BC Historical Books

BC Historical Books

BC Historical Books

Voyages dans l'Amérique Septentrionale, Oregon Smet, Pierre-Jean de, 1801-1873 1874

Item Metadata

Download

Media
bcbooks-1.0304631.pdf
Metadata
JSON: bcbooks-1.0304631.json
JSON-LD: bcbooks-1.0304631-ld.json
RDF/XML (Pretty): bcbooks-1.0304631-rdf.xml
RDF/JSON: bcbooks-1.0304631-rdf.json
Turtle: bcbooks-1.0304631-turtle.txt
N-Triples: bcbooks-1.0304631-rdf-ntriples.txt
Original Record: bcbooks-1.0304631-source.json
Full Text
bcbooks-1.0304631-fulltext.txt
Citation
bcbooks-1.0304631.ris

Full Text

Array        DEPOSE
A  *
APPROBATION DE L'ARCHEVECHE DE MALINES
IMPRIMATUR
Mechliniae, 26a junii 1874.
J.-B. LAUWERS, Vic. Gen,  i*.
F».
Peint par N.cie Keyser
Déposé.
ur^VP T13 11    T   "P n^
rave par J.h rancit.
^y^.
M1SS10NNAIRE    AUX   MONTAGNES    ROCHEUSES
fcnonâe f BcIoiq:u.c j 1-e ôi Janvier 18
01
r&JLB-KVAUX. E tiLilenr
RP11YP1 T V^
■ T*
OREGON
; Pûèïl ÏÈSfï
RUE SAINT >ï, 20 ** VOYAGES
DANS
L'AMERIQUE    SEPTENTRIONALE
OREGON
PAR
LE   R.    PÈRE    P.    J.    DE-SMET
DE    LA    COMPAGNIE    DE    JESUS
TROISIEME   EDITION
SOIGNEUSEMENT     CORRIGEE     ET     AUGMENTEE   DE    NOTES
D'UN   PORTRAIT   ET   D'UNE   CARTE
BRUXELLES   |j§
Mathieu G LOS SON et  H
2Ô, RUE SAINT-JEAN,  26
\:|j| PARIS     I
H.   REPOS  ET  Gie,  ÉDITEURS
70, RUE BONAPARTE, 70
1874 4mW     j^V    ^E*;        _,
oé3 )A*Z*
m
IZ79 PRÉFACE
Nous avons publié, Tannée dernière, les
Voyages aux Montagnes Rocheuses, par le
R. P. De Smet, S. J. (1). Le succès de ce
livre a été considérable et nous a engagé
à poursuivref la publication des œuvres du
même auteur. — Remarquons, en passant,
que chaque volume formera par lui-même un
tout complet  et indépendant. — Celui que
(i) Hélas ! notre illustre compatriote est décédé depuis lors.
Il a rendu sa belle âme à Dieu le 23 mai 1873, à Saint-Louis
(Missouri), aux Etats-Unis. — Le R. P. De Smet était un de
ces hommes dpnt la mémoire ne périra point : « Non recedet
memoria ejus» (Eccles. 39. 13). — Aussi s'occupe-t-on déjà
à écrire sa vie, et une administration intelligente songe à lui
élever un mausolée dans l'église de Termonde, sa ville natale. VI
\i\
nous sommes heureux d'offrir aujourd'hui au
public se distingue comme le précédent, par
un charme et un intérêt qui captivent le lecteur. Le R. P. De Smet est un narrateur d'un
talent incomparable. Il voyage à travers les
vastes régions de l'Amérique Septentrionale,
non-seulement en zélé missionnaire, mais
comme un poëte, rempli d'enthousiasme à la
vue des beautés de la nature. Dé là chez lui
ces peintures exquises de tableaux, de scènes,
d'événements dont il a été témoin et qu'il rapporte avec cette simplicité qui est son caractère et sa forme naturelle. Ces montagnes,
ces forêts, ces vallées qu'il décrit, il les a
parcourues; ces mœurs qu'il peint, il s'y est
en quelque sorte identifié par son séjour
au milieu des Indiens ; ces chasses qu'il met
sous nos yeux, il les a vues, maintes fois il
en a partagé et les joies et les périls ; ces festins, dont le récit seul nous fera peut-être
bondir le cœur, il lui a fallu y prendre part
et surmonter bien des répugnances pour ne
pas blesser la susceptibilité du sauvage ; enfin j changements inouïs, ces mœurs nouvelles,
i prodiges de la grâce, il en  a été souvent
ccasion, pour ne pas dire l'instrument pro-
ientiel ! |
C'est donc avec confiance que nous reeom-
andons ces nouvelles pages dues à la plume
i célèbre  missionnaire.  —   Nous sommes
invaincu qu'il existe peu de livres dont la
cture puisse procurer autant de connaissances
tiles, d'édification et de véritable plaisir.
- ' | F. Deynoodt, . / jj
s. J.
Bruxelles, 1er Mai 1874.  MISSIONS DE L'ORÉGON
DESCRIPTION
DU
TERRITOIRE  DE  L'ORÉGON  ET  DE SES MISSIONS
•o-
Les discussions politiques qui ont eu lieu pendant plusieurs années entre le gouvernement de la
Grande-Bretagne et celui des Etats-Unis, au sujet
des limites des portions du territoire de l'Orégon
qui appartiennent à ces deux nations, ont appelé
l'attention publique sur cette contrée éloignée, et
lui ont conquis un intérêt qui s'accroîtra à mesure
que la civilisation et le commerce feront des progrès dans ce pays. Mais l'intérêt grandit aux yeux
du philanthrope et du chrétien, lorsqu'on considère
les efforts qui ont été faits et qui se poursuivent
dans le but de répandre la bienfaisante lumière
Oregon. — 9
de la foi parmi ses habitants plongés dans la nuit
de l'ignorance. Cette contrée lointaine présente,
surtout aux catholiques , le spectacle le plus
intéressant, et c'est ce motif qui nous a déterminé
à offrir au lecteur le récit abrégé de la découverte
de ce pays, de sa colonisation et des missions qui
ont été entreprises pour le salut de ses nombreuses
peuplades.
Le territoire de l'Orégon est cette importante
partie de l'Amérique septentrionale qui aétend du
42e au 50e degré de latitude nord, et des montagnes Rocheuses à l'océan Pacifique. Il est borné
au nord par les possessions russes, et au midi par
la Californie ; il forme une espèce de parallélogramme d'environ sept cent cinquante milles de
longueur et de cinq cents de largeur, soit une surface de trois cent soixante-quinze milles carrés.
On ne peut douter que les Espagnols n'aient
visité les premiers cette contrée. Les documents
que nous possédons, et les récits des indigènes,
concourent à rendre cette opinion incontestable.
Ils affirment qu'un vaisseau>?parut avant 1792 au
sud de la rivière Columbia, et que parmi eux vit
encore une femme dont le père faisait partie de
1 equipage de ce Vaisseau, et dont la mère appartenait à la tribu des Kilamukes. Si nous ajoutons
qu'on a trouvé dans leurs mains des crucifix que
leur ont transmis leurs ancêtres ; qiie l'île de Vancouver renferme encore les ruines des habitations
des colons ; que le détroit qui la sépare du conti- nent porte le nom de Juan de Fuca, et que la contrée est contiguë à la Californie, où les missionnaires espagnols pénétrèrent environ deux cents
ans auparavant, nous ne pouvons nous empêcher d'attribuer aux Espagnols la découverte de
TOrégon. -; :
*' Après le voyage exécuté en 1790 par lé capitaine Cook, qui nous apprit que la mer qui s'étend
le long de la côte nord de l'Amérique abondait en
loutres, cette contrée fut visitée par des vaisseaux
1 qui arrivaient de toutes les parties du monde.
Le peuple des Etats-Unis ne fut pas le dernier à y
faire une expédition. En 1792, le capitaine Gray
remonta une rivière inconnue de cette contrée,
dans une étendue de dix-huit milles, et le fleuve fut
appelé Columbia, du nom du vaisseau qu'il commandait. En quittant la rivière, le capitaine Gray
rencontra le vaisseau (Ju capitaine Vancouver qui
avait aussi parcouru la Columbia jusqu'au fort qui
porte son nom, et qui est éloigné de cent milles de
l'embouchure. En 1789 , sir Alexandre Mackenzie (i) visita la contrée, après qu'il eut découvert
la rivière à laquelle il laissa son  nom. En 1804,
(1) Mackenzie, voyageur écossais, né à Inverness, en 1745,
mort en 1820. Employé par des. négociants en pelleteries à
l'ouest de la baie d'Hudson, il découvrit, en 1789, un fleuve
auquel il donna son nom. Plus tard il arriva à l'océan Pacifique,
en partant toujours du fort Chippeway , 1792-1793. Castera
a traduit en français les Voyages de Mackenzie dans l'intérieur
de l'Amérique septentrionale, 3 vol. in 8°, 1802.
i 4
MM. Lewis et Clark furent charges par les États-
Unis d'explorer les sources de la Columbia, et ils
descendirent la rivière jusqu'à la baie de Gray.
Quelques années après, en 1810, M. Astor fit deux
expéditions dans l'Orégon, dans le but de s'assurer
le commerce des fourrures de ces pays. Celle qui
prit la voie de l'eau arriva la première, et éleva un
fort appelé Astoria, à environ neuf milles de l'embouchure de la Columbia. La Compagnie anglaise
du Nord-Ouest regarda aussi le commerce des
fourrures de T Oregon comme un objet digne d'attention, et elle envoya immédiatement par terre
un agent dans le dessein d'en avoir le monopole ;
mais il arriva à Astoria plusieurs mois après la
première expédition partie des Etats-Unis, f|
Pendant la guerre de 1812, un vaisseau anglais
remonta la rivière de la Columbia afin de s'emparer d'Astoria et de ses trésors ; mais le capitaine
fut cruellement désappointé en trouvant la place
occupée par un agent de la Compagnie du Nord-
Ouest, qui l'avait achetée dans la prévision d'une
guerre avec les Etats-Unis. Les Canadiens qui
s'y étaient établis sous ses propriétaires primitifs
furent employés par les.nouveaux possesseurs, et
leur nombre s accrut à mesure que la Compagnie
étendait ses opérations. De cette façon la contrée
fut parcourue dans . tous les sens, et plusieurs des
tribus indiennes entendirent parler de la religion
catholique et du culte du vrai Dieu. En 1821, les
Compagnies du Nord-Ouest et de la baie d'Hudson s
confondirent leurs intérêts , et donnèrent une
nouvelle impulsion au commerce des fourrures.
M. John Mac Laughlin , qui vint dans l'Orégon
en 1824, fut le principal instrument-de la prospérité du pays. Il augmenta les comptoirs et donna
de l'occupation à un grand nombre de Canadiens
et dlroquois. On commença en même temps à
semer du blé. Un des colons ayant entrepris, en
1829, de cultiver le sol de la vallée de Willamette,
son exemple fut bientôt suivi par d'autres, et la
colonie devint si nombreuse, qu'en 1834 on pria
Mgr Provencher, vicaire apostolique de la baie
d'Hudson, de procurer un prêtre pour les besoins
spirituels du peuple. Toutefois les colons ne réussirent dans leur requête que l'année suivante, où
deux ecclésiastiques furent désignés pour la
mission. L'arrivée dans l'Orégon d'un prédicateur
méthodiste en 1834, et d'un ministre épiscopalien
en 1837, retarda considérablement le départ des
prêtres catholiques.   •-' ||; P
Le Rév. M. Demers s'avança jusqu'à la rivière
Rouge en 1837. Des arrangements ayant été pris
pour que lui et ses collaborateurs arrivassent dans
l'Orégon l'année suivante, le Rév. F. N. Blanchet
quitta le Canada à l'époque prescrite, et joignit
son compagnon à la rivière Rouge, d'où ils partirent tous deux le 10 juillet. Après avoir fait un périlleux voyage de quatre à cinq mille milles, et avoir
perdu douze de leurs compagnons de voyage dans
les rapides dangereux de la rivière Columbia, ils 6
il
arrivèrent au fort Vancouver le 24 novembre de
la même année. Dans leur route, les deux missionnaires furent traités avec une extrême politesse
par les marchands qu'ils rencontrèrent, et à
Vancouver ils furent reçus avec toute espèce
d'égards et de respect par M. James Douglas,
le commandant du poste en l'absence de M. Mac
Laughlin , qui se trouvait en Angleterre. Les
habitants du Canada, voyant enfin les missionnaires arriver parmi eux, versèrent des larmes de
joie, et les sauvages accoururent d'une distance de
cent milles pour voir les rodes noires dont ils
avaient tant entendu parler.   Jf'   ..'   - '■_■:-
Avant de suivre les ministres de Dieu dans leurs
travaux apostoliques , nous devons** donner un
rapide aperçu de l'aspect du pays , des difficultés
et des dangers que les missionnaires ont à surmonter, et des ressources qu'offre cette contrée.
Nous ferons d'abord observer que la Columbia
a vers l'est une étendue de deux cent quatre-vingt-
dix milles , à partir de son embouchure jusqu'au
fort Walla Walla ; elle se dirige ensuite vers le
nord sur une longueur de cent cinquante milles
jusqu'au fort Okinagan ; de là elle coule à l'est
vers Colville dans un espace de cent soixante et
dix milles. f
Le fort Vancouver, le principal poste de l'Orégon, est situé sous le 45e 36 degré de latitude septentrionale , à environ cent milles de l'embouchure
de la Columbia, et sur la rive occidentale de ce fleuve , quand on le remonte. Le Willamette est
un affluent de la Columbia qu'il rejoint à quatre
milles au-dessous de Vancouver , sur le côté
opposé. A vingt milles, au-dessus de la rivière , il
y a une cascade d'environ vingt-cinq pieds., et à
trente milles plus loin, se trouve un établissement
canadien qui, en 1838, comptait vingt-six familles
catholiques, outre les colons des Etats-Unis.
La résidence du ministre méthodiste était à dix
milles au-dessus. La rivière Cowlitz se jette dans
la Columbia à trente milles au-dessous de Vancouver, sur le même côté A quarante-cinq milles
de son embouchure , se trouve l'établissement qui
porte son nom. Quatre familles catholiques résidaient là lorsque les missionnaires arrivèrent. De
cette place à Ni'squally , qui est à l'extrémité
méridionale du district de Puget, la distance est
d'environ soixante et dix milles , et l'on se trouve
également éloigné de ce dernier point et de l'île
de Whitby. â
En poursuivant votre marche vers le nord pendant deux journées , vous arrivez à la rivière
Frazer, sur laquelle est situé le fort Langley.
Cette rivière se jette dans le détroit de Puget ou
le golfe de Géorgie.       1;        ,    f '■■WÉk.
La mission de Sainte-Marie parmi les Têtes-
Plates est à dix journées de Colville , vers le sud-
est, et à environ cinq cents milles de Vancouver.
Le pays ie plus éloigné dans lequel M. Demers
ait pénétré jusqu'ici est le lac de l'Ours , dans la 8 m
Nouvelle-Calédonie , à sept cents milles de Vancouver. Le lecteur peut se faire une idée des difficultés presque insurmontables que nos deux
missionnaires ont rencontrées en visitant leurs
différents postes, si distants les uns des autres,
et situés dans une contrée traversée dans toutes
ses directions par de hautes montagnes. Ces montagnes s'étendent en général du nord au sud. De
la vallée de Willamette, on aperçoit trois pics
élevés qui sont de forme conique et couverts d'une
neige éternelle ; de là leur nom de montagnes de
Neige. L'une d'elles , appelée montagne Sainte-
Hélène , est située du côté opposé de Cowlitz , à
Test, et s'est fait remarquer, il y a quelques
années, par ses éruptions volcaniques (i). Outre
les rivières que nous avons citées, il en existe
plusieurs autres dont les principales sont le Cla-
met, l'Umpqua et le Chikeeles. La Columbia est
navigable jusqu'à la cascade dans une étendue de
cinquante-quatre milles au-dessus de Vancouver.
Les immenses vallées du territoire de l'Orégon,
semées de grandes et fertiles prairies, suivent le
cours des montagnes du nord au sud, et sont traversées dans différentes directions par des ruisseaux bordés d'arbres. On les cultive sans efforts,
et bien que la première récolte ne soit pas très-
(lj La montagne Saints-Hélène a été mesurée par le capitaine Wilkes ; elle a neuf mille sept cent cinquante pieds de
hauteur. 9
abondante, la seconde suffit en général pour dédommager le laboureur de sa peine. Le sol est
presque partout fertile, surtout au midi. On sème
avec succès toute espèce de grain près de Cowlitz,
de Vancouver, dans la vallée de Willamette et
dans les contrées du sud. On peut dire la même
chose du voisinage du fort Walla Walla, de Col-
ville, de la mission de Sainte-Marie, de celle du
Sacré-Cœur, de Saint-Ignace et de Saint-Fran-
çois-Borgia parmi les Pendants-d'Oreilles ; de
Saint-François-Régis, dans la vallée de Colville ;
de l'Assomption et du Saint-Coeur-de-Marie parmi
les Skalsi. Les autres districts qui ne sont pas
propres à la culture offrent d'excellents pâturages
pour les bestiaux.
Quant au climat de l'Orégon, il n'est pas aussi
froid que le laisserait supposer sa latitude élevée.
La neige n'a jamais plus de trois ou quatre
pouces d'épaisseur dans les parties les plus basses
du territoire, et ne séjourne pas longtemps sur le
sol. Lorsque les neiges accumulées sur les montagnes et dans leur voisinage par l'effet d'un froid
extrême commencent à fondre , et qu'une pluie
chaude survient, les plaines d'alentour sont couvertes d'eau, et les inondations causent quelquefois de grands dommages. La pluie commence en
octobre et dure, avec de courtes interruptions,
jusqu'au mois de mars. L'hiver ne fait sentir ses
rigueurs que pendant quelques semaines. Dans le
mois de juin, la Columbia sort toujours de son lit 10
par suite de la fonte des neiges qui a lieu sur les
montagnes, et tous les quatre ou cinq ans ses,
eaux s'élèvent à une. hauteur extraordinaire, et
causent de grands ravages dans les lieux voisins
de Vancouver.
Jusqu'en 1830, le territoire de l'Orégon était
habité par de nombreuses tribus d'Indiens ; mais
à cette époque la contrée située sur le bord de la
Columbia fut ravagée par un cruel fléau qui
enleva environ les deux tiers de ses habitants. Il
se manifesta sous la forme d'une fièvre épidé-
mique qui occasionnait un frisson général suivi
d'une chaleur si brûlante, que ses victimes se
jetaient quelquefois dans l'eau pour trouver un peu
d'adoucissement à leurs souffrances. %Des villages
entiers furent dépeuplés par cette terrible maladie
et l'on mit le feu à quelques autres pour éviter les
dangers de l'infection qu'aurait occasionnée la
masse considérable de cadavres qu'on n'avait pu
ensevelir. Pendant la durée de cette redoutable
épidémie, qui frappait aussi bien les colons que
les indigènes, le docteur Mac Laughlin déploya
la plus héroïque philanthropie en soignant les
malades et les mourants. Les Indiens , dans leur
superstition , attribuèrent l'invasion de ce fléau à
une querelle survenue entre quelques agents de la
Compagnie de la baie d'Hudson et un capitaine
américain. Celui-ci, pour se venger , jeta une
espèce de sort dans le fleuve. La fièvre reparut
tous les ans, quoique avec des caractères moins •.
:       _ Il _       t. .   ;§ .
mortels, et les habitants trouvèrent le moyen de
la prévenir et de la guérir. ||\    . ||. ,J§-
• La petite vérole est la maladie qui alarme le
plus les indigènes ; ils en ont une peur continuelle. Ils s'imaginent qu'ils n'ont que peu de
temps à vivre, et dans cette persuasion, ils ne
bâtissent pas pour un temps plus long leurs
grandes et commodes cabanes. Nonobstant les
ravages dont je viens de parler, la population de
l'Orégon s'élève à environ cent dix mille habitants, répandus particulièrement dans le nord.
Cette partie de la contrée échappa heureusement
au fléau qui décima les peuplades de Willamette
et de Columbia, et qui sévit encore de temps en
temps dans le midi. ||
Les tribus de ce territoire diffèrent beaucoup
par leur caractère et leur physionomie. Les sauvages qui habitent la côte nord sont beaucoup
plus barbares et plus féroces que ceux du centre ;
il n'y a pas moins de dissemblance dans leurs
usages, leurs coutumes, leur langage et leurs
traits. Les tribus et les langues sont presque aussi,
nombreuses que les cantons. On a remarqué que
ces Indiens parlaient vingt-cinq à trente idiomes
différents, ce qui accroît considérablement les
travaux des missionnaires. Dans l'intérieur du
pays, les indigènes sont d'un caractère doux et
sociable, quoique enclins à l'orgueil et à la vengeance ; ils sont intelligents, mais indolents. Leur
croyance   à   l'immortalité de lame consiste   à 12
t
admettre une autre vie heureuse ou malheureuse,
c'est-à-dire un état d'abondance ou de pénurie,
selon le mérite de chacun. On peut difficilement
reprocher à ces sauvages d'avoir des mœurs corrompues vu qu'ils ont si peu de lumières.Ils ont des
idées distinctes du juste et de l'injuste, et reconnaissent plusieurs principes de droit naturel. Le
vol, l'adultère, l'homicide et le mensonge sont
condamnés comme des crimes, et si la polygamie
est tolérée, elle n'est du moins pas approuvée ;
elle se borne aux chefs, qui par là maintiennent
la paix avec les nations voisines. Le relâchement,
de la morale, que l'on pourrait regarder comme
inévitable dans leur état de rudesse et d'ignorance,
est loin d'être ce que l'on suppose* La modestie
pourrait à la vérité être mieux observée, mais ses
lois sont généralement respectées. Les rapports
mutuels des jeunes gens de sexe différent ont toujours pour but le mariage ; les promesses d'union
sont faites par les parents des deux parties. Lorsqu'un homme quia de la fortune prend une femme,
il est obligé de donner, en compensation, des présents considérables aux parents de son épouse ;
mais après la mort de celle-ci, il peut réclamer
ces présents. Si, par suite de mauvais traitements,
la femme meurt, cette circonstance jette de la
défiance sur le mari, qui est obligé de dédommager les parents par des présents additionnels.    .
La plupart des   travaux   des sauvages   sont
accomplis par des esclaves, qui sont bien traités, — 13
excepté lorsqu'ils deviennent âgés ou incapables ;
clans ce dernier cas, on les laisse mourir de faim.
Outre les esclaves nés dans cet état malheureux,
il y a encore les esclaves de guerre. Tous les
prisonniers sont regardés comme esclaves par les
conquérants, bien qu'en général il [n'y aitj que
leurs enfants qui soient assujettis à cette rude
condition. On ne fait quelquefois la guerre que
pour avoir des esclaves, qui sont considérés par
les sauvages comme un butin avantageux. Les
blancs ont peu à craindre de leurs attaques,
excepté sur la côte nord, où la vie est loin d'être
en sûreté, et où les indigènes, qui sont anthropophages, se nourrissent de la chair de leurs prisonniers.
Dans toute l'étendue du pays , les habitations
des Indiens sont plutôt des huttes que des maisons;
elles ont de quinze à vingt-cinq pieds de long ;
leur largeur est proportionnelle et leur forme
conique. Des traverses de bois sont établies dans
Tintérieur pour sécher le saumon et les autres
objets de consommation.       / ;f:
On allume le feu sur le sol et au centre de la
cabane ; la fumée s'échappe à travers le toit. Les
vêtements des Indiens ne sont pas plus élégants
que leurs demeures. Autrefois ils s'habillaient
avec une grande propreté et une grande richesse
avec les fourrures qu'ils possédaient ; mais depuis
que le commerce des pelleteries a pris une si
grande extension,  les indigènes de l'Orégon en 14
sont à peu près dépourvus, et les pauvres peuvent
à peine se défendre contre les rigueurs de la
saison. C'est en partie cette cause qui fait que
depuis quelques années la population diminue. La
chasse et la pêche sont les ressources des Indiens..
La principale nourriture consiste en saumons ,
en esturgeons et autres espèces de poisson ; en
canards, en poules sauvages et en lièvres dont le
pays abonde. Les fruits sauvages, et particulièrement la racine de kammas, servent aussi à leur
nourriture.
Parmi les aborigènes de l'Orégon on ne trouve
aucune trace de religion. Leur croyance se com-
pose de quelques traditions obscures (i), mais elle
ne se manifeste par aucun culte I extérieur. Le
jongleur exerce en général sa profession en faveur
des malades et en vue .de les guérir. S'il ne réussit
pas dans sa cure, il est soupçonné d'avoir eu
recours à une mauvaise influence, et il est obligé
de payer le dommage causé par son insuccès.
Bien que presque toutes ces tribus dont nous parlons n'aient aucune forme particulière de culte,
elles sont cependant naturellement disposées en
fa;eur de la religion chrétienne, surtout celles
qui vivent dans l'intérieur. On trouvera la preuve
(1) Les tribus de Chinook et de Kilamuke, qui se trouvent
sur la côte, appellent le plus grand de leurs dieux Ikani, et ils
lui attribuent la création de toutes choses. Le dieu qui fit la
rivière de Columbia et ses poissons se nomme ltalupus. 1M
0
la plus évidente de cette assertion dans la suite de
notre récit. -■ :|jtfi , :
Al époque où les deux missionnaires catholiques
arrivèrent dans le territoire de l'Orégon, la Compagnie de la baie d'Hudson possédait de dix à
douze établissements de commerce; de fourrures ,
dans chacun desquels se trouvait un certain nombre de Canadiens professant notre sainte foi. Il y
avait de plus vingt-six familles catholiques à
Willamette, et quatre à Cowlitz. Il est facile
d'imaginer combien de dangers de perdre leur foi
couraient ces catholiques, qui non-seulement
étaient privés de toute instruction religieuse et de
toute excitation à la pratique de la piété, mais qui
étaient encore entourés d'individus qui s'efforçaient
de les arracher au catholicisme. .
Les missionnaires méthodistes avaient dé'à
formé deux établissements, un à Willamette, où
ils possédaient une école, et un autre à cinq milles
de la cascade. Un ministre anglican qui résida
deux ans à Vancouver quitta ce séjour avant l'arrivée des prêtres catholiques. Les presbytériens
avaient un poste de mission à Walla Walla et un
autre parmi les Nez-Percés, et en 1839, ils établirent une troisième station sur la rivière Spokane,
à une distance de quelques journées au sud de
Colville. En 1840, le Rév. M. Lee amena avec
lui des vignerons accompagnés de leurs femmes
et de leurs enfants, et un grand nombre de laboureurs et d'artisans. C'était une véritable colonie. 16 —
Les prêtres s'établirent dans les postes les plus
importants , comme aux cascades de Willamette,
à Clatsops, situé au-dessous du fort de Georges, et
à Nisqually, d'où ils visitaient*les autres établissements : ils pénétrèrent même jusqu'à Whitby. Il
n a fallu rien moins que les travaux les plus assidus et la vigilance constante des missionnaires
catholiques, pour retirer tant d'individus du danger
de la séduction spirituelle. '
Nos deux missionnaires étaient infatigables ; ils
voyageaient presque toujours d'un poste à un
autre pour commencer ou continuer la bonne
œuvre qu'ils avaient en vue. Vancouver fut le premier endroit qui subit l'heureuse influence de leur
zèle apostolique. Plusieurs des colons avaient
oublié les principes religieux dont leur jeunesse
avait été imbue, et leurs femmes étaient païennes,
ou, si elles avaient été baptisées, elles ne connaissaient que superficiellement la nature de nos
saints rites. Dans cet état de choses, qui donna
lieu à tant de désordres, les missionnaires crurent
nécessaire de passer plusieurs mois à Vancouver,
et de travailler de concert à instruire le peuple, à
baptiser les enfants, à bénir les mariages et à
inculquer un plus grand respect pour les vertus
chrétiennes. Dans cette vue, ils restèrent à Vancouver jusqu'au mois de janvier 1839 , époque à
laquelle M. Blanchet visita les Canadiens de Willamette. Il serait difficile de dépeindre la joie que
cette arrivée causa parmi eux. Ils avaient déjà — 17
élevé une chapelle de soixante et dix pieds de long,
qui fut placée par les missionnaires sous l'invocation de S. Paul. Le ministère de M. Blanchet fut
récompensé, dans cette localité, par les succès les
plus signalés. Les hommes, les femmes , les
enfants, tout le monde semblait apprécier la présence de celui qui était venu, comme un messager
du ciel, répandre parmi eux les consolations de la
religion. Avant son départ, il réhabilita un bon
nombre de mariages, et baptisa soixante-quatorze
personnes. Au mois d'avril, il partit pour Cowlitz
où il resta jusqu'à la fin de juin. Ici encore ses
efforts furent couronnés de succès. Il eut le bonheur d'instruire douze sauvages du détroit de
Puget, qui étaient venus d'une distance de cent
milles pour le voir et l'entendre. Ce fut à cette
occasion qu'il conçut l'idée de Y échelle catholique,
sorte de catéchisme qui représente sur le papier
les différentes vérités ,et les mystères de la religion
dans leur ordre chronologique, et qui a singulièrement servi à répandre l'instruction religieuse
parmi les natifs de l'Orégon. Ces douze Indiens
étant restés assez longtemps à Cowlitz pour
acquérir la connaissance des principaux mystères
de notre foi, et pour comprendre l'usage àoYéchelle
que M. Blanchet leur donna, celui-ci entreprit
d'instruire leur tribu aussitôt qu'ils furent arrivés
chez eux, et ici encore, il réussit complètement.
L'année suivante, il se trouva dans le voisinage
de l'île de Whitby avec plusieurs Indiens qui n'a- — 18 — ;
yaient jamais vu un prêtre, mais qui étaient déjà
familiarisés avec te signe de la croix et qui
savaient un grand nombre de cantiques. Pendant
que M. Blanchet était à Cowlitz (i), son collaborateur visitait Nisqually, où il trouva les sauvages
dans les meilleures dispositions. N'ayant que peu
de temps à passer parmi eux , il ne put que jeter
les fondements d'une mission plus importante, et
il retourna à Vancouver vers le mois de juin ,
époque à laquelle les agents de la Nouvelle-Calédonie, de la Haute-Colombie et des autres postes
s'y rassemblent pour déposer leurs fourrures.
Après avoir passé un mois à Vancouver, il profita
de l'occasion favorable que lui offrait le concours
des visiteurs, pour répandre les vérités de la foi,
et il partit pour la .Haute-Colombie, où il visita
AValla Walla , Okinagan et Colville, baptisant
tous les enfants qu'on M apportait dans le cours
. de son voyage. 11 employa trois mois à cette excur-
sion ; pendant ce temps, M. Blanchet s'occupait
des besoins spirituels des fidèles de Vancouver, de
(1) En parlant de la ferme appartenant à la Compagnie de
la baie d'Hu-lson à Cowlitz, le capitaine Wilkes dit: « Les
terres paraissent bien cultivées et se couvrent d'abondantes
moissons (mai 1841). À l'extrémité de la prairie on voyait un
établissement avec ses vergers, etc., et au milieu des arbres, la
chapelle et le presbytère delà mission catholique, qui donnaient
à tout un air de civilisation. Le degré de progrès peut être
comparé à celuul'une colonie fondée depuis plusieurs années
dans nos États de l'ouest, » ɧ§ 19
Willamette et de Cowlitz. Bien que ces différents
postes donnassent de nombreuses occupations à
un seul missionnaire, M. Blanchet fit une seconde
visite à Nisqually, où il rencontra un nombre considérable de sauvages du détroit de Puget, qui,
aussitôt qu'ils apprirent son arrivée , s'empressèrent de venir à Nisqually et écoutèrent avec
joie et profit les paroles de la vie éternelle.
fH Dans le mois d'octobre, les deux missionnaires
se rencontrèrent à Vancouver, dont ils avaient fait
leur résidence, grâce à l'obligeance de M. James
Douglas, et le 10 du même mois, ils se séparèrent de nouveau : M. Blanchet partit pour Willamette, et M. Demers, pour Cowlitz. Leur projet
était de passer l'hiver dans ces deux pays pour
donner des instructions plus approfondies à leurs
ouailles. Pendant la première année ils baptisèrent
trois cent neuf personnes. Le printemps suivant,
M. Demers fit une visite aux Chinouks,tribu située
ï au-dessous du fort de Georges. De là, il se rendit à Vancouver pour se trouver au milieu du concours des marchands qui s'y rassemblent au mois
de juin; puis, comme il avait fait l'année précédente, il se dirigea vers les stations de Walla
Walla, Okinagan et Colville. Vers ce temps, le
P. De Smet, delà compagnie de Jésus, reçut de
son supérieur la mission de visiter les Indiens
Têtes-Plates, qui avaient imploré cette faveur par
des deputations nombreuses envoyées à l'évêque
de Saint-Louis. Il trouva, à son grand étonnement, — 20 — ■
que TOrégon possédait déjà deux missionnaires
catholiques ; il écrivit à M. Demers pour l'informer qu'il retournait à Saint-Louis, conformément
aux ordres de ses supérieurs, afin de prêter son
concours à la mission des montagnes Rocheuses.
M. Blanchet, après avoir visité les peuples de
Nisqually, reçut une ambassade spéciale des Indiens du détroit de Puget, qui réclamaient son
ministère. Ce fut dans cette circonstance qu'il se
trouva à Whitby avec des sauvages qui connaissaient déjà certaines pratiques de l'Eglise cafho-.
lique, bien qu'ils n'eussent jamais vu un missionnaire (d). f|
Ses travaux apostoliques parmi les Indiens
eurent les plus consolants résultats. Une grande
croix fut érigée et servit de point de ralliement.
Beaucoup d'enfants reçurent le baptême, et deux
tribus qui étaient en guerre furent réconciliées.
(1) Voici ce que M. Wilkes dit de la mission catholique de«
Penn's-Cove (crique de Penn), entre l'île de Whitby et le continent : t« L'île est occupée par la tribu des Sackets, qui y possède un établissement permanent, consistant en loges grandes
et bien construites en poutres et en planches... Toute cette
tribu est catholique et professe un affectueux respect pour ceux
qui l'ont dotée des lumières de la foi. » Parlant ensuite des bons
sentiments excités parmi les Indiens par le clergé catholique,
il ajoute ; « Les prêtres ne se sont pas contentés d'apporter les
bienfaits de la morale et de la paix dans ce pays, mais ils ont
engagé les Indiens à cultiver le sol, et nous avons vu un enclos
de trois ou quatre acres plantés de pommes de terre et de
fèves* » 21
L'échelle catholique passait d'une tribu à une autre
et tous les sauvages demandèrent des prêtres pour
être instruits dans toutes les vérités de la religion.
Les missionnaires^, après avoir béni plusieurs
mariages et conféré le sacrement du baptême à
104 personnes, retournèrent à Vancouver, et de
là regagnèrent leurs postes respectifs pour y
passer la saison de l'hiver.
Un large champ s'ouvrait à leur zèle, non-seulement pour évangéliser les catéchumènes, mais
aussi les colons désireux de réparer, en servant
fidèlement le Seigneur , les années qu'ils avaient
perdues au service du démon.
Ce fut pendant l'été de 1840 que le capitaine
anglais Belcher rémonta le Columbia, avec une
petite escadre, pour dresser la carte du fleuve '.
■ Au printemps de 1841, le Rév. M. Demers
donna encore la mission à Vancouver : il se rendit ensuite à Nesqually et pénétra, grâce à des
guides indiens, jusqu'au fort Langley sur la rivière
Fraser. Il y fut aussitôt environné de plusieurs
milliers de sauvages qui ne demandaient pas
mieux que de recevoir les enseignements de la
foi. Ils laissèrent tous baptiser leurs enfants, au
nombre de plus de sept cents, et supplièrent le
missionnaire de fixer sa résidence parmi eux.
Pendant que M. Demers recueillait les prémices
d'une moisson si abondante à Puget Sound ,
M. Blanchet de son côté ne demeurait pas oisif.
Après  avoir visité Willamette ,   Vancouver  et 22
Cowlitz, il se rendit aux Cascades où il baptisa plusieurs enfants etinstruisit unbon nombre d'adultes.
■* Durant l'année 1841 v il y eut deux expéditions
dans l'Orégon : l'une faite par les Anglais sous le
-commandement de sir George Simpson, et l'autre
par les Américains sous les ordres du capitaine
Wilkes (i). f
(1) « Nous nous arrêtâmes pendant quelques heures », dit le
capitaine Wilkes, « à la mission catholique afin de faire visite
« au Rév. M. Bachelet (Blanchet) pour lequel j'avais une lettre
«.d'introduction du Dr Mac Laughlin. Je fus reçu avec une
« très-grande politesse. M. Blanchet réside parmi les colons
« à qui il procure tous les  avantages  spirituels et temporels
« possibles.... M. Drayton , Michael et moi acceptâmes le
« modeste pot-au-feu de M. Blanchet ; nous eûmes pour dîner
« un potage à la farine de gruau, du gibier, des fraisés et de la
« crème. L'hospitalité que nous reçûmes chez M. Blanchet
« nous laissa les meilleurs souvenirs ; impossible d'être accueilli
« avec plus d'urbanité, de bienveillance et de franche cordia-
« lité ; nous regrettâmes vivement d'avoir dû quitter si tôt une
« si bonne compagnie. »
Le capitaine Wilkes parle avec éloge des autres missions et
des colons canadiens, dont les fermes sont dans un état florissant. C'est par erreur qu'il a mis M. Bachelet pour M. Blanchet,
le supérieur de la mission de l'Orégon et récemment promu à La
dignité de vicaire apostolique de cette contrée. —Explor. Eœp.,
vol 4, p. 350. {Voyage $ exploration, par le capit. Wilkes.)
En parlant des établissements méthodistes, le capitaine Wilkes dit : « J'ai vu partout, à mon grand regret, un manque
d'attention pour tenir les choses en bon état et une négligence
absolue des soins les plus vulgaires de la propreté. Nous étions
désireux de voir de près ces Indiens auxquels les méthodistes
sont censés inculquer de bons principes et prêcher la parole de 2'
O
• Le P. De Smet, fidèle à sa parole, revint chez
les Têtes-Plates, dans l'automne de 1841. Il était
accompagné des Rév. Pères N. Point et Men-
garini, et de trois frères coadjuteurs. La mission
de Sainte-Marie fut aussitôt établie et bientôt les
fruits de salut les plus abondants y furent cueillis (i).    Mf   I p
Vers le même temps MM. Blanchet et Demers
se retirèrent dans leurs quartiers d'hiver, comme
d'ordinaire ; ils eurent le plaisir d'y apprendre que
deuxautres missionnaires, MM. Jean-Bapt. Bolduc
et Ant. Langlois, avaient quitté le Canada pour
venir les rejoindre et travailler dans la mission.
Dieu, mais , à l'exception de quatre Indiens esclaves, nous n'en
vîmes aucun, depuis notre départ de la mission catholique.
Ibid. p. 351, 2. — Dans cette dernière, le capitaine compta
de quatre à cinq cents sauvages. — Les méthodistes ont une
école d'une vingtaine d'enfants à une petite distance de là. *
Près Port Orchard, la chapelle catholique de la mission a
172 pieds de long sur 72 de large. « Un bon nombre des sauce vages, » dit le capitaine, « sont en état de dire leurs -prières et
« de. réciter le chapelet, et nous en rencontrâmes quelques-uns
« capables de chanter des hymnes catholiques dans leur propre
« langue. » Quant à la mission protestante de Clatsop, le capitaine Wilkes remarque : « Il m'a paru que les ministres n'ont pas
grande occasion d'y exercer leur zèle , quoique j'aie appris plus
tard qu'à certaine saison quelques Indiens venaient pour entendre les predicants. » — Voï. 4, p. 322.
(1) Voyez : Voyages aux montagnes Rocheuses, par le Rév.
P. De Smet. Edition Victor Devaux et Cie, 26, rue Saint-Jean,
Bruxelles, 1873, page 105. 24
m
Pendant l'hiver,' M. Blanchet , allant visiter son
confrère M. Demers, faillit périr victime de sa
charité. Le 16 décembre, il remontait la rivière
Willamette, gonflée par les pluies; parvenu à
l'extrémité de la chute, son canot chavira et les
sept personnes qui le montaient furent entraînées
par le courant. La Providence voulut qu'aucune
d'elles ne pérît. Heureusement M. Blanchet avait
quitté le canot avant l'accident. *
Auprintemps de 1842, le R. P. De Smet vint
à Timproviste à Vancouver , après avoir échappé
miraculeusement au danger d'être noyé en descendant la rivière Columbia. Il s'était embarqué sur
une berge non loin de Colville. Après quelque
temps de navigation, il mit pied à terre. Mais à
peine fut-il sorti de la faible embarcation qu'elle
s'engagea dans des rapides, où elle disparut avec
cinq hommes de l'équipage. Le Père n'y perdit que
ses effets. '.      "    ' ||| ' ■ -   . .       "|j|
Les trois missionnaires se réunirent d'abord à
Willamette , puis à Vancouver ; ils concertèrent leurs plans qui, depuis, ont si merveilleusement tourné à l'avantage de la religion parmi les
sauvages de l'immense territoire de l'Orégon.
Les Indiens de la Nouvelle-Calédonie (i) avaient
(1) Nouvelle-Calédonie, contrée   de  l'Amérique anglaise,
entre les montagnes Rocheuses et ie Grand Océan, l'Amérique
russe au  N.,   longue de 900 kil. sur 660 kil. de largeur.  Les
côtes   sont très-accidentées  et   bordées  d'îles   nombreuses
Revilla, Princesse-Royale, Banks, Reine-Charlotte, Quadra et
v 25 S
constamment demandé des missionnaires catholiques, et M. Demers se mit en route pour celte
contrée. Il s'embarqua sur les bateaux de la
Compagnie de la baie d'Hudson et n'arriva dans
la Calédonie qu'après deux mois de voyage. La
moisson de salut y fut abondante. Les naturels le
reçurent à bras ouverts et n'eurent rien de plus
empressé que de se rendre à ses instructions. Il était
surprenant de voir tous ces sauvages rivalisant de
zèle pour entendre les paroles de vie éternelle qui
coulaient en abondance des lèvres du fervent et
digne M. Demers. Il put se convaincre que ces
Indiens ne-le cédaient point en bonnes dispositions
et en ferveur aux Têtes-Plates, qui ont pour la
vertu un goût et un attrait particulier.
Pendant que M. Demers recueillait de si beaux
fruits apostoliques dans la Nouvelle-Calédonie , le
Vancouver. Le pays est montueux, avec de profondes vallées
bien arrosées et des lacs nombreux ; au nord, l'hiver est long et
rigoureux ; au sud, le climat est assez doux. Les côtes sont
fertiles, l'intérieur est couvert de belles forêts. Le pays, qui fait
partie du* territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson,
comprend le Nouveau-Norfolk, le Nouveau-Cornouailles, le
Nouveau-Hanovre et la Nouvelle-Géorgie. Il est habité par des
tribus sauvages, faisant le commerce de pelleteries ; le Sud
forme, depuis 1858, la Columbia britannique.
Une autre Nouvelle-Calédonie est l'île de la Mélanésie, dont
le chef-lieu est Port-de-France ou Nouméa. Elle appartient à
là France depuis le 24 septembre 1853 , et sert de bagne ou
lieu de déportation pour les grands criminels.
(Note de la présente édition.)
OREGON. 2 / .; ,. .   ■' . -J--       ■ _ 26 •—     .
Rév. Père De Smet, qui s'était imposé la pénible
tâche de repasser les montagnes Rocheuses, se mit
en route pour Saint-Louis dès le commencement
de juillet. Il y arriva en décembre, après s'être
arrêté à la mission de Sainte-Marie. Le but de son
retour au Missouri était d'obtenir de son supérieur un nouveau renfort d'ouvriers évangéli-
ques. Deux prêtres, les RR/PP.   P. De Vos  et
(i) ce Le R. P. Pierre De Vos est né à Gand le 24 septembre
1797. 11 entra, étant déjà prêtre, au noviciat de la Compagnie de
Jésus, à Montrouge, près Paris, le 9 décembre 1825. Parti pour
les missions d'Amérique en 1836, il mourut au collège de Santa.
Clara en Californie, le 17 avril 1859. Un journal de New-
York , le Freeman's Journal, rendant compte du décès du
P. De Vos, a dit : «Le célèbre- P. de Ravignan et d'autres
conovices du défunt, éminents eux-mêmes par leurs vertus et
leur savoir, se rappelaient la ferveur extraordinaire qui distinguait ce jeune prêtre durant ses deux années de probation. »
Toute sa vie, ce fut un homme d'une foi vive, d'une piété soutenue, d'un zèle à toute épreuve. Les villes de Gand, d'Alost
et d'autres localités se souviendront longtemps de ce fervent
religieux. Quand, à force d'instances ; il obtint la permission
d'aller évangéliser les sauvages, dont ie salut le préoccupait
«ans cesse, sa santé était si faible et il avait déjà tant de fois
craché Lé sang, qu'on craignait qu'il ne mourût en route.
Mais le P. De Vos comptait sur la Providence, qui Ta fait survivre plus de vingt ans à son départ, au milieu des plus rudes
travaux. Pendant plusieurs années, il fut missionnaire dans la
Louisiane et le Missouri. Lors de l'établissement du ncviciat de
Florissant, le bon Père y devint maître des novices. Bientôt
sa demande "d'être envoyé parmi les Indiens des montagnes
Rocheuses fut écoutée,   et,  en   1843, il se dirigea vers ces 27
C. Hoecken (i) ainsi que trois frères lais, partirent
aussitôt pour la mission, où ils n'arrivèrent toutefois qu'en l'automne de l'année 1843. Le Père De
régions, explorées, quelques années auparavant, par le célèbre
Père De Smet. Ce qu'est la vie d'un Jésuite missionnaire parmi les
tribus indiennes, un missionnaire Jésuite seul peut le comprendre. Les dangers, les privations, les labeurs qui éprouvèrent la
constance du P. De Vos, pendant les huit années qu'il passa chez
les Têtes-Plates et dans la vallée de Willamette, ne sont connus
que dé ses compagnons, et de Dieu qui maintenant le récompense. » {Précis Historiques. — Note de la présente édition.)
(i) « Le R. P. Chrétien Hoecken, de la Compagnie de Jésus,
est mort du choléra, le 19 juin 1851, à bord du Saint-Ange
sur la rivière Missouri. Il était natif de Tilbourg (Brabant sept.).
Ceux qui ont eu* le bonheur de connaître le défunt peuvent so
faire une idée de la perte que la religion a faite. Cette perte,
on peut le dire, est irréparable. A l'intelligence de plusieurs
langues indiennes, il joignait une connaissance parfaite des
mœurs, des préjugés et des prédilections des sauvages ; il avait
la plus grande attention pour tous leurs intérêts, tant temporels que spirituels. Il jouissait d'une constitution robuste, jointe
à une énergie de caractère qui lui faisait entreprendre sans
hésiter tout ce qui promettait d'augmenter la plus grande gloire
de Dieu. Les qualités qui le distinguaient le plus au milieu de
ses travaux et de ses privations étaient son admirable franchise, sa simplicité, son bon jugement, une disposition d'esprit
et de cœur toujours joyeuse et tranquille et un contentement
inébranlable que l'auteur de cette notice n'a jamais trouvé, au
même degré, dans aucun autre individu. Il serait impossible de
trouver un missionnaire plus apostolique, et nous sommes convaincu que l'illustre société dont il était membre ne comptait
pas parmi ses enfants un religieux plus fidèle et plus fervent. »
{Précis Historiques. — Note de la présente édition.) Smet reçut en même temps l'ordre de se rendre
en Europe afin de procurer de son côté les secours
nécessaires pour la conversion et la civilisation des
Indiens de l'Orégon.
% Depuis le départ de M. Demers pour la Nouvelle-Calédonie et celui du R. P. De Smet pour
Saint-Louis, M.  Blanchet, resté au bas de l'Orégon, se trouvait chargé seul de toute cette partie.
Willamette, Vancouver et Cowlitz réclamaient tour
à tour sa présence. Il lui fallait de plus avoir soin
de tous les sauvages des environs. Pendant tout
l'été, ce fut en quelque sorte pour lui une course
continuelle ; mais, le 16 septembre, il vit arriver
MM.  Langlois  et  Bolduc ,  qui avaient voyagé
pendant un an depuis leur départ du Canada.       |j
Malgré leurs fatigues, ces nouveaux missionnaires furent obligés de se mettre aussitôt à l'oeuvre.
M. Langlois demeura à Willamette tout l'hiver ;
M. Blanchet était à Vancouver et M. Bolduc à
Cowlitz. Au printemps-de 1843, M. Demers revint
de la Nouvelle-Calédonie épuisé par ses travaux
apostoliques et par les privations qu'il avait endurées dans son voyage. Mais rien ne put ralentir le
zèle qui le dévorait. Pendant les mois d'été, lui et
ses  compagnons trouvèrent amplement de  quoi
s'occuper  dans les exercices du saint ministère,
et, de fait, leur besogne était si multipliée et si
urgente, dans les trois principales stations où 41s
séjournaient, qu'il leur fut absolument impossible
de se rendre à des points plus éloignés  afin de 29
satisfaire aux exigences spirituelles des Indiens
qui s'y trouvaient. Il fallut donc remettre à une
autre époque le projet qu'on avait formé de créer
une station à Whitby. ff
Malgré ses nombreux travaux, M. Blanchet
entreprit de fonder à Willamette une académie
pour laquelle des fonds lui furent donnés par
M. Joseph Laroque de Paris , et qui fut appelée
collège Saint-Joseph, en l'honneur de son généreux donateur.    n> ■« * -§}
Deux professeurs, l'un de français et l'autre
d'anglais, enseignaient dans cette institution, qui
fut ouverte au mois d'octobre, et qui comptait dès
le début vingt-huit écoliers. Le Rév. M. Langlois,
supérieur de la mission de Willamette, surveillait
l'académie.- ' \' ■*' "'§-■' ■' Jl
Au bout d'un an, on fit subir aux élèves un
examen public, et les assistants parurent très-satisfaits des progrès que ces élèves avaient faits dans
l'étude du français , de l'anglais, dans l'écriture,
l'arithmétique et les autres branches de l'enseignement, pli      ; , .   * ' |É
Au printemps de 1844 , M. Blanchet retira
M. Demers de Cowlitz et l'envoya aux Cascades
ou Oregon-City , poste important qui contenait
déjà soixante maisons. La cure où M. Demers
résidait avait un revenu d'au moins dix dollars
par mois. M. Bolduc resta à Cowlitz, et M. Blanchet allait d'une station à l'autre pour pourvoir
aux besoins des différentes localités. 30
Pendant les vacances du collège, M. Blanchet
resta à Willamette pour remplacer M. Langlois,
qui était allé faire une visite aux Pères Jésuites
en mission chez les Têtes-Plates, dans la vue
d'obtenir quelque aide pour son école. M. Demers
était alors à Vancouver. Les missionnaires, qui ne
savaient pas que le P. De Smet voyageait en
Europe, attendaient avec une vive anxiété son
arrivée parmi eux. Quinze mois environ s'étaient
déjà écoulés depuis son départ pour l'Est, et le
vaisseau de la compagnie de la baie d'Hudson, qui
aborda au printemps sur les côtes de l'Orégon,
n'apportait aucune nouvelle. M. Blanchet et ses
compagnons commençaient à être alarmés, lorsque, au milieu de leurs appréhensions, l'infatigable
jésuite parut tout à coup à Vancouver, vers le
commencement du mois d'août. Il avait quitté la
Belgique le 9 janvier avec quatre prêtres, qui
étaient les RR. PP. Accolti, Nobili (i), Ravalli et
(i) Le 1er mars 1856, mourut, au collège de Santa-Clara , en
Californie, le R. P. Nobili, de la Compagnie de Jésus, recteur de
cet établissement. Il était né à Rome en. 1812. Il entra dans la
compagnie en 1828, commença ses études de philosophie en
1831, et enseigna ensuite dans les collèges de Rom.e, de Lorette,
de Plaisance et de Fermo. Ayant terminé ses études de théologie, il fut ordonné prêtre en 1843. Vers la fin.de cette même
année, il partit avec le P. De Smet pour les missions de l'Orégon. 11 fallait doubler le cap Horn et le voyage devait être de
huit mois avant leur arrivée à Oregon-City. Le R. P. Nobili
travailla ensuite avec le plus grand zèle parmi les tribus
sauvages de l'Orégon.  Pendant son séjour dans la Nouvelle- j . '• I — 31 —    . ■   f   •§   }■'•
AI. Vercruysse (i), un frère lai nommé Huybrechts
et six religieuses de Notre-Dame de Namur.
Après avoir doublé le cap Horn, le capitaine du
vaisseau que montait le P. De Smet toucha à
Valparaiso et à Lima, dans l'intention d'obtenir
quelques renseignements sur l'entrée de la rivière
Columbia, et de décharger une partie de la cargaison. N'ayant pas reçu de réponse favorable ,.il se
dirigea de nouveau vers le nord et continua sa
route jusqu'à ce qu'il se trouvât sous le 46° 19' de
Californie, il eut beaucoup à souffrir. Il y passa une année
entière sans autre nourriture que des racines, de la chair de
cheval, et même quelquefois de chien et de loup. Après six
années de travaux incessants dans les missions les plus
pénibles et après avoir recueilli les plus amples fruits de salut,
il fut rappelé aux missions de la Californie , où il arriva
en 1840. Il travailla ensuite dans celles de San-José et de
Santa-Clara jusqu'à ce qu'il fut nommé en 1855, recteur au
collège de Santa-Clara, le premier qu'on établit dans la Californie. Un accident, qui semblait d'abord bien léger, causa sa
mort : en visitant, les nouvelles constructions, il mit le pied sur
un clou qui sortait d'une planche et se fit une légère blessure,
elle provoqua les convulsions du tétanos et le mena au tombeau.
Mgr Alemany , archevêque de San-Francisco , voulut faire
lui-même l'absoute sur le corps de ce fi.lèle serviteur de Dieu.
Ses restes ont été déposés dans une petite chapelle que le Père
avait fait construire en l'honneur de la Vierge la Consolata.
{Note de la présente édition. Précis Hist.)
(i)Le 12 juillet 1867, est pieusement décédé à la résidence des
Pères Jésuites de Courtrai , à l'âge de soixante et onze ans,
le R. P. Alois Vercruvsse. Né à Courtrai, d'une famille tvèô-
honorable qui compte encore trois Jésuites du même nom, il QC>   	
—     Osa    ^^
latitude et le 123° 54' de longitude. Le capitaine
mit trois jours à découvrir l'embouchure de la
rivière, qui lui fut enfin révélée par un vaisseau
qui en sortait. Bien qu'il commençât à faire nuit, il
dépêcha immédiatement un officier à la poursuite
du navire, afin de*savoir comment il fallait entrer
dans la Columbia ; mais le messager ne rapporta
pas de réponse, et le capitaine, abandonné à ses
propres ressources, se prépara à entrer dans le
fleuve ; il fit route de l'est à l'ouest à travers un
canal qui lui était tout à fait inconnu. C'était le
31 juillet, fête de S. Ignace de Loyola. A mesure
qu'il avançait, la sonde lui apprenait qu'il était
dans les bas-fonds , et que le vaisseau n'avait
que deux pieds et demi d'eau sous sa quille, bien
qu'on se trouvât à une distance considérable
~du continent. Dans cette situation, on paraissait
désespérer du salut de l'équipage et du vaisseau.
entra en religion en 1816, dut se rendre à cet effet en Suisse
comme la plupart de ses confrères belges, et ne put rentrer en
Belgique qu'à la suite de la révolution de 1830. Après avoir
enseigné les humanités dans différents collèges de la compagnie
de Jésus, il fut envoyé aux missions d'Amérique, chez les
Têtes-Plates, en décembre 1843. Revenu à Courtrai en 1865,
par suite du délabrement de sa santé, il y passa les deux
dernières années de sa vie dans l'exercice des vertus sacerdotales et religieuses. Homme à convictions profondes , sévère
observateur des règles de son .institut, missionnaire infatigable,
il a fourni une carrière bien remplie et très-méritoire dont il
a déjà reçu, espérons-le, la récompense dans une vie meilleure,
(Note de la présente édition. Précis Hist.) Pendant que l'imminence du naufrage consternait
les passagers qui se regardaient entre eux avec
effroi, les eaux devinrent tout à coup plus profondes ; la barre était traversée , et deux heures
après , le vaisseau mouillait au fort George ou à
Astoria (t). . Jf!.
Dès que M. Blanchet et les habitants de Willamette apprirent l'arrivée du P. De Smet à"Van-
couver, ils s'empressèrent d'aller à sa rencontre.
Le bon Père et sa suite furent reçus avec toute
espèce d'égards par le docteur Mac Laughlin et
M. Douglas, qui mirent à la disposition des missionnaires un des bateaux de la Compagnie qui les
transporta à Willamette. Leur voyage jusqu'à ce
lieu fut un véritable triomphe, tant fut vive la
(i) C'est la barre de la rivière Columbia qui fut cause du
naufrage du Peacock, un des vaisseaux attachés à l'expédition
d'exploration du capitaine Wilkes, qui raconte ce déplorable
événement dans ses Récits de voyage. Voici ce qu'il dit de la
barre : « Une description ne peut donner qu'une faible idée des
terreurs qu'inspire la barre de la Columbia ; tous ceux qui l'ont
vue ont conservé une impression profonde de cette scène
sauvage et du tumulte des vagues, qui en font un des spectacles
les plus effrayants qui puissent s'offrir aux regards du navigateur. Les dangers du canal, la distance des jalons qui indiquent
la marche à suivre, la difficulté de les connaître, l'inexpérience
de la force et de la direction des courants, la crainte d'approcher de périls inconnus , la transition de l'eau claire à l'eau
trouble, tout vous jette dans une cruelle inquiétude. Je dois
avouer que je me sentis moi-même faiblir sous le poids de ces
émotions. » (Vol. 4, p. 293.) joie que causa parmi les habitants l'arrivée des
nouveaux ouvriers évangéliques. Les sœurs de
Notre-Dame occupèrent le bâtiment qui avait été
construit à leur intention ; on fit l'ouverture de ce
pensionnat au mois de décembre. ||
Vers cette époque, le P. De Smet, remplacé
dans son poste méridional par le P. De Vos, alla
faire une visite aux Têtes-Plates. Les travaux des
Jésuites parmi les tribus du nord furent couronnés
des succès les plus complets. En 1842, une nou-^
velle mission, appelée le Sacré-Coeur de Jésus, fut
fondée à environ huit journées au sud de Sainte-
Marie. Nous devons mentionner comme accroissement de secours que reçut la mission en 1844
l'arrivée de deux autres pères Jésuites et d'un
frère lai, qui vinrent dans l'Orégon à travers les
montagnes Rocheuses. î|-
Tels étaient l'état du pays et le progrès de la
religion parmi les indigènes et les colons, lorsque
M. Blanchet reçut, au mois de novembre dernier,
des lettres du Canada, qui l'informaient que, sur
la demande du cinquième concile provincial de
Baltimore, il avait été nomjné vicaire apostolique
du territoire de l'Orégon, et que ses bulles, datées
du 1er décembre 1843, lui avaient été envoyées.
Ses compagnons l'engagèrent à accepter immédiatement ces fonctions, et à se rendre dans la
Californie pour la cérémonie du sacre. Mais voulant obtenir du renfort pour sa vaste mission, il
résolut de partir pour l'Europe. Ayant désigné Ofc»
00
M. Demers (i) pour son vicaire général et l'administrateur de son diocèse pendant son absence,
il quitta Vancouver vers la fin de novembre, et
arriva le 22 mai à Londres, d'où il s'embarqua , le
4 juin, sur un des paquebots de la compagnie
Cunard. 11 fut de retour dans le Canada le 24 du
même mois, après avoir fait un voyage de plus
de 22,000 milles. M. Blanchet reçut, il y a peu de
temps, la consécration épiscopale à Montréal, et
retourna en Europe pour les besoins de sa mission.
Six mille sauvages ramenés dans le giron de
l'Eglise sont sans doute peu de chose, si on les
compare aux cent mille qui habitent cette immense
contrée ; mais si l'on considère que ce succès a
été obtenu en peu d'années et par un petit nombre
de missionnaires, obligés de lutter contre tant de
difficultés, on trouvera que ce résultat est consolant et important, et qu'il démontre jusqu'à 1 evidence que ceux qui ont reçu mission d'aller enseigner toutes les nations peuvent cueillir des fruits
nombreux sur ce sol béni.  1    ^ f.'.?"■
Le 1er décembre 1843, Sa Sainteté Grégoire XVI
érigea le territoire de l'Orégon en vicariat apostolique, et nomma le Rév. Francis Norbert Blanchet
évêque de ce vaste diocèse. Celui-ci fut sacré à
Montréal le 25 juillet de l'année 1845, et repartit
(i) Voir la notice nécrologique d\e Mgr Demers dans l'ouvrage : Voyages aux montagnes Rocheuses par le R. P. De Smet,
S. J., page 295. immédiatement après pour l'Europe, dans le désir
d'accroître les forces de sa mission et de propager
le christianisme dans l'Orégon. Sur sa demande
cJ
et par un acte récent du Saint-Siège, le territoire
de l'Orégon, à partir du 42e jusqu'au 54e degré de
latitude nord , a été divisé en huit diocèses, qui
sont : la ville de l'Orégon (Oregon-City), Nes-
qually , les îles Vancouver et la Reine-Charlotte , sur les côtes ; Walla Walla , les forts
Hall, Colville, et la Nouvelle-Calédonie, dans l'intérieur. Ces diocèses forment une province ecclésiastique, dont la ville d'Orégon est la métropole.
Jusqu'à présent, il n'y a que trois évêques dans
cette province, à savoir : ceux de la ville d'Orégon, de Walla Walla et de l'île Vancouver, avec
une juridiction provisoire sur les autres diocèses* Les districts épiscopaux des îles Vancouver , Reine-Charlotte et de la- Nouvelle-Calédonie ne sont pas renfermés dans le territoire qui
appartient aux Etats-Unis. Le Rév. M. Modeste
Demers, un des missionnaires qui visitèrent
l'Orégon en 1838, avait été chargé du diocèse de
l'île Vancouver, et de l'administration des deux
autres districts qui se trouvent sur le territoire
anglais. Les cinq autres diocèses susmentionnés
sont situés dans les pays dépendant des Etats-
Unis. 37
|§f   Archidiocèse d'Orégon (Oregon-City).
Ce district est sous la juridiction du T. R. Francis Norbert Blanchet, qui est aussi administrateur
de Nesqually.
er*
Diocèse de Walla Walla (i).
Ce diocèse est gouverné par le T. R. Magloire
Blanchet, qui a été sacré à Montréal le 27 septembre 1846. Il est en même temps chargé de l'administration du fort Hall et de celui de Colville. S
Voici les noms des missionnaires qui évangé-
lisent TOrégon :       >.-jg|;
Le R. P. Michel Accolli,
-:    — Pierre J. De Smet,
— Pierre De Vos,
— Adrien Hoecken, ';£.      M
— Joseph Joset, * I
— Grégoire Mengarini,      j|g -
— Jean Nobili, , jf •   <>£•".
— Nicolas Point, M
— Antoine Ravallî,
— Alois Vercruysse,    ; M>
— Antoine Langlois,
fe    —Jean-Baptiste Bolduc.
(i) Le siege episcopal de Walla Walla ayant été supprimé,
Mgr Augustin Magloire Blanchet fut transféré à celui de
Nesqually, par lettres apostoliques datées du 31 mai 1850. Ce
prélat est le frère de Mgr l'archevêque d'Orégon. (Note de la
présente édition.) . * Tous , à l'exception des deux derniers , sont
membres de la compagnie de Jésus.
Le révérendissime archevêque Francis Norbert
Blanchet est revenu dernièrement d'Europe avec
dix prêtres séculiers et deux réguliers, trois frères
lais, de la compagnie de Jésus, et sept religieuses,
destinés à la mission. Le nombre total des prêtres
est de vingt-six. .■ - '
'. Nos renseignements ne sont pas assez complets
pour que nous puissions donner la statistique religieuse des différents diocèses de l'Orégon. Nous
pouvons seulement dire en général que depuis
1845 plusieurs nouvelles stations ont été fondées,
de nouyelles églises bâties , et qu'un grand nombre d'indigènes de différentes tribus ont été convertis à la foi catholique. j§ *
Quant aux édifices religieux, en voici le dénombrement : dix-huit chapelles jjj c'est-à-dire , cinq
dans la vallée de Willamette ; la cathédrale de
Saint-Paul, la chapelle Sainte-Marie, le couvent
des Sœurs ; Saint-François-Xavier ;. la nouvelle
mission dans la Prairie ; l'église de Saint-Jean
dans la ville d'Orégon ; celles de Vancouver , de
Cowlitz et de Whitby ; quatre dans la Nouvelle-
Calédonie ; ce sont celles du lac Stuart, du fort
Alexandre , des Rapides et du lac Supérieur ;
l'église de Sainte-Marie chez les Têtes-Plates;
l'église du Sacré-Coeur chez les Cœurs-Pointus ;
l'égliçe de Saint-Ignace chez les |Pendants-
d'Oreilles de la Baie ; et la chapelle de Saint-Paul 39
dans la tribu des Kettle-Falls, près de Colville.
Voici maintenant les stations fondées en 1846 ,
et où des chapelles seront érigées ; ce sont : Saint-1
François-Borgia, parmi les Kalispels du nord
Saint-François-Régis, dans la vallée de Colville
Saint-Pierre, près les grands lacs de la Columbia
l'Assomption 7 parmi les Indiens Arcs-à-Plat , et
le Saint-Cœur de Marie, parmi les Koetenais.
Les institutions qui ont été fondées dans l'Orégon sont : l'école de Sainte-Marie, chez les Têtes-
Plates ; le collège de Saint-Paul, à Willamette, et
le pensionnat des jeunes personnes, au même lieu,
sous la direction de six sœurs de Notre-Dame. On
va commencer d'autres établissements.
Le nombre total des Indiens répandus sur la
surface du territoire de l'Orégon est d'environ
110,000, dont 6,00D à peu près sont convertis au
christianisme. On compte 1,500 catholiques parmi
les Canadiens et les colons (i).
(i) La province ecclésiastique ou l'archidiocèse d'Orégon comprend aujourd'hui les diocèses d'Orégon-City, de Nesqually, de
l'île Vancouver, ainsi que l,es vicariats apostoliques d'Idaho et
de la Colombie anglaise (British Columbia). On y compte en
tout environ 34,000 catholiques. {Note de la présente édition,) I
LETTRE
DE
I%a. iiolduc,  missionnaire apostolique, n AI. Cayenne.
Cowlitz, le 15 février 1844.
Monsieur,
Voilà près d'un an que je n ai eu la satisfaction
de pouvoir vous écrire. Depuis cette époque, j'ai
fait encore parmi nos sauvages de nouvelles
excursions dont je*me propose de vous rendre
compte, après vous avoir dit quelques mots sur
les vastes solitudes que nous évangélisons.
D'après les rapports des premiers navigateurs
anglais qui visitèrent les côtes de l'Amérique , au
nord du fleuve Columbia, il paraît que le territoire
portant le même nom fut anciennement découvert
et habité par les Espagnols ; on voit encore
aujourd'hui des ruines en briques, restes de ces
premiers établissements formés dans la vue d'attirer les nations sauvages à la connaissance de
l'Evangile. Parmi les indigènes, on a trouvé ici
des reliques attestant ce fait ; un crucifix de cuivre, I   -      -  _ 41 _ .|   J
tout usé , est de temps immémorial au pouvoir
d'une tribu. Comment, par qui fut-il apporté?
Voilà ce qu'elle ne peut dire. C'est très-probablement vers le temps où ils s'emparèrent de la Californie que les Espagnols formèrent un établissement sur l'île Vancouver, séparée de la terre
ferme par le détroit de Juan de Fuca. Gray
découvrit le fleuve -Columbia ; Vancouver (i) le
remonta jusqu'à la pointe où est bâti le fort qui
porte son nom, et prit possession du pays environnant. , .       , r  . %■
La vaste contrée qui s étend entre les montagnes Rocheuses et l'océan Pacifique se divise en
deux zones distinctes par leur climat, par leur
aspect et par leurs productions ; la ligne de sépa-
(i) Vancouver (Georges;, navigateur anglais, né en 1750,
mort en 1798, fit avec Coôk les deuxième et troisième voyages
autour du monde, servit ensuite sous Rodney, et fut, en 1789 ,
employé à la station de la Jamaïque. Chargé l'année suivante
d'examiner s'il existe une communication maritime par le Nord,
entre les côtes occidentale et orientale de l'Amérique du Nord,
ii explora d'abord avec l'Espagnol Quadra, qu'il avait rencontré
dans ces parages (1792), puis seul (1793), toute la côte occidentale depuis le 56e degré jusqu'à la Nouvelle-Californie, sans
trouver le passage cherché, visita les comptoirs russes, l'archipel du Roi Georges et du Prince de Galles, la grande île de
l'Amirauté, reçut du roi d'Owyhée la cession de cette île (1794)
et revint en Angleterre en 1795. Il ût paraître, l'année même
de sa mort, son Voyage de découvertes à Vocéan Pacifique, etc.
Londres 1798, 3 vol. in 4°, atlas in-fol. (traduit- en français,
Paris, an Vill ou 1800, en 3 vol. in 4°, atlas in-fol.). ration court parallèlement aux rivages de la mer
du Sud, dont elle se tient éloignée d'environ deux
cents milles. Moins boisée que les régions de
l'ouest, la partie orientale s'élève par plateaux,
dont les plus éloignés servent de base aux monts
Hood, Sainte-Hélène, Ramier et Baker. Les cimes
de ces montagnes s'élancent dans les airs à une
hauteur de dix à treize mille pieds et sont couronnées de neiges éternelles. L'année dernière, les
monts Baker et Sainte-Hélène sont devenus volcaniques, et mên^e depuis quelques mois le premier a éprouvé des changements considérables de
forme, du côté où se trouve le cratère. Dans la
zone orientale le climat est sec et sain ; en hiver
comme en été, la-pluie y est très-rare ; la neige ne
s'élève jamais à plus d'un pied. On n'y voit ni
marais ni plaines inondées par les grandes eaux ;
point de brumes ; aussi les fièvres n'y sont pas
connues. §       ||
Dans la partie inférieure, depuis octobre jusqu'en mars, les pluies sont presque continuelles ;
des nuages épais, dont l'atmosphère est constamment chargée , cachent le soleil pendant ; des
semaines entières, et il n'est pas rare dépasser
jusqu'à quinze jours sans qu'on puisse l'apercevoir.
Cependant, dès qu'il peut se faire jour à travers
les vapeurs, il répand aussitôt dans l'air une chaleur douce et vivifiante. Cet hiver a été tout à fait
remarquable par le peu de pluie que l'on a eu ;
pendant une grande partie de février et vers le 43
commencement de mars, le temps a été magnifique; c'était comme le mois de mai ; l'herbe croissait dans les prairies, les fraisiers étaient en pleine
floraison.
En mars les pluies sont plus rares ; un soleil
ardent réchauffe la nature, qui se pare d'une verdure naissante. Le blé semé en automne peat
déjà, en avril, rivaliser de beauté avec celui qu'on
voit dans le Canada au mois de juin. Dès lors, et
pour tout l'été, temps clair et fortes chaleurs.
Quelquefois cependant d'épais nuages s'amoncellent ; on dirait qu'ils vont se résoudre en torrents
de pluie ; mais bientôt ils se dissipent sans avoir
fait entendre de coups de tonnerre, sans même
donner la moindre ondée que les moissons paraissent désirer si ardemment.   j -§■
Dans le mois de juin, les rivières gonflées par
la fonte des neiges sur les montagnes inondent les
plaines basses et augmentent encore les dépôts
d'eau croupissante formés par les pluies d'hiver.
Les vapeurs qui s'en élèvent sous un soleil brûlant
occasionnent ou entretiennent les fièvres intermittentes, plus fréquentes dans les années où les
rivières ont été plus débordées.
Cette maladie règne dans presque tout le
pays depuis la fin d'août jusqu'à la mi-octobre.
Il est généralement assez rare que ceux qui en
sont une fois attaqués ne le soient pas plusieurs
années de suite, et comme je l'ai eue cette année
pendant plus d'un mois, j'ai tout lieu de craindre encore quelques nouveaux   accès pour l'avenir.
Vous ne sauriez croire combien ont été épouvantables les ravages que ces fièvres ont portés
parmi les nombreuses tribus qui habitaient autrefois les bords du Columbia. Il suffit de dire qu'on
a trouvé de gros camps indiens entièrement détruits par ce fléau. Quand les sauvages se sentaient attaqués, ils allaient, sans perdre de temps,
se précipiter dans les eaux froides des rivières, et
ils mouraient sur-le-champ. Les blancs, avec les
soins convenables, n'en meurent jamais.
Il me semble que l'année dernière je vous ai
annoncé que je devais faire une mission dans
Puget-Sound et pénétrer, si je pouvais, jusque
dans l'île Vancouver ; cette mission a eu lieu, et
je vais vous en dire quelques mots.
Pour parvenir à mon but, il eût été peut-être
dangereux de pénétrer seul dans la grande île
Vancouver ; aucun prêtre ne s'y était encore montré, et les sauvages de cet endroit ne sont pas
encore bien familiarisés avec les blancs. Or en ce
temps-là lhonorable compagnie de la baie d'Hudson se préparait à aller bâtir un fort à l'extrémité
sud de cette île. M. Douglas, qui devait diriger
cette expédition, m'invita généreusement à prendre passage à bord de son vaisseau. J'acceptai
bien volontiers ses offres, et je quittai Cowlitz le
7 mars pour me rendre à Shwally.
Le bateau à vapeur Beaver (le Castor) nous
attendait depuis quelques jours ; cependant, comme 45
il y avait plusieurs préparatifs à faire pour le
voyage, nous ne montâmes à bord que le 13 au.matin. Après avoir marché toute la journée du 13, nous
ancrâmes dans un remous formé par une pointe de
l'île Whitby, appelé Pointe-Perdrix. Des lignes
furent aussitôt préparées, et pendant la veillée nous
eûmes le plaisir de prendre pour le dîner du lendemain une grande quantité d'excellents poissons,
assez semblables pour la forme et pour le goût à
la morue du Canada ; j'en ai remarqué plusieurs
de quatre pieds de long.
Les eaux de la baie de Puget sont richement
peuplées. Le saumon y abonde ; c'est la plus
grande ressource des indigènes. Dans les mois de
juillet, d'août et de septembre surtout, ils en prennent à ne savoir qu'en faire. On trouve ici une
espèce de poisson bien plus petit que ceux dont je
viens de parler, et qui paraît être particulier à la
côte du nord-ouest. On le voit remonter les
rivières au printemps en quantité prodigieuse. Il
contient une telle abondance de graisse que quand
il a été pris dans la bonne saison et qu'il est un
peu sec, on peut l'allumer par le bout de la queue
et il brûle comme une chandelle jusqu'à la tête.
Les sauvages en font une excellente huile qui leur
sert à assaisonner leurs aliments.
Le 14 de bon matin, nous levâmes l'ancre et
dirigeâmes notre course vers l'entrée du détroit
de Juan de Fuca. Nous allâmes à terre, et après
avoir visité   un petit camp de  sauvages  de  la — 46
grande tribu des Klalanes, nous nous portâmes
sur la pointe sud de l'île de Vancouver. Il était à
peu près quatre heures du soir lorsque nous y
arrivâmes. Nous n'aperçûmes d'abord que deux
canots ; m^tis ayant tiré deux coups de canon,
nous vîmes Içs indigènes sortir de leurs retraites
et entourer le bateau. Le lendemain, les pirogues
arrivèrent de tous côtés. Je descendis alors à terre
avec le commandant de l'expédition et le capitaine
du vaisseau ; cependant ce ne fut qu'au bout de
quelques jours, c'est-à dire lorsque j'eus des preuves non équivoques des bonnes dispositions des
Indiens que je me rendis à leur village, situé à
six milles du port, au fond d'une charmante petite
baie.   - "        - . ft . ' :|~   ':
f Comme presque toutes||les tribus d'alentour,
celle-ci possède un petit fort en pieux d'environ
cent cinquante pieds carrés. On se fortifie ainsi
pour se mettre à l'abri des surprises des Toùn-
gletats, tribu puissante et guerrière, dont une
partie campe sur l'île Vancouver elle-même; le
reste habite sur le continent, au nord de la rivière
Fraser. Ces féroces ennemis tombent ordinairement de nuit sur les villages qu'ils veulent détruire,
massacrent autant d'hommes qu'ils peuvent et
prennent les femmes et les enfants pour esclaves. t
A mon arrivée, toute la tribu, hommes, femmes
et enfants, se rangea sur deux lignes pour me
donner la main, cérémonie que ces sauvages
n'omettent jamais. Je les assemblai tous dans la •   . ■   — 47 — |v
plus grande loge, celle du chef, et là je leur parlai
de l'existence d'un Dieu créateur de toutes choses,
des récompenses qu'il promet aux bonnes actions
et-des châtiments éternels dont il punit le crime.
Mes instructions furent souvent interrompues par
les harangues de mes auditeurs. En voici une que
j'ai crue propre à vous intéresser. Au milieu de la-
foule,je vis un homme d'environ trente ans, qui se
leva précipitamment, et me dit : « Chef (i), écoute-
« moi. Il y a bien dix ans j'ai entendu dire qu'il
« y avait un maître en haut qui n'aimait point le
« mal, et que parmi les Français il se trouvait
« des hommes qui apprenaient à connaître ce
« maître. J'ai aussi entendu dire qu'il viendrait
« un jour de ces hommes-là sur nos terres.
« Depuis ce temps, mon cœur , qui auparavant
« était très-méchant, ^est devenu bon ; je ne fars
« plus de mal. Maintenant que tu es arrivé chez
« nous, tous nos cœurs sont contents. »
. Un jour que je leur parlais du baptême et que
je leur disais que déjà plusieurs nations avaient
fait régénérer leurs enfants, un vieillard se leva
et me dit : -     ;
« Tes paroles sont bonnes ; mais on nous a
« rapporté que ceux qui ont été baptisés chez les
« Kwaitlens et les Kawitskihs (à la rivière Fra-
« ser) sont morts presque aussitôt ; cependant,
(i) Ils donnent généralement le nom de chef, dans leur langue
slab, à tout personnage de distinction.
i#* 48
a comme tu dis que c'est une bonne chose, nous
« te croyons. Puisque l'eau sainte leur fera voir
« le maître d'en haut après leur mort, baptise
« tous ceux de notre camp ; fais-leur cette cha-
« rite, car ils meurent presque tous. » Je leur
promis que je reviendrais, le dimanche, pour
conférer ce sacrement, et que tous devaient s'y
trouver. '        .---      ■'...' ■/ /
Il Cependant le bruit de mon arrivée s'étant
répandu , plusieurs nations voisines accoururent
en masse. . -M.r i    -.
Le 18, qui était un samedi, fut employé à la
construction d'une espèce de vaste reposoir pour
célébrer à terre le jour du Seigneur. M. Douglas
me donna plusieurs de ses hommes pour m'aider
dans cet ouvrage. De longues branches de sapin
formèrent les côtés de cette chapelle agreste, et
les tendelets du steamer la couverture.    r       J|/
Le dimanche au matin, plus de douze cents
sauvages des trois grandes tribus Kavvitskins ,
Klalanes et Isanisks étaient rassemblés autour
du modeste temple. Notre commandant n'oublia rien de ce qui pouvait contribuer à rendre
la cérémonie imposante ; il mo§donna liberté
entière de choisir à bord tout* ce qui pouvait
servir de décoration. Il assista lui-même à la
messe , ainsi que quelques Canadiens et deux
dames catholiques. Ce fut au milieu de ce concours nombreux que, pour la première fois, nos
saints mystères furent célébrés sur cette plage, depuis tant d'années en proie aux abominations
de l'enfer. Fasse le ciel que le sang de l'Agneau
sans tache rende cette terre fertile, et lui donne
de produire une abondante moisson !
Ce jour étant celui que j'avais fixé pour le
baptême des enfants, je me rendis au village principal, accompagné de toute la foule qui avait assisté au service divin. En arrivant, il fallut encore
donner la main à plus de six cents personnes. Les
enfants furent disposés sur deux lignes au bord de
la mer ; je leur distribuai à chacun un nom écrit
sur un petit bout de papier, et je commençai la
cérémonie. Il pouvait être environ dix heures du
matin, et lorsque j'eus fini il faisait presque nuit.
Alors je comptai les nouveaux chrétiens, et j'en
trouvai cent deux. J'étais épuisé de fatigue, et
néanmoins je dus faire encore plus de deux lieues
à pied pour revenir au steamer.
Suivant le plan de voyage tracé avant notre
départ, nous ne devions rester ici que quelques
jours et poursuivre ensuite notre course de fort
en fort, jusqu'à l'établissement des Russ'es à Sitka ;
mais le petit navire qui portait les provisions destinées aux divers établissements de la côte était
attendu de jour en jour et n'arrivait point. Ce
retard me contrariait beaucoup. M. le grand-vicaire
m'avait dit que son intention était d'établir, au
commencement de l'été , une Mission dans l'île
Whitby, et que je devais en faire partie. Voyant
donc qu'à la suite de la caravane je ne pourrais
OREGON 'Il 'Wm§>
t»f m il    ■■■•,
il. IMP'
I Wm-
K
I mm.
!i-    l!>* ■:■■':■
* !;   - '■
IS
1 i^'l
111*
§#
o
)?0
pas être de retour assez tôt pour remplir ses vues,
je me décidai à revenir sans délai sur mes pas.
J'achetai un canot, et ayant engagé le chef des
Isanisks et dix de ses gens à me conduire directement à l'île Whitby , je quittai Vancouver le
24 mars, emportant avec moi les plus vifs sentiments de reconnaissance pour tous les égards du
commandant de l'expédition et du capitaine Brot-
chie, dont j'avais eu tant à me louer dans la traversée des îles Sandwich au Fort-George.
La mer était bien calme, mais le temps était
couvert d'une brume épaisse. Par précaution,
j'avais pris un compas, sans quoi je me serais
indubitablement égaré , ayant une traversée de
vingt-sept milles à faire. Le premier jour, nous
atteignîmes une petite île qui se trouve entre
l'extrémité de Vancouver et le continent. Nous y
passâmes la nuit. Mes Indiens, qui avaient tué un
loup marin d'un coup de fusil, firent grand festin
le soir. Vous ne sauriez croire combien un sauvage peut manger dans un seul repas ; mais , s'il
est vorace dans l'abondance , il sait aussi jeûner
plusieurs jours de suite sans en éprouver beaucoup de fatigue,   p. - :| .; \
Le 25, il faisait une forte brise du nord-ouest ;
mes rameurs, avant de s'éloigner du rivage, montèrent sur une colline pour reconnaître si la mer
était bien grosse au milieu du' détroit ; ils furent
assez longtemps à se décider. Enfin ils dirent qu'à
1 aide d'une voile on pourrait se tirer d'affaire. Un mât fut donc préparé, une couverture servit de
voile , et nous voilà à la merci des flots. Vers
trois heures de l'après-midi nous abordâmes à
l'île Whitby , non sans avoir couru quelque
danger.      •   • .    -    . ||-
H Un -grand nombre de sauvages Klalanes et
Skadjats vinrent me recevoir sur le bord de la
mer ; je connaissais de réputation le premier chef
des Skadjats , et je demandai à le voir. On me
dit qu'il était parti depuis deux jours pour l'île
Vancouver , afin de m'y rencontrer. A sa place
on me présenta ses deux fils. L'un d'eux en me
serrant la main me dit : « Mon père Netlan n'est
« pas ici, il est allé à Ramoon (nom de la pointe
« sud de l'île Vancouver) pour t'y voir ; mais
« s'il apprend que tu es ici , il va revenir à la
« course. Il sera bien content si tu restes parmi
« nous , car il est fatigué de dire la messe tous
« les dimanches et de prêcher à ses gens ! » J'ai
su plus tard que sa messe consistait à expliquer
aux sauvages de sa tribu l'échelle chronologico-
historique de la religion, à faire force signes de
croix et à chanter quelques cantiques avec le
Kyrie eleison.
Je dressai ma tente près de la croix que
M. Blanchet avait plantée dans cette île en 1840 ,
lorsqu'il y aborda pour la. première fois. Le lendemain tout le camp des Skadjats se rendit près
de moi pour entendre la parole de Dieu. Pour
vous donner une idée de la population de cette m
tribu, il suffit de vous dire que je donnai la main
à une file de six cent cinquante personnes , et ce
n'était pas tou,t ; plus de cent cinquante Indiens
qui avaient passé la nuit près de ma tente n'étaient
point de ce nombre , et presque tous les vieillards , les femmes âgées et beaucoup d'enfants
étaient restés dans leurs cabanes. Après l'instruction, plusieurs cantiques furent chantés avec un
tonnerre de voix étourdissant.
Plusieurs parents m'avaient prié de baptiser
leurs enfants ; je me rendis au village , et demandai qu'on me présentât tous ies jeunes Indiens au
dessous de sept ans, qui n'avaient pas encore reçu
la grâce de la régénération. Aucun d'eux ne fut
oublié ; ils étaient au nombre de cent cinquante.
Cette fois , la cérémonie eut lieu dans une petite
prairie, entourée de hauts sapins séculaires. Il
n'était pas midi lorsque je commençai, et je ne
finis qu'au coucher du soleil. J'étais mort de
fatigue ; le ciel avait été sans nuages et le soleil
ardent, ce qui m'avait causé un violent mal de tête.
De plus, un bien mince déjeuner que j'avais pris de
bon matin dut me soutenir jusqu'à la nuit close.
Le 27, le chef des Skadjats me déclara qu'il
ne convenait point que je fusse logé dans une maison de toile (sous une tente). « C'est pourquoi,
« ajouta-t-il, demain tu me diras où tu veux que
« nous te construisions une demeure, et tu verras
« combien ma parole est puissante quand je parle
« à mes gens. » Vovantla bonne volonté de ce chef, je lui indiquai une petite eminence, et aussitôt je
vis arriver plus de deux cents travailleurs ; quelques-uns avaient des haches et étaient chargés de
couper le bois ; les autres devaient le charrier sur
leurs épaules. Quatre des plus habiles se mirent
en devoir d'ajuster la charpente. En deux jours,
tout fut terminé, et je me trouvai installé dans
une maison de vingt-huit pieds de long sur vingt-
cinq de large. Bien entendu que le bois était brut ;
mais le toit était couvert en écorces de cèdre et
l'intérieur revêtu de nattes de jonc. Pendant toute
la semaine, je fis plusieurs instructions àt ces
sauvages, et leur appris des cantiques ; car, avec
eux, si on ne chante pas, les meilleures choses ne
valent rien ; il leur faut du bruit. ^
« J'avais terminé les exercices de la Mission,
lorsque arrivèrent plusieurs sauvages du continent. Dès qu'ils m'aperçurent, ils se jetèrent à
genoux près de moi , et s'exprimèrent ainsi :
« Prêtre, voilà quatre jours que nous sommes en
« chemin pour te venir voir, nous avons marché
« la nuit comme le jour et presque sans manger.
« Maintenant que nous te voyons, nos cœurs sont
« dans une grande joie. Aie donc pitié de nous ;
« nous avons appris qu'il y a un maître là-haut,
« mais nous ne savons pas lui parler. Viens chez
« nous, tu baptiseras nos enfants, comme tu as
« baptisé ceux des Skadjats. » .
• « J'étais attendri par ces paroles. Assurément
je fa'aurais fait aucune difficulté pour les suivre M
dans leurs forêts ; mais je n'avais que peu de jours
pour me rendre à Skwally, où j'étais annoncé. Il
fallut partir. #^        '
111 Je quittai ces bons Indiens le 3 avril. Pendant mon séjour au milieu d'eux, je n'ai éprouvé
que des consolations. Ce sont eux qui m'ont
nourri, et bien certainement ils sont allés au delà
de mes désirs. >|||
Vous voyez, Monsieur, par cette relation, que
les sauvages de la baie de Puget montrent assez
de zèle pour la religion. Cependant ils ne comprennent guère l'étendue de ce mot. S'il ne s'agissait que de savoir quelques prières et de chanter
des cantiques pour être chrétien, il n'y en a *pas
un qui ne voudrait le devenir. Mais il est un point
capital qui les retient, c'est la réforme des mœurs.
Aussitôt qu'on touche cette corde, leur ardeur se
change en indifférence. Les chefs ont beau faire à
ce sujet de véhémentes harangues à leurs gens,
quelle impression peuvent-ils produire, eux qui
sont les plus coupables? Je ne me défie nullement
de la Providence ; mais on peut dire, sans trop
s'exposer à commettre une erreur, que nos principales espérances ne reposent pas sur les tribus
qui habitent les bords de l'Océan , ou qui sont
fixées à l'embouchure des nombreuses rivières qui
s'y jettent.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur , votre très-
humble serviteur,
J.-B.-Z. Bolduc, miss, apost. pu
00
II
Sainte-Marie de Willamette, 9 octobre 1844.
Mon cher Frère,
Nous aperçûmes les cptes de l'Orégon le 28
juillet, après une fastidieuse navigation d'environ
huit mois. Avec quels transports de joie nous
revîmes ces bords si désirés ! Quelles actions de
grâces s'échappaient de nos cœurs et de nos
lèvres ! Nous entonnâmes tous la magnifique
hymne de reconnaissance, le Te Deum. Mais ces
moments de bonheur ne furent pas de longue
durée ; bientôt leur succéda une profonde inquiétude à l'idée des dangers qui nous attendaient ;
nous approchions de la Columbia. L'entrée de
cette rivière est difficile et périlleuse, même pour
les marins munis de bonnes cartes ; et notre capitaine, qui n'avait pu s'en procurer aucune, ne
connaissait, nous le savions, ni les rochers ni les
brisants, qui rendent le fl§Uve impraticable dans
cette saison. s  . >}
Bientôt nous aperçûmes le cap de Désappointement, qui semble indiquer aux voyageurs la route
qu'ils ont à suivre. Comme le jour baissait , le
capitaine résolut de regagner la haute mer afin
d'éviter les côtes pendant la nuit. Tandis que le
vaisseau s'éloignait lentement de la terre ferme,
Jm* M
}   '    j,         1
tin
ii ■ '.■
56
nous restâmes sur le pont pour contempler, dans
le lointain, les hautes montagnes et les vastes
forêts de l'Orégon. Çà et là nous pouvions distinguer les colonnes de fumée qui s'élevaient au-
dessus des huttes de nos pauvres Indiens. Cette
vue remplit mon âme d'une émotion que je ne
puis exprimer. Il faudrait se trouver dans la
même situation pour se rendre un compte exact
de nos sentiments. Nos cœurs palpitaient de joie à
l'aspect de l'immensité de ces contrées où étaient
dispersées tant d'âmes abandonnées , naissant,
vieillissant et mourant dans les ombres de la mort,
faute de missionnaires, et ce malheur nous pourrions l'épargner sinon à tous, du moins à un
grand nombre. Le 29, tous les Pères offrirent le
saint sacrifice pour tenter une dernière violence au
ciel et le forcer en quelque sorte de faire descendre
ses bénédictions sur notre mission. Le matin, le
temps et nos esprits étaient sombres et tristes.
Vers dix heures, le ciel s'éclaircit et nous permit
de nous approcher avec précaution de la vaste et
redoutable embouchure de la Columbia. Nous
ne tardâmes pas à apercevoir d'immenses brisants
qui s'étendaient à une distance de plusieurs milles,
et qui nous présageaient d'une manière infaillible
la présence d'un banc de sable. La rivière est
traversée par des bas-fonds qui semblent opposer
une barrière invincible à notre entrée. Cette vue
nous remplit d'effroi. Nous sentions que tenter le
passage ce serait nous exposer à une mort cer- 57
taine. Que faire ? Que devenir ? Comment nous
tirer d'une situation si périlleuse ? jf
Le 30, notre capitaine, du haut du mât, aperçut un vaisseau qui tournait le cap pour sortir de
la rivière. Cette découverte, qui nous réjouit, fut
en un instant dérobée à notre avide regard par
un rocher derrière lequel le vaisseau jeta l'ancre
en attendant un vent favorable. L'apparition de ce
bâtiment nous fit conclure que le passage de la
rivière était praticable, et nous conçûmes l'espoir
de nous diriger sur ses traces. Vers trois heures,
le capitaine envoya le lieutenant et trois matelots
pour sonder les brisants et chercher une entrée
favorable pour le lendemain matin, qui était le
31 juillet, fête du grand Loyola. Cette coïncidence
nous parut d'un heureux augure et ranima notre
espérance et notre courage abattu. Pleins de confiance dans la puissante protection de notre glorieux fondateur, nous le priâmes avec ferveur de
ne pas nous abandonner dans notre détresse. Ce
devoir rempli, nous courûmes sur le pont pour
voir revenir la chaloupe montée par le lieutenant.
Il .n'était pas encore onze heures, lorsqu'elle
aborda Y Infatigable. Personne n'osa interroger les
matelots, dont la triste contenance présageait de
décourageantes nouvelles. Cependant le lieutenant assura au capitaine qu'il n'avait rencontré
aucun obstacle, et qu'il avait passé la barre la
veille, à onze heures du soir, avec cinq brasses
deau (30pieds). On mit immédiatement les voiles 58 —
au vent, et Y Infatigable, favorisé par une légère
brise, reprit lentement sa marche majestueuse. Le
ciel était serein et le soleil brillait d'un éclat inaccoutumé. Il y avait longtemps que nous n'avions
eu une si belle journée ; et si l'entrée de la rivière
avait été sûre, ce jour eût été le plus beau de notre
voyage. A mesure que nous approchions , nous
redoublions nos prières. Nous étions prêts à tout
événement , et notre prudent capitaine donna
l'ordre de sonder la rivière. Un hardi matelot
s'attacha au dehors du vaisseau et jeta la sonde.
Bientôt nous entendîmes le cri de : Sept brasses !
Par intervalles la même voix criait : Six brasses,
cinq brasses ! On comprendra sans peine combien
nos cœurs battaient à chacun de ces cris. Mais
lorsque nous entendîmes le matelot crier : Trois
brasses ! tout espoir s'évanouit. Nous avons cru
un moment que le vaisseau allait être jeté sur
les récifs ; le lieutenant dit au capitaine ; Nous
sommes entre la vie et la mort, mais il faut que
nous avancions. Le Seigneur n'avait pas résolu
notre perte, mais il semblait éprouver la foi de
ST3S serviteurs. Au bout de quelques instants, les
nouvelles du sondage ranimèrent nos esprits
abattus ; nous commençâmes à respirer, mais le
danger n'était pas conjuré : nous avions encore
deux milles à faire au milieu de ces terribles
brisants. • ■ || - ', •
Un second cri de : Trois brasses ! vint de nouveau nous remplir d'épouvante. Nous nous sommes 59
trompés de route ! s'écria le lieutenant. Bah !
répondit le capitaine, ne voyez-vous pas que l Infatigable triomphe de tontes les difficultés ? Avancez i
Le ciel était pour nous ; autrement ni l'habileté
de notre capitaine, ni l'activité de nos marins
n'auraient pu nous arracher à une mort inévitable.
Nous nous trouvions dans le canal du Sud,
qu'aucun vaisseau n'avait encore traversé. Peu
d'instants après, nous apprîmes que nous avions
miraculeusement échappé au danger.. Il
, Notre vaisseau avait d'abord tenu la droite en
entrant dans la rivière, mais, à peu de distance
de l'embouchure , la Columbia se divise en deux
branches, formant en quelque sorte deux canaux.
Celui du nord, près du cap de Désappointement,
est celui que nous aurions dû prendre ; celui du
midi n'est pas fréquenté à cause des terribles brisants qui obstruent son entrée et sur lesquels nous
avons passé les premiers et probablement les derniers. Nous apprîmes aussi que le gouverneur du
fort Astoria, ayant aperçu notre vaisseau depuis
deux jours, se rendit en toute hâte, avec quelques
sauvages, à- l'extrémité du cap, et s'efforça au
moyen de grands feux, de drapeaux et de coups
de fusil, de nous avertir du danger. Nous avions
en effet aperçu ces signaux, mais sans en comprendre le motif.  ■> -'-lÉl..' M- '"■§[• ~?$i'   'il
Dieu, sans doute, voulait nous montrer qu'il
était assez puissant pour nous exposer au péril et
nous en retirer sains et saufs. Que son saint nom 60
soit béni ! Gloire aussi'à S. Ignace, qui a protégé
si visiblement ses enfants le jour de sa fête ! Jt
Vers quatre heures et demie, un canot s'approcha de nous : il était monté 'par des Indiens Clat-
sops, ayant à leur tête un Américain établi sur la
côte. Les cris de ces sauvages des forêts étonnèrent nos pères et les sœurs de Notre-Dame.
Nous ne pûmes distinguer que le seul mot catche,
qu'ils répétaient sans fin. Notre capitaine leur fit
signe d'approcher, et leur permit de venir à bord.
Aussitôt l'Américain m'accosta et m'exposa les
périls que nous avions courus, en ajoutant qu'il
serait venu à notre aide, mais que les Indiens
avaient reculé devant le danger. Les Indiens , de
leur côté, s'efforçaient de nous faire comprendre par
signes combien grande avait été leur terreur, car
ils s'attendaient à tout moment à voir notre vaisseau brisé en mille pièces. Ils avaient pleuré sur
nous, convaincus que, sans l'intervention du Grand
Esprit , nous n'aurions jamais pu échapper au
péril. Ces braves sauvages avaient raison. Tous
ceux qui connaissent l'histoire de notre passage
affirment la même chose, et ne cessent de nous
féliciter de notre- miraculeuse conservation.
La seconde visite que nous reçûmes à bord fut
celle de quelques Tchinouks, petite tribu qui habite
les immenses forêts des rives septentrionales du
fleuve. Les Clatsops, dont le nombre ne s'élève
qu'à cent cinquante hommes, occupent les rives
méridionales. Les Tchinouks habitent trois vil- 61
lages situés au delà de la forêt. Les hommes
s'enveloppent d'une couverture de lit pour paraître
devant les blancs ; ils sont excessivement fiers de
leurs colliers et de leurs boucles d'oreilles. Leurs
mœurs sont très-sociables, et nous fûmes obligés
de nous tenir sur nos gardes pour contenir leur
trop grande familiarité. Pourvu qu'on ne les renvoie pas, ils sont contents et ne demandent rien
de plus. Ils sont d'une humeur pacifique, et
comme ils ont peu de besoins, ils mènent une vie
indolente et paresseuse. La chasse et la pêche
forment leur principale occupation. Leurs forêts
abondent en gibier, et leurs rivières en saumons.
Après avoir pourvu à leurs besoins journaliers,
ils restent des heures entières immobiles et couchés au soleil. J'ajouterai qu'ils vivent dans
l'ignorance la plus profonde de la religion. Tels
sont les Indiens qui ont l'habitude d'aplatir la tête
de leurs enfants. || jt
Le lendemain matin, nous aperçûmes un petit
esquif qui se dirigeait vers nous. Il portait
M. Burney ,qui s'était les jours précédents, du haut
du cap, si vivement intéressé à notre sort. Il nous
aborda avec une extrême bonté, et nous invita à
retourner avec lui au fort Astoria, dont il était
l'intendant général, afin que sa femme et ses
enfants pussent avoir le plaisir de nous voir.
Persuadé que cette visite, après un voyage si
ennuyeux, serait agréable à tout le monde, j'acceptai cette invitation avec plaisir.    • |j|| 62
Pendant que les aimables hôtes préparaient le
dîner, nous fîmes une petite excursion dans la
forêt voisine. Nous admirions l'immense élévation
et la prodigieuse grosseur des sapins, dont
plusieurs avaient deux cents pieds de haut et
quatre et demi de diamètre. Nous en vîmes un
qui avait quarante-deux pieds de circonférence.
Après une course de deux heures, M. Burney
nous reconduisit au fort. H
Dans une seconde promenade, plusieurs de nos
compagnons remarquèrent les tombes des sauvages. Le défunt est placé dans une espèce de
canot fabriqué d'un tronc d'arbre ; on le couvre de
nattes et de peaux, puis ,on le suspend aux
branches des arbres ou on l'expose sur le bord
des rivières. Nous vîmes dans un seul endroit
douze de ces tombeaux ; ils sont ordinairement
placés dans des endroits de .difficile accès pour
les préserver autant que possible des atteintes des
bêtes féroces. Non loin de ce cimetière, un de nos
frères, plus curieux que les autres, s'avança un
peu dans les fourrés, mais il revint en toute hâte et
tout effrayé sur nos pas, disant qu'il avait vu le
museau d'un ours qui n'avait pas l'air apprivoisé.
Je partis pour le port Vancouver le 2 du mois
d'août, désirant m'y trouver avant mes compagnons, afin d'informer le Rév. M. Blanchet de
mon heureuse arrivée. S
Quant à nos Pères, voici ce qui concerne le
reste de leur voyage. Le 3 et le 4, ia marche de 63 —
leur vaisseau fut retardée faute de vent. On
pouvait d'un coup d'œil mesurer le chemin qu'ils
avaient fait en trois jours. Vers le soir, une douce
brise s'éleva et leur permit de continuer leur
route. En quelques heures, ils eurent franchi les
écueils qui s'étendent à une distance de six lieues.
Cette distance une fois parcourue, on peut tenir
constamment le milieu du fleuve ; il s'y trouve
toujours une quantité d'eau suffisante ; mais ses
nombreuses sinuosités   exigent   une   manœuvre
continuelle., ....   é.'. :• ' ^^Êt   -   .■-
Ici la rivière est magnifique ; la surface polie
des eaux, le courant rapide dérobé aux regards
par le resserrement de son lit et des rochers, le
bruit sourd des cascades, tout cela est si imposant
qu'on ne peut le décrire. On ne se lasse pas
d'admirer la richesse,. la beauté et la variété de
ces contrées solitaires. Les deux rives sont bordées, dans presque toute leur longueur, par des
forêts vierges, et couronnées par des montagnes
•boisées. C'est surtout dans ces forêts que le grand,
le pittoresque, le beau , le sublime revêtent les
formes les plus singulières et les plus fantastiques.
Depuis le géant des bois jusqu'à l'humble arbrisseau, tout excite l'étonnement du spectateur. Les
plantes parasites forment un des traits caractéristiques de la végétation de ces pays. Elles s'attachent
à l'arbre, grimpent jusqu'à une certaine hauteur et
alors laissant tomber leurs sommets à terre ,
reprennent racine, croissent, s'étendent de branche — 64
en branche , d'arbre en arbre dans toutes les
directions, jusqu'à ce que de nouveau entrelacées,
tressées, nouées sous toutes les formes possibles,
elles festonnent toute la forêt d'une draperie dont
le fond, de la plus riche verdure, est nuancé par
des guirlandes de fleurs aux mille couleurs. En
remontant la Columbia, nous vîmes çà et là de
larges baies, au milieu desquelles de jolies petites
îles, semées en quelque sorte comme des groupes
de fleurs et de verdure, offrent un coup d'œil
charmant. L'artiste devrait venir ici exercer son
talent ; il y trouverait les vues les plus pittoresques
et les plus gracieuses qu'on puisse imaginer : les
couleurs les plus variées, les sites les plus ravissants sont prodigués sur cette terre. A chaque
pas, les perspectives deviennent plus grandes et
plus majestueuses. Dans aucune partie du monde,
la nature n'est aussi coquette qu'ici.
Enfin, le 5 août, le vaisseau arriva au fort Vancouver vers sept heures du soir. Le gouverneur,
homme excellent et vraiment pieux, accompagné de*
sa femme et des personnes les plus notables de la
place, se trouvait sur le rivage pour nous, recevoir. Aussitôt que le vaisseau eut jeté l'ancre,
nous mîmes pied à terre, et nous nous rendîmes
en toute hâte au fort, où nous fûmes reçus et
traités avec une extrême cordialité. Nous fûmes
obligés de nous arrêter huit jours, parce que le
Rév. M. Blanchet, qui n'avait pas reçu la lettre
par laquelle je l'informais de notre arrivée, n'y 65
K
vint que le 12. A la première nouvelle, il se hâta
de nous rejoindre et d'amener avec lui un grand
nombre de ses paroissiens. Il avait voyagé
pendant tout un jour et une nuit, et nous fûmes
heureux de revoir ce prêtre infatigable. Bien que
notre séjour au fort fût agréable, il nous tardait
cependant d'arriver le plus tôt possible au poste
que la divine Providence nous avait destiné. Les
pieuses religieuses soupiraient aussi après leur
couvent de Willamette. M. Blanchet prit donc
toutes les mesures nécessaires à notre départ, et
nous quittâmes le fort Vancouver le 14.
Nous nous séparâmes avec les témoignages de
la plus vive cordialité. Notre digne capitaine nous
attendait sur le rivage. L'émotion avait gagné
chacun de nous. Lorsque pendant huit mois on a
partagé les mêmes dangers, et contemplé souvent
la mort en face, on ne se quitte pas sans larmes,
v Notre petite escadre se composait de quatre
canots montés par les paroissiens de M. Blanchet
et de notre chaloupe. Nous remontâmes le fleuve
et ne tardâmes pas à entrer dans la rivière de
Willamette, qui se jette dans le Columbia. -?P
Il Comme la nuit approchait , nous amarrâmes
nos vaisseaux et campâmes sur le rivage. Groupés autour d'un feu, nous soupâmes. La nuit était
calme et sereine ; la nature silencieuse ; tout nous
invitait au repos ; mais les moustiques (i)  dont
(i) Moustique, petit insecte, cousin piquant, Culex pipiens — ces bois fourmillent nous empêchèrent de dormir.
Les religieuses , auxquelles nous cédâmes la tente,
ne furent pas plus heureuses que ceux qui couchaient à la belle étoile. Vous comprendrez sans
peine que la nuit nous parut longue, et que l'aurore nous trouva sur pied. C'était la fête de la
glorieuse Assomption de la Mère de Dieu , qui se
célèbre ordinairement dans ces pays le dimanche
suivant. Avec l'aide des religieuses, j'élevai un
petit autel. M. Blanchet offrit le saint sacrifice ,
et tout le monde communia, p
Enfin le 17, vers onze heures du matin, nous
arrivâmes en vue de notre chère mission de
Willamette. M. Blanchet se chargea de faire
transporter notre bagage. Les religieuses furent
conduites en charrette à leur demeure, éloignée
d'environ cinq milles de la rivière. Deux heures
après, nous étions tous réunis dans la chapelle de
Willamette, pour adorer et remercier notre divin
Sauveur par un Te Deum qui fut chanté avec
une vive émotion./■
Dès le matin du dimanche 18 , jour auquel on
célèbre la fête de l'Assomption , nous vîmes arri-
espag. mosquito, moucheron. Tout le monde sait combien cette
espèce est avide de notre sang. L'animal perce notre peau avec
son suçoir délié, en laissant échapper un liquide vénéneux qui
fait gonfler la partie atteinte et détermine de vives douleurs.
— Les espèces qui habitent les parties tropicales du globe ,
surtout l'Amérique , où on les désigne aussi sous le nom de
mOtringouins, sont vraiment redoutables. (Note de la prés, edit.) ' -'f ~ 67 — -    f   "
ver de nombreux cavaliers canadiens avec leurs
femmes et leurs enfants, qui venaient de fort loin
pour assister aux offices solennels de l'Eglise.
A 9 heures , l'église était pleine et présentait
un ordre parfait ; les hommes étaient d'un côté
et les femmes , de l'autre. Le Rév. M. Blanchet,
environné de vingt enfants de chœur, célébra les
augustes mystères. La piété de ses paroissiens nous
édifia beaucoup.
En arrivant à la mission de Saint-Paul de
Willamette, nous nous rendîmes chez le Très-Rév.
M. Blanchet, qui nous reçut avec une extrême
bonté, et mit immédiatement tout à notre disposition. Mon premier soin fut de chercher quelque
lieu convenable où, selon le plan de notre Très-
Rév. Père général, on pût établir la mission
mère. Dans ce but, je fis dans le pays d'alentour
plusieurs excursions qui furent sans succès. Les
localités les plus favorables étaient déjà occupées.
Les méthodistes (i) offrirent de me vendre leur
(i) Méthodistes. Cette détestable secte , très-répandue dans
l'église anglicane , naquit en 17*29. Elle eut pour fondateur
John Wesley, né en 1703 à Epworth (Angleterre), mort le
2 mars 1791. — Son frère Charles se joignit à lui. John prit
avec son frère la direction de quinze jeunes gens de l'université
d'Oxford avec lesquels il élabora un nouveau système religieux,
et les soumit, ainsi que lui, à un genre de vie ascétique dans
lequel chaque heure avait son emploi : cette manière de vivre
les. fit appeler par dérision méthodistes, dénomination qu'ils
gardèrent. Wegley tenta une mission en Amérique.  Il s'em- 68
académie, qui consiste en une belle maison, suffisamment grande , mais qui n'a ni bois ni terres
arables en sa dépendance. M. Blanchet me tira
d'embarras parson offre généreuse et désintéressée. Il me proposa d'examiner la propriété appartenant à la mission, et d'en prendre la portion que
je jugerais nécessaire pour notre établissement
projeté. ';§ §•
Par conséquent nous fîmes cette nouvelle excursion ; mais à peine eûmes-nous parcouru deux milles
que nous arrivâmes à un point qui réunissait tous
les avantages désirables. Imaginez-vous une plaine
immense que l'œil pouvait à peine embrasser ;
d'un côté l'on voyait les crêtes neigeuses et gigantesques de Hood, de Jefferson et de Sainte-Hélène
(les trois pics les plus élevés de l'Orégon) se dressant avec majesté et perdant leurs têtes dans les
nues ; à l'est, une longue suite de collines éloignées, dont les sommets bleuâtres se confondaient
avec l'azur des cieux ; à l'ouest, les eaux limpides
de deux petits lacs, sur les bords desquels le castor, la loutre et le rat musgué jouaient en pleine
sécurité sans être troublés par notre présence. La
barqua en octobre 1735, avec son frère, un certain Ingham et
Charles De la Motte. — Après y avoir prêché pendant deux
ans, il revint en Angleterre et y organisa définitivement les
assemblées ou chapelles de la secte. — Le méthodisme compte
actuellement en Angleterre , en Irlande et en Ecosse, plus de
250,000 membres et plus de 3,000,000 aux États-Unis.— (Note
de la présente édition). 69
hauteur sur laquelle nous nous trouvions offrait
une pente douce et bien ménagée formant un char- .
mant amphithéâtre qui s'étendait jusqu'aux rfves
d'un des lacs. Je n'hésitai pas un moment à choisir
ce lieu pour y établir la mission mère. Les doux
souvenirs de notre premier établissement sur le
Missouri revinrent à mon esprit avec ceux du
rapide progrès de la mission de Saint-Stanislas ,
près de Saint-Ferdinand, dont les ramifications
s'étendent maintenant sur la plus grande partie du
Missouri, de l'Ohio , de la Louisiane jusqu'aux
montagnes Rocheuses et touchent à la limite
orientale de l'Amérique. Ces souvenirs me firent
demander à Dieu, dans une fervente prière, qu'ici
aussi il pût être formé une mission qui répandît
les lumières de la foi parmi les tribus ignorantes
de cet immense territoire.
Nous avons aussi une jolie vue de la rivière de
Willamette qui, ^n cet endroit, fait tout à coup un
' détour et continue sa course à travers les épaisses
forêts qui nous promettent une mine inépuisable
de matériaux pour la construction de la maison de
notre mission. Dans aucune partie de cette contrée
je n'ai vu une quantité aussi considérable de pins,
de sapins, d'ormes, de chênes et d'ifs. L'intérieur
du pays est agréablement semé de bosquets
ombreux et de vastes plaines dont le sol fertile se
couvre d'abondantes moissons, qui suffisent à l'approvisionnement d'un grand établissement ; outre
ces avantages, il y a un grand nombre de sources 70
d'un côté de la colline. L'une d'elles n'est qu'à une
distance de cent pas de la maison et sera probablement dans la suite d'une grande utilité. Lorsque
nous eûmes choisi le lieu , nous commençâmes
sans délai nos constructions. La première chose
qu'il fallut faire, ce fut de débarrasser le terrain
des broussailles et des arbres isolés ; puis, avec
l'aide des habitants, nous bâtîmes trois maisons
de bois couvertes d'un seul toit sur quatre-vingt-
dix pieds de long ; elles servent d'ateliers aux frères forgerons, charpentiers, etc. 1: '• 'v||i
Outre ces édifices, une maison de quarante-cinq
pieds sur trente est maintenant en voie de construction Elle aura deux étages et servira d'habitation aux missionnaires.           f|                 p
v Nous sommes arrivés dans l'Orégon pendant
qu'il y régnait une maladie terrible, le flux de
sang, qu'on regardait comme contagieuse, bien
que les médecins l'attribuassent aux propriétés
malfaisantes de l'eau de la rivière. Un grand
nombre de sauvages furent victimes de cette
épidémie, particulièrement les Tchinooks et les
Indiens des Cascades, dont la plupart étaient
campés sur les bords de la rivière pendant le
voyage qu'ils firent à Vancouver pour obtenir le
secours d'un médecin. Ceux qui ne pouvaient pas
marcher étaient abandonnés par leurs amis. C'était
un douloureux spectacle de voir ces pauvres
créatures, étendues mourantes sur le sable. La
plupart de nos. matelots et trois des sœurs furent 71
attaqués par la maladie ; le R. P. Accolti en
éprouva aussi les terribles effets ; quant à moi, je fus
obligé de garder le lit pendant quinze Jongs jours
et d'observer une diète rigoureuse. Mais celui qui
souffrit le plus fut le capitaine de notre vaisseau.
Il a été si violemment attaqué que je crois sérieusement qu'il ne reverra jamais son épouse bien-aimëe
ni ses enfants, dont il parlait chaque jour avec
une si touchante tendresse. C'était un digne homme
et un marin fort habile et expérimenté.
|tj L'hiver s'approchait à grands pas, et malgré
mon état de faiblesse, je ne pus résister au pressant
désir de visiter encore une fois mes chers Indiens
des montagnes, qui de leur côté attendaient mon
retour avec la plus grande impatience, à ce que
m'assurait le R. P. F. Mengarini, qui était venu
à ma rencontre. Aujourd'hui j'aurai le bbnheur de
partir pour les montagnes Rocheuses. |
' Je suis, etc.,       Jjt -. :-
P. J. De Smet.
'X*
P. S. Les bonnes sœurs commencèrent le 9 septembre à instruire les femmes, et les enfante
qui se préparaient à la première communion.
Comme leur maison n'était pas encore habitable,
elles furent obligées d'enseigner en plein air. Au
bout de trois jours , elles avaient déjà dix-neuf
élèves de seize à soixante ans, venues toutes de
fort loin avec des provisions pour plusieurs jours,
couchant clans les bois, exposées à toutes les intern- 4MB-    ^
péries de l'air. On comprend par là combien ce
peuple est avide d'instruction. Les sœurs consacrent tous les jours six heures à leur enseigner
les prières ordinaires et le signe de la croix. On
apprit qu'une femme était restée deux jours sans
prendre d'aliments ; les chiens avaient dévoré ses
petites provisions, et elle ne voulait pas retourner
chez elle pour les renouveler, afin de ne pas perdre
la leçon de catéchisme.
24 septembre. — Le couvent n'ayant encore ni
portes ni enclos, faute d'ouvriers, on vit quelques- |
unes des bonnes sœurs se mettre à l'œuvre.
L une maniait le rabot, l'autre posait des carreaux,
celle-ci peignait les croisées, celle-là les portes.
Ce qui leur faisait désirer de voir leur nouvelle
habitation ï achevée, c'est qu'on leur avait déjà
proposé trente élèves du Canada, qui les mettraient
en état de recevoir gratuitement les malheureuses
orphelines des forêts. Ces pauvres enfants, relevées
de leur état d'abandon et placées sous le bienveillant patronage des bonnes sœurs, pourront participer aux bienfaits d'une éducation chrétienne et
devenir un jour d'utiles aides pour la mission.
Mais pour réaliser ce projet, il faut trouver des
secours qui permettent de fournir des habillements
à ces orphelines, car les produits du pensionnat ne
peuvent servir   qu'à leur   nourriture.  Voici  le
tus de cet établissement. Ch
prosp<
}ue
trimestre on doit donner cent livres de fleur de
farine, vingt-cinq livres de lard ou trente-six livres de bœuf, un sac de pommes de terre, quatre livres
de saindoux, trois gallons de pois, trois douzaines
d'œufs, un gallon (i)de sel ; quatre livres de chandelles, une livre de thé et quatre livres de riz.
!| Les sœurs prirent possession de leur couvent
au mois d'octobre ; quelques jours après, leur chapelle fut solennellement consacrée par le Rév.
M. Blanchet, et depuis elles ont eu le bonheur
d'assister chaque jour à la sainte messe que célèbre, sur leur modeste autel, un des missionnaires
de la station de Saint-François-Xavier. Elles
eurent aussi deux fois la consolation de présenter
à la sainte table leur petit troupeau de ferventes
néophytes, qu'elles avaient préparées avec tant de
soin à la première communion. Ce succès obtenu
en si peu de temps nous fit concevoir le projet de
fonder une autre maison de ce genre dans le
village de Cuhute. M. Blanchet et le P. De Vos
pensent que le départ des ministres protestants,
motivé par l'insuccès de leurs travaux, est un^
circonstance favorable pour l'établissement d'une
maison religieuse. La station de Willamette
pourrait occuper douze sœurs, et elles ne sont
malheureusement que six.ifi "V-H* m
Nous apprenons avec plaisir que l'intention de
Mgr Blanchet est de se rendre en Europe immédiatement après son sacre, afin d'obtenir pour la
(i)  Gallon, mesure anglaise de capacité,  pour les liquides
et les solides (4 litres et demi).
OREGON. 4 74 —
mission, si c'est possible, douze autres de ces religieuses zélées et dévouées. Fasse le Ciel qu'il réussisse, et que le défaut de moyens pécuniaires ne
soit pas un obstacle insurmontable au généreux
sacrifice que les pieuses sœurs de la congrégation
de Notre-Dame sont disposées à faire encore, nous
en sommes sûrs, avec la même générosité !
III
A la Grande Glacière, une des sources de la
rivière d'Athabasca, 6 mai 1846.
Monseigneur,
Bien que je vous écrive tardivement, je n'ai pas
oublié mes promesses ni les nombreuses obligations
que j'ai contractées envers vous ; et j'oublie bien
moins encore les heures si douces que j'ai passées
en voyageant avec Votre Grandeur. Je viens reprendre ma causerie qui vous sera peut-être ^importune,
Monseigneur , en vous adressant une douzaine
de lettres datées des montagnes Rocheuses. Ces
lettres contiennent le récit de mes excursions de
l'année dernière et de mes missions parmi plusieurs tribus d'Indiens ; je vous raconterai ce que
j'ai vu et entendu, et ce qui m'est arrivé pendant
mes voyages.  J'espère que mes lettres vous con- soleront et vous prouveront que l'œuvre de Dieu
fait des progrès parmi les enfants du désert de
l'Orégon plongés dans les ténèbres de l'ignorance,
et parmi les tribus solitaires qui habitent les rives
septentrionales du grand fleuve Mackenzie. Quatre
prêtres de la rivière Rouge trouveront d'amples
occupations dans les affreuses régions du territoire de la baie d'Hudson. Qu'il est triste de voir
que le grand désert occidental qui s'étend à l'est,
depuis les Etats-Unis jusqu'aux montagnes Rocheuses, et au midi jusqu'aux confins du Mexique,
reste seul abandonné ! Il offre un vaste champ au
zèle des missionnaires catholiques ; et il résulte
de mes propres observations, et de celles des prêtres qui ont traversé ce désert, que leurs efforts
seraient couronnés du succès le plus complet.
Dans le monde civilisé, on connaît peu les Indiens
et on les juge mal en général. On forme son opinion sur ce que l'on voit parmi ceux qui habitent
les frontières, et chez lesquels Yeau de feu (i) et les
vices dégradants des blancs ont causé les plus
grands ravages. Plus vous avancez dans le désert,
plus les indigènes gagnent dans votre estime.
J'ai trouvé qu'ils étaient remplis de bonne volonté,
et désireux d'entendre la bonne nouvelle du salut.
Un évêque et deux ou trois prêtres qui vou-
(1) Les Indiens appellent eau de feu la liqueur connue sous
le nom de whiskey, sorte d'eaij-de-vie fabriquée avec de l'orge,
dont il est fait un grand usage et un abus déplorable dans les
Etats-Unis. {Note de la présente édition.) 6
draient prendre à tâche de parcourir les différentes
tribus de ce vaste pays, et de rester dans chacune
d'elles le temps suffisant et raisonnable pour
instruire les Indiens , feraient certainement une
abondante moisson. On renoncerait bien vite au
scalpe, et le cri de guerre des Indiens,, qui retentit depuis des siècles, serait remplacé par les cantiques et les louanges du Dieu vivant. Dans mon
humble opinion, il ne serait pas possible de réunir
et de fixer ces nations nomades, ou du moins ce
serait une œuvre qui demanderait bien du temps.
Les Indiens penvent devenir de bons chrétiens et
continuer en même temps à mener leur vie de
chasseurs, tant que le buffle et le daim suffiront à
leurs besoins.
L'intérêt que je porte à ces pauvres gens, et la
certitude que j'ai qu'ils trouveront en vous un protecteur et un ami,"m'enhardissent à faire un appel
en leur faveur. Puissiez-vous entendre ma voix et
venir au secours de la détresse de ce grand dis-
trict des Etats-Unis. Des millions de blancs sont
dans l'abondance des biens spirituels et dévient
cependant du droit chemin, tandis que les Indiens,
qui ont aussi à sauver leurs âmes rachetées par
le sang précieux du Sauveur, sont privés de tout
moyen de salut, bien que désireux de profiter des
grâces dont leurs frères les blancs sont favorisés.
Je suis, avec le plus profond respect et la plus
haute considération, en me recommandant à vos
saintes prières et saints sacrifices, m   :  ' ■-      — 77 — .   r
Votre  très-humble et obéissant   serviteur en
Jésus-Christ,
.   'Jk ; ■   P. J. De Smet,  ' -.
.fi    tt de la Compagnie de Jésus.-f
' . IV ' H   ' fi
Saint-François-Xavier de Willameite,
M 20 juin 1845.    ft      • ' •  f§:
Monseigneur
Je partis au commencement de février pour visiter nos différents établissements et pour en former
de nouveaux parmi les tribus voisines de nos stations. Une neige épaisse de cinq pieds de profondeur couvrait tout le pays. Je fus obligé de me
rendre de la baie des Pendants-d'Oreilles à la
Plaine aux Chevaux dans un canot, et de faire
ainsi deux cent cinquante milles.
Je me trouvai pendant le temps pascalau milieu
de mes chères Têtes-Plates et'des Pendants-
d'Oreilles des montagnes, et j'éprouvai une joie
vive en les voyant remplir avec zèle et ferveur le
devoir imposé aux fidèles enfants de la prière. Le
jour de Pâques, toutes les Têtes-Plates qui étaient
à Sainte-Marie assistèrent à ma messe et s'approchèrent dévotement de la sainte table, et environ 78
trois cents Pendants-d'Oreilles (la plupart adultes)
appartenant à la station de Saint-François-Borgia,
se présentèrent pour recevoir le baptême. Parmi
eux se trouvaient cinq chefs dont les principaux
sont Stiettiedloodsho ou le commandant de la tribu
Vaillante ; Selpisto ou le commandant en chef, et
Chalaœ, c'est-à-dire la Robe-Blanche , surnommé
le jongleur ou le grand médecin. Dans leur langue,
le mot médecin est synonyme de jongleur. Qu'il
est consolant de répandre l'eau régénératrice du
baptême sur les fronts ridés et cicatrisés de ces
guerriers du désert ; de voir ces enfants des plaines
et des forêts sortir de la profonde et superstitieuse
ignorance dans laquelle ils sont élevés depuis tant
de siècles , et embrasser la iqi et ses saintes pratiques avec une ardeur et un zèle dignes des premiers chrétiens ! || -#'.
Je ne vous raconterai pas l'histoire de ces chefs,
car je dépasserais les bornes que je me suis imposées. Je vous dirai seulement que ces héros des
montagnes Rocheuses ont été pendant plusieurs
années la terreur de leurs ennemis. Chalaœ s'est
rendu célèbre comme jongleur et prophète ; si l'on
en croit les Kalispels et les blancs qui ont voyagé
avec lui, ses prédictions se sont réalisées.
Il a prédit que les Pieds-Noirs attaqueraient
leur camp ; et il a désigné le jour et le lieu de l'attaque et le nombre des combattants. Interrogé à ce
sujet, il me répondit avec une grande simplicité et
candeur : « On m'appelle le Grand Docteur, mais 79
je ne me suis jamais adonné aux pratiques de la
jonglerie et je n'ai jamais voulu recourir à cet art
trompeur. Je tire toute ma force de la prière ;
lorsque je me trouve en pays ennemi, je m'adresse
au Maître-de la vie , je lui offre mon cœur et mon
âme, et le supplie de nous protéger contre nos
ennemis. Une voix m'a toujours averti du danger
qui nous menaçait. Je recommande alors à tout ie
camp d'être sur ses gardes, car la voix intérieure
ne m'a jamais trompé. J'ai maintenant une faveur
à vous demander. La voix mystérieuse m'appelle
par le nom de Chalaœ ; si vous voulez bien le permettre, je désire porter ce nom jusqu'à ma mort. »
J'y consentis volontiers. Je lui donnai ensuite
quelques explications sur la cérémonie de l'habit
blanc qu'il allait recevoir dans le saint sacrement
du baptême, et j'ajoutai le nom du prince des apôtres à celui de Chalaœ. C'est ce même chef qui,
dans ma première excursion dans les montagnes,
soutint avec soixante hommes , et pendant cinq
jours, un combat opiniâtre contre deux cents loges
de Pieds-Noirs qu'il mit en fuite, après leur avoir
fait perdre quatre-vingts hommes, tandis que les
Têtes-Plates n'eurent qu'un homme de blessé, qui
mourut trois mois après.
C'est avec regret que je quittai ces bons Indiens
ainsi que mes chers frères en Jésus-Christ -, les
RR. PP. Mengarini et Zerbinati et les quatre
frères coadjuteurs qui tous travaillent avec un zèle
infatigable à cette portion de la vigne du Seigneur. 80
La neige ayant presque entièrement disparu, les
Kalispels de la baie attendaient mon arrivée. Je
me rembarquai dans mon frêle canot, conduit par
deux Indiens , et je descendis en toute hâte la
rivière de Clark. Vous vous ferez une idée de son
impétuosité, lorsque vous  saurez  que nous ne
mîmes que quatre jours pour   descendre   cette
rivière, qu'il nous fallut quatre fois plus de temps
pour remonter. En retournant à la baie accompagné par le R. P. Hoecken et par plusieurs chefs,
mon premier soin fut d'examiner les pays appartenant à cette portion de la tribu des Kalispels et
de choisir un lieu convenable pour la fondation du
nouvel établissement de Saint-Ignace. Nous trouvâmes une vaste et belle prairie ayant trois milles
d'étendue, bordée de cèdres et de pins, située dans
le voisinage de la caverne de la nouvelle Manrèse
et de ses carrières, et à proximité d'une chute
d'eau tombant de près de 200 pieds de haut et présentant toute espèce d'avantages pour la construction de moulins. J'abattis le premier arbre, et après
avoir pris toutes les mesures nécessaires  pour
l'expédition   des travaux , je partis pour Walla
Walla, où je m'embarquai sur un petit bâtiment et
descendis la Columbia jusqu.'à Vancouver. La fonte
des neiges occasionna une crue d'eau assez considérable, et notre descente se fit très-rapidement.
On m'indiqua l'endroit où, quelques mois auparavant, quatre voyageurs des Etats-Unis périrent
misérablement victimes de leur témérité et de leur |;. _ _   81   —     "g.
présomption. On leur conseilla de prendre un
guide, mais ils répondirent qu'ils n'en avaient pas
besoin ; lorsqu'on les prévint que la rivière était
dangereuse et trompeuse, le pilote répliqua d'un
ton railleur et vaniteux : Je suis en état de conduire ma barque même en enfer.
L'inutile conseiller leur souhaita un heureux
voyage, mais il dit en tremblant : « Ce pilote n'est
pas un Indien ni un Iroquois, ni même un Canadien. » Le fleuve impétueux ne tarda pas à ensevelir dans ses eaux ses victimes présomptueuses.
Celles-ci prirent le milieu de la rivière, et en un
instant le canot fut emporté avec la rapidité de
l'éclair, laissant derrière lui une épaisse traînée
d'écume produite par la violente action des rames.
Lorsqu'ils approchèrent des rapides, ils se lancèrent sans crainte ; hélas ! leur sort fut bientôt
décidé. Entraînés dans le gouffre par.le tourbillon,
ils firent d'inutiles efforts pour échapper à cet
horrible danger; ils virent le redoutable abîme
s'entrouvrir pour dévorer sa proie. La malheureuse barque tournoya un instant, puis disparut
au milieu des cris de désespoir,   pendant   que
l'effroyable écho répétait sur les deux rives le
nouveau désastre de la Columbia.
Les eaux reprirent bientôt leur cours accoutumé
et ne laissèrent aucune trace de cette terrible
catastrophe. Ce lieu fatal pourrait ajuste titre être
appelé les Rapides du Présomptueux ; cela servira sans doute  de leçon aux imprudents   qui 82
voudraient se confier sans pilote ou sans guide à
ce formidable tributaire de l'Océan occidental.
Après un heureux voyage de cinq jours , je
m'embarquai à Vancouver, où j'eus le bonheur de
rencontrer le P. Nobili qui, pendant huit mois,
s'appliqua à étudier la langue des Indiens tout en
se livrant à l'exercice du sacré ministère parmi les
catholiques du fort et les Indiens du voisinage.
Ceux-ci furent décimés par une maladie mortelle,
mais ils eurent tous le bonheur de recevoir le
baptême avant de mourir.       ||p H
En remontant la belle rivière de Multonomah
ou de Willamette dans un canot tchinouk, je fus
accompagné par le P. Nobili jusqu'au village de
Champois, qui est à soixante milles du lieu de
notre embarquement et à trois milles de notre résidence de Saint-Francois-Xavier.
Lorsque les Pères apprirent notre arrivée, ils
vinrent tous au-devant de nous. Nous fûmes heureux de nous trouver réunis après une longue
saison d'hiver. Les pères italiens s'étaient particulièrement appliqués à l'étude des langues. Le
P. Ravalli, versé dans la médecine, rendit de
très-grands services aux habitants de la mission de
Saint-Paul, car dans chaque demeure il y avait
plusieurs malades. Le P. Vercruysse, à la demande
de Monseigneur l'évêque Blanchet, ouvrit une
mission chez les Canadiens qui étaient éloignés
de Saint-Paul, et il réussit à leur faire élever une
nouvelle église dans un lieu central. Le P. De Vos 83
est le seul de nos pères de Willamette qui parle
l'anglais. Il consacre tous ses soins aux Américains, dont le nombre excède déjà quatre mille. Il
y a là plusieurs familles catholiques, et nos frères
dissidents semblent bien disposés ; un bon nombre
d'entre eux désirent vivement être instruits des
vérités de la foi. |§
La religion n'a fait nulle part de plus grands
progrès et ne présente de plus brillantes espérances que dans le territoire de l'Orégon. Le Rév.
M. Demers, vicaire général et administrateur du
diocèse en l'absence de l'évêque, se dispose à bâtir
une cathédrale en briques. Il a fait construire une
jolie église aux Cascades de Willamette, où furent
jetés il y a trois ans les fondements de la première
ville de l'Orégon. Ce village naissant compte plus
de cent maisons. Plusieurs terrains ont été choisis
pour la fondation d'un couvent et de deux écoles.
Une église catholique a été érigée à Vancouver.
Le couvent des sœurs de Notre-Dame avance,
et sera le plus bel édifice de Willamette. L'église
a quatre-vingts pieds de long sur une largeur proportionnelle ; elle est sous Tinvocation de la Sainte
Vierge. Les religieuses ont déjà cinquante pensionnaires. Le collège de l'évêque, dirigé par le
Rév. M. Bolduc, est en pleine prospérité. Le
nombre des élèves s'est augmenté ; quarante
jeunes gens, la plupart métis (i), y reçoivent une
(i) Métis, qui est né d'un blanc et d'une Indienne, ou d'un
Indien et d'une blanche. {Note de la présente édition.) 84
éducation chrétienne. Il y a quelques années, une
église fut élevée à Cowlitz ; les habitants se préparent maintenant à construire un couvent sous
la direction du Rév. M. Langlois. 11
Notre résidence de Saint-François-Xavier est
terminée ; elle servira dorénavant de noviciat et de
séminaire pour préparer les jeunes gens aux missions.
Des mesures qui, je l'espère, s'exécuteront ont
été prises par nos Pères pour que cette année soit
consacrée à la visite des nombreuses tribus qui
habitent la côte septentrionale de l'océan Pacifique
et le midi de la Columbia. La mission de l'évêque
et de son grand-vicaire a été suivie du résultat
le plus fécond et le plus heureux. Mgr Blanchet
écrivait en ces termes le 17 février 1842 à l'évêque
de Québec : « Dieu a daigné bénir nos travaux et
notre parole. Le nom adorable de Jésus a été annoncé aux nations du nouveau monde. M. Demers
dirige ses pas vers le fort Langley, sur la rivière
Fraser, où il administre le baptême à environ sept
cents enfants.Plusieurs d'entre eux recueillent déjà
les fruits précieux de la grâce régénératrice. »
Dans mes précédentes lettres, je vous ai donné
les détails de nos missions dans les moTKagnes du
Haut-Orégon ; de la conversion de deux tribus,
les Têtes-Plates et les Cœur s-d'Alêne ou Cœurs-
Pointus ; de la première communion de ces derniers et de la conversion de plusieurs Kalispels
de la baie, qui ent lieu à la fête de Noël. Depuis l'année 1839, où la mission fut établie,
jusqu'au mois de juillet 1845, les missionnaires du
Canada ont baptisé trois mille personnes. Le nombre des catholiques qui résident dans les différentes
stations de la compagnie de la baie d'Hudson, y
compris les colons, s'élève à plusieurs centaines.
Si nous y ajoutons les deux mille huit cent cinquante-sept personnes baptisées depuis 1841 clans
les différentes missions des montagnes , nous
aurions dans l'Orégon une population totale d'au
moins six mille catholiques. Le grain de sénevé
a grandi et est devenu un arbre qui ombrage de
ses larges et vivifiants rameaux cette contrée
jadis stérile et abandonnée. Au mois de juin, le
P. Nobili, accompagné d'un frère novice, quitta
Willamette pour visiter les tribus de la Nouvelle-
Calédonie. Le Très-Rév. M. Demers de son côté
alla voir les tribus suivantes : les Kameloops, les
Atnans ou Schouwapemot, les Porteurs oxxLtaoten,
àoti le nom varie suivant les lieux oùjls plantent
leurs tentes. Ils- ajoutent aux mots la finale ten,
qui signifie peuple; comme dans les noms de
Stelaoten, Nashkoten, Tchilkoten, Nazeteoten.
M. Demers a eu la consolation de baptiser quatre
cent trente-six enfants appartenant à ces tribus.
Tels ont été la ferveur et le zèle de ces pauvres
Indiens que, bien que privés de prêtres, ils ont bâti
trois'églises dans l'espérance qu'un nepapayattok
ou père viendrait s'établir parmi eux.
Il y a plusieurs catholiques dans les différents Hfc :::;:
86
forts de ce pays. Les honorables messieurs de la
Compagnie de la baie d'Hudson, quoique protestants, s'intéressaient vivement à ces sauvages, et
firent tout ce qui était en leur pouvoir pour faciliter l'entrée d'un prêtre dans ces domaines soumis
à leur juridiction.
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur , avec une
profonde et respectueuse considération,
Jfc    Votre très-humble et obéissant serviteur
en Jésus-Christ, ,  .
P. J. De Smet, S. J.
il
\l\ê
v
Baie de Kalispel, 7 août 1845.
Monseigneur,
Peu de jours après le départ du P. Nobili, qui
obtint passage à bord d'une embarcation appartenant à la Compagnie de la baie d'Hudson, je
quittai Saint-François-Xavier avec onze chevaux
chargés de charrues, de bêches, de pioches, de
faulx et d'outils de charpentier. Mes compagnons
étaient le bon frère Mac Gil et deux métis irlandais. Nous rencontrâmes beaucoup d'obstacles et
de difficultés dans les montagnes, à cause des cascades et des torrents qui, dans cette saison, sont
IIS i 87
nombreux et tombent avec une indomptable furie
sur les rochers que nous étions obligés de franchir. Dans les étroites vallées situées entre ces
montagnes, le rhododendron déploie toute sa
vigueur et sa beauté; il s'élève à une hauteur
de quinze à vingt pieds. Cet arbrisseau s'y trouvé
en telle quantité qu'on dirait une forêt dont les
branches touffues , en s'entrelaçant, forment de
magnifiques arceaux verts, ornés d'une quantité
innombrable de fleurs ravissantes, dont les couleurs varient depuis le blanc ie plus pur jusqu'à
la teinte la plus foncée du rouge cramoisi.
Notre sentier était jonché d'os blanchis de chevaux et de bœufs, tristes témoignages des souffrances endurées par-les voyageurs qui avaient
parcouru ces contrées. Nous passâmes au pied du
mont Hood, qui surpasse en hauteur toutes les
montagnes de cette chaîne immense appelée les
Cascades ; il est couvert de neige et s'élève à seize
mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Le
capitaine Wyeth, en contemplant ces géants du
sommet des montagnes Bleues , en parle ainsi
dans son journal : « Le voyageur en s'avançant à
l'ouest, à une distance de cent soixante milles,
voit les pics des montagnes des Cascades, dont
plusieurs s'élèvent à seize mille pieds au-dessus
du niveau de la mer. Toutes les autres merveilles
de la nature semblent, en quelque sorte, s'amoindrir et devenir insignifiantes en comparaison de
celle-ci. » D'un seul point je contemplai sept dé — 88 —    •■ f -
ces sommets majestueux qui s'étendent du nord au
sud, et dont l'éblouissante blancheur et la forme
conique leur donnent l'apparence d'un pain de
sucre.
Nous mîmes vingt jours à aller de Willamette à
Walla Walla. Il nous fallut traverser un désert
et des pays ondulés qui abondent en absinthe, en
cactus, en gazon touffu et en différentes espèces
de plantes et d'herbes qu'on trouve dans tous les
terrains stériles et sablonneux. '% ■
Le gibier est rare dans ces latitudes , cependant
nous trouvâmes de grosses perdrix, des faisans,
des oiseaux aquatiques et d'autres espèces de
volatiles petites et variées, des lièvres et des
lapins. Les salamandres fourmillent dans les
endroits sablonneux, et les armadillos (i) ne sont
pas rares dans le voisinage des grandes vallées.
Le fort Walla Walla est situé sous le 16° 2" de
latitude et le 119° 30' de longitude. Le voisinage
sablonneux de cet établissement le fait comparer
à une petite Arabie. La rivière de Walla Walla
se jette dans la Columbia à un mille du fort. Les
terres basses, lorsqu'elles sont arrosées, sont assez
fertiles et produisent du maïs, du blé, des pommes
(i) Armadillo, mot espagnol, diminutif de armado, armé,
part, passé de armar , armer — genre de quadrupèdes sauvages dont le corps est couvert d'une enveloppe . écailleuse
en forme de cuirasse, et divisée en plusieurs, bandes ou ceintures. C'est l'animal qu'en français on nomme tatou. {Note de
la présente édition.) 89
de terre et toute espèce de légumes. Les vaches
et les porcs s'y acclimatent aisément, et les chevaux abondent dans cette partie du pays.
Vous ayant déjà parlé du désert des Nez-
Percés et des Spokanes, je n'ai rien à ajouter à ce
que je vous ai raconté de cet affreux «pays. En
avançant à lest vers les montagnes Bleues, nous
trouvons de belles et fertiles plaines, arrosées
par de limpides et bienfaisants ruisseaux. Les
vallées sont pittoresques et entremêlées de riches
prairies et de forêts de pins et de sapins. Les
Kayuses Nez-Percés habitent ces délicieux pâturages et forment les tribus les plus riches de
l'Orégon ; il y a des familles qui possèdent jusqu'à
quinze cents chevaux. Les sauvages cultivent la
terre avec soin et récoltent des pommes de terre,
des pois, du blé,-plusieurs espèces de végétaux et
de fruits. On ne trouve nulle part de plus beaux
pâturages pour les bestiaux ; ils abondent même
en hiver, et les animaux ne doivent jamais être
abrités contre l'inclémence du temps. La neige y
est inconnue, et les pluies ne sont jamais torrentielles ni surabondantes.
Vers la mi-juillet, j'arrivai sain et sauf avec tous
mes effets à la baie de Kalispel. En mon absence,
le nombre des néophytes s'était accru considérablement. Le jour de la fête de l'Ascension ,. le
P. Hoecken eut le bonheur de baptiser plus de
cent adultes. Depuis mon départ, qui eut lieu au
printemps, notre petite colonie avait bâti quatre — 90
if
maisons, réuni les matériaux nécessaires pour
construire une petite église et enclos un champ
de trois cents acres. Plus de cent Kalispels, en-
comptant les adultes et les enfants, reçurent le
baptême. Ils sont tous animés d'un grand zèle. Ils
font usage de la hache et de la charrue, et sont
résolus d'échanger leur vie nomade contre des
habitudes sédentaires. Les magnifiques cascades
de la Columbia, appelées les Chaudières, et
situées dans le voisinage du fort Colville, ne sont
qu'à deux journées de notre nouvelle résidence de
Saint-Ignace. :    '^ •-■^^' -   ' -
|§ Huit à neuf cents sauvages étaient rassemblés
là pour la pêche du saumon. J'arrivai à temps
pour passer avec eux les neuf jours qui précèdent
la fête de notre saint fondateur. Pendant ces quatre
dernières années, un nombre considérable de ces
Indiens furent visités par les Robes noires, qui leur
administrèrent le sacrement du baptême. Je fus
reçu par mes chers Indiens avec une joie et une
tendresse toutes filiales. Je fis placer ma petite
chapelle, formée de branchages, sur une eminence
et au milieu des huttes des Indiens. On peut la
comparer au pélican du désert, entouré de ses
petits qui sucent avec avidité la parole de Dieu
et s'abritent sous l'aile de leur mère nourricière.
Je faisais trois instructions par jour ; les Indiens
y assistaient avec une grande assiduité et les écoutaient avec attention. ff;' ||
m L'année dernière, la fête de S. Ignace fut pour — 91 —   -     '  f"
moi un jour de danger, d'épreuve et d'inquiétude.
J'aime à me la rappeler, car elle se termina d'une
manière si glorieuse et si heureuse que mes compagnons ne l'oublieront jamais, et rendront au
Tout-Puissant d'éternelles actions de grâces pour
sa miséricorde et sa bonté. Sans carte et sans
savoir où était l'embouchure de la Columbia, nous
traversâmes cette formidable rivière comme portés
sur les ailes des anges. Cette année, j'ai passé la
fête de S. Ignace au milieu de nombreuses occupations, mais elles étaient de nature à consoler
le cœur du missionnaire et à le dédommager au
centuple des privations, des peines et des fatigues
qu'il endure.   • ||   j|
Plus de cent enfants se présentèrent pour recevoir le baptême. On m'amena aussi, portés sur des
peaux, onze vieillards qui semblaient attendre que
l'eau régénératrice eût coulé sur leurs fronts pour
quitter ce monde et aller se reposer dans le sein
de leur divin Sauveur. Le plus âgé d'entre eux ,
qui était aveugle et qui paraissait avoir cent ans ,
m'adressa ces touchantes paroles : « Ma vie a été
longue sur cette terre, et mes larmes n'ont cessé
de couler ; je pleure chaque jour, car j'ai vu mourir tous mes enfants et tous les compagnons de
ma jeunesse. Je me trouve isolé au milieu de ma
propre nation, comme si j'étais un étranger ; mes
pensées se reportent constamment vers le "passe ,
et elles sont d'une nature triste et amère. Quelquefois je trouve de la consolation à me rappeler que 92
j'ai fui la compagnie des méchants. Jamais je n'ai
pris part à leurs vols, à leurs batailles ou à leurs
meurtres. En ce jour béni, la joie- a pénétré les
plus profonds replis de mon ame ; le Grand-Esprit
a eu pitié de moi ; j'ai reçu le baptême, je le
remercie de cette faveur et lui offre mon cœur et
ma vie. »
On célébra une messe solennelle,pendant laquelle
les Indiens chantèrent des cantiques. Ensuite vinrent les cérémonies du baptême, et tout se termina
dans Tordre le plus parfait. Les sauvages étaient
heureux. C'était un spectacle imposant, et tout
contribuait à lui donner de grandes proportions.
D'un côté, on voyait les nobles et gigantesques
rochers ; de l'autre, on entendait le bruit éloigné
des cataractes, qui rompait le religieux silence de
ce désert placé sur une eminence d'où l'on domine la
puissante rivière de l'Orégon ; et enfin nous nous
trouvions à l'endroit où les eaux impétueuses ,
s'affranchissant de leur lit, s'élancent avec furie et
se précipitent sur des masses de rochers en formant des milliers de jets d'eau, dont les transparentes colonnes réfléchissent en couleurs variées
les rayons éblouissants du soleil.
Il y avait là en outre les Shuyelpi ou les
Indiens de la Chaudière, les Sinpoils^ les Zingo-
mènes et plusieurs Kalispels qui m'avaient accompagné en qualité de chantres et de catéchistes.
Je donnai le nom de S. Paul à la nation dès
Shuyelpi, et plaçai sous la protection de S. Pierre — 93 —      ■ f
la tribu qui habite les bords des grands lacs de la
Columbia. Le P. Hoecken se dispose à retourner
dans celle-ci pour continuer à instruire et à baptiser les adultes. Ma présence parmi les Indiens
n'interrompit pas leur belle et abondante pêche.
Une énorme corbeille fut assujettie à un rocher
saillant, et les plus beaux poissons de la Columbia
se précipitaient dans le piège par douzaines et
comme par fascination. Sept ou huit fois par jour
on alla examiner les corbeilles, et chaque fois on
y trouva environ deux cent cinquante saumons.
Pendant ce temps, les Indiens se plaçaient sur
chaque pointe de rocher et embrochaient le poisson
avec une extrême dextérité. ||
Ceux qui ne connaissent pas ce pays peuvent
m'accuser d'exagération en m'entendant affirmer
qu'il serait aussi facile de compter les cailloux qui
se trouvent à profusion sur le rivage que de cal^
culer le nombre des différentes espèces de poissons que cette rivière occidentale fournit pour les
besoins de l'homme. De même que le buffle et le
daim sont la nourriture quotidienne des habitants
du nord et de l'est des montagnes, le poisson alimente les tribus occidentales. On pourra se faire
une idée du produit considérable de la pêche ,
lorsqu'on saura qu'à l'époque où le saumon et les
autres poissons remontent les rivières, toutes les
tribus qui habitent leurs rives choisissent un lieu
favorable , et trouvent non-seulement une nourriture abondante pendant cette saison,  mais celles I
— 94
II
qui sont actives et prévoyantes sèchent, pulvérisent et mêlent avec de l'huile une quantité de
saumons qui leur suffit pour le reste de l'année.
Un nombre incalculable de saumons remontent
jusqu'à la source de la rivière, et meurent là dans
les eaux basses. Une grande quantité de truites et
de carpes les suivent, et se nourrissent du frai de
saumon qu'elles trouvent dans les creux et les eaux
tranquilles. Au printemps, les jeunes saumons
redescendent vers la mer, et l'on m'a assuré (mais
je ne puis garantir le fait) qu'ils ne reviennent
qu'au bout de quatre ans. On en trouve six espèces
différentes dans la Columbia.    J|        ,
Je quittai la Chaudière ou Kettle-Fall, le 4 août,
en compagnie de plusieurs hommes de la nation
des Creeks, pour aller examiner le pays qu'ils
avaient choisi pour y fonder un village. Le sol est
riche et propre à toute espèce d'exploitations agricoles. On a commencé à construire plusieurs maisons. J'ai donné le nom de Saint-François-Régis
à ce nouvel établissement, où un grand nombre
de créoles (ï) et de chasseurs de castors sont
résolus de s'établir avec leurs familles. Le 6, je
traversai les hautes montagnes des Kalispels, et
j'atteignis vers le soir la station de Saint-Ignace.
Les RR. PP. Hoecken et Ravalli avec deux frères
lais  donnent leurs soins à cet intéressant petit
(i) Créole, nom qu'on donne à un Européen d'origine qui
est né dans les Colonies. (Note de la présente édition.) 95
établissement. Ces Pères parcourent aussi les différentes tribus voisines, telles que les Zingomènes,
les Sinpoils, les Okinaganes, les stations de Saint-
François-Régis, de Saint-Pierre et celle de Saint-
Paul, les Flatbows ou Arcs-à-Plat et lesKoolenays.
Je me propose de visiter ces deux dernières peuplades, qui n'ont jamais eu le bonheur de voir une
Robe-noire chez elles. Toutes ces tribus forment,
d'après les calculs, une population d'environ cinq
cents âmes.    &-■.-■ H
Je suis avec un profond respect, Monseigneur,
de Votre Grandeur le très-obéissant serviteur,
P. J. De Smet, S. J.
VI   B    §■'  '
Station de l'Assomption, Arcs-à-Plat,
%-   . jf        17 août 1845.
Monseigneur, f| '
Le 9 août, je continuai ma route vers le pays
des Arcs-à-Plat. Les chemins étaient devenus de
grands étangs par l'effet de l'inondation. Je préférai remonter dans mon canot la rivière de Clark
ou de Flathead ; je fis traverser à mes chevaux
les forêts qui bordent la rivière , et j'ordonnai
qu'ils m'attendissent au grand lac des Kalispels. 96
J'eus ici une entrevue très-agréable et inattendue ;
lorsque nous approchâmes des forêts, plusieurs
cavaliers tout déguenillés en sortirent. Le premier
d'entre eux m'appela par mon nom et me salua
avec familiarité, -comme si nous étions d'anciennes
connaissances. Je lui rendis son aimable salut, et
désirai savoir à qui j'avais l'honneur de parler.
Une petite rivière nous séparait. Il me dit en souriant : « Attendez que j'aie atteint la rive opposée;
« alors vous me reconnaîtrez. » Ce n'est pas un
chasseur de castors, me dis-je ; cependant sous ces
vêtements déchirés et ce chapeau rustique, je n'aurais pu facilement reconnaître un des principaux
membres de la Compagnie de la baie d'Hudson, le
digne et respectable M. Ogden. J'eus l'honneur et
la bonne fortune en 1842 de voyager avec lui, et
dans sa barque, de Colville au fort Vancouver ; et
il serait impossible de désirer une plus agréable
compagnie. Il faut avoir traversé un désert, se
sentir isolé, être loin de ses frères et de ses amis,
pour comprendre la consolation et la joie que procure une pareille rencontre,      ,
M. Ogden avait quitté l'Angleterre au mois
d'avril dernier, accompagné de deux officiers
distingués. J'éprouvai un vif plaisir à recevoir des
nouvelles toutes récentes de l'Europe. La question
de l'Orégon me parut quelque peu inquiétante. Ce
n'était ni la curiosité, ni le plaisir qui pouvaient
engager ces deux officiers à traverser tant de
régions désolées et à hâter leur course vers l'em- bouchure de la Columbia. Ils avaient reçu de leur
gouvernement l'ordre de prendre possession du
cap de Désappointement, d'arborer l'étendard
anglais, et d'élever une forteresse pour être maîtres
de l'entrée de la rivière en cas de guerre. Dans la
question de l'Orégon, John Bull atteint son but
sans de grands discours, et s'assure la partie la
plus importante du pays , pendant que Y oncle
Sam (i) débite un torrent de paroles, s'emporte et
tempête. Plusieurs années ont été consumées en .
débats et en disputes inutiles , sans qu'il en soit
résulté un seul effort pratique pour faire reconnaître ses droits réels ou prétendus. Les pauvres
Indiens de l'Orégon, qui seuls ont des droits sur
ce pays, ne sont pas consultés. Leur future destinée
sera invariablement la même que celle de tant
d'autres infortunées tribus qui, après avoir vécu
pendant plusieurs générations dans ll'exercice
paisible de la chasse et de la pêche, sont devenues, "
sous la fatale influence de la civilisation moderne,
les tristes victimes des vices et des maladies, et
ont fini par disparaître. -.ï' §§
A partir du grand lac Kalispel jusqu'aux Arcs-
à-Plat ou contrée des Flatbows, la route passe à
travers d'épaisses forêts ; elle est obstruée par .des
arbres tombés, des marais, des fondrières épouvantables, d'où les pauvres chevaux ne peuvent
(i) Oncle Sam   désigne les États-Unis,
comme John Bull
'Angleterre.
OREGON.
S fy     '       /    ,        — 98-—.. ';■ Jf : ;
se tirer qu'avec une extrême difficulté. Après avoir
surmonté tous ces obstacles , nous arrivâmes à
une hauteur d'où nous vîmes une vallée riante et
d'un facile accès , dont la fraîche et abondante
verdure est entretenue par deux jolis lacs, et dans
laquelle l'aimable rivière des Arcs-à-Plat ou Mac
Gilvray serpente d'une manière si fantastique et
si gracieuse, qu'elle fait non-seulement oublier au
voyageur accablé de lassitude les dangers qu'il
vient de courir, mais le compense largement des
fatigues d'un long et ennuyeux voyage. ;' #
. Cette partie de la vallée des Arcs-à Plat
ressemble aux deux vallées des Cœurs-Pointus ;
même fertilité du sol, mêmes pâturages, mêmes
bosquets de saules et de pins ; montagnes élevées
couvertes jusqu'au sommet d'épaisses forêts ,
plaines où les cèdres gigantesques déploient toute
leur majesté et leur splendide feuillage, et comme
dit Racine : ■' ;■"■.:.■ ••!      -.:        |j|
Elèvent aux cieux
Leurs fronts audacieux.
En cet endroit la rivière est profonde et tran-,
quille ; elle s'avance lentement et ne se réveille
que lorsqu'il survient un dégel universel. Alors
elle devient si impétueuse et si effrayante qu'elle
rompt ses digues, déracine et entraîne dans sa
course furieuse les arbres et les rochers qui s'opposent à son passage. En quelques jours toute la
vallée est submergée, et offre l'aspect de lacs immenses, de marais séparés par des rangées
d'arbres. C'est ainsi que la divine Providence vient
au secours des pauvres créatures qui habitent ces
contrées et pourvoit libéralement à tous leurs
besoins. § .        •-
Ces lacs et ces marais, qui se forment au printemps, sont remplis de poissons qui restent là
comme dans des réservoirs naturels pour l'utilité
des habitants. Le poisson est tellement abondant
que les Indiens n'ont d'autre peine que de le prendre dans 1 eau et de le faire bouillir dans leurs
chaudrons. Cette existence toutefois est précaire ;
les sauvages, qui ne sont pas d'une nature prévoyante, sont obligés, lorsque cet aliment leur
manque, d'aller à la recherche de racines, de
graines, de baies et de fruits, tels que la baie
noire, qui est douce et agréable ; celle du buisson
d'épine, le bouton de rose, la cerise des montagnes,
le fruit du sorbier, diverses sortes de groseilles
d'un goût excellent ; des framboises, les baies de
l'aubépine, le wappato (Sagittaria variabilis), une
racine bulbeuse très-nourrissante ; la racine amère,
dont le nom indique suffisamment les propriétés
particulières, et qui est cependant très-saine ;
elle vient dans un sol léger, sec et sablonneux
ainsi que le caious ou racine de biscuit. La
première est d'une forme mince et cylindrique ;
celle-ci, quoique farineuse et insipide, remplace le
pain ; elle ressemble à nn radis blanc. La patate
d'eau, ovale et verdâtre, se prépare comme notre flifp
100
pomme de terre ordinaire, mais lui est beaucoup
inférieure ; le petit oignon et l'oignon doux dont la
jolie fleur ressemble à une tulipe. Les fraises sont
communes et délicieuses. Je pourrais grossir ce
catalogue d'un grand nombre de fruits et de
racines détestables qui servent de nourriture aux,
Indiens, mais qui mettraient en révolte un esto
mac civilisé. Je ne puis passer sous silence la
racine de camash et la manière particulière de
la préparer. Elle est la reine des racines, et on la
trouve en abondance dans ce climat. C'est un
petit oignon blanc et fade, lorsqu'on le retire de
la terre, mais qui noircit et devient doux lorsqu'on
le préparé pour la table. If       §
Les femmes s'arment de longs bâtons crochus
pour aller à la recherche du camash. Après s'être
procuré une certaine quantité de ces racines par
de longs et laborieux efforts, elles font en terre
un creux qui a douze à quinze pouces de profondeur et de longueur, et elles y mettent les racines.
Elles recouvrent le fond d'un pavé fortement
cimenté qu'elles chauffent excessivement. Après
avoir soigneusement enlevé tous les charbons,
elles mettent du gazon ou du foin mouillé sur les
pierres ; puis elles placent une couche de racines,
une autre de foin mouillé et une troisième d'é-
corces recouvertes de terreau sur laquelle elles
entretiennent un feu ardent pendant cinquante,
soixante et même soixante et dix heures. Le camash acquiert ainsi une consistance semblable à 101 —
celle de la jujube. On en fait quelquefois des pains
de différentes dimensions. Cette racine est excellente, surtout lorsqu'on la fait bouillir avec de la
viande ; sèche, elle peut être gardée longtemps.
Aussitôt que leurs provisions sont épuisées, les
Indiens vont à la poursuite du gibier dans les
plaines, les forêts et les montagnes. Si la chasse
est malheureuse, ils sont condamnés, pour apaiser
les ardeurs de leur faim, à manger de la mousse,
qui est plus abondante que le camash. Cette
plante parasite s'attache au pin, arbre commun
dans ces latitudes, et recouvre toutes ses branches.
Elle paraît plus propre à former des matelas qu'à
servir d'aliment aux hommes. Lorsqu'ils en ont
ramassé une grande quantité, ils en extraient
toutes les substances hétérogènes, et la préparent
comme le camash. Cette préparation la rend compacte. C'est, à mon avis, une triste nourriture qui
réduit, en peu de temps, ceux qui y sont condamnés, à un pitoyable état de maigreur.
Tels sont les Arcs-à-Plat. Ils ne connaissent évidemment ni industrie, ni arts, ni sciences.Les mots
tien et mien sont à peine connus parmi eux. Ils
jouissent en commun de tous les moyens d'existence
que la nature leur donne d'elle-même ; et comme
ils sont excessivement imprévoyants, ils passent
souvent de la plus grande abondance à la plus
extrême disette. Ils feront bonne chère un jour,
et le lendemain ils jeûneront. Les deux extrêmes
sont également pernicieux.. Leur figure cadavé- 102 —
reuse démontre suffisamment ce que j'avance ici.
J'arrivai chez les Arcs-à-Plat juste à temps pour
être témoin de leur grande fête des poissons ,
qu'on célèbre chaque année. Les hommes seuls
ont le privilège d'y assister. Quatre-vingts d'entre
eux se rangent autour d'un feu qui occupe une
surface de cinquante pieds, et dans lequel sont
placées de distance en distance des pierres. de la
grosseur d'un œuf de dinde ; chaque homme est
pourvu d'un panier d'osier, enduit de gomme et
rempli d'eau et de poisson. La salle où l'on célèbre cette fête extraordinaire est faite de nattes de
jonc et a trois ouvertures ; celles qui sont aux
extrémités servent d'entrées aux convives ; celle
du milieu est destinée au service du poisson. Lorsque tout est prêt et que chaque homme est à son
poste, le chef, après une courte harangue d'encouragement adressée à son peuple, finit par une
prière au Grand Esprit, à qui il demande une
abondante pêche. Puis à un signal donné, chaque
convive, armé de deux bâtons aplatis à l'extrémité, dont il se sert comme de pincettes, retire
les pierres du milieu du brasier et les met dans
son chaudron. Cette opération se renouvelle deux
fois, et dans l'espace de cinq minutes le poisson
est cuit. Enfin ils s'accroupissent autour du feu
dans le plus profond^ silence pour prendre leur
repas, et chacun tremble de détacher ou de briser
une arête. Une seule arête cassée serait regardée
'comme d'un mauvais augure et le présage d'une 1  " /  ■ ^   — 103 —
pêche infructueuse, celui qui se serait rendu coupable de cette maladresse serait banni de la
société de ses camarades parce qu'on craindrait
que sa présence n'attirât sur eux quelque affreux
malheur.     ; |!
Une-espèce d'esturgeon, qui a de six à dix et
quelquefois douze pieds de long, se prend au
moyen du dard dans le grand lac des Arcs à-Plat.
Depuis mon arrivée chez les Indiens, la fête de
la glorieuse Assomption de la bienheureuse Vierge
Marie a toujours été pour moi un jour de grande
consolation. J'avais du temps pour les préparer à
la célébration de cette fête solennelle. Grâce aux
instructions et aux conseils d'un brave Canadien ,
M. Bertrand, qui a longtemps résidé parmi eux
en qualité de marchand, j'ai trouvé la petite tribu
des Arcs-à-Plat docile et dans les meilleures dispositions pour embrasser la foi. Ils étaient déjà
instruits des principaux mystères de la religion.
Ils chantaient des cantiques en français et en
canadien. Ils sont au nombre d'environ quatre-
vingt-dix familles. Je célébrai la première messe
qui ait été dite dans leur pays (i). Le saint sacri-
(1) Voici les dates des premières messes'qui ont été dites dans
d'autres parties de l'Amérique du Nord :
Première messe en Californie, a Monterey, 16 décembre 1601.
Première messe au Canada, à la rivière des Prairies, 24 juin
1615. : ,  ,' f'    §
, Première messe dans le Maryland, à St-Clément, Blackstone
Island, 25 mars 1634. 104
fice terminé, dix adultes déjà avancés en âge et
quatre-vingt-dix enfants reçurent le baptême. Les
premiers étaient très-attentifs à toutes nos instructions. Dans l'après-midi, l'érection d'un calvaire se
fit avec autant de solennité que les circonstances
pouvaient le permettre. On tira quatre-vingt-dix
coups de fusil, et toute la tribu, prosternée au
pied de l'humble étendard du Dieu Sauveur, lui
fit hommage de son cœur, lui promit un inviolable
attachement à tous ses devoirs de fidèles enfants
de la prière, et renonça aux pratiques de la jonglerie et de la superstition. La croix fut dressée sur
le bord d'un lac, et la station reçut le beau nom
de l'Assomption. Sous les auspices de cette bonne
mère en l'honneur de laquelle ces pauvres sauvages
Première messe à Montréal, 18 mai 1641.
Première messe à New-York, à Onondaga, 14 novembre 1655.
Première messe dans le Michigan, à Keweenaw Bay, 26 juillet 1663. '   .  , ..
Première messe dans le Vermont, au fort Anne, La Motte
Island, 26 juillet 1666.
Première messe dans le Wisconsin , à Green Bay , 3 décembre 1669. V •    'i
Première  messe  dans l'Illinois | à   Chicago , 15   décembre
1673' H ' -:
Première messe dans la Louisiane, à l'embouchure du Mis-
sissipi , 3 mars 1699.
Première messe dans le Mississipi, à Biloxi, le dimanche
de Pâques, 11 avril 1700.
Première messe dans la Pennsylvanie , à Phila îelphie,
en 1708. {Note de la présente édition.) I ■ — 105 —
ont pendant tant d'années chanté des cantiques,
nous espérons que la religion jettera de profondes racines et fleurira dans cette tribu où
régnent l'union, l'innocence et la simplicité. Ils
désirent ardemment connaître l'agriculture, dont
je leur ai expliqué les avantages, et je leur ai
promis de leur procurer les semences et les outils
nécessaires au labourage. l^#i§S
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur,  votre très-
humble et obéissant serviteur en Jésus-Christ,
P. J. De Smet, S. J.
VII   . :    f .
Fort de la rivière des Arcs-à-Plat,
2 septembre 1845.
Monseigneui
Les Flat-Bows (Arcs-à-Plat) et les Kootena'ys
forment maintenant une tribu divisée en deux
branches. Ils sont connus dans le pays sous le
nom de Shalzi. En avançant vers le territoire des
Kootenays, nous fûmes ravis de la beauté et de la
variété des aspects qu'il offre. Tantôt nous traversions d'épais massifs de pins et de cèdres, où là
lumière du soleil ne pénètre jamais ; tantôt de
sombres forêts où nous étions obligés, la hache à 106
la main, de nous ouvrir un passage, et de faire
des détours pour ne pas être arrêtés par les arbres
dont les ouragans d'automne avaient jonché le sol.
Quelques-unes de ces forêts sont si compactes qu'à
douze pas je ne pouvais plus distinguer mon guide.
Le moyen le plus sûr de se tirer de ces labyrinthes, c'est de se confier à la sagacité dé son cheval, qui, si on l'abandonne à lui-même, suit la
trace des autres animaux : cet expédient m'a sauvé
plus de cent fois. Je ne puis m'empêcher, Monseigneur, de communiquer à Votre Grandeur les
tristes et pénibles émotions qui vous assaillent
dans ces horribles contrées. Une indicible terreur
s'empare de l'homme le plus brave et lui cause un
frémissement involontaire ; il vous semble voir
apparaître un ours ou une panthère, et votre imagination est frappée de cette vision pendant tout
le temps que vous cherchez votre route à travers
ces noirs et redoutables repaires qui n'ont pas
d'issue. En poursuivant notre marche sinueuse
près de la rivière, à l'endroit où elle dévie de son
cours naturel, nous aperçûmes plusieurs sites dont
la végétation charmait nos regards. Au lieu appelé
le Portage, la rivière traverse un défilé de montagnes ou plutôt de rochers abrupts et redoutables ; et le voyageur se voit forcé, dans un espace
de huit milles, de risquer sa vie à chaque pas et
de braver des obstacles qui, à la première vue,
paraissent insurmontables.
Tout ce que l'imagination peut concevoir de 107
plus effrayant se trouve réuni ici pour vous terrifier ; des ravins et des précipices profonds, des
pics gigantesques, des sommets escarpés, des
forêts inaccessibles, des abîmes horribles et sans
fond, qui retentissent du bruit causé par les chutes
d'eau ; des sentiers longs, étroits et inclinés qui
montent et descendent, et qui m'ont obligé plusieurs fois de prendre l'attitude d'un quadrupède,
et de marcher à l'aide de mes mains. Pendant ce
périlleux passage j'ai adressé souvent de ferventes
actions de grâces au Tout-Puissant pour la protection qu'il m'a accordée dans les moments de
danger. L'eau s'est frayé une route diversifiée à
travers ces âpres rochers qui élèvent leurs têtes
jusqu'au ciel, et nous avons trouvé des cataractes
et des gouffres qui entraînaient des rocs et des
arbres avec une force irrésistible. Pendant que
l'œil se repose avec charme sur les sommets riches
et rougeâtres des montagnes éloignées, sur les
tapis de gazon, sur les fleurs qui pendent du haut
des rochers, l'oreille est étourdie par le bruit confus des ruisseaux et des rivières qui courent avec
rapidité, du mugissement des cascades impétueuses
et des torrents tumultueux. Une plaine étendue
qui se trouve au pied du mont Portage offre toute
espèce d'avantagés pour la fondation d'une ville.
Les montagnes environnant ce site agréable sont
majestueuses et pittoresques. Elles rappelèrent à
mon souvenir les nobles montagnes Mapocho qui
entourent la belle capitale du  Chili (Santiago). — 108 —
D'innombrables petits ruisseaux jaillissent du sein
pierreux des montagnes, et répandent une vapeur
transparente sur les vallées. La jolie rivière des
Chutes descend bruyamment et traverse la plaine
avant de se jeter dans le Mac-Gilvray, qui suit
pareillement son cours. Les carrières et les forêts
paraissent inépuisables. J'ai remarqué de grands
morceaux de charbon de terre le long de la rivière,
et je suis convaincu qu'on pourrait se procurer ce
fossile en abondance. Que deviendrait ce pays
solitaire et désolé sous l'influence bienfaisante de
la civilisation? Enfin tout le pays des Skalzi
semble attendre qu'un peuple civilisé vienne le
régénérer. On trouve de grandes quantités de
plomb à la surface du sol ; et nous avons été
conduits à croire d'après les apparences qu'il
renfermait de l'argent.        M
Pauvres Indiens ! Ils foulent aux pieds des
trésors sans s'en douter, et se contentent de la
pêche et de la chasse. Quand ces ressources leur
manquent, ils vivent de racines et d'herbes, et
regardent d'un œil indifférent le blanc qui vient
par hasard examiner les minéraux de leur pays.
Ah ! ils trembleraient s'ils connaissaient l'histoire
de ces nombreuses et infortunées tribus qui ont
disparu du pays pour faire place aux chrétiens
qui ont rendu les pauvres Indiens victimes de leur
rapacité. Après un voyage de quelques jours, nous
arrivâmes à la Prairie du Tabac, la demeure*
habituelle des Kootenay s. Leur camp se trouve 109
dans une immense et délicieuse vallée, bornée par
deux eminences dont la pente douce et régulière,
couverte de cailloux unis, semble originairement
avoir servi de limite à un grand lac. ff
H;A mon arrivée,.je trouvai-environ trente loges
de Kootenays ; la faim obligea plusieurs familles
à passer la grande montagne. Ils allaient à la
recherche du buffle, de l'élan, de l'antilope et du
cerf. Je fus reçu avec toute espèce de démonstrations de joie et de filiale affection par les habitants
de ces loges. Ils me saluèrent avec une longue et
retentissante décharge de mousqueterie. Plusieurs
me montrèrent leur journal consistant en un bâton
carré, sur lequel ils avaient marqué le nombre
des jours et des semaines écoulés depuis mon
séjour parmi les habitants du voisinage du grand
lac Tête-Plate. Ils avaient compté quarante et un
mois et quelques jours. ■ » -m f| ' j|
M. Berland avait usé de son zèle pour maintenir les Kootenays et leurs frères dans les bonnes
dispositions dans lesquelles j'eus la consolation
de les trouver. Depuis ma dernière visite, ils ont.
accompli à la lettre toutes les recommandations
que je leur avais faites et qui étaient restées dans
leur souvenir. Je fus obligé de décider quelques
points de controverse qu'ils avaient mal interprétés et mal compris. Ils se réunissent pour faire les
prières du matin et du soir, persévèrent dans
l'usagé de chanter des cantiques, et observent
fidèlement le repos du dimanche. 110
Le jour de la fête du Saint-Cœur de Marie, je
chantai la grand'messe, et pris ainsi possession
de ce sol, qui était pour la première fois foulé par
un ministre du Très-Haut. J'administrai le sacrement du baptême à cent cinq personnes dont vingt
étaient adultes. Une importante cérémonie termina
les exercices de la journée. Un grand calvaire
fut érigé au milieu des applaudissements du csamp.
Les chefs, à la tête de leurs tribus, s'avançaient
et se prosternaient devant ce signe sacré qui
prêche si éloquemment l'amour de l'Homme-Dieu
qui vint racheter l'humanité déchue. Humblement
inclinés devant la croix, ils offraient à haute voix
leurs cœurs à celui qui s'est déclaré notre maître
et le divin pasteur des âmes. Cette station s'appelle le Saint-Cœur de Marie. Un de nos Pères
doit bientôt visiter les deux parties de la tribu.
Ces pauvres gens, quoique pressés parla faim,
me prièrent instamment de rester quelques jours
au milieu d'eux pour leur donner les instructions
relatives à leur conduite future. Ils les écoutèrent
avec avidité. Après mon départ, ils se divisèrent
en deux petites bandes, et allèrent chercher des
provisions dans les défilés des montagnes.
Le 30 août, je dis adieu aux Kootenays. Deux
jeunes gens de leur tribu s'offrirent pour me conduire dans les pays des, Pieds-Noirs ; un troisième
Indien, chasseur habile et bon interprète, compléta ma petite escorte. Je me mis en route vers
les sources de la Columbia. Le pays que nous tra- m
versions était très-pittoresque ; nos regards étaient
agréablement frappés par de belles prairies qu'embaumait le parfum des fleurs, des arbrisseaux, et
des brises fraîches et bienfaisantes ; par de jolis
lacs et de riantes vallées entourés de pins chenus
et solennels, qui balançaient gracieusement leurs
branches flexibles. Il
Nous trouvâmes aussi de magnifiques et noires
forêts alpestres qui n'ont jamais retenti du son de
la hache. Elles sont arrosées par des rivières qui
prennent leur source dans la chaîne de montagnes qui est à droite, s'élancent impétueusement
sur des rochers sauvages et se jettent dans des
précipices. Cette chaîne étonnante ressemble à
une barrière colossale et imprenable.
Je suis avec les sentiments du plus profond respect, de Votre Grandeur, le très-humble et très-
obéissant serviteur en Jésus-Christ,        ■ * ■
P. J. De Smet, S. J. 112
g   .    VIIIjI      .      ...      .       -
Tête de la Columbia, 2 septembre 1845.
Salut ! roche majestueuse î
Futur asile du bonheur !
De ses trésors le divin Cœur
T'ouvre aujourd'hui la source heureuse.
Monseigneur,
Le 4 septembre, vers midi, je me trouvai à la
source de la Columbia. Je contemplai avec admi^
ration ces montagnes raboteuses et gigantesques,
d'où la grande rivière s'échappe majestueuse et
rapide dès sa naissance. Dans sa course vagabonde
elle est sans contredit la plus dangereuse rivière
de l'ouest de l'Amérique. Deux petits lacs de quatre
à six milles d'étendue, formés par un grand nombre de sources et de ruisseaux, sont les réservoirs
de ses premières eaux. ff..     f
Je plantai ma tente sur les bords du premier
affluent qui lui apporte son faible tribut, et que
nous regardions s'élancer avec impétuosité sur les
rocs inaccessibles qui se trouvent à droite. Quels
magnifiques rochers ! quelle variété de formes
fantastiques, attrayantes, burlesques et sublimes
se présente simultanément à votre regard ! et pour
peu que votre imagination vienne à votre aide,
vous voyez s'élever devant vos yeux étonnés les 113
châteaux du moyen âge avec leurs tours rangées
en bataille, des forteresses avec leurs remparts et
leurs bastions, des palais avec leurs dômes, et
enfin des cathédrales avec leurs flèches élancées.
En arrivant aux deux lacs, je les vis couverts
d'une foule .d'oiseaux aquatiques, poules d'eau ,
canards , cormorans, outardes, grues et cygnes ;
tandis que sous l'eau tranquille se trouvaient une
foule de saumons dans un état d'épuisement.
A l'entrée du second lac, dans un endroit bas et
étroit, je les vis passer en grand nombre avec les
blessures que leur avait occasionnées leur long
pèlerinage à travers les rapides, les cataractes,
les vallées et les cascades ; ils continuent cette
procession non interrompue pendant des semaines
et des mois ."y " - " j ' IfF ^ZZ. -Jt '-'— rS|i
Si j'affirmais que le saumon est d'humeur querelleuse, on me croirait à peine : je fus cependant
témoin des morsures aiguës et vindicatives qu'ils
. se font mutuellement. Ces deux lacs sont une
tombe immense, car ces poissons y meurent en
telle quantité qu'ils infectent tout le pays environnant. En l'absence de l'homme, l'ours gris et noir,
le loup, l'aigle et le vautour s'assemblent en foule
dans cette saison de l'année. Ils pèchent leur proie
sur les bords de la rivière et à l'entrée des lacs :
leurs griffes, leurs dents et leurs becs leur servent
d'hameçons et de dards. Ensuite, quand la neige
commence à tomber, les ours gras et dodus
retournent dans l'épaisseur des forêts, et dans les 114 —
creux des rochers où ils ont établi leurs demeures,
et y passent les quatre tristes mois d'hiver dans
une complète indolence, sans autre occupation que
de sucer leurs quatre pattes. f| ■ '".^
Si nous en croyons les Indiens, chaque patte
occupe l'ours pendant une lune (un mois). Lorsque
la tâche est accomplie , il se tourne de l'autre
côté et commence à sucer la seconde et ainsi de
suite.   I -'Il      "  ".     #.• •
Je mentionnerai ici en passant que tous les chasseurs et les Indiens remarquent qu'il est très-rare
qu'une ourse soit tuée quand elle porte, et cependant on les chasse en toutes saisons. Où vont-
elles? Que deviennent-elles pendant le temps de
la gestation ? C'est un problème que nos chasseurs
montagnards îfont pas encore résolu. -——. -
Quand l'émigration, accompagnée de l'industrie,
des arts et des sciences, aura pénétré dans les
nombreuses vallées des montagnes Rocheuses, la
source de la Columbia deviendra un point très-
important. Le climat est délicieux. Les grandes
chaleurs et les grands froids y sont inconnus. La
neige disparaît aussitôt qu'elle est tombée. Les
mains laborieuses qui cultiveront ces vallées
recueilleront cent pour cent. D'innombrables troupeaux pourraient paître toute l'année dans ces
prairies,où les sources et les rivières entretiennent
une fraîcheur et une abondance perpétuelle. Les
sommets et les versants des montagnes sont gêné-
ralement revêtus d'inépuisables forêts dans les- — 115
quelles se trouvent des mélèzes, des pins de toute
espèce, des cèdres etxles cyprès.      M
Il y a dans la plaine, entre les deux lacs, de
belles sources dont les eaux ont réuni et formé un
rocher massif de pierre molle et sablonneuse qui
a l'apparence d une immense cascade pétrifiée et
glacée. Leurs eaux sont douces et transparentes
et de la même température que le lait qui vient
d'être trait. La description donnée par Chandler (i)
de la fameuse fontaine de Pambouk-Kalesi, qui
se trouvait dans l'ancienne Hiéropolis de l'Asie
Mineure , dans la vallée de Meander, et dont
Malte-Brun fait mention, peut être littéralement
appliquée aux eaux thermales de la source de la
Columbia. Le paysage qui se déroula àjios yeux
est si merveilleux qu'une description quelconque
semblerait romanesque et n'approcherait pas de
la réalité. Nous contemplâmes avec admiration
cette vaste pente qui, vue à distance, a l'apparence
(i) Chandler (Richard), archéologue anglais, né en 1738 et
mort en 1810, a publié une magnifique édition des Marmora,
Oxoniensia, 1763, in fol. ; et, après un long voyage en Orient,
les Ionian antiquities, 2 vol. in fol., 1769-1800. On a de lui
un savant ouvrage, Inscriptiones antiquœ, plerœque nondum
editce, in Asia Minori et Gracia, prœserlim Athenis collc-ctm,
Oxford, 1774-1796 , 2 vol. in-fol. ; les Voyages en Asie
Mineure et en Grèce, 1775-1776, ont été traduits en français
par Servois et Barbie du Bocage. Paris 1806, 3 vol. in-8° ; son
Histoire dyIlion ou de Troie, 1802, in-4°, n'est que l'extrait
d'un plus grand ouvrage qui n'a pas paru. (L. Grégoire, Diet.
Encycl.) (Note de la présente édition.) 1   •'.     — 116 —      •.      •      |i- ■■
de la craie, et qui de plus près présente l'aspect
d'une immense cascade figée, dont la surface
ondulée ressemble à un cours d'eau soudainement
arrêté et durci dans sa course rapide.    |f |||
Le premier lac de la Columbia est à une distance
de deux milles et demi de la rivière des Arcs-à-
Plat, et reçoit une portion de ses eaux pendant
les pluies du printemps. Ils sont séparés par un
fonds de terre. Les avantages dont la nature semble avoir favorisé la source de la Columbia rendra
un jour sa position géographique très-importante.
La mail) magique de l'homme civilisé la transformera en un paradis terrestre.        ï   ' -
Le Canadien ! dans quelle partie du désert
n'a-t-il pas pénétré ? Le monarque qui règne à la
source de la Columbia est un honnête émigré de
Saint-Martin, dans le district de Montréal, qui
réside depuis vingt-six ans dans ce désert. Les
peaux de renne et de daim sont les matériaux qui
ont servi à construire son palais portatif , et pour
me servir de ses expressions , il s'embarque à
cheval avec sa femme et ses sept enfants et débarque où bon lui semble. Ici personne ne conteste
son droit, et Polk et Peel, qui se disputent maintenant la possession de ces domaines, sont aussi
inconnus à notre carabinier que les deux plus
grandes puissances de la lune. Son sceptre est un
piège à castor ; sa loi, une carabine. L'un est sur
son clos , l'autre sous son bras. Il passe en revue
ses nombreux sujets fourrés , les castors , les lou- 117
très, les rats musqués , les martres , les ours , les
loups , les moutons et les chèvres blanches des
montagnes, le chevreuil à queue noire , ainsi que
son parent à queue rouge ; le cerf, le renne et le
daim. Quelques-uns de ses sujets respectent son
sceptre, d'autres se soumettent à sa loi. Il exige
et reçoit d'eux le tribut de la chair et de la peau.
Environné par tant de grandeur, paisible propriétaire de tous ces palais dont le ciel est le dôme,
de ces forteresses , dernier refuge que la nature a
bâties pour y conserver vivante la liberté sur la
terre ; seigneur solitaire de ces majestueuses montagnes qui élèvent jusqu'aux cieux leurs cimes
neigeuses, Morigeau (c'est le nom de notre Canadien) n'oublie pas ses devoirs de chrétien. Chaque
matin et chaque soir, on le voit réciter dévotement
ses prières au milieu de sa petite famille.
Depuis bien des années, Morigeau désirait
ardemment voir un prêtre, et lorsqu'il apprit que
je visitais la source de la Columbia, il s'y rendit en
toute hâte, pour procurer à sa femme et à ses
enfants la grâce signalée du baptême. Cette faveur
leur fut accordée le jour de la Nativité de la sainte
Vierge, ainsi qu'aux enfants des trois familles
indiennes qui l'accompagnent dans ses voyages.
Ce fut un jour solennel pour le désert ! Le saint
sacrifice de la messe y fut offert, et Morigeau
s'approcha dévotement de la sainte table. Au pied
d'un humble autel il reçut la bénédiction nuptiale,
et la mère, entourée de ses enfants et de  six — 118 — .     '-.
petits Indiens, fut régénérée dans les eaux du
baptême. En mémoire de tant de bienfaits, une
grande croix fut érigée dans la plaine , qui depuis
ce moment s'appelle la Plaine de la Nativité.
Je ne puis laisser mon bon Canadien sans faire
mention de sa royale cuisine à la sauvage. Pour
premier plat il me présenta deux pattes d'ours. En
Afrique ce ragoût aurait pu causer quelque inquiétude, car la patte d'ours a une ressemblance frappante avec les pieds d'une certaine race. Un rôti
de porc-épics fit ensuite son entrée, accompagné
d'une hure de daim. Je trouvai celle-ci délicieuse.
Enfin le grand chaudron, contenant une sorte de
pot-pourri ou de salmigondis, fut placé au milieu
des convives , et chacun y puisa selon son goût.
Quelques restes de bœuf, de buffle , de venaison ,
de queues de castor, de lièvre et de perdrix, etc.,
servirent à faire une soupe excellente et substantielle. -
'Je suis , Monseigneur , votre très-humble et
obéissant serviteur en Jésus-Christ.
P. J. De Smet, S, J. — 119
IX
Pied de la Croix-de-Paix, 15 septembre 1845.
Ici les peupliers et les bouleaux se jouent en balançant leurs têtes ; les cèdres immobiles projettent
une ombre vagabonde. Sur leurs hautes branches
bercées par l'ouragan, les oiseaux aux longues ailes
établissent leurs demeures. Le geai , la corneille
criarde et la pie prennent leurs ébats au dessus de
leurs sommets et effleurent les mers qui baignent
leurs pieds. Ici des limpides rivières prennent nais-
- sance, et chaque source forme un ruisseau bruyant
qui  descend  la colline en serpentant (i).
Monseigneur,
Nous fîmes nos adieux le 9 à la famille Morigeau
ainsi qu'à ses compagnons de chasse, les Sioush-
-waps. Nous quittâmes la vallée supérieure de la
Columbia en prenant un petit sentier qui nous conduisit en peu de temps à un étroit défilé d'où les
(i) « Here
Poplars and birch trees ever quivering played,
And -nodding cedars formed a vagrant shade ;
On whose high branches, waving with the storm,
The birds of broadest wings their mansion form ;
The jay, the magpie, the loquacious crow,
And soar aloft and skim the deeps below.
Here limpid fountains from the clefts distil,
And every fountain forms a noisy rill, W.
In mazy windings wand'ring down the hill. » 120
rochers, d'une grandeur colossale, bannissent la
lumière du jour. Le grand, le beau, le sublime se
combinent ici sous les formes les plus singulières
et les plus fantastiques. Bien que la couleur grise
prédomine , cependant l'on trouve d'immenses
rochers de porphyre ou de granit veiné de blanc.
Cà et là dans le creux des rochers ou dans tout
endroit où il y a une poignée de poussière, le pin
massif et immense prend naissance, et vient marier
sa sombre. verdure avec les teintes variées des
montagnes. Ces. sentiers sinueux et bordés d'un
rempart colossal offrent souvent les vues les plus
ravissantes et les plus pittoresques ; les scènes les
plus variées et les plus magnifiques étonnent et
ravissent vos regards. Le pin et le cèdre s'élèvent
majestueusement dans ces forêts vénérables ; le
peuplier gracieux secoue dans les airs son panache
d'émeraude et lutte avec l'orage, tandis que du
haut des rochers escarpés et dentelés l'if à peine
flexible projette ses sombres ombrages qui remplissent lame d'une religieuse terreur. Le bouleau
sort d'une terre tapissée de mousse, et brille
comme une magnifique colonne d'argent portant
le diadème doré des fruits d'automne, au milieu
du fgenévrier aux baies parfumées et purpurines
et de la térébenthine azurée, qui peuplent ces vallées humides et ces forêts.
Après avoir voyagé tout un jour à travers ces
beautés primordiales, nous atteignîmes les bords
de la rivière des Arcs-à-Plat, formée de l'union d'innombrables torrents qui, après avoir décrit
mille circuits, se précipitent du sommet de la montagne. De loin on entend le bruit sourd et continuel de ses eaux qui fuient dans un lit plein de
rochers avec une rapidité extraordinaire. Nous
traversâmes la rivière pour prendre un autre
défilé encore plus merveilleux, où les eaux du
Vermillon se sont ouvert un passage : ici tout
frappe le regard ; tout dans ce désert profond, [
mais bruyant, est d'une âpre sublimité. Les montagnes s'élèvent comme de saintes tours où l'homme
peut communiquer avec le ciel ; d'affreux précipices s'ouvrent béants à vos pieds ; le bruit
étourdissant et rauque des eaux mugissantes
et vagabondes ressemble à celui d'une violente
tempête qui passe, sauvage et sans frein comme
l'esprit de la liberté. Tantôt les ondes sonores caressent les rives garnies de rochers et se jettent
follement dans un abîme ; tantôt elles reviennent
en écumant jouer avec les joncs de leur lit, puis,
tombant de pente en pente, de cascade en cascade , elles forment dans leur coursé une longue
suite de rapides ; tantôt elles se cachent sous le
feuillage touffu du cèdre et du pin, et reparaissent
pour se jeter limpides et cristallines dans un vaste
bassin, comme si elles voulaient respirer avant de \
quitter le ravin, et enfin elles précipitent leur
course capricieuse avec une nouvelle vigueur,   g
De ces forêts impénétrables sort un bruit harmonieux. C'est le cri du noble cerf qui appelle ses
OREGON.
6 122
compagnes. Le daim, le plus vigilant de tous les
animaux, donne le signal de l'alarme. Il a entendu
le craquement d'une branche ; il a flairé le souffle
mortel du chasseur ; un bruit confus se fait
entendre dans la montagne ; le chasseur lève son
regard ardent vers les hauteurs, et aperçoit un
troupeau de rennes perché sur le sommet neigeux,
et tressaillant à l'approche de l'homme ; en un clin
d'œil ils ont disparu dans les crêtes inaccessibles
« où la Nature a placé son trône sublime dans des
palais de glace. » jt-
Nous sommes souvent témoins de l'agilité et de
la grâce des chevreuils, lorsqifils courent, cabriolent, ou s'arrêtent un instant pour regarder autour
d'eux les oreilles droites et tendues, auxquelles
n'échappe aucun son. Ces timides habitants
des bois reprennent leur course et finissent par
s'enfoncer dans les sombres profondeurs des
forêts.Des bandes de chèvres sauvages gambadent
tranquillement et sans peur à côté des troupeaux
de moutons, qui sont suspendus aux précipices et
aux pics des rochers couverts çà et là de neige, et
que le pied de l'homme n'a jamais foulés.
Un monstrueux animal, l'ours gris, qui remplace
dans nos montagnes le lion d'Afrique, ne se contente pas de grogner et de menacer l'aventurier
qui ose pénétrer dans ses domaines caverneux ,
mais il grince des dents, et se met en colère.
Aussitôt une balle bien ajustée le force à faire une
humble révérence ;  le formidable animal roule 123
dans la poussière qu'il mord de rage, et meurt
baigné dans son sang. ; .,
La musique ordinaire du désert est le cri perçant de la panthère et le hurlement du loup. Le
petit lièvre des montagnes, qui n'a que six pouces
de hauteur, et dont la description n'a pas encore sa
place dans l'histoire naturelle, se livre à ses ébats
au milieu des débris de rochers, et montre une
étonnante activité; tandis que son voisin, le gros et
paresseux porc-épic, grimpe sur une branche de
cyprès, s'y assied et ronge lecorce ; il regarde
l'avide chasseur avec un œil indifférent, et ignore
que sa chair tendre et délicate est considérée
comme un mets, délicieux. L'industrieux castor ,
semblable à un soldat en sentinelle, avertit sa
famille de l'approche de l'homme en frappant l'eau
de sa queue. Le rat musqué plonge immédiate-
ment dans l'eau. La loutre quitte ses Etats et se
glisse sur le ventre entre les roseaux. Le timide
écureuil saute de branche en branche, jusqu'à ce
qu'il ait atteint le sommet du cyprès. La martre
court d'arbre en arbre et se cache dans le feuillage. Le siffleur et la belette se retirent dans leurs
domiciles respectifs. Le renard, grâce à sa fuite
précipitée, conserve son riche manteau d'argent.
Le blaireau, trop éloigné de sa demeure, creuse le
sol sablonneux, et s'enterre vivant pour échapper
aux poursuites : sa peau magnifique sert à parer le
dos des Indiens. Il faut les efforts réunis de deux
hommes pour le retirer de sa retraite et pour le tuer. 1
24
Le soir qui précéda notre sortie des obscurs
labyrinthes de ces bois touffus, nous jouîmes d'un
spectacle ravissant. Après un désastreux combat,
les beautés de la nature consolent le cœur affligé
du guerrier sauvage. Du sommet de la montagne,
nous contemplâmes la danse des Manitous ou des
Esprits et l'entrée glorieuse des champions décédés
dans la région des âmes. De vastes colonnes de
lumière resplendissante semblaient se jouer et se
balancer dans les cieux ; les unes avaient une
forme perpendiculaire ; les autres ressemblaient à
des vagues onduleuses, tantôtse présentant sous des
aspects divers, jusqu'à ce que tout l'hémisphère fût
brillamment illuminé. Toutes ces masses se réunirent au zénith , et se séparèrent sous des figures
variées.   .   ; S
« Mystérieux , solennels , froids et lumineux,
leurs pas s'élèvent avec majesté comme des barrières autour de la sphère terrestre, comme les
portes du paradis. L'imagination peut ajuste titre
s'effrayer devant vos rayons sacrés, et la science
est trop faible pour reproduire la source de vos
clartés célestes (i). »      |
(i) Mysterious, solemn, cold and clear.
Their steps majestic rise
Like barriers round this earthly square,
Like gates of Paradise.
*. Well may imagination faint
Before vour sacred blaze.
And baffled science fail to paint
Tbe source of heaven lvravs. L'aurore boréale est un phénomène que je contemple toujours avec admiration. Tout ce que
l'on voit et entend dans ce désert impénétrable est
à la fois agréable et instructif ; tout frappe, captive
et élève l'esprit vers l'auteur de la nature : Mira-
bïlia opera Domini (i).
Après bien des labeurs , des fatigues , qui
n'étaient pas sans compensation,nous traversâmes,
le 15, les hauts pays qui séparent les eaux de
TOrégon de celles de la branche méridionale du
Saskatchawan (2), ou ancienne rivière de Bourbon,
ainsi appelée avant la conquête du Canada par les
Anglais. C'est le plus grand tributaire du Winnipeg (3).
L'étendard du chrétien, la croix, a été érigée à
la source de ces deux rivières : puisse-t-il être un
signe de salut et de paix pour toutes les tribus
disséminées et errantes qui se trouvent à l'est et à
l'ouest de ces montagnes gigantesques et terribles !
* (1) Les oeuvres de Dieu sont admirables.
(2) Saskatchawan , rivière qui prend sa source dans les
montagnes Rocheuses, coule vers l'Est et se jette dans le lac
Winnipeg, après un cours de 1,500 kil. (Note de la présente
édition.)
(3) Winnipeg, Ouinnipeg ou Bourbon, lac de la Nouvelle-
Bretagne, au nord-ouest du lac Supérieur. Il offre de belles cataractes, reçoit le Saskatchawan, la rivière Rouge, l'Assiniboin,
et communique par le Nelson avec la baie d'Hudson, à 58 degrés
de latitude nord. On le nommait jadis lac des Assiniboins. lia
450 kilom. de long sur 80. {Note de la présente édition.) I   ■  _ 126 —     N    "   -:? ,
L'aigle, emblème du guerrier indien, se perche
sur le cyprès, dont le bois sert à faire la croix.
Le chasseur le vise, et le noble oiseau tombe en
conservant sa royale fierté. Ceci me rappelle les
beaux vers de l'illustre Campbell (1) que je cité
en entier.   ... Jf§
« Lorsque le roi des oiseaux est tombé , on di •
rait d'une royauté en ruine. Bien que son  regard
(i) Fallen as he is, the king of birds still seems
Like royalty in ruins. Though his eyes
Are shut, that looked undazzled on the sun,
He was the snltan of the sky, and earth
** MESS'S
Paid tribute to his eyrie. It was,perched
Higher than human conqueror ever built
His bannered fort.    ...    %	
.    He cloved the adverse storm
And cuffed it with his wings. He stopped his flight
As easily as the Arab reins his steed,
And stood at pleasure'  neath heaven' zenith, like
A lamp suspended from its azure dome ;
Whilst underneath him the world's mountains lay
'^,j Like mole-hills, and her streams like lucid threads.
(1) Campbell (Thomas), poète anglais, né à Glascowen 1777,
mort à Boulogne en 1844, descendait des anciens chefs du
clan des Campbell. Il écrivit les Annales de la Grande-Bretagne, depuis Vavénement de Georges III jusqu'à la paix
d'Amiens, 3 vol. in-8° ; Beautés des poètes anglais avec notices
biographiques, 1818, 7 vol. in-8°; mais ii est surtout' célèbre
par ses poèmes, les Plaisirs de VEspérance et Gertrude ie
Wyomingt le premier, poëme descriptif, plein d'élégance et de
délit atesse, le second, roman gracieux et pathétique. (Note de
la présente édition*) M
127
soit éteint maintenant, il a cependant contemplé le
soleil en face. Il était le sultan du ciel, et la terre
paya un tribut à son aire. Il était perché plus
haut qu'aucune forteresse crénelée bâtie par les
conquérants de la terre. Il bravait la tempête et
la battait de ses ailes. Il arrêtait son vol aussi
facilement que l'Arabe bride sa monture ; il se
plaçait pour son plaisir sous le zénith du ciel,
comme une lampe suspendue à un dôme d'azur;
tandis qu'au-dessous de lui les montagnes du globe
ressemblent à des taupinières, et les fleuves à des
fils brillants. »      j| ~   ■'"■.'
■ Nous déjeunâmes au bord d'un lac limpide, au
pied de la Croix de Paiœ, d'où j'ai l'honneur de
dater ma lettre, et de vous renouveler l'assurance
de mon profond respect. Je recommande particulièrement à vos ferventes prières ce vaste désert
qui renferme tant d'âmes précieuses ensevelies
dans les ombres de la mort.
Je suis, Monseigneur, votre très-humble et dé-x
voué serviteur en Jésus-Christ. 4f^
P. J. De Smet, S. J.
!Î*
1 X
Camp des Assiniboins, 26 septembre 1845.
Ici les prairies émaillées de fleurs
sont couronnées d'une fraîche
verdure , et les violettes embaument l'air de leurdoux parfum (i).
Monseigneur, - ■   '%
n
Nous entrâmes par une descente fort raide dans
une riche vallée agréablement variée par des prairies émaillées, de magnifiques forêts et de beaux
lacs, dans lesquels la truite saumonnée abonde
tellement qu'en peu de minutes nous nous en
procurâmes suffisamment pour faire un excellent
repas. La vallée est bornée des deux côtés par une
suite de roches pittoresques dont les hauts sommets , semblables à des pyramides, se perdent
dans les nues. Les célèbres monuments tant
vantés d'Egypte, construits par Chéops et par
Chephren, s'effacent devant cette gigantesque architecture de la nature. Les pyramides naturelles
des montagnes Rocheuses semblent* se railler de
l'habileté artificielle de l'homme ; elles servent de
lieu de repos aux nuages qui viennent entourer
(i) «   Here bloomy meads with vivid greens   are  crown'd,
and glowing violets throw sweet odors round. » leurs fronts. La main toute-puissante du Seigneur
en a posé les fondements ; il a permis aux éléments de les former, et elles proclameront dans
tous les âges sa puissance et sa gloire. 'È
Nous sortîmes de cette délicieuse vallée le
18 septembre, après une excursion de trois jours,
et nous recommençâmes nos pérégrinations clans
les montagnes ; elles ne nous présentèrent que.
des obstacles et occasionnèrent dés contusions
pour les hommes et les chevaux. Pendant six
heures, nous fûmes obligés de marcher à travers
des fragments de rochers brisés, et au milieu
d'une immense forêt incendiée où des milliers
d'arbres à demi consumés jonchaient le sol dans
toutes les directions. Il ne restait pas la moindre
trace de végétation ; jamais je n'ai vu un incendie
si terrible et si destructeur. Nous atteignîmes dans
la soirée la rivière des Arcs ou Askow* et nous
plantâmes notre tente solitaire sur ses bords. Ici
nous découvrîmes quelques vestiges d'un parti
de sauvages. Cinq jours auparavant, neuf loges
d'Indiens avaient campé dans ce même lieu. Nous
fîmes de soigneuses recherches , et mes guides
pensèrent que c'étaient les formidables Pieds-
Noirs. Le même jour, nous vîmes deux fumées
s'élever à l'extrémitp de la plaine sur laquelle les
sauvages avaient passé. Mes compagnons semblèrent hésiter à l'approche de ces terribles Pieds-
Noirs. Us me racontèrent'leurs rêves de mauvais
augure et me déconseillèrent d'aller plus avant. — 130
L'un disait : « Je ôie suis vu dévoré par un ours
sauvage ; » un autre : « J'ai vu des corbeaux et des
vautours (oiseaux de triste présage) planer sur
la tête de notre père ; » un troisième avait vu un
sanglant spectacle. Je leur racontai à mon tour
l'histoire d'une de mes sentinelles, vrai type de
vigilance, de courage et de naïveté. 'f|
Dans les horreurs de la nuit sombre,
Rien de plus sûr, mes yeux ont vu
Des sauvages la méchante ombre
Qui par trois fois a reparu.
Plein de courage, je m'élance,
Ou plutôt je veux m'élancer,
Quand du fer de sa longue lance
L'ombre accourut pour me percer.
Aux armes ! l'Indien ! aux armes !
A moi, m'écriai-je, l'Indien !
Soudain le camp tout en alarmes
S'éveille et voit que je dors bien (i).
(i) « Midst the dark horrors of the sable  night
(No idle dream I tell nor fancy's strain)
Thrice rose the redman*s shade upon my sight,
Thrice vanished into dusky air again.
With courage high my panting bosom swells,
Onward 1 rushed upon the threatening foe,
When, hark ! Horrific rise the spectre's yells,
He points the steel and aims the fatal blow ;
Guard, sentinel ! to arms ! to arms ! to arms !
Indians ! Indians ! my voice swelled loud and deep :
The camp is roused at dread of my^larms,
They wake and find— that I am sound asleep I
[Note de la présente édition.) 131 --
Le récit des rêves de son imagination les amusa
beaucoup, et ils semblèrent comprendre que j'attachais peu d'importance à de semblables visions.
« Arrive que pourra, » dirent-ils, « nous ne
quitterons jamais notre père que nous ne le
voyions en lieu de sûreté. » C'était précisément ce
que je désirais. Je ne pus cependant me faire
illusion. J'avais enfin pénétré dans un pays qui
avait été le théâtre de nombreuses scènes de carnage. J'étais maintenant sur les confins mêmes
de ces peuples barbares, sur une terre d'où il était
possible que je ne revinsse jamais.
Lorsque les Pieds-Noirs apprennent qu'un de
leurs parents a été tué, il arrive fréquemment que,
dans leur furie indomptée, ils expédient le premier
étranger qu'ils rencontrent, le scalpent (t), et
abandonnent aux loups et aux chiens les entrailles
palpitantes de l'infortunée victime de leur vengeance, de leur haine et de leur superstition. Je
vous déclare que j'étais assiégé de mille inquiétudes au sujet du sort qui m'attendait. Pauvre
nature ! Être timide et fragile, l'homme est quelquefois sous l'empire de cruelles terreurs. Il
regarde en arrière et croit aux songes. Mes vœux
ardents me répétaient constamment : Avance ! Je
(i) Scalper, arracher avec un instrument tranchant la peati
du crâne à un ennemi vaincu. C'est ce que font les sauvages
d'Amérique. Ils suspendent dans leur hutte et autour de leur
corps les chevelures de ceux qu'ils ont vaincus. {Note de la,
présente édition.) 132
plaçai toute ma confiance en Dieu. Les prières
de tant d'âmes ferventes m'encourageaient et me
ranimaient, je résolus de n'être plus déconcerté
par un danger incertain. Le Seigneur peut, quand
il lui plaît, amollir les cœurs féroces et sans pitié.
Le salut des âmes est en jeu, et le succès delà
mission de Sainte-Marie dépend de la continuation
de nia route, car les Pieds-Noirs y font de fré-
quentes irruptions. Quelle considération pourrait
me détourner d'un projet que mon cœur a caressé
depuis ma première visite dans les montagnes ?
Le 19 et le 20, nous suivîmes les traces de nos
prédécesseurs inconnus, et elles nous parurent de
plus en plus récentes. Je dépêchai mes deux guides
pour reconnaître quelles étaient les personnes que
nous suivions de si près. p
Un d'eux revint le même soir, et nous apprit
qu'il avait trouvé un petit camp des Assiniboins
de la forêt ; qu'il avait été bien reçu ; qu'il règne
dans le camp une maladie dont deux d'entre eux
viennent de mourir ; et qu'ils expriment le désir
de voir la Robe noire. Le lendemain, nous les
joignîmes et voyageâmes plusieurs jours en leur
compagnie. Le nombre des Assiniboins de la forêt
ne s'élève pas à plus de cinquante loges ou familles, divisées en plusieurs groupes ; on les voit rarement dans les plaines : la forêt est leur élément,
et ils sont renommés comme chasseurs et comme
guerriers. Us errent sur les montagnes, dans les
bois, et près des différentes branches des sources du loo
Saskatchawan et de l'Athabaska. L'agriculture leur
est inconnue ; ils vivent exclusivement de la chair
des animaux, tels que daims, chèvres, etc. ; et
principalement de porcs-épics, qui abondent dans
cette région. Quand ils sont pressés par la faim,
ils recourent aux racines, aux graines et à l'intérieur delecorce de cyprès ; ils ont peu de chevaux
et font tous leurs voyages à pied. |§ . ||',
Leurs chasseurs sortent de bon matin, et tuent
tout le gibier qu'ils rencontrent ; ils le suspendent
aux arbres le long du chemin. Leurs pauvres
femmes ou plutôt leurs esclaves, portant souvent
deux enfants sur le dos, et en traînant encore
un plus grand nombre après elles, suivent lentement leurs maris et soignent le gibier que ceux-ci
ont tué. Ils ont une nombreuse meute de chiens
affamés qu'ils chargent de leurs petites provisions ;
chaque famille a une bande de six à douze
de ces animaux, et chaque chien porte de trente
à trente-cinq livres pes'ant. Ce sont les plus malheureux animaux qui existent. Leurs bons maîtres
et maîtresses leur donnent plus de coups de bâton
que de morceaux ; aussi ce sont les plus adroits
et les plus incorrigibles voleurs qu'il y ait dans
la forêt. Nous étions obligés chaque soir de suspendre toutes nos propriétés aux arbres et de les
mettre hors de la portée de ces chiens voraces ;
nous sommes même forcés de nous barricader
dans nos tentes la nuit, et de les entourer de branches d'arbre : car tout ce qui est cuir ou tout ce 134
qui appartient à un être vivant est emporté et
dévoré par ces adroits brigands.
Vous direz que j'ai peu de charité pour ces
pauvres bêtes ; mais n'en soyez pas étonné. Un
. beau soir, ayant négligé ma précaution ordinaire
de barricader l'entrée de ma tente, je me trouvai
le lendemain matin sans souliers; ma soutane
était sans collet et il y avait une jambe de moins
à ma culotte de peau !!! Un des chefs du petit
camp me raconta que l'hiver dernier un sauvage,
qui était de sa nation, réduit à une extrême famine
|S (de tels cas ne sont pas rares), mangea successivement sa femme et ses quatre enfants. Le monstre
llg-alors s'enfuit au désert, et l'on n'entendit plus
jamais parler de lui.   #  #
j|| Le missionnaire de l'Orégon, le Rév. M. Bolduc, raconte dans son journal qu'à Akena, une des
. îles Gambier (i), if vit une vieille dame qui, ayant
eu huit maris , en mangea trois pendant un temps
de famine ! Je mentionne ce fait pour vous donner
la contre-partie de l'horrible trait que je viens de
■■v.
relater plus haut.
(i) Gambier (archipel) ou Manga Rêva, groupe de cinq îles
volcaniques, boisées, entourées de-brisants, à l'extrémité de
l'archipel Pomotou ou Dangereux (Polynésie), p#r 23° 12'lat.S.
et 137° 13'long. E. Lapins grande a 12 lieues de long. Nommées Duffpar le capitaine ^Vilson en 1797, elles ont reçu le
nom du capitaine Gambier qui les reconnut plus complètement.
Les indigènes convertis par les missionnaires sont sous le
protectorat de la France depuis 1844. (Note de la présente
édition.) pi 135 —
Les Assiniboins ont la réputation d'être irascibles, jaloux et fort babillards ; aussi les batailles
et les meurtres sont-ils communs parmi eux, et
les divisions continuelles. Chaque soir je leur fis
une instruction avec l'aide d'un interprète. Ils
paraissaient dociles, quoiqu'un peu défiants ; car
ils ont été visités fréquemment par des hommes
qui ont diffamé et la religion et les prêtres. Je
rendis tous les petits services qui étaient en mon
pouvoir aux personnes âgées ou infirmes ; je
baptisai six enfants et un vieillard , qui mourut
deux jours après. Il fut enterré avec toutes les
cérémonies funèbres et les prières de l'Eglise. La
propreté n'a aucune place dans le catalogue des
vertus domestiques ou personnelles des Indiens.
Les Assiniboins sont sales au delà de toute expres-
! sion. Ils surpassent en ce point tous leurs voisins.
Ils sont dévorés par la vermine qu'à leur tour ils i
dévorent. Un sauvage, à qui je reprochais en plaisantant sa cruauté envers ces petits insectes invertébrés, me répondit : « Il me mord le premier, j'ai,
le droit de prendre ma revanche. »
Par condescendance, je surmontai le dégoût
naturel et assistai à un festin de porc-épic. Je
contemplai les Indiens qui découpaient la viande
sur leurs chemises de cuir, luisantes de graisse, de
saleté, pleines de vermine, et dont ils s'étaient
dépouillés \pour en faire une nappe. Ils essuyaient
leurs mains à leurs cheveux, c'est leur seul essuie-
mains ; et comme le porc-épic a naturellement 136
une odeur forte et désagréable, on peut bien supposer le parfum de ceux qui se nourrissent de sa
chair et se barbouillent avec son huile. J|
Une bonne vieille, dont la figure était teinte de
sang (ce sont les vêtements de deuil^des Indiens),
me présenta une écuelle de bois pleine de soupe ;
la cuiller de corne qui m'était destinée était sale
et couverte de graisse; la bonne vieille eut la
complaisance de la laver avec sa langue avant de
la poser dans mon fade bouillon.   > #   . -
* Si un morceau de viande sèche ou quelque autre
provision a besoin d'être nettoyée, l'attentive cuisinière remplit sa bouche d eaù, qu'elle fait jaillir
de toute sa force sur la portion qui vous est destinée. Un certain mets qui est réputé exquis chez
les Indiens se prépare de la façon la plus singulière : ils devraient prendre un brevet d'invention pour leur heureuse et féconde découverte.
Tout le procédé appartient exclusivement au
département de la femme. Elles commencent par
se frotter les mains de graisse et par y recueillir
le sang de l'animal qu'on fait bouillir avec de l'eau;
puis elles remplissent le chaudron de viande grasse
et hachée ; mais hachée avec les dents. Souvent,
une demi-douzaine de vieilles femmes sont occupées à cette opération pendant des heures entières.
Chaque bouchée ainsi mastiquée passe delà bouche
dans le chaudron, et compose le ragoût si recherché des montagnes Rocheuses. Ajoutez à cela, en
forme de dessert exquis, un immense platdecroû- 13
Oi
tons composés de fourmis, de sauterelles et de
cigales pulvérisées et séchées au soleil, et vous
pourrez vous faire une idée du luxe culinaire
indien.
Le porc-épic américain, Yhystriœ dorsata, est
appelé par les zoologistes modernes le castor
piquant. En effet, il y a une grande similitude
entre les deux espèces pour la taille et pour la
forme, et tous deux habitent la même région. Le
porc-épic, dont je parle, ainsi que le castor, a une
double peau ou fourrure ; celle du premier est
longue et douce; celle du second est encore plus
douce et ressemble beaucoup au duvet ou au feutre. Ils ont tous deux , à l'extrémité de l'os de la
mâchoire , deux défenses longues et aiguës. Les
Têtes-Plates affirment que le porc-épic et.le castor
sont frères , et racontent qu'anciennement ils
demeuraient ensemble ; mais qu'ayant été découverts fréquemment par leurs ennemis à cause de
l'indolence, de la paresse et/de l'aversion des porcs-
épics.pour l'eau, les castors tinrent conseil, et décidèrent unanimement qu'ils se sépareraient des
premiers. Ils profitèrent d'un beau jour, et invitèrent leurs frères piquants à une longue course au
milieu des cyprès et des genévriers de la forêt. Les
indolents et imprudents porcs-épics s'étant copieusement régalés des savoureux bourgeons des uns
et de Técorce tendre des autres, étendirent leurs
membres fatigués sur la mousse verdoyante , et
s'endormirent d'un profond sommeil.     |||| — 138
Ce fut en ce moment que les rusés castors dirent
un dernier adieu à leurs parents porcs-épics.
Les Assiniboins qui habitent les plaines sont
beaucoup plus nombreux que leurs frères des montagnes : ils comptent à peu près six cents loges.
Ils ont un grand nombre de chevaux , et les
hommes en général sont plus robustes et d'une
plus belle stature. Ils sont plus habiles au vol,
plus grands buveurs, et sont perpétuellement en
guerre. Ils chassent le buffle dans les grandes
plaines situées entre le Saskatchawan , la rivière
Rouge, le Missouri et le Yellow-Stone (Pierre-
Jaune) . • -
Les Crows, les Pieds-Noirs, les Arikaras et les
Sioux sont leurs ennemis les plus acharnés. Ils
parlent à peu près la même langue que les Sioux
et ils ont la même origine. '       fi
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monseigneur, votre très-humble et obéissant
serviteur en Jésus-Christ, ^      îlÉI
P. J. De Smet, S. J. 139 —
XI
Fort des Montagnes, 5 octobre 1845.
Monseigneur,
L'aspect du pays n'offrit rien de bien intéressant
pendant les quelques jours que nous voyageâmes
avec le petit camp des Assiniboins. Nous traversâmes plusieurs vallées situées entre deux hautes
^chaînes de montagnes granitiques, dont les versants sont çà et là défendus par des remparts
d'une neige éternelle. Une belle source limpide
sort du centre d'un rocher perpendiculaire d'environ cinq cents pieds de haut, et répand
ensuite ses eaux écumantes dans la plaine qu'elle
couvre de vapeurs. Jr 4f|f:- %-
Le 29, nous nous séparâmes des Assiniboins.
Le sentier nous conduisit à travers une épaisse
forêt de cyprès. On m'a dit que c'était la dernière.
Deo gratias ! Ces ceintures d'énormes sapins sont
très-nombreuses et présentent de grands obstacles
aux communications du pays entre l'est et l'ouest
des montagnes. J'ai un petit avertissement à donner à ceux qui désirent visiter ces latitudes. En
entrant dans une forêt épaisse, il faut tâcher de se
rendre aussi mince, aussi court et aussi resserré
que possible,* et imiter, dans toutes les circonstances, mais avec adresse et présence d'esprit, 140
les différentes évolutions d'un cavalier pris de vin.
Je dois ajouter qu'il importe qu'il sache comment
il faut se balancer et se coller à la selle pour ne
pas être arrêté par les nombreuses branches qui
interceptent son passage, et qui déchireraient ses
vêtements et lui écorcheraient le visage et les
mains. Malgré toutes ces précautions, il est rare
que Ton sorte d'une forêt sans lui «payer son tribut^
d'une façon ou d'une autre. Je Ine trouvai un jour
dans une position singulière et critique. En
essayant de.passer sous un arbre qui était incliné
sur le sentier , j'aperçus une petite branche en
forme de crochet qui me menaçait. Mon premier
mouvement fut de me coucher sur le cou de mon
cheval ; mais la précaution fut inutile ; la branche
me saisit par le collet de mon surtout, et m'arrêta
pendant que mon cheval continuait sa route. Me
voyez-vous suspendu en l'air et me débattant
comme.un poisson pris à l'hameçon ! Plusieurs
parties respectables de mon vêtement flottèrent
probablement longtemps dans la forêt et témoignèrent d'une manière irrécusable que j'avais
acquitté le péage en la traversant. Un chapeau
froissé et déchiré, un œil poché et deux profondes
égratignures à la joue, m'auraient plutôt donné
l'apparence, dans un pays civilisé, d'un bretteur
sortant de la forêt Noire que d'un missionnaire.
C'est surtout lorsqu'il tombe une grande quantité de neige qu'une forêt devient difficile à
traverser.  Nous eûmes   ce   bonheur particulier dans notre dernier passage. Malheur aux piétons qui passent les premiers ! Les branches
s'affaissent fréquemment sous leur fardeau et semblent répéter cette devise : É| tangas frangas ! Et
pour peu que votre chapeau , votre bras ou votre
jambe les touchent, une avalanche tombe sur le
cavalier morfondu et sur le cheval. Aussitôt la
branche se relève avec fierté et semble se moquer
de vous. Dans do pareilles circonstances, ce qu'il y
a de mieux à faire c'est de' former une arrière-garde,
et de suivre les traces de celui qui ouvre la marche.
Le 27, en poursuivant notre route sur une des
branches *de la rivière au Cerf (les cartes l'indiquent sous le nom de Red Deer), nous remarquâmes plusieurs sources sulfureuses qui fournissent une grande quantité de soufre, et une mine
de charbon qui paraissait très-abondante.   .
Je demande la permission de faire ici une petite
digression. Le charbon abonde dans la partie
orientale des montagnes Rocheuses, sur les bords
du Missouri et du Yellow-Rock, du Saskatchawan
et de l'Athabaska. Le salpêtre se trouve partout ;
et le fer, dans plusieurs parties des montagnes.
J'ai déjà parlé du plomb que fournit le pays des
Kootenays ; le nom de la rivière indique la
richesse de la mine de cuivre qui se trouve au
nord ; on rencontre des filons de ce précieux
métal parmi les rochers qui bordent la rivière. Le
sel de roche est en poudre et abondant dans le
Pays-Serpent. ui —
0
La vallée offre des sites variés et pittoresques
qu'animent des troupeaux de moutons et de chèvres. "; / ;r. 'H -
fg|Nous trouvions plusieurs traces d'ours et de
buffles ; à la vue de celles-ci , mes compagnons
s'animèrent, car la chair de buffle est sans contredit le mets le plus délicat que fournissent ces contrées ; on ne s'en fatigue jamais. Jusqu'ici les animaux des montagnes avaient largement pourvu à
nos besoins, car les chasseurs n'avaient pas tué
moins de dix-huit pièces, sans compter la volaille
et le poisson qu'on trouve à foison dans ce pays.s
Le même soir vit finir nos provisions, et une
chasse au buffle fut proposée pour le lendemain.
Un des chasseurs partit de grand matin, et nous
le vîmes revenir à l'heure du déjeuner avec une
vache grasse ; aussitôt les côtes, les tripes , etc.,
honorèrent le feu de leur présence. Le reste de la
journée fut consacré à chercher des provisions
fraîches.
Le 30, nous continuâmes notre route à travers
la vallée, où serpente un petit ruisseau limpide.
Elle ressemble à toutes les autres vallées occidentales des montagnes, où les prairies, les lacs et
les forêts s'entremêlent agréablement. La vallée
s'élargit à mesure qu'on s'avance ; les rochers qui
la bordent disparaissent, les montagnes décroissent
et-semblent se confondre insensiblement les unes
avec les autres. Quelques-unes sont couvertes de
forêts jusqu'à leur sommet, d'autres sont d'une 143
forme conique, ou ressemblent à des remparts
élevés ornés d'une riche verdure.
Après avoir mis dix-neuf jours à traverser la
grande chaîne des montagnes , pour aller à la
poursuite des Pieds-Noirs, nous entrâmes le
4 octobre dans la grande plaine, cet océan de
prairies qu'habitent une multitude de sauvages
nomades plongés dans la plus profonde superstition. Les Pieds-Noirs, les Crows, le&Serpents
(Arikaras) , les Assiniboins des plaines , les
Sheyennes, les Comanches, les Sioux, les Omahas,
les Ottos , les Pawnees, les Kants, les Sancs, les
Ajouas, etc., etc., sont sans pasteurs. Nous espérons que la divine Providence ne différera pas le
moment où les ténèbres qui enveloppent ces
immenses régions feropt place à la bienfaisante
lumière de l'Evangile ; que de dignes et zélés
prêtres viendront guider dans les chemins du
salut ces pauvres et malheureux enfants du désert,
qui pendant tant de siècles ont gémi sous l'empire
du démon, et parmi lesquels les cris de guerre et
de carnage n'ont cessé de retentir. Ici, nous l'espérons, régneront à leur tour la paix et la charité
chrétienne ; et le parfum de l'amour divin et les
hymnes de reconnaissance s'élèveront vers le vrai
Dieu. ' .      |f . .    % ...'.-. ']
Le digne évêque de Juliopolis a établi son siège
sur la rivière Rouge , tributaire du Winnipeg,
parmi les possessions des Anglo-Indiens. Déjà
deux de ses zélés missionnaires, les révérends MM. Thibault et Bourassa, ont pénétré jusqu'au
pied des montagnes Rocheuses , pendant que
d autres prêtres infatigables s'efforcent depuis
plusieurs années d'étendre le royaume de Dieu
dans cet immense diocèse. La population de Red-
River (Rivière Rouge) j est d'environ cinq mille
cinq cents âmes, dont trois mille cent soixante-
quinze sont catholiques. Il y a sept cent trente
feux. J'eus l'honneur de recevoir, à mon arrivée
dans ce pays, une lettre du Rév. M. Thibault, qui
me dit :     *        -  ~ H'      . .i|
« Depuis le   mois de mars jusqu'au mois >■ de
septembre dernier j'ai travaillé parmi les peuplades des montagnes qui sont bien disposées à
embrasser la foi. Je ne puis vous donner une
meilleure idée de ces peuples qu'en les comparant
aux Têtes-Plates. J'ai baptisé plus de cinq cents
enfants et adultes dans le cours de cette mission.
Aussitôt que je trouverai un bon bateau, je continuerai mes travaux parmi les bons sauvages et
je m'étendrai jusqu'à la rivière Mackenzie.'Il y a
ici une riche mission pour plusieurs ouvriers évan-
géliques, car cette nation est populeuse, et occupe
une vaste étendue de territoire ; je ne parle pas
de plusieurs autres peuplades que j'ai visitées cet
été. Venez à nous, nous disent-ils ; nous aussi nous
serons heureux d'apprendre les bonnes nouvelles
que vous avez portées à nos frères des montagnes,
ayez pitié de nous, car nous ne connaissons pas la
parole du Grand-Esprit;  soyez charitables , et 145 —
venez nous apprendre le chemin du salut : nous
écouterons docilement vos enseignements.
jj|<< Mon collaborateur, M. Bourassa, partit au
mois de septembre pour annoncer l'Evangile aux
Indiens qui résident près de la rivière de la Paix. »
|||C'est à partir du lac Sainte-Anne ou Manitou ,
qui est la résidence ordinaire de ces deux messieurs, que ceux-ci dirigent leur course apostolique vers les différentes tribus situées sur les.
rivières Athabaska et Mackenzie, la rivière de la
Paix et le lac de l'Esclave.    .'ifll-
-C'est dans l'étendue de ces limites parcourues
par les missionnaires que se trouvent les Pieds-
Noirs, les Creeks, les Assiniboins de la forêt et des
montagnes, les Chasseurs de castor, les Chiens à
ventre plat, les Esclaves et les Peaux de daim.
(C'est sous ces noms que les différentes tribus d'Indiens sont connues des blancs et des voyageurs.)
Le grand district indien des Etats-Unis est le
seul (s'il m'est permis de le dire) qui soit privé de
secours spirituels et de moyens de salut. Il contient plusieurs centaines de mille sauvages. Ce
vaste territoire est borné au nord-ouest par les
possessions anglo-indiennes, à l'est par les Etats
de l'ouest, au midi par le Texas et le Mexique, \
à l'ouest par les montagnes Rocheuses. Il possède
plusieurs forts ou maisons de commerce dont le
plus grand nombre des employés sont des catholiques canadiens ou des créoles français. Les principaux de ces forts sont : le fort des Corbeaux ou
OREGON. 1 fg- — 146 —    •
Alexandre, sur le Yellow-Stone ; le fort Laramie
sur une branche de la rivière Plate ; le fort Osage,
sur la rivière du même nom ; le fort Pied-Noir ou
Lewis, à l'embouchure de la rivière Maria ; le
fort de l'Union près de l'embouchure du Yellow-
Rock (roche Jaune) ; le fort Berthold ; le fort
Mandan ou Clark, près de l'embouchure du petit
Missouri ; le fort Pierre ; le fort Look-out, et le fort
Vermillon, à l'embouchure de cette rivière. Les
autres bureaux ou comptoirs se trouvent chez les
Pottowatomies de Council-Bluffs et de Belle-Vue,
dans le pays des Ottos et des Pawnees. Le grand
dépôt qui fournit ces forts et reçoit toutes les fourrures et les peaux de buffle est à Saint-Louis.
Monseigneur Loras , évêque de Dubuque (i), a
envoyé deux prêtres chez les Sioux qui habitent
les bords de la rivière de Saint-Pierre, tributaire
du Mississipi. - ■■%■ ;
La Compagnie de Jésus a une mission parmi les
Potto watomies du Sugar-Creek, qui verse le torrent de sues eaux dans la rivière. Osage. Les dames
du Sacré-Cœur ont un établissement ici. Pendant
l'été de 1841, la princesse de Galitzin , religieuse
du Sacré-Cœur et provinciale de l'ordre en Amérique, visita cette partie de la contrée, dans le but
0) L'évêque actuel de Dubuque est Mgr J. Hennessy, consacré le 30 septembre 1866. Mgr Mathias Loras fut consacré le.
3 juillet 1837 et mourut le 19 février 1859. Il eut pour successeur Mgr Clém. Smith, consacré le 3 mai 1857 et mort le
22 septembre 18654. (Note de la présente édition.) 14
ki
defender, parmi ces rudes sauvages, une maison
d'éducation. Les pauvres enfants du désert ont le
bonheur d'y être instruits des vérités de iafoi, d'être
formés aux habitudes de travail et de propreté, et
acquièrent des connaissances convenables à leur
état ; ces deux missions sont établies près des
frontières des Etats, et sont les seules qu'on trouve
dans cet immense territoire. gt
Le Haut Missouri et tousses affluents jusqu'aux-
montagnes Rocheuses sont dénués de tout secours
spirituel. Partout où un prêtre a passé en traversant le désert, il a été reçu à bras ouverts par les
tribus qui errent dans ce pays, hélas ! trop longtemps oublié et négligé. ,
J'arrivai le soir du 4 octobre au fort des Montagnes appartenant < à la Compagnie de la baie
d'Hudson sans avoir atteint le but de mes voyages
et de mes vœux, particulièrement en ce qui concerne les Pieds-Noirs. Le respectable et digne
commandant du fort. M, Harriot,Anglais d'origine,
est un des hommes les plus aimables que j'aie
jamais rencontrés. Il invita et reçut sous son toit
hospitalier un pauvre missionnaire catholique et
étranger, avec une politesse et une cordialité vraiment fraternelle. Ces qualités caractérisent tous
les messieurs de la Compagnie de la baie d'Hudson, et bien que M. Harriot soit un protestant , il
m'engagea à visiter les Pieds-Noirs qui devaient
bientôt arriver au fort, me promettant d'user de
toute son influence auprès de ces sauvages pour ■'        ..   ' — 148 —    .,§
m'obtenir une amicale réception. Il a demeuré
plusieurs années au milieu d eux ; cependant il ne
me dissimula pas que je serais bientôt exposé à
de grands dangers. Nous sommes dans la main
de Dieu ; que sa sainte volonté soit faite.
Je suis avec le plus profond respect et une haute
considération, Monseigneur, votre très-humble et
très-obéissant serviteur en Jésus-Christ,      §
P. J. De Smet, S. J.
XII
Fort des Montagnes, 30 octobre 1845.
Ë Monseigneur,
Une bande d'environ vingt Creeks, campés près
du fort, vinrent me tendre cordialement la main à
mon arrivée. La joie que ma présence semblait
leur causer prouvait que je n'étais pas le^ premier
prêtre qu'ils voyaient. De plus, la plupart d'entre eux portaient des médailles, et des croix. Ils
m'apprirent qu'ils avaient été assez heureux
d'obtenir une Robe noire (le révérend M. Thibault),
qui leur apprit à connaître et à servir le Grand-
Esprit , et baptisa tous leurs petits enfants , à
l'exception de trois qui ne se trouvaient pas là.
Ceux-ci me furent amenés,,et je leur administrai le — 149 —
baptême , ainsi qu'à un de mes guides , qui était
un Kootenay. Je leur donnai chaque soir des
instructions pendant leur séjour au fort.
Deux Creeks, de la même bande et de la même
famille, le père et le fils, avaient été tués dans une
querelle, il y a deux ans. La présence du parti
vainqueur, qui avait lieu pour la première fois
depuis la perpétration du meurtre , ralluma dans
les autres cet esprit de rancune et de vengeance si
naturel au cœur d'un Indien , et nous avions
toute espèce de raisons de redouter les fatales
conséquences de cette vieille haine.
Avec l'assentiment de M. Harriot, je les rassemblai tous dans le fort. Le gouverneur eut la
bonté d'être lui-même mon interprète. Je fis un
long discours sur l'obligation et la nécessité d'en
venir à une réconciliation sincère. Le sujet fut
discuté dans les formes ; chaque Indien disait son
avis à son tour, avec un bon sens et une modération qui me surprirent. J'eus le plaisir et la satisfaction de voir le calumet faire le tour deTassem-
bléé. C'est l'assurance solennelle de la paix, le gage
de la fraternité indienne, la déclaration la plus
formelle de l'entier oubli et du pardon sincère de
l'injure.La nation Creekest considérée comme très-
puissante, et compte plus de six cents wigwams (i).
Cette  tribu est la plus redoutable ennemie des
(i) Mot indien qui signifie chaumière, hutte indienne construite avec des écorces d'arbre. (Note de la présente édition-) 150 —
Pieds-Noirs, et empiète continuellement sur le
territoire de ses adversaires : l'année passée, elle
leur enleva plus de six cents chevaux. Les limites
actuelles du pays qu'ils traversent s'étendent
depuis les montagnes Rocheuses, entre les deux
fourches du Saskatchawan, jusqu'à une petite distance au-dessous de la rivière Rouge. Leur esprit
turbulent et guerrier, et leur ardeur pjour le pillage , surtout quand il s'agit de chevaux , sont au
nombre des obstacles qui retardent la conversion
de la plus grande partie de cette tribu. L'exemple
de leurs frères, qui écoutent avec docilité les exhortations de leur zélé et infatigable missionnaire,
produira un jour son fruit, nous l'espérons, et
sera suivi par la nation entière.       _ *
H| Pour vous donner une idée de la tactique
militaire de ces peuples, et de la profonde superstition dans laquelle ils sont encore malheureusement plongés, je vais vous raconter quelques-uns
de leurs usages. , l1       /■
Les Creeks méditaient de porter un coup mortel
aux Pieds-Noirs, et dans ce dessein ils avaient
rassemblé toutes leurs forces disponibles, se montant à plus de huit cents hommes. Avant d'aller à
la recherche de l'ennemi, on eut recours à toutes
sortes de jongleries et de sorcelleries, afin d'assurer le succèa de l'expédition. Il fut décidé qu'une
jeune fille serait placée, les yeux bandés, à la tête
de l'armée , et que partout elle servirait de guide
aux combattants. En cas de réussite, l'héroïne m 151
était destinée à devenir l'épouse du plus vaillant
guerrier. Suivant l'oracle, le grand chef surtout
avait le privilège de la chausser et de la déchausser. ^1
Ceci conclu, ils se mirent en marche» pleins de
confiance et aussi de présomption, suivant leur guide
extraordinaire à travers les collines et les vallées,
les ravins et les marais. Un jour, elle se dirigeait
vers le nord, le lendemain, vers le sud ou l'ouest;
mais cette divergence de direction importait
peu, car le Manitou de la guerre était censé la
conduire, et les Creeks infatués continuaient chaque
jour à marcher sur les traces de l'aveugle Indienne.
Ils avaient déjà pénétré bien avant dans la plaine,
lorsqu'ils furent rencontrés par une bande de
quelques Pieds-Noirs. Ceux-ci auraient pu facilement s'échapper à la faveur de la nuit, mais le
Partisan, ou commandant Pied-Noir, homme intrépide, résolut de résister à cette formidable armée.
Avec l'aide de leurs grands couteaux, ils creusèrent
dans le sol un immense trou où ils se retranchèrent.
Le lendemain matin, à la pointe du jour, les
huit cents champions entourèrent leur faible proie.
Les premiers qui s'avancèrent pour les déloger
furent- repoussés plusieurs fois ; mais les Pieds-
Noirs eurent sept hommes tués et quinze blessés.
Le manque de munitions mit à la fin ceux-ci à la
merci des Creeks, qui massacrèrent leurs ennemis. Le premier engagement jeta les vainqueurs
dans   la   consternation ,   car  eux_§aussi   comp- 152
taient sept hommes tués et quinze blessés. Ils
débandèrent les yeux de la jeune héroïne, et les
Manitous, qu'ils avaient crus si propices, étant
maintenant réputés défavorables à leurs projets
guerriers, les combattants se dispersèrent en toute
Ijâte, en prenant les chemins les plus courts" pour
retourner chez eux.   t _   -■*- *
£| Les Creeks ont de singuliers usages qu'on ne
voit pas chez d'autres nations. Ils barbouillent le
visage des guerriers qui ont succombé dans le
combat, lés parent de leurs ornements les plus
riches, et les exposent dans les lieux les plus émi-
nents pour qu'ils puissent être vus de leurs ennemis. Ils placent à côté d'eux leurs fusils, leurs
arcs et leurs flèches, pour faire voir que leur mort
ne leur cause aucune douleur ; et ils agissent
ainsi pour que ces cadavres soient rqis en pièces,
occasion qu'un ennemi ne laisse jamais échapper,
et qu'un guerrier creek regarde comme la réalisation de ses vœux les plus chers. Les autres
nations, au contraire, emportent et cachent leurs
morts, pour les soustraire à la rapacité et aux
insultes de leurs ennemis , et elles regardent
comme un grand déshonneur ,pour leurs guerriers
d'être découpés en morceaux, même après la mort.
Les Creeks et les Sauteuœ sont alliés et contractent des mariages réciproques qui unissent et
confondent en quelque so~rte ces deux peuples. Les
derniers forment la nation la plus nombreuse et
la plus répandue de cette partie de l'Amérique. 153 H
Ils s'étendent depuis les confins du Bas-Canada,
jusqu'au pied des montagnes Rocheuses.
C'est aussi la nation médicale par excellence.
Tous prétendent être jongleurs, et mettent à un
haut prix, leurs remèdes et leur charlatanisme.
A cause de cet attachement à leurs vieilles et
superstitieuses pratiques et du grand profit qu'ils
en retirent, la semence de la parole divine est
tombée jusqu'ici sur un sol stérile. Un adroit
imposteur, qui a été baptisé et qui passe chez
eux pour un grand médecin, n'a pas peu contribué à retenir cette nation dans une ignorance
obstinée qui lui fait préférer les ténèbres du paganisme à la bienfaisante lumière de l'Evangile. Il
tomba un jour dans une espèce de léthargie qui
fit croire qu'il était mort ; mais il revint bientôt
à lui, rassembla ses adeptes, et leur '- raconta
l'histoire suivante :       .|§,    . m
« A peine étais-je mort, que j'allai dans le
paradis des blancs ou de& chrétiens, qui est la
demeure du Grand-Esprit et de Jésus-Christ ,
mais on m'en refusa l'entrée à cause de ma peau
rouge. Je me dirigeai alors vers le pays où se
trouvent les âmes de mes ancêtres, et là aussi je
fus repoussé à cause de mon baptême. Je revins
donc sur cette terre pour abjurer les promesses
que je fis sur les fonts baptismaux, reprendre ma
besace de médecin dans l'espoir d'expier mes
anciennes erreurs par mon sincère attachement
à la jonglerie, et me rendre de nouveau digne 154
d'entrer dans les belles et spacieuses plaines de
ce ravissant et bienheureux séjour où règne un
printemps éternel, et où de nombreux troupeaux
fournissent une nourriture ahondante et intaris-
sable à tous les habitants de. l'Elysée indien. »
|| Ce discours extravagant, qui circula dans toute
la tribu et parmi les peuplades voisines, contribua
grandement à les attacher à leurs vieilles coutumes
et à leurs superstitions, et à les rendre sourds aux
instructions de leur digne missionnaire, j    §•
Le Rév. M. Belcourt réussit néanmoins à en
convertir un nombre considérable, et à les faire
renoncer aux illusions de leurs frères. Il les a
réunis dans le village de Saint-Paul-des-Sauteux,
où ils persévèrent dans la pratique fervente de
la religion. Le nombre des fidèles de cette petite
localité s'accroît chaquejour. | l|v'v
Enfin le 25 octobre, treize Pieds-Noirs arrivèrent au port, et me saluèrent avec une politesse
vraiment à la sauvage, c'est-à-dire avec rudesse
et cordialité. Le vieux chef m'embrassa tendrement lorsqu'il sut le motif de mon voyage. Il se
distinguait de ses compagnons par son costume ;
il était orné, des pieds à la tête, de plumes d'aigle,
et portait sur la pqitrine comme signe de distinction une grande plaque qui avait la forme d'un
médaillon et qui était de couleur bleue. Il était
rempli d'attention pour moi, et me faisait asseoir
à côté de lui chaque fois que je lui rendais visite,
me pressant ou plutôt me secouant affectueuse- 55
ment la main et frottant gracieusement mes joues
avec son nez barbouillé de rouge. Il m'invita cordialement à aller dans son pays, m'offrant de me
servir de guide et d'introducteur ,auprès de sa
nation. La différence de physionomie qui existe
entre les Indiens habitant les plaines orientales
des montagnes et ceux qui avoisinent les eaux
supérieures de la Columbia est aussi grande que
les montagnes qui les séparent. Ceux-ci se font
remarquer par leur douceur , leur sérénité et leur
affabilité, tandis que la cruauté, la ruse et le mot
sang se lisent dans chaque trait du Pied-Noir indien. On trouverait à peine une main innocente
dans toute l'étendue de la tribu. Mais le Seigneur
est tout-puissant ; il peut convertir les pierres en
enfants d'Abraham. Plein\ de confiance dans sa
sainte grâce et dans sa miséricorde, je me propose
de les visiter. Le point essentiel et mon plus grand
souci est de trouver un bon et fidèle interprète.
Le seul qui se trouve en ce moment au fort est un
homme suspect et dangereux. Tous ses employés
disent du mal de lui. Il fait de belles promesses.
Dans l'alternative où je suis de renoncer à mon
projet ou d'être de quelque utilité à ces pauvres
et malheureux Indiens, je me décide à accepter ses
services. Puisse-t-il être fidèle à ses engagements !
J'ai l'honneur d'être, Monseigneur , votre très-
humble et très-obéissant serviteur en Jésus-Christ,
P. J. De Smet, S. J. i56 m
XIII
Fort des Montagnes, 30 octobre 1845.
L'année 1845 sera une époque remarquable
dans les tristes annales de la nation des Piecls-
Noirs, car elle est signalée par des désastres. Les
Pieds-Noirs et les Kalispels, dans deux escarmouches, perdirent vingt et un guerriers. Les Creeks
emmenèrent un grand nombre de leurs chevaux
et vingt-sept scalps (chevelures). Les Crows leur
ont porté un coup mortel : cinquante familles , et
la troupe entière de la Petite-Robe, ont été massacrées il y a peu de temps, et cent soixante femmes
et enfants ont été faits prisonniers. Vf
Quelle terrible situation pour ces pauvres créatures ! Dans les premiers transports de la colère,
les femmes crows immolèrent un grand nombre
de ces captifs aux mânes de leurs maris, de leurs
frères, de leurs pères et de leurs enfants. Les survivants furent condamnés à l'esclavage. Peu de
temps après, la petite vérole sévit dans le camp
des vainqueurs, et parcourut successivement et
rapidement toutes les loges. Les Pieds-Noirs
avaient cruellement souffert quelques années auparavant de cette épidémie qui fit des milliers de
victimes.       v        .' ■ ; -■§  :
Les Crows demandèrent à leurs captifs comment
Us. avaient échappé à la mort. Ceux-ci, animés 157
d'un sombre esprit de vengeance, conseillèrent
d'avoir recours aux bains froids comme seul
remède efficace pour arrêter les progrès de la
maladie. Les malades se plongèrent immédiatement dans l'eau, et les mères portèrent leurs petits
enfants à la rivière. La plupart y .trouvèrent
leur tombeau, d'autres rendaient le dernier soupir
en s'efforçant d'atteindre la rive , et les mères
désolées retournaient à leurs cabanes en emportant dans leurs bras leurs enfants morts ou expirants. Des cris de désespoir succédèrent aux
accents de la victoire, la désolation et les pleurs
remplacèrent la joie fanatique et barbare des
Crows. La mort frappa de son sceau chacune des
tentes du vainqueur.     ||
La tradition de la création de l'homme et de
l'immortalité future existe parmi les tribus indiennes ; j'ai eu occasion de les questionner à ce
sujet..Celles qui vivent de la pêche supposent que
leur ciel est rempli de lacs et de rivières qui
abondent en poisson, et dont les bords enchantés
et les îles verdoyantes produisent des fruits de
toute espèce. ; ?f V      |§       f-
Je campai sur les rives des deux lacs situés
à l'est des montagnes Rocheuses, que les Pieds-
Noirs appellent le Lac des hommes et le Lac des
femmes. Suivant leurs traditions, le premier donna
naissance à une troupe de jeunes gens, beaux et
vigoureux, mais pauvres et nus; le second, à un
nombre égal déjeunes femmes, ingénues et indus- & '     ' ..• .    ■ — 158—   ; "|- ;      -   :
trieuses, qui firent elles-mêmes leurs vêtements.
Ces êtres vécurent longtemps séparés et inconnus
les uns aux autres, jusqu'à ce que le grand Manitou Wizakeschak, ou le Vieillard (que les Pieds-
Noirs invoquent encore), les eût visités. Il leur
apprit à tuer les .animaux à la chasse ; mais ils
ignoraient encore l'art d'apprêter les peaux. Wizakeschak les conduisit à la demeure des jeunes
femmes, qui reçurent leurs hôtes en dansant et en
poussant des cris de joie. On leur présenta des
souliers, des leggins (i), des chemises et des robes
garnies de piquants de porc-épic. Chaque femme
choisit son hôte et lui offrit un plat de graines et
de racines. Les hommes, désirant contribuer au
festin, allèrent à la chasse et revinrent chargés
de gibier. Les femmes trouvèrent ce nouveau mets
délicieux, et admirèrent la force , l'adresse et la
bravoure des chasseurs. Les hommes ne furent
pas moins réjouis de la beauté de leurs parures
et admirèrent à leur tour le talent des femmes.
Les deux parties commencèrent à penser qu'elles
étaient nécessaires les unes aux autres , et Wizar
keschak présida au pacte solennel par lequel il
fut convenu que les hommes seraient les protecteurs des femmes, et pourvoiraient à leur entretien, tandis que tous les autres soins de la famille
seraient dévolus aux femmes. Jr
Les femmes des Pieds-Noirs se plaignent sou-
(i) Sorte -de guêtre. 159
vent amèrement de l'étonnante   folie   de  leurs
' mères qui acceptèrent de pareilles propositions ,
et déclarent que si le pacte était à refaire, elles
arrangeraient les choses autrement. ■   '    .
Le ciel des Pieds-Noirs est un pays rempli de
collines sablonneuses qu'ils appellent Espatchekie,
où l'âme se retire après la mort, et où ils retrou-
J veront tous les animaux qu'ils ont tués et tous ies
chevaux qu'ils ont volés. Le buffle, le chevreuil
et le cerf y abondent. En parlant des morts, un
Pied-Noir ne dit jamais : Un tel est mort, mais :
Espatchekie Etape, il est allé vers les Collines
sablonneuses. /
Fort Auguste, sur le Saskatchawan,
. 31 décembre 1846.
J| Monseigneur,
Je suis convenu avec les treize Pieds-Noirs
dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre,
qu'ils me précéderaient chez les leurs , qu'ils
prépareraient les voies et disposeraient les esprits à me recevoir. Tout semblait favorable;
en conséquence je pris congé de M. Harriot le
31 octobre. J'étais accompagné de mon interprète
et d'un jeune métis de la nation creek qui était
chargé des chevaux. Malgré ses bonnes résolu- 160
tions, mon interprète laissa bientôt percer son
véritable caractère. Le loup ne peut pas rester
caché sous la peau de mouton. Il devint sournois
et maussade, s'arrêtant toujours clans les lieux
où les pauvres bêtes de charge, après une longue
journée, ne trouvaient rien à manger. Plus nous
avancions dans le désert, plus sa maussaderie
augmentait. Il était impossible de lui arracher
une seule parole agréable ; ses murmures incohérents et ses allusions commencèrent à me causer
de sérieuses inquiétudes. Dix jours se passèrent
ainsi ; mes deux dernières nuits furent pleines
d'anxiété et de circonspection. Heureusement je
rencontrai un Canadien que je déterminai à rester
quelque temps avec moi. Le lendemain, mon
interprète disparut. Bien que ma situation fût
devenue extrêmement précaire dans ce dangereux
désert où je me trouvais sans trucheman et sans
guide, je me sentis néanmoins soulagé d'un grand
poids parle départ de ce sombre et désagréable
compagnon. Si je n'avais pas eu le bonheur de rencontrer le Canadien, il est probable que je n'eusse
pas échappé au plan que l'interprète avait profondément médité : celui de se débarrasser de moi.
Amis et voyageurs du désert, choisissez bien
votre guide , et prenez ga'rde de vous mettre sous
la dépendance d'un morose métis , surtout s'il a
résidé quelque temps parmi les sauvages ; car ces
hommes unissent ordinairement tous les vices des
blancs à la ruse des Indiens. Je  résolus de conti- 161
nuer ma route et de chercher un interprète canadien. Il s'en trouvait un , à ce que je compris , à
quelque distance en avant de nous et qui suivait,
la même route. Pendant huit jours consécutifs ,
nous errâmes dans ce labyrinthe de vallées, sans
rencontrer ni Canadiens ni Pieds-Noirs, bien que
nous fussions au cœur de leur paj^s. De grandes
bandes de maraudeurs Creeks parcouraient alors
ces contrées, et il paraissait évident, par les traces
qu'ils laissaient, qu'ils avaient tout emporté avec
eux. Il neigea sans interruption pendant quatre
jours ; nos pauvres chevaux étaient presque exténués ; ma besace ne contenait que des miettes,
et le passage des montagnes de l'est à l'ouest était
devenu impraticable. Je n'avais d'autre alternative que d'aller à un des forts de la Compagnie de
la baie d'Hudson , et de demander l'hospitalité
pendant la durée de cette rigoureuse saison.   "
Toute la contrée qui avoisine la première chaîne
orientale des montagnes Rocheuses , et qui lui
sert de base dans une étendue de trente ou
soixante milles, est extrêmement fertile, et abonde
en forêts , en plaines , en prairies , en lacs , en
rivières et en sources minérales. Les rivières et
les ruisseaux sont innombrables^ et partout favorables à la construction de moulins. Les branches
septentrionale et méridionale du Saskatchawan
arrosent le district que j'ai traversé, sur une longueur d'environ trois cents milles. Des forêts de
pins, de cyprès, d'épines (Crataegus), de peupliers 162
et de trembles, et d'autres espèces d'arbres couvrent une grande partie de sa surface, elles garnissent souvent les pentes des montagnes et les
bords des rivières. I§     / '%
Celles-ci prennent ordinairement leur source
dans les chaînes les plus élevées, d'où elles se
ramifient dans différentes directions, semblables
à une multitude de veines. Les lits et les bords de
ces rivières sont pleins de cailloux, et leur courant
est rapide. Mais à mesure que ces fleuves s'éloignent
des montagnes, ils s'élargissent et perdent un peu
de leur impétuosité. Leurs eaux sont ordinairement très limpides. Les goitres sont communs
dans ce climat. Le pays pourrait contenir une
nombreuse population, et le sol est favorable à la
culture de l'orge, du blé, des pommes de terre et
des fèves, qui viennent ici aussi bien que dans les
contrées méridionales.
Ces vastes et innombrables champs de foin sont-
ils destinés à être xonsumés par le feu ou à périr
sous les neiges d'automne ? Combien longtemps
ces superbes forêts serviront-elles de retraite aux
bêtes sauvages ? Et ces carrières inépuisables, cas
mines abondantes de charbon , de plomb, de
soufre, de fer, de cuivre et de salpêtre sont-elles
condamnées à rester éternellement vierges ? Non;
un jour viendra où une main laborieuse leur
donnera de la valeur. Un peuple fort, actif et
entreprenant est appelé à remplir ces solitudes .
immenses. Les bêtes féroces feront place, avant 163
qu'il soit longtemps, à nos animaux domestiques.
Des troupeaux paîtront dans ces belles prairies
bordées de montagnes, sur les collines, dans les
vallées et dans les plaines de cette vaste région.
Une grande portion de cet immense territoire est
couverte de lacs artificiels formés par les castors ;
sur notre i^oute nous eûmes fréquemment occasion
de remarquer avec étonnement et admiration
l'étendue et la hauteur de leurs digues construites
avec art et de leurs solides demeures. Ces industrieux animaux forment ici de petites républiques
dont on avraconté ajuste titre tant de merveilles.
Il n'y a pas un demi-siècle, le nombre des castors
était si considérable dans ce pays qu'un bon chasseur pouvait en tuer une centaine dans l'espace
d'un mois.
J'arrivai au fort Augustus ou Edmonton vers
la fin de l'année. Son respectable commandant, le
digne M. Rowan, me reçut avec la tendresse d'un
père, et son estimable famille se joignit à lui pour
m'entourer d'égards et de bontés. Jamais je ne
pourrai acquitter la dette de reconnaissance que
j'ai contractée envers eux. Puisse le Ciel les combler de ses grâces et de ses bénédictions ! c'est le
vœu sincère d'un pauvre prêtre qui n'oubliera
jamais ses bienfaiteurs.       '."■"    H
Il faut que j'attende un moment plus favorable
pour visiter les Pieds-Noirs. Les parties belligérantes ravagent encore le pays. Les nouvelles qui
nous arrivent ne parlent que de vols et de carnage. •     ; _   I   _ 164 —   MÊ :.    '    .
J'ai l'honneur d'être , Monseigneur , avec un
profond respect et une haute considération, votre
très-humble et très-obéissant serviteur en Jésus-
Christ. Jl - ;|fc '     ■  •.
P. J. De Smet, S. J.
XIV
Fort Jasper, 16 avril 1846.
"Monseigneur,
Le fort Edmonton ou Augustus est le grand
marché de la Compagnie de la baie d'Hudson dans
les-districts du nord du Saskatchawan et de l'Atha-
baska. Les forts Jasper, Assiniboin , Little Slave-
Lake (petit lac des Esclaves) , sur la rivière
Athabaska ; les forts des Montagnes, Pitt, Car-
rollton, Cumberland, sur le Saskatchawan, en
dépendent. Le respectable et digne M. Rowan,
gouverneur de cet immense district, unit à toutes
les qualités aimables et polies d'un parfait gentilhomme, celles d'un ami sincère et hospitalier. Sa
bonté et sa tendresse paternelle le rendent semblable à un patriarche au milieu de sa nombreuse
et charmante famille. Il est estimé et vénéré par
toutes les tribus environnantes, et, quoique avancé
en âge, il est d'une activité extraordinaire. /<
% Le nombre des serviteurs \ et des employés à 165
Edmonton , en y comprenant les enfants, est
d'environ quatre-vingts. Ils forment une famille
bien réglée. Outré un grand jardin, un champ de
pommes de terre et un champ de blé appartiennent
à l'établissement. Les lacs, les forêts et les plaines
du voisinage fournissent des provisions en abondance. A mon arrivée au fort, la glacière contenait
dix mille poissons blancs pesant chacun quatre
livres, et cinq cents buffles, le tout formant les
provisions ordinaires d'hiver. Il y a une telle
quantité d'oiseaux aquatiques dans la saison, que
les chasseurs en envoient souvent des charretées
au fort. Les œufs sont entassés par milliers dans
la paille et dans les roseaux des marais. Le grand
nombre de ces employés * étant catholiques , je
trouvai une occupation suffisante. Chaque matin
je catéchisais les enfants et donnais une instruction dans la soirée. Après les travaux du jour, je
récitais les prières pour l'honorable commandant
et ses serviteurs. Je dois dire à la louange des
habitants d'Edmonton que leur attention et leur
assiduité à remplir leurs devoirs religieux, la bonté
et le respect qu'ils me témoignèrent, furent pour
moi une source de grande consolation pendant les
deux mois que je passai parmi eux. Puisse le
Seigneur, qui leur a donné si libéralement les biens
de la terre, les enrichir de même de ceux du Ciel ;
tel est le vœu sincère et la prière d'un ami qui ne
les oubliera jamais. Je visitai le lac Sainte-Anne,
la résidence ordinaire de Mrs. Thibault et Bou- 166*
rassa ; ce dernier était absent. La distance du fort
au lac est d'environ cinquante milles. J'ai déjà
fait mention de cette intéressante mission dans
mes précédentes lettres ; je ne dirai donc qu'un
mot du pays.
La plus grande partie de cette région est plane :
cependant elle est ondulée en quelques endroits et
coupée par des forêts , des prairies et des lacs
remplis de poissons. Dans le lac Sainte-Anne seul,
on prit l'automne dernier plus de soixante et dix
mille poissons blancs, les meilleurs de cette espèce.
On les pêche à la ligne dans toutes les saisons de
l'année.    : -^-       \ '.% "•- j.  •'      ,-. M.  \
Quoique l'hiver soit long et rigoureux dans cette
région septentrionale , le sol paraît en général
fertile. La végétation est si avancée au printemps
et en été, «que les pommes de terre, le froment,
l'orge et d'autres végétaux dij Canada y viennent
à maturité. Le lac Sainte-Anne forme le commencement d'une chaîne de lacs ; j'en comptai onze
qui s'écoulent dans le Saskatchawan par la petite
rivière des Esturgeons. Il existait là autrefois une
innombrable république de castors ; il n'y a pas
un lac, pas un marais, pas une rivière qui ne présente encore aujourd'hui des traces de leurs travaux. Ce que je dis ici des castors est applicable à
presque tout le territoire d'Hudson. Lorsque les
rennes , les buffles et les daims abondaient, les
Creeks en étaient les paisibles possesseurs ; ces
animaux ont disparu, et avec eux les anciens sei- 167
gneurs du pays. A peine rencontrons-nous une
hutte solitaire, et çà et là les vestiges de quelque
grand animal. Dix-sept familles de métis, descendants des Canadiens anglais et des sauvages, se
sont réunies et fixées autour de leurs missionnaires. Les Creeks ont gagné les plaines des buffles
et se les disputent avec les Pieds-Noirs, dont ils
sont devenus les ennemis mortels. A mesure que
les rigueurs de l'hiver commençaient à faire place
à la réjouissante aurore du printemps, mon cœur
battait du désir d'approcher de la montagne, et
d'y attendre un moment favorable pour la traverser, afin d'arriver aussitôt que possible à la mission de Saint-Ignace.
Le 12 mars, je fis mes adieux à la respectable
famille Rowan et à tous les serviteurs du fort. Je
fus accompagné par trois braves métis que M. Thibault fut assez bon pour me procurer. Dans cette
saison, le pays est enseveli sous la neige, et les
voyages se font dans des traîneaux attelés de
chiens. Nos provisions et nos bagages étaient
transportés sur deux de ces véhicules ; le troisième , tiré par quatre chiens, m'était réservé.
Cette manière de voyager était une nouveauté
pour moi ; elle est particulièrement convenable et
agréable quand on a à traverser des rivières et
des lacs gelés. |f
Le troisième jour, nous campâmes près du lac
de l'Aigle-Noir qui abonde en poissons blancs ; le
sixième, nous arrivâmes au fort Assiniboin,  bâti ,   — 168 —
dans une prairie, sur la rivière Athabaska, qui a
en cet endroit onze cent soixante-cinq pieds de
large ; elle semble conserver plus ou moins cette
largeur, jusqu'à ce qu'elle ait quitté les montagnes Rocheuses ; son courant est extrêmement
rapide. Dans la saison du printemps, on peut aller
en trois jours du fort Jasper au fort Assiniboin ;
la distance est de plus de trois cents milles. Avec
nos traîneaux, il nous fallut neuf jours pour faire
ce voyage. Le lit de la rivière est parsemé d'îles
qui par leurs formes et leurs positions variées en
rendent l'aspect très-agréable. Ses bords sont
couverts d'épaisses forêts de pins, entrecoupées de
rochers et de hautes collines, .qui embellissent et
rendent pittoresques les sites généralement monotones du. désert. -."/-■ ft. --- m'/- ■ -Jt.-"-".
Les branches principales sont le Pembina, qui
a quatre cent soixante-quatre pieds de large, et la
rivière des Avirons, qui en a cent vingt-huit. La rivière des Gens-Libres, la branche Mac Cloud et la
rivière Baptiste Berland ont à peu près quarante
pieds de large à leur embouchure. Les rivières du
Vieux, du Milieu, des Prairies et des Roches forment de beaux courants. Le lac Jasper, qui a huit
milles de long, est situé à la base de la première
chaîne des grandes montagnes. Le fort du même
nom et le second lac se trouvent à vingt milles plus
haut et dans le cœur des montagnes. Pour arriver
là, il faut traverser les rivières Violin et Médecine,
qui se trouvent au midi, et l'Assiniboin, qui est au — 169
nord ; et pour atteindre la hauteur des terres du
Committees Punch-Bowl, nous franchîmes les
rivières Maline, Gens-de-Colets, Miette et Trou ;
nous remontâmes .celle-ci jusqu'à sa source. La
rivière Médecine se marie avec le Saskatchawan ;
l'Assiniboin et Gens-de-Colets avec le Boucane,
tributaire de la Paix. Les eaux de la Miette
prennent leur source à la même hauteur, ainsi
que quelques branches de la rivière Frazer, qui
traverse la Nouvelle-Calédonie. ff "
. Les Assiniboins des forêts ont depuis quelques
années exclusivement réservé pour la chasse les
vallées et les hautes forêts d'Athabaska. La rareté
du gibier les força de quitter leur pays. Depuis
leur départ, les animaux se sont reproduits d'une
manière étonnante. Dans différentes places voisines de la rivière, nous vîmes les ravages des
castors que j'aurais attribués à un récent campement de sauvages, tant était grande la quantité
d'arbres abattus qui se trouvait là. Plusieurs
familles nomades de la tribu des Carrières et un
grand nombre d'Achiganes ou Sock Indiens de la
Nouvelle-Calédonie, poussés par la faim, quittèrent
leur pays, traversèrent l'est des montagnes, et
errent maintenant dans les vallées de cette région
pour y chercher des vivres. Ils se nourrissent de
racines et de tout ce qu'ils peuvent attraper. Plusieurs ont les dents usées jusqu'aux gencives ,
parce qu'ils broient de la terre et du sable avec
leurs aliments. En hiver ils ont des provisions, car
OREGON.
8 — 170 —
alors le daim, l'élan et le renne se trouvent en
abondance. Le renne se nourrit d'une sorte de
mousse blanche, et sa panse est considérée comme
un mets délicieux, lorsque la nourriture est à moitié digérée. ||
Les Indiens regardent comme une friandise les
yeux de poisson qu'ils arrachent avec le bout des
doigts et qu'ils avalent tout crus , ainsi que les
tripes, avec tout ce qu'elles contiennent, sans autre
cérémonie que de les placer un instant sur le charbon, et de les faire passer de là dans le réservoir
général, sans même leur faire subir l'opération des
mâchoires. vVtffc     ■'%■'■       ■'■    j •
Les montagnards indiens habitent la partie
basse d'Athabaska, ainsi que le grand lac de ce
nom. L'élan, qui est très-commun, et les daims se
trouvent en grandes troupes ; la chasse de ces derniers est à la fois facile et singulière. Ces animaux
dirigent régulièrement leur course vers le nord
en automne, et reviennent vers le sud au printemps. Les Indiens connaissent les lacs et les
rivières qu'ils traversent habituellement, et quand
la troupe (dont le nombre s'élève souvent à plusieurs centaines) est dans l'eau et approche du
bord opposé, les chasseurs quittent le lieu où ils
sont cachés, sautent dans leurs légers canots, et
crient de toutes leurs forces pour les faire retourner au centre ; ils les harassent en les chassant
continuellement du bord, jusqu'à ce que ces pauvres bêtes soient épuisées ;  alors  commence le 171
carnage ; on les tue sans difficulté avec des dagues
et des dards , et il est bien rare qu'il en échappe
une seule. Ils couvrent leurs huttes et s'habillent
eux-mêmes de peaux de daim. Les lacs et les
marais sont si nombreux dans cette contrée que
les cygnes, les oies, les outardes et les canards
de toute espèce y viennent par milliers au printemps et en automne. Les sauvages traversent
ces marais en rackets pour chercher les œufs de
ces volatiles dont ils se nourrissent pendant cette
saison. On trouve souvent des carrés de plusieurs acres remplis de nids. Les poissons blancs,
les carpes, les truites et d'autres poissons inconnus abondent dans tous ces lacs et rivières.     |§
Deux missionnaires, un père de l'ordre des Oblats
de Marseille et un prêtre canadien, sont en route
avec l'intention de pénétrer dans l'intérieur du
pays. La réception qu,e firent les montagnards à
M. Thibault l'été dernier fait bien augurer des
heureux résultats qu'aura cette sainte et louable
entreprise. Sur les bords du Jasper, nous rencontrâmes un vieil Iroquois, appelé Louis Kwarag-
kwante ou le Soleil voyageur, accompagné de sa
famille composée de trente-six personnes. Il a été
absent quarante ans de son pays ; il n'a jamais
vu de prêtre pendant ce laps de temps. Il denieu-
rait dans là forêt d'Athabaska et. sur la rivière
la Paix, et vivait de la chasse et de la pêche. Le
bon vieillard était inondé de joie, et les enfants
éprouvaient les mêmes sentiments que leur père. — 172 —
Voici ce qu'il dit lorsqu'il sut que j'étais un prêtre :
« Combien je suis heureux d'être venu ici ! car il y
a bien des années que je n'ai vu de prêtre ; aujourd'hui je me trouve en face d'un ministre de I)ieu,
comme cela m'arrivait autrefois dans mon pays ;
mon cœur surabonde de joie : partout où vous
irez, je vous suivrai avec mes enfants. Tous, nous
entendrons la parole de la prière ; tous nous
aurons le bonheur de recevoir le baptême : je le
répète, mon cœur nage dans la joie et l'allégresse. »
Le petit camp d'Iroquois se mit immédiatement
en route pour me suivre au fort Jasper. La plupart
d'entre eux savent leurs prières en iroquois. Je
restai quinze jours au fort, à les instruire des
devoirs de la religion. Le dimanche après la
messe, tous furent régénérés dans les eaux du
baptême, et sept mariages furent réhabilités et
bénis. Le nombre des baptisés s'éleva à quarante-
quatre ; parmi eux se trouvaient la dame de
M. Frazer (surintendant du fort), quatre de ses
enfants et deux domestiques.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect
et la plus haute considération, Monseigneur, votre
très-humble et très-obéissant serviteur en Jésus-
Christ, '
P. J. De Smet, S. J. ? 173 —
Au pied de la Grande-Glacière à l'embouchure
de l'Athabaska, 6 mai 1845.
Monseigneur, If
Les provisions devenant rares au fort , au
moment où nous avions avec nous un nombre
considérable d'IroqUois des pays environnants ,
qui étaient déterminés à rester jusqu'à mon
départ, afin d'assister aux instructions, nous nous
serions trouvés dans une situation embarrassante,
si M. Frazer n'était venu à notre secours en nous
proposant de quitter le fort et de l'accompagner
lui et sa famille au lac des Islands, où le poisson
aurait formé une partie de notre subsistance.
Comme la distance n'était pas^ grande, nous acceptâmes cette invitation , et partîmes au nombre de
cinquante-quatre personnes et de vingt chiens. Je
compte ces derniers, parce que nous étions obligés
de pourvoir à leurs besoins comme aux nôtres.
Une petite enumeration du gibier tué par nos
chasseurs, pendant les vingt-six jours que nous
restâmes en ce lieu, vous offrira quelque intérêt,
ou du moins vous fera connaître les animaux du
pays, et vous prouvera que les montagnards
d'Athabaska sont doués d'un robuste appétit. —
Animaux tués : douze daims, deux rennes , trente
gros moutons des montagnes , deux porcs-épics , 174
deux cent dix lièvres, un castor , deux rats musqués, vingt-quatre outardes, cent quinze canards,
vingt et un faisans, une bécassine, un aigle et un
hibou ; ajoutez-y de trente à cinquante beaux
poissons blancs péchés chaque jour et vingt truites,
et vous pourrez juger alors si nos gens avaient
raison ou non de se plaindre ; cependant nous
les entendions dire constamment : « Comme notre
vie est dure ici ! Le pays est excessivement pauvre— nous sommes obligés déjeuner ! i §
Comme le temps auquel je devais quitter mes
nouveaux enfants en Jésus-Christ approchait ,
ceux-ci me demandèrent avec instance qu'il leur
fût permis, avant mon départ, de me témoigner
leur attachement par une petite cérémonie , afin
que leurs enfants pussent toujours se souvenir
de celui qui le premier leur enseigna le chemin
de la vie. Chacun déchargea son mousquet dans
la direction de la plus haute montagne , qui a la
forme d'un pain de sucre, et toute la troupe lui
donna mon nom en poussant trois énormes hourras. Cette montagne a plus de 14,000 pieds de
haut, et se trouve couverte d'une neige éternelle.
Le 26 avril, je fis mes adieux à mon bon ami
M. Frazer et à ses aimables enfants, qui m'avaient
comblé d'attentions et de bonté. Tous les hommes
du camp voulurent me faire une escorte d'honneur,
et m'accompagnèrent à une distance de dix milles.
Là, nous nous séparâmes, et chacun me pressa
affectueusement la main ; nous nous souhaitâmes — 175
mutuellement beaucoup de bonheur ; l'émotion
était générale, des larmes coulèrent de nos yeux.
Je me trouvais avec mes compagnons dans un de
ces sauvages ravins où l'œil ne rencontre qu'une
rangée de sombres montagnes s'élevant de tous
côtés comme des barrières infranchissables.
Le haut Athabaska est incontestablement la
partie la plus élevée du nord de l'Amérique.
Toutes ses montagnes sont prodigieuses, et leurs
sommets neigeux semblent se perdre dans les nues.
Dans cette saison, d'immenses masses de neige se
détachent souvent et roulent sur les flancs des
rochers avec un bruit terrible qui retentit dans
ces paisibles solitudes, comme le roulement lointain du tonnerre. Ces avalanches tombent avec
une telle impétuosité qu'elles entraînent fréquemment avec elles des fragments énormes de pierre,
et s'ouvrent un passage à travers les sombres
forêts qui couvrent la base de ces pics altiers.
A toute heure le bruit de dix avanlanches roulant
en même temps vous brise les oreilles. De chaque
côté , nous les voyions se précipiter avec une
effrayante rapidité. •      if II
La majestueuse rivière du nord , la branche
septentrionale du Saskatchawan, les deux grandes
fourches du Mackenzie, les rivières Athabaska et
la Paix, la Columbia, et le Frazer à l'ouest, reçois
vent de ces montagnes la plus grande partie de
leurs eaux. • ! | Jj
Dans le voisinage de la rivière de la Miette , 176 —
nous rencontrâmes une de ces pauvres familles de
Porteurs ou Itoaten de la Nouvelle-Calédonie ,
dont je vous ai parlé dans une lettre précédente.
Ils nous aperçurent du sommet de la montagne
qui domine la vallée que nous traversions, et
aussitôt qu'ils virent que nous étions des blancs,
ils descendirent en toute hâte pour venir à notre
rencontre. Ils parurent enchantés de nous voir,
surtout lorsqu'ils surent que j'étais une Robe-
Noire ; ils m'entourèrent, et me pressèrent de les
baptiser avec une ardeur qui m'émut jusqu'aux
larmes, bien que je ne pusse accorder cette faveur
qu'à deux de leurs plus petits enfants , les autres
ayant besoin d'être instruits ; mais je n'avais pas
là d'interprète, je les engageai donc à retourner
aussitôt dans leur pays, où ils trouveraient une
Robe-Noire (le P. Nobili) qui les instruirait. Ils
firent le signe de la croix , récitèrent quelques,
prières dans leur propre langue, et chantèrent
plusieurs hymnes avec une grande dévotion apparente. La condition de ces gens paraît très-misérable ; ils n'avaient pour vêtements que des haillons
et quelques lambeaux de peaux, et néanmoins,
malgré leur extrême pauvreté, ils déposèrent à
mes pieds le mouton de montagne qu'ils venaient
de tuer.
, L'histoire d'une pauvre jeune femme qui se trouvait avec eux mérite d'être racontée, car elle est
la peinture vivante des dangers et des malheurs
auxquels ce peuple infortuné est souvent exposé. — 177
Elle avait à peu près quinze ans, lorsque son père,
sa mère et ses frères furent surpris dans le bois,
avec une autre famille, par un parti de guerriers
assiniboins, et massacrés sans miséricorde. Pendant cette horrible scène, la jeune fille se trouvait
dans une autre partie de la forêt avec ses deux
sœurs, toutes deux plus jeunes qu'elle. Elles parvinrent, à se cacher et à échapper à cette bande
d'assassins. La malheureuse orpheline erra environ
deux ans dans le désert sans rencontrer un être
humain; elle vivait de racines, de fruits sauvages et
de porcs-épics. En hiver, elle se réfugiait dans l'antre abandonné d'un ours. Ses sœurs la quittèrent
vers la fin de la première année, et l'on n'en entendit plus jamais parler. Enfin au bout de trois ans
elle rencontra heureusement un bon Canadien, qui
la prit dans sa maison, la nourrit et l'habilla convenablement, et la rendit six mois après à sa tribu.
Nous reprîmes notre route le lendemain ; nous
arrivâmes vers la nuit tombante sur les bords de
l'Athabaska, au point appelé la Grande-Traverse.
Ici, nous quittâmes le cours de cette rivière pour
entrer dans la vallée de la Fourche-du-Trou.
A mesure que nous approchions des hauts pays,
la neige devenait plus profonde. Le 1er mai, nous
atteignîmes la Grande-Bature qui ressemble à un
lac desséché. Nous y plantâmes notre tente pour
attendre l'arrivée des gens de Columbia qui passent toujours par cette route, qui conduit au
Canada et à York-Factory.   ; jf
8. 178
Non loin du lieu où nous étions campés, nous
trouvâmes un nouvel objet qui excita notre éton-
nement et notre admiration ; c'était une immense
montagne de glace pure de quinze cents pieds de
haut, placée entre deux énormes rochers. La transparence de cette belle glace est si grande que
nous pouvions aisément distinguer les objets qui
sont dans l'intérieur, à une profondeur de plus de
six pieds. On dirait à la voir que quelque soudaine
et extraordinaire crue d'eau roula d'immenses
monceaux de glace, qui vinrent s'entasser entre
ces rochers et former ce magnifique glacier. Ce
(Jui donne quelque vraisemblance à cette conjecture, c'est que de l'autre côté du glacier il y a un
grand lac d'une hauteur considérable. C'est au
pied de cette gigantesque montagne de glace que
la rivière du Trou prend sa source.
Les habitants de Columbia viennent d'arriver.
Je saisis cette occasion, la seule que j'aurai d'ici
à longtemps, pour vous envoyer mes lettres, et
avant de fermer celle-ci, permettez-moi de me
recommander de nouveau, ainsi que toutes mes
missions, à vos saints sacrifices et à vos ferventes
prières.
J'ai l'honneur d'être avec le plus sincère respect
et la plus profonde estime, Monseigneur, votre
très-humble serviteur en Jésus-Christ,
P. J. De Smet, S. J. 179
,. ..|r. .    'Ii  .XVI   - :.'..
Boat-Encampment sur la Columbia,
10*mail84Ô.    f    Jf
Très-Révérend et cher Père Provincial,
• *
Par ma dernière lettre adressée au prélat distingué de New-York, dans laquelle je relate mes
différentes excursions apostoliques pendant les
années 1845-46, parmi les nombreuses tribus des
montagnes Rocheuses , vous aurez appris que je
suis arrivé au pied du grand Glacier, source de la
rivière du Trou, qui est tributaire de l'Athabaska
ou Elk-River. Je vais donner maintenant à Votre
Révérence la continuation du rude et difficile
voyage que je fis à travers la principale chaîne
des montagnes Rocheuses et les terres basses de
Columbia, pour aller rejoindre mes chers frères de
l'Orégon.
Yers le soir du 6 mai, nous distinguâmes à une
distance d'environ trois milles l'approche de deux
hommes chaussés de snow-shoes (\), qui bientôt
nous joignirent. C'étaient les avant-coureurs de la
compagnie anglaise qui, au printemps de chaque
année, vont du fort Vancouver à York-Factory,
situé à l'embouchure de la rivière Nelson, à envi-
(i) Snow-shoes, souliers pour marcher dans la neige ; c es
une chaussure particulière aux habitants du nord de l'Amérique. (Note de la présente édition.) — 180 —
ron cinquante-huit degrés de latitude nord. Dès
le grand matin, ma petite suite était prête ; nous
continuâmes notre route, et après une marche de
huit milles, nous rencontrâmes les messieurs de
la Compagnie de la baie d'Hudson. Les moments
de notre réunion furent courts, mais intéressants
et joyeux. La grande fonte des neiges était déjà
commencée , et nous fûmes obligés d'être alertes
pour pouvoir traverser en temps convenable les
rapides torrents et les rivières qui commençaient
à grossir. Les nouvelles des voyageurs qui se rencontrent dans les montagnes se communiquent
promptement des uns aux autres. Je retrouvai
dans les guides de la Compagnie mes vieux amis :
M. Ermatinger de l'honorabl,e Compagnie de la
baie d'Hudson et deux officiers distingués de
l'armée anglaise, les capitaines Ward et Vavasseur
que j'eus l'honneur de rencontrer l'année dernière
près du grand lac Kalispel. Le capitaine Ward
eut la bonté de se charger de mes lettres pour les
Etats et pour l'Europe. Quinze Indiens de la tribu
Kettle-Falls l'accompagnaient. Plusieurs d'entre
eux avaient gravi la montagne avec un poids de
cent cinquante livres sur le dos. Le digne capitaine Ward m'en fit un grand éloge. Il admire
leur probité, leur politesse, et par-dessus tout
leur sincère piété et leur grande exactitude à
remplir leurs devoirs religieux. Soir et matin on
les voit se retirer à une petite distance du camp
pour chanter une ou deux hymnes, et faire leurs — 181 -
prières en commun. « J'espère, ajouta le capitaine,
que je n'oublierai jamais l'exemple que ces pauvres mais bons sauvages m'ont donné pendant le
temps qu'ils furent avec moi ; je fus frappé de
leur tenue décente, et je n'ai jamais vu une plus
sincère piété que la leur. »
Les messieurs de la Compagnie anglaise étaient
maintenant arrivés au terme de leurs plus grandes
fatigues et difficultés. Ils jetèrent joyeusement
loin d'eux leurs snow-shoes pour prendre des chevaux pour quatre jours ; au fort Jasper ils s'embarquèrent sur des esquifs pour descendre au fort
Assiniboin par la rivière Athabaska. Quant à moi,
j'essayai les snow-shoes pour la première fois de
ma vie, et par le moyen de cette chaussure je gravis ces effrayants remparts, ces barrières de neige
qui séparent le moiide adantique de l'océan Pacifique. Je vous ai déjà dit dans mes lettres précédentes que'c'est probablement le point le plus
élevé des montagnes Rocheuses , et que cinq
grandes rivières y prennent leur source, à savoir :
la branche nord du Saskatchawan, qui se jette
dans le lac Winnipeg ; les rivières Athabaska et
Peace se réunissant avant de verser leurs eaux
dans le grand lac de l'Esclave, lequel se décharge
dans l'océan Glacial par le Mackenzie, la plus
septentrionale des rivières. C'est au sein de ces
montagnes que les rivières Columbia et Frazer
puisent les eaux dont elles alimentent un millier
de fontaines et de ruisseaux. 182
Nous avions soixante et dix milles à faire en
snow-shoes pour atteindre le Boat-Encampment
qui est sur les bords delà Columbia. Nous nous
proposâmes de faire ce trajet en deux jours et
demi. Les très-dignes et excellents MM. Rowan
et Harriot, dont je n'oublierai jamais les bontés
et les attentions qu'ils ont eues pour moi au fort
des Montagnes et au fort Augustus, pensaient qu'il
me serait impossible d'accomplir ce voyage à
cause de ma corpulence, et cherchaient à m'en
détourner. Cependant je crus pouvoir remédier à
l'inconvénient de mon ampleur par un vigoureux
jeûne de trente jours que je supportai gaiement.
Je me trouvai en effet beaucoup plus léger, et je
m'ouvris courageusement un passage au milieu
d'une neige qui avait seize pieds de profondeur.
Nous marchions sur une seule file, montant et descendant alternativement, tantôt à travers des plaines ravagées çà et là par des avalanches, tantôt au
milieu de lacs et de rapides ensevelis profondément
sous la neige ; quelquefois sur le flanc d'une montagne escarpée, d'autres fois à travers une forêt
de cyprès dont nous n'apercevions que les sommets.
Je ne puis tous dire le nombre de nos soubresauts ;
je me trouvais continuellement embarrassé avec
mes souliers-neige et en lutte avec les branches
d'arbre. Lorsque je tombais, j'étendais mes bras
devant moi comme on fait naturellement pour atténuer la violence de la chute ; le danger n'est pas
grand quand il y a beaucoup de neige, bien que j'y - . ' — 183 -    ' f
fusse souvent à moitié enseveli lorsque je réclamais l'aidé de mes compagnons, qui venaient toujours à mon secours avec une grande bonté et de
fort bonne humeur. ?fh %
Après avoir fait trente milles le premier jour,
nous nous disposâmes à camper. Nous abattîmes
quelques pins que nous dépouillâmes de leurs
branches ; celles-ci furent placées sur la neige pour
nous servir de lit, tandis qu'un feu fut allumé sur
un parquet de bûches vertes. Dormir ainsi sous la
belle voûte d'un ciel étoile, au milieu de hautes
montagnes, et bercé par le doux murmure des
ruisseaux et le bruit des torrents, peut vous
paraître étrange ainsi qu'à tous les amateurs de
chambres confortables, chauffées et garnies de
lits de plume ; mais on pense autrement lorsqu'on
a respiré l'air pur des montagnes, où, en revanche,
les rhumes sont inconnus ; venez en faire l'essai,
et vous verrez qu'il est facile d'oublier les fatigues
d'une longue marche, et de trouver de la joie et
du bien-être même sur des branches de pin, sur
lesquelles nous nous étendions selon la coutume
des Indiens, et nous nous endormions enveloppés
dans des peaux de buffle.
Le lendemain matin, nous commençâmes à descendre ce qu'on appelle la Grande-Pente occidentale. Cela nous prit cinq heures. Toute la pente
est couverte de cèdres gigantesques et de pins de
différentes espèces. Malheur à l'homme qui a de
l'embonpoint, ou à qui il arrive de faire un faux — 184 —
pas ! Je vous parle de cela par expérience, car bien
des fois je me trouvai à vingt ou trente pieds du
i point de mon départ, heureux lorsque, dans ma
chute, ma tête n'allait pas heurter violemment
contre le tronc de quelque grand arbre. Au pied
de la montagne, je rencontrai un obstacle d'un
nouveau genre. Toutes les barrières de neige et
les digues innombrables qui avaient arrêté les
eaux des rivières, des lacs et des torrents se rompirent pendant la nuit et grossirent considérablement la rivière dite le Grand-Portage. Elle fait
tant de détours et de circuits dans cette étroite
vallée que nous mîmes un jour et demi à* franchir,
que nous fûmes obligés de traverser cette rivière
au moins quarante fois, avec de l'eau jusqu'aux
épaules. Son impétuosité est si grande qu'il nous
fallait nous soutenir mutuellement pour ne pas
être emportés par le courant. Nous continuâmes
notre triste voyage avec nos habits mouillés ; ce
qui, joint à la grande fatigue, fit enfler nos jambes.
Tous les ongles de mes pieds tombèrent, et le
sang remplit mes mocassins ou souliers indiens.
Quatre fois je me trouvai à bout de mes forces, et
j'aurais certainement péri dans cette épouvantable
contrée, si le courage et l'énergie de mes compagnons ne m'avaient soutenu et aidé. Nous vîmes
des mâts tout le long des anciens campements du
Portage. Chaque voyageur qui passe par là pour
la première fois choisit le sien. Un jeune Canadien
m'en dédia généreusement un qui avait au moins ; • • f; .   — 188 —
cent vingt pieds de haut, et qui élevait sa haute
tête au-dessus de tous les arbres du voisinage.
Je ne méritais pas un pareil honneur. Il le dépouilla
de toutes ses branches et ne lui laissa qu'une petite
couronne au sommet. Il écrivit au bas mon nom
et la date de mon passage. -        J|
Les daims, les rennes et les chèvres de montagne se trouvent fréquemment dans cette région.
Nous passâmes ensuite à travers une forêt
épaisse et montagneuse, où les pins couvrent le
sol par milliers, et où plus d'un arbre gigantesque dans toute sa vigueur a été déraciné par la
fureur de la tempête. En sortant de la forêt, il
nous fallut traverser laborieusement un grand
marais, dont l'eau et la vase nous venaient jusqu'aux genoux. Cette fatigue était peu de chose en
comparaison de celles que nous avions éprouvées ;
nous en fûmes dédommagés par la vue d'une belle
et verdoyante plaine, où quatre rennes se désaltéraient , sautaient et bondissaient au milieu de
l'abondance. Sans doute ils venaient, ainsi que
nous, de rochers neigeux et glacés, et sentaient
. leurs cœurs légers et joyeux à l'aspect délicieux
qu'offrent la montagne et la plaine dans cette
saison de l'année. En approchant nous dirigeâmes
douze fusils à la fois contre ces innocentes et
timides créatures. Je fus heureux de voir que,
grâce à l'étonnante agilité de leurs jambes, leurs
nobles et belles formes avaient été mises hors de
toute atteinte. — 186
Vers le milieu du jour nous arrivâmes au Boat-
Encampment, sur les bords de la Columbia, à l'embouchure de la rivière Portage. Ceux qui ont passé
les montagnes Rocheuses à cinquante-trois degrés
de latitude nord, pendant la grande fonte des
neiges, savent si nous méritons ou non le titre de
bons voyageurs. Il m'a fallu toute ma force pour
accomplir ce voyage, et j'avoue que je n'oserais
pas l'entreprendre de nouveau. Un repas était
nécessaire pour nous remettre de tant de fatigues
et de dangers. Heureusement nous trouvâmes au
camp tout ce qu'il faut pour une fête. Un sac de
fleur de farine, un gros jambon, un quartier de
renne, du fromage, du sucre et une grande quantité de thé que les messieurs de la Compagnie
anglaise avaient charitablement laissés là. Pen-
dant que quelques-uns réparaient la barque ,
d'autres préparaient le dîner. Au bout d'une heure
nous nous trouvâmes tous réunis autour des chaudrons et des rôtis, riant et plaisantant sur les
chutes de la montagne et les accidents du Portage.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on me dépeignit
comme le voyageur le plus maladroit et le plus
gauche de la bande.
Trois belles rivières se réunissaient en ce lieu ;
la Columbia venant du sud-est, la rivière Portage
du nord-est et la rivière Canoë du nord-ouest.
Nous étions entourés de magnifiques montagnes
couvertes de neiges perpétuelles, et s'élevant de
douze à seize mille pieds au-dessus du niveau de |_ 187 —
l'Océan. Le Hooker et le Brown sont les plus
hautes ; ce dernier a seize mille pieds..
Je suis, Très-Révérend et cher Père Provincial,
votre humble frère en Jésus-Christ,       M
P. J. De Smet. S. J.
XVII
Station Saint-Paul, près de Colville,
29 mai 1846.
Très-Révérend et cher Père Provincial,
La Columbia, au Boat-Encampment, est à trois
mille six cents pieds au-dessus du niveau de la
mer. Lorsque le repas fut fini, nous lançâmes la
barque et descendîmes rapidement la rivière, qui
s'élevait de plusieurs pieds au-dessus de son niveau
habituel. Un admirateur de la nature prolongerait
volontiers son séjour dans une contrée comme
celle-ci, si des affaires sérieuses ne l'appelaient
ailleurs.
Les îles volcaniques et basaltiques, les montagnes pittoresques dont les pieds viennent se baigner dans la rivière , pendant que leurs sommets*
semblent s'efforcer, sous les gigantesques efforts
de l'avalanche, de rejeter leur linceul d'hiver pour
donner place à la nouvelle et belle verdure du 188 —
mois de mai et à ses fleurs riantes et variées ; les
mille fontaines qu'on peut voir d'un seul coup
d'œil, jaillissant avec un agréable murmure des
flancs des rochers perpendiculaires qui bordent la
rivière, tout concourt à l'embellissement de cette
scène de la nature, qui, dans cette région de la
Columbia, semble avoir déployé toute son énergie
pour montrer sa grandeur et sa magnificence.
Après quelques heures de descente, nous arrivâmes au rapide de Martin où un Canadien de ce
nom et son fils trouvèrent leur tombeau. Son bruit
est assourdissant, et l'agitation de l'eau le fait
ressembler à une mer en fureur. Tout le lit de la
rivière est ici jonché d'immenses fragments de
rochers. Dirigé par un habile pilote iroquois que
secondaient dix rameurs, le bateau voguait sur
son impétueuse surface avec la rapidité de l'éclair,
en dansant et suivant le mouvement des vagues.
Au lever du soleil, nous étions à la Dalle de la
mort. (Dalle est un vieux mot français qui signifie
auge ; les voyageurs canadiens-donnent ce nom à
toutes les eaux courantes resserrées entre des
murs de rochers.) Ici, en 1838, douze voyageurs
infortunés furent ensevelis dans la rivière. Les
eaux sont comprimées entre une rangée de rochers
perpendiculaires présentant d'innombrables fissures et écueils à travers lesquels la Columbia
court avec une irrésistible impétuosité, et forme,
en se heurtant contre elles, d'effroyables gouffres
où chaque objet qui passe est englouti et disparaît. — 189 —
Nous laissâmes glisser au moyen de deux cordes
notre bateau à travers la Dalle, et nous campâmes
la nuit près de son issue.
Le 11 mars, nous nous remîmes en route de bon
matin ; les montagnes étaient dérobées à notre
regard par un fort brouillard que nous avions vu
s'élever en épaisses colonnes et qui vint s'ajouter
aux nuages et voiler toute la face du ciel. Quelquefois , comme pour rompre la monotonie peu
ordinaire de ces contrées, un daim se faisait voir
sur le bord de la rivière, ou recueillait, au milieu
d'un massif et les oreilles tendues, l'étrange son
des rames ou la chanson du Canadien qui venait
le troubler dans sa paisible retraite. Aussitôt il
bondit d'épouvante à la vue de l'homme que les
sauvages et timides habitants des forêts paraissent
redouter. Le soir nous campâmes à l'entrée du
lac Supérieur.
Cette belle- nappe   d'eaux  cristallines  venait
| rafraîchir l'œil, pendant que le soleil levant dorait
la cime des mille collines d'alentour. Elle a à peu
près trente milles de long sur quatre ou cinq de
large ; ses bords sont embellis par des précipices
en saillie et par des pics majestueux, qui élèvent
leurs  blanches têtes au-dessus  des  nuages et
regardent du haut de leur grandeur, comme de
vénérables monarques du désert, les forêts de pins
et de cèdres qui entourent le lac. Les deux pics
les plus élevés portent le nom de Saint-Pierre et
de Saint-Paul. - 190
Nous trouvâmes vingt familles indiennes, appartenant à la station de Saint-Pierre , campées sur
les bords du lac. J'acceptai avec joie l'invitation
qu'elles me firent d'aller les visiter. C'était la rencontre d'un père et de ses enfants après dix moisT
d'absence et de dangers. Je puis dire que la joie
fut égale et sincère des deux côtés. La plus grande
partie de la tribu fut convertie l'année dernière à
Kettle-Falls. Ces familles étaient absentes à cette
époque. Je passai donc plusieurs jours avec elles
pour les instruire des pratiques et des dévoies
religieux. Elles reçurent le baptême avec toutes
les marques d'une piété sincère et les témoignages
de la reconnaissance. Grégoire, leur chef, qui
n'avait cessé d'exhorter ses gêna par ses paroles
et par son exemple, avait eu le bonheur de recevoir le baptême en 1838 des mains du révérend
M. Blanchet, aujourd'hui archevêque. Le digne et
respectable chef était au comble de la joie de voir
tous ses enfants réunis sous l'étendard de Jésus-
Christ.
La tribu de ces Indiens du lac fait partie de la
nation Kettle-Falls. Ils sont très-pauvres et vivent
principalement de poisson et de racines sauvages.
Aussitôt que nous aurons plus de moyens à notre
disposition , nous leur fournirons des outils de
labourage, et diverses graines et racines qui,
je n'en doute pas, prospéreront dans leur pays ;
ce sera une grande ressource pour ce peuple
dénué de tout. Le second lac est à une distance — 191 —
de six milles du premier, il est à peu près de la
même longueur, mais moins large. Nous passâmes
sous .une roche perpendiculaire où nous vîmes un
nombre incalculable de flèches, enfoncées dans
les fentes. Lorsque les Indiens descendent le lac,
ils ont l'habitude de lancer chacun une flèche dans
ces crevasses. J'ignore l'origine et la cause de cet
usage.
L'embouchure de la rivière Mac-Gilvray ou
Flat-Bow est près de l'issue du lac inférieur. Elle
présente une belle situation pour l'établissement
d'une réduction ou mission , et j'ai déjà désigné le
site qui conviendrait pour la construction d'une
église. A environ vingt milles plus bas, nous passâmes le Flat-Heat ou rivière de Clark , qui paie
un fort tribut à la Columbia. Ces deux belles
rivières tirent une grande partie de leurs eaux de la
même chaîne des montagnes Rocheuses qui alimente un grand nombre de fourches de la branche
sud du Saskatchawan et du Missouri.
A une distance d'environ trente milles de leur
jonction avec la Columbia , elles sont obstruées
par des chutes et des rapides insurmontables.
Parmi les nombreux lacs qu'unit la rivière Flat-
Head , trois sont surtout remarquables ; ils ont
trente à quarante milles de long sur quatre à six
de large. Le lac Flat-Head reçoit une large et
belle rivière s'étendant à une distance de plus de
cent milles dans la direction du nord-ouest et
traversant la plus  délicieuse  vallée.   Elle  est
' MM
.Vtfii — 192 —
grossie par des torrents considérables , qui viennent d'un groupe de montagnes lié immédiatement à la chaîne principale, dans laquelle se trouvent un grand nombre de lacs. La fourche de
Clark passe à travers le lac Kalispel. Le lac
Roothaan (i) est situé dans les montagnes de
Pends-d'Oreille et de Flat-Bow, et se décharge
par la rivière Black-Gown dans celle de Clark à
vingt milles au-dessous du lac Kalispel.
La rivière Sainte-Marie ou Bitterroot, qui vient
du sud-est, est le plus grand tributaire de la fourche
de Clark et la principale résidence des Têtes-
Plates. Le poisson, et particulièrement la truite,
abondent dans toutes ces eaux. Il paraît, d'après
les cartes, qu'on connaît peu la topographie de la
source de Clark's Fork, car la branche sud-est de
la rivière Sainte-Marie n'est qu'un faible tributaire
en comparaison du principal affluent qui vient du
nord-ouest, et qui passe à travers le grand lac
Flat-Head. Notre barque fut en grand danger
dans la Dalle, à quelques milles au-dessus de
Colville. Je la quittai, préférant aller à pied pour
éviter ce dangereux passage. Les jeunes bateliers,
malgré mes observations, crurent qu'ils pourraient
le franchir sans péril. Un tournant les arrêta
subitement et menaça de les ensevelir dans ses
eaux furieuses. Ils redoublèrent en vain d'efforts ;
(i) Roothaan, nom d'un supérieur général de la compagnie de
Jésus. Né à Amsterdâm,le23 novembre 1785,1e T. R. P. Roothaan
mourut à Rome, le 8 mai 1853. (Note de la présente édition.) _ 193 — |,
je les vis emportés par une force irrésistible vers
le milieu du gouffre. L'avant du bateau descendait
déjà dans l'abîme et se remplissait d'eau. Entouré
de plusieurs Indiens, j'étais à genoux sur le
rocher qui dominait cet effrayant spectacle ; nous
priions le Ciel de venir au secours de nos pauvres
camarades. Ils semblaient évidemment perdus,
lorsque lé gouffre les rejeta lentement de son sein,
comme s'il abandonnait à regret une proie qui lui
appartenait. Nous remerciâmes du fond du cœur
le Tout-Puissant de les avoir délivrés d'un danger
si eminent. t
A partir de l'issue du lac inférieur de la Columbia
jusqu'au fort Colville, l'aspect du pays est excessivement pittoresque et intéressant. Toute la
section des deux côtés dé la rivière est bien fournie de ruisseaux et de cours d'eau ; la terre ,
quoique assez légère, se couvre de bons herbages ;
les montagnes ne sont pas hautes ; les forêts sont
praticables ; les terres basses présentent çà et là
de beaux bosquets ; enfin la surface du sol se couvre d'un gazon touffu et abondant. Vers la fin du
mois de mai, j'arrivai au fort Colville ; je trouvai
que la nation des Shuyelpi ou de Kettle Falls avait
été déjà baptisée par le R. P. Hoecken, qui avait
continué de les instruire après mon départ du mois
d'août de l'année dernière. Ils avaient bâti, à ma
grande surprise, une sorte de petite église, qui
fut d'autant plus belle et agréable à mes yeux
qu'elle était leur premier essai d'architecture et
OHEGO.N
9 — 194 —
l'ouvrage exclusif des Indiens. Fiers de leur
œuvre , ils me conduisirent comme en triomphe à
l'humble et nouveau temple du Seigneur, où j'offris
l'auguste sacrifice des autels en faveur de cet
excellent peuple, et pour lui obtenir la persévérance dans la foi.
L'arrivée du bon P. Nobili à Colville nous
remplit de joie et de consolation. Il avait fait une
excursion de missionnaire dans la plus grande
partie de -la Nouvelle-Calédonie. Partout les
Indiens le reçurent à bras ouverts, et s'empressèrent de lui apporter leurs petits enfants à baptiser. Je joins à cette lettre un extrait de la sienne,
qui vous donnera une esquisse de son voyage et
des baptêmes qu'il a conférés.
Après une retraite de huit jours à la réduction
de Saint-Ignace, et un mois de repos et de préparation pour une seconde expédition, il retourna
avec une ferveur et un zèle nouveaux à ses chers
Calédoniens, accompagné de plusieurs collaborateurs, et muni d'une douzaine de chevaux chargés
d'outils de laboureur et de charpentier.
Pour prouver ma sincère reconnaissance, et ne
pas vous laisser ignorer que nous avons des amis
et des bienfaiteurs dans l'Orégon, je dois dire ici
à Votre Révérence que le P. Nobili et moi avons
reçu, pendant notre séjour au fort Colville, la plus
aimable hospitalité. Je n'oublierai jamais la bonté
de l'honorable M. Lewis et de sa famille.
Les attentions qu'on a eues pour le P. Nobili — 195 —
dans les postes commerçants de la Nouvelle-Calé-'
donie sont au-dessus de toute expression. Le commodore (i) Wilkes a dit, avec infiniment de vérité,
que « la libéralité et l'hospitalité de tous les
•messieurs de l'honorable Compagnie de la baie
d'Hudson sont proverbiales. » Nous en avons fait
l'expérience, et nous la renouvelons en toute occa-
sioni ^ |t
Je suis avec estime et un profond respect, très-
révérend et cher Père, votre humble et obéissant
serviteur,
P. J. De Smet, S. J.
XVIII
Fort Colville, 1e' juin 1846.
Révérend Père,
Durant mon séjour au fort Vancouver, je baptisai plus de soixante personnes, pendant le cours
d'une dangereuse maladie qui désola le pays. La
plupart de ceux qui reçurent le baptême moururent avec toutes les marques d'une sincère conver-
(i) Commodore, titre qui dans les marines anglaise, hollandaise et américaine, décore temporairement le capitaine de
vaisseau commandant une petite division de bâtiments de
guerre. (Note de la présente édition.) 196
sion. Le 27 juillet, je baptisai neuf enfants au fort
Okinagane ; ceux du chef des Siouxwaps étaient
du nombre. Il parut extrêmement heureux de voir
une Robe noire se diriger veçs son pays. Le 29,
je quittai Okinagane, et suivis la Compagnie.
Chaque nuit je priais avec les blancs et les Indiens.
Chemin faisant, je vis venir à moi trois vieillards,
qui me demandèrent instamment « d'avoir pitié
dyeuœ et de les préparer pour le ciel. » Les ayant
instruits des devoirs et des principes de la religion
et de la nécessité du baptême, je leur administrai,
ainsi qu'à quarante-six enfants de la même tribu,
le sacrement de la régénération, qu'ils semblaient
désirer avec tant d'ardeur.
Le 11 août, une tribu d'Indiens, résidant aux
environs du lac Supérieur sur la rivière Thompson, vint à ma rencontre. Ils me témoignèrent
un attachement filial et sincère. Ils me suivirent
pendant plusieurs jours pour entendre mes instructions, et ne partirent qu'après m'avoir fait promettre que je reviendrais dans le cours de l'automne
ou de l'hiver suivant, pour leur faire connaître la
bonne nouvelle du salut.
Au fort de Siouxwaps, je reçus une visite de tous
les chefs, qui me félicitèrent sur mon heureuse
arrivée parmi eux. Ils élevèrent une grande cabine
qui devait servir d'église et de lieu de réunion
pour les instructions pendant mon séjour. Je baptisai douze de leurs enfants. Je fus obligé, quand
la pêche du saumon commença, de me séparer 197
pour quelques mois de ces chers Indiens, et de
continuer ma route pour la Nouvelle-Calédonie.
J'arrivai au fort Alexandre le 25. Toutes les
| tribus que je rencontrais me manifestèrent la même
joie et la même amitié. A mon grand étonnement,
je trouvai au fort une espèce d'église. J'y retournai et y restai un mois occupé à tous les exercices
de notre saint ministère. Les Canadiens accomplirent leurs devoirs religieux. Je bénis plusieurs
mariages, et donnai la sainte communion à un
grand nombre d'enfants ; quarante-sept adultes
reçurent le baptême. Le 2 septembre, je remontai
la rivière Frazer, et, après un dangereux voyage,
j'arrivai le 12 au fort George, où la même joie et
la même affection de la part des Indiens m'étaient
réservées ; cinquante Indiens étaient descendus
des montagnes Rocheuses, et attendaient patiemment mon arrivée depuis dix-neuf jours, afin
d'avoir la consolation d'être témoins des cérémonies du baptême. Je baptisai douze de leurs enfants,
et vingt-sept autres, dont six adultes déjà avancés
en âge. J'y fis la cérémonie de la plantation d'un
calvaire.
Le 14, fête de l'Exaltation de la sainte Croix,
je remontai la rivière Nesqually, et le 24, j'arrivai
-au fort du lac Stuart. Je passai onze jours à
donner des instructions aux Indiens, et j'eus le
bonheur d'abolir la coutume de brûler les morts ,
et celle de tourmenter les corps des veuves ou des
-maris survivants. Ils renoncèrent solennellement — 198 —
à leurs jongleries et à leur idolâtrie. Leur grande
salle de médecine, où ils avaient coutume de pratiquer-leurs rites superstitieux, fut changée en
une église. Elle fut bénie et dédiée à Dieu sous
l'invocation de S. François Xavier. L'érection de
la croix se fit solennellement avec toutes les cérémonies en usage en de pareilles circonstances.
Seize enfants et cinq. vieillards reçurent le baptême.
Le 24 octobre, je visitai le village des Chilcotins.
Cette mission dura douze jours, pendant lesquels
je baptisai dix-huit enfants et vingt-quatre adultes,
et accomplis huit mariages. Je bénis ici le premier
cimetière, et y enterrai, avec toutes les cérémonies du rituel, une femme indienne, la première qui
se fût convertie au christianisme. Je visitai ensuite
deux autres villages de la même tribu. Dans le
premier, je baptisai vingt personnes, dont trois
adultes ; dans le second, deux chefs, avec trente
de leur nation, reçurent le baptême, et deux furent
unis en mariage. La polygamie existait pourtant,
et partout je réussis à l'abolir. Dans une tribu
voisine, je baptisai cinquante-sept personnes, dont
trente et une étaient adultes;je célébrai aussi
neuf mariages.
Après mon retour chez les Siouxwaps, je baptisai quarante et une personnes, dont onze adultes.
Je visitai de plus cinq villages parmi les tribus
voisines, où je baptisai environ deux cents personnes. Je plantai la croix dans huit lieux, diffé- 199
/SB
1,255
343
rents, et fondai quatre espèces d'églises qui furent
bâties par les Indiens.
D'après une statistique, chaque village ou tribu
compte à peu près deux cents âmes.
Dans le voisinage du fort Alexandre, le nombre
des habitants s'élève à
Au fort Saint-George, à environ
Dans le voisinage du lac Frazer,- à
Id. du lac Stuart, à 211
Id. du lac Mac-Leod, à        .80
Id. du fort Rabine, à 1,190
Jl       ld. du lac de l'Ours, à 801
Total des habitants      4,138
Voici la population de la rivière Thompson ou
du pays des Siouxwaps ou Atnass :
' Le nombre des Siouxwaps proprement dits est
de g. f'
Le nombre des Okinaganes de
Population de la branche du nord     - 525
Id.       du lac Supérieur 322
Id.       de la fontaine du lac Frazer 1,127
Nombre des Indiens Knife (couteau) 1,530
|       |     '       ' Total 4,772
Je suis, Révérend Père, votre, etc.
J. Nobili, S. J.
■-""
i — 200 —
XIX
Fort Walla WaUa, 18 juillet 1846.
Très-Révérend et cher Père Provincial,
J'acceptai l'offre aimable de M. Lewis, et pris
place sur une des barques de la Compagnie de la
baie d'Hudson, qui se dirigeait vers le fort Vancouver. Nous nous arrêtâmes au fort Okinagane,
où je baptisai quarante-trois sauvages , dont
plusieurs étaient des enfants. Notre traversée fut
heureuse et agréable. J'ajouterai peu de chose à
ce que j'ai déjà dit dans mes précédentes lettres
de l'année dernière^ concernant notre résidence
de Saint-François Xavier et des autres établisse-
raents catholiques de la vallée de Willamette et
des environs. Les églises Saint-Jacques, à Vancouver, de Saint-Jean, dans la ville de l'Orégon,
de Sainte-Marie, dans le couvent du même nom, et
la chapelle de Saint-François Xavier sont livrées
au culte. La nouvelle église des Canadiens et la
cathédrale étaient en voie de progrès. Le nombre
des enfants dans les écoles des sœurs s'est beaucoup accru, et l'on remarque déjà une amélioration
sensible parmi les petites filles métisses confiées
à leurs soins. La sœur Loyola, supérieure de cet
établissement, paraît enchantée de leur conduite.
Deux familles protestantes, des plus respectables
de l'Orégon, le docteur Long et sa dame, et le ' — 201 —
juge Burnet avec sa famille, ont été reçus dans le
sein de l'Eglise catholique dans la ville de l'Orégon. L'archevêque Blanchet et ses compagnons
étaient impatiemment attendus Puisse le Seigneur
hâter leur retour et rendre heureux leur voyage
sur le terrible Océan, route qu'ils ont prise, à ce
qu*il paraît, pour se rendre dans le nouveau séjour
qui leur est destiné ! Oh ! combien la vigne du
Seigneur est grande ! L'île de Vancouver seule
contient plus de vingt mille Indiens, tout prêts à
recevoir nos missionnaires ; et parmi les nombreuses nations de la côté nord-ouest, il y a un
champ immense qui attend des travailleurs. Les
visites faites à ces diverses tribus par les Robes
noires et l'affection et la bonté avec lesquelles
celles-ci ont été reçues ne laissent aucun doute
sur l'heureux succès de leur sainte entreprise, p
Afin de retourner aux missions du nord , je
partis du fort Vancouver au commencement de
juillet, deux jours après que la brigade de la
Compagnie de la baie d'Hudson l'eut quitté. Un
accident , qui heureusement n'a pas eu de suites
fâcheuses, m'arriva en chemin. Une boîte à poudre , faisant par hasard explosion près de moi,
m ecorcha profondément, et m'enleva complètement la peau du nez , des joues et des lèvres ; je
ressemblais , après tous mes voyages , à un rude
montagnard dont le visage a été labouré par
les angles des rochers et les branches d'arbre.
Je me procurai un canot indien bien équipé , et fnii
bientôt j'arrivai , au milieu d'un violent orage ,
dans le grand réservoir de la cascade des Montagnes , que traverse le puissant Columbia. Le
sublime et le romantique semblent avoir réuni
leurs efforts pour déployer ici la plus grande
magnificence. Des deux côtés de la rivière , des
murailles perpendiculaires de rochers s'élèvent
avec une majestueuse hardiesse ; de petits ruisseaux et d'innombrables filets d'eau d'une limpidité
cristalline poursuivent leur chemin , murmurent
en descendant les pentes escarpées, s'élancent et
sautent de cascade en cascade, et après un millier
de gambades ajoutent enfin leur tribut écumant
au puissant fleuve du nord. La masse imposante
des eaux, qui s'est ouvert ici un passage à travers
une chaîne de montagnes volcaniques fort élevées,
s'élance avec une impétuosité irrésistible sur des
récifs et des ruines renversées pendant un espace
d'à peu près quatre milles , et forme le dangereux
et dernier obstacle qui soit vraiment remarquable :
les grandes cascades de la Columbia. Les Indiens
racontent d'une manière intéressante et très-plausible la formation de ces cascades si renommées
dont on a tant parlé, qui ont fait naître tant
d'écrits et sur lesquelles il a été fait tant de conjectures concernant les lits des fleuves , les changements des niveaux et les crues d'eau qu'on attribuait à des agents volcaniques souterrains. « Nos
grands-pères, me dit un Indien , se souviennent
du temps où les eaux passaient ici paisiblement — 203 — .      |   -
et sans obstacle, sous une longue rangée de
roches élevées et saillantes qui, ne pouvant porter
plus longtemps leur poids, s'émiettèrent, arrêtèrent
et élevèrent ainsi le j lit de la rivière ; ici elle
inonda la grande forêt de cèdres et de sapins qu'on
voit encore au-dessus des cascades. » En effet, le
voyageur voit avec étonnement un grand nombre
de forts troncs d'arbres qui se tiennent encore
debout dans l'eau à une profondeur d'environ vingt
pieds. Personne, dans mon opinion, ne peut, sans
admettre le récit indien, se former une juste idée
de la cause qui produisit ces changements remarquables. Mes bagages furent bientôt transportés
à l'extrémité nord du Portage. La distance des
cascades aux Dalles est d'environ quarante-cinq
milles et n'offre pas d'obstacle. L'aspect que présentent les montagnes bordant les deux côtés
de la rivière , et les groupes d'arbrisseaux , de
cèdres et de pins, est vraiment délicieux par la
vue des monts Hood et Sainte-Hélène , dont la
cime est couronnée de neige. Une brise favorable
nous fit déployer deux couvertures à défaut do
voiles, et pendant que nous glissions rapidement
sur la rivière, nous remarquâmes plusieurs îles
dé' formation volcanique , où les Indiens déposent
leurs morts , sur des échafaudages ou dans de
petites huttes faites de pièces de cèdre fendues ,
couvertes souvent de nattes et de planches. Ils
ont grand soin d'empêcher les oiseaux de proie
ou les loups rapaces, avec leurs estomacs d'hyène — 204 —
et leur penchant au pillage, de pénétrer dans la
demeure des morts. *|,
Le troisième jour, nous arrivâmes aux grandes
.Dalles. Les Indiens s'y rassemblent de différents
cantons de l'intérieur pour se livrer, dans cette
saison de l'année, à la pêche du saumon. C'est leur
bon temps de réjouissance, de jeux et de fêtes. Le
long carême est passé, et ils se trouvent enfin au
milieu de l'abondance. Tout ce que l'œil peut voir
ou le nez sentir est du poisson, rien que du
poisson ; il est entassé de toutes parts sur les
rochers ; les huttes des Indiens en regorgent, et
les chiens se roulent et se battent sur les, abatis
qu'on jette de tous côtés. 11 n'y avait pas moins
de huit cents Indiens réunis pour cette pêche.
Celui qui les a vus il y a cinq ans, pauvres et nus,
et qui les voit maintenant, se réjouit du changement ou, comme dirait Ovide, de la complète
métamorphose qui s'est opérée chez eux. Leurs
vêtements sont du plus grotesque caractère, car
ils négligent même de les approprier au sexe ou à
leur condition de vie. Une mascarade, selon nous,
prouverait au moins une unité d'intention ; mais
cette mascarade indienne défie toutes les unités.
Un Indien basané et brave marche fièrement
devant nous, ayant conscience apparemment de
la dignité que lui donne son nouveau costume, dont
voici la description : une jaquette beaucoup trop
petite pour lui, et un pantalon collant, avec des
sous-pieds, dont les solutions de continuité accusent l'absence de chemise, forment l'habillement de son
corps ; un bonnet de nuit de femme , passé de
mode et orné d'une large garniture, constitue la
parure de la tête ; quelquefois, lorsque les moyens
permettent ce surcroît de luxe, un chapeau verni
de marin surmonte cette coiffure, dont l'ensemble
formé un effet gracieux. Une paire et parfois
seulement une demi-paire de souliers complète
le burlesque accoutrement de ce dandy indien.
On en voit quelques-uns parader dans le camp,
vêtus entièrement comme- des rouliers ; d'autres
ont un costume mi-partie de marin, de roulier et
d'avocat, le tout arrangé suivant leur fantaisie ;
mais l'ornement favori paraît être le bonnet de
nuit avec ses