage d'un prix assez bas pour toutes
les nécessités de la vie, à celui de n'offrir
aucun moyen et sur-tout aucune tentation,
de dépenses étrangères à ces nécessités.
La salubrité de la ville de Newport et
de ses environs , est produite sans doute
par la fraîcheur et la vivacité de l'air ; mais
cette vivacité de l'air est funeste aux habitans dans leur jeune âge, et le nombre des
jeunes gens , sur - tout des jeunes filles qui
meurent de la poitrine j y est considérable ;
il est à remarquer que les inscriptions des
pierres tennulaires dans les cimetières , ne
présentent que des âges ou très-jeunes, ou
extrêmement vieux , peu depuis vingt ans jus--
qu'à soixante-dix s et un assez grand nombre
au - delà. ( i37)
Providence. Etat de Rhode-island.
La persécution religieuse en Angleterre a
formé les différentes colonies dont la réunion
a composé l'État de Massachussetts. La persécution religieuse en Massachussetts a formé
l'État de Rhode-island.
Roger William , ministre à Plymouth,
en fut d'abord exilé à Salem pour des opinions que ses confrères de Plymouth ne lui
voulaient point passer. Quoique fort aimé
dans ce nouveau séjour par les habitans ,
comme ses principes ne pouvaient s'accorder
avec ceux de l'église de Boston , l'influence
des ministres de Boston prévalut contre lui
jusques dans sa retraite.
Parmi les divers principes de sa doctrine ,
que le synode de Boston regardait comme
erronés et dangereux , celui par lequel Roger
William professait ce que punir un homme
sa pour matière de conscience était persécu-
?- tion |, choquait plus que tous les autres
les maximes et sur-tout les intérêts du synode.
Les intrigues des prêtres l'emportèrent sur
l'attachement de ses co-habitans, et il fut
une seconde fois banni. C'était en i636: il se ( i38)
retira vers le midi de l'État parmi les sauvages
de Nawangara à un lieu appelé par eux Mos-
hawsick, et par lui Providence , en reconnaissance de l'asyle qu'il y recevait après toutes
les persécutions dont il avait été l'objet. Quelques-amis le suivirent, et fondèrent avec lui la
partie de l'État de Rhode-island connue sous
le nom de Plantation de Providence.
La même cause, ou une semblable, produisit
les autres ét;;blissemens de Rhode-island. Un
docteur Coddington , originaire de Lancas-
ter-shire, et l'un des premiers settlers de la
colonie de Salem , fut en 1636 recherché pour
ses principes religieux. Celte accusation n'était qu'un prétexte qui. couvrait la jalousie
qu'avaient de son influence le gouverneur
PVinthrop et d'autres ; mais ce prétexte était
un moyen sûr , et Coddington chassé de Boston , se retira avec quelques amis à l'île
appelée parles Indiens Aquidneck , et depuis
Rhode island. Il acheta d'une tribu dépendante
des Indiens de Nawangara cette île et toutes
les autres , qui avec la partie du continent
bornée par le Connecticut, forment aujourd'hui lesPlantations de Rhode island. Les persécutés de la Nouvelle-Angleterre, quakers ,
anabaptistes, affluèrent à Rhode-island , et fixent fleurir cette colonie malgré les guerres ( i39)
avec les Indiens. Le besoin de protection fit
désirer aux habitans de s'unir avec les autres
colonies de la Nouvelle - Angleterre , mais
celles-ci s'y refusèrent, et en 1662 Charles second sur leur demande leur accorda une charte
qui unit les deux plantations dans un seul
Etat, et qui leur accorda les privilèges et la
constitution qu'ils ont, ainsi que le Connecticut, conservés malgré la révolution.
Celle qui est particulière à l'État de Rhode-
island a les mêmes élémens que toutes les
autres. La législature consiste dans une chambre haute et une chambre basse. La chambre
haute est composée du gouverneur, qui en est
président, d'un gouverneur-lieutenant et de
dix assistans qui sont choisis annuellement.
Le gouverneur n'a qu'une voix dans la délibération des loix. Le trésorier et le secrétaire de
l'État sont aussi choisis annuellement par les
habitans libres. La chambre basse est composée
des représentans des différens townships. New-
port en envoie six , Providence , Portsmouth
dans l'isle , Warwick en envoyent chacun
quatre ; chaque autre ville de l'État en envoyé deux. Les députés sont réélus deux fois
par an, et siègent ainsi deux fois. Les juges et
les officiers exécutifs sont élus tous les ans
par la législature. Elle nomme aussi les offi» à
( i4o)
cîers militaires, mais sans î'iniciation de tems.
L'ordre judiciaire de ce petit État consiste en
une cour supérieure composée de cinq juges;
elle siège deux fois par an, une fois à Providence, l'autre à Newport. Les cours inférieures
se tiennent deux fois par an dans chaque
comté. La cour supérieure est leur cour
d'appel.
Le commerce de Providence se fait par
cent quarante-deux bâtimens appartenans à ce
port. Peu de bâtimens étrangers , même des
autres États y participent. Le commerce,
comme je crois l'avoir dit l'année dernière , consiste pour ses exportations en bœufs,
porcs vivans et salés , beurre, fromage, orge
bois, oignons , rhum , whiskey , eau-de vie
de genièvre , graine de lin , fer fabriqué , et
dans les denrées des Antilles et de l'Inde, qu'on
réexporte. Le fromage est toutefois en plus
grande partie consommé dans les États-Unis
où le port de Providence envoyé aussi une
grande quantité de pierres à chaux, dont le
pays abonde , et quelques fers. Tous ces produits viennent principalement des parties du
Connecticut et du Massachussetts qui avoisi-
nent à vingt ou trente milles de distance l'État
de Rhode-island. Le fer est forgé dans l'État
aux chûtes de Potosky, autour desquelles se ( m )
trouve une mine très-riche. On y fabrique des
canons et des ancres , une assez grande quantité de ces dernières est exportée pour les
Indes. La valeur des exportations de Providence a été depuis le mois de juin 1790, de
n3,25i dollars; en 1791 , de 379,430; en
1792, de 367,909; en 1793, de45i,5i8; en
1794 > de 623,261 ; en 1795, de i,o4o,oo5 , et
pour les six premiers mois de 1796 , de
413,924 dollars. ,
Ce grand accroissement dans les valeurs des
exportations , n'est pas plus ici qu'ailleurs une
juste mesure des quantités ; car quoique je
n'aye pas eu assez de tems pour dépouiller sur
les livres de la douane les différens articles,
année par année , et en comparer les valeurs
estimées , je sais seulement que le tonnage
de. Providence n'est accru que dans une très-
petite proportion , puisqu'il était de onze mille
deux cents tonneaux en 1792 , et qu'il n'est
que de quatorze mille cinq cents 'à présent.
Il est vrai que dans l'année dernière onze à
douze cents tonneaux de cette place en ont été
enlevés par des naufrages, par des prises, etc.
Le commerce de Providence se fait avec les
Antilles et l'Inde, le Danemarck , le Nord de
l'Allemagne et les côtes d'Afrique. Quelques
vaisseaux vont en France, mais en très-petit C i42 )
nombre. Ils y portent habituellement du tabac
et de l'huile de baleine ; les deux années dernières ils y ont porté du riz, de la farine , du
bœuf salé , des cuirs en nature , et en souliers
pour l'armée. Providence et Newport ne font
aucun commerce avec l'Angleterre. Ils en achètent les marchandises à New-Yorck et à Boston.
Le défaut de commerce avec l'Angleterre,
tient principalement à ce qu'il n'y a aucune
maison anglaise ni même européenne établie
en Rhode-island : fait singulier auquel ont
contribué les troubles politiques et l'indisposition générale de ce pays contre l'Angleterre.
Ou peut ajouter à la valeur des exportations de Providence, environ huit cent mille
dollars qui s'envoient annuellement en argent
pour le commerce de l'Inde et de la Chine,
puisque cet argent est vraiment une richesse,
un produit au moins de la richesse de l'État.
Les loix de Rhode - island ne sont pas rassemblées. Mais j'ai su qu'une loi passée il y
a six ans, défend l'importation de tous nègres
esclaves dans l'État, déclare libres ceux qui y
sont amenés par les voyageurs , le_. enfans
à naître , et ceux déjà nés , quand ils auront
l'âge de vingt-un ans , confirmant toute fois
l'esclavage des nègres qui étaient esclaves
lors de la promulgation de la loi.
__4& ( m )
Les principes sur lesquels sont fondés î'as-
seyement et la levée des taxes dans l'État de
Rhode-island , sont es.entiellementles mêmes
que dans le commencement de rétablissement
de la colonie. Les altérations dans le mode
de perception, qui ont eu lieu depuis , ont
été légères. Les taxes sont une capitation , une
contribution sur les propriétés réelles et personnelles j desquelles une loi de 1796 excepte
comme matière non-imposable les meubles,
(non-compris l'argenterie) les instrumens d'agriculture , les outils d'ouvriers et un quart du
capital employé dans le commerce de mer.
Les levées se font par ville ou township , qui
sont responsables au trésorier de l'État de la
proportion des taxes qui leur ont été assignées
par la législature. Les proportions sont établies sur des évaluations générales faites de
tems en tems, aux époques où les richesses
sont supposées accrues à un certain point,
soit par une augmentation dans la population,
soit par des améliorations dans les cultures, ou
par de grands profits commerciaux. Les trois
dernières évaluations ont été faites en 1767 ,
1778, 1795. Dans la première de ces trois
années, la matière imposable était évaluée à
sept millions trois cent soixante-onze mille
cent quatrevingt-six dollars ; dans la seconde, ( i44 )
à dix millions neuf cent soixante-sept mille
neuf cent neuf dollars, et en 1795, à quinze
millions cinq cent mille dollars. Il semble
que cette augmentation dans la ma.ière imposable, est due à l'accroissement des capitaux employés dans le commerce, plus qu'à
toute autre cause.
Chaque township ou ville nomme trois ou
cinq commissaires qui doivent faire l'estimation des biens contenus dans les townships
ou villes , après avoir reçu la déclaration de
tous les habitans. La législature nomme dix
commissaires supérieurs qui doivent parcourir
ces'villes, recevoir et vérifier les estimations
de ces premiers commissaires , et fixer, d'après
ces verifications , la portion de la taxe générale imposée sur l'État qui doit être payée par
chaque ville.
La loi prend des précautions dans tous les
États contre les déclarations refusées ou infidèles , et contre les villes refusant ou retardant les payemens.
La capitation est réglée dans la proportion de
six sols pour chaque mille livres imposées par
l'État. Les villes peuvent néanmoins abolir
cette capitation, pourvu qu'elles satisfassent
à leur proportion d'impositions d'une autre
manière. La ville de Providence, par exemple,
lève ( >45)
lève sa proportion de  taxe,  seulement sui?
les fortunes mobiliaires et immobiliaires.
Des assesseurs choisis par les habitans des
villes , font ensuite la répartition entre tous les
contribuables. Un collecteur choisi de même
est chargé de la levée. Les villes supportent les
frais d'assiète et de perception. L'assesseur a un
et trois quarts pour cent des sommes imposées.
Le collecteur en avait cinq, mais quelques villes
s'arrangent avec ce dernier pour lui donner
un moindre denier, et il en est qui ne lui
payent que deux et demi pour cent.
Les taxes de l'État de Rhode - island se
montent, comme je l'ai dit, seulement à six
mille pounds ou vingt mille dollars, et sont
régulièrement payées. La dépense de la liste
civile n'est que de cinq mille dollars. Huit
mille cinq cents dollars ont été, depuis plusieurs années consécutives, employés à bâtir
une prison , et une maison pour les séances
de la législature. L'État doit environ quatre-
vingt-dix-huit mille dollars , et n'a , pour acquitter cette dette, aucune autre ressource que
les impositions. Il est , par l'estimation des
commissaires, créancier de l'Union pour deux
cent quatrevingt - neuf mille six cent onze
dollars.
Tome V. ( i46 )
Providence.
La ville de Providence, quoique généralement saine, n'est pas cependant exempte à
la fin de l'été et dans l'automne, de fièvres
bilieuses , mais qui sont ordinairement sans
danger. La consomption pour les jeunes personnes, y est aussi commune qu'à Newport,
et beaucoup en meurent avant trente ans.
Nous avons ( car j'ai encore retrouvé M.
Guillemard ) passé une bonne partie du séjour
que nous avons fait à Providence , chez M.
Theyer, négociant de cette ville, que j'avais
connu à Charles-town , où il a été long-tems
établi, y faisant un commerce riche, étendu,
et le faisant avec un prodigieux succès. Ses
grandes entreprises étaient conduites avec assez
de prudence pour éviter les spéculations si
communes aux négocians d'Amérique , et
cette prudence ne Ta point empêché d'éprouver les plus grands malheurs dans sa fortune.
Il avait endossé pour une très-forte somme,
les billets d'une maison de New-Yorck, une
des plus riches et des plus recommandables
de cette ville , mais elle s'était tant livrée
aux spéculations sur la haute valeur des farines et des rizs en Europe, qu'elle a sus- ( i47 )
pendu ses payemens qui retombent sur M.
Theyer. Il n'en sera pas ruiné , ses affaires
même s'arrangeront selon toute probabilité,
car la maison de New-Yorck travaillera de
nouveau , et lui-même serait, par son seul
travail, capable à son âge de refaire sa fortune , si elle était entièrement détruite. Mais
son crédit et sa délicatesse en souffrent. Il
supporte son malheur avec un courage paisible , et une confiance dans le retour de
sa fortune, qui est pour ses amis un espoir,
comme pour lui un moyen de succès. Son
nom se trouve tellement engagé dans cette
malheureuse affaire , qu'il propose à ceux
qui ont des billets de cette maison, endossés
de lui , un sacrifice de quarante mille livres
sterlings pour effacer son nom. M. Theyer
est d'ailleurs riche en biens de famille , qui
sont dans les mains de sa mère. Il est descendant en droite ligne de Roger William,
fondateur de la Plantation de Providence.
La maison de M. Theyer est bâtie à la même
place où ce fondateur son ayeul a coupé le
premier arbre et construit la première cabane.
J'apprends ici que le pont qui avait été bâti
l'année passée sur Y East passage pour arriver
à Rhode - island \ et de la solidité duquel on
doutait , a été emporté l'hiver dernier par les
K 2
j___-__a ( i48)
hautes eaux ; on l'a reconstruit depuis , et l'on
espère qu'il l'est cette fois sur un meilleur plan.
Route à Boston. Patucket.
Encore le stage de Providence à Boston.
Il n'y a que quarante - cinq milles ; mais à
M. Robram prés , Prussien d'origine , devenu
plus qu'à demi Français , puisqu'il a été vingt-
six ans négociant à Bordeaux, la compagnie
a été de nature à m'avoir fortement confirmé
dans mon aversion pour les stages.
Le pont de Patucket, distant de cinq milles
de Providence, est la limite de l'État de Rhode-
island. C'est là que sont établies les fabriques
de coton qui paraissent réussir mieux qu'aucune autre manufacture établie jusqu'à présent en Amérique, et les fonderies "d'ancres ,
de canons , et d'autres gros ouvrages en fer.
La rivière de Patucket, aussi appelée Black-
stonç, fait mouvoir toutes ces usines. Elle
prend sa source dans l'État de Massachussetts ,
et se jette dans la baie de Narrangassée près
de Providence. Elle est navigable de Patucket à
son embouchure par les plus gros bâtimens.
On traverse , pour arriver à Boston , le
comté de Bristol, peuplé de trente-quatre
mille habitans, sur une  étendue de treize ( i4g)
cent quarante-quatre milles quarrés ; celui de
Norfolk, peuplé de vingt-cinq mille habitans ,
sur une étendue de neuf cent seize milles
quarrés, et les villes de Taunton et de Deh-
ram, capitales de ces derniers comtés. Dehram
est la résidence de M. Ames, membre éclairé
du congrès, chaud fédéraliste , orateur facile
et abondant: homme d'ailleurs vertueux, mais
dont l'esprit de parti exalte les talens , et le
mérite politique , au-delà peut-être de leur
juste valeur , et assez pour le faire juger avec
sévérité par les gens impartiaux , qui , sans
cette exagération , eussent été portés à la prévention en sa faveur. Il est célèbre dans ce
moment, par un discours qu'il a tenu à la &xl
du dernier congrès, afin de déterminer la
chambre des représentans à voter les sommes
nécessaires pour l'exécution du traité avee
l'Angleterre ; et ce discours est vanté d'un
bout du continent à l'autre par les hommes
de son parti, comme une pièce d'éloquence
que Démosthènes et Cicéron eussent eu de
la peine à égaler. Or ce discours , auquel la
santé affaiblie de l'orateur n'a pas pu donner
l'étendue qu'eussent exigée la discussion des
principes, et leur application à la matière en
délibération , s'adresse plus aux sentimens
qu'au raisonnement : dans le moment où il
K 3 -T-ewassaa
( i5o )
a été prononcé , peut-être était-ce la meilleure direction qu'il pouvait recevoir , surtout sortant de la bouche de M. Ames, homme
estimé et estimable , qui, dans l'état de maladie où il était alors , semblait exposer sa
santé, pour défendre ce que son parti appelait le salut de la chose publique , et recevait
un degré d'intérêt de plus de cet état même
de maladie. Ceux donc qui eussent désiré plus
jde profondeur, plus de raison même à ce discours , ne peuvent refuser à son auteur le mérite très-grand d'avoir connu la disposition
des esprits , la force des circonstances , et
de s'en être bien servi. C'est , sans doute ,
une partie notable de l'art oratoire , quoique
c'en soit la plus décevante.
Cette affaire du traité est à-présent finie. Les
commissaires anglais et américains sont réunis pour son exécution , mais on n'en parle
presque plus. Les partisans du traité ont cependant l'air de se vanter de la loyauté avec
laquelle les Anglais ont rendu les postes,
comme si cette reddition de postes qui
était un article du traité de 1783 , renouvelle
comme article fondamental et indépendant de
tout autre , dans ce dernier traité , avait été
mise en doute par ses partisans même ; et
comme si l'Angleterre faisait trop d'hooneur ( i5i )
à l'Amérique de lui tenir quelqu'une des paroles qu'elle lui donne. Il n'est pas rare que
les gens faibles supposent avec facilité aux gens
puissans des procédés d'affection et d'égards ;
et cette disposition ne sera prise par personne
pour un raffinement de reconnaissance, mais
bien pour un raffinement de vanité. Cette reddition des postes est sans doute un point qui
importait aux Etats-Unis. Leur possession
soustrait la navigation américaine sur les lacs
à la domination britannique , et débarrasse
le pays des troupes anglaises , elle rend les
Américains maîtres d'un ou deux grands
établissemens ; mais ceux qui sont assez sages
pour penser que la paix est le plus grand bien
que puisse désirer l'Amérique , ne peuvent
pas regarder cette reddition des forts comme
exempte de dangers. Quand on connaît l'esprit actif des- commandans anglais ; la disposition de ressentiment contre les États-Unis
d'Amérique , trop commune à leur nation ;
l'opinion que la longue et unique possession , qu'ont eu les Anglais , de la navigation
des lacs , leur a donnée qu'elle était leur
propriété ; quand , d'un autre côté , l'on
connaît l'esprit entreprenant des Américains
pour le commerce , et plus particulièrement
pour une nouvelle branche de commerce, leur
K4 Il
Hi!
c u )
jalousie , leur indisposition contre les Anglais ,
( je parle de la classe qui doit habiter'ces rives
et des officiers et soldats qui garniront ces
forts , ) on ne peut pas ne point appréhender que ce voisinage , que celte continuelle
concurrence dans les intérêts de deux nations inquiètes , n'ajoute un nouveau sujet
de querelle à ceux qui naissent dans tous les
pays du monde du rapprochement trop immédiat de troupes de différentes puissances. ïl
faudrait des deux côtés des commandans si
sages , si concilians , une surveillance si constante de la part des deux gouvernemens , un
si grand esprit de justice et de pacification,
que Ion ne peut pas se flatter d'une telle réunion de circonstances heureuses. Au demeurant , que la guerre arrive entre l'Angleterre
et F Amérique par ce côté-là ou par un autre ,
toujours est-il plus que probable que ce sera
le résultat de ce traité dans un tems plus ou
moins long, selon que l'Angleterre se sentira
plus ou moins forte.
Je trouve ici d'ailleurs l'esprit changé en>
faveur de la France. Les succès ont touj-ours
un grand empire sur l'opinion , et par plus
d'un motif. Cependant laissons la politique, à
laquelle me ramène trop souvent l'amour
constant pour les intérêts de la France, qui
me poursuit comme malgré moi. Puisse cette ( i53)
nation être aussi heureuse, aussi bien ordonnée qu'elle est grande, puisse-t-elle profiter
avec sagesse, modération, de ses immenses
et surprenans succès ! Puissent de bonnes
loix , un bon esprit public i une sincère abjuration des haines de parti, y cimenter la constitution, y ramener l'industrie, y faire aimer
la liberté. Voilà ses conquêtes les plus désirables.
Histoire et constitution 1 loix et commerce de F État de Massachussetts.
La fondation de l'État de Massachussetts est
due à la persécution religieuse. Les presbytériens persécutés en Angleterre vers l'année
1608, un M. Robinson, ministre de l'une de
leurs églises , passa en Hollande , d'abord à
Amsterdam, ensuite à Leyde , pour y pratiquer en liberté la religion de sa secte. Il fut
suivi de beaucoup de familles; mais après un
séjour de six ans, mécontens des mœurs des
Hollandais , abandonnés par leurs enfans qui
entraient comme soldats ou comme matelots
au service de la Hollande, informés par les
navigateurs de la bonté des côtes de l'Amérique septentrionale, ces émigrés résolurent
d'y chercher un asyie à l'abri de toute perse- ( M >
Cution. Après d'inutiles démarches auprès de
la compagnie de Virginie, propriétaire patentée par le roi d'Angleterre de presque toutes
les côtes de l'Amérique du Nord , pour en obtenir des concessions, et auprès du roi Jacques
premier, pour qu'il donnât son consentement
ace nouvel établissement, ils se seraient vus
forcés d'en abandonner le projet si M. Werton
riche négociant de Londres, ne leur en eût
facilité les moyens, en formant à cet effet une
compagnie. Ce fut en juillet 1720 que cette
petite colonie s'embarqua à Southampton en
Angleterre. Des contretems réduisirent à un
seul vaisseau l'expédition qui devait être composée de deux , et qui comptant débarquer
près diHudson-river, fut conduite dans la baie
du cap Cod, et aborda d'abord à une des îles
qui avoisinent le cap lui-même, puis sur le
continent, au lieu qu'elle appela Plymouth.
Cette première expédition donna à beaucoup
d'autres mécontens d'Angleterre le désir de
se transporter en Amérique. En 1622 une autre
colonie vint s'établir au lieu appelé aujourd'hui
Hingham. En 1624, une troisième sous la conduite du capitaine Voilas ton, s'établit à Bran-
tru. On lit parmi les noms de ces premiers settlers, celui de Thomas Adams , ancêtre du vice-
président actuel, qui occupe encore à présent ( i55)
les mêmes terres qui furent alors concédées
à sa famille. En 1624 , un quatrième établissement s'était formé au cap Afin. Enfin,
en 1629 il se fit une expédition nombreuse
pour Salem, sous la conduite de John JVen-
trop. Le courage abandonne rarement ceux
qui fuient la persécution. Il fut nécessaire
à ces premiers colons , pour supporter les
privations , les difficultés , les obstacles de
toute nature qu'ils rencontrèrent. Ils en triomphèrent.
Mais bientôt de persécutés, ces nouveaux
venus devinrent persécuteurs. Les Indiens
leur avaient fait un bon accueil, les avaient
aidés de leurs moyens, leur avaient volontairement donné des terres. Ils en voulurent davantage. Le blanc nouvellement arrivé se crut
fait pour être le maître de l'Indien natif, et
les vexations de la race européenne commencèrent promptement.
Les Indiens naturellement bons, sont aussi
naturellement vindicatifs. Les représailles eurent lieu de leur part, et dans le Massachussetts, comme dans les îles du golfe du Mexique, les blancs soutenant en corps les crimes
de quelques-uns d'entr'eux, se virent en guerre
ouverte avec leurs bienfaiteurs , les poussèrent
aussi loin qu'ils le, purent, et commencèrent ( -56 î
cette suite d'invasions qui n'a pas discontinué
depuis , et dont on ne peut prévoir le terme.
Les querelles avec les Indiens ne furent
pas les seules qui troublèrent ces nouvelles
colonies. L'esprit d'intolérance et de persécution religieuse les avaient forcés à fuir d'Angleterre , l'esprit d'intolérance et de persécution religieuse, s'établit parmi elles. La liberté
de conscience était la condition fondamentale
des nouveaux établissemens , mais les presbytériens plus nombreux l'enfreignirent , et
montrèrent , comme tant d'autres avant et
après eux , qu'ils voulaient la liberté seulement pour eux-mêmes, et que s'ils étaient ennemis de toute domination qui les opprimait,
ils n'avaient pas la même aversion pour celle
par laquelle ils pouvaient être oppresseurs.
Les quakers, les anabaptistes furent persécutés, emprisonnés, bannis, mis à mort. Quelques citoyens se trouvèrent anglicans , ils
fiaient aussi persécutés. Une division de secte
eût lieu parmi les presbytériens, et occasionna
des querelles violentes. Les évènemens qui
ont déshonoré le commencement de ces colonies ajoutent une preuve de plus à cette vérité politique incontestable, que si une religion
est nécessaire dans les gouvernemens , non-
seulement pour la consolation intime des in- "( i57 )
Slvidus, mais encore pour attacher plus fortement les peuples à leur devoir de citoyens,
cependant le pire de tous les gouvernemens
est celui qui a une religion pour premier ressort, et dont la conduite ou l'influence est
dans les mains des ministres de cette religion.
L'histoire de Massachussetts présente aussi
des exemples multipliés de la barbare ignorance , qui jointe aux mêmes principes de superstition , a fait périr en Europe et particulièrement en Angleterre,   tant de prétendus
sorciers « hommes, femmes et  enfans. Hut»
chimson rapporte que le gouverneur et les juges
de Salem  en  1692,   très-animés contre les
sorciers, et ne trouvant pas de loi contr'eux
dans leur nouveau code, mais voulant appuyer
leur désir de sévérité, de l'avis des prêtres ,
s'adressèrent   aux   principaux   ministres   de
Boston pour connaître leur avis sur les formes
à suivre dans la procédure ;  et que ceux-ci
terminèrent leur longue et diffuse consultation par cette phrase : ce Nous ne pouvons pas
-- trop  recommander   au   gouvernement les
» poursuites et les formes les plus promptes,
» les plus vigoureuses, et les plus reconnues
» utiles, d'après les directions que l'on trouve
r> dans les loix de dieu , et les bienfaisans sta-
33 tuts de la nation anglaise, pour la destruc-
». tion de la sorcellerie. » { ï58
Les nouvelles colonies retardées dans leur
accroissement par les persécutions religieuses
qui repoussaient et proscrivaient souvent les
citoyens les plus actifs et les plus utiles, eurent
de plus à soutenir quelques guerres avec de
petites colonies françaises établies dans le Nord
de Penobscot. Enfin , les Indiens ayant été
repoussés jusqu'en Canada, ie roi Guillaume
III, par un diplôme , incorpora sous le nom
de Province des colonies du Massachussetts
tous les pays situés depuis YAcadie et la Nouvelle-Ecosse , jusqu'au terrein qu'occupe à
présent Newbedfort, en y comprenant l'ile de
Nantuket, et toutes celles distantes de dix
lieues de ces côtes. Par cette patente le roi
se réservait la nomination du gouverneur,
du lieutenant, et du secrétaire. L'assemblée
générale qui avait le droit de faire des loix ,
pourvu qu'elles ne fussent pas contraires à
cehej d'Angleterre , était composée du gouverneur, du conseil, et des représentans, qui
ne pouvaient pas être plus de deux par ville
ou village, et qui devaient avoir vingt schellings de rente , ou une fortune personnelle de
la valeur de cinquante livres sterlings. L'assemblée générale avait le droit de nommer
vingt conseillers, dont dix pour la province
de Massachussetts, six pour celle de Plymouth,- ( >5g )
trois pour celle de Main, un pour Sagador*
hock, et deux à son choix. Le gouverneur
avait le veto. L'assemblée générale nommait
les juges en matière civile et criminelle ; les
causes de plus de trois cents livres sterlings
avaient droit d'appel en Angleterre. Les arbres
de plus de vingt-quatre pouces de diamètre
qui se trouvaient dans les terreins non encore
vendus, devaient être réservés pour la marine
du roi, ainsi que les mines d'or et d'argent
devaient l'être pour son trésor. Tel est à-peu-
près le système de gouvernement donné à l'État de Massachussetts par le roi Guillaume III,
et qui a duré jusqu'à la révolution.
La nouvelle constitution de Massachussetts
a été faite en 1780. Le gouvernement sous le
nom de communauté (Common-wealth) ou
république du Massachussetts, a la même division générale que dans les autres États. Le
sénat est composé de trente-un membres, élus
pour une année par les free-holders , ( francs
tenanciers ). l'État est, pour l'élection des
sénateurs, divisé en districts qui doivent nommer plus ou moins de sénateurs , selon la proportion de la contribution générale que payent
les districts, qui cependant ne peuv uit en aucun cas en nommer plus de six. A cet effet,
la législature a le droit de changer les bornes ( i6o)
des districts, d'en augmenter le nombre, selon la variation considérable qu'ils pourraient
éprouver dans les fortunes de leurs habitans.
Ce nombre ne peut jamais être au-dessous
de treize. Outre les trente un sénateurs qui
demeurent au sénat, il y en a neuf que le
sénat lui-même choisit pour former le conseil du gouverneur , de sorte que l'élection
faite dans les districts pour le sénat, doit être
de quarante , elle se renouvelle le premier
août de chaque année.
Les conditions pour être sénateur sont de
posséder dans l'État un bien de la valeur de
trois cents pounds (*) au moins, ou une fortune personnelle de six cents au moins, d'être
habitant de l'État cinq ans avant l'élection,
et de demeurer dans le district ou on est
élu. Les selectmen de chaque ville , (sorte
de magistrats municipaux dont j'aurai occasion de parler), président à ces élections,
comptent les votes qui sont donnés par
écrit, les envoient au secrétaire d'État, qui
avec le gouverneur et cinq conseillers en font
l'examen général, et convoquent pour ie jour
de l'assemblée les sénateurs élus.
La chambre des représentans est composée
( * ) Le dollar dans la nouvelle Angleterre,  vaut six
schellings; ainsi le pound équivaut à trois dollars et un tiers.
d'un ( j6i )
d'un membre pour chaque ville ou township-,
peuplé de cent cinquante habitans imposables ;
de  deux pour les  townships   de   trois, cent
6^__{^_f_r^_)'^imze > ^e tr9*s pour ceux de six
cents ; et toujours un de plus pour chaque
surplus»de deux cent vingt-cinq imposables.
Les conditions pour jêt^ejtuembre dela-chajBr
bre des représentans, sont de demeurer depuis
un an dans le towp_s|ujp , de posséder un bien
de cent pounds , ou une fortune d'une autre
espèce de deux cents. ^
Le gouverneur est élu tousjes ans dans^fe
commencement d'avril, comme les sénateujrs.
Les votes sont renvoyés de mêine par les selectmen au shérif du comté , et .par 4uj|aux, deux
branches réunies de la législature , qui déclare
gouverneur celui qui aj^j.majorité d§s; voix.
Si aucun des élus ne la réunit , la Cambre
des représentans choisitiwg-gggpitin deux can-?
didats parmi les qugtre qui ont le^, plus de
voix, et le sénat , par la §|ême for#££r, en
chois^un dans les deux vqg$s.{par: les représentans. Les conditions ^ur^Çre gouverne^;^
ou lieutenant-gouverneur sont les mêmes. Il
faut uner^deqç^e dans l'État depuis sept #n$
au moins , et une fortune de quatre mille
poucuçls^ ou tre,i^|î^le troi^^eent trente-trois
dollars. .Pour toutes les fonctions puhfcques ,
Tome V. L fsm
Km
( 162 )
dans l'État de Massachussetts, il faut être de
religion chrétienne.
Les neuf conseillers du gouverneur sont
choisis parmi les sénateurs par les deux chambres réunies , votant par scrutin.
' Le secrétaire d'État, le trésorier, le receveur-général, le commissaire - général, les
notaires publics et les officiers de port, sont
.nommés annuellement par les deux chambres
réunies* Le trésorier et le receveur-général ne
Peuvent pas être continués plus de cinq ans
dans leur place.
Les conditions pour être électeur se bornent
à demeurer dans FÉtàt, à avoir un revenu
de dix*dollars, ou un bien de la valeur de
deux cents.
Le gouverneur est le commandant des forces
de terre et de mer ; et la constitution lui
donne Une auttVHïê 'suffisante dans les cas
d'attaque del'ennenliou de troubles intérieurs.
Il nomme tous les 'officiers de juitice , l'at-
torney général de FE-é$%'tous les shéiifs et
coroners ; il peut, avec l'avis de son conseil,
faire grace à un condamné , hors cëtik' qui
ie sellaient par empeachment, ou pd__r tra-
hisori.;-'""'';'';.v 8Ss£
Soti refus mbtîfê*1 de donner cortS«ff_émeni
à la loi passée par les dettià chambres, oblige ( *63 )
le revisement de cette loi qui,  pour éteindra
cette espèce de veto suspensif, doit être appuyée alors par la majorité des deux tiers de
chaque chambre.
Les officiers de milice sont élus ou par les
soldats ou par les officiers , selon l'importance
de leur grade.
Tous les pouvoirs des officiers de justice ,
quels qu'ils soient, ne sont que pour sept ans.
Cette constitution est précédée d'une longue
déclaration des droits, qui n'a ni la précision
ni la généralité des principes que parait exiger
un acte de cette espèce ; elle parle, par
exemple , du droit qu'a le peuple de la république d'établir une imposition pour le culte
et pour les écoles , d'inspecter ces écoles, etc.
tous articles bons à mettre en loi, mais qui
ne peuvent être placés dans la déclaration des
droits que par une influence clergicale.
En vertu de cet article, chaque citoyen de
l'État de Massachussetts est assujetti à payer
une taxe pour le maintien d'un culte quelconque. Il n'est pas gêné dans son choix;
mais lorsque le nombre de ceux qui veulent
pratiquer le même culte dans le township où
ils résident, n'est point assez grand pour en
entretenir le ministre , où qu'il n'y a pas de
culte pareil dans les  townships voisins, la
L  2 ( Eg )
taxe n'en est pas moins exigée ; c'est à l'habitant à choisir auquel des cultes en pratique
dans son voisinage il préfère de l'appliquer.
Cette taxe est généralement très - modique.
Elle est établie, sur les mêmes élémens que
toutes celles de l'État. Dans les grandes villes
elle n'est pas exigée ordinairement. Ce sont
les locations des bancs dans les églises qui
font les revenus du clergé. Personne n'e^t
forcé d'en louer , mais l'esprit de dévotion
assez répandu dans cet État, le respect pour la
religion et pour la loi, qui en fait un point de
la constitution , dispose chacun à en prendre,
et jamais ces bancs ne sont quittés par une
famille qu'ils ne soient dans l'instant repris
par une autre.
La nomination des électeurs qui doivent
choisir le président et le vice-président des
États-Unis , se fait dans l'État de Massachussetts par les mêmes électeurs qui nomment
les députés au congrès, et chaque district en
fournit un. Les deux qui doivent être nommés
en sus pour completter le nombre de seize
dont est composée la représentation de l'État
au congrès ( quatorze représentans et deux
sénateurs ) sont nommés par la législature.
Les selectmen de chaque township président
à ces élections comme à toutes les autres. G& I -65 )
_Sônt des hommes choisis par chaque township»
pour en faire les affaires. Ils ont la régie des
biens du township, quand il en a, ils sont inspecteurs des pauvres, des écoles , des chemins, convoquent les assemblées quand ils les
jugent nécessaires. Ils ne reçoivent de salaire
que pour les jours où ils sont employés hors de
leur demeure pour les affaires du township,
et alors ce salaire est d'un dollar et demi. Ils
ne sont élus que pour un an , mais sont souvent continués toute leur vie. Les choix pour
ces selectmen se portent toujours sur les
hommes de la meilleure réputation , et les
plus en état de faire les affaires ; cette place
donnebeaucoup de considération et d'influence»
Cette espèce de magistrature patriarchaïe ,
commune à toute la Nouvelle - Angleterre, a
été établie par les premiers colons venus d'Angleterre , et s'est maintenue depuis sans interruption.
Exportation , importation et navigation du port de Boston.
En parlant du tonnage du port de Boston,
Tannée dernière, j'ai omis , faute d'information
suffisante , de quoter le montant des exportations.   II a  été pendant l'année  1791 de
L  5 ( m )
_,i5g,oo4 dollars; en 1792, de i,555,o38; en
1793, de i,834,54o; en 1794 > de 2,534j2o3 ;
en 1795, de4}û_»5,688; et 1,226,625 doll, pour
le premier quartier de la présente année 1796.
L'accroissement des valeurs de l'exportation
est moins due à Boston qu'ailleurs à l'augmen«
tation des prix des produits ; car au poisson salé
près que Boston exporte en abondance, et dont
le prix est considérablement augmenté depuis
trois ans, le bœuf, le porc salé ,1a potasse , les
bois , qui sont les produits du pays , ne sont pas
accrus de valeur , et les denrées des Antilles,
que le commerce de Boston réexporte en
grande quantité, en sont peu augmentées
elles-mêmes depuis trois ou quatre années.
Quant aux farines que les vaisseaux bostoniens exportent, ce n'est guères à Boston
même qu'elles sont prises ; elles le sont dans
les États du Sud, et ce qui s'en importe à
Boston, pour être ensuite réexporté, ne l'est
jamais que comme assortiment de cargaison,
et par conséquent n'est pas considérable.
Les droits payés pour l'importation, ont
été dans le port de Boston , en 1793 , de
696,940 dollars; en 1794, de 1,005,407; en
i7g5 , de i,48o,6o5; et dans les deux premiers quartiers de 1796, 787,648 dollars. La
facilité de trouver dans le livre de douane ces (i67)
résultats, m'a induit à les transcrire ici, touA
en sachant que l'on n'en peut rien conclure
pour l'importation des articles différens, puisque chacun a son taux fixe de taxe; les uns
à cinq , les autres à dix* à quinze , etc. pout
cent, et que d'ailleurs les draw-backs ne
sont pas soustraits de ces totaux de recette*
J'ai appris aussi qu'en 1749, le nombre
des vaisseaux entrés dans le port était de
quatre cent quatrevingt-neuf ; en 1773, il se
montait à cinq cent dix-sept ; en 1793, ceux
arrivant seulement de l'étranger, se montaient
à quatre cent quatre , dont quarante à trois
mâts ; en 1794, à quatre cent soixante-quatre,
dont soixante - dix - huit à trois mâts , et en
1795, à huit cent vingt-cinq , dont quatre-j
vingt-seize à trois, mâts. Six cent sept vaisseaux , dont soixante-quinze à trois mâts sont
sortis de ce port dans cette même dernière
année 1795, pour le commerce étranger seu~
lement. ^fiLT
Les produits d'une partie du Connecticut 9
du New-Hampshire, de Vermont, alimentent
le commerce de Boston, et rechange des
marchandises d'Europe, nécessaires à ces pays»
Ces avantages sont partagés plus ou moins
par les autres ports de l'État de Massachussetts.   Nul autre peuple dans l'Union n'est ( m y
aussi actif, aussi industrieux, aussi entreprenant en navigation que celui de cet État; pendant mon séjour à Boston , deux bâtimens ,
dont un vaisseau et un grand briq, sont partis
pour Nootka - sound et la Chine, et deux
autres sont prêts encore à partir pour le
même voyage.
Bananes.
Six banques sont aujourd'hui établies dans
l'État , trois à Boston , une à Salem, une à
Newbury-port. Ces banques établies sur les
mêmes principes que toutes les autres d'Amérique , sont, à celles de Salem près, incorporées par actes de la législature. Elles escomptent les billets bien endossés de deux
noms, à un demi pour cent par mois. La
facilité des directeurs de ces banques influe
d'ailleurs beaucoup sur la conduite des transactions qui y ont lieu.
La banque de Massachussetts, est établie
à Boston depuis 1784* Sa charte ne prescrit
aucun terme pour le tems de sa durée. Huit
cents actions à cinq cents dollars chaque, lui
forment un capital de quatre cent mille
dollars, qui est extrêmement augmenté de-,
puis sa création. Le diyidende des actions est ( pi
de huit à neuf pour cent, et le prix des
actions n'est que d'un cinquième de plus que
leur valeur originaire.
\ La banque des États-Unis a une branche à
Bost'n, établie en 1792. On ne connaît pas
son capital qui est à la discrétion de la banque
établie à Philadelphie. On ie croit de cinq cent
mille dollars. Comme c'est une dépendance
de la banque des Etats-Unis, elle pourrait en
recevoir des secours si le cas le requérait.
Elle donne le même dividende que la banque
de Massachussetts , et le prix de ses actions ,
qui était comme dans toutes les autres branches, de quatre cents dollars originairement,
est à présent de cinq cents.   1
La banque connue sous le nom d'Union-
bank , est la troisième de celles établies à
Boston. Elle l'a été en 1793 , et son privilège
est pour dix années. Cent mille actions à huit
dollars lui forment, un capital de huit cent
mille dollars. Elle donne aussi de huit à neuf
pour cent de dividende, et le prix des actions
est monté à neuf dollars et demi. Cette
banque doit prêter à l'État cent mille dollars
à cinq pour cent à sa réquisition ; mais ses
prêts ne doivent jamais excéder cette somme.
La banque de Salem, connue sous le nom
d'Essex-bank, n'étant point incorporée, son l-KiW*:--- i
( *7° Ï
capital est inconnu; on sait que ses affairée
sont bonnes.
Les banques de Nantuket et de Merrimack
ou de Newbury-port, incorporées en 1795,
sont établies pour l'utilité particulière du commerce de ces deux places. Le capital de la
première est de quarante mille dollars , celui
de la seconde est de soixante- quinze mille.
Elles ne donnent point encore de dividende.
Le prix de leurs actions n'a point varié, il
est de cent dollars.
L'examen de ce précis sur l'état des banques de Massachussetts, montre un capital
de plus de deux millions de dollars entre elles
toutes ; et comme l'intérêt par les escomptes
est à six pour cent , et le dividende est
seulement de huit à neuf, il doit en résulter
une* circulation de crédit ou d'argent, au
moins de trois millions de dollars , qui s'étend
sur les États voisins, suivant une proportion
dépendante de leur commerce , et qu'il est
difficile de fixer, mais que l'on suppose être
de six à sept cent mille dollars. Plusieurs
autres banques sont au moment de s'établir
dans cet État où l'avidité et l'esprit d'entreprise des commerçans , et le désir général
d'entrer dans le commerce , font oublier
le danger d'être poussé par un trop  grand ( î71 5
nombre de pareils établissemens à une extern
sion d'affaires   sans proportion   avec les ca^
pitaux.
Écoles publiques.
Une des loix les plus remarquables del'État
de Massachussetts, est celle qui ordonne l'établissement de écoles gratuites ; elle est de
Juin 1789. J'en ai dit un mot dans mon journal de l'année dernière, mais elle mérite d'être
connue avec plus de détails. Ses principaux
articles sont :
i°. Chaque ville ou township contenant
cinquante familles ou maisons, doit avoir un
maître d'école d'une bonne réputation , qui
enseigne aux enfans la langue anglaise, à lire,
à écrire, l'arithmétique, l'ortographe et les
principes d'une bonne conduite. Cette école
doit être ouverte six mois par an.
Les villes ou townships de cent famijles
doivent avoir une école de la même nature,
tenue pendant les douze mois de l'année.
Celles de cent cinquante familles doivent
avoir deux écoles, une de douze mois et une
de six.
Celles de deux cents familles e
vent indépendamment de ces prei] mm
__«
K172 )
en entretenir tme sous le nom de grammar-
school, où le grec , le latin et l'anglais doivent
être enseignés par principes. Les enfans qui
ne savent pas lire, ne peuvent être envoyés
à la grammar - school. Les habitations étant
souvent fort éparses dans les campagnes, lés
villes en assemblée ont la faculté de déterminer les limites des districts d'écoles.
2°. Il est enjoint aux instituteurs de ces
diverses écoles, depuis ceux de l'université
de Cambridge jusqu'à ceux des plus petites,
ce de pénétrer les enfans des principes de
-o piété, de justice, de sincérité , d'amour
.-> de leur pays , de frugalité , d'industrie,
y> d'obligeance, d'attachement à la constitution
» fédérale et à celle de l'État, etc. » Les
ministres et les selectmen doivent faire tout
ce qui est en eux pour engager les enfans à
suivre les écoles.
3°. Les candidats pour être instituteurs des
grammar-schools, ne peuvent être admis au
concours dans lequel on les choisit, s'ils ne
sont munis d'un certificat de deux ministres,
qui attestent qu'ils sont capables d'enseigner
le grec et le latin, et qu'ils sont des hommes
honnêtes. Cette dernière partie du certificat,
peut être donnée par les selectmen.
Les maîtres des premières écoles ne peuvent 1173 )
être choisis s'ils n'apportent le certificat des
selectmen, ou du comité appointé pour inspecter les écoles , ou d'un ministre.
Celui qui tiendrait une école sans avoir
rempli ces conditions , serait condamné à
vingt pounds ou soixante-six dollars deux
tiers d'amende, moitié au profit de l'école ^
moitié à celui des pauvres.   '
4°. Les écoles doivent être entretenues par
une imposition sur les habitans des districts
où elles, sont établies.   Les impositions sont
ordonnées par les assemblées annuelles des
villes, sur les biens taxables de leur territoire.
5°. Les villes qui n'entretiendraient pas des
écoles d'après les conditions prescrites par les
premiers articles de cette loi , seraient condamnées , savoir : celles de cinquante familles,
à trente trois dollars d'amende ; celles de cent
familles , à soixante-six dollars ; celles de cent
cinquante familles, à cent dollars. Ces amendes
sont ordonnées par la cour suprême de l'État
ou par la  cour  générale   de  paix ,   sur  les
plaintes  portées  devant  elles.  Elles doivent
être versées dans le trésor de l'État pour être
employées au soulagement des écoles du même
comté, qui peuvent en avoir besoin. Les rem-
boursemens  doivent en être suivis  par les
grands jurés. Il
( 174 )
Cette loi est assez bien exécutée, et les maîtres sont en général capables de donner l'ins*»
truction dont ils sont chargés. Cependant, dans
quelques townships il y a de la négligence;
aulieu de maîtres , ce sont de mauvaises maîtresses , quelquefois des maîtres absolument
incapables , quelquefois il n'y en a point du
tout, mais ces exemples sont rares. La faute en
est aux selectmen qui ne tiennent pas la main
à l'exécution de la loi, que chaque habitant
d'ailleurs a la faculté de réclamer. Les salaires
des maîtres des petites écoles, sont de douze
à dix huit dollars par mois ; ceux des grammar-
schools sont de vingt-cinq à trente-cinq.
On voit avec peine que dans aucune de ces
«'écoles , l'histoire de la dernière révolution
n'est enseignée; qu'on n'instruit les enfans
ni de ses causes, ni des évènemens importans
qui en ont été les conséquences ; qu'on ne
leur apprend pas les noms de ceux qui, par
leurs conseils, leurs services, leur sang, ont
proclamé ou soutenu au milieu de tant de
périls et sur-tout de tant d'obstacles , l'indépendance dont ils jouissent. C'est cependant
ainsi qu'on perpétuerait dans la race naissante
l'amour de la liberté, qui, chez un peuple
-libre et sur-tout récemment libre, est la base
principale de la morale publique, et une des ( *75 >
{.lus essentielles de la morale privée. Mais
l'amour de la liberté est peu senti dans les villes,
et ce sont les habitans des villes, ou ceux
dont les plus grands intérêts sont dans les
villes, qui composent les législatures, qui
occupent toutes les places, qui ont une influence générale sur le gouvernement. L'amour
du gain est le sentiment qui les domine par
dessus tout. Il empêche l'esprit de se livrer à des pensées plus libérales, et si l'idée
dune instruction aussi utile à la cause de la
liberté leur était présentée , leur calcul la
rejetterait sans doute , car cette instruction
tendrait encore, par le souvenir qu'elle donnerait , à entretenir le peuple de l'Amérique
dans des dispositions défavorables à l'Angleterre ; or c'est de l'Angleterre principalement
qu'on attend les moyens de fortune. Le même
état d'apathie pour la liberté et de tendance
pour l'Angleterre, recule aussi l'érection des
Bionumens, dans les différentes places où
les armes de l'Amérique ont eu des succès
importans contre les armes anglaises. Néanmoins le fonds de la nation , tout ce qui
n'habite pas les villes , éprouve pour la liberté
des sentimens de fierté et même de jalousie.
J'aurai occasion de parler avec plis de détail
de cet état de choses et de ses conséquences- -_■_-___
( i7«)
Abolition de Vesclavage.
Il n'y a point d'esclaves dans l'État de
Massachussetts , et c'est le seul État de l'Union
qui soit entièrement exempt de cette honteuse tache. Il n'est pas sans intérêt de donner
des détails de la manièfce dont elle a été
effacée.
Aucune loi précédente dans la Nouvelle-
Angleterre ,; ne prononçait positivement l'esclavage , qui cependant y était en usage et
favorisé par l'opinion. Plusieurs loix semblaient
le supposer , prononçaient la poursuite des
nègres qui quittaient leurs maîtres, la nécessité de les leur rendre , défendaient le mariage
des noirs avec les libres. Mais encore une
fois , aucune n'avait expressément prononcé
l'esclavage , et beaucoup de causes de maîtres
à nègres pour faits d'esclavage avaient été
jugées en faveur de ces derniers.
La nouvelle constitution de Massachussetts
comme celle de tornades autres États, déclara
l'égalité de droit pour tous les hommes. _So_t
1781, quelques nègres conseillés prétendirent
n'être pas esclaves ; ils trouvèrent des avocafcp
dont M. Sedgwrick , aujourd'ha^^aoa.teur
n'es États-Unis ;é$ai$ un, et la cause fut porter
devant ( i?7 )
devant la cour suprême. Leurs conseils y plaidèrent i \ Qu'aucune loi précédente h'avajt
prononcé l'esclavage, et que les loix qui avalent
semblé le supposer étaient une erreur des législatures qui n'avaient pas l'autorisé de les
rendre. 20. Que ces loix , quand même elles
auraient existé, étaient rendues nulles par la
nouvelle  constitution.
Ils gagnèrent la cause sous les deux aspects :
et la solution de la première question , en libérant entièrement les nègres, évinça leurs
prétendus maîtres d aucune i retention à indemnité , puisqu'ils avaient eu et gardé des
esclaves sans droit. Comme il n'y avait que
peu d'esclaves dans le Massachussetts , le jugement passa sans réclamation , et proscrivit
toute idée future d'esclavage.
D'après les mêmes loix, et dans les mêmes
circonstances, des jugemens différens ont été
rendus en Connecticut, en Rhode-island , et
même en New-Hampshire. La prospérité et la
tranquilité.du Massachussetts , qui n'a éprouvé
aucun inconvénient de cette liberté générale,
seront aux yeux de tout observateur raisonnable et bienveillant, la condamnation des ■
autres États de la Nouvelle-Angleterre, qui
n'ont pas suivi un si bel exemple.
Il est à remarquer qu'en 1778, le recense*»
Tome V.
M r
mm®
1178 )
ment général en Massachussetts , donnait dix-
huit mille esclaves, et que le nouveau recensement , fait en 1790 , ne donnait plus que six
mille noirs. Il paraît, d'après les informations
les plus particulières que j'ai pu prendre ,
qu'une grande partie des nègres affranchis
s'est portée dans' les villes , et que Ifr* peu
sages dans l'usage de leur liberté , un grand
.nombre se sont livré à l'usage immodéré des liqueurs spiritueuses , et y sont morts ; que
d'autres se sont engagés matelots , même
sur des vaisseaux étrangers. La plupart de
ceux qui n'ont pas disparu , sont domestiques. Quelques-uns sont ouvriers , ou même
fermiers ; un nombre assez considérable , si
l'on a égard à la mauvaise éducation de cette
classe d'hommes, et à l'habitude de l'esclavage ^vivent bien et indépendans. If n'y en a
point eu de repris de justice , dans une plus
forte proportion que les blancs.
De ces faits véritables , il résulte une confirmation d'évidence que les nègres peuvent
comme les blancs, vivre honnêtes et libres ;
mais que les nations assez malheureuses pour
avoir beaucoup d'esclaves, doiventles préparer,
par une sorte d'éducation , aux moyens d'user
utilement de leur liberté.
Les esclaves des autres États 1   qui s'en- ( *79 )
fuiraient dans le Massachussetts , y peuvent
être réclamés. Mais l'esprit général y est si
fortement prononcé contre l'esclavage, qu'il
serait rare que ces esclaves fugitifs ne trouvassent à se dérober aux poursuites de leurs
maîtres.
Dette publique.
La partie de la dette de l'État de Massachussetts , que l'Union n'a pas prise à sa
charge , se montait à deux millions six cent
quatrevingt-dix-huit mille deux cent quatre-
vingt dollars. En 1794 , la législature a ordonné un emprunt dans lequel toutes les
créances de l'Etat ont pu être reçues. Elle a
Consolidé les dettes pour salaire dô l'armée
pendant la guerre, et pour achat de provisions , par des billets à cinq pour cent d'inté-
9 a établi une augmentation  d'impo-
rets ; eu
sitions , pour payer les intérêts de cette dette
consolidée , et pourvu à ce que les sommes
dues pour les terres appartenant à l'État déjà
vendues et à vendre à l'avenir , soient employées au remboursement du capital.
La dette actuelle de l'État se monte à deux
millions trois cent cinquante mille dollars ,
qui , à cinq pour cent, font annuellement
cent dix-sept mille cinq cents dollars. Les frais
M 2 ( i8o )
annuels du gouvernement sont de cent vingt
mille dollars. Pour faire face à cette dépense annuelle de deux cent trente-sept mille cinq cents
dollars , l'État a trente mille dollars.d'intérêts
pour argent placé dans la banque des Etats-
Unis , et cinquante-sept mille cinq cent dixll
huit dollars d'intérêts de la dette des ÉtatsJ
Unis, payés parle trésorier de l'Union. Aces
quatrev.ingt-sept mille huit cent dix-huit dol-?
lars fondés, il en ajoute cent quarante-neufj
mille six cent vingt-deux autres par taxes.
Les produits desr ventes des terres apparte-l
nant à l'État sont mis dans les mains de commissaires pour en éteindre les dettes de l'État.-'
Trois cent mille dollars déjà dette ont dè]à$,
été rachetés de cette manière. Les taxes des
comtés et des villes s'élèvent beaucoup plus1
que celles pour l'État.
Les taxes de l'État portent sur toute espèce :
de propriétés , même sur les terres sans cul-^
ture. Une nouvelle évaluation des biens doit :
être faite tous les dix ans. En conséquence jj
les assesseurs des différens townships envoient
j-ous les ans au secrétaire d'Etat i°. le tableau de
tous les biens territoriaux avec tous les détail. ( i8i )
qui en font connaître l'espèce , et quelle est
leur culture ; 20. l'état de tous les autres genres
de biens, maisons , fonds dans le commerce,
fonds placés dans les banques , même argent
comptant, et meubles de toute espèce ; 5°. la
liste de tous les habitans au-dessus de l'âge
de seize ans.
Ces renseignemens sur les différentes espèces de propriétés ont pour objet de procurer
une connaissance aussi exacte qu'on puisse
l'obtenir sur la richesse et les revenus de tout
l'Etat, et par suite d'éclairer sur la répartition
de l'impôt entre les différens comtés , et townships. Les propriétaires, qui se refuseraient à
donner par écrit la liste de leurs biens , sujets à
évaluation, sont soumis à l'estimation arbitraire
des assesseurs. La dernière évaluation, faite en
1792 , a montré une propriété annuellement
taxable de neuf cent trente-sept mille six cent
quatrevingt-dix-huit pounds ( monnaie de
Massachussetts), ou trois millions cent vingt-
cinq mille six cent soixante dollars. Dans
cette évaluation , toutes les propriétés hors
les terres non cultivées , sont estimées à
six pour cent de leur valeur supposée réelle ,
et les terres non cultivées, seulement à deux.
D'après cette évaluation , les taxes des différens townships sont  réparties suivant une
M 3 ïmœa*»*
(182 J
proportion de tant par  mille pounds , et les
quotes   praticulières   sont réglées  d'après la
même  proportion.
Dans cette repartition , on fait entrer les
taxes de capitation , qui ne sont que d'un
demi-sol, pour chaque imposable. Le nombre
général en a été trouvé en 1792 de cent six
mille cent soixante-sept. Le trésorier générijsM
envoie aux villes , la note des sommes à imposer au profit de l'État. Les taxes ,. ainsi réparties entre les villes, doivéVit être assises sur les
individus par les assesseurs que chaque ville
choisit, ou à leur défaut par les selectmen*.
Si ce devoir n'était pas rempli parles uns et par
les autres, la cour des juges-de-paix nomme*
rait des assesseurs qui imposeraient le township ainsi délinquant, à une sur-taxe , depuis
cent jusqu'à trois cent trente-trois dollars deux
tiers. Les assesseurs , choisis par les villes,
reçoivent quatre schellings par jour. Ceux,/
choisis par les cours des juges de-paix, dix.
Les assesseurs chargent les collecteurs des
villes de la levée de ces taxes. Ceux-ci, à un
jour nommé , doivent en remettre le montant
au trésorier de la ville. Si les taxes ne sont
pas payées dans l'espace de cinq mois, le trésorier de l'État envoie un ordre au shérif de
les faire payer , en faisant vendre ce qui est ( i8_)
nécessaire , des biens appartenans à la ville
en faute. Les moyens sont pris par la loi pour
assurer le payement, et pour punir les taxables
ou les'officiers en faute , à quelque degré qu'ils
se trouvent. La cour générale des juges-de-
paix peut faire droit sur le trop imposé. Les,
collecteurs sont nommés par les villes; à leur
défaut , les constables , ou au défaut de ceux-
ci , ie shérif lève les taxes. Les villes conviennent avec les collecteurs du denier qui
leur est alloué pour la levée des taxes. Il est
de cinq pour cent, quand la levée est faite
par le shérif ou ses députés , indépendamment
des autres frais que leur déplacement a entrâmes , ou peut occasionner.
Le compte des commissaires nommés par
l'Union pour déterminer la balance des dettes
de la guerre entre les États, porte l'État de
Massachussetts créancier de l'Union pour un
million deux cent quarante-huit mille huit
cent un dollars.
L'État de Massachussetts est divisé en dix-
sept comtés , et environ trois cent quatre-*
vingt villes, ou townships , sujets à une taxe
ôistincte. Les taxes , malgré toutes les loix ,
dont je viens de parler ne se payent pas dans
l'Etat de Massachussetts avec une grand©
ponctualité. Sur une taxe de cent cinquante!
M 4 (iSI)
mille dollars, ordonnée en juin 1794 j et devants
être payée à la trésorerie le ier. avril 1796 ,
environ quatorze mille ont été payés au terme
prescrit; quatre mille de plus l'ont été dans les
trois moissuivans; dix-sept mille dans les autres
trois mois ; dix-neuf mille trois mois plus lard ;
vingt deux mille trois mois après, c'est-à-dire
un an après le terme fixé; enfin le reste , à
trois ou quatre mille dollars près , dans les
trois mois qui ont suivi , la première année
révolue,   y
Police et Loix.
Une loi de l'État exige que les inoculations
ne puissent avoir lieu, que dans des hôpitaux
établis à cette intention. Elle prescrit des précautions sages , dans le cas où la petite vérole
naturelle éclaterait dans un canton avec une
certaine force ; et Quoiqu'il soit, à mon avis,
préférable d'encoura'ger l'inoculation par une
grande liberté , on ne peut blâmer ces précautions , qui sont dans leur prudence , bien
éloignées du régime prohibitif de Virginie.
Les loix contre les débiteurs sont à-la-fois
douces et fermes. Elles assurent, autant qu'il
est possible , le droit du créancier.
L'influence des ministres a fait rendre une
loi, en 179i, pour défendre tout amusement ( 'i85 )
toute promenade , tout voyage , toute pêche,
le dimanche , sous la peine d'une amende considérable. Le préambule de cette loi est une
vraie capucinade , et ses dispositions sont,
pour la plupart , dignes du préambule. Les
gens raisonnables à qui on en parle , conviennent de sa ridiculité ; mais assurent que cette
loi, ayant détruit les précédentes sur le même
objet, a fait disparaître une grande quantité
de clauses plus absurdes et plus dures encore,
et qu'elle est un acheminement nécessaire à
celle qui sera bientôt rendue, par laquelle les
prohibitions 'pour les jours de dimanches ,
seront bornées à l'ouverture des boutiques et
des cabarets. ^
D'ailleurs la législature s'occupe d'améliorations, de chemins, de canaux , d'établissemenS
utiles. La majorité des membres qui la composent n'est pas trés-éclairée en administration. C'est le cas commun de toutes les législatures de l'Union , ce qui ne doit' pas surprendre dans un pays encore aussi nouveau •
mais elle est bien intentionnée , morale et
bienveillante.
Elle n'est pas accusée de corruption en matière d'argent , comme beaucoup d'autres.
Quelques-uns de ses membres n'ont cependant pas été exempts de soupçons. La forme n
11861
dans laquelle certaines loix passent, peut effectivement y donner lieu. Tous les actes
doivent être lus trois fois dans chaque chambre
avant de devenir loi. Mais il n'en est pas de
même des résolutions qui ne doivent être lues
qu'une fois , et qui ont force de loi. Aucun
article de la constitution, aucune loi rendue
depuis cette époque , n'établit la distinction
entre les objets qui seront présentés comme
loix, et ceux qui le seront comme résolutions.
L'usage fait que les affaires qui regardent les
taxes , les établissemens publics , etc. sont
présentés comme loix, et que des objets in-
signifians, comme demandes et réclamations
particulières de légère importance, sont présentés comme résolutions.
Mais rien n'étant fixé à cet égard, il arrive
souvent que des objets d'un intérêt général, et
importans pour l'État, sont mis en résolutions ;
telles par exemple que l'ont été la vente de la
préemption de Massachussetts à Robert Morris, à raison de cinq pences l'acre, et celle
d'une masse énorme de terres dans la province
de Main, à M. Bingham, et à plusieurs autres, aussi à un prix très-bas , etc. Il ne peut
pas être difficile à un membre de l'une et de
l'autre des chambres, de présenter une telle résolution au moment où il est débarrassé des ( i87)
èpposans qu'il peut craindre, et de la faire
ainsi réussir ; c'est dans ces circonstances
que se sont élevés des soupçons contre quelques membres alors influens , mais sans qu'aucune preuve les ait justifiés. Il est étonnant
que toute matière qui tient de prés ou de loin
aux finances ne soit pas toujours soumise à
trois lectures. Sans doute la sanction du gouverneur est nécessaire pour les résolutions ,
comme pour les autres loix plus longuement
discutées ; mais un gouverneur sage n'aventurerait pas son refus à une résolution des deux
chambres, qu'il ne voit point avec évidence
être fortement contraire à l'intérêt de l'État.
Dans lune et l'autre chambre de la législa»
ture, il y a peu de membres influens : on
peut dire qu'il n'y en a même pas , et que
l'influence de ceux qui en ont plus que les
autres , est tellement temporaire , qu'aucun
n'est sûr de faire passer une motion quand il
la présente. Il y a ici , comme ailleurs, des
comités préparatoires et de petites intrigues
qui quelquefois ont du succès, mais qui plus
souvent en manquent.
Les avocats ont en'Massachussetts plus d'influence que toute autre profession sur les opinions ; ensuite les prêtres ; mais aucun d'eux
n'en a que médiocrement ; on n'y connaît per- ( i88 )
Sonne qui, comme dans beaucoup d'autres
Etats, puisse par son influence ou celle de
ses amis , gouverner l'opinion publique , les
délibérations, ou les élections. Le crédit de
ceux qui en ont le plus, ne s'étend pas au-
delà de leur canton. Le parti anti-fédéraliste
dont on parle tant, et que l'on charge de tous
les noms odieux que l'on peut lui donner ,
n'existe pas plus en Massachussetts, dans la
véritable acception de ce nom, que dans aucune autre partie des États-Unis. Cette vérité
reconnue comme elle mérite de l'être , le
parti anti- fédéraliste doit être aux yeux des
gens impartiaux réduit à un simple parti de
l'opposition , qui n'en plaira pas plus pour
cela à ceux qui ne peuvent souffrir aucune
espèce d'opposition.
Celle-ci agit pour empêcher le gouvernement de se fortifier, parce qu'elle croit que
le pouvoir exécutif est trop fort , et que
sur-tout il tend à étendre ses prérogatives. Elle
agit contre l'affection à l'Angleterre, et dans
des dispositions plus favorables à la France.
Et puis, de même que tous les partis du monde,
elle agit comme parti, c'est-à-dire, quelquefois par-delà raison et justice. Je pense donc
que l'autre parti ne parle si haut de l'opposition , que pour se donner à lui-même plus de ;  I 189 I
partisans, plus d'appui, car il ne peut sérieusement le croire un obstacle dans toutes les
mesures utiles. On voit des deux cotés des
hommes d'une grande vertu, ayant le plus
grand "attachement ppur leur pays, et animés
d'un sincère amour de l'ordre.
Ch
lemms.
Les chemins dans l'État de Massachussetts
sont entretenus aux frais des townships qu'ils
traversent.
De cette loi équitable au premier aspect,
il résulte cependant que les chemins sont
mal réparés dans les townships pauvres , et
qu'ainsi la dépense faite dans ceux qui ont
plus de moyens n'est que d'une incomplette
utilité pour les communications. Cet inconvénient est quelquefois couvert par des gratifications que la législature accorde à quelques townships pour cet objet ; quelquefois
aussi par des souscriptions des townships
voisins à la même intention ; mais ces deux
espèces de secours extraordinaires sont rares ,
et toujours arrive-t-il que dans les townships
pauvres les chemins sont plus mal entretenus. { i9° )
Administration des pauvres.
Les pauvres sont aussi secourus par des
taxes sur les townships , imposées comme
celles des chemins , par les sessions du comté,
quand celles proposées par les selectmen ne
sont pas agréées dans le township, ce qui arrive rarement. D'ailleurs un pauvre n'est à la
charge publique que quand il n'a aucun parent , dans la ligne directe ascendante ou descendante , qui puisse le soutenir. S'il en avait
et qu'ils s'y refusassent, ils y seraient condamnés par les sessions. Il arrive encore, que
si, dans cette ligne directe un parent n'est
que médiocrement aisé, les selectmen s'arrangent avec lui pour qu'il paye au moins une
partie de la somme annuelle nécessaire au
maintien de son parent indigent. Ces arrange-
mens se font à l'amiable, avec justice ; personne
ne s'y refuse; s'il y avait refus, il y aurait condamnation de la session', à une somme probablement plus considérable que la demande dès
selectmen, et la famille aurait encore à payer
les frais du jugement. Les selectmen doivent
veiller à ce que les pauvres passans soient
soignés en cas de maladie ; ils sont remboursés
par l'État des frais qu'entraînent ces soins. ( 191 )
Etat militaire.
Soixante-dix-neuf régimens d'infanterie %
onze de cavalerie, huit d'artillerie, composent
la milice de l'État de Massachussetts, et forment un total de cinquante-cinq mille hommes. Au-delà de quarante ans , un habitant
n'est plus militiable , mais jusqu'à soixante il
• peut être appelé dans les cas urgens ; c'est ce
qui s'appelle le corps de réserve, qui forme
encore une ressource de plus de vingt- cinq
- mille hommes. |
Esprit général.
Quoique le plus grand nombre des hommes
riches de Boston soient marchands, cette classe
n'est point, comme à Philadelphie, la classe
dominante, la classe par excellence, ni comme
à Charles-town , dans le second rang de la SO7
ciété. Ils sont ce qu'ils doivent être, autant
que les autres , et pas plus que personne.
Indépendamment du commerce ordinaire
des négocians dans tous les pays , ils se livrent
beaucoup encore aux spéculations, et la spéculation est la passion favorite des habitans
de la Nouvelle-Angleterre , qui ont généraler Ç 192 J
ment un désir plus actif que les peuples du
Sud , de gagner de l'argent, beaucoup et
promptement, soit que cette disposition soit
ou non la conséquence de leur caractère plus
entreprenant.
Mais les spéculations ne réussissent pas
toujours, et dans ce moment,.beaucoup d'argent va être perdu à Boston par la vente des
terres d'Yazzow, en Géorgie, que la dernière
législature de l'État a cru devoir annuller. On
ne- peut se faire d'idée de l'extravagance avec
laquelle les spéculateurs cle la Nouvelle-Angleterre , et particulièrement ceux de Boston,
ont donné dans cette vente. Le prix originaire de ces terres était , comme je l'ai dit,
environ d'un centième de dollar par acre. II
a été vendu à Boston jusqu'à douze, et je
crois plus encore; deux ou trois a gens de deux
des quatrë*_fompagnies qui tenaient des terras
de l'État , sont venus avec leurs titres de vente
à Boston. Ils ont ouvert une espèce de bureau,
auquel on courait tellement, que ces messieurs , profitant de cette ivresse'iriexpriacftafelp,
haussaient chaque jour, souvent chaque demi-
jour , le prix de leurs terres, pour exciter-
davantage cette folie , et ôter le tentai; la
réflexion. Il y a eu des ventes et des sous-
ventes à l'infini.   Quelques-unes sont faites
avec ( *93 )
avec assurance et responsabilité des vendeurs
de livrer ces terres ; mais très-peu de marchés
sont revêtus de cette clause, la presque totalité a été faite sur la simple sécurité des
titres, sans aucun recours sur les vendeurs.
Beaucoup de marchés ont été payés, partie
en argent comptant, et tous avec des billets
à différentes époques. Ces billets ont habilement été mis dans le commerce par les vendeurs', et les acheteurs se trouvent aujourd'hui sans terres , et une grande partie de
leurs billets hors des mains de ceux à qui ils
les ont faits. Il n'y a pas jusqu'à des horlogers ,
des perruquiers , des artisans de toute espèce
qui n'aient couru à cette déception. Boston y
est pour plus de deux millions de dollars.
Une partie des acheteurs disent qu'ils ne paieront pas leurs billets ; ils l'ont fait même annoncer dans les papiers publics ; mais ce n'est
qu'une menace de la. colère et de l'indignation. Les billets ont en grande partie
changé de mains ; ils ont été reçus par des
hommes absolument étrangers à cette spéculation , et qui ne peuvent être frustrés du
payement de ces billets sans la plus grossière
injustice, qui attaquerait violemment le crédit
des premiers signataires. Les tribunaux d'ailleurs prononceraient contre eux : ainsi, après
Tome VM N _3__f__S_
( 194 )
bien des difficultés, il faudra qu'ils payent et
qu'ils restent sans terres. Beaucoup de ces
acquéreurs , dont les billets n'étaient pas sortis
de la main des vendeurs , viennent de s'arranger avec eux en les escomptant à moitié
de leur valeur, mais argent comptant , et
conservant des droits sur les terres dans toute
l'étendue que les vendeurs peuvent les assurer,
ce qui les réduit à rien, car l'ancien marché
ne sera jamais rétabli ; il est frauduleux, et
contient des millions d'acres qui n'appartiennent point à l'État de Géorgie qui les
a vendus. Voilà donc beaucoup de spéculateurs de Boston et de la Nouvelle-Angleterre,
ou ruinés , ou au moins très-gênés dans leurs
affaires par cette spéculation. Si l'on pouvait
voir sans chagrin la ruine de beaucoup de
braves gens , victimes de leur crédulité , on
pourrait jouir de cette déconfiture des spéculateurs assez avides pour aller , sans examen^ Jj
sans réflexion, et seulement sous l'espoir de
reventes exhorbitantes en Europe , acheter des
terres à neuf cents milles de chez eux, quand
des voies plus honnêtes , et sur-tout plus ; Impies d'acquérir de la fortune , ou d'augmenter
celle acquise, sont ouvertes dans ce pays :
mais on ne peut se consoler de voir que les
quatre compagnies de Géorgie, qui ont sug{| ( '95 )
elles l'iniquité entière du marché, s'enrichissent
par cette même iniquité , et que leur petfîdè
habileté dans cette suite de corruption et d&
tromperie, mette ainsi dans leurs mains plusieurs millions de dollars, sans avoir rien livré,
et sans être en état de rien livrer à ceux de la
duperie de qui elles profitent.
Exportations.
J'ai fait connaître dans mon journal de
l'année dernière , la valeur des exportations
des différens ports du Massachussetts, que
j'avais visités pendant les cinq dernières années ; j'ajoute ici à ces détails la valeur total©
des exportations de l'État pendant le même
tems , en y comprenant même celle de Tannée
présente. En 1791 elles ont été de 2,519,640
dollars; en 1792, de 2,888,io3; en 179$, de
3,757,555; en 1794* de 5,292,244; en 179$,
■ de 7,218,908; en 1796, de g,949,345. En 1787,
la valeur des exportations des différens ports,
de l'État ne s'élevait qu'à 1,688,793 dollars*
Accident.
Avant de quitter Boston, où les vents m'ont
retenu une semaine de plus que je ne pro»
jettais dy- rester 9 j'ai f avec plus de douz$
ÎT_ ( '96)
cents autres personnes, échappé à un danger
dont, selon toute probabilité, un grand nombre
d'entre nous devaient être victimes.
Un Français, habile écuyer , arrivé depuis
peu de semaines dans cette ville, y a construit
un cirque pour ses exercices, oon agilité , la
perfection et la grace avec laquelle il fait à
cheval des tours qu'aucun autre homme de sa
profession n'a encore tenté , la richesse et ie
goût de ses vêtemens et de ceux de sa troupe ,
attiraient à chaque représentation un grand
nombre de spectateurs , quoiqu'un autre spectacle de la même espèce fut aussi établi dans
la ville. Plus de douze cents personnes y
étaient réunies le lundi 5 septembre, lorsque le
toît, surchargé de plus de cent enfans, qui
malgré la défense et la surveillance que peut
mettre l'incomplette police de la ville , y
étaient montés pour jouir du spectacle à travers des ouvertures que laissaient les planches
entr'elles , s'est écroulé à-la-fois et en totalité.
Comme les planches qui formaient ce toît
pyramidal étaient attachées aux petits toîts
qui couvraient les loges dont le cirque était
entouré , quelques-uns de ces petits toits ont
été entraînés dans la chute ; mais ils l'ont été
successivement, et de manière à fermer plutôt
les loges en dedans qu'à les écraser, Aucune ( '97 )
ne l'a été, aucun des spectateurs n'a été blessé;
et grâce au, calme extraordinaire que chacun
a montré dans cette effrayante circonstance ,
il n'y a même point eu de foule sur les escaliers par où la plus grande partie des spectateurs sont sortis ; quelques-uns se sont glissés
au milieu de l'arène le long du toît tombé f
quelques autres ont descendu par une fenêtre.
Un seul des enfans qui étaient sur le toit,
s'est en tombant tellement heurté la tête contre
une planche, que ses jours ont été long-tems
en danger. Quarante autres au moins tombés
de la même hauteur , n'ont pas même été
blessés. Il est impossible de concevoir comment un aussi grand accident n'a pas été
accompagné de plus de malheurs ; ce sont
de ces évènemens uniques qui ne se reproduiraient point avec toutes,, leurs circonstances dans le cours de plusieurs siècles, et
auxquels on n'est pas fâché d'avoir participé
quand on en est échappé heureusement.
Second voyage à Thomas-town : nouvelles observations sur la province
de Main*,
pr
Je me suis rendu par mer de Boston à Thomas-town pour la seconde fois le 12 septembre-,
N 3 Ml
__.a famille du général Knox est une de celle
auxquelles je suis plus attaché en Amérique.
J'ai donc éprouvé un véritable plaisir à me
retrouver au milieu d'elle , et ce plaisir m'a
paru être partage. L'établissement du général
prend beaucoup de consi-tance. Une partie de
ses projets utiles se réalise, et la popularité
que lui donnent ses bonnes manières avec
tous ceux qui ont affaire à lui, sa conduite
douce et franche avec les usurpateurs de ses
terres, confirment toutes ses apparences de.
succès. Il abbatdes bois, fait de la chaux et des
briques, bâtit des moulins , construit des vaisseaux, met ses terres en valeur , ferme un
bon tablissement d'éducation de bestiaux à
Brigader-island.
Ses amis lui reprochent de mettre beaucoup
d'argent dehors, et peut-être est-il vrai de dire
que ses ouvrages lui coûtent au-delà de ce
qu'avec plus d'ordre et de surveillance ils ne
devraient lui coûter. Mais cette surveillance
il ne peut l'avoir lui-même avec toute l'assiduité nécessaire. Il entreprend trop de choses
^ la fois pour pouvoir les inspecter journellement toutes avec soin. L»es hommes de confiance , rares dans tous les pays du monde ,
le sont plus en Amérique qu'ailleurs , et bien
plus encore dans un pays aussi peu habité que ( «99)
la province de Main. Mais ce léger défaut
d'écono'mie et d'ordre dans les entreprises du
général, qui sans doute diminuera ses profits ,
n'empêchera pas qu'ils ne soient encore très-
grands.
Entre les profits directs de ses entreprises ,
il en recevra un plus important de l'augmentation dans la valeur de ses terres qui résultera de cette activité et de ces améliorations.
Son exemple encourage , crée l'industrie
de beaucoup de ses voisins , et cette industrie
de ses voisins augmente encore le prix de ses
terres. Ainsi son calcul est bon ; et dès qu'il
ïtiet à ses entreprises toute l'économie, tout
l'ordre dont les circonstances qui l'environnent lui donnent les moyens, il ne peut être
blâmé que par des prêteurs à la petite semaine , ou par les hommes qui ne voient pas
ses entreprises dans toutes leurs conséquences
probables.
Les bois ont depuis Tannée dernière haussé
de prix , mais le bois à brûler , dans une proportion ^plus considérable qu'aucun autre ; la
corde en était l'an passé d'un dollar au rivage P
elle est aujourd'hui d'un dollar et demi, et il
ne s'en trouve pas assez pour la demande de
Boston , où elle est vendue à présent cii-<_£
N 4
r" (  200  )
dollars , et où elle en vaudra de sept à neuf
dans deux mois.
Le prix de la chaux est tombé par la quan-
tité de fours qui en ont été construits. Elle se
vendait l'an dernier dix schellings neuf pences
le barril de cinquante gallons ; elle se vend à
présent huit à neuf.
Le foin est augmenté d'un dixième , ma_3
seulement par la sécheresse de la saison.
Le prix des bestiaux est augmenté cependant d'un septième , ce qui prouve un peu
plus de richesses dans le pays.
Le nombre des bâtimens en construction y est aussi beaucoup plus considérable.
On en a construit onze dans la rivière Saint-
George seulement depuis l'année dernière,
le prix de ces constructions est aussi élevé de:
trois à cinq dollars par tonneau, l'ouvrier qui
se payait dix dollars par mois , l'an dernier,
se paye onze cette année.
Mais cette augmentation dans les indices dé
la richesse du pays, et dans le prix des terres,
n'a lieu que sur les bords de la mer ou des
rivières navigables, et dans les parties du pays
déjà habitées.
Le nombre des nouveaux habitans est peu
considérable , et tout ce que je vois et que
j'apprends   aujourd'hui ,   me   confirme   plus (   201   )
encore dans l'opinion où j'étais l'année dernière , que l'émigration ne peut avoir lieu
vers ce pays dans une certaine étendue, que
si elle y est excitée par des moyens puisons,
par de grands établissemens , par de grandes et
habiles dépenses faites par les grands propriétaires de terres qui ont intérêt à appeler ces
établissemens nouveaux.
L'attrait du pays, la nature delà terre , ne
les appelleraient pas seuls , et la province de
Main sera long-tems encore un désert dans
beaucoup de ses parties , si une suite de
moyens bien appropriés à toutes les circonstances n'en accélère et n'en multiplie la population fort au-delà de ses moyens naturels,
et du cours annuel de3 émigrations qu'elle
reçoit.
Les messieurs qui jouent sur la place, ne
font pas tous ces calculs. Ils aiment mieux
deux à trois pour cent qu'ils voient par mois,
que la probabilité de doubler , de décupler
leur fortune par des dépenses qui tireraient
pour quelque tems une partie de leurs fonds
de ce jeu , et ils attendent du tems une augmentation dans le prix de leurs terres, qui ,
par cette voie patiente , n'arrivera jamais dans
ces pays du .Nord.
On assure que c'est ainsi qu'est disposé à se ( 202 )
conduire M. Bingham, qui, après avoir vendu
à M. Bearing pour soixante mille livres sterlings , la moitié de douze cent mille acres de
terres qu'il possède au haut de la rivière de
Penobscot, est demeuré avec lui partner à
moitié de la totalité. Il est encore propriétaire de trois autres millions d'acres dans d'au-
très parties de la province de Main. Tant pis
pour lui. Il n'est pas, il ne sera peut-être pas
long-tems sûr de tenir tranquillement dans ses
mains une aussi grande quantité de terres, et
la popularité de M. Bingham ne le préservera
point des inconvéniens , qui , dans un pays
comme celui-ci, peuvent être attachés à une
aussi grande propriété de terres tenues oisives
dans l'espoir d'un gros gain.
Si les grandes avances , judicieusement
faites, étaient nécessaires, l'année dernière,
comme je le crois, pour mettre en demande ,
et par conséquent en valeur, cette immense
quantité de terres qui sont dans les mains des
grands propriétaires, cette nécessité est fort
augmentée cette année , par le traité avec
l'Espagne , qui ouvrant la navigation du Mis-
sissipi, donne beaucoup de faveur aux terres
de l'Ouest, et diminue d'autant celle que les
terres de la province de Main pouvaient ac-
quérir. Les terres, et leurs grands produits en ( 2o3 )
hois, diminueront encore beaucoup de leur
valeur, si l'Espagne cède à la France les possessions de la Louisiane, qui, dans les mains
d'une nation active et industrieuse , produira
le débit d'une plus grande quantité de bois,
et présentera aux nouveaux colons l'attrait
d'un climat doux à ajouter à celui de terres
excellentes, et qui seront sans doute tenues
long-tems a un prix beaucoup au-dessous de
celles de la province de Main.
L'Espagne peut faire elle-même le bien que
ferait la France dans la Louisiane , si elle veut
en conserver la propriété. Il est donc urgent
que les propriétaires de cette partie des États-
Unis mettent leurs terres en état d'être vendues , et consentent à faire des avances qui ,
quelque fortes qu'elles puissent être, leur
rentreront avec grand avantage, si elles sont
faites promptement, et avec sagacité. Autrement les propriétaires à spéculation éprouveront de grandes pertes.
Il est aujourd'hui agité dans la province de
Main , si, usant du droit que lui donne sa
population , elle se séparera de l'Etat de Massachussetts , pour former un État particulier.
Des assemblées sont convoquées à cet effet;
différentes pétitions ont été faites ; et pour
déterminer cette division, il ne faut que con- If
(  20'4 )      *
naître le vœu de la majorité des habitans de
l'État qui sera consulté l'année prochaine. Il a
été déjà interrogé à cet effet , il y a quatre
ans j| et il s'est déjà déclaré contre la division.
On pense qu'il n'en sera point de même à
présent, parce que la population étant accrue
dans l'intérieur , a augmenté le nombre de
ceux qui, n'ayant aucun intérêt direct avec
Boston, ne voient que de l'avantage à rapprocher d'eux leur gouvernement. Mais cette
séparation trouvera une forte opposition dans
l'influence des propriétaires de ces immenses
quantités de terres. ˧%S
Aujourd'hui la province de Main, taxée par
la législature du Massachussetts, l'est très-modérément, parce qu'elle est regardée comme
une province naissante, comme n'ayant mis
encore en activité que peu de ses ressources, et
cbmme composée d'un grand nombre de terres
non en valeur , que l'État de Massachussetts a
récemment vendues lui-même à tous les grands
spéculateurs en question. Ces vastes propriétés
sont donc ainsi aujourd'hui extrêmement peu
taxées. Si la province de Main devient un État,
il en sera autrement. D'abord, les dépenses augmenteront ; et puis la jalousie qu'ont les petits
propriétaires travailleurs et mal-aisés, contre
les grands qui,  riches dans d'autres États | I 205 )
tiennent ici leurs terres sans amélioration , en
attendant qu'ils puissent les vendre cher à ces
mêmes petits propriétaires , fera augmenter
considérablement la taxe de cette nature de
propriété. On sait que ces terres ont été achetées de l'État de Massachussetts à très-bas prix.
Le nouvel État de Main verra dans l'augmentation de taxe sur elles , l'avantage de forcer
les grands propriétaires à vendre, à diviser
promptement, et par conséquent à augmenter
le nombre des habitans et la quantité des produits. Plus de la moitié de la province de Main
est tenue par de tels possesseurs, dont les principaux sont le général Knox pour Waldo-*
patent, la compagnie de Plymouth, la compagnie des vingt townships , le général Lincoln , M. Charles Vaughan, et par-dessus tous
les autres M. Bingham, qui y possède de trois
à quatre millions d'acres. Ce simple exposé
montre les obstacles que trouvera la formation du nouvel État, mais ces obstacles seront
probablement surmontés, car la justice et l'intérêt du peuple le requièrent.
Retour à Boston.
Après douze jours de séjour chez le général Knox, j'ai quitté la province de Main, et ( 206 )
Je suis revenu encore par mer à Boston. J'avais
fait la route par terre l'année dernière, et ma
curiosité n'avait rien à gagner dans ce vovage
long et assez difficile. Les bâtimens qui viennent de la province de Main sont tellement
chargés de matières encombrantes , qu'il ne
reste sur tout le pont d'autre place libre que
celle nécessaire pour la conduite du gouvernail , par conséquent aucune possibilité de se
promener. Il faut ou se confiner dans la cabine , ou s'asseoir sur le chargement. Celui de
la goélette qui m'a porté était de cinquante
cordes de bois à brûler. Heureusement le tems
était beau, la cabine neuve et propre, le capitaine Kelleran, le meilleur homme du
monde, et mon passage n'a été que de trente-
six heures.
La veille de mon arrivée à Boston j la proclamation du Président i par laquelle il déclare
qu'il est dans la ferme résolution de quitter
la vie publique, y était parvenue. C'est au
mois de mars prochain que finissent les quatre
années de sa seconde présidence. Les élections pour cette première place du gouvernement fédéral , commencent en décembre.
Il était donc tems qu'il fit connaître cette résolution , que je ne puis regarder que comme
un grand malheur pour les États - Unis. La ( 207 )
place de président n'est point assez fournie de
moyens d'exécution, pour n'avoir pas besoin
de recevoir quelque force de la popularité de
celui qui l'occupe, et de la confiance en lui.
Personne daiis tous les États Unis n'a autant
de titres à cette confiance que Georges
Washington , et personne ne la réunit à un
aussi haut point.
Cette proclamation du Président renferme
indépendamment de sa résignation , des conseils politiques aux citoyens des États-Unis.
Personne n'est plus plein de respect que moi
pour le mérite et les vertus du Président ,
personne n'est plus convaincu qu'il n'a jamais
d'autre but dans sa conduite que le bien de
son pays ; mais quand on est Français, il faut
avoir cette opinion bien établie pour ne pas
voir dans une partie de cette proclamation
un éloignement affecté pour la France , une
disposition pour l'Angleterre, qui ressemblent
plus à l'esprit de parti qu'à l'esprit de justice,
je dirai même qu'à une saine politique. Ce
n'est point qu'on puisse blâmer les conseils
qu'il donne à sa nation de ne se rendre dépendante d'aucune autre ; mais il semble que
cette vérité , simplement et généralement
énoncée, conserverait toute^saforce , toute sa
«onvenance, toute sa justice; tandis qu'offerte { 2o8 I
avec autant d'étendue , avec les caractères
qui en accompagnent ie dévelor)ement, on
ne peut s'étonner que les ennemis du Président y voient matière à désapprobation ; et
parmi ceux qui portent à ses vertus estime et
respect, sans esprit de parti, il en est peu ,
|e pense , qui n'eussent désiré que ce trop
long article ne fût autrement traité. Toutes
les autres parties de cette proclamation qui
ne peuvent pas prêter aux reproches d'inconvenance et d'esprit de parti , prêtent encore
à celui de diffusion et d'inutile longueur. Tous
les principes sont vrais, les conseils bons, mais
ils l'auraient été autant, et l'auraient paru davantage , s'ils eussent été énoncés avec concision et simplicité. J'ai aussi entendureprocher
aux conseils renfermés dans cette proclamation, d'être faits hors de propos. C'est, disent
ceux qui la censurent, en quittant sa place
après son tems révolu , que les adieux auraient été convenables ; mais ils sont prématurés quand celui qui les fait a six mois encore
à exercer ses fonctions.
Cette proclamation a, comme on peut bien
s'y attendre , des admirateurs qui prônent ce
qui peut être suje_fc'à censure , et des détracteurs qui censurent ce qui n'est digne que
4'éloge.
Cettô ( 209 )
Cette résignation du Président, dont on
doutait dans toute l'Amérique il y a quinze
jours, ne semble d'ailleurs faire aucun effet à
Boston. Elle n'est pas plus matière à conversation que toute autre nouvelle, et dès le pre-!
fnier jour qu'elle a été connue on n'en parlait
plus. Les défauts et le mérite de la proclama-^ ,
tion n'occupent pas davantage. Cette indifférence sur un si grand événement tient-elle dans
Boston à l'occupation des intérêts particuliers
de fortune, qui blasent sur les autres? est-elle
apathie? C'est ce que je saurai mieux en voyant
plus de monde et des lieux différens. En attendant, je n'en suis pas moins surpris.
Pendant la courte absence que j'ai faite de
Boston, une fièvre à laquelle les médecins qui
ont été appelés, ont jugé les caractères de la
fièvre jaune , s'est déclarée dans un quartier
de la ville très-serré, peu aëré, et habité par
des familles pauvres. Presque tout ce qui en
était attaqué en mourait en trois jours , et les
personnes qui approchaient les malades gagnaient leur maladie. Un avis sagement donné
aux selectmen, du danger de cette infection ,
sans toutefois prononcer le nom de fièvre
jaune, a eu l'effet de faire éloigner de la ville
les familles infectées, ou qui avaient eu communication avec les malades, de faire brûler
Tome V. Q (   210   )
les lits, nétoyer les maisons en les laissant inhabitées , et n'a effrayé personne par un nom
qui porte avec lui la terreur dans toute l'Amérique. Avec ces précautions, la maladie a disV
paru. Peu de malades transportés sont morts,
personne de leur famille n'a pris la maladie,
et Boston, à qui cette fièvre a enlevé huit à
dix personnes, jouit d'une entière salubrité.
On a mis dep'LÙs l'année dernière les forti- j
£cations de Castel-island en un peu meilleur
état. Les parapets sont relevés, et on place
sur leur enceinte une vingtaine de canons de
quarante-deux, pris dans la dernière guerre
sur les Anglais. Ces canons sont mis sur des
affûts de côte, dans une espèce d'imitation
de nos batteries de côtes françaises, si habilement inventées par M. de Gribeauval ;
mais cette imitation est très-imparfaite. Les
affûts sont lourds et mal faits , les plates-
formes peu solides , les remparts assez peu
élevés pour exposer tous les hommes qui serviraient les pièces au feu des vaisseaux qui voudraient entrer. C'est aux frais de l'Etat de
Massachussetts que-Castel-island est mis dans
ce petit état de défense, qui vaut peut-être un
peu moins que rien, car il n'est pas bon, et
il inspire une vaine confiance. L'État n'a pas
voulu absolument céder cette lie au gouverne- ment
( 2l1 )
qui. comme je l'ai dit dans mon
premier voyage, avait destiné des fonds pour
la mettre dans un état de défense complet.,
Portsmouth.
J'ai fait pour aller à Portsmouth la même
route que j'avais faite l'année passée pour en
revenir.
La fièvre qui a enlevé cet été à Newbury $
une quarantaine de personnes, est à sa fin.
Les maladies épidémiques finissent généralement dans toutes les parties de l'Amérique avec les premiers froids. Celle-ci avait,
au dire des médecins, le caractère de la fièvre
jaune ; mais depuis que cette maladie a fait,
il y a trois ans, tant de ravages à Philadelphie , on donne légèrement ce nom à toutes
les fièvres bilieuses épidémiques, qui ont à la
vérité dans ce continent un assez grand degré
de malignité , et au traitement desquelles les
médecins ne paraissent pas s'entendre beaucoup.
Quoique ces fièvres ne se soient encore
déclarées que dans les ports de mer , beaucoup de mé ecins ne les croient plus comme
dans le prir
importées des Antilles ,  et
pensent qu'elles ont, comme presque toutes
G  2 If
C   212   )
les autres maladies épidémiques, leur origine
dans le pays.
Celle de Newbury a eu son foyer principal
dans un quartier près du port, mais s'est aussi
étendue dans plusieurs autres parties de la
ville. Elle n'a pas été bien meurtrière, puis-
qu'en trois mois elle n'a enlevé qu'environ
quarante personnes sur une population dé
cinq mille habitans. Les médecins assurent
même que malgré les ravages de cette malar
die, il est mort moins de monde à Newhuryj
qu'il n'en meurt ordinairement dans cette saison, toujours plus ou moins maladive ; si
cette assertion est fondée, le fait doit paraître!
extraordinaire.
Constitution ,  Loix et Commerce dM
Ne w-Hampshire.
Pendant les six jours que j'ai passés à Ports-
mouth, je me suis procuré sur l'État de New*
Hampshire quelques informations que le courtf
séjour que j'y avais fait l'année dernière ne
m'avait pas permis de prendre.
La nouvelle constitution de l'État, faite en"r.
1782, a, été révisée en 1792. Elle ressemble
par ses grands traits à toutes celle des États-I
Unis., En voici un court extrait. I _ai3 )
Tous les* fonctionnaires publics, à ceux dé
judicature prés, ne sont élus que pour un an.
Les électeurs sont les mêmes pour toutes
les places, et les seules conditions requises
pour être électeur sont de payer taxe, d'avoir
vingt-un ans, et d'être protestant. Cette dernière condition anti-tolérante, et qui, dit-
on , a passé avec beaucoup d'opposision, tant
dans la discussion de la constitution en 1782,
que dans celles de la révision en 1792 , est
exigée pour toutes les places de l'État.
Les sénateurs sont élus par districts , et à
cet effet, l'État est fictivement divisé en douze
districts à-peu-prés égaux pour les taxes. Les
sénateurs sont au nombre de douze, et choisissent entre eux un président qui fait l'office
de lieutenant-gouverneur quand il y a lieu.
La législature peut changer les bornes des
districts , suivant les changemens qui arrivent
dans leurs richesses.
Pour être eligible, comme sénateur il faut
avoir trente ans , habiter l'État depuis sept, le
district dans lequel on est élu depuis une an-
1 née , et posséder un bien-fonds de huit cents
i dollars.
Les représentans doivent avoir au moins
vingt-un ans , habiter l'État depuis deux ans,
la ville par laquelle ils sont élus, au moment
0 3 h
( ai4 )'
de l'élection , et posséder une fortune de quatre
cents dollars , dont deux cents en bien-fonds
de leur propre chef.
Chaque ville ou paroisse contenant cent
cinquante habitans , payant taxe, envoyé un
représentant, et un de plus par trois cent
cinquante d'augmentation. Les paroisses au-
dessous de ce nombre sont réunies enti'elles ou
avec de plus fortes , selon les localitésf
Les mêmes conditions pour être sénateur
suffisent pour être gouverneur : seulement
celui-ci doit posséder une fortune de deux
mille dollars. Il est élu par townships , et
doit avoir la majorité absolue ; dans le cas
où aucun des proposés ne l'aurait, les deux
chambres balottent les deux qui ont réuni le
plus de suffrages.
L'État est divisé en cinq comtés , et chacun
de ces comtés élit de la même manière un
membre du conseil exécutif.
Le pouvoir et les fonctions des deux chambres , sont les mêmes que dans les autres État-.
Le gouverneur a le droit de refuser sa signature aux lois proposées , mais il doit le
faire cinq jours après qu'elles lui ont été présentées : et la majorité des deux tiers de chaque
chambre oblige sa signature après son refus.
Il nomme les juges, les shérifs, les officiers-; I   2l5  )
généraux, l'état-major des milices, commande les troupes , et peut faire grace ,
mais tout cela de l'avis de son conseil. Dans
les cas de nomination, le gouverneur et son
conseil ont le droit de négative l'un sur l'autre.
Les juges sont nommés jusqu'à révocation pour
cause de mauvaise conduite, mais aucun ne
peut conserver sa place lorsqu'il a plus de
soixante-dix ans.
La législature de New-Hampshire s'assemble
deux fois par an.
Elle vient dans sa dernière session de régler
la manière dont seront nommés les six électeurs qui doivent faire le choix du président
et du vice-président des États-Unis. Ces électeurs seront choisis comme le gouverneur de
l'État, par les électeurs de chaque ville. Les
selectmen enverront au secrétaire de l'État les
votes, qui seront dépouillés par les deux chambres de la législature, lesquelles alors déclareront les six électeurs. Ceux-ci doivent s'assembler le premier mercredi de décembre.
Les loix du New-Hampshire laissent l'endére
liberté de tester ; mais en cas de mort sans
testament, les biens sont divisés un tiers aux
veufs ou veuves, le reste partagé en égales
portions entre les enfans.
Le code criminel, qui n'est qu'une mitïga-
04 (2l6)
tion du code anglais, prononce encore la
peine de mort pour un grand nombre de cas.
Le fouet, le pilori, sont les peines secondes
et très-multipliées. Dans plusieurs cas , les
punitions sont rachetables par amendes. Les
voleurs de chevaux ou de bestiaux , après
avoir été exposés au pilori , sont marqués au
visage de plusieurs lignes noires que le tems
seul peut effacer. Les voleurs de toute autre
propriété sont condamnés à la même peine
en cas de récidive.
La loi relative au dimanche, moins puérilement superstitieuse que celle du Massachussetts , se borne à défendre le travail et les
divertissemens.
Les finances de l'État sont en bon ordre.
A la fin de la guerre, sa dette générale était
d'environ cinq cent mille dollars. L'Union
s'est chargée de trois cent mille , dont elle
paye comme ailleurs les intérêts à six pour
cent , jusqu'à parfait 'remboursement. Les
deux cent mille dollars restés dette de l'État,
sont éteints par des ventes de terres et autres
moyens particuliers ; et l'État a aujourd'hui
en main un fonds de deux cent cinquante
mille dollars, partie en fonds des États , partie
dans la banque. Par les comptes des commissaires nommés pour faire la balance entre les I 217 )
États débiteurs et les États créanciers de l'Union , l'État de New-Hampshire est créancier
pour soixante - quinze mille soixante - cinq
dollars. Les dépenses ordinaires du gouvernement, sont d'environ vingt-huit mille six cents
dollars. Les circonstances les font augmenter
quelquefois.  Dans cette somme ne sont pas
nécessaires pour porter les magasins au complet demandé par la loi.
L'esclavage n'est point aboli par une loi formelle dans le New-Hampshire, comme dans le
Massachussetts. Le premier article de la déclaration des droits de cet État , prononce que
tous les hommes sont nés égaux et indépen-
dans ; mais l'intérêt personnel a fait expliquer
cet article pour tous ceux à naître après la
proclamation de la constitution. Cependant,
il ne se vend pas d'esclaves ; la force publique
n'arrête point ceux qui se sauvent ; et le peu
d'esclaves qu'on voit dans cet État, sont absolument traités comme d'autres domestiques.
Leurs enfans sont élevés aux mêmes écoles.
Le mal réel, l'avilissement de l'esclavage,
n'existe donc pas dans le New-Hampshire , et
le mot d'esclave y est à peine connu. En ne
faisant pas tout, on ne pouvait faire mieux.
Depuis plusieurs années ,  l'État n'impose ( si8 )
point de taxes. Cependant, le principe de la
législature est d'en imposer de tems en tems ,
pour tenir les habitans dans l'habitude d'en
payer , et aussi pour augmenter les ressources
publiques. Les dernières demandées ont été
de vingt-quatre mille dollars. Les terres , les
fortunes mobiliaires , les bestiaux, jusqu'à
l'argent dans les fonds publics j sont sujets à
la taxe , et le tarif de la proportion entre les
différens élémens de l'impôt , sert de base à
toutes les taxes de comtés et de villes, qui,
quoique plus considérables que celles de l'État,
sont cependant très-faibles.
Dans l'asseyement général des taxes , chaque comté , et chaque ville de chaque comté ,
a aussi sa proportion indiquée par la loi, qui
peut varier d'après les changemens de quelque
importance arrivés dans la richesse de ces villes
ou comtés.
Les procédés pour l'asseyement et la levée
des taxes dans le New-Hampshire sont à peu-
près les mêmes que dans le Massachussetts.
Les évaluations de la matière imposable doivent y être faites au moins tous les cinq ans.
La capitation personnelle à laquelle tous les
hommes de dix-huit à soixante-dix ans sont
soumis , est de huit schellings par tète. _Le
montant général et annuel ùe la matière im- ( aig )
posable , d'après les dernières évaluations
faites en 1794, est de quarante-deux mille
quatrevingt-dix pounds, ou cent quarante
mille trois cents dollars. Les capitations de
vingt-huit mille huit cent treize habitans, en
font partie. Les selectmen sont dans les villes
les assesseurs des /taxes. C'est à eux que la
répartition des taxes est envoyée par le
trésorier de l'État. Ils sont en conséquence
autorisés à demander tous les ans à chaque
habitant la déclaration de ses biens par écrit.
Au cas de mauvaise foi dans ces déclarations,
les selectmen font taxer celui qui en est coupable au quadruple de la somme de la taxe à
laquelle il était nxê. Les habitans peuvent
choisir les collecteurs % mais le choix en est
généralement laissé aux selectmen, et ceux-ci
s'arrangent avec les habitans pour les frais de
levée, qui sont de quatre à cinq pour cent. Les
taxes doivent être levées et remises au trésorier dans le cours de l'année. Elles sont généralement payées avec régularité. La loi donne
les moyens de faire payer les selectmen, collecteurs , trésoriers, etc. négîigens ou infidèles.
La dette de l'État, dont je n'ai pu parvenir .
à connaître le montant exact, est très-peu
considérable ,  et sera probablement entièrement acquitée en très-peu de tems. ( aao ft
Les chemins et les poteaux indicateurs que
la loi y prescrit, sont entretenus par les villes ,
c'est-à-dire par le travail de chaque habitant 5
ou le rachat de ce travail en argent. Les
taxes des pauvres sont aussi des taxes de
villes. Plusieurs maisons sont établies pour
les recevoir dans l'étendue de l'État, et y
sont à peu-près aussi mal tenues que par-tout
ailleurs.
Portsmouth est le seul port de l'État de
New-Hampshire. Exeter et Dover, dans le haut
de la même baie où montent quelques vaisseaux de petit tonnage, ne font de commerce
que par Portsmouth , et n'ont pas de douane.
Les exportations de Portsmouth ont été , en
1790, de i34,3o9 dollars; en 1791, de i5i,425;
en 1792, de 181,568; en 1793, de 176,083 ;
en 1794? de 164,217; en 1795, de 246,364;
et dans les six premiers mois de la présente
année 1796 , de 262,351 dollars. L'augmentation considérable de cette année est due à
la circonstance particulière de plusieurs bâtimens venant des Antilles, qui, quoiqu'adressés
ailleurs qu'a ce port , ont été contraints de
s'y décharger. Le produit des douanes, c'est-
à-dire des droits différens sur les matières
importées, a été , en 1790, de 16,579 dollars ;
en  1791 , de 31,754 ; en 1792 \ de 45?499? l^l )
<en 1793 , de Si,758 ; en 1794 , de 5i,8o3 ; et
en 1795 , de 59,658, Les principaux articles
de ces importations sont les productions des
colonies ; les vins , les savons, les huiles, les
chanvres d'Europe et les ouvrages manufacturés. C'est avec les iles françaises que se fait ie
plus fréquemment le commerce de New Hamp*.
shire , et en Europe , avec la Hollande et
l'Allemagne. Les marchandises anglaises y
parviennent le plus communément par Boston.
Les vaisseaux de Portsmouth qui vont en Angleterre , n'y touchent généralement qu'à leur,
retour d'Allemagne.
Les produits du New-Hampshire sont le maïs,
le bled, l'orge, le seigle, le bétail rouge, les
chèvres , les moutons , les cochons, les chevaux , les mulets, la volaille, le lin, le chanvre,
la potasse , la péarlasse , les bois de toute
espèce et en grande quantité. Ils fournissent
à ses exportations, mais la situation de l'État
de New-Hampshire , qui éloigne de la mer un
grand nombre de ses habitans, et les rapproche
de la rivière Connecticut et de celle du Nord,
fait verser à Albany et New - Yorck, ou dans
les villes de l'État de Connecticut une grande
quantité de ces produits. Il réexporte aussi
beaucoup de denrées venues des colonies. Le
total du tonnage employé pour son commerce ( __22  )
étranger, était, en 1793, de 11,709 tonneaux;
en 1794» de 12,011; en 1795, de 12,970;
en 1796, il est de i3,54o. Le tonnage employé au cabotage et à la pêche, était en
outre, en 1793, de i,255; en 1794, de 1,428;
en 1795, de 1,446 ; et en 1796, de i,45o.
La population de l'État de New-Hampshire
est d'environ cent quatre vingt-dix mille âmes»
Quoique presque tous les townships, qui sont
généralement de six milles quarrés , soient
concédés par l'État, quelques-uns sont encore
sans habitans , et un grand nombre en a peu.
Ce n'est que de sa propre population que l'État
peut attendre un grand accroissement. Aucune immigration étrangère n'y a lieu. Les
loix de la Nouvelle-Angleterre ont long-tems
prohibé l'admission des émigrans européens,
excepté les Anglais qui ne quittent pas aisément leur pays. Depuis que ces loix de prohibition ne sont plus en vigueur, les émigrans
étrangers n'abondent pas davantage en New-
Hampshire; d'abord parce que le Connecticut,
Rhode-island, le Massachussetts sont peuplés
à peu-près autant qu'ils peuvent l'être, et puis
parce que l'émigration étrangère ayant pris
depuis long-tems son cours vers les États de
New-Yorck et de Pensyîvanie, etc. , elle le suivra long-tems par les raisons de parenté et les '( 225 )
relations des nouveaux émigrés avec les anciens. Les émigrations de ces trois Etats populeux de la NouveileTAngleterre, qui ne se
portent point dans l'Ouest, tournent dans le
Vermont de préférence au New-Hampshire ,
parce que les terres y sont à meilleur marché. L'État de Vermont a d'ailleurs, au moment de sa formation, rendu une loi injuste
en elle-même, mais favorable à sa prompte;
population. Une grande partie de ses terres
avait été concédée en masse aux habitans du
New-Hampshire, par les gouverneurs de cet
État, dont Vermont faisait partie alors. Devenu État, la législature de Vermont a déclaré
que quiconque se mettrait en possession des
terres non habitées, quelqu'en fussent les propriétaires , en jouirait sans pouvoir être troublé pendant l'espace de sept années. Les gens
sans aveu , les débiteurs, les gens sans propriétés y sont arrivés de toutes parts. Les
habitans de New Hampshire , propriétaires de
ces terres , craignant de s'en voir entièrement évincés , ont fait avec les nouveaux
venus les arrangemens que ceux-ci ont voulu.
L'État de Vermont s'en est accru si promptement qu'à peine peuplé de quarante mille
habitans il y a dix ans , il l'est de plus de
cent mille à présent , et les terres y sont I _____l_______H___!_ff__B
I a-4 )
encore à un prix inférieur à eel ni de New-Hampshire, qui est depuis un jusqu'à cinq dollars
dans l'intérieur , selon le nombre déjà établi
d'habitans dans le township où on les achète.
Des écples gratuites sont entretenues aux
frais publics dans le New-Hampshire comme
dans le Massachussetts, avec la différence
que dans aucune d'elles , on ne donne aux
enfans les premières leçons de la lecture. On
y enseigne l'écriture , l'arithmétique, le latin,
que l'on conduit jusqu'à Virgile et Ciceron,
ie grec que l'on borne à la traduction de la
bible, et les principes de la langue anglaise.
Une académie à Exeter pousse un peu plus
loin cette instruction , et donne quelques élé-
mens des sciences. L'université de New-Hampshire est à Dartmouth , sur la rivière de Connecticut. Les parens des enfans doivent leur
faire apprendre à lire. Le défaut de première
instruction gratuite nuit certainement à l'instruction générale du pays.
Plus je vois l'Amérique , plus je me persuade que l'esprit du peuple y est bon partout. L'habitant est laborieux : chaque famille a ses manufactures domestiques , où
tous les vêtemens nécessaires se fabriquent
et se teignent. Mais peu de familles s'abstiennent cependant d'acheter au store quelques . (  225  )
ques étoffes , quelques rubans d'Europe, pour
ne point paraître le dimanche au meeting ,
moins bien mis que ses voisins.
La milice de New-Hampshire est divisée en
vingt-huit régimens, et se monte à vingt-huit
mille hommes, dont deux mille de cavalerie
et six cents d'artillerie.
Malgré la clause constitutionnelle qui exige
la religion protestante pour exercer toute
fonction publique, la liberté de religion est
entière dans l'État, et presque toutes les sectes
chrétiennes y ont des édifices de culte.
Les plus anciens settlemens dans le New-
Hampshire eurent lieu peu de tems après ceux
de Massachussetts. Portsmouth et Dover furent
les premiers lieux de réunion. Des troubles
survenus dans cette province y ayant produit un état d'anarchie dont le plus grand
nombre des habitans gémissait, ils se mirent
sous la protection de la province de Massachussetts , beaucoup plus florissante , et où
un système plus régulier de loix était suivi.
Ils s'y incorporèrent en 1642 ; mais la province
de New-Hampshire se peuplant davantage, et
des mécontentemens étant survenus de la supériorité que le Massachussetts voulait prendre
sur elle, des querelles de religion aigrissant
d'ailleurs ces mécontentemens, les habitant
Tome V., £ présentèrent à la cour d'Angleterre une pétition pour redevenir province séparée ; et un édif
de Charles II, en 1679, fâisaut droit à leur
«demande, créa le New - Hampshire province
distincte et royale.
Une des frégates du nombre des six dont
le congrès avait voté la construction il y a
deux ans , devait être construite ici. Mais
comme celles de Portsmouth en Virginie et
de New-Yorck, elle est du nombre des trois
dont, le congrès , dans sa dernière session ,
a suspendu le travail. Les bois qui ont coûté
tant d'argent, restent sur le chantier à moitié travaillés, et quelque soin que l'on assure
être dans l'intention de prendre pour leur
conservation , d'ici à quelques années peu
d'entre eux seront en état de servir. Dans un
chantier voisin à celui où cette frégate était
en construction, les mêmes ouvriers en construisent une de trente-deux canons, commencée il y a un mois , et qui doit être finie le
printems prochain. C'est un don que le dey
d'Alger vient d'exiger des Etats - Unis , pour
tenir fidèlement le traité fait avec eux; on
assure que cette condition , que le pouvoir
exécutif des États-Unis s'empresse de remplir,
est le résultat d'un traité supplémentaire qui
demeure inconnu jusqu'à la première sessioa (  227  )
du congrès, maïs qu'il est hors de doute que
la nécessité le fera adopter. Lorsqu'on se rappelle que ces six frégates avaient été ordonnées pour arrêter les pirateries des Algériens
qu'on lit le traité fait depuis, et qu'on voit
qu'une frégate est donnée par l'Amérique à
ces mêmes Algériens, on aurait droit de s'étonner que la force des États-Unis et la consistance de leur politique fussent en grand honneur à Alger.
J'ai fait, en allant à Portsmouth, la même
route que l'année dernière par Salem, Newbury , Hampton; je n'ai donc rien de plus à
en dire si, ce nTest que les prix de presque
toutes les denrées sont un peu augmentés ,
et que l'on construit des bâtimens dans tous
les creeks \ avec plus d'activité encore que?
l'année dernière, comme si le commerce sur les
bâtimens américains devait continuer toujours
dans la même étendue. La guerre cependant
ne peut pas toujours durer, et beaucoup de
ces propriétaires de vaisseaux s'appercevront
à la paix qu'ils auraient pu placer plus utilement leur argent.
Je suis revenu de Portsmouth par la route
d'en haut. Elle s'éloigne de plusieurs milles
des bords delà mer, et n'est pas plus longue
que l'autre ; elle est aussi moins agréable , Ru
( 228 )
plus difficile par les montagnes et les sables,
qu'elle traverse; elle parcourt sur-tout un pays
moins beau et moins cultivé.
■SP»Pi!
Exeter.
Cette ville à quatorze milles de Portsmouth,
est le siège du gouvernement de New-Hampshire , elle est dans le comté de Rockingham
sur larivière Surampscot, à la tête de la baie
Piscataqua. Composée d'environ trois cent
cinquante maisons , elle contient de seize à
dix-sept cents habitans. Les maisons y sont
assez jolies. Plusieurs moulins à bled, à papier, à foulon, à tabac, à chocolat , à scie,
et quelques usines pour les ouvrages de fer
lui donnent une assez grande activité.
J'ai dit qu'il y avait une académie dans cette
ville. Elle a été incorporée en 1781, par un
acte de la législature sous le nom de Philip's
Exeter academy, du nom de M. Philip, ministre d'Exeter, qui en a été le principal donataire. Avant la révolution et dans le tems où
le port de Portsmouth faisait un grand commerce , on construisait beaucoup de bâtimens
à Exeter : depuis que ie commerce de Portsmouth est tombé , la construction a été réduite presqu'à rien. On n'y fait plus annuel- (  229  )
lement que deux à trois bâtimens , et ce
né sont que des sloops. Il n'y a que les bâtimens de trente tonneaux qui puissent y monter.
J'ai oublié à l'article de Portsmouth un petit
détail qui y eût été mieux placé qu'à Exeter,
quoique le même fait existe. C'est que dans
cette ville considérable, où toutes les maisons
à une ou deux près, sont construites en bois,
les cheminées ne s'y ramonent qu'en y mettant
le feu ; on choisit un tems pluvieux, pour que
les toits tous couverts de bardeaux , soient
moins disposés à s'allumer par quelques étincelles. Il n'est pas d'exemple que cette étrange
manière de nétoyer les cheminées ait causé
aucun dommage. Le défaut de ramoneurs est
le principe de cet usage, qui est devenu tellement habituel, qu'on l'emploie à présent de
préférence , quand même il passe des ramoneurs dans la ville. Cette pratique est presque
générale dans les petites villes ou villages de
la Nouvelle-Angleterre , et aussi dans beaucoup d'autres parties de l'Amérique.
Haver-hilL
D'Exeter à Haver-hill ,-le pays ressemble à
un désert. Des bois presque continuels, de la
plus pauvre espèce, et de la plus petite venue ;
P3 ( sk5o )
quelques acres cultivés par-ci par-là, malst
mauvaises terres, mauvaise culture, mauvaises
maisons ; on se croit à cent milles des pays
habités. A quelques milles d'Haver-hill, le pays .
devient plus beau, les terres meilleures, la
culture plus habituelle, et les maisons ont
plus d'apparence. Haver-hill est dans le
Massachussetts sur le Merrimak , même rivière qui forme le port de Newbury. Un assez
beau pont y a été construit en 1794» H est
de trois arches faites en bois, de cent quatre-!
vingt-deux pieds de portée chaque, et appuyées
sûr des piles et des contreforts de pierres. Ce
pont manque de légèreté dans sa partie supérieure ; et comme l'intervalle d'une arche k
l'autre n'est pas mis de nouveau avec la plus
haute partie des voûtes, on descend de chacune d'elles sur la plate-forme delà pile, pour
remonter l'arche suivante, et ainsi de suite ;
ce qui en rend le passage assez désagréable.
3_v!ais l'architecture civile est encore trop peu
avancée dans ce nouveau pays, pour se donner le soin de consulter la commodité des
voyageurs.
On construit annuellement à Haver-hill un
nombre considérable de navires, souvent cinquante à soixante. La plupart se vendent dans
les États du Sud. Sïil bâtimens seulement ap^ ( gk )
partiennent aux marchands de ce port , et
font le commerce des Antilles, même d'EuH
rope, mais ils portent leur chargement à Bos*
ton, d'où l'on tire les marchandises étrangères
nécessaires à l'usage et au commerce d'Haver-
hill, qui approvisionne une assez grande quan»
tité de townships en arrière. Les stores y sont
multipliés et bien fournis. Quelques distilleries, et une manufacture assez considérable
de toiles à voiles sont les fabriques les plus
importantes de cette ville. Quoique le New-
Hampshire et le Massachussetts produisent
du chanvre , celui de Russie est le seul employé dans cette manufacture de voiles, et il
se tire de Boston.
On m'a assuré que les bâtimens de cent
tonneaux arrivaient chargés àHaver-hill dans
les hautes marées. Cette ville, qui compte de
deux à trois mille habitans, est d'ailleurs dans
un grand état d'accroissement. On y bâtit
beaucoup et de jolies maisons. Le prix des
terres près de la ville est de cent dollars l'acre»
À quelque distance, il est seulement de trente.
Le maïs et les prés sont à-peu-près les seules
cultures de ses environs. On y trouve facilement des ouvriers que l'on paye quatre schellings neuf pences, par jour, et sept dollars par
mois. Le maçon gagne jusqu'à sept schellings r. ( __» J
le  charpentier de maisons, neuf,   celui de
vaisseaux deux dollars. Les farines de Philadelphie y sont aujourd'hui au prix de treize
dollars le barril, et celles  du pays de six à
sept. Cette énorme différence ne vient  pas
seulement de la différence dans la beauté des
grains ,  et dans la bonté des moulins, mais!
aussi dans la falsification de la farine du paysj
qui, n'étant soumise à aucune inspection, est
mêlée de farine de pois, de fèves, de pommes!
de terre, et est ainsi inférieure même à la]
bonne farine de maïs.
Retour à Boston.
Au-delà du pont d'Haver-hiil on entre dans
le township de Brandfort, toujours dans le
comté d'Essex. Les terres y sont de même I
nature. Il y a dans ce township une fabrication considérable de souliers d'hommes pour
exportation. On y estime à deux cents paires
par jour le travail fait en ce genre par les ouvriers de ce petit lieu. Ces souliers bons et bien
faits se vendent quatre schellings neuf pences
et demi. Le cuir qui y est employé vient de
la partie espagnole de St. Domingue. D'Ha-
ver-hill à Boston , le pays devient tout à-fait
riche. Les bonnes maisons, les belles fermes ( 233 )
y sont en abondance. Le township dAnflover
est particulièrement remarquable par ses charmantes prairies , et les nombreux  et  beaux
bestiaux qui les peuplent.
Dans ce petit voyage j'ai , comme à mon
ordinaire, causé avec autant de personnes que
j'en ai trouvé disposées à la conversation ; et
il n'est pas très-commun en Amérique d'en
rencontrer qui s'y refusent, sur-tout dans ce
qui n'est pas la première classe : par-tout j'ai
remarqué du respect pour le Président, mais
de l'indifférence sur sa résignation. Il est
vieux , les hommes ne peuvent pas toujours
idurer : voilà la phrase générale. D ailleurs on
attache moins d'importance que je ne l'aurais
cru au choix du successeur. Dans cette partie
du pays cependant, on portera John Adams
assez généralement, ce C'est un bon homme »
me disait un colonel Beverley, qui tient taverne, ce Jefferson est aussi un bon homme ;
-o nous verrons ; nous ne pouvons manquer
w de trouver de bons hommes en Amérique >->.
D'ailleurs, l'esprit , les opinions y sont les
mêmes que dans toute la Nouvelle - Angleterre, et en vérité que dans presque toute l'Amérique : souvenir sensible des services rendus par la France, et des maux faits par l'Angleterre. Les nouvelles subtilités politiques sur (234 )
les vrais motifs de ces services, et les docu-
mens d'ingratitude nationale, qui en sont les
conséquences , n'ont point altéré encore la
bonne disposition où sont les peuples d'Amérique pour la France. Ils se souviennent qu'ils
en ont été aidés , et ils lui souhaitent prospérité , s'intéressent à ses succès et en jouissent. Ils se souviennent aussi que l'Angleterre
a détruit, brûlé leurs habitations, leur a fait
autant de mal qu'elle a pu. Ils ne voudraient
pas pour cela se joindre à la France pour
faire la guerre à l'Angleterre. Ils n'en tirent
pas moins leurs besoins des manufactures anglaises ; ( et cela soit dit en passant, est un
tort qui doit être attribué à limpéritie de
l'ancien gouvernement français. ) mais ils font
des vœux ardens pour la France. L'attachement pour la Fayette si sensiblement diminué
dans les grandes villes même, depuis que je
suis en Amérique, n'a rien perdu dans tout le
reste du continent ; on trouve beaucoup de
ces bonnes gens qui assurent qu'une taxe générale qui aurait pour objet de lui faire un
fonds considérable , serait pavée dans toute
l'étendue de l'Amérique avec une grande satisfaction.
^m--^ - l'r_—,  „ ( a35 )
Troisième séjour à Boston.
Cette fois j'ai trouvé Boston dans une grande
agitation. C'est bien pis que la résignation du
Président ,_c'est la connaissance de la résolution que la France vient d'annoncer de faire
prendre par ses vaisseaux et ses corsaires tout
bâtiment neutre chargé de marchandises manufacturées en Angleterre. J'ai , je pense,
parlé déjà dans ce journal de cet événement
comme devant arriver, comme étant une re-
présaille juste, et peut-être trop tardive delà
prise des vaisseaux américains , chargés de
provisions pour la France, et comme une mesure qui, vue dans le rapport du commerce,
[ frappe plus encore sur les Anglais que sur les
Américains, puisque les deux tiers des char-
gemens venant d'Amérique ou y rentrant, appartiennent à des maisons anglaises; qui enfin,
portât-elle douloureusement sur le commerce
américain, trouve son excuse dans le dernier
traité fait entre l'Angleterre et l'Amérique,
dans la part que les négocians américains y ont
pris, et dans leur facilité à livrer aux Anglais
sans résistance et sans réclamation les vaisseaux chargés pour la France. Je ne pense pas
être abusé par mon amour pour mon pays, en ( 236 )
justifiant ainsi le dernier parti que ses gouver-
nans viennent de prendre, et en trouvant ce
moyen extrême dans la justice  de l'horrible
droit   de guerre.
Je suis persuadé que tout homme neutre,
honnête, absolument libre dans ses dispositions , penserait comme moi : mais il ne pourrait pas plus que moi se flatter que les maisons
de commerce d'Amérique eussent la, même
opinion ; marchand qui perd, ne peut rire,
dit notre proverbe français ; et certes cet
acte décisif de la France, dont l'objet est de
ruiner les manufactures et le commerce anglais, sera cruellement senti parlés fortunes
commerciales de ce continent. Aussi les marchands de, Boston ( au moins une partie d'en-
tr'eux) crient à l'injustice, à l'horreur', à la
trahison, et énoncent le désir que l'Amérique
déclare la guerre à la France. Ce vœu puérile
montre quelle est la perte qu'ils craignent, à
quel point cette sensibilité influe sur leur jugement. On ne parlait à Boston que de cette
nouvelle quand j'y suis arrivé ; elle y avait cependant parmi les habitans, et même parmi
les marchands, des apologistes. Depuis que l'on
entend dire qu'une flotte française se dirige
vers Halifax, on parle moins haut contre cette
déclaration ; car la peur, comme l'intérêt, a ( 237 J
ttussi son influence. Si la France, en faisant'
souffrir un peu le commerce d'Amérique t
montre qu'elle pourrait lui faire plus de mal,
elle aura pour amie cette partie des Américains aujourd'hui contr'elle. C'est la voie qu'a
pris l'Angleterre , il est fâcheux de le dire g
elle est bonne et sûre.
Quant à moi, j'aime à voir dans cette mesure prise par la France , un moyen de forcer
l'Angleterre à une paix prompte ; elle sera
un bien pour le peuple anglais , elle en sera
un grand pour le peuple français, car la paix
est la plus efficace manière de consolider la
liberté et la constitution, tandis que la guerre
est toujours un danger pour l'une et l'autre.
Espérons donc qu'une paix durable rendra à
l'Europe la tranquillité , la sécurité dont elle
a tant besoin , et que la France sachant porter
ie fardeau difficile de la prospérité, se montrera aussi grande , aussi généreuse en posant
les armes , qu'elle s'est montrée terrible en
les portant. Espérons que cette r>aix donnera
bientôt au peuple français toute la plénitude
de bonheur 6jui ne peut lui manquer sous un
gouvernement qui aura le loisir de s'occuper
d'une  bonne administration.
Après un troisième séjour d'une semaine
à Boston, je l'ai enfin quitté pour m'ache- I 238 )
miner vers Philadelphie. Je me suis séparé 1
regret de plusieurs personnes qui m'avaient
continué les marques multipliées d'intérêt et
d'obligeance qu'ils m'avaient prodigué l'année
précédente. A leur tète je mettrai le docteur
Eustis, homme aussi réellement bon qu'il
est agréable, sage, éclairé dans ses opinions,
libéral dans ses sentimens et dans sa conduite , essentiellement aimable et estimable,
et d'une indépendance de caractère qui assure toutes ces qualités.- J'ai conçu pour lui
une sincère amitié qu'aucune distance ne
m'empêchera de cultiver.
Marlborough et Williams.
o,
Ma première couchée était le i5 octobre
à Marlborough , dans la taverne des mêmes
i"Williams chez qui j'avais été malade l'année
dernière , et qui avaient eu de moi des soins
si particuliers. Je n'avais gardé de ne point
m'y arrêter. Ils m'ont reçu avec de sensibles
démonstrations de plaisir. On aime à voir
ceux à qui on a été utile , et j'ai eu une véritable satisfaction de revoir ceux à qui j'avais
tant d'obligation. La récoite du' bon Williams
a été bonne dans toutes ses cultures. Sa ferme
que j'ai parcourue avec lui, est dans  un (259)
excellent état; il fume beaucoup ses terres,
aussi ses prairies lui donnent-elles depuis six
milliers jusqu'à huit milliers de foin par acre.
Il récolte de cinquante à soixante boisseaux
de maïs par acre, et le maïs se vend de
sept à huit schellings le boisseau , ce qui
fait un produit de soixante-dix dollars par acre.
Les gages de ses ouvriers sont augmentés ,
ils étaient de dix dollars par mois l'année
dernière, ils sont de douze cette année , et
dans le tems des foins, il en a payé jusqu'à
vingt dollars. Les terres de sa ferme, dans l'état
où elles sont, ne seraient point vendues au-
dessous de trois cents dollars l'acre. Il en
loue près de chez lui sur le pied de la valeur
de cent-cinquante dollars.
Ce pays de Massachussetts, tout montueux
qu'il est, est dans un grand état de bonne
culture, mais quoique dans quelques townships on cultive beaucoup de bled, le maïs,
les pommes de terre et les prairies sont les
principales cultures.
La politique du vieux Williams n'a pas
changé ; toujours zélé admirateur du Prédent, et toujours haïssant les Anglais. Il me
parlait de l'adresse de résignation du Président, ce N'est-il pas vrai , disait-il , qu'elle
_- contient de grandes vérités ? mais qu'est-ce (   240   §
| qu'il veut dire avec cettefondness et cette
_o antipathy qu'il ne veut point que les Amé-
5) ricains conservent. On dit qu'il veut par-
.o 1er des Français et des Anglais/ Je n'aime-
-. rais pas trop cela, mais notre vieux homme
-o en sait plus que nous ; il a sans doute de
» bonnes raisons. x>
Brookfield.
De Marlboroughà Brookfield,où j'ai terminé
mon second jour de voyage, lanaturedu pays
et de ses cultures est la même. Dans les environs
de Brookfield , on cultive du bled , de l'orge ,
du seigle, peu de maïs et des pommes de
terre en quantité. Des champs tenus en bon
état en donnent deux cents boisseaux , et le
boisseau se vend deux schellings; c'est donc
un produit par acre de soixante-six dollars.
En quelque abondance qu'elles se récoltent ,
on en trouve sans difficulté la Vente à ce prix.
On nourrit dans ces environs beaucoup de
bestiaux qui sont promptement enlevés, dès
qu'ils sont en état d'être vendus. Indépendamment de la consommation de la ville qui
est considérable, on y sale une grande quantité de bœufs pour exportation. On élève aussi
quelques chevaux. Les terres sont fumées |
mais
C ( *4> )
_T_a_s'beaucoup moin^ bien qu'auprès de Boston.
Les prairies en bon et et y rapportent cependant
six mîiliets de foin par acre. Le maïs ne vaut
ici que six schellirigSneu- pences le boisseau.
Les terres oâhs le centre le plus peuplé du township se vendent à deux cent trente dollars
l'acre ; un peu en arrière et par corps de
ferme, trente-quatre dollars seulement. Quelques arpens de choix monteraient à soix.mte-
dix dollars. La paire de Tbœufs. propres au
travail, Coûte de sd-xtthte-dîx- à cent dollars..
Les bonnes vaches à lait, vingt-cinq à trente.
Il y a dans ces prix quelque augmentation depuis l'année dernière
Les votes de ce canton pour le Président
comme dans la très-grande majorité de la
Nouvelle-Angleterre , se porteront sur John-
Adams'; il semble, quoiqu'à mon grand éton-
nement , que cette nomination u'occupe que
médiocrement les esprits.
Palmer.
De Brookfield à Palmer, le pays est plus
montueux,, et le sommet des petites montagnes
est moins cultivé ; cependant elles le sont
jusqu'à une certaine hauteur, ainsi que les
vallées. Des bestiaux en quantité couvrent les
Tome V. Q f
1242 )
prairies et sont d'une belle espèce... On traverse plus de bois qu'on n'en avait rencontrés
depuis Boston. La farine de Philadelphie, qui
était tombée il y a deux mois à dix dollars,
s'est relevée à treize et quatorze dans les
campagnes. Celle du pays ne coûte que
neuf dollars ; mais on préfère celle de Philadelphie, malgré cette différence, quand on
neut s'en procurer.
Springfield. Arsenal, etc.
Le pays jusqu'à Springfield, devient beaucoup moins cultivé encore, et à six ou sept
milles de cette ville , ce n'e.t que du sable
aride, où croissent de chétifs pins. Les terres
sont encore bien sablonneuses à Springfield ;
mais ie voisinage de la rivière de Connecticut , et la meilleure culture les rend plus
productives. Le seigle, le maïs, les pommes
de terre et les prairies y sont les cultures
les plus habituelles. Quelques fermiers sèment
du bled, particulièrement sur les nouvelles
terres ; mais de, dix rçcojtes de. bled , il n'y
en a pas une passable , d'autant qu'on fume
extrêmement mal dans ce canton. Les terres
dans la ville, peuvent s'acquérir à soixante-
six dollars l'acre ; cependant, dans le centra ___£_
( 243 )
et  près la rivière ,   il est   des  acres   qû'Qg
paierait, deux   cents dollars ,  mais  en  petite
quantité.  En arriére, elles ne valent que de
huit à seize.
Les prix des productions et des travaux sont
à peu près les mêmes qu'à Palmer et Brook-
Ije^d , peut-être un peu inférieurs. On s'y
procure facilement un ouvrier pour quatre à
cinq schellings par jour , sans nourriture, et
pour neuf dollars par mois.
. Springfield est un joli village assez bien bâti;
il est peuplé de dix-huit cents habitans. Un
des arsenaux, des Etats Unis y est établi. On
y fait des fusils , on y fond des canons, des
obuziers , on y construit des affûts , etc. ,
mais en bien petite quantité. Les magasins
ne contiennent pas plus de dix mille fusils
dont sept mille sont français et de l'ancien
modèle de 1760.. Ce modèle, réformé depuis
long-tems en France , est celui que l'on suit
en Amérique , mais encore imparfaitement.
On ne peut, cependant, pas dire que ces fusils soient mauvais ; leur plus gçand défaut
est d'être trop pesans du bout.
. Une trentaine de canons , dont vingt français , sont aussi dans ces magasins. Ceux de
fonte américaine m'ont paru bien faits; les
§j|§_its le sont bien aussi, mais leur nombre:
à*
h ( 244 )•
et leur espèce ne correspondent point avec
les canons et les obuzjers. En tout , il me
semble qu'il y a peu d'intelligence dans la
direction générale de l'armement américain.
D'ailleurs , les approvisionnemens ne sont
pas au vingtième de ce qu'exigerait un état
raisonnable de défense. Les magasins sont
en bon ordre et très-bien tenus. Un entre-*
preneur fournit les fusils aux directeurs qui
les reçoivent, Chaque fusil lui est payé onze'
dollars par les Etats-Unis. Un autre entrepreneur fournit les canons. Mais comme il
était absent pour ses affaires, je n'ai pu savoir aucun détail des prix ; le directeur n'en
était pas instruit. J'entrerais inutilement dans
plus de détails sur cet arsenal qui, quoiqu'un"
des principaux des Etats - Unis , n'est d'aucun
poids dans leur puissance.
Un Français , M. Pourcheresse Bourguignon, jadis officier dans Royal-Suédois, est
un assistant du directeur; il semble aussi bon
que malheureux. Il a femme et enfans , et
n'a pour vivre que sa place qui lui vaut trois
cent soixante dollars par an. Mais il a le bon
esprit de se louer des Américains, de bien
vivre avec eux, de s'en faire est i nier et aimer,
et d'être reconnaissant pour ceux qui lui ont
fait du Lien. Sa femme encore jeune est in*. aE____t
( 245 )
iéressante par sa figure, son malheur et son
courage. Ils ont mérité et obtenu l'un et l'autre
l'estime et i'intérêt général de tous les habitans
de Springfield.
Il y a encore à Springfield une bonne distillerie , un moulin à papier, et une tannerie.
Une assez grande manufacture de toiles à
voile y est tombée par le prix excessif des
ouvriers, la difficulté de s'en procurer et de
les conserver. D'ailleurs Springfield, dont les
premiers établissemens datent de i636, ne
reçoit depuis vingt ans aucun accroissement
en nouveaux habitans.
M. Lyman , membre du congrès , pour qui
j'avais une lettre de mon ami le colonel
Burr , que j'avais par hasard rencontré à Boston , m'a paru sage dans ses opinions , modéré
et doux ; il est, comme une grande partie de
l'Etat qu'il représente , fédéraliste dans sa politique , mais plus tolérant que beaucoup
d'autres pour ceux qui ne pensent pas comme
lui, et qivil ne cesse pas d'estimer et d'aimer. D'ailleur. l'esprit général de la ville est
comme dans les autres parties du pays que j'ai
traversées , plein de respect pour le Président,
d'attachement pour la constitution , d'éloigne-
ment pour la guerre, et de dispositions ardemment favorables pour les Français.
Q 3 Hi
( =46 )
Indépendamment des petites manufactures^
dont j'ai parié qu^Nse trouvent dans le town-»
ship de Springfield, il y a encore une fabrique de fer fondu, appartenante à plusieurs*
associés ; dont un colonel Smith , marchand
de la ville , est un des principaux. La miné
qu'on y employe se trouve dans des marais1
à-un-mille de l'usine , qui est elle-même à
quatre milles de la ville. Cette manufacture'
fabrique de gros ouvrages , principalement
des marmites pour le sucre d'érable , dont
se pourvoyant tous les habitans des pays de*
derrière. Elle fait aussi des marmites ordinaires , des chenets , etc. Elle travaillait considérablement dans son principe, mais elle est
fort diminuée par les raisons qui empêcherai
toutes les manufactures de réussir en Amérique , et ne fournit guère aujourd'hui qu'il
la consommation du township.
Canal de Hadlej.
A huit milles de Springfield sofà&Hadley*ÎÊfi
falls ou rapides du Connecticut. Un petit canal
de deux milles vient d'être construit pour'ïw
éviter, et rend ainsi la rivière navigable^jt|P|
qu'à soixante ou quatrevingt milles plus hàfoit.'
Ce canal est élevé de plus de ftegt pieds air '( 247 )
dessus du lit de la rivière ; les bateaux'J*
sont montés et en descendent à sec par urt
plan incliné. Ils sont placés sur une espèce de
chariot ceintré comme leur forme ; ensuite
un cabestan les amène de la rivière dans le
canal , ou du canal dans la rivière. Le cabestan est mu par une roue que l'eau de la rivière fait mouvoir. Les bateaux ne sont pas
déchargés dans cette opération. J'avais vu eu
France un semblable projet-dont M. Brûlé se
disait l'auteur. Le tems seul peut apprendre
si, comme on le croyait en France , la durée
des bateaux souffre de cette opération. Je
suis porté à le craindre.
West-spring field et VTestfield.
En sortant de Sbf-toglîëld on passed rityîéifc
Connecticut dans un assez bon bateau , dont
toutefois on désirerait que les bords fussent
plus élevés , car ils ne s^fiàient pas sans danger avec des chevaux peu tranquilles. Au delà
de la rivière on entre dans le township de
West-spring field, un des plus riches et des
plus peuplés du Massachussetts. Les terres de
ce côté de la rivière sont incomparablement
meilleures que du côté de Springfield, et beaucoup  d'habitans de cette  dernière place en
N ( p )
sont, propriétaires ; on les cultive principalement en prairies. Il s'y élève des bestiaux de
toute nature et en grande quantité. Le township de Westfield qui l'avoisine est moins
riche en terres, et sur-tout moins peuplé;
aussi beaucoup de terres qui pourraient donner de bonnes récoltes, ne sont pas cultivées.
Westfield sur la rivière de ce nom , est un
assez joli petit village, bien bâti au milieu
d'une plaine. Le sol y est d'un sable gras , et les
prairies y sont comme ailleurs la culture principale. Les terres nouvelles sont semées en
bled, ainsi que dans tous les nouveaux dé-
frichemens où la terre n'est point de première
qualité. On y paye l'ouvrier de huit à neuf
dollars par mois. Le bled se vend neuf schellings le boisseau , le maïs cinq , l'avoine
deux, la bonne paire de bœufs soixante-dix
dollars. Les terres neuves de trois à dix dolr
lars l'acre, selon leur qualité et leur position;
et en corps de ferme de vingt à trente dollars.
S tockbridge.
à  Stockbridge   on traverse
De Westfield
successivement les townships de Brand ford,
London, Betléhem , Russel et Kyrnigham.
lis occupent toutes les montagnes Vertes dont ( 24g)
la chaîne a plus de vingt milles d'épaisseur f
et coram e je crois l'avoir dit ailleurs, commence à New-haven , et^raversant le Connecticut, le Massachussetts et l'Etat de Vermont
ne se termine qu'au fleuve Saint-Laurent en
Canada. Les terres de ces townships sont médiocres et très-peu habitées ; on se croit en les
traversant dans la province de Main ou dans
les derrières du Génessôe ; on y trouve des
défrichemens à toutes les époques , mais
toujours très-peu nombreux. L^s terres s'y
vendent de dix à quinze schellings. On pourrait être étonné que, si près de grands marchés pour les produits, l'émigration du Connecticut et des parties trop peuplées de l'Etat
même de Massachussetts , ne se porte pas dans
ces parties plutôt que dans le Vermont ou
dans le Genessée. Mais l'Américain donne
avant tout dans son émigration la préférence
aux terres qu'il croit les meilleures , et n'est
retenu par aucune considération de voisinage
avec sa famille ou ses compatriotes, ni parles
plus grandes distances pour aller les chercher,
et les terres non défrichées de Massachussetts
sont loin de valoir celles du Genessée , de
l'Ohio , du Ténessée , etc.
Je ne parlerai plus  de mes conversations
avec les hommes que je rencontre. Elles sont (   zSo  )
toutes dans le même esprit ; et je suis^Mssuré
que l'idée que j'en ai donnée dans ce journal
est exactement vraie. ^**¥J
Stockbridgeest un des plus riches townships
de l'Etat de Massachussetts. Presque toutes
ses terres sont cultivées, à un petit nombre
près, qui le,sera successivement. On n'y conserve en bois que ce qui est nécessaire pour
le chauffage. Ce township principalement
placé dans une vallée, s'étend aussi sur quelques petites montagnes peu élevées. La terre
y est excellente , et presque toute employée
en prairies. Le bétail , le beurre , le fromage , et les productions qui ne se consomment point dans le pays, sont généralement envoyés à New-Yorck. Quelquefois le
haut prix connu qu'on peut en avoir à Boston , fait préférer cette dernière place , dont
cependant les pays montueux et la distance qui
en séparent, rendent la communication difficile. Alors ce qui n'est pas bestiaux descend
à New-Yorck par la rivière du Nord , distante
de vingt milles de Stockbridge, et de New-
Yorck à Boston par mer.
Il y a aussi quelques forges et quelques
usines de fer fondu dans ce township ; mais
Je prix de la main-d'œuvre et la rareté de la
mine qui s'épuise, fait depufèrquelques années '(  25l f
diminuer de beaucoup ce travail. L'aisance
des habitans rend ici les ouvriers chers et rares;
treize à quinze dollars sont les gages qu'on
leur donne actuellement par mois. Le prix du
bled y est de deux dollars le boisseau, le maïs
un dollar, l'avoine deax schellings, La paire
de bœufs y coûte de quatre vingt-dix à cent
dix dollars. Les terres y sont du prix de quinze
à vingt dollars l'acre en corps de ferme.
J'ai vu ici M. Sedgwrick, que je connaissais de Philadelphie, et dont j'ai été très hos-
pitalièrement traité. C'est un excellent homme
dans tous les rapports privés de la société,
mais sa politique est un peu chaude, et passablement intolérante. Il était depuis long-
tems membre de la chambre des représentans
du congrès, et y parlait fréquemment. Il vient
d'être nommé sénateur. M. Sedgwrick s'occupe
de faire nommer à la place de représentant
qu'il laisse vacante, M. Williams, son élève et
son ami, qui semble plus exalté encore que
lui en politique anglaise. Le général Skinner
est le compétiteur de M. Williams. C'est un
homme de soixante ans , employé honorablement toute sa vie dans les offices publics, et
qui, pouvant il y a quatre ans rivaliser M.
Sedgwrick dans son élection, s'est retiré sous la
promesse de celui-ci de lui donner les voix 1
(   252  )
de ses amis à la première vacance. Mais M.
Skinner a dit une fois , l'année passée , dans
une taverne, qu'il n'aimait point le traité avec
l'Angleterre , et dans la tolérance du parti adverse, on ne peut pas être honnête homme,
et ne point aimer le traité. M. Sedgwrick agit
donc contre lui, et donne toute son influence
qui est assez grande dans son canton, à M.
Williams. C'est ainsi que le fait m'a été conté
par plusieurs personnes. La gazette de Stock-
bridge est pleine de ces scandaleuses querelles,
et peut, sur ce point, rivaliser avec celles de
Géorgie. Le général Skinner y est stigmatisé
anti-fédéraliste, et mauvais homme (no good
man) parce qu'il n'aime point le traité, et
qu'on lui présume une prédilection pour la
France sur l'Angleterre. M. Williams est invectivé dans l'autre sens.
A trente milles de Stockbridge et dans le
township de William , est un collège où l'on
prend les degrés inférieurs au doctorat. On
le dit assez bon.
Dans une promenade que j'ai faite avec M.
Sedgwrick , jusqu'à Great-Barrington , j'ai
vu une continuation de beau et bon pays bien
cultivé, toujours en prairies, et d'excellentes
terres. On dit qu'il s'étend dans la même nature jusqu'à New-Yorck. i&az\jwMfm&
( a53 )
Caractère des habitans du Massachussetts.
Avant de quitter le Massachussetts, je dois
ajouter quelques courtes observations à ce
que j'ai eu occasion de dire sur le caractère
de ses habitans. C'est peut-être le peuple le
plus sans mélange des Etats-Unis , au Connecticut près, qui l'est autant et par les mêmes
raisons. Tout ce qui n'y est pas d'origine anglaise , y est d'origine américaine, et s'est
établi en Massachussetts, après l'avoir été dans
d'autres Etats. Le nombre d'Européens n'y
est donc pas considérable : aussi le peuple de
ces deux Etats a-t-il plus un caractère commun, un esprit national que les autres. C'est
encore sans doute le peuple le plus industrieux,
le plus actif, le plus entreprenant de l'Union.
Le désir de gagner de l'argent y est la passion
commune et dominante ; elle y est ouvertement avouée : et ce peuple , sous une apparence de franchise et de rudesse, est fin et
rusé. Delà, on dit dans les autres Etats que
les habitans de la Nouvelle- Angleterre sont
honnêtes selon la lettre de la loi. Je ne sais
à quel point il est juste d'arrêter là l'éloge de
leur probité ; je n'ai point eu d'affaires dans ( 254 )
ce pays. Mais tout ce que j'ai vu me fait croire
qu'il est aussi sûr de traiter avec eux qu'avec
aucun autre peuple des Etats Unis, et je crois,
du monde entier. L'esprit de liberté publique
y est sévère , et porté jusqu'à la défiance ;
quoique le plus grand nombre des représentans
de cet Etat au congrès soient de la politique
que l'on regarde comme ^attachée à l'Angleterre,
je crois qu'il n'est aucun peuple en masse dans
l'Union qui se ressouvienne plus douloureusement et plus profondément des maux que
l'Angleterre a faits à l'Amérique , et qui
craigne plus une liaison entière avec elle. Les
mœurs y sont très-simples ; l'éducation, au
moins dans ses premiers degrés, est très-répandue. Il n'est point de maisons dans les
parties les plus reculées des campagnes , où
on ne lise une gazette ; et peu de townships où il n'y ait une petite bibliothèque publique, levée et maintenue par souscription.
Les fortunes considérables qui se font par le
commerce des nombreux ports de mer de
l'État, empêchent que les mœurs générales
n'y soient aussi strictement républicaines que
dans le Connecticut. Mais aussi, y a-t-il moins
de jalousie , d'intolérance et de puritanisme?
L'esprit d'égalité y est porté aussi loin qu'il
geut l'être avec, de l'ordre dans une grandi i i 9ê\ )
société. L'homn^e le plus riphe ,-:Ie plus heur*
_re.u3em.ent placé .dans toutes les circonstances
y serre la main de l'ouvrier qu'il rencontre j
parle avec lui, non dans l'idée de l'honorer,
Çjpmme on le voit souvent mineurs, mais dans
celle d'abord du besoin qu'il sait pouvoir un
jour en avoir : ensuite sans calcul , par habitude , par éducation, parce qu'il voit en lui
un homme son semblable, et seuje_|ient dans
une autre situation, auquel iî se croit d'autajfct
moins supérieur , que souvent il a été lui-
même dans une position moins heureuse. Cet
hommage naturel rendu à la qualité d'homme,
a quelque chose de vraiment satisfaisant pour
une ame libre ; sur-tout quand il en résulte
aue les différentes fonctions de la société n'en
sont pas moins scrupuleusement respectée^
et que personne n'en est plus.gêné dans l'exercice de sa propre liberté.
Moins d'influence des prêtes, voilà ce qui
est à désirer dans le Massachussetts, quoiqu'elle y soit moindre que dans le Connecticut , mais elle y est trop grande encore. Les
prêtres y font corp§P, y sont exclusivement
à la tète des collèges , et n'y laissent arrive*
comme instituteurs, que les hommes de leur
habit, de leur secte et de leur entière opi-
jaion. Cette injQne.nce cesserajSfc4st4o>ute : peut^ Iff
( 256 )
être par un autre excès. Il est possible de
prévoir que l'insouciance de la religion se répandra dans ce pays où elle a des germes déjà
développés ; et je ne suis point de ceux qui
pensent que c'est un avantage pour une nation.
Kinderkoock - landing.
A neuf milles de Stockbridge , on entre
dans l'Etat de New-Yorck , et après avoir
traversé deux ou trois townships, on arrive
à Kinderkoock. Tout le pays qu'on parcourt,
offre la même nature de terres, de cultures,
par conséquent de produits et d'affaires que
le township précédent. Kenderkoock est habité pour plus de la moitié , par des Hollandais ou descendans de Hollandais. Ce peuple
n'est pas prompt à changer les vieilles habitudes pour les nouvelles, aussi il cultive et
laboure comme il y a cent ans.
11 paraît certain que les fermiers venus de
la Nouvelle-Angleterre ont tout avantage sur
eux pour les produits, mais l'évidence n'ébranle
point leur routine. Ils sèment beaucoup de
grains, sur-tout du maïs , épuisent leurs terres
et ont de petites récoites. Peu d'entr'eux
entretiennent des prairies étendues , culture
générale des fermiers venant de la Nouvelle-
Angleterre i (_57)
Angleterre, culture à laquelle la terre semble
plut» propre , qui est la plus sûre , la plus solidement avantageuse pour le fermier intelligent qui s'y livre. La terre, dans le township
de Kinderkoock, vaut vingt dollars l'acre en
belle ferme. Les ouvriers sont rares , et
coûtent de douze à quinze dollars par mois.
A cinq milles de là, on arrive à Kinderkoock-»
landing; c'est le lieu où les produits de toutes
les terres en-deçà des montagnes Vertes , sont
apportés pour être embarqués sur la rivière
du Nord. Viande salée, bled, maïs , cidre ,
fromage, beurre, pommes de terre , potasse,
graine de lin , etc. , tout arrive sur de petites
charrettes, voyageant assez rapidement , et
s'embarque dans des sloops qui prennent là
leur chargement entier , ou qui y achèvent
celui qu'ils n'ont pu compléter à Albany. Les
denrées sont généralement achetées, dans le
pays d'où elles viennent, par des marchands
de New-Yorck ou même des environs, mais
il arrive quelquefois aussi que les fermiers,
croyant trouver un meilleur marché à Kinderkoock , les y amènent pour les vendre eux
mêmes, ouïes envoient à leur propre compte
à New Yorck , en payant le fret.
Le village de Kinderkoock-landing est une
faible réunion de maisons petites et vilaines,
Tome V. H C- a58 J
Six à sept sloops appartiennent à cette place*
Le bœuf salé y est inspecté et certifié propre,
pour l'exportation; celui de première qualité coûte six dollars le quintal. La graine,
de lin s'y vend dix-huit schellings le boisseau,
mais doit encore être nettoyée de sa poussière , avant d'être regardée comme propre à
l'exportation. Le bled du pays, et il est beau,
ne vaut à présent que treize schellings le
boisseau , ce qui ne porte qu'à huit dollars
un schelling le prix du barril de belle farine.
Il y a quinze jours que ce prix était de
près d'un quart en sus.
On ignore ici les causes de cette si grande
différence.
Hudson.
Le pays de Kinderkoock à HW/,0/-, est beau,
un peu montueux , mais ces inégalités dans
le terrein ne sont que de petites élévations,
toutes bien cultivées. Là comme dans tout
le reste du pays, ie plus grand nombre des
habitans sont Hollandais, desoendans des premiers settlers établis en i636, les autres sont
des émigrés de la  Nouvelle-Angleterre.
La ville de Hudson a été commencée en
1784 > et elle est aujourd'hui composée de
plus de quatre cents maisons toutes belles et mwmswâ.
( ^9 >
bonnes. La population en est de près de trois
mille habitans , dont environ deux cents esclaves. Peu de villes, dans l'Etat de New-
Yorck , ont eu un accroissement si rapide ;
mais depuis deux ans , cet accroi. sèment parait être arrêté dans sa progression. Elle est,
élevée au-desssus de la rivière d'environ
cent pieds, ses rues se couperffà angles droits
comme dans les villes nouvelles. De toutes
celles qui sont bâties sur la rivière du Nord,
c'est la seule qui fasse directement le commerce étranger. Les vaisseaux de toute grandeur arrivent à ses quais, tandis que les
obstructions qui se trouvent dans le cours
du fleuve à vingt milles au-dessus , empêchent les vaisseaux déplus de quatrevingt
tonneaux de monter jusqu'à Albany. Le
commerce de la ville consiste en denrées du
pays, en produits des tanneries, des forges ,
d'une très-belle distillerie de mélasse , et en
•huile de baleine, quatre des vaisseaux appartenant aux négocians de cette place sont
employés dans cette pêche; enfin en réexportation des denrées de6 colonies.
Seize à dix-huit vaisseaux de diverse force
sont employés au commerce étranger , et cinq
à six sloops font constamment le cabotage de
Hudson à New — Yorck , et portent à cette
B 2 ( s6o )
dernière place les productions du pays qui ne
vont pas directement de Hudson à l'étranger.
La ville est habitée par des familles de la
Nouvelle-Angleterre, dont un grand nombre
de Rhode-island. J'y avais des lettres pour M.
. Jenkins, quaker de Nantuket, et un des fondateurs de cette ville , dont les terreins ont
été achetés par une association de trente personnes. Il possède à lui seul cinq actions dans
cette compagnie où peu d'autres associés en
ont au-dessus de deux, et plusieurs n'ont
qu'une moitié ou le quart d'une action.
La politique de la ville, et particulièrement
des quakers , est toute anti-anglaise.
Le prix de la construction des vaisseaux
est actuellement à Hudson de vingt dollars
par tonneau , bois et travail du charpentier
compris , et de cinquante dollars prêts à mettre
en mer. Les bois viennent du haut de la rivière , et sont d'*exceilens chênes blancs. Les
lots de la ville , qui sont de cinquante pieds
de front sur cent vingt de profondeur, sont
payés de trois cent quarante à treize cent
trente dollars , selon leur position. Les terres
voisines en corps de ferme plus d'à moitié
défrichées , se peuvent acquérir pour dix dollars l'acre, et sont bonnes. Les ouvriers sont
rares ; il faut les payer quazorze dollars par ( -6. )
mois. Le prix du bled est ici réglé par celui
d'Albany et de New-Yorck. Il est à présent
à treize schellings dans cette première place,
et à quatorze dans la dernière.
Hudson est port d'entrée , et a un collecteur de la douane depuis 1795. Mais les vaisseaux qui y arrivent de l'étranger sont, pour
éviter le danger de la fraude , obligés de faire
leur déclaration en passant à New-Yorck, où
le collecteur leur met à bord un officier s'il
le juge à propos. Ainsi les déclarations se font
principalement à la douane de New-Yorck.
La valeur des exportations d'Hudson inscrites à la douane de cette place , n'a été en
1795 que de 3,5oo dollars.
Une banque est établie à Hudson , sous
le nom de Columbia. Son capital, qui par la
loi qui l'a incorporée ne peut s'élever au
delà de cent soixante mille dollars , est composé de quatre cents actions chacune de
quatre cents dollars,
Speranza.   Freehold et le Major
Prévost. M. Rouere.
De l'autre côté de la rivière du Nord est '
la nouvelle ville de Lamsburg, à laquelle ses
fondateurs ont aussi donné le nom modeste de
R 3 (  262  )
Spéranza. Cette ville , où une seule mauvaise maison existait depuis nombre d'années,
n'est réellement commencée que de l'année
dernière. II y a présentement une cinquantaine de maisons bâties ; des stores , des négocians y sont établis. Un brig est déjà construit et employé de Spéranza à New-Yorck.
Cette ville , sans aucun doute , aura un grand
accroissement; elle partage avec toutes les
villes bâties sur la rive Ouest de cette belle
rivière l'avantage d'un vaste pays en arrière
qui , à mesure qu'il se cultivera , donnera
d'immenses produits qui n'ont point de débouchés plus commodes et plus sûrs que ceux
de la rivière du Nord, mais ces pays sont encore pour la plupart des déserts. Les habitations y sont rares , et dispersées. Voilà les
obstacles communs à une grande prospérité
actuelle de commerce pour toutes les villes,
et Spéranza aura de plus à vaincre l'habitude
qu'ont les fermiers d'aller porter leurs denrées à des villes voisines plus anciennement
établies , les propriétaires des terreins de la
ville font aujourd'hui un chemin qui rejoignant à vingt milles la route qui vient du
Genessée, rendra son abord plus facile que
celui des autres villes, et doit lui faire donner la préférence quand il sera.fait; il est ( 263)
très-avancé. Les propriétaires sont MM. Le-
vmgstonfde New-Yorck. Les lots de ville d'environ un quart d'arpent se vendent déjà deux
cent dollars.
Le colonel Burr m'avait donné une lettre
pour le major Prévost, établi dans le township de Freehold, à seize milles d'Hudson. On
suit pendant plus de la moitié du chemin la
nouvelle route, et c'en est la plus belle partie. Le reste est montueux , plein de rocs ,
fangeux , tel enfin que la plupart des routes
des nouveaux pays de l'Amérique. Les habitations sont très-rares dans ce trajet , et de
la plus médiocre espèce, absolument dans leur
commencement. Peu de maisons ont vingt
acres cleared autour d'elles , et beaucoup en
ont moins. Toutes log-houses , le plus grand
nombre de ces nouveaux habitans, et c'est la
meilleure espèce , viennent du Connecticut.
Le major Prévost a une jolie petite maison ,
bâtie sur un tract de neuf mille acres qui lui
appartiennent. Il est fils du général Prévost,
employé au service d'Angleterre , qui s'est
distingué par la défense de Savannah , et
souillé par l'incendie de beaucoup de villes
américaines. Il avait , avant   la révolution ,
environ quarante mille acres de terre dans
R4 (  264 )
différentes provinces de l'Amérique. Ce fils
est depuis trente-six ans constamment resté
dans les Etats-Unis. Il y avait épousé avant la
guerre une demoiselle de Philadelphie , et
a long-tems demeuré en Pensyîvanie sur une
ferme qu'il faisait bien valoir : mais des dettes
faites par son beau-père et par lui-même,
avaient engagé une partie de ses biens ; il
avait une nombreuse famille à pourvoir , il
ne pouvait recouvrer une grande quantité des
terres qui lui appartenaient. Il a donc pris le
parti de se confiner sur la partie qui lui était
le moins contestée, d'y vivre avec économie, et
d'y attendre le moment où, ayant pu rentrer
dans ses autres possessions, il deviendrait sûr de
laisser une honnête fortune à ses enfans. Il a
perdu sa première femme , en a épousé une
seconde de IÇatskill, et en a déjà trois enfans ;
il en a six autres du premier lit, dont deux
sont depuis long-tems au service , d'Angleterre,
Sa présence a donné une grande valeur à
ses terres ; il en a vendu tout ce qu'il ne veut
point conserver, Les prix en sont de trois à
Six dollars l'acre , selon leur situation. Les
terres sont généralement bonnes. Il y a construit un moulin à bled, un à scie, un à tan ,
qu'il tient encore dans ses mains ; et il semble -_-_:_■___! ' *,
(265)
conduire ses affaires avec beaucoup d'intelligence. Le major PreVost, Helvétien d'origine,
a la franchise d'un bon Suisse , et d'un vrai
bon Anglais. Il parait excellent père, et la
vie qu'il mène en est la preuve. Il est aimé
dans son voisinage , semble juste, parle bien
du gouvernement américain , et est un bon et
agréable homme. Il a noblement accueilli avec
générosité et sensibilité un pauvre Français M.'
Rouère, qu'il a découvert vivant misérablement
à Hudson. Ce Français, maréchal des logis des
gardes du corps, âgé de soixante ans , s'est
trouvé un homme bon et délicat, qui loin de
mésuser de la généreuse disposition de M.
Prévost, s'y refuse autant qu'il le peut. Trois
cents dollars qu'il a reçus de sa famille, quelques montres et autres bijoux qu'il avait apportés , l'ont mis en état d'acheter une petite
ferme de trente acres, dont quinze seulement
sont défrichés. Il y travaille du matin au soir
comme un jeune homme , se contente d'y
vivre de lait et de pommes de terre, y oublie
ses malheurs, et s'y rend digne del'estime de
tous les hommes qui mettent quelque prix à
la délicatesse.
Le nouveau traité fait avec l'Angleterre
donne à M. Prévost l'espoir de rentrer dans
la possession de toutes les terres qui lui sont i
( 266 )
disputées par les États dans lesquels elles se-
' trouvent, ou par différens particuliers qui s'en
sont emparés sous de vains prétextes, et les
tiennent sans aucun droit véritable. Mais tout
cela demande des soins constamment soutenus pendant plusieurs années. Il faudrait
être à la suite des tribunaux où ces différentes
discussions seront portées, et pousser des avocats fort occupés. Beaucoup de ses adversaires,
usurpateurs de ses terres , sont gens influens.
II est fils d'un général anglais, et a lui-même
servi en Amérique contre la révolution , il a
deux fils au service d'Angleterre ; tous ces
faits ne diminuent en rien la justicedes droits
de M. Prévost , qui me semblent incontestables : mais la justice est ce qu'on obtient
souvent le moins de la justice, sur-tout dans
ce pays-ci pour les terres ; et M. Prévost doit
rencontrer beaucoup de préjugés et de préventions contre lui.
Pendant mon séjour à Freehold, il n'a point
été question de politique. J'ai pu sans peine
deviner quelle était celle du major et de sa
famille; et si j'en eusse douté, l'avidité avec
laquelle on y lit Peter-Porcupine if) ne m'aurait laissé aucune incertitude.
(*) C'est une gazette de Philadelphie faitp par un Arw (aSf )
Au demeurant, on ne peut avoir été comblé
de plus d'honnêtetés que j'en ai reçues de
M. Prévost et de sa famille, avec une grande
simplicité, et de la manière qui les rend le
plus agréables. Mon séjour y a été prolongé
par une incommodité légère , qui m'a valu
une preuve nouvelle de l'intérêt de M. Guillemard. Il se trouvait à Albany et il y apprit que
j'étais malade. Il est accouru à moi avec une
bonté qui lui est toujours constante , car il
met plus de suite dans ses sentimens que dans
ses projets. Cette petite maladie n'était qu'une
fièvre tierce , dont j'ai eu plusieurs accès dans
le cours de mes voyages, et dont cette fois
encore le quinquina à fortes doses m'a débarrassé.
Katskill.
La route de Freehold kKatskill est toujours
au milieu d'habitations plus ou moins récentes,
mais toutes d'une date très-rapprochée. Les
glais, et paraissant seulement depuis un an, où à travers des outrages et des calomnies répandues ça et là
avecquelqu'esprit, mais avec un mauvais ton, contre tout
ce qui n'arbore pas la cocarde Anglaise , on établit comme
Ipoint de doctrine politique que l'Amérique n'a rien de
limeux à faire que d« se mettre sous la dépendance du
irabiïifct de Saint-James^ L
( 268 )
terres cependant se vendent assez cher dans
tout ce trajet. A Singlekill, où nous avons
diné le 3i octobre, entre Freehold et Katskill
leur prix est de six à sept dollars par acre,
sans aucun défrichement, et de dix à douze
en ferme, avec un quart défriché. Les fièvres
intermittentes sont assez communes en automne dans ces cantons. On dit même qu'elles
y sont plus fréquentes depuis trois ans, Elles
l'avaient été beaucoup dans les commencemens
du settlement, et avaient cessé de l'être pea-
dant quelques années. Comme les habité^M
ne connaissent aucune raison à ce retour d'insalubrité, ils l'attribuent à quelque chose dam
l'air (some thing in the air) : mais ce qui arrive dans ce pays est très - fréquent dans leà
nouveaux pays qui, jusqu'à ce qu'ils soient
défrichés entièrement ou au moins en grande
partie , deviennent plus mal - sains probablement par les exhalaisons des matières putrides
qui couvrent la terre, et des eaux stagnan^H
sur lesquelles les commencemens de défriche-
mens amènent l'impression du soleil.
M. Guillemard et moi, car à présent nous
voyageons ensemble, avions une lettre de
M. Prévost pour M. Bogardus, son beau-père.
C'est encore un vieux royaliste américain, un
grand dévot à Peter-Porcupine, et qui pens^p t 269 5
que l'Amérique serait bien plus riche, bien
plus heureuse, si elle avait encore l'honneur
d'appartenir à sa majesté George III. Mais
! c'est d'ailleurs un brave et excellent homme,
bien hospitalier, et de qui nous avons aussi
beaucoup à nous louer. Il habite une petite
maison sur le bord du creek opposé à celui
où est bâtie la petite ville de Katskill. A cette
maison tient une ferme de trois cents acres.
Il a acheté le tout trois mille dollars il y a six
ans, et pourrait en avoir aujourd'hui dix mille.
Il est vrai qu'il y a fait de grandes améliorations. Alors il n'y avait que huit maisons bâties dans la ville, et il y en a aujourd'hui environ cent, dont quelques-unes de bonne apparence.
Sept bâtimens, la plupart sloops, appartiennent à cette petite ville et font constamment
le trajet de Katskill à New-Yorck. Un seul
brick de cent cinquante tonneaux est employé
l'hiver au commerce des Antilles , et même va
en Europe ; il appartient à M. Jenkins , de
Hudson.
Katskill, ainsi que toutes les autres villes
situées comme elle , reçoit les produits des
pays de derrière : mais une trouée naturelle
dans les montagnes Bleues qui séparent obliquement les pays qu'arrose la Susquehannah ( 270 )
dans le commencement de son cours, de ceux
qu'arrose l'a rivière du Nord depuis Albany
jusqu'à Katskill, rend la communication avec-
cette dernière place plus facile.
On nous a dit que les potasses et les péar-3
lasses, qui sont un grand objet de commerce!
dans les pays en défrichement, arrivaient à&
Katskill de plus de cent cinquante milles. Ces?
potasses se vendent à présent cent soixante-*!
quinze dollars le tonneau. Leur prix ordinaire!
est de cent. Il faut de cinq cents à sept cents'
boisseaux de cendres, selon leur qualité, pour!
un tonneau de potasse. Les cendres dans tous)
les pays que je viens de parcourir, se vendent:
un schelling le boisseau. Les potasses sont/1
inspectées avant de recevoir la permission de |
l'exportation. Mais souvent, soit inhabileté ou
faiblesse de l'inspecteur, elles contiennent de ;
la chaux. On les distingue en première etse-Ê
conde qualité. Le bœuf salé se distingue en
prime beef, seconde qualité , et commun. 1
Le porc, en porc prime et commun.
Katskill est bâtie sur une petite colline qui-
sépare le Ka>tskill-creek de la rivière du Nord,
où il se jette à l'extrémité de cette colline. La
plus grande quantité des maisons sont placées j
du côté du creek où se font les embarcations.
(Quelques - unes cepeâdtânt ont lieu du côtéV ___K_8__Ori.
( w r
de la grande rivière. La propriété des.terreins
de la ville est disputée par trois prétendans ,
anais tenue par un des trois, Clark et Compagnie , en vertu d'une ancienne patente qu'il
a achetée, et qui fait le motif de la réclamation des autres. En attendant , les habitans
tiennent de Clark leur terrein, et croient le
tenir du propriétaire légal. Mais cette difficulté
existante , que les autres ne se pressent pas
de faire juger , empêche beaucoup d'acquéreurs de se présenter. Les lots cependant se
vendent à un haut prix, quand ils se vendent;
ils sont d'un huitième d'acre , et se payent
jusqu'à trois cent soixante - quinze dollars.
L'embouchure du creek n'est pas à plus d'un
quart de mille de la ville.
Katskill est à cent-vingt, milles de New-
Yorck, et les eaux qui dans les grands vents
de Sud, deviennent absolument salées,'sont
saumâtres dans tous les tems de l'année. La
marée remonte jusqu'à Hudson.
Les ouvriers se payent à Katskill , treize
dollars par mois , et ne se trouvent pas facilement. Il y a un marché régulier , où le
bœuf se  vend huit pences la livre.
Il se fait le long de la rivière du Nord
lin grand commerce de planches , mais ici
comme dans  le Massachussetts   et   dans la-
m (   272  )
province de Main , les  planks n'ont pas la
double épaisseur des boards ; leurs dimensions
varient selon les lieux : elles sont d'un pouce
et   demi  d'épaisseur  à  Albany , d'un   pouce
un quart à Katskill. C'est sur ces dimensions4
que  se   font  les marchés  qui  ne   sont pas*
autrement spécifiés. Les boards ont Un pouce
d'épaisseur, et dans ces dimensions, se vendent dix dollars le millier de pieds ; les planches , seize dollars deux schellings ; les essentes,*!
sept dollars et demi le millier ; les merreinsr|
pour barrils,  (Barrel staves) dix-sept  dol-|
lars  et demi. Les merreins sont de chêne I
tout le reste est de pin jaune. L'écbrce d'hem-%
locks, dont il se fait aussi un grand commerceI
pour les tanneries du pays et celles de New-'~
Yorck , se vend quatre dollars  la corde.  On
construit à Katskill les sloops employés pour
son commerce avec New Yorck. Ils coûtent
aujourd'hui de quarante-trois à quarante-cinq
dollars par tonneau , prêts à mettre à la voile ;
ils sont généralement de soixante-dix à quatre-
vingt-dix  tonneaux.
Les courses de chevaux sont communes
dans l'Etat de New-Yorck ; il y en a eu une
de l'autre côté de la rivière , le jour même
que nous avons séjourné à Katskill. Quoiqu'elle
fut médiocre, et que cette partie du pays ne
soit ( 273 )
soit pas richement habitée, il y avait pour
plus de quatre mille dollars de paris. Les
plus belles courses sont , dit-on, à Poug-
kapsie, à cinquante milles plus bas. Elles y
ont lieu à jours constamment fixés, et l'on
nous a assuré que les paris s'y élevaient quelquefois jusqu'à huit mille dollars. Les chevaux qui y courent n'ont que cet emploi, et
se vendent de douze à seize cents dollars.
On nous a dit aussi que la plus grande loyauté
n'existe point dans ces courses.
Katskill , ainsi appelé par les Hollandais
qui y ont fait les premiers settlemens , était
nommé par les Indiens Katsk?ted, ce qui,
dans leur langue, signifiait lieu fortifié. On
ne voit aucune espèce de motifs pour ce nom
dans la nature du pays ; on sait d'ailleurs que
les Indiens ne faisaient, sur-tout alors, aucune
fortification. La grande quantité d'ossemens,
de haches, de tomahawks, de flèches, qu'on
trouve enfouis dans la terre autour de Katskill , prouve au moins que ce lieu a été
autrefois le chef-lieu de quelque tribu consi
dérable.
La culture est médiocre dans les environs de
Katskill ; les terres n'y rapportent guères plus
de douze boisseaux de bled par acre année
commune, et cependant elles sont assez bonnes.,
Tome V. S ( jgjj )
Celles de M. Bogardus, mieux soignées, lui en
donnent de trente à trente-cinq.
Il est arrivé cette année, dans une partie
de sa ferme, un événement assez remarquable.
Tout ce pays est une succession de petites
montagnes ou plutôt de petites élévations ,
détachées les unes des autres, et ne se tenant,
un peu que par les bases. Celle de ces montagnes la plus voisine de Katskill - creek , et
élevée d'environ cent pieds au-dessus du niveau de ce creek, s'est affaissée dans plus de
la moitié de sa déclivité. Elle pouvait avoir
cent cinquante pieds de son sommet à l'extrémité de sa base , en suivant la ligne d'inclinaison ; plus de quatrevingt toises se sont
enfoncées , à commencer à trois ou quatre
toises au-dessous du sommet. La partie enfoncée s'est affaissée tout-à-coup , et tellement
perpendiculairement qu'un troupeau de moutons qui y passait , a descendu avec elle
sans être renversé. Les troncs d'arbres restés
dessus, à demi-pourris , n'ont été ni déracinés ni même inclinés , et se trouvent au fond
de ce trou , de plus de quatre acres d'étendue,
dans la même position perpendiculaire , et
sur le même gazon. Seulement, comme la-
place a manqué à toute cette terre qui était$
en pente, pour se placer horizontalement entre (2?5 )
les deux morceaux de la montagne qui n'ont
point bougé , quelques parties sont crevassées et comme sillonnées , mais ce qui est
plus frappant, c'est que la partie d'en bas qui
a resté dans sa forme, a été poussée et jetée
en avant par celle qui, en s'affaissant, s'est
fait place ; qu'un petit ruisseau qui était éloigné de sa base de plus de dix toises, en est
dépassé de cinq à six toises , et qu'il en
est même entièrement arrêté. La plus haute
élévation de cet éboulement est d'environ
cinquante à soixante pieds ; il a découvert
une terre bleue qui a tous les caractères
d'une marne, et qui, d'après les différens essais qu'en a déjà fait M. Bogardus dans plu-
s sieurs parties de ses fermes , en annonce toute
la qualité. Dans quelques-unes des couches
de cette marne, on trouve du sulfate de
chaux en petits crystaux.
On ignore quelle peut être la cause de cet
événement qu'on attribue à l'eau sans trop savoir pourquoi, car on n'est ni savant, ni naturaliste , ni observateur à Katskill. Cet éboulement a eu lieu le premier juin de cette année, à
trois heures après midi, et n'a produit aucun
bruit, au moins assez fort ponr être entendu,
ni de la maison de M. Bogardus , distante de
ce lieu de trois cents toises ? ni de la ville qui
S 2 ( 276 )
n'en est séparée que par l'étroite largeur du
creek.
M. Bogardus ne parle pas aussi bien des habitans de ses environs , que j'avais jusqu'ici
entendu parler de ceux des campagnes dans
toutes les parties de l'Amérique. Il les dit
méchans et pillards ; je ne puis savoir si c'est
avec fondement ou s'il ne généralise point
cette disposition au vol pour quelques pommes et quelques pêches qui lui ont été prises,
ou si son anglicisme ne lui a pas attiré quelque désagrément personnel.
Un fait cependant pourrait appuyer l'opinion de M. Bogardus. On a dernièrement brûié
un pont sur un creek à deux milles de Katskill ; et les gens du pays croient que cet incendie a eu pour motif un intérêt particulier de
taverne.
Kingston.
Le désir d'éviter l'inconvénient de passer
deux fois de plus la rivière du Nord, nous a
fait préférer de suivre la route de l'Ouest,
quoique la moins fréquentée. De Katskill à
Kingston on voyage toujours entre cette belle
rivière , dont on s'approche souvent, et les
montagnes de Katskill distantes de plusieurs W^Wt
K 277 )
milles. Le pays jusqu'au creek de Sagodus est
bien habité. Les fermes y sont même souvent
assez considérables. Les bords de la rivière
sont presque par-tout en prairies. Les terres
qui s'en éloignent sont cultivées en grains de
toute espèce. On rencontre fréquemment de
très-belles vues, vastes , agréables , riches du
côté de la rivière ; sérieuses, romantiques et
belles aussi du côté des montagnes, dont les
formes sont grandes et variées. On passe dans
un assez mauvais bateau le creek de Sagodus,
et l'on entre dans un bois de pins blancs , sur
un sable aride que l'on ne quitte plus qu'à deux
milles de Kingston, c'est-à-dire, dans une étendue de sept à huit milles.
Kingston, dont l'ancien nom encore usité
par les gens du pays est Esopus, capitale du
comté d'Ulster, est* bâtie sur le creek de ce
nom, ( le même qui plus loin prend le nom
de Sagodus, et que nous avions passé le matin) dans une jolie petite plaine , bornée à
l'Ouest par cette même masse de montagnes
toujours appelées Katskill mountains. Le lieu
d'embarcation est à deux milles plus bas près
de la rivière du Nor<^ à l'embouchure du creek
Redout. Cette ville a été brûlée le 16 octobre
1777, Par Ie général Vaugham, sans aucun
autre motif que celui de détruire. Elle était
S l (2?8   )
composée de cent quarante maisons*.-
Une seule grange a échappé à cette infernale
barbarie. Cette expédition à laquelle aucun
habitant ne s'attendait, leur a coûté tout ce
que contenaient leurs maisons, et ils n'ont pu
sauver que leur vie. Dans le même automne
deux ou trois maisons furent déjà reconstruites , et la totalité le fut l'été suivant.
Comme elles étaient presque toutes en pierre
la plupart des anciens murs, restés sur pied,
ont facilité cette prompte reconstruction. Elle
est aujourd'hui composée d'environ cent cinquante maisons. Elle^fait le même commerce
que les autres villes situées comme elle sur la
rive Ouest de la rivière du Nord. Mais les communications avec les derrières n'étant point si
faciles que pour Katskill, son commerce est
moins étendu ; le tems qui peuplera ces pays,
pour la plupart encore inhabités , accroîtra
considérablement ce commerce. Six sloops
appartiennent à la ville , et sont employés pour
porter à New-Yorck les produits qu'elle reçoit
et qui ne viennent pas de plus de trente à trente-
cinq milles pour les bois, le bœuf, le porc , et
les grains. Les graines %e lin y arrivent des
bords de la branche de l'Est de la Delaware ,
c'est-à-dire, d'une distance de soixante-dix
milles. Les terres qui entourent la ville jus- _____ft__Z3K____I ~iri.
( 279 )
qu'aux montagnes, et que l'on appelle flat»
( plaines ) y sont de la meilleure qualité, et
s'y payent quatrevingt-dix dollats l'acre. Celles
plus ou moins dans le centre des flats se vendent de cinq à trente-cinq dollars l'acre. Les
habitans de la ville et du township sont pour
la plupart des descendans de Hollandais. La
langue Hollandaise y est plus familière que
l'Anglaise. Il n'y a point de marché régulier dans cette ville , où pourtant il y a école,
académie , tribunal , prison et église de luthériens hollandais. Quand on peut se procurer
du bœuf, on le paye six pences la livre.
Nous avions des lettres pour M. Van-Gros-
beck, un des premiers marchands de la ville ,
jadis membre du congrès. Ces lettres nous ont
valu d'être priés au thé , de fumer quelques
segars , de boire quelques coups de vin de
Porto, et une grande complaisance pour répondre à nos questions : mais ce pays ne prête
qu'à un petit nombre <i_ recherches. M. Van-
Grosbeck paraît bon homme j et sage dans
sa politique , qui semble l'interfe^j. moins
que son store. Un vieux docteur que nous
avons trouvé chez lui s'occupe au contraire
plus de sa politique que de la médecine: c'est
un républicain déterminé , et dont la défiance
ne paraît pas susceptible d'être adoucie.   Il
S 4 C zZo)
porte un nom célèbre dans les annales de la
liberté ; il s'appèle de With, et dit être de la
famille du fameux Jean de Wit. M. Van-
Grosbeck, du parti fédéraliste , est dans sa
politique très-tolérante , l'ami particulier du
colonel Burr, dont il a le portrait sur sa cheminée , fait par un enfant de la ville. M. Burr
ayant découvert à cet enfant une grande disposition pour la peinture , lui a fait prendre
dans cet art toutes les leçons dont l'Amérique
offre les moyens, et vient récemment de l'envoyer à ses frais en France et en Italie pour y
voir de grands modèles , et y recevoir les
meilleures instructions. La vie du colonel Burr
est remplie de traits pareils de bienfaisance et
de générosité.
Nous voyons de nos fenêtres la lueur d'un
incendie qo dure dans le bois depuis huit
jours, et qui cependant est éloigné d'ici de
plus de sept milles. Ces accidens sont très-
fréquens dans les déf"chemens qui se font
par le feu. "Lxj^omdre inattention le laisse
gagner au «leîà des limites qu'on prétendait î*«* fixer , et alors on ne peut l'éteindre,
sur-tout dans ce moment où la sécheresse et
la chute des feuilles lui donnent un grand
moyen de sfét-sndre avec rapidité. Il arrive souvent aussi que les bois sont incendiés par les msj&mxÈà "w,
( 281 )
chasseurs qui pour tuer plus certainement les
daims, entourent de feu les places où ils les
supposent. Il y a de ces lignes de feu qui ont
une circonférence de plusieurs milles. Leur
largeur n'est pas considérable , et quelque
petite qu'elle soit, les daims ne la franchissent
jamais. Les chasseurs prennent communément
les précautions nécessaires pour que le feu
ne se communique point ; mais quelquefois
ces précautions sont négligées ; quelquefois
aussi malgré ces précautions le vent survient
et le feu s'étend, souvent il consume l'enceinte toute entière , et encore de grandes
parties hors de l'enceinte , et avec elles les
établissemens, les maisons qui s'y trouvent, et
fait ainsi la ruine de plusieurs familles.
La pierre à chaux est très-commune dans
ce pays ; on commence déjà à en brûler
en quantité et à en envoyer aux îles voisines. A Pougkapsie il s'en brûle une grande
quantité, qui se vend à New-Yorck un schel-
ling le boisseau. Ce grand avantage pour le
pays pourrait bien nuire aux spéculations du
général Knox pour sa chaux de la province de
Main. Le fret de Kingston à New-Yorck est
d'un demi schelling par boisseau de bled : il
est de dix pences à Albany.
On fait à Kingston un commerce considé- (28a )
rable de poissons salés. L'anse prés du lieu
d'embarcation y facilite la pèche des aloses,
des harengs et des saumons , qui montent en
abondance la rivière d'Hudson dans le prin-
tems , et les habitans de ces environs s'y livrent
plus que ceux d'aucune autre partie des bords
de cette rivière.
New-Pattz.
On nous dit à Kingston qu'en suivant la
route qui s'éloigne le plus de la rivière , nous
n'aurions pas de creek à passer , et que nous
trouverions de bonnes auberges. Nous avons
rencontré le creek Walkill qu'il a fallu passer
dans un bateau tellement rempli d'eau , que
malgré notre prudence, nous avons été obligés
de rester sur nos chevaux, et au lieu de bonnes
auberges nous n'avons trouvé qu'un détestable
cabaret. Le chemin approche de la même
masse de montagnes qui hier s'appelaient Katskill, et qui s'appélent ici Changoung. Le pays
est en général de belles plaines bien produc-
tives^, mais quelquefois interrompues par des
terres sablonneuses et de mauvais bois.
Le Walkill est la même rivière qui à Kingston s'appelle Redoutkiil. Kill, en hollandais',
exprime creek , et comme les Hollandais ont ( 283 )
été les premiers habitans de l'État de New-
Yorck , et plus particulièrement ensuite de
l'Ouest de la rivière du Nord ; les villes, les
montagnes, les creeks qui n'ont pas conservé
les noms indiens , ont pour la plupart été
nommés dans la langue hollandaise. Les bords
du Walkill sont à une assez grande distance
en arrière infestés chaque automne de fièvres
intermittentes.
New-Pattz est presque généralement habité
par des familles d'origine française, dont les
pères ayant quitté la France pour cause de
religion, se sont d'abord réfugiés en Hollande,
puis sont passés en Amérique , et se sont
établis à Pattz, très-ancien settlement fondé
par dès Hollandais. Depuis quarante ans environ , ces familles ont quitté Pattz, se sont
établies à quelques milles plus loin, dans un
canton qu'ils ont appelé New-Pattz. Ces familles n'ont plus rien de français que le
souvenir et l'attachement "à l'ancienne patrie
de leurs ayenx. Leurs noms , restés les mêmes,
sont écrits et prononcés à la Hollandaise. Elles
ne savent pas un seul mot de français , mais
parlent mauvais hollandais et mauvais anglais.
Elles n'ont rien dans leurs manières qui puisse
rappeler le pays dont elles sont originaires. Ce
sont de lourds Hollandais, bien lents, aussi _2_-__________!
( 284 )
Sauvages que tous les habitans de la campagne
que nous rencontrons depuis que nous avons
passé la rivière du Nord. Leur religion est la
hollandaise réformée. Chacune de ces familles,
souvent les plus pauvres , ont un ou deux
nègres ou négresses , l'esclavage étant aussi
strictement maintenu dans l'État de New-
Yorck que dans celui de Virginie ; seulement, comme les esclaves sont ici moins
nombreux, ils y sont beaucoup mieux traités. Leur prix est quatre cents dollars pour un
homme fait ; la moitié de ce prix pour les
filles. Ces esclaves ne sont point baptisés , ne
sont point instruits en religion , et sont tenus
à cet égard dans le plus vil état de dégradation. Les quakers et les anabaptistes , qui font
une partie des habitans de New-Pattz , n'ont
point d'esclaves. Les terres, dans les environs , se vendent de seize à vingt dollars
l'acre , et sont bonnes. Les produits se conduisent à Kingston , mais plus souvent à New-
burg. Les terres sont pour la plupart en prairies , et engraissent beaucoup de bétail ; les
prairies ne durent que trois ans, et sont ensuite cultivées un an en grains; la culture des
grains est mauvaise et les terres ne produisent
que dix à douze boisseaux par acre , ou vingt-
cinq boisseaux de maïs, Le prix du grain suit t___
(-85)
ici celui du marché de New-Yorck. Il est
aujourd'hui à treize schellings le boisseau ; le
maïs à un dollar et demi. Le foin, le prin-
tems dernier, s'est vendu cinq dollars le millier; son prix ordinaire est de trois à quatre
dollars. On se procure difficilement des ouvriers , parce que pour peu qu'ils puissent
amasser une petite somme , ils vont s'établir
eux-mêmes dans les pays nouveaux; il faut les
payer de dix à douze dollars par mois,( quelquefois deux dollars par jour pendant la moisson. La plus grande partie de l'émigration, dans
ces nouveaux pays , vient de l'autre côté de la
rivière, et de l'Etat même de New Yorck.
On se plaint ici, comme par-tout où nous
avons passé , de l'extrême sécheresse qui tarit
toutes les eaux, et empêche la plus grande
partie des moulins de tourner.
Newburg et New-TVindsor.
La route de New - Pattz à Newburg est une
suite continuelle d'inégalités. Elle traverse
toutes les petites montagnes qui séparent cette
partie du pays de la rivière du Nord. Ce pays
est bien habité. Des fermes assez considérables , de vastes granges , presque toutes
entourées de meules de foin. Les terres sont ( 286)
pour la plus grande partie tenues en prairies i
mais chaque ferme ayant toujours dans son
étendue différentes expositions de terres hautes , et de terres basses , une partie en est
toujours aussi constamment tenue sous la
charrue. C'est le cas de la plupart des fermes
du côté Ouest de la rivière , et dans une assez
grande profondeur. Newburg, encore dans le
comté d'Uîster, est bâti sur le bord de la
rivière, et à quatre milles au-dessous du commencement des Highlands. Les pays de derrière , dont cette ville reçoit les produits ,
étant plus habités que ceux des autres villes
où nous avons passé jusqu'ici, son commerce
avec New-Yorck est plus étendu. Six sloops
seulement appartiennent cependant à la ville ;
mais ces six sloops , attendu la petite distance
de New-Yorck, font presque le double des
voyages de ceux même de Katskill , qui n'est
qu'à soixante milles plus haut. Les produits
des bords de la branche Ouest de la Delaware
arrivent aussi à Newburg par des chemins que
l'on dit très-bons. On assure qu'il s'embarque
annuellement à Newburg, et New-Windsor ,
plus de dix mille barrils de beurre. Cette quantité est même augmentée cette année, et doit,
augmenter annuellement par l'extension des
settlemens, et l'amélioration de la culture. (_87 )
New-Windsor décroît  cependant beaucoup.
Une grande barre ,  qui en rend l'accès long
et difficile , fait donner la préférence à Newburg , qui probablement absorbera presqu'en-
tièrement  son  commerce.   Cependant New-
Windsor emploie encore deux à trois sloops
en voyages constans à New-Yorck. Cette ville
qui est dans le comté d'Orange , à deux milles
au-dessous de Newburg, n'est composée que
d'une quarantaine de maisons.   Newburg en
compte au moins quatre fois  plus ,   presque
toutes bâties depuis la guerre. 11 n'y en avait
pas vingt, quand en 1779,   le  général Washington y avait son quartier-général. La vue
y est grande.   A   gauche, l'œil suit dans un
long espace le cours majestueux de cette belle
rivière , bordée , dans toute son étendue, de
petites collines de différentes formes, et toutes
bien cultivées. En avant, la vue domine la rivière , large de deux milles, et des collines à
l'autre bord, très-habitées aussi et très-cultivées. En arriére d'elles ,  s'élèvent les montagnes qui un peu plus loin forment les Highlands , et qui, quoique très-élevées , sont peuplées elles-mêmes de fermes, de maisons , de
cultures. La vue plus à droite, pénètre dans
cet étroit canal que se forme la rivière au travers ces hautes et belles montagnes. et dé- ( 288 )
couvre les fortifications de West-point. Plus
à droite , elle est arrêtée par cette même
chaîne de montagnes qui vont se perdre dans
l'Ouest, et joindre les Alleghanys ; les habitans
de Newburg viennent presque tous de la nouvelle-Angleterre. On nous dit ici que le comté d'Orange est peuplé d'Irlandais et d'Allemands, tous actifs et bons fermiers.
On bâtit à New - Yorck une maison pour
le collège qu'on appelle l'académie. La dépense
est faite par les presbytériens, qui, ayant été à
cet effet dotés d'une grande étendue de terres,
laquelle avait, du tems de la domination anglaise , été donnée aux épiscopaux, remplissent
ainsi cette condition dont était chargée la glèbe.
Cette académie reçoit d'ailleurs quatre à cinq
cents dollars annuellement des fonds destinés
par l'Etat de New-Yorck, à soutenir et encourager les écoles.
Tout est ici comme dans le reste de l'Ame-*
rique, augmenté de prix depuis la guerre. Les
ouvriers y sont rares, et se payent de douze à
quinze dollars par mois ; la livre de bœuf huit
pences ; la paire de bœufs, de quatrevingt à
cent dollars ; les bonnes vaches vingt-cinq.
Nous avions une lettre de M. Van-Grosbeck
de Kingston, pour M. Seight, avocat à New-;
hurg 5 nous avons reçu de lui plus de polî-
tessses _■____«_*«»_-* ____f_-«____p-_-_______j
( 289 I
tesses que de services, car il n'a pu nous procurer dans trente-six heures un petit bateau
pour aller à West- point, où nous avions
envoyé nos chevaux par les montagnes. Il
nous a fallu attendre le bateau de la garnison , que nous a envoyé le commandant en
rie nous voyant point arriver.
Passage de la rivière du Nord dans
les Highlands.
La navigation de Newburg à West-point,
offre une des plus grandes et des plus magnifiques vues que l'on puisse rencontrer
en aucun lieu du monde. La rivière, large
de plus de deux milles, se ressère pour passer au travers des montagnes, dans une largeur qui souvent n'excède pas un demi-mille.
Les montagnes qu'elle perce, sans être d'une
grande élévation , sont des formes les plus
belles, les plus variées et toujours les plus
majestueuses. Dans quelques parties, ce sont
des blocs de rochers qui s'élèvent perpendiculairement, et qui semblent prêts à( écraser de
leur chute tout ce qui passe à leurs pieds,
Dans d'autres, leur forme est plus inclinée ;
mais alors elles sont moins pelées et portent
quelques chênes, quelques pins, quelques
Tom* V T ( ago )
cèdres qui s'élèvent sur les rocs, sans que
l'oeil puisse découvrir la terre qui les nourrit.
Ailleurs , ces grandes montagnes s'écartent *
et sont remplacées près du courant, par de
petites collines productives et souvent cultivées. La rivière, au travers de ces diverses
montagnes, se replie sans cesse. Cette vue
est incomparablement plus belle que celle du
passage delà Potowmak et de la Shenandoah,
dans les montagnes Bleues.
West-point est à l'endroit le plus resserré
de ce défilé , long de dix-huit milles. C'est
une montagne qui s'avance considérablement
dans le lit naturel de la rivière, et qui la
force à se pousser en avant, où une autre
montagne lui oppose un obstacle également
irrésistible, et l'oblige à se reporter à l'autre
bord, de sorte qu'elle entoure absolument
ce point qui est par cette position la clef de
la navigation de ce grand fleuve. Son lit n'a
pas à West - point plus d'un quart de mille
de largeur. C'est ce point que le générai
Arnold voulait livrer au général Clinton. Il
commandait alors l'avant - garde de l'armée
américaine , et l'exécution de ce projet eût
retardé pour iong-tems la £m de la guerre.
Jrai vu la maison où se passaient les entrevues
de ce traître, et de l'infortuné major André .-_f_______Pf^i
C'était celle où Arnold avait son quartier-
général. Elle est à un mille de West-point,
et sur la rive opposée.
FF est-point.
Cette place est à-peu-près dans le même
état où elle était dans le tems de la guerre.
Le fort Putnam, sur ie sommet de la montagne , et qui  a pour objet d'empêcher les
approches de West-point par les derrières,
et de soutenir des retranchemens plus avancés encore sur les montagnes voisines, avait
été commencé en maçonnerie par le célèbre
et infortuné Kociusko,  alors employé dans
le génie de l'armée américaine. Cette fortification a été continuée il y a deux ans par M.'
Vincent, ingénieur français, et elle l'est sur
un excellent plan.   Mais  trente - cinq mille
dollars dépensés par M.  Vincent , n'ont été
qu'une dépense inutile , puisque quarante-cinq
mille autres, nécessaires pour completter ce
grand et intéressant ouvrage, sont refusés, et
que les  belles maçonneries à moitié faites ,
les casemates seulement commencées, restent
exposées aux injures des  terribles hivers qui
détruiront promptement ces murs, si le congrès ne donne pas l'argent nécessaire au moins
pour les couvrir. La même insouciance se re-
T 2
m f 29s )
trouve par-tout dans le gouvernement américain , pour tous ces objets de première importance. Grand zèle, grande dépense, souvent excessive dans la première année, puis
suspension totale des fonds. Delà, beaucoup
d'argent dépensé sans fruit , et la preuve
la plus évidente de l'imprévoyance et de
l'inconstance du gouvernement. Il n'y a
d'ailleurs aucune autre fortification à West-
point , où , à la vérité , la nature a tant fait
que dans un cas urgent, on le mettrait en
peu de tems dans un respectable état de défense. Ce pays, des deux côtés de la rivière,
était dans le tems de la guerre, hérissé de
petits forts dont on voit encore les traces,
et dont les Anglais n'ont jamais osé approcher depuis que les Américains les eurent
établis.
West-point est la garnison du corps des
ingénieurs et artilleurs des Etats-Unis. Ce corps
composé de quatre bataillons de deux cents
cinquante hommes chacun, fournit d'ailleurs
des détachemens à tous les postes où les
États-Unis ont des forces. Il a en outre à
présent un bataillon entier dans le territoire
de l'Ouest , à l'armée du général Waynes.
Il fait à lui seul plus du quart de l'armée
américaine tenue sur pied, dont la totalité ne ( ^)
•'élève qu'à trois mille quatre cents hommes £
encore cette armée ne peut-elle se compléter. L'aisance et aussi l'esprit d'indépendance
sont tels en Amérique que, malgré la bonne
paye , l'extrême facilité de congé et les douceurs de toute espèce données aux soldats ,
malgré le peu de sévérité de la discipline et la
brièveté des engagemens, on trouve difficilement à recruter cette petite armée ; et cependant encore , quoique la loi des Etats-Unis
prescrive de ne prendre dans ce corps que
des hommes nés en Amérique, on prend des
déserteurs anglais , des Allemands, des Irlandais nouvellement arrivés, enfin, tout ce qui
se présente, et l'on ne se complette point.
Je parlerai ailleurs de la paye des troupes
américaines.^ La faute la plus commune
parmi elles est l'ivrognerie, et celle-là est
tellement habituelle qu'on ne la punit pas. Le
vol est très-rare dans les troupes comme dans
la nation en général ; mais s'emparer de ce
qui se boit, ou qui se mange , ne s'appelle pas-
voler; c'est une sorte d'usage sur lequel l'officier est obligé de fermer les yeux,, et qui cependant ne s'étend pas jusqu'aux poules, oies ,
moutons et animaux vivans : seulement il ne
faudrait pas répondre de ceux qui seraient au
crochet. Il y a quelques désertions peu con-
T 5 • I
( ip}
sidérables. Les engagemens étaient ancienne*
ment de trois ans, ils sont à présent de cïnqf
et le prix de l'engagement est de quatorze
dollars.
Il ne faut pas s'attendre à une grande iastruc-
tion, ni à une grande tenue, dans les troupes
américaines. L'œil européen est choqué de
leur malpropreté , de leur mauvais air. C'est
le mal du pays ; et Ton recruterait bien moins
encore, si l'on exigeait une tenue plus régulière. On exerce ce corps comme les autres
troupes, mais les succès ne sont pas grands non
plus. On leur montre aussi à tirer le canon
et la bombe , et c'est la partie à laquelle on
donne le plus de soins. L'officier n'en sait guère
plus que le soldat ; et le gouvernement ne
prend aucun moyen pour n'admettre que
des officiers habiles , ce qui, à la vérité ,
serait très-difficile dans ce pays , ni même
pour les faire instruire quand ils sont agrégés , ce qui serait plus facile. Le corps d'of-
fioiers est composé d'hommes de tous les
pays. Il n'est créé que depuis deux ans ; ce
que nous en avons vu avait bon maintien, et
paraissait très-bonne compagnie; mais il n'y
en avait que dix , on nous a dit que tous
n'étaient pas de même. Les officiers sont
payés depuis trente»cinq jusqu'à soixante-dix M^bà
(295)
dollars par mois , avec un nombre plus ot»
moins grand de rations , selon leur grade :
ils sont logés dans de petites maisons, -irrégulièrement bâties au pied des montagnes ,
sur une grande esplanade ; et ils y Sont
mieux qu'aucun officier français n'a jamais
été dans une caserne. Le commandant est
M. de Rochefontaine , qui a fait toute la
guerre d'Amérique au service des États-Unis.
Depuis il a servi en France ; il est beaucoup
plus instruit qu'aucun de ses officiers. Je ne
sais pourquoi toute la petite armée américaine
de trois mille quatre cents hommes, n'est
pas composée uniquement d'artilleurs, et surtout d'un grand nombre d'officiers. Ces artilleurs occuperaient en tems de paix les postes
des frontières aussi utilement que les autres ;
ils seraient même plus utiles, puisque l'occupation de ces postes n'est qu'une situation
de défense, et que dans tous on envoie un
petit détachement d'artillerie. Les régimens
aujourd'hui sur pied, et qui ne sont pas de
l'artillerie, seraient eomplettement remplacés
en tems de guerre par des milices ou des
troupes continentales , qu'il faudrait bien alors
lever ou assembler , et les Etats- Unis se
trouveraient au moins forts de trois mille
quatre cents artilleurs t dont la paye ne co_t*
T 4 ( 295 )
terait. pas plus que celle des autres régimens.'
Mais encore une fois, l'imprévoyance, l'insouciance et l'ignorance sont entières sur tous
les points dans le gouvernement américain ,
et plus particulièrement dans tout ce qui concerne le militaire. En vain le pouvoir exécutif
dit-il qu'il est gêné par le congrès ; cela se
peut pour toutes les dépenses qu'exigerait le
maintien d'une plus grande armée , ou même
la construction et l'entretien des fortifications
nécessaires ; mais cela n'est pas, et ne peut pas
être vrai , sur la manière la plus utile de dépenser les fonds accordés.
Il y a aussi à West - point un petit arsenal ; où sont six à sept mille armes. Il
. est en beaucoup plus mauvais ordre que celui
de Springfield. Quarante canons de toute
grandeur , et à - peu - près le même nombre
d'affûts, qui tous , à beaucoup près , ne sont
pas faits pour les pièces , sont à West-point,
tant en magasin que placés çà et là pour la
défense de ce poste et des postes environnans
qui en exigeraient plus de cent. Probablement un tems viendra où des hommes plus
capables seront à la tête des départemens et
où ces objets de première importance seront
pris en grande considération. Mais en attendant, on perd un tems précieux , et à-peu- ___a
( =97 )
prés tout ce qui se fait de dépense est inutile.
Il peut sembler étonnant que le système
militaire de cet atome d'armée soit le système
anglais. C'eet d'abord un déplorable modèle
à prendre en lui-même, et puis il n'était pas
sans convenance et sans utilité au gouvernement américain de rompre les habitudes anglaises , particulièrement sous ce rapport, et
sur-tout pour faire mieux. L'armée est aussi
habillée de drap anglais, et ce qui est encore
plus digne de remarque , les fusils que les
entrepreneurs d'armes sont chargés de faire,
et qui le sont sur l'ancien modèle français de
2763, arrivent par parties faites en Angleterre;
chiens,batteries, capucines, bayonnettes, etc. ;
l'entrepreneur , vu le haut prix de la main-
d'œuvre en Amérique, y trouve son compte,
et on le laisse faire.
Verplank-point.
M. deRochefontaine, après une très-bonne
réception , a voulu conduire M. Guillemard
et moi dans sa barge , jusqu'au delà des Highlands. C'était une bonne occasion d'achever
de voir la totalité de cette partie intéressante
de la rivière du Nord, et nous avons accepté
avec plaisir cette offre obligeante. M. Lowel, ■9*9
.11
( 298 y
adjudant-général du  corps , ami d'un riche>
habitant   dont  la   maison se  trouvait à  la
fin de notre navigation , nous a proposé de
nous conduire  chez  son   ami ,   nous assurant que nous y serions reçus avec joie. Le
plaisir que nous nous promettions  de notreil
petit voyage, n'a pas été trompé. Cette partie
des Highlands est cependant beaucoup moins
belle que   celle   que  l'on suit   pour  arriver
à   West-point.   Les montagnes  sont  moins
élevées , les formes moins hardies, le lit dtm
fleuve moins serré ; mais c'est toujours une;
vue grande et belle dont on jouit avec ravis4J
sèment, et dont on garde long-tems le souvenir. On passe sous les vestiges de l'ancien
fort Montgommery , enlevé par les Angl_|M
dans la dernière guerre. Plus loin, et à l'eidH
bouchure d'un petit creek ,  est un  moulin
à bled construit depuis deux ans ; le meùiB
nier qui l'a   fait bâtir était  alors blâmé  par
tous ses voisins pour l'emplacement qu'il choi*4;
sissait ;  on l'assurait que le courrant n'ét-uM
point assez fort ;   que  l'eau lui manquerais
souvent.   Ces représentations  n'ont fait que 5
l'enhardir davantage dans son projet; il connaissait mieux ses ressources que ses coriscBH
lers , et il ne leur a répondu qu'en donnant
à son moulin le nom de cà-ira. Effective-*
9_ÉBÉi ( sgg )
ment le moulin va ,  tourne  constamment ,•
fait beaucoup d'ouvrage et donne beaucoup
d'argent à son maître, qui est un habitant de
la Nouvelle-Angleterre.
Quant à la bonne réception dont M. Loweî
nous avait flattés, nous   y  avons  trouvé un
grand mécompte. M. de Verplanck, à moins
o i r '
de nous mettre à la porte, ne pouvait guères
plus mal nous recevoir. C'est la première fois,
depuis que je voyage en Amérique , où je
n'aye pas trouvé une réception hospitalière.
Mais M. de Verplank ne nous avait pas invités , et il est très-simple qu'il ait été peu
content de notre arrivée ; il y a encore de la
franchise à lui de ne nous avoir pas caché sa
disposition.
Verplank-point est à la rive Est de la rivière du Nord. C'est dans une grande plaine
en arrière que s'est faite en 1781 la jonction
des armées américaine et française , avant
qu'elles marchassent eu Virginie. De l'autre
côté de la rivière et vis-à-vis Verplank-point,
est Stony-point, enlevé aux Anglais à la pointe
de l'épée, par le général Waynes. Son avant-
garde était commandée par M. Duplessis ,
officier français d'une valeur et d'une intelligence que l'Amérique n'a point oubliées. Ilg ■■■_.* w»»rif
( 3oo )
Arrivée à New-Yorck;
Depuis Verplank-point jusqu'à New-Yorck,
nous avons toujours suivi la rive de lEst de
la rivière du Nord; et voyageant par des chemins très - montueux , très - embarrassés de
rocs , et par conséquent souvent mauvais ,
nous n'avons presque jamais perdu de vue
cette belle rivière dont chaque point offre
toujours un aspect intéressant , mais dont
le plus beau , dans cette dernière partie ,
est Tapysea : ainsi appelé parce que le lit
de la rivière s'y étend dans une longueur
de dix à douze milles , et dans une largeur
telle , qu'il ressemble plus à un grand lac
qu'au plus  grand fleuve.
Enfin , nous sommes arrivés par Kings-1
bridge , dans l'île de New- Yorck , où le
terrein généralement mauvais , est encore
en mauvais bois dans les parties les plus éloignées de la ville , et où il est cependant
couvert de fermes, et sur-tout de maisons de
campagne dans les six ou sept milles qui
s'en approchent davantage , et dans les parties qui avoisinent la rivière du Nord et le brade mer qui sépare cette île de Long-island. i soi )
Observations mineralogiques;
La minéralogie, en Amérique, offre, comme
je l'ai déjà dit plusieurs fois, peu de variétés
à l'observation. Les grandes montagnes, c'est-
à-dire , les plus élevées, sont généralement
formées de granit ; telles sont, dans la dernière course que je viens de faire, les montagnes du New-Hampshire, les Green-moun-
tains, les Highlands. Les moins élevées se
trouvent remplies successivement de schiste.
plus ou moins parfait, d'ardoise, de feld-spath,
de pierres calcaires, et de quelques pierres de
sable très - dures et dans un grand état de perfection. A huit ou dix milles de New-Yorck ,
on trouve une mine de cuivre assez riche ; le
minerai est irrégulièrement parsemé dans une
espèce de pierre sablonneuse , souvent ressemblante au grès , quelquefois au pouding. Il
donne de soixante à soixante et dix livres d'un
cuivre fin , par cent livres de matière. Il a été
porté en Angleterre avant la révolution, et y
a été vendu plus cher qu'aucun autre minerai
du même métal. La mine en a été plusieurs
fois exploitée, abandonnée et reprise. On y
travaille à présent. Les ouvriers y sont, pour
la plupart, Allemands , appelés  d'Allemagne (   0*02  )
pour ce travail, et payés de quinze à vingt
dollars par mois.   Quelque bon que  soit le
cuivre , la compagnie ne peut le vendre en
saumons , et construit des moulins pour le fabriquer en lames ,   et en ustensiles de diffé- ;
rentes espèces. La pompe à feu , pour puiser!
de l'eau ,  est très-mal faite , et son  imper-J
fection influe sur le travail de la mine. Il est!
à craindre, que faute de bonnes méthodes A
et d'hommes habiles pour diriger l'ouvrage ,
cette  compagnie   ne tire  pas parti de cette!
excellente mine.
Arbres.
Parmi les arbres d'espèces multipliées , mais!
pareilles à celles qne  j'avais vues jusqu'ici A
j'ai distingué le kalmia, le liquidambar, l'acacia thriacantos, le noyer noir , et le tulipier ,
qui ne s'élève pas à une grande élévation à
une latitude plus septentrionale que quarante*»!
deux degrés.
Fin de la seconde TABLE
DES    MATIÈRES
DE LA SECONDE PARTIE,
Comprenant les   Tomes   IV et   K^
A.
Adams (M. John), appelé à la présidence
des Etats Unis après Washington, tome V , pages
36 , 233 , 241* ( Voyez la table de la première partie, tome III,  et de la dernière, tome  VIII. )
Adams ( Thomas ) , un des ancêtres d&
John Adams, a été l'un des fondateurs de l'Étaï
de  Massachussetts, V,  164, i55.
Aigrettes , oiseaux de la classe du héron ; il»
protègent les riz en détruisant les vers et le»
poissons qui les attaquent dans les premiers tems
de la végétation. Ils sont à ce titre respectas des
planteurs, IV , 211.
Alatamaka , rivière de Géorgie, IV, iy5;—*
son embouchure forme un des meilleurs ports
des côtes de l'Amérique ,   177.
Albemarle (comté d') en Virginie, V,^yt 3& ( m )
AlbemaRle-souni. , baie de la Caroline du Nord I
formée par l'embouchure de la rivière Roanoke,
IV , 236 , 244 ? — un canal joindra ses eaux à celles ;
de la rivière Elisabeth , 245; — sa communication
avec la mer devient annuellement plus  difficile >;
268 et 25g.
Alexandrie, joie ville de Virginie, la seule de cet ;
Etat où il y ait  une banque,  IV,  26g. (  Voyez
la table de la troisième partie , tome VIII. )
Alleghanys, chaîne de montagnes; elle sépare!
les eaux qui coulent vers l'Atlantique , et celles!
qui vont se jetter dans le Mississipi , IV , 5i ; —
c'est la même chaîne que les Apalaches. JPlusieursa
autres chaînes parallelles lui sent subordonnées eti
divisent en haute et basse la Virginie, la Caroline du Nord , la Caroline du Sud et la Géorgie,J
206 ; 241.
Alleghanys (comté des) ,  dans le Maryland^
V ,  io5.
Américains. Confiance qu'ils ont dans l'énergiel
nationale pour la défense de leur pays , IV, 3:2*m
— avec quelle obligeance et quelle sincérité ils|
exercent l'hospitalité , 116, 2^5, 276 ; — bienveil-,
lance des Américains pour les Français , leur gé~|!
nérosité envers les réfugiés de St.-Dqmingue, 277."^
Tome V. Sentimens du véritable peuple d'Amé*^:
ri que pour la France ; haîne contre l'Angleterre ;
attachement pour M. de la Fayette , respect pour
Washington , n3 , 114; — enthousiasme pour la
valeur des armées françaises; opinion des Américains Hi ">.
( ZoS )
fcains sur la révolution de France,  i34, i35 ;
bon esprit  du peuple d'Amérique , 224 , 225 3
souvenirs des services rendus par la France et des
maux causés par l'Angleterre,  233,  234»
Ames ( M. J , membre du congrès ; ses opinions politiques : effet de son discours sur le
traité avec l'Angleterre , réflexioas sur ce discours,
V ,   149 et i5o.
Andover, township près de Boston, V, 233.
Andrews ( M. ), professeur de Mathématiques
au collège de Williamsburg , son obligeance , IV ,
294.
Anecdotes. Accueil que font à l'auteur , en
qualité de Français, les habitans des environs de
Gooekland-court-house , V,5 à 7; — aventure do
l'auteur avec trois français dans la taverne d'Elli-
cotls-mill ,   115,   116.
Anglais. Souvenirs amers qu'ils ont laissé d'eux
à Charles-town , IV , 8 ; — la haine contre les
Anglais est générale dans cette ville, i3 , 14;—^
ils en ont brûlé la bibliothèque , 68; — ils ont
détruit tous les arbres à dix milles aux environs,
79; — ravages et incendies qu'ils ont commis dans
l'île de Beaufort , 124 ; — tous les anglais employés par leur gouvernement près des Etats-
Unis parlent avec aversion et mépris des Américains , 252 ;—les Anglais ont brûlé entièrement
4a ville de Norfolk en Virginie , et la perte causée par cet incendie est évaluée à i,5oo,ooo dollars , 254 , a55.
Tome V. V { 3o6 )
Tome V. Barbarie avec laquelle ils ont brûlé*
sans aucun motif la ville de Kingston, 277 , 278.
Annapolis , ville de Maryland ; elle est le siège
du gouvernement de l'État,  V,   120.
Apalaches ,  grande  chaîne   de
montagnes  qui
traverse l'Amérique septentrionale dans toute sa
longueur, IV, 175 ; — elles prennent le nom dAI-
leganys  dans les États du  Nord,  206, 241.
Apalachicola, grande rivière dont la source
est en Géorgie , et qui va se jetter dans le golfe
du Mexique , IV, 175, 176 ; — elle sert de limite aux Florides , 186; — elle est navigable pendant deux cents milles ,  192.
Appamatox , rivière de Virginie, navigable à
Petersburg, IV, 336 et 337;—elle se jette dans
James-river ,  340.
Aqtjidneck , ancien nom que les Indiens donnaient à Rhode-island , V ,   i38.
Arbres. Magnificence des bois aux environs de
Charles-town ; noms des principales espèces d'arbres
précieux dont ces bois sont peuplés , IV, 79; —-
nouveaux détails sur les arbres précieux de la
Caroline , myrtle ou arbre à suif, son produit,
89 et go ; — reproduction dans les terres appelées Pine-Barens , d'une multitude de petits chênes
quand les pins sont abattus , et de pins quand ce
sont les chênes que l'on coupe ; explication de ce
phénomène ; espèces des chênes qui croissent dans
ce» terres , 118 ; — richesse de la végétation dans
l'île de Beaufort; observation sur  les orangers ^ ! 3°7 )
'Iîi5, îo&ï — chou palmiste, ahondânce de cet.
arbre dans les îles entre Beaufort et Savannah ;
son utilité, 149 ; — cyprès à feuilles d'acacia, très-
communs dans les environs de Savannah, _56;~—
beauté des arbres sur les bords de la Mobile, dans
la Géorgie, 177;—ceux des Florides , 187, 189,
190 ; — ceux de la Virginie , 280,  281 , 286.
Tome V. Nom des principales espèces qui croissent
en Virginie, 102 à io5;~~dans l'État de New-
Yorck , 3o2.
Armée américaine. Elle est composée de- trois
mille quatre cents hommes, et le corps des ingénieurs et artilleurs forme le quart de ce nombre.
Difficulté pour la completter; fautes qui sont les
plus communes parmi ces troupes ; tolérées par
les officiers; désertion; durée des engagemens et
leur prix; défaut d'instruction et de tenue; corps
d'officiers composé d'hommes de tout pays , leur
tenue, leur paye, leur logement. Opinion de l'auteur sur la composition à donner à cette armée;
reproche à faire au pouvoir exécutif à cet égard,
V, 292 à 296.
Ashley, rivière de la Caroline du Sud, IV, 6,
voyage sur ses bords, 81.
Atuska-viila , petite ville indienne dans la Floride , IV,  188, 189.
Augusta ( èofhté d' ) en Virginie , V , 47 , 48.
Augusta , ville de Géorgie, IV. i56; —sa situation, 172; — son commerce, 178; — elle a été
V   2 ( 3o8 )
Jusqu'en 1794 le chef-lieu du gouvernement
l'Etat, i83 , 184.
B
Baconbridge , à vingt milles de Charles - town,
tome IV, page 84.
Baltimore est un des principaux ports des Etats-
Unis ; étendue de son commerce , grandeur de la
Ville , son accroissement depuis la guerre actuelle,
ce qu'elle était en 1749 ; ehe s'aggrandit sur un
terrein délaissé par la mer. Les bâtimens d'un fort
tonnage sont obligés de s'arrêter à un mille de le
ville, V , 116 à 119; — les négocians forment-
la première classe des habitans ; effet de la baisse
des grains sur les fortunes ; état des bâtimens
publics , grand nombre  des   églises , 120 , 121.
Barbe espagnole , espèce de mousse de plusieurs
pieds de long, qui s'attache aux branches des
arbres dans les forêts de la Caroline ; elle est en
hiver une bonne nourriture pour les bestiaux : on
l'emploie aussi à faire des matelats et à rembourer
des chaises , IV, 90 ,  91.
Barnewelt ( le'gènèral ) , habitant de l'île de
Beaufort , y a des premiers introduit la culture
du coton, IV, 127; —accueil qu3 l'auteur reçoit
de lui et de sa famille ; sa réputation militaire;
il est membre du sénat : l'un de ses frères est
orateur de la chambre des représentans , l'autre ,
colonel de la milice ,   14^ » *44* ( 3°9 )
Baron ( le docteur) , médecin écocsais établi â
Charles-town , sa réputation ; détails relatifs à sa
plantation sur les bords de la rivière Ashley,
IV , 82 , 83.
Barré (M. James), négociant de Baltimore ,
V,   122.
Bath , baie de la Caroline du Nord, formée par
la rivière  Taar, IV , 236.
Beaufort (rivière de) , difficulté de son passage , IV ,  114, 115.
Beaufort (ilede), dans la Caroline du sud;
comment on y arrive , IV, 115.—Son étendue, 119.
— Ville de Beaufort. Manière d'y bâtir les maisons avec des écailles d'huitres. 120 à 122. — Le
port de, Beaufort est le plus beau de ceux des
États du Sud. Il est difficile de mettre son entrée
en état de défense, 122.—Commerce de ce port, 123.
— On y construit moins de vaisseaux depuis les ravages commis par les Anglais, 124. —Prix de la
construction d'un navire dans ce port, 12$.—Richesse de la végétation dans l'île de Beaufort, ibid.
— La ville n'a point de marché, 126. —Abondance
de la pêche , 127. — La culture de l'indigo y a été
entièrement remplacée par celle du coton , ibid. —
Culture du seigle, de l'avoine, de la patate douce.
Prix des terres. Milice. Salubrité de la ville. Cause
des orages fréquens qu'elle éprouve. Population du
district , son étendue , 142 , i4^> — Opinions politiques. Haîne contre les Anglais. Grand intérêt
pour M. de la Fayette,  144. — Association pour
V 3
m C 3io )
secourir les malheureux ; détails sur cette instîtiH
tion , i45. — Somme accordée par la législature
pour l'établissement d'un collège , ibid. — Club qui
a la chasse pour prétexte et des dîners pour résultats , 146. — L'auteur quitte cette ^e, plein de reconnaissance pour la manière dont les habitans
Font reçu^ 14/, 148*
Beaum_|__chais (M. de). Somme qui lui est due
par l'Etat de Virginie, cause du retard de paiement , IV, 320.
Beauvois (M. de) , botaniste français, fait avec
l'auteur le voyage de Géorgie ; IV, 91 , n3.   .
Belvedere , maison du colonel Howard, près d©
Baltimore , V , 119 , 120.
Berkley (comté de) , en Virginie, V , 76 à So,
-—Le plus riche de ceux de la vallée de Shenandoah.
Sa population. Ses eaux minérales, 84, 85.
Bermuda-hundred.  Voyez City-point.
Betikfoha, rivière de la Floride , IV, 189, 190.
Bethléem , township de Massachussetts, V, 248,
249.
Beverley (le colonel J. Son opinion sur le choix
du successeur de  Washington, V, 233.
Bierofft (le docteur) , habitant de Savannah,
fabrique un sagou avec la patate douce et la moelle
du palmiste. Il tient cette composition d'un docteur
Boswell, qui avait résidé aux Indes Orientales,
IV , i55.
Bingham (M.) , a obtenu à un prix très-bas la
vente d'une énorme quantité de terres dans le dis- (5n )
trîct de Main, V, 186, 187. — Immense étendue
de sa propriété. Inconvéniens de sa manière de spé*
culer sur ces terres , 202 et 2o5.
Bird-ordidary , taverne sur la route de Gooek-
land-court-house à Milford, en Virginie ; état de
la culture dans les environs , V ,12, i3.
Blackstone. Voyez Patucket.
Blandford. Fait maintenant partie de la ville de
Petersburg , en Virginie , et c'est la plus belle portion de la ville , IV , 33g.
Bled. Sa culture remplace celle du tabac en Virginie , IV , 337 , et V , 3g. — Insecte qui le dévore
dans son épi en basse Virginie, et qui oblige à le
hattre aussitôt après la récolte; ce fléau s'arrête,
d'un côté, à la Potowmack , et de l'autre , aux
Montagnes Bleues, V , 21 , 22 et 46 — Détails sur-
la culture du bled en Maryland ; elle y remplace
celle du tabac comme dans tous les États du Sud, 110.
— On cultive peu de bled en Connecticut, i3i.
Bligh (M.), un des plus riches planteurs de la
Caroline du Sud. Il habite en Angleterre. Nombre
de ses nègres, leur produit,  IV , 46»
Block-island, ile de l'État de Rhode-island,
V,  i35.
Bloom (M.) , Irlandais, établi à Norfolk; son
éloge ; il y est propriétaire d'une corderie et d'une
tannerie , IV, 272.
Blount (le général). M. Michaud, botaniste
français, lui confie le soin d'un arbre nouveau qu'il
a découvert dans le Tennessee, IV , 81.
v 4 (3l9   )
Bogardus (M.) , beau père du major Prévost; ses
opinions politiques; ses qualités morales. Sa maison ; sa ferme, V , 268, 269,—Produit de ses terres,
éboulement perpendiculaire d'une montagne située
dans sa ferme , 274, 275.
Boston. Exportations de ce port, depuis 1791
jusqu'en 179e. Total des droits d'importation payés
de 1793 aux six premiers mois 1796. Augmentation
successive du .nombre des bâtimens attachés à ce
port depuis 174g- Quels sont les pays qui alimentent
son commerce. Expédition pour Nootka-Sound et
la Chine, V , i65 à 168. —H y a trois banques à
Boston , 168, 169.;—Boston a pris une très-grande
part aux spéculations sur les terres de la Géorgie ;
pertes éprouvées par les spéculateurs, 192 a 195. —
Événement arrivé dans un spectacle de cette ville,
195 à 197.—Prix du bois à Boston, 199 , 200. —- Ce
qu'on y a pensé de la déclaration faite par Washington , qu'il n'accepterait plus la présidence , 206.
à 209.—Fièvre contagieuse. Moyens employés pour
en arrêter les progrès, 209 , 210. — Effet sur l'opinion dans cette ville, de la résolution du gouvernement français de prendre tout vaisseau neutre,
chargé de marchandises anglaises, 235 à 237. Voyez
aussi la table de la première partie ,  Tome III.
Botetourt (Lord), ancien gouverneur de Virginie. Sa statue dans la capitale de Williamsburg,
IV , 287 , 288.
Brandford , township du comté d'Essex ; État de
ft (5x3 )
Massachussetts. Sa manufacture de souliers, V, 232?
248, 249.
Brigadier's-islakul». Le général Knox y forme un
établissement d'éducation de bestiaux , V, igô\
Voyez aussi la table de la première partie, tome III.
Bristol (comté de) , Etat de Massachussetts. Sa
population. Son étendue. Sa capitale, V, 148 et 149?
Broad-bay , sur la rivière Appamatox , en Virginie, port pour les gros bâtimens du commerce de
Petersburg , IV ,  337.
Broad-river , rivière qui entoure l'île de Beau-
fort dans la Caroline du Sud; elle n'est que l'embouchure de la rivière Coosaw , IV,   120 , 148.
Broke (le gouverneur) , habitant de Richemond
en  Virginie , IV , 347.
Brook-field , sur la route de Boston à Springfield , sa culture ; produits des terres , leur prix,
V , 240 , 241.
Brown (M.), négociant anglais, habitant de
Richemond , IV, 347.
Burr (le colonel), sa bienfaisance, V, 280. ( Voyez
aussi la table de la troisième partie , tome VIII.
Burton (M.) , négociant anglais, habitant de
Richmond , IV, 347.
m
c.
Ça-ira ,  moulin sur la rivière  du Nord ,   V ,
298 , 299.
J  Caliboga-river, dans la Caroline du Sud, IV, 148. L
(3i4)
Cambden (comté de), dans la Caroline du Norêfi.
sa situation , IV , 245.
Campbell  ( M. ) ,   habitant de Petersburg en
Virginie , marié à une française ,  IV ,  340 , 347.
Canaux. Législation sur la dégradation des canaux dans la Caroline du Sud , IV , 23 ; — construction de celui de Santèe , 46, 232 , 233 ; — celui
projette par les planteurs au travers des swamps
jusqu'à Charles-town , 98 à 101; — celui que l'on
construit à travers Disrnal-swamp , son utilité ;
245, 258, 25g ; —canal qui