Open Collections

BC Historical Books

BC Historical Books

BC Historical Books

Voyage dans les États-Unis d'Amérique, fait en 1795, 1796 et 1797. Tome premier La Rochefoucauld-Liancourt, François-Alexandre-Frédéric, duc de, 1747-1827 1799

Item Metadata

Download

Media
bcbooks-1.0305877.pdf
Metadata
JSON: bcbooks-1.0305877.json
JSON-LD: bcbooks-1.0305877-ld.json
RDF/XML (Pretty): bcbooks-1.0305877-rdf.xml
RDF/JSON: bcbooks-1.0305877-rdf.json
Turtle: bcbooks-1.0305877-turtle.txt
N-Triples: bcbooks-1.0305877-rdf-ntriples.txt
Original Record: bcbooks-1.0305877-source.json
Full Text
bcbooks-1.0305877-fulltext.txt
Citation
bcbooks-1.0305877.ris

Full Text

     VOYAGE
DANS
LES- ÉTAT S-U N I S
D'A M É RI QUE.
I  V OYA G E
DANS
LES   ÉTATS-UN I S
D'A MÉRIQUE,
FAIT   EN   1795,   3796 ET   I797.
Par  LA   ROCHEFOUCAULD-LIANCOURT.
TOME    PREMIER.
A    PARIS,
f Du Pont, Imprimeur-Libraire, rue de la Loi, N.° 1:
i < Buisson,  Libraire , rue Haute - feuille.
( Charles Pot/gens , Libraire, rue St-Tbomas du Lou
LAN   VII   DE   LA   REPUBLIQUE. tfo/4-1 AVERTISSEMENT.
Lorsque je commençai à écrire ce Journal,
je n'avais l'intention que de le confier à mes
amis.
Quelques-uns d'eux pensèrent qu'il offrait
sur les Etats-Unis d'Amérique des renseigne-
mens qui pourraient n'être pas sans utilité ,
et je me déterminai, d'après leur avis, à le
publier quand je serais de retour en Europe.
Je choisis , pour lui en offrir la dédicace ,
la personne à qui je devais le plus d'attachement et le plus de respect, celle à qui le
malheur sans exemple qu'elle venait d'éprouver , assurait plus encore mon dévouement
tout entier.
L'horrible assassinat de mon cousin est trop
connu et trop abhorré , pour que je le rappelle ici; mais on ignoré peut-être, que, sa
vertu se refusant à croire à l'atrocité des
crimes , il dédaigna les avis qui lui avaient
été donnés, en même-tems qu'à moi, qu'un
mandat d'arrêt était lancé contre nous deux ,
et que notre arrestation n'était pas le seul
ordre émané de ses auteurs à notre sujet. Il
ne voulut point quitter la France. Moins con-
a Hj m
AVERTISSEMENT.'
fiant, moins vertueux que lui, j'ai fui les poignards , et il y a succombé.
Revenu en Europe, et au moment de m'oc-
cuper de la publication de ce Journal, j'ai
appris que la mort , venant de frapper ma
tante , m'enlevait le seul espoir que je nourrissais d'être au moins appelé à consoler ses
derniers momens, et à lui fermer les yeux.
On croira facilement que l'idée de lui enlever l'hommage de mon travail n'a pu se présenter à mon cœur affligé.
Si l'usage ordinaire est blessé par cette dédicace à quelqu'un qui n'est plus , les hommes
qui sentent que la mort ne rompt les liens ,.
ni de l'amitié , ni de la reconnaissance pour
celui qui survit : comprendront aisément de
quelle douceur ^ toute mélancolique qu'elle
soit, est pour moi un tribut public que j'of-.
frais à la personne, que je paye du moins à
la mémoire de celle qui avait tant de droits à
tous mes sentimens* A   LA   CITOYENNE
LA ROCHEFOUCAULD-D'ENVILLE.;
JVIa chère et malheureuse Tante,
Daignez accepter l'hommage du Journal
de mon Voyage dans les États-Unis.
Mon attachement respectueux et reconnaissant vous l'offre avec confiance. Vous
le recevrez avec bonté.
Combien de fois n'ai-je pas, en l'écrivant , été douloureusement troublé par le
regret de n'être pas près de vous ; d'être
empêché par les cruelles circonstances qui
m'en ont séparé , de partager avec votre
respectable belle-fille, le'triste bonheur de
Vous rendre les soins , de vous offrir les
consolations, dont votre cœur sensible et
déchiré avait tant besoin, et dont mon devoir et mon affection voudraient vous environner.
a iv
1. VJJJ DEDICACE.
Vous n'eussiez, sans doi'te, jamais trouvé
en moi tous les divers mérites de celui que
nous pleurons ; mais j'ose croire, qu"à la
tendresse de mes sentimens, à leur dévouement , vous auriez encore reconnu un fils.
J'ai pensé quelquefois que vous .aussi regrettiez mon absence, et que vous rappelant tout ce que je dois à vos bontés , à
vos conseils,. à vos exemples , vou s ne
m'avez pas tout-à-fait séparé de votre existence ; et vous croirez sans peine que cette
idée est une de celles où j'ai trouvé plus
de douceur. La conviction d'être toujours
et continuellement aimé malgré le malheur
et l'éloignenient, est ce qui peut le mieux
entretenir dans le cœur de l'homme qui
ne se reproche rien, le courage qui lui est
nécessaire.
Les notes que contient ce Journal ne
Sont pas aussi complettes que j'aurais voulu
vous les présenter ; vous savez quelles dif-*
ficultés accompagnent le voyageur qui veut
prendre des, informations. Il est toujours
forcé de se contenter des réponses que Ton
veut bien faire à ses questions. Souvent il
■fie trouve pas dans celui auquel il s'adresse
Ih. DEDICACE. IX
le loisir , ou la disposition d'y répondre.:
Souvent celui que l'on a questionné sur les
objets même de sa profession, les sait assez
pour bien remplir cette profession, mais
non pas assez , non pas d'une manière assez
explicite pour en pouvoir instruire. Plus souvent encore, l'esprit .de parti, l'intérêt personnel, les préjugés privent ses réponses de
la rectitude, et de l'ingénuité désirables.
Le voyageur lui-même manque très-ordinairement des connaissances qu'il devrait
avoir pour bien questionner ; quelquefois il
voit avec préjugé , avec ce qu'on appelle
Système ; il dirige toutes ses questions selon
son opinion dominante ; il y veut assortir
toutes les réponses. Si 1 on joint à ces difficultés essentielles , celles qui naissent de la
situation du voyageur, de ses dispositions
momentanées, de la prévention qu'il peut
involontairement,éprouver lorsqu'il ques-.
tionne, on verra combien il est difficile de
remplir le récit d'un long voyage d'infor-*
mations suffisamment détaillées et absolu-*
ment vraies.
Je ne prétens pas avoir, dans ce Journal t
évité tous ces  écueiîs,  C'est même parce X DEDICACE.1
que je sais que je n'ai pu les éviter tous,
que j'en reconnais plus positivement l'existence. J'ai cependant fait tout ce qui était
en mon pouvoir pour n'y consigner que
des renseignemens certains. J'ai interrogé
autant qu'il m'a été possible sur le même
objet plusieurs hommes différant d'opinions,
et d'intérêts divers. Je me suis, autant que
je l'ai pu, dépouillé de toute prévention
particulière ; j'ai cherché enfin la vérité
par tous les moyens qui ont été en moi.
L'idée que je n'écrivais que pour vous, pour
mes amis, en quelque fiiçon pour moi seul,
loin de me rendre plus indulgent dans ce
que je rassemblais, et consignais d'infor»
mations, ne m'a rendu que plus surveillant
et plus sévère.
J'ai d'ailleurs presque toujours indiqué les
sources d'où je les tenais, afin d'encourager
votre confiance ou de la mettre en garde.'
Je suis donc sûr de n'avoir volontairement
exprimé aucune erreur ; mais je suis loin
de croire avoir échappé à toutes.
J'ai souvent manqué dans un lieu de
moyens d'obtenir des réponses, sur les objets pour lesquels je les avais eu plus com- DEDICACE. XJ
plettes dans un autre. Si j'ai recueilli plus
de faits qu'on n'en trouve dans la plupart des
voyages de ceux qui m'ont précédé en Amer
rique , je n'en sens pas moins l'insuffisance
de mon Journal, sur laquelle il serait plus
adroit, mais moins loyal, de ne pas avertir
mes amis.
Les États - Unis sont peut-être la partie
du monde entier qu'il est le plus difficile de
faire connaître à ceux qui n'y voyagent pas
eux-mêmes. C'est un pays tout en croissance ;
ce qui est vrai aujourd'hui pour sa population, ses établissemens, ses prix, son commerce , ne l'était pas il y a six mois, et
ne le sera plus six mois plus tard. C'est un
jeune homme sortant de l'enfance pour entrer dans l'âge de la puberté, dont les traits
ne seront plus dans une année semblables
au portrait fidèle que l'on vient d'en faire.
Les renseignemens qu'à l'époque présente ,
et pendant bien des années encore, un voyageur peut et pourra consigner avec le plus ds
soin, ne sont, ne seront que des points de
souvenir, que des moyens de comparaison
pour les années futures , et dans ce sens ,
ces renseignemens me semblent loin d'ètra
sans utilité.
J n
Û  D  I  C  A  C  E.
Tous les jours où j'ai été en route, j'écrivais ceux que je recevais , selon qu'ils m'étaient donnés. Quand j'ai résidé quelques
jours dans le même lieu, j'ai rassemblé ceux
que je pouvais successivement obtenir, en
leur donnant un peu plus, d'ordre. Et comme
il est des lieux où j'ai été plusieurs fois , les
informations sur ces mêmes lieux ont été
écrites aux différentes époques où je m'y
trouvais. Il m'eût été facile de les réunir
dans un même article , mais alors je n'eusse
pas écrit un Journal, et c'est un Journal
que je voulais écrire ; c'est, pour ainsi dire,
le procès- verbal de mon voyage, le seul
ouvrage peut-être qui n'exige pas plus de
talent que je n'en ai , celui dont la vérité
fait le principal mérite.
Je me suis laissé aller quelquefois à des
réflexions en apparence étrangères à mon
sujet ; c'est la douceur de celui qui écrit
pour ses amis, et qui est sûr de les intéresser en ne résistant pas à sa disposition
du moment. Je m'excuserai moins encore
de m'être abandonné, au besoin de parler
de moi-même, d'avoir cédé à la violence de
quelques impressions ,   de  quelques senti- DEDICACE. XÎij
mens qui ne m'étaient que personnels. Mes
amis verront ces écarts avec indulgence,
et ils trouveraient peut-être grace même
auprès des Lecteurs indifférens, à qui toutes
mes circonstances actuelles seraient bien
connues.
Quant au style, il est le plus intelligible
que j'ai pu , et cette condition première à
remplir, peut le rendre quelquefois diffus ,
sans élégance, souvent rempli de répétitions..
Il faut, pour écrire avec toute la pureté et
la concision dont on est capable, plus de
tems et plus de tranquillité que n'en a celui
qui s'astreint à écrire tous les jours ce qu'il
a vu, dans quelque situation qu'il se trouve.
J'ai quelquefois employé et même francisé des mots anglais , quoique j'eusse toujours désiré pouvoir les remplacer par une
expression purement française , et que je
l'aie fait lorsque je l'ai cru possible , en conservant l'idée que je voulais exprimer. Mais
il en est dont la traduction ne donne pas
l'idée juste du mot propre anglais qu'on
voudrait éviter.
Par exemple, cleared, qui exprime l'état
d'une partie de pays , dont on a coupé quel- DEDICACE.
ques gros arbres , cerné quelques autres ,
brûlé les branches abattues, dans l'intention de semer du grain, ne se remplace
complettement, ni par le mot éclairei, qui
exprime les abattis faits dans les bois, ou
pour faciliter la croissance de ceux qui sont
laissés sur pied, ou pour ménager une vue ;
ni par le mot défriché : car un terrein défriché est toujours en culture , et le terrein
cleared, en Amérique, n'y est pas toujours.
Store , dont la traduction littérale est
magasin, serait dans notre langue plutôt
traduit par le mot boutique, et ne l'est complettement par aucun des deux, pour le
caractère particulier à l'intention et à l'usage
de ces établissemens en Amérique , surtout dans les pays peu habités ; car on trouve
en écrivant un voyage , à placer vingt fois
le mot magasin ou boutique, là où l'idée
que l'on donne ici au mot store, ne se
retrouverait plus. Le store est un magasin
où sont réunies et débitées en détail toutes
les marchandises utiles à la consommation
du pays : depuis la chandelle et les allumettes, jusques aux étoffes et aux rubans. DEDICACE. XV
Le mot settler, ne peut pas toujours se
traduire par celui d'habitant. Le settler est
souvent l'homme qui arrive dans un pays
nouveau pour s'y établir ; il n'est donc pas
encore habitant. Un pays nouveau est settled, quand un assez grand nombre d'ha-
bitans y est établi. Mais pour rendre cette
idée, on ne peut pas dire alors que le pays
est habité , peuplé, ni même en état complet d'établissement. Il n'est pas étonnant
que pour exprimer des situations ou des
choses appartenantes à un pays nouveau ,
les expressions nouvelles soient souvent nécessaires à employer.
Il en est encore de même du mot town"
ship, qui exprime la dernière division des
corporations politiques dans presque tous
les États d'Amérique. Le mot de municipalité l'expliquerait mal, puisqu'il entraînerait l'idée des corporations ou circonscriptions ainsi appelées dans la constitution française. Le mot de ville , qui en
serait la traduction plus littérale, n'en donnerait pas encore une interprétation conforme au sens véritable du mot; car, un
township   enferme   quelquefois   plusieurs XV] DEDICACE.
villages , quelquefois un seul, dont les habitations sont éparses dans plusieurs milles
de terrein, et quelquefois une ville seule
forme un township. Vous ne m'accuserez,
pas sans doute de la prétention de vouloir
introduire de nouveaux mots dans notre
langue.
Enfin , ma chère et respectable Tante,
quelque imparfait que soit ce Journal, je
vous le présente avec confiance. Je ne sais
s'il intéressera d'autres que mes amis ; mais
je suis sûr qu'il vous intéressera.
LA. ROCHEFOUCAULD -LIANCOU1Y NOTICE GENERALE
Des Monnaies, des Poids et des Mesures
d'Amérique , dont il est parlé dans ce
Voyage.
JT o v R l'intelligence de ce Journal, il est nécessaire
de faire connaître les monnaies, mesures et poids
de l'Amérique.
ïà'aigle , monnaie d'or, vaxtt dix dollars.
Le demi aigle en vaut cinq.
La monnaie courante des Etats-Unis est le dollar,
monnaie d'argent, valant cent cents.
Il se divise en demi dollar, quart et huitième de •
dollar.
Enfin. le cent, ou ïa centième partie du dollar,
est une monnaie de cuivre qui se divise aussi en
demi cent.
Une loi du congrès prescrit que tous les comptes
•publics du Gouvernement fédéral, en quelque Etat
que se fassent les recettes et les dépenses, se ren-
dront en cette monnaie. Mais les Etats particuliers
n'ont pas tous la même loi dans l'administration de
leurs finances. Et dans beaucoup de leurs comptes,
ainsi que dans les transactions de particulier à particulier, l'ancienne habitude de compter par livres,
schellings, et pences, ou deniers sterlings f prévaut
encore. Xviij   NOTICE   DES  MONNAIES ET  MESURES.
Dans tous les États, la livre est composée de aa
schellings, le schelling , de 12 pences. Mais les
mêmes dénominations n'ont pas la même râleur
dans les États différens.
La monnaie courante est par-tout le dollar, mais
n'ayant pas par - tout Ja méaxe valeur correspondante avec la livre, les schellings et les pences. Je
joins ici le tableau de leur différente valeur , de
leur rapport avec le dollar, et de celui du dollar,
avec l'écu de six livres • de France. NOTICE    DES    MESURES. xix
Sures de France. Ainsi cent pieds français égalent
106 pieds et deux tiers américains.
Il y a plusieurs mesures d'acres en Amérique.
La mesure la plus commune est de 38,284 pieds (*).
L'arpent du Canada, de 3a,3oo pieds français. Le
mille américain est de 826 toises françaises. La
livre américaine est de 16 onces , équivalant à 14
onces françaises. Huit livres américaines ne foH£
donc que sept livres françaises
Le quintal amëîicain est de 112 livres américaines,
•équivalentes -à îoa livres , poids de France. 63 tonneaux américains égalent 58 tonneaux français;
Le boisseau américain contient 3a quarts, égales
à 44 litrons { de Paris.
(*) Cette évaluation généralement admise par les voyageurs,
et même par les écrivains en économie politique, n'est cependant
pas exactement vraie. M. Maskelin, astronome du roi d'Angle-
terre, a déterminé la valeur du pied anglais sur un étalon de la
toise de France, parfaitement conforme à celui de r Académie,
que lui avait envoyé M. de la Lande. De la comparaison de ces
deux mesures, il a tiré la valeur du pied anglais , et l'a fixé à
i35 lignes -~™ , ou presqu'aussi rigoureusement à i35 lignes ~
de pied.
De ce calcul rigoureusement exact, il résulte ainsi une différence entre l'évaluation donnée ici à l'acre d'après l'opinion
commune et sa dimension réelle , car l'acre anglais contient 160
poles quarrés , et le pole linéaire étant de 16 pieds 6 pouces anglais , son évaluation réelle est de 38,55o pieds quarrés de France
et non de 38,284 ; qui n'est un résultat exact que pour ceux qui,
négligeant les fractions de lignes dans l'évaluation du pied anglais^
ne lui donnent qu'une valeur de i35 lignes au lieu de i35 f£
bij
\
■
) XX NOTICE    DES    MESURES.
La quart équivaut donc un litron % de Paris. L«
tonneau américain est de 2,240 livres américaines,
égales., à 1,960 livres du poids de France. La corde
de bois est de 8 pieds américains de long, sur 4 pieds
de large et 4 de hauteur.
Quant au thermomètre, graduation de Farenheit,-
en usage-en Amérique, comme en Angleterre,, son
rapport avec le thermomètre de Reaumur est de 3
Le zéro de Fargnjheit est à 14 degrés .f.SStyflesSôïE» :
du zéro de Reaumur. AVIS.
Cet ouvrage ayant été imprimé loin de l'Auteur, sur
un manuscrit très-difficile à lire, il s'est glissé plusieurs
erreurs, particulièrement dans les noms propres.
On prie instamment le lecteur de vouloir bien, avant
tout; les corriger à la main, s'il ne veut pas risquer de
6e méprendre sur les lieux et sur les personnes.
Errata du premier Volume.
Page a3, ligne 11 , quatre ; mettez quarter's.1
Page 36, ligne anté-péntiltième, M. Reating ; mettez
M. Keating.
Page 40, ligne i5, Bley ; mettez Blue.
Même page, ligne suivante, Echi; mettez Lehigh:,
Page i3i, ligne 8, Sunburry, mettez Sunbury.
Page  i3a , ligne 9,- qu'il; mettez qui.
Page   147 ,   ligne   dernière ,   et   148,   ligne    première y
Wy airing ; mettez vfVyoming.
Page i58, ligne  12, M. Bayard ; mettez M. Buzardi
Page i5g, ligne 18 , M. Reating; mettez M. Keating.,
Page 160, ligne 16, M. Carier ; mettez M. Caries.
Page 170, ligne 3, Shesheguen ; mettez Sheshequeen.
Même correction à la page suivante, ligne 9.
Même correction encore à la page 178, ligne première
et ligne 7.
Page 171 ,  ligne i3, la ;   mettez le.
Page 227, ligne 21 , dollard ; vtez le d final.
Page   265,   ligne anté-pénultième ,   Squacoh ; mettez
pages 266  ligne dernière et 267 ligne 7,  Tuscorocas ;
mettez Tvscororas.
Page1 365, ligne 10, simontru-; fàet%Qis.sitno.ntme..    . Errata du second Volume.
Page 38 lignes 9 du texte et première de la note, souage ;
mettez socage.
Page 84 ligne ij semfish ; mettez sun-fisli.
Page 90 lignes 16 et 17 , MacJdlimachinac ; mettez
Mîchillimàkinack.
Page i3j ligne z5 , veaux ; mettez races.
Page 147 lignes 10 et 11, Amheret : mettez Amherst}.
Page 162 ligne 4, mom's; mettez man's.
page 179 ligne 6, rayez deux.
Page 187 ligne î.re , enrôlemens ; mettez émolumensïj
Page  198 ligne i5, Fouzè; mettez Touze.
Page 217 ligne 27,  Winnipey', mettez  Winnipeg.
Même correction à la page 225,  lignes 14 et z^.
Page 220 lignes 11 et 12,   Utacoha ; mettez Utawas.\
Page 239 ligne 7, Brescrit ; mettez Breswit.
Page 245 ligne.4, cridec; mettez cridle.        rrs.-,.apjB$
Page 248 ligne 17, après Bingham; ajoutez une virgule.
Page 2Ô4 ligne 7, mes ; mettez nos.
Même page lignes 12 , 20 et 24 ; Page suivante lignes
9 et 20 ; page  256 lignes 5 et  20 et page 267 ligne
^3 > Sereiber; mettez Screiber.
Page 267 ligne première ; page 268 ligne 24 et Page i']
de la table ligne 26 , Stanurix mettez Stanwich
Page 269 ligne6 , livres; mettez lever.    '7^*- ™
Page 272 ligne 25, Hamwich; mettez Stanwich.
Page 274 ligne 18, l'on mettez tout.
Page 3oo ligne 23 ;  page Soi ligne  14 et pénultième ;
et page 3o2 ligne 16 , Gattcs mettez  Gates.
Page 3i5 ligne 24 .  ancienne ; mettez nouvelle.
Page 336 ligne dernière, Eray ; mettez liraig.
Page 342 ligne  26 ,   Worcexter ; mettez   '"If 'or-cesten TABLE
DU PREMIER VOLUME;
VOYAGE
AU   NORD-OUEST   ET  AU   NORD
E N    1795.
mdLvERTISSEMENT, Pages
Dédicace à la citoyenne la Rochefoucauld-d'Envi/le
Notice des Monnaies, Poids et Mesures,
Avis et fautes à corriger
Départ <le Philadelphie,
Route de Philadelphie à Noiristown etNorristown ,
Route de Norristown à Trapp et Trapp,
De Trapp à Potsgrove, et Potsgrove ,
White- Horse,
Reading : Situation, prix, détails,
Ferme d'Angelico,
Route à Ephrata : Dunkers,
Lancaster : Détails , moulins , prix ,
Courtes informations sur le Kentuky,
Route de May town, et May town,
Middletown : Moulins , commerce ,
Jîarrishurg,
Mac-Allister; sa ferme, ses vergers, ses moulins,
Passage des rn^£Ogn£s '• Taverne de Blerff,
Suite des montagnes r Ferme de White,
Route de Sunbury i Sunhury : Réflexions,
Nortlmmberland,
Mistriss Dash,
xvij
xxj    Y O Y A G E
DANS
LES    ÊTATS-UN I S*
D'A MÉRI Q UE.
PREMIÈRE     PARTIE.
VOYAGE
AU NORD-OUÉffir ET AU NORD
EN    1795.
Départ de Philadelphie.   &*_,-.
C^inq mois de séjour à Philadelphie m'ont
valu quelques connaissances px^éliminaires sur
les Etats-Unis , qui me feront faire avec plus
de fruit le voyage que j'entreprends.
J'ai eu le bonheur de me lier avec un jeune
anglais, aimable , instruit, doux , de bonne
compagnie, et passionné pour les voyages. Son
Tome L A (3   )
ïiom est Guillemard ; il est d'une de ces
familles jadis françaises , dont nos absurdes
querelles de religion ont enrichi l'Angleterre.
lie désir de connaître l'Amérique l'a seul amené
dahs^cette partie du monde , sans que le
projet d'y gagner de l'argent y soit entré pour
rien, ce qui n'est pas commun. D'une fortune
aisée, sans être considérable, il se trouva
as5éz~Tiebe, et son espnt, tout avide de connaissances , ne-ïe rtendiàif! pas , plus que son
caractère , propre aux occupations par lesquelles la fortune s'accroît quelquefois très-
promptemeni dsah ce pays. Je pense que c'est
un des plus agréables, compagnons de voyage
que j'aie pu trouver, et je ferai mon possible
pour qu'à la fin dé l'été il pense de même de
moi.
Nous avons quitté Philadelphie te 5 mai 1795.
Notre caravanne est composée de JM. Guillemard , de moi , d'un domestique anglais , qui
est le sien, de nos trois chevaux, d'un cheval
qui porte nos bagages , et de mon fidèle chien
Cartouche, gros barbet, qui ne me quitte pas
depuis six ans.
J'emporte de Philadelphie des sentimens de
gratitude pour un grand nombre de personnes
dont j'ai été bien' traité , j'en emporte des
jentimens d'a'ffedfïôR pour la respectable fa* (3)
mille Chew, qui m'a reçu en ami, qui serait
la plus aimable de toutes les familles, pour
celui même qui n'aurait pas tant à s'en louer
que moi, qui est bonne , estimable , agréable
dans son ensemble et dans tous ses détails ,
et qui a ma tendre reconnaissance comme
mes meilleurs souhaits.
Mais malgré l'accueil obligeant que j'ai reçu
à Philadelphie, je ne suis pas fâché d'en être
parti. Etranger, pauvre, recevant sans cesse
des honnêtetés sans pouvoir en rendre ; c'est
à la longue une vie pénible ; c'est une existence
précaire, qui mène souvent à de tristes réflexions , sur-tout à la crainte de gêner, d'embarrasser, de devoir à la coih^assion des soins ,
qui, s'ils avaient réellement ce motif, seraient
cruels , et auxquels souvent on l'attribue sans
raison, parce que la défiance est la compagne
inséparable d'une situation isolée, dépourvue
de ressources , et que ce qu'on appelle la
philosophie n'a pas beaucoup d'empire sur
cette disposition.
Route de Philadelphie à Norristown
et Norristown.
Nous sommes sortis de la ville par la route
Appelée Ridge-road, et qui est le chemin de
Norristown.
A a Cette route est très-mauvaise, comme toutes
celles qui aboutissent à Philadelphie, parce
que l'approvisionnement du marché de la vil
se faisant dans des voitures attelées de quatre
et de six chevaux qui arrivent de tous les
points , le passage continuel des voitures chargées , les abîmes , sur-tout à l'approche de la
ville, où elles se réunissent : Ridge-road est
presqu'impraticable.
Les liberties de Philadelphie s'étendent
jusqu'à environ quatre à cinq milles de la
ville au nord et au sud ; à l'ouest, elles sont
bornées par le Skuylkill. C'est l'étendue que
leur donna William Penn, quand il conçut
le plan de Philadelphie. Il promit alors cent
acres dans les liberties, et deux lots
la ville à tout nouveau colon acquéreur de
cinq mille acres dans les terres , et cet engagement a été tenu aussi fidèlement par ses
successeurs que par lui-même , tant qu'il y a
eu dans la ville des lots à donner et des cents
acres dans les liberties. William Penn n'en
réserva pour lui seulement que cinq à six-
cents acres.
Quoique ces terres soient par'elles-mêmes
d'une médiocre qualité, le voisinage de la ville
les, fait beaucoup rechercher ; elles sont cou-v (5)
vertes de maisons de campagne , peu considérables dans leurs bâtimens , fort simples ,
mais tellement multipliées , qu'elles meublent
et animent le pays.  y
Peu d'elles sont sans un petit jardin , mais
peu sont entourées de promenades , ou même
accompagnées d'arbres. La coutume du pays
est d'en isoler les maisons de campagne. Les
usages ont quelquefois des principes raisonnables ; on ne devine pas la cause de celui-ci,
dans un pays où la chaleur des étés est insupportable , et où la construction des maisons
semblerait devoir toujours être une conséquence de cette excessive chaleur.
La valeur des terres dans cette partie est
à-peu-près de quatre-vingt dollars l'acre ; elle
était de quarante deux il y a trois ans.
Ridge-road traverse à deux milles de la
ville la ligne de retranchemens faite par les
Anglais dans la dernière guerre, lorsqu'après
avoir pénétré par la Chèsapeak dans la Pen-
sylvanie , ils voulaient couvrir Philadelphie.
On reconnaît quelques vestiges de redoutes ;
mais la présence des Anglais y est plus rappelée
encore par le nombre de maisons à demi brûlées et à demi détruites ; monument de la
haine acharnée avec laquelle ils faisaient cette
A 3 guerre ,
de cette nation ,
(6)
et qui dénaturait ainsi le caractère
, qui n'ignore pas plus qu'aucune autre que le mal fait à son ennemi
même en guerre , sans nécessité , ou au
moins sans utilité , est un Crime ; dans 'Ce
cas , il y en a déjà assez que l'on croit nécessaire. Le pays, de ce côté de la ville, ayant
plus de mouvement , on y rencontre des situations plus agréables que dans les( autres
environs , et quelques-unes vraiement jolies ;
elles le deviennent plus encore en arrivant
au Skuvlkill. Le contraste des rochers qui
bordent cette rivière , des prairies nombreuses
et des champs cultivés qui les interrompent,
donne à cette vue un mélange de sauvage et
de doux réellement piquant.
La route que nous avons suivie n'arrive au
Skuylkrll qu'au point des chûtes. Ce nom magnifique est ici improprement donné à quelques bouillonnemens occasionnés dans la rivière par de petits rocs d'inégale grosseur,
qui , précipitant avec quelque bruit le mouvement des eaux, en obstruent la navigation
mais ne produisent aucune cascade , et qui
sont même entièrement couverts dans le tems
des grandes eaux. De très-petits bateaux , en !
côtoyant la rive droite, franchissent ces chûtes,
non pas sans quelque danger. (7)
Un petit creek qui tombe dans le Skuylkilï
un peu avant les chûtes , fait tourner plusieurs
moulins à tabac , à moutarde , à chocolat, à
papier, à plâtre , à bled ; aucun d'eux n'est
considérable par ses bâtimens , mais leur
multiplicité embellit le pays autant qu'elle le
vivifie.
M. Nicholson construit de grandes usines
à la tête de ces rapides. Ce seront des fabrications d'ouvrages en fer et de verrerie, et une
manufacture de boutons. Les bâtimens sont
déjà presqu'entièrement achevés , considérables et solides. Chaque genre d'atelier a un
bâtiment particulier. L'un d'eux , plus grand
que les autres, est destiné à loger les ouvriers
que M. Nicholson doit entretenir au nombre
de cent pour le moins., Ces bâtimens sont sur
la rive droite de la rivière t et le magasin
qui en recevra les produits est de l'autre.
Les pierres qui forment les chûtes rendent
la communication aisée , et faciliteront la
construction d'un pont qui n'est encore qu'en
projet.
La situation de cet établissement est bien
choisie : placé au point où cessent les navigations de dessus et dessous, il peut recevoir
par eau les matières premières des deux côtés.
Le sable nécessaire à la verrerie vient des caps
A 4 ( 8)
^e la Delaware ; les fers se coulent en saumon
sur les bords supérieurs du Skuylkill ; le charbon , ( qui coûte deux schellings ou4 quinzièmes
de dollars le boisseau à Philadelphie ) , vient
de Virginie. L'achèvement du canal qui joindra
le Skuylkill à la Delaware , ajoutera beaucoup
de facilité encore aux débouchés de ces ateliers. Le besoin des produits de ces manufactures , presque tous jusqu'ici tirés d'Europe ,
en rend le débit assuré ; tout annonce donc
la prospérité de ces établissemens : mais tous
ces avantages naturels s'évanouiront, si l'argent n'y est pas dès le commencement fourni
avec assez d'abondance pour les porter promp-
tement à une grande activité , et si l'emploi
' de cet argent n'est pas encore fait sagement,
activement et avec intelligence. L'espèce
d'hommes habiles à conduire ces sortes de
grandes entreprises, manque en Amérique ; les
bons ouvriers, et même les ouvriers médiocres,
y sont rares, chers et difficiles à conserver. On
'assure que les chefs des ateliers de M. Nicholson sont très-habiles. Mais jusqu'à ce qu'on
voie le travail bien en train , la situation de
M. Nicholson permet de craindre que l'argent
n'arrive pas avec l'abondance nécessaire pour
obtenir des succès certains.
Comme les chefs des ateliers n'étaient pas (9)
dans les bâtimens , nous n'avons pas pu
prendre sur les projets de l'établissement les
informations de détail qui nous en 'eussent
donné un apperçu un peu plus positif, et qui
nous eussent appris sur-tout, si les machines
employées en Europe dans les grandes usines
de cette espèce le sont ici.
Rocksburry est le premier township attenant aux liberties de Philadelphie , et son
territoire commence au creek dont j'ai déjà
parlé. Toute la route de Philadelphie à Rocksburry est pleine de granits, et la terre y est
couverte d'une espèce de poussière de mica
qui se divise à l'infini.
A un demi mille des bâtimens de M. Nicholson et sur les bords du Skuylkill, est la
maison de Roberson , où nous devions faire
notre première station.
Roberson quaker et beau-frère d'un de nos
compagnons de voyage, est meunier et fermier
propriétaire. Il jouit d'un bien de a5o acres
dont trente seulement sont en bois : les terres
sont généralement pauvres dans ce township;
il s'y récolte peu de bled ; presque tout le
produit en grain est du maïs , appelé en Amérique indian-corn, du seigle, et un peu d'avoine.  Les terres rapportent communément ( «O
par acre de a5 à 3o boisseaux en maïs, de 12 à
so en seigle ; celles que l'on cultive en bled
en donnent environ dix boisseaux. Roberson
fume ses terres ; on est étonné d'apprendre
qu'il tire tout son fumier de Philadelphie au
prix excessif de trois dollars la voilure d'environ cinq pieds cubes, tandis qu'il pourrait
si aisément en recueillir chez lui avec abondance. Il répand par acre, sur les terres qu'il
fume, sept de ces voitures, et les fume à-peu-
près tous les trois ou quatre ans, mais il ne
les fume pas à beaucoup près toutes. Celles
en prairie ont la préférence. Il emploie ,
comme tous les fermiers de Philadelphie , le
plâtre de Paris dans ses semences.- Quatre
bœufs et deux chevaux font le service de sa
ferme, dont une partie a ses terres situées
sur des penchans assez rapides pour ne pas
pouvoir être labourées.
Les ouvriers pour la ferme se trouvent sans
beaucoup de difficulté ; ils coûtent quatre
schellings et sont nourris, ou cinq schellings
et neuf pences sans nourriture. Le prix du
maïs est de cinq schellings le boisseau ; le
bled de neuf à douze ; le seigle six : le foin
se vend ordinairement de huit à neuf dollars
le millier ; aujourd'hui il est à dix-sept.
Les prés communs rapportent six milliers ; les ( 11 )
prés bien situés et bien tenus et ensemencés
en trèfle, tymothy , etq. en donnent quelquefois jusqu'à seize.
Roberson engraisse quelques bœufs qu'il
achette maigres ; le profit commun de l'achat
à la revente est depuis 10 dollars jusqu'à 20
ou 25. Roberson prétend cependant que la
vente du foin est la manière la plus profitable
de tirer parti des prairies, celle sur-tout qui
donne moins d'embarras. On est frappé ici,
en causant avec les cultivateurs, du grand
soin qu'ils prennent pour éviter ce qui peut
augmenter la peine. C'est pour cette raison
que Roberson ne veut pas avoir de laiterie,
faire de beurre ni de fromage, quoiqu'il convienne qu'il en tirerait un grand profit. Cette
manière de voir tient sans doute à la rareté
et à la cherté des ouvriers ; elle tient aussi à
l'aisance ordinaire des fermiers, qui les rend
plus indifférens sur une petite augmentation
de profit ; mais elle tient beaucoup au caractère américain , dont la nonchalance est un
trait assez général. Roberson est fermier très-
peu éclairé, routinier, et ignorant jusqu'aux
principes que l'on regarde en Europe comme
élémentaires en agriculture.
Il parait meunier plus entendu ; son moulin,
le premier, dit - on, bâti en Amérique, est ( m
mû par le creek Wissahacoita , qui, avant
d'y arriver, en fait tourner vingt-cinq autres.
Il a trois paires de roues ; deux travaillent
pour lui, pour ce qu'on appelle la manufacture ; une travaille pour le public. Celle destinée au public moud tous les grains qui y
sont apportés , sans différence dans le rapprochement des meules, ce qui comme de
raison fait pour les grains fins de la farine
très-imparfaite. Le prix de la mouture est
un dixième ; il est réglé ainsi par les loix de
l'Etat. Comme Roberson ne fait point de farine de maïs pour son compte, il n'a pas de
four pour faire sécher le grain ; la farine n'en
est pas plus mauvaise, si elle se consomme
prorriptement, mais elle n'est d'aucune garde
et elle est moins abondante. Les deux moulins
qui travaillent pour la manufacture sont accommodés, à peu de différence près, comme
ceux de Brandy wine-, dont j'aurai occasion
de parler. Seulement le grain arrivant en chariot, c'est du chariot que les machines le
prennent pour l'enlever au grenier, au lieu de
le prendre sur des bateaux. D'ailleurs le local
est petit, le bled est entassé ; les différens
étages sont bas, obscurs, écrasés, et les places
mal-propres. Les procédés étant les mêmes
que ceux de Brandy wine , les  produits sont ( i5J
les mêmes. Roberson moud de quarante-cîncj
à cinquante mille boisseaux de bled par an ;
il tire ses bleds de New-^orck , de la Virginie , il s'en procure aussi de la partie inférieure de la Pensylvanie ; mais les moulins
sont si multipliés le long du Skuylkill, qu'il
n'en obtient qu'une petite quantité par cette
voie. Les bleds qui viennent par la baie sont
mis en magasin à Philadelphie pour être successivement envoyés au moulin^ qui en peut
serrer dix mille boisseaux. Six chevaux sont
continuellement employés à voiturer des farines à Philadelphie, et à en rapporter des
bleds. Souvent ils font deux fois par jour ce
chemin. Les eaux de Wissahacoua ne gèlent
point, le moulin ne chomme donc jamais
par nécessité. M. Roberson emploie pour le
service de son moulin cinq hommes : trois
qu'il paye 120 dollars par an , les deux autres
80, et deux apprentifs qui ne reçoivent que
leur nourriture, habillement, etc. Le prix dit
boisseau de bled est aujourd'hui à deux dollars , et celui du barril de farine à dix. M.^
Roberson se plaint de la qualité des bleds de
l'année dernière, qu'il dit légers et creux. Il
me semble cependant, que j'en ai vu de très-
beaux à Brandy wine ; j'ai eu occasion d'ap-
prendre chez Roberson, °t]jiDe bled attaqué (i4)
par Yhessian fly (mouche hessoise) mauvais,
creux,  et imparfait^dans ses grains, donne
une farine qui quoique en petite quantité, et
un peu crue, n'a cependant rien de malsain.
Les bords  du  Skuylkill ont  été infectés de
cette plaie assez fortement l'année dernière.
Les taxes de comté sont dans le township
de Rocksburry ce qu'elles sont dans le reste
du comté de Philadelphie , dont il fait partie,
cinq à six schellings par 100 liv.  de valeur
estimée. Les taxes de township sont réduites
à presque rien ;  taxe pour les chemins, qui
est d'un ou deux schellings sur la même valeur estimée ; taxe pour les pauvres qui n'existe
pas: i°. parce qu'il y a rarement de pauvres
dans les townships ; 20. parce que, quand il
y en a, ils sont maintenus par un petit revenu de 4o à 42 dollars, produit d'une somme
placée dans une action de la banque à cette
intention, et dont les intérêts augmentent annuellement le capital quand, comme il arrive
presque toujours, il n'y a pas de pauvres dans
le township. Ainsi la modique imposition de
sept à huit schellings par 100 livres ( valeur
estimée ) est le seul sacrifice à la chose commune , que doive faire dans ce township un
propriétaire, pour jouir tranquillement de sa
propriété,  et cela à six milles de PhiladeL ( i5)
phie; c'est certainement un heureux ordre de
choses.
Le creek de VFissahacoua coule au milieu
de montagnes assez élevées, couvertes de bois ;
une belle chute d'environ sept à huit pieds
en nappe, aussi large que le lit de la rivière,
donne au moulin de Roberson plus d'eau qu'il
ne lui en faudrait pour faire tourner un plus
grand nombre de meules. Les bords de ce
creek sont sauvages. La vue en est romantique j cette belle eau coulant sans bruit, par
le contour le plus beau , au milieu de ce bois,
de ces rochers, offre un aspect doux, mélancolique, sur lequel les yeux se fixent long-
tems , lors même que la pensée en étant déjà
loin, s'égare dans le passé ou dans l'avenir.
Les différentes situations de la vie donnent un
aspect différent aux mêmes objets ; jadis que
d'idées douces, heureuses de souvenir et d'espérance, seraient venues en foule assiéger mon
imagination : aujourd'hui qu'il s'en faut qu'elles
soient de la même espèce ! mais continuons,
et soyons heureux de n'être pas encore plus
malheureux.
De Rocksburry nous nous sommes dirigés
vers Springmill, et quittant les bords du Skuylkill, nous avons traversé un pays très-coupé
de petites montagnes, et de courtes vallées If
( 16)
qui se succèdent presque sans interruption./
On y rencontre beaucoup de prairies arrosées
imparfaitement, mais de manière cependant
à améliorer beaucoup les parties que l'eau
atteint sans y séjourner. Les fermes sont très-
rapprochées, les terres sont toutes en culture,
peu de bois , au moins à quelque distance de
la route ; d'ailleurs , le moment actuel approche de celui où la campagne est la plus belle,
et déjà elle l'est beaucoup. Les prés, les bleds
sont verds, les arbres commencent à se couvrir
de feuilles, ceux à fruits sont chargés de fleurs.
La nature s'épanouit ; son spectacle est animé,
et je ne suis pas encore assez froid pour être
insensible aux charmes de cette époque de
l'année, qui toujours ont été très-puissans sur
moi. Les éternelles clôtures de bois grossier
gâtent cependant beaucoup le paysage. C'est
une uniformité triste ; elles pourraient être
suppléées par des arbres qui ne géleraientpas,
puisqu'enfin on pense ( je crois sans fondement ) que l'épine ne pourrait se conserver
dans ce pays. Quelques champs sont bordés
le long du chemin de thuyas ou de cèdres j
mais ces essais sont rares, et n'empêchent,
pas les grossières barrières de bois d'enclore
encore le champ d'une double bordure. Ce
pays est rempli d'habitations propres entourées c p )
frees même de palissades peintes ; enfin il
donne l'idée de l'aisance, sans cependant rappeler aucune de nos contrées d'Europe enrichies par une culture savante, ou embellies
par des maisons bâties avec luxe et bon goût.
A Springmill nous avons retrouvé le Skuylkill. Springmill est une collection de huit à
dix habitations peu distantes , presque toutes
fermes ou moulins ; c'est une vallée plus étendue qu'aucune de celles que l'on traverse jus-
ques-là , et la terre y commence à devenir
meilleure. La plus grande partie est en prairies , qui descendent jusqu'à la rivière. Les
bords opposés , escarpés, boisés , même un
peu pierreux , contrastent agréablement avec
les prés rians de Springmill. La vue de la rivière se prolonge en-dessus et en-dessous à
une assez grande distance, dans une alternative très-piquante de prairies vertes et de
montagnes sombres.
A Springmill est située la ferme dont parle
Brissot dans son Voyage , cultivée par un
français, à l'habileté et à la philosophie duquel il donne beaucoup d'éloges-. Ce français^
qu'il ne désigne que par la lettre initiale de
son nom -, est M. Légaux. Sa ferme a été
vendue, parce que, dit-il, il n'a pu en payer
la seconde moitié au jour nommé. Il ne s'esÇ
Tome I. B ( i8>
conservé que la jouissance d'une quinzaine
d'acres de terre, dont il paie la location , et
qu'il cultive en vigne. Le moment actuel n'est
pas celui où l'on peut voir les vignobles à leur
avantage ;- les ceps commencent à peine à
pousser , et la plupart sont encore sans végétation. Nous avons pu mieux juger du choix
du terrein qui est bon et par son exposition
et par la nature du sol, et par l'état réellement remarquable de propreté et dessein dans
lequel il est tenu. Aucun jardin potager ne
peut l'être mieux ; les échalas sont déjà plantés. Les seize arpens occupent pendant les
moméns de travail six ouvriers que M. Legau*
n'a pas de peine à trouver, et qu'il^pàie trois
schellings neuf pences par jour en les nourrissant ; sa demeure est une petiteihutte de
pierre à un seul étage , large d'environ vijïgfc1
pieds, profonde de dix ; une mauvaise cuisine
bien sale, séparée par une cloison d'une vraie
niche, où est un méchant grabat, compose
tout le logement de cette baraque. Dans cette
petite niche , les livres!,- Immeubles , les papiers, les verres, les bouteilles , les instru-
anens de physique sont jettes pêle-mêle : on
éprouve un sentiment réel de peine , en
voyant un homme qui a eu de l'éducation
j&insi réduit.
i i ( i9 )
,rM. Légaux n'était pas à la maison quand
îious soiumes entrés; on nous a dit qu'il était
à Philadelphie, sans doute, parce qu'on nous
a pris pour des importuns ; car il était chea
un de ses voisins, et nous n'avons pas plutôt été
sortis pour regagner nos chevaux, qu'on nou9
a rappelé ; c'était lui qui accourait à nous. Pour
un malheureux qui vit ainsi retiré, la visite
de trois étrangers est un événement qu'on ne
Veut pas laisser échapper. Il savait que parmi
les trois étrangers était un français, car j'avais
laissé ma Carte, et la vue d'un compatriote à
une distance' aussi grande de sa patrie , est
plus douce encore que celle de toute autre
personûe, j éh juge au moins par le sentiment
que j'éprouve toujours moi-même, quoique
souvent'kuMi la réflexion 1 amortisse, et me
rappelle que dans ce malheureux tems deré-
f'oiufôôfl un français est quelquefois la plus
mauvaise compagnie qu'un français puisse
rencontrer.
n^W.? Légaux nous a abordés avec l'air de la
satisfaction'; son habillement répondait à la
tenue de sa maison ; une longue mauvaise
veste d'e flanelle , une culotte et des bas noirs
déchirés, un borinèt à coëffe bien sale composaient l'ensemble de sa toilette ; c'est un
homme de cinquante à cinquante-cinq ans \
Ba (20)
dont les yeux sont vifs, et dont la physionomie exprime plutôt la finesse que la bonté-
Dans la courte conversation que nous avons
eu avec lui , il nous a appris que la dureté de
celui de qui il avait acheté la ferme qu'il possédait du tems du pauvre Brissot ( c'est ainsi
qu'il l'appelle ) l'avait obligé de s'en défaire ,
et l'avait réduit à la location du petit vignoble
qu'il cultive. Il regarde cette culture comme
d'un succès certain, et comme très-profitable.
Il assure que ses vins sont déjà bons, quoique
les plus anciens n'aient encore que deux ans
de cave. Ce sont des plans de Médoc ; un
plan du cap de Bonne - Espérance , qu'il a
payé quatre guinées , lui a produit déjà de
quoi planter près de deux cents re jettons : il
dit que son vin, d'un goût particulier, a cependant plus de ressemblance avec le vin de
Grave qu'avec aucun autre ; il paie 62 dollars
pour la location de seize acres ; voilà tout ce
que nous avons appris de sa culture.
Questionné par nous sur la cause de son
établissement en Amérique depuis neuf ansr
il nous a raconté qu'avocat au parlement de
Metz , il avait quitté sa pi-ofession et son
pays pour suivre et aider M. Foulquier , son
ami, dans son intendance à la Guadeloupe ;
que cet intendant violemment soupçonné da malversation dans les colonies , s'en était disculpé en en chargeant lui, Légaux, dont la
pureté était et avait toujours été égale à son
dévouement pour son ami méconnaissant.
Rien n'annonçait dans ses expressions le calme
que l'on doit supposer à l'homme qui abandonne ainsi toute la terre, pour vivre seul et
s'occuper des champs. Ce pauvre homme s'est
même montré mécontent de tout le monde,
sur-tout des Américains , dont il m'a répété
vingt fois que je devais me défier.
Quoiqu'il nous ait bien reçu , qu'il m'ait
parlé avec obligeance de ma famille et de ma
personne , il ne m'a pas plu , et m'a laissé
plus de méfiance sur ce qu'il nous avait dit
de ses malheurs , que d'intérêt pour sa position , sentiment auquel j'étais cependant bien
disposé. Ce que j'en ai appris à mon retour
à Philadelphie , m'a confirmé que mes préjugés n'étaient pas sans fondement : c'est un
homme inquiet, difficile; les neuf années de
son séjour en Amérique ont été remplies de
plus de deux cents procès , dont il n'a pas
gagné un seul.
Quelque prévention qu'on puisse apporter
contre l'Amérique, il est difficile de penser
que la justice y soit aussi constamment refugee à un étranger ; il est plus aisé de croira
£3 (22   )
qu'un homme qui a deux cents procès est
entraîné par sa passion de chicane, et qu'il
n'est pas fondé dans la plupart des prétentions
qu'il met en avant, sur-tout quand c'est lui
oui.fait ces procès, et peut-être encore plus
quand il a été avocat. La réputation de M.
Légaux n'est pas bonne à Philadelphie, et je
crains que si l'on remontait à l'examen de
l'affaire de la Guadeloupe , les informations
que l'on prendrait ne fussent pas à l'avantage
de ce sage tant vanté par le pauvre Brissot,
de ce philosophe , de ce philantrope , qui ne
peut vivre.avec ses voisins, et fait des procès
à tout ce qui' l'entoure.
Nous avons quitté le Skuylkill à Spring-!
mill pour prendre la route la plus courte de
- Norristown; le pays est à-peu-près le même•
que celui que nous avions traversé. On ap-
pe$§©it de tems eu tems la rivière, et quelquefois on découvre au-delà 'une suite de petites montagnes en amphithéâtre ; c'est la
châîaedes J?aMey4ti$ls^mozitagnes des vallées)
qui fait, partie des BiiVe, mountUinii ( montagnes bleues).
Nerrisfcown est la capitale du comté de
Montgqmmery ; elle est à dix-sept milles de
Philadelphie. Cette capitale de comté est une
réunion d'une!dix?aïne de maisons, dont une (23)
est le Heu des séances de la cour de justice,
une autre le logement des juges quand ils
viennent tenir la cour, une autre la prison ;
trois autres des tavernes, le reste des fermes,
des stores, ou des maisons d'ouvriers. Toutes
les maisons sont bien bâties en pierre , et
Norristown situé sur une petite élévation à
un quart de mille du Skuylkill, jouit d'une
vue agréable et assez étendue ; il est lui-même
un point apperçu de loin.
Les quatre sessions ou cours des juges de
paix, s'y tiennent tous les trois mois ; la cour
de circuit une fois par an , quelquefois une
fois seulement en deux ou trois ans , quand
il n'y a pas plus fréquemment d'affaires.
La prison bâtie depuis peu d'années, l'est
d'après le plan de celles de Philadelphie ;
mais grace à la sagesse de la jurisprudence
criminelle de Pensylvanie , cette prison n'est
presque jamais habitée que par le geôlier ; il
y avait, quand nous l'avons visitée , un français violemment soupçonné d'avoir fait de
faux billets de banque , arrêté depuis peu.,
et qui y sera détenu jusqu'à ce que l'une des
quatre sessions prononce son élargissement,
ou l'envoie pour être jugé à Philadelphie,
si la cour de circuit ne se tient pas prompte-
ment à Norristown. D'ailleurs , la porte de
B 4 C £$ )"
Cette prison est ouverte, et le prisonnier pour-*
rait, sans aucune peine, s'échapper, s'il en
avait la moindre velléité ; mais soit, comme je
le désire , qu'il se fie sur son innocence , soit
qu'il craigne la probabilité d'être rattrapé , il
ne s'échappe pas. Il n'est cependant pas aisé
de comprendre la nécessité, ni même l'utilité,
de cette confiance, qui ressemble plus à de
la négligence qu'à de l'humanité. Il n'est pas
plus facile de concevoir comment un français
mauvais sujet , d'une aussi mauvaise réputation que celui-ci, qui, en France, tenterait vingt fois de s'échapper des prisons , reste
fidèlement consigné dans celle de Norristown , quand les portes en sont ouvertes. Les
hypocrites philosophes diront avec Brissot,
que la certitude d'obtenir une justice impartiale le retient dans ce confinement avec plu»
de force que les fers ; que dans une république
chacun se croit gardien des loix, même contre
soi-même, etc. Tout cela est bon pour les
gens qui ne veulent que des mots , mais n'expliquera pas ce fait extraordinaire à quiconque
préfère les raisons au galimathias pseudophilosophique. Peut-être s'expliquerait-il avec plus
de vraisemblance, par l'impossibilité que trouverait cet homme , qui n'aime pas le travail,
d'être nourri dans l'oisiveté ailleurs qu'en
prison.
:  i (25)
Les terres aux environs de Norristown sont
de bonne qualité : on y fait un peu plus de
bled qu'à Rocksburry , mais pas encore en
grande quantité. Le genre de culture est le
même , et les produits moyens à peu-près les
mêmes aussi, peut-être un peu plus forts. La
meilleure terre se vend de 48 à 5a dollars,
la commune de 26 à 32. Le prix de la journée
est inférieure à celui que l'on donne à Rocksburry et a Springmill, mais l'est de très-peu.
Le prix des denrées est plus bas qu'a Philadelphie , mais peu encore , puisque n'y ayant pas
de marché, plus voisin que celui de cette grande
ville, toutes les denrées du pays s'y portent.
La livre de bœuf se vend de six à sept pences,
celle de jambon , un schelling. Le cent pesant
de farine, c'est-à-dire , 112 liv., se vend cinq
dollars et un tiers.
Les taxes de comté ne sont dans le comté
de Montgommery , que d'environ trois schellings toujours par 100 1. Celles pour les routes
un schelling. Ainsi, quatre schellings par 100 1.
de valeur estimée , paient toutes les contributions publiques. Rarement de taxes pour les
pauvres, quoique ce township n'aie pas les
mêmes ressources d'argent placé que celui de
Rocksburry ; mais il n'y a pas de pauvres ;
«juand il y en a, la taxe d'un schelling suffit (25   )
amplement pour les entretenir ; alors on plaça
l'homme à secourir dans une famille à qui
l'on paie sa pension. Le devoir des inspecteurs
des pauvres est de trouver à la fois bon marché
pour le township , et bon traitement pour les
pauvres, qui ne sont jamais d'ailleurs que de
vieilles gens décrépits ou .des infirmes.
Le canal qui doit joindre les eaux du Skuylkill à celles de la Delaware , commence à
Norristown ; il est tout - à - fait achevé dans
cette partie dans l'étendue d'un demi mille ;
son lit longe celui de la rivière ; il est large
de 18 à 20 pieds, profond de trois ; ce canal
est ouvert environ trois milles plus loin ; il
faut couper des montagnes de marbre , dont
la pente allait jusqu'à la rivière ; c'est un travail difficile ; il sera solide quand il sera fait ;
mais il coûte bien cher ; quatre schellings
et demi pour chaque demi toise cube de pierre
enlevée ; cinquante ouvriers seulement y travaillent. Le canal sera d'un grand avantage
pour Philadelphie , quand il sera fini ; mais
quand le sera-t-il ? Il est bien mal commencé ,
prés de la ville ; dans plusieurs points son lit
est fait sur des parties de sable rapporté, plus
hautes que quarante pieds ; elles ne tiendront
jamais l'eau.
On assure que M. Walton , ingénieur an- (27)
gîais, chargé de ce canal, a proposé fortement
' d.e le creuser sur l'autre rive du Skuylkill, répondant qu'il serait beaucoup plus solide et
coûterait beaucoup moins ; mais que l'intérêt
des directeurs de la compagnie, de faire passer
le canal sur leurs terres pour en augmenter
la valeur, leur a fermé l'oreille à toute autre
considération : et le canal a été résolu et
commencé d'après le plan le plus difficile , le
plus cher et du succès le moins probable. Les
fonds pour le canal commençaient à manquer ,
et beaucoup de souscripteurs retardaient le
paiement de leurs actions au-delà des époques
fixées , et consentaient même à encourir la
perte de la part qu'ils en avaient payée , et
de leurs droits aux avantages promis du canal
perfectionné , plutôt que de risquer d'y ajouter
une perte nouvelle ; lorsque la législature ,
frappée de ces obstacles à l'achèvement de
cet ouvrage important, a permis l'ouverture
d'une loterie jusqu'à la concurrence de 400,000
dollars pour toutes les navigations projettées
dans l'Etat, appliquant 153,000 dollars de
cette somme à l'achèvement du canal du Skuylkill. C'est une question de savoir si la grande
utilité de l'objet pour lequel cet argent va être
levé, peut justifier l'établissement d'une loterie
dans l'État de Pensylvanie , en supposant que '(so)
les sommes seront bien employées et suffisantes.
Parmi les peuples même les plus corrompus ,
l'établissement d'une loterie est une augmentation presque certaine de vices et de crimes.
La législature de Pensylvanie peut-elle donc
se flatter de ne pas hâter prodigieusement la
corruption et l'immoralité de son pays par
une institution aussi sûrement dangereuse, et
dont on fait déjà en Amérique un usage immodéré?
Après avoir longé le canal jusqu'au point
où il cesse d'être ouvert, nous avons visité les
carrières d'où viennent les marbres dont sont
revêtues presque toutes les cheminées de Philadelphie , et qui ornent même extérieurement
une grande partie des portes , des perrons et
des fenêtres de cette ville. Ce marbre est
noir et blanc , mais très-chargé en couleur ;
il est abondant dans ces carrières , qui n'ont
cependant que trois ouvertures , et qui ne sont
pas fort creuses. Il est vrai que quoique celle
que nous avons vue soit la principale , beaucoup d'autres encore sont ouvertes dans les
environs. On nous a parlé même d'une carrière d'un marbre tout-à-fait blanc , mais elle
était trop distante pour que nous puissions la
visiter. Celle que nous avons vue est dans le
township dePlymouthj où est aussi un moulin
1 (   29   )
qui fait mouvoir deux scies à marbre ; il est
sur le creek même de Plymouth. Le moulin
ne présente rien de curieux ; mais sa position
est pittoresque et agréable.
Tout le pays de Norristown jusqu'à un mille
ou deux de Rocksburry , est rempli de pierres
calcaires à différens degrés' de perfection et
mêlées par fois de pierres siliceuses ; les couches sont généralement inclinées d'environ 45
degrés. Avant d'arriver à Rocksburry, on voit
dans plusieurs points de la route une grande
quantité de pierres dures, une sorte de quartz,
de granit imparfait ; des pierres du cube de
trois à quatre pieds , plus ou moins , semblent
avoir été roulées par les eaux. De Philadelphie
à Rocksburry la terre est couverte de mica,
et l'on rencontre fréquemment les granits.
Le maître d'une des auberges où nous nous
sommes arrêtés fait construire un puits , et
comme la terre dans laquelle on creuse est
très - mouvante , il place un grand tube de
bois de cinq pieds de diamètre pour la contenir , et il bâtit dans le tube un mur de îS
pouces d'épaisseur. (3o )
"Route de Norristown à   Trapp et
Trapp.
De Norristown à Trapp, le pays est varié?
montueux, très-cultivé , peu en bois, beaucoup de vergers , beaucoup de prairies , de
l'eau en abondance, des ruisseaux, des sources, des creeks de toutes gjfaadeu^s..Ko«J9
en avons traverséjdeu-x assez considérable^
à gué, le Shipack , à quatre.. m£$es de Norristown, le Perktoinjning à deux ^mS&es glu»
loin. Ils étaient l'un et l'autre .assez profonds. Les chemins sont mauvais, rien n'est
fait pour les rendre bons. Ainsi , il n'est fjaé
étonnant d'apprendre que 'taaftfde voitures tp
versent.
Trapp est un hameau dans le township d©
Providence , le plus grand et le plus rkfae
des townships du comté. La terre y est bonne,
et la culture comme celle du reste du payisPîf
plus de bled que nous n'en avons encore vu
depuis Philadelphie. Quatre différentes églises!
sont dans ce township , où chacun, comme
dans tout le reste de l'État, paie le ministre du
culte qu'il préfère. Les seuls ministres quakers
prêchent pour rien. La manière de salarier le (Si )
culte ici, comme à Philadelphie, est de payer
le banc que l'on occupe à l'église.
Les denrées de ce pays se vendent au marché de Philadelphie. Les impositions du comté
et du township sont d'environ un schelling
et demi par 100 liv. estimées, sans y comprendre la taxe pour les pauvres. Ceux-ci sont
assez nombreux dans ce township, et 640
dollars sont annuellement levés pour leur
dépense. Les gages de l'ouvrier commun sont
de trois schellings 'six pences avec la nourriture. Le prix des terres est de 32 à 40 dollars,
en raison des bâtimens. Le pain de seigle ou
de maïs est la nourriture ordinaire de l'ouvrier,
qui d'ailleurs mange de la viande trois fois par
jour.
Nous étions arrivés à Trapp avec le projet
d'aller dîner à Pots-grave , et nous avons été
obligés de retourner sur nos pas. Le domestique n'arrivait point, et il y avait une heure
qu'il devait nous avoir rejoint. Ce retard ne
pouvait être occasionné que par un accident;
il nous a fallu aller savoir quel il était. A un
mille de Trapp nous l'avons rencontré amenant
ses deux chevaux, mais sans charge. La charge
avait tourné à quatre mille de là ; notre pauvre Jos n'avait trouvé personne pour l'aider,
£t nous supposant inquiets, il avait laissé nos (32)
bagages à la garde d'une bonne femme, et était
venu nous avertir de ce malheur. Nous avon#
donc refait ces cinq milles que nous avions
faits le matin , rechargé le cheval, mais si mat
qu'après deux m dies dans notre retour tout
a tourné encore bât et charge, et que tout bien
considéré, M. Guillemard a été convaincu que
le cheval était trop chargé et qu'il l'était mal}
vérités qui nous ont conduits à prendre une
charrette pour mener notre bagage à l'auberge.
Dans la petite halte que nous avons faite à
cette auberge à notre retour, nous avons appris,.
par la conversation d'un chirurgien du pays ,
que le nombre des hommes professant son
état était dans les environs assez considérable ,
c'est-à-dire qu'ils étaient à peu-près établis à
à sept milles les uns des autres ; que le
prix de leurs visites était deux schellings à la
distance d'un mille, et un schelling de plus
par chaque mille au de là ; que les drogues se
payaient à part , que l'inoculation était très-
en usage pour les enfans ; qu'elle se payait
deux dollars , et que la plus haute fortune
qu'un docteur de ces cantons , connu et accrédité pût espérer de faire était i5oo dollars
par an, mais que bien peu parvenaient à ce
point, d'où il suit que presque tous les doc-,
teurs (33)
leurs joignent une autre profession à celle de
la médecine , comme celle de  fermier, de.
marchand, et en augmentent ainsi leur revenu.
^Quoique l'auberge où nous nous sommes
arrêtés ne fut pas celle que l'on nous avait
indiquée , et ne fut qu'une méchante petite
taverne établiedepuis peu, nousnousy sommes
trouvés fort bien ; thé et café à déjeûner,
jambon , langue , œufs à dîner, et tout cela
passablement propre. Nous cherchions un
moyen de faire arriver à Reading nos bagages.
Le stage a passé qui s'en est chargé, et nous
nous sommés acheminés vers Potsgrove.
De Trapp à Potsgrove, et Potsgrove.
La route yjsques-îà est, comme chemin, ce
qu'elle est entre Norristown et Trapp ; dans les
terres sabloneuses elle est bonne , dans les
terres fortes , détestable, quand la pluie les a
détrempées. Le sol est en général très-ferrugineux, sur-tout en approchant de Potsgrove.
Le pays dans toute la route est beau , bien
varié par ses formes, bien embelli par la verdure des grains et des prairies. Nous avons
passé des parties où l'herbe est belle, forte,
Tome î. C épaisse, aussi bonne que possible. Si la culture
de ce pays était mieux entendue, les champs
bien coupés , bien clos , si quelques arbres
étaient laissés au milieu des prés et sur les
bordures des champs, les plus belles parties*^
l'Europe ne seraient pas plus agréables : mais
ces éternelles clôtures de bois mort, ces tiges
de maïs fannées depuis l'année précédente,
ces troncs d'arbres morts laissés sur pied dans
presque tous les champs , en attendant qu'ils
pourrissent tout-à-fait , cette absence absolue
d'arbres vivans dans la campagne et dans les
prairies, gâtent le paysage autant qu'il peut
l'être, sans pouvoir cependant l'empêcher
d'être varié et joli.
Les environs de Potsgrove sont plus agréables encore. La plaine dans laquelle ce petit
bourg est situé est plus étendue qu'aucune de
celles que nous ayons rencontrées jusqu'ici,
et très cultivée. Les Forest mountains (montagnes des forêts ) qu'on voit à la gauche et en
avant, forment à cette vue un bel encadrement.
Nous avons retrouvé à Potsgrove le Skuylkill que nous avions perdu depuis Norristown.
Les bords en sont charmans dans tout son
cours , et presque toutes les terres qu'il arrose
sont bonnes. Je ne connais pas de plus jolie (35)
Civière pour.ses eaux, ses rivages et ses formes.
Si le goût et la magnificence européenne établissaient des cultures et des habitations sur
ses rives ï la Saône et la Tamise même ne la
surpasseraient pas en agrément.
Potsgrove est un bourg fondé par une famille de Quakers, du nom de Pots ; elle a
acheté de l'Etat, il y a envirori quarante ans ,
des terres à un prix très-bas , et les a vendues
très-cher à mesure qu'elles ont été plus désirées ; elles valent aujourd'hui quatre-vingt
dollars dans la ville, et de trente à trente-sept
aux environs. La famille Pots a ajouté l'établissement de forges considérables au moyen
de fortuné que lui adonné la vente de ces
terres ; on dit qu'elle est extrêmement riche.
Potsgrove est aujourd'hui composé d'une
trentaine de maisons bien bâties , et fait
partie du township de Douglas, toujours dans
le comté de Montgommery. Les taxes des
pauvres n'y sont presque rien. La dépense
est à Potsgrove de moitié moins chère-qu'à
Philadelphie pour tout ce qui tient à la vie.
En descendaat de cheval j'ai, reconnu dans
le nombre des hommes qui étaient à la porte
de l'auberge un français , à cette manière
qui, sans doute, est aisément reconnaissante
pour chaque nation, mais qui me lé seinoié
C a I 36 )
plus encore pour la nôtre ; un mouvement.
un sentiment naturel m'ont porté vers lui ; i/
se nomme Gerbier, neveu du célèbre avocat
de Paris , chez qui il a été élevé , et fils d'un
autre célèbre avocat de Rennes, dont il n'avait
pas entendu parler depuis dix mois , ayant
épousé à Saint-Domingue, où il était négo-r
ciant, une créole, amie et compagne d'école
de madame de Montulé ; il demeure avec elle
dans une maison du bourg.
On ne rencontre pas aujourd'hui un français
sans avoir à subir le récit de ses pertes, de ses
malheurs , de son opinion et des haines qui en
résultent. M. Gerbier a cependant été très-
bref sur le compte de ses malheurs, qui me
semblent grands, car il est réduit à une extrême modicité. Quant à ses* haines , il m'a
tparlé en homme sage, qui n'en veut pas avoir ;
il paraît triste , abattu , mais spirituel. Le
malheur, quand il est supporté avec douceur,
intéresse toujours, et M. Gerbier m'a infiniment intéressé. Il a un petit lot de terre à
'jisilum, où il compte aller quand sa femme
sera accouchée. Il m'a parlé avec éloge et
beaucoup de jugement de M. de Blacons , de
l'excellent M. Reating , de Mad. de Montulé ,
de M. du Petit-Thouars. Il m'a paru doux, bon,
seulement trop découragé par le malheur, (37)
«ar à son âge et avec ses moyens il y a beau-*
coup de ressources dans ce pays. Comme il me
quittait il a reçu une lettre de sa mère , femme
de soixante-dix ans, qui lui annonce qu'elle
et son mari se portent bien, qu'ils ont échappés
aux exécrables guillotines, fusillades, noyades,
qui déshonoreront à jamais deux années de
la révolution française ; qu'ils ne peuvent
lui envoyer de l'argent, mais qu'ils acquitteront l'emprunt qu'il pourra faire. Cette lettre
sage et raisonnable est écrite avec le véritable
langage de la liberté. Le pauvre jeune homme
m'a vu avec plaisir partager sa joie, qui cependant n'a pas dissipé la profonde tristesse
dont il est pénétré. Je ne veux pas oublier de
dire que dans le compte que la mère de M.
Gerbier lui donne de la situation de la France,
elle parle d'une grande disette, mais sur-tout
d'une telle dépréciation dans les assignats,
qu'une poularde se paye 200 livres en papier ,
et 3 livres en argent.
L'auberge de Potsgrove est bonne , tenue
par un allemand ; presque tous les habitans de
ce bourg sont de cette nation. Nous y avons
trouvé le stage , dépositaire de nos effets.
Mais le portefeuille qui contient l'argent de
M. Guillemard avait été oublié à l'auberge de
Trapp. A force de penser mon compagnon ne
C 5 (38)
pense â rien; il faut donc renvoyer à Trapp ra
trapper le portefeuille s'il n'est pas volé , ce
que nous saurons demain à Reading.
TV^hite-horse.
Nous nous sommes arrêtés jeudi 7 à White'
horse (cheval blanc) , à quatre mille de Potsgrove. Cette auberge est tenue par un français de 11 Lorraine allemande ; il a épousé une
américaine , fille d'un homme d'Avignon et
d'une femme de Franche-Comté. Toute la famille parle mauvais anglais , mauvais français,
mais probablement bon allemand. Ils louent
quatre-vingt-six dollars cinquante acres de
terre , et leur maison , d'un marchand tenant
un store dans la maison voisine. Celle qu'occupe le bon lorrain et les terres y jointes auraient pu être louées soixante dollars de plus
à une famille qui n'aurait pas tenu auberge,
ou qui n'aurait pas pu la bien tenir. Le marchand a sagement préféré un bon aubergiste à
ces soixante dollars d'augmentation , parce
qu'il a calculé que l'auberge bien achalandée
vaudrait des chalans à son store , qui lui rapporteraient au-delà de son sacrifice.
Les bonnes gens nous ont demandé avec
beaucoup d'empressement des nouvelles de la ( 39)
France ; mon ami leur a répondu qu'elle était
toujours en guerre, qu'elle avait une prochaine
campagne terrible à soutenir. « Comment donc
33 ont-ils dit, plus forte que les autres ? — Les
3> Anglais — Mais ils ont été battus l'an
33 passé. —Bien d'autres, 33 a réparti mon ami»
33 les Russes, les Autrichiens. — Ah ! sans
33 doute, 31 ont dit ces bonnes gens, 33 tous
33 ceux qui n'aiment pas la liberté ; mais les
33 Français triompheront, s'il plaît à Dieu ,
33 contre tous ces vilains-là 33. Ainsi pensent,
ainsi s'expriment la plupart des habitans de l'A*
mérique ; ainsi doivent penser tous ceux qui ne
connaissent pas les crimes de notre révolution;
même tous ceux qui en les connaissant, les
attribuent, comme ils doivent l'être, aux factions partielles, mais les séparent de la cause
de la liberté, et qui sont d'ailleurs aussi indignés des principes et de la conduite des puissances combinées que de celle des terroristes.
La question en est là aux yeux de la classe des
hommes peu instruits ; elle doit en être là en
vérité aujourd'hui pour tout le monde qui
voudra mettre un moment à part ses griefs ,
ses malheurs, pour observer avec calme et réflexion ; le combat est aujourd'hui entre la
liberté et le despotisme. Si la cause delà liberté
prévaut , elle pourra s'organiser , se régula-
C 4 (4e)
riser , cesser d'être anarchie , devenir réellement liberté. Si le despotisme triomphe , il
ne s'organisera que pour enchaîner l'univers.
La situation de White-horse, comme presque
toutes celles qu'on parcourt de Potsgrove à
Reading est charmante, le pays semble même
s'animer, se peupler davantage en approchant
de cette dernière ville. Des moulins à farine , à scie, en grande quantité , des creeks
multipliés et rapides, qui font mouvoir quelques autres usines ; les montagnes qui naissent
sur les bords du Skuylkill, et qui séparent
Reading de la partie précédente du comté %
commencent une chaîne de montagnes qui
court sous le nom de Bley-hills , et ensuite
sous celui de Echi-hills. Tojk les symptômes
de l'amélioration , d'une ricnesse naissante ,
qui s'étendent jusqu'à Bethléem, et de-là
jusqu'à la Delaware , abondent dans ce trajet ;
presque plus de Log-houses (i) ; des maisons
de bois équarri couvertes de petites planches,
et connues sous le nom de France-houses, leur
ont succédé et à celles-ci des maisons meilleures encore ; on ne bâtit plus qu'en pierre
(i) Maisons faites en troncs d'arbres posés les ups sut
ïes autres t et dont les intervalles sont remplis de terre-^ ( JN )
ou en briques ; presque plus de terrein à défricher ; ce qui reste en bois est gardé pour
fournir à la consommation. La corde de chêne
se vend 3 dollars et demi, et celle d'hickory
4 et demi. Les terres , à quelques milles de
• Reading se vendent de 24 à 5o dollars , quand
elles sont couvertes de bois; les prés no à
i3o dollars; les journées d'ouvriers se paient
à trois schellings; celles de charpentier, de
maçon , quatre.
Nous avons retrouvé le stage à White-horse;
il y était arrêté pour déjeûner : il parait aux
Européens un peu étrange que le cocher mange
avec les voyageurs ; mais il parai'.rait aussi
étrange aux Américains de voir en Europe
le cocher manger à part ; l'égalité est le principe de cet usage , qui d'ailleurs ne fait mal
à personne ; elle fait que les maîtresses et les
filles d'auberge qui font le service du dîner
et du déjeûner, s'assoient en attendant qu'on
leur demande une assiette ; que le maître
d'auberge sert en conservant son chapeau sur
la tête; mais l'aubergiste est souvent en Amérique un capitaine ou un major ; j'ai vu des
cochers de stage colonels ; cela est donc
simple en Amérique.
Le point de la perfection à cet égard est
en Angleterre; l'ouvrier y est considéré, traité (42)
avec politesse et égards par ceux qui Tenia
ploient, mais il se tient vis-à-vis d'eux dans
une situation de déférence qui n'a rien de la
bassesse, et qui ne nuit en rien au sentiment
de liberté dont il s'enorgueillit.
Reading : situation . prix, détails,
La ville de Reading est la capitale du comté
de Bercks, peuplé de trente mille habitans ;
elle est située sur le Skuylkill. C'est en 1762
que les premières maisons en ont été bâties.
Les terreins vendus et concédés par les gouverneurs propriétaires Penn, ont été rachetés
par eux de ceux à qui ils les avaient vendus
pour y bâtir une capitale du comté. Il y a aujourd'hui à peu-près cinq cents maisons ; quelques-unes des premières bâties subsistent encore , mais en petit nombre ; ce sont des log-
houses , avec des pierres ou du plâtre entre
les troncs. La mauvaise construction en a
fait tomber beaucoup ; la vanité en a détruit
quelques autres ; toutes celles qu'on a bâties
depuis quelques années le sont en briques ou
en pierres, et sont jolies. La ville s'embellit,
les rues sont larges et bien alignées ; des
arbres plantés en ayant des maisons y donnent;
de l'ombre. (43)
Il y a dans la ville peu de commerce -, $$f£
de manufactures , on pourrait dire point, si
l'on n'appelait pas ainsi une assez considérable
fabrication de chapeaux grossiers , qui se font
avec des laines achetées à Philadelphie, où
les chapeaux sont renvoyés pour l'exportation,
et quelques tanneries qui fournissent des cuirs
à la consommation de la ville et des environs ;
les gens de loi et les teneurs de tavernes forment la plus grande partie de la population de
cette ville, où l'on compte 25oo habitans. Quelques maisons nouvelles y ont été construites
l'an dernier; il n'y avait eu depuis plusieurs années aucune augmentation dans le nombre des
habitans ; presque tous sont allemands ou descendais d'allemands; un grand nombre dans la
ville et dans les environs ne savent pas un seul
mot d'anglais. Les actes publics, les plaidoie-
ries , les jugemens, se font cependant en anglais. Il arrive souvent dans les causes que les
juges n'entendent pas l'allemand, et que les
jurés , les témoins et les parties n'entendent
pas l'anglais ; il faut donc une interprétation
continuelle , et des dépositions au juge , et
des résumés du juge aux jurés. Il doit s'en
•suivre une justice très-imparfaite ; mais dans
beaucoup de procès on ne veut qu'être jugé, (44)
que satisfaire la haine , la colère , le ressentiment , en amenant son adversaire devant le
juge , et le jugement, quel qu'il soit, renvoie alors souvent tout le monde assez content. Que de causes s'accommoderaient sans
cette disposition* d'aigreur qui mène aux juges,
et qui est dans tous les pays du monde l'assuré patrimoine des avocats ! ou plutôt que
de causes s'accommoderaient s'il n'y avait pas
tant de tribunaux et d'avocats ! Les procès sont
très-communs à Pieading, et ont pour origine
commune des recouvremens dé dettes , des
querelles, des batteries.
Il y a à Reading un imprimeur qui publie
une gazette allemande ; elle parait une fois par
semaine ; elle coûte un dollar par an , et se
débite à noo exemplaires. Elle est envoyée
jusqu'à Pittsburg. Chacun, ici comme dans
toutes les parties de l'Amérique, s'occupe des
affaires publiques, est curieux de nouvelles,
et en parle comme il peut.
Il y a trois églises «à Reading, une de quakers , une de catholiques , une de luthériens.
Les deux dernières sont fréquentées par les
Allemands ; on y prêche dans leur langue ;
chacun paie pour le culte qu'il choisit, que
souvent il ne suit pas , mais qu'il est dans
! t 45 )
êon goût, dans son habitude et dans sa fantaisie de payer. Peu d'hommes vont à l'église
.habituellement, au moins peu de la première
classe. Le culte est abandonné aux femmes ,
qui, moins occupées, vont à l'église comme
aux spectacles ; souvent le matin à l'église
luthérienne et le soir à l'église catholique. Les
prêtres sont payés par souscription ; ils ont
environ 400 dollars par an ; comme ils ne
sont rien en politique , qu'ils ne peuvent être
que prêtres , ils sont religieux , humains et
tolérans. S'ils se conduisaient mal on en changerait comme d'un cordonnier qui ferait mal
des souliers. Ils vivent entr'eux dans la meilleure intelligence; les sermons dans les différentes églises, ne portent sur aucun point
, de doctrine, tous sur la morale. Les quakers
épousent des luthériennes et des catholiques;
les luthériens et les catholiques se marient
entr'eux , et avec des quakers. M. Read, auquel nous avons été adressés , a dix enfans ;
deux seulement ont été baptisés , les autres
ne le sont pas ; ils choisiront leur culte eux-
mêmes , s'ils en veulent un , quand ils seront
plus âgés.
Les- fortunes sont en général modérées à
Reading ; 1800 à 2000 dollars sont un revenu ( 46 )
déjà considérable ; encore une partie d'un tel
revenu est elle toujours le fruit de quelqu'oc-
cupation utile. Il en est de plus grandes , mais
faites par le commerce , et apportées ensuite
dans la ville, ou même faites dans la ville ;
mais celles-làle sont par un genre de commerce peu honorable : celui d'acheter à vil
prix des créances sur de pauvres petits propriétaires , et de les évincer de leurs propriétés
en les poursuivant en justice. Le nombre de
ces fortunes n'est pas grand ; il en existe dans
la ville deux à trois ainsi faites , et qui se
montent de 25o à 3oo,ooo dollars.
L'esprit de l'habitant et clés environs est bon ,
attaché au gouvernement:ferrai ; point de
société démocratique. Reading a fourni quatre-
vingt volontaires pour l'expédition de Pittsburg , dont quarante montés, tous appartenant
à des familles riches, occupés eux-mêmes,
mais que'leur zèle ou l'influence de leurs parens ont dévoués à la chose publique. C'est
par une suite de ce bon esprit, qu'il s'est
formé à Reading une association connue sous
le nom de codïpëgnie pour le feu , où tous
les souscripteurs s'engagent à entretenir entr'eux deux pompes , à avoir chacun deux
•sceaux, un panier, un sac ,  et à courir au. (47)
Feu au premier cri qu'ils entendent. Cette association volontaire , conforme à celles de
Philadelphie , est fort commune en Amérique,
sauve ainsi au gouvernement les dépenses que,
sans elles, il serait obligé de faire, et assure de
prompts secours plus qu'aucun établissement
public. On dira qu'elle est le fruit de l'intérêt
personnel de chacun de ceux qui s'y aggrègent;
mais qu'est-ce que l'esprit, public, si non le
résultat de l'intérêt de chacun bien calculé.
Quelques édifices publics, tels qu'une grande
maison pour les officiers du comté, pour la
garde des actes, une prison, une cour de justice, ont été récemment bâties aux frais du
Comté. Les tu.xes y sont réduites à presque rien ;
il est assez extraordinaire que parmi trois
hommes de loi, avec qui nous avons passé
une grande partie de notre tems à Reading,
aucun n'ait pu nous dire quelle était la proportion des impositions Tous se sont accordés à
dire qu'elles n'étaient presque rien, moins que
rien, peut-être six pences par liv. de revenu,
c'est-à-dire le 4°e-5 toutes comprises, taxes
de comté , de township , et taxes pour les
pauvres. Quelquefois, quand il y a desbâtiifflgiSfc
publics à construire , elles s'élèvent un peu.
plus, mais jamais au point de faire payer douze
dollars à l'homme riche. (48)
Il y a â Reading un marché bien fourni qui
se tient deux fois par semaine. Le prix du
terrein dans la ville est de 26 dollars un pied
sur la rue dans la profondeur de 200, pour
les quartiers prés du marché. Dans d'autres
parties moins habitées , la même proportion
de terrein ne se vend que 10 dollars. Les
hautes locations de maisons sont de 160 dollars ; à quelques milles de la ville , le prix des
terres e-t environ 22 dollars l'acre, près la ville
32 à 36. Les prés voisins de la ville se vendent
i5o doll. ; un grand nombre en appartient à la
famille Penn comme propriétaire par acquisition ; car on sait que tout ce qu'elle avait
en propriété féodale comme fondateurs , lui
a été retiré par 1 État moyennant un dédommagement plus ou moins équivalent.
Le Skuylkill ne passe pas précisément dans
la ville de Reading ; mais il en passe à cinq
cents pas. Le projet d'extension de la ville va
jusqu'à ses bords, et se réalisera bientôt si le
canal qui doit joindre la Susquehannah au
Skuylkill est achevé , une partie l'est déjà;
alors Reading sera une ville d'entrepôt considérable. Le commerce des farines s'y fait
dans une certaine étendue. Les fermiers voisins apportent leurs grains en hiver lorsque
les glaces ferment la rivière, et qu'ils ont besoin . <49)
jsoin d'argent. Les habitans aisés de la ville ïe$
achettentà bas prix, les mettent en magasin»
et les envoient à Philadelphie quand la navigation est ouverte, et elle l'est toujours, hors
le tems des glaces pour des bateaux qui portent 10 à 12 tonneaux.
Les bords du Skuylkill sont délicieux à Reading , plus encore que dans le reste de son
cours ; une succession de petites collines très-
cultivées s'élève du côté opposé à la ville ;
elles sont peuplées de maisons autant qu'on
peut l'attendre dans ce pays, et les hauteurs
qui entourent Reading se marient avec les
montagnes plus élevées, enfin avec les Montagnes bleues, de nfanière à former à-la-fois
la vue la plus agréable et la plus magnifique.
Une grande quantité de creeks se versent dans
le Skuylkill, et font tourner aux environs de
PLeading beaucoup de moulins à papier, à scie,
à plâtre, à huile, etc.
Les habitans de la ville sont sobres, laborieux, économes ; en peu d'années un homme
de métier gagne assez d'argent pour acheter
une plantation dans les pays de derrière,
pour s'y établir, ou y envoyer un de ses er.=
fans. C'est vers Sunbury et Northumberland
qùémigrent les habitans qui quittent la ville'
pu les environs de Reading. Quelques pauvres
$W A D ( 5o )
fdîemands y arrivent de tems en tems d'Europe, s'y enrichissent , achettent une plantation et émigrent.
Les mariages s'y font de très-bonne heure ;
peu de filles à marier qui aient plus de 20 ans ;
et ces mariages sont très-féconds. La mortalité parmi les enfans est à Reading beaucoup
moins commune qu'à Philadelphie. Le pays
est sain ; beaucoup de vieillards, point de
maladies épidémiques. La subsistance y est
de plus de moitié meilleur marché qu'à Philadelphie.
Nous avions des lettres pour M. Read et
M. Bridle; nous ne pouvons trop nous louer
de leur bon accueil. Ils ont répondu ià toutes
nos questions avec une patience très-profitable
pour nous, mais très-méritoire pour eux. Nous
avons passé avec M. Bridle la journée que
nous sommes restés à Reading ; et nous y
avons rencontré M. B.ead, le juge Rush, frère
du docteur Rush, de Philadelphie, et président du tribunal de district ; le général Bower employé constamment pendant la dernière guerre sous les ordres de M. delà Fayette,
et aujourd'hui greffier des actes publics; M.
Eckard, greffier de la cour, et M. Evans +
homme de loi, ainsi que M. Read et M. Bridle.
La conversation a été bonn©^ t\ la politique (5i I
d'Europe prés , dont chacun veut toujour!
parler, et où personne ne peut rien entendre;
mais c'est un petit déraisonnement quotidien
auquel il faut bien se soumettre ; d'ailleurs,
des principes excellens sur les gouvernemens,
une affection vive pour la France, des voeux
ardens pour son bonheur, de l'horreur pour
les crimes. Ils ont parlé avec beaucoup de jugement de l'Angleterre, dont ils ne semblent
pas amis, et de sa situation actuelle ; avec enthousiasme du président Washington ; avec
reconnaissance et sensibilité de La Fayette ;
«nfin ils nous ont montré les sentimens les
plus estimables. Nous avons rencontré quelques femmes à la promenade, et à en juger
par la manière de ces messieurs avec elles,
elles comptent peu dans la société. Mad. Bridle,
qui nous avait donné du thé la veille sans nous
dire un mot, n'a pas paru à dîner.
Nos amis de Reading n'ont pas borné leurs
procédés à une bonne réception, ils nous ont
voulu donner des lettres pour Lancaster , et
pour une partie de notre route ; nous en avions
déjà en abondance, mais nous n'avons pas
moins reçu les leurs d'aussi bon cœur qu'elles
nous ont été offertes.
Une de ces lettres m'a introduit à la ferme
d'Ahgelico. Je désirais connaître un peu à
D a (  52}
fond l'agriculture des environs de Reading ,•
,qui m'avait toujours été donnée à Philadelphie
comme la plus parfaite de la Pensylvanie , et
causer avec un des fermiers les plus instruits ;
M. Evans m'a été indiqué pour tel, c'est lui
qui tient la ferme d'Angelico pour le compte
de M. Nicholson , de Philadelphie, qui l'a
achetée il y a trois ans du gouverneur Mifflin.
Cette ferme, à trois milles de Reading, sur
le chemin de Lancaster, est composée de
• neuf cents acres, dont quatre cents seulement
sont défrichés; encore cinquante de ceux-là
sont-ils laissés en pâture. Soixante à soixante-
dix acres sont dans les plus beaux prés ; quelques-uns. semés en trèfle,: arrosés à volonté,
et par MAngelico, petit creek qui donne le
nom à cette ferme, et par une autre source
abondante qui humecte les parties que l'an-
gelico ne peut^a/tteindre. Les herbes sont
belles , abondantes , touffues , et les irrigations faciles à la vérité, sont bien faites en
général. Le reste des terres est labouré, et
rapporte du bled, du seigle , du sarrasin , de
l'avoine , du maïs > sans aucun système ré^
gulier de rotation. Les, terr^sonj de la meihj ('53)
lêure qualité, d'argile gras, profondes de 2<f
à 28 pouces ; quelques parties sont pierreuses , mais en petit nombre ; elles sont fumées tous les trois ans plus^ou moins, avec
quatre ou cinq charretées du poids d'environ
ï5oo liv. par acre d'un fumier qui n'est pas à
moitié fait. La première année que les terres
sont cleared elles rapportent 25 boisseaux de
bled, 40 de seigle, 40 d'orge , 80 d'avoine,
120 de maïs. Elles en rapporteraient davantage
si les bois étaient plus soigneusement abattus,
et si la terre était un peu plus fouillée ; mais
l'usage ici, et par conséquent l'opinion, est
de ne pas labourer à plus de quatre à cinq
pouces.
J'ai raisonné avec M. Evans sur cette manière de cultiver ; je l'ai fait convenir qu'elle
n'était pas bonne : mais c'est l'usage ; et en
voilà plus qu'il n'en faut contre les raisonne-
mens les plus évidens. Les terres nouvellement cleared rapportent quelquefois plus la
seconde et la troisième année que la première, quand les soins donnés aux premiers
1 défrichemens'ont été imparfaits. Mais ensuite
leur rapport ordinaire se réduit, en bled à 10
boisseaux; en seigle, à 20; en orge autant; en
avoine, 4o ; en maïs, 80. A quelques insectes
près appelés lices, qui nuisent quelquefois
D 3 (54)
aux semences, ce canton n'éprouvé aucune
maladie dans ses grains. Il n'a jamais souffert
que peu de la mouche hessoise et de la rouille.,
Les charrues n'ont de fer que le soc, elles
sont à une oreille placée à droite; ces oreilles
sont mal calculées, et renversent mal la terre.
Deux chevaux mènent les charrues dans une
terre passablement forte. Le travail de la ferme
se fait avec cinq hommes ; elle entretient six
chevaux et douze vaches. La femme de M.
Evans fait avec ses enfans le service de la
maison et de la laiterie, qui est assez abondante, et aussi celui «de la basse-cour, où il
y a plus de volailles que dans les autres fermes
américaines. Le beurre qui n'est pas employé
à la maison est envoyé à Philadelphie en hiver.
On fait en été du fromage assez bon, qui se
vend dix pences la livre. Les grains se vendent
à Reading ou ^Philadelphie. M. Evans engraisse des bestiaux ; mais sur soixante - dix
acres de prairies il n'engraisse que i6- à 18
boeufs, qui joints à ses douze vaches et à ses six
chevaux, consomment à-peu-près tout son foin,
car il en vend peu ; il le conserve en grange,
quelquefois en meules Cstaksj faites à la manière anglaise, mais si mal arrangées qu'elles
se soutiennent rarement. Chaque acre de prés
donne en deux coupes de six à huit milliers MU
de foin, et le prix du foin a été l'hiver demie*
de sept dollars le millier.
M. Evans n'a que quarante à cinquante
moutons. Ce petit nombre de moutons est
encore un préjugé du pays ; « en avoir beau-
« coup, c'est être sûr, dit-on, de les perdre
?> tous 33 ,* ainsi m'a répondu M. Evans, à qui
j'ai cité l'exemple de l'Angleterre, ce Je le sais
33 bien, 33 a-t-il répliqué, 33 mais c'est ici l'u-
33 sage, et cet usage est sage ; car M. Morgan,
33 notre voisin, qui en a voulu avoir un grand
33 nombre, et qui avait un bon berger d'Eu-
33 rope, les a tous perdus ; nous n'en avons
33 que ce qu'il en faut pour nous fournir assez
33 de laine pour habiller notre monde et nous-
33 mêmes ; -— nous n'en voulons pas davanj
33 tage 33.
L'agriculture est ici ce qu'elle est dans les
pays de France les moins éclairés ; préjugés f
tradition, usage, ignorance, et par conséquent
obstination. Les moutons sont assez beaux j
et d'une laine passablement fine. Avant de
les voir, j'avais demandé au fermier si leur
laine était longue ou courte, et il m'a répondu
33 plus longue à mesure que le tems de la ton-
33 daison est plus proche 33. Je lui ai expliqué
ce que c'était que la laine longue et la laine
courte; la différence de l'espèce des moutons
D4 (56-)
qui la produisait, leurs usages différens en
manufacture, par conséquent la raison pour
laquelle telle ou telle espèce était soignée de
préférence dans telle ou telle partie de l'An-
eterre. Il m'a écouté, puis^m'a dit, « nous
33 ne connaissons pas tout cela ici »* L'usage
encore fait que les fermiers ne gardent pas de
bélier à la maison ; ils s'informent où il y en
a un bon , le louent , ou y envoient leurs
brebis. M. Evans engraisse ses bœufs avec du
foin et de la farine de maïs : un quart ou six
seizièmes de boisseau par jour en deux fois.
Ses bœufs sont en assez bon état, mais n'ont
rien de remarquable. Il en a vendu en ma présence quinze, un vieux taureau et une belle
vache ; le tout 906 dollars. La vache seule a été
vendue 42 dollars : elle a trois ans, est grande,
d'une belle espèce, et elle a été achetée pour
faire race dans un autre partie du pays.
Le turneps se cultive dans le jardin , mais
comme plante potagère, et seulement un quart
d'acre ou un demi au plus. Les pommes de
terre y sont en assez grande quantité. La culture des choux, comme pâturages, n'est point
connue ici , non plus que celle-des carottes.
Le soin pour avoir de bon fumier est absolu--
ment ignoré, autant que le sont toutes les
autres parties un peu réfléchies de l'agricul-* <57)
ture. Point de trou dans la cour pour le rassem-*
bler, point de précautions pour l'engraisser
des urines des étables et des écuries ; pour
empêcher l'eau des toits de le laver et d'en
affaiblir la qualité ; il est en tas dans la cour,
ne s'y pourrit pas et s'y desséche.
Au demeurant cette ferme est une des plus
jolies propriétés que l'on puisse avoir. Son
sol, sa position, ses eaux, son ensemble ne
laissent à désirer que d'y voir une'culture
mieux entendue dont elle est susceptible autant qu'aucune ferme du monde. Sa situation
comme vue1, comme pays, est charmante,
dans une jolie vallée très-ouverte, bien arrosée , entourée des plus jolies collines d'inégales hauteurs, mêlées de cultures et de
bois.
Un moulin à scie fait partie de cette propriété ; il est constamment employé pour la
ferme, le propriétaire ou le public. Le prix
du travail est de trois schellings pour cent
pieds sciés de planches. Ge moulin n'a qu'une
scie; la force de l'eau pourrait, sans aucun
doute § en faire aller au moins trois. Cette
eau , dont on peut disposer à volonté , pourrait faire tourner plusieurs autres moulins, et
augmenter ainsi beaucoup la valeur de la propriété , et l'activité du pays ; tous trouve- <5S)
raient à Reading ou à Philadelphie le débit
assuré de leurs produits. Les clôtures laissées,
ainsi que les bâtimens dans le plus mauvais
ordre par le gouverneur Mifflin , se rétablissent e% seront promptement en très-bon
état. \
M. Nicholson paye , comme j'ai dit, M.
Evans, qui lui rend compte des recettes et
des dépenses, et qui jusqu'ici ne lui a pas envoyé d'argent. Son projet est sans doute par
une telle administration de mettre ce bien en
assez bon état pour en augmenter la valeur
au-de là de l'accroissement naturel que le
tems a donné jusqu'ici à toutes les propriétés
d'Amérique. Le prix du bled est à présent de
quinze schellings le boisseau; celui du maïs,
trois schellings ; de l'avoine , quinze. Les ouvriers se trouvent ici sans difficulté , et en
telle abondance que peuvent le requérir les
besoins de l'agriculture dans tous les mo-
mehs. Par tout ce que j'ai dit des détails de
cette ferme, il est aisé de juger ce qu'elle
pourrait valoir si elle était bien administrée.
Les cinq cents acres non défrichés, fournissent aussi du bois de chauffage qui se
vend à Reading , comme je l'ai dit de trois
dollars et demi à quatre dollars et demi la
corde,   selon sa qualité ,  et qui  coûte   un <59)
dollar deux cinquièmes à abattre, débiter
et transporter à Reading. M. Evans pense
que cette portion de terre ne doit être ni défrichée ni débitée beaucoup en bois de chauffage , parce qu'en laissant croître les bois ils
augmenteront de valeur au-delà du revenu que
tout autreemploi de terrein pourrait produire.'
Je ne sais pas à quel point il a raison; il faudrait parcourir les bois pour en avoir une
idée, connaître les besoins et les usages du
pays, et on sait qu'en France , où le ménagement des forêts est porté à un grand degré
de calcul, l'administration des bois est une
science jugée difficile.
Route à Ephrata : Dunkers.
Mon ami M. Guillemard aimant un peu
mieux son lit, et moins les fermes que moi ,
m'avait laissé partir quelques heures avant lui
de Reading. Il est venu me joindre à Ange-
lico, d'où nous nous sommes mis en route
pour Lancaster. Aucune communication publique n'existe entre Lancaster et Reading,
villes lune et l'autre considérables. Le stage
de Reading va à Harrisburg, qui est sur la
Susquehannaha et sur le chemin de Pitts-' (6o>
%urg. D'Harrisburg un autre va à Lancaster,
d'où il résulte un trajet parla voiture publique
d'environ quatre-vingt milles , quand la route
directe n'est que de trente-un. Hya bien une
poste deux fois par semaine qui de Bethléem
allant à Lancaster passe par Reading ; mais elle
n'est d'aucune ressource pour les voyageurs ;
souvent cette poste qui traverse quatre-vingt
milles , ne porte pas une lettre. Tout démontre que ce pays-ci est encore dans l'enfance ; mais aussi qu'il marche rapidement et
sûrement à un grand état de force.
Le pays de Reading à Lancaster est un pays
de montagnes et de vallons ; les montagnes ne
sont pas élevées , mais se succèdent prochainement ; les vallées sont riantes, fraîches, bien
arrosées , remplies de jolies prairies, et passablement habitées. La presqu'entière totalité
des habitans sont allemands ou de race allemande ; ils en conservent tellement les habitudes , que le plus grand nombre ne parle que
cette langue, Les maisons sont petites et assez
mal entretenues, les granges sont grandes et
dans un bon état de réparation. L'aspect général du pays , qui est réellement agréable et
riche, ressemble à celui des Vosges , excepté
que les montagnes sont beaucoup moins élevées ; de.s ruisseaux ou des creeks à chaque IBi )
£>as , beaucoup de moulins, une verdure bril-?
•lante. Le chemin est assez bon , à quelques
passages près, pleins de rochers ou de boue.;
A quatre milles de Lancaster les pelites montagnes s'abaissent et se terminent en plaines à
deux  milles de la ville.
Nous nous sommes arrêtés sur le chemin â
Ephrata, où nous avons visité les Dunkers >
sorte de moines d'autant plus connus en Amérique pour leur vie solitaire , que l'espèce en
est rare. Nous nous étions munis d'une lettre
pour le père Miller, doyen de la congrégation. Cette maison , bâtie de mauvaises pierres ,
couvterte de mauvaises lattes , est le séjour de
huit reclus , resfcBjde soixante qui composâîe'n'S
la société il y a envircto^quarante ans. A quelques toises de cette maison est celle des sœurs
du:même ordre, vivant au nombre de dix à
douze , sous le même régime.
Le révérend père Miller est le premier des
moines que nous avions rencontré ; il était
même seul alors à la maison ; les autres pères
ayant profité 'due'jour du sabath , car les
Dunkers fêtent le sabath', pour aller se promener. Le père Miller est un vieillard de
quatre-vingt ans; il a encore quelque vivacité
dans les.yeux et quelque chaleur d'imâgîna-t
.lion. £fotre  curiosité nous portait à smfàtë (52)
Qu'elle était la fondation de cette maison j
qu'elle était la croyance de cet ordre. Il l'a satisfaite plus qu'amplement, en nous raccontant
jusqu'aux plus petits points de leur doctrine,
et jusqu'aux plus petites particularités de l'histoire des Dunkers. Cette histoire est une suite
de folies comme celle de tous les moines ;
d'ambition, et de désir de se soustraire au pouvoir, comme celle de tous les hommes. Her-
mites, solitaires , ils ont été fondés au lieu
même où ils sont aujourd'hui par un certain
Conrad Peyssel, allemand , qui bientôt a
reconnu avec eux que la vie d'hermite n'est
ni la plus douce, ni la plus utile. Il les a
réformés en congrégation } les a menés à
Pittsburg , alors désert, puis <au Canada. Le
prieur, successeur dePeyssel, voulut tenir ses
moines à une règle trop sévère , selon les uns,
et dans une vie trop ambulante selon les
autres: Alors ils passèrent quelques années
dans des querelles et des agitations continuelles , puis ils se dispersèrent, puis ils se
réunirent au lieu où ils avaient été fondés. Le
vieux père nous m. dit que leurs règles étaient
austères, leur vie frugale , leurs biens en commun , et qu'il n'y avait ni supériorité ni distinction parmi eux ; il va lui-même , nous a
t-il dit, à l'église toutes les nuits à minuit. U& (63)
font vœu de pauvreté et de chasteté ; cependant il en est qui se marient , mais alors ils
quittent la maison, et vont habiter la campagne avec leurs femmes. Il en est qui quittent
la maison sans se marier, mais ils agissent,
dit le père, contre leurs sermens, et il n'y a
pas de loi qui permette de les poursuivre. Ils
sont vêtus d'une longue robe de drap gris en
hiver , et de toile blanche en été , liée au milieu du corps par une sangle de cuir ; ils portent une longue barbe ; ils couchent sur un
banc, dit toujours le père, jusqu'à ce qu'ils
couchent dans leur tombeau , ce sont ses
expressions. L'esprit du siècle, et le pays qu'ils
habitent est peu dirigé vers la vie monastique ;
ainsi le père Miller voit avec autant de certitude que de chagrin, l'extinction prochaine de
son ordre, qui a encore quelques autres établis-
semens aussi en décadence dans un ou deux
comtés de la Pensylvanie. Quant au dogme,
c'est une réunion de tout ce que les sectes
anàbatistes, calvinistes , luthérienne , juive ,
méthodiste , universaliste et même catholique ont de plus absurde. « Ils pleurent la
33 faute de notre premier père , qui a mieux
3î aimé avoir pour compagne une créature
33 charnelle comme Eve, que de se laisser
è faire un enfant par la céleste Sophie ; créa^ ie4y
§S ture toute divine , qui aurait immergé
» Adam de son essence spirituelle , et aurait
» ainsi procréé une génération pure sans au-
» cun mélange corporel. Ils pleurent l'indul-
33 gence de Dieu, d'avoir ainsi condescendu
si à ce désir du premier homme , qui vou-
» lait faire comme les bêtes ; mais Dieu n'a
53 voulu que retarder l'époque de cet état de
» perfection : il reviendra , et les Dunkers
33 voyent le tems où après la résurrection
33 générale chacun de nous sera immergé par
33 la divine Sophie ; tout cela est clair comme
33 le jour dans le Cantique des Cantiques 33.
Nous avons employé deux heures à entendre
le radotage de ce vieux moine , qui s'enJ0am-;
niait du bonheur de nous en entretenir, et.
sur-tout de l'idée qu'il serait aussi immergé
par la divine Sophie.
Un autre frère que nous avons rencontré,
ne nous a pas paru aussi pénétré de cette
espérance ; c'est un homme de trente ans ,
retiré dans .cette maison depuis treize ; il est
imprimeur. Il nous a dit que les règles de
l'ordre étaient loin d'être aussi sévères que
prétendait le vieux moine , qu'ils ne faisaient
partager la communauté du profit de leur travail que comme ils voulaient ; qu'ils vivaient
$2(gmme ils voulaient ; qu'ils prenaient du thé
eu (65 )
et du café quand ils en avaient envie. Il
nous a paru moins enthousiaste du vœu de
virginité que le père Miller, et sur la question que nous lui avons faite, s'il y avait
beaucoup de frères qui se mariassent, et s£
alors ils étaient réputés faire mal, il nous a
répondu que beaucoup se mariaient, et qu'il
pensait qu'ils faisaient bien; «car, n'est-ce
53 pas , 33 a-t-il dit, c< que les femmes ont bien
» leurs agrémens ? 33
Avant de quitter le vieux moine, que ce
jeune Dunker nous avait déjà fait croire un
peu exagéré dans ses récits, nous avons été
convaincus qu'il y manquait même d'exactitude , en voyant dans une chambre voisine
de celle qu'il nous a dit être la sienne, un
excellent lit de plumes , où il a été obligé de
convenir qu'il se couchait quelquefois , et où
le jeune Dunker nous a dit qu'il couchait
toutes les nuits ; et en voyant à l'église une
place aussi distinguée , pour lui , que celle
d'aucun prieur de Bénédictins. Par-tout les
moines se ressemblent, par-tout les hommes
qui établissent leur vie sur l'illusion des autres
sont imposteurs ; en Amérique comme en Eu-i
rope , les hommes placés dans la même position, sont et seront toujours les mêmes. Cette
maison, pour le mobilier, pour l'extérieur,'
!Tome 1^ E r
t 66 J
ressemble à un couvent de Capucins, par-tout
l'ostentation de la pauvreté à côté d'un lit
de plumes que l'on cache. Nous n'avons pas
visité la maison des femmes, où nous aurions-
trouvé la même folie, la même crasse sans
agrément, puisqu'elles sont vieilles ; et sans
aucune satisfaction pour notre curiosité, puisque nous savions les Dunkers par cœur. Au
demeurant, ces hommes , qui vivent du produit d'une ferme de 3oo acres , sont bonnes
gens ; c'est-à-dire qu'ils ne font de mal à personne; on rit d'eux dans le pays , et on les
aime assez.
Lancaster ; détails, moulins, prix.
Le terrein entre Reading et Lancaster est
rempli de pierres calcaires et de schistes, souvent en très-grandes masses ; près Lancaster,
la quantité de pierres calcaires augmente ; tout
ce pays est rempli aussi de mines de fer, et
les forges qui sont déjà très-multipliées de
Bethléem à Lancaster, le sont plus particulièrement de Reading à Lancaster, sans qu'un
grand nombre cependant se trouve sur le chemin. Nous avions eu le projet d'aller visiter
cejîe de M. Colman , une des plus considé-,
râbles du pays;  mais comme elle était plus. C ©7 î
loin de notre route que nous ne l'avions cru,
nous y avons renoncé. Nous avons su seule-t
ment que dans toutes ces forges , les ouvriers
se paient de huit à dix dollars par mois ,■
nourris et logés. Le fondeur est payé à cinq
schellings le tonneau de fer en saumon ; quarante schellings le tonneau de fer coulé. On
dit ici que la grande élévation du prix des
bleds rend le profit des fonderies moins considérable.
Nous avions laissé le domestique à Reading
avec le cheval de bât, qui, comme je l'ai
dit, s'était blessé dans la première journée.
Mon ami, M. Guillemard, avait d'abord décidé
que nous ferions la route de Lancaster et
d'Harrisburg sans lui, et qu'il irait droit à
Northumberland. Mais Jos a eu envie de voir
Lancaster ; la bonté de M. Guillemard n'a pu
lui refuser cette petite douceur ; il s'est done
mis en route pour Lancaster quelques heures
après nous , et y a amené le cheval ; nous
l'avions soulagé de plus de quatre-vingt livres ,
en renvoyant à Philadelphie beaucoup des effets de M. Guillemard ; on avait raccommodé
son bât, et il arrivait plus blessé qu'il ne l'a*
vait encore été : voilà donc encore une contrariété , et ce n'est sûrement pas la dernière
que nous aurons à supporter; il faut de ]$
Ea (68)
patience, elle est bonne à tout, et il n'est
bon à rien de n'en pas avoir.
Nous sommes donc arrivés le 9 au soir âf
Lancaster , à l'heure du souper. C'est le lendemain que le palfrenier est arrivé avec le
cheval blessé. Le désagrément d'une résidence
assez longue à Lancaster pour attendre la
guérison du cheval, était augmenté par l'absence de presque toutes les personnes pour
qui nous avions des lettres , et nous en avions
douze. Trois seulement n'étaient pas absentés.
Le général Hand, établi à un mille de Lancaster, et qui était venu en ville dans le tems
où nous avons été lui faire visite, dont nous
avons vu la femme et les enfans , et qui nous
a montré, en ne nous rendant pas notre visite,
qu'il ne désirait pas beaucoup que nous la
répétassions. M. Joseph Bridle était bien en
yille , mais il était malade , et M. Montgonz-
mery, pour lequel nous étions porteur d'une
lettre de M. Bridle de Reading, ne s'est pas
trouvé chez lui lorsque nous avons été le
visiter.
Ce conflit de petites contrariétés nous a
déterminés pour n'être plus arrêtés dans notre
route, à nous réduire au peu de bagage que
nous pourrions porter sur nos trois chevaux
gans les incommoder , et à renvoyer à Philat ( 69 )
tlelphie tout ce dont nous ne pourrions pas'
les charger.
Ainsi débarrassés de toute inquiétude ul-'
térieure , nous avons eu l'esprit plus libre pour
nous occuper des informations que nous désirions prendre, par-tout où nous en avions
la facilité. Elles nous ont été données ici par
les propriétaires de la taverne dans laquelle
nous logions.
Cette taverne, à l'enseigne du Cygne., est
tenue pa% M. Slough , qui l'occupe depuis
trente-un ans. Cet homme, jadis très-riche , a
eu des revers qui ont réduit sa fortune à presque
rien. Des affaires de forge, de commerce et
d'autres genres , qu'il avait entreprises , et où
il a été trompé, l'ont mené à une ruine à peu-
près totale. Il lui a fallu vendre tout ce qu'il
avait acquis. Le chagrin le minait ; sa femme ,
plus courageuse, (ainsi que le sont presque
toutes les femmes ) a ranimé son activité. Il
avait toujours été honnête ; son état de maître
dé taverne, et celui de membre de l'assemblée
de Pensylvanie l'avaient fait connaître, et lui
avaient donné deê amis. Les amis sont venus
à son secours, lui ont prêté de l'argent et leur
crédit; un d'eux a acheté plus de i5oo acres
de terre qu'd avait près de WilkesBarre ,, sur
la Susquehannah, et lui a déclaré, le marché
E 3 fait et soldé, qu'il ne s'en regardait que comme
le dépositaire , et qu'il les lui rendrait au
même prix. Sa fortune s'est relevée , il a payé
ses terres de Wilkesbarre , dans lesquelles il
est rentré , en a acheté auprès de Northumberland , qu'il a payées encore , a marié une
de ses filles , a placé deux de ses fils dans
l'armée, et a recouvré ainsi son aisance et
son ancien bonheur. Nous avions des lettres
pour • lui ; il • était à Philadelphie ; mais sa
femme et deux de ses fils étaient àWa maison ,
et se sont fait un plaisir de nous procurer les
ressources que nous eussions pu désirer de
toutes les autres personnes auxquelles nous
étions recommandés.
Lancaster est de tout le continent la plus
grande ville bâtie dans les terres ; elle est à
dix milles de la Susquehannah , et à un demi
mille du Conestogo, creek large , bien vif,
bien coulant, mais qui n'est d'aucune ressource
pour la navigation. Cette ville , dont le terrein
a été donné par les Penn à la famille de
M. William Hamilton , qui leur est alliée ,
a commencé à être bâtie en 1731 , et dans le
projet d'en faire une capitale de comté ; les
terreins ont été accensés par les Hamiltons ,
qui ne les ont pas vendus , mais qui ont augmenté les rentes des nouveaux terreins con-
ilif' cédés, à mesuré que les demandes se sont
multipliées , et que les prix se sont élevés par-»
tout. Propriétaires encore d'une grande quantité de terrein autour de la ville , William
Hamilton l'accense de la même manière, et
son revenu , ainsi formé de rentes non rache-
tables , s'élève aujourd'hui à 4ooo dollars. Ces;
rentes ont souffert quelques difficultés dang»
leurs paiemens pendant le tems dé la guerre?'
parce que M. Hamilton et la famille Penn
étaient torys ; mais la plupart des arrérages
sont aujourd'hui payés, et le courant l'est
sans aucune contestation.
La population de Lancaster est de six à
sept mille personnes ; elle n'augmente pas,
et diminue même un peu , par une émigratîoif
assez soutenue de ceux des habitans qui peu-r
vent par leur industrie se procurer un capittalï
suffisant pour acheter quelques fermes dans
les parties moins habitées de la Pensylvanie ,
ou dans les derrières du Maryland , et qui ne
pourraient en acheter dans le comté même de?
Lancaster , où toutes les propriétés sont à un,
très-haut prix.
Les terres se vendent autour de Lancaster,,.
et jusqu'à une assez.grande distance de la ville,
de 5o à 60 dollars l'acre.   Le prix en a plus*
que doublé depuis trois ans. Le général Hand:
E4   . (72)
qui a, il y a cinq ans seulement, acheté la
ferme où il demeure, à deux milles de la ville,
24 dollars l'acre , en a refusé 60 dernièrement.
M. Scott, gendre de M. Slough, vient d'acheter un bien qu'il a payé 100 dollars l'acre.
L'accroissement des prix est le même dans
presque toute l'Amérique , au moins dans celle
qui est habitée. M. Slough avait acheté un
bien il y a cinq ans près Northumberland, pour
4o schellings l'acre ; il l'a vendu l'an dernier
64, et a payé, par la différence, une jolie
petite ferme située à un demi mille de Lancaster , entre la grande route et le creek.
Cette ferme, composée de 110 acres, commence à être en très-bon état de culture. Dix-
huit à vingt acres forment les plus belles prairies de trèfle et de thvmothy , vingt-cinq en
bois , le reste sons la charrue. Il met, par
acre, douze à ^quatorze tonneaux de fumier^
et ne fait pas de jachères. Mais les préjugés-
sur les labours peu profonds, et sur le petit
nombre de moutons, sont partagés aussi opiniâtrement par lui , que par tous les autres
fermiers. Son fils , avec qui je me suis-promené sur la ferme , convient que la théorie et
l'expérience de l'Europe, sont contre les usages
des Américains, et n'en tient pas moins fortement à ceux-ci, et ne les fait pas suivre avec (tf )
moins de rigueur chez son père , dont il dirige
les travaux , et dans sa propre plantation, près
de Northumberland.
Les terres sont meilleures encore dans les
environs de Lancaster, que dans ceux de Reading. La récolte commune, est de quinze boisseaux de bled par acre , le reste des grains
en proportion.
Tout est plus cher à Lancaster qu'à Reading;
l'ouvrier s'y paye quatre schellings par jour ,
et s'y trouve avec facilité. Le peuple y est de
la même espèce qu'à Reading , aussi bon et
aussi industrieux. Beaucoup de tanneries dans
la ville et dans les environs, sur-tout beaucoup
de moulins , qui envoient leurs farines à Philadelphie, par des chariots , qui souvent se
chargent au retour, de différentes marchandises , lesquelles vont de là se répandre dans
les pays de derrière. La route , jusqu'ici, a
été mauvaise; un turnpike, que l'on vient d'établir , et qui sera achevé cet automne, rendra,
dit-on, la communication plus prompte et plus
facile. Les marchands de farine paraissent déjà
s'apprivoiser avec l'idée de payer deux à trois
dollars sur la route , et de monter leurs voitures sur des roues plus larges. Quand la Sus-
quehannah sera navigable jusqu'à Wright , ce
qui aura promptement lieu, le commerce des Il
(74)
farinés sera bien plus considérable par cettd
route, au moins tant que la navigation pro-
jettée de la Swatara et de la Delaware par
le Skuylkill ne sera pas achevée ; quelques
voitures qui n'ontpas de rechargemens à pren»
dre à Philadelphie , déposent leurs farines à
Newport, à 45 milles de Lancaster, sur la
route du turnpike, où de là elles sont embarquées sur la Christiana, qui, se jettant
dans la Delaware , communique ainsi à Philadelphie.
Dans un pays libre, et dans un pays nouveau, les résultats numéraires du commerce ,
sont rarement recueillis. Ainsi , le nombre des
Voitures qui sortent de Lancaster et des environs, pour porter à Philadelphie des farines
et d'autres provisions , ne peut se connaître»
positivement, mais on sait qu'il n'est pas rare
qu'il passe soixante-dix ou quatre-vingt char-
riots dans un jour , au travers de Lancaster,
et l'on croit généralement que M. Withmar? I
qui a bâti de ses deniers, il y a quelques années,
un pont sur la route de Philadelphie , à un
mille de Lancaster, avec la condition de recevoir un droit de péage par chaque voiture
qui y passe, reçoit annuellement le montant
du prix de son pont, qui a coûté 1640 dollars.
Il perçoit, par cheval monté, deux pencesj> (75)
et onze seulement par waggon ( chafriot ) quoique la loi qui a établi ce péage, l'ait autorisé
à porter son droit jusqu'à dix-huit pences. Les
entrepreneurs de la route du turnpike, sont,
par la législature , autorisés à acheter le droit
de péage de ce pont, quand la route sera
achevée.
Si la ville n'augmente pas en nombre de maisons, toutes s'embellissent ; elles sont en général plus grandes qu'à Reading , et se bâtissent
en briques ou en pierres ; leur location est à-
peu-près la même qu'à Reading. Les carrières
de pierres abondent autour de la ville ; c'est
un quartz schisteux, très-dur, mais qui se taille
aisément, sans cependant jamais se tirer des
carrières en morceaux d'un gros volume. La
perche est la mesure suivant laquelle se vendent les pierres ; elle est de 16 pieds de long,
18 pouces de hauteur, 18 de large; son prix
est d'un dollar, rendue à la ville ; elle coûte
un quart de dollar d'extraction. La construction de la route donne à présent un grand débit
à ces carrières.
L'esprit des habitans de Lancaster, est aussi
bon que celui des habitans de Reading; il y
a cependant une société démocratique , mais
composée seulement de douze personnes, et
quatre ou cinq d'entr'elies ne vont jamais aux I
(76)
assemblées.-L'expédition de Pittsburg, de lai
quelle les Américains sont très-glorieux, sua
tout dans les parties dont les milices y ont!
contribué, a abattu beaucoup les sociétés jac»
bines, qui l'ont été aussi par la désapprobation
du sénat, et par la discussion de la chambra
des représentans , quoique l'avis de les blâ-,
mer n'y ait point passé. Mais elles l'ont ét«
encore plus par la censure personnelle qu'ell
a fait le président, pour qui les sentimena
d'estime, de respect, de confiance, souvenB
même l'enthousiasme , sont la disposition à
peu-près générale.
La ville de Lancaster est entourée de prés
bien arrosés, j'ai vu même avec plaisir una
roue dont le seul usage est d'élever l'eau pour
des irrigations. La ville est, par elle-même»
assez triste; elle est plus ville que ReadinfM
les maisons y sont plus contigues, plus nombreuses , et les rues y sont, sinon pavées, aul
moins ferrées. La Cour de Justice est un jolii
bâtiment, propre et élégant ; il y a aussi:»
Lancaster , deux ou trois jolies églises ; pi
nombre total des maisons destinées au culte,:
est de sept.
L'auberge du Cigne, est, sans aucun doute,
meilleure qu'aucune de celles de Philadelphie;
moins magnifique que les belles auberges d'An-
l p
(77)
gleterre, mais un peu dans le même genre : aucune n'est plus propre, on y trouve un grand
nombre de domestiques, et les maîtres de l'auberge , qui ont les manières de la bonne éducation, jouissent de la considération dont devrait jouir, dans tous les pays du monde ,
l'homme honnête qui exerce quelque profession que ce soit , quand elle n'est pas contraire aux bonnes mœurs. Ils sont au premier
rang dans la ville. Que de têtes européennes
ce. petit fait ne choquerait-il pas ?
L'usage assez général , dans les auberges
américaines, est de manger avec le maître et
sa famille, et de prendre les heures qu'il indique pour le repas ; cet usage n'a rien dans
cette auberge que de satisfaisant, et on ne
rencontre nulle part, en Amérique, une famille mieux élevée, et de meilleure compagnie
que celle de M. Slough.
Un des deux enfans attachés à l'armée, était
à la maison. Il est dans un des régimens employés aux ordres du général Waine contre
les Indiens, et a été blessé à l'action où, l'automne dernier, les troupes américaines les ont
repoussés. Les détails, sur ce genre de guerre,
sont peu intéressans. Les Américains parlent
de l'ignorance des Indiens en tactique, avec
le même mépris que les Anglais montraient
1» (73)
pour la tactique des Américains, et de laméi
manière que les Prussiens , les Autrichiens ou
les Français, parlaient de celle des Anglais.
Tout ce que j'entends de ces Indiens, m'irM
téresse pour eux. Les Américains leur fonjl
la guerre, afin de les chasser d'un terrein qua
leur appartient, et les Américains des fronj
tières sont plus pillards , plus cruels que lea
Indiens , auxquels on fait un crime des représailles qu'ils exercent, et qui, d'un autre côté,
sont poussés par les Anglais contre les Améa
ricains, et deviennent ainsi , dans leur bar-B
bare ignorance , victimes des ambitions, des
haines de ces deux peuples policés. Le capifl
taine Slough assure que beaucoup de blanc»
ont été trouvés parmi les Indiens tués , et quej
c'étaient des anglais ; que quelques officieii»
très-actifs ont été vus à cheval, à la tête desï
lignes indiennes, et que c'étaient des anglais ;
que l'armée indienne était nourrie parles soins»
des garnisons anglaises ; mais rien, dans cette*
assertion ,  n'est  prouvé , que l'indisposition»
américaine contre les Anglais et contre les
Indiens.   D'ailleurs,   le capitaine  Slough dit
qu'il n'a pas vu, même dans le Kentuky, des
terres comparables en bonté , à celles des environs de la rivière de Miami ; que la terra \
végétale y a vingt à vingt-cinq pieds de pro-? < 79 5
fondeur, et que les champs, plantés par les
Indiens , en maïs et en fèves , présentaient
une culture très-soignée, et des récoltes d'une
abondance qui surpasse tout ce qu'il a jamais vu..
Je ne veux pas oublier de dire, avant de finir
l'article de Lancaster , que deux français des
colonies y sont établis. Un peintre en miniature vendant ses mauvais portraits trois gui-
nées, et en vendant beaucoup ; l'autre, mauvais
musicien, et faisant aussi payer trois guinées
ses mois de leçon , qu'il trouve à donner en
assez grand nombre. Chaque pas que l'on fait
en Amérique , soit dans les villes , soit dans
les campagnes , montre que la fortune est
ouverte à qui veut bien se donner quelques
peines pour la chercher , et l'on est bien plus
sûr de cette vérité, quand on connaît personnellement tant d'étrangers que l'on appelle
clever ( habiles ) , et qui sous cette réputation
souvent usurpée , font fortune.
Courtes informations sur le Kentuhy.
J'ai rencontré à l'auberge de Lancaster M.
Brown, sénateur des Etats-Unis pour l'Etat
jde Kentuky ; il se rend à Philadelphie pour la
séance du sénat qui doit avoir lieu le mois>
prochain. Je l'ai un peu questionné  sur Je (8o)
Kentuky. Le résultat de mes informations est
que les terres y sont par-tout excellentes ,
donnant à la première récolte souvent cent à;
cent dix boisseaux de maïs, ou la moitié moins
de bled ; que les récoltes communes y sont de'
trente-cinq à quarante boisseaux de bled ; quel
les terres, non cleared, s'y vendent un sixième
de dollar; la farine 4 dollars le barril; le bois4
seau de maïs un sixième de dollar ; que la pol
pulation portée en 1790 à 90,000 , l'est aujour-1
d'hui à plus de i5o,ooo habitans ; que l'année
dernière il y a eu une émigration vers ce paya
de 25,ooo personnes ; que les indiens n'y font
plus d'incursions , et que cette partie des
États-Unis, la plus récemment habitée, marcM
à la prospérité plus promptement qu'aucun»
autre. Il y a i5,ooo nègres esclaves ; c'est una
grande tache pour l'Amérique , mais une
tache qui s'effacera toute seule, si ceux qui
aujourd'hui croient en retirer du profit , n'onli
pas le bon esprit de l'adoucir eux-mêmesJM
Route de Maytown, et Maytown
Nous nous sommes, en quittant Lanças!
ter, dirigés vers Maytown. Le chemin de Lancaster jusques-là est presque toujours au mi- j
lieu des bois , le pays devient plus sauvage!
que I ex I
/que nous ne l'avions vu encore ; les partie*
cultivées sont  moins communes ;   quelques
vallons cependant le sont assez bien en prairies et en maïs. A mesure que l'on s'éloigne
de Lancaster, les maisons de briques ou de
pierres  sont plus rares , on ne voit presque
plus que des log-houses ; toujours des fermes
allemandes, petites maisons et vastes granges ;
on rencontre   d'assez belles vaches , paissant
dans les bois ou dans les chemins; quelques
moutons , mais par troupes de huit à dix. Les
• bois ont l'air de n'avoir pas plus de trente ans f
-au moins par leur grosseur , et l'on croirait
contre  toute vraisemblance ,  qu'ils ont été
plantés à cette époque , tandis que dès-lors on
ne s'occupait par-tout qu'à défricher. Ces bois
et ceux qui semblent plus vieux, sont peuplés
de chêne, d'hickory, de fresne noir , d'acacia , de châtaigniers , de cerisiers , de pom-
^aniers , d'arbres de Judée ; peu d'arbres verts ,
quelques cèdres et quelques pins. Si l'on ne
savait bien que l'homme ne préfère que trop
souvent ce qui est loin de lui, on aurait peina
à croire que dans cette  Amérique, riche" de-
tant de beaux arbres ,  si justement envoyés
en Europe ,  on ait transporté les peupliers
d'Italie,  qui ne sont bons à rien. Ils sont en-
Amérique plantés dans une grande abondance;
Tome I. F iï
(82)
presque toutes les rues de Philadelphie, et
quelques chemins au tour de cette ville en|
sont bordés.
Toute la partie cultivée du pays entre Lancaster et Maytown est garnie de ces éternelles^
clôtures qui attristent tant la vue et qui consomment tant de bois , que l'on gaspille en
Amérique , quoiqu'il y soit déjà bien cher; onf
en regrettera plus ou moins promptement^
l'inutile consommation.
Maytown est un petit village à seize mille
de Lancaster , bâti dans un lieu privé d'eau I
où sans doute le hazard ou l'intérêt de quelque»
particuliers ont rassemblé une douzaine   de
.maisons, dont le  nombre ne s'est pas aug—i!
mente depuis le commencement de l'établi»
sèment, et paraît ne devoir pas devenir plus
•considérable. Ce petit lieu n'est habité quei
d'allemands restés allemands. Les terres dans 1
les environs se vendent de douze à treize dollars , elle6 sont bonnes et assez bien  cul-
-tivées.
Middletown : moulins, commerce.
La route de Maytown à Middletown, est
de plus en plus agreste. A six mille de cette
première place on rencontre la magnifique ?83>
.rivière de la Susquehannah, à l'endroit oit
les rapides de Canewàgo interceptent sa navigation , ou au moins la rendent tellement
dangereuse, que peu de bateaux l'osent risquer.
Pour donner à cette navigation toute la facilité
que la richesse présente et future des pay*
qu'elle arrose rend nécessaire, on entreprend
un canal qui, longeant son cours à un demi
mille au dessus et au dessous de ces rapides,
-sera ouvert en tout tems .aux bateaux mon-
tans ou descendans. Ce canal, fait par un particulier à qui l'Etat de Pensylvanie a donné
-a3,335 dollars, et qui aura le droit d'y établir
un péage , est presqu'entièrement creusé; les
écluses sont encore à faire, et les opinions sur
son achèvement prochain sont partagées. Nous
«comptions visiter ce canal, mais mon compagnon s'étant trouvé un peu incommodé, nous
-avons d'autant plus aisément renoncé à ce
projet, que nous n'aurions pas en le voyant
beaucoup plus appris que nous n'en avons su
■ sans y aller.
Le chemin de là jusqu'à  Middletown devient toujours plus sauvage. Les bois et les
rochers arrivent jusques dans les eaux de la
; i Susquehannah.   Beaucoup  d'arbres   arrachés
l    déjà fort anciennement par les eaux , sont à
• demi pourris sur ses bords \ un grand nombre
F a (84)
d'arbres cassés, déracinés, abattus , sont aussî
couchés dans l'épaisseur des bois, sans qu'ils
ayent été débités pour aucun usage depuis lé
tems qu'ils sont ainsi à la disposition de qui
voudra les prendre. Les bords opposés sont de
même couverts de bois , bordés de montagnes
peu élevées. De tems en tems entre les intervalles qu'elles laissent , on découvre les
Montagnes bleues. La rivière large de deux
à trois mille toises , est remplie d'îles considérables et montueuses , qui augmentent
encore les dimensions de son lit. Il a trois
milles sans le secours d'aucune île à l'embouchure de la Swatara.
C'est sur cette rivière qu'est situé Middletown , à un demi mille de son confluent avec
la Susquehannah. Les rapides de Canewàgo ,
dont je viens de parler, interrompant habituellement la navigation de cette grande rivière, Middletown est un lieu de dépôt pour
tous les grains qui croissent dans les parties?
supérieures de son cours, et qui ne s'y con-
. somment pas. Il arrivé annuellement à Middletown cent soixante à cent quatre-vingt mille
boisseaux de bled rassemblés sur les lieux où
on les récoltent par des marchands qui les
mettent en magasin dans cette ville ; ils y
«ont ensuite  achetés par les meuniers des ■y
environs , et envoyés en farine à Philadefc
phie. Le grand projet de navigation pour
lequel la législature de Pensylvanie vient
d'autoriser l'établissement d'une loterie , unit
la Swatara au Skuylkill par un canal d'environ soixante milles , dont le tiers est fait,
mais où il parait que, comme par-tout ailleurs,
les intérêts du public ne sont pas les premiers
objets qu'ont en vue ceux qui s'en mêlent.
Quand ce grand canal sera fait, les farines
qui vont aujourd'hui par terre à Philadelphie
s'y transporteront plus rapidement et à moins
de frais. Le transport coûte aujourd'hui qua*
torze ou quinze schellings le barril.
L'achèvement du canal est fort désiré à
Middletown, dont les bénéfices en augmenteront d'autant plus certainement que les pays
qui y envoyent leurs bleds, se peuplent, et par
conséquent se cultivent davantage. Ce que nous
avons vu des bords de la Swatara est joli et riant.
Cette rivière, que l'on appelle creek, est'large
comme la Seine l'est à Rouen. Sur ses bords,
au nord, sont, depuis son embouchure jusqu'auprès de Middletown, quelques tavernes
et des magasins pour recevoir les bleds et les
autres grains du haut pays.
Urt peu plus haut est le moulin de M. Frey,
vieux allemand, établi meunier depuis environ
I 3 t
t86)
dix: ans. Ce moulin, qui a quatre paires de
meules, est beau et simple dans ses distributions. Tous les mouvemens des bleds et des
farines se font par mécanique, au blutage près,
dont, comme à Londres, et chez MM. Perriers
h Paris, la direction est donnée à un garçon
qui, recevant en haut la farine montée dans
des cuves , la verse sur l'aire , la remue , et
la distribue successivement dans les blutoirs.
M. Frey dit qu'il n'aime pas la machine d'Evans>
et cela , parce qu'il ne l'aime pas ; je n'ai pu
en tirer aucune autre raison. Son moulin moud,
pour son commerce, environ 3o,ooo boisseaux
de bled. Il ne les envoie que jusqu'à Newport.
Quatre hommes et un apprentif font le service
du moulin ; ce sont tous des allemands. Il les
paye de 7 à 10 dollards par mois ; ils semblent
entendus et actifs. M. Frey, indépendamment
de son moulin, qui moud aussi pour le pu-;
blic , tient un store à la ville , distante d'un
quart de mille de ce moulin. Sa maison est la
seule en pierres dans cette ville, qui en réunit
Une trentaine d'autres en bois.
Middletown devait être, par sa situation
<fet son commerce, la capitale du comté ; mais
«1 fallait que M. Frey sacrifiât trois ou quatre
Sots pour bâtir les édifices publics ; ce qu'il n'a
j$vas voulu faire, quoiqu'il en ait un grand nom-» '( 87 )
ore dans sa propriété, et la capitale du comté
est Harrisburg. Les habitans de Middletown
et des environs, savent, comme on peut le
croire, fort mauvais gré au vieux Frey, d'avoi»
ainsi laissé perdre cet avantage pour leur ville;
mais il s'en moque, parce qu'il est riche, et
qu'il le devient toujours davantage, en leur
vendant très-cher les mauvaises denrées de son
store.
Les terres valent ici 27 à 3o dollars l'acre ;
l'ouvrier se paye 3 schellings 9 pences par jour ;
la livre de bœuf se vend 5 pences. L'auberge
où nous sommes est bonne ; mais , selon la
manière américaine, comme nous allions nous
coucher, un étranger est venu prendre un lit
dans notre chambre, et nous avons dû, dit-on,
nous trouver très-heureux qu'il n'ait pas pris la
moitié d'un des nôtres.
Middletown est à 27 milles de 'Lancaster.
Il y a trois français établis dans ce petit trou.
Un y est orfèvre et horloger, et y fait, dit-on ,
bien ses affaires ; un autre estmédecin, et gagne
aussi assez d'argent ; je n'ai pu savoir ce que
fait le troisième ; probablement il aide les deux:
premiers à manger le fruit de leur travail. Nous
avons eu tous ces jours-ci une grande chaleur ,
souvent deux orages par jour, et la pluie ton-»
jours augmentant la chaleur. i
(88)
Harrisburg.1
Nous y sommes arrivés le mercredi i3-
M. Harris, propriétaire des terreins où est bâti
Harrisburg , a su faire profiter sa ville de la
faute de M. Frey , de Middletown. Dès qu'il a
été question de faire un nouveau comté du
démembrement de celui de Lancaster , il a
offert à l'État de Pensylvanie le sacrifice d'un
droit de passage sur la Susquehannah, dont il
avait le titre et la jouissance , et de plusieurs
milliers d'acres tant autour de la ville, que
dans son enceinte, ne se réservant que 20 lots.
Cet offre a séduit la législature de l'Etat ; et
quoique Harrisburg ne présentât aucun abri ,
ni même aucun port aux-bateaux descendant
ou montant la rivière , cette place a été choisie
pour capitale du nouveau comté, que l'on a
nommé Dauphin. Les premières maisons y ont
été bâties en avril 1785, et elles sont aujourd'hui portées au nombre de trois cents. Comme
cette ville s'est formée plus tard que les autres,
elle a commencé par de meilleures maisons.
Celles qui n'étaient pas telles à son premier
établissement, ont presque toutes été rebâties,
d'où il résulte qu'il y a peu de log-houses,
et beaucoup de belles et bonnes maisons à 139)
Harrisburg, et que cette ville, moins considérable , et plus récente que Reading, par
exemple, et que beaucoup d'autres, est plus
rassemblée , et a beaucoup meilleure apparence. Une fièvre maligne épidémique, qui
a fait à Harrisburg, en 1793 , le même ravage
que la fièvre jaune faisait à Philadelphie,
a arrêté pour une année le progrès des bâtimens. La fièvre n'est pas revenue l'année dernière, et l'on a recommencé à bâtir. Cependant
l'opinion d'insalubrité restait à cette ville,
soit qu'elle le méritât réellement, ce dont ne
conviennent pas les habitans, soit que la jalousie des villes voisines lui prêtât ce caractère. On attribuait l'insalubrité à une retenue
d'eau faite au-dessus d'un moulin ; le meunier,
à qui on proposait pour détruire cette digue un
dédommagement, l'avait, l'année passée, fixé
lui-même à 4900 dollars. Cette somme n'ayant
pas été rassemblée assez promptement au gré
du meunier , il avait cette année élevé ses prétentions en proportion du désir plus général
qu'il voyait, et avait porté sa demande à plus
de 11,000 dollars. Les habitans, choqués de
cette demande excessive, se sont, par un mouvement unanime, portés sur la digue , l'ont
détruite, et ont nommé des commissaires
pour convenir du dédommagement qui a été <9°5
Bxè à la somme que le meunier demandait l'année dernière. Il paraît qu'il n'est pas un habitant de la ville qui n'ait pris part à cette exécution , beaucoup trop militaire sans doute, mais
que l'avidité du meunier rend aussi excusable
qu'elle peut l'être. L'unanimité avec laquelle
elle a été faite en assure d'ailleurs l'impunité ;
car le meunier n'oserait porter plainte, et s'il ■
le faisait, les grands jurés ne trouveraient pas
matière à procès ; il en est donc pour sa digue
détruite , et il a l'opinion publique contre lui,
qu'il aurait eu l'an dernier en sa faveur, avec
une conduite plus sage. Mais, parmi les destructeurs de la digue, il en est qui doutent que
la salubrité du pays en soit plus assurée.
On bâtit à Harrisburg une prison , une cour
de justice , on projette de faire un abri pour
les bateaux. Les habitans font leurs efforts
pour donner à cette place tous les avantages
dont elle peut être susceptible. Ils nourrissent
même l'espoir d'attirer dans leurs murs la législature de l'État. Us sont le point central, au
moins pour la population de la Pensylvanie.
Ils sont beaucoup plus prés qu'aucun autre
des comtés en deçà de la Susquehannah , de
l'extrémité occidentale de cet État. Voilà le
fondement de leurs espérances ; mais il n'y a
Cas d'apparence que ces idées de régler par. K&1
le compas le siège du gouvernement, fassent
impression sur beaucoup de têtes, et l'on croira
sans doute qu'il vaut mieux que des députés
fassent cent milles de plus , que d'enlever la
législature de Philadelphie, qui, comme la
ville la plus habitée , et comme la seule place
de commerce de la Pensylvanie , est le point
où se réunissent le plus de lumières et le plus
d'intérêts.
Les dépenses publiques, nécessaires dans
ce comté tout nouveau , portent les taxes un
peu plus haut que celles de Lancaster et de
Berck, peut-être un schelling par liv. A moins
de rencontrer les commissaires aux taxes , on
peut difficilement parvenir à connaître cett'ï
juste proportion, que presque tout le monda
ignore. Elles sont jugées extrêmement légères,
même par ceux qui les paient; c'est la meilleure
preuve qu'elles le sont effectivement.
Le plus grand nombre des habitans d'Har-
risburg sont allemands ou irlandais, fort attachés au gouvernement, sages et laborieux.
Il n'y a point de société politique. Le nombre
des tavernes est toujours en Amérique hors
de la proportion commune en Europe. Trente-
huit tavernes se trouvent dans cette ville de
trois cents maisons ; vingt-cinq ou trente
Stores sont remplis de toutes espèces de mafe III111
(92-)
chandises , tirées de Philadelphie avec un
crédit d'un an ou de dix-huit mois , et que
les marchands vendent au comptant autant
qu'ils le peuvent ; mais toujours le double ,
Ct souvent trois fois plus, qu'ils ne les ont
achetées. Le prix des terres situées dans la
ville est de 160 à 200 dollars l'acre; 'celles
des environs sont bonnes, et se vendent de
32 à 48 dollars. Les ouvriers se trouvent avec
facilité, et se paient à présent 3 schellings
et demi s'ils sont nourris , ou 5 schellings s'ils
se nourrissent eux mêmes.
La Susquehannah , vis-à^vis Harrisburg , a
environ trois quarts de mille de large ; on la
passe souvent à gué en été ;. quelques rapides
y rendent la navigation peu sûre pendant plusieurs mois de l'année. Ce n'est même que
dans le printems et l'automne que les eaux
étant assez hautes pour couvrir les rochers ,
les bateaux peuvent descendre avec confiance."
C'est sur-tout depuis l'embouchure de la Juniata ; neuf milles au-dessus d'Harrisburg ,
que les rocs se multiplient dangereusement ;
la législature de Pensylvanie a proposé 800,000
dollars à qui en débarrasserait la rivière depuis
ce point jusqu'à Middletown. Personne ne s'est
encore présenté pour cette entreprise ; mais
«oit que le prix soit suffisant pour récompen? (9M
eer cet immense travail, soit qu'il faille l'auge
-menter , cet ouvrage se fera , et se fera sous
peu de tems. L'industrie et la prospérité de
la Pensylvanie vaincront bientôt cet obstacle,
et bien d'autres jugés encore insurmontables.
II y a ici un français né de la vieille France,
mais venant récemment de la Martinique ; il
pratique la médecine, et quoiqu'il parle à
peine l'anglais, et qu'il ne soit dans la ville
;que depuis   quelques mois , il commence à
•faire bien ses affaires.
Nous avions une lettre pour le général
Hannah; ne comptant faire dans cette ville
qu'un séjour de quelques heures , nous la lui
avons portée en descendant de cheval. Le gé-
• néral Hannah est un homme de 36 à 38 ans ;
il est brigadier-général de la milice; il était
aussi sénateur de l'Etat de Pensylvanie , son
tems a fini lautomné dernier ; avant d'entrer
dans les affaires publiques , il était avocat,
et a depuis quitté presqu'entièrement cette
profession ; sa femme est une des filles du
vieux M. Harris , fondateur de la ville ; il paraît un homme simple et bon. Ne pouvant
nous inviter à dîner , parce qu'il ne savait pas
notre arrivée , il a voulu , pour faire honneur
la lettre de recommandation que nous lui
gvions portée, nous conduire à sept milles de (94>
la ville , au lieu de notre couchée. Nos che*!
vaux ayant besoin d'être ferrés, nous avonal
été forcés de le faire attendre, et nous avons J
à la manière américaine, amusé notre tems
avec une bouteille de Madère et des segars. J
Le général n'aime pas la segar, il aime mieux
mâcher du tabac ;  cependant,  par politesse!
pour nous,   il en a fumé deux.   Nous étions
chez nous ; nous lui avons donné pour toast
le Président , et il nous a donné le marquis!
de la Fayette. Je cite ce petit fait pour ré*
péter que dans presque toute l'Amérique M. de!
la Fayette est le premier toast bu après celui
du président,  et il me semble que cela est
"à l'honneur de l'Amérique.
Mac-Allister ; sa ferme, ses vergers M
ses moulins.
Notre lieu de couchée était chez Mac-AllisA
ter. Il est connu du général Hannah , qui, sachant mon désir de prendre des informations sur
la culture du pays, a voulu m'introduire à lui
comme un des hommes les plus capables de
xnen donner. Mac-Allister demeure à 7 milles
d'Harrisburg , est fermier, propriétaire d'ujK
moulin à bled, d'un moulin à scie, d'une distillerie et d'une taverne. C'est lui dont M. Coot '( 95 )
per fait tant d'éloges dans le livre qu'il a écrit
sous le titre de Renseignemens sur l'Ame-.
• rique. Mac-Allister est un homme entreprenant , laborieux et intelligent. Il y a environ
onze ans qu'il a acheté le terrein où il a
établi ces différentes branches d'industrie-, et
elles sont toutes en grande activité. Sa ferma
est composée de trois cents acres, dans une
vallée serrée entre les Montagnes bleues et les
secondes montagnes , et sur les Montagnes
bleues mêmes. Cent vingt acres seulement
dans la totalité , sont en culture, et de ce
nombre, cinquante sont en prairies artificielles , et trente-six en vergers de pommiers et
de pêchers. Ses prairies sont belles, ses champs
en bon ordre, sans rien d'extraordinaire ; il les
vante par dessus les autres champs de l'Amérique ; mais nous en avons vu aux environs
de Reading, et dans le comté de Lancaster ,
de supérieures en qualité , sans aucune comparaison. Il assure qu'il n'a jamais mis de fumier que sur ses prés, que d'ailleurs il arrose ;
mais qu'il n'a jamais amélioré ses terres qui
portent du grain, ou qu'il met en trèfle , autrement , qu'en semant trois années de suite
du trèfle et l'enterrant avec la charrue dès
qu'il était en fleur. Il prétend que ses terres
lui rapportent habituellement soixante bois-; àeaux de maïs ou trente de bled ; elles n'en
ont pas l'apparence. Il sème plus qu'on ne
fait dans le pays , ce qui n'est pas toujours un •
sûr moyen d'avoir une récolte plus abondante ;
ses vergers sont extrêmement beaux : il fait
du cidre meilleur que je n'en ai bu encore en
Amérique. Il trouve des ouvriers tant qu'il
en veut, et les paie à présent trois schellings ,
parce que la cherté des grains en a fait augmenter le prix d'un schelling.
Les terres couvertes de bois dans les environs , se vendent 8 dollars , et 5o quand elles
sont un peu défrichées.
Mac-Allister n'a qu'une vingtaine de moutons , parce que, dit-il, ils ne pourraient pas
lui rapporter autant que ses prés-, qui, produisant cinq milliers de foin , lui valent 28
dollars par acre ; c'est pour cette raison qu'il
n'engraisse pas de bœufs. Son labour est
aussi peu profond que celui des autres , et
.son fumier tout aussi mal soigné , quoiqu'il en
mette beaucoup sur celles de ses terres qu'il
fume , et quelquefois , dit - il, jusqu'à vingt
^charges, c'est-à-dire, trente tonneaux par
acre. Son moulin est assez vilain, mais il assure qu'il va en faire bâtir un autre plus beau
que celui de M. Frey , de Middletown. Celui
actuel fait  mouvoir deux paires de meules,
qu^ <97)
qui sont ordinairement employées pour son
commerce ,  mais qui quelquefois travaillent
aussi pour le public,   et souvent écrasent du
plâtre, dont il fait grand usage dans ses semences.   Il dit qu'il moud pour son compte
5ooo boisseaux de bled ; mais en comparant
Son moulin à celui de M. Frey, qui n'en fait
pas plus , et qui travaille toujours,   on peut
douter de la vérité de son assertion. Il envoie
ses farines à Philadelphie , sur des chariots ,
et elles coûtent quelquefois jusqu'à dix-sept
schellings de transport par barril. Sbn moulin
à scie est presque toujours occupé. Les arbres
lui arrivent du pays d'en haut par la rivière ,
-tfuand les eaux sont hautes ; il les débite en
planches qu'il vend chez lui à six schellings
le cent pour les planches d'arbres verds ;  et
-huit  schellings le cent  pour  celles   d'autres
arbres, ( même prix qu'à Harrisburg ). Il vend
chez lui son whiskey ; les grains lui viennent
également d'en haut ;   le boisseau de seigle
donne environ trois gallons de whiskey; il en
fait à peu-prés quatre mille "gallons par an. II
fait aussi de l'eau-de-vie de cidre ;   mais tel
est l'empire des modes, que le whiskey de
cidre , qui se vend en Jersey cinq schellings,
tandis que celui de grains ne vaut que trois
schellings et demi, neseYend dans le comté
Tome I. Q (98 )
Dauphin que trois schellings et demi,  et le
whiskey de grains y est payé cinq schellings.
La situation de ce grand établissement est
toute sauvage ,  à l'entrée d'un vallon étroit,
couvert d'arbres, sur un creek assez rapide,
roulant au milieu des rochers où sont renye^B
ses dans tous lessens des arbres morts, abattes»
par la main des hommes, ou déracinés par
les vents. Les diverses maisons qui dépendefcjB
de la ferme de Mac-Allister sont de bois ; à la
maison près de l'auberge , presque toutes son»
des log-bouses plus ou moins brutes. Les maisons de ses ouvriers sont sur les bords de: la
Susquehannah, dans l'enceinte du fort Hunter^
jadis élevé par les anglais contre les  incursions des sauvages.   Mac-Allister projette: cbB
grands embellis£'(§mens dans ses bâtimens , et
. de grandes additions à ses cultures, par exemple , celle de la vigne ; il donne, à celui qui
voit ce qu'd a fait, l'idée qu'il réussira dans
ce qu'il voudra##treprendre. C'est un homme
plus instruit qu'on ne peut s'attensfeerè trouver
un fermier amé/ieain au milieu:: des  morit^B
j gnes ; mais son amour-propre n'est pas. moins
fort que son mérite.,  et lui ôte quelquefois
une partie de son prix en l'exagérant ; il donne
aussi, par la même raison , quelque atteinte
à la vérité de ses yéejtrs^ et on ne peut guèrês
I
nui ( 99)
s'étonner d'être trompé par celui qui constant
ment s'abuse lui-même.
Passage des montagnes : Taverne de
Blerff.
D'Harrisburg à Sunbury , cinq à six différentes chaînes de montagnes se succèdent,
et sont plus ou moins rapprochées. La route
en tourne plusieurs en longeant la rivière en
corniche ; elle en traverse quelques autres ;
les Montagnes bleues , dont on a tant été occupé , pour peu que l'on ait lu des livres sur
l'Amérique, sont, comme les autres qui les
suivent , une chaîne de hautes collines , au
travers desquelles la Susquehannah parait s'être
ouvert un lit. Elles ne sont pas ondulées dans
leurs sommets , comme presque toutes les chai- -
nés de montagnes ; c'est une ligne non interrompue et sans variété dans son élévation ;
peut-être les arbres dont elles sont uniformément couvertes, contribuent-ils à leur donner
une apparence monotone- Les Montagnes
bleues ne sont pas les plus hautes de celles
qu'il faut passer. Les montagnes Peters et
: les Mahongoning sont plus élevées ; maïs
1 elles le sont sans comparaison moins que
[ les Vosges. On les traverse par une route
G a montagnes,   croyant
is de bien connaître M
( 100 )
assezbonne quoique très-pierreuse. LespenteM
à quelques petits points prés, ne sont pas fort
rapides ; ces montagnes sont couvertes de bois,
dont les éclaircis laissent quelquefois pêne!
trer la vue jusqu'à la Susquehannah , ou se
reposer sur quelques parties défrichées. Toua
cette route est une succession continuelle de
bois ; une autre route , qui ne traverse pas
les montagnes , suit le cours de la rivière ;
mais quoiqu'elle soit plus douce , et qu'ell»
donne la vue du confluent de la Juniata, noua
avons préféré celle de:
y trouver plus de moyei
pays.
A peu de distance de chez Mac - Allister»
les pins sont les  arbres les  plus commun»
une grande quantité de fleurs , d'herbes naturelles inconnues en Europe, peuplent les boifj
On trouve ici par-tout des chèvre - feuilles,
dont la fleur est plus longue que  celle   de
nos jardins, elle a presque la même forme,
et un peu de la même odeur ; les arbrisseaux
qui les portent sont beaucoup plus bas que
ceux qui sont cultivés, ont des feuilles plus
longues et  dentelées ,   et quoique près  de j
grands  arbres ,   je  n'ai   vu  aucune   de   ces li
plantes s'attacher à leurs troncs.  Des arbres
détruits par les yents, et qui souvent en ont ( ici )
entraîné d'autres dans leur chute , restent'
couchés dans la même place où ils sont tom-
, jusqu'à ce qu'ils soient pourris ; souvent
ils interrompent le chemin , mais le voyageur
en fait un autre en les tournant, et le nouveau chemin devient le chemin ordinaire.
Dans cette longue traversée de bois que
nous avons faite, nous avons vu un pays à
la première époque de sa cultivation. Les habitations sont rares , distantes l'une de l'autre
de deux ou trois milles ; le plus grand nombre
commence à s'établir , ce sont des log-houses,
dont l'intervalle des troncs n'est pas encore
rempli de terre. D'autres sont établies depuis
plusieurs années et un peu plus travaillées. On
plante par-tout à présent du maïs ; les habitations , pour la plupart, sont placées dans
les vallées, le long d'un ruisseau ou d'un creek.
Tous les nouveaux colons commencent par
bâtir une maison, abattre quelques arbres ou
les cerner, c'est-à-dire , leur enlever'l'écorce
usqu'au vif dans tout leur tour, et dans une
largeur de 5 à 9 pouces , ils grattent la .terre
à leurs pieds pour y semer quelques grains ,
et entourent le" terrein ainsi éclairei d'une
partie des troncs d'arbres qu'ils abattent. Le
premier terrein , un peu mieux clearedT sert
à planter le verger, dont toute habitation est
G 3 C   ,02)
ici accompagnée. Ces maisons ont gêner àïemeflH
une grande apparence de pauvreté ; les habitans sont mal vêtus ,  mais tout ce  qui les*
entoure leur appartient.  La terre nouvelle m
sur-tout, est bonne, et les deux ou trois acre»
défrichés donnent, par leurs produits des pre«
mières apnées , le tems d'attendre qu'un pins
grand  nombre  soit en rapport.   Cette   idée!
rassure sur l'apparence misérable de ces habitations. Les chemins sont, en général, beau*
coup moins mauvais qu'on ne s'attend à les
trouver ; quelquefois fort pierreux, quelque
fois en pentes très-roides ,   mais sans aucun
. pas réellement dangereux ,  et souvent noul_
avons trouvé , au milieu de ces pays moUt^B
gneux , plusieurs milles de suite d'une routaB
vraiment bonne ,  qui  est le sol naturel  du
pays,  que la fréquentation des charriots n'a
pas gâté.  Il est des parties de chemin faitejB
en  corniche sur la Susquehatonata ; ils sont
bordés et soutenus par des arbres renversés^B
auxquels souvent les branches restent encore
attachées, et remplis de pierrailles détachées
du rocher , contre lequel le chemin est adossé.
Mais toutes ses vues sont moins pittoresques,
tous  ces passages sont   moins  hardis ,   ont |
moins de ce beau effrayant que l'on rencontre
si  souvent   dans certaines parties  de   cette
l .     ( io5 )
belle Suisse , que l'on ne* peut comparer qu'à
elle-même.
Les tavernes ne sont pas communes dans
le trajet que nous avons fait; il y en avait
un peu plus il y a quelques années , mais
il faut payer une licence à l'État, et le profit des tavernes , dans cette route , n'est pa3
assez grand pour engager facilement à ces
premiers frais annuels. Nous en avons manqué
une à douze milles de Mac-Allister, la seule
qui se rencontre sur cette route, dans une
étendue de vingt-deux milles, les tavernes intermédiaires ayant toutes quitté cette année.
Enfin, nous sommes arrivés le jeudi 11 ,
chez un vieux allemand , qui , après avoir fait
la guerre de 1758 en Canada , comme soldat,
au service du roi d'Angleterre, est venu à la
paix s'établir dans la plantation où,il est à présent , et qui lui a été donnée par l'État de
Pensylvanie; il y vécut jusqu'à la guerre de
la révolué%n , époque à laquelle il en fut chassé
par les Indiens, alors excités et soldés par
l'Angleterre. A la paix, ily est revenu, et y
fait aujourd'hui valoir cinquante acres défrichés, partie de quatre cents dont il est propriétaire. Les terres , dans les environs , sont
assez bonnes ; elles se vendent de sept à huit
dollars , quand elles sont sous bois ; le prix
G 4 ( io4)
de celles qui en so»t débarrassées en partie,
augmente en raison de leur proportron avec
celles qui en restent couvertes, et de leur qua-«
lité , il s'élève au plus,  à dix-huit ou vingt
dollars. Une bonne écurie et de bonne avoine ,
nous ont fait prendre facilement notre parti
sur l'espèce de taudis où nous sommes entrés M
et sur le mauvais repas que nous y avons fait.
Quatre ou cinq femmes , filles ou servantes
de ce vieux soldat, font le service de la taverne,
composée d'une seule chambre , où l'on couche
pêle-mêle,   propriétaire,  femmes, filles et1!
voyageurs. Il est difficile de se faire idée de>;^
la malpropreté de tout ce monde , de sa stupidité et de sa grossièreté. Le soldat, comme!
presque tous les vieux militaires, a une sorte*
de franchise et  de bonhomie dans ses manières , qui plait toujours. Le pauvre hommef
ne sait ni lire ni écrire; il présente, à chacun des voyageurs , l'ardoise et le crayon ,
pour qu'ils veuillent bien faire leur compte sous
sa dictée, car il n'est personne , arms la maison,  capable de distinguer une lettre d'une^
autre. Il se plaint qu'il est souvent triché clans
les additions qu'il fait faire  à ceux qui doim
vent lui en payer la somme.
Nous avons rencontré ,   à  cette taverne ,
deux voyageurs, allant comme nous à Sun- ( io5)
*bury , mais y allant dès le soir. L'un est un
chapelier de Middletown , que nous avions
rencontré la veille chez Mac-Allister; l'autre
un vieux homme que le tavernier appelait
colonel, et qui est arrivé et parti de cette
taverne , menant en main une jument, suivie de son poulain. La conversation , pendant
notre séjour à cette taverne, s'est mise, ou
plutôt s'est continuée sur les affaires politiques
de l'Europe. La haine pour l'Angleterre, les
voeux les plus ardens pour la France , étaient
la disposition commune, même celle du vieux
soldat allemand, qui se mêlait à la conversation de tems en tems. « La campagne va mon-
« trer ce que peuvent les Français», disait le
chapelier. « — Je sais bien ce qu'ils sont, »
disait le colonel ; « ils sont le peuple armé ,
53 vainqueur , conquérant du momie entier ,
» qui est prédit, il y a long-tems , devoir press céder l'Antéchrist, et annoncer la fin du
33 monde. — Le monde finira donc bientôt, 33 a
dit le vieux soldat ? — a Avant qu'il soit quinze
5? ans-, » a répondu le colonel. « — Je le pense
33 aussi, 33 a dit le chapelier. Et tous ces politiques se sont séparés, après avoir bu un
gill ( i ) de whyskey.
(i) Petite mesure équivalente à ce que nous appelons
en France roquille. ( ip6 )
Suite des Montagnes.   Ferme d»
White.
De chez Blerff ( c'est le nom du vieux
soldat ) nous sommes venus coucher chez
White, à douze milles plus loin, toujours
dans les montagnes et dans les bois , mais
trouvant toujours le chemin meilleur qu'on
nous l'avait annoncé. Ce chemin , dans son
plus grand trajet, longe la Susquehannah;
serrée alors entre deux lignes de montagnes,
rarement interrompues par des vallons qui ne
sont jamais d'une grande étendue. Le côté du
comté de Northumberland , car nous avons
quitté le comté Dauphin , à quinze milles environ de Mac-Allister , présente un peu plus
de défrichement que celui du comté de Cumberland , qui lui est opposé, et où, tous les
quatre ou cinq milles, on apperçoit une petite maison, entourée d'une petite culture bien
exiguë ; un grand nombre d'îles couvrent la
rivière, et appartiennent, par la loi, au comté
dont elles sont séparées par le bras le plus
étroit. Les terres y sont très-bonnes en général
et le défrichement y est un peu plus avancé
qu'ailleurs.
White est un fermier venu il y a vingt ans C 107 )
d'Irlande, et propriétaire actuel de 11 oo acres,
dont 110 seulement cleared. Il est établi sur
ce bien depuis environ dix-sept ans., et y a
fait assez d'argent pour acquérir une île qu'il
a payé 26 dollars l'acre, et qui est vis-à-vis
sa maison , qui est elle-même serrée entre la
montagne et la rivière , dans une situation
sauvage et sans aucun agrément. Il défriche
tous les ans quelques nouveaux acres, qui lui
coûtent huit dollars à défricher et à enclore.
La terre , dans son état de nature , coûte autour de lui six dollars. Les parties cleared,
sur-tout dans les îles, se payent jusqu'à quarante dollars l'acre. Il n'existe aucune communication entre la maison de White et les
places de marché. La rivière est le seul débouché pour recevoir et débi^r jouais l'incertitude
et le danger de sa navigation, rend ce moyen
très-peu assuré , au moins pour les époques*
M. White trouvait des ouvriers assez facilement , car ses voisins sont presque tous des
irlandais pauvres , mais les travaux des canaux
et de la route de Lancaster en occupent tant,
qu'il s'en procure à présent avec plus de difficulté. M. White a été déjà deux fois membre de la législature de Pensylvanie. Il semble
un homme de bon sens , ami de l'ordre , mais Il
( 108)
de cette espèce d'honnêtes gens que les gens
rusés peuvent aisément égarer. Il tient encore
taverne, pour obliger , dit-il, les voyageurs ,
auxquels cependant il donne des mémoires ,
comme s'il les servait pour leur argent , et
peut-être un peu plus chers , parce que , la
maison n'ayant pas d'enseigne, sa réception
a un certain air d'hospitalité , qui; empêche
toute discussion sur les dédommagemens qu'il
exige.
Nous n'avons pas ce soir soupe avec la
famille , je ne sais pourquoi. La fille de la
maison, nous a, selon l'usage, servi le café
qu'on,prend toujours à souper, avec la viande
salée ou fumée, ou avec le poisson. Il est
rare que , dans toutes ces auberges , il se
trouve autre chose X[ue de la viande ou du
poisson salé, des oeufs et du beurre ; mais
c'en est asssez pour satisfaire la faim. On nous
a demandé , là comme ailleurs, si nous allions
acheter des terres. On ne peut, en Amérique,
se figurer qu'une autre intention détermine un
homme à voyager, et ceux à qui nous répondons que nous ne voyagons que pour notre
curiosité , nous croyent bien sots, quand ils
nous font la grâce de ne pas nous croire menteurs : enfin, il n'y a pas jusqu'à nos Dun- ( log )
kers d'Ephràïa, qui ne nous aient fait la même
question, et qui, dans toute leur dévotion,-
ont eu bien de la peine à nous croire.
Route  de   Sunbury :  Sunbury i réflexions générales.
Même espèce de route de chez White à
Sunbury , que celle depuis Mac-Allister. Ce-
-pendant, on rencontre des vallons plus cultivés , sur-tout le long du creek Tulpchoi-
chen. Des maisons mieux et plus pittoresque-
-ment bâties , ainsi que l'ensemble des coteaux
et des rochers, forment des paysages qui
ne seraient pas indignes de la Suisse. Beaucoup d'autres parties sont aussi en commencement de défrichemens, mais comme les bras,
et sans doute aussi les moyens de dépense
-n'y sont pas communs, les arbres sont plutôt cernés ou brûlés qu'abattus , ce qui attriste
la vue plus encore que ces éternels troncs ,
dont peu de champs sont exempts. Les montagnes sont hautes et pierreuses, mais encore
une fois sans aucune comparaison avec les
Alpes ou les Pyrénées.
Les gens effrontés et adroits , quels qu'ils
soient, ont en Amérique comme ailleurs un revenu assuré sur la stupidité et l'ignorance
des autres. Nous en avons rencontré ici un
exemple dans la personne d'un allemand
arrivé depuis trois ans de Francfort, sans un
sol , et qui depuis ce tems -se «promenant
de Lancaster à Reading , à Northumberland ,
et sur-tout dans les parties peu habitées de
ces comtés , chargé de petites bouteilles,
fait croire à toutes les bonnes-jgens qu'il rencontre, qu'il est me$e<ejja , vend des drogues,
saigne, arrache les dents , ou vend des chansons à ceux qui ne veulent pas de sa médecine. Il a déjà sur les profits de son savoir
faire, acheté un chf yal qui porte sa pacotille , son chien et lui ; il s'arrèteo-chez des
fermiers tant qu'ils veulent bien le recevons
{ et beaucoup, le reçaijçent pour sa scienceo)
se nourrit bien par-rtoiair^nest gai , chantant
seLfiffiïrible un drôle bien retorse Ii a commencé
•sa vie par étre.éémédieu. Tout ce fatras d'aneo-
dotes que je rapporte est, je le sens , peu» in*-
'£érj8ssant, mais il donne le tableau de mon
voyage , et n'est pas inutile à la connaissance
des^moeaaars du pays.
Les montagnes que l'on traverse d'Harris^
burg à Sunbury sont presque toutes de granit, dont quelques-uns sont très-fins et très-
beaux. Des érables de toutes les espèces,, de$
I ( 111 )
cornouillers appelés ici dugtrees, des sumacks,
des pins du Lord Weimouth , des frênes de
plusieurs espèces, des acacias sans nombre
peuplent les bois ; mais peu d'arbres de ces
belles espèces sont beaux par leur crue et
leur dimension.
Nous nous sommes trompés de chemin à
quelque distance de chez White, et nous
sommes tombés dans l'ancienne route au lieu
de tenir la nouvelle, plus courte que l'autre
de sept milles, et qui cotoye toujours la
Susquehannah; nous sommes descendus dans
la plaine où est bâti Sunbury, par les montagnes Mahonohy. La ville est beaucoup moins
considérable que celle d'Harrisburg , beaucoup moins bien bâtie , sur-tout moins rassemblée. Elle est située sur la rive gauche de
la Susquehannah, à un mille environ au dessous de la réunion des deux rivières ; son aspect, en descendant les montagnes , n'a rien
dàgrêable ni dé grand; les maisons dont elle
est composée ressemblent de cette élévation
plutôt à un camp qu'à une ville. La petite
plàffie qui l'entoure est médiocrement cultivée , sans aucun arbre ; l'autre bord de la
rivière est bordé de montagnes élevées, toutes
noires des sapins qui croissent sur des rocs ,
sans qu'on puisse espérer que la culture en (112)
interrompe jamais la monotonie. En tout la
rivière de la Susquehannah , belle dans ses
formes , large , bordée de montagnes qui n'en
sont jamais bien distantes, est noble, majestueuse, mais elle n'a rien qui plaise à l'œil, à
quelques positions prés , où des îles multipliées , plantées d'arbres élevés qui laissent
voir le jour au travers de leurs tiges , en animent et en adoucissent un peu la tristesse
Tiabituelle ; elle a environ un mille de largeur
devant Sunbury, où nous sommes arrivés le
vendredi 16.
Le peuplé, dans les différens comtés que nous
avons parcourus jusqu'ici, est d'après tout ce
que nous avons appris et vu par nous-mêmes ,
bon , industrieux , attache àù gouvernement
fédéral et aux loix de l'État. Les crimes sont
rares ; quelques vols , mais en petite quantité,
et presque toujours commis par de nouveaux
arrivés d'Europe, élevés ohms l'ignorance et
la misère , et que l'habitude de la propriété
rend ordinairement bons en assez peu de tems.
Les différens comtés que nous avons défljwus
faisant partie de l'État de Pensylvanie , plus
anciennement que les autres , les limites
des terres y sont mieux déterminées, et les
procès qui résultent de démarcations incertaines sont peu communs ; ils n'y sont pas C n3)
un douzième de la totalité  de ceux qui se
plaident; les dettes arriérées en sont la cause
la plus   commune. Il y a dans les manières
générales une grande simplicité , qui va souvent jusqu'à la rudesse ; on dit qu'elle cache
le désir de tromper ;  je   n'en ai pas  vu la
preuve. On trouve chez le peuple américain
beaucoup moins d'obligeance apparente qu'en
France , et même qu'en Angleterre , où sous
d'autres formes je l'ai toujours vue aussi réelle;
cependant nous avons rencontré non - seulement parmi les  personnes  auxquelles  nous
avons été adressés , mais aussi dans beaucoup
d'autres,   une bonne , franche et obligeante
civilité, une disposition assez  générale à répondre à nos questions ,  quand ceux à qui
nous les faisions en savaient assez pour nous
satisfaire. L'ignorance assez commune entretient des préjugés. Les opinions sur les choses
et sur les personnes sont plutôt affirmées que
discutées , ce qui tient au défaut de moyens
de discussion.   Les   opinions politiques sont
pour la liberté , et généralement prononcées
avec un air de franchise, une sorte de fierté ,
d'indépendance que l'on remarque avec plaisir. Elles sont, par conséquent toujours pour
les succès  des français contre leurs ennemis
actuels; ce qui s'allie très-bien avec i'habi-
Tome I. H
) ( $1 f
tude qu'ont même des fermiers , qui ne communiquent pas avec les premiers cercles, d'ap-1
peler Robespierre et ceux qui ont partagé sa
tyrannie , les, bandits de France. L'indispo-g
sition contre l'Angleterre est grande ; elle est!
dans toutes les classes ; elle a reçu une nou-,1
velle force des griefs que lui a reproché l'Ame-!
rique l'année dernière. Je pense que la négo-J
dation de M. Jay n'éteindra pas ce germe.
Les   esprits  sont  sans cesse tournés  vergH
le désir d'augmenter les fortunes, et quand ce
désir est manifesté par un grand travail,par
les défrichemens, l'amélioration des biens de
campagne , il n'a rien que de très-honorableJ
J'avoue que dans les villes ses expressions et
ses moyens annoncent souvent quelque choseH
de moins délicat. J'entends beaucoup de mes
compatriotes d'Europe blâmer cette disposition, comme excluant toute élévation, toute
générosité de sentimens. Je ne conviens pas de
cette conséquence,  et en admettant que l'amour excessif de l'argent a ici comme ailleurs
pour effet certain de rendre le cœur moin»
ouvert à l'humanité et à l'obligeance , même
à la justice , il ne s'en suit pas qu'il ne reste
accessible à lagénérosité et aux bons procédés.»;
Nous en avons l'exemple en Europe , où
l'amour de la fortune plus caché qu'ici, peut-^ ( »5>
être parce que le vice y est plus raffiné, peut-3
être encore , parce qu'il a moins d'occasions
faciles de s'exercer, n'est cependant pas
moins que dans ce pays la disposition dominante. D'ailleurs à considérer politiquement
cette disposition des esprits en Amérique ,
elle est la conséquence de son état d'enfance ,
de la composition de son peuple , formé de
tous les peuples de la terre , qui apportent
avec eux les idées, les besoins des pays d'où
ils viennent, et qui trouvent après les chagrins qui le plus souvent ont déterminé leur
voyage , une multiplicité , une grande facilité
de spéculations utiles. Elle est la conséquence
de la considération accordée ici plus qu'ailleurs à la richesse, ce qui ne peut être autrement, puisqu'à quelques places éminentes
près , et qui ne sont que temporaires , mal
payées, où les services rendus laissent peu de
traces dans l'esprit du peuple , il n'y a de distinction réelle que pour la richesse. Enfin
cette disposition des individus est un moyen
certain d'accroissement et de prospérité pour
ce pays , car telle est l'heureuse connexion
des intérêts de la société , qu'il est peu de
circonstances où un homme puisse s'enrichir
sans être la cause d'un accroissement de richesses pour les autres, et que cette vérité
H 2 ( ne )
lus étendue dans l'exercice de l'agricù»
ture'que dans tout autre. Le peuple américaffl
vit bien ; la terre rapporte aisément pour pea
qu'on l'effleure ; il est peu d'hommes qui n'éM
possèdent plus qu'il n'en faut pour subsiste™
de-là cette paresse que l'on rencontre dans un
grand nombre des habitans , qui , ayant en
travaillant quatre jours, ce qu'il leur faut potB
vivre toute la semaine, restent oisifs les trois
autres ; delà l'indolence pour l'améliorât!*»
de l'agriculture elle-même, qui demande d(Ê
avances, des sacrifices dont ces gens qui n'«
connaissent pas l'avantage, ne voyent pas la
nécessité, et dont par-conséquent ils ne cherchent pas à se procurer les moyens.
Le tems amènera ces progrès en agriculture!
comme n'amènera les manufactures, le perfectionnement dans les routes , dans la navigation , dans les établissemens sociaux et commerciaux de toute espèce. Mais il fa.it que le
propriétaire sente , plus qu'à présentée best»
d'améliorer sa culture, pour se determine'™
vaincre ses préjugés , à augmenter son activité,
à chercher, à trouver , à créer des capitaux;
il faut, par conséquent , que la populâ^H
s'accroisse bien plus qu'elle ne l'est encore, j
Les hommes éclairés des villes, les soct^M^
«ayantes devraient, par de bons ouvrages, pài ( »7)
de sages instructions , par des compilation*
des ouvrages européens, reconnus bons, répandre des lumières utiles, et préparer, avancer
ainsi l'époque où la nécessité des améliorations
sera sentie. C'est dans un pays comme celui-ci,
que ces sociétés savantes peuvent être bien
utiles , si elles ne veulent pas être trop savantes , si elles veulent s'animer de l'esprit public
• qui seul doit les diriger, qui doit parler simplement, clairement et souvent, et ne pas se
laisser égarer, comme de coutume , par l'a-
mour-propre particulier de leurs membres.
L'augmentation de la valeur des terres est
prodigieuse ; elle a plus que doublé depuis
■ trois à quatre ans ; et quoique le prix du travail
• soit plus haut en raison de l'élévation du prix
des grains . qui a, depuis un an nommément,
été sans exemple, le placement d'argent sur
des terres nouvelles que l'on fait défricher
sous ses yeux, est encore peut-être un des
plus avantageux qu'un père de famille puisse
trouver. Au milieu de cet accroissement éton-
. nant dans le prix des terres, il n'est pas rare
d'en voir des parties vendues aux prix où elles
étaient quelques années auparavant ; mais ces
faits tiennent à des circonstances particulières
qui sont assez communes. Un homme , par
exemple, a acheté , il y a quatre années ,
H 3 ( "S)
liuit cents acres dont il s'est engagé à payer le
prix par quart, à commencer après quatre ans;
il a négligé , pendant les quatre premièrJ|
années de répit, l'activité dans le travail, qui
devait lui donner de grands produits, ou
l'espèce d'économie qui devait les lui faire employer en paiement ; il se trouve cependant
obligé de payer ; il faut donc qu'il vende, argent
comptant , une partie de son terrein d'une
valeur égale à ce qu'il doit paver; il la vend
au prix qu'il peut, pourvu qu'il obtienne de
l'argent au moment même , ce qui n'est pas
toujours commun dans les marchés faits^^H
Amérique. Ainsi il renonce par nécessitéau
prix actuel où les terres se sont élevées. Une j
-des causes de cette augmentation dans la y^|
leur des terres doit être l'accroissement du
nombre des banques ; car augmentant la quantité des valeurs numéraires et des crédits, elles
augmentent la facilité des acquisitions.
Les mœurs sont bonnes dans presque toutes I
les classes de la société ; l'ignorance est le vice '
capital, et la source de presque tous les maux.
L'esprit, ou plutôt l'habitude de l'égalité, est j
poussée dans le peuple aussi loin qu'elle peut
aller; dans plusieurs tavernes, sur-tout dansl
celles des routes moins fréquentées , on était I
étonné que notre domestique ne mangeât pas ; 1 "9 )
avec nous, et cela sans que le témoignage de
cet étonnement, fut l'indice d'aucune mauvaise disposition contre nous dans ceux qui
nous le laissaient voir.
Il y a un contraste de propreté et de malpropreté très-remarquable pour un étranger ;
les gens du pays sont aussi étonnés qu'on ait
de la répugnance à coueher dans le même lit
deux ou ti'ois , et dans des draps sales , à boire
dans le même verre sale après dix autres, que
de voir manquer à se laver tous les matins le
visage et les mains. Le whiskey mêlé avec de
l'eau, est la boisson ordinaire de la campagne.
Il n'est pas de settler, si pauvre qu'il soit,
dont la famille ne prenne à déjeuner du café
ou du chocolat, et toujours un peu de viande
salée ; à dîner de la viande ou du poisson salé ,
et des œufs ; à souper encore de la viande
salée , et du café : c'est aussi le régime commun des tavernes. L'américain qui voyage se
met à la table du tavernier, et se couche dans
le lit qu'il trouve vuide, ou seulement occupé
par une autre personne, sans s'informer qui
elle est. Nous avons jusqu'ici évité ce dernier
accident, mais nous en avons été bien près
chez M. White.
Les routes sont bonnes lorsque le sol est de
nature à les rendre telles ; à l'exception de
H 4 (   120   )
celle de Lancaster à laquelle on travaille à présent , l'art ne s'est encore mêlé d'aucune des
routes de Pensylvanie. Les mauvais pas fangeux sont remplis avec quelques arbres, mis
l'un auprès de l'autre ; quand ceux-là enfon-J
cent on en met d'autres. Les petits ruisseau:^
se passent sur de petits ponts , qui ne sont quéM
des planches jetées en travers, sur deux arbresB
couchés le long des deux bords du ruisseau :V
d n'est pas rare que plusieurs de ces planchesS
restent pourries des mois entiers , sans que
personne pense à en remettre une autre. Noufl
avons passé plusieurs de ces petits ponts réeLj
lement dangereux pour les chevaux par l'étàW
des planches. Tout cela sera réparé avec le
tems ; mais je veux faire connaître les choses
comme elles sont à présent. Les creeks se
passent en général à gué ; il en est qui, très»
profonds, se passent sur des ponts de bois for»
élevés ; mais ces ponts ne sont pas aussi communs que le besoin ; et les planches , ou les
petits arbres qui les couvrent, n'y sont pas soj™
vent dans l'état d'entretien, ni même dans la
contiguïté désirable. Tel est, au moral et au
physique,   le tableau succinct du pays que
nous avons parcouru jusqu'ici. Je le trace à
la hâte, je  conçois qu'il doit se ressentir de
la  rapidité  de  ma course et de l'incommodité des- séjours ; mais je veux exprimer ma
i, (  121   )        .
sensation au moment où elle est la plus vivQ
et par conséquent la plus vraie.
Northumberland.
De l'autre côté de la rivière, à un mille au-
dessus de Sunbury, et dans la pointe formée
par les deux branches de la Susquehannah, est
Northumberland , où nous arrivons le dimanche 17. Sunbury est la capitale du comté, par
conséquent réunit le petit nombre de bâtimens
publics , nécessaires à l'administration de la
justice ; c'est à quoi se bornent les avantages
que cette ville a sur celle de Northumberland ,
qui a sur l'autre tous ceux de position , et qui
est réellement dans une des plus belles situations que l'on puisse rencontrer. Le terrein
s'élargit rapidement derrière elle , et s'élève
doucement en amphithéâtre jusqu'à des collines peu élevées elles-mêmes , d'un sol très-
fertile , et suivies de vallons et de plaines considérables , d'un sol plus riche encore. Les
rives des deux branches de la rivière sont du
côté de Northumberland , cultivables à une
très-grande distance, et les deux branches
éloignées l'une et l'autre d'environ trois cents
milles de leurs sources, sont depuis là navi-
" gables sans interruption ; elles arrosent des pays HI"
(   122  )
destinés à la fécondité , dès qu'ils seront cultivés. Il y a aujourd'hui peut-être un sixième
de maisons de plus à Sunbury qu'à Northumberland, qui n'en a qu'environ une centaine.
Vers 1775, les premièresy ont été construites ;
mais lors de la guerre de la révolution, elles
ont été abandonnées par les habitans que les
Indiens en ont chassés , et détruites par ceux-
ci; ce n'est qu'en 1785, que cette ville a commencé à renaître. C'est sans doute une des •
plus mal bâties que nous ayons vue encore.
Maisons de bois, la plupart log-houses , deux
seulement, dans la (totalité , sont bâties en
briques et en pierres ; point de marché, quatre
ou cinq mauvaises tavernes à whiskey ; nous
sommes dans la meilleure , et il pleut sur nos
lits, comme dans l'écurie où sont nos chevaux.
Aucun lieu cependant ne semble plus appelé
à être une grande ville que Northumberland ;
j'ai entendu attribuer la lenteur de ses progrés
à la difficulté du caractère , et au peu d'intelligence de celui qui possédait les trois quarts
du terrein où est la ville.
Les terres autour de Northumberland se
vendent de 20 à 24 dollars l'acre , près de la
rivière ; celles sur la branche du nord sont les
plus chères , parce que le terrein y est meilleur , et qu'il y a dans les plantations une plus
& (   123)
grande proportion de terres cleared, que sur
la branche de l'est ; plus en arrière de la rivière, les terres se vendent de quatre à six
dollards ; les qualités du sol, la proximité d'un
creek, le rapprochement plus ou moins grand
dans les termes des paiemens , font là , comme
ailleurs , une différence dans les prix : mais
ceux que je note sont toujours les termes
moyens. Les lots de ville se vendent aujourd'hui de 48 à 5o dollars.
La majorité des habitans de Northumberland
et du comté sont des Irlandais, quelques Allemands, quelques natifs ; mais en moins grand
nombre que les immigrans. Les Irlandais sont,
à quelques exceptions prés , la moins bonne
espèce d'habitans, moins laborieux que les
autres , ils sont aussi plus pauvres ; et, par une
conséquence naturelle, la propriété d'un Irlandais est presque toujours au service de qui
veut l'acquérir. Les Allemands tiennent plus
à la leur ; c'est ce qui fait, qu'à Sunbury et
aux environs , où ils sont en assez grand nombre , les biens sont plus chers qu'à Northum^
berland, quoique la terre y soit moins bonne.
La culture est aux environs de Northumberland ce qu'elle est dans toute l'étendue de
l'Amérique ; mais la proportion des terres
cleared y est beaucoup moins grande que dans (124)
les parties que nous avons dèjk parcourues.
L'ouvrier s'y trouve assez facilement, et se
paie six schellings par jour si on ne le nourrit
pas, ou trois schellings neuf pences s'il est
nourri. Dans la campagne, où il s'engage par
mois, il gagne huit dollars, et doit travailler
26 jours. Le maçon ou le charpentier se paient
à la ville un dollar. Les briques coûtent quatre
dollars le millier. Les pierres à bâtir, très-
bonnes , coûtent, rendues en ville, deux schellings six pences la perche sur le tas. La pierre
à chaux neuf à dix pences le boisseau. Les
planches d'arbres verds cinq schellings le cent
. de pieds ; celles d'autres bois six schellings
sixpences.
Comme il n'y a de marché nia Sunbury, ni
à Northumberland, les habitans n'y vivent que
de viande salée , dans la plus grande partie de
l'année, quand ils n'élèvent pas de volaille.
Quelquefois les principaux mangent de la
vache ; car depuis une maladie de chevaux qui,
les ayant presque tous détruits, a obligé de
les remplacer par des bœufs, pour le service
du labourage , on tue rarement de ceux-ci ;
alors la viande de vache apportée à la ville se
vend cinq pences à cinq pences et demie la livre. Le prix le plus haut des îoyei-s de maisons
- est, à Northumberland , de quatre-vingt dol- I   125  )
îàrs ; et il n'y a même qu'une maison qui soit
élevée à ce prix ; elle est en brique, grande et
commode, et vient récemment d'être vendue
5209 dollars. Tout est un peu plus cher à
Sunbury , mais pas de plus d'un sixième.
Quinze boisseaux de bled sont la récolte
commune des terres des environs de Northumberland , dans l'état que les laboureurs y appellent de pleine culture. Les proportions pour'
le produit en autres grains, sont les mêmes
qu'ailleurs. Le maïs y est cultivé en grande
quantité , c'est la culture des ignorans et des
paresseux ; elle épuise la terre , et sa récolte
abondante , qui sert, à la vérité, à tous les
besoins du ménage, ne s'exporte jamais du
lieu où elle croît : un de ses grands avantages ,
celui de fournir une tige ligneuse qui, mise à
pourrir avec le fumier , serait un engrais excellent , est négligé par presque tous les cultivateurs. L'espèce des moutons est trop élevée
sur jambes, et chétive; mais la laine est d'une
bonne qualité ; on la vend deux schellings
six pences la livre ; il s'en vend peu ; car dans
ce pays, comme dans toutes les autres parties de la Pensylvanie , on serait bien fâché
d'élever beaucoup de  moutons.
J'ai dit plus haut, que je pensais que le
défrichement de terres, dans des parties d© (126)
pays bien choisies, serait un des emplois ïeâ
plus utiles, qu'un père de famille pût faire de
son capital. J'ai eu, dans les informations
que j'ai prises à Northumberland, une nouvelle preuve de la vérité de cette assertion.
L'acre de terre coûte à bien éclaircir et entourer, par terme moyen , treize dollars, et ce
terme moyen est même très-élevé. Le produit
commun d'une première récolte , est, quand
les buissons sont bien arrachés, les moyens
arbres coupés, et les plus gros cernés , de
vingt boisseaux de bled. Le bled se vend aujourd'hui dix schellings le boisseau ; le marché
ordinaire fait avec un tenant qu'on met sur la
terre qu'on vient de cleares , est de lui laisser
la moitié des produits, et il fournit la semence.
C'est donc dix boisseaux à dix schellings, qui
valent bien , dans la première année, le prix
du défrichement. Réduisant l'estimation de la
récolte à dix boisseaux, et le prix à cinq schellings neuf pences , il en résulterait encore
pour le propriétaire une récolte, de la valeur de
vingt-cinq pour cent de sa mise dès la première
année ; et il est beaucoup plus de cas où l'estimation première que j'avais faite , est au- '
dessous de la vérité , qu'il n'en est où elle la
dépasse.
Les prix s'élèvent avec une aussi prodigieuse
il ( "7)
promptitude, aux environs de Northumberland qu'ailleurs ; mais ce comté immense, dans
son étendue, est très-peu habité, même dans
les parties les plus rapprochées de Philadelphie. On n'y compte encore que 17,000 habitans. Il se peuple tous les ans par l'émigration
des Jerseys , de la nouvelle Angleterre , d'une
partie de la Pensylvanie. Cent trente familles
émigrantes du Jersey, ont été récemment rencontrées , venant s'établir sur les branches de
la Susquehannah. Mais les limites des terres
ne sont pas bien connues ; les droits des vendeurs ne sont pas même toujours bien certains ;
aussi les procès pour cause de limites, sont-ils
les trois quarts en nombre de ceux qui se
plaident devant les cours tenues à Sunbury.
L'esprit des habitans , dans le comté de
Northumberland , n'est pas, dit-on, aussi tranquille que dans tous ceux que nous avons
passés précédemment. Quelques-uns d'entr'eux
ont pris une part active, l'an dernier, dans
l'insurrection de Pittsburg; plusieurs sont en
prison pour cette affaire, et comme elle est
en jugement dans le moment actuel , l'intérêt de beaucoup d'habitans de la ville , les
porte à questionner , â leur arrivée , toutes
les personnes qu'ils soupçonnent venir de
Philadelphie, pour savoir des nouvelles du (   128)
jugement. Nous avons été interroges comme
les autres , et dans des termes qui n'annonçaient pas un bon esprit.
En avant de Northumberland, sur la branche
nord de la Susquehannah , et presqu'au confluent des deux rivières, est une île de 2Ôo acres
de la meilleure terre. Environ cinquante en  I
sont dégagés de leurs gros arbres; cette terre est   I
susceptible de toutes les cultures, et peut être   j
aussi utilement et aussi agréablement employée 1
que le voudra le propriétaire. C'est la plus jolie^ i.
propriété que puisse acquérir un homme qui  fj
voudrait se fixer à Northumberland ; elle ap-  I
partient à un vieillard qui y loge  dans une
petite log-house : il l'a achetée 1600 dollars ,
il y a sept ans , et en a récemment refusé 3,3oo.  I
Northumberland est la demeure du docteur
Priestley. Ceux  qui savent avec quel achar-1 )
nement le gouvernement anglais a employés
son influence,  pour le faire tourmenter par
le peuple, pour faire brûler sa maison à BirjS
mingham , pour le harceler par-tout où il a
été, ne peuvent qu'être sensibles au sort d'unB
homme célèbre dans les sciences et dans les
arts, que de tels procédés , eût-il eu de grands
torts politiques ( et il n'en a pas eu ) rendraïeâM
intéressant; ils ne peuvent que s'indigner d'un
aussi lâche abus de pouvoir, et gué prév.ôljB
que, ( 1*9 )
que le mob anglais , ainsi animé par le mi«
nistére, contre ceux qu'il croit ses ennemis,
se retournera , tôt ou tard contre lui.
Quoiqu'il en soit, ces persécutions n'eussent
peut-éve pas si facilement déterminé le docteur Priestley à quitter l'Angleterre, s'il ne se
fût attendu à jouir, en Amérique , d'une célébrité et d'une distinction dont on le flattait.
Cette célébrité n'a pas été de longue durée.
Les Américains sentent peu le prix des sciences
dans lesquelles le docteur Priestley tient un
rang si élevé. Ils ne prennent pas grande part
aux discussions sur la Bible , et sur la doctrine
des TJnitairiens. Ils sont accoutumés à voir
arriver chez eux des hommes persécutés de
plus d'un pays, et ils n'ont.pas beaucoup de
tems à perdre en complimens.
Les hommages rendus au docteur Priestley,
persécuté par le ministère anglais, grand philosophe, grand écrivain et grand chimiste, n'ont
donc pas été longs ; ils se sont bornés à quelques dîners qui lui ont été donné à Newyork,
lieu de son débarquement, par quelques sociétés particulières, puis à quelques autres dîners
de la même.espèce, qu'il a reçus à Philadelphie, où il est venu ensuite, et tout a fini là.
Son fils , arrivé, quelque tems avant lui en
Amérique, lui avait acheté des terres où de^i
Tome I. I ( i3o )
vaient venir se réunir , sous l'étendart du
docteur , tous les Unitairiens et tous les persécutés d'Angleterre. Cet établissement devait
recevoir protection et honneur du gouvernement Améiicain, et créer au docte;ur une
existence de fondateur de colonie, et de chef,
de secte.
. Toutes ces illusions se sont bientôt évanouies : les Anglais ne sont point arrivés pour
acheter ses terres, et le gouvernement des
États-Unis, celui même de Pensylvanie, n'ont
pas considéré le projet d'établissement du docteur, plus que celui de tout autre. A force de
parler de son mérite et de ses lumières en
chimie et en physique, qui ne peuvent étce
méconnus que par des ignorans, ses amis ont
déterminé les. administrateurs du collège, à
lui offrir une chaire de chimie ;. mais il y avait
loin de là aux espérances du docteur et de sa
famille ; cependant il était nécessaire , même
pour sa considération en Europe , de sortir
d'un lieu aussi public , où il ne fixait pas les
regards.
C'est vers Northumberland qu'il s'est dirigé.
Les terres achetées étaient dans ce comté ,
et quoique résolu à renoncer à l'établissement
d'une colonie où il serait resté seul, il n'avait
pas au  moins l'air d'abandonner subitement ( i3t )
tin projet dont tout le monde était instruit.
C'était conserver quelque chose pour la dignir
té, et peu de chose pour le bonheur.
M. Guillemard avait quelques liaisons avec
le fils Priestley, et sur-tout avec M. Cooper,
établi aussi à Northumberland ; voilà ce qui
nous a fait donner la préférence à cette dernière place sur celle de Sunburry pour nous
y arrêter, indépendamment du désir que j'avais de connaître un homme aussi justement
célèbre que le docteur. Son projet d'établisse-
mentdans les terres est abandonné. M.. Morris
a. consenti, avec générosité, à reprendre une
grande partie de celles qu'il avait bien légalement vendues au fils Priestley un an auparavant ; celui-ci s'est défait de la presque totalité
de ce qui lui restait, et a acheté autour de la
ville quelques terreins qu'il s'occupe à mettre
en valeur. Le père a fait bâtir une maison qu'il
espère habiter à la fin de l'été; il s'occupe de
chimie, et ne voit personne. Sa contenance ,
son habillement sont les mêmes qu'en Angleterre ; souriant au monde souvent, mais cle
manière à montrer que ses lèvres seules prennent part à ce geste de son visage. Il a parlé
avec modération des affaires de l'Europe, et en
bons termes de l'Angleterre. Il s'occupe de
l'établissement d'un collège , pour lequel il a
I a
J (   1^2   )
déjà même une souscription de six mille dollars , et une donation de sept mille acres de
terres, établissement dont il a fait le prospectus dans lequel il a dessiné une place de président , où l'on reconnaît qu'il veut s'asseoir.
Joseph Priestley, le fils aîné , semble plus occupé de sa fortune que de politique ; il est
marié à une jeune anglaise qui parait douce
et bonne, mais qtt'il met peu dans la société.
Les deux damesPriestley s'accoutument moins
à la vie d'Amérique que leurs maris , et le sentiment d'antipathie pour ce nouvel état est
encore plus marqué chez la mère.
Quant à M. Cooper, il a acheté quelques
centaines d'acres de terre qu'il s'occupe à défricher. C'est un homme d'esprit sans doute,
mais d'un genre d'esprit toujours en agitation,
et pour le bonheur de qui la vie de la campagne ne semble pas la plus propre. C'est lui
qui dans un livre écrit sur l'Amérique tambourinait pour amener des acheteurs à M.
Priestley. Il affecte aujourd'hui d'outrer les
manières américaines, et dit qu'il préfère sa
vie actuelle à toute autre. On croit ici qu'il
désire qu'elle le conduise à être membre du
Congrès : il ne sera sûrement pas un des moins
instruits. Quelques Anglais arrivés en Amérique, devaient venir s'établir dans les envi- < i33)
rons de Northumberland ; il parait qu'ils y ont
renoncé, et que l'espèce de primatie et de sévérité exercée par le docteur Priestley et sa
famille les en a.dégoûtés. Cela peut se concevoir, quoique sans doute les connaissances du
docteur et sa bibliothèque puissent offrir une
grande ressource, comme ses malheurs et les
perséeutions qu'il a essuyées donnent pour lui
beaucoup d'intérêt.
A la suite de M. Guillemard dans ces visites,
j'ai été aussi bien reçu de ces deux familles,
que leur caractère et leurs manières froides et
austères leur permettent de le faire.
Mis tris s Dash.
Dans une des promenades que nous avons
faites en bateau autour de Northumberland
avec le fils Priestley, nous sommes débarqués
prés d'une maison de bois , adossée à une
montagne énorme couverte de bois et de rochers , et séparée de la rivière par un tertre
large d'environ douze toises ; cette petite maison est habitée par une dame anglaise. Il vaudrait mieux sans doute qu'elle fût jeune et
jolie, heureuse ou même malheureuse par l'amour ; mais il n'en est rien.
Elle a trois filles, dont la plus jeune qui a
I 3
!» ( i34 S
vingt ans, est seule avec elle. Elle a, quitté
l'Angleterre après la banqueroute de son mari
pour s'en éviter la honte , (car quelqu'inno-
cent qu'on soit, il est difficile que la délicatesse de celui qui l'a faite, ou de sa famille ,
n'en souffre pas beaucoup ) et pour préparer,
à ce mari une retraite, quand il aura rendu
ses comptes.
C'est madame Dash, femme d'un banquier
de Bath, colonel de la milice de son comté,
homme que l'on dit honnête.
Il est impossible d'avoir montré plus de
courage de toutes les espèces , que cette
femme n'en a fait voir depuis qu'elle a acheté
cette propriété, toute brute , composée de cent
acres , et où il n'y avait il y a six mois, ni
hutte, ni un seul arbre abattu. Elle a vaincu
tous les obstacles; elle fait bâtir à présent une
maison en pierre , et pourra présepjer à son
mari dans un an une habitation .retirée, mais
décente.
Cette pauvre dame a la tète agitée par sa situation , et ses peines de toute nature. Mais
cet inconvénient, qui la rend un peu parleuse,,
ne l'empêché pas de marcher droit dans la.
ligne honorable qu'elle s'est tracée. Deux de;
ses filles sont déjà bien mariées depuis qu'elles
sont en Amérique,. (i35)
J'ai entendu avec une sorte de ravissement
celle qui est avec elle, toucher du clavecin.
Elle enjoué extrêmement bien. Une jolie personne , jeune , malheureuse , modeste , et
n'ayant rien sur la terre, animant dans une
mauvaise cabane de planches , un des meilleurs instrumens que Longman ait faits ;'
tous ces contrastes pourraient faire tourner
une jeune tête à l'avantage de miss Sarah
Dash : et je l'ai quittée en le souhaitant bien
sincèrement pour elle. Mais dans ce pays-ci,
les têtes tournent rarement à si bon marché.
Ce nouvel exemple m'a convaincu là encore
de l'avantage du défrichement des terres.
Mad. Dash a acheté cent acres deux cent
soixante-cinq dollars ; elle en a fait défricher
vingt, indépendamment de l'emplacement de
la maison et de son petit jardin. Elle a en défrichement, en construction de sa maison de
bois, d'une écurie , et en ouvriers, nourritures, etc. dépensé mille soixante-cinq dollars.
! Ses vingt acres lui rapportent chacun vingt
boisseaux de bled , qui se vend cette année
dix schellings le boisseau ; elle n'a pas de tenant, puisqu'elle est elle-même sur les lieux;
elle a donc de sa récolte de la première année
et seulement de vingt acres, 4°°° schellings
I 4 (i36)
bu 533 dollars, près de moitié de ce qu'elle a
dépensé, en y comptant l'acquisition.
Berwich.
Après avoir passé le samedi et le dimanche
à Northumberland , nous sommes partis le
lundi pour Wilkesbarre, et nous sommes arrivés le 18 à Berwich.  -
On nous avait effrayé de la route ; nous
l'avons trouvée meilleure qu'aucune de celles
que nous avons encore rencontrées ; elle est
triste , monotone, toujours ou presque toujours au milieu des bois , quoiqu'elle longe
continuellement la rivière, qu'on n'apperçoit
que de tems en tems, et qui, à deux ou trois !
petits bassins près où elle s'élargit, est toujours serrée dans son bord du midi par des I
montagnes continuelles et couvertes de pins.
Nous nous sommes arrêtés chez M. Mont-
gommery t à douze milles de Northmberland.
Le creek où son moulin à scie est établi est
le seul que nous ayons rencontré. Les terres
qui sont presque toutes en pente sur la rivière,
semblent bonnes ; point ou peu de rochers.
M. Montgommery est un arpenteur; il ne tient
point taverne, mais comme les autres il donne
à manger aux hommes et aux chevaux , et
Ui ( & )
fait payer ce qu'il donne. Nous avons appris-
chez lui que les meilleures terres cultivées
dans son voisinage, et près le bord de la rivière
se vendaient 23 à 28 dollars l'acre ; mais que
le prix ordinaire des fermes de bonnes terres,
quarante acres cleared dans une totalité de
quatre cents, était de huit dollars; que les
terres tout-à-fait sous bois se vendaient de
deux à Ginq dollars ; que le prix des ouvriers
était de trois schellings par jour, qu'ils se trouvaient avec quelque difficulté, parce que les habitations n'étaient par encore nombreuses dans
les environs ; que la plus grande quantité des
settlers était des émigrés ou fils d'émigrés, iholjj
landais , et que ce canton avait beaucoup
souffert de la maladie épidémique qui avait
détruit, il y a deux ans, presque tous les chevaux, ^oït
A la manière dont M. M^nt$ommery a décrit cette maladie, je n'en.,çqnçais pas de pareille enJErance : il en parle comme d'une
défaillance qui détruit les chevaux en deux
mois, leur -fait enfler le foia^ &enà l'enflure
jusques dans les jambes, et leur décolore absolument le sang. On appelle dans le payinWrM
maladie eau. jcmne ; C yellow .water J.'& §$ift
La route jusqu'à Berwich est toujours dans
les bois, par conséquent sans aucune vue. Les. C i38)
habitations y sont plus rares et plus pauvres \
des vaches errantes à quelques distances des
maisons ;   quelques moutons aussi dans  les
ISoffl/ mais plus près des habitations.
Nous nous sommes arrêtés dans le township
de Fishihgcreek pour faire rafraîchir nos chevaux chez Abraham Miller ; il es^ fermier,
tient taverne et store. Sa ferme est de trois
cents acres, dont soixante-dix à-peu-prèssont
cleared; il augmente annuellement de douze
à quinze acres son défrichement, mais avec
quelque peine, les ouvriers ne se trouvant pas'
très-facilement ; ils se paient trois schellings
et demi par jour, indépendamment de leur
nourriture   estimée environ un sCneliing six
perfcfes. r ^™»y**
Ici comme dans presque tous les lieux que
nous avons déjà parcourus, il en coûte trois
dMî&à'pW^iére pour arracher les facines des
Enlisons dans \es terres défrichées ; on donne
cinq schell. pâr^ptir aux ouvriersJenrpîoyes à"
Ç&rfé? 6pêr¥éfôn, et on les ndufm.'aoff    M
C'est ici que nous avons fait pour la pre-
mrerWwlâ'^fisISê du'sucre'd'ër^ble . et nous
ravqîf ttéûve'^SEbeiîent. Abra^aOTa^Miller débite par an cinq Irsix barrils de ce sucre, qu'il
paletrèïzë^p^îc^ la' livre et qu'il vend quinze ;
iî'nè veddW^uCTë^run des îles qué^quâtc-fee^ ( i3g )
il lire directement de Philadelphie toutes les
marchandises de son store ; elles viennent par
terre en charrette jusqu'à Cutawessy, y passent la Susquehannah, et arrivent à Fishing-
creek. Le prix de la voiture avait été jusqu'au
printems dernier d'un dollar par millier ; il est
depuis augmenté d'un quart.
Les terres se vendent huit à dix dollars
avec quelque défrichement ; celles couvertes
entièrement de bois deux à trois. Les habitations sont rares et misérables ; elles deviennent
un peu plus rapprochées vers Berwick, village
chef-lieu du township, bâti sur le bord de la
rivière , dans une assez jolie .situation , un
peu plus ouverte que les précédentes.
Ce village est composé d'une vingtaine de
vilaines maisons , dans lesquelles on n'a pas pu
trouver un œuf pour notre souper ; mais il
y avait du lait. Les lits étaient assess propres,
les écuries bonnes, l'avoine et le foin excel-
lens , et quand on voyage à cheval on se console de n'êtrei^as; tout-à-fait bien , pourvu
que les chevans&rtàyent touti d£ qu'il leur faut.
Les maîtres d-seVadberge ■/Oifiaieus étions -é®$S
jeunes et ne font que s'établir; ils sont bons et
obligeans ; leur maison est en menuiserie et à
moitié bâtie ; leur propriété est composée de
quatre-vingt acres , dont ils cultivent dix, le ( i4o)
reste n'a pas encore été attaqué par la hache.
Le prix de ces terres avec-un commencement
de défrichement, est à Berwick de douze dollars. Celles tout-à-fait sans défrichement sont
de un dollar et demi à deux dollars.
Les habitans de Berwick et des hutes que
nous avons trouvé aujourd'hui dans notre
route , sont un mélange d'anglais du pays de
Galles, d'allemands, de flamands, d'écossais.
L'émigration actuelle vient généralement des
.Jerseys, tous semblent pauvres, sont mal vêtus , mais leur air de force et de santé attestent qu'ils se nourrissent bien et rassure sur
leur apparence de pauvreté. Le nombre des
enfans est ^énorme en proportion de celui des
habitations. Noushavons trouvé près d'Owens
une école de petites filles, qui par l'exiguité
de la cabane et la foule qui en sortait pour
nous voir passer , ressemblait à une fourmil-
lière.
Près de Berwick, et à deux milles au-
dessous sont les rapides de NescopBch, qui
gênent beaucoup la navigatâonuxpaifticulière-
î&ejat .-quand les eaux sont baësesi   - (i4» )
Route de   vVilkesbarre :   Aocidens.
JVilkesbarre.
Le mardi 19 a été pour nous une journée
de malheur. Partis à cinq heures de Berwick ,
nous avions pour notre infortune été adressés
à sept milles plus loin à un squire Beach.
qui devait nous indiquer la meilleure route
pour aller à Wilkesbarre, malheureusement
ce squire Beach est un faiseur de chemins ;
il en avait fait un nouveau qui abrège de
quelques milles le trajet ordinaire ; ses conseils ont été de prendre cette route , la meilleure, disait-il, sans aucune comparaison. Nous
l'avons cru.
Mais d'abord nous n'avons trouvé qu'à
grande peine le point de la rivière qu'il fallait traverser pour arriver à cette route nouvelle. Le bateau conduit par un homme de
soixante-dix ans était trop petit pour recevoir
à la fois nos quatre chevaux ; nous avons jugé
sage de faire passer nos bagages les premiers ;•■
. ils ont bien passé. Le domestique avait ordre
de ne nous pas attendre à l'autre bord , et
de continuer sa route. Nous nous sommes
embarqués , M. Guillemard et moi ; mais sa
jument, toujours vive , a sans doute été plus i H* )
animée encore qu'à l'ordinaire par la vue des
autres chevaux à l'autre rive ; elle s'est tour-1
mentée dans ce bateau extrêmement'étroit et
très-bas de bord , et au milieu de la rivière elle
a mis dans l'eau un de ses pieds de derrière,
qui a entraîné la croupe entière ; le bateau
a penché par le poids, il s'est rempli d'eau ,
et aurait promptement coulé bas , si M.
Guillemard n'avait eu la présence d'esprit de
pousser tout-à-fait la jument dans la rivière ;
ainsi nous avons échappé à un très-grand
danger, que l'espèce des bateaux de passage
et l'imprévoyance ou l'incapacité des bateliers
doit rendre très - fréquent dans ce pays. La
jument est arrivée sauve à terre, M. Guillemard n'ayant pas lâché la bride.
Cet accident a été le commencement de
nos infortunes ; nous n'avons point trouvé
de route ; quelques coups de hache donnés
dans les arbres , indiquaient sans doute le
projet d'en faire une ; mais ces coups de hache peu fréquens ne se distinguaient même
qu'avec grande peine ; point de chemin frayé;
dix fois nous l'avons entièrement perdu. Nous
avons eu dix-huit milles à faire au milieu des
arbres abattus , des marais fangeux , des rochers non coupés , des pierres mouvantes. Le
cheval chargé a brisé deux ou trois fois ses ( i43 )
r sangles; celui de M. Guillemard mal sanglé,
\ a deux fois , dans des montées rapides , laissé
couler la selle par derrière, et jette son cavalier à bas ; il s'est échappé traînant une partie
de son équipage dans le bois. Les pistolets,
les cartes de notre route ont été perdus. Pour
surcroit de maux nos chevaux épuisés, nous-
mêmes las et affamés , nous ne rencontrions
point d'habitation sur le chemin ; celles que
nous appercevions hors de la route et que
nous allions chercher étaient sans aucunes ressources. Les besoins de nos chevaux, les nôtres
augmentaient, et la pluie ne nous avait pas
quitté un moment de'tout le jour. Enfin après
les plus instantes prières répétées à chaque
maison où nous nous présentions pour obtenir
de l'avoine , nous en avons trouvé chez un
bon allemand, dont la femme nous a donné
aussi des œufs et du lait ; ainsi un peu réparés
nous nous sommes mis en route , non encore
sans quelques accidens de bagage. Et nous
sommes arrivés à Wilkesbarre , la jument de
mon ami boiteuse , la selle du cheval depuis
l'aventure du bateau toute fracassée, nos habits déchirés ; mais nous avons trouvé chez
le docteur Cowell bon feu , bonne écurie ,
de bons œufs, de la viande salée , car de la
viande fraîche il nen est pas question, et ( i44 )
nous jouissons en fumant nos segars , de nous
être encore si heureusement tiré de nos in-!
fortunes.
Wilkesbarre est dans une vaste et riche
plaine. La vue en descendant des montagnes ,
prés du creek Nanticoke, est une des plus
belles, des plus étendues, des plus riches que
nous ayons encore rencontrées. La campagne
est dans un grand état de culture ; mais les
renseignemens de détail que nous pouvons
prendre sont si peu considérables , qu'ils ne
valent pas la peine d'être inscrits ici.
Wilkesbarre est la capitale du comté de la
Luzerne, c'estune petite ville de cent maisons,
bâties de bois, mais d'une beaucoup meilleure
apparence que Northumberland ; elle est sur
la Susquehannah ; et doit devenir un grand
dépôt de commerce , à mesure que les terres
d'en haut seront plus habitées ; elle a déjà des
magasins de quelqu'importance. Sa population
est d'environ deux cent cinquante habitans ;
celle de la totalité du comté est de cinq mille..
Route d'Asylum.
La   journée du mardi  19 , ayant rendu la
jument "de M. Guillemard boiteuse, il a pris I i45 )
le parti de la laisser à Wilkesbarre à la garde
de son domestique ; nous sommes donc partis
seuls.  On nous avait proposé de prendre un
nouveau chemin qui abrège la route de prés
de vingt milles ; mais ce chemin  n'est pas
battu. Nous avions été dégoûtés des chemins
nouveaux par les fatigues de la veille et quoique surs de trouver une mauvaise route en suivant l'ancienne , et de faire vingt milles de
plus , nous nous y sommes déterminés sans
difficulté. Notre première journée nous a conduit à Huntsferry par des chemins, ou plutôt
des sentiers généralement mauvais, quelquefois bons , mais plus souvent presqu'imprati-
cables , boueux jusqu'à enfoncer ; souvent des
passages larges seulement de dix-huit pouces ,
coupés  dans  le roc ,  ou   soutenus par des
troncs d'arbres , et rétrécis encore par l'ébou-
lement des terres ,  ou  interrompus par des
arbres   tombés , et  dominant sur des précipices d'une grande profondeur ; souvent des
descentes rapides   remplies   de pierres, rou-^
lantes,  ou couvertes de larges débris de rochers plats et glissans.
Nous  n'avons heureusement  perdu notre
chemin que de quelques toises, et il faut pour
être aussi heureux , interroger tous les gens
que  l'on  rencontre à chaque, fois qu'on les
'Tome I. K trouve. Les habitations dans cette partie sont!!
si  récentes du  moins  quant au  plus   grand
nombre, que la plupart des colons ignorent les
noms même des lieux distans d'eux seulement
de trois milles ,  encore plus les directions,
plus encore les distances ; de sorte que si l'on
donne confiance à leurs instructions au- delà
de la première habitation, on court le risque '
presque  certain de s'égarer. Aucune taverne
n'est établie sur cette route. Quelques parti- I
culiers de distance en distance ont de l'avoine ;
on le sait , et c'est chez eux que l'on s'arrête.
Nous nous sommes arrêtés le premier jour
chez un nommé Harris, à douze milles de
Wilkesbarre , puis chez Harding, à quinze
milles plus loin. L'un et l'autre fermiers, le
premier capitaine dans la milice , plus riche
et beaucoup plus anciennement établi que
l'autre ; tous les deux cultivant mal, ne cultivant que du maïs et des pommes de terre,
sur des terres généralement pauvres , qui la
plupart ne portent que des pins , des spruces
et des bouleaux blancs. Tous les champs cultivés sont bien entourés de clôtures , qui ne
sont là ( comme dans toutes les autres parties d'Amérique au moment des premiers dé-
Irichemens), que des bois fendus par moitié^ ( i47)
posés les uns sur les autres en zig-zag, sans
aucuns poteaux fichés en terre. Le prix d'un
défrichement grossièrement fait est dans toute
cette route de sept à huit dollars.
A cinq milles au-de là de Harding , après
avoir passé la rivière dans un très-mauvais
bateau, nous sommes arrivés chez Hunts .
irlandais , établi dans ce lieu depuis dix mois
seulement. Nous n'ayons trouvé que du maïs
pour nos- chevaux , point d'avoine , point de
foin ; du lait pour nous , mais pas même
d'œufs. La maison est composée d'une chambre
en bas et d'un grenier; point de lits ; Hunts a
tiré du sien une vieille paillasse dont il m'a
permis l'usage, et qui avec la Couverture que
je porte sur ma selle , m'a fait un fort bon lit.
A en croire le fermier Hunts , le lieu qu'il
habite est mal sain; il dit qu'il en est de ménjie?
de presque tous les bords de la rivière , à quelque distance au dessus et au dessous de lui.
Sa femme, jeune et jolie, languit d'une espèce de fièvre lente, dont elle ne peut êtra
soulagée depuis huit mois.
Le lendemain, à onze milles de notre couchée , nous nous sommes arrêtés chez un
M. Gaylor. Toutes ces habitations sont de
même nature. Enfin nous nous sommes ache-^
-minés vers Asylum, en passant par Wyal-
K 2      "
m X i48 )
Ting ; village assez considérable, bâti sur un
creek qui lui a donné son nom. La route est
de la même espèce que celle d'hier ; quelquefois unie et bonne, souvent coupée récemment entre les bois, souvent interrompue
par de nouvelles habitations , dont les clôtures rejettent cent toises plus loin le chemin,
que l'on a bien de la peine à retrouver.
Titres de Connecticut et de Pensylvanie.
Presque toutes les plantations, dans le trajet
que nous avons parcouru, sont faites plus ou
moins récemment par des familles qui tiennent leurs titres de l'Etat de Connecticut, et
la possession de cet Etat sur ces terres, vient
d'être jugée mal fondée par la cour de circuit,
siégeant à Philadelphie ; elle l'avait été déjà
ainsi il y a trois à quatre ans , par des arbitres
à Trenton. Les esprits sont, presque par-tout
où nous avons passé , très - échauffés au sujet de ce dernier jugement. S'il est confirmé
par la cour suprême, il dépossède des colons
établis à titre d'acquisition ou de cession gratuite par l'Etat de Connecticut, et ayant
employé plusieurs années de travail sur une
terre où ils se sont établis dans toutes le% ( i49 I
règles, et dont plusieurs ont été chassés déjà
dans le tems de la guerre par les Indiens , qui
ont renversé les maisons et brûlé autant de
bois qu'ils ont pu dans leur retraite. Voilà
bien , il faut l'avouer, de quoi mécontente*
ces habitans.
Sans doute l'État de Pensylvanie , satisfaifi'
de rentrer dans ses droits , sur ces terres, en
laissera, la propriété aux familles qui les ont
acquises de bonne-foi, ou par leur argent ou
par leur travaux. Sans doute si l'État de Pensylvanie a vendu les mêmes terres que le Connecticut avait vendues sans droit, la cour suprême ordonnera un dédommagement en argent à payer par l'État de Connecticut. Mais
dans les Etats-Unis , dont le gouvernement,
est basé sur la justice, on ne verra pas de tranquilles et laborieux habitans dépossédés de
leurs propriétés et chassés de leurs foyers pour
des erreurs commises par le gouvernement
d'un des États de l'union. Les milices qui
seraient convoquées pour soutenir l'exécution
d'une telle sentence, auraient trop à souffrir.
Leur serment de fidélité à la loi, serait contredit par le sentiment de leur conscience ,
par le cri de l'humanité. L'État de Pensylvanie
est trop sage, trop juste, pour ne pas prendre
dans cette importante conjoncture le partf
& 3 ( i5o )
que lui indiqueront tous les principes  qu'il
professe.
On dit que les habitans établis sous les
titres du Connecticut, sont de deux classes
extrêmement différentes par leurs droits. Les.
uns établis avant qu'aucune discussion sur les
titres des deux Etats ait eu publiquement lieu j
et la plupart, comme je l'ai dit, ayant eu à
i^fablir leurs possesions après la guerre ; les
autres, établis depuis qu'un jugement d'arbitrage , sollicité par les deux Etats , a été publiquement rendu : par conséquent, sachant
ou devant savoir le risque qu'ils couraient
dans ces établissemens. Il parait même qu'il y
a eu beaucoup de mauvaise foi et de pique
dans quelques individus du Connecticut ; particulièrement dans un colonel Franklin , qui
a placé depuis deux ans beaucoup de familles
sur ces terres , malgré les oppositions et de
l'État de Pensylvanie , et des amis de l'ordre,
qui s'élevaient contre ces cessions illusoires,
et prédisaient aux nouveaux colons qu'ils seraient bientôt dépossédés. Comme la plupart;
de ces familles nouvellement arrivées , étaient'
pauvres , et recevaient ces terres sans rien
payer , cette jouissance du moment les a fai£
passer par dessus les inconvéniens de l'expulsion, d'autant plus facilement encore, que c m )
beaucoup d'entr'elles n'étaient pas recomman»
dables par leur caractère ; et le colonel, en
augmentant le nombre des propriétaires sans
titres , augmentait ou croyait augmenter la
force de5 resistance contre la sentence d'évin-
cement à laquelle , comme propriétaire de la
•même classe , il est personnellement intéresse. '•
Cette dj^fëarence faite de l'ancienneté et du
genre de la possession , rendra plus facile
tous lesia^aftgemens'àlmiâbles ; et ces arrange-
■mens amiables pris avec les anciens possesseurs , rendront eux-mêmes plus faciles tous
•les actes de sévérité et de force nécessaires à
exercer envers les nouveaux.
Asylum.
Asylum est sur la rive droite de la Susquehannah. On passe cette rivière avant d'y
arriver ; cet établissement n'a guères encore
-qna-e quinze mois d'ancienneté. MM. Talon,
et de Noailles _, arrivés d'Angleterre avec plus
■•d/espéranee que de moyens'réels' de fortune ,
se sont Grfâ& en état d'acheter deux cents mille
acres de terre , de les mettre en valeur , do
-tes"; peupler. Ils ont associés à leurs projets
quelques habitans de Saint-Domingue échap-
.pés au désastre de la colonie , et assez sages
K 4 (l52)
pour vouloir jouir avec économie des débris
de leur fortune. Ils ont trouvé dans MM. Morris
et Nicholson , propriétaires d'une immense
quantité de terres dans les différens États de
l'Union , une grande disposition à se prêter
à leur vue. Les terres ont été choisies sur la
branche nord de la Susquehannah ; les conventions de prix et de paiemens faites ; et les
premiers arbres coupés dans la place choisie
pour la ville , l'ont été en décembre 1793.
M. de Noailîes se "chargeait de faire à Philadelphie les affaires de la compagnie; M. Talon
faisait bâtir les premières log-housês sur le terrein , et le faisait disposer pour recevoir ses
nouveaux habitans ; mais bientôt il a été
prouvé à l'un et à l'autre qu'ils ne devaient
attendre aucuns des fonds, qu'ils avaient cru
pouvoir espérer. La facilité de MM. Morris
et Nicholson leur a donné les moyens de
sortir de ce premier embarras , et le marché
a été annullé. De propriétaires uniques, ces-
MM. sont devenus associés de MM. Morris
et Nicholson , dans tous les bénéfices que
pouvait donner la vente de ces terres , portées-
alors à un million d'acres , et incorporés en
compagnie; ils n'ont gardé chacun de propriété particulière qu'environ six mille acres,
dont le prix a été un peu augmenté., mais lest t i53)
paiemens très - reculés. M. Talon a de plus
été nommé agent de cette nouvelle compagnie , avec un traitement de trois mille dollars. Les bâtimens construits et toutes les dépenses déjà faites , ont été prises par MM.
Morris et Nicholson au compte de la compagnie. La jouissance de la plus considérable des
maisons qu'avait fait bâtir M. Talon , lui
*a été laissée en sa qualité d'agent. L'ignorance
de la langue du pays , le peu d'usage de ce
genre d'affaires , l'incertitude et les embarras
de la compagnie, se sont opposés à ce que
M. Talon pût jouir du plus grand bonheur
qu'un français émigré puisse trouver, celui
d'offrir à ses compatriotes malheureux urï
asyle sur, tranquille , heureux , de les aider
dans le premier moment de leur établissement,
de se faire le véritable fondateur d'une colonie
aussi honorable au nom français qu'utile aux
infortunés qu'elle aurait recueillis. De grandes
dépenses , dont quelques-unes sans plan suffisamment arrêté , ont été faites , les fonds ont
manqué à la compagnie , les titres des terres
ne pouvaient s'obtenir d'elle, les soins'dé
M. Talon et de ses coopérateurs n'ont pu
vaincre tous ces obstacles ; et alors, voyant
qu'il ne pouvait pas faire prospérer cette colonie aussi promptemeat et dans toute l'étendue ( m )
qu'il avait eu lieu de l'espérer , M. Talon a
remis l'agence de la compagnie , a vendu l'intérêt qu'il y avait à M. Nicholson, qui ayant
acheté six mois plutôt celui de M. de Noailîes,
se trouve aujourd'hui seul propriétaire de tout
ce terrein.
Tel est l'historique succint des premiers
momens de l'établissement d'Asylum; cependant , cet établissement qui , conduit sur un»
plan arrêté et progressivement suivi, et aidé
de toutes les premières dépenses nécessaires ,
se fut promptement élevé à un grand point de
prospérité, est encore , malgré toutes ces
fautes et tous ces malheurs, à un degré d'avancement étonnant pour sa nouveauté. Trente
maisons sont bâties dans la ville, elles sont
habitées par quelques familles de Saint-Domingue , par quelques - unes de l'ancienne
France , par quelques ouvriers français, même
par quelques américains ; quelques tavernes ,
deux stores g sont établis dans cette ville , et
y font bien leurs affaires ; plusieurs lots delà
ville sont mis en valeur; les champs, les jardins commencent à rapporter ; des défriche-
mens considérables sont commencés sur le
.creek du Loyal-sock f où la compagnie a délivré 2o,oooacresde terre à compte des 100,000,.
pour lesquels legj^abitans d'Asylum ont sous- (i55)
crit. Ces défrichemens faits presque dans
chaque lot, ont pour objet d'animer à la fois
toutes les parties de cette grande propriété.
Les lots sont chacun de 400 acres ; dont dix
ou vingt par lot sont déjà cleared ; ainsi, le
propriétaire pourra s'y établir à la fin de l'année, ou y établir un fermier. Les défrichemens
se font par souscription , à raison de neuf
dollars pour chacun des dix acres cleared,
dont cinq seulement sont enclos.
M. de Montulé, un des habitans d'Asylum ,
est à la tète de ce défrichement général, dont
l'idée capitale pour le bien de l'établissement,
lui appartient. L'esprit des colons est bon ,
chacun est bien franchement occupé de ses
affaires, laboureur, tavernier, teneur de store,
comme si c'eût été son état toute sa vie. Les
terres sont assez bonnes, le pays sain, presque tous les élémens d'une colonie prospère
se trouvent aujourd'hui à Asylum, avec la
probabilité que ces heureuses dispositions profiteront. Une nouvelle compagnie vient de
remplacer l'ancienne, ou du moins une nouvelle administration va avoir lieu. M. Robert
Morris n'est plus rien dans la compagnie;
M. Nicholson , devenu seul propriétaire a fait
de ce million d'acres une sorte de banque,
dont les actions cle.5oo dollars, à raison de
Jf ( i56 J
œoo acres à deux dollars et demi chaque, recevront 6 pour cent d'intérêts , avec profit de
l'accroissement de ces intérêts par la vente,
et partage de tous les profits au bout de
quinze années , terme où la compagnie doit
se dissoudre ; un bureau nommé par les actionnaires aura la direction et l'ordonnance de
toutes les affaires.
Il est à présumer que cette compagnie ,
avertie par les fautes de l'ancienne, s'occupera
plus qu'elle des progrès de l'établissement
d'Asylum ; par lequel seul ses terres peuvent recevoir une valeur plus grande et plus prompte.
Mais il est quelques sacrifices à faire en chemins à ouvrir ou à perfectionner , en encou-
ragemens pour appeler de nouvelles familles ,
et pour contenter les anciennes. Alors, Asylum
se peuplera. Quelques raisons tenant aux opinions et aussi aux mœurs françaises , ont bien
jusqu'à présent éloigné des familles, même
de France , de se placer sur cet établissement. La plupart de ces raisons n'existent
plus ; et si, comme il y a lieu de s'en flatter ,
une bonne marche est à présent suivie par la
compagnie , Asylum deviendra promptement
une ville de quelqu'importance. Sa situation
sur la Susquehannah, à deux cents milles de
«es sources, l'appelle à être une ville d'entre^ I i57 )
pôt; l'activité française, si elle est aidée de
quelques fonds, hâtera cette époque ; et le
tems peut n'être pas éloigné où cette colonie
florissante attestera au monde entier que le
courage et les efforts des Français sont aussi
distingués dans le malheur que dans la pros-^-
périté.
Les familles établies à Asylum , ou prêtes
à s'y établir, sont :
i°. M. de Blacons , député de Dauphiné à
l'assemblée constituante ; il a épousé depuis
sa sortie de France, mademoiselle de Maulde ,
chanoinesse du chapitre de Bourbourg ; ils
tiennent un store à Asylum. Leur partner t
M. Colin , était jadis M. l'abbé de Sèvigny,
prêtre archidiacre de Toul , conseiller au
grand conseil ; c'est un homme d'une grande
activité, intelligent et bon.
2°. M. de Montulé , anciennement capitaine de cavalerie , marié à une dame de
Saint-Domingue , qui vit aujourd'hui à Potsgrove.
3°. Madame de Sybert, cousine de M. de
Montulé, veuve d'un riche habitant de Saints
Domingue.
4°. M. dé Bec-de-Lièvre, jadis chanoine,
aujourd'hui tenant un store t partner des deux ( i58)
MM. de la Roue j l'un servant jadis dans
la gendarmerie, l'autre capitaine d'infanterie;
celui-ci a épousé mademoiselle de Bercy,
sœur de madame de Sybert ; elle va s'établir
avec son mari, à huit milles d'Asylum , sur la
route de Loyal-sock, et y tenir taverne.
6°. M. Beaulieu, capitaine d'infanterie en
France , ayant servi en Amérique dans la
légion dé Pulawski, lors de la guerre " et y
étant toujours resté depuis ce tems ; il a épousé
une anglaise , et il tient taverne.
70. M. Bayard, propriétaire de Saint-Domingue , y exerçant la médecine; il est établi
à Asylum avec sa femme , la fille et le fils de
cette femme , et quelques nègres, reste de
leur ancienne fortune.
8°. M. de Nouilles de St.-Domingue aussi,
même espèce de colon que le précédent.
90. M. àHAndelob , de Franche - Comté,
officier d'infanterie, sorti de France pour cause
de la révolution , arrivé sans fortune, recueilli par M. Talon , et s'employant aux
travaux de l'agriculture avec suite et courage.
io°. M. du Petit- Thouars , officier de
marine , encouragé par l'assemblée constituante dans le projet que lui facilitaient des
souscriptions d'aller à la recherche de M. de
la Peyrouse , arrêté sur les côtes du Brésil ( i% )
par le gouverneur de l'île de Fernando de
Noronha, envoyé avec son équipage en Portugal , maltraité , pillé par le gouvernement
portugais , et échappé à ces injustices et à
ces persécutions pour se sauver en Amérique,
où, sans aucune fortune et sans aucun besoin,
il vit défrichant deux à trois cents acres de
terre qui lui ont été donnés ; gai , heureux ,
et réunissant le caractère le plussocial, le
plus doux, à l'un des plus ^originaux qui ait
! jamais existé.
ii°. M. Norès, jeune homme arrivé avec
'M. du Petit - Thouars sur le vaisseau à bord
duquel il s'était embarqué, élève de la Sainte-
Chapelle , possesseur d'un petit prieuré , aujourd'hui travaillant à défricher pour en tirer
sa subsistance.
12°. M. Reating, irlandais, capitaine au
régiment de Welsh, se trouvant à Saint-Domingue lors de la révolution , y ayant la confiance de tous les partis , y ayant refusé les
propositions les plus séduisantes des commissaires de la Convention , quoique tous ses
principes fussent démocratiques , et ayant préféré se retirer en Amérique sans un sol, plu-
que de rester riche, et placé à Saint-
Domingue , mais y manquant à ses premiers
sermens. Homme d'un caraçtètô A - la - fois ( i6o )
sévère et doux, d'un mérite distingué, d'une»
intelligence rare, d'une vertu peu commune ,
d'un désintéressement sans exemple ; ses bons
conseils et ses bons soins ont été très-utiles à
M.  Talon , dans toutes ses affaires. C'est lui
qui a été le négociateur de ses intérêts au*»
prés de MM. Morris et Nicholson, et l'on peut
dire que la confiance qu'inspire sa grande intelligence et sa vertu reconnue, lui rendent»
la terminaison d'une affaire, plus facile qu'à»
tout autre.
i3°. M. Renaud, riche négociant de Saint-
Domingue , et sa famille, sont arrivés à Asylum»
avec quelques débris, encore considérables,»
d'une grande fortune.
i4°. M. Carier, prêtre chanoine du Quercy,
retiré   en Amérique ,  avec   quelques petits™
moyens, colon très - laborieux et très-estimaB
d'Asylum.
i5°. M. Brevost, bourgeois de Paris, qu»
y était connu par la bonté   de son cœur ,
membre de toutes les sociétés bienfaisantes A
trésorier de la société philantropique , retira
en Amérique avec quelqu'argent, dont illW
consommé une grande partie dans un établis»
sèment près les sources de la Susquehannah,
qui ne lui a pas réussi, établi aujourd'hui sur
«on lot au Loyal-sock, y travaillant à la terre,
comme ( iGi )
Gomme s'il n'eût eu que ce genre d'occupation toute sa vie, et apportant, dans cette
laborieuse retraite, toute la simplicité , la
galté d'une ame douce, bonne et philosophe
par vertu. Il est établi avec sa femme et sa
belle-sœur, qui partagent sa tranquillité, son
calme et ses  excellentes qualités.
i6°. Mad. d'Antrepont et ses trois en-
fans. Elle est veuve d'un intendant de maison à Paris. : deux de ses enfans sont, déjà
grands ; l'un avait été élevé pour être notaire,
et l'autre horloger ; ils sont aujourd'hui bûcherons, laboureurs ; intéressans par ce dévouement , ce courage, comme par l'air de bonne
éducation qu'ils conservent, et qui annonce
un caractère: d'honnêteté et de bonté, réellement commun à tous ceux qui habitent cette
nouvelle colonie.
Quelques familles d'ouvriers français sont
établies à Asylum, et y gagnent beaucoup,
-quand ils ont de la conduite. Mais la plupart
en manquent, et sont ou des ouvriers médiocres, ou plus souvent des ivrognes d'habitude. Le tems en amènera de meilleurs , il
amènera aussi un meilleur choix dans les familles américaines, habitantes d'Asylum I celles
qui y sont maintenant étant, à queîqu'excep-
tions prés, peu désirables à .conserver.
Tome I. L ( i6s)
Un des obstacles les plus grands peut-être
à la prospérité probable de cet établissement,
serait la prévention qu'ont quelques Franca»
contre les Américains, si elle ne cédait pas
à la raison et à l'intérêt de la colonie. Cette
prévention, contre la nation américaine, est
souvent manifestée avec  l'indiscrétion aussi
commune aux Français, que la promptitud»
dans leurs jugemens sur les choses et les individus. Elle est poussée, dans quelques-unsM
au point de se targuer de ne vouloir point
apprendre la langue du pays ; dans beaucôti»
d'autres, à celui de ne voir aucun Américain»
Je ne sais si des faits particuliers ont pu
justifier cette opinion sur quelques individujM
mais à coup sûr ils n'ont pu «justifier cette
opinion générale, réellement contraire à l'avantage de l'établissement, dont les progrès doi»
vent trouver assez d'obstacles, sans leur en
donner encore dans le juste ressentiment de
la nation chez laquelle il se fait, et qui,
aux yeux de l'homme impartial, a , sans aucun doute , moins de vices que beaucoup de
nations européennes.
Les colons actuels d'Asylum, vivent généralement bien entr'eux, et sentent au moins
.la nécessité de l'union. La fortune de toutes
ces familles, est peu considérable ; leur manière ( i63 )
de vivre est simple : celle de M. Talon seule
était un peu plus abondante, parce qu'il nourrissait une plus grande quantité de personnes,
auxquelles ses secours étaient nécessaires.
Il est donc encore à espérer que cet établissement prospérera. Sans doute on eût pu
mieux choisir le lieu où on l'a placé , mais
il ne faut pas regarder en arrière, et tel qu'il
est, il a, comme je l'ai dit, beaucoup d'avantages qui permettent de se flatter de ses succès.
Mais il faut appeler des familles travaillantes ,
il faut peupler ces terres de cette espèce
d'hommes , sans lesquels un établissement ne
peut prospérer ; car il faut convenir que tout
gentleman que l'on soit, on ne peut se passer
d'artisans, de laboureurs , et que ceux-ci peuvent beaucoup plus aisément se passer de gen-
tlemans.
Il est aussi fort à désirer que la discussion
entre l'État du Connecticut et celui de Pensylvanie , pour la propriété d'une grande partie des terres avoisinantes Asylum , se termine absolument. De mauvais settlers seulement , consentent à venir s'établir sur une
terre en contestation ; aussi le petit nombre
que l'on rencontre de Wilkesbarre à Tioga,
sont, pour la plupart, de l'espèce la moins
désirable ; pauvres, mauvais cultivateurs, pa-
L %
%
J ( i64)
resseux, demi-sauvages, ivrognes, disputeurs;
Les bons émigrans de la Nouvelle Angleterre,
de la branche de l'ouest de la Susquehannah ,
ceux dont il est important de faciliter l'arrivée,
ne paraîtront que quand ils seront sûrs de posséder, sans contestation, et de n'avoir à craindre,
autour d'eux , aucun bruit, aucun mouvement
qui trouble la tranquillité de leur jouissance.
11 est donc de l'intérêt de la compagnie d'Asy-
lum , que cette grande et importante affaire
se termine promptement, et à l'amiable. Ensuite elle se dépêchera, sans doute, de constater l'emplacement et les limites de son million
d'acres, de tâcher d'en réunir les parties séparées, par des acquisitions intermédiaires, de
faire connaître ses titres de propriété, d'embrasser un plan général et bien entendu, de
faire, pour son exécution, toute la diligence
et tous les sacrifices nécessaires ; elle sentira
l'importance, pour ses intérêts, de donner de
l'activité à Asylum même, en finissant les routes
Commencées ou projettées , en y établissant
une école, en y plaçant de bons colons, en
s'occupant d'améliorer la race des chevaux et
des bestiaux , en bâtissant ou aidant à bâtir
un bon moulin, enfin, en favorisant tous les
établissemens utiles.
Quelques milliers de dollars bien placés , ( 165 )
lui rapporteront un grand intérêt ; c'est savoir,
en pareil cas, bien calculer, que de savoir
bien dépenser : avec une telle conduite, les
succès de l'établissement français , et par lui
la prospérité de la compagnie, ne seront pas
douteux. Et une fois que cet établissement
sera dans un bon train de prospérité, il servira de réunion aux deux parties , qui, au-
dessus et au-dessous de lui, sont déjà, cultivées le long de la rivière; il donnera ainsi la
vie à cette intéressante portion de la Pensylvanie , et retirera lui-même un grand avantage
de cette activité. Mais sans tous' ces moyens
réunis, Asylum , livré à lui-même, à quelques
inconvéniens de sa position, aux vices premiers de sa fondation , ne prendra aucune
prospérité , et se détruira promptement.
En attendant, tout y est encore dans un état
précaire ; les prix, les provisions, la subsistance
même y dépendent de mille circonstances diverses : l'activité, l'intelligence de tel ou tel
individu, fait abonder cette ville en vin, en
viande ; sa bonne foi en tient le prix à un
taux modéré, tandis que des dispositions contraires peuvent faire entièrement manquer les
déniées de première nécessité, ou les élever
à un prix excessif, disproportionné avec celui
de. toute autre denrée. Les renseignemens que
L 3
tb
\
^**ùW ( i66)
j'ai pu me procurer, relativement à la culture^
et à toutes ses conséquences , bien qu'aussi  :
certains1 qu'ils puissent être pour le moment   ■
présent, n'ont donc rien d'assez solide pour
déterminer un colon  qui projetterait un établissement dans ces cantons ; quelqu'ils soient,
les voici :
La terre, assez médiocre derrière la ville,
est excellente sur les bords de la rivière, où
des prairies, faites par quelques familles qui I
ont précédé les habitans actuels , fournissent I
de bon foin, en grande abondance, et peuvent I
encore être améliorées. Les terres du Loyal-
sock, sont de très-bonne qualité, produisent ••'
des arbres en abondance, et dont les espèces
prouvent le plus la richesse du sol. Tels stmt I
le noyer blanc , le chêne blanc, le platane 1
l'érable à sucre, Y hemlock. Il est à remarquer I
que vers la moitié du chemin d'Asylum au
Loyal-sock , les chênes ordinaires , qui sont
l'espèce la plus commune jusqu'alors dans ces
bois , cessent tout-à-coup  et ne reparaissent
plus, tellement qu'il n'y en a peut-être pa/3|
deux cents , dans l'étendue entière des 25,ooo
acres du Loyal-sock. Les terres de la compagnie   se  vendent à présent d'un  dollar à
deux dollars et demi l'acre, mais il s'en vend
peu. Le prix de celles de laville d'Asylum qui ( m )
ne se vendent pas beaucoup non plus , est de
dix dollars. Quant aux terres voisines d'Asylum , et n'appartenant pas à la compagnie ,
l'incertitude des titres valables entf e les deux
États, rend les prix incertains , ou plutôt
n'en fait désirer la possession que par ceux
qui veulent bien s'exposer à la perdre. Les
grains ont, jusqu'ici, peu souffert de la mouche hessoise et de la rouille. L'hiver , dans
cette partie de la Pensylvanie, dure de quatre
mois et demi à cinq mois ., mais la culture est
encore si peu avancée , que les provisions
pour le bétail sont très-insuffisantes, et qu'il
souffre beaucoup alors. On le nourrit de tur-
neps, de potirons, de feuilles de maïs ; les
races des bœufs et des vaches sont très-mauvaises , parce que l'espèce des colons étant
misérable, n'en amène pas , ou n'en amène
que de chétives. Les moissons , les semences
se font environ quinze jours plus tard qu'autour
de Philadelphie. Les terres produisent de quinze
à Vingt boisseaux en bled , soixante en maïs
et six milliers en foin. Les terres sont plus
propres à faire de bonnes prairies qu'à porter
du grain; mais la facilité d'envoyer les bestiaux dans les bois , les fait cultiver en grains,
par un Calcul plus spécieux que sage. Les bœufs
sont communément employés au labourage ;
m
i ( i63)
ils ne sont sujets à aucune maladie particu™
lière ; quelquefois on en mène à Philadelphie™
et l'imprévoyance de ces cultivateurs est telle,
que  bien* souvent, ils les envoient à deux
cents railles de chez eux, quand ils pourraient
les vendre comptant et plus cher dans les environs. Les bœufs qui se mangent à Asylum,
arrivent des pays d'en haut : on n'en manque
pas ordinairement, mais la longueur de l'hiver dernier a tant fait souffrir le bétail, qu'on
n'en peut trouver à présent qu'avec difficulté
et en les allant chercher assez loin, ainsi Asylum n'en est pas plus pourvu que beaucoup
d'autres parties de l'Amérique.
Les grains superflus à la nourriture du pays
se vendent à Wilkesbarre, et s'y transportent
par la rivière. C'est aussi par la rivière qu'arrivent à Asylum toutes les marchandises venant
de Philadelphie. Elles vont par terre jusqu'à
Harrisburg , et de-là remontent la rivière ; il
en coûte, pour tout ce trajet, deux dollars du
cent pesant. Le sel vient des sources salées du
Genéssée, près du lac Onondaga. Le lin est
cultivé dans les environs d'Asylum , et la terre
est propre à cette culture. On y fait, avec
abondance, du sucre d'érable; les arbres y
;sont jugés devoir en produire de deux livres
ex dentie à trois livres par terme moyen; on ( i69)
y fait aussi de la mélasse et du vinaigre. J'y ai
vu du sucre fait par MM. de Vilaine et d'An-
delot, plus beau que je n'en avais encore vu.
On fait du goudron en assez grande quantité , il se vend quatre dollars le barril de 32
gallons. Le prix des journées d'ouvriers est
de cinq schellings. M. de Montulé , dans l'entreprise de ses défrichemens , emploie des
ouvriers de la branche de l'ouest, leur donne
un demi-dollar par jour , un dollar et un tiers
au chef, et les ouvriers travaillent bien. Les
prix des journées sont indépendans de la
nourriture qui est toujours fournie. On peut
facilement trouver de ces ouvriers, en leur
assurant du travail pour quelque tems ; mais
plus difficilement quand on n'en a besoin que
pour un jour ou deux, parce qu'alors il faut les
chercher dans le voisinage.
On commence à Asylum à faire de la potasse ; on projette d'y faire de la bierre. Un
moulin à scie et un à grains, s'établissent au
Loval-sock.
Tel est le tableau succinct de l'état actuel
de cet intéressant établissement. Ce tableau
ne sera plus ressemblant l'année prochaine : à
l'époque et dans la situation où est cette petite
colonie, elle doit rapidement tomber , ou prospérer promptement.. Espérons que ses grands ( 170)
succès la rendront bientôt méconnaissable. Cet
espoir est dans l'ordre des probabilités.
Route d'Asylum à Tioga. Shesheguen.
Nous étions arrivés à Asylum pour n'y rester que quatre jours. Le plaisir d'être chez
M. et Mad. de Blacons , l'intérêt de voir et de
connaître à fond cet établissement dans son
état actuel, et dans toutes ses possibilités de
succès ; enfin la .bonne réception que nous
avons éprouvée de tous les habitans d'Asylum,
nous avaient déterminés à y rester quatre jours
de plus , et nous y en sommes restés douze :
enfin nous sommes parti le mardi 2 juin.
MM. de Blacons et du Petit-Th ouars se sont
joints à notre caravane; le second, faisant la
route à pied, était parti la veille. La route
d'Asylum à Tioga est, comme les autres, toujours dans les bois ; nous avons pris celle de
la rive droite ; elle a l'avantage de ne traverser
la rivière qu'une fois ; cette route par fois mauvaise , boueuse, pierreuse, quelquefois très-
bonne , généralement passable, est souvent
très-difficile à trouver. Les aspects piquans y
sont rares : la Susquehannah qu'on ne rencontre que trois fois dans ce trajet, coule ,
saomme dans le reste de son cours, entre deux ( i7i )
rangs de montagnes, qui la serrent toujours
au moins d'un côté , et qui s'ouvrent de tems
en tems à des plaines plus ou moins profondes,
mais jamais bien étendues.
Nous nous sommes arrêtés, pour faire rafraîchir nos chevaux, chez Salomon Tracy, ■
établi sur une ferme de 5oo acres, dont trente
seulement sont cleared ; cette ferme, qui appartient au village appelé Old - Shesheguen ,
est habitée par un homme venu, il y a cinq
ans, du comté d'Orange clans l'État de New-
Yorck, voulant aujourd'hui aller s'établir dans
la Genessée , et désirant, par conséquent,
vendre sa plantation qu'il tient sur les titres du
Connecticut. Hen voudrait, dit-il, 53go dollars , c'est-à-dire d'environ 10 dollars et trois
quarts l'acre. Un autre propriétaire , chez qui
nous nous sommes arrêtés pour demander le
chemin , nous a communiqué le même-projet,
nous prenant pour des acheteurs de terres ; il
a 3oo acres, dont 60 cleared, deux moulins ,
l'un à scie, l'autre à grains, et veut vendre
2600 dollards ; estimant à i3oo dollars les deux
moulins ; c'est 8 dollars deux tiers l'acre.
L'agriculture est là ce«qu'elle est dans toutes
-les autres parties de la Pensylvanie ; plus mauvaise encore , parce que ce sont des établisse-
mens commençans , où la terre rapporte près- (   172)
que sans culture , et où les propriétaires, déjà
peu confians dans leurs possessions, ont tant
de choses à faire , et si peu de fonds à verses»
d'avance sur les terres,  qu'ils se donnent à
peine le tems de labourer. Ils se servent de
bœufs à cet usage ; ces bœufs s'achètent 70
dollars le couple; le bled un dollar le boisseau»
le seigle quatre schellings ; l'avoine deux schelS
lings six pences.
Deux écoles sont établies dans les environ»
de ce village ; l'une et l'autre sont tenues par
des femmes; elles y enseignent à lire et à coudre : la lecture est donc la seule instruction
que les garçons y reçoivent. Ces écoles ne sont
soutenues que sur les cinq schellings payés ;
par quartier, pour chaque enfant qu'on y envoie. Leur instruction est sans doute très-in-
siiffisante ; mais enfin ce sont des écoles, et
elles sont jusqu'ici très-peu communes en Pensylvanie.
Il n'y a point d'édifice consacré au culte divin dans les environs ; ceux qui veulent prier
se rassemblent dans des maisons particulières,
et payent annuellement un ministre qui les
prêche : on dit qu'il est peu suivi, et par conséquent mal payé. Les familles méthodistes
sont les plus nombreuses dans ce canton.
De l'autre côté de la rivière est le New- ( 175)
Shesheguen, petite ville assez jolie , réunissant une douzaine de maisons en logs et planches menuisées ; elle est dans une plaine très-
agréable; c'est-là qu'est établi le juge de paix
du canton, le chirurgien , le store, le ministre;
enfin tout ce qui , dans ce pays, habite les
villes de préférence. De Old-Shesheguen à
Tioga, le chemin, qu'on nous avait dit très-
mauvais , est fort bon ; les habitations sont
beaucoup plus rapprochées. Tioga est le point
où la rivière de ce nom se jette dans la Susquehannah. La ville , ou plutôt les huit à dix maisons que l'on appelle ville , sont bâties à deux
milles en arriére de la pointe : la position en
est jolie. Les montagnes qui bordent la Susquehannah sont moins rapprochées que dans
toutes les parties de son cours que nous avons
déjà vues. Le terrein derrière Tioga est uni
dans une étendue de plus de trois milles ; la
terre y est bonne, et la position de cette ville
l'appelle à devenir considérable, quand les terreins qui sont sur les bords des deux rivières
seront cultivés et peuplés. Cependant aucune
source n'arrose son terrein, ni celui jusqu'où
elle peut s'étendre ; c'est uniquement par des
puits qu'on peut s'y procurer de l'eau, quand
on ne va pas la chercher à la rivière ; et là,
comme dans les puits,. elle n'est pas bonne. ( 174 )
Le prix des terrés autour de la ville est de
8 dollars l'acre , dans la proportion de 5oà^H
cleared sur une totalité de trois cents. Les lots
dans la ville sont de huit toises de front sur
vingt cinq de profondeur ; ils se vendent vingt
dollars. Le bled s'y vend sept schellings six
pences le boisseau ; le seigle six ; l'avoine de
trois à quatre. A quelques cerfs près que l'on
apporte de tems en tems à Tioga, on n'y a
presque jamais mangé de viande fraîche depuis
l'automne dernier.
Les marchands de cette ville font un petit
commerce d'étoupes , qu'ils tirent des pays
d'en haut de la rivière, et qu'ils envoieng^B
Philadelphie par la voie de Middletown. On
■ nous a assuré que les stores d'Asylum faisaient
grand tort à ceux de Tioga, et notre compagnon' , teneur de store d'Asylum, a entendu
cette plainte avec complaisance.
Il y avait, l'année dernière „ trois tavernes
à Tioga ; il n'y en a plus qu'une ; nous l'avons
trouvée pleine de voyageurs , presque tous
allant s'établir près des lacs, et venant des
Jerseys , de la Pensylvanie, ou de l'État de
New-Yorck. Après un souper exigu, il a fallu
nous partager les deux seuls lits dont on pouvait disposer en notre faveur; les draps qui
• avaient déjà servi à trois ou quatre voyageurs, ( 175)
étaient propres, au dire de la dame de la taverne , et on les appelle ainsi à-peu-près dans
toutes les tavernes d'Amérique, quand ils n'ont
pas servi davantage. Mais alors on y peut coucher même en bottes, liberté dont ont profité
ceux de nous, qui n'ont pas, comme moi,
préféré de coucher dans une couverture sur le
plancher. rJÊÉ|i8J*r
Route à Newtown.
Mercredi 3 juin. — Notre caravanne est,
comme je l'ai dit , composée de quatre personnes, dont une à pied (M. duPetit-Thouars)
que nous nous sommes promis de soulager
. alternativement de nos chevaux, en marchant
nous-mêmes un peu.
C'est à Tioga que nous avons quitté la Susquehannah ; nous la suivions depuis plus de
deux cents cinquante milles, et la branche
que nous avons abandonnée, a sa source deux
cents milles plus loin encore , près de la rivière
des Mohawks. Cette rivière de Susquehannah
est , dans tout son cours , le débouché d'un
vaste pays appelé à la fertilité , et que sa
navigation, qui va jusqu'à la Chésapeak , rendra plus riche encore. Mais il faut que. tous
les  rapides qui obstruent  son lit disparais-
1 sent ; jusques-là les denrées ne peuvent s'yË
transporter qu'en petits bateaux, qui, dans le™
tems même des plus fortes eaux , ont peine
à passer sur les rapides. Elles se transportent»
aussi en radeaux, formés de troncs liés les.'uhiH
auprès des autres , et couverts de planches»
Ces radeaux ayant beaucoup de surface, pren- I
nent peu d'eau , et se chargent souvent des»
denrées pour les pays d'en bas. Les bateaux , |
et les radeaux, rencontrent quelquefois dans I
leur navigation des obstacles qu'ils ne peuvent !
surmonter. Très-souvent ils éprouvent des ava-1
ries. Souvent même ils se brisent absolument,
et le nombre des hommes , et sur-tout de»
bateaux qui se perdent sur la Susquehannah,
est considérable.
A quatre milles de Tioga se termine l'Éta*»
de Pensylvanie , et là commence celui de
New-Yorck , et avec lui une nouvelle monnaie. Le dollars y vaut huit schellings. Cette
division est beaucoup plus commode que celle
de Pensylvanie, où il n'en vaut que sept et
demi.
Prés de la limite dé l'État de Pensylvanie , et aux bords de la rivière Tioga, s'élève
une montagne en pain de sucre, sur laquelle
on voit les vestiges d'une ligne de retranche-
mens, qu'on appelle dans le pays les fortifications ( l77 )
ications Espagnoles, et qui sont probablement
des restes des fortifications françaises faites
contre les Indiens, du tems de M. de Monville;
on ne voit plus qu'une élévation de terre coupée à pic , qui, toute couverte qu'elle est
d'herbes et de broussailles, indique encore
assez distinctement les restes d'un parapet et
d'un fossé.
Nous nous sommes arrêtés pour déjeûner à
douze milles de Tioga , chez Warren , propriétaire établi depuis quatre années le long
de la rivière ; il a 570 acres , dont 5o cleared,
le reste pierreux, montueux , mauvais. Le
bled se vend un dollar, l'avoine trois schellings
six pences , le seigle cinq schellings le bô*is-
seau. La plus grande partie de sa culture est
en prairie faite de thimothy et de trèfle blanc,
semés en automne. Ces prairies durent trois
à quatre ans , après quoi il sème du bled,
puis remet ses terres en prairies. Jamais il ne
sème d'avoine avec le trèfle. Ses bestiaux sont
bien soignés , et ses moutons assez beaux ;
leur toison pèse de quatre à cinq liv. et se vend
4 schellings la livre , l'une dans l'autre. Il y a
trois ans que Warren a payé cette ferme neuf
cents dollars ; il en demande aujourd'hui deux
mille cinq cents.
Il y a dans les environs une  école outres
Tome ï. M ( ,78)
enfans sont reçus pendant l'hiver en payant*
un dollar par quartier.
Le chemin de Tioga à Painted-post, est
presque toujours  sur  le  bord  de la rivière
Tioga, large comme l'Oise à son embouchure,
coulant rapidement, d'une eau claire ,  dans \
un pays plus ouvert et sur-tout plus riant que*j
celui où coule la Susquehannah.
Nous avons dîné à Newtown, ville établie!]
depuis sept ans sur les bords du Tioga : les] -
Indiens occupaient ces terres jusqu'alors. Cette
ville est aujourd'hui la capitale du comté de
Tioga ; le township de Newtown est composé
de 20,000 acres vendus par l'État de New-
Yorck pour dix-huit pences l'acre, et se vendant aujourd'hui au moins cinq à six dollars:
il est des parties qui se vendent de vingt quatre
à vingt-six. La terre n'est remarquablement
bonne qu'auprès de la rivière^ La plaine où est
situé Newtown est grande, couverte de prairies ; bien peu de bois sont abattus dans le reste
de ces 20,000 acres. On nous assure cependant que de nouveaux settlers y arrivent en"
abondance. Une quinzaine de maisons composent toute la ville, et la très-grande majorité
d'entr'elles sont des tavernes ou des stores.
Nous avons rencontré à Newtown le colonel
'St/irreb , et nous avons fait route avec lui ( *79 )
Jusqu'à sa maison, distante de huit milles de
la ville. C'est un irlandais arrivé depuis long-
tems en Amérique; il est propriétaire d'environ
i3oo acres , dont cent à-peu-près défrichés par
lui ; six cents autres ont été dépouillés de leurs
bois par les Indiens, qui n'ont abandonné que
depuis six ans la partie qu'il habite. Il y est
lui-même établi depuis sept ; il a vécu deux
années entières entouré d'Indiens , et assure
qu'il n'a jamais eu qu'à se louer d'eux. C'est
en mettant le feu à tous les arbres à la fois ,
que les Indiens éclaircissent un terrein. Les
arbres sont détruits, mais des broussailles repoussent, et il faut faire encore le petit travail
de les arracher avant de mettre le sol en valeur.
la ferme du colonel Starret paraît bien tenue ;
il nous a dit que ses terres étaient meilleures
qu'aucunes de celles qui l'avoisinent ; qu'elles
produisent quarante boisseaux de bled par
acre ; soixante boisseaux de maïs ; que ses
prés lui donnent quatre milliers de foin. Il laboure avec des bœufs , et ses bœufs soht d'une
belle espèce. Il parait labourer plus profondément que je ne l'avais encore vu en Amérique,
il dit avoir des charrues de toute espèce. Il
n'a pas de moutons, à cause des loups , qui
abondent dans ces pays nouvellement défrichés. Ses vaches sont belles ; il a un jennQ
Ma ( i8o)
jtaureau , né d'une belle vache qu'il a achet?»
du squire Waller, à Muncy , sur la branch»
ouest de la Susquehannah. Ce taureau est eu
effet beau ; son père est de race anglaise. La
vache pleine lui a coûté 32 dollars. Il engraiss.»
des bœufs de ses élèves. L'hiver dure ici six
mois pleins ; il garde alors ses vaches et ses
. bœufs dans des écuries. Ilénterre ses turneps»
qu'il ramasse au niois de novembre, en nourrit son bétail, auquel il donne aussi du foin
et du maïs.
Le prix du bled dans   le canton est d'un
. dollar ; celui du seigle cinq schellings , de
l'avoine trois. Les ouvriers sont difficiles à
trouver. M. Starret dit qu'il les paieun dolla»
par jour sans les nourrir. Il a deux distilleries»
une à sa ferme et une à Newtown. L'une et
l'autre font ensemble 2000 gallons de whiskey.
M. Starret dit qu'il n'en fait que deux, où
deux et demi par boisseau de seigle, et que
cette eau-de-vie n'est'pas bonne quand on en
tire une plus grande quantité de cette même
proportion de grains. Il le vend un dollar le
gallon, tandis que, d'après les informations
que nous avions prises jusqu'ici, le whiskey se
vend seulement cinq schellings, le boisseau de
seigle en produisant trois gallons. Il est probable ^ d'après, ce que nous avons entend^ ( i8i )
dire de M. Starret, que c'est pour vendre son
whiskey plus cher qu'il dit en faire moins. Il
paie 170 dollars par an les ouvriers de sa distillerie. Le colonel Starret nous a raconté qu'il
vaulait vendre sa ferme , mais qu'il n'était
pas content du prix de 10,000 dollars qu'on
lui en offrait ; qu'il voulait habiter Newtown ;
il nous a fait entendre qu'il était fort riche ;
cependant le soir même, chez le squire Mac-
Cor nick , on nous a dit que ce prétendu
colonel uétait point colonel, que ses terres,
qu'il nous avait dit avoir acheté de l'État de
New-Yorck à dix - huit pences , il les tenait
au prix de deux dollars d'un particulier , auquel il ne les avait pas payées ; qu'il était près
d'être éconduit s'il ne s'acquittait pas dans le
court délai qui lui restait. Ainsi, cet homme
en apparence si franc , si bon , n'est peut être
réellement qu'un charlatan, ou qu'un homme
qui , nous prenant pour des acheteurs de
terres, a voulu nous en faire accroire.
Le squire Mac-Cornick , chez qui nous
avons couché, est aussi fermier et tient taverne ; mais de ces tavernes où l'on ne trouve
ni foin pour les chevaux , ni rien à manger ,
ni lits en suffisance. Les chevaux ont été mis
à la pâture , nous avons eu du vieux lard et
du café à souper , et deux lits à partager entre ( i8a)
nous quatre , encore étaient-ce les lits de ïa
famille, avec les draps qui leur servaient depuis quelque-tems, et qui devaient leur ser-.
vir long - tèms encore.   Nous avons partagéï|
M. de Blacons et moi, celui du maître de lai
maison ; nous y sommes entrés avec dégoût ,'|
quoique habillés ; mais   la fatigue a prévalu J
sur la double répugnance et de coucher deux 1
et d'être dans de tels draps.
Le tems du souper s'est passé , comme à
l'ordinaire , en informations ,  et nous   avons I
appris que le squirre Mac-Cornick avait acheté,
ses terres il y a quatre ans,  à dix scheDings :
six pences ,  de MM. Phips et Garum, qu'il
ne les donnerait pas aujourd'hui pour trois dollars ; qu'il est possesseur d'environ. 3ooo acres,  '
dont cent cinquante en rapport, sans compter ;
quarante brûlés par les Indiens ;   que le pro-
. duit de ses terres est trente boisseaux en bled , 1
cinquante en maïs, et jusqu'à 4oo boisseaux I
de pommes de terres par acre. Il entretient
une cinquantaine de moutons d'une espèce
médiocre , d'une laine commune. Il semble
connaître et priser l'avantage d'un bon troupeau , plus qu'aucun américain que j'aie vu
encore ; il a vingt-trois vaches assez belles ,
un taureau médiocre , et deux paires de bœufs
très-beaux," dont il a refusé cent dollars la ( i83)
paire. Les loups lui ont déjà enlevé .quelques"
moutons , mais il se confie à l'avenir sur plusieurs gros chiens qu'il s'est procurés ; cependant, il se croit obligé de ramener tous les soirs
le troupeau à l'étable, et n'est pas dégoûté par
cette nécessité du projet d'en élever un nombre considérable. Le squire Mac-Cornick est
établi depuis si peu de tems sur cette propriété , que quelqu'intelligent qu'il paraisse ,
il ne peut donner avec aucune certitude les
résultats du ménagement de sa ferme. Cet
homme, pensylvanien de naissance, fils d'irlandais , a été en Angleterre, en Irlande , en
Ecosse , en France, en Suisse ; il a été officier
au service anglais , au moins le dit-il, sans
pourtant nommer le régiment où il a servi.
C'est un homme d'une bonne conversation ,
sachant bien ce qu'il sait, prêt à répondre ,
obligeant, modeste , parlant avec sagesse et
souvent avec finesse. Il parait connaître très-
bien les loix et les intérêts de son pays ; il est
père d'une nombreuse famille , qui commence
à l'aider dans ses travaux.
Tous les prix sont ici plus élevés, à l'exception de celui du bled , qu'à Asylum , qu'à
Tioga , qu'à Newtown même. La cherté des
transports en est la cause ; telle est au moins
l'excuse que nous a donné le squire Mac-Cor-
M 4 ( Il )
nick , pour la cherté de son mémoire,  qu»
ne nous a pas paru proportionné, à notre frugalité nécessitée.
L'État de New-Yorck n'impose aucune taxe
pour les dépenses du gouvernement. Les propriétés n'y sont taxées que pour les dépenf|M
des comtés et des township. Les terres ou sari™
bois , ou nouvellement en culture , n'y paienj»
encore aucune imposition ;   celles ancienne»
ment cultivées sont les seules taxées. Les ch©J
vaux, les bœufs , le bétail de toute espèce»
le sont pour  les taxes du comté.  Tous cel»
genres de propriété sont estimés par deS inspecteurs , et taxés d'après cette estimation paB
les assesseurs , selon  les besoins du comté.
Mais ces taxes sont extrêmement faibles. J'ai»
rai occasion d'en parler avec plus de détaih- mB
squire Mac-Cornick a payé l'an dernier quat^B
dollars et demi pour toutes les impositions de
ses propriétés..
La loi de New-Yorck ordonne la taxe pour
les pauvres dans les townships , où il y en a;
jusqu'ici dans ces nouveaux pays il ne s'en
trouve que très-peu. L'habitation du squire
Mac - Cornick dépend du comté d'Ontario ,
où ce genre de taxe a lieu. Dans le comté de
Tioga il n'y en a pas'. Toutes les dépenses
communes , construction de prisons , cour de ( m i
justice , etc. , sont faites par souscription.'
Les écoles sont très-distantes ; elles ne se
tiennent qu'en hyver , et coûtent un dollar
par quartier pour chaque enfant ; il y peut
apprendre à lire et à écrire ; mais dans ces
bois , encore si mal habités , les maîtres sont
presque tous mauvais et peu soigneux. Aucune église n'esj construite , des peuples de
toutes religions habitent ces nouvelles terres ,
et de quelques sectes qu'ils soient, ils sont
en général peu désireux de culte.
Dans le trajet de Newtown , et particulièrement de chez M. Starret chez Mac-Cor-
nick, les terres sont bonnes, couvertes, quand
elles ne sont pas défrichées, de beaux pins et
de chênes ; mais un grand nombre d'elles
ont été brûlées par les Indiens, et rapportent
une très-belle herbe naturelle.
Route à Painted-post.
De chez Mac-Cornick à Painted-post, la
même nature de terres continue , mais les habitations y sont si rares , que l'on est douze
milles dans les bois sans en trouver une seule.
Le terrein est généralement plat et sujet aux
innondations par le débordement des creeks,
et par celui de la rivière de Tioga, En dé-
I ( i86 )
cembre 1794» l'eau s'est élevée à une hauteur
dont on n'avait jamais vu d'exemple , telle que
quinze et jusqu'à dix-neuf pieds au-dessus
du niveau qu'elle tient ordinairem enj»n été.
Le fait nous a été assuré à Painted-post par le
capitaine Starber, qui tient taverne, et qui
a pu mesurer cette crue 'par son puits. Ce
débordement extraordinaire a détruit une
grande quantité de clôtures.
Painted - post où nous avons déjeûné le
jeudi 4 juin à six milles de notre couchée , est
le chef-lieu du township , et tient son nom
d'un poteau taillé et peint par les Indiens,
qui est encore sur pied. Les premiers habitans
s'y sont établis ii y a quatre ans. Dix à douze
petites maisons composent à présent cette
ville. La vente des terres y a été faite aussi par
l'État de New-Yorck. Les terres sont bonnes ,
sur-tout dans l'emplacement de la ville , où
elles se vendent quinze à dix-huit dollars
l'acre. Les bois sont remplis de rosiers , de
pommiers , de pruniers et de vignes sauvages ;
on y voit peu d'érables à sucre. Le sucre y
a été vendu un schelling la livre au commencement du printems. Le prix du bled y est de
sept schellings, du maïs quatre , de l'avoine
trois, du seigle quatre schellings six pences ,
du foin six pounds le millier ,   mais on en (i87)
vend peu , et seulement au cœur de l'hyver.i
Les vaches y valent de dix-huit à vingt-einq
t dollars , la paire de bœufs soixante-quinze
dollars ; les moutons seize à vingt schellings ;
la laine quatre schellings la livre ; le prix des
ouvriers est de quatre schellings par jour ou
dix dollars par mois, ou six schellings sans
nourriture. Les servantes gagnent six schellings
par semaine. La quantité des terres sans au»
cune culture est très-considérable dans cette
partie, où cependant on assure que les immigrations arrivent de toutes parts.
Route de Painted-post à Bath et
à Friends-mill.
Dans notre route de Painted-post à Bath,
nous avons rencontré plusieurs familles quittant leurs habitations pour en aller chercher d'autres. La direction de ces démena^
gemens est généralement des pays plus anciens aux pays plus nouveaux. Le goût de la
propriété est encore peu connu chez les Américains. Le sol où ils sont nés, celui même
qu'ils ont défriché n'est pas plus pour eux
que tout autre sol. Ils vivent simplement, frugalement par-tout ; leurs relations se bornent ( i88 )
à leur famille , qu'ils emmènent avec eux.»
ils trouvent par-tout du whiskey et du porc
salé, et le goût des défrichemens est pour eux
une passion , indépendamment du profit qu'ia»
trouvent en vendant des habitations , ou en
tièrement cultivées ,  ou dans un  éta
que;
]_
conque de défrichement pour, en acheter un»
toute brute à quelques centaines de milles plu»
loin.
Parmi un grand nombre d'émigrations que
nous avons vues dans cette journée., nous en
avons trouvé une très-nombreuse  venant de
Niagara, sous la domination anglaise, et allant; à la Caroline du sud. C'était des Pen-
sylvaniens du  côté de  Pittsburg , qui attiré»
il y a deux ans par la promesse du gouverneur Simcoë , de donner  gratuitement  aux»
émigrés des terres appartenantes au roi d'AnS
gleterre ,  et d'y ajouter de grands encoura-^»
gemens pour les  mettre en  valeur , ne s'v
étaient pas trouvés aussi bien qu'ils rayaient»
espéré , avaient  été tourmentés de la fièvre ,
et quittaient ces étabîissemens en maudissant
les frais et les peines qu'il leur avaient coûtlM
Le chemin de Painted-post à Bath est
comme le précédent au milieu des bois. Des
montées et des descentes continuelles , surtout après avoir atteint le creek Connectêon,. .( iSg )
qui se jette dans la rivière Tioga, prés de Pain-"
ted-post. Ce chemin fait par le capitaine Williamson, dans la vue de donner à ses terres
un débouché vers la branche ouest de la
Susquehannah, n'est qu'un éclairci en ligne
droite dans les bois. Les arbres abattus sont
par-tout tirés hors de la route , mais les racines y existent, et tout cela fait un chemin
bien mauvais , bien boueux , bien fangeux,
tel enfin qu'au milieu de juin on ue peut pas
trotter dans la moitié de son cours. A un
mille et demi de Bath on trouve un petit
lac d'environ deux milles de tour , il est encore dans les bois ; bientôt après on rencontre les marais qui conduisent à Bath,
chef-lieu de l'établissement du capitaine Williamson , dont j'aurai occasion de parler, et
lieu de sa résidence ordinaire.
Le capitaine était à Canandarguè, ou comme
juge il tenait la cour ; mais il en était attendu
deux jours après. Le capitaine Williamson est
.trop intéressant à voir et à connaître pour que
nous n'ayons pas dû changer nos projets, de
r manière à ne le pas manquer. Nous avons en
conséquence pris le parti d'aller faire une
excursion vers les petits lacs pour revenir dans
trois jours à Bath, où nous le trouverons de
I retour. ( 19° )
Nous sommes donc partis sans bagage le
Vendredi 4 : M. Guillemard ayant le bon procédé de laisser son domestique à Bath pour
donner son cheval à M. du Petit -Thouars.
Cette journée de trente-cinq milles au milieu
des bois ne présente rien d'intéressant; nous
n'avons pas rencontré dans tout ce trajet six
habitations , et elles sont toutes dans la première moitié de la route. Depuis la maison d'un
nommé Boys jusqu'à Friends-mill, c'est-à-dire
dans le cours de dix-huit milles, il n'y en a pas
une seule. A huit milles de Bath on apperçoit le
lac Crooked, mais on n'en approche que près
de la maison de ce Bc3rs, prétendue taverne, où
l'on ne trouve ni œufs, ni beurre , ni foin , ni
avoine. Le lac Crooked est ainsi appelé pour
ses formes crochues ; il coule doucement du sud
au nord, au milieu de montagnes peu élevées,
aussi semblables entr'elles par leurs formes que
par les bois qui les couvrent. Je n'ai jamais
vu de pays plus arrosé que le trajet de dix-
huit milles de chez Boys à Friends-mill. Beaucoup de ces ruisseaux sont peu abondans dans
cette saison de l'année , mais sans cesse nous
avons rencontré les indications de torrens ,
qui par leurs excavations, les larges pierres
et les arbres qu'ils ont entraînés semblent devoir être très-rapides, Le chemin toujours le ( i9i )
long du lac, n'est qu'un sentier, souvent difficile à retrouver, passant au milieu des rocs ,
des arbres renversés , des broussailles, enfin
un des plus désagréables que l'on puisse rencontrer. Les bois sont de la plus grande beauté
et dénotent le meilleur terrein que nous ayons
peut-être encore vu.
Les montagnes s'applatissent vers le haut du
lac, et se terminent en collines peu élevées ;
elles indiquent par leurs formes que nous approchons d'un de ces grands plateaux qui divisent cette énorme quantité d'eau dont l'Amérique est arrosée. Les plaines s'étendent,
et le pays change tout-à-fait d'aspect, quoique
sa parure soit toujours la même. Toutes les
terres que nous avons parcourues appartiennent au capitaine Williamson, chéri et célébré
dans ce pays de tout ce qu'on v rencontre.
Enfin après une journée laborieuse commencée tard par l'amour d'un de nos compagnons pour le sommeil, allongée parla chute,
heureusement sans accident d'un autre , nous
sommes arrivés à l'entrée de la nuit à Friends-
mill. La taverne , composée de deux chambres, était déjà pleine. Des hommes venant
d'acheter des terres au grand Sodus, et l'agent
de M. Williamson qui les avait vendues , for-
loaient la compagnie qui nous  y avait de»
1 I *9a )
avancé. Après un souper à l'américaine, café j»
jambon frit, nous nous sommes couchés tous
dans la même chambre , deux lits pour dix
personnes , c'est-à-dire quatre dans deux ; les
autres sur de la paille et dans leurs couvertures , ce qui, quoique j'aie eu l'honneur d'une
moitié de lit, est la manière préférable de reposer , quand on n'a pas un lit propre pour
soi seul.
Gemaima.
Friends-mill, est une  petite réunion   de
maisons, qui tire son nom de l'établissemen»
des Friends ou Quakers. Il se trouve vers le
centre de ce qu'on appelle le settlement des
Quakers.
Une certaine • Gemaima Willkinson , de
la société des Quakers, née à Rhode-island,
montrant assez de zèle dans sa religion poujM
avoir été admise dès l'âge de vingt ans dans
les assemblées que tient cette société touteH
les semaines , tous les mois et tous les trois
mois pour régler les affaires de leur église , et
inspecter la conduite des frères , se crut appelée à une plus haute destinée , et forma le
projet de devenir chef de secte.
Un jour dans une longue et dangereuse maladie ( ï93 )
ladie elle eut ou feignit d'avoir une léthargie,
telle que ses parens la crurent morte. Elle
était depuis plusieurs heures dans cet état ;
on se préparait à l'enterrer , lorsqu'elle se
leva brusquement sur son séant , demanda
des habits , se dit ressussitée et avoir abandonné dans ce dernier accès tout ce qu'elle
avait de substance matérielle, n'en être sortie
qu'avec la spirituelle, que comme une essence
divine, se rendit à la prochaine assemblée, y
parla en inspirée , et se fit dès-lors quelques
sectaires.
Bientôt désapprouvant quelques formes de
la religion quaker , d'autres disent se montrant infiniment tory au commencement de
la guerre de la révolution, et favorisant ainsi
le parti anglais sous le prétexte de parler contre la guerre d'après la doctrine des amis , elle
fut admonestée dans une assemblée ; c'est tout
ce qu'elle voulait. Elle continua ses sermons
et sa conduite , fut chassée des assemblées,
. ce qu'elle désirait plus particulièrement encore, et alors sous le prétexte de la persécution , elle se fit des amis , prêcha hautement l'abolition des assemblées de censure,
la réforme du gouvernement de l'église , la
liberté pour chacun de prêcher à sa volonté
sans s'astreindre à en demander la permis-*
Tome I. N
II ( 194)
sion , etc. Elle eut des prosélites , mais aussi
des ennemis dans tout ce qui était réellement»
quaker, attaché aux formes anciennes de la I
religion ;  elle fut donc  mal reçue à New-^
Yorck et à Philadelphie.
Par - tout où elle alla les quakers la virent
avec une  sorte  d'inquiétude ,   la traitèrent
comme une ennemie de la religion ; tout ce I
qui n'était pas quaker la regardait comme une!
folle. Elle appela cette disposition des esprits
persécution ; encore une fois elle en avait
besoin ; ses amis s'en accrurent, et quand elle
fut sûre d'en avoir un assez grand nombre, I
disposé à fe. suivre . elle leur proposa de fuir
ces lieux d'intolérance  ,   et d'aller s'établir
dans  une place où ils pussent suivre tranquillement leur culte ,  dégagé de la s tupi de
inquisition que la malice des hommes y avait
introduit  contre la volonté de Dieu.
Les environs du lac Seneca et du lac CroéËÊ
ked furent choisis pour cet établissement; la
compagnie*, de New-Yorck, qui avait acheté
ces terrés des Indiens, traita avec ces quaker»
réformés. Elle leur assura trois divisioné/enwH
cune  de six milles quarrés ;  elles  devaient
composer  trois   townships ,   que   GemainïÊÊ
appela dans l'instant Jerusalem. Trente familles y vinrent avec elle ; elle en attendait trois ou quatre cents autres ; dont une vingtaine seulement arrivèrent ; et cette société
éparpillée dans les trois townships , qu'elle
croyait remplir, ne composa pas une population suffisante pour le quart d'un seul ; le
prestige était déjà affaibli par l'absence de Gemaima ; et avec lui s'était évanoui le zèle d'aller
peupler cette nouvelle terre sainte.
Nous avons vue cette Gemaima, nous avons
été à son meeting, il se tient dans sa maison ;
nous l'avons trouvée remplie par une trentaine
d'hommes, de femmes , d'enfans. Gemaima
était debout à la porte de la chambre où
elle couche, un tapis sous ses pieds, un fauteuil derrière elle ', vêtue d'une espèce de
robe-de-chambre d'homme, blanche, une
veste d'homme, et un jupon de la même couleur ; ses cheveux noirs, coupés courts, peignés avec soin, plats, seulement trois espèces
de boucles par derrière ; un coi d'homme et
une cravatte de soie blanche nouée avec une
négligence affectée; elle prêchait avec plus
de facilité au moins dans l'élocution que les
autres quakers que j'ai entendus ; mais les
mêmes répétitions, les mêmes phrases de mort,
de péché, de repentance. C'est une femme,
dit-on, de quarante ans; elle semble n'en
avoir que trente ; d'une stature moyenne, d'une
I ( 196 )
belle figure, d'une grande fraîcheur; de belief
dents, de beaux yeux. Elle étudie ses mou-
vemens en préchant, veut paraître simple ,'
mais semble étudiée. Auprès d'elle dans sa
chambre était son amie miss Rachel MillerÇÈ
fille de vingt-huit à trente ans, Sa sectatrice J
son admiratrice, sa dévouée. C'est en son non^l
que s'achettent toutes les terres dont jouit
Gemaima, et qui sont dues à la séduction, à
l'influence qu'elle exerce sur l'esprit de ses;
sectaires, à son adresse à les capter.
Gemaima , ou plutôt Xamie ( c'est ainsi
qu'on l'appelle ) parle pauvreté, renoncement?
aux biens de ce monde. Quand on lui pari»
de sa maison, elle dit a c'est la maison où j e
*> loge 33. Cependant, cette maison , toute;,
construite qu'elle est de troncs d'arbres, est
aussi bonne, aussi bien arrangée qu'elle puiss»
l'être ; sa chambre est propre avec recherche»
et est plus près de ressembler au boudoi»
d'une jolie femme qu'à la cellule d'une religieuse ; miroir, montre , fauteuil , bon lit»
bassinoire, écuelle d'argent ; son jardin bien
tenu, sa. spring-house (i) pleine de laït,'œH
(i) Petit bâtiment très-commun en Amérique , où la
lait, le beurre , la viande fraîche sont conservés. Il J
passe toujours un courant d'eau , ce qui le fait appeler
tpring-house ( maison de source ). ( >97 )
fromage, de beurre, de viande fraîche, et de
venaison.
L'hypocrisie se manifeste dans tous ses discours, dans ses actions, dans son maintien,
dans sa manière apprêtée de se servir de ses
yeux. Elle parle peu sans citer la bible,.sans
appeler à l'idée de la mort, à la nécessité de
se réconcilier avec Dieu ; et elle est haineuse
pour tout ce qui n'est pas sa secte , et elle
brouille les familles, et elle enlève les successions aux héritiers naturels , pour se les faire
donner, toujours sous le nom de sa compagne, qui reçoit tous les présens que lui apportent les fidèles pour soigner, pour entretenir
' cette respectable amie, 'qui toujours en communication avec Jesus-Christ, dont elle est
prophétesse, s'oublierait absolument si l'on
ne prenait soin d'elle. Le nombre de ses sectaires est infiniment diminué depuis quelque
tems. Un assez grand nombre de familles qui
l'ont suivie à Jérusalem ne sont plus ses dupes ;
quelques-unes cependant conservent encore
la même apparence ; d'autres ont rompu avec
elle, et s'en expliquent hautement ; mais celles
qui lui restent attachées, lui sont entièrement
dévouées. C'est la prophétesse, c'est un être
indéfinissable, ce n'est plus Gemaima Wilkinson , c'est un esprit qui a un nom parti»
N 5
m ( mi
cuîier, mais ce nom doit même être un secret pour tout ce qui n'est pas vrai croyant,
c'est l'amie, Xamie universelle. Six à sept^
filles, d'âge différent, toutes jeunes et jolies j
la servent à l'envi, pour avoir le bonheur d'approcher de cette essence divine. Ses champs,
ses jardins sont défrichés , labourés par des
amis qui quittent leur ouvrage , leurs propres
champs pour cultiver, soigner les siens ; et
l'amie universelle se laisse servir avec complaisance, les ravit par un mot de bonté, soigne
sa santé, sa fraîcheur, et attache d'autant plus
ses fidèles, qu'elle sait les tenir toujours à une
grande distance.
Après son sermon, elle nous a priés à dîner.
L'espoir de la voir de plus près, nous a déterminés à accepter ; nous ignorions qu'il
entre dans le rôle qu'elle s'est prescrit, de ne
manger avec personne ; elle nous a quittés et
a fermé sa chambre ; là, elle et son amie ont
mangé longuement un bon diner, dont il a
fallu attendre la fin pour avoir le nôtre. Ce
n'est que quand celui-ci, et un autre encore
qui lui a succédé sur la même table, ont été
finis, et quand la chambre a été balayée, que
le sanctuaire s'est rouvert.
Gemaima a reparu à la porte de sa chambre,
et assise dans un fauteuil elle a fait la con- ( 199 )
vérsation avec nous. Tant qu'il y a du monde
étranger chez elle, elle ne passe pas le seuiî
de cette chambre à coucher ; quand il n'y a
personne elle s'occupe avec activité de l'amélioration de la ferme de son amie. Aujourd'hui la maison était'pleine, nous étions dix
à diner ; dix autres ont dîné après nous ; autant ont dîné dans la cuisine. Nos assiettes ,
nos couverts, notre linge étaient propres et
recherchés ; une chère simple, mais meilleure
que nous n'en avions faites depuis notre départ de Philadelphie. De bonne viande fraîche,
de bons poudings, de bonne salade, un breuvage tout particulier , mais excellent, qui
nous arrivait avec abondance de la chambre
de Gemaima, où il était fabriqué ; grand .silence parmi les dîneurs , les yeux baissés ou
se levant au ciel, avec de gros soupirs d'extase , l'air qu'auraient des dévots s'ils dînaient
dans une église.
Uamie universelle quand elle a reparu
avait changé de vêtement ; sa robe étaifc.d'une-
jolie mdif&ine, mais coupée de même que
l'autre ; ses cheveux, ses sourcils étaient peignés de frais. Elle ne nous a parlé ni de notre
dîner, ni du regret de n'y être pas venue.
Toujours religieuse, toujours mystique, tou-
îours actrice, elle nous a parlé de la fin der--
,  N 4-
n '(   20O   )
niére, du bonheur d'être utile aux autres dans*
la voie du salut ; nous a fait lire une rapsodie
de prophéties attribuées faussement ou avec
vérité au docteur Love décapité dans le tems
de  Cromwell,   et où elle voit la révolution
française, la chute de la papauté, la fin dlB
monde prochaine. Comme nous avons témôjH
gné peu d'intérêt à cette conversation , elle
ne l'a pas poussée loin ; nous en avions d'ailleurs assez de cette mauvaise comédienne, de
qui nous avons empoTSê%ne idée bien arrêtée
de mépris. Elle ne peut séduire que ceux qtï»
veulent absolument l'être.   Ses actions sont
tellement en contradiction avec ses paroles ,
son maintien, son luxe (car elle en a unrffiÉW
en  comparaison de tout ce qui l'entoure à
cinquante milles à la ronde ) ; sa manière de
vivre, de s'habiller, si contrastante avec séM
sermons sur le mépris des choses humaines^
son soin d'aliéner les enfans sur qui elle influe, des parens qui veulent les préserver de
ses dangers, si opposé à la doctrine de paix
et d'amour universel, qu'elle prêche sans relâche, font qu'après le premier  moment de
curiosité, elle devient promptement dégoûtante, rtèr ^gt*^*;
Tant d'yeux, tant de bouches sont déjà ouvertes sur ses impostures , qu'il est difficile de ( aoi )
croire qu'elle puisse long-tems conserver des
prosélytes ; il lui en restera toujours assez
pour augmenter sa fortune déjà considérable
pour le pays qu'elle habite, pour vivre avec
aisance, abondance, recherche même à leurs
dépens. ïl semble que son ambition est aujourd'hui réduite à ce point matériel. Tant de
gens veulent être trompés et en ont encore besoin , que Gemaima choisissant ses prosélytes
particulièrement parmi les très-vieux et les
très-jeunes , quelques grossières que soient ses
impostures, elles auront toujours un certain
cours , ce qu'il lui en faudra pour suffire à ses
projets ; sauf si son discrédit s'étendait davantage, à changer de théâtre.
Elle voulait l'an dernier aller s'établir à
' XBableton-island sur le lac Ontario ; elle
avait l'agrément du gouvernement anglais,
qui, dit-elle, lui offrait une concession de
terres. On dit qu'elle empêche les filles de se
marier, et la chronique lui prête un intérêt
personnel pour celles qui l'entourent , dont
la dévotion est toujours disposée sans aucun
doute à se prêter aux volontés de l'amie universelle, qui leur paraissent des inspirations.
On assure cependant qu'elle a trouvé un être
masculin, qu'elle a jugé d'une essence assez
relevée pour y unir quelquefois la sienne. On
i I (   202   J
conte à ce sujet une petite anecdote, qui toute
gaillarde qu'elle soit, ne serait pas déplacée dans
l'ouvrage le plus sérieux, puisqu'elle fait complément de preuves à la fourberie des dévots.
Parmi les hommes qui. suivaient le plus ardemment Gemaima , était un squire Parker ,
établi auprès de chez elle ,• et demeurant encore près de Friends-mill ;.grand gaillard, bien
frais et bien découplé ; cet homme , toujours
à sa suite, se disait le prophète Elisée , et pensait , avec raison, aider à son imposture , en
prenant un accoutrement particulier : il se
vétissait d'une grande robe blanche, une ceinture, de grandes manches; de la même manière^
disait-il, que se vétissait le prophète dont il
était le double. Il était l'être privilégié, admis à
l'intimité de l'amie universelle. Un jour, dans
une des tournées que faisait cette divine amie ,
pour l'édification de son troupeau , une jeune
fille de quatorze ans, qui avait entendu dire à
l'amie que le Messie lui apparaissait souvent
dans son lit sous' différentes formes, qu'elle
s'entreteraaitfavec lui, se crut.une élue, d'être
admise à une vision béatifique , et jouit, dans
un silence religieux, dans une componction
profonde , des extases répétées dont le tout-
puissant J. C. ravissait l'amie universelle. Le
lendemain la pauvre enfant ne put contenir (203)
l'excès de sa vanité, et courut conter à ses
amies , qu'elle avait vu, dans le lit de l'amie ,
J. C. qui, disait-elle, ressemblait beaucoup
au prophète Elisée. Les amies ravies, et curieuses, demandèrent des détails que la pauvre
petite rendit avec beaucoup d'ingénuité.        •
On dit plus encore de Gemaima , et ce der*
nier trait nous le tenons d'un juge du confté-t
on dit qu'une fille qui logeait chez elle , a déposé , devant un juge de paix, qu'un jour,
avertie par les cris d'un enfant, elle $t&it
accourue , et avait vu la négresse de Gemaima , étouffer un enfant nouveau né, entre
deux matelats ; cette déposition existe. Le fait
est si horrible , qu'il ne pourrait pas être cru
d'une autre , que d'une prophétesse ; on ne
sait si cet enfant est ou le fruit d'un écart d'une
de ses filles d'honneur, ou celui d'une de ses
propres visions. Si l'on n'était arrêté, pour
ajouter foi à ce récit, que par le peu de suite
qu'a eu cette déposition , il faudrait savoir que
dans ces pays nouveaux, la justice est rare-!-
ment et difficilement rendue ; que personne
. n'a ou ne se croit intérêt à prendre les peines
nécessaires , pour 'faire poursuivre une telle
déposition, à laquelle encore dans tous les
pays du monde on échapperait très-aisément.
Comme les familles quakers n'ont pas rem- ( ao4 )
pli les trois townships arrhes par les premiers
settlers qui avaient follement suivi la prophétesse , les terres non habitées par les quakers ,
ont été rendues à la compagnie, qui les a revendues , et les revend continuellement encore
k qui veut, en acheter. Beaucoup de méthqa
distes, d'anglicans , d'anabaptistes, y sont établis ; cependant l'établissement conserve tou=
jours le nom de friends -settlement, (settlement des amis. ) Il y a jusqu'ici deux églises
de quakers établies ; et deux autres, une pour
les méthodistes , une autre pour les anabaptistes. Les terres , dans ce canton , semblent
de la meilleure qualité ; les lots des familles
quakers sont d'environ 5oo acres , plus ou
moins cleared; mais rapportant des bleds magnifiques.
Robinson.
Nous avons vu, avec plus de soin, la ferme
de Benedict Robinson, établie entre le lac
Seneca et Friends-mill. Ce Robinson est un des
quakers arrivés à la suite de l'amie universelle,
comme un de ses plus chauds sectaires ; il en
parle aujourd'hui avec une espèce d'embarras,
quoique dans des termes d'amitié ; mais sans
enthousiasme, sans la vanter, sans paraître ( 205 )
croire à tout ce qu'elle dit ; de manière enfin à
faire voir qu'il en est plus désabusé encore qu'il
ne l'exprime. Nous savions qu'il lui était resté
attaché , et la manière embarrassée dont il a
répondu aux premières questions que nous
lui avons faites sur elle, nous ont empêché de
les pousser plus loin.
Benedict Robinson est un homme sage ,
doux , obligeant ; il vit sur une ferme de cinq
cents acres , dont cent cinquante sont cleared,
et sur eux quatre-vingt en prairies de thymo-
thy semé avec du trèfle blanc ; il a acheté
ces terres de la compagnie de New-Yorck,
et les a payées cinq schellings l'acre ; elles valent aujourd'hui de trois à quatre dollars ; il a
environ trente-cinq têtes de bétail ; il se prépare à en avoir, avec le tems , une beaucoup
plus grande quantité, et tourne vers le commerce de bestiaux le plus grand produit de sa
ferme. Le terrein en paraît très-susceptible.
Ro.binson établi seulement depuis trois ans
sur sa ferme, n'a pu encore observer les différentes manières de cultiver , ni les productions
les plus analogues à son terrein ; et partage
d'ailleurs les préjugés de presque tous les fermiers américains. Il n'a pas encore labouré
sa terre, et se borne à la herser avec une
herse à dents de fer qui pénètrent de quatre (   206  )
pouces; c'est sur cette première égratignure
qu'il sème du bled ; mais jamais avant une ou
deuxrécoltes de pommes de terre, ou d'avoineM
la terre étant si forte, que si on la semait,
même en seigle,   après le premier défrichement, les épis s'élèveraient à une telle hauteur!»
et dans une telle épaisseur,   qu'ils seraien«
promptement versés. Il assure que l'expérience
ce tout le canton atteste cette vérité, d'ailleurs
très-probable.
Le bled semé sur le premier hersage donne
20 à 26 boisseaux ; en maïs les terres en donnent jusqu'à 60 ; le bled se sème plusieurs
années de suite , toujours sans labour, après
avoir hersé, et les produits sont les mêmes.
Plusieurs fermiers sèment de la même • manière depuis six ans, et ont les mêmes produits ;
le seigle donne aussi de 20 à 2.5 boisseaux ,
l'avoine 35; mais, encore une fois, le seigle
et le bled ne se sèment qu'après les premières
récoltes. Robinson dit qu'il a, par complaisance , labouré la moitié d'un champ où il a
semé du bled , et que la. partie qui n'avait été
que hersée, a rapporté plus que celle labourée :
cette assertion est si contraire à toute théorie,
même à l'expérience de ceux qui labourent,
qu'elle semble être plutôt l'effet du préjugé
que d'une observation bien réfléchie. Robinso» (   207   )
pense aussi que les arbres cernés, laissés morts
sur pied dans les défrichemens , loin de nuire
à la production des terres nouvelles , leur sont
avantageux, en ce qu'ils leur continuent, pens
dant quelques années, une sorte d'ombre qui
les empêche d'être trop promptement pénétrées par les rayons du soleil , qu'elles n'avaient jamais senti immédiatement, et auxquels elles ont besoin d'être accoutumées par
degrés. Cette opinion ressemble bien encore
à un préjugé qui sans doute tient lui-même
à l'impossibilité de faire autrement ; impossibilité que, dans tous les pays du monde,
on aime à colorer d'argumens et de doctrine.
Il est cependant possible que ces troncs ronv-
pent les vents, soutiennent les tiges du bled,
et les empêchent de verser.
On est effectivement étonné de voir comment les grains poussent dans ces champs r
couverts dans le même acre , de plus de deux
cents arbres morts : c'est une abondance de
gerbes , une grosseur d'épis vraiment surprenante.
L'hiver, dans cette partie du Genessée, dure
quatre à cinq mois ; les bestiaux sont nourris
en foin et en paille , mais laissés toujours
dehors. Robinson les tenait d'abord à l'écurie ;
l'expérience des deux dernières années lui a (208)
montré qu'en les laissant sans abri , ils s'en-*
tretenaient mieux, et consommaient moins de
nourriture sèche , que l'on leur répand cependant toujours dans la cour. Les prodùitiM
de la ferme sont donc  des grains , du fromage   et du beurre ;  le foin  se consomme»
presqu'en entier chez lui ; la récolte en est
d'environ  trois milliers par acre , indépen-;»
damment de la  nourriture  que les  prairies
fournissent en verd  aux bestiaux.  A mesure
qu'il augmentera l'étendue de ses prairies , il
augmentera le nombre de ses bestiaux, dont
il compte faire commerce. Toutes les productions de sa ferme s'envoient à CanandarguéM
ou à Geneva ou à Bath, par la communi»
cation des lacs. lia vendu, l'année dernière,
plus de 1000 livres de fromage à un schelling
la livre ; il a environ quarante moutons, et se
promet d'augmenter beaucoup son troupeau ,M
sans être épouvanté par les loups , qui , quoi-
qu'assez nombreux dans les bois qui l'entou-j|
rent, font peu de ravage. La laine de ses moutons est belle , elle se vend quatre schellings
la livre, sa qualité n'influe pas sur son prix :
dans ce pays trop neuf encore pour avoir des
manufactures , chaque fermier fait fabriquer
toutes ses étoffes par sa famille, et la vente de
la laine est aujourd'hui très-bornée, ce qui ne
contribue ( 2o9 )
contribue pas peu à fortifier le préjugé de3
fermiers contre les moutons. Le bled se vend,
dans ce canton, de six à sept schellings; l'avoine
trois ; le maïs quatre ; le seigle cinq le boisseau ; la farine deux dollars et demi le quintal*
le bœuf salé dix pences la livre ; le frais ,
quand ii y en a, quatre s'il vient des bois, cinq
s'il a été engraissé dans les pâturages. 'Le
chanvre vaut un schelling la livre ; la paire de
boeufs assez beaux , de 60 à 70 dollars ; une
vache de 2Ô~à 5o. Les gages des servantes sont
de cinq à six schellings par semaine ; à quelques nègres près, le service des maisons se fait
dans tout ce-canton par des filles. L'ouvrier se
trouve difficilement; il est payé quatre schellings par jour, ou neuf à dix dollars par mois.
Il n'y a, dans tous les environs, qu'une école,
qui est tenue par les quakers , et où tous les
enfans sont reçus indistinctement, en payant
quatre schellings par quartier. Point de chirurgiens encore, cependant ce settlement est
dans un grand état de progrés ; placé au milieu
de l'immensité des terres appartenantes au capitaine Williamson, et par conséquent profi-*
tant de toutes les améliorations , de tous les
succès de ses grands établissemens. La ferme
de Robinson , quoiqu'achetée par lui de la
compagnie de New-Yorck, se trouve dansl'en-
Tome I. O (   210   )
Ceinte appartenante au capitaine Williamson.
La crainte d'être dépossédé l'a empêché de faire
autant d'améliorations qu'il l'aurait désiré ;jm
sait aujourd'hui qu'il sera bien traité , et que
l'État de New-Yorck , convaincu à-la-fois, et
déjà légitimité de la réclamation du capitaine,
et de la légitimité de la propriété des settlers»
dédommagera   par   un aussi grand   nombfj»
d'acres inhabités, le capitaine qui laissera joui»
tranquilement les familles établies de bonne
foi dans les terres qu'elles tenaientde la compagnie.  Aussi Robinson bâtit-il à présent une
belle maison en planches , et se propose-t-j»
de défricher une grande quantité de nouveau»
acres.
Le prix de la dépense , pour abattre  ou
cerner les arbres et clore les champs , est à
présent de six dollars par acre ; il n'était qui»
de quatre il y a deux ans.   Le propriétaire»
fournit les bœufs nécessaires pour  dérangeai
les plus gros troncs.
Je ne dois pas oublier de dire que, par une
convention dès long-tems faite entre l'Étaf»
de Massachusetts et celui de New-Yorck, les
terres comprises dans la préemption de Massachusetts , appartenantes à cet État à titre.
de propriété, sont sous le gouvernement de
l'État de New-Yorck.
JW± 1.
(211   )
Le pays est souvent, et particulièrement
cette année, infesté d'une espèce de -sauterelles , qui s'attachent de préférence aux arbres
et en dévorent les feuilles ; leur multitude
est telle que la destruction en est impossible
à tenter. Les mouches y sont aussi dans une
telle quantité , sur-tout dans le haut du jour,
que les fermiers sont obligés de tenir auprès
de leurs maisons , de grands feux , autour
desquels les bestiaux viennent , jusqu'à la
|fraîcheur du soir, chercher un abri contre
'ces animaux dévorans ; alors ils rentrent dans
les bois.
Lac Seneca.
Le lac Seneca est distant de deux milles
et demi de chez Robinson ; il était appelé
Canandansega par les Indiens ; il porte aujourd'hui le nom de lac Seneca , sans doute
parce qu'il se décharge dans la rivière de ce
nom, comme font six à sept petits lacs parallèles. La rivière Seneca se jette dans le lac
Ontario ; toutes les autres eaux, jusqu'à cette
hauteur, coulent vers le Midi. Le lac Seneca
a environ quarante milles de long, sur trois ,
quatre et même quelquefois cinq milles de
large. On le dit abondant en beaux et bons
O a (212   )
poissons; il en est de même de tous les lacs, j
mais on n'en mange pas pour cela plus de
poisson, quand on est sur leurs bords : les
habitans sont si peu nombreux et si occupés,
que "jamais ils ne pèchent ; il faut, pour encourager cette pêche de luxe, une sorte de
surabondance dans la population et dans les
richesses, qui ne se verra pas de long - tems
en Amérique.
Dans les villes , tout le monde est négociant, fait des affaires ; dans les campagnes,
tout le monde est laboureur, tavernier, ou
tient des magasins : il n'y a donc pas de place
pour d'autres occupations, et il n'y en aura
pas avant plusieurs années. •'iSÊ
Le point de rivage du lac Seneca où nous
sommes arrivés , contient un petit établissement de trois ou quatre maisons. Celle de M.
Nores y a le premier rang ; c'est une jolie '
petite log-house bien propre , appuyée d'une
autre qui contient un store ; on a de la peine
à comprendre comment ce Nores , qui a une
assez grande quantité de terres , de l'autre
côté du lac, a bâti ces deux maisons sur un
terrein qui ne lui appartient pas , et sur la
seule promesse verbale de la compagnie de
New-Yorck, quis'en croyait propriétaire, dele
Jui vendre quand il voudrait : promesse qu'elle (ai3)
fne peut tenir aujourd'hui, puisque le règïe-
fment des limites fait passer cette propriété
dans les mains du capitaine Williamson, dont
Nores, faute de titres par écrit, ne peut exiger de dédommagement. Il y a lieu de croire
que cette promesse de la compagnie , si elle
est réelle, sera acquittée par le capitaine ;
indépendamment de sa propre disposition,
qui le porte à la bienfaisance, il a dit-on le
bon esprit, de voir encore son intérêt dans l'obligeance et la justice.
Une fabrique de potasse et de perleasse
fait partie de ce petit établissement, et la navigation lui donne un grand avantage pour
recevoir les cendres de tous les défrichemens
j qui se font sur les bords du lac, et pour en
verser' les produits, ou du côté de Geneva,
ou de celui  de   Catherinetown > qui sont à
! ses deux extrémités. Le store que tient Nores
lui procure à bon marché ces cendres , qu'il
paie avec les marchandises qu'il tire de New-
Yorck , et dont le port lui coûte trois dollars
par 100 liv. de poids.
Potter.
Nos deux .compagnons ,   qui avaient fait
l'année dernière cette partie de voyage y nous
O 3 ( 2i4)
ont introduit le même jour chez M. Potter 1
riche propriétaire, possesseur de25,ooo acres*,
et vivant à huit milles de Friends-mill, sur une
ferme considérable , dont i5o arpens sont
déjà défrichés , et où nous avons reçu, sur la
culture et ses produits, à-peu-près les mêmes
informations que nous avions déjà prises
chez Robinson. M. Potter était jadis, ainsi
que sa famille , un des plus grands zélateurs
de Gemaima ; sa dévotion en cette prophétesse est aujourd'hui changée en mépris, même
en haine ; il a abjuré non-seulement sa doctrine , mais même • toutes les habitudes des
quakers ; il vit sur sa propriété , plus en gent*
leman qu'aucun des propriétaires de ce canton ; il a quelques domestiques, et ordonne
les opérations de sa ferme plutôt qu'il ne les
fait lui - même. Il est aussi possesseur d'un
bon moulin à grain et d'un moulin à scie. Le
même homme les fait valoir tous les deux au
compte de M. Potter ; son moulin à grain,
borné aujourd'hui à moudre pour le public,
n'a qu'une paire de meules ; il est susceptible,
par la force de l'eau, d'en recevoir au moins
une de plus , qu'il se propose d'ajouter quand
le pays sera assez habité pour leur assurer de
l'emploi ; le moulin à scie est aussi susceptible d'accroissemens ;   le prix  qu'il prend %
m ( 2i5 )
c'est-à-dire, le prix commun dans le pays pour
le sciage , est la moitié du bois scié, ou en
argent six dollars par milliers de pieds. Nous
avons été bien reçus de M. Potter et de sa
famille , mais cependant avec plus de politesse
que d'obligeance. M. Potter parle peu, et
s'exprime en bons termes ; mais il a , soit par
embarras , soit par affectation , une sorte de
réserve qui prête peu de ressources aux informations dont tous les voyageurs , et dont nous,
en particulier, sommes si avides. Il faut convenir qu'il doit être très-ennuyeux pour un
propriétaire d'étïe aussi imperturbablement
fatigué de questions ; c'est une vérité que je
reconnais bien sincèrement, et cet aveu est
un gage de la reconnaissance que les voyageurs
éprouvent j pour ceux qui ont la bonté d'y rét
pondre.
Sucre d'Erable.
Tout le pays abonde en érables à sucre 9
et l'on y fait beaucoup de sucre.
Nous avons été à portée de nous assurer ,
1°. que le produit commun des arbres est de
trois livres de sucre en plein bois ; 2°. que
ce même produit s'élève jusqu'à six ou sept
pour les arbres laissés dans les terreins dé-
04
i v>i6)
pouillés de toute autre espèce ; 3°. qu'un barriï
du premier jus qui sort de l'érable, donne sept
livres de sucre quand l'arbre est isolé, quatre
quand il est en plein bois, et que le sucre se v
vend un schelling la livre; 4°«  qu'un barril
du second jus donne trois quarts  de gallon
de mélasse, qui se vend un dollar le gallon.^|
5°. que quatre à cinq barrils du troisième jus
donnent un barril d'un vinaigre bon ■> dousSM
agréable ; 6°. que le vinaigre est meilleur |M
selon qu'il est plus concentré, tel, par exemple JH
que celui de Robinson, qui n'en tire  qu ut»
barril de dix de ce troisièma»jus ; 70. que pour
être éclairci il doit être bouilli avec de la levure de pain ;  8°.  que le troisième jus , qui»
n'est pas mis en vinaigre ,  mêlé   avec égale
quantité d'eau, fait un espèce de cidre d'u^B
goût agréable ; 90. que plus le premier jus est
bouilli long-tems, plus le sucre  est bon et
beau;   io°. que  les  arbres,   pour produire
long-tems et bien, doivent être tapés (1) avec
soin , c'est-à-dire , pas trop ouverts et pas trop
profondément, de manière à ce que l'eau de
la pluie ne puise pas y séjourner après que
le jus. en est sorti, et que la plaie puisse se
( 1 ) Oh appelle ainsi l'incision laite pour en Mssex
couler le jus. $^.'jJig^ ( 217 )
refermer dans l'année; n°. que pendant la
saison du jus , qui dure environ six semaines,
à commencer environ du premier février, les
jours de pluie et de gelée sont perdus , ce
qui réduit souvent à un petit nombre ceux
où l'on peut travailler utilement ; 120. que
cependant, le sucre peut être récolté avec
assez d'abondance pour devenir objet de commerce , puisque deux personnes en font facilement , dans une saison , de cinq à six cents
livres ; et qu'ainsi, la quantité peut en être
multipliée en raison des bras que l'on pourrait
se procurer, le nombre des érables étant prodigieux dans les cantons où ils croissent.
Nous avons trouvé sur presque toute notre
route le sucre excellent; mais chez.Robinson
meilleur et plus beau qu'ailleurs , moins blanc
cependant qu'à Asylum , où MM. de Vilaine
et d'Andelot le clarifiaient avec des blancs
d'oeufs après sa cuisson. Nous avons bu aussi
chez le bon Robinson une excellente liqueur,
qu'il appelle cherry-rum, c'est du jus de cerises sauvages mêlé avec un peu de rhum ; et
nous y avons appris que les cerisiers ne donnent jamais de fruit dans les bois , mais seulement quand ils sont isolés ; les autres arbres
nuisent sans doute au complément de leur
végétation. C'est à Robinson principalement
t (2l8)
que nous devons nos informations sur le Sucré
d'érable, dont nous avons ailleurs encore acquis la confirmation.
Toutes nos courses dans les environs nous
ont ramenés à Friends-mill, où nous avons
trouvé le capitaine Williamson; ainsi , le parti
que nous ayons pris de faire cette petite excursion , au lieu de l'attendre «à Bath , à été
le meilleur que nous ayons pu prendre. Je ne
veux pas omettre de parler de notre hôtesse ,
à Friends-mill. C'est une jeune femme , née
et mariée à New-Yorck, que les spéculations
de son mari ont amenée dans les pays nouveaux pour y tenir taverne ; elle y est depuis
deux mois seulement ; mais son maintien,
son ton , son air de décence et de bonne compagnie , la, distingueraient parmi toutes les
dames d'Amérique même qui ne tiennent pas
taverne. Son mari, occupé de ses spéculations,
est absent de cette maison presque depuis le
tems qu'il l'y a établie. Cette jeune et jolie
femme, intéressante sous tous les rapports »
l'est encore par l'apparence d'une santé délicate qui la rend d'autant moins faite pour le
métier très-fatiguant d'aubergiste en Amérique , qu'elle n'est encore aidée par aucun
domestique , et qu'elle suffit à elle seule à
tous les soins de son nouvel état, avec une ( 2^9 )
assiduité, mais aussi avec une grace , une
décence qui seraient remarquables dans toutes
les situations. Elle nous a tous intéressés, tous
pénétrés de respect ; elle a plu entièrement à
chacun de nous , et nous l'avons quittée désirant , comme elle , le retour de son mari,
qu'elle attend prochainement, qui doit amener
avec lui les domestiques qui lui sont néces*-
saires, et qui la soulageront des soins pénibles qu'on est fâché de lui voir prendre , et
qu'elle ne pourrait continuer long-tems sans
détruire le peu de santé qui lui reste. En tout
nous avons rencontré dans ces cantons de
plus jolies personnes que nous n'en avions
trouvé encore dans notre voyage.
Notre ami Blacons^,, fatigué de sa chute ,
inquiet d'en faire quelque nouvelle dans le
chemin détestable que nous avions à refaire,
nous a proposé le lundi d'aller nous attendre
à Canandargué, et de s'épargner ainsi la
fatigue de quatre-vingt mille de plus. Il faut
aimer ses amis pour eux-mêmes ; cette vérité , généralement théorique , nous l'avons
mise en pratique. Nous avons quitté Blacons
à regret, mais nous lui avons donné sa liberté,
non sans inquiétude qu'il ne s'égarât dans cette
route , qu'il allait faire seul, toute facile et
toute courte quelle soit. Il n'eût pas proba- (  220  >
blement pris le parti de nous quitter , s'il eût
pu prévoir que M. du Petit-Thouars et moi ,
nous égarant dans les premiers pas de notre
route, nous devions prendre le chemin d'en
haut, beau , et sans aucun des obstacles qui
avaient provoqué sa chute, et justifiaient ses
inquiétudes.
Notre retour vers Bath ne nous a présenté
aucun objet nouveau, que la rencontre d'un
indien , ivre de whiskey, et nous en demandant encore. Il faisait partie d'une troupe dispersée dans les bois pour y chasser; il était
avec son enfant ; quoiqu'aucune habitation
des Indiens ne soit rapprochée de plus de cent
milles de ce pays , rien n'est plus fréquent
que leurs excursions à une aussi grande distance pour chasser ; ils vendent aux habitans
qu'ils rencontrent les fruits de leur chasse ,
pour un dollar ou une bouteille de whiskey,
et se conduisent d'ailleurs avec sagesse ; personne ne se plaint ici d'eux , d'autant, d'ailleurs , qu'un ivrogne n'y est pas chose étrangère.
Etablissement du   capitaine
PVilliamson.
Bath , le mercredi n juin. C'est ici qu'il
faut venir pour voir comment en fait d'éta- •       (   221   )
blissement de colonies, les succès sont mérités par l'intelligence , l'activité, la constante
occupation, l'inaltérable poursuite d'un plan
arrêté; et comment les succès couronnent
avec nécessité ces indispensables conditions.
Soit que le capitaine Williamson soit propriétaire pour lui seul des terres du Genessée
sur lesquelles il a fait ces établissemens, soit
qu'il en partage la propriété , soit, ce qui est
plus probable , qu'il n'agisse que comme l'agent intéressé du riche M. Pultney, de Londres , véritable propriétaire de ces terres ;
c'est de lui seul dont il faut parler quand il
est question de ces immenses établissemens ,
puisqu'il en est seul le créateur, qu'il les dirige seul, et qu'il y agit en dernier ressort.
C'est en 1791 que les terres du Genessée ont
été achetées à Londres de M. Morris, à raison
d'un schelling l'acre, c'est-à-dire toute la partie de la préemption de Massachusetts, dans
-le pays du Genessée, qui n'avait pas été pré- ,
cédemment vendue ; il les avait achetées lui-
même cinq pences de M. Phips. Le marché
fut fait sur l'opinion que cette partie contenait un million d'acres , et à la condition que
les cinquante mille livres sterlings qu'il a
fallu payer sur le champ à M. Morris seraient
par lui rendus , si le capitaine Williamson, (222   )
qui allait visiter ces terres ne les trouvait vaS\
conformes à l'indication qu'on  en avait don-v]
née. Les terres ont convenu au capitaine Williamson , et le marché a été  conclu.   Il faut"
même dire à l'honneur de M. Morris que l'ar--
pentage de ce tract ayant montré environ cent;
vingt mille acres de plus qu'il ne le croyait'
en le  vendant, il n'a fait à M. Williamson
aucune difficulté de les lui livrer, sans exiger1
aucune somme additionnelle, parce qu'a-t-il
l'intention  de vendre  sans
ralité restante de la preempts eu beau jeu pour chicaner
n gratuite , s'il n'eut pas eu
ites les transactions qu'il fait ,
irement désirer, qu'il se tire
heureusement  de l'embarras   actuel de   ses
tie hvr
et du
I par le
ntaine
qu'en totalité par la riv
environ quatre-vingt mil
à quarante de large. Qu
cëdemment vendues se t
Williamson borne
io, d'un autre pres--
re de Genessée , a
s de long sur trente
que des terres pré-
nivent au milieu de
ce tract , elles n'en interrompent point la
contiguité dans tous ses points. Le capitaine
Williamson a ajouté quelques autres achats à (   223   )
ceux qu'il tenait de M. Morris , et s'est composé ainsi une propriété d'un million cinq cents
mille acres. Après avoir parcouru pendant six
mois tous les. points de cette étendue, il s'est
arrêté au projet de commencer à la fois plusieurs grands établissemens au lieu d'en faire
un seul. Les points de Bath sur le creek du
Connectéon ; de Williamsburg, sur la rivière
de Genessée ; de Geneva , à la tête du lac
Seneca ; et du grand Sodus , sur le lac Ontario ont été ceux qu'il a choisis pour y faire
des villes, et pour donner ainsi différens centres à ces établissemens. Il a divisé toute sa
possession en quarrés d'environ six milles sur
six , dont quelques - uns cependant ont plus
d'étendue par des circonstances particulières;
chacune de ces divisions est destinée à être
un township.
Il a promptement jugé que ces terres excellentes (car eiles sont presque toutes de la pi-e-:
mière qualité) , seraient promptement vendues
s'il pouvait parvenir à les faire connaître. Sa
première opération fut en conséquence de
faire une communication de ce nouveau pays
avec Philadelphie ; on n'y pouvait précédemment arriver qu'en regagnant New-Yorck par
Albany, et c'était un trajet de cinq cents milles.
En joignant le chemin qui de Northumber- (224)
land poussait jusqu'à l'embouchure du Loyal*
sock, dans la branche ouest de la Susquehannah ; il a abrégé  ce trajet de près  de trois
cents milles. Cette route , qui vient à Bath par
Painted-post,   est continuée jusqu'à   Williamsburg. Une autre a été faite de Bath à
Canandargué , une autre de Bath à Geneva,
une autre de  Canandargué  au grand Sodus ;
plusieurs autres encore ouvrent des communications , sinon d'une aussi grande utilité, du
moins assez importantes.  Pour donner à ces
terres la première activité, il a bâti dix mot»
lins , trois à grains , sept à scie , des maison»
sans nombre , et fait des défrichemens dansa
plusieurs points.   Ces dépenses considérables»
faites avant  de   rien vendre, et  auxquelles»
il avait les moyens de satisfaire, il les a jugées»
très-habilement le meilleur placement d'argent»
qu'il pût faire.
Il avait appelé à grands frais quatre - vingM
familles d'Allemagne ; elles devaient être choisies dans le fond de la Saxe. Elles ont été
prises par son agent à Hambourg parmi celles»
que le besoin , la paresse , les mauvaises af-
faires de tous les genres portent en foule à ce
port pour émigrer. Ces familles en arrivant
ont été établies dans de petites fermes, et ne
les ont pas défrichées. Entretenues par les provisions (   225  )
visions du capitaine, elles ont à peine travaillé
aux chemins qu'elles devaient faire en totalité ; et leur chef, l'agent qui les avait ainsi
choisies , après avoir vécu avec eux dans
l'ivrognerie, la paresse et l'insolence, gagné ,
dit-on par les Anglais , les a toutes fait déserter à la fois pour le Canada, et a déserté
avec elles.
Cette contrariété aussi dispendieuse que déconcertante pour les travaux urgens du capitaine ne l'a pas découragé. Les ouvriers étrangers ont été remplacés sur le champ par des
ouvriers du pays , et avec un prodigieux
avantage pour les progrès du travail et pour
l'économie.
Les chemins faits, ou au moins bien en train,
les terres ont commencé à se vendre ; elles l'ont
été à un dollar l'acre dans le principe, et c'était
il y a seulement deux ans ; elles le sont aujourd'hui à trois dollars. Environ huit cents
mille acres déjà sorties des mains du capitaine
Williamson , ont couvert toutes ses dépenses,
même celle d'achat, et il avoue cinquante
mille livres sterlings de profit par-delà.
Ses dépenses premières ont sans aucun
doute été la principale base de ces avantages
si. grands et si prompts ; mais il fallait les faire
avec discernement ,   avec activité,  avec un
Tome I. P
1 (   22G   5
plan irrévocablement suivi ; il fallait joindre
aux grands moyens pécuniaires une réunion
d'autres petits moyens qui , quoique secondaires , puisqu'ils ne pouvaient pas exister
utilement sans ceux d'argent, sont de fait capitaux en eux-mêmes , puisque sans eux les
grandes dépenses seraient bien moins pro|H
tables.
Le  capitaine Williamson  s'est tenu constamment dans ses établissemens , et par cela
seul il s'est donné un prodigieux avantage sur
les grands propriétaires de terres, spéculateur»
particuliers, ou compagnies , qui résident dans
les villes. Occupés le plus souvènrtdu jeu sur la
place, dont le grand profit est plus procha^H
et plus tentatif pour eux , que celui de la vente
de quelques acres de terre, les spéculateurs
citadins fatiguent et dégoûtent les . gens. qùJB
voudraient en acheter, les obligent à des frais
de voyage ,  à  des longueurs de  correspondance qui leur font attendre long-tems une
réponse décisive , ou qui les contraignent pour
la hâter à des dépenses quelquefois considérables , et réellement inutiles à leur établis»»
sèment. Le capitaine Williamson , toujdu^H
dans ses propriétés , toujours abordable dans
tous les  momens du jour à ceux  qui   ont
affaire à lui, termine les marchés , lève les (227)
difficultés en un quart-d'heure de conversation ;
et l'homme venu des contrées Habitées pour
voir ces terres , et pour en acheter , content
du peu de frais qu'il a été obligé de faire ; delà
promptitude de l'expédition , et de la bonne
réception du capitaine remplit à son retour son
voisinage de sa satisfaction, et ramène avec
sa propre famille quelques autres nouveaux
settlers qui font eux-mêmes des pr.osélites
pour la même raison et de la même manière.
Les terres du capitaine Williamson sont
affranchies de toute contestation ; ses titres
sont en règle ; toutes ses terres sont connues :
ainsi l'homme qui achète le fait avec sécurité ,
et peut, comme le capitaine Williamson lui-
même , embrasser à la fois tous les points de
son affaire: second avantage nécessaire pour
vendre et acheter des terres ; mais, qui pour
cela, n'en est pas moins négligé de presque
tous ceux qui se mêlent d'en vendre. Ses terres
vendues d'abord à un dollard, puis à douze
schellings , puis à deux dollars , enfin à trois,
le sont toujours avec la condition que tant d'acres seront défrichés, tant de familles établies
dans dix-huit mois : cette dernière clause n'est
exigée que de ceux qui en achètent de grandes
quantités ; ceux qui n'achètent que de petits
• lots, jusqu'à cinq à six cents, même 1000
P 2 "(   228 )
acres , ne sont soumis, par le marché, qu'à
établir une famille. Aucun marché n'est faM
sans cette clause absolument coërcifive , et
réellement importante ; car le tems donnant
par lui seul une valeur plus considérable à ces
terres , l'homme qui les a, désire de n'en être
pas dépossédé , et se conduit en conséquenceM
S'il vend avant les dix-huit mois expirés , l'acheteur est soumis à la même clause ; et le
capitaine Williamson, qui ne connaît que le
premier marché , et la terre pour gage de son
exécution, renire en possession des lots vendus , si les conditions ne sont pas remplies.
Cette sévérité n'est pas toujours exercée ,
quand quelques obstacles connus ont empêché
ou retardé l'exécution de la clause. Le capitaine Williamson est trop éclairé pour ne pas
sentir que son intérêt est de se montrer facile ,
juste et bon: mais elle peut l'être, et l'a^fl
assez de fois pour être un grand véhicule à
l'inertie de certains acquéreurs ; d'où il résulte
que cette clause est d'un grand avantage pour
le bien général de son affaire ; car plus il y a
de terres défrichées , plus celles qui sont encore à vendre acquièrent de valeur.
Les conditions des paiemens sont, une moi- :
tié trois ans après l'époque du premier marché ; j
l'autre au bout de six ans : les intérêts  des (  229  )
sommes courant dix-huit mois après le marché.'
A cette condition de paiement, infiniment
avantageuse pour l'acquéreur, puisque s'il veut
promptement commencer le défrichement de
ces terres , il peut facilement en avoir touché
des produits avant le moment où l'intérêt
commence à courir , et trouve même souvent
dans ses récoltes de quoi fournir au premier
paiement ; le capitaine ajoute, pour les familles
vraiment pauvres , l'avance d'une vache, d'un
bceuf, d'une maison, etc. Il fait ces avances
avec discernement, avec prudence; il en fait
peu , mais il en fait assez pour attirer des colons par l'opinion méritée de sa bienfaisance %
etiln'a encore été la dupe de ces sortes d'avances, que pour les familles allemandes. Ce genre
de secours vraiment important, ne peut être
bien donné que par le propriétaire résidant
auprès de ses terres. Un propriétaire éloigné ,
ou une compagnie, ne peuvent que se faire
des règles générales qui entraînent à trop de
dépenses, ou qui privent souvent d'habitans
précieux.
Jamais le capitaine Williamson ne commence un établissement sans avoir pourvu à
ce qu'il soit approvisionné : de manière toutefois que ses approvisiounemens, qui ne semblent jamais lui appartenir, ne paraissent que
P 3^ t 200   )
quand le défaut de prévoyance ou de moyens
des colons les expose à la nécessité ; s'ils
étaient connus plutôt, ils engourdiraient la
vigilance des habitans ; le capitaine sait leur
préparer des secours en cas de malheur sans
exciter leur paresse.
Il en use de même pour ses établissement
déjà faits ; et jamais cette précaution , quand»
elle n'a pas paru nécessaire, ne lui a rien»
coûté, parce que le débit des denrées de pré-4B
mière nécessité est toujours facile dans un payi»
aussi vaste et aussi nouveau.
Il encourage tousles nouveaux établissemens»
en y prenant part.  Si cinq ou six nouveaux
colons projettent de faire une réunion de main
sons ,  il en  bâtit lui-même une plus belle ;
cette dépense qui, au premier aspect, semble
de générosité , ou pourrait paraître d'affectal»
tion, est encore d'un bien bon calcul; carie»
lot sur lequel il bâtit décuple de valeur ; un
acquéreur , au moins un locataire , se présente
bientôt, et des différens moulins et maisons ,
que jusqu'ici il a construits de ses propres deniers ,  il n'y en a pas  un seul qui ne lui ait
rapporté  deux ou trois fois   plus qu'il ne lui
avait coûté.
Il n'est pas d'année où il ne visite au moins
une fois chacun de ses établissemens, et au. (   231   )
en répandant de l'activité par sa présence , il
ne se rapproche encore plus de chacun des
points où il a des terres à vendre ; ce qui
ajoute à la facilité de leur débit, à la commodité et à là sécurité des acquéreurs. Enfin à
tous ces moyens principaux, il en ajoute que
les circonstances , les localités fournissent ;
ainsi sans parler, par exemple , des médecines
en abondance qu'il a en dépôt dans tous les-
chefs-lieux de sa concession, et qu'il fait distribuer selon les besoins , il encourage, par
des prix, les jeux, les courses des jeunes gens ;
il anime des courses de chevaux , pour élever
la race , et joint à ce moyen excellent quand
il peut prendre, celui d'avoir de beaux étalons,
dont cependant il ne fait couvrir que les jumens
des propriétaires qui paient, par une suite de
raisons qu'entendent tous les gens qui se mêlent de chevaux , et qu'il serait inutile de
détailler ici.
Enfin il est au moment de donner le dernier
coup de force à son établissement. Il va en
Angleterre à l'automne prochain, et reviendra
au printems suivant; non-seulement il ramènera en chevaux, en bétail et en moutons,
tout ce qu'il pourra réunir de races plus parfaites ;. mais encore il rapportera des modèles
de tous les instrumens d'agriculture, qui sont
P4 '       (   252   )
si bien calculés , si bien faits,' dans ce grand
pays, le plus habile , le plus avancé de tous
pour les arts utiles, et particulièrement pour
tout ce qui tient à l'agriculture. Ainsi le capiH
taine Williamson ne se bornera point à donnejH
à son vaste canton un grand avantage sur
les autres ; il sera encore le bienfaiteur de
l'Amérique entière dont il avancera sûrement
l'agriculture , en lui présentant, en lui communiquant des moyens de succès éprouvés par
l'expérience.
Tout ce que je viens de dire est le résulta™
de ce que nous avons vu nous-mêmes, ou su
du capitaine pendant le séjour que nous avons»
fait à Bath , et encore de ce que nous avons»
appris depuis que nous sommes dans le Genes*»
sée, où il est considéré, aimé, respecté, révérl»
de tout ce qui en parle. Quelle belle existence,
quelle grande, quelle désirable existence I et
qu'il y a loin d'elle à celle de courtier et d'agioteur ! Et moi aussi j'avais fait des établissemens, non dans un pays nouveau, mais en
France, où il y avait tant de bien à faire, mais
dans mes terres où je répandais l'industrie. Je
voulais rendre le pays riche et instruit ; j'espérais ajouter au bonheur de ma situation par le
bonheur de tout ce qui m'entourait; de grands
succès couronnaient déjà ces entreprises , qui ( 233 )
n'avaient, en vérité , d'autre but que le bien
de mon pays et de tout mon canton, et j'ai
été obligé de fuir de ce pays que j'avais si bien
servi; j'en suis banni ; toutes mes espérances
se sont évanouies comme l'ombre , et je suis
errant, isolé , sans patrie ! La vie est-elle donc
entièrement finie pour moi? Eloignons ces
retours sur moi-même, ils sont trop pénibles
et trop inutiles, et revenons au capitaine.
Dans les quatre jours que nous avons passés
chezlui, nous avons vu les divers établissemens
faits ou commencés autour de Bath ; il destine
cette ville à être capitale de comté ; ce comté ,
maintenant celui d'Ontario , devant être à la
première session de la législature de New-
Yorck , divisé en deux , dont le premier , conservant son nom, aura Canandargué pour capitale , et dont l'autre , où Bath sera la ville
principale, prendra le nom de comté de Bath.
M. Williamson fait construire à Bath une
école ; il la dotera de quelques centaines d'acres de terre , et en soutiendra le maître, tant
que les rétributions exigées pour les enfans qui
la suivront, ne lui vaudront pas un salaire
suffisant ; mais il veut, avec raison, un bon
maître.
Il va faire construire une cour de justice,
une prison ; la taverne , aujourd'hui existante, ( 234 )
a été bâtie à ses frais, et lui a été rachetée
avec un grand profit. Il en construit une autre,
pour établir une concurrence, et un Anglais»
occupe  déjà une partie de ce bâtiment non
achevé et qui contiendra aussi une salle de bal.
Il vient de faire élever à Bath, mais de l'autre»
côté du Connectéotf, un moulin à grain et deux
moulins à scie; ces trois usines, très-bien»
construites, sont, par la force immense de
l'eau, susceptibles de recevoir un grand accroissement ; il fait un pont pour y communiquer ,
et ce pont sera également utile à la route de
Williamsburg qui passe au pied de ces montagnes. Ces moulins achevés ne coûteront pas
plus de cinq mille dollars, et déjà, on en offre
douze mille cinq cents , avec un lot de cent
acres seulement. Il tient plusieurs fermes autour de Bath , de différente étendue : un bon
laboureur qui demeurait près de lui en Ecosse
en a la direction , et elles sont mieux tenues,
mieux labourées qu'aucune que j'aie vu encore
jusqu'ici. Il a au moins une ferme à son compte
dans chacun de ces établissemens ; elles sont
toutes couvertes des plus beaux bestiaux, et i!
les garde ainsi dans ses mains , jusqu'à ce que
le plaisir d'obliger quelques amis, ou des offres
considérables les en  fassent  sortir.
A tous ces établissemens dont j'ai déjà parley ( a55 )
;îe capitaine va en ajouter incessamment deux
nouveaux sur le lac Ontario, l'un à Rondigut,
à l'embouchure de la Genessée ; l'autre à Bra*
dick, trente milles plus loin. L'incertitude de
la guerre entre les Anglais et les Américains,
l'avait empêché d'y penser plutôt, et avait ,
en conséquence , retardé les travaux du grand
Sodus. L'année dernière même le général Sirn-
coë, gouverneur du Haut-Canada , regardant
les forts de Niagara et d'Oswego y que les An-;
glais , en dépit du traité, conservaient dans
leurs mains, comme une véritable propriété
anglaise , et étendant cette opinion de propriété jusqu'à tous les bords du lac Ontario,
avait fait enjoindre au capitaine, par un officier anglais , de ne pas continuer cet établissement. La réponse du capitaine fut fière ; mais
il ne s'en conduisit pas moins avec toute la
prudence nécessaire à la circonstance. Tous
ces obstacles sont aujourd'hui levés, par la
certitude de la paix, et plus encore par le no'u-
veau traité. On assure que la position du grand
Sodus est choisie dafH la partie de la côte qui
assure le meilleur abri aux vaisseaux ; qu'il est
le port le plus profond , le plus aisé à défendre,
et le mieux orienté; il est facile, à la seule
vue de la carte, de juger de quel immense
avantage ce port sera pour cette partie des ( 236 )
États-Unis; soit qu'on le considère comme
port de guerre, ou seulement comme destiné
au commerce.
Après avoir parlé du capitaine Williamson
comme chef du plus grand établissement nouveau fait encore en Amérique ; il me reste à en
parier comme particulier , exerçant les vertus
hospitalières ; et je dirai, avec vérité, que tout
ce.que la bonne éducation , la connaissance du
monde, peuvent ajouter à l'obligeance , à la
bonhommie, à la gaîté et à l'esprit, se trouvent chez lui. Nous avons été quatre jours dans
sa maison, du matin au soir, sans en être le
moins du monde embarrassés. Si l'on nous
accorde à nous-mêmes quelque savoir vivre ,
c'est, je crois, le plus grand éloge que l'on
puisse donner à la franchise de sa politesse.
Il n'a pas paru non plus moins à son aise
lui-même, que si nous eussions été absents ;
il a fait ses affaires devant nous ; il en a
tant que le jour dure et dès qu'il commence.
Nous l'avons vu recevoir les différentes classes
d'hommes qui abondent, dans son bureau ,
avec une patience , une bonhommie , une
gaité inaltérables ; ils arrivent tous avec confiance , il les renvoie tous contens ; aucun moment de la journée n'est interdit à ceux qui ont
affaire à lui. Il interrompt la conversation avec; I 257  )
ses amis, ses heures de repas , pour entendre
ceux, qui le demandent. Les esprits déprédateurs qui, de cette continuelle facilité à recevoir
tout ce qui vient, conclueraient que l'avidité le
conduit, seraient bien injustes, d'après ce que
disent de son caractère tout ceux qui ont affaire à lui, sans en excepter ceux qui lui ont
acheté des terres, dont un grand nombre, à la
vérité, a fait des profits énormes par des secondes ventes. Mais fallut-il convenir que l'intérêt fût son motif , il faudrait souhaiter encore
à tous ceux possédés de cette passion , de la
satisfaire par des moyens aussi loyaux , aussi
nobles, aussi agréables dans leur expression.
Le prix des denrées de toute espèce , celui
des bestiaux , celui des journées d'ouvriers ,
est, ou se rapproche tellement d'être le même
que celui de Friends-settlement, qu'il est inutile de les quoter ici ; le prix de la charpente
y est de quatre pences par pieds d'équarris-
sage , et deux dollars par six pieds quarrés
pour le placement des petites planches sur les
côtés et des bardeaux sur le toit. Les marchandises du store sont beaucoup plus chères
que chez madame Hill, à Friends-mill ; dans
ces nouveaux établissemens, la bonne-foi seule
du marchand peut fixer le prix ; car les besoins ne peuvent se satisfaire que chez lui, ( 238 )
et l'Américain ne marchande jamais. Les pnjSj
des planches sont aussi au moulin du capitaine , plus chers qu'ailleurs ; il fait payer six
dollars pour le sciage du mille , et le moùli»
toujours employé peut en scier six mille dans
les   vingt-quatre heures ;  il les   vend    neuf
schellings le cent. S'il reste propriétaire   de
son moulin , il baissera bientôt son prix ; mais
il dit qu'en le baissant à présent, il découragerait  les autres habitans  qui veulent  construire des moulins ,  et dont la concurrence
seule réduira  bientôt naturellement les prix.
On nous assure ici que la température y
est beaucoup plus modérée en hiver et en été
que dans la Pensylvanie ; que les hivers ne
durent que quatre mois ; que les bestiaux y
paissent] Bleuie alors dans les bois , et que
l'on n'y fait de provisions pour ce tems que
pour les animaux que l'on veut engraisser, la
neige n'étant jamais assez épaisse pour couvrir toutes les herbes dont ils se nourrissent.
L'inculpation d'insalubrité , constamment
faite à cette partie du pays , n'a pu être entièrement justifiée par le capitaine Williamson,
malgré le désir qu'il en avait ; il la réduit à
l'effet que le climat fait toujours aux nouveaux
calons, mais qui se borne , dit-il, à quelques
accès de fièvre dans la première ou la seconde ( || )
année de leur établissement, qui ne reviennent
plus après, et ne sont jamais mortels. Tousles
habitans disent la même chose. Il est toutefois certain que ce pays est rempli d'eaux
stagnantes , auxquelles la population et la culture donneront sans doute un cours, mais
n'en ont point encore donné, et que les eaux
à boire sont généralement mauvaises. La fièvre
en est plus commune , et les nouveaux settlers
n'en abondent.pas moins.
Quoique nous ayons couché à la taverne ,
nous avons , comme je l'ai dit, passé toutes
nos journées dans la maison du capitaine , où
nous étions plus tranquilles que dans cette
bruyante auberge, grande comme la main, et
tellement pleine que nous y avons couché une
nuit^jngt-cinq dans deux chambres et dans
six lits, et ces chambres sont de petits greniers ou galetas ouverts au vent et à.la pluie.
L'habitation du capitaine est une collection
de petites maisons en troncs d'arbres et en menuiserie , collection encore très-informe , mais
qu'il se propose de rendre bientôt régulière.
Quanta sa manière de vivre , elle est simple et
bonne ; un bon plat de viande fraîche , des
légumes et du vin ; aucune magnificence , aucun luxe, mais aisance , abondance, comfort;
ainsi on jouit et on n'offusque personne. (   24o  )
Une vingtaine de maisons composent aujourd'hui la totalité de la ville de Bath, bâtie
dans un des plis que fait le Connectéon dans
son cours. Les rives de ce creek sont bordée^H
de l'autre côté , de montagnes assez élevées^
couvertes, en grandes parties, de pins et
d'hemlock.
Mes premiers projets avaient été de pàsstjH
seulement un jour chez le capitaine William»
son; ses instances nous en ont fait rester un
de plus , et la nécessité un troisième ; au moment où nous partions, mon cheval s'est trouyfM
boiteux, et quoiqu'on nous assurât qu'il pour^
rait faire la journée sans inconvénient, le capitaine a insisté pour que nous demeurassions
un jour de plus à Bath. Sans l'inquiétude que
tous ces délais devaient  donner à Blacons ,
nous n'aurions pas hésité une minute. M. Guillemard a tranché la difficulté , en se proposant pour aller lui-même rassurer notre compagnon , et nous nous sommes alors rendus,
du Petit -Thouars et moi , aux  obligeantes
instances  du  capitaine,   avec   un véritkb|fH
plaisir. ^"^B
Madame Williamson ; que nous n'avions pas
vue les deux premiers jours , a paru à dîner le
troisième ; à en juger par sa contenance , l'embarras , la timidité,  nous avaient jusqu'alors
privés ( m )
privés dé sa compagnie. C'est uneBostonienne,
qui avait-épouse le capitaine lorsque , dons la'
dernière guerre, étant au service d'Angleterre ,
il se trouvait prisonnier à Boston , où il avait'
été mené par un corsaire, qui avait pris le
bâtiment sur lequel il venait rejoindre le ré-;
giment auquel il était attaché. Madame Wil-'
liamson a depuis suivi son mari en Ecosse,
et ensuite au Genessée. C'est une femme encore jeune, assez fraîche , très-polie, peu
parlante , et mère de deux jolis petits en-
fans , dont une fille de trois ans , est une des
plus charmantes que j'aie vu, et nous l'avons
trouvée telle, à la grande satisfaction de ses
parens.
Route à Canandargué.
Bêtes et hommes étant tout à fait remis par
les bons soins du capitaine , nous avons enfin
pris congé de lui le vendredi 12 juin, nous
promettant réciproquement de nous écrire,
et nous offrant mutuellement tous les services
qui pourraient dépendre de nous. Il faut convenir que mon camarade- du Petit-Thouars
et moi n'avions rien à perdre à ce marché.
Nous avons traversé , en quittant Bath , un.
petit établissement de quatre familles anglaises-
Tome I. Q
il ( 0 )
arrivées depuis six mois seulement dé  Londres.  Ce sont, pour la plupart ,   des scieurs
de bois employés par les ébénistes  (cabinet
makers) de cette grande capitale. Ces hommes
travaillent aujourd'hui pour eux, et ont chacun
une ferme de quatre-vingt-dix acres ;   ils les
défrichent en s'aidant mutuellement de leurs
bœufs , et de leurs bras , voient devant eux
tujoj i^cfune   raisonnable • bien   assurée ,   em
en l'attendant, jouissent de l'indé;p£judance«
qui est une fortune très-réelle quand on a de
quoi vivre,   et ces gens sont d< jà hors   du
besoin.  Leur log-house   a un  certain air de
propreté et d'arrangement qui fait reconnait^B
des familles venues d'Angleterre ; le choix de
quelques livres (partie de leur ameublement),
quelques-uns de leurs propos , les font croir«
méthodistes exaltés.
Ces nouveaux settleta/anglais font du sucre
d'érable plus beau que nous n'en avions encore
Vu, sans en exclure celui d'Asylum. Ils sont
établis ici bien nouvellement, cependant deuj||
de leurs femmes ont dé!j;& la fièvre , et aucune
n'a l'air bien portante* Plus loin, à dix-huit
milles de Bath., nous avons encore trouvé une
famille fiévreuse, arrivée l'automne dernier du
Maryland; enfin, quatre mdîfcs plus loin en-
Core, nous avons trouvé mïstxis&Bevers, chez (   2^5   )
qui nous nous sommes arrêtés, attaquée a]rassi
d'une fièvre intermittente, dont les accès se
répètent tous les jours. Puisse cette fièvre
n'être, comme le dit le capitaine Williamson,
qu'un tribut au nouveau climat, qui ne se paie
qu'une fois ; mais tous les caractères d'insalubrité se trouvent dans ces terres, d'ailleurs
réellement excellentes ; eaux stagnantes, émanations phosphoriques, creeks bourbeux > mauvaise eau, point de source. Nous avicns du
quinquina dans nos sacoches, nous l'avons
partagé avec madame Bevers, en lui prescrivant la manière d'en user, et lui avons donné
une lettre pour faire connaître au capitaine
le besoin que cette famille avait d'une quantité
de ce remède plus considérable que nous ne
pouvions lui en laisser. Nous croyons assez
connaître le capitaine pour penser que par cet
avis nous commencions à acquitter une partie
des obligations que nous avions contractées
envers lui.
A nos conseils pour la guérison de la fièvre
de cette pauvre femme, il est aisé de croire
que le mari a eu pour nous le respect qu'entraîne toujours dans ce nouveau pays la profession de docteur. Il a cependant été désabusé
de l'honneur qu'il nous faisait, quand il nous
a- vu refuser constamment le paiement de
Q * V ( 244 )
Ce quinquina, qu'il nous a offert à plusieurs
reprises.
Si nous n'avons point passé chez Bevers pour
des docteurs de profession , on ne nous y a
pas moins cru cependant des docteurs habiles,
car parmi dix à douze hommes qui cherchaient
comme nous abri et nourriture dans cette ca-
hutte ,   plusieurs nous  ont montré  des blés-*
sures et des contusions dont ils nous demaraB
daient le remède ; nous nous en sommes tiré»!
avec le conseil.d'eau et du sel, et la simpli|l|
cité de notre ordonnance , qui peut-être n'eût
pas  trouvé faveur auprès  des pavsans d'Europe , n'a pas diminué la haute opinion que ces
bonnes  gens  avaient  prise -de  notre  savoijM
Cette caravanne , que nous rencontrions, était
composée d'arpenteurs et dé quelques autres
hommes venant d'examiner des terres qu'ilé»
projettent d'acheter au haut du lac de Canandargué ;   je dis au haut,  parce c'est vers  ce
point qu'une chaîne de montagnes d'environ
dix à douze milles de long , fait la séparation  ;
des eaux qui coulent vers le midi, et de celles '
qui vont grossir les  eaux du   fleuve  Saint?* j
Laurent.
Nous avons trouvé dans cette caravanne un
jeune homme qui avait été mordu au genou-
par un serpent-sonnette , en péchant sur le ( 245 )
bord du lac Canandargué. La douleur de là
piqûre fut peu vive dans le premier moment |
mais une heure après , l'enflure commença ,
elle s'étendit dans toute la jambe jusqu'au pied,
et devint telle , qu'il ne pouvait remuer aucune
des jointures affectées de cette enflure ; du jus
de l'herbe connue dans le pays sous le nom
de Yherbe au serpent, mis avec du lait en
cataplasme sur la piqûre et l'enflure, et quelques gouttes de ce jus avalé pur, ont guéri ce
jeune homme en six jours ; il ne lui restait
pas même de marque de la morsure , sans
quoi probablement nous aurions encore été
chargés de sa guérison. Les exemples de ces
piqûres sont extrêmement .rares , et n'ont
même jamais lieu que quand, le serpent est
;touché; autrement il s'enfuit toujours ; il est
d'ailleurs  facilement tué par le  coup de la
'glus mince baguette.
On lit par-tout que les aniinaux sauvages
.de l'Amérique sont beaucoup moins féroces
que ceux des autres parties du Monde, cette
jspgiseçtion est répétée ici par tous ceux à qui
l'habitation des bois en donne l'expérience.
Les ours , les loups, les panthères mêmesf,
; fuient devant l'homme, et les exemples d'acci-
dens causés, par ces animaux, sont inouis,,
ou du moins tellement rares , qu'on pourrait
0,3 ( 246.)
pres'que douter de leur existence. Les nouveaux settlers peuvent donc compter leurs
dangers pour rien , ou pour peu de chose.
L/aocident le plus redoutable aux Kâlntans de
ces forêts , qadique cependant rare aussi,'
gracé au cielj «lèse eelui'de perdre leurs en-
fana dans les bois. Ces malhéu^éWk petits
enfans , s'ils ne sont- pas veillés de près*^
sortent de la maison, qui, dans les premiers
tems n'est environnée d'aucune clôture, s'éga-^
rent et ne peuvent retrouver le chemin pour
revenir. Il est vrai qu'alqrs tous les voisins*»
•même des habitations éloignées se rassemblent
pour les chercher ; Il arrive souvent qu'ils les
retrouvent, mais Éhâ'est pas sans exemple que
quelquesruns aient été entièrement perdus:
on en a aussi) quelquefois :; retrouvé de morts
.deufakn ou de peur.
De chez Bevers , nous avons été coucher le
samedi 18, chez le capitaine Me tea If, qui
tient taverne à huit milles plus loin. Wat-
kinstown est le nom de ce township, il le tient
de plusieurs famtkNtsidfe ce nom , qui en sont
les plus grands propriétaires. Les chemins, dans
presque tout le trajet, de Bath chez Met-
calf, sont mauvais y ils sonfcjpïesque toujours
tels dans les bonnes terres après la pluie;^
sorte que, tant que la route ne sera pas faiiDe ( 247 )
avec   arcaàKtntérét  des propriétaires et des
■voyageurs , sera ,  sur  ce point j absolument
opposé: ^JHÉiBP
A deux .milles de Bev^rs, nous avons trouvé
lecommeacbment d'une chaîne de montagnes,
que nous supposons'faiSee, dans cette partie,
la séparation .des eaux de la Susquehannah,
et de celles des lacs.
Après l'établissement anglais auprès de
Bath, on ne trouve plusdéfeblissemens qu'à
dix-huit milles , puis à vingT,: puis à vingt-
deux de''"distance. Ils sont plus rapprochés
entre Metcalf et Canandargué. Les terres ap-
partenarajfie&au capitaine Williamson, finissent
chez Beversy-'Gelles q.ui>suivent jusqu'au-delà
de Canandargué , avaient , avant l'achat du
caqBidaine , été vendues par Robert Morris',
i>a: pam'MBîfe •Phips et Garum , premiers ac-
quérjéujr&cMètcalf, par exemple, tient les
siennes de ces derniers , à un schelling l'acre ,
et ne les>ï> achetées qm'il y a trois ans; il en a
acheté 1000 acres, et en a revendu plus de là
moitié, aucune au-dessous d'un dollst-, beaucoup trois, quelques-unes vingt-cinq. Les fortunes ou au moins les gains considérables
faits en terres dans toute l'Amérique, particulièrement dans cette partie , sont innombrables* -M'-^à& (243 )
: Parmi tous les divers défrichemensque nous
'^p-ns..traversés, nous en avom $KMivé plusieurs abandonnés ; cet événement est com-
^juàfc-idans toupies nouveaux pays, et l'expérience .j^puve mêmeàifflie sur dix nouveaux
settlers-^^dêfriéhentau. commencement d'un
nouvel^bablis|eniesÉ,jaï«uf aubmoiiï&m'y sont
plus au bout de deux ans, et que les seconds
et quelquefois même les troisièmes settleÏM
seulement, sont les colons solides ; ceux-ci
jpKOjfî|ant des trajfaux, desdipffékses des pre-
gngej&i, restentdangiiapays, et sontiainsi réellement utiles à l'e^bl&sementi9.|li^$9
Le capitaine Metcalf, indépendamment de
toutes ses terrfiSi^dehsa t^fîJ&e.^TSMafl mou-
Jin àpscie, où il peut&àEâer., jp^n^onarfv 4,5oo
pieds de planches.: IlâSÙvoie ces planches à
Canaalar^ué mpsnsii&^aai elles y r^Alierurent à
âctis. Bcàiellùigs le mille. Le bled ictoua^io&si™
^ehfèlHngs le boisseau, le maïs quatre. U v
a à W.atkiristown ,. un maître d'école qui
il^i^^jdiéugejdjciliarâ pan mois. Lesxseules familles qui contribuejB4>à'.fiîerSalaiiî©^iGmtrle droit
.denvoyer leurs enfans.
La route jusqu'à Gahandarguét^ est .maur
vaise, boueuse , presque-toujours.sous l'eau
pour \es trois premieiBî milles) ;3qdnis loin ,
elle est' moins plate et meilleure ; la terré e& IP
( 249 )
noire jusqu'à plus d'un pied dé profondeur:
On trouve , dari¥>bé; trajet, un ou deux défrichemens assez considérables, faits sur un terrein brûlé par les Indiens ; d'ailleurs peu d'habitations. Le petit nombre de charrues qu'on
•y voit, sont attelées de bœufs. Les bois sont
épais et beaux; érables, bouleaux noirs |
■ chênes, hickorys, hemlochs, hêtres. La fièvre
est par-tout.
Le lac de Canandargué !,llqti!è l'on trouve à
quatre milles de la ville , présente un aspect
'agréable. Les bords en sont variés, et peut-
être leur vue nous a-t-elle plû encore davantage , par l'ennui que nous éprouvions de la
longue et fatiguante uniformité des bois. Dû
côté opposé à celui que nous avons 'si&vjr,
est un grand verger, dont le cidre se porte à
Canandargué.
Canandargué. Rencontre d'Indit
Ce township, chef-lieu du comté Ontario',
est situé au bas du lac de Canandargué, qui
lui donne son nom. Dans le terrein qu'occupé
la ville, il n'y avait, il y a'qftfttre ans, qiYUn
iEomptoir, où se faisait le commerce avec lés
Indiens; on y compte aujourd'hui quarante
'maisons.   Ce.terrein avec  cinquante nfflès .( z5o )
acres peut-être autour, est un de ces tracts
dépendans de la  préemption de   Massachusetts , vendus avant le marché du capitaine
Williamson.
La ville, bâtie sur une hauteur, n'en .ed»
pas jusqu'ici plus saine. Quand M. de BlacoHjW
y vint l'automne dernier , il y trouva beaucoup
de fièvres ; on lui dit que la-jfflison avait été
pluvieuse, et que cette partie de.l^njnée était
celle où effectivement quelques fiejvre^ se déclaraient : nous sommes à'pré;6ent au mois de
juin, et nous en avons trouvé autant , si ce
n'est plus qu'il n'y en avait.automne passé.
Le seul.e,fj?Ofr est donc à présent dans le tems,
dans les défrichemens-, dans les travaux que
la grande habitation procurera. Les maisons
de Canandargué sont toutes en bois, mais
mieux bâties que celles d'aucune des villes
que nous ayons encore vu ; ce sont, pour
la plupart, des maisons en menuiserie, bien
faites , bien peintes ; quelques-unes sont pré-
cédéesde Gours, entourées de jolies palissades.
Le bâtiment de la maison de Justice est tout-
à-fait joli. Quelques gens riches habitent cette
ville ; parmi eux sont MM. Phips et Garum,
anciens propriétaires de ces terres ; M. Thomas Morris , fils de M. Robert Morris de
Philadelphie ,   agent de son père pour une ( m )
grande partie des terres qu'il a dans ces
cantons , et pour beaucoup d'autres'1;fs%r
le bord et au-delà de la rivière de Genessée ,
dont il a acheté la préemption, et qui sont
encore occupées par les Indiens. M. Chip-
ping , super-intendant des affaires des États-
Unis avec les Indiens ; et beaucoup d'autres
dont j'ignore le nom. Deux tavernes , quelques stores, quelques boutiques d'ouvriers,
peuplent aussi cette ville,' dont la progression
annuelle en nouveaux établissemens, n'est
pas considérable, sur-tout en habitans travailleurs ; les habitations dans les environs
ne sont point encore multipliées ; les terres
ainsi que les lots de la ville, sont en général
possédés par '"delfl propriétaires qui les ont
achetés par spéculation ,- eT^jfai attendent,
pour les revendre ,que le tems'ëri élève le prix.
Des puits fournissent la seule eau qui se boive
à Canandargué , et elle est assez mauvaise.
D'ailleurs, aucune source, ni dans la ville ni
dans les environs, pas même de creeks plus
près que quatre à cinq milles ; par conséquent,
aucun moyen d'avoir des moulins plus rapprochés.
Le pays fournit, dit-on , assez de bled pour
■ sa consommation ; il ne s'y vend même que
six schellings le boisseau. Mais les bois cou- (   252   )
j^ejin^nt très-peu de grands arbres, et cette
disettte de gros bois, jointe à la rareté des
moulins , fait monter le prix des planches à
dix dollars le mille , prises au moulin. Le prix
des terres est de trois dollars l'acre hors de
la ville., de quinze dans son enceinte.. Les
prix de l'avoine.^du.maïs etc., sont les mêinejM
auJàJ?riends-mill et à Bath. Les ouvriers s'y
trouvent difficilement ; ils coûtent cinq schellings par jour dans les tems ordinaires. M.
^Thomas Morris en a payé jusqu'à dix, lors de
.la récolte; dernière, et toujours nourris.
. Les terres son^t assez bonnes, sans le paraître |
^u^ot que dans les autres pa^esdu Genessée,
que nous avons déjàparcourues. Le taux moyen
.du produit,de l'acre , la première année,de
,^Qftb^%^phjement, est en bled de vingt à
.v^gt-.quatre boisseaux ; on laboure ici même
..la première anjiéje,; les bestjaux sont bons ,
parce que le plus grand nombre des settlers
arrivantjdelaNouvelle Angleterre; nous avons
grjÇBCgntré dans notre route , près Canandar-
gué r plusieurs caravanes plus ou moins con-
igidérables, allant à Niagara ;_ une entr'autres
composée de cinq à six familles / en>menant
avec elle trente -quatre, têtesyde bétail ; on
...nous dit ici qua.ces passages spn^réquens ;
-que ceux des familles venant de-J^iàg^ra dans ( 253 )
les Etats-Unis, sont aussi très-considérables,'
quoi qu'en moins grand nombre.
J'étais chargé d'une lettre du général Knox,
pour M. Chipping : M. de Blacons l'avait
portée avant mon arrivée , et elle nous avait
valu de sa part le soin d'envoyer chercher un
Indien qui parle français, pour nous conduire
dans notre trajet de Cananwaga à Niagara^
Nous avons donc été remercier M. Chipping,
chez qui nous étions encore attirés par la
curiosité de voir des Indiens qu'il avait chez
lui. Il est l'agent des Etats-Unis auprès des
nations établies sur ces frontières.
Ces Indiens étaient au nombre de dix, parmi
lesquels plusieurs chefs de la nation de Seneca,
entr'autres Red-Jacket, guerrier renommé
parmi eux ; ils viennent faire une visite au
' capitaine Chipping, c'est - à - dire demander
du whiskey et de la viande. Les caravannes
sont très-fréquentes, et n'ont communément
que ce grand objet. Ces Indiens établis chez
l'agent, boivent tant qu'ils peuvent, ne font
pas autre chose , et quand ils jugent avoir
assez bu, ils repartent emportant encore quelques bouteilles de liqueur. Nous les avons été
visiter dans une petite hute derrière la maison
du capitaine , et qui ressemble plus à une
écurie qu'à une maison ; deux étaient vau- ( 254 )
très , ivres, sans pouvoir se remuer. Ils sont
presque tout nuds, hors un tablier de laine d'en^
viron un pied quarré, attaché à une ceinturéM
et s'y rejoignant par derrière; à cette ceinture
pend le terrible scarpel , qui est un petit
couteau dont ils usent habituellement pour
couper les viandes. Ils n'avaient pas, comme
on le dit, la tête rasée , mais leurs cheveux
coupés assez courts , sont attachés sur ..fiai
sommet de la tête par une tresse qui passe
dans un petit tuyau d'argent ; leurs oreilles»
sont découpées et bordées d'une multitude de
petits anneaux. L'un d'eux avait une petite
plaque d'argent, attachée sous le nez par un
anneau qui en perce le cartilage; c'est un'
jeune chef. D'ailleurs , ils sont tous bien faits,
gais, riants , de bonne humeur ; ils ont paru
flattés de notre visite ; un d'eux savait quelques mots d'anglais. Comme nous devons voir
des tribus entières d'Indiens, et que nous
aurons occasion de nous procurer quelques
informations sur elles, j'en pourrai parler dans
quelques jours, avec un peu plus de connaissance. En attendant je dirai que ces hommes
me semblent dans la dernière dégradation de
l'humanité , et cela est encore la faute des
peuples plus policés. Tant qu'ils n'étaient que
sauvages , ils étaient guerriers, indépendans, ( 255 )
féroces peut-être, mais ils étaient des hommes;
aujourd'hui que les blancs ont cru avoir intérêt de les capter , on les séduit avec de
l'argent , on les séduit avec du whiskey , on
les abrutit. Quand on réfléchit à quels vils
et odieux moyens les nations policées ont recours pour amener tout à leur intérêt, on est
tenté d'apprécier bien peu leur prétendue
supériorité.
Une caravane d'Indiens d'auprès du fort le
Bœuf, était dernièrement venue chez le capitaine Chipping, pour demander justice d'un
soldat américain , qui avait tué deux Indiens,
de guet à pens , par vengeance et jalousie ;
leur ressentiment a été assoupi par 200 dollars
pour chaque Indien tué. C'est le taux convenu,
et le soldat n'a pas été poursuivi. Un Indien
qui tuerait un blanc , serait livré aux Américains et pendu. Comment des peuples qui
parlent d'honnêteté , de justice , d'égalité,
peuvent-ils admettre une aussi horrible jurisprudence? Elle dégrade autant ceux qui l'exercent , que ceux qui en sont la victime. Le
traitement des Indiens, l'esclavage des Nègres,
sont deux taches, deux grandes taches pour
la liberté américaine , deux taches que le Gouvernement doit se hâter de faire disparaître,
mais qui sont bien difficiles  à enlever, car ( 256 )
elles tiennent à une partie du coeur bien sen- ;
sible , l'amour de l'argent.
Nous avions l'espérance d'une bonne au-j
berge à Canandargué, et c'est quelque chose
d'intéressant à trouver dans le Genessée. N o us
avons été désappointés ; je ne sais quelle mauvaise raison avait déterminé Blacons à s'établir,
dans la seconde ; elle est très-inférieure à lar
première ; nous nous y sommes cependant,
fixés, mais pas sans murmures contre notre
ami, plus habile ordinairement dans ses choix»
Notre mécontentement s'est accru , en montant dans le grenier où nous devions coucher
tous lesjqu^.tre, dans la compagnie de douze
à^jqupinze autres ; mais le sommeil, qui console de tout, nous a bientôt appaisés.
Le mien a cependant été promptiement interrompu ,  et je dirai comment, car on en,
connaîtra mieu^les  mœurs du pays. Deux
nouveaux hôtes sont venus   dans notre, gfrârd]
nier : un vieux homme et une jeune femm$»
très-jolie, qui ,   je crois, était sa fille. Trois
rangs de châlits , garnissaient cette   longue
pièce à demi-couverte. J'étais au premier lit
du rang du milieu ; deux seuls lits vuides restaient , et ils étaient à la hauteur du mien,
sur une des autres rangées. Le bon homme a
choisi le plus éloigné et s'y est couché tout
habillé. mm
habillé. La jeune femme n'en a pas fait de
même ; elle s'est déshabillée aussi complètement que si elle avait été dans une chambre
à part, et avec la-confiance que lui donnait
sans doute l'opinion du sommeil de tout ce
qui l'environnait. Aucun mouvement de ma
part n'a aliarmé cette confiance ; mais je n'ai
pas pu faire que la' lumière qu'elle avait apporté ne m'ait éveillé, que, posée par teiTe,
elle n'ait éclairé entièrement sa toilette, et que
j'aie pu rattraper le sommeil avant qu'elle fût
éteinte.Cette petite anecdote, qui choquerait
la pruderie européenne , ou qui amuserait sa
gaité, est toute à l'éloge de la simplicité des
moeurs 'aansé»caines.
Route à Ontario.
Nous avions, la veille, retrouvé M. de Blacons
à Canandargué , nous nous sommes séparés
aujourd'hui de du Petit - Thouars , qui a été
droit à Cananwaga -, où l'Indien français
doit nous attendre. -Nous nous sommes mis
en route pour Ontario. Nous avions le projet de voir chez M. Pitts , une ferme de
réputation dans le pays ; mais , quand nous
y sommes arrivés, nous avons trouvé sa maison remplie par une congrégation de presby-
Tome I. R ( 258 >
tériens, et les maîtres occupés à prendre leur
part du long et très-bruyant sermon que débitait un ministre tout en sueur.   C'est done»
à grande peine que nous avons pu obtenir d<M
l'avoine pour nos chevaux , et un morceati»
pour nous. Il n'a pas été possible d'aller voir
la ferme, il a fallu nous borner à en apper»
cevoir de la maison la belle appaj^nce* Les
champs sont mieux défrichés que depuis Jong-
tems nous n'en avions vus ; entièrement dé-»
barrasses d'arbres et même de troncs.
Cette ferme  est établie depuis cinq- ans;
Pitts possède  entre lui et deux de ses fils ,
à-peu-près neuf cents acres, dont i3o cleared.
Leurs beaux champs ont été originairement 1
défrichés par les Indiens. Sur les cent trente '
arpens cleared., soixante sont cultivés en prairies de  trèfle  et de tymothy. Ils y tiennent
' soixante à soixante1-^* têtes de bétail, et ils
n'en   vendent  que peu ,  ayant  pour   objet
d'augmenter leur troupeau par la reproducjB
tibn. Leurs prairies produisent quatre milheraj
de   foin à  la  première « coupe ,   la seconde^
étant   abandonnée    pour la  nourriture   des
bestiaux. L hiver ne dure , dans ce canton»}
que trois mois et demi, pendant lesquels les
animaux tenus le jour aux environs de la maison , sont nourris du foin qui leur est donné (259)
soir et matin dans la cour. Le fumier ne
s'emploie que très-rarement dans ces terres ,
dont les produits moyens sont de vingt boisseaux par acre en bled, et trente-cinq en maïs ;
le prix du bled y est de six schellings ; celui
du maïs et de l'avoine trois ; celui des bestiaux , comme dans les lieux précédens. Le
prix des journées des ouvriers, est de cinq
schellings et nourris. Les moulins à scie et
à farine sont très-éloignés ; le premier est
à six milles, et le second à douze ; les bleds
y sont conduits , et les farines en sont rapportées l'hiver en traîneaux. Toutes les récoltes ont ici la plus belle apparence ; mais
nous avons vu avec plus de plaisir encore j
de jolies femmes et de jolies filles bien mises , qui , après le sermon du matin et en
attendant celui de l'après-midi, ont rempli la
cuisine  où nous étions.
De chez Pitts , nous sommes venus coucher
à Ontario chez M. Watworth. Dans tout le
trajet depuis Canandargué, les bois sont beaux,
mais moins chargés d'arbres que précédemment. Beaucoup de parties en ont été brûlées par les Indiens, long-tems maîtres de
ce pays. On trouve aussi fréquemment dans
tous les bois , ce qu'on appelle des camps
d'Indiens, c'est-à-dire des yestiges des places où
R a ( 26o )
quelques-unes de leurs troupes, en chasse ou
«n voyage, ont passé la huit. Ce sont quatre
pieux plantés, couverts par des écorces d'arbre.'
Nous avons passé , dans cette journée, à la
queue des lacs Hemlock, Cornesus, Honchoye
et Connectici.
Nous avions fort regretté de ne pas trouver
à Canandargué, comme nous l'espérions , M.
Thomas Morris. Un jeune M. Wickam, que
je suppose le commis de son bureau, et qui
demeure dans sa maison , nous y a fait toutes
les politesses qui pouvaient dépendre de lui;
parmi les petits services qu'il nous à rendus,
il nous a donné une lettre pour le capitaine
Watworth , neveu du colonel Watworth du
Connecticut , établi à Ontario ; il est partner de M. Thomas Morris , pour la vente
des terres.
Ontario. M.   Watworth.
Notre lettre d'introduction a été payée
d'une invitation à coucher ; nous y comptions.
Le capitaine nous a signifié en arrivant qu'il
partait le lendemain de bon matin pour Canandargué , où l'assemblée de la milice dont
il est capitaine l'appelait, ce qui était fort naturel. Deux minutes après il est monté à
cheval pour aller voir, nous a-t-il dit, un dé ( »6x )
Ses amis , et il était huit heures du soir. Cette
manière en France eût voulu dire qu'il était
fâché de nous recevoir , d'autant que son accueil n'avait pas été autrement agréable. Peut-
être eussions-nous pu à la rigueur l'interpréter
de même en Amérique ; nous avons mieux
aimé l'attribuer à une extrême aisance. Il n'y
avait pas de taverne aux environs , et nous y
avons encore gagné de nous mettre nous-
mêmes fort à notre aise. Cette maison est
d'ailleurs une petite log-house aussi sale, aussi
infecte que log-house puisse être. Je ne sais
qui des rats ou des provisions de diverses
espèces que le capitaine tient pour vendre , et
que l'on dit même dans le pays qu'il vend un
peu pourries , produisent cette infection ; mais
elle est remarquable. Nous n'avons encore été
nulle part couchés plus mal que chez ce capitaine , par toutes les circonstances réunies des
lits , des draps, de la chambre , de l'odeur des
poules, etc. , etc. Je me suis levé de bonne
heure pour voir le capitaine avant son départ;
je l'ai trouvé se faisant coëffer par sa négresse,
cherchant à vendre des terres à deux hommes
de Williamsburg, et vendant un barril de
whiskey à un Indien.
Les  terres  du  capitaine se  vendent ,  au
moins se proposent à deux dollars , deux dol-
R 3 ( 36a )
!ars et demi l'acre. Il exige le payement en
quatre ans, le quart chaque année , l'intérêt
courant dés le premier jour. On conçoit comment le capitaine   jalouse M. Williamson;»
qui, à   raison de ses  conditions   de   VenfM
plus raisonnables , doit avoir et a réellemeis™
de grands avantages sur lui.
Nous apprenons ici que dans les plaines du
Genessée ( Genessée flats J la rivière de ce
nom qui les traverse se déborde régulièrement
tous les ans quatre à cinq jours à la fin de
mars , et laisse sur la terre un limon épais de
deux à trois pouces qui l'engraisse et alimente
de plus en plus ses facultés productives. L'acre»
y a rapporté quelquefois jusqu'à cinquante
boisseaux de bled ; mais son produit annuel est
de trente boisseaux pour terme moyen. Peu déN;
ces terres sont à présent vendues ; elles sont
conservées par les propriétaires jusqu'à ce
qu'elles acquerrent une valeur plus considé»
rable par l'accroissement de population dans
ce pays. Les ouvriers se trouvent ici difficilement , et se payent un dollar par jour. Le
sucre d'érable qui se fait ordinairement en
grande quantité dans ce canton , ne l'a été
qu'en très-petite cette année , à causé de
l'humidité de la saison , il s'y vend un'schelling.
Ce pays fournit souvent le haut Canada " de ( 263 )
provisions de toute espèce , particulièrement
de bétail. Le capitaine qui, comme je l'ai dit,
tient store, tire du Connecticut ses marchan-
, dises dans des chariots traînés par des bœufs ,
il engraisse ces boeufs , et se récupère amplement des frais que lui occasionne la longueur
du charoi par la vente de ces bestiaux à Niagara. Quelquefois ils se vendent jusqu'à un
schelling par livre.
Promenade   dans   les  plaines
de la Genessée.
Le capitaine nous ayant quitté , son jeune
neveu , enfant de quinze ans, nous a mené
voir les flats ou plaines qui bordent la Ge-
. nessée ; c'est une étendue peut-être de cinq à
six milles de long sur à peu-près autant de
large ; ces plaines sont presque toutes du côté
ouest de la rivière ; il en est aussi quelques
parties de l'autre côté. Le capitaine Watworth en tient quinze à seize cents acres
en propriété du colonel son oncle. Quelques acres en sont cultivés , mais la plus
.grande partie est laissée en prairies naturelles ; l'herbe de ces prairies était aussi haute
que nos chevaux. La plus grande quantité de ( m )
ces flats  appartiennent  aux Indiens ;   mais
comme elles sont comprises dans les limites
des donations faites jadis par l'Angleterre , qui
s'étendent  jusqu'au   fleuve   Saint - LaurenlM
l'état de Massachusetts s'en est jugé propriéM
taire-foncier, et à vendu.à MM. PhipsetGa-
rum cette propriété sous le titre de préemption , c'est-à-dire , qu'il leur a vendu le priviM
lége exclusif d'acheter ces terres des Indiens
quand ils consentiraient à les  vendre.  MM.
■Phips et Garum ont revendu cette préemptioil»
à M. Robert Morris, qui l'a lui-même recédée
à la compagnie hollandaise , se chargeant du
traité à faire avec les Indiens pour les déterminer à vendre ces terres, au moins en partie
et à les abandonner.
Ainsi voilà quatre acquéreurs successifs
d'une propriété sans le consentement des véritables propriétaires. Voilà quatre marchés
successifs faits sur la seule base de l'évince-
ment de ces malheureux Indiens du coin de
terres où ils s'étaient retirés. Sans doute il
faudra leur consentement pour cet évince-
ment ; mais manquera-ton de moyens de les
séduire? Un peu de whiskey gagnera leurs
chefs et leur conseil, et ces riches plaines,
ces immenses terreins seront cédés du con-
&eutament général ,  pour quelques bagues,, ( 265 )
quelques mouchoirs et quelques barrils de
rhum, peut-être quelques sommes dont ils
n'ont pas besoin , dont ils ne sauront que
faire , et qui en aidant plus promptement à
leur corruption les rendra plutôt tout-à-fait
malheureux.
Au demeurant si l'Amérique était plus peuplée , si l'arrangement qui va faire passer plutôt
ou plus tard ces vastes pays hors des mains de
ce peuple tranquille et bon , les remettait sous
la culture , ce serait sans doute un bien général ; mais les dix-neuf vingtièmes de l'Amérique ne sont pas encore habitées, et ne sont
pourtant pas dans la possession des Indiens ;
enfin tout le reste de l'Amérique fut-il habité,
le grand bien de rendre productif cette immense étendue déterres ne pourrait-il se faire
sans chasser ces pauvres Indiens , au moins
sans les tromper outrageusement?
Villages Indiens,
Dans la promenade de douze milles que nous
avons faite à travers ces flats, nous sommes
montés sur deux petites élévations qui dominent toute la plaine ; l'une appelée Sauacoh-
hill est la plus rapprochée d'Ontario ; l'autre
Mount-Morris est plus près  de Williams- ( 266 )
burg ; l'une et l'autre de ces collines sont de»
villages indiens ; le premier composé d'une
quinzaine de maisons, le second seulement de
quatre ou cinq. Ces villages sont un assemblage
de petites log-houses très-grossièrement faites ,
couvertes d'écorces d'arbre. L'intérieur est une
chambre sans planchers. De chaque côté sont
des planches, sur lesquelles est étendue une
peau de daim tannée, c'est le lit des Indiens»
au milieu de la chambre est le foyer, et le
toit est ouvert au-dessus pour laisser passer
fumée. Toutes les provisions qui en général se bornent à du maïs non égrainé , à
des galettes mal cuites et moisies, à quelques
morceaux de daim, sont pêle-mêle dans cette
hutte. Souvent deux ou trois ménages y couchent à la fois.
Peu d'hommes étaient dans ces villages
quand nous y avons passé , nous avons vu
quelques femmes au travail dans les champs»
Parmi les Indiens, les hommes ne travaillent
pas. Les ouvrages forts sont laissés aux femmes
qui cultivent la terre, fendent le bois, portent
les fardeaux , sans en être pour cela moins
chargées des soins du ménage. Les hommes
chassent et boivent. Chez quelques nations
il est des hommes qui travaillent un peu, nommément parmi les Tuscorocas. En pariant des ma)
nations indiennes, je n'entends parler que des
six nations appelées jadis Iroquois, et qui habitent le nord de l'Amérique septentrionale au
midi du lac Ontario. Ces six nations sont les
Tuscorocas, les Onondagos, les Oneydas ,
les Cayugas , les Senecas, et les Mohawks.
Aux Oneydas près , dont une partie habite
encore les bords du lac auquel ils ont donné
leur nom, au nord de l'État de New-Yorck,
tous les autres ont été chassés de leur territoire. Tous sont considérablement diminués
de nombre ; chacune de ces nations s'est divisée ; les familles sont dispersées ; le whiskey
-achève de détruire ce qui en reste, et avant
qu'il se passe un grand «ombre d'années, beaucoup de ces nations, en raison de ce qu'elles
approchent plus des pays civilisés , disparaîtront de la surface de la terre.
Il y a prés de la rivière de Genessée, mais
en-deçà et à cinq milles au-dessous des habitations indiennes dont je viens de parler, un
autre village de la nation des Oneydas. Les
hommes sont un peu moins paresseux que les
Senecas ; mais le sont encore beaucoup. Au
demeurant tout ce qui habite près de ces Indiens , de quelque nation qu'ils soient, assure
qu'ils sont doux, tranquilles, même serviables ;
qu'ils sont d'excellens voisins ; et il est sans (268)
aucun doute que dans toutes les altercations
fréquentes qui ont lieu sur les frontières des
États-Unis, entre les Indiens et les blancs,
les Indiens n'ont pas le premier tort une fois
sur cent; mais ils sont faibles, et ils sont op*»
primés.
A Mount-Morris, un fermier de M. Morris^»
irlandais d'origine, et venu depuis deux ans»
de la Nouvelle Angleterre , fait valoir une»
soixantaine d'acres de terre ; les bleds,  les»
seigles, les maïs sont d'une grande, beauté ;
cependant le compte que rend cet homme des
produits de la terre de ces flats, est au-dessous
de ce qu'en dit le capitaine Watworth ; il ne
porte qu'à 25 boisseaux la récolte du bled; et
comme lAJbonhomme n'a pas de terres à vendre , son compte est probablement plus fidèle
que celui du capitaine. Quoiqu'il en soit, il
est sans aucun doute que la qualité de  ces
terres est admirable ,   que 1 étendue de ces
plaines est immense, et qu'elles présenteraient
un aspect vraiment beau et agréable à ceux-
mêmes qui, comme nous, n'auraient pas satiété d'une éternelle contiuation de bois depuis
5oo milles. Il paraît que M. Morris a plutôt '
établi ce fermier pour assurer sa possession et
faire acte de propriété, que pour en tirer aucun autre avantage; cet homme ayant la jouis- ( 269 )
'sance d'une bien petite part de cette immense
étendue, et n'étant d'ailleurs ni logé, ni fourni
comme doit l'être un fermier.
A notre retour de cette grande promenade,
nous avons passé par Williamsburg , centre
d'un des établissemens du capitaine William-
son dans cette partie ; c'est un village composé d'une douzaine de maisons ; on dit que
les settlemens sont assez nombreux aux environs. Williamsburg est bâtie au confluent de
la rivière de Genessée et du creek Lanis-
Guaga. Cette rivière et ce creek qu'il nous a
fallu passer plusieurs fois à gué dans notre
promenade , sont extrêmement encaissés , et
d'un difficile abord. La rivière de Genessée
est d'ailleurs très-tortueuse , et coule avec
asse'z de rapidité, ses eaux cependant sont gé;
néralement sales et mauvaises."
M. de Boui.
Un Français, ancien habitant de Saint-Domingue , retiré..avec son mulâtre , vit à trois
milles du capitaine Watworth sur 20 acres
de terre qu'il a achetés , et dans une maison
de douze pieds en quarré, qu'il a construite
avec ce fidèle domestique. Ce França'is est M.
de Boui, alsacien de naissance. Une querella (  27° )
avec un homme en pouvoir dans sa province,
auquel il reprochait de lui avoir extorqué une»
succession , et un duel qui s'en est suivi, dans
lequel M. de Boui, alors jeune, a blessé son»
adversaire beaucoup plus âgé que lui., l'obligèrent de quitter la France pour se soustrairéH
à une lettre de cachet. Soldat dansée régimeiw
du Cap, il s'est conduit à St.  Domingue *dM
manière  à montrer qu'il était! bien élevé ; il
obtint promptement son  congé ; il avait été»
destiné par sa famille à entrer dans le corps»
du génie,  où il- était même aspirant lors de
son aventure. Ce genre d'éducation lui donnai
les moyens de s'employer utilement dans 1'ilea
ut successivement élevé' à la place de I
grand Voyer de St. Domingue. Un ami lui
avait laissé en mourant une habitation, il était
en jouissance d'un bon revenu,   et en train
de faire une fortune considérable, quand les
malheurs du Cap arrivèrent. Obligé de quitter
cette ville, il vint en Amérique avec peu d'argent,  peu   d'effets ,   et quelques lettres-de-
change sur France. Il se retira à Harford pour
v vivre avec plus d'économie. Le colonel Wat-
Avorth frappé de ses malheurs, de sa situation,
lui proposa de tenter de faire payer ses lettres-
de-change, ayant pour cela,  en sa  qualité
d'Américain, plus de facilité qu'un Français (   271   )
émigré ; il ajouta à cette proposition, celle de
lui donner une certaine quantité d'acres sur la
rivière de Genessée ; le capitaine Watworth
devant lui délivrer toutes les provisions et
secours dont il aurait besoin , et les lettres-de-
change servant de nantissement à ces avances;
voilà en deux mots l'histoire de ce Français.
Je pense qu'il y a peu d'hommes qui n'éprouvent une vive sensation, un attrait indéfinissable, en retrouvant un compatriote loin
de sa patrie. Malheureusement la révolution
a beaucoup éteint de ces sentimens naturels
et bons ; la défiance est celui qu'éprouvent à
présent le plus communément deux Français
qui se rencontrent, quand ils ne sentent pas
de repoussement. Grace au ciel, la révolution
et ses malheurs ne m'ont laissé aucune haine
personnelle, et ne m'ont point encore aigri.
C'est un bonheur dont je sens tout le prix. Car
j'ai quelquefois encore des momens qui ne sont
pas privés de douceur. J'ai donc éprouvé un
véritable intérêt en voyant M. de Boui, qtue
MM. de Blacons et du Petit-Thouars avaient
déjà visité l'année dernière. BÏacons m'avait
précédé pour annoncer que nous venions demander à dîner à cet hermite , car ce nom ne
convient à personne mieux qu'à lui. Sa joie a
été  grande  en revoyant M. de Blacons, et C 272 )
en nous voyant ensuite arriver. La vue d'un
compatriote lui a été d'autant plus sensibléflB
qu'aigri un peu par le malheur, et je pe'ns^B
par quelques mauvais procédés, il a pris leéM
Américains en déplaisance.
C'est un homme d'environ quarante ans, il
a de l'esprit naturel, du piquant dans la conversation , et de la noblesse dans les senti-»
mens. Misantrope, disposé à voir tout en noiri»
c'est, comme je l'ai dit, sur les Américains
qu û se soulage de cette disposition ; il en parle
avec une amertume , fondée peut-être à l'égard,
de quelques-uns, mais qui généralisée est
évidemment une injustice.
Il vit là seul avec Joseph , son mulâtre, qui
ne l'a jamais abandonné, qui est devenu plutôt son ami que son domestique ,«qui le sert
comme jardinier, comme cuisinier , comme
laboureur, ( car M. de .Boui cultive dans les
flats un ou deux acres en maïs , dont il donne
la moitié du produit au propriétaire).
Joseph a soin de la volaille, des cochons ,
et travaille quelquefois pour des voisins ; afin
que ces voisins donnent à son maître dans le
besoin les secours de bœufs, de lait, d'oeufs ,
enfin tous ceux qui, sans être nombreux, n'en
sont que plus nécessaires dans cette solitude.
Toujours actif, toujours gai, ce mulâtre est
un ( m )
un exemple rare et touchant de fidélité, bien
profondément- senti par M. de Boui , qui
trouve dans le dévouement de cet estimable
affranchi un grand appui à sa philosophie. M.
de Boui a beaucoup lu , mais la disposition
mélancolique de son ame ôte souvent de la
justesse à ses idées ; il hait l'espèce humaine,
aussi est-il toujours triste et malheureux.
M. du Petit-Thouars, que nous avons retrouvé là, et moi,sommes restés à coucher chez ce
brave homme , qui nous en a montré le désir.
MM. Guillemard et Blacons ont été couchera
Çananwagà, et préparer notre départ pour
le fort Erie. Enfin, après avoir occupé notre
après - midi et la matinée du lendemain en
conversation, en promenades avec notre hôte,
sur-tout vers un petit village indien dont j'ai
parlé plus haut, avec lequel M. de Boui est
en relation d'obligeance, de services, de marchés mutuels, et où, dans les momens pressés,
il prend des ouvriers pour nétoyer son jardin;
c'est-à-dire, des.femmes qu'il paie trois schellings ; nous l'avons quitté reconnaissant de
son excellente réception toute amicale , et du
plaisir que nous lui avions fait, et nous l'avons
laissé très-contens de nous. Il n'est pas sans
possibilité que l'établissement d'Asylum ne
fasse bientôt l'acquisition de ce nouvel ha-
TomeIt •   S (   274   )
bitant ; puisse-t-il y être heureux , mais il est
à craindre que le fiel dont son ame s'abreuve
n'éloigne de lui tout moyen de bonheur, même»
de douceur, dans quelque situation qu'il puisse
se trouver.
Route à Cananwaga.
Le chemin d'Ontario à Cananwaga est bon,
au milieu des bois; on trouve une seule habitation dans la distance de douze milles. Nous
avons dans ce trajet rencontré deux Indiens ;
quoique nous en ayons déjà vu un assez grand
nombre , leur rencontre a encore pour nous ?
le piquant de la nouveauté ; ceux-là, couchés
au pied d'un arbre , étaient tellement ivres ,
qu'à peine en avons-nous obtenu signe de vie.
L'un d'eux avait à son col une longue et grossière chaîne d'argent, à laquelle pendait un
médaillon énorme du même métal, sur lequel
était gravé d'un côté le portrait du général
Washington, de l'autre la devise de Louis XIV",
nec pluribus irnpar , avec le soleil , qu'elle
accompagnait toujours sur les étendards français. Nous avons conclu que cet Indien était
un chef de nation , et nous avons laissé son
excellence dans le fossé, d'où nous n'avions
pu la faire bouger. (2?5   )
Cananwaga , où nous sommes le mercredi 16 , est une petite ville dont le terrein
appartient à M. Morris , aux mêmes titres que
toutes les terres dont j'ai souvent parlé depuis
quelques jours ; ces terres dont quelques acres
près la ville se sont vendus dernièrement
jusqu'à huit dollars , ont commencé par
l'être à un schelling six pences, puis à trois, etc.
Les maisons sont jusqu'ici très-peu multipliées dans cette ville ; mais dans leur nombre
est une des meilleures tavernes que nous
ayons rencontrées depuis bien long-tems. Elle
est tenue par M. Berry , bon homme , obligeant , mais toujours ivre ; il a , ainsi que
plusieurs habitans de cette ville , acheté des
terres des Indiens, malgré le droit de préemption que M. Morris tient de l'État de Massachusetts. Je ne suis pas partisan du droit de
préemption, puisque c'est un privilège exclusif
donné au désavantage des possesseurs réels,
qui se trouvent ici les Indiens , et qu'ainsi,
ce droit, bien considéré, est une véritable
injustice ; mais il est dans les loix des Etats-
Unis , et ceux qui malgré la propriété connue
acquise par un autre de cette préemption ,
achètent de ces terres, sont nécessairement
en contravention à une loi qu'ils connaissent;
par conséquent, dans le cas d'être dépossédés
Sa (276   )
de leur acquisition sans injustice aucune.
Les acquéreurs des terres des Indiens connaissent bien leur position ; ils disent qu'ils ne
se désaisiront jamais de ces terres ; mais en
attendant , ils espèrent que les affaires de
M. Morris ne se raccommodant pas, il n'aura
pas les moyens de solder son marché , et font
à cet égard des souhaits aussi peu honnêtes
que peu sensés , puisqu'enfin M. Morris , supposé incapable d'acheter des Indiens, ne le
serait pas de laisser le traité à conclure et à
payer par la compagnie à laquelle il a déjà
vendu.
Tous ces pays sont trop peu habités pour
fournir aucunes informations particulières sur
le prix des denrées, des journées d'ouvriers, etc.
Les denrées, les hommes y sont rares par- *
tout, et les prix sont les mêmes à peu-prés
que dans les derniers pays dont j'ai parlé. Le
voisinage des Indiens donne occasion à beaucoup de transactions avec eux pour des achats
de gibier, de poisson, etc. Quoiqu'ils connaissent le prix de l'argent et qu'ils l'aiment f
rarement les marchés se font autrement avec '
eux que par échange. Le whiskey est la
grande matière de ces échanges , mais tout
y est bon, vieux habits, chapeaux, couteaux,
miroirs,  couleurs,  etc.,  et l'on peut bien ( 277 )
être assuré que les échangeurs blancs savent
ne pas perdre au marché. Par-tout l'Indien
est dupe, et prête entièrement à la duperie
par son ignorance, dont il est malheureusement peu de gens qui ne soient disposés à
profiter.
. Avant d'abandonner le pays habité plus ou
moins par les peuples des États-Unis , je voulais rassembler quelques réflexions générales
sur leurs moeurs , leurs habitudes ; mais je ne
trouve pas beaucoup d'additions à faire à ce
que j'ai dit en arrivant à Northumberland.
Depuis ce tems , et même quelques journées
auparavant, nous sommes dans un pays nouveau ; tous ces différens settlemens , plus ou
moins rapprochés , mais toujours distans,
peuplés de nouveaux colons, qui arrivent de
toute part, ne présentent point d'ensemble à
l'observation. Le caractère principal des habitans de ces nouveaux pays , est le soin d'élever
le prix de leurs travaux aussi cher qu'ils le
peuvent , et l'empressement de dépenser leur
gain en bagatelles , en choses inutiles., dès
qu'ils en trouvent la plus légère occasion. C'est
cette dernière disposition qui fait la fortune
des stores. Un ouvrier , une famille y arrivent
avec le projet d'y acheter pour six sols de rubans ou pour quatre de tahaç à mâcher ; ils
S 3 (278   )
Ont quatre dollars dans la poche , ils achètent
les choses auxquelles ils*pensaient le moins en
entrant, et dont ils ont le moins besoin ; et encore pour bien plus si on veut leurfaire^crédit ;
ce à quoi le marchand n'a garde de manquer,
pour peu qu'il leur suppose des moyens de
payer, et il ne faut, le plus souvent, qu'attendre ces paiemens, qui se font avec assez
d'exactitude.
Lo marchand ne fait d'ailleurs ces crédits
qu'à des gens établis dans le pays , ou y travaillant pour un certain tems , et il les fait
avec d'autant plus de facilité , qu'il vend ses
marchandises à 100 pour 100 de profit, et
que l'argent comptant a déjà payé un gain plus
que raisonnab^Mr Ce qu'il a vendu , même à
paiement éloigné ,-'; ri^âi- fût-il jamais payé ;
d'où il résulte que , pour les hommes qui entreprennent de grands défrichemens dans ces
pays nouveaux , un store réduit à presque rien
la dépense des travaux qu'ils font faire , puisqu'il leur fournit le moyen (pfë^etirer par ces
ventes , passablement frauduleuses , tout l'argent qu'ils ont fourni pour le travail, le jour,
la-Semaine ou le mois d'avant. On peut en
conclure encore que messieurs les marchands
abusent de la crédulité , de la fàènltë et de
l'ignorance dé ^ê; peuple à demi sauvage ; ( £79)
-comme ce peuple à demi sauvage , placé sur
les frontières des États-Unis , abuse de la crédulité , de la facilité et de l'ignorance des pauvres Indiens. Le monde n'est trop souvent
qu'une chaîne de tromperies , quelquefois, à la
"vérité , un peu plus déguisée que celles des
teneurs de stores des pays nouveaux de l'Amérique.
Je veux dire encore un mot de ces-',pr%t-
miers défrichemens. Une famille veut s'établir
"dans un nouveau pays : le mari vient vers la
'fin de î'ëtfé %ùr le terrein où son établissement
est projette', abat les petits arbres sur environ
un acre ou un acre et demi, cerne les plus
■grands , sème à leurs pieds ou du seigle ou
du blecl, construit une petiïé°n¥aison avec le
;bois abattu, qui lui fournit encore de quoi
faire les clôtures; ( ce petit travail ne l'occupe
pas un mois) il retourne-ensuite à son ancienne habitation , et ranrené^iu commencement du printems sa famille, et ce qu'il a dé
meilleur en bestiaux. Ses vaches sont lâchées
dans le bois et s'y nourrissent. Il achève sa
maison , plante des pommes de terre et dit
maïs , et a ainsi de quoi:subsïster pour la prei-
mière arn?ëe: Pendant ce tems il augmenté
son défrichement , brûle les arbres abattus ,
et avec eux , autant qu'il peut, les arbres qu'il
S 4 ( 28o )
à laissés sur pied et cernés ; cette brûlure dé-;
Jruit presque toujours une grande partie des
racines , des buissons , que pour un bon défrichement , il vaut cependant mieux arracher.
Les cendres laissent sur la terre un engrais
très-utile, et cela en est, pour les bons agriculteurs , un emploi préférable à celui plus
lucratif, en apparence, de la fabrication de
Ja potasse ; pour les nouveaux settlers ce n'est
que l'effet de la nécessité. S'il y a un moulin
à scie voisin, les gros bois y sont menés par
les boeufs ; un homme peut dans une année
défricher, c'est-à-dire , cleared quinze acres,
et il y a peu de ces habitations qui en aient
plus de trente en culture. Les arbres cernés
sont plus ou moins long-tems à tomber, selon
l'espèce de l'arbre , la nature du terrein, le plus
ou moins d'humidité des saisons. L'hemlock,
le plus dur de tous, reste quelquefois neuf ans
sur pied, le chêne quatre ou cinq, l'érable
trois ou quatre.
Les troncs des arbres abattus , qui sont
toujours, laissés à deux ou trois pieds au-dessus
de terre, ne pourrissent pas plutôt, et sont
.pour la durée de leur entière dissolution soumis à l'influence des mêmes circonstances
que les arbres laissés sur pied.'
Quant  aux maisons dans lesquelles habi- i 281 )
tent les nouveaux colons , elles né sont au
premier tems de l'abattis des bois rien autre
chose qu'une hutte composée de quatre perches , dont la muraille et le toit ne sont que
des écorces. Ils n'en construisent quelquefois
pas d'autres pour la première réception de
leur famille, et tous , mari , femme et en-
fans , y couchent roulés dans des couvertures
pendant des hivers entiers.
Souvent aussi ils construisent*Jes maisons
de troncs d'arbres , posés les uns sur les autres , dont les interstices sont remplis de boue
quand ils en,ont le tems. Quand ces maisons
sont dans leuf perfection une cheininée en
pierres , cimentée avec de l'argile est construite en dehors , un trou est fait dans l'intérieur qui y communique, mais plus souvent
le toit est seulement ouvert, et le feu est fait
contre les troncs, qu'on remplace à mesure
qu'ils sont brûlés. A quelques pas de la maison
un petit four est construit en pierres quand il
s'en trouve , ou seulement en argile.
Le porc et le bœuf salé sont les nourritures
communes de ces nouveaux colons , dont la
boisson est de l'eau et du whiskey, mais qui
rarement cependant sont sans café, thé ou
chocolat.
.  Je ne  veux pas  oublier de  dire que les (   282)
ïhaShes dont on se sert ici pour abattre les
bois , et qui sont généralement employées!
dans toute l'Amérique à cet usage, ont le
manche moins long que celles des bûcherons
d'Europe. J'ai oui-dire à des Irlandais et à
des Allemands nouvellement arrivés , qu'ils
faisaient plus d'ouvrage avec ces haches ainsi
enmanchées qu'avec celles de leur pays. Le
fer de ces Jaaches est aussi moins large ; la
plus grande^quantité s'en fabrique en Amérique ; on en apporte quelque peu de l'Allei
magne.
Quoique l'on trouve ces détails dans plusieurs ouvrages écrits sur l'Amérique , j'ai
pensé qu'Us ne seraient pas déplacés dans ce
journal.
Quant à la religion , elle occupe peu les esprits en Pensilvanie , et moins encore au milieu des déserts du Genessée. Il y a dans les1
villes des lieux destinés au culte , ainsi que
dans les campagnes habitées tr'ùne population
un peu considérable ; mais la religion est plus
généralement regardée comme urrrêssort politique que comme une voie de salut/
Dans les nouveaux settlements on trouve
cependant presque par-tout des livres de religion, mais plutôt des livres de doctrine, de
secte , que des livres "Vraiment religieux, ou ( 2S3 )
de prières ; tels sont ceux des méthodistes ou1
des Écossais fanatiques. Cependant l'acrelé?
l'exaltation particulière à ces sectes se perdeat
beaucoup dans les bois , et l'occupation des
défrichemens , les illusions de l'espérance font
bientôt oublier toutes les autres.
Les colons arrivés delà Nouvelle-Angleterre
sont ceux qui conservent le plus généralement les idées religieuses ; ils établissent des
églises , payent des ministres aussitôt qu ils
le peuvent ; ils sont réunis en plus grande
quantité dans le haut Genessée, et parlent
avec mépris des settlements de la Susquehannah et des environs de Tioga , dont, disent-
ils, « les habitans n'ont jamais le nom de
33 Dieu dans la bouche. 33 II faut convenir,
et c'est peut-être par la même raison que les
colons venant de la Nouvelle-Angleterre sont
ceux de tous qui ont le plus de moralité , les
plus laborieux et les meilleurs cultivateurs. '
La richesse des productions naturelles ,'
est très-'-^aitde ; la force et la grosseur des
arbres est remarquable dans beaucoup de
parties. Mais on observe avec étonnement
que> les arbres les plus gros étendent leurs racines peu avant dans la terre ; c'est ce qui
se remarque dans tous ceux abattus par le
vent, et dontia-éhûte arradfirant toutes les ra-
1 (284)
eines , montre un chevelu trés-ëténdu en superficie , attaché à une épaisseur de quatèH
ou cinq pouces de terre qu'elles ont entraîné
avec elles. Il y a peu d'exceptions à ce fail»
dans les bois que nous avons parcourus jusqu'ici.  Les buissons sont tellement étouffé»
par l'ombre et la quantité de grands arbres,
que ces bois ne sont souvent pendant plusiâmi»
milles que de  magnifiques futaies sous lesquelles croit une herbe très-épaisse. La fougère qui se trouve rarement autour de Philadelphie ,  se rencontre en abondance  dans
les pays phis reculés ; des arbrisseaux de toute
espèce, des fleurs de toute forme et de toute
couleur embellissent   les   bois   plus de leur
beauté que de leur odeur : très-peu d'entre
elles   en répandent de   sensibles. Ce sont ,.
comme je l'ai déjà dit et comme on l'a dit
avant moi, des espèces différentes de celles
d'Europe ,  avec   lesquelles cependant elles
ont plus ou moins d'analogie. Parmi les insectes et les mouches de différentes espèces ,
dont l'examen fournirait amplement à la cu-
çip^^é , les mouches de feu ou vers-luisansr
abondent presque par-tout, de manière que
souvent leur multiplicité répand dans la nuit
une.clarté vraiment remarquable.
. La ville de Cananwaga est Sur la rivière- X 285 )
de Genessée , que nous avions constamment
suivie depuis Ontario ; cette rivière était appelée par les Indiens Cashousiagon ; nous
avons fort regretté de n'en pas aller voir les
trois chûtes , distantes les unes des autres
d'environ un demi-quart de lieu, et hautes,
la première de cent pieds, la seconde de
trente , et la dernière, la plus rapprochée
du lac Ontario, de soixante-dix ; les unes et
les autres dans une largeur de deux cent cinquante pieds. Cette rivière dont les eaux vont
grossir celles du lac Ontario , se jette d'abord
dans un très-petit lac d'une profondeur immense, qui, lui-même, se joint au lac Ontario
par un passage très-étroit et peu profond. Le
spectacle de ces chûtes, est, dit - on , fort
beau ; nous avions grande envie de le voir ,
mais M. de Blacons était pressé de retourner
à Asylum ; il voulait voir Niagara , et nous
lui avons fait le sacrifice des chûtes de la
Genessée.
Enfin , après un demi-jour perdu à Cananwaga , nous sommes partis de très - bonne
heure , pour traverser ce qu'on appelle les
déserts. Le guide que M. Chipping avait envoyé chercher, nous attendait depuis deux
jours. Cet homme , canadien d'origine , que
nous nous étions persuadés, sur de faux ren- ( 286" )
seignemens , avoir embrassé entièrement la
vie et les coutumes indiennes, pour suivre
une squawh ( c'est le  nom des femmes infM
diennes ) dont il  était amoureux ,   ne  satisfait , quand on le connaît, aucune de ces
idées romanesques, ou simplement extraor-i»
dinaires que nous nous en étions faites. C'est»
un homme qui , après avoir servi quelque tenuH
lors de la guerre d'Amérique, dans les troupe»
anglaises en Canada, a déserté, est venu s'étasB
blir sur les bords de la Genessée dans la parti»
américaine, a gagné un peu d'argent par quelques petits trafics, a fait sur-tout le commerce
du whiskey avec les Indiens, a connu parmi
eux une jeune indienne assez jolie,  à qui il
a fait  quelques  enfans , et qu'il a fini par
épouser, c'est-à-dire par avouer pour sa femme!»
àla manière indienne, ce qui n'engage qu'aussi»
long-tems qu'il plait de l'être. Il a un petit
bien , à ce qu'il dit, dans le Genessée , mais
il en a un beaucoup plus considérable à Ton- ■
nawanta ( village indien, également distànj»
de Niagara et de Cananwaga); d'autant que ce
bien qu'il n'a pas acheté, s'étend à volonté, que
les terres sont à la disposition de qui veuts'eaB
saisir, et que, pour donner quelqu'apparence
de titres de plus à sa propriété, Poudrit ( c'est
son nom ) a acquis, avec quelques galons de ( 287)
whiskey, ces terres des Indiens. Cet homme
semble donc s'être placé parmi les sauvages,
sans aucun des motifs qui pourraient rendre
piquant ce parti extraordinaire; il s'y est mis ,
parce qu'il est paresseux comme eux, aime
comme eux à faire travailler sa femme, plus
qu'à travailler lui-même ; fait cas des propriétés
acquises sans peine et sans argent, et se trouve
à portée d'exercer utilement avec les Indiens,
le degré supérieur qu'il a d'intelligence, en
les attrapant dans les petits commerces qu'il
fait continuellement avec eux. Au demeurant,
c'est un drôle actif, présomptueux, de bonne
humeur, fin avec apparence de balourdise ,
et ressemblant sous tous les rapports à ces
paysans français qui ont servi quelque tems,
et qui ont rapporté dans leur village une confiance et une assurance qui, quand elle n'est
pas appuyéS^sur un bon caractère, dégénère
quelquefois en insolence , et les mène à une
conduite déréglée et turbulente.
AccidenSm
Sous la conduite de ce Poudrit, qui n'est
pas même vêtu comme un Indien, nous nous
sommes mis en marche ; il menait un cheval
à lui, chargé de nos provisions , qu'ordinai- ( 288 )
rement les guides indiens portent sur leur dos.'
A un mille et demi de Cananwaga, est?
un petit village d'Indiens Senecas , que
nous avons traversé. Trois ou quatre maisons
forment tout l'ensemble de ce village ; nous y
avons retrouvé un beau jeune homme qui,
avec quelques autres, était venu nous voir la
veille à Cananwaga. Ces Indiens nous avaient
témoignés, comme français, une grande affection , au moins nous répétaient - ils que le
souvenir de notre nation était chère à la
leur par préférence, et nous les avions, par
reconnaissance , généreusement abreuvés de
rhum; ce jeune homme, plus ivre encore que
ses camarades , était tombé dans des accès
de violence et de fureur, qui auraient eu pro^fl
bablement des suites funestes , sans les soins
d'une jeune squawh qui s'est emparée de lui,
partie en le carressant, partie en ifptnenaçant.
Elle atrouvé le moyen de le tirerde la taverne,
de lui faire attacher les bras par ses camarades , et de l'amener au rivage, où elle lui
a continué plus tranquillement ses soins , qui,
s'ils ne l'ont pas ramené tout-à-fait à la raison,
ont au moins calmé ses fureurs. Alors, un
Indien a lavé le visage et la tête j du camarade ivre , en jettant sur lui des gorgées d'eau
qu'il prenait dans sa bouche , et le frottant
avec (289)
avec la  main.   L'ivrogg^ paraissait  en  état
d'être remis en marche , et le bateau l'attendait  pour le passer,   quand tout-à-coup il
s'est échappé des mains de sa gardienne , et
s'est précipité dans l'eau la tète la première;
il a reparu un moment après , et s'est mis à
nager vers le côté opposé ; alors cette infatigable femme s'est jetée seule dans une pirogue, l'a dirigée vers lui, l'a atteint, l'a saisi
par la main, pour l'y faire monter ; il s'y est
refusé, a replongé de nouveau, a nagé daus
une autre direction, mais toujours de manière
à nous faire croire qu'il était sans cesse en
danger de se noyer. Cette jeune squawh le
suivait  dans  sa pirogue ,  l'appelait, lui parlait avec douceur, ne suspendait pas un instant la vivacité de sa poursuite , tenait toujours
les yeux fixés sur lui , ou sur la place où elle
le supposait, car il était aussi souvent plongé
que nageant, jusqu'à ce qu'enfin elle ait pu
le rattraper,  et ne plus s'en désaisir.  Cette
scène a duré plus de deux heures,  pendant
lesquelles les allarmes, les soins, les carresses
de  la jeune personne ne se sont point ral-
lenties une seule minute , et nous ont réellement enchantés et remplis d'admiration. Cette
femme assez jolie était sa soeur ; on ne peut
développer un intérêt, un sentiment plus vrai,
Tome T. T ( 290 )
plus actif, plus tendre que celui que cette
pauvre squawh a si longuement montré pour
son ivrogne de frère, avec une manière réellement délicate et charmante, qu'il n'appartiendrait à aucun homme d'avoir. J'ai encore
été rappelé , par ce spectacle , à mon idée
constante de la supériorité des femmes sur
les hommes, pour tout ce qui tient à l'affècB
tion, quelle qu'en soit la nature. Oui ! qui
n'a pas connu l'amitié des femmes , n'a pas
connu toute la douceur, tous les délices de
l'amitié. Sans doute les hommes, dans leurs
atfaehemens, sont capables de grands sacrifices ; et qui peut être, moins que moi , disposé à méconnaître cette vérité? C'est au dévouement généreux de deux amis , que je dois
la conservation de mes jours , et puisque la
crainte de les compromettre a retardé jusqu'ici
l'expression d'une reconnaissance qui ne peut
cesser qu'avec la vie que je leur dois , puissent-ils en reconnaître le sensible témoignage,
dans ces lignes, si je ne suis pas destiné au
bonheur de le leur offrir moi-même. Mais
l'amitié des femmes est capable aussi du plus
-grand dévouement, des plus touchans sacrifices : une amie véritable sait s'exposer à
tous les dangers , et elle sait encore , par
une douceur inalterable, par des soins cons- ( p )
tans j pâr> Mf@ cceupa^ih .derfseft" awifc y dow
rien ne peut la distraire , embellir tons les
momens de sa vie ; elle sait s'identifier avec
ses peines, ses plaisirs, sesThtérêts , ses projets , ses désirs; elle sait l'entendre etle deviner ; elle sait calmer ses-inquiétudes , relever
son codage abattu , consoler ses chagtiiÉfc',
le raccommoder avec lui-même ; elle sait
adoucir un conseil sévère , qu'elle a le edie-
rage de savoir donner ;: elle sait appeler la
confiance la plus étendue , sans la rendre
jamais Une peine ou un effort ; elle sait résister à tous les obstacles, à toadies évènemens,
à l'absence même ; enfin, c'est un sentimeM*/
céleste, c'est le charme de la vie, dont les
souvenirs donnent encore des momens bien
doux , quand les mâîhëtirs en ont enlevé la
jouissance.
L'uniformité d'une traversée au milieu des
forêts fournit peu d'observations à transmettre.
Des bois peu épais , mais ifrêissant sur une
terre riche ; un sentier médiocrement bon ,
souvent très-boueux , serpentant dans un pays
dont le niveau uniforme n'est varié que par
dés élévations peu considérables , et le pas-,
sage de quelques grands creeks , nous ont
amené , après douze heures de marche , à ce
qu'on appelle Big-plain, (grande plaine) où
T 2 MM
nous nous sommes disposés à passer la nuit.
Bigplainest à trente-huit milles de Cananwaga ;
nous avions déjeûné à Buttermillfall, dîné:
sur le bord du Tanawaga creek, que l'on
retrouve plusieurs fois dans ce trajet, et assai-
SQ^iaélees deux mauvais repas d'un tel appétit,
que nous n'en avons peut-être jamais fait
d'aussi agréables.
Il n'en a pas été de même de la couchée.
Les maringouins , dont on nous avait tant
effrayé , et dont, dans le cours de la journée ,.
nous nous applaudissions d'avoir si peu souffert , ont commencé , dés notre arrivée , à
nous tourmenter ; nous étions auprès d'un
ruisseau , car on ne peut s'écarter beaucoup,
de l'eau , lorsqu'entre l'arrivée et le départ
on veut souper et déjeuner , et qu'il faut encore abreuver les chevaux. Le feu, la fumée
de tabac , n'ont point écartés les marin-
gouins , les moustiques , les taons et les
natts, pires que tout le reste. Les voiles de
gaze dont M. Guillemard avait fait provision,
ne nous ont pas garantis de leurs dévorantes
morsures, et des démangeaisons brûlantes qui
en sont la.suite. C'est un supplice vraiment
cruel que l'importunité de ces innombrables
petits animaux sanguinaires, que l'on tue
par milliers , mais qui semblent se multiplier ( 293 )
davantage à mesure qu'on les détruit. On ne
peut se faire une juste idée de cette torture
que quand on l'a éprouvée.
Deux Américains arrivant de Buffalo-creek
avec deux chevaux chargés de pelleterie , ont
partagé notre feu et nos tourmens, mais non
pas tous nos malheurs ; car dès le lendemain ,
(jeudi 18) avant quatre heures, ils avaient
trouvés leurs chevaux et étaient partis, tandis
que les nôtres, que le domestique de M. Guillemard avait, malgré nos prières, négligé d'entraver , étaient repartis sur la route que nous
avions tenue. Heureusement encore , dans
notre infortune , une cloche que j'avais mise
au mien avait, dans la nuit, indiqué à notre
guide la direction qu'ils avaient prise. Dès
avant le jour il était sur leurs traces , et à
onze heures, il les avait ramenés de quinze
milles , où il les avait trouvés , nous remplissant autant de surprise de son étonnante activité que de satisfaction pour leur retour.
Il ne faut pas oublier de dire que ces deux
Américains, l'un et l'autre habitant de Bos-
ton, nous ont dit qu'ils faisaient le voyage
de Buffalo-creek cinq ou six fois dans l'année,
pour'y acheter des pelleteries des Indiens;
qu'ils partageaient ce commerce avee trois ou
quatre autres compagnies ; qu'il s'en faisait en ( 2q4 )
total, par cette voie ,  pour 20,000  dollarjÉB
dans lesquels ils entraient pour 1800 ou 2000.
Tonnawanta.
Il était trop tard pour espérer d'arriver avant
la nuit à Buffalo-creek ; notre voyage devait
durer encore deux jours , et nous n'avions •
pas pour beaucoup plus d'une demi journée
de provisions ; il a donc été résolu que nous
prendrions le parti de passer par Tonnawanta t
lieu d'habitation de notre Poudrit , et que
nous allongerions notre route de dix à douze
milles , pour le bénéfice certain de trouver
en abondance de nouvelles provisions ; Poudrit nous en assurait ; mais Poudrit est
aussi bon claquedent que bon coureur ; ni
provisions , ni moyens d'en avoir de supportables , ne se sont trouvés dans la mauvaise
barraque de ce demi Indien. Un peu de rhum
et deux galettes de maïs , humides et lourdes,
fabriquées par Madame Poudrit, ont été toutes
nos ressources ; encore a-t-il fallu attendre une
heure le retour de Madame Poudrit, qui, à
notre arrivée était occupée à bêcher le champ
de son mari : nous avons ajouté à ses chetives
provisions un peu de maïs pour nos chevaux.
M. Guillemard, enflé des morsures des mous- (   295   )
tiques , et se croyant près d'être malade , a
voulu coucher à Tonnawanta ; nous l'ayons
confié à la garde de la squawh Poudrit, e*
nous nous sommes remis en route , du Petit-
Thouars, Blacons et moi, sous la conduite de
notre guide ordinaire.
Tonnawanta, que nous quittions , est une
réunion d'une quinzaine de maisons ou wigwams établies sur les bords tortueux de la
rivière de ce nom ; pays. humide , fangeux ,
mais d'une bonne qualité de terres. C'était
beaucoup gagner sur la longue journée du
lendemain, que de faire dix milles; mais le
souvenir et les morsures encore présentes des.
moustiques de la veille nous effrayaient; nous
nous sommes donc arrêtés une demi-heure
avant le coucher du soleil , pour nous donner
le tems de les écarter avec plus de probabilité*
Un petit camp indien que nous avons trouvé,
dans le bois , près Small-fall, (la petite
chute ) a été choisi pour notre demeure de.
la nuit, malgré l'essaim effrayant des moustiques et de ces petites mouches , plus tourmentantes peut-être encore, qui bourdonnait
aux environs. Nous avons entouré cette retraita
au-dessus du vent, par des feux que nous entretenions avec des feuilles sèches et du bois
mort ; le vent balayant notre gîte par la
T 4 ( 296)
fumée qu'il y poussait, les moustiques n'ont
pu y tenir , et là, après avoir attaché nos chevaux d'assez près pour qu'ils ne nous donnassent plus l'inquiétude de les perdre , après
nous être approvisionnés d'eau et avoir fait
du bouillon avec quelques tablettes qui me
restaient encore , nous avons mangé comfor-
tablement, hors de l'atteinte de nos ennemis ,
nos galettes , notre reste de jambon , et com-
fortés encore par deux segars , nous avons
passé une des meilleures huits que l'on puisse
désirer en pareil lieu. Pour ma part, je ne me
suis pas éveillé depuis neuf heures du soir jusqu'à trois et demi du matin, tems où il a fallu
nous préparera partir. Ah ! que les voyages sont
un bon remède , au moins un bon palliatif à
toutes les peines d'esprit et de cœur ; entre la
fatigue et le repos, ils laissent bien peu de place
pour la pensée ; et tout cela , comme dit l'histoire de ce pauvre M. de Thiars, rend pres-
qu'aussi heureux'que si l'on était mort.
Avant de finir le compte de cette journée ,
il me faut dire que nous avons rencontré le
matin , dans notre route à Tonnawanta , un
serpent-sonnette énorme ; il était éveillé , replié sur lui-même et la tête levée ; enfin , dans
l'attitude qu'il prend pour s'élancer et mordre.
Notre guide l'a apperçu lorsqu'il était à deux ( 297 )
pas de lui, et Cartouche à un demi
lement. Nous nous sommes arrêtés, j'ai rappelé mon chien ; la vue de nos chevaux, de
nos chiens et de nous-mêmes , dont ce serpent était entouré à peu de distance , ne l'a
pas dérangé ; il n'a pas quitté son attitude,
qui n'était que défensive , et l'a mal défendu,
Poudrit, qui avait été couper un bâton, a
pu choisir la place où il l'en a frappé. Ce serpent était long de plus de quatre pieds et
demi, d'un beau noir velouté , avec des cercles d'un jaune vif; il portait seize sonnettes'.
Je rappelle cette petite aventure avec détail,
pour montrer combien peu sont dangereux
ces animaux , dont on épouvante tant en Europe les voyageurs d'Amérique. Nous avons
été plus de cinq minutes plus près de lui
que de la longueur de son élan ; le chien
l'avait presque touché ; il était éveillé, il nous
observait, il n'a osé se décider à mordre ; il
a patiemment attendu le coup. Depuis que je
suis dans les bois , j'ai eu occasion d'en rencontrer un assez grand nombre , et d'en tuer
deux moi-même , toujours sans la moindre
apparence de danger.
Les chemins ont été fréquemment détestables dans les deux jours précéjÉjas , des bourbiers profonds , souvent des fomlrières et des (298   )
broussailles continuelles. Dans ces mauvais
passages , fort communs en tout pays peu
ou point habité, il faut à-la-fois songer àr|
éviter les branches qui peuvent déchirer 1er*
Yisage- et même renverser, à choisir les places
où le cheval va mettre les pieds, à l'aider
pour se retirer du mauvais pas , enfin, à ne
pas rencontrer de son genou ou de sa jambe
quelque tronc , quelque roc, auxquels , avec
les plus grandes précautions , on ne peut pas
toujours, échapper, et qui laissent quelquefois
de longs et douloureux souvenirs. Les chemins d'aujourd'hui, (vendredi 19) devaient
être meilleurs , au dire de notre guide ; et
au passage près d'une plaine de sept à huit
milles , ils ont été plus mauvais encore.
Village de Buffalo.
Nous avions envie de voir un grand établissement indien , on nous avait parlé de
Buffalo-creek comme du plus considérable,
dont nous devions être à portée ; nous nous
y sommes dirigés quittant à cet effet le sentier qui mène directement au lac Érié, pour
en prendre un aussi mauvais qu'aucun de ceux
que nous avions, trouvé encore. Nous avions
de jeûné à douîfe milles de notre coucher; nous ( 299 )
avons été manger à Buffalo le reste de nos
provisions. Le creek de Buffalo se rencontre
douze à quinze milles avant d'arriver au village.
Ce creek, extrêmement étroit la première fois
qu'on le trouve, a pourtant sa source à quinze
milles plus haut; mais il s'élargit ensuite considérablement , il a cinquante ou soixante
toises à son embouchure ; on le passe à gué
entre un village habité par la nation des Cayou-
gas et Buffalo-village. Là, sa largeur est
d'une vingtaine de toises ; mais son lit est tellement encaissé et bourbeux que nous avons
eu beaucoup de peine à nous en tirer.
Le village de Buffalo est habité par les Senecas. Le chef de cette nation est Brothers
Farmer, estimé par toutes les tribus comme
grand guerrier et grand politique, et fort caressé à ce titre par les agens anglais et les
agens américains. Buffalo est le chef lieu de
la nation Seneca. On nous avait assuré que
nous y trouverions quatre-vingt maisons réunies ; nous n'en avons vu qu'une quarantaine ;
\es autres s'étendent en haut et en bas sur les
bords du creek , et peuplent ainsi plusieurs
milles. Ces quarante maisons sont situées sur
une plaine très-fertile, à en juger par l'herbe
naturelle qu'elle produit. Nous avons vu des
Indiens la faucher avec leurs couteaux ; quel- ( 3oo )
ques familles ont des vaches, quelques-unes
même des chevaux. Il y avait de belles paires
de bœufs à vendre dans le village ; mais comme
tous les produits sont le résultat du tfavail -
des femmes, ce sont elles seules qui en disposent; elles seules en sont regardées comme
propriétaires ; c'est avec elles seules que se
font les marchés ; c'est à elles qu'en appartient l'argent, ainsi même que les maisons où
elles habitent. Les hommes n'ont de propriété
que leur fusil , leur tomahawk, leur petit
couteau et leur pipe , et les scarpels qu'ils ont
enlevés sur les têtes de leurs ennemis, et qui
font en plus ou moins grande quantité l'ornement de toutes les maisons des Indiens guerriers. Il ne leur en faut pas davantage.
Les titres de chefs, sont généralement héréditaires parmi les Indiens, quoique quelques- I
uns soient aussi nommés par élection. Mais ce
ne sont pas les fils des chefs qui sont chefs
par droit de naissance ; ce sont les fils des
femmes-chefs ; car il est des femmes qui par
leur famille conservent et transmettent cette
héfédité. Ces reines indiennes n'en cultivent
pas moins le maïs à la pioche ; quoiqu'elles :
aient des bœufs à vendre, elles ne s'avisent pas
de les mettre à la charrue. Comme je l'ai dit,
un petit champ de maïs suffit à la famille j (3oi )
quelquefois on y en ajoute un de pommes de
terre; mais le plus souvent, le maïs et les
pommes de terre sont cultivés pèle-mêle.
Chacun de ces champs est un morceau très-
irrégulier, coupé dans le terrein commun ;-
aucune clôture ne le garde ; mais il l'est par la
foi publique, et elle n'est jamais trompée. Les
bestiaux qui paissent dans les bois n'en approchent point.
Les champs cultivés des Indiens sont toujours plus beaux que lesiautres, par le genre
de culture qu'ils reçoivent; ils sont plus fouillés , tenus plus nets, doivent produire et produisent davantage. Les huttes indiennes à Buffalo sont un peu moins mauvaises que celles
ççaé j'avais déjà vues, mais toutes aussi malpropres. fï$K
Notre guide nous a conduit chez une famille
où, disait-il, il y avait une femme à moitié
française, ce qui n'était pas vrai. En arrivant
dans cette maison, nous avons trouvé le père
qui se saignait du pied ; il nous a fait entendre
qu'il souffrait du bas-ventre, et qu'il avait confiance dans ce remède , qu'il s'ordonnait et
s'appliquait lui-même. Deux feuilles de sauge
lui ont servi de compresse , une mauvaise jarretière de bande, et il a été chercher son tomahawk pour y fumer. Une ou deux autres lUM. IILUI-II1
(  302   )
familles logent dans la mena.® hutte. Les maris,
les pères , les frères étaient -fyssis à la porté.
Les femmes étaient aux champs. Il a fàIhi'f|H
tendre leur retour pour savoir si nous poUviôfraS
espérer du lait et des œufs. Elles sont arriffilj
et n'en avaient pas. Elles nous ont donné du
lait de beurre seulement, et de très-bon beurre.
Dans l'espace de deux heures que nous: avôilM
passé au milieu d'une vingtaine de ces Indiê^saB
nous n'avons rien observé qui nous parut réli^B
lement digne de remarque ; peu dlexpiressioflB
d$&s leurs visages, peu de gaité, peu de finesse } curieux comme des gens qui n'ont jamais
rien vu., s'emparant de noâ montres, de notre
boussole, de nos crayons , de nos livres , de
nos brides , les regardant avec beaucoup d'attpj
tention, sans  exprimer aucun étonnementiffJj
aucune satisfaâtien, mais aujasiifroids surtout
cela que les trois quarts des AmérieainisS des
campagnes, qui ne sont pas moins curieux.    I
J'avais acheté à Philadelphie une grande^
quantité de petites bagatelles, dans l'intention
de les donner à ,ce peuple, auquel je^sa^isfe;
que c'est un moyen de plaire. Nous en avoraâ
payé les services} que ceux-ci nous! osât rendus,
et j'ai étendu mes, mag4nirfi§Qnc,es beaucoup!
au-delà des^sjevviQefe de ceux ou dôïftfclfôseàâqjSi*
n®m .mimés qwlqUobHgatidm' Hs recevafisÉBÉi? (3o3)
fcvec plus d'étonnement que de plaisir. Leâ
jeunes filles semblaient plus sensibles que leâ
autres à ces cadeaux ; trois ou quatre d'entre
elles étaient assez jolies ; je ne sais si elles
m'ont paru telles , parce que je leur ai trouvé
un air de modestie, que j'aime à voir toujours
associé à la beauté.
Mœurs et usages des Indiens.
Les Indiens semblent très-occupés de leurs
lenfans , les aiment beaucoup quand ils sont
tenfans , et prolongent souvent leur tendresse
au-delà de ce bas âge. Les enfans à la mam-
melîe sont généralement suspendus dans un panier tenant au plancher par de longues cordes
fet sont ainsi bercés. Quand la mère voyage ou
seulement va travailler, l'enfant est mis dans
une espèce de petite hotte ouverte, le dossier
et le pied de la hotte sont de bois ; le devant
est fermé par des lanières d'étoffe , qui assu-
jétissent l'enfant à volonté ; cette espèce de
berceau est soutenu dans sa partie supérieure
par une courroie dont la mère entoure son
front; c'est ainsi que les Indiens portent tous
leurs fardeaux.
Peu d'Indiens parviennent à un âge avancé ;
ceux qui deviennent vieux et infirmes, sont
tués par leurs enfans, et c'est un devoir que ( 3o4 )
ceux-ci croient remplir pour empêcher leur
père de souffrir ; cependant ils ne le remplis»
sent pas toujours.
Les Indiens ne craignent pas la mort, elle
afflige peu les parens de celui qu'elle atteint.
Quelques cris quand le mort est mis en terre;
sont les seules expressions de leurs regrets i'l@M
seules images de la douleur qu'ils éprouvent.
Mais les jours qui ont précédé l'enterrement, et
ceux qui le suivent, sont employés en festins
et en danse. Souvent la succession du mort
est dépensée à boire, manger et danser en
son honneur.
La demie civilisation dans laquelle la continuelle fréquentation des blancs met les nations indiennes que nous avons vues, a délrujfl
l'originalité de leurs mœurs qu'il aurait été
curieux de pouvoir observer. Le whiskey les
abrutit, et le whiskey est connu et désirédej
Indiens, aussi loin que le commerce des fourrures conduit les blancs. Il faudrait donc alh3
comme M. Mackensie au-delà des nations
connues pour retrouver les mœurs originales
de ces peuples , à qui l'Europe a fait etcorUffl
nuera de faire autant de mal qu'elle en a fait
à presque toutes les nations qu'elle a découvertes : encore M. Mackensie a t-il distribué;
du whiskey dans sa route.
Je ( 3o5 )
Je placerai ici quelques autres informations
Sur les Indiens qui, quoique générales , et
peut-être connues de quelques personnes, ne
laissent pas de présenter un ensemble assez
Curieux pour les Européens. J'y ajouterai
le récit de la captivité d'un de mes amis de
Virginie; que je tiens de lui-même, et qui
peut servir de complément aux autres détails.*
J'observerai d'abord que les Indiens haïssent
en général les Américains des Etats-unis, et
n'aiment guères les Anglais, au lieu que tous
ceux que nous avons rencontrés nous ont, au
seul titre de Français, témoigné, autant qu'il
a été en eux , une affection particulière. Ils
savent, disent-ils , que leur nation a toujours
été bien traitée par la nôtre, et sur-tout sans
hauteur, c'est pourquoi ils nous ont constamment appelés leurs frères.
L'âge est extrêmement respecté parmi |les
Indiens ; l'idée de la vieillesse et de la sagesse
est la même pour eux.
Hors le respect accordé généralement au
vieil âge , et la grande considération qu'ils
ont pour leurs chefs en tems de paix , et
pour leurs capitaines en tems de guerre , la
santé , l'agilité et le courage obtiennent seuls
entr'eux des distinctions. Indépendans par caractère et par habitude dans toutes les actions
Tome L. % ( 3o6 I
de leur vie, ils ne manquent jamais de soumission , ni pour leurs chefs, ni pour leurs
capitaines.
L'hospitalité est pour eux une vertu de devoir ; y manquer est un crime , et ils n'y manquent jamais. La vengeance est aussi en eux
une vertu d'un égal devoir , ils en dissimulent
le désir aussi long-tems qu'ils ne sont pas sûrs
de la satisfaire ; mais le tems le plus long ,
les plus grands obstacles n'en éteignent pas
le besoin , qui est en eux une passion.
Quoique le vol soit chez eux une habitude,
plus commune encore parmi les femmes que
parmi les hommes , le voleur pris sur le fait.
est condamné à rendre ce qu'il a volé, et dans
le cas de voi avec violence , les sorciers sont
consultés , et ordonnent sa mort.
Le meurtre prémédité est très-rare; ceux
occasionnés par l'ivresse et les querelles qu'elle
excite, assez fréquens. Dans l'un et l'autre cas ,
il est racheté par le paiement d'une certaine
somme toujours estimée en une espèce de
bordes de porcelaine f wampum J , mesure,
des prix de toute marchandise entr'eux ; celui
qui ne peut payer cette rétribution à la fa-
nin'le du mort lui est livré pour qu'elle assouvisse sur lui sa vengeance.
Cette espèce d'indulgence pourles meurtres et (3o7 )
les vols n'est pas commune à toutes les nations
indiennes. J'ai entendu dire au colonel Brant,
chef des Mohawcks , que parmi les six nations
qui aujourd'hui occupent encore une partie
des terres dans le territoire des États-Unis et
dans le Canada , tout Indien qui en a tué un
autre , ou même qui a volé , est irrémissi-
blement mis à mort. Ce sont ordinairement
les plus proches parens du coupable qui le
tuent ; mais le droit en appartient à tous les
Indiens de la nation , dès que le crime est
"connu ; il est commun qu'alors le coupable,
loin de faire aucune résistance, se présente
lui-même à la mort.
Parmi quelques nations la femme qui sait
que son mari lui a été infidèle s'en venge
en lui étant infidèle aussi, et le mari en pareil cas a recours à la même espèce de vengeance. Mais il en est où les maris tuent
leurs femmes quand ils les trouvent en flagrant délit : cela est bien sévère.
Le plus grand crime chez les Indiens est
de toucher à une femme prisonnière, même
de son consentement. Ce crime serait immédiatement puni de mort. Je tiens encore du
colonel Brant, qu'il est jusqu'ici inconnu parmi
les six nations. Dès que la prisonnière est libre , rien n'est défendu de ce qu'elle permet.
y 2 ( 3o8>
Ne sachant ni lire ni écrire , et avides de
transmettre à leurs enfans les faits, sur tout
ceux qui sont honorables à leur tribu , ils le
font en traçant sur des arbres des figures ,
sans forme pour qui ne connait pas cette
sorte de langage, mais intelligibles pour eux
et leurs descendans , tant que le tems ne les
a pas effacés ; ils leur racontent ainsi leurs I
exploits de chasse, de guerre , le nombre de
scarp els qu'ils ont enlevés , etc.
Le wampum , qui est leur monnaie , leur
sert aussi de décoration, c'est un gage de
serment, c'est le sceau de leurs traités.
Ils sont plus ou moins habiles à compter,
selon que leur commerce est plus ou moins
étendu. Ils ne comptent les jours et les mois
que par lune ou nuit , et les années que par
hyvers ou étés. L'étoile polaire qu'ils connaissent , leur sert de guide dans leurs voyages
de nuit.
Les mœurs des Indiens relativement au
mariage varient. Dans quelques tribus ils
sont mariés par leurs parens et très-jeunes ;
dans d'autres, les époux se choisissent mu-
tuellement ; chez quelques-unes la pluralité
des femmes est permise ; ailleurs elle est
contre l'usage. Il est des tribus où l'infidélité
d'une femme n'affecte pas le moins du monde ( 3og )
le mari ; et d'autres où il s'en afflige au point
de s'empoisonner , ce qui arrive aussi quelquefois aux femmes par le désespoir de la
jalousie. Mais presque par-tout le mariage
n'est qu'une situation temporaire ; le divorce
est fréquent, et alors les enfans restent aux
femmes comme toute autre propriété.
La conversation est rare , sinon nulle entre
mari et femme ; en tout les Indiens sont peu
causeurs. La femme revenant de son pénible
travail, prépare deux ou trois fois par jour le
repas dont le mari est toujours content. Si le
repas n'a pas été préparé , le mari, sans se
plaindre, va chez un voisin et s'y nourrit.
Quelques fièvres inflammatoires et putrides ,
et la petite-vérole, sont leurs plus communes
maladies ; ils sont effrayés de cette dernière.
Quand ils sont près d'habitations de blancs ,
ils se laissent traiter par les médecins blancs
avec assez de confiance ; quand ils n'en sont
pas rapprochés , ils ont une égale confiance
en leurs jongleurs , qui souvent sont des
femmes. Les remèdes que donnent ces jongleurs sont généralement des jus d'herbes
très-fo*ts ; souvent ils font mettre le malade dans une espèce de four, ou dans un
bain de vapeurs , pour l'exciter à une sueur
V 3 ( 3io )
violente , qui est leur remède le plus commun. Les bains de vapeur sont faits au moyen
de grosses pierres qu'ils échauffent au plus
haut degré , et qu'ils placent en cercle ; le
malade est mis au centre ; cette petite enceinte est couverte d'une tente très-basse,
faites ' de couvertures de laine ; ces pierres
brûlantes sont arrosées d'eau , et quand le
malade est bien imprégné de cette vapeur et
tout couvert de sueur , on le plonge dans le
ruisseau le plus frais. Ce remède est répété
plusieurs fois de suite , et est souvent salutaire , dans les pleurésies particulièrement ,
et pour les rhumatismes. On en sera moins
étonné quand on saura qu'il s'emploie de
même en Bussie et avec le même succès ; cependant je n'oserais le Conseiller à aucun
malade. Mais ce remède , ni nul autre, n'est
jamais administré sans quelque cérémonie
mystérieuse , comme de souffler sur le patient , de danser , de crier , de battre le tambour ; ils invoquent aussi le grand esprit toutes
les fois qu'ils préparent leur remède , ou
même qu'ils exercent leur art , auquel ils se
disent toujours  appelés par leurs rêves.
Les maux,  dans les muscles de la tête et
du cou,  sont très-fr'équens chez les vieilles (3ii )
femmes, et ces maux sont alors accompagné*
de grandes douleurs; on peut les attribuer à la
manière dont elles portent les fardeaux.
Les morsures des serpens - sonnettes, sont
aisément guéries , et le remède en est connu
de tous les Indiens. Celui qui est le plus généralement employé , et dont j'ai déjà parlé
(Rattlesnake root) est la serpentaire polygala-seneca. Les feuilles très-pressées ,
s'appliquent contre la blessure , et le jus de
la racine est avalée avec un peu de beurre ou
de graisse ; mais les remèdes sont multipliés
pour ce genre d'accidens , qui est d'ailleurs
peu redouté des Indiens. Ils mangent aveG
délices la chair des serpens ,. et réduisent en
poudre la peau que ces serpens abandonnent
deux fois par an; ils en font usage pour se
purifier le sang.
Le langage des Indiens dans leurs discours,
est toujours figuré; par exemple, s'ils veulent
exprimer le rétablissement de la paix entre
deux nations, ils disent : « Nous faisons un
j> chemin dans les bois, d'environ 5oo milles
» de long , nous en arrachons les racines et
» les ronces , nous le nettoyons de toutes
» les pierres , rocs et arbres , nous en empor-
5) tons les montagnes , nous couvrons la route
» de sable et éclaircissons tout, si bien que
V 4 ( 3l2 )-
» toutes les nations pourront se voir les unes
» les autres sans obstacles ». Quoique froid»
dans toutes les actions de leur vie, ils s'animent   souvent  en parlant ,  et  portent leuiH
déclamation  jusqu'au chant; l'assemblée les
écoute en silence , les conseillers fument leur
pipe, et l'orateur, après avoir fini, se rasseoit
et fume comme eux. De quelque durée que
soient leurs discours, ils ne sont jamais interrompus. Interrompre un Indien , est lui faire»
le plus grand outrage. Ils mettent, dans leurs
deputations , dans la réception des ambassadeurs \ dans  la négociation des traités , un
grand appareil,  une grande cérémonie.
Quand ils se font la guerre, de nation à
nation , ils en prennent la détermination en
conseil , mais ils ne la déclarent pas à leur
ennemi. Ils arrivent chez lui en partis plus
ou moins considérables , et détruisent, tuent
tout ce qu'ils peuvent rencontrer; ils en usent
de même par-tout où ils trouvent des individus de la nation avec laquelle ils sont en
guerre. Il y a cependant des lieux qu'ils respectent , et où ils suspendent leurs vengeances ;
telle est certaine place le long de la rivière
des Missouri's, où se trouve le genre de pierres
propres à faire des pipes. Là, les ennemis les
plus invétérés travaillent à côté les uns des ( n )
autres à couper les pierres qui sont un besoin de chaque tribu ; plusieurs autres lieux
sont aussi consacrés, et il n'y a pas d'exemple
qu'aucun de ceux-là ait jamais été une scène
de querelle. Sortis de cette enceinte , ils
redeviennent ennemis acharnés.
La paix, entre deux nations, ne peut avoir
lieu que par l'entremise d'une nation neutre ,
car, jusqu'à ce qu'elle soit conclue , les nations ennemies s'entre-détruisent d'individu à
individu. Les paroles de paix, une fois portées par la nation neutre , les ambassadeurs
des deux nations ennemies se rencontrent,
conviennent entr'eux de la cessation des hostilités ; il n'y a jamais d'autres conditions. Les
propositions sont rapportées , par les ambassadeurs , aux conseils respectifs de leur nation , puis tous les chefs se rassemblent,
fument dans le calumet de paix, se donnent
des Wampums, des ceintures ; alors la paix
a reçu toutes ses formes : mais on ne se rend
pas les prisonniers , qui restent esclaves là
où ils sont.
Quand les nations indiennes sont en guerre
avec les blancs , comme il arrive le plus
communément que cette guerre est partagée
par plusieurs nations , souvent les négociations de paix se commencent par des parlemen- (3i4)
taires de la nation blanche , souvent aussi
ces parlementaires sont égorgés par les Indiens.
C'est ce qui est arrivé dans leur dernière guerre
avec les Etats-Unis. Le général Waine avais
envoyé dès le commencement de l'année 1794,-
trois officiers avec trois interprètes , à trois -
des différentes nations rassemblées en avant
de son armée. Ces six hommes , porteurs de
la flag américaine , ont tous été massacrés.
Après l'affaire du mois d'août de la même
année, prés le lac Érié, où les Indiens furent
détruits, le général Waine, au lieu de laisfer
égorger, par les Américains , les prisonniers
Indiens , les fit bien traiter ; il en renvoya
plusieurs à leurs nations , avec des paroles de
paix. Les Indiens, découragés par leur défaite,
par le peu de secours que leur donnaient les
Anglais , après les avoir excités , contents
de voir leurs prisonniers rendus , écoutèrent
le désir et le besoin qu'ils avaient de la paix,
et la négociation s'entama. Onze nations
étaient en guerre avec les Etats-Unis ; la deputation de ces onze nations arriva , et la
négociation dura trois mois.
Quand il est convenu que les conditions
de paix vont se traiter , les Indiens regardent
la paix comme faite , et dans la première
assemblée, toujours extrêmement nombreuse. (3x5)
le calumet de paix est apporté, il est présenté
par un des chefs , et tout ce qui est présent
y fume successivement. Essuyer le bout de
la pipe, serait faire, aux Indiens une insulte
capable de rompre la négociation. Les autres
assemblées sont moins nombreuses ; trois à
quatre Indiens seulement, de chaque nation.
Il faut un interprète pour chacune des nations,
car elles ont toutes une langue différente; les
discours des Indiens sont très - longs , quelquefois de trois heures ; ils sont, comme .je
l'ai dit, écoutés avec la plus grande attention ;
leurs réflexions , leurs réponses sont précises
et judicieuses. Les orateurs ont les principaux
points de leurs discours tracés par des wampums , d'une manière presque toujours inintelligible à tout autre qu'à eux-mêmes; c'est en
arrangeant ainsi leur wampums , que les jeunes
gens qui assistent au conseil général , rapportent mot à mot, au conseil particulier de
leur nation , non seulement tout ce qui a été
proposé , mais tout ce qui a été dit.
La négociation finie, toutes les conventions
sont écrites sur un long parchemin , qui contient à la fois tout ce qui est particulier à chacune des nations contractantes. Les parchemins
sont signés de tous les chefs des nations, qui ,
pour la plupart ,   mettent pour signature le (3i6)
dessin informe de l'animal qui est le signé
commun de la tribu. L'un des deux parchemins ainsi signés , reste à la nation blanche ;
l'autre est donné à la nation indienne la plus
nombreuse parmi les contractantes , qui elle-
même en délivre aux autres des copies en
wampums. Tout cela fini, les présens se font,
et on fume encore au calumet.
Le général Waine,  de qui je tiens toutes
ces particularités ,   accorde aux  Indiens un
excellent caractère , beaucoup  d'intelligençw
et de reflexion. Dans la bataille qui a décidl»
le  sort de cette guerre  ils   ont montré u»
bravoure obstinée , jusqu'à l'acharnement ; ils
ont même fait  quelques manœuvres hardiéjj
et assez habiles ,  qui sans doute étaient diri-
par des officiers anglais ; mais qu'ils n'ont
pas moins eu le mérite de bien exécuter.
La manière de recevoir les voyageurs parmi
les Indiens, est de faire fumer dans le toma-i
hawk, comme celle de sanctionner les paix,
est de fumer, avec leur ancien ennemi dans le
calumet.   Ils  fument généralement un tabac
, affaibli encore par des feuilles pilées des|
plantes odoriférantes , et particulièrement de
sumack.
Encore une fois ces mœurs varient selon les
différentes tribus des Indiens , au moins pour ( mm
les détails ; et je les consigne ici, plutôt pour
satisfaire , autant qu'il est en moi, la curiosité
avide de mes amis d'Europe sur ce point, que
pour leur présenter un ensemble qui me satis-:
fasse moi-même.
Je pense qu'il ne sera pas inutile de terminer
ces notions générales par une histoire particulière , écrite presque sous la dictée de celui
qui en a été le principal personnage et la victime : homme d'une grande véracité , éloigné
de toute prétention, et dont l'imagination
cajme est incapable d'exagérer. On y verra
beaucoup de perfidie et de férocité ; mais je
dois dire que les Indiens qui s'en sont rendus
coupables , étaient en état ce guerre avec les
États-Unis.
Histoire de M. Johnson,   citoyen de
Virginie,   pris par les Indiens en
1790.
M. Johnson, habitant de Bichmond en
Virginie, et négociant, était appelé dans le
Kentuky pour y recueillir quelques sommes
dues à son père qui venait de mourir, et pour
y recevoir quelques dépositions demandées
par la cour supérieure de l'État de Virginie.
Il avait déjà fait le même voyage
accident, l'année précédente.
, et sans aucun ( 3i8)
Il partit de Richmond dans les premiers jours
de mars 1790 , avec M. May, habitant de Pë-
tersbourg, dans le même État, son ami, et
rand propriétaire de terres au Kentuky. Tous
deux se rendirent sur les bords du grand
Kanhawa. Ils y trouvèrent Jacob Skuyl,
marchand de Greenbriar court-house en Virginie , portant aussi au Kentuky une grande
quantité dç marchandises. Ils achetèrent ensemble un de ces bateaux destinés à descendre
l'Ohio, qui, ne pouvant pas le remonter,
n'ont de solidité que celle nécessaire pour faire
le voyage, et par conséquent se vendent bon
marché : ce sont de longs bateaux plats non
pontés; ils sont, en arrivant à Limestone,
vendus pour les planches ; celui-là avait coûté
trente dollars. ( J'entre dans ces détails , parce
que l'émigration au Kentuky , étant à présent
fort commune, et la voie de la navigation étant
la plus prompte, la moins dispendieuse, et la
plus habituellement prise , ils peuvent être de
quelque intérêt ).
Embarqués avec leurs marchandises et leurs
provisions, ils descendirent la rivière, conduisant le bateau eux-mêmes. Il n'est question
dans tout le trajet de 2g5 milles jusqu'à Limestone , que de tenir le bateau dans le courant,
qui est   assez rapide pour le conduire sans ( 3ig )
l'aide des rames. Au confluent du grand Kan-
hawa avec l'Ohio, à Point-pleasant, ces trois
voyageurs en trouvèrent trois autres , qui attendaient une occasion pour descendre au Kentuky : c'étaient William Phlyn, de Point-
pleasant même, petit marchand très-accoutumé à ce voyage , et Doly et Peggy Flam-
Tning, jeunes filles du même lieu, allant, sous
la protection de Phlyn leur parent, s'établir
au Kentuky.
Aucun d'eux n'ignorait que la navigation de
iOhio n'est pas sans danger ; mais ils savaient
aussi que les occasions où les Indiens attaquent
un bateau au milieu de la rivière sont rares ,
cela était même sans exemple, pour un bateau
contenarltsix personnes ; ils étaient donc sans
inquiétude.
Partis de Poiàii-pleaisantle vendredi 20 mars,
de bonne heure dans la matinée , ils avaient
dans vingt -dêuas-* heu res parcouru cent six
milles ; il étaiKcinq heures du matin; ils n'étaient pas loin de l'embouchure du Scioto, et
ils devaient , selon toute probabilité , arriver à Limestone, le lendemainavafttla pointe
du jour.
Ils voguaient dans cette espérance, quand
ils entendirent des cris lamentables ; c'étaient
deux hommes qui, parlant anglais, et s'expri- I
(320)
mant dans les accens les plus douloureux ,
appelaient leur assistance , leur disant qu'ils
avaient été pris par les Indiens , qu'ils leur
avaient échappé , qu'ils craignaient d'en être
repris , qu'ils n'avaient pas mangé depuis quatre jours ; qu'enfin s'ils ne pouvaient être reçus
dans le bateau, ils demandaient au moins qweia|
que nourriture pour échapper à la mort, qu'ils
ne pouvaient éviter, s'ils restaient plus long-
tems sans subsistance.
Le premier sentiment de tous les passagers
fut d'aller au secours de ces malheureux ;
mais le second fut pour quelques-uns d'eux
celui de l'inquiétude que cette assistance ne
les mit eux-mêmes dans le danger de tomber
entre les mains des Indiens. M. Johnson et
M. May se déclarant pour cette crainte , elle
fut combattue par les deux autre? hommes ,
qui la regardaient comme sans fondement , et
par les deux femmes , qui;rcédant à la pitié,
mouvement plus habituel à leur sexe qu'au
nôtre , traitaient de barbarie l'opposition que
ces deux messieurs mettaient à sauver la vie
à ces hommes près d'expirer.
La  discussion  dura   quelque tems,   MM.
Johnson et  May ,   sans   diminuer   d'inquiétude, avaient une sorte d'embarras de la laisser voir aussi vive qu'ils l'éprouvaient.  Cette
inquiétude , (321   )
inquiétude, n'étouffait pgs néanmoins, toute
leur compassion , et leur humanité reprochait
à leur prudence de les rendre coupables de
la perte de ces deux malheureux; ils n'osaient
se montrer moins humains que les autres ,
puisqu'ils ne couraient pas plus de dangers,
et ils défendaient leur opinion avec moins de
force.
Les deux malheureux suivaient sur le rivage
le bateau qu'entraînait la force du courant.
Leurs plaintes, leurs cris, leurs expressions
de désespoir redoublaient, lorsque William
Phlyn , à qui l'habitude de cette navigation
et des voyages au Kentuky, donnait quelque
crédit parmi les autres, proposa de descendre
seul et de porter du pain à ces hommes, si l'on
voulait l'aborder : il assurait qu'il verrait venir
de loin les Indiens s'ils se présentaient, qu'alors, le bateau pourrait à l'aise gagner le large
et leur échapper, et que lui-même, suivant à
pied le rivage , arriverait le lendemain à Limestone sans tomber dans leurs mains.
Il eût été trop dur pour ces deux messieurs
de s'opposer à une telle proposition faite par
les quatre autres , car les deux femmes, et
Jacob Skuyl , se joignaient ardemment à cet
avis. MM. Johnson et May s'y rendirent plutôt
par faiblesse que par un consentement intime ,
Tome I. X (322)
et la bateau fut dirigé vers le rivage, le long
duquel les deux malheureux se traînaient dans
l'attitude de la dernière souffrance. Faut-il que
la bonne-foi et l'humanité soient si souvent
déçues. Hélas ! l'inquiétude de ces messieurs
n'étaient pas sans fondement ; ces hommes
était deux traîtres appostés , pour attirer le
bateau , par les Indiens qui suivaient leur
marche en se tenant toujours éloignés du rivage et cachés derrière les arbres qui le bordaient. Ils parurent lorsque le bateau fut près
d'aborder , et se montrèrent au nombre de
vingt-cinq à trente , en poussant des cris affreux et faisant feu sur les voyageurs. M. May
et Doly Flamming furent tués à la première I
décharge. Les autres, aussi étonnés qu'effrayés, I
cherchèrent à regagner le courant ; mais déjà
trop près du bord, rendus moins adroits sans
doute par la présence d'un grand danger, ils
ne s'en éloignaient que lentement