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Missions de l'Orégon et voyages dans les montagnes Rocheuses en 1845 et 1846 Smet, Pierre-Jean de, 1801-1873 1848

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Array     MISSIONS
DE L'OREGON. Paris, imprimcric de Poussielgue, rue du Croissant, 12.   y
NMITAINES   ;
EN 1845 3c 4 6
ET   VOYAGES AUX
i       ■ ^,..:V^-l-_.'.       ,     '_   %-i   rt^^o4      <4^%B'»U,
Sg;t*f.^;^i
Marie Ilume dans la. "bataille centre les Corbeaux
PAR
IiijS   jraSI^igi II   SllLIIIIr
«fe la   Socvete-    da
®
■ifTSSGS
3^
• t<-->-^^f4/^<<t?>V>i/r<>^~>l'■    PREFACE
On trouvera dans la lecture de ce iivre, 6crit par
le c6l£bre missionnaire des Montagnes-Rocheuses*
un charme et un int6ret puissants; les usages et
les coutumes des Indiens de F Am6rique du Nord,
leurs traditions, leurs croyances superstitieuses,
leur empressement k adopter les maximes de FE-
vangile, et la vie Edifiante que mfenent ceux d'entre
eux qui ont recu la grace du bapteme et ont ete
instruits des v6rit6s de la foi, sont deer its avec
une fraicheur de coloris et une exactitude de details
qui rendentce livre pr6cieux, et luigarantissent un
durable succ£s. .       .:...,.
II voyage a travers les vastes deserts inexplo-
r6s de FAm6rique, non seulement comme un missionnaire anim6 du z61e qui caractErisait les ap6-
tres de la primitive soci6t6 a laquelle il appartient,
mais comme un pofete dont F imagination est en-
flamm6e  par un enthousiasme brillant,   mais II
calme. De la ces exquises peintures de scenes,
d'incidents, d'6v6nements qui revfelent un esprit
rempli des plus sublimes pens6es qu'inspire la
nature, mais que temp&rent les saintes influences
de la foi.
Jedois declarer que 1'introduction a 6t6 prise
dans I Almanack catholique, et que les expressions
louangeusesquelle contientnesontpas sorties cle
la plume du P. de Smet.
Les diverses lithographies qui accompagnent
ce volume sont copi6es d'apr&s les dessins origi-
nauxdu R. P. Point, dela Soci6t6de J6sus, lesquels
ont 6t6 executes k la plume au milieu des tra-
vaux d'une mission lointaine et ardue, sem6e de
difficulty et de privations de tout genre, i
J'ai rencontr6 plaisir, instruction et Edification
dans la lecture attentive de ces belles lettres, et
je suis convaincu que tous ceux qui les liront y
trouveront un int6ret que bien peu de livrescle
mfeme dimension peuvent offrir h, Y esprit d'un
lecteur chr6tien.
vj.   Kj»   1 •
New-York, 1" aout 1817. MISSIONS
DE   L'OREGON.
DESCRIPTION
du terrltoire  de  1'Oregon  et de des
missions.
Les discussions politiques qui ont eu lieu pendant
plusieurs annees entre le gouvernement de la Grande-
Bretagne et celui des lhats-Unis, au sujet des limites
des portions du territoire' de F Oregon qui appartien-
nent k ces deux nations, oiit appele F attention publi-
que sur cette contree eloign£e, et lui ont conquis un
inter£t qui s'accroitra k mesure que la civilisation et
le commerce feront des progres dans ce pays. Mais
l'inter&t grandit aux yeux du philantrope et du Chretien, lorsqu'on considere les efforts qui ont ete faits
et qui se poursuivent dans le but de repandre la bien-
faisante lumiere de la foi parmi ses habitants plonges
dans la nuit de Fignorance. Cette contree •eloignee
presente, surtout aux catholiques, le spectacle le plus
touchant, et c'est ce motif qui nous a determine k of-
frir au lecteur le recit abreg£ de sa decouverte, de sa '!• -   i     - 8 — .
colonisation et des missions qui ont ete entreprises
pour le salut de ses nombreuses peuplades,
Le territoirc de rOregon est cette importante partie
de FAmerique septentrionale qui s'etend du 42e au
50e clegre de latitude nord, et des Montagnes-Rocheu-
ses $ I'Ocean Pacifique. II est borne au nord par les
possessions russes, et au midi par la Californie; il forme
une espece deparallelogramme d' environ sept cent cin-
quante milles de longueur et de cinq cents de largeur,
contenant trois cent soixante-quinze milles carres.
On ne pent douter que les Espagnols n'aient visile
les premiers cette contree. Les documents que nous
possedons, et les recits des indigenes, concourent a
rendre cette opinion incontestable, lis affirment
qu'un vaisseau parut avant 1792 au sud de la riviere
Colombia, et que parmi eux vit encore une femme
dont le pere faisait partie de Fequipage de ce vaisseau, et dont la mere appartenait a la tribu cles
Kilamukes. Si nous ajoutons qu'on a trouve daps leurs
mains des crucifix que leur ont transmis leurs ance-
tres; que File de Vancouver renferme encore les
mines des habitations des colons; que le detroit qui
la separe du* continent porte le nom de Juan Fuca, et
que la contree est contigug a la Californie ou les missionnaires espagnols penetrerent environ deux cents
$ns auparavant, nous ne pouvons n@us empecher d'at-
tribuer aux Espagnols la decouverte de FOregon.
|| Apr&$ le voyage eiecute en 1790 par le capitaine
Cook, qui nous apprit que la mer qui s'etend le long
de la cote nord de l'Amerique abondait eai loutres, cette •— 9 - ;|
contree fut visitee par des vaisseaux qui arrivaien^
de toutgs les Bftrties du monde. Le peuple des Etats-
Unis ne fut pas le dernier & faire une expedition. En
1792, le capitaine Gray remonta une riviere inconnue
de cette contree, dans une etendue de dix-huit milles,
et le fleuve fut appele Colombia, du nom du vaisseau
qu'il commandait. En quittant la riviere, le capitaine
Gray rencontra le vaisseau du capitaine Vancouver qui
avait aussi parcouru la Colombia jusqu'au fort qui
porte son nom, et qui est eloigne de cent milles de
F embouchure. En 1793, sir Alexandre Mekensie visita
la contree, apres qu'il eut decouvert la riviere k la-
quelle il laissason nom. En 1804, MM. Lewis et Clark
furent charges par les Etats-Unis d'explorer les sources de la Colombia, et ils descendirent la riviere
jusqu'k la baie de Gray. Quelques annees apres, en
1810, M. Astor fit deux expeditions dans ^Oregon,
dans le but de s'assurer le commerce des fourrures de
ces pays. Celle qui prit la voie d*eau arriva la premiere,
et eleva un fort appele Astoria, k environ neuf milles
de Fembouchure de la Colombia. La Compagnie an-
glaise du Nord-Ouest regarda aussi le commerce des
fourrures de F Oregon comme un objet digne d'attention, et elleenvoya imiiediatement parterre un agent
dans le dessein d'en avoir le monopole|mais il arriva
k Astoria plusieurs mois apres la premiere expedition
partie des itats-Unis^
Pendant la guerre de 1812, un vaisseau anglais remonta la riviere de Colombia afin de s'emparer d'Astoria et de ses tresors; mais le capitaine fut cruelle- 1-ii
t 'If
— 10 —
ment desappointe en trouvant la place occupee par
un agent de la Compagnie du Nord-Ouest, qui l'avait
aclietee dans la provision d'une guerre avec les iEtats-
Unis. Les Ganadiens qui s'y etaient etablis sous ses
proprietaires primitifs furent employes par les nou-
veaux possesseurs, et leur. nombre s'accrut a mesure
que la Compagnie etendait ses operations. De cette
facon la contree fut parcourue dans tous les sens, et
plusieurs des tribus indiennes entendirent parler cle
la religion catholique et du cultd du vrai Dieu. En
1821, les Gompagnies du Nord-Ouest et de la baie
d'Hudson confondirent leurs interets, et donnerent
une nouvelle impulsion au commerce des fourrures.
M. John M. Langhlin, qui vint dans FOregon en 1824,
fut le principal instrument de la prosperity du pays.
II augmenta les comptoirs et donna de l'occupation ci
un grand nombre de Ganadiens et d'lroquois. On
commenca en meme temps k semer du ble. Un des
colons ayant entrepris en 1829 de cultiver le sol de
la vallee de Willamette , son exemple fut bientot suivi
par d'autres, et la colonie devint si nombreuse qu'en
1834 on pria le docteur Provencher, vicaire aposto-
lique de la baie d'Hudson, de procurer un pretre pour
les besoins spirituels du peuple. Toutefois les colons
ne reussirent dans leur requete que l'annee suivante,
oil deuxecclesiastiques furent design^s pour la mission*
L'arrivee dans l'Oregon d'un preclicateur methodiste
en 1834, et d'un ministreepiscopalien en 1837, retarda
considerablement le depart des pretres catholiques.
Le R. M. Demers s'avanca jusqu'ti la riviere Rouge — 11 —
en 1837. Des arrangements ayant ete pris pour que
lui et ses collaborateurs arrivassent dans YOregon
l'annee suivante, le R. F. N. Blanchet quitta le Canada
ci l'epoque prescrite, et joignit son compagnon ci la
riviere Rouge, d'oii ils partirent tous deux le 10 juil-
let. Apr&s avoir fait un perilleux voyage de quatre ci
cinq mille milles, et avoir perdu douze de leurs com-
pagnons |de voyage dans les rapides de la riviere
de Colombia, ils arriverent au fort Vancouver le
24 novembre de la meme annee. Dans leur route,
les deux missionriaires furent traites avec line extreme
politesse par les marchands qu'ils rencontrerent, et a
Vancouver ils furent recus avec toute espece d'egards
etde respect par James Douglass, Esq., qui comman-
dait ce poste en 1'absence de M. M. Langhlin, qui se
trouvait en Angleterre. Les habitants du Canada,
voyant enfin les missionnaires arriver parmi eux, ver-
serent des larmes de joie, et les sauvages vinrent
d'une distance de cent milles pour voir les robes noires
dont ils avaient tant entendu parler.
Avant de suivre les ministres de Dieu dans leurs
travaux apostoliques, nous devons donner un rapide
apercu de l'aspect du pays, des diffieultes et des dangers que les missionnaires ont h surmonter, et des
ressources qu'offre cette contree.
Nous ferons d'abord observer que la Colombia a vers
l'estune etendue de deux cent quatre-vingt-dix milles,
h partir de son embouchure jusqu'au fort Walla-
Walla ; elle se dirige ensuite vers le nord dans une
longueur de cent cinquante milles jusqu'au fort Oka* — 12
II
ri
nagaii; de M elle coule a Fest vers Col#le dans un
espace de cept soixante-dix milles.
Le fort Vancouver, le principal poste de FOregon,
est situii sous le 45° 36' de latitude septentrionale, a
environ cent milles de Fembouchure de la Colombia,
et sur la rive occidentale de ce fleuve, quand on le
remonte. Le Willamette est un affluent de la Colombia
qu'il r^oint h quatre milles au dessous de Vancouver,
sur le cote oppose. A vingt milles au dessus de la riviere, ily a une cascade d'environ vingt-cinq pieds, et
h treate milles plus loin, se trouve un etablissement
canadien qui, en 1838, comptait vingt-six fairilles
catholiques, outre les colons des Etats-Unis.
La residence du ministre methodiste etait* h dix
milles an dessus. La riviere Cowlitz se jette dans la
Colombia k trente milles au dessous de Vancouver,
sur le meme cote. A quarante-cinq milles de son embouchure; se trouve F etablissement qui porte son nom.
Quatre families catholiques residaient l&lorsque les
missionnaires arriverent De cette place a Nesqually,
qui est k Fextremite mdjtiionale du district de Puget,
la distance est d'environ soixante-dix milles, et Fon
se trouve egaiement eloigne de ce dernier point et de
File de Whitby.
En poursuivant votre marche vers le nord pendant
deux journees, vous arrivez h la riviere Frazer, sur
jaquelle estsitue le fort Langley. Cette riviere se jette
dans le detroit de Puget ou le golfe de Georgie.
La mission de Saiate-Marie parmi les Tetes-Plates
est k dix journees de ColviHe, versste sud-est, et k en- - 13 —
viron cinq cents milles de Vancouver. Le pays le plus
&oigne dans lequel M. Demers ait penetre jusqu'ici
est le lac de FOurs dans la Nouvelle-Caledonie, k sept
cents milles de Vancouver. Le lecteur peut se faire
une idee des difficultes presque insurmontables que
nos deux missionnaires ont rencontrees en visitant
leurs differents postes, si distants les uns des autres,
et situ^s dans une contree traversee dans toute% ses
directions par de hautes montagnes. Ces montagnes
s'etendent en general du nord au sud. De la vallee de
Willamette on apercoit trois pics eleves qui sont de
forme conique et couverts d'un%neige eternelle; de
la leur nom de Montagnes Neigeuses. L'une d'elles,
appel£e montagne Sainte-Helene, est situee du cote
oppose de Cowlitz, &l'est, et s'est fait remarquer, il y
a quelques annees, par ses eruptions volcaniques (1).
Outre les rivieres que nous avons citees, il en existe
plusieurs autres dont les principales sont le Clamet,
FUinpqua et le Ghikeeles. La Colombia est navigable
jusqu'a la cascade dans une etendue de cinquante-
quatre milles au dessus de Vancouver.
Les immenses vallees du territoire de 1'Oregon, se-
mees de grandes et fertiles prairies, suivent le cours
des montagnes du nord au sud, et sont traversees dans
differentes directions par des ruisseaux bordes d'ar-
bres. On les cultive sans efforts, et bien que la premiere recolte ne soit pas tres abondante, la seconde
suffit en general pour dedommager le laboureur de
(1) La montagne Sainte-Helene a e"te" mesnr^e par le capitaine
Wilke££ eile a netif mille cinq cent cinquante pieds de hauteur. I
— 14 — '  ||
sa peine. Le sol est presque partout fertile, surtout
au midi. On seme avec succes toute espece de grain
pres de Cowlitz, de Vancouver, dans la vallee de Willamette et dans les contrees du sud. On peut dire la
meme chose du voisinage du fort Walla-Walla, de Gol-
ville, de la mission de Sainte-Marie, de celle du Sacre-
Coeur, de Saint-Ignace et de Saint-Francois-Borgia
parmi les Pendants-d'Oreilles; de Saint-Francois-
Regis, dans la vallee de Colville; de FAssomptioir et
du Saint-Coeur-de-Marie parmi les Skalsi. Les autres
districts qui ne sont pas propres ci la culture offrent
d'excellents p&turages pour les bestiaux.
Quant au climat de FOregon, il n'est pas aussi froid
que le laisserait supposer sa latitude elevee.
La neige n'a jamais plus de trois ou quatre pouces
de surface dans les parties les plus basses du territoire,
et ne sejourne pas longtemps sur le sol. Lorsque les
neiges accumulees sur les montagnes et dans leur voisinage par l'effet d'un froid extreme commencent a
fondre, et qu'une pluie chaude survient, les plaines
d'alentour sont couvertes d'eau, et les inondations
causent quelquefois de grands dommages. La pluie
commence en octobre et dure, avec de comtes
interruptions, jusqu'au mois de mars. L'hiver ne fait
sentir ses rigueurs que pendant quelques semaines.
Dans le mois de juin, la Colombia sort toujours deson
lit par suite de la fonte des neiges qui a lieu sur
les montagnes, et tous les quatre ou cinq ans ses eaux
s'elevent k une hauteur extraordinaire, et causent de
grands ravages dans les lieux voisins de Vancouver* — 15 —
Jusqu'en 1830 le territoire de FOregon 6tait habite
par de nombreuses tribus d'Indiens; mais k cette epo-
que la contree situ£e sur le bord de la Colombia fut
ravag£e par un cruel fleau qui enleva environ les deux
tiers de ses habitants. II se manifesta sous la forme
d'une fi&vre £pid£mique qui occasionnait un frisson
g£n£ral suivi d'une chaleur si brulante que ses vic-
times se jetaient quelquefois dans Feau pour trouver
un peu d'adoucissement & leurs souffrances. Des villages entiers furent depeuples par cette terrille ma-
ladie, et Fon mit le feu a quelques autres pour eviter
les dangers del'infection qu'aurait occasionnee la masse
considerable de cadavres qu'on n'avait pu ensevelir.
Pendant la dur£e de cette redoutable epidemie, qui
frappait aussi bien les colons que les indigenes, le
docteur Mc. Langhlin d^ploya la plus heroique philan-
tropie en soignant les malades et les mourants. Les
Indiens, dans leur superstition, attribuerent Finvasion
de ce fl£au k une querelle survenue entre quelques
agents de la Compagnie de la baie d'Hudson et un
capitaine am^ricain. Gelui-ci, pour se venger, jeta
une esp&ce de sort dans le fleuve. La fievre reparut
tous les ans, quoique avec des caracteres moins mor-
tels, et les habitants trouverent le moyen de la pre-
venir et de la guerir. ^    §
La petite verole est la maladie qui alarme le plus
les indigenes; ils en ont une peur continuelle. Ils s'i-
maginent qu'ils n'ont que peu de temps ci vivre, et
dans cette persuasion, ils ne Mtissent pas pour un
temps plus long leurs grandes et commodes cabines. 16
IVonobstant les ravages dont je viens de parler, la
population de F Oregon s'£leve k environ cent dix mille
habitants, repandus particularement dans le nord.
Cette partie de la contree echapp& heureusement m
fleau qui decima les peuplades de Willamette et de
Colombia, et qui sevit encore de temps en temps dans
le midL
J Les tribus d£ ce territoire different beaucoup par
leur caractere et leur physionomie. Les sauvages qui
habitent la cote nord sont beaucoup plus barbares
et plus feroces que ceux du centre; il n'y a pas moins
de dissemblance dans leurs usages, leurs coutunies,
leur langage et leurs traits. Les tribus et les lan-
gues sont presque aussi nombreuses que les cantons. On a remarque que ces Indiens parlaient vingt-
cinq k trente idiomes differents, ce qui accroit con-
siderablement les travaux des missionnaires. Dans
Finterieur du pays les indigenes sont d'un caractere
doux et sociable, quoique enclins a Forgueil et a la
vengeance ; ils sont intelligents, mais indolents. Leur
croyance ct Fimmortalite de Fame consiste a admettre
une autre vie heureuse ou inalheureuse, c'est k dire
un etat d'abondance ou de penurie, selon le nierite
de chacun. On pent difficilement accuser ces sauvages
d'avoir une morale corrompue parcequ'ils ont peu de
lumieres. lis ont des idees distinctes du juste et de
i'injuste, et reconnaissent plusieurs prihcipes de droit
Baturel. Le vol, Fadultere, Fhomicide et le mensonge
sont condamnes comme des crimes, et si la Dolygamie
est tol^r^e, elle n'est du moins pas approuvee; elle 17
se borne aux chefs, qui par Ik maintiennent la paix
avec les nations voisines. Le relachement de la morale,
que Fon pour rait regarder comme inevitable dans
leur etat de rudesse et d'ignorance, est loin d'etre ce
que Fon suppose. La modestie pourrait a la verite etre
mieux observee, mais ses lois sont generalement res-
pectees. Les rapports mutuete des jeunes gens de different sexe ont toujours pour but le manage ; les
promesses d'union sont faites par les parents des deux
parties. Lorsqu'un homme qui a de la fortune prend
une femme, il est oblige de domicr en compensation
des presents considerables aux parents de son epouse;
mais apres la mort de celle-ci, il peut reclamer ces
presents. Si par suite de mauvajs traitexnents la femme
meurt, cette circonstance jette de la defiance sur le
mari, qui est oblige de dedommager les parents par
des presents additionnels. •
La plupart des travaux des sauvages sont accomplis
par des esclaves qui sont bien traites, excepte lors-
qu'ils deviennent ages ou incapables; dans ce dernier
cas on les laisse mourir de faim. Outre les esclaves nes
dans cet etat malheurcux, il y a encore les esclaves
de guerre. Tous les prisonniers sont regardes comme
esclaves par les conquerants, bien qu'en general il n'y
ait que leurs enfants qui soient assujettis a cette rude
condition. On ne fait quelquefois la guerre que pour
avoir des esclaves, qui sont consideres par les sauvages
comme un butin avantageux. Les blancs ont peu a
craindre de leurs attaques, excepte sur la cote nord,
ou la vie est loin d'etre en surete, et oil lesindief&neis* Hi i I
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qui sont anthropophages, se nourrissent de la chair
de leurs prisonniers.
Dans toute Fetendue du pays, les habitations des
Indiens sont plutot des huttes que des maisons; elles
ont de quinze a vingt-cinq pieds de long; leur largeur
est proportionnelle et leur forme, conique. Des traverses de bois sont etablies dans Finterieur pour se-
cher le saumon et les autres objets de consommation.
On allume le feu sur le sol et au centre de la cabane;
la fumee s'echappe k travers le toit. Les vetements
des Indiens ne sont pas plus elegants que leurs de-
meures. Autrefois ils s'habillaient avec une grande
proprete et une grande richesse avec les fourrures
qu'ils possedaient; mais depuis que le commerce des
peUeteries a pris une si grande extension, les indigenes de FOregon en sont k peu pres depourvus, et
les pauvres peuvent k peine se defendre contre les ri-
gueurs de la saison. C'est en partie cette cause qui
fait que depuis quelques annees la population dimi-
nue. La chasse et la peche sont les ressources des Indiens. La principale nourriture consiste en saumons,
esturgeons et autres especes de poisson; en canards,
en poules sauvages et en lievres dont le pays abonde.
Les fruits sauvages, et particulierement la racine de
cammas, servent aussi k leur nourriture.
Parmi les aborigenes de FOregon on ne trouve au-
cune trace de religion. Leur croyance se compose de
quelques traditions obscures (1), mais elle ne se mail) Les tribus de Chinook etde Kilamuke, qui se trouventsurla
cdte, appellent le plus grand de leurs dieux Ikani, et ils lui attri- — 19 —
nifeste par aucun culte ext^rieur. Le jongleur exerce
en general sa profession en faveur des malades et en
vue de les gu£rir. S'il ne r£ussit pas dans sa cure, il
est soupconn£ d'avoir eu recours & une mauvaise influence, et il est oblige de payer le dommage cause
par son insucces. Bien que presque toutes ces tribus dont nous parlons n'aient aucune forme parti-
culiere de culte, elles sont cependant naturellement
disposes en faveur de la religion chretienne, surtout
celles qui vivent dans Finterieur. On trouvera lapreuve
la plus £vidente de cette assertion dans la suite de
notre recit
A F^poque oil les deux missionnaires catholiques
arriv&rent dans le territoire de FOregon, la Compagnie de la baie d'Hudson possedait de dix & douze
^tablissements de commerce de fourrures, dans cha-
cun desquels se trouvait un certain nombre de Cana-
diens professant notre sainte foi. II y avait de plus
vingt-six families catholiques ci Willamette, et quatre ci
Cowlitz. II est facile d'imaginer combien de dangers
de perdre leur foi couraient ces catholiques, qui non
seulement etaient prives de toute instruction reli-
gieuse et de toute excitation k la pratique de la pi£te,
mais qui etaient encore entoures d'individus qui s'ef-
forcaient de les arracher au catholicisme.
Les missionnaires methodistes avaient dejk forme
deux ^tablissements, un k Willamette, oil ils possg-
ff
buent la creation de toutes choses. Le dieu qui fit la riviere de
Colombia et ses poissons se nomine Italupus. I'L i'.'i
1
>
i
daientune ecole, et un autre k cinq milles dela cascade.
Un minjbtre anglican qui resida deux ans & Vancouver quitta ce sejour avant Farrivee des prdjtres catholiques. Les presbyteriens avaient un poste de mission
h Walla-Walla etun autre parpiles Nez-Perc^s, et en
1839, ils etablirent use troisieme station sur la riviere
Spokane, & une distance de quelques joupiees du sud
de Golfille. En 1840, le R. M^Lec amena avec lui
des vignerons avec leurs femmes et leurs enfants, et
un grand nombre de laboureurs et de mecaniques.
G'etait une veritable colonic Les predicateurs s'eta-
blirent dans les postes les plus importants, comme aux
cascades de Willamette, k Clatsops, situe au dessous
du fort de Georges, et & Msqualy, d'oii ils visitaient
les autres etablissements: ils penetrerent meme jus-
q\Yk Whitby. II n'a fallu rien moins qne les travaux
les plus assidus et la vigilance constante des missionnaires catholiques, pour retirer tant d'individus du
danger de la seduction spirituelle.
Nos deux missionnaires etaient infa$igables; ils
voyageaient presque toujours d'un poste k un autre
pour commencer ou continuer la bonne ceuvre qu'ils
avaient en vue. Vancouver fut le premier endroit qui
subit Fheureuse influence de leur zele apostolique.
Plusieurs des colons avaient oublie les principes reli-
gieux dont leur jeune^se avait ete imbue, et leurs
femmes etaient ou paieunes, ou si elles avaient ete
baptisees, elles ne connaissaient que superficielle-
ment la nature de nos saints rites. Dans cet etat de
clioses, qui donna lieu a tant de desordres, les mission-
is — 2t —
ftaires crurent necessaire de passer plusieurs mois k
Vancouver, et de trivailler de concert k instruire le
peuple, k baptiser les enfants, k benir les manages et
kinculquer un plus grand respect pour les vertus
chr^tiennes. Dans cette vue, ils rest&rent I Vancouver jusqu'au mois de janvier lft$3, epoqueft laqueUe
M. Blanche! vislta les Ganadiens de WMlamette. II serai t difficile de depeindre la joie que cette arrivee
causa parmi eux. Ils avaient dejk eleve une ehapelle
de soixante-dix pieds de long, qui fat placee par les
missionnaires sous Finvocation de S. Paul. Le minis-
t&re de M. Blanchet fat recompense, daps cette locality, par les succ&s les plus signaled Les homme% les
femmes, les enfants, tout le monde semblait apprif
cicala presence de celui qui etaitvenu, comme un
messager du ciei, repandre parmi eux les consolations
de la religion. Avant son depart, il rehabilta un bon
nombre de maFiages, et baptisa soix&nte-quatorzeper*
sonnes. Au mois d'avril il partit pour Cowlitz, oil il
resta jusqu'ft la fin de juin. Ici encore ses efforts furent couroaues de succes. II eutle bonheur d'instruire
douze sauvagesMu detroit de Puget, qui itaient venus
d'une distance de cent milles pour le voir et Fentendre. Ce fut k cette occasion qu'il concut Fidee de Ye~
chelle catholique, sorte de catechisme qui represente
sur le papier les differentes verites et les mysteres de
la religion dans leur ordre chronologique, et qui a
singulierement servi a repandre Finstruetion religieuse
parmi les natifs de FOregon. Ces douze Indiens etant
restes assez longtemps k Cowlitz pour scquerir la con- I  I
HI1
I  6
— 22 —
naissance des principaux mysteres de notre foi, et
pour comprendre Fusage de Yechelle que M. Blanche!
leur donna, celui-ci entreprit d'instruire leur tribu
aussitot qu'ils furent arrives chez eux, et ici encore,
il reussit completement. L'annee suivante, il se trouva
dans le voisinage de File de Whitby avec plusieurs
Indiens qui n'avaient jamais vu un pretre, mais qui
etaient deja familiarises avec le signe de la croix et qui
savaient un grand nombre de cantiques. Pendant que
M. Blanchet etait ci Cowlitz (1), son collaborateur vi-
sitait Nisqually, oil il trouva les sauvages dans les
meilleures dispositions. N'ayant quepeude temps&pas-
ser parmi eux, il ne put que jeterles fondements d'une
mission plus importante, et il retourna k Vancouver
vers le mois de juin, £poque k laquelle les agents de
la Nouvelle-Caledonie, de la Haute-Golombie et des
autres postes s'y rassemblent pour deposer leurs fourrures. Apres avoir passe un mois a Vancouver, il pro-
fita de Foccasion favorable que lui offrait le concours
des visiteurs, pour repandre les verites de la foi, et il
partit pour la Haute-Colombie, oil il visita Walla-
Walla, OkanaganetGolville, baptisant tousles enfants
I
(1) En parlant de la ferme appartenant a la Compagnie de la
baie dTTudson a Cowlitz, le capitaine Wilkes dit: a Les terres pa-
raissent bien cultivees et se couvrent d'abondanles moissons
(mai 4841). A Textre'mite' de la prairie on voyait un etablissement
avec ses vergers, etc., et au milieu des arbres, la chapelle et le pres-
bytere de la mission calholique, qui donnaient a tout un air de
civilisation. Le degre de progres peut etre compare" a celui d'une
colonie fondee depuis plusieurs annees dans nos Gtats de Touest.
i! S: m    -23 —
qu'on lui apportait dans le cours de son voyage. II
employa trois mois k cette excursion; pendant ce
temps,M. Blanchets'occupaitdesbesoins spirituelsdes
fid&les de Vancouver, de Willamette et de Cowlitz. Bien
que ces <Hff£rents postes donnassent de nombreuses
occupations k unseulmissionnaire, M. Blanchet fit une
seconde visite k Nisqually, oil il rencontra un nombre considerable de sauvages du detroit de Puget, qui
s'empress£rent de venir k Nisqually aussitot qu'ils apparent son arrivee, et ecouterent avec joie et profit
les paroles de la vie eternelle.
Dans les mois d'octobre, les deux missionnaires se
rencontrerent k Vancouver, dont ils avaient fait leur
residence, grace k Fobligeance de James Douglas,
esq., et le 10 du meme mois, il se separerent de nou-
veau : M. Blanchet partit pour Willamette, et M. De-
mers, pour Cowlitz. Leur projet etait de passer Fhi-
ver dans ces deux pays pour donner des instructions
plus approfondies k leurs ouailles. Pendant la premiere ann£e ils baptis&rent trois cent neuf personnes.
Le printemps1 suivant, M. Demers fit une visite au Chi-
nouks, tribu situee au dessous de fort du Georges. De
l<t, il se rendit ci Vancouver pour se trouver au milieu
du concours des marchands qui s'y rassemblent au
mois de juin; puis il se dirigea vers les stations de
Walla-Walla, Okanagan etColville, comme il avait
fait Fannee precedente. Vers ce temps, le P. de Smet,
de la compagnie de Jesus, recut de son superieur
la mission de visiter les Indiens Tetes-Plates, qui
avaient implore cette faveur  par des deputations „ 24 —
nombreoses envoyees k Feveque de Saint-Louis. II
trouva, ci son grand etonnement, que FOregon posse-
dait dejk deux missionnaires catholiques; il eerivit k
M. Demers pour Finforaier qu'il retournait k Saint-
Louis, conformement aux orclres deses superieurs,
aftn de preter son concours I la miMon des Mon-
tagnes-RocheuseSw
M. Blanchet, apres arvoir visite les peuples de Nisqually, re^ut une ambassaie special^ des Indiens du
detroit de Puget, qui reclamaient son mimstere. Ce
fut dans cette circonstance qu'il se trouva & Witby avec
des sauvages qui connaissafentdej^certainespratiques
de FEglise catholique, bien qu'i&n'eusseiat jataaisvu
un missionnairc. (1)
Ses travaux apost^^ues parmi les Indiens eurent
les plus consolants resultats. Une grande croix fut
erigee et servit de point de ralliement. Jeaucoup
d'enfants regurent le bapt&me, et deux tribus qui
etaient en guerre furent r^conciMees. Vccheile catlio-
't- re
(I) Voici ce que M. Wilkes dit de la mission catholique de
PennVCove (caique de Peir.i), en! re File de Whitby et le continent : « L'iie est occupee par la tribu des Saeket, qui y possede
un etablissement permanent, consistant en loges grandes et bien
construites en poulres et en planches... Toute cette tr^u est €#•
tholique et professe un affectueux respect pour ceux qui Pont
dotee des him&resde la foi. » Parian* ensuite des bons sentiments
excites parmi les Indiens par le clerg#calholique, il ajoute: « Les
prctres ne se sont pas contented d'apporter les bienfaits de la morale et de la paix dans ce pays, mais ils ont engage les Indiens a
cuTliverle sol, et nousavons vuun enclos de trois ou qualre acres
plantes de pommes de ttirre et de fives* 25 -
lique passa d'une nation k une autre, et toutes deman-
d&rent & £tre plus profond£ment iiistruites des Veritas
du salut. Apr£s avoir baptist cent quatre personnes
les missionnaires retourn&rent k Vancouver, et de Yd
dans leurs stations respectives pour y passer Fhiver.
Un large champ £tait ouvert k leur z£le; les cat£chu-
m£nes sollicitaient le bapt£me; les colons deman-
daient k r^parer par leur ferveur la negligence des
annees pr£c£dentes.
Pendant Y6t6 de 1840, la Colombia fut visitee par
le capitaine Belcher, qui venait (TAngleterre dans le
but de surveiller la riviere.
Auprintempsde 1841, M. Demers, apres avoir donne
sa mission ordinaire k Vancouver, se dirigea vers Nisqually, et, avec Faide de guides indiens, pen£tra jus-
qu'au fort Langley sur la riviere de Fraser. Lk il se
trouva entour£ d'une immense quantity de sauvages
auxquels il annonga sans d£lai la bonne nouvelle. Sa
parole ne fut pas sterile; tous consentirent k laisser
baptiser leurs enfants, et demand&rent k ce qu'un
pr6tre rest&t parmi eux. Sept cents enfants recurent
dans cette circonstance le sacrement de regeneration.
Pendant que M. Demers recueillait ainsi les premiers
fruits de sa mission au detroit de Puget, M. Blanchet
eyangelisait avec un dgal bonheur Willamette, Vancouver, Cowlitz et les Cascades. Dans ce dernier lieu
plusieurs enfants recurent le bapteme, et un grand
nombre d'adultes furent instruits des verites de la foi.
En 1841, FOregon vit arriver deux expeditions;
Tune partie d'Angleterre sous les ordres du sir George
2 Wtfl
— 26 —
Simpson, et Fautre des Etats-Unis, sous le commande-
ment du capitaine Wilkes. (1)
Fidele k sa parole, le P. de Smet retourna parmi les
Tetes-Plates dans Fautomne de la meme annee, ac~
compagne par les R. P. Point et Mengarini, et trois
freres lais. La mission de Sainte-Marie fut etablie et
donna la plus abondante moisson. (Voir les esquisses
indiennes.) Vers le meme temps MM. Blanchet et De-
(i) « Nous nous arrelames pendant quelques heures a la mission
catholique, dit le capitaine Wilkes, pour voir le R. M. BacWet
(Blanchet), aupres duquel le docl^ur Mc Langhlin m'av,ait doone
une lettre d'introduclion; il me recut avee une grande bonte.
M. B. esl£tabli ici au milieu de son troupeau, et il rend de grands
services aux colons en veillant sur leurs besoins temporels avec
autant de sollicitude que sur leurs besoins spirituels... M. Drayton,
Michael, et moi dinames avec M. B., qui nous servitw potage de
farine d'avoine, de la venaison, des fraises et de la creme. Sa cor-
diale hospitality et sa fjolitesse parlerent en sa faveur, et nous
firent regretter de quitter si tot sa compagnie. » M. Wilkes rep respite les missions et Tagriculture des Canadiens comme etant en
prosperite. II a par erreur donne le nom de Bachelet a M. Blanchet, superieur de la mission de TOregon, qui vient d'etre nomme
vicaire apostolique du pays. {Escplor. Exp., vol. hi p. 350.)
Volet ce que M. Wilkes dit de la^alsdon methodiste 4e Willamette : «Bans tousles lieux de fa urission, on remarqu?© un deTaut
eviclent de solas jiour tenlf les chos.es en bon elat, et une absence
4e proprete queje regrettais d'avoir a signaler. Nous eumes la
curiosite de voir les Indiens auxquels ils enseigriaient la morale et
la parole de Dieu ; mais a l'exceplion de quatre domestiques, nous
n'ea vlmes aucun depuis noire depart #e la mission catholique.
(Ibid., p. 354, 2.) —On eomple daaas cette derniere mission quatre
ou cinq cents indig&nes. Les nielhodigtes ont une e*cole de vpgt
eleves a quelque 4isJance 4e la* La chapel le de la mission catho- - 27 —
mers retournerent & leurs postes d'hiver, oil ils eurent
leplaisir d'apprendre que deux autres missionnaires,
MM. Jean-BaptisteBolduc et Antoine Langlois, etaient
partis du Canada pour les rejoindre dans leur mission
depredilection. Pendant Fhiver, M. Blanchet, en allant
faire une visite & son ami M. Demers, manqua perir
sur la riviere de Willamette. Au printemps de 1842 le
P. de Smet arriva inopinement & Vancouver, apres
avoir echappe d'une maniere providentielle au nau-
frage qui eut lieu pendant qu'il descendait la riviere
de Colombia. Heureusement il avail quitt£ la barque
dans laquelle se trouvaient ses collaborateurs et son
bagage; c'est ainsi qu'il fut sauve, tandis que ses eilets
et cinq de ses compagnons furent engloutis dans les
rapides.
Les trois missionnaires se rencontrerent d'abord a
Willamette, puis k Vancouver, et dresserent de concert leur plan pour la grande ceuvre d'evangelisation
des natifs de FOregon. Les Indiens de la Nouvelle-
Caledonie avaient k plusieurs reprises demande des
missionnaires catholiques, et M. Demers partit pour
lique, qui est pres du port Archard> a cent soixante-douze pi&ds
de long sur soixante-douze de large. « Plusieurs des indigenes, dft
M. Wilkes, sont capables de reciter leurs prieres et de dire leur
chapelet; quelques-uns meme peuvent chanter dans leur langue
des hyinn€S catholiques.» Quant a la m*s$on ptotestante de Clatsop, te capitaine Wiltees dit: « 11 me sem&lait qu'il y avait pew
d'opportun^te a exercer en ce lieu le ata&tere sacr<^ fci&n que j'affc
compris depuis que dans de certaines saisoas un grand nombre
d'Irdiens s'assembiassenl pour entendre les missionnaires. » ■ N
m 28 —
ce pays. II s'embarqaa sur un vaisseau de la Compagnie de la baie d'Hudson, et arriva deux mois apres
k sa destination. Ce voyage fut fatigant, mais heureux
dans ses resultats. II fut recu a bras ouverts par les
sauvages, et il est impossible de peindre Favide ar-
deur avec laquelle ils recueillaient les paroles de la
vie eternelle qui tombaient de ses levres. Les Indiens
de cette contree ne paraissent pas moins disposes &
recevoir les v£rites du christian] sme, que les Tetes-
Plates qui ont une propension particuliere pour la
vertu.
Pendant que M. Demers £vangelisait avec tant de
succes les tribus de la Nouvelle-Caledonie, le P. de
Smet retounlait k Saint-Louis pour chercher d'autres
ouvriers pour cette mission. Deux pretres, lesR. P. de
Vos et Hocken, avec trois freres lais, partirent imme-
diatement, mais ils n'arriverent a leur destination que
vers Fautomne de 1843.
A la m£me epoque, M. de Smet fut envoye en Europe pour s'y procurer de nouveaux aides pour la
conversion et la civilisation de FOregon. De cette
facon, M. Blanchet se trouva seul charge du soin de
toutes les stations, k l'exception de celles etablies
parmi les Tetes-Plates et les Indiens de la Haute-
Colombie, et il voyageait constamment d'une mission
k Yautre pour veiller ^t leurs besoins. Heureusement
MM. Langlois et Bolduc arriverent c\ Willamette le
16 septembre,un an apres leur depart du Canada. lis
se mirent ensemble % Foeuvre. M. Langlois resta k
Willamette pendant la saison d'hiver, M. Blanchet a — 29 —
Vancouver, et M. Bolduc k Cowlitz. Au printemps
de 1843, M. Demers quitta la Nouvelle-Caledonie
epuise par les travaux qu'il avait entrepris et par les
privations quil endura pendant son voyage; mais
rien ne put alt^rcr son zele apostolique. II trouva
pendant les mois d'ete de nombreuses occupations
ponr lui et ses compagnons, dans les trois principales
stations. En effet, il y avait tant k faire dans ces trois
postes et leur voisinage, k cause de F augmentation de
leurs ouailles, qu'il leur fut impossible de visiter les
points les plus eloign£s. Ils furent obliges de remettre
k une autre epoque F execution du projet qu'ils avaient
forme d'etablir une mission k Whitby.
Malgr6 ses nombreux travaux, M. Blanchet entre-
prit de fonder k Willamette une academie pour la-
quelle des fonds lui furent donnes par M. Joseph
Laroque de Paris, et qui fut appplee College de Saint-
Joseph, en Fhonneur de son genereux donateur.
Deux professeurs, Fun de francais et Fautre d'an-
glais, enseignaient dans cette institution, qui fut ou-
verte au mois d'octobre, et qui comptait des le debut
vingt-huit ^coliers. Le R. M. Langlois, superieur de
la mission de Willamette, surveillait Facademie.
Au bout d'un an, on fit subir aux eleves un examen
public, et les assistants parurent tres satisfaits des
progres qu'ils avaient faits dans Fetude du fran^a%
de Fanglais, dans Fecriture, Farithmetique et les autres branches d'enseignement.
Au printemps de 1844, M. Blanchet retira M. Demers de Cowlitz et Fenvoya aux Cascades ou cite 30
i<
111!
I tKl
dTOregon, poste important qui contenait deja soixante
maisons. La cure oil M. Demers residait, avait un re-
venu d'au moins dl'x dollars par mois. M. Bolduc
resta a Cowlitz, et M. Blanchet allait d'une station 1
tciutre pour pourvoir aux besoms des differentes lo-
caMes.
Pendant les vacances du college, M. Blanchet resta
a Willamette pour remplacer M. Langlois, qui etait
alle faire une visite aux Peres Jesuites en mission chez
les Tetes-Plates, clans la vue d'obtenir quelqne aide
pour son ecole. A Demers etait alors a Vancouver.
Les missionnaires qui ne savaient pas que M. de Smet
voyageait en Europe, attendaient avec une longue
anxiete son arrivee parmi eux. Quinze mois environ
s'etaient deja ecoules depuis son depart de FEst, et
le vaisseau de la compagnie de la bale d'Hudson, qui
aborda au printemps sur les cdtes de FOregon,*'ap-
portait aucime nouvell'e du P. de Smet. M. Blanchet
et ses coitrpagnoiis commencaient k etre alarmes,
lorsque au milieu de leurs apprehensions, Finfatigable
jesuite parut au midi de Vancouver, vers le commencement du mois d'aout. II avait quitte la Belgique le
9 Janvier avec quatre pretres, qui etaient les RR. PP.
Accolti, Nobili, Ravalli et Vercruysse, un frere lai
nomine Huybrechts et six religieux  de Notre-Dame
de Namur. Apres avoir double le cap Horn, le capitaine du vaisseau que montait le P. de Smet toucha a
Valparaiso et k Lima, dans le but d^obtenir quelques
fenseignements sur Fentree de la riviere Colombia,
et de Iaisser une partie de la cargaison. N'ayant pas
IB — 31 — fc-
recu de reponse favorable, il se dirigea de nouveau
vers le nord et continua sa route jusqu'Si ce qu'il se
trouvatsousle46°19' de latitude et lei 2 3° 54' de longitude. Le capitainemit trois joursk decouvrir Vembou-
chure de la riviere, qui lui fut enfin rgvelee par un vaisseau qui en sortait. Bien qu'il commenc&t & faire nuit, il
d£p£cha ijnm^diatement un officier &sa poursuite, afin
de savoir comment il fallait entrer dans la Colombia;
mais le messager ne rapporta pas de reponse, et le
capitaine, abandonng k ses propres ressources, se pre-
para k entrer dans ce fleuve, et fit route de Fest k
Fouest k travers un canal qui lui £tait tout & fait in-
connu. C'etait le 31 juillet, fete de S. Ignace de Loyola.
x\ mesure qu'il avancait, la sonde lui apprenait qu'il
etait dans les eaux basses, et que le vaisseau n' avait
que deux pieds et demi d'eau sous sa quille, bien
qu'on se trouvat k une distance considerable du continent. Dans cette situation, le salut de Fequipage et
du vaisseau semblait desespere. Pendant que l'immi-
nence du naufrage consternait les passagers qui se
regardaient les uns les autres avec effroi, les eaux
devinrent tout k coup plus profondes; la barre etait
traversee, et deux heures apres, le vaisseau mouillait
au fort George ou k Astoria. (1)
(1) C'est la barre de la riviere de Colombie qui fut cause du
naufrage du Peacock, un des vaisseaux attache's a Texpeditj^n
d'exploratioo. Le capitaine Wilkes raconte ce deplorable ev£ne-
ment dans ses Reciis de Voyage. Voici ce qu'il dit de la barre:
« Une description ne peut donner qu'une faib'e idee des terreurs
qu'inspire la barre de la Colombia ; tous ceux qui Tout vue  ont - 32
v
I*
II
1
1   *'
p •
1
I 1 ]
Des que M. Blanchet et les habitants de Willamette
apprirent l'arriv£e de M. de Smet k Vancouver, ils
s'empress&rent d'aller k sa rencontre. Le bon pere et
sa suite furent recus avec toute espece d'egardspar le
docteur, M. Laughlin et M. Douglas, qui mirent a la
disposition des missionnaires un des bateaux de la
compagnie qui les transporta k Willamette. Leur
voyage jusqu'^i ce lieu fut un veritable triomphe, tant
fut vive la joie que causa parmi les habitants Farrivee
des nouveaux ouvriers evangeliques. Les sceurs de No-
tre-Dame occup&rent le b&timent qui avait et£ cons-
truit k leur intention; on fit Fouverture dece pension-
nat pour les lilies au mois de d^cembre.
Vers cette Epoque, le P. de Smet, remplace dans
son poste meridional par le P. Devos, alia faire une
visite aux Tetes-Plates. Les travaux des Jesuites parmi
les tribus du nord furent couronn£s des succes les
plus complets. En 1842, une nouvelle mission, appe-
lee le Sacre-Coeur de Jesus, fut fondee a environ huit
journees au sud de Sainte-Marie. Nous devons men-
toinner comme accroissement de secours que recutla
>
conserve" une impression profonde de cette scene sauvage et du
lumulte des vagues, qui en font un des spectacles les plus ef-
frayants qui puissent s'offrir aux regards du navigateur. Les dan-
gers du canal, la distance des jalons qui indiquent la marche k
suivre, la difficult^ de les connaitre, rinexpe>ience de la force et
de la direction des courants, la crainte d'approcher de perils in-
connus, la transition de Teau claire a Teau trouble, tout vous
jette dans une cruelle inquietude. Je dois avouer que je me sentis
moi-meine faiblir sous le poids de ces Amotions.» (Vol. iv, p. 293.) — 33 —
mission en 1844, Farrivee de deux autres peres Je-
suites et d'un frere lai, qui vinrent dans FOregon & tra-
vers les Montagnes-Rocheuses.
Tels etaient l'etat du pays et le progres de la religion parmi les indigenes et les colons, lorsque M. Blanchet recut au mois de novembre dernier des lettres
du Canada, qui Finformaient que, sur la demande du
cinquteme concile provincial de Baltimore, il avait et6
nomine vicaire apostolique du territoire de FOregon,
et que ses bulles, datees du lee decembre 1843, lui
avaient ete envoyees. Ses compagnonsF engagerent k
accepter immediatement ces fonctions, et a se rendre
dans la Californie pour la ceremonie du sacre. Mais
voulant obtenir du renfort pour sa vaste mission, il
resolut de se rendre en Europe. Ayant designe M. Demers pour son vicaire-general et Fadministrateur de
son diocese pendant son absence, il quitta Vancouver
vers la fin de novembre, et arriva le 22 mai k Lon-
dres, d'oii il s'embarqua le 4 juin sur un des paque-
bots de la compagnie Cunard. II fut de retour dans le
Canada le 24 du m£me mois, apr&s avoir fait!un
voyage de plus 22,000 milles. M. Blanchet recut, il y
a peu de temps, la consecration episcopate k Montreal,
et retourna en Europe pour les besoins de sa mission.
Six mille sauvages ramenes dans le giron de F^lglise
sont sans doute peu de chose, si on les compare aux
cent mille habitants de cette immense contree; mais
si Fon considere que ce succes a ete obtenu en peu
d'annees et par un petit nombre de missionnaires,
obliges de lutter contre tant de difficultes, on trou- hip
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4       — 34 —    . ^
vera que ce resultat est consolant et important, et
qu'il demontre jusqu'k l'evidence que ceux qui ont
recu mission d'aller enseigner toutes les nations
cueilleraient des fruits nombreux sur ce sol beni.
Le ler decembre 1843, sa saintete Gregoire XVI eri-
gea le territoire de FOregon en vicariat apostolique,
et nomma le P. Francis N. Blanchet, ev£que de ce
vaste diocese. Celui-ci se fit sacrer k Montreal vers le
milieu de Fannee 1844, et repartit immediatement
apres pour FEurope, dans le but d'accroltreles forces
de sa mission et de propager le christianisme dans
FOregon. Sur sa demande et par un acte recent du
Saint-Siege, le territoire de FOregon, k partir du 42c
jusqu'au 54e degre de latitude nord, a ete divise en
huit dioceses, qui sont: la ville de FOregon, Nes-
qually, File de Vancouver et la Princesse-Charlotte,
sur les cotes; et Walla-Walla, le port de Hall, Col-
ville etlanouvelle Catedonie, dansFinterieur. Ces dioceses forment une province ecciesiastique, dont la ville
d'Oregon est la metropole. Jusqu'a present, il n'y a
que trois eveques dans cette province, k savoir : ceux
de la ville d'Oregon, de Walla-Walla et de File de
Vancouver, qui ont une juridiction provisoire sur les
autres dioceses. Les districts episcopaux de File de
Vancouver, de Princesse-Charlotte et de la Nouvelle-
Caledonie ne sont pas renfermes dans le troisieme ap-
partenant aux ikats-Unis. Le R. Modeste Demers, un
des missionnaires qui visiterent FOregon en 1838,
avait ete charge du diocese de File de Vancouver, et
de Fadminisl ration des deux autres districts qui se — 35 —
trouvent sur le territoire anglais. Les cinq autres dioceses sus-mentionnes sont situes dans les pays dependant des feats-Unis.
ARCHI-DIOCfcSE I>E LA VILLE D'OREGON.
Ce district est sous la juridiction du T. R. P. N.
Blanchet, qui est aussi administrateur de Nesqually.
DiocEse de Walla-Walla.    ^
Ce diocese est gouverne par le R. Magloire Blanchet, qui a ete sacre a Montreal le 27 novembre 1&46.
II est en meme temps charge de V administration du
fort de Hall et de Colville.
Voici les noms des missionnaires qui evangeiisent
FOregon ♦
Le R. Michel Accolti,
— Pierre J. de Smet,
r. —   Pierre de Vos,
— Adrien Hoecken,
—; Joseph Joset,
— Gregoire Mengarini,
— Jean Nobili,
■— Nicolas Pohrt,
— Antoine Ravalli,
— Louis Vercruysse,
•— Antoine Langlois,
— Jean-Baptiste Bolduc.
Tous, k Fexception des deux derniers, sont mem-
ires de la Compagnie de Jesus EI
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•  1    .       '■ U 36 —     .    v        ., %\;
^L'archeveque Blanchet revint dernierement d'Eu-
rope dans FOregon avec dix pretres seculiers et deux
reguliers, trois freres lais de la Societe de Jesus, et
sept religieuses, destines k la mission. Le nombre total des pretres est de vingt-six.
Nos renseignements ne sont pas assez complets pour
que nous puissions donner la statistique religieuse des
differents dioceses de FOregon. Nous pouvons settlement dire en general que depuis 1845 plusieurs nou-
velles stations ont ete fondees, de nouvelles eglises ba-
ties, et qu'un grand nombre d'indigenes de differentea
tribus ont ete convertis k la foi catholique. v '" jgjjV
Quant aux edifices religieux, en voici le denombrc-
ment: dix-huit chapelles, dont cinq dans la vallee de
Willamette; la cathedrale de Saint-Paul, dans le cou-
vent des soeurs;  Saint-Francois-Xavier; la nouvelle
mission dans la Prairie; l'eglise de Saint-Jean dans la
ville d'Oregon; celles de Vancouver, de Cowlitz et de
Whitby; quatre dans la Nouvelle-Caiedonie; ce sont
celles du lac Stuart, du fort Alexandrie, des Rapides
et du lac Superieur; l'eglise de Sainte-Marie chez les
Tetes-Plates; l'eglise du Sacre-Coeur chez les Coeurs-
Pointus; l'e'glise de Saint-Ignace chez les Pendants-
d'Oreilles de la Baie; etlachapelle de Saint-Paul dans
la tribu des Kettle-Fall, pres de Colville.
Voici maintenant les stations fondees en 1846, et
oil des chapelles seront erigees; ce sont: Saint-Francois-Borgia, parmi les Kalispels du nord; Saint-Francois-Regis, dans la valtee de Colville; Saint-Pierre,
dans les grands lacs de la Colombie; FAssomption, — 37 —
parmi les Indiens Ares & Plat, et le Saint-Cceur de
Marie, parmi les Koctenais.
Les institutions qui ont ete fondees dans FOregon
sont: F6cole de Sainte-Marie, chez les T&tes-Plates;
le college de Saint-Paul, k Willamette, et le pension-
nat des jeunes personnes, au meme lieu, sous la direction de six soeurs de Notre-Dame. On va commen-
cer d'autres etablissements.
Le nombre total des Indiens repandus sur la surface
du territoire de FOregon est d'environ 110,000, dont
6,000 k peu pr£s ont convertis au christianisme. On
compte 1,500 catholiques parmi les Canadiens etles
colons. 38
I
Eiettre de Iff. Boldue 9 m£&sioitiiais*e
apostolique a If. Cayenne.
Cowlitz, le 15 fevrier 1844.
« Monsieur,
« Voila pres d'un an que je n'ai eu la satisfaction de
pouvoir vous ecrire. Depuis cette epoque j'ai fait encore parmi nos sauvages de nouvelles excursions dont
je me propose de vous rendre compte, apres vous avoir
dit quelques mots sur les vastes solitudes que nous
evangelisons.
« D'apres les rapports des premiers navigateurs
anglais qui visiterent les cotes de F Amerique, au nord
du fleuve Colombia, il parait que le territoire portant
le meme nom fut anciennement decouvert et habite
par les Espagnols; on voit encore aujourd'hui des
mines en briques, restes de ces premiers etablisse-
ments formes dans la vue d'attirer les nations sauvages
& la connaissance de F^vangile. Parmi les indigenes,
1 * ' — 39 —
on a trouve ici des reliques attestant ce fait; un crucifix de cuivre, tout use, est de temps immemorial au
pouvoir d'une tribu. Comment, par qui fut-il ap-
porte ? Voil& ce qu'elle lie peut dire. C'est tres pro-
bablement vers le temps oil ils s'emparerent de la Californie que les Espagnols formerent un etablissement sur File Vancouver, separee de la terre ferme
par le detroit de Juan de Fuca. Gray decouvrit le
fleuve Colombia; Vancouver le remonta jusqu'& la
pointe oil est bctti le fort qui porte son nom, et prlt
possession du pays environnant.
«La vaste contree qui s'etend entre les Montagnes-
Rocheuses et Focean Pacifique se divise en deux zones distinctes par leur climat, par leur aspect et par
leurs productions; la ligne de separation court paral-
leiement aux rivages de la mer du Sud, dont elle se
tient eioignee d'environ deux cents milles. Moins boi-
see que les regions de Fouest, la partie orientate s'e-
teve par plateaux, dont les plus eioignes servent de
base aux monts Hood, Sainte-Heiene, Reignier et
Baker. Les cimes de ces montagnes s'eiancent dans
les airs k une hauteur de quinze & seize mille pieds et
sont couronnees de neiges eternelles. L'amtee der-
niere, les monts Baker et Sainte-Heiene sont devenus
volcaniques, et meme depuis quelques mois le premier a eprouve des changements considerables de
forme, du cCte oil se trouve le cratere. Dans la zone
orientate le climat est sec et sain; en hiver comme
en ete la pluie y est tres rare; la neige ne s'eieve jamais k plus d'un pied. On n'y voit ni marais ni plaines I
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inondees par les grandes eaux; point de brumes;
aussi les fievres n'y sont pas connues.        W
« Dans la partie inferieure, depuis octobre jusqu'en
mars, les pluies sont presque continuelles; des nuages
epais, dont Fatmosphere est constamment chargee,
cachent le soleil pendant des semaines entieres, et il
n'est pas rare de passer jusqu'k quinze jours sans
qu'on puisse Fapercevoir. Cependant, des qu'il peut
se faire jour k travers les vapeurs, il repand aussitot
dans Fair une chaleur douce et vivifiante. Cet hiver a
ete tout k fait remarquable par le peu de pluie que
Fon a eu; pendant une grande partie defevrier etvers
le commencement de mars, le temps a ete magnifique;
c'etait comme le mois de mai; Fhferbe croissait dans
les prairies, les fraisiers etaient en pleine floraison.
« En mars les pluies sont plus rares; un soleil ardent rechauffe la nature, qui se pare d'une verdure
naissante. Le ble seme en automne peut dej&, en avril,
rivaliser de beaute avec celui qu'on voit dans le Canada au mois de juin. Des lors, et pour tout Fete,
temps clair et fortes chaleurs. Quelquefois cependant
d'epais nuages s'amoncellent; on dirait qu'ils vont se
resoudre en torrents de pluie; mais bientot ils se dis-
sipent sans avoir fait entendre de coups de tonnerre,
sans meme donner la moindre ondee que les moissons
paraissent desirer si ardemment.
« Dans le mois de juin les rivieres gontiees par la
fonte des neiges sur les montagnes inondent les
plaines basses et augmentent encore les depots d'eau
croupissantes formes par les pluies d'hiver. Les va- L
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peurs qui s'en eievent sous un soleil bruiant occasion-
nent ou entretiennent les fievres tremblantes, plus
frequentes dans les annees oil les rivieres ont ete plus
debordees.
« Cette maladie regne dans presque tout le pays depuis la fin d'aout jusqu'ct la mi-octobre. II est genera-
lenient assez rare que ceux qui en sont une fois atta-
ques ne le soient pas plusieurs annees de suite, et
comme je Fai eue cette annee pendant plus d'un mois,
j'ai tout lieu de craindre encore quelques nouveaux
acces pour Favenir.
« Vous ne sauriez croire combien ont ete epouvan-
tables les ravages que ces fievres ont portes parmi les
nombreuses tribus qui habitaient autrefois les bords
du Colombia. II suffit de dire qu'on a trouve de gros
camps indiens entierement detruits par ce fleam
Quand les sauvages se sentaient attaques, ils allaieift;
\ sans perdre de temps se precipiter dans les eaux froi-
des des rivieres, et ils mouraient sur-le-champ. Les
blancs, avec les soins convenables, n'en meurent jamais.
«11 me semble que Fannee derniere je vous ai an-
nonce que je devais faire une mission dans Puget-
Sound et penetrer, si je pouvais, jusque dans File
Vancouver; cette mission a eu lieu, et je vais vous en
dire quelques mots.
«Pour parvenir & mon but il eut ete peut-etre dan-
gereux de penetrer seul dans la grande ile Vancou-
: ver; aucun pretre ne s'y etait encore montre, et les
sauvages de cet endroit ne sont pas encore bien fami- It t
— 42 —
liarises avec les blancs. Or en ce temps-la l'hono-
rable compagnie de la bale d'Hudson se preparait
a alter batir un fort k l'extremite sud de cette ile.
M. Douglas, qui devait dinger cette expedition, m'in-
vita genereusemeiit k prendre passage k bord de son
vaisseau. J'acceptai bien volontiers ses offres, et je
quittai Cowlitz le 7 mars pour me rendre I Skwally.
« Le steamboat le Beaver (le castor) nous attendait
depuis quelques jours; cependant, comme il y avait
plusieurs preparatifs k faire pour le voyage, nous ne
montames a bord que le 13 au matin. Apres avoir
marche toute la journee du 13, nous ancrames dans
un remous forme par une pointe de File Whidbey,
appele Pointe-Perdrix. Des lignes furent aussitot pre-
parees, et pendant la veillee nous etimes leplaisirde
prendre pour le diner du lendemain une grande quan-
tite d'excellents poissons, assez semblables pour la
forme et pour le gout k la morue du Canada; j'en ai]
remarque plusieurs de quatre pieds de long.
I Les eaux de la baie de Pujet sont richement peu-
plees. Le saumon y abonde; c'est la plus grande res-
source des indigenes. Dans les mois de juillet, d'aotit
et de septembre surtout, ils en prennent k ne savoir
qu'en faire. On trouve ici une espece de poisson bien
plus petit que ceux dont je viens de parier, et qui
parait etre particulier k la cote du nord-ouest. On Tel
voit remonter les rivieres au printemps en quantitej
prodigieuse. Ilcontient une telle abondance de graisse
que quand il a ete pris dans la bonne saison et qu'il
est un peu sec, on peut Pallumer par le bout de m L
- 43 —
queue et il brute comme une chandclle jusqu'aiatete.
Les sauvages en font une excellente huile qui leur sert
a assaisonner leurs aliments.
Le 14 de bon matin, nous lev&nies Fancre et diri-
geames notre course vers Fentree du detroit de Juan
de Fuca. Nous alMmes k terre, et apres avoir visite un
petit camp de sauvages de la grande tribu des Kla-
lams, nous nous portames sur la pointe sud de File de
Vancouver. II etait a peu pres quatre heures du soir
lorsque nous y arrivames. Nous iFaperctimes d'abord
que deux canots; mais ayant tire deux coups de canon, nous vimes les indigenes sortir de leurs retraites
et entourer le steamboat. Le lendemain les pirogues
arriyerent de tous cotes. Je descendis alors a terre
avec le commandant de Fexpedition et le capitaine du
vaisseau; cependant ce ne fut qu'au bout de quelques
jours, e'est a dire lorsque j'eus des preuves non equivoques des bonnes dispositions des Indiens que je me
rendis k leur village, situe a six milles du port, au
fond d'une charmante petite bate.
« Comme presque toutes les tribus d'alentour, celle-
ci possede un petit fort en pieux d'environ cent cin-
quante pieds carres. On se fortifie ainsipour se mettre
k Fabri des surprises des Yongletats, tribu puissante
et guerriere, dont une partie campe sur File Vancouver elle-rn£me; le reste habite sur le continent, au
nord de la riviere Fraser. Ces feroces ennemis torn-
bent ordinairement de nuit sur les villages qu'ils veu-
tent detruire, massaerent autant d'hommes qu'ils peu-
ventetprennent les femmes etles enfants pour esclaves. (fi
1 Jjk 44 -
A mon arrivee, toute la tribu, homines, femmes
et enfants, se rangea sur deux lignes pour me donner
la main, ceremonie que ces sauvages n'omettent jamais. Je les assemblai tous dans la pliis grande ioge,
celle du chef, et Ik je leur parlai de Fexistence d'un
Dieu createur de toutes choses, des recompenses qu'il
promet aux bonnes actions et des chatiments eternels
dont il piinit le crime. Mes instructions furent sou-
vent interrompues par les harangues de mes auditeurs.
En voici une que j'ai crue propre& vous interesser. Au
milieu de la foule je vis un homme d'environ trente
ans, quise leva precipitamment, et me dit:« Chef (1)
« ccoute-moi. II y a bien dix ans j'ai entendu dire qu'il
« y avait un maitre en haut qui n'aimait point le mal,
« et que parmi lesFrancais il se trouvait des hommes
« qui apprenaienta connaitre ce maitre. J'ai aussi en-
«tendu dire qu'il viendrait un jour de ces hommes-la
« sur nos terres. Depuis ce temps, mon cceur, qui au-
«paravant etait tres mechant, est devenu bon; je ne\
« fais plus de mal. Maintenant que tu es arrive chez
« nous, tous nos coeurs sont contents.»
«Un jour que je leur parlais du bapteme et que jej
leur disais que deja plusieurs nations avaient fait re-s
generer leurs enfants, un vieillard se leva et me dit:
« Tes paroles sont bonnes; mais on nous a rapporte
»que ceux qui ont ete baptises chez les Rwaitlens et
»les Rawitshins {k la riviere Eraser) sont morts pres-
(1) lis donnent g^neralement le nom de chef, dans leur Ian-
gue slab, a tout personnage de distinction. — 45 —     4
«que aussitOt; cependant, comme tu dis que c'est
« une bonne chose, nous te croyons. Puisque Feau
« sainte leur fera voir le maitre d'en haut apres leur
« mort, baptise tous ceux de notre camp; fais-leur
« cette charite, car ils meurent presque tous. »Je leur
promis que je reviendrais, le dimanche, pour confe-
rer ce sacrement, et que tous devaient s'y trouver.
« Cependant te bruit de mon arrivee s'etant re-
pandu, plusieurs nations voisines arriverent en masse.
«Le 18, qui etait un samedi, fut employe k la construction d'une espece de vaste reposoir pour cele-
brer k terre le jour du Seigneur. M. Douglas me donna
plusieurs de ses hommes pour m'aider dans cet ou-
ivrage. De longues branches de sapin formerent les
[cOtes de cette chapelle agreste, et les tendelets du
| steamboat la couverture.
«Le dimanche au matin, plus de douze cents sau-
ivages des trois grandes tribus Rawitshins, Rlalams
let Isamishs etaient rassembles autour du modeste temple. Notre commandant n'oublia rien de ce qui pou-
vait contribuer k rendre la ceremonie imposante; il
me donna liberte entiere de choisir k bord tout ce
qui pouvait servir de decoration. II assista lui-meme
a la messe, ainsi que quelques Canadiens et deux
dames catholiques. Ce fut au milieu de ce concours
nombreux que, pour la premiere fois, nos saints mys-
teres furent ceiebres sur cette plage, depuis tant d'an-
nees en proie aux abominations de F enter. Fasseleciel
que le sang de FAgneau sans tache rende cette terre fertile, et lui donne de produire une abondante moisson. 1
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| Ce jour etant celui que j'avais fixe pour le bap-
teme des enfants, je me rendis au village principal,
accompagne de toute la foule qui avait assiste au service divin. En arrivant, ilfallut encore clonner la main
a plus de six cents personnes. Les enfants furent disposes sur deux lignes an bord de la mer; jeleur dis-
tribuai a chacun un nom eerlt sur un petit bout de
papier, et je coinmenca! la ceremonie. II pouvait etre
environ dix lieures du matin, et lorsque j'eus fini il
etait presque nuit. Alors je comptai les nouveaux
Chretiens, et j'en trouvai cent deux. J'etais epuise de
fatigue, et neanmoinsje dus faire encore plus dedeux
lieues a pied pour revenir au steamboat.
I Suivant le plan de voyage trace avant notre depart, nous ne devions rester ici que quelques jours et
poursuivre ensuite notre course de fort en fort, jus-
qu'a Fetablissement cles Russes a Sitka; mais le petit
navire qui portait les provisions destinees aux divers
etabiissements de la cdte etait attendu de jour en jour
et ii'arrivait point Ce retard me contrariait beaucoup.
M. ie grand-vicaire m'avait dit qui son intention etait
d'etablir, au commencement de Fete, une Mission
dans File de Widbey, et que je devais en faire par-
tie. Voyant done qu'a la suite de la caravane je ne
pourrais pas etre de retour assez tot pour remplir ses
vues, je me decidai k revenir sans delai sur mes pas.
J'achetaiun canot, et avant engage le chef des Isa-
mishs et dix de ses gens a me conduire directement a
FiteWidbey,je quittai Vancouver le 24 mars, empor-
tant avec moi les plus vifs sentiments de reconnais- \-
— 47 —
sance pour tous les egards du commandant de Fexpe-
Iditionet du capitaine Brotchie, dont j'avais eu tant k
me louer dans la traversee des lies Sandwich au Fort-
George, f
«La mer etait Men calme, mais le temps etait cou-
vert d'une brume epaisse. Par precaution j'avais pris
un compas, sans quoi je me serais indubitablement
egare, ayant une traversee de vingt-sept milles Ii faire.
Le premier jour nous atteignimes une petite ile qui se
trouve entre Fextremite de Vancouver et le continent.
Nous y passcimes la nuit Mes Indiens, qui avaient tue
unloup marin d'un coup de fusil, firent grand festin le
scSr. Vous ne saurtez croire combien un sauvage pent
manger dans un seul repas; mais, s'il est vorace dans
l'abondance, il sait aussi jeliner plusieurs jours de
suite sans en eprouver beaucoup de fatigue.
« Le 25, il faisait une forte brise du nord-ouest; mes
rameurs, avant de s'eloigner du rivage, monterent
sur une colline pour reconnaitre si la mer etait bien
grosse au milieu du detroit, ils furent assez longtemps
k se decider. Enfin ils dirent qu'a Faide d'une voile
on pourrajt se tirer d'affaire. Un mat fut done prepare, une couverture servit de voile, et nous voila k
la merci des Hots. Vers trois heures de Papres-midi
nous abordames k File Widbey, non sans avoir couru
quelque danger.
« Un grand nombre de sauvages Rlalams et Skad-
jats vlnrent me recevoir sur le bord de la mer; je
connaissais de reputation le premier chef des Skadjats,
et je demandais k le voir. On me dit qu'il etait parti
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II
•     |fc — 48 -~ |  1
depuis deux jours pour File Vancouver, afin de m'y
rencontrer. A sa place on me presenta ses deux fils.
L'un d'eux en me serrant la main me dit: «Mon pere
« Hetlam n'est pas ici, il est alte k Ramosom (nom de
« la pointe sud de File Vancouver) pour t'y voir; mais
« s'il apprend que tu es ici, il va revenir k la course.
« II sera bien content si tu restes parmi nous, car il
« est fatigue de dire la messe tous les dimanches et de
| precher a ses gens! » J'ai su plus tard que sa messe
consistait & expliquer aux sauvages de sa tribu Fechelle
chronologique-historique de la religion, k faire force
signes de croix et ci chanter quelques cantiques avec
te Kyrie eleison.
« Je dressai ma tente pres de la croix que M. Blanchet avait plantee dans cette ile en 1840, lorsqu'ii
y aborda pour la premiere fois. Le lendemain tout le
camp des Skadjats se rendit pres de moi pour entendre la parole de Dieu. Pour vous domier une idee
de la population de cette tribu il sufiit de vous dire
que je donnai la main k une file de six cent cinquante
personnes, et ce n'etait pas tout; plus de cent cinquante Indiens qui avaient passe la nuit pres de ma
tente n'etaient point de ce nombre, et presque tous
les vieillards, les femmes kgees et beaucoup d'enfants etaient restes dans leurs cabanes. Apres Fins-
truction plusieurs cantiques furent chantes avec un
tonnerre de voix etourdissant.
« Plusieurs parent&m' avaient prie de baptiser leurs
enfants ;je me rendis au village, et demandai qu'on
me presenta! tous les jeunes Indiens au dessous de — 49 —
sept ans, qui n'avaient pas encore recu la gr&ce de la
regeneration. Aucun d'eux ne fut oublte; ils etaient au
nombre de cent cinquante. Cette fois, la ceremonie
eut lieu dans une petite prairie, entouree de hauts sa-
pins seculaires. II n'etait pas midi lorsque je com-
mencai, et je ne finis qu'au coucher du soleil. J'etais
mort de fatigue; le ciel avait ete sans nuages et le soleil ardent, ce qui m'avait cause un violent mal de
tete. De plus, un bien mince dejeuner que j'avais pris
de bon matin dut me soutenir jusqu'k la nuit close.
1 Le 27, le chef de Skadj&ts me declara qu'il ne con-
venait point que je fusseloge dans une maisonde toile
(sous une tente):« C'est pourquoi, ajouta-t-il, dcniain
I tu me diras oil tu veux que nous te construisions une
« demeure, et tu verras combien ma parole est puis-
« sante quand je parte & mes gens. »Voyant la bonne
volontedece chef, je lui indiquai une petite eminence, et aussitdt je vis arriver plus de deux cents tra-
vaflleurs; quelques-uns avaient des haches et etaient
destines k couper le bois; les autres devaient le char-
rier sur leurs epaules. Quatre des plus habiles se
mircnt en devoir d'ajuster la charpente. En deux
jours, tout fut termine, et je me trouvai installe dans
une maison de vingt-huit pieds de long sur vingt-cinq
de large. Bien entendu que le bois etait brut; mais le
toit etait couvert en ecorces de cedre et Finterieur re-
vfitu de nattcs de jonc. Pendant toute la semaine, je
fis plusieurs instructions k ces sauvages, et leur appris
des cantiques; car, avec eux, si on ne chante pas, les
mcilleures choses ne valent rien j illeurfaut du bruit. lit • i :
El it <
1    • *■  ::
« J'avais termine les exercices de la Mission, lorsque arriverent plusieurs sauvages du continfpt. Des
qu'ils m'apejcurent, ils se jeterent k genoux pres de
moi, et s'e^rimerent ainsi: « Pretre, milk qpatre
«jours que nous sommes en chemin pour te vepr voir,
I nous avons march^Ia nuit comme le jour et presque
« sans manger. Maintenant que nous te voyons, nos
« cceurs sont dans une grande joie. Ale done pitie de
« nous; nous avpis a§pris qu'il y a un maitre la haut,
« mais nous ne savonspas lui parler. Vj^ns cheznou^
« tu baptiseras nos enfants,ycomme % a baptises ceux
« des Skadjats.» ""
« J'etais attendri par ces paroles. Assijgement je
n'aurais fait aucune^diffipiite pour les suivre dans
leurs forets; mais je n'avais qp^eu de jours pour me
rendre k Skwally, ou j'etais annonce. II fallut partir.
« Je quittai j|es bons Indiens le 3 avril. Pendant mon
sejour au milieu d'euxje n'ai eprouve que des consolations. Ce sont eux qui m'ont nourri, et bien certaine-
ment ils sont alles au-delci de m^s desirs.
« Vous voyez, Monsieur, par cette relation, que les
sauvages de la baie de Pwget montrent assez de zele
pour la religion. Cependant ils ne comprennent guere
Fetendue de ce mot. S'il ne s'agissait que de savoir
quelques prieres et de chanter des cantiques pour etre
Chretien, il n'y en a pas un qui ne voudrait le devenir.
Mais il est un point capital qui les retient, e'est la
reforme desmoeurs. Aussitot qu'on touche cette corde,
Igur ardeur se change en indifference. Les chefs ont
hem faire a ce sujet de veh#uentes harangues a leurs L
— 51 —
gens, quelle impression peuvent-ils produire, eux qui
sont les plus coupables? Je ne me defie nultement d$
la Providence; mais on peut dire, sans trop s'exposer
k commettre Ferreur, que nos principales es$>eranq®$
ne reposent passur les tribus qui habitent les bords
de FOcean, ou qui sont fixees k Fembouchure des
nombreuses rivieres qui s'y jettent.
« J'ai l'honneur d'etre, Monsieur, votre tj*es humble
serviteur,
« J.-B.-Z. Bolduc, miss, apost.»
-vL
m
A.  311. D.   Q.
Sainte-Marie de Willamette, 9 octobre 1844.}
Mon cher Frere,
Nous apercumes les cotes de FOregon le 28 juillet,
apres une fastidieuse navigation d'environ huit mois.
Avec quels transports de joie nous revimes ces bords
si desires! Quelles actions de graces s'echappaient de
nos cceurs et de nos tevres 1 Nous entonn&mes tous la
magnifique hymne de reconnaissance, le Te Deum.
Mais ces moments de bonheur ne furent pas de longue
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duree; bientot leur succeda une profonde inquietude
k Fidee des dangers qui nous attendaient; nous ap-
prochions de la Colombia. L'entree de cette riviere
est difficile et perilleuse, meme pour les marins munis
de bonnes cartes; et notre capitaine, qui n'avait pu
s'en procurer aucune, ne connaissait, nous le savions,
ni les rochers ni les brisants, qui rendent le fleuve
impraticable dans cette saison.
BientGt nous apercumes le cap de Desappointement,
qui semble indiquer aux voyageurs la route qu'ils ont
ft suivre. Comme le jour baissait, le capitaine resolut
de regagner la haute mer afin d'eviter les cotes pendant la nuit. Pendant que le vaisseau s'eloignait len-
tement de la terre ferine, nous resumes sur le pont
pour contempler dans le lointain les hautes montagnes
et les vastes forets de FOregon. Ck et la nous pouvlons
distinguer les colonnes de fumee qui s'eievaient au
•dessus des liuttes de nos pauvres Indiens. Cette vue
remplit mon dme d'une emotion que je ne puis ox-
primer. 11 faudrait se trouver dans la meme situation
pour se rendre un compte exact de nos sentiments.
Nos cceurs palpitaient de joie a Paspect de ces contrees
infinies oil etaient dispersees tant d'ames abandonnees,
naissant, vieillissant et mourant dans les ombres de
la mort, faute de missionnaires, et ce malheur nous
pourrions Fepargner sinon a tous, du moins a un
grand nombre. Le 29, tous les Peres offrirent le saint
sacrifice pour faire une derniere violence au ciel et le
forcer en quelque sorte de faire descendre ses bene-
dictions sur notre mission. Le matin, le temps et nos 53
esprits etaient sombres et tristes. Vers dix heures te
ciel s'eclaircit et nous permit de nous approcher avec
precaution de la vaste et redoutable emhouchure de
la Colombia. Nous ne tard£mes pas a apercevoir d'im-
menses brisants qui s'etendaient a une distance de
plusieurs milles, et qui nous presageaient d'une ma-
niere infaiilible la presence d'un banc de sable. La
riviere est traversee par des bas-fonds qui semblent
opposer une barriere invincible & notre entree. Cette
vue nous remplit d'effroi. Nous sentions que tenter le
passage ce serait nous expbser k une mort certaine.
Que faire ? Que devenir ? Comment nous tirer d'une
situation si perilleuse ?
Le 30, notre capitaine, du hautdu mal, apercut un
vaisseau qui tournait le cap pour sortir de la riviere.
Cette decouverte, qui nous rejouit, fut en un instant
derobee k notre avide regard par un rocher derriere
lequel le vaisseau jeta Fancre en attendant un vent
favorable. L'apparition de ce b&timent nous fit con-
clure que le passage de la riviere etait praticable, et
nous concumes Fespoir de nous diriger sur ses traces.
Vers trois heures, le capitaine envoya le lieutenant et
trois matelots pour sonder les brisants et chercher une
entree favorable pour le lendemain matin, qui etait
le 31 juillet, fete du grand Loyola. Cette coincidence
nous parut d'un heureux augure et ranima notre es-
perance et notre courage abattu. Pleins de confiance
dans la puissante protection de notre glorieux fonda-
teur, nous le primes avec ferveur de ne pas nous
abandonner dans notre detresse. Ce devoir rempli, — 54 — |.
Hous courumes sur le pont pour voir revenir la cha-
loupe montee par te lieutenant. II n'etait pas encore
onze heures, lorsqn'elle chorda I'Infutigahle. Personne
n'osa inferroger les matelots, dont la triste contenance
presageait de decourageantes nouvelles. Cependant
le lieutenant assura au capitaine qu'il n'avait rencontre aucun obstacle, et qu'il avait passe la barre la
veille, k onze heures du soir, avec cinq brasses d'eau
(30 pieds). On mit immediatement les voiles au vent,
et Vlnfatfyable, favorise par une l%ere brise, reprit
lentement sa marche majestuettse. Le ciel $fcait serein et le soleil brillait d'un eclat inaccoutume. II y
avait longtemps que nous n'avions eu une si belle
puntee; et si Fentree de la riviere avait ete sure ce
jour eut ete le plus beau de notre voyage. A mesure
que nous appro^hions, noife redoublions nosprieres.
Ifems etions prets a tout evenemerit, et notre prudent
^pitaine donnal'ori&e de sonder la riviere. .Un hardi
matelot s'attacha au dehors du vaisseau et jeta la
sonde. Bieirtfit nous entendftnes le cri de sept brasses.
Par inteHrvalles la meme voix criait six brasses, cinq
brasses. On comprenclra sans peine combien n^s coeurs
battaient a chacu#de ces cris. Mais lorsque nous en-
tendimes le matelot crier : Trois brasses, tout espoir
s'e'vanouit. Nous avons cru un moment que te vaisseau
allait etre jete sur les redfs^le lieutenant cttt au capitaine : Nous sontmes eftire la v$b et €a mort, mats il
faut que nous avankons. Le Seigneur n'avait pas resolu
notre perte, mars il semblait eprouver la foi de sii<
serviteurs. Au bout de queltp^ltfets&ts les nouvelles 55
du sondage ranimerent nos esprits abattus; nous com-
menc&mes a respirer, mais le danger n'etait pas conjure : nous avions encore deux milles k faire au milieu
de ces terribles brisants.
Un second cri de trois brasses vint de nouveau nilbs
remplir d'epouvante. Notts nous somm.es trompes de
routej s'ecria le lieutenant. Bah! repondit te capitaine,
tie voxjez-vous pas que FInfatigable triomphe de toutes
H&$ difficultes? Avancez, Le ciel etait pour nous; autre-
ment ni Fhabilete de notre capitaine, ni Factivite de
nos marins n'auraient pu nous delivrer d'une mort
inevitable. Nous nous trofivions dans le canal du Sud
qu'aucun vaisseau n'avclit encore traverse. Peu d'ins-
tants apres nous apprimes que nous avions miracu-
leusemelit echappe au danger.
Notre vaisseau avait d'abord tenu la droite en entrant dans la riviere, mais ft peu de distance de Fem-
bouclfure, la Colombie se div%e en deux branches,
formant en quelque sorte deux canaux. Celui du
nord, pres du c&p de Desappointement, est celui que
nous aurions du prendre; celui du midi n'est pas fre-
quente k cause des terribles brisants qui obstruent
son entree et sur lesquels nous avons passe les premiers et probablement les derniers. Nous apprimes
aussi que le gouverneur du fort Astoria, ayant ap-
per$u notre vaisseau depuis deux jours, se rendit en
tottte Mte, avec quelques sauvages, ^ Fextremite du
cap, et s'efforca au moyen de grands feux, de dra-
peaux et de coups de fusil de nous avertir du danger*
Nous avions en effet apercu ces signaux, mais sans en
comprendre le motit
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Dieu, sans doute, voulait nous montrer qu'il etait
assez puissant pour nous exposer au peril et nous en
retirer sains et saufs. Qvlq son saint nom soit beni I
Gloire aussi a S. Ignace, qui a protege si visiblement
ses enfants le jour de sa fete.
Vers quatre heures et damie, un canot s'approcha
de nous : il etait monte par des Indiens Clatsops,
ayant I leur tele un Americain etabli sur la cOte. Les
oris de ces sauvages des foretsetonnerent nos peres et
les soeurs de Notre-Dame. Nous ne primes distinguer
que le seul mot catche (attrape), qu'ils repetaient
sans fin. Notre capitaine leur fit signe d'approcher,
ct leur permit de venir k bord. Aussitot FAmericain
m'accosta etm'exposa les perils que nous avions cou-
rus, en ajoutant qu'il serait venu k notre aide, mais
que les Indiens reculerent devant le danger. Les Indiens, de leur cote, s'efforcaient de nous faire com-
prendre par signes combien grande avait ete leur ter-
reur, car ils s'attendaient a tout moment de voir notre
vaisseau brise en mille pieces. Ils avaient pleure pour
nous, convaincus que sans Fintervention du grand
esprit, nous n'aurions jamais pu echapper au peril.
Ces braves sauvages avaient en effet raison. Tous ceux
qui connaissent Fhistoire de notre passage affirment
la meme chose, et nevcessent de nous feliciter de notre miraculeuse conservation. La seconde visite que
nous rectimes a bord fut celte de quelques Tchinouks,
petite tribu qui habite les immenses forets des rives
septentrionales du fleuve. Les Clatsops, dont le nom-
Ire ne s'eleve qu'k cent cinquantc hommes, occupent L
— 57 —
les rives meridionales. Les Tchinouks habitent trois
villages siUtes au-dela de la foret. Les homines s'en-
veloppent d'une couverture de lit pour paraitre de-
vant les Wanes; ils sont excessivement fiers de leurs
colliers et de leurs boucles d'oreiljes. Leurs moeurs
sont tres sociables, et nous fumes obliges de nous te~
nir sur nos gardes pour contenir leur trop grande fa-
miliarite. Pourvu qu'on ne les renvoie pas, ils sont
contents et ne demandent rien de plus. lis sont d'une
humeur pacifique, et comme ils ont peu de besoins,
ils ntenent une vie indolente et paresseuse. La chasse
et la peche forment leur principale occupation. Leurs
forets abondent en gibiers, et leurs rivieres en Sau-
mon. Apres avoir pourvu a leurs besoins journaliers,
ils restent des heures entieres immobiles et couches
au soleil. J'ajouterai qu'ils vivent dans Fignorance la
plus profonde de la religion. Tels sont les Indiens qui
ont l'habitude d'aplatir la tete de leurs enfants.
Le lendemaiu matin, nous apercumes un petit es-
quif qui se dirigeait vers nous. II portait M. Burney,
qui s'etait les jours precedents, 2du haut du cap, si
vivement interesse a notre sort. II nous aborda avec
une extreme bonte, et nous invita a retourner avec
lui au fort Astoria, dont il etait Fintendant general,
afinquesa femme et ses enfants pussent avoir le plai-
sir de nous voir. Persuade que cette visite, apres un
voyage si ennuyeux, serait agreable a tout le monde,
j'acceptai cette invitation avec plaisir.
^Pendant que les aimables hotes preparaient le diner, nous fimes une petite excursion dans la foret
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vof&ne. Nous admirions l'immense elevation etlapro-
digieuse grosseur des sapins, doM plMe&rs avaient
deux cents pieds de haut et quatre et demi de diame-
tre. Nous en vimes un qui avait quarant^deux pieds
de circonferfence.
Apres une course de deux heures, M. Burney nous
t^conduisit au fort.
Dans une seconde promenade, plusieurs de nos
compagnons admirerent les tombes des sauvages. Le
Itefunt est place dans une espece de canoti fabrique
d'un tronc d'arbre; on le couvre de nattes et de
peaux, puis on le suspend aux branches des arbres ou
on Fexpose sur le bord des rivieres.^Nous vimes^da^s
un seul endroit douze de ces tombeaux; ils sont or-
dinairement places dans des endroits de difficile acces
pour les preserver autant que possible des atteintes
des betes feroces. Nonloin de ce cimetiere, un clenos
freres, plus curieux que les autres, s'avanca un peu
dans les bois, mais il revint en toute h&te et tout ef-
fraye sur nos pas, disant %tfil avait ^1 le museau d'un
ours qui n'avait pas Fair apprivoise.
Je partis pour le port Vancouver le 2 dumoisd'aoiit,
desirant m'y trouver avant mes compagnons, afin
d'informer le R. P. Blanchet de mon heureuse arrivee.
Quant & nos Peres, voici ce qui concerne te reste
de leur voyage. Le 3 et te 4, la marche de leur vaisseau fut retardee faute de vent. On pouvait d'un coup
d'ceil mesurer te chemin qu'ils avaient fait eu^trois
jours. Vers le soir, une douce brise s'eievaet leur permit de continuer leur route. En quelques heures ils 59 -
eurent franchi les ecueils qui s'etendent k une distance
de six lieues. Cette distance une fois parcourue oil
petit tenir constamment le milieu du ileuve; il s'y
trouve toujours une quantite d'eau suffisante; mais
ses nombreuses sinuosites exigent une manoeuvre con-
tinuelle.
Ici la riviere est magnifique ; la surface polie des
eaux, te courant rapide derobe aux regards par le
resserrement de son lit et des rochers, le bruit sourd
des cascades, tout cela est si imposant qu'on ne peut
le decrire. On ne se lasse jamais d'admirer la ri-
chesse, la beaute et la variete de ces contrees solitaires. Les deux rives sontbordees, dans presque toute
leur longueur, par des forets vierges, et couronnees
par des montagnes boisees. C'est surtout dans ces forets que le grand, le pittoresque, le beau, le sublime,
revetent les formes les plus singulteres et les plus
fantastiques. Depuis le geant des bois jusqu'& l'hum-
ble arbrisseau, tout excite l'etonnement du specta-
teur. Les plantes parasites forment un des traits ca-
racterMiques de ces pays boises. Elles s'attachent k
l'arbre,grimpent jusqu'k unecertaine hauteur et alors
laissant tomber leurs sommets k terre, reprennent ratine, croissent, s'etendent de branche en branche,
d'arbre en arbre dans toutes les directions, jusqu'a
ce que de nouveau entrelacees, tressees, nouees sous
toutes les formes possibles, elles festonnent toute la foret d'une draperie dont le fond de la plus riche verdure,
est nuance par des guirlandes de fleurs aux mille
couleurs. En remontant la Colombia, nous vimes ck
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111
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— 60 — Q
et la de larges baies, au milieu desquelles de jolies
petitesiles, semces en quelque sorte comme des grou-
pes de fleurs et de verdure, offrent un coup d'oeil
charmant. L'artiste devrait venir ici etudier son art;
il y trouverait les vues les plus pittoresques et les plus
gracicuses qu'on puisse imaginer : les couleurs les
plus vartees, les sites les plus ravissants, sont prodi-
gues sur cette terre. A chaque pas les perspectives
deviennent plus grandes et plus majestueuses. Dans
aucune partie du monde la nature n'est aussi coquette
qu'ici.
Enfin, le 5 aotit, le vaisseau arriva au fort Vancouver vers sept heures du soir. Le gouverneur, homme
excellent et vraiment pieux, accompagne de sa femme
et de's personnes les plus notables de la place, se
trouvait sur le ravage pour nousrecevoir. Aussitot que
le vaisseau eut jete Fancre, nous mimes pied k terre,
et nous nousrcndimes en toute hate au fort, oil nous fumes recus et traites avec une extreme cordialite. Nous
fumes obliges de nous arreter huit jours, parceque te
R. P. Blanchet, qui n'avait pas recu ma lettre qui
Finformait de notre arrivee, n'y vint que le 12. A la
premiere nouvelle, il se hata de nous rejoindre et
d'amener avec lui un grand nombre deses paroissiens.
II avait voyage pendant tout un jour et une nuit, et
nous ftimes heureux de revoir ce pretre infatigable.
Bien que notre sejour au fort fut agreable, il nous
tardait cependant d'arriver le plus tot possible au
poste que la divine Providence nous avait destine.
Les pieuses religieuses soupiraient aussi apres leur — 61 -
couvent de Willamette. M. Blanchet prit done toutes
les mesures necessaires k notre depart, et nous quit-
t«Lmes le fort Vancouver le 14.
Nous nous separSmes avec les temoigaages de la
plus vive cordialite. Notre digne capitaine nous atten-
dait sur le rivage. L'emotion avait gagne chacun de
nous. Lorsque pendant huit mois on a partage les
memes dangers, et contempte souvent la mort en
face, on nc se quitte pas sans larmes.
Notre petite escadre se composait de quatre canots
montes par les paroissiens de M. Blanchet et de notre chaloupe. Nous rcmont&mcs le fleuve et ne tar-
d&rnes pas ti entrer dans la riviere de Willamette, qui
se jette dans la Colombia.
Comme la nuit approchait, nous amarrames nos
vaisseaux et campcimes sur le rivage. Groupes au-
tour d'un feu, nous, soupames. La nuit etait calme et
sereine; la nature silencieuse; tout nous invitait an
repos; mais les moustiques dont ces bois fourmillent
nous empecherent de dormir. Les rciigieuses, aux-
quelles nous ced<Lmes la tente, ne furent pas plus
heureuses que ceux qui dormaient a la belle etoiic.
Vous comprendrez sans peine que la nuit nous parut
longue, et que Faurore nous trouva sur pied. C'etait
la fete dela glorieuse Assomption de la mere de Dieu,
qui se cetebre ordinairement dans ces pays le dimanche suivant. Avec Faide des religieuses j'elcvaiun petit autel. M. Blanchet offrit le saint sacrifice, et toutle
monde communia.
Enfin le 17, vers onze heures du matin, nous arri- III
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— 62 -
v^mes en vue de notre clteie mission de Willamette.
1&. Blanchet se chargealte faire transporter notre ba-
gage. Les religieuses furent conduites en charrette k
leur demeure, Hoignee d'eiMron cinq milles de la
riviere. Deux heures apres nous ettdns tous reunis
dans la chapelle de Willamette, pour adorer et re-
mercier notre divin Sauveur par un Te Deum, qui fut
chante avec une vive emotion.
Des le matin du dimanche 18, jour auquel on ce-
lebre la fete de FAssomption, nous vimes arriver de
nombreux cavaliers canadiens avec leurs femmes et
leurs enfants, qui venaient de fort loin pour assister
aux offices solennels de l'eglise.
A 9 heures, FiEglise etait pleine et presentait un
ordre parfait; les hommes etaient d'un cote et les
femmes, de F autre. Le R. M. Blanchet celebra les au-
gustes mysteres, environnedevingt enfants de chceur.
tEa piete de ses paroissiens nous edifia beaucoup.
En arrivantk la'mission de Saint-Paul de Willamette,
nous nous rendimes chez le F. R. M. Blanchet, qui
nous regut avec une extreme bonte, et mit immedia-
tement tout k notre disposition. Mon premier soin
fut de chercher quelque lieu convenable ou, selon le
plan de notre P. R. Pere general, on put etablir la
mission meme. Dans ce but je fis dans le pays d'alen-
tour plusieurs excursions, qui furent sans succes. Les
localites lesplusfavorables etaient dej& occupees.Les
methodistes offrirent de me vendre leur academie,
qui consiste en une belle maison suffisamment grande,
mais qui n'a ni bois ni terres arables en sa depen- k-
_ 63 —
dance. M. Blanchet #ne tira d'embarras par son offre
genereuse^Sft desinteressee. II me proposa d'examiner
la propriete appartenant & la mis&on>tetd'en prendre
la portion que je jugerais necessaire pour notre etablissement projfcte.
Par consequent nous fimes ^ette nouvelle excursion; mais & peine eumes-nous fait deux milles que
nous arriv&mes k un point qui reunissait tous Ws
avantages desirables. Imaginez-vous une plaine immense que FaBil pouvait k peine embrasser; d'un^6t^
Fon voyait les cretes neigeuses et gigantesques de
Hood, de Jefferson et de Sainte-Heiene (les trois pics les
plus eieves de FOregon) se dressant avec majeste et
perdant leurs tetes^ians les nues; k Fest une longue
suite de collines eloignees, dont les sommets bleM-
tres se confondaient avec Fazur des cieux; k louest
les eaux limpides de deux pefits lac^, sur les bords
desquels le castor, la loutre eWe rat musque jouaient
en pleine securite sans etre troubles par notre presence. La hauteur sur laquelle nous nous trouvions
offrait une pente douce et bien menagee formant un
charmant amphite^tre qui s'etendait jusqu'aux rives
d'un des lacs. Je n'hesitai pas un moment k choisir ce
lieu pour y etablir la mission mere. Les doux souvenirs de notre premier etablissement sur le Missouri
reviBreat k mon esprit avec ceux du rapide progres
de la mission de Saint-StanMas, pres de Saint-Ferdinand, dont les ramifications s'etendent maintenant
Sur la plus grande paMe du Missouri, de Fi)hio, de la
Louisiane jusqu'aux Montagnes-Rocheuses et touche&t
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— 64 —
a la limite orientate de FAmerique. Ces souvenirs me
firent demander ci Dieu, dans une fervente priere,
qu'ici aussi il put etre forme une mission qui repan-
dit les lumieres de la foi parmi les tribus ignorantes
de cet immense territoire.
Nous avons aussi unejolievue de la riviere de Willamette qui, en cet endroit, fait tout a coup un de-
lour et continue sa course a travers les epaisses forets
qui nous promettent une mine inepuisable de mate-
riaux pour la construction de la maison de notre mission. Dans aucune partie de cette contree je n'ai vu
une quantite aussi considerable de pins, de sapins,
d'ormes, de chenes et d'ii's. L'interieur du pays est
agreablement seme de bosquets ombreux et de plai-
nes vastes dont le sol fertile se couvre d'abondantes
moissons, qui suffisent a Fapprovisionnement d'un
grand etablissement; outre ces avantages, il y a un
grand nombre de sources d'un cdte de la colline.
L'une d'ellesn'est qa'k une distance de cent pas de la
maison et sera probablement dans la suite d'une
grande utilite. Lorsque nous etimes choisi le lieu,
nous commencames sans deiai nos constructions. La
premiere chose qu'il fallut faire ce fut de debarrasser
le terrain des broussailles et des arbres isoles; puis,
avec Faide des habitants, nous batimes trois maisons
de bois couvertes d'un seul toit sur quatre-vingt dix
pieds de long; elles servent d'ateliers auxfreres for-
gerons, charpentiers, etc. j
Outre ces edifices, une maison de quarante-cinq i
pieds sur trente est maintenant en vote de construc-
i 11
Hii — 65
tion. Elle aura deux etages et servira d'habitation
aux missionnaires.
Nqus sommes arrives dans FOregon pendant qu'il
^jy regnait une maladie terrible, le flux de sang, qu'on
regardait comme contagieuse, bien que les medecins
f 1'attribuassent aux proprtetes malfaisantes de Feau de
la riviere. Un grand nombre de sauvages furent vic-
times de cette epidemie, particulieremcot les Tchi-
nouks et les Indiens des Cascades, dont la plupart
etaient campes sur les bords de la riviere pendant te
voyage qu'ils firent & Vancouver pour obtenir le se-
cours d'un medecin. Ceux qui ne pouvaient pas marcher etaient abandonees par leurs amis. C'etait un
douloureux spectacle de voir ces pauvres creatures
etenclues et mourantes sur le sable. La plupart de
nos matelots et trois des sceurs furent attaqites par la
maladie; le R. P. Accolti eprouva aussi ses terribles
effets; quant k moi je fus oblige de garder le lit pendant quinze longs jours et d'observer une rigoureuse
diete. Mais celui qui souffrit le plus, fut le capitaine
de notre vaisseau. II a ete si violemment attaque que
je crois serieusement qu'il ne reverra jamais son
epouse bien aimee ni ses enfants, dont il parlait cha-
l   que jour avec une si touchante tendresse. C'etait un
;   digne homme et un marin fort habile et experi-
mente,
L'hiver s'approchait a grands pas, et malgre mon
etat de faiblesse je ne pus resister au pressant clesir
^   de visiter encore une fois mes chers Indiens des montagnes, qui de leur cote attendaient mon retour avec
if!
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— 66 -
la plus grande impatience, k ce que m'assurait le
R. P. F., Mengarini qui etait venu ci ma rencontre.
Aujourd'hui j'aurai le bonheur de partir pour les
Montagnes-Rocheuses.
Je suis, etc.,
P. J. de Smet.
P. S. Les bonnes seeurs commencerent le 9 sej*-
tembre a instruire les femmes et les enfanfe qui se
preparaient k la premiere communion. Comme leur
maison n'etait pas encori' habitable, elles furent
obligees d'enseigner en plein air. Au bout de trois
jours, elles avaient &6]k dix*neuf eieves de seize
k %ixante ans, venues toutes de fort loin avec
des provisions pour plusieurs jours, coudhaht clans
les bois exposees & toutes les intemperies de Fair. On
comprend par Ik combien fee petrple est avide d'ins-
truMon. Les seeurs consacrent tous les jours six heures & leur enseigner les prieres ordinaires et le signe
de la croix. On appritqu'une femme etait restee deux
jours sans prendre d'aliments; les chiens avaient de-
$ore ses petites provisions, et elle ne voulait pas re-
tourner chez elle pour les renouveler, afin de ne pas
perdre la lecon du catechisme.
24 septembre. — Le couvent n'ayant encore ni
portes ni enclos, faute d'ouvriers, on vit queftfues-
unes de ses bonnes soeurs se mettre k Fceuvre. L'une
maniait le rabot, Fautre posait delikjarreaux, ceite-ci
peignait les croisees, celle-ft les portes. tte qui leur
faisait desirer de voir leur nouvelle habitation ache- &1
vee, c'est qu'on tetir avait d£jk propose trente eteves
du Canada, qui les mefttMent en etat de recevoir
gratuitement les malheur&ises ofphetines des forets.
Ces pauvres en&ats, relevees delenr etat d'abandon et
placees sousle bienveillant patronage des bonnes
soeurs, potfrroiit*partMper aux btenfaits d'une education chretienne et devenir un jour d'utiles aides pour la
mission. Mais pour realiser ce projet, il faut trouver
des secours quipermettent defournir des habillements
ftcesorphelines, carles produits dupensionnatnepeu-
vent servir qu'&leur nourriture. Voici le brillant prospectus de cet £tablisseitient. Chaque trimestre on doit
donner cent livres de tleur de ferine, vingt-cinq li-
vres de lard ou trente-six livres de boeuf, un sac de
pommes de terre, quatre livrestle saindoux, trois ga-
lons de pois, trois douzaines d'oeufs, un galon de sel;
quatre livres de chandelles, une livre de the et quatre
livres de riz.
Les soeurs prirent possession de leur couvent au
mois cFoctobre; quelques jours apres, leur chapelle
fut solennellement consacree par le R. M. Blanchet,
et depuis elles ont eu te bonhemr d'assister chaque
jour k la sainte messe que cetebre, sur leur modeste
autel, imdesmissioniiMres de la station de Saint-Fran-
£ois-Xavier. Elles eurent aussi deux foisla consolation
de presenter k la sainte table leur petit troupeau de
ferventes neophytes, qu'elles avaient preparees avec
tant de soin k la premiere communion. Ce succes ob-
tenuen si peu de temps nous lit concevoirle projet
defender une autre maison dece genre dans te village
m il
If
I:?
— 68 —
de Culmte. M. Blanchet et le P. de Vos pensent que
le depart des ministres protestants, motive par Fin-
succes de leurs travaux, est une circonstance favorable pour Fetablissement d'une maison religieuse.
La station de Willamette pourrait occuper douze
soeurs, et elles ne sont malheureusement que six.
Nous apprenons avec plaisir que Fintention de
Mgr Blanchet est de se rendre en Europe immediate-
ment apres son sacre, afin d'obtenir pour la mission,
si c'est possible, douze autres de ces religieuses ze-
lees et devouees. Fasse le ciel qu'il reussisse, et que
le defaut de moyens pecuniaires ne soit pas un obstacle insurmontable au genereux sacrifice que lefl
pieuses soeurs de la congregation de Notre-Dame sont
disposees k faire encore, nous en sommes stirs, avec
la meme generosite.
III.
A. If. ®. Q.
A la Grande Glaciere, une des sources de la
riviere d'Athabasca, 6 mai 1846.
MONSEIGNEUR,
Bien que je vous ecrive tardivement, je n'ai pas
oublie mes promesses ni les nombreuses obligations   — 69 —
que j'ai contractees envers vous; et j'oublie bien
moins encore les heures si douces que j'ai passees en
voyageant avec votre Grandeur. Je viens reprendre
ma causerie qui vous sera peut-etre importune, Mon-
seigneur, en vous adressant une douzainc de lettres
datees des Montagnes-Rocheuses.  Ces lettres con-
tiennent le recit de mes excursions de Fannee der-
niere et de mes missions parmi plusieurs tribus dTn-
diens; je vous raconterai ce que j'ai vu et entendu,
et ce qui m'est arrive pendant mes voyages. J'espere
que mes lettres vous consoleront et vous prouveront
que Foeuvre de Dieu fait des progres parmi les enfants du desert de FOregon plonges dans les tenebres
de Fignorance, et parmi les tribus solitaires qui habitant les rives septentrionalesdu grand fleuve Mac-
kensie. Quatre pretres de la riviere Rouge trouve-
ront d'amples occupations dans les affreuses regions
du territoire de la baie d'Hudson. Qu'il est triste de
voir que le grand desert occidental, qui s'etend a
Fest depuis les ttats-Unis jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, et au midi jusqu'aux confins du Mexique,
reste seul abandonne! II offre un vaste champ au
zele des missionnaires catholiques; et il resulte de
mes propres observations, et de celles des pretres qui
ont traverse ce desert, que leurs efforts seraient cou-
ronnes du succes le pluscomplet. Dans le monde civilise, on connait peu les Indiens et on les juge mal en
general. On forme son opinion sur ce que Fon voit
parmi ceux qui habitcnt les frontieres, et chez les-
quels Yeau de feu et les vices degradants des blancs
H«
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— 70r —
ont cause les plus grands ravages. Plus vous avancez
dans le desert, plus les indigenes gagnent dans votre
estime. J'ai trouve qu'ils etaient remplis de bonne
volonte, et desireux d'entendre la bonne nouvelle du
salut.
Un eveque et deux ou trois pretres qui voudraient
prendre a tache de parcourir les differentes tribus de
ce vaste pays, et de rester dans chacune d'elles le
temps suffisant et raisonnable pour instruire les Inr
diens, feraient certainement une abondante moisson.
On renoncerait bien vite au scalpel, et le cri de
guerre des Indiens, qui retentit depuis desstecles, se-
rait remplace par les cantiques et les louanges di%
Dieu vivant. Dans mon humble opinion, il ne serait
pas possible de reunir et de fixer ces nations noma-
des, ou du moins ce serait une ceuvre qui demande-
rait bien du temps. Les Indiens peuvent devenir de
bons Chretiens et continuer en meme temps a mener
leur vie de chasseurs, tant que le buttle et le daim
suffiront & leurs besoins.
L'interet que je porte k ces pauvres gens, et la certitude que j'ai qu'ils trouveront en vous un protecteur
et un ami, m'enhardissent k faire un appel en leur
faveur. Puissiez-vous entendre ma voix et venir au
secours de la detresse de ce grand district des Etats-
Unis. Des millions de blancs sont dans Fabondance
des biens spirituels et devient cependant du droit
chemin, tandis que les Indiens qui ont aussi a sauver
leurs &mes rachetees par le sang precieux du Sau-
veur, sont prives de tout moyen de salut, bien que .it
OHi
.
u  — 71 —
deslreux de profiter des graces dont leurs freres les
Wanes sont favorises.
Je suis, avec le plus profond respect et la plus
haute consideration, en me recommandant k vos
saintes prieres et saints sacrifices,
Votre trfcs humble et obeissant serviteur en Jesus-
Christ. *^J
i P. J. de SMET,
De la Societe de Jesus.
«rr^
IV.
A. M. $5. €*.
Saint-Frangpfe-Xavier de Willamette,
20 juin, 1845.
Monskk . m:ir ,
Je partis au commencement de fevrier pour visiter
nos differents etablissements et pour en former de
nouveaux parmi les tribus voisines de nos stations. Une
neige epaisse de cinq pieds de profondeur couvrait
tout le pays. Je fus oblige de me rendre de la bate des
Pendants-d'Oreilles k la Plaine aux Chevaux dans un
canot, et de faire ainsi deux cent cinquante milles.
Je me trouvai pendant le temps pascal au milieu de
me& clteres Tfites-Plates et des Pendants-d'Oreilles
-
il * II
Mi
— 72 —
des montagnes, et j'eprouvai une joie vive en les
voyant remplir avec zeie etferveurle devoir impose
aux fideies enfants de la priere. Le jour de P&ques,
toutes les Tfites-Plates qui etaient k Sainte-Marie as-
sisterent k ma messe et s'approclterent devotement de
la sainte table, et environ trois cents Pendants-d'Oreilles (la plupart adultes) appartenant k la station de
Saint-Fran^ois-Borgia, se presentment pour recevoir le
baptfime. Parmi eux se trouvaient cinq chefs dont les
principaux sont Stiettiedloodsho ou te commandant de
la tribu Vaillante; Selpisto ou le commandant en chef,
et Chalax, c'est k dire la Robe-Blanche, surnomme te
jongleur ou le grand medecin. Dans leur langue, te
mot medecin est synonyme de jongleur. Qu'il est con-
solant de repandreFeau regeneratrice du baptfime sur
les fronts rides et cicatrises de ces guerriers du desert ; de voir ces enfants des plaines et des forets sor-
tir de la profonde et superstitieuse ignorance dans la-
quelle ils sont eieves depuis tant de stecles, et
embrasser la foi et ses saintes pratiques avec une ar-
deur et un zeie dignes des premiers Chretiens.
Je ne vous raconterai pas Fhistoirc de ces chefs, car
je depasserais les homes que je me suis imposees. Je
vous dirai seulement que ces heros des Montagnes-
Rocheuses ont etc pendant plusieurs annees la terreur
de leurs ennemis. Chalax s'est rendu cetebre comme
jongleur et prophfete; si ion en croif les Kalispcls et
les blanes qui ont voyage avec lui, ses predictions se
sonl realisees.
11 a predit que les Pieds-Noirs attaqueraicnt leur — 73 —
camp; et il a designe le jour et te lieu de Fattaque et
le nombre des combattants. Interroge a ce sujet, il me
repondit avec une grande simplicite et candeur: on
m'appelle le Grand Docteur, mais je ne me suis jamais
adonne aux pratiques de la jonglerie et je n'ai jamais
voulu recourir k cet art trompeur. Je tire toute ma
force de la priere; lorsque je me trouve en pays en-
nemi, je m'adresse au maitre de la vie, je lui offre
mon cceur etmon&me, etle supplie de nous proteger
contre nos ennemis. Une voix m'a toujours averti du
danger qui nous menacait. Je recommande alors k
tout le camp d'etre stir ses gardes, car la voix interieure
ne m'a jamais trompe. J'ai maintenant une faveur k
vous demander. La voix mysterieuse m'appelle par le
nom de Chalax; si vous voulez bien le permettre, je
desire porter ce nom jusqu'k ma mort. J'y consentis
volontiers. Je lui donnai ensuite quelques explications sur la ceremonie de Fhabit blanc qu'il allait re-
xevoir dans le saint sacrement du bapteme, et j'ajou-
tai te nom du prince des apotres k celui de Chalax.
C'est cememe chef qui, dans ma premiere excursion
dans les montagnes, soutint avec soixante hommes, et
pendant cinq jours, un combat opiniatre contre deux
cents logs de Pieds-Noirs qu'il mit en fuite, apres leur
avoir fait perdre quatre-vingts hommes, tandis que
ies Tetes-Plates n'eurent qu'un homme de blesse. II
mourut trois mois apres.
C'est avec regret que je quittai ces bons Indiens
abpsi que mes chers freres en Jesus-Christ. Les RR. PP.
Mengarini et Zurbinati et les quatre freres coadju-
4
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u.tr. ni
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Jut !I PI.
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teurs qui tous travaillent avec un zeie infatigable a
cette portion de la vigne dli Seigneur.
La neige ay ant presque entierement disparu, les
Kalispels de la baie attendaient mon arftvee. Je me
rembarquai dans mon frele canot, conduit par deux
Indiens, et je descendis en toute hate la riviere de
Clarke. Vous vous ferez une idee de son impetuosite,
lorsque vous saurez que nous ne mimes que quatre
jours pour descendre cette riviere, qu'il nous fallut
quatre fois plus de temps pour remonter. En retour-
uanta la bate accompagne par le R. P. Hocken etpar
plusieurs chefs, mon premier soin fut d'examiner les
pays appartenant & cette portion de la tribu des Kalispels et de choisir t&i lieu convenable pour la fonda-
tion du nouvel etablissement de Saint-Ignace. Nous
trouv&mes une vaste et belle prairie ay ant trois milles
d'etendue, bordee de cedres et de pins, situee dans le
voisinage de la caverne de la nouvelle Manrese et de
ses can teres, et k proximite d'une chute d'eau tom-
bant de pres de 200 pieds de haut et presentant toute
espece d'avantages pour te construction de moulins.
J'abattis le premier arbre, et apres avoir pris toutes
les mesures necessairespour l'expedition des travaux,
je partis pour Walla-Walla, oil je m'embarquai sur un
petit b&timent et desce&dis la G&lombia jusqu'a Vancouver. La fonte des neiges occ&bionna une crue d'eau
assez considerable, et notre descente %e fit tres rapi-
dement. On m'indiqua Fendroit oil, quelques mois au-
paravant, quatre voyageurs des Etats-Unis perirentj
miserablement vicfimes de leur temerite et de leurl — 75 —
pc^somption. On leur conseilla de prendre un guide,
mais ils repondirent qu'Hs n'en avaient pas besotog
lorsqu'on les prevfait que la riviere etajJ*dangQpr$#s£ #
trompeuse, le pilote r^pl/qua d'un ton railteur §£
vaniteux: Je mis en etat de couduire mix barque meme
entnfer*
Ii'inutUe conseiller leur souhatta un heureux voyage,
mais il dit en tremblant: « Ce pilote n'est pas u%^-
dien ni un Iroquois, ni meme un Canadien.» Le fleuve
imp6tueux ne tarda pas k ensevelir dans ses eap; ses
victiwes presouiptueuses. Celles-ci prirent le mffieii
de la riviere, et en un isstant te canot fut emporjyg
avec la rapidite de Feclair, laissant derriere lui,une
epaisse trainee d'ecumeproduite par la violente action
des rames. Lorsqu'lls approcherent des rapides, ife se
lancerent sans crainte; helas, leur sort fut bientot decide. Entraines dans le gouffre par te tourbillon, ils
firent d'inutiles efforts pour ec&apper k cet terrible
danger; ils virent le redoutable abime s'entr'ouvrir
pour devorer sa proie. La malheur^use barque t&ur-
noya un instant, puis disparut au milieu des cms d§ 46-
sespoir, pendant que l'effroyabte^echo repetait sur les
deux rives le nouveau desastre de la Coloml&su
Les eauxreprirent bientot leur cours acooutume £t
ne laisserent aucaine trace de cette terrible catastrophe. Ce lieu fatal pourrait k juste tftre etre appel6
les Rapides du Presomptueux; il servir^a sans doiite
de leqon aux imprudents qui voudraient se co&fiQj*
sans pretexte et sans guide sur ce formidable trih#*
taire de Focean occidental.
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— 76 —
Apres un heureux voyage de cinq jours, je m'em-
barquai a Vancouver, oil j'eusle bonheur de rencon-
trer te P. Nobili qui, pendant huitmois, s'appliqua
ii etudier la langue des ftidiens au milieu de l'exer-
ifice du sacre ministere parmi les catholiques du fort
et les Indiens du voisinage. Ceux-ci furent declines
par une maladie mortelle, mais heureusement ils eu-
rent tous le bonheur de recevoir le bapteme avant de
mounr.
w En remontant la belle riviere de Multonomat ou de
Willamette dans un canot Tchinouk, je fusaccompagne
par te P. Nobili jusqu'au village de Champois, qui est
ii ioixante milles du lieu de notre embarcationet & trois
milles de notre residence de Saint-Francois Xavier.
Lorsque les Peres apprirent notre arrivee, ils vin-
Tfeit tous au devant de nous. Nous fumes heureux de
nous trouVer reunis apres une longue saison d'hiver.
Les pere!F!taliens s'etaient pafticulierement appliques
it Fetude des langues. Le P. Rivalli, verse dans la
medecine, rendit de tres grands services aux habitants
de la mission de Saint-Paul, car dans chaque demeure
il y avait plusieurs malades. Le P. Vercruysse, a la
demande de Monseigneur 1'eveque Blanchet, ouvrit
une mission chez les Canadiens qui etaient eloignes
de Saint-Paul, etilreussit k leur faire eiever une nou-
velle eglise dans un lieu central. Le P. de Vos est le
seul de nos peres de Willamette qui parte Fanglais. II
consacre tous ses soins aux Americains dont le nom-
*hve excede deja quatre mille. II y a la plusteurs families catholiques, et nos freres dissidents semblent bien disposes; un bon nombre d'entre eux desirent vive-
ment etre instruits des verites de la foi.
[ La religion n!a fait nulle part de plus grands pro-
grfcs, et ne presente de plus brillantes esperances que
dans le territoire de FOregon. Le R. M. Demers, vi-
caire-general et administrateur du diocese en Fabsence
de F^vGque, se dispose k b«ttir une cathedrale en bri-
ques. Ilafait construireunejolie e'glise aux Cascades de
Willamette, oil furent jetes il y a trois ans les fonde-
ments de la premiere ville de FOregon. Ce village
naissant compte plus de cent maisons. Plusieurs terrains ont ete choisis pour4la fondation d'un couvent et
de deux ecoles. Une eglise catholique a ete erigee k
Vancouver.
Le couvent des soeurs de Notre-Dame avance, et
sera le plus bel edifice de Willamette. L'eglise a qua-
tre-vingts pieds de long sur une largeur proportion-
nelle; elle est sous Finvocation de la sainte Vierge.
Les religieuses ont dej& cinquante pensionnaires. Le
college de Feveque, dirige par le T. R. M. Bolduc,
est en pleine prosperite. Le nombre des eieves s'est
augmente; quarante jeunes gens, la plupart metis, y
recoivent une Education chretienne. II y a quelques
annees une eglise fut eievee \ Cowlitz; les habitants
se preparent maintenant k construire un couvent sous
la direction du R. M. Langlois.
Notre residence de Saint-Francois-Xavier est ter-
mi nee; elle servira dorenavant de noviciat et de se-
minaire pour preparer les jeunes gens aux missions.
Des mesures, qui je Fespere s'executeront, ont ete
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— 78 —
pfis£s par nos Pfcfe$ pour que cette atm$e $#ft consa-
cv6e k la visite des nombrenses tribus qirf haMtent la
cdte septentrionale de FOcean Pacifique et le midi de
la Colombia. La mission deTevfiquietde son grand
vlcalre a 6t6 suitie du resultat le plus fecond et le
plus heureofx. Mgr Blanchet ^ciivait en ees termes le
17 f^vricr 1812 k Pevfique de Quebec. « Dleu a dai-
gne benir n#s travaux et notre partrte. Le nom adorable de Jesus a #te atmoncg aux nouveiles natjfofli
du monde. M. Demers dtrige fces pas vctsle fort Lan-
gl^f, sur la rivffcffe du Frizer, oil ifladministre le
bapteme & environ sept cents enfants. tlusteurs d'entire eux recuelllent d6fk les fruits pr£cieux de la grace
regeneratrtce.»
Dans mes precedentes lettres, je vous ai donne
I#s details de nos missions dans l$i montagnes du
Haut-Ore^on; de fa conversion de deux tribus, les
TStes-Plates etles Cceurs-cC'Aldne ou Cce'ur$~Pointus;
de la premiferc communion de ces deroiers et de la
Conversion de plusleiirsKalispelsder&bate, qui eut
Keu k la fete de Noel.
Depute Fannee 1839, oil lia mission fat etablie,
jusqiFau mois de jufllet 1845, lesilflssionnaires du
Canada ont baptise trois mille personnes. te nom*
fste des catholiques qui resident dans les differentes
stations de la compagnie de la baie ^Hudson, y com-
prts les colons, s'eteve k plusieurs centaines. SI nous
y ajoutonsleB deux mttte huix cent clnquante-septpe**
sonnes baptfeees depute 1841 clans les differentes mis*
sfons des montagnes, nous aurions d<ms FOregon toe m
— 79 —
population totale d'au moins six mille catholiques*
Le grain de seneve a grandi et est devenu un arbre
qui ombrage de ses larges et vivifiants rameaux cette
contree jadis sterile et abandonee. Aumois de juin,
le P. Nobili, accompagne* d'un frere novice, quitta
Willamette pour visiter les tribus de la Nouvelle-Ca-
ledonie. Le T. R. M. Demers de son c6te alia voir les
tribus suivantes: les Kameloups, les Atnans ou Shou-
wapemot, les Porteurs ou Ltavten, dont le nom varie
suivant les lieux oil ils plantent leurs tentes. Ils ajou-
tent aux mots la finale ten, qui signifie peuple; comme
dans les noms de Stelaaten^ Nashkoten, TchiUcoten*
l&fzeteoten. M. Demeis a eu la consolation de baptises quatre cent trente-six enfants appartenant k ces
tribus.
Telsont ete la ferveur»etle zeie de cespauvres Indiens que bien que prives de pretres, ils ont bciti
trois eglises dans Fesperance qu'un nepapayattok ou
pfcre viendrait s'^tablir parmi eux.
H | H y a plusieurs catholiques dans les differents
forts de ce pays. Les honorables messieurs de la compagnie de la bate d'Hudson, quoique protestants, s'in-
teressaient vivement k ces sauvages, et firent tout ce
qui etait en leur pouvoir pour faciliter Fentree d'un
pr&re dans ces domaines soumis k leur juridiction.
J'ai lhonneurd'etre, Monseigneur, avec une pro-
fonde et respectueuse consideration,
Votre tres humble et obeissant serviteur en
Jesus-Christ,
P. J. DE SMET, S. J.
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If.fl ;,-;.
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* 80 ~
V.
Baie de Kaiispe\ 7 aout 1845.
MONSEIGNEUR ,
■
Peu de jours apres te depart du P. Nobili, qui ob-
tint passage k bord d'une embarcation appartenant
a la Compagnie de la baie d'Hudson, je quittai Saint-
Francois-Xavier avec onze chevaux charges de char-
rues, de beches, de pioches, de faux et d'outils de
charpentier. Mes compagnons etaient le bon frere
Mcgil et deux metis ou Creoles. Nous rencontr&mes
beaucoup d'obstacles et de difficultes dans les montagnes, a cause des cascades et des torrents qui, dans
cette saison, sont nombreux et tomberit avec une in-
domptable furie sur les rochers que nous etions obliges de traverser. Dans les etroites vallees situees
entre ces montagnes le rhododendron deploie toute sa
vigueur et sa beaute; il s'eleve k une hauteur de
quinze ou vingt pieds. Cet arbrisseau s'y trouve en
telle quantite qu'on dirait d'une foret dont les branches touffues, en s'entrelacant, forment de magnifi-
ques arceaux verts, ontes d'une quantite innombrabte
de fleurs ravissantes, dont les couleurs varient depuis
le blanc le plus pur jusqu'k lateinte la plus foncee
du rose cramoisi.
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iViti.;^  81 —
Notre sentier etait jonche d'os blanchis de chevaux
et de bocufs, tristes temoignages des souffrances en-
durees par les voyageurs qui avaient traverse ces con-
trees.  Nous passamcs au pied du mont Hood, qui
surpasse en hauteur toutes les montagnes de cette
chaine etonnante. II est couvert de neige et s'eteve k
seize mille pieds au dessus du niveau de la mer. Le
capitaine Wyeth en contemplant ces geants du som-
niet des Montagnes-Bleues, en parte ainsi dans son
journal: « Le voyageur ens'avangant k Fouest, k une
distance de cent soixante milles, voit les pics des
montagnes des Cascades, dont plusieurs s'eievent k
seize mille pieds an dessus du niveau de la mer.
Toutes les autres jnerveilles de la nature semblent,
en quelque sorte, s'amoindrir et devenir insignifiantes
en comparaison de celle-ci. » D'un seul point je con-
templai sept de ces sommets majestueux qui s'etendent du nord au sud, et dont Feblouissante blancheur
et la forme conique leur donnent l'apparence d'un
pain de sucre.
Nous mimes vingt jours k alter de Willamette &
Walla-WaUa. U nous fallut traverser un desert et des
pays onduies qui abondent en absinthe, en cactus, en
gazon touffu et en differentes especes de plantes et
d'herbes qu'on trouve dans tous les terrains steriles
et sablonneux.
Le gibier est rare dans ces latitudes; cependant
no as trouvames de grosses perdrix, des faisans, des oi-
seaux aquatiqueset d'autres d'especes de volatilespeti-
tes et varices, des lievres etdes lap ins. Les salamandr es
4*
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if ;f§ M — [     v-
fourmillent dans les endroits sablonneitx, et les arma-
dillces ne sont pas rares dans le voisinage desgrandes
vallees. Le fort Walla-Walla est situe^ous le 16° 2'
de latitude etle 119° 30' de longitude. Le voisinage
sablonneux de cet etablissement le fait comparer k
une petite Arabic La riviere de Walla-Walla se jette
fens la Colombia k un mille du fort. Les terres basses,
lorsqu'elles sont arrosees, sont assez ferities et pro-
duisentduma'is, duble, des pommes de terre et toute
espece de legumes. Les vaches et les pores s'y accli-
matent aisement, et les chevaux abondent dans cette
partie du pays.
Vous ay ant deja parte du desert des Nez-Perces et
des Spokanes, je n'airten k ajouter k%e que je vous
^.raconte de cet affreux pays. En avancant & Fest
vers les Montagnes-Meues, nous trouvons de belles
et de fertiles plaines, arrosees par de limpides et
bienfaisants ruisseaux. Le$ vallees son^pittoresques et
entremeiees de riches prairies et de forets de pins et
de sapins. Les Kaguses Nez-Perces habitenPces deli-
cieux paturages et torment les tribus les plus riches
de i'Oregon; il y a des families qui possedent jusqu'a
quinze cents chevaux. Les sauvages cultivent la terre
avec soin et recoltent des pommes de terre, des pois,
tfa ble, plusieurs especes de vegetaux et de fruits. On
ne trouve nulle part de plus beaux paturages pour les
bestiaux; lis abondent meme en hiver et ils ne souf-
rrent jamais de Fincteitience du temps. La neige y
est inconnue, et la pluie rare et element abon-
dante. — 83 —
Vers la mi-juillet, j'arrivai sain et sauf avec tous
mes effets k la baie de Kalispel. En mon absence te
nombre des neophytes s'accrut considerablement. Le
jour de la f&e de F Ascension, le P. Hocken eut le
bonheur de baptiser plus de cent adultes. Depuis
mon depart, qui eut lieu au printemps, notre petite
colonie avait biti quatre maisons, reuni les materiaux
necessaires pour construire une petite eglise et en-
clos un champ de trois cents acres. Plus de cent
KaHspels, en comptant les adultes et les enfants, recurent le bapteme. lis sont tous animes d'un grand
zeie. lis font usage de la hache et de la charrue, et
sont resolus d'echa&ger leur vie nomade contre des
habptudes sedentair&s. Les magnifiques cascades de la
CWombi&, appelees les Chaudieres, et situees dans le
voisinage du fort Colville, ne sont qu'a deux journees
de notre nouvelle residence de Saint-Ignace.
Huit k neuf cents sauvages etaient rassembles la
pour la peche dusaumon. J'arrivai k temps pour passer avec eux les neuf jours qui precedent la fete de
notre fondateur. Pendant ces quatre dernieres annees
un nombre considerable de ces Indiensfurent visites par
les robes noires>qm leur administrerent le sacrement du
bapteme. Je fus recu par mes chers Indiens avec une
joie et une tendresse toutes filiates. Je fis placer ma
petite ckapelle, formee de branchages, sur une eminence et au milieu des huttes des Indiens. On peut la
comparer au pelican des deserts, entoure de ses petits
qui sucent avec avidite la parole de Dieu et s'abritent
sous l'aile de leur mere nourriciere. le faisais trois
\m — 84 —
instructions par jour; les Indiens y assistaient avec une
grande assiduite et les ecoutaient avec attention.
L'annee derniere la fete de S. Ignace fut pour moi
un jour de danger, d'epreuve et d'inquietude. J'aime
a me la rappeler, car elle se termina d'une maniere
si glorieuse et si heureuse que mes compagnons ne
Foublieront jamais, et rendrontau Tout-Puissant d'£-
ternelles actions de graces pour sa misericorde et sa
bonte. Sans carte et sans savoir oil etait Fembouchure
de la Colombia, nous traverscLmes cette formidable riviere comme portes sur les ailes des anges. Cette an-
nee j'ai passe la fete de S. Ignace au milieu de nom-
breuses occupations, mais elles etaient de nature &
consoler le cosur du missionnaire et k le dedommager
au centuple des privations, des peines et des fatigues
qu'il endure. E   ;S i
Plus de cent enfants se presenterent pour recevoir
le bapteme. On m'ameha aussi portes, sur des pieux,
onze vieillards qui semblaient attendre que Feau re-
generatrice eut coule sur leurs fronts pour quitter ce
monde et alter se reposer dans le sein de leur divin
Sauveur. Le plus &ge d'entre eux, qui etait aveugle et
qui paraissait avoir cent ans, m'adressaces touchantes
paroles : « Ma vie a ete longue sur cette terre, et mes
larmes n'ontcesse de couler; je pleure chaque jour,
car j'ai vu mourir tous mes enfants et tous les compagnons de ma jeunesse. Je me trouve isote au milieu
de ma propre nation, comme si j'etais un etranger;
mes pensees se reportent constamment vers le passe,
et elles sont d'une nature triste et amere. Quelquefois il
WjU
Jl
II
i
tw H
■>.'
i-fi  — 85 —
je trouve de la consolation ft me rappeler que j'ai fui
la compagnie des mediants. Jamais je n'ai pris part a
leurs vols, k leurs batailles ou k leurs meurtres. En ce
jour beni, la joie a penetre les plus profonds replis de
mon &me; la Grand-Esprit a eu pitte de moi; j'ai
recu le bapteme, je le remercie de cette faveur et lui
offre mon coeur et ma vie.»
On cetebra une messe solennelle pendant laquelle
les Indiens chanterent des cantiques. Ensuite vinrent
les ceremonies du bapteme, et tout se termina dans
Fordre le plus parfait. Les Sauvages etaient heureux.
C'etait un spectacle imposant, et tout contribuait a M
donner de grandes proportions. D'un cote, on voyait
les nobles et gigantesques rochers; de Fautre, on
entendait le bruit eioigne des cataractes, qui rompait
le religieux silence de ce desert place sur une eminence qui domine la puissante riviere de FOregon;
et enfm nous nous trouvions k Fendroit oil les eaux
impetueuses, s'affranchissant de leur lit, s'eiancent
avec furie et se pr-ecipitent sur des masses de rochers
en formant des milliers de jets d'eau, dont les trans-
parentes colonnes retiechissent en couleurs vartees les
rayons eblouissants du soleil.
II y avait Ik en outre les Shuyelphi ou les Indiens
de la Chaui&eve, les Sinpoils, les Zingomenes et plusieurs Kalispels qui m'avaient accompagne en qualite
de chantres et de catechistes.
Je donnai le nom de S. Paul ci la nation des Shuyelphi, et plagai sous la protection de S. Pierre la tribu
qui habite les bords des grands lacs de la Colombia. ff.f
H
' — 86 —
Le P. Hocken se dispose k fetourner $ans celle-ci
pour continuer kinstrnire et a baptiser les adultes. Ma
presence parmi les Indiens n'interrompit pas leur belle
et abondantepeche. Une enorme corbeilte fut assujettite
k un rocher saillant, et les plus beaux poissons de la Colombia se precipiterent dans te piege par douzaines et
comme par fascination. Sept ouhuitfois par jour on alia
examiner les corbeilles, et chaque fois on y trouva environ deux cent cinquante saumons. Pendant ce temps
les Indfens se placaient sur chaque pointe de rocher et
embrocihaient te poisson avec une extreme dexte-
Ceux qui ne connaissent pas ce pays peuvent m'ac-
cuser d'exageration en m'entendant affirmer qu'il serait aussi facile de compter les cailloux qui se trou-
vent k profusion sur te rivage que de calculer le
nombre des differentes especes de poissons que cette
riviere occidentale fournit pour les besoins de
l'homme. De meme que le buffle et le daim sont la
uourriture quotidienne des habitants du nord etde
l'est des moritagnes, le poisson alimente les tribus occi-
dentales. On pourra se faire une idee du produit considerable dela peche, lorsqu'on saura qu'ft l'epoqu&oii
le saumon et les autres poissons remontent les rivieres, toutes les tribus qui habitent leurs rives choisis-
sent un lieu favorable, et trouvent nou seulexnent une
nourriture abondante pendant cette saison, mais
relies qui sont actives et prevoyantes sechent, pulve-
ilsent et melent avec de l'huile une quantite de saumons qui leu* suffit four le reste de Famtee. m
^Un nomfe^e incalculable de saumons remontent
jusqu'ala source de la riviere, et meurent la dans les
emx basses. Une gulaide tp&ntite de truites et de
carpes les suivent, et se nourrissentdm frai cle saumon
qu'elles trouvent dans les creux et les eaux tranquilles.
Au printemps les jeunes saumons redescendent vers
la mer, et Fon m'a assure (mais je ne puis garantir le
fait) qu'ils ne reviennent qu'au bout de quatre ans.
On en trouve six especes differentes dans la Colombia.
Je quittai l&Chaudiere on Kettle-Fall, te 4 aoiit, en
compagnie de plusieurs hommes de la nation des
Creesj, pour alter examiner le pays qu'ils avaient
choisi pour y fonder un village. Le sol est riche et
propre k toute espece d'exploitations agricoles. On a
commence a construire plusieurs maisons. J' ai donne le
nom de Saint-Francois-Regis a cenouvel etablfesemeitt,
oil un grand nombre de Creoles et de chasseurs de
castors sont resolus de s'etablir avec leurs families.
Le 6, je traversal les hautes montagnes des Kalispels,
et j'atteignis vers le soir la station de Saint-Ignace.
Les R. R. P. P. Hocken et Ravalli avec deux freres
lais donnent leurs soins a cet interessant petil^etablis-
sement. Ces PSres parcourent aussi les differentes tribus voisines, telles que les Zingomenes, les Minpoils,
les Okinaganes, les stations de Saint-FrancoiS-Regi% de
Saifit-Pierre et eeUe de Saint-Pall, les Flatbows ou
Arcs-Plats etles Koetenays. Je me propose de Visiter ces
deux demHres peetplades, qui ^ontfamais eu te bonheur de voir tine robe noire chez elles. Toutes ces tri
ll
If fill — 88 —
bus forment, d'apres les calculs, une population d'environ cinq centimes. ft
Je suis avec un profond respect respect, Monsei-
gneur, de votre grandeur, le tres obeissant serviteur,
P. S. jdeSMET. S. J.
Station de PAssomption, Arcs-a-Plat,
17 aout, 1845.
MONSEIGNEUR ,
Le 9 aoiit je continual ma route vers te pays des
Arcs-ft-Plat. Les chemins etaient devenus de grands
etangsparl'effet de Finondation. Je preferai remon-
ter dans mon canot la riviere de Clark ou de Flathead;
je fis traverser k mes chevaux lesforets qui bordent la
riviere, et j'ordonnai qu'ils m'attendissent au grand
lac des Kalispels. J'eus ici une entrevue tres agreable
et inattendue; lorsque nous approch&mes des forets,
plusieurs cavaliers tout degueniltes en sortirent Le
premier d'entre eux m'appela par mon nom et me sa-
lua avec familiarite, comme si nous etions d'anciennes
connaissances. Je lui rendis son aimable salut, et de-
sirai savoir k qui j'avais Fhonneur de parler. Une
petite riviere nous separait. II me dit en souriant:
« Attendez que j'aie atteint la rive opposee; alors — sett vous me reconnaitrez. » Ce n'est pas un chasseur
de castors, me dis-je; cependant sous ces vetemens
dechires et ce chapeau rustique, je n'aurais pu faci-
tement reconnaitre un des principaux membres de
la compagnie d'Htidfcon-Bay, te digne et respectable
P Ogden, J'eus Fhonneur et la bonne fortune en
1842 de voyager avec lui, et dans sa barque, de
Colville au fort Vancouver; et il serait impossible de
desfrer une plus agreable compagnie. II faut avoir
traverse un desert, se sentir isole, etre loin de ses
freres et de ses amis, pour comprendre la consolation
etlajoie que procure une pareille rencontre.
M. Ogden avait quitte FAngleterre au mois d'avril
dernier, accoutpagne de deux officiers distingues.
J'eprouvai un vif plaisir k recevoir des nouvelles toutes recentes de FEurope. La question cle FOregon me
parut quelque peu inqutetante. Ce n'etait ni la curio-
site, ni le plaisir qui pouvaient engager ces deux officiers k traverser tant de regions desotees et k hater
leur course vers Fembouchure de la Colombia. Ils
avaient recu Fordre de leur gouvernement de prendre
possession du cap de Desappointement, d'arborer
^etendard anglais, et d'eiever une forteresse pour
etre maitres de F entree de la riviere en cas de guerre.
Dans la question de FOregon, John Bull atteint son
but sans de grands discours, et s'assure la partie la
plus importante dupays, pendant que I'oncleSam (1)
mm.
mW.
m
mm
Iff
(4) Oncle sam dSsigne les Etat-Unis, comme John Bull TAn-
gleterre.
Wet II f H:
■U*
!K, Mil
— 90 —
debite un deluge de paroles, s'emporte et tempete.
Plusieurs annees ont ete consumees en debats et en
disputes inutiles, sans qu'il en soit resulte un seul effort -pratique pour faire reconnaitre ses droits reels
ou pretendus. La future destinee de ce pays sera
invariablement la meme (pe celle de tant d'autre6
infortupiees tribus qui, apres avoir vecu pendant ptafr
sieurs generati<iiis4ans l'exercke pafeible de la chass§
et de la peche, sont devenues, sous la fatale influence
4e la civilisation moderne, les tristes victimes des vices
et des maladies, et ont fini par dispaaaitre. M
A partir du grand lac Kalispel jusqu'aux Arcs-&-
Plat ©u contree des FMbow, la route passe & travers
d'epaisses forets; elle est obstruee par des arbres
tombes, des marai% des fondrieres epouvantables,
dont les pauvres chevaux ne peuvent se tirer qu'avec
une extreme difficulte. Apres avoir surmonte tous ces
obstacles^ nous anivtaies a une hauteur d'oii nous
vimes une vallee riante et d'un facile acces, dont la
feaiche et abonda^e verdure est entretenue par deux
folis lacs, et dans laquelle Faimable riviere des Arcs-
&-Plat mi Mcgilvray serpente d'une maniere si fan-
tastiqu#etsi gracieuse, qu'elle faitnon seulement ou-
blier au voyageur accable de lassitude les dangers
qu'il vient de courir, mais le compense largement des
fatigues d'un long et ennuyeux voyage.
Cette partie de la vallee cles Arcs-d-Plat ressemble
aux deux vallees des Cceurs-Pointus; meme fertilite duj
sol, memes paturages, memes bosquets de sautes et k
de pins; montagnes eievees couvertes jusqu'au somrj I     _ 91 —
met tfepaisses for€ts, plaines oil les cfedres gigan-
tesques deploient toute leur maj este et leur splendide
feuillage, et, comme dit Racine :
Elevcnt aux cicux
Leurs fronts audacieux.
En cet endroit la riviere est profonde et tranquille;
elle s'avance leatement et ne se reveille que lorsqu'il
survient un degel universel. Alors elle devient si im-
petueuse et& effirayanto qu'elle rompt les digues,
deracine et entraine daas sa course furieuse les ar-
bres et les rochersngpii s'opposent k son passage. En
quelques jours toute la vallee estsubmergee, et offre
Faspect de laeaimmenses, de marais sep ares par des
rangees d'arbres. C'est ainsi que la divine Providence
vient au secours des pauvres creatures qui habitent
ces contrees et pourvoit Mberalement k tous leurs
besoins.
Ces lacs et ces marais, qui se forment au printemps,
sont flemplis de poissons qui restent Ik comme dans
des reservoirs naturels pour Futilite des habitants.
Le poisson est tellement aboodant que les Indiens
n'ont d'autre peine que de le prendre dans Feau et
de le faire bouillir dans leurs chaudrons. Cette existence toutefois est precaire; les sauvages qui ne sont
pas d'une nature prevoyante sont obliges, lorsque
cet aliment leur manque, d'alter Sula recherche de
racines, de graines, de bates et de fruits^ teto que la
baie noire, qui est douce et agreable; celle du buis-
ftf
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— 92 —
son d'epine, le bouton de rose, la cerise des montagnes, le fruit du sorbier, diverses sortes de groseilles
d'un gout excellent; des framboises, les baies de Fau-
bepine, te wappato [sagitta-Folia), une racine bul-
beuse tres nourrissante; la racine amere, dont le nom
indique sufiisamment les proprtetes particulieres, et
qui est cependant tres saine; elle vient dans un sol
leger, sec et sablonneux ainsi que le caious ou racine
de biscuit. La premiere est d'une forme mince et
cylindrique; celle-ci, quoique farineuse et insipide,
remplace le pain; elle ressemble a un radis blanc. La
patate d'eau, ovale et verd&tre, se prepare comme
notre pomme de terre ordinaire, mais lui est beaucoup inferieure; le petit oignon et Foignon doux dont
la jolie fteur ressemble a une tulipe. Les fraises sont
communes et delicieuses. Je pourrais grossir ce catalogue d'un grand nombre de fruits et de racines de-
testables qui servent de nourriture aux Indiens, mais
qui mettraient en re volte un estomac civilise. Je ne
puis passer sous silence la racine de camashet la ma-
niere particuliere de la preparer. Elle est la reine
des racines, et on la trouve en abondance dans ce
climat. C'est un petit oignon blanc et fade, lorsqu'on
le retire de la terre, mais qui noircit et devient doux
lorsqu'on le prepare pour la table. ^;
Les femmes s'arment de longs batons crochus pour
alter k la recherche du camash. Apres s'etre procure
une certaine quantite de ces racines par de longs et
de laborieux efforts, elles font en terre un creux
qui a douze a quinze pouces de profondeur et de Ion- — 93 —
gueur, et elles y mettent les racines. Elles recouvrent
lefond d'un pave fortement cimente qu'elles chauffent
excessivement. Apres avoir soigneusement enleve tous
les charbons, elles mettent du gazon ou du foin
mouilie sur les pierres; puis elles placent une couche
de racines, une autre de foin mouilte etune troisieme
d'ecorces recouvertes de terreau sur laquelle elles en-
tretiennent unfeu ardent pendant cinquante, soixante
et meme soixante-dix heures. Le camash acquiei t
ainsi une consistance semblable k celle de la jujube.
On en fait quelquefois des pains de differentes dimensions. Cette racine est excellente, surtout lorsqu'on la fait bouillir avec delaviande; seche, elle
peut etre gardee longtemps.
AussitOt que leurs provisions sont epuisees, les Indiens vont & la poursuite du gibier dans les plaines,
les forets et les montagnes. Si la chasse est malheu-
reuse, ils sont condamnes, pour apaiser les ardeurs
de leur faim, a manger de la mousse qui est plus
abondante que le casmash. Cette plante parasite s'at-
tache au pin, arbre commun dans ces latitudes, et re-
couvre toutes ses branches. Elle parait plus propre a
former des matelas qu'& servir d'aliment aux hommes. Lorsqu'ils en ont ramasse une grande quantite,
ils en extraient toutes les substances heterogenes, et
la preparent comme le camash. Cette preparation
la rend compacte. C'est, a mon avis, une triste nourriture qui reduit en peu de temps ceux qui y sont
condamnes ci un pitoyable etat de maigreur.
Tels sont les Arcs-a-Plat. lis ne connaissent ni in- B m
. »: M
u
i*\i
§— 94 —
dustrie, ni arts, ni sciences. Les mots tien et mien
sont* peines connus parmi eux. Ils jouisserte»eom-
mun de tous les moyens d' existence que la nature
leur donne d'elle-m&ne; et comme ils sont excessive-
ment imprevoyants, ils passent souvent de la p)m
grande abondance k la plus extreme disette. Us f&-
ront bonne'chere un jour, et le lendemain ils Jjgune-
ront Les deux extremes sont egalement pernicieux.
Leur figure cadavereuse demontre sufiisammeut ce
que j'avance ici. J'arrivai chez les Arcs-a-Plat juste a
temps pour etre temoin de leur grande fete des poisr
sons, qu'on ceiebre chaque annee. Les hommes seub
ont le privilege d'y assister. Quatre-vingts d'entre eux
se rangent autour d'un feu qui occupe une surface de
cinquante pieds, et dans lequel sont placees de distance en distance des pierres de la grosseur d'un ®uf
de dinde; chaque homme est pourvu d'un panier d'o-
sier, #nduit $e gomme et rempli d'eau et de poisson.
?La salle oil Fon ceiebre cette fete extraordinaire e$t
faite de nattes de jonc et k trois ouverture^ celles
qui sont aux extremites serrent d'entrees aux convives; celles du milieu est destinee au service du poisson. Lorsque tout est pret et sfjue chaque homme e& \
k son poste, le chef, apres une courte harangue d'^n-
couragement adressee k son peuple, finit par une
prtere au Grand-Esprit^ a qui iLdemande une abon- 1
dante peche. Puis k un signal donne chaque convilf,
arme de deux batons aplatis k l'extremite, dont il se
sert comme de pincettes, retire les pierres du milieu
du brasier et les met dans son chaldron. Cette op6-
IIP: tfl
— 95 —
ration se renouvelle deux fofe, et dans Fespace de
cinq minutes le poisson est cult. Enlin ils S'accrou-
pissent autour du feu dans te plus profond silence
pour prendre leur repas, et chacun tremble de detacher ou de briser une arete. Une seule arete cassee
serait regardee comme d'unmauvais augure et le pre-
\ sage d'une peche infructueuse, celui qui se serait
| rendu coupable de cette maladresse serait banni de la
soeiete de ses*camarades parcequ'on caindrait que sa
presence n'attir&t sur eux quelque affreux malheur.
!    Une espece d'esturgeon, qui ade six k dix et quel-
l quefbis douze pieds de long, se prend au moyen du
dard dans le grand lac des Arcs^a-Plat.
I    Depuis mon arrivee chez les Indiens, la fete de la
gloriense Assumption de la bienheureuse vierge Marie a toujours ete pour mci^un jour de grande consolation. J'avais du temps pour les preparer k la celebration de cette fete solennelle. Grace aux instruc-
tionsetaux conseils d'un brave canadien, M. Bertrand,
qui a longtemps reside parmi eux en qualite de mar-
chand, j'ai trouve la petite tribu des Arc^-^-Plat docile et dans les meilleures dispositions pour embras-
ser la foi.  Ils etaient deja instruits des principaux
mysteres dela religion. Ils chantaient des .cantiques
en francais et en canadien. Ils sont au nombre d'environ quatre-vingt-dix families. Je cetebrai la pre-
, miere messe qui ait ete dite dans leur pays. Le saint
sacrifice termine, dix adultes dejk avances en kge et
quatre-vingt-dix enfants recurent le bapteme. Les
premiers etaient tres attentifs a toutes nos instruc-
&i m
1
i H
I
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- 96 - 9
tions. Dans F apres-midil'erection d'un calvaire se fit
avec autant de solennite que les circonstances pou-
vaient te permettre. On tira quatre-vingt-dix coups
de fuisl, et toute la tribu, prosternee aupied de l'hum-
ble etendard du Dieu Sauveur, lui fit hommage de
son cceur, lui promit un inviolable attachement k tous
ses devoirs de fideles enfants de la prtere, et renonca
aux pratiques de la jonglerie et de la superstition. La
croix fut dressee sur le bord d'un lac, et la station
recut le beau nom de FAssomption. Sous les auspices
de cette bonne mere en l'honneur de laquelle ces
pauvres sauvages ont pendant tant d'annees chante
des cantiques, nous esperons que la religion jettera
de profondes racines et fteurira dans cette tribu oil
regnent Funion, Finnocence et la simplicite. Ils clesi-
rent ardemment connaitre Fagriculture, dont je leur
ai explique les avantages, et je leur ai promis de leur
procurer les semences et les outils necessaires au la-
bourage.
J'ai l'honneur d'etre, Monseigneur, votre tres humble et obeissant serviteur en Jesus-Christ,
P.. J.   DE
i 1,   k5»   J.
II 97 —
VII.
A.   M. ]».   G.
Fort de la riviere des Arcs-a-Plat,
2 septembre 1845.
MONSEIGNEUR ,
Les Flat-Bows (ArCs-a-Piat), et les Kcetenays ferment maintenant une tribu divisee en deux branches.
Ils sont connus dans le pays sous le nom de Skalzx.
En avancant vers le territoire des Kcetenays nous
fumes ravis de la beaute et de la variete des aspects
qu'il offre. Tantot nous traversions d'epais massifs cle
pins et de cedres, oil la lumiere du soleil ne pexietre
jamais; tantot de sombres forets oil nous etions obliges, la hache a la main, de nous ouvrir une issue, et
de faire des detours pour ne pas etre arretes par les
arbres dont les ouragans d'automne avaient jonche le
sol. Quelques-unes de ces forets sont si compactes
qua douze pas je ne pouvais plus distinguer mon
guide. Le moyen le plus stir de se tirerde ces labyrin-
thes, c'est de se confier a la sagacite cle son cheval,
qui, si on Fabandonne a lui-meme, suit la trace des
autres animaux : cet expedient m'a sauve plus de cent
fois. Je ne puis in'empecher, Monseigneur, de com-
muniquer a voire Grandeur, les tristes et penibles
emotions qui vous assaillent dans ces horribles con-
'(si
mm HI
1
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y t»i
— 98 —
trees. Une indicible terreur s'empare de Fhomme te
plus brave et lui cause un fremissement involontaire;
il vous semble voir apparaitre un ours ou une pan-
there, et votre imagination est frappee de cette vision pendant tout le temps que vous cherchez votre
route a travers ces noirs et redoutables repaires qui
n'ont pas d'issue. En poursuivant notre marche si-
nueuse pres de la riviere, a Fendroit oil elle devie de
son cours naturel, nous apercumes plusieurs sites
dont la vegetation charmait nos regards. Au. lieu appele le Portage, la riviere traverse un defile de montagnes ouplutot de rochers abruptes et redoutables;
etle voyageur se voit force, dansun espace cle huit
milles, de risquer sa vie a chaque pas et de braver
des obstacles qui, a la premiere vue, paraissent insur-
montables.
Tout ce que Fimagination pent concevoir de plus
effrayant se trouve reuni ici pour vous terrifier; des
ravins et des precipices profonds, des pics gigantes-
ques, des sommets escarpes, des forets inaccessibles,
des abimes horribles et sans fond, qui retentissent du
bruit cause par les chutes d'eau; des sentiers longs,
etroits et inclines qui montent et descendent, et qui
m'ont oblige plusieurs fois de prendre Fattitude d'un
quadrupede, et de marcher a Faide de mes mains.
Pendant ce perilleux passage j'ai adresse souvent de
ferventes actions de graces au Tout-Puissant pour la
protection qu'il m'a accordee dans les moments de
danger. L'eau s'est fraye une route diversiftee a travers ces apres rochers qui elevent leurs tetes jusqu'au L
— 99 —
ciel, et nous avons trouve des cataractes et des gouf-
fres qui entraihaient des rocs et des arbres avec une
force irresistible. Pendant que Foeil se repose avec
charme sur les sommets riches et rougeatres des montagnes eioignees, sur les gazons eieves, sur les fieurs
qui pendent du haut des rochers, Foreille est etourdie
par le bruit confus des ruisseaux et des rivieres qui
courent avec rapidite, du mugissement des cascades
impetueuses et des torrents tumultueux. Une plaine
etendue qui se trouve au pied du mont Portage offre
toute espece d'avantages pour la fondation d'une ville.
Les montagnes environnant ce site agreable sont ma-
jestueuses et pittoresques. Elles rappelerent a mon
souvenir les nobles montagnes Pacho qui entourent
la belle capitate du Chili (Santiago). D'innombrables
petits ruisseaux jaillissent du sein pierreux des montagnes, et repandent une vapeur transparente sur les
valtees. La jolie riviere des Chutes descend bruyam-
? ment et traverse la plaine avant de se jeter dans le
Mc-Gilvray, qui suit pareillement son cours. Les car-
rteres et les forets paraissent inepuisables. J'ai re-
marque de grands morceaux de charbon de terre le
long de la riviere, et je suis convaincu qu'on pourrait
se procurer ce fossile en abondance. Que deviendrait
l  ce pays solitaire et desole sous Finfluence bienfai-
| sante de la civilisation ? Enfin tout le pays des Skalzi
semble attendre qu'un peuple civilise vienne te rege-
j nerer. On trouve de grandes quantites de plomb sur la
surface de la terre; etnous avons ete conduits acroire
d'apres les apparences qu'il renfermait de Fargent.
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13!in
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— 100 —
Pauvres Indiens! ils foulent aux pieds destresors
sans s'en douter, et se contentent de la peche et de
la chasse. Quand ces ressources leur manquent, ils
vivent de racines et d'herbes, et regardent d'un ceil
indifferent le blanc qui examine les mineraux de leur
pays. Ah! ils trembleraient s'ils connaissaient Fhistoire
de ces nombreuses et infortunees tribus qui ont disparu
du pays pour faire place aux Chretiens qui ont rendu
les pauvres Indiens victimes de leur rapacite. Apres
un voyage de quelques jours nous arrivames a la
Prairie du Tabac, la demeure habituelle des Kcetenays. Leur camp se trouve dans une immense et de-
licieuse vallee, bornee par deux eminences dont la
pente douce et reguliere, couverte de cailioux unis,
semble originairenient avoir servi de limite a un grand
lac.
A mon arrivee je trouvai environ trente loges cle
Kcetenays; la faim obligea plusieurs families a passer
la grande montagne. lis allaient a la recherche du
buffle, de Felan, de Fantilope et du cerf. Je fus recu
avec toute espece de demontrationdejoie et de filiate
affection par les habitants de ces loges. Ils me salue-
rent avec une longue et retentissante decharge de
mousqueterie. Plusieurs me montrerent leur journal
consistant en un baton carre, sur lequel ils avaient
marque le nombre des jours et des semaines ecoutes
depuis mon sejour parmi les habitants du voisinage du
grand lac Tete-Plate. Ils avaient compte quarante-un
mois et quelques jours.
M. Berland avait use de son zeie pour maintenir les
sir if fvl
— 101 —
Kcetenays et leurs freres dans les bonnes dispositions
dans lesqueliesj'eus la consolation de les trouver. Depuis ma derniere visite ils ont accompli a la lettre
toutes les recommandationsque je leur avais faites et
qui etaient restees dans leur souvenir. Jefus oblige de
decider quelques points de controverse qu'ils avaient
mal interpretes et,mal compris. Ils se reunissent pour
faire les prieres du matin §t du soir, perseverent dans
Fusage de chanter des cantiques, et observent fidele-
inent le repos du dimanche.
Le jour de la fete du Saint-Coeur de Marie je chan-
taila grand'messe, et pris ainsi possession de ce sol, qui
etait pour la premiere fois foute par un ministre du
Tres-Haut. J'administrai le sacrement du bapteme k
cent cinq personnes dont vingt etaient adultes. Une
importante ceremonie termina les exercices de la
journee. Un grand calvaire fut erige au milieu des ap-
plaudi&ements du camp. Les chefs, a la tete cle leurs
tribus, s'avancaient et se prosternaient devant ce si-
gne sacre qui preche si eioquemment Famour de
FHomme-Dieu qui vint racheter l'humanite dechue.
Humblement inclines devant la croix, ils offraient a
haute voix leurs coeurs k celui qui s'est declare notre
maitre et le divin pasteur des &mes. Cette station s'ap-
pelle le Saint-Coeur de Marie. Un de nos Peres doit
bientdt visiter les deux parties de la tribu. > j|
Ces pauvres gens, quoique presses par la faim, me
prierent instamment de rester quelques jours au milieu d'eux pour leur donner les instructions relatives
a leur conduite future. Ils les ecouterent avec avidite.
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— 102 —
Apres mon depart ils se diviserent en deux pelites
bandes, et allerent chercher des provisions dans les
defiles des montagnes.
Le 30 aotit, je dis adieu aux Kcetenays. Deux jeunes gens de leur tribu s'oiTrirent pour me conduire
dans le pays des Pieds-Noirs; un troisieme Indien,
chasseur habile et bon interprete, compteta ma petite escorte. Je me mis en route vers les sources cle
la Colombia. Le pays que nous traversions etait tres
pittoresque; nos regards etaient agreablementfrappes
par cle belles prairies qu'embauinait le parfum des
fleurs, des arbrisseaux, et des brises fraiches etbien-
faisantes; par de jolis lacs ej de riantes vallees entou-
res de pins chenus et soleunels, qui balancaient gra-
eieusement leurs branches flexibles.
Nous trouvclmes aussi de magnifiques et noires forets alpestres qui n'ont jamais retenti du son de la
hache. Elles sont arrosees par des rivieres qui pren-
nent leur source dans la chaine de montagnes qui est
k droite, s'elancent impetueusement sur des rochers
sauvages et se jettent dans des precipices. Cette
chaine etonnante ressemble a une barriere imprena-
ble et colossate.
Je suis avec les sentiments du plus profond respect,
de votre Grandeur, le tres humble et tres obeissani
serviteur ea Jesus-Christ.        "; *-
W-        :  **'; ■      p. J. de SMET, S. J.
m
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VIIL
A.
. ».  ii.
tm
'*•
T£fe de la Colorable,2 septembre 1845.
Salut! roche majestueuse!
Fatur asfife du bonheur!
De ses tresors !e divin cneur
Touvre aujourd'hui la source heureuse.
Iff
MONSEIGNEUK,
Le 4 septembre, vers midi, je me trouvai a la source
du Colombia. Je contemplai avec admiration ces montagnes raboteuses et gigantesques, d'oii la grande
riviere s'echappe majestueuse et impetueuse ctes sa
naissance. Dans *sa course vagabonde elle est sans
contredit la plus dangereuse riviere de Fouest de
I imerique. Deux petits lacs de quatre k six milles
dVHendue, formes par un grand nombre de sources
e* de ruisseaux, sont les reservoirs de ses premieres
eaux. W
Je plantai ma tente sur les bords du premier affluent
qui lui apporte son faible trifeut, et que nous regar-
dions s'Oancer avec impetuosity sur les rocs inacces-
sibles qui se trouvent k droite. Quels magnifiques
rochers! quelle vartete de formes fantastiques, at- i m
104
hir
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m
11;
I
I
M' P
i HI
I  f
trayantes, burlesques et sublimes se presente simul-
tanement a votre regard; et pour peu que votre imagination vieiuie a votre aide, vous voyezs'elever devant
vos yeux etonnes les chateaux clu moyen age avec
leurs tours rangees en bataille, cles forteresses avec
leurs remparts et leurs bastions, cles palais avec leurs
domes, et enfin cles catheclrales avec leurs Heches
un
ancees.
En arrivant aux deux lacs je les vis couverts d'une
foule cl'oiseaux aquatiques, poules d'eau, canards,
cormorans, outardes, grues et cygnes; tanclis que
sous Feau tranquille se trouvaient une foule de saumons dans un etat d'epuisement. A Fentree du second
lac, clans un endroit has et etroit, je les vis passer
en grand nombre avec les blessures que leur avait
occasionnees leur long pelerinage a travers les ra-
pides, les cataractes, les vallees et les cascades; ils
continuent cette procession non interrompue pendant
cles semaines et des inois.
Si j'affirmais cjiie le saumon est d'humeur querel-
leuse on me croirait ci peine : je fus cependant temoin
des morsures aigues et vindicatives qu'ils se font
mutuellement. Ces deux lacs sont une tombe immense, car ces poissons y meurent en telle quantite
qu'ils infectent tout le pays environnant. En Fabsence
de l'homme, Fours gris et noir, le loup, Faigle et le
vautour s'assemblent en foul,e dans cette saison de
Fannee. Ils pechent leur prOie sur les bords de la
riviere et k Fentree des lacs : leurs griffes, leurs dents
et leurs bees leur servent d'hamecons et de dards*
Pi
ill i; 105
Ensuite, quand la neige commence a tomber, les ours
gras et dodus retournent dans Fepaisseur des forets,
et dans les creux des rochers oil ils ont etabli leurs
demeures, ety passent les quatre tristes mois d'hiver
dans une complete indolence, sans autre occupation
que de sucer leurs quatre pattes.
Si nous en croyons les Indiens, chaque patte occupe
Fours pendant une lune (un mois). Lorsque la tache
est accomplie, il se tourne cle Fautre cote et com
mence k sucer la seconde, et ainsi de suite.
Je mentionnerai ici en passant que tous les chasseurs et les Indiens remarquent qu'il est tres rare
qu'une ourse soittuee quand elle porte, et cependant
on les chasse en toutes saisons. Oil vont-elles ? Que
deviennent-clles pendant le temps de leur gestation ?
C'est un probleme que nos chasseurs montagnarcis
n'ont pas encore fesolu.
Quand 1'emigration, accompagnee de Findustrie,
des arts et des sciences, aura penetre dans les nom-
breuses valtees des Montagnes-Rocheuses, la source
du Colombia deviendra un point tres important. Le
climat est delicieux. Les grandes chaleurs et les grands
froids y sont inconnus. La neige disparait aussitot
qu'elle est tombee. Les mains laborieus.es qui culti-
veront ces valtees recueilleront cent pour cent. D'in-
nombrables troupeaux pourraient paitre toute Fannee
dans ces prairies, oil les sources et les rivieres entre-
tiennent une fraicheur et une abonclance perpetuelle.
Les sommets et les versants des montagnes sont gene-*
ralement revetus d'inepuisables forets dans lesquelles
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— 106 —
se trouvent des meleses, cles pins de toute espece, des
cedres et des cypres.
II y a dans la plaine, entre les deux lacs, de belles
sources doat les eaux ont reuni et forme un rocher
massif lie pierre molle et sablonneuse qui a l'appa-
rence d'une immense cascade petrifiee et glacee. Leurs
eaux sont douces et transparentes et de la meme temperature que le lait qui vient d'etre trait. La description donnee par Chandler de la fameuse fontaine cle
Pambouk-Ralesi, qui se trouvait dans Fancienne Hie-
ropolis de FAsie-Mineure, clans la vallee de Meander,
et dont Malte-Brun fait mention, peut etre litterale-
ment appliquee aux eaux thermales de la source
du Colombia. Le paysage qui se deroula k nos yeux
est si merveilleux qu'une description cpielconque
semhlerait rcjmanesque et n'approcherait pas de
la realite. Nous contemplames avec admiration cette
vaste peutte cpii, vue a distance, a I'apparence de la
craie, et qui de plus pres presente Faspect d'une immense cascade figee,dont la surface ondutee ressemble
a un cours d'eau soudainement arrete et durci dans
sa course rapide.
Le premier lac du Colombia est a une distance de
deux milles et denii de la riviere cles Arcs-a-Plat, et
recoit une portion de ses eaux pendant les pluies du
printemps. lis sont separes par un funds de terre. Les
arvantages dont la nature semble avoir favorise la
source du Colombia rendra un jour sa position geo-
graphique tres importante. La main magique de
Fhomme civilise la transformera enun paradis terrestre*
- • — 107 —
Le Canadien! dans quelle partie du desert n'a-t-il
pas penetre? Le monarque qui regne a la source du
Colombia est un honnete emigre de Saint-Martin,
dans le district de Montreal, qui reside depuis vingt-
six ans dans ce desert. Les peaux de renne et de
daim sont les materiaux qui ont servi a construire son
palais portatif, et pour me servir de ses expressions,
il €embarque a cheval aVec sa femme et ses sept enfants et debarque oil bon lui semble. Ici personne ne
conteste son droit, et Polk et Peel, qui se disputent
maintenant la possession de ses domaines, sont aussi
^ftconnus a notre carabinier que les deux plus gran-
des puissances de la iune. Son sceptre est un piege a
castor; sa loi, une carabine. L'un est sur son dos,
Fautre sous son bras. IT passe en revue ses nombreux
srrjets fourres, les castors, les loutres, les rats mus-
ques, les martres, les ours, les loups, les moutons et
les chevres blanches des montagnes, le chevreuil a
queue noire, ainsi que son parent a queue rouge; le
cerf, te renne et le daim. Quelques-uns de ses sujets
respectent son sceptre, cfautres se soumettentcisaloi.
II exige et recoit d'eux le tribut cle la chair et de la
peau.
Environne par tant de grandeur, paisible proprie-
taire de tous ces palais dont te ciel est le dome, de
ces forteresses, dernier refuge que la nature a battel
pour y conserver vivante la liberte sur la terre;
seigneur solitaire de ces majestueuses montagnes qui
eleven! jusqu'aux cieux leurs cimes neigeuses, Mori-
geau (c'est le nom de notre Canadien), n'oublie pas
'!
ii m
v.
— 108 — "I
ses devoirs cle Chretien. Chaque matin et chaque soir
on le voit reciter clevotement ses prieres au miheu de
sa petite famille.
Depuis Men des annees Morigeau desirait ardem-
ment voir un pretre, et lorsqu'il apprit que je visitais
la source du Colombia il s'y rendit en toute hate,
pour procurer k sa femme et a ses enfants la grace si-
gnalee du bapteme. Cette faveur leur fut accordee le
jour de la Nativite de la sainte Vierge, ainsi qu'aux
enfants des trois families indiennes qui l'accompa-
gnent dans ses voyages. Ce fut un jour solennel pour
le desert! Le saint sacrifice de la messe y fut offert,
et Morigeau s'approcha clevotement de la sainte table. An pied d'un humble autel il recut la benediction nuptiale, et la mere, entouree de ses enfants et de
six petits Indiens, fut regeneree dans les eauxdu bapteme. En memoire cle tant de Menfaits une grande
croix fut erigee dans la plaine, qui depuis ce moment s'appelle la Plaine de la Nativite.
Je ne puis laisser mon bon Canadien sans faire
mention de sa royale cuisine a la sauvage. Pour premier plat il me presenta deuxpattes d'ours. En Afri-
que ce ragout aurait pu causer quelque inquietude,
car la patte d'ours a une ressemblance frappante
avec lespieds d'unecertaine race. UnrGtide pore-epics
fit ensuite son entree, accompagne d'une hure de
daim. Je trouvai celle-ci delicieuse. Enfin le grand
chaudron, contenant une sorte de pot-pourri ou cle
salmigondis, fut place au milieu des convives, et cha-
cun y puisa selon son gout. Quelques restes de bceuf, — 109 —
de buffte, de venaison, de queues de castor, de lie-
vre et de perdrix, etc., servirent a faire une soupe
excellente et substantielle. |t •
Je suis, Monseigneur, votre tres humble et obeis-
sant serviteur en Jesus-Christ.
-Mi    | P. J. de SMET, s. J.   ::
Im
■«eSZZ>®<.
IX.
Pied de la Croix-de-Paix, 15 septembre 1845.
Ici les peupHers et les bouleaux se
jouent en balancant leurs tetes; les
eedres immobiies projettent une
ombre vagabonde. Sur leurs hautes
branches bercees par Fouragan, les
oiseaux aux longues ailes etablissent
leurs demeures. Le geai, la cor-
neille criarde et la pie prennent
leurs el>ats au dessus de leurs som-
mets et ellleurent les mers qui bai-
gneut leurs pieds. lei de limpides
rivieres prennent naissance, et chaque source forme un ruisseau
bruyant qui descend la colline en
serpentant.
■
il
MONSEIGNEUB,
Nous dimes adieu le 9 a la famille Morigeau ainsi
ju'cl ses compagnons de chasse, les Sioushwaps. Nous 110 —
quitt&mes la vallee superieure de la Colombia en pre-
aant un petit sentier qui nous cooduisit en peu de
temps a un etroit defile d'oii les rochers, d'une grandeur colossalef bannissent lalumtere du jour. Le grand,
le beau, le sublime se combinent ici sous les formes
les plus singulieres et les plus fantastiques. Bien que
la couleur grise predomine, cependant Fon trouve
d'immenses rochers de porphyre ou de granit veine
de blanc. Ca et la dans le creux des rochers ou dans
tout endroit oil il y a une poignee de poussiere, le pin
massif et immense prend naissance, et vient marier sa
sombre verdure avec les teintes variees des montagnes. Ces sentiers sinueux et hordes d'un rempart
colossal offrent souvent les vues les plus ravissantes
et les plus pittoresques; les scenes les plus variees et
les plus magnifiques etonnent et ravissent vos regards.
La panne et le cedre s'eleven! majestueusement dans
ces forets venerables;lepeupliergracieuxsecoue dans
les airs son panache cl'emeraude et lutteavec Forage,
tanclis que du haut des rochers escarpes et denteles
te pin a peine flexible remplit Fombre d'une crainte |
religieuse. Le bouleau sort d'une terre tanissee de *
mousse, et brille comme une magnifique colonne d'argent portant le diademe dore des fruits d'automne, au
milieu du genevrier aux baies parfumees et purpurines
et de la terebenthine azuree, qui peuplent ces valtees
humides et ces forets.
Apres avoir voyage tout un jour ci travers ces beau-
tes primordiales, nous atteignimes les bords de la
riviere des Arcs-k-Mat, formee de Funion d'innom- — ill —
brabtes torrents qui, apres avoir decrit mille circuits, se precipitent du sommet de la montagne. De
lain on entend le bruit sourd et continuel de ses eaux
qui fuient dans un lit plein de rochers avec une rapi-
dite extraordinaire. Nous travers&mes la riviere pour
prendre un autre ctefite encore plus merveilleux, oil
les eaux du Vermillion se sont ouvert un passage : id
tout frappe le regard; tout dans ce desert profond,
maisbruyant, est d'une 3pre sublimite. Les montagnes
sfetevent comme de saintes tours oil Phompie peut
communiquer avec te ciel; de terribles precipices sont
suspendus au dessus de votre tete; le bruit etourdis-
sant et rauque des eaux ressemble dans leur course
vagahonde a celui d'nne violente tempete qui passe
sauvage et sans frein comme Fesprit de la libera.
Tantot les ondes sonores earessent les rives garnies de
rochers et se jettent follement dans un abime; tantot
elles reviennent en ecumant jouer avec les Jones de
leur lit, puis tombent de pente en pente, de cascade
en cascade: elles forment dans leur course une longue
suite de rapides; tantot elles se cachent sous le feuil-
lage touffu du cedre et du pin, et reparaissent pour
se jeter Mmpides et cristallines dans un vaste bassin
comme si elles voulaient respirer avant de quitter le
ravin. et enfin elles precipitent leur course vagabonde
avec une nouvelle vigueur.
De cette foret impenetrable sort un bruit harmo
nieux. C'est le cixdu noble cerf qui appelle ses compagnons. Le daim, le plus vigilant de tousles animaux,
donne le signal de Faiadrme. II a entendu te craque- II
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— 112 —
ment d'une branche; il a flaire le souffle mortel du
chasseur; un bruit confus se fait entendre dans la
montagne; le chasseur leve son ardent regard vers
les hauteurs, et apercoit un troupeau cle rennes per-
che sur le sommet neigeux, ettressaillant a l'approche
de l'homme; en un ciin cl'oeil ils ont disparu dans les
cretes inaccessibles « oil la Nature a place son tr6ne
sublime dans des palais de glace. » ..*M
Nous sommes souvent temoins de Fagilite et de la
grace des chevreuils, lorsqu'ils courent, cabriolent,
ou s'arretent un instant pour regarder autour d'eux
avec leurs oreilles droites et tendues, qui ne laissent
echapper aucun son. Ces timides habitants des bois
reprennent leur course et finissent par penetrer dans
les sombres profondeurs cles forets. Des bandes de
boucs sauvages gambadent tranquillement et sans
peur a cote des troupeaux de moutons, qui sont sus-
pendus aux precipices et aux pics des rochers couverts
ca et la de neige, et que le pied de l'homme n'a jamais foutes.
Un monstrueux animal, Fours gris, qui remplace
dans nos montagnes le lion d'Afrique, ne se contente
pas cle grogner et de menacer Faventurier qui ose
penetrer dans ses domaines caverneux, mais 11 grince
des clents et se met en colere. Aussitot une balle bien
ajustee le force a faire une humble reverence; le formidable animal route dans la poussiere qu'il mord de
rage, et.meurt baigne dans son sang.
La musique ordinaire clu desert est le cri percant
de la panthere et le hurlement du loup. Le petit lievre
|i|;.1l 113
des montagnes, qui n'a que six pouces de hauteur, et
dont la biographie n'a pas encore sa place dans l'his-
toire naturelle, s'amuse au milieu des debris de rochers, et montre une etonnante activite; tandis que
son voisin, le gros et paresseux pore-epics, grimpe
i sur une branche de cypres, s'y assied et ronge Fe-
corce. II regarde Favide chasseur avec un ceil indifferent, et ignore que-sa chair tendre et delicate est con-
sideree comme un mets delicieux. L'industrieux castor, semblable aun soldat en sentinelle, avertit safa-
mille de l'approche de l'homme en frappant Feau de sa
queue. Le rat musque plonge immediatement dans
Feau. La loutre quitte ses etats et se glisse sur le
ventre entre les roseaux. Le timide ecureuil saute cle
| branche en branche, jusqu'k ce c[u'il ait atteint le som-
met du cypres. La martre court d'arbre en arbre et se
| cache dans le feuillage. Le siffleur et la belette se re-
tirent dans leurs domiciles respectifs. Le renard, gr&ce
a sa fuite pretipitee, conserve son riche manteau d'argent. Le blaireau, trop eioigne de sa demeure, creuse
le sol sablonneux, et s'enterre vivant pour echapper
| aux poursuites : sa peau magnifique ^sert a orner te
dos des Indiens. II faut les efforts reunis de deux
hommes pour le retirer de sa retraite et pour le tuer.
Le soir qui preceda notre sortie cles obscures la-
byrlnthes de ce bois touffu nous jouimes d'un spectacle ravissant. Apres un desastreux combat, les
beautes de la nature consolent le coeur afflige du guer-
rier sauvage. Du sommet de la montagne nous con-
tempiames la danse des Manitous ou des esprits et IB
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— 114 —
Fentree glorieuse des champions decedes dans la region des &mes. De vastes colonnes de lumiere res-
plendissante semblaient se jouer et se balancer dans
les deux; les unes avaient uue forme perpendicu-
laire; les autres ressemblaient kdesvagues onduleuses,
tantot se cachant sous des aspects divers, jusqu'a ce
que tout Fhemispherefut brillamment illumine. Toutes
ces masses se reunirent au zenith, et se separerent sous
des formes variees.
Mysterieux, solennels, froids et lumineux leurs pas
s'eievent avec majeste comme des barrieres autour de
la sphere terrestre, comme les portes du paradis.
L'imagination peut £ juste titre s'effrayer devant vos
rayons sacr6s, et la science est trop Mble pour re-
produire la source de vos clartes celestes.
L'aurore boreale est un phenomene que je contem-
ple toujours avec une admiration melee de plaisir.
Tout ce que Fon voit et entend dans ce desert inrpe-
netrableest a lafois agreable et instructif; toutfrappe,
captive et eleve F esprit vers Fauteur de la nature.
Mira&ilia opera Domini.
Apres bien cles labeurs, des fatigues, qui n'e-
taient pas sans compensation, nous traversanies le 15
les hauls pays qui separent les eaux de FOregon de
celles cle la branche meridionale de Sascatchawin, ou
an€fenne riviere de Boufbon, ainsi appetee avant la
conquete du Canada par les Anglais. C'est le plus
grand tributaire du Winnepey, qui se jette dans la
baie d'Hudsmi k cdt€ dela riviere Nelson, k58 degres
de latitude nord. — It5 —
L'etendard du Chretien, la croix, a ete erigee k la
source de ces deux rivieres : puisse-t-il etre un signe
de salut et de paix pour toutes les tribus disseminees
et errantes qui se trouvent k lest et k Fouest de ces
montagnes gigantesques et terribles.
L'aigle, embieme du guerrier Indien, se perche sur
le cypres, dont le bois sert k faire la croix. Le chasseur le vise, et le noble oiseau tombe en conservant sa
royale fierte. Ceci me rappelle les beaux vers de Fil-
lustre Campbell que je cite en entier.
« Lorsque le roi des oiseaux est tombe, on clirait
d'une royaute en ruines. Bien que son regard soil
etetet maintenaht, il a cependant contempte le soleil
en face. II et£it le sultan du ciel, et la terre paya un
tribu( k son aire. II etait perche plus haut qu'aucune
forteresse crenetee Mtie par les conquerants de la
terre. II bravait la tempete et la chatiait de ses ailes.
II arretait son vol aussi facilement que FArabe bride
sa mont ure; il se placait pour son plaisir sous le zenith du ciel, comme une lampe suspendue a un dome
d'azur; tandis qu'au dessous de lui les montagnes du
globe ressemblent k des taupinteres, et les fleurs k
des fils brillants. »
Nous dejeun&nes au bord d'un lac Mmpide, aupied
de la Croix de Paix, d'oii j'ai l'honneur de dater ma
lettre, et de vous renouveler Fassurance de mon pro-
fond respect Je recommande particulifcrement k vos
fenrentes pr teres ce vaste desert qui renferme tant
d'&mes precieuses enseveHes dans les ombres de la
niort.
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 116 —
Je suis, Monseigneur, votre tres humble et clevoue
serviteur en Jesus-Christ. §1
J. J. deSMET, S. J.
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Camp des Assiniboins, 26 septembre 1845.
Ici les prairies emaill£es de fleurs
sont couronn£es d'une fraiche
verdure, et les violettes embau-
ment Pair de leur doux parfum. \
Monseigneur,   '" t    .' .       '#..        *. . j
Nous entrames par une descente fort raide clans
une riche valtee agreablement variee par des prairies
emaillees, de magnifiques forets et de beaux lacs, clans
lesquels la truite saumonnee abonde tellement qu'en
peu de minutes nous nous en procurames suffisam-
naent pour faire un excellent repas.  La vallee est
bornee cles deux cotes par une suite cle roches pitto-
resques dont les hauts sommets, semblables & cles
pyramides, se perdent dans les nues. Les celebres I
monuments tant vantes d'Egypte, construits par Che- ]
rops et Cephren, s'effacent devant cette gigantesque I
architecture de la nature. Les pyramides naturelles
des Montagnes-Rocheuses semblent se railler de Fha-
bilete artificielle de l'homme; elles servent de lieu ]
IfifS L
— 117 —
de repos aux nuages qui viennent entourer leurs
fronts. La main toute puissante du Seigneur en a pose
les fondements; il a permis aux elements de les former, et elles proclameront dans tous les &ges sa puissance et sa gloire.
Nous sortlmes de cette deiicieuse valtee le 18 septembre, apres une excursion de trois jours, et nous
recommencclmes nos perigrinations dans les montagnes; elles ne nous presenterent que des obstacles et
des contusions pour les hommes et les chevaux. Pendant six heures nous fumes obliges de marcher a tra-
vers des fragments de rochers brises, et au milieu
d'une immense foret incendiee oil des millions d'ar-
bres & demi-consumes jonchaient te sol dans toutes
les directions. II ne restait pas la moindre trace de
vegetation; jamais je n'aivu un incendic si terrible
et si destructeur. Nous atteignimes la riviere des Arcs
ou Askow dans la soiree, et nous plantames notre
tente solitaire sur ses bords. Ici nous decouvrimes
quelques vestiges d'un parti de sauvages. Cinq jours
auparavant neuf loges d'lndiens avaient campe clans
ce men\e lieu. Nous limes de soigneuses recherches,
et mes guides penserent que c'etaient les formidables
Pieds-Noirs. Le meme jour nous vimes deux fumees
s'elever a l'extremite de la plaine sur laquelle les
sauvages avaient passe. Mes compagnons semblerent
hesiter a Fapproche de ces terribles Pieds-Noirs. lis
me raconterent leurs reves de mauvaise augure et me
dissuaderent d'aller plus avant. L'un disait: « Je me
suis vu devore par un ours sauvage;» un autre:«J'ai
mil
H
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»v
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9 mil;
III
ii!*.'
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— 118 —
vu des corbeaux et des vautours (oiseaux de mauvais
presage) planer sur la tete cle notre pere;» un troi-
sieme avait vu un sanglant spectacle. Je leur racontai
a mon tour l'histoire d'une de mes sentinelles, vrai
type cle vigilance, de courage et de naivete.
Dans les liorreurs de la nuit sombre,
Bien de plus sur, mes yeux ont vu
Des sauvages la mechante ombre
Qui par trois fois a reparu.
Plein de courage, je m'elance,
Ou plutOt je veux m'elancer,
Quand du fer de sa longue lance
L'ombre accourut pmir me percer.
Aux armes, aux armes! Plndien!
A moi, m'ecriai-je, FIndien!
Soudain le camp tout en alarmes
S'eveille et voit queje dors bien. (i)
Lerecit des reves desonimaginationlesamusa beaucoup, et ils semblerent comprendre que j'attachais
peu d'importance a de semblables visions.
« Arrive que pourra, » dirent-ils, « nous ne quit-
terons jamais notre pere que nous ne le voyions en
lieu ctesiirete; s c'etait precisement ce que je desi-
rais. Je ne pus cependant me faire illusion. J'avais
enfin penetre dans un pays qui avait ete le theatre de
nombreuses scenes sanguinaires. J'etais maintenant
sur les confins memes de ces peuples barbares, d'oii
il etait possible que je ne revinsse jamais.
Lorsque les Pieds-Noirs apprem\ent qu'un de leurs
parents a ete tue, il arrive frequemment que dans
(1) Ces vers ne sont pas du traducleur.
■'. L
'Itl
— 119 —
leur furie indomptee ils expedient le premier etranger
qu'ils rencontrent, le scalpent, et abandonnent aux
loups et aux chiens les entrailles palpitantes cle Fin-
fbrtunee victime de leur vengeance, de leur haine et
| de leur superstition. Je vous declare que j'etais assiege
de mille inquietudes au sujet du sort qui m'attendait.
Pauvre nature! Ce timide et fragile mens homo est
quelquefois sous Fempire de cruelles terreurs. II re-
garde en arrtere et croit aux songes. Mes voeux ardents
me repetaient constamment: avance ! Je placai toute
ma confiance en Dieu. Les prieres cle tant d'ames fer-
ventes m'encourageaiejrt et meranimaient, je resolus
[ de n'etre plus deconcerte par un danger incertain. Le
Seigneur peut quand il lui plait amollir les coeurs fe-
roces et sans pitte. Le salut des ames est en jeu, et le
j succes de la mission de Sainte-Marie depend de la continuation de ma route, car les Pieds-Noirs y font cle
j frequentes irruptions. Quelle consideration pourrait
me detourner d'un projet que mon coeur a caresse de-
l puis ma premiere visite dans les montagnes. Le 19 et
le 20 nous suivimes les traces de nos predecesseurs
I inconnus, et elles nous parurentde plus en plus recei>
tes. Je depechai mes deux guides pour reconnaitre
queHes etaient les personnes que nous suivions cle si
I pres. • ,f -
Un d'eux revint le meme soir, et nous apprit qu'il
I avait trouve un petit camp cles Assiniboins de la foret;
; qu'il avait ete bien recu ; qu'il regne dans le camp une
►maladie dont deux d'entre eux viennent de mourir;
et qu'ils expriment le desir de voir la Robe noire. Le
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lendemain nous les joignimes et voyage&mes plusieurs
jours en leur compagnie. Le nombre des Assiniboins
de la foret ne s'eleve pas k plus de cinquante loges
ou families, divisees en plusieurs groupes; on les voit
rarement dans les plaines : la foret est leur element,
et ils sont renommes comme chasseurs et guerriers. lis
errent sur les montagnes, dans les bois, et pres des
differentes branches des sources, ctes'Sascatshawin et
d'Athabaska. L'agriculture estinconnuea cette tribu;
ils vivent exclusivement de petits animaux, tels que
daims, chevres, etc; et principalement de pores-
epics qui abondent dans cette region. Quand ils sont
presses par la faim ils recoui ent aux racines, aux grai-
nes et k Finterieur de l'ecorce de cypres; ils ont peu
cle chevaux et font tous leurs voyages a pied.
Leurs chasseurs sortent de bon matin, et tuent tout
legibier qu'ils rencontr ent; ils te suspendentaux arbres
le long du chemin. Leurs pauvres femmes ou plutdt
leurs esclaves, portant souvent deux enfants sur leur
dos, et en trainant encore un plus grand nombre apres
elles, suivent lentement leurs maris et ramassentle
gibier que ceux-ci ont tue. lis ont une grande meute
de chiens aflames qu'ils chargent de leurs petites provi-
sions, etc.; chaque famille a une bande de six ou douze i
de ces animaux, et chaque chien porte de trente a tren-
te-cinq livres pesant. Ce sont les plus malheureux ani-1
maux qui existent. Leurs bonsmaitresetmaitressesleur ]
donnentplus de coups de baton que de morceaux; aussi
ce sont les plus adroits et les plus incorrigibles voleurs j
qu'il y ait dans la foret. Nous fumes obliges chaque j 121
oir de suspendre toutes nos proprietes aux arbres et
te les mettre hors de la portee de ces chiens vora-
es, nous sommes meme forces de nous barricader
lans nos tentes la nuit, et de les entourer de branches
I'arbre : car tout ce qui est cuir ou tout ce qui appar-
ient k un etre vivant est emporte et devore par ces
adroits voleurs.
Vous direz que j'ai peu de charite pour ces pauvres
betes; mais n'eh soyez pas etonne. Un beau soir,
ayant neglige ma precaution ordinaire de barricader
'entree de ma tente, je me trouvai le lendemain
atin sans souliers; ma soutane etait sans collet et
il y avait une jambe de moins k ma culotte de peau!!!
Un des chefs du petit camp me raconta que Fhiver
ernier un d'eux, qui etait de sa nation, reduit <Ume
xtreme famine (de tels cas ne sont pas rares) man-
ea sucoessivement sa femme et ses quatre enfants. Le
lonstre alors s'enfuit au .desert, et Fon n'entendit
his jamais parler de lui.
Le missionnaire de FOregon, le R. M. Bolduc, ra-
onte dans son journal qu'a Akena, une des iles Gam-
ie, il vit une vieille dame qui ayant eu huit maris,
en mangea trois pendant un temps de famine! Je
8entionne ce fait pour vous donner la contre-partie
de Fhorrible trait que j'ai relate plus haut.
Les Assiniboins ont la reputation d'etre irrascibles,
jaloux et fort babillards; aussi les batailles et les
ineurtres sont-ils communs parmi eux, et les divisions
onlinueiles. Chaque soir je leur fis une instruction
ivec Faide d'un interprete.  Ils paraissaient dociles,
1
11
lis. quoiqu'un peu defiantS; cavils ont ete visites fre-
quemment par des hommes qui ont dtffame et lal
religion et les pretres. Je rendis tous les petits services qui etaient en mon pouvoir aux persOnnes
agees ou infirmes; je baptisai six enfants et un vieil-
lard, quimourut deux jours apres. II futenterre avec
toutes les ceremonies funebretf et les prieres cle FE-
glise. La proprete n'a aucune place dans le catalogue des vertu» domestiques ou personnelles des Indiens. Les Assiniboins sont sales au-dela de toute
expression. lis surpassent en ce point tous leurs voi-
sins. lis sont devores par la vermine qu'k leur tour
Ils devorent. Un sauvage, a qui je reprochai en plai-
santant sa cruaute envers ces petits insectes inverte-
bres me repondit: « II me mord le premier, j'ai te
droit de prendre ma revanche. »
Par condescendance je surmontai te degotit na-
turel et assistai a un festin de pore-epics. Je contem-
plai les Indiens qui decoupaient la viande sur leurs
chemises de cuir, luisantes de graisse, de salete et
pleines de vermine, dont ils s'etaient depouiltes pour
en faire une nappe. Ils essuyaient leurs mains a leurs
cheveux, c'est leur seul essuie-mains; et comme le
pore-epics a natureliement une odeur forte et desa-
greable, on peut bien supporter te parfum de ceux
qui se nourrissent de sa chair et se barbouilleht avec
son huile.
Une bonne vieiUe, dont la figure etait teinte desang, j
(ce sont les retements   de deuil   des Indiens)  me
ia?esenta une ecuellede bois pleine de soupe; la i$$
cuiller de corne qui m'etait destinee etait sale et cou-
verte de graisse; elle eut la complaisance de la laver
avec sa langue avant de la poser dans mon fade
bouillon.
Si un morceau de viande seche ou quelque autre
provision a besoin d'etre nettoyee, Fattentive cuisi-
niere remplit sa b6uehe d'eau, puis la fait Jaiilir de
toute sa force sur la portion qui vous est destinee. Un
certain mets qui est repute exquis chez les Indiens se
prepare de la facon la plus singuliere r^tedevraient.
prendre un brevet d'invention pour leursheureuses
etfecondes decouvertes. Tout leiprocede appartient
exclusivement au departement de la femme. Elles
commehcent par se frotter les mains de graisse et par
y recueillir te sang de Fanimal qu'on fait bouillir avec
de Feau; puis elles rempfissent le chaudronde viande
grasse et hachee; mais haefaee avec les dents. Souvent
une demi-douzaine de vteilles femmes sont occupies a
cette operation pendant des heures entieres. Chaque
bouchee ainsi mastiquee passe de la bouche claim le
chaudron, et compose le ragout si recherche des Mon-
tagnes-Roeheuses. Ajoutez k cela en forme de dessert
exquis un immense plat de croutons composes cle
fourmis, desauterelles et de cigales pulverisees et s#~
chees au soldi, et vous pourrez vous faire une idee du
luxe indien.
Le pore-epics americain, le hystrix dorsata, est appele par les zoologistes modernes le castor piquant.
En effet, il y a une grande similitude entre les deux
*spfcces pour la tattle et pour la forme, et tous deux
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habitent la meme region. Le pore-epics, ainsi que le
castor, a une double peau oufourrure; celle du premier est longue et douce; celle du second est encore
plus douce et ressemble beaucoup au duvet ou au
feutre. Ils ont tous deux k Fextremite de Fos de la
machoire deux defenses longues et aigugs. Les Tetes-
Plates affirment que le pore-epics et te castor sont freres,
et racontent qu'anciennement ils demeuraient ensemble; mais qu'ayant ete decouverts frequemment par
leurs ennemisk cause de F indolence, de laparesse et de
Faversion des pores-epics pour Feau, les castors tin-
rent conseil, et deciderent unanimement qu'ils se se-
pareraient des premiers. Ils profiterent d'un beau
jour, et inviterent leurs freres piquants k une longue
course au milieu des cypres et des genevriers de la
foret. Les indolents et imprudents pores-epics s'etant
copieusement regales des savoureux bourgeons des
uns et de Fecorce tendre des autres, etendirent leurs
membres fatigues sur la mousse verdoyante, et s'en-
dormirent d'un profond sommeil.
Ce fut en ce moment que les ruses castors clirent
un dernier .adieu a leurs parents pore-epics.
Les Assiniboins qui habitent lesplaines sont beaucoup plus nombreux que leurs freres des montagnes:
ils comptent a peu pres six cents loges. lis ont un
grand nombre de chevaux, et les hommes en general
sont plus robustes et d'une plus belle stature. lis sont]
plus habiles au vol, plus grands buveurs, et sont per-
petuellement en guerre. Ils chassent le buffle dans
les grandes plaines situees entre le Sascatchawin, la i — 125 —
riviere Rouge, le Missouri et le Yellow-Stone (Pierre-
Jaune).
les Crows, les Pieds-Noirs, les Arikaras et les
Sioux sont leurs ennemis les plus* acharnes. Ils parlent
ct peu pr& la meme langueqije les Sioux et ils ont la
meme origine.
J'ai l'honneur d'etre avec le plus profond respect,
Monseigneur, votre tres humble et obeissant servi-
teur en Jesus-Christ
]        mm p. J- desmet, s. j.
«e^0^a»-
XL
A.  HI.   ©.   U
Fort des Montagnes, 5 octobre 1845,
MOiNSEIGNEUR,
'*
L'aspect du pays n'offrtt rien de bien interessant
pendant les quelques jours que nous voyage<imes
avec le petit camp des Assiniboins. Nfrus travers&mes
plusieurs vallees situees entre deux hautes chaines de
montagnes de diamant, dont les versants* sont ck et
I^l defendus par des remparts d'une neige eternelle.
Une belle source limpide sort du centre d'un rocher
perpendiculaire qui a environ cinq cents pieds de
haul, et repand ensuite ses eaux ecumantes dans la
plaine qu'elle couvre de vapeurs. jp:?
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Le 29, nous nous separames des Assiniboins; le
sentier nous conduisit a travers une epaisse foret de
cypres. On m'a dit que c'etait la derniere. Deo gra-
tias! Ces ceantures d'enormes sapins sont tres nom-
breuses et presentent de grands obstacles aux communications du pays entre Fest et Fouest des montagnes. J'ai un petit avertissement & donner k ceux qui
desirent visiter ces hgitudes. En entrant dans une foret epaisse, il faut tacher de se rendre aussi mincf,
aussi court et aussi resserre que possible, et imiter,
clans toutes les circonstances, mais avec adresse et
presence d'esprit; les differentes evolutions d'un cavalier pris de vin. Je dois ajouter qu'il importe qu'il
sache comment il faut se balancer et se colter a la
selle pour ne pas etre arrete par les nombreuses
branches qui interceptent son passage, et qui dechi-
reraient ses vetements et ecorcheraient son visage et
ses mains. Malgre toutes ces precautions, il est rare
de sortir d'une foret sans lui payer son tribut d'une
fagon ou d'une autre. Je me trouvai un jour dans une
position singultere et critique. En essayant de passer
sous un arbre, qui etait incline sur le sender, j'apercus
une petite branche en forme de crochet qui me me-
nacait. Mon premier metivement fut de me coucher sur
le cou de mon -eheval; mais la precaution fut inutile; |
la bFanche me saisit par le collet de mon surtout, et
m'arreta pefcdant que mon cheval continuait sa route.
Me voyez-vous suspendu en Fair et me debaH
tant comme un poisson pris a Fhamecon! Plusieurs
parties respectables de man vehement flotterent pro-
1111 : 137
bajjieinent longtemps dans la foret, et temoignerent
d'une n^nieire irrecusable que j'avais aequitte le
peage en la traversant. Un cbapeau froisse et cle-
chire, un ceil poclte et deip profondes egraMgnures
a la joue, m'auraient plutOt donne l'apparence, dans
un pays civilise, dun bretteur sortant de la Foret -
Noire que d'un pissionnaire.
C'est suptoirt lorsqu'il)|ombe une grande quantity
de neige qu'une foret devient di|ficile a traverser*.
Nous eiimes ce bonheur particulier jflans notre djer-
nier parage. IVlftlheur aux pietons qui passent les
premiers. Le§ branches s'affaissent sous lepoidsde
leur far^pfi et semhfent repeter cette devise : Si
tangas fv$ngq$! Et ppur peu que votre chapeau, votre fyras ou votre jambe les touched, une avalanche
tombe sur te cavalier morfondu %t £ur le cheval. Aus-
sitdt la brapche se relive avec fierte et semble se
tfioquer de vous. Dans de pareilles cifgonstances, ce
qu'il.y a de mie^tx k fipre c'est de former une arriere
garde, et de suivre les traces de celui qui ouvre la
marche.
Le*27, en poursuivant notre route sur une des
branches de la fiviere k la Bifihe, (les cartes Findi-
quent sous le nom de Red Deer) nous remarqu&mes
plusieurs sources sulfureuses qi$ fournissent une
grande quantite de soufre, et une mine de charbon
qui par^issait tres&bondante.        ■  - ' (K
Je demande te permission de faire ici une petite
digression. Le charbon abonde dans la parfie orien-
tale des Montagnes-Rocheuses, sur les bords du Mis-
I
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■ III
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111!
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— 128 —
sourietdu Yellow-Rock, du Sascatshawin et del'Atha-
baska. Le salpetre se trouve partout, et le fer dans
plusieurs parties des montagnes. J'ai dejk parte tlu
plomb que fournit le pays des Kcetenays; le nom de
la riviere indique la riches'se d,e la mine de cuivre qui
se trouve au nord; on rencontre des barres de ce
precicux metal paripi les rochers qui bordent la riviere. Le sel de roche est en poudre * et abondant
dans le Pays-Serpent.
La valtee offre des sites varies et'pittoresques qu'a-
niment des troupeaux de moutons et de chevres.
Nous trouvons plusieurs traces d'ours et de bullies;
k la vue de celles-cii mes conjpagnons s'animereht,
car la chair de buffte est sans contredit te mets le
plus clelicat que fournissent ees contrees. On ne s'en fatigue jam'ais. Jusqu'ici les animaux des montagnes
avaient largement pourvu a nos besoins, car les chasseurs ne tuerent pas moins de dix-huit pieces, sans
compter la volaille et le poisson qu'on trouve k foison
dans ce pays. Le meme soir vit finir nos provisions,
et une chasse au buffte fut proposee pour le lendemain.
Un des chasseurs partit de grand matin/ et nous le
vimes revenir a l'heure du dejeuner avec une vache
grasse; aussitOt les cGtes, les tripes, etc., honorerent
le feu de leur presence. Le reste de la jountee fut
consacre k chercher des provisions fralches.      ^p
Le 30, ilOus continu&mes nqtre route k travers la
vallee oil serpente un petit ruisseau limpide. Elle ressemble k toutes les autres valtees occidentales des
montagnes, oil les prairies, les lacs et les forets n'en- 129 —
tre-meient agreableinent. La valtee s'eiargit a mesure
qu'on s'avance; les rochers qui la bordent disparais-
sent, les montagnes decroissent et semblent se con-
fondre insensiblement les unes avec les autres. Quel-
ques-unes sont couvertes de forets jusqu'&leur sommet,
d'autres sont d'une forme conique, ou ressemblent a
des remparts eieves qu'orne une riche verdure.
Apres avoir mis dix-neuf jours k traverser la grande
chaine des montagnes, pour alter k la poursuite des
Pieds-Noirs, nous entr&mes le h octobre clans la
grande plaine , cet ocean de prairies qu'habitent une
multitude de sauvages nomades plonges dans la plus
profonde superstition. Les Pieds-Noirs, les Crows,
les Serpents (Arikaras), les Assiniboins des plaines,
les Sheyennes, les Camanches, les Sioux, les Omahas,
les Ottos, les Pawnees, les Rants, lesSaucs, les Ajouas,
etc., etc., sont sans pasteurs. Nous esperons que la
divine Providence ne differera pas le moment oil les
t&tebresqui enveloppentces immenses regions feront
place & la biehfaisante lumtere de FEvangile; que de
dignes^ et zetes pretres viendront guider dans les che-
mins du salut ces pauvres et malheureux enfants du
desert, qui pendant tant de stecles ont gemi sous Fem-
pire du demon, et parmi lesquels les cris de guerre
et de carnage n'ont cesse de retentir. Ici, nous Fespe-
ron^, regneront k leur tour la paix et la charite chre-
tienne; et le parfum de Famour divin et les hymnes de
reconnaissance s'eteveront vers le vrai Dieu.
Le digne eveque de Juliopolis a etabli son siege sur
la riviere Rouge, tributaire du Winnepeg, parmi les
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possessions des Ai^gte-Indieias. D#k deux de^ses zelis
missionnaires, les reverends MM. SSiib^MiiltM Bourias-
sa, ont penetre jusqu'aux pieds des Mcptagnes-Ro-
cheuses, pendant que dlautres pretres infatigabless'etf-
forcent depuis pluMeurs annees d'#tenf|re te royaume
jfle Die* dans cet immense diocese. La papulatio® de
Red-River, (Riviere Rouge), est #environ cinq male
#nq ce»tsames, dont trofe mille cent soixante-qwinze
sont catholiques. Ilya sept cent trente feux. J'eus
l'honneur de recevoir a mon arrivee dans ce pafs
«ie lettre du R. M. Thibault, qui me dit:
« Depuis te mois de mars$usqu'au mois de septem-
bre dernier J'ai travaflle parmi lespeuplades des montagnes *§«& sont bien clisposees a embrasser la foi. Jfe
ne puis vous donner une meilleure idee de ces peuptes
qu'en les comparant aux Totes-Plates. J'ai baptise plus
de cinq cents enfants e£ adultes dans le cours de cette
mission. Aussitot que je trouverai un convoi d'eau,
je eontinuerai^es travaux parmi les bons sauvages ^t
je m'etendrai jusqu'a la rMere Mckensie. II y a ici
une rich emission pour plusieurs ouvriers evangeliques,
car cette nation est populeuse, et occupe une vaste
4tendue de territoire;. je neparle pas de plusieurs&utres
peuplades que j'ai visitees cet ete. Venez a nous, nous
disent-fis; nous aussi nous&serons heureux d'apprendre
les bonnes nowelles que vous avez portees k nos freres
des montagnes, ayez pitte de nefcs, car nous me
connaissons pas^la p#ole du Grand-Espiifc; soyez*chaH
ritables, et venez nous apprsiidre te«ohemin du^aJat:
nous ec outerons docilement vos enseignements. -- 131 —
«Mon collaborateur Bourassa partit au mois de
septembre pour annoncer FEfrangile aux Indiens qui
resident pres de la riviere de la Paix.»
C'est a partir du lac Sainte Anne ou Manitou, qui
est la residence ordinaire de ces deux messieurs, que
ceux-ci dirigent leur course apostolique vers»|les
differentes tribus situees sur les riyieres Aljiabaska et
Mikensce, la riviere de la Paix et le lac Esclave.
C'est dans Fetendue de ces UmHes parcourues par
les missionnaires que se trouvent les Pieds-N$«8P, les
<Ji?ees, les Assiniboins de la foret et des montagnes ,
les Chasseurs de castor, les Chiens a ventre plat, les
Esclaves et les Peaux de daim. (C'est sous ces noms
que les differentes tribus d'Indiens sont connues des
blancs et des voyageurs.)
Le grand district i#dien des Etats-Unis est le seul
(s'il m'est permis de te dire) qui soil prive de secours
spirituels et de luoyens de salut. II contient plusieurs
centaines de mille de sauvages. Ce vaste territoire
est borne au nord-ojiest par les possessions anglo-in-
diennes, a Fest par les fetats de Fouest, au midi par
le Texas et Mexico, k* Fouest par Jes Montagnes-Ro-
cheuses. U possede plusieurs forts ou maisons de commence dont le plus grand nombre des employes sont
des catholiques canadiens ou des Creoles francais. Les
principaux de ces fonts sont: le fort des Corbeaux
ou Alexandre, sur le Yellow-Stone^ fort la^Rame^
sur une branche de la riviere Plate; le fort Osagey
sur la riviere du megie nomjje fort Pied-Noir ©u
Louis, k Fembouchure de ia riviere Maria; le fort de
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FUnion pres de Fembouchure du Yellow-Rock (Roche
Jaune), le fort Berthold, le fort Mandanou Clark, pres
de Fembouchure du petit Missouri; le fort Pierre,
le fort Look-Out et te fort Vermillion, a Fembouchure cle cette riviere. Les autres maisons ou comp-
toirs se trouvent chez les Pottowatomies de Council-
6luffs et de Belle-Vue, dans le pays des Ottos et des
Pawnees. Le grand depot qui fournit ces forts et recoit
toutes les fourrures et les peaux de buffte est a
Saint-Louis.
Monseigneur Loras, eveque de Dubuque, a envoye
deux pretres chez les Sioux qui habitent les bords
de la riviere de Saint-Pierre, tributaire du Mississipi.
La Societe de Jesus a une mission parmi les Pottowatomies du Sugar-Creek, qui verse le torrent de
ses eaux dans la riviere Osage. Les dames du Sacre-
Coeiir ontun etablissement ici. Pendant Fete de 1841,
la noble madame de Galitzin, provinciate de FordKei
en Amerique, visita cette partie de la contree, dans
le but de fonder, parmi ces rudes sauvages, tine
maison d'education. Les pauvres enfants du desert
ont le bonheur (Fy etre instruits des verites de la foi,
d'etre formes aux habitudes de travail et de proprete,
et acquieretit des connaissances convenables k leur
etat; cer-deux missions sont etablies pres des fron-
tieres des Etats, et sont les seules qu'on trouve d&fis
cet immense territoire. #
Le HauttMissouri et tous ses affluents jusqti'atrs
Montagnes-Rocheuses sont denues de tout secoure
spirituel. Partout oil un pretre a passe en traversanl — 133 —
le desert, il a ete regu k bras ouverts par les tribus
qui errent dans ce pays, heias! trop longtemps ou-
blie et neglige.
J'arrivai le soir du h octobre au fort des Montagnes, appartenant k la compagnie d'Hudson-Bay,
sans avoir rempli le but de mes voyages et de mes
voeux, particulierement en ce qui concerne les Pieds-
Noirs. Le respectable et digne commandant du fort,
M. Harriot, anglais d'origine, est un cles plus aima-
bles gentilshommes que j'aie jamais rencontres. II
invita et regut sous son toit hospitalier un pauvre
|iriissionnaire catholique et etranger, avec une poli-
tesseetunecordialite vraiirientfraternelle. Ces quaiites
caracterisent tous les Messieurs de la compagnie
d'Hudson-Bay, etbienque M. Harriot soit un protes-
tant. il m'engagea k visiter les Pieds-Noirs qui de-
vaient bient6t arriver au fort, me promcttant d'user
de toute son influence aupres de ces sauvages pour
itfobtenir une amicale reception. II a demeure plusieurs annees au milieu d'eux; cependant il ne me
dissimula pas que je serais bientCt expose k&e grands
dangers. Nous sommes dans la main de Dieu; que sa
sainte vol on te soit faite.
Je suis avec le plus profond respect et une haute
| consideration, Monseigneur, votre tres humble  et
obeissant serviteilr en Jesus-Christ. \
P. J. de SMET, S. J.
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XII.
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A. M. I*.  €J.
Fort des Montagnes. 30 octobre 1845.
MONSEIGNEUR, i^|*-■
Une bande d'environ vingt Crees, campes pr£sdu
iort, furent me tendre cordialement la main k mon
arrivee. La joie que ma presence semblait leur causer
prouvait que je n'etais pas le premier pretre qu'ils
avaient vu. De plus la plupart d'entre eux portaient
des medailles etdes croiju lis m'apprirent qu'ils avaient
Me assez heureux pour avoir une Robe noire (le reverend M. Thibault), qui leur apprit a connaitre eta
servir le Grand-Esprit, et b§j)tisa tous leurs petits
enfants, a Fexception de trois qui ne se trouvaient pas
Ik. Ceux-ci me furent amenes, et je leur admihistrai le
hapteme, ainsi qu'& un de mes guides, qui etait un
Kcetenay. Je leur donnai chaque soir des instructions
pendant leur sejour au fort.
Deux Crees, de la meme bande et de la meme fan
^nille, le pere etle Ills, avaient ete tues dansund
querelle, il y a deux ans. La presence du parti vain
queur, qui avait lieu pour la premiere fois depuis la
perpetration du meurtre, raHuma dans les autres eel
esprit de rancune et de vengeance si naturel au coeul
d'un Indien, et nous avions toute espece de raison
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de redouter les fatates consequences de cette vieilte
\ haine.
Avec Fassentiment de M. Harriot, je les rassemblai
tous dans le fort Le gouvemeur eut la bonte d'etre
iui-meme mon interprete. Je fis un long discours sur
Fobligation et la necessite d'en venir k une reconci-
liation sincere. Le sujet fut discute dans les formes;
ehaque Indiendisaitson avis k son tour, avec un bon
sens et une -moderation qui me surprkent. J'eus le
plaisir et la satisfaction de voir le calumet faire le
tour de Fassembtee. C'est l'as&urance solennelle de
la paix, legage de la fraternite indienne, la declaration la plus formelle de Fentier oubli et du pardon
sincere de Finjure. La nation Cree est consideree
.comme trfes puissante,, et compte plus de six cents
! Wigwams (1). Cette tribu est la plus redoutable enne-
mie des Pieds-Noirs, et emptete continuellement sur
le territoire de ses adversaires: Famtee passee elle
emporta plus de six cents chevaux. Les limites actuel-
les du pays qu'ils traversent s'etendent depuis les
Montagnes-Rocheuses, enlre les deux fourches du
Sascatshawin, jusqu'a une petite distance au dessous
de la riviere Rouge. Leur esprit turbulent et guerrier,
et leur ardeur pour le pillage, sur tout celui des chevaux, sont au nombre des obstacles qui jetardent la
conversion de la plus grande partie de cette tribu.
I/exemple de leurs rfreres qui ecoutent avec docilite
les exliortations de leur zeie etfinfatigable mission-
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(t) Mot inilicn qui signifie loge. (Notedu traducteur.) m
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— 136 —
naire produira un jour son fruit, nous Fesperons, et
sera suivi par la nation enttere. |1
Pour vous donner une idee de la discipline militaire
de ces peuples, et de la profonde superstition dans
laquelle ils sont encore malheusement plonges, je vais
vous raconter quelques-uns de leurs usages.
Les Crees meditaient de porter un coup mortel aux
Pieds-Noirs, et dans ce dessein ils avaient rassem-
ble toutes leurs forces disponibles, se montant k plus
de huit cents hommes. Avant d'alter k la recherche de
Fennemi, on eut recours a toutes sortes de jongleries
et de sorcelleries, afin d'assurer le succes de Fexpe-
dition. II fut decide qu'une jeune fille serait plaeee,
les yeux bandes, a la tete de Farmee incitenne, et
qu'elle servirait de guide aux combattants. En cas de
reussite, Fheroine etait destinee a devenir l'epouse du
plus vaillant guerrier. Suivant Foracle, le grand chei
surtout avait le privilege de la chausser et de la de-
chausser. • #^        ' ; ■■ - ||j
Ceci conclus, ils se mirent en marche avec confiancej
et presomption, et suivirent leur guide extraordinaire!
k travers les collines et les valtees, les ravins, et lea
marais. Un jour elle se dirigeait vers le nord, le lende-
main vers le sud ou Fouest; mais cette divergence de
direction importait peu, car te Manitou delaguerrJ
etait cense la conduire, et les Crees infatues conti-
nuaient chaque jour k marcher sur les traces del
Faveugle indienne. Ils avaient deja penetre bien avant
dans la plaine, lorsqu'ils furent decouverts par unci
bande de cinquante Pieds-Noirs. Ceux-ci auraient pil L
_ 137 ~
bcilement s'echapper k la faveur de la nuit, mais le
'artisan, ou commandant Pied-Noir, homme iritre-
ude, resolut de resister ci cette formidable armee.
Vvec FaMe de leurs poignards ils se firent une retraite
lans laquelle ils se retrancherent.
Le lendemain matin, k la pointe du jour, les huit
?ents champions entourerent leur faible proie. Les
)remiers qui s'avancerentpour les deioger furent
repousses plusieurs fois; mais les Pieds-Noirs eurent
>ept hommes tues et quinze blesses. Le manque cle
munition mit k la fin ceux-ci a la mer ci des Crees, qui
tailterent leurs ennemis en pieces. Le premier engagement jeta les vainqueurs dans la consternation, car
eux aussi comptaient sept hommes tues et quinze
blesses. Ils debanderent les yeux de la jeune heroine,
et les Manitous qu'ils avaient crus si propices, etant
maintenant reputes defavorables a leurs projets guer-
riers, les combattants se disperserent en toute Mte,
en prenant l.es chemins les plus courts pour retourner
chez eut.
| Les Crees ont de singuliers usages qu'on ne voit
pas chez d'autres nations. Ils barbouillent le visage
des guerriers qui ont succombe dans le combat, les
parent de leurs ornements- les plus riches, et les ex-
posent dans les lieux les plus eminents pour qu'ils
puissent etre vils de leurs ennemis. lis placent k cote
d'eux leurs fusils, leurs arcs et leurs Heches, pour
faire voir que leur mort ne leur cause aucune douleur;
et ils agissent ainsi pour que ces cadavres soient mis
en pieces, occasion qu'un ennemi ne laisse jamais
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echapper, et qu'un guerrier Cree regarde comme ia
realisation de ses voeux les plus chers. Les autres nations, au contraire, emportent et cachent leurs morts,
pour les soustraire k la rapacite et aux insultes de
leurs ennemis, et elles regardent comme un grand
deshonneur d'etre taillees en pieces, meme apifts la
mort. Les Crees et les Sauteux sont allies et con-
tractent des manages reciproques qui unissent et
confondent en quelque soi*te ces deux peuples. Les
derniers forment la nation la plus nombreuse et la
plus repandue de cette partie de FAmerique, Us
s'etendent depuis les confins du §as-Canada jusqu'au
pied des Montagnes-Rocheuses.
C'est aussi la nation mediate par excellence. Tpp
pretendent etre jongleurs, et mettent lews renters!
et leur charlatanism a un haut prix. A cause de cet
attachement a leurs vieilles et superstitieuses pratiques et du grand profit qu'ils en retirjent, la sepieneej
de la parole divine est tomitee jusqu'sci sur u^sol
sterile. Un adroit imposteur, qui a ete baptise, et qui
passe chez eux pour un grand medecin, n'a pas peii
contribue k retenir cette nation dam une ignorance
obstinee qui lui fait preferer les tenebres du paga-j
nisme k la bienfaisante luintere de FEvangile. II tomb?
un jour dans une espece de tethargie qui fit croin
qu'il etait mort; mais il revint bientot a lui, rassengWJ
ses adeptes, et leur raconta l'histoire sitivante :
« A peine etabuje mort, que j'allai dans te paradrl
des blancs ou des ehretiens, qui est la demeure dij
43rand-Esprit#t de Jesus-Gtaist, mais on m'en refusal . — 139 — *        |;
F entree k cause de ma peau rouge. Je me dirigeai
alors vers te pays oil se trouvent les Sines de mes
ancetres, et la aussi je fus repousse a cause de mon
bapteme. Je revins done sur cette terre pour abjurer
les promesses que je fis sur les fonts baptismaux,
reprendre ma besace de medecin clans Fespoir cFex-
pier mes anciennes erreurs par mon sincere attache-
ment a la jongterie, et me rendre de nouveau digne
d'entrer dans les belles et spacteuses piaines cle ce
Iravissant et bienheureux sejour ou regne un prin-
itemps eternel, et oil de nombreux troupeaux four-
jnissent une nourriture abondante et intarissable a
tous les habitants de 1'Elysee indien. »
Ce discours extravagant^ qui circula dans toute la
[tribu et parmi les peuplades voisines, contribua gran-
jdement ci les attacher a leurs vieilles coutumes et a
leurs superstitions, et k les rendre sourds aux instruc-
Itions de leur digne missionnaire.
Le R. M. Belcourt reussit neanmoins k en convertir
[un nombre considerable et k les faire renoncer aux
Illusions de leurs freres. II les reunit dans un village
de Saint-Paul-des-S^uteux, oil ils perseverentdans la
pratique fervente de la religion. Le nombre des tideies
de cette petite localite s'accroit chaque jour.
Enfin te 25 octobre, treize Pieds-Noirs arriverent
au port, et me salnerent avec une politesse vraiment
k la sauvage, c'est k dire avec rudesse et cordia^te.
Le vieux chef m'embrassa tendrement, lorsqu'iUut le
motif de mon voy^e. II se distinguait de ses compagnons par son costume; il ^tait orne des pieds k la
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tete de plumes d'aigle, et portait sur la poitrine comiue
signe de distinction une grande plaque qui avait la
forme d'un medaillon et qui etait peinte en bleu. 11
etait rempli d'attention pour moi, et.me faisait asseoir
a cote de lui chaque fois que je lui rendais visite, me
pressant ou plutot me secouant affectueusement la
main et frottant aimablement mes joues avec son nez
barbouille de rouge. II m'invita cordialement a alter
dans son pays, m'offrant de me servir de guide et d'inn
troducteur aupres de sa nation. La difference de phy-
sionomte qui existe entre les Indiens habitant les
plaines orientates des montagnes et ceux qui avoisH
nent les eaux superieures de la Colombia est aussi
grande que les montagnes qui les separent. Ceux-ci
se font remarquer par leur douc'euf, leur serenite et
leur affabilite, tandis que la cruaute, la ruse et le
mot sang se lisent dans chaque trait du Pied-Noir In
dien. On trouverait k peine une main innocente dan;
toute Fetendue de la tribu. Mais le Seigneur est ton
puissant; il peut convertir les pierres en enfants d'A-j
braham. Plein de confiance dans sa sainte grace etdanJ
sa misericorde, je me propose de les visiter. Le poinl
essentiel et mon plus grand souci est de trouver ui
bon et fidele interprete. Le seul qui se trouve en c
moment au fort est un homme suspect et dangereua
Tous ses employes diseut du mal de lui. II fait d
belles promesses. Dans Falternative oil je suis cle r(I
noncerk mon projet, ou d'etre de quelque utilite ac(
pauvres etmalheureux Indiens, jeme decide a acceptJ
ses services. Puisse-t-il etre fidele & ses engagement! — 141 — H
J'aiFhonneur d'etre, Monseigneur, votre tres hum-
le et tres obeissant serviteur en Jesus-Christ.
P. J. de SMET, S. J.
—«Si£»<3~.
XIII.
A.  M.  B,  €1.
Fort des Montagnes, 30 octobre 18/j5.
L'annee 1845 sera une remarquable epoque dans
es tristes annales de la nation des Pieds-Noirs, car
lie est signalee par des desastres. Les Pieds-Noirs et
res Ralispels, dans deux escarmouches, perdirent
ingt-un guerriers. Les Crees emporterent un grand
lombre de leurs chevaux et vingt-sept scalps (peri-
jxanes). Les Grows leur ont porte un coup mortel:
inquante families, et la troupe enttere cle la Petite-
\obe, ont ete massacrees il y a peu de temps, et cent
oixante femmes et enfants ont ete faits prisonniers.
Quelle terrible situation pour ces pauvres creatu-
les. Dans les premiers transports de la cotere les
emmes Crows immoterent un grand nombre de ces
aptifs aux m&nes de leurs maris, de leurs freres de
eurs peres et de leurs enfants. Les survivants furent
.ondamnes k Fesclavage. Peude temps apres la petite
Nrole sevlt dans le camp des vainqueurs, et parcourut
>uccessivement et rapidement toutes les loges. Les
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— 142 — .
Pieds-Noirs avaient cruellement souffert quelqucj
annees auparavant de cette epidemie qui fit cles mii-
liers de victimes.
Les Crows demanderent a leurs captifs comment ilij
avaient echappe a la mort.  Ceux-ci, anintes d'ui
sombre esprit de vengeance, conseillercnt d'avoir re
cours aux bains froids comme seul rentede ctlicad
pour arreter les progres de la maladie. Les maladej
se plongerent immediatement dans Feau, et les merei
porterent leurs petits enfants a la riviere. Quelques-
mis y troiwerent leur toinbeau, d'autres rendaient le
dernier soupir en s'efforcant d'atteindre la rive, et lei
meres desotees retournaient a leurs cabanes en eim
portant dans leurs bras leurs enfants morts ou expi
rants. Des cris de desespoir succederent aux accenti
cle la victoire, la desolation et les plcurs rernplacerenj
lajoie fanatique etbarbare des Crows. La mort frapp
de son sceau chacune des tentes du vainqueur.
La tradition de la creation de l'homme et de Fim-
mortalite future existe parmi les tribus indiennes; j'a
eu occasion de les questionner & ce sujet. Celles qn
vivent de la peche supposent que leur ciel est remp
de lacs et de rivieres qui abondent en poisson, et don
les bords enchantes et les iles verdoyantes produisen
des fruits de toute espece.
Je campai sur les rives des deux lacs situes a Fes
des Montagnes-Rocheuses, que les Pieds-Noirs appel
tent le Lac des hommes et le Lac des femmes. SuiVai
leurs traditions, le premier donna naissance k un
troupe de jeunes gens, beaux et vigoureux, maispau
*, — 143 —
es et ms; le second k un nombre egal de jeunes
names ingenues et industrieuses qui firent eltes-
emes leurs vetements. Ces etres vecurent long-
tmps separes et inconnus les uns aux autres, jus-
w'k ce que le grand Manit ou Wizakeschak, ou le
eillard (que les Pieds-Noirs invoquent encore) les
tat visites. II leur apprit a tuer les animaux a la
basse; mais ils ignoraient encore Fart d'appreter
s peaux. Wizakeschak les conduisit k la demeure
9 jeunes femmes, qui recurent leurs hdtes en dan-
mt et en poussant des cris de joie. On leur pre-
mta dessouliers, des leggins (1), des chemises efe
es robes garnies de tuyaux de pore-epics. Chaque
mime choisit son h6te et lui offrit un plat de frames
t de racines. Les hommes, desirant contribuer au fes-
n, alierent k la chasse et revinrent charges de gi-
ier. Les femmes troiwerent ce nouveau mets deli-
ieux, vt admirerent la force, Fadresse etla bravoure
es chasseurs. Les hommes ne furent pas moins re-
mis de la beaute de leurs parures et admirerent a
mr tour te talent des femmes. Les deux parties com-
jiencerent a penser qu' elles etaient necessaires les
nesaux autres, et Wizakeschak presidaaupacte solen-
el par lequel il fut convenu que les hommes seraient
js protecteurs des femmes, et pourvoiraient k leur
ntretien, tandis que tous les autres soins de la fa-
aille seraient devolus aux femmes.
Les femmes des Pieds-Noirs se plaignent souvent
{\) Sortede gut^tre. (Note dntraducteur^ m,
m
1
J'llR
#11
— 144 —
amerement de Fetonnante folie de leurs meres qui ac-
cepterent de pareilles propositions, et declarent que
si le pacte etait k refaire elles arrangeraient les choses
autrement.
jffLe ciel des Pieds-Noirs est un pays rempli de col-
lines sablonneuses qu'ils appellent Espatchekic, oil
Fame se retire apres la mort, et oil ils retrouveront
tous les animaux qu'ils ont tues et tous les chevaux
qu'ils ont votes. Le buffte, le chevreuil et le cerf y
abondent. En parlant des morts, un pied-Noir ne dit
jamais : Un tel est mort, mais Espachekic-Etape, il
est alle vers les collines sablonneuses.
iSfqili
' M ■l':;(|;..,l!
flJl!
Fort Augnste, sur le Sascbatshawin,
31 d^cembre 1846.
Hi fill
'ill
Monseigneur, je suis convenu avec les treize Pieds-
Noirs dont je vous ai parte dans ma derntere lettre
qu'il me precederaient chez les leurs, qu'ils prepare-
raient les voies et disposeraient les esprits a me rece^
voir. Tout semblait favorable; en consequence je pri
conge de M. Harriot le 31,octobre. J'etais accompal
gne de mon interprete et d'un jeune ^aetif de la na|
tion Cree, qui etait charge des chevaux. Malgre sej
bonnes resolutions, mon interprete laissa bientot peij
cer son veritable caractere. Le loup ne peut pas resj
ter cache sous la peau de mouton. II devint sournol
et maussade,' s'arretant toujours dans les lieux oil le
pauvres betes de charge, apres une longue journeJ
Wm
WM — 145 —
ne trouvaient rien a manger. Plus nous avancions
dans te desert, plus sa maussaderie augmentait. II
etait impossible de lui arracher une seule parole
agreable; ses murmures incoherents et ses allusions
commencerent k me causer de seripuses inquietudes.
Dix jours sepasserent ainsi; mes deux dernteres huits
furent pteines d'anxtete et de circonspection. Heureu-
sement je rencontrai un Canadien que je determinai
& rester quelque temps avec moi. Le lendemain mon
interprete disparut. Bien que ma situation devint ex-
tremement precaire dans ce dangereux desert oil je
me trouvais sans interprete et sans guide, je me sen-
tis neanmoins soulage d'un grand poids par le depart
de ce sombre et desagreable compagnon. Si je n'avais
pas eu te bonheur de rencontrer le Canadien, il est
probable que je n'eusse pas echappe au plan qu'il
avait profondement medite contre moi.
Amis et voyageurs du desert, choisissez bien votre
guide et prenez garde de vous mettre sous la depen-
dance d'un morose metif, surtout s'il a reside quelque
temps parmi les sauvages; car ces. hommes unissent
ordinairement tous les vices des blancs k la ruse des
Indiens. Je resolus de continuer ma route et de cher-
jdier un interprete canadien. II s'en trouvaitun, a ce
que je compris, k quelque distance en avant de nous et
[qui suivait la meme route. Pendant huit jours conse-
cutifs, nojiserr&mes dans ce labyrinthe de vallees sans
rencontrer ni Canadiens ni Pieds-Noirs, bien que nous
fussions au coeur de leur pays. De grandes bandes de
fraaraudeurs Crees parcouraient alors ces contrees, et
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U paraissait Evident par les traces qu'ils laissaient,
qu'ils avaient tout emporte devant eux. II neigea sans
interruption pendant quatre jours; nos pauvres che*
vaux etaient presque extenues; ma besa<je ne conte-
nait que des miette^, et le passage des montagnes de
Fest a Fouest etait devenu impratieable. Je n'avais
d'autre alternative que d'aller a un des forts de la
compagnie de la bate cl'IIudson, et cle demander Fhos-
pitalite pendant la duree de cette rigoureuse saison.
Toute la contree qui avoisine la premiere chaine
orientate des Montagnes-Rocheuses, et qui luisertde
base dans une etendue de trente ou soixante milles^
est extremement fertile, et abonde en forets, en plai-
nes, en prairies, en lacs, en rivieres et en sources mi-
nerales. Les rivieres et les ruisseaux sont innom-
brables et partout favorables a la construction de
moulins. Les branches septentrionale et ineridionale
du Sascatshawin arrosent le district que j'ai traverse,
dans une longueur d'environ trois cents milles. Des
forets de pins, cle cypres, d'epines, de peupliers et de
trembles, et d'autres especes d'arbrescouvrent une
grande partie de sa surface, entre autres lespentes des
montagnes et les bords des rivieres. '   W
Celteshci prennent ordinairement leur source dans
les chaines les plus elevens d'oii elles se dirigent dans
differentes directions, semblables a une multitude de
veines. Les lits et les bords de ces rivieres sont pleins
de cailloux, etleur courant est rapide. Mais k mesure
que ces fleuves s'eioignent des montagnes, lis s'eiar-
gissent et perdent un peu de leur impetuosite. Leurs i I
~ 147 —
eaux sont ordinairemewt tres limpides. Les goitres sont
i communs dans ce climat. Le pays pourrait contenir
une grande population, et le sol est favorable k la
I culture de Forge, du ble, des pommes de terre et
j des feves qui viennent ici aussi bien que dans les con-
trees meridionales.
| Ces vastes et innombrables champs de foin sont-ils
destines a etre consumes par le feu ou a, perir sous les
neiges d'iutomne? Combien longtemps ces superbes
\ forets serviront-elles de retraite aux betes sauvages ?
Et ces carrieres inepuisables, ces mines abondanles
de charbon, de plomb, de soufre, de fer, de cuivre
et de saipetre sont-elles condamnees k rester eternel-
lement vierges ? Non; un jour viendraoii une main
labor;teuse leur donnera de la valeur. Un peuple fort,
actif et entreprenant est appete a remplir ces solitudes
immenses. Les betes sauvages feront place, avant qu'il
| soit longtemps, a nos animaux domestiques. Des trou-
peaux paitront dans  ces belles prairies bordees de
montagnes, sur les collines, dans les vallees et dans
les plaines de cette vaste region. Une grande partie
\ de la surface du pays est couverte de lacs artificiels
j formes par les castors; sur notre route nous eumes
frequemment occasion de remarquer avec etonnement
j et admiration Fetendue et la hauteur de leurs digues
construites avec art et de leurs demeures solides. Ces
•
j mduslneux animaux forment ici de petites republiques
jdont on a raconte a juste titre tant de merveilles. II
jnfy a pas un d«8ii-siecle, le nombre des castors etait
si considerable dans ce pays qu'tm bon chasseur
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— 148 —
pouvait en tuer une centaine dans Fespace d'un mois.
J'arrivai au fort Augustus ou Edmondton vers la fin
de Fannee. Son respectable commandant, le digne
M. Rowan, me recut avec la tendresse d'un pere, et
son estimable famille se joignit k lui pour m'entourer
d'egards et de bontes. Jamais je ne pourrai acquitter
la dette de reconnaissance que j'ai contractee envers
eux. Puisse le ciel les combler de ses graces et de ses
benedictions! c'est le vceu sincere d'un pauvre pretre
qui n'oubliera jamais ses bienfaiteurs.
II faut que j'attende un moment plus favorable pour
visiter les Pieds-Noirs. Les parties belligerantes rava-
gent encore le pays. Les nouvelles qui nous arrivent
ne parlent que de vols et de carnage.     *
J'ai l'honneur d'etre, Monseigneur, avecun profond
respect et une haute consideration, votre tres humble
et obeissant serviteur en Jesus-Christ.
P. J. DE SMET, S. J.
XIV.
A. MI. B. €3.
Fort Jasper, 16 avril 1846.
MONSEIGNEUH
Le fort Edmonton ou Auguste est le grand marche
de la Compagnie de la baie d'Hudson dans les districts 149 —
du nord de Sascatshawin et d'Athabasca. Les forts
Jasper, Assiniboine, Little Slave-Lake (petit lac des
Esclaves), sur la riviere Athabasca; les forts des Montagnes, Pitt, Carrollton, Cumberland, sur te Sas-
catchawin en dependent. Le respectable et digne
M. Rowan* goivyerneur de cet immense district, unit
k toutes les qualites aimables et poltes d'un parfait
gentilhomme, celles d'un ami sincere et hospitaller.
Sa bonte et* sa tendresse paternelle le rendent sem-
blable k un f)atriarche au milieu de sa nombreuse et
charmante familte. II est estime et venere pstr toutes
les tribus environnantes, et*quoique avance en age il
est d'une activlte extraordinaire.
Le nombre des serviteurs etdes employes a Edmonton, en y comprenant les enfants, est d'environ quatre-
vingts. lis torment une famille bien reglee. Outre un
grand jardin, un'champ de pommes de terre et un de
bie appartiennent k Fetablissement. Les lacs, les fcf ets
et les plaines du voisinage fournissent des provisions
en abondance. A mon arrivee au fort, la glacie're con-
tenait trente mille pbissons blancs pesant chacun
quatre Hvres, et cinq cents buffles, le tout fofmant les
provisions ordinaires d'hiver. II y a une telle quantite
d'oiseaux aquatiques dans la saisoh que les chasseurs
en envoient souvent des charretees au fort. Les oeufs
sont entasses par milliers dans la paille et dans les
roseaux des marais. Le grand nombre de cds employes etant catholiques, je trouvai une occupation suf-
j fisante. Chaque matin je catechisais les enfants et don-
nais une instruction dans la soiree. Apres les travaux
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— 150 —
du jour, je recitais les prieres pour Hionorable commandant et ses setviteurs. Je dois dire k la louange
des habitants d'Edmonton que leur attention et leur
assicluite k remplir leurs devoirs religieux, la bonii,
et te respect qu'ils me t^moignerent, furent pour nidi
une source de grande consolation pendant les deux
mois que je passai parmi eux. Puisse le Seigneur q«i
leur a donne si libejralement les Mens cle la terre, les
enrichir d£ meme de ceux du ciel; tel eSt le voeu sincere et la priere d'un ^.mi qui ne les oubliera jamais.
Je visitai le'lac Sainte-Anne, la residence ordinate
j$e Messeigneurs Thib^ult et Bourassa; ce dernier
etait absent. La distance du fort aiilac est d'envktm
cinquante milles. J'ai dejk fait mention de cette inte-
ressante mifsion dans mes precedentes lettres; je ne
dim done qu'un mot du pays.
La plus grande partie de cette region est plane;
cependant elle est ondulee en quelques endroits et
coupee par des forets, des prairies et des lacs remplis
de poissons. Dans le lac Sainte-Anne sent, on prit
Fautomne dernier plus de soixante-dix mille poissons
hlancs, les*meilleurs de cette esp&ce. On les pectoe k
la Bgne dans toutes les saisons de Fannee.
Quoique Ffeiver soit long et rigoureux dans cette
region septentrionale* le sol paratt en general fertile.
La vegetation est si avancee au printemps et en ete
que les pommes de terre, le froment, Forge et d'au-
tpts veget&ux du Canada y viennent Ii maturite. Lelac
Sainte-^Anne forme le commencement d'une chaind
de lacs; i'en comptai onze qui s'feoulent dans te Sas- —   lot   —
cathawin par la petite riviere des Esturgeons. II exfe-
tait Ik autrefois une innombrable republique de castors; il n'y a pas un lac, pas un marais, pas une riviere
qui ne presente encore aujourd'hui des traces de leurs
travaux* Ce que je dis ici des castors est applicable &
presque tout le territoire d'Hudson. Lorsque les ren-
nes, les bulles et les daims abondaient, les Crees en
etaient les paMbles possesseurs; ces animaux ont
disparu,.ct avec eux les anciens seigneurs du pays.
A peine rencontrons-nous une llutte solitaire^ et ck
et \k les vestiges^de quelque gros animal. L$x-sept
families de Metifs, descendants des Canadiens Anglais
et dessauvages, se sont reunies et fixees autour de leurs
missionnaires. Les Gfees ont gagne le# plaines des
feuiltes et se les disputent avec les Pieds-Noirs dont
ils sont devenus les ennemis mortels. A mesure que
les rigueurs de l'hiver commencaient a faire place k
la rejouissante aurore du printemps, mon cceur battait
dudesir d'approcher de la montagne, et.d'yattendre
un moment favorable pour la traversely afin d'arriver
aussitot que possible k la mission de Saint-Ignace.
Le 12 mars je fis mes adieux k la respectablefa -
mille Rowan et k tous les serviteurg du fort. Je fus
accompagne par trojs braves Metifs que M. Thibault
fut asses bonpour me procurer. Dans cette saison, le
pays est enseveli sous la neige, et les voyages se font
dans des tralneaux atteles de chiens: Nqs provisions
et nos bagages etaient transportes sur deux de ces
vehicules; le trojfteme, tire par quatre cWens, m'e-
tait reserve. Cette maniere de voyager etait sune m
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'     - — 152 — j
nouveaute pour moi; elle est particulierement conve-
nable et agreable quand on a a traverser des rivieres et des lacs.geles. j
Le troisieme jour nous campames pres du lac de
FAigle-Noir qui abonde en poisson blanc; le sixieme
nous arrivames au fort Assitiiboine, bciti dans une
prairie, sur la riviere Athabasca, qui ar en cet endroit
deux cent trente-trois brasses de large; elle semble
conserver plus ou moins cette largeur, jusqu/ci ce
qu'elle ait quitte les Montagnes-Rocheuses; spn cou-
ranl qst extremement rapide. Dans la saison du prin^
temps, on peut alter en trois jours du fort Jasper au
fort Assiniboine; la distance est de plus de trois cents
milles. Avec nos tr&ineaux, il nous fallut neuf jours
pour faire ce voyage. Le lit de la riviere est parsente
d'iles qui par leurs formes et leurs positions variees
en rendent Faspect tres agreable. Ses bords sont
couverts d'epaisses forets de pins,*entrecoupees de
rochers et.de hautes collines, qui embellissent et rendent pittoresques les sites generalement monotones
du desert. \   ^|
Les branches principales sont le Pembina, qui a
quatre cent sQixante-quatre pieds de large, et la riviere des*Avirons, qui en*a cent vingt-huit. La riviere
des Gens-Libres, la branche Mccluud et la riviere
Baptiste-Berland ont a peu pres huit brasses de large
a leur embouchure. Les rivieres du Vieux, du Milieu,
des Prairies et des Roches torment de beaux cou-
rants. Le lac Jasper, qui a huit milles de long, est
situe a la base de la premiere chaine des grancles
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Sjg-N   1
— 153 —
montagnes. Le fort du meme nom et le second lac se
trouvent k vingt milles plus haut et dans le coeur des
montagnes. Pour arriver Ik, il faut traverser les rivieres Violin et Medecine, qui se trouvent au midi, et
FAssiniboine qui est au nord; et pour atteindre la
hauteur des terres du Committees Punch-Bowl nous
franchlmes les rivieres Maline, Gens-de-Colets, Miette
et Trou; nous-remontitmes celle-ci jusqu'k sa source.
La riviere Medecine se marie avec te Sascatshawin;
FAssiniboine et Gents-de-Colets avec te Boucane, tri-
butaire de a la Paix. Les eaux de la Miette prennent
leur source k la meme hauteur, ainsi que quelques
branches de la riviere Frazer, qui traverse la Nouvelle-
Catedonie.
Les Assmiboins des forets ont depuis quelques annees exclusivement consacre k la chasse les vallees et
les hautes forets d'Athabasca. La rarete du gibier les
for$a de quitter leur pays. Depuis leur [depart, les
animaux se sont reproduits d'une maniere etonnante.
Dans differentes places voisines de la riviere, nous
vtmes les ravages des castors que j'aurais attribues k
un recent campement de sauvages, tant etait grande
la quantite d'arbres abattus qui se trouvait Ik. Plusieurs families nomades de la tribu des Carrieres et
un grand nombre d'Aschsiganes ou Sock Indiens de la
Nouvelle-Caiedonie, pousses par la faim quitterent
leur pays, traverserent Fest des montagnes, et errent
maintenant dans les vallees de cette region pour y
chercher des vivres. lis se nourrissent de racines et
de tout ce qu'ils peuvent attrapper. Plusieurs ont
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— 154 —
leurs de«ts usees jusqu'aux gencives, parcequ'fis
brotent de la terre et du sable avec leurs aliments.
En hiver ils ont des provisions, car alors le data,
i&elan et le renne se trouvent en abondance. Le renne
se aourrit d'une sorte de mousse blanche, et sa panse
est consideree comme un mets delicieux, lorsque la
nomriture est a moitie digeree.
Les Indiens regardent #mme une friandise les
tyeux de poisson qu'ils arrachent avec Me boftt des
doigts et qufils avaient tout eruSj, atosi qie les tripes,
avec toutce qu'elles contiennent, sans autre ceremonfe
que de les placer un instant sur le charbon, et deles
faire passer cle Ik dans le reservoir general, sans meme
leur faire subir F operation des mkchoires.
Les montagnards indiens habitent la partie basse
d'Athabasca, ainsi que le grand lac de ce nom. J^elan
qui est tres commun et les daims se trouvent en
grandes troupes; la chasse de ces derniers esta la fois
facile etstoguliere. Ces animaux clirigentregulierement
leur course vers le nord en automne, et reviennest
vers le sud au printemps. Les Indiens connaissent les
lacs et les rivieres qu'ils traversent habituellement, et
quand la troupe (dont le nombre s'eleve souvent k
plusieurs centaines) est dans Feau et approche du
bord opposg, les chasseurs quittent le lieu oil ils sont
caches, sautent dans leurs legers canots, et crient de
toutes leurs forces pour les faire retoinrner au centre;
41s les harassent en 4es chassant contaauellement du
bord, jusqu'k ce que ces pauvres betes soient4pui-
sees^*alors commence le carnage; on les tue sa»s — 155 — ,       ||
difficulte avec des dagues et des dards, et il est bien
rare qu'il en echappe une seule. Ils coufrent leurs
huttes et s'habillent eux-memes de peaux de daim.
Les lacs et les marais sont si- nombreux dans cette
contree que les cygnes, les oies, les outardes et
les canards de toute espece y viennent par miliiers
au printemps et en automne. Les sauvages traversent
ces marais en rackets pour <chercher les ceufs de ces
volktiles dont ils subsistent pendant cette saison. On
trouvent souvent des carres de plusieurs acres remplis
de nads. Les poissons blancs, les carpes,Tes truites et
d'autres poissons inconnus abondent dans tous ces
lacs et rivieres.
Deux missionnaires, un pere de Fordre d'Oblats de
Marseille et un pretre canadien, sont en route avec
Fintention de penetrer dans Finterieur du pays. La
reception que firent les montagnards a M. Thibault
Fete dernier fait bien augurer des heureux resultats
qu'aura cette sainte et louable entreprise. Sur les
bords du Jasper, nous rencontrames un vieil Iroquois,
appete Louis Kwarakwante ou le Soleil voyageur,
accompagne. de sa famille composee de trente-six
personnes. 11 a ete absent quarante ans de son pays;
il n'a jamais vu de pretre pendant ce laps de temps.
II demeurait dans la foret d'Athabasca et sur la riviere
Peace, et vivait de la chasse et de la peche. Le bon
vieillard etait inonde dejoie, et les enfants eprou-
vaient les memes sentiments que leur pere. Voici ce
qu'il dit lorsqu'il sut que j'etais un pretre. « Gom-
bien je suis heureux d'etre venu ici, car il y a bien des
»nu
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— 156 —
annees que je n'ai vu de pretref; aujourd'hui je me
trouve en face d'un mMstre de Dieu, comme cela
m'arrivait autrefois dans mon pays; mon cceur sura-
bonde de joie : partout oil vous irez, je vous suivs^i
avec mes enfants.
Tous, nous entendrons la parole de la prtere—tous
nous aurons le bonheur de recevoir le bapteme; je te
repete, mon cceur nage dans la joie et Faltegresse. »
Le petit camp d'Iroquois se mit immediatement en
route pour me suivre au fort Jasper. La plupart d'en-
tre eux savent leurs prieres en Iroquois. Je restai
quinze jours au fort k les instruire des devoirs de la
religion. Le dimanche apres la messe, tous furent re-
generes dans les eaux du bapteme, et sept manages
furent rehabilites et benis. Le nombre des baptises
s'eieva k quarante-quatre; parmi eux se trouvaient la
dame de M. Frazer (surintendant du fort,) quatre de
ses enfants et deux domestiques. $)^
J'ai Fhonneur d'etre avec le plus profond respect et
1 a plus haute consideration, Monseigneur, votre tres
humble et obeissant serviteur en Jesus-Christ.
ii
P.  J. DE SMET S. J.
»Q ffj—1
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— 157 —
XV.    •
A.   III.  ».   ».
Aux pieds de la Grande-GIaciere, a rembou-
chure de VAthabasca, 6 mai 1845.
MONSEIGNEUR,
Les provisions devenant rares au fort, au moment
oil nous avions avec nous un nombre considerable
d'Iroquois des pays environnants, qui etaient determines a rester jusqu'k mon depart, afin d'assister aux
instructions, nous nous serions trouves dans une situation embarrassante, si M. Frazer ne flit ve&u a notre
secours en nous proposant de quitter le fort et de
Faccompagner lui et sa famille au lac des Islands, oil
te pofeson aurait fourni une partie de notre subsis-
tance. Comme la distance n'etait pas grande, nous
acceptlmes cette invitation, et partimes au nombre de
cinquante-quatre personnes et de vlngt chiens. Je
compte ces derniers, parceque nous etions obliges de
pourvoir k leurs besoins comme aux nOtres. Une
petite enumeration du gibier tue par nos chasseurs
pendant les vlngt-six jours que nous restkmes en ce
lieu, vous offrira quelque interet, ou du moins vous
connaltre les animaux du pays, et vous prouvera que
les Montagnards d'Athabasca sont doues d'un robuste
appetit. —Animaux tues: douze daims, deuxrennes*
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— 158 —
trente gros moutons des montagnes, deux pores-epics J
deux cent dix lievres, un castor, deux rats musquesj
vingt-quatre outardes, cent quinze canards, vingt-un
faisans, une becassine, un aigle et un hibou; ajoutez-u
de trente k cinquante beaux poissons Wanes pechesf
chaque jour et vingt truites, et vous pourrezjugei
alors si nos gens avaient raison ou non de se plaindre;!
cependant nous les entendions dire constamment;]
«comme notre vie est dure ici ? Le pays est excessi-
vement pauvre — nous sommes obliges de jetiner!» j
Comme le temps auquel je devaas quitter mes nou-
veaux enfants en Jesus-Christ approchait, ceux-cime
demanderent avec instance qu'il leur ftitpermis avant
mon depart de me temoigneMeur attachement par une
petite ceremonie, afin que leurs enfants pussent tou-|
jours se souvenir de celui qtille premier leur enseigna
le chemin de la vie. Chacun dechargea son mousquet]
dans la direction de la plus haute montagne, qui a la
forme d'un pain de sucre, et lui donna mon nom en
poussant trois enormes hourras. Cette montagne af
plus de 14,000 pieds de haut, et se trouve couvertej
d'une neige eternelle. # j
Le 25 avril je lis mes adieux k mon bon ami M. Fra-jj
zer, et k ses aimables enfasts qui m'avaient comblej
d'attentions et de bonte. Tous les hommes du camp
voulurent me faire une escorte d'honneur, et m'ac-j
compagnerent k une distance de drx milled. La, nous
nousseparkmes, et chacun me pressa affecftueuseBtenti
la main; nous nous souhaitkmes mutueSement beaucoup de bonheur; Femotion etait generate, des far-j
mM- — 159 —
mes coutereni de nos yeux. Je me trouvai avec mes
compagnons dans un de ces sauvages ravins oWoeil
ne rencontre qu'une rangee de sombres montagnes
relevant de tous cdtes comme des ibarrteres infran-
chissables.
%*e haut Athabasca est iiaeonlestablement la partie
la, plus elevee du nord de FA^erique. Toutes ses
»iontagnes sont prodipepes, et leurs sommets nei-
geux semblent se perdre dans les nues. Dans cette
saison, d'tomensesmasses de neige se detachent sapii-
vent et rodent sur les flancs des montagnes avec un
bruit terrible qui reteniit dansces paisibles solitusfe,
C5omme le roulement lointain du tonnerre. Ces avalan-
•che^Jtombeat avec une teH® impc&uosite qu'elles
entrainent frequemment avec elles des fragments enor-
mes de rocher, et s'ouvreirf: un passage k travers les
sombres forets qui couvrent la base de ces montagnes.
A toute heure le bruit de dix avalanches roulant en
meme temps vous brise les fpeilles. De chaque cote,
nous les voyions se precipiter avec une effrayante ra-
pidite.
La majestueuse rwiere du nord, la branche septentrionale du Sascatshawi% ties deux grandes fourches
du Mckenste, les rivieres Athabasca et Peace, le Colombia* et le Frazer k Fouest. recoivent de ces mon-
tagnes la plus grande partie de leurs eaux.
Dans le voisinage de la riviere de la Muette, nous
rencontrames une de ces pauvres families de pasteurs
ou Itoaten de la Nouvelte-Catedonie, dont je vous
ai parle dans une ieitre precedente. Ilsaous apercu-
■ m
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ii!
min-
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— 160 —
rent du sommet de la montagne qui domine la vallee
que nous traversions, et aussitot qu'ils virent que nous
efions des blancs, ils descendirent en toute hate pour
venir k notre rencontre. Ils parurent enchantes de
nous voir, surtout lorsqu'ils surent que j'etais une
Robe-Noire; ils m'entourerent, et me presserent de
les baptiser avec une ardeur qui m'emut jusqu'aux
larmes, bien que je ne pusse accordef cette faveur
qu'k deux de leurs plus petits enfants, les autres ayant
besoin d'etre instruits; mais je n'avais pas Ik d'intei*
prete, je les engageai done a retourner aussitot dans
leur pays, oil ils trouveraient une Robe-Noire (le P. Nobili) qui les instruirait. Ils firent le signe de la croix,
reciterent quelques prieres dans leur propre langue,
et chanterent plusieurs hymnes avec une grande devotions apparente. La condition de ces gens parait
tres miserable; ils n'avaient pour vetements que des
haillons et quelques lambeaux de peaux, et nean-
moins^ malgre leur extreme pauvrete, ils deposerent
a mes pieds le mouton des montagnes qu'ils venaient
de tuer.   -.  ■ :^       . 4^0       - '< ejfc?
L'histoire d'une pauvre jeune femme qui se trou-
vait avec eux merite d'etre racontee, car elle est la
peinture vivante des dangers et des malheurs auxquels
ce peuple infortune est souvent expose. Elle avait k
peu pres quinze ans, lorsque son pere, sa mere et ses
freres furent surpris dans le bois, avec une autre famine, par un parti de guerriers assiniboins, et massacres sans misericorde. Pendant cette horrible scene,
la jeune fille se trouvait dans une autre partie de la
mis — 161 —
[foret avec ses deux soeurs, toutes deux plus jeunes
qu'elle. Elles parvinrent k se cacher et k echapper k
cette bande d'assassins. La malheureuse orpheline
erra environ deux ans dans le desert sans rencontrer
un etre humain; elle vivait de racines, de fruits sauvages, et de pore-epics. En hiver, elle se refugiait
dans Fantre abandonee d'un ours. Ses soeurs la
quitterent vers la fin de la premiere annee, et Fon
n'en entendit plus jamai§ parler. Enfin aubout de trois
ans elle rencontra heureusement un bon Canadien,
qui la prit dans sa maison, la nourrit et l'habilla
bonvenablement, et la rendit six mois apres k sa
tribu.
Nous reprimes notice route le lendemain; nousarri-
vkmes vers la nuit tombante sur les bords de FAthabasca, au point appete la Grande-Traverse. Ici, nous
quittances te cours de cette rivtere pour entrer dans
la valtee de la Fourche-du-Trou.
*A njesure que nous approchions des hauts pays, la
nfeige devenaitplus profonde. Le ler mai, nous attei-
g mines la Grand-Bature qui ressemble k un lac des-
[seche. Nous y plantaines notre tente pour attendre
Farrivee des gens du Colombia qui passent toujours
par cette route, qui conduit au Canada et k York-
Factory.
Non loin du lieu oil nous etions campes, nous trou-
\ ;imes un nouvel objet qui excita notre etonnement
et notre admiration; c'etait une immense montagne
de glace pure de quinze cents pieds de haut placee
entre deux enormes rochers. La transparence de cette
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— 162 —
belle glace est si grande que nous pouvions aiseihent
distinguer les objets qtti sont dans Finterieur, k une
profondeur de plus de six pieds.  On dltait k la voir
que quelque soudaine et extraordinaire crue (Feau
roula (Fimmenses monceaux de glace, qui vinrent
s'entasser entre ces rochers et former le magnifique
glacier. Ce qui donne quelque vraisemblance k cettej
conjecture, c'est que de Fautre c6te du glacier il y a
un grand lac d'une hauteur considerable. C'est au
pied de cette gigantesque montagne de glace que la
riviere de*Trou prend sa source.
Les habitants du Colombia viennent d'arriver. Je
saisis cette occasion, la seule que j'aurai d'ici k longtemps, pour vous envoyer mes lettres, et avant del
fermer celle-ci, permettez-moi de me recommander
de nouveau, ainsi que toutes mes missions, k vos stints)
sacrifices et k vos ferventes prieres.
J'ai l'honneur d'etre avec le plus sincere respect et
te plus profonde estime, Monseigneur, votre tres hum-1
ble servitenr4en Jesus-Christ.    *t It
P. J. deSMET, S. J. 163 —
XVL
.   €n.
Boat-Encampment sur la Colombia,
It) mai 1846.
Tres Reverend et cher P£re Provincial,
Par ma derniere lettre adressee auprelat distingue
te New-York, dans laquelle je relate mes differentes
excursions apostoliques pendant les annees 18^5-46,
?armi les nombreuses tribus des Montagnes-Rocheu-
*$s, vous aurez appris que je suis arrive au pied du
jrand Glacier, source de la riviere dit Trou qui est tri-
butaire de FAthabaska ou Elk-River. Je vais donner
maintenant k votre reverence la continuation du rude
et difficile voyage que je lis k travers la principale
chaine des Montagnes-Rocheuses et les terres basses
du Colombia, pour alter rejoindre mes chers freres de
FOregon.
Vers le soir du 6 mai, nous distingukmes k une distance d'envtron trois milles l'approche de deux
hommes chausses de Snow-Shoes, (1) qui bientdt nous
jolgnirent C'etaient les avant-coureurs de la compagnie anglaise qui, au printemps de chaque annee, vont
du fort Vancouver k York-Factory, situe a Fembou-
(1) Snow-Shoes, souliers pour marcher dans la neige; c'est une
chaussure particuliere aux habitants du nord de PAmSrhrue.
(Note du IVaducteur.)
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chure de la riviere Nelson, k environ cinquante-huil
degres de latitude nord. Des le grand matin ma petite
suite etait prete; nous continukmes notre route, el
apres une marche de huit milles, nous rencontrkmes
les Messieurs de la compagnie de la baie d'Hudson.
Les moments de notre reunion furent courts, maisin-
teressants et joyeux. La grande fonte des neiges etait
dejk commencee, et nous fumes obliges d'etre alertes
pour pouvoir traverser en temps convenable les rapi-
des et les rivieres qui commencaient k grossir. Les
nouvelles des voyageurs qui se rencontrent dans les
montagnes se communiquent promptement des uns
au^ autres. Je retrouvai dans les guides de la compagnie mes vieux amis : M. Erihatinger de l'honorable
compagnie de la baie d'Hudson et deux officiers dis-
tingues de Farmee anglaise; les capitajnes Ward et
Vavasseur, que j'eus l'honneur cle rencontrer Fannee
derniere pres du grand lac Kalispel. Xe capitaine
Ward eut la bonte de se charger de mes lettres pour
les Etats et pour FEurope. Quinze indiens de la tribu
Ketke-Fall Faccompagnaient. Plusieurs d'entre eux
avaient gravi les montagnes avec un poids de cent
cinquante livres sur le dos. Le digne capitaine Ward
m'en fit un grand eloge. II admire leur proMte, leur
politesse et par dessus tout, leur sincere piete, etleur
grande exactitude k remplir leurs devoirs religieux. j
Soir et matin on les voit se retirer k une petite dis-;
tance du camp pour chanter un ou deux hymnes, et
faire leurs prieres en commun. «J'espere,» ajouta le j
capitaine, que je n'oublierai jamais l'exemple que
.. *•' — 165 —
s pauvres, mais bons sauvages m'bnt donne pen-
rat le temps qu'ils furent avec moi; je fus frappe de
ur tenue decente et je n'ai jamais vu une plus sin-
re piete que la leur. »
Les messieurs de la Compagnie anglaise etaient
aintenant arrives au terme de leurs plus grandes
tigues et difficultes. lis jeterent joyeusement loin
eux leurs snow-shoes pour prendre des chevaux
lur quatre jours; au fort Jasper ils s'embarquerent
r des esquifs pour descendre au fort Assiniboine
ir la riviere Athabasca. Quant a moi j'essayai les
tow-shoes pour la premiere fois de ma vie, et par
moyen de cette chaussure je gravis ces effrayants
imparts, ces barrieres de neige qui separent le monde
lantiquc de Focean Pacifique. Je vous ai dejk dit
ans mes lettres precedentes que c'est probablement
> point le plus eieve des Montagnes-Rocheuses, et
ue cinq grandes rlHeres y prennent leurs sources, k
ivoir: la branche nord du Sascatshawin, qui se jette
ans le lac Wiimepeg; les rivieres Athabaska et Peace
i reunissant ayant de verser leurs eaux dans le grand
ic Esclave, lequel se decharge dans F Ocean Septen-
lonal par le Makensie. la plus solitaire des rivieres,
'est au sein de.ces montagnes que les rivieres Co-
)mbia et Frazer puisent les eaux dont elles alimen-
.nt un millier de fontaines et de ruisseaux.
Nous avions soixante-dix milles*k falrle en snow-
tioes pour atteindre le Boat-Encampment qui est sur
^s bords du Colombia. Nous nous proposkmes de
aire ce trajet en deux jours et demi. Les tres dignes
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et excellents MM. Rowan et Harriot dont je n'oublie-
rai jamais les bontes qu'ils ont eues pour moi k la
maison cles Montagnes-Rocheuses et au fort Augustus,
pensaient qu'il me serait impossible d'accomplir ce
voyage k cause de ma corpulence, et cherchaient k
m'en detourner. Cependant je crus^pouvoir remedier
k Finconvenient de mon ampleur par un vigoureux
jeune de trente jours que je supportai gaiement. Jel
me trouvai en effet beaucoup plus leger, et je m'ouvrisj
courageusement un passage au milieu d'une neige qui
avait seize pieds de profondeur. Nous marchions sur
une seule file, montant et descendant alternativement
tantot k travers des plaines inondees par des avalan-i
dies, tantot au milieu de lacs et de rapides ensevelis^
profondement sous la neige; quelquefois sur teHancj
d'une montagne escarpee5 d'autres fois a travers une
foret de cypres dont nous n'apercevions que les som-j
mets. Je ne puis vous dire le nombre de nos sombre-
sauts; je me trouvais continuelle^aent embarrasse avec
mes souliers-neige et en lutte avec les branches d'ari
bre.Lorsquejetombais,j'etendais mes bras devantmoi
comme on fait naturellement pour attenuer la violence
de la chute; le danger n'est pas grand quand il y a
beaucoup de neige, bien que j'y fussesouvent k moitie
enseveiyorsquejereclamaisl'aidedemescompagibnsJ
qui venaient toujours k mon secours avec une grande
bonte et de fort brJhne humeur.
Apres avoir fait trente milles le premier jour, nous
nous (Usposkmes k camper. Nous abattimes quelquesl
pinsque nous depoufllkmes de leurs branches; ceDes cjj
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irentplacees sur la neige pour nous servir de lit, tandis
u'un feu fut allume sur un parquet de buches vertes.
wmir ainsi sous la belle votite d'un ciel etoile, au
lilieu de hautes montagnes, et berce par le doux
lurmure des ruisseaux et te bruit des torrents, peut
pus paraitre etrange, ainsi qu'k tous les amateurs de
hambres comfortables, chauffees et garnies de lits de
lume; mais on pense autrement, lorsqu'on a respire
air pur des montagnes, oil en revanche les rhumes
rat inconnus; venez-en faire Fessai, et vous verrez
b'il est facile d'oublier les fatigues d'une longue
tarche, et de trouver de la joie et dubien-etre meme
ir des branches de pin, sur lesquelles nous nous
tendions d'apres la coutumedes Indiens, et n«ns
ous endormions enveloppes dans des robes de
utile.
Le lendemain matin, nous commencames k des-
endre cequ'on appelle la Grande-Pente-Occidentale.
ela nous prit cinq heures. Toute la pente est cou-
erte de cedres gigantesques et de pins de differentes
speces. Malheur k Fhomme qui a de Fembonpoint,
u a qui il arrive de faire un faux pas. Je vous
arie de cela par experience, car bien des fois je me
ouvai k vingt ou trente pieds du point de mon de-
art, heureux lorsque dans ma chute ma tete n'allait
as heurter violemment contre te tronc de quelque
^rand arbre. Au pied de la montagne, je rencontrai
n obstacle d'unnoweau genre. Toutes les barrteres
e neige et les digues innombrables qui avaient arrete
js eaux des rivieares, des lacs et des torrents se rom-
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pirent pendant la nuit et grossirent considerablement
la riviere dite le Grand-Portage. Elle fait tant de detours et de circuits dans cette etroite vallee, que nous
mimes un jour et demi k franchir, que nous fftmes
obliges de traverser cette riviere au moins quarante
fois, avec de Feau jusqu'aux epaules.^Son impetuosite
est si grande qu'il nousfallait noussoutenir mutuel-
lement pour ne pas etre emportes par le courant.
Nous continuames notre triste voyage avec nos habits
mouiltes; ce qui, joint k la grande fatigue, fit enller
nos jambes. Tous les ongles de mes pieds tomberent,
et te sang remplit mes mocassins ou souliers indiens.
Quatre*fois je me trouvai a bout de mes forces, el
j'aurais certainement'peri dans cette epouvantable
contree, si le courage et Fenergie de mes compagnons
ne m'avaient soutenu et aide. Nous vinies des mkts
tout le long 4es anciens campements du Portage,
Chaque voyageur qui passe par Ik pour la premier*
fois choisit le sien. Un jeune Canadien m'en <Jedic
genereusement un qui avait au moins cent vingt piedi
de haut,et qui eievait sa haute tSte au dessus de toui
les arbres du voisinage. Je ne meritais pas un parei
honneur. II le depouilla de toutes ses branches et n<
lui laissa qu'une petite'couronne au sommet. II ecrivi
au bas mon nom et la date de mon passage. Les daims
les rennes et les chevres de montagne se trouven
frequemment dans cette region.
Nous passkmes ensuite k travers une foret epaisst
etmontagneuse, oh les pins couvrent le sol par milliers
et oil plus d'un arbre gigantesque dans toute sa vi 169
gueur a ete deracine par la fureur de la tempete. En
sortant de la foret, il nous fallut traverser laborieuse-
itnent un grand marais, dont Feau et la vase nous ve-
iaaient jusqu'aux genoux. Cette fatigue etait peu de
chose en comparaison de celles que nous avions
£prouvees; nous en fumes dedommages par la vue
Fune belle et verdoyante plaine, oil quatre rennes se
tesalteraient, sautaient et bondissaient au milieu cle
i'abondance. Sans doute ils venaient, ainsi que nous,
te rochers neigeux et glaces, et sentaieixt leurs coeurs
egers et joyeux k Faspect delicieux qu'offrent la
nontagne et la plaine dans cette saison de Fanitee.
En approchant nous dirigekmes douze fusils k la fois
;ontre ces innocentes et timides creatures. Je fus heureux de voir que, grace k Fetonnante agilite de leurs
ambes, leurs nobles et belles formes avaient ete
tnises hors de toute atteinte.
Vers le milieu du jour nous arrivames au Boat-Encampment, surjes bords du Colombia, a Fembouchure
le la rivtere Portage. Ceux qui ont passe les Monta-
*nes-Rocheuses k cinquante-trois clegres de latitude
liord, pendant la grande tonte des neiges, savent si
lous nteritons ou non le titre de bons voyageurs. II
n'a fallu toute ma force pour accomplir ce voyage, et
'avoue que je n'oserais pas Fentreprendre de nou-
feau. Un repas etait necessaire pour nous remettre de
ant de fatigues et de dangers. Heureusement nous
rouvkmes au camp tout ce qu'il faut pour une fete.
Jn sac de fleur de farine, un gros jambon, un quartier
le renne, du fromage, du sucre et une grande quan-
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tite de the que les Messieurs de la compagnie anglaise
avaient charitablement laisses-lk. Pendant que quel-
ques-uns reparaient la barque, d'autres preparaient le
diner. Au bout d'une heure nous nous trouvames tous
reunis autour des chaudrons et cles rolls, riant et plai-
santant sur les chutes de la montagne et les accidents
du Portage. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'on me
depeignit comme le voyageur te plus maladroit et le
plus gauche de la bande.
Trois belles rivieres se reunissaient en ce lieu; le
Colombia venant du sud-est, la riviere Portage du
nord-est et la riviere Canoe du nord-ouest. Nous
etions entoures de magnifiques montagnes couvertes
cle neiges perpetuelles, et s'elevant cle douze a seize
mille pieds au dessus clu niveau de FOcean. Le Hookei
et le Brown sont les plus hautes; ce dernier a seize
mille pieds.
Je suis, tres reverend et cher pere Provincial, votr(
humble Frere en Jesus-Christ
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Station Saint-Paul, pres de Colville, 29 mai 1846.
Tres Reverend et cher Pere Provincial,
Le Colombia, au Boat-Encampement, est k tro-
mille six cents pieds au dessus du niveau de la me?
Lorsque le repas fut fini, nous lanckmes la barque i
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descendlmes rapidement la riviere, qui s'elevait de
plusieurs pieds au dessus de son niveau habituel. Un
admirateur de la nature prolongerait volontiers son
sejonr dans une contree comme celle-ci, si des affaires serieuses ne Fappelaient ailleurs.
Les lies volcaniques et basaltiques, les mon-
agnes pittoresques dont les pieds viennent se bai-
tner dans la riviere, pendant que leurs sommets
semblent s'efforcer, sous les gigantesques efforts cle
['avalanche, de rejeterleur linceul d'hiver pour donner
place k la nouvelle et belle verdure du mois de mai
k k ses fieurs riantes et variees; les mille fontaines
ju'on peut voir d'un seul coup d'eeil, jaillissant avec
an agreable murmure des flancs cles rochers perpen-
liculaires qui bordent la riviere, tout concourt k Fein-
bellissement de cette scene de la nature, qui, dans
pette region du Colombia, semble avoircleploye toute
[on energie pour montrer sa grandeur et sa magnificence.
Apres quelques heures de descente, nous arrivkmes
m rapide de Martin oil un Canadien de ce nom et son
[ils trouverent leur tombeau. Son bruit est assourdis-
ant, et Fagitation de Feau ressemble a une mer en
ureur. Tout le lit de la riviere est ici jonche d'im-
nenses fragments de rochers. Dirige par un habile
pilote iroquois que secondaient dix rameurs, te ba-
eau voguait sur son impetueuse surface avec la rapi-
ite de Feclair, en dansant et suivant te mouvement
les v agues. •
Au lever du soleil, nous etions k la Dalle de la m m
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mort. (Dalle est un vieux mot francais qui signifie
auge; les voyageurs canadiens donnent ce nom k toutes les eaux courantes resserrees entre des murs de
rochers.) Ici, en 1838, douze voyageurs infortunes
furent ensevelis dans la riviere. Les eaux sont com-
primees entre une rangee cle rochers perpendiculaires
presentant d'innombrables fissures et ecueils k travers
lesquels 1c Colombia court avec une irresistible impe-
tuosite, et forme, en se heurtant contre elles, d'effroya-
bles gouffres oil chaque objet qui passe est englouti
et disparait. Nous laisskmes glisser au moyen de deux
cordes notre bateau k travers la Dalle, et nous campk-
mes la nuit pres de son issue.
Le 11 mars, nous nous reniimes en route de bon
matin; les montagnes etaient derobees a notre regard
par un fort brouillard que nous avions vu s'elever en
epaisses colonnes et qui vint s'ajouter aux nuages et
voiler toute la face du ciel. Quelquefois, comme pour
rompre la monotonie peu ordinaire cle ces contrees\ un
daim se faisait voir sur le bord cle la riviere, ou recueil-
lait au milieu d'un massif et les oreilles tendues 1'etrange
son cles rames ou la chanson du Canadien qui venait
le troubler dans sa paisible retraite. Aussitot il bondit
d'epouvante a la vue de l'homme que les sauvages et
timides habitants des forets paraissent redouter. Le
soir nous campkmes k Fentree du lac Superieur.
Cette belle nappe d'eaux cristallines venait rafrai-
chir Fceil, pendant que le soleil levant dorait la cime
des mille collines d'alentour, Elle & k peu pres trente
milles de long sur quatre ou cinq de large; ses bords
Mw 173 -
sont embellis par des precipices en saillie et par des
pics majestueux, qui etevent leurs blanches tetes au
dessus des nuages et regardent du haut de leur grandeur, comme de venerables monarques du desert, les
forets de pins et de cedres qui entourent le lac. Les
deux pics les plus eieves portent le nom de Saint-
Pierre et de Saint-PauL
Nous trouvkmes vingtfamilles indiennes appartenant
k la station de Saint-Pierre, campees sur les bordS
du lac. J'acceptai avec joie Finvitation qu'elles me
firent d'alter les visiter. C'etait la rencontre d'un pere
et de ses enfants apres dix mois d'absence et de dangers. Je puis dire que la joie fut egale et sincere des
deux cOtes. La plus grande partie de la tribu fut
convertie Fannee derniere k Kettle-Falls. Ces families
etaient absentes k cette epoque. Je passai done plusieurs jours avec elles pour les instruire des pratiques
etdes devoirs religieux. Elles recurent le bapteme avec
toutes les marques d'une ptete sincere et les temoi-
gnages de la reconnaissance. Gregoire, leur chef, qui
n'avait cesse d'exhorter ses gens par ses paroles et par
son exemple, avait eu le bonheur de recevoir le bapteme en 1838 des mains du reverend M. Blanchet,
jaujourd'hui archeveque. Le digne et respectable chef
etait au comble de la joie de voir tous ses enfants
reunis sous Fetendard de Jesus-Christ.
La tribu de ces indiens du lac fait partie de la nation
Kettle-Fall. Us sont tres pauvres et vivent principale-
ment de poisson et de racines sauvages. Aussitdt que
nous aurons plus de moyens a notre disposition, nous
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leur fournirons des outils de labourage, et diverses
graines et racines qui, je n'en doute pas, prospere-
ront dans leur pays; ce sera une grande ressource
pour ce peuple denue de tout. Le second lac est
k une distance de sax milles du premier, il est a
peu 'pres cle la meme longueur, mais moins large.
Nous passkmes sous une roche perpendiculaire oil
nous vimes un nombre incalculable de Heches enfon-
cees dans tes fentes. Lorsque les indiens descended
le lac, ils ont l'habitude de lancer chacun une Heche
dans ces classes. J'ignore Forigine ,et la cause de
cet mage.
L'embouchure de la riviere Mc-Gilvray ou Flat-
Bow, est pres de Fissue du lac inferieur. Elle presente
une belle situation pour Fetablissetiient d'une reduction ou mission, et j'ai deja clesigne le site qui convien
draft pour la construction d'une eglise. A enviror
vingt milles plus bas, nous passames le Flat-Head on
riviere de Clark, qui pMe un fort tribut au Colombia,
Ces deux belles rivieres tirent une grande par% <fe
leurs eaux cle la meme chaine des Montagnes-Ro
cheuses, qui alimente un grand nombre de fourchei
de la branche sud du Sascatshawin et du Missouri
A une distance d' environ trente milles de leur jonc
tion avec le Colombia, elles sont obstruees par de
chutes et des rapides insurmontables. Parmi les nom<
breux lacs qu'unit la riviere Flat-Head, trois sod
surtout remarquabtes; ils out trente k quarante raffle!
de long sur quatre k six de large. Le lac Flat-Hea<|
recoit une large et belle riviere s'etendant k une disj 75
tance de plus de cefll mfiles, dans la direction du
nord-otiest et traversant la plus deifeieuse valtee. Elle
est grossie par des torrents considerables, qui vien-
nent d'un groupe de montagnes lie immediatement a
la chatne ptincipale dahs laquelle se trouvent un
grand nombre de lacs. La fourche de Clark passe k
travers le lac Kalispel. Le lac Roothaan est situe dans
les montagnes de Pend-d'Oreille et de Flat-Bow, et se
dechai"ge par la riviere Black-Gown dans celle de
Clark k vingt milles au dessous du lac Kalispel.
La riviere de Marie ou Bitterroot, qui vient du sud-
est, est te plus grand tributaire de la fourche cle
Clark et la prineipale residence des Tetes-Plates. Le
poisson, et pariiculierement la truite, abondent dans
toutes ces eaux. II parait, d'apres les cartes, qu'on
connalt peu la topographie de la tete de Clark's Fork,
car la branche sud-est de la riviere Sainte-Marie
n'est qu%n faible tributaire en comparaisto du principal affluent qui vient du nord-ouest, et qui passe k
travers le grand lac Flat-Head. Notre barque fut en
grand danger dans la Dalle, k quelques milles au
dessus de Colville. Je la quittai, preferant alter k
pled pour eviter ce dangereux passage. Les jeunes
bateliers, malgre mes observations, crurent qu'ils
pouiVaient le franchir sans peril. Un tournant les ar-
reta subitement et menaca de les ensevelir dans ses
eaux furieuses. Its redoublerent en vain d'efforts; je
les vis emportes par une force irresistible vers le mi-
?Heu du gouffre. L'avant du bateau descendait dejk
dans Fabime et se remplissait d'eau. J'etais k genoux
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— 176 —
sur le rocher qui clominait cet effrayant spectacle,
entoure de plusieurs Indiens; nous prikmes le ciel
de venir au secours de nos pauvres camarades. Ife
semblaient evidemment perdus, lorsque le gouffre les
rejeta lentement de son sein, comme s'il abandonnait
it regret une proie qui lui appartenait. Nous remer-
cikmes du fond du coeur le Tout-Puissant de les avoir
deiivres d'un danger si imminent.
A partir de Fissue du lac inferieur du Colombia
jusqu'au fort Colville, Faspect du pays est excessi^
ment pittoresque et interessant. Toute la sectio^des
deux cotes cle la riviere est bien fournie de ruisseaux
et de courants; la terre, quoique assez tegfere, se
couvre de beaux herbages; les montagnes nesont pas
hautes; les forets sont praticables; les terres basses
presentent gk et la de beaux bosquets; enfin la surface du sol produit un gazon touffu et abondant. Vers
la fin du mois de mai, j'arrivai au fort Colville ;je
trouvai que la nation de Shuyelphi ou de Kettle Fall
avait dejk ete baptisee par le R. P. Hoecken, qui
avait continue de les instruire apres mon depart du
mois d'aout de Famtee derniere. Ils avaient bati, k
ma grande surprise, une sorte de petite eglise, qui;
fut d'autant plus belle et agreable k mes yeux qu'elle
etait leur premier essai d'architecture etl'oi*vrage(
exclusif des Indiens. Fiers de leur ceuvre. ils me con-!
duisirent comme en triomphe k l'humble et nouveau
temple du Seigneur, oil j'offris 1 auguste sacrifice des!
autels en faveur de ce bon peuple, et pour lui obte-
nir la perseverance dans la foi. ,   — 177 —
L'arrivee du bon P. Nobili k Colville nous remplit
de joie et de consolation. II avait fait une excursion
de missionnaire dans la plus grande partie de la Nou-
velle-Caledonie. Partout les Indiens le recurent a
9
bras ouverts, et s'empresserent de lui apporter leurs
petits enfants k baptiser. Je joins k cette lettre un
extrait de la sienne, qui vous donnera une esquisse de
son voyage et des baptemes qu'il a conferes. j§?
Apres une retraite de huit jours k la reduction de
Saint-Ignace, et un mois de repos et de preparation
pour une seconde expedition, il retourna avec une
ferveur et un zeie nouveaux k ses chers Catedoniens,
accompagne de plusieurs collaborateurs, et muni
d'une douzaine de chevaux charges d'outils de labou-
reur et de charpentier.
Pour prouver ma sincere reconnaissance, et ne pas
vous laisser ignorer que nous avons des amis et des
bienfaiteurs dans FOregon, je dois dire ici k votre
Reverence, que le P. Nobili et moi avons recu, pen-
lant notre sejour au fort Colville, la plus aimable
aospitalite. Je n'oublierai jamais la bonte de l'hono-
rable M. Lewes et de sa famille.
Les attentions qu'on a eues pour le P. Nobili dans
es postes commergants de la Nouvelle-Catedonie
>ont au dessus de toute expression. Le commodore
Wilkes a dit, avec infiniment de verite : « Que la libe-
^alite et l'hospitalite de tous les messieurs de l'hono-
•able Compagnie de la bate d'Hudson sont prover-
liales. » Nous en avons fait l'experience, et nous la
enouvelons en toute occasion.
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m serviteur.
— 178 —
Je suis avec estime et un profond respect, tres
Reverend et cher Pere, votre humble et obeissant
. DE
Is        S.       J.
, nil.
Fort de Colville, les juin 1846.
Reverend Pere,
Durant mon sejour au fort Vancouver, je bap-
tisai plus de soixante personnes, pendant le couts
d'une dangereuse maladie qui desola le pays. La
plupart de'1 ceux qui recurent le bapteme mouru-
rent avec toutes les marques d'une sincere conversion. Le 27 juillet, je baptisai neuf enfants an fori
Okinagane; ceux du chef des Sioushwaps etaient di
nombre. 11 parut extremement heureux de voir line;
robe noire se diriger vers son pays. Le 29 je quitta
Okinagane, et suivis la Compagnie. Chaque nuit j(
priais avec les blancs et les Indiens. Chemin faisanj
je vis venir k moi trois vieillards, qui me demandej
rent instalment I d'avoir pitie d'eux et de les prepa\
rer pour le ciel. 1 Les ayant instruits cles devoirs e
des principes de la religion et de la iiecessite du bap)
ir adftinistrai, ainsi qu'a quarante-six en,
meme tffbu, le sacrement de la regenera
semblaient desirer avec tant d'ardeur. .fifth
.'    .4 179 —
Le 11 aout, une tribu d'lndiens, residant aux environs du lac Superieur sur la riviere Thompson, vint a
ma rencontre. Ils me temoignerent un attachement
filial et sincere. Ils me suivireiit pendant plusieurs
jours pour entendre mes instructions, et ne partirent
qu'apres m'avoir fait promettre que je reviendrai*
dans le cours de Fautomne ou cle l'hiver suivant, pouif
leur faire connaitre la bonne nouvelle du salut.
Au fort de Sioushwaps, je recus une visite de tous
les chefs, qui me feliciterent sur mon heureuse arrivee
parmi eux. Ils eieverent une grande cabine qui devait
servir d'eglise et de lieu de reunion pour les instructions pendant mon sejour. Je baptisai douze cle leurs
enfants. Je fus oblige, quand la peche du saumon
commenca, de me separer pour quelques mois de ces
chers Indiens, et de continuer ma route pour la Nou-
velle-Caiedonie.
J'arrivai au fort Atexandrie le 25. Toutes les tribus
que je rencontrais me manifesterent la meme joie
et la meme amitte. A mon grand etonnement je trou-
vai au fort une espece d'eglise. J'y retournai et y
restai un mois occupe a tous les exercices de
notre saint ministere. Les Ganadiens accomplirent
leurs devoirs religieux. Je benis plusieurs manages,
et donnai la sainte communion k un grand nombre
d'enfants; quarante-sept adultes recurent le bapteme. Le 2 septembre je remontai la riviere Frazer,
et, apres undangereux voyage, j'arrivai le 12 au fort
George, oh la meme joie et la meme affection de la
part des Indiens m'etaient reserves; cinquante lu
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diens etaient descendus des Montagnes-Rocheuses, et
attendaient patiemment mon arrivee depuis dix-neuf
jours, afind'avoir la consolation d'etre temoins des
ceremonies du bapteme. Je baptisai douze de leurs
enfants, et vingt-sept autres, dont six adultes deja
avances en kge. J'y fis la ceremonie de la plantation
d'un calvaire.
Lel4, fete de FExaltation de la sainte Croix, je
remontai la riviere Nesqually, et te Ik j'arrivai au
fort du lac Stuart. Je passai onze jours k donner des
instructions aux Indiens, et j'eus le bonheur d'abolir
la coutume de bruler les morts, et celle de tourmen-
ter les corps des veuves ou des maris survivants. Us
renoncerent solennellement a leurs jongleries et a
leur idolktrie. Leur grande salle de medecine, oil ils
avaient coutume de pratiquer leurs rites supersti-
tieux, fut changee en une eglise. Elle fut benie et
dediee k Dieu sous Finvocation de S. Francois Xavier.
L'erection de la croix se fit solennellement avec toutes les ceremonies en usage en de pareilles circons-
tances. Seize enfants et cinq vieillards recurent le
bapteme
Le 24 octobre je visitai le village des Chilcotins.
Cette mission dura douze jours, pendant lesquels je
baptisai dix-huit enfants et vingt-quatre adultes, el
accomplis huit manages. Je benis ici le premier
cimettere, et y enterrai, avec toutes les ceremonies
du rituel, une femme indienne, la premiere qui se:
convertit au christianisme. Je visitai ensuite deux au^j
tres villages de la meme tribu. Dans le premier, je
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J •aptisai vingt personnes, dont trois adultes; dans le
econd, deux chefs, avec trente de leur nation, recu-
ent te bapteme, et deux furent unis en mariage. La
olygamie existait pourtant, et partout je reussis k
abolir. Dans une tribu voisine, je baptisai cinquante-
ept personnes, dont trente et une etaient adultes; je
letebrai aussi neuf mariages.
Apres mon retour chez les Sioushwaps, je baptisai
[uarante et une personnes, dont onze adultes. Je vi-
Itai de plus cinq villages parmi les tribus voisines,
ii je baptisai environ deux cents personnes. Je planta la croix dans huit lieux differents, et fondai quatre
speces d'eglises qui furent baties par les Indiens.
D'apres une statistique chaque village ou tribu
ompte k peu pres deux cents ames.
Dans le voisinage du fort Alexandrie, le nombre
les habitants s'eteve k
Au fort Saint-George, k environ
Dans le voisinage du lac Frazer, k
Id. du lac Stuart, a
Id. du lac Mcleod, k
Id. du fort Rabine, k
Id. du lac de FOurs, a
I Total des habitants 4,138
Voici la population de la riviere Thompson ou
»ays des Sioushwaps ou Atnap : "
Le nombre des Sioushwaps proprement dits est
le . •     ...   '    - .     ' 583
Le nombre des Okenaganes cle 685 ?1
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— 18*2 —
Population de la branche du nord
Id.        du lac Superieur
Id.        de la fontaine du lac Frazer
Nombre cles Indiens Knife (couteau)
Total '§"■
Je suis, Reverend Pere, votre, etc.
525:
322]
1,127;
1,530
4,775
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J. NOBILI, S. J.
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Fort Walla-Walla, 18 juiliet 1846.
Tres Reverend et cher Pere Provincial, i
^ J'acceptai l'offre aimable de M. Lewes, et prisplac
sur une des barques de la compagnie de la bail
d'Hudson, qui se dirigeait vers le fort Vancouver
Nous nous arretkmes au fort Okinagane1, oil je bapti
sai quarante-trois personnes, dont la plupart etaien!
des enfants. Notre traversee fut heureuse el agreable
J'ajouterai peu de chose a ce que j'ai deja dit dans me
precedentes lettres de Fannee derniere, concernad
notre residence de Saint-Francois Xavier et des an
tres etablissements catholic{ues de la valtee de "Willajl
mette et des environs. Les eglises Saint-Jacques, j
Vancouver, de Saint-Jean, dans la ville de FOregotl
de Sainte-Marie, dans le couvent du meme nom, 1 — 183 —
la chap elle de Saint-Francois Xavier sont livrees au
culte. La nouvelle eglise des Canadiens et la cathe-
drale etaient en voie de progres. Le nombre cles enfants
dans lesecoles des soeurs s'est beaucoup accru, etl'on
remarque dejk une amelioration sensible parmi les
petites lilies metis confiees k leurs soins. La sceur
Loyola, superieure de cet etablissement, parait en-
chantee de leur conduite. Deux families protestantes,
des plus respectables de FOregon, le docteur Long et
sa dame, et le juge Burnet avec sa famille, ont ete
recus dans le sein de FEglise catholique dans la ville
de FOregon.  L'archeveque Blanchet et ses compagnons etaient impatiemment attendus. Puisse le Seigneur hkter  leur   retour et rendre heureux  leur
voyage sur le terrible Ocean, route qu'ils ont prise, a
ce qu'il parait, pour se rendre dans le nouveau se-
jour qui leur est destine. Oh! combien la vigne du Seigneur est grande ! L'ile de Vancouver seule contient
plus cle vingt mille Indiens, tout prets a recevoir nos
missionnaires; et parmi les nombreuses nations de la
cote nord ouest, il y a un champ immense qui attend
des travailleurs. Les visites faites k ces diverses tribus par les robes noires et Faffection et la bonte avec
lesquelles celles-ci ont ete recues, ne laissent aucun
doute sur l'heureux succes de leur sainte entreprise.
Afin de retourner aux missions du nord, je partis
du fort Vancouver au commencement de juillet, deux
jours apres que la brigade de la compagnie de la baie
jd'Hudson Feut quitte. Un accident, qui heureusement
n'a pas eu de suites fkcheuses, m?arriva en chemin.
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Une boite k poudre, faisant par hasard explosion
pres de moi, m'ecorcha profondement, et m'enleva
oomptetementla peau du nez, des joues et des levres;
je ressemblais, apres tous mes voyages, k un rude
montagnard dont le visage a ete laboure par les angles des rochers et les branches d'arbre. Je me procured un canot indien bien equipe, et bientot j'arrivai,
au milieu d'un violent orage, dans le grand reservoir
de la cascade des Montagnes, que traverse le puissant
Colombia. Le sublime et le romantique semblent avoir
reuni leurs efforts pour deployer ici la plus grande
magnificence. Des deux cdtes de la riviere, cles mu-
railles perpendiculaires de rochers s'etevent avec une
majestueuse hardiesse; de petits ruisseaux et cl'in-
nombrables filets d'eau d'une beaute cristalline pour-
suivent leur chemin, murmurent en descendant les
pentes escarpees, s'eiancent et sautent de cascade en
cascade, et apres un millier de gambades ajoutent en-
fin leur tribut ecumant au puissant tteuve du nord. La
masse imposante des eaux, qui s'est ouvert ici un passage entre une chaine de montagnes volcaniques fort
elevees, s'eiance avec une impetuosite irresistible sur
des recifs et des ruines renversees pendant un espace
d'k peu pres quatre milles, et forme te dangereux
et dernier obstacle qui soit vraiment remarquable:
les grandes cascades du Colombia. Les Indiens racon-
tent d'une mantere interessante et tres plausible la
formation de ces cascades si renommees dont on a
tant parte, qui ont fait naitre tant d'ecrits et sur les-
quelles il a ete fait tant de conjectures concernant les 185
ts des fleuves, les changements des niveaux et les
rues d'eau qu'on attribuait k des agents volcaniques
puterrains. « Nos grands-peres, me dit un Indien, se
puviennent du temps oil les eaux passaient ici paisi-
Igment et sans obstacle. Sous une longue rangee de
pches eievees et saillantes qui, ne pouvant porter
lus longtemps leur poids, s'emietterent, arreterent
beieverent ainsi le lit de la riviere; ici elle inonda
i grande foret de cedres et de sapins qu'on voit en-
)re au dessus des cascades.» En effet le voyageur
ait avec etonnement un grand nombre de forts troncs
arbres qui se tiennent encore debout dans Feau a
;ae protondeur d'environ vingt pieds. Personne, dans
ton opinion, ne peut se former une juste idee de la
luse qui produisit ces changements remarquables
ms admettre le recit indien. Mes bagages furent
tentCt transportes k Fextremite nord du Portage. La
istance des cascades aux dalles est d'environ qua-
(tnte-cinq milles et n'offre pas d'obstacle. L'aspect
be presentent les montagnes bordant les deux cotes
le la riviere, et les groupes d'arbrisseaux, de cedres
bete pins est vraiment deiicieux par la vue des monts
lood et Sainte-Hetene, dont la cime est couromtee
e neige. Une brise favorable nous fit deployer deux
ouvertures k defaut de voiles, et pendant que nous
pfesions rapidement sur la riviere, nous remarqukmes
lusieurs lies de formation volcanique, oil les Indiens
eposent leurs morts sur des echafaudages ou dans
e petites huttes faites de pieces de cedres fendues,
ouvertes souvent de nattes et de planches. Ils ont
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grand soin cl'empecher les oiseaux de proie ou le
loups rapaces, avec leurs estomacs de hyene et leui
penchant au pillage, cle penetrer dans la demeure dd
morts.
Le troisieme jour nous arrivkmes aux grande!
dalles. Les Indiens s'y rassemblent de differents canj
tons de Finterieur pour se livrer dans cette saison d(j
Fannee k la peche du saumon. C'est leur bon tempi
de rejouissance, de jeux et de fetes. Le long carem(j
est passe, et ils se trouvent enfin au milieu de Fabon
dance. Tout ce que l'ceil peut voir ou le nez sentir esl
du poisson, rien que du poisson. II est entasse de touted
parts sur les rochers; les huttes des Indiens en re
gorgent, et les chiens se roulent et se battent sur lei
abattfe qu'on jette de tous cotes. H n'y avait pLsmobg
de huit cents Indiens reunispour cette peche. Celui qui
les a vus il y a cinq ans, pauvres et nus, et qui les voi<
maintenant, se rejouit du changement ou, comme di-
rait Ovide, de la complete metamorphose qui s'es
operee chez eux. Leurs vetements sont du plus gro-?
tesque caractere, car ils negligent meme cle les ap-
proprier au sexe ou a leur condition de vie. Une mas-<
carade, selon nous, prouverait au moins une unite
d'intention; mais cette mascarade indienne defie toute?
les unites. Un Indien basane et brave marche fiere-
ment devant nous, ayant conscience apparemment dc
la dignite que lui donne son nouveau costume, doni
voici la description : Une veste beaucoup trop pefiW
pour lui, et un pantalon collant, avec des sous-pieds,.
dont les solutions de continuite accusent F absence de hemise, torment l'habfllement de son corps; un bon-
et de nuit de femme, passe de mode et orne d'une
arge garniture, constitue la parure de la tete; quel-
(uetois, lorsque les moyens permettent ce surcroitde
axe, un chapeau vernis de marin surmonte c^te
oiffure, dont F ensemble fofme un effet gracieux.
Ine padre et parfois seulement une demi-paire de
ouliers complement le burlesque accoutrement de ce
landy indien. On en voit quelques-$ns paracler dans
e camp vetus entierement comme des rouliers; d'au-
res ont un costume mi-partie de marin, de roulier et
1'avocat, le tout arrange suivant lem* fantaisie; mais
ornement favori parait etre le bonnet de nuit avec
es ^normes garnitures. Quelques-uns n'ont qu'un
eul article de vetement. J'ai vu un vieil Indien se pawner avec une paire de bottes qui formait toute sa
jfarde-robe. Les femmes des Indiens portent de tongues robes de calicot qu'embellissent fort peu tes co-
)ieuses additions d'huile de poisson dues au gout ou
i la negligence de leurs possesseurs. Quelquefois elles
ijoutent a cette robe une veste, une flanelle ou une
>apote, lorsqu'elles peuvent se procurer ces objets.
Les dalles torment k present une espece de lieu de
assage qui offre 1'aspect d'une mascarade oil emigrants et Indiens se rencontrent pour se preter, ce
embie, mutuellement secours. Quand les emigrants
le FOregon y arrivent, ils ont generalement besoin de
^visions, de chevaux, de canots et de guides. Les
Indiens leur fournissent ces choses, et reeoivent en
change les vieux habits de voyage des docteurs, des
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avocats, des fermiers, des Allemancls, des Francaii
des Espagnols, etc., qui traversent les dalles pour s
diriger vers Fouest. De Ik, la collection bigarree d
pantalons, d'habits, de bottes de toutes formes et d
toutes grandeurs, de chapeaux et de bonnets de tout
mode. Ici, j'atteignis MM. Lewes et Manson, qui m'oi
frirent une place dans une des barques de la Compaj
gnie: ce que j'acceptai avec plaisir. Le transport d
leurs bateaux et de leurs chargements prit tout© un
journee. Depuis les grandes dalles jusqu'aux source
nord du Colombia, la navigation demande une grandi
attention, car elle presente une succession continued
de rapides, de chutes, de cascades et de dalles. Oi
emploie ici comme pilotes des hommes d'une grand*
experience, et cependant, malgre leurs precautions 4
leur habilete, il n'y a pas probablement de lleuve sui
te globe qui soit aussi frequente, et oil il arrive de pld
desastreux accidents,
Aux Dalles, vous entrez dans une region aride oil id
bois flotte trouve sur les bords de la riviere est apn
porte au camp par les Indiens, qui recoivent avec joid
en echange un rouleau de tabac. Pendant Fabsencei
des sauvages, les tombes des morts sont quelquefoisj
honteusement depouillees par des Chretiens voyageud
et civilises, qui enlevent les planches qui recouvrentl
les cadavres; ceux-ci deviennent alors la proie id
vautours et des corbeaux.
Les Indiens restent sur te Colombia aussi iongtempsi
qu'ils peuvent attraper un saumon. Insoucieux dej
l'approche de Fhiver, ils ne font pas de suffisantes*
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— 189 —
^visions; aussi les voit-on, lorsqu'elles dbninuent
sont epuisees, alter k la recherche des poissons
»rts ou mourants qui flottent en grand nombre sur
Surface des eaux. Dans le voisinage immediat d'un
jnp, Fair est infecte par Fodeur du saumon putrefte;
le suspend aux arbres, ou on le place sur des echa-
dages, et c'est de cette nourriture malsaine et de-
table que vit l'imprevoyant Indien, lorsque Fepoque
ison long careme est arrivee.
/ous pouvez k peine vous faire une idee de la de-
irabte condition des pauvres petites tribus dis-
sees le long des bords du Colombia, dont le
nbre diminue visiblement d'annee en annee. Elles
i pour demeures quelques miserables huttes faites
Jones, d'ecorces, de broussailles ou de branches
pin, couvertes quelquefois de peaux ou de hail-
s. Autour de ces pitoyables habitations  gisent,
iatidus avec profusion, les os des animaux et les
[ttis de poisson de chaque tribu, au milieu de mon-
ux d'ordures de toute  espece. Dans Finterieur
is trouvez des racines entassees dans un coin, des
ux suspendues k des perches placees en travers,
u poisson bouillant sur le feu, et un peu de braise
urante ; vous y verrez rarement une hache pour
Iper le bois. Tous les ustensiles de cuisine, les
res k boire, les plats, etc., se resument en une
|ece de chaudron k poisson, fait d'osier et enduit
gomme. Pour faire bouillir ce chaudron, on y
: des pierres rougies au feu. Maintenant, devinez
'1 est le mets qu'on prepare ainsi ? je vous le donne
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en cent, en unite. C'est une soupe composee d'm-
grediens qu'il est impossible de deviner.
Mais passons du materiel au personnel; quelle
etranges figures!  Des' faces couvertes de couchei
epaisses de graisse et de salete, des tetes qui n'bn
jamais senti  un peigne; des mains ! mais quelle!
mains! une veritable paire « de tourne-broches qu
font tout metier,» remplissant dans une succ^sioi
rapide les fonctions variees de peigne, de mouchoi
de poche, cle couteau, de fourchettes et de cuiller
Pendant que les Indiens mangent, cette action es
fortement indiquee par le craquement et par les son
discordants qui sortent ciu nez, cle la bouche, du go
sier, etc. ; le seul souvenir de ce spectacle est caj
pable de rendre une persomie malade. Ainsi, voi^
pouvez vous faire une idee de leurs miser es person^
nelles, qui ne sont helas! qu'une bien faible imagi
de miseres d'une autre espece qui sont infinimei
plus hideuses. Car que dirai-je pour essayer de voij
depeindre leur condition morale ! II regne parmi 1
plupart d'entre eux une sorte d'idolatrie superst|
tieuse  (appetee medecine ou jonglerie), qui renj
hommage aux plus vils animaux; une depravation d|
moeurs qui ne connait d'autres liens dans le mariag
que le caprice du moment; une passion vehement;
et desordomtee pour la danse qui se prolonge ju^
qu'k la nuit; une faineantise dont i£en ne peut h
tirer que F amour du jeu ou les sollicitations energ
ques de la faim; enfin ils sont adomtes aux ph
viles habitudes de la gloutonnerie, de la dissimul — 191 —
i, etc. Telle est la miserable condition des pau-
js tribus sauvages disseminees le long du Colombia;
is au milieu de toutes ces miseres, on trouve heu-
sement un trait de redemption, un desir constant
decouvrir quelque puissance superieure k l'homme.
te disposition rend ces peuples tres attentits au
indre mot qui semble leur apporter la plustegere
maissance de FJ^tre supreme; de Ik la facilite
c laquelle ils croient tout ce qui ressemble k la
ole de Dieu.
le suis, tres reverend et cher Pere, votre tres hum-
et obeissant serviteur.
■ill lire
_^ft^iiLj
LftS
P.   J.   DE
* 1.   o.  J.
XX.
A. M. iH G.
Sainl-Ignace, pres de la baie de Kalispel)
S6 juillet 1846.
Tres Reverend et cher Pere Provincial,
Le huitieme jour apres mon depart du fort de Van-
;iiver je debarquai sain et sauf k Walla-Walla, avec
objets destines aux differentes missions. En peu
jours tout fut pret, et apres avoir remercie Fex-
llent et devoue M. Mcbride, le surintendant du
:t, qui me rendit tous les bons offices possibles, iious
us trouvames bientfit sur le chemindes montagnes.
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.1 4
— 192 —
Nous conduisions une bande de mulets et de chevau:
a travers une plaine aride et sablonneuse, couverte di
touffes d'herbe et d'absinthe. Nous fimes k peu pre
seize milles, et campkmes la nuit dans une belle pet
prairie arrosee par la riviere Walla-Walla, oil nou
trouvkmes de l'herbe en abondance pour nos ani
maux. On dechargea aussitot ces pauvres betes,d
on les laissa libres de paitre k loisir; nous fime?
ensuite un feu sur lequel nous poskmes le chaudroi
du camp, nous disposkmes le lit, qui consistait en uni]
peau de buffte, et nous fumames ensemble et ami
calement une pipe k la mantere des Indiens, pendan
que le souper se preparait Nous nous trouvkme
chez nous et parfaitement k Faise en moins d'ui
quart d'heure. La soiree etait belle, et le ciel san
nuage; nous dormimes d'un sommeil profond e
reparateur qui nous permit departirdes Faube di
jour. II nous fallut marcher un jour entier avec noj
animaux bates dans une plaine onclutee, avant d'at
teindre la riviere tranversale des Nez-Perces ou 1
fourche de Lewis qui prend sa source dans Fangl
desMontagnes-Rocheusesetneigeuses, entre le 42ee
le Uk° degre, pres des sources occidentales des ri:
vieres Rio-Colorado, la Plate, le Yellow-Stone et 1
Missouri. Son cours occidental jusqu'aux Montagnes
Bleues, et sa direction septentrionale jusqu'k ce qu'j
rejoigne le Colombia avec ses principaux tribu
taires, vous sont suffisamment connus par les anipld
descriptions que j'en ai faites dans mes precedents
lettres. Nous trouvkmes environ une douzaine d §\   .     .   j| 193— ■-   ■
Dges indiennes appetees les Palooses, qui torment une
ortion de la tribu des Sapetan ou Nez-Perces. Nous
ous procurkmes ici chez les Indiens quelques sau-
10ns frais pour lesquels nous leur donnkmes en
hange d'amples provisions de poudre et de plomb;
ais comme l'herbe etait fanee et rare, et que nous
ions quelque lieu de croire que ces Indiens etaient
clins au vol, nous primes te parti dp poursuivre
tre route jusqu'k une distance de huit ou dix milles,
nous campames assez tard dans la soiree sur la
vtere Payilion. La plaine des Nez-Perces et des Spo-
nes est au moins a mille pieds au dessus du lit de
riviere. Elle est aride, pierreuse, inegale, couverte
| mamelons et d'herbe k fourrages, de poiriers
uvages et d'absinthe. Les formations basaltiques et
lcaniques qu'on voit dans toute cette contree sont
ellement mervfcilteuses. Nous avons souvent passe
ar des etangs et des petits lacs encaisses entre des
imparts de roches basaltiques; ces immenses ranges de colonnes noires et brillantes sortent du sein
h la plaine et s'etendent a une distance de plusieurs
illes ; on dirait des forts, d'antiques cites et des cha-
aux mines. Nous campames plusieurs fois pres de
;tits mais jobs lacs que sillonnaient un grand nom-
;e de canards et d'oies, suivis de leurs couvees. Les
idiens viennent dans ces regions pour y chercher
;s racines ameres et te camash qui y abondent.
ins chacun de leurs anciens campements nous
ouvions une grande quantite d'ecailles de tortues de
lairie, ce qui prouve que ces animaux y sont en tres
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grand nombre, et servent de nourriture aux sa#vag^|
les faisans it les cailles y sont communs: nous en
tuions chaque jour autant qu'il en fallait pour nos
repas.  ' •■'*      ^^fp  ■'      -fl \ .-
Le cinquiime jour apres notrei depart de Walla-
Walla, nous atteigntme^ la riviere Spokane, oil nous
trouvtmes un bon gu#pour nos animaux. Vous verrez
avec plaisir la carte que j'ai falte des sources cfe cettel
riviere, qui, quoique belle et teteressante, est cependant, comme toutes les autres rivieres de FOregofe.;
une succession non interrompue de rapides, de cliu-j
tes, de cascades qui? la rendent peu navigable. Le*
deux vallees du nord cles Ceeurs-d'Alene sont supeBJes
&t leur terroiitest fort riche; elles sont arrosees paij
deux profoncles fourches qui se jettent dans le laedfel
Cceurs-cl'Alene ; celui-ci forme une belle nappe (Feai
d'environ trente milles cle long sur quatre ou cinq 1
large, oil la riviere Spokane prend sa source. J'a
donne le nom de Saint-Joseph et de Saint^Ignace au
deux fourches septentrionales. Elles sont formeespa
d'innombrables torrents qui descendent des monta!
gnes d<es Cceurs-Pointms, une des ramifications de
Montagnes-Rocheuses. Les deux vallees du nord or
environ soixante a quatre-vingts milles de long sif
quatre ou huit de large. J'y ai compte plus de quaj
rante petits lacs. Tout le voisinage de la riviere Spc
kane produit d'abondants pkturages, et plusieurs pal
ties sont assez bien fournies cle pins de different
especes.. ~ !|' % ' j
En quittant la riviere, nous primes un sentier indi<
lllMJJ ,' >
■-  * t _ t ■    :l, ' — 195 —
fort escarpe. Apres avoir fait quelques milles k cheval
k travers une foret de piits, nous arrivkmes k une belle
raitee conduisant k Coballe; elle est agreablement
mtrecoupee de plaines et de forets bordees par de
nautes montagnes boisees, Gtpar des rochers pitto-
resques et prodigieux, dont la tete alttere domine
oute la scene. Les fbntaines et les ruisseaux sont tres
jiombreux ici. A environ trente milles plus loin, nous
jtions au pied de la montagne Kalispel, dans le voi-
iinage deaSaint-Francois^Regis, oil d£jk soixante-dix
netls se sont etablis d'une mantere permanente. Plu-
ieurs d'entre eux m'accompagnerent dans la mon-
agne, dont la hauteur est d'environ* cihq mille pieds
u dessus'du niveau de la plaine. Son acces est faerie
u c6te de Fouest; mais k Fistil y a un etroit sentier
ui serpente k travers une foret epaisse et escarpee.
ipres une marche d'environ huit heures, nous arri-
kmes k la superbe baie Kalispel, sur les bords du
ic de Boey, qui est presque en vire de la Reduction
e Saint-Ignace.
Ma leftre k MM. P. que j'insere ici, vous fera con-
aitre toute Fhistofipe de cette mission.
Je suis avec le plus profond respect et avec consi-
ratton, tres Reverend Pere Provincial, votre humble
obeissant serviteur.
P. J. DE SMET, S. J. — 496 —
t
; ■■/ '-" '   (Suite.) "' "flf'
||a ---■$■  - ; A-  II-  jD.  «.     a    -|ra   ■    jj|g
Saint-Ignace, 25 juillet 1846.
Madame, .k-.. . ^;
Je suis vraiment honteux de n'avoir pu repondrc
plus tot aux lettres que yous   avez   eu  la  bontt
de m'ecrire le 2 septembre et le 7 decembre 18M.
Elles n'arriverent   aux Montagnes - Rocheuses qu(
Fannee suivante, pendant que j'etais occupe a un<
mission eloignee parmi les Indiens, en sorte que je n<
les recus qu'au mois de juillet 1846. S'il eut ete ei
mon pouvoir de vous donner une plus prompte re
ponse, mon cceur m'assure que je Feusse fait san
deiai, car la dette de reconnaissance que mes pauvre
Indiens et moi avons contractee a votre egard est foi
I
grande, et il me tardait de vous apprendre que nou
avons deja commence a prier pour vous, j>our voi
chers enfants et selon vos intentions. J'ai engage le
Indiens de ces differentes tribus, a savoir : les Tetesj
Plates, les Pendants-d'Oreilles et les Cceurs-d'Alenei
k reciter chaque semaine le rosaire pour une de led
grandes bienfaitrices, et c'est vers vous que se diri
geait mon intention. Maintenant vous pouvez eti
certaine que dans chaque famille indienne on dit 1
chapelet, et j'ai la consolation de vous affirmer qu — 197 —
)ien des milliers de Pater et d'Ave ont dejk ete offerts
i Dieu et k son auguste mere pour vous. Ces bons
Indiens, ces enfants de la fofet si chers k mon cceur,
jontinueront de temoigner leur gratitude jusqu'k ce
pie je leur dise de cesser, ce qui n'arrlvera pas de
itOjt. Quelle corjfiance n'ai-je pas dans la priere de
:es Indiens dont le merite n'est oonnu que de Dieut
Sh! s'il est vrai que la priere de celui qui possede
Innocence, la simplidte et la foi d'un enfant perce
es cieutf, peut tout et est toujours exaucee, soyez:
lersuadee que ces vertus regnent a un degre eminent
lans ces nouvelles missions, oil le doigt de Dieu s'est
i visiblement manifesto, et que le ciel accordera I
Indien tout ce qu'il demandera pour vous. Que
e serais heureux, ma  chere et excellente Dame,
le pouvoir vous faire comprendre combien est grande,
ouce et ravissante leur devotion envers Fauguste
afcre de Dieu. Le nom de Marie, prononce dans la
angue indienne, a une suavite qui les rejoliit et les
harme. Les coeurs de ces bons enfants des forets
attendrissent et semblent deborder quand ils chan-
3nt les louanges de celle qu'ils kppeUent comme
ous, leur Mere. Oh! je suis sur, d'apres les disposi-
ons que je leur connais, qu'ils ont une place distin-
uee dans le cceur de la sainte Vierge; et que par
intercession de Marie, que tant d'kmes ferventes invo-
uent, vous obtiendrez tout ce que vous demanderez;
ar je connais assez bien votre piete pour etre certain
ue vous ne demanderez jamais que ce qui peut aug-
lenter la gftire de Dieu, sanctifier votre kme et
I
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Hi
I
1^ ;| — 198 —
celle de vos enfants. iPermettez-moi maintenant de
causer quelques instants avec vous des Indiens *f§de
moi-meme, car j'ai ete >prive de ce bonheur depute
pintemps cle l*843,|p«i j'eusFltonneur^e m'entretenir
avec vouss. B... Le § novemb^ de l^nnee suivante,
le R. P. A. Hogcken^int k ma rencontre, accompagne
de plusieors Indiens de la tribu des Pendants-d'G-
reille de la baie, parmi lesquelf j'avais resolu deux
annees auparavant cl'ouvrir une mission. lis me te-
moignereutlaplus vive joie, et m'accablerentd'amitiesi
en me voyant revenir parmi eux. lis me eonduisfrent
en triomphe a leur camp, etgg$g$eeurent au miMeudes
deeharges de monsqueterie et auson des tros^ettes.
H me serait impossible de vous exprimer les ssnfcn
meats que j'eprouvai en voyant ainsi reunie la premiere troupe de tpnesighers neophytes et de mes enfants en Dieu, et de vous faire comprendre la jsiei
profonde et vive que mon cceur r^ssentit en cette eir-
ipistanee: Combien de choses n'avions-nous pas a
nous communiquer les uns aux autres ? Je leur donnaa
quelques courts et interessants details sur les vastesl
contrees qiiej'avais parcourues depute que je les avais;
quizes, c'est a dire depuil quinze mois, dans le but
de travaHter au bonheur et au salut des Indiens. J'ai
traverse le grai^d desert am&icain, et sl^eiHigrands
nombre de nations guerrieres et nomadesqui s'etendent depuis Focean Padfique jusqu'k la ipon^^Re de;
l*etat du Missouri; j'li voyage, dans les fetats-Unij^ de
laNouvelle-Orleansit Boston^ fad irancbi FAtlantiqueJ
w nw grande partie de l'Irlande et de FAngla&rre.j — 499 —
[oute la Belgique, la Hollande et la France. J'#i passe
par Marseille, par Genes, la ville des palais, Libourne
^l^ta-Veechia* pour me rendre dans la capitate du
nondechr6tien. De Rome, j'ai ete k Anvers; j'ai double
e £ap Horn; j'ai t$uche au Chili et au Perou, et passe
leux fois sous l'equateur; enfin j'ai debarque aufoit
^ftncouver, §iir le Colombia, et j'ai eule bonheur, le
novembre, d'emferasserjines chers neophytes, qui
>nt prie pour moi avec ferveur pendant tons ces
ongs voyages par nier et par teroe, accomplis sous
es climats si diffenents et dans toutes les saisons de
annee, sans que npta sante en soufQ|t et sans qujjt
a'^rrivJit te moindre accident. Gloire .& Dieu p$ur sa
rptfaption si speciale, et mille actions de graces aux
»o#s Indiens, qui depuis mon depart jusqu'k mon re-
our n'ont cejpe d'appeler matin et soir les benedic-
ions et le secours du ciel sur son in#igne serviteur.
Les details que le jeune'naigsionnaire me donna s»r
eurs dispositions presentes  sont trop interessants
lour que je les passe sous silence. Je vous les donne
omme une preuve des grkces cfue Dieu a repandues
tans les cceurs bien disposes de ce peuple. Ils se sont
umis jstrictement a tout ce que je leur ai recom-
ande dans les visites que je leur fi§,ea 1841-42.   ^
«JLa premiere chose qui me frappa en arxivant
mi eux, dit le P. Adrien Hceckjen dans une lettre
liliere, fut F affection vraipaent fraternelle et l'u-
ion parfaite qui animait toute la tribu et j^nlblail
'en lafce qu'une famille. Ils 01$ voue honour, respect
obeissanceh terns Qhefs<> et, ce qui est plus admi- - 200 —
rable encore, si Fon en croit te temoignage de leurs
chefs eux-memes, ils ne demandent et ne desirent
tous que la meme chose. Ces chefs sont reellement
les peres de leurs peuples, comme un bon superieur
est le pere d'une comnnraaute religieuse. Les chefs
des Kalispels parlent avec calme, mais jamais en vain;
au moment oil un vceu est exprime, un de leurs servi-i
teurs s'empresse de Faccomplir. Quelqu'un est-il im-
plique dans quelque difficulte; est-il paitvre ou ma-
lade, ou desire-t-il entreprendre un voyage long ou
court, il consulte son chef et conforme sa conduitek
Favis qu'il en recoit. Lorsque les Indiens veulent se
marier, ils consul'tent aussi leurs chdfs, qui sanction-
nent, different ou desapprouvent les imions, suivani
qu'ils les jugent utiles ou contraires au bonheur de?
parties. Le chef, en qualite de pere, s'efforce de pour-
voir aux besoins de sa nation. C'est lui par consequen
qui regie la chasse, la peche et la recolte des raisin;
et des fruits. Tout legibier et le poisson sont agporter
dans sa loge et divises en autant de portions qu'il y J
de families. La distribution s'en fait avec une scrupui
leuse impartialite. Les vieillards, les infirmes et le
veuves recoivent une part egale a celle des chasseurs
Ceci ne ressemble-t-il pas un peu a Fage d'or ? a ce*
temps heureux oil tout etait mis en commun, et oil j
n'y avait qu'un cceur et qu'une kme, ainsi que noti
Fapprennent les apCtres! Les plaintes, les murmure
et les medisances sont inconnues ici. Le blaspheml
n'est jamais sorti d'une bouche indienne; iln'y j
meme pas de mot dans leur langue pour Fexprimeij L
201
\. Farrivee de la robe noire, les grands chefs lui ex-
diquerent leur maniere de vivre avec une simplicity
>atriarcale. « Nous sommes ignorants, dirent-ils,
nais maintenant que nous avons le bonheur d'avoir
me robe noire parmi nous, neus ecouterons sa voix
it lui obeirons. Nous nous soumettrons avec joie k
outes les reformes qu'il jugera necessaires ,et qu'il
?xigera.» |f|
La robe noire confirma et approuva les bons usages
it les coutumes qu'il trouva etablis dans ce petit coin
lu monde oil, malgre leur pauvrete, les Indiens sem-
ilaient tous heureux et contents. On est vraiment emu
le les entendre parler des tenebres dans lesquelles
Is etaient plonges, et de les voir tressaillir de joie a
fapparition de la lumtere de 1'jEvangile et des vertus
.hretiennes, qu'ils cherissent et qui semblent enflam-
ner leurs coeurg. Toute leur ambition consiste k ecou-
er avec docilite la parole de Dieu, et k etre tout a fait
:apables de comprendre et de reciter leurs prieres.
a piete est ce qu'un jeune homme recherche dans
telle qui doit etre sa femme, et ce qu'une jeune femme
}&ire trouver dans celui qui doit devenir son mail.
)ans leurs moments de loisir, ils entourent et, si je
mis m'exprimer ainsi, ils asstegent leur missionnaire.
Is ajouteraient volontiers la nuit au jour, si le pretre
>ouvait avoir des forces suffisantes pour leur parler
ans cesse des choses celestes. L'orgueil et le respect
lumain leur sont absolument inconnus. Combien
pis n'avons-nous pas vu des vieillards k cheveux gris,
pt meme des chefs s'asseoir k cote de jeunes enfants
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— 202 —
de dix ou douze ans, qui leur enseignaientieurspri^Bes
et leur expltfualent avec une gravite doctorate les
figures cle l'eehelte catholique, et ecouter leurs explications, qui duraient une ou deux heures, avec toute
Fattention d'eleves soumis. Dans les temps de disette,
quand le gibier ou le poisson manquent* ou qu'ils sont
accables par d'autres irevers, vous ne voyez paraitre
aucun signe d'impatience. Ils sont paisibles et z&m-
gnes, et acceptent ces epreuves comme des punitions
de leurs peches; tanclis qu'ils attribuent leurs sufces
a la bonte de Dieu, qu'ils glorifientde tout leur cceur.
Le lieu de residence habituelie des Kalispels, oil se
trouve maintenant la Reduction cle Saint-Ignace, est
une prairie etendue, appelee la baie cles Kalispels,
situee a trente ou quarante milles au dessus de Fembouchure cle la riviere Clark ou Flat-Head. Dans le
voisinage de la mission exist'e une belle grotte que j'ai
nommee la grotte cle llanresa, en l'honneur de notre
saint fcmdateur. Elle est tres grande et pour rait k peu
de frais etre transformee en eglise. Puissent les Indiens s'assembler en foule clans cette nouvelle Man-
resa, et, a l'exemple de leur patron S. Ignace, etre
penetres du sentiment des choses celestes et enflam-
mes de F amour cle Dieu.
Je me souviendrai toujours avec plaisir de l'hivei
de #844-45 que j'eus le bonheur de passer au mihei
de ces bons Indiens. Le lieu destine au quartter d'hivp
avait ete bienchoisi; ft^etait fattoresque, agreable e|
<convenable. le camp etait place pres d'une belle chut<
d'eau *>ccasionnee par un immense rocher ^qui harrai — 203 —
te passage Slu Clerk. Cette riviere, obligee de s'ouvrir
d'etroites issues, se precipite du haut de cette montagne. Une epaisse et intermtoable foret nous prote-
gaait contre les vents du pord, et un nombre incalculable d'arbres morts gisant de tous cotes fournissaient
abondamment a Fentretien de nosfeux pendant cette
saison inclemente. Nous etions entoures de hautes
montagnes dont les sommets neigeux, illumines par le
soleil, refletaient leur eclat sur tout le pays environ-
nant Lorsque le lieu d'hivernage fut choisi, le premier
js#indes Indiens fut de constrpire la maison de priere*
Pendant que les hommes abattaient de jeunes arbres,
les femmes appoilaient des ecorces ou des nattes pour
coufrir Fedifsce. En deux jours cette humble demeure
du Seigneur fut teniiinee^Elle etait reellement luamble
et pauvre; mais c'etait la veritable maison de la priere,
oil des ames simples, pures et innocentes offraient au
Girand-Esprit leurs voeux et le tribut de leurs affections. C'est ici que les missionnaires continueiwnt avec
soin et dihgence leurs instructions preparatoires au
bagSeme. Combien il etait consolant de nous voir
entoures par cette assemblee fervente qui avait re-
nonce a la chasse du buffte, si attrayante pour un
Indien, et qui etait venue cles differentes parties du
pap pour se placer sous notre direction, mec Fespe-
raace bien fondee cFetre promptement regeneree dans
lese&ux salutaires clu bapteme. lis avaient deja appris
leua$ jprieres mt toutes les choses qi$l faut pratiquer.
Hs f'appiiquerent a^ec ardeur a connaitre la nature
et les obligations du sacrement de regeneration^ et k
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m ~ 204 —
acquerir les dispositions necessaires pour le recevoir
ignement.
La grande fete de Noel, jour auquel la petite troupe
devait etre mise au nombre des vrais enfants de Dieu,
ne s'effacera jamais de la memoire de nos bons Indiens. Le maniere dont nous ceiebrkmes la messe de
minuit pourra vous donner une idee de notre fete. Le
signal du lever se donna quelques minutes avant minuit , au moyen d'un pistolet qui annonca aux Indiens
que la maison de priere allait bientot etre ouverte.
Cette explosion fut suivie d'une decharge generate de
fusils en l'honneur de la naissance de FEnfantsauveur,
et trois cents voix s'eleverent spontanement du milieu
de la foret et entonnerent, dans la langue des Pendants-d'Oreilles, le beau cantique : « Du Dieu tout
puissant tout annonce la gloire. » En un moment, une
multitude d'adorateurs prirent le chemin de l'humble
temple du Seigneur, qui ressemblait vraiment a Fe-
table dans laquelle naquit le Messie. Dans cette nuit,
qui etait brillante comme te jour, ils eprouverent je
ne sais quoi qui leur fit dire a haute voix: 1 O Dieu!
je te donne mon cceur. » J'espere que i'heureuse im-
ression que ce spectacle inaccoutume a fait sur leurs
coeurs ne s'effacera jamais. De quoi etait construite
notre petite eglise du desert? Je vous Fai deja dit; de
poteaux fraichement coupes dans les bois, et recou-
verts cle nattes et d'ecorces; c'etaient la tous les ma-
teriaux. Elle etait ornee de guirlandes et de couronnes
de rameaux verts qui representaient en quelque sorte
les touch ants mysteresde la nuit de Noel. L'interieiii Ii
km-
liiPw
— 205 —
aittapisse de branches; Fautel etait proprement
Score de paillettes qui formaient des etoiles d'un
:lat divers, et d'une grande quantite de rubans:
mtes choses qui attirent excessivement les regards
es Indiens. A minuit, je cetebrai une messe solennelle
jendant laquelle les Indiens chanterent plusieurs can-
ques analogues k la circonstance. La promesse de la
aix annoncee dans te premier verset de l'hymne an-
elique «Le Gloria, — Paix sur la terre aux hommes
e bonne volonte, » etait, jepuis le dire, accomplie a
t lettre parmi les enfants de la foret. Un grand ban-
uet, selon la coutume indienne, suivit la premiere
kesse. Quelques morceauxchoisisdevenaison avaient
ke mis cle cote pour cette circonstance. J'y ajoutai un
lemi-sac de farine et un grand chaudron de cafe sucre.
'union, te contentement, la joie et la charite qui
egnaient dans toute Fassembtee, peuvent bien faire
iomparer ce repas aux agapes des premiers chre-
iens.
Apres la seconde grand'messe, tous les adultes ayant
is chefs k leur tete, se presenterent k l'eglise pour
bfcevoir le bapteme, objet de leurs voeux et de leurs
bngs desirs. Les hommes et les femmes ages que j'a-
(als baptises deux annees auparavant furent les par-
jains de tons. Les hommes etaient places d'un cote,
uivant la coutume du Paraguay, et les femmes de
[autre. Je fus assiste pendant la ceremonie par le
Hcecken, leur digne et zeie missionnaire. Chaque
hose se fit avec ordre et convenance. Permettez-moi
ie repeter ici qiie je serais heureux de pouvoir com-
ir
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— 206 — |
muniquer aux aines zelees et ferventesces delteieux
sentiments, ce debordement du cceur qu'on epi^ouve
en de paroles circonstances. C'est la vraiment la plus
grande consolation du missionnaire; c'est ce qui lui
donne la force et le courage de travailler avec tant de]
zeie a amener les hommes a la connaissance du vraij
Dieu en depit de la pauvj ete, -des privations de tout
genre et des dangers qu'il rencontre k chaque pas.]
Oui, certainement la promesse du Sauveur s'accoj|iplii
h son egard'meme en cette vie : « Vous serez recompense au centuple. » Les frivolites du monde qu'il
ahandonne ne peuvent pas etre comparees aux bene]
dictions qu'ft trouve dans le desert Le pretre n&j
dresse pas en vain aux Indiens ces belles paroles di
rituel romain : « Recevez cette robe blanche, etc.]
Recevez ce manteau, etc. » II peut etre certain que lei
plus grand nombre de ses catechumenes porter ont ce
vetement sans tache, et conserveront leur innocenct
baptismale jusqu'a Fheiire de la mort. Quand je lew
demandais ensuite s'ils n'avaient pas offense Dieu, sj
leur conscience ne leur reprochait aucune faute, com j
bien de fois j'ai recu cette consolante et totehantcj
j?eponse : « O Pere! dans le bapteme jlai renonce ai
p^che, je m'efforce done d'€viter le peche; la seulc
pensee d'offenser Dieu m'effraie!» Les ceremonies di
bapteme furent terminees par une seconde instweJ
tion et par la distribution de ehapelets, que les InJ
diens ont coutume de dire chaque soir *en public I
■mWem trois heures de Fapres-midi, on donna pour fa
premise fois la benediction solennelle du tresSauM — 207 —
rement. Immediatement apres plus de cinquante
oupies, parmi lesquels se trouvaient plusieurs per-
[Onnes kgees de vfpiatre-^angts ans, vinrent pour re-
louveler devant l'eglise leurs promesses de mariage.
e &e pus retenff mes larmes k la vnae de ce^tte simpM-
ite vraiment primitive, des temaignages d' amour et
[I'affection qu'atese donnaienlles uns aux autres pour
;age de tear foi. On leur fit mne derniere instruction,
t lies actions de graces iurent rendues a Dieu pour
tes les benedictions qu'il a^ait daigne verser sur
fux en ce jour kfamais memorable. La recitation des
leres et le chaait des hymnesratentireiit dans toutes
es loges jusqu'k une heure bien avancee de la nuit.
Les PP. Mengarini et Serbinati (ce dernier est mort
lepuis) eurent la consolation de voir toute 5a tnibu
lesFlat-Heads (Tetes-Plates)^ qu'ils avaient e^angeli-
iee, s'approcher de la sainte table en ce jour. Douze
nes jteliens, que le P. Mangarim avait instruits,
ecuterent avsec exactitude plusieurs morceaux de
usique pendant la messe de minuit Les PP. Roint
I Joset eurent aussi la consolation d'admettre k la
ainte communion, en ce jourpropice, la tribu presque
Intiere des Cceurs-d'Alene. Le P. Point a donne les
etails de cette premiere communion dans une lettre
i a ete publiee, et que vous aveziue sans doute avec
aisk. La fete de Noel de 1844 fut done un grand et
©iieux jour aux Montagnes-Rocheuses.
fcterminerai cette lettre, qui est dejk bien longue,
par quelques mots sur les Pendants-d'Oreilles de la
baie. Des les gamiers jours du printemps de 18&%ils
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— 208 —
commencerent k bktir dans le lieu destine k etre la
Reduction de Saint-Ignace, et a labourer les terres.
Le jour de F Ascension de la meme amtee, le P. Hce-
cken administra le bapteme k plus de cent adultes.
Dans la derniere visite que je leur fis au mois de juillet
dernier, ils avaient dejkconstruit quatorze loges et une
large grange oil etait prepare te bois pour Ferection
d'une eglise, et entoure d'un fort rempart trois cents
acres de champs de bte. Tout te monde dans le village,
hommes, femmes et enfants, s'etaient mis joyeuse-
ment a Fceuvre. Je comptai trente betes a cornes. Les
squaws (les femmes) avaient appris a traire les vaches
et k faire le beurre. Ils avaient quelques pourceaux et
quelques volatiles domestiques. Le nombre des Chretiens a double depuis la fete de Noel 1844. Un moulin
k farine et une scierie, quelques charrues de plus
avec d'autres instruments d'agriculture et des outils
de charpentier, seraient necessaires dans le village de
Saint-Ignace. Tout est a commencer chez ces pauvres
et bons Indiens, qui implorent notre concours et notre
assistance que nous leur accordons autant que nous
le pouvons. \       #
Dejk un appel a ete fait aux Chretiens genereux et
charitables, et il m'est doux de dire que cet appel a
trouve un echo dans le coeur des amis des Indiens, ce
qui nous a mis a meme d'elargir nos operations cle
mission. Je ne dois pas omettre d'ajouter que les
prteres reconnaissantes des Indiens s'etevent chaque
jour vers le tr6ne du Tout-Puissant pour appeler les
ciel sur leurs bienfaiteurs. En 1845 «51
— 209 —
46 on a etabli plusieurs stations et commence la
sion etendue de la Nouvelle-Caledonie.
Je suis, avec un profond respect et estime, Madame,
jotre tres humble et obeissant serviteur. §
P. J. DE SMET, S. J.
J\.2Sl.1.
• g|..     .     A. M.  ».  G-
Valine de Sainle-Marie, 10 aokt 1S46.
Tres Reverend et cher Pere Provincial,
Le 27 juillet, je fis mes adieux au P. Hcecken et k
m inteyessant petit troupeau, compose d'environ
nq cents Indiens. Deux Kalispels et quelques Cceurs-
fAiene, qui etaient venus a ma rencontre, m'accom-
agnerent Le temps etait beau, et notre route tout k
tit fibre de ces obstacles si incommodes aux voya-
eurs des montagnes. Vers te jnilieu de la journee
ous arrivkmes k un beau lac entoure de collines et k
ae epaisse foret de melezes. Je Fai nomine le lac de
ef, pour temoigner ma gratitude envers un des plus
rands bienfaiteurs de la mission. II unit ses eaux lim-
ides a celles de la riviere Spokane, au moyen d'un
troit passage qui forme un beau rapide, appete le
wrrent Tournhout. J|
Le lendemain, te soleil se leva majestueux etpresa-
eait une journee agreable; mais ces belles appa-
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rences disparurent graduellement sous d'epais nuage
de mauvais augare, qui en peu de temps voUerent 1
de^ et verserent de tels torrents de pluie que tou
nos vetements furent augsi completement trempes qu
si nous avions tisRverse une riviere k la nage. Arrive
au pied des grands rapides^ nous traverskmes la rivier
Spokane, puis nous arpentkmes une plaine etendu
agreablement entrecoupee de bosquets de pins, e
nous campkmes vers te coucber du soleil pres d'un
fraiche fontaine. Une courte description de nos cam
pements pendant les temps pluvieux ne sera pas de
placeeici. On dresse la tente a lahkte et Fon jette le
selles, les brides, le bagage, etc., dans un lieu convert
On coupe une grande cjuantite de branches de ntelez
Ou des broussailles dont on coitvre le coin de tern
qui doit vous servir de* lit. On apporte pour la nui
autant de bois sec qu'on en peut trouver, et Fon fai:
un feu a r6tir un bceuf. Lorsque ces preparatifs son
termines, on s'occupe clu repas (qui sert a la toisd
diner et de souper), et qui coiisiste en farine, radine
de camash et graisse de buffle, qu'on jette dans si;
grand chaudron presque rempH d'eau. L'enormecha
leur du brasier oMFigeant le cuMmer k se tenir a un<
distance respeefmeuse, il se sert, en guise de cuiHer i
pot, d'une longue perdie pour remuer le contenu
jusqu'k ce qu'il ait acquis la densite convenahle.
subit alors une vigfettreuse atteque, qui est faite d'a
pres une coutume vraiment singuliere. Nous etions
nombre de six, et nous ti' anions qu*une seule*euiller
maSs^k necessite supplea bientGfck-ce qi*manqua leux personnes de la Compagnie prirent
flinv ii'^nrrp      Hphy   nnfrpc  ripe Inni^rfic   t
211  m
desanor-
eaux d'ecorce, deux autres des lanieres de cult, et
i tonquieme une petite ecaille de tortue. On dit les
rkces, et Fon se rangea en cercle autour du chau-
ron; les divers instruments s'y plongeaient et replon-
eaiemt avec autant de regularite et d'adresse que les
larteaux du forgeron frappent Fenclume. En quelques
linutes tout le contenu du chaudron disparut sans
jriflen restkt le moindre vestige. Nous trouvkmes oe
?pas delMeux, gr&oe k notre energique appetit. In-
ulgent pour le goiit des autres {de gustibns enim nil
isputandwn^ il m'est permiside clire que les festins
ui a'ont procure les plus grandes jouissances sont
eux que je viens de decrire, et qm se preparent en
lein.a^ff d' apres les usages indiens. Toutes les inven-
ons et raffmeries de Fart culinake, telles que les
races, les marinades^ les pates, les confitures, etc.,
quelles on a reciaurs$our exciter ou iestaurer les
iles estomacs, sont tout a fait inconnues ici La
erte de I'appetit, qui est chez les riches la maladie
jgnante et fournit d'abondantes occupations aux
pothicaires et aux medecins, n'est pas connue dans
e pays. Si ces malades avaient 4e courage d'ahan-
onner pour quelque temps leur vie ordinaire pour
•averser les deserts de ces regions k cheval, de d&-
ianer au point du §our, et de diner au coucher du
aleil apres une course de quarante milles, j'ose pre-
Ire quite n'auraient pas besoin cle ces excitants raf-
nes pour savourer, comme je le fis, le simple plat
repare par les Indiens. Apres avoir seche nos cou-r
'i Srlfti
«S|
m.
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'■■a II — 212 —
vertures et dit nos prteres du soir, nous nous cou-
chames, et quoique nous ayons dine simpiement et
que notre lit fut une rude couche de broussailles,
notre sommeil fut profond et le repos complet. Le
lendemain, nous nouslevkmes de bon matin, et nous
arrivkmes vers le milieu du jour k la mission du Sacre-
Cceur, oil je fus recu avec la plus grande cordialite
par les PP. Joset et Point, accompagne de B. B. Magri
et Lyons. Tous les Coeurs-d'Atene du voisinage vinrent
me souhaiter la bien-venue. La ferveur et la piete de
ces pauvres Indiens me remplissaient de joie et de
consolation, surtout lorsque je considerais le change-
ment remarquable qui s'est opere en eux depuis leur
conversion au christianisme. Les details de cette conversion ont ete publtes par le P. Point, et k ce propos
je fais remarquer que j'ai insere dans cette lettre
quelques incidents qui ont rapport k nos precedentes
missions en ce pays. A ces details j'ajouterai que les
autres tribus fuyaient ces Indiens avant leur conversion, a cause, dit-on, de leur grande habilete dans la
jonglerie et de leurs pratiques idolktres. En effet, ils
etaient adonnes aux superstitions les plus absurdes,!
adorant aveugtement les plus vils animaux et les ob-
jets les plus communs. Maintenant ils sont les pre-i
miers k se moquer de ces ridicules pratiques et k
dire en meme temps, avec les sentiments de respect
les plus profonds : «Dieu a eu pitie de nous. II a
ouvert nos yeux; il est infiniment bon pour nous. i
Un seul exemple servira k vous donner quelque ideej
des objets de leur culte et de la facilite avec laquellej ! \ ^   ^ Jap    v -Wm
•'aar^^f  — 213 -
Is adoptent leurs manitous ou divinites. Ils me ra-
♦ontfcrent que le premier homme blanc qu'ils virent
lortaitune chemise de calicot, toute marquee de noir
H de blanc qui leur parut semblable k la petite ve-
•ole; cet homme portait aussi une couverture blanche.
Les Cceurs - d'Atene s'imaginerent que la chemise
iouillee etait le grand Manitou lui-meme, qui com-
[nande en maitre a cette terrible maladie qu'on
lomme la petite verole, et que la couverture blanche
etait le grand Manitou de la neige; et que s'ils pou-
raient posseder ces divinites et leur rendre les hon-
aeurs divins, leur nation serait k jamais exempte de
ce fleau mortel, et leurs chasses d'hiver seraient fa-
vorisees par la grande quantite de neige qui tom-
berait. Ils lui offrirent done en echange de ces deux
objets plusieurs de leurs meilleurs chevaux. Le mar-
che fut accepte avec empressement par l'homme
blanc. La chemise maculee et la couverture blanche
furent des lors pendant plusieurs annees des objets
de grande veneration. Dans les grandes solennites, les
deux manitous etaient portes processionnellement
sur une eminence tres eievee, habituellement consa-
crte k l'accomplissement de leurs rites superstitieux.
On les etendait alors respectueusement sur l'herbe,
et on leur offrait la grande pipe medecine avec toute
la veneration ordinaire aux Indiens, lorsqu'ils la presented au soleil, au feu, a la terre et k Feau. Toute
| la troupe des jongleurs ou des medecins entonnaient
alors des cantiques en leur honneur. La ceremonie
seterminaitgeneralementpar une grande dansedans
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laquelle les acteurs faisaient les plus hMeuses cob
torsions et des gestes extravkgants accompagnes d
Ikirlement&mhumains.    ^ *||
Le mot medecine est generalement employe par &
blancs pour exprimer tout ce quiregarde la jongleri
et les>pratiques superstitieuses de»sauvages; proba
hiement parceqpe l'lndien, sentant qu'il ignore Ji
remedes propres a guerir la maladie, et qu'il depen
presque entierement du hasard pout sa subsistance
demande simplement aux manitous quelcpie cBdbucij
sement a sa detresse. Ce quelque chose, que les Indien!
appellentpouvoir,nepeutaccorcler, disent-ils, q^ira
seule qhose, comme la guerison d?une maladie. Ee|
autres pouvoirs neiScmt pas aussMm^es; ils s'etendeif
a beaucoup d'objets, comme au succes dela chasse 6
de la peche, a la declaration cle la guerre et k 1
vengeance des injures. Tout ceci cependant varii
suwant le degre de confiance qu'on teur accorde,!
nombre de nos passions ou la profondeur de u%M
malice. Quelques-uns des pouvoirs sont consitlefu
par les sauvages eux-memes comme des etres me
chants a l'exces. Le seul but de ces pouv^rs est d
faire le mal. De plus, le succes est quelquetois refiis
meme a ceux qui sont reputes les plus celebres me;
deems, et qui le desirent ardemment. C'est pendar.
le sommeil, ou une defaillance, ou un fort eels
de tonnerre, ou meme dans F excitation deliranti
de quelque passion, qu'fll aritive; mais jamais sac
un but defini, comme de tomenter dies dimensions
d'exciter a des actes de violence ou pour obteni] 215
lelque avantage corporel; faveurs qui sont ton-
m& achetees aux depens dte* Fame.  Une grandfe
ageration est le caractere manifeste des effete pro-
lits par ce pouvoir surnaturel.
La plupart de ceux qui sont venus k ma connais*-
nce, et que les Indiens attrrbuent aux agents sur-
iturefe, etaient les effets de causes purement natu-
lles. Malgre ces deplorables desorclres de Fkme,
t m'est une grande consolation de penser que ces
atiques supefMitieuses, k cause de leurs nombre^-
s et evidentes contradictions, deviennent une des
jeikdies spirituelles le# moir# difficiles k guerir. Le
aou% je quittai la mission du Sacre-Coeur de Jesus
;eompagne du R. P. Point. Trois families indiennes
^sireuses de visiter Saitate-Marie, nous servirent de
lides. Notre voyage d& quelques joife se fit le long
b»fe Mviere femt-Igrfece, qui serpente dans la valMfe
jg nord. Le sol de cette vallee est en grande partite
che, tres propre a la culture; mais sirjet a de fre-
aentes inondations.  Les Indiens te cultivent avec
a grand succes et y recoltent des grains et des
pmiites de terre. Le P. Joset, aide des sauvages, a
ejk enilos et prepare pour la culture un champ
nmense capable de fournir la subsistance necessaire
plusieurs families indiennes. Nous esperons voir
his peu, avec la grace de Dieu, ces pauvres Indiens
iourvus de nombreuses provision^ et leurs haMtudes
rrantes converties par la en une vie sedentaire. Pour
tteindre ce but desirable de les reunir en villages, et
e les former ainU a Fexerce de Industrie, nous
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avons besoin de plus de moyens que nous n'en pos
sedons; nous manquons debien des sortes de graine
et d'outils d'agriculture. |
Avant d'arriver a la chaine de montagnes couron
nees de neige qui separe les Cceurs-d'Atene.des Flal
Heads, nous fimes route pendant deux jours k traver
des forets tout a fait impenetrables, et au miliei
d'immenses lits de rochers, en suivant toujours 1
rivtere, excepte lorsque sonxours tortueux nous fai
sait faire trop de circuits. Cette riviere en effet fai
tant de nteandres qu'en moins de huit heures nou
la traverskmes quarante-quatre fois. Les cedre
inajestueux qui en cet endroit couvrent la gorge d
leur ombre sont vraiment prodigieux; la plupai
d'entre eux ont de vingt a trente pieds de circonfe
rence et ils sont hauts a proportion; leur nombre es
si considerable que les rayons du soleil ne peuven
penetrer leurs masses epaisses; on peut dire sans exa
geration qu'il y regne une nuit perpetuelle. Je dout
que te hibou puisse choisir un lieu plus convenable
il n'en trouverait certainement pas un plus majestueu
ni un plus mysterieux. Le silence de mort de ce val
Ion, qui n'est interrompu que par la brise qui passe
par la rare visite de quelque animal sauvag^, par 1
constant murmure des ruisseaux courant sur leurs lit
de roches, remplit Fkme du spectateur de sentiment
qui ne sont pas terrestres, et qui toutefois sont plein
decharmes.
Nous nous ouvrimes, avec beaucoup de difficulte]
et de fatigue, un chemin k travers cette foret i
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— 217 —
epaisse, en nous baissant la moitie du temps sur le
cou de mes chevaux, pour eviter les branches basses
et epineuses, qui s'entrelacent en tel nombre qu'k la
premiere vue on perd totft espoir de trouver une
issue au milieu de tant d'obstacles. Enfin nous arri-
vkmes, au sortir de ce dedale, au pied de la grande
chaine de montagnes, que nous mimes presque un
jour k gravir, en suivant un etroit et tortueux sentier
qid est ombrage par une des plus belles forets de
FOregon. Vers le coucher du soleil, nous en atteignl-
mes le sommet, et nous xampkmes k quelques pas
sd'une de ces enormes masses de neige qui couvrent
Iperpetuellement cette chaine eievee.  Ici se deploya
devant nous la scene la plus magnifique. L'horizon,
dans un rayon de plusieurs centaines de milles, pre-
sente un spectacle d'une grandeur surprenante: votre
regard etomte se promene aussi loin qu'il peut at-
teindre sur une longue suite de montagnes, de rochers
igantesques etde cimes escarpees, qui vous montrent
leurs eblouissants sommets couronnes de neige. Le
ilence solennel de ce vaste desert inspire au specta-
teur des sentiments d'une grande sublimite; il ne
'eteve pas meme une brise pour rompre te charme
de cette vue enchanteresse. Je n'oublierai jamais la
splendeur de la scene qui s'offrit k nos yeux lorsque
les derniers rayons du soleil couchant dorerent les
lyriades de sommets qui bordaient le lointain horizon.
La descente du cdte oriental de la montagne est
moins escarpee; elle presente des pentes couvertes
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d'une riche verdure et ontees de plantes et de ileurs
variees. II nous fallut aussi un jour entier pour des-
cendre cette chaine. Nous arrivkmes ensuite a une
foret, sceu^jumelle,si jepuis m'exprimer ainsi, deceile
que je viens de decrire. Ici, la riviere Saint-Francois-
Regis fait mille circuits k travers d'innombrablesrrce-
dres chenus, de pins et d'impenetrables buissons de
toute espece. Enfin nous campames avec le plus grand
bonheur sur les bords de la riviere Sainte-Marie, dans
la valtee des Tetes-Plates, th6ktre de nos premieres
operations de missions dans les contrees occiden-
tates.
Dans ma prochaine lettre, je me propose de vous
donner quelques details sur la condition actuelle
de nos premiers enfants en Jesus-Christ, les bons
et obligeants Tetes-Plates. Je me recommande a vos
honnes prieres, et suis avec un profond respect, reverend et cher Pere, votre tres humble serv&leur et
frere en Jesus-Ghrkt.
P. J. DE SMET, S. J.
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1'Oregon.
Village du Sacr^-Creur de Jesus, 1845.
Notre Reverend Pere,
J'ai appris, par. des lettres venues d'Europe, que
vous portiez toujours le plus vif interet a la mission
desRocky-Mountain®, d'oii j'ai conclu que vous ne se-
riez p$s faclte que je vous misse au courant cle c&
qui regarde la peuplade dont j'ai ete specialement
charge, ce que je ferai d'autant plus volontiers qu'en
ijfous faisant part des details edifiants que je connais,
je vous mettrai entre les mains une nouvelle preuve
de la verite que vous aimez tant a repandre. Oui, au-
jourd'hui peut-etre plus que jamais, c'est k la devotion au saint cceur de Jesus et au cceur immacute de
Marie que les pasteurs des kmes doivent leurs plus ,
douces consolations; du moins, ce qui est bien s&r,
nous leur devons les notres. Tous les jours nos
sauvages invoquent ces tresors de bonte, et voilk
ce qui explique les merveilles dont nous sommes
•temoins.
Mon Reverend Pere, vous connaissez l'histoire des
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Tetes-Plates; assurement leur conversion a bien de
quoi faire ressortir les richesses infinies de la divine
misericorde; cependant je ne crains pas de dire que
celle des-Coeurs d'Alene y est plus propre encore.
Qu'etaientees pauvres sauvages il n'y a pas un quari
de Steele? Des coeurs si durs, que, pour lespeindreau
naturel, le bon sens de leurs premiers visiteurs n'a
pu trouver d'expression plus juste que le singulier
nom qu'ils portent encore aujourd'hui; des intelligences si bornees, que tout en rendant un culte divin
1 tous les animaux qu'ils connaissaient, ils n'avaient
aucune idee du vrai Dieu, ni cle leur ame, ni a plusj
forte raison d'une vie a venir; enfin une race d'hom-j
mes si degradee qu'il ne leur restait de la loi natu-
relle que deux ou trois notions fort obscures; encore
presque tous s'en eloignaient-ils dans la pratique :
car, si j'en crois la reputation qu'ils s?etaient faite]
chez les peuplades voisines, ils etaient loin d'etre des
modeles de droiture, de probite, encore moins Sej
charite. Aujourd'hui quelle difference! Je ne dirai j
pas, mon reverend Pere, quits soient parfaits sowl
tous les rapports; non, ce serait une exageration dont
toute personne sensee reteverait la maladresse; mah
ce que je dirai sans craindre d'etre dementi de mel
confreres, c'est que, mettant de c6te quelques defaufrj
qui tiennent au caractere, et dont nul converti ne'^j
defait jamais entierement, oukl'education, et qui n*l
se corrigent que par elle et k laflongue, on peut dinj
que les Cceurs-d'Atene d'aujourd'hui sont de vrail
croyants, des hommes craignant Dieu, et qu'avec ul 221
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peu plus d'amour ou d'habitude du travail, la doci*
lite, l'humilite, la ptete, la resignation, la patience,
la charite, et meme le zeie dont ils donnent tous les
jours de nouvelles preuves, ils feraient des Chretiens
dignes d'etre compares k ceux de la primitive Eglise.
II n'y a que deux ans que la croix a ete plantee sur
leur terre, et tous ceux qui sont en kge, k fort pen
d'exception pres, ont dejk eu le bonheur de faire leur
premtere communion, ceremonie sainte qui a ete
precedee, accompagnee et suivie de tant de benedic-
itions, que c'est k vous en retr^cer les principales cir-
constances que je consacrerai cette lettre; mais avant
id'entamer ce beau sujet, il ne sera pas inutile que je
vous dise un mot de la maniere admirable dont ils
ont ete tires de Fabime de misere oil ils etaienl
Iplonges. #t ;
Vers te temps oil de nombreux missionnaires tour-
uaient leurs regards vers les regions occidentales du
nouveau monde, ii y a de cela environ quinze ans,
un jour chezfes Coeurs-d'Atene la nouvelle se repan-
dit « qu'il y avait un Dieu, que ce Dieu, auteur de
• tout ce qui est, outre la terre que nous voyons,
« avait fait deux choses que nous ne voyons pas: une
«bonne place pour les bons, appetee le ciel; une
i mauvaise place pour les mediants, appelee Fenfer;
« que le fils de ce meme Dieu, en tout semblable k
i son pere, voyant que les hommes couraient tous
| «dans le mauvais chemin, etait descendu du ciel pour
Ujles remettre dansle bon; mais que, pour le faire, il
« avait fallu qu'il mourut sur une croix.» Ces verites,
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qui paraissent k tant d'hommes qui se piquent de rai-
son, ne pas valoir la peine qu'on y retlechisse serieu-
sement, ne parurent pas telles k nos sauvages. A ce
bruit, toutes leurs tribus dispersees se reunissent au
lieu Mi se trouvait Fatttteur de la noufelle; le rassem*
blement se fait sur le dedin du jour; il se tient un
grand conseil pendant^a nuit; les grandes riouvelles
se confirment. Dieu est puissant 9 Jesus-Christ est bons
deux verites qui devaient resulter de cette conference.
En ont-elles resulte en eftet? Peut-etre pas autant
qu'il eut ete desirable, du moins aux yeux de quel-
ques-uns; car les families reunies ne s'etaiet^pas encore separees que dejk le ciel (d'autres disent Pfeitfer,
mais*eui bono) avait envoye un fleau qui frappait de
mort iA grand nombre de leurs gens. Au moment oil
te fleau semblait sevir avec le plus de fureur, Fun
des moribonds, nomine depuil Etienne, entend une
voix qui vient d'en haut, et qui s'ecrie : « Jette tes
idotes, adore Jesus-Christ, et tu gueriras. » Le mori-
bond croit k la parole entendue, et il est gueri. II se
promene autour du camp, raconte ce qui vient de lfcl
arriver, persuade k tous les malades de faire comme
lui. lis le font, et ils sont gueris! Je tiens le fait de la
bouche meme du pieux Etienne, qui pleufait de reconnaissance en me le racontant. Son recit tm'a ete
confirme par des temoins oeulaires qui ont pu dire
et quorum pars magna fui, et j'ai vu de mes yeux la
montagne au pied de laquelle les idoles ont ete jetees.
Bien que le sauvage conserve  peu le souvenir
d'un ev£nement qui ne le touche pas d'une ttianiere HI
— 223 —
sensible,  celui - ci  neanmoins   etait marque   par
des caracteres si  frappants qu'il laissa des traces
dans la memoire de tous; mais ni la reflexion ni la
bonstance ne sontle fortdu sauvage. Aussi, apres cinq
ou six annees seulement de fidelite aux impressions
revues, la plupart finirent-ils par ne plus y conformer
leur conduite; mouvement retrograde qui fut encore
accetere par les soi-disants forts en medecine. Car
|6&ux-ci, k la voix d'un de leurs chefs qui, selon toute
apparence, n'avait pas cesse d'etre idolatre, convo-
querent une assemblee dite des croyants, oil il fut
resolu, du moins par le fait, qu'on reprendrait %es
anciennes pratiques, et de ce moment les animaux,
redevenus divinites, rentrerent en possession de leurs
|feciens honneurs. La masse, il est vrai, n'avait plus
en leur vertu la meme confiance; mais soit crainte
! du mediant chef, soit curiosite purement naturelle,
elle p'renai* part du moins par sa presence au culte
sacrilege qu'on leur rendait. Cependant, irfaut le
\ dire k la clecharge de la nation, if y eut toujours dans
son sein des ames d'elite qui ne flechirent jamais le
genou devant Baal. J'en connais meme, et Fune des
soeurs du mediant chef est de ce nombre, qui, depuis
le jour ou le vrai Dieu s'etait manifeste k elle, n'a-
vaient pas eu k se reprocher Fombre d'une infidelity
quelconque. Tel etait a peu pres Fetat de la peuplade
des Coeurs-d'Al&ie quand la Providence y envoya le
R. P. de Smet... Sa visite, dont les circonstances sont
rapportees ailleurs, les disposa si bien en faveur des
robes noires, et leur docilite disposa si bien cfiux-ci
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en leur faveur qu'il fut decide que te P. Point isait a
leur secours... Trois mois apres, c'est a dire sur la fin
de la chasse d'ete de 1842, ce Pere quitta Sainte-Marie
avec autorisation de mettre les nouveaux neophytes
sous la protection du cocur de Jesus. Le jour oil il mit
le pied sur les limites de leur terre, qui etait le premier vendredi de novembre, il fit avec les trois chefs
qui etaient venus le chercher la consecration promise,
et le premier vendredi de decembre, au milieu des
chants et des prteres, tels enfin qu'ils devaient etre,
la croix s'ele va sur le bord du grand lac oil la peuplade
etait «reunie pour la peche. Des ce moment, grace k
la puissance du Dieu sauveur, on peut dire que la
p6che de S. Pierre se renouvela; car outre qu'on #e
parla plus ni de ces assemblees nocturnes, ni de ces
ceremonies sacrileges, ni de ces visions diaboliques si
frequentes auparavant, le jeu, qui avait fait jusque-la
une grande partie de leur occupation, fut abandonne;
deux semaines apres, le mariage, qui depuis bien des
stecles ne connaissait plus ni unite ni indissolubilite,
fut rappete k sa premiere institution. Enfin depuis
Noel jusqu'k la Purification, le feu du Robe-Noire fut
alimente avec tout ce qui restait de Fancienne medecine. II etait beau de voir ses principaux suppdts faire
de leurs propres mains justice desmiserableshochets
dont Fenfer s'etait servi ou pour tromper leur ignorance, oupour accrediter leurs impostures; aussi, dans
les longues soirees de cette epoque combienf urent
sacriftees de plumes d'oiseaux, de queues de loup, de
pieds de biche, de sabots de chevreuil, de morceaux
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d'etoffes, d'images de bois, etc. Mais que Dieu es
bon! A peine le mauvais arbre eut-il ete coupe et jet**
au feu que les benedictions de la terre s'unissaient k
Allies du ciel pour recompenser leur sacrifice. Voilk
u#e chasse  dont jamais Cceur - d'Alene n'avait vu
d'exemple : en un seul jour trois cents chevreuils de-
viennent la proie des chasseurs... Quelle merveille !
dira-t-on; c'etait par une belle neige. Oui, mais qui
avait fait tomber si a propos cette belle neige? qui
ilui avait donne ce qu'elle n'a point par elle-meme,
assez d'attraits pour inviter les chevreuils k une grande
promenade ? qui en avait facomte la surface de ma-
niere k atteindre ce degre de consistance justement
|r|quis pour permettre k certains pieds de faire im-
punement ce qu'elle defendait k d'autres? qui mit en-
I suite dans Fesprit des chasseurs Chretiens ce penchant
invincible k croire que le bon Dieu avait mete du sien
■dans cette affaire? qui faisait dire aux sauvages encore
lllusionnes des environs: II faut en convenir, la me~
Idecine du Robe-Noire est plus forte que lanOtre, etc.?
1g Lesdeux bons tiers de la peupladeavaient etebap-
iises. Mais pour pouvoir vivre jusqu'k la saison nou-
Ivelle, les di verses tribus avaient ete obligees de re-
iourner chacune dans leurs terres. Dans les premiers
Iqursdu printemps de 1842, elles se reunirent de nou-
»Teau au lieu indique pour la construction du village.
iDejk ce village, appete du Cceur de Jesus, caique sur
lie plan des anciennes Reductions, est trace sur place.
lUhacun, selon sa force ou son industrie, se fait un plai-
Tar de concourir a l'execution de ce qui presse da van-
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tagfc; des arbress'abattent, des bassins se creusent, des i
chemins s'ouvrent, des champs publics s'ensemenceht;
une eglise s'eieve, et, grkce k la piete des travailleurs,
la semaine sainte, la fete de Pkques, te mois de Marie,
l'Ascension, la PentecOte resument sous les yeux de
ces nouveaux enfants de la foi ce que les mysteres de
leur religion peuvent avoir ou de plus pompeux ou de \
plus touchant, leur persuadent, mieux encore que la
parole, que cette meme religion ne fait pas moins le
bonheur de cette vie qu'elle ne tend k assure? la feii-
cite de F autre. Eh un mot, selon F expression tranche
de ce pays, les choses sont parlies pour si bien aller
que Fenfer plus que jamais en est jaloux; et, comme
il sent que les restes de sa proie sont sur te point de
lui echapper, il n'eSt point d'effdfts qu'il ne fasse
pour la mieux ressaisir. Ici vtennent des epreuves;
mais, post nubila Phoebus, apres quelques degkts par-
tiels, les divers orages qui se succedent n'ont pour
dernier resultat qu'uiie plus grande epuration dans
F atmosphere. Sur la fin d'octobre 1844, les cent et
quelques families des Coeurs-d'Atene se rlunissent
apres leur recolte, pour la troisieme fois, dans le voisinage de leur eglise. A voir leurs petites loges de
paille ainsi groupees autour de la maison de pflere5
la touchante image du pelican des deserts s'off^f d'au-
tant plus naturellement k F esprit que tous les saun
vages presents, jeunes et vieux, se reunissaient soitj
pour faire, soit pour renouveler leur premiere communion. Une quinzaine des plus exemplaires avaient
dejk eu ce bonheur, tous dejk s'etaient confesses; un
j M 227 —
bon nombre, surtout les jeunes gens, avaient dej&
acquis un certain degre d'instruction; mais la masse,
surtout les vieillards, etait loin encore d'avoir le suf-
fisant, et le Robe-Noire n'avait devant lui pour les
amener Ik que novembre et decembre, maximum du
temps qui devait preceder la grande chasse d'hiver.
Or cette chasse est comme la condition sine qua non
de la vie du sauvage. II fallait done se hkter, conse-
quemment preierer k toute autre la methode d'ensei-
gnement la plus abregee. On sait que le sauvage, qui
aFceil du lynx, n'oublie presque jamais ce qu'il a vu,
et que lorsqu'il attache k un signe exterieur une idee
quelconque, Fidee se representera toujours k son esprit, pourvu qu'il ne perde pas de vue le signe. De Ik
leur prodigieuse facilite k parler par geste, la frequence des metaphores dans leurs discours, et leur
penchant k peindre aux yeux par une sorte d'ecriture
hieroglyphique; ce qui autrement ne serait pas saisi.
C'est sur ces donnees que le Robe-Noire basa son sys-
teme; il fit des images representant avec tous leurs
attributs Fune, toutes les verites que Fon doit croire;
l'autre, toutes les fautes qu'il faut eviter; la troisteme,
lesacrement destine k en purifier Fkme; la quatrteme
enfin, la grande action k laquelle ils se preparaient.
Ces premieres dispositions faites, Finstructeur, une
longue baguette k la main, appelaitl'attention de ses
auditeurs sur chacun des points du tableau, dont II
tkchait de donner une explication claire. Le succes du
procede surpassa son attente; car ayant fait repeter
ce qu'il avait dit par ceux qui lui paraissaient les plus
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senses, il s'assura qu'ils n'avaient rien perdu des
points les plus essentiels, et seance tenante, il en fit ses
repetiteurs. La premiere repetition avait lieu imme-
diatement apres Fexplication; la seconde se faisait
dans les loges; la troisteme entrait comme elle pou-
vait dans la harangue des chefs; la quatrieme ouvrait
la seance suivante. II y avait unite dans le plan, insis-
tance sur les memes points, il devait y avoir progres,
et il fut sensible des les premiers jours; ce qui con-
tribua k encourager ceux qui avaient le plus besoin
d'encouragement, je veux dire ceux qui, avec un
coeur tendre et une conscience delicate, avaient la tete
dure. Pour ceux qui avaient des defauts et des qua-
lites contraires, ils ne furentpas non plus oublies, car
la partie morale, qui pour les chefs et les vieillards
etait la plus facile k saisir, etait naturellement celle
qui se traitait le plus souvent, soit en public, soit en
particulier; et comme les exhortations joignaient k
Pautorite de la parole la force du bon exemple, il en
resulta un entrainement si universel que, bon gr£
malgre, ceux-lkqui avaientle plus en partage la puissance d'inertie, comme les vieux coeurs et les vieilles
intelligences, etaient bien obliges de marcher comme
les autres. Marche forcee! dira-t-on; entrainement
naturel! feu de paille!... On dira ce que Fon voudra;
mais ce que toute la peuplade sait, c'est que grkce k
celui qui avait donne a Feau la vertu de purifier Fkme
de ses enfants, cette marche, cet entrainement, ce
feu, de quelque epithete qu'on les decore, ont produit
des effets qui assurement ne sont ni forces, ni pure- y*ii
— 229 —     '   '
ment naturels, ni ephemeres. De cela que de preuves!
Ii est de fait, par exemple, que depuis septembre
jusqu'au moment ou j'ecris ces lignes, il ne s'est pas
commis dans le village du Cosur-de-Jesus, au su des
chefsou des Robes-Noires, une seule faute que Fon
puisse appeler grave, du moins par ceux qui etaient
baptises; que tous ceux qui n'avaient pas encore eu ce
bonheur ont fait des instances pour y etre admis; que
tous ceux qui s'etaient reunis.pour se preparer k leur
premiere communion Font faite; que la plupart ont
doiine des preuves de  dispositions beaucoup plus
qu'ordinaires; par exemple : « Quoi deplus extraordinaire, meme parmi ce que nous appelons en Europe
de bons Chretiens, que Fusage de la confession pu-
blique. » Or combien, chez les pauvres Cceurs-d'A-
lene qui sont venus se confesser publiquement, je ne
dirai pas de crimes enormes! non... de fautes publi-
ques... pas meme; mais de ces legers manquements
qui echappent sept fois le jour a la fragilite humaine,
et cela en des termes qui decelaient une douleur vrai-
ment surnaturelle. J'ai vu des maris venir apres leurs
epouses, des meres apres leurs enfants, non pour ap-
Ipuyer les accusations que leurs devanciers avaient
faites, mais pour s'accuser eux-memes d'y avoir donne
lieu par leur peu de patience et cle charite. Que d'au-
tresvertus pratiquees, et je ne dirai pas de vertus hu~
maines, mais de vertus chretiennes, comme Fhumi-
lite,lafoi,la charite et toutes celles qui s'y rattachent!
Assurement il en fallait quelque chose de ces vertus
k ces bons vieillards pour se faire ecoliers de leur*
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petfts-enfants, et k ces petits-enfants pour se falrfe les
graves et patients precepteurs de leurs vieux peres,
et k ces meres de families qui, non contentes d'avoir
donne k la refection corporelle de leurs enfants le
morceau qu'elles se refusent k elles-memes, passaient
de longues soirees k rompre le pain de la divine parole qu'elles avaient recueilli dans la journee, non
seulement avec leurs parentes, leurs amies, mais encore avec des etrangeres avides de les entendre, et I
ces jeunes gens plus intelligents que les autres don!
la curiosite naturelle piquee par Fidee des choses
nouvelles qu'ils auraient pu apprendre, se jnettait en
quelque sorte aux fers pour repeter cent fois ce qu'ils
avaient saisi de la premiere, et k ces forts chasseurs
dont la vie est le mouvement, et pour qui la chasse esi
chose en meme temps si utile et si agreable, poui
passer des nuits entteres k faire entendre k des sourdi^
ce que le Robe-Noire desesperait presque de leur faire
entendre, et k ces pauvres sourds ou a ces pauvresl
aveugles,pour venir tous les jours les premiers pren-i
dre place aupres du pere precheur que les uns n'en
tendaierrt pus, ou aupres de ses tableaux que les autre!
ne voyaient pas, enfin et surtout k ces chefs vraimen
peres et pasteurs deleur peuplade, pour se lever avan
le point du jour, quelquefois au milieu de la nuit, pal
des temps froids ou pluvieux, et se livrer k toute l'arl
deur du vrai zeie pour reveiller de leur assoupissel
ment les kmes qui avaient besoin d'etre excitees. 1
# Ce zeie avait sa source dans la foi. Comme elle es
simple, comme elle est pure, comme elle est confiantel
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— 231 —
coramf elle eslutt^rerselle la foi du sauvage! Foi dans
la vertu des sacrements; foi dans la vertu de la priere;
foi dans la vertu du signe de la croix, du chapelet, des
images, des meda&Iles, de la parole de Dieu, de celle
de ses ministres, etc. Comme la purete de cette foi est
grande; jamais le plus leger doute ne vient la ternir.
Quel interet d'ailleurs auraient-ils k douter? On leur
a dit que la bonte divinetoulait leur bonheur; que la
ipuissance divine pettiOut ce qu'elle veut; que la sa-
igesse divine voit tout, arrange tout pour le bien de ses
enfants; qu'ils sont les enfants clteris de Dieu, et ils le
croient; $ue le sacrement de bapteme remet tous les
pech^s; que celui de la penitence remet ceux que Fon
a commis apres le bapteme; que celui de l'extreme-
oncSon, tout en fortifiant l'kme contre les terreurs de
la mort, sert aussi k rendre la sante au corps, et ils le
croient. Ils croient tout cela, comme ils te disent.
bien fort: Ngoneneguenemen rairhatte. Aussi le dirais-
je, s'il m'etait perMis de te dire, leur foi fait des
miradefc.      \ #
J%i administf^e l'extreme-onction k sept ou huit
d'entre eux. On disait de Fun, il se meurt, de Fautre
elle est morte, et pour cette derniere, qui me servait
d'interprete pour les confessions, sa loge etait si bien
persuadee que c'@n etait fait d'elle, que son pauvre
raari, quand j'y penetrai, etait k faire son oraison fu-
nfcbre. Or, de toutes ces personnes ou mortes ou mou-
rantes, pas une qui n'ait recouvre une sante floris-
sante* Autre exemple qui mofrtre combien leur prtere
est forte sur le cceur de Dieu. Un matin que je sortais
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de l'eglise on me dit: Une telle, qui n'etait encore
que catechumene, n'est pas bien. Je reponds : J'irai
la voir. Une heure s'etait k peine ecoutee, la meme
personne, qui etait sa sceur, vient me dire: Elle est
morte. Inconsolable de cette perte, qui etait double,
je cours k sa loge dans Fesperance que peut-etre on
se sera trompe. Je trouve autour de son corps immobile une foule de parentes ou d'amies qui me repe-
tent: Elle est morte; il y a longtemps qu'elle ne respire plus. Pour m'assurer du fait, je me penche vers le
corps, et nul signe de vie. Je gronde ces bonnes gens
de ne m'avoir pas dit plus tot tout ce qui en etait, et
j'ajoute : Dieu veuille jne le pardonner, avec une sorte
d'impatience. Mais priez done... Et toutes ces bonnes
gens se mettent k prier fort, bien fort. Je me penche
une seconde fois vers la pretendue morte, et je lui
dis: Le Robe-Noire est la; veux-tu qu'il te donne le
bapteme? Oh! quelle joie k ce mot de bapteme! Je
vois sa tevre inferieure faire un leger mouvementj
puisun moment apres, Fautre y joindre le sien, etmej
donner ainsi la certitude que j'ai ete compris. Elle!
etait instruite, je la baptise; elle s'asseoit sur sa cou-1
che funebre, fait le signe de la croix, et aujourd'hui
elle est k la chasse, bien persuadee qu'elle a ete mortej
Quelques jours apres, un homme que j'avais bap-j
tise recemment vient me dire : Pere, ma petite va|
cnourir; tous les remedes que tu lui a donnes n'om
rien fait; elle ne veut plus prendre le sein de sa mere
— A-t-elle une medaille, ta petite fille ? — Non. —
Fiens, en voilk une; tu la lui mettras au cou et ti
j - 233 -
jrieras comme cela. Le pauvre pere de l'enfant qui
le meurt fait comme il est dit. La petite reprend le
ein de sa mere, s'endort d'un sommeil paisible, et le
jendemain, k la question : Comment va ta petite ?
kemi, c'etait te nom du pere de cette petite, repond:
ieslty bien.
lis ont, ai-je dit, une grande confiance dans le signe
(e la croix, et, il faut le dire, cette confiance n'est pas
iveugle, depuis surtout qu'ils voient de leurs yeux la
missance que la croix exerce sur leurs terres. Non
eulement ils le font au commencement et k la fin de
feurs prteres et de leurs principales actions; mais en-
tore s'il est question de porter te calumet k leur bou-
he, ils ne Fy porteront pas qu'il n'ait ete sanctifie
>ar le signe de la croix. Se penchent-ils sur un ruis-
«au pour etancher leur soif, leur main semble se
efuser a faire immediatement autre chose que le
igne de la croix. Leur donnez-vous permission de
egarder les images de votre breviaire, avant de sa-
isfaire leur pieuse curiosite ils feront le signe de la
hroix. Faites-vous le signe de la croix pendant la relation de votre office, ceux qui en sont temoins le
epeteront apres vous, s'ils ne le font en meme temps.
)n leur a dit que te plus petit enfant arme du signe
le la croix est plus fort que tous les demons ensem-
)le; aussi, k peine les leurs savent-ils balbutier quel-
|iues mots, que d£jk on leur fait faire le signe de la
roix. J'ai vu, scene bien touchante! le pere et la mere
nclines devant leur petit Ignace qip se mourait (il etait
eur unique enfant et n'avait que trois ans), je les ai
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vus recueiflir toute la force dont leur cceur etait capable, s'efforcer de sotfrire pendant que les lame?
roulaient dans leurs yeux, pour lui suggerer de fain
le signe de la croix, et la main mouranle de leur petii
enfant chercher son front pour faire ce dertrier act<|
de foi et d'obeissance. C'est pour en rappeler le sou
venir si constant que Fon voit s'eiever sur sa tomb
une petite croix un peu plus orn£e que les autres.
Le souvenir seul de cette pieuse famille me port
if bien faire. Un jour que je me rendais k Fendroit o
a ete inhume le pieux enfant, je vis quelque chos
pent-etre deplus religieux encore. C'etait unejeun
femme assise aupres de la tombe de sa fille unique
eHe s'entretenait avec une autre enfant quteile av
adoptee et qui venait de recevoir le bapteme. Q
ltd disait-elle en lui montrant le ciel ? Elle lui disaftl
Vois, mon enfant, comme on est heureuse de mou
quand on a recu le bapteme. A present ma petite CI
mence est au del, si tu mourais, tuirais la revoir.
il y avait dans Faccent et la physionomie de la pieu
mere quelque chose de si calme que vous eussiez d
qu'elle habitait dejk le sejour dont elle parlait.
Je m'arrete dans ces citations, mon reverend Per*
car il faut me borner. %'est ainsi qu'en s'apjprochai
du teime heureux apres lequel leur foi soupifait, qui
les enfants du desert donnaient aux Chretiens civiUsel
sans le savoir, des lecOns de tout ce que la religk
peut inspirer de plus pur.
Je vids maintenant vous les montrer en retraite. Qi
vou§ dtlrai-je? Que pendant cette semaine lesinstru Mr*1
mi
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: — 235 —
ons ont. ete plus frequentes, les prieres plus tonnes, les confessions plus sinceres? Non, la chose n'^S
utguere possible. Mais que les instructions, devenues
es exhortations, ont ete plus propres k mettre la
erniere main k la preparation du cceur; oui, c'etait
5 bon P. Joset qui lesfaisait; que les prieres ont
teplus ferventes; oui, Fon s'approdiait de plus elf
lus du foyer*; que les confessions ont ete mieux
lites; oui encore, les memes avis cent fois repetes
>s ataient enfin amenees k la forme voulue. Ce n'etait
<as sans une sorte d'apprehension, meme avec toutes
es rajsons que je ^t^yais avoir #e le faire, que je
aettais le pied an cohfessionnal pour les entendre
ikiVs interprete; k quoi se joignait une autre crainte
[ui, au premier apercu, ne paraitrait guere moins
ondee : je veux dire d'avoir ete un peu vite en be-
iogne dans Fadmission a la participation cles saints
[nysteres de certaines ames dont Fintelligence 6tait
blus bornee, et dont les antecedents bifen connus eus-
|$ent pu faire douter des dispositions du cceur. Mais
I'un c6te la clarte, la douleur, et je dirai pour quel-
pes-uns des moins disposed et des moinl instruits, te
N^ttpule des derniers aveux ; de F autre le calme, la
piete, le courage, la perseverance dont ils ont ete
pfivis, tout a contrfbue k me rassurer. II est done vrai,
[6mon Dieu! que toujours vous proportionnez la graifc*
deur de votre scours k ft faiblesse de vos enfants. 'jp
[   tes deuf derails jours, les jeunes gens, rivalisant
de z&te avec les jeunes lilies, donnerent ce qui restait
de tSmps libre apres les exercices spirituels k la de-
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