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Troisième voyage de Cook, ou, journal d'une expédition faite dans la Mer Pacifique du Sud & du Nord… [Rickman, John] 1783

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       TROISIEME
V
AGE
DE ÎC O O
• ;  ■   -1  , •     ou \f ' • :■
Journal d'une expédition faite dans la Mer
Pacifique   du  Sud &  du Nord en   1776,
Î777>   1778 >   J779>  & 1780,'
Traduit de   l'Anglois.
SECONDE     EDITION.
«i
■Btow<3*
A    PARIS,
Chez Belin, Libraire ,   Rue  Saint - Jacques.
M.   DCC.   LXXXIII. j
AVEC APPROBATION  ZT PRIVILEGE   DU ROL  t<5MI!!IHg'
I^^^^M
INTRODUCTION.
•8™
S»
JLJJEux Etrangers célèbres, Colomb &
Magellan, ont immortalifé leurs noms, il
y a plus de deux fiecles 9 en ouvrant aux
Navigateurs une carrière immenfe pour leé
découvertes gj mais il écoit réfefvé à uri
Ânglois de notre âge , d'achever la rëcon*
noiflânce du Globe , & de porter l'Art
Naval jufqti'au dernier degré de la har-
dieffe. Magellan & le Capitaine Cook font
morts au milieu de leurs expeditions , &
Colomb n'échappa à la violence des Sau*
vages & aux dangers de la mer , que pout
éprouver les viciflitudes de la Fortune &
l'ingratitude de la Cour d'Efpagnè. *&I
Sa confiance St fon intrépidité franchirent
tous les obftacles , & il étonna Y Europe en
découvrait un nouveau monde. Magellan ,
à-peu*près dans le même temps, entraîné par
fon courage & p^r renthoufiafme qui brave
les dangers, lorfqu'il s'agit d'acquérir de la
A « vt- -.
i    I    Introduction.     &
gloire , découvrit une mer nouvelle, & pat|
courut la vafte étendue de l'Océan Pacifique.
Le réfumé des expéditions qu'on a faites ^
en marchant fur les traces de Magellan |
montrera l'importance du troifieme voyage
de Cook, & nous donnera une idée de la
grandeur de cette dernière entreprife. 11 ne
s'agiffoit pas moins que de fixer les bornes
de l'ancien & du nouveau monde , & de relever les côtés d'Amérique , depuis la Cali*
fornie jufqu'à la mer du Nord.
Le 6 Novembre 1520 , Magellan entra
dans le détroit qui porte aujourd'hui fon
nom : le 26 du même mois , il vit le
fuccès de fon entreprife , & il eut le plaifîr
de contempler la grande mer du Sud. Sûr de
fon triomphe, il navigea durant pluiieurs
jours , à l'aide d'un vent favorable ; mais
bientôt la mer devint orageufe & terrible ;
il fut obligé de changer de route ; & au lieu
de fuivre la latitude élevée qu'il avoit prife
au milieu de cet immenfe Océan, il chercha
un climat plus tranquille. Il porta le cap au
Nord-Oueft, durant près de quatre mois ,
fans appercevoir de terre, & fans trouver
d'autres rafraîchiflemens que l'eau recueillie
par les Matelots avec les abris établis iur les
ponts. Il n'en manqua pas. Le tonnerre, qui
devint fréquent , amena de greffes pluies,.
I Y NTRôDUCTIOftu
Âpres avoir paffé la ligne, il rencontra , au
douzième degré de latitude Nordf, un
grouppe d'îles, où il eut beaucoup de peine
à obtenir des provifions* Là fatigue & la
faim avoient emporté la plupart de fes Com>
pagnons dans cette longue traverfée i leâ
autres s'étoient vu forcés de fe nourrir de
peaux, de manger le cuir de leurs fouliers *
& même le cuir qui garnit les cordages, Il
faut ajouter quela plupart de ceux-ci avoient
le fcorbut, que l'enflure de leurs gencives
fie leur permettoit point de fe fervir de leurs
dents, & qu'avant de mourir ils éprouvoient
des douleurs effroyables. Les Efpagnols ne
favoientpas que les Infulaires du Tropique
font tousportés au vol ; & tandis qu'ils jouif-
foient, fur la côte, de la douceur de l'air ,
les naturels du pays enlevoient le fer des
vaiffeaux, & tout ce quails pouvoient emporter. Magellan effaya en vain de punir
les voleurs* Quoique tous les habitans de
ces terres fuffent plus ou moins coupables y
il fut contraint de borner fes châtiment
à ceux qu'on furprenoit fur le fait \ & ils
avoient tant de dextérité, qu'on en fur-*
prit un petit nombre. :
Il s'empr.effa de quitter ces terres , qu'il
appella îles des Larrons \ & en faifant là recherche des Moluques, le principal objet de
A i 1
.'H *•
e,
4 Introduction
fon Voyage, il trouva plufieurs petites îles
où il fut accueilli d'une manière hofpitalier
& où il confomma des échanges, qui furent
utiles aux Infuîaires & aux équipages.
Ces îles font fituées entre celles des Lar* -1
tons & celles qu'on conhoît aujourd'hui fous
le nom des Philippines. Sur l'une d'elles , j
appellee Nathan, Magellan , à la tête de
foixante hommes , combattit une armée entière. Un trait empoifonné lui fit une pre*
miere blefTure, & enfuite une lance barbe*
lée vint lui percer le corps , & le tua. Sa
petite efcadre, alors réduite à deux voiles \
&à quatre-vingts hommes, appareilla fur le
champ : elle èfluya plufieurs défaftres \ l'un
des bâtimens périt j il ne reftoit que la Vie*
toire, qui revint en Europe par le Cap de
Bonne-Efpérance. C'eft le premier vaifieau
qui ait fait le tour du Monde. Il eft bon d'ob-
ferver ici, que la mort du brave Capitaine
Cook , reflemble beaucoup à celle de Ma*
gellan j ils ont eu, l'un & l'autre, trop de
confiance dans leurs moyens ; ils n'ont pas
fenti que les Guerriers les plus redoutables,
doivent fuccomber fous le nombre des
affaillans.
D'autres aventuriers marchèrent fur les
traces de l'intrépide Magellan j mais on peut
aiTurer que le defir de la gloire ne les ani« Introduction.      §  i
înoît pas, & qu'ils étoient conduits par |9B
pérance du gain,
Alvarez de Mendoce, appareilla de Lima
en 15 67, pour reconnoitre la mer du Sud,
& découvrir de nouvelles terres. Après avoir
fait huit cents lieues à l'Oueft du Pérou, il
rencontra vers les 15 degrés de latitude auf-
traie, des îles habitées par des hommes de
couleur jaunâtre, qui marchoient avec des
arcs, des traits & des dards, & dont le corps
étoit nud & tatoué d'une manière étrange. Il
y trouva des cochons , de petits chiens, &
quelques-uns des oifeaux domeftiques de
PEurope; il y trouva aufli des doux de géro-
î\e ,du gingembre, de la candie & de l'orj
mais on ne fait pas encore quel eftprécifé^
ment ce grouppe. On dit, que fans chercher
de l'or , les vaiffeaux en rapportèrent en Ef-
pagne , pour la valeur de 4a, 000 piaftres ,
outre une quantité confiderable de doux de
gérofle, de gingembre, & un peu de candie;
& jufqu'à ce jour, on n'a pas découvert dans
îa mer Pacifique, d'îles qui donnent ces productions. LeCapitaineCook n'étoit pas éloigné de penfer qu'il s'agit ici des îles ap-*.
pellées depuis Nouvelle-Bretagne. M
Mendoce découvrit enfuite l'Archipel des
îles de Salomon j il en compta trente-trois
grandes & petites. Non loin de ce grouppe^
M    '     ■' WÈÈ.     Ai 6 Introduction. 1
il découvrit de plus, en 1575 , dans un
fécond voyage , l'île de Saint - Chriftophe,
qui eft fituée à 7 degrés dejatitude fud, &
qui a cent dix lieues de tour.     M
Sir François Drake, en 1577, fut le premier Anglois qui paffa le détroit de Magellan > & quoique fes vues ne fuffent pas très»
honnêtes, quoiqu'on ne puiffepas rigoureu-
femçntles juftifier, fes découvertes furent
importantes, & il faut oublier que fon Souverain n'autorifoît pas cette expédition. II
cingla au nord, dans le deffeindetrouverle
paffage au nord-eft ; mais il fut arrêté par un
froid perçant. Il atterra, vers les 40 degrés,
fur la côte de la Californie, qu'il nomma la
Nouvelle Albion. Il découvrit d'autres petites îles fur fa route ,• mais comme il ne pen^
foit qu'au butin, il ne fit aucune attention
Ifeaux terres qui ne lui promettoient point de
If sichefles. Il revint en Europe par le cap de
Bonne-Efpérance , & il arriva en Angle*
gleterre en 1580,     M
Sir Thomas Cavendish paffa le détroit
de Magellanen 1586, & revint à-peu-près
par la même route que Drake, Il toucha
aux îles des Larrons, & il paffa quelque
temps aux Philippines , dont il a fait une
defcription agréable.*
A cette époque, les Efpagnols T qui cher* Introduction. 7
fehoient plus à reculer les bornes de la Géographie , qu'à piller des terres nouvelles ,
équipèrent, en   1595,  quatre vaiffeaux,
dont ils  donnèrent le commandement  à
Alvaro Mendana de Neyra. Cette expédition fut malheureufe. La Cour de Madrid
vouloit achever la reçonnoiffance des îles
Salomon, & y former un établiffement 5
mais la plus grande partie des équipages mourut de mifere ou fut engloutie dans les flots.
Mendana découvrit les Marquifes, à  10
degrés de latitude fud; l'île Solitaire , à 10
degrés 40 minutes , & 178 degrés de longitude ; 6c enfin Santa-Cruç , où périt un des
vaiffeaux de l'efcadrë^car on a trouvé depuis ce bâtiment qui portoit toutes fes voiles, & une quantité confiderable d'offemeris,
au milieu des  entrè-ponts. La Cour d'Ef- ,
pagne renonça à fon établiffement, de peur
qu'il n'offrît des provifions aux Anglois Se
-aux autres Navigateurs étrangers : elle ne
"tarda pas néanmoins à changer de fyftême>
en faveur de Quiros.
: Olivier deNoort paffa le Détroit en ^$98,
mais, n'ayant d'autre objet que d'amaffer du
butin, il ne fit point de découvertes. Dans fa
route aux Indes Orientales, il toucha à l'une
Sies îles des Larrons, afin de s'y rafraîchir, 6c
enfuite il radouba (es vaiffeaux aux Philip*
I f        A 4 mm
B Introduction.
pines. Je puis obferver ici que la mem§
pimêe, Sebald de Verte découvrit les île?
qui portent fon nom , & qu'on appelle
gujourd'hvjï Falkland,   ~,       $£. J|;
En 1605 , Pierre Fernand Quiros forma le
projet de découvrir le Continent auftral,
M. Dalrymple & d'autres Ecrivains fuppo?
fent que nous luj devons la premiere idée de
ce Continent. Il appareilla de Callao le 21
Pécembre avec deux vaiflTeaux & une pata-
çhe. Louis Paz de Torrez commandait l'ef-
cadre , &%Quiros , zélé pour le fuccès dç
l'entreprife, fe contenta d'y fervir en qu^?
lité dç pilote^;   • ;jgS_  e     ifi _.;,./. , ■
Le 26 Janvier de Tannée fui vante1, ils ap;*
perçurent une petite île platte, d'environ
quatrç lieues de tour : ils y virent des arbres.,
mais elle parpiflbit inhabitée. Us trouvèrent
cette terre a mille lieues de Callao , & par
24 degrés de latitude fud.
Ne pouvant y aborder , ils continuèrent
leur voyage, & deux jours après, il rencontrèrent une féconde île, Celle-ci , fuivant
M. Cook, a été retrouvée par le Capitaine
Carteret, & appellee île de Pitcairn.
<; Le 4Février, ils découvrirençjune ^e de
trente lieues de circonférence , qui fem-
bloit annoncer des rafraîchiflemens dont its
.gyoient alors grand befoin 3 ma\s ils ne purent -ïgN T R O D UCT I O tfjj     |       9
pas plus en approcher que de la premierjBj
Jl paroît que cette terre, fituée par 28 de^
grés de latitude fud, les a voit déterminés à
cingler au nord ; car on lit dans leur journal,
que le 9 du même mois ils étoierit à 18 degrés çle latitude fud, & le 1^2 à 17 degrés 10
minutes, conférant avec les Iniplaires d'une
île hofpitaliere, qui leur donnèrent quelques
provifions, Le i4j^continuerent la même
route. Le 21 ils rencontrerentigne île où il
y avoit beaucoup de provifions, mais point
d'eau. Elle étoit inhabitée; ils y .trouvèrent
:^|^ifeaux fi peu craintifs, qu^y^u les pre-
noient à la main. Ils appellerentafette île
S. Bernard : c'eft probablement la même
que le Capitaine-Carteret nomme île du
V anger, & qij&l place àio degbés 3 o gÉptj.
tes de latitude fud.-M
Ils donnèrent le nom de Gente Hermofa ou
de^Belle Nation à-la premiere île qu'ils
découvrirent enfuite. De-là ils portèrent le
cap fur Santa-Cruç , terre déjà découverte ,
fk. ç|li ils furent reçus d'&ne manière amicale ; mais ils ne la quittèrent pas fans avoir
des dilutes avec les habitans , 6c fans en
maffacrer quelques-uns.
De-là ils marchèrent à l'oueft ; ils dépaffè-
fent plufieursîl^|éparfes. Le 7 ils arrivèrent
à une terre, dont l'élévation & l'afpeft noi- I li
mm
ii
III
I
mm
ÏO        Introductio n.
râtre annonçoient un volcan. Orï les y reçut
très-bien, & ils eurent l'ingratitude d'enlever quatre naturels, trois defquels s'échappèrent en fautant dans la mer. Le quatrième
accompagna Pefcadre jufqu'à la Nouvelle
Efpagne.hes Indiens donnoient à cette île
le nom de Taumaco. Terrez 6c Quiros en
dépafTerent une autre appellee Tucop/#par
12 degrés de latitude fud. Ils eurent des entrevues paifibles avec les habitans. Le 25
Avril, par 14 degrés de latitude , il fe trouvèrent en vue d'une troifieme qu'ils nommèrent Noftra Signora de la Lu% , & bientôt
après ils en découvrirent quatre de plus \
dont l'une offroit un payfage très-pittoref-
que ; ils y voyoient les beautés diverfes que
trée la nature , des rivieres , des nippes
d'eau , des caTcades , & tout ce qui fait le
charme d'un pays. Les Infulaires déployèrent d?abord toute la libéralité que donne
l'aifance *> lès Efpagnols répondirentfhal à
ces témoignages de bonté, Le premier naturel qui approcha de leur bateau , étôit un
jeune homme d'une figure^gréable-, croyant
devoir fe faifir de fa perfonne , ils lui jette-
rent une corde autour des jambes, mais
l'Indien vint à bout de fe dégager , & il
s'élança dans là mer ; ils mirent aux fers le
fécond qui vint fur leur boiM ,«afin qu'il ne
ai. fc.
Introduction. ii
pût pas fe fauver à la nage. Les compatriotes de ces malheureux tendirent des pièges
plus nobles à leurs ennemis. Ils méditèrent
une vengeance ouverte, & on ne doit point
s'en étonner, Dès que les Efpagnols, attirés
par des démonftrations d'amitié , furent à la
portée du trait, une grêle de dards empoi-
fonnés fondit fur eux, &ily en eut plufieurs
de bleffés. Torrez & Quiros ne çéfléchiffant
pas à la caufe de l'attaque , jugèrent que
cette peuplade étoit d'un cara&ere perfide ;
ils s'éloignèrent de l'île le foir , & marchèrent au fud-oueft; il apperçurent une im-
menfe terre, qu'ils prirent pour le Continent
dont ils faifoient la recherche. Ils y apperçurent une baie ouverte , & fur la grève
des hommes d'une ftature gigantefque : ils
s'approchèrent de la côte avec une joie
inexprimable , ils croyoient avoir rempli
l'objet de leur voyage ; ils difoient que
cette découverte l#combleroit de gloire,
& ieroit avantageufe à leur pays.& [
' Le 3 Mai, ils entrèrent dans le havre. Ils
avoient appelle 5*. Philippe & S. Jacques la
baie dont Pa/peft venoit d'enchanter leur
imagination. Us donnèrent au port le nom
de la Vera-Cru%, & à la côte entière le nom
de Terre auftraiê du S. Efprit. Le havre, fitué
entre deux rivieres, qu'ils appelèrent Jour- wm
■{toi
I ; vfr--i
*t!r
Si
It
Égï Introduction.!
dain & Salvador , étoit tout à la fois cotti-
mode & agréable. Le rivage étoit parfemé
de fleurs & de plantes d'une belle forme 8c
d'un parfum exquis. Le pays paroiffoit auffi
fertile que charmant, il étoit rempli de ces
fruits délicieux , qui rendent les îles du Tro^
pique les cantons les plus heureux du globe.
Ils y appercevoient en outre beaucoup de
cochons, de chiens, de volailles & d'oifeaux
de couleur & d'efpeces différentes. L'appro*
che des vaifîeaux troubla les Naturels , &
ils montrèrent beaucoup d'inquiétude , en
voyant les Efpagnols qui effayoient de dé-*
barquer. Ceux-ci, aimant mieux intimider,
lesinfulaires,quecaptiver leur bienveillance,
firent une excurfion dans l'intérieur de l'île ,
furprirent une peuplade qui habitoit un pfetif:
village, & enlevèrent des cochons. Cepil-»
lagene fut pas fans danger, car on les pour*
fuivit jufqu'au bord de la mer ,  & il y eu
eut quelques-uns de bleiïes.
|| La Nature a prodigué fes faveurs aux ha*
bitans de cette île fortunée \ elle ne fe borne
pas à couvrir la terre de fruits ; elle a rempli
depoifibns la mer qui baigne les côtes. Les
Efpagnols s'occupèrent de la pêche avec ar-?
deur \ mais il s'en fallut peu que leur fuccès
n'eût des fuites fatales. Ils prirent une quan->
tité confiderable d'un très-beau poiflbn, qui h Introduction 13
étoit d'une faveur fi délicate , mais fi véné-
neufe, qu'après en avoir avalé , on éprou-
voit fur le champ des maux dont il paroif-
foit impoffible de guérir. Leé foldats & les
matelots étoient dangereufement malades ;
les équipages n'étoient plus en état de faire
le fervice ; tout le monde , jiifqu'aux Officiers , fe croyoit au moment de mourir. La
violence du poifon fe calma peu-à-peu , &
en fix jours chacun recouvra la fanté. Il faut
obferver que , dans le fécond voyage dé
Cook, plufieurs perfon.nes de la Refolution
mangèrent de ce poiffon, & refîentirent les
mêmes incommodités 3 que les cochons &
les chiens moururent pour en avoir mangé
les entrailles & les os.
Les Efpagnols, on ne fait par quelle rai-
fon, s'éloignèrent bientôt de cette Terre pro-
mife , & les deux vaiffeaux fe féparerent û\i
fortir de la baie. Quiros, qui montoit la
Capitana , porta le cap au nord-eft ; & après
avoir effuyé toutes fortes de malheurs , il
revint à la Nouvelle-Efpagne : Torrez, qui
conduifoit ïAmiranta & la Patache, gouverna à l'oueft , & fut, comme l'obferve
M. Cook, le premier qui traverfa la mer
fituée entre la Nouvelle - Hollande & la
Nouvelle - Guin ée.
Quiros, à fon retour en Europe, préfenta «
mal ;
Introduction.
à Philippe II un mémoire, dans lequel il fait
l'énumération de vingt-trois îles découvertes par lui; (avoir, la E ne arnac ion , S.Juan*
Baptifta , Sant Elmo, los quatro coranados ,
S. Miguel Archange, la Converfion de S*.
Paulo , la Démena , la Sagittaria , /a Fi/gi-
nVtf , la Je/ Peregrino , Noftra S ignora del
Soccoro, Monterey , Tucopia, S. Marcos,
el Ver gel, /au Lagrymas de San Pedro , /o£
Fortales de Belen , e/ Fi/ar ûfe Zarago^a M
S. Raymonda & là Virgin Maria j & près
de ces îles, la T^rre auftrale du S. Efprit,
dont il releva les côtes en trois endroits ; il y
joignit deux plans de la baie de S. Philippe
& S. Jacques & du port de la Vera-Cru\, ou
les vaiffeaux refterent trente-trois jours. ^^
Ce mémoire étant curieux & peu réparadu,
j'ai cru que le Lefteur feroit bien aife d'en
voir un extrait*
ce On conçoit, dit Quiros, que les trois
» côtes marquées fur ma Carte de la Terre
yy auftrale du S. Efprit, dépendent de la
y> même terre, laquelle eft immenfe. L'éten-
)) due de la riviere du Jourdain donne un
» nouveau poids à cette conjecture ; ces faits
» font atteftés par dix personnes de mou
» équipage , qu'on a interrogées à Mexico
» je renvoie à leur déposition.
» J'ajoute que nous mouiilâme§dix jours, Introduction. 15
y) à une île appellee Taumaco , éloignée de
d 1250 lieues de Mexico. Le Chef de cette
"to île , appelle Tumay, Indien de bon fens ,
È d'une figure & d'un maintien agréable,
» qui avoit le teint un peu brun , de beaux
» yeux, un nez aquilin, la barbe & les che-
y> veux longs & bouclés , & un vifage fé-
» rieux , nous aida , de concert avec fes
)j fujets, à faire de l'eau & du bois, dont
» nous avions un grand befoin. Il
» Ce Chef vint à bord,& voici comment
» je m'y pris pour en tirer des informations.
»D'abord je lui montrai fon île du haut
»du pont, & je lui fis remarquer la pofition
»de nos vaiffeaux. Je portai enfuite fes yeux
»fur toutes les parties de Thorifon;& après
»avoir employé quelques-autres lignes, je
»lui demandai s'il avoit vu des bâtimens
» comme les nôtres, & des hommes de la
yy couleur des Efpagnols: il me répondit que
» non.
. » Je lui demandais'il connoiffoit, près ou
»loin de fon île , d'autres terres habitées ou
» inhabitées; & dès qu'il eut faifi ma quef-
»tion , il me nomma plus de foixante îles ,
»& il me parla, en outre, d'un grand pays
» qu'il appelloit Manicolo. J'en écrivis la
» lifte ; & à l'aide du compas ; je les plaçai
»fur la carte, dans la pofition qu'il m'indi*
r.l Iff
I!
WW*
a
H*   a'
h--m
iS .      Introduction;        4
i&qua. Je reconnus qu'elles giffent au fuà-e(l I
to au fud-fud-eft, à Foueft , & au nord-nord-
»oueft de T^L'/naco.Pour medéfigner celles
»qui font petites, il traçoit de petits cercles? \
to& des cercles plus grands, pour défignef
to les plus grandes. Quant au vafte pays dont
»je viens de parler, il étendit fes brafe fans
to les rejoindre ; il vouloit m'avertir ainfi ,
i>que cette contrée eft d'une immenfe éten-
»due ; afin de m'inftruiré dé leur diftancé
*)OU de leur proximité^ il me montrcit la
to route que fuit le Soleil ; enfuite j il ap-
topuyoit fa tête fur une de fes mains ; & il
»comptoit , par fes doigts, le nombre dé
to nuits qu'il faut coucher en mer pour s'y
prendre ; il m'indiquoit, avec d'autres
» lignes, les peuplades qui font blanches,
to nègres ou mulâtres , celles qui étoient feâ
>5 amies ou fesennemies.il m'apprit encore i
x>que plufieurs liabitans del ces îles, mlan-
»gent de la chair humaine : afin de défigrief
yy cet ufage, ii mordit fon bras. Je faifîs tresis bien tout ce qu'il vouloit me dire ; mais je
x>renouvellai fi fouventmes queftions, qu'il
)>en parut fatigué ; il me montra de la main
tole fud-fud-eft, & d'autres points de l'hori-
tofon ; fes lignes m'annoncèrent qu'il y a des
»terresdans cette partie. Il me témoigna lé
ttdefir de s'en retourner chez lui. Je le char*
to geai Introduction; 17
#geai de préfens ; avant de me quitter , il
» m'embraffa fi$r la joue, & il me donna
>3 d'autres marque? d'affeftion.
»Le lendemain, j'al|a?i à la Bourgade de
» Tumay : afin d'être plus sûr de ce qu'il
tom'avoit dit., je conduifis quelques Indiens
»au bord de la mer ; ;je plaçai la bouffolg
» devant moi; je pris du papier, & je fis, à
pdiverfes reprifes, des queftions à chacun
»des Naturels , fur les terres dont ie Chef
»m'avoit donné les noms. Leur réponfe fut
» d'accord en tout ; ils me parlèrent de plu-
pfieurs îles hahitées par des hommes , tels
©que je les ai décrits plus haut. Us me parlèrent auiïi de lagrande terre , & ils me
w firent entendre qu'on y trouve deff:vaches
»ou des buffles ,* ils aboyèrent, pour me
»dire qu'il y a des chiens y ils chantèrent ,
»pour m'apprendre qu'il y a des coqs Sç
» des poules; & iJLs grognèrent, pour m'a-
» venir qu'il y a des cochons. De cgtte
y> manière , ils vinrent à bout d'exprimer
pleur penfée , & de répondre à mes quef-
»tions. On leur montra les perles d'uncha-
»pelet, & je compris qu'ils en avoient de
»femblables. L'équipage interrogea ces In-
ttdienç, & d'autres encore , fur ces objets,
»& la réponfe fut toujours la même ; d'où
«Ton peut conclure qu'ils difoient la vérité,
B
M
H
ni
1 mm
mm
mm
»i
II
i,4 H -1
lilt
18        Introduction.
y> Avant de quitter l'île de Taumaco , je
»faifis quatre des Naturels qiâ annonçoient
yy le plus d'efprit : trois fe fauverent à la nage ;
» l'autre, qui refta à bord, & qui fut nommé
yyPierre , a fait la dépofition fuivante à
» Acapulco , & dans la ville de Mexico, où il
i> mourut. Le MarquisdeMontefcleros reçut
» ce témoignage. *   ft       §11- .•
yy Pierre déclara qu*il eft né à Chieayana >
yyîle d'une étendue fupérieure à celle de
yyTaumaco ; que les pirogues emploient qua*
»tre jours à fe rendre de la premiere à,la
to féconde; que Chieayana eft une terre baffe f
» abondante en fruits ; que les Naturels font
»de la même couleur q$[e lui ; qu'ils ont de
» grands cheveux liffes ; qu'ils fe tatouent le
yy vifage , le nez & la poitrine ; qu'il y a auffi
» des hommes blancs, dontles cheveux font
»roux& très-longs; qu'on y trouve des mu-
^làtres , dont les cheveux , fans être bou-
»clés, ne font pas entièrement liffes ; qu'il
» étoit, dans fon pays, Tifferand & Soldat ;
»qu'on l'appelloit Luca ; que fa femme
yy porte le nom de Layna , &, fon fils celui
to de Ley. |§f -m
|f| » 2Q. Il déclara qu*àtrois jours de voile de
yyTaumaco & à deux de Chycaycma, on ren-
yy contre uïie autre île plus grande que ces
»deux-çi : qu'elle eft appéUée Guaytopo} Sm Si.. ■&-
N T R O D U C T î O N. îçj
to habitée par une race auffi blanche que \eû
to Efpagnols; que les Naturels ont des elle-
to veux roux ou noirs $ qu'ils fe tatouent lé
to ventre, que ces piqûres forment un cercle
to autour du nombril ; que les trois îles vivent
toen bonne intelligence ;  qu'on y parle le
to même langage ; qu'une pirogue de Guay*
to topo , ayant cinquante perfonhes à bord |
î)partit pour une autre île habitée, appelles
to Macayrayla ,dans l'intefttion d'y cherche**
to de l'écaillé de tortue , dont ils font leurs
y>pendans d'oreille, & d'autres bijoux; qu'ar-
Strives près de la côte, un vent contraire les
to obligea de s'en retourner; que, fur le point
to de débarquer dans leur patrie , une raffale
îj terrible les en empêcha ; qu'ayant confumé
toleurs pfovifions> quarante d'entr'eux mou-
torurent de faim & de foif ; qu'enfin la piro-
togue aborda à l'île de Taumaco où il étoit ;
yy qu'il y vit le refte de ces malheureux ; qu'il
toy avoit fept hommes & trois femmes j que
to fix des hommes étoient très-blancs $ & le
»feptieme de couleur brune ; que les fem-
-to mes étoient blanches ,   & auffi réguliére-
»ment belles que les Ëfpagî^ples ;  qu'elles
to avoient des cheveux roux & longs, & une
toefpece de voile fin > bleu ou noir , appelle
yyfoa-foa, les couvroit de la tête aux pieds ;
toque ces dix étrangers font morts> excepté
B 2 ïISlV
H lldH
fife
mi
. - ■!
Il
z6        Introduction,   i
yyOlan, qui a donne les détails ci-demis ;
y> touchant l'île de Guaytopo ; que de plus il
»a vu relâcher à Chieayana un grand bâti-
» ment Indien; que l'équipage était blanc &.
tod'une belle figure ; qu'il y avoit plufieurs
tojolies filles; &, comptant fur fes doigts par
pdixaine,iia fait entendre que cette pirogue
»portoit no perfonnes,
M »3°. H déclara qu'à cinq jours de voile
yy d'une autre île appellee Tucopia , eft fitué
y>le grand pays de Manicolo, dont les ïnfur
claires, de couleur de  tan & mulâtres,
.^habitent desbourgadesfort étendues : pour
»défigner l'étendue de ces bourgades , il a
>:> indiqué Acapulco , & d'autres villes plus
pconfidérables encore. Je lui ai demandé
» s'il y en avoit d'auffi vaftes que Mexico, il
w a répondu que non.
» Il déclara de plus que ces Indiens virent
wen paix , qu'ils ne font point antropopha-
x>ges ; qu'on n'entend point leur langage ;
x>que ce pays eft plein de montagnes tresis élevées, & de larges rivieres ; que plufieu^
»de ces rivieres ne font pas guéables , &
yy qu'il faut les paffer en canot ; que pour
palier de Tucopia à cette terre, on part au
w lever du foleil, & qu'on laiffe cet aftre à
.»gauche; qu'ainfi l'on marche du fud au
» fud-eft.
Bè Introduction. §§
p yy Je dois ajouter que la chaîne de monta-
»gnes que nous avons vue fe prolongera
wi'oueft, confirme cette dépofition.
» Pierre vantoit beaucoup l'étendue, la
» population , la fertilité & les autres avantages de ce pays. Il étoit allé à Manicolo
»pour y chercher les troues de ces grands
warfares dont Hie eft remplie, & en faire
» une pirogue; il y trouva un port ; il m'ap-
»prit que le port furpaffe en étendue labaia
; »de S. Philippe & S. Jacques, mais que Ten-
I tree eft plus étroite x^ue le fond eft de
| fable ; que le rivage eft couvert de galets j
I que quatre rivieres y débouchent, & que
I les environs font très-peuplés-qu'il avoit
„ longé la côte à l'oueft , plus loin que
„ d'Acapulo à Mexico f & que n'en apper-
„ cevantpas l'extrémité, il avoit repris le
,-, chemin de fon île.
k . «Tous ces faits démontrent qu'il y a deu*
i Continens féparésde celui de l'Europe, de
11'Afrique & de Y A fie *le premier eft VA-
,, mérique, découverte par Chriftophe Co-
I lomb ; le fécond eft celui que f ai vu, où je
,f, demande à former une Colonie j & dont
| je prie Votre Majefté de me permettre d'a-
„ chever la reconnoiffance. L'entreprife que
| je propofe eft importante ; elle intéreffe la
„ gloire de Dieu ; elle peut être d'une ex- if
a*ia ; *
iliui
R*
Mi
II
; a, M
:!
ir.t
Élite
■_ «*ï   ' lîa^a'*
1H:
£W
)* Introduction.*
„ trême utilité à VEfpagne. Je m'engage à
„ prouver cette affertion , £c à répondre à
„ toutes les objections qu'on pourroit me
i, taire ,,.
C'eft fur l'autorité de ce mémoire , & de
plufieurs autres touchant le même objet ,
préfentés par Quiros à Philippe 111, que les
Géographes ont cru àl'exiftence d'un Continent auftral. Ce Navigateur enthoufiafte &
vain prétendoit l'avoir trouvé. " L'étendue
v des pays nouvellement découverts , dit-il
,,àfon Souverain, égale celle del'Isi/rp/?een«:
>, tiere, de VA fie mineure, de la Mer Cafpien-
„ ne & de la Perfe,,. Il ne faut pas s'étonner
qu'une affertion pareille fe foit répandue
dans un temps où il reftoit encore le quart du
globe à découvrir ; mais on eft furpris que
fur des fondemens auffi légers, que d'après
la recpnnoiffance d'un petit nombre d'îles
occupant tout au plus (ht degrés de latitude,
& un pqu moins de longitude , il fe foit
trouvé un homme gui a voulu féduire un
Prince éclairé , & faire adopter fon opinion
aux Savansde tous les pays.Pour montrer le
ridicule de ce fyfiême & d'autres de la même
efpeçe , il fuffit d'expoferles fait? furlefquls
on a voulu le çonftruire.
Toutes îesPuiffances maritimes furent ja*,
joules de la découverte de  ce Continent
till Introduction. fc|
imaginaire. La France apprit que l'Angle*
tere alloit envoyer des vaiflèaux dans la Mer
duSud,&elle ordonna une expédition fem-
blable( i). L'Efpagne, de foncôté, en fit une
autre. Le fuccès de ces deux premieres entreprises n'ayant pas répondu aux eipérances
qu'on avoit formées, le Cabinet de Madrid
&. celui de Verfailles renoncèrent à leur projet. George III fui vit ces nobles deffeins avec
plus de conftance ; il s'eft occupé duprQgrès
des arts avec un zèle extraordinaire , & il
infpire autant d'admiration parfès lumières
que par fes vertus.
En 1614, George Spitzhergei^qui com*
mandoit une forte efcadre de vaiffeaux Hol-
landois, pafla le Détroit de Magellan ; &
après avoir croifé quelque temps contre les
Efpagnols , avec plus ou moins de fuccès ,
il relâcha au port de la Nativité fur la côte
du Pérou, & de-là il revint en Europe. En tra-
'yerfant la Mer du Sud, par 19 degrés de latitude nord & environ 30 degrés en longitude
du Continent d3'Amérique, il découvrit un
grand roçher,& trois jours après une féconde
île où il apperçut cinq collines; ces deux
terres n'ont pas été retrouvées depuis. Il aj*
terra aux îles des Larrons, dont j'ai déjà
(1) Cçlle de M» de Bougainville.
B 4 il
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M- t'h-i-
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ni»
*4 Introductio 5.
parlé , & ce fut la feule relâche qu'il fitl
gjfj Schouten & le Maire appareillèrent du
Texel le 16 Juin 1615 avec VAmitié, vaif-
feau de 360 tonn.; & le Hoorn, bâtiment de
110. L'objet de leur expédition étoit de découvrir un nouveau paffage dans la Mer du
Sud.La chartrede laCompagnieHoliandoi-
fe, défendant aux fujets des Etats-Généraux, .
de faire le commerce à l'eft par le Cap de Bon-
'ne-Efpérance , ou à l'oueft gar le Détroit de
Magellan , des Négocians que gênoit ce privilege exclufif, réfolurent de chercher une
route nouvelle à la Mer du Sud. Telles
-furent les vues quidéterminerent cette expédition : le Hoorn brûla tandis qu'il étoit en
carène à l'île du Roi, fur la côte du BrefiL
L'autre vaiffeau continua fon voyage, après
,avoir fauve des flammes quelques munitions.
Les deux Commandans portèrent le cap au
fud-oueft : à 54 degrés4Ôminutes,ils apper-
çurent une ouverture, & après l'avoir paffée
heureufement, ils lui donnèrent le nom de
Détroit dele Maire. Le Maire avoit excité les
Négocians à cette entreprife, & Schouten,
qui commandoit en chef, voulut bien faire
cet honneur à fon compagnon. Dès qu'ils
eurent doublé la pointe la plus méridionale
du Continent d'Amérique, ils appellerent ce
promontoire le Cap de Horn, ou , pour être
I m& Introduction..!   % 5
plus exa&, Ie Cap de Hoorn, du nom de la
ville de Hollande qui la premiere concerta
fecrétement cette opération, ils appellerent
auffi Barnevelt deux îles qu'ils avoient dépaf-
fées. Dès qu'ils fe virent hors des côtes, ils
cinglèrent au nord, dans l'intention de relâcher à Juan Fernandès , & de s'y radouber.
Mais l'impétuofité de la houle ne leur ayant
paspermisd'aborder,ilsfurentobligésdecon-
tinuer leur route, & d'attendre des circonstances plus  heureufes. La premiere  terre
qu'ils apperçurent étoit nouvelle ; ils la trouvèrent par 1 5 degrés 1 5 minutes & 136 degrés 30 minutes de longitude oueft. C'étoit
une petite île baife , où ils recueillirent du
cochléaria ,  mais où  ils ne rencontrèrent
point d'eau. Les chiens de cette terre ne pou-
voient ni aboyer ni crier, & ce fait fingu-
lier en Hiftoire naturelle, les détermina à la
nommer île des Chiens. Environ 7 degrés plus
loin à l'oueft, ils découvrirent une autre île
qu'ilsappellerent Sondre Ground, parce que
Ja fonde furies côtes ne donnapoint de fond.
En cinglant toujours à l'oueft, ils arrivèrent
à une île, où ils firent de l'eau. Leurs futailles étoient vuides, & ils la nommèrent Vater-
land: ils y  cueillirent dep&us une grande
quantité de plantes bonnes à manger  : ne
pouvant pas y mouiller , ils fe  mirent^a
[if
m 26        Introduction,  ff
marche, 6c ils furent bientôt en vue d'une
quatrième île, où ils remarquèrent un couvrant d'eau douce: la terre paroiffoit d'un accès difficile, comme celle qu'ils venoient de
palier. Ils embarquèrent leurs tonneaux fur
la chaloupe , mais le détachement ne put
les remplir; il revint couvert d'infeftes, qui,
fans avoir la grafleur des moufquites, étoient
mille fois plus dangereux par leur nombre 8ç
leur venin. Deseffaimsde ces infe&es fondirent fur le vaifleau , & l'enveloppèrent fî
bien , qu'on n'appercevoit plus les voiles ,
les agrêts, les mâts ni les cordages. Il s'écoula
trois jours avant que lesHollandois puffent
débarraffer le bâtiment &fe défaarraffer eux-
mêmes de cette vermine. Ils la nommèrent
île des Mouches. f
foi Après avoir quitté cette île , les Hollan-»
dois commirent des violences qui déshonorent l'humanité. Ils rencontrèrent une piro*
gue ; & au lieu de lui faire des lignes de paix
pour gagner la bienveillance des Indiens, ils
tirèrent un coup de canon afin qu'elle amenât. La pirogue étoit remplie d'hommes &
de femmes qui ne favoient pas ce qu'on leur
vouloit. Effrayés par le bruit, ils effayerent
de fefauver.Lapinafledu vaiffeau leur donna
chaflfe : les malheureux Indiens voyant qu'il
leurétoitimpoffibled'échapper;queplufieurs Introduction. iy
de leurs compagnons avoient reçu des blelîiir
res dangereufes , aimèrent mieux périr au
fond de l'Océan , que fe livrer à leurs perfé-
cuteurs.Au moment où les Hollandois abor-
doient la pirogue , la plupart des Indiens fe
jetterent à la mer avec leurs provifions : le
relie, compofé fur-tout de femmes , d'en*
fans & de bleffes, fe fournirent. Schouten les traita avec bonté, ordonna de pan-
fer leurs bleffures , & les renvoya çnfuite
fur leur embarcation. Maisrienne peut faire
excufer fa conduite antérieure, ni faire oublier que fon attaque coûta la vie à plufieurs de ces paifibles Indiens.
h'île des Ççcos & celle des Traîtres furent
les premieres qu'ils trouvèrent après leur départ de Pile des Mouches : ces deux terres
font peu éloignées l'une de l'autre, & fem*
blent habitées parla même race. En voyant
ces deux peuplades fe réunir , afin de venger la mort de leurs amis, Schouten jugea
qu'elles vivoient dans une bonne intelligence. Les Hollandois commencèrent alors à
fentir le befoin , & à le repentir de leur
cruauté ; comme ils manquaient de vivres ,
ils délibérèrent fur la maniéré dont ils dévoient fe conduire. Ils prirent une refolution courageufe, mais la fortune les difpen-
fadèlafuivre ; ils vpulurent relâcher à l'île
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de VËfpérance , & ils y furent trè§ - Méï
reçus. Ils abordèrent enlùite à une île charmante & très-fertile ; le Peuple qui l'habi-
toit, avoit l'air de fentirfon bonheur; il fut
touché de la mifere des équipages , & il
leur prodigua fes làrgeffes. Les Hollandois
y radoubèrent leurs vaiffeaux; ceux d'en-
tr'eux qui étoient malades y recouvrèrent
la fanté ; ils y embarquèrent autant de cochons & de fruits , qu'ils purent le defiren
Ils n'auroient pas été mieux accueillis dans
leur patrie, & ils donnèrent à l'île le nom
de Hoorn : elle gît par 14 degrés 5 6 minutes
de latitude fud , & 179 cfëgrés 30 minutes
de longitude eft. Elle reffembloit à tous
égards à l'île d'O Taïti, fi celle-ci .n'avoit
pas des forces navales auxquelles on ïie peut
rien comparer.
Quoique Schouten & le Maire euffent
alors une quantité confiderable de provifions, & que les équipages fe portailènt très-
bien , corntrïe ils n'efpéroient plus découvrir le continent qu'ils cherchoient, #ls fe
décidèrent à revenir en Europe par la tçMie
la plus courte. Ils mirent donc le cap atfj
nord-oueft, jufqu'au moment où ils fe trouvèrent près de lai ligne ; ils dépafferent plufieurs ifles auxquellesils donnèrent des norriH
tirés de l'afpeft du pays§ ou du jour de mtâm
'■BP':lww't
filll
Kl! I NT RO/D UC T I O NÉ 29
liée ; l'une d'elles fut appellee île Verte, &
une autre, S. Jean , &c. Ils longèrent la côte
feptentrionale de la Nouvelle Bretagne , 6c
ils arrivèrent à Bantam, où leur vaiffeau
fut faifi , & leur cargaifon confifquée fur
les inftanees de la compagnie Hollandoife ,
qui les accufoit de faire la contrebande. Us
n'avoient perdu que quatre hommes g &
même l'un d'eux mourut à cet atterrage,   ,
En 1623 , le Prince Maurice & les Etats
de Hollande envoyèrent une flotte dans les
mers du fud pour y attaquer les Efpagnols.
Jacques l'Hermite qui la commandoit , fe
rendit des Lima aux îles des Lar$$t§ par la
voie la plus courte ; il ne fit aucune découverte dans ce qu'on nomme l'Océan Pacifique , & le plan de cette introduction n'exige
pas que je m'arrête fur ceavoyage.
En 1642, Abel Tafman appareilla de Batavia fur VHeemskirk, accompagné de lapin-
gue le Zeehan-, il entreprit ce voyage dans
l'efpérance de découvrir le continent auftral:
ilfe rendi^d'abord àl'îlejjfîaurice ; de là, cinglant au fud,la premiere terre qu'il apperçut,
fut la pointe orientale de la Nouvelle-Hollan-
<fe^|onnuedepuisfouslenomdeterrede/^/z-
Diemen ; elle eft par 42 degrés 25 minutes
de latitude, & 163 degrés 50 minutes de longitude. Il mit le cap à l'eft, en fuivant tou-
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5u       Introduction.       ;|   1
jours un parallèle élevé, & il atterra fuf là
côte la plus occidentale de la Nouvelle-Ze-*
lande ; les naturels d'une baie qu'il appella
baie des Affaffins , mafïacrerent l'équipage
de la chaloupe du Zeehan. Cette baie eit
mieux connue à prëfent fous le nom de
Canal de la Reine Charlotte, que îuia donné
le Capitaine CofÉfcA fon départ de la baie
des Affaffins > il gouverna à l'eft-nord-eft,
& il découvrit l'île des TroU Rois : delà il
fit roÉte à l'eft, jufqu'aii vingt-deuxième degré de longitude; il pritenfuiteladireftion
du nord, jufqu'au dix-fèptieme degré de latitude fud. Alors il remit le cap à l'oueft >
afin de gagner l'ifle de Hoorn, découverte
par Schouten , où il fe propoferit de radouber & de fé rafraîchir.Durant cette traverfée,
il rencontra les îles de Pylftaart | d'Amfter-*
dam, de Middelbourg & de Rotterdam : celle-
ci lui offrant tout ce qu'il attendoit de l'îlede
Hoorn , il en profita. Comme il fe trouvoig
en état de continuer fon voyage, il abandonna fon projet de toucher aux îles de<s
Traîtres, & de Hoorn,& marchant au nord
oueft, il découvrit par 17 degrés 19 minutes
de latitude fud, & 120 degrés 3 5 minutes de
longitude, 18 îles, qu'il appella îles du Prince
Guillaume & Bancs à'Heemskirk. Delà,
il paffa à la Nouvelle-Guinée, fans apperce-
im.
m NTRODUCTÏON. 3 I
Voir le continent qu'il cherchoit, & fans vi-
fïter les îles Salomon, qu'on croyoit en être
voifines. Tafman laiffa donc la queftion dans
l'incertitude où elle étoit avarit lui ; il fut de
retour à Batavia le 15 Juin 1643.
Dampierre paffa le détroit de Magellan en
1681 ; il fit 5975 milles par le treizième
parallèle nord , fans voir ni poiffon , ni
oifeau, & fans rencontrer une pirogue.
Après Dampierre vient le Capitaine Cow*-
lèy,qui, en 1683, appareilla delà Virginie
pour la mer du fud; il releva une partie des
côtes oueft de l'Amérique, mais il ne fit
point de découvertes dans l'Océan Pacifique , & il fe rendit aux Indes Orientales
par la route ordinaire.
Dampierre fit un fécond voyage en 1699 ;
il reconnut la Nouvelle-Hollande, laJVozi-
velle-Guinée, la Nouvelle-Bretagne, -& les
îles adjacentes. Ses découvertes furent très-
importantes, mais elles n'entrent pas dans le
plan dé cette introduction.
Ce navigateur entreprit en 1703 un troi-
fieme voyage dans les mers du fud, mais il
ne fit aucune découverte. Il étoit accompagné de M. Funnel, à qui on attribue l'honneur de l'expédition. a#
En 1708, le Duc & la Duchejfe appareillèrent de Brifiol pour les mers du fudj mais,
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52 Introduction.
fuivant l'ufagf-des pirates, ils revinrent par
la route ordinaire.
j|'- En 1719 , le Capitaine Clipperton paffa
le détroit de Magellan-, il comptoit enrichir
fes armateurs des dépouilles des Efpagnols ;
il revint par les îles des Larrons, & il ne fit
point de découvertes dans la mer du fud.
La compagnie Hollandoife, à la follicita-
tion du Capitaine Roggewin, forma en 1721
le projet de découvrir ce continent auftral
qu'aucun navigateur ne pou'voit trouver, &
dont tout le monde croyoit l'exiftence. On
choifit pour ce fervice, trois forts vailïèaux
qu'on approvisionna avec foin;!' Aigle de 3 6
canons ôc de 111 hommes ,  le Tienhoven ,
Capitaine Bowman, & la galère VAfricaine,
Capitaine Rofenthal : Roggewin, qui com-
mandoit en chefgmontoit VAigle , & avoit
fous lui le Capitaine Cofter, habile navigateur. L'équippement de l'efcadre, le choix
des Officiers, & par-deffus tout, lezele 6c
le courage de Roggewin, qualités qu'il avoi|
hérité de fon père ,  donnèrent à l'Europe
de grandes efpérances fur le fuccès de l'expédition. Avant d'arriver au détroit de Magellan , les Hollandois effuyerent des tourmentes affreufes, & ils fouffrirent des maux
terribles. A peine furent-ils dans le détroit,
qu'ils fe trouvèrent affaiilis par de nouveaux
orages ; Introduction, ii
tarages ; la tempête venoit de cefîèr , lorsqu'une voile qu'ils prirent pour un corfaire
ou pour un vaiffeau de guerre Efpagnol >
leur donna de vives alarmes^ Comme ce
bâtiment portoit fur eux avec rapidité , ils
fe préparèrent au combat ; où ils reconnurent bientôt que c'étoit la chaloupe du Tien-
hoveti, montée par le Capitaine Bowman ,
qui s'étoit féparé trois mois auparavant ; ils
croyoient qu'elle avoit coulé bas dans l'ouragan qui emporta le grand mât de hune & le
mât d'artimon du Tienhoven , & la vergue
de la grande voile de VAigle.l)Mfe félicitèrent
mutuellement; carie Capitaine Bowman étoit
perfuadé queTefcadre entière avoit fait naufrage : leur joie dura peu ; il leur fallut braver d'autres dangers , & ils fe trouvèrent
bientôt dans un extrême embarras. Ils ne purent traverfer le détroit de Magellan, & ils
atteignirent avec beaucoup de peine , la mer
du fud , par le détroit de Lemaire. Après
avoir rempli leurs futailles à l'île Fernande^,
ils recherchèrent la terre de Davis : fur la
defcription donnée par Davisj£ ils penfoient
qtjg-cette côte les meneroit au continent auf-
tral. Ils parcoururent en vain l'efpace où ils
comptaient la trouver , mais ils rencontre-
renbane petite île qu'ils crurent nouvelle,
&; ils l'appellerent l'île de Pâque : elle étoit
C
r
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M
w
3m\
34 Introduction.
alors remplie d'habitans;le Capitaine Cook,
qui y relâcha à fon fécond voyage , n'en
ayant trouvé qu'un petit nombre, & feulement quinze femmes,  il eft vraifemblable
fftqu'en moins d'un fiecle, elle fera dépeuplée.
Delà, Roggewin fuivit à-peu-près la route
de Schouten ; enfuite cinglant plus au nord,
il arriva à l'île reconnue depuis par le Commodore Byron , & où l'on voit encore les
reftes de la galère VAfricaine qui y périt :
cinq Hollandois déferterent ; Roggewin n'envoya point à leur pourfuite : les Naturalistes , qui étoient fur le vaiffeau de Byron, au-
roient dû examiner fi le mélange de ces cinq
Européens , n'a point produit d'altération
dans les traits primitifs des Infulaires. de l'île
George ; car on a lieu de penfer que les dé-
ferteurs finirent leurs jours fur cette terre.
i Roggewin place cette île par 15 degrés de
latitude fud, & il l'a nommée île Pernicieufe.
Huit lieues à l'oueft, il en découvrit une
autre qu'il appella l'Aurore , parce que les
rayons du foleil naiflant lui donnoient un
éclat enchanteur. Le foir , il en trouva une
troifieme cfu'il nomma île du Soir ( 1 ). En
(1) Roggewin l'appelle Vefper. M. le Prcfident des Bfoiïes
traduit ce mot par la Vepre* J'ai cru devoir changer cetîe
dénomination. Introduction $$
inarchant toujours à l'oueft, il rencontra uiî
petit archipel; c'eftfûrement le même qu'on
connoît aujourd'hui fous le nom d'Iles des
Oifeaux. Il eut beaucoup de peine à forjtîr du
milieu de ces côtes , & il l'appella le Laby*
rihthe.
^Quelques jours après avoir dépaffé le
Labyrinthe > il découvrit une île qui avoit
im afped agréable , & qu'il nomma île de
la Récréation. Il y fut d'abord accueilli d'une
manière hofpitaliere ; les Naturels chercher
jrent enfuite à furprendre les Hollandois &C
à les ihaffacrer ; ils leur avoient donné des
vivres, de l'eau & du bois ; ils avoient même
pris là peine de leur cueillir des plantes, &
tie les porter aux vaiflèaiix ; mais voyant un
jour un détachement qui fe promenoit fans
armes dans l'intérieur des terres, & qui
|ouiffoit de la beauté du pays , des milliers
d'irçfulairesfondirenttôut-à-coupfurî§ petite
troupe,' ét^ffaillirent d'une grêle de pierres.
Dès que ceux qui reftoient à bord apper-
çurent le tumulte , ils foupçonnerént une
attaque > & volèrent au fecours de leurs camarades. Il y eut un combat général ; un
grand nombre de Naturels fut tué ; quelques Européens y perdirent la vie , & plufieurs s'en retournèrent couverts de bleffures.
Cet accident nuifit au fuccès du voyage»
C %
m
m
i ^6 Introduction.
Les Hollandois n'oferentplusgueres defcen*
dre fur les côtes pour leur plaifiif ; la plupart témoignèrent leur mécontentement ;
quelques-uns fe mutinèrent. Il fut décidé
dans un Confeil de guerre , où l'on appella
les Officiers des deux vaiffeaux , qu'on fe
rendrok à la Nouvelle-Bretagne, & delà à la
Nouvelle-Guinée, & qu'enfuite.on iroit aux
Indes Orientales par les Moluques. Ainfi s'évanouirent les efpérances qu'avoit donné ce
voyage. Il ne diffipa point les doutes fur le
continent auftral. Des Savans trop frappés de
l'harmoflie qu'on obferve dans les ouvrages de la nature, ïoutenoient encore qu'il
doit y avoir du côté du pôle auftral un continent ; qu'il eft néceflaire à l'équilibre du
globe & à la correfpondance de fes parties ;
ceux qui raifonnoient d'après les faits, di-
foient avec raifon que ce continent eft une
chimère.
"-j En 1738 , Bouvet fut chargé par la Compagnie Françoife des Indes Orientales, d'aller
faire des découvertes dans l'Océan atlantique du Suci II partit de VOfijenty%e 19 Juillet fur VAigle ; ii étoit accompagné du vaif-
feau la Marie. Si l'on en croitdon journal,
le premier Janvier de l'année fuivante ,. il
apperçut une terre par 54 degrés de latitude
fud Se 27 ou 28 degrés de longitude eft; mais H Introduction       É57
le Capitaine Cook l'a cherchée dans fon fécond voyage ; & , malgré fes foins, il n'a pu
la retrouver ; il y a lieu de douter de fou
exiftence , ou fi réellement elle exifte , elle
eft trop éloignée des routes connues pour
être utile à la Navigation & au Commerce.
Bouvet continua de porter le cap à l'eft dans
une latitude élevée, & il parcourut un efpace
de 29 degrés. Arrivés au 59e. parallèle
fud , les deux bâtimens fe féparerent ; l'un
alla à l'île Maurice % & l'autre revint en
France.
L'Amiral Anfon traverfa la grande Mer du
Sud en 1742 ; mais, comme il ne penfoit
qu'à battre les Efpagnols , il ne fit aucune
découverte, & la relation de fon voyage eft
trop connue pour en donner un extrait.
Nous voici à l'époque où le Roi forma le
projet de faire reconnoitre l'hémifphere auftral. C'eft en 1764 que commencèrent les
expéditions dont la Géographie & la Navigation ont tiré de fi grands avantages.
Le Commodore Byron qui commandoit
le Dauphin & la Tamar , appareilla des
Dunes le 21 Juin de la même année ; &
après avoir reconnu les îles Falkland, il
entra dans la Mer du Sud par le Détroit*de
Magellan : il y découvrit les îles du Difappoint ement ; celles de George ,. du Prince de
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§8 Introduction,
Galles ; le petit Archipel, qu'il a nommées
lies du Danger , l'île d'Yorch & celle de
Byron, 11 fut de retour en Angleterre le 9
Mai 1766.
Au mois d'Août fuivant, on renvoya le
Dauphin , fous le Capitaine Wallis, avec le
Swallow 3f commandé par le Capitaine Car^
teret.   '■'*%. '■  '      ' f|r'    ' "
Il marchèrent de conferve jufqu'à Pextré*
jnité occidentale du Détroit de Magellan,
& ils fe féparerçnt à la vue de la grande
Mer du Sud, J| ^
Le Capitaine Wallis cingla dans les hau-*
tes latitudes plus à l'oueft qu'aucun autre
Navigateur avant lui ; mais il ne rencontra
terre qu'à fon arrivée au Tropique. Il décou-?
vrit les îles de la Pentecôte , de la Reine
Charlotte , d'Egmont, du Duc de Glocefler ,
du Duc de Cumberland , Maitea , O-Taïti,
Eimeo , Tapamanou, l'île Howe , celles de
Scilly, ( ou les Sorlingues ), de Bofcaven ,
de Keppel & de fflallis : il arriva en Angles
terre au mois de Mai 1768.
Le Capitaine Carteret qui étoit parti avec
lui, comme on vient de le dire , fuivit une
route différente. Il découvrit les ifies Ofna-
hruk , Glocefter , celles de la Reine Charlotte , celles de Carteret & Goiver, & le
Détroit entre  1§ Nouvelle-Bretagne fk. 1$ m
Introduction. 39
Nouvelle-Zélande ; il fut de retour au mois
de Mars 1769.
M. de Bougainville fit voile de France au
mois de Novembre 1767 fur la Frégate la
Boudeufe , accompagné de la Flûte l'Etoile \
Après avoir paffé quelque temps fur la côte
du Bréfil & aux îles Malouines, il entra dans
la Mer du Sud par le Détroit de Magellan
en Janvier 1768.
É| Il découvrit dans cette Mer les quatre Fa-
car dins, l'île des Lanciers , celle de La Harpe , (leCapitaine Cook l'a nommée depuis
île du Lagon, du moins il croit que c'eft la
même) , le Boudoir & l'île de VArc. Environ 20 lieues plus loin à l'oueft, il découvrit
quatre autres îles ; il rencontra enfuite Mai*
te a, O-Taïti,les lies des Navigateurs, & l'EVz-
fant perdu, quiétoientpour lui desterres nouvelles ; delà il paffa entre les Hebrides , qu'il
appella les Grandes Cyclades ; il découvrit
le Banc de Diane & quelques autres, la terre
du Cap de la Délivrance , & différentes îles
fituées plus au Nord. Il paffa au nord de la
Nouvelle-Irlande, il toucha à Batavia, & fut
de retour en France au mois de Mars 1769.
En 1769, les Efpagnols équipèrent un vaif-
feau afin de fuivre les traces des Anglois &
des François. Ce bâtiment arriva à O-Taïti
en 1771 | & à fon retour il découvrit quel-
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'40 Introduction, â
ques îles par 32 degrés de latitude fud, 130
degrés de longitude oueft : il toucha à l'île
de Pâque. On ignore s'il vint défarmer à la
Nouvelle-Efpagne ou en Europe.
La même année 1769 , les François en*
voyerent dans la Mer du Sud un fécond vaif-
feau ; M. de Kergueien qui le commandoit,
partit de l?île de France , & il y retourna
après avoir découvert quelques îles ftériles
entre le Cap de Bonne-Ejpérance Se la terre
de Van Diemen. Le Capitaine Cook a trouvé
dans le voyage que je vais décrire , la bou-r
teille d'avis laifféeparle'Navigateur François
fur ces nouvelles terres.
L'année 1769 fut remarquable par le paffage de Vénus fur le difque du Soleil : ce
phénomène très - intéreflant en Aftrono*
mie , excita l'attention des Académies de.
l'Europe.
Au commencement de 1768, la Société
Royale de Londres préfenta au Roi un Mémoire fur cet objet ; elle y expofoit l'utilité
des obfervations qu'on pourroit faire dans les
différentes Parties du Monde , & fur - tout
dans les latitudes auftrales entre les 140 & les
180 degrés de longitude oueft , à compter
du méridien de Greenwich. Elle ajoutek qu'il
faudroit des vaifleaux équipés convenablement , pour conduire Us Obfervateurs danè.
mm '    Introduction.     § 41
ces pays éloignés, mais qu'elle ne fe trou-»
voit pas en état de fournir à ces dépfenfès.
Sa Majefté , après avoir lu le Mémoire ,
ordonna à l'Amirauté de choifir des vaiffeaux
convenables pour cette entreprife. On acheta
le bâtiment l'Endeavour qui étoit deftiné au
commerce du charbon de terre : on l'équipa
avec foin, Se M. Cook, qui s'étoit déjà dif-
îingué dans la Marine, en obtint le cornman-
dement : afin de l'aider dans les obfervations
touchant le paffage de Vénus, on lui donna
M. Green , très habile Aftronome.
Après bien des difeuffions , ii fut décidé
qu'on choiiiroit l'île à'O-Taïti ; & M. Cook
reçut ordre de s'y rendre le plus prompte-
ment poffib'le , & d'y faire les obfervations
néceffaires : on lui ordonna enfuite de tenter
des découvertes dans la Mer Pacifique, jusqu'au'40e. degré de latitude fud; & s'il ne
trou voit point de terres, de marcher à l'oueft,
entre le quarantième & le trente-cinquième
parallèle, jufqu'à ce qu'il rencontrât la Nouvelle-Zélande, de la reconnoître, & de revenir delà en Angleterre par la route qu'il
voudroit.
Conformément JSces inftruâions, il appareilla de Plimouth le 26 Août 1768, &le 13
Avril dé l'année fuivante, il arriva a O-Taïti.
Il avoit découvert fui: fa route l'île du L<&
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42 I N T R O D U C T I O N.
gon , les deux Grouppes , l'île de VOifeau, 8c
celle de la Chaîne. ,      ?jj|. : -Jt
Il relâcha trois mois à O-Taïti. On fait
qu'outre M. Green, M. Banks & le Dofteur
Solander , célèbres par leurs connoiffances
en Hiftoire Naturelle, & fur-tout en Botanique, étoient de l'expédition: l'Europe con-»»
noît l'a&ivité & l'étendue de leurs travaux.
Les obfervations fur le paffage de Vénus
s'étant faites avec tout le fuccès qu'on pou-
voit defirer , M. Cook s'occupa des découvertes qui étoient l'autre objet de fon voyage.
Il vifita les îles de la Société ; il reconnut celle
d'Oheteroa : ayant abordé à la partie eft de la
Nouvelle-Zélande , il releva toutes les côtes
de ce vafte pays ; il cingla enfuite vers la
Nouvelle-Hollande , & releva également la
bande orientale de cette grande terre ; il découvrit le détroit qui fépare fon extrémité
nord de la Nouvelle-Guinée. Il s'en revint
par l'île de Savu , Batavia, le Cap de Bonne
Efpérance, Sainte-Hélène, & il arriva en
Angleterre le 12 Juillet 1771.
En 1769 , M. de Surville, Capitaine François , partit des Indes orientales, & fit une expédition d#Commerce par une route nou-
yelle.JHr^traverfa les parages de la Ncuvelle-
JBrétagne, & rencontra des terres à 1 o degrés
de latitude fud, & 158 degrés de longitude Introduction. 43;
eft : il appella ces îles de fon nom : mettant
eufuite le cap au nord-eft, il paffa près de la
Nouvelle-Calédonie fans l'appercevoir ; il relâcha au havre Douteux ( à la Nouvelle-Zélande ) ; delà il marcha vers l'eft entre les 3 5
& les 41 degrés de latitude fud, jufqu'à fon
arrivée fur la côte d'Amérique : cette route ,
qui n'avoit jamais été faite, jointe à celle
du Capitaine Fumeaux, entre le 48e & 52e
parallèle , &. à celle du fécond voyage
dé M. Cook , démontre d'une manière
évidente qu'il n'y a point de Continent auf-
tral.|:       \ à   ' ~~M-
Dès qu'on eut examiné les journaux du
premier voyage de M. Cook, le Roi en ordonna un fécond , qui avoit pour but d'ache-
verla reconnoiffance de l'hémifphere auftral.
On fit des préparatifs extraordinaires. L'Amirauté avertie que cette expédition exigeoit
des bâtimens d'une conftru£tion particulière,
les acheta tels qu'on les demandoit. Il parut
nécefîaire de faire des changemens dans l'ef-
pece de provifion qu'on a coutume d'embarquer, & l'on eut foin de^choifir les meil^
leures. On y ajouta de la drêche , de la
fourkrout, des choux falés , des tablettes
de bouillon portatives, dufalep, delà moutarde , de la marmelade de carottes, du rob
de limon ,  & plufieurs autres articles defti-
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utrv.:
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44 Introduction.
nés à la nourriture des convalefcens ou des:
malades.
Les vaiffeaux pour lefquels on s'étoit décidé , reffèmbloient aux bâtimens employés
dans le commerce du charbonf'Le plus
grand, qui étoit de 562 tonneaux , &t appelle la Refolution 1 il avoit 112 hommes
d'équipage , y compris les Officiers. M. Fu-
meaux obtint le commandement du fecondîj
qui fut nommé l'Aventure ; il étoit du port
de 336 tonneaux, & il avoit feulement 8r
hommes. M. Cook , qui commandoit en
chef, emmena différentes perfonnes ver-
fées dans l'Hiftoire Naturelle, l'Aftrono-
mie , les Mathématiques , le Deffin , la
Peinture Jf'&c.
Les deux vaiffeaux partirent de Plimouth
le 12 Juillet 1772 , après avoir fixé par de3
obfervations la latitude & la longitude, de
cette place. On fe détermina à cette premiere
opération , afin de régler les garde-temps
qu'on embarquoit au nombre de quatre : il
y en avoit trois de M. Arnold , & un de
M. Kendal, conftruit fuisles principes de
M. Harrifon. v ajr*
Le premier objet de ce voyage étoit de
prouver d'une manière certaine, l'exiftence
ou la chimère du Continent auftral, qui fixoit
l'attention de la plupart de^uiffances ma-
ËÉf ;£k$à t r o d u c t i o N. :'| 45
^îtïmes, 6c dont les Géographes parloienc
fans ceffe.
:a.Tout le mondej^onnôît le$|détails & le
fuccès de cette expédition ; elle a démontré
qu'il n'y a point de Continent auftral ; &
cette grande queftion eft ;aJu|ourd'hui décidée. Il reftoit àifavoir s'il exifte un paffage au
nord-oueft ou au nord eft. Le troifieine
voyage de Cook, dont je içais donner une relation, avoit pour objetde diffiper les doutes
fur ce paffage.; mais avant d'entrer en matière , il eft à propos de recueillifUes indices
pouraou contre qu'ont dignnés les voyages
faits anciennement dans l^Mer Atlantique ;
le Le&eur fera plus en état de prpnoncer.j$
Des Navigateurs habiles, des Philofbphes
Se des Cofmcgraphes très-éclairés ont-fou-
îe$U , par dç^rincipes d'analogie, qu'ilddit
y avoir.quelque part dans rhémifphere-nord
une communication entre le Mer Atlantique
& la grande Mer du Sud, âinfî qu'il eti&xi9k
une par le IMtroibde MagellaœÀaks l'hémif-
phere auftrateCette raifon, malgré fa frivolité , paroiffoitafi sûre aux Cabots , célèbres
Navigateurs di%quinzieme fiecle , que l'un
d'eux, Sébaftiem, propofa à'.Henri VII de
découvrir ce paffage , & de perdre la tête
s'il n'en vènoît pas à bout. Ilffut chargé de
cette r&dberche, comme il le demandol&j
lit a
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'tip      f'   -f'-L-,
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M "46 Introduction.
il s'éleva jufqu'aÊOi 68e degré de latitude norcîj
mais la mutinerie de fon équipage fit man-
quer l'expédition. La Cour de Londres fut
néanmoins contente de fes efforts , & elfe
créa une nouvelle Charge pour luL II fut
nommé Grand-Pilote d'Angleterre , avec
des appointemetis de 166 livres fterlings ,
fomme qui étoit aiofS cosfiderable^
Il s'en revint par Terrk-neuve , & il ra-
înena deux Efquiiiiaiixi
"- Il s'écoula bien du tenips avant qu'on fît
une féconde expédition pour découvrir le
paffage au nord-oueft. Les voyages au Sud
attiroient toute l'attention de VAngleterre >
& l'on ne parloit plus gueres des entreprifes
du Nordiîfl^.-■■.*       j a:M«b:.. . <?#;
If^On s'enj8Ccii£a de nôuvëat||r& êîl-i 5 36^
Sir Martin Frohisber alla chercher le paffage
au Nord avec deux petits vaifleaux*sll découvrit d'abord fur la pointe la plus méri*
dionale du Groenland , uUDétroit qu'il rémonta l'efpace d'environ cinqukïrte lieues. Il
trouva ies terres élevées des deux côtés , &
il crut avoir rempli l'objet de fon voyage ;
mais, ayant effàyé à diverfes reprifes de pénétrer plus avant, ipreconnut fon erreur§&
retourna en Angleterre.
Quelques années après, Sir Humphrey
Gilbert entreprit un voyage au Nord, & ra* Ii   . ÏNTRODUcfiON. 47
nima les efpérances fur la découverte du paf*
fage. Il manqua le premier objet de fon expédition ; mais fa tentative fut à d'autres
égards très-utile à VAngleterre. Il longea le
Continent d'Amérique du 6oe degré de latitude nord , au Golfe de S. Laurent. 11 remonta ce Golfe jufqu'au moment où il s'ap*
perçut que l'eau étoit douce. Il prit poffeflion, au nom de fon Souverain, de cette vafte
étendue de pays, que les François ont appellee depuis le Canada : ce fut le premier qui
forma le projet de la pêche fur les bancs de
Terre-Neuve, & qui en follicital'établiflement.
A mefure que le Commerce des Indes s'accrut, ledefir d'abréger cette navigation augmenta. Les Négocians, à l'envi l'un de l'autre , cherchèrent à découvrir le paffage en
queftion. Ceux de Londre^avoient concerté
un plan là-deffus , & ceux des parties occidentales de VAngleterre^ocou^oient du
même projet. Mais ils'he cachèrent pas leurs
vues avec affèz de foin, & chacun d'eux pénétra les intentions de fes rivaux. A la fin ils
fe réunirent ; ils convinrent entre eux de partager les frais de l'éfitrèprife, &. ils en chargèrent le Capitaine Jean Davis.^^^
Davis partit de Ddfmouth le j Mai 1585
fur la barque la Clarté dÊ^ Soleil, du port de
50 tonneaux & de 2 3 hommes d'équipage : il
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étoit accompagné du Clair de Lune, bâtiment
de 55 tonn. & de 19 hommes. La premiere
terre qu'il appercut , fut une île près de la
pointe la plus méridionale du Groenland'.elle
préfentoit un horrible afpe£t, & il Tappella île
de la Désolation. Il paffa enfuite le Détroit qui
porte fon nom s il s'éleva jufqu'à 66 degrés
de latitude dans une mer ouverte ; il releva
fur fa route les côtes d'Amérique. L'approche
de l'hiver le forçant de revenir ,  il prit 1g
route d'Angleterre avec l'efpérance de réufïir
une autre année. Les négocians qui l'avoient
envoyé, furent fi charmés de fa relation &
de fes déqçuvertes, qu^ls le renvoyèrent l'an*'
née fuivante avec des forons plus confidéra-*
blés. Il partit de Darmouth le 7 &$ai fur la
Syrene de 120tonneaux;ii étoit fuivi dctrois
autres bâtimens, la Clarté du Soleil, le Clair,
de Lune , & VEtoile ,dw:Nord, ; commandés
par des Officiers qu'il avoit choifis lui-même.
Il fuivit le cheminai© plus court pour ie
rendre  au foixantieme^degré  de latitude.
Arrivé à cette hauteur, il divifa fa petite efc^â:
dre ; il ordonna à la&larté du Soleil & à /'£-
toile du NordMde faire des tiecherches dans la
partie du nord-eft^ jq^qu'^ quatre-vingt degrés I & avec la Serene Sç; le Clair de Lung ,
il tournantes fiennesjcreKS le nord-oueft : dans
fon premier voyage, il avoit formé des
liaifons
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..ï-lNTRODUCT-tON'.''''    e       '
îraifons avec les Habitans des côtes qui fi
trouvent fur cette route , & il compto.it en
tirer des informations utiles. Lds fauvages
témoignèrent une grande joie de le revoir ;
ils parurent difpofés à lui rendre tous les
fervices qui dépèndroient d'eux > mais ils
ne tardèrent pas à lui donner des fujets de
mécontentement. Ils aimoient beaucoup le
fer , 6c Davis leur offrit des couteaux. Les
couteaux ne les fatisfirerit point, & ils demandèrent des haches ; après avoir obtenu
des haches, ils coupèrent les cables ^ & volèrent une ancre , qu'il né fut pas poffible
de recouvrer ; il faifit un dès-Chefs Qu'il tint
prifonnier à bord de fon vaiffèau ; le ref-
fentiment de ce Chef fe calma peu-à-peu >
& il devint utile aux Anglois. Les Naturels
furprirent cinq matelots ; ils en tuèrent deux,
& ils en ^efferent grièvement deux autres ;
le cinquième fe fauva à la nage , & revint au
vaiffèau, avec un trait dans le bras. Davis,
après avoir côtoyé cette terre depuis le cinquante feptieme jùfqu'iu foixaute-feptieme
degrés de latitude nord, reconnut que c'étoit
une île ; il découvrit enfin un excellent ha^
vre où il mouilla ; il crut qu'à huit lieues au
nord , il traverferoit le paffage , car une
groffe mer fe précipitoit de l'oueft entre les
deiix côtes. Mais ;il fut arrêté par les vents
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& les courans ; les remontrances de l'equi^
page l'obligèrent à changer de route ; &L
comme la faifon étoit fort avancée, il revint
en Angleterre. La Clarté du Soleil étoit déjà
de retour ; VÉtoile du Nord s'étoit perdue *
& on n'en a jamais entendu parler.        |§
Ces mauvais fuccès ne rallentirentpaS fon
zèle ; il croyoit fermement à l'exiftence du
paffàge au nord-oueft; il détermina d'autres
Anglois à un troifieme voyage, qui réufîit
aufîi mal que les deux premiers. Cette leçon
ne le corrigea point , & s'il avoit pu trou*
ver de l'argent, il auroit continué les mêmes
recherches jufqu'â fa mort. >
Tant de voyages malheureux calmèrent
pour quelque temps l'ardeur des efprits fur
cette matière ; & les projets de découvertes
ne fe ranimèrent qu'en 1610.
Henri Hudfon alla chercher le paffage
cette année ; en marchant au nord-oueft ,
il fuivit une nouvelle route qui le condui-
fit à l'embouchure du Détroit auquel il a
donné fon nom. Il le remonta dans toute fa
longueur, & il trouva la mer libre ; la faifon
étoit trop avancée pour fuivre cette découverte ; il fit efpérer des richeffes à fon équipage , & quoiqu'il n'eût pas des provifions,
pour un mois , il détermina fes gens à paffer
l'hiver fur une côte ftérile. Tant qu'il leur
m iif j     Introduction
fëfta des vivres ; les matelots furent con-
tens ; le defir de s'enrichir & d'acquérir de
la gloire échaùffoît leur imagination ; mais
lorfqu'ils furent tourmentés par la famine &
le froid , ils fé livrèrent aux murmures ; il
y eut Une révolté ; après avoir égorgé le
Capitaine | ils embarquèrent fur une chaloupe fept de fes adhérans g qui étant malades , ne poiivoient faire réfiftaricer, & il|
les livrèrent à lai merci des flots. Les mu*
tinà s'emparèrent du vaiffèau , & prirent en
hâte le chemin de V Angleterre. A leur Retour j
ils déclarèrent d'une manière pofitive qu'on
trouveroifc lé paffage  j & oh n'en do'utsï
Sir Henri Btjttriri | fédûit par ce rapport *
mit à la voile l'année fuivantè. Il cingla dî-
ye&ement vers la mer qu'avoit découverte
Hudfon ; il la remonta 200 lieues plus loin
^u fud-otièft ; il Hiverna au port Nèlfon p
où il perdit la moitié de fon équipage', & il
revint au printempseri Aftëleterre. Quoiqu'il
n'eût pas eu le bonheur de trouver le pafë
iage ^ il afîura qu'il exiftoitlt E
Button fut à peine de retour , que Hall
& Baffin mirent à la voile , dans l'intention
de partager la gloire de la découverte/^^y
If Hall fut aflaffiné par un Sauvage, & Baf»'
fin ne tarda pas k revenir, maïs avec la ré*
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52 Introduction    i
folution d'entreprendre un autre voyage dès
qu'il le pourroit.
Cette féconde expédition eut lieu en 1615/
il examina alors la mer qui communique
avec le détroit de Davis ; il reconnut que
c'eft une grande baie , où l'on trouve une
petite entrée qui vient du nord , 6c auquel il
donna le nom de Canal de Smith ; ce canal
gît par 27 degrés de latitude.
A peu-près à l'époque dont je parle , on
créa la compagnie de la baie d'Hudjon. Sa
chartre l'obligeoit de fuivre cette découverte ; on impofa la même obligation aux
bâtiméns employés à la pêche de la baleine.
Mais la compagnie de la baie d'Hudfon Se
les pêcheurs de là baleine, négligèrent de
remplir ce devoir, a    a
En 1631, Luc-Fox, qui avoit une corn-
roiflion de Charles I. alla chercher le paffage
au nord-oueft; mais fon expédition fut auflî
inutile que les précédentes.
Le Capitaine James, qui vint après, examina la baie dUHudfon d'une extrémité à
l'autre , & déclara que le paffage n'exiftoit
pas.    -^ . •:•■   ■  _ ■; il   •
Cette recherche fut interrompue un fiecle.
Le Capitaine Middleton , preffé par Henri
,Dol>j3s,fit une nouvelle tentative, il y a environ 50 ans. L'expédition qui a^ôit été con* Introduction. 53
concertée de la manière la plus fage , fut
encore fans fuccès, & fera peut-être la dernière ; car on regarde aujourd'hui comme
démontré que le paffage au nord-oueft ,
parla Haie d'flW/ofl,n'exifte pas plus que le
continent auftral.
Avant le troifieme voyage de M. Cook ,
on n'étoit pas également fur qu'il n'y a point
de paffage au nord-eft , c'eft-à-dire , par le
côtéI occidental de VAmérique. Une note
rapportée dans le voyage de Campbell, &
fur laquelle cet Ecrivain, qui foutenoit t'exif-
tencedii paffage dans cette partie du globe,
s'appuyoit beaucoup , faifoit pencher les
efpritsî¥*ers fon opinion. Il dit que Lancaftre,
Capitaine adu Dragon , & le premier qui
conduifit une flotte aux Indes Orientales ,
apprit au Bengale qu'on pouvoit fuivre une
route plus courte pour aller aux Indes ; que
dans fa traverfée desIndes en Angleterre, une
tempête ayant emporté fon gouvernail , 8c
fon vaiffèau étant fur le point de périr, il ré-
folutde ne pas l'abandonner; qu'alors il crut
devoir révéler fon fecret; que dans une lettre
écrite par lui & envoyée à bord de VHector,
on lit : <c Le paffage aux Indes fe trouve à
„ 62 degrés 30 minutes de latitude, le long
„ de la côté nord-oueft de VAmérique, ,,.
L'expédition que je vais raconter avoit fur-
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fc.        Introduction.
tout pour objet de chercher le paffage pas
la côte du nord-oueft du nouveau monde.
Les tentatives infruciueufes de M. Cook
^approchées de celles des anciens & des
jmoderpes navigateur? Efpagnols , ainfi que
de celles des Kuffes , proyv.eut f ue le paf-
|age n'exifte pas. Il faut pourtant obferver.
qu'à 61 degrés 15 minutes de latitude ,
M. Cpok a découvert un grand canal ; qu'il
l'a remonté jufqu'à une baie qui a trop peu
de fond pour recevoir des vaiffeaux ; qu'une,
civière profonde d'eau douce , environnée
des haute; terres fur fes deux bords,-débouche d^ns cette baie.. Il a fait remoter cette
riviere par les chaloupes ; mais comme elfe
eft au moins à 50 degrés de longitude de
|a côte la plus prpche derla baie $Mudfon%
jjl eft irqpolîîble de fuppof|y qu'elfe ct>|n«
punique avép la mer di* Gro^land^^^^
>^f^.
4$
PII Jf O U R N A L
D U
TROISIEME   VOYAGE
: D E  C O O K5
P^iVS £^ MER PACIFIQUE.
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Juin*
jf\.PRÉs avoir embarqué aux Galleons l'artillerie
$C les munitions dont nous avions befoin , les deux ^
vaiffeaux vinrent mouiller au Nore, le 14 Juin 1776.
Les provisions fraîches de la Découverte étoieil
prefque épuifées ; & nous appareillâmes le lende^
main , laiffant à l'ancre'la Réfilutîon , q$ attendoit
M. Cook.
Le 16 nous étions par le travers de Déal. Nous
reçûmes à bord une quatité confiderable de bœufs
ôc de moutons., 8c, une chaloupe deftinée à l'ufage
du Capitaine. Le» vent fut impétueux la nuit ôC
toute la journée du lendemain.
Le 18 nous remîmes à la voile ; 8c à peine eûmes-nous atteint le canal , qu'une tempête nous
chaffa dans la rade de Portland r ÔC nous eau fa des
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Juin,
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dommages très-graves. Nous eûmes des grains vio-r
lens jufqu'au i6.
Nous arrivâmes à Plimouth le 26. Il y avoir une
flotte nombreufe de vaiffeaux de guerre ÔC de tranf?
port , qui conduifoient des troupes en Amérique.
Nous faluâmes l'Amiral de n coups de canon, Le
grps temps l'avoir forcé de rentrer ; I3 mâture 8t
les agrêts de plufieurs bâtimens avoient beaucoup
fouffert ; à midi nous jettâmes l'ancre dans la Sonde,
La Refolution arriva ie 30 ; elle falua l'Amiral,
& vint amarrer près de nous.
M. Clarke, notye Capitaine , s'étolt efforcé de
gagner le havre, afin de réparer les dommages qu'a-
voit effuyés la Découverte dans^l'ouragan du 18 , ôc
la Refolution fe proppfoit de^ous attendre. Mais
nous eûmes peine à obtenir un ordre pour qu'on
nous donnâtes charpentiers ; Se (J^and rious eûmes
cet erefre , ii s'écoula quelque temps avant qu'il fût
exécuté. L'Amirauté,j-Ugg-aJe radoub de la flotte d'Amérique plus preiTé que ceiui de notre vaiffèau.
Juillet. La Refolution fe laffoit de ces délais' ; car, lorfque
le 12 Juillet||époq.u£ qù elle avoit mis à la voile
pour fon premier voyage (1) , fut arrivé , l'impatience de l'équipage gaôLi$ perfuauonoù il étoit que
ce jour portoit bonheur., déterminèrent M^Cook
à partir. Il appareilla donc a la^ffan^au Capitaine
Clarke l'ordre de fe rendre à Saint-Jago , une dèf
Iles du Cap-vert ; & s'il ne l'y rrouyoit pas , ou s'il
ne p.cuyoit pas atteindre cette relâche, de marcher
qu Cap de bonne EJpcrance , par la voie la plus
courte.
Cet  ordre déplut à l'équipage de la Découverte*
Wmê
(1) Le premier voya'ge de la Refolution, fut le fécond du Capitaine Coofc, ffi D E    C o o k. 57
Nos matelots n'étoient pas moins empreffés de par- =
rir ; ils avoient auili leurs pronoftics ; ils formoient
également des préfages chimériques ; on ne put calmer ieuf imagination ,*6c ils fe fournirent à lanécef-
fité malgré eux.
Tandis qu'on répare la Découverte , je vais dire
quelque chofe d'Omaï , le naturel d'Ulietep , que
M. Cook avoit ramené de fon fécond voyage. Ceux
qui ne l'ont pas vu , pourront fe former une idée
de fa perfonne Se de fon caractère. L'auteur de ce
Journal a trouvé à fon retour en Angleterre plufieurs
ouvrages où il eft queftion d'Omaï. Ces^clétails imprimés lui font favorables} ÔC je n'ai pas cru devoir
les fupprimer. Si la fuite de cette relation le montre
dans un point de vue plus défavantageux , je prie
les lecteurs de fe fouvenir , que j'ai eu bien des occafions de l'étudier dans une longue traverfée , ôC
que je citerai des faits dorW j'ai été témoin.
Il paroît , d'après le témoignage de M. Cook ,
qu'Omaï avoit eu des biens dans fon pays , 8c que
les infulaires de Bolabola l'en avoient dépoffédé. M.
Cook s'étonna d'abo>d que le Capitaine Furneaux
s'en fût chargé. 11 trouvoit que fon maintien, fa taille,
fa figure ÔC fon teint ne donneroient pas une idée
jufte des habitans de ces îles heureufes ; ÔC M. Forfter dit que parmi tous les habitans è" O-Taïti Se des
îles de la Société , il n'en a point vu d'aulTî peu favo-
rifés de la nature ; que fa figure, fa naiffance 6c fes
talens n'étoient gueres propres à attirer les regards
d'une nation éclairée;quec'étoitfûrementun homme
du peuple ; qu'il n'ofa pas d'abord afpirer à la compagnie du Capitaine , & qu'il préféroit celle de
l'armurier & des matelots ; mais qu'arrivé au Cap ;
lorfqu'il fe vit habillé à l'Européenne & préfenté
aux perfonnes les plus diftinguées, ii déclara qu'il
1776,
Juillet,
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%%M      Troisième   Voyage
 n'étok pas Tmtow ( nom donné à la dernière clarté
J775. des naturels ) ; ôç qu'il prit le titre è]Hoa , ou d'Of-
_ 1 ficier du Roi. M. Cook ajoute enfuite qu'il s'étoit
trompe , et qu il ne lait pas fi ajtjçun autre habitant
d'O-Taïti; aurok donné par fa conduite en Angleterre , une fatisfaâion plus générale. On fera peut-
être bien aife de trouver ici les paffages de M. Coofe
gc de M. Forfter (i) qui ont rapport à Omaï.
*' Omaï, dit M, Cook , a de l'intelligence , de la
„ vivacité & des principes honnêtes. S®n maintien
eft agréable \ ii n'eft point déplacé dans la bonne
compagnie | un noble fentiment d'orgueil lui apprend à éviter la fociété des perfonnes d'un rang
inférieur. Il a des pallions comme tous les jeunes-
gens ; mais il ne s'y livre pas avec excès. Le vh\
» ÔC les autres bôiffons fortes ne lui eau fent, je crois r
# aucune répugnance ; ôC s'il fe trouvoit dans un
repas , où celui qui boiroit ie plus ftrpit le plus
accqeilli y je penfe qu'il tâcheroit de mériter des
applaudiffemens. Heureufement ito remarqué que
le peuple feul a l'habitude de boirea|>eaucoup ;
ÔC comme il étudioit avec foin la conduite ÔC les
goûts des perfonnes de qualité , qui l'honoroient
de leur prote&ion ^ étoit fobre ÔC tçfenu. Je
n'ai pas ouï dire que durant deux années de féjour
en Angleterre , il ait été pris une feule fois de
vin, ôc qu'il ait jamais témoigné le defir deJpafîer
les bornes de la modération.
„ A fon arrivée à Londres , le Comte de Sand-
wick , le premier Lord de l'Amirautéj^ie pré-
fenta au Roi , qui l'accueillit avec bonté. Il
„ conçut dès-los ua fentiment profond de recon-
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(i) Voyez la Tradu&ion Françoife du premier Voyage de Cook,
torn. I, pag. 416 & fuivantes.
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£ noiiTance ÔC de refpeâ pour cet aimable Prince ,
}) ôC je fuis fur qu'il le cqnfervera jufqu'à la fin
|j de fa vie. Il a été careffé par la noblefie , ÔC on
„ n'a pas eu, la plus légère occafion de le méfefti-'
,, mer. Ses principaux protecteurs ont été ^ylorçk
Sandwich , ôc M. Banks , ÔC le Docteur Solan-
der. . f Quoiqu'il ait yéçu parmi nous dans des
,y amufemens continuels , fon retour aux îtes de
„ la Société n'eft jamais forti de fon efprit : il ne
„ rnontroit aucune impatience de partir ; mais U
„■ fembîoit fatisfait de voir approcher le moment. „
On trouve quelques traits de ce tableau dans celui
que nous a laiffé M. Forfter ; mai&les bonnes qua**
iités d'Omaï y font accompagnées de tant d'enfao-
tillages ÔC de fottifes , que ces défâils ne femblent
|&s avoir rapport à la même perfonrie.
$ Omaï, dit Forfter , a paffé pour un homme
très-intelligent dans l'efprit des uns , £c très-ftu-
pide dans l'efprit des autres. La langue de fon
^, pays n'ayant point d'aigres confpnnes , ÔC chaque
mot finiffant par une voyelle , l'organe de fa voiK
étoit peu exercé; il ne pouvait point du tout prononcer celles de no$ expreflioxis qui font très-difficiles ; ÔC on a tiré des conséquences abfurdes fur,
ce défaut phyfîque, ou plutôrJfur ce défaut d'habitude. A fon arrivée à Londres on lui a procuré
les fpeâacles ÔC les plaifîrs brillans de cette belle
capitale.-Il imitoit aifément la politeffe élégante
de la Cour ; il faififfoit tout de fuite le ton ÔC les
manières de ceux qu'il voyoit ; ÔC il a montré
beaucoup d'efprit ÔC d'imagination. Pour donner
une preuve de fon intelligence , je me contenterai de dire qu'il a fait des progrès finguliers dans
le jeu d'échecs. Diftrait par trop d'objets , il ne
j, s'eft point occupé de ce qui pouvoit être utile à
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60 Troisième   Voyage
==„ lui-même ÔC à fes compatriotes > à fon retour. Il
1776. yy étoit incapable d'embrafîer d'une vue générale
, 1    „ tout  notre fyftême de civilifation , ÔC d'en déta-
Juillet.
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II
cher ce qui eft applicable à fon pays. La beauté*
la fymétrie , l'harmonie ôc la magnificence enr
chantoient fes fens ; accoutumé à obéir à la voh£
de la nature , il fe Hvroit à tous fes mouvemens.
Des jouiffances rempliffoient toute fa journée,ÔC
il ne penfoit point à l'avenir. Comme il n'avoit
„ pas le génie ôc les bonnes qualités de Tupia , fon
„' entendement a fait peu de progrès. Ce qu'on aura
„ peine à croire , il n'a jamais^témoigné le moin-
„ dre defîr de s'inftruire de notre agriculture ôc de
,% nos arts. Après deux ans de féjour en Angleterre^
,,„ fon efprit étoit encore dans l'enfance. Avant de
partir , il a demandé tout ce qui i'amufbit , ÔC
tout ee qui produifoit fur lui des effets inattendus. C'eft pour fatisfaire fes goutserrTantin^
qu'on lui a donné une orgue portative, une ma^
chine électrique , une cotte de maille ôc une armure du temps de nos anciens Chevaliers.
Omaï abandonna fon pays ÔC fes parens , pour
courir le monde. Il ne favoit pas où on le menoit,
ÔC il n'avoit ni pian, ni objet. Il nerpenfoit point à
perfectionner les arts , les manufactures ôÉde commerce de fa patrie , ni à rapporter de fon voyage
des connoiffances utiles.
Outre les articles que je viens dé citer , il a em«-
porté à'Angleterre , une quantité prodigieufe de
meubles , d'utils ôC d'ouvrages de toute efpece ;
des haches , des fcies , des clfeaux , tout ce qu'on
emploie dans l'art du Charpentier ou de la Menui-
ferie , ôC tout ce qui fe fabrique à Birmingham ôc 3
Sheffield ; des fufiis | des piftolets , des coutelas. ^
de ia poudre , des aiguilles, des épingles , dis ha*
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feiéçons ÔC des filets , des jeux de toute forte ; un :
tour à tourner ; des habits de différentes couleurs ,
ÔC d'étoffes plus ou moins légères , unis, brodés ou
galonnés ; les uns faits à la manière de fon psys ,
ÔC d'autres à la manière angloife ; (après que nous
eûmes dépaffé la Nouvelle-Zélande t il échangea
quelques-uns de ces derniers-contre des plumes rouges ) ; toute forte de meubles de verre > de porcelaine ôc de fayance ; des bijoux dont plufieurs
étoient de grande valeur; des médailles de différent
métaux ; une montre ; enfin on ne-lui a rien refufé
de ce qui pouvoit lui être utile ou agréable aux îles
de la Société.
La premiere fois qu'il fe rendit à bord de la Refolution , il montra une furprife extraordinaire : lorf-
qu'il dit adieu à fes compatriotes , "il verfa un torrent de larmes ; mais, ainfi que l'obferve M. Forfter , c'étoient les larmes d'un enfant ; ôC dès que fes
amis eurent quitté le vaiffèau, il reprit fa gaieté ÔÇ
fa bonne humeur. Il ne parut point affligé d'abandonner fon pays \ au contraire il témoigna beaucoup
de joie.
On verra plus bas de quelle manière il s'eft conduit à bord , ÔC comment il a  été reçu  par fes
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1776.
Juillet.
compatriotes.
Le 1 Août, la Découverte fe trouvoit en état de
remettre à la voile , ôc nous appareillâmes ; M.
Clarke eut foin de marcher le plus vite qu'il fut
pofiible', afin de joindre la Réfolmion. Tandis qu'on
réparoit notre vaiffèau , ceux qui n'avoient pas encore fait de voyage dans la mer du fud, étoient les
plus impatiens de démarrer ; les autres qui avoient
éprouvé les fatigues d'une navigation aux environs
du cercle polaire auftral , attendoient avec indifférence le fignal d'appareillage. Ils prédifoient à leurs
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8i   f  Troisième   Voyage
f."1 nouveaux camarades , que , fembiables aux Juifs j
J77<5. ils regretteroient les Poireaux ÔC les Oignons de VE-
gypte ; qu'arrivés aux îles de glace , ils feroient
condamnés à des travaux rigoureux ; qu'ils auraient des vivres de mauvaifé qualité , ÔC pas à dif-
ërëtiôn ; qu'ils fe rèperitiroieht alors de leur impé-
tuofité , ÔC qu'ils foupireroieût ^après le l>ceuf ÔC la
bierre d'Angleterre.
Nous eûmes un* vent frais jufqu'au 7. Nous étidns
à la vue du Cap Finiftere. Alors les brouillards fe
Noircirent, la mer devint groffe, ÔC ,tout annon-
çoit une tempête. Nous appercevions plufieurs vaiffeaux qui fe préparoient â lutter , aïnfi que no\is,
contre l'orage. Le vent foùffla avec violence pendant vingt-quatre heures , ÔC la plufë fut continuelle. 11 fe calma le 9 ; mais ce repos ne fut pas
de longue durée y cat le foif dût mente jour nous
eûmes un tonnerre effroyable, accompagné d'éclairs^
ôc le Ciel verfa des: torrens de pluie. Les 'gouttes
étoient 11 groffes , que perlbhne de l'équïpâgè n'erf
avoit vu de pareilles. Afin de nous garantir de laf
foudre , on fûfpendit afu haut du grand mât la barre
,8t la chaîne éle&rrque. Le Capitaine Clarke n'a
jamais négligé cette précaution iôrfqùe nous avons
vu la matière électrique s'accumuler dans la nùé.
Le 10 nous découvrîmes au vent un vaiffèau
qui portoit ftfr nous à toutes voiles* : croyant que
c'étoit un Corfaire américain , chacun eût ordre
d'aller à fori pofte , ÔC de fe préparer au combâl
C'étoit un navire marchand de Lisbonne, que l'ouragan de la veille avoit chaffé fort loin à l'oueft, ÔC
qui manquoit de bien des choies. Nous lui donnâmes ce dont il avoit lé plus de bëfoin , ÔC nous
continuâmes notre route.
ïl ne nous aiiiya rien de remarquable jufqu'aw Jfe       I fe e   C o 6 fc.V 6$'
18. Ce jour , on diminua la ration d'eau , ÔC on
établit la machine à diftiller : nous nous en fommes
ïlrvis plufieurs fois durant le voyage : l'eau qu'elle
nous procuroit n'étoit pas très-mauvaife à boire ;
mais les matelots n'aîmoient point à y faire cuire
leur viande. M. Clarke craignoit de ne plus trouver
M. Cook à San-Jago , ÔC d'être obligé de fe rendre au Cap fans avoir les moyens de remplir nos
futailles.
Le 19 nous paffâmës le Tropique du Cancer pouf
la premiere fois.
Le a8 nous étions à la vue de San-Jago qui nous
reftoit dans le nord-oueft, à la diftance de fix o&
fept lieues. Nous portâmes à l'inftant fur là baie f
ôc à huit heures du matin nous nous trouvâmes près
dé la côte. Un Officier alla tout de fuite à terre. Il
revint nous dire que la Refolution y avait relâché ,-
mais que l'approche de la faifon pluvieufe l'avoit
déterminé à remettre à la voile ; que pendant la
faifon pluvieufe , il n'y auroit pas dé sûreté à garder long-temps ce mouillage. Les raiforis qui décidèrent M. Cook avoient acquis une nouvelle force. Nous étions à l'époque de l'année où la faifon
pluvieufe commence ; ÔC quoique nous n'euftions
pas encore apperçu les indices qui l'annoncent, nous
devions nous attendre à la voir bientôt. Elle eff:
ordinairement précédée par un vent impétueux du
fud ÔC Une groffe houle ; la mer agite fes vagues
avec fureur, ; elle vient fe brifer fur la côte qui eft
de roche , ÔC produit des reffacs terribles. Il s'élève
quelquefois près du rivage des tourbillons de vent
ÔC dès dragons , qui mettent les vaifleaux dans le
plus grand danger. Cell: pour cela que, du milieu
d'Août au mois de Novembre ; on ne va guère au
port Fraya*
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Dès que l'Officier fut de retour à bord ,  natté
I776. continuâmes notre route avec une brife fraîche qui
dura jufqu'au 1er Septembre
ep Le premier Septembre nous fûmes affaillis d'une
tempête affreufe ; nous nous attendions à couler
bas. Le tonnerre ÔC les éclairs auroient fufn pour
nous alarmer ; mais il tomba des nappes de pluie
qui manquèrent de fubmerger le vaiffèau. Nous
étions environnés des plus épaiffes ténèbres , ÔC jamais peut-être on n'a vude fpe&acie auffi effrayant,
far bonheur la tempête fut courte ; elle avoit com-
mencé à neuf heures du matin , ÔC avant midi le
ciel étoit d'une férénité parfaite , ÔC il n'y reftoit
pas une tache qui annonçât le conflit d'élémens dont
nous venions d'être les témoins. Notre vergue de
grand perroquet avoit été brifée dans le milieu , ÔC
la voile coupée en mille pieces,..; le grand foc ôc les
voiles d'étai étoient déchirées , ÔC le corps du bâtiment fi rempli d'eau , qu'il fallut employer tous les
bras aux pompes. L'après-dîner fe paffa à réparer
nos dommages, ÔC à vuider l'eau de pluie ôc l'eau
de mer que nous avions embarquée.
Les 2 , 3 ôc 4 , le temps redevint raffaleux ÔC
accompagné de pluie : à mefure que nous approchions de la ligne , la tranquillité fe rétablit dans
l'atrhofphere , mais l'air étoit pefant , ôc nous
avions tous de la langueur. Il n'y a rien de plus
ennuyeux ÔC de plus défagréable que cette efpece
de calme.
Le 5 Septembre , à huit heures du matin , nous
découvrîmes une voile ; c'étoit la féconde depuis le
Cap Finiflere. Nous péchions alors ; ôC comme
nous avions pris un requin d'une groffeur énorme ,
tout le monde travâilioit à le monter à bord : on
en trouva ûx petits d'environ deux pieds de long
chacun i'b e   C b cifcA Z§:
fjjiacun dans fes ^entrailles. Ceux-ci furërïf'partagés
entre les Officiers , ÔC on en fervit un fur la table  Wm
de la grand'chambre. Le vieux fut mange par i'E-s
quipage ,  qui regardotf comme des rriandiies les
nourritures les plus mauvaifes > dès qu'elles étalent
fraîches.
Le temps contînuoit à être beau , ôC ië Capitaine fit faire l'exercice du canon ÔC des petites armes ; on fuma le vaiffèau y ÔC on mit tous les hamacs à l'air. Durant notre voyage , on n'a-jamais
négligé ces deux dernières précautions ,~ lorfqU'cri
l'a pu. Elles étoient fur-tout néceffaires aux environs de la ligne ; car on a obfervé que les entr<^£
ponts fe moififfènt davantage , que le fer fe rouil&fc
plutôt aux environs de l'équateur que dans les latitudes élevées* Cet effet eft vraifembîablement une
fuite de la pefahteur de l'air | dont je parldis tout
à l'heure. Sans les orages fougueux , ôc les tourbillons auxquels cette partie de l'Océan eft très^,
fujette, les navigateurs fouffriroient bien plus.
El Le 17 nous pafsâmes la ligne. Nous avidss uii
gros temps, ôc les matelots rie purent donner la cale
à ceux de leurs camarades qui n'avoient pas tràverfé
l'équateur. Cette cérémonie eft fi connue , qu'il eft
inutile de la décrire.
Le 20 , le vent ôc la mer fe calmèrent ; on èsîa-
mina le vaiffèau , ÔC on y apperçut quelques dommages.
Le même jour, George Harrifon , Caporal des
foldats de Marine , qui étoit aflïs négligemment fur*
le beaupré , tomba dans la mer ; tout de fuite le
vaiffèau revira , ÔC on lança les chaloupes y maté
il ne fut pas poffible de le fauver. On reprit fori
chapeau : on favoit qu'il étoit très-habile nageur ;
les chaloupes rodèrent envain dans les endroits où
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66        Troisième   Voyage
elles croyoient le retrouver. Dans ie premier*voyage
I77<5# de Cook , Henri Smock , Tun des aides du charpentier , étant allîs fur l'artimon , tomba dans la
mer a-peu-pres au même endroit ôc de la même
manière ; ÔC il fe noya de même. Ces deux infortunés étoient jeunes ; ils avoient de la fobriété ÔC
un bon caractère ; les Officiers i. ÔC fur-tout leurs
camarades, les regrettèrent. Ils furent probablement
engloutis par les requins qui fuivent toujours les
vaiffeaux.
0&obré j^g premier Octobre , nous primes Un requin de
dix pieds de long ; il avoit plufieurs petits dauphins
dans le ventre. On fervit fur la table de la grand'-
ch^mbre une partie des entrailles , ÔC on donna le
corps à ceux qui l'avoient harponné. On fit de la
partie rrjajgre une fricaffée qui n'étoit pas très-mau-
vaife; i&ais la partieagraffe infpiroit du dégoût.
Le 15 , nous eûmes un orage , accompagné de
tonnerre , d'éclairs ôc de pluie. Comme il n'étojt
pas violent , il ne nous alarma point, ôc même il
nous jfet utile ; car il nous procura de l'eau douce.
Let.ma.telots étendirent leurs couvertures > ou em-'
ployèrent un autre expédient, car chacun travailloit
pour foi ; on réferva pour les Officiers, celle qu'on
puifa fur la tente du pont.
Le 20 , il furvînt un ouragan ; on cargua toutes
les voiles, ôc toute la nuit nous allâmes à mâts ÔC
à cordes.
Le 25, le vent fe calma ÔC le ciel s'éciaircit ; nous
apperçûmes dans le fud , un vaiffèau que nous prîmes pour la Refolution ; nous forçâmes de voiles,
ÔC bientôt nous l'atteignîmes ; c'étoit un paquebot
Hollandois qui alloit au Cap.
Le 28 , les matelots commençoient à monter fur
les mâts pour découvrir terre. La vue de quelques-
wm- »
de   Cook.
^Ifeaux , qui ne s'éloignent pas des côtes , les per-
fuàdoit que nous étions près de la pointe d'Afrique.  M&
Notre Aftronbme ne penfoit pas ainfi ; ÔC l'événement prouva qu'il avoit raifort.
Le premier Novembre ; il y avoit trois mois Novem.
que nous étions en mer ; fans avoir relâché nulle
part : ceux qui n'étoient pas accoutumés à de fi
longues Éraverfées j he montroient plus cette gaieté
qu'ils témoignèrent à notre départ d'Angleterre ; la
bonne humeur de leurs camarades diftipa leur trif-
teffe ; on leur perfuada que l'ennui de cette premiere navigation finiroit bientôt , ÔC que les plai-
firs du Cap les dédômmageroieût de tant de fatigues.
Le 3 j des poiffons ÔC des ôlfeaûx de beaucoup
d'efpeces , aecompagnoient le vaiffèau : on en difr
tingua quelques-unes qui jufqu'alors n'avoient pas"
frappé nos yeuse. Oh remarque a cet égard une
différence extrême entré lés côtes occidentales de
l'ancien monde >• ôc les côtes occidentales du nouveau | par les mêmes latitudes. Dès que nous eûmes
paffé le Tropique du Cancer, la guerre que fé font
entr'eux les poiffons , les peines qu'ils fe donnent
à chaque inftant du jour pour fè procurer de la
mourriturë , nous amûferent. Les poiffons volans
attirent d'abord l'attention de ceux qui n'ont jamais
été dans ces mers , ÔC il eft curieux d'obferver les
marches ÔC les contre-marches infinies qu'ils emploient , afin d'échapper aux. dauphins ôc aux bo^
nites. Quels que fuient les deffeins de la Providence dans la formation de ces animaux Ç on ne
peut s'empêcher de dire qu'ils vivent dans un état
continuel d'anxiété. S'ils reftent dans l'eau , ils y
trouvent leurs ennemis ; la Nature leur accorde le
pouvoir de quitter cet élément, ôc de fe fauvér en
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68 Troisième   Voyage
r—-—- plein air ; mais lorfqu'ils font ufage de cette réfe
1776. f°urce , des perfécuteurs encore plus cruels les at-
tendent. Les fois , les frégates ,ôt les autres oifeaux
! de mer épient fans ceffe les poiffons volans. L'avide
requin attaque les dauphins ôc les bonites avec autant de foin. Ainfi la mer du fud , entre les Tropiques , offre une fcene continuelle de meurtres ôc de
violences, tandis que les mêmes parages > dans l'Océan Atlantique , refpirent la paix ÔC la tranquillité*
Le 4 , nous jouâmes un rôle dans ce drame tragique ; nous prîmes un requin , ÔC nous affranchî-
iries la mer de l'un de fes tyrans.
Le 7 à fix heures du matin , l'homme qui étoit
au haut des mâts cria terre , ÔC à huit heures nous
voyions la côte enveloppée de brouillards. C'étoit
celle de la Table ; elle nous reftoit dans le fud-
oueft , à la diftance d'environ dix lieues* Nous
changeâmes de route ; au lieu de marcher à l'eft-
fud-eft , nous portâmes le cap au fud-fud-oueft.
Le 10 , nous entrâmes dans la baie de la Table.
Le 11 , nous mouillâmes par fix braffes : nous
apprîmes avec bien du plaifir que la Refolution nous
attendoit.
Nous faluâmes la Garnifon de 30 coups ; on
nous répondit par le même nombre. Le Capitaine
Cook y accompagné de fes Officiers, des Naturalistes ôC des Defîînateurs, vint nous voir. Il nous
dit qu'il étoit. au Cap depuis trois femaines ; qu'il
s'étoit arrêté feulement trois jours à la Vera-Cru^
Il eut la bonté de nous offrir une portion du vin
qu'il y avoit embarqué : il ajouta qu'il s'étoit arrêté
un moment au Port-Pray a , afin d'y acheter des
chèvres, qu'il deftinoit aux Chefs des îles de la
Mer du Sud.
JNotre Capitaine fut reçu à fon débarquement
llill'll II: D   E      C   O   O  K 6()
^kt les Officiers de la Garnifon ÔC les Employés =====
fupérieurs de la Compagnie Holiandoife. On lui fit .7?6#
beaucoup jde politeffe ,  ÔC on l'invita à toutes les
affembiées ôc à toutes les fêtes de la ville. overa,
Nos Bas-Officiers reçurent les mêmes polite/Tes
des Employés inférieurs de la Compagnie. Prefque
tous les Hollandois du Cap admettent les Etrangers
dans leurs maifons ; ils leur donnent la table ÔC le
logement à bas prix. Cette penfion ne coûte pas plus
de deux à cinq fchelings par jour.       |||
Il n'y a point dans la nature de payfage plus
affreux que les montagnes efcarpées de cette baie.
On feroit tenté de croire que les Hollandois ont
voulu apprendre aux hommes jufqu'où l'induftrie
ôc la confiance peuvent aller. Sans parler des roches épouvantables qui rendent l'intérieur du pays
prefque inacceffible , le fol eft fi fablonneux ÔC fi
miférable , qu'en fortant de la ville , on n'apper-
çoit pas un buiffon , ni pas un arbre. Le bœuf , ie
mouton , la volaille , le bled , le beurre , le fromage ÔC les autres denrées qui fe confomment au
Cap , y font apportées d'un canton éloigné de vingt-
cinq jours de marche*
M. Cook a û bien décrit la ville du Cap dans fon
premier voyage , tant d'autres Voyageurs en ont
parlé, qu'il refte peu de chofe à dire. Les bâtimens
y font agréables , ôc felon Tufage des Hollandois,
ils font tenus avec beaucoup de propreté. Les rues
principales ont des canaux dont les deux bords
font plantés de grands chênes. La ville eft au pied
des montagnes ; ÔC quand on la voit de leur fommet,
elle offre , ainfi que les jardins ôc les plantations
dont la côte eft parfemée , un coup-d'œil très-pit-
torefque. Ce point de vue eft un des plus jolis qu'on
puiffe imaginer.
1  e3 r .- t
il! 7© TROISIEME     Volf AGI
Dès que la Découverte fut amarrée , l'Equipage
s'occupa du foin de la dégréer , ôc de décharger les
munitions. Le Capitaine Cook avoit fait préparer
des hangards d'avance. II nous recommanda de mettre Ja plus grande célérité dans nos travaux , parce
que le temps de naviguer au milieu des parages où
nous devions nous repdre approchoit , ôC que la,
Refolution étoit prête à partir.
Elle n'avoit plus à embarquer que les moutons ,
Jes chèvres , les bœufs ôç les vaches dont nous
voulions faire préfent aux Arées de la Mer du Sud ,
jk le bétail ou les volailles deftinés à la nourriture
des Equipages. C'eft toujours la dernière chofe
qu'on, embarque, car le bétail eft très-incommode
à bord. Le bœuf falé du Cap eft meilleur lorfqu'on
le mange tout de fuite , mais le bœuf d^Angleterrq
fe garde plus long-temps : afin de ne pas trop diminuer celui-ci, M. Cook venoit d'en achetai: unç
quantité confiderable des Hollandois.
Parmi les quadrupèdes vivans que nous devions
embarquer, il y avoit deux chevaux ÔC deux ju-
mens pour Omaï, des taureaux ÔC des vaches, de
î'efpece clés buffles. On crut que cette efpece réuffir
roit mieux qu'une autre dans les climats du Tropique. Nous y prîmes auflî des béliers ôc des brebis
d'Afrique , des chiens ôc des chiennes avec leurs
petits ; nous avions déjà des chats à bord , ÔC M.
Çook avoit acheté des chèvres à San-Jago.
La Refolution reffembloit à l'Arche de Noé : tous
ces animaux, ÔC la nourriture qui leur étoit deftinée,
©ccupoient tine efpace confiderable.
Tandis que les Agréeurs , les Voiliers , fes
Charpentiers , les Calfats , les Forgerons. , les.
Tonneliers ÔC les Gardes-magafîns étoient occupés
chacun dans leur cjépartement, les ^Ironomes 8Ç d e   Cook. 71
les Chirurgiens ne demeuroient pas oififs : les pre-;
miers: faifoient des obfervations ; les féconds foi-
gnoient les malades qui fe trouvoient en petit nombre. Dès qu'on les eut mis à terre , ils recouvrèrent
la fanté. L'air doux ÔC fee des montagnes d'Afrique
eft un remède fupérieur à toutes les drogues du
monde. Les^vaiffeaux cfe l'Inde Hollandoife Téprou*
vent à chaque voyage.
Durant notre féjour au Cap , deux de ces bâti-
mens i chargés de troupes enrôlées en Hollande ,
arrivèrent. Le$ij^ldats étoient tous malades , ôc ils
avoient ëffuyé les maux les plus affreux. Ils étoient
en route depuis- près de cinq mois, ÔC ils Étoient
perdu dans cette traverfé$?plus de monde que n'en
portoient la Refolution ÔC la Découverte, La faleté
ÔC le peu d'efpace de chaque pofte avoit engendré
une maladie épidémique. Il faut obferver qu'il n'y a
point «à. < l'extérieur - de vaiffeaux plus propres que
ceux des Hollandois , ôc qu'il n'y en a point de fi
Nfëles dans les endroits qui ne fe voient pas.
Durant notre relâche ,- il fe commit une fraude
qui auroit pu nous brouiller avec le Gouvernement
du Pay&, fi nous n'avions pas découvert ôc puni
le coupable. On s'apperçut qu'un certain nombre
de fchejgigs ÔC d'écus faux circuloient dans le commerce : plufieurs de nos Matelots les avoient reçus
en échange de leur or. Les Capitaines portèrent
plainte contre les habitans, qui abufoient de l'ignorance des étrangers | ôc qui leur donnoien**<de la
monnoie contrefaite. Les Hollandois aceuferent nos
Eq&ipages d'avoir apporté cette fauffe monnoie.
sises remontrances furent très-vives de part ÔC d'autre, ÔC chacun défendit fon affertion d'une manière
po'Étive. Il paroiffoit impoffible d'attribuer le délit
à l'uJiide nos gens. Mais ce qui donnoit des foup-
E4
1776.
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%% Troisième V o y a g %
çons È on n?avoit jamais vu de fauffe monnoie air'
77<>, Cap avant l'arrivée de nos vaiffeaux.âL'un de no$
Cuifiniers ayant un jour obtenu la permifiion d'aller
à terre , s'enivra ? ÔC il offrit une monnoie contrefaite en payement du vin qu'il avoit bu. On l'arrêta ?
£c on avertit M, Cook. En fouillant.le Prifonnier ?
pn trouya fur lui plufieurs autres pieces faufles : on
examina fa caiffe , ÔC on y vit des inftruméns qui
pouvoient fervir à un faux monnoyeur. Ces inftruméns étoient cachés avec foin. Nous le livrâmes fur
le champ au Gouverneur Hollandois , ÔC nous demandâmes qu'on lui fît fon procès ; mais comme
on ne favoit pas s'il avoit fabriqué les fchelings ÔC
Jes écus à terre ou à bord de nos vaifîêaux, le Ma-
giftrat rendit l'accufé. M. Cook n'ayant pas le pouvoir de vie ôc de mort dans les cas civils , le condamna à courir la bouline , ÔC il ie renvoya en
Angleterre fur Y Hampshire y navire de notre Compagnie des Indes.
Le 27 Novembre , nous reçûmes l'ordre de no%|
préparer à l'appareillage. g^yj
Le lendemain , le Gouverneur ÔC les principaux
Officiers de la Compagnie dînèrent à hord de la.
Jiéfolution, où ils étoient venus dire, aéieudb nos
Capitaines. Les vaiffeaux étoient prêts admettre <à
la voile ; les munitions étoient embarquées depuis
plufieurs jours , fi j'en excepte la bibrre , que nous
pchetâmes à la feule brafferie. tolérée publiquement
dans la ville. Je dois obferver ici qu'on trouve au
Çap ,à un, prix raifonnable, tous les articles nécef-
faires au radoub , à la confervatipn , ôç à ravitaillement d'un vaiffèau. Le vin du Cap. paffe pour être
cher , parce que celui de la meilleujp qualité eft
rare, ôc que le canton d'où on le tire i eft; d'une,
fçff petite .étendue. Il rie produit peut-être pas an.«
fÉïtfr m
DE     C   O  O  K. 73
nuelîement plus de quarante pipes de véritable Conf-
■ tance : on en vend à-peu-près deux ou trois cents I77<$.
fous ce nom. Le vin que prennent les vaiffeaux pour
la" table des Officiers reffemble un peu à celui de
Madère ; mais la faveur en eft plus fine ; la chaleur
du foleil ôC la féchereffe du fol lui donnent un goût
plus exquis.
Le 29, tous les animaux vivans que nous emmenions étoient à bord ; nous avions écrit nos lettres
pour nos amis d'Europe , ôc nous n'attendions que
le moment de l'appareillage.
Le'30, les deux vaiffeaux démâtèrent. Nous
changeâmes de mouillage le lendemain : l'ancre fut
jette par 18 braffes , l'île des Pinguines nous reliant
au nord-quart-nord-oueft, à cinq ou fix milles.
Le premier Décembre à trois heures du matin i Décem.
nous prîmes notre point de départ, après avoir fa-
lué le fort de 11 coups. On nous rendit ce falut.
Nous obfervions alors autour des vaiffeaux ce phénomène de la mer lumineufe , que les Voyageurs»
expliquent chacun à leur manière , ôc que le Docteur Franklin explique par l'éle&ricité. Vers les cinq
heures de l'après-midi, nous effuyâmes un de ces
grains terribles, qu'éprouvent f\ fouvent les Navigateurs en doublant le Cap de. Bonne-Efpérance.
Notre grande voile fut mife en pieces ; par bonheur que nous ne reçûmes pas d'autre dommage.
La pointe la plus méridionale de ïAfrique nous
reftoit alors au fud quart-fud-eft, à la diftance de
neuf ou dix lieues, ôc les deu& vaiffeaux marchoient
de conferve.
Le 4 au matin , nous eûmes un ouragan qui déchira le grand foc- A deux heures de l'après-midi ,
les matelots en enverguerent un autre.
Le 7 , le temps qui avoit toujours été orageux
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•
74 Troisième   V o y a g e
5 ôc chargé de brume depuis notre départ du  Cap »
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i776.  s'éclaircit ÔC devint plus modéré. Par 39 degré   57
al      minutes de latit. fud , M. Kin? , le  fécond Lieu-
'tenant de la Refolution, accompagné d'Omaï^ vint
à notre bord afin de comparer les garde-temps : ii
n'y trouva point de différence effentielle.
Le 10 , par 43 degrés 56 minutes de latitude
fud , il furvint une tempête affreufe qui obligea les
deux vaiffeaux à mettre à la cape , ôc à fe laiffer
aller à mâts ÔC à cordes.
Le 12 , par 46 degrés 1S minutes de latitude
fud, nous eûmes, pour la premiere fois \ de la
neige ôc de la grêle , le temps devint extrêmement
froid. Nous avions éprouvé ua£ chaleur brûlante
au Cap; l'air s'étoit fi rafraîchi en treize jours %
que pour écarter la gelée des poftes des matelots ,
bous fûmes contraints de garnir les écoutilles de
toile. Les aîbatroffes 8c les autres oifeauxde mer
commencèrent à fe montrer. Les veaux marins ÔÇ
les marfouins jouoient autour du vaiffèau , .ÔC noçts?
crûmes que nous n'étions pas éloignés de terre.
Le 13, à 6 heures du matin , jîdus découvrîmes
terre ; elle reffembîoit à deux îles : la plus orientale
nous reftoit dans le fud-fiid-eft-derrïi-eft , jÔC la plus
occidentale au fud-quart-fud^oueft-demi-oueft. A
dix heures, nous parlâmes entre les deux côtes par un
canal très-étroit. Le froid étoit perçant:ces deux îles
étoient couvertes de neige ÔC de brume _, ôc onïfen'y
voyoit ni arbres ni arbriffeaux : nous n'y appercevions
aucun être vivant, fi j'en excepte les nigauds 2&fes
pinguins : les derniers étoient en f\ grand-nombre,
qu'ils paroifîoient former une croôte fur le rocher,.
Ces îles avoient été reconnues par M^Marion.
Un précis du voyage de ce .raavigatetir françois
ne fera pas ici déplacé. Il était parti de'@De _„„__„_ D E    Cook* 75
franee en 1772 ; il avoit deux vaiffeaux fous fon
commandement  : le Mafcarin , capitaine  Crozet ;  I776.
H le Cafiries , capitaine du Clefmeure. Il fe rendit    ,
d'abord à l'extrémité orientale de la JJouvelle-Hollande y ÔC enfuite à la Baie - de s Aie s \ fur la côte
de la Nouvelle-Zélande, où il fut tué , ainfi  que
vingt-huit de fes  gens, Ayant perdu  fes mâ;ts, il
fut   obligé de chercher dans les bois du pays $ des
arbres affez gros, pour en faire de nouveaux. Lorf-
qil'il eut trouvé les arbres qui  lui convenoient y il
fe vit fqr^çé dé pratiquer un chemin long de trois
milles, à \ravers les halliers. Tandis que ce fervice
occupoit ut} de fes détaçhemens , un autre , placé
fur une île de la baie | nettoyoit les futailles ÔC les
remplifîbit : ôt un troiiîemealloit de temps en temps
faire du bois fur la côte. Ils vivoient dejous trente-?
trois jours dans la meilleure intelligence avec les
naturels, qui offroient volontiers leurs femmes aux
matelots. M. Marion , qui ne foupçonnoit aucune
perfidie , alla voir un matin les travailleurs , felon
fon ufage ;  il ne dit point en partant y qu'il fe
propofât de revenir à bord  le  foir. Après avoir
examiné ceux de fes gens qui faifoient de l'eau ,
il monta  à VHippa (1) où il s'arrêtoit ordinairement , lorfqu'il fe rendoit auprès des charpentiers
campas dans les bois fous les ordres de M. Crozet.
Les Ièfulaires fondirent fur lui ÔC le maffacrerent ,
ainfi que le petit nombre des gens de fa fuite , ÔC
l'équipage du candi- qui l'avoit amené. Le Lieutenant qui commandoit à bord ,  ne fâchant pas ce
qui étoit a#ivé , envoya le lendemain un détachement  pour couper du bois. Les  fauvagès attendirent que les françois fuffêflt à l'ouvrage. Ils les tufe-
tmm0r mmtjma
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11
1776.
Decern
76        Troisième   Voyage
= rent tous , excepté un matelot qui s'enfuit, ôt qui
ayant eu le temps de fe jetter à la mer , nagea juf-
qu'au   vaiffèau , quoiqu'il fût  bleffé  de  plufieurs
coups de piques. Il répandit une alarme générale.
La poifition de M. Crozet,  qui fe trouvoit dans les
bois avec peu  de monde , étoit très-critique. On
dépêcha tout de^fuitë un Caporal ÔC quatre foldats
de mariqe , afin de l'avertir du danger. Plufieurs bateaux l'attendirent à un endroit où .l'on avoit defr
cendu les malades.  Il  difpofa tout le mieux qu'il
put, ÔC fit fa retraite au bord de la mer , où il ap-
perçut un nombre prodigieux de Zélandois armés ,
ÔC précédés de leur Chef. Il dit aux foldats de marine de fe tenir prêts , en cas de befoin ,  à  tirer
fur ceux des naturels qu'il  indiqueroit.|| Il   donna
ordre aux charpentiers ÔC aux convalefcens 5  d'abattre les tentes des malades , ôc de  commencer
l'embarquement. Sur ces entrefaites if s'avança vers
le chef. L'Indien avoua que M.  Marion avoit été
tué par un autre chef. M.  Crozet planta alors un
pieu en  terre  devant celui-ci, ÔC lui défendit de
paffer outre. La vigueur de cette ordre fit treffailiir
le fauvage. M. Crozet le voyant effrayé pouffa fes
prétentions plus loin : il ordonna aux Zélandois de
s'affeoir ; ce qui fut exécuté. M. Crozet monta en-
fuite la garde devant les naturels , jufqu'à  ce que
tout le monde fût dans les  chaloupes  ^lil conp-
manda à fes foldats dJy monter eux-mêmes ,   ÔC il
y entra le dernier. A peine furent-ils au large  que
tous  les  naturels  entonnèrent  leurs  chanfons   de
guerre y ÔC jetterent des pierres. Un coup de canon
tiré du vaiffèau les difperfa ; les  chaloupes arrivèrent a bord faines ôc fauves. Depuis cette époque ,
les infulaires effayerent, à différentes repaies , de
maffacrer ie refte des françois. Ils préparèrent une /
Décent*
DE    C O o k:.       Jr.'* fj
expédition la nuit , contre ceux qui fe trouvoient 	
à 1'aiguad.e ; Ôc fans une extrême vigilance de la I??(SV
part des fentinelles , le détachement auroit péri.
Plus de cent groffes pirogues attaquèrent enfuite les
vaiffeaux* Les fauvages eurent lieu de fe repentir
de leur audace ; car ils reçurent des bordées très-
meurtrières-
M. Crozet  Voyant qu'il étoit  impoffible de fe
procurer des  mâts fans chaffer les Zélandois des
environs, réfolut d'attaquer l'Hippa , qui étoit leur
meilleure fortereffe.   Les charpentiers , placés de
front y raferent d'abord les palifTades _, derrière lef-
quelies fe tenoient des troupes nombreufes û^e naturels y fur les  plateformes des combats (i). Le
feu régulier des françois  ayant chaffé les infulaires
de ces plateformes i les charpentiers s'approchèrent fans danger , Ôc en peu de temps ils ouvrirent
une brèche dans les fortifications. Un chef s'avança
une pique à la main i  pour en défendre l'entrée ;
il fut  étendu roide mort d'un  coup de  fufil. Un
fécond vint tout de fuite prendre la place y  monta
fur le cadavre , ôc fut aufîi viclime de for/ intrépi-
dite. Huit chefs défendirent  fuccefïîvement ÔC de
la même manière ce pofte d'honneur , ÔC ils périrent. Les naturels , voyant leurs chefs morts, prirent la fuite. M. Crozet les pourfuivit, ÔC en tua
un grand nombre. Il promit cinquante piaftres  à
quiconque faifiroit  un Zélandois en vie ; mais  on
ne put en venir à bout. Un foldat prit ÔC traîna un
vieillard vers le Capitaine ; mais le fauvage , qui
étoit fans armes, mordit la main de fon vainqueur.
Celui-ci, furieux, perça l'Indien de fa bayonnette.
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(i) Voyez dans le premier Voyage de Cook , la defcription de ces
plateformes.
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===== M. Crozet trouva dans cette fortereffe dfcé ma-
1776. gafins de vêtemens , d'armes , d'outils , ÔC des
poiffons fees ôc des racines, qui fembloient être
'dés provifions pour l'hiver. Il prépara enfuite fes
vaiffeaux fans obftaele , ÔC il remit en mer après
un relâche de 64 jours dans la Baie-dës-ïles. Il
traverfa la partie occidentale de la mer du Sud , ôC
revint par les Philippines à l'île de France*
Les détails qu'on vient de lire ne font peut-être
pas exaâs. Si M. Marion fut maffacré dans l'Hip-
pa , fitué fur un rocher inàcceffible , les matelots
qui avoienÊ débarque leur Capitaine , ÔC qui fe
trouvoient au bord de là mer , auroient dû fe fau-
ver ; ÔC il n'eft pas vraifembiable qu'on ait ignoré
la mort dé M* Mâriôri ôc de fes compagnons juf-
qu'au moment où le détachement, qui faifoit de\
l'eau , fut affaflîné. Je fuis porté à croire que M*
Marion ayant entrepris de s'emparer de laïforte-
reffe , périt à l'attaque. Cet Hippa , eft un des
meilleurs de la Nouvelle - Zélande^Le capitaine
Cook , après l'avoir décrit , ajoute que c'eft une
place d'une grande force : qu'un petit nombre de
guerriers déterminés pourroient la défendre contre
tous les foldats du pays. M. Crozet avoue que les
Zélandois déployèrent Une bravoure extraordinaire
dans la garde de ce pofte ; ôC trente hommes formant une perte confiderable ; il y a lieu de préfumer qu'il a voulu la rejetter fur la perfidie des
naturels.
Le 14 le ciel s'éciaircit ; ÔC comme ces îles ne
promettoient pas de rafraîchiffemens , nos deux
vaiffeaux pourfuivirent leur route au fud-eft. Le
vent fouffloit de l'oueft fud-oùeft , petit frais ; le
froid étoit perçant. M. Clarke fit diftribuer les jaquettes , les haut-de-chauffes, les couvertures, Se i& .    t> e   C o o fc.3 79
les autres vêtemens chauds dont les Lords de l'A- :
rnirauté avoient  eu foin  de nous  pourvoir.  Ces
précautions nous ont été très-utiles pendant le voyage : elles ont contribué beaucoup à entretenir la
fanté de l'équipage.
Le 19, par 48 degrés 27 minutes de latitude
fud , la brume fut fi épaiffe , que nous pouvions à
peine diftinguer les plus gros objets , à la diftance
de quinze toifes. Oh fixa des fignaux de brume ,
qui fe répétoient à chaque demi-heure.
Il n'arriva rien de remarquable jufqu'au 20. Ce
jour nous perdîmes de vue la Refolution. On tira
le canon de fignal ; On alluma des fanaux au haut
des mâts ; mais on ne nous répondit point.
Le 2î au matin , la brume continuoit toujours >
ÔC il fur vint une tempête, accompagnée de pluie
neigeufe. Il tomboit de la grêle par intervalles.
Nous tirâmes toute là journée le cation de fignal ;
nous fîmes de faux feux , ÔC nous portâmes en
vain des flambeaux au haut des mâts.
Le 22 , la tempête ayant augmenté , nous perdîmes l'écoute de la trinquette , ÔC le grand foc fut
déchiré. Le foir, le vent fe calma : nous apperçû-
mes la Refolution. Depuis que nous l'avions perdue
de vue , notre équipage ét§tt plongé dans la trif-
teffe ; nous nous trouvions , en effet , au milieu
d'une mer orageufe ôc peu connue : nous ne pou*
vions efpérer aucun fecours, s'iî nous arrivoit des
malheurs, ôc les dommages que nous éprouvions
à chaque inftant dans nos agrès , nous menaçoient
de quelque chofe de plus dangereux.
La Découverte étoit accompagnée d'un grand
nombre d'oifeaux de mer r nous diftinguâmes des
Pintados (M. Briffon les appelle Péterels Damier),
des Coupeurs d'eau , ôc des Péterels gris : il eft rare
1776.
Décem.
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&o Troisième   Voyage
de trouver-ces derniers à une diftance cônfîdérablë
I776. de terre.
Decern^
Le 23 i le temps s'éclaircit. On obfervera que
dans ces parages, la fin de Décembre répond à là
fin de Juin dans l'hémifphere. nord. Nous marchions à pleines voiles , ôc nous faifîons beaucoup
de chemin , lorfque tout-à-coup ie Ciel fe brouilla ;
il furvint une brume , ÔC nous perdîmes encore la
Refolution de vue : mais après avoir fonné la cloche de fignal , ÔC tiré un coup de canon, M*
Gook nous répondit , ce qui nous caufa une joie
extrême. ÉÉ
Vers midi , la brume commença à fe diffiper :
nous eûmes enfuite un beau foleil-, ôc nous reconnûmes que nous n'étions pas éloignés de terre. On
l'annonça bientôt du haut des mâts ; mais comme
elle paroiffoit à une diftance confiderable ÔC très-
élevée ; comme d'ailleurs le foramet de fes collines étoit couvert de brouillards .^çeux de nos Officiers qui avoient été du fécond voyage de M;
Cook y ÔC qui fe fouvenoient d'avoir pris fduvent
des îles de glace pour des côtes, difoient que nous
nous trompions. En nous approchant nous crûmes
plus fermement encore que c'étoit une terre. La
mer commençoit à changer de couleur ; les flots ,
qui jufqu'alors avoient été d'un verd foncé f étoient
auffi blancs que du lait. Nous avions obfervé le
même phénomène en traverfant le tropique de l'hémifphere nord. ,Je. ne crois pas que les premiers
Navigateurs aient rien, obfervé de pareil dans ces
hautes latitudes au§rales.
Le 29 nous vîmes de grands morceaux de bois
flotter fur la furface de la mer ; le nombre des
oifeaux augmentoit. A midi nous étions fi près
de  la terre , que nous appercevions des rochers
entaffés D b,   Coo M 8i
entaffés les uns fur les autres. lis nous fembloierit
s'élever à une hauteur immenfe ; mais nous ne
diftinguions aucune plantation , ÔC rien n'ahnon-
çoit qu'elle fût habitée. La cote paroiffoit efcar-.
pée ÔC dângereùfe ; nous marchâmes avec précaution. Lorfque la terre fe montra pour la premiere
fois , elle nous reftoit dans le Sud. En avançant
bous nous trouvâmes en vue d'un île détachée ,
qui étoit alors au fud-eft-quart-fud de nous. Du
pont où nous l'avions découverte d'abord , nous
crûmes qu'elle fôrmoii: linè même côte avec fà
voifine.
Le 25 à 6 heures du matin , les deux vaiffeaux rev irerent ÔC portèrent fur la terre. Après
avoir déparie le rocher effrayant y qui avoit le
premier frappé nos regards , ÔC qui s'ëlevoit eu
pain de fucré à une hauteur prodigieufe , nous
arrivâmes fur l'île fous le vent, ÔC nous trou*
vâmes une baie 5c un bori mouillage y par 24
braffes d'eau y fond de vafe.
Le 25 , à quatre heures du matin y les chaloupés allèrent reconnoitre la côté ÔC chercher un havre plus commode pour faire de l'eau. Elles rëvi-
rerent fur les fept heures , après avoir trouvé une
lettre dans une bouteille. Cette lettr|£nous apprit
que cette île avoit été découverte par M. de Kergueien , au mois de Janvier 1772; qu'il y a
beaucoup d'eau ÔC point de bois ; qu'elle eft fié*
rile ÔC inhabitée ; que les côtes abondent en
poiffons ; ÔC que les rivages font couverts de veaux
ôc de lions de mer ÔC de pinguins. Le havre , où
le Navigateur François avoit dépofé cette boù-
teille , étant plus commode que celui qu~mouiÇ
loiént nos vaiffeaux , ÔC M. Cook fe proposant dé
célébrer ici la Fête de Noèl^lôC^de rafraîchir î#
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1776.
Décem.
82 Troisième   Voyagé
équipages , nous reçûmes ordre de lever l'ancre ;
ÔC à Finftant nous nous rendîmes dans la nouvelle
baie.
Nous reconnûmes la vérité des détails que con-
tenoit la lettre. Je vais donner en peu de mots l'extrait du voyage de M. de Kergueien.
M. de Kergueien ayant obtenu le commandement
des vaiffeaux la Fortune ÔC le Gros-Ventre , partit
de l'île de France à la fin de Décembre 1771. Le
13 Janvier de l'année fuivante , il découvrit les
deux îles dont nous venons de parler , ôc il les
appella îles de la Fortune. Il apperçut bientôt une
autre terre , qui, à ce qu'il dit , étoit d'une étendue ÔC d'une élévation confidérables. Un de fes
Officiers fut détaché en avant , avec le canot ,
pour fonder. M. de Saint-Allouarn , Capitaine du
Gros-Ventre , s'approcha hardiment de la côte ;
ôC trouvant une baie qu'il appella du nom de fon
vaiffèau , il envoya fon Yole en prendre poffeffion.
Sur ces entrefaites M. de Kergueien avoit été jette
fous le vent , ÔC il ne put reprendre fa pofition.
Le canot de la Fortune ÔC l'Yole revinrent à bord
du Gros-Ventre. Le vent ÔC la mer briferent le cordage qui tenoit le canot à la poupe du vaiffèau ,
ÔC il fut perdu. M. de Kergueien retourna fur le
champ à l'île de France. M. de Saint-Allouarn employa trois jours près de cette terre , à faire le relèvement de la côte. Après avoir doublé fon extrémité feptentrionale , il trouva quelle fe prolonge au fud eft. Il la côtoya l'efpace de 20 lieues ;
mais voyant qu'elle étoit haute , inacceffible ÔC
fans arbres , il cingla vers la Nouvelle-Hollande ;
ÔC delà il revint par Timor ÔC Batavia à l'île de
France , où il mourut. M. de Kergueien obtint en-
fuite le commandement du Roland 9 vaiffèau de 0 é    Cook;
&4 , ÔC de la frégate YOifeau ; on le chargea d'achever la découverte de cette terré , dont il avoit
exagéré l'étendue. Il dit à fon retour qu'il l'avoit
apperçue de nouveau , fans pouvoir la reconnoitre
en détail. Ainfi la Géographie n'a tiré aucun fruit
de cette féconde expédition.
a II eft sûr que nous avons retrouvé les îles de M.
de Kergueien ; mais ii eft fort douteux qu'il y ait
proche de ces terres un grand pays, comme le
dit ce Navigateur François. La mer du Sud eft
parfemée d'une multitude infinie d'îles; Les vai&
féaux envoyés dans ces parages y le prouvent chaque jour ; mais celles qui reftent inconnues y nd
doivent pas furpaffer en richeffes ôc en culture
celles qu'on a découvertes y ÔC elles ne valent pas
la peine qu'on en faffe une recherche particulière.
Nos agrêts avoient beaucoup fouffert dans les
raffales qui nous pourfuivoient depuis notre départ
du Cap y ÔC nous étions occupés , à bord , à les
réparer. Ceux de nos gens qui étoient à terre, fai-
foient de l'eau , ÔC ràffembloient des provifions
pour l'équipage. Ces provifions n'étoient pas fort
délicates ; mais nos eftomacs, dégoûtés des falai-
fons y mangeoient avec plaifir les veaux de mer *
les pînguins, ÔC les autres oifeaux les plus gfoffierS*
Le 27 , les dommages du vaiffèau étant réparés , ÔC nos futailles à-peu-près remplies , nous célébrâmes la fête de Noël. On fervit à chaque matelot ôc foldat, une double ration de grog (1) ; on
diftribua du vin ÔC des liqueurs aux bas-Officiers >■
dans la même proportion. Ceux d'entre nous qui
«prbuvoient du mal-aife y obtinrent la permiiîion
d'aller refpirer l'air de la côte.1 Les Officiers des
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( 1 ) Cell une eipece de boiflfon.
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84 T R O I f I E M £     VrO Y A G E
= deux vaiffeaux fe réunirent. On oublia les dàfig&Ê
î776#  paffés , ôc les matelots  parlèrent la  journée avec
autant de gaieté ÔC d'infouciance que s'ils avoient été
De'cem.  .        1    t_ j    r»     r        1
dans le havre de Port (mouth.
Le 28 , des détachemens allèrent dans l'intérieur
de l'île , pour y chercher des végétaux : ils ne rap*
portèrent guêres qu'une* efpece de chou fauvage.
On y trouve ce chou en -petite quantité , ÔC nos
gens eurent beaucoup de peine à le cueillir dans les
fentes des rochers. M. Nelfon , Naturalifte^ que
M. Ranks avoit envoyé avec nous , ÔC qui étoit
chargé de raffembler des échantillons de tout ce-
aue nous découvririons en Hiftoire Naturelle, ren-
contra parmi ces fentes de rochers y une moufle
jaunâtre , d'une douceur foyeufe , Jqui lui parut
abfoiument nouvelle.
Le 29 , la Refolution leva l'ancre , ÔC alla examiner le côté de l'île oppofé à notre mouillage ; il
eft également défert , ftérile , rempli de montagnes efcarpées, dont l'afpe& eft horrible^Nous
n'y apperçûmes aucune habitation ; le rivage eft
plein de pinguins ÔC de lions de mer ^dont nous
tuâmes une quantité prodigieufe. Nous mangions
les premiers, car nous avions reconnu que , frais
ou falés depuis peu , ils font affez bons. Nous embarquâmes les lions , ôc à notre arrivée à la Nouvelle-Zélande , nous en tirâmes de l'huile*
Le 30 , à neuf heures du matin , nous partîmes
de cette île. Nous avons reconnu , d'après une obfervation , qu'elle gît par 49 degrés 30 minutes de
latitude fud , ÔC 78 degrés 10 minutes de longitude.
A midi, fa pointe la plus méridionale nous reftoit
au fud-fud-oueft-demi-fud, à la diftance d'enviroa
cinq lieues. Nous nous hâtâmes d'arriver à la terre
éeVan Diemen\ ô; comme nous ne nous propofions d ë    Coo m 8$
pas de iaire des découvertes dans  ces  parages , m.
fious  portions autant  de voiles  qu'il  nous   étoit mM
poiïible. *ft*
Le premier Janvier 1777 , une quantité confî- Janvier
dérable d'algue marine parut fous le vent à nous ,
ÔC dans >éne direction contraire à celle des algues
que nous avions vues'aux approches de la dernière
terfëitJê* fuis porté à croire qu'il y a d'autres îles
peu éloignées ; ce font^peut-être celles que M. de
Kergueien dit avoir a^perçues.
Le 14, il furvint un ouragan accompagné d'une
brume épaiffe , ÔC nous craignîmes à tous momens
l'abordage des deux vaiffeaux. La Découverte fonna .
continuellement la cloche de brume , ÔC tira des
coups de :#anon : la Refolution nous répondit. Le
vent foufîloit d'une manière fi impétueufe , que
nous fûmes obligés de carguer toutes nos voiles ,
j#àfeattre nos mâts de perroquet , ÔC de courir à
mâts ÔC à cordes. La tempête dura avec plus ou
^oins d§ violence jufqu'au 19 La Refolution perdit
•4*£n gratïfltoât de hune ôc fon mât ÔC fa vergue de
çetit ^.lÉ&iSJuet , ÔC la Découverte , fes voiles de
perro^çt^quelques-unes de fes voiles d'étai ôt
NÉ^n grand foc.
Le 20au matin, tiens mtmes en panne afin de
réparer nos agrêts. Le ciel s'éêîaircit l'après-dîner,
ÔC comme il furvint un f^on frais j nous portâmes
le plus de vbiles qu'il nous fut pofîible ; nous déferlâmes les ris des huniers : les deux vaiffeaux
marchoient de conferve en faifant fept ou huit
lieues par heure , mefure du lok.
Le 22 ,¥4e ciel étant clair ÔC le verit modéré^
M. King-, fécond Lieutenant de M. Cook , vint à
notre bord afin de comparer les garde-temps. Il nous
dit, qu'excepté ceux qui avoient pris des maladies
F 1 His
It
?777.
Jggvfer
&6 Troisième   Voyage
vénériennes au Cap | l'Equipage  étoit en  bonne
fanté ;   que ceux-là même fe trouvoient en état de
faire le fervice , ôç que la tempête n'avoit pas eu
' toutes les fuites fâcheufes qu'ils redoutoient.
Le 24 au matin , on cria du haut des mâts ,
Terre , à la diftance d'environ cinq lieues. Le rocher
nommé Mewftonevav le Capitaine Fumeaux en 1773 »
-nous reftoit au nord-eft- demi - eft. On fignala
,çette découverte à la Refolution qui nous répondit.
Le 25 , la fonde rapporta $5 braffes , fond
àe fable ÔC de coquille.
Le 26 , nous cherchâmes la baie appellee par
fTafman , Baie de Frédéric-Henri,
Le 27, nous y amarrâmes par 14 braffes. La
Refolution nous rejoignit peu de temps après. Tout,
de fuite on lança la pinaffe : on équipa les chaloupes , ôc tout le monde fe mit au travail ; les uns
faifoient du bois ou de l'eau ; les autres réparoienç
)es agrêts , ou rangeoient la cale.
H Les Officiers, les Aftronomes, les Natùraliftes
Bç les Deffinateurs des deux vaiffeaux , s'empre$e-
rent de defcendre à terre ; car le pays offroit un
afpec"! enchanteur. Les arbres furent la premiere
çhofe qui attira nos regards. Nous n'en avions jamais vu de fi gros ÔC de fi élevés ; nous en trouvâmes plufieurs de brûlés à peu de diftance des racines , ôc un affez grand nombre couchés dans une
pofition horifont^le , ÔC abattus par le vent.
Le 28 , M. Cook , accompagné des Officiers
ÔC des Qhfervateurs des deux vaiffeaux , ôc d'un
détachement des foldats de Marine , s'avança une
féconde fois dans l'intérieur du pays , pour le reconnoitre , ôc obtenir , s'il étoit poflîble , une entrevue des habitans. Il fit plufieurs milles à travers
des fentiers frayés 3 fansellpperçevoif une créature b E    C o o k. 87
humaine. Enfin , paffant au bord d'un haiier pref- =====
que impénétrable , il entendit du bruit ; il crut d'à-  I777.
bord qu'il y avoit un animal dans les buiffons ; mais       ie^
il reconnut bientôt; que c'étoit une . femme entièrement nue ôC toute feule. Elle parut d'abord très-
effrayée , car elle craignoit qu'on ne la tuât. Lorf-
qu'elle vit qu'on la  traitoit avec bonté , elle fut
'ilus tranquille , ÔC elle répondit volontiers à celles
le nos queftions   qu'elle put  comprendre. Voici
comment nous tâchâmes de découvrir où elle réfi-
doit. Après lui avoir montré les  différents chemins
battus, nous faifions quelques  pas dans chacun ;
nous revenions enfuite , ÔC nous prenions un autre
feritier : on la prioit en même temps par lignes de
nous conduire t ÔC on l'avertiffoit que nous la Cuivrions. Afin de la contenter , un de nos Meilleurs
lui mit un mouchoir  autour du col ; un autre lui
donna fon chapeau. Dès que, nous lui eûmes rendu
fa liberté ,  elle s'enfuit  à la hâte , ôc , en  moins
d'une heure , nous vîmes paroître neuf hommesft,
d'une ftature moyenne : ils étoient nuds , mais armés. Nous les accueillîmes d'une manière amicale.
Nous leur fîmes àtous des préfens; ils fe fauverent
brufquement , ôc à Tinftant où nous nous y attendions le moins.
La fille ne tarda pas à revenir fuivie de plufieurs
femmes , dont quelques-unes portoient  fer leurs   ||
dos des enfans attachés avec des cordes de chanvre,   |gg
Nous les^*a)tâmes avec la même douceur. On les
conduifit à l'endroit où le détachement coupoit des
arbres, ôc nos gens eurent bientôt formé une con-
noiffance intime avec elles. Elles étoient pourtant
très-laides ÔC  peu  propres  à  infpirer  des  deîirs.
Omaï, qui-s'enflammoit à la vue de toutes les fem-
Urnes , en parut fi dégoûté , qu'il tira fon fufll en
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janvier.
Troisième   Voy a^ç,e
l'air j afin   que l'expiofion les éloignât de fa pré-'
î777>   fence : ce ftratagême eut l'effet qu'il en attendoit,
La nuit nous força tous de retourner à bord.
Le 28 nous pénétrâmes un peu plus avant dans
le pays : nous trouvâmes qu'il étoit entremêlé de
vallées ÔC de collines, de forêts majeftueufes H de
fjrnples bocages , de rivieres, de prairies ôc de fa-
vanes d'une vafte étendue, ï^es bois font remplis
d'pifeaux d'un joli plumage , §c entr'autrçs % de
perroquets de différentes efpeces. Plufieurs de ces
bifeaux chantoient de la manière la plus agréab!e?
Les lagunes fourmilloient de canards, de farcelles ,
pic. Nous en tuâmes un grand nombre , tandis que
dos Naturaliftes faifpient"une récolte .abondante fur
pette'-terre , qui eft peut-être la plus fertile du
Globe. Les arbres y font d'une élévation ôc d'une
groffeur extraordinaires : leur forme*ëft très-belle ,
ôc ils ont d'ailleurs ^n^parfrjm délicieux. "Nous en
vîmes dont la tige avoit quatre-vingt-dix pieds fans
un feul nœud. On m'accufefa d'exagérerfiS-je dis
quel eft leur diamètre, Nousjkions alors 'clans la
faifon où Ta Nature fe plaît à étaler fes tfnarmes. \
•$C ce qui nous frappa '%les Naturels nous^arurent
abfolurnent infenfibles à ces avantages :. iîs*fëtiiblent
vivre dans.les bpjs comme les bêrtes"Wans habita-
^M^^nVarts d'aucun% efpéce ; ils paifeit la nuit
^h pied d'un arbre ; fous des rameaux groffi ère ment
entfelacésies uns dafre les autres. Leurs cabanes les
îffiieux travaillées fç confïruifent en peu dë;temps ;
ins coupent des branches, ils lesN plantent &i terre ,
ÔC ils rapprochent les extrémités de manière que le
fommet forme une pointe.
Nos  pêcheurs ÔC nos  chaffeur? eurent pendant
cette relâche tout le fuccès qu'ils pouvoient délirer;
'çl forte que nous fîmes bonne chère. |f<
«r""! de    Cool 89
Le 30, les Naturels, qui fans doute ne nous re- -, ■   -■'•?
doutoient plus , fortirent du milieu des buiffons ,  1777\
comme un troupeau de daims qui s'échappe d'une
remife ; ils fe rangèrent fur le rivage  en nous fai-     v en
fant figne de defcendre, Nous n'eûmes aucune inquiétude fur leurs difpofitions à notre égard ,   ÔC ils
n'avoient sûrement pas envie de nous nuire. Ils po§
toient cependant des lances longues d'environ deux
pieds||armées d'une  dent de requin , ou d'un os
épointé ; ils jettoient fort loin y ÔC avec beaucoup
d?adreffe cette -lance qui   çompofoit toute   leur
armure.
Nous trouvâmes parmi eux , ainfi que chez tous
les Infulaires de la Mer du Sud , des Chefs, à qui
la multitude paroiffoit obéir _, ceux-ci étoient abfolurnent nuds ,*ôc ne portoient aucune marque de
diftincxion. Il y a des phyfïonomies qui femblenï
faites pour commander; ÔC chez les Sauvages,, un
individu jouit de-4'autorité , fans autres titres qu'un
plus grand degré de beauté ou de force.
M. Cook , n'ayant apperçu aucune efpece deft
quadrupèdes dans le pays , fit, à ces ChefVJI pré-
fen¥d'un verrat ÔC d'une truie. II leur dit par fignes
de les lâcher dans les bois, où leur race pourroit
fe multiplier. Il y a lieu de croire que les naturels^
oppoferont à cette multiplication moins d'obftacles
due les féroces habitans de la Nouvelle-Zélande ,
où les vaiffeaux Anglois ont laiffé vainement plufieurs animaux utiles. Il leur donna auffî des clous,
des couteaux , des grains de verre ÔC d'autres bagatelles , auxquelles ils ne femblerent pas mettre
beaucoup de prix ; ils montrèrent plus de goût
pour des morceaux d'étoffe rouge.
Il ne paroît pas qu'ils foient Cannibales , ou
même qu'ils fe nourriffent de chair ; du moins nous
su 1
m» ■i
90        Troisième   Voyage
= n'avons rien vu qui l'annonce ; nous n'avons ap-
I777# perçu que des reftes de poifîbn ÔC de fruits , dans
à    i    les endroits où ils venoient de prendre leurs repas ;
* mais  ce qui  eft  plus fingulier , malgré  les   bois
dont le pays eft couvert, nous n'avons trouvé ni
canot, ni pirogue. Il y a donc lieu de croire que
ces pauvres fauvages font des fugitifs chaffés autrefois par  une peuplade plus nombreufe ; qu'ils vivent dans un état de profcription : fi on n'adopte
pas  cette   opinion , il  eft difficile  de  concevoir
comment les habitans d'un fi beau pays font étrangers aux arts les plus fimples.
M^ Cook leur laiffa des Médailles qui portent le
nom des Vaiffeaux ôc des Commandans , la date
de l'année ôc celle du règne de Georges III ; l'Amirauté nous en avoir donné un grand nombre :
nous les avons diftribuée's parmi les chefs des différentes terres où nous fommes abordés : on trouvera donc par-tout des monumens de notre voyage ;
ÔC fi par la fuite des navigateurs vont dans les parages éloignés de l'hémifphere auftral , ils verront
qu'on avoit déjà reconnu cette partie du globe.
Nous étions fur cette côte depuis une femaine \
nous y avions fait de l'eau ÔC du bois , ÔC raffem-
blé des fruits du pays. Nous démarrâmes le 31 dès
le matin ; à dix heures les vaiffeaux étoient fous
voile , ÔC à midi le Cap Frédéric-Henri nous reftoit au ncrd-quart-nord-oueft : nous nous remîmes
en mer avec un petit vent frais : mais avant la nuit
il furvint des raffales , qui durèrent jufqu'à la
pointe du jour , ÔC qui nous obligèrent de prendre
les ris des huniers.
Février. Le premier Février nous cinglions à pleines vomies du côté de la Nouvelle-Zélands \ ÔC en neuf
jours , nous nous  trouvâmes à la vue de l'île de D  E      C  O  O  K. 91
VAventurier, éloignée de neuf ou dix lieues du Ça- ==*
nal de la Reine Charlotte» I777.
Le 10 , nous étions en travers de la Baie Char-
one y heu qui avoit ete fixe pour notre rendez-vous %
en cas de féparation.
Le 12 , la Découverte , qui effayoit d'entrer dans
le canal, eut le malheur de toucher fur un rocher ;
la Refolution nous prit à la remorque ; nous ne reçûmes aucun dommage confiderable : à deux heures de l'après-midi, les deux vaiffeaux amarrèrent
par neuf braffes..
Nous nous croyions tous en Angleterre , tant le
local de la Nouvelle-Zélande reffemble à celui de
la Grande-Bretagne. La Nouvelle-Zélande a fix à
fept cents milles de longueur : elle n'eft pas également large par-tout ; elle l'eft davantage vers le
milieu , ÔC elle s'étrécit aux extrémités. Elle s'éloigne par-là des formes ordinaires de la nature
dans la création des îles , ÔC même des continens,
qui fe rappetiffent vers le milieu , ÔC forment deux
parties réunies en un point. Prefque toutes les îles
un peu étendues de la Mer du Sud font coupées de
cette manière. Examinez l'ancien Monde fur un
globe , vous y voyez que l'Europe ÔC YAfie font
réunies à l'Afrique , par l'ifthme de Sués, c'eft-à-
dire par un fil , ÔC que dans le Nouveau-Monde
l'Amérique Septentrionale eft réunie à l'Amérique Sud
par un autre fil, ou par l'ifthme de Darien.
Dès que les vaiffeaux furent en fureté dans le
Canal de la Reine Charlotte , les naturels vinrent
nous voir en foule , ils apportaient du poiffon ,
qu'ils avoient envie de nous vendre ; mais chacun
de nous étoit occupé , ôc on fit peu d'attention à
eux. Les uns parmi nous tranfpor toient les tentes
fur la côte ; les autres les y étabiiffoiein ; ceux-ci for-
m
il
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\ Février.
92 Troîsïe m1   Voyage
moient des retranchemens pour notre fureté ; ceùx^
77   là débarquoient les .munitions.  Les fauvages , n@
pouvant fe faire écouter de perfonne, parurent très-
mécontens y ÔC s'en allèrent.
Le 13 , nous eûmes des raffales impétueufes ÔC
une groffe pluie. Le foleil brilla quelques inftans ;
ÔC dans ces intervalles , nous apperçûmes plufieurs
trompes de mer , mais aucune près de nous. M.
Forfter, qui étoit du fécond voyage de M. Cook*,
«ut, dans fa traversée de la BàieDushy à ce canal,
des occafions fréquentes d'obferver ce phénomène,
ÔC il le décrit" ainfi : c< La trompe partoit d'un en-
» droit où la mer étoit violemment agitée , ÔC elle
» s'élevoit en vapeurs ÔC en fpirale ; la bafe qui
» étoit large paroiffoit brillante ÔC jaunâtre, quand
» les rayons du foleil l'éclairoient. Au-deffus de
» cette bafe , nous voyions fe former peu-à-pea
» un brouillard, qui en defcendant s'allongeoit de
» manière à préfenter un long rtube très-mince ; il
« fe joignoit enfui tè à la fpirale montante-; ôc le
» tube ofFroikfifr l'oeil une colonne droite ÔC de
y) forme cylindrique. Nous obfervions que l'eau s'é-
» iançoit vers le fommet avec la plus grande forcer
» ôc il nous fembla "Qu'elle laiffoit un efpace creux
» dans le centre. » Il ajouté que ces trompes efYra-
yoient les marins les plus expérimentés : que tous >
fans exception, racontoient les effets terribles qu'eÊ
les produifent en fe brifant fur un vaiffèau ; qu'aur
cun navigateur n'en a vu un fi grand nombre autour
de foi.
Le 14 , à fept heures du matin, les chaloupes
des deux vaiffeaux furent équipées , ôC les deux
Capitaines allèrent à terre pour reconnoitre le pays,
mais dans l'intention de ne pas; s'avancer trop loin.
Au moment où ils approcherenÉ de la -cote, un
mïw 3
D  E   "C  O  O K. 99
Vieillard qui les avoit apperçus , vint fur le rivage ; =
il tenoit à la main un rameau verd , qu'il agitoit en   i777.
figne d'amitié : M.  Cook prit de fon côté un pa-_, m
" :*"v^* -*       Février*
villon blanc. Cette premiere cérémonie de paix
achevée , nous débarquâmes tous ; alors le vieillard commença une harangue : fes geftes étoient
très-expreffifs, fon accent ôc les inflexions de fa
voix avoient quelque chofe d'agréable : il termina
fon difeours fur un ton plaintif , que nous prîmes,
pour de la foumiilîon. Enfuite il falua M. Cook à
la manière du pays , c'eft-à-dire qu'il joignit fc%
nez contre le fien. Notre Commandant en chef ne
manqua pas de s'y prêter. \fm-
;:|fcï. Cook  plus empreffé d'examiner'les plantations âqu'il avoit  faites dans fon fécond voyage",
que de s'amufer à la pêche, alla  voir  les jardins
qu'il avoit paliffadés fur Y Ile-Longue ; il les trouva
dans un état floriffant, mais ils n'étoient pas   far-r.pi
clés ; il  ne parut pas  que  les Naturels en ^euffent
pris le moindre foin. Il me -femble que ce canton |
comme celui de la baie Dushy , n'eft gueres peuplé ; ÔC même qu'il eft  habituellement défert. On>
n'y trouve aucune bourgade : nous apperçûmes de
temps en temps au fond des bois , des huttes épar-
fes , où vivoient des familles  ifolées ;  mais nous
ne vîmes point de plantations régulières. Les pirogues ÔC les habits des Zélandois tjue nous  y ren--
contrâmes ,■ fuppofoient beaucoup de travail. Nous
n'avons pas découvert où fe conftruifent les embarcations; Nous crûm^ remarquer que les femmes
du pays  s'occupent feules de la fabrique des vê-
temens.
Cette relâche ne nous offroit que des végétaux.
ÔC du poiilbn ; mais ces articles ne nous coûterent-
pas beaucoup. Nous, trouvâmes à chaque pas  une
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94 Troisième   Voyage ^
ff== quantité prodigieufe de plantes comeftibles : nouf
,777>   n'avions que la peine de les cueillir ; ÔC nous achetions pour un clou , autant de poiffon qu'un homme
Février. . j «£*
pouvoit en manger dans un jour.
Les femmes de la Nouvelle-Zélande fe montrèrent plus chaftes, lors du premier voyage de M*
Cook , que celles des îles du Tropique. Si réellement elles l'étoient davantage , on doit attribuer
cette réferve à leur tempérament froid. Il ne faut
pas imaginer que la loi ou l'ufage défendent l'incontinence , ou qu'elles éprouvent cette délicatéffe
de fentiment qui fait chez d'autres peuples un devoir de la pudeur ôC de la fidélité conjugale.
Quoi qu'il en foit, le commerce des Européens
les a corrompus ; là débauche a fait de fi grands
progrès, que les Zéîàndoifes furpaffent en ceci les
peuplades fes plus diffolues. Les hommes eux-mêmes proftituent leurs femmes pour un clou. Quant
è leurs filles, ils les abandonnent fans falaire à qui
veut en jouir.
Dès que la nouvelle de ndtrë arrivée fut répandue , les Naturels fe rendirent au Canal de la Reine»
Charlotte, des cantons les plus éloignés , ils ve-
noient échanger leurs armés , leurs vêtemens, ôC
tout ce qu'ils poffédoient , contre des doux , des
grains de verre, du verre caffé , ÔC d'autres bagatelles Européennes. Ils nous vendirent jlifqu'à leurs
outils ; ils ne pouvoient pas les remplacer fans
beaucoup de travail.
Les femmes fe vendoient publiquement ; les mav
telots qui achetèrent leurs faveurs , furent d'abord
très-fatisfaits de les avoir à fi bon marché ; mais ils
s'en repentirent enfuite ; car ils prirent la maladie
vénérienne. Cet infâme trafic fut porté à un degré
inconcevable ; ÔC Omaï qui avoit des inclinations r> si C o o k. 95
très-libertines ,  qui ne s'étoit jamais contenu en =
Angleterre m dans fon pays , fe livra à fes defirs  ï777.
avec une indécence brutale.
M. Cook avoit imaginé jufqu'alors que les Zélandois ne vendent pas leurs enfans ; mais il reconnut qu'ils vendent tout pour avoir du fer > tant ils
aiment ce métal. La paiîîon du fer eft aufii vive à
la Nouvelle-Zélande , que la paffion de l'or l'eft
en Europe. M. Cook a voulu prouver (i) qu'ils
aiment leurs enfans, ÔC qu'ils n'ont pas étouffé ce
fentiment naturel ; mais il a tiré une fauffe confequence du fait qu'il rapporte.
c< L'un d'eux , dit M. Cook , confentit à s'em-
j) barquer avec nous ; mais lorfqu'il fallut partir,
» il changea de réfohjtion , ainfi que d'autres, qui
» dévoient s'en aller avec le Capitaine Fourneaux.
» On m'afîura qu'ils avoient voulu vendre leurs
»Nenfans ; mais je découvris que c'étoit une mé-
» prife. Ce bruit prit naiffance à bord de VAventure,
» où perfonne ne connoiffoit la larfgue ôc les ufa-
» ges du pays. Les Zélandois amenoient leurs en-
» fans avec eux , ôc ils nous les préfentoient ,
» comptant que nous leur donnerions quelque
» chofe.. Un père me préfenta ainfi fon fils, âgé
x> de neuf ou dix ans. On croyoit alors qu'ils ven-
» doient leurs enfans ; ÔC je lui fuppofai des vues
» auffi baffes ; mais je m'apperçus qu'il demandoit
» une chemife blanche pour fon fils , ôc je lui en
y) donnai une. L'enfant fut fi charmé de fon nouvel
» habit , qu'il fe promena fur le vaiffèau , ôc fe
» montra avec çomplaifance à tous ceux qu'il ren-
» controit. Cette liberté offenfa un vieux bouc ,
» qui l'étendit fur le tillac d'un coup de corne ; l'a
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(i) Dans fon fécond voyage,
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Février.
96 Troisième   V a y a g e
» nimal auroit recommencé , fi l'on ne fût allé au
).> fecours du petit Zélandois. La chemife fut falie ;
» ôc l'enfant n'ofoit pas reparoître devant fon père
» qui étoit dans ma chambre. M. Forfter fut obligé
» de le ramener. Ce pauvre enfant fit alors une
» hiftoire lamentable contre Goury , le grand
i chien ; ( car c'eft ainfi qu'ils appelloient tous nos
» quadrupèdes. ) On ne put le calmer , qu'en la-
>> vant ÔC féchant fa chemife ». Ce fait minutieux
en lui-même , ajoute M. Cook , prouvera combien nous fômmes fujets à nous méprendre fur les
intentions des Zélandois, ou à leur attribuer des
coutumes auxquelles ils n'ont jamais fongé. Il a reconnu dans fon troifîeme voyage que les Infulaires
vendent leurs enfans , ÔC qu'il s'eft trompé fur la
force de leur attachement paternel.
Le 16 y plufieurs Naturels vinrent dès le matin
aux côtés de la Refolution , pour faire des échanges. Omaï, qui avoit toutes fortes d'ouvrages de
fer , déploya fa boutique. Tant de richeffes exaltèrent l'imagination des Zélandois. Nous obfervâ-
mes qu'ils étoient faifisd'étonnement ÔC enflammés
de defirs ; il nous fembla qu'ils formoient le projet d'aborder ie vaiffèau, ÔC de rifquer leur vie, pour
fe rendre maîtres d'un fi grand tréfor. Comme on ne
met aucun prix, en Europe, aux clous, aux morceaux de verre , ou "d'étoffes rouges y on penfera
peut-être que j'exagère; mais ceux qui ont étudié
les* peuples, qui connoiffent la violence des pallions
des Sauvages , ne feront pas furpris de lire ce fait ;
ils lé feront plutôt d'apprendre que les Infulaires eurent affez d'empire fur eux-mêmes pour fe contenir.
Omaï y dont la civilifation n'étoit gueres plus
avancée , eut néanmoins l'adreffe de profiter des
defirs  ardens qu'il  venoit d'exciter* Après avoir
acheté
mm
'/ •''?:.,I de   G 6 6 fc (ff
acheté tout ce qui lui plut, il demanda à quelques-
tins des Naturels s'ils vouloiënt vendre leurs piro-   17w7-
gués. Ils y confentirent-fans balancer. Ayant appereu
5 *  . \   *  ^    £ r •    ■    Li    - I   Février
deux jeunes gens tres-rorts fur une autre embarcation I ii demanda û on vouloit les lui vendre. Les
jeunes gens jetterent les yeux fur leur père ^ ÔC lui
témoignèrent lé defir dé s'en aller avec un homme
qui étoit fi riche. Le père répondit que oui , Ôfc
le marché fut conclu tout de fuite. Les deux Zélandois ne coûtèrent à Omaï que deux haches ÔC
un petit nombre de clous. L'ainé avoit i 5 ans ;
ôc s'appelloit Tibura ; le cadet pbrtbit ie horn' dé
Gowah ,   ÔC paroiffoit âgé de dix ans.
Le 17 , les Capitaines dés deux vaiffeaux, fuivss
clés Officiers ÔC des Obfervateûrs , ôc d'un détachement de Soldats , s'embarquèrent fur la chaloupe , ÔC fe rendirent à l'île Longue y ÔC à l'anfë
des Herbes. Us s'arrêtèrent à la baie des Cannibales,
ÔC ils vifiterent l'endroit où une partie de l'équipage dé M'. Fnrnëaùx avoit été maffacrëe en 1773 ;
ils n'y trouvèrent aucun offement. Ils fe propos
foient de demander la caufe de cette affreufe bou-^
chérie ; mais ils né rencontrèrent point de Zélàn-*
dois.
Omaï pdùvbit â peine fe faire entendre des Naturels I ÔC ils ne les ëntendoit "pas auffi bien que
ceux de nos matelots qui étoient déjà venus à la
Nouvelle-Zélande ; mais, comme M. Cook l'aimoit,
il étoit de toutes les expéditions , ÔC on le char-
geoit toujours de conférer avec les Infulaires. Il
leur fit , à diverfes reprifes , des queftions fui* la
difpute qui s'étoit élevée avec les gens du Gapi-
taine_ Furneaux. Nous defirions d'autant plus d'en
corsrioître les détails , que les habitans de ce Canton fembloient très-pacifiques,  ÔC qu'ils  nous of-
G
M
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m m.
98 Troisième   Voyagé
froient les différentes chofes dont nous avions be-
,777.  foin. Omaï ne nous rapporta  rien  de fatisfaifant.
_,  .    Ilparoîtqu'à l'île d'O-Taïti on parle deux dialectes,
février.    «   ,-. . ~
'ainfi que dans prefque tous les pays du monde ;
l'un eft la langue des Prêtres ÔC des Chefs, ÔC l'autre
celle du bas peuple.
Tupia , qui s'étoit embarqué fur l'Endeavour ,
lors du premier voyage de M. Cook , converfoit
fans peine avec les Zélandois. Il fit fur eux une fi
grande impreffion , que fon nom eft encore cité aujourd'hui avec refpeéf. d'une extrémité de l'île à
l'autre. Obadée ( 1 ) qui étoit de la claffe des Arées,
ÔC qui, dans le fécond voyage de M. Cook, fuivit
les Anglois aux Hebrides , à la Nouvelle-Zélande,
à l'île de Pâques ÔC aux Marquifes} parloir auffi aifé*
ment avec les Zélandois : cela prouve qu'Ornai étoit
dans fa patrie un homme du peuple.
Durant notre relâche à la Nouvelle-Zélande , il
laiffa percer fes défauts. Dès qu'il n'étoit plus fous
l'oeil vigilant de fon protecteur ôC de fon ami, il
commettoit des excès. On ne le laiffoit jamais manquer de Grog , ÔC , dans les grands travaux ou les
jours de fêtes , on le chargeoit quelquefois de le
diftribuer aux Matelots. On le furveilloit, ÔC il n'a-
bufoit point de fa commiffion. Mais il obtint ici
le foin général du vin ôc des liqueurs ; ÔC en l'ab-
fence de M. Cook, qui refta fouvent plufieurs jours
à terre , il s'enivroit jufqu'à perdre la raifon , ôC
à fe vautrer comme un pourceau dans fes ordures.
Il déployoit alors toute la brutalité d'un fauvage,
ÔC tout l'emportement d'un furieux ; il pouffoit des
cris ; il difoit des injures groffieres ; il brandiffoit
fes armes,  il donnoit à fon vifage ÔC à fa bouche R   li<
d è   C o o ki §9 '
4éS"Contorfions les plus horribles ; il défioit les Ma- =
telots qui ne l'aimoient pas , qui fe plaifoient à I?7-
l'irriter , ÔC qui, par la fupériorité de leur intelli-
gence , ie trompoient , ainfi qu il trompoit lui-
même les pauvres Zélandois. Au fond il n'étoit ni
méchant, ni vindicatif; il n'avoit point d'humeur,
mais il étoit quelquefois violent ÔC opiniâtre. Naturellement humble $ il affichoit de la morgue , ôc
il jouoit fi mal ce rôle , qu'il s'en âppercevoit le
premier : il ne paroiffoit à fon aife qu'avec les Bas-
Officiers. Tel eft le véritable caractère d'Omaï, que
le hafard éleva pour un moment au plus haut degré
du bonheur , ôc qui fera le refte de fes jours le plus
malheureux des hommes.
Les deux Capitaines revinrent aux vaiffeaux
avec la chaloupe chargée de provifions pour les
animaux que nous avions à bord ; ramenèrent de
plus une quantité confiderable de légumes cueillis
dans les jardins de Motuara ôc de l'Iflé Longue. Ils
rie manquèrent pas de foigner ces plantations avant
de les quitter. Aux quadrupèdes qu'on avoit laiffés
fur l'île Longue , lors du précédent voyage , M,
Cook ajouta deux brebis 5c un bélier ; les moutons
dépofés en 1773 moururent peu de jours après leur
débarquement.
Nos gens travailloient fans relâche à terré , à
faire de l'eau ôc du bois , à fécher la poudre , ÔC
à la changer de tonneau , à examiner le bifcuit,
ÔC à en faire du frais , à forger les ferrures qui
nous étoient néceffaires. Les Forgerons, les Armuriers , les Canoniers, les Charpentiers, les Agréeurs
ÔC les Voiliers fe trouvoient donc fur la côte , ÔC ii
reftoit peu de monde à bord des vaiffeaux ; à peine
y en avoit-il affez pour carguer ou déployer les
Voiles. Les Naturels ne nous donrioient point d'in*
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== quiétude ; ils s'étoient conduits  jufqu'ici  avec une
77.  honnêteté fans exemple , ÔC les Capitaines n'avoient
reçu qu'une ou deux plaintes légères contre eux.
Dans cette pofition \ il s'éleva une tempête le
matin du 19 : avant dix heures, les amarres de la
Découverte furent brifées ; elle alla heurter la Refolution ; mais , par le plus heureux des hafards la
houle l'entraîna fur le champ d'un autre côté , ôc
les deux vaiffeaux , qui dévoient périr , effuyerent
peu de dommages. Je me trouvois à bord * ôc je
fus , ainfi que tous mes camarades , dans la plus
grande confirmation. Dès que nous fûmes un peu
éloignés de notre Conferve, nous laiffâmes tomber
l'ancre d'affburche ; nous abattîmes les vergues ÔC
les mâts de perroquet ; nous diminuâmes la longueur des cables , ÔC nous amarrâmes avec la maî-
treffe ôc la féconde ancre. M. Blyte , Maître de la
Rifi
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ÔC
Bentham ,   Secrétaire  de
Clarke g voyant du rivage notre danger, s'embarquèrent fur un canot, au rifque 'de leur vie , ÔC
effayerent de venir nous aider. Leur canot chavira;
nos bateaux arrivèrent à temps pour les fecourir.
Le vent dura toute la journée , ÔC aucun Zélandois
ne vint faire des échanges.
On peut fe fouvenir que , dès Pinftant de notre
arrivée à la Nouvelle-Zélande , les Braffeurs travaillèrent à nous faire de la bierre ; les bois étoient
remplis de cette efpece de pins , appellee Spruce ,
d'où Ton tire une bierre très-bonne : cette feoiffon
faine ne nous manqua point pendant notre féjour ,
ÔC nous en eûmes plufieurs femaines après notre départ. La bierre de pin nous fut très-falutaire ; elle
extirpa le fcorbut parmi nous, ÔC il n'en reftoit pas
le plus léger fymptôme.
Nous faisions cuire du  cochléaria ôc du céleri
EHE de   Cook. iqi
feuvage ,   avec les tablettes de  bouillon,  Ôc on =
Février*
avoir fubftitué du poiffon à la viande falée. Les
Zélandois nous fourniffoient du poiffon à peu près
pour rien ; ÔC , ce qui n'étonnera perfonne , l'habitude de la pêche leur donnoit une grande fupé-
riorité fur nous. Quoique leurs filets fuffent bien
plus fîmples que les nôtres , ils prenoient de très-
groffes pieces , tandis que nous ne pouvions en attraper que de petites. J'ignore par quels moyens ils
attirent les poiffons ; mais certainement ils en ont
qui nous font inconnus y ÔC ils n'ont jamais voulu
nous apprendre leur fecret.
Pendant que nous relâchions au Canal de la
Reine Charlotte 9 nous fûmes témoins d'une aventure qui mérite d'être racontée : quoique les per-
fonnages nefoient pas diftingués, cette hiftoire offre
de l'intérêt.
Un jeune Matelot de la Découverte devint amoureux fou d'une Zéîandoife âgée d'environ quatorze
ans : la fille , de fon côté , prit un attachement
très-vif pour lui : dès qu'il avoit un moment de
libre , il fe retiroit auprès d'elle ; ils paffoient les
jours ÔC plus fouvent les nuits à converfer par lignes ÔC à fe faire des careffes : quoiqu'ils ne parlaient pas la même langue , ils fe communiquoient
leurs penfées les plus fecrettes. Ils ne s'occupoient.
que du foin de fe plaire mutuellement. La Zéîandoife n'avoit de volonté que celle de fon. amant ,
ôC le Matelot de fon côté alloit au-devant des defirs de fa maîtreffe. Gowannahe , ( c'étoit le nom de
celle-ci ) defira changer les manières ÔC la parure
de fon amant ; elle le trouvoit joli avec l'habit qu'il
portoit ; mais afin de l'embellir davantage , elle lui
propofa de le parer à la manière du pays : le Matelot fe laiffa tatouer depuis les pieds jufqu'à la tête.
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^^   La jeune fille ne négligea rien pour fe mettre d'une
J777.  manière agréable ; elle avoit de beaux cheveux, ÔC
Fév i r e^e *es arranâea *e raieux qu'elle put ; elle y plaça
'des fleurs ÔC des guirlandes; ces ornemens n'emr
péchèrent pas que fa coëfïure ne fût un peu fau-
vage : on y reconnoiffoit la groffiéreté des habitans
de la Nouvelle-Zélande. Son amant lui donna des
peignes ôc lui apprit à s'en fervir. Il voulut enfuite
s'amufer lui-même à frifer fes cheveux. Elle avoit
des yeux brillans , ôc une phyfionomie très-animée;
cette toilette rehauffa l'éclat de fes charmes. Ils
furent bientôt accoutumés à la différence de leurs
teints ; ils defiroient 1W ôc Pautre d'exprimer d'une
manière plus claire ce qu'ils fentoient, ÔC ils créèrent
une efpece de langage compofé de regards , de
geftes & de fons inarticulés, bien plus énergiques
que la parole. Ils profitèrent enfuite de cette décou?
verte pour fe demander l'hiftoire de leur vie.
L'amour eft toujours accompagné d'un peu de
jaloufie , ÔC Gowannahe ne manqua pas d'interroger le Matelot fur les femmes de fon pays ; elle le,
conjura en même temps de ne plus la quitter , ôC
de s'établir à la Nouvelle-Zélande :. elle lui promit
qui! y feroit Kahikoo , ou Chef. Le Matelot lui répondit que les femmes de cette île étoient Tatoo ,
c?eft-a-d|re qu'elles tuoient les hommes , ôc que
$31 vouloit paffer le refte de fes jours avec elle ,
elle le tueroit. Elle répondît que non ; qu'au contraire elle auroit pour lui de l'Èhna-row , ç eft-à-
dire qu'elle l'aimeroit. Il dit enfuite qu'il feroit mat
facré par les Zélandois ; elle répliqua que non, s'il
ne tiroit pas fur eux. Il lui fit comprendre que neuf
ou dix de fes compatriotes avoient été tués ôc mangés par les Infulaires , quoiqu'ils n'euffent pas tiré,
p}le répondit  qu'il y a?$>it long - temps \ que les Février,
de   C o o k; *       103
meurtriers venoient des collines Roa-Roa , c'eft-à-==
dire de fort loin. Le Matelot defira favoir s'il y I?77
avoit parmi les affafîîns quelques-uns des parens
de Gowannahe : elle foupira, &: parut très-affligée.
Il lui demanda fi elle étoit du feftin où l'on rôtit ÔC
mangea les morts : elle fe mit à pleurer , ôc jettant
fur lui des regards tendres, elle baiffa la tête. Cette
réferve le rendit plus preffant. Il employa toutes
les careffes que peut infpirer l'amour afin d'apprendre ce feçret qu'elle ne vouloit pas révéler. Mais
elle éluda toutes fes queftions avec adreffe. Il lui
reprocha d'avoir quelque chofe de caché pour lui.
Elle eut l'air de ne pas l'entendre. Il lui dit alors
qu'elle ne l'aimoit point , qu'on ne traite pas, fon
amant de cette manière : elle verfa un torrent de
larmes , ôC ne répondit point. Voyant qu'elle étoit
inflexible , il fit fembîant de bouder y de fe mettre
en colère , ôt il la menaça de la quitter. Effrayée
de cette menace , elle fe jetta à fon col avec l'agitation la plus violente. Il ajouta qu'il ne concevoit
pas le motif de ces pleurs : elle lui apprit que les
fauvages la tueroient fi elle s'avifoit de parler. Le
Matelot répliqua qu'ils n'en fauroient rien. « Vous
» le voulez , s'écria-t-elle ; mais vous me haïrez ».
Il l'affura que non , qu*au contraire il l'aimeroit davantage ; ÔC afin de la déterminer , il la preffa dans
fes bras. Elle parut alors plus calme , ôc promit de
lui raconter tout ce qu'elle fa voit.
Voici ce qu'elle lui fit comprendre : Un méchant
homme , appelle Gooboa , qui avoit été fouvent au
vaiffèau, où il avoit volé différentes chofes, voyant
que les Etrangers fepréparoient à partir, fe rendit
à l'Hippa ; il invita le Guerriers à defcendre fur la
côte ÔC à tuer les Etrangers. Ils s'y refuferent d'abord , en difant que les Etrangers étoient les plus
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forts , ÔC qu/il fallait craindre les Pow-pow ou les
^rmes à feu. Il les  a.ffura qu'ils ne dévoient point
avoir de frayeur ; qu'il corinpiiloit un endroit où ils
devojent venir cueillir de l'herbe pour leur Goury
{ pour leur bétail ) ; que dans ces occafions ils laif-
fpient leurs Pow-pow au vaiffeauVou qu'ils les dépo-
foienr négligemment à terre. On lui répqnçlit que les
.Etrangers n'étoient pas des ennemis, mais des amis
ÔC qu'il ne convenoiç pas de tuer fes amis. Gooboa.
répliqua que Jes Etrangers étoient leurs ennemis,
ôc de. plus des  hommes médians, il fe plaigniç
d'avoir été  enchaîné ÔC battu par eux : il montra
Jes çontufipns qu'il en avqit reçues : il ajouta qu'il
étoit pifé de faire taire leurs Povv-povv ,   qu'il fuffi-
foit pour cela d'y  jetter de l'eau ,   ôç qu'alors ils
n'étoient pas dangereux ; il promit à  fes compatriotes de les mener fains  ÔC  faufs à l'endroit où,
les étrangers vouîoient fe rendre ,  ÔC de les y bien
cacher ; de guetter lui-même l'ennemi, ôc de donner Je fignal. Cette expédition fut réfolue. Au moment où les Etrangers çpuppient  de l'herbe / fans
aucune inquiétude ,   les guerriers fe précipitèrent
fur eux , les tuèrent avec  leurs Patapatows , ôc ils
partagèrent enfuite la chair des cadavres.
Gpwannahe ajouta que des femmes prirent part
à ç^tte boucherie , qu'elles allumèrent les feux , tanT
dis que les hommes découpaient les morts; que tout
ne fut pas mangç d'abord , qu'on ne confo'mmq
dans ce premier feftin que les foies & les cœurs ;
que les tête,s étant réputées le meilleur morceau ,
les guerriers fe les réferverent , ÔC que les fpedfa-
teurs de cette fè\e eurent une portion, de ce qui
r.eftojt.
Le Matelot lui  fit des queftions à diverfes re-
prifes fur çeuç rrçatierç., ôc Gpwannahe fit çoQfta.m^ 1777:
de   Cook. 105
ment la même réponfe : il ne crut pas devoir pouffer fes queftions plus loin; il fentit qu'elle avoit pris
part au maffacre , ainfi que fa famille. Mais il mit Février,
beaucoup d'intérêt à favoir fi les fauvages médi-
toient un pareil complot contre ceux de nos gens
que nous pourrions envoyer dans l'intérieur du pays;
elle affura que non ; que fes compatriotes avoient
craint d'abord que nous ne vinifions venger la mort
de nos amis ( 1 ) ; que d'après cette idée , on lui
avoit défendu de rien avouer ; qu'on lui avôit recommandé de plus, d'affe&er de l'ignorance, fi on
l'interrogeoit ; elle dit qu'à l'époque de cette boucherie, elle n'avoit pas dix ans ; mais qu'elle fe rap-
pelloit bien les fuites de ce triomphe ; qu'on fe glo-
rifioit de la victoire , ÔC qu'elle fut cpnfacrée dans
plufieurs-chanfons.
En converfant avec cette Zélandoife , qui fem-
bloit appartenir à une famille diftinguée], le Matelot
apprit fur la police domeftique , le caractère Ôc les
ufages des Naturels, plufieurs chofes que les premiers navigateurs n'ont pas remarquées. Elle l'affura
que les habitans de T'Avi-poënammoo y ou de l'île
méridionale , font farouches ôc fangukiaires, qu'ils
ont une averfion très-grande pour les infulaires d'Ea-
hei-no-mauwe , qu'ils les tuent s'ils les furprennent
dans leur pays ; que les Zélandois d'Ea-hei-no-
viauw font doux ÔC paifibles , qu'ils vivent en
bonne intelligence , mais qu'ils ne permettent jamais à la peuplade de TAvi-poënammoa$e s'établir
parmi eux ; que les habitans des bords nord ôc fud
du canal ,  font toujours  en guerre ,  ôc qu'ils fe
tut
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( 1 ) Tous ces détails ont rapport au détachement du Capitaine Furneaux , qui fut maffacre dans le fécond Voyage de
Cook.
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106       Troisième   Voyage
5 mangent les uns les autres > que les habitans de ïar
1777- même île fe battent quelquefois , mais qu'ils ne fe
février, mangent pas ( i ). j      §
Quant à la police domeftique des Zélandois >
Gowannahe dit qu'au moment où les garçons peuvent marcher , le père feul en prend foin , ÔC que
l'éducation des filles eft entièrement confiée à la
mere ; que celle-ci eft réputée criminelle fi elle corrige fon fils , lorfqu'une fois il a paffé fous la protection de fon père : qu'elle fe fâche à fon tour
fi le père fe mêle de la conduite des filles : elle
ajouta que dès leur bas âge les garçons font inf*
truits dans l'art de la guerre ; qu'on apprend aux
enfans des deux fexes , à pêcher , à faire des fit
lets , des hameçons ÔC des lignes ; qu'ils tirent
leurs pirogues d'un canton éloigné , ÔC qu'ils les
obtiennent en échange de leurs étoffes : que les
femmes fur-tout travaillent à la fabrique des étof-»
fes ; que les armes ÔC les outils fe tranfmettent de
père en fils ; que les armes prifes dans les batailles
fe donnent aux jeunes gens ; qu'il n'y a point de
Roi parmi eux, mais qu'ils ont des Prêtres qui
converfent avec les morts ; qu'on a beaucoup de
refpeét. pour ces Prêtres , ÔC qu'on les confulte
avant d'entreprendre une guerre ; qu'ils vont parler
aux étrangers qui viennent fur la côté , emploient
d'abord un langage de paix , ÔC qu'ils donnent le
lignai du combat , s'ils s'apperçoivent des intentions d'hoftilité ; que leur perfonne eft facrée ; qu'on
ne les tue jamais dans les guerres ; que fi l'ennemi
triomphe , il épargne leur vie ; que fur le champ
( i ) Le RédaSeur du Journal obfervé ( en parenthefe )
que ce fait peut conduire à la caufe de l'aiuropophagie âeg
Zélandois*
mW-, DE     COO  K. 10^
lîe bataille les guerriers des deux îles ne font point ==è
de quartier aux hommes de baffe extraction ; que I777^
s'ils emmènent des prifonniers, ces prifonniers font
es chefs ; qu après les avoir gardes un certain
temps on les tue ÔC on les mange ; que s'ils furt
prennent un homme caché feul dans les bois , ou
s'ils lui fuppofent une maûvaife intention , ils l'appliquent à des tourmens cruels jufqu'à ce qu'il
me$re ; qu'autrement, ils ne donnent jamais la queftion : que l'été ils fe nourriffent de poiffon , ÔC
qu'ils en trouvent une quantité dans le canal ; que
l'hiver, ils fe ressent au Nord -, ôc qu'ils vivent
des fruits de la terre ; que durant cette faifon , ils
font obligés de fe mettre aux gages des cultivateurs de l'intérieur de l'île , ou des conftruâeurs de
pirogues. M
Plufieurs circonftances portent à croire que les
faits racontés par Gowannahe font exacers : nous ob-
fervâmes nous-mêmes que les groffes pirogues venant du Nord , ôc dont plufieurs avoient quatre-
vingt-dix ou cent perfonnes à bord , ne nous ap-
portoient jamais de poiffon ; elles étoient chargées
de différentes étoffes , d'inftrumens de bois, ou de
pierre verte , ÔC de Ratières crues deftinées à leuïî
manufactures. Les hommes qui les montoient par
roiffoient être d'un rang fupérieur aux équipages
ties embarcations qui fe tenoient habituellement dans
le canal, ÔC ils obfervoient une meilleure difciplinei
Les bateaux des pêcheurs fembloient appartenir aux
pêcheurs eux-mêmes, ÔC on n'y voyoit aucune trace
de fubordination.
Le 23 au matin , le vieil Indien > qui avoit harangué les Capitaines, à notre approche de la côte , vint à bord de la Découverte ; il offrit à M.
Ç$a|ke une armure eomplette ôc du poiffon qui
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10&       Troisième   Voyage
-étoit très-beau ; M. Clarke le reçut d'une manière
amicale : il lui donna un Pata-patow de cuivre, qui
eft exactement de la forme des leurs ,  ôc qui a une
ner'infcription^ où  l'on trouve le nom ôc les armes
de Georges III , ie nom de nos deux vaiffeaux ôC
la date de notre  départ d'Angleterre ; il y ajouta
une hache , des clous ôc des ouvrages de verre. Le
Zélandois fut enchanté de ces préfens.
râXe même jour , ceux qui faifoient du bois , pel*
dirent une hache g elle fut volée par un des naturels , qui l'emporta fans être découvert. Les Zélandois nous amenèrent le foir un homme garrotté,
f|, ils nous dirent qu'ils vouloient le vendre. Nous
rejettâmes ieur proposition , ôc ils  le remenerent.
Le foir nous entendîmes des hurlemens affreux qui
excitèrent notre  curiofité.  Nous voulûmes en rechercher l^ caufe ;-les Capitaines fuivis d'un détachement de foldats bien armés , ÔC accompagnés de
piufieuTs de nos Meilleurs > s'embarquèrent fur le
canot, ôC allereni-jau côté occidental de la baie,
où l'on voyoit des feux allumés. Ils croyoîènt que
les Zélandois alloient mettre le captif à mort, ÔC ils
efpéroient arriver à temps pour empêcher ce meur-»
tre. Mais ieur efpoir fut trompé ; les Sauvages dif-.
parurent fans laiffer aucune trace d'affaffinat.
On abattit les tentes à quatr%fheures du malin ,
ôc nous reçûmes ordre de nous préparer à remettre
à la voile.     ^
Le 24 , les Zélandois arrivèrent en foule aux
vaiffeaux , ils apportoient une quantité confiderable
de poiffons ÔC beaucoup d'autres chofes qu'ils comp?
toient vendre aux Matelots.
Quoique les Naturels ne nous euffent pas donné
de fujets de plainte, nous crûmes devoir tenir fecret
cotre départ, jufqu'à ce que tout fût embarqué ft
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l que nous ïu fiions prêts à faire voile. M. Cook
jugea cette précaution d'autant plus néceffaire , ,777.
qu'on venoit de l'avertir de prendre garde aux Sau- ,
vages. En fuppofant ces inquiétudes mal fondées |
cette réferve nous fut utile ; elle mit en fureté les
fourrageurs ; ôc cet ordre brufque d'appareiller empêcha les Matelots de courir après les femmes, ce
qu'ils n'auroient pas manqué de faire^rs'ils avoient
imaginé que nous quitterions fitôt la Nouvelle Zè-
lande. Je donne ieîîe nom de Fourrageurs aux dé*
tachemens qu'on envoyoit dans les anfes à fix oa
fept lieues du vaiffèau , afin d'y cueillir de l'herbe
pour nos bœufs ôc nos moutons , ÔC des végétaux
pour la foupe des équipages. Je comprends auffi fbm
ce nom ceux qui coupoient des branches de pin
dont nous voulions extraire de la bierre. Nous embarquâmes une quantité immenfe de foin ÔC de vj*-
gétaux , ÔC affez de branches de pin pour avoir de
la bierre pendant trente jours ; ce qui épargna le
grog. Quoique M. Cook eût une haute opinion dé
l'honnêteté des Zélandois , les hommes qu'on char-
geoit de ces fervices étoient très-bien armés, ôc protégés par des foldats de Marine.
Le 25 , avant de mettre à la voile, on appella fer
le pont les équipages des deux vaiffeaux , fuivant 11
la coutume: il manquoit un homme, mais on trouva
qu'il étoit dans fon lit : c'étoit le Matelot amoureux dont je parlois tout-à-l'heure. Il faifoit fem-
blant d'être malade , afin de s'échapper plus aifé-
ment. Dès qu'il eut reçu la vifite du Chirurgien ,
ôc qu'on eut démarré, il prit un vêtement du pays ,
ôc comme il étoit tatoué fur tout le corps , il n*é-
toit pas aifé de le reconnoitre. Sa maîtreffe qui éto&
dans le fecret , avoir raffemblé fes amis ; elle avok
eu foin de les envoyer à bordJ^ afin d'augmenter la
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1777.
Février,
116 Troisième Voyage
fouie qui eft toujours nombreufe lorfque les vaiffeaux appareillent. Il faifit l'occâfion de fe mêler
parmi les Zélandois. Le moment de renvoyer les
Naturels étant venu * il s'embarqua fur une de leurs
pirogues * ôc il arriva bientôt fur la côte. Il eft plus
aifé de concevoir que d'exprimer la joie de la tendre
Gowannahe $ quand elle nous vit partir fans fort
amant. Son bonheur fut bien court.
Il étoit environ fept heures lorfquè les vaiffeaux
débouquerent la baie. Quatre heures après nous jet-
tânies l'ancre à l'embouchure du Détroit de Coohi
M. Clarke ÔC M. Burney fon premier Lieutenant j
allèrent dîner à bord de la Refolution. Les amis des
deux Zélandois qu'avôit achetés Omaï, vinrent faire
leurs derniers adieux 5 ils témoignèrent leur regret
d'une manière touchante: Omaï leur fit des préfens,
ÔC eut beaucoup de peine à les renvoyer. Les deifif
efclaves paroiffoient affez gais.
L'après-midi, un des camarades de chambrée du
Ihatelot fugitif fe rendit à fon pofte afin de le foir
gner. Il fut furprîs de ne pas l'y trouver ; ii crut qu'il
fe promenoit dans les entreponts; mais l'ayant cherché en vain , il vint nous avertir. Nous découvrîmes
qu'il s'étoit enfui avec armes ÔC bagage , car fa caiffe
étoit Vuide. Nous dépêchâmes fur le champ un exprès à bord de la Refolution pour favoir ce que
nous devions faire. Lorfque le\meffager arriva , les
Capitaines Ôc les Officiers étoient à table , ÔC dans
ces momens de gaieté que donne la fin d'un repas,
cet événement fut d'abord un fujet de plaifanterie ;
on finit par examiner s'il faiîoit abandonner le déserteur , 6u envoyer à fa pôurfuite. Quelques perfonnes difoient qu'il étoit peut être tombé à la mer |
comme le Caporal dont j'ai parlé plus haut ;
mais on leur répondit que fes effets n'étoient pa* t> Ê      C  O  O K. îlî
dans fori pofte'. La plupart des Officiers confeilloient ==ss
de l'abandonner ; M. Cook voyant que ce parti en- El
courageroit d'autres amoureux à fe fauver quand , ....
nous tenons arrives a laiti ÔC aux îles du même parage , vouloit qu'on envoyât un détachement armé ,
ÔC qu'on employât tous les moyens , même celui
de la force. M. Clarke, qui aimoit le déferteur, ÔC
qui fut de cet avis, nous ordonna d'équiper le canot$
ÔC de partir avec les foldats de Marine. Malgré toute
notre diligence , le canot ne put aborder à la côte
avant minuit. Le camarade du fuyard étoit de l'expédition , ÔC il ne découvrit qu'à deux heures du
matin l'endroit où ces deux amans avoient coutume
de fe voir. On trouva le Matelot dans le lit de fa
maîtreffe : il étoit profondément endormi ; il fongeoit
fans doute à l'Empire qu'il alloit fonder , au bonheur de partager le trône avec fa chère Gowannahe,
ôc d'être le père d'un grand nombre de Princes, qui
gouverneroient le Royaume d'Ea-hei-no-mauwe ÔC de
Tavi-poenammoo. On l'éveilla pour le faire prifon-
nier : il favoit bien qu'on le puniroit ; mais il crai-
gnoit moins le châtiment que le malheur de perdre |§p
Gowannahe. La féparation fut touchante , ÔC l'on
n'auroit pas cru qu'un matelot Anglois ÔC une Zé-
landoife puffent y mettre autant de délicateffe ÔC de
fenfibilité. Cette fcene ne dura pas long-temps : la
pauvre fille pouffoitdes cris lamentables ; elle verfoit
un torrent de pleurs. Les foldats ne fe trouvant pas
en fureté dans un pays où les alarmes données la
nuit , raffembîent une multitude de Sauvages, ôc
font le fignal du maffacre , ils entraînèrent le déferteur , Gowennahe le fuivit ; ÔC lorfqu'il fut queftion de s'embarquer , il fallut employer la force
pour l'arracher des bras de fon amant. On ne rencontre peut être que dans les romans une paffion
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I7_7.  aventure fe foit paffée à la Nouvelle-Zélande.
„,  .        Le Matelot fut à peine à bord du canot, qu'il fe
Février*
' fouvint d'avoir làiffé fon bagage à terre. On le renvoya avec les foldats de Marine , au magafin où il
avoit. dépofé fes richeffes , ÔC les inftrumens qui dévoient lui fervir à fonder fon empire. Ces provifions
n'étoient pas en petite quantité. Outre différentes ef-
peces d'outils, il avoit une bouffole de poche,doni
il comptoit faire un jour beaucoup d'ufage. On y
\ trouva un fufil qui avoit été enlevé fecrétement par
Gowennahe $ lorfque ces deux infortunés Amans
formèrent le projet de régner. Il n'eft pas néceffaire
de décrire ici les autres articles ; il fuffit d'obferver
qu'il y en eut affez pour charger les foldats de Marine ôc le déferteur lui-même.
Le détachement ne revint aux vaiffeaux que lé
lendemain à midi : une fi longue abfence commen-
çoit à inquiéter les Capitaines. On avoit décidé que
le Matelot feroit jugé comme déferteur ; ÔC IVL
Clarke , au lieu de ie recevoir fur la Découverte *
l'envoya à bord de la Refolution. Il y fubit un long
interrogatoire : il avoua tous fes projets de grandeur , ÔC les peines qu'il s'étoit données pour les
faire réufîir.
Il dit qu'ayant accompagné M. Clarke dans une
excurfion autour de la baie, il fut enchanté de la
beauté du pays ÔC de la fertilité du fol ; ôc qu'alors
il penfa à déferter ; que voyant enfuite l'état florîf-
fant des jardins plantés en 1775 à l'Ile longue y à
Motuara , ÔC à d'autres endroits , cette envie devint
plus forte ; qu'il conçut le projet de raffembler les
moutons ôC les chèvres, les cochons ÔC--ies volaille!
que M. Cook avoit laiffés autrefois fur cette terre ;
qu'enfin il fit ce raifonnennent ; " Si je puis trouver
uns
liîiïiip Fëvïiëd
D  É"    C  Ô b £. 113
JÇ une fille de mon goût j'aurai le bonheur d'in-
,., troduire les arts ôc la culture de l'Europe dans I777
à cette contrée , ôc d'établir Un gouvernement civil
,y parmi les Zélandois. ,, Il ajouta que cette idée
s'étoit emparée de fon efprit ; qu'elle le pourfui-
voit à chaque inftant ; que Gowennahe l'apperçut
la premiere fois qu'il defcendit fur la côte ; qu'elle
le fuivit aux tentes ; qu'eiie lui déclara fon amour
la premiere y ÔC que cet aveu acheva de lui tourner la tête ; que follicité vivement par la jeune fille ;
il ne put s'empêcher de la voir beaucoup ; qu'enivré
d'amour lui-même , il ne balança plus ; ôc que malgré' tout ce qu'il avoit à craindre * ii prit la fermé
refolution de he pqint abandonner fa maîrreffe ; qu'il
avoit examiné les fuites de fe défertiôn ; ÔC que fans
être arrêté par le châtiment, il avoit concerté avec
Gowennahe les moyens de s'enfuir.
Dès. que M. Gôok eut entendu ces détails} il fe
mit à rire dé l'extravagance romanefque du matelot ;
ôc au lieu de le faire juger comriie déferteur , il lé
renvoya fur notre bord , en laiffant à M. Clarke là
liberté de le punir. Notre Capitaine le condamna à
recevoir douze coups de fouet. C'eft par-là que fe
terminèrent les grands projets de notre enthoufiafte;
Il n'eft pas aifé de concevoir l'affliction de la
malheureufe Gowennahe : elle déploroit fort infortune de la manière la plus atténdriffante. Egarée
par fon défefpoir elle fe fit des bleffures profondes
au vifage , aux bras ôc fur tout le corps ; fi l'ha- *
bitude où font ces Sauvages de fouffrir les rigueurs
de la faifon , n'a pas endurci leurs nerfs , elle dut
épouver de cruelles douleurs. Quant aux tourmens
! de fon ame , il eft fur que rien ne peut les   égaler.
Le 26 les deux vaiffeaux remirent à la voile j
ôC le 28. nous étions hors des côtes.
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1777.
Mars.
ît4       Troisième   Voyage
Le premier Mars $ il furvint Une tempête ; mais?
comme le vent étoit bon , nous abattîmes les vergues de perroquet ; nous mîmes les huniers aux bas
ris, ÔC nous continuâmes notre route à l'eft-quart-
nord-efté L'orage fe calma vers les quatre heures
de l'après midi. Nous nous approchâmes affez de la
Refolution pour demander de fes nouvelles. On nous
répondit que tout alloit bien ; que les deux Zélandois achetés par Omaï étoient malades ÔC triftes ; ÔC
qu'ils refufoient de manger. Ils avoient été élevés
fur les bords de l'Océan , ÔC habitués dès leur enfance à pêcher près des côtes , mais lorfqu'ils fe virent en pleine mer , environnés par des vagues fu-
rieufes , ils eurent mal au cœur , ÔC ils fe livrèrent
à l'affliction.
Le 3 , le vent étoit modéré , ôc il continuoit à
fouffler dans une direction favorable. M. Glarke
ÔC M. Burney allèrent à bord de la Refolution dîner
avec le Capitaine Cook. Les Zélandois apprenant
qu'un bâtiment venoit d'arriver , fe cachèrent ÔC
montrèrent une grande frayeur. Il ne fut point aifé
de découvrir le fujet de leur crainte. Il ne paroît
pas qu'ils euffent peur d'être ramenés à terre ; ÔC
perfuadés que M. Clarke retournoit à la Nouvelle-
Zélande , ils demandèrent à partir avec lui. Comme
les Chefs de leur pays délibèrent toujours entre eux
avant de mettre un homme à mort , ils penfoient
plutôt qu'on en vouloit à leur vie. Nous reconnûmes depuis que c'étoit-là le motif de leurs inquiétudes.
JLe j 9 une groffe houle du fud n<Jus annonça une
tempête. Les albatroffes , les frégates , les poiffons
volans , les dauphins ÔC les requins jouoient autour
des vaiffeaux. Nos Meilleurs avoient tué des albatroffes de dix pieds d'envergure. On prit à bord d$
-  ' v-a. fiÊ.   COOU, Tî§
la Découverte un gros requin ; il fut mangé par les
matelots , quoiqu'ils n'euffent pas encore oublié le
goût de l'excellent poiffon de la Nouvelle-Zélande ,
ôc même que leurs provifions ne fuffent pas épuifées.
J'ai dît plus haut que dans notre relâche chacun d'eux
avoit eu foin d'en faler une certaine quantité*
Le 8 , la tempête que nous craignions i arriva.
Elle fut accompagnée d'éclairs , de tonnerre ÔC de
pluie. Les flots de la mer s'élevoient en montagnes ;
ôc le vent devint fi impétueux, que nous fûmes obligés de carguer à la hâte la plupart de nos voiles ,
ôc de ne porter quejies huniers qu'on avoit repliés
de deux ris. Nous continuâmes cependant notre
route , le cap au nord^eft-quart^eft. L'orage dura
toute la nuit ÔC une partie du lendemain.
]1 fe calma ie 9, à quatre heures de l'après-midi t
ÔC nous eûmes beau-temps jufqu'à onze.
Le onze au matin , le vent redevint très-impétueux , ôc avant qu'on pût abattre les voiles de perroquet , il emporta la vergue de grand perroquet.
Il fe calma fur les deux heures de l'après-midi ;
nous eûmes une groffe houle du fud..
Le douze, nous eûmes une brife favorable ; nous
étions encore par le trente-neuvième degré de latitude. Nous faifions fept à huit nœuds à l'heure ,
lorfque tout-à-coup le vent fauta au fud-eft*
Le 15 nous eûmes un ouragan accompagné de
pluie. La mer étoit fi groffe , qu'elle enleva fur les
ponts tout ce qui n'étoit pas bien attaché. Notre
vergue de grand perroquet fut brifée dans le milieu ,
ÔC la voile d'étai de notre petit mât de hune coupée en mille pieces. Le foir nous changeâmes de
route , .ÔC nous mîmes le cap au nord-quart-
nord-eft-demi-eft. Quelques perfonnes défapprou*
voient la route que nous faifions depuis notre dé-
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t. j part de la Nouvelle-Zélande ;  elles  difoient tju'en
^77>   cinglant ainfi au nord, nous trouverions trop-tôt les
Mars.
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'*•••■*•:
vents àlifés , fur-tout fi nous rencontrions un vent
d'eft , avant d'arriver au Tropique. Parmi les marins qui font fur un vaiffèau de Roi, ily âtoujours des
hommes expérimentés, dont l'opinion , mûrie par
de longs voyages , eft d'un grand poids : malheu-
reufement ils ne font jamais confultés , ÔC ils n'o-
fent pas même dire leur avis à l'Officier fupérieun
Comme les fpeâateurs placés autour d'une table de
jeu , ils voient les fautes , ils ne doivent les indiquer qu'au moment où l'on ne peut plus profiter
de leurs remarques ; c'eft ce qui fe paffa fur notre
bord. Des hommes éclairés y prédirent ce qui nous
arriva. Us obferverent entr'eux que nous ne devions
pas mettre encore le cap au nord; qu'au lieu de
prendre la direction d'O-Taïti, dès le cent-quatre-
vingt-dixième degré de longitude. ( O- Taïti gît par
environ 212 degrés de longitude. }il falloit faire 12
degrés plus à l'eft , parce qu'en arrivant au Tropin
que , nous étions fûrs de rencontrer un bon vent ,
qui nous porteroit en peu de temps à cette Métros
pole des Iles de la Société.
Le 18 après avoir continué notre route au nord-
nord-eft , les vingt-quatre dernières heures , nous
nous trouvâmes à 33 degrés 8 minutes de latitude
obfervée, ÔC par 200 degrés de longitude eftt^'c'eft-
à-dire, à plus de 12 degrés à l'oueft d'O-Taïti Nous
vîmes une quantité confiderable d'algues marines. Un
gros arbre flottant près de nous y noqs fir croire que
nous n'étions pas éloignés de terre ; mais nous n'en
découvrîmes aucune. Cet arbre paroiffoit avoir 30
pieds de long ÔCun diamètre proportionné;-nous jugeâmes à la fraîcheur qu'il n'étoit pas depuis longtemps dans l'eau. Nous eûmes un ciel clair jufqu'au 22.
Iâtm% DE       Co  OK. 117
Le 22 nous effuyâmes une pluie fi forte , que ;
perfonne de l'équipage ne fe fouvenoit d'en avoir
vu de pareille. Elle tomboit en happes ; ôc comme
le vent augmenta , les matelots qui carguoient les
voiles , couroient le plus grand danger d'être ren-
verfés de deffus les vergues. Elle dura fix heures
fans interruption : elle vint fort à propos pour le
vaiffèau de M. Gook y qui avoit befoin d'eau ôc
qui craignoit de ne pas en trouver avant d'arriver
à Taïti. Les chevaux , les vaches , les chèvres ÔC les
moutons qui étoient fur fon bord , avoient épuifé
fa provifion. Nous approchions du Tropique , ÔC
le vent commençoit à tourner à i'eft : c'eft ce que
redoutoient plufieurs de nos Meilleurs ; voyant que
notre longitude n'augmentoit point dans la proportion où décroiffoit notre latitude, ils craignirent
que nous ne pufiions pas arriver à Taïti fur cette
route.- §||
Le 24, nous n'étions plus qu'à 24 degrés 24 minutes de latitude , ôc nous n'avions avancé que d'un
degré en longitude. Le vent fouffloit de l'eft-quart-
fud-eft , ôC comme nous marchions toujours au
nord-quart-nord-eft ; nous fîmes peu de chemin. Le
temps continuant à être bon , le Capitaine Clarke
ÔC M. Burnev allèrent dîner avec M. Qûèok ; ils
nous dirent à leur retour dans quel embarras fe trou-
voit la Refolution : M. Cook n'avoit plus rien à
donner aux quadrupèdes qui étoient fur fon bord ;
il fut obligé de tuer une grande partie des moutons ,
des cochons, ôc des chèvres ;• les chevaux ÔC les va-*
ches étoient des fquelettes : on les avoit réduits à
quatre livres de foin ÔC fix quartes d'eau par 24
heures: les gens de l'équipage n'avoient que deux
quartes d'eau pour le même efpace de temps. Ils
ajoutèrent que le vent étant contraire , M. Cook ne
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1777.
Mars,
ït8       Troisième   Voyage
penfoit plus à fe rendre directement à Taïti , ôC
que les îles d'Amfierdajn ÔÇ de Rotterdam étoienç
fa feule reffource. "
Le 25 , par 26 degrés de latitude fud, nous ap-
perçumes une groffe. baleine à peu de diftance de
nous; il eft rare d'en voir aufîi près de l'équateur dans
î'hémifphere feptentrional. La bière que nous avoient
procuré les pins de la Nouvelle-Zélande , finit ici.
On y fubftirua le grog. Il ne fe trouvoit aucun malade à bord de la Découverte ; ôC l'on n'y diminuoit
pas les rations. Nous n'avions d'autres quadrupèdes
que ceux qu'on deftinoit à notre nourriture, ÔC c'eft
pour cela que notre eau n'étoit pas épujfée.
Le 26, nous rencontrâmes les oifeaux du Tropique ; ils environnoient le vaiffèau , ÔC une frégate
vint fe percher fur ntôtre grand mât.
Le 27 , le vent qui depuis deux ou trois jours,
étoit orageux y ôc accompagné d'éclairs ôc de tpn*
nerre , devint^une tempête. Nous carguâmes toutes
les voiles , ÔC nous ne portâmes qu$ les huniers ,
tous les ris pris. Nous voyions une quantité confît
dérable d'algues marines ; les oifeaux de terre com-
mençoient à fe montrer, ÔC nous en cpnciûmes qua
nous trouverions bientôt une île.
Le 28 , la tempête duroit encore , ôc nous changeâmes un peu notre route ; le vent depuis 24 heures fouffloit principalement du fud-eft. Nous paffâ-
mes le Tropique du Capricorne : l'orage fe calma,
ÔC il furvint une jolie brife , qui nous amena une
quantité prodigieufe de poiffons volans y de bonites ,
de dauphins ÔC de requins. Elle nous amena auff]
des volées nombreufes d'oifeaux du Tropique, qui
abondent près des îles fituées dans les latitudes ba£
fes, mais qu'il eft rare de voir en foule guifi loip dç
réçjuateu
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Up D  E     C O  O K.      M' l ÏI9
Le £9 , le ciel étant clair , ôC le vent modéré ,
on cria terre du haut des mâts : elle fe montroit
dans le nord-eft, à la diftance de 7 à 8 lieues. Nous
en avertîmes la Refolution par un fignal, ÔC M. Cook
nous répondit. A midi le temps changea , ÔC nous
eûmes des grains qui venoient de terre. A quatre heures de l'après-midi, nous virâmes vent devant, afin
de nous approcher de l'île, Jufqu'à la fin du jour
nous n'y découvrîmes aucune trace d'habitans ; mais
la nuit nous y apperçûmes plufieurs feux.
Le 30, des pirogues s'avancèrent du côté des
vaiffeaux : une foule d'hommes étoit raffemblée fur
la grève ; ils paroiffoient armés, ÔC nous crûmes
qu'ils vouloient empêcher notre -débarquement. A
dix heures nos chaloupes allèrent reconnoitre la
côte , ÔC chercher un mouillage ; mais^elles revinrent
fans av^ir rempli leur objet, ce qui nous fit beaucoup de peine.
Deux pirogues des naturels s'approchèrent de
nous ; elles portaient chacune trois perfonnes ; on ne
put les déterminer à venir à bord. M. Clarke , afin
d'exciter leur curiofité , leur montra plufieurs articles de nos fabriques Européennes ; mais les Indiens ne parurent mettre de prix qu'aux étoffes de
la Nouvelle-Zélande. On leur en jetta une piece,
ÔC ils fautèrent dans la mer pour l'attraper. Dès
qu'elle fut entre leurs mains , ils s'enfuirent à la
jîâte fans rien offrir en retour.
Les chaloupes que nous avions envoyées à la
côte furent environnées d'une multitude d'Infulai-
res , dont les uns étoient venus fur leurs pirogues ,
ÔC, les autres à la nage. Ils effayerent d'aborder les
chaloupes de force , ÔC plufieurs s'y attachèrent
avec leurs dents : nos gens qui craignoient d'être
coulés bas, ou maffac*é$ * aimèrent mieux s'en re-
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venire - que hafarder leurs jours. On leur avoit recommandé de ne-tuer les naturels qu'à la dernière
extrémité. J'obferverai ici que durant le voyagej, M.
Cook n}n pas ceffé de répéter cet ordre. Cette précaution étoit d'autant plus néceffaire , que les matelots ôc les foldats de marine font peu de cas de la
svie d'un fauvage.
Quoique les pluies euffeiit procuré un peu d'eau
à lg Refolution, elle étoit néanmoins dans' la dé-
trèfle fur cet article. M. Cook fe vit obligé de
flionter le canot, ôc d'aller lui-mêm^demander
une entrevue aux Infulaires, ôc reconnoitre la côéSl!
Il trouva le reffac fi fort , qu'il parut abfolument
impoffible de débarquer les futailles. Tandis qu'il
étoit près du rivage , il eut des conférences avec
les naturels , ôc ii leur fit quelques préfens ; parmi
les bagatelles qu'il reçut des Infulaires , il ne s'y
trouva rien qui pût rafraîchir les équipages.
Cette île dont la longueur du fud-fud-oueft au
nord-nord-eft femble être d'environ huit lieues , ôc
la largeur à-peu-près de quatre , offre un alpecf;
très-agréable ; on fit entendre à M. Cook qu'on y
trouve de l'eau , des volailles , du poiffon ÔC des
fruits excellens. Il eft aifé de concevoir combien
nous fûmes affligés de ne pouvoir y defcendre.
Ceux qui accompagnèrent M. Cook firent quelques
obfervations _,, principalement fur l'ajuftement des
hommes Ôc des femmes. Les femmes poïtoientune-
efpece de faadale "d'écorce , ÔC fur leur tête des
chapeaux tres-ornés, ôc. environnés tou|j£autour de
plumes de différentes couleurs. Cette peuplade êfc
d'une ffature au-deffus de la moyenne, bien faite,
tatouée , ÔC prefque nue cornue celles des Iles des
Amis. Les Infulaires n'avoient pour vêtemens qu'un
pagne, qui couvroit leurs reins \ ôc qui tçmboit ju£
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mi-cuiffe. Les deux fexes étoient armés de
prqses de treize à quatorze pieds de long : les
hommes avoient en outre des maffues d'un bois
dur ÔC pefant ôc de trois pieds de longueur. Cinq
ou fix cents naturels armés de cettê^maniere étoient
rangés fur la grève ; ils examinoient nos vaiffeaux
avec beaucoup dé curiofité ; il eft probable qu'As
n'avoient jamais ^fl-Qi^bôfiln en t Européen. Cette
terre fait partie d'un grouppe que M. Cookapperçut
à la diftance de 7 à 8 lieues, dans fon premier-voyage;
ôc qu'il appella îles d'Harvey _, du nom de M. Harvey,
Lieutenant de l'Endeavoûr, qui les découvrit. Ce
petit archipel gît par 19 degrés 18 minutes de latitude Sud , ôc 158 degrés 54 minutes de longitude
oueft , à compter du méridien de Greenwich.
Le 31 , fur les 10 heures du matin , $§* cria du
halit de? mâts~Terre en avant, à^SSJêW^ lieues.
Douze apirogues s'approchèrent des ^iffeaux ; les
Iné^ens4agitoient des ramfaux verds# que nous
prîmes pour des fymboles de paix ; noils'y*Répondîmes. Un des Iniïïïai^ës , qui parut être un ChëÇJ
ôc qui àvoit'tme branche d'arbre à la main , vint à
bord de la Découverte, ; ÔC nous en vîmes un autre
qui montoit fur la Refolution. Après lespcéréimonies
ordinaires , M. Clarke lui donna quelques'^baga-
telles^ÔC tâcha de lui ex^iquer nos befoins. Omaï,
envoyé par- le Capitaine Cook , âîfivà ^ur ces en-
trefaites&Le ChefUui adreffa une longuê^harangue ;
Omaï effaya de la traduire; mais fa verffon fut
inkîteiligibîe. Le Chef préfenta enfuite fon rameau
verd à notre Capitaine ; il nous *prfa de defcendre
à terre , ÔC il p|omit de nous proclêrer tôfh- les ra-
fraîcMiremens qu'on trouve dans Yile. On accepta
)fon invitation , ÔC M. Clarke , Omaï , ÔC une
Carde allèrent fur la côte. ÎSÉW
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122       Troisième   Voyage
Les Naturels fâchant que la paix étoit établie l
une multitude de pirogues , chargées de noix de
cocos , d'ignames , de fruits à pain ÔC de bananes ,
arrivèrent au vaiffèau : nous achetâmes ces provifions avec des morceaux de verre caffé , des grains
de verre , ou des bagatelles pareilles. Les Infulaires
parurent dans l'admiration de tout ce qu'ils voyoient :
ils fe plaifoient fur-tout à examiner tes Charpentiers
qui étoient à l'ouvrage. Nos outils leur infpiroient
ie même defîr qu'aux habitans des autres îles ; ÔC
quoiqu'on les furveillât de fort près, ils eurent également l'adreffe d'en voler plufieurs.
Sur les deux heures de l'après-midi x M. Clarke
revint dîner avec le chef ; il rapporta un petit cochon ôc des fruits du pays t qui furent cjiftribués à
l'Equipage,
On trouve en abondanceTur cette île toutes les.
efpeces de fruits du Tropique ; la côte eft très-*
poiffonneufe, ôc on y prend les poiffons les plus
délicats. Chaque canton offre du cochléaïÉaôC du
céleri ; ÔC nous en cueillîmes une quantité prodk
gieufe. Les habttans font d'une générofité ôc d'une
politeffe extrême à l'égard des Etrangers .^ ils pa-
rqiffoient. jàeureux lorfqu'ils pou voient contenter
nos defirs. Ils effayerent même de nous amufer ;
ÔC , pour nous montrer leur dextérité dans le maniement des armes , ils nous donnèrent le fpe&acie
de plufieurs combats fimtilés. Durant ces combats ,
.un de nos Meffieurs tira un coup de canon : les
pauvres guerriers furent effrayas ôc s'en allèrent.
L'étourdi qui avoit fait cette gentilleffe fut réprimandé févérement , ÔC il le méritoit.
Des détachemens des deux vaiffeaux envoyés à
terre pour y chercher une aiguade y revinrent fans
avoir pu en trouver, ÔC après dîner nous reçûmes D   E   «   G   O   O  K 12$
ordre  de faire  voile. Sur les  quatre heures nous =
nous éloignâmes de l'île, ôc nous mîmes le cap au
nord-quart-nord-oueftaveç une jolie brife.
Le premier Avril nous étions par 20 degrés 22
minutes de latitude, Ôc 202 degrés 26 minutes de
longitude à l'eft de Greenwich : nous continuâmes
notre route au fud-oueft.
Le 3 au matin on cria terre du haut des mâts ;
la Refolution de fon côté nous l'annonça par un
ifgnal. A trois heures de l'après-midi nous rencontrâmes une petite îfe. Il n'étoit pas plus aifé d'y
faire de l'eau que fur les autres de ce grouppe. Une
çirconftance que je vais rapporter^ nous détermina
à louvoyer pendant la nuit.
SUn des Chefs , qui vint à bord le foir nous fît
entendre que trois des compatriotes d'Omaï étoient
dans cette île , ÔC il offrit de fenfir- de guide , fi
Omaï vouloit les voir. Omaï fut fi curieux de fa-
voir comment ils étoient venus fur cette terre ,
qu'il partit. Il trouva en effet trois habitans d'17/zV-
tea : il leur demanda le détail de leurs aventures,
ÔC ils lui demandèrent le détail des fiennes. Omaï
les amenda à bord , ÔC leur raconta fes voyages.
Ses compatriotes lui racontèrent également ce qui
leur étoit arrivé. Ils avoient effuyé de grands malheurs ; ÔC voici le récit qu'ils en firent.
Douze années auparavant ils étoient partis d'17-
lietea avec leurs familles ÔC leurs amis pour aller
s'établir à Taïti : une rempête affreufe les affailiit
«n route , ÔC les jetta fort loin en mer. Les vagues
s'élevant .à une hauteur prodigièufe entraînèrent
dans les flots les femmes Ôc les enfans.* Trois jouW
apr^s , la tempête fe calma ; ceux qui avoient
échappé au naufrage fe virent alors dans un Océan
inconnu j   n'ayant plusUde provifions que pour
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Avril.
124       Troisième   Voyage        0m
vingt-quatre heures. Comme ils manquoient de pilote , ils fe laifferent  aller au gré du vent ; il en
mourut plufieurs de [famine : ceux qui furvécurent
mangèrent des algues ,  ôc burent de l'eau de pluie
pendant deux jours ; mais n'appercevant point de.
terre , le défefpoir s'empara d'eux , ÔC  plufieurs
qui ne purent pas réfifter aux tourmens de la faim,
fe jetterent à la mer ÔC fe noyèrent.  Il n'eft pas
gifé de décrire les cr^s de ces malheureux , ôc les
douleurs  qu'ils éprouvèrent. Ils ne fe fouvenoient
pas du temps qu'ils avoient paffé dans cet état déplorable , car ils avoient perdu connoiffance. Les
habitans de l'île où nous  relâchions  avoient enfin
apperçu leur pirogue , ôc ils étoient venus à leur
feçours. De cinquante qu'ils étoient lorfqu'ils s'embarquèrent, il n'e» reftoit plus que trofèiCes troW
infortunés  reffembloient à des fquelettes ,  ÔC  ils
étoient prêts à rendre le dernier foupir. On eut foin'
d'eux y ÔC ils'reprirent leurs fens peu à peu.^lls n%'
furent pas d'abord où ils étoient, ÔC^fls ne fe fouvenoient plus de leur naufrage.>^orfqu'on leur dit
qu'on les avoit trouvés enffcner ,Mls fe rappelle^
rent les détails qu'on vient de lire ;  ils ajoutèrent
que depuis cette époque , ils  n'avoiént pas   quitté
leurs   libérateurs ,  qu'ils ne . fearrouvoienttjlpoint
mal ,  qu'au contraire ils  étoient heureux- dans le
pays où YJ^toa ou le bon Efprit les^ avoit relégués.
f^Omaï-,- qui parut les écouter avec beaucoup d'intérêt , leur dit que nos vaiffeaux pouvoient les  remener  dans  leur patrie ;  qui! demanderoit cette
grace aux Capitaines , ÔC qu'il étoit sûr de l'obtenir. Ils remercièrent Omaï ,   ÔC quoiqu'ils n'efpé-
raffent pas rencontrer jamais une pareille occafion, ils
fe décidèrent à finir leurs jours avec la Peuplade qui
les avoit fauves. Ils répondirent que {curs parens ôC
;•,»!; de   Cook.'" 125
leurs amis ayant péri dans le naufrage ,  le féjoùr
d'Ulietea ranimeroit leur chagrin ,  ôc qu'au lieu d'y
trouver du plaifir , ils y trouveroient de la douleur.
M. Cook ayant appris  qu'Omaï étoit bien aife
de caufer avec fes Compatriotes, ÔC que ie récit de
leurs aventures l'iméreffoit, nous ordonna de mettre en panne , afin de lui^laiffer plus de temps. Sur
ces entrefaites , je defcendis à terre 9 ainfi que M.
Burney _,  M. Law le Chirurgien,  ÔC plufieurs de
nos Melîîeurs. Comme nous n'avions d'autre objet
que de nous récréer ÔC d'examiner le pays , nous
ne prîmes que nos épées. Après avoir fait quelques
milles j nous fûmes  entourés d'un grand nombre
d'Infulaires armés , qui, fans cérémonie.,  vinrent
nous toucher fur toutes les parties du corps , d'une
manière un peu brutale. Nous fuppofâmes d'abord
que c'étoit par curiofité , mais  nous vîmes bientôt
que , comme les voleurs de grand-chemin   en  Ai&
gleterre ,  ils   vouloient* nous dépouiller fans nous
faire de violence ; ils volèrent tout ce que   nous
avions , excepté nos habits : ils fe difperferent en-
fuite , ÔC nous laifferent continuer notre   prorne-
nade. M. Burney perdit le livre dans lequel il écri-
voit fes notes * ÔC cette perte étant plus affligeante
pour lui que tout ce qu'on nous avoit enlevé d'ailleurs , il réfolut de s'adreffer au Chef dont  nous
avions reçu des témoignages d'amitié. Il n'étoit pas
facile de le trouver. Les Naturels que nous priâmes de nous indiquer la réfidence du Chef, eurent
l'air de ne pas nous entendre : il eft probable qu'en
effet"ils ne nous comprenoient  pas ; car nous ne
parlâmes qu'à  des femmes ôc à des eftfans. Nous
crûmes devoir retourner au vaiffèau, ÔC employer
Faffiftance   d'Omaï  ÔC de fes trois compatriotes»
Ils s'y prêtèrent de bonne grace. Leurs  démarches
1777.
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fe&;   - eurent du fuccès ;  on nous rendit tout, fans éÛ
,777.  excepter un tirebouchon de fer, auquel les voleurs
avoient paru mettre un grand prix.
Le 4 au matin nous fîmes voile $ ÔC le 6 nous
étions à la vue d'une autre île. ÉÉj
Le 7 nous revirâmes afin de porter fur la côte :
nous avions du tonnerre ôc des éclairs depuis vingt-
quatre heures prefque fans interruption , ÔC nous
prîmes des précautions afin de garantir la foute aux
poudres. Comme il pleuvoit beaucoup , les Equipages recueillirent de l'eau : quoiqu'elle eût un
mauvais goût , elle arrivoit à "propos. Jufqu'ici
ceux de nos gens qui avoient pu s'en procurer un
gallon par jour , s'étoient crus bien récdmpenfés de
leur peine. La faifon pluvieufe commença enfin ;
nous remplîmes toutes nos futailles en peu de jours}
ÔC chacun de nous eut de l'eau à difcrétion. J'ai
déjà dit que la Refolution en avoit ritanqué > ÔC
qu'elle s'étoit trouvée dans un grand embarras.
M. Cook prit le parti de fe rendre à l'île de
Rotterdam , autrement appellee Anamocoa , ÔC il
fixa le rendez-vous à cette terre en cas de fépara-
tion. Le vent étoit toujours variable ; ÔC quoiqu'il
tombât prefque chaque jour beaucoup de pluie , la
Refolution crut devoir fe fervir de la machine à dif-
tiller. L'eau douce qu'elle procura , décoloroit la
viande qu'on y faifoit cuire , ÔC donnoit à tous les
corps une noirceur défagréable à la vue ; mais on
la préféroit à l'eau de pluie- qui avoit un mauvais
goût, comme je l'ai remarqué pjus haut.
Le 18 , à la pointe du jour , nous découvrîmes
une terre dans le fud-oueft-quart-oueft , à la diftance de fix  ou fept lieues. Le vent étoit impétueux ; nous marchions  avec les huniers  deux ris
Upris., ÔC on jugea qu'il feroit dangereux d'en ap- de    Cook. 127
^rocher. Le foir nous mîmes à la cape , ÔC nous y =
reliâmes toute la nuit.
Le lendemain au matin on dépêcha les chaloupes , qui revinrent à midi. Elles trouvèrent près de
la côte un bon mouillage, par 12 ÔC 15 braffes ,
fond de joli fable. Elles rapportèrent des fruits de
l'Ile ; mais elles ne virent point d'habitans. Dès
que nous eûmes jette l'ancre y des détachemens des
deux vaiffeaux allèrent reconnoître le pays. Le
temps commençoit à changer; la faifon pluvieufe *
qui dure ordinairement de fix à huit femaines dans
ce climat, étoit fur fa fin : cette île eft réellement
déferJg ; mais elle eft remplie des différentes efpe-
ces de fruits qui croiffent entre les Tropiques.
Nous découvrîmes dans nos courfes beaucoup de
cochléaria ÔC de plantes bonnes à manger. Les matelots en firent des provifions. Après les recherches
les plus multipliées , nous ne rencontrâmes point
d'eau douce.
La plupart de nos lecteurs feront furpris d'apprendre que nous avons vu tant d'îles peuplées , où
ii n'y a que fort peu d'eau douce , ôc quelquefois
point du tout. Peut-être ne nous croiront-ils pas.
Il eft pourtant vrai que fur prefque toutes les îles
baffes , fituées entre les Tropiques , on ne trouve
point d'eau à la furface de la terre ; que de temps
en temps on y rencontre des lagunes ; mais que
l'eau en eft faumâtre ; ÔC que fi l'on creufe des
puits, on n'en découvre pas toujours de la bonne.
Les Infulaires fe nourriffent de fruits du pays ^ ôc
ils n'ont gueres d'autre boiffon que le lait des noix
de coco. Cette privation n'eft pas auifi fenfîble
pour euxqu'on l'imagine. A moins que les Européens
ne leur en aient montré l'exemple , ils ne favent
pas cuire leurs alimens dans  l'eau ;  ils n'ont pas
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12? Troisième Voyage
même de vafes deftinés à cet effet ^ils n'en»nt
pas befoin non plus pour laver leurs vêtemens j^car
ils font d'une étoffe qui reffemble à du papier , ôC
qu'il eft impoffible de mouiller. L'eau falée leur
fuffit : leurcuifine eft fort fîmple ; ils grillent,les
poiffons , ÔC chaque morceau qu'ils portent à ieué
bouche , ils le trempent dans de l'eau de mer. Il
hé faut donc pas s'étonner qu'ils vivent fans fontaines ÔC fans rivieres ; l'on manquerait de jufte$fe>
fi l'on comparait à ces îles nos pays d'Europe , où
il feroit difficile de fe paffer une femaine d'eau
douce.
IjrLe 17 nous gouvernions au nord-oueft ; il mè
fembla qu'allant à l'île de Rotterdam , nous aurions
dû porter le cap à l'oueft- fud-demi-oueft. Les
terres que nous venions de quitter , font les îles de
Paîmerflon. Elles giffent par 18 degrés 11 minutes
de latitude fud, ôc 164 degrés 14 minutes de longitude oueft.
Le 20 nous changeâmes de route , ÔC nous mîmes le cap au nord-oueft.
Le 22 , le ciel étoit clair ; mais nous avions une
groffe houle du fud y sûr indice d'une tempête.
Nous changeâmes encore de bordée ; nous cinglâmes au fud-fud-oueft avec un vent variable.
Le 25 la tempête que nous craignions arriva ;=
elle devint terrible à l'entrée d,e la nuit ; elle étoit
accompagnée de tonnerre gg d'éclairs ôc de pliijie ;
lamer étoit effrayante. Nouf^ carjguâmes d'abord
nos voiles , .ÔC nous abattîmes nos vergues de perroquet ; mais nous fûmes enfuite obligés d'aller à
mâts ôC à cordes jufqu'au lendemain.
Le 26 la tempête étoit un peu calmée : la
Refolution , que nous avions perdue de vue , nous
rejoignit ;  ÔC a cinq heures de l'.après-midi nous
marchâmes ,Jt   . Î3 E     C o  0 R. *Ê       îlp
ftiârchâmes avec les huniers , tous les ris pris. AI
î i heures du foir nous manquâmes d'échouer fut
l'île Sauvage. Au moment où Ton cria terre *