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BC Historical Books

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Voyage dans les États-Unis d'Amérique, fait en 1795, 1796 et 1797. Tome sixième La Rochefoucauld-Liancourt, François-Alexandre-Frédéric, duc de, 1747-1827 1799

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Array     VOYAGE
DANS
LES   ÉTAT S-U N I S
D'AMÉRIO UE.  VOYAGE
DANS
LES   ÊTATS-U NI S
D'AMER I Q U E. :
FAIT   EN   1795,    I796   ET    1797,
Par LA ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT.
TOME   SIXIÈME.
A   PARIS,
r Du Pont, Impriraeur-Libraire, rue de la Loi, N.° 123>
Chez } Buisson , Libraire, rue Haute-feuille.
( Charles Pougens , Libraire, rue St-Thomas du Louvre.:
LAN   VII   DE   LA  REPUBLIQUE*
m*mmmM  TABLE
DU  SIXIÈME VOLUMEj
VOYAGE   A   FÉDERAL-CITX
lî N      1797.
Jtto ute de Philadelphie à Chester et Wilmington $
Pages t]
Moulins de Brandywine , 11
M. Gilpin, sa Papeterie, 2.5
I,e docteur Warton et sa ferme, 37
Rivière de Brandywine , et Wilmington , 34
IL tat de Delaware , Constitution , Loix, 4a
Route à Newcastle, et Newcastle, 5%
Route de Warwick; Red-lion, Midlelon, 55
Warwick. Culture et maladies des bleds, [5g
Chester-town. Manière dont la justice y est rendue..
Observations sur l'esclavage, 63
Le colonel Thylman , 80
Observations générales sur la population du bas Maryland, 84
Isle de Kent. Passage delà Chèsapeak, 91
uinnapolis, 92
Histoire , Constitution et Loix du Maryland, 98
Route à Fédéral-city ,                                          107 » J
■•V
V
'^Fèdéral-city »
Pages 12»
"George -town;
i56
'Chûtes., de la Potowmack ,
161
M. Law ,
164
Alexandrie,
i65
Route de Fèdéral-city à Baltimore ,
170
Baltimore ,
i73
Bush-town ,
178
Route de Bush-town au Hâvre-de-Grace
183
Hdvre-de- Grace,
i85
Pêche des harengs ,
188
Route du Hâvre-de-Grace à Elk-town ,
190
Elk-town,
§g
Observations générales sut le Maryland
198
Retour d!Elk-town à Philadelphie ,
208
M
Observations minéralogiques ,
209
Nature des bois ,
II
SÉJOUR  A PHILADELPHIE.
Pens yl van
Commencement de l'Etat de Pensylvanie,
Constitution de l'Etat. Commencement de la
lution,
Constitution actuelle,
Des Loix en général,
Des Loix civiles en particulier f
'Loix criminelles. Prisons ?
Loix de Police ,
Loix militaires,
2l5
•êvo-
224
227
233
a35
244
269
373, v%
'Loix d'administration , Pages 276
Loix de finance , 280
Loix sur la vente des terres , 387
Commeroe de la Pensylvanie en général, et de Philadelphie en particulier, ao5
Banques à Philadelphie , 3o8
fille de Philadelphie, hôpitaux , marchés, ect., 3ia
Mœurs,                                                            3a&  VOYAGE
DANS
LES    ÉTATS-UN IS
D'AMÉRI QUE.
TROISIEME   PARTIE.
VOYAGE
A  FÈDÉRAL-CITY  EN   1797.
Route de Philadelphie à  Chester ec
yyilm ingt o n.
L'ekkui, la mélancolie me chassent de
Philadelphie, et me font chercher dans, le
mouvement quelque distraction et quelque repos. C'est vers Fédéral-city que je me dirige.
Je fais cette excursion plus isolé encore que
dans mes voyages des années dernières, puisque
j'avais alors mon pauvre et fidèle chien Cartouche , et qu'à présent il est trop vieux ,
Tome VI. A trop infirme pour venir avec moi : ainsi les
moyens de consolation disparaissent à mesure
que le besoin en est plus grand.
Je pars le 26 mars 1797.
Le chemin de "Wilmington quitte la ville
de Philadelphie par ces longues rues que
Guillaume Penn avaient tracées dans son
projet d'unir par la ville la Delaware au
Skuylkill, niais qui ne sont encore bâties
que jusqu'au tiers de leur longueur projettée.
Des barrières les bordent régulièrement , et
enferment des terreins cultivés , en fermes
ou en jardins. Quoique d'un sol mauvais ils
sont d'un grand rapport, parce que la proximité de la ville permet d'y répandre du
fumier en abondance , et donne aussi à leurs
productions une vente sûre à un prix élevé.
Le fumier se vend par charretée à Philadelphie ; il revient à environ un dollar les deux
milliers ; mais les cultivateurs l'employent
beaucoup trop frais.
On passe la rivière du Skuylkill à Gr'ay's-
ferry ; le chemin avant d'y arriver tourne au
dessous de Woodlands , maison de M. William \
Hamilton qui est vantée, et que l'on découvre
sur une élévation de l'autre côté de la ri-
' ^vière. La vue en est admirable , et c'est tout
l'éloge qu'on peut lui donner. La maison est (3)
petite et mal construite , quoiqu'avec une
sorte de prétention , en assez mauvais état de
réparation et mal meublée. A une belle serre
chaude près, où M. Hamilton élève les plantes
qu'il se procure à grands frais, de'toutes les
parties du monde, son jardin est mal soigné,
et a peu d'apparence. Il est propriétaire de trois
à quatre cents acres de terres environnantes,
dont avec quelques soins et quelques dépenses
il ferait une ferme agréable à l'œil, et lucrative. Sa maison, ses jardins recevraient autant d'orneraens du voisinage de ces terres
bien tenues , qu'il recevrait lui même de profit de leur produit ; mais soit insouciance,
soit manque des premiers fonds nécessaires
pour défricher ces terreins , ils restent sans
culture , et sa maison paraît entourée d'un
désert. D'ailleurs nul homme n'aime plus à
recevoir ses amis , et ne'Ies reçoit mieux que
M. William Hamilton, qui est gai , bon compagnon , convive agréable , et qui a toutes
les formes de la bonne compagnie.
Gray's-ferry offre lui-même un joli point
de vue. La maison où se reçoit le péage,
groupée, avec les bâtimens assez nombreux
d'une auberge qui y est jointe , au milieu
des gros morceaux de roc qui bordent en ce
point la riye Sud du Skuylkill, et des arbres
A a ( Il
qui croissent parmi eux , présente un aspect
réellement piquant. Cette auberge est le lieu
de rendez-vous de beaucoup de parties en
été, et souvent en h y ver le but des promenades en traîneaux de la jeunesse de Philadelphie qui s'y arrête, y dîne et y passe quelquefois la nuit à danser.
D'ailleurs on ne rencontre de ce point jus-
ques à Chester aucun aspect agréable. Le
pays est plat sans être uni ; quelques ravines
le rendent inégal , mais toutes les cîmes de
ces butes , coupées par les ravines, sont de
la même.forme et du même niveau. Le pays
est partout cultivé , et les bois ne s'y trouvent
plus que par bouquets. Mais la culture en est
peu soignée. Quelques maisons bâties en débris de rocs unis avec du mortier de terre ,
une moindre quantité en briques , et ce sont
plus jolies , un plus grand nombre en
troncs d'arbres fixent la vue , et la fixent sans
agrément. Les huiles de bûches ou de planches , telles qu'il n'y en a point de plus
mauvaises dans les plus pauvres parties de
la France, couvrent le pays. L'habitant y est
propriétaire , cultivateur ; il y vit bien , cela
est bon, mais dans les parties les moins habitées , les plus reculées de l'Amérique où
j'.ai été, je n'ai jamais vu une plus grande pro- (5)
portion de maisons misérables. Les hommes,:
les femmes qu'on voit sortir de celles-ci sont
mal habillés, et ont l'apparence de la pauvreté.
Les enfans y sont en guenilles et presque nuds.
Le moment actuel ne montre pas d'ailleurs la
campagne à son avantage. Rien n'y pousse
que les bleds, et ils ne sont point en grande
quantité dans  ce trajet ,  tout le reste est
mort. Les  eaux des creeks qu'on traverse,
celles de la Delaware, qu'on apperçoit souvent ,   sont  jaunes ,  bourbeuses ; leur couleur est celle des terres qui les bordent, et
les éternelles clôtures  de bois qui attristeraient à  elles seules  le  plus riant  paysage
ajoutent à l'insignifiance de celui-ci, et à la
teinte de mélancolie que lui donne la saison.
Un petit creek qui se trouve avant d'arriver à
Chester , fournit à Philadelphie par les bancs
de pierre qui le bordent les pavés de ses rues ;
des sloops le  remontent jusqu'à «n mille de
son embouchure dans la  Delaware , et font
constamment le trajet à la ville et le retour.
Chester est le chef lieu du'comté qui porte
ce nom dans l'Etat de Pensylvanie.   La cour
des Comrnoh-pleas , et les  Quarter-sessions
des juges de paix s'y tiennent.   Cette   place
est d'ailleurs célèbre dans les annales de la
Pensylvanie,   comme  celle   où la première
A 5 -J
(6)
assemblée coloniale s'est tenue, et c'était eîî
décembre 1682. Chester est une réunion
d'une soixantaine de maisons assez bien bâties,
dont cinq à six auberges à réputation, très-
fréquentées par les stages , qui sont multipliés
sur la route de Baltimore , et sur celle de la
partie Est du Maryland, et par les voyageurs,
souvent encore par des parties de plaisir de
Philadelphie ; enfin , par des arrivans de la
mer qui débarquent à ce point pour éviter le
reste de la navigation de la Delaware jusqu'à
Philadelphie, souvent longue, quand la marée
n'est point favorable.
La vue de Chester a une grande réputation,
et cela sans doute , parce que la ville , bâtiç
sur un tertre un peu plus élevé que le reste
du pays , domine assez loin à droite et à
gauche la plaine , et en face la rivière de la
Delaware, avec les terres de Jersey au-delà;
mais l'oeil, dans toute l'étendue qu'il parcourt,
ne voit rien qu'uniformité , les champs sont
plats , dépouillés, de ces arbres épars , qui, en
Europe, leur font une si agréable parure. Les
côtes du Jersey sont plates aussi. L'on peut à
peine y découvrir quelques pauvres log-
houses, bâties à de grandes distances , et qui
entourées de deux à trois acres de défriche*
mens , se perdent dans les forêts où elles sont
adossées. (7)
Nous avons vu à l'auberge une grande succession de voyageurs, pendant les deux heures
que nous y avons resté , presque tous obli-j
geans , conversans , bonnes gens. J'en ai peu
rencontré d'une autre espèce, en Amérique t
dans les voyages déjà longs, que j'ai faits de
tous les côtés , et toujours j'ai eu lieu de me
confirmer dans l'idée que le peuple d'Amérique est g néralement un bon peuple. On
sait bien que je ne veux point parler des habi-
tans et sur-tout des grands habilans des
grandes villes.
Le comté de Chester est peuplé d'environ
trente mille âmes, et a cinquante milles de
long, sur quarante-cinq de large. Il s'y trouve
beaucoup de mines de fer, qui cependant jusqu'ici n'alimentent que sept à huit forges. Peu
de milles après avoir quitté Chester , on entre
dans le petit État de Delaware, et on s'en
apperçoit par le mauvais état des chemins, et
des ponts qui sont presque tous en bois. Le
pays devient plus montueux : il est couvert de
rochers, qui ne sont pas même enlevés du chemin , et qui, s'ils étaient brisés, le rendraient,
avec peu de travail, durable et excellent. La
culture y semble encore plus négligée que
dans la partie voisine de la Pensylvanie. Les
labours sont mal faits , les sillons ne sont pas
A 4 (S)
seulement droits. Les terres sont, la plupart f
submergées, quand le plus petit soin les pourrait dessécher. Les maisons sont encore plus
mauvaises. De quelques points du chemin,
on peut appercevoir à la fois, dans un tems
clair , la ville de Philadelphie et les caps de
la Delaware.
À moitié chemin de Chester à Wilmington , est une auberge où s'arrête communément le stage. Elle était tenue , il y a trois
ans, par un Anglais dissenter, qui, dans sa
fureur démagogique, .avait fait peindre sur son
enseigne une femme décapitée, le tronc sanglant, la tête à côté, et pour inscription : Jt
la reine de France guillotinée. Aucune autorité n'avait le droit de lui faire ôter cette
horrible enseigne dont tout le monde était
révolté ; et comme c'était la seule auberge sur
la route à cinq milles en-deçà ou au-delà , oh
"ne pouvait l'abandonner. Ce que les loix ne
pouvaient pas , l'opinion publique l'a fait.
L'horreur pour cet infâme tableau a été si générale et si prononcée , que le vilain aubergiste a été obligé de changer son enseigne ,
ou au moins de la dénaturer. Il ne voulait
cependant pas abandonner l'idée entière. La
femme est restée sans tête , mais debout ,
sans aucune trace de sang, sans aucun indice ( 9 5
de supplice , et l'inscription en était : XA la
femme qui se tait. Cet homme avait fait
ainsi en partie réparation publique de son infamie , et était resté méprisé. Son auberge ,
néanmoins , continuait d'être fréquentée ,
puisqu'encore une fois , elle était la seule.
D'autres tavernes se sont depuis établies aux *
environs , et un nouvel aubergiste , successeur du dissenter , a changé jusqu'à la forme
de l'enseigne , et y a fait mettre l'inscription
du Pratical farmer, le fermier pratique.
J'ai vu aujourd'hui, ce qui est heureusement rare à voir dans les Etats-Unis , deux
femmes sortir de leurs maisons à l'approche
du stage, pour présenter de mauvaises pommes
aux voyageurs. Ces femmes ne demandent
point l'aumône , mais elles la reçoivent. De
ce nombre est une fille qui a quatorze en-
fans , tous de différens pères , sans s'être jamais mariée , et sans même pouvoir précisément les désigner. Cet exemple serait cité ,
comme scandale , même dans nos Etats européens ; mais cette pauvre fille , à l'aide de
son travail, et de quelques dollars que la
bienveillance des passans lui procure , a élevé
ses quatorze enfans , sans être à charge à
l'Etat, et sans avoir reçu le moindre secours
des   pères de ces  enfans qu'elle ne  connaît (  10)
même pas. Ce dévouement louable fait excuser un peu le libre usage qu'elle a fait de sa
grande fécondité.
Le creek de Brandywine sépare le hundred
de Brandywine d'avec les liberties de Wilmington. Les hundreds sont dans quelques
Etats d'Amérique, comme en Angleterre,
une division des comtés, et il en est ainsi dans
l'Etat de Delaware. Ils n'en contiennent pas
plus réellement le nombre des cent paroisses
que leur nom semble désigner ; mais ils sont
plus réellement qu'en Angleterre , un degré
dans la hiérarchie administrative de l'Etat de
Delaware , qui est divisé en comtés et hundreds. Chaque hundred a ses officiers, et
les choisit. On y répartit par individu la part
de taxe que le comté donne au hundred , qui
est déjà composée de la taxe pour l'Etat et de
celle pour le comté, à laquelle les officiers du
hundred ajoutent celle nécessaire pour les
fraix qui lui sont particuliers. Quelques villes
obtiennent de l'assemblée de l'État le titre de
hundred , et s'administrent elles-mêmes. Mais
ces villes ne sont point, comme en Europe,
concentrées à l'enceinte de leurs murs ; elles
ressemblent plutôt aux municipalités actuelles
de la France, et s'étendent selon les circonstances à une distance , plus ou moins grande. 111 )
Wilmington , sans être la capitale de l'État
de Delaware , ni du comté de Newcastle
auquel elle appartient, est la ville la plus
peuplée de l'Etat. On y compte environ
quatre mille cinq cents habitans , sans parler
des Français qui, venus presque tous des îles,
en augmentent la population de trois à quatre
cents depuis environ trois ans. Cette ville ,
ainsi que Philadelphie et que beaucoup d'autres villes de l'Amérique , n'occupe point
tout le cadre qui lui est tracé , et ses maisons , quoique presque toutes bâties sur les
rues, ne sont pas cependant contigûes. Il se
trouve des champs même assez vastes entre .
quelques unes. Elles sont généralement jolies,
bâties en briques, propres . et presqu'entière-
ment à la manière anglaise.
Le territoire de la ville occupe environ
quatre milles quarrés ; indépendamment de
son tracé.
Moulins de Brandywine.
En avant de Wilmington, est, situé Brandywine, c'est-à-dire le corps le plus considérable de maisons appartenant au hundred
de Brandywine. Ce village ou plutôt ce hundred prend son nom du creek qui le traverse, (12)
et quia sa source à quarante milles de la Delà-'
ware, dans les montagnes de la Pensylvanie.
Il est assez rapide et roule assez d'eau pour
faire dans son cours mouvoir soixante à quatre-
vingt usines. Presque toutes sont des moulins
de différentes espèces, à papier, à poudre,
à tabac, à scie, à foulon, à farine. Ces derniers sont les plus nombreux. Les plus considérables d'entr'eux sont près du pont sur
lequel le chemin traverse le creek. Toutes
les opératioins de ces moulins se font par l'eau,
depuis le déchargement des sloops qui apportent les bleds , jusqu'au 'dernier perfectionnement de la farine. Ainsi le montage
des sacs au grenier, leur nettoiement, leur
moulage, leur blutage s'opèrent sans qu'aucun ouvrier y mette la main. Ces moulins
sont pareils à ceux du pont de Londres , et à
ceux que les frères Perrier ont fait construire
à Paris près le Gros - caillou. La pompe à
feu est le > moteur de ceux-là ; mais la différence du moteur premier n'étant rien, pourvu
qu'il soit suffisant pour les mouvemens secondaires , les moulins de Londres et de Paris
donnent une idée assez exacte de ceux de
Brandywine. Il est cependant pour le passage
de la mouture au blutage , une différence à
l'a vantage de ceux-ci. A Londres et'à Paris,
^■jmfT ( i )
ïa farine moulue tombe dans des espèces de
tonneaux   qui  sont   enlevés   ensuite   par   la
mécanique , à un étage où  ils sont vuidés,
et où les farines sont remuées par  la main
d'ouvriers , pour les rafraîchir avant que de
les faire arriver dans le blutoir,  au moins
il en était ainsi quand j'ai quitté l'Europe. A
Brandywine,  la farine  sortant de la meule
tombe sur un cylindre de bois, armé de petites aîles détachées et disposées de manière
à ce que leur  suite  fasse vis.  Ce cylindre ,
renfermé  dans  une auge,   est   incliné  vers*
une boëte, de façon qu'il sert de conducteur
pour y mener la farine qui y arriverait en trop
grande quantité si elle y tombait perpendiculairement de son propre poids, et qui n'y tombe
rait que lentement et par intervalle , si elle y
était conduite par un simple plan incliné. Une
chaîne de petits augets d'environ trois à quatre
pouces cubes , plonge dans la boëte qui reçoit
la farine. Cette chaîne sans fin est enfermée
dans de longues, boëtes de bois perpendiculaires. Elle tourne sur deux pivots, un placé
dans la boëte où les petits augets s'emplissent
de la farine qu'ils y puisent, l'autre au quatrième étage, où les mêmes augets se déchargent, et  d'où ils redescendent vuides pour
recommencer perpétuellement la même opé- ( i4)
ration. Cette farine, versée en haut par les
augets, tombe sur un plancher circulaire incliné , percé de plusieurs trous vers son centre;
elle y est remuée par un râteau de toute la
largeur du plan , dont les dents sont placées
de manière à aider doucement cette farine â
se diriger vers ces trous, au travers desquels
elle descend refroidie dans les blutoirs : differ
refis eux-mêmes de ceux de France et d'Angleterre , en ce que l'étoffe qui les couvre ,
et au travers de laquelle passe la farine, est
de soie, et d'un tissu très - fin et très - serré.
Les meuniers prétendent que, quoiqu'ils payent
six dollars l'aulne de cette étoffe, son usage;,
est économique. Elle est d'ailleurs jugée par
eux préférable pour la beauté de la farine. Ces
blutoirs ainsi couverts, durent cinq ans d'un
travail continu , sans être renouvelles ; il faut
environ douze aulnes d'étoffes pour les couvrir. Ces étoffes ont été jusqu'ici tirées de Hollande ; on en commence une fabrique à Wil*
mington.
Chaque paire de moulins a son cylindre
garni d'ailes , sa chaîne d'augets , son plau
circulaire incliné et son blutoir. Ce mécanisme qui, de la meule, porte la farine au
blutoir, a été inventé il y a cinq ans par
M. Evans de Philadelphie, qui a obtenu une (i5)
patente en conséquence, et il porte son nom.-
Il y a trois paires de moulins à celui que
nous avons vu, c'est-à-dire six moulins et
douze meules. J'entre minutieusement dans
ces explications pour éviter l'erreur. D'ailleurs , toutes les parties de la machine, les
roues, leur engrainage, les lanternes, etc.,
sont moins bien exécutées qu'en Europe.
Le propriétaire du moulin que j'ai particulièrement examiné est un quaker nommé Tat-
nall. Son gendre Thomas Léa s'est chargé de
me faire tout voir ; c'est un homme d'environ
trente ans, quaker aussi, grand, bel homme,
gai, agile, bon patriote américain, se persuadant qu'où ne fait rien de bien , qu'on n'a
d'esprit qu'en Amérique; que l'esprit, l'imagination , le génie de l'Europe sont aujourd'hui
en décrépitude, (ce sont ses expressions) tandis
que le génie de VAmérique dans sa force ,
conçoit , invente , perfectionne. Cette idée
étonne peu dans Thomas Léa qui n'est qu'un
excellent meunier ; elle fait même plaisir à
entendre de sa bouche, parce qu'elle tient à un
enthousiasme patriotique dont l'exaltation a
d'autant moins d'inconvéniens chez lui, qu'elle
ne l'empêche pas de profiter de toutes les bonnes inventions d'Europe, qui peuvent améliorer son moulin ; mais  on retrouve cette ( i6)
erreur dans presque tous les Américains, législateurs ,   administrateurs,  aussi bien que
meuniers, et elle y est moins innocente.
D'ailleurs, Thomas Léa est l'homme le
plus ouvert, le plus obligeant} il a répondu
avec une complaisance entière à toutes mes
questions, et souvent avec plus d'étendue que
je n'osais leur en donner. Il est partner
de son beau-père ; leur moulin ne travaille
point pour le public, mais uniquement pour
eux. C'est ce qu'on appelle une manufacture
de farines. Ils achètent en Virginie, en Maryland , dans l'État de New-Yorck, leurs bleds
que deux sloops qui leur appartiennent vont
y chercher ; ils le convertissent en farines,
et les mêmes sloops les reportent ainsi manufacturées, à Philadelphie où elles sont vendues pour l'exportation. Leur moulin moud
environ cent mille boisseaux de bled par an.
Six hommes seulement en font le service ,
et leur fonction la plus habituelle est de
mettre la farine en barrils ; ces hommes reçoivent de six à huit dollars par mois , et sont
en outre nourris, habillés, blanchis. Cette manufacture de farines emploie vingt - quatre
autres hommes , tant pour la conduite des
sloops que pour la fabrication des barrils.
Les faiseurs de barrils sont à la pièce et
peuvent ( i7 )
peuvent gagner un dollar par jour, mais ils
doivent se nourrir et s'entretenir. Tatnall
n'occupe point de nègres, parce qu'ils ne sym-
patisent point avec les blancs, qu'ils sont lents
et qu'ils travaillent mal. Les loix de l'État de
Delaware permettent l'esclavage, mais les
quakers, comme l'on sait, n'usent point de
cette permission.
Presque tous les ouvriers employés dans
ces moulins sont étrangers, la plupart. Anglais
ou Irlandais. Les meuniers se plaignent de
leur ivrognerie, de leur paresse , et leur préféreraient des ouvriers français, s'ils pouvaient
s'en procurer, comme plus laborieux et plus
sobres ;   ils   en désirent  ardemment.
Le commerce des bleds est meilleur aujourd'hui qu'il n'a jamais été , au moins se vendent-ils plus cher. Le prix du boisseau, en
tems de paix, est ordinairement de sept
schellings. Il est monté en janvier 1795 , de
dix à dix et demi et s'est élevé jusqu'à treize;
ou quatorze dans les dix-huit mois suivons.'
H est enfin retombé , mais non pas a^heSu^
coup près à son ancien niveau. Le boisseau?
pèse soixante livres. Cinq boisseaux donnent'
un barril de première farine , du poids de
cent quatrevingt-seize livres , indépendant
ment des trois autres farines inférieures. Le'
Tome VI. B ( i8 )
prix de la farine de première qualité est de
huit dollars et demi ; de la seconde , huit
dollars ; de la troisième sept ; de la quatrième
cinq. Le son se vend un huitième de dollar
le boisseau pesant trente-cinq livres, il s'envoie aussi à Philadelphie. Voici le détail du
produit de cent boisseaux de bled que m'a
donné Thomas Léa : dix-neuf barrils farine
de première qualité , deux de seconde, trois
de troisième , un de quatrième ; et trente
boisseaux de son. Total : cinq mille neuf
cent dix livres de poids ; perte quatrevingt-
dix livres.
Le bled de Maryland, c'est-à-dire de l'Est
du Maryland, fait la plus belle farine à raison de la bonté de la terre et de la promptitude de la crue du bled ; mais cette farine
est moins pesante ; celle de New-Yorck , inférieure en qualité superfine, quoiqu'excel-
lente, est plus lourde parce que le bled croit
plus lentement. Le bled de l'État de Delaware est à-peu-près de la même qualité que
celui du Maryland. Le maïs occupe aussi
beaucoup les moulins ; sa farine est souvent
employée pour du pain , des gâteaux ; elle est -
dans beaucoup de parties des Etats-Unis , la
seule dont on fabrique le pain. Dans d'autres
elle est préférée pour cet usage /même sans.
&awifi.v ..'mr-** (!§)
motif d'économie ; elj$w&3Ê -éi&nè rec-omman-*
dée par les tnéâecins^pcomme plus saine. On
en engraisse: aussi la:volaille, le.bétail, et
elle est exportée aux îles en grande abon-
dance^.fîskûme cerïgrteiû contient plus d'humidité'.que lejf*Qment , il. esfckvant que d'étne
porté sous la meule , mis'ïâèSéeber sur une
aire édhsaàffée par un four. Le boisseau coûte
à présent cinq schellings. Il pèse cinqu^n^ê^
^ six livEéft^'sb» piîoidjttlfe ejfe feçine est de cin-
quatrèaepiatre, Le blutageRépare deuxfarg^s
du maïsfjS^^s^ïseconde i&3&if§J!$fise/ gous la
meule, et eafeu^e^guê^ée avec la prem^e
pour n'en faire qu'une. Le barril se ven^'t^Hs
dollars u^ŒEÊiers ; le s.eh^qsHarijfc'iesl j*8MBSnqli'en
.petite quantité y est raèlé.-«&îifi sont rlei%^8$-
. seagnBnnmèvqtfeaj'ai obtenus^d^ bpnnffi|ponftâ\s „
.Léa. Parmi les. onze autres mouli^g^qui en-
rourenblejsiôitjjgwe^ô^Ofttja^si-eonsidér^bj^s,
-les a^madesont rnoinsstesrigfeces de la rivière
font chomjmen^èsam^u^s-deBrandèvywe quelquefois é^sqptfàsiàeffcx"tmi>&-, mais* ^quelquefois
aussi seuiemjint.. trois semaines , selon la
rigueur de l'hiver,.'..uadgj a    jlfg^j^g
C est sûjars que  less-meûniers  règléaifrleujr
compte de l'anaàée ;  ils le font f^jteajesafr,
5p»isj^^?p^6fe&ïm1^iàè^chètent le,<}5l$éb, leurs
facteurs payent comptant, et qu'ils sont payés
B 2 (   20  )
de leur farine à chaque livraison , par un
billet à soixante ou quatrevingt-dix jours de
vue, qu'ils escomptent sur-le-champ à-la
banque.
A cette époque , ils suspendent le payement
de leurs ouvriers, qui, assez bien payés
dans le tems de l'ouvragé, pour ne travailler
que'cinq jours paros&maine , même quand
ils sont à la tâche , supportent sans peine
cette1 suspension de salaire, et n'en sont pas
moins en état,   après   quelques   années   de
-travail, d'acheter une petite-propriété dans
les pays -nouveaux-,  ce qu'ils-ne"manquent
'plffis &gifaire.
Un autre méûrntï$? gaussa ;quaker , dont le
moulin est ausB-««!w*sidei3al$eVJ que celui de
M. Tatnall, a établi^^^p^is^B|iVBrourTun an,
une impression de toiles; les cuves , presses,
etc., sont serv^es^ptAïjlêî'méqamsme du■ iÈfà&-
Cett6Jmanufactdr.esao!aissànte occupe environ douze à 'quinaét^efavrièys • à l'attelijsa^,
indépendamment d'une douzaine de petites
filles employées chez elles à remettre au pinceau les couleurs échappées à: I-intpression ,
ou celles qui ne peuvent y être mises autrement. Presque- tous les ouvriers de cette manufacture sont Anglais ou Irlandarsj?£tstgagnent
un dollar par jour et doivent s'entretenir de (21   )
tout': l'ouvrage nous a paru bien fait. Presque
toutes les toiles que l'on imprime viennent de
l'Inde, et sont rachetées par les marchands
de Philadelphie. Il s'élève aussi à Wilmington une manufacture d'étoffes de coton ; elle
n'est pas encore commencée, mais elle le
sera promptement. Toutes les machines, tous
les métiers sont prêts. C'est le système entier
des machines d'Arkwright, pour carder, faire
des mèches, filer, bobiner, etc. Les fonds de
cette manufacture sont faits par un habitant très-riche de la ville. Tous les ouvriers?
sont Anglais, ils ne sont encore que quinze ;
on en attend cinquante de plus. Les machines
semblent bien faites (*).
J'ai visité aussi la manufacture où se fabri-
(*) Tous les détails sur le commerce et l'industrie de
Wilmington avaient été recueillis iiy a deux ans dans un
petit Voyage que j'y fis avec M. Vining , sénateur an
congrès pour l'Etat de Dela,ware. Je les replace ici, ils
sont exacts à quelques variétés près dans les prix des
farines. La manufacture de coton alors commençante,
s'était fort étendue , avait prospéré, et elle avait été
transportée à quelques milles de Wilmington sur le
creek de Brandywine, elle vient d'être brûlée l'hiver dernier. On s'occupe de la rebâtir. La manufacture des
étoffes de soie pour les blutoirs s'est étendue, perfectionnée , et a beaucoup de débit.
B 3 (2s)
quent ces étoffes de soie qui forment les blutoirs. Elle est encore conduite ,par des Irlandais. C'est même un Irlandais qui en est le
propriétaire et le chef. Cette fabrique qui
n'a encore que trois métiers ne fait que cette
espèce d'étoffe à différents degrés .de finesse,
selon la qualité de la farine qui doit passer au
travers. Elle n'est établie que depuis un an,
etdonne déjà du profit à son maltreat moins
à ce qu'il nous a dit. Quand, elle sera connue
davantage, elle en dfsmera de plus grands;
ses étoffes se vendent à un prix plus bas
que ne reviennent cellfiStd^Hgpjlande, et elles
sont aussi bonnes au dire des meuniers qui
s'en servent. Dans un- pays peuplé; desmcni*
lins , comme l'Amérique, l'avantage de cette
manufacture doit être immense, car la préférence est donnée par tous les meuniers
d'Amérique, comme par Thomas Léa, à. ces
étoffes pour les blut^jçs, sur lesD étoffes de
laine, dont l'usage est, à ce que dit le propriétaire , exclusiverrfëfft-përmis en Angleterre
par un acte du parlement.
Cet établissement tire aujourd'hui ses soies
de la Géorgie. Un peu plus de prévoyance et
d'activité dans les Américains leur ferait plan-,
ter des mûriers, élever des vers à soie par-tout (a3)
le continent.  Ils créeraient ainsi un   grand
moyen de richesses pour leur pays (*).
M. Gilpin,  sa  Papeterie,
J'ai dit que le creek de Brandywine dans
son cours qui , sur l'État de Delaware, n'est
que de sept à huit milles, fait mouvoir environ soixante moulins de différentes espèces.
J'ai visité celui à papier de M. Gilpin, marchand estimable de Phdadeîphie , avec qui
j'ai quelques relations. Ce moulin est à deux
milles et demi de Wilmington, daja&We position vraiment romantique ; car ramantiqsàe
en fait de vue, me semble vouloir dire sauvage, triste et un peu douce. Voilà ce qu'est
la position du moulin, et sur-tout delà mai-,
son des propriétaires. Deux montagnes assez
élevées, presqu'entiérement couvertes de bois,
ne sont séparées que par le creek de Brandywine, qui , malgré qu'il ait assez de pente
et de   force pour   faire  mouvoir  un grand
(*) Il est douteux que la culture de la soie puisse de
longtems être profitable en Amérique , et la raison en a
été très-bien exposée par l'auteur en plusieurs autres occasions. La soie demande des manipulations trop multipliées pour un pays où la population est faible , et la main
d'oeuvre nécessairement chère. (Note de l'Editeur).
B4 (   24)
nombre d'usines , coule presque sans bruit.
Sa largeur est d'environ soixante toises. Son
cours est contrarié par une multitude de rocs
dont la plupart ne s'élèvent point jusqu'à sa surface. Ces rocs couvrent aussi au milieu des
bois une partie des montagnes. Ils sont de la
même nature que ceux qui se trouve par-tout
dans le pays, particulièrement depuis Chester.
C'est un grès semblable à celui de la forêt de
Fontainebleau.
Quelques arpens autour de la maison sont
défrichés et mis en prairie. Cette maison est
bâtie sur un terrein assez élevé pour voir pendant quatre à cinq cents toises le cours du
creek de Brandywine, et pour le retrouver au
travers des arbres, se joignant à trois milles
delà à la rivière Christiana , qui elle-même
se jette à l'instant dans la Delaware. Cette
vue est sauvage, douce: elle me plait, et doit
sans doute être plus agréable en été ; mais
elle est de beaucoup inférieure à un grand
nombre de vues de la même espèce, que l'on
trouve dans les Vosges, sans parler de celles
des Alpes..
Le moulin à papier est au-dessous de la
maison. Il a deux atteliers toujours en activité.
Le chiffon y est broyé et macéré par des roues
verticales, dont les bandes larges de six pouces
ou à-peu-près , sont armées de lames de feç (25)
coupantes, et broient le chiffon contre six
autres lames fixées longitudinairement au fond
de la cuve, dans laquelle cette roue tourne;
je décris ce procédé, parce qu'il n'est pas employé en France, ni en Hollande : d'ailleurs
tous les autres procédés sont les mêmes, avec
moins de perfection.
Les chiffons ne sont pas comme en France
apportés à la manufacture par des hommes qui
les ramassent dans le pays. La petite population
de l'Amérique ne permet pas cette activité.
Ils sont achetés par des commissionnaires dans
les villes les plus habitées, et jusqu'à trois cent
milles de distance, et envoyés par eau à Wilmington , d'où ils sont apportés dans des charrettes à la manufacture ; car la navigation du
creek de Brandywine ne s'étend pas au-delà
du pont, sur lequel passe le chemin de Wilmington. iNÉÉÉ
La manufacture de M. Gilpin consomme
par' an près de cent milliers pesant de ces
chiffons , avec lesquels elle fabrique quatre
mille rames de papier de différentes espèces.
Le prix des chiffons est de trois à neuf
dollars le cent pesant , selon leur finesse ;
mais le calcul moyen les porte tous à quatre dollars et un tiers. Ces chiffons sont à
'la manufacture , divisés en rieuf classes , et fm
employés en conséquence pour faire depuis
le papier vélin jusqu'au gros papier gris.
Le papier à lettre vélin se vend quatre dollars la rame. Il n'est pas à beaucoup près ni
si blanc ni si uni dans sa pâte , que le beau .
papier vélin d'Europe, mais c'est du beau et
bon papier. Le grand papier pour les grands
livres de maichand, sans être vélin, se vend
jusqu'à treize dollars la rame. L'associé de
M. Gilpin (M. Gifin) qui a eu la complaisance de me montrer la manufacture, est Irlandais. Il est ouvrier lui-même, c'est-à-dire,
connaissant de longue main tous les détails
de l'ouvrage. Le moulin emploie journellement
vingt-six à vingt-sept personnes. Sept sont des
ouvriers principaux occupés à la cuve et à la
fabrication des feuilles. Ils reçoivent depuis
quatre jusqu'à sept dollars par semaine. Ce
sont aussi des Irlandais. Les autres ouvriers
inférieurs reçoivent trois dollars, les filles un
dollar.
Quoiqu'il y ait cinq autres moulins à papier
établis dans l'État de Delaware, et de quatre-
vingt à quatrevingt dix dans l'État de Pensylvanie, M. Gifin dit que les ouvriers ne sont pas
extrêmement difficiles à trouver; tout Irlandais
qu'il est, il ne se loue pas plus que les meuniers
de Brandywine de la sobriété de ses compa-
&3WWÏ~ (   27   )
triotes. Sans doute ce genre de mantsiaeture est
utile à ses propriétaires, puisque M. Gilpin va
bâtir un nouveau moulin à papier à trois cents
toises au-dessus. Les papiers fabriqués lui sont
envoyés à Philadelphie d'où ils sont distribués
par parties considérables aux marchands en
détails. Les petits moulins débitent autrement
leur papier. Ils l'envoient à Philadelphie dans
des charrettes qui se promènent dans les rues , "
et le vendent par cahier , ou par rames , à
ceux qui en veulent.
Le Docteur TVarton et sa Ferme.
Du moulin, j'ai traversé la rivière,et les
bois pour aller dîner chez le docteur PVarton ,
à un mille, de Wilmington , sur le chemiri
de Philadelphie. Les arbres les plus communs
de ces bois, sont le chêne , le châtaignier ,
l'hicory. On y voit aussi en abondance des
cèdres, connus en Europe sous le nom de
cèdres de Virginie , des pins d'Ecosse , des
pins du Lord , des sapkis. Le bois de cèdre
est généralement -employé pour les poteaux
qui soutiennent les bois fendus , dont chaque
champ est entouré. Ce bois oecédre , mis en
essente, sert aussi à couvrir les maisons.
Le docteur Warton, élevé aux jésuites de ( 28 )
Saint-Omer en France, devenu depuis ministre -
anglican, est un très-bon homme; il a passé
beaucoup de tems en Angleterre, et en a apporté de fort bonnes connaissances en agricul-.
ture , quoiqu'encore un peu mêlées de préjugés. Il parle, français, il est fort serviable ,
fort obligeant et fort aimé dans ses environs.
Il habite une ferme qu'il a louée pour quinze
ans , et dont il a encore dix ans à jouir.
Nous étions huit à diner chez lui , et tout
était du produit de sa ferme , même jusqu'à
a nape qui y avait été fabriquée , et dont il
avait récolté le lin, et jusqu'à la table faite
d'un très - beau bois de noyer coupé sur son
terrein , aussi belle , aussi colorée , aussi
veinée, aussi unie que si elle eût été de bois
d'acajou.
C'est du docteur Warton que je tiens la
plupart des informations sur l'agriculture de
ce pays. Sa ferme , qu'il loue deux cent dix
dollars, est de cent cinquante acres. Il en
sous-loue cinquante pour cent trente dollars ,
et a le reste dans ses mains pour un loyer de
quatrevingt dollars. Il m'a dit en avoir fait
sept cent quarante-six dollars, cette année ,
en comptant tout ce qu'il en a retiré , et qu'il
eut sans cela été obligé d'acheter. Sa ferme est
labourée par quatre bœufs qui font tout son (   29)
travail. Il a huit vaches, deux chevaux pour
sa voiture. Trois nègres travaillent constamment dans sa ferme et dans son écurie. Une paye
pas.par année vingt-cinq journées d'ouvriers
étrangers. lia en outre quatre négresses ; deux
safrHtiemployées au service intérieur. Les deux
-autres filent, font le linge, le drap, et travaillent à la terre quand le travail est urgent.
Les nègres et négresses ne mangent que du
pain de. maïs, et quoiqu'on leur donne à
midi de la viande , ils sont moins bien nourris
qu'on ne serait obligé de nourrir dans ce pays
les ouvriers blancs, et coûtent ainsi beaucoup
"moins cher. Le docteur dit être aussi content de leur travail, qu'il pourrait l'être des
ouvriers blancs qui se trouvent ici.
étîfcEfcfume passablement ses terres, avec environ
deux cents petites charretes de fumier qu'il parvient à tirer chaque année de ses bestiaux. Il
fume ordinairement-avant de semer le maïs qu'il
plante à huit pieds de distance dans un sens,
-et un pied dans l'autre , contre l'usage général
du. pays, qui le fait planter à une distance
de six pieds en tout sens. Il nétoyfe ainsi les
grands intervalles avec la charrue et les petits
avec la houe: c'est l'ouvrage quefontles femmes.
Souvent il plante le maïs deux années de suite,
-mais après le maïs, le bled, et le trèfle par- (3o)
.dessus le bled au printems. Le trèfle dure deux,
trois, et ntfene -quatre ans. Après le trèfle ,41
recommés&e le maïs, et aussi de suite. Voilà
sa rotation ordiô#iire , qui, cependant, est
* soumise-ài^qrelqiàes variations.
Les fermiers des ebaviroars o-M un système
de culture moins suivi que le sien, et le défaut de bras est .le phasgrand obsliacJe'Àl'éta-
blissemenfi^uinrixHEsystème d'agriculture dans
■ Pays
lîkjïlfiurs les bons principes sont
ignorés. Les ternies sont ehgéâaéral peu et niai
labourées ,'mal ou point fusnjées, et en tout
mal entretenues. Queii|4ès'^^hiiei?s veftaedt
-«récemment d?Angleterre se; sojal établis comme
.te-nans dàaisces environs, et ont Joué à longues
années. Ilàferont sans doute-une grande amé-
liorationedansûaiculture. Déjâidepuis deuilans
cfue-Iaues tins ramassent .les dépôts des creëfes
IqWiJBrkveiîsent leurs terres , les mêlent atviec \
leur fumier, et font ainsi un engrais auquel ,
à la vérn#£>Sils"- ne donnent pas le tems de
mûrir, mais qui est toujoujrs'u'iiergrande.'anm^-
^fâ^ai^o^ep^iièT'ttgadcultube!. Le -turneps ,; la
carotte, le chou> ne'sont'cultivés queidâéâà
les jardirisetpmirla cuisine. "LedbcteurWart«îc^
qui encîMîiMi la culture et l'usage , leur préfère le;irî£É8 ,'! dont la récolte ne manque jamais , dont ieS'fedilles nourrissent mervedïèw» | m >
sèment le bétail en vert et en sec, et dont
le grain , réduit en farine, l'engraissé , dit-il,
mieux qu'aucune autre nourriture. Cette opinion n'est cependant pas fondée sur des expériences de comparaison. Elle pourrait bien
être un préjugé, elle caresse l'habitude où l'on:
est ici de cette culture, et cette paresse si
naturelle à l'homme qui répugne au changement. Je croirais aisé de démontrer qu'un système mieux entendu donnerait plus de fumier,
plus de produits, et n'occuperait pas plus de
bras. Huit arpensdemaïs produisent deux milliers de feuilles, et deux autres de têtes ftopsj.
Chaque arpent non fumé donne douze à dix-
huit boisseaux de grains; bienrfumé, il en donne
trente-cinq : je parle dans ce pays-ci, et pour les
terres qui y sont communément empliîyées, nommément dans la ferme du dofifëur, Il plante des
pommes de terre dans les rayons entre les
rangées-de maïs , et il en réf&lte ainsi d^sx
cents boisseaux dont le prix ordinaire est de
trois she!j#3g£j$k<ggis schellings et demi, et se
vend cette année de cinq schellings à cinq et
demi; il sème aussi un peu de timothy et de
pimprenelle. Il engraisse dix à douze bœufs
par an pour les vendre. Comme il fait chez lui
son cidre , sa bierre , son linge , etc. , il a
des parties de ses terres semées en lin, planjéêl (32   )
en houblon et en pommiers. C'est la coutume
du pays , et la conservation de cet usage est
même un point de vanité chez les fermiers qui
ne voudraient point acheter ce qu'ils peuvent
faire chez eux pour l'entretien de leur famille..
Cette vanité est la meilleure couleur qu'ils puissent donner à l'impossibilité de faire autrement,
elle ne serait sans cela qu'un "mauvais calcul;
car en multipliant ainsi les cultures et les ouvrages dans l'intérieur , les produits morcelés
sont moins grands , et le résultat au total
moins avantageux. Le tems fera à la longue
justice de ce préjugé.
Les moutons de ce pays portent d'assez
belle laine, fine et courte, mais la toison pèse
rarement plus de trois livres. Elle se vend un
dollar et demi. Le mouton est haut sur jambes et a les os forts. Quelques soins en amé-.
lioreraient la race qui mérite de l'être.
Les propriétaires qui ne gardent'point leurs
terres entre leurs mains , les louent pour
une part dans les produits. Le marché le plus
commun est moitié profit, si le fermier et le
propriétaire fournissent à moitié les semences et les bestiaux , ou un tiers seulement
pour celui des deux qui n'en fournit point.
L'habileté du propriétaire ou du fermier, et
la qualité de la terre fait un peu varier cetfe^
proportion. près- de WiimiWgton-, se faute "Six pour cent
de s<mJéÉp^a^ifvlo'îfèfiifl^r^é'-cfiSn^, même
,^nrâ9,g:è,ri!t, la tefr3?J^U'on vient d'acheter.
Les b^^au^^ttPén^ra^^se^'promptêrnent
pètk le^rriaïs-en farine; huit à dix .borsreaux suffisent pourwffooêSf.'On m'a montré un cochon
loulins de Brandywine que le
dans un des
meunier nou
qui ne man,
quatre ans, j
Le
*8I
du :
la
ce ordi
!t qui ê
taire,
zé de
s gr
«arjejj'gont. des
xente pieds en
bonne terre , louées jusqu'à six dollars et demi
facre'% elles se vendent.jusqu'à cent soixante
doiîars.^; x-tA^gl «V
•JX.es.foins se serrent ici dans des granges. On
ne sait point faire.de meules ; et par cette,£Hi$s
son, on dit du'éEes consety^aient mal le
foin, que la\pïuiê<y pénétrera^ Il .tombe ^sans
doute moins de pluie ici, même en y comprenant la neige , que dans aucune province
d'Angleterre. Beaucoup de.|eçn|}ejsgg!U^gd^Wc.
entassent leurs récoltes en meulesrimp^yçl^^eg
qui à,la .vérité se gâtent souvent. Telles sont
les informations sommaires que j'a^$£Qj^§|l^i§£
du docteur Warton.
Tome  VI. C (34 )
Les détails de culture et derma##factures
dans lesquels j'entre ici n'ont rien d'important
par eux-mêmes pour un Eurcyg/éen. Mais considérés dans leur, rapuqrt avec l'état de la
population , de la civilisation et de toutes les
autres circonstances de ce pay^IV et dans leur
comparaison avec l'ancien monde, ils ne seront pas vus , peutélre.f >sans intérêt.
Rivière   de  Brandywine ,    ec
Wilmington.
J'ai déjà pariêndë Brandywine. La situation
en est charmante ; une cinquantaine de mai-
ér5h^3^sembïeev auprès de la rivière , qui
coule avec rapidité au travers de gr<s fragmens
de rocs, et dont l'eau élevée dans'plusieurs
canaux fait mouvoir de tous les côtés , et pour
ainsi dire, à tous les étages, des moulins de
toute espèce ; les bords de la rivière au-dessus ,
et au-dessous du village , presque tous cultivés
en prairie^1 et peuplés d'animaux ; le pont
continùéflemëhVrréqtfenlté par les voyageurs';
l'activité Constante de tous les atteliers ; les
maisons de différentes formes , de matériaux
différens ,' bâïieâ^ diverses hauteurs sur les
deux collines qui bordent le cours de l'eau ,
rendent cette vue extrêmement agréable.
j-.-m^mLW un (35)
Le port de Wilmington est sur la Christiana. On.y construit annuellement trois à
quatre vaisseaux , ou pour vendre , ou pour
le commerce que fait la ville même, et qui
entretient douze à treize bâtimens de différente grandeur. Ce port est à deux milles de la
Delaware. Plusieurs sloops font régulièrement
le commerce de cabotage avec Philadelphie.
Le marché de Wilmington est fourni par les
denrées du voisinage. Il se tientdeuxfois parse-
'maine , et il est" le diminutif de celui de Phila-
delphie:-pour la place qui y est affectée , le
genre de police qui y règne, la nature des
provisions. On y trouve tous les comestibles,
'éT^onme les trouve que là.
La liberté du culte est aussi entière dans
l'État de Delaware que dans celui de Pensylvanie. Les cultes sont payés par ceux qui
en veulent. La location des bancs fait une
partie principale des revenus de l'église qui,
avec quelques terres qui ont été données par
des particuliers', fournit à toutes les dépenses
et au payement du ministre. Les presbvtériens
sont lés plus nombreux, et,ensuite les quakers.
La sagesse de ceux-ci , qui , comme plus
riches sont les plus influens , empêche à Wilmington l'établissement d'une société démocratique. Il s'en est formé une à Nevvcastîe ,
C 2 (36)
composée en grande partie d'habitans de Wil-
Cette ville est aujourd'hui l'asyle d'environ
quarante familles de colons de St.-Domingue,
qui presque tous ont sauvé quelque bien du
désastre de leurs habitations, mais pour qui
le malhefflr'ti'est pas plus qu'ailleurs une leçon
ni en politique,  ni menie   en  économie dp-
mestique.   Une   souscription   s'était   ouserte
pour les plus malheureux à leur arrivée ,   et
" s*éT%vau déjà a une somme assez considérable.
Dès  hommes   aisés   et connus  pour tels, se
sont  présentés  pour en avoir leuf part. Les
E^amtes de ceux à qui leur misère y donnait
'OTftrcYont  ouvert les  yeux aux  donateurs ,
fait   arrêter la sdûsGrmticm et décréditej" le
' nom frandais.  Le gênerai Dildnson, ajcuàep.
'gouverneur de Pensylvanie, riche habitant de
-'^WiïftMtgTOh , vient de donner quatre  cents
dollars pour ceux qui ont le moins de res-
'Sofirçes.   Il a prié   M.   Thoiosard d'en faire
' far distribution.   Il ne  pouvait la mettre  en
meilleures mains , et déjà la jalousie fait naître
des   murmures  de mécontentement   tr.ès^in-
l'justes'',  dont   M.  Thousard se  mocque  à. Ja
1 rxfi-6"' ma*s T1* n en excitent pas moins guel-
^trueYscandale.   Plusieurs   familles   de -Samt-
Domingue qui ont "sauvé une grande fortune, ( 57 )
voient faire M.  Dikinson ,  trouvent encore
qu'il n'en fait pas assez, mais peu aident d'un
liard leurs malheureux compatriotes.
Parmi les échappés des désastres de Saint-
Domingue, il en est dont la fierté répugnant
à'recevoir des secours gratuits, mettent leur
industrie en activité , et vivent de leur travail
quelquefois pénible ; mais , il faut l'avouer,
presque tous ceux-là appartiennent à l'ancienne France, et n'ont pas fait un long, séjour dans la colonie.
La vie à Wilmington est de deux cinquièmes meilleur marché qu'à Philadelphie ; un
ménage avec huit cents dollars par an peut
y vivre très-bien. Les lots des terreins destinés
à bâtir des maisons , se louent de quatre à
six dollars par an, et sont à-peu-présde deux
acres. Avec un peu de fumier , ils fournissent
à-peu-près quatre milliers de foin en deux
coupes. Les vaches y sont mises après la seconde coupe jusqu'à l'hyver. En été , elles
sont lâchées, se nourrissent sur les chemins ,
et rentrent deux fois par jour pour se faire
traire. L'espèce des bestiaux , sans être aussi
belle que dans la Nouvelle - Angleterre ,
est bonne et assez grande, et seulement trop
longue de corps et trop haute sur jambes.
Quelques   soins   la   perfectionneraient  et  la (38 )
rendraient d'une   constructs
fa<
La maison des pauvres â Wilmington- tbâ-;
tie sur une eminence, est vaste et belle, elle ne
reçoit que les pauvres du comté de Newcastle;j
ils y sont bien soignés. Le nombre de ceux
qui sont constamment entretenus peut être éva~
lue à soixante par terme moyen. La dépense
de cette maison est d'environ six mille dollars : ce qui élève à cent dollars la dépense
de chaque pauvre. Avec moitié moins de frais
ils recevraient des secours suffisans à domicile. Presque par-tout en Angleterre comme
en Amérique, les maisons des pauvres sont
un objet d'ostentation, de vanité pour les
comtés. Elles soulagent les inspecteurs des
pauvres de beaucoup de soins de surveillance
que les secours à domicile leur devraient
donner pour être distribués avec économie,
avec justesse et justice. Mais nulle part, elles
ne sont politiquement et moralement le meilleur moyen d'assistés les pauvres, ni relativement à l'économie, ni pour leurpropre bien-
être.
Les limites des terres sont un sujet de
procès peut-être plus intarrissable dans ce
petit État qu'ailleurs , parce que toutes les
terres  concédées anciennement à la famille ( 3g )
Penn et à lord Baltimore, n'avaient pas dans
leur division de limites^fcien précises, ni d'expressions /bien prononcées dans les chartes
de donation. M. Vining dit que sa place au
sénat du congrès le prive de trois mille dollars qu'il gagnerait en exerçant sa profession
d'avocat ; et cependant il fait toujours des
affaires, même souvent pendant la tenue du
congrès. Le voisinage de Philadelphie lui en
donne la facilité.
La position avantageuse de l'État de Delaware pour le commerce , là culture ,et les
manufactories , devrait hâter sa population.
La moitié de ses terres ne sont cependant
point encore cleared, à peine un cinquième
l'est-il dans le comté de- Sussex, le plus méridional des trois ; il est vrai que les bois sont
en beaucoup d'endroits couverts d'eau, mais
avec quelques soins et quelques dépenses,
ces terreins seraient presqu'en totalité desséchés , et ils le seraient avantageusement, car
tout ce qui l'est donne de belles récoltes. Le
manque de bras est un obstacle, qui dans ce
pays d'esclavage empêche même d'en avoir
l'idée, et qui fait croire à beaucoup de propriétaires de bois que l'état actuel de leur
terrein leur est avantageux. Ils exploitent
leur bois pour Philadelphie , et comme il y a
C4 .< 4o')
dans cette partie beaucoup^ pins et demS
dres, ils le débitent avec. pLuis! de profit j;néteK$4
d'ailleurs par-tout bordés de creeks.-
M,„ Well .,; membre de la législature de>
l'État, et po^sess^jar de vingt mtUgo acres de
bois à la pointe du comté de Sussex , s'applaudissait devant moi du revenu qu'il en tirait, qui est d'environ cinq milie quatre cent
dollars par an ; dans ces vingt mille acres ,
dix mille seulement sont en cèdres. Je lui
îjLfaitrle calcul qu'en attribuant tout ce profit
aux dix mille acres de cèdres , chacun ne lui
rapportait annujelîjement qu'un demi dollar; ce
qui ne ressemble point mal à l'état dans lequel
les loix sur les salines, et le peu de débouchés >du pays mettaient, il y a environ dix
ans , beaucoupudeisfwejts de Lorrakiéi II a été
frappé du calcul dont il n'a pu disconvenir,
mais comme ses voisins tineufe moins d'argent
de leur bois qu'il n'en tire des siens, il est
demeuré satisfas&îde cette différence. D'ail-
le&fs.d'exploita6&ta;. est vicieuse, ruine la renaissance de ces bois, et réduiraitedans quarante ou cinquante -ans ce modique revenu à?
rien, si d'ici,rlà^àl i n'était point presumable-
que l'État étanfe.plus peuplé, et les propriétaires plus éclairés, les défrichemens deviendront beaucoup plus considérables. (,4i )
Depuis quinze mois , une. banque est établie-à Wilmington, incorporée par un acte
de la législature deJ'fi&tk Son capital est de
deux cent mille dollars, composé de mille
^eÉêïis à de«^$mf3s^q©92f^crîaque : la législature s'est'réservé la faculté d'en augmenter le nombre de deux cent cinquante de
plus. Cè¥te'Bàtiq?aecn'est d'aucune" utilité ou au
moins d^ffcune apparente nécessité que pour
Iwîmèûniers de Brandywine , le commerce des
faMfieëi'ératfi absolument le seul qui se fasse
dans cetTÉtat avec quelque importance. Mais
cette ba'rrqué' aura l'effet de toutes les petites
banques étab'liésrdans le Continent, celui de
donner un moyen de plus aux spéculations
de l'agiotage , à la passion de gagner promp-
tement beaucoup d'argent, et ces effets seront
'-'c^mme ceux de la plupart des autres , nuisibles à la morale et pernicieux tôt ou tard
a; la fortune de ceux dont elle aide à présent les spéculations par les escomptes et l'argent fictif qu'elle répand. Elle a donné pour
chacune des deux dernières demi-années , six
pour cent, c'est-à-dire douze pour cent par
an de dividende; ce sont les premiers qu'elle
ait donnés1. (42   )
JE tat de Delaware ;  Constitution,
..   Loix.
L'État de Delaware , le plus petit de tous les
Etats-Unis , puisque dans sa plus grande longueur, il n'a que quatrevingt - douze milles
d'étendue , et que sa largeur , quelquefois
seulement de treize milles , ne va jamais au-
delà de trente, a d'abord été habité en 1628,
par les Suédois ; il faisait partie de la Nouvelle-
Suède , qui est devenue depuis le New-Jersey.
Les Hollandais s'en emparèrent en i656. Après
la conquête qu'en fit le duc d'Yorck , il
vendit en i683 , à Guillaume Penn, fondateur de la Pensylvanie, la ville de Newcastle,
avec un territoire de douze milles autour de
la ville. Guillaume Penn ajouta ensuite à
cette acquisition le pays qui s'étend jusqu'au
cap Henlopen. Ce pays reçut alors la même
division qu'il conserve encore en trois comtés , Newcastle , Kent et Sussex , et devint
une portion de la Pensylvanie. Guillaume
Penn le céda en 1701 , à Edouard Ship-
pen , Phinéas Pembelton, Samuel Carpenter , Griffith Owen, Caleb Puisey, et Thomas Story, qui en devinrent propriétaires,
mais alors le pays, quoique sous la dépen- ( 43 )
dance du gouverneur de Pensylvanie, obtint
la permission d'avoir une assemblée particulière , et prit le nom des trois comtés de la
J^fij^aare. Cet état de choses dura jusqu'au
commencement des troubles en Amérique,
où les trois comtés de la Delaware se sépa- •
rèrenttotalement de l'État de Pensylvanie,
et prirent le nom d'Etat de la Delaware.
Cependant ce n'est qu'en 1770 que les limites entre l'État de Delaware et celui de
Maryland -, c'est à-dire entre les propriétaires,
de l'État de Delaware , et lord Baltimore ,
propriétaire du Maryland, furent entièrement
déterminées, ce n'est même qu'en 177a que
la législature de Delaware a , par un acte ,
reconnu cette fixation.
La nouvelle constitution de l'État de Delaware fut faite en 1776, et revue en 1790,
elle partage le pouvoir législatif en deux
chambres.
La chambre des représentans est composée de vingt - un membres, sept par comté ,
et est élue annuellement. Les conditions nécessaires pour en être membre , sont l'âge
de vingt-quatre ans , la possession d'un bien
libre, la résidence dans l'État depuis trois ans,
et dans le comté par lequel on est élu, depuis un. if'
(44 )
Le nombre" des. senate ors est'deneuf, trois1
par comté ; les sénateurs doivent -être âgés'
de vingt-sept ans , posséder un bien libre de
deux cents acres , ou une fortune connue
de- mille livrés. Mêmes' Conditions de résidence que pour être élu membre de la cham-"
bre des représentans. Les sénateurs- sont élus
pour trois  ans ;  on en  renouvelle   un   tiers
Les conditions pour être électeur sont deux
ans de résidence dans le-comté , et le payement de taxes,  au moins. depuis six mois.
Les bills relatifs aux dépenses peuvent être
présentés par l'une ou l'autre desdeux chambres.
présentans prononce Yimpéachementcontre'
officiers de l'État ; celle des deux tiers
du sénat prononce en ce cas le jugement.
L'assemblée générale peut augmenter le
nombre des représentans et celui des séna-'
teurs, quand les deux tiers de chaque chambre
se réunissent pour le juger nécessaire ; dans
tous les cas , le nombre -des sénateurs ne
peut pas être moindre que le tiers de celui
des représentans , ni plus fort que la moitié.
Le gouverneur de l'État est élu par les
mêmes électeurs qui nomment le sénat et
la  chambre  des  représentans.   Il  l'est pour (45 )
j^roffteâns , et ne peu&iétt'erifiJM^tittijé plus de
trois ans. dans six. Il nomme à .toutes les
places autres que celles de trésoriers , de
ish^ife, et de, e^Çners , dofttVteiolraiK .a été
&$%&&&■■ à .l'assej^^ié©4> Raccorde.■gpape , ex-
.cepté le cas #ujdft sentencejgjj&é {prononcée
.par suite d'iiftggafifefâmeïit. Il doàftj^tie âgé
au moins de trente,,]gpè|.i2Jpàîpysîaj'idss' États-
dQnifcçdepuis :<Ipu^e., et der$E*àt. depuis six.
Il est suppléa 4ftusi. ses fonetions>bpar Eora-
teur du | senatyge^aU'-défapii^£G#lasi^eopj^r
-Ji'ioçajteur de la chambre .des-jceprésentans.
Le pouvoir judiciaire est comps>sé dune
cour de chanç@Hftrie, et de plusiç!|uuB# tfrjlm-
_naux jujl^rie^qstoo
Les juges sont nommés pajtjjle ;gouverneç(g,
&£ 2fe$&s§fvent leur-rplaes...tant que leur con-
Jdgj^est bonne él ^9S°^^ii$le$Svaux empéa,-
:sftftpiment, quand lesaflgteiti^s- de la cham-
TJB£ef]des représenta3a&aeiaSieo-&énat   trouvent
-QHï^'iiy a heu 0iéÉodajQ)Sj la  forme, que  nous
igV^ons  d'exposer.   Us  peuvent,  dans le  cas
où il n'y aufaJI-^p^Ln^tiiere suffisante -à ini-
jtâ&j$&!'H&§ili » être révoqués par le gouverneur,
sur  la   demande des-.de/uKE. 3ïeçsi(d^ ehaq^te
chambre.
Les juges de paix aemraés par le gouverneur, le sont pour sept ans. ( 46)
Les voix pour l'élection du président  et
du vice-président des États^Utfi&V $8ftt dans
l'État de Delaware , données par lâtégiSîBtfeï'fc.
La population de l'État de DelaHvatf^flà-ît .
-lors du recensement de 1790 , seulement de
oéijxquante mille quàtrevingt-quatorze If£t#-
tans, dont huil m$le^Niit cent quatrëvifl^ft-
sept esclaves, aussi l'État ne foUt)nrWPiq\iiu<h
. mœmbrfp^?^|#l^hftfi&bï%: td^S3 ^présentants act
-congrèsdes États-Unis. Sans* d^'tMle^pîiÈsmiier
. recensement ^mplettera- er^au^dela^leWoin'bre
abitaus>mâcessaire pour éav^yer- deux" membres au congrès.*
La milipe-'de l'État «compose une division;
formée d'une brigade par comté ;! jjbaquè brigade l'est de trois *égifa,efisîi''v
La secte religieuse qui compte le plus de
partisans dans l'État , est la presbytérienne.
Elle a .vis^t-quatre églises. Les épiscopaux en
ont quatorze, et les anabaptistes sept. Il^a-
en outres beaucoup de quakers et de m«Ë8*t
distes répfadus dans le pays, sur-toutf\8anfs
les comtés de Kent et de Sussex.
Les exportations dans l'État de Delaware ont
été en 1791-, dé la valeur de 119,878 délia**;
en 179?., de 133,97 2 ; en 1795 , de g3-,55g ; en
-a^e^.,.de 207,985 ; en i7g'|>,^&e i58,o4i ; et
en 1796, de 201,142 dollars;; P (47)
Le princt||^e«mmerce fait par l'Etat de
Delaware est en bled etaen bois. Wilmingtfèh
est son seul district de douane : niaW'la plus
grande partie des- faîaâe&vtf^fii &J fabriquent
sont achetées par les dbë.gO.0'i$*is de PhdatBél-
phie, et eapdrteespareux;
Les impositions danst'i'Étât ^é^pfê^aware
ont été jusqu'ieias£e£>»ïâl assises. La rhàâse
totale de^sommes néeèSsàires aux besoins de
l'État était diviséaEï;eiri\a8ngt-®nâiparrs ; le.corare
de Newcastle en payait huit, celui de Wi£8t
.sept, et celui de. Susse» sixq liêl'cdHifîesSBfrt.
divisés, en hundreds. Chaque township élisait
annuellement un collfeactêùr qui, fourni de la
liste despersonnes imposables , les imposait
d'après l'estimation vague deleurs revenus, sans
égar'dnaukeiljïmens <2i&efet$m?p^sài'ent ces revenus. Les terres non settlèes, les personnes
au-dessous de^^'âgiéifdjÈîj^ag^t^jn ans, celles
qui sortaient d'apprent&Bgg^fàtî-de rètàîfd^é^
claves, étaient exemples d'impositions. Les
^eraonnes pauvres chaTgéel^J^afans , étaient
imposées dans une moindre proportion. Mais
leurs revenus /étaient toujours estimés vîngt
dollars. Les garçons soit qu'ils eussent ou
non une propriété connue, devaient êtr^àni-
posés comme possédant un revenu de vingt-
quatre à quarante-huit dollars. Une commis- ( 48))
gfljojfede la cour d'appeiiéliï© p'our trois ans,
rj^w^iP1liaage.ant tous les ans par - tiers, prononçait sur lesplftwasSeôide trop impassé,''etles
commissaires recevatent un dollar et un tiers
par chaque jour qu'ils étaient employés. Les
collecteurs recevaient-sept et d end pour cent
de leur coUectéîSSomme leajscoiitajjtfde;toikteS
les taxes d'État., de comtés , et d'humlrcds ne
s'élevait pas, .dans'rl'Étafcide .Delaware'-à un où
deux pour cent: .-de-la;£ortanej de i chacun,1, personne lue sien ^plaignait/':- maisfdette«répartition ,n'en. était pas. moins honteuse :dans un
pays libre, puisqu'elle était arbitraire.- jcivib
Dans .ht. dernière j cession , f'asaearfbléefta
j-tfg^Jur.effacer cette J&qhâ '•■ et, il. a; été «Etalonné
qu'à l'avenir les..assesseurs.tiendraient un et à*
des propriétés taxables.danschatjipeyhui^lrqïb;
Que le capital -des;, ter res .sejai-t cestinié à au-
.taut-de centaines..d& pounds quit] yuaurait-de
.fois, huit'pounds de- -tente , que celbes des. maisons ou des lots de .villes ou villages le seraient
sur le pied.de.. C'e-nt-pounds pour .douze pounds
de-rente ;; et .-que les revenus tant à 1 a v i i I e q n ' à
1 a campagne seraient e s limés à leur véritable
valeur ;
Que les esclaves ;;des- xleux sexes , depuis
l'âge de huit• .ans • j-usqu'à celui de quatorze ,
géraient estimé8ida<xlou«eîà-*qiaate*#e^e>iihd!i^
et (49 )
et que l'estimation  s'élèverait de quinze  à
trente-cinq pounds pour les .esclaves mâles
depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à celui de
trente-six ;
Que les esclaves au-dessous de huit ans, ou
au-dessus de quarante-cinq pour les hommes
et de trente-six pour les femmes, seraient imposés dans des proportions plus faibles ; mais
les esclaves mâles ouvriers toujours en raison
du prix de leur travail ;
Que l'argenterie serait estimée à huit schellings six pences l'once ;
Enfin que les autres propriétés personnelles
qui ne seraient point expressément exemptes
de taxes seraient estimées, selon leur valeur
en argent comptant, d'après l'opinion des
assesseurs.
Ce nouveau mode de perception , qui posant des bases à l'asseyement des impôts laisse
néanmoins beaucoup à l'arbitraire des assas-
seurs, n'est point encore en vigueur.
La somme annuelle des impositions varie
peu dans l'État de Delaware , elle roule de
treize à quinze mille dollars. L'État est*sans
dette et sans trésor.
Dans la répartition générale des dettes de
la guerre, faite par les commissaires dont j'ai
tant de fois parlé, l'État de Delaware doit aux
Tome VI. D s
( 5o )
États-Unis six cent douze mille quatre cent
vingt-huit dollars. C'est beaucoup plus qu'il
ne veut et ne peut payer, et cette espère de
dette ne sera jamais acquittée par aucun des
États jugés débiteurs.
L'exiguité de l'État de Delaware le prive
entièrement de ressources étendues ; et déjà
la chambre du sénat vient de proposer qu'il
soit réuni avec la partie de l'Etat de Maryland , à l'Est de la Chésapeak, pour n'en
faire qu'un seul Etat. Cette proposition, qui
n'a point encore été acceptée par la chambre
des représentans, sera sans doute rejetée par
l'État de Maryland, qui ne voudra point s'amoindrir pour donner plus de consistance à
l'État de Delaware ; celui-ci de son côté ne
voudra point se fondre entièrement dans l'État
de Maryland ; d'abord par amour-propre , et
parce qu'alors le sénat des États-Unis perdant
deux membres , il y aurait opposition à cet
acte par les petits États, à qui le nombre égal
de sénateurs qu'ils ont au congrès compense
le désavantage que leur donne l'infériorité du
nombre de leurs membres dans la chambre
des représentans , où ils ne députent qu'en
raison de leur population.
Il a été fait cette année à la législature une
motion pour déclarer libres tous les enfans ( 5i )
d'esclaves à naître à l'avenir, et pour donner
à vingt-huit ans accomplis, la liberté à tous
les esclaves qui n'ont pas encore cet âge,
laissant ceux d'un âge plus avancé esclaves
pour leur vie. La motion a eu la majorité
dans la chambre des délégués ; mais la masse
des habitans du pays y montrant une grande
opposition , on s'attend qu'elle sera rejettée
l'année prochaine par le sénat, et que l'esclavage que chacun blâme ici, restera comme
il est, sans aucun acte préparatoire pour le
détruire même successivement.
, La petitesse de l'État, son voisinage de Philadelphie, sa situation sur le bord de la baie,
ou de la rivière de Delaware, donnent aux
nègres une grande facilité d'abandonner leurs
maîtres, et on assure qu'ils en usent fréquem-
Les loix pour les esclaves sont douces en
Delaware. Tout maître est puni d'amende ,
pour battre trop sévèrement son esclave, et de
mort s'il le tue. Tout blanc qui bat un nègre
qui n'est point son esclave , peut être poursuivi par le maître devant les tribunaux , et
puni d'amende. Les esclaves qui , jusqu'à
il y a deux ans , étaient , dans tous les cas ,
jugés par deux juges de paix , et six francs-
tenanciers , le sont à présent par les juges or-
D a ^fc—'* -     1|
(  52)
dinaires, et par jurys dans les cas d'offense
capitale. Les mœurs , d'ailleurs, les font trai»
ter avec assez de douceur, et bien nourrir.
Un bon nègre coûte d'achat deux cent soixante-dix dollars.
Les loix criminelles sont celles d'Angleterre
avec très-peu de changemens.
C'est à Dover la ville la plus centrale du
petit État de Delaware qu'est aujourd'hui le
siège du gouvernement qui, jusqu'en 1794,
avait été à Wilmington.
Ou fait une édition des loix de l'État de
Delaware ; elle est d'autant plus nécessaire,
qu'il y a beaucoup de loix utiles qui ne sont
pas imprimées. Les Anglais , dans la guerre ,
ont pillé les hôtels de villes, comme toute
autre chose. Ils ont emporté les originaux des
loix , les ont envoyés à New-Yorck, où était
le gouverneur général, et beaucoup se sont
trouvés détruits quand, après la guerre, ils
ont consenti à les rendre.
Route à Newcastle, et Newcastle^
A un demi-mille de Wilmington, on traverse la Christiana dans un bac très-étroit, qui
cependant passe journellement plusieurs stages. Il faut dételer les deux chevaux du de-; ( 53)
vant, les mettre derrière, et alors il n'y a
aucune place vuide dans ce bateau, dont les
bords n'ont pas six pouces de haut. Tout est
imprévoyance dans ce pays : les stages , les
bacs, comme la politique , tout y est fait pour
le moment. L'homme sage prévoit le danger
que l'habitude et l'irréflexion empêchent les
gens du pays d'y voir ; quand les accidens
arrivent, personne n'y est préparé : chacun
s'agite, s'alarme , crie, et il n'y a plus de
remède.
Le pays jusqu'à Newcastle, est plat ; mais
il est un peu mieux cultivé que celui qui
précède Wilmington. Les terres semblent
légères. Elles sont généralement tenues en prairies ; quelques champs de bled , beaucoup
de champs de maïs toujours enclos , peu de
bois, et sur-tout peu de beaux arbres , les
maisons un peu meilleures , quelques-unes
assez bonnes.
Newcastle est une réunion assez resserrée
de soixante-dix maisons , dont quelques-unes
sont en briques ; des rues larges, quelques places couvertes de gazon, font un peu ressembler
ce village à un village anglais. Comme chef-
ïieu de comté, il réunit une maison pour tenir
les cours de justice et une prison. La ville est
bâtie sur la Delaware, mais ne fait aucun com-
D 3 ( 54)
merçe direct à l'étranger ; on s'y borne au cabotage avec Philadelphie.
Newcastle , possédé d'abord par les Suédois, avait été appelé par eux New-Stockolm.-
Ôuarid les Hollandais l'ont conquis , ils l'ont
nommé New- Amsterdam , et quand le duc
cî'Yorck s'en empara , il lui donna le nom
qu'il a conservé depuis. C'est la plus ancienne
ville de l'État.
- Une loterie établie par une loi pour bâtir
des quais a Newcastle, met déjà cette place,
en état d'offrir en hyver un abri à quelques
vaisseaux et la tire de l'état de dépérissement
où elle était.
Le bois de chêne se vend à Newcastle
cinq dollars la corde, celui d'hicory près de.
sept. Le comté de Newcastle , est. peuplé,
d'environ dix-huit mille .habitans libres et
trois mille esclaves.
La fréquente communication de Philadelphie à Baltimore , les grands rapports de commerce entre ces deux villes ont fait établir ui\
moyen d'y faire arriver les voyageurs à meilleur marché que par les stages , et d'y transporter les marchandises plus promptement
que par la voie de la mer. Quatre petits
sloops font continuellement la traversée
de Newcastle à Philadelphie et le  retour. (55)
Des stages régulièrement établis transportent
les voyageurs à French-town sur l'Elk-river ,
distant de douze milles de Newcastle ; des
chariots y portent les marchandises. D'autres
sloops descendent i'Elk-river, qui se jette
dans (a baie de Chésapeak, à dix-huit milles
de French-town, et vont à Baltimore. Le prix
du vovage est pour les voyageurs de trois
quarts de dollars de Philadelphie à Newcastle , de trois quarts jusqu'à French-town ,
par le stage, et de cinq quarts de French-
town à Baltimore. Cette route est fermée pendant les trois à quatre mois d'hiver où ordinairement la rivière de Delaware est gelée.
Newcastle est le vrai point de départ de
tous les bâtimens qui partent de Philadelphie
Quand ils sont chargés , ils y descendent avec
le pilote , y achètent leurs volailles , leurs légumes ; le capitaine qui reste à Philadelphie
pour achever ses comptes avec la douane ,
gagne Newcastle par terre , et met à la voile
dès que le vent est favorable.
Route   de   TVarwick ;   Red-lion,
Midleton*
Jusqu'à  Red-lion,   auberge  généralement
fréquentée par les stages  et les voyageurs ,
le pays  est toujours extrêmement plat. Les
D4 _1
( 56) -
champs sont plus grands. Quelques fromens
y sont semés, et y commencent à pousser ;
mais la culture commune est le maïs , et les
prairies mêlées de trèfles , avec une petite
proportion de l'timothy. On rencontre quelques haies d'épines , mais elles ne montrent
à un Européen que la possibilité d'en entourer les champs de ce pays. A la manière
dont elles sont plantées et tenues, elles ne
sont ici bonnes à rien qu'à délasser la vue
fatiguée des tristes clôtures de bois mort.
Aucun fossé n'est ordinairement fait au pied
du petit talus qu'elles couronnent: le cultivateur , quand il en fait , le creuse étroit,
perpendiculaire et incapable de résister au
plus petit courant d'eau. Les épines sont
plantées sur une seule ligne ; quand elles
croissent, elles sont élaguées dans leur pied,
et deviennent de petits arbres facilement brisés et renversés par le bétail qui voudrait entrer dans le champ, ou en sortir. Le tems
doute apprendra aux habitans de l'Ame-
^rande utilité de cette espèce de haies
qui économiseraient une énorme quantité de
bois dans un pays où sa rareté se fait déjà
sentir; ils apprendront que quelques dépenses
premières , faites pour les bien planter, pour
préserver des grandes eaux , seront com-- (57)
pensées avec un extrême avantage par leur
éternelle durée , pendant laquelle aucune autres dépense, aucun autre soin ne sont plus
nécessaires. Tout cela viendra certainement
un jour ; mais on peut s'étonner de voir que
malgré la perpétuelle arrivée de fermiers qui
viennent d'Europe , et particulièrement d'Angleterre , où l'utilité des haies vives, et la
manière de les conduire , sont si bien connues , leur expérience n'a pas encore été mise
à profit. La paresse et le manque de fonds :
voilà sans doute les deux causes principales
de ce délai pour une amélioration si nécessaire. Les bois de l'État de Delaware, et de
1'Eastern - shore , ( côté de l'Est du Maryland ) sont remplis d'épines pareilles à nos
aubépines et qui feraient des haies aussi bonnes
qu'agréables.
L'auberge du Red-lion est le point où la
route qui de Wilmington passe par Newcastle , se divise ; une des branches mène à
Dover , et au Sud de l'État de Delaware ;
l'autre conduit à Chester-town , et dans le
Sud de l'État de Maryland. C'est celle que
nous avons prise , car je voyage avec M'.
Guillemard , qui a eu le bon procédé de
vouloir m'accompagner pendant les premières
journées de ce petit voyage. ( 58 )
Les terres aux environs de Red-lion , se
vendent environ vingt dollars l'acre ; elles sont
assez légères , mais bonnes. C'est de Newcastle que se tirent toutes les provisions de
cette auberge, qui en est distante de sept à
. La route de Red-lion à Warwick continue
dans un pays semblable, toujours plat et toujours médiocrement cultivé. Les terres cependant deviennent plus fortes et meilleures. On
rencontre à droite  et à gauche  du   chemin
râbles. Ils sont entourés de petites huttes pour
l'habitation des nègres, ce qui fait supposer
qu'elles en entretiennent en assez grande
quantité.
; M idle ton, le seul village que l'on rencontre depuis Newcastle, est un composé d'une
vingtaine de maisons assez rassemblées , dont
i-unes sont bâties en briques ; c'est
le dernier village de l'État de Delaware, qui
s'étend cependant jusqu'à un mille de Warwick , c'est-à-dire à trois milles au-delà de
Midleton. ( 59)
-TVarwich. Culture et maladies des
bleds.
Les faibles creeks que nous avons passés
aujourd'hui, font tourner quelques moulins ,
quelques forges, mais en petite quantité. Ils
se jettent tous dans la Delaware, ou directement ou en se joignant à d'autres qui s'y
rendent. Le petit creek de Bohemia, auprès
duquel'est Warwick est le premier de ceux
que nous avons rencontrés, qui aille jusqu'à
la Chésapeak.
Cinq ou six maisons forment le village de
Warwick, qui est dans le Mar)land.et dans
le comté de Cécil.
Les fermiers s'y plaignent beaucoup des
ravages que fait la moudie hessoise dans
leurs bleds. Comme cet accident et très-,
commun à tous les bleds de la partie de l'Est
du Maryland ; j'attendrai , pour en parler
à ce sujet des
us multipliées. Je dirai seule-
par la conversation de deux
fermiers que j'ai trouvés à l'auberge , il me
parait certain que ces mouches attaquent
plus fortement les bleds qui croissent dans
les terres les moins riches , et que les veines
qu'une position particulière dans les champs
avec  détail , que j aie pris
informations
ment ici qui ( 6o )
rend meilleures , en sont exemptes. Ces fer-'
miers croient que des terres bien fumées et bien
entretenues n'en éprouveraient pas de dommage. Ce serait encore , si cette assertion est
vraie, un grand motif d'encouragement pour
une bonne culture, mais cette opinion jusques
ici , ne fait pas mieux cultiver. Le bled est
d'ailleurs, dans ce pays, sujet à la rouille et
à une maladie appelée stab, qui rougit une
partie de l'épi et en ronge les grains. Les
observations des habitans , qui ne sont ni
profondes ni suivies , n'ont pas fait connaître
positivement la cause de cette dernière maladie du bled, ni même sa nature. On croit
ftdant que l'humidité et les brouillards
en sont une des causes principales. On sème
le bled ici quelquefois avec du plâtre de Paris
ou avec des cendres, mais on ne le chaule
pas avant de le semer, et c'est vraissembla-
blement une des causes des diverses maladies
auxquelles il est sujet.
Les terres se vendent ici selon leur qualité,
de quinze à quarante dollars l'acre. Le travail
de la culture est généralement fait par des
nègres esclaves. Leur prix , quand ils sont
bons ouvriers, est actuellement de trois à quatre cents dollars; on en trouve aisément à louer
des maîtres qui ne les emploient pas, et ils les. <6i )
louent soixante dollars par an. On trouve aussi
avec assez de facilité des ouvriers blancs , et on
les paye de cent à cent dix dollars par an.
On les nourrit toujours mieux que les nègres.
Les fermiers qui, pour la plupart, ont des
nègres à eux, ou qui en louent de leurs maîtres , ne louent guères d'ouvriers blancs pour
la terre que dans le tems de la moisson , et ils
les payent alors un dollar et demi par jour en
les nourrissant.
Le maître de l'auberge où nous nous sommes arrêtés , qui est fermier, et qui loue des
nègres, n'en ayant pas à lui le nombre qui lui
serait nécessaire, les préfère aux blancs, et assure qu'ils travaillent aussi bien quand ils sont
Surveillés, et que les blancs ne peuvent pas plus
qu'eux être laissés sur leur bonne foi. L'espèce des blancs qui consentent à travailler
avec les nègres, étant d'ailleurs , dit - il, la
plus mauvaise. Il a devant sa maison, un grand
champ de trèfle, dont chaque acre lui donne
par an six milliers de fourage en trois coupes.
Il n'est établi sur sa ferme que depuis un an,
et il n'a que soixante acres en rapport, sur
deux cents dont elle est composée.
Il n'y a point de marché à Warwick, et
la viande ne s'y obtient que des fermiers qui
avant de tuer leurs bœufs, leurs veaux, ou ( 62)
leurs moutons , s'assurent de leur débit dans
le voisinage.
Nous avons trouvé pendant cette journée, de
beaux chemins bien secs. Ceux d'hier étaient
stables, rocailleux, fangeux, sillonnés de
profondes ornières. Il est vrai que le tems est
aujourd'hui charmant ; c'est un vrai jour de
printems d'Europe ; chaud, doux, confortable.
Les feuilles du saule commencent à sedévelop-
per, les tourterelles se cherchent, les oiseaux
chantent; les merles sont ceux que l'on rencontre le plus fréquemment.
Chester-town. Manière dont la justice
y est rendue. Observations sur l'esclavage.
Entre Warwick et George-town, on passe
le petit creek de Head of sassafras, quelques moulins rassemblés à la naissance de
ce creek , sont mis en mouvement par ses
eaux retenues dans un grand étang ; sa pente
naturelle est peu considérable. Ce petit creek
a plusieurs branches que nous avons passées , et qui , réunissent aussi chacune à
leur source cinq à six maisons. Ces creeks,
ainsi que deux pu trois autres que nous
avons   encore  traversés ,   ne  coulent point (63)
dans des valions, mais à travers des ravines j
et tout cela sans que l'entière similitude du
terrein, son niveau parfait en soit interrompu.
L'œil passe sans s'en appercevoir au-dessus
de ces ravines , et n'est arrêté par aucune
élévation.
Les terres dans tout ce trajet sont un sable
gras et fertile. Les champs sont plus grands
encore que ceux que nous avons vus hier ,
les corps de fermes plus considérables , l'aspect du pays plus riche ; mais toujours peu
de soins dans la culture. La couleur du sol
indique en beaucoup d'endroits la présence du
fer, qui s'y ramasse dans les étangs et à la surface de la terre. Parmi les moulins de Head of
sassafras, il y en a d'employés à fendre le fer.
La route jusqu'à Chester n'offre aucune différence ; toujours plate, les champs toujours
vastes et entièrement dépouillés d'arbres ,
comme dans tout le reste du pays depuis Philadelphie.
Chester, où nous arrivons le 3o mars, est
dans un vallon plus grand qu'aucun que nous
avons encore rencontrés. Un large bâtiment
construit sur la colline , domine cette petite
vi'le , et c'est le collège. Ce bâtiment est dans
un état déplorable de dégradation, quoiqu'il ne
soit point eucore  fini.   Les  vitres manquent n
(64)
à toutes les fenêtres, les murs sont brisés en
beaucoup d'endroits , point d'escaliers aux
portes ; c'est cependant le second collège de
l'État, où il n'y en a que deux. Cet établissement est doté de trois mille trois cent trente
dollars par an. Il entretient un président et
trois maîtres qu'on dit bons ; mais le nombre
des écoliers n'est point au-dessus de quarante
à cinquante , quoiqu'il n'en coûte que seize
dollars pour y recevoir toutes les- instructions
qu'on y donne. Les pensionnaires payent en
outre quatrevingt à quatrevingt-dix dollars
pour leur pension. Ce bâtiment a déjà coûté
douze à quinze mille dollars. Il est fait sur un
plan qui le rendrait susceptible de recevoir
cinq cents écoliers. Les fonds manquent pour
le finir ; et comme presque tous les bâti-
mens publics dans les États-Unis, il tombe en
ruine avant d'être achevé.
D'ailleurs, il n'y a dans l'État aucune école
gratuite (free-school) et peu de petites écoles,
moins encore de grammar-school , où les
gens aisés puissent envoyer leurs enfans. Une
proposition a été faite à la dernière session
de la législature de l'État, d'établir aux frais
publics une grammar-school par comté ; mais
cette proposition , sur laquelle il n'a point encore été prononcé, ne passera point, 10. parce
que t 65 )
jrjïie personne ne sent dans le Maryland, ou
ne semble sentir l'avantage d'une meilleure
éducation ; 2°. parce que le petit nombre de
ceux qui le reconnaîtraient n'en voient pas
les moyens dans une seule école par comté;
et enfin parce qu'il n'y aurait dans cet établissement rien pour l'éducation du peuple, au
moins de la partie du peuple qui ne peut pas
payer, et qui dans un bon gouvernement a le
droit, comme tous les autres membres de la
société de participer au bénéfice d'une instruction soldée par le trésor public.
Chester est composé de cent vingt à cent
trente maisons , presque toutes bâties sur une
seule rue, la plus grande quantité en bois ,
et quelques-unes en briques ; parmi celles
en bois il y en a d'assez jolies, bien peintes et
vastes ; la grande rue, et comme je l'ai dit
il n'y en a guère qu'une , est bâtie sur une
pente douce qui conduit à la rivière ; vers le
milieu de cette rue est une vaste place sur
laquelle on voit une église d'épiscopaux ,
dont les vitres et les murs ne sont pas en
beaucoup meilleur état que ceux du collège.:
Un ministre y est entretenu par souscription,*
et reçoit environ trois cents dollars. Comme
ce ministre est en même tems président du collège , et a en outre pour cette place huit cents
gome VL, E (C6)
dollars et le logement, il peut très-bien vivre ,
Ce qui ne lui serait pas possible , s'il était réduit
aux contributions de ses paroissiens. Sur la
même place est la cour de justice. Chester ,
comme chef-lieu du comté de Kent , est le
siège du tribunal qui se tient deux fois par an,
comme toutes les cours de Common-pleas
dans l'État de Maryland ; il est tenu par un
juge supérieur ou de district, qui préside successivement dans les tribunaux pareils des
quatre comtés , dont est composé le district,
et par deux juges associés qui ne siègent que
dans la cour du comté. M. Samuel Chew ,
frère de mon respectable ami Benjamin Chew
de Philadelphie est un des juges associés. Je
venais chez lui, et comme il était à la cour au
moment où je suis arrivé à Chester, j'ai été l'y
chercher.
Ce bâtiment n'est certes, imposant, ni par
son extérieur, qui est en dégradation , comme
tous les bâtifhens publics de cette ville , ni
par la décoration de la salle où se rend la
justice, qui n'est pas en meilleur état de réparations que les murs du dehors. Mais là
comme ailleurs , l'institution des juris frappe
de respect ; là comme ailleurs ils sont attentifs , et semblent occupés du désir de
prononcer une juste décision ; là comme ail- («7 )
leurs où cette bienfaisante institution est
établie , on s'applaudit de voir l'honneur, la
vie , les intérêts des hommes soumis au ju-:
gement d'hommes que la passion n'aveugle
pas , que des demies connaissances de vieilles
loix n'entêtent, ni n'égarent, et qui n'ayant à
prononcer que sur le fait, n'ont besoin communément , pour ne point se tromper, que
des lumières du bon sens, dont peu d'hommes , et sur-tout peu d'hommes simples sont
dépourvus.
Cependant la manière dont se rend ici la
justice est moins satisfaisante qu'en Angleterre , où le juge prenant Toi^ même note
des dépositions des témoins et des argumens
principaux dés avocats, les retrace aux jurés
avant leur -verdict, a soin de dégager l'affaire
de tout le fatras et le verbiage des avocats,
pour leur présenter la simple exposition du
fait sur lequel ils ont à prononcer. Les juges ici
ne prennent point cette peine , qui serait
toutefois d'autant plus nécessaire , que les
avocats sont brouillons , ignorans et bavards.
Quoiqu'il en soit, ici comme ailleurs , les juris prononcent rarement mai ; et je dirai pour
preuve au moins du zèle et de l'applicatiort
qu'ils mettent à leur ministère , que pendant
mon court séjour dans cette ville ils ont été
Sa m
( 68 )
enfermés vingt heures pour prononcer  sur*
une cause  dont le principal n'excédait pas
cinquante dollars.
La cour m'a paru être à Chester maintenue
avec plus de décence fju'à Philadelphie , et
dans les différens lieux des États-Unis où j'en
ai vue en séance. Aucun des assistans n'a le
chapeau sur la tête. Le silence règne dans
l'assemblée, et tout le désordre est occasionné par les avoaats qui se querellent,
s'interrompent, et souvent s'injurient, et qui
se montrent ici comme presque partout ailleurs, plus propres à embrouiller les affaires
qu'à les éclaircir.
Les crimes sont assez fréquens dans le
Maryland , c'est-à-dire les vols dans les maisons. Peu de cours sont tenues sans que six
ou sept procès de cette espèce n'y soient jugés. Les meurtres sont très-rares. Les juges
attribuent la multiplicité de ces vols aux
nègres libres qui sont en assez grand nombre
dans le Maryland , et c'est le reproche que
j'ai entendu leur faire généralement dafts tous
les États où l'esclavage est en vigueur; c'est
par conséquent un grand argument que les
possesseurs d'esclaves employant contre l'affranchissement ; mais le mal, s'il existe , ainsi
que je suis disposé à le croire, est encore 1^ fait de l'état d'esclavage dans lequel ces non*
veaux libres ont été ténus jusqu'au moment de
leur émancipation, sans être préparés au nouvel état de liberté dans lequel ils sont mis.
Il est naturel de supposer qu'un nègre esclave,
fatigué de travail depuis le commencement de
l'année jusqu'à la fin , obligé f sous peine du
fouet, d'aller aux champs, qu'il soit ou non
en état de santé , ne voye dans la liberté que
la faculté de ne plus travailler. Tant qu'il était
esclave, il était plus ou moins mal nourri,
mais il l'était sans aucun soin de sa part, et
sans qu'un travail plus assidu , plus actif, lui
valut une meilleure nourriture ou un meilleur vêtement. Le travail n'était donc pour lui
qu'une peine, sans être jamais un moyen de
bien être ; il est donc, il doit donc être paresseux et imprévoyant. Il jouit des premiers mo-
mens de sa liberté, en ne travaillant point, car
le fouet ne claque plus à ses oreilles ; les besoins se font sentir ; aucune éducation ne lui
a été donnée que celle de l'esclavage, qui enseigne à tromper, à voler , comme à mentir;
il cherche à satisfaire ses besoins, auxquels
son travail n'a pas pourvu , en dérobant quelques bleds , quelques provisions à ses voi*
sins; il devient receleur des nègres esclaves.
Tout cela peut et doit être, mais^ ne doit (7° )
'dégoûter dé l'affranchissement progressif deâ
nègres que ceux qui ne veulent pas penser
qu'avec des soins préparatoires, et sur-tout des
soins généreux qui auraient pour objet une
émancipation générale successive , appropriée
au nombre des nègres dans le pays , et à plusieurs autres circonstances , la plus grande
quantité de ces inconvéniens serait évitée , et
le serait totalement pour la génération future
si elle ne pouvait l'être pour la présente. Mais
comment espérer une philantropie si prévoyante de ceux qui ne voyent que leur intérêt du moment, et qui le croyent blessé.
Dans l'État de Maryland les esclaves sont
jugés par les mêmes,tribunaux que les blancs,
et comme eux par l'arbitrage des juris. Les
punitions pour les noirs sont plus sévères ; mais
les mœurs sont douces au moins dans la partie
du Maryland où je suis à présent, et elles prévalent sur la rigueur des loix. J'ai été témoin
d'un fait qui prouve que l'humanité des juges
et le désir de rendre une exacte justice les
occupent pour les accusés esclaves , comme
pour les blancs. Une négresse est en prison,
accusée d'avoir voufu empoisonner sa maîtresse
et d'avoir empoisonné un enfant. Sa maîtresse
est son accusatrice. C'est une femme d'une
bonne réputation dans le pays , appartenant (7i )
à une famille très-étendue dans le comté, et
y ayant d'ailleurs beaucoup d'influence ; les
juges craignant l'effet de cette influence sur
les juris, ont profité de la faculté qu'ils ont de
renvoyer le jugement à la cour générale du
district qui se tient à soixante milles de Chester , pour donner à l'accusée toute la chance
possible d'un jugement sain et impartial.
Il n'y a encore aucune mesure prise en Maryland pour l'affranchissement progressif des
esclaves. Quelques hommes bien intentionnés
espèrent amener la législature dans peu de
tems à une démarche à cet égard, mais l'opinion du pays n'y semble pas disposée.
Les loix du Maryland donnent aussi aux
juges le pouvoir dans les cas de peines capitales , d'en prononcer une plus douce , qui
est celle d'envoyer le convaincu pour un tems
plus ou moins long aux travaux publics à Baltimore. Je ne puis être de l'avis de ceux qui
admirent cette disposition de la loi, qui me semble au contraire très-blâmable, en ce qu'elle
peut et doit donner souvent aux yeux du public un caractère de partialité aux juges qui
ne doivent jamais être dans tout État bien
ordonné que l'organe passif des loix. On sent
comment en rendant la justice dans leur propre
canton , ils peuvent être aisément influencés
E4 — I
(72)
par leurs dispositions personnelles , par la
connaissance des familles des coupables , par
les passions dominantes dans le moment, ou
au moins combien facilement ils peuvent en
être soupçonnés. Cette disposition est d'ailleurs de toute inutilité, et reste parconsé-
quent avec tous ses inconvéniens dans un
état où le gouverneur a le pouvoir de pardonner entièrement aux condamnés , ou de
commuer leurs peines.
Le juge de district reçoit huit cents dollars par an ; les juges associés seulement trois
dollars pour chacun des jours où ils siègent.
Les jurés et les témoins reçoivent un dollar
et un tiers par jour.
Près de la cour de justice est la prison.
C'est un petit bâtiment neuf où il n'y a pas
encore d'escalier. Une cour est destinée à
servir de promenade aux prisonniers ; mais
les murs en sont si bas , que l'on craint qu'ils
ne les franchissent, et en conséquence ils
ne prennent jamais l'air. Les débiteurs sont
dans la même prison , et dans une chambre
séparée. Tous les autres prisonniers sont ensemble et aux fers ; il n'y en avait que quatre
quand je l'ai vue , entre autre un nègre qui en
voulant s'échapper par la fenêtre , s'était tellement fracturé la jambe que l'amputation en (73)
avait été jugée nécessaire. Je suis entré dans I
cette prison et dans tout son intérieur sans
le geôlier qui était absent et qui avait laissé
les clefs aux portes ; de sorte que nous et
toute autre personne qui serait venue à la
prison, aurions pu mettre les prisonniers en
liberté. Imprévoyance ,négligence : voilà presque généralement le caractère de ce pays. Le
geôlier reçoit dix-huit pences par jour pour la
nourriture de chaque prisonnier. Il doit employer toute cette petite somme à cet objet ;
mais on doit supposer et l'on m'assure qu'il ne
le fait pas exactement.
A Chester , comme presque par-tout en
Amérique, le cimetière est au milieu de la
ville : ici, au danger de la contagion d'un
tel emplacement, toujours plus grand dans
un pays chaud , se joint l'inconvénient de
l'indécence ; le cimetière est dans la grande
place, près de la prison, sans mur, sans barrière qui l'isole , et qui avertisse du respect
dû à tout lieu consacré à la sépulture. L'affliction , que m'a causée cette insouciance ,
sera peut-être regardée comme l'effet d'un
préjugé ; mais quel est le fils , quel est le
mari , qui verrait sans frémissement fouler
aux pieds des animaux la tombe de son père
ou de la femme qu'il aimait ? Le respect pour s
I
(74)
ïa cendre des morts me semble aussi naturel
que le respect pour la vieillesse , qu'on appellera peut-être aussi un préjugé, mais dont peu
de personnes auront, je pense , la force de se
dépouiller ; et peut-on appeler/brce, l'espèce
de dérèglement dnmagination, ou de mœurs,
qui porte à secouer tout ce qui gène, à
n'écouter aucun sentiment naturel, et à renoncer à toute ancienne idée , à toute ancienne opinion, seulement parce qu'elles sont
anciennes.
Une maison des pauvres est établie à Chester pour le comté. J'ai déjà répété souvent
que mon opinion est contraire à l'établissement de ces sortes de maisons. Celle-ci, au
moins , est très-bien tenue, et aussi propre
qu'aucune maison particulière. Les pauvres y
sont bien nourris , et ont tous l'air de santé.
La maison a coûté environ cinq mille six cents
dollars de construction. La dépense annuelle
pour quatrevingt-deux pauvres, vieux et enfans , qu'elle entretient, est de quatre mille
dollars, ce qui fait quarante-six dollars , et
prés d'un tiers, par pauvre. Les inspecteurs
des pauvres répandus dans tous les hundreds
du comté ont la faculté de donner admission
dans cette maison à ceux qu'ils jugent dans le
cas d'y être reçus.  Les  enfans sont mis en ttfcg
apprentissage, dés qu'ils sont en état de trâ-3
vaillèr ; et comme ils sont engagés avec leurs
maîtres jusqu'à l'âge de vingt-un ans, la maison
ne paye rien aux maîtres. Jusqu'ici les nègres
n'ont point accès dans la maison ; ce qui est
simple pour les nègres esclaves , puisque les
maîtres doivent en être chargés : mais ce qui
ne peut se justifier pour les nègres et négresses
libres, et pour leurs enfans. Les administrateurs
des pauvres disent que si on faisait droit à la
pétition de l'un d'eux, la maison en serait remplie , parce que la prévoyance de ce peuple
est moins grande encore que celle des blancs.
Il est difficile d'admettre cette raison d'économie pour excuser un refus d'humanité.   Le
préjugé contre les nègres , et sur-tout contre
les nègres libres, est ici la cause véritable de
cette décision injuste, qui réduisant les nègres
vieux , infirmes, ou leurs enfans , à la charité
des particuliers ,  les expose souvent à n'en
point recevoir, à manquer de tout secours,
et encore à devenir nuisibles. Les taxes pour
les pauvres , sont, dans le Maryland , levées
par comté.  Tous les comtés n'ont point   de
maisons des pauvres. Dans beaucoup, ils reçoivent des secours à domicile ; mais d'ailleurs
la même méthode est suivie pour les admettre
aux secours publics. %&}
Cheater est bâti sur la rivière du même
nom , qui prend sa source dans l'État de Delaware. Cette rivière, large à Chester d'environ trois quarts de mille, est navigable en
' bateau à dix xnilles au-dessus de la ville. Plus
loin, elle n'est qu'un petit creek , dont le i
cours est souvent occupé par des moulins.
Chester est à treize milles en ligne droite de la
Chésapeak ; mais le terrein est si plat, que
la rivière , avant de parvenir à son embouchure , parcourt en tours et détours trente-
cinq milles. Elle est, jusqu'à Chester, navigable pour des bâtimens de quatrevingt à
quatrevingt-dix tonneaux. Un seul bâtiment
de cette force appartient à ce port, et est
employé au commerce des Antilles ; j'ai vu
en outre pendant mon séjour dans la ville,
quelques autres navires plus petits et des
bateaux non pontés , qui servent à naviguer
sur la baie , et particulièrement pour aller
à Baltimore. Chacune des villes placées sur
les rivières qui se jettent dans la Chésapeak , ont pareillement des allèges , dont le
nombre est augmenté depuis plusieurs années,
parce que le bled qui précédemment était enlevé par les marchands de Philadelphie , ou
par les meuniers de Brandywine , .est à présent porté à Baltimore , où plusieurs  bons (77)
moulins sont bâtis depuis peu ;  il s'en porte
aussi à Elk-town.
On cultive beaucoup de bled dans cette
partie du Maryland , et le bled qui y croît
passe pour le meilleur et le plus pesant des
États-Unis ; mais , comme je l'ai dit, il est
sujet à être attaqué par la mouche hessoise ,
qui souvent détruit la moitié de la récolte. Il
paraît indubitable , ainsi que je l'avais entendu
dire à Warwick, que les bleds , semés dans
les terres, ou naturellement plus riches , ou
enrichies par les engrais , n'en sont point attaqués. La plante pousse vite, devient prompte-
ment forte , et résiste aux atteintes de cette
petite mouche destructive. Outre la rouille,
et le stab, le bled est encore sujet à l'espèce de mouches connues en Virginie sous le
nom de widles, et qui y oblige à le battre
si tôt après la récolte ; mais cet accident
n'est pas ici , à beaucoup prés, si général
que dans la partie basse de la Virginie ; et
il n'y a même pas long-tems qu'on en souffre
dans cette partie du Maryland, où l'on néglige encore la précaution de le battre , dès
qu'il est coupé. La conviction de l'avancée
de l'engrais des terres, n'en fait pas fumer
un plus grand nombre. Les terres , dans
' j'état de culture ordjnaire du pays, ' ne rap-? (7°)
portent que cinq à six boisseaux de bled patf
acre , huit à dix de maïs. Celles qui sont bien
fumées en donnent six à sept fois davantage.
L'humidité est le plus grand et le plus irrémédiable ennemi des récoltes , encore le dommage qu'elle fait aux terres bien fumées est-il
moins considérable que dans les autres.
Mais c'est à l'espèce hiimaine que l'humidité constante dans ce pays marécageux et
plat, et particulièrement que les brouillards
et le serein des mois de juillet et d'août sont
funestes. Les fièvres intermittentes , bilieuses,
sont épidémiques dans l'automne, et plus
d'un huitième des habitans blancs en sont
attaqués. Un grand nombre y succombe,
mais en général la santé y souffre assez fortement pour que le nombre des hommes de
soixante-cinq ans soit rare. Les nègres sont
moins affectés de ces maladies que les blancs,
et vivent plus long-tems. On attribue la conservation de leur santé à l'habitude où ils
sont de coucher dans les cuisines, et d'être
préservés ainsi de l'humidité qui pénètre dans
toutes les maisons , au milieu de la chaleur
qui incommode.
Chester a un marché régulier deux fois
par semaine , et passablement approvisionné.
Le bœuf, le mouton et le veau s'y payent (79)
six à huit pences la livre ; les loyers des
meilleures maisons ne coûtent pas plus de
cent dollars à Chester où la vie est généralement de moitié meilleur marché qu'à
Philadelphie.
Il y a environ quatorze à quinze stores à
Chester , et M. John Chew, autre frère
de mon ami de Philadelphie , en tient un.
C'est de Philadelphie qu'en général les marchandises sont tirées, parce qu'elles y sont à
meilleur marché qu'à Baltimore , malgré les
frais pour les faire arriver , qui s'élèvent
à-peu-près à un pour cent. Le prix de leur
vente est de vingt à vingt-cinq pour cent au-
dessus de celui des boutiques de Philadelphie. Quand on sait que la plupart des teneurs
de stores de Chester achètent leurs marchandises aux encans, c'est - à - dire souvent une
moitié et toujours un quart au - dessous du
prix des marchands ; on peut supposer que
pour peu qu'ils aient de débit, ils doivent
faire, un  grand profit.
Les nègres libres se trouvent assez facilement
pour le travail des champs. Ils coûtent quatre-
vingt dollars par an. Les nègres esclaves se
louent cinquante. Quelques planteurs préfèrent des ouvriers blancs et des nègres libres
aux esclaves; ils ont moins d'embarras et plus ( So )
de profit. Les vaches se vendent ici quinze
à vingt dollars, les bœufs quarante , les chevaux pour le labour cent; ceux pour la voiture coûtent souvent six cents dollars la paire.
Le comté de Kent, dont Chester est le chef-
lieu, contient treize mille habitans , dont cinq
mille six cents nègres esclaves ; il fournit peu
de bétail aux marchés de Baltimore et de Philadelphie. Presque tout ce qu'il produit dans
ce genre est consommé dans son enceinte.
Le colonel Thylman.
Après avoir passé la rivière , on est dans
le comté Queen Ann , qui n'offre pas plus
de variété que les précédens dans la nature
de son terrein et dans sa culture. On me dit
que j'ai passé dans la plus mauvaise partie,
et que celles plus reculées sont excellentes et
produisent beaucoup de bled ; je le'crois, puisque tout le monde se réunit pour l'assurer,
et qu'il est reconnu que le comté fournit
à l'exportation beaucoup de bleds , et envoyé beaucoup de bétail au marché de Baltimore; mais toutes les terres que traversent
le chemin dans l'espace de vingt-deux milles
avant d'arriver chez le colonel Thylman, sont
. mauvaises et sèches ; on dit que cet état
d'épuisement (8i )
d'épuisement est dû à la longue culture du
tabac, à laquelle elles ont été employées, avant
que cette culture fut presqu'entièrement abandonnée dans ce côté du Maryland. Ce sont.
ces espèces de terres qui donnent quatre à six
boisseaux de bled par acre , quand elles ne
sont attaquées ni par la mouche hessoise, ni
par la rouille, ni par le stab, ni par le widle.
Les maisons qui bordent le chemin sont de
l'espèce là plus misérable. Les habitans y semblent au moins par leur extérieur , aussi pauvres que leurs terres. Ces maisons sont de
mauvaises log-houses , aussi petites qu'on en
puisse rencontrer dans le fond des bois les plus
reculés.
Le petit village de Church - hill, composé
d'une douzaine de vieilles maisons et de deux
vieilles petites églises, l'une d'épiscopaux, et
l'autre de méthodistes, est le seul qu'on trouve
jusqu'à Centerville, chef-lieu du comté. Ce
chef-lieu est encore une ville en projet placée
sur une espèce de petite élévation au-dessus
du creek Corsica. Le comté a fait bâtir la maison de justice et la prison. Quelques autres
habitations, presque toutes tavernes et stores ,
s'y sont aggrégées ; ce qui compose une réunion d'environ vingt maisons assez, bien bâties
en briques, mais séparées les unes des autres,,
Tome VI. F
7m
:1
ï (82)
sans se tenir même par des champs cultivés.
Un moulin assez considérable est bâti sur le
creek. Un peu plus loin , dans la campagne ,
est une église d'épiscopàux , où les habitant
un peu riches des environs se rendent assez
régulièrement. J ai vu à la porte beaucoup
de chevaux et de voitures. Quant à Church-
hill , le petit village où j'avais passé d'abord,
l'église des épiscbpaux a peu d'habitués , la
méthodiste les a tous.
Depuis Genterville jusques chez le colonel
Thylman, les terres semblent un peu meilleures. On voit quelques fermes qui semblent
presque toutes des habitations de planteurs,
mais toujours beaucoup encore de ces petites maisons si pauvres. Tout ce pays est
couvert de bestiaux en bien mauvais état ;
ils sont toujours , hiver et été , laissés dans
les champs et dans les bois; l'espèce en est
très petite. Les cochons sont plus abondans
encore dans le comté Queen Ann que dans
le comté de Kent, et ils y sont plus répandus
dans les chemins et dans les champs. Les
moutons sont aussi assez multipliés^phs cette
partie du Maryland , mais ils sont petits et
hauts sur jambes ; ils ne donnent généralement que deux livres de laine , et la livre
se vend deux schellings. ( 83 )
La maison du colonel Thylman est sur la
rivière Chester; c'est une situation très-plate ,
d'où l'on voit une grande masse d'eau , qui
n'est toutefois que la baie de la rivière Chester, coupée des îles Eastern , Neck et Kent-
island.
La propriété du colonel Thylman est de
trois mille acres contigus , dont il exploite
environ mille en bled , en maïs et en prairies.
Il paraît connaître tous les vices de la culture de son pays , et être convaincu de
l'avantage de son changement, mais il y voit
tant d'obstacles que les améliorations qu'il
•fait ne sont que petites et partielles, quoiqu'il soit instruit par la lecture des bons livres
anglais , de tout ce qu'il faudrait faire pour
^établir une bonne et riche culture. L'habitude
prévaut presque par-tout sur les lumières : on
r.e veut, on n'ose pas faire autrement que
les autres; et en fait d'agriculture, où cette
habitude a peut-être plus d'empire que partout ailleurs, les grandes dépenses premières
qui seraient nécessaires pour introduire un
grand 'ghaftgemènt en améliorations , aident
cette disposition générale à suivre la routine
accoutumée. ( 84)
Observations générales sur la population du bas Maryland.
La population blanche diminue dans la partie Est du Maryland , au lieu d'augmenter.
Dans un pays d'esclaves , les blancs se livrent* difficilement au travail. Leur ambition
est d'acheter des nègres; ils en achettent de
leurs premiers profits , et dès qu'ils en ont
deux , ils ne travaillent plus eux-mêmes. Ce
petit nombre ne suffit point pour entretenir
leurs terres dans le bon ordre de la culture
du pays , quelque mauvaise qu'elle soit. Les
petits fermiers blancs ne travaillant plus ,
augmentent leur propre dépense. Ils sont
bientôt mal dans leurs affaires. Ceux-là et
ceux qui n'ont jamais pu acheter de nègres ?
se trouvent dans une position d'infériorité
avec leurs voisins qui ont beaucoup d'esclaves ;
cette situation leur déplaît, ils songent promp-
tement à aller s'établir dans des pays où la
terre est à meilleur marché, et où ils ne seront pas si prochainement primés par des
propriétaires aussi disproportionnément plus
riches qu'eux. Ainsi, toutes ces petites propriétés , dont l'entretien devient annuellement
plus cher, parce que le bois pour faire les (85)
clôtures est plus rare , et que la main-d'œuvre
est d'un plus haut prix, ces petites propriétés , dis-je, sont mises en vente , et sont achetées par les riches planteurs, et ceux qui les
ont vendues vont s'établir au Kentuky , dans
le Ténessée, dans les pays de l'Ouest. Le can«
ton ne gagne point pour cela en améliorations
de culture ce qu'il perd en habitans ; les
terres n'en sont pas mieux tenues ; elles ne
produisent pas plus : souvent elles produisent
moins j parce que l'acheteur y voit plutôt un
bon placement de fonds, c'est-à-dire un pla-.
cement sûr , une augmentation de propriété
qu'une. augmentation de revenus.
Ici comme ailleurs, quand on examine de
près l'utilité dont sont les nègres esclaves
aux intérêts du maître , comparée à l'emploi
de toute autre espèce de moyen de travail,
on trouve qu'elle n'a aucune réalité. Il faut
nounrir , habiller les vieux, les enfans , les
femmes grosses, les soigner en maladies. Rien
n'est plus commun que de voir le propriétaire de quatre vingt esclaves n'en pas pouvoir
mettre trente.au travail des champs. Dix ouvriers loués à l'année , feraient au moins autant de travail que les trente eslaves, et le
maître n'aurait qu'eux à payer. Déjà un assez
grand nombre de maîtres font ce calcul.
F 3    - (86 )
Beaucoup d'entr'eux sentent l'inconvénient
des esclaves qui , comme je l'ai dit , font
fuir du pays tous les blancs qui se chargeraient du travail s'ils n'y existaient point. Ils
sont embarrassés de leurs nègres, dont d'ailleurs la population dans les États du Sud ,
augmente comme celle des blancs dans tout
le reste de l'Amérique; mais tout en sentant
l'inconvénient de l'esclavage , ils sont les premiers à s'élever contre l'idée que la législature ferait une loi pour l'émancipation graduelle des nègres.
Les propriétaires de nègres se plaignent
déjà que depuis que la population noire augmente , ils sont moins soumis, plus remuans
qu'ils ne l'étaient autrefois. Tous ces symptômes devraient les aviser de la "prompte nécessité de faire quelque chose pour préparer
une fin à cet état d'esclavage qui sera tôt ou
tard d'un grand danger pour les maîtres ;
mais on s'endort sur ce dahger comme sur
tous les autres : et en ce cas , comme dans
tous les autres encore, on reconnaît que la
prévoyance est nulle parmi le peuple américain.
Les champs , sont, dans toute cette partie
du Maryland , d'une étendue qui va sou-;
vent jusqu'à soixante ou quatrevingt acres. (87)
.Quand on a l'idée d'une bonne culture , on
sait combien cette étendue démesurée des
champs s'y oppose dans un pays où l'on ne
tient ni les chevaux, ni le bétail , ni les
cochons dans les cours , et où par conséquent on ne peut trouver de fumier même
pour des champs de quatre acres, à plus
forte raison pour des champs aussi vastes ,
qui, même avec un fumier abondant, ne sauraient jamais être suffisamment et régulièrement fumés. Aussi, toutes les récoltes sont-
elles misérables, même dans les terres de
bonne espèce. On est ici pour le fumier comme
pour les esclaves; on sent l'avantage de l'employer comme on sent l'inconvénient de posséder des nègres ; mais la conviction du mieux
n'opère pas plus d'effet dans l'un que dans
l'autre cas.
Quelques planteurs se justifient de la grandeur de leurs champs , par la cherté des
clôtures qui les entourent. Il est vrai que cinq
paneaux de ces clôtures emploient une corde
de bois et du meilleur , que cinq paneaux
ne bordent pas plus de douze toises, et qu'ils
doivent être renouvelles tous les trois ans.
Quand on sait que la corde de bois de chêne
coûte à Chester quatre dollars et demi, et
qu'ainsi chaque fermier qui fait seulement trois
F 4 (88)
cents parnWaux de clôture, ce qui est peu fe
puisque ce n'est que l'étendue de sept cent
vingt-deux toises , pourrait vendre soixante
dollars le bois qu'il y emploie , on n'est pas
étonné de voir tant de clôtures en mauvais
ordre, et de savoir que beaucoup de petits
fermiers sont dégoûtés de leurs possessions,
seulement par cette dépense. Ce calcul est
fait par tout le monde; tout le monde connaît l'avantage des haies vives ; tout le monde
en voit quelques-unes dans le pays ; l'épine
est dans tous les bois, et on ne plante point
de hayes vives. Le bois d'ailleurs diminue
sensiblement dans cette partie de l'Amérique
comme dans toute autre. On en abbat partout , on l'emploie à tout, on le gaspille et on
n'en replante nulle part ; on ne permet même
pas aux bois coupés de repousser, puisqu'on
y laisse courrir tout le bétail.^
Le comté de la reine Anne contient environ
quinze mille habitans, dont sept mille esclaves; le nombre des nègres libres y est assez considérable.
Le comté de Talbot, au Sud de celui de
Queen Ann, est fertile et produit aussi beaucoup de bled et de bétail. Ils débouchent dans
la baie de Chésapeak par la rivière Chaptank.-
&a culture est toujours la même. (89)
Les comtés de Dorchester, de Sommet&et et
de W^inchester donnent aussi quelques bleds ,
mais leur plus grande étendue est couverte
de bois, particulièrement de cèdres et de
pins , dont l'exploitation se fait par les rivières Crantikoke, Wicomiko et Pokomeko ,
et est, sous tous les rapports, pareille à celle
des bois du comté de Sussex, dont j'ai parlé
dans l'État de Delaware.
Le comté de Caroline , situé entre celui
de Talbot et l'État de Delaware , est le plus
stérile des huit comtés de cette partie du
Maryland.
Il est question d'un canal qui, pris dans les
eaux de la rivière Chaptank, joindrait la Delaware et la Chésapeak. Il n'est encorequ'en projet, mais la législature a ordonné l'examen des
lieux. On assure que le rapport des gens de
l'art est favorable à son exécution , et l'on se
flatte qu'il sera fait. La division des eaux
de cette péninsule, qui se jettent ou dans
la Delaware , ou dans la Chésapeak , est
faite par une suite de marais qui se trouvent
dans toute l'étendue de l'État de Delaware,
et dont la position est un peu plus élevée
que le reste du pays. Il est à remarquer
que l'espèce de terres où sont ces marais,
est plus sablonneuse et d'une qualité infé- (9<>)
rïeure à celles du reste de la péninsule, etqtiê
les buissons et arbustes qui se trouvent communément sur les plus hautes montagnes, se
rencontrent aussi dans ce pays marécageux.
Les habitans aisés de la partie Est du Maryland sont polis et hospitaliers. M. Chew a
eu pour moi les procédés d'obligeance et d'amitié dont cette excellente famille m'a comblé depuis que je suis en Amérique. Les
mœurs sont douces dans ce pays : c'est vers
les intérêts des fermes , que les esprits sont
généralement tournés , et la vente • des productions du sol est le seul commerce auquel
on s'y livre.
Les opinions politiques sont fédéralistes ,
mais sans autre prédilection pour l'Angleterre
que celle qui suit le grand attachement qu'on
a ici pour l'ancien Président qui , dans les
dernières années .de son. administrarion , a
passablement tracé cette voie. On s'abonne à
Fenno , à Porcupine ; mais on dit déjà que
ce dernier est un black-guard, et qu'il voudrait livrer l'Amérique à l'Angleterre. En tout
il n'y a aucune exaltation dans la politique.
Les jeunes gens s'occupent beaucoup de la
chasse aux renards et des courses. (91 )
Ile de Kent. Passage de la Chèsapeakl
Après un jour agréablement passé chez le
colonel Thylman , un des hommes les plus
aimables , les plus polis, et de la meilleure
compagnie que j'aie encore rencontré en Amérique , je me suis acheminé vers Kent-island
où je devais m'embarquer pour Annapolis. Le
pays est toujours plat, les terres toujours
usées par la culture du tabac qui est abandonnée , les maisons misérables. A douze
milles de chez ce colonel, après avoir traversé un chétif petit village de six à sept maisons , honoré du nom de Queen-town, on
passe le Kent-narrow dans un assez bon petit
bac ; et on voyage encore sept milles dans
Pilé absolument plate de Kent, où la terre est
de la même nature que celle qu'on vient de
quitter. Les habitans y semblent encore plus
pauvres. Le capitaine Calvert tient une assez
bonne auberge à la pointe de l'île, et deux
bons petits sloops, pour le passage. Mais ces
sloops, ne peuvent approcher du rivage de plus
d'un demi-mille. Il faut mener le cheval avec
soi dans un bateau absolument plat, d'où on
le hisse dans ce petit bâtiment. La mal-adresse
des nègres matelots et du capitaine a pensé
% i
(90
dans cette opération coûter la vie au cheval et
à nous. Heureusement, nous en avons été
quittes pour peu de mal, et après un passage
d'une heure et un quart, pour les douze
milles, largeur de la baie de Chésapeak à cet
endroit, je suis arrivé sain et sauf, ainsi que
mon pauvre cheval, à Annapolis le 3 avril.
Le passage d'un homme et de son cheval,
se paye deux dollars quand il n'y a pas d'autres
passagers ; quand il y en a plusieurs , le prix du
passage n'est que d'un dollar et demi. Le trajet
se fait communément en deux heures ; Il a
été plus court pour nous parce que le tems
était admirable.
Annapolis,
La vue d'Annapolis est extrêmement agréable , en y arrivant par la baie. Cette ville est
bâtie sur le bord de la Severn, et sur un
petit tertre qaii, sans être très-élevé , domine
un peu le plat-pays qui l'environne. Annapolis
était jadis la ville principale du Maryland , et
il s'y faisait quelque commerce. Depuis la révolution , elle garde le nom de métropole de
l'État, elle continue d'être le siège du gouvernement; mais la ville de Baltimore lui
a enlevé tout le commerce. Les capitalistes, pp
et ceux qui veulent le devenir , l'ont quitté,
pour aller s'établir à Baltimore, et la ville
n'a plus pour habitans que les familles aisées
qui ont des propriétés jj aux environs , les
officiers du gouvernement , et les avocat3
attirés par le séjour des tribunaux. Elle perd
annuellement quelques habitans. Les maisons
sont presque toutes en briques et spacieuses.
Plusieurs sont vastes, ont de jolis jardins, mieux
tenus qu'aucun que j'aie vu-encore en Amérique. La maison de l'État est un des plus grands
bâtimens publics des États-Unis , des plus
complets et des plus finis dans son intérieur,
au moins pour ce qui en est achevé , car tout
ne l'est pas. Ce bâtiment qui a coûté déjà cent
trente mille dollars, en exige peut-être encore quinze à vingt mille autres , pour être
conduit à sa perfection, et il le sera promp-
tement, la législature allouant tous les ans les
sommes nécessaires à cet effet. Il contient les
chambres pour les tribunaux, pour les séances
de la législature, pour les assemblées du conseil exécutif, et des logemens pour les principaux officiers de l'État, excepté pour le
gouverneur, qui a une maison particulière,
bâtie par l'État. Ce bâtiment est surmonté
d'une haute coupole, et d'une lanterne à laquelle on arrive  par un escalier très-com- ( 94 )
mode, et d'où l'on découVre jusqu'à l'Atlantique, au-delà de la Chésapeak , de la péninsule , de la baie de Delaware , et de la petite
jpointe du Jersey, qui en sépare Annapolis.
Le collège est un autre bâtiment assez considérable. Il est doté de cinq mille dollars,
qui sont prélevés sur certains impôts de l'État , comme licences , amendes, etc. , mais
seulement de la partie de l'Ouest du Maryland. Les écoliers y sont au nombre decent,
et l'on en dit les maîtres fort bons. On y enseigne l'anglais , les langues anciennes , le
français, les mathématiques, poussées jusqu'à
l'astronomie, un peu de physique et de droit
public.
Une vaste église assez grande pour contenir un nombre triple de celui des habitans
dKAranapolis , y montre que l'on ne comptait
pas , lors de son érection, sur la dépopulation présente de la ville, qui n'a pas aujour-:
d'hui plus de deux mille habitans.
Annapolis est d'ailleurs, pour la société une
des villes les plus agréables des États-Unis.
L'hospitalité, la sincère obligeance, ne sont
nulle part aussi générales ; toutes les familles
sont unies, et ui$jéj*anger, toujours bien reçu
parmi elles, s'y trouve promptement à son aise.
-   J'avais une lettre pour M. Cooke, l'un des, (95 ) .
|)lus fameux avocats de l'État. Il passe pour
être celui qui réunit le plus à la considération du haut talent celle due à la bonté, à
la vertu , à la bienfaisance. On assure qu'il
porte dans sa profession cette délicatesse qui
m'a toujours paru devoir faire de l'état d'avocat le premier, le plus respectable de tous.
Il n'entreprend jamais une cause douteuse,
et sa fortune lui permet de se charger sans
émolument des causes justes des clients qui
ne sont pas en état de payer. Est-il pour un
homme de talent et de moralité un état dans
la vie préférable à celui-là? Toujours plaider
pour la justice, s'occuper sans cesse de la
faire rendre, telle qu'une conscience éclairée
et vertueuse la voit , quel emploi de la vie
peut y être comparé ? J'entends d'ici les spéculateurs sur les terres, ecsur'les fonds, et
sur la ruine des autres, etc. etc. dite que je
suis un fou.
M. Carroll, un des plus riches particuliers
des États-Unis, a aussi une maison à Anna-
polis. Il en a beaucoup d'autres dans l'État.
L'opinion générale lui est aussi très-favorable.
M. Cooke m'a introduit chez M. Ogle , chez
le docteur Murray, et dans plusieurs autres
maisons. Tout ce que j'ai vu des hommes et
des femmes de cette Yille me fait penser que d»r~
(96)
c'est un des lieux qu'un étranger s'appïa$*
dirait le plus de choisir pour son habitation ,
s'il n'est pas gagné par la maladie-du pays,
la soif de spéculer.
La politique est ici ce qu'elle est dans la
partie du Maryland que je viens de quitter.
On y est à présent dans l'admiration des der-r
niers succès de Buonaparte , et je suis bien
aise d'arriver avec eux dans une ville quLefit
tantôt disposée aux opinions anglaises qu'à
celles favorables à mon pays.
On espère la paix séparée de l'Empereur ,
qui forcera celle de l'Angleterre. C'est bien
là le plus cher de mes vœux; mais espérons,
et parlons d'autre chose.
Les habitans d'Annapolis disent que l'habitation en est saine , cependant ils y avouent
quelques fièvres en automne. Le pays ne semble pas à l'aspect devoir être aussi mal sain
que celui de l'autre côté de la baie ; mais il
est encore trop environné d'eau, et de creeks
sur-tout qui n'ont pas beaucoup de cours ,
pour rassurer entièrement sur son insalubrité.
Le Comté d'Ann Arundel, dont Annapolis
est aussi le chef-lieu , est peuplé d'environ
treize mille habitans libres , et de onze mille
esclaves. On y cultive le bled, le maïs , l'avoine (97)
yoïné et le tabac II s'y trouve aussi du fer,
et trois ou quatre forges et fourneaux pour
des ouvrages grossiers y sont établis depuis
quelques années.
La corde de bois de chêne coûte à Annapolis quatre dollars et demi, celle dhicory cinq
et demi. On commence depuis deux ans à y
brûler du charbon de la Virginie.
Le marché y est très-mal approvisionné ,
et souvent il manque de bœuf. Quand il s'en
trouve il se vend huit pences la livre, le mouton et le veau dixi Le poisson, et principalement les perches, les rockfish et les aloses y
abondent dans la saison qui leur est propre.
J'ai appris à Annapolis que M. Carroll,
dans sa grande plantation près d'EUicot's-
mill, avait tenté sans succès la culture de la
vigne, quoiqu'il y ait employé des vignerons
qu'il avait fait venir de France. On en conclut ici que la vigne n'y peut pas bienvenir,
et que sur-tout le vin n'y peut pas être bon.
Cela prouve tout au plus que la nature de la
terre et du climat demande des soins particuliers , dont une bonne observation et quelque
tems d'expérience doivent fare trouver le secret ; mais il est impossible de supposer que le
soleil de Maryland ne puisse pas faire mûrir
de bons raisins.
Tom VI. G (98)
Histoire, Constitution et Loix du
Maryland,
Annapolis étant le siège du gouvernement,
il me semble naturel de placer ici ce que
j'ai à dire de l'histoire et de la constitution
du Maryland.
Les États du Nord de l'Amérique septentrionale doivent leur établissement à la persécution que les presbytériens éprouvaient en
Angleterre. L'établissement du Maryland fut
le fruit de la persécution qu'éprouvaient les
catholiques dans cette même Angleterre.
Cecilius Calvert, baron de Baltimore , catholique , reçut sur sa demande , en i65a ,
une charte de Charles Premier, qui donnait
à lui et à ses héritiers la propriété des pays
au Nord de la Potowmack. Cette charte de
donation portait le droit accordé à Cecilius
Calvert baron de Baltimore , de faire des loix
civiles et criminelles, de lever des taxes, d'accorder des honneurs. Le dispositif de la charte
portait l'intention d'étendre la religion chrétienne. Charles premier s'y engage, pour lui et
ses héritiers, à ne soumettre jamais les habitans de ces nouveaiix pays à aucune taxe
intérieure par une législation exètiewe. I 99)
La première colonie , composée d'environ
deux cents gentilshommes de fortune et de
rang , et d'un même nombre de leurs partisans ou de   leurs domestiques , tous catholiques  ,   abordèrent   au  commencement de
i633 près de l'embouchure de la Potowmack,
dans  la baie de Chésapeak ,   s'y  établirent
et donnèrent à leur établisement le nom de
Maryland , les uns disent en l'honneur de la
vierge , d'autres en l'honneur de la reine Marie , femme de Charles Premier. Ils firent leurs
établissemens de concert avec les Indiens , de
qui ils achetèrent des terres , et avec qui ils
vécurent en  grande  cordialité. Ils reçurent
pour leurs établissemens plus de secours de
ces sauvages qu'ils n'en pouvaient attendre. Ils
étaient pourvus par eux de gibier ; les femmes
Indiennes leur apprenaient à faire du pain de
maïs, etc.
Lord Baltimore établit sa colonie sur des
loix de la plus entière tolérance pour toute
secte de la religion chrétienne , sans préférence pour aucune , et sur celles de la plus
entière liberté civile. Cette colonie reçut successivement beaucoup de nouvelles émigrations d'Europe , et un nombre considérable
de puritains que les loix de Virginie chas-
eèrent de leur État naissant; elle s'étendit en
G a m!
(   100 )
conséquence. Une assemblée de free-men, for*'
ma, en i638 , de concert avec lord Baltimore
une sorte de constitution au moins pour la
formation des loix, qui ne pouvaient avoir de
force que du consentement de deux cham*
bres et de l'aveu du gouverneur.
Au milieu de ces sages établissemens , on
voit avec peine que l'esclavage prit racine
dans cette colonie dès sa naissance , puisqu'un
acte de l'assemblée des free-men, en donnant
la définition du peuple , prononça qu'il consiste dans tous les habitans, les esclaves
seulement exceptés.
Quelques troubles agitèrent successivement
cette colonie j "mais ils furent promptement
âppaisés par Cecilius lord Baltimore , dont il
parait que la prudence et l'excellente conduite
sous tous les rapports , ne se sont jamais démenties.
A la décapitation de Charles Ier., les choses
changèrent. Cromwel fut reconnu par cette
province dépendante de l'Angleterre. Lord
Baltimore fut obligé de se réfugier en Virginie. La religion catholique devint exclusive ,
puis la religion anglicane y fut établie par la
loi. Enfin , après tant de vicissitudes , et après
la restauration de Charles Second, lord Bal-
timoré fut rétabli dans la propriété de l'État (   101   )
3e Maryland, où ses héritiers furent main-,
tenus jusqu'à la dernière révolution, dans laquelle une partie des biens possédés par eux
fut confisquée. La constitution de i638 avait
été revue en i65o , et avait éprouvé quelques changemens ; les tems de troubles la suspendirent , mais après qu'ils furent passés,
elle futjemise en vigueur et s'y est maintenue jusqu'en 1776 , où celle qui existe aujourd'hui fut faite.
Par cette constitution , l'assemblée générale est composée d'une chambre de délégués
et d'un sénat.
Chaque comté nomme quatre membres de
la chambre des délégués; il y a dix-sept comtés , et les villes d'Annapolis et de Baltimore
en nomment chacune deux. La chambre des
délégués est renouvellée tous les ans. Les
conditions pour en être membre sont d'avoir
vingt-un ans, d'être citoyen de l'État, résidant depuis un an dans le comté , et de
posséder un bien de la valeur de treize cent
trente dollars.
Les électeurs pour les représentans doivent
avoir vingt-un ans , être hommes libres possédant une fortune de quatrevingt dollars,
ou un bien en terres de cinquante acres.
Les sénateurs sont au nombre de quinze }j
G3 (   102  )
et sont élus pour cinq ans par deux électeurs
par comté , choisis par les électeurs qui
nomment les représentans. Sept sénateurs
dans les quinze doivent être de la partie Est
de l'État, huit de la partie Ouest. Ils sortent
tous à-la-fois. Les conditions pour être sénateurs , sont vingt-cinq ans d'âge , résidence
dans l'Etat depuis trois ans, et une propriété
de deux mille six cent soixante-deux dollars.
Le pouvoir exécutif est composé d'un gouverneur et de cinq conseillers ; ils sont nommés par la majorité des deux chambres réu- !
nies. Les mêmes conditions exigées pour les
sénateurs , sont exigées pour être conseiller.
Le gouverneur doit  avoir  vingt - cinq ans
e au moins, posséder un bien de treize
mille deux cent quatrevingt-deux dollars, et
être résident """dans l'État depuis cinq ans.
Le gouverneur, de l'avis du conseil, nomme
à toutes les places, excepté celles de shérifs,
de trésoriers et de coroners. Il peut les ôter
à ceux qui les possèdent, hors aux juges. U
annule ou mitigé les sentences ; il est chef
militaire de terre et de mer. Il n'est élu que
pour un an , et ne peut l'être que durant trois
dans sept années. Il est remplacé, en cas de
mort ou d'absence , par le conseiller le plus
anciennement nommé, Toute personne, avant (   10$)
d'entrer en fonction, doit faire serment d'être
de religion chrétienne.
A quelques exceptions près , très-sages et
très-peu étendues , toute propriété en Maryland est sujette à la taxe. La législature a
fait, des terres de chaque comté, une évaluation approximative, et à des taux différens qui
varient depuis un demi-dollar jusqu'à quatre
dollars et demi. Les esclaves sont évalués ,
selon leur âge et leur sexe, au plus bas quarante dollars , au plus haut , jusqu'à cent
vingt dollars. Les lots des villles sont évalués , en raison de leur location , cent dollars pour huit de location ; les maisons, cent
dollars pour seize de location.
Indépendamment de ces taxes générales ,
chaque avocat, au tems de son admission à
la cour, et aussi chaque année , tant qu'il
continue sa profession, paye huit dollars. Les
licences pour tenir taverne sont de huit dollars ; celles pour vendre des liqueurs spiri-
tueuses, de seize. Chaque licence pour mariage-
est payée un dollar et deux tiers.
Il y a en outre plusieurs taxes résultant de
la poursuite des procès, des jugemens, des
actes de la cour de chancellerie, de ceux du
juge du bureau des terres , etc.
Quand l'État a besoin de taxes, la législa-.
G4 ( m )
ture qui la vote nomme dans le même bill
cinq commissaires par comté. Ceux-ci s'assemblent , divisent le comté en districts pour
la taxe , et nomment un assesseur pour chacun de ces districts. Ces assesseurs doivent
prendre tous les moyens légaux de connaître
les propriétés taxables de chacun. Les infidélités dans les comptes rendus par les propriétaires , sont punies d'une augmentation
de taxe double ou triple, selon les cas. Les
bases d'évaluation des terres ei de toute
autre propriété ci-dessus mentionnée , dirigent les assesseurs dans leur répartition de
taxe sur chaque individu. Leur travail est
soumis aux cinq commissaires du comté, qui
nomment, ensuite les collecteurs. Ceux - ci
versent leur collecte dans la caise du tréso»-
rier de l'une des deux parties de l'État, sm-
vant la position du comté où la taxe se lève,
et restent, pour la prompte exécution de
leur devoir , sous l'inspection des commis-r
«aires. Ces collecteurs doivent donner un
cautionnement. Les biens, meubles et immeubles des taxables peuvent, faute de payement,
être mis en saisie par les collecteurs, et ceux;
des collecteurs peuvent l'être pour négligence
dans leur collecte. Les commissaires reçoivent
I&q dollar et demi par chaque jour qu'ils soni ( io5 )
employés. Ils fixent le salaire des assesseurs
qui ne peut pas l'être au-dessus de soixante-
six dollars. Les collecteurs reçoivent quatre
pour cent de leur recette. L'État n'a point
imposé de taxe depuis 1786 ; elle était cette
année-là de deux cent quatre vingt - quatre
mille dollars , et les frais de perception ne
coûtaient que .deux et demi pour cent.
Les taxes sur les professions d'avocat et sur
les licences jointes à celles qui résultent des
suites de procès, les amendes, etc., et à l'ac-;
croissement des intérêts des capitaux de l'État,
ont suffi pour payer toutes les dépenses du
gouvernement, qui sont estimées de soixante-
dix à quatrevingt mille dollars par an. L'État
n'a de dette que celle de cent cinquante-un
mille dollars à l'Union , d'après l'estimation
des commissaires dont j'ai tant de fois parlé.
Il a dans les fonds anglais , cinquante mille
livres sterlings qui y étaient déposées avant
la révolution, dont l'Angleterre lui reconnaît
la propriété , dont le ministre anglais a même
donné main levée , mais dont le Maryland
ne peut jusqu'ici obtenir la sortie de la banque
où ils sont placés. Il est privé de cette rentrée par des raisons d'intérêt particulier , et
par la négligence ou la mauvaise conduite de
ses agens en Angleterre. Ainsi, cette créance ( io6)
de cinquante mille livres sterlings est accrue
par les intérêts accumulés depuis trente ans.
Les taxes pour les comtés diffèrent entre
elles, mais le terme moyen en évalue la proportion à un dollar et demi pour deux cent
soixante-dix-sept dollars de valeur estimée des
objets taxables.
Les villes ont aussi leurs taxes particulières
selon leurs besoins ; celle de Baltimore se
montent à quatre dollars pour chaque fois
deux cent soixante-dix-sept dollars de valeur
estimée.
Les droits de citoyen de l'État de Maryland
s'acquièrent par le seul serment de professer
la religion chrétienne et d'allégeance aux loix
de l'État, fait devant tout officier public. La
faculté de posséder toute espèce de propriété,
et de jouir des avantages de tout citoyen né
dans l'État, est immédiatement la suite de
ce serment qui ne donne pas droit aux fonctions publiques. L'étranger immigré est même,
par la loi , exempt de taxe pour deux ans,
et pendant quatre s'il est commerçant, ouvrier
ou manufacturier.
Je ne puis parler avec aucun détail du
système des loix du Maryland , parce que je
n'ai pu m'en procurer le recueil, malgré
l'obligeance des personnes auxquelles je me ( i<>7 >
suis adressé. J'ai parlé , d'ailleurs, de celles
dont j'ai eu connaissance, à mesure que je
l'ai obtenue.
L'importation des nègres d'Afrique, prohi*
bée par la loi, y a cessé en 1763. L'introduction des nègres des autres États y est défendue par une loi récente, avec la restriction
nécessaire pour les émigrans, qui en amène»
raient pour leur service.
Route à Fèdéral-city,
La compagnie d'un négociant anglais ,
M. Yates, que j'avais vu à Annapolis dans la
société , et qui allait à Upper-Marlboroug,
m'a fait préférer cette route, malgré l'inconvénient de trois passages de rivière, que j'aurais évités, en prenant celle de Bladensburg.
Le pays , depuis Annapolis jusqu'à South'
river, commence à s'élever un peu, au moins
à être coupe de quelques petites élévations,
qui ne sont plus seulement des buttes, comme
de l'autre côté de la baie. Le paysage s'embellit ; de jolies maisons de campagne , des fermes , presque toutes en briques, sont ici plus
fréquentes. Les terres n'y sont pas dépouillées
d'arbres , comme de l'autre côté , et à présent
gué les arbres fruitiers commencent à être en fil
(108 )
fleurs, ils se distinguent par leurs couleur^
plus qu'en aucun autre tems de l'année. Les
terres , jusqu'à South-river, sont cultivées en
bled qui lève par-tout, en maïs qui n'est point
encore planté, et en prairies. D'ailleurs, toujours même négligence de culture , toujours
ces clôtures de bois, et de plus des barrières
à ouvrir continuellement, triste et fatiguante
occupation pour un voyageur. La South-river
se passe dans un bon bac, à deux milles ou
environ de son embouchure dans la baie ; elle
a, au lieu du passage, plus d'un mille de large,
et sa navigation ne s'étend pas à trois milles
au-dessus. A la tête de cette navigation, est
une inspection de tabac , qui se fait par les
mêmes procédés qu'en Virginie , mais avec
moins de soins que sur James-river. La vue
est agréable et riche , en passant la South-
river : le pays est ondulé , et bien rempli
d'arbres. De jolies maisons , de jolis jardins
bien entourés , des cultures variées , et les
feuilles poussent presqu'à tous les arbres. Lai||
même nature de pays se trouve après la rivière , et beaucoup plus variée encore qu'en-
deçà. On prépare à présent les terres , pour
planter le tabac. Après les avoir labourées,
on les met en petites buttes : c'est le travail
actuel des champs. Pendant ce tems là , le ( 109 >
tabae semé sur des couches préparées, comme
je l'ai dit en Virginie , commence à lever.
Dans certains champs , on le tient couvert
sous des feuilles , sous des branches sèches.
Dans d'autres, où les champs sont mieux fermés , où il se trouve quelque talus naturel du
terrein à une bonne exposition , on ne le
couvre point. La culture du tabac , qui avait
été fort abandonnée pendant plusieurs années ,
est plus suivie cette année par la hausse des
prix que l'on lui connaît en Europe ; mais les
terres ont été depuis si long-tems fatiguées
par cette épuisante culture, elles sont si mal
fumées , ( car il faut absolument les fumer
pour le tabac , quand ce ne sont pas de nouvelles terres ) qu'elles sont peu susceptibles
de donner de bonnes récoltes. Ici, le bled est
rarement attaqué de la mouche hessoise , et
les cultivateurs de ce côté de la baie ne devinent pas plus pourquoi ils en sont exempts,
que ceux de l'autre côté ne savent pourquoi
ils en sont tourmentés.
Il fait, depuis trois jours, une chaleur qui
serait forte en été , et il y en a quatre qu'on
avait de la peine à tenir à cheval avec une
bonne redingotte. Ces soudaines et irrégulières
variations dans la température sont réellement
incommodes. . i
( no)
Les bois sont très - rares sur cette route.
On s'occupe à couper le peu qui en reste
pour y semer du tabac. Les terres neuves d'une .
nature passable , en donnent deux assez bonnes
récoltes de suite ; mais après on ne peut rien
en tirer si elles ne sont fumées. En tout la
plus grande quantité des terres que j'ai vues
sur ma route, m'ont parues épuisées. Jamais
de fumier , jamais de culture restaurante ,
jamais de changemens dans les productions,
ou même de simples procédés qui tendent à
rendre à la terre sa vigueur. Indépendamment
des dépenses à faire et des habitudes à rompre
pour établir un ordre de choses si essentiellement utile , les planteurs donnent encore
pour motif de leur mauvais système de culture la nécessité d'obtenir de grandes récoltes de provisions en maïs , pour nourrir
leurs nombreux esclaves. Cette raison qui
n'en est une que pour le manque de réflexibna
et la paresse , peut servir à prouver cependant que les habitans du Maryland commencent à sentir quelques inconvéniens de
leurs nègres.
La rivière de Potakent que l'on passe à
jMount-pleaseant-ferry n'a là qu'environ cent
toises de large ; mais ce point est à soixante-
quinze milles de  son embouchure  dans la ( 111 )
fcaie, et ce n'est qu'à cinq milles de Mount-
pleaseant, qu'elle cesse d'être navigable pour
des bâtimens de deux cents tonneaux.
Les arbres verts qui ne se voyent presque
pas dans la partie Est du Maryland , au moins
dans les comtés que j'ai traversés , sont beaucoup plus abondans de ce côté , sans l'être
cependant comme dans beaucoup d'autres
États. Le cèdre , le pin d'Ecosse, le thuya ,
le spruce sont les plus communs. On y voit
quelques pins du Lord, mais en petite quantité.
Upper-Marlborough est à trois milles de
Mount-pleaseant-ferry. C'est le chef-lieu du
comté de Prince George. La cour s'y tenait
le jour où j'y suis passé , et la seule auberge
de ce petit village contenait ou attendait
tous ceux que leurs affaires ou la curiosité
amènent toujours à la cour. Elle était donc
comble , et la certitude qu'elle serait ainsi,
avait porté M. Cooke d'Annapolis à m'engager
à ne m'arréter qu'à cinq milles plus loin chez
M. Dixes , pour qui il m'avait donné Une
lettre. Cette manière est très-usitée dans le
Maryland et la Virginie, où l'hospitalité est
le caractère général , et la délicatesse d'un
Européen qui dans le commencement répugne
à profiter aussi librement de cette hospitalité, I   112 )
*'en accommode bien vite en voyant à quel
point elle est simple, naturelle, et comment les
maîtres de maison qui comblent d'obligeance
un voyageur, semblent lui savoir gré de les
avoir mis à portée d'en user ainsi avec lui.
Tout le monde s'accorde à dire que cette disposition est plus générale dans le Maryland
et la Virginie que partout ailleurs ; mais je
dois répéter que je l'ai trouvée commune à
toute l'Amérique.
Je me suis donc rendu chez M. Dixes en
profitant de la lettre de M. Cooke. Une jeune
personne s'est chargée delà lui remettre, et
de tems après j'ai été introduit dans le
parloir d'un vieillard qui pouvait à peine
marcher , mais qui ma fait le meilleur accueil.
Il n'est pas le maître de la maison , elle appartient à la veuve de son frère , avec laquelle
il loge, et à qui j'ai été promptement présenté.
C'est une femme de soixante ans qui a des
manières très - agréables , le maintien er le
ton de la meilleure compagnie. Le vieillard
était celui à qui j'étais adressé ; son état
de décrépitude m'a semblé devoir aussi lui
valoir de moi des attentions plus particulières ; c'est donc de lui que je me suis le plus
occupé. Ce bonhomme de quatrevingt-dix
ans était encore fort animé , et principalement
contre (n3)
Contre la France. Il est catholique, prêtre etj&
suite. Voilà bien des titres pour justifier la pas*
«ion avec laquelle il s'exprime en parlant de
tout ce qui est français, hors les prêtres et la
noblesse, qui, dit-il, méritaient de vivre dans
un autre pays. « Je lisais, :om'a t-il dit, « un
» livre français quand vous êtes entré , et un
y> des meilleurs de votre langue ; quoique je dé-
y> teste votre pays, peuplé depuis long-tems
33 d'athées et de scélérats, j'en aime la langue,
» car il y a par-ci, par-là de bien bons ou-
» vrages français, meilleurs que dans aucun
» autre idiome .■>■> J'étais curieux de savoir quel
ouvrage mon vieux hôte regardait comme le
chef-d'œuvre de la littérature française. C'était le mandement de l'archevêque Christophe
de Beaumont, contre l'arrêt du parlement de
Paris qui proscrivait les jésuites. « Ah ! Mon»
» sieur, » a-t-il ajouté, ce votre peuple est la lie
?3 des nations , un peuple de mécréans. C'est
x, pour la punition de leurs péchés que Dieu
» a permis la révolution actuelle ; c'est un
» fouet qu'il a en main pour frapper ce peuple
» infidèle , et un fouet qu'il n'abandonnera
» point tant que sa colère ne sera pas appai-»
» sée , et elle ne le sera pas de long-tems pro-
» bablement, car il a bien des péchés àpu~
53 nir .» Je n'avais garde de heurter la passion ■m
p
t n4 >
de ce vieux jésuite qui pendant ce tems me
faisait donner du vin , me priait cordialement"
de dîner avec lui, m'engageait à passer plusieurs jours dans sa maison. Je lui représentais
seulement avec douceur qu'il me semblait que
la colère de Dieu ne se bornait pas à châtier
le peuple français , et que le peuple français
pouvait bien aussi être considéré comme un
fouet dont Dieu se servait pour flageller quelques autres puissances , telles que l'empereur,
par exemple, sur qui frappaient les récentes
victoires de Buonaparte, et que notre saint-père
le pape qui courait à présent de grands risques, et qui cependant n'était sûrement pas
un pécheur. « Ah ! Monsieur , » reprenait-il ,
m tout cela "n'est qu'un mal temporaire pour
33 notre saint-père; Dieu se déclarera en sa
33 faveur, quand il croira qu'il en sera tems;
33 mais jamais il ne pardonnera à cette race
33 d'athées et de coquins ; et vous verrez
33 bientôt ce peuple dispersé, anéanti, à moins
33 que Dieu ne permette qu'il ne soit rappelé
» à la'croyance et à la pratique de ses pères;
53 mais je crains que la bonté de Dieu ne
>i puisse jamais aller si loin, envers un peuple
33 qui a depuis si longtems amassé tant d'é-
33 normes iniquités sur sa tête; enfin, 33 continuait ce vieillard exaspéré , ce voulez - voua ( "5 )
5i savoir la véritable cause de la révolution
i française ? Beaucoup de nos braves catho-
>3 Iiques d'ici la voient dans les écrits de Vol-
33 taire et de Rousseau ; mais je ne pense
33 pas comme.eux. C'étaient sans doute de
>3 grands vauriens , dont les écrits ont répandu
33 de mauvais principes , mais la cause de la
>3 révolution française n'est pas là ; elle est
33 uniquement dans la destruction de la so-
33 doté de Jésus. Un peuaîe qui a fait un tel
33 crime était un peuple d'insensés et d'abo-
33 minables , et il devait détruire tous les pou-
33 voirs , toutes les propriétés, renverser toutes
33 les loix , puisqu'il avait détruit un corps
33 aussi utile, aussi sacré, aussi notoirement
33 le favori de Dieu 33. Je me serais fais un
scrupule de contrarier mon vieux hôte , si
obligeant d'ailleurs , que j'aurais si peu convaincu , et dont mon opiniâtreté aurait si mal
payé la bonne réception. Il a fallu déplorer
un peu avec lui la destruction d'une aussi
sainte société , le principe de toute vertu et
de tout ordre , et reconnaître la vraie cause
de la révolution française dans l'abolition des
jésuites , où j'avouais que jusques-là j'avais été
assez peu clairvoyant pour ne pas la chercher.!
J'ai même eu à tenir tête à un jeune bavard
de prêtre qui ne voulait pas trouver le plus af-
P 2 C ne )
freux , le plus impardonnable des crimes
dans la destruction de la société de Jésus»
J'ai plu ainsi à mon vieux jésuite : je me suis
amusé à contrarier le jeune pédant, et j'ai
gagné l'heure du dîner. Mais nous étions au
mercredi de la semaine de la passion ; ce
dîner a donc été très-chétif, tout-à-fait catholique , par conséquent peu restaurant pour
un voyageur. Je ne sais si mes amis me pardonneront d'avoir fait un aussi long article de
ce radotage ; mais iBfcera au moins une preuve
de plus à cette vérité si connue et si indubitable que l'intérêt et les passions sont la lu
nette au travers de laquelle les hommes considèrent les plus grands évènemens. Marcel
Voyait l'intérêt des puissances et le grand secret de la diplomatie dans l'art de la danse,
dans sa propagation , et , comme il disait,
dans un menuet ; le vieux révérend M. Dixes
voit la révolution française dans la destruction
des jésuites.
Au demeurant il est impossible d'avoir été ;
aux injures» près pour mon pays , plus bienveillant pour moi que le vieux M. Dixes , et
plus obligeante, plus civile queMistriss Dixes ,
sa belle-sœur qui est vraiment aimable, et
semble tout-à-fait bonne.
J'avais rencontré, en passant le bateau de,
SPUfff ( ii7 )
Mont-pîeaseant, un jeune homme qui entendant dire que je projettais d'aller à Fédéral-
city, m'avait proposé de voyager ensemble ; et
m'avait promis de me prendre chez le vieux
jésuite. 11 a été fidèle au rendez-vous. Deux
autres habitans de Fédéral-city s'étaient joints
à lui, de sorte que j'ai été débarrassé par leur
compagnie de l'inquiétude commune aux
étrangers voyageurs en Maryland, de se tromper de chemin, car nul poteau indicateur ne
leur montre la route véritable , et les maisons sont si peu multipliées , que l'on peut
avoir fait déjà beaucoup de chemin inutile
avant de trouver l'occasion de s'informer si
l'on est dans la bonne route.
La politique de mes nouveaux compagnons
de voyage n'était pas celle de la maison que
je quittais. «Est-il vrai, 33me disait l'un, ce que
3) la France a déclaré la guerre à l'Amê-
» riquel 33 — Je n'en crois rien,33 leur répondais-je , ce la France aime sincèrement l'Amé-
33 rique; elle est un peu en querelle avec le
33 gouvernement , mais elle ne désire que le
33 bien et la prospérité du peuple américain.
33 Ces bruits de déclaration de guerre sont
33 faux, et sont répandus par les marchands
33 qui veulent faire hausser le prix de leurs
* denrées, ou par les Anglais qui veulent faire
H 3 ( n8)
33 haïr les Français par les Américains.—ATit
33 monsieur, ils n'y réussiront jamais ; qu. ntl
33 la France aurait tort, elle nous a rendu
33 assez de services pour ne pas y regarder
>3 de si près, et pour moi, si ce pays faisait
33 la guerre à la France , je passerais du,
33 côté des Français, et j'y mènerais mes
33 amis. — et moi aussi, et moi aussi, et
33 bien d'autres aussi, 33 disaient les deux autres, ce Si un Américain se battait contre un
33 Français ,» ajoutaient-ils dans leur conversation dont je ne me mêlais que pour l'entretenir , 35 ce serait comme s'il se battait
33 contre son père , — et pis encore, » disait un
autre , ce car notre père ne nous a donné
33 que la vie, et souvent ne nous donne pas
33 d'argent. La France nous a donné la li-
33 bertè , nous a avancé des millions quand
33 notre papier était avili et quand elle n'était
33 pas sûre que nous pourrions.les lui rendre ;
33 elle nous a prêté des troupes, des vaïs-
33 seaux. Ces vilains marchands anglais
33 veulent nous faire oublier tout cela pour
33 nous vendre plus cher leurs marchandises ,
>3 mais ils  n'y réussiront pas.  33
L'affection pour la France était dans ces
braves gens , unie avec l'attachement pour
le malheureux la Fayette, et il est à rémar- (£19 )
quer qu'il en est de même^us toute l'Amérique , et que le sentiment de haine pour la
France et de désintéressement sur la Fayette se
trouvent aussi unis dans le parti opposé. ccN'est-
.33 il pas honteux, 33 disaient mes voyageurs ,
33 que les Etals-Unis n'ayent rien fait pour ce
.33 brave homme qui nous a si bien servis ? Si
33 le Président l'avait demandé à l'Empereur,
33 il est certain qu'il nous l'aurait rendu, car
33 il nous appartient. Sans doute, » ajoutaient-
ils , ce le Président a cru bien, faire, en ne le
33 demandant pas , mais il aurait mieux fait
33 autrement, comme aussi de ne pas faire
33 ce damné de traité , et croyez, monsieur,
33 que npus sommes beaucoup dans toute
33 l'Amérique , qui pensons de même. 33
Je rends compte de cette' conversation ,
à laquelle j'affirme que je n'ajoute rien, d'abord
peut-être parce qu'elle m'a fait plaisir; et puis
parce qu'elle est,   quoiqu'en  disent  les An-
.glais, l'expression des S6ntimens.de la grande
majorité du peuple américain : sentimens que
la France doit soigneusement entretenir sans
en abuser, et que cependant elle finirait par
aliéner si elle n'avait pas avec l'Amérique une
conduite' juste, et libérale ; si elle ne mettait pas promptement fin à toutes les pirateries qui s'exercent aujourd'hui par ses comf1 4 (   120  J
tnissaïres dans les Antilles, et qui révoltent
tout Français honnête , à quelque point qu'il
soit ami imperturbable de son pays.
J'en pourrais tous les jours rapporter de pa«
reilles, car il est peu de tavernes où je m'arrête , sans entendre l'expression du même attachement; ce qui me persuade tous les jours
davantage de la nécessité de répandre dans
ce pays des écrits sages, modérés, qui, développent la situation politique actuelle de la
France avec les États-Unis , et la montrent
amie de l'Amérique, intéressée à l'être toujours.
Le pays depuis Upper-Marlborough jusqu'à
\Eastern-branch, s'élève successivement et
présente toujours la même suite de terres
épuisées et de mauvaises cultures. Du haut
des montagnes qui bordent ï'Eastern-branch,
on découvre la rivière Potowmack, fort au-
dessus de George-town, et jusqu'à Alexandrie. On Voit aussi Ï'Eastern-branch , dans
son cours de cinq à six milles ; enfin on domine entièrement sur l'emplacement de la
nouvelle ville , et l'on distingue tous les bâ-
timens publics et particuliers qui s'y élèvent ;
cette vue est belle , grande , et cependant
assez bornée, par les hauteurs au-delà de la
Potowmack, pour que l'œil puisse en em^ (   121  )
fcfasser tous les détails sans se perdre dani
son immensité.
Le comté de Prince George, dont Upper-»
Marlborough est le chef-lieu, est peuplé d'environ viï^-deux mille habitans , dont douze
mille nègres esclaves. Le tabac s'y cultive
en assez grande quantité, et est réputé un
des meilleurs du Maryland.
Il est à remarquer que dans ce comté comme
dans presque tous les autres de cet État, les
anciennes villes ou villages sont bâtis au point
où les rivières commencent à être navigables^
parce que le tabac étant jadis le seul commerce d'exportation , les magasins pour l'inspection ont dû être placés dans ces situations , et ont servi de noyau aux autres maisons.
On passe 1'Eastern branch dans un assez
bon bateau, un peu trop plat et beaucoup trop
petit pour la quantité de chevaux que l'on
y reçoit. Je l'ai passé avec dix chevaux et
une voiture, et n'ai été content que quand
je me suis trouvé à l'autre bord. Cette rivière
a plus de trois quarts de mille au lieu du
passage. Après l'avoir traversée, on entre dans
Fédéral- city, c'est-à-dire dans son emplacement , car jusqu'ici ce qu'on voit de moins
dans cette capitale des États-Unis, dans cette I
»
( '22 ;
métropole de l'Amérique septentrionale , ce
sont des maisons.
Mais comme Fédéral-city est par sa destination ou ou moins par le projet de sa destination , un point capital dans le ^territoire,
comme dans la politique intérieurtlraes Etats-
Unis , j'en parlerai avec détail et de manière»
à bien faire comprendre l'historique de ce
grand projet, les moyens employés pour son
exécution, sa situation actuelle et la destinédH
.que toutes les circonstances bien examinées
me font lui prévoir.
Fèdèral-ç ity.
Peu de têms après que la constitution des
Etats-Unis fût faite , ses partisans, et personne
alors n'était encore accusé de ne pas l'être',
virent le complément parfait du système de
fédération dans l'établissement dû siège du
gouvernement général en un point central dèsM
Etats-Unis indépendant de tout État particulier, et dont la souveraineté appartiendrait à
l'Union. Le gouvernement général ayant ses
loix, sa jurisprudence, ses tribunaux, 1 inconvénient d'un rapprochement trop immédiat de la jurisprudence d'un État particulier
différente de la sienne, les jugemens différens (   123)
dans les mêmes cas, dans le même lîèu, étaient!
.évit'.s. Le gouvernement général, siégeant dans
un État particulier, pouvait, par le bénéfice
de sa résidence , et du concours qu'elle y attirait,, donner aux autres États un motif de jalousie qui pouvait devenir une semence de
désunion : cette inquiétude était aussi, écar-
. tée. Ni la ville de Philadelphie , ni celle de
New-Yorck, n'étaient dans le centredes États;
les députés des. États du Sud au congrès ,
ayant pour s'y rendre plus de chemin à faire
..que ceux du Nord, il pouvait en résulter parmi .eux un mécontentement nuisible à l'harmonie générale , qu'il était important d'èntre-
. tenir. Enfin $ ce gouvernement souverain avait
..dans son existence une sorte de fiction à la-
. quelle son établissement dans un territoire
dépendant de lui seul, et où il pût sans mélange exercer tous les actes de souveraineté ,
donnait plus d'apparence de réalité.
Tels furent les principaux motifs , réelle-
. ment plausibles, qui firent adopter cette idée
par le congrès.
En juillet 1790 , il rendit une loi dont les
principales dispositions sont :
10. D'accepter pour le siège permanent du
gouvernement des États-Unis , un territoire
qui n'excéderait pas l'étendue d'un quarré de fe<
?i»4 5
dix milles de côté à la jonction de la rivière
de la Potowmack et de la branche de l'Est, ou
dn Connogecheque, avec|la clause que les opérations de la souveraineté de l'État dans les
limites duquel est à-présent ce district , ne
recevraient aucune altération par cette acceptation , jusqu'à l'époque fixée pour l'établissement du gouvernement général dans cette
place, ou jusqu'à ce que le congrès en eut
décidé autrement par une loi ;
2°. D'autoriser le Président des États-Unis
à nommer et entretenir avec émolumens trois
commissaires pour faire arpenter , mesurer ,
borner et définir ce district, sous les limitations ci-dessus prescrites, ces trois commissaires devant travailler sous la direction du
Président des États-Unis, et ne pouvant agir
que par la réunion au moins de deux sur les
trois ;
3°. D'autoriser ces commissaires à acheter,
ou à recevoir telle quantité de terres sur la
rive Est de la Potowmack que le Président des
États-Unis jugerait nécessaire pour l'usage du
gouvernement général, et de leur ordonner
de tenir pour l'époque du premier lundi de
décembre de l'année 1800, les bâtimens nécessaires pour la réception du congrès , l'établissement du Président, et des officiers publics ( iû5 )
au gouvernement des États-Unis , le tout d'après les plans agréés par le Président ;
4°. D'autoriser, et de requérir le Président
d'accepter toute donation d'argent, qui lui serait faite pour contribuer aux dépenses de
ces acquisitions et de ces bâtimens ;
5°. De déclarer qu'au premier lundi de décembre 1800, le gouvernement des États-
Unis sera transféré au district et place ci-dessus
mentionné ; d'ordonner que tous les bureaux
attachés au gouvernement y seront en conséquence transportés par les soins de ceux qui
en seront alors à la tête , et qu'ils ne seront
plus , après cette époque, exercés que dans
cette place ; et d'assigner , pour le payement
des dépenses occasionnées par ce déplacement , les droits sur les importations et le
tonnage, dans l'étendue nécessaire.
Cette loi , faite quand le congrès siégeait
encore à New-Yorck, ordonnait aussi que le
gouvernement des États-Unis serait transporté , et demeurerait à Philadelphie jusqu'au
premier lundi de décembre 1800, tems de son
installation dans sa permanente destination.
Le congrès était dès-lors assuré de la disposition des États de Virginie et de Maryland 9
qui, l'un et l'autre, par des délibérations précédentes de leur législature ? avaient offert de ■ r
( ia6)
céder la partie de leur territoire nécessaire
à l'établissement du gouvernement général.
L'emplacement ne pourrait être mieux choisi,
ni comme position centrale , ni comme position écartée de tout danger d'être inquiété par
un ennemi étranger quelconque en cas de
guerre, ni comme position propre à l'établissement d'une grande ville commerciale,
d'un approvisionnement facile et sûr, ni enfin
comme position salubre.
Les États de Virginie et de Maryland, devant recevoir un bénéfice évident de l'établissement du gouvernement des États-Unis dans
i , étaient fortement intéressés à la réalisation de ce grand projet.
L'État de Virginie donna à l'Union une somme
de cent vingt mille dollars ; l'État de Maryland
une de soixante-douze, pour en avancer l'exécution.
Les propriétaires des terreins où devait être
placée la ville, avaient un intérêt plus positif
encore à son érection. Ils donnèrent à l'Union
la moitié du terrein, c'est-à-dire la propriété
entière de la moitié des lots dont cette ville
pouvait être composée. Ils abandonnèrent ,
gratis encore, le terrein nécessaire pour les
rues et places de cette ville, à la condition
de recevoir quatrevingt dollars pour chacun ( Il )
des acres qui devaient être employés en jardins publics ; les lots restans aux propriétaires
et ceux devenus la propriété du gouvernement
fédéral, devant être distribués alternativement
de façon que les propriétaires et le gouvernement partageassent l'avantage ou l'inconvénient de la position de ces lots , ou de ces
quarrés , car quelquefois cette division alternative a eu lieu par quarrés.
Le congrès , le 6 mars 1796, passa une loi
par laquelle les commissaires étaient autorisés
à emprunter, avec l'autorisation dû Président
des États-Unis , une somme de trois cent
mille dollars , pour les dépenses de l'établissement ordonné en 1790 , avec les clauses
qu'ils ne pourraient pas emprunter plus de
deux cent mille dollars dans la même année ;
qu'ils ne pourraient emprunter qu'à six pour
cent ; que les sommes empruntées seraient
remboursables en i8o3 ; les lots de la ville ,
non vendus , et destinés à' l'être, servant de
gage à l'emprunt , et devant être objets de
remboursement. Les États-Unis s'obligeaient
de paver le surplus de l'emprunt, s'il y avait
lieu. Par cette loi , les commissaires doivent
rendre , tous les six mois , compte au secrétaire de la trésorerie , des dépensés faites avec
J'argent résultant de cet emprunt. (   128  )
Ainsi les commissaires ont eu la disposition:
He cent quatrevingt-douze mille dollars, dotation de la Virginie et du Maryland, et de
trois cent mille dollars, emprunt autorisé j
J>ar le congrès, indépendamment de la vente
des lots , propriété des États - Unis , qu'ils
étaient aussi autorisés à faire, sous quelques
restrictions réglementaires, ordonnées par le
Président des États-Unis.
La navigation de la Potowmack était embarrassée dans plusieurs points de son cours depuis Cumberland , à cent quatrevingt-douze
milles de l'emplacement de la nouvelle ville p
et particulièrement à quinze milles au-dessus
de Georges-town, par une chute considérable, et par une autre moins grande à six
milles plus prés. Une compagnie avait été
incorporée par l'État de Virginie, et par celui
de Maryland en 1784 sous le nom de compagnie de la Potowmack, avec l'autorisation d'un
péage pour les différens canaux à faire. L'établissement du gouvernement général sur les
rives de la Potowmack, donna plus d'intérêt encore , et plus d'activité à ces travaux languis*
sans. La compagnie , formée de cinq cents
actions à quatre cent quarante-quatre dollars
chaque, fut en 1795 portée à six cents, et
@ut ainsi la disposition de deux cent soixante*.
M (  129  )
dix mille quatre cents dollars , destinés à
rendre facile et sûre la navigation de la Potowmack. Les États de Virginie et de Maryland
se sont d'ailleurs intéressés, encore plus directement, aux succès de cette compagnie, en
y prenant un assez grand nombre d'actions.
Quand ce travail, sera terminé , les denrées
d'un pays immense , qui se portent jusqu'ici
par terre à Philadelphie et à Baltimore, trouveront un débouché plus prompt et moins
coûteux par cette grande rivière ; et la nouvelle ville en acquerra, pour sa consommation et son commerce , la certitude de nombreux produits , qui ajouteront beaucoup encore à tous les avantages naturels de sa position.
La pointe du terrein de la nouvelle ville
qui sépare la Potowmack d'avec la branche de l'Est, est , à plusieurs époques de
l'année , difficile et même dangereuse à doubler , et la branche de l'Est est celle qui
présente le plus de commodité et le plus
de profondeur d'eau pour les navires. II était
donc important de joindre la Potowmack à
cette branche, en évitant la pointe. D'ailleurs,
une navigation intérieure plus étendue devait être pour la ville d'un grand avantage.
Deux loteries ont été autorisées par l'État de
Tome VI. I fi'
( i3o J
Maryland, en 1798, pour la confection d'un
canal. Ces loteries sont de cent soixante-quinie
mille dollars chaque, sur lesquelles quinze
pour cent, c'est-à-dire vingt six mille deux
cent cinquante dollars , ont été alloués pour
le canal.
Telles sont les dispositions, les loix, les
opérations financières , les sommes d'argent
employées jusqu'ici pour l'établissement de la
ville fédérale dont le plan s'étend à plus de trois
milles sur la rive de la Potowmack, et sut celle
de la branche de l'Est, et renferme quatre mille
cent vingt-quatre acres quarrés.
En Amérique où plus que par-tout ailleurs
le désir des richesses est le sentiment dominant , il est peu d'opérations qui ne soient
saisies par les spéculateurs. Celle de l'établissement de la ville fédérale leur présentait de
grands appas ; elle n'a donc pas dû en être
exempte.
M. Morris y a vu le premier la possibilité
d'un grand gain, et joint avec MM. Nicholson et Greenleaf, il a acheté , peu de tems
après que le plan de la ville a été fixé , toute
la quantité de lots qu'il a pu se procurer
dans son territoire , tant des commissaires
que des propriétaires originaires, c'est-à-dire
tous ceux dont, à cette époque, ceux-ci con- ( m >
sentaient à se désaisir. Il en a acheté six
raille des commissaires , qu'il a payé quatre-
vingt dollars chaque. Chacun de ces lots contenant cinq mille deux cent soixante-cinq
pieds quarrés.
Les conditions de son marché qui fut conclu
avec les commissaires, en décembre 1793 , ont
été que de ces six mille lots, quinze cents seraient choisis au Nord-est de la ville , les quatre mille cinq cents autres, dans les situations
que préféreraient M. Morris et sa compagnie;
qu'il bâtirait cent vingt maisons de briques et à
deux étages sur ces lots, dans l'espace de
sept années; qu'il ne vendrait aucun de ses
lots avant le premier janvier 1796, et avec
les mêmes conditions de bâtir , exprimées
dans son contrat, et qu'enfin le payement
complet se ferait en sept ans , à commencer
du premier mai 1794» "n septième annuellement, c'est - à - dire environ soixante - huit
mille dollars par an, la somme totale étant de
quatre cent quatrevingt mille dollars.
Le nombre des lots achetés par M. Morris ,
des propriétaires originaires, a été à peu-près
le même, le prix absolument semblable. Les
conditions pour le payement sont inutiles à
l'historique de la ville fédérale , d'ailleurs elles
diffèrent entr'elles.
I a ( sjP )
Cette vente a été la seule d'une grande étendue , faite par les commissaires des États-
Unis ou les propriétaires originaires, à la même
personne ou compagnie. Espérant de vendre
à un prix plus haut , les commissaires ont
attendu le tems où les demandes seraient
multipliées et leurs besoins plus urgens. Ce
calcul a été aussi celui des propriétaires , et
les uns et les autres ont vu dans la vente
faite à M. Morris, un moyen de donner plus
d'activité à l'établissement de la ville , par
l'intérêt qu'il avait de revendre une partie de
ses lots , et la facilité que son crédit et la
situation où il était alors lui donnaient pour
y réussir, et ainsi d'augmenter promptement
le nombre des hommes intéressés comme
eux au prompt  succès de l'entreprise.
Effectivement M. Morris a, dans les dix-
huit premiers mois, vendu environ mille de
ses lots.
Les fondations du capitole , celles de la
maison du Président, excitaient dans les acquéreurs l'espérance d'un grand concours de
nouveaux acquéreurs qui voudraient se fixer
dans la nouvelle ville , ou leur paraissaient
au moins un appas suffisant pour engager encore de nouvelles spéculations. Les papiers
publics étaient remplis de descriptions exa- ( i33 )
gérées de la ville, de l'annonce précoce dé
son avancement, enfin de tout le charlatanisme dont les marchands parent leurs mar-i
chandises dans tous les pays du Monde, et
dont le talent est très-connu et très-employé
dans ce  monde naissant.
M. Law, M. Dickinson, l'un et l'autre
arrivans de l'Inde, et l'un et l'autre très-
riches ; le général Howard, le général Lee,
deux à trois riches Hollandais , sont ceux qui
ont acheté la plus grande quantité de lots de
M. Morris, mais aucun plus que M. Law qui
en a acheté quatre cent quarante-cinq. Ces
lots ont été payés par eux au moins deux
cent quatrevingt - treize dollars chaque , ou
plutôt cinq pences, monnaie du Maryland, le
pied quarré, car ils ne sont pas absolument
tous de la même surface ; plusieurs ont été
vendus six , huit et dix pences le pied, les
derniers venant payant un plus haut prix ,
l'emplacement des lots faisant aussi une différence dans leur valeur. Quelques-uns d'eux ou
pour avoir la totalité de certains quarrés, ou
pour tout autre calcul de leur spéculation,
ont acheté aussi des lots des commissaires ; et
les ont payés le même prix. L'acquisition de
ces lots portait la condition de bâtir , comme
le portait le contrat de M. Morris avec les
13 ( i34\
commissaires. Le nombre de ces lots vendus
ainsi a été de six cents. Chacun des acquéreurs
choisissait les siens suivant l'opinion qu'il
avait de l'emplacement le plus avantageux,
de celui qui devait réunir le plus prompte-
ment un grand nombre de maisons. Ainsi le
voisinage du capitole , de la maison du Président , celui de George - town , celui de la
rivede la Potowmack , celui delà pointe , celui
de la branche de l'Est , ont déterminé les
choix de ces premiers sous-acquéreurs,- an-
moins pour le plus grand nombre de leurs
lots ; car il en est peu qui les ayent pu prendre
aussi en masse qu'ils les auraient désirés, et
chacun alors pensant choisir l'emplacement
qui serait en un moindre nombre d'années
couvert de maisons , ne doutait pas que l'étendue du pian de la ville n'en fut remplie dans
peu de tems.
Gette opinion était alors assez générale > et
elle était tellement partagée par le Président
des États-Unis et les commissaires , qu'il était
défendu par leur règlement de cultiver aucun©
partie de ce grand espace autrement qu'en
jardin, et que même la défense de bâtir des
maisons autrement qu'à deux étages, et d'en
bâtir en bois j a été un moment faite : elle a
été à la vérité presqu'aussitôt retirée, et les ( i35)
propriétaires originaires ont conservé la liberté
d'enclore et de cultiver à leur gré la quantité de terres dont ils n'avaient pas disposé.
M. B lodge t, un des grands et un des plus
inteîligens spéculateurs de Philadelphie, ac-,
quéreur aussi d'un nombre assez considérable
de lots , sous le prétexte d'aider à l'avancement de la ville, et pour le motif plus réel
d'en attendre la chance avec plus de sécurité,
fit deux loteries. Le lot principal de la première était une belle taverne bâtie entre
le capitole et la maison du Président, de la
valeur de cinquante mille dollars. Les trois
principaux lots de la seconde étaient trois
maisons à bâtir auprès du capitole , de la
valeur de vingt-cinq mille , de quinze mille et
de dix mille dollars. Cette loterie faite avant
îa défense prononcée par l'État de Maryland,
d'en établir sans son autorisation , n'en eut
pas besoin. Elle était fort encouragée par les
commissaires , qui y voyaient un moyen de
pousser l'avancement de leur ville. Ilparaîtque
ces loteries ont eu l'effet que s'en promettait
M. Blodget, celui de lui donner un grand
profit, et que lui seul n'a pas été trompé dans
ses espérances.
Les spéculations   de M. Morris et des seconds acheteurs n'ont pas eu un succès aussi
I 4    v mm
rapide. Après avoir admiré pendant quelque
tems la beauté , la magnificence du plan de
la ville on a commencé à s'appercevoir qu'il
était trop vaste , qu'il était gigantesque pour
les circonstances actuelles des États-Unis ,
pour celles dans lesquelles ils devaient être
long-tems encore , en admettant qu'aucun événement n'arrêtât la marche de leur prospérité probable. On a reconnu que pour un
grand nombre d'années, cette immense étendue ne serait pas couverte par des maisons
comme on s'en était flatté , et alors chacun
des propriétaires de lots , convaincu que la
ville ne pouvait s'établir que par dégrés ,
qu'elle devait commencer par une de ses parties , a désiré que cette partie fut celle où il
avait le plus de lots , et a agi en conséquence.
Dès lors l'union d'intérêt a cessé entre eux
tous , ils sont devenus rivaux; chacun a commencé à bâtir dans son quartier , avec l'espoir d'y attirer avec plus de vraisemblance
les nouveaux arrivans. Chacun a vanté le côté
de la ville où étaient ses propriétés , au détriment des autres , et les papiers publics n'ont
plus été remplis des avantages de la ville fédérale, mais des avantages de telle ou telle partie de la ville fédérale.
Les commissaires n'ont pas été étrangers ( i37 )
à cette émulation intéressée. Deux d'entr'eux
ont des lots près George-town et quand ils
n'en auraient pas eu, leurs habitudes dans
cette ville déjà existante leur opinion sur l'avantage de commencer l'établissement de la
ville par tel ou tel quartier, ne les rendait
pas indifférens sur cette rivalité des pro-,
priétaires.
. Quatre points principaux étaient ceux où
les dîfférens intérêts s'efforçaient d'attirer le
plus grand nombre des maisons.
Les habitans de George-town, qui avaient
acheté un assez grand nombre de lots dans
leur"voisinage, prétendaient^ue l'appui d'une
petite ville déjà bâtie , était d'un grand avantage à la nouvelle ville , en augmentant ses
ressources. Ils vantaient le port de Georgetown , et présentaient le commerce qui y est
déjà établi comme devant être d'un grand
avantage au commerce à établir dans la nouvelle ville.
Les propriétaires des lots près de la pointe
proclamaient cette situation comme la plus
aërée de la ville , comme la plus saine , comme
la plus belle , comme la plus avantageuse au
commerce , puisqu'elle profitait du bénéfice
de la navigation des deux rivières, et comme,
propre à réunir promptement le capitole et. ( m )
la maison du Président dont elle était également distante.
Les propriétaires de la branche de l'Est déprisaient le port de George-town , et les rives
de la Potowmack qui ne sont pas en hiver à l'abri
du danger des glaces ; ils déprisaient la situation de la pointe qui placée entre les deux
rivières ,r.e peut jouir complètement de l'avantage d'aucune , et vantaient leur port profond
et sûr à l'abri de tout danger des glaces, à
l'abri des vents les plus habituellement régnans.
Ils vantaient leur rapprochement du capitule,
centre de tout, puisque c'est le siège du congrès , le lieu où tous les membres doivent se
réunir au moins une fois le jour, et dont les
points les plus éloignés de l'avenue de Jersey,
Heu des propriétés des réclamans pour la
branche de l'Est, n'étaient pas distans de plus
de trois quarts de mille.
Les propriétaires des environs du capitoîe
disaient que la ville fédérale ne devait pas être
nécessairement ville commerciale ;que le point
essentiel était d'en faire une ville pour l'établissement du congrès ; qu'il fallait donc bâtir
le plus de maisons possibles autour du capitoîe, et les étendre autant qu'il se pourrait vers
la maison du Président qui, quoique d'un intérêt secondaire , était cependant le point le ( i3g )
plus important après le capitole , et qu'il fallait s'efforcer pour la commodité du congrès,
et la facilité des affaires de réunir par des rues et
des édifices ces deux centres du gouvernement.
Chacun soutenait ainsi de ses argumens les
maisons qu'il faisait élever dans la partie où
était la plus grande masse de ses propriétés ,
mais qu'il ne bâtissait qu'en petite quantité et
avec une sorte de méfiance dans la crainte
de voir prévaloir les intérêts opposés aux
siens.
Les commissaires chargés de la construction
des édifices publics , étaient accusés par tous
les propriétaires que leur intérêt éloignait de
George - town , de hâter de préférence l'achèvement de la maison du Président qui s'en
rapproche , de vouloir y placer les officiers
publics, de négliger l'avancement du capitole,
et par-là de se montrer partiaux pour le côté de
George-town au détriment des trois autres
partis qui le rivalisaient.
Chacune de ces opinions , sur le point préférable pour commencer l'établissement de
la ville, pouvait trouver des défenseurs, même
parmi les gens désintéressés, et qui n'avaient
pour objet que l'avantage public ; mais l'avantage public n'était le motif d'aucun des partis
rivaux. Ce
duP
verte
entre
( i4o)
t étatde choses subsiste encore. T>a maison
'résident est assez avancée pour être cou-
3 cette année; l'aile du capitole qui est
éprise à présent ( car le projet de cet édifice
si vaste qu'il a fallu remettre à un tems
fini l'exécution des deux tiers du plan )
ra être couverte l'année prochaine, et cent
uante maisons sont répandues sur la vaste
ice du territoire tracé de la ville princi-
, chacun des quatre points contendans,
Munissant trente ou quarante , encore fort
ntes entre elles.
l connaissance de toutes ces circonstan-
îst sans doute une des causes principales
empêche de nouveaux acquéreurs de se
mter. Elle s'oppose aussi , comme je
lit aux efforts des propriétaires actuels ,
parmi lesquels MM. Morris , Nicholson et
Greenleaf sont encore empêchés par l'état ac-
tU.Qk.de leurs affaires , qui a mis toutes leurs
propriétés en garantie de leurs dettes , et qui
ne leur laisse pas le moyen de faire aucune
dépense utile, même pour ces affaires embrassées , ni de remplir, leurs conditions de
bâtir. Ils avaient l'année dernière bâti ou
comrnencé une quarantaine de maisons en
briques dans différens points de cette Yiilepro-
pale
en r<
dista
La
ces <
qui |
prés<
l'ai d
^C c H )
Il parait que, par ce concours de raisons,
peu de nouvelles maisons seront bâties cette
année , c'est au moins la crainte des gens les
plus intéressés à l'avancement de la ville.
Point ou très-peu de lots se vendent : il y a
plus de découragement, et sur-tout plus de
désunion entre les principaux propriétaires ,
que de toute autre disposition ; et celles-là ne
sont pas favorables à la prospérité de l'établissement qui a aussi des ennemis dans l'État
de Pensylvanie, lequel voit avec peine le congrès prêt à lui échapper ; et dans différentes
parties des États de Virginie et de Maryland ,
qui regrettent la tendance à porter vers ce point
les plus grandes de leurs dépenses publiques,
dont chacun voudrait partager plus prochainement les avantages.
L'homme sans intérêt qui voit sur les lieux
le tracé, et les limites de ce grand projet de
ville , n'a même pas besoin de connaître toutes
les circonstances aggravantes dont je viens de
parler pour tirer un augure défavorable à la
promptitude , ou même à la possibilité de
son entier établissement. La conception d'une
capitale pour le gouvernement des États-Unis,
indépendante d'aucun autre État, est le résultat d'une idée grande et belle. La position de
la ville , comme je l'ai dit, est très-bien choi- ( &Bj )
sie ; si toutefois il n'eût pas été plus sage de
placer le congrès loin d'une ville maritime ,
pour le garantir du danger bien réel de l'influence directe du commerce sur ses délibérations. Le plan en est bien, habilement et
grandement dessiné ; mais c'est la grandeur
même , et la magnificence de ce plan, qui
rendent cette conception un rêve véritable.
Le plan de la ville , comme je l'ai dit, con*
tient quatre mille cent vingt-quatre acres ,
dont sept cent douze sont destinés aux seize
avenues qui portent le nom des seize États
particuliers , aux autres rues moins larges,
aux places et jardins publics.
Les trois mille quatre cent douze acre9
restans , divisés entre les propriétaires originaires et l'Union , contiennent vingt-trois
mille lots de maisons , sans compter trois
mille pieds de lots , propres à faire des
quais , et dont le prix est porté par les
commissaires de douze à seize pences chaque
pied de front , sur quatrevingt environ de
profondeur. Quelques-uns, mais en petite
quantité, sont déjà vendus.
Le capitoîe est distant d'un mille et demi
de la maison du Président, et de trois quarts
de mille au moins de la partie la plus rapprochée de la rivière auprès de laquelle l'intérêt ( i43)
du commerce fixera les négocians,s'il envient,
et tout ce qui dépend d'eux. Indépendamment
de l'incommodité de cette distance du lieu de
la séance du congrès à celui de la demeure
du Président , qui sera chaque jour plus sentie , il faudrait plus de trois cents maisons ,
pour en remplir l'intervalle , et ce ne serait
qu'une rue sans profondeur. Il en faudrait
encore autour du capitole , autour de la maison du Président, pour la commodité , et le
besoin de ces deux places. Ainsi, en estimant
à cinq cents maisons le nombre nécessaire à
cette jonction, c'est l'estimer peu ; et encore
une fois, ce ne serait qu'une seule rue , dan3
laquelle il n'y a pas encore une maison
de bâtie.
Ce quartier peut être commode pour les
membres du. congrès , pour quelques boutiques , pour quelques tavernes ; mais ce n'est
pas celui autour duquel se fixeront les gens
d'affaires, ni ceux qui désireront une position
agréable. C'est celui, d'ailleurs , où le moins
de propriétaires actuels ont intérêt à bâtir,
ayant tous la plus grande partie de leurs lots
dans d'autres points très-éloignés. Si cet intervalle n'est pas rempli , la communication
en sera impraticable en hiver ; car il est difficile de supposer que les États-Unis fassent la ( -44)
dépense des pavés, des trottoirs , des lampes,!
dans une aussi grande étendue inhabitée.
Deux mille maisons ne rempliraient pas un
des autres points du vaste plan de la ville ,
de manière à lui donner quelque connexion
avec un de ces deux points principaux, le
capitole, et la maison du Président ; et alors
encore toutes les autres parties que les possesseurs actuels de lots ont grand intérêt d'avancer , resteraient sans habitation , ou tellement séparées de la partie bâtie, qu'ils n'en
seraient que des hameaux très-distinctement
indépendans..
Toutes les villes ont, sans doute, commencé- par un petit nombre de maisons auxquelles se sont successivement aggrégés beaucoup d'autres nouveaux établissemens ; mais
ici il y a deux centres distans l'un de l'autre
d'un mille et demi ; et c'est une ville qui doit
être déjà formée pour la réception du congrès,
du Président, des ministres étrangers , que le
siège du gouvernement doit rassembler; qui
doit être formée même de manière à donner à
tous ces hommes publics une sorte de commodité , dont ils seront d'autant moins disposés
à se passer, qu'ils en jouissent à Philadelphie
dans toute l'étendue dont l'Amérique est susceptible.
Quand
teîHWII- ( i45 )
Quand on dit, comme je l'entends souvent répéter ici, que l'établissement du gouvernement
une fois fixé, les moyens de commodité qui
pourront manquer dans le commencement,
abonderont promptement ; on ne pense pas
que tous ceux qui tiennent à ce gouverne^
ment, et qu'il entraine après lui, peu enivrés
de l'idée de cette clef de voûte du fédéralisme , ne se verront pas sans impatience
manquans des plus simples , des plus nécessaires commodités de la vie.
Et lorsque, paraissant faire peu d'état de la
commodité de tous ces hommes publics , on
se fie sur l'engagement pris par le congrès de
se transporter ici en 1800, pour ne pas douter qu'il ne s'y établisse , on ne rayonne pas
avec plus de profondeur ; car si ce que je
crois, mais dont beaucoup de personnes doutent encore, le gouvernement des États-Unis
s'établit ici en 1800 , par fidélité aux engage-
mens pris , et pour justifier en quelque sorte
les dépenses qui y ont été faites, le mécontentement général de tout ce qui le composera , rendra cet établissement seulement temporaire , et aura des effets peut-être pires encore. Il y a moins d'esprit public dans cette
partie du monde qu'en Europe, ou du moins
de cet espèce d'esprit public, par lequel on
Tome VI. K m
mm*'
ill
^âœi*m
( i46)
sacrifie ses intérêts particuliers à l'intérét-gé-
néral ,  même à l'achèvement d'une  grande
oeuvre nationale.
Ce qu'on appelle ici la commodité , l'aisance, le comfort, n'est peut-être pas précisément ce qu'on appelle en Europe du même
nom ; mais tel qu'on le conçoit ici, on y tient,
on le prise, on veut l'avoir; et ce n'est pas, iï
faut l'avouer , porter l'idée de ce comfort à
l'exagération , que de désirer d'être préservé
de l'inconvénient de s'enfoncer dans la boue ,
faute de pavé , ou de se briser le col, faute de
lampes dans les rues; et c'est ce qui ne peut
manquer d'arriver pendant bien des années encore , par l'étendue du plan, et la distance
qu'on y a mise entre les deux centres des
affaires publiques.
Dans l'établissement ordinaire d'une nouvelle ville, les premiers propriétaires, les premiers habitans, réunissent leurs efforts pour
le succès de l'entreprise ; ici toutes les forces
sont divisées ; il n'y a pas d'effort commun,
parce que les intérêts sont réellement différens ;
ainsi l'effort de chacun est perdu pour l'intérêt général. Chacun de ceux qui ont acquis
des commissaires , des lots , avec la condition
de bâtir , cherchent à se débarrasser de ces
conditions. La malheureuse position des affai- ( i47 )"
res de MM. Morris, Greenîeaf, et Nicholson i
les en débarrasse de fait. Ceux qui ont acheté
d'eux, cherchent à profiter de l'impossibilité
où ils sont d'être poursuivis , pour ne pas
remplir les conditions dont ils sont les premiers garans. Les commissaires , avec plus ou
moins de bonne volonté pour les possesseurs
de lots , se rendent faciles , ou se refusent à
les dispenser de l'obligation qu'ils ont contractée. Ils sentent que quand ces conditions
seraient exactement remplies dans les six à
sept cents lots , ou environ , qu'ils ont vendus, elles ne donneraient qu'un total d'environ
autant de maisons de briques, éparses dans
l'immensité du tracé de la ville, ce qui ne
serait pas d'une grande importance pour hâter
son établissement.
Si une ville   s'élevait ici par l'intérêt  du
commerce f elle commencerait dans la partie"
de son étendue la plus favorable à ses opéra-.-
tions. Elle s'augmenterait avec plus ou moins
de promptitude , et successivement selon que
ses  avantages seraient connus.   Chacun des
nouveaux habitans ayant intérêt au progrès de •
l'établissement,  et y venant de son entière
volonté, souffrirait sans peine lesinconvéniens
d'une ville naissante, qu'il serait assuré de
voir peu-à-peu disparaître, parce que la faci-
K a (i48)
lité et les profits du commerce en étant la
base, elle ne pourrait manquer de réussir ; et
en attendant, le gain de chacun les aiderait
à la patience. Dans cette ville, il en est autrement; elle a pour base l'union des États
différensa et si cette base n'est pas chancelante, on ne peut pas nier au moins qu'elle n©
soit assez attaquée, pour donner de la méfianqw
à ceux qui voudraient spéculer sur sa solidité.
L'objet du commerce y est très-secondaire,
et encore une fois les parties de son enceinte
appropriées aux affaires commerciales , sont
tellement éloignées de la partie qui doit éuB]
plus particulièrement le siège du gouvernement , que l'on pourrait placer deux ou trois
grandes villes entr'elles.
Le plus grand nombre de membres du congrès y arriveront avec mécontentement, y résideront avec humeur. Ceux que l'on suppose
contraires au gouvernement fédéral, et par conséquent à l'établissement de cette ville, trouveront dans les énormes dépenses déjà faitesI
et dans les plus grandes encore à faire, un beau
champ pour satisfaire leur disposition qui deviendra plus commune par le mal-aise que clia- j
cun éprouvera. Il est impossible de douter de
l'influence qu'ont, dans tous les pays du monde,
les dispositions particulières sur les   affaires ( i4ô)
publiques ; ce serait mal connaître la nature
humaine.
Tant de bonnes raisons doivent, d'ailleurs ,<
faire supposer que l'Union ne restera pas entière pour un grand nombre d'années ; tant de
symptômes l'annoncent qu'il n'est pas permis
de croire que cette ville fédérale puisse parvenir à l'exécution de la dixième partie de son
plan, avant cet événement que mille circonstances peuvent hâter.
Ces idées seules qui sont dans la tête de
bien des Américains , soit qu'ils craignent,
soit qu'ils désirent leur réalisation, s'opposeront au progrès, que sans elles la ville fédérale pourrait avoir.
Il est donc impossible, par cette réunion
de motifs , que j'ai détaillés aussi brièvement
qu'il m'a été possible, de croire que cette ville
fédérale, dessinée , commencée, comme elle
l'est, puisse s'accroître au point qui la rendrait un séjour supportable pour l'espèce de
personnes destinées à l'habiter.
On ne doit pas être surpris que ses auteurs
lui ayent donné un très-grand plan; car il
était de la dignité de son intention , peut-
être , d'en embrasser un vaste , en laissant au
tems la charge de le remplir. Mais on ne
peut trop s'étonner que ceux qui ont présidé
K 3 ( i5o )
à son établissement ayent adopté des mesures
qui rendent impossible son exécution que le .
tems aurait plutôt- ou plus tard avancée , tant
que les évènemens politiques ne s'y seraient»
pas opposés. On ne peut assez s'étonner qu'ils
n'ayent pas concentré dans un point tous leurs
efforts ; par exemple, qu'ils n'ayent pas appuyé
son commencement sur la ville de Georgetown , qui, toute petite qu'elle est, aurait étéf
cPune grande ressource pour ce   nouvel établissement , ou que si la vanité de ne pas vouloir faire dépendre la ville fédérale ,   même
dans son berceau, des ressources de Georgetown , eût empêché d'en poser les fondemens
près de cette ville , une autre partie   compacte , bornée à la probabilité de ses succès,
n'ait pas été choisie. Telles que sont les choses , le mal me paraît irréparable,, au moins
pour l'intention première qui a dirigé le vœu
et la résolution de cet établissement.
• Déjà cinq cent mille dollars ont été dépensés , et il n'y a de bâti que les murs, les planchers et les escaliers d'une aile du capitoîe et
de la maison du Président; pour achever ces
bâtimens , et pour élever ceux néces-
dei
saires aux divers départemens de l'adminis-
• tration, six cent mille dollars sont encore ju-
ïgé&nécessaires au dire même des commissaires, ( fi )
et il n'y aura cependant pas encore de maison
de justice, de prisons, d'églises, de pavés
dans les rues, de lampes, de fontaines, de
jardins, etc.
Sans doute il sera possible , et il est même
vraisemblable que quelques parties des bords
de la Potowmack , et de la branche de l'Est,
seront bâties par le commerce , qu'il s'y établira une ou deux villes. Cette espérance est
un dédommagement pour ceux des acheteurs
qui ont des lots près de ce point, mais ce
n'est rien pour la ville fédérale.
En recueillant les informations que j'ai
prises ici, et le peu qui me reste encore à y
joindre, et en voyant de sang-froid les passions de la plupart de ceux qui me les donnaient , j'ai été plus d'une fois rappelé à la
comparaison de l'état d'un homme qui emploie
ses fonds et son tems à défricher, à settler un
grand tract de terres, ou de celui qui les occupe à l'établissement d'une ville. Le premier
ne peut réussir qu'en attirant autour de lui
•un grand nombre de familles auxquelles son
propre intérêt le porte à donner ses terres à
bas prix, et à la fortune desquelles il contribue
en conséquence : l'homme le plus pauvre est
pour lui un bon habitant : en faisant le bien
de beaucoup d'autres, il fait le sien. Il triple,
K4 (   gg   )
il décuple îa valeur des terres^qu'il tient enj
core)dans ,sa main : il leur donne une sauvegarde assurée dans les premiers habitans qu'il
a pourvus à bas prix. Le bonheur des autres est
donc un élément de ses succès et de sa fortune. S'ile£t bon, il trouve des occasions multipliées d'employer sa bienfaisance sans nuire
à s.es intérêts , et son intérêt est d'être bon.
Chaque dépense qu'il fait pour son établissement tourne à l'avantage public ; c'est un service qu'il rend, un plaisir qu'il fait à sa colonie, et aucune dépense de.cette espèce, bien
calculée, n'est nuisible à sa fortune, elle l'augmente au contraire avec certitude. Quand son
.établissement s'avance, de plus riches acheteurs se présentent, ses terres se vendent fort
au-delà du prix qu'elles auraient obtenu sans
sa bienfaisance bien entendue. Quand son établissement prend plus de progrés,encore, la
massedes produits que donnent ses terres jadis
incultes, devient une vraie richesse ppur l'Etat
auquel elle appartient,.une nouvelle masse de
ressourcesvpour la société consommatrice et
commerçante : c'est encore une idée douce,
un moyen de bonheur. Enfin il est entouré de
cultivateurs , par conséquent de la partie réellement la meilleure dgjj'espèce humaine, de
mœurs plus pures, de .dispositions plus éloi- ( i53 )
gnées du vice. S'il est juste , il est estimé ,<
considéré, chéri , et tous ces succès il peut
les avoir en peu d'années, il peut les avoir à
lui seul. S'il était bon avant de commencer
son entreprise, il est devenu meilleur par les
moyens qu'il a employés pour la faire réussir.
Son cœur est devenu meilleur seulement par
:1a pensée du bien qu'il a fait ; il est plus
heureux. Il y a plusieurs de ces exemples en
Amérique. Il en est sur-tout un, le capitaine
Williamson, du Génessée, dont une entreprise
de cette espèce a augmenté la fortune autant que la considération et que la juste estime qu'on lui porte.
L'homme au contraire qui s'emploie à l'établissement d'une ville peut rarement se char-
. ger à lui seul de cette entreprise. Dès-lors,
s'il n'est pas contrarié dans toutes ses vues,
il l'est sur beaucoup d'entr'elles. Les habitans
pauvres qu'il recevrait dans son nouvel établissement ne seraient pour lui d'aucun avantage : ils lui seraient à charge, ils écarteraient
l'espèce d'habitans qu'il doit désirer le plus
d'attirer. Ainsi l'idée de bienfaisance est éloignée de lui par les calculs de son intérêt. Si
ces calculs l'engagent à faire quelques sacrifices, c'est pour établir des tavernes, des billards , des boutiques, des loteries, des moyens ( m >
enfin de distraction, de plaisir , c'est-à-dire ,
des moyens de dépenses , d'immoralité et de
vices. Ce sont les seuls qui attirent dans les
villes un grand nombre d'habitans , et sans
eux, une ville ne peut prendre une certaine
étendue. A mesure que sa ville se peuplera, I
il verra des intérêts s'entrechoquer, des jalousies s'élever, des haines s'établir, et quand
enfin après de longues années de peines, d'inquiétudes et de tourmen3, il y aura attiré-ïejl
nombre d'habitans qu'il pouvait avoir le projet d'y réunir, il se verra entouré de rivaux, I
d'ennemis, et n'aura rien fait pour le bien réel
de la société. Il pourra avoir augmenté sa fortune de beaucoup d'argent, mais il n'aura pas
ajouté darts son cœur un seul sentiment doux;
et ceux qu'il pouvait y avoir avant le commencement de son entreprise seront devenus amers
par le spectacle dont il aura été témoin, par
les injustices qu'il aura éprouvées. Son ame
sera triste, s'il n'est pas corrompu lui-même,
et plus probablement son cœur sera endurci.
Peut-être quelques-uns de mes amis riront-ils
de ma manière de voir. Je la leur présente
telle qu'elle est. Si j'avais dans cette comparaison pensé aux fondateurs de Fédéral-city,
mon tableau eût été plus sévère, et n'en au*
tait pas été moins juste.
Hf^f'-ff^r! (-55)
Il me faut encore dire un mot de ce lieu
dont cependant j'ai déjà parlé bien longuement. Le nombre de ses habitans est à présent
très-peu considérable , et ils sont tellement
épars, que fussent-ils moins occupés de leurs
spéculations et de leur rivalité, ils ne pourraient pas beaucoup plus faire société. Ils se
voient comme à la campagne, et ne se voient
pas souvent. Les ouvriers, les marchands demeurent presque tous à George-town; c'est
donc là qu'il faut envoyer chercher tout ce
dont on a besoin , le peu de stores qui sont dans
l'enceinte de Fédéral-city , étant misérablement approvisionnés, très-chers, et les ouvriers
y étant aussi très-chers et très-mauvais. On
ne se procure de viande qu'au hasard , et ce
hasard est rare pour le bœuf, même pour toute
autre viande de boucherie, si j'en juge par
les sis. jours que j'y ai passés, où je n'en ai
pas vu une seule fois.^Les œufs sont apportés
aussi de tems en tems de la campagne, mais
on n'en apporte pas souvent. En tout, je n'ai
vu dans aucunes des parties les plus reculées
de l'Amérique un lieu aussi dépourvu des
ressources de cette espèce.
La bâtisse du capitole et de la maison du
■Président est belle, les pierres sont blanches,
et'très-bien travaillées. Je n'aime pas beau- (ï56)
coup le genre d'architecture de ces deux mo-
numens. Ces pierres d'une espèce de granit,
sont dures, sans cependant l'être assez pour
résister toutes à la gelée'; elles sont prises dans
une carrière près de la Potowmack, à trente
milles au-dessous de la ville. A une même disj*
tance, mais au-dessus, se trouvent des carrières de beaux marbres blancs, et d'un rouge
veiné , et une carrière d'ardoise. La chaux
se trouve aussi près de la Potowmack , mais à
trente milles plus haut encore. Le canal intérieur pour la confection duquel on tire à
présent la première loterie, n'est pas encore
commencé ; on croit qu'il pourra être fini
cette campagne ; les ouvriers doivent s'y
mettre dans un mois. Deux petits creeks passent dans la ville. Leurs eaux peuvent être
convoyées dans toutes ses parties. Celles du
Tyber-creek qui ont leur source à quelques
milles de la ville, et à une élévation de soixante-dix-huit pieds au-dessus de son niveau
peuvent être portées à toute hauteur désirée
dans les bâtimens.
La petite ville de George-town qui n'est
séparée du projet de la ville fédérale que par
MWfegdfc-* - (i57)
le creek de Rock-hall, est bâtie sur une multitude de petites élévations qui en rendent
l'aspect agréable, mais les communications
difficiles. Elle faisait il y a quelques années
un commerce assez considérable qui a beaucoup diminué.
Ses exportations ont été en 1791, de la valeur totale de 3i4,864 dollars; en 1792, de
348,539; en 1793, de 364,537; en 1794, de
128,924; en 1796, de 196.790; en 1796, de
169,868 dollars. Le tabac, le bled, et autres
grains composent la plus grande partie des
exportations du commerce de George - town ;
il réexporte directement une très-petite quantité des denrées étrangères , et envoie même
vendre dans les ports plus achalandés toutes
celles qui lui arrivent par ses vaisseaux.
La valeur de ses importations décroit aussi
Elles ont été en 1792, de 99,873 dollars; en 1793,
de 87,400 ; en 1794, de 139,964 ; en 1795, de
i53,584; et en 1796, de 29,193 dollars. Son
tonnage dans le commerce étranger estaujour-:
d'hui d'environ deux mille cinq cents tonneaux;
celui de son cabotage de près de mille.
La diminution de la culture du tabac est
une des causes de la décadence de ce commerce. Il s'en est exporté en 1792 9,444 hou-
cauds, et seulement 2,461 en 1796. Mais les (i58)
spéculation! sur les terreins de la viHefédérale
en sont une cause plus positive encore ; elles
ont employé le plus clair de l'argent disponible
de beaucoup de marchands, et les ont ainsi'
forcés d'abandonner le commerce.
Les actions de la banque possédées par
beaucoup d'entre eux ont aussi éprouvé par la
même cause une baisse dans leur valeur de dix
dollars sur quarante , leur prix primitif. Cette
banque établie sous le nom de Columbia, a
un capital de quatre cent mille dollars formé
de dix mille actions. Ce capital est augmenté-
de cent cinquante mille dollars par uû acte
de la législature de Maryland dans sa dernière session ; elle fait le même service que
toutes les banques d'Amérique. Ses billets en
circulation sont pour le plus grand nombre
d'un dollar , et ont cours à Alexandrie, et
dans toute la partie Ouest du Maryland jusqu'à  Baltimore.
Les stores de George-town s'approvisionnent ordinairement à Baltimore. C'est-là que ses
vaisseaux revenant d Europe portent aussi leur
chargement. Les marchands de George - town
attendent une nouvelle vie pour leur commerce de l'achèvement des deux canaux de
la petite et grande chute de la Potowmack ; le
reste de la navigation de ce fleuve étant dé- ( x59)
barrasse des obstacles qui la gênaient. Alors
ils tireront avec avantage les produits de tout
le pays arrosé par la Potowmack et les rivières
qu'elle reçoit ; ils ne peuvent jusques-là leur
parvenir que par terre et au même prix qu'à
Baltimore , qui par l'importance de la place
a la préférence sur les villes commerçantes des
bords de la Potowmack. Le prix du transport
par terre est de trois dollars le barril de farine ;
il sera de huit schellings et demi par eau, le tout
depuis Cumberland à cent quatrevingt-douze
milles plus haut. Cet avantage sera aussi partagé
par la branche de l'Est dans Fédéral-city, et
par Alexandrie.
Les négocians de George-town sont persuadés qu'ils en auront la plus grande partie ,
parce que, disent-ils, étant les premiers sur
la route de ceux qui apporteront des produits d'en-haut, et bâtissant des magasins
pour les recevoir , les*vendeurs trouveront
une grande commodité , et une économie
de temps , à s'arrêter à George-town. Ils
disent que le port de ce lieu, c'est-à-dire, la
partie de la rivière qui peut en servir peut contenir en sûreté un grand nombre de bâtimens,
et que l'inconvénient des glaces qu'ils ne
nient pas pour deux mois d'hiver, sera évité,
en tenant alors dans la branche de l'Est ceux ( i6o)
de leurs vaisseaux qui ne seront point employés , et en y faisant leur arrivée.
Les habitans de la branche de l'Est se fient
à la bonté , à la profondeur , à la sûreté de
leurs eaux pour attirer à eux le commerce,
même des négocians de George town, qui en
reconnaîtront, disent-ils , bientôt l'avantage.
Ils n'ont rien à craindre des glaces, et le canal intérieur de la ville leur approprie directement les avantages de la navigation de la Potowmack.
Ceux d'Alexandrie disent que, participans
de même aux avantages de cette navigation ,
ils auront toujours celui d'un commerce déjà
établi anciennement , et qui s'accroit tous les
jours , avantage qui ne peut être contrebalancé par la différence de cinq milles de navigation , qui n'empêcheront pas les vendeurs
de chercher de préférence le marché où ils
seront sûrs de vendre et de bien vendre.
Le tems apprendra lequel de ces trois points
prévaudra sur les autres pour le commerce.
Je crois que les probabilités sont pour Alexandrie.
Il y a dans George-town un joli petit collège
catholique entretenu par donation de particuliers et par souscription.
Chûtes i6i )
Chûtes de la Potowmack,
Une petite course que j'ai faite vers les
falls, m'a fait voir les canaux creusés pour les
éviter , et qui sont l'ouvrage de la compagnie
de la Potowmack, celui des petites chûtes est
entièrement achevé; il a un mille et demi de
long. Quatre écluses de dix pieds d'élévation,
placées toutes à son extrémité descendent les
bateaux dans la rivière- Les petites chûtes ne
sont que des rapides. L'eau y est assez tourmentée pour rendre la navigation impossible ,
et le bruit assez considérable. Au dessus des
petites chûtes, et au lieu où la Potowmack est
très resserrée entre les montagnes , il vient
d'être élevé un pont dont la construction est
pareille à. celle du pont du Merrimack , près
Newbury-port en Massachussetts. Le constructeur est le même. Le pont sur la Potowmack a cent vingt pieds d'ouverture. Il est
admiré ici, parce qu'on n'y a aucune connaissance des arts. Ce pont est d'une pesanteur
affreuse ; sa construction a employé une énorme
quantité de bois et de fer, qu'on aurait ménagés en Europe, et avec eux la dépense qui
en est la suite.
Le canal des grandes chûtes est fini aussi,
Tome   VI. L ( i6a )
aux écluses prés , qui seront au nombre de
dix. La hauteur seule des chûtes est de soixante dix-huit pieds, et celle depuis le point
où doit commencer le canal jusqu'à celui où
il doit finir est de quatrevingt-dix pieds environ. Pour faire usage de ce canal tel qu'il
est, en attendant que les écluses y soient placées , on a conservé des masses de terre assez
considérables, pour soutenir l'effort de l'eau. '
Les bateaux arrivent jusques-là , et les barrils de farine et de tabac qui sont les principales ■
denrées apportées du haut de la rivière, se -
roulent de là sur un plan incliné de planches,
destiné temporairement à cet usage, jusqu'aux
bateaux qui les attendent en bas.
La chute de la Potowmack est belle. Elle doit
être vue par tous ceux qui en sont à portée ;
mais quand on est rempli du souvenir de celle
de Niagara, on n'en peut pas trouver une qui
soit digne de lui être comparée. Sa largeur est
d'un demi mille. La vue en est agréable. Il y
a quelques beaux effets de rochers dont le
pays est d'ailleurs rempli. Ces rocs sont employés à la fondation de toutes les maisons
des environs ; quelques-unes en sont même
entièrement bâties. En passant la Potowmack,
on est dans l'État de Virginie où l'on voyage
ainsi depuis les petites jusqu'aux grandes chû- ( i63 )
tes, par un pays médiocrement cultivé , mail
riant et plein de belles vues.
L'État de Maryland fait faire à présent, depuis
George-town jusqu'au pont, un chemin en
terrasse sur la rivière , ou quelquefois sur les
prairies qui la bordent. Ce chemin est bien fait,'
et sera très-agréable quand il sera fini. Il m'a
paru un peu étroit. Les ouvriers qu'on y emploie , et qui ne sont que des terrassiers ,■
reçoivent onze dollars par mois | et sont nourris. Ce sont des ouvriers blancs, Irlandais, nouveaux venus. Presque tous les ans il en arrive
à George-town un bâtiment chargé.
Les briques se font à George-town, et à
Fédéral-city , et coûtent six dollars le millier
à ceux qui ne les font pas eux-mêmes. La chaux
s'y vend à présent quatre dollars le barril.
Comme il se trouve dans le haut de la rivière des pierres à chaux en abondance , on
se flatte ici que quand la navigation sera
entièrement libre, le prix de la chaux sera
réduit à moitié de ce qu'il est aujourd'hui.
George-town est la capitale du comté de
Montgommery en Maryland. Ce comté , peu-,
plé de dix-huit mille habitans , dont plus de
six mille esclaves, est séparé de celui de Prince
George par le Rock-creek ; ainsi tout le ter-:
ritoire où est dessinée la ville fédérale, ap- (>64)
partîent à ce dernier comté ,  et continuera
d'après la loi, à lui appartenir jusqu'à l'époque
où le gouvernement des États-Unis viendra s'y
établir.
M. Law.
J'ai passé chez M. Law tout le tems que je
suis resté à Fédéral - city , et lui ai vu un
grand moyen de bonheur dans l'aimable femme
qu'il a épousée l'année dernière. Elle réunit
la douceur, l'agrément et une jolie figure, à
un esprit sain , droit, sage et à toutes les
vertus domestiques. Je ne puis pas le féli-
néme sur la spéculation qui lui a
fait embrasser avec tant de promptitude le
parti d'acheter beaucoup de lots dans cette
nouvelle ville, et de s'y fixer. Il semble qu'il
pouvait faire un emploi plus sage, plus heureux de la grande fortune qu'il avait amassée
par plusieurs années de fatigues , d'activité et
de soins dans les Indes. Il s'engage de plus en
plus tous les jours dans les affaires de cette
ville, sans qu'il puisse raisonnablement en prévoir le succès. Il avakune fortune au-dessus des
grandes fortunes d'Amérique; il pouvait vivre
de ses propres revenus avec abondance, être
heureux gar eux et faire des heureux. Son ( 265 )
caractère bon , loyal, philantrope , l'y rendait propre ; et il s'est jette de son plein gré
dans un abîme d'affaires, de contradictions ,
d'obstacles, d'inquiétudes qui l'empêchent de
jouir de cette fortune , et qui la compromettent. Il n'a pas lui-même bonne idée de
ses succès ; il n'y a pas confiance, et il est
loin d'être un homme avide ; mais son esprit
ardent cherche à se tromper sur les défavorables probabilités qu'il ne peut point ne pas
voir, et chaque jour il s'obstine davantage con-
tr'elles eh faisant plus de dépenses. Il ne sera
donc pas si heureux qu'il mérite de l'être.
Alexandrie.
C'est par eau que je me suis rendu de Fédéral - city à Alexandrie , distante seulement de six milles. La Potowmack a dans
tout ce trajet deux milles de largeur : les
bords sont cultivés et meublés d'un assez
grand nombre de maisons. Le côté du Maryland, plus élevé, plus montueux , présente
par conséquent un aspect plus agréable. Une
continuité de petites collines, de jolis vallons,
coupés de ruisseaux et peuplés d'une bonne
quantité d'arbres et même de bouquets de
bois conservés, l'embellissent encore. Le côté
L 3 ( m )
fle la Virginie n'est pas absolument plat,'
mais le terrein ne s'élève qu'à une certaine
distance des bords de la rivière, et pas autant que du côté du Maryland. Il présente
cependant aussi des vues douces et jolies,
mais c'est en revenant d'Alexandrie à Fédéral-
city que l'aspect est plus beau encore. Le pays
se resserre aulieu de s'ouvrir ; l'œil ne se perd
plus dans cette immense largeur de la Potowmack , qui va toujours en s'élargissant et où
il n'est arrêté que par l'horison ; il l'est ici
par la chaîne de montagnes qui vont former
les chûtes , et qui sont à quinze milles de
cetie distance, et dans cet intervalle, il se
repose sur le terrein agréablement incliné,
destiné à la ville fédérale, et où déjà l'on voit
assez de maisons pour orner encore cette
campagne. Les montagnes , du côté du Maryland et de la Virginie , qui vont en s'abais-
sant du côté de la Chésapeak , vont par
conséquent en s'élevant dans l'autre sens. La
division des eaux de la Potowmack et de la
branche de l'Est faite par la pointe de Fé-
déral-city , est encore un joint qui fixe, la
vue , et à qui sa grandeur ne fait rien perdre de son agrément et de sa douceur. C'est
sans doute une des plus belles vues de rivière qu'on puisse rencontrer; cependant elle ( i67)
ne fait pas oublier celles de la rivière du Nord,
dans l'État de New-Yorck , qui, selon moi,
lui sont en tout point préférables., sans même
parler de l'admirable scène du passage de ce
fleuve au travers des Highlands.
C'est à présent le tems où les harengs affluent
et sur les côtes d'Amérique et dans les rivières
qui communiquent à la mer. J'ai vu à chaque petite anse une grande quantité d'habi-
tans occupés à cette pêche qui se fait avec
de longs filets que l'on traîne et dont ensuite
on rassemble les extrémités. Il n'est point
de coup de filets qui n'en amène des milliers.
Le plus grand nombre est sur-le-champ salé.
On fait, dans toute l'Amérique, une grande
consommation de ce poisson salé. Le hareng
frais , au moment où il vient d'être péché ,
se vend ici quatre dollars le millier. L'esturgeon est aussi fort commun dans ces rivières; il me semble moins bon que l'esturgeon d'Europe.
Alexandrie est, sans aucune comparaison,
la plus jolie ville de la Virginie et une des
plus jolies des États-Unis. Elle est située
dans une petite plaine , élevée cependant de
quelques pieds au-dessus de la rivière, et
assez pour n'être jamais incommodée de ses
eaux. La ville commencée il y a environ trente (i68)
ans, est bâtie sur un plan régulier. Des rues
d'une bonne largeur s'entrecoupent à angles
droits. Quelques places quarrées et spacieuses
y ajoutent à la commodité et à la salubrité.
Presque toutes les maisons ainsi que les magasins sont en brique; aucune n'a l'apparence
de la magnificence , mais toutes sont convenables , propres et à deux étages. Les quais
sont spacieux, commodes, et s'aggrandissent
tous les jours.
Cette ville est dans un grand état d'accroissement , qu'elle doit à l'augmentation de
Son commerce , qui s'étendra encore sans
aucun doute par l'achèvement de la navigation de la Potowmack.
Quelques habitans de la ville fédérale disent
que les quais d'Alexandrie ne sont pas si sûrs
que ceux de. la branche de l'Est, qu'ils sont
moins à l'abri des glaces , plus exposés par
conséquent à en souffrir des dommages. Ils
disent que les petits bateaux qui descendent
la Potowmack et qui passeront par le canal,
n'oseront point s'aventurer dans la Potowmack, au-dessous de George-town et jusques
à Alexandrie. Cette opinion n'est pas partagée
par les négocians de cette dernière ville , qui,
d'ailleurs , augmenteraient de peu le prix des
farines que les bateaux apporteront d'en-haut, ( log)
s'ils étaient obligés de les charger dans de plus
grands bateaux à la descente 'du canal. Ils
ont reçu jusqu'ici toutes les denrées de ces
parties de la Virginie par terré, et les char-?
riots qui les apportent y arrivent en grande
abondance.
Alexandrie fait un commerce continuel avec
les Antilles , et un assez considérable avec
l'Europe. La farine y coûte aujourd'hui six
dollars et demi le barril. Cette ville contient
à peu-près cinq mille habitans , dont environ
huit cents nègres esclaves. Elle est distante
de près de cent milles de l'embouchure de
la Potowmack dans la baie de Chésapeak.
Les exportations d'Alexandrie ont été, pour
l'année 1791 , de 381,242 dollars ; pour 1792 ,-
de 535,592 ; pour 1795, de 812,889; pour
1795 , de 948,460 ; et pour 1796, de plus de
1,100,000 dollars.
Alexandrie a une banque , et c'est la seule
établie en Virginie ; elle l'a été en décembre
1792, par acte de la législature. Son capital
originaire était de cent cinquante mille dollars, divisés en sept cent cinquante actions
de deux cents dollars chaque.
Un acte postérieur de la législature a , en
décembre 1795, autorisé une augmentation
de trois cent cinquante mille dollars au ca- • ( i7o f
pital de cette banque , par une augmentation
de dix-sept cent cinquante nouvelles actions.
Cette banque, établie d'ailleurs sur les
mêmes principes et dans les mêmes intentions
que toutes les autres banques d'Amérique ,
a donné un dividende de quatre et demi à
cinq pour cent pour chaque demie-année.
Avant la nouvelle augmentation du capital ,
le compte a été fait aux premiers actionnaires , et leur a valu un dividende de huit
et demi pour cent pour les six derniers mois
de 1796. La banque d'Alexandrie a des billets
jusques à un dollar. Ils ont cours dans toute
la Virginie, à George - town et même dans
tout le Maryland.
L'établissement d'une banque à Richemond
avait été autorisé par la législature de Virginie, en décembre 1792. Son capital était de
quatre cent mille dollars , les actions à deux
cents dollars ; mais elle n'a pu se remplir
et n'existe pas.
Route de Fèdéral-city à Baltimore.
Le pays , depuis Fédéral - city jusqu'à Bla-
densburg, est joli, c'est à-dire que la nature
l'a destiné à être tel par la forme et la multiplicité des petites collines dont il est couvert. ( i7i 5
bailleurs, les terres en sont pauvres et aussi
mal cultivées qu'ailleurs. Bladensburg est un,
petit village assez bien bâti, où il y a une
inspection de tabac , peu occupée à présent , et une académie qui a quelque réputation dans le pays. Bladensburg est placé sur
le haut de la branche de l'Est, au lieu où
cette rivière commence à être navigable. Près
d'une des petites branches qui la forment,
et à trois cents toises avant d'y arriver , on
trouve une jolie source d'eau minérale ferrugineuse , qui n'est séparée du lit du ruisseau que par une langue de terre de quatre
ou cinq pieds.
De Bladensburg à Baltimore, le pays toujours montueux, et souvent agréable à la vue,
est rempli de bois , mais de petits bois très-
mauvais , et qui ne sont laissés sur pied que
parce qu'il n'y a pas assez de bras pour
défricher le terrein , ou plutôt pas assez
de capitaux appartenant aux propriétaires ,
pour le faire mettre en valeur par leurs
nègres.
On dit que les terres sont meilleures à quelques milles de la route. A Vanville , elles
se vendent de six à douze dollars l'acre , et
rapportent sept à huit boisseaux de bled ,
douze à quinze de maïs, dix à douze d'orge, et (   172   )
vingt d'avoine , parce que ce grain est semé
dans les meilleures   terres.  J'ai  recueilli les
mêmes informations chez Spurries, à vingt-f
cinq milles plus loin.
A huit ou dix milles de Vanville, on passe
les deux branches du Potukent, qui sont là
très - étroites , et sur lesquelles sont établis
des ponts de bois les plus mauvais, les plus
dangereux qu'on puisse imaginer. La branche
de l'Ouest sépare le comté de Prince George
de celui d'Ann Arundel. Près les deux ruisseaux sont les forges de Snowden , et un
moulin à fendre le fer. Le pays est plein de
minéraux qui se trouvent à la surface de la
terre, ainsi que dans l'intérieur, et dans les
ruisseaux. Le Patapsko que l'on rencontre
entre Spurries et Baltimore, à huit milles de
cette dernière place , n'y a pas plus de
trente toises de large , et se passe dans un
bon bateau fixé par une corde. C'est encore
là le point où le Patapsko cesse d'être navigable , et où par conséquent, d'après l'usage
ancien du pays , il y a une inspection de
tabac et un petit village qui s'est bâti autour.
Ce lieu s'appelle   Elkridge-landing.
C'est sur cette rivière de Patapsko qu'est
bâti Baltimore , ou plutôt sur une baie de
cette rivière. L'entrée de la baie n'est  pas ( 173)
ouverte dé plus de deux cents toises, et est
par conséquent très-facile à défendre. Un»
fort est placé sur une petite eminence à la
pointe de terre qui sépare l'entrée de cette
baie d'avec la rivière. Il est , comme tous
les ouvrages américains de ce genre, médiocrement fait, mais peu de soins efrde dépenses
le rendraient ce qu'il doit être.
Baltimore.
J'ai trouvé Baltimore accru depuis l'année
dernière ; beaucoup de quais qui n'étaient que
commencés ou même projettes , sont entièrement achevés; de vastes et beaux magasins
y sont bâtis en briques. D'ailleurs, on bâtit
par-tout dans la ville, et l'on y remarque une
activité et un air de prospérité qui font
plaisir.
On ne construit pas aujourd'hui de vaisseaux à Baltimore, par les mêmes raisons de
circonstances politiques qui empêchent d'en
faire dans le reste du Maryland et en Virginie. Baltimore a cependant perdu, depuis
un an , un assez grand nombre de vaisseaux
par des accidens de mer. Il continue de faire
le commerce des Antilles , et quelques-uns
des négocians n'y sont pas malheureux. ( 174 )
La valeur des exportations de Baltimore/
a été, en 1791 ,de 1,576,588 dollars; en 1792, ■■
de 1,843,225;   en   1793 , de 3,o84,545 ; en'!
1794, de 5,312,209; en 1795, de 5,542,o5i ;
et en 1796, de plus de 8,5oo,ooo ; mais il
ne faut pas oublier que pour donner une juste
appréciation à cet énorme accroissement dans
les exportations, on en doit retrancher comme I
ailleurs la haute augmentation des prix dans
les produits des consommations et des réexportations des denrées des Antilles.
Il n'y a point à Baltimore de négocians aussi
riches quà Philadelphie; ce sont des fortunes
commençantes. Le luxe y est aussi moins considérable et sur-tout moins général qu'à Philadelphie. On assure que le nombre des moulins à bled, bâtis à dix milles autour de Baltimore , excède soixante. J'en ai vu près de
la ville, d'aussi beaux, d'aussi vastes et d'aussi
parfaits en tout point qu'aucuntde ceux de
Brandywine.
Deux banques sont établies à Baltimore ;
l'une est une branche de la banque des États-
Unis; l'autre est une banque particulière à la
ville, et incorporée en 1791 par une loi de
l'État, son capital est de trois cent mille dollars.
Les stores de Baltimore fournissent ceux du ( 175)
ÎCentukyv, des territoires de l'Ouest et du
Ténessée, en concurrence avec Philadelphie;
mais Philadelphie n'entre dans cette concurrence avec Baltimore, que parce que son
commerce est plus actif, plus grand, ses magasins mieux fournis , et qu'ainsi l'acheteur y
trouve plus d'assortimens. On dit aussi que les
liqueurs vendues à Baltimore, sont plus adultérées encore que celles vendues par les né-
gocians de Philadelphie. Les marchands de
Baltimore vendent à ceux du Kentuky, avec
l'avantage de vingt à vingt-cinq pour cent,
sur le prix de leur achat, et donnent douze
mois de crédit.
.Le commerce actuel de Baltimore est destiné à perdre quelques-unes de ses branches ;
i°. Par l'ouverture entière de la navigation
de la Potowmack, qui, faisant / arriver par
eau tous les bleds et autres produits de la
Virginie et du Maryland, arrosés par ce fleuve
ou par les rivières qui s'y jettent, et que
Baltimore ne peut tirer que par terre, les rend
les propriétés du commerce de George-town,
d'Alexandrie et de Fédéral-city , si cette ville
s'établit.
2°. Un projet est fait pour joindre la Potowmack , au-dessus de Cumberland , avec
;une des branches de la Monongahela, qui
S ( 176)
se jette dans l'Ohio. Ainsi, l'approvisionnement du Kentuky et même de Pitt's-burg,
qui est un grand dépôt, et qui, d'Alexandrie
et de George-town , se fera par eau, enlèvera encore ce commerce à Baltimore.
3°. Enfin, si le projet de canal qui doit
unir la baie de Chésapeak avec la Delaware , en passant par le rivage de l'Est du
Maryland a lieu, comme il semble qu'on veut
s'en occuper sérieusement, tous les bleds de
cette partie de l'Est et même de la partie
Ouest, qui vont aujourd'hui à Baltimore, prendront la direction de Philadelphie et de Brandywine , où ils trouveront un marché sûr et
d'autant meilleur qu'aujourd'hui même la farine se vend à Philadelphie, un dollar ou un
dollar et demi plus cher qu'à Baltimore, et
cela dans tous les tems.
Mais le commerce de Baltimore qui prévoit ces conséquences , compte qu'alors la
Susquehannah sera rendue entièrement navigable, et y voit une ample compensation. Il
est encore à présumer qu'il se fait illusion
sur ce point, car les produits venant par la
Susquehannah s'achemineront probablement
dans ce cas par le canal qui joindra les deux
baies; et comme Philadelphie a un grand intérêt à la confection de ce canal, il est certain ( 177)
tain que la législature de Pensylvanie ne con*
sentira aux travaux nécessaires pour rendre
navigable la Susquehannah qui coule pres-
qu entièrement dans son territoire, que quand
la législature de Maryland aura consenti à
l'ouverture de ce canal qui trouve une grande
opposition parmi les négocians de Baltimore.
Il résulte de toutes ces observations, que
Baltimore est une ville mal placée pour le
commerce , qui ne doit son succès actuel
qu'au défaut d'autres ports dans la Chésapeak
et à l'état d'obstruction où sont toutes les
navigations des rivières intérieures. Cette ville
a été faite par les fonds de négocians de Philadelphie, qui y ont vu un entrepôt commode
entre leur ville et les pays de derrière. Elle
s'est accrue depuis par ses capitaux gagnés
par les marchands commissionnaires de ceux
de Philadelphie, mais la grande diminution
de son commerce n'en est pas moins aujourd'hui très-probable.
J'ai été voir la frégate des États-Unis, une
de celles destinées à être finies, elle sera lancée en août. Elle m'a paru trop forte en bois
dans son intérieur, mais construite d'ailleurs
de ces beaux bois de chêne verd, et de cèdre,
et bien faite en général. Elle est destinée à
porter trente-six canons.
Tome   VI. M
1 ( i78 )
Un habitant de Baltimore a imaginé de placer un observatoire sur une petite colline de
l'autre côté du port, d'où, à l'aide du télescope, on découvre à trente-cinq milles dans
la baie. Un pavillon est placé près cet observatoire , et l'arrivée des vaisseaux est ainsi
annoncée. Ce petit établissement avantageux,
et sur-tout agréable au commerce, a déjà un
grand nombre de souscripteurs , et reçoit
beaucoup d'encouragemens.
Une bibliothèque publique s'élève à Baltimore, aussi par Souscription , elle est aujourd'hui composée de deux mille volumes choisis
tant bien que mal ; c'est la seule bibliothèque
publique dans tout l'État de Maryland.
Baltimore a donné beaucoup de secours aux
malheureux Français échappés des désastres de
Saint-Domingue , et a ajouté par des souscriptions particulières et considérables aux
dons faits par la législature de l'État.
Bush-town.
Les terres sont plus mauvaises encore s'il est
possible i de Baltimore à Bush-town , que de
Fédéral-city à Baltimore ; et la mouche
hessoise , dont au Sud-est de cette ville les
bleds sont peu attaqués,  les dévaste dans ( 179)
cette partie. Aussi en cultive-t on très-peu. Les
petits grains, le maïs,  les prés, voilà la culture du pays , qui est d'ailleurs couvert de bois
d'une chétive espèce, et d'une triste venue.
A quinze milles de Baltimore, où j'ai déjeûné chez un nommé Webster, les terres
se vendent de huit à quinze dollars. Peu excèdent ce prix, et ce sont des prairies améliorées par quelques années d'engrais. Webster a un petit troupeau de moutons , dont il
vend la laine , soit à des fermiers voisins ,
soit à des chapeliers de Baltimore, quatre
schellings la livre. Chaque toison lui en donne
trois livres par terme moyen. Sa maison
est bâtie à peu de distance de Bird-river ,
qui semble plutôt encore un allongement de
la baie qu'une rivière.
Un moulin construit non loin de cette maison est employé à moudre la petite quantité
de bled qui croit dans le pays ; les farines en
sont envoyées à Baltimore.
Bird-river est navigable pour de petits bâti-
mens , jusqu'à un mille de la maison de
Webster, à un quart de mille en-deçà, elle
n'a pas quatre toises de large , et on la passe
à gué. Il en est à peu-prés de même de
tous les creeks ou rivières que l'on traverse ;
.et ils sont assez nombreux. On rencontre,
M a êC
m
( 180)
le Long-cane ou Great-gun-powder, où il
y avait aujourd'hui assez d'eau pour que mon
cheval en ait été mouillé jusqu'au-dessus des
sangles ; le Little-gun-powder, que l'on passe
sur un assez mauvais pont de bois , et qui
met en mouvement des forges et des moulins
à fendre le fer, connus sous le nom d'Oignons-
ivorks, celui du propriétaire ; le Winter s-
run , petit creek ; enfin le Bush-river, qui ,
comme le Bird-river, n'a pas quatre toises de
large, et pas un pied d'eau, à un quart de
mille du point où elle en a douze de profondeur , avec un mille de large.
Un moulin à bled que fait tourner Bush-
river, est beau et grand, et les bleds y arrivent de quelque distance, parce que ses propriétaires sont riches, et prennent des soins
pour en rassembler. Ses farines vont aussi
à Baltimore.
Le Little-gun-powder-creek sépare le comté
de Baltimore de celui de Hartford.
Le comté de Baltimore , non compris la
ville, contient vingt-cinq mille habitans, dont
dix mille esclaves ; quinze mille blancs et
six à sept mille esclaves habitent la ville de
Baltimore.
La route est triste , peu et mal habitée.
D'ailleurs le chemin toujours assez bon pour ( ,8i )
des chevaux, est mauvais et souvent même
dangereux pour des voitures. C'est cependant
le lieu de passage de quatre stages par jour,'
et la communication de deux des p:us considérables place de commerce de l'Amérique.
A un mille avant d'arriver à Bush-town , on
passe par Abington , mauvais petit village
qui n'est remarquable que par les restes d'un
très-beau collège que les méthodistes avaient
établi, et qui a été brûlé il y a deux ans. On
dit dans le pays que cet incendie est le fruit
de la malveillance ; et quand on sait que les
méthodistes , comme les quakers , prêchent
l'émancipation des esclaves , on ne peut pas
être étonné que dans un pays où l'esclavage
tient aux habitudes, aux mœurs, à un intérêt
mal entendu mais général, ils ne soient haïs
et persécutés. Il y a dans cette secte beaucoup
d'exagération sans doute , et je suis porté à
croire qu'ils ne mettent point assez de sagesse
dans leurs opinions sur la manière dont lescia-
vage doit être aboli, pour le bonheur même des
esclaves, et qu il n'en mettent pas beaucoup
plus dans leurs sermons : mais tout ce que
j'ai recueilli sur eux me fait penser qu'il y a
dans leur secte beaucoup d'hommes de mérite , d'hommes vertueux , et même d'hommes
sages. Aucun de ses membres n'a d'esclaves •_
6 . M 3 t
( 182 )
beaucoup d'entr'eux en avaient , et leur ont
donné la liberté. Il en est qui l'ont donnée,
à trois cents nègres à-la-fois , et qui l'ont
donnée en engageant les enfans à des maîtres
avec la condition que les maîtres leur feraient,
apprendre à lire , écrire , compter, et s'en
serviraient comme domestiques , ouvriers ,
apprentifs , jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt-
un ans, époque à laquelle ils seraient entiè-v
rement libres. Ils n'ont exigé pour eux-mêmes
aucun genre de rétribution, et ont émancipé,
les nègres plus âgés sans aucune condition^ JEffl
faut avouer qu'une conduite aussi généreuse '
est très-respectable.
Bush-town est dans le comté d'Hartford, qui
contient quinze mille habitans , dont cinq
mille esclaves. Belair est la capitale de ce
comté , depuis quelques années, mais ne contient encore que la maison où se rend la justice , la prison , et un petit nombre de log-
houses , ce lieu a été choisi pour la capitale.
du comté , comme point central. Bush-town
l'était jadis , et était alors appelée Hartford.
Route de Bush-town  au Havre-
de-Grace.
Le pays, jusqu'à la rivière Susquehannah f
ressemble aux précédens. A peine voit-on dans ( i83)
les douze milles que l'on parcourt, quatre maisons qui ne soient pas de misérables log-
houses; et ce sont des fermes assez considérables dont les terres sont cultivées , comme
les autres, principalement en maïs , avec des
champs énormes rarement fumés. Toutes ces
terres sont généralement sabloneuses et médiocres. Dix à douze boisseaux de maïs sont
la récolte commune, cinq à six de bled pour
celles qui en rapportent , quand elles ne sont
pas infestées de la mouche hessoise qui est
aussi commune dans cette partie du Maryland, que dans celle située de l'autre côté de la
Chésapeak. Quelques prés , sur-tout dans les
parties les plus rapprochées de la baie, donnent
quatre milliers de foin par acre. On rencontre
aussi quelques terres de meilleure espèce
dont le produit est d'un tiers plus fort que
celui des autres.
Dans tous ce trajet, comme à Bush-town,
les terres se vendent de dix à vingt dollars
l'acre. En approchant de la Susquehannah ,
quelques bonnes terres en prairies , se vendent jusqu'à trente-cinq dollars l'acre.
La pluie qui a tombé constamment depuis
deux jours , et qui m'a retenu à Bush-town,
a fait tellement enfler les creeks , que plusieurs de ceux que nous avons passés , et qui
M 4 r
( i84)
n'ont communément que quà&p^àtfçj^q^oàc^ |
d'eau,  en avaient   jusqu'à  quatre, rpjeds.- B% i
stage de Philadelphie à Baltimore a été obligé!
de s'arrêter aussi vingjfcquatre .heurta Bush-
town , parce que le Winter's-run^.ggi, dans
son état ordinaire, n'a que deux pieds d'eau,
était élevé jusqu'à quinze, et il n'y a pas de?
pont pour le P^saer^,^
La Swan-river est la seule rivière de^quelque
conséquence qui se rencontre de Bush-town
jusqu'à la Susquehannah. Elle est de la même»
nature que les autres, très-étroite à un demi
quart de mille du point où elle est large de
deux à trois milles.
Les terres sont assez bonnes dans les bas,
et se vendent trente-quatre douars .l'acre; celles;
sur les hauteurs, de .dix à douze. Les ouvriers
se louent de huit» à neuf dollars par mois en
été", ou quatrèvingt-deux doljars pour toute
l'année. On les paye trois quarts de dollars par
jours dansées tems ordinaires , un dollar et demi
dans le tems de la moisson. Ils exigent-même
un demi-dollar de plus quand la moisson se
fait à la faux à râteau , ce qui a toujours lieu
pour l'avoine et le seigle, et souvent même
pour le bled. ( i85)
Hâvre-de-Grace.
Sur le bord .Ouest de la Susquehannah ,
quelques maisons réunies portent le nom de
Hâvre-de-Grace. Une compagnie de huit propriétaires veulent y établir une ville. Les plans
sont faits, le terrein est mesuré et borné , les
rues tracées. Cette ville doit contenir mille
acres , partagés en trois mille six cents lots de
maisons. w&ifcjt,
Les auteurs du projet.voient déjà.leur ville
bâtie ; au moins le disent-ils. Leurs motifs de ne
pas douter qu'elle ne se peuple avec rapidité ,
sont :
io. Que les produits de la Susquehannah,
navigable dans ses deux branches jusqu'à trois
cents milles au-4ejgsus du Hâvre-des-Girace, né
peuvent p:.s avoir d'autre débouché y au moins
pour les bois qui abondent le long de cette
rivière , et de. celles qui s'y jettent.
2°. Que la baie de Chésapeak qui commence au lieu où l'emplacement est désigné,
y a quatorze pieds d'eau sans écueil, et qu'ainsi
des vaisseaux d'une certaine force peuve&t.'%eî
chargejt^fajUement de tous cesicproduits qui
ne peuvent se hoarder sur la baie dans, les petits bateaux dans lesquels .ils sont apportés. ( i86)
3o. Que le port du Havre, faitrdans la partie
de la ville qui sera bâtie sur la baie, y sera à
l'abri des glaces et sûr en tous les tems.
Ainsi les propriétaires actuels du terrein
de cette ville projettée , voient, par son établissement , le commerce de Baltimore , et
même celui de Philadelphie , diminués , au
profit de celui du Hâvre-de-Grace.
Cependant la navigation de la Susquehannah , praticable en petits bateaux et en radeaux pour les bois, avec précaution , n'est
point sans danger , et n'admet point le passage de bateaux considérables. Son cours est
tout entier dans l'État de Pensylvanie, à ses
derniers vingt milles près ; et comme la législature de Pensylvanie a le projet d'unir les
eaux de la Susquehannah à celles du Shuyl-
kill, par un canal qui prend naissance à la
Sv/eetara, et qui est déjà commencé; comme
ce projet n'a d'autre intention que de procurer à Philadelphie le moyen de recevoir directement au moins les bleds que la Susquehannah pourra convoyer jusqu'à Middleton ,
on peut croire que, si ce canal de jonction
ne s'exécute pas , comme les habitans du
Havre le croient impossible, VÊiëtèidè^P-ëfiP
sylvanie n'empicyera point des fends à faciliter une navigation dont tout le profit serait ( m y
pour un État voisin. Enfin, la profondeur du
canal qui arrive au Hâvre-de-Grace , même
au-dessous de la pointe - Concorde, n'est pas
assez considérable , porr admetre des bâti-
mens d'un grand tonnage , et par conséquent
pour faire directement avec avantage le commerce étranger. Il me semble donc que ce
projet est encore un rêve, au moins dans
toute l'étendue qu'on lui donne; et que cette
ville , qui peut bien devenir une bonne ville
d'entrepôt , où quelques négocians de Philadelphie et de Baltimore auront peut-être des
agens , n'est pas appelée à une plus haute
destinée. Cependant des pamphlets sont faits,
et se répandent pour en vanter la position,
pour en assurer le 6uccès , et par conséquent
pour attirer les chalans. La compagnie envoie
en Europe un agent pour essayer de vendre
les lots ; et ces lots sont tenus au prix de cent
à cent cinquante dollars selon leur position.
Je crois que , malgré tous ces soins , et tous
ces frais, malgré la probabilité que cette place
en deviendra une d'entrepôt, on peut assurer
que jamais, ou au moins de bien long-tems ,
la dixième partie de son plan ne sera couverte de maisons. Quelques personnes prétendent que sa position n'est pas bien saine.
Quelques obstructions dans la rivière de
W ( i88 )
Susquehannah , se trouvent à huit milles dit
Hâvre-de-Grace, et dans le territoire de l'«É|i$
de Maryland, elles seront évitées par un canal, qui est presque terminé à présent, et dont
les fonds ont été faits par des souscriptions
auxquelles l'État a pris part.
Pêche de hareng.
La marée monte jusqu'à six milles au-dessus
du Hâvre-de-Grace , et le hareng y abonde ,
comme dans la Potowmack. Dix places différentes de pèches sont établies dans cette
étendue sur la rive de l'Ouest, dont s'approche
le couraa.it, et quatre à cinq de l'autre côté.
Cette, pêche se fait avec de grands filets,
depuis cent quatrevingt jusqu'à deux cents
toises de long , et de quatre à six toises de
large'', qui sOnt déployés dans là rivière par
un bateau : une des deux cordes qui tiennent
aux (deux extrémités reste au rivage, l'autre
y est rapportée par le bateau ; elles sont
tirées par des cabestans , quand'le filet est
entièrement déployé. Il ne s'y trouve que
des harengs ou des aloses : celles-ci en petite
quantité. Le poisson arrivé au rivage est mis
sur le champ dans de grands tonneaux remplis de sel ; on ne le vuide pas, et on ne lui ( i«9 )
coupe point la tête comme sur la Potowmack.-
Il y est laissé cinq jours , puis empilé dans
des barrils , remplis aux deux bouts d'un lit
de sel, alors il est marchand. L'opération de
la pêche , de la salaison et de l'embarrillage,
emploie quatorze à quinze hommes à chaque
place ; ces hommes sont nourris, et ont quinze
dollars par mois. Chaque barril contient environ cinq cents harengs , et demande un
boisseau et demi de sel, à cinq schellings
six pences le boisseau ; le barril lui-même se
paye cinq schellings six pences à des tonneliers
dont le pays est rempli. Le filet dure trois à
quatre saisons , et coûte de deux cents à
trois cents dollars , suivant sa dimension.
Enfin , la place de pêcherie qui s'obtient du
propriétaire de la terre à laquelle elle tient,
se loue de trente à cinquante dollars par an,
suivant sa position , car la différence d'une
pointe ou du rapprochement du courant,
en met une grande dans la probabilité de
l'avantage de la pêche. Le tems de cette
pêche dure cinq à six semaines, pendant
lesquelles les dix pêcheries près le Hâvre-de-
Grace pèchent environ douze mille barrils de
harengs. Ils l'envoient jusqu'ici à Baltimore.
On en vend aussi dans le pays du non-salé,
que les habitans salent eux-même. Le barril de *
( i9° )
harengs salés se vend cinq dollars et demi; îel
millier de harengs frais quatre dollars, comme
sur la Potowmack. Des petits bâtimens caboteurs de quarante tonneaux portent le poissdM
salé à Baltimore. • Ils sont le plus commune»
ment construits au Hâvre-de-Grace , et coûlM
tent vingt dollars le tonneau pour le bois et/M
travail du charpentier , ce qui les fait montelBl
à trente - cinq ou trente - six dollars le tonneau ,   prêts à naviguer.
Pendant ma visite à une de ces péchernÉ^H
j'ai vu un de ces filets amener une immensJB
quantité de poissons que l'on estimait à deufj
cents barrils.   Les pécheurs évaluent à quarante , chacun de leur coups' de filet par terme
moyen.
Route du Hâvre-de-Grace à Elk-totify^Ê
J'ai parlé dans mon journal de l'année dernière , de la beauté de la vue des bords de
la Susquehannah, à son embouchure. Les
bords sont élevés, .variés dans leurs formes,
cultivés , remplis de maisons. D'un côté ,
l'entrée de la baie laisse la vue se prolonger
aussi loin qu'elle peut s'étendre; de l'autre, à
dix milles plus haut , du côté de la Pensylvanie, de belles montagnes, de belles formes, ( i9i )
arrêtent l'œil qui ne peut atteindre plus loin
sur le cours de cette belle rivière, large de
plus d'un mille ,  depuis ce point jusqu'à .la
baie.
C'est dans cette, partie de la Susquehannah
que se trouvent en abondance les canards
sauvages connus sous le nom de canvasback-
duck, et qui sont estimés comme un manger
délicieux.. Ces oiseaux, qui l'été se tiennent dans
les lacs les plus au Nord du continent, paraissent sur la Susquehannah vers le mois de
décembre , et y restent jusqu'au moment des
glaces,où ils descendent jusqu'à la Potowmack.
Les glaces fondues , ils reparaissent encore
sur la Susquehannah pour une semaine ou
deux, puis regagnent leur retraite d'été."
Après avoir passé la Susquehannah , on se
trouve dans le comté de Cécil, dont j'avais
traversé , il y a trois semaines, la partie la
plus méridionale , de Warwick à la rivière de
Sassafras. J'avais compté passer un jour chez
Philip Thomas, un des riches propriétaires
de cette partie , et un des associés de la compagnie du Hâvre-de-Grace ; j'étais même en
chemin pour me rendre à sa maison , lorsque
j'ai appris qu'il était à Philadelphie depuis
deux jours. J'ai donc abandonné mon projet,
et fait route moi-même vers Philadelphie, à m
( *92 )
travers un pays un peu plus varié ,  un peu
plus cultivé , un peu plus habité que celui de
Baltimore à la Susquehannah , sans cependant!
qu'il le soit encore beaucoup. ■*'"■,■
Le petit creek Principio, quia environ quatre
toises, après être tombé au milieu des rochers
par une   chute   d'une   trentaine  de  pieds ,
devient large d'un mille et continue de s'élar- I
gir encore jusqu'à son entrée dans la baie. Au
bas de cette chute est une fonderie de canons,
appartenant au colonel  Youth, l'un des as- I
sociés de la compagnie du Hâvre-de-Grâce.
,  Cette fonderie est à présent uniquement occupée aux canons qui doivent armer les frégates I
des États - Unis. Cent vingt dollars par deux
milliers pesant de matière, est le prix que le
colonel reçoit pour ses canons faits et éprouvés : ce qui fait monter à environ trois cents'
dollars le prix d'un canon de vingt - quatre.
Il tire sa mine des environs de chez Webster , près de Bird-creek. Cette mine se trouve
en terre, et est apportée à Principio par des
bateaux. Elle ne donne pas à la fusion plus
des deux cinquièmes de fer, et ce fer, à la
simple vue, ne m'a pas paru bon. La grande
quantité de canons crevés dans les épreuves,
et dont les débris couvrent la terre, me confirme encore dans cette opinion; les canons
m'ont ( i93 )
m'ont paru d'ailleurs faits avec beaucoup d'intelligence et de soins.
C'est la seconde fonderie de canons dans
les États-Unis. Il y en a, comme je l'ai déjà dit,
une autre située dans l'État de Rhode-island ,
et ce sont les seules. Elles ont été montées
par des fondeurs français que le gouvernement
de France a envoyé à cet effet il y a dix à
douze ans ; car tout ce qui contribue à la sûreté
des États - Unis , est dû à la France.
La fonderie du colonel Youth est composée
d'un fourneau à soufflet et d'un à réverbère.
Quand son usine n'est pas employée pour
les canons, elle fait des marmites, des cheminées et autres ouvrages grossiers. Les ouvriers y sont aujourd'hui au nombre d'environ
cinquante, et sont payés depuis dix jusqu'à
vingt dollars par mois.
La vue de la chute est extrêmement pittoresque et très-agréable. Les petits bâtimens de
quarante à cinquante tonneaux , qui viennent
apporter le minerai, en approchent à cinquante toises.
De plusieurs points élevés de la route d'Elk-
town , on découvre la baie de Chésapeak,
on l'approche même à Charles-town et à
Nord-wiast ; deux bien petits villages, bâtis
sur Nord-wiast-river, qui, comme les autres,
Tome VI. N ( 194)
n'est presque qu'un prolongement de la
baie. D'ailleurs, les petits creeks qu'on tra-:
verse à gué sont sans nombre. Il se peut que
dans un tems sec, ils ne soient pas apperçus ,.
mais après les grandes pluies qui tombent
depuis quelques jours, ils sont presque tous
larges et profonds.
Elk-town.
Cette petite ville est la capitale de Cècil-
county, et contient environ cent maisons,
presque toutes bâties le long de la rue qui
est le chemin de Philadelphie.
La rivière d'Elk n'est navigable qu'à un mille
au-dessous de la ville, et à ce point sont encore réunis plusieurs maisons et magasins ,
qu'on peut regarder comme une dépendance
de la ville.
Elk-town fait avec Philadelphie un commerce assez actif de bled, que l'on tire particulièrement de la partie Est du Maryland. D'Eik-
town, ils sont envoyés par terre à Christiana-
bridge, village distant de douze milles , puis
de là, embarqués sur la Christiana pour Brandywine ou Philadelphie. On assure que trois
cent mille boisseaux, partant d'Elk-town,
suivent annuellement cette voie. Le prix du
transport est de neuf pences par boisseau jus- ( 195)
qu'à Brandywine, et onze et demi jusqu'à Philadelphie.
Un des projets de navigation intérieure pour
unir les eaux de la Chésapeak à celles de
la Delaware , est de joindre la rivière d'Elk
à celle de Christiana. Un autre a pour objet de
joindre la Bohemia à XApoquimini. Un troisième ferait communiquer la rivière Chester
h ^Duck-river. Enfin , le quatrième joindrait
la Choptank à Jones-river. Chacun de ces
quatre projets a pour partisans les habitans
de la partie du pays qu'il doit traverser.
On assure que l'État de Delaware est contraire à presque tous , parce qu'un grand
nombre de chevaux appartenant à ses habitans , sont constamment et utilement employés
au transport des bleds d'Elk-town à Christiana-
bridge. J'ai peine à croire qu'un petit intérêt
aussi partiel trompe les habitans, et sur-tout
la législature de Delaware, sur les grands et
véritables intérêts de cet État.
Les intérêts du commerce de Baltimore ,
sont aussi, comme je l'ai dit, opposés à
cette jonction. Pour juger de la préférence
qu'un de ces quatre plans doit avoir sur les
autres, il faudrait connaître le travail des ingénieurs, et par eux la nature du terrein et
des obstacles. A difficultés égales , celui qui
N a ( 196)
joindrait la Bohemia à l'Apoquimini, semblerait le mieux placé , comme aboutissant plus
haut dans la rivière Delaware. Le petit espace
de terre à couper pour joindre les eaux des
deux rivières, doit rendre aussi son exécution
plus courte et moins dispendieuse. D'ailleurs,
la partie à couper se trouve toute entière dans
l'État de Delaware, ce qui rend l'accession
de la législature du Maryland inutile.
Un obstacle général existe pour tous ces
projets , c'est celui de la différence dans la
hauteur des eaux de la Delaware et de la
Chésapeak. Cette différence est produite par
le flux qui sort avec rapidité du golfe du
Mexique, et qui ayant, par la direction des
courans et la moindre largeur du bassin , plus
d'effet sur les eaux de la Delaware que sur
celles de la Chésapeak , s'y mêle plus directement et les tient plus hautes, tandis qu'après
avoir passé les caps de la Chésapeak, il ne
fait que tournoyer à l'entrée du vaste bassin
qu'il trouve , sans avoir de grands effets sur
le reste de la baie qui, ainsi, est de deux
à trois pieds plus basse que la Delaware. Mais
les hauteurs des eaux de ces deux baies exigeraient seulement quelques écluses au point
où les rivières qui se jettent dans Hune ou
dans l'autre, seraient jointes. ( 197 )
A un mille d'Elk-town sont les bornes de
l'État de Maryland et de celui de Delaware.
Il y a dans les environs quelques prairies bien
tenues , d'ailleurs placées dans un excellent
fond, et semées de trèfle et de timothy, qui
donnent en deux coupes depuis huit jusqu'à
dix milliers de foin par acre. Le millier de
\ foin se vend ici six dollars et demi. Ces excellentes terres ne s'achètent cependant pas
audessus de trente dollars l'acre. Le prix des
autres est de dix à quinze.
On paye ici l'ouvrier six schellings par jour
ou onze dollars par mois , et la plupart sont
des nègres loués par leurs maîtres. Dans la
moisson, ils se payent un dollar par jour.
La rivière d'Elk abonde, comme les autres,
en harengs et en canards; cette abondance
est d'une grande ressource pour les familles
pauvres , qui peuvent se procurer, ou par
leurs propres soins, ou à un très-bas prix,
leur nourriture pour presque toute l'année
dans ces deux espèces de provisions. Quelques
cochons qui ne leur coûtent rien à nourrir,
puisqu'ils les laissent courir dans les bois ,
pourvoient au reste ; mais il résulte aussi de
cette facilité qu'on les habitans pauvres de se
procurer une nourriture abondante, qu'à moins
qu'ils n'ayent le projet d'émigrer, ils travaillent ( 193)
peu. Trois semaines de travail dans la moisson,
et la vente des canards qu'ils tuent , leur procurent l'argent qui leur est nécessaire ; un
ou deux acres de maïs qu'ils cultivent, les
fournissent de pain, et beaucoup d'entre eux
sont ainsi oisifs toute l'année.
Observations générales sur le
"- -®pj| Maryland.
Tout ce que j'ai vu de l'État de Maryland ,
et j'en ai parcouru la plus grande partie, tant
cette année que l'année dernière , me porte à '
croire que sa situation est dans beaucoup de
points inférieure à celle de presque tous les
autres États de l'Union.
L'esclavage qui donne , pour la culture de
la terre, et pour l'espèce des manufactures.
que la population encore faible de ce nouveau monde y rend possible, un très-grand
désavantage aux États du Sud sur ceux de
l'Est , produit plus de maux encore en Maryland que dans la Virginie et les Carolines ;
parce que le Maryland est moins étendu que
les trois autres États, qu'il ne produit point,
comme eux , les belles et riches récoltes du
riz , du coton et du tabac ; et que le nombre
des esclaves y est dans une plus grande pro- ( *99 )
portion qu'ailleurs, avec le territoire de l'État.
Toutes les terres sont, comme je l'ai dit ,
épuisées par les récoltes de tabac qui leur ont
été sans cesse demandées depuis que l'État
est habité. L'impossibilité d'en obtenir de nouvelles , au moins de la plus grande partie des
terres , réduit aujourd'hui cette culture à rien ;
et la culture du maïs , qui subsiste encore
dans celles qui ne peuvent plus produire- de
tabac, achève de les ruiner. La quantité d'esclaves à nourrir , rend cependant cette culture en quelque façon indispensable , et la
mouche hessoise , dont les bleds sont attaqués
depuis quelques années , l'encourage encore.
Les feuilles de cette plante sont une bonne
nourriture pour les chevaux : ainsi son avantage pour le cultivateur lui fait oublier le
dommage qu'elle fait à la terre déjà détruite,
et qu'aucun engrais ne répare , et la quantité
de travail qu'elle exige du moment de la semence à celui de la récolte. Il voit cependant
sa récolte de maïs diminuer annuellement ,
mais il lui faut des provisions pour ses nègres ,
et s'il sent l'importance dé rendre par une
culture soignée, et sur - tout par les engrais
de la substance à sa terre , il est arrêté par
cette nécessité dominante d'avoir des provisions , et par le manque de fonds pour les
N 4 (   20O   )
premières et considérables avances nécessaires
à ces améliorations. D'un autre côté , l'habitant à petite fortune auquel le travail serait
nécessaire pour vivre , rougit en quelque sorte
de travailler comme le nègre. S'il a une petite propriété que ses soins pourraient améliorer , il se hâte, comme je l'ai dit, de la
vendre pour en acheter une dans les pays nouveaux où il peut en acquérir à bon marché, et
où il ne paraît pas en travaillant d'une classe
inférieure aux autres. Alors cette propriété est
achetée par un riche planteur, qui la laisse
tomber en friche , parce qu'il a déjà plus de
terres qu'il n'en peut cultiver. Le blanc qui n'a
point de propriété, ne travaille que tant qu'il n'a
pas amassé de quoi en acheter ailleurs ; ce qui
n'est pas long , car il trouve par-tout cent à
cent vingt dollars par an pour se louer à un
planteur, indépendamment de sa nourriture.
Souvent encore il quitte le pays avant d'en
avoir amassé, et trouve, s'il est bon ouvrier ,
l'occasion d'acquérir à crédit dans un pays où
son amour propre ne sera pas sans cesse en
souffrance. Cet état de choses , plus particulièrement vrai pour l'Est du Maryland , l'est
encore pour la partie de l'Ouest.
Ce n'est guères   que dans   les  comtés de
Frederick, de Washington et des Alléganys, (   201   )
à l'Ouest de l'État, qu'il en est autrement.
Là , le nombre des esclaves est dans une très-
petite proportion. Les terres y sont bonnes ,
n'ont jamais été épuisées , parce qu'elles sont
les dernières défrichées, et que la température
n'y a jamais permis la culture du tabac. Ces
trois comtés , où d'ailleurs le climat est sain ,
se peuplent avec la partie de l'émigration des
autres, qui ne sort pas de l'État. Quelques
planteurs des deux côtés du Maryland , commencent cependant, depuis quelques années ,
à perfectionner leurs prairies , et à cultiver
ainsi un plus grand nombre de leurs terres.
Us les fument, et ce commencement d'amélioration est sans doute utile et bien entendu,
même comme préparatoire à un plus complet ; mais leurs bestiaux sont toujours , hiver
comme été , dans les bois , et sont plus chétifs
que par-tout ailleurs ; mais la multiplication des
engrais ne parait point les occuper beaucoup;
mais ils ne songent pas à éteindre, au moins
pour leurs enfans , ce fléau de l'esclavage,
qui, toute humanité , toute moralité à part,
est pour l'amélioration de leurs terres , et
par conséquent de leurs fortunes , un obstacle
insurmontable , et qui est pour eux-mêmes
et pour la tranquillité générale du pays, d'un
imminent danger. I
(202)
J'ai dit que dans le Maryland et dans la
Virginie , même aussi dans la Caroline , un
grand nombre de planteurs sont convaincus
de ces dangers , et désireraient de bonne-foi
avoir leurs champs cultivés et leurs maisons
servies autrement que par des esclaves ; mais j
cette conviction n'est pas encere assez forte
en eux pour les déterminer à une résolution
qui opérerait ou qui préparerait au moins la
fin de ce mal.
On imprime, même en Virginie, en faveur
de l'émancipation des nègres ; mais on n'y agit
pas plus que dans les autres États du Sud ,
où le grand nombre de ces esclaves , et la
petite quantité de population blanche, rend
toute mesure contre l'esclavage plus difficile.
On y parle de transporter les nègres tous à
la fois hors du pays, soit en Afrique ou dans
l'Amérique méridionale, pour en faire une
colonie. Cette mesure serait, dans son exé->
cution, remplie de trop de difficultés ; elle aurait trop d'inconvéniens dans ses conséquences,
pour être crue possible. Elle est soutenue par
la crainte que manifestent ceux qui la défendent, d'un mélange dans le sang, si les nègres
étaient émancipés ou conservés dans le pays :
les générations futures, disent-ils, ne présenteraient que des visages plus ou moins empreints. (   203  }
de couleur noire. L'inconvénient serait grand |
sans doute, s'il était certain ; mais il me
semble que cette conséquence est loin d'être
nécessaire ; des loix sages pourraient empêcher
ce mélange ou le rendre rare, sans attenter
plus fortement aux droits des individus , que
ne le font plusieurs autres loix qui, pour le
bien de la société , restraignent l'usage des
droits individuels : et ces loix ne seraient pas
un malheur pour la race noire. L'opinion à
elle seule donnera long-tems encore une
grande supériorité à la couleur blanche, aux
yeux mêmes des noirs ; et cette opinion seule
empêcherait les mariages mêlés. La loi qui
viendrait à son appui ne serait donc pas d'une
exécution difficile.
Mais pourquoi d'ailleurs songer à émanciper
tous les esclaves à la fois ? Pourquoi ayant
égard à la propriété jusqu'ici reconnue des
maîtres, et au maintien du bon ordre de la
société , ne la rendrait - on pas progressive ?
C'est le bien de la société, c'est celui des
esclaves , que doit produire la loi qui les
rendra libres. Si elle n'atteignait pas ce but,
elle ne serait que le rêve d'une philantropie
trompeuse et mal combinée. *
Le plus grand écueil qui s'offre à l'esclave
après son émancipation , est l'impossibilité où m
(  204  )
îl est de pourvoir à ses besoins : conséquence
de la haine que tout nègre contracte pour le
travail, et de l'habitude d'être nourri et vêtu
depuis qu'il existe, sans s'en s'occuper directement ; mais cet écueil ne disparaîtrait-il pas ,
les droits du maître ne seraient-ils pas respectés, par une loi qui, 10. mettrait un prix
modéré , sans doute , mais équitable , à la liberté d'un esclave ; 2°. qui ordonnerait aux
maîtres de les laisser travailler deux jours par.
semaine pour leur propre compte , en leur
fournissant un ample terrein où ils pussent
obtenir des récoltes qui Seraient leur propriété,
ou en les payant comme d'autres ouvriers , si
le maître avait besoin de leur travail dans ces
jours privilégiés ; 3°. qui prononcerait que
l'esclave, en payant à son maître la somme
à laquelle il est estimé , serait immédiatement
libre ; 4°. en déclarant libres tous les enfans
à naître, et fixant l'âge de vingt-un ans pour
la liberté de ceux déjà nés , et pourvoyant
à leur éducation.
Ainsi, les émancipés devant la liberté à leur
travail, en auraient pris l'habitude , et ne seraient plus étrangers à la prévoyance , et la
société n'aurait plus rien à craindre de leur
émancipation. Traités comme des ouvriers
blancs, comme la caste blanche , pourquoi (   205   )
lui nuiraient-ils ? Je ne sais si je m'abuse ,
mais il me semble qu'une telle loi rendrait
l'émancipation un bien pour toutes les classes
de la société , dans un pays sur-tout où le
nombre des blancs excède celui des noirs. Il
me semble que les maîtres d'esclaves ne pourraient pas s'en plaindre.
La population de l'État de Maryland, par
le dénombrement de 1790, était de trois cent
dix-neuf mille sept cent vingt-huit habitans,
dont cent trois mille trente-six esclaves.. Les
habitans les plus éclairés de cet État pensent
que la population blanche n'est pas augmentée
depuis cette époque , et que la noire l'est
beaucoup.
On ne peut voir sans étonnement, et en
vérité sans indignation , l'état affreux dans lequel , en Maryland, on laisse les chemins et
les ponts. Ils ne sont pas pires dans les parties
les plus reculées de l'Amérique, et souvent
ils y sont beaucoup meilleurs. Cette négligence est un impardonnable défit contre la sûreté et la commodité publiques.
La législature de Maryland paraît s'occuper
un peu plus des canaux : au moins elle favorise les compagnies et les particuliers qui les
entreprennent. D'ailleurs , la quantité des
rivières  navigables dont l'Etat de Maryland IHi
(206)
est coupé , rend les portages très-courts d&3
l'une à l'autre, et assure un débouché prompt
et peu dispendieux aux produits de cet État,
qu'une amélioration bien entendue dans le
système général de la culture pourrait rendre
immenses.
Le Maryland se vante d'avoir une espèce de
bled blanc , et une espèce de tabac , connu
sous le nom de kite-foot, originaires d'Amérique et de la partie même qui forme aujourd'hui cet État. Le bled blanc croît dans les
contrées Sud de la partie Est de l'État, et y
est dégénéré. Le kite - foot croît près du Pa-
tapsco , et est très - recherché , dit-on, en
Europe.
Les différentes sectes de religion sont aussi
variées dans le Maryland que dans les autres
États de l'Union. Les Catholiques y sont plus
nombreux qu'ailleurs , parce que les premiers
habitans de l'État étaient catholiques ; mais
les presbytériens , et sur-tout les méthodistes,
y sont encore en plus grand nombre. Un évé-
que catholique réside cependant à Baltimore.
C'est autour de cette ville, et dans les comtés
du Prince George, de la Reine, et de Charles , que les catholiques sont en plus grande
quantité. Cette religion , sévèrement obser-
.Vée par ceux qui la suivent, fait peu de nou- ( 207 )
veaux prosélytes. En général, l'esprit du Maryland n'est pas plus religieux que celui des
autres États. Les mœurs des habitans sont
douces, obligeantes , hospitalières. Un voyageur est toujours bien reçu dans les maisons
où il se présente ; il est toujours pressé d'y
faire un plus long séjour. J'ai rencontré beaucoup de gens de bonne compagnie , et toujours bons. J'ai trouvé la même disposition
dans la classe la moins riche, sur-tout à la
campagne.
On dit que les habitans de Baltimore ont
le même égoïsme , la même inhospitalité que
ceux de Philadelphie. Je le croirais ; les
mêmes causes doivent produire les mêmes
effets. Je ne m'en suis cependant pas personnellement apperçu, et je ne puis que me louer
de ceux que j'ai eu occasion de voir.
Les opinions politiques en Maryland, c'est-
à-dire dans la première classe de la société ,
sont ce qu'on appelle fédérales , sans une
grande exagération. L'ancien Président y est
fort considéré ; mais tous les actes de son administration n'y sont pas approuvés. On s'ap-
perçoit que les opinions contraires y ont aussi
de zélés partisans, même parmi les négocians
de Baltimore. Il semble , d'ailleurs , que la politique n'occupe pas beaucoup les campagnes. (208)
Les papiers publics n'y sont ni aussi multipliés jfc|
ni aussi circulans que dans les États de l'Est,
de Pensylvanie , et à New-Yorck.
Retour d'Elk-town à Philadelphie.
Une tempête de vent, de pluie et de neige,
m'a encore emprisonné un jour entier dans
une taverne d'Elk-town. J'en ai cependant
passé une partie avec M. Philip Thomas, que
je n'avais pas trouvé à son habitation où j'avais été le chercher la veille. Alors il revenait
de Philadelphie. M. Thomas est encore un de
ces hommes bons, obligeans , hospitaliers ,
sans complimens, et tels , qu'il est heureux
pour un voyageur d'en rencontrer souvent. Je
l'ai quitté, sur la promesse que j'irais passer
quelque tems chez lui quand je le pourrais ,
et bien sûr que sa bonne disposition pour moi
lui faisait désirer cette visite.
Le pays d'Elk-town à Christiana est à-peu-
près comme celui que l'on traverse du Hâvre-
de-Grace à Elk-town. Christiana-bridge est le
seul lieu un peu considérable qui se trouve
sur cette route. C'est là ques'embarquent pour
Philadelphie, tous les bleds apportés en char-
riots, et ceux qui viennent de Lancaster ou de
Middleton dans la Pensylvanie, ou d'Elk-town.
A (  209 )
A six ou sept milles plus loin, une autre petite
ville, Newport, bâtie de même sur la Christiana , fait aussi quelque commerce du même
genre , mais beaucoup moins considérable ,
et seulement pour les parties de l'État de Delaware , plus rapprochées d'elle qu'elles ne le
seraient de Christiana-bridge. A cinq milles
plus loin encore , on arrive à Wilmington.
Quelques points élevés de cette route, sur
la rivière de Delaware et la Christiana qui s'y
jette après avoir arrosé une petite plaine assez
bien cultivée , offrent une fort belle vue.
Ayant, au commencement du journal de ce
petit voyage , parlé en détail de Wilmington ,
et de la route entre ce lieu et Philadelphie,
je n'ai rien à y ajouter. La pluie qui a tombé
en abondance depuis quelques jours , a rendu
affreux ces chemins qui sont toujours mauvais.
J'observe que, pendant cette petite excursion , j'ai éprouvé des chaleurs et des froids
excessifs, quelquefois à un jour d'intervalle,
et souvent dans la même journée.
Observations minèralogiques.
Pour être fidèle au plan que je me suis
tracé de donner après chacun de mes voyages
quelque idée de la minéralogie générale du
Tome VI. O (   210   )
pays que j'avais parcouru, autant que mes faibles connaissances en cette matière peuvent
me le permettre , j'en dois dire ici quelques
mots.
Les environs de Philadelphie présentent au
Sud et à l'Ouest les mêmes sablés, les mêmes
terres micacées qu'à l'Est et au Nord. On
trouve cependant près de la ville et dans l'espace qui la séparé du Skuylkill à son embouchure dans la Delaware des terres noires d'une
grande profondeur végétale, qui sont évidemment des alluvions récentes ; elles ont le caractère de terres absolument nouvelles, encore
peu élevées au-dessus du lit de la rivière ; elles
sont humides pat elles - mêmes , et souvent
Couvertes de l'eau du fleuve ; ces terres sont
entretenues en prairies naturelles et d'un
grand rapport. Leur habitation est reconnue
pour être extrêmement mal-saine. Après avoir
passé le Skuylkill, et jusqu'à Wilmington ,
les pierres sont quartzëuses. On trouve aussi
de l'ocre imparfait , et la présence du fer se
remarque dans "presque toutes les pierres que
l'on rencontre sur le chemin.
Tout annonce que la péninsule partagée
entre l'État de Delaware et la partie Est de
celui de Maryland , est encore une alluvion
d'une ancienneté peu reculée , la nature du (  211   )
sol , son niveau constant , le niveau même
des petites sommités aux pieds desquelles
coulent les creeks , enfin l'extrême humidité
de la terre.
Dans cette partie du Maryland peu de pierres
percent le sol de sablé gras qui couvre le
pays. Les fouillés ou quelques accidens naturels dans le terrein y présentent cependant
un espèce de gravier endurci ; quelquefois
un schiste argilleux , tendre ; d'autres fois encore une pierre de fer graînue.
Un des caractères les plus remarquables du
soi de cette péninsule , est que les eaux y
sont divisées par une suite de swamps d'où
elles sont versées vers la Delaware ou vers
la Chésapeak , sans que le sol en paraisse
à l'œil plus élevé que le reste du pays. Un
autre fait plus extraordinaire , est que les
buissons et les plantes qui croissent dans ces
marais sont de la même espèce que ceux qui
se trouvent communément sur les montagnes les plus élevées.
Dans la partie Ouest du Maryland les petites pierres de fer de forme arrondie se trouvent avec assez d'abondance. Le sable gras
fait le fond du sol, mais y couvre une argile
assez compacte. A mesure que l'on approche de Fédéral - city, la forme du pays est
O   2 (   212  )
moins platte, les collines sont plus variées ,
plus inégales et s'élèvent davantage. Dans le
terrein de Fédéral-city les ruisseaux sont, ainsi
que les bords de la Potowmack, couverts de
granit. Les rochers qui forment les chûtes de la
Potowmack sont d'un grès micacé et ondulé :
on y voit des masses de cette même espèce
de pierres , mais feuilletées, et aussi des masses d'un granit plus fin.
Les rives de la Potowmack depuis les chûtes,
et particulièrement depuis George-town jusqu'auprès d'Alexandrie , indiquent les mêmes
plaines en terrasses successives, dont j'ai déjà
parlé dans le Connecticut, et qui ne sont pas
ici tout-à-fait aussi remarquables. Les plaines
et les environs d'Alexandrie sont remplis de
ces couches de grosses écailles d'huîtres pareilles à celles qu'omtrouve assez fréquemment
dans la basse Virginie. De Fédéral-city à Baltimore le pays est souventferrugineux. On trouve
près Snowden-works des rochers quartzeux ,
parmi lesquels on rencontre quelquefois des
morceaux de granit et de feld-spath. Près de
Baltimore les terres sont sabloneuses et argil-
leuses ; on y voit des pierres de sable dans un
grand état de dureté.
Des schistes argilleux , tendres, des pierres
ferrugineuses se trouvent fréquemment entre ( m )
Baltimore et le Hâvre-de-Grace ; le sol y est
souvent d'une couleur rougeâtre, c'est un fond
d'argile. On voit près des rivières, des creeks,
et sur les pentes des montagnes des masses de
pierres graniteuses , feuilletées et de formes
arrondies.
Nature des bois.
Les bois de l'État de Delaware et de celui de Maryland n'offrent point d'arbres qui
ne se trouvent aussi dans la Pensylvanie ou
dans la Virginie. Les chênes de toute espèce y sont abondans , bien venans , d'un
grain serré ; ils sont travaillés en merreins ,
et fournissent beaucoup à l'exportation. Le
noyer noir qui y est aussi très - abondant,
est recherché pour les ouvrages d'ébéniste-
rie , et fait de très-beaux meubles. Toutes
les autres espèces de noyers se trouvent aussi
dans tout le pays et leur fruit sert autant que les
glands à la nourriture de l'immensité de cochons qui courent dans les bois , et qui étant
salés sont une des plus grandes branches de
l'exportation de ces deux États. Les cyprès ,
les cèdres couvrent les terres marécageuses ,
et y croissent fort bien. D ailleurs presque
tous les beaux arbres, si recherchés en Europe, se trouvent dans cette latitude , mais
O 3 IP )
plus particulièrement dans la partie Ouest du
Maryland. J'ai remarqué nommément des tulipiers de la plus grande élévation près de Fé-
déral-city , et de très-beaux kalmia latiflora,
de vingt à vingt-cinq pieds cle hauteur entre
Fédéral-city et Baltimore. J'en ai vu plusieurs '
près la rivière Patapscot, dont les fleurs d'un
joli rouge pâle commençaient à s'épanouir. Le
bois du kalmia est, m'a-t-on dit, particulièrement employé pour les essieux de charettes,
pour les manches d'outils, et pour tous les objets dans lesquels les bois les plus durs sont
préférés. (   2l5)
SÉJOUR A PHILADELPHIE.
TABLEAU
DE L'ÉTAT DE PENSYLVANIE
Prêt à quitter Philadelphie , vraisemblablement pour n'y pas revenir, avant mon retour
en Europe, je consigne ici les informations
que les différens séjours que j'y ai faits m'ont
permis de recueillir sur cette ville et sur
l'État de Pensylvanie.
Commencement   de   l'Etat  de
Pensylvanie.
C'est en 1681 que le célèbre William Penn
jetta les fondemens de cette colonie , à laquelle il donna son nom, et dont les succès
étendus et rapides sont dûs au génie avec
.lequel il conçut, dès le principe , l'ensemble
.du plan de cet établissement ; à la prévoyance,
à la sagesse, à la justice des moyens qu'il
O 4 (216)
employa ; aux principes de prudence et de
moralité qui le dirigèrent
La couronne d'Angleterre avait fait espérer cette cession à l'amiral Penn, en payement d'une somme considérable qu'elle lui
devait et qu'il réclamait d'elle. Il mourut
avant que cette promesse fut réalisée , et la
pétition qu'après sa mort fit William Penn
pour obtenir l'exécution de cette promesse,
fut long - tems contrariée par les agens de
lord Baltimore, propriétaire du Maryland, et
ne fut signée de Charles II que vers la fin
de l'année  1681.
Déjà quelques points des bords de la Delaware étaient habités. Ils avaient fait partie
de la province de New-Yorck, occupée par
les Hollandais ; ils avaient été ensuite pos-
, sédés par les Suédois , et ils étaient, depuis
1664, reconquis par la couronne d'Angleterre.
La patente qui accorde à William Penn
cette concession , porte pour motif, dans
son préambule , les mérites et les services
de l'amiral Penn , et le louable désir de son
fils d'aggrandir l'empire britannique, en encourageant tous les établissemens qui pourraient lui être utiles, et en civilisant les nations sauyages. (217   )
Les limites du terrein concédé par Charles II
à William Penn, étaient : à l'Est, le fleuve
de la Delaware, commençant à douze milles
au Nord de Newcastle, jusqu'au quarantième
degré de latitude, en cas, disait la patente,
que le fleuve s'étendit aussi loin au Nord.
De là , par une ligne droite tirée vers l'Ouest
à angle droit sur la première , dans l'étendue
de cinq degrés, et de là une autre perpendiculairement au Midi : enfin, une autre ligne
droite tirée parallèlement à celle du Nord,
et commençant au point milieu du territoire
de Newcastle, marquant les limites du Sud.
Cette patente donne à William Penn et à ses
héritiers la propriété véritable et absolue de
cette province, sous l'allégeance de la couronne d'Angleterre, à qui la souveraineté en
est réservée ; elle lui concède en outre le
droit de faire des loix , d'établir un gouvernement, de concéder des terres, de lever des
taxes.
Le commerce dont la nouvelle province
pourrait être susceptible devait être soumis
aux loix anglaises , et fait seulement avec
l'Angleterre. William Penn devait avoir un
agent à Londres, responsable des dérogations
qui pourraient être faites dans la colonie, aux
loix commerciales anglaises; mais cette même (218)
patente ordonnait que si quelque cas douteux
s'élevait entre William Penn , ses héritiers
et les négocians de sa colonie d'une part, et
le gouvernement de l'autre, relativement aux
prérogatives du commerce anglais , da décision fût toujours favorable aux propriétaires
et habitans de la Pensylvanie , enjoignant aux
ministres de leur donner, en tout, aide et
protection.
William Penn arriva sur les bords de la
Delaware en 1682, suivi d'un assez grand
nombre de familles de quakers. Ne pensant
pas , comme la plupart des fondateurs des
colonies européennes , que sa qualité d'Européen et la concession du roi d'Angleterre
lui donnassent le droit de s'emparer du territoire des nations sauvages sans leur consentement , il crut devoir traiter avec elles pour
l'acquérir, et mit dans ses marchés l'esprit de
justice, la simple et stricte probité, qui les
lui rendirent plus faciles , et qui lui concilièrent l'amitié et la confiance , non seulement
des Indiens, mais aussi des Hollandais et des
Suédois , au milieu desquels il s'établissait.
La conduite des quakers avec lesquels il était
arrivé , était semblable à la sienne , aussi
les nouveaux établissemens, loin d'être troublés par les Indiens , étaient aidés de tous ( sig )
leurs secours , et les bons et justes procédés
de William Penn envers ces peuples, avaient
laissé parmi eux une telle reconnaissance ,
qu'aujourd'hui que ces malheureux Indiens,
toujours repoussés en arrière par les habitans
de Pensylvanie, ont trop souvent à se plaindre
des procédés aussi injustes que barbares des
Américains policés , ils conservent encore la.
tradition si fidèle de la franchise et de la loyauté-,
de William Penn, qu'ils ne montrent jamais
une entière confiance dans leurs traités avec
l'État de Pensylvanie ,. avec les autres États,
même avec l'Union , que quand quelques quakers sont présens aux conférences, parce-
que, disent-ils, les descendans de William
Penn ne souffriraient pas qu'on les trompât.
En i683 , William Penn jetta les fonde-
mens de la ville de Philadelphie , dont il
traça le plan, qui, depuis, a été exactement
suivi.
La concession faite par la couronne d'Angleterre à William Penn , embrassa peu de
tems après les pavs situés le long de la Delaware, au Sud de Newcastle. Il avait acquis
lui-même le comté de Newcastle du due
d'Yorck.
Le nombre des habitans de cette nouvelle
colonnie, se montait déjà, en 1684, à plus de I ■';■
(   220   )
quatre mille. En i685, quatre vingt-dix bâtimens
arrivant d'Europe , chargés d'émigrés Français , Hollandais , Allemands, S Suisses , Finlandais , Danois, Écossais, Irlandais , Anglais,
portèrent le nombre des habitans de la Pensylvanie à soixante - six mille , dont toutefois la moitié à peu-près étaient Anglais. La
sagesse des loix, et sur-tout l'entière liberté
civile , politique et religieuse , accrurent
promptement le nombre de nouveaux habitans qui arrivaient même des autres parties
de l'Amérique , et avancèrent rapidement l'établissement de la ville , auquel des réglemens
d'encouragement, des concessions conditionnelles de terrein concoururent avec efficacité.
En 1682, William Penn avait assemblé à
Chester les habitans de la nouvelle colonie ,
et avait établi, de concert avec eux, une
constitution qui mettait la législation de l'Etat
dans les mains du gouverneur, assisté d'un
conseil provincial et des habitans formés en
une assemblée générale. Le conseil devait
être composé de soixante-dix membres choi-
sis par les habitans , et présidés par le gouverneur ou son représentant, ayant trois voix
dans la délibération. Un tiers de ce conseil
devait être annuellement réélu. L'assemblée
générale qui devait d'abord être composée de ' (  221   )
tous les habitans , fut promptement réduite
* à deux cents membres, et ne devait jamais
excéder cinq cents.
Il est à remarquer que, dans le discours
que prononça William Penn à cette occasion ,
il établit une proposition dont la vérité doit
être sans cesse présente à tout peuple libre :
« Que, quelque soit la forme d'un gouverne-
» ment , le peuple y est toujours libre lors-
55 qu'il n'est gouverné que par les loix , et
53 qu'il participe à la confection de ces loix;
55 que c'est le seul moyen dont il puisse l'être ;
55 qu'au-delà de ces conditions , il n'y a que
53 tyrannie, oligarchie ou confusion; que les
33 grandes fins de tout gouvernement, sont de
33 faire respecter le pouvoir par le peuple, et
55 de garantir le peuple des abus du pouvoir ;
55 qu'ainsi le peuple est libre en obéissant,
33 et les magistrats honorables et honorés par
35 la justice de leur administration et leur
53 soumission à la loi 33.
En i683 , William Penn avait offert aux
habitans de Pensylvanie un nouveau plan de
constitution qu'ils adoptèrent, et par lequel
le nombre des représentans était diminué,
et le droit de refuser la sanction aux loix proposées par l'assemblée accordé au gouverneur. (   222 )
Des contestations élevées entre lord Baltimore et William Penn, relativement à leur
propriété , obligèrent celui-ci d'aller en Angleterre ; la conduite des affaires fut laissée , pendant son absence , à un conseil qui
abusa de son autorité, mécontenta beaucoup
d'habitans et occasionna des disputes que
l'éloignement de William Penn l'empêchait
de prévenir ou d'appaiser , et des pétitions
sans nombre , auxquelles il ne pouvait pas
davantage faire droit. Le roi et la reine d'Angleterre prirent alors dans leurs mains le gouvernement de la province , et la mirent sous
la direction du gouverneur de New-Yorck,
qu'ils en firent aussi gouverneur.
Une nouvelle constitution fut, vers cette
époque, établie en Pensylvanie, et elle différait de la précédente, principalement en ce
que l'assemblée des représentans était annuellement élue. En 1699, William Penn revint
d'Angleterre et reprit les rênes du gouvernement ; c'est pendant le tems qu'il passa
pour lors en Pensylvanie que s'établit la constitution de cet État, telle qu'elle est restée
jusqu'à la révolution. Elle fut présentée au
peuple et agréée par lui en 1701, au moment
où William Penn se rembarqua pour l'Angleterre. (223)
Les habitans des trois bas comtés ayant res
fusé d'accepter cette nouvelle constitution
William Penn céda la propriété de ces territoires à Edmund Shippen et à cinq autres,
et ces trois comtés formèrent un gouvernement particulier. Ils eurent entr'eux une assemblée générale , distincte -de celle de la
Pensylvanie, à laquelle toutefois présidaient
les gouverneurs de Pensylvanie. Ce sont ces
trois comtés qui forment aujourd'hui l'État
de Delaware.
William Penn acheta successivement des
Indiens les terres jusqu'à la Susquehannah et
même au delà , et depuis Duch-creek jusqu'aux montagnes. Il mourut en 1718, emportant les regrets et l'estime de tous ceux qui
avaient eu à traiter avec lui. Après sa mort,
ses héritiers , propriétaires et gouverneurs
comme lui , élevèrent des prétentions sur
l'augmentation de leur pouvoir, et voulurent
l'exemption de toute taxe pour les terres qui
leur appartenaient en propre. Les assemblées
apposèrent à ces prétentions la résistance la
plus ferme, et l'histoire de la Pensylvanie depuis lors jusqu'à la' dernière révolution n'est
que celle des querelles des gouverneurs et
propriétaires avec l'assemblée. Chaque question faisait naître une dispute, et cet état de ■m
m.
(   234)
défiance et de mécontentement priva le peuple
de bonnes loix , qui sans ce désordre auraient
été établies , mais que l'assemblée n'avait pas
le loisir ou la disposition de proposer, et
pour lesquelles elle craignait toujours le refus
du gouverneur.
Constitution de l'Etat.   Commencement de la révolution.
A la révolution,-cette forme de gouvernement fut abolie. Les propriétaires étaient ab-
sens, et le peuple par ses représentans forma
une constitution dont les dispositions principales étaient : le pouvoir législatif confié à
une seule chambre, appelée assemblée de
Pensylvanie, et composée des représentans
des différens comtés choisis annuellement par
le peuple. Il suffisait pour être électeur d'être
habitant blanc et libre, de l'âge de vingt-un
ans, et d'avoir demeuré une année en Pensylvanie.
Le nombre des représentans était propo#
tionné à la population des -comtés ; l'habita-,
tion depuis deux ans dans le comté était la
seule condition exigée pour être représentant;
"aucun d'eux ne pouvait être réélu qu'après
quatre années' d'intervalle.
Ils (   225   )
Ils étaient obligés, avant d'entrer en fonction , de lire et de signer une déclaration par
laquelle ils reconnaissaient, qu'ils croyaient
en un seul Dieu , créateur de. l'univers et<
le gouvernant , qui récompensait les bons
et punissait les mauvais ; et qu'ils recon-,
naissaient l'ancien et le nouveau testament
pour avoir été é crits par une inspiration di-
Les représentans avaient l'autorité de faire
des loix conformes à l'esprit de la constitution : et ces loix qui devaient passer à la majorité de deux tiers au moins des membres
présens, ne pouvaient avoir de force qu'un an
après qu'elles avaient été faites ; elles étaient
pendant ce tems publiées dans les gazettes,
afin que le peuple eût le tems de les connaître , et que l'opinion publique pût en indiquer les amendemens.
Le nombre des représentans était en 1789
de soixante-douze.
Le pouvoir exécutif résidait dans le Conseil
suprême de Pensylvanie, composé d'un président , d'un vice - président , et de quinze
conseillers choisis par le peuple, un par chaque comté. Ils siégeaient trois ans , et étaient
renouvelés annuellement par tiers.
Le président  et le vice-président l'étaient
Tome VI. P if
( 226 )
annuellement par les votes réunis de la chambre des représentans et du conseil suprême.
Ils devaient être choisis parmi les membres
de ce conseil.
Un autre corps politique complettait la
constitution de l'État de Pensylvanie. C'était
la -Chambre des censeurs , composée de
deux membres par comté, choisis annuellement par le peuple, et ne pouvant être réélus
qu'après sept années. Leur fonction était de
surveiller l'exécution fidèle de la constitution,
et d'observer avec vigilance si la législature
ou le conseil suprême n'usurpaient pas au-delà
des pouvoirs que la constitution leur assignait.
La chambre des censeurs devait aussi s'informer si les impositions étaient réparties avec
justice ; si les deniers publics étaient exactement levés, soigneusement conservés, et dépensés avec économie ; enfin si les loix étaient
fidèlement observées.
Cette chambre avait le droit d'appeler tout
individu à son tribunal, d'arrêter le cours
des délibérations de la législature, d'en examiner tous les actes , et de lui recommander
la révocation de ceux qui lui semblaient contraires à la constitution. Enfin, elle avait le
droit de convoquer une convention pour le ( §tl )
changement de la constitution , en indiquant
quels changemens elle y croyait nécessaires ,
et en les faisant publier dans les gazettes six
mois avant la convocation de cette convention.
Cette constitution toute démocratique avait
beaucoup d'opposans dans l'État, qui, pendant
qu'elle a été maintenue, était divisé en parti
qu'on appelait constitutionnel, qui soutenait
la constitution , et en parti qu'on nommait
républicain, qui en désirait une nouvelle composée de deux chambres, et pareille à celle
du plus grand nombre des États-Unis. Le
pouvoir était disputé, envié par les deux partis, et l'intérêt public était, comme d'usage,
toujours ou au moins souvent, sacrifié à l'intérêt des partis ; enfin le parti nommé républicain a prévalu , et en 1790 la constitution
aujourd'hui en vigueur fut faite par une convention.
Constitution actuelle.
Elle divise , comme toutes celles des autres
Etats , les pouvoirs en législatif et exécutif.
La législature- est composée d'une chambre
de représentans et d'un sénat.
Les représentans sont élus par comté et
P a (228)
nommés par des électeurs ; exepté ceux pouf
la ville de Philadelphie qui sont choisis par
les citoyens même de la ville.
C'est en raison de la population , que les
comtés fournissent à là* législature un nombre
plus ou moins considérable de membres,
mais chacun en fournit un indépendamment
de cette proportion.
Pour maintenir cette proportion égale, un
dénombrement de la population de l'État doit
être fait tous les sept ans, et les législatures
en session doivent d'après ce dénombrement
répartir les droits aux votes entre les comtés.
Le nombre des représentans ne doit jamais
excéder celui de cent.
La chambre des représentans est élue annuellement.
Les conditions pour être représentant sont
l'âge de vingt-un ans, le droit de citoyen acquis depuis trois ans , trois années d'habitation dans le comté antérieures au tems de
l'élection.
Le sénat est élu pour quatre ans et un
quart des sénateurs est renouvelle chaque
année.
Les sénateurs sont élus par district, et les
districts sont formés des différens comtés en
raison de  la population ;  mais  de manière (229)
toutefois que chaque district ne nomme pas
plus de quatre sénateurs.
Le nombre des sénateurs ne peut pas être
moindre que le quart, ni au-dessus du tiers
de celui des représentans.
Les conditions pour être sénateur sont l'âge
de vingt-cinq ans, le droit de citoyen, et l'habitation depuis quatre années dans l'État,
dont la dernière dans le district où se fait
l'élection.
Lé gouverneur est élu pour trois ans, et
ne peut être continué plus de neuf ans Sur
douze. Les conditions pour être eligible comme
gouverneur sont trente ans d'^ge, et sept années de droit de citoyen et d'habitation dans
l'État. Cette condition d'habitation dans l'État
pour les membres des deux chambres et pour
le gouverneur , cesse d'être indispensable
quand les candidats ont été absens pour le
service de l'Union ou de l'État.
Les électeurs sont les mêmes pour les représentans, les sénateurs et le gouverneur.
Les conditions pour être électeur sont l'âge
de vingt-un ans, l'habitation depuis deux ans
dans l'État, et le payement de taxes depuis
six mois. Les fils des habitans payant taxe,
sont exempts de cette dernière condition.
Les loix pour lever des taxes doivent être .
P 3 (   230   )
proposées par la chambre des représentans,
et le sénat peut y faire des amendemens.
Le trésorier de l'État est annuellement
nommé par la législature.
Toutes les autres places de l'État, militaires
et autres, le sont par le gouverneur, qui choisit aussi les shérifs et coroners par comté ,
dans les deux candidats qui lui sont présentés
par les électeurs pour chaque place.
Il a le droit d'accorder grace ou modification de peine après les sentences rendues.
Les actes de la législature doivent être revêtus de sa signature pour avoir force de loi,
et il doit les en revêtir dans les dix jours qui
suivent celui où la présentation lui en a été
faite.
S'il s'y refuse, son refus doit être accompagné de l'exposé des motifs qui l'ont déterminé. Ces motifs sont pris en considération
par les deux chambres.
Si les deux tiers de chacune d'elles persistent dans l'acte que le gouverneur voulait
rejeter, il devient loi malgré lui; il doit le
signer et veiller à son exécution.
Le pouvoir judiciaire est réparti en cinq
différens tribunaux: i°. la cour suprême composée d'un chef de justice et de quatre juges.
. Elle tient ses séances à Philadelphie en jan-
^âKS-SS ( a3i )
vier, avril et septembre, Ses séances durent
trois semaines le premier mois, quinze jours
les deux autres.
z*. La cour d'Oyer et Terminer, qui se
tient par circuit ( l'État étant à cet effet divisé en cinq districts) est composée d'un des
juges de la cour suprême, et des juges du district. Cette cour juge les causes civiles et criminelles.
3°. La cour de Common-plèas, composée
d'un président qui est un des juges du district»
et des juges de paix du comté. Cette cour se
tient par comté , et ne juge que les causes
civiles.
4°. La cour de Quarter-sessions , composée des juges de paix seulement, et se tenant
aussi par comté tous les trois mois.
5°. La cour d'Erreurs et d'Appel, composée d'un président qui n'a pas d'autre fonction,
et qui est assisté des présidens des cours de
Common-pléas. Elle se tient tous les ans à Philadelphie , et commence le premier juillet.
La cour suprême et les cours de circuit sont
revêtues du pouvoir de cour de chancellerie.
Les juges sont nommés par le gouverneur,
et ne peuvent être destitués qu'en vertu d'une
accusation de la chambre des représentans,
qui serait jugée par le sénat, ou ,  s'il n'y a
P4 (232)
pas lieu à une accusation criminelle, par le
gouverneur , sur la demande de deux tiers
de chacune des deux chambres composant la
législature.
Le dernier chapitre de la constitution de
Pensylvanie, est une déclaration des droits qui
établit tous les principes les plus sages de
liberté civile , politique et religieuse.
La seule déclaration exigée de tout fonctionnaire public , est l'engagement de maintenir et de défendre la constitution sans aucune profession quelconque relative à la religion. Cette déclaration se fait par serment
ou par affirmation , à la volonté de celui qui
la fait. La faculté de cette alternative était
nécessaire à laisser dans un État où les qua-;
kers sont aussi nombreux qu'ils le sont en
Pensylvanie.
Les élections se font par scrutin dans l'État
de Pensylvanie , mais les juges d'élection doivent , avant de recevoir le billet du votant,
constater son droit et son nom. Cette pré*
caution empêche que la même personne ne
puisse voter deux fois , ou qu'elle ne vote
sans titre.
Depuis l'époque de cette constitution , ia
tranquillité a été entière en Pensylvanie , à
la seule exception d'une insurrection partielle ( 233 )
qui a eu lieu en 1794, et dont/j'aurai occasion
de parler.
L'État jouit d'un grand degré de prospérité
La population s'accroît annuellement dans une
progression étonnante ; le commerce fleurit
plus que dans aucun des autres États ; et
toutes les parties de cette vaste république
s'établissent et se peuplent, ou de l'accrois-^
sèment de sa propre population , ou des émigrations venant soit d'Europe , soit des autres.
États de l'Union.
Des Loix
en general
La patente donnée par Charles II à William
Penn, prescrivait que les loix suivies en Angleterre pour régler les propriétés , les héritages ,
et la possession des terres et de toute autre
espèce de biens , ainsi que celles pour les
crimes * seraient les loix de la Pensylvanie ,
jusqu'à ce qu'elles fussent changées par lui
et les hommes libres de cette nouvelle province, ou leurs députés.
Dans le commencement de l'établissement
de la Pensylvanie, les loix communes de l'Angleterre , et beaucoup de celles appelées
statute laws , c'est-à-dire , celles portées par
des actes particuliers du parlement,  furent
J$ ( 234)
adoptées. Mais ces deux espèces de loix alors
admises, ne se trouvent darts aucun recueil
des loix de la Pensylvanie, et n'ont été adoptées que par une forte habitude , qui a supposé le consentement unanime des représentans ; d'après cette habitude, cependant, elles
peuvent être considérées comme les loix communes de Pensylvanie.
A l'époque de la révolution , ces loix cessèrent de droit d'être obligatoires , puisque
toute dépendance , toute connexion avec l'Angleterre étaient rompues. Mais la première
législature les confirma par une loi expresse ,
et les appropria ainsi à la Pensylvanie devenue indépendante, jusqu'à ce qu'elles fussent successivement révoquées par elle ou par
les législatures suivantes. Cette mesure sage
était rendue nécessaire par l'état d'agitation
qui accompagne toujours les révolutions , et
qui privait la législature du loisir et du calme
nécessaire pour s'occuper de la rédaction d'un
nouveau code de loix , ou même de la révision exacte de l'ancien. Beaucoup de ces loix
ont depuis cette époque été réformées ou
altérées , et le recueil de celles qui sont aujourd'hui en force, vient d'être achevé par
M. Dallas, secrétaire de l'État de Pensylvanie,
homme de loi d'une grande distinction,   et ( 235 )
auquel  ceux même   qui   diffèrent  avec lui
d'opinions politiques ne peuvent  refuser un
grand esprit   d'ordre,   une  instruction   pror
fonde et un talent eminent.
Des Loix civiles en particulier.
Quant aux loix civiles , je parlerai des plus
intéressantes , et d'abord de celle sur les intestats. Elle est de 1794, et révoque toutes les
précédentes sur le même sujet, dont la dernière était de 1764.
Par cette loi, la veuve du mort hérite en
toute propriété d'un tiers des biens meubles,
et , seulement pour sa vie durant, d'un tiers
des immeubles.
Les deux autres tiers de ces deux espèces
de biens , sont partagés également entre les
enfans légitimes nés ou posthumes , qui partagent dans la même égalité après la mort de
la veuve , le tiers des biens immeubles dont
la loi lui accorde la jouissance.
Si l'intestat ne laisse pas de veuve , la part
que la loi lui destinait revient aux enfans.
Si l'intestat laisse une veuve et point d'en-
fans , la veuve hérite de la moitié des meubles
en toute propriété, et de la moitié des biens
immeubles pendant sa vie. Le reste est l'héri- (236)
tage des parens les plus proches,   à  qui la
moitié des biens immeubles laissés à la veuve
pendant sa vie , revient après elle.
Cette loi entre dans tous les détails nécessaires pour établir le droit de préférence entre
les parens éloignés, etc. , comme aussi sur
la manière dont l'estimation , les ventes , le
partage des biens doivent être faits entre les
co-héritiers,
La loi précédente de 1764 accordait à l'aîné
des garçons de l'intestat, une part double
de celle des autres enfans. Cette disposition
n'existe plus.
La loi commune d'Angleterre est suivie en
Pensylvanie pour la disposition de l'héritage
d'une femme mourant intestat. Tous les biens
meubles appartiennent au mari <en toute propriété , et les biens immeubles en jouissance
pendant sa vie.
S'il existe des enfans, ou leurs représentans
de ce mariage, ils partagent les biens de la
mère après la mort du père.
La liberté de disposer de son bien , sans
même en laisser aucune part aux enfans , est
laissée entière en Pensylvanie , et y est regardée comme un moyen d'assurer la bonne
conduite des enfans envers leurs pères. Il est
presque sans exemple qu'aucun père ait abusé ; '( 237 )
de cette liberté , qui paraîtra néanmoins trop
grande à tout homme juste. Il est assez commun que les pères laissent à leurs fils aînés
une part double de celle des autres enfans ;
mais l'opinion publique le condamnerait s'il
excédait cette proportion.
Le divorce, par une loi de l'État de Pensylvanie rendue en 1786 , ne peut être prononcé que dans le cas , i°. d'inhabilité constatée du mari ou de la femme d'avoir des
enfans ; 2°. d'un mariage précédent fait par
l'une des parties , ce premier mari ou cette
première femme vivant au moment où le
second mariage a été contracté ; 3°. d'adultère , prouvé par l'une des deux parties depuis
le mariage ; 4°- àe l'abandon volontaire sans
cause raisonnable de la maison conjugale par
l'une des parties , pendant quatre ans. Dans
ces quatre cas , la cour-suprême prononce le
divorce. La loi indique la forme de la procédure , et ordonne qu'elle ne peut être appliquée que pour mari et femme résidant
depuis un an au moins dans l'État.
Cette même loi déclare qu'un mari ou une
femme , qui sur le bruit de la mort de l'un
des deux , absent depuis deux ans, se seraient
mariés , ne seraient pas jugés coupables d'adultère , mais qu'alors celle des deux parties
JBP ( 238 )
ainsi réputée morte, en revenant, aurait droit
d'obtenir la dissolution du mariage fait pendant son absence, et la restitution de son
mari ou de sa femme, si elle le demandait
dans l'année qui suivrait son retour.
La loi pourvoit à ce qu'un mari qui aurait
consenti au libertinage de sa femme , ne
puisse pas être divorcé, et prononce que dans
le cas de divorce pour cause d'adultère,- celle
des deux parties qui en serait convaincue
ne pourra pas être mariée avec celui ou celle
avec qui l'adultère aurait été commis.
La loi autorise aussi la séparation dans
le cas où la femme prouverait qu'elle a été
maltraitée par son mari, et ordonne à celui-
ci de faire à sa femme , ainsi séparée, une
pension qui ne peut pas excéder le tiers de
son revenu connu , ou du gain connu qu'il
est supposé pouvoir faire dans sa profession.
Cette même loi ordonne que tous les juge-
mens rendus en pareille matière soient soumis à l'appel devant la haute cour d'erreur et
d'appel, si l'une des parties le requiert.
Une loi passée en 1780 , déclare libres tous
enfans d'esclaves à naître après cette époque,
et les soumet seulement à servir jusqu'à l'âge
de vingt-huit ans les personnes dont avant la
loi ils avaient été esclaves. ( 239)
Elle ordonne l'enregistrement dans les livres
des officiers publics, de tout esclave alors
existant, faute de quoi les esclaves sont reconnus libres.
Elle ordonne que les nègres esclaves, engagés
ou libres, seront jugés par les mêmes tribunaux , et avec les mêmes formes que les autres
citoyens ; elle refuse seulement à l'esclave
d'être admis en témoignage contre une personne libre.
Cette loi qui ordonne aux maîtres des esclaves de pourvoir à la subsistance de ceux-
ci , même dans le cas où ils n'auraient pas
été enregistrés , prononce aussi sur le recouvrement d'un esclave qui échapperait à son
maître. Elle défend que tout nègre ou mulâtre au - dessus de l'âge de vingt - un ans ,
puisse être engagé pour un terme plus long
que celui de sept années.
Une loi passée en mai 1788 , explique et
modifie encore la précédente. Tout esclave
amené d'un autre État , soit par un habitant
de Pensylvanie ou par tout autre qui vient
s'y fixer, est libre dès qu'il entre dans l'Etat.
Aucun maître ne peut emmener ou envoyer
dans un autre État son nègre esclave à terme,
sans le consentement de celui-ci, déclaré devant deux juges de paix. Tout contrevenant (  240  J
à cette disposition de la loi, est puni d'une
amende de cent soixante dollars pour chacun
dés cas où il y contreviendrait. Tout enfant
d'esclaves né depuis le ier. mars 1780 , et ainsi
en état de servitude jusqu'à l'âge de vingt-huit
ans , doit être enregistré aux livres des officiers
publics ; si cette formalité n'est pas remplie
il est libre.
Cette loi défend aux citoyens de Pensylvanie tout commerce des nègres, sous la peine
de la confiscation du bâtiment qui y serait
employé ou destiné , et d'une amende de deux
mille deux cent cinquante dollars. Elle défend , sous la peine d'une amende de cent
douze dollars , à aucun m-altre ou à vie ou à
terme , d'éloigner les maris et femmes , pères,
mères et enfans , de plus de dix milles de distance ,' sans en avoir leur consentement. En
cas de violence , ou même de séduction de la
part des maîtres , pour opérer ces éloigne-
mens défendus par la loi, l'amende est double , et le délinquant est condamné à la déten-,
tion pour six ou douze mois. L'affranchissement d'un esclave à vie ou à terme , n'exige
d'autre formalité que la signature du maître ,
qui le déclare libre.
La loi commune d'Angleterre est encore en
force en Pensylvanie pour l'engagement des
domestiques ( m )
domestiques et des apprentifs. Ainsi les parens
peuvent engager leurs enfans en apprentissage
ou en- état de domesticité jusqu'à l'âge de
vingt-un ans ; et au-delà de ce terme, les jeunes gens eux-mêmes peuvent s'engager jusqu'à vingt-huit ans. Les loix de Pensylvanie
ont seulement imposé des formes pour empêcher que ces engagemens n'ayent lieu , sans
être absolument volontaires de la part de l'engagé ; telle que l'inscription devant deux juges
de paix , et la déclaration de l'engagé qu'il
s'engage volontairement ; telle que la défense
à tout maître de vendre son engagé hors de
l'État ; telle qu'une amende pour ceux qui
contreviendraient à cette clause , ou qui retiendraient leur engagé au-delà du terme de
l'engagement.
La loi autorise aussi l'engagement limité
des étrangers arrivant d'Europe , et qui- ne"
peuvent pas payer autrement les dettes qu'ils
ont contractées- avec les capitaines pour leur
passage.
Les inspecteurs des pauvres peuvent enfin
engager les enfans des pauvres en apprentissage , mafs toujours seulement jusqu'à vingt-
un an. La loi pourvoit aux moyens d'assurer
un bon traitement à ces apprentifs ou domestiques de la part de leurs maîtres.
Tome VI. Q 1
(   242)
C'est en vertu de cette loi, et par les formalités qu'elle prescrit, que les colons français , arrivés ici après les désastres des colonies , conservent leurs esclaves. Ils les mènent
devant les magistrats, et les y engagent pour
le tems qu'ils ont à courir avant d'atteindre
l'âge de vingt un ou de vingt-huit ans ; mais
la volonté du nègre est nécessaire ; s'il la refusait , il serait libre.
Il n'y a pas, en Pensylvanie , de loi émanant de la législature du pays , sur les banqueroutes. On y suit celle d'Angleterre. Celle
sur les débiteurs insolvables , a les inconvé-
niens que ce genre de loix ne peut pas éviter.
Elle prescrit que les débiteurs insolvables et
prisonniers seront mis en liberté sur la .déclaration qu'ils feront de leurs biens , et Faban-
donnement de leur fortune à leurs créanciers,
qui, ainsi, recevront tant par livre au prorata
de leur créance , et du capital à partager. Le
débiteur est alors à l'abri de toute poursuite ;
mais s'il acquiert par la suite de nouveaux biens,
il peut être poursuivi pour l'achèvement de la
solde de sa dette, que sa situation ne lui a pas
permis d'acquitter alors. On sent que le débiteur une fois élargi peut soustraire sa nouvelle
fortune à ses créanciers, et qu'il peut même,
être infidèle dans sa déclaration; mais on sent ( 243)
aussi, qu'il est plus aisé de critiquer cette loi
que d'en faire une sur cet objet, qui protège
en méme-tems le débiteur honnête et malheureux , et garantisse entièrement le créancier des
fraudes du débiteur de mauvaise foi. L'état des
mœurs en Pensylvanie, rend cependant une
telle loi nécessaire , et l'on s'en occupe.
Il avait été proposé, à là dernière session ,
de prononcer que les débiteurs ne seraient
jamais arrêtés pour dettes, et de laisser ainsi
à l'intérêt des prêteurs d'argent ou de marchandises , le soin dé connaître la solidité de
ceux avec lesquels ils contractaient ; cette proposition , soutenue par un grand nombre de
membres de la législature , y a trouvé encore
plus d'opposans , et elle n'a point passé.
La chicane peut prolonger le terme de neuf
mois, qui est celui du délai que donnent les
différentes formalités exigées , et il n'est
très-rare qu'elle s'employe ainsi en Pensylvanie.
Une loi de l'État de Pensylvanie donne aux
juges de paix la connaissance de toutes les
causes dont le fonds n'excède pas la valeur de
vingt pounds ou cinquante-trois dollars deux
tiers. L'objet de la législature, en votant cette
loi, était d'éviter les frais dans les procès les
plus fréquens, et dont les parties sont moins
Q2 ( 244)
en état de les. supporter. Si le condamné croit
avoir à se plaindre.du jugement, il a la faculté
d'en appeler aux tribunaux supérieurs.
Cette loi a , dans sa discussion , trouvé
beaucoup d'ôpposans , et particulièrement ,
dit-on, parmi les avocats , qui voyaient ainsi
diminuer leur clientelle. Mais l'expérience
en a montré la sagesse. Il n'y a presque pa3
d'exemple d'appel du jugement prononcé par
les juges de paix; et les frais pour le recouvrement des dettes sont, à ce tribunal , deB
quinze à vingt fois moindres qu'en les poursuivant devant les tribunaux supérieurs et par
le secours des avocats.
Loix criminelles. Prisons.
C'est sur les loix criminelles que la. morale
et la philosophie ont le plus honorablement et
le plus utilement influé en Pensylvanie. Son
gouvernement doit, à cet égard, servir de
modèle au reste du monde.
Je ne pourrai en rendre compte , sans rappeler une partie de ce que j'en ai dit dans un
autre ouvrage particulier à cet objet que j'ai
publié sous le titre : Des Prisons de Philadelphie , et auquel ceux qui désireront
de plus grands détails pourront avoir recours. ( 245 )
« Depuis11793 , le code pénal a réservé la
peine de mort aux seuls meurtres, dont il est
prouvé qu'ils, ont été commis avec malice et
préméditation ; punissant les autres d'une détention, plus ou moins longue , plus ou moins
sévère , et laissant toujours au gouverneur la
faculté d'en abréger la durée. Car ri la certitude de la punition a paru à ces sages législateurs un frein puissant pour empêcher beaucoup de crimes, l'espoir d obtenir pardon par
une bonne conduite , leur a paru un véhicule
non moins propre à amener les condamnés à
un véritable amendement.
Us ont pensé que toute peine devait
avoir pour objet la conversion , ou au moins
l'amélioration du coupable, et devait lui en
fournir les moyens. Cet axiome de morale a
été la base de la législation des prisons de
Philadelphie.
Les administrateurs y ont joint ce principe
politique , que la détention d'un condamné
étant une réparation faite à la société, celle-
ci ne doit pas , autant qu'il se peut, é:re encore grevée dans ses finances par les frais de
la détention.
On a donc fait ensorte , i°. que le régime
des prisons pût amener les prisonniers à
l'oubli de toutes leurs anciennes habitudes,
Q3
11 ( 246 )
à la réflexion sur  eux-mêmes et par elle à
l'amendement.
2°. Que l'injustice , l'arbitraire, les mauvais
traitemens fussent proscrits de ces maisons
de pénitence ; car ils révoltent , remplissent
l'âme d'irritation et d'amertume loin de la
disposer au repentir.
3°. Que les prisonniers fussent constamment employés à des travaux productifs , pour
leur faire supporter les frais de la prison,
pour ne les pas laisser dans l'inaction et pour
leur préparer quelque ressource au moment
où leur captivité devra cesser.
. Les convicts déténus sont de deux classes,
l'une comprend ceux condamnés pour les
crimes qui jadis étaient punis par la mort,
et leur sentence porte toujours la clause du
confinement solitaire (solitary confinement)
pour une portion du tems de leur détention,
à la volonté du juge , mais qui, par la loi,
n'en doit pas excéder la moitié , ni être moindre que de la douzième partie ; l'autre classe
est celle des convicts, condamnés pour des
délits moins considérables , et dont le jugement ne prononce pas la clause du solitary
confinement.
L'homme condamné au solitary confinement, est dans une espèce de cellule de huit (247)
pieds sur six et de neuf d'élévation. Cette cellule, toujours au premier ou au second étage
d'un bâtiment voûté et isolé du reste de la
prison, est échauffée par une poêle placé dans
le corridor qui la précède. Le prisonnier fermé
par deux portes de fer en grille , reçoit le bénéfice de la chaleur , sans pouvoir mésuser
du feu dont il ne peut approcher. Sa chambre
déjà éclairée par le jour du corridor, l'est encore plus directement par une fenêtre qui y
est ouverte. Des commodités lavées par une
eau courante à volonté, sont dans chacune.
Les précautions pour la salubrité sont entières ;
ces cellules sont ainsi que le reste de la maison, blanchies deux fois par an. Le prisonnier
est couché sur un matelas , et fourni de couvertures.
Là , éloigné de tous les autres, livré à la
solitude , aux reflexions et aux remords , il
n'a de communication avec personne , il ne
voit même le porte-clef qu'une fois par jour ,
quand il lui apporte une espèce de pudding
grossier, fait avec de la farine de maïs et de
la mélasse.
Ce n'est qu'après un Certain tems qu'il obtient la permission de lire , s'il la demande,
ou de travailler aux objets compatibles avec
son étroite réclusion.
0. 4 ( 248 )
Jamais, à moins de maladie , il ne sort-,
même dans le corridor , tant que dure cet
emprisonnement.
Les inspecteurs des prisons ont la liberté
de placer à leur choix lépoque du confinement solitaire, pourvu que la proportion ordonnée par la sentence, ait lieu dans le cours
du tems que doit durer la détention. Us en '
placent ordinairement une grande partie à
l'arrivée du convict dans les prisons , parce
que la portion la plus rigoureuse de la sentence doit , dans toute justice , en suivre immédiatement la prononciation , et être par-là
autant rapprochée que possible du crime qui
l'a méritée ; parce que la sévérité de ce renfermement absolu , serait plus horrible encore
pour lui , s'il avait joui déjà de la liberté des.
aunes pidsonniers ; parce que dans cet aban-
donnement total de tout être vivant ( il est
plus amené à descendre en lui-même , à réfléchir sur les fautes dont il sent si amèrement
la peine ; parce qu'enfin le changement absolu de nourriture pour la qualité et pour
l'espèce , renouvellant entièrement son sang ,
l'adoucissant , le rafraîchissant , amoiit son
ame et la dispose à la douceur qui amène le
repentir.
Les inspecteurs de la prison ont une grande ( 24g)
foi à la sûreté de cette observation , et comptent le régime diététique des prisonniers au
nombre des moyens qui aident le plus efficacement à leur amendement, en changeant
leurs idées et leurs dispositions. Ce système
est aussi celui de tous les fondateurs des
religions qui commandent les jeûnes , les abstinences ; et l'homme qui réfléchira seulement
à l'effet que reçoivent ses facultés intellectuelles de l'état de son estomac , applaudira
à la confiance qu'ont les inspecteurs des prisons dans le choix des nourritures qu'ils
donnent aux convicts..
Les convicts dont la sentence ne porte point
la clause du solitary confinement, sont, à
leur arrivée , mis avec les autres. Leur vêtement leur est ôté, passé au feu, s'il y a lieu ,
et le vêtement commun aux prisonniers leur
est donné. Ils sont informés des règles de la
maison , et interrogés le premier jour sur le
travail qu'ils sont capables ou dans l'intention
de faire.
Le constable qui amène un nouveau prisonnier , remet aux inspecteurs un compte suc-
cint de son crime , des circonstances qui peuvent l'aggraver ou l'atténuer , de celles de son
procès , des délits ou des crimes dont il a
pu être antérieurement accusé , enfin du ca- ( m )
ractère connu de cet homme dans les tems
précédens de sa vie. Ce compte , envoyé par
la cour qui a prononcé le jugement, met les
inspecteurs en état de prendre une opinion
première du prisonnier , et des soins plus ou '
moins surveillans qu'il est nécessaire d'en
avoir.
Le travail qui lui est donné est proportionné
à ses forces et à sa capacité. U y a dans la
maison des métiers de tisserands , des établis
et des outils de menuisiers , des boutiques de
cordonniers , de tailleurs. Les convicts de ces
professions peuvent s'y livrer. Les autres sont
employés à scier du marbre , à le polir , à
faire des copeaux de bois de cèdre, à broyer
du plâtre de Paris , à carder de la laine, à
battre du chanvre. Les inspecteurs viennent
d'ajouter à ces atteliers une manufacture de
doux, susceptible d'employer un grand nombre
de personnes et d'un grand profit pour la
maison. Les plus faibles , les plus mal-adroits,
épluchent de la laine , du crin et de l'étoupe.
Chacun est payé à raison de son travail. Le
marché est fait entre le concierge et les dif-
férens entrepreneurs de la ville pour chaque
sorte d'ouvrage et en présence du convict.
Celui-ci doit payer sa nourriture, sa part de
l'entretien de la maison,  de la location des (25l   )
outils. Ce prix , qui suit nécessairement celui des denrées, est fixé par les inspecteurs
quatre fois l'année, il est aujourd'hui porté
à quinze pences, et l'homme le plus vieux,
ne travaillant qu'à éplucher des étoupes, peut
gagner vingt-un ou vingt-deux pences. Il y a
des hommes qui gagnent plus d'un dollar par
jour.
Indépendamment de la pension que le travail des convicts doit payer , la loi les condamne à rembourser les frais de leur procès,
et l'amende qui est toujours prononcée. Ils obtiennent communément la remise de la partie
de cette amende, qui doit être versée dans
le trésor de l'État, mais ils sont strictement
tenus de payer celle en restitution d'effets
qu'ils auraient volés et les frais du procès.
Le comté leur fait l'avance des sommes nécessaires pour ce dernier objet ; il est remboursé
sur le produit de leur travail, s'il ne l'est par
leurs familles ou leurs amis.
Les femmes sont employées àfiler, à coudre,
à peigner du chanvre , à blanchir pour la
maison. Leur travail n'est pas aussi productif
ue celui des hommes ; mais il l'est assez
j our payer les sept pences par jour , somme
fixée pour leur pension, et peut leur valoir
au-delà , si elles s'emploient tout le jour. Ne (   252)
travaillant point à des ouvrages de force,
leur nourriture est moins considérable que
celle des hommes.
Le geôlier n'est plus ici , comme il l'est trop
souvent ailleurs, uii exacteur qui met à contribution la faiblesse, la Captivité , la misère
même des prisonniers. Point de bien venue;
point de rétribution pour les faveurs particu-.
Hères ; point d'argent à payer en sortant.
L'insuffisance des appointemens de certaines
places en Europe, semble autoriser celui qui
les possède à en étendre les revenus ; et il
est bien difficile que l'administrateur supérieur qui sait qu'un subordonné n'a matériellement pas de quoi vivre de sa place, ne
ferme pas les yeux sur quelques - uns des
moyens qu'il prend pour completter sa subsistance.
Ce genre d'exaction avide semble devoir
appartenir davantage aux conditions avilies
dans la société. C'est une espèce de vengeance
que ceux qui peuvent se passer de l'estime
des autres exercent pour le mépris qu'ils en
reçoivent.
Mais ici, où aucun prisonnier n'est jamais
mis a ux fers , où les coups , les mauvais trai-
temens , les menaces, les reproches , sont interdits à ceux qui les approchent ; où tout le ( 253)
.régime de la maison de répression tend à en
faire une maison d'amélioration , la place
de geôlier ne répugne à la délicatesse d'aucun
honnête homme. Les appointemens en sont
très-bons, et les gages des sous-ordres sont
suffisans pour les faire vivre convenablement :
la surveillance journalière des inspecteurs
ajoute un degré de certitude à l'intégrité de
ses subalternes , et il en résulte , non-seulement l'absence de toute exaction envers les
prisonniers, mais même l'évidence qu'il n'en
peut pas exister.
Chaque prisonnier a un petit livre sur lequel
on écrit le marché fait en sa présence par
l'entrepreneur étranger pour le prix de son
travail, et les gains qu'il fait en conséquence.
Les dettes du convict pour la poursuite de
son procès , pour les amendes auxquelles il
a été condamné , pour les outils qu'il peut
casser, pour ses vêtemens , enfin pour sa pension, sont aussi journellement inscrits sur ce
livre , qui est arrêté , tous les trois mois , en
présence des inspecteurs. Le double de ces
comptes est porté sur un registre général, où
chaque quartier aussi , le compte de chacun
est balancé : et l'argent est versé dans la caisse
du trésorier du comté , qui devient ainsi le
caissier des prisonniers , pour éviter jusqu'aux ( 254 )
soupçons qui pourraient s'élever contre le geôlier , s'il restait dépositaire de ces sommes.
Il n'est donc ainsi que l'agent entre le prisonnier travaillant et l'ouvrier , le marchand ou
l'entrepreneur pour lequel il travaille. Le prix
du travail des prisonniers est le même que
celui qu'il faudrait donner à tout autre ouvrier
du même genre. Ce prix est connu ; l'inspecteur
peut donc en vérifier l'exactitude avec facilité.
Quant à la nourriture , le geôlier en fait
l'achat sous les yeux des inspecteurs. Les
quantités sont fixées pour chacun , pesées
devant le cuisinier, qui lui-même est un convict, et qui est payé pour sa peine sur la
somme dont chacun contribue par jour pour
la pension. A ces moyens de précaution et
d'inspection continuelles, et d'appointemens
suffisans du geôlier , qui préviennent toute
fraude de sa part, se joint plus puissamment
encore le moyen d'opinion. L'humanité, la
sévère exactitude des inspecteurs est si grande,
leur volonté si manifeste , leurs soins si continuels , pour que la justice soit la règle constante de conduite envers les prisonniers , que
les voler paraîtrait aux hommes qui les approchent un manque de confiance plus reprehensible , un crime plus grand que tout autre
vol. ( 255)
Les chambres où couchent les prisonniers
sont au premier étage ; elles contiennent dix
à douze lits , garnis de matelats , de draps
et de couvertures ; chacun a le sien. La
chambre d'ailleurs est bien aërée, bien éclairée , de manière toutefois à prévenir toute
communication avec l'intérieur. A la pointe
du jour, ils en sortent pour n'y rentrer qu'à
la nuit close. Alors ils y sont renfermés sans
lumière. Dans les grands froids , on leur
donne quelques bûches. Le bâtiment étant
voûté, ils ne peuvent y mettre le feu, S'ils
tentaient de brûler leurs lits , ils s'exposeraient eux - mêmes à être étouffés par la
fumée, et ceux qui en échapperaient auraient
encore à payer le dégât.
Le matin, avant de commencer le travail,
les convicts sont obligés de se laver les mains
et le visage ; en été , ils se baignent deux
fois par mois dans un bassin creusé au milieu
de la cour pour cet usage. Ils sont rasés régulièrement deux fois par semaine, et les frais
du barbier , qui est aussi un convict, sont une
partie de l'emploi des quinze pences prélevés
par jour sur leur travail. Ils changent de linge
deux fois par semaine.
Les atteliers pour les gros ouvrages sont
dans la cour ; ceux pour les ouvrages moins (256)
grossiers sont dans des chambres, sur le même
étage que celles où ils couchent, mais dans
un autre corps de logis. Les ouvriers n'y sont
pas renfermés; ils y travaillent sous leur surveillance réciproque. Us ne sont guère plus
de cinq ou six dans chacune de ces sortes de
boutiques.
Les porte-clefs qui sont au nombre de quatre
pour toute la maison, doivent être constâ'nfM
ment  dans les  cours ,  dans   les corridors ,
parmi   les   prisonniers.
Toute espèce de conversation suivie est
interdite aux prisonniers entr'eux ; ils ont
seulement la liberté de se parler pour les besoins mutuels qu'ils peuvent avoir l'un de
l'autre dans leurs ouvrages , et sans jamaiÉH
s'appeler en criant. 11 leur est défendu de
parler des causes de leur détention , de se
les reprocher mutuellement. A table , le même
genre de silence leur est prescrit. Leur déjeûlB
ner et leur souper, est un pudding de farine
de maïs et de mélasse. A dîner , une demi-
livre de viande , des légumes, une demi-livre
de pain. Leur boisson est de l'eau; jamais,
dans aucune circonstance , ils ne boivent de
liqueurs fermentées, pas même de la petite
bière , l'entrée en est proscrite dans, la maison, et cette proscription est religieusement1
observée,. (   257   )
observée.rE'espèce d'animation qu'en reçoit
«ravrier n'est qu'une vigueur factice et momentanée; elle serait pour le prisonnier une
irritation qui enflâmerait son sang , qui empêcherait par conséquent l'effet du régime
tempérant, par lequel on s'efforce de l'adoucir , d'en changer la nature. Il trouve sa
force dans la nourriture substantielle qu'il
prend , et qui , par le même principe , doit
être bornée au juste nécessaire. Les rires ,
les chants, les cris lui sont interdits, non-seulement comme disconvenance , mais aussi
comme secousse qui ébranlerait ses organes
et les sortirait de la quiétude parfaite où l'on
veut les tenir pour en faire en quelque sorte
un nouvel être.
Si le prisonnier contrevient à la règle de
la maison , il en est averti une première fois
par l'inspecteur , le geôlier ou le porte-
clef; s'il recommence , il est envoyé au solitary confinement. Ce confinement solitaire est une punition pour les prisonniers,
que le geôlier peut ordonner , mais dont il
est obligé de rendre sur-le-champ compte à
l'inspecteur.
Le paresseux qui ne travaille pas est mis
au solitary confinement , et cette peine ,
extrêmement sévère,  est un tems qu'il fau-
Tome VI. R (258)
dra encore racheter par le travail ,  car les
frais de la pension courent toujours.
Les quatre porte clefs sont toute la nuit de
service : deux sont dans la salle des inspecteurs , deux dans l'intérieur de la prison.
Ceux-ci se promènent continuellement dans
les corridors. Au moindre bruit extraordinaire,
ils éveillent le geôlier et se rassemblent ; le
geôlier entre dans la chambre d'où vient le
bruit, et mène dans les terribles cellules ,
ceux qui en sont coupables. Ces cas sont
extrêmement rares. Il n'arrive peut-être pas
quatre fois l'an, que des prisonniers soient
punis, et c'est le seul moyen de punition qu'il
y ait dans les prisons.
Les geôliers, les porte-clefs sont sans armes,
sans chiens ; il leur est défendu même de
porter une baguette , car ils pourraient ,
dans un moment d'impatience , en frapper un prisonnier, et le système de calme
et de justice exacte, dont on espère tant de
^foien, en serait dérangé. Le porte-clef qui
s'enivrerait, qui traiterait deux fois un prisonnier avec dureté , perdrait sa place.
Les inspecteurs au Étantraire causent avec
eux , cherchent à les connaître, les exhortent,
les consolent, leur donnent courage , les réconcilient avec eux-mêmes. Ces conversations (259)
ne sont pas fréquentes , elles auraient alors
moins d'effet. Leurs visages sont toujours sereins , jamais rians. La contenance des prisonniers n'a rien de cette insolence , de ce
morne noir , ou de ce vil abattement que l'on
trouve si souvent parmi les nôtres ; elle est
respectueuse , froide, triste et calme.
Le traitement pour les femmes condamnées
est le même. Elles sont dans une aile du
bâtiment, séparées des hommes; elles y sont
réunies aux prisonnières pour autre cause ,
ce que l'on n'accorde pas aux hommes. On
suppose que les bonnes femmes améliorent
plus les mauvaises, que les mauvaises ne détériorent les bonnes ; et cela est vrai, parce
qaie dans leur sexe , la pudeur , une honnête
honte ont toujours une sorte dé puissance
que les hommes une fois pervertis ne connaissent pas.
Le blanchissage est le seul travail qu'elles
fassent dans leur cour, dont cependant elles
ont l'usage à volonté. Le nombre des prisonnières condamnées se borne ordinairement à
cinq ou six. La rigidité du silence est moins
exigée d'elles ; elles sont moins surveillées que
les hommes, parce qu'elles sont moins nom-
fefcUu'ses et que leur enceinte est toujours fermée sous clef. L'une d'entr'eiles fait la -cui-
Jt 2 (   260   )
sine. Elles s'entr'aident dans leurs maladies,
mais les maladies sont rares.
Le nouveau régime de la maison a porté
sur ce point un changement que le mémoire
du médecin indique à lui seul. Jadis il était de
deux cent soixante â trois cent vingt gourdesj •
par quartier , et aujourd'hui, dans le même
intervalle il ne s'élève pas à quarante. Cette
énorme différence doit s'attribuer à la différence totale de régime. Dans le précédent, le
désordre des prisons produisant la malpropreté , l'ivrognerie, les batteries, occasionnait
beaucoup de maladies et de blessures ; dans le
nouveau ces causes étant détruites, les maladies se bornent à des rhumes et aux accidens
qui arrivent par-tout ailleurs. Deux seuls prisonniers sont morts depuis quatre ans, et ils le
sont de la petite vérole. A moins de maladies
contagieuses, les prisonniers hommes et femmes restent dans leurs chambres ; mais si la
contagion est à craindre, on les met dans
une chambre à part.
Le dimanche , les prisonniers assistent à un
sermon et à une lecture faite par un ministre
que son zèle y amène : n'importe à quelle
secte il appartient. La liberté de religion est
entière dans la prison, ainsi que dans le reste
de la Pensylvanie. Cependant, comme près- (26l)
que tous les habitans de l'État sont chrétiens,
la lecture est la bible. Les sermons sont plus
moraux que religieux, et appliqués , autant
qu'il est possible, à la situation de ceux devant qui ils sont prêches. Tous les prisonniers
de quelque classe et de quelque sexe qu'ils
soient y sont amenés , excepté ceux qui sont
condamnés au confinement solitaire. Aucune
des classes ne se mêle à une autre. Le soir,
pareil sermon. On donne des livres à ceux
qui en désirent, et ils sont d'espèce-à leur
rappeler leurs devoirs.
Douze inspecteurs sont chargés de l'admi-
aïistration supérieure de la prison. Le remplacement de six a lieu tous les six mois, et
l'élection est faite par les inspecteurs eux-
mêmes. Cette élection si fréquente , a pour
principal objet, de ne pas fatiguer trop long-
tems les mêmes citoyens par les soins pénibles
que ces fonctions exigent. Mais s'ils y consentent, ils peuvent être  continués.
Us s'assemblent chaque semaine , et deux
d'entr'eux , sous le titre d'inspecteurs-visiteurs ;
doivent faire au moins deux fois dans huit
jours, la visite des prisons. U ne se passe pas
de jour où ils n'y viennent , ou plusieurs
même de ceux qui ne sont pas de service
n'y paraissent. La plupart d'entr'eux sont
R 3 (   262   )
.quakers. On ne peut méconnaître que c'est à
cette société qu'est dû en plus grande partie,
l'établissement et le succès de ce nouveau
-régime.
Un d'entr'eux ('Caleb Lownes), en a pres-
qu'à lui seul tout l'honneur. La docrrine de
Beccaria et d'Howard a promptement germé
dans son cœur fout humain. C'est lui qui a
principalement animé ses frères de l'espérance
de son exécution. C'est lui qui a provoqué le
'changement de régime dans les prisons ; qui
a proposé d'y substituer la douceur, la fermeté et la raison aux fers et aux coups ; qui
s'est laissé patiemment traiter de visionnaire,
sans ralentir ses démarches , dans l'entière
confiance du bien que sa persévérance opérerait. C'est lui dont le zèle infatigable, intéressant à sa cause tous ceux qu'il croyait pouvoir l'aider dans sa réussite , a obtenu de la
confiance de la législature , ces loix , je ne dis
pas seulement de bienfaisance, mais de justice
stricte, de politique bien entendue. C'est lui
enfin, qui consentant à être élu inspecteur à
chaque nomination , est l'agent principal de
cette œuvre respectable de raison et d'humanité.  Que Dieu bénisse cet homme de bien l
J'ai dit que les juges avaient été d'une opinion contraire à cet établissement. Un d'en- ( 263 )
tr eux , plus jeune que les autres , désespérant
moins par conséquent, de l'espèce humaine,
a embrassé avec ardeur ces nouvelles idées.
Il s'est associé à Caleb Lownes pour toutes les
démarches , il l'a aidé des conseils qu'un
homme versé dans la jurisprudence pouvait
seul donner , et a partagé ainsi le désir, les
peines et le mérite de ses succès. Ce juge est
William Bradford , alors attorney-général
de Pensylvanie , depuis attorney-général des
États-Unis, et mort récemment, honoré des
regrets et de l'estime générale de ses concitoyens. Il mérite sans doute un hommage
particulier que je lui rends avec d'autant plus
de plaisir, que ce n'est pas une censure pour
les autres juges : car ceux-ci, en se refusant
à sanctionner de leur approbation le nouveau
système, n'ont été guidés que parle doute
sincère que leur expérience leur donnait sur
son succès ; et ils se sont hâtés de l'aider de
tous leurs moyens, dés qu'ils en ont vu l'apparence, sans être arrêtés par l'opinion différente qu'ils avaient exprimée : ce qui certes
sera un mérite peu commun aux yeux de
ceux qui connaissent les erreurs ordinaires
de l'amour-propre.
Les prisons et leur nouveau régime sont
6ous la surveillance  du maire et des juges
R4 é&j        c m )
nommés pour en approuver le règlement. Ce
comité doit visiter la prison une fois chaque
quartier. Elle doit l'être aussi par le gouverneur de l'État , par les juges de toutes les
cours de la ville et du comté, enfin, parles
grands jurés.
Ces visites ordonnées par la législature
dans la vue principale de suivre les progrès
de ces essais , assureraient la bonne tenue
de la maison, si l'on pouvait supposer que
le zèle des inspecteurs se rallentit. Elles
.cut été jusqu'ici une récompense pour leurs
soins, et les ont aidés très-utilement, en faisant connaître leurs premiers succès et leur
donnant ainsi les moyens de surmonter tous
les obstacles dont sont embarrasses , clans tous
les pays du monde, les hommes qui se vouent
à la destruction des abus.
Les inspecteurs ont la faculté de présenter
au gouverneur des pétitions pour obtenir la
grace d'un prisonnier, et ils en usent quand
ils se croient assurés de l'amendement du convict ; qu'il a amassé quelqu'argent parson travail , ou qu'il a dans sa famille des moyens de
subsister. Il en est qui, après une détention
de six mois, sont sortis avec cinquante gourdes
de gain réel.
Xé gouverneur ne refuse jamais la grace a ■( 265 )
la demande des inspecteurs ; le meurtrier
même peut espérer de l'obtenir, mais jamais
sans que sa pétition ne soit signée des parens
et amis de la victime de son crime. Les inspecteurs usent peu de cette faculté pour les
convicts de cette classe. Us en usent sobrement pour les autres ; mais enfin chacun des
uetehus sait qu'il peuvent en faire usage, et
son cœur entretenu par l'espoir, voit un intérêt à devenir meilleur. Qui conduira-ton
jamais sans l'espérance et la crainte ?
Les convicts en sortant de la prison reçoivent l'appoint du produit de leur travail, en
Wrgént, si les inspecteurs supposent qu'ils n'en
feront pas un mauvais usage , ou en vêtemens
sils n'inspirent point cette confiance. Quelques uns en disposent pendant le tems de leur
détention pour le maintien de leur famille ; et
tel est l'admirable effet de ce nouveau régime,
que sur cent convicts qui sortent de la prison,
ou par grace, ou après leur tems expiré, deux
n'y sont pas ramenés pour récidive : tandis
que dans l'ancien système , les prisons étaient
peuplées de criminels d'habitude, qui, n'en
sortant comme en Europe , qu'avec quelques vices de plus, n'usaient de leur liberté
que pour commettre de nouveaux crimes , et
étaient ramenés sans cesse dans les fers, jus- ( 266 )
qu'à ce qu'ils terminassent leur vie sur l'écha-
faucl.
Je dois placer ici le tableau du nombre et
de l'espèce des condamnés pendant les quatre
dernières années de l'ancien système et les
quatre premières du nouveau.
Il eût été à désirer de pouvoir y joindre
l'état des crimes qui ont eu lieu et des peines
prononcées dans les quatre années qui ont
précédé le premier adoucissement donné au
code pénal ; mais les registres des prisons ont
été enlevés par le geôlier qui alors en avait
la garde.
Ce n'est d'ailleurs qu'en 1790, que la loi
qui prescrivait un nouvel ordre dans les prisons, a été rendue , et ce n'est qu'en 1791
qu'elle a commencé réellement à être mise
à exécution. Tome MI\ Pag'  (267)
Observations sur ce  Tableau.
i°. Dans les quatre premières de ces huit
années , la ville et le comté de Philadelphie
fournissaient seuls aux prisons. Dans les quatre
dernières , tout l'État de Pensylvanie y envoya
.ses condamnés.
2°. Parmi les trois cent vingt-un étrangers
blancs convicts dans les quatre premières années , cent trente-un étaient Irlandais, quatre-
yingt-quatre Anglais, ou Ecossais. Dans les
quatre dernières , parmi les cent trente-cinq
blancs étrangers, quatrevingt-douze sont Irlandais , dix-neuf Anglais ou Ecossais ; les Irlandais composent donc , dans les deux époques , plus des deux tiers des étrangers, et
presque la moitié de la totalité des prisonniers , en y comprenant même ceux dont la
patrie est inconnue, et dont un certain nombre est, sans doute , Irlandais.
5°. Dans les quatre premières années ,
soixante-treize criminels ont été condamnés de
riQfflyeau, et quelques-uns jusqu'à cinq à six
fois, tandis que seize seulement, appartenais
au régime de ces quatre années, l'ont été dans
le nouveau. — On a su que six ou sept avaient
été pendus dans les autres États de l'Union» (268)
'— On n'a pas entendu parler des autres. Cinq
seulement des convicts, appartenans a i nouveau régime, ont été condamnés de nouveau ;.
trois étaient nègres , deux blancs ; tous pour
les délits du petit-criminel.
4°- Sous l'ancien régime, comme sous le
nouveau , les crimes sont, sans aucune proportion , plus multipliés dans Philadelphie et
ses environs , que dans tout le reste de l'État.
Voilà donc en quatre années , plus de deux
cents personnes rendues utiles à la société,
qui, par l'ancien régime, et d'après le code
pénal de presque tous les États de l'Europe ,
eussent été destinées à en être le fléau toute
leur vie, ou à en être séparées , ou que les
supplices en auraient à jamais arrachées.
Et les coupables sont non-seulement plus
utilement, ils sont plus réellement punis. La
plupart d'entre eux , dans les commence-
mens , préféreraient la mort au confinement
solitaire. Tous aimaient mieux le désordre
des anciennes prisons , que la police douce ,
mais constante et sévère , des nouvelles.
On les sauve et on les corrige, malgré eux.
Mais combien, dans la suite , eux et leurs
familles, n'en doivent-ils pas savoir, et n'en
savent-ils pas gré à la législation de leur pays? >3
Je renyoie à l'ouvrage que je viens de citer, (269 )
et dont je n'ai pu placer ici qu'un extrait,
ceux qui voudront en savoir davantage sur un
sujet si intéressant.
Loix de police.
La dernière loi sur les pauvres, qui règle
cette branche d'administration, est de l'année
1771. Elle pourvoit au choix d'inspecteurs des
pauvres,, tant à Philadelphie , que dans toutes
les villes de l'État ; ordonne la levée des taxes
nécessaires à cet effet ; recommande l'établissement des maisons d'asyle ; règle et restreint
la manière d'écarter les familles pauvres, à
qui le domicile n'aurait pas donné droit au
secours de la ville où elles se trouvent.
Le domicile s'acquiert par une année de
résidence , pendant laquelle on a payé les
taxes des pauvres. Pour les domestiques engagés , et pour les apprentifs, il s'acquiert aussi
par une année de résidence. Toutes personnes
non domiciliées avec les conditions requises
par la loi , et jugées par les inspecteurs des
pauvres pouvoir être à charge à la ville, sont
renvoyées au lieu de leur naissance , et les
inspecteurs des pauvres de ce lieu doivent
rembourser à la ville qui les renvoie les dépenses qu'elles ont occasionnées. Tout pérex (  27°  )
mère, grand-père , grand-mère ou enfant de
pauvres hors d'état de subsistance par leur tra-.
vail, doit les entretenir s'il en a le moyen:
s'il s'y refuse , il est condamné à cinq dollars et demi d'amende , pour chaque mois qu'il
ne rempli pas un devoir si sacré. D'ailleurs
la loi fournit les moyens d'aip^el à la cour des
juges de paix pour tout jugement des insspiees
teurs que les condamnés trouveraient injuste.
Une loi de Pensylvanie , passée en 1789,
donne à tout étranger , même non résidant
en Amérique le droit de posséder toute nature de biens , comme s'il était citoyen de
l'État. Cette loi, qui ne devait avoir force
que pour deux ans, a été renouvelée depuis, à
l'époque où elle devait cesser d'être en vigueur,
et le sera de même à l'avenir jusqu'à ce qu'elle
soit déclarée loi permanente. Cette loi doit
être mise au premier rang des loix sages et
libérales de la Pensylvanie , qui peuvent faire
préférer à un étranger le séjour de ce bel État
à celui de tout autre.
Les loix relatives aux nations Indiennes ,
faites par les assemblées de Pensylvanie,
avaient le caractère de douceur , de justice ,
de prévoyance, qui avaient réglé la conduite
de WillianrPenn, dans toutes ses transactions avec elles. Mais par la constitution fédê- (271   )
rale , toute loi relative au commerce avec les
nations étrangères , parmi lesquelles les Indiens sont compris , étant devenue du ressort
du congrès, la Pensylvanie n'en a pas de
particulières , et est à cet égard soumise à la
jurisprudence générale de l'Union.
La liberté de conscience est plus entière
encore en Pensylvanie, que dans aucun autre
État. Elle l'a été , dès l'établissement de la
colonie. Cependant, comme je l'ai dit en parlant d'une des anciennes constitutions de l'État , et comme on le retrouve dans une loi
de 1705, il fallait professer la foi en Jésus-
Christ , dans le Saint-Esprit, et dans les saintes
écritures. Cette profession était nécessaire ,
pour mettre l'habitant hors de l'atteinte d'aucune persécution ou recherche. La constitution , faite au commencement de la révolution , donne encore plus d'étendue à cette
liberté religieuse. Enfin , la dernière constitution, faite en 1790, prononce: « que tout
33 homme a un droit naturel , et dont il ne
33 peut être privé , d'adorer Dieu selon le
33 vœu de sa conscience. Qu'aucun homme
33 ne peut, de droit, être forcé à suivre aucun
31 culte , et à aucune dépense à cet égard.
33 Qu'aucune autorité humaine ne peut, dans
33 aucun cas, gêner les consciencesx et qu'ainsi (   272   )
> aucune préférence ne sera donnée ,p£
la
loi à aucun établissement religieux ou culte
33 particulier. 33 Elle ajoute : ce que tou hom-
53 me, reconnaissant l'existence de Dieu et
33 un avenir de récompense et de punition ,
35 est susceptible de toute fonction dans la
53 république de Pensylvanie. 33 De fait, il.
n'est pas d'État dans l'Union où la religion et
ses ministres ayent moins d'influence. Les
ministres , à Philadelphie , voudraient bien
un peu , comme ailleurs, faire corps , et influencer les opinions ; mais le nombre des
habitans de l'État, qui se prêteraient à leur
désir , est si petit, qu'il existe à peine.
Les loix pour l'observation du dimanche
sont plus suivies en Pensylvanie que dans les
États du Nord, parce qu'elles sont plus raisonnables et plus douces. Elles bornent leur
prohibition à la défense de vendre en boutique
ouverte et dans les marchés , et à celle de
chasser, ou de prendre toute espèce de divertissement public. Celle qui défend les jeux de
hasard, combats de coqs , etc., sont aussi assez
exactement obéies , parce qu'elles ne choquent
pas les mœurs et le goût des habitans de 1 État.
Mais celle qui condamne tous les hommes ivres
à une amende de trois quarts de dollar, est
loin d'être aussi strictement exécutée.
Loix (2?3)
Loix  militaires.
La loi sur les milices est de 1793. Tout
homme depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à
celui de quarante - cinq, est miliciable. Le
capitaine de la compagnie dans l'arrondissement duquel il demeure, doit faire enrôler
tout jeune homme dès qu'il atteint l'âge de
dix-huit ans. La notification qui lui est donnée
par un sous-officier de la compagnie , est la
seule forme suffisante , et il reste milicien
jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans. Les professions qui exemptent de la milice, sont à
peu-près les mêmes en Pensylvanie que dans
les autres États. Les domestiques blancs engagés et les apprentifs en sont aussi exempts
pour le tems que doit durer leur engagement
ou leur apprentissage , à moins toutefois du
cas d'invasion. Le corps de la milice est composé de divisions, de brigades, de régimens ,
de bataillons et de compagnies. Les brigades
sont formées d'un nombre de régimens qui ne
peut excéder huit, ni être moindre que deux.
Les régimens sont de deux bataillons ; et
chaque bataillon de quatre compagnies , qui ,
suivant la population du canton , peuvent
être fortes depuis quarante jusqu'à quatrevingt
T'orne  VI. S lilr
( a74 )
hommes. Chaque bataillon doit avoir une
compagnie de grenadiers _, chasseurs ou tireurs;
une compagnie d'artillerie et une de cavalerie
doit être attachée à chaque division. Les divisions comprennent la milice de deux ou de
plusieurs comtés, selon leur population , et
chaque comté forme une ou plusieurs brigades,
aussi selon la force de leur population. Chaque
division est commandée par un major général
chaque brigade par un brigadier général
chaque régiment par un lieutenant-colonel
chaque bataillon par un major, et chaque
compagnie par un capitaine , un lieutenant et
un enseigne. Indépendamment des officiers
de l'état-major par régiment, un brigadier-
cénéral-major est inspecteur par division. Les
officiers généraux de la milice sont nommés
par le gouverneur ; les lieutenans - colonels
nomment leurs officiers-majors ; ils sont eux-
mêmes , ainsi que les majors, les capitaines
et autres officiers des compagnies choisis par
les soldats et sous-officiers composant le régiment , le bataillon ou la compagnie. La
commission de tous les officiers ne dure de
droit que sept ans. Chaque homme enrôlé dans
la milice, officier ou soldat, cavalier ou fantassin , doit se pourvoir d'armes et d'équipement sous peine d'amende. Ceux jugés par, I 275 )
les commandans des régimens hors d'état par
leur fortune de se pourvoir d'armes , • sont
exemptés de cette amende et sont fournis
d'armes par l'État. La milice s'assemble deux
fois par an ou par compagnie ou par régiment.
- Les autres articles de cette longue loi règlent
la manière dont doit se faire le service de la
milice, comment elle marche par tour, quelle
est sa paye quand elle est employée pour le
service de l'État ou de l'Union , (et cette paye
est de six dollars par mois pour chaque soldat,
indépendamment de la ration); ils règlent aussi
la proportion des amendes pour les différentes
fautes, et pour leurs récidives , la composition des cours martiales, et la manière de les
convoquer. Enfin, ils assurent des secours à
tout officier ou soldat blessé au service , des
secours à leurs veuves et à leurs enfans, s'ils
sont tués , etc. Les milices employées au sen
vice de TUnion se conforment aux loix du
congres ; mais en cas de fautes , elles sont
jugées par des cours martiales composées de
la milice de l'Etat.
L'État de Pensylvanie est composé de vingt-
trois comtés , et la milice en est évaluée à
cent ou cent dix mille hommes.
S 2 Lo
(276)
d'admin is tratio n.
Quoique la navigation intérieure de l'État
de Pensylvanie ne soit pas si avancée que
celle de l'État de New-Yorck, les soins qui
en préparent le complément existent avec la
sagesse et la prévoyance qui l'assurent. Une
loi de 1778 déclare les rivières de la Susquehannah et de la Delaware, ettoutes les rivières
ou creek qui y communiquent, roules publiques , et les met ainsi sous la-surveillance et
la protection du gouvernement. Elle défend
qu'aucun obstacle nouveau ne soit mis à la
facilité de la navigation, et ordonne que les
anciens seront détruits.
La même disposition a eu lieu successivement pour les rivières Monongaheb} et Young-
hiogeny , et pour toutes les autres comprises
dans l'Etat de Pensvlvanie. Des commissaires
ont été nommés pour reconnaître les moyens
de désobstruer les rivières , de rendre par des
canaux les différentes eaux communicables.
Toutes les compagnies qui se sont offertes ou
pour faciliter la navigation des rivières , ou
pour construire des canaux , ont été et sont
continuellement encouragées , incorporées et
aidées,   soit des deniers de l'État, soit par, (277)
l'autorisation d'établir des péages sur les routes
ou canaux qu'elles font. Quelquefoisl'Étatleur
accorde aussi à cette intention la permission
d'établir une loterie.
Dans plusieurs de ces travaux , les sommes
accordées par la législature ont été dépensées
avec utilité , et ont completté l'ouvrage ; dans
d'autres elles l'ont été mal, les travaux ayant été
entrepris sans que l'on ait examiné préliminai-
rement les obstacles avec assez de soin ; mais
la législature se fait rendre compte annuellement de l'état de ces travaux et de leurs progrès, et il n'est pas douteux que dans un
petit nombre d'années la communication intérieure de la Pensylvanie par la voie de la
navigation , ne soit portée à un grand degré
de perfection. Alors le lac Erié et la rivière
Ohio communiqueront avec la Susquehannah
et avec la Delaware ; le nombre des portages
que les obstacles invincibles du terrein rendront nécessaires , sera peu considérable , et
le trajet de ces portages peu long. Les creeks
multipliés qui se trouvent dans toute les parties-
de la Pensylvanie , nétoyés ainsi de leurs obstacles , fourniront à toutes les denrées de
l'intérieur un débouché sûr , prompt, et peu
coûteux, vers ces artères principaux de la
navigation de l'État.
S 3 ( 278)
Les chemins se font et se réparent par une
contribution générale des townships. T-es habitans nomment un inspecteur des chemins
qui s'entend avec les inspecteurs des townships
voisins pour la direction des routes nouvelles ,
et qui ont le pouvoir d'ordonner une taxe à
à cet effet sur toutes les propriétés ; mais cette
taxe ne doit point excéder six schellings six
pences par livre de la valeur du revenu de ces
propriétés , d'après l'évaluation faite pour assurer les taxes des comtés et autres. La confection et l'entretien d'une route qui divise deux
townships, sont payés par les deux. Les taxes,
pour être levées, doivent être approuvées de
deux juges de paix du comté , et la cour générale des juges de paix connaît des différens
qui peuvent s'élever au sujet de cette taxation. Les inspecteurs qui sont nommés annuellement reçoivent un schelling par livre de la
taxe , c'est-à-dire , cinq pour cent, et dix-huit
dollars par chacun des jours où ils sont particulièrement employés aux devoirs de leur
commission. Ils doivent louer des ouvriers
pour le travail des chemins , (la loi qui ordonne des taxes pour les chemins dispensant
de tout travail personnel); ils doivent faire
l'achat des matériaux nécessaires aux constructions ou réparations. Leurs comptes sont (279 )
examinés tous les ans et arrêtés par quatre
commisssaires  choisis  par  les électeurs   de
chaque township.
Cette loi, dont les principales dispositions
ont lieu depuis 1772, n'avait été faite que
pour sept année ; elle a été , depuis cette
époque , renouvelée à chacune de celles où
elle cessait d'être en force. Quelques-uns des
articles ont été modifiés , mais les modifications sont comprises dans ce que je viens
d'en dire.
Les chemins de l'État de Pensylvanie sont
généralement tenus en meilleur état de réparation que ceux des autres États, particulièrement ceux qui traversent dans les parties
de l'État les plus habitées. Les ponts y sont
niieux et plus solidement faits. La route de
Philadelphie à Lancaster, construite par une
compagnie incorporée et connue sous le nom de
turn-pikcroad, n'est pas si bonne que les routes
de turn-pike en Angleterre , mais elle est
très-bonne, et quoique les péages soient tels
que les gros charriots montés sur des roues
à bandes larges payent à-peu-près deux dollars et demi dans ce trajet de soixante - six
milles , personne ne s'en plaint, parce que
ces chariots exigent la moitié moins de chevaux pour traîner la même charge, qu'il ne
S 4 (   280   )
leur en était précédemment nécessaire avec
des roues étroites , et parcourent la même
distance en moitié moins de tems. Les affaires
de la compagnie sont bonnes aussi. Les actions
donnent de huit à neuf pour cent de dividende,
et se vendent au-dessus de leur prix originaire qui était de trois cents dollars.
Loix de financ
La loi qui règle le mode d'asseoir et de
lever les taxes, est de 1795. Depuis 178g,
il n'y a plus en Pensylvanie de taxes pour
l'État. Celles pour les comtés et les villes
sont les seules existantes. Mais les principes
sur lesquels les taxes des comtés sont assises
et levées , serviraient pour les taxes de l'État
s'il y avait lieu. Les habitans de chaque comté '
élisent trois commissaires ; ils restent trois
ans en place : une rotation successive en
fait sortir un tous les ans. Les habitans de
chaque township élisent tous les trois ans un
assesseur et deux assistans , pour faire l'assise des propriétés imposables du township.
Les assesseurs doivent tous les trois ans envoyer aux commissaires du comté , la liste
des noms et des demeures ( s'il est possible)
des propriétaires dés terres habitées et non (   28l)
habitées, des terres non défrichées , des maisons et lots de ville ; et aussi une liste des
ouvriers , taverniers, boutiquiers, marchands
en gros et  en  détail,  courtiers de change ,
banquiers, négocians, hommes de loi et médecins ,   de toutes les personnes enfin ayant
une profession quelconque , ou même n'en
ayant pas; de tous les propriétaires d'esclaves
au-dessous de l'âge de_ quarante-cinq ans ; la
liste des chevaux et des bêtes à cornes au-
dessus de l'âge de quatre ans ,   avec   l'estimation -fidèle et juste de ces  biens, et  de
la part que doivent prendre leurs propriétaires
à la taxe , dans leurs biens meubles ou immeubles. ~Les commissaires des comtés examinent  et comparent ces listes et les évaluations ; ils ont le pouvoir de changer ies estimations, pourvu qu'ils ne changent pas les
évaluations  relatives   des  propriétés dans le
même township.  L'asseyement proportionnel
des taxes sur les particuliers, ainsi approuvé
et égalisé par les commissaires, forme la mesure "générale  par laquelle les taxes sur les
propriétés sont réglées pour les trois années
suivantes. Les commissaires des comtés doivent toutefois , dans leur asseyement, avoir
soin que jamais la taxe sur les terres ne soit
de plus d'un pour cent de leur yalenv estimée.. ill'1
( W )
Lorsqu'ils sont obligés de la porter à ce taux,
ils doivent ordonner sur les personnes et les
propriétés, les autres taxes suivantes : sur tout
homme libre , sans aucune profession nominale, depuis un demi-dollar jusqu'à dix dollars ; sur tout ouvrier, de trente cents ou centièmes de dollars à deux dollars ; sur tout
aubergiste, boutiquier ou vendeur en détail,
d'un demi-dollar à cinq dollars ; sur tout courtier, banquier, négociant, homme de loi ou
médecin , depuis un dollar jusqu'à dix ; sur
toutes professions autres que celles ci-dessus
mentionnées , depuis un quart de dollar jusqu'à huit dollars; sur tout possesseur d'esclaves , un dollar pour chaque esclave.
Les taxes sur les professions et la propriété
personnelle diminuent en proportion de ce
que la taxe sur les terres s'éloigne d'un pour
cent qui est son maximum.
Les taxes étant fixées , les commissaires
du comté envoient un ordre aux assesseurs
pour les répartir entre les individus, et sont
eux-mêmes juges d'appel pour les réclamations que les répartitions pourraient occasionner. Les fermiers des terres sont responsables
de la taxe, mais peuvent diminuer sur la rente
qu'ils" payent aux propriétaires la somme
qu'ils ont payée.  Les terres non défrichée» ( 283. )
sont soumises à la taxe, et si le propriétaire
ne peut pas se trouver , ou ne paye pas la
taxe pendant trois ans de suite, les commisr
saires font vendre la partie de ces terres nécessaire pour le payement de la taxe due.
Les commissaires des comtés nomment les
trésoriers des comtés et les collecteurs des
townships, qui sont responsables. Ces commissaires des comtés reçoivent un dollar et
un tiers parachacun des jours où ils sont employés ; les assesseurs un dollar.
On estime à dix mille dollars les frais de
l'asseyement général des taxes des comtés
dans tout l'État.
Les collecteurs reçoivent généralement une
commission de cinq pour cent. Il est passé un
dollar aux trésoriers, du comité pour chaque
centaine de pounds, ou deux cent soixante-
six dollars deux tiers, qu'ils reçoivent et qu'ils
payent. La loi pourvoit d'ailleurs à la levée
exacte de ces taxes, et établit des échelles de
responsabilité et des amendes pour les collecteurs, trésoriers, etc. qui négligeraient quelque partie de leur devoir, ou qui seraient
coupables d'infidélité dans le maniement.des
deniers.
L'État, comme il a été dit, ne lève point
de taxe. Les revenus dans ce genre se bornent (284)
aux droits sur les mariages, sur les tavernes,
sur les encans, formant un total annuel de
douze à treize mille dollars. La législature a
supprimé en 1795 les taxes sur les voitures,
sur les actes publics , etc. qui étaient levées
aussi au profit de l'État.
Les dépenses annuelles de l'Etat se montent
à environ cent trente mille dollars. Elles consistent dans le salaire du gouverneur , du secrétaire et autres officiers de l'État, dans celui des juges ,.et dans les dépenses des cours de
circuits ; dans le salaire du trésorier , de ses
commis, du bureau de la vente des terres, dans
les appointemens des membres du sénat et de
la chambre- des représentans , et de quelques
autres officiers civils ou même de milice. Les
revenus qui mettent l'État hors du besoin des
impositions , consistent en intérêts des capitaux provenant de la vente des terres la plupart placés dans la banque. Ces capitaux s'élèvent aujourd'hui à quinze cent mille dollars,
dont un million dans la banque de Pensylvanie, cinq cent mille dans celle des États-Unis.
Ces sommes rapportent un intérêt différent
selon les dividendes que donnent les banques,
mais que l'on peut estimer de neuf à dix pour
cent. Les arrérages des impositions anciennes
ou même des impositions actuelles, les dettes. ( 285)
pour acquisition de terres non payées , font
aussi une branche du revenu de l'État.   Les
arérages se payent lentement et assez mal.
Plusieurs loix contradictoires servent de prétexte  au délai  des  créanciers.   Ils trouvent   .
d'ailleurs protection dans beaucoup démembres   de  la législature ,  qui souvent ont un
intérêt personnel à faire prolonger les délais.
Enfin le gouvernement de Pensylvanie craint
encore de développer de la force, particulièrement pour le recouvrement  des arrérages
même des impositions. Deux exemples suffiront pour montrer combien on a jusqu'ici
employé peu de force pour le recouvrement
des  impositions. Dix auctioners   ( huissiers-
priseursj qui font les ventes publiques d'effets,
sont établis à Philadelphie. Six ont payé jusqu'ici les impositions établies sur les ventes ;
les quatre autres n'ont pas même donné d'acompte. Second exemple. La loi ordonne que
tout homme de dix-huit ans  soit soldat de ,
l'État, et lui prescrit des devoirs ; en conséquence elle ordonne que l'homme qui manque
à se trouver au lieu d'assemblée paye un dollar ; que celui qui ne marche pas quand il le
doit, paye douze dollars par mois pour chacun de  ceux que devait durer son service.
Ces délits sont si fréquens, qu'aucun autre (286)
fonds que les amendes pour cette espèce de
délit n'est attribuée à la dépense de la milice.
Et ces amendes sont si mal payées, qu'il en
est dû à présent pour plus de cent mille dollars. Il paraît qu'à l'avenir la législature déploiera plus de force pour faire rentrer les
sommes qui sont dues à l'État. Elle en sent
la nécessité, et les circonstances lui sont plus
favorables.
Le montant des dettes dues à l'État, tant
pour anciennes taxes non payées que pour
créances de certains comptables , avances
faites et remboursables par l'Union, etc. se
montait au commencement de 1797 ? Par ^e
compte de trésorerie, à neuf cent vingt-quatre
mille cinq cent quarante-quatre dollars sept
dixièmes. LÉtat a encore plusieurs réclamations à faire à la trésorerie des États-Unis ,
pour des dépenses qui doivent être réputées
dépenses de l'Union.
Par la balance des commissaires du congrès , l'État de Pensylvanie est débiteur de
soixante-dix mille sept cent neuf dollars.
Les droits ci-devant touchés par le secrétaire d'État et autres officiers publics, et dont
l'État les dédommage par une augmentation
de salaire, forment aussi une partie du revenu public. Il existe encore quelques droits (287)
.pareils pour d autres offices , que la législature va successivement, par le même moyen,
faire rentrer dans les revenus de l'État.
Loix sur la vente des terres.
Les loix pour les ventes des terres apparte*
nant à l'Etat passent pour être meilleures en -
Pensylvanie que dans aucun autre, au moins
sous le rapport de la bonne foi.
Avant la révolution, la propriété de toutes
les terres inhabitées appartenait au gouverneur, c'est-à-dire à la famille des Penn, des-
cendans de William Penn. Le congrès de
Pensylvanie rendit en 1779 une loi qui faisait
passer cette propriété à l'État ; le congrès accordait un dédommagement de cent trente
mille livres sterlings à la famille Penn, et lui
laissait toutes les terres qu'elle possédait en
propriété personnelle. Les terres devenues
propriété de l'État étaient immenses ; c'était
les différens tracts énormes que William Penn
et ses héritiers avaient acheté des Indiens,
et qu'ils faisaient vendre à leur profit. La
loi qui prescrivit l'établissement du bureau
des terres en 1781 (land office) ordonna que
chacun'des possesseurs de warrants (ou ordres de l'arpenteur général de l'État à son L_
( 288 )
député pour arpenter un terrein quelconque )
obtenu sous l'ancien régime , les rapportât à
ce bureau, pour être annullés s'ils n'avaient
pas été payés. En 1783, l'assemblée préleva
de la masse to: aie des terres appartenant a
l'État un grand tract aux limites Ouest de son
territoire et au INord de 1'Ohio, destiné par
cette loi à être payé avec les billets que les
troupes de Pensylvanie avaient reçus pendant
la guerre pour leur solde, et qui avaient une
valeur courante fort au-dessous de leur valeur nominale. Ces billets devaient être pris
en payement dans l'acquisition de ces terres
pour leur valeur nominale ; et ces terres
étaient appelées, et ont continué d'être connues sous le nom de terres de dépréciation ;
(depreciation lands). L'assemblée préleva I
une autre masse de terres au Nord de celles-
ci, nommées alors terres de donations (donation lands) qui devaient être données en
récompense aux officiers et soldats de la milice de Pensylvanie en plus ou moins grande
quantité selon leur grade. Mais ce ne fut
qu'en 1785, que ces terres furent mises en
vente. Elles le furent successivement, à diffé-
rens prix et à différentes conditions. L'acquisition faite des Indiens en 1788 était par la
nature des terres partagée en deux cla se.
Celles- ( 28g)
Celles à l'Ouest des montagnes Alîeghanys ,
étaient offertes au prix de dix pounds ou
Vingt-six dollars deux tiers les cent acres.
Celles à l'Est, moins bonnes , l'étaient pour
trois pounds dix schellings ou neuf dollars
un tiers. L'abondance des terres, le besoin
d'argent, indépendamment même de la bonté*
des terres , a fait successivement augmenter
ou diminuer le prix que l'assemblée de Pensylvanie mettait aux terres , et varier les conditions de vente. Les lots qui, quelquefois,
ont été de deux cents acres, avec la défense
expresse, à qui que ce soit, de demander de
warrant pour plus de quatre cents acres ,
ont quelquefois été jusqu'à mille, sans aucune restriction pour la quantité que l'on
pouvait en acquérir. Les cent acres ont été
^rendus à quatorze dollars , à vingt, à vingt-six,
^cinquante-trois. Dans certains marchés, les
billets de l'État étaient reçus en payement,
dans d'autres, et particulièrement depuis 1793,
ils ne le sont plus. Enfin , les dernières ventes
au Nord de l'Ohio et à l'Ouest des Alleghanys,
portent l'obligation à l'acquéreur de défricher , d'entourer la culture d'un acre sur cent,
d'y bâtir une habitation et d'y 'fixer une famille pour cinq années consécutives, et le
même acquéreur ne. peut obtenir plus de
Tome VI. £ i 29° )
quatre cents acres. Si, dans les grands ter-
reins achetés des Indiens , quelqu'habitant
s'était établi, il avait par la loi la préférence
pour l'acquisition du lot sur lequel il était.
C'est en 1792 seulement que l'État a terminé
l'achat des terres contenues dans son enceinte.
En 1786, il avait acheté depuis les montagnes
Alleghanys jusqu'à l'Ohio, mais pas au-dessus
du quarante - unième degré. U lui restait à
acquérir toute la partie septentrionale de son
territoire , et c'est ce marché qu'il a conclu
en 1792. Enfin, en 1794» la législature de
Pensylvanie , sur la connaissance qu'une trés-
grande portion de terres de l'État avaient été
vendues, et que les bornages précis , ni la I
quantité de celles qui lui restaient, n'étaient
pas connus , a ordonné la suspension de
toute vente, et cette loi qui préserve ainsiw
les acquéreurs des dangers où leur désir d'ac-'"
quérir pourrait les entraîner, est honorable
pour l'assemblée de Pensylvanie , d'autant
que les doubles ventes qui pourraient résulter de l'incertitude où elle est de la situation
et de la quantité de terres à disposer , ne
seraient d'aucun tort pour les finances de
l'État, et que toutes les législatures des autres
États n'ont pas eu la même conduite dans
les mêmes circonstances. (  291   )
Quoiqueles loix de Pensylvanie, sur la vents
des terres , soient faites généralement dans
des intentions d'honnêteté et de sagesse, les
abus dans la vente des terres n'en ont pas
moins été considérables ; ils l'ont peut - être
même été plus qu'ailleurs, à cause de la plus
grande quantité des terres à acquérir. La spéculation sur les terres est un agiotage commun à presque tous les États de l'Amérique.
La fortune, et sur-tout l'avidité des habitans
riches de Philadelphie, en font un caractère
particulièrement propre à la Pensylvanie,
ainsi, les gens riches et influens , instruits
des mesures du congrès pour payer le papier-
monnaie, contribuaient à en augmenter le discrédit , en achetaient, le donnaient ensuite
en payement pour les terres, à une valeur
dix fois , trente fois moindre que la valeur
déjà basse que les loix avaient fixée. Les terres
de donation et de dépréciation , ont, dans
ce genre , fourni beaucoup de matière aux
spéculateurs.
Les titres des terres en Pensylvanie , sont
reconnus les plus solides , et parce que les
acquisitions premières ont été authentique-
ment faites, et parce que le bureau des terres
a mis dans les enregistremens et dans l'examen des demandes, plus de soin, de clarté
Ta (   292   )
et de justice que dans beaucoup d'autres
États. On se plaint aujourd'hui que depuis
deux à trois ans, il ne règne pas tout-à-fait
autant d'ordre dans le travail de ce bureau.
Les membres de la législature n'ont jamais
été accusés des mêmes torts qui ont été reprochés dans quelques autres États pour les
loix relatives à la vente des terres et pour
leurs conséquences.
J'ai parlé, dans le cours de mon journal,
des contestations qui avaient long-tems existé
entre l'État de Pensylvanie et celui de Connecticut, pour la propriété d'une masse considérable de terres sur la Susquehannah , entre
Wilkesbarre et Tioga. Le droit en est adjugé
à l'État de Pensylvanie, sans réclamation de
celui de Connecticut ; mais ces terres sont
remplies d'habitans qui y sont sur les titres
de ce dernier État, ou par achat ou par simple
possession, et cependant ces terres ont été
vendues par l'État de Pensylvanie. Parmi ces
habitans , un nombre considérable sont établis de bonne foi, le sont depuis long-tems
et ont acquis , par les sommes qu'ils en ont
payées, et par les travaux qu'ils y ont fait,
un droit, au moins en équité, à leur possessions ; mais un plus grand nombre n'a pas de
litres si favorables.  Depuis trois ans, la lé-j ' ( 2g3 )
gislature de Pensylvanie hésite de mettre à
exécution le jugement qui les évince, çt
chaque année , le nombre des usurpateurs
augmente , la prétention des anciens s'accroît,
et avec elle la difficulté de l'exécution du
jugement, qui ne pourra plus s'opérer que par
la force militaire. A la dernière session, la
chambre des représentans avait autorisé le
gouverneur à assembler des milices à cet effet; mais le sénat a refusé de concourir à
cette délibération. Il est difficile de motiver ce
refus qui ne peut être que temporaire et qui
compromet la tranquillité publique, puisque
enfin il faudra plus tard en revenir à cette
mesure qui sans doute fera bien des mécon-
tens , mais qui, accompagnée de l'équité et
de la douceur dont la législature ne se départira pas sans doute, ne blessera* point la
justice , et fera disparaître de l'Etat de Pensylvanie ce levain de trouble qui existe maintenant.
Cette contestation sur la propriété des
terres , qui ont été contestées avec l'État de
Connecticut , n'est pas la seule importante
qui ait lieu en Pensylvanie ; il en est encore une de la même nature sur le bord
de TOhio , dont les conséquences peuvent entraîner aussi quelques désordres partiels, si la
T 3 (294)
prudence de la législature ne s'empresse d'y
mettre ordre. En 1792, l'État de Pensylvanie
a passé une loi par laquelle elle a mis en
vente les terres au Nord-ouest de l'Ohio. Ces
terres sont divisées en lots de quatre cents
acres. La patente nécessaire pour avoir la propriété de ces lots, s'obtenait de deux manières ; ou par la condition de faire immédiatement un établisement sur ces lots et
d'y habiter ; c'est ce qu'ont fait les familles
peu riches : ou par la condition de faire dans
l'espace de deux ans seulement un défrichement de huit acres par lot, et c'est ce dernier parti qu'ont pris les spéculateurs. Le prix
du lot est de quatrevingt dollars dans les deux
cas. Dans le premier , il se paye en dix ans
seulement, avec l'intérêt de six pour cent
courant* après la première année. Dans le
second , il doit être payé en deux ans. La
loi prononce que les lots dans lesquels ces
conditions de huit acres de défrichement ne
seront pas remplies , seront, après l'expiration de la seconde année, réputés terres vacantes , à moins que les Indiens avec qui
les États - Unis n'avaient pu encore faire de
traité , n'ayent rendu les défrichemens impossible. Les spéculateurs qui les tenaient,
au moins la plupart d'entr'eux n'ont point
;^fri^,. „ ,„,naiitM—^llw ( 2g5 )
fait de défrichement. Trois mille familles
pauvres se sont successivement établies sur
ces lots , d'après la clause de la*!oi qui les
déclarait vacantes après deux années. Les
spéculateurs se prévalant de la guerre qui a eu
lieu avec les Indiens, quoique de fait ceux-
ci n'ayent fait aucune incursion dans cette*
partie du pays , réclament aujourd'hui leur
droit de propriété et demandent l'évincement
des familles qui se sont établies sur leurs lots.
Mais les trois mille familles sont très-décidées à y rester. Cette affaire en est une grande
dans ce pays, et je la cite comme un exemple
à l'appui de l'opinion que j'ai plusieurs fois
énoncée dans ce journal, que l'accroissement
de la population dans les États - Unis rend
tous les jours plus difficile aux spéculateurs
de conserver long-tems dans leurs mains avec
une entière sécurité de grandes masses de
terres, sans les mettre en valeur ou en vente.
Commerce   de   la   Pensylvanie    en
ticulù
al, et de Philadelphie en par-
L'État de Pensylvanie est de tous ceux de
l'Union  celui qui   fait le plus   grand commerce.   C'est  celui   dont les  denrées four-
T4 L
( 296)
nissent en plus grande abondance à l'exportation ; et il profite encore de celles d'une partie
de la Virginie, du Maryland, de l'État de Delaware , de celui de Jersey, et d'une partie de
celles de l'État deNew-Yorck. Quelques-unes
des productions de la Pensylvanie vont cependant à Baltimore par la Susquehannah ; mais
le canal , qui unira la Chésapeak à la Delaware , et qui ne peut pas n'être point fait, les
ramènera bientôt à Philadelphie , et avec eux
la plus grande quantité des produits de la partie Est du Maryland.
Les produits de l'État de Pensylvanie , et
des autres États adjacens qui fournissent à
l'exportation de Philadelphie , seul port de
l'État, sont les cendres , la potasse etlapéar-
lasse, la bierre , le cidre, la viande, et le
poisson salé , le beurre et le fromage , le maï ;,
la farine de maïs , celle de froment , le biscuit , le suif et les chandelles , la graine de
lin , l'huile de lin, le savon , les pommes de
terre , le bois en merreins , douves , essentes,
etc. , le cuir, les peaux de daim et de castor,
le tan, le fer en saumon, etc. La plupart de
ces articles arrivent jusqu'à Philadelphie par la
Delaware, ou par terre. Il en descend peu par
la Susquehannah , parce que les établissemens
sur ses bords sont presque tous nouveaux , et ( 297 )
consomment à peu-près ce qu'ils produisent. Ce
ne sera donc que quand ces pays , et ceux qui
sont encore plus en arrière seront mieux habités, et plus cultivés, que cette grande rivière,
alors débarrassée des obstacles qui obstruent
aujourd'hui sa navigation., pourra conduire à
Philadelphie des produits en quelque abondance , et il n'est pas douteux que ces heureux
changemens ne s'opèrent bientôt.
. Mais les produits du pays sont une très-
petite partie des exportations du port de
Philadelphie , qui , commerçant avec tous les
pays du monde , réexporte dans une immense
quantité , les denrées et marchandises étrangères.
La valeur des exportations de Philadelphie
-a été en 1791 , de 3,436,og2 dollars; en 1792
de 3,82o,652 ;   en 1793 ,  de 6,958,336 ;   en
1794, de 6,643,890 ; en 1795, de 11,518,260;
en 1796, de 17,549,141 dollars.
Je ne crois plus avoir besoin de répéter que
cet énorme accroissement dans la valeur des
exportations, est dû principalement à l'augmentation des valeurs dans les articles , et à
l'état de guerre en Europe qui a fait porter en
Amérique une proportion de denrées coloniales , très-supérieure à celle qui y aurait été
naturellement amenée. ( 298 )
La différence dans la valeur des barrils de
Farine , un des principaux articles d'exportation de Philadelphie pendant les six dernières
années, montrera combien peu il est possible
de juger des quantités des produits exportés
par leur évaluation.
Le barril de farine superfine a été vendu
dans le commerce de Philadelphie , en 1790 ,
six dollars douze treizièmes ; en 1791 ,, cinq
dollars deux treizièmes ; en 1792, cinq dollars
deux treizièmes ; en 1793, six dollars deux treizièmes; en 1794 , six dollars dix treizièmes ; en
I7g5, douze dollars; en 1796, dix dollars.
Le prix des secondes, ou fines farines , est
deux schellings ou deux schellings et demi de
moins par barril.
Il faut observer que dans le courant de la
même année, les farines superfines ont souvent varié dans leur prix de deux à trois dollars. On n'établit ici que le prix moyen de
l'année entière.
Philadelphie , qui , dans l'année 1796 , a
exporté ig5,i57 barrils de farine, c'est-à-dire
moins que le quart de la quantité totale qui
en a été exportée des différens ports de l'Union, en avait exporté 294,011 barrils l'année
précédente ; 299,287 en 1794 ; 416,621 en
1793; 433,968 en 1792? 3i5,785 en 1791. ( 299 )
Ces farines sont superfines. La quantité de
secondes ou fines farines , n'a jamais excédé
cinq mille barrils. En 1796, elle n'a été que
de dix-sept cent quatrevingt-dix-huit barrils.
( Ces détails sont relevés sur le livre de l'inspecteur. ) Il en était sorti 148,887 barrils en
1765; 252,744 en 1771; 284,872 en 1772;
265,967 en 1773; 201,3o5 en 1784 ; 193,720
en 1787 ; d'où l'on voit que l'exportation de
cette denrée n'a pas reçu d'augmentation très-
considérable depuis vingt-deux ans. L'exportation du bled en nature a au contraire beaucoup diminué par la multiplicité des moulins
établis en Pensylvanie , et dans les États voisins ; et aucune augmentation sensible n'a eu
lieu non plus dans les quantités de maïs et
de biscuits exportés durant les années ci-
dessus mentionnées , et les deux années dernières.
Pour donner une idée plus complète du
commerce de Philadelphie, je joins ici l'état
des principaux articles , tant du pays , qu'étrangers , qui ont fourni à l'exportation de ce
port en 1796 , et les différens ports des trois
autres parties du monde, où se sont réparties ces exportations. Ces états sont faits sur
les livres mêmes des douanes. J'eusse désiré
pouvoir obtenir la valeur estimée de chacun
Jn If '
I
( 3oo )
des articles ; mais ce travail eût exigé la c,om=
pilation d'un grand nombre de registres dif-
férens, et un loisir que n'avait pas celui dont
je tiens ces détails.
Etats des principaux articles des produite
des Etats- Unis, exportés du port de
Philadelphie dans l'année 1796.
Marchandises.
Quantités.
Totaux.
11 Cendres	
Bierre, cidre et porter en barrils.
D°. en bouteilles	
Barrils.. £ '.
Petits d°". ; ;
Livres	
Nombre...
Barrilo
Barrils '.':'.'.
D°	
1)°	
Boisseaux..
Tierces	
Gallons . . .
D°	
D°	
Val. dollars.
D°. ..'.'.'.'.'.
Boucauds..
i4!545'.
'6,860.
19,668.
6,010.
157,47o.
109,400.    I
179,094.    1
243,33a.   1
195 \il7'.
•12,029.
223',064.
6,'265!   j;
37,726.   j
7,782.
JrtM   \
385,85o.   1
a5i,i34.   f
3,437.
Biscuit - „
\
Beurre	
Chandelles	
Farine	
Jambon	
Fa i e de maïs
Riz	
D°. de baleine	
G", sperrnacety	
Peaux de pelleteries	
1    Tabac en poudre...	
Douves et fonds de barrils, etc...
Essentes	
2,459,616.
Planches	
Ècorce	
Val.'dollars.
Livres	
»° I
1,628,516.
106,969.
i6i,'tao.
Il
Café	 (  5oi   )
M.... ........
Quantités.
Totaux.
Coton
Livres	
D°	
Val. dollars.
Val. dollars.
Livres	
Val.dollars.
Gallons . ..
Livres	
Boisseaux..
Livres	
D°	
D°	
Gallons....
Douzaines..
9n,3a5.
99,200.
36,240.
2,822,800.
a44>55a.
116,086.
170,889.
12>969'9rô'
4,496.
2,360.
16,2.10.
6i2,883.
Indigo	
Fer et Acier travaillé	
Marchandises non détaillées	
Poivre	
Piment	
Sel..................   ..
D°. en bouteilles	
Valeurs en dollars des exportations du port
de Philadelphie, et des lieux où elles
ont été dirigées en i7g6.
Suède et Saint-Barthellemy  411,408.
Dannemarck et Antilles Danoises  737,287.
•Provinces-Unies  1,824,275.
Antilles Hollandaises  l84,8a5.
Angleterre  4,109,011.
Irlande  236,544-
Antilles Anglaises  760,274.
Colonies Anglaises de l'Amérique septentrionale  49,380.
Gibraltar  33,365.
Terre-neuve  2i,5o5.    :
Hambourg, Bremen et villes Anséatiques  2,981,23a.
France  gl8,88o.
Antilles Françaises  3,25o,584-
Iles de France et de Bourbon  20,967-    -
Espagne  66,974-
Antilles Espagnoles <  916,986.
Floride et Louisiane  a8o,65i.
Fayal8. '.'.'/^T7. *ff. *^ .* '.^f^.  l4',o7o.
Madère  111,528.
Ténériffe  861.
Ports d'Italie  $21,964..
Indes orientales  42,93a.
Chine. f, ... .s t  •_....... •. 40,747-
-l7'549l14I«
Wm
tm ( 502  )
Le montant des droits reçus à la douane
de Philadelphie pendant les cinq premières
années, a été : pour i7gi , de 780,141 dollars; pour 1792, de i,i3g,6i5; pour 1793,
de 1,928,052 ; pour 1794, de 2,001,226 ; pour
1795, de 2,961,204 ; et pour les deux premiers
quartiers de 1796, de 1,886,691 dollars.
Ces totaux ne peuvent donner une idée de
la juste valeur des importations, parce que
les droits varient sur chaque espèce de mar-;
chandises. Mais quand on lit dans le rapport
du secrétaire de la trésorerie , que le produit
total de la recette des droits sur le tonnage, .
et les impositions pour l'année 1795, a été
de 5,679,418 dollars, et qu'on voit que ceux
du port seul de Philadelphie , pour cette
même année, ont été de 2,961,204 dollars ,
on peut avoir une idée de la grande place que
tient le commerce de Philadelphie dans celui
des États-Unis.
Pendant l'année dernière, 1796, il est entré
dans ce port :
Yaisseaux à trois mats... 199. lien est sorti 184.',
Senaults ou bricks..........    4^6..;  484?
Goélettes     594  635.
Sloops     696 •  38a..
.Total, batiinens     i6a5  i6§3.    ' hM
( 3o3 )
Le  nombre des arrivés avait été moinj&?*
en 1795 de cinquante bâtimens. Mais celui
des sortis avait été plus grand de soixante-six.
Cette différence est due à l'inquiétude du
commerce américain causée par les prises que
les corsaires des Antilles ont fait de leurs
bâtimens.
Dans le cours de l'année J788, le nombre
., des bâtimens entrés dans le port de Philadelphie n'avait été que de six cent cinquante-
trois, dont seulement quatrevingt-treize vais-;
seaux à trois mâts.
Les importations arrivant à Philadelphie se
reversent non-seulement, dans toute la Pensylvanie et dans les parties des autres États
qui fournissent à ses exportations ", mais aussi
dans les territoires du Nord, dans le Kentuky,
dans les derrières de la Virginie, dans la Caroline du Nord parla voie dePetersburg, etc.,
,quoique tous ces pays n'apportent pas à Philadelphie leurs produits. On peut voir ce que
j'en ai dit dans mon journal des États du
Sud.
Le fret est à Philadelphie de dix-huit à
vingt-deux dollars par tonneau pour marchandises ordinaires portées aux ports de l'Europe.'
Il augmente d'un à deux dollars pour les cafés,
sucres et les cotons, à raison du plus grand ( 5o'4 )
encombrement de ces denrées. Pour l'Inde,'
il est de vingt-deux à quarante-quatre dollars
en allant, parce qu'il ne s'y porte que de
l'argent et peu de marchandises. Le fret est
de quatrevingt-six à quatrevingl-huit dollars
pour le retour. Pour l'Ile-de-France , il est
également de quarante dollars pour l'allée et
pour le retour. Ces prix , qui sont ceux de
l'année courante, varient selon que le fret est
plus ou moins recherché. Il est aujourd'hui
de deux à trois pour cent meilleur marché
qu'il y a trois ans , parce que la navigation
est rallentie.
Je complète les renseignemens sur le commerce de Philadelphie , par le tableau du
prix des assurances pour les années 1796,"
1796 et 1797.
PRI2 ( 3o5 )
Prix des Assurances
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dans le port   ■
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dû  Philadelphie ,
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pour les années 1795 ,
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1796 et 1797.
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Pour Hambourg, Bre-
dansr la'Baltique Pou
dans la Méditerranée,
et pour la Hollande..
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4à5.
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3.
— des    ports Anglais
dans la Manche ....
10 à 12 j.
4 à 5.
3jà4j.
3.
2"-.
—D°.  à l'Ouest pour
aller au Nord d'Irlan.
10.
4à4ï-
3ià4.
3.
2-.
—Ports Irlandais, par
tie  Sud-est	
10.
|UM-
3î à4-
3.
2 -.
—D°. partie Ouest et
Nord , pour aller au
Nord	
7ïà8.
4à4ï-
3jà 4.
3.
ai-
_ orts  Français sur
l'Atlantique.	
6*7f
3~à4j.
5 à 6.
51.
3-^3.
—D°. dans ia Médi
terranée 	
7iàio.
4 à 5.
6 à'7 i.
4-
3.
Espagnols sur ï'AtW
7 ï à 10-
3ià5.
3 à Si.
2ià3.
— Iles de France   et
de Bourbon	
yiàio.
5.
5 à 6.
4-
3îà4.
—Cap de Bonne-Espé
rance	
10.
4à5.
4-
4-
3t-
'—Batavia	
44à5.
4*4 t-
—Canton en Chine...
5.
5.
5.
—Calcutta	
10 à i5.
5.
5.
5.
4 à 4^.
—Jamaïque	
i5 à 20.
3î<>4î-
3ià.4l.
3t-
—Autres ports Anglais
dans les Iles	
ioài5.
fill
3 à 4."
3.
2i.
—Ports Français dans
les Iles	
7v
4 « 5.
5à6.
3i.
2 là 3.
—Ports neutres  dans
les Iles 	
5 à 6.
3 à4i-
3à3i.
2±à3.
—Havanne	
6.
4.
3 à 4.
3-.
5.
—Nouvelle-Orléans..
10.
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3ià4|.
3Î.
3.
—Nouvelle-Ecosse...
6.
4-
—le cabotage dans les
selon leur distance et
espèce de navigation.
$iy
'>iàa.
!,à2.
îiàa.
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j
Tome VI.
Y ï
( 3o6 )
Ces assurances sont pour bâtimens neutres,
allant de Philadelphie dans un seul port ;
elles sont aussi calculées pour la simple allée ,
et ordinairement les mêmes pour le retour, à
moins qu'elles ne soient faites à la fois , auquel cas les assureurs donnent une légère
diminution.
On sent que l'assurance e.'t plus haute pour
un bâtiment qui irait toucher à plusieurs ports ,
parce que  les risques  en augmenteraient.
Elles augmentent aussi pour la Baltique et
les ports du Nord dans l'hiver , et par la même
raison pour les Antilles , du premier août au
premier Novembre. Elles seraient plus fortes
sur un vaisseau , qui ne serait pas prouvé neutre
par son pavillon, son chargeur et la nature
de sa cargaison. Ala fin de 1793 et en 1794»
les assurances ont été plus élevées qu'en 1796
et 1796 , parce que les Anglais prenaient
.les vaisseaux américains. Le traité avec l'Angleterre les a fait baisser ; elles sont remon-
' tées depuis que les Français prennent à leur
tour les bâtimens américains , et particulièrement pour les bâtimens allant aux Antilles,
parce que les captures y étaient.fréquentes
et autorisées par le gouvernement des iles ,
tandis qu'on pensait que le peu de bâtimens
américains pris par les corsaires français dans ( 3o7 )
les mers d'Europe, l'étaient sans l'autorisation
du gouvernement de France.
Ces prix d'a-surance sont les mêmes à peu-
près dans les diffcrens ports des États-Unis.
La construction des navires à Philadelphie ,
coûte , selon leur grandeur, de dix-huit à
vingt-deux dollars le tonneau , sortant des
mains du charpentier. Le prix en augmente
selon que le chêne verd et le cèdre sont plus
employés dans la construction. Les fers, agréts
et apparaux d'un navire de trois cents tonneaux , sont estimés quarante dollars de plus
par tonneau. Ces prix ont augmenté de trente'
pour cent environ depuis trois ans. Il est reconnu que les bâtimens se construisent mieux
à Philadelphie que dans aucun autre port
des États-Unis, qu'ils sont plus solides , mieux
finis , et les ornemens mieux faits. Ils durent
aussi par terme moyen quatre à cinq-ans de
plus que ceux faits dans le Nord. Peu de gros
navires sont construits sans que leurs membres
principaux soient de chêne verd.
Les inspections pour les farines, les potasses,
enfin , toutes les denrées d'exportation passent
pour être plus soigneusement faites à Philadelphie que dans aucun autre port. En tout,
quoique Philadelphie soit à cent cinquante
milles de la mer, et que la navigation de la
72 ( 3o8 )
Delaware soit interrompue un ou deux mois ,
et quelquefois plus chaque année, son port
peut-être considéré comme le premier port
de commerce des États-Unis ; celui qui réunit
le plus grand nombre de négocians solides ,
la plus grande facilité d'un prompt débit des
cargaisons , une plus grande quantité de
moyens d'en completter de nouvelles pour
le retour.
Quant à la manière dont se fait le commerce avec Philadelphie , à ses hasards , à
ses difficultés , à sa situation , ce que je dirai
du commerce des États-Unis en général lui
est applicable comme à tous les autres ports
de l'Amérique , et plus particulièrement ei-
core, parce que le commerce y est plus considérable , les spéculations plus multipliées et
plus étendues, les besoins plus grands, et que
l'envie de gagner beaucoup et vite n'y est pas
moindre.
Banques à Philadelphie.
Trois banques sont établies à Philadelphie;
l'une d'elles est la banque des États-Unis , qui
par son acte de création doit avoir toujours pour
centre le siège du gouvernement. J'en donnerai quelques   détails lorsque je parlerai  des ( 3og )
États-Unis en général. Les deux autres sont la
banque de Pensylvanie et celle de l'Amérique
du Nord.
La banque de Pensylvanie a été incorporée
en 1793 par une loi de l'État. Son capital est
de trois millions de dollars , divisé en sept
mille cinq cents actions de quatre cents dollars chacune. Les actions ont dû être achetées par des souscripteurs individuels ou des
compagnies , sans que l'État s'en soit réservé
la propriété d'aucune, ou la faculté d'en acquérir autrement que par la voie commune à tous les autres acquéreurs. Cette
banque reçoit en dépôt, et escompte à un-
demi pour cent par mois. Elle ne peut
vendre que des fonds de la dette publique ,
et les biens ou effets qui lui seraient donnés
en hypothèque de ses escomptes ou avances.
' Elle ne peut acheter que de l'or ou de l'argent en lingot, et ses propres actions , mais
celles-ci jamais au-dessous du pair , ni dans
une quantité plus grande que cinquante à la
fois. Elle ne peut prêter au gouvernement des
États-Unis plus de cinquante mille dollars.
Tout autre prêt ne peut être fait qu'en conséquence d'une loi ; elle ne peut prendre d'en-
gagemens soit par l'émission de ses billets ,
soit par escompte ou autrement, au-delà de
y 3 m
C 3io)
trois millions de dollars. La loi qui l'incorpore ordonne que tous les fonds appartenant
à l'Etat y seront déposés ; que dans les vingt-
cinq directeurs dont son administration sera
composée , six seront à la nomination de la
législature, les dix-neuf autres à celle des
actionnaires. Quatorze seulement de ceux-ci
peuvent être continués d'une année à l'autre»
Les comptes de situation de la banque doivent être mis annuellement sous les yeux de la
législature , qui peut les vérifier, sans cependant avoir le droit de connaître des comptes
des particuliers dont les fonds sont déposés à
la banque. Le peu de dépendance où cette
banque est du gouvernement , et la loyauté
avec laquelle elle fait ses transactions , lui
ont acquis la confiance publique. Elle donne
de huit à neuf pour cent d'intérêt aux actionnaires , en se réservant sagement un grand <
surplus. Le prix de ses actions est à présent
de vingt-cinq à trente pour cent au-dessus du
pair. J* £ *fi&ï|**i
La banque de l'Amérique du Nord est d'une
plus ancienne création; l'acte qui l'incorpore
est de 1787, Elle avait été d'abord établie en
1782, mais l'acte de son institution avait été
révoqué en 1784. Parle dernier acte d'incorporation, cette banque peut porter son ca- (Su )
pîtal jusqu'à deux millions de dollars, et doit
faire par ses actionnaires et ses douze directeurs les règlemens pour sa conduite et son
administration. Quant à la nature de ses affaires, à sa faculté de vendre et d'acheter ,
elles sont les mêmes que celles de la banque
de Pensylvanie. La loi ne prescrit d'ailleurs
aucune condition à cette banque, qui est ainsi
plus indépendante encore du gouvernement
que la banque de Pensylvanie. Aussi jouit-
elle d'une grande confiance. On l'appelle la
banque des quakers, parce que la plupart de
ses fondateurs étaient quakers, que le plus
grand nombre de ses douze directeurs appartiennent à cette société , et que c'est celle
où les quakers déposent le plus généralement
leut argent. Elle donne de sept à huit pour
cent de dividende ; ses actions dont le prix
originaire est de cent dollars, se vendent à
quarante-cinq pour cent au-dessus du pair,
et on ne trouve que très-difficilement à
en acquérir. Elle a prêté en 17g! cent soixante
mille dollars à l'État de Pensylvanie sur le
dépôt des fonds publics et seulement pour une
année. Le remboursement en a été fait exac*
tement. (5ia)
Ville de Philadelphie ; hôpitaux 9
marchés \ etc.
Philadelphie est non-seulement la plus belle
ville des États-Unis, mais aussi une des plus
belles du monde entier. Elle ne contient sans
doute aucun des grands et anciens monumens
qu'on admire dans beaucoup de villes d'Europe. Les bâtimens publics, à la maison prés
de l'État, n'y sont remarquables, ni par leur
architecture , ni par leur étendue. Mais les
maisons sont toutes bien bâties en briques j
elles ont l'extérieur de la simplicité aisée et
propre, Beaucoup sont décorées dans leurs
soubassemens, dans leur perron, dans l'encadrement de leurs fenêtres par un marbre
blanc, veiné, qui se trouve à peu de milles
de la ville sur les bords du Skuylkill. Les rues
sont larges, presque toutes bordées d'arbres ,
les trottoirs y sont spacieux et commodes.
Les pompes qui tirent d'une multitude de puits
l'eau nécessaire aux besoins publics et partie
culiers y sont multipliées à un point inconnu
en Europe, On regrette seulement que cette
ville soit dénuée de places publiques et d'y voir
les cimetières dans l'enceinte de la ville, et
dans les quartiers les plus habités. ( 3i3 )
Dans une ville où la chaleur est si grande
pendant trois mois de l'année , on ne peu*
douter que ces cimetières ne soient une grande
cause d'insalubrité. On parle de les en éloigner , mais la détermination n'en semble pas
assez fermement prise, ni son exécution aussi
prochaine qu'il serait à désirer pour la santé
des habitans.
Le peu de largeur des quais est nne autre
cause d'insalubrité plus difficde à faire disparaître ; car elle coûterait le sacrifice entier
d'une rue qui borde la rivière , et où sont établis tous les comptoirs et tous les magasins
des négocians. Cette rue'n'était pas dans le
plan que William Penn traça de la ville, en
s'établissant dans le pays ; le surplus de son
projet a été exactement suivi pour la distribution des rues ; mais la ville s'est plus étendue en largeur, à droite et à gauche sur le
bord de la rivière, qu'il ne l'avait pensé. Les
maisons ont de beaucoup dépassé la base qu'il
avait donnée au parallélogramme par lequel
L'accroissement des affaires a déterminé le
choix de cette direction dans les nouveaux
bâtimens ; et cette ville déjà bien grande ne
s'étend pas encore à moitié de la distance
des deux rivières. Il n'est pas à croire qu'elle ( m >
se prolonge beaucoup plus du côté du Skuylkill. La population actuelle de Philadelphie
est d'environ soixante-dix milles habitans
J'éviterai de répéter sur cette ville des détails trop longs qui se trouvent par-tout.
Ses prisons, dont j'ai déjà beaucoup parlé,
sont le seul établissement public à Philadelphie , et même dans toute l'Amérique , qui
soit supérieur à ceux de la même espèce que
l'on voit en France ou en Angleterre.
Tous les autres, tant hôpitaux que bibliothèques, collèges, sociétés littéraires ou savantes , etc. y sont inférieurs à ceux de l'ancien monde , et doivent l'être encore long-
tems. Mais l'étranger qui réfléchit au petit
nombre d'années écoulées depuis que cette
ville est fondée, à celui bien moindre encore,
où la Pensylvanie devenue libre comme tous
les autres États a pu développer toutes ses
ressources, doit être étonné de tout ce qu'il
trouve à Philadelphie ; et il ne peut méconnaître que la disposition générale des esprits
tend au perfectionnement de ces établissemens que le tems seul peut consolider. On
ne peut disconvenir que les quakers ne soient
les plus zélés, les plus constans promoteurs
de tous les objets d'utilité publique, et avec
plus de force à Philadelphie qu'ailleurs, parce ( 3i5
)
qu'ils
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pour
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salle, commune
, six dollars
m ( 3i6)
pour être dans des chambres à plusieurs lits,
et huit dollars pour avoir une chambre particulière. Les visites des médecins sont payées
à part par les malades de ces deux dernières
Classes. La journée d'un malade coûte près
d'un demi dollar.
Les foux sont reçus dans cet hôpital. Us
étaient précédemment enfermés dans un étage
souterrein. Ils sont placés depuis dans un nouveau bâtiment très - spacieux, très-aëré. La
liberté dont ils peuvent jouir sans inconvé-
niens, et la salubrité de leurs appartenons,
a déjà sensiblement augmenté le nombre de
ceux qui guérissent. Cette partie de l'hôpital
est parfaitement tenue aujourd'hui, et la situation de ces malheureux faisait horreur il
y a deux ans.
Le docteur Rush , un des médecins auprès de qui je me suis informé des causes
principales qui amènent à cet hôpital les
malades de cette espèce, en attribue une moitié à l'habitude de l'ivresse par les liqueurs
spiritueuses ; un quart à la dévotion; une
proportion moindre , mais constamment remarquée, à l'amour. Ces observations ne peuvent être que justes, puisqu'elles sont le relevé des livres d'entrée de l'hôpital.
Celles  sur l'ivresse sont  d'ailleurs confir- (3i7 )
mées par l'expérience journalière qui montre
que beaucoup d'hommes en Amérique qui
boivent immodérément des liqueurs spiri-
tueuses sont souvent , après de tels excès ,
plusieurs jours de suite dans un état d'insanité
et même de fureur qui est presque sans exemple après l'ivresse du vin.
Les foux religieux appartiennent généralement aux sectes les plus exaltées, à celles
dont les dogmes sont plus appuyés sur la terreur que sur l'espoir.
Quant à la folie pour cause d'amour, elle
atteint ici comme ailleurs plus souvent les
femmes que les hommes. Ces malades sont
principalement des filles déçues dans leurs espérances , ou trompées par leurs amans. Le
nombre des foux était de quarante-cinq la
dernière fois que je les ai visités.
Le docteur Rush est en même-tems un
des premiers médecins de la ville. On lui
reproche un amour excessif pour la saignée ,
dont à la vérité il fait un grand usage ; on
lui reproche aussi l'esprit de système, mais
souvent ce reproche exprime ici comme en
Europe plutôt de la malveillance qu'une accusation fondée. Quoiqu'il en soit, le docteur Rush a plus de malades qu'aucun autre
médecin de Philadelphie.  C'est un homme 1
L
(5i8)
d'esprit, et un des hommes les plus instruits
de l'Amérique. Ses écrits et ses actions ont le
bien de l'humanité pour objet. Il s'est conduit
dans le tems de îa fièvre jaune avec un courage et un dévouement à toute épreuve,
et en 1792 il a pensé en être la victime. 11 a
imprimé sur cette maladie un ouvrage qui ,
comme tous les livres du monde , n'a pas eu
un succès général, et qui a trouvé beaucoup
de contradicteurs , nommément parmi ses
confrères. Il est l'auteur d'une lettre pour la
suppression de la peine de mort imprimée en
1790 , et les heureuses conséquences de îa
jurisprudence criminelle actuelle de Pensylvanie prouvent à elles seules qu'il a défendu
1 une bonne cause. Cette lettre n'est pas le seul
mémoire politique écrit par le docteur R.ush ,
et où il a développé des idées de bienfaisance,
des sentimens généreux.
La maison des pauvres n'est pas plus à citer pour l'excellence de son administration
que celle de l'hôpital. Elle n'e>t pas conduite
suivant les vues de bienfaisance réfléchie , qui
dans un grand État doivent toujours accompagner le soin des pauvres.
Le marché de Philadelphie est un des ob- .
jets qui frappent le  plus un étranger.  Il se
tient sous un espèce de hangard long , pavé, ( 5ig )
bâti en briques , et soutenu par des piliers
de briques aussi. ' Le marché principal placé
dans la plus grande rue jj celle qui sépare le côté
Sud du côté Nord de la ville , occupe la longueur  de trois quarrés   de   maisons.  Il doit
être prolongé dans l'étendue de deux autres
encore.  La largeur du hangard entre les piliers est de vingt-quatre pieds ; dans ces intervalles sont les établis où les débitans arrangent leurs provisions; et toutes celles que l'on
peut  désirer  se   trouvent dans ce marché ,
viande, légumes , volailles, lait, fleurs , arbres , etc. C'est-là , et seulement là, ou dans
trois à quatre autres marchés plus petits, placés  dans d'autres  quartiers de la ville,  que
chacun  vient s'approvisionner.  U  y a  donc
un concours de monde très-considérable , particulièrement  dans les  trois  ou quatre premières heures de la matinée , et ce concours ,
tel que souvent le passage est obstrué par la
foule, entraîne peu de bruit.   Chacun y fait
tranquillement ses achats ; point de dispute sur
les prix , point ou rarement de querelles. Le
marché est si bien approvisionné , les débitans
des différentes denrées sont si multipliés, que
l'acheteur peut toujours , en faisant quelques
pas de plus ,  satisfaire sa fantaisie ou tenter
d'avoir meilleur marché. L'énorme quantité
m (  320   )
de viande dont ce marché est rempli, la dif-
rente nature des provisions.qu'il rassemble n'y
donnent pas la plus légère mauvaise odeur.
Les tables, le passage y sont tous les jours
grattés, lavés , frottés avec soin. On est étonné
de voir tant de propreté réunie à tant de causes
de saleté. Toutes ces provisions arrivent ou
des faubourgs de Philadelphie ou des environs , souvent de soixante milles de distance. Celles-là sont portées dans des chariots
couverts qui arrivent la nuit. Les chevaux
sont dételés, attachés autour du chariot où
ils trouvent du foin que le fermier apporte
toujours pour économiser les frais d'auberge.
On compte quelquefois plus de cent de ces
chariots dans le haut de la rue du marché.
Quelquefois les fermiers débitent leurs provisions dans ces chariots mêmes , qui*apportent
à la fois du veau, du cochon, du gibier, du
beurre, du fromage , de la volaille , enfin les
iroduits de l'agriculture et ceux de l'industrie.
Le Jersey fournit beaucoup au marché de
Philadelphie , et particulièrement des jambons , de la volaille , du beurre et des légumes.
Indépendamment de ces provisions beaucoup de charrettes y conduisent du bois à brûler , dont le débit est toujours aussi assuré
que (  521   )
que celui de toutes les autres provisions qui y
abondent. Mais ce qui est réellement digne
d'admiration , c'est l'ordre et la tranquillité qui
régnent dans ce grand marché par la bonne
disposition particulière de chacun , car l'autorité, la police publique, ne s'en mêlent pas.
J'avouerai cependant qu'ayant passé trois hivers à Philadelphie , j'ai trouvé une altération
sensible dans cette tranquillité, comme aussi
dans le calme des rues le soir. En 1794 i il
était rare d'y rencontrer du monde, et surtout d'y entendre du bruit plus tard que onze
heures. Le bruit se prolonge à présent davantage , et Philadelphie perd ainsi une précieuse
partie de ses mœurs.
Philadelphie étant très-éloignée de la mer,
le marché de poisson y est mal fourni. Le
rockfish, espèce de poisson long et de chair
blanche, et qui ne ressemble à aucun poisson d'Europe , est à-peu-prés le seul qui s'y
trouve dans tous les tems de l'année. Les
gourmands en tirent de New-Yorck une plus
grande variété.
La location des arcades du marché aux diffère ns débitans . fait un des revenus de la
ville , et s'élève à environ huit mille dollars.
Les autres sources de son revenu sont des
taxes sur les tavernes, sur les quais, et uue
Tome VI. X I
(322)
taxe sur les propriétés , qui a les mêmes élé-
mens que celle pour les comtés.
Ces taxes varient selon les besoins ; leur
principale cause d'augmentation est la construction d'édifices publics. Les taxes ont été
à Philadelphie en 1790 de seize mille huit cents
dollars; en 1793 dé vingt mille trois cent trente-
dëùx" ; en 1794 > de vingt neuf mille cinq cents ;
en 1795, dé vitig't-hnit mille six cents. Elles
ont été moindres en 1796 et 1797 , mais je
n'en sais pas le montant précis. On peut juger
de l'énorme accroissement des richesses de la
ville par la progression rapide de l'évaluation
des propriétés imposables ; cette évaluation
était, en 1790, de quatrevingt-dix-huit millions
six cent soixante-quatorze mille soixante dollars , et en 1795, de cent millions cinq cent trente
mille sept cent treize dollars. En 1797, elle
était encore plus élevée de plus dé deux millions de dollars, et toujours sur les mêmes
bases d'évaluation. La masse de la matière
imposable , ou de la richesse , augmentant
dans une grande proportion dans cette ville,
comme dans tout le reste de l'État de Pensylvanie , et lès dépenses devant successivement décroître, puisqu'elles ont à présent pour
objet, en grande partie , des constructions
d'édifices publics,'déponts, etc,, la proportion ( 323)
de l'impôt , déjà faible, doit baisser encore,
Philadelphie est la ville des États-Unis où
l'on trouve le plus en abondance toutes les
commodités de la vie , et jusques aux objets
de recherche et de luxe. Beaucoup de boutiques y sont aussi bien fournies que celles de
Paris ou de Londres. Les marchands sont polis , accommodans , et peu pressés de leur
payement, quand ils le croient assuré , au
moins je les ai trouvés tels. Les ouvriers v
travaillent bien ; mais comme ils gagnent beaucoup , ils ne travaillent pas avec la même constance qu'en Europe, et font souvent attendre
long-tems leur ouvrage. Tout est en Amérique,
et à Philadelphie surtout, d'une cherté beaucoup plus grande qu'en Europe. Un ouvrier,
à la journée, se paye au moins un dollar, et
la nourriture. Les gages d'un domestique ordinaire, et ce sont pour la plupart des nègres,
sont de dix à douze dollars par mois, et il faut
les nourrir et les blanchir ; ceux d'une servante
la plus commune sont un dollar par semaine.
Les pensions coûtent de huit à douze dollars
par semaine, sans vin, sans feu particulier,
sans lumière. La plus petite maison, dans
les quartiers éloignés des affaires , coûte de
loyer trois cents dollars. Les grandes , bien
situées, en coûtent jusqu'à deux mille cinq
X a (324 )
cents ou trois mille. La livre de bœuf vaut
de dix à treize pences ; la paire de belles volailles , souvent plus d'un dollar , et tout le
reste dans la même proportion. La valeur des
terreins varie selon leur situation. On les vend
par pied de front, sur une profondeur plus ou
moins grande, évaluée par terme moyen à cent
cinquante pieds. A cette mesure , le pied de
front, dans les quartiers de la ville les plus
recherchés, se vend cent quatrevingt à deux
cent soixante dollars. A l'extrémité des ter-
reins bâtis, on n'en demande que de vingt-
quatre à trente. Entre ces deux positions le
prix moyen est de cent à cent vingt.
Les terres, aux environs de Philadelphie ,
sont généralement mauvaises et sablonneuses
dans la plaine; sablonneuses et pierreuses sur
les coîlines du Shuylkiîl, quoiqu'un peu plus
argilleuses ; mais elles ne s'en vendent pas
moins très-cher parce qu'elles sont presque
toutes employées en maisons de campagne
des habitans riches de la ville. Elles se payent
depuis cent cinquante jusqu'à mille , et même
douze cent dollars l'acre , en y comprenant
les bâtimens. Leur plus grand nombre , leur
meilleur état, la situation du lieu, son plus
ou moins grand rapprochement de Philadelphie produisent ces différences. Au Sud de la (325)
ville le long de la Delà warre, et jusqu'au Skuylkill , le terrein , évidemment délaissé par ces
rivières , est une terre végétale de vingt à
vingt-cinq pieds de profondeur , et toujours
humide. Ces terres produisent une herbe naturelle de la première qualité et très-abondante. On pourrait les dessécher; le limon des
ruisseaux fournirait un riche engrais. Mais ce
sont des soins que la routine et la cherté de
la main-d'œuvre font'négliger. Les prés, dans
l'état où ils sont , donnent depuis quatre
jusques à six milliers de foin dans une coupe ;
car on en fait rarement deux. Peu dé terres
sont en vente : l'augmentation toujours croissante de leur valeur engage les propriétaires
à les garder dans leurs mains, comme aussi à
ne jamais les louer à leurs tenans pour plus
d'une ou deux années. Ces prés sont généralement employés à l'engrais des bœufs. Us sont
loués de vingt-quatre à vingt-huit dollars l'acre,
et le millier de foin se vend de neuf à douze
dollars. Quelques terres , un peu plus hautes,
qui tiennent à ces prés, et qui sont cultivées
en maïs , pommes de terre, grains , etc. pour
la nourriture des bestiaux au sec, sont comprises dans le bail et louées le même prix.
X 3
;n ( 326 )
Mœurs.
On s'accorde à dire que les habitans de
Philadelphie ont moins d'hospitalité que ceux
d'aucune autre ville des États-Unis , et il est
possible qu'ils méritent cette réputation. On
donne pour motif à ce caractère le grand
nombre d'étrangers qui, affluant dans cette
ville plus qu'ailleurs , occuperaient tous les
momens et rempliraient les maisons de ceux
qui voudraient les bien recevoir. La véritable
raison est le travail plus constant, plus universel à Philadelphie qu'ailleurs, pour augmenter sa fortune même quand elle est déjà grandement faite. Il n'est personne en ce pays,
dont cette idée ne soit l'idée dominante. Cet
esprit mercantile, si généralement répandu, %
produit nécessairement de l'égoïsme, isole
celui qui en est atteint, et ne lui laisse ni goût
ni tems pour la société. Aussi ce que nous
appelons société n'existe pas dans cette ville.
La vanité du luxe y est fort commune; on
aime à montrer au nouvel arrivé d'Europe.
les beaux meubles , les beaux verres d'Angleterre, les belles porcelaines. Mais quand il en
a vu une fois la parade dans un dîner de cérémonie , on lui préfère un plus nouveau venu, (327)
parce que celui-ci ne connaît: pas encore la
magnificence de la maison, et qu'il n'a pas loué
encore le vieux vin de Madère , qui a fait deux
ou trois voyages de l'Inde; et puis c'est un nouveau visage qui vaut toujours mieux qu'un
ancien pour celui qui n'a pas grand chose à
dire à Fun ni à l'autre.
Voilà le véritable état 4e la société à Philadelphie : grands dîners , grands thés, pour
les arrivans d'Europe, Anglais, Français, étrangers de tous pays , de toute classe , de tout
caractère : philosophe , prêtre , homme de
lettres, prince, arracheur de dents, homme
d'esprit ou idiot, et le lendemain à peine ce
fêté de la veille est-il reconnu dans la rue, à
moins qu'on ne le suppose riche, sur-tout
en argent disponible ; alors les civilités se
prolongent aussi long-tems que l'on croit qu'il
a envie d'acheter des terres , et même au-
delà , car l'hommage à la richesse est le cuit©
auquel toutes les sectes se réunissent.
A cet état habituel de la société de Philadelphie, les circonstances du moment ajoutent
la chaleur et l'intolérance de la politique.
L influence anglaise prévaut dans les premiers
cercles, et y prévaut avec despotisme.
Tel grand personnage qui carressait les
envoyés de Robespierre , quand ce monstre
Tome VI. X 4 ( 328 )
et ses complices assassinaient tous les honnêtes gens, est ouvertement contre la France
aujourd'hui que les principes y sont enclins
à la douceur et à l'humanité. Il est vrai que
le commerce américain souffre beaucoup des
corsaires français, et on ne doit pas être surpris de l'humeur qu'il en éprouve et qu'il en
laisse  appercevoir.
En faisant ce tableau raccourci de la disposition des habitans de Philadelphie , j'ai
besoin de dire que quelqu'exact qu'il soit en
général, les exceptions sont multipliées ; que
beaucoup de familles sont exemptes de ces
inconvéniens justemens reprochés à la société
de Philadelphie , et de la disposition actuelle
qui l'augmente. J'en parle sans humeur, je
n'ai pas eu personnellement à m'en plaindre ;
mais j'en parle avec franchise, car pourquoi
écrirais-je si je déguisais la vérité ?
A la tête de ceux dont j'ai eu particulièrement à me louer à Philadelphie , je me plais
à placer la famille Chew.
Benjamin Chew, chef de cette respectable
famille , déjà avancé en âge , unit à un esprit naturel, piquant et gai , beaucoup de
connaissances, une grande amabilité de caractère , une intarissable bonté, une entière
simplicité de mœurs et toutes les vertus. Sa. (329)
nombreuse famille mérite et obtient comme
lui l'estime générale. Il n'en peut exister, dans
aucun coin du monde, une plus estimable. J'ai
été reçu dans son intimité comme un frère , et
mon cœur conserve pour elle des sentiméns
de respect; de reconnaissance, d'attachement
et d'intérêt qui ne s'éteindront qu'avec moi ;
qu'elle m'en veuille bien pardonner ici l'expression. Vouloir nommer toutes les personnes
de qui j'ai éprouvé une réception amicale, et
les procédés les plus désirables, serait entreprendre une tâche fastidieuse peut-être pour
ceux qui liront ce journal déjà bien étendu.
Je me borne donc à en conserver le souvenir.
Malgré les inconvéniens , et on pourrait
dire la nullité de la société de Philadelphie,
cette ville est îa plus agréable peut être encore des États-Unis pour un étranger. La réunion des députés au congrès lui fournit un
moyen de prendre sur cet intéressant pays des
connaissances qui le mettent à portée de mieux
diriger ses questions , et de recevoir ainsi de
meilleures observations dans ses voyages, s'il
se propose d'en faire. Quoiqu'à Philadelphie
comme dans le reste de l'Amérique , personne
ne soit assez exempt d'affaires d'intérêt pour se
livrer uniquement à l'étude des sciences et des
lettres, cette ville rassemble plus qu'aucune I
( 33o )
autre des hommes qui s'en occupent, et dont
la société est intéressante quand ils peuvent
s'y livrer. Elle est le siège d'une société philosophique, d'une grande , et bonne bibliothèque publique ; enfin d'un muséum qui
rassemble déjà une collection presque com-
plette de tous les minéraux et animaux de
l'Amérique septentrionale. Cette collection est
la propriété d'un particulier (M. Peale). Son
activité, son intelligence, et son industrie infatigable , ont suppléé depuis vingt ans , et
suppléent encore dans ce pénible travail aux
moyens qu'il eût été à désirer qu'une fortune
plus aisée lui procurât, et devraient lui valoir
quelques encouragemens publics.
Le luxe est, comme je l'ai dit, très-grand à
Philadelphie, pour la table dans les jours de
cérémonie, pour les voitures et pour la parure
des dames. J'ai vu des bals, au jour de naisr
sance du Président, où les ornemens de la
salle , l'élégance et la variété des parures rappelaient l'Europe ; et dans cette comparaison,
il faut convenir que la beauté des dames Américaines aurait l'avantage. Toutes les jeunes
personnes sont plus ou moins jolies à Philadelphie ; mais toutes sont belles. Elles manquent souvent de l'agrément de nos jolies
Françaises ; leur fraîcheur , leur éclat passent (33i )
bien vite; mais même quand l'âge a confirmé
et justifié cette altération dans leurs traits,
elles conservent encore de la beauté: et il est
vrai de dire que jamais dans les assemblées
les plus nombreuses de Philadelphie, on ne
rencontre une femme vraiment laide. Quant
aux jeunes gens , ils paraissent trop souvent
appartenir à une autre espèce.
La richesse fait à Philadelphie plus qu'ailleurs la distinction dans les différentes classes
de la société. Les gros négocians et les avocats les plus consultés y tiennent le premier
rang , et les diverses classes ainsi marquées
se mêlent peu ensemble. Les quakers vivent
entr'eux et vivent retirés , mais les rubans
plaisent aux jeunes quakeresses comme aux
autres, et sont de grands ennemis de la secte.
La toilette déplaît aux vieux quakers qui la
blâment ou la tolèrent avec indulgence. Mais
de toutes manières, les jolies quakeresses se
parent, se disent demi-quakeresses, et puis plus
du tout. Les hommes qui les courtisent prennent les manières qui leur conviennent, se
poudrent aussi, et la secte a toujours quelques déserteurs par l'effet d'un ou de plusieurs
chapeaux.
Le luxe ne se borne pas aux premières
classes de la société ; il les atteint toutes. Il ï
I (332)
existe jusques parmi les domestiques à gages,
parmi les nègres et les négresses. Us ont leurs
bals, qui n'ont rien de la simplicité des danses
des domestiques d'Europe. Rafraîchissemens,
bons soupes , parures recherchées. Une servante négresse qui gagne un dollar par se-'
maine, a souvent à ces jours de bals pour
soixante dollars de parure. C'est en carosse
qu'elle va au bal, et les bals sont fréquens.
Les dimanches, toutes les tavernes des environs de la ville sont remplies d'ouvriers, de
petits marchands qui y arrivent souvent énj
cabriolet avec leur famille, et qui y dépensent
trois à quatre dollars , quelquefois plus. Ce
n'est pas pour thésauriser que le peuple Américain est avide, et son imprévoyance en économie tient encore des mœurs d'une colonie.
Un théâtre est établi à Philadelphie, et l'a été
malgré les pétitions vives et répétées des quakers et des ministres de l'évangile. Il y est
fort suivi, non que les acteurs en soient gé-
ralement bons , mais parce que c'est un lieu
de rassemblement.
Vingt à vingt-cinq stages partent de Philadelphie et y arrivent tous les jours. Ce sont
de vilaines et incommodes voitures ; mais elles
sont légères, et vont vite. Les chevaux sont
bons dans la Pensylvanie, et il y a plusieurs (333)
attelages de ces voitures publiques, qui ne
sont surpassés en beauté par aucun attelage
d'Europe.
Les habitans de Philadelphie sont comme
ceux de la Pensylvanie, un mélange de tous
les peuples d'Europe. Les Anglais cependant
y sont toujours en plus grand nombre. Les
comtés de la Pensylvanie au-delà de la Susquehannah , plus éloignés de Philadelphie que
les autres , sont moins influencés par les opinions politiques de la capitale, qui sont comme
je l'ai dit, favorables à l'Angleterre ' sur-tout
parmi la première classe de la société.
Les papiers-nouvelles sont très multipliés à
Philadelphie, et se répandent avec abondance
dans tout l'État.
Vingt-huit maisons de culte rassemblent les
différentes sectes à Philadelphie. Les quakers
y en ont six, mais l'une d'elles appartient aux
free-quakers ou quakers libres séparés des
autres quakers , et rejetés de leur communion
pour avoir dans le tems de la guerre del'irr-
dépendance porté les armes et accepté des
charges du gouvernement des Etats ou de ce-
lui de l'Union. Cette secte d'ailleurs ne diffère en rien de la doctrine et de l'observance
des quakers ordinaires, et a seulement moins
"de rigidité  dans  sa discipline ecclésiastique. ( 334 )
Parmi les différentes maisons de culte on
en voit une appelée église africaine , consacrée aux nègres qui vont cependant sans
distinction dans toute autre église à leur choix.
Le ministre de cette église est nègre lui-
même , et se réunit aux autres ministres
dans les cérémonies où le clergé fait corps.
Les quakers ont établi à Philadelphie deux
écoles gratuites pour les nègres , où on leur
enseigne à lire et à compter. Mais parmi les
loix sages et bienfaisantes de l'État de Pensylvanie , on voit avec peine qu'aucune n'ait
encore établi des écoles gratuites comme dans
la Nouvelle-Angleterre. La législature s'en <
occupe. On dit que les quakers qui ont pour
leur société des écoles, et qui ne veulent par
mêler leurs enfans avec ceux des autres sectes
s'opposent à cet établissement parce qu'ils seraient obligés ou de détruire leurs écoles , ou,
en les conservant à leurs frais, de contribuer
aussi par une imposition générale à l'entretien
;des autres écoles qui auraient lieu. Cette op-
. position ne peut être sérieuse ni de longue
durée, et l'État qui sent l'importance de l'établissement d'écoles gratuites en saura triompher. Les quakers eux-mêmes reconnaîtront
sans doute promptement l'injustice et la dis,-
convenance de leurs prétentions. ( 355 )
Je ne terminerai pas cet article de Philadelphie sans dire que là , comme dans presque
tous les lieux de l'Amérique où j'ai passé , j'ai
souvent entendu prononcer avec respect le
nom de M. de la Rochefoucauld et honorer
sa mémoire de regrets sincères. Sans être jamais venu dans les États-Unis, il y était connu
comme un des Français qui avaient pris l'intérêt le plus ardent à la cause de leur indépendance. -Il y était appelé leur ami, et je
dois aux liaisons du sang que l'on me connaissait avec lui, l'accueil prévenant et obligeant que j'ai reçu dans plus d'une famille. '
Sans aucune autre passion que celle de faire
le bien , M. de la Rochefoucauld réunissait
toutes lés vertus privées à toutes les vertus
publiques ; et sa modestie poussée jusqu'à la
méfiance de lui-même couronnait tant de
vertus. Son ame était indépendante et libre;
il professait le culte de la liberté long-tems
avant que l'on n'en prononçât le nom ert
France. Sans tache dans ses intentions comme
dans sa conduire,.il est.peut-être le seul exemple dans notre révolution d'un homme enè>i-
dence , dont la calomnie n'ait pas osé attaquer le caractère. Et il est mort assassiné !
sous les yeux de la plus tendre des mères, de
la plus respectable des femmes, par des mons- ( 356)
très qui se disaient patriotes, soudoyés par
des monstres encore plus abominables qu'eux
qui osaient se dire patriotes aussi ! La France
entière a abhorré ce crime dans les jours même
de la scélératesse : et dans ces tems funestes
où la terreur contraignait à la fausseté , il
n'était personne qui crut pouvoir ne pas convenir que ce crime était un malheur public.
Sans doute, quand les représentans de la nation française croiront pouvoir décerner des
hommages de regret à la mémoire des bons .
citoyens que le crime a enlevés à notre patrie, le nom de M. de la Rochefoucauld sera
un des premiers entendus , et ce décret honorera leur délibération. On me pardonnera
cette expression de mon sentiment et de ma
pensée. L'orgueil d'avoir appartenu par les
liens d'une étroite parenté et d'un amitié intime , à l'un des plus vertueux hommes du
monde, trouvera grace auprès de ceux qui
savent apprécier la vertu.
Fin du sixième Volume.   £SH
Uïumi.jff^ikLhà  TABLEAU   DU   NOMBRE    ET  DE  L'ESPÈCE  DES   CONVICTS PENDANT LES QUATRE DERNIÈRES  ANNÉES DE L'ANCIEN SYSTEME
ET     LES     QUATRE      PREMIERES      DU      NOUVEAU.
ÉPOQUES.
NOMBRE
des
CONVICTS.
CRIMES   POUR   LESQUELS   ILS   ONT   ETE
CONDAMNÉS.
CE   QU'ILS   SONT   DEVENUS.
LIEUX
DE    NAISSANCE.
A H C I B 2f     SÏSTÎlKB.
De Janvier 1787, à Mai 1788.
De Mai 1788 , à Mai 1789...
De Mai 1789 , à Mai 1790	
De Mai 1790, à Juin 1791» •
TOTAUX •
20
9177
122
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14|l34
î5- 161
69^9-
NOÏÎVSAU   . SYSTÈME.
De Juin 1791 , à juin 1792* • ■
De Juin 1792 » à Juin 1793..
De Juin 1790*, à Juin 1794* •
De Juin 1794, à Mars 1796.
Totaux	
9
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27
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61
56
243
RÉCAPITULATION     DE     LA     TABLE.
Ca
ï M K S      ET     DEBITS.
Assassinat	
Mort d'homme	
Vol de grand chemin.
Bris de maison	
Vol	
Faux. 	
Fausse monnoie	
Délits du petit criminel, j l c
degré.
degré.
Total.
Sous l'ancien
système.
39.
77-
574-
5.
6.
4.
ï3.
527.
Sous le système  actuel.
5.
5.
16.
*63.
10.
4.
3,
2o5.
Crimes    et    délits.
'Recelé de vol....
Vol de chevaux..
Escroquerie	
Bigamie.... ;	
Attentat à la vie d'autrui.
Recelé de Convicts	
Lieux de débauche	
Ç 1er degré.
' l 2e degré.
To
TAL     GENERAL.
Sous l'ancien
système.
527.
26.
6.
10.
5.
1.
6.
5.
Sous le système actuel.
2o5.
1.
5.3,
27.
3.
594.
243.
Tome KI% Page z56*

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