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Les Indiens de la baie d'Hudson: promenades d'un artiste parmi les Indiens de l'Amérique du Nord, despuis… Kane, Paul, 1810-1871 1861

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Array       LES
INDIENS
DE   LA
BAIE D'HUDSON
PROMENADES D'UN ARTISTE
PARHI    LES   INDIENS   DE    L'AMERIQUE   DU    NORD
DEFUIS  IE CANADA JOSQo'a  i/il-E   DE  VANCOUVER   BT  i/oREGOW
A  TR4VERS  LE  TERRITOIRE
DE  LA   COMPAGNIE  DE  LA   BAIE   ©'HUDSON
IMITE BE l/ANGLAIS
par
EDOUARD DELESSERT
■rQ-rnKm
PARIS
AMYOT, EDITEUR, 8, RUE DE LA PAIX
M DCCC LSI  PREFACE.
L'ouvrage que je soumefs ici au public a ete 6crit
en anglais par M. Paul Kane. M. P. Kane est originaire
de Toronto, ville du Canada. A son retour d'Europe,
ou il venait d'etudier la peinture, il prit ses pinceaux
et son fusil, et partit.
Tout le pays qui longe les grands lacs de l'Ameri-
que, les etablissements de la riviere Rouge, la vallee
de Saskatachawan, avec ses prairies immenses que sil-
lonnera un jour le chemin de fer de l'ocean Atlan-
tique au Pacifique; les aaontagues Rocheuses, le cours
de la Colombie jusqu'& l'Oregon, le detroit de Puget,
Tile de Vancouver, tel fut le vaste theatre de ce qu'il
uomme modestement i les promenades d'un artiste. »
M. Kane passa quatre annees a se promener ainsi,
dessinant des Indiens peu complaisants et viVant des
produits de sa chasse. II se reposait de temps a autre
KM 1
I
VI PREFACE.
dans les 6tabiissements de la compagnie de la baie
d'Hudson, refuges souvent bien pauvres places Ik pour
recueillir les voyageurs et pour trafiquer avec les sauvages. On a beaucoup lu, dans ces derniers temps, les
int6ressants romans de M. Gustave Avmard; c'est un
grand voyageur qui a mis aussi les coulumes indiennes
a contribution.
Le livre de M. Paul Kane vicnt confirmer la res-
semblance de ces ing6nieuses fictions. En effet, pendant quatre ans, que ne voit-ori pas au desert? Depuis
ces armies innombrables de bisons, qui arr&tcnt par
leur masse les pas des chasseurs; depuis ces p&ches
de saumons miraculeuses, qui font p&lir celles du lac
de Genezareth, jusqu'aux danses du scalp et aux
combats corps & corps contre des hommes ou des ani-
maux dgalement sauvages et dangereux, dans le desert, que ne voit-on pas? M. P. Kane raconte avec une
rare simplicity des episodes qui sufflraient individuel-
lement a composer des volumes.
S'il est vrai que la forme des notes quotidiennes ap-
porte au lecteur une certaine fatigue, on peut invoqucr
pour passer sur ce detail raccent de veracity de l'au-
tcur, sa bonhomie et surtout son souci de choisir dans
ses souvenirs de chaque jour le fait saillant qui le ca-
ract£rise. II m'a sembl6, d'ailleurs, qu'il etait de mon
devoir d'aider M. Kane dans cette derniere t&che.
Je n'ai done pas traduit mot a mot, mais j'ai cher~
che a rendre, aulant que possible, Failure et ie carac-
tere des r6cits de l'auleur. S-
Je crois ce volume assez curieux pour captiver l'at- PREFACE. VII
tention de ceux qui, ne pouvant pas voyager toujours
eux-m£mes, suivent d'un ceil attentif, dans leurs loin-
tains efforts, les hommes hardis et aventureux.
J'exprimerai, en terminant, le regret que de pa-
reilles publications restentle domaine presque exclusif
de nos voisins. Car il y a au$si des Prangais courageux
qui traversent les prairies, marchent de longs jours,
avec les raquettes k neige, chassent le bison et tou-
chent du doigt des scalps. Mais ils considerent comme
indigne d'eux d'ecrire leurs souvenirs de voyageurs :
c'est grand dommage, on lit quelquefois les impressions de voyage, mais on ne les devine jamais. Or, si
lesFrangais 6crivaient autant qu'ils parlent, ils feraient
damner les Anglais.
Edouard Delessert. I
8*
-
ni
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[•^•(j?
El'
li
Ri-'
H LES INDIENS
DE LA BAIE D'HUDSON.
GHAPITRE I.
Je quittai Toronto, le 17 juiti 1845, sans autres com-
pagnons que ma palette, mon fusil et des munitions,
me dirigeant vers le lac Simcoc. La, je pris le bateau
ct vapeur pour Orillia; je gagnai la baie de 1'Esturgeon
par le lac Huron, ou je louai un Indien et un canot,
le vapeur 6tant parti pour Penetanguishene quelques
heures avant mon arriv6e k Cold-water (Eau froide).
Apr&s avoir ram6 toute la nuit, nous atteignlmes Penetanguishene, qui est plac6 dans une baie profonde
formant un port stir pour les navires de tout tonnage;
les Indiens ont ainsi nomm6 cet endroit & cause d'un
grand banc de sable mouvant qui se trouve a l'entree
de la baie. II y a la un petit d6p6t naval, et un vapeur destin6 a 1'inspection des bords du lac. A c6t6
1
M 2
LES INDIENS DE LA BAIE d'huDSON.
u»>*.
i
de ce dep6t s'61eve un village habite par quelques
blancs et des mStis. 1
Nous partimes de Penetanguishene, le 20, et nous
arrivctmes au detroit d'Owenle soir mfime. La, je ren-
contrai trois hommes qui se rendaient a Saugeen
(distant de 35 a 40 milles a l'ouest), pour une reunion
de chefs charges de vendre des terres au gouverne-
ment de la province. J'engageai un Indien pour porter
mon bagage et me servir de guide, et je partis a
pied. Nous voyageames peniblement a travers des bois
et des marais, sous des torrents de pluie, pour faire
halte le soir, sans souper et sans abri, avec nos vete-
ments trempes. Lelendemain matin, nous partimes de
bonne heure et atteignimes Saugeen vers midi. Un
camp nombreux d'Indiens y 6tait assemble, et on en-
tendait l'accompagnement ordinaire et bruyant de
chants et de prieres sous la direction de six ou sept
pr£tres mGthodistes.
Le village indien de Saugeen (Bouche de la Riviere),
contient environ deux cents habitants. C'est un an-
cien champ de bataille des Ojibbeways (Chippawas),
et des Mohawks. Les collines environnantes l'attestent
saffisamment par la profusion d'ossements humains
repandus sur le sol. La terre alentour est d'excel-
lent$ quality, mais peu cultivde, les habitants vivant
sartout de poissons qu'ils p6chent en abondance a
l'entrfee de la rivi&re. Ils tuent aussi beaucoup de
daims en dressant une haie de plusieurs milles d'6tendue
derriferelaquelle ils se cachent; lorsque les daims, dans
leurs emigrations annuelles, cherchent a forcer cette
haie, ils tombent sous les coups assures des Peaux-
Rouges. Le chef de ces Indiens se nomme Maticwaub ou
YArc, La troupe qa'il commande fait partie de la grande LES INDIENS DE  LA BAIE D'HUDSON. 3
Nation des Ojibbeways, qui Mbite encore les bords des
lacs Huron, Michigan et Sup6rieur. Une autre bande de
cfette tribu se tient sur le Mississipi supSrieur, a quatre-
vingt-dix ou cent milles au-dessus des chutes de Saint-
Anthony. Le langage de ces Indiens, leurs danses
religieuses, appeleesMatayway, et leurs fetes sont iden-
tiques, bien qu'ils vivent loin les uns des autres. Enfin
les PUleurs9 ainsi denommSs a cause de leur penchant a
•la rapine, se trouvent k deux ou trois cents milles
plus au nord. J'ai appris par experience, quelques
amines plus tard, qu'ils justifient pleinement leur
surnom.
Je fis un croquis d'un chef appeie Mdskuhnoonjee,
ou le « Grand Pic ». Fier de se voir dessine, il avait mis
lamedaille de chef que le gouvernement donne & ceux
qu*il reconnait pour tels. Jamais un chef ne neglige
de porter cette marque de distinction dans les cir-
constances importantes. La fille d'un chef du lac
Saint-Clair, consentit aussi, non sans difficult^, & lais-
ser faire son portrait; sa repugnance venait de la
croyance qu'elle avait qu'en y consentant, elle tombe-
rait au pouvoir de celui qui possederait ce que les
Indiens appellent un autre soi-m&me. Le chef Wahpus
«le Lapin blanc » m'autorisa egalement & reproduire
ses traits. II reside au detroit d'Owen, oil il se faisait
remarquer autrefois autant par sa sauvagerie et son
intemperance, qu'il est connu aujourd'hui pour sa
sobriete et sa douceur. L'influence des missionnaires
methodistes a op6r6 en lui cette metamorphose. C'est
le premier Indien que je vois dont les cheveux aient
6t6 arrach6s, sauf la mfeche du scalp.
De Saugeen, je retournai &u detroit d'Owen, en
compagnie d'un jeune homme du nom de Dillon, qui LES INDIENS DE  LA BAIE D'HUDSON.
pa
M
desirait vivement se joindre a moi. Je me procurai
un canot et des provisions, et m'embarquai avec
mon nouveau compagnon pour Penetanguishene,
dans la direction des iles Manitoulin. Le quatriena^
jour, nous doubl&mes Tile des Chretiens, sur laquelle
s'eievent les ruines d'un fort construit, dit-on, par
deux jesuites et une bande de Hurons, a la suite
d'une defaite de cette tribu paries Iroquois, lis de-
fendirent ce fort jusqu'a ce qu'ils fussent decime&
par la faim et la maladie; les deux missionnaires
conduisirent les survivants a Quebec. Le lendemain
nous retournames chercher des provisions a Penetanguishene, apres quoi nous nous engageames dans
un archipel d'iles de toutes les grandeurs et de toutes
les formes, au nombre, dit-on, de plus de trente
mille. Strangers a cette navigation, nous nous per-
dimes au milieu de leurs pittoresques sinuosites,
charmes de leurs aspects sans cesse nouveaux. Nous
chass&mes et pechames la pendant quatorze jours,
sans avoir la conscience d'un temps si agr6ablement
employe. Nous ne vimes que deux ou trois Indiens,
la plus grande partie d'entre eux nous ayant precedes
k Manetouawning, pour recevoir leurs presents.
Les habitations des Indiens, dans les iles du lac Huron, sont faitesd'ecorcesde bouleau arrachees al'arbre
en longs morceaux, et cousus ensemble a l'aide de racines fibreuses; quand ils n'ont pas de bouleau, ils font
des paillassons avec des joncs pour la toiture; on les
etend en rond comme le bouleau sur huit ou dix
pieux r6unis au sommet et piques en terre comme
pour une tente, en menageant un trou destine a la
fumee. Le feu s'allume au centre de la loge, et les
habitants dorment les pieds tournes vers le foyer. LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON. 5
Ges hnttes sont plus habitables qu'on ne le suppo-
Serait d'abord; je ne parle qu'au point de vue de la chaleur : car les ordures, la puanteur et Ja vermine ren-
dent les loges presque intoierables aux blancs. Mais
les Indiens sont invariablement sales, et il faut des
circonstances inouies pou? les decider a employer une
demi-heure au nettoyage de leurs tentes. Ils construi-
sent egalement leurs canots avec du bouleau qu'ils
etend-entsur de tres-iegeres lattes en bois de cedre, et ils
tiennent excessivement & la svmetrie et a la forme. Ils
voyagent beaucoup et sont sou vent exposes a de gros
temps dans ces bateaux qu'ils portent facilement pardessus les rapides, en raison de leur legerete. Ils font
encore avec ce meme bois les marmites dans les-
quelles ils cuisent le poisson et le gibier. Pour cela,
ils meltent dans l'eau des pierres rougies au feu, et
c'est merveille de voir avec quelle rapidite une femme
indienne cuit un poisson de cette maniere. Les Indiens
des environs du lac Huron recoltent du bie, le sechent
et le pilent dans un tronc d'arbre creuse en forme de
mortier.
Les habitants de ces contr6es, etant en communication directe avec les blancs, se servent des memes
armes qu'eux; on leur voit rarement les arcs et les
filches, qu'on ne trouve gu£re qu'entre les mains des
enfants. La, comme dans toutes les autres tribus in-
diennes du nord de l'Amerique, les femmes font
tout le gros ouvrage, portent le bois, dressent les
tentes et vaquent & la cuisine. Je remarquai une cou-
tume qui pr6sente beaucoup de rcssemblance avec les
anciennes moeurs des Juifs: a de certaines epoques
fixes, les femmes sont tenues de se construire des
huttes a une petite distance du camp, et de s'y en- LES INDIENS DE LA BAIE   D'HUDSON.
B.
is?
m
r«
fermer hermetiquement jusqu'a leur retour a la
sante. Ifl
Avant d'entrer dans la baie de Manetouawning, nous
debarquames sur une des iles Spider, pour nous mettre
a l'abri d'une pluie diluvienne; nous n'y trouvames
qu'une seule habitation. Unefemme et ses deux enfants
l'occupaient; les hommes etaient a la peche, princi-
pale occupation des Indiens en et6; car il y a peu
de gibier; on rencontre parfois un ours ou un daim,
et, a de certains moments, des canards.
Manetouawning est situe a l'extremite d'une baie de
six milks de longueur, dans la grande ile de Mane-
toulin, et k deux cent milles de Panetanguishene par
la route que nous primes.
Le mot Manetouawning signifie | l'Esprit saint. I Ce
village se compose de quarante ou cinquante maisons
construites par le gouverneur de la province, pour
les Indiens. II y a la une mission, un agent indien, un
medecin et un forgeron, tous payes par le gouverne-
ment. Je trouvai pres de deux mille Indiens, attendant
l'arrivee du vaisseau charge de leurs presents annuels,
qui consistent en fusils, munitions, haches, mar-
mites et autres objets a leur usage.
Le principal chef est Sigennok; c'est un Indien
vifet intelligent; il est charge de distribuer a la tribu
la part qui lui revient des presents annuels. II regoit
du gouvernement un salaire comme interprete. Ce sa-
laire lui est donn6 par politique, car bien qu'inutile
comme interprete, puisqu'il ignore l'anglais, son eloquence naturelle est telle qu'il exerce une grande influence sur la tribu; c'est sans doute a la volubilite
intarissable de sa langue qu'il doit son nom de*(Merle).
Le capitaine Anderson, maintenant surintendant des LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON. 7
affaires indiennes, me raconta sur lui comme trait
de mceurs l'anecdote suivante: « Sigennok avait dans
sa jeunesse l'habitude de boireal'exces, etdansl'ivresse
devenait tellement iurieux qu'on devait le reduire
par la violence : mais comme cette besogne n'etait
pas sans danger, eu 6gard a la force hercuieenne
de Sigennok, ses amis avaient pris le parti de l'encou-
rager a boire au point de le rendre insensible, plutot
que de s'exposer a toutes ses coleres. Un jour qu'il se
trouvait dans cet etat d'abrutissement, le capitaine Anderson le vit couche devant sa loge et lui attacha les
pieds et les poings avec de grosses cordes; puisil mit
un enfant tres-faible pour le garder. M. Anderson
donna ordre a ce dernier de venir l'avertir au moment
du reveil de l'ivrogne, etdenenommersous aucun pre-
texte a Sigennok la personne qui l'avait lie. Quelques
heures apres, Sigennok revint a lui, et demanda avec
colere a l'enfant qui avait ose le traiter d'une aussi in-
digne fagon. Le petit bonhomme, sans r6pondre a la
question, courut au capitaine Anderson. Celui-ci se ren-
dit tout de suite vers le prisonnier, qui lui adressa les
m6mes questions qu'& l'enfant, et demanda avec rage
sa mise en liberte. Le capitaine lui repondit qu'il
avait ete lie par ses propres ordres, et expose ainsi
pendant plusieurs heures aux moqueries de tout
le camp. II profita de l'occasion pour insister sur l'hu-
miliation a laquelle un guerrier comme lui s'exposait,
uniquement pour satisfaire au gout ignoble qui le
mettait au-dessous de la brute.
« Sigennok, humilie dans son amour-propre en se
voyant ainsi confie au pfus humble de sa tribu, resolut
immediatement de renoncer pour jamais a sa funeste
passion, et promit au capitaine Anderson de ne plus
y J-.-f
».
,«
fefc
i
i
re
8
LES INDIENS DE LA BAIE  D'HUDSON.
toucher aux liqueurs alcooliques, si on consentait a le
deiivrer de ses liens. Le capitaine y consentit, et depuis
vingt-trois ans Sigennok est reste fidele a sa parole. »
Un soir que je me promenais dans le voisinage du
camp, j'entendis le son d'un instrument de musique,
et en m'approchant du virtuose qui etait place sous un
arbre, je le trouvai soufflant dans un instrument assez
semblable a un flageolet, mais beaucoup plus doux
comme son. C'est Tinstrument employe par les amou-
reux dans le voisinage de la case habitee par leur mai-
tresse. J'ai souvent entendu avec plaisir resonner ces
notes simples et plaintives dans le silence des forets.
L'amoureux ne dissimulait pas son secret, il causait
au contraire avec moi de ses amours.
Leslndiens sereunissent annuellement aManetouaw-
ning de tous les bords des lacs Huron, Nipissing et
Superieur, et aussi des iles avoisinantes. A 1'arrivee
des presents, tous, hommes et femmes, avec les en-
fants, s'assoient par rangs sur le gazon; chaque chef,
en tete de sa bande, indique le nombre et les noms de
ses hommes a Sigennok, qui distribue les presents avec
une grande impartialite. Sa parole domine tout ce
tumulte de voix discordantes, son eloquence est in-
cessante, et semble avoir pour effet de calmer toutes
les mauvaises humeurs, et de maintenir l'entrain et la
gaiete.
Parmi les nombreux Indiens assembles en ces lieux,
j'en remarquai parliculierement un a sa physionomie
noble et respectable. J'appris qu'il se nommait Shaw-
wanossoway ou « celui a la figure tournee vers 1'ouest, »
et qu'il etait un grand devin, connaissant le passe, le
present et l'avenir. J'avais perdu quelques jours aupa-
ravant des objets de campement, et je resolus, pour la LES INDIENS DE LA  BAIE D'HUDSON.
curiosite du fait, de m'adresser au magicien. II me re-
pondit que sa science etait impuissante pour ce qui
concernait les faces piles, et malgr6 Foffre d'une hon-
n6te retribution, je ne pus obtenir qu'il exereat son
art en ma.faveur. II avait ete un guerrier illustre dans
sa jeunesse, mais, par suite d'un evenemenl romanes-
que, il avait quittH le tomahawk etle couteau a scalper
pour lapacifique profession de devin, qui lui valait une
grande reputation parmi ses compagnons. Voici l'anec-
dote: «II y avait, voil& de longues anneesde cela, sur les
bords de 1 un des grands lacs, une bande de Ojibbeways.
Parmi eux se trouvait une famille composee du pere
et de la mere avec un fils et une fille du nom de Awh-
mid-way ou « son passage est une harmonie » : elle
surpassait en beaute le reste de la tribu, et tous les
jeunes guerriers de la nation recherchaient sa main.
Au bout de peu de temps, le guerrier Muck-e-tick-
enow ou « FAigle-Noir, » ceiebre par son courage a la
guerre et k la chasse, avait gagne ses bonnes graces :
loin de dissimuler sa preference pour lui, la jeune fille,
suivant les coutumes de sa nation, eteignit sans hesi-
terl'ecorce enflammee que l'Aigle-Noir avait fait glisser
sur le ruisseau qui passait devafit la chse de sa bien-
aimee; elle le reconnaissait ainsi pour son fiance attitre.
Stir de son succes, le guerrier fit tous ses efforts pour
se rendre les parents favorables et compenser pour
eux la perte d'une fille aussi chere. II partit en consequence pour une chasse lointaine, et tandis qu'il re-
cueillait une moisson de trophees et de presents, le
sort jaloux amena dans le camp Shawwanossoway,
grand chef de guerre dans toute sagloire, ilrevenait
vainqueur d'une expedition.
« Ayant entendu parler de la beaute de Awh-mid-way, 10
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
&
il se presenta a elle entoure des scalps de ses adver-
saires et charge de depouilles. Des qu'il la vit, il s'eprit
d'elle et chercha, par les preuves de l'amour le plus
passionne, a attirer ses regards. II lui raconta ses
nombreuses victoires, lui nomma les ennemis qu'il
avait tues; il montra les scalps encore sanglants arra-
ches aux guerriers, la terreur de la nation; il enumera
les chefs qui s'etaient traines a ses pieds en demandant
la paix, enfin il employa tous les moyens pour gagner
les bonnes graces des parents qui, tiers de cette con-
quete, essayerent de persuader a leur fille d'accepter
une alliance aussi glorieuse. Mais elle, sourde aces
paroles et fidele a son fiance, ne congut que du de-
gout pour ces trophees hideux.
« Sans se decourager, et determine a la posseder par
quelque moyen que ce fut, Shawwanossoway persevera
dans ses poursuites. La pauvre fille, poussee a bout
par les menaces de ses parents decides a triompher de
ce qu'ils nommaient son obstination, se determina a
en appeler a Thonneur de son persecuteur, et, dans
un moment de desespoir, confessa son amour pour
Muck-e-tick-enow. A cette nouvelle, Shawwanossoway
sentit son coeur se remplir d'une jalousie terrible, et
resolut de tuer son rival. II se fit indiquer la route
suivie par lui, se mit a sa poursuite, atteignit son
campement, et, rampant pres de son feu, le tua, tan-
dis qu'il preparait son repas du soir. Cachant le
corps dans les broussailles, il s'empara de ses trophees
de chasse, afin de pouvoir constater son absence, et
rentra au village, ou il reprit ses poursuites. La mal-
heureuse Awh-mid-way rejeta encore ses propositions,
jusqu'a cequ'enfin, obsedee par les ordresetles menaces de ses parents, et esperant ediapper par la ruse
■«» LES INDIENS DE  LA BAIE  D'HUDSON.
11
au sort qui la menagait, elle consentit a fixer une
epoque pour devenir la femme de Shawwanossoway,
comptant sur le retour de son fiance pour sa deli-
vrance et dissimulant de son mieux sa douleur.
* Le jour terrible vint enfin, et le fiance ne parut
pas : Awh-mid*way fixait avec anxiete les yeux sur le
sentier qui l'avait conduit loin d'elle, et le coeur d6-
chire elle vit arriver le soir de son mariage avec
l'homme qu'elle abhorrait.
« Lecanotqui, suivant l'usageindien,devait emmener
les epoux pour un voyage d'un mois, ce qui constitue
la seule ceremonie du mariage chez ces peuples, etait
amarr6 au rivage. La nuit etait venue, le festin de noce
prepare, quand.... on s'apergut que la mariee avait dis-
paru. On la chercha avec inquietude dans les bois d'a-^
lentour, mais aucune voix ne repondit dans les solitudes ; on decouvrit alors que le canot des fiangailles
etait parti, et, supposant que sa fiancee s'en etait servi-
pour faciliter sa fuite, Shawwanossoway, avec le frere
de Awh-mid-way, partit a sa recherche en suivant le
rivage.
« Apres plusieurs heures demarche, ils apergurent le
canot avec la belle fugitive : hatant le pas, ils atteigni-
rent un endroit ou devait forcement passer l'embarca-
lion. Le fiance sauta a l'eau esperant lui barrer le
passage : tous ses efforts furent inutiles et il dut re-
touisiera terre. A peine avaiMl debar que, qu'un violent orage, accompagne de tonnerre, l'obligea a camper pour la nuit. Pendant ce temps, la jeune fille,
redoublant d'efforts, disparut aux yeux de ses perse-
cuteurs. Au jour levant, ils reprirent leur course et
enfin trouverent le canot echou6 sur le rivage; une
iande de loups s'enfuit a leur approche, et ils virenf 12
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
m
in
m
avec epouvante le corps de la pauvre femme presque
entierement devore et meconnaissable. Avec deses-
poir, ils recueillirent ses restes cheris et rentrerent
au camp, ou elle fut pleuree pendant bien des semai-
nes par ses amis et ses parents, et entente suivant les
rites de la tribu.
« Shawwanossoway, d6soie du resultat de safuneste
passion, resolut de renoncer & la guerre; offrant done
au Grand-Esprit son tomahawk pour le transformer
en instrument de justice, il prit les insignes des de-
vins et depuis lors il n'a pas demeitti son nouveau ca-
ractere. »
A six milles de Manetouawning est un autre village
nomme Wequimecong, fort de cinquante ou soixante
maisons, avec une mission catholique et une eglise.
Asabonish le gouverne. II appartient aux Indiens
Ahtawwah; cette tribu a infiniment de rapports avec
les Ojibbeways et parle le meme langage. Les Indiens
de ce village vivent presque exclusivement de saumon
et de poisson blanc, qu'ils pechent en quantites 6nor-
mes. lis font aussi en abondance du sucre durable,
qu'ils vendent au commerce; ils n'ignorent ni l'agri-
culturenil'industrie, et, sous la direction des mission-
naires, ils ont ensemence plusieurs champs debie, d'a-
voine et de pommes de terre, et construit une jolie
petite eglise.
Tandis que j'etais k Manetouawning, le successeur
de M. Anderson, M. Ironsides y arriva; c'est un metis,
et. son nom indien signifie « la Marche dans l'eau; »
il descend de Tecumseh et se sert du meme to tern ou
tortue, chaque famille indien ne ayant une sorte de
devise heraldique dont elle se sert comme signature
dans les circonstances graves. Ainsi, une famille tra- LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
13
versant une foret enlfevera un copeau sur l'ecorce d'un
arbre et marquera son to tern sur le bois fraichement
coupe, de maniere que ceux qui Yiennent ensuite
connaissent son passage; ou bien un chef envoie-
t-il a un poste pour avoir certains objets, il les des-
sine surun morceau de bouleau et met au-dessous
son to tern, un renard, un chien, un ours, peu importe :
ils se font ainsi parfaitement comprendre.
Je restai une quinzaine a File de Manetoulin, d'ou je
m'eioignai en compagnie de M. Dillon, qui retournait
avec le schooner porteur des presents. Je partis pour
le Sault-Sainte-Marie sur le vapeur Experiment, capitaine Harper, qui me prit obligeammenl a bord. Au
Sault-Sainte-Marie, je fis la connaissance de M. Ballan-
tyne, Fagent du poste de la compagnie de la baie
d'Hudson. II me dissuada vivement de chercher a p6-
netrer dans Fint6rieur, excepte sous les auspices de la
compagnie, me presentant cette entreprise comme
presque impossible; il me conseilla de m'adresser a
sir George Simpson, gouverneur a Lachine, qui, in-
struit de mes projets, pourrait me faire prendre au
printemps par les canots de la compagnie. Esperant
done trouver ]k le moyen de penetrer tres-avant chez
des tribus plus sauvages, je resolus de remettre mon
depart a Fete suivant.
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LES INDIENS DE  LA BAIE D'HUDSON.
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CHAP1TEE II.
r>^fComme j'ai Fintention de parler du Sault-Sainte-
Marie plus tard, j'en passerai id la description sous
silence. J'y s6journai quelques jours et m'embarquai
pour Mackenaw sur un steamer. A Mackenaw, distant
de quatre-vingt-dix milles, je trouvai une bande d'ln-
diens, au nombre de deux mille six cents, qui venaient
de tous les points toucher une somme de vingt-cinq
mille francs pour prix de terres cedees par eux aux
fitats-Unis. G'etaient aussi des Ojibbeways et des Otta-
was. En arrivant dans cet endroit, je plantai ma tente
au milieu d'eux et commengai k les dessiner. Je fus
oblige de m'eioigner, parce que leurs chiens affames ,
•ceux qu'ils gardent pour leurs tralneaux Fhiver et
pour la chasse, devoraient toutes mes provisions, et'me
menagaient du m6me sort. On s'expliquera ce fait
quand j'aurai dit qu'un soir, comme je finissais un
croquis, assis par terre seul dans ma tente, avec ma
chandelle plantee en terre pres de moi, un de ces
animaux fit irruption, saisit la chandelle tout aliunde
et s'enfuit en Femportant, me laissant dans Fobscurite
la plus complete. Jp
Le jour suivant, comme j&rentrais, je vis im chien
se sauver de ma tente; pensant qu'il venait de me
ii LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
15
voler, je resolus de me faire une justice sommaire et
je d6chargeai mon pistolet sur le maraudeur. Je m'a-
pergus que j'avais ete plus loin que je ne pensais et
que j'avais tue le chien. Je fus immediatement assailli
par le proprietaire de Fanimal et par sa femme pour
le payement de mon forfait; je consentis k liquider
Faffaire en leur demandant en echange le montant du
jambon et des autres provisions qui m'avaient ete sous-
traits par le defunt.Tout compte fait, nous nous trou-
v&mes quittes, et on m'invita k souper pour partager
les d6pouillesde ma victime, travail auquelje trouvai,
quelques instants apres,   mes hotes  activement oc-
cup6s. .§• .  . .-.,.    .-.-: /•      :J||
Les Indiens nomment cette ile Mitchi-Macinum ou la
« GrandeTortue, » parce que, vue a distance, elle res-
semble a cet animal. Elle est situee dans les detroits
qui sfeparent les lacs Huron et Michigan, et contient
quelques endroits pittoresques, un pont naturel entre
autres que tous les etrangers visitent. Une compagnie
de soldats tient garnison dans File. Les habitants ne
vivent que de peche, les jrapides leur fournissant une
quantite immense de saumons et de poissons blancs.
Beaucoup de marchands se reunissent a Mackenaw,
aux epoques de payement; ils apportent avec eux des
liqueurs alcooliques qu'ils vendent en secret a ces
malheureux; car le commerce en est interdit, et
maint Indien qui vient a Mackenaw de bien loin, re-
tourne k son wigwam plus pauvre qu'auparavant,
ayant eu une bonne ivresse pour toute recompense de
son long voyage!
Je fis le portrait d'un chef nomme Mani-tow-wah-
bay ou « le Diable. » II me demanda avec inquietude
mes intentions. Je lui dis, pour le rassurer, que ces
*
for I LES INDIENS DE LA BAIE  D'HUDSON.
dessins etaient destines a sa grande mere, la Reine. IF
dit qu'il avait souvent entendu parler d'elle, et que s'il
avait le temps et les moyens, il irait lui faire visite. II
dtait tres-satisfait que ee second lui-merne eut une occasion de la voir. II ajouta qu'il avait ete un guerrier
heureux, et que neuf scalps temoignaient de sa valeur.
II aimait beaucoup la boisson, et dansTetat d'ivresse,
e'etait un homme des plus violents et des plus dangereux.
Apres trois semaines passees a Mackenaw, je me
rendis a Green-bay, endroit bien place pour devenir
un port de commerce et destine a etre un poste important par la richesse du pays environnant; par suite
de speculations insensees en 1836 et 1837, cette place
a ete paralysee, et on peut y avoir aujourd'hui des
maisons pour rien, en consentant a les entretenir.
Je m'amusai a chasser les becasses qui y abondent.
Huit jours apres je partais avec trois voyageurs qui
se rendaient a la riviere du Renard afin de voir les
Indiens Manomanee reunis a cet endroit pour recevoir
le montant des terres vendues par eux dans les environs
du lac Winebago. Nous nous embarquames sur mon
petit canot et, remontant le courant, nous arrivions la
seconde nuit, vers onze heures, a une hutte indienne
sur les rives du lac Winebago ou « lac Marecageux. »
Deux soeurs y demeurent seules. L'ainee s'appelle
Iwa-toke ou « le Serpent, » et la cadette Ke-wah-len,
ou « Vent du Nord. » Nous remontames alors jusqu'a
la riviere du Benard; a Fentree du lac se trouve un
comptoir indien aupres duquel une foule de pares-
seux engageaient tout ce qu'ils possedaient contre de
la liqueur : aussi quantites d'entre eux etaient-ils
eteiidus ivres morts. ■#:■•  l||
Un Indien nomm6  Wah Batmim ou « le Chien LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
17
Blanc » posa pour moi. II etait en deuil de sa femme,
le deuil consiste en une couche de couleur noire eten-
due *sur le visage. II s'excusa de ne pas paraitre en
grand deqil, parce qu'une partie de la peinlure s'etait
effacee, et ildemandait ardemment du whisky pour se
consoler de sa douleur. Apres deux jours de marche,
nous apercevions le camp Monomanee. La veille au
soir, nous avions assiste a une peche de saumons au
harpon. La nuit, ce spectacle est fort pittoresque ;
l'eclat rouge des pommes de pin et les racines en-
flammees attach6es a Favant de Fembarcation, font
ressortir les corps bruns des Indiens sur Feau et les
bois d'alentour. On tue beaucoup de poissons de cette
maniere. Comme la lumiere est tres-vive et placee au-
dessus de la tete des harponneurs, ils peuvent voir les
poissons k une grande profondeur, et en meme temps
ces derniers sont fascines.
Nous trouv&mes en cet endroit environ trois mille
Indiens r6unis et attendant avec impatience Farrivee
de Fagent pour leur retribution. II y avait aussi une
grande quantite de marchands forains occupes a eie-
ver leurs baraques. Au bout d'une semaine, les bords
de la riviere presentaient Faspect d'une petite ville.
Les baraques, placees par rangees sur le rivage,
etaient remplies d'animation. A Farrivee des Indiens,
un conseil fut tenu, par trente chefs, sur une place
rfeerv6e. J'y pris part sur Finvitation qui m'en fut
faite par le chef Oscosh ou « le Brave des Braves».
II ouvritla seance en aUumant une pipe et, la passant
& toutes les persojjnes pr6sentes; la pipe fit ainsi le
tour de Fassistance. Les Indiens pensent que les flo-
cons de la fumee montent au Grand-Esprit comme
gage de Fharmonie qui preside a la reunion, et pour 18
LES INDIENS DE  LA  BAIE  D'HUDSON.
l'i*Jt
u8
»
1
n
1! i
temoigner de la purete de leurs intentions. Apres
quoi on s'entretint d'affaires; c'etaient presque exclu-
sirement des plaintes a porter au gouvernement. Lorsque plusieurs des chefs inferieurs eurent donne leur
avis, Oscosh se leva et parla pendant une heure a
peu pres. Je n'ai jamais entendu de plus eloquent
discours. Quoique petit, Oscosh etait plein de dignite;
son attitude gracieuse se montrait libre de tout geste
inutile. II se plaignit de nombreux actes d'injustice
qu'il supposait inconnus a leur grand pere, le president, et qu'il desirait lui voir communiques par son
agent, charge de lui remettre un tuyau de pipe riche-
ment orne en signe de paix.
Un de ses griefs, c'est que Fargent passait par trop
de mains avant de parvenir a sa destination, et qu'il
s'en perdait de te sorte une grande partie. II termiaa
sa longue harangue en maudissant les etroites limites
dans lesquelles on Fenfermait, et qui ne lui laissaient
pas assez de terres de chasse, sous peine d'empieter
sur le territoire de ses voisins. II ajouta que, semblable
au daim pousse par les ehien&> il lui faudrait aller se
jeter dansl'eau.
Quand Oscosh aspira a la dignite de grand chef, il
trouva un rival qui lui disputa cet honneur; ce que
voyant, il declara que, comme il ne pouvait y avoir
qu'un seul chef, il etait tout pret a regler ce point le
couteau k la main et jusqu'a la mort de Fun d'eux.
Cette proposition fut declinee, et, depuis cette 6po-
que, personne ne lui a conteste ses droits.
Sa tribu aime beaucoup les ornements et se couvre de grains de verre, de fragments d'argent et de
plumes; mais les hommes seuls se r6servent ces parures.
Ils sont trfes-passionnes pour le jeu : je les ai vus LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
19
commencer & jouer couverts d'ornemenls tres-recher-
•eh6s, qui passaient succes&vement de mains en
mains, jusqu'a ce que le proprietaire originel ne conserve plus meme une couverture sur son dos. Les
principaux spoliateurs des Manomanees sont les Potto-
wattomies qui ont l'habitude d'envahir le camp des
Manomanees, au moment ou ceux-ci regoivent du gou-
vernement leur paye, pour leur derober tout ce qu'ils
peuvent, etrevenir ainsi charges debutin. La liqueur est
leur principale cause de perdition et les expose plus que
tout aux rapines de leurs ennemis. L'introduction des
alcools parmi les Indiens est, comme je Fai dit plus
haut, defendue sous les peines les plus severes par les
lois des fitats-Unis, et avec grande raison; les Indiens,
sous leur influence, deviennent les animaux les plus
dangereux du monde ; et il y a si peu de blancs pour
les surveiller au moment des payements, que nous
aurions couru de grands dangers de mort s'ils avaient
pu fadlement nous attaquer.
Je fus moi-meme, dans cette occurrence, appeie au
milieu de la nuit par l'officier dugouvernement charge
d'empecher l'introduction de Feau-de-vie parmi les
Indiens. II me demanda mon aide et celui de tous les
autres blancs reunis dans cet endroit, pour faire une
perquisition dam le camp afin de decouvrir la per-
sonne qui vendait des liqueurs. Soupgonnant un metis
de ce trafic Hlicite, nous nous rendimes a sa tente.
Bien que Fon sentlt clairement la liqueur dans les
vases d'etain, il fut impossible, meme en creusant la
terre, de mettre la main sur quoi que ce soit. Quand je
quittai le pays, je lui fis avouer qu'il avait noye plusieurs petits barilsau fond de la riviere en les attachant
avec des bou6es.
w '-y 20
LES INDIENS DE  LA BAIE  D'HUDSON.
SB
ii>
Parmi d'autres portraits d'Indiens, je fis celui cle
Kitchie-Ogi-Maw ou « le .Grand Chef, » un Mano-
manee ceiebre dans sa tribu par plusieurs actes au~
dacieux dont un de ses parents me fit le recit; en
void un:
<r Son oncle malernel, alors a Mackenaw, se trouva
par hasard dans un rnagasin d'epiceries ou Fon vendait
des alcools, quand deux soldats entrerent; Fun d'eux
traita l'Indien avec tant de brutalite que celui-ci, pro-
fitant de sa force hercuieenne, saisit le soldat de sa
main puissante et le jeta sur le dos; puis il lui mit le
genou sur la poitrine et Fassura qu'il ne lui ferait point
d'autre mal, s'il voulaitee conduire conv^nablement. Ces
paroles, diles en langue indienne, ne furent pas comprises par les soldats : celui reste libre, croyant la vie
de son camarade en danger , tira son sabre et frappa
l'Indien au coeur. Aucune punition ne suivit le crime;
on se contenta seulement de renvoyer de Mackenaw
l'offenseur pour le souslraire a la vengeance des parents de sa victime. ■   " -.•;:#--.
« Un an ou deux apr&s cet evenement, deux blancs,
M. Clayman et M. Burnett, descendant la riviere du
Renard dans un canot, passerent devant Fhabitation
du pere de Kitchie-Ogi-Maw, beau-frere de FIndien
massacre, qui campait avec sa famille sur le bord de la
riviere. Ils furent remarques par la femme , soeur de
l'homme tue qui signala a son mari cette occasion
de vengeance, et lui recommanda de ne pas la laisser
6chapper; mais le mari hesitait, ne voulant pas ris-
quer une rencontre si hasardeuse sans autre secours
que celui de son fils, Kitchie-Ogi-Maw, age alors de qua-
torzeans. Sur quoi, afin de montrer son mepris pour ce
qu'elle considerait comme une lachete, l'Indienne 6ta
^
Hi       I LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
21
sonjupon el, le jetant au visage de son mari, lui ditde
le porter, puisqu'il n'etait pasun homme. Le mari sauta
sur son fisil et commanda a son fils de le suivre. Les
deux Americains avaient debarque et pr6paraient leur
camp pour la nuit; Fun d'eux ^tait sur les genoux,
occup6 k attiser le feu, 1'autre s'approchait avec une
brassee de bois. Le pere leva son fusil, et le baissa
dans une agitation evidente; son fils, alors, lui dit :
«Pere, vous tremblez lr6p; donnez-moi le fusil et
«laissez-moi faire.»S'emparant de Farme, ils'approcha
de l'hoprime a genoux et le tua roide; Fautre, enten-
dant le bruit et voyant les Indiens, jeta le bois qu'il
tenait et se sauva. Le gargon, voyant un fusil a deux
coups pres de sa victime, s'en saisit et se mit a la pour-
suite du survivant, en appelant son pere.
« Le pere ne put suivre son fils qui gagnait du terrain sur le blanc; a vingt ou trente pas , il Fajusta et
chercha & faire feu; mais n'etant pas habitue a une
double g&chette, il se trompa, et le coup ne partit pas.
Alors il arma les deux coups et les tira en meme temps;"
FAmericain fut bless6 a l'epaule, mais le recul du fusil
jeta l'Indien par terre. II se remit et, tirant son cou-
teau a scalper, continua sa course vers FAmericain
qui,dpuise, tomba en cherchant k franchir un tronc
d'arbre.
« L'Indien n'etait plus qu'& quelques pas.
« Le blanc voyant son ennemi seul et le pere hors de
vue, se tourna vers Fenfant, et resolu a la lulte; mais
le jeune homme se tint avec soin hors d'atteinte, et se
mit k tourner autour du tronc d'arbre pour donner
k son p£re le temps d'arriver. Le fugitif bless6
avait repris haieine; il se remit k courir jusqu'au
matin, et tomba alors sur des Indiens  amis  qui
is
■ 22
LES-INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
panserent ses blessures, par bonheur legeres, et le
soignfcrent jusqu'a ce qu'il put rentrer chez lui. Kitchie-
Ogi-Maw crut alors que le meilleur parti etait de
s'eloigner des etablissements des blancs, et il observe
encore cette precaution. »
Je trouvai des Indiens de la tribu de Winibago
venus au camp en visite. Le mot Winibago signifie
« eau sale.» On les distingue facilement des autres
tribus, parce qu'ils ont l'habitude de s'arracher les
-sourcils.
Leur chef est Mauza-pau-Kan-ou le « brave soldat »;
je restai avec lui trois semaines, et fus fort bien traite
par les Manomanees.
$ues Indiens n'eurent pas plut6t regu leur argent,
qu'il s'ensuivit une scdne indescriptible; des quantites
de liqueurs, sortanton ne saitd'ou, se repandirent dans
le camp, et l'effet en fut immediat. II n'y avait pas un
homme, une femme, ou un enfant assez age pour
approcher le vase de ses levres, qui n'en avail! avec
'une avidite bestiale. Nous profitames avec joie de Farrivee d'un petit steamer Ifui navigue sur le lac Winibago pour nous soustraire a ce spectacle dangereux et
degojltant de chansons, de danses et de querelles;
descendus a un endroit nomme & Fond du lac, » nous y
primes un chariot, gagnames le Sheboygan sur le lac
Michigan, et de la un autre bateau nous amena a
Buffalo, d'ou je me rendis le 30 novembre a Toronto.
I Sll
-^ LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
23
CHAPITRE III.
m
Au mois de mars suivant, je retournai a Lachine
pour avoir une entrevue avec sir George Simpson. Celui-ci me regut tres-cordialement, et me
donna, mon passage sur la brigade des canots de
printemps.
En consequence, le&mai 1846, je quittai Toronto en
compagnie de sir George pour le Sault-Sainte-Marie,
afin de m'embarquer sur les canots qui avaient quitte
Lachine quelque temps avant, pour gagner le Ottawa
etle lac Huron.       ^tv %
A mon arrivee a Maekenaw, le soir, je tm inform£ par
le maitre du steamer qu'il ne partirait pas avant neuf
heures le lendemain. Confiant dans cette assurance,
j'allai a terre pour passer la nuit; mais en me rend ant
au port le jour suivant, je vis que le navire etait parti
avec sir George Simpson depuis vingt minutes. C'e-
tait un contre-temps des plus p6nibles, parce que si je
manquais sir George avant qu'il quitt&tleSault-Sainte-
Marie, je ne pouvais plus accompagner les canots. Je
savais aussi que le gouverneur n'y resterait pas plus de
quelques heures; mais la diffteulte etait de le re-
ijoindre: aueun bateau ne voulait partir avant quatre
jours. $ 24
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON
Resolu toutefois a nepas manquer cette expedition,
je cherchai un moyen de transport a n'importe quel
prix. En me promenant sur le rivage, je vis un petit
canot a sec, et ayant trouve son proprietaire, je m'in-
formai si je pouvais le louer et si je trouverais un equipage. Cet homme m'en dissuada fortement en disant
que le vent soufflait trop fort et qu'il n'etait pas au pou-
voir des hommes d'atteindre le Sault-Sainte-Marie le
lendemain matin; je n'en persistai pas moins et je finis
par decouvrir trois rameurs dont le plus age n'avait
pas encore dix-neuf ans; encore ne consentirent-ils
a m'accompagner que sur Fespoir d'une grosse recompense. Ce fut ainsi que nous nous engageames
pour un voyage de quarante-cinq milles dans une
Mle embarcation, avec une couverture pour voile,
et pour nourriture un seul pain, un peu de the et de
sucre.       ■'.-- ,#r-,.:,-M;,-..;     ii;     .'-;£:.-• ...    -•.-.-
Le vent etant favorable, le canot s'elanga avec une
rapiclite effroyable, et le danger fut imminent depuis
notre depart jusqu'a notre entree dans la riviere
Sainte-Marie au coucher du soleil.
Nous y restames vingt minutes pour y prendre noire
the; m&is alors s'eleva une nouvelle difficult^ : une
navigation de quarante-cinq milles sur cette riviere
tout a fait inconmie, la nuit, contre le courant, et
dans un chenal seme de nombreuses iles; ii fallait le
traverser avant le jour, oubien le travail aurait depasse
nosforces. g§ |
Nous partimes immediatement, et apres une nuit de
peines inouies, apres nous etre fourvoyes mainte et
mainte fois, et avoir d6sesper6 sans cesse, nous eiimes
enfin le bonheur de triompher compietement, etau
petit jour, nous apercevions le vapeur si desire. LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
25
A son lever, sir George Simpson fut etonn6 de me
voir; il le fut plus encore lorsqu'il sut comment j'etais
venu, car jamais on n'avait fait si vite une route
semblable. -R-
Le Sault-Sainte-Marie est situe au bas du lac Supe-
rieur, k son debouche dans la riviere Saintc-Marie; a cet
endroit, une chute considerable la transforme en un
torrent ecumant, que des canots diriges par des pilotes
exp6rimentes, franchissent avec une rapidite terrible.
Quelquefois Faventure est fatale aux embarcations :
peu de temps avant notre venue, une barque descendant le rapide avait sombre en tombant sur un rocher
cache.
"Sur la rive am6ricaine s'61eve la petite ville appc-
lee Sault-Sainte-Marie, contenant sept ou huit cents
habitants et une caserne bien construite. Sur la rive
canadienne, environ k un demi-mille, la -Compagnie
de la baie d'Hudson possede un comptoir, et l'officier
de la douane,M.Wilson, unemaison supportable. Aces
deux exceptions pres, lac6te anglaise presente au voya-
geur une collection de miserables huttes habitees par
des metis et des Indiens.
Comme la brigade de canots avait passe deux jours
avant moi au Sault-Sainte-Marie, et que les embarca-
tions de sir George etaient trop chargees, il ne put
me donner une place; ma seule alternative etait
done d'attendre que le White Fish, petit schooner
de la compagnie, filt d6charg6, et d'esperer qu'il
rejoindrait les canots au fort Williams. Cette chance
etait douteuse, puisque tout dependait du vent; mais
je n'avais pas le choix. II fallut quatre jours pour
d^charger le schooner, et il ne partit que le 20 mai.
Nous eilmes au depart une bonne bftse, qui con-
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26
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
tinua jusqu'a la nuit du 23. Arrives a Thunder-Point
(rocher de douze ou treize cents pieds de hauteur), un
ouragan eclata. Ce bloc gigantesque, illumine par
d'incessants eclairs, presentaitun des plus imposants
spectacles que j'aie jamais contemples. Comme l'equi-
page ne se composait que de deux hommes, je me vis
dans la necessite d'aider a la manoeuvre et de renoncer
k tout repos.
Au jour levant, nous doublames ce cap dangereux,
et ensuite File de El Royal, qui contient, dit-on, de
grandes richesses minerales.
Nous jetftmes Fancre pres de Fembouchure de la riviere Kaministaqueah, puis nous remontames au fort
Williams dans un petit canot. Ce fort, tant que durala
compagnie du nord-ouest, avait une importance considerable comme dep&t de tout le commerce des fourrures, etc., etc., etc. II a perdu cette importance parce
que les marchandises, qui prenaient jadis la route
du lac Superieur, passent maintenant- par la baie
d'Hudson, depuis que les deux compagnies se sont fu-
sionnees; il est cependant demeure un point interessant
pour Fagriculture.
J'appris la, a mon grand desappointement, que la
brigade avait remonte la riviere la veille. Je fus done
oblige de m'adresser a M. Mackenzie, le commandant du fort, pour obtenir un canot avec trois hommes, afin de rejoindre les embarcations avant qu'elles
fussent parvenues au rapide de la montagne, a environ quarante milles. Une demi-heure .apres, gr&ce
k la complaisance de M. Mackenzie, nous etions en
route; et, au bout de dix heures, nous rejoignons
enfin les canots k trente-cinq mflles de notre point de
depart. LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
27
La brigade 6tait sous les ordres de M. Lane, au
nombre de trois canots montes par huit hommes cha-
cun. Nous campames tous ensemble, et & trois heures,
le lendemain matin, on partait. Les canots sont en
ecorce de bouleau; ils ont 28 pieds de longueur sur
4 ou 5 de profondeur; ils sont forts et peuvent porter
en dehors de leur equipage de huit hommes, 25 ballots; mais, en meme temps, ils sont assez legers pour
etre aisement enlev6s surlesepaulesde deux hommes.
Toutes les marchandises qui parviennent a Finterieur
et les pelleteries qu'on entire, sont rassembiees en
paquets de 90 livres chacun, afin d'etre plus maniables
dans les frequents portages %
Apres avoir rame, en remontant un courant rapide,
nous atteignimes a huit heures environ le portage de la
montagne, dont les cascades surpassent les chutes du
Niagara en beaute pittoresque; car bien que tres-
inferieure en volume d'eau, leur hauteur est egale
et le paysage environnant a plus de grandeur sauvage.
L'interruption ainsi causee par ces chutes est d'en-
viron deux milles d'une montee tres-roide; il faut y
transporter les canots et le bagage par terre. On ern-
ploie pour cela une courroie dont on attache les
deux bouts aux ballots, et les porteurs passent la courroie sur leur front. Les hommes qu'on emploie dans
cette brigade de canots sont loues k Lachine, et on
leur donne le nom bizarre de mangeurs de lard parmi
les gens de Finterieur, qu'ils ne valent pas pour les fatigues du voyage de Lachine k Fembouchure de la Columbia ; quand ils y parviennent, ils sont presque
1. On appelle portages les rapides que Ton fait franchir aux
canots sur la plage et a dos d'hommes; nous nous servirons du
mot lui-meme pour designer ces passages. 9 WM
II
«:
IN
1
SB
I
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11
It
I
28
LES INDIENS DE LA BAIE  D'HUDSON.
des squelettes a cause des privations qu'ils ont a
subir.
Lancant de nouveau les embarcations, nous fimes a
peu pres un mille, et passames un autre portage appeie
Portage des hommes perdus, a cause de trois hommes
qui se perdirent dans les bois avoisinants. Je faillisy
trouver le meme sort; car, en montant aux chutes
pour faire un dessin, je perdis mon chemin, et, si je
n'avais pas decharge mon pistolet, au bruit duquel
reponditune decharge semblable, je n'aurais pas re-
joint mes compagnons; ils etaient deja tres-inquiels de
mon sort.
Quelques milles plus haut, nous trouvames te portage
de FEpingle, ainsi nomme des rochers d'alentour,
sur lesquels les hommes doivent porter les canots.
Les rochers sont si pointus qu'ils coupent les pieds des
porteurs, car habituellement ceux-ci n'ont pas de
chaussures ou portent des mocassins tres-legers. Nous
passames en tout six portages en ce seul jour, savoir:
VEcarte, le portage de la Rose et le portage de rile, plus
ceux qui sontnommes, sur une distance de quarante-
trois milles, et avec un courant si fort, meme quand
nous pouvions nous servir des canots, que les hommes
avaient grand'peine a le remonter avec des gaffes.
Le 26 mai, nous fimes vingt-six milles sur les portages suivants : portage du Recousu, portages du Cou-
teau, de Belanger, Mauvaise Decharge, Decharge de Tremblement, Decharge de Penet, portages du Maitre, du Petit
Chien, du Chien et du Grand Chien; ce dernier offre
une vue splendide de la riviere de Kaministaqueah,
dont on apergoit les meandres, aussi loin que-les yeux
peuvent aller, dans une des plus jolies vallees dumonde.
Le portage du Grand Chien doit son nom a une tra
il
PMH
m LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
29
dition indienne. «'Un grand chien, dit cette tradition,
s'endormit une fois au sommet et laissa une marque
de son corps que Fon .voit encore.» La longueur de ce
portage est de deux milles; nous camp&mes en haut.
Un de nos mangeurs de lard se presenta au feu du
camp, le soir, avec une belle couverture de peau de
lapin. M. Lane lui demanda ou il se l'etait procure; il
repondit qu'il Favait trouvee dans les buissons. Or, les
Indiens ont l'habitude de placer des instruments de
tous genres sur les tombes de leurs parents morts,
apres avoir d'abord mis ces instruments hors de service, dans la conviction que le Grand-Esprit les repa-
rera a Farriv6e des morts dans 1'autre monde; ils pro-
fessent une haine profonde pour tous ceux qui
porteraient une main sacrilege sur ces objets, et ne
manquent pas de les punir. M. Lane, apres avoir rap-
pele cette coutume, ordonna a l'homme de retourner
immediatement k la place ou il avait pris la peau de
lapin et de la remettre telle qu'il Favait trouvee, s'il
ne voulait pas nous faire tous massacrer. L'autre ne se
fit pas prier, comme on peut le croire.
Le27, sir George Simpson passa devant nous avec
ses deux canots et son secretaire, M. Hopkins. Comme
iln'y avait plus de courants a remonter, les hommes
marcherent a la rame pendant environ quinze milles,
k travers le lac du Chien pour entrer dans la rivibre du
Chien. Nous efimes alors k faire un long portage de
trois milles sur une haute montagne pour atteindre un
petit lac.
J'entendis de grands cris dans les bois voisins, et
j'en demandai Forigine; on me dit que quelques-uns
de nos hommes avaient entoure un ours qui leur avait
Bvr6 bataille; mais que, depourvus d'armes,ils avaient I
30
LES INDIENS DE LA  BAIE  D'HUDSON.
prudemment battu en retraite. Nous campames sur
les bords d'une petite riviere. Nous devious ensuite
rencontrer les courants rapides, qui aboutissent a la
baie d'Hudson.
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CHAPITRE IV.
28 mai. — Nous avons franchi aujourd'hui un des
plus grands et des plus difficiles portages de toute
la route, le portage de la Savane. II s'etend sur environ quatre milles de boue. Jadis on y avait mis des
poutres a plat pour les hommes charges de ballots;
mais ces poutres sont presque toutes abimees, de
maniere que nos pauvres porteurs enfongaient par-
fois jusqu'a la ceinture dans Feau et la boue. Nous
fimes trente milles par le portage du Milieu et le portage de la Savane; puis nous descendimes vingt milles
sur la riviere de la Savane et camp;imes pres de son
embouchure, au lieu ou elle se jette dans les Mille Lacs.
Le 29, nous traversons le lac des Mille Iles, long de
trente-six milles; il est bien nomme. Le spectacle
alentour est vraiment merveilleux : les innombra-
bles ties varient pendant plusieurs milles jusqu'aux plus
petites proportions, toutes couvertes d'arbres, surtout
de pins. Ce lac est couvert de canards que les Indiens prennent ainsi: on dresse un chien en tralnant LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
31
devant lui un morceau de viande attache a une corde
plusieurs fois le long du rivage, jusqu'a ce qu'il suive
la piste en remuant vivement la queue; quand il Fa
suivie, on lui donne la viande. On arrive ainsi a
lui faire faire ce mouvement au commandement, ce
qui attire les canards a portee des Indiens apostes.
La troupe des canards est si epaisse, que j'ai vu un
Indien tuer quarante de ces oiseaux d'un seul coup
de fusil, recharger son arme et faire encore feu sur
la meme bande. Le premier portage qui vient ensuite
est le portage de la Pente. Nous campons pres du suivant,
appeie la Petite Decharge, apres cinquante-six milles de
route. J|
30 mai. — Partis de bonne heure, arrives au portage
des Francais a l'heure du dejeuner. Nous soulageons
les canots de la plus grande partie des bagages pour
passer le portage sur trois milles, afin de faire tourner
les canots par la riviere , alors tres-basse, et hous re-
trouver k 1'autre bout du portage. Nous campons le
soir pres d'un petit lac appeie lac de VEsturgeon', apres
les portages des Francais et le portage des Morts.
31 mai. — Nous descendons la riviere Malignejus-
qu'k notre passage aux premier, deuxieme et troisieme
portages, et ensuite celui de rile et celui du Lac. Nous
campons pres du lac de la Croix de travers, apres un
parcours de vingt-sept milles.
lerjuin. —Nous descendons la riviere Macau oh se
trouvent des rapides etdescataractes superbes. La, nous
rencontrons des Indiens, les premiers depuis notre passage au lac des Mille Iles; ils s'appellent Saulteaux;
c'est une br^nche des Ojibbeways, dont ils parlent
presque identiquement le langage. Nous achetons k
un Indien de Festurgeon seche. Sa femme portait un mm
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32
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
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vfetement de peau de lapin; on les considerait, je
Fai su depuis, comme des cannibales ou Weendigos
« celui qui mange la chair humaine,» Les Indiens croient
que les Weendigos ne peuvent etre tu6s par aucun
projectile, sinon par une balle d'argent. Je fus inform6
de bonne source que, dans une certaine circonstance ,
un pere et sa fille, pousses par la faim, tuerent et man-
gerent six membres de leur famille!
Ils campaient pres d'une vieille femme indienne
qui, par hasard, se trouvait seule dans sa case; tous
ses parents etaient a la chasse. Voyant le pere et sa
fille arriver sans les autres membres de la famille
qu'elle connaissait tous, elle commenga a se metier
de quelque mauvais coup et k songer a sa propre
stlrete. Par voie de precaution, elle imagina de rendre tres-glissante Fentree de sa case. Ceci se passait
en hiver: elle versa done a plusieurs reprises de Feau
qui gelait ci mesure, de fagon a former une couche de
glace. Alors, au lieu de se coucher, elle resta levee une
hache a la main. Vers minuit, elle entendit des pas
qu'on faisaitavec precaution sur la neige qui craquait;
elle regarda a travers les fentes de la case et vit la fille
qui ecoutait pour s'assurer si l'habitante de la case dor-
mait. Celle-ci feignit de ronfler. Ce son bienheureux
n'eut pas plut6t ete entendu de l'lndienne, que la
miserable s'eianga ; mais, glissant sur la glace, elle
tomba k Fentree de la loge, ou la vieille femme lui en-
fonga sa hache dans la tete; ne doutant pas que le pere
ne vint k son tour, elle s'enfuit alors pour 6chapper a
sa vengeance. Pendant ce temps, en effet,le vieux Ween-
digo, qui attendait impatiemment le signal de son
affreux repas, rampa jusqu'i la case et appela sa fille.
N'entendant pas de r6ponse et voyant son cadavre k la
mam LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
33
place de celui de la vieille, il c6da & sa faim, et sauva
sa vie en devorant le corps de son enfant.
Les Indiens regardent les Weendigos avec horreur,
et repoussent celui qu'ils surprennent & manger de
la chair humaine, parce qu'ils supposent qu'apres
en avoir goute, on y revient toujours. Les malheureux sont done obliges de construire leurs cases
loin du resle de la tribu, et on ecarte particulie-
rement d'eux les enfants. Toutefois, on ne les tour-
mente pas, mais on les plaint plut6t en songeant
aux horribles tortures qui ont pu les reduire a ces
extremites. Je ne crois pas qu'aucun Indien, du
moins de ceux que j'ai vus, mangerait son sembla-
ble, sauf le cas d'une faim horrible, et je ne pense
pas non plus qu'il y ait aucune tribu indienne a laquelle le nom de cannibale puisse proprement s'appli-
quer.
Nous avons traverse aujourd'hui une distance de qua-
rante et un milles, en passant quatre portages avant le
lac Meican, long de neuf milles; et le Portage neuf, qui
mene au lac de la Pluie ou nous avons camp6; ce lac
est bien nomme, car nous y fumes retenus par des torrents d'eau pendant deux jours. II nous fallut jus-
qu'au 4 pour atteindre le fort Francis, k cinquante
milles. JtF
On voit devant lefort une magniflque cascade, a Fentree de la riviere qui va du lac de la Pluie au lac des
Bois. Au pied de ces rapides, on prend de grandes
quantites de poisson blanc et d'esturgeons; ils d6-
frayerent abondamment notre table : la base de la
nourriture ici consiste en poisson et en riz sauvage,
et en une petite graine qui pousse aux environs du
fort; c'est le premier endroit cuMve depuis le fort i
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
William. II y avait autourdu fort un gFipd camp d'ln-
diens Salteaux : une foule d'entre eux vinrent le len-
demain matin al'etablissementpourvoirle^randme'decm
qui dessinait les Indiens, M. Lane leur ayant explique
le but de mon voyage. -'-..    • ■•■? -■ \ -?'-/- y
Je m'adressai au chef Waw-gas-kontz | le petit Rat, »
pour faire son portrait; mais il refusa, dans la crainte
qu'il lui arrivat quelque chose; cependant lorsque
Jacaway «le Grand Parleur » eut laisse faire le sien,
Waw-gas-kontz sembla honteux et me tourmenta,
pour poser.
5 juin. — Quitte le fort a dix heures du matin; la
pluie continue toute la journee et nous oblige a camper k quatre heures de l'apres-midi, apres une route
de tre&te milles.
6 juin. —j Je remarque que les arbres de cheque
cote de la riviere et une partie du lac des Bois pendant
cent cinquante milles environ sont litteralement de-
pouilies de leur feuillage par des myriades de chenlles
vertes qui n'ont laisse que les branches. On me dit
que ce desastre s'etend encore a une distance double,
et donne au pays, en plein ete, Fapparence de
l'hiver. ft
Nous sommes contraints de dejeuner dans nos canots afin d'eviter que ces insectes, qui couvrent le sol,
ne tombent des arbres dans notre nourriture. Nous
rencontrons des Indiens, desquels nous achetons
sept esturgeons magnifiques, pesant chacun de qua-
rante & cinquante livres; cela nous coute une chemise
de coton. Nous entrons dans le lac des Bois et nous
campons sur une ile de rocfeers magnifiques, apres
une marche de cinquante-trois milles.
7 juin. — Nous traversons le lac des Bois, long de
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i*"** LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
35
soixante-huit milles. Tandis que nous doublons une
petite lie plac6e au milieu, les rameiirs de mon ciliot
Sautent sur le rivage et, courant vers des btitesons,
reviennent avec un petit baril de beurre; ils me di-
sent qu'ils Font, laiss6 ]h cache Fannee dernifere;
ce beurre est une bonne fortane, bien que son kge
ait singulierement modifie son gout. Nous faisons
ensuite le portage du Rat au pied duquel est le fort,
petit etablissement dont les provisions sont si minces
que nous pouvons seulement nous procurer deux poissons blancs. Nous quittons done la place, bien qu'il
seat fort tard, et nous campons quelques miljes plus
bas, dans la riviere Winnipeg, apres soixante-douze
milles de route. l|
8 juin. — Nous continuous notre marche en descendant la riviere Winnipeg, coupee par de nombreux
rapides et des chutes superbes ; c'est certainement la
plus jolie riviere que nous ayons encore vue. Notre
pilote prend un brochet qui, eft apparence, avait deux
queues, une ii chaque bout; mais nous decouvrons
en Fexaminant que ce qui lui sort par la bouche, c'est la
queue d'un autre poisson, qufl avait cherche inutilement
k avaler. Nous passons pres d'une mission catholi-
que appeiee Wabassemmung « Chien blanc ; » ct mon
retour, deux ans et demi plus tard, je la trouvai
deserte, parce que les Indiens de ces parages ne
voulurent pas se laisser conver&r. Nous campons
pour la nuit k quelques milles plus bas et sommes ter-
riblement tourmentes par les chenilles qui eouvraient
compietement nos couvertures et nos habits. Nous
avaas passe les endrolte suivants: Les Dalles, la Grande
Decharge, le portage de la Terre Taune, le portage de
la Charrette, le portage de la Terre Blanche, le portage 36
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
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de la Cave et Wabassemmung, en tout soixante-onze
millesJJK ,|k- - :j|r'-<;- '*•%- * 4- - ■•^-".'
• 9 juin. — Nous passons la chule de Jacques, ainsi
nommee d'un homme qui, mis au defi par un de ses
compagnonl, de lancer son canot sur une chute de
quinze a vingt pieds, partit sans hesiter avec sa frele
embarcation; comme il doublait une petite ile, il sauta,
tandis que son compagnon attendait sur le rivage.
Ainsi qu'on peut le penser, il fut mis en piece et dispa-
rut. Nous campons le soir, apres soixante milles, en
faisant les portages suivants : Portage de Vile, la Chute
de Jacques, la Pointe des Bois, les Rochers Boules, la Chute
de VEsclave, cette derniere, la plus haute des chutes de
la riviere Winnipeg. Au portage de la Barriere, les
moustiques et les puces noires nous empechent abso-
lumcnt de dormir.
10 juin. — Nous avons passe trois ou quatre rapides
superbes aujourd'hui, les hommes monlrant une
grande habilete au milieu des dangers qui accom-
pagnent toujours ces operations. Nous avons fait environ soixante milles sur le Winnipeg par le Grand Rapide et ses six portages, chacun en vue Fun de 1'autre,
et long de cinq milles en tout; on lesnomme collective*
ment les six portages: premier et second portage du Bonnet
le Grand Bonnet, les PetitsRochers et la Terre Blanche. Nous
campons a deux milles au-dessous des rapides, vers cinq
heures, plus tdt que d'habitude, k cause d'avaries sur-
venucs k nos canots. L'usage, dans ces pays, consisted
partir tous les matins entre trois et quatre heures et
a continuer jusqu'a huit. On dejeune, et on marche
jusqu'a une heure avant la nuit, pour donner, aux
hommes le teisips de preparer le camp. Apres chaque
heure dc marche, onaccorde un repos de deux ou trois r
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
37
minutes pour remptir les pipes. Aussi est-ce tout a fait
une expression technique de dire que d'une place a
une autre, il y a tant de pipes; et cette expression,
parmi les voyageurs de Finterieur, donne une idee
juste des distances.
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CHAPITREiV.
Partis de grand matin, et arrives au fort Alexandre
pour dejeuner, soit quinzeou seize milles avec les trois
portages de Premiere, deuxieme et troisibme eau quimur-
mure. Le fort Alexandre est situe sur la riviere Winnipeg, a peu pres a trois milles au-dessus de Fendroit
ou elle se jette dans le lac Winnipeg, et dans le voisinage de bonnes fermes. Je quittai M. Lane avec un
grand regret, et avec lui la brigade de canots qui s'en
retournait a Norway-House sur la riviere Mackenzie.
Entendant parler d'un camp indien etabli a quelques
milles de la, je demandai un guide pour m'y rendre.
Je dus mettre un voile pour me preserver des mous-
itiques sans nombre pendant la route; je trouvai en
effet un vaste camp de Saulteaux. Ils avaient eieve au
milieu du camp une case a magie vers laquelle je me
'dirigeai imm6diatement. C'etait une construction
oblongue composee de perches recourbees en ogives
avec les bouts fiches en terre, de maniere a former
une chambre cintr6e protegee contre Fair extericur
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Jit j; m 38
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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11
parun toit d'ecorce de houleau. Cette ecorce est une
des plus grandes ressources que la nature ait mises a
la disposition des Peaux-Rouges; car ils ne se conten-
tent pas de Femployeiscomme toitures ou pour leurs
embarcalions, mais, profitant dece que le tissu est tres-
serre, ils s'en servent pour la cuisine, et parviennent a
y faire cuire des poissons. Ils Futilisent aussi comme
papyrus pour transmettre leur correspondance hiero-
glyphique. jm
A mon entree dans la case de magie, je trouvai
quatre hommes, apparemment des chefs, assis sur des
nattes et gesticulant avec violence en battant la mesure
sur un tambour. Un objet sans doute sacre etait place
au milieu et recouvert, mais on ne me permit pas de
le voir. Ils cesserent presque aussitdt leur chant, et
semblerent plutot mecontents de mon entree, bien
qu'au toucher de mes pantalons, ils me declarassent
un chef.
En regardant autour de moi, je vis que, dansle sanc-
tuaire entoure de nattes, etaient suspendues diverses
offrandes, composees surtout de morceaux de drap
rouge et bleu, de colliers de boules, des scalps et autres objets incomprehensibles pour moi. Comme les
Indiens ne continuaient pas leur magie, je me cms in-
discret et me retirai. A peine sorti, je fus entour6par
une multitude de femmes et d'enfants, qui ne cesserent
de m'examiner des pieds & la tete, me suivant partout
dans le camp, mais c'etait sans mauvaise intention,
pour satisfaire leur curiosite. Je vis un tombeau sur-
monte d'un scalp, arrache sans doute a un ennemi par
le guerrier defunt; je revius alors au fort apres avoir
engage six Indiens k me suivre a la rivifere Rouge.
Nous partimes & quatre heures de Fapres-midi d$ns
ER« LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
39
un petit bateau, avec M. Seller, et nous campames sur
les bords du lac Winnipeg. ^
13 juin. — Nous entrons dans la riwere Rouge a dix'
heures du matin. Les bords, a Fendroit ou elle se jette
dans le lac, sont, pendant cinq ou six milles, bas et ma-
r6cageux. Aprfes avoir remont6Je courant pendant environ vingt milles, nous arrivons au fort de la Pierre,
appartenant k la compagnie, ou je trouve sir George
Simpson quiytient uneassembiee tous les ans pour les
affaires de la compagnie. J'y restai jusqu'au 15, puis je
partis pourlefortsup6rieurii vingt milles plus baut. Nous
fimes la route k cheval, avec M. Peter Jacobs, mission-
naireindien wesleyan, et y arriv&mes en quatre heures,
apres une route agreable de dix-huit ou vingt milles a
travers une partie considerable del'6tablissementdela
riviere Rouge. II y a Ik un tribunal: on y a pendu un
Indien saulteaux Fann6e derniere. Cet homme avait
tu6 un Indien sioux etun homme de sa tribu du meme
coup de fusil; la balle avait traverse le Sioux et 6tait
aliee se loger dans le corps du Saulteaux : ce dernier
rneurtre 6tait done involontaire. Le pays, dans cet endroit, n'est guerebeau; uneplaine triste et plate, sans
aucunsbois, et ne pr6sentant que Fapparencede terres
cultivees.
C'est le principal depdt de la Compagnie d'Hudson-
Bay;onyrassembledegrandes quantitesde pimmikon
pour les metis, race qui, distincte d& celle des blancs
et des Indiens, forme une tribu a part. Bien que les
metis aient adopte quelques-unes des coutumes et des
manieres des voyageurs frangais, Us tiennent cepen-
dant plus encore des Peaux-Rouges. Le fort Garry, un
des etablissemcnts les plus importants de la compagnie, est etaWi a la separation de la riviere Rouge et
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LES INDIENS DE  LA £AIE D HUDSON.
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de FAssiniboine, a 97° longitlde ouest et 50° 6' 20" latitude nord. De 1'autre cote de la riviere, on apergoit
Feglise catholique et. plus bas Feglise protestante.
L'etablissement s'etend sur le bord de la riviere a cin-
quante milles dans les terres, c'est-a-dire suivant les conventions passees avec les Indiens, aussi loin qu'un cavalier peut distinguer un homme par une belle journee.
Lord Selkirk essaya le premier, en 1811, de fonder
a cet endroit un etablissement, qui fut vite abandonne.
Peu d'annees apres, plusieurs families ecossaises des
iles Orkney y emigrerent sous les auspices de la compagnie d'Hudson, et maintenant 3000 personnes y vi-
vent en agriculteurs, ne manquant de rien en ce qui
louche la nourriture et Fhabillement. Quant aux ob-
jets de luxe, ils sont presque impossibles a se procurer,
parce qu'il n'y a pas de marche plus rapproche que
celui de Saint-Paul, sur le Mississipi, a sept cents milles
dans des prairies sans aucun chemin. Les metis sont
plus nombreux que les blancs, et comptent 6000
&mes. Ils descendent des blancs au service de la compagnie d'Hudson et de femmes indiennes; ilsparlent
tous le langage cree et le patois bas-canadien, et sont
gouvernes par un chef, nomm6 Grant, a la fagon des
tribus indiennes. Voi&bienlongtemps que ce Grant les
gouverne, et il a 616 compromis dans les troubles
survenus entre la compagnie d'Hudson et les com-
pagnies du nord-ouest. On Famena au Canada, sous
Finculpation du rneurtre du gouverneur Temple, mais
on manqua de preuves, et il 6chappa.
- Les metis sont une race d'hommes tres-durs, capa-
bles de supporter les plus grandes privations et les
plus cruelles fatigues, mais leurs gouts indiens pr6do-
minent, et ils font de tristes fermiers, negligent leur LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
41
terre pour les plaisirs pips vifs qu'ils trouvent dans
la chasse. Leurs chasses de bisons sont conduites par
toute la tribu, et ont lieu deux fois par an, en juin et
octobre; k ces 6poques, toutes les families se donnent
rendez-vous dans la plaine du Cheval-Blanc, k vingt
milles du fort Garry. La tribu se divise en trois bandes,
qui se s6parent pour rencontrer les troupes de bisons.
Chaque bande emm6ne environ cinq cents chars trai-
n6s par un boeuf ou un cheval; les- metis construisent
eux-memes ces chars a Faide de planches de pin qu'ils
attachent ensemble par des lanieres de cuir, il n'y a
point de clous dans le pajs. La roue est entour6e de
peau de bison appliqu6e humide, et qui en s6chant se
resserre de maniere k durer aussi longtemps que la
charrette elle-meme.
CHAPITRE VI.
J'arrivai au fort Garry environ trois jours apr6s que
les metis Favaient quitt6; mais comme je tenais a voir
une chasse aux bisons, je me procurai un guide, un
char et un cheval de selle, et je partis pour rejoindre
une des bandes. Nous fimes le premier jour trente
milles et camp&mes dans une magnifique plaine semee
de roses innombrables. La marche du lendemain fut
fort p6nible, car notre route traversait un pays mar6-
pageux; nous fumes obliges de fihrer Feau que nous ml
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D'HUDSON.
buvions, parce qu'elle renfermait enormement d'in-
sectes tres-dangereux, qui percent, dit-on, les parois
interieures de Festomac, et causent la mort des chevaux eux-memes.
Le jour suivant, j'atteignis la riviere Pambinaw, et
je trouv&i la bande de-chassfeurs qui coupait des pieux
pour mettre s6cher la viande* On ne trouve plus apres
de lieux bois6s, excepted la reunion des trois bandes,
pres de la montagne de la Tortue, ou on transforms la
viande s6chee en pimmikon. Voici le procede: on presse
les fines tranches de viande entre deux pierres, jusqu'a
ce que les fibres se s6parent; on en met environ cin-
quante livres dans un sac de peau de bison, avec qua-
rarite livres de graisse fondue; on meie le tout et on
coud le sac, ce qui forme une masse solide et compacte,
d'ou le nom pimmi, signifiant viande, et kon graisse.
Chaque* charrette rapporte dix de ces sacs, et tout ce
dont les metis n'ont pas besoin pour leur usage est
achete avec avidite par la compagnie, qui Fenvoie aux
postes eioign6s, pauvres en nourriture. Une livre de
pimmikon equivaut a quatre livres de viande ordinaire,
et se conserve pendant des ann6es, expos6e a n'importe
quelle temperature.
La bande m'accueillit avec la plus grande cordialite.
II y avait deux cents chasseurs, sans compter les
femmes et les enfants. Ces hommes vivent pendant les
chasses dans des cases faites de peaux de bisons. Ils
sont toujours accompagn6spar un nombre immense de
chiens, qui se nourrissentdes carcasses et des restes de
bisons tu6s; ces chiens ressemblent beaucoup a des
loups et vieiment certainement d'un croisement de ces
animaux. Pour la plupart, ils ne connaissent pas de
maitres, et sont parfois dangereux en temps de fa- LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
43
jmine. J'en ai vu qui attaquaient des chevaux et les
mangeaient. ||
Au lever du jour, on reprit la route vers les plaines.
Les charrettes remplies de femmes et d'enfanfe, cha-
<mne decor6e d'un drapeau ou de tel autre signe destine k les faire reconnaitre par leurs propri^aires, s'6-
tendaient sur une longueur de plusieurs milles, et
formaient avec les cavaliers qui les escortai&nt le plus
curieux spectacle du monde.
Le lendemain, nous pass&mes la montagne de la
Danse-Seche, oil les Indiens ont coutume de danser et
defiuredes fetes pendant trois jours ettroisnuits, quand
ils partent pour la guerre. Ilsobservent toujours cette
•coutume afin d'habituer les jeunes guerriers aux privations qui les attendent en expedition, et pour eprou-
ver leur force et leur 6nergie. Car si Fun d'eux
faiblit pendant ces trois jours de fete, on le renvoie
impitoyablement au camp avec les femmes et les en-
fan ts.
Le soir du jour suivant, nous fiimes visites par douze
chefs sioux avec lesquels les metis soutenaient une
guerre depuis plusieurs ann6es. Ils venaient negocier
une paix durable; mais pendant qu'on fumait le calumet de paix, on apporta le cadavre fraichement scalp6
d'un metis qui s'etait 6earte du camp, et sa mort fut
tout de suite attribuee aux Sioux. Comme les metis
n'etaient en guerre avec aucune autre tribu, une rage
soudaine s'empara des jeunes gens, et ils se seraient
veng6s de la trahison supposee, sur les douze chefs qui
etaient en leur pouvoir, sans Fintervention d'un chas-
•seur plus Age et plus calme, qui, bl&mant un pareil
manque k Fhospitalite, escorta les chefs jusqu'aux li-
mites du camp, en les pr6venant cependant que toute &k
44
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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paix etait impossible jusqu'a la reparation du rneurtre
de leur ami.
Exposes aux vicissitudes de la vie indienne,les metis
se font toujours pr6c6der par des 6clairetirs, qui d6-
pistent les bisons et les ennemis. Ils annoncent les bisons en jetant en Fair des poign6es de poussiere, et
les Indiens en courant a cheval dans tous les sens.
Trois jours apres le depart des Sioux, nos 6claireurs
annonc6rent des ennemis en vue. Aussit6t cent des-
chasseurs les mieux montes se rendirent sur la place,
et secachant derriere les bords d'un petit ruisseau, d6-
p6cherent deux d'entre eux, en guise d'app&t jet6 aux
Sioux; ceux-ci, les croyant seuls, se pr6cipit6rent en
avant; alors les chasseurs, se levant, firent une de-
charge qui descendit huit de leurs ennemis; les autres
s'6chapp6rent, bien que plusieurs dussent etre blesses,
a n'en juger que par le sang r6pandu sur leurs traces.
Quoique ressemblant beaucoup aux purs Indiens, les
chasseurs ne scalpent pas leurs ennemis, et dans le cas
present, satisfaitsde leur vengeance, ilsabandonn6rent
les cadavres a la cruaute d'un petit parti de Saulteaux
qui suivait la bande.
Les Saulteaux sont une fraction de la grande nation
des Ojibbeways, les deux noms signifiant sauteurs, designation qui leur vient de leur adresse a sauter avec
leurs canots par-dessus les rapides qui se rencontrent
sur leurs rivieres.
Je fis le dessirf de Fun d'eux, Peccothis, «Fhomme k
la loupe sur le nombril. » 11 parut enchante d'abord,
mais ses compagnons rirent tellement du portrait et
firent tant de plaisanteries, qu'il se mit en"colere>
et insista pour que je le detruisisse ou du moins que
je ne lemontrasse plus pendantmonsejour dansla tribu. LES INDIENS  DE LA  BAIE  D HUDSON.
45
Les Saulteaux, bien que nombreux, ne sont pas une
tribu belliqueuse, et les Sioux, c61ebres pour leur au-
dace, leur ont longtemps fait une guerre acharn6e;
aussi les Saulteaux ne chassent dans les prairies qu'en
compagnie des metis. Sitot qu'ils furent en possession
descadavres, ils commencerent la danse du scalp et mu-
tilerent les corps de la plus horrible fagon. Une vieille
femme, qui avait eu plusieurs parents tu6s par les
Sioux, se montra particulierement foreen6e en arra-
chant les yeux des morts et en les dechiquetant de
toutes fagons.
L'apr6s-midi du lendemain, nous atteignimes un
petitlac ou nous campames plus t6t qued'usage, a cause
de Feau. Le jour suivant, je vis une bande d'environ
quarante vaches-bisons; nos chasseurs de se mettre a
Foeuvre. G'6taient les premieres que je voyais, mais j'e-
tais trop loin pour me m61er a la chasse. Les metis en
rapporterent vingt-cinqr qui furent les bienvenues,
car nos vivres devenaient rares et j'etais fatigue de
pimmikon et de viande s6che.
La partie sup6rieure de la bosse du bison, pesant
quatre ou cinq livres, se nomme , chez les Indiens, la
petite bosse. Elle est plus compacte que le reste, bien
que fort tendre , et on la garde d'ordinaire. On couvre
de graisse la partie inferieure, la plus large, qui est
juteuse et d'un gout deiicieux. La bosse et la langue
sont les meilleurs morceaux du bison. Apres nous etre
gorges de ce festin, les chasseurs passerent la soiree a
r6tir les os et a en avaler la moelle.
Les deux ou trois jours suivants, nous ne vlmes que
de fort petites troupes de bisons; mais en avangant
elles devinrent plus fr6quentes. Enfin nos 6claireurs
nous annoncerent un troupeau immense k deux milles
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en avant. On reconnait de loin les males a ce qu'ils
paissentisoles, tandis que les vaches accompagnent
les veaux et les maintiennent toujours au centre du
troupeau. Un metis nomine Hallett, qui me soignait
beaucoup , me r6veilla le matin pour Faccompagner
dans une reconnaissance, afin que je pusse examiner les bisons a leur paturage et avant la chasse.
Apres six heures d'une rude marche, nous fumes a
un quart de mille du bison le plus*^rapproch6. Le
corps du troupeau s'6tendait & perte de vue. Heu-
reusement, le vent nous soufflait dans le visage , sans
quoi les bisons nous auraient sentis a plusieurs milles.
Je voulais les attaquer tout de suite, mais mon compa-
gnon s'y opposa, afin de lafeser le temps d'arriver au
reste de la tribu, suivant les lois de la chasse. Nous
nous cach&mes done derriere un monticule, en dessel-
lant nos chevaux pour les faire rafraichir. Au bout
d'une heure les chasseurs arriverent au nombre de
cent trente; chaque homme chargea son fusil et en
examina la batterie.
Les plus ag6s recommanderent vivement aux plus
jeunes de ne pas tirer les uns sans les autres. Chaque
chasseur remplit sa bouche de balles pour les couler
dans Farme sans bourrer, afin de gagner du temps et
de pouvoir charger au grand galop. Ajoutons tout de
suite que le fusil risque d'eclater, mais les chasseurs n'y
prennent pas garde; Farme ne porte pas loin non plus,
mais cela n'a pas d'inconv6nient, car on fait feu k bout
portant.
Ces enormes bisons, qui d6vorent la plaine en cou-
rant et que bousculent les chasseurs, et par-dessus'tout
une fusillade incessante, cela forme une scene d'une
excitation inoule. Sur chaque bison tombe, le chasseur LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
47
lieureux jetait simplementun objet de sa toilette, pour
indiquer son gibier, puis il se pr6cipitait'sur un autre.
•Ces marques sont rarement contestees, mais, dans ce
cas, on se partage le bison.
Tous pr6paratifc fails, nous march&mes vers le
troupeau; a peine avions-nous fait deux cents pas, que
les bisons nous virent et partirent k toute vitesse; nous
les suivlmes & fond de train, et en vingt minutes nous
fiiimes au milieiud'eux. II pouvait bien y en avoir quatre ou cinq mille, tous taureaux, sans une seule vache.
La chasse ne dura quune heure et s'etendit sur un
terrain de cinqou six milles carr6s, ou Fon pouvait voir
Utoq cents bisons tu6s ou expirant. Pendant ce temps,
mon cheval, qui marchaitvite, se trouva tout d'un coup
en face d'un gros bison qui etait cache derriere un
pli de terrain; il se jeta de cote et, mettant son pied
dans un trou, il tomba en me langantavec une telle vio-
ience, que je perdis connaissance. Je revins assez yite
k moi: des chasseurs avaient repris le cheval; je me
remis en selle, fort heureusement, car je trouvai plus
loin un chasseur renvers6 de la meme fagon et qu'on
rapportait 6vanoui au camp.
Je me joignis de nouveau a la chasse, et arrivant
pr6s d'un taureau tr6s-fort, j'eus le bonheur de le des-
cendre du premier coup. Excite par ce sitcces, je jetai
sur Fanimal ma casquette, et bient6t logeai une nouvelle balle dans un 6norme bison. Celui-1& ne tomba
pas, mais s'arreta et se tourna vers moi en mugissant
et en me langant des regards sauvages. Le sang lui
eoulait abondamment de la bouche, et je croyais qu'il
allait tomber. II 6tait si beau ainsi que je ne pus re-
sister au d6sir d'en faire un croquis. Je descendis done
de cheval et je commengais, quand Fanimal se pr6ci- urn
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pita sur moi; je n'eus que le temps de sauter en selle
et de me sauver, abandonnant mon fusil et toutes mes
affaires.     - - • -    - •     -||:-i
Quand le bison arriva k Fendroit ou je me tenais, il
se mit a bousculer tout ce qu'il t-rouva, en mugissant
furieusement; puis il regagna le troupeau. Je repris
mon fusil, le rechargeai et parvins k blesser mon gi-
bier d'une deuxieme balle. Cette fois le bison resta sur
ses jambes assez longtemps pour que je pusse le des-
siner. Ceci fait, je pris la langue des deuxanimaux
que j'avais tues, et je rentrai au camp, suivant Fusage,
javec ces trophees de ma victoire de chasseur.       ^
J'ai souvent, depuis, vu des chasses indiemies au bison , mais jamais une semblable. En retournant au
camp, je rencontrai un chasseur qui ramenait douce-
ment un bison bless6. II me dit qu'il ne le tuerait que
pres des tentes, afin d'6viter d'aller le chercher en
eharrette; il lui avait d6ja fait faire sept milles de cette
fagon. Le soir, en Fabsence des chasseurs, un bison ef-
farouche p6n6lra dans une des tentes du camp, faisant
une peur horrible aux femmes et aux enfants. Les
chasseurs, en rentrant, le trouverent encore embar-
rass6 dans la tente et le tuerent par Fouverture d'en
haut.
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CHAPITRE WL
On transporta alors le camp sur le champ de bataille,
pour etre plus a port6e de prendre la viande des
bisons. Quelque decide que jeiussea oublier ma chute,
je me trouvai le lendemain fort souffrant de ses suites
et de la fatigue de la chasse; mon guide de meme. Le
jour suivant, nos compagnons vir.ent et chass6rent une
autre grande troupe de bisons. La nuit, nous fumes
fort ennuy6s par les cris incessants et les batailles
d'une quantite de chiens et de loups, qui nous avaient
suivis dans la prevision du festin qui se pr6parait pour
eux. La plaine ressemblait alors a un vaste 6tal: les
femmes, dont c'est le travail, coupaient la viande et la
suspendaient au soleil, et ce spectacle etait des plus
originaux. En me basant sur le nombre des bisons tu6s
dans ces deux chasses. je calcule que les metis en tuent
a peu pres trente mille par an.
Satisfait de cette impression de chasse, je songeai a
regagner les etablissements de la compagnie; mais je
trouvai mon guide si malade, que je craignis de le voir
hors d'etat de continuer la route. Je cherchai & me
procurer un des chasseurs pour le remplacer, mais
aucun d'eux ne consentit a entreprendre une aussi
longue traite, seul, a cause des Sioux sur le territoire
desquels nous nous trouvions. Ne trouvant personne,
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LES INDIENS DE LA  BAIE  D'HUDSON.
je me pr6parais a partir seul, quand mon guide, se
croyant mieux, me proposa de m'accompagner, &la
condition d'aller en charrette et de ne pas s'occuper
des chevaux ni de la cuisine. J'y consentis de grand
coeur, ses services m'etant indispensables.
Nous partimes le lendemain pour cette route de deux
cents milles. Une troupe jfle vingt chasseurs nous es-
corta jusqu'i une dizaine de milles, pournous prot6-
ger contre les Sioux du voisinage. Nous nous sepa-
r&mes alors apres avoir fume le calumet de FamMi6;
je ne pus me defendre d'un tres-vif sentiment de regret ; j'avais regu de la part de ces hommes sauvages et
rudes tant de preuves de devouem^at et d'amitie sin-
ceres. Nous trouvames Feau tres-rare dans cette premiere etape; la plupart des mares qui nous avaient
abreuv6s en venant s'etaient dess6ch6es.
Nous rencontrames une troupe de loups et de chiens
sauvages attires par Fodeur des corps morts. Apres
avoir entrav6 les chevaux, dress6 ma tente et prepare
le souper,jerentrai pour mecoucher, non sans crainte
d'une visite hostile des Si$ux; mon guide, pendant
la nuity cria dans un sommeil fi6vreux, que ces ennemis
fondaient sur nous. Jebondis sur mon fusil, et sortant
dans Fobscurite, je faillis tuer mon cheval qui, en tom-
bant dans les piquets de la tente, avait ete cause de la
frayeur du guide*
Nous marehcimes le jour suivant avec autant de ra-
pidite que la sant6 de mon guide le permettait, et le
soir du 30 juin nous camp&mes sur les bords du Pam-
binaw. Je perdis un temps considerable le lendemain
matin a attraper les chevaux* ces animaux parVenant,
malgre les entraves, & marcher encore assez vite. L'a-
prfes-midi, nous atteignlmes le lac Swampy (boueux).
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LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
51
Un peu avant le coucher du soleil, nous fumes au milieu de ce lac, mais mon guide se plaignait tellement
que je ne pus pas continuer. :
Je r6ussis k trouver un petit point sec au-dessus de
Feau, assez large pour me permettre de m'asseoir,
mais point assez pour y mettre mes jambes, qui trem-
paient; car il n'y avait point de place dans la petite
charrette pour le guide et moi. Sans aucun moyen de
faire la cuisine, je dus manger ma viande s6che. J'es-
sayai de dornfir, mais ce fut impossible a cause des
myriades de moustiques qui semblaient decides a boire
jusqu'a la derniere goutte de mon sang. Apres m'6tre
battu avec eux jusqu'a quatre heures, le lendemain,
mes yeux presque cre?6s par leurs piqures, je cher-
chai les chevaux, qui s'etaient trainesdans un endroit
plus profond, attires par quelques roseaux. J'eus a
les poursuivre avec de Feau jusqu'a la eeinture, et
nous ne pumes partir qu'a neuf heures.
En quittant cet abominable marais nous nations
qu'a une journ6e de marche des etablissements, et
mon guide, se croyant beaucoup mieux, insista pour
que je le laissasse conduire la charrette, pendant que
je continuerais plus vite a cheval. Je n'y consentis
qu'apres Favoir vu sain et sauf de 1'autre c6te de la
riviere Puante, que les chevaux travers6rent a lanage;
je marchai seul en avant vers le fort, je tombai sur
un nouveau lac de boue. J'avais pris un mauvais che-
min* car en poussant en avant, mon cheval enfonga
immediatement jus(p'au cou dans Feau. Voyant que
je ne pouvais ni avancer ni reculer, je descendis et
me trouvai dans le meme embarras, pouvant a peine
tenir ma tete au-dessus du marais. Je m'arrangeai
toutefois pour atteindre le terrain solide, et avec mon
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lasso je parvins a sortir mon cheval. Je remontai et
tentai i'aventure d'un autre c6t6, mais sans plus de
succes. La boue m'enlourait de tous les cotes, aussi loin
que je pouvais voir. Mon cheval refusait de me porter
d'avantage. Je dus done descendre et le trainer de mon
mieux jusqu'au ventre dans la boue et une eau grouil-
lante de reptiles. |
J'avais done perdu ma route, je n'avais pas de bous-^
sole, et comme il pleuvait Ires-fort, je ne pouvais voir^
le soleil. Je me d6cidai toutefois a suivre une direction quelconque a tout hasard, esp6rant rejoindre la
riviere Assiniboine, par les rives de laquelle j'atteindrais
a coup sur le fort. Apres avoir marche ainsi huit ou
dix milles, je trouvai enfin cette riviere, et deux heures
apres j'6tais au fort Garry. Le lendemain matin, j'appris
que deux hommes avaient apporte mon gtiide en allant
a la recherche des chevaux. Le pauvre diable en me
quittant s'etait trouv6 plus mal, et a peine avait-il
marche qu'il fut oblige de s'arr6ter. II mourut deux
jours apres son arriv6e.
Le fort Garry est un des mieux construits sur le territoire de la baie d'Hudson. Ses murs de pierre arm6s?
de canons prot6gent de grands magasins et les habitations des chefs de l'6tablissem&it: aussi ne redoute-;
til rien des metis ou des Indiens. Le gouverneur se
nomme M. Christie. * I
Les fonctions de gouverneur de F etablissement de lari-
viere Rouge sont remplies de responsabilite et de tracas,
car le bonheur etle repos de toute la colonie dependent
dela maniere dont elles sont accolnplies. Les metis sont
ti*6s-portes a se plaindre, et bien que la compaghie les
tfaiteavecbeaucoup de Iib6ralit6, ils demandent presque
des impossibilites; on ne pent fcependant concevoirune LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
53
administration plus juste d'un aussi immense trafic. En
temps de famine les administrateurs aiden t tout le m onde
alentour; ilsfournis^ent des medicaments aux malades,
et tentent meme d'agir comme m6diateurs entre les tri-
bushostiles des Indiens. On ne voit ni ivrognerie ni de-
bauche autourdes postes, et la prohibition des liqueurs
est telle que les officiers eux-memes n'en regoivent
qu'une ration tres-moder6e destinee a leurs voyages.
Je n'examinerai pas le cdt6 politique du monopole
du commerce des fourrures entre les mains d' une
seule compagnie, mais j'exprimerai la conviction que
je me suis formee par la comparaison des Indiens du
territoire de la compagnie d'Hudson et ceux des Etats-
Unis; c'est qu'en ouvrant le commerce avec les Indiens
a tous ceux qui veulent le faire, on marche droit a
leur destruction. Car si d'une part il est de Fint6ret
d'une grande compagnie comme celle d'Hudson d'a-
meiiorer les Indiens et de.les pousser a Findustrie suivant leurs habitudes de chasse, meme a leur profit; ii
est aussi, par contre, de Fint6r6t de petites compa-
gnies et d'aventuriers isol6s de tirer le plus de benefices possibles du pays dans le temps le plus court, bien
que par ce proc6d6 la source meme de la fortune se ta-
risse. La malheureuse passion des liqueurs qui carac-
t6rise toutes les tribus indiennes, et les effets terribles
qui en r6sultent, sont des instruments de destruction
assures dans des mains intelligentes.
Tout le monde sait que,malgre les lois des Etats-Unis
qui defendent si strictement la vente de la liqueur aux
Indiens, il est impossible de Femp6eher, et tandis que
bien des marchands font de rapides fortunes sur leur
territoire, les Indiens d6clinent rapidement en carac-
tere, nombre et puissance, tandis que ceux qui sont en
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LES INDIENS  DE  LA BAIE D HUDSON.
contact avec la compagnie d'Hudson, conservent tours
caracteres particulars, ne diminuent pas comme nombre, et prennenttune certaine part au mouvement civi-
lisateur qui les avoisine et les touche.
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CHAPITEE VIII.
Ayant appris que deux petits sloops appartenant a
une compagnie dont le territoire s'etend entre la riviere Rouge et Norway-House, allaient quitter le fort
Inferieur ou le fort de pierre, je m'y rendis imm6diate-
ment avec M. W. Simpson, et nous y arrivames en
trois heures. Get etablissement est plus grand que le
fort Superior et plus solide encore, mais moins bien
instalie a Finterieur. Nous nous y reposames une heure
et nous embarquames dans un des sloops ; deux mis*-
sionnaires cutholiques, qui se rendaient a File la Croix,
occupaient 1'autre sloop. Nous descendimes quelques
milles sur la riviere, et jet&mes Fancre devant la residence de M. Smithers, le missionnaire protestant, ou
nous passames une bonne soiree, grace a l'excellente
■c^ye de notre hdte. Le lendemain matin nous fimes le
tourde laferme, quinous parutdansun etatmagnifique.
M. Smithers emploie surtout les Indiens, qui regoivent,
dans le produit, une part proportionnelle a leur travail.
Apres mi dejeuner cordial, nous nous s6parames a
eontre-cceur de notre aimable hote, et nous descen-
111 LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
55
dimes le courant. A la nuit, j'entendk distincfement
le bruit produit par le poisson de la riviere Rouge appeie le soleil; je ne Fai entendu que dans cette riviere.
C'estunsoifcqui ressemble au soupir d'une personne;
d'oitprovjeot-il? je n'ai jamais pu m'en rendre compte.
Nous ne fimes que peu de chemin, le courant 6tant
trfes-lent. Apres avoir jete Fancre pour passer la nuit,
les moustiques devinrent si odieux que M. Simpson et
moi primes nos couvertures k terre, et nous r6fugi&r
mes dans une case indienne k peu de distance du rivage, parce que la fumee qui rempHt ces habitations
en ecarle les insectes. II y avait Ik trois ou quatre families de femmes et d'enfants, les hommes etant a
la chasse. On nous abandonna un coin pour dormir,
mais un effroyable orage qui s'eieva troubla notre re-
pos. Ces tempetes sont fr6quentes ici; les eclairs etaient
si eclatants et les roulements de tonnerre si rappro-
<&fe que je eras plftsieurs fois entendre notre vaisselle
sebriser en piece. Les missionnaires rest6s k bord furent terrifies, et passerent, je pense, la niriten pri6res.
Peu de temps avant, une case contenant plusieurs per-
sonnes fut frapp6e par lefluide eiectrique; quatre d'en-
tre elles furent tu6es sur le coup, les trois autres tr6s-
gravement bless6es. Ce sont la des accidents communs
sur les bords de la riviere Rouge.
8 jaillet. — Ce matin grand vent debout, qui nous
emp6che de continuer pour le moment. Nous prenons,
M. Simpson et moi, un canot, et remontons la riviere
jusqu'a un camp indien de Saulteaux que nous avions
vu le jour d'&vant. Les Indiens nous entourent en
nous demandant ce que nous voulons. Notre interprete leur dit que je venais pour faire leur portrait.
Und'entre eux, un enorme individu fort laid, tout k ffSfjyl
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LES INDIENS DE  LA  BAIE  D HUDSON.
fait nu, s'avance en me disant de le dessiner, parce
qu'il etait tel que le Grand -Esprit Favait fait. Je refusai
toutefois, parce que je desirais dessner une des femmes; mais celle-ei s'y opposa, sous pre*exte qu'elle
• ne pouvait se vetir convenablement, a cause du deuil
dans lequel elle etait.
Apres quelque difficulte, je reussis a executer un
croquis d'une jeune fille dans le coslume de la tribu,
malgre les terreurs de sa mere, qui croyait la vie de
son enfant en danger. Je lui repondis qu'au contraire,
mon dessin prolongerait son existence, et elle se declara
satisfaite. Alors un magicien s'avanga et nous offrit,
moyennant une livre de tabac, de nous donner trois
jours de bon vent. Nous marchandames jusqu'a ame-
ner le magicien a nous promettre du bon vent pour
une petite poign6e de tabac, et nous refusames de par-
tager un grand chien r6ti qu'on avait tue a notre intention. Nous retournames a bord pour y passer une nuit
de tortures, devorfs par les moustiques, que la fumee
ne suffisait plus a eloigner de notre cabine brulante.
10 juillet. — Nous sommes obliges de nous tenir sous
le vent d'une ile rocailleuse assez basse, et bien que le
flot se precipite avec force sur le rivage, nous nous
decidons a le visiter pour nous reposer de la navigation. Nous avons une emotion, car le bateau se remplit
d'eau avant d'arriver a terre. Cependant nous debar-
quons sains et saufs, et marchons a peu pres un
demi - mille. L'ile est litteralement couverte de
mouettes et de pelicans qui couvent; tous s'enlevent
a notre approchc en troupe si serree que File entiere
semble s'envoler a la fois. Les pierres sont tellement
criblees d'oeufs et de petits, qu'on ne peut avancer
sans en ecraser. Fatiguis par leurs cris discordants et LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
57
par Fodeur fetide de leurs excrements, nous rega-
gnons les vaisseaux. Les voyageurs et les Indiens
prennent beaucoup d'ceufs sur cette He, les ceufs de
mouette etant consider6s comme un mets tres-deiicat
dans de certaines saisons. II ne semble pas qu'il y ait
beaucoup de guano dans cet endroit, parce que proba-
blement, dans les hautes eaux el pendant les pluies du
printemps, File doit etre couverte d'eau.
11 juillet. —Nous entrons dans les rapides silues
entre le lac Winnipeg et le lac de la Plaine Verte. Ce
nom lui vient d?une plaine de gazon ou les Indiens
jouent a la balle,
12 juHlet.—Traversee du lac de la Plaine Verte :
vingt-cinq milles; le chenal passe au milieu de petites
iles rocheuses, et si pres qu'on pourrait y sauter du
canot. De ce lac nous debouchons dans la riviere du
Brochet, et le courant nous porte a Norway-House,
k neuf milles, ou nous arrivons dans l'apres-midi.
M. Ross, le gouverneur, nous regoit avec une grande
amabilite. Malgr6 Faridite du sol et le froid de ces regions, une mission methodiste s'est etablie a quelques
milles du fort. Elle est sous la direction du rey6rend
M. Mason, etse compose d'environ trente habitations,
avec une eglise et une maison pour le ministre. La
compagnie soutient cette mission, dans Fespoir d'ame-
liorer les Indiens; mais, a n'en juger que par les ap-
parences, sans grand succes; car les naturels de ce lieu
sont sans contredit les plus sales de tous ceux que j'ai
rencontres; aussi,moins on parlera de leurs moeurs,
mieux on fera.
Ces Indiens appartiennent a la tribu des Mas-ka-gau,
ou Indiens boueux, ainsi appeies de leur habitation dans
le pays marecageux qui s'etend de Norway-House a la
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baie d'Hudson. Cette race est plutdt plus petite que
celle qui habite la plaine, probablement parce qu'elle
souffre beaucoup de la faim. On cite meme des cas
ou les Mas^-ka-gau se sont manges entre eux. Leur
langage ressemble un peu a celui des Crees, rifais il
n'esl pas agreable a entendre parler. Je fis le dessin de
Fun d'eux, appeie 1-ac-a-way, ou « l'homme qui est
all6 a la chasse sans lever le camp. »
Jerestai a Norway-House jusqu'au 14 aoiit, attendant la brigade d'embarcations descendue au prin-
temps a la factorerie de York, dans la baie d'Hudson,
avec les fourrures, et que Fon attendait a son retour
avec les provisions pour le commerce de Finterieur.
Notre temps s'ecoula d'une fagon tres-monotone jusqu'au 13, jour oil M. Rowand, faeteur chef, arriva avec
six bateaux; un des bateaux, sous la direction de
M. Lane, etait destine a porter les fourrures que paye
annuellement la compagnie de la baie d'Hudson au
gouvernement russe, pour le privilege de commerce
sur son territoire. Ces fourrures se composaient de
soixante-dixpaquets, contenant chacun soixante-quinze
peaux de loutre de la plus belle espece. On les r£unit
principalement sur la riviere Mackensie, d'ou on les
exp6die a la factorerie d'York; la on les trie et on les
enveloppe avec le plus grand soin, puis on les porte
surle Saskatchawan, a travers les montagnes Rocheuses
et la riviere Columbia jusqu'a File de Vancouver, d*0$|
on les envoie a Sitka. Je parle&i en detail de ces fourrures, parce qu'elles nous causerent toute sorte d'ennuis dans la suite de notre voyage.
Le 14 au matin, nous quitt&mes Norway-House dans
les embarcations potlr aller au lac de la Plaine des
Jeux. A peine entr6 dans le lac de la Plaine des Jeux,,
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
59
une grosse bourrasque separa les bateaux, et nous jeta
sur un rocher au milieu des eaux. Nous dtimes y rester
deux nuits et un jour, sans un morceau de bois pour
l$alre du feu, et exposes a une telle pluie qu'il nous fut
impossible de dresser une tente. Dans le lointain, nous
apercevionsaterre nos compagnons plus fortunes, sous
leur tente confortable, se chauffant devant un bon feu;
mais la bourrasque etait si terrible que nous n'osa-
mes pas nous hasarder a quitter notre abri.
Le 16, nous pumes rejoindre nos compagnons; le
feu et un bon repas nous remirent bient6t, et on re-
partit malgre le temps encore gros.
Ce lac, de trois cents milles environ, est si basque,
par les grands vents, la boue du "fond remonte a la surface, ce qui lui a valu le nom de lac Winnipeg, ou lac
boueux. Les vagues s'eleverent tellement que la plupart
des hommes furent malades, et que nous fumes obliges
de nous echouer, ne trouvant pas d'endroit pour debar quer. On vida les bateaux tant bien que mal, et
nous restames dans cet endroit jusqu'au 18, occupes a
tirer les canards et les mouettes, qui s'y tenaient en
abondance, et qui fournirent a notm ordinaire.
Le 18 au matin, nous partimes de bonne heure et
arriv&mes dans Fapr&s-midi a Fembouchure de la riviere
Saskatchawan. La navigation s'interrompt a la chute
que Fon nomme le Grand Rapide, long de trois milles^
et qui pr6sente partout une eau ecumeuse: les bateaux
peuvent le descendre, mais non le remonter.
.Un de nos rameurs, nomme Paul Paulet, tomba un
jour dans ce rapide, son aviron s'etant casse, comme
il s'en servait pour godiller : grace a sa force hercu-
leenne, Paulet put se remettre sur ses jambes et resister
au courant jusqu'a ce que le bateau qui le suivait le re
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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joignit : il sauta dedans, et fiusant force de rames,
reussit k rattraper son canot, et a sauver ainsi un
chargement d'une grande valeur. C'ctait un metis, et
certainement un des plus beaux hommes que j'aie jamais vus. Nous campames sur le rivage, ou nous de-
meurames jusqu'au troisieme jour pour faire passer
successivement toutes les marchandises. On rencontre
habituellement dans ces parages des Indiens qui aident
pour les transports, mais ils n'etaient pas la, pour noire
malheur.
21 aout. — Embarques dans l'apres-midi du 22, nous
traversons le lac du Cedre,pour rentrer dans la riviere
Saskatchawan: d'innombrables petits lacs s'etendent
sur tout le pays. Le 26, nous attcignons le « Pau, »
eglise d'ufte mission anglaise, occupeepar le r6verend
M. Hunter. II habile une jolie maison, tres-elegante a Finterieur, decoree de peintures bleues et
rouges; c'est la grande admiration de son troupeau, qui
se compose de la meme tribu indienne qu'aux environs de Norway-House. M. Hunter m'accompagna a
une case de magie, a peu de distance de son habitation. En y penetrant, j'apergus un sac en peau de loutre
tres-artistement travailie, et en apparence rempli; je
demandai sa destination, et le magicien m'informa que
c'etait son sac de rnagie; mais il ne voulut m'en
laisser regarder le contenu que quand il eut appris
que je dessinais et que j'etais moi-meme magicien.
Ce contenu se composait de morceaux d'ossements,
de coquillcs, de mineraux, de terre rouge et d'autres
objels heterogenes, d'un usage incomprehensible
pour moi.
26 aotlt. — Mais conlinuons notre route sur le bord
de la riviere. Le 28 nous croisons Fembouchure de la mmm
LES INDIENS DE LA  BAIE  D HUDSON.
61
riviere Cumberland. La, les hommes mettent les bri-
coles pour trainer les bateaux en remontant la riviere
pendant plusieurs jours. Vu une grande quantite d'os
de bisons noyes l'htver precedent en essayant de passer sur la glace: les loups les avaient ronges et net-
toyes avec le plus grand soin.
30 aout. — Nous avons rencontre aujourd'hui une
bande de Crees qui nous procurement de la viande
de bison, avec des langues et des queues de castors;
ce dernier morceau est considcre comme d'une grande
delicatesse. C'est une substance grasse et cartilagineuse
que je ne trouvai pas mangeable; le reste de notre
troupe sembla neanmoins le goitler beaucoup. Quant
aux langues, elles etaient excellentes; on les prepare
en les sechant a la fumee des cases.
A mesure que nous remontions la riviere, les bords
presentaient une apparence plus agreable; ils se cou-
vraient de pins et de peupliers ; ces derniers poussent
ou les pins brulent. Les hommes souffrirent beaucoup
de la chaleur, qui etait excessive, j
6 septembre. — A environ dix-huit ou vingt milles
de Carlton, nous entendons un bruit terrible dans
Feau, mais si loin qu'on ne pouvait s'en expliquerla
cause. M. Rowand crut d'abord que e'etait un grand
parti de Pieds-Noirs traversant la riviere a cheval derriere nous. Nous chargeons de suite nos fusils; mais,
en arrivant a Fendroit, nous decouvrons que e'etait le
gardien des chevaux du fort qui faisait passer ses ani-
maux, pour les mettre a Fabri des loups du voisinage. ■-,■■■;
':M septembre. — Le pays dans les environs de Carlton differe beaucoup de celui que nous avions traverse
jusque-la. §£
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LES INDIENS DE LA BAJE  D HUDSON.
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Ii ressemble beaucoup plus a un pare, car les plaines
onduiees sont parsemees ($ etlade bouquets d'arbres.
Les berges &'61^ventju^u'acentciDiquante ou deux cents
pieds en coffines insensibles couvertes de verdure. Le
fort, distant d'un quart de mille de la riviere, est en-
toure de pi eux de bois et forttfie avec des espingoles et
des pierriers montes dans le bastion. II est pjus expose
aux attaques des Pieds-Noirs qu'aucun des autres eta-
blissements de la compagnie. Les chevaux ont sou-
vent et6 voles sans qu'on osat sortir du fort pour les
aller reprendre. Les bisons sont ici abondants, a n'en
juger que par les nombreux ossements epars (tons le
voisinage.
Nous rest&mes au fort Carlton pendant plusieurs
jours pour attendre les embarcations. Le deuxieme soir
de notre s6jour, nous vimes avec terreur un incendie se
declarer a Fouest, dans les prairies : heureusement,
quand le feu arriva a un demi-mille du fort, le vent
changea et tourna au sud. Nous restames debout ce-
pendant toute la nuit, de crainte d'accidents. Quelques
Indiens crees se tenaient aux approches dufort, qui
est un endroit de commerce pour cette peuplade, une
des plus importantes de celles qui obeissent a la compagnie d'Hudson. Cette tribu est de temps immemorial
en guerre avec les Pieds-Noirs, qu'elle a meme soumis
une fois a sa domination. Aujourd'hui encore, les
Crees traitent les Pieds-Noirs d'esclaves, bien qu'ilir
aient reconquisleur independance et soient courageux
ila guerre. Ce&guerres indiennes se prolongent d'an-
n6es en ann6es, et si elles etaient aussi meurtrieres en
proportion que chez les nations civilisees, la'race in-
dienne serait bient6t aneaniie; mais par Bonheur les
Indiens se contentent de petites victoires, et pourvu VO-H-M
LES INDIENS DE  LA BATE D HUDSON.
63
qu-ffis rapportent quelques scalps et des chevaux, ils se
montrent satisfaits de ces trophees.
Je fis un dessin d'apres Us-koos-koosich ou le jeune
gazon, un brave de la tribu cree. II etait tres-fier de
montrer ses blesstrres et fut mecontent de mon travail, parce que je n'avais pas indiqu6 toutes ses cicatrices, quel que Mt leur emplacement. Son frere cadet avait ete tu6 dans une querelle par un homme de
la tribu; et il avait dii attendre six mois avant de pou-
voir, k son tour, tuer le meurtrier.
Cet usage de prendre vie pour vie est commun a
tous les Indiens, ef la premiere mort en entraine beaucoup d'autres, jusqu'& ce que la paix se fasse par Fen-
tremise d'amis puissants, le payement de chevaux ou
d'autres objets de valeur. Toutefois un Indien en ven-
geant la mort d'un de ses parents ne cherche pas tou-
jours l'offenseur veritable : pourvu qu'il soit de la
tribu ouun de ses parents, sa mortetablitla vengeance.
Si l'offenseur est un blanc, le premier blanc venu sert
de victifcie expiatoire.
M. Rundell, missionnaire en residence a Edmonton,
attendait notre arrivee a Carlton pour s'en retourner
avec nous. II avait avec lui un chat qu'il avait ap-
porte d'Edmonton, ne voulanl pas le laisser derriere
lui, de crainte de le voir devore en son absence. Ce
chat fut une ressource pour nous, une curiosite pour
les Indiens et une mine d'inquietude et de soucis pour
son excellent maitre.
Le matin du 12 septembre, nous partimes a cheval,
M. Rowand, M. Rundell et moi, pour Edmonton. Les
Indiens s'etaient reunis en foule au fort pour nous voir
et nous serrer la main. Nous ne fumes pas plutot en
selle, que M. Rundell, leur favori, entra pour une 64
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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grande part dans leurs attentions, ce qui ne sembla
pjis sourire a son cheval. M. Rundell avait attache son
chat par le cou au pommeau desaselle avec une ficelle
de quatre pieds de longueur, et fourr6 Fanimal dans
sa redingote pour plus de surete. Le chat, qui ne
goutait pas les sauts du cheval, fit un bond, a l'6ba-
liissement des Indiens, qui ne comprenaient pas d'oii
il sortait. Retenue par sa ficelle, la malheureuse bete
s'enroula dans les jambes du cheval et se mit k les
mordre. Celui-ci devint furieux, et se mettant a ruer,
langa M". Rundell par-dessus sa tete, sans lui faire
grand mal. Ce fut une convulsiofl de rire generate,
avec accompagnement de miaulements et de cris d'ln-
diens, ce qui donnait a cette scene un caractere d'un
comique indescriplible : par bonheur, la vie du chat
fut sauve, parce que la ficelle se brisa.
Nous filmes accompagn6s par une troupe de chasseurs qui se rendaient k un piege & bisons place a six
milles de distance. On ne peut etablir ces pi6ges que
dans le voisinage des forets, parce qu'ils sont faits de
btlches grossierement entassees, hautes de cinq pieds ,
sur un terrain de deux acres. D'un c6te, on menage
une entree de dix pieds de largeur; puis, sur un espace
d'un demi-mille, une rangee de poteaux symetriques,
appeies hommes morts, vont en s'eiargissant graduel-
lement jusque dans la plaine. Nous trouvames pres
du piege une bande attendant impatiemment les bisons
que les chasseurs devaient y pousser. Voici comment
ils s'y prennent: un homme monte sur un cheval tres-
vite court en avant jusqu'& ce qu'il voie une bande de
bisons. Des qu'il Fa rejointe, il allume une poignee
d'herbes seches; la fumee s'eieve : aussit6t que les bisons Font sentie, ils s'enfuient k fond de train. L'homme
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fcfcT LES INDIENS  DE LA BAIE D'HUDSON.
65
alors galope le long du troupeau, qui, par suite d'un
instinct invincible, cherche invariablement a passer devant le cheval. J'ai vu des bisons me suivre ainsi pendant
des milles entiers. Le chasseur possede la un moyen
sur, pour peu qu'il manie bien son cheval, de conduire
le troupeau ou bon lui semble. Les Indiens, couverts
de peaux de bisons, se placent derriere les poteaux ou
hommes morts, et lorsque le troupeau est entre dans
Favenue, ils se levent et le poussent jusqu'au milieu
de Fenceinte, ou se trouve un arbre. A cet arbre pendent des offrandes au grand Esprit pour que la chasse
soit belle. Dans les branches se tient un magicien avec
sa pipe de magie, qu'il agite continuellement en chan-
tant des prieres afin que les bisons soient nombreux
et gras.
Le troupeau entr6 dans Fenceinte, on ferme de suite
la porte avec des pieux; les bisons courent en rond les
uns apres les autres, essayant rarement de sortir, ce
qui ne serait cependant pas difficile; si un d'entre
eux y songeait, tous les autres pourraient s'echapper.
A ce moment, les Indiens les tuent avec leurs fieches
et leurs couteaux,
Tant que Fon pousse les bisons, le spectacle est tres-
pittoresque; mais le massacre le fait devenir plus p6-
nible que beau a voir. C'etaitle troisieme troupeau que
Fon poussait dans cette embuscade depuis dix ou douze
jours, et les carcasses en putrefaction infectaient Fair.
Les Indiens massacrent ainsi des quantites de bisons,
probablement pour le plaisir de la destruction. J'ai vu
une embuscade de ce genre tellement pleine de carcasses que je ne pouvais comprendre comment tant de
bisons avaient pu y tenirvivants. II arrive parfois que
les animaux sont si serr6s dans Fenceinte qu'ils en
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brisent les pieux par leur seul poids. On me parla
d'une embuscade entierement formee des ossements
de bisons empiles en rond comme les buches que je
viens de decrire. Cette negligence de ne pas recueillir
la viande expose les Indiens a de grandes privations
pendant la saison oil les troupeaux emigrent vers ie
sud. '  " v - ;
Comme cela arrive souvent dans ces chasses, une
grande bande de loups errait autour de nous dans
Fespoir d'une fete, et un jeune Indien, pour nous
montrer son adresse, s'elanca vers eux. II arriva a en
separer un du troupeau, et, malgre tous les detours du
loup, Famena dans notre voisinage. En approchant, il
lacha la bride de son cheval et on aurait cm, aux evolutions de Fanimal, qu'il etait aussi ardent a la pour-
suite que son maitre. Celui-ci, des que leloup fut pres
de nous, le transperca d'une fleche du premier coup.
Nous choisimes un joli endroit sur le bord de la riviere, et nous y campames.
13 septembre. — Ce matin nous avons passe une petite ile ou nous avons vu dix-huit daims. Un de nos
chasseurs les tourna, et fit coup double sur eux. Le
reste du troupeau vint sur nous, et comme un superbe
male montait la berge, nous le tirames. Je le suivis
a son sang et je le vis bientot couche, en apparence
si epuise, que je ne le tirai meme pas; je le perdis
pour ce motif, car en m'approchant il fit un bond et
disparut dans le fourre sans que je pusse le rejoindre.
En revenant, je trouvai deux loups occupes a lor-
gner mon cheval, qui tremblait de tous ses i»mbres.
L'un d'eux se preparait a Fattaquer: j'eus la satisfaction de les tuer l'un apres 1'autre en deux coups de
fusil. LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
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CHAPITRE IX.
En rejoignant mes compagnons, je les trouvai desse-
chant la chair des deux daims pour Fusage des hommes
de Fembarcation, apres avoir pris ce qu'il fallait pour
leurs besoins. Ils le fluent en formant un triangle avec
des pieul d'environ douze pieds de hauteur, sur un
endroit du rivage bien en vue, pour empecher les loups
d'atteindre la viande, et en y attachant un mouchoir
rouge afin d'ecarter les corbeaux. Sur le soir, comme
nous approchions du gue ou nous devions traverser la
riviere, je vis des bisons paissant paresseusement dans
une vallie, et comme je voulais avoir un souvenir du
pays qui s'etend sur les bords du Saskatehaw7an jusqu'a
Edmonton, je me mis a dessiner. C'etait le commencement de l'6te indien; la soiree etait fort belle, et sur
le paysage se repandait cette vapeur douce et tiede qui
provient, dilron, des incendies si frequents dans les
prairies. Les bisons paissant nonchalamment sur les
collines, parsemees ga et Ik de bouquets d'une vegetation luxuriante, le repos profond de la nature et les
lueurs du crepuscule qui 6clairaient le paysage, lui
donnalent un oaractere d'une quietude adorable.
Lorsque j'eus rejoint M. Rowand, nous nous pre-
parames k passer fe riviere pour eviter un rapide
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LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
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a quelque distance de \k. On mit les munitions et les
autres objets d61icats dans un panier fait de branches
.de saule et garni de peau de bison. On posa ces pa-
niers sur Feau, et chacun trainant son panier par les
dents et se tenant k la queue de son cheval, atteignit
sain et sauf 1'autre rive.
14 septembre. — Nous voyons un nombre immense
d'antilopes des prairies. Ces animaux sont extraordi-
nairement rapides ettres-craintifs, mais possedes d'une
immense curiosite qui les pousse a regarder tout ce
qu'ils ne connaissent pas, tant que leur odorat n'en est
pas saisi. Notre chasseur part pour la valiee, afin de
me montrer la manifere de les tirer. II se met a ramper
et se cache derriere un petit buisson, de fagon a etre a
bon vent, puis il agite doucement un morceau de toilc
attache a la baguette de son fusil; les antilopes voient
ce chiffon, et s'approchent graduellement jusqu'a por-
t6e; il en tue un; le reste s'enfuit comme un eclair.
15 septembre. Une heure apres avoir quitte le gite,
nous tombons sur un campement d'Indiens crees,
qui viennent nous trouver en grand nombre. M. Rowand
connaissait leurs chefs, aussi nous t6moignent-ils beaucoup d'amitie; nous leur achetons de la viande seche.
Un an plus tard, en revenant, je rencontrai leur
grand chef, Kee-a-Kee-Ka-Sa-coo-way, ou « Fhomme qui
pousse le cri de guerre, » et j'appris quelque chose
de son histoire que je metlrai k la fin de ce journal.
Quand.je le rencontrai au fort Pitt, en Janvier 1848, le
second chef, Muck-e-too, ou « la poudre, » agissait
comme son aide de camp; le chef donnait les ordres
k voix basse, et lui les transmettait a cheval" dans le
reste du camp d'une voix sonore. Muck-e-too est un
grand guerrier et un grand voleur de chevaux, les LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
69
deux plus belles qualites pour un chef, car le vol des
chevaux vaut Fart de prendre des scalps. *Nous avons
toutes les peines da monde a nous debarrasser de ces
braves gens.
Ils reussirent foulefois a retenir adroitement un
bateau reste en arriere, et on dut leur donner du
tabac pour qu'ils nous permissent de continuer notre
route.
16 septembre.— Nous avangons jusqu'au milieu de
la journee dans le plus ravissant pays, convertdeluxu-
riantes prairies; les plaines emailiees de fleurs de toutes
sortes presentent l'apparence d'un veritable jardin.
Tandis que nous preparons notre dejeuner et que nos
chevaux paissent, nous voyons une troupe d'Indiens
sur 1'autre bord de la riviere, qui faisaient dessignaux
a d'autres de leurs amis caches. Sur ce, huit de leurs
jeunes guerriers viennent faire une reconnaissance,
et voyant que nous sommes des amis, ils nous con-
duisent a leur campement ou nous leur marchandons
des chevaux.
Je fais le portrait d'un de leurs chefs, Otisskun, ou « la
corne, » ou plutot un dessin de son dos d'oii pend
un sac contenant des cheveux ou des ossements de ses
parents. Les Indiens portentconstamment ces sacs, pour
lesquels ils professent un respect sans bornes, qu'ils
aillent a pied, a cheval, ou pendant leur sommeil, et
cela pendant trois ans. Ce n'est pas seulement dans
cette tribu, mais dans toutes les autres que Faffection
pour les parents est tres-remarquable, bien qu'elle ne se
manifeste en apparence que d'une fagon bizarre. Comme
exemple, je pourrais mentionner la coutume univer-
selle des meres indiennes, qui cherchent avidementun
autre enfant, meme celui d'un ennemi, pour rempla-
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LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON,
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cer un des leurs, quelque soit le nombre des autres
enfants. Cet enfant d'adoption est toujours traite avec
autant, sinon plus de tendresse, que les enfants du
mariage, mais dans ce cas Faffection de la mere s'ap-
puie evidemment sur le souvenir.
J'ai une peine inou'ie k rattraper mon cheval, qui
s'etait echappe, parce queles chiens indiens dans un moment de famine, avaient mange le lasso qui Fentravait.
17 septembre. — Nous avons ete reveilles cette nuit
par notre chasseur, qui nous informa que les chevaux
avaient ete voles, et nous partimes k leur recherche.
A un mille, nous les trouv&mes poursuivis par une
bande de loups: leurs enlraves les avaient empeches
d'aller plus loin. Les loups ne se retirerent qu'apres
deux ou trois coups de feu, mais nos montures etaient
fort terrifiees.
Dansle courant de notre marche d'aujourd'hui, nous
avons tue un antilope, ce qui fut heureux, car M. et
Mme Lane arriverent au camp le soir epuises, apres
une marche de douze heures sans aucune nourriture. La
"nuit fat tres-froide et on ne put guere se procurer de
bois; de plus, nous n'avions ni tentes, ni couvertures,
ayant renonce k ce luxe depuis notre depart k cheval.
19 septembre.—TIous atteignimes le fort Pitt le soir.
C'est un joli petit fort, construit en bois comme tousles
forts, il faut excepter ceux de la riviere Rouge. Le pays
ici abonde en bisons, et on y cuftive habilement la terre.
Nous y rest&mes jusqu'au 23, et je fis un croquis de
Chimaza, ou « le petit esclave, » nn Indien chip-
pewayeen. Cestle seul de cette tribu que j'aie jamais
vu; ses compagnons habitent loin au nord du fort Pitt,
sur le lac Athabasca; son habilete k la chasse lui avait
donne une grande ceiebrite parmi les negotiants. II V*
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
71
avait apporte avec lui au fort, quand je le vis, plus de
cent peaux de loutres, sans compter d'autres fourrures
en nombre considerable. 4
23 septembre. — Je quittai le fort k cheval, avec
M. Rowand, M. Rundell, un gamin indien et un nou-
veau chasseur, en vrais voyageurs des Prairies, sans
aucune provision, pas meme un grain de sel5 et ne
comptantque sur nos fusils pour nous alimenter. Nous
n'avions pas fait dix milles que nous tomMmes sur des
troupeaux enormes de bisons.
Pendant nos trois jours de route jusqu'a Edmonton f
nous ne vimesque ces animaux qui couvraient la plaine
a perte de vue, et si nombreux qu'ils arretaient souvent
notre marche, en soulevant une poussiere suffocante.
Nous en tuions un chaque fois que nous avions besoin
de nourriture, choisissant les vaches les plus grasses,
ne prenant que la langue et la bosse etlaissant le reste.
M. Rowand blessa une fois une vache qui se jeta dans
un buisson; il la suivait quand elle se retourna, le
culbuta lui et son cheval; elle sauta par-dessus heu-
reusement, et ne le blessa pas. •
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CHAPITRE X.
Nous traversames la prairie de rHerbe longue. La
plaine etait sem6e des ossements de tout un camp
indien, qui avait et6 detruit par le fieau habituel ct 72
LE3 INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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cette race, la petite verole; ces ossements etaient tombes
des arbres auxquelsil est d'usage de suspendre les morts
enveloppes dans des peaux. Un ours enorme buvait
dans une mare, et notre chasseur s'eianga pour cher-
cher a le tirer. L'ours Fattendit de pied ferme; l'Indien
hesita un peu et tira de trop loin. L'ours se leva tran-
quillement et regardant le chasseur un instant, se de-
tourna et s'en alia au pas. Je resolus de tenter a mon
tour la chance. Comme j'etais bien monte, je m'appro-
chai & trente pas, et, tandis que Fanimal me regardait,
je lui tirai mes deux coups; Fun des deux le blessa a
l'epaule, et l'ours, avec un hurlement sauvage, se
mit a ma poursuite. Je revins alors au galop pres de
M. Rowand, qui le blessa de nouveau; cependant Fours
avangait toujours.
Pendant ce temps, l'Indien et moi, nous avions recharge nos armes; l'Indien fit feu, Fours se dressa de
nouveau sur les jambes de derriere; profitant du moment, je lui logeai une balle dans le coeur; l'Indien
alors ecorcha cet immense gibier, et coupa les pattes
qui nous fournirent un excellent r6ti. Les griffes, que
je conservai, mesuraient quatre pouces et demi. II n'est
pas d'animal, sur tout le continent, que les Indiens
craignent autant que l'ours, et ils se garderaient bien
de Fattaquer sans avoir un cheval tres-vite.
Nous eftmes beaucoup de difficulte a trouver une
place pour camper, a cause du nombre des bisons qui
nous entouraient, et nous dumes tirer des coups de
fusil toute la nuit pour les eloigner. Dans un certain
endroit, le sol etait couvert de bois de daims. Notre
course avait et6 si rapide que le cheval de M. Rowand
etait force ; mais nous avions des chevaux de relais, et
nous abandonn&mes le pauvre animal aux loups qui
lil! LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
73
nous faisaient une constante escorte. Nous campames
ce soir-li sur les rivages d'un superbe lac d'eau douce.
Pendant noire route de la journee, nous avions pass6
devant plusieurs lacs dessech6s gen6ralement petits,
qui etaient couverts d'une couche de sous-carbonate
de soude; leurs rivages etaient semes de plantes qui
ressemblaient k cette vegetation marine qu'on nomme
criste, mais la couleur 6tait pourpre. La couche de soude
est si unie que ces lacs semblent recouverts de neige.
26 septembre. — M. Rundell, compietement epuise
de la journee de la veille, resta au camp ce matin avec
le gamin indien. Nous le quitt&mes a notre grand regret , M. Rowand et moi, k trois heures et demie du
matin, et nous galop&mes toute la journee, ne nous
arretant qu'une heure pour dejeuner et faire souffler
les chevaux.
Vers cinq heures du soir, nous rencontrdmes, a dix
milles du fort Edmonton , une societe de gens du fort
a la chasse des oies sauvages; ils avaient ete fort heu-
reux, et voyant Fetat piteux de nos chevaux, ils nous
donnerent les leurs pour nous permettre d'arriver plus
vite au gite. b$
Au bord de la riviere, que Fon traverse pour gagner
le fort, M. Rowand qui montait un bon cheval se jeta a
Feau; j'y poussai le mien, quoique plus petit; mais il
ne put me porter et perdit pied en heurtant un rocher
cache dans Feau. Je faillis y rester, a la grande joie
de M. Rowand, qui me regardait du rivage; mais j'en
sortis cependant a mon honneur.
Edmonton est un grand etablissement; on y conserve
de grandes provisions de viandes sechees, de langues
et de pimmikon. Ii est^habite toute. Fannee par un
facteur chef avec un employe, et quarante ou cinquante
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menages, qui vivent dans son enceinte. Leurs travaux
consistent surtout a construire des bateaux pour le commerce, a scier du bois qu'ils fonlflotter sur la riviere.
Les peuplieFS abondent sur ces rivages, etleforten
brule chaque hiver huit cents cordes a peu pres. Lm
femmes, presque toutes Indiennes ou metis, font des
mocassins et des vetements pour les hommes et con-
vertissent la viande s6dhee en pimmikon.
La nuit de notre arrivee a Edmonton, le vent s'eleva
a 1'etat de tempete, etiious b6nimes la Providence de
nous trouver ainsi en silrete. La prairie que nous ve-
nions de traverser quelques heures auparavant, etait en
feu, et formait un spectacle terrible de beaute, a
cause de F£elat des flammes plus grand dans une nuit
plus obscure. Nous tremblions de voir Fincendie se
propager du c6te du fort qui etlt 6te necessairemeret
detruit. Nos craintes pour M. Rundell, que nous avion^
laiss6 en arriere avec les gamins, ne furent calmees
que trois jours apres, quand il vint. II parait qu'il
apergut la flamme a une grande distance et qu'il ga-
gna au plus vite la riviere qu'il traversa pour son bon-
heur. En pareil cas, les Indiens, quand ils se trouvent
pres d'une prairie enflammee, mettent le feu a une
longue trainee d'herbes devant eux, et, en la suivant
ensuite * ils ediappent a tout danger, sauf a la fumee
qui les suffoque presque.  --rftv
Comme nous devions rester a Edmonton jusqu'l
Farrivee du bateau avec M. Lane et les fourrures pour
la Russie, je me melai beaucoup aux Indiens qui en-
tourent tqajours le fort pour leur commerce. C'6taient
surtout des Crees et des Assiniboines. Je fis le portrait d'un chef assiniboine ,*Potika-Poo-Tis, ou « le
Petit-Homme rond. » On le connaissait beaucoup a LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
75
Edmonton, ou on Fappelait le due de Wellington, sans
doute & cause de ses hauts faits. II eut un jour une afW
faire avec les Pieds-Noirs, et, pendant qu'il tirait un
coup de fusil, il regut une blessure assez curieuse. La
balle entra dans son poignet, traversa le bras , entra
dans son cou et ressortit en haut de l'epine dorsale.
Apres m'avoir dit une foule de ses exploits, il me ra-
conta, k mon grand etonnement, qu^l avait tue sa
propre mere. II parait que, pendant un voyage, elle
M dit que, se sentant trop vieille et trop faible pour
supporter les fatigues de la vie, elle lui demandait de
la prendre en pitie et de mettre fin a ses souffrances:
fl la tuasur la place. Jelui demandai oil il Favait visee.
h Pensez-vous, me dit-il, que j*aie choisi une mauvaise
place? Je l'ai frappee la, ajouta-t-il en montrant son
coeur; elle mourut sur-le-champ; je pleurai d'abord,
puis quand je Feus enterree je n'y songeai plus. »
II ne faut pas croire que les Indiens considerent les
femmes avec les sentiments des nations civilisees: ils
les regardent plutftt comme des esclaves que comme
des compagnes. Cela se remarque surtout dans leur
maniere d'etre avec les femmes agees, qu'ils trouvent
& peine faites pour vivre. En voici un exemple :
Quelques domestiques de la compagnie remontaient,*
pendant l'hiver, la riviere Saskatchawan sur la glace ,
avec un traineau .1 chiens, charge, entre autres choses,
d'un tonneau contenant huit gallons de spiritueux ; en
passant sur un endroit de glace mince, les chiens en-
foncerent avec le traineau et disparurent emportes par
le courant. L'ete suivant, des Indiens qui se baignaient
pres du rivage trouverent le tonneau intact, et, voyant
quel etait son contenu, ils r6solurent de faire bom-
bance. Un d'entre eux, toutefois, supposa que la li-
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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queur pouvait bien avoir ete empoisonnee par les
blancs, pour se venger de ce que la brigade de canots
avait ete attaquee Fannee precedente. On decida done
de faire gouter la liqueur au prealable, et on choisit
pour cela huit des plus vieilles femmes du camp.
Celles-ci y furent prises, et, commengant il etre soules,
se mirent a chanter. Alors un vieux chef arreta leurs
libations, en disant que le rhum ne pouvait etre em-
poisonne, et qu'il etait bien trop bon pour etre bu par
des vieilles femmes. Toute la tribu se mit done de la
partie, et le tonneau fut bienl6t vide.
Un jour, pendant que je fl&nais au sud du fort, je vis
deux Assiniboines qui chassaient le bison. L'un d'eux
etait arme d'une lance faite d'une tige de frene, ornee
de touffes de cheveux et armee d'une pointe de fer;
1'autre portait un arc recouvert de nerfs de bison. Les
Indiens se servent de ces arcs avec une force et une
adresse rares; par exemple la fleche traverse le corps
d'un bison et va se ficher en terre de 1'autre cote.
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111
CHAPITRB XL
Nousrest&mes a Edmonton jusqu'au 6 octobre, pour
nous preparer au penible voyage qui nous attetidait.
Nous partimes le 6, au point du jour. Notre troupe se
composait de M. Lane et de sa femme, d'un jeune
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ffilw LES  INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
77
commis appeie Charles, qui se rendait a un poste du
flanc des montagnes Rocheuses, d'un M. Gillveray et de
dix-huithommes; nous emmenions soixante-cinqchevaux pour porter les bagages et les provisions. Ce nom-
>bre de chevaux peut paraitre enorme pour une si petite
troupe; mais Edmonton 6tait le dernier ppste ou nous
pussions trouver des provisions, de ce cote-ci des montagnes , et nous devions forcement en emporter de
grandes quantites. Grace aux lenteurs du depart et a
Fagitation des chevaux, le premier jour de marche ne
nous mena qu'a la crique de FEslurgeon, a seize milles.
7 octobre. — Les prairies s'eioignent vite de nous.
Nous marchons au nord. Le chemin devient presque
impraticable, a cause de l'humidite et de la boue;
les chevaux s'embourbent a chaque pas, en perdant
leur charge dans leurs efforts pour se tirer d'affaire.
Nous sommes assez heureux de pouvoir varier notre
ordinaire; nous tuons des oies sauvages qui me sem-
bleraient moins mauvaises si nous avions du sel pour
les assaisonner.
8 octobre. — La tempete dont j'ai parl6 plus haut
avait deracine des arbres immenses et les avait amon-
ceies dans toutes les directions. Cela nous retient pendant des heures : il faut que les hommes coupent et
taillent pour nous livrer passage. Cette marche il tra-
vers des bois epais fut done des plus penibles.
9 octobre. — Mauvais chemin et pas de gibier. Nous
nous tenions a c6te des chevaux. Un highlander, du
nom de Colin Frazer, nous rejoint. II se rend a un petit poste dont il est charge, a Fembouchure de la riviere Athabasca, dans les montagnes Rocheuses, ou
il vient de passer ces onze dernieres ann6es. II a ete
amene dans le pays par sir Georges Simpson, en
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qualite de joueur de pipeaux, quand sir Georges ex^
plorait la rivi£re Frazer. II fit un grand voyage a travel's un pays peu connu, chez des Indiens qui n'avaient
presque jamais vu de blancs. Colin portait les pipeaux,
en gardantson habit d'highlander; quand on $?arr&taifr
dans les forts ou dans s?importe quel autre endroit, on
le faisait jouer, au grand etonnement des naturels, qui
le prenaient pour un parent du Grand-Esprit; c'et^lp
la premiere fois qu'ils voyaient un homme aussi extraordinaire. Un des Indiens lui demanda d'interc6der
pour lui aupres du Grand-Esprit; mais, ajoute Fra*
zer, le demandeur connaissait mal mon peu d'in-
fluence sur ce personnage!
10 octobre. — Je quittai la troupe ce matin pour
continuer en avant, et a deux heures de Fapres-midi,
aprfes une marche rapide, j'atteignis le fort Assiniboine
sur la riviere Athabasca. Cet endroit, bien qu'lionorfi
du nom de fort, est une simple construction employee
a garder les chevaux. Nous y trouv&mes deux bateaux
que les hommes se mirent de suite a r6parer. A deux
heures, nous repartons, et pendaht les cinq jours sui-
vants, nous liaisons peu de chemin, ayant k lutter contre un courant rapide; les eaux basses nous confrarient
aussi beaucoup. Nous n'avons ni gibier ni Indiens, ce
qui a rendu notre route terriblernent monotone; les
matinees deviennent glaciales.
£5 octobre. — A l'heure du dejeuner, il fait tres-lroid
et il neige; nous tenons conseil; on decide que vu le
temps, cinq hommes, un des bateaux, et le commis
Charles retourneront au fort Assiniboine avec les paquets de peaux pour la Russie. Nous nous empilons alors
dans le bateau qui reste, et nous sommes obliges sou--
vent de descendre k terreit cause des eaux basses pour LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
79
soulager Fembarcaiion. Nous avons presque toujouns
a tirer le bateau; nos hommes ont de Fean jusqu'a la
poitrine. Un d'eux glisse dansnn trou, et nous avons
grand'peine k Femp£cher de se noyer. Cinq minutes
apres sa sortie de Feau, ses vetements etaient tout cou-
verts de glagons. Je lui demande s'il avait froid, il me
repond avecle sto'icisme des Iroquois:« mes habits sonlt
froids, mais moi je n'ai pas froid* »
16 octobre. — Le temps devient si glacial que nous
nous demandons si nous pourrons traveller les montagnes cette annee. La corde qui sert a tirer Fembar-
cation se casse deux fois, et notre bateau court grand
risque de se briser en miUe morceaux sur les rochers ; si ce malheur nous arriv&il, nous perdrions
nos provisions et nous mourrions probablement de
froid.
17 et 18 octobre. — Beau temps. Cette riviere est la
plus monotone que j'aie vue dans mes voyages- Rien
que des pointes les unes apres les autres, toutes cou-
vertes de pins, sans aucun aspect 6tendu. Le cours de
la riviere, bien que tortueux, est rapide, inlerroiitpu
par des chutes, et marchant de ax a sept milles a
Fheure.
19 octobre. —Nous rencontrons un chasseur indien
avec sa famille; il a deux canots; il en vend un a Colin
Frazer, qui s'y embarqua avec quatre hommes afin de
soulager le n6tre. Nous achelons de cet Indien de la
viande de castor eides nez d'elans; ces deraiers forment
un manger delicieux et sort trts-goiltes des Indiens.
22 oetobre. — Les hommes des embaroa4ions sont
bien disposes. Je mesure un arbre couche par terre
et qui marque sept pieds de tour; nous trouvons trois
ours laisses en cache par Golm Frazer, un vieux et deux
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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jeunes. II me dit plus tard qu'il avait tue les deux
jeunes d'un seul coup pendant qu'ils grimpaient sur
le dos l'un de Fautre pour monter sur une berge. Les
oursons nous font grand plaisir a manger, car nos
provisions fraiches sont depuis longtemps epuisees.
24 octobre. — Passe les rapides de la Mort. Les
hommes ont de grandes difficult6s a enleverle bateau;
quant a nous, il nous faut marcher. Tous les etangs et
les eaux traqquilles sont assez geles pour nous supporter. La rapidite du courant empeche seule la riviere
de prendre. Un petit sac contenant des baies de sas-
ketome a ete vole, et on le retrouve dans le bagage d'un
des hommes. M. Gillveray, un des plus solides de la
troupe, est appeie pour administrer un chatiment, et
il y procede en donnant une affreuse volee au delin-
quant; le fait meritaitpunition, car les plus lerribles
consequences resulteraient du vol des provisions dans
un voyage a travers ces regions desotees.
28 octobre. — Nous passons Fembouchure de la riviere du Vieil-Homme. Les Indiens disent qu'un mau-
vais esprit descendait un jour cette riviere qui est si
Fapide qu'un canot ne peut la remonter. Parvenu a son
embouchure, la ou elle entre dans FAthabasca, il fit
cinq enjlimbees pour la descendre, laissant un rapide
a chaque pas; ces rapides sont a un mille les uns des
autres. La riviere devient si basse qu'il nous faut deux
fois decharger les bagages.
29 octobre. — Je monte sur la berge, qui est tres-
eievee, et je vois pour la premiere fois la sublime et
en apparence interminable chaine des montagnes Rocheuses; c'est il peine si on peut decouvrir leur silhouette a travers Fatmosphere fumeuse des prairies
sans cesse enflammees il cette  epoque de Fannee.
:*« LES  INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
81
M. Gillveray blesse une antilope qui passait la riviere
oil je Facheve; nous campons ct la place meme et
faisons un succulent souper.
lcr novembre. -— Entr6 le matin dans Jasperlake. Ce
lac a environ vingt milles de longueur, et de trois k
quatre milles de largeur; mais il est tres-bas en cette
saison, les sources de la montagne etant getees. Nous
debarquons trois hommes pour soulager le canot; mais
quelques instants apres s'eteve une bourrasque terrible qui nous m6ne au nord; une tempete de neige
vient s'y ajouter; nous campons. Ceci est bien malheureux : nous ne pouvons communiquer avec les
hommes restes en arriere qui se trouvent ainsi sans
provisions et sans couvertures par un froid intense.
2 novembre. — Nous louchons aux montagnes; la
neige est profonde; on se figurerait diffieilement la
force du vent qui se dechaine a travers une breche for-
m6e, d'un c6te, par le rocher perpendiculaire de quinze
cents pieds, appeie le rocher de Miette, et une immense montagne de Fautre. Le nom de Miette vient
d'un voyageur frangais qui grimpa jusqu'a son sommet, et s'assit fumant sa pipe avec les jambes pen-
dantes au-dessus d'un abime horrible; M. Gillveray et
le guide vont eh avant pres de Colin Frazer a quatorze
ou quinze milles pour se procurer des chevaux, parce
que nous voyons que la marche en bateau devient impossible, tant Ji cause des eaux basses que de la violence *lu vent.
3 novembre. — La bourrasque continua avec la
neige; d'aprts ce qu'on m'a dit, il regne toujours du
vent dans cet endroit. La foret se compose en entier
de tres-haufs pins, petits en circonference, et poussant
tres-serres; la tempete leur donnait un aspect bizarre
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en les inelinant comme des epis de bie. Comme Ie sol
est tres-teger et appuye sur les rochers, les racines
forment un veritable filet qui s'agite constamment;
il nous berga pendant toute la nuit, Cependant, notre
guide re vint de Jasper-House avec plusieurs chevaux;
notre embarcation avait ete soulevee par le vent hors
de Feau, et transpose a quinze pieds du rivage, bien
que son poids fut si grand que les neuf Jbommes qui
nous restaient ne purent la remettre a flot. ^
Je choisis un cheval, etprenant un guide, je partis
en avant pour le fort. Je marchai quatre heures, el
traversal quatre fois la riviere, chose fort dangereuse
.1 cause de la glace qui descendait le courant et pas-
sait parfois par-dessus ma selle : j'atteignis Jasper-
House, geie, Irempe et affame. Mais je fus bien vite
remis par un feu eclatant, et cinq ou six livres de
mouton de montagne, manger que je trouve bien plus
deikat que tout autre animal domestique de la meme
espece. A dix heures du soir, a notre grande joie, les
trois hommes que nous avions laisses en arri&re nous
rejoignirent. Leurs souffrances avaient ete tres-grandes,
car ils avaient erre pendant trois jours dans les bois
sans nourriture, ne pouvant decouvrir une maison ou
Ms n'etaient jamais venus auparavant. Un d'eux n'a-
vait meme pas pris son habit, et ils n'eviterent d'etre
getes qu'en se serrant la nuit les uns contre les autres.
Un de ces malheureux souffrait cruellement de ses
jambes gonfiees par les lanieres qui serraient trop ses
leggins, ce qu'il n'avait pas vu a cause de son engour-
dissement; nous eflmes beaucoup de peine a couper
ces lanieres qui etaient a peu pres cachees dans la
chair boursouflee.
4 novembre. — M. Lane et le reste de la bande ren-
mm LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
83
trent sains et saufs le soir avec les chevaux charges.
Jasper-House se compose de trois miserables cabanes.
L'habitation contient deux chambres de quatorze ou
quinze pieds carr6s. L'une est consacree aux allanls
et venants : voyageurs indiens, negociants, femmes,
hommes et enfants s'y entassent pele-mele; 1'autre
chambre apparlieot a Colin et k sa famille, composee
d'une femme indienne et de neuf enfants metis; une des
deux a&tres huttes sert de magasin aux provisions,
lorsqu'on peut en avoir, et j'aurais pris la dernier-e
pour un chenSv si je n'avais vu les chiens roder sans
gite autour des habitations. Cette hutte contient les chevaux destines aux voyageurs qui traversent la montagne.
5 novembre. — Nous partons avec une cavalcade de
treize chevaux charges; mais comme nous ne pen-
sons pas pouvoir leur faire passer la montagne, je me
fais faire par un Indien une paire de raquettes a neige.
Les Indiejis, dans les environs, ne sont pas au nombre
deplus de quinze a vingt; ils sont Shoo-Shawp, et leur
chef s'appelle laCapote-Blanclie. II habite a une grande
distance au nord-est; maisil a ete affreusement batlu
dans son pays en voyageant avec trente-sept personnes
de sa tribu, par une tribu hostile qui Favait invite a
venir fumer le calumet de paix. Les hommes de la
Capote-Blanche deposerent leurs armes; mais avant
qu'ils eussent le temps de fiimer, leurs hdtes s'empa-
rerent d'eux et les massacrerent, al'exception de onze
qui se refugierent k Jasper-House ou ils res&reni,
n'osant pas regagner leur patrie. La Capote-Blanche
est un tres-simple et brave vkillard avec lequel je ne
tardai pas a me lier d'amitiei
Nous qaittons Jasper-House vers midi, et passons la
riviere dans un petit canot pour gagner Fendroit ou lap..?
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III:
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84 LES INDIENS DE  LA BAIE  D'HUDSON.
les hommes nous altendent avec les montares. Nous
campons dans une petite prairie.
7 novembre. — Longue journee; nous franchissons
des points presque inaccessibles ou bien des forets lu-
gubres et epafeses; en montant, la neige augmente,
et nous commengons a sentir les effets du froid croissant et de la rarefaction de Fatmosphere.
8 novembre. — Nous voyons deux chevres sauvages
sur un rocher eleve et a pic, ne depassant pas en ap-
parence quelques pouces de largeur. Un de nos Indiens s'eiance pour atteindre un rocher au-dessus des
chevres, parce qu'on ne peut pas les tirer d'en bas «!
cause de leurs yeux qui plongent toujours et les pr6-
viennent longtemps d'avance. Mais ces animaux n'en
apergoivent pas moins FIndien et gagnent en quelques bonds des endroits inaccessibles.
Nous nous apercevons, le 9 novembre, non-seule-
ment que nous sommes en retard, mais encore que
nous avancerons lentement; nous commengons k
craindre que la troupe venue du fort Vancouver, qui
nous attend avec des provisions et des bateaux de
Fautre c6t6 des montagnes, ne renonce il nous voir
et ne rentre au fort. C'est pour nous la menace des
plus cruelles souffrances, sinon de notre perte, car il
nous faudrait repasser les montagnes avec peu ou
point de provisions. Nous d6pechons done en avant
M. Gillveray avec le guide au campement des bateaux :
pour nous, nous campons au Grand-Batteur, oil nous
trouvons des raquettes il neige cachees la par la cara-
vane qui y est pass6e au printemps*
10 novembre. — Nous n'avons pas fait beaucoup de
chemin que*les chevaux sont pris dans la neige, et
nous sommes contraints de nous arreter pour donner wm■
LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
85
aux hommes qui n'en ont pas, le temps de faire des
raquettes tl neige. De Ik nous renvoyons les chevaux
avec tout ce dont nous pouvons nous passer. Nos provisions et nos couvertures suffisent k charger les hommes; quelques-uns meme d'entre eux, nouveaux dans
le pays, sont si fatigu6s de leur route depuis Montreal,
qu'ils deviennent tout k fait inutiles.
11 novembre. — Nous envoy&mes en avant deux
hommes exp6rimentes pour frayer le chemin aux nouveaux arrives, et nous reprimes Fusage des raquettes a
neige; quelques hommes reussirent d'abord tres-mal
k s'en servir, et leurs raquettes faites de la veille re-
tarderent notre marche. Les miennes me venaient des
Indiens et elles ne me genaient nullement. Mme Lane
en avait prudemment apporte une paire avec elle, et
comme elle y avait 6te habitu6e des Fenfance sur la
riviere Rouse, elle fut une de nos meilleures mar-
cheuses. Nous nous arretames de bonne heure, fai-
sant notre premier campement d'hiver proprement
dit. On ne peut en agir ainsi, que lorsque la neige est
assez epaisse pour ne pas pouvoir s'enlever jusqu'au
sol. On reconnait cette epaisseur aux troncs d'arbres
coupes precedemment a son ancien niveau pour des
feux d'anciens camps. A Fheure presente, ils s'61evaient
k douze ou quinze pieds au-dessus de notre tete, et la
neige s'61evait k neuf ou dix pieds au-dessous. Quelques-uns des vieux voyageurs s'amusaient a dire aux
novices que les Indiens, dans ces contrees, etaient des
g6ants de trente a quarante pieds, ce qui expliquait
les arbres coupes si haut.
II faut pietiner longtemps avec les raquettes Fen-
droit choisi pour camper, afin de bien battre la neige.
On met alors en travers cinq k six poutres de bois 86
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
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vert en lignes paralieies : cela fait une plate-forme.
On allume dessus le feu de bois sec, puis on r6pand
des branches de pin de chaque c6te sur lesquelles on
s'^tend les pieds vers le feu. Les poutres parallels
brtiient rarement en une nuit, mais les cendres et la
chaleur forment de suite un trou profond dans le foyer;
et dans ce trou de six ou sept pieds tomba, en dormant, un Iroquois de notre troupe qui s'etait trop ap-
proche. Ses cris m'eveilierent, et apres un bon riret,
nous le tirames sain et sauf de son tombeau.
12 novembre. — Nous atteignons Fendroit appeie
r
YEminence du pays. II y a la un petit lac nomme le Bol
de punch du Comite; c'est la source de l'un des bras de
la Columbia, a Fouest des montagnes, et de F Athabasca
a Fest. II mesure trois quarts de mille de circonference,
et il est remarquable comme origine de deux aussi
puissants fleuves dont l'un se jette dans Focean Paci-
fique, et Fautre dans la mer Arctique. Nous campons
sur les bords du lac par un froid terrible.
13 novembre. — Le lac etant geie a une bonne pro-
fondeur, nous le traversons a pied, et bientdt apres nous
commengons a deseendre la grande cote, apres avoir
monte pendant sept jours de suite. La descente etait sa
roide que nous mettons un jour seulement a atteindre
la hauteur correspondante de Jasper-House. C'est un
travail fort difficile avec les raquettes a neige, surtout
pour les hommes qui perdent pied sans cesse et dont
les charges glissent en bas de la cdte. Quelques-uns
prennent le parti de lafcser router les paquets qui ne
risquent rien. En bas, nous trouvons fauit hommes que
M. Gillveray et le guide nous envoient pour nous aider
jusqu'au campement de bateau, et nous campons ensemble.
Lifts LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
87
14 novembre. —Je restai au camp afin detinir un
dessjn, les hommes 6tant partis de grand matin pour
le campement de bateaji ou ils devaient trouver des
provisions fraiches, car les nfttres etaient presque
epuisees. Je les suivis, ma besogne termiuee, et arwai
bientot il une riviere large de soi&ante-dix yards et
d'un courant tres-r#pide.
Je suivis les traces sur la neige jusqu'au bord de
Feau, et voyant la force du courant, je cherchai un
autre passage, mais je vis bientdt sur 1'autre rive les
marques des pas de mes compagnons, et je das me
resoudrea 6ter mes raquettes et a operer la traversee.
L'eau me montait a la ceinture, marchant avec une
rapidite terrible, et roulant des morceaux de glace
qui me frappaient au point de m'entrainer : en sor-
tant de l'eau, ma capote et mes leggings etaient com-
pietement getes ; ce n'etait que le commencement de
ines peines; je dus traverser Feau encore quatre foi$,
et pour la cinquieme je n'osai pas la tenter, mes jam-
bes engourdies me refusant tout service. Je ne Fentre-
pris qu'apres avoir couru en long et en large pour rae
rechauffer. J'eus a recommencer ces passages douze
fois avant de rejoindre mes compagnons au campement.
15 novembre. — On s'imaginera facilement avec
quelle peine nous quiltiimes le feu pour nous plonger
dans un des courants les plus profonds que nous eus-
sions rencontres, et couvert de glaces flotiantes. Ica,
comme dans bien d'autres travers6es, nous ne pumes
tenir tete a la violence de l'eau qu'en nous appuyant
epaules k epaules dans une ligne parallele. Mme Lane,
bien qu'on la port&t sur les bras, ne s'en acquUta pas
moins fort bien de son devoir.
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Avant le dejeuner, nous passames la riviere vingt-
cinq fois, et douze fois encore avant de camper, soit
trente-sept fois pendant la journee.
La Columbia fait ici de nombreux detours a travers
une vallee, dans de certains endroits larges de trois
milles; derriere, s'eteventd'immensesmontagnes, dont
les sommets neigeux dominent les nuages, et forment
ga et la des glaciers enormes qui retiechissent les rayons
du soleil avec un vif eclat. La derniere partie de la
route coupe un lac de boue gelee. La glace n'etait pas
assez forte pour nous supporter, de sorte que nous
eumes a patauger jusqu'aux genoux dans une masse
de neige,.de glace et de boue, sans rencontrer un
point quelconque pour prendre un instant de repos;
je pensai plusieurs fois y rester, tant j'etais epuise.
Enfin, a cinq heures du soir, nous touch&mes au
campement du bateau, a moitie morts de faim, n'ayant
pris, depuis le dejeuner, qu'une petite soupe de pimmikon tres-etendue d'eau. Nous trouv&mes un bon feu
allum6 et une soupe de pore el de bl6 venant du fort
Vancouver. Je l'attaquai avec une telle avidite qu'un de
nos hommes, eraignant un exces de ma part a cause
de mon epuisement, emporta poliment la soupiere et
son contenu hors de ma vue.
Nous etions attendus depuis trente-neuf jours, et les
hommes seraient rentes au fort Vancouver le lendemain, si le guide et M. Gillveray n'etaient pas arrives a
temps pour les retenir; ils croyaient que nous avions
ete arretes par les Indiens ou que nous n'avions pu
traverser la montagne. Leur depart nous perdait sans
ressource. Je n'eus pas le temps de dessiner la vue qui
etait splendide; je remis cela ci mon retour; aussi ne
donnerai-je ici qu'un sommaire de notre descente de LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
89
douze cents milles sur la Columbia, que nous effec-
tu&mes en quinze jours. Je mis plus tard quatre mois
pour remonter ces douze cents milles.
16 novembre.—Nos deux bateaux etaient prets,con-
struits en canots, avec des quilles solidement garnies.
I^e paysage, pres du campement des bateaux, est tres-
majestueux. Des montagnes immenses Fentourent de
toutes parts. Peu de mes lecteurs, au milieu des douceurs de la vie civilisee, se rendront un compte exact
de la satisfaction qu'il y a k echanger les raquettes a
neige contre un bon bateau, et Finquietude de la faim
contre un bon fonds de provisions. J'ajouterai que les
rapides innombrables de la Columbia sont tres-dan-
gereux, et que nous les 6vitames a force de precautions
et d'energie, mais nous avions a notre aide la sante et
un grand entrain. Trois heures apres notre depart,
nous touch&mes a la c61ehre Dalle de mort, rapide de
trois milles et le plus dangereux de tous les rapides de
la Columbia.
17 et 18 novembre. — Traversee des deux lacs, et
obligation de travailler nuit et jour pour sortir d'un
calme desesp6rant, malgr6 une neige incessante.
20 novembre, — A midi, nous passons la petite
Dalle, s6rie de tourbillons pleins de p6rils, et arrivons a
six heures k Colville. Colville est dans une situation
splendide, & un mille au-dessus de la chute de la Chau-
diere. Cette chute depasse en hauteur toutes les autres
chutes de la Columbia, et prend son nom des trous
ronds que fait Feau dans les rochers et qui ressemblent
a des chaudrons de differentes grandeurs. Pour eviter
cette chute, ii nous faut porter nos bateaux pendant
deux milles et franchir ainsi une colline de deux ou
trois cents pieds de hauteur: nous restons trois jours
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
dans cet endroit, et les hommes se refont si bien qtfon
les reconnait & peine.
23 novembre. — Campement .1 trois#milles au-des-
sous des chutes. Pendant la nuit, des Indiens qui rodent aux environs nous entevent des vetements, ce
qui nous confrarie vivement, vu l'etat mesqum de
notre garde-robe.
24 novembre. — Atteint le grand Rapide, qtfil fal-
Jait faire passeraux embarcations. Moi, je prefiferai pom*
mon compte aller a terre, et je venais de faire trois
milles sans voir deboucher les bateaux, quand je vis
dans Feau quelque chose que je pris d'abord pour la
tete d'«n Indien k la nage. Je prepare mon fusil en cag
d'attaque; mais, en regardant de plus pres, je recon-
nais le capuchon que Mme Lane portait le matin, et
peu aprfes j'apergois les afirons de Fune des embarcations. Inquiet de mes compagnons, je cours en hate au
rapide. La je vois im des bateaux, avec M. et Mme Lane
dans la situation la plus perilleuse. Le canot avait donne
contre un rocher et etait sur le c6te. Les hommes
avaient montre une grande presence d'esprk. Au moment du choc, ils avaient saute sur le plat-bord, pres
du rocher, et avaient maintenu le bateau dans cette
position. L'eau ecume et se brise avec rage autour
d'eux. Si le bateau glisse, M est brise en mille mor-
ceauxsur les rochers au-dessous; mais leur manoeuvre
donne le temps a Fautne canot d'arriver, de passer le
rapide et de ventr leur jeter une corde. Les hommes
du -second bateau risquent fort de se jeter aussi sur le
roc; mais, avec beaucoup de pr-ecaulions, ils parviennent & aocoster et a sauver les naufrages; Fembarca-
tion, une fois l&chee, se precipdte et est broyee en un
instant. Nous ramassames ce que nous ptimes, mais LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
91
nous perdimes la bien des objets precieux pour nous;
il nous fallut envoyer chercher un autre bateau a Colville. Cela nous retint jusqu'au 26; nous poussamcs
alors en avant et atteignimes Okanagan le 28 au soir :
nous n'avions plus de vivres et Mmes contraints de
tuer un des chevaux de Fetablisseroent que Fon man-
gea avec delices. Les hommes s'en donnerent meme
une indigestion.
29 novembre. — En quatre jours nous fumes au fort
Walla-Walla. Ici nous sejournames jusqu'au 4 decem-
bre, puis nous entrames alors dans un pays qui est
igonde pendant cinq mois d'une pluie cantinuelle;
ainsi jusqu'au fort Vancouver, c'est-a-dire jusqu'au
8 decembre, nous ne cessions, grace a nos bateaux ou-
verts, de recevoir Faverse. M. Douglas et M. Ogden, les
deux facteurs ehefe du fort, qui desesperadent de nous
voir, vinrent a notre rencontre et nous donnerent alors
la plus charmante hospitalite.
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CHAPITRE XII.
||Le fort Vancouver, dont le nom indien est Katchu-
tequa, ou « la Plaine, » est le plus grand poste de la
compagnie d'Hudson, et possede habituellement deux
facteurs chefe, hint ou dix employes et deux cents voyagers. Les officiers du navire de guerre de Sa Majeste,
le Modeste, en station la depuis deux ans, faisaient partie
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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de la colonic Les batiments du fort sont entoures par
de forts piquets de seize pieds de hauteur, avec des bastions armesde canons. Les hommes, avec leurs femmes
indiennes, vivent dans des cases pres de la riviere, et
formentun petit village, une veritable Babel, car ses
habitants sont Anglais, Frangais, Iroquois, des iles
Sandwich, Crees et Chinookes.
La Columbia, qui est 11 a quatre-vingt-dix jnilles de
son embouchure, a un mille et quart de largeur; le
pays alentour est bien bois6 et fertile; le ch6ne et le pin
y abondent. A huit milles, une grande ferme produit
plus de bie que le fort n'en consomme; le surplus s'en-
voie aux iles Sandwich et dans les possessions russes ;
d'immenses troupeaux de betes a cornes courent en
liberie dans la plaine avec beaucoup de moutons et de
chevaux. Lorsqu'on eut fait venir le betail de Califor-
nie, le docteur M'Langhlin, facteur en chef, ne voulut
pas permeltre qu'on lu&t des bestiaux avant qu'ils n'eus-
sent atteint le nombre de six cents, d'ou leur immense
multiplication. Pendant les cinq mois d'automne et d'hi-
ver, il pleut conlinuellement, mais il y a peu de getee
ou de neige; pendant les autres mois, le temps est sec
et brillant.
Les Indiens a tete plate habitent les bords de la Co-
lombie, a partir de son embouchure est jusqu'aux
Cascades, sur cent cinquante milles : ils s'etendent en
largeur jusqu'l la riviere Walhamette et k travers le
district, entre la Walhamette et le fort Astoria, au-
jourd'hui fort Georges. Au nord, ils remontent le long
de la riviere Cowlitz et dans le pays, ils sont resserres
entre cette riviere et le detroit de Puget. Les Tetes-
plates se divisent en tribus nombreuses, chacuhe resident dans sa localite particuliere et differant plus ou
m LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
93
moins de langage, de moeurs et de coutumes. Ceux qui
avoisinent le fort sont surtout Chinooks et Klickataats,
et sont command6s par un chef appeie Casanov, mot
intraduisible: les Indiens de Fouest des montagnes Rocheuses portent des noms her6ditaires, sans signification particuliere.
Casanov est un homme age; il reside au fort Vancouver. Avant 1829, il pouvait mettre mille guerriers en
campagne; mais cette annee-la, la compagnie d'Hudson et les emigrants des fitats-Unis introduisirent la
charrue dans FOregon, et la localite, j usque-la consider comme saine, fut presque depeuplee par les
fievres. La famille de Casanov fut reduite dedix femmes,
quatre-ienfants et seize esclaves, a une femme, un enfant el deux esclaves. Casanov est un Indien d'un talent remarquable, et il a conserve un grand pouvoir
sur sa tribu par les lerreurs superstitieuses qu'il inspire. Pendant plusieurs ann6es, il eut a ses gages un
assassin pour se debarrasser des gens qui le genaient.
Cet homme, dont les fonctions n'etaient pas secretes,
etait connu sous le nom de Scoocoom de Casanov, ou
« son mauvais g6nie. » II finit par devenir amoureux
d'une des femmes de Casanov et s'enfuit avec elle. Casanov jura de s'en venger, mais fut longlemps avant
d'en trouver Foccasion; enfin, un jour il vit sa femme
dans un canot pres de Fembouchure de la riviere Cowlitz et la tua; il parvint plus tard k se debarrasser de
meme de son amant.
Peu d'ann6es avant ma venue au fort Vancouver,
M. Douglas apprit la presence d'un fusil dans Finterieur du fort. Cela etant une infraction aux reglements,
il s'informa et trouva un des esclaves de Casanov sur
le corps d'une femme recemment tuee. A Farrivee de
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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M. Douglas, Casanov lui dit, en sfexcusant, queFhomme
meritait la mort suivant les lois de la tribu, qui, ainsi
que les blancs, proportkrane le ch&fiment k la faute.
Le crime commis etait un des plus graves, c'est-4-dire
le vol d'un des canots sacres d'un tombeau. M. Douglas, apres une severe reprimande, le laissa partir avec
le cadavre.
Casanov, peu de temps apres cet evdhement, perdit
son fils unique et I'enterra dans Fenceinte du fort. II
etait mort de consomption, maladie tres-commune
chez les Indiens, et qui vient sans aucun doute de ce
qu'ils sont exposfe constamment aux vicissitudes des
saisons. La biere fut faite assez grande pour contenir
tous les objets supposes necessaires pour son eonfort
dans le monde des esprits. Le chapelain du fort fit la
ceremonie habituelle sur la tombe, et Casanov rentra
dans sa ease, oil le soir meme, comme je le raconte
plus loin, il attenta k la vie de la mere de son enfant,
qui 6tait la fille d'un grand chef, generalement appeie
roi Comeomly. II est fait allusion il ce chef dans VAstoria de Washington Irving. La femme de Casanov avaif
precedemment et6 mariee avec un certain Medougald
qui Favait achetee de son p6re, disait-on, pour le prix
6norme de dix articles a choisir dans les marchandisg*
qui se trouvaientalors au fort Astoria, tels que fusils,
couvertures, couteaux, haches, etc. Comeomly se con-
duisit, dans cette occasion, avec une liberality inat-
tendue, car il etendit sur son chemin, du canot au fort,
un veritable tapis de peaux de loutres de mer, abon-
dantes et estimees dans ce temps-11, devenues rares
aujourd'hui; il les lui donna comme une dot qui sur-
passait de beaucoup la valeur des objets qui pour un
Indien represeuteient les m6riles d'une femme. Quand ■
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
95
TVIedougald quitta le pays des Indiens, elle devint la
femme de Casanov.
C'est une opinion r6pandue parmi les chefs qu'eux
et leurs fils ont trop d'importance pour mourir d'une
maniere nalurelle; a quelque epoque que Fevenement
arrive, ils Fattribuent a la mauvaise influence exercee
par quelque autre individu qu'ils designent souvent de
la maniere la plus capricieuse; le plus souvent ils font
tomber leur choix sur les personnes qui leur sont les
plus cheres. La personne ainsi choisie est sacrMtee sans
hesitation. Cette fois-la, Casanov prit pour vietime la
mere affligee, quoique pendant la maladie de son fits
elle etlt et6 la plus assidue et la plus devouee servante,
et que de ses diverses femmes, elte f&t celle qu'il ai-
m&t le plus. Mais c'est la croyance generate des In-
diens de Fouest des montagnes que plus la perte qu'ils
s'infligent a eux-memes est grande, plus la manifestation de leur douleur est agreable & l'ctme du defunt.
Casanov me fit connaitre la raison intime de son desir
de tuer sa femme : elle avait ete si bien Fesclave de
son fils, si necessaire a son bonheur et a son bien-etre
dans ce monde, qu'il devait Fenvoyer avec lui pour
qu'elle Faccompagnat dans son long voyage. Neanmoins la pauvre mere parvint a s'enfuir dans les bois
et a se rendre le lendemain matin au fort, ou elle im-
plora protection. Elle se lint, en consequence, cachee
pendant quelques jours jusqu'a ce que ses parents eus-
sent fixe leur residence et la sienne a Chinook-Point. En
ce meme temps, une femme fut trouvee assassinee dans
les bois; on attribua universellement ce rneurtre a Casanov ou a quelqu'un de ses 6missaires.
Je dois mentionner un fait penible qui se produisit
sur les bords dela riviere Thompson, dans la nouvelle 96
LES INDIENS  DE  LA 3AIE  D HUDSON.
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Catedonie, comme exemple de cette singuliere superstition.
Un chef etant mort, sa veuve regarda un sacrifice
comme indispensable; mais, ayant choisi une victime
de trop grande importance, il lui fut impossible, pendant quelque temps, d'accomplir son dessein. A la fin,
le neveu du chef ne pouvant plus supporter les repro-
ches continuels de l&ehete dont elle ne cessait de Fac-
cabler, prit son fusil et partit pour le fort de la Compagnie, sur la riviere, a vingt milles environ. A son
arrivee, il fut recu avec bonte par M. Black, comman-
dant du fort, qui exprima beaucoup de regret de la
mort du chef, son vieil ami. Apres avoir donn6 a l'Indien
de la nourriture et un peu de tabac, M. Black eut asortir
de la chambre; mais au moment ou il ouvrait la porte,
son h6te perfide lui tirapar derriere un coup de fusil
qui le tua roide. Le meurtrier reussit a s'echapper du
fort, mais la tribu, qui etait grandement attachee a
M. Black, se ehargea du soin de le venger en poursuivant
ciou trance Fassassin. Cela fut fait plut6tpourt6moigner
de la haute estime qu'on avait pour M. Black, que par
aucun sentiment d'antipathie pour cette coutume.
Je n'ai jamais entendu, parmi les Chinooks, de traditions relatives k leur origine, quoique de semblables
traditions soient communes parmi les habitants de
Fest des montagnes Rocheuses. Ils ne croient pas a des
peines futures, quoique, dans cemonde, ils s'imaginent
etre exposes aux mauvais desseins du Scoocoom ou genie du mal, auquel ils attribuent toutes leurs infor-
tunes. Ils appellent le bon Esprit le Hias-sock-a-U-Ti-
yah, c'est-a-dire le grand chef, de qui ils obtiennent
tout ce qui est bon dans cette vie, et les chasses heu-
reuses et pacifiques, ou ils iront tous un jour pour
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;♦ Mtovx* LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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resider a jamais, au sein du bien-etre et de Fabon-
dance.
Les Indiens chinooks et cowlitz ont la coutume d'a-
platir la tete beaucoup plus qu'aucune autre tribu a
tete plate. Voici comment cela se fait: toutes les meres
indiennes portent leurs enfants attaches & une piece de
bois couverte de mousse ou de fibres d'ecorce de ce-
dre; pour aplalir la tete de l'enfant, elles placent sur
son front un coussinet sur lequel elles meltent un mor-
ceau d'ecorce polie, li6 par une courroie qui passe par
les trous faits de chaque cote k la planche, et fortement
maintenu sur le devant de la tete qu'il emprisonne; en
meme temps elles mettent derriere le cou, pour le
supporter, un coussinet de mousse ou d'ecorce de ce-
dre. Cette operation commence a la naissance de l'enfant et se continue pendant une periode de huit a
douze mois, temps suffisant pour que la tete perde sa
forme naturelle et prenne celle d'un coin. L'aplatisse-
ment du front et l'elevati&n demesuree de la partie
superieure de la tete donnent au cr&ne l'apparence la
plus antinaturelle.
On suppose sans doute, par le degre auquel elle est
portee, que Foperation doit etre accompagnee de
grandes souffrances; cependant je n'ai jamais entendu
les enfants crier ou se plaindre, quoique j'en aie vu a
qui les yeux paraissaient sortir des orbites par suite
d'une trop forte pressiori. J'ai remarque, au contraire,
que, quand on leur otait les liens, ils criaient jusqu'a
ce qu'on les eut replaces. De la stupidite que mon-
trent les enfants tant qu'ils sont soumis a ce martyre,
je suis porte k conclure qu'un etat de torpeur ou
d'insensibilite se produit en eux; mais qu'ensuile le
retour k la conscience qui en rcsultc doit naturel-
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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lenient etre accompagne de   quelque  sensation de
douleur.
Cette operation contre nature ne parait cependant
pas devoir nuire a la sante; la mortality, parmi les
enfants a tete plate, n'est pas sensiblement plus grande
que celle des enfants des autres tribus indiennes;
elle ne parait pas, non plus, nuire a leur intelligence;
,au contraire, les Indiens k tete plate sont generalement
consider6s comme tout aussi fins que ceux des tribus
voisines. Et meme c'est parmi les tetes ordinaires quj&
les tetes plates prennent leurs esclaves; ils vont meme
jusqu'ii regarder d'un air de mepris les blancs, parce
qu'ils ont la tete ronde : pour eux, la tete plate repre-
sente lesigne de laliberte.
Les Chinooks, comme tous les autres Indiens, s'ar-
rachent la barbe des qu'elle commence a poindre. Ils
pratiquent parmi eux Fesclavage sur une grande
6ehelle, et, quoique eux-memes bien reduits, ils conserved toujours un grand nombre d'esclaves. lis se les
procurent ordinairement dans la tribu Chaslay, qui vit
pres de la riviere Umguu, au sud de la Colombia, et
qui a son embouchure pres du Pacifique. lis les enle-
vent quelquefois par incursions armees chez ce peuple
qui vend, d'ailleurs, souvent ses enfants. Les Chinooks
ne leur aplatissent pas la tete ; .ce privilege n'est pas
meme accorde k l'enfant ne d'une esclave et d'un pere
chinook. Les Chinooks, hommes et femmes, traitent
leurs esclaves avec une grande durete et exercent sur
eux le droit de vie et de mort. Je fis Fesquisse d'une
eselave chastay, qui availJa partie inferieure du visage,
du coin de la bouche aux oreilles et au-dessous, tatouee
en bleu. Les hommes de cette tribu ne se tatouent pas,
mais ifesepeignent le visage comme les autres Indiens.
■itWftff LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.^
99
Je voudrais bien donner un specimen de la langue
barbare de ce peuple s'il 6tait possible, par quelques
combinaisons de notre alphabet; je voudrais repr6-
senter les sons horribles, durs, brises qui sortent de
leur gosier, et qui semblent n'etre transmis ni par la
langue ni par les levres. On n'est jamais parvenu a
parler cet idiome barbare; il faut pour cela avoir ce
sang-l& dans les veines, Les Chinooks out cependant
reussi, par suite de leurs rapports avec les marchands
anglais et frangais, a amalgamer, d'une certaine maniere, quelques mots de chacune de ces langues avec
la leur, et A former une sorte de jargon, certainement
assez barbare, mais encore suffisant pour les mettre
en etat de communiquer avec les marchands. Ce jargon, je fus k meme de Facquerir en peu de temps, et
je pus converger tant bien que mal avec la plupart
des chefs. Leur salutation ordinaire est clak-hoh-ah-yah
dont Forigine est, je crois, celle-ci : ils entendirent
dans les premiers temps du commerce des fourrures,
un gentleman nomme Clark frequemment aborde par
ses amis avec ces mots : Clark, how are you? (Clark,
comment allez-vous?). Aujourd'hui cette salutation
s'applique a tout homme blanc, la langue indienne ne
fournissant pas d'expression convenable. Cette langue
a encore cela de particulier qu'elle ne contient ni
jurements ni aucun mot exprimant gratitude ou re-
jnerciments.
Les vetements des Chinooks sont extremement sales,
ils sont eux-memes couverts de vermine; un de leurs
principaux amusements consiste .1 se prendre les poux
sur la tete, les uns des autres, et k les manger. Demandant un jour Juin Indien pourquoi il les mangeait, il
me repondit que e'etait parce qu'ils le piquaient et
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XES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
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qu'il satisfaisait sa vengeance en les croquant. Peut-
etre supposera-t-on que, s'ils sont ainsi envahis, c'est
faute de peignes ou de tout autre moyen d'expulser les
intrus; il n'en est rien; ils sont tiers de porter sur eux
de tels compagnons, et de donner k leurs amis Focca-
sion de s'amuser k les chasser et a les manger.
Le costume des hommes consiste en une robe de
peau de rat musqu6 de la grandeur d'une couver-
ture ordinaire, qu'ils jettent sur l'epaule, sans aiicune
espece de chausses, de mocassins ou de bas. L'usage
de se peindre le visage n'est pas tres en vogue parmi
eux, excepte dans les occasions extraordinaires, telles
que la mort d'un parent, quelque fete solennelle, pu
le depart pour une excursion guerriere. Le costume
des femmes se compose d'une ceinlure d'ecorce de
cedre accompagnee d'une quantite de cordons de meme
matiere tombant tout autour, au moins jusqu'aux genoux. C'est 11 leur v6tement d'ete. Quand le froid de-
vient vif, elles y ajoutent la couverture de peau de rat
musque. On fait aussi une autre espece de couverture
avec la peau de Foie sauvage qu'on prend ici en grande
abondance. La peau de Foie est enlevee avec les plu*
mes; on la coupe en lanieres qu'on attache ensuite
de fagon a laisser les plumes en dehors. Cela fait une
corde emplum6e qu'on lisse de maniere k en former une couverture dont les plumes forment les
mailles, et qu'elles rendcnt un v6tement aussi teger
que chaud. En ete tout cela est mis dec6te, aucun sentiment de pudeur ne portant les Chinooks a en faire
usage. Les hommes vont entierement nus; quant aux
femmes, elles portent toujours leur jupon de cedre.
Le pays que les Chinooks habitent etant presque
depouryu de fourrures, ils ont peu a trafiquer avec les LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
101
Wanes. Cela joint il leur paresse, qui est produite pro-
bablement par la facilite avec laquelle ils se procu-
rent du poisson, les empeche d'avoir des ornements de
fabrique europeenne. Aussi voit-on rarement parmi
eux des objets de ce genre.
Les Chinooks montrent peu de gotit pour la parure
et peu de coquetterie dans Fornementation de leurs
instruments de guerre. Les seuls ustensiles qui indi-
quassent chez eux un certain gotit, etaient des tasses,
des cuillers de corne et des corbeilles faites de racines
et de mousse, d'un tissu si serre qu'elles peuvent remplacer parfaitement des seaux. Souvent meme, ils y fon
bouillir leur poisson. Les seuls legumes en usage parmi
eux sont le camas et le wappatoo. Le camas est une
racine bulbeuse ressemblant beaucoup k Foignon pour
son apparence exterieure, mais ayant plus d'analogie,
quant augout, avec la pomme de terre; c'est un fort
bon manger. Le wappatoo lui ressemble un peu, mais
il est plus grand, sec et d'un gout moins delicat. On
trouve ces legumes en quantites immenses dans les
plaines qui avoisinent le fort Vancouver, et, au prin-
temps, ils offrent Faspect le plus curieux et le plus
beau: les fleurs innombrables de ces plantes donnent
k la surface entiere du pays Faspect d'un tapis non in-
terrompu du bleu de mer le plus fonce et le plus bril-
lant. On les fait cuire en creusant un trou dans la terre,
au fond duquel on met une couche de pierres chaudes
qu'on recouvre avec de la mousse; alors on place les
racines; on couvre celles-ci d'une couche de mousse
au-dessus de laquelle on met de la terre; puis on menage un petit trou qui va k travers la terre et la mousse
jusqu'aux legumes. Dans ce trou, on verse de Feau;
quand cette eau atteint les pierres chaudes, elle forme
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pMmAp 102
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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une vapeur suffisante pour cuire completement les racines en tres-peu de temps, le trou etant immediate-
ment bouche apres que l'eau a ete introduite. Ils mmm
ploient souvent le meme ingenieux procede pour cuire
leur poisson et leur gibier.
II est une autre espece d'aliment dont ils font usage;
a cause de sa nature degoutante, j'aurais ete tente
de le passer sous silence, mais il est un trait par-
ticulierement caract6ristique des Indiens chinooks,
tant par sa preparation extraordinaire que par la con-
sommation qu'on en fait. Les blancs lui ont donne le
nom d'olives des Chinooks, et voici comment on les
prepare : On place environ un boisseau de glands dans
un trou creuse a cet efffet a Fentree de la hutte; on les
recouvre d'une tegere couche de mousse, au-dessus de
laquelle on place un demi-pied de terre environ. A
partir de ce moment, chaque membre de la famille re-
garde ee trou comme le lieu special oil il doit verser
son urine qui, en aucun cas, ne doit etre detourn^ de
son receptacle legitime. Les glands doivent resler quatre ou cinq mois dans ce trou avant d'etre considers
comme pouvant etre employes. Quelque nauseabonde
qu'une telle preparation puisse paraitre a des hommes
civilises, les Indiens en regardent le produit comme
la plus grande de toutes les friandises.
Pendant le temps qu'ils sont occupes a la recolte des
camas ou a la peche, les Chinooks habitent des cabanes
construites au moyen d'un petit nombre de perches
couvertes de nattes de joncs, facilement transporla-
bles; mais, dans les villages, ils construisent des huttes
permanentes faites de planches de eedre. Apres avoir
choisf un endroit sec pour la hutte, on creuse une ca-
vite d'environ vingt pieds carres sur trois de pro- LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
103
fondeur. Lelong desc&tes, on enfonce des planches de
cedre qu'on relie entre elles avec des cordes et des racines entrelacees et qui s'eievent d'environ quatre pieds
au-dessus du niveau exterieur. On enfonce ensuite aux
extr6mites deux poteaux surmontes de crochets par
lesquels passe la solive transversale. Partant de 11, on
continue a mettre des planches debout, assumes de la
meme maniere. A Finterieur, on construit tout autour
et superposes, k peu pres comme des lits de vaisseau,
mais plus grands, des compartiments pour dormir. On
fait le feu au milieu de la hutte, et la fumee s'echappe
par une issue m&iagee dans le toit.
On se procure du feu au moyen d'une petite piece
plate de bois de cedre sec , dans laquelle on a eu soin
de faire un tro,u avec un canal par lequel le charbon
enflamme puisse s'£chapper. L'Indien s'assied sur cette
piece de bois pour la tenir immobile, pendant qu'il
fait tourner entre les paumes de ses mains un baton
rond, de meme bois, et dont le bout est enfonce dans
la cavite de la piece plate. En tres-peu de temps, des
etincelles commencent a tomber du canal sur de F6-
corce de cedre finement moulue, placee au-dessous,
qu'elles enflamment aussit&t. II faut beaucoup d'adresse
pour faire ce travail, mais ceux qui en ont l'faabitude
allument ainsi du feu en quelques instants. Les Indiens portent ordinairement ces batons avec eux ; car,
apres avoir £te employes une fois, ils font le feu beaucoup plus vite.
Les seuls instruments de guerre indigenes que j'aie
vus parmi les Chinooks sont des arcs et des fleches.
Leurs canots sont creuses au feu, dans le bois de
cedre et ils les polissent avec des haches de pierre.
Quelques-uns de ces canots sont fort grands, les cedres
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LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON.
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parvenant a-un developpement prodigieux dans cette
contree. Tres-legerement construites, ces embarca-
tions peuvent, gr&ce a leur forme, resister a de grosses
mers.
Le principal amusement des Chinooks est le jeu,
cet amour va jusqu'a la passion. On ne visite jamais
leur camp sans entendre l'eternelle chanson desjoueurs,
le he huh ha accompagne du roulement de petits batons sur quelque substance creuse. Un des jeux qu'tttf
affectionnent le plus, consisle k tenir dans chaque
main un petit b&ton de la grosseur d'une plume d'oie
et long d'un pouce et demi environ. L'un de ces Mtons
est tout uni, tandis qu'un petit fil est route autour de
1'autre, pour le distinguer. L'adversaire doit deviner
dans quelle main se trouve le baton au fil. Un Chinook
se livrera a ce simple jeu des jountees et des nuits en-
tteres, jusqu'a ce qu'il ait perdu tout ce qu'il possede,
meme sa femme. Je dois dire qu'ils sont fort beaux
joueurs quand ils perdent. Ils sont avec cela profonde-
ment tricheurs, mais lorsqu'ils sont pris sur le fait, il
n'en resulte pas de querelles; seulement, on se moque
du tricheur et il est oblige de corriger son jeu. Ils jouent
aussi k la balle, comme les Indiens Cree, Chipewaet
Sioux. On plante deux perches a environ un mille Fune
de 1'autre; la compagnie se divise en deux troupes ar-
m6es de batons termines par un petit anneau ou cer-
cle avec lequel la balle est saisie et lancee a une
grande distance; chaque troupe s'efforce alors de re-
prendre la balle en dehors de son propre camp. lis
sont quelquefois cent d'un. cdte , et le jeu s'anime au
plus haut degre. Ils font de gros paris; car oh joue
d'habitude tribu contre tribu, ou village contre village.
Les Chinooks ont d'assez bons chevaux, et ils aiment
Mm LES INDIENS  DE LA  BAIE D HUDSON.
105
passionnement les courses, ou des paris considerables
sont souvent engages. lis sont d'habiles et hardis cavaliers.
CHAPITRE XIII.
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Je demeurai encore un mois environ au fort Vancouver, et je le quittai pour me rendre, avec M. Mac-
kensie, marchand principal, a la ville d'Oregon, oil
la compagnie possede un etablissement. Apres avoir
descendu la Columbia pres de cinq milles, nous enframes dans Fembouchure de la riviere Walhamette,
que nous remontames a une distance de vingt-cinq
milles jusqu'l Oregon, en passant par des habitations
qui deviendrontun jour des villes. Oregon-City possede
environ quatre-vingt-quatorze maisons et deux ou
trois cents habitants. II y a deux eglises, Fune metho-
diste, 1'autre calholique, deux h6tels, deux moulins a
farine, trois moulins a scies, quatre entrep6ts, deux
horlogers, un armurier, un homme de loi et des doc-
teurs ad libitum, La ville est situee pres de la chute de
la Walhamette, haute d'environ trente-deux pieds.
Les avantages que Feau presente en ces lieux sont
des plus considerables et des plus lucratifs. Le docteur
M'Langhlin, ancien facteur principal de la compagnie
de la baie d'Hudson, obtint la location de cet empla-
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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cement'et il y possede a present les moulins tes plus
importants. Un grand obstacle cependant 1 la prospe-
rite de la ville, c'est que les vaisseaux ne peuvent re-
monter la riviere que sur un parcours de quinze
milles, a cause des rapides.. Au point ou la navigation
s'arrete, se batit une ville qui rivalisera probablement
avec Oregon en importance commerciale, si elle ne
parvient a Feclipser tout a fait. Le matin qui suivit
notre arrivee, le thermometre descendit a 7 degres
au-dessous de zero. On ignorait a Oregon un froid
aussi intense. II causa la mort de presque tout le betail
qui vit d'ordinaire au dehors. Ce fut pour la Columbia
un evenement sans precedent et qui interrompit mon
voyage. J'etais fort bien installe dans la residence de
M.Mackensie, qui charma pour moi les longues soirees
de l'hiver par des recits interessants de la vie indienne,
dont il parlait en connaisseur. Q^on me permette de
raconter une ou deux de ses anecdotes.
M. Mackensie commandait un fort situe au sud de la
Columbia, dans la Nouvelle-Caledonie; on lui vola
trois livres de tabac. C'etait tout ce qu'il avait a cette
epoque, et, par consequent, la perte etait serieuse. II
supposa le coup fait par quelqu'un des Indiens qui
trafiquaient en grand nombre autour de Fetablisse-
ment, et il demanda au chef de convoquer une assem-
blee de toute la tribu : il lui devait faire une impor-
tante communication. En consequence, Fassemblee se
reunit, et on s'accroupit par terre en laissant un es-
pace libre au centre, ou il se plaga avec son fusil cle
chasse qu'il chargea de deux balles; apres quoi il ra-
conta la perte qu'il avait faite et exprima la conviction que quelqu'un des Indiens, en ce moment devant
lui, avait commis le vol. II leur dit qu'il desirait que
Hi::': LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.'
107
chaque homme present s'appliquat la bouche au bout
du canon du fusil et souffl&t dedans, leur affirmant
que le fusil ne ferait aucun mal a quiconque se-
rait innocent du vol, tandis qu'il ne manq&erait pas de
tuer le coupable, s'il voulait essayer d'en faire autant;
il donna lui-meme l'exemple, et se mit a souffler dans
le fusil pose A terre sur la crosse. Le chef suivit, ainsi
que la tribu entiere, a Fexception d'un homme qui
resta assis la tete baissee, et qui se refusa k souffler
comme les autres; e'etait convenir de sa faute, il la re-
para du reste en restituant le tabac.
Pendant son commandement a Walla-Walla, M. Mac-
kensie donna, dans des circonstances tres-difficiles,
un autre exemple de grande presence d'esprit. Son
secretaire, dans une querelle, avait battu le fils d'un
chef indien. Bientot apres, celui-ci reunit une grande
partie de la tribu, et se precipita avec elle dans la
cour du fort pour t&cher de s'emparer de celui qui
Favait offense, etde le tuer. M. Mackensie tint, pendant
quelque temps, les assaillants k distance; mais voyant
qu'il ne pourrait pas resister davantage, il ordonna a Fun
de ses hommes d'aller chercher un baril de poudre
qu'il deboucha, et, tirant une pierre et un briquet de
sa poche, il s'assit dessus comme pour y mettre le feu;
il dit alors aux Indiens que s'ils ne partaient pas im-
mediatement, ii leur montrerait comment un chef blanc
pouvait mourir en detruisant ses ennemis du m£me
coup. Les Indiens prirent Falarme et s'enfuirent par les
portes, qui furent aussit6t barricadees. Le jour suivant,
le secretaire se rendit secretement a un autre poste.
Apres avoir passe environ trois semaines dans la
maison de M. Mackensie, je remontai la Walhamette
pendant trente milles, en compagnie du P. Acolti,
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missionnaire jesuite. Nous debarquames ensuite et nous
nous dirigeames a cheval, pendant huit milles, vers la
mission catholique, qui possede un grand etablissement
de religieuses vouees a l'education, ainsi qu'une belle
eglise en briques, situee dans une prairie entouree de
bois. II y a egalement un couvent occupe par six soeurs
de charite, chargees d'instruire les enfants blancs ou
rouges; elles ont environ quarante-deux eleves.
La residence du P. Acolti est situee a trois milles
plus loin, la mission des jesuites etant distincte de la
mission catholique romaine; ces deux missions obeis-
sent a des autorites differentes. Outre celle que dirige
le P. Acolti, il y a trois missions de jesuites pres des
montagnes Rocheuses et une autre dans la Nouvelle-
Catedonie. Cette partie du pays contient la plus grande
etendue de bonne terre qu'on puisse trouver dans
FOregon. Je profitai de l'hospitalite deTetablissement
du P. Acolti pendant trois ou quatre jours, puis je
revins a la Walhamette. ■$...-JI
.Apres avoir fait une visite de quelques jours a
M. Mackensie, a Oregon-City, je partis encore une fois
pour le fort Vancouver. A quatre milles environ au-
dessous d'Oregon,laKlakamuss entre dans la Walhamette; assis sur les bords de son embouchure, je vis
une troupe d'Indiens de la tribu des Klakamuss; je
me dirigeai aussitot vers eux et les trouvai jouant Fun
de leurs jeux favoris. lis etaient places sur des peaux,
deux par deux, les uns vis-a-vis des autres; dans le
milieu, etaient les quelques bagatelles et ornements
qu'ils se disputaient. L'un des joueurs a les mains cou-
vertes d'une petite natte ronde; il tient quatre petits
batons qu'il place sous la natte dans certaines positions,
en demandant a son adversaire de deviner comment
f|iij LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON*
109
ils sont places. Si celui-ci devine, on lui remet la natte
et on plante un baton pour marquer son gain. S'il se
trompe, on met le b&tQn du c6te oppose comme signe
de sa perte. Ce jeu, comme la plupart des jeux des
Indiens, etait accompagne de chant; mais, dans cette
circonstance, ce chant avait une douceur, une originate et une harmonie charmantes.
Cette tribu etait autrefois tres-nombreuse; mais, par
suite de son voisinage immediat de la ville d'Oregon et
de la facilite qu'elle a de se procurer des liqueurs, elle
s'est reduite a sept ou huit huttes.
Nous arrivames tard, dans la soiree, au fort Vancouver, apres une journee de travail sous une pluie
abondante et glaciate. Je demeurai au fort jusqu'au
25 mars; et, quoique la temperature fut tres-humide,
je m'amusai parfaitement avec les officiers du Modeste, qui avaient construit des ecuries et choisi d'ex-
cellents chevaux, sur lesquels nous chass&mes des
veaux sauvages. Ce dernier exercice fait surtout valoir
la dexterite du cavalier qui, de sa selle, doit arreter
le veau par la queue et lui faire faire la culbute.
D'autres fois, nous chassions a tir ou bien nous p6-
chions. Le voisinage du fort abonde en canards, oies
et veaux marins. Un jour, un Indien grand et osseux
vint a bord du Modeste. II portait, suivant Fusage, son
costume complet, a la mode de Californie (ou Fon
dit qu'un col de chemise et des eperons passent pour
les seuls vetements necessaires), c'est-a-dire qu'il te-
nait un aviron a la main. Ii se promenait sur le pont
avec une grande gravite, examinait les canons et autres
objets incomprehensibles pour lui, au grand amusement desmatelotsinoccupes. L'econome dubordfit, par
pudeur, descendre l'Indien dans le vaisseau et lui
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donna un de ses vieux habits a queue de morue avec
des boutons en metal. L'Indien fut ravi de ce present,
mais il ne put mettre le vetement qu'avec des peines
infinies; les manches depassaient a peine ses coudes,
et il s'en fallait d'un bon pied pour boutenner le devant. II Fendossa pourtant et marcha sur le pont avec
une dignite inoule, au milieu des rires homeriques de
requipage. Ce bruit extraordinaire nous amena sur le
pont. Le capitaine ne put resister lui-meme a l'hilarite
generate et, voulant y ajouter encore, il envoya l'eco-
nome chercher dans sa chambre un de ses vieux cha-
peaux a plumes pour le donner a l'Indien. Alors la
mascarade fut complete, et rarement le pont d'un des
vaisseaux de Sa Majeste a et6 le theatre d'eclats de
rire aussi tumultueux et aussi violents. - ||,
w 25 mars. — Je pars du fort pour File de Vancouver
dans un petit canot de bois, avec deux Indiens, et je
campe a Fembouchure de la Walhamette.
26 mars. — Quand nous arrivames a Fembouchure
dela riviere Kuttlepoutal, a vingt-six milles du fort de
Vancouver, je m'arretai pour faire une esquisse du
volcan de Sainte-Heiene, eioigne, je crois, d'environ
trente ou quarante milles. Cette montagne n'a jamais
et6 visitee ni par les blancs, ni par les Indiens; ces
derniers pretendent qu'elle est habitee par une race
d'etres d'une espece dii^rente, qui sont cannibales, et
dont ils ont une grande frayeur; ils disent aussi qu'il y
amn lac a sa base avec une sorte de poisson tres-extra-
ordinaire, dont la tete ressemble beaucoup phis k celle
d'un ours qu'l celle de tout autre afiimal. Ces superstitions prennent leur source dans les recits d'tm
homme qui, disent-ils, alia sur la montagne avec un
autre etrevint sans son compagnon, disant que celui-ci
• -v LES INDIENS DE LA BAIE D HUDS0K.
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avait ete mange partes Scoocooms ou mauvais genies;
que, lui, il avait echappe. J'offris un present considerable a qui voudrait m'accompagnerala montagne;
mafe je ne pus trouver personne. Cette montagne est
extremement eievee , et, gr&ce k la neige eternelle de
son sommet, on Fapergoit de fort loin.
Environ trois ans auparavant, la montagne Sainte-
Hetene avait ete, pendant trois ou quatre jours, dans
un 6tat violent d'eruption, langant des pierres enflam-
mees et de la lave a une immense hauteur, d'oii elles
se precipitaient ensuite en torrents de feu le long de
ses flancs couverts de neige. Nous campames pendant
la nuit k environ dix milles plus bas, pres du Coffin
Rock, contre le gre de mes hommes qui ne goutaient
pas ces lieux. On appelle ainsi ce rocher, parce que les
Indiens Font choisi pour y deposer leurs morts.
Plus bas s'eteve un autre rocher sur lequel les indigenes avaient mis deux ou trois cents de leurs canots
funeraires; mais le commodore Wilkes, ayant fait du feu
pres de cet endroit, les corps furent atteints et presque
tous consumes. Les Indiens montrerent beaucoup d'in-
dignation de la violation d'un lieu si sacre, et ils en
auraient certainement tire vengeance, s'ils s'etaient
sentis assez forts. .
27 mars.— La pluie tombe a torrents. Au moment
oiinous approchons de l'un des points du rivage, nous
apercevons un Indien tout nu en observation; voyant
que nous nous dirigions vers lui, il s'enfuit dans sa
hutte; quelle est ma surprise de le voir reparaitre bientot
avec le chapeau k plumes et l'habit dont il a et6 question! M'ayant reconnu, avant le debarquement, comme
Fun des blancs qu'il avait vus k bord du Modeste, il
me regoit avec grande amide et me conduit dans sa
i 112
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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hutte, oiiil me donne du saumon bouilli. II semblait
avoir pris grand soin de son uniforme ; mais malheu-
reusement l'habit ne voulait pas s'eiargir; mais devant
moi, l'habit eclate de partout dans le dos, ce qui met
l'Indien fort a Faise. Apres avoir quitte ce sauvage,
nous entrons dans la riviere Cowlitz que nous remon-
tons environ huit milles. Nous campons sur ses bords.
Nous voyons une famille d'emigrants qui poursuivait
sa route monotone, a la recherche d'une residence.
Elle nous parait dans l'etat le plus miserable.
28 mars. — Un de mes Indiens etant tombe malade,
je m'en procurai un autre et continual de remonter la
riviere tres-lentement, a cause de la rapidite du courant. Les pins me parurent les plus grands que j'eusse
jamais vus. J'en mesurai un qui avait 6te entrante par
le fleuve et qui probablement avait perdu le tiers de sa
longueur. II comptait encore cent quatre-vingts pieds
de long; il avait vingt-six pieds de circonference a cinq
pieds de sa racine.
29 mars. — Nous arrivames a un autre cimetiere
Indien qui paraissait extremement decore. Je dis a
mes hommes que je desirais aborder, mais ils n'en
voulurent rien faire, ce qui m'obligea, en consequence, a les d6barquer sur le bord oppose de la riviere et a mener moi-m6me le canot a la rame. lis se
seraient certainement opposes a mon dessein sans ma
reputation deja repandue de magicien. Ils attribuaient
mon talent a une cause surnaturelle, et je remarquai
qu'ils regardaient mes dessins a travers leurs doigts,
comme lorsqu'ils sont en face d'un mort. Je trouvai ce
cimetiere d6core a profusion des nombreux objets ii6-
cessaires aux defunts durant leur voyage dans le mpnde
des esprils. Ces objets consistaient en couvertures, tas-
'■.""' *. '■- LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
113
ses d'etain, pots, poeies, casseroles, assiettes, corbeil-
les, plats de corne et cuillers, et morceaux d'etoffes de
diverses couleurs. En examinant Finterieur d'un canot,
je trouvai un grand nombre i'ioquos et autres coquiilages metes a des grains de collier et a des anneaux;
la bouche meme du mort 6tait remplie de ces objets.
Le corps etait enveloppe avec soin dans les nombreux
plis de nattes de jonc. Au fond du canot, on remar-
quaitun arc, une fleche, une lance et une espece de
pique de corne pour l'extraction des racines de camas;
la partie sup6rieure du canot, immediatement au-dessus du corps, etait recouverte d'ecorce, et le fond perce
de trouspour l'ecoulement des eaux. On met les canots
sur des supports de bois, suspendus aux branches des
arbres ou poses sur des rochers isoies dans la riviere,
hors de la portee des animaux de proie.
Les Indiens m'epiaient de la rive opposee et, a mon
retour, ils m'examinerent minutieusement, pour voir
si je n'avais rien emporte. Je m'efforgai de decouvrir
quel personnage avait ete enseveli dans le canot riche-
mentdecore, mais j'appris seulement que e'etait la fille
d'un chef Chinook. Les Indiens ne nomment jamais
quelqu'un apres sa mort; ils ne veulent pas meme se
nommer eux-memes, et il faut souvent s'adresser a un
tiers pour savoir comment ils s'appellent. L'un d'eux
me demanda si le desir que je manifestais de connaitre
son nom ne venait pas d'une intention de le voter. II
n'est pas rare qu'un chef, pour vous faire honneur,
vous donne son propre nom , en vous parlant, et n'en
choisisse un autre pour se designer lui-meme.
30 mars. — Nous debarqu&mes k la ferme Cowlitz,
qui appartient k la compagnie d'Hudson. Cette ferme
produit de grandes quantites de froment. J'eus la une
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LES INDIENS DE LA  BAIE  D HUDSON,
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vue superbe du mont Sainte-Helene, d'oii s'echappait
une longue colonne de fum6e epaisse. Je demeurai en
cet endroit jusqui'au 15 avril, et je fis le portrait de
Kisiose, chef des Indiens Cowlitz, petite tribu d'envi-
ron deux cents individus. Ces Indiens, a tete plate,
parlent une langue analogue a celle des Chinooks. Ils
me temoignerent une grande bienveillance et je restai
assez longtemps parmi eux. Le 5 avril, je me procurai
des chevaux pour passer a Nasqually, sur le detroit de
Puget, mais la pluie qui tomba toute la journee a torrents rendit la traversee des marais presque imprati-
cable. Dans la soiree, nous campames pres d'un petit
village d'Indiens Cowlitz qui furent pleins d'egards
pour nous.
6 avril. — Nous passames la montagne de Boue. La
boue est si profonde dans ce lieu que nous fumes forces de descendre de nos chevaux et de les tirer par le
nez; les pauvres betes en avaient jusqu'au ventre;
Nous campaijaes dans la prairie des Buttes. Elle est
remarquable par les innombrahles mamelons ronds
qui, se touchant les uns les autres, couvrent la plaine
comme autant d'h6mispheres de dix a douze yards de
circonference sur quatre ou cinq pieds d'etevalion.
J'en creusai un, mais je n'y trouvai que des pierres
isotees, quoique j'eusse fouilte a une profondeur de
quatre ou cinq pieds.
7 avril. — Nous eprouv&mes quelque difficulte a
traverser la riviere Nasqually, les pluies Fayant fait
deborder; nous fumes obliges de recourir au moyen
ordinairement employe quand les canots viennent a
manquer; nous nous mimes a nager en tenant la queue
de nos chevaux et laiss&mes flotter nos effets dans des
corbdlles de peau. Au bout de deux heures environ,
«$■ LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
115
nous arrivames a Nasqually, etablissement fonde par
une compagnie, dite compagnie du detroit de Puget,
dont Fobjet est d'engraisser les troupeaux et de culti-
ver les champs. Quand je le visitai, il y avait environ
six mille moutons et deux mille betes a cornes. II s'e-
teve sur les bords de Fextremite orientate du detroit de
Puget. Le sol ne vaut pas celui de quelques autres parties
du district a cause de sa nature caillouteuse; neanmoins
Fherbe y croit en abondance, et la douceur du climat
rend la plaine parfaitement propre a l'education des
troupeaux, car on ne les rentre jamais. La laine se di-
rige sur les marches anglais par les vaisseaux dela
compagnie. Quant aux bestiaux, on les abat et on les
sale pour les iles Sandwich et les possessions russes.
Leslndiens des environs sont detres-grande taille, par-
ticulierement les femmes. La tribu eompte environ cinq
ou six cents individus. Hs s'aplatissent la tete, mais ils
parlent une langue differente du chinook. Je fis une
esquisse de Lach-oh-lett, leur premier chef, et de sa
fille, qui portait un bonnet d'herbes de differentes
couleurs, fort en usage parmi les femmes.
CHAPITRE XIV.
8 avril.—Je quittai Nasqually dans la matinee, avec
un canot et six Indiens. Nous allames a la rame le jour
et la nuit suivante avec la maree, et je ne m'arretai
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que le lendemain vers deux heures de l'apres-midi, en
atteignant le fort Victoria, dans File de Vancouver,
apres une traite de quatre-vingt-dix milles. Le fort Victoria est sitite sur les bords d'une anse de File, longue
d'environ sept milles et large d'un quart de mille; elle
forme un port sur, commode et assez profond pour
des vaisseaux de tout tonnage. Son nom indien est
Esquimett, c'est-a-dire lieu propre a la recolte des
camas; de grandes quantites de ce legume croissent
dans le voisinage. M. Finlaysan, qui commandait le
fort, me donna une chambre confortable dont je fis
mon quarlier general pendant les deux mois que je
passai parmi les Indiens du voisinage et le long des
cotes environnantes.
Le sol de cette localite est bon et produit du froment
en abondance. La luzerne y prospere et on voit qu'elle
y est venue de semences fortuites tombees de ballots
de marchandises apportees d'Angleterre; on en fait
beaucoup de fourrage.
Les Indiens seuls connaissent Finterieur de File : ils
le representent comme manquant d'eau en ete; ce
qu'il y a de certain, c'est que l'eau saum&tre d'un puits
creuse dans le fort ne rendait aucun service. De la cote,
on decouvre des rochers et des montagnes evidem-
ment volcaniques; les arbres sont grands, principale-
ment les chenes et les pins. On pourrait y trouver le
bois de construction d'un navire de quelque grandeur.
L'6tablissement est important et deviendra probable-
ment le depot general des affaires de la compagnie. II
emploie dix blancs et quarante Indiens a la construction de nouveaux magasins. Sur le cote oppose du
port, en face du fort, les Indiens Clallums possedent
un village, Ils se vanlent de pouvoir armer cinq cents LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
117
guerriers. Les huttes sont construites en cedre, comme
celles des Chinooks, mais beaucoup plus grandes;
quelques-unes ont de soixante a soixante-dix pieds
de longueur.
Les hommes ne portent pas de vetetnents en ete, et,
en hiver, ils n'ont qu'une couverture faite de poii de
chien et de duvet metes d'ecorce de cedre polie ou de
peau d'oie sauvage, comme les Chinooks. Ils etevent
une espece particultere de petits chiens a longs poils
blancs et noirs qui fournissentles vetements de la tribu.
On coupe le poil et on le ntele avec du duvet et un peu
de terre blanche pour conserver les plumes. On frappe
le tout avec des batons; ensuite on en forme des fils
en le roulant le long de la cuisse avec la paume de la
main, comme les cordonniers quand ils font leur
ligneul; apres quoi, on le soumet a un second filage
sur une quenouille pour en augmenter la fermete. Les
femmes portent un tablier d'ecorce de cedre decoupee
et entrelacee, attache autour de la taille et tombant
aux genoux. Elle font un plus grand usage des couver-
tures que les hommes, maisA coup sur ce n'est pas par
pudeur.
Encore un langage different du chinook : toutefois je
me fis entendre d'eux avec cette langue. Je fis une* es-
quisse de Chea-closh, leur principal chef : voici le
rerit de son investiture. Lorsque son pere devint trop
vieux pour remplir les devoirs d'un premier chef,
Chea-closh fut appete par les tribus k le remplacer.
II quitta done les montagnes pour aller faire un jetlne
public et rever suivant Fusage, car ces Indiens, comme
les autres, ont une grande confiance dans les reves
et croient qu'il est necessaire de s'y preparer par un
long jetlne. A l'expiration du deiai fixe, la tribu pre-
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para une grande fete. Couvert d'une couche epaisse de
graisse et de duvet, le nouveau chef se precipita tout a
coup dans le village oil il saisit un petit chien qu'il se
mit a devorer vivant. C'est le preiiminaire convenu en
pareil cas. La tribu se rassembla autour de lui en chan-
tant et en dansant de la maniere la plus sauvage; il
s'approcha des personnes les plus considerables et les
mordit aux epaules et aux bras, ce qu'ils regardaient
comme une haute marque de distinction, surtout
quand il emportait le morceau de chair avec et qu'il le
devorait.
J'ai vu beaucoup d'hommes, sur la cote nord-ouest
du Pacifique, qui portaient des marques effrayantes de
ce genre d'honneur. Ce n'est pas du reste leur seule
maniere de se defigurer. Ainsi, j'ai vu une jeune fille
toute couverte de sang par suite des coups qu'elle s'6-
tait portes sur les bras et au sein avec une pierre a fusil
tranchante, a la mort d'un de ses parents. Apres les
chants et les danses, Chea-closh se rendit avec son
peuple au festin prepare dans une grande hutte; la
graisse de baleine eniitles frais, c'est le mets favori de
cette tribu, qui cependant possede en quantite le saumon, la morue, Festurgeon et autres poissons excellent.
Tous les Indiens de ces contr6es vivent presque en-
tierement de poisson; ils se le procurent avec si peu
de peine, pendant toutes les saisons de Fannee, qu'ils
deviennent les etres les plus paresseux du monde. Ils
prennent des quantites considerables d'esturgeons; ce
poisson atteint ici des proportions colossales; il en
est qui pesent de quatre a six cents livres. On les
peche avec un grand manche de lance pointu prepare pour un fer barbete, et auquel s'adapte une
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119
ligne avec laquelle on sonde le fond de la riviere oil
les esturgeons s'etendent dans lasaison du froid. Des
qu'on sent le poisson; on lance le fer barbete et on retire le manche; on amene alors le poisson avec la ligne, en rendairt de temps en temps pour epuiser Fes-
turgeon, et on le remorque sur le rifage. La plupart
des lignes de peche sont faites avec une grande algue
qui a quelquefois cent cinquante pieds de long, do la
grosseur d'un crayon de mine de plomb, mais tres-resis-
tante* Les hamegons, feits de racines de pin, ressem-
blent un peu a nos hamegons ordinaires, mais on les
attache autrement a la ligne et ils se terminent par
un os.
Je vis en cet endroit quantite de coquiilages sur les-
quefe fondent des nuees de corneilles : elles les sai-
sissent entre leurs pattes, les emportent a une certaine
hauteur, et les laissent ensuite tomber sur tes rochers
ou ils se brisent et s'ouvrent. J'ai observe des douzaines
de ces oiseaux qui se livraient a cette intelligente occupation. On trouve aussi, dans les baies, une petite hul-
tre d'un goilt delicat. Les veaux marins, les canards
sauvages et les oies fr6quentent egalement ces parages.
Les Indiens se montrent extremement friands des
oeufs de hareng qu'ils ramassent de la fagon suivante :
lis lancent des branches de cedre au fond de la riviere,
dans des endroits peu profonds, en les chargeant de
quelques pierres pesantes et en prenant soin de ne
pas cacher les feuilles vertes, car ils savent que le poisson aime k frayer sur du vert. Le jour suivant, les
branches sont toutes couvertes de frai. Les Indiens le
recueillent dans leurs corbeilles impenetrables qai
sont dessous, le lavent et ils en font ensuite de petites
boules qu'ils mangent seches. 1
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LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
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Les racines rolies delafougere, qui parviennent ici a
une grosseur considerable, composent, avec lescamas et
les evappotoos, les seuls legumes dont usent les Indiens.
L'esclavage, sous sa forme la plus barbare, regne
parmi les Indiens sur la c6te de la Californie jusqu'au
detroit de Behring; les tribus les plus fortes soumettant
leurs voisines quand elles le peuvent. A Finterieur, ou
il y a peu de guerres, il n'y a pas d'esclaves. II existe
sur cette c6te une coutume qui autorise a saisir et a
reduire en esclavage tout Indien rencontre a une cer-
taine distance de sa tribu, a moins que ses^imis ne le
rachetent. Le maitre a droit de vie et de mort sur ses
esclaves, qu'il sacrifie a son gr6 pour obeir a quelque
superstition ou a tout autre motif. %
Un matin, je vis sur les rochers, abandonne aux
vautours et aux corneilles, le cadavre d'une jeune
femme que j'avais vue quelques jours auparavant se
promeneraux environs en parfaite sante. M. Finlayson,
le commandant du fort Victoria, m'accompagna a la
hutte de la morte, et nous y trouvdmes une Indienne,
sa maitresse, qui apprit sans emotion une mort dont
elle etait sans doute la cause. Elle nous dit qu'une es-
clave n'avait pas droit a la sepulture, et elle devint fu-
rieuse, quand M. Finlayson lui declara que Fesclave
valait beaucoup mieux qu'elle. — Moi, s'ecria-t-elle, la
fille d'un chef ne valoir pas meme une esclave morte!
et se rengorgeant avec toute la dignite qu'elle put se
donner, elle sortit fierement. Le jour suivant, elle en-
leva sa hutte et partit. Un temoin oculaire me raconta
aussi qu'un chef, qui avait eieve une idole colossale en
bois, lui sacrifia cinq esclaves en les egorgeant sans
pitie devant elle. II demandait avec orgueil quel autre
que lui pourrait tuer tant d'esclaves.
ah LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
121
Ces Indiens k tete plate sont les plus superstitieux
que j'aie rencontres. Ils croient, par exemple, que s'ils
,j*euvent se procurer des cheveux d'un ennemi et les
mettre dans un trou avec une grenouille, la tete qui
les portait jadis.souffrirait les memes tourments que la
grenouille entente vivante. Jamais ils ne crachent
sans effacer avec soin toute trace de leur salive, dans
la crainte que quelque ennemi ne la trouve, et n'ac-
quiire par 11 le pouvoir de leur nuire. Aussi crachent-
ils toujours dans leurs couvertures quand ils en portent.
Je dus aux crainles superstitieuses que leur inspi-
raient mes peintures, la suret6 et Faisance avec les-
quelles je me meiais a eux. Cependant Fun d'eux me
fatigua beaucoup en me suivant continuellement par-
tout oil j'allais, pour empecher les autres Indiens de
se laisser dessiner. II leur disait que mes dessins les
exposeraientil toutes sortes de malheurs. En vain, je lui
demandai de cesser. A la fin, je songeai k le regarder
fixement lui-meme, en tenant mon papier et mon pin-
ceau k la main, comme si j'allais faire son portrait.
Tres-effraye pour son propre compte, ii me demanda
ce que je voulais, et me pria instamment de ne pas le
dessiner, promettant de ne plus s'occuper de moi.
Les Indiens ont une grande danse qu'ils appellent
la danse masquee des magiciens. On l'execute avant
et apres chaque fait important de la tribu, comme
la peche, la recolte de camas, oule depart pour une expedition de guerre, afin de capter la bienveillance
du Grand-Esprit pour Fentreprise, ou lui rendre hom*-
ipage apres le succes obtenu. Six ou huit des princi-
paux de la tribu, gen6ralement des magiciens, meltent
iles masques faits d'un bois doux et leger. Ces mas- IS'   Uil'lM
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122
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
ques sont surmontes de plumes peintes de couleurs
eclatantes, et perces d'yeux et de bouches qui s'ouvrent
et se ferment. Les magiciens tiennent a la main des
crecelles pour accompagner un chant monotone ou
une sorte de litanie sans paroles distiactes, que tout le
reste repete en choeur, en dansant gravement et en
tournant en rond.
Chez les Clallums et parmi les autres tribus qui habi-
tent cette region, je n'ai jamais entendu de tradition qui
se rapportat a leur premiere origine, quoique de sem-
blables traditions soient communes parmi les Indiens
de Fest des montagnes Rocheuses. Ils ne croient pas aux
peines futures, quoique, dans ce monde, ils s'ima-
ginent etre exposes a Finfluence funeste du Skoocoom
oumauvais genie. lis attribuent asacolere toutes leurs
infortunes.
Le bon esprit Hias-Soch-a-la-Ti-Yah, c'est-a-dire le
grand chef supreme, leur donne tous les bonheurs de
cette vie et ils iront dans les chasses heureuses et pai-
sibles. trouver Fabondance et les joies eternelies. Les
magiciens de la tribu passent pour posseder une influence mysterieuse sur ces deux esprits, soit pour le
bien, soit pour le mal; ils forment une societe secrete
a laquelle on ne peut etre initie qu'avec beaucoup de
ceremonie et de depenses. Le candidat doit preparer
un festin pour ses amis et tous ceux qui veulent y
prendre part et faire des presents aux autres magiciens.
On lui prepare une hutte dans laquelle il entre pour y
rester trois jours et trois nuits sans nourriture, tandis
que les inittes dansent et chantent tout autour pendant
le meme temps. Apres ce jeune, qui passe pour le
douer d'une habilete merveilleuse, on Femporte en
apparence sans vie et on le plonge dans l'eau froide la LES INDIENS DE LA BADE  D HUDSON.
123
plus voisine, oil on le frictionne jusqu'l ce qu'il re-
vienne k lui; cela s'appelle laver le mort. AussH6t re**
suscite, le neophyte court dans les bois et recent bien-
t6t habilie en magicien, c'est-A-dire recouvert d'une
couche de duvet d'oie, coltee sur le corps et la tete
avec de la graisse: un manteau d'ecorce de cedre de-
coup6e couvre ses epaules, et il tient a la main la cr6-
celle magique. II rassemble alors tout ce qui lui ap-
partient, couvertures, coquflJages, ornements, et les
distribue k ses amis, comptantpour son entretienfutur
sur les honoraires de sa profession. La danse et le chant
continuent energiquement pendant cette distribution,
puis toute la compagnie revient au feslin avec un ap-
p6tit qui parait merveilteux, a n'en juger que par la
quantite de nourriture absorb6e.
Les huttes de ces sauvages sont les plus grandes
constructions de ce genre que j'aie rencontrees parmi
les Indiens. Elles sont divis6es k Finterieur en compar-.
timents, et peuvent contenir huit ou dix families: elles
sont bien b&ties, si Fon considere qu'ils detachent les
planches des troncs d'arbres avec des coins d'os et
qu'ils r6ussissent k les rendre tres-polies et tres-regu-
lieres. Un jour, je vis une partie de hullum engag6e au
centre d'une hutte. On joue ce jeu avec dix petites
pieces de bois rondes, dont Fune est noircie. Un des
joueurs meie vivement ces morceaux de bois entre
deux holies d'ecorce de cedre deeoup6e. Son adver-
saire Farrete bientot et t&che de deviner dans quelle
botte se trouve le morceau noirci. On joue au hullum
souvent deux ou trois jours et autant de nails sans
discontinuer.
Suw-se-a, premier chef des Cowitchins du golfe de
Georgia, qui etait ioueur inveter6* jouait avec les au tres;
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
il etait venu faire aux Esquimetts une visite d'ami. II
avait ete grand guerrier dans sa jeunesse; en com-
battant, il avait eu la joue percee par une fleche. II
faisait beaucoup de prisonniers qu'il vendait ordinai-
rement aux tribus sihtees plus au nord, ce qui dimi-
nuait leur chance de s'echapper, car, pour revenir
dans leur pays, il leur fallait traverser une contree hostile, le territoire des tribus du nord qui ne font d'esclaves
que parmi ceux du sud. II possede beaucoup dece qu'on
regarde comme de la fortune parmi les Indiens, et il
Faugmentait de plus en plus par les tributs lev6s sur
son peuple. Mais, suivant la coutume, quand sa fortune
atteint un certain chiffre, il donne un grand festin au-
quel tout le monde doit prendre part; il invite les chefs
voisins avec lesquels il est en relation d'amitie, et, a la
fin du festin, il distribue comme presents a ses h6tes
tout ce qu'il a amasse depuis la derniere distribution,
c'est-a-dire depuis trois ou quatre ans. J'ai entendu
parler d'un chef qui possedait douze balles de couver-
tures, vingt a trente fusils, un nombre infini de pots,
de chaudieres, de casseroles, de couteaux de tout
genre, de colliers, de colifichets de toute espece, ainsi
que beaucoup de belles boites chinoises, venues par les
iles Sandwich. Le but du chef, en dormant ainsi ses
tresors, est d'ajouter a sa propre importance aux yeux
des autres, et son peuple ne manque pas de se Jouer
souvent de ce qu'il a donne et de montrer avec orgueil
ses presents.
Je fis aussi un croquis de son fils Culchillum. II portait
un bonnet de magie auquel il attachait un grand prix
parce qu'il Favait fait entterement de scalps. II ne le
portait, medit-il, que dans les grandes occasions, telles
que sa presente visite aux Clallums. Je lui demandai LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
125
de me le vendre; tnais il me refusa et ne voulut pas
meme me permettre de Femporter dans ma tente pour
achever mon dessinK craignant qu'il ne perdit par la
quelqu'une de ses proprtetes magiques.
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CHAPITKE XV.
Desirant faire le tour des c6tes*du detroit de deFuca
et visiter les tribus qui les habitent, je priai Cheah-
clach, le principal chef, de prendre avec lui quatre de ses
hommes et un canot, afin d'accompagner Finterprete
du fort et moi dans notre excursion; le 6 mai au matin,
nous partimes en naviguant par Fest de File Vancouver : nous traversames le canal d'Aro pour nous di-
riger vers la terre ferme. En approchant d'un village
indien qui contenait, comme je l'appris plus tard,
cinq ou six cents habitants, nous les vfmes se preri-
piter vers le rivage dans une attitude apparemment
hostile; et comme les bateaux de Fexpedition de d6-
couverte avaient ete attaques Fanitee precedente au
meme endroit, nous congilmes naturellement quelques
craintes. A peine etions-nous abordes, une foule com-
pacte nous entoura en s'avan§ant dans Feau jusqu'a
la ceinture. On saisit notre canot et on nous emporta
sur le rivage oil Fon nous demanda ce que nous
voulions. Je r6pondis que j'expliquerais mes inten-
-   - IITI   - 126
LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
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tions au chef, qui immediatement s'avanga d'un air
amical..
Lui ayant dit que mon intention etait de visiter tous
les Indiens, et de faire le portrait des principaux chefs
et grands guerriers, il me conduisit dans sa hutte; la,
je m'assis sur une natte vis-a-vis de lui et jeme mis a
dessiner. En quelques moments, le local se remplit de
monde, les Indiens grimperent au haut de la hutte,
arracherent les nattes des supports, et s'y suspendirent
comme un essaim d'abeilles, chacun fixant sur nous
des yeux avides. De tous cotes, je ne voyais qu'un assemblage repoussant de faces hideuses qui me sem-
blaient enduites d'une boue rouge et blanchatre.
J'achevai rapidement mon esquisse et je m'evadai
apres avoir donne au chef un morceau de tabac pour
sa complaisance. II s'appelait Cheah-clach, chef des
Clallums. Enarrivant an rivage je trouvai le vent tenement fort que je crus plus prudent de risquer un campement. En consequence, je plantai ma tente a environ
deux cents yards du village. Mais nous fumes bientil
entoures par des centaines d'Indiens, ayant leur chef
au milieu d'eux. Je donnai a celui-ci un teger souper
etlui dis toutes les nouvelles dont il se renseignaitavec
avidite. Puis, lui ayant fait savoir que j'etais fatigue et
que je desirais me reposer, ce que je ne pouvais faire
tant qu'une si grande foule entourerait ma tente, il
se leva a 1'instantet ordonna aux importuns de se re-
tirer, ce qu'ils firent sur-le-champ.
Vers dix heures du soir, j'allai faire un four dans le
village, et entendant un grand bruit dans une des hut-
tes, j'entrai et trouvai la une vieille femme qui Soute-
nait dans ses bras une des plus belles filfes indiennes
que j'eusse encore vues. Elle etait nue. Nu egalement LES INDIENS DE  LA BAI^ D HUDSON.
127
et assis les jambes croisees, au milieu de la chambre,
se tenait le magicien ayant devant lui une assiette de
bois pleine d'eau; douze ou quinze autres indivi-
dus s'etendajent le long des murs de la hutte. Ii s'a-
gissait de guerir la jeune fille d'une douleur qu'elle
avait au c6te. Aussitot que ma presence futremarquee,
on me fit place, pour que je pusse m'asseoir. Le mede-
cin qui venait d'officier me parut dans un etat d'abon-
dante transpiration par suite des efforts qu'il avait faits,
et bientot il se ntelaaux assistants, tout a fait epuise. Un
plus jeune magicien luisucceda, se mit devant Fassiette
et tout pres de la malade. Jetant sa couverture de cote,
il se mit a chanter et a gesticuler de la plus violente maniere, tandis que les assistants marquaient la mesure
enfrappant avec de petits batons sur des bassinsde bois
creux et sur des tambours, avec accompagnement de
la voix. Apres une demi-heure de cet exercice, et quand
la sueur commenga a lui ruisseler sur tout le corps,
le magicien se precipita tout a coup sur la jeune fille
qu'il saisit a belles dents par le cote, la mordant et la
secouant pendant quelques minutes, qui parurent faire
souffrir a la malade une veritable agonie. Puis il la
l&eha en s'ecriant qu'il avait saisi le mal, et il se porta
les mains a la bouche, apres quoi il les plongea dans
Feau, pretendant qu'il y retenait avec beaucoup de di£-
ficulte la maladie qu'il venait d'enlever.
H se mit alors a marcher autour de moi d'un air
triomphant. Entre le pouce et 1'index de chaque main,
U tenait quelque chose ressemblant beaucoup a un
morceau de chair; ce que voyant, un des Indiens ai-
guisa son couteau et vint couper la moitie de chacun
des morceaux. L'un des morceaux coupes fut jete dans
lefeu; cette operation etait accompagnee d'un vacarme mm »
128
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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familier aux seuls magiciens. Le magicien semblait par-
faitement satisfait de lui-meme, quoique la pauvre malade ne me parut rien moins que soulagee par un aussi
violent traitement.
7 mai.— Le lendemain matin, nous quittames notre
campement avant le jour, sansattendre que nous pus-
sions presenter nos respects aux chefs. Dans l'apres-
midi, nous touchames a File de Whitby, qui separe le
detroit de de Fuca du detroit de Puget. Une mission
catholique avait ete etablie dans File quelques annees
auparavant, mais les dispositions hostiles des Indiens Favaient fait abandonner.
En approchant du village de Toanicham, nous aper-
gumes deux forts bastions en troncs d'arbres, bien cal-
cutes pour la defense dans une guerre contre les Indiens. A mesure que notre canot approchait de la terre,
je remarquai que les habitants couraient a ces bastions, et peu de temps apres nous entendimes tirer
quelques coups. Supposant que e'etait dans Fintention
de nous saluer, nous nous approchames de plus en
plus, surpris cependant d'entendre d'autres decharges
et de voir les balles tomber pres de notre canot. Mes
Indiens cesserent immediatement de ramer, et ce fut
avec la plus grande difficulty que je les decidai a avan-
cer. Si nous avions montr6 la moindre intention de
nous retirer, je ne doute pas qu'ils n'eussent continue
leur feu, et avec plus de succes. Neanmoins quand j'a-
bordai etqueje leurdemandai pourquoi tout ce bruit,
ils me dirent que e'etait seulement pour me faire con-
naitre qu'ils avaient, eux aussi, des armes a feu en leur
possession.
lis me traiterent ensuite avecbeauQOup d'hospitalile.
Lock-ki-mem, leur chef, nous offrit toutes les provi-
*)«:[ LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
129
sions dont il pouvait disposer. Je demeurai deux ou
trois heures dans ce village dont je pris une vue. Je
reussis aussi k obtenir qu'une tres-belle femme, celle
du second chef, pos&t pour moi. Elle avait la tete la
plus plate que j'eusse encore vue dans ces parages.
Nous nous dirige&mes ensuite vers la c6te meridionale
du detroit, et nous campames.
8 mai. — Nous continuons a nous diriger en canot
au sud du detroit, et nous campons sur un long banc
de sable de trois ou quatre milles.
9 mai. — Nous fimes un portage il travers le banc
de sable, et vers le soir nous atteignimes I-eh-nus, village Clallum ou fort. II se compose d'une double rangee
de forts poteaux de vingt pieds de hauteur en dehors
et de cinq en dedans, sur un espace de cent cinquante
pieds carres. Un toil recouvrait cet espace qui etait divise
en petits compartiments separes pour Fusage exclusif
de chaque famille. Deux cents individus de cette tribu
occupaientie fort a l'epoque de mon arrivee. Leur chef,
YaleS'Sut-soot, me regut avec beaucoup de cordialite.
J'y restai trois jours, et toute la tribu me traita avec
bonte. Yates-sut-soot apprehendait beaucoup une at-
taque des Indiens Macaws et croyant mon pouvoir et
mon influence de magicien tres-considerables, il me
demanda avec empressement quel parti je prendrais
dans le cas oil ils viendraient. Je repondis que tant que
lui et les siens me traiteraient bien, je serais leur ami.
Peu de temps avant mon arrivee, la tribu avait livre
une gfande bataille aux Macaws, et les Clallums avaient
beaucoup souffert. Les Clallums avaient pris le corps
d'une baleine que les Macaws avaient tu6e. Le courant
avait amene son corps au village des Clallums. Les Macaws avaient demande une partie de la depouille et la 130
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
restitution de leurs lances, au nombre de quinze ou
vingt qui etaient restees encore fix6es dans la baleine ;les
Clallums rejeterent les deux demandes; dell la guerre.
On prend k present peu de baleines sur la c6te,
mais les Indiens adorent cette p6che, car ils font un
grand cas de cette graisse, ils la coupent en lanieres
d'environ cinq pouces de largeur sur deux pieds de
longueur etla mangent g6neralement avec du poisson
sec.
La p6che de la baleine doit presenter un tres-vif in-
r6t. Aussitdt qtfon apergoit une baleine au large, les
Indiens se precipitent dans leurs grands canots, dix
ou douze par embarcation. Chaque canot est'muni de
grands sacs en peau de vcau marfti remplis d'air, pou-
vant contenir dix gallons; une forte corde de huit
ou neuf pieds de long retient a chaque sac un bout
de lance fc pointe recourbee en os ou en fer; un man-
che de sept ou huit pieds de long sert a manier la lance.
Une fois k portee, on harponne la baleine jusqu'& ce
qu'elle ne puisse plus plonger, en raison des sacs remplis d'airqui tiennent aux harpons; on acheve Fanimal
et on le remorque au rivage. La peche conduit quel-
quefois le pecheur a vingt ou trente milles au large, et
ils dhrigent leurs embarcations avec tant d'adresse,
qu'il n'arrive presque jamais d'aecident.
Peu de mois apres la querelle au sujet de la baleine,
le frere de Yellow-cum, principal chef des Macaws, se
rendit au fort Victoria pour acheter des munitions et
d'autres articles dont il avait besoin. A son retour, il
fut attaque par les Clallums qui le tuerent avec-un de
ses hommes; trois autres parvinrent a s'echapper et a
gagner le cap Flattery oil Yelow-cum residait. Aussit6t
qu'il apprit la mort de son frere, il equipa douze de 'im
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
131
ses plus grands canots, y embarqua trente guerriers et
fit une descente soudaine a I-eh-nus; mais il s'apergut
bien vite qu'il y aurait ^our lui peu de chance de succes
tant que les Clallums resteraient dans leur cldture protegee par les troncs d'arbre, tandis que ses hommes
etaient expos6ssans aucun abri au feu meurtrier des
assieges. En consequence, il envoya quelques-uns des
siens il Fouest du fort, avec ordre de mettre le feu a
Fherbe et au bois; Fincendie se communiqua rapide-
mentaux constructions; pendant ce temps, il veillait
avec le reste de sa troupe pour rendre toute fuite impossible. Les Clallums se precipiterent bientot hors de
leur enceinte et se dirigerent avec leurs femmes et
leurs enfants vers les montagnes. Yates-sut-soot et Yel-
low-eum combattirent avec un grand courage corps a
corps et sans autres armes que leurs couteaux, jusqu'a
ce qu'enfin la mitee les separa. Je vis un des Clallums
qui avait ete horriblement balafre dans ce combat en
traversant toute la ligne des Macaws qui lui firent cha-
cun une entaille au moment oil il passait. Une partie
seulement des constructions brilla; Yellow-cum fit dix-
huit prisonniers, e'etait surtout des femmes; il les r6-
duisit en esclavage. A son retour chez lui, ii mit huit
tetes au bout des pieux et en orna la proue de ses canots. On porta ces tetes au village, et on les suspendit
sur le devant des huttes des guerriers victorieux. Ces
Indiens-1-1 ne scalpent pas leurs ennemis,
Pres du village s'etevent de nombreux tombeaux
d'aspect singulier, surmontfe de divers compartiments
dans lesquels les Indiens placent leurs offrandes pour
les morts.
12 mai. — Nous partimes avec Fintention de retour-
ner a File Vancouver, mais le ventviolent nous ramena
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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vers le rivage, que nous cotoyames pendant douze ou.
quinze milles jusqu'al'embouchure de la riviere. La con-
tree presente au sud, aussi loin que la vue peut s'eten-
dre, une chaine continue de hautes montagnes cou-
vertes de neige. Nous remont&mes la riviere un mille
jusqu'a une station de peche indienne nominee Suck.
La riviere est barr6e dans toute sa largeur par des
pieux auxquels tient un ouvrage en branchages, avec
des ouvertures conduisant dans des compartiments d'o-
sier; c'est la qu'entre le poisson qui remonte la riviere.
Une fois dans ces entonnoirs d'osier, il ne peut plus sor-
tir.Le poisson se conserve la sans aucun inconvenient,
jusqu'a ce que Fon en ait.besoin, et le village possede
de cette maniere un approvisionnement constant. On
en prit de grandes quantites a mon arrivee, etun mor-
ceau de tabac nous en valut une abondante moisson.
p Les Indiens prennent aussi beaucoup de canards avec
un filet fixe qu'ils etendent entre deux poteaux hauls
d'environ trente pieds, et eioignes de cinquante ou
soixante pieds. Ce filet se place dans une etroite valtee
par laquelle les canards passent en s'envolant le soir.
On fait un feu qui donne beaucoup de fumee aubas du
filet pour empecher les canards de l'apercevoir, et
quand ils s'envolent, ils ne manquent pas de venir
s'y heurter, ce qui les etourdit et les precipite contre
le sol ou on les prend.
Le vent soufflant toujours avec violence, nous resta-
mes jusqu'au 14. Chaw-u-wit, la fille du chef, me permit de faire son portrait. Pendant qu'elle posait, un
grand nombre d'Indiens nous entourait, ce qui parais-
sait la fatiguer beaucoup, car la timidite naturelle des
femmes indiennes les rend particulterement sensibles
a Fatlention publique ou a la moquerie. LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON,
133
m
Trouvant que notre canot etait trop petit, Cheu-Cluk.
r6ussit a l'echangercontre un plus grand. Atrois heures
du matin nous nous embarqu&mes et commeng&mes,
une traverser de trente-deux milles en pleine mer. Environ deux heures apres notre depart, le vent se trans-
forma en bourrasque, nous fumes obliges d'avoir sans
cesse un homme occupe a vider l'eau du canot pour
nous empedier de sombrer.
Dans ce travail, les Indiens entonnent un de leurs
chants sauvages, qui s'eteve jusqu'a des cris toutes les
fois qu'une vague plus grande que les autres approche;
puisils soufftent et crachent contre le vent comme dans
une violente querelle avec lemauvais esprit de la tem-
pete. C'etait a la fois une scene de la plus sauvage et
de la plus extreme irritation; des vagues, de vraies
montagnes, enveloppaient notre petit canot et parais-
saient a chaque instant-pres de nous engloutir; le vent
rugissait sur nos tetes, et les cris d'horreur des Indiens
rendaient notre situation presente vraiment terrible.
J'etais surpris dela dexterite avec laquelle ils manoeu-
vraientle canot, en meltant tous leurs rames ducote
du vent chaque fois qu'une vague arrivait, ce qui leur
permettait d'en briser la force et d'en rejeter Fecume
par-dessus nos tetes, de Fautre cote du canot.
Je regardais avec terreur chaque vague qui nous arrivait avec un bruit de tonnerre; et je dois confesser
que je n'etais pas tranquille sur Fissue de notre navigation. Cependant vers deux heures de l'apres-midi, nous
touchions au fort,*trempes et mourant de faim, mais
sans autre dommage qu'une fatigue extreme; on le
congoit: onze heures d'un dur travail! Tout cela dis-
parut bienl6t devant le feu joyeux et le diner cordial
qui nous accueillirent au fort Victoria. Un des Indiens
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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me dit que,pour lui, il n'avait point eupeur pendant la
tempete, qu'il n'avait tremble que pour moi; que ses
freres et lui pouvaient facilement atteindre le rivage en
nageant, la distance eut-elle 6te de dix milles.
Environ deux jours apres mon arrivee au fort, on
me prie de faire le portrait d'un Indien. Tout a coup
la porte de ma chambre s'ouvre brusquement, et entre un Indien d'apparence tres-commune. Comme je
ne voulais pas etre derange, je renvoie Fimportun
avec tres-peu de ceremonie, et je ferme la porte sur
lui, supposant que e'etait quelque Indien ordinaire.
Environ une demi-heure apres, M. Finlayson entre et
me dit que le grand Yellow-cum, principal chef des
Macaws, du cap Flattery, etait arrive au fort. J'avais
tant entendu parler de ce chef, et par ses ennemis les
Clallums d'le-h-nus, et par les Indiens du fort Vancouver, que j'etais resolu, pour le voir, a aller au cap
Flattery, e'est-a-dire a faire soixante milles de plus.
Trfes-satisfait de le rencontrer, puisque cela m'evite
le voyage, immediatement je sors pour me mettre a sa
recherche. Je ne suis pas peu etomte et, contrarte de
trouver en lui le visiteur que je viens de mettre si
rudementhors de ma chambre. Naturellement, je lui
fais mes excuses en lui expliquant que jene le con-
naissais pas. II me repond qu'il me decharge volontiers
de toute intention d'insulte, mais que ma maniere d'a-
gir Favait extremement morlifie.
II m'aceompagna dans ma chambre, et j'obtins de
lui beaucoup de details sur son histoire particuliere.
Le pere d'Yellow-cum etait le pilote du malheureux
Tonquin, le vaisseau envoy6 par John-Jacob Astor, pour
trafiquer avec les Indiens, au nord de File Vancouver.
Ce fut le seul qui s'echappa du vaisseau, avant qu'on LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
135
Feut fait sauter. On ne put obtenir un retit ciair de ce
triste evenement, aucun blanc n'ayant survecu pour
dire ce qui s'etait passe.
Yellow-cum est l'homme leplus riche de sa tribu. Sa
fortune consiste principalement en esclaves et en io-
quos, petites coquilles qui abondent au cap Flattery.
Ces coquilles servent de monnaie, et donnentune grande
activite au trafic parmi les tribus. On les peche dans la
mer a une profondeur considerable, avec une longue
perche fixee dans une planche plate d'environ quinze
pouces carres. De cette planche sort un certain nombre
de pointes d'os, qui entrent dans les extremites creuses
des coquilles et les detachent du fond de Feau pour les
ramener a la surface. Blanches, minces et creuses, ces
coquilles se terminent en pointe tegerement courbee,
de la grosseur d'un fourneau de pipe ordinaire. On les
estime en raison de leur longueur, et leur prix aug-
mente suivant un etalon convenu: quarante coquilles represented la longueur d'une brasse, et valent une peau
de castor; mais si trente-neuf coquilles suffisent pour
egaler une brasse, ce nombre payera deux peaux de
castor; trente-huit coquilles payeront trois peaux, et
ainsi de suite, en augmentant d'une peau de castor
pour chaque coquillage au-dessous du nombre
etabli.
Yellow-cum me fit present d'une paire de pendants
d'oreilles faits avec ces coquilles; il y en avait a chacun
soixante-dixou quatre-vingt.Ilpossedait aussi despeaux
de loutres de mer; cette fourrure, la plus estimee sur la
c&te nord de FAmerique, d'apres le tarif, represente,
en valeur ordinaire, douze couvertures, un fusil, plus
du tabac, des munitions et d'autres objets a proportion. La couverture est le type d'apres lequel se cal-
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136 LES INDIENS DE LA BAIE  D'HUDSON.
cute la valeur de tous les articles sur la c6te nord-
ouest. Independamment de sa richesse, Yellow-cum
exerce une immense influence sur toutes les tribus; son
courage personnel et son habilete, et non un droit he-
reditaire, Font eieve au rang de chef principal. Je peux
citer comme preuve de son courage et de sa confiance
en lui ceci : que je le vis au fort se promener au milieu de plusieurs chefs Clallums, contre lesquels il
avait soutenu souvent desluttesacharnees.il jugeait
neanmoins prudent de resterdans le fort apres la tom-
bee de la nuit. ]
Je visitaileshuttes des Indiens Eus-a-nich. Leur chef
etait tres-riche, et menait huit femmes avec lui. Je lui
fis comprendre en lui montrant quelques esquisses que
je desirais faire son portrait, maisje fus repousse si
violemment par ces dames, que je m'estimai heureux
de me soustraire a leurs bavardages, tandis que leur
mari se tenait assis comme le grand Turc, evidemment
flatte de l'interet qu'elles montraient pour sa sante.
Peu de jours apres, je rencontrai le chef seul a
quelque distance de son camp, et il consentit a me
laisser faire son portrait, moyennant un morceau de
tabac.
Dans une de mes excursions journalieres, la laideur
d'un Indien mefrappaparticulierement; e'etait Shaws-
tun, principal chef des Sinahomas. II me demanda tres-
serieusement si mon travail n'enlrainerait pas pour lui
un danger de mort. Mais, apres quej'eus acheve l'es-
quisse et que je lui eus donne un morceau de tabac
qu'il tint un moment en Fair, ii se plaignit que la recompense etait mince pour un pareil danger. II me
suivit ensuite pendant deux ou trois jours, en me
priant de detruire la peinture; a la fin, pour m'en de- LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
137
barrasser, j'en fis une copie grossiere que je dechirai
devant lui, en Fassurant que e'etait Foriginal.
Je restai dans File Vancouver jusqu'au 10 juin, et
peut-etre serait-il a propos, avant de la quitter, de
donner un resume general des informations que,
tant par mes observations personnelles que par celles
des agents de la compagnie de la baie d'Hudson, je
recueillis sur les traits caracteristiques des differentes
tribus qui habitent ces regions.
Les Indiens ausudde la riviere Columbia se tatouent
au-dessous de la bouche, ce qui donne k leur physio-
nomie une 16gere apparence bleu&tre. Ceux de Fembouchure de la Columbia, meme a cent milles en remontant, aussi bien que ceux du detroit de Puget, du detroit
de de Fuca et de la partie m6ridionale de File Vancouver, s'aplatissent la tete dans Fenfance. Une tribu du
nord s'appellela tribu aux babines ou grosses tevres. Les
femmes de cette tribu ont la levre inferieure eiargie
par Finsertion d'un morceau de bois. On passe un petit fragment d'os mince dans la tevre de l'enfant de bas
en haut, et on le remplace graduellement par un plus
grand, jusqu'l ce qu'un morceau de bois de trois polices
de long et d'un pouce et demi de large amene la tevre a
$m horrible developpement qui augmente avec F&ge.
On attache une grande importance au developpement
de cette lfevre, car il construe l'expression supreme de
la beaute feminine et marque aussi la difference entre
les femmes libres et leurs esclaves.
Quand on 6tele morceau de bois en certaines occasions, la tevre tombe sur le menton, ce qui pr6sente
1'aspect le plus degofttant qu'on puisse imaginer.
Les hommes se passent quelquefoisau nezun aniieau
-d'os ou de cuivre, s'ils peuvent s'en procurer, mais Fu- ii
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138
LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
sage n'en est pas general. Ils portent un bonnet de fijjf
bres d'ecorce de cedre tres-finement tissees et une coiifl
verture de laine de moutons de montagnes; ces- cou-
vertures sont tres-estimees et demandent des annee#
de travail. Pour une que je me procurai avec beaucoup
de difficultes, j'eus a payer cinq livres de tabac, dix
charges de poudre,une couverture, unelivrede grains
pour colliers, deux chemises de toile a carreaux et
deux onces de vermilion.
Les tribus voisines de cette derniere,enmontanttou-
jours plus au nord, s'introduisent des grains de diverses
couleurs dans toute la longueur de lalevre superieure,
ce qui lui donne l'apparence d'un collier.
Dans Finterieur de la Nouvelle-Caledonie, a l'est de
File Vancouver, et au nord de la Columbia, dans la
tribu-nominee Taw-wa-tins, qui aime aussi a se faire
des babines, ainsi que parmi les autres tribus voisines, prevaut la coutume de bruler les cadavres; cet
usage est accompagne de circonstances d'une barbarie
particuliere pour les veuves des morts. On pose le
corps du mari sur un grand bucher de bois resineux;
sur ce corps on etend la femme qu'on couvre d'une
peau; on allume ensuite le bucher, et la pauvre femme
est obligee de rester dans cette position jusqu'a ce
qu'elle soit presque suffoquee; alors seulement on lui
permet de descendre, comme elle peut, a travers la
fumee et la flamme. A peine a-t-elle atteint le sol qu'il
est de son devoir d'empecher le corps du defunt de se
contracter par Faction du feu sur les muscles et les
nerfs; aussitot que cela arrive, il faut qu'ayec ses
mains nues elle remette le corps en combustion dans
une position convenabje; pendant cette operation,
elle s'expose aux effets douloureux d'une chaleur i% LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
139
tense. Vient-elle k manquer a l'execution oblig6e de ce
rite bizarre, soit par faibtesse, soit par Faction de la
douleur, on la soutient jusqu'a ce que le corps soit
consume. On chante et on bat continuellement le tambour pendant la c6remonie, pour etouffer ses cris.
Elle doit ensuite recueillir les fragments d'os non consumes, ainsi que les cendres, et les mettre dans un sac
destine a cet usage; elle porte ce sac sur son dos pendant trois ans, et reste tout ce temps esclave des parents de son mari; elle ne peut se laver pendant cette
periode, de sorte qu'elle devient bient6t un objet de-
gotijtant. A l'expiration des trois ans, les bourreaux
donnent une fete et y invitent tous leurs amis et leurs
parents, ainsi que ceux de la malheureuse. D'abordy
ils deposent avec beaucoup de ceremonie les restes
du inert brute dans unebotte qu'ils fixent au haut d'une
longue perche, et ils dansent autour. On depouille la
veuve de ses vetements, on la barbouille de la tete aux
pieds d'huile de poisson; apres quoi, un des assistants
jette sur elle une quantite de duvet de cygne dont on
la couvre en entier. Elle doit alors danser avec les autres. Cela fait, elle peut se remarier si, toutefois, elle
se sent assez de courage pour s'aventurer a courir une
seconde fois le risque de bruler vivante ou de subir
tous ces tourments.
II arrive souvent qu'une veave marine en secondes
noces, dans Fesperance peut-etre de ne pas survivre
&spn mari, se suicide a la mort de celui-oi, ptetot que
de se soumettre a un second veuvage.
le ne pus parvemr a apprendre Forigine de ces
rites cruels; je ne peux les expliquer que par F6-
goisme, la paresse et la cruaute natureHe aux Indiens,
qui probablement esperent rendre par ces manoeuvres
II
(is
ill LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
leurs femmes plus attentives a leur bien-etre et a leurs
commodites personnelles, c'est encore un moyen pour
eux de pr6venir tout assassinat qui pourrait r6sulter
de jalousies ou de fautes.
CHAPITKE XVI.
9 Juin. — Le navire de la compagnie, qui porte
annuellement les marchandises et les depeches a Finterieur, etait arriv6; M. Finlayson, qui desirait Mter
Fenvoi des lettres, sachant que je partais bient6t pour
m'en retourner, me demanda si je voulais prendre le
courrier et me charger de le remettre au fort Vancouver. Je me preparai done k me mettre en route le lendemain dans la matinee. Le hasard voulut qu'un
vieux chef Nasqually fftt descendu sur la c6te pour
chercher une de ses femmes, enlevee par un de ses
voisins pillards, et probablement vendue quelque part
dans File Vancouver. Malheureux dans ses recherches,
il voulait partir, je lui proposal de m'accompagner.
II accepta avec joie; ma qualite de courrier de depeches devenait un sauf-conduit aux yeux de tous les Indiens que nous rencontrerions. Je lui demandai comment, en venant seul, il avait echappe aux attaques
des Indiens; il me r6pondit en me montrant une
vieille fcuiile de journal qu'il agitait en Fair chaque LES INDIENS DE  LA BAIE D'HUDSON.
141
fois qu'il rencontrait des Indiens inconnus; ceux-ci pre-
naient la feuille pour une lettre destinee au fort Victoria, et laissaient alors passer le porteur, sans Fin quieter.
Les commandants des divers postes prennent sou-
vent un moyen semblable pour envoyer des lettres,
quelquefois k une distance considerable: s'ils ne peu-
vent pas e^uiper un canot monte par leurs propres
hommes, ils les donnent k un Indien, qui les porte
aussi loin que sa convenance et sa silrete le lui per-
mettent. Celui-ci vend ensuite la lettre k un autre, qui
la porte jusqu'l, ce qu'il trouve l'occasion de la vendre
aveg a vantage; elle avance ainsi par une succession
de ventes, jusqu'a ce qu'elle arrive k destination, sa
valeur croissant graduellement, suivant la distance, et
son dernier possesseur recevant la recompense des
mains du destinataire. Les lettres parviennent ainsi
avec une sdrete parfaite et une rapidite dont n'appro-
cherait aucun autre moyen de transport.
11 juin. — Je m'embarquai de bonne heure, dans la
matinee, avec le chef, une de ses femmes et deux
esclaves; on rama toute la journee et nous avangames
sensiblement. Dans la soiree, nous camp&mes k Fabri
d'une roche eievee, pres de laquelle nous trouvames
quelques oeufs d'oie qui embellirent notre souper.
11 juin. — Nous arriv&mes 1 une ale rocheuse cou-
verte de milliers de veaux marins jouant et se chauf-
fent au soleil. Nous en tuames quelques-uns; les
Indiens font grand cas de leur graisse comme nourriture; mais je la trouvai par trop huileuse pour mon
estomac. Pour la remplacer, je tirai un aigle a tete
blanche; je le fis r6tir, et cela fit un souper tres-sup-
portable.
'42. — Le soir nous atteignfmes un village indien, ou
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LES INDIENS DE  LA  BAIE D HUDSON.
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nous nous arretftmes pour la nuit; toute la surface de
l'eau, en cet endroit, semblait animee par les jeux d'un
petit poisson argente, dansant et fayonnant aux der-
nteres lueurs du soleil couchant. Ce poisson, de la
grosseur de nos sardines, se prend en quantite immense; on l'appelle ici ule-kun; il est tres-estinte
pour la deiicatesse et Fabondance extraordinaire de sa
graisse. Seche, il brute d'un bout a 1'autre, en produi-
sant une lumiere claire et continue, comme une chandelle.
On envoya quelques canots p6cher dans la soiree, et
on prit des quantites de ces poissons. Voici comment:.
on se sert d'un instrument d'environ sept pieds de long
avec un manche de trois; dans ce manche, on fixe une
lame de bois courbee, de quatre pieds, de la forme
d'un sabre, avec le tranchant sur le dos. Sur ce tran-
chant, a la distance d'un pouce et demi a peu pres, on
place des dents d'os tres-aigues d'un pouce de longueur. L'Indien, assis dans le canot, fait mouvoir ra-
pidement, a deux mains,Finstrument, le maniant et
frappant a chaque coup, comme une rame, du cote du
tranchant, a travers la masse compacte du poisson. Le
pecheur n'a qu'une secousse de c6te a donner pour
jeter silrement le poisson au fond du canot. On ne se
sert jamais de filets pour ce genre de peche.
13 juin.-—En approchant du rivage, nous apergevons-
deux cerfs qui paissent; les Indiens veulent les pour-
suivre, mais comme nous avions deja perdu quelque
temps en route, j'etais encore plus desireux d'avancer.
Bien qu'ils soient fort eioign6s, pourtant je les tire
sans grand espoir; a mon grand etonnement ef a celui
des Indiens, Fun d'eux tombe mort. Le chef me con-
sidere alors avec une grande attention, et puis examine M
LES INDIENS DE  LA BAIE  D'HUDSON.
143
le fusil, embarrass6 apparemment de savoir, lequel
du fusil oude moi est le magicien. Je ne dis rien, pre-
nant tout cela pour la chose la plus naturelle du
monde,mais les Indiens me regardent evidemment
comme quelqu'un avec qui il ne ferait pas bon jouer.
Le cerf nous procure un splendide souper; je fais
attention n6anmoins k ne pas multiplier ces exploits
devant les Indiens, afin de ne pas perdre dans leur
estime.
K14juin. — Pendant que nous passions devant un
rocher isote, eiev6 de six ou sept pieds au-dessus de
l'eau et d'un peu plus de quatre pieds de circonfe-
rence, le vieux chef me demanda si je savais Forigine
de cette pierre. II me conta alors la legende suivante:
II y a deja nombre de lunes qu'une famille Nasqually vivait pres de ce lieu. Elle se composait d'une
veuve et de ses quatre fils : Faine etait de son premier
mari,et les trois autres de son second. Les plus jeunes
Iraitaient leur ain6 avec beaucoup de ntalveiilance,
lui refusant toute part au produit de leur chasse et de
leur peche, tandis que lui, au contraire, desireux de se
les concilier, leur donnait toujours une partie de ce
qu'il prenait. G'6tait un grand magicien, mais les
autres ignoraient cette circonstance. Fatigue de leurs
mauvais trJitements, qu'aucune bonte de sa part ne
pouvait modifier, il resolut enfin de se venger. En
consequence, il entra un jour dans la hutte, oil ils fes-
tinaient, et leur dit qu'il venait de voir a peu de distance un grand veau marin. Ils saisirent aussitot leur
lance et partirent dans la direction indiquee. Arrives
pres de Fanimal, l'un d'eux le frappa de sa lance;
mais ce veau marin etait un grand magicien, ami de
leur frere ain6, et que celui-ci avait cree expres pour •*mm^^^
n-WPPPPMI
144
LES INDIENS DE LA BAIE  D'HUDSON.
If
Kill
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sa vengeance. A peine est-il frappe par son premier
agresseur, que l'Indien ne peut plus ni lacher sa lance
ni la retirer. Les deux autres freres rencontrerent le
meme sort. Le veau se jeta a l'eau, en les entrainant tous
trois, et nagea ainsi fort avant dans la mer. Apres bien
des milles de cette navigation, ils voient a Fhorizon
une ile vers laquelle le veau se dirige. Pres du rivage,
ils peuvent enfin lacher leurs lances et prendre terre.
Se croyant en pays ennemi, ils vont se cacher dans des
buissons. Cependant ils voient un petit canot tourner
autour d'un point a Fhorizon; ce canot etait conduit a
la rame par un tres-petit homme qui, quand il arrive
vis-a-vis d'eux, amarre son bateau avec une pierre
attachee & une longue corde; ii ne les apcrgoit pas.
ient6t il saute   par-dessus le bord de son canot,
plonge et reste longtemps sous l'eau. A la fin, il repa-
rait a la surface, apportant un grand poisson qu'il
jette dans le canot; il repete cela plusieurs fois, et
chaque fois ii regarde dans le canot pour compter sa
peche. Les trois freres mouraient de faim; l'un d'eux
s'offre pour nager : pendant que le petit homme plon-
gera, il lui volera un de ses poissons. II nage, arrive,
prend-sa proie avant le retour du pecheur; mais le
petit homme, sit6t qu'il revient a la surface, decouvre
le larcin, et, etendantla main, la prontene lentement
vers Fhorizon jusqu'a ce qu'enfin sa direction indique
exacteraent Fendroit oil les trois freres se tiennent
caches. II leve Fancre alors, rame vers le rivage, decouvre immediatement les trois freres. Puis aussi fort
que^petit, il leur lie les mains et les pieds, puis, les
jetant au fond de son canot, il y saute aussi et rame
vers la c6te d'oii il venait. Apres avoir double la pointe,
ils arrivent dans un village habite par une race d'etres LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
145
aussi petits que leur ravisseur, les maisons, les canots,
les ustensiles, le tout enfin est a proportion. Les trois
freres sont pris et jetes, pieds et poings lies, dans une
hutte, tandis qu'un conseil s'assemble pour decider
de leur sort. Pendant ce conseil, une immense quantite d'oiseaux, ressemblant a des oies, mais beaucoup
plus grands, fondirent sur les habitants et les attaque-
rent. Cesoiseaux dardaient leurs plumes aigues, comme
Ie pore-epic ses pointes. Quoique les petits guerriers
combattent avec une grande vateur, ils sont bientot
perces de ces dards et renverses, prives de sentiment,
sur le sol. Puis les oiseaax prennent leur vol et dispa-
raissfcnt.
Delefir prison les trois freres avaientassiste au combat et avaient brise leurs liens. II se rendent sur le
champ de bataille ou ils commencent a arracher les
plumes des corps des petits hommes morts en appa-
rence, mais ceux-ci reviennent instantanement a la vie.
Quand ils se voient rendus a la sante, ils veulent ex-
primer leur gratitude a leurs sauveurs,'et leur offrent de
leur accorder tout ce qu'ils demanderaient. Les freres
demandent a retourner dans leur pays. En consequence,
le conseil s'assemble de nouveau pour prononcer sur
la meilleure maniere de les rapatrier; a tout eve-
nement, on decide d'employer une baleine pour cet
usage. Assis sur le dos du monstre, les freres voguerent
dans la direction de Nasqually. Cependant, a moitie
chemin, la baleine commence h regretter sa complaisance et songe a les changer en marsouins et a les mettre
ainsi en etat de nager eux-memes jusque chez eux.
Car la baleine est consid6ree comme un Soch-a-li-ti-
yah on grand esprit, quoiqu'elle ne soit pas la meme
chose que le Hlos-socH-a-li-ti-yah ou grand esprit su-
9
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LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
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preme, qui possede a lui seul de plus grands pouvoirfc
que tous les autres animaux reunis. La baleine met
done de suite son projet a execution. Telle fut Forigine
des marsouins; c'est ce qui explique pourquoi ils se
battent constamment avec les veaux marins, car un veau
causa toutes leurs infortunes. Apres cette disparition
etrange des trois freres, leur m£re descendit sur le
riva'ge et y demeura de longs jours a guetter leur re-
tour et ase lamenter. Enfin, un jojir qu'elle attendait,
comme de coutume, la baleine vint a passer, et pre-
nant pitte de son malheur, elle la ehangea en cette
pierre.
Je ne remarquai rien de particulier a la forme de
ce rocher, quarid nous passames aupres, dans notre
canot; au moins par ce que j'en pus voir, il me sem-
bla impossible d'y distinguer rien qui ressembl&t a une
forme humaine, pour justifier la conclusion de la te-
gende. Cependant ce roeher entiferement isoie et sans
aucun etre visible a des milles a la ronde, devait nalu-
rellement devenir un objet special d'observation pour
les Indie»s, et sa position solitaire explique suffisam-
ment qu'il ait ete choisipour theatre de quelques-unes
des creations romanesques de leur superstitieuse cre-
dulite.
15 juin. — Nous arrivctmes il Nasqually, oil je me
procurai des chevaux pour me rendre a la riviere
Cowlitz. Je traversal de nouveau la prairie de Bute et
la montagne de boue; dans la soir6e dutroisteme jour,
i'arrivai a la hutte de mon vieil ami Kinox; mais, a
mon grand etonnement, je trouvai une froideur inac-
coutumee dans son accueil et meme dans celiii de ses
enfants qui, a mon approche, allerent se cacher. A la fin,
il me demanda si je u'avais pas fait le portrait d'une LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
147
femme, la derniere fois que j'6tais venu parmi eux.
J'en convins. Un silence glacial suivit et je ne pus ob-
ienir la moindre reponse a mes questions. En quittant
la hutte, je renconfcai un metis qui me dit que Caw-
wacham venait de mourir et qu'on m'attribuait sa
mort.
If Je me procure immediatement un canot et je pars
pour Je fort Vancouver, en aval de la riviere. Je rame
toute la nuit, connaissant trop bien le danger que je
courrais si je venafe a rencontrer, quelqu'un de ses
parents. J'arrive sain et sauf au fort Vancouver, le
20 juin, avec mon paquet de nouvelles du monde civilise. Je dus y rester jusqu'au ler juillet pour attendre
les bateaux qui journellement arrivaient de laNouvelle-
Catedonie et de la Columbia superieure avec des
fourrures et qui devaient partir de nouveau charges
d'appsovisionnements d'hiver pour les postes de Finterieur. i
ler juillet. — Les neuf bateaux comppsant la brigade avaient complete leurs approvisionnements et
se disposaient a partir pour leurs differentes destinations. M. Lewis devait les commander jusqu'a son arrivee a Colville, son propre poste; mais nous eumes beaucoup de peine a reunir les equipages, stelevarit a
soixante ou soixante-dix hommes. Les uns deman-
daient, a^nt le depart, leur allocation de rhum, ou
regal; onnele distribue aux hommes de la compagnie
qu'au debut d'un grand voyage; les autres, oecupes a
faire leurs adieux a leurs maitresses indiennes, se
trouvent dtfficilement; en un mot, ils h6sitent tous a
renoncer a la vie de par esse et d'abondance des deux
ou trois de'rnieres semaines; ils saveut trop bien
quelles fatigues et quelles privations les attendent.
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KfflWV. LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
Cependant, vers le soir, nous parvenons a reunir les
equipages, et M. Lewis Jeur promet le regal a la premiere occasion convenable. Le fort nous salue de sept
coups de canon et nous lui repondons du vaisseau de
la compagnie mouilte pres ^e Fentrep6t. Les habitants
du fort viennent se grouper autour de nous; et enfin,
au milieu des acclamations et des souhaits-venus du
coeur pour le succes de notre voyage, nous partons.
A cause de l'heurc avancee nous n'atteignons ce jour-
la que les moulins de la compagnie, a huit milles du
fort.  . -■-:* ■ mm
2 juillet. — Nous partimes le matin de tres-bonne
heure, et nos hommes manoeuvrerent leurs rames avec
une vigueur inusitee ; ils devaient recevoir leur regal
dans la soiree. A deux heures de l'apres-midi nous attei-
gnimes la prairie du the, a une distance de vingt-huit
milles. La, nous debarqu&mes pour laisser les hommes
recevoir la recom pense promise. C'est une pinte de rhum
par tete, et i(s ne peuyent la boire qu'a une distance
suffisante du poste, afin que ceux qui veulent s'enivrer
s'enivrent, mais ne puissent se mettre en contact avec
les serviteurs de l'etablissement.
Aussitdt apres le debarquement, on etablit le camp,
on alluma le feu pour le souper; bref, on fit tous
les preparatifs pour la nuit, avant la distribution de
la liqueur. Cette distribution une fois faite, les hommes commencerent toutes sortes de jeux athletiques,
courant, grimpant, lutlant, etc. Nous avions dans nos
equipages huit insulaires des Sandwichs qui nous pro-
curerent beaucoup de plaisir par leur danse, sorte de
pantomime accompagnee de chant. Tout cela formait
un ensemble extremement grotesque et comique, et
provoquait les eclats de rire de Fassistance. Quand le LES INDIENS DE LA  BAIE  D HUDSON.
149
rhum commenga peu k peu 1 produire son effet, les
brigades applartenanl il differeiits postes commencerent
k se gldrifier de leurs actes de courage et d'energie.
Cela amena graduellement 1 yoir qui etait le plus
brave. II en resulta des combats sans nombre, beaucoup d'yeux poch6s et de nez cnsanglantes; mais tout
finit en bonne humeur. Le jour suivant, les hommes
etaient abrutis, mais en somme bien disposes; en rea-
iite, les combats de la veflle semblaient une sorte de
reglement de compte pour toutes les vieilles querelles
et tous les ressentiments. Nous ne partimes que vers
tro$s heures de l'apres-midi et ne fimes guere que
quatorze milles; nous campames au bas des cascades,
1 Fendroit oil commence le premier portage, en remontant la Columbia.     ' ^
4 et 5 juillet. — Nous employilmes ces deux jours a
transporter les ballots de marchandises a travers le
portage et a trainer les bateaux vides a Faide de cordes.
6et endroit est une grande station de peche; on y
prend d'immenses quantites de poisson 1 une certaine
epoque de Fannee, celle de notre passage. Les Indiens
reunis en ce lieu nous donnaient beaucoup de tracas
et (Finqutetudes, et il nous fallut faire bonne garde
pour echapper a leurs rapines. Dans la soir6e du 5,
nous achevdmes de passer le portage, et, quoique les
hommes fussent fatigues, nous remoni&mes la riviere,
sept milles plus loin, avant cl'etablir noire camp, car
nous voulions au plus t6t nous d61ivrer des naturels
dupays.
En r6dant, pendant que les hommes transportaient
fes marchandises aux cascades, je decouvris un grand
cimetiere de tetes plates et j'eprouvai le desir le plus
vif de me procurer un cr&ne. Toutefois, pour y par-
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LES INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
venir, je devais prendre les plus grandes precautions^
et je ne m'exposais pas a un mediocre danger, non-
seulement en le prenant, mais encore en le coriservant
par la suite; il y a plus, les voyageurs auraient certai-
nement refuse de faire route avec moi s'ils avaient
soupgonne mon larcin, a cause de la crainte supers^
tieuse attacltee aux cimelteres. Je profitai cependant de
la preoccupation de tout le monde et je parvins a fh'em-
parer d'un crane complet, sans exciter le moindre
soupgon.
A Fendroit ou nous campames, dans la soiree du 5,
nous vimesbeaucoup de troncs d'arbres dans la riviere;
ils provenaient d'un eboulement recent.
Pendant la nuit, deux de nos insulaires des Sand-
wichs deserterent. On dechargea un bateau qui fut im-
mediatement envoye en arriere, pour intercepter leur
faite aux cascades. Ils avaient recu pour dix livres;
de marchandises; cachant, en passant aux cascades,
leurs sacs dans les bois, ils esperaient pouvoir retour-
ner sur la c6te avec leur butin. On retrouva pourtant les
traces, puis les sacs, mais point les hommes; quant &
eux, Tomaquin se chargea de les retrouver.||
Le jour suivant, Tomaquin, avec trois hommes de
sa tribu, les ramena; chaque Indien, en ramant, tenait
son couteau dans les dents, pret a frapper si les insulaires venaient. II parait qu'ils avaient visite son camp
pendant la nuit; il avait alors assemble sa tribu et lei
avait entoures; les insulaires, se croyant perdus, de*
manderent gr&ce. Tomaquin regut pour recompense
quatre couvertures et quatre chemises. II ne restait
plus qu'l punir les deserteurs; leur sentence fut aussi
vite executee que prononcee. A leur sortie du canot,
notre guide, giand et fort Iroquois, s'empara de Fun/ LES  INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
151
tandis que M. Lewis saisissait 1'autre. La punition con-
sista simplement k les rosser d'importance. Le ch&ti-
ment de ces hommes peut sembler sauvage et exeessif.
h ceux qui vivent dans le monde civilise; mais c'est
seulement avec un traitement pareil qu'on pent main-
tenir dans Fordre des hommes comme ceux-la; surtout
dans un voyage il Finterieur, ou il importe 1 tout prix
de prfevenir les desobeissances ou les desertions.
6 juillet. — II pleut fortement toute la journee et le
vent devient si violent que nous sommes obliges d'a-
border, dans un sol bas et marecageux, au milieu de
myriades de moustiques*
7 juillet. — Apres avoir traverse une mission nte-
thodiste, nous arrivames au portage des Dalles. Trente
Indiens se mirent aux bateaux, chaque homme rece-
vant pour ce travail cinq baltes et de la poudre. Les
Indiens des Dalles ne se determent pas la tete. Le pays
commence a devenir sterile et sans foret. On prend
du saumon en grande abondance dans les rapides.
8 juillet. — Arrives aux chutes, nous ne trouv&ines
auctme difficulte pour le transport de nos bateaux,
grace aux Indiens qui nous aiderent de grand cceur*
A ufte epoque anterieure, cette tribu etait plus re-
muante qu'aucune autre des bords de la Columbia* A ce
portage, soixante hommes armes devaient proteger
les marchandises. C'est il cet endroit meme que fut tite
Homme 1 la bolte d'6tain, mentionne dans FAstoria
de Washington Irving. Nous dumes acfaeter du bois
des Indiens pour cuire notre souper, car on ne voyait
dans le voisinage ni arbre ni buisson. Ces Indiens
ne peuvent avoir du bois flotte pour leur propre usage
que quand la riviere est haute et qu'elle le met a leur
portee; ils estiment tout naturellement le bois un tres-
\ LES INDIENS  DE  LA BAIE D HUDSON.
iiaut prix, a cause de sa rarete. Ceux qui resident et
qui se reunissent autour des chutes pour pecher, s'ap-
pellent Skeen; ils ne s'aplatissent pas la tete et passent
pour un peuple hardi et brave. Amis, a cette epoque,
des agents de la compagnie de la baie d'Hudson, ils vi-
vaient en paix avec leurs voisins tetes plates. Ils pren-
nent quelques daims et un peu d'autre gibier; avec la
peau qu'ils en relirent, ils font tous leurs vetements,
ce qui ne leur donne pas grand'peine. Je fis le portrait de Mancemuckt, le chef; il portait un bonnet de
peau de renard et une chemise de peau de daim.
9 juillet. — Nous quittctmes les chutes par un bon
vent et nous remont&mes les rapides a la voile; mais
bientot, l'eau deferlant sur Favant des bateaux, nous
carguames les voiles et campames dans le voisinage
d'une tribu d'Indiens voleurs; faute de combustible,
il nous fallut prendre le bois d'un de ces canots de
sepulture, non sans en avoir retire les os que nous pla-
g&mes soigneusement avec d'autres. Notre marmite
ne bouillait pas encore que des hommes de la tribu
parurent et nous firent comprendre notre sacrilege.
Apres une longue et fatigante discussion, et nous
sentant d'ailleurs trop nombreux pour que les Indiens en vinssent k une violence ouverte, le parent
offense consentit a recevoir un peu de tabac, des mu-
fcitions et quelques autres petits presents; il se declara
satisfait. Nous evit&mes ainsi une vengeance assuree
au premier blanc 6gar6 dans ces'parages.
10 juillet. Nous vimes et tu&mes une grande quantite de serpents a sonnettes; les hommes occupes au
halage des bateaux marchaient pieds nus, et aussi ils
les redoutaient vivement. Les Indiens disent que le sel
applique immediatement, et en grande quantite, ou LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
153
Femploi des liqueurs au moment de la morsurc, peu-
vent op6rer la gu6rison; je n'ai, toutefois, jamais vu
ni l'un ni 1'autre moyen employe, et je soupgonne
fort le dernier remede d'etre une ruse indienne pour
obtenir k tout prix des spiritueux.
11 juillet. — Beaucoup d'Indiens nous suivirent k
cheval, k une grande distance le long du rivage. J'ob-
tins un de leurs chevaux, et accompagne d'un Indien,
je fis une pointe de sept k huit milles dans Finterieur
du pays, que je trouvai aussi aride et sterile que les
bords de la riviere. Lessinuosites de son cours, que les
bateaux devaient forcement suivre, me permirent de
rejoindre mes compagnons plus loin; cette course il
cheval, quoique peu int6ressante au point de vue du
paysage, me procura neanmoins une diversion agreable
il la monotonie des bateaux. Comme nous approchions
de Fendroit ou la Walla-Walla debouche dans la Columbia , nous nous trouvames lout k coup en presence
de deux rochers extraordinaires, s'eievant en saillie
sur un c6ne k pic ou rempart d'environ sept cents pieds
au-dessus du niveau de la riviere. Les voyageurs don-
nent a ces rochers le nom de Cheminees, et comme
on les voit a une grande distance, ils servent de points
de reconnaissance pour s'orienter.
Les Indiens Walla-Wallas les appellent Rochers des
filles Kiu-se. Voici la tegende qu'ils racontent il leur
sujet. II faut se rappeler que toutes les tribus indiennes
choisissent quelque animal auquel elles attribuent des
pouvoirs surnaturels ou dans le langage du pays des
pouvoirs magiques : la baleine, par exemple, sur la
cfite nord-ouest; le Kee^ye, ou aigle belliqueux, le pere
du tonnerre, a Fest des montagnes Rocheuses, et le
Joup sur les bords de la riviere Columbia. Or, il arriva
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que le grand loup magicien de la riviere Columbia,
suivant la tradition des Walla-Wallas, le plus ruse et le
plus habile des manitous, apprit qu'une grande sau-
terelle magique desolait tout le pays soumis a ses lorn
II r6solut immediatement de se mettre a sa recherche.
II s'avance done jusque sur les bords de la riviere, et
tombe bientot sur Fobjet de sa -poursuite. Chacun de
ces deux formidables manitous croit qu'il vaut mieux
recourir k la ruse pour triompher de son adversaire.
Ils commencent, en consequence, a echanger entre eux
des civilites; puis, afin de s'epouvanter reciproque-
ment, ils se mettent a cetebrer leurs exploits merveil-
leux et a enunterer tout ce qu'ils ont tue et mange. La
sauterelle dit au loup que la meilleure maniere de
prouver lequel des deux a le plus devore est que chacun
vomit Je contenu de son estomac; celui qui vomirait
le plus de poil, substance indigestible, montrerait par
la qu'il avait devore le plus d'animaux, et obtiendrait
Favantage. Le loup y consent; ils commencent en
consequence avec de grands efforts a vomir tout ce
qu'ils ont dansFestomac. La sauterelle, dans les vio-
lentes secousses qu'elle se donne, ferme naturelle-
ment les yeux; le loup s'en apergoit, et tira adroit®?-
ment de son cote, sans etre decouvert, une grande
partie de la portion de son adversaire. La sauterelle,
voyant que la part du loup surpasse la sienne, aban-
donne la lutte, et propose au loup Fechange de leurs
chemises en signe d'amitte et de reconciliation. Le
loup se rend k cette proposition, et demande a la
sauterelle de commencer; celle-ci refuse, et demande
au loup la meme faveur.
Le loup cede encore a cette exigence, et, se frappant
la poitrine, fait soudain disparaltre sa chemise. La sau- LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSdN.
155
terelle, grandement etonnee, et ne possedaat aucun
charme par lequel elle puisse se debarrasser aussi vite
de la sierfrre, est oblig6e de l'&ter de la maniere ordinaire en la tirant par-dessus sa tete; le loup n'attend
que ce moment, et, tandis que la sauterelle avait la tete
et les bras embarrasses dans sa chemise, il la tue.
Lb loup, deiivre de sa bruyante et dangereuse rivale,
se mit en mardhe pour retourner chez lui. En arrivant
■k une distance de quelques milles de la Walla-Walla,
il vit trois belles filles Ki-use dont il devint eperdument
amoureux; elies transportaient des pierres dans la riviere; elles voulaient faire une cascade arlificielle ou
bien un rapide, afin de n'avoir qu'a se laisser glisser
pour prendre le saumon. Le loup epie secretement
leurs operations pendant le jour; a la nuit il se rend
il la digue; la, il detruit entierement leur ouvrage,
malice qu'il repete pendant trois nuits consecutives.
Le matin du quatrteme jour, il voit les jeunes filles qui
pleuraient, assises sur le rivage; il s'approche et leur
demande le motif de leurs larmes. Elles r6pondent
qu'elles meurent de faim, parce qu'elles ne peuvent
prendre aucun poisson, faute de digue. Maitre loup
leur propose de leur en construire une, a condition
qu'elles veuillent bien devenir ses femmes; elles y consented, aknant mieux cela plulot que perir. Eton voit
encore aujourd'hra une longue jetee de pierres qui
traverse presque entterement la riviere; c'est Feeuvre
du loup amoureux.
Pendant assez longtemps, ii vecut heureux avec les
trois soeurs (c'est une coutume tres-frequente parmi les
Indiens d'epouser dans une famille le plus de soeurs
qu'ils peuvent, sous pretexte que des soeurs s'accordent
naturellement mieux entre elles que des 6trangeres);
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156
LBS INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
mais il la fin il devint jaloux de ses femmes, et, par son
pouvoir surnaturel, il changea deux d'entre elles en
colonnes de basalte au midi de la rivifere; il se changea
lui-m6me en un rocher qui ressemble un peu aux deux
autres au nord, afin de pouvoir toiyours les surveiller.
Je demandai au narraieur ce que la troisf&ne sceur etait
devenue. «N'avez-vous pas, me dit-il, remarque en
montant ici, une caverne? — Oui, lui repondis-je. —
Eh bien! repliqua-t-il, c'est tout ce qui reste d'elle. »
CHAPITRE XVII.
12 juillet. — J'arrivai a Walla-Walla, petit fort constant avec des dubies ou blocs de boue cuits au soleil
qui est tres-chaud en cet endroit. Le fort Walla-Walla se
trouve & Fembouchure de la riviere du meme nom, au
milieu du desert le plus sablonncux et le plus sterile
qu'on puisse sefigurer,ctcinq cents milles de Fembouchure de la Columbia. On peut dire qu'il n'y pleut jamais, quoique, a un petit nombre de milles en aval de
la riviere, il tombe des averses frequentes. Par sa construction il Fentree de la valtee creusee par la riviere
Columbia k travers le pays montagneux qui mene a
Focean Pacifique, il subit de furieux coups de vent
qui se pr6cipitent entre les collines avec une inconce-
vable violence, et soulevent la poussiere en nuages si TO
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
157
epais et si continus, qu'ils rendent frequemment le
voyage impossible. Cinq hommes et un employe gar-
dent le fort. L'etablissement n'est tenu que pour le
trafic avec les Indiens de Finterieur, car ceux des environs du poste possedent peu de pelleteries k vendre.
Les Indiens walla-wallas ne vivent presque que de
saumon pendant toute Fannee. En ete, ils habitent des
huttes faites avec des nattes de joncs qu'ils etendent
sur des perches. Sans forets dans leur voisinage, ils
dependent pour la petite quantite de combustible dont
ils ont besoin, du bois charrte par la riviere, et qu'ils
recueillent au printemps. En hiver, ils creusent dans
le sol une grande excavation circulaire, profonde de
dix k douze pieds, et qu'ils couvrent avec des blocs de
bois sur lesquels ils mettent une couche de boue ra-
massee dans la riviere. Ils ntenagent, sur Fun des
c6tes du toit, une ouverture assez grande pour y en-
trer. Une poulre coupee de fortes entailles va jusqu'au
fond de Fexcavation, et sert d'echelle pour descendre
dans la demeure souterraine et pour en sortir. Douze
ou quinze individus s^y enterrenl pendant Fhiver....
C'est souvent tout cru que le saumon leur sert de
nourriture; ils souffrent cruellement de la chaleur
produite par tant de personnes reunies dans un si petit
espace. Les frequents tourbillons de sable les obligent
sans cesse a fermer Fouverture de la cave, et alors
l'odeur et la chaleur deviennent insupportables pour
ceux qui n'y sont pas habitues. Ces tourmentes presented un caractere effrayant dans ce desert aride.
Un grand nombre d'Indiens perdent ainsi la vue, et
meme ceux qui ne Font pas 1 ce point attaquce parais-
sent souffrir d'inflammation tres-grande aux yeux. Le
saumon, en sechant, se remplit tellement de sable,
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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que les dents des Indiens s'usent a le manger; aussi
est-il rare de rencontrer un Indien de plus de quarante
ans dont les dents ne soient pas rongees jusqu'aux
gencives.
13 juillet. — Nous nous procurons trois chevaux
et un homme, et partons pourle Paluce, ou riviere
du Pavilion; nous traversons une contree sablon-
neuse; Feau nous fait defaut jusqu'a la riviere de Tou-
chay, ou nous rencontrons le P. Jose, missionnaire
j6suite, qui avait quitte Walla-Walla la veille pour aller
a sa mission de Coeur de Laine, Nous y campons.
14 juillet. — Partis a cinq heures du matin. Chaleur
intense, point d'eau pendant la journee. Des Indiens
nous passent en canot, hommes et bagages, sur la
riviere Neyperees, large en cet endroit de deux cent
cinquante yards. Quanta nos chevaux, ils traversent
1 la nage Fembouchure de la riviere Pelouse, affluent
du Neyperees. Le chef qui commande ici se nomme
Slo-ce-ac-cum. II portait ses cheveux partages eti lon-
gues meches coltees avec de la graisse. Sa tribu ne
compte pas plus de soixante-dix ou quatre-vingts guerriers, et se nomme Upputuppets. II me dit que plus
haut, dans la riviere Pelouse, se trouve une cascade
que jamais homme blanc n'avait vue, et il offre de
m'y conduire par le lit de la riviere, qui est heureuse-
ment assez basse pour former un gue. J'accepte et je
m'engage a cheval dans une gorge profonde et sauvage, composee de roches basaltiques d'un brim fonce,
amassees les unes sur les autres a la hauteur de mille
a quinze cents pieds; elle ressemble ici a Finterieur
d'une mine, plus loin a un cirque romain. Notre route
au fond de cette gorge etait tres-penible, car il nous
fallait franchir des rochers eboutes et des broussailles
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'iVBJIitfH LES INDIENS  DE LA  BAIE  D HUDSON.
159
epaisses. Le chef alors s'arrete, refusant de continuerr
si je ne lui donne une couverture en payement; mais
je refuse net/et je pousse mon cheval, ordonnant a
Fhomme qui m'accompagnait de me suivre avec 1'autre
cheval. Le chef me rejoint au bout d'un mille et me
guide jusqu'a la cascade par un des passages les plus
suhMnies et les plus effrayants que jamais homme ait
contempte.
Nous camp&mes au pied de la cascade, et notre
guide nous quitta fort satisfait d'un cadeau de tabac et
de munition. La chute forme une nappe perpendicu-
laire de six cents pieds. Elle s'e'chappe de rochers d'un
gris jaune qui s'etevent encore k quatre cents pieds
au-dessus. L'eau tombe dans un bassin de rochers
avec un rugissement sourd et continu, puis elle se
preripite avec violence pour se jeter dans le Neyperees.
Un courant d'air continuel regnait autour de notre
campement et y entretenait une delicieuse fraicheur.
L'Indien me dit qu'apres la saison des pluies la
chute tombait avec un volume beaucoup plus considerable; Faspect doit done etre plus imposant encore.
^15 juillet. — Nous quittdmes notre campement pour
voir une cascade a quinze ou vingt milles plus haut;
il nous fallut abandonner le lit de la riviere et gagner
le sommet des rochers par un ravm que nos chevaux
peuvent gravir malgre sa rapidite. Dans les hroussaHles,
noiis trouv&mes des groseilles sauvages en quantite,
ce qui nous rafraiehit singulterement.
Parvenus au faite, nous decouvrimes, aussi loin
que Foeil pouvait atteindre, un vrai desert de sable
jaune, aride, avec gl et la d'enormes masses de rochers abruptes dissemines sur le sol. Pas un arbre,
pas un buisson ne rompaient la monotonie de cette
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160
LES  INDIENS DE  LA  BAIE  D HUDSON.
lande desolee. Quelques maigres touffes d'herbe fanee
eparses au loin representaient seules la vegetation, et
la vie animate y semblait comptetement eteinte , car
pendant tout mon voyage, je ne rencontrai ni ani-
maux ni oiseaux, pas meme des serpents ou des mous-
tiques. Nous suivimes le cours de la riviere et cam-
pdmes a la chute superieure, ou je restai 1 dessiner
jusqu'au 17, enchante de la beaute des paysages qui
m'entouraient. Cette cascade n'a que quinze pieds de
hauteur. Le long de la riviere, poussent de grandes
herbes et des arbrisseaux dont la belle verdure con-
traste avec les collines de sable iaune environnantes.
Je desirais vivement rester dans le voisinage pendant
huit ou dix jours encore, pour esquisser tous les details de l'etrange pays ou je me trouvais, mais le metis
qui m'accompagnait me pressa tellement de partir, il
devint si maussade et si importun, qu'il me gata comptetement mon sejour, et me forga a revenir. Je de-
couvris plus tard qu'il etait jaloux de sa femme, habitant en ce moment au fort. Je dus done 1 mon grand
regret redescendre la riviere par le meme chemin, et
le soir du 17 je campai de nouveau sur les bords du
Neyperees. Nous vimes dans la journee une nombreuse
troupe de beaux chevaux en liberie; ils appartenaient
jadis a un chef tres-honor6 dans sa tribu, et comme
temoignage de respect, celle-ci decida a la mort du
chef que ses chevaux ne serviraient a personne et vi-
vraient a l'etat sauvage; aussi leur nombre s'augmen-
tait-il tous les jours.
<4>
iliSiLfL LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
161
CHAPITRE XVIII.
: 18 juillet. — Je pars pour la mission du Dr Sohit-
man, eioignee de soixante milles, mais je ne sais pas la
route. Un Indien me montre du doigt la direction,
mais il m'assure que nous perirons de soif avant d'at-
teindre notre destination; aussi je ne puis decider
personne a m'accompagner.
Nous partons cependant dans la direction indiquee,
avec une chaleur intense. Rien pour nous defendre des
rayons brillants du soleil, reflete par le sable jaune et ardent. Vers le milieu du jour, nous apercevons un petit
buisson sur notre route; nous y courons, esperant y
trouver un peu d'eau. Vain espoir! La source est tarie,
il ne nous reste done qu'aavancer le plus vite possible;
mais nos chevaux manquent bientftt sous nous, et ii
nous faut les trainer, epuises' de fatigue, pendant de
longs milles, avant d'arriver k la mission. Nous y
sommes enfin vers six heures du soir, et je suis ac-
cueilli avec grande bonte par le missionnaire et par
sa femme. Dr Sohitman surveille aussi les missions
presbyteriennes americaines, etablies sur Fouest des
montagnes Rocheuses'. II s'est construit une raaison de
terre glaise, car le bois manque dans ces parages. II
Aabite les bords de la riviere Walla-Walla depuis
■$f LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
huit ans, employant tous ses efforts k faire dubien
aux Indiens de sa mission. II a d6friche et cultiv6
quarante ou cinquante acres de terre aupres de la
riviere, et il nourrit un nombreux betail, precieuse
ressource pour sa famille. Je restai quatre jours avec
lui, pendant lesquels il m'accompagna dans des courses
chez des Indiens. Ces Indiens, les Kye-use, ressem-
blent beaucoup aux Walla-Wallas. Ils sont toujours
allies en temps de guerre et ils se tiennent par la langue
et les habitudes.
Dr Sohitman me mena dans la tente d'un Indien
nomme To-ma-Kus. Nous le trouv&mes assis dans sa
case tout 1 fait nu. 11 presentait Faspect le plus sauvage du monde, et comme je l'appris depuis, son ca-
ractere ne dementait en rien son apparence. II ne sut
ce que je faisais que lorsque j'eus fini mon dessin. II
voulut alors le voir, et me demanda si je ne le desti-1
nais pas aux Americains, qu'il detestait; il se figurait
que, s'ils possedaient son portrait, il tomberait lui-
meme en leur pouvoir. Je Fassurai en vain que je ne
leleur donnerais pas. Cela ne lui suffit pas, et il es-
sayait de le jeter au feu; je lui arrachai alors mon
dessin: il me langa un regard diabolique et parut
entrer en fureur; mais avant de lui laisser le temps de
se remettre, je quittai la tente et sautai k cheval, non
sans regarder en arrtere sfil ne me langait pas quelque
fltehe.
Generalement, quand je voulais faire le portrait
d'un Indien, j'entrais dans sa tente ? je m'asseyais, et
je commengais a dessiner sans parler, car de cette
maniere, un Indien affectera de ne pas s'apercevoir
de ce qu'on fait. Si mon dessin ne lui plaisait pas, il se
levait et s'en allait; mais si je le priais de poser, fi LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
I«3
refusait presque toujours. Je penetrai ainsi chez le
chef Til-au-Mte, et fis son portrait sans echanger une
parole avec lui. Je partis le 22 juillet pour Walla-
Walla, apres dejeuner, emmenant avec moi, selon le
desir du docteur, un chien, qui appartenait a M. Mac-f
Bain. II faisait une ehalefar intense, et afrres une heure
de marche, je vis le pauvre animal tellement extemte
que je dis a mon serviteur cMle mettre sur son cheval,
mais ce fardeau etait trop genant; il le remit par
terre, la pauvre bete se coucha et mourut, comple-
tement brutee par la chaleur du sable.
Le lendemain de mon arrivee au fort, un jeune gar-
gon, un des fils de Peo-Peo-Max-Max, chef des Walla-
Wallas, arriva a notre camp, pres du fort. II precedait
de quelques jours une petite bande de guerriers corn-
man dee par son pere, et composee de Walla-Wallas et
de Kye-use; leurs freres les eroyaient perdus depuis dix-
huit mois. Cette troupe, qui etait de deux cents hommes, re venait de Californie, oil elle avait ete venger
la mort d'un autre fils du chef, massacre par des
emigrants californiens. Le messager qui venait d'ar-
river apportatt des nouvelles desastreuses, tant du mau-
vais succes de F expedition, que de ses souffrances en
tous genres. Je me rendis atrssitot au camp indien et
je vis entrerle messager. Aussitot qu'on le voit descendu
de cheval, tout le camp, hommes, femmes et enfants,
l'entoure et Faccable de questions pressantes sur les
parents absents. Son silence et son air abattu confir-
merent les craintes qu'ils avaient d'une grande catastrophe, etils se mettent 1 hurler d'une fagon epou-
vantable, tandis que lui reste silencieux et morne, et
que des larmes ruissellent sur son visage. Enfin, apr§s
de tongues supplications de la part de son auditoire, il
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consent j! leur faire le recit de toutes les infortunes qu'ils
avaient souffertes. II raconte, au milieu d'un profond
silence, le voyage jusqu'au moment ou l'epidemie (la
rougeole) avait frappe la bande; il va pour dire le nom-
des morts. Des le premier nom qu'il prononce, un
hurlement terrible se fait entendre, les femmes se-
couent leurs cheveux et gesticulent avec violence.
Quand cette emotion se calnje, on le persuade, mais
grand'peine, de nommer une seconde victime, une
troisieme; il en nomma enfin jusqu'l trente. Les
memes marques d'une affliction extreme suivent chaque nom pronoi^e. Ce spectacle me touche fort, mal-
gre ma longue habitude des moeurs indiennes. Je res-
tais aupres d'eux, sur un tronc d'arbre, avec Finter-
prete du fort, qui m'expliquaitle discours de l'Indien;
ce discours dura pres de trois heures. Apres cela,
Fagitation augmenta tellement, qu'on craignit dans le
fort quelque mouvement hostile contre Fetablissement.
Ces craintes, heureusement, furent vaines, car les Indiens savaient distinguer entre la compagnie de Hudson's Bay et les Americains. '
Ils envoyerent de suite des messagers 4 cheval dans
toutes les directions, pour r6pandre dans les tribus
voisines la nouvelle du desastre, et nous congumes de
vives craintes pour le Dr Whitman et sa famille, vu la
gravite des circonstances. Je me decidai done a aller lui
faire part de ce qui arrivait. Je me mis en route a six
heures du soir, et j'arrivai chez lui en trois heures. Je
lui contai Farrivee du messager et la grande agitation
des Indiens; je lui conseillai fortement de venir s'e-
tablir au fort, au moins pour quelque temps, jusqu'a
ce que les Indiens fussent un peu calmes; mais il me
r6pondit qu'il avait v6cu si longtemps parmi eux, et qu'il
rBri '•.;.;
J LES INDIENS DE  LA  BAIE  D HUDSON.
165
avait tant fait pour eux qu'il ne craignait rien de leur
part. Je ne restai qu'une heure avec lui, et rentrai au
fort 1 une heure du matin. Pour moi, je ne voulus
pas m'exposer inutileinent au danger que me faisaient
courir les idees superstitieuses des Indiens dont j'avais
fait le portrait; aussi restai-je au fort Walla-Walla
quatre ou cinq jours, jusqu'au retour de la bande de
guerriers. J'eus alors Foceasion de faire un croquis du
grand chef, Peo-Peo-Max-Max ou « le Serpent-Jaune, »
qui exerce une grande influence, non-seulement sur
ses sujels, mais aussi sur les tribus voisines.
Pendant mon sejour au fort, un des messieurs de
Fetablissement, qui avait vecu quarante ans chez les
Indiens, et passe la plupart de ce temps-11 chez les
Walla-Wallas, me raconta l'anecdote suivante, que je
vais rapporter, autant que possible, dans les termes de
mon narrateur; elle donne une idee exacte ducaraclere
des Indiens, de leur amour pour leurs enfants, de leur
fermete en presence de la mort, et de leur croyance a
une existence future.
II y a quelques annees, les Walla-Wallas faisaient
des chasses annuelles aux buffles; des troupeaux
de ces enormes animaux frequentaient alors le ver-
sant ouest de la montagne; ils Font abandomte main-
tenant; cette tribu obeissait a un chef adore de son
peuple, et respecte des tribus voisines pour son courage et sa grande sagesse.
Ce chef avait plusieurs fils, qui des leur enfance
promettaient de ressembler en tous points a leur pere,
mais ils moururent successivement k l'age adulte. Le
chagrin et les amtees blanchirent les eheveux du pere;
il ne luirestait plus qu'un fils, son dernier, son plus
fort, son plift'bcau rejeton, son meilleur; car en lui
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III
1 166
LES INDIENS  DE LA BAIE D HUDSON.
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le vieux guerrier ret^ouvait toutes les vertus de ses
enfants morts. Le vieillard passait tout son temps a
instruire cet enfant. II hai montrait a chasser le bison
et Fantilope, a prendre au piege le lynx et Fours, a
tirer Fare, ;! lancer, k tenir d'une main ferme le ja-
vdot et la lance. Malgre sa grande jeunesse il Favait
mis a la tete de ses guerriers, et le conduisaii lui-
meme a Fennemi, lui enseignant Fart de surprendre
et d'enlever les sanglants trophees de la victoire. D6j#
l'enfant figurait dans les chants de guerre; deja son
nom etait cetehre au loin, et on lui pretait toutes les
vertus de l'Indien, le plus accompli. 4r   >
Mais le Grand-Esprit p-fiiit lui ce dernier enfant. Le
pere d6sol6 se renferme dans sa tente, veut etre seul, et
on ne peut ni le voir ni lui parler; pas une plainte, pas
un gemissement dans cette demeure qui n'en semble que
plus iriste. Enfin arrive le jour oil ce corps doit retour-
ner a sa derniere demeure. Le chef avait fait preparer
une large fosse* Le cortege funebre est deja forme.; le
chef vient lui-meme se mettre k sa tete; il parait, au
grand etonnement de tous, revetu de son plus beau
costume de guerre, 6quip6 comme pour une campagne
lointaine, peint des plus brillantes couleurs, et convert des trophees de ses nombreuses victoires. Ii
marche calme et grave jusqu'au lieu de sepulture, et
apres avoir vu deposer le corps de son enfant, avec
tous les tresors indiens qui devaient lui servir dans
1'autre monde, il adresse du bord de la tombe ces paroles 1, toute la tribu : « Depuis ma jeunesse, j'ai tou-
jours recherche la gloire et l'honneur pour ma tribu,
et j'ai toujours marche le premier a la chasse et dans
les combats. Je vous ai conduits de victoire en victoire,
et maintenant au lieu d'etre entoures d'ennemis, tous LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
167
vous respectent, recherchent voire alliance et redou-
tent votre inimitie. Je vous ai servi de pere depuis
plus de lunes que je n'en puis compter; mes cheveux
sont devenus aussi Blancs que la getee du matin sur
les montagnes. Vous ne m'avez jamais refuse d'obeir,
et vous ne me le refuserez pas maintenant. Quand il
a plu au Grand-Esprit de me reprendre un a un tous
mes enfants, pour les mettre dans ses saintes chasses,
je les vis deposer dans le sepulcre de leurs peres, sans
murmurer contre sa sainte volonte; j'eus cette resignation tant qu'il m'en resta un. A celui-ci, je consacrai
ma vie, fier de sa fierte, me glorifiani de sa gloire, heu-
reux de Fespoir que je le laisserais parmi vou$ pour
perpetuer ma race et mes hauts fails, quand j'aurais ete
rejoindre dans 1'autre monde ses freres bien-aimes. Mais
le Grand-Esprit appelle aussi a lui ce dernier soutien de
mes vieux jours, cet espoir de ma vie, que tant de souvenirs de sa valeur, de sa force, de son courage, de ses
prouesses me rendaient si cher. Heias! il repose 11 dans
la terre glacee,etje suis seul, depouilte comme Farbre
auquel le feu du ciel a enleve toutes ses branches.
Cette chere creature, maintenant froide et inanimee,
je la suivais depuis ses jeux d'enfants jusqu'a ses
prouesses de jeune homme. Le premier j'ai mis entre
ses mains Fare et le tomahawk; que de fois vous avez
vu et admire son adresse et son courage a les manier!
« Le laisserai-je maintenant faire seul et sans protection le grand et penible voyage des chasses saintes du
Grand-Esprit? Non, son &mc m'appelle, me fait signe
de la suivre; jenel'abandonnerai pas. La meme tombe
nous contiendra, la meme terre nous couvrira; et
comme dans le monde Ie bras de son pere le soute-
nait dans la fatigue et le peril, de meme son esprit le
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n 168
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
I
trouvera k ses c6tes pendant le long et penible voyage
qui mene aux belles, aux 6ternelles chasses! Et vous,
mon peuple, qui ne m'avez jamais desobei, vous ne re-
fuserez pas de suivre mes dernteres volontes. Je vous
quitte maintenant; et quand vous me verrez etendu a
ses c6tes, recouvrez-nous de terre tous deux; rien ne
peut changer mon dessein. »J|
II descendit alors dans la tombe et etreigriit le corps
entre ses bras.
Le peuple, apres avoir en vain essay6 de changer sa
resolution, obeit a la fin a ses ordres et enterre le vivant
avec le cadavre. Un b&ton, orn6 d'un lambeau de toile
rouge, est le seul monument qui se dresse sur la tombe
des deux guerriers, mais leurs noms seront le sujet de
bien des discours, tant qu'existera la tribu des Walla-
Wallas.
20juillet. — Jecomptais altera Colville par le grand
Coulet; d'apres Fapparence de ses deux extremites que
j'avais visiiees, je le preriais pour Fancien lit de la riviere Columbia, mais personnc ne put me donner de
renseignements precis a ce sujet, personne ni des
blancs ni des Indiens. Cependant on parlait tant des
mauvais esprits qui sont ses h6tes, et des choses etran-
ges qui s'y passaient, que je ne pus r6sister au desir
de l'explorer.
J'envoyai done en avant par des bateaux les objets ne-
cessaires a ma route, mais je ne pus trouver un seul
guide indien, tant tous ils craignaient de rencontrer des
mauvais esprits. Enfin un metis nomme Donny, quoique ignorant de la route, consentit il me suivre. Nous
primes deux chevaux de selle, un pour porter les
provisions, c'est-Jt-dire deux beaux jambons qu'on
m'avait donn6s au fort Vancouver, et des saumons LES INDIENS  DE  LA  BAIE D HUDSON.
169
secltes. A dix milles environ du fort, nous passames le
Neyperees a la nage, a Fendroit ou il se jette dans la
Columbia, et nous suivimes les bords de cette riviere
pendant dix milles encore; 11 nous campames. Pendant la journee nous avions traverse un grand campement de Neyperees; ces Indiens sont d'ordinaire tres-
hospitaliers pour nous, mais cette fois ils nous volerent
une tasse en etain, chose tres-precieuse dans cette partie
du monde; e'etait probablement pour avoir un souvenir
de notre passage. Je fis une petite esquisse d'un homme,
et j'aurais pu avec ce dessin effrayer le chef et le forcer
a me faire rendre ma tasse. Mais on m'avait tellement
parte de la faussete et de la ntechancete de ces Indiens
que je n'osai pas en tenter Fexperience.
30 juillet. — Apres huit ou dix milles le long de la
riviere, je decouvris que j'avais oublte mes pistolets et
d'autres objets au campement. J'envoyai mon servi-
teur les cbiercher, et je m'asseyai au bord de l'eau,
avec chevaux et bagages, au grand soleil, sans le moin-
dre abri. Pendant que j'attendais la, un canot s'appro-
cha avec quatre Indiens tout rayes de boue blanche
(terre de pipe ordinaire). En debarquant, ils parurent
fort surpris, et m'observerent de loin avec grande defiance, tantot s'approchant tout pres de moi, tantot
reculant. Ce manege continua pendant trois heures,
sans que le moindre bruit ne romplt le profond silence qui m'entourait. Mon depart matinal, la chaleur
terrible du soleil et le grand calme de la nature me
portaient invinciblement au sommeil. Le danger que
je courais suffisait a peine pour me faire ouvrir les
yeux; heureusement les Indiens Itesitaient a mon
egard. Je me tenais sur les bagages que j'avais enle-
ves aux chevaux; mes yeux etaient grand ouverts et
10
Mia. 170
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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fixes sur. mes h6tes; mon fusil a deux coups, tout
arme, etait pose sur mes genoux, et ma longue barbe
rouge (objet d'etormement pour tous les Indiens), me
descendait a mi-corps; je devais representer, sans net
doute, pour eux, un Scoocoom, leur mauvais genie.
Je dus mon salutA cette ressemblance, et je me gardai
de les encourager 1 m'approcher, ne tenant nullement
k les eclairer sur mon immortaHte.
Enfin mon serviteur arriva avec les objets oubltes;
les Indiens rentrerent au plus vite dans leur canot et
passerent la riviere. Nous continu&mes notre route
sur le rivage jusqu'au soir, et nous cainp&mes; pouss6
par la faim, je voulus attaquer un de nos jambons; je
saisis done le bout de Fos pour le tirer du sac, mais
helas! Fos decharn6 vint seul, le jambon n'etait plus
qu'une masse vivante de vers que la chaleur avait fail
eclore. Nous trouv&mes le second dans le meme etat,
et il fallut satisfaire notre faim sur le saumon rempM
de sable.
CHAPITRE XIX.
B!H
31 juMlet. — Connaissant le grand detour que la Co-
lombie fait au nord, je crois raccourcir de beaucoup
ma route en coupant a travers le pays, et ent prenant
le grand Coulet 1 une certaine distance de son embouchure. Nous quittons done la rivtei^ de boime LES INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
171
lb
heure et marchons toute la journee dans une con-
tree deserte, aride et sablonneuse, sans une goutte
d'eau a boire, ou un seul arbrisseau pour nous abri-
ter. Vers le soir nous apercevons un petit lac; nous
nous en approchons au plus vite. Des que nos chevaux le voient, quoique epuises de fatigue, ils par-
tent au galop et se preeipitent dans Feau. Mais ils ne
Font pas plutot goutee qu'ils se retirent, refusant d'en
avaler une seule goutte. J'essaye moi-meme, je la
trouvai excessiyement satee; je n'oublierai jamais la
penible emotion que me fit cette decouverte, qui
me montrait l'impossibilite de satfefaire ma soif. Les
chevaux, fatigues de notre longue et rapide marche,
ne peuvent continuer; malgre la douleur de rester
auptes de cette eau que nous ne pouvions pas boire, la
vegetation qui Fentoure nous decide a passer la nuit
dans cet endroit; mais la soif nous empeche de
dormir. JI
lcr aout. — Nous partimes a quatre heures, le math^ et nous avangames courageusement, sans trouver
d'eau, jusqu'a midi, quand nous trouvames un lac
etroit, long d'un mille, tres-peu profond et rkmpli de
pelicans, dont les excrements avaient rendu l'eau
verte et epaisse. Nonobstant son gout un peu sate, nous
en pass&mes dans un chiffon et la bumes avec deiicev
Apres ce lac de Pelicans, nous entrames dans une
region encore plus desotee. Toute la contree, aussi
loin que nous pouvions voir, etait couverte de sable
fin et mouvant que les vents violents amassent en im-
menses collines de quatre-vingts a cent vingt pieds de
haut. La route devenait des plus fatigantes, car ii
nous fallait tirer par le nez nos chevaux epuises, et
nous enfoncions a chaque pas dans le sable brulant.
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172
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
Si le vent s'etait lev6 pendant que nous traversions
cette contree,nous aurions infailliblement ete enterres
sous le sable.
Vers le soir, nous arrivames a un rocher, et dans
une petite crevasse nous decouvrimes trois ou quatre
litres d'eau, noire comme de Fencre, remplie d'in-
sectes degoutants. Les chevaux en Fapercevant se
precipiterent dessus, et nous eumes la plus grande
peine a les en chasser, craignant qu'ils ne prissent
tout pour eux. Apres avoir satisfait notre soif, et filtre
un chaudron de cette eau pour notre souper, nous
laissames le reste a nos montures qui ne se firent pas
prier et n'en laisserent pas une goutte.
2 aout. — Je sens en m'eveillant le matin quelque
chose de frais et de gluant contre ma cuisse; je rejette
ma couverture et je vois une espece de tezard, long
de huit ou dix pouces, qui m'avait tenu compagnie
toute la nuit. Je n'en eprouvai, du reste, aucun mal.
Nous poursuivons notre route, et vers midi nous sor-
tions de ces montagnes de sable. Le pays etait encore
aride et sablonneux, mais nous rencontrons quelques
touffes d'herbes suffisantes pour les chevaux. D'im-
menses murs de rocs basaltiques coupaient le pays et
nous empechaient de suivre la route directe, c'est-a-
dire celle queje m'etais tracee, car je n'en connaissais
aucune. Ces interruptions augmentent nos fatigues.
Je n'avais pas de boussole, et ce n'etait qu'en compa-
rant le soleil avec ma montre, et en fixant les yeux sur
une colline eioignee, que je pouvais me guider; nous
souffrions toujours du manque d'eau et mon serviteur
se decourageait.
3 aout. — Apres plusieurs heures de marche, nous
tombames sur un immense ravin, ou lit de riviere des-
m LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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sechee, qu'il fallait traverser. Les bords s'eievaient de
sept k huit cents pieds. 11 nous parut d'abord impossible de le franchir. Enfin, apres mille peines,nous par-
vlnmes k faire descendre nos chevaux jusqu'au fond;
nous pass&mes, puis il fallut grimper les rochers de
Fautre bord qui avaient une hauteur de deux cents
pieds. Enfin j'arrive k un des plus ravissants endroits
qu'on puissevoir. Du moins, il nous parait tel 1 c6te de
la contree desotee qui Fentoure. C'est un plateau, d'un
demi-mille de circonterence, couvert d'herbes abon-
dantes, ayant au milieu un petit lac d'eau deiicieuse
et fraiche. Le rocher basaltique se dresse en amphitheatre; les trois quarts de son circuit, de Fautre
c6te, plongent dans le precipice. Nous y sejournons
trois heures, nous deiectant de cette eau, si pr6-
cieuse apres les longues tortures de la soif. Mon servi-
teur ne pouvait s'en rassasier; quand il ne peut plus en
boire, il s'y met tout habilte, s'y vautre; les chevaux
font comme lui. Nous aurions ete tentes d'y rester bien
plus longtemps, si nous n'avions pas mis accidentel-
lement le feu au gazon, ce qui nous forgait a decamper
au plus vite. Voill qu'en grimpant les rochers k pic,
notre cheval de bagages perd l'equilibre et route en
bas; mais il tombe sur le dos, et les paquets restent
sous lui; il s'en tire avec quelques ecorchures aux
jambes. Tout autre qu'un cheval indien y Mt mort.
Des que j'ai regagne la plaine, je vois au loin un autre
vaste mur de roc; je laisse k mon homme le soin du
cheval bless6, et je trotte en avant pour chercher un
passage, prenant cette muraille pour un bloc isole
de basalte comme les pr6c6denls. J'essaye en vain de
tous c6tes, explorant chaque ouverture, mais je n'en
trouve pas une seule praticable. II ne reste qu'i tour-
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LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
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ner Fobstacle, mais mon homme ne m'ayant pas re-
joint, je dus retourner le chercher; plusieurs heures
se passerent a cela, et je commengais a craindre que
lui et mes provisions ne fussent 1 tout jamais per-
dus. Enfin apres une longue course je retrouve sa
trace; je la suis avec grand soin. Je m'apercois bien^
tot qu'il a pris une fausse direction. Au bout de quelque temps je le d£couvre perche sur un rocher eieve^
dans le lointain, criant et gesticulant de toutes ses
forces jusqu'a ce que j'arrive a lui; il etait tres-ef-
fraye; il m'assura que, s'il m'avait perdu, il n'auraii
jamais pu avancer.
Malgre l'heure avancee, nous parvinmes a tourner
le mur de basalte et a atteindre un ravin profond qui,
de loin, ressemblait tellement aux bords de la Colom-
bie, que je crus m'etre fourvoye.
Une fois au bord, et ne voyant pas d'eau au fondly
je ne doutai plus que je n'eusse atteint le grand Coulet. Nous descendons a grand'peine le ravin haut et
profond de mille pieds. Sa largeur varie entre un mille
et un mille et demi. C'etait jadis, sans aucun doute,.
un bras de la Colombie, qui coule maintenant a cinq
ou six cents pieds plus has. En se retirant, elle a
laisse a decouvert les bases d'enormes blocs de rochers qui en Iterissent le fond, et dont quelques-uns
s'elevent jusqu'au niveau du pays environnant. Ce
ravin extraordinaire a cent cinquante milles de long;
dans plusieurs endroits et pendant des longueurs de
vingt milles, il est esc'arpe entre deux murs de basalte
perpendiculaires de mille pieds de hauteur.' Un ma-
gnifique gazon couvre le fond parfaitement plat de la
valteev excepte aux endroits oil s'eiancent les rocbers
dont je parte. II ne renferme pas un seul arbre, et LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
175
aous n'y trouvons ni oiseau, ni reptile, ni insecte
d'aucun genre. Nous campons 1 c6t6 d'une magnifitpie
source qui jaillissait des rochers; nous faisons alors
la revue de nos provisions de saumon sec, car nous
rfavions aucune chance d'enrichir notre garde-manger,
et ce qui nous restait devenait sans prix. Nous trouvons, k notre grand regret, qu'il 6tait tout rempli de
vers, et qu'il fallait bien secouer chaque bouehee avant
de manger. Les poissons sont devenus tellement ani-
ntes que mon homme me propose de les attacher par
la queue pour que leurs habitants ne les emmenent
pas. Tout mauvais.que soit ce saumon, ce qui nous
attriste le plus, c'est son mince volume; car longue et
inconnue est la route que nous avons devant nous
avant d'atteindre aucun secours. Un orage eclate pendant la nuit, et dans tout le cours de ma vie, je ne
retrouve rien qui me redonne l'impression des roule-
ments du tonnerre qui r6sonnaient entre les rochers
de ce lieu terrible et sublime a la fois.
4 aoiit. —Nous suivons le cours du Coulet, con-
fondusd'admiration devant la beaute et la grandeur du
paysage qui augmentait 1 chaque pas de sauvage magnificence. Je tire et tue le premier oiseau qui ait
paru depuis Walla-Walla, a l'exception des pelicans,
que meme les Indiens, peu deiicats et peu difficiles
en general, ne mangent jamais. Mon oiseau me pa-,
raissait etre ce qu'on nomme ici un dinde sauvage,
quoiqu'il ne ressemble nullement aux dihdes sauvar-
ges du Sud. Son plumage rappelle celui du faisan; il est?
de la grosseur d'une poule domestique. Mais sa chair,
quoique tres-Manche, etait seche et sans gout. MalgrS
cela, e'etait un vrai r6gal et le premier repas que nous
fissions sans Faccompagnement habituel de vers et
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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de sable. Notre voyage serait devenu charmant si nous
avions eu une nourriture passable; nous trouvions en
grande quantite de Fherbe fort bonne pour nos chevaux ; des sources delicieuses jaillissaient des rochers
presque a chaque mille, et les campements etaient si
admirables que nous etions constamment tentes d'y
sejourner, au risque de mourir de faim.
5 aoitt. — Vers le soir, je commengai ci voir des arbres, surtout des sapins, sur les hauteurs et dans le
lointain, ce qui me donna a croire que nous appro-
chions de la riviere Colombie. Je presse le pas ; avant
le coucher du soleil, nous etions hors des ravins, et j'a-
percevais, au fond du pays, l'immense fleuve dont les
bords s'elevaient encore au-dessus de notre tete a une
hauteur considerable.
Ce fleuve surpasse tous ceux du monde, tant par son
immense volume d'eau que par la rude poesie de
l'effrayant paysage qui Fentoure; tant6t s'eievant en
cimes neigeuses a des milliers de pieds, tant6t s'abais-
sant en terrasses verdoyanles au niveau des eaux.
Deux Indiens descendaient le courant sur quelques
troncs d'arbres attaches ensemble. C'etaient les premiers que nous eussions vus depuis bien des jours; a
notre appel, ils mirent pied a terre et vinrent vers
nous; ils me dirent que j'etais il dix jours de marche
de Colville. Je ne les croyais pas, quoiqu'ils n'eussent
pas d'interet a me tromper. Je leur donnai un peu de
tabac et j'esperai obtenir d'eux quelques provisions,
cnais ils n'en possedaienl aucunes et nous diimes souper, conlme a Fordinaire, avec le saumon seclte. Nous
descendimes la berge et campames pour la nuit au
bord de la riviere. LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
177
CHAPITRE XX.
6 aout. — Nous longeons la rive pendant douze
ou quinze milles , sous les berges de rochers qui
s'eievaient a douze ou quinze cents pieds au-dessus de
nos tetes. En quelques endroits, d'enormes masses
surplombaient le passage, paraissant pretes a tout
ecraser sous leur chute.
Mais devant nous se dresse un immense rocher per-
pendiculaire qui avance jusque dans la riviere. Comme
l'eau etait trop profonde et trop rapide pour nous per-
mettre d'en tourner la* base, nous tenlons degravir le
rocher, malgre les pierres et les cailloux detaches qui
glissaient sous nos pieds a chaque pas et roulaient avec
fracas jusqu'en bas. Je conduis nos chevaux a trois
cents pieds de hauteur environ, puis je m'arrete et en-
voie Donny en avant, a pied, pour chercher un chemin.
Le cheval de bagages resistait a grand'peine. Mais
voila qu'un autre de nos chevaux, avec une sagacite
extraordinaire, me depasse, monte seul jusqu'l ce qu'il
ait atteint son camarade surcharge, et, mettant son
epaule sous un cote des fardeaux, Faide ainsi a on sou-
tenir le poids jusqu'au retour de l'homme. Ne pou-
vant continuer il monter, nous retournons sur nos
pas; pas de sentier praticable pour cette ascension;
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178
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON,
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nous n'en decouvrons un qu'a notre campement du
matin.
Enfin, nous atteignimes la plus haute berge, et nous
entr&mes dans une contree sauvage et accidentee, plan-
tee ca et 11 de petits groupes d'arbres, de plus en plus
epais a mesure que nous avancions. Nous fumes bien-
t6t entoures de bois epais; nous avions fait un detour
d'environ vingt-cinq milles, et traverse des ravins d'une
profondeur et d'une roideurprodigieuses. Nousretrou-
Vctmes la riviere en face du confluent d'un petit ruis-
seau, sur les bords duquel nous apergtlmes deux Indiens. Des qu'ils nous virent aussi, ils nous envoye-
rent un canot, offrant de nous aider a faire nager les
chevaux a travers la riviere, et nous assurant que la
meilleure et la plus courte route de Colville etait de
leur c6te. Nous acceptames leur offre amicale et cam-
p&mes aupres d'eux, sur Fautre rive.
Donny et moi etions tous deux horriblement fatigues de notre longue journee de route, de tout le travail que nous avions dti Sire, et de la faiblesse causee
par Finsuffisance de notre nourriture. Ces Indiens,
comme je l'appris plus tard, sont en general fort mal
disposes envers les blancs, et avaient souvent fort in-
quiete de petites bandes qui passaient, en levant un
impfit sur eux pour Ie passage de leur territoire. Mais
envers moi ils furent d'une bonte extreme, m'offrant
largement du saumon et des mures seches, ce qui venait
fort 1 propos apres la nourriture degotitante des der-
niers jours. L'un d'eux s'offrit meme comme guide
jusqu'lfColville. Mon experience de ces derniers jours;
me fit accepter Foffre avec joie, et longtemps avant la
nuit, je m'endormais aussi profondement que le malade le plus fatigue apres une crise. LES INDIENS  DE  LA BAIE  D'HUDSON,
7 aotSt—Je parfis de tres-bonne heure le matin avec
le guide, etfis ce qu'on appelle dans ces pays une longue
journ6e. Nous avions constamment a monter et a des-
cendre, ce qui nous fatigua beaucoup. II etait tout a fait
nuit quand nous campames sur les barges de la riviere.
8 aout. — Nous partimes de tres-bonne heure, afin
de pouvoir gagner Colville avant la nuit. Nous arrivames a une haute colline qui domine plusieurs milles
de la Golombie. Je m'assis au sommet pour jouir de
Fadmirable vue et laisser reposer les chevaux. Comme
j'etais etendha. sous les arbres, le vent s'eieva, eta mon
grand etonnement, je sentis la terre remuer sous moi.
J'imaginai d'abord que e'etaitnn tremblement de terre
et m'attendais k voir tout le flanc de la colline s'ebouler;
mais en regardant mieux, je m'apergus que cemouve-
ment venait des racines de ces immenses arbres qui,
enlacees Fune dans Fautre dans un terrain tres-leger,
arretaient ainsi les sapins dans leur chute. Partout les
rochers affleurent la surface de la terre, et quand le vent
fait plier les sommets des arbres, les racines montent
et descendent avec un mouvement d'ondulation sem-
blable a celui de la mer.
Arrives a un mille des chutes de la Chaudiere, nous
travers&mes a la nage. Le soir nous entrions au fort
Colville, situe au milieu d'une petite prairie d'un mille
et demi de largeur sur trois milles de longueur, entoure
de hautes montagnes. Cette petite prairie constitue une
veritable oasis fertile, au milieu des rochers arides et
des plaines sablonneuses qui s'etendent a trois ou quatre
cents milles, le long de la riviere. Je restai a Colville
jusqu'au 9 septembre, jour que je partis avecM. Lewis,
pour une excursion de soixante milles a la mission
presbyterienne de Walker-and-Eates.
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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Chacun des missionnaires a une hutte confortable
dans une plaine fertile : ils paraissent y vivre fort heu-
reux avec leurs femmes et leurs enfants.
On remarque dans le voisinage de nombreuses
caches indiennes pleines de saumon desseche; quoique
laissees sans gardiens pendant des mois entiers, dans
des endroits tres-isotes, on les pille rarement. Je jouis
pendant huit jours de la bonne hospitalite de mes
botes, qui me conduisirent au Spokau-River et chez
les Indiens du voisinage.
Les Indiens spokau forment une petite tribu qui dif-
fere tres-peu, au premier aspect, en langage ou en habitudes des Indiens de Colville. Tous paraissent aimer
et respecter les missionnaires, mais je ne puis parler
qu'avec grande mesure des conversions, car je con-
naissais trop imparfaitement leur langue pour les
questionner. Cependant, aucune influence n'a pu
transformer encore les Indiens en agriculteurs; ils
continuent leurs travaux de peche et de chasse, et
temoignent la plus grande horreur pour tout travail
manuel.
Le 17 septembre je retournai a Colville.
Le village indien de Colville, a deux milles environ
plus bas que le fort, domine la cascade de la Chau-
diere (Kettle-Falls). Ce sont les plus hautes chutes de
la riviere Columbia. L'enorme masse d'eau qui tombe
sur les rochers entasses les rend tres-pittoresques.
Les Indiens donnent a ces chutes le nom generique de
Tum-Tum, qu'ils appliquent a toute chute d'eau. Les
voyageurs les nomment « laChaudiere » ou Kettle-Falls,
a cause des nombreux trous ronds creuses dans Je roc vif
par Feau et les cailloux. Ces cailloux une fois pris dans
les inegalites des rochers, sous la cascade, tournent
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constamment en rond enorme, et creusent ainsi des
cavites aussi rondes et aussi polies que Finterieur
d'une chaudtere de fer. Le village contient environ cinq
cents habitants, nomntes dans leur langue Chualpays.
Ils different peu des Wallas et construisent leurs
huttes en etendant des paillassons en roseaux sur des
pieux. Le plancher se compose de batons et s'eteve il
trois ou quatre pieds du sol, laissant un espace com-
ptetement ouvert qui leur sert de cave fraiche, a6ree
et sombre pour mettre secher le saumon.
Deux chefs gouvernent cette tribu : Attam-Mak-Hum-
Stole-Luch, « chef de la terre. » Celui-ci exerce un
grand pouvoir sur la tribu, excepte en ce qui concerne
la peche, dont le contr61e special appartient a See-
Pays, ou le « chef des eaux. »II dispense severement
la justice et punit avec rigueur, chez ses sujets, le vol
oulatromperie. II sevit, autant qu'il le peut, contre le
jeu; ilj pousse la severite jusqu'a priver les joueurs
heureux de la part annuelle de poisson que le chef
des eaux distribue a tous. Toutefois, la passion du jeu
n'en continue pas moins, et pendant mon sejour,
j'assistai au suicide d'un jeune homme qui avait perdu
tout ce qu'il possedait. Je ferai remarquer ici que les
suicides sont bien plus frequents chez les Indiens de
la Golombie que sur tout le reste du continent.
Un evenement assez curieux arriva environ un an
avant ma venue. Deux soeurs, femmes d'un meme
individu et jalouses Fune de Fautre, allerent se pendre
dans les bois : on les trouva mortes 1 des distances
tres-eloignees, ignorant leur projetcommun.
Le principal jeu que Fon joue ici se nomme alkol-
cock, et exige beaucoup d'adresse. On choisit un terrain uni et plat; a chaque bout on place une barriere
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182
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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composee de deux batons en croix; les deux joueurs,
comptetement nus, sont armes chacun d'une lance
tres-tegere de trois pieds de long, terminee par une fine
pointe en os. Un des joueurs prend un anneau d'os
ou de bois tres-lourd et entour6 de cordes. Dans Finter
rieur de cet anneau, d'environ trois pouces de diametre,
on attache six perles de dilterentes couleurs il des distances egales et chacune d'une valeur nunterique dif-
ferente. On lance cet anneau vers une des barrteres,
et les joueurs le suivent a une distance de deux ou
trois metres; lorsque Fanneau rencontre la barriere
et va tomber sur le c6te, on jette les lances de maniere
a ce qu'elles se trouvent sous' Fanneau. Si Fanneau
cowre une seule des lances, son possesseur compte
selon la perle de couleur qui s'est trouvee dessus.
Mais le plus souvent Fanneau couvre les deux lances,
et alors chacun compte selon la valeur de la perle qui
se trouve sur sk lance. Ils se tournent alors vers Fautre
barriere, et ainsi de suite jusqu'l ce qu'un des joueurs
ait gagn6 la partie.
Personne ne peut pecher sans la permission du chef
des eaux. Son grand panier a poissons, ou trappe k
pecher, est place dans l'eau un mois avant que per-
sonne n'ait le droit de pecher. II est construit de manure que les saumons, en sautarit pour remonter
les chutes, se heurtent contre un b&ton attache en
haut du panier et retombent au fond, d'oii ils ne peuvent ressortir. Les saumons remontent vers le 15 juillet, et pendant deux mois ils viennent en masses in-
croyables. Hs ressemblent 1 une troupe serree d'oiseaux
au moment oft ils font ce saut enorme pour remonter
les chutes; le defile commence 1 Faube et ne finit qu'ft
la nufttombante. Le chef me dit qu'il avait pris en un LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
jour jusqu'l dix-sept cents poissons, chacun pesant en
moyenne trente livres. La moyenne probable de chaque journee de pecha 1, la trappe du chef est quatre
cents. Le chef distribue le poisson ainsi pris pendant
la £aison a son peuple, en parts egales, depuis le plus
age jnsqu'au plus jeune.
Lorsque le saumon arrive aux chutes de la Chau-
Stere, apres avoir traverse tous les rapides qui en-
travent sa route depuis Fembouchure, a sept ou huit
cents milles, ii est tellement epuise dejfatigue, que sou-
vent ses forces ne lui suffisent pas pour faire le saut;
alots, en se frappant contre les rochers, il se frappe si
violemment le nez qu'il retombe etourdi et souvent
mort; il flotte ainsi sur la surface de Feau, ou quelques
milles plus bas une autre tribu indienne, en dehors de
la juridiction duchef, lerecueille.
Jamais les saumons qui remontent le fleuve ne re-
descendent ensuite 1 la mer; ils restent dans la riviere
et y meurent en telles masses, qu'en descendant la
riviere, ce que nous faisions chaque fois que nous
trouvions Feau calme, leurs corps empofsonnaient
Fair alentour. Les jeunes vont j! la mer au printemps.
Jamais on ne trouve rien dans Festomac de ceux qui
remontent la Colombie, et jamais pecheur a la ligne
n'a pu en prendre, quelque adresse qu'il y mette ou
quelque appat qtfil leur offre. Apres F expiration de ce
mois privilegie, le chef abandonne son droit, car le
poilson devfent plus maigre et plus chetif; alors tous
ceux qui le veulent peuvent pecher. Ils prennent des
paniers plus petits que celui du chef. Quelques-uns se
Servent de lances, qu'ils manient avec beaucoup d'a-
dresse: ils en prennent ainsi jusqu'a deux cents par jour.
D'autres tendent, dans les rapides, des petits filets a
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
la main ou les saumons se prennent en foule et pres
de la surface. Ces filets sont combines de fagon que
le poisson, une fois entre, par ses efforts detache un
petit bftton qui tenait le filet ouvert avant qu'il n'en-
trat. Le poids du saumon ferine alors Fouverture
comme une bourse, et on s'assure de lui. Le saumon
constitue presque la seule nourriture des Indiens de
la Colombie du Sud, et une p6che de deux mois suf-
fit a leur consommation de toute Fann6e. Pour les
preparer et les secher, ils commencent par leur fendre
le dos, puis chaque moitie separement, ce qui les rend
assez minces pour secher facilement en quatre ou cinq
jours. On coud ensuite les poissons dans des paillas-
sons ou des herbes seches, chacun contient environ
quatre-vingt-dix ou cent livres, et on les place sur des
echafaudages pour les garantir des chiens. Les Indiens
pourraient, s'ils le voulaient, prendre un beaucoup plus
grand nombre de saumons; mais, comme le chef me
le fit remarquer, s'ils prenaicnt tout ce qui s'offrait a
eux, il ne resterait rien potij; les Indiens de la partie
infSrieure de la riviere; de sorte qu'ils se contentent
de pourvoir strictement a leurs besoins.
Quelques jours avant de quitter Colville, j'appris que
les Chualpays allaient e616brer une danse de scalp; j'al-
lai a leur camp, ou j'appris qu'une petite troupe venait
d'arriver d'une chasse dans les montagnes, et qu'elle
rapportait, comme present d'une tribu amie, le scalp
d'un Indien pied-noir, cadeau d'une valeur inestimable.
Un Pied-Noir avait, quelques amtees auparavant,
.tue un Chualpay, et le rneurtre etait reste impuni.
Ce scalp allait soulager la douleur de la veuve et
des amis du defunt. On l'6tendit sur un petit cerceau LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
185
et on Fattacha a un-b&ton, et la veuve le porta ainsi
pres d'un grand feu allume expres. Elle commenga
a danser et a chanter, en balangant violemment le
scalp en Fair; elle le foulait et le battait du pied, pendant que huit femmes, hideusement peintes, chan-
taient et dansaient autour d'elle. Le reste de la tribu
se tenait en cercle, hurlant et battant le tambour. Je
restai la pendant quatre ou cinq heures, sans qu'il se
fit un changement de decoration ni qu il y eut chance
que cela finit; je m'en allai, mais j'etais tres-impres-
sionne de la sineeritede cette douleur qui pouvait pendant si longtemps s'exprimer avec une passion si vio-
lente. Mon aimable hote, M. Lewis, dut renoncer a
courir^avec moi, parce qu'il avait a surveiller les pre-
paratifs de la brigade de retour. Lui et sa femme Cree
ajoutererit a mon bagage tout ce qu'ils purent trou-
ver d'utile. Mme Lewis est une excellente femme de
negociant, de beaucoup d'energie et de fermete,
jointes a un grand tends de bonte.
Quelques annees avant que je la connusse, elle avait
ampute un bras k son mari, un peu au-dessous du
coude, avec un couteau ordinaire, et l'avait, a force de
soins, parfaitement gueri.
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CHAPITRE XXI.
21 septembre. — Ce soir, arrive deux hommes de
Walla-Walla. Mon chagrin et mon horreur d'apprendre
d'eux le triste sort de ceux qui m'y avaient donne
Fhospitalite. II parait que la troupe de guerre dont j'ai
parte plus haut avait rapporte larougeole; la ma-
ladie s'etait propagee avec une effrayante rapidite parmi
les tribus environnantes, mais surtout chez les Ky«fc*
Uses. Whitman, comme ntedecin, fit tout ce qu'il put
pour en arreter le cours. Mais, par suite de la maniere deraisonnable de vivre, un grand nombre perit.
A cette epoque, la famille du medeein se composait I
de lui, de sa femme, de son neveu; il avait plusieurs |
domestiques, quelques enfants d'adoption, et aussi un
jeune Espagnol, metis, qu'il eievait depuis quelques
amtees. Plusieurs families d'emigrants se trouvaient1
aussi air fort avec leurs troupeaux.
Les Indiens supposaient que le medeein aurait pu
arreter la maladie, idee funeste dans laquelle le metis
espagnol les confirma, caril dit qu'il avait entendule
medeein annoncer a sa femme, en se couchant, qu'il
leur donnerait une mauvaise ntedecine pour les tuer,
afin de s'approprier leurs terres. Aussit&t, les Indiens!
de combiner les moyens de faire p6rir le medeein, sa LES INDIENS DE LA BAIE DHUDSON.
187
femme et tous les males de Fetablissement. Le plan
arr6te, une soixantaine d'entre eux s'arment et vienr
nentau fort. Ils trou vent 1.1 nullemefiance; personnene
s'attend 1 un coup de main. M. et Mme Whitman et
leur neveu, &g6 de dix-sept ci dix-huitans, se tenaient
dans le salon; Til-au-Kite et le chef To-ma-kus en-
trent tres-tranquiHement et annoncent au medeein
leur intention de le tuer. Le docteur ne veut pas
y croire et le leur dit; mais, pendant qu'il parte, To-
ma-kus tire un tomahawk de sa robe et le lui enfonce
dans le cerveau. Le malheureux tombe mort de sa
Jcliaise. Mme Whitman et le neveu se sauvent au haut
de la maison, la ils s'enferment.
Pendant ce temps, Til-au-Kite donnait le war-whoop9
ou signal, a sa troupe pour commencer le massacre;
c'est un ordre; on Fex6cute aussit6t avec une terocite
diabolique. Mme Whitman, entendant les cris et les
r&les des mourants, se met 1 la fen6tre et y regoit du
fils du chef une balle dans la poitrine. Pour une bande
de furieux c'est le signal de monter en haut, de tuer le
neveu sur-le-ehamp, de trainer la pauvre femme par les
cheveux jusqu'en avant de la maison et de la mutiler
atrocement a coups dc couteau et de tomahawk. Un
homme dont la femme etait alitee des le commencement de Faffaire court dans sa chambre, et, la pre-
nant dans ses bras, la porte, sans qu'elle soit apergue
des Indiens, dans les epaisses broussailles qui bordent
la riviere; il transporte son cher fardeau dans la direction du fort Walla-Walla. A quinze milles environ, il se sent tellement epuise, que, ne pouvant aller
plus loin, il cache sa femme dans une epaisse touffe
d'herbes, pr6s de l'eau, et court au fort pour demander
du secours. A son arrivee, M. Mac-Bain envoya des
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188
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
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hommes avec lui pour chercher la malheureuse. Elle
n'avait souffert que de la peur. Le nombre des morts, en
comptant M. et Mme Whitman, fut de quatorze. Les
Indiens emmenerent les autres femmes et tous les enfants; le fils de Til-au-Kite et un autre Indien epou-
serent deux des captives. Un homme, employe dans un
petit moulin qui faisait partie de Fetablissement, fut
epargne, a la condition de faire marcher le moulin
pour leur compte.
Le lendemain de cet affreux drame,un pretre catholique, qui n'avait pas entendu parler du massacre, voit
les cadavres mutites qu'on a jetes autour de la maison;
il demande la permission de les enterrer, ce qu'il fait
avec les rites de son eglise. La permission lui est don-
nee avec d'autant plus de facility que les Indiens temoi-
gnent de Famitte pour les pretres catholiques. Quand
le pretre quitta Fendroit, il rencontra a cinq ou six
milles de la un missionnaire, le confrere de celui qui
venait de perir, M. Spalding, dont la residence etait
pres de Cold-Water-River. II lui communique la triste
fin de son ami et luiconseille defuiraussit6t que possible pour eviter un pareil sort. Le catholique donne au
protestant une partie de ses provisions, et M. Spalding
reprend au plus vite le chemin de son habitation, fort
inquiet du sort de sa famille. Malheureusement son
cheval lui echappe pendant la nuit. Apres six jours
d'une marche a pied fort penible,  il arrive sur les
bords de sa riviere, mais'du c6t6 oppose a sa maison.
C'etait au milieu de la nuit; il est tout affaibli depuis trois jours, et, voyant que tout parait tranquiile
chez lui, ii s'embarque sans bruit dans un Canot et
traverse la riviere. A peine aborde-t-il au rivage qu'un
Indien le prend et Fentraine dans sa maison, oil il m
LES  INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
189
trouve toute sa famille prisonniere et les Indiens mai-
tres de toutes choses. Ces Indiens n'appartenaient pas
k la tribu qui avait fait perir la famille Whitman, et
ils n'avaient pris aucune part a Faffaire; mais, Fayant
apprise et craignant que les blancs ne les comprissent
dans une represaille, ils avaient saisi la famille de
M. Spalding, comme otage de leur propre silrete, sans
lui faire aucun mal. M. Spalding fait contre mauvaise
fortune bon coeur.
Sur ces entrefaites, M. Agden, le facteur en chef
de la compagnie de Hudwis-Bay, sur la Columbia,
arrive .1 Walla-Wralia. Quoique Faffaire ait eu lieu
sur le territoire des Etats-Unis, et que les prisonniers
n'aient d'autres droits a la protection de la compagnie que ceux de Fhumanite', il rachete de suite
leur liberie et se fait donner les details du massacre.
Les Indiens, dans leur itegociation avec M. Agden, of-
fraient de rendre les prisonniers gratuitement, a la condition que les Etats-Unis ne leur declareraient pas la
guerre; mais, comme de raison, M. Agden ne peut pas
s'engager.
22 septembre. — Nos deux bateaux avec leurs equipages de six hommes chacun etant pretst, nous nous
embarquons de nouveau surle fleuve. Comme il arrive
quand on quitte un port, nous ne partons que le soir
et nous nous arretons pour la nuit a dix milles plus
loin, a Day's-Encampment. Nous n'avions ip&sderegals,
car ces hommes n'allaient pas a Finterieur; ils ne
faisaient que porter l'express k Boat-Encampment, ou
its echangent leurs boites avec l'express de Fest des
montagnes.
23 septembre.—Aujourd'hui, nouspassons lesLittle-
DaHes en sflrete, c'est le rapide le plus etroit de la
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Columbia. D'immensesrodiersencaissent lefteuvedans
un couloir de cent cinquante metres de large, precipitent
son cours avec une violence effrayante, enformant des
tourbillons capables d'engouffrer les plus gros arbres.
Cet endroit est un des plus dangereux pour les bateaux. En remontant la riviere, on les decharge com*
ptetemeiit et on transporte la cargaison pendant un
demi-mille sur les sommets rugueux des rochers. Un
homme reste dans chaque bateau, avec un grand Mton
pour l'eioigner des rochers, pendant que d'autres,
avec une longue corde, le tirent contre le courant.
L'an dernier, un homme qui se trouvait en dehors de
la corde fut jete par-dessus les rochers par une secousse
subite et disparut aussitet. Quand il faut descendre, tous,
au contraire, restent dans le bateau et deploient dans ce
passage p6rilleux le plus grand courage et une veritable
presence d'esprit dans des moments oil la moindre
erreur dans la direction de la fragile embarcation
causerait une mort certaine. En arrivant a la tete des
rapides, le guide monte sur les rochers et observe les
tourbillons. S'ils se remplissent ou se font, comme
disent les marins, les hommes se reposent sur leurs
avirons jusqu'au moment ou ils commencent k se de*
gorger; alors les guides se rembarquent 1 Finstant,
poussent le bateau et traversent le terrible defile avec
la rapidite d'une fleche. Quelquefois le tourbillon saisit
les bateaux avec une si effrayante furie que toute direction devient impossible : alors bateaux et equipages
s'engloutissent dans Fabime.
'(&H&5 septembre. — Matinee sombre et m^nagante,
bientot accompagitee d'une grosse pluie; mais levent
etait favorable, on largua la voile et bientdt nous en-
trftmes dans un grand lac* LES  INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
191
27 septembre. — Encore dans le lac. Je puis distinguer, par une edaircie, le paysage environnantjil est
born6 de hautes montagnes qui dominent les nuages.
La terre semble sterile et peu cultivable. On apergoit
des cedres d'une laille gigantesque, quelques-uns de
trente a quarante pieds de circonference.
28 septembre. — Nous chassons une cltevre de montagnes qui se montre dans le lointain, sur une pointe
de terre qui s'avance dans le lac. Je me mets a sa pour-
suite avec trois ou quatre Indiens, et apres une longue
course je finis par la tuer. Elle ressemblait, comme
taille et comme forme, a la chevre domestique, mais
au mouton pour la laine. Ses cornes etaient noires,
droites, coyotes et tres-pointues.
29 septembre. — A cinq heures apr6s midi, les lacs
etaient traverses, et nous reprenioiis le fleuve. La pluie
tombait a torrents tout ce? jour-la, et nous voyions les
sommets des montagnes se couvrir d'une neige, qui
se transformait pour nous en averse.
30 septembre. — Partis a six heures apres midi par
une ondee torrentielle qui nous transperce bient6t.
Nous nous arretons ici pour couper des avirons dans
une foret de bouleaux, seul bois bon pour cet usage,
et qui ne se trouve pas plus bas dans la Colombie.
D'enormes cedres poussent ici en abondance.
ler octobre. — Matinee claire et belle et temperature
agreable. Cela me permet dg quitter le bateau et de
me promener quelques milles le long de la rive, ce qui
me fait grand bien aux jambes. Dans cet endroit s'e-
tend, sur plusieurs milles, et paraltelement a la rive,
une sablonnerie qui se nomme « le grand Batteur.»
L'escarpement des berges de la riviere et l'epaisseur
des broussailles nous tenaient renfermes dans le ba-
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192
LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
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teau depuis trois jours; cette promenade est une vraie
jouissance. Nous rencontrons de grandes piles de bois
flotte que les Canadiens nomment « Aumbereaux. »
Elles consistent en arbres de toutes les tailles, gene-
ralement tres-grands, qui descendent la riviere, s'em-
pilant les uns sur les autres par la force de l'impulsion.
Je m'amuse .1 mettre le feu a quelques-uns de ces
arbres, Iaissant ainsi sur mon passage un enorme feu
de joie dont nous voyons pendant bien des jours la fu-
ntee derriere nous.
2 octobre. —La pluie continua jusqu'au campement
du soir. Nous pass&mes le Upper Mtle Dalle, un rapide
de trois ou quatre milles. Un des Indiens apporta des
mitres blanches; il en mangeait avidement; pour
moi, je les trouvai nauseabondes.
Les Indiens mangenl aveugtement tous les fruits sauvages, et cela sans aucune consequence pour leur sante;
c'est une grace d'etat sans dou{e.
3 octobre. — Vu quatre carriboos, espece de daim
de taille ordinaire; nous les suivimes sans succes,
parce qu'ils nous sentaient de tres-loin. Nous rencon-
tr&mes le chef indien des lacs; il nous procura de la
viande d'ours et de daim, dont il semblait fort bien
pourvu.Pres de sa hutte, jappaient de tout petits chiens
dont il se servait pour chasser. Le chef me dit que
quand il voulait chasser avec eux, il n'avait qu'a les
mettre sur une voie fraiche de daim, puis il se cou-
chait et dormait, et les chiefs ne manquaient jamais
de lui amener Fanimal sans jamais tomber en ctefaut.
Nous vimes en effet de ces chiens qui etaient en chasse
k douze ou quinze milles de la loge du chef. : ^
4 octobre. — Le chef avec sa femme et sa fille nous
^uivirent dans leur canot, qu'ils manceuvraient avec MT
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LE£ INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
193
une grande adresse pendant dix ou quinze milles. Ils
construisent un canot en ecorce de pin d'une forme
singultere qui est fort belle. Ces embarcations tra-
versent les rapides avec plus de securite que toute autre. Le chef et les femmes dejemterent avec nous,
puis nous quitterent. Nous campames le soir au-des-
sous de la « Dalle des Morts » ou le rapide des Morts,
qui tire son nom de la catastrophe suivante.
II y a vingt-cinq outrente ans, un Iroquois, un
metis etun Canadien frangais durent passer cet affreux
rapide avec la charge d'un bateau. Craignant pour la
descente, ils attacherent une longue corde a.l'avant du
canot, et essayerent de le descendre ainsi lentement
le long du torrent ecumeux, en se tenant sur la rive.
Mais le bateau prit une fausse direction, et donna
contre un rocher. Tous leurs efforts pour Fatteindre
ou pour le rktirer furent inutiles. La corde frottait
contre les pointes aigues des rochers; elle se coupa,
et le bateau se precipita dans les tourbillons, oil il se
perdit avec toutes les provisions qu'il contenait.
Ils suivaient toujours a pied les berges rugueuses
et perilleuses de la riviere, sans nourriture, sans fusils et sans provisions; ils n'avaient meme pu sauver
une couverture pour se proteger contre le mauvais
temps. La nuit, il leur fallait camper en mourant de
froid et de faim, on n'avait fait que trois milles a travers les obstacles qui obstruaient leur route a chaque
pas. Le lendemain, ils poursuivaient sans plus de suc-
ces. Ils savaient bien que, s'ils construisaient un ra-
deau, il ne resisterait pas une heure a cette partie de la
riviere, a cause des nombreux rapides qui arretent
la navigation. C'etait le huitieme jour de leur lent
voyage; le metis craint que ses compagnons ne le tuent
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LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
pour Je manger; il les abandonne; quant a lui, il fut,
selon toute apparence, mange par les loups. Lfs deux
autres se couchent, et. l'Iroquois, toujours au guet de
cette occasion, se leve la nuit, tue son camarade a
coups de b&ton. Mais il procede avec ntethode, il sa-
tisfait d'abord sa premiere faim, pup il coupe le reste
du corps en tranches et il les etend au soleil en les
preparant comme la viande de bison. 11 passe trois
jours a appreter cette chair; il en fait un paquet, et
continue son voyage le long de la riviere jusqu'l ce
qu'il arrive a Fentree du lac Superieur. II organise
alors un radeau sur lequel il place sa chair s6ch6e,
mais il Fa recouverte d'ecorce de pin, et s'asseyant
dessus, il traverse ainsi le lac. II rencontre bient6t un
canot qu'on avait envoye d'un des forts situes plus bas
sur la riviere Spokau, a la recherche des absents.
Les gens du canot lui demandent de suite desunou-
velles de ses compagnons. II leur repond qu'ils Favaient
abandonne; il joint 1 son mensonge un recit vrai de
la perte du bateau. On4g prend a bord du canot, et un
des hommes voyant l'ecorce restee sur le radeau,
cherche k la prendre pour s'asseoir dessus. L'Iroquois
eioigne vivement le radeau, avec des marques evi-
dentes de confusion. Alors l'homme, qui remarque
son embarras, navigue vers le radeau, souleve J'e-
corce et decouvre la chair s6ch6e qui est dessous;
on y distinguait encore un pied humain. Quand on«lui
demande ou il a pris cette viande, il r6pond qu'il avait
tu6 un loup qui traversait la riviere.
Le pied avec la chair qui Fentoure est recueilli en
cachette dans le sac d'un des hommes, mais pas assez
secretement pour que le meurtrier ne Fapergoive, et
pendant la nuit il jette le sac a Feau. Sans paraitre avoir LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
195
Sfien vu de cette perte, les hommes arrivent a Fort-
Sullivan, et remettent le cannibale aux mains de
M. Mullau, le chef des forts, en lui racontant les
details de l'evenement. L'Indien fut bient6t apres en-
voy6 1 un poste eioigne de la Nouvelle-Catedonie; e'etait une punition, et aussi un moyen de s'en debarrasser, car aucun voyageur ne voulait s'associer 1 un
tel compagnon.
J'avais recemment voyage pendant plusieurs cen-
taines de milles avec le fils de cet homme qui se con-
duisit toujours bien; mais sa vue et les souvenirs at-
tenant a sa naissance me rendirent fort penible Fidee
de me trouver avec lui dans une situation analogue.
5 octobre. — Matinee ravissante. Carriboos. On ne
peut s'approcher assez pour les tirer. Nous decouvrons
dans le lointain les montagnes Rocheuses, admirables
dans leur teinte azur6e. Les eaux baissent assez pour
nous permettre de remonter les rapides, quoique tout
le jour soit employe a trainer nos bateaux sur trois
milles seulement. Mais les bateaux souffrent tellement
du cahot, qu'il faut les remonter sur le rivage, et grais--
serles quilles avec de la resine de pin. Je dessinais
les rapides; notre pilote s'approche et me raconte un
triste evenement arrive a cet endroit; je vais tacher
de le rapporter avec les propres termes du narrateur.
« II y a quatre ans, me dit-il, je traversais les montagnes Rocheuses avec une quarantaine de personnes.
Arrives au Boat-Encampment, nous nous embarquames
dans deux bateaux. L'un, que je gouvernais, portait vingt-deux voyageurs, parini lesquels un monsieur envoye dans Finterieur pour des recherches bo-
taniqueSi En allant a Saskatchawau, il avait rencontre
une jeune fille metis qui devait traverser les monta-
W:
W 196
LES  INDIENS  DE LA  BAIE  D HUDSON.
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gnes et descendre la Colornbie pour aller visiter quelques amis. Une affection reciproque les engagea a se
marier a Edmonton, singulier voyage de noce, n'est-
ce pas? Mais ils supportaient bravement les fatigues et
les difficultes de la route, heureux de les partager ensemble et de se rendre utiles a leurs compagnons.
Nous avions avec eux deux ou trpis autres dames, et
j'avais ma fille, agee de dix ans, que je ramenais a ma
femme, a Vancouver. J'avais laisse cette enfant deux
ou trois ans auparavant a Fest de la montagne, chez un
de ses parents, n'ayant pul'emmener avec moi en meme
temps que ma femme. Je mentionnerai aussi un jeune
homme nomme M. Gillioray, qui appartcnait a la compagnie ;,il avait avec lui un petit chien. Le reste de la
troupe etait des voyageurs ordinaires.
« J'arrivai en haut des rapides sur Fautre bateau;
le principal guide avait deja passe, et je supposai les
rapides dans la bonne periode pour le passage. Je
continual done sans m'arreter; mais engage au milieu des rapides, trop tard pour faire reculer le
bateau, je m'apergois avec effroi que les tourbillons
se remplissent. Un moment apres, Feau frise notre
bord et retombe en nous remplissant d'eau. Je crie
a tous de rester immobiles et de se tenir fermes sur
leurs sieges; que le bateau ne s'enfoncerait pas com-
ptetement a cause de la nature de sa cargaison, et que
je les ntenerais au rivage dans cet etat. Nous courons
ainsi pendant un mille. Le bateau rase un coin de rocher. Le botaniste, qui tenait sa femme dans ses
bras, se sentant si pres de terre, fait un bond subit
pour Fatteindre; a ce mouvement, nous nous remplis-
sons d'eau, et ils disparaissent en se tenant embrasses.
Le bateau chavire 1 Finstant meme. LES INDIENS  DE  LA BAIE  D.HUDSON.
197
« Nous pouvons, moi et un autre, monter ,sur sa
quiile, et nous nous sauvons ainsi. Nous croyons entendre du bruit sous nos pieds; Fhomme qui est avec
moi plonge dessous. Mais bient6t, 1 ma grande joie, il
reparait avec ma petite fille qui avait ete preservee mi-
raculeusement. Le bagage Favait maintenue et empe-
chee de se noyer. Nous sautons a terre. Mac Gillioray et
quatre autres se sauvent 1 la nage. Les quatorze autres
perissenl. Nous avons recherche de suite les cadavres,
et nous les avons tous retrouves. Le malheureux bo-
taniste et sa femme etaient encore tendrement serres
dans les bras l'un de Fautre. Nous les ensevelimes
ainsi enlaces.
« Le petit chien de Mac Gillioray, qui avait ete re-
jete sur le rivage, tenait encore entre ses dents la cassette de son maitre. »
7 octobre. —Pluie continuelle et insupportable.
8 octobre. — Le temps s'est leve, et nous avons vu
des carriboos en grand nombre. Mais, comme tou-
jours, ils sont trop prudents pour nous laisser appro-
cher. Passe les rapides de Saint-Martin avant la nuit.
9 octobre. — Fait peu de chemin aujourd'hui. Nous
avons du nous ouvrir un chemin entre les nombreux
troncs d'arbres qui, en tombant, embarrassaient la riviere et meme obslruaient la vote pres du rivage.
10 octobre. — Dans la matinee, nous aperg&mes des
traces de pas humains sur le sable du rivage, ce qui
nous etonna beaucoup, parce que les Indiens n'ap-
prochent pas de ces c6tes. En approchant de Boat-Encampment, vers deux heures apres midi, nous vimes de
la fumee, ce qui nous fit esperer un moment que la
brigade de l'est venue par l'express etait arrivee; mais
e'etait seulement mon vieil ami Capote-Blanche, le chef
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•MI 198
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
Sho-Shawp, de Jasper s-House, etdeux Indiens qui venaient pour chasser. Nous retir&mes nos bateaux sur
le sable. Capote-Blanche rapportait une bonne provision de viande d'eian secitee et de queues de castors. II
nous en fournit abondamment en echange de quelques
petits articles et de munitions.
II nous fallait maintenant passer le temps de notre
mieux jusqu'a Farrivee de la brigade qui devait nous
joindre par Fest des montagnes. Les hommes em-
ployaient la journ6e a jouer, puis k se livrer a des
sortileges pour hater Farriv6e de la brigade. Ils eie-
vaient des croix avec un des bras tountes dans la direction de Fest. Ils pr6paraient aussi ce qu'ils appel-
lent un lobstrik. Pour cela, on choisit un grand arbre
au sommet touffu; on coupe avec soin toutes les branches interieures, puis on taille une surface lisse sur un
des c6tes de Farbre. Sur cette surface, on prie quelqu'un d^important de graver son nom. On fait trois de-
charges de mousqueterie; trois salves d'applaudisse-
ments les suivent, et des lors Fendroit du campement
conserve ce nom. On me fit 1'honn.eur du lobstrik. Une pluie incessante^ accompagnee d'immenses
flocons de neige, nous cacha, la plus grande partie du
temps, la vue des montagnes. Nous trouvames tres-peu
de gibier alentour. Les hommes prirent quelques
martres, mais nous commencions a craindre pour
notre brigade de canots. Je t&ehai de decider quelques-
uns des hommes a m'accompagner a travers les montagnes; mais ils ne voulurent pas, et il me fallut
rester au Boat encampment (campement du bateau),
qui prend son nom de ce qu'il est 1 Fendroit .meme
oil l'eau commence k etre navigable. Li, trois rivieres
se reunissent, formant le commencement du bras
T LES INDIENS  DE  LA  BAIE  D HUDSON.
nord de la Columbia, de sorte que la riviere s'61argit
subitement. ft
28 octobre. — Vers trois heures de l'apres-midi, un
commis du service de la compagnie accourt, di$ant
qu'il precede la brigade de Fest, qu'elle arrive le jour
suivant, sous le commandement de M. Low.
29 octobre. —M. Lowet sa suite nous joignent le ma-
toavec cinquante ou soixante chevaux charges de provisions et des sommes destinees a la Russie. Ils avaient
mis neuf jours k venir de Jasper's-House. M. Low sem-
ble douter que nous puissions retourner avec les chevaux; mais les chevaux m'importaient peu; je me fati-
guais de ma longue inaction. Mes provisions deve-
naient courtes, et la personne chargee des approvision-
nements ne parlait point de les renouveler, de sorte
qu'il ne me restait qu'a retraverser les montagnes au
plus vite. C'est ce queje resousde faire. :%'-'"•■
30 octobre. — A dix heures nous partons, apres avoir
charge quinze chevaux sur les cinquante-six de M. Low,
et nous allons le premier jour jusqu'a Grande-Batture;
la nous campons.
l«r novembre. — Nous passons la PomU-des-Bois, en
faisant dix milles par la plus mauvaise route du
monde, toute labouree par les troupes de chevaux qui
etaient passes recemment. Mon cheval s'enfonce dans
un tourbier jusqu'a la tete, et c'est avec la plus grande
difficulte qu'un des hommes et moi pouvons Fen tirer
vivant. Grace aux chevaux qui glissent dans la boue,
aux paquets qui tombent, aux menaces que font les
hommes aux animaux en langage stree, avec accom-
pagnements de jurements frangais, les juremenls
n'existant pas dans le langage indien, la jountee est
agitee, fatigante et desagreable. Enfin nous arrivons
fusils
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200
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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au bas de la Grande-Cote, et la nous campons pour
la nuit, tres-degoutes de voyager a cheval. |p
2 novembre. — Nous nous arretons une heure avant
la chute du jour pour monter l'etonnante Grande-C6le
et bient6t nous decouvrons que la neige devienta chaque pas plus profonde. Un de nos chevaux tombe a
une profondeur de vingt-cinq a trcnte pieds, avec une
lourde charge sur son dos, et, chose prodigieuse, il ne
perd pas sa charge ni ne se blesse. La neige, maintenant,
atteint les epaules des chevaux, et nous cheminons
lentement. Nous touchonsle sommet juste au moment
ou le soleil descend a Fhorizon. Nous ne pouvons
songer k nous arreter, et il nous faut alors pousser
en avant au dell de Committee's Punch Bowl, lac que
j'ai dejadecril. II faisait un froid intense, comme on
le peut supposer dans une region si eievee. Malgre le
soleil qui avait brilie pendant la journee, ma longue
barbe etait devenue une masse compacte de glace. Enfin, longtemps apres la nuit venue, nous arrivons au
camp de Fusei; nous n'avions pas trouve d'autre endroit qui put fournir de nourriture aux chevaux, et
encore 11, il leur fallait ecarter la neige avec leurs
pieds pour pouvoir trouver de l'herbe.
Un evenement lugubre attrista ce lieu il y a quelques
annees; pendant qu'une soctete faisait Fascension de
la montagne, une dame, qui traversait pour aller re-
joindre son mari, etait restee en arriere, et on ne s'en
apergut qu'arrive au campement. Des hommes allerent
al'instant la chercher. Apres quelques heures de course,
on trouva ses traces sur la neige; on les suivit jusqu'a
un roc perpendiculaire, suspendu au-dessus d'un torrent ; et on n'en entendit plus parler. -
3 novembre.— La nuit dernifere est bien la plusfroide LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
201
dont je me souvienne. Depourvu de thermometre avec
moi, je ne puis pas dire le degre du froid; je suis sur
pourtant qu'il a gete davantage cette nuit que la pre-
cedeiite, oil le thermometre indiquait 56 degres au-
dessous de zero, temperature par laquelle le mercure
se solidifie. J'ai taclte de me rechauffer en meiant de
la neige au feu; mais l'eau s'est glacee sur ma barbe
et sur mes cheveux, bien que je me sois tenu aussi
pres que possible d'une flamme ardente. Je m'ecor-
chais la figure si je detachais la glace. Nous passons
alors Grande-Batture, et, a notre grand soulagement,
en descendant, nous avons moins de neige. Nous voici
au campement de Regnalle dans la soiree; nous res-
tons la nuit.
4 novembre.—Depart longtemps avant la nuit. Nous
sommes bientot dans une region sauvage, qui nous parait avoir du etre devastee quelques annees auparavant
par quelque terrible orage. Une foret tout entiere, sur
un espace de plusieurs milles, etait deracinee; de jeunes
pousses commencaient a lever leurs tetes au travers
des troncs renverses de Fancienne foret. La faini nous
prend si forlement, par suite de notre exercice violent
dans une atmosphere si froide, que nous ne pouvons
resister a la tentation de nous arreter et de faire cuire
quelque nourriture avant d'entrer dans cet epais la-
byrinthe. G'etait la premiere fois que nous le faisions,
car les heures du jour sont trop precieuses pour les
perdre a se reposer, et le danger des effroyables tem-
petes de neige, si frequentes dans ces parages, menace
trop pour permeltre qu'on s'arrete. La neige, pendant
ces tourmentes, s'eteve quelquefois il yingt ou trente
pieds ; le moins que puisse faire une tempete, c'est de
-causer la perte de nos chevaux et de notre bagage, en
2J& i.
va.&»: 202
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
11
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admettant que nous puissionsnous sauver avec ies'mow-
snow; il fallait done un motif grave pour decider des
hommes qui connaissent le pays a s'arreter pour manger. La faim tranche la question. Apres diner, nous avons
une double vigueur; mais que de peines pour con-
duire les chevaux a travers les arbres couches et en-
chevetres! A la nuit close nous atteignons Grande-
Traverse, oil nous trouvons trois hommes envoyes 1
notre rencontre pour nous assister dans la conduitede
nos soixante chevaux; mais ceux-ci sont jusque-la sains
et saufs. --■'.■.■-■.'.■::'"■'■■■"■'■'.'  ■.*,fp:"":":-" ''''fil
5 novembre. — Le matin, c'est la riviere Atthatasca
debordee. Une tempete de neige s'eteve; toutefois,
nous traversons k gu6 le torrent rapide, malgre la
neige qui nous fouette le visage avec une telle ftrie
que nous ne pouvons distinguer la rive oppos6e. L'eau
couvre presque le dos de nos chevaux, et ma valise,
contenant dessins, curiosites, etc., etc., doit etrepor-
tee par les hommes, sur leurs 6paules, pour la main-
tenir hors d#i'eau. C'est ensuite la Boughs prairie,
et nous campons juste au meme endroit que Fannee
prec6dente, a pareil jour.
6 novembre.— Le vent froid qui souffle nous oblige
a c&toyer pendant sept ou huit milles un lac glace :
la neige nous coupe la figure. Nous avons si froid
que nous ne pouvons restir a cheval et nous pous-
sons nos chevaux devant nous. Ma barbe de deux
ans me donne beaucoup d'ennui; elle est lourde
du poids de mon haleine getee. Les glagons bouchent
meme mes narities, et il me faut respirer par la
bouche. ||
Heureusement je rencontre une maison indienne
(indian lodge), je puis me raser; de sorte que je con- LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
203
tinue ma route jusqu'l Jasper's-House un peu plus con-
fortablement. LI les peines sont ouMiees devant un bon
morceau de mouton tie la montagne.
De hautes montagnes environnent compietement cet
endroit; quelques-unes sont proches de la maison,
d'atttres 1 la distance de quelques milles, et il y a sou-
vent 14 des tourbillons de vent qui s'engouffrent k
travers les rochers avec une violence effrayante. Un
grand nombre de moatons de la montagne etaient
llescendus dans les vallees 1 cause du froid. J'ai compte
jusqu*4 cinq grands troupeaux de ces bestiaux paissant
dans differentes directions pres de la maison. Les
Indiens en apportent chaque jour, de sorte que nous
^bisons une chere somptueuse. Ces moutons sont ceux
communement appetes a grandes cornes.
Je dessine la tete d'un beiier d'une grandeur
enorme. Ses cornes ressemblaient k celles de celui de
notre pays, mais elles avaient quarante-deux pouces de
long. Le pelage de ces belters tient par la couleur et
la qualite de celui du cerf. Nos hommes se mettent k
Fouvrage pour faire des raquettes: notre route procaine doit se fake il travers une neige profonde. Le
bouleau, dont le bois sert pour ces sortes de chaussu-
res, ne pousse pas pres de Jasper's-House, il y a vingt
milles a courir pour en trouver. Enfin, vers le 14,
nos snow-shoes et un traineau sont fitits; j'obtiens des
Indiens avec grande difficulte deux miserables chiens.
M. Colin Frazer m'en prete un et c'est celui que j'afteie
au traineau qui porte mes bagages, provisions et cou-
vertures. Deux hommes m'accompagnent, un Indien
et un metis. Ils viennent d'Edmonton avec sept autres
qui devaient m'attendre, mais qui n'en avaient pas en
le courage. Si les deux autres avaient suivi leur exem- 204
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
I    !
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!».f3!
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pie, j'aurais du passer le plus rude des hivers dans
le miserable etablissement de Jaspers'-House.
15 novembre. — De grand matin, nous nous, equi-
pons pour la route; nos raquettes de neige sont Ion-
gues de cinq a six pieds. La paire que je porte a exac-
tement ma hauteur, cinq pieds onze pouces. Avec
un si petit nombre de chiens, nous ne pouvons em-
porter beaucoup de provisions; nous nous confions a
nos fusils pour nous en procurer le long du chemin.
A quinze ou seize milles de Jaspers'-House, nous
arrivons a une habitation indienne occup6e par une
femme et ses cinq enfants. Son mari etait a la chasse.
Elle nous montra tant de bienveillance que nous de-
cidons de nous arreter chez elle, d'autant plus que
c'est notre premtere journee avec les snow-shoes, et que
nous evitons ainsi un campement. Le chasseur revient
tard dans la soiree avec un mouton sur son dos. Nous
nous mettons tous a Foeuvre pour le cuire. La femme
en fait bouillir autant que sa marmite en peut con-
tenir, et les%)mmes attachent les restes a des batons
pour les faire rotir. Toute la troupe attaque a belles
dents et mange le mouton entier. Le chasseur nous
dit qu'il avait vu ce jour-la trente-quatre moutons, et
qu'il ne se souvenait pas d'un hiver oil il en fut tant
descendu des montagnes. II se montre tres-agreable
h6te et il me conte toute la soiree les histoires de ses
exploits de chasse. Ma.bonne hotesse me prepare pour
la nuit un lit de peaux de mouton, le plus confortablc
qui me soit echu depuis bien des mois.
16 novembre. — Nous dejeunons avant le jour et
partons dans des bois tres-epais. Nous glissons sur
Jasper's Lake pendant douze milles de longueur. Le vent
souffle comme pour une tempete; heureusement qu'il
-,-e ■I
LES INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
205
Yientde la montagne. Nous n'aurions pas pu passer le
long du lac, sur sa glace eblouissante, avec le surcroit
d'une tourmente de vent et de gr6sil. La bise rtous
pousse si bien que nous ne pouvions nous arreter
qu'en nous couchant par terre. Quelquefois notre traineau glisse tellement vite qu'il passe en avant des chiens,
tandis que nous sommes enveloppes par un tourbillon
de neige qui nous empeche de voir il quelques pas devant nous.
Quand nous sommes a peu pres 1 nioitte du lac,
nous apercevons deux Indiens qui, traversant, nous
barrent notre chemin. Les rejoignant, nous nous
asseyons tous pour fumer. Les Indiens, quand ils arri-
vent sur la glace ou sur la neige durcie, et qu'il
faut 6ter les snow-shoes, enlevenl aussi leurs moccassins
et marchent pieds nus, de sorte qu'ils pr6servent
leurs moccassins. Quand ils s'assoient, ils les mettent
sees et s'entourent les pieds de leurs fourrures. Cette
marche nu-pieds sur la glace par un tel froid sem-
blerait dangereuse aux inexperimentes, mais en rea-
lite les pieds de ceux qui y sont accoulumes souffrent
moins ainsi que chausses; car la glace entre dans les
moccassins, et finit par dechirer la peau. Apres avoir
traverse le lac, nous descendons la riviere pendant cinq
milles et nous campons.
17 novembre. — Nuit glaciate. Mais nous partons
cependant bien en train. Cette heureuse disposition
s'evanouit devant les difficultes que nous rencontrons.
Dans les endroits rapides de la riviere, la glace devient
rude, crevassee, dangereuse, et s'eteve en montagnes
de hauteur considerable formees par les blocs pouss6s
les uns sur les autres. Quelques-unes de ces montagnes de glace sont si formidables que d'abord nous
12 206
■ LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
JE*1
-'W.iv'S
m.
rB #-K
doutons de la possibilite de les franchir. Meme dans
les profondeurs, nous avangons lentement, cherchant
notre route avec de longs b&tons pour nous assurer
de la glace; precaution n6cessaire, car il y a souveift
des couches qui se forment au-dessus du courant ordinaire de l'eau et qui cedent facilei&ent; le voya-
geur tombe ainsi ou dans le torrent au-dessous ou
surun autre plan de glace. Ces datigereux endroits pro-
viennent des blocs qui s'amoncelent contre les rochers
ou 1 quelque tournant de la riviere; leur masse ar-
rete ainsi Feau au-dessus de laquelle se forme une
mince couche getee. Aussit6t que lepoids de ce qui s'a-
masse devient trop lourd pour la digue, elle se brise et
Feau coule, laissant la couche de dessous sans soutien.
Quand la neige recouvre cette couche, on ne peut la
distingifer de la bonne glace, sans la tater avec un
b&ton.    "fl-     '■   ;- ■ •     ft  v     ~ -   '   ■> :
Nous n'avions pas fait une longue marche qu'un des
hdmmes tombe dans un de ces trous; heureusement il
ne descend pas jusqu'a Feau et nousle retirons rapide-
ment. Nos chiens deviennent 1 peu pres inutiles, ils ne
peuvent enlever le traineau sur la surface rugueuse de
la glace; nous lepoussions derriere eux avec nosMtons
et souvent nous montons et descendons chiens et
traineau le long des parois de glace perpendicttlaires
(appetees bourdigneaux par les voyagetirs) qui intercepted sans cesse notre marche. A cet endroit, il
etait impossible de quitter la riviere, tant le sol aux
environs Stait dechire. La foret etait elle-meme si
fourree et si touffue que nous serions morts de faim
lengtemps avant d'en sortir. Une heure avant le cou-
cher du soleil, je m'embourbai moi-meme, et ce frit
avec les plus grandes peines que j'6vitai d'etre enleve LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
207
par le courant qui march^it comme Feau d'un moulin.
Heureusement je ne perdis ni ma presence d'esprit ni
mon baton, et les hommes arriverent a temps pour
me sauver. Mais, des que je sortis de l'eau, mes vete-
tements devinrent roides et nous dumes camper pour
la nuit.
18 novembre* — Nos peines semblent augmented
a chaque pas, mais nous n'avons pas il choisir.
Aussi, nous remontant avec cette pensee qu'on ne sait
ce qu'on peut supporter qu'apres l'epreuve, nous nous
preparons a partir de bonne heure. Notre premier
ennui vint du depart du chien que M. Frazer m'avait
prete (le meilleur de tous). II avait ronge sa corde et
pris la fuite. C'est une perte grave, car, a part son
utilite pour tirer le traineau, nous ignorions si nous
ne devrion$ pas le manger, nos provMons devenant
tres-restreintes et les lapins tres-rares.
La tribulation qui suivit est le passage du grand
rapide; nous trouvons la riviere obstntee par des bourdigneaux de dix a douze pieds de hauteur sur quatre
sillies de long. Nous franchimes ces pointes de glace
avec d'iricroyables souffrances, les membres meurtris
par des chutes incessantes et les pieds coupes par les
angles tranchants des glagons brises. Enfin, epuises
de fatigue et de douleur, nous campons decouragds
aprfes une journee de dix a douze milles.
Pendant la nuit, nous nous reveillons parun vacarme
effroyable qui se fait dans les blocs de glace. C'etait la
riviere qui montait. Je tremble que nous ne soyons
6crases dans notre campement qui est si proche; mais
les hommes sont trop fatigues pour bouger, et moi
trop epuise pour les sermonner. Nous continuons done
a dormir. •
**<*"
§ Jfty.'l
208
LES INDIENS   DE LA BAIE  D HUDSON.
vm
m'liv.
19 novembre.— Le matin, nous voyons que l'eau
a passe par-dessus la glace, et'nous devons faire un
circuit par les bois. Nous trouvons tant de buissons et
le bois tombe en si grande abondance, que nous taillons
un chemin pour le passage du traineau et des deux
chiens. II nous faut trois heures pour faire un mille
avant de rejoindre les bourdigneaux; ils nous semblent
preterables encore aux fourr6s et aux taillis impene-
trables qui cofoient la riviere en ces endroits. Je
souffre cruellement ce jour-la, car mes pieds sont si
coup6s par les cordons getes de mes raquettes, que je
laisse une trainee de sang derriere moi a chaque
pas. Le soir, quand nous campons, il fait tellement
froid que nous ne pouvons dormir que quelques minutes de suite; quelque grand que fut le feu, il ne re-
chauffait que les parties de notre corps qui le tou-
chaient presque; nous marchons sans cesse pour ne
pas geler.
20 novembre. — Ce matin, je vois que j'ai le mal que
les voyageurs appellent le mal de raquettes. C'est le sort
de ceux qui ne sont pas fails 1 ces chaussures; on le
sent a chaque pas. Je ne saurais comment d*epeindre
cette atroce souffrance, mais il semble que les os soient
fractures et que les jointures disloqu6es se heurtent k
vif par chaque mouvement.
21 novembre. — Le matin, la riviere vient s'arreter
tout pres du campement. Elle entasse les glagons en
pyramides avec un bruit terrible. Encore un detour
bien penible k faire par les bois. En regagnant la
riviere, une neige epaisse se met a tomber et dure le
reste de la journee; ni cet embarras de plus, ni mon
mal de raquettes, ni mes souffrances, ne nous empechent
de faire vite un bon bout de chemin. Nos vivres dispa- LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON,
209
raissent rapidement: nous avions jusque-la donne a
manger a nos chiens tous les jours ; mais notre guide
nous engage a reserver nos ressources, qui sont trop
precieuses; quant aux chiens, ils peuvent marcher vingt
jours sans nourriture. On les attache done sans rien
leur donner, et nous-memes ne mangeons que la
demi-ration.
22 novembre. — La neige continue, tegere mais intense, ce qui augmente nos peines; mais nous avons
traverse la riviere de Baptiste avant la nuit; cette nuit
me parait moins froide, sans doute a cause de la neige
qui tombe et de la tranquillite de Fatmosphere.
23 novembre. — La neige a cesse, mais reste fort
epaisse, de maniere qu'elle couvre les raquettes et les
rend fort lourdes. Cela rend ma marche fort doulou-
reuse, mais le temps est clair et beau, et le soleil,
tant qu'il brille, nous soutient si bien que le soir nous
avons fait trente-cinq milles. N'ayant pas d-e lapins,
on se couche sans manger et sans rien donner aux
chiens.    :
24 novembre. — Encore l'eau libre, done detour
dans les bois pendant un mille et demi, mais la foret
etait un peu moins touffue et difficile. En rejoignant la
riviere, nous nous trouvons en haut d'une colline,
en bas de laquelle nous poussons le traineau, les
bagages et les pauvres chiens. Pour nous, nous giis-
sons au commencement de la pente, quand nous de-
boulons tout a coup et tombons au fond pour finir;
toutefois nousne nous faisons pas de mal, grace a F6-
paisseur de la neige, et apres un peu de peine pour
nous deterrer les uns les autres, nous reprenons notre
route.
25 novembre. —Apres vingt milles de marche, nous
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210
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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trouv&mes un courant si rapide que les glagons d6su~
nis se bousculaient les uns les autres. De chaque cdte,
les berges s'eievaient perpendiculaires et impossibles a
gravir; et comme c'est une regie dans les voyages#>
Finterieur des terres, de ne jamais revenir sur ses pas,, ■
nous campames a Fabri d'une colline dans l'espoir que
le froid de la nuit ferait prendre les glagons et nous
permettrait de passer le lendemain.
Une fois au camp, les hommes me voyant souffrir
terriblement du mal de raquettes, me conseillerent de
scarifier mon cou-de-pied et m'offrirent de faire cette
operation, ce qui s'execute avec une pierre 1 fusil aigui-
s6e; mais je redoutais que la getee ne se mit dans les
blessures et je refusai, sachant bien cependant qu'ils
me conseillaient le meilleur remede. Nousn'avions pas
pu tirer une seule piece de gibier, et nous voyions avec
terreur diminuer nos ressources; nos pauvres chiens
semblaient si epuises et si sauvages que nous leur at-
tachclmes la tete tout pres des arbres pour les emp6--
cher de ronger leurs liens et de se sauver.
26 novembre. — La rivifere a pris pendant la nuit;
elle peut nous supporter, mais nous n'avangons qu'a-
vec de grandes precautions; nos raquettes couvraient
assez de surface pour nous soutenir, mais la glace etait
encore si mince que les chiens et le traineau la bri-*
sent; nous aurions tout perdu, si notre Indien, avec
une corde altacltee au traineau, ne Favait tir6 du trou.
Apres ce mauvais pas, nous glissons pendant quarante
milles sur une glace suffisamment solide. W
27 novembre. — Nous marchons tres-bien-jusqu'l
midi, mais je souffre tellement du mal de raquettes,
que je resous d'essayer de marcher sans elles. Je n'ai
pas fait quelque  pas que je passe k travers la glace. LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON*'
Heureusement j'en sors assez facilement, mais je suis
trempe. Comme nous n'avions presque plus de provisions et que nous etions tous affames, je pousse en
avant, comptant sur le mouvement pour me rechauffer
dans mes vetements mouiltes. Je n'ai pas froid, en effet,
mais le frottement de mes habits de cuir depouille mes
jambes, grande souffrance. Nous campons apres une
rude jountee, esperant pouvoir atteindre le fort Assiniboine le lendemain: ainsi nous achevons nos provisions.
28 novembre. — Depart a trois heures du matin,
c'est plus tot que d'habitude, mais nous n'avons rien a
manger, et cela est decisif. Je commengais a me sen-
tir cruellement eprouve. Le mal de raquettes me tor-
turait a chaque pas : la plante de mes pieds etait a vif
par suite des glagons qui formaient tous les jours une
epaisseur d'un pouce dans mes bas. Ces glagons se
brisent en petites miettes qui deviennent comme des
graviers dans la chaussure; de plus, j'etais affaibli par
le manque de nourriture. L'espoir d'arriver en un lieu
de stirete me soutient pourtant, et je passe force bourdigneaux, •lentement, il est vrai, mais avec courage.
A la fin, la fatigue et Faffaiblissement nous font camper encore loin du fort. Longue consultation du soir
pour savoir si nous mangerons les chiens; mais leur
maigreur les sauva : les deux ne nous auraient fourni
qu'un repasinsuffisant; d'ailleurs ils pouvaient encore
tirer le traineau, et e'etait a prendre en grave consideration; nousdevions atteindre le fort le lendemain;
je dois avouer que si les pauvres animaux eussent
et6 jeunes, ils auraient ete manges.
29 novembre. — Nous partons  encore de grand
matin, pousses par la faim. Dans ces regions du Nord,
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LES  INDIENS  DE  LA BAIE D HUDSON.
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on part aussitot eveille et on va jusqu'au bout de ses
forces. Le jour dure si peu (quatre ou cinq heures) a ce
moment de Fannee qu'on ne fait pas attention a la nuit,
la reverberation de la neige et les lueurs du crepuscule
suffisent pour qu'on vote ase conduire. Notre marche
fut relativement moins penible, quoique plus lente, et
ce ne fut qu'a quatre heures du soir que nous attei-
gnimes le fort Assiniboine apres avoir fait trois cent
cinquante milles en quinze jours.
Aussil6t arrives, tout le monde se met a la cuisine ;
par bonheur, ce poste est bien fourni de poisson blanc
que Fon prend en quantite immense dans un lac voisin,
le lac M'Leod; on en voit qui pesent de six a septlivres.
Que ce fut la faim, ou la qualite du poisson, je Fi-
gnore, mais il me parut le meilleur que j'eusse mange
de ma vie; je me souvins de ce festin dans mes reves,
pendant bien des jours ensuite. Une des femmes se
chargea de la difficile t&che de satisfaire mon app6tit,
tandis que mes deux hommes cuisinaient pour leur
compte.
Pensant que personne n'y arriverait assez vite, les
premiers poissons furent avales dans un 6tat qui eut
fait rougir le cuisinier le plus ordinaire. Je me domi-
nai cependant, et je donnai un instant a la dame pour
preparer mon repas. Ayant enveloppe mes pieds dans
des morceaux de toile propres et mis une paire de
moccassins sees, je songeai aux pauvres chiens,.et descendant avec des poissons, je les leur donnai. G'etait
merveille de voir les morceaux qu'ils engloutissaient
sans songer un instant a les macher; leur apparence
apres leur repas etait singulierement ridicule: leur
ventre etait gonfte comme une outre, el le reste du
corps tout dechante. LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
213
En revenant, je trouvai que la brave femme n'avait
pas perdu de temps, et bientot, assis sur une pile de
peaux de bison, devant un grand feu, je commengai
le plus deiicieux repas qu'il m'ait jamais ete donne
de faire. Je songeai alors avec joie aux dangers et
aux souffrances par lesquelles je venais de passer.
Je ne m'expliquai que par la terrible necessite et
Finstinct de la conservation la fagon dont j'en etais
sorti. p§fl
Combien les hommes mangerent de poissons, je ne
saurais le dire; mais, une fois rassastes, ils se mirent a
dormir. Au milieu de la nuit, ils me reveillerent pour
me demander si je ne voulais pas me joindre a eux
dansun nouveau repas, mais je refusai au grand eton-
nement de la femme qui m'avait cru malade parce que
je n'avais mange que quatre poissons sur sept prepares par elle. Le matin, toutefois, a cinq heures, je refis
encore un dejeuner consciencieux, et quelle joie alors
de me recoucher et de dormir encore, au lieu d'esca-
lader les cruels bourdigneaux!
.Willi
CHAPHRE XXII.
30 novemhre, lcr decembre. —Je restai au fort pour
guerir mes pieds, ce qui arriva bien vite, car je ne fis
guere autre chose que dormir et manger des poissons 214
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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devant le feu. Le lerau soir, nous nous trouvames done
si bien que nous nous disposames a partir le lendemain pour Edmonton, que nous comptions atteindre
en quatre joyrs.
2 decembre. Partis le matin de bonne heure avec
les raquettes a neige et peu de provisions, sachant que
nous trouverions des lapins tout le long de la route.
Nous travers&mes les bois epais et encombres d'arbres
tombes, ce qui retarda notre marche en la rendant fa-
tigante; mais nos forces renouvetees et] la certitude
d'un bon souper, en arrivant, nous permirent de faire
une bonne journee. En campant le soir, on fit cuire
les lapins tues sur le chemin; il y en avait meme plus
qu'il ne fallait. Toute la soiree nous en vimes qui cou-
raient a dix pas de nous. Cette annee ils etaient beaucoup plus nombreux que de coutume, et la foret etait
remplie de pteges tendus par les Indiens; nous aurions
pu en pro titer, mais nous ne crumes pas devoir le
faire, tant que nous avions nos fusils pour nous four-
nir. Ce sont des collets attaches 1 des branches flexi-
bles qui se retevent en suspendant le gibier hors de la
portee des loups et des lynx qui abondent dans ces
bois.
3, 4 et 5 decembre. — Notre route passe surtout a
travers des forets, mais le temps est agreable et nous
avons des lapins en abondance, de sorte quela marche
est une partie de plaisir.
Le 5 au soir, nous arrivons au fort Edmonton, ou
M. Harriett me donna une chambre pour moi, luxe
que j'avais oublte depuis bien des mois. Edmontqn de-
vait etre mon quartier d'hiver, et aucun endroit dans
Finterieur ne pouvait valoir celui-14. Les domestiques
de la compagnie, avec leurs femmes et leurs enfants,. LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
215
s'elevent a cent frente et vivent dans Fenceinte du fort
d'une fagon des plus confortables.        ..■;#•.
Le long des rives.du fleuve, on voit, k vingt pieds au-
dessous du sol,, des couches de charbon de terre; mais
personnne ne s'en sert beaucoup si ce n'e^t les forge-
rons, parce que Fon n'a pas dans ces regions 61oignees
les fourneaux ou les cheminees adoptes a cet usage.
Les provisions abondent k Edmonton; viande frai-
che de bison, gibier, oies satees, merveilleux poissons
Blancs, lapins, le tout a profusion, ainsi que de bonnes
pommes de terre, des navets et de la farine. On broie
le bie dans un moulin construit depuis mon dernier
voyage et qui donne de tres-bonne farine. On a essaye
le bte indien, mais il ne r6ussit pas la a cause de la
brievete de Fete.
En dehors, les bisons se pressent par milliers pri$
du fort; les daims se trouvent a peu de distance, les
lapins courent dans tous les sens, et on voit les loups
et les lynx occupes a leur faire la chasse. Sept des tribus les plus importantes et les plus guerrieres sont en
communication tres-constante avec le fort, qui est situ6
dans le pays des Crees -et des Assiniboines; il est visite
deux fois par an par les Pieds-Noirs, les Sur-Cees, les
Gros-Ventres, les Paygans, et les lndims-de-Sang; ils y
viennent pour vendre de la viande de bison sechee, et
de la graisse pour le pimmikon.
Les bisons etaient tres-nombreux cette ann6e, et on en
avait tue plusieurs 1 quelques centaines de yards du fort.
Les hommes avaient deja commence leurs provisions de
viande fralche pour Fete dans la glaeiere. Voici comment ils s'y prennent: ils creusent un grand trou carr6,
capable de contenir sept ou huit cents corps de bisons; des que la glace de la riviere est d'une 6paisseur
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LES INDIENS  DE  LA'BAIE D HUDSON.
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suffisante, on la coupe avec la scie en blocs carres sem-
blables; on en pave le sol de la glaciere, et on verse
dans les interstices de l'eau qui gele et les reunit ensemble. On fait de meme pour les parois verticales: on
coupe les tetes et les pieds des bisons; les carcasses,
sans etre d6pouiltees, sont divisees en deux parties et
empitees jusqu'au haut de la glaciere; puis on recouvre
le tout avec une couche epaisse de paiUe. De cette
fagon, la viande se conserve parfaitement bonne tout
Fete, et devient bien plus tend re et plus succulente qu'a
Fetatfrais.    : - '■ #*:   - • <|fc-:   '-Mi- • "J^^
Peu apres mon arriv6e, M. Harriett, deux ou trois
personnes du fort et moi, nous nous prepar&mes a une
chasse de bisons. Nous avions le ohoix entre douze chevaux magnifiques de Finterieur, puis dans une bande de
sept ou huit cents qui r6dent en liberty autour du fort
et destines aux chefs de Fetablissement. Un seul homme
garde ce troupeau; il les suit partout et campe pres
d'eux avec sa famille, en ramenant les chevaux qui
vont trop loin. Ceci semble en apparence une besogne
difficii^fmais Finstinct apprend bien vite aux animaux
a ne pas s'ecarter des habitations de l'homme; comme
ils se tiennent ensemble, ils font tres-souvent de mauvais partis aux bandes de loups qui les entourent. Ces
chevaux servent a envoyer le pimmikon et les provisions aux autres forts pendant Fete, car en hiver
ils ne servent presque & rien. Le matin, nous dejeu-
nons de bon appetit avec des poissons blancs, des
langues de buffle, du the et des galettes de farine.
Nous montons ensuite a cheval et nous suivons la route
trac6e sur la glace par les hommes qui halent du bois.
Apres six milles de chemin, nous apercevons une
bande de bisons sur la rive; mais un chien qui nous a
i-ffl: LES INDIENS DE  LA BAIK D'HUDSON. 217
suivis donne Falarme; ils s'enfuient au galop a notre
grand desappointement. Nous attrapons le chien; on
lui attache les jambes et on le laisse sur la route jus-
qu'l. notre retour. Trois milles plus loin , la neige est
foutee dans toutes les directions; nous remontons sur
le rivage; nous trouvons dans le voisinage une enorme
bande de bisons i il y en avait au motes dix mille. Un
chasseur indien se detache en avant pour en pousser
quelques-uns de notre c6te; mais la neige etait si
epaisse que les bisons ne pouvaient ou ne voulaient
pas courir plus loin; ils finisscnt par s'arreter tout a
fait; nous altaehons alors nos chevaux, et nous nous
avangons a pied vers eux, a la distance de quarante
ou cinquante metres; arrives la, nous tirons; mais,
chose etrange, ils ne cherchaient ni k fuir ni a nous
attaquer. II y avait dans le troupeau un enorme tau-
reau, dont je voulais m'emparer pour avoir la peau
de sa tete et la conserver. Je r6ussis a Fabattre, mais
avant de pouvoir m'en approcher, je suis oblige de
tuer les trois bisons qui Fentourent et que rien ne peut
chasser de la. Sans mon d6Sir, je me serais volontiers
dispense de cede boucherie, car la chair de taureau
est generalement dedaignee. La chasse devenant assez
ennuyeuse, par suite de la tranquillite extraordinaire
des bisons, nous nous detridions a retourner au logis
pour envoyer nos hommes chercher les carcasses; mais
avant d'arriver a la riviere, un vieux taureau s'arrete
juste au milieu du chemin. M. Harriett fait feu dessus
pour essayer de le chasser, mais il ne lui fait qu'une
tegere blessure, et Fanimal se pr6cipite avec fureur contre son agresseur; M. Harriett n'echappe qu'cn faisant
sauter son cheval de c6te et en s'61oignant au plus vite;
le taureau s'eiance a sa poursuite. Nous de mettre alors
13
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U 218
LES INDIENS DE  LA BAIE  D'HUDSON.
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nos chevaux au galop derriere le bison, en tirant ime-
sure que nous approchons, mais sans autre effet apparent que de tourner sa rage sur nous ; ceci permet a
M. Harriett de M envoyer une couple de balles; le
taureau 6videmment faiblit. Nous le touchions presque
du bout de nos fusils et fimes une decharge generate.
Entin, atteint de seieeballes, il s'affaisse petit k petit
et meurt avec une lenteur extraordinaire.
A notre retour,.nous donnons Fordre aux hommes
de preparer les trtftneaux pour aller, le lendemain matin, chercher les vaches tuees; il y en avait vingtnsept;
je recommandai la tete de taureau 1 laquelle je tetiais
beaucoup.
Les femmes se mirent aussitdt k la poursuite du
nombre de chiens n6cessaire, car elles se chargent de
ce soin. II y a toujours deux ou trois cents de ces ani-
maux qui rddent autour des forts; ils cherchent eux-
m6mes leur nourriture comme les chevaux, et passent
les nuits dehors. Ils rendent, dans ces contrees, les
ntemes services que les chevaux, car on les emploie
pour tousles transports sur la neige; deux d'entre eux
trainent ais6ment une grosse vache ; certes, ce n'est
pas aux soins qu'ils doivent leur vigueur, ear on ne se
donne guere d'autre peine que celle de les battre avant
de s'en servir, pour les faire tenir tranquilles pendant
qu'on les attelle. f
II serait presque impossible de s'emparer de ces
animaux, presque aussi sauvages que des loups, si Fon
ne prenait la precaution, en automne, de leur attaGber
une petite buchette tegere qu'ils peuvent facilement
trainer et qui sert aux femmes pour les attraper ; elles
les ramenent alors au fort, oil on leur donne quelque-
fois a manger avant de les atteler. Cela serait bien,. LES  INDIENS  DE  LA BAIE D HUDSON.
219
sans Faccompagnement des coups de baton, mais cela
fait la plus amusante scene du monde.
Le lendemain de bonne heure, je suis eveilte par des
cris et des hurlements; qui me font sortir en toute hate
de ma chambre; je crois que nous allons tous etre
assassines. Ce sont les femmes qui attellent les chiens;
quel spectacle! Les femmes, comme autant de furies,
brandissent d'enormes batons dont elles frappent im-
pitoyablement les malheureux animaux, qui se rou-
lent en poussant des hurlements de douleur et de
rage; cette scene se renouvelle jusqu'a ce que chaque
attelage soit en etat de se mettre en route. Dans le
courant de la journee, les hommes sont de retour;
ils apportent les quartiers de vache prets a etre places
dans la glaciere , ainsi que mon enorme tete de bison,
que je pese avant de la faire ecorcher; elle a un poids
de deux cent deux livres. J'en rapportai la peau avec
moi, en souvenir de mon voyage.
A ce moment de Fannee, le fort presente un char-
mant aspect de joyeuse activite, chacun s'occupe ; une
partie des hommes chasse, quand le temps le permet,
et rapporte du gibier; les autres scient des planches
dans la scierie, et construisent des bateaux d'environ
trente pieds de longueur sur six de largeur, plus commodes que les canots pour transporter les marchandises au comptoir de York, sur la Saskatchawan et la
riviere Rouge.
La plupart des embarcations de ce genre se construisent a Edmonton, parce qu'on en a besoin d'un plus
grand nombre pour transporter les pelleteries au
comptoir d'York, que pour rapporter de la les marchandises ; aussi plus de la moitie des bateaux con-
struits ne reviennent jamais. Ce systeme de decharge
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inegal exige neo^ssairement une construction inces-
sante. "•$:*' ■^- '
Les femmes s'occupent actkernent de la construction
des vetements et des moccassins; elles mettentdu pem-
mikon dans des sacs de la contenance de quatre-vingt-
dix livres, et se chargent en outre de tous les soins du
menage. Les soirees se passent 1 causer et a fumer au-
tour d'enormes feux. L'unique musicien de Fetablissement est un joueur de violon; il remplit un role important pres de la population frangaise de Fetablissement,
qui peut, grace a lui, donner un libre cours a sa vivaeite
nationale, tandis que l'Indien. plus grave, assiste au
spectacle avec un serieux imperturbable. Aucune liqueur forte ne circule parmi les hommes du fort,
Europeens ou Indiens, mais leur gaiete ne semble
aucunement s'en ressentir. Les chefs du fort gardaient,
il est vrai, des spiritueux qu'ils se faisaient apporter a
leurs propres frais; mais pour leur consommation pu-
rement personnelle.
Le jour de Noel, on arbora le drapeau, et tout paru
sous son plus brillant aspect pour faire honneur a la
[ete. Vers midi, toutes les chemift&es flambaient, tandis que de savoureux parfums se repandaient de toutes
parts dans Fatmosphere. Vers dettx heures, nous nous
mimes 1 table. La soctete se composait de M. Harriett,
duchef, de trois agents, de M. Thebo, missionnaire catholique du lac Manitou, situe a trente milles du fort,
de M. Rundell, missionnaire wesleyen, qui residait
dans Fenceinte des piquets, et de moi, le voyageur,
qui, quoique revenant des bords du Pacifique, .repre-
sentais les pays civilis6s.  %« -
La salle a manger etait la plus grande piece du fort;
elle avait peut-etre cinquante pieds de long sur vingt- LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
221
cjuq de large; elle etait bien chauffee par des feux
constamment allumes.
Les murailles et le plafond 6laient tapisses de plan-
Nejjes au lieu d'etre badigeonnes, car on ne trouve pas
de chaux dans les environs j les boiseries etaient peintes
et decorees d'une fagon bizarre, et le plafond couvert
de dorures fantastiques; aucun Europeen ne serait
entree dans ce salon pour la premiere fois sans tres-
saiilir.
On destine cette chambre aux receptions des chefs
sauvages qui visitent le fort, et Farliste, inventeur de
ces decorations, avait sans doute regu Fordre d'etonner
les naturels. II meritait a cet egard les plus grands
eioges.
Aucune nappe ne couvrait notre table ; aucun cande-
labre d'argent, aucune porcelaine de Chine aux bril-
lantes couleursne venaient se meter 1 la simple magni-
j-ficence de notre festin. Les assiettes et les plats d'etain
poli, r6flechissaient de joyeux visages et suffisaient a
donner un entrain charmant a cette fete de Noel.
Peut etre sera-t-il agreable a quelque oisif dyspep-
tique qui se traine peniblement dans les altees d'un
pare de la capitate, afin de ramasser assez d'appetit
pour manger a grand'peine un ortolan, de connailre
laliste des mets qui nous furent servis.
Au bout de la table, devant M. Harriett, se trouvait
un grand plat de bison bouilli; au bas fumait un veau
4de bison accommode de la meme maniere. Ne vous ef-
frayez pas, timide lecteur, le veau etait tres-petit; on
Favait enleve&.la vache longtemps avant qu'il n'etlt
atteint son entier developpement; c'est un des plats les
plus recherches des epicuriens de Finterieur des terres.
Devant moi, s'etalait un plat de mouffle au nez de morse
J> 222
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
».«:
sech6; mon voisin de droite distribuait, avee une gra-
cieuse impartialite, du poisson blanc deiieatement
rissote dans de la moelle de bison, tandis que M. Rundell coupalt en tranches des queues de castors; enfin,
un autre convive decoupait avec amour un roti d'oie
sauvage. Au centre de la table, s'eievaient des monceau^
de pommes de terre, de navets et de pain, places de
fagon a ce que chacun put se servir sans interrompre
les travaux de ses compagnons. Tel fut notre joy eux
diner d'Edmonton, dont ma memoire gardera long-
temps le souvenir.
Dans la soiree, on disposa la salle pour une danse ,
fete a laquelle M. Harriett avait invite tous les habitants
du fort; bientet on vit arriver les convtes dans leurs toilettes les plus recherchees. Les Indiens, dont la princi-
pale parure consiste dans la peinture dont ils couvrent
leurs visages; les voyageurs avec leurs eclatantes cein-
tures et leurs moccassins joliment ontes; les m&®&
charges de tous les ornements qu'ils avaient pu ren-
contrer, tant sauvages que civilises. Tous riaient et cau-
saient a Fenvi. On entendait autant de difterentes langues que Fon voyait de costumes : Fanglais fut employe
pourtant, moins que les autres, car personne ne le
parlait, excepte les convives du diner; et presque tout
le monde prit part 1 la danse. A cette danse pittoresque,
j'eus d'abord pour danseuse une jeune Cree qui portait
autour de son cou une quantite de verroterles suffisante
pour faire la fortune d'un marchand forain; F ayant
amen6e au milieu de la salle, je dansai autour d'elle
avec toute Fagilite dont j'6tais capable, au sop dime
danse 6cossaise que le merietrier jouait de toutes ses
forces, tandis que ma danseuse sautait k pieds joints
comme une Indienne seule peut le faire. Je crois cepen- LES INDIENS  DE LA BAIE D HUDSON.
223
dant que nous nous attir&mes de grands applaudisse-
ments de la part des femmes et des enfants accroupfe
sur le plancher autour de la salle, Je dansai encore avec
une autre dame, dont le nom poetique etait Cunne-
wah-Bum, « celle qui regarde les etoiles, » et je fus
si frappe de sa beaute , que je lui demandai si elle
voudrait poser pour que je lui fisse son portrait, ce
qu'elle fit plus tard avec beaucoup de patience, te*-
nant a la main son even tail, compose du bout de
t'aile d'un cygne, avec un manche de tuyaux de porc-
<6pie. Apr6s plusieurs heures de ces rejouissances,
nous nous retirames vers minuit pour prendre du
repos.
Quelques jours apres, quand nous fumes un peu re-
jnis de nos amusements de Noel, je sortis avec Fran-
gois Lucie, voyageur metis dont sir Georges Simpson
raconte le trait suivant dans son voyage autour du
monde :
« Une bande d'Assiniboines avait enleve vingt-quatre
chevaux a Edmonton; on les poursuivait, et on reussit
a atteindre les ravisseurs a la petite riviere Boutbtere.
L'un des gardiens des chevaux, homme tres-coura-
geux, appete Frangois Lucie, se precipite dans le courant, se jette sur un grand sauvage, et malgre la force
superieure de son adversaire, il le serre de si pr6s
qu'il l'empeche de tendre son arc; mais l'Indien reussit,
en frappant son assaillant avec cette arme, k le faire
tomber de son cheval dans l'eau. Francois se reteve
promptement; il allait frapper FAssiniboine de son
coutelas, quand le sauvage Farrete en faisant brusque-
ment tounaer le manche d'un fouet qu'il portait sus-
pendu a son poignet, delagon 1 lui 6ter presque Fusage
de son bras; Frangois ne continue pas moins k frapper
;?**•
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.
J 224
A. 4.  i
LES INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON.
«
de son arme les doigts de Fennemi, jusqu'l. ce qu'il les
lui ait presque coupes, et quand a la fin FAssiniboinc
l&che prise, il lui enfonce son coutelas dans le cceur.»
Frangois me raconta lui-meme cette histoire k peu pres
dans les ntemes termes; il ajouta que le sauvage ne
mourut pas immediatement, quoiqu'on put voir battre
son coeur k travers Fouverture que lui avait faite le
coutelas, il expira en retenant encore le lasso des chevaux.
A six milles du fort, nous vimes un enorme ours
dans notre voisinage, mais Frangois ne voulut pas Fat-
taquer, quoique je lui eusse dit que j'avais deja aide k
en tuer un.
Un homme plus jeune que lui, qui aurait eu sa reputation il etablir, aurait peut-6tre tente Fa venture;
mais Frangois ne voulait pas s'exposer en attaquant un
animal aussi formidable avec un seul compagnon. Le
fait est que ces animaux sont tres-redoutables .1 cause
de leur force et de leur agilite, aussi ne sont-ils guere
attaques que par des jeunes gens, qui les tuent pour
pouvoir fterement porter leurs griffes suspendues a leur
cou, ce qui compose Fnn des plus beaux ornements dont
puisse se parer un chef indien. L'ours marchait tou-
jours; il nous regardait de temps en temps, mais avec
un air de mepris. Mes doigts brulaient de pousser la
detente de mon fusil; il paraissaitsi facile del'abattre,
et sa fourrure etait si belle! Mais quoique mon fusil fut
k deux coups, et que Frangois Mt a mon c6te, ce qui
*nous donnai! la presque certitude, de pouvoir lui en-
voyer trois balles dans le corps, nous savions pourtant
qu'il y avait dix chances contre une que cela ne suffit
pas pour tuer l'ours assez vite et pour empecher une
lutte corps k corps. LES-INDIENS  DE  LA  BAIE  D HUDSON.
225
Quelques milles plus loin, nous vimes une petite
bande de bisons; Francois m'initia dans les mysteres
de ce qu'on appelle faire un veau. Deux hommes se
couvrent, l'un d'une peau de loup et Fautre d'une peau
de bison.
Ainsi affubles, ils se trainenl a quatre pattes du c6te des
bisons, et aussitot qu'ils ont reussi a attirer leur attention, le pretendu loup saute sur le pretendu veau, qui se
met a beugler. Les bisons s'y trompent aisement. Comme
les deux chasseurs imitent le beuglement avec beaucoup
de verite, le troupeau tout enlier accourl pour defendre
le veau avec une telle impetuosite, qu'il s'apergoit de la
ruse trop tard pour echapper. Frangois possedait un
beuglement incroyablement exact; toutefois , aussitot
que les bisons s'apergoivent de leur meprise, ils s'en-
fuient au plus vite, mais non sans laisser derriere eux
deux victimes qui payent de leur vie leur peu de
discernement. Peu de temps apres, nous rencontrames
une vache et un taureau, et nous nous prepar&mes k
mettre de nouveau notre ruse en usage. La vache fit
mine de courir vers nous, mais le taureau, qui pa-
raissait au fait des choses, voulut l'arreter en se met-
tant entre elle et nous; elle decrit alors un circuit et va
passer a dix ou quinze pas de nous avec le taureau sur
ses talons: nous tirons, Frangois, et moi, et elle tombe.
Le taureau s'arreta tout court, et, se penchant sur elle,
essaya de la relever, lui temoignant son affection de la
maniere la plus touchanle; nous ne pumes nous en debarrasser qu'en le tuant aussi. Apres avoir charge nos
chevaux des meilleurs morceaux des trois vaches
tuees , nous retourn&mes au fort. Frangois avait pris
soin d'emporter les m6senteres, ou monoplies, comme
il les appelait, parties fort rechercltees  dans Fint6-
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226
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
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rieur, quoique j'avoue ne pas les trouver de mon
goilt.
Une autre maniere de chasser le bison, tres-fati-
gante et fort usitee a Edmonton, consiste 1 se trainer
sur le ventre, en s'aidant de ses mains, apres s*etre
assure que le troupeau ne peut sentir cette approche
qu'l quelques metres de lui. Nous nous placions pour
cela les uns derriere les autres, de fagon 1 ce que la
tete du second fut aussi pres que possible des talons du
premier. Les bisons ne paraissaient pas faire la moin-
dre attention k notre ligne mouvante, indifference
que les Indiens expliquent en disant qu'ils pensent
voir un gros serpent qui se glisse sur la neige et entre
les herbes.
Tout fatigue que j'etais, le soir, je restai longtemps
cependant k admirer la vue du ciel, qui pr6sentait les
plus splendides pltenomenes nteteorologiques. Une fois
que ce fut bien la nuit, une zone lumineuse commenga
a paraitre, elle augmenta rapidement d'eclat jusque
vers neuf ou dix heures. Elle avait pres de quatre degres
de largeur, et s'etendait de Fest a Fouest au travers du
z6nith. Au centre, juste au-dessus de nos tetes, appa-
raissait un globe de feu, rouge de sang, d'un plus grand
diametre que la lune, lorsqu'elle s'eteve dans un horizon charge de vapeurs; des rayons de lumtere cra-
moisie, d'un jaune brillant sur les bords, stechappaient
de ce globe. La neige et tous les objets environnants
se baignaient dans cette lumtere eblouissante, et se
coloraient de ces teintes edatantes. Je restai devant ce
splendide pltenomene dans une admiration qui dura
jasque passe une heure du matin; 1 ce moment, Feffet
augmentait encore. Je dus me retirer; cependant,
ceux qui resterent lev6s me dirent que le meteore LES INDIENS DE  LA BADE  D HUDSON.
227
disparut a trois heures, sans changer de forme ni de
position.
Les Indiens attachent une idee superslitieuse 1 Fau-
rore borate, qui dans ces latitudes, se manifeste avec
une puissance extraordinaire. Ils croient que ces lueurs
sont les .Imes des morts, qui dansent devant le Manitou, ou Grand-Esprit.
CHAPITRE XXIII.
Le 6 Janvier 1848, il y eut un mariage a Edmonton.
La martee etait fille du commandant; le raarte, M. Rowand fils, residant.il Fort-Pitt, silue a deux cents
milles de Fetablissement. La ceremonie termiitee,
nous pass&mes une agreable soiree 1 danser apres le
repas jusqu'l. minuit. J'acceptai Finvitation d'accom-
pagner le jeune couple dans son voyage, car je com-
mengais a trouver mes amusements un peu monotones.
Le lendemain, les aboiements des chiens et le bruit
des clochettes suspendues 1 leurs colliers, accompa-
gn6s des cris des hommes qui les forgaient k coups de
bltons k se laisser atteler auxtraineaux et aux carrioles,
me reveilterent en sursaut. En arrivant daus la cour,
je trouvai la compagnie prete k partir. Elle se compo-
sait de M. et Mme Rowand et de neuf hommes. Nous
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LES  INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
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avions six traineaux et trois carrioles atteles chacun de
quatre chiens, ce qui forma, quand nous fitmes en
route, une longue et pittoresque cavalcade. Les chiens
etaient coquettement decores; des franges brodees de
la maniere la plus fanlastique, avec une quantite de
clochettes et de plumes, ornaient leurs housses de
couleurs vartees. Nos carrioles etaient aussi decodes
avec profusion, celle de la martee en particulier; faite
expres pour cette occasion, elle etait soigneusement
peinte, et trainee par un attelage de chiens nouvelte-
ment apportes du Bas-Canada, par M. Rowand. La
carriole ne porte qu'une seule personne; le siege est
une planche mince d'environ dix-huit pouces de largeur, recouritee sur le devant et munie 1 Farriere
d'une autre planche qui forme dossier. On garnit les
c6tes avec des peaux de bison sans poils, qui ressem-
blent a du gros parchemin, et on recouvre le tout
d'epaisses fourrures.
Nous partimes au point du jour, et les chiens se
mirent aussit6t 1 courir avec une vitesse extraordi-
naire, comme ils font toujours en se mettant en route;
il faut alors toute la force et l'agilite des hommes pour
empecher les traineaux de se renverser; ils F6vitent
en tenant une corde altachee par derriere aux deux
c6tes. Deux hommes, chausses de raquettes, ouvraient
la marche, et tragaient un sentier que les chiens sui-
vaient instinctivement; on relevait ces hommes toutes
les deux heures, car cet exercice est tres-fatigant. Les
chiens dont on se sert generalement, sont d'une race
particultere; ils ressemblent extraordinairement pour
le caractere et Finstinct, aux loups; .on s'y trompe
meme souvent. Quelques-uns d'entre eux attaquerent
cet hiver-11 un cheval attete a un traineau, apparte-
i ■ ■LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
229
nant 1 M. Harriett; en revenant environ une demi-
heure apres, il trouva son traineau attaque par les
chiens qui dechiralent le cheval a belles dents; il
en tua cinq avant de leur faire lacher leur proie. Le
cheval a moitie mange, mourut presque immediate^
ment.
M. Rundell fut lui-meme assailli un soir qu'il se pro-
menait a quelque distance du fort, par une bande de
ces feroces animaux qui appartenaient au fort; ils le ren-
verserent, et, sans le secours d'une femme que ses cris
attirerent, il succombait 1 leurs attaques. En quittant
le fort, nous gagnames de suite la riviere Saskatcha-
wan; sur sa glace, nous voyage&mes toute la journee. pt
Comme de veritables voyageurs, nous nous en rap-
portions a notre habilete de chasseurs pour notre nour-
riture durant le voyage, et nous n'avions litteralement
pris avec nous que les ustensiles de cuisine; nous ne
pumes done rompre notre jeune qu'apres avoir tue
une vache grasse que nous avalames bientot cnttere avec
Faide de nos chiens. Les voyageurs affeclent souvent
cette imprevoyance par pure bravade. Pour nous, nous
aurions certainement emporte toutes les provisions
rtecessaires, mais les bisons abondaient, et nous etions
presque certains de ne pas en manquer.
9 Janvier. — Depart du campement trois heures
avant le jour; a Faurore trois bisons tues; apres quoi
on s'arrete; on dejeune. La neige tombe toute la journee, accompagnee d'un vent violent et froid. Apres le
dejeuner nous laissons les contours sinueux de la riviere pour couper a travers les plaines nues et gla-
cees; nous sommes exposes a toute la violence du vent,
mais nous abregeons ainsi noire route de plusieurs 230
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
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milles. Dans la soiree, nous tuons deux bisons et nous
campons pres d'un bouquet de pins, dernier abri que
nous devions nous attendre k rencontrer sur notre
route.
10 Janvier. —Notre thermometre etait ce matin a
47 degres au-dessous de zero Fahr. Ne pouvant abso-
lument pas me rechauffer dans ma carriole, malgre les
fourrures el les couvertures, je me chaussai d'une paire
de raquettes, et je marchai tout le jour. La neige avait
trois pieds d'epaisseur et le vent la chassait contre nos
visages avec tant de violence, qu'elle nous aveuglafty
Malgre cela, nos guides ne semblaient eprouver aucune diffiieulte il nous conduire, tant est grande la
faculte presque instinctive que possedent ces hommes
de retrouver leur chemin au milieu de ce desert oil
Fon n'apergoit aucun sentier et oil il n'y a pas meme
un buisson qu4 puisse les guider dans la direction a
suivre. Vers le soir, nous arrMmes a une sorte de
cteture evidemment construite par les Pieds-Noirs,
pour servir de defense contre les Crees, auxquels cette
contree appartient, mais ou les Pieds-Noirs viennent
quelquefois voter des chevaux. Dans la soiree, nous ne
puxnes prendre qu'une vache qui suffit k peine k satis-
faire nos chiens.
11 Janvier.—Nous partimes, comme de coutume,
trois heures avant le j our; par des j ountees aussi courtes,
il fellait necessairement se mettre en route de bonne
heure pour permettre aux hommes de s'arreter et
d'etablir le campement avant la nuit. Nous-rencon-
tr&mes deux hommes de la compagnie qui se ren^
daient de Carlton il Edmonton. Nous tu&mes un seul
bison, et Mmes obliges de dormir sur la neige, faute
de branches de pin pour faire des lits. Cette liteife 'LES  INDIENS DE LA BAIE  D'HUDSON. 231
nous manqua extremement, car elle ajoute beaucoup
au con for table d'un campement.
12 Janvier. —Nous retourn&mes sur te rivtere. No^e
provision de viande, reste de notre souper de la veille,
ne suffisait pas pour tout le monde, une partie de la
troupe partit en avant pour chasser, tandis que nous,
nous fafeions un maigre repas. Deux heures apres,
nous les retrouvlmes assis autour d'un bon feu sur
lequel cuisait une vache grasse dont ils expedterent
bient6t les meilleurs morceaux. Pendant la journ6e un
petit accident arriva; il nous divertit fert, mais pourtant il aurait pu avoir de graves consequences. Un
troupeau de bisons descendu sur la glace ne s'apergut
de notre approche que quand les chiens du premier
traineau furent assez pres pour le voir. Nos intrepides
animaux ne purent se contenir a cette vue, et s'eian-
cerent de toute leur vitesse 1 la poursuite des bisons,
malgr6 tous les efforts de leurs conducteurs pour les
arreter ; cette ardeur se communiqua immediatement
.1 toute la ligne, et nous ftimes bientdt, traineaux et
carrioles, engages dans une course effrenee a la pour-
suite du troupeau. Celui-ci alia donner enfin contre
un banc de neige, et chercha 1 remonter la rive qui
etait assez escarpee en cet endroit; le premier etait
presque en haut quand il glissa, et dans sa chute il fit
tomber tous ceux qui le suivaient; le troupeau tout
cutter vint alors router dans un amas de neige oil
se trouvaient d6jl les hommes et les chiens qui faisaient de vains efforts pour se degager. II serait impossible de decrire la scene de confusion qui suivit. Quel-
ques-uns de nos traineaux se briserent, et Fun des
n6tres fut presque tu6; mais j! la fin Fordre se r6ta-
bBt, et nous pfcmes continuer.
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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13 Janvier. — Nous nous mimes en route a une
heure du matin et nous suivimes un sentier trace par
les^bisons le long de la riviere; nos carrioles vcrserent
plus d'une fois dans les ornieres. Apres avoir tue trois
bisons sur le rivage, nous dejeunames; deux veaux,
appartehant sans doute aux animaux tues, resterent a
quelque distance de notre feu, tout le temps que dura
notre repas. f^-
Quittant alors la riviere, nous franchimes successi-
vement plusieurs collines; a la nuit nous arrivames a
la logo d'un chef nomme Bras-casse, qui nous regut
tres-amicalement. II etendit des peaux de bisons pour
nous faire asseoir, et nous servit ce qu'il put trouver
de meilleur dans ses provisions. Apres le souper, le
chef coupa du tabac et remplit une elegante pipe de
pierre; ii y fuma pendant quelques instants, puis me
la tendit; mais, quand je voulus la lui rendre, il me
pria de Faccepter comme un present de sa part. La
loge se remplit bientdt d'Indiens, curieux de voir les
etrangers, et d'apprendre les nouvelles. Parmi les visi-
teurs se trouvait le gendre du chef. Selon la coutume
indienne, il s'assit le dos tourne a son beau-pere et a
sa belle-mere, et ne leur adressa la parole que par Fen-
tremise d'un tiers. Cette grande reserve se garde jusqu'a
ce que le gendre se soit montre digne de s'adresser
personnellement atfx parents de sa femme en tuant un
ennemi a cheveux blancs; on lui permet alors de porter
une robe garnie des cheveux des sca-lps enleves a
Fennemi. Je remarquai que Fune des jambes de la
culotte du jeune homme etait tachetee avec de la ten c
rouge, tandis que Fautre ne l'6tait pas; j'en demandai la
raison, et Fon me repondit que la jambe tachee avait
ete bless£e, et que la terre rouge representait le sang. JLES INDIENS DE  LA BAIE  D'HUDSON. 233
Nous rest&mes debout fort tard a converser avec le
chef qui semblait prendre un vif plaisir 1 notre soctete.
La conversation Famena a parler des travaux des missionnaires au milieu de son peuple. II ne semblait pas
croire a leurs succ&s, car, bien qu'il ne se meicit pas
des croyances religieuses de ses sujets, il savait que
beaucoup d'entre eux pensaient comme lui sur ce
point, et voici quelles etaient ses idees. M. Rundell,
M. Hunter et M. Thebo etaient venus, l'un apres Fautre,
lui exposer leurs doctrines, chacun d'eux lui disant
que la sienne seule enseignait le chemin du ciei, tandis
que celle des autres faisait fausse route ; aussi pensait-
il qu'ils devaient se reunir tous trois pour discuter ces
choses et se mettre d'accord, mais que jusque-la il ne
voulait pas se joindre a eux. II nous raconta ensuite
une tradition de sa tribu sur un Indien qui avait em-
brasse le christianisme. Cet homme avait v6cu dans le
bien, et a sa mort il avait ete enleve dans le ciel des
blancs, dans ce lieu magnifique oil tous etaient heu-
reux au milieu de leurs parents et de leurs amis; mais
l'Indien ne pouvait partager cette joie et ce bonheur,
car il ignorait tout, il ne rencontrait aucun des esprits
de ses ancetres, et personne ne lui souhaitait la bien-
venue; pas de chasse, pas de peche, aucun de ces plai-
sirs dans lesquels il avait trouve autrefois son bonheur, et son esprit devint tout triste. Alors le grand
Manitou l'appela, et lui dit: « Pourquoi es-tu triste
dans ce beau ciel que j'ai fait pour ta joie et ton bonheur? » L'Indien lui repondit qu'il soupirait apres la
compagnie des esprits de ses ancetres, et qu'il se sen-
tait seul et triste. Alors le grand Manitou lui dit qu'il
ne pouvait pas Fenvoyer dans le ciel indien , puisqu'il
avait choisi Fautre pendant sa vie, mais que, comme
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LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON..
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il avait et6 un homme de bien, il le renverrait de nouveau dans le monde, et lui donnerait ainsi une nouvelle
chance de bonheur. >J|
14 Janvier. — Nous voyageames tout le jour dans
une eontree montagneuse et nous arrivames le soir a
un autre camp d'environ trente hultes. Nos chiens se
precipitant dans les tentes, tirent les carrioles et les
t*&ineaux apres eux; aussitdt tous les chiens du camp
les attaquent; tous ils hurlent, aboient et se battent
si bien, qu'a la fin les traineaux sont renverses et 1
moitie brises. II se passe une demi-heure avant qu'on
puisse retablir Fordre au milieu de ces animaux enrages.      4   ■■*:
Les Indiens avaient a utte petite distance du camp
une embuscade a bisons remplie des carcasses de ces
animaux. En approchant du Fort-Pitt, il s'en trouve
deux tout a fait sur notre chemin; mais, comme nous
n'avions pas besoin de viande, nous voulions les lais-
ser echapper; nous compttons sans les penchants
destructifs de nos hommes, qui les tuerent. Nous attei-
gnimes le fort peu de temps apres la chute du jour,
ap res un voyage de sept jours. Nous avions tue dix-sept
bisons, tant pour notre nourriture que pour celle de
nos cbiens.
On n'avait jamais vu un nombre aussi grand de ces
animaux dans la eontree, et ils ne s'etaient jamais tant
approcltes des etablissenaents de la compagnie; on en
tua meme quelques-uns dans Fenceinte du fort.
Mais tout cela ne donne encore qu'une fa|ble id6e du
nombre de bisons qui couvraiient le pays. Dans tout le
cours de notre voyage, nous avions toujours devant
nous plusieurs de leurs grands troupeaux; nouachas-
sions tout en continuant notre chemin. Ils emigraieni LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
235
probablesnent alors vers le nord, a cause de l'enva-
hissement rapide de la population, qui se faisait chaque
jour dans les regions de Fest et de Fouest, oil se trou-
vaient leurs p&turages.
Je passai un mois tres-agreable et tres-interessant a
Fotfc-Pitt, entour6 des Indiens Cree qui s'y tiennent en
grand nombre, et je pus a Faise etudier leurs moeurs
et leurs coutumes.
Je fis un dessin tres-deferille d'un porteur de pipe et
de sa pipe magique.
La tribu eiit pour quatre ans le porteur de pipe; il
ne doit pas garder cette distinction au dela de ce
temps. Tous ceux qui ont le moyen de se le payer peuvent briguer ce poste, mais la depense est considerable;
car le nouveau candidat doit payer a son pr6decesseur
les embtemes de sa dignite. On evalue les frais a quinze
ou vingt chevaux. Lorsque le postulant ne possede pas
les moyens sufHsants, ses amis viennent generalement
a son aide; autrement on refuserait bien souvent cette
dignite. Cependant on doit Faccepter lorsqu'on est
assez riche pour la remplir.
Les insignes officiels du porteur de pipe sont fort
nombreux. D'abord c'est une tente de peaux tres-ornee
dans laquelle il doit toujours demeurer, puis une peau
d'ours sur laquelle on depose la pipe quand les cir-
constances exigent qu'elle soit tiree des nombreuses
enveloppes soustesquelles on la cache. Ces circonstances
sont: soit un conseil de guerre, soit une danse de
magiciens, soit enfin une querelle dans la trt&u ; dans
ce dernier cas, le magicien la sort et la fait fumer par
les parties adverses. Leur superstition leur fait craindre
•que, s'ils se refusent a cette ceremonie reconciliatrice,
le Grand-Esprit ne leur envoie quelque grande cafe*
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236
LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
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mite pour les punir de leur entetement presomptueux.
Enfin, pour achever la liste, une crecelie magique
dont les magiciens se servent dans leurs danses, et une
ecuelle de bois dans laquelle le dignitaire prend sa
nourriture. II porte ce dernier objet constamment sur
sa personne, soit a la main, soit sur sa tete. Puis vien-
nent une foule de menus objets, trop longs a 6nu-
merer.
II faut deux chevaux pour transporter tout ce bagage
lorsqu'on change de campement. Alors on confie la
pipe, en general, a F6pouse favorite du dignitaire, et si
par malheur elle la laisse tomber, cette circonstance
passe pour un tres-mauvais augure, et il faut de nom-
breuses ceremonies pour la releter.
Un jeune metis m'assura qu'un porteur de pipe lui
avait une fois confie sa precieuse charge pour aller a
pe partie de chasse, et que, curieux de voir ce qu'il
en arriverait, il avait jete cette pipe a terre et Favait
envoyee de c6te et d'autre a coups de pied; peu de
temps apres ce sacrilege, le porteur de pipe fut
$ue par les Pieds-Noirs. Depuis ce temps, ce jeune
homme etait un fervent adepte. On me raconta cette
histoire sous le plus grand secret, comme bien Fon
pense. ■   ,    ;§ -     /:.
Le porteur de pipe se tient toujours du c6te droit
pour celui qui entre dans la tente, et on regarde comme
un manque de respect a sa personne de passer entre
lui et le feu, qui occupe toujours le milieu de la
loge. II ne doit pas condescendre a couper lui-meme
sa viande; une de ses femmes (ii en a generalement
cinq ou six)se charge de ce soin. L'un des plus grands
inconvenients de cette dignite, particulierement pour
un Indien, qui a toujours un grand nombre d'insectes }W,
LES  INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
237
parasites sur sa personne, c'est que le porteur de pipe
n'ose pas gratter sa propre tete, sous peine de com-
promettre sa dignite; il lui faut Fintervention d'un
baton qu'il porte toujours avec lui pour cet usage.
La pipe couverte de ses enveloppes se met dans un
grand sac de drap; il vaut mieux qu'il soit de difte-
rentes couleurs, lorsqu'on peut se le procurer ainsi,
et on suspend ce sac a l'exterieur de la tente. Car jamais
la pipe ne peut entrer a Finterieur, ni le jour ni la
nuit; on ne doit pas non plus la decouvrir en presence
d'une femme.
Une quinzaine de jours apres mon arrivee, Kee-a-
kee-kdrsa-coo-way, « FHomme qui pousse le cri de
guerre, » dont j'ai fait mention plus haut, quand je le
rencontrai sur le Saskatchawan, arriva a Fort-Pitt avec
son sous-chef, Muct-e-too, «la Poudre. *>
Kee-a.-ka-sa-coo-way est chef principal de tous les
Crees et il se rendait alors successivement dans tous les
camps pour engager ses sujets a prendre le tomahawk
et a Faccompagner dans une expedition de guerre au
printemps suivant. Dix pipes sacrees l'accompagnaient;
six d'entre elles appartenaient a des chefs inferieurs
qui avaient-deja consenti a le suivre sur le sentier de
la guerre. Curieux d'assister a la ceremonie de Fexposition de ces pipes, je me rendis avec le chef au camp
qui est situe k quelques milles du fort. fp
A notre arrivee, on debarrassa les pipes de leurs
enveloppes et elles furent portees processioniiellement
tout autour du camp; le chef en personne les prec6-
dait. La procession fit halte presque devant chaque loge
el le chef d6feita une harangue destinee a engager les
Crees a prendre les armes pour venger la mort des
guerriers tues dans les combats precedents.
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Pendant tout son discours, il ne cessa de verser des
larmes abondantes. C'est ce que les Indiens appellent
pleurer pour la guerre.
II semblait si absorbe par son sujet, qu'a demi-nu
il se montrait insensible a un froid tres-intense, le
thermometre marquant 30 a 40 degres au-dessnas de
Le jour suivant, j'essayai de le decider tl ouvrir Fetui
des pipes; il me refusa d'abord, mais ayant entendu
dire que j'etais un grand magicien et qu'en les des-
sinant j'augmenterais de beaucoup leur efficacite quand
on les ouvrirait ensuite sur le champ de bataille, il les
ouvrit avec les ceremonies suivantes. D'abord, il prit
un charbon dans le feu et repandit dessus les feuilles
seches d'une plante recueillie dans les montagnes Rocheuses. La fumee qui en sortait remplit la place d'une
odeur parfum6e, pareille a celle de Fencens. Pendant ce
temps, il remplit les fourneaux des pipes avec du tabac
melange a une autre herbe, puis il 6ta ses vetements,
a F exception de sa culotte.
Voyant que je regardais avec une sorte de mefiant
ntepris les vetements qu'il venait de quitter, il me dit
qu'il en pbssedait de meilleurs, mais que les coutu-
mes de sa tribu ne lui permettaient pas de les porter,
parce qu'il portait le deuil de quatre parents tu6s par
les Pieds-Noirs Famtee d'avant. 11 mit cependant ses
beaux habits quelques moments apres, parce que je lui
dis que la reine verrait mon dessin, Jetant alors sur
ses epaules la peau d'un loup, ornee a la mode in-
dienne, il enleva les enveloppes de cuir qui couvraient
un des tuyaux, Fintroduisit dans un des fourneaux
rempli de tabac et commenga une chanson dont il me
fut impossible de comprendre un mot. 5*&
LES  INDIENS  DE LA  BAIE  D HUDSON-
239
La chanson terminee, il alluma sa pipe, en aspira
une pleine bouftee, et tournant s^'face en haut, il
pointa le tuyau dans la meme direction et poussa en
Fair un long jet de fumee, faisant en meme temps
appel au Grand-Esprit et lui demandant de faire de nom-
breux scalps, de r6ussir a la guerre, puis d'endormir
leurs ennemis pour emmener leurs chevaux et de con-
server leurs femmes vertueuses comme aussi de les
empecher de vieillir. Apres quoi il pencha le tuyau
vers la terre et poussa une autre bouftee de fumee,
invoquant la terre et lui demandant de produire une
grande abondance de bisons et de racines pour la saison
procjiaine. Puis il tourna le tuyau vers moi, me suppliant, si je possedais quelque influence sur le Grand-
Esprit, de vouloir bien inlerceder pour lui, afin d'en
obtenir tout ce qui leur manquait. A ce moment, une
femme metis vint a regarder dans Finterieur, et on in-
terrompit immediatement la ceremonie.
Apres quelques autres ceremonies consistant princi-
palement en ce que les assistants fument dans chaque
tuyau a mesure qu'on les ouvre, il me permit de les
dessiner, mais ne quitta pas un instant Fenceinte jusqu'a ce que j'eusse fini et qu'il les eut soigneusement
recouverts et replace les pipes dans leur etui.
II me dit qu'il avait ete faire cette ceremonie guer-
rtere dans presque chaque camp de sa tribu et qu'ilies
visiterait tous. II devait pour cela parcourir encore six
ou sept cents milles avec des raquettes a neige. La
coutume des Indiens, apres cet appel, est de se reunir
a une place indiquee sur la riviere Saskatchawan, oil
ils festoient et dansent sans discontinner pendant
trois jours, avant de se mettre en marche pour le pays
de leur ennemi. Arrive*!!, ils sortent les pipes et les
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240
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
vfetements de magie. Ils se couvrent de tous les ornc-
menls qu'ils possejient et les conservent ainsi sur eux
en s'avangant jusqu'a Fennemi; mais aussit6t qu'ils
l'apergoivent, ils s'en depouillent comptetement et
combat tent tout nus.
Une ann6e avant mon arrivee parmi eux, un corps
d'armee de sept cents hommes partit pour le pay£
des Pieds-Noirs, que la nation des Crees regarde
comme leurs ennemis naturels. Apres une marche de
quinze a vingt jours, une epidemie eclata au milieu
d'eux; elle en emporta quelques-uns et en rendit ma-
lades un bon nombre; quelques-uns de leurs grands
hommes considererent cette epidemie comme une pu-
nition infligee par le Grand-Esprit pour quelque faute
precedente, et Sur leur avis ils revinrent chez eux sans
rien faire de plus : dans une autre circonstance, une
armee aussi nombreuse en vint aux mains avec un
grand guerrier, c61ebre parmi les Pieds-Noirs, appete
la Grande-Come, qui avec six de sa tribu, etait sorli
pour le but legitime de voter des chevaux, car le plus
grand derobeur de chevaux, n'est-ce pas le plus grand
guerrier? Cette petite bande voyant son inferiorite nu-'.
nterique essaye de fuir. La fuite est impossible; les
guerriers creusent instantanement des trous assez protends pour s'y retrancher et de la ils font pleuvoir une
grele de balles et de fteches pendant pres de douze
heures, et tiennent ainsi il distance ce corps d'armee
considerable en abattant chaque homme qui s'aventure
a leur portee. A la fin, sans munitions et sans Heches,
ils sont une proie facile, mais trentc de leurs ennemis
jonchaient le sol. Les Crees les couperent en morceaux
et mutilerent leurs cadavres de la plus horrible fagon,
emportant triomphaiement leitrs scalps.
— LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
241
On dit que pendant le combat la Grande-Come sor-
tait souvent du retranchement et outrageait les assail-
lanls, criant le nombre d'entre eux qu'il avait detruit,
racontant arrogamment ses exploits et detaillant les
scalps des Crees qui ornaient sa hutte. Aussi apres le
combat, les Crees luiarracherent le cceur de son corps
encore frissonnant et le devorerent sauvagement entre eux.
Je retournai 1 Edmonton par la meme route et de
la meme maniere que pour venir, et comme rien de re-
marquable ne m'arriva, je supprime les details de ma
route.
CHAPITRE XXIV.
Je restai a Edmonton jusqu'au 12 avril; et alors, $yant
appris qu'une grande bande de Pieds-Noirs devait
bient6t visiter la maison de la montagne Rocheuse, situee a environ cent quatre-vingts milles au sud-ouest
de Edmonton, sur la Saskatchawan, je me mis en route
avec une petite troupe de six hommes et environ vingt
chevaux, dont dix charges de marchandises. Les neigcs
n'avaient pas encore disparu et nos chevaux etaient
en fort mauvaise condition; ils avaient passe Fhivcr
entier dehors, tous 1 F exception de celui que je mon-
tais, au demeurant la plus vicieuse bete de la creation.
■aiA.
M
U 242
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
Quand j'en descendis, le premier soir, il essaya de
m'echapper, et quand il sentit que je le retenais par le
lasso, il tenta de me mordre. Et si un de mes hommes
ne Favait assomme avec un baton, il m'aurait grave-
ment blesse. Nous marchions done lentement car je ne
voulais pas m'ecarter de la caravane. Nous trouvames
des bisons dans des endroits ou les Indiens dirent
qu'ils n'en avaient jamais vu avant, et nous demeura-
mes deux jours dans un endroit appete la riviere des
Batailles pour laisser reposer nos chevaux. Je me pro-
menai avec un Indien et je tuai une vache qui etait
suivie de son vean; or je desirais prendre le veau en
vie, de fagon a ce qu'il put se rendre tout seul au
camp. Je le poursuivis, l'attrapai, et attachant ma
ceinture autour de son cou, j'essayai de l'entrainer;
mais il s'elangait et faisait des efforts incroyables. J'allais le tuer quand FIndien lui saisit la tete et, lui
eievant le museau cracha deux ou trois fois dedans;
alors, k mon grand etonnement, Fanimal devint par-
faitement tranquille et nous suivit au camp, oil il fut
immediatement assaisomte pour le souper.
Trouvant sur notre route trois rivieres extreme-
ment hautes, nous construisimes des radeaux pour les
traverser et aussi pour cons^rver nos provisions se-
ches. A la quatrieme, une grande masse de glace qu'un
de nos hommes amena au bord en nageant, nous en
tint lieu; elle se soutenait assez sur l'eau pour supporter deux ou trois hommes. Avec nos lassos, nous la
faisions aller d'un bord a Fautre etnous piimes prompte-
ment passer toutes nos provisions sans les mouiller;
les chevaux nagerent jusqu'l Fautre rive.
Quelques-uns des hommessouffrirent cruellement de
« Faveuglement de la neige : » c'est une espece d'in- LES  INDIENS DE  LA  BAIE  D HUDSON.
243
flammation produite par F6clat du soleil reftechi par la
neige; la douleur dans le globe de Fceil est excessive
et ressemble a la sensation produite par du sable; ceux
qui en sont atteints restent quelquefois aveugtes pour
plusieurs semaines.
Nous arrivames au fort des montagnes Rocheuses, le
21 avril; ce fort est admirablement silue sur les bords
de la Saskatchewan, dans une petite prairie fermee
k Fhorizon par les montagnes Rocheuses, et non loin
des huttes assiniboines, construites entierement de
branches de pins; ce fort sert a conserver une reserve
de provisions pour le trafic qu'on fait avec les Indiens
Pieds-Noirs qui vietrnent en ce lieu chaque hiver; on
abandonne le fort pendant Fete; il est bati comme plusieurs autres, en bois tres-solide, a cause de la mechan-
^et6 et des dispositions hostiles de la tribu des Pieds-
Noirs, sans comparaisonles Indiens les plus guerroyants
du nord du continent. Sur les bords de cette riviere,
comme sur celle d'Edmonton, on voit des couches de
charbon qui effleurent le sol. Dans le voisinage du
fort, reside une petite bande d'Assiniboines; les Pieds-
Noirs les attaquerent Fannee derniere et emmenerent
captives deux jeunes filles; une (Fellesfut depouillee et
laissee nue il une grande distance; on lui dit de re-
trouver son chemin si elle le pouvait et, comme elle
ne reparut jamais, on suppose qu'elle perit de froid et
de faim; un des chefs se chargea de Fautre fille et
envoya dire a sa famille qu'il la renverrait en surete; il
tint sa promesse.
Nous trouvames a Fetablissement un homme appeie
Jemmy Jock, metis Cree, qui le commandait momen-
tanement; il avait obtenuune grande celebrite parmi
les Pieds-Noirs; jadis quand il etait employe a la com-
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244
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
pagnie dHudson's-Bay, on Fenvoya chez eux pour
apprendre leur langage afin de faciliter les transactions avec eux; il epousa la fille d'un de leurs chefs et,
prenant gout a leur maniere de vivre, il quitta le service de la compagnie pour s'etablir dans leur camp.
II devint plus tard un de leurs chefs, acquit bientot,
par sa force physique, une grande influence; les
missionnaires Festimaient fort peu et parlaient mal
de lui dans tout le pays; mes rapports avec lui me
le firent toujours trouver digne de confiance et plein
d'hospitalite; il m'apprit beaucoup de details sur les
moeurs des Pieds-Noirs sur lesquels, grace a sa lon-
gue residence parmi eux, il possedait des notions
approfondies.
Peu apres mon arrivee, vint un messager : 'les Indiens Pieds-Noirs avaient tue un parti de Crees, et,
comrne parmi eux se trouvait un porteur de tuyaux de
pipes, ils Favaient ecorche et rempli avec de l'herbe.
Ainsi arrange, le corps fut place dans un sillon ou les
Crees passaient d'ordinaire pour aller a la chasse.
Les Assiniboines, qui demeurent dans le voisinage
du fort, forment la plus respectable et la plus douce
de toutes les tribus que j'ai visitees; c'est une fraction
minime (quarante a cinquante families) d'une tres-
grande tribu qui vit dans une direction plus orientate.
Mah-Min, « la Plume » le grand chef, me permit de
faire son portrait, et quand je Feus fini, on le montra
aux autres, quireconnurent le modeie et Fadmirerent.
Alors, il me dit: « Vous etes un plus grand chef que
moi, et je vous fais present de ce collier do griffes
d'ours gris. Je le porte depuis trente-trois etes, et vous
le porterez, je Fespere, comme un gage de mon ami-
tie. » Je conserve pr6cieusement ce souvenir. LES  INDIENS  DE  LA  BAIE  D HUDSON.
245
Le second chef, Wah-he-joe-tass-e-Neen, « l'homme
demi-blanc,» voyant que j'avais si bien reussi le portrait
de son chef, et probablement sentant une legere jalousie, vint et me demanda de le dessiner de meme.
J'y consentis facilement, d'autant plus qu'il avait une
figure tres-extraordinaire. II etait repute grand chasseur , et comme preuve de son courage dans les souf-
franccs et les privations, on me raconta qu'un matin
il parlit avec des raquettes a neige, a la poursuite de
deux elans, et les chassa jusqu'a ce qu'ils se separas-
sent. Alors, il choisit une des deux voies qu'ils avaient
prises separement; il s'elance et force le premier elan,
puis il le coupe et le met sur des pieux a Fabri de la
dent des loups; alors ii revint sur ses pas jusqu'a la
place oil les voies se separaient et reprit'l'autre; il
forga de meme le second elan et le depega comme le
premier; puis il rentra le soir meme a sa hutte. Le
matin, il envova trois hommes avec un traineau de
chiens pour rapporter le gibier, et avant de renlrer au
logis ils mirent trois jours a suivre les traces de son
voyage d'une journee.
Mah-Min donna a un des missionnaires qui mon-
terent ici Fete dernier, une tres-longue et tres-serieuse
legon sur le mensonge. II parait que le missionnaire,
qui ne fumait pas lui-meme, avait apporte avec lui un
caret de tabac avec Fintention, en cas de besoin, d'ache-
terdes chevaux et des aliments aux Indiens. Immedia-
tement apres son arrivee, les Indiens, qui avaient epuise
leurs provisions, lui demanderent avec vivacite s'il avait
du tabac; mais lui, effray6 de Fidee qu'ils lui prendraient
tout et le laisseraient sans aucun moyen de trafic avec
lf§p, d^clara qu'il n'en avait pas. Quelque temps apres,
quand il fut au moment de parlir, il alia trouver Mah-
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246
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
Min et lui dit qu'il avait besoin de chevaux et de quelques
provisionsNpour la route, et qu'il payerait en (abac.
Mah-Min lui r6pondit : * Vous prechez beaucoup de
« choses aux Indiens, et vous leur dites de ne pas trom-
« per et de ne pas mentir; comment peuvent-ils vous
« ecouter ou vous croire, vous qui etes lepere dumen-
« songe? Vous n'aviez pas de tabac, et a present vous
« dites que vous en avez abondammenf.»
Nous ne mangeames que des lapins dans les montagnes Rocheuses, et meme pas a notre suffisance; la
cache dans laquelle la viande dessechee se trouvait, avait
ete decouverte par les Assiniboines, qui, s'ils n'avaient
pas ete assez honnetes pour resister aux necessites de
la faim, avaient au moins essaye de l'etre autant que
possible, e#n remplagant par des fourrures de prix la
viande enlevee. C'etait la seconde annee que pareil fait
se representait; mais quelque avantageux que puisse
etre ce troc a la compagnie d'Hudson's-Bay, il ne le
fut certainement pas a ses serviteurs et a moi, car apr6s
avoir passe dix jours affames et sans aucun signe de
Farrivee d'Indiens Pieds-Noirs, je persuadai a Jemmy-
Jock de revenir avec moi 1 Edmonton; il y consentit
et me dit qu'il savait une cache de viande seche sur le
chemin, qui nous dedommagerait abondamment; de
fagon que nous nous y dirigeames en toute hate.
De bonne heure, dans la matinee, nous partimes,
prenant avec nous quatre chevaux en plus, pour re-
layer. On organise ainsi les relais : un homme est &
cheval en tete, puis viennent les chevaux fibres, Fautre-
homme les suit et les conduit; les chevaux ne s*eear^
tent gnere, et comme ils ne portent pas de poids, ils se
trouvent comparativement frais, alors que le cheval
que vous montez est rendu. LES INDIENS DE LA BAIE D BTUDS0N.
247
Nous galopames tout Je jour d'un formidable train,
stimutes par la Mmr et nous arriv&mes vers la brune
a la cache. Jemmy y courut sans retard; elle etait faite
de btiches rapprocltees, et construite k peu pres comme
une hutte, mais assez ecartees. II commenga par
ecarter et rejeter les baches; il entendit alors un bruit
singulier k Finterieur, et m'appela en me disant de
chercher les fusife. Quand je revins, il decouvrit une
partie de la toitiire, et une grasse et belle louve s'en
eianga; je la tuai immediatement. Cet animal, qui etait
alors vraisemblablement aflame, avait pu s'introduire
a travers les ouvertures des bftches, attire sans doute
par Fodeur des viandes; sa maigreur lui avait permis
de prendre peu de souci de l'etroitesse des interstices;
cependant, une fois entree, et apres une bonne nourriture, la louve ne put plus sortir , et l'idee de se laisser
maigrir par la faim devant la viande qui restait ne la
preoccupait en aucune fagon. Grand desappointement
pour nous! car nous ne trouv&mes que tres-peu de
viandes, et encore mutitees, arrachees et eparpiltees
dans la pousstere par la louve. Nous nous arran-
|je£mes cependant de ses restes, et nous en mimes de
c6t6, mais si peu, qu'au lieu de prendre du bon temps
en route, comme nous y comptions,nous dtimes galoper
aussi vite que possible.
Lejour suivant fut encore plus penible, car nous
etiines tout le long de la journee une neige epaisse
qui nous frappait le visage. Nous la travers&mes bra-
vement et finfmes nos provisions entre le souper et le
dejeuner du lendemain; enfin, dans Fapres-midi du
troisifeie jour, nous atteignlmes Edmonton avec deux
chevaux seulement; ies autres etaient crevesde fatigue
ou laisses en arrtere. HI
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248 LES INDIENS  DE  LA  BAIE  D'HUDSON.
22 mai. — M. Low arriva du c6te de Fest des montagnes Rocheuses, en compagnie de M. de Merse, eve-
que catholique de Vancouver et de M. Paul Frazer. Les
bateaux et leurs chargements etaient prepares depuis
longtemps, et nous n'attendions qu'une favorable
eclaircie dans le temps, pour entreprendre notre re-
tour au logis.'
25 mai. — Le temps s'6fantleve, nous nous embar-
qu&mes avec M. Low pour Norway-House. Nous avions
vingt-trois bateaux et cent trente hommes, sous les
ordres de M. Harriett. Nous voyons grand nombre de
bisons morts sur les bords de la riviere. A la suite de
neiges qui avaient couvert longtemps les herbages , les
eaux avaient tant monte que les bisons s'etaient noyes
en essayant de traverser a la nage, comme ils le font
chaque printemps dans leur migration vers le midi; ils
gisaient par millie^s sur les bords. A la nuit, nous descendons le courant; nos homines ont eu le soin d'at-
tacher plusieurs bateaux ensemble, de fagon 1 ce que,
diriges par un seul, les autres puissent se reposer et
dormir.
26 mai. — Plusieurs grands troupeaux de bisons nagent k travers la riviere et se dirigent vers le
sud. ; . ....;.-
27 mai. —Grilce au fort courant et aux hommes qui
nagent tout le jour, nous arrivons de nouveau a Fort-
Pitt, ou noire troupe s'augmente de deux bateaux; ces
bateaux etaient charges de fourrures et du pimmikon
prepare dansle district de Saskatchewan. Ces fourrures
descendent a la factorerie d'York, dans la baie d'Hudson, ou elles s'embarquent alors pour FEurope; le
pimmikon va aux endroits oil il est difficile de se procurer des provisions. Nous restons deux jours a Fort- LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
249
Pitt, jusqu'a ce que les autres bateaux soient prepares;
je profile de ce retard pour faire le portrait d'un chef
de Crees; en grand costume, avec une pipe de magie
clans sa main.
A notre depart de Fort-Pitt, notre flotte de bateaux
couvre entterement la riviere; cela presente un aspect
imposant et anime, gr&ce il Fencadrement sauvage des
pays que nous traversons. Un grand nombre de loups
s'occupent activement il devorer les carcasses des bisons
noyis, et nous nous donnons le plaisir d'une course de
canots pour les poursuivre, 1 la grande joie de nos
hommes.
Nous continuons notre route sans rencontrer rien
qui merit&tparticulterement d'etre rapporte; cette paix
dure jusqu'au lerjuin; ce jour-la nous voyons une grande
troupe de cavaliers indiens galopant en toute hate il
notre rencontre. A son approche, nous la reconnaissons
pour une troupe de guerre composee d'Indiens Pieds-
Noirs, Indiens-Sang, Sur-Cees, Gros-Ventres et Pay-gans.
Un Indien Cree se trouve dans l'un de nos bateaux,
nous sommes obliges de le fourrer sous les peaux qui
couvr&ient les marchandises, de peur qu'il ne soit de-
couvert par les guerriers, car c'est contre sa tribu
qu'ils marchaie»t, et nous ne pouvons le proteger.
Nous debarquons Imniedialement, M. Harriett et moi,
pour joindre les Indiens sur le bord de la riviere', lais-
sant a nos hommes Fordre formel de tenir les bateaux assez pres du bord pour que nous puissions
nous rembarquer promplement en cas de danger. Les
Indiens regoivent M. Harriett d'une fagon tres-amicale;
il connaissait personnellement un tres-grand nombre
d'entre eux. Ils etendent immediatement une peau de
buffle pour nous servir de siege, et deposent leurs
Ill
IV "A
I 250
LES INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
II:
Jftj
armes, couteaux, fusils, arcs et fleehes sur le sol,
devant nous, comme gage d'amitte.
II y eut cependant une exception a cette demonstration
pacifique, de la part d'un Indien dont j'aVais frequem-
ment entendu parler, nomme Omoxesisixany, « Grand-
Serpent. » Ce chef se promenait autour du groupe,
claquant un fouet et chantant un chant de guerre, avec
le desir evident de provoquer un combat, et il refusait
de depGser ses armes avec les autres, quoiqu'on lui
en eut plusieurs fois fait la demande. A la fin, cependant, il les mit a terre et s'assit avec le reste de la
troupe; puis, ayant tire avec une repugnance visible
quelques bouftees de la pipe qui faisait le tour de Fas-
sembtee, en signe de paix, il se tourna vers M. Harriett, en lui disant que, comme il avait fume avec le
blanc, il lui ferait present de son cheval; en meme
temps il fit amener un magnifique.cheval brun, celui
dont je Favais vu descendre a notre arrivee , et il en
tendit las renes a M. Harriett. |§
M. Harriett s'excusa de ne pouvoir accepter ce present, sur ce qu'il lui etait impossible de Femmener
avec lui dans les bateaux. — Les Indiens nous di-
rent qu'ils formaient une compagnie de quinze cents
guerriers, venant de douze cents huttes, et qu'ils s'a-
vangaient a petites journees vers Fort-Edmonton , ne
laissant derriere eux que peu de personnes capables
de porter les armes. Ils poursuivaient les Crees et
les Assiniboines, qu'ils avaient menaces d'une extermination complete, se vantant d'etre eux-memes
aussi nombreux que les brins d'herbe de leurs* plai-
nes. -
De toutes les tribus que j'avais vues sur le continent,
ils etaient les mieux months et les mieux vetus; ils LES  INDIENS  DE LA BAIE D HUDSON.
251
\h
avaient aussi une attitude plus guerriere et des traits
plus beaux.
Comme M. Harriett desirait faire avec eux plus
ample connaissance, il accepta Finvitation de camper
pres d'eux jusqu'au lendemain matin, ce qui me fut
aussi tres-agreable;cela me permettait de faire plusieurs
croquis et d'entendre quelque chose sur leur compte.
Quand nous eumes fume, plusieurs des jeunes braves commencerent une course aux chevaux, c'est leur
divertissement favori, et ils engagent la de forts paris.
Pour les courses, ils montent generalement a cheval, depourvus de tout vetement, sans selle, avec un
simple lasso attache a la machoire inferieure du cheval.
Le frere de Grand-Serpent me raconta Fanecdote sui-
vante deson frere, dont il paraissait tres-fier; M. Harriett comprenait la langue et servait d'interprete :
« Quelque temps auparavant, le Grand-Serpent en-
trait dans un des forts americains situe pres des montagnes Rocheuses. Comme il y montait un jour avec
deux autres Indiens, on lui ferma brusquement la
porte par ordre du commandant, nouvellement arrive
dans la eontree. La fierte de Grand-Serpent lui fit re-
garder cet acte comme une insulte; il rebroussa chemin, et bientot il rencontra du betail qu'il savait ap-
partenir au fort; il commenga a tirer dessus et en
4battit treize tetes.
« Aussit6t que le soldat en sentinelle, auteur de Faf-
front fait au chef, eut entendu les coups de feu, il en
devinala cause et avertitle commandant, qui rassem-
J)la imntediatement ses hommes et les conduisit, bien
armes, dans la direction du feu; Grand-Serpent se're-
tira alors, avec ses deux compagnons, derriere une
^petite colline.
1
f *V
i ;f*.-
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I
ii
il 252
LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
St!
f|||:
« La compagnie du fort craignant de rencontrer un
grand nombre d'Indiens, Itesitait 1 s'avancer a la portee
des coups; mais un negre de la troupe offrit d'aller devant pour reconnaitre F6tat des choses. S'avangant
avec de grandes precautions et ne voyant personne, il
commenga a croire que les Indiens etaient partis;
mais quand il fut a peu pres a vingt metres du sommet, Grand-Serpent sortit de son embuscade et tira
sur lui. Le negre tomba, et le chef, Fayant scalpe,
secoua cette depouille d'un air d6risoire du cote des
Americains.
« Peu de temps apres, Grand-Serpent rencontraune
grande troupe de Pieds-Noirs qui s'avangaient vers le
fort pour le commerce. A son arrivee au milieu d'eux,
il leur raconta ce qu'il avait fait et defia qui que ce
fut de censurer sa cbnduite sous peine de se rendre
son ennemi. La bande savait bien que ses actes equi-
valaient a une declaration de guerre, et qu'ainsi
toute communication avec Fetablissement serait in-
terceptec, a moins qu'ils ne livrassent Grand-Serpent
comme prisonnier. Ils se turent tous pourtant plu-
tot que de s'^ttirer la colere d'un homme aussi redou-
table.
<
Une autre bande de la meme tribu, ignorant ces 6v6-
nements, arriva au fort quelques jours apres. Les
Americains, pensant que e'etait une bonne occasion de
chatter leurs agresseurs, chargerent un de leurs canons
a balle, et tandis que les confiants Indiens attendaient
a la porte, on mit le feu a 1 piece. Par bonheur, le
coup ne partit pas; mais les Indiens, qui s'apercevaient
d'un mouvement extraordinaire, prirent Falarme et
s'enfuirent.
On renouvela, et cette fois la fusee fit voter des pro- LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
253
jecliles au milieu des fugilifs et tua dix personnel,
parmi lesquelles des temmes et des enfants.
Quelque temps apres, on rapporta a Grand-Serpent
que Fun des Indiens les plus influents de la tribu
Favait accuse, dans un discours, d'avoir cause beaucoup de desagrement a la tribu et d'avoir detruit son
commerce. Grand-Serpent se mit tout de suite a la
recherche de Fauteur de ces paroles. II le rencontra et
se precipita sur lui pour le frapper de son couleau k
scalper; mais son pied glissa et il ne lui fit qu'une
blessure au c6te. Ces deux hommes resferent ennemis
I pendant quelque temps. Plusieurs personnes conseilie-
rent a Grand-Serpent de faire la paix; il se dirigca
done un jour vers la loge de son ennemi; mais preala-
blement il avait dit a sa femme que si elle apercevait
quelque mouvement extraordinaire, il faudrait qu'elle
allat planter sa tente au sommet d'une petite colline,
a quelques centaines de metres de distance, oil il
pourrait plus facilement la defend re. En arrivant a la
tente de son ennemi, il le trouva assis avec sa femme
et ses enfants autour de lui. Grand-Serpent prend un
des enfants; il commence a le caresser en lui demandant d'interceder pour lui aupres de son pere. Ce dernier ne parait faire aucune attention a ce qui se passe;
il reste la tete penchee d'un air sombre et sans faire la
moindre reponse. Grand-Serpent demande alors de
nouveau a l'enfant de le prendre en pitte; le pere reste
toujours silencieux. Alors le chef, irrite de voir ainsi
repoussees les ouverlures de paix qu'il avait daigne
faire a un interieur, sort de la tente, saisit son fusil;
il avait eu la precaution de le placer a portee de sa
main, et il se met a tirer au travers de la couverture en
peaux de la tente. II tue deux de ses habitants et en
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LES INDIENS   DE LA BAIE D HUDSON.
blesse un troisieme; apres quoi il s'en retourna k la
colline oil sa femme dressait la tente, et il v resta,
defiant le camp tout entier d'oser le molester.
Les Pieds-Noirs, nos h6tes, pensaient rencontrer les
Crees le jour suivant; ils organiserent done une danse
magique dans l'apres-nffidi. Je fus solennellement invite a y assister, afin que mes pouvoirs magiques pus-
sent itSrvir il en augmenter l'efficacite. *
Parmi toutes les tribus assembtees, F alliance conclue
en fumant ensemble une pipe, qui fait le tour del'assem-
btee, est regarflee comme une chose sacree; et on me
plaga solennellement dans la meilleure position pour
travailler k mes enchantements, c'est-1-dire pour dessiner!
Le lendemain matin, nous nous embarqu&mes de
nouveau apres avoir offert aux chefs huit ou dix livres
de tabac k distribuer 1 leur troupe. A peu de milles
de \k, il fallut retourner a terre pour satisfaire un
vieux chef indien sang, qui etait arrive au camp apres
notre depart; il nous suivait pour obtenir une'entre-
vue avec M. Harriett, qu'il avait connu plusieurs annees
anparavant et pour lequel il conservait la plus grande
amitie. Apres une conversation, il se d6pouilla d'une
partie de ses vetements pour lui en faire present.
M. Harriett repondit en Fimitant; mais il ne gagna pas
au change, car, quoique la chemise et les pantalons en
pelleferies du chef fussent tout neufs et extr6mement
orn6s, ils n'etaient pas precisement ce que M. Harriett
aurait voulu porter; de sorte qu'il me les donna pour
ajouter k ma collection de costumes indiens.
Un des Indiens qui accompagnaient le vieux chef
indien, remarquant que je portais une capote neuve,
songea k tenter aussi echange de civilites avec moi. En LES INDIENS DE LA BAIE D?HUDS0N.
255
consequence, il 6ta une vieille chemise sate et grasse
qu'il portait et la deposa k terre devant moi; mais,
comme je ne poss6dais pas d'autres vetements que
ceux que je portais, je d6clinai cette marque d'amjtte,
au grand d6sappointement de l'Indien, bien que le
dr61e ne pftt s'empecher de rire lorsqu'il me vit secouer
la tete en signe de refus.
3 juin. — On ne fait pas un pas de toute la journee
1 cause de la violence du vent et de la neige qui rend
tous nos efforts pour avancer aussi penibles qu'inu-
tiles. . . J|;   . '/r|
4 jtjin. — Nous arrivons k Carlton de bonne heure
dans Fapres--midi, et Feveque de Merse prend imntedia-
tement des chevaux pour se diriger par terre vers
Fetablissement de la riviere Rouge qui est a seize jours
de marche.
i »*
CHAPITRE XXV.
vii
' Les Crees etablis autour de ce poste se dispersent
tous dans les bois en apprenant Farrivee des Pieds-
Noirs dans leur voisinage; nous apprenons qu'ils
reunissent un grand nombre d'hommes dansun camp
situe tl quatorze milles de la, afin de s'opposer k Fin-
vasion des tribus hostrles.
5 juin. — Le jour se passe a Carlton; M. Harriett
dcsirait savoir comment procederaient les tribus en- •nn
256 LES INDIENS  DE  LA  BAIE D'HUDSON.
nemies. II appr£hendait aussi la perfidie des Pieds-
Noirs; mais il savait que notre nombre, assez considerable, les tiendrait en respect.
6 juin. — Dans la matin6e, un fugitif arriva qui
apportait des nouveiles d'un combat qui avait eu lieu
entre les Indiens ennemis. II parait que les Crees
avaient eu une danse de magie suivant la coutume. A
la fin de la ceremonie, ils retournerent k leur camp
qui avait 1 trois milles de 11 ses quatre-vingt-dix
tentes; leur m&t de magie etait encore debout. Peu de
temps apres, la compagnie que nous avions rencon-
tree decouvrit ce m&t, et un des hommes qui y
etait monte pour en arracher les ornements, apergut
le camp cree dans le lointain, alors sa troupe se pre-
para au combat; mais elle avait aussi ete decouvertc
par un guerrier cree. Toutefois, celui-ci, se trompant
sur le nombre des Pieds-Noirs, les annonga comme
tres-faibles. Dans cette erreur, les Crees commence-
rent aussitet Fatlaque, se croyant sftrs de la victoire.
Ce ne fut que plus tard, Faffaire d6ja bien engagee,
qu'ils s'aperfurent de leur interiorite; ils se retirerent
immediatement vers leur camp. Un seul chef, Pe-ho-
this, d6daignant de s'enfuir, se pr6cipita avec fureur
au milieu de la troupe cnnemie, frappant a droite
et k gauche avec son poke-a man-gun, ou massue
de guerre. Atteint de tous c6tes par les balles et les
fieches qu'on lui langait, il n'en continua pas moins
ce combat inegal, jusqu'a ce que son bras droit fut
fracasse par une balle. Alors sen cheval, ne se sen-
tant plus relenu, s'enfuit avec lui loin du tumulle et
Femporta encore vivant jusqu'l sa tente; il n'eut que
le temps de recommander sa femme et ses enfants k sa
tribu. LES INDIENS DE LA  BAIE  D HUDSON.
257
Le camp tout entier prit alors la fuite, emmenant les
femmes et les enfants, laissant les tentes 1 Fennemi.
Seuls, deux vieux chefs, affaiblis par 1'c.ge, resterent;
c'est une coutume qui est parfois en usage chez les
Indiens. Ils se tinrent dans la meilleure tente, revetus
de leurs plus beaux habits; ils allumerent leurs pipes
et s'assirent en chantant des chants de guerre. Les
Pieds-Noirs, en*arrivant, les trouverent encore chantant et les scalperent. Les Crees eurent neuf hommes
tu6s et quarantefurent blesses; ajouteza cela la perle
de leurs tentes et d'une quantite d'ohjets pr6cieux. Les
Sur-Cees perdirent Wab-nis-tow, nomme plus haul.
Maitres de six scalps, ils penserent en avoir assez fait
et quitterent le combat pour executer la danse des
scalps. Les Indiens sang perdirent trois de leurs guerriers el se retirerent aussi avec quelques chevelures,
laissant les Pieds-Noirs, qui avaient perdu six hommes,
soutenir le fort du combat. Les Pay-Gans et les Gros-
Ventres, arrives apres le combat, ne souffrirenl aucune perte.
Aussitet que M. Harriett eut regu ces nouvelles, il
donna Fordre de s'embarquer, sachant que les Pieds-
Noirs et leurs allies retourneraient immediatement
dans leur eontree apres ce succes.
Nous partimes de bonne heure dans la matinee et
commengames a glisser rapidement sur le courant,
aides de nos rames. Nous etions tout a fait sortis de
la eontree des bisons, et nous n'avions qu'une petite
provision de viande fraiche destinee a l'usage des chefs
de l'expedition; les hommes portaicnt avec eux une
ample provision de pimmikon.
10 juin. — Nous arriv&mes le soir a Cumberland-
House, d'oii nous partimes le lendemain matin; notre
fit
M
J*
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•■'4 J
,'i
J 258
LES INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
compagnie s'accrut de deux bateaux avec leurs equipages.     ■■■  *       * "
12 juin. — Nous arrivames 1 Paw, ou mon vieil ami
M. Hunter me fit un chaleureux accueil. Mme Hunter
etait morte pendant mon absence, et son mari nous
attendait pour aller avec nous a Norway-House. Nous
trouvames a Paw sir John Richardson et le docteur
Rae, qui se mettaient en route pouf la riviere Mackensie, avec deux canots, a la recherche de sir John
Franklin. Nous apprimes d'eux les ev6nements qui
avaient eu lieu dernierement en Europe; la fttite de
Louis-Philippe et les mouvemenls revolutionnaires qui
agitaient le continent. I"
Comme nous passions devant le petit poste de commerce etabli kPaw, M. Hunter m'y fit entrer avec lui;
nous y fumes tres*bien regus par un petit Canadien
frangais, marie a une femme cree, fort etrange creature. Elle etait si grosse, qu'il lui fallait rester assise
sur un petit chariot, dans lequel on la trainait lors-
qu'elle devait changer de place. Pour se mettre au lit,
elle se roulait de son chariot sur une peau de buffle.
Depuis bfen des annees elle avait perdu Fusage de ses
jambes. J'ai remarque g£neralement que les Indiennes,
lorsqu'elles viennent dans les forts, comme elles ne se
livrent plus aux p£hibles travaux de leur vie ordinaire,
deviennent ainsi extraordinairement fortes, indolentes.
Nous partimes le meme soir, emmenant M. Hunter
avec nous. Peu d'incidents remarquables signaterent
la route. Le bateau de M. Harriett, sur lequel je me
trouvais, marchait gen6ralement en tete. $|
17 juin.—Nous arrivcimes aux grands Rapides, et
la brigade les descendit sur utie distance de trois milles
et demi. Il LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
259
Aucun des rapides que Fon rencontre dans le cours
de la navigation sur le c6te est des montagnes ne pent
etre compare au grand Rapide pour la vitesse du courant et les dangers qull presente aux navigateurs. Notre
brigade fut precipitee en bas comme si un ottragan
Favait pouss£e; plusieurs des bateaux se rempHrent
d'eau dans les sauts de la descente; la vote tout en-
Itere n'etait qu'une nappe d'eeume blanche. Nous croi-
sames ici la brigade dont la destination etait la riviere
Mackensie. L'equipage travaillait laborieusement a remonter le portage, tandis que nous le descendions
avec la rapidite de l'£clair. Leurs hommes, pesam-
ment charges, jetaient plus d'un regard d'envie, en
montant peniblement la c6te, sur notre equipage qui
poussait des cris et des hurlements en franchissant les
cataractes ecumantes. Apres avoir franchises Rapides
sans accident, nous arriv&mes en peu de temps au
4ftc Winnipeg, sur les rives duquel nous eamp&mes.
De cet endroit nous devions faire soixante-dix milles
pour arriver 1 la pointe Mousseuse, situee a Fembouchure de la riviere Jack-Fish; mais nous attendimes
un vent meMleur. Vers une heure du matin, trouvant
le vent favorable, nous nous mimes en route. Je fus
Went6t endormi, une fois dans le bateau, et je ne
nF6¥$illai qu'apres le lever du soleil; nous avions alors
tout k fait perdu de vue la terre, et le vent soufflait
avec assez de violence. Vers deux heures de l'apres-
Rlidi nous doubl&mes la pointe Mousseuse, et a cinq
heures nous arriv&mes 1 Norway-House, oil la brigade
me laissa; elle continua jusqu'au comptoir d'York, et
\ je restai pour attendre le major Mackensie qui devait
btefttdt passer li, en se rendant k Fort-Francis.
Le conseil annuel des principaux chefs de comp
el
m
«3
M\
n 260 LES  INDIENS  DE  LA  BAIE  D'HUDSON.
toirs, qui se tient gcneralement a la riviere Rouge, se
i eunissait cette amtee a Norway-House, et j'eus le plaisir
de me trouver de nouveau avec sir Georges Simpson
et plusieurs autres messieurs dont j'avais deja regu des
marques d'inleret. , ■■?-■/'     < ■..-• v     ^   v
Je restai a Norway-House plus d'un mois; et bien
que le temps fut clair et beau, on fit constamment
du feu. . ->-/-;-■::---*-••• -f§      ~- -v --- ■ ■--■ "'-^ffc ■■■_ -\
Je pris pendant ce sejour beaucoup d'esturgeons;
ils sont fres-beaux et tres-nombreux en cet endroit;
je pechai aussi une quantite de ces poissons appetes
yeux dores; ils ressemblent assez aux harengs, quoique plus gros. M. Rowand me dit que ces poissons
avaient un gout detestable; je n'en goutai qu'une fois,
et je fus gueri de la pensee de recommencer.
Ogemawwah Chack, le chef esprit, Esquimau de la
baie d'Hudson, m'accompagna souvent dans un canot.
Suivant Fopinion generate, il devait avoir cent dix
ans, et les evenements qu'il racontait comme en ayant
ete temoin, venaient a l'appui de cette supposition. II
n'avait qu'un fils que je rencontrais souvent, et qui
paraissait deja vieux. La mere de cet enfant mourut
peu de temps apres sa naissance; et comme il n'y
avait pas de femme qui eut du lait a ce moment dans le
voisinage, le pere, pour calmer les cris de l'enfant
affame, mit la bouche de la pauvre creature a son
propre sein; comme l'enfant paraissait s'en trouver
bien, il continua pendant plusieurs jours; chose
etrange! il lui vint du lait, et il put eiever l'enfant sans
le secours d'aucune femme. Avant notre depart de
Norway-House, nous y vimes venir des Indiens crees
qui se vanterent de ce qu'un de leurs chefs avait vaincu
le grand chef des Pieds-Noirs, Grand-Serpent, dans un LES  INDIENS  DE  LA  BAIE  D HUDSON.
261
combat isole. Le chef pied-noir s'eiait separe du corps
* de sa tribu pour voter quelques chevaux, car il pen-
sait que les Crees devaient en avoir laisse derriere eux
dans leur fuite precipitee. II etait parti seul, ne se
sentant pas dispose a partager le butin. Le chef cree
Favait apergu, et, brulant de vengeance, il se preripila
sur lui sans attendre ses guerriers. Grand-Serpent ne
voyant que le chef, et dedaignant de fuir devant un
seul ennemi, s'avanga hardiment a sa rencontre; le
coisbat fut court, car le Cree reussit a percer le Pied-
Noir de sa lance; il rapportait le scalp de Grand-
Serpent.
24 juillet. — Le major Mackensie arriva enfin avec
cinq bateaux montes en grande partie par des Indiens;
il ne s'arreta que quelques heures, et je m'embarquai
avec lui. La nuit nous surprit apres quelques milles
de chemin.
25 juiltet. — Nous nous arrel&mes pour dejeuner
dans une pittoresque petite ile situee pres de Fissue
du lac Winnipeg; apres avoir double les iles Arai-
gnees, qui sont ainsi nominees a cause des myriades
de ces insectes qui les infestent, nous campons a la
pointe aux Trembles.
26 juillet. —Nous partimes avec une forte brise qui
devint bienl6t assez violente pour donner le mal de
mer a nos Indiens. La houle du lac Winnipeg s'eieve
bien plus dangereuse et plus forte que celle de FAt-
lanfique, a cause de la profondeur de l'eau; et je ne
pouvais reprimer un certain mouvement de frayeur;
le major Mackensie etait comme moi, car il fit Hotter
un signal au sommet du mdt pour dire au guide qu'il
desirait aller a terre; mais, quoique celui-ci comprit
fort biea le desir du major, il ne voulut pas obeir, sa
il 262
LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
chant qu'il serait fort dangereux de changer notre direction pour nous tourner vers des rives heriss6es de
rochers et d'un acces tres-difficile. Cependant, grftce
au soin que nous primes de rejgter constamment l'eau
qui efctrait dans les canots, nous arriv&mes enfin a
Fembouchure de la riviere de Behring, ou nous en-*
trdmes sans accident, a la grande joie du major, qui
concevait de grandes inquietudes pour nous. Nous
restons la jusqu'au lendemain, retenus par un vent
contraire. Pour tuer le temps, je prends mon fusil et
je fais une promenade sur les bords de la riviere, ae-
compagne du guide; je rencontre une femme Sotto
assise sou3 un arbre, avec un eitfant. Elle etait toute
seulc, son mari pechait depuis le matin sur la riviere.
EUe ne parait pas s'alarmer de notre presence, et entre
rn conversation avec le guide, au quel elle dit son nom:
Caw -kee-ka-keesh-e-ko (le ciel constant).
27 juillet. — Nous nous mettons en route assez
tard, et arrives a la Pointe-aux-Lapins, nous campons. Grandes bandes de pigeons sauvages; nous en
tuons un grand nombre. Nos Indiens chassent aussi
plusieurs oiseaux d'une autre espece qu'ils pr6ferent
au pigeon, quoique leur odeur infecte m'enteve tout
a p p6tit.
28 juillet. — Vers deux heures de Fapres-midi, nous
essayons de continuer notre route, mais nous ne
pouvons depasser la T6te-de-CHnen; le vent est si violent et si contraire, qu'on pense inutile d'affronter le
danger.
Dans la soiree, nos Indiens con#truisent une jon-
glerie, ou tente de magie, pour obtenir un vent favorable. Ils enfoncent d'abord en terre dix ou douze
pieux de neuf a dix pieds de longueur, qui torment un' LES INDIENS DE  LA BAIE  D HUDSON.
263
cercle d'environ trois pieds de diamelre; ils 6tendent
ensuite dessus une toile a voile ouverte au sommet.
Un magicien (il s'en trouve generalement un dan??
chaque brigade) se place a Finterieur, et commence
secouer les pieux, agitant sa crecelle et faisant d'une
voix enroueeune incantation au Grand-Esprit. Ne pou-
vant dormir a cause de leur bruit discordant, je m'eB*-
veloppe d'une couverture, et je vais dans les bois ou
ils font leur orgie nocturne; je.m'approche de ceux
qui entourent la tente magique, mais a mon arrivee
les invocations cessent, et le magicien annonjpe la
presence d'un blanc. Je ne puis comprendre comment
il s'en Qlait apergu par Fobscurite qui regnait, enfernte
qu'il etait dans une tente sans ouverture.
Le major, qui, d'accord avec plusieurs personnes
tres-sensees, professe une grande foi dans la magie de
ces gens, me dit qu'un Canadien ayant une fois eu la
iemlmte de soulever la couverture de la tente pour
voir ce qui se passait a Finterieur, en congut une si
grande frayeur, qu'il ne s'en remit jamais comptete-
ment, et qu'on ne put jamais obtenir de lui le recit de
ses terreurs. Apres deux heures environ de gestes
et de chants, le magicien s'ecria qu'il voyait cinq ba-*
teaux voguant a toutes voiles par un bon vent; cette
communication fut accueillie de toute la troupe par
un grognement de satisfaction. Les Indiens adresse*
rent alors plusieurs questions au magicien; quelques-
uns lui demand&ient des nouvelles de leurs families
qu'ils n'avaient pas vues depuis plusieurs mois. En
faisant sa question, l'Indien jetait un petit morceau de
tabac par-dessus la couverture de te tente; alors le
magicien agitait sa crecelle, apres quoi il repondait qu'il
voyait 1ft femille feisant un bon repas d'esturgeon,
ill 264
LES INDIENS  DE  LA BAIE  D HUDSON.
ou bien une autre occupee a quelque travail agrea-
ble, etc., etc. Je lui fis alors une question et. Faccom-
pagnai d'une double portion de tabac pour laquelle
j'obtins une double portion de bruit de crecelle; je
Finterrogeai sur mes curiosites que (faute de place dans
nos bateaux) j'avais laissees a Norway-House pour etre
apportees au retour par les canots de sir Richardson.
Le magicien me Mpondit qu'il voyait la troupe qui
apportait mon bagage, campee sur une pointe de sable
que nous avions nous-memes doublee deux jours au-
par&yant. Quelque singultere que cette coincidence
puisse paraitre, nous eiimes beau temps le lendemain,
ce dont le sorcier s'adjugea naturellement tout l'hon-
neur; et j'ajouterai que les canots portaient bien mon
bagage sur la pointe de sable au jour mentiomte, car
je m'en informal particulierement quand ils nous re-
joignirent.
29 juillet. — Partis de bonne heure, avec un bon
vent; on dejeune a Loon-Narrows; le soir a Otter-
Head. -"'---.     '"   ■     ■'"■—•'".  • '••   '"'• - ■•'.      :-•''."■*'-'■■'
4p0 juillet. —Nous dejeunons a la pointe Mille-Lac
et arrivons a dix heures du matin a ForfcAlexandre
oil nous trouv&mes un grand nombre dTndiens saulteaux qui viennent en grandes troupes a cette saison
et qui se dispersent sur les petits lacs o# ils recueil-
lent une grande quantite de riz sauvage; ce riz res-
semble au n6tre pour le gotlt, mais il est noir et beaucoup plus gros. La rarete des provisions rend cette
ressource fort precieuse dans ces contrees; mais les
Indiens sont si paresseux que, pour les engager A rc-
cueillir Fapprovisionnement du fort, le commis de Fetablissement leur donne deux rations de rhum, l'une
en partant, Fautre en revenant, outre le payement en LES INDIENS  DE   LA BAIE  D HUDSON.
265
nature qu'ils regoivent pour la quantite de riz ap-
portee. •
Le major Mackensie trouve a Fort-Alexandre sa
femme et ses deux filles qui revenaient d'une visite a
la riviere Rouge.
Nous sejournons quatre jours a Fort-Alexandre; nous
changeons nos equipages, car les Indiens qui nous
avaient accompagites jusqu'ici appartenaient a ce district. Avant de quitter le lac Winnipeg, je fer^i observer
que sa rive orientate tout entiere presente un aspect
sauvage et montagneux; plusieurs Indiens qui avaient
penetre dans Finterieur me disent que de petits lacs
et des marais sans nombre la coupaient en tous
sens.
3 aout. — Avec quatre bateaux, montes par trente
hommes dont vingt-sept Indiens, deux Canadiens fran-
gais et un Orkney, nous remontons la riviere Winnipeg.
M. Mackensie et ses deux filles devaient nous suivre
dans un canot leger, conduit par des Indiens. Nous
traversons plusieurs portages pendant la journee et
entre autres celui des Chevaux-Cabres, cascade d'envi-
ron vingt pieds de hauteur. Nous trainons a notre suite
toute une flotte de canots tegers montes par des femmes indiennes et leurs enfants. Deux de ces canots
^latent meites par des femmes qui etaient martees le
matin, mais sans que j'eusse entendu parler d'aucune
ceremonie. ^
4 aout. — Dans la matinee, franchi le portage de
Boue-Blanche, tres-pittoresque d'aspect. Dans le cou-
' rant du jour suivant, nous franchissons un autre portage, appeie Petit Rocher, haut de sept pieds; nous
campons a son sommet.
5 aout. — Partis aquatic heures du matin et arrives .*£
266
LES  INDIENS  DE LA BAIE  D HUDSON.
m
au Grand-Bonnet, portage d'un mille de long. II nouf;
faut tout le jour pour trainer nos bateaux par-dessus,
avec une chaleur excessive et au milieu de myriades
cle moustiques. Les canots, qui contenaient les femmes et les enfants, nous suivaient d'aussi pres que
possible; ces derniers venaient toujours a notre camp
pour les provisions, ce qui diminue tellement nos
vivres, que nous sommes obliges de reduire leurs rations.
6 ao&t. — Nous traversons le Second-Bonnet et
rencontrons quelques Indiens qui nous vendent des
esturgeons; puis nous traversons le lac de Bonnet oil
plusieurs hommes nous quittentpour aller auxrizteres;
nous campons sur les bords de la riviere Malaine.
Les moustiques y abondaitnt; Fhomme Orkney semblait particulterement leur plaire, et son malheureux
visage semblait marque de la petite verole.
7 aout. — Passe sk. portages; l'un d'eux est appeie
le Cheval-de-Bois; on campe a Grande-Gullese. Le fiH
du chef du portage de Rat, qui etait avec nous, deserte
dans un canot avec ses deux femmes.
8 aout. — Encore plusieurs portages. Le soir, nous
campons a trois milles au-dessus du grand Rapide de
cette riviere; treize canots d'Indiens rament derriere
nous. Ce campement-llt avait des rochers plats et
unis que les voyageurs preterent a l'herbe ou a la
terre pour se coucher. Je puis dire, par experience,
que l'herbe ou le sable soiit les plus mauvais cou-
ebers qui soient, quelque doux qu'ilipuissent d'abord
sembler.
9 aoftt. — Nous dejeunons au portage Barrffere et
nous atteignons, vers midi, la cascade de FEsclave.
Trois officiers mjlitaire&$ le capitaine Moody, M. Brown LES  INDIENS DE  LA  BAIE  D HUDSON.
267
et M. Constable nous ratteapent dans leurscanots qui
sonttegers; ils se rendaient au Canada, et venaient de la
riviere Rouge; ils nous quittent bientet; nous leur
disons 1 peine adieu que M. Mackensie et ses deux
efaarmantes filles surviennent; ces dames restent avec
nous jusqu'au lendemain matin:
Nos Indiens refusent alors de nous accompagner
plus loin, ainoins de recevoir une ration de rhum, et
le major dpit leur en promettre une 1 leur arrivee au
portage du Rat.
10 aout. — Un epais brouillard retarde notre depart
et nous dejeunons aux Rochers-Boules. Les dames se
rendaient de la a leur residence du portage du Rat.
Dans la journee nous passons aux Chenes pour camper quatre milles au-dessous de la pointe des Bois.
11 ao&t. — Nos provi&ons commengaient a dkni-
nuer sensiblement et il nous fallut reduire encore la
ration des femmes et des enfants. Des deux c6tes de la
riviere, des petits lacs entrecoupes de rizteres cou-
vraient le pays. Les eaux basses inspiraient aux Indiens de grandes inquietudes sur la recolte qui me-
nagait de manquer compietement; les consequences
les plus f&cheuses auraient suivi cette perle-la, car.
ils dependent d'elle pour leur nourriture. Arrives a la
Grande-fiquerre nous nous arretons pour la nuit.
12 aout. — Nous passons devant une mission catholique abandonee, appelee Wabe-Samug (Chien-
Blanc), nom du portage place au-dessus. M. Belcour,
pretre catholique, fondateur de cette mission, Favait
quittee Fannee precedente it cause de la sterilite du
terrain qui Fenvironnait. Dans la soiree, camp&ment
au portage du Chien-Blanc.
13 aoiit. — Arrives au portage de Boue-Jaune vers
as 268
LES  INDIENS DE  LA BAIE D HUDSON
l'heuredudejeuner. Ensuite noustraversonslaGrande-
Decharge dont nous avons deja parte.
Dans la soiree, nous campons a un endroit appete
la Pecherie, oil les gens du portage de Rat viennent
prendre du poisson; il est difficile de nous faire
une place pour nous coucher hors de la port-Se des
fourmis dont nous renversions les demeures a chaque
pas. Elles me torlurent tellement que je finis par aller
me refugier daps le bateau.
14aoilt.— Nous laissons notre campement a trois
heures du matin et arrivons au portage de Rat a dix
heures; la, nous sommes regusaveda plus bienveillahle^
hospitalite par M. Mackensie. Les Indiens de cet endroit viveuftd'esturgeons et de poisson blanc en ete, de
riz et de lapins en hiver. Nous nous reposons deux
jours; une grande partie de ce temps se passe a nous
regaler de poisson blanc pour nous dedommager du
jeune force des jours precedents.
16 aoilt. — C'est avec beaucoup de regret que je
me s6pare du bon major et de sa famille. Les homme^
avaient traverse le portage; nous, nous partons a deux
heures de l'apres-midi; nous entrons bientet dans le
lac des Bois ou nous ehoisissons une agreable petite
ile pour passer la nuit.
17.aout. — Nous continuons notre route au milieu
d'une multitude d'iles qui sont pour Ja plupart boisees.
Nous voyons sur une de ces iles environ cinq acres de
bte cultive, les premiers qu'on trouve depuis Norway-
House. A Fouest de la route, on voyait une autre lie
appetee Ile-du-Jardin, sur laquelle les Indiens' recol-
tent annuellement quelques boisseaux de bte et de
pommcs de terre. Le soir, une ile nous fournit encode
uolre campement. V
LES INDIENS DE LA BAIE D'HUDSON. 269
18 aout. — Retcnus par le vent jusqu'a cinq heures
du soir, nous y recevons la visite d'une grande compagnie d'Indiens saulteaux; nous nous embarquons
dans la soiree, mais a i^x milles de la il faut de nouveau s'arreter et y demeurer le jour suivant.
20 aout. — Depart matinal avecun bon vent qui nous
antene k Fembouchure de la riviere la Pluie. Des Indiens y recueillaient des bates de neige et des bates de
sable : les dernteres sont de gros raisins d'une couleur bleu rouge&tre, elles poussent sur de longues
tiges ou sarments qui rampent sur le sable et elles
sont tres-bonnes a manger, une fois nettoyees. Nous
campons a quatre milles au-dessus de la riviere, e.t
sommes tortures par nos vieux ennemis, les moustiques; ils etaient cette fois accompagnes de mouches
noires.
21 aout. — Exasperes par les mouches, nous decam-
pons de bonne heure. Nous sommes distraits par la
methode grotesque des Indiens pour hater les bateaux;
ils remontent pendant des jountees entteres, quand
les bords ou meme le lit de la riviere le permettent,
et alors ils semblent amphibies, marchant a gite dans
l'eau et nageant d'un cote a Fautre, sans penser a en-
trer dans le bateau. Ils se moquent beaucoup d'un de
nos Canadiens, qui monte pour traverser dans un canot
avec deux squaws, au lieu de se jeter a l'eau comme
eux. •;■■■ ; - \ -.- •   ■"-
23 ao&t. — Les hommes m'eveillent a deux heures
du matin, et me tirent de mes chaudes couverlures;
Ms avaient Fintention de pousser en avant; mais juste
au moment de partir, une violente pluie nous en em-
pe'che; elle continue jusqu'a six heures : nous cin-
glons iinmediatement. Le pays aux environs est tres- 270
LES INDIENS DE LA BAIE  D HUDSON.
humide, mais je pense qu'on pourrait drainer une
grande partie des hauteurs et les cultiver.
23 aotlt. — Nous quittons notre campement a une
heure apres midi, de maniere a atteindre le fort de
France avant la nuit. Les Indiens halent les canots
toute la journee avec de l'eau jusqu'l la ceinture, et souvent meme en nageant; ils soutiennent ce travail fati-
gant pendant seize heures; ils se reposent seulement
a Fheure du dejeuner, et pendant tout ce temps ils ne
perdent pas une seconde leur gaiete et leur bonne
humeur. Je ne pense pas qu'aucumeautre race de gens
puisse supporter une telle fatigue avec la meme ardeur
et la nteme energie.
A cinq heures apres midi, nous atteignons le fort
France, ainsi appete du nom de la sceur de lady Simpson. Ici.aboutit ce voyage annuel qui dure trois mois,
c'est le temps necessaire posrapporter les fourrures a
la factorerie d'York, dans la baie d'Hudson, el pour
en rapporterles marchandises. Le fort est situe pres du
point ou le lac des Pluies se jette dans une riviere du
meme nom,gfedEbrme ainsi une magnifique cascade. En
juin, les Indiens y prennent de grandes quantites d'es-
turgeons; ces poissons ici pesent rarement plus de qua-
ranle k cinquante livres, ce qui est peu en comparaison
de ceux que Fon prend -a Fembouchure de la riMem
Frazer^ a Fouest des montagnes.
Le fort France a d'ordinaire deux cent cinquante
Ia^iens dans son voisinage. Un missionnaire metis
de l'Eglke methodiste reside parmi eux, mais on me
(lit qu'il voulait se retirer par decouragement. Leg
Indiens vivent la comme au portage du Rat, de riz,
de poissons et de lapins; ces derniers animaux sont
si nornbreux en hiver, qu'un homme en prit quatre- ■te-
LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
271
vingt-six en une nuit, sur cent pteges qu'il avait Jen-
dus.
Leurs peaux, comme celles des lapins du Canada,
sont bien interieures a celles d'Europe. Le seul emploi
qu'on en fasse est dans la confection des habits de
peaux; on coipe les peaux en lanieres, puis on les
tresse ensemble, de maniere a conserver le poil en
dehors, des deux edtes du vetement. Les habitants du
fort cultivent de Favokie et des pommes de terre,
mais sans pouvoir decider les Indiens a les aider. Je
restai a cet endroit dix-huit jours, attendant le passage du canot qui porte anntteilement a Hachim les
lettres des postes interieures.
10 septembre.— Le canot attendu arrive le soir avec
M. M'Tavish. II venait de la factorerie d'York, ou il
avait sejounte quatorze annees; il nous donne les details les plus tristes sur le climat. II se rendait au
Sault-Sainte-Marie, dont on venait de lui donner le
commandement, afin qu'il fit entrer la un peu de
civilisation. . ..-
11 septembre. — Partis a six heures du matin et
traverse le lac de la Pluie; campe apres deux portages.
12 septembre. — Partis a trois heures du matin, par
une matinee froide et du brouiliard; il g&le beaucoup
pendant la nuit. Nous dejeunons k la grande chute.
Ensuite la journee est penible : quatre portages avant
de camper le soir a neuf heures! les hommes ont
travailie dix-huit heures de suite. Quelques Indiens
nous procurent une bonne provision d'excellent pois*
son blanc. Nous deployons toute notre energie par
la crainte des getees qui arrivent. Apres de dures
fatigues, nous atteignons, le 18, le portage de la Montagne.
I
J 272
LES INDIENS  DE LA  BAIE D HUDSON.
19 septembre. —Je me teve aux premieres lueurs
du jour, afin de donner encore un coup d'oeil aux
chutes de Kakabakka, qui, il mes yeux, surpassent en
grandeur celles du Niagara. Je rejoins alors les canots
en grande hate, et nous nous langons, pendant quarante
milles, sur le courant, jusqu'au fort William; il est deux
heures de l'apres-midi. Nous souffrons cruellement
d'un vent glacial en quittant ce fort.
24 septembre.— Nous avons le vent debout a Fentree d'une petite riviere, et comme je ne vois pas de
changement probable, je marche en remontant son
cours pendant dix milles, jusqu'l une cascade. L'inte-
rieur du pays me parait ressembler k la c6te; ce sont
toujours de hautes montagnes rocheuses parsemecs
d'une rare vegetation. Je suis assez heureux pour tuer
quatre canards sauvages, qui font un deiicieux manger. Nous partons le lendemain par un vilain temps,
mais nous brulions d'arriver a Michipicoton, ou se
IrouvaSt un poste, et par consequent des ressources
pour nous.
27 septembre.— Arrives a neuf heures, le soir, et
rcstes au fort le lendemain. Michipicoton s'eieve dans
une baie profbnde, k Fembouchure de la riviere. Lei
meilleures terres du lac Sup6rieur, dans la partie an-
glaise, Fenvironnent. Le grand chef des OjibbewajSj
qui demeure pres du fort, pose pour moi dans son
habit rouge brode d'or. La compagnie donne les vetements d'investiture aux chefs amis ou utiles, qui ap-
.pr6cient fort ce don. Celui-ci se nommait Maydoc-
game-Kenongee, I j'entends le bruit du daim. »
29 et 30 septembre.—Jountees insignifianles.
ler octobre. — Nous nous arretons pour dejeuner
k quatre heures, pres du gros cap qui est forme d'un LES INDIENS DE LA BAIE D HUDSON.
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rocher de porphyre qui s*6tevc k quinze cents pieds
au-dessus du lac. Arrives au Sault-Sainte-Marie, k deux
heures de Fapr6s-midi.
Je considere ici mes voyages indiens comme lermi-
n6s, puisque je rctournai de 11 il Toronto sur des bateaux k vapeur, et que la seule peine que j'eprouvai
en y arrivant, fut de m'endormir dans un lit civilise.
FIN.
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