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De l'Atlantique au Pacifique à travers le Canada et le nord des États-Unis : ouvrage accompagné d'une… Hulot, Etienne, Baron, 1857-1918 1888

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DE  L'ATLANTIQUE
 A   TRAVERS 
LE CANADA ET LE NORD DES ETATS-UNIS
Le Baron ETIENNE HULOT
Guvrage accompagne d'une Carte et d'un Plan
LIBRAIRIE    PLON
E.   PLON,  NOURRIT et O, IMPRIMEURS-EDITEURS
RUG BARAKC1KRB,  
Tous droits reserves    DE 
L'ATLANTIQUE AU PACIPIQUE
A   TRAVERS
LE CANADA ET LE NORD DES ETATS-UNIS L'auteur et les ^diteurs declarent r«5server leurs droits de traduction et de reproduction a P Stranger.
Cet ouvrage a 6t6 depose au ministere de l'intericur (section
de la librairie) en avril 1888.
PARIS.   TYPOGRAPHY DK E. PL0.V, NOORRIT ET C"8, ROE CARANCIBRB, 8.
!&iS$^^&^i£&jUi&
,1»jiS»; 3k*>w 3> ■ DE L'ATLANTIQUE
AU PACIFIOUE
A   TRAVERS
LE CANADA ET LE NORD DES ETATS-UNIS
PAR
Le Baron ETIEMNE HULOT
Ouvrage aecompagne d'une Carte et d'un Plan
O
PARIS
LIBRAIRIB    PLON
E. PLON, NOURRIT kt C'e, IMPRIMEURS-EDITEURS
RUE GARANCIERE,  10
1888
Tous droits reserve's
"—»■—-»  A MONSIEUR Bouniy,
Membre de I'lnstitul,
Directeur de FEcole libre des sciences politiques.
Monsieur et cher Directeur,
Vous souvenez-vous du jour ouje vous annoncai
que mon ami Digneffe et moi, tous deux anciens
eleves de voire Ecole, nous allions visiter I'Amerique
duNord?
Notre projet vous a plu. II y a tant a voir dans ces
pays nouveaux dont la richesse et le prodigieux
developpement impressionnent VEurope !
De retour en France, je vous raconte mon voyage.
Permettez-moi, Monsieur et cher Directeur, de
vous dedier ce simple resume de mes souvenirs
d'outre-mer. C'est Vhommage de ma reconnaissance.
E. HI]LOT.
Paris, le 12 avril 1888.  DE
L'ATLANTIQUE AU PACIFIQUE
A   TRAVERS
LE CANADA ET LE NORD DES ETATS-UNIS
CHAPITRE PREMIER
E.V  MER.
Un soirdejuillet, D... etmoi, nous nous rencontrons
sur le boulevard.
« Vous a Paris, lui dis-je, quand on vous croit en
Belgique...?
— J'arrive de Liege et je cours chez vous. Entre-
nous, je reve voyages, et, si vous avez toujours le desir
de passer l'Atlantique, je tiens mon compagnon.
— Serieusement, vous seriez dispose?... Bouclons
nos malles, mon cher, et faisons au Canada la pointe
de mes reves.
— Va pour le Canada et les Etats-Unis. J'ecris a
nos amis de New-York et je leur annonce notre arrivee
par la ligne Cunard.
— Depart par Liverpool et retour par le Havre; je
plaide un peu la cause de nos paquebots francais.
— C'estconvenu, my dear?
— All right, sir! '»
i 2 DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
Et voila comment, le 8 aout, munis d'une liasse de
lettres d'introduction, nous montons a bord de YAura-
nia.
Deux avocats de Liege complement le groupe de
« hardis-touristes», dont une feuille locale annonce les
projets. C'est Gustave T..., lejoyeux convive et le par-
fait valseur, ravi de porter ses hommages aux piedsdes
misses. Peut-etre nous accompagnera-t-il au Canada,
mais il compte nous quitter en octobre. Paul S..., l'in-
trepide, prolongera son sejour en Amerique et prendra
ses quartiers d'hiver dans les villes de l'Est, tandis que
nous retournerons, D... en Belgique, et moi en France.
Tous quatre jeunes, valides, tres-attires par le nouveau
monde, nous nous sommes retrouves, la veille de l'em-
barquement, a Londres, lieu durendez-vous.
Je passe la scene inevitable des adieux. Un fronce-
mentdesourcil, une petite larme inavouee, qui s'accule
dans le coin de l'ceil et refuse de tomber, un sanglot
perdu dans la bouffee d'une cigarette allumee par ha-
sard... et tout est fini.
Ce qui commence n'a rien de commun avec les emotions du depart. La mer a des caprices qu'il ne nous
appartient pas de combattre, et les passagers s'en ren-
dent si bien compte quechacun disparait dans sa cabine
pour s'y recueillir de son mieux. Je songe malgre moi
a ces vers de la Fontaine :
lis ne mouraicnt pas tous, mais tous etaient frappes;
On n'en voyait pas d'occupds
A chercher le soulien d'une mourante vie;
Nul mets n'excitait leur envie.
Mieux vaut encore la tempGte que la peste. A la
longue on s'y fait, et, s'il survient une eclaircie,  la
-----: ii>> -- wsWiL»Ail;«?ii .   CHAPITRE   PREMIER. 3
gaiete renait de plus belle. Malheureusement les eclair-
cies sont rares.
Six jours se passent, et nous entrons dans les brouil-
lards de Terre-Neuve.
A bord, la surveillance est parfaite et le capitaine ne
quitte pas la passerelle. L'euorme sifflet, que, par iro-
nie sans doute, les marins ont qualifie de sirene, avertit
les bateaux morutiers de notre passage.
Soudaiu, ses grognements rauques sont interrompus,
la machine stoppe, et deux officiers, hisses dans les cordages, constatent le brisde l'appareil et l'impossibilite
d'une reparation immediate. Quefaire? — Allons-nous
diminuer lavitesse, donner aux voiliers le temps dese
garer et accepter un retard de quarante-huit heures ? —
Mais alors, pour combien comptons-nous la vieille reputation de la ligne Cunard, qui bat a la course les
meilleurs marcheurs ?
Nous arriverons au jour dit, et que Dieu garde d'un
abordage les freles embarcations des pecheurs !...
Notre navire file 19 noeuds a l'heure. Berce comme
une balancelle, il s'abandonne au flot qui le roule. C'est
un colosse cependant: longde 157 metres, large de 22,
construit entierement en acier, il laisse echapper de
ses deux longues cheminees des torrents de fumee
noire. Ses huit chaudieres, alimentees par 42 feux, bru-
lent200 tonnes par jour, et son helice est actionnee par
une machine de 10,000 chevaux.
Seule la Normandie, de la Compagnie transatlan-
tique, peut lutter de vitesseavec de tels steamers; mais
si les paquebots francais ont, en general, une allure
plus lente (lacune que Ton s'empresse de combler '), le
Dans le cours de l'annee 1886, quatre navires de premier ordre 4 DE  L'ATLANTIQUE   AD  PACIFIQUE.
confort a bord y est incomparablement plus complet.
Peu soutenus par une cuisine fadasse, et legerement
influences par le mouvement du bateau, nous avons
besoin de toute notre energie pour nous risquer dans
le dining saloon, vaste salle a manger oil l'odeur de
la machine se mele a la saveur contestable des mets.
Encorecette demarche meritoire n'est-elle pas toujours
recompensee. ,
Les dames restent blotties dans leurs cabines, et les
passagers que nous croisons sur le pont ne parviennent
a s'y maintenir que par des prodiges d'equilibre.
Le 15, nous sortons des brouillards; la mer semble
se calmer, et les passagers saluent d'un vivat l'appari-
tion duciel bleu. Mais dans les groupes, qui seforment,
on parle du deces d'un emigrant irlandais. Cette nou-
velle fait sur nous une impression lugubre.
Cloue entre quatre planches et roule dans le drapeau
anglais, le corps est transports sur l'entre-pont; un
pretre catholique recite la priere des morts en presence
des officiers et de l'equipage; la foule recueillie se de-
couvre, et, sur un signe du capitaine, le cadavre dispa-
rait dans les tlots.
Durant la ceremonie, le steamer n'a pas ralenti sa
marche, ce qui parait inquieter deux Anglais flegma-
tiques. «Et si le cercueil s'engageait dans l'helice?»
se demandent-ils a haute voix. — « Rassurez-vous »,
reprend un troisieme, I ce steerage ' a un boulet aux
pieds. » Ce fut l'oraison funebre.
Deux heures apres, tout etait oublie. Les passagers
d'entre-pont dansaient la gigue a l'endroit meme ou le
ont 6t6 mis a flot. lis font la traversee en moins de sept jours, et
rendent a la Compagnie des transatlantiques son ancien prestige.
1 .Yom donne aux passagers d'entre-pont. CHAP1TRE   PREMIER. 5
service avait eu lieu, tandisqu'une troupe decomediens
preparait un concert au profit des matelots de Liverpool. L'orchestre etait si mauvais que, surtout apres la
scene du cadavre, le spleen, mis en musique, nous au-
rait divertis davantage, si ces complaintesn'avaient determine une irruption du beau sexe dans les toilettes
les plus rejouissantes.
A minuit, une goelette de New-York nous accoste, et
le pilote escalade la haute muraille de notre paquebot.
Il s'est aventure au large; mais que lui importe! ildi-
rigera YAurania dans larade et touchera, nous assure-
t-on, deux mille francs pour sa peine.
Lajourneedu 16 s'annonce belle. Des l'aube, des
couples circulent. lis semblent se delecter dans la lecture de YAurania News, petit journal oil nous trou-
vons, au milieu de faceties innocentes, quelques details interessants sur le bateau. — En tout, nous
sommes 1,005 a bord, dont 360 passagers de cabine,
328 emigrants. Le steward'sl department comprend
98 employes, la machine occupe87 engineers; enfinle
capitaine, assiste de son etat-major, dispose d'une
soixantaine de matelots.
Plus affable que les seconds, mais aussi neglige dans
sa mise, ce vieux loup de mer s'entend mieux a diriger
ses hommes qu'a remplir ses devoirs de maitre de
maison.
Devons-nous nous en plaindre? S'ils ne brillent pas
par la distinction, les officiers sont a leur affaire, et la
discipline ne parait pas souffrir de l'absence de milita-
risme.
Le dimanche   reuuit au dining saloon  tous les
1 Les stewards sont les domestiques du bord, specialement
affecles au service des passagers. 6 DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
adherents de la religion protestante. Matelots, passagers
de premiere, emigrants, sont confondus. Le capitaine,
en grande tenue, officie sans pontifier; les fideles lui
donnent la replique, puis entonnent des chants reli-
gie
ux.
L'attitude de l'assistance est edifiante, trop edifiante
peut-etre, en ce qui touche nos comediens. Ces pieuses
actrices, qui partagent devotement leurs Bibles avecles
ladies, ne nous semblent pas, apres l'office, conserver
leur caractere de « filles repenties ».
Le bateau garde toute la journee sa physionomie
animee du matin. Nous nous melons aux passagers,
fort aises d'examiuerles differents types qui composent
cette societe cosmopolite.
Les Francais sont rares sur les lignes anglaises, et
si Ton en rencontre parfois, c'est que, presses par des
affaires urgentes, ils doivent avoir recours a la voie
rapide des Cunards. Tel est le cas d'un jeune voyageur,
charge d'etudier en Amerique les procedes chimiques
applicables aux teintures de Mulhouse. Tres-gai, tres-
serviable, il nous distrait par le recit de ses aventures,
ses chansonnettes etses bonsmots. Aussit6t que la mer
se calme, il organise des jeux d'adresse : le cricket, le
showelball, etc. Les Yankees lui pretent main-forte,
mais la pruderie anglaise semble s'offenser de tant de
bonne humeur.
Americains et Anglais ne sont pas faits pour s'en-
tendre. Froids jusqu'a la roideur, ceux-ci s'isolent par
principe, s'ennuient par conviction, mais trouvent dans
les petits verres de whisky et dans le jeu du pocher le
remedeatousles maux. Ceux-la, moins collets montes,
a coup sur, aussi sans gene peut-etre, sont d'un acces
plus facile. Ils s'habillent aladiable, crachentpartout, CHAPITRE  PREMIER. T
affectent, dans le fumoir comme au salon, les poses les
plus excentriques, s'abordent en se demandant s'ils
sontAmericains-Anglais, Americains-Hollandais, Ame-
ricains-Allemands... Leur nationality n'est qu'une
greffe.
A nos ebats s'est mele un Californien d'origine fran-
caise,— compose bizarre et non sans valeur,— instruit
comme personne, commun comme aucun, aimable,
obligeant, gaulois par-dessus tout. Il a vingt-huit ans,
en porte quarante..
Nous arrivons a un etre iucompris, prudhomme
voyageur, qui debuta jadis au quartier latin. Cette
epave du boulevard Saint-Michel vint echouer un beau
jour sur la cdte du Pacifique, ou elle specule depuis
trente ans. X... meprise la petite Europe parce qu'elle
est trop arrieree, l'Amerique parce qu'elle sacrifie au
veau d'or; il s'estime beaucoup et parait seul de son avis.
Nos cabotins sont plus de cinquante. Le leader de la
bande, qui tient a sa reputation d'artiste, met sur le
compte d'un enrouement subitsoninsucces de laveille.
«J'etais f.. .u, s'ecrie-t-il, dans son francais de barriere;
j'etais f...u, mais mon talent m'a sauve!... »
Les femmes, jolies souvent, s'affublent de toilettes
miserables; elles souffrent visiblement de la quaran-
taine ou les tiennent les gentlemen des cabines. Ceux-
ci d'ailleurs, pris descrupule, cherchent ase fairepar-
donner sur le tard leurs procedes jusqu'alors peu
courtois.
Du c6te des steerages, le coup d'ceil est plus sombre.
Sur ces figures amaigries, le pauperisme a traee
comme un sillon de misere. Mai nourris, cloues sur
leurs couchettes par la tempete, ils ont vecu six jours
dans une atmosphere viciee. Maintenant ils se raniment, 8 DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
respirent sur 1'entre-pont, s'entretiennent de leurs pro-
jets et de leurs esperances.
Tandis que nous causons avec l'un d'eux, branle-
bas general au-dessus de nous. La terre est en vue, et
cinquante lorgnettes sont braquees sur un point. Une
ligne de dunes se decouvre au loin; mais, en meme
temps, le soleil disparait et la c6te s'efface.
En bonne conscience, la pensee que nous touchons
au port excite fort peu notre enthousiasme. Depuis
deux jours a peine nous jouissons de la traversee. Aux
pefits" morutiers »qui percaient peniblement la brume
avaient succede de grands bateaux marchands et cinq
steamers retournant en Europe. Nous avions echange,
au passage, des saluts et des signaux. De jeunes ba-
leines nous poursuivaient de leurs assiduites, et les
marsouins nous divertissaient par leurs gambades,
semblables a des clowns pirouettant dans un cirque.
Ce soir, nous ne nous coucherons qu'a regret. Tous
quatre, debout a l'arriere, nous regardons YAurania
s'avancer sagement dans la nuit.
Soudain, les baltements de la machine s'arretent, et
les matelots jettent 1'ancre. Adosses contre la pointe de
Sandy-Hook, que nous avons franchie, nous aperce-
vons sur notre droite les plages illuminees de Long
Beach et de Coney Island. Plus a gauche, doit se trou-
ver l'entree du port; mais New-York et Brooklyn res-
tent caches par la cdte.
Demain seulement nous verrons la grande ville. CHAPITRE II
ARRIVEE   A   NEW-YORK.
LA   VIE  DANS  UN   COTTAGE.
Desenchantement complet! La rade de New-York
est perdue dans la brume. Meme en traversant les
Narrows, cette passe etroite qui etrangle la baie, nous
ne parvenons pas a distinguer la c6te.
Vers six heures du matin, deux petits yachts percent
notre horizon restreint; ils portent les medecins de la
quarantaine et les officiers de la douane. Outres de ne
pouvoir continuer leurs volumineux cigares et con-
vaincus d'ailleurs que nous n'exportons de la Old
Country (la vieille Contree!) ni germe d'epidemie, ni
marchandises prohibees, ilsn'hesitent pas a nous expe-
dier lestement. C'est avec le meme empressement que
nous regagnons notre poste d'observation a l'avant du
bateau. Le ciel a meilleur aspect, et nous parvenons a
nous orienter. Notre navire se dirige, au nord, sur
l'Hudson; adroite, s'ouvre 1'EastRiver, qu'enjambe le
pont de Brooklyn, trop estompe par le brouillard;
dans Tangle forme par ces deux bras de mer se des-
sine la forme allongee de la« Cite imperiale ».
A mesure que le temps s'eclaircit, la rade s'anime.
Six gros steamers ont franchi la passe avec nous, et
dans la baie s'entre-croise une variete infinie de voiliers
et de vapeurs,  parmi lesquels nous remarquons de
i. 10
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
singulieres constructions flottantes : les ferry-boats.
Ces bacs a roues, munis de deux gouvernails et sur-
montes d'un balancier jouant entre deux cheminees
laterales, vont indistinctement dans un sens et dans
I'autre; sur un large pont qui deborde et couvre en-
tierement les tambours, sont installes des passagers de
toutes sortes. Ici, les ferries font le service des voya-
geurs; la, ils transportent du betail; ailleurs, des wagons, des voitures, des marchandises, etc  Plus de
quarantc lignes de ces trains nautiques sillonnent la
baie et relient entre elles les rives de l'Hudson et
1'East River. Sur les quais se dentelle une bande inde-
finie de creneaux. C'est la longue serie des piers, ou
viennent se ranger les bateaux des cinq parties du
monde. Deux cents embarcaderes, serres comme les
dents d'un requin, desservent les differentes lignes;
nous en admirons, vers sept heures, le splendide
defile.
L'Aurania, evoluant brusquement sur la droite,
vient accoster debout a la rive, entre les deux wharfs
de la Compagnie Cunard.
Ces wharfs sont d'immenses hangars ou voyageurs,
bagages et marchandises, trouvent un abri; mais,
quelle que soit la grandeur de leurs proportions, du
pont de notre navire nous en dominons la toiture.
Au-dessous de nous et pres de la passerelle que les
matelots viennent de poser, un groupe de jeunes gens
nous fait des signaux, jetant une note francaise dans le
concert des vivat yankees partant du pier. Nous re-
counaissons cinq de nos vieux camarades, Americains
de passage, de circonstance ou de naissance, que leur
bonne affection porte a notre rencontre. Prevenus de
notre arrivee, ils sont la. Nous les soupconnons de
*^.N?Ss»-ltt>x»» Ji>™ -As 2*iS CHAPITRE   II
11
nous attendre depuis l'aurore, et cette amitie matinale
nous touche profondement. Qu'ils nous permettent, a
cette place, de leur adresser nos remerciments. lis ont,
avec nos gracieux holes de la Shrewsbury, contribue
a nous faire connaitre un peu l'Amerique, a nous la
faire aimer beaucoup.
Telle est, en effet, notre bonne fortune qu'au de-
botte l'un de nos mentors nous presse d'envahir le de-
licieux cottage oil sa famille s'isole durant les mois
d'ete. Nous y serons ce soir; mais, pour l'instant, l'in-
dispensable est de repecher nos bagages, besogne aussi
longue que laborieuse. Enfin, tous nos colis sont ras-
sembles. Nous declarons, sous la foi du serment, que
nous ne dissimulons aucun article de contrebande, et
munis d'un ticket, percu a je ne sais plus quel gui-
chet, nous aboutissons a un gentleman orne du nom
d'inspecteur et remplissant les fonctions lucratives de
douanier. Cet honnfite employe maltraite quelque peu
nos effets, griffonne sur nos caisses des signes cabalis-
tiques et disparait en nous donnant le shake-hand, la
poignee de main americaine. Pour ceux qui ont la
conscience tranquille, cette visite minutieuse n'a rien
de preoccupant; mais au voyageur qui se sentirait en
defaut, nous ne saurions trop recommander de mena-
ger un. arrangement. Les compromis sont toujours
acceptes quand ils sont proposes avec tact. — Ne faut-
il pas admettre qu'en ce monde chacun cherche et
trouve son petit profit ?
Trois heures dans un wharf a guetter des malles
qui semblent s'eterniser au fond de la cale, ce n'est
certes pas une corvee qu'il faille negliger; mais pou-
vons-nous nous en plaindre alors qu'au Havre, par une
pluie battante, nous avons vu de malheureux passar 12
DE   L'ATLANTIQUE   AU PACIFIQUE.
Se
rs a
ttend
re nui
t hei
Pi
ures en plem air, ou sous un mi
serable hangar, les chaloupes qui transportaient leurs
bagages? Nous n'ignorons pas les difficultes pratiques qui interdisent l'acces du port francais a maree
basse. C'est un inconvenient que la Compagnie eviterait,
en partie, par 1'organisation d'un service regulier de
transport a 1'arrivee et par la construction de wharfs,
ou pourraient s'abriter les malheureux qui se morfon-
dent
auj
our
d'h
ui sur le ffuai
Les Transatlantiques, quelque temps delaisses, sem-
blent reconquerir la faveur du public depuis le renou-
vellement de leur materiel. Nous ne doutons pas que
l'Americain, habitue au confort, ne leur donne la preference; mais qu'au debarcadere il trouve une hospi-
talite aussi mesquine, il se le tiendra pour dit, et les
lignes anglaises y gagneront un passager de plus. Le
cas s'est maintes fois presente.
Un autre emprunt que le vieux monde ferait utile-
ment au nouveau, c'est celui de YExpress Company.
Tandis que ledouanier acheve son inspection, un agent
de cette entreprise note l'adresse du voyageur et check
ses bagages, ce qui s'execute en deux temps: fixer une
plaque en cuivre numerotee sur chaque colis, remet-
tre a leur proprietaire des fiches identiques. — C'est
ainsi que, deharrasses de nos moindres paquets, nous
dedaignons les interpellations des cochers et partons,
de notre pied leger, a travers la ville.
De tous les modes de locomotion, la marche est le
moins en usage dans les cites americaines, et nous de-
vons nous resigner a tomber de cars — ou tramways
— en omnibus, d'omnibus en elevated, et vice versa,
jusqu'a notre arrivee a Hoffman House, ou nos bagages nous ont precedes. Nous feronsplus ample con- CHAP1TRE   II.
naissance avec Velevated, ce chemin de fer suspendu
qui court a la hauteur d'un deuxieme etage. Bornons-
nous a constater que, s'il nous conduit a travers des
quartiers aussi noirs que les negres qui les habitent, il
a du moins l'avantage d'eviter les flaques d'eau, les
cahots et les chocs.
Rien d'affreux comme le pave de New-York! Partout
ou il existe, il affecte les formes les plus singulieres;
tour a tour barricade ou fosse. Qui croirait, en ressentant
ses saccades, que, plus qu'aucune autre ville, la Cite im-
periale s'est mise en frais pour son pavage? Lavoirie en
a-t-elle profite?—Centfois non!—Maisalors l'entrepre-
neur?...— Eh! monDieu, qu'importe! Encore unefois,
ne faut-il pas que chacun vive sur laterrede la liberte?
Le temps d'inscrire nos noms sur le registre des
voyageurs, d'arreter une chambre, d'envoyer par le
c&ble sous-marin des nouvelles de la traversee a nos
parents d'Europe, de telephoner a l'un de nos amis
que nous le retrouverons a son cercle et nous sor-
tons de YHoffman House. Tout ce petit manege s'y fait
le plus aisement du monde, et, de meme que nous
nous sommes adresses au telegraphe de l'hdtel, nous
aurions pu, sans franchir la porte, mettre une lettre a la
poste ou bien nous diriger vers le salon de coiffure et le
bureau de tabac, ou encore essayer un chapeau, commander un habit, prendre au bar une consommation de
choix.—Quatre ascenseurs fonclionnent nuit et jOur et
relient les huit etages au rez-de-chaussee. L'installation
des chambres est parfaitement comprise. Pourvues cha-
cune d'une salle de bain confortable et d'une modeste
mais bienfaisante retraite, dont le plus grand merite
est de permettre au visiteur de garder Yincognito, elles
satisferaient en tous points les plus exigeants. 14
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PAC1F1QUE.
Se plonger dans l'eau douce apres neuf jours de
mer, quel delice! Nous y resistons cependant; car, de
l'avis de nos camarades, nous serons mieux au club
pour nous livrer a nos ebats aquatiques. — Au club?
Sans doute. —AY Athletic Club, le cercle du sport,
ou nous trouvons une piscine, des salles de bain, des
salles de douche, soignees comme le boudoir d'une
elegante et disposant d'un personnel tres-style. — Au
premier, des pieces immenses contenant un gymnase
mieux monte que celui de nos cirques en vogue, de
vastes locaux oil les rameurs fanatiques (et il s'en
trouve) peuvent « nager » sur des bateaux articules.
Aux autres etages, un restaurant dont nous apprecions
le menu a la francaise, des salons de lecture et de conversation ne donnant acces a aucune salle de jeu. Pas
de cagnotte! et cependant YAthletic Club prospere et
paye, rubis sur l'ongle, les trois cent cinquanie mille
dollars de frais qu'il supporte par an.
La journee s'avance, et nous sommes attendus de
l'autre c6te de la baie. — Trop novices encore pour
nous guider en elevated, nous belons un cocher qui
nous fait descendre au galop Broadway, la grande
artere de New-York. Sur le parcours de cette rue,
longue de six kilometres, l'animation est extreme.
Tout se bouscule et s'entre-choque, et personne ne
s'arrete. Partout des reclames pompeuses, partout des
poteaux et, dominant les toils, une veritable toile
d'araignee tissee dru en tous sens et formee de tous
les fils telephoniques et telegraphiques du quartier.
Quel mouvement! Quelle activite ! On est bien la dans
la patrie du business, dans la capitale des affaires,' oil
chacun pretend gagner de vitesse son voisin.
Au milieu de cette fourmiliere, notre cocher va droit CHAPITRE   II.
15
son chemin, sans devier. Tant pis pour les pietons s'il
les ecrase; tant pis pour nous si notre voiture vole
en eclats. Il faut marcher : goahead! Il faut marcher,
c'est parfait, et nous arrivons en moins d'une demi-
heure a la station du steamboat; mais il faut payer,
c'est plus dur. Cinq dollars la course, — vingt-cinq
francs ! — Voila qui nous apprendra a faire notre prix
d'avance. II y a bien un tarif portant sur le nombre
de miles; mais comment apprecier exactement la distance parcourue? Reclamer, ce serait mettre la police
a nos trousses. Personne n'ignore qu'en Amerique,
comme a Paris, les gardiens de la paix, quand il s'en
trouve, font cause commune avec les cochers. D'ail-
leurs, nous n'avons pas le temps de discuter; le steamboat part, et nous sautons a bord.
Nos amis sont tous au rendez-vous. Ils viennent en
nombre feter notre arrivee sur les rives de la Shrewsbury. — Durant les deux heures de traversee qui nous
separent de Sandy-Hook, ils nous font les honneurs du
b&timent. Ses dimensions sont respectables. Construit
sur le modele des ferries, il en differe en ce point
qu'au. lieu d'offrir une poupe munie d'un gouvernail a
chaque extremite, il est dote d'un avant. Quoique tres-
haut sur 1'eau, il tient fort bien la mer et marche bon
train. — Un large pont oil les infatigables luttent con-
tre la brise, des salons spacieux qui abritent les deli-
cats, un fumoir pour les maniaques, un boudoir pour
les coquettes, des cabines pour les misanthropes, un
bar pour les gourmands : telles sont, en resume,
les ressources offertes aux passagers de premiere
classe. Dans la mature nous voyons flotter, a cdte du
pavilion americain, les drapeaux tricolores de Belgique
et de France. II y a, parait-il, des etrangers a bord, et, 16
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
sur l'invitation d'un de nos camarades, le capitaine
s'est empresse de leur souhaiter la bienvenue.
A Sandy-Hook, le bateau s'arrfite; un train lui suc-
cede et roule, entre la Shrewsbury et la baie, sur une
langue de terre parfois si etroite, qu'elle semble dis-
paraitre sous le flot. — Souvent, a 1'approche de l'hi-
ver ou a la fonte des neiges, des inondations survien-
nent et detruisent la voie. Le travail est a refaire, mais
la depense est prevue; elle rentre dans 1'etat de frais
que l'administration du reseau soumet chaque annee a
ses actionnaires.
Voici notre station. La charmante miss T..., venue
seule a notre rencontre, nous invite a prendre place
dans le break qui l'attend. — Au trot de ses deux che-
vaux, nous grimpons une pente rapide et nous entrons
dans un pays boise ou 1'odeur des sapins se mele a la
brise de mer. Les cahots sont frequents ici comme a
New-York, et les tournants se font en crochets de lapin.
— Qu'importe! Notre vehicule, perche sur quatre
roues d'acier epaisses au plus de trois centimetres,
poursuit sa course.
Gracieuse avec tous, miss T... prend un malin plai-
sir a nous questionner sur les incidents de notre tra-
versee, a nous parler de la Old Country, de Paris, de
Liege surtout, ou plus d'un parmi nous 1'ont entouree
de prevenances. — Tenant des Americaines par sa
mere, des Europeennes par son pere, elle a plus de
vernis que les premieres, plus d'allure que les secon-
des. Elle est une aimable variete, un heureux melange d'independance et de civilisation, seduisante surtout par son naturel et sa franche gaiete. — Miss T...
fait les honneurs du logis, et les fait bien. Sa mere,
veuve aujourd'hui, lui cede volontiers 4e r6le de mai-
-JWtuwJV** zsr ■- ■
CHAPITRE   II.
17
tresse de maison, et ses cinq freres, lances presque
tous dans le tourbillon des affaires, semblent a l'affut
de ses moindres desirs.
Le cottage simple, mais confortable, doit surtout
son charme a l'agrement de la situation. La propriete,
adossee sur le flanc d'un coteau, est parsemee de bosquets, sillonnee de petits ravins que franchissent des
ponts agrestes. — De la terrasse, un panorama com-
plet se deroule : au loin, la pleine mer pointillee de
voiles; plus pres, cette langue de terre qui part de
Sandy-Hook et sur le prolongement de laquelle vienr
nent se refugier Long-Branch, la station balneaire a
la mode, Asbury-Park et nombre de villas coquettes.
A nos pieds et nous separant de ces gracieuses residences, la Shrewsbury semee de yachts et de steamboats. Autour de nous, une nature recueillie contraste
avec l'aspect plus anime de la riviere, large comme un
fieuve a son embouchure.
Nos loisirs se partagent entre tous les sports de la
saison. Les uns se livrent avec passion aux emotions
du lawn-tennis, Ires en honneur dans ces parages;
d'autres attellent et disparaissent dans laforet, laissant
les derniers canoter a leur fantaisie.
Parfois la bande se reunit, et Ton tend les voiles d'un
ravissant sailing-boat, dont miss T... tient le gouver-
nail, tandis que deux de ses freres s'occupent de la
manoeuvre. C'est la notre plaisir favori. Par une jour-
nee delicieuse, nous mettons le cap sur Long-Branch,
et, pousses par la brise, nous lui laissons le soin de
nous mener au port. Nos pilotes, armes de mandolines, de guitares et de je ne sais quels tambours de
basque transatlantiques, entonnent une chanson negre
qu'ils accompagnent a merveille. Leurs chants trou-
S3 18
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
vent des echos, et les gondoliers de la Shrewsbury
echangent signaux et saluts.— Mais voici un yacht qui
nous depasse; chacun reprend son poste, et notre bateau, atteignant son maximum de vitesse, arrive bon
premier au but: All right!
Ce qui nous attire sur la rive gauche, ce sont les
courses de Monmouth-Park. Bien que fort brillantes,
elles sont peu suivies par le monde fashionable, dont
les rares echantillons restent cantonnes dans une tribune reservee. Au pesage.comme sur le furf, une
societe tres-melee, au milieu de laquelle une nuee de
moricauds se recommande a notre attention. Le negre
a le culte du cheval, le soigne avec respect et parfois
le monte fort bien. Les palefreniers sont tous negres,
et c'est encore parmi les negres que se rencoritrent les
meilleurs jockeys. — Sur quatre courses que nous sui-
vons, trois sont gagnees par des fils de Cham. L'alle-
gresse est a son comble dans la bande noire, dont les
cris stridents et les radieuses pirouettes produisent le
plus curieux effet. Jeunes et vieux, riches et pauvres,
unis dans un meme sentiment de couleur, s'abandon-
nent a une tendre effusion qui touche au delire. Le
spectacle atteint le plus haut degre du grotesque.
Un autre individu qui nous frappe, c'est le bookmaker pour dames. Correct comme tous les croupiers
de nos cercles borgnes, ce gentleman, muni d'un car-
net a souche, fait les tribunes, se presente aux pa-
rieuses, recoit l'enjeu et delivre un recu. — Tandis
que ses confreres, alignes pres du pesage, jettent a la
foule empressee le nom du favori, celui-ci qu£te a
domicile et s'assure, dit-on, d'excellentes recettes.
La nuit tombe quand nous rentrons au bercail, ou
nous attend un diner franco-americain, tout a l'hon-
.-^iiS'Wsfea.V' CHAP1TRE   II.
neur des deux pays. — La cave est beige, c'est-a-dire
recrutee sur les meilleurs coteaux de la Gironde et de
la Bourgogne; les plats se recommandent par leur sa-
veur et souvent par leur nouveaute. Nous signalons le
grden-corn, epi de mais bouilli et servi bouillant. Cha-
cuu lentaille dans la longueur, le couvre de beurre
sale et, le saisissant delicatement de ses index aux deux
extremiles, l'attaque a belles dents. Les maladroits se
font des moustaches, ce qui ne les empeche pas de
trouver a ce mets etrange un air de famille avec les
petits pois. — La salle a manger recoit trois visites
par jour. A neuf heures, le breakfast nous convie. C'est
un repas complet oil figurent avec avantage les viandes
grillees et les ceufs frits. L'apres-midi, le lunch que
chacun prend a son heure, et le soir, vers huit heures,
le dinner, qui reunit toute la famille et se prolonge
parfois fort tard.
Ainsi se regie l'existence dans cet hospitalier cottage, ou tous s'evertuent a nous mettre a l'aise. Nous
y jouissons de la plus complete liberte, et nous ne nous
sentons ni genes ni genants. Malheureusement, notre
temps est limite, et nous devons reprendre le chemin
de New-York, le 20 aout, apres deux agreables journees
passees en charmante compagnie. CHAPITRE III
NEW-YORK  A   VOL   D OISEAU.       SES  CURIOSITES.
SES  PLAISIRS.
Quarante-trois degres de chaleur, c'est un chiffre
assez respectable pour nous engager a deserter les
Etats-Unis et a gagner le Canada.
Guides par nos amis, nous visiterons rapidement
New-York. La ville est d'ailleurs trop connue pour que
nous songions a faire un recit detaille des curiosites
qu'elle renferme. Un simple apercu suffira.
Avant tout, nous devons arreter le plan de notre
voyage. Nous trouvons a la World Traveln Company
les renseignements les plus minutieux. L'agence, loin
de nous imposer un itineraire invariable, s'informe de
nos projets, nous eclaire sur les difficultes et les avan-
tages de tel tour, nous laisse dresser notre canevas a
notre guise et nous procure les billets necessaires, pour
nous rendre dans les differentes stations du parcours.
Ces billets, reunis sous forme de carnet a souche, sont
valables pour l'annee et nous permettent, a l'occasion,
de choisir entre le chemin de fer ef le bateau avapeur,
bien que ces deux modes de transport soient generale-
ment exploites par des Compagnies rivales.
Gr&ce a cette organisation pratique, nous pouvons
suivre sur la carte le trace de notre route et fixer assez CHAPITRE  III.
exactement la duree de notre premiere tournee.
Remonter l'Hudson jusqu'a Albany; entrer dans le Canada par les chutes du Niagara; visiter Toronto sur le
lac Ontario; descendre le Saint-Laurent en nous arre-
tant k Montreal et a Quebec; risquer une pointe dans
l'interieur et rebrousser chemin sur New-York par les
forfits vierges des Adirondacks et les stations elegantes
de Saratoga et New-Port : telles sont les limites de cet
itineraire, qui nous prendra vraisemblablement un
mois.
Si rien ne s'y oppose, nous tenterons alors un plus
grand effort dans le Far-West americain et dans le
Nord-Ouest canadien.
Nous gagnerons le Manitoba; puis, nous rabattant
par le Northern-Pacific R. R. sur l'Etat du Dakota et
le fameux pare National, nous franchirons le massif des
Rocheuses. De la, nous remonterons une troisieme
fois au Canada, et, mettant le cap sur Pile de Vancouver,
nous irons atterrir a Victoria, capitale de la Colombie
anglaise.
Mais l'appetit vient en mangeant. Qui sait si nous ne
passeronspasparlaCalifornie, leColorado, laLouisiane
et les Carolines, avant de revenir a Washington et a
New-York?
Ce programme est trop charge pour faire l'objet d'un
seul volume.
Fort epris de la Nouvelle-France, je m'attacherai
surtout a la faire connaitre, sans negliger de parler de
la Nouvelle-Angleterre. Suivant scrupuleusement le
chemin parcouru, passant et repassant la frontiere des
Etats-Unis, j'arriverai, par etapes, a l'extremite occi-
dentale du Canada. Jauraide l'etat actuel de notre an-
cienne colonie une idee d'ensemble, et, si je suis assez 22
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
heureux pour faire partager mes impressions au lec-
teur, mon but sera atteint.
Mon ami D..., qui prend des notes a cdte de moi, se
chargera, silecceur luiendit, de raconter notre retour.
J'irai de l'Atlantique au Pacifique; a lui de nous ra-
mener, sibon lui semble, du Pacifique a l'Atlantique '.
C'est le 22 que nous commencerons notre premiere
tournee sur les rives du Saint-Laurent. D'ici la, nous
comptons parcourir YEmpire City.
En arrivant a la Battery, petit pare ouvert sur la
baie, un de nos amis nous fait passer dans un local
garni de fauteuils et peuple d'une vingtaine de negres
decrotteurs. Nous applaudissons d'autant mieux a cette
intelligente initiative que depuistrois jours nos bottines
sont vierges de tout cirage. Tous les soirs nous les de-
posions soigneusement a la porte de nos chambres, et
tous les matins nous les retrouvions dans le meme
etat que la veille. Il parait qu'au pays des dollars les
domestiques blancs se refusent categoriquement a ce
genre de travail, considere comme degradant. Seuls,
les noirs daignent y consentir, et certains d'entre eux
n'ont d'autre fonclion que celle d'aller a domicile cirer
les chaussures, pour le prix moyen de soixante-quinze
centimes la paire. Xous les laissons a leur metier, fort
avouable selon nous, et nous allons demander a 1'ex-
cellente cuisine de Delmonico les forces necessaires
pour commencer une tournee de reconnaissance.
Les gourmets des deux mondes connaissentde reputation ce restaurant exceptionnel, oil le service se fait
a la francaise et en francais. Les h6tels de premier
1 M, Digneffe amis tres-aimablement ses notes a ma disposition. C'est une mine ieconde, ou j'ai trouve mes meilleurs rensei-
gnements. CHAPITRE   III.
23
ordre ont aujourd'hui d'excellents chefs et deviennent
des concurrents serieux; mais si nous descendonsd'un
degre, nous sortons de Yeuropean plan — pour nous
servir d'une expression du cru— et nous entrons dans
leplan americain.
L'Europe, vieille — c'est entendu — mais modeste,
se contente de deux bons plats et d'un dessert. La
jeune Amerique n'entend pas lesiner de la sorte; elle
soumet au consommateur, par l'entremise d'un negre
luisant, la liste interminable de tous les mets qu'elle
pretend lui faire avaler. S'il a l'estomac complaisant, il peut les absorber tous, le prix restera le meme :
un dollar, un dollar et demi, suivantles h&tels. Lege-
rement ahuri par une telle abondauce, le gastronome de
nos pays choisit au hasard et voit s'abattre autour de
lui une legion de soucoupes. II a voulu des huitres, il
en aura; mais les malheureuses, depouillees de leurs
coquilles, nageront dans un potage poivre ou dans un
bol de laitbien chaud. Les ceufs bouillis l'ont-ils tente?
L'emule de « Vcndredi» s'empressera de le satisfaire;
seulement l'ceuf, comme l'huitre, n'aura plus sa co-
quille et se verra precipite dans le fond d'un verre. De
plus en plus trouble par ce spectacle insolite, la vic-
tiine du plan americain picorera a droite, picorera a
gauche, tombant ici sur un cdne de mais, la sur une
tomate crue, puis sur un bifteck refroidi sur des sweet
potatoes, sur des pates molles et brulantes Et il
se sauvera eperdu sans avoir obtenu ni un morceau de
pain, ni un verre de vin. — De l'eau glacee? du lait
frappe? a votre aise! A la rigueur, du the de rencontre ou du pseudo-cafe; — mais du claret, du bour-
gogne, desvinsde Californie?— Shoking! Bien dirige
par les quakers, 1'Americain se scandalise facilement, 24
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
1
et sa conscience se revolte a la pensee qu'un fidele
pourrait, au restaurant, m6ler a ses aliments quelques
gouttes d'une boisson fermentee.
De l'hdtel, passons au bar. — Le monde est reste le
meme, mais le decor change. — Notre anachorete,
qu'un peu d'eau rougie aurait fait bondir tout a l'heure,
est devenu l'entonnoir des boissons les plus capiteuses.
Les clients, perches sur des tabourets en bois, ou de-
bout autour d'un vaste comptoir en zinc, se livrent a
la degustation la plus effrenee. Un seul homme conserve sa gravite au milieu de ces libations : c'est le
maitre des ceremonies. Place au centre de son labora-
toire, ce chef, tout de blanc habille, execute les preparations glacees au fur et a mesure des commandes.
Une bibliotheque de bouteilles a sa portee, deux gobe-
lets metalliques dans les mains, le compas dans l'ceil
(un ceil americain!), il dose ses compositions, les agite,
les decante et les fait parvenir aux differents amateurs.
Son repertoire estinepuisable : gin, brandy et whisky-
sauer, sodas varies, bieres assorties, milk punch,
cock tails, etc. Tout y passe, et souvent le melange est
heureux.
Parmi les bars en vogue, celui de YHoffman-House
tient le premier rang. Moitie capharnaum, moitie mu-
see, ce singulier local est le rendez-vous de la jeunesse
doree, et Ton y consomme toute la nuit. Les delicieuses
«Naiades »de Bouguereau, mises sous verre, semblent
rougir de s'etre fourvoyees dans une pareille enceinte,
oil les croutes les plus grotesques et les bibelots les
plus insignifiants ecrasent de veritables ceuvres d'ai't,
telles qu'un Gobelin tres-apprecie et une gracieuse
statue de la Renommee. Peu raffines en matiere de
gout, les Yankees exaltent cet entassement de richesses CHAPITRE   III.
dont l'ensemble represente une somme phenomenale de
dollars. — C'est cher, done c'est beau. Le diagnostic
est infaillible et s'etend des choses aux gens. — Un tel
vaut tant, et vous l'estimez en consequence; tel autre
ne paye pas, e'est-a-dire n'a pas un roulement de
fonds : fiit-il le plus honnete homme du monde, cha-
cun lui tournera les talons. II faut, avant tout, dispense r sans compter, se ruiner au besoin, se refaire par
tous moyens. « Get money, dit le proverbe, honestly
if it be possible; but get money11» Pour ne s'etre
pas suffisamment penetres de cet axiome, les malheu-
reux Chinois se sont vus traques comme des betes
fauves. Mais n'anticipons pas; nous les observerons de
plus pres en Colombie anglaise, car c'est a peine si,
depuis notre arrivee, nous avons apercu la queue d'un
enfant du Celeste Empire. Restons a New-York, puis-
que nous y sommes encore pour deux jours, et jetons un
coup d'oeil sur la ville et sur ses principales curiosites.
La Cite change d'aspect suivant qu'on se place du
cote de la Battery ou dans le quartier de Madison
Square. Ici, elle est elegante, construite en damier,
traversee par onze avenues, coupees elles-memes a
angle droit par des rues regulieres; le tout numerote
et tire au cordeau. La, elle est plus tourmentee, et les
blocks (ou rectangles formes par les rues et avenues
qui se croisent) ne se composent pas rigoureusement
de cent maisons. La ville basse, centre du commerce
et des affaires, est en effet la plus ancienne; elle est
anterieure a cette periode de l'architecture americaine
que nous pourrions appeler l'epoque geometrique.
1 < Gagnez de l'argent, honnetement si c'est possible; mais
avant tout, gagnez de l'argent. i 26
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
La plupart des rues ont conserve leur nom, et ce sont
les lanternes des bees de gaz qui se chargent de les
faire connaitre. Ne pas chercher ailleurs le moyen de
trouver son chemin, les petites plaques bleues, si
commodes dans nos pays, faisant absolument defaut.
Ce qui fait encore plus defaut, ce sont ces bienfaisantes
fourelles et ces kiosques discrets qui illustrerent dans
l'antiquite Vespasien et qui, a une heure moins loin-
taine, rendirent justement populaire la prevoyante
administration de M. de Rambuteau.— La ville haute
ne demeure pas a l'abri de cette critique, malgre ses
pretentions au confortable. L'animation y est moindre
pendant la duree des affaires, mais le soir la foule s'y
porte. C'est le quartier du monde elegant, des squares
recherches, des bons hfitels et des the&tres. La cin-
quieme avenue, entre autres, jouit d'une reputation
meritee; en la suivant dans toute sa longueur, on
aboutit au Central Park, que Yelevated relie a la ville
basse. Bien que YAppleton's general guide le definisse
1'un des plus vastes et des plus merveilleux pares du
monde, nous lui preferons cent fois le bois de Boulogne, le bois de la Cambre, les Cashine de Florence
et le Prater de Vienne. Comme par derision, ces braves
Yankees, qui entretiennent si mal leurs chaussees, ont
mis tout leur amour-propre a bitumer les allees, res-
tees d'ailleurs purement geometriques.
Dans un pays trop jeune pour avoir une histoire,
trop affaire pour s'abandonner a la culture des arts,
nous perdrions notre temps a chercher des monuments.
L'interet n'est pas la. — II reside dans cette ingenieuse
activite, dans cette initiative hardie qui porte ['Americain a simplifier, a ameliorer, a creer. Ses inventions
sont merveilleuses et pratiques; il les applique a Tin-
A-saSj.' iu*a* CHAPITRE  III.
27
dustrie, les exploite dans des entreprises d'ordre pure-
ment prive et les fait entrer parfois dans le fonction-
nement des services publics. Tandis que nos vieux
pays s'entre-dechirent sur des questions soi-disant po-
litiques ou sociales, et qu'ils opposent aux veritables
progres economiques la force d'inertie et 1'esprit de
routine, l'Amerique s'occupe d'affaires, travaille utile-
ment, mesure le chemin parcouru et justifie cette
exclamation qu'elle revendique comme une devise :
Goahead!En avant! toujours en avant!
Notre conviction s'affermit a mesure que nous pour-
suivons l'inspection des quatre coins de la Cite. Les
touristes qui m'ont precede aux Etats-Unis ont fait de
New-York un examen consciencieux; aussi me con-
tenterai-je, je le repete, de grouper dans ce chapitre
les curiosites de la ville, en effleurant chacune d'elles.
Le premier etablissement que nous visitons, le Mercantile safe deposit C", occupe un vaste batiment, dont
la par tie souterraine attire sur tout notre attention. Ce
sont de veritables rues, prises entre deux murailles
construites a l'epreuve du feu et garnies d'une multitude de petites portes ouvrant autant de coffres-forts.
D'autres portes, lourdes et fortement blindees, tien-
nent les galeries hermetiquement closes ; leurs puis-
santes serrures obeissent a un mouvement d'horlogerie
et se referment instantanement. Le but est de fournir
aux capitalistes et aux hommes d'affaires un lieu sur
pour le dep6t de leurs valeurs. Les cases se louent fort
cher, de quinze a cent dollars suivant leurs dimensions, et cependant la Societe ne compte pas moins de
sept mille cinq cents abonnes. Il est vrai que dans
ce chiffre se trouve un nombre respectable de. ladies,
auxquelles l'administration fort galante a reserve un 28
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
emplacement special, orne d'un luxueux boudoir et
d'une salle de correspondance.
Encourant une enorme responsabilite, la Mercantile
safe deposit C" devait, par tous moyens, eviter les
risques. Elleprend a sa solde un corps de police, compose de quarante hommes armesjusqu'aux dentsetsur-
veillant les abords de l'etablissement. Ce n'estpas tout:
un telegraphe communique avec les postes voisins, et,
par un mouvement electrique, les soupapes de certains
tuyaux, debouchant dans les caves, laissent echapper
un jet de vapeur qui, suivant les cas, arrete l'incendie
ou asphyxie le voleur. — Le dernier fait s'est presente
l'an passe. Un audacieux crocheteur fut signale par la
police au cabinet du contr6leur, et celui-ci, sans inter-
rompre l'interessant travail qui s'operait dans telle ga-
lerie designee, pressa negligemment sur un bouton
electrique... Peu de temps apres, l'eau s'ecoulaitpai-
siblement, et le cadavre de l'indiscret etait remis entre
les mains de l'autorite competente.
Parfait! Mais le moyen de se procurer cette vapeur
a haute pression sans la moindre machine ? — L'Ame-
ricain vous repondra : Prenez un abonnement a la
New-Fork Steam C°.— Cette Societe, nee d'hier, four-
nit a ses clients, pour un prix relativement modere,
une quantite determinee de vapeur. La distribution
se fait a domicile, comme celle du gaz, mais necessite
une installation plus compliquee et un systeme de conduits extremementresistants. La vapeur, portee a une
pression moyenne de cinq ou six atmospheres, devient
un mode de chauffage goute des cuisiniers et des bourgeois. Elle s'utilise tres-heureusement, comme force
motrice, dans les differentes industries. Les grands
h6tels, les banques, la Bourse du commerce et le Post CHAPITRE III.
Office lui confient le soin de mettre en mouvement
leurs nombreux ascenseurs.
Nous connaissons deja, pour les avoir admires a
1'Eden dans Excelsior, la poste et les petits facteurs.
— A vrai dire, les petits facteurs etaient mieux a Paris ; mais si Ton veut se faire une idee de l'organisation
meme de la poste, c'est a New-York qu'il faut la voir.
— Le b&timent, place au centre des affaires, compte
parmi les plus eleves de la ville. Deux facades, per-
cees d'une douzaine de portes, donnent acces dans un
grand vestibule circulaire. La cloison interieure est
couverte d'une multitude de petites boites en cuivre,
louees a des particuliers qui s'y font adresser leur cor-
respondance. Ici comme a la Mercantile safe deposit
C°, les ladies jouissent d'un emplacement special et
disposent d'un guichet particulier a la poste restante.
Dans des cadres ad hoc sont affichees des coupures de
journaux reproduisant l'adresse des lettres qui n'ont
pas trouve preneur.—Au rez-de-chaussee sont les bureaux charges de la reception et de la distribution des
lettres; — dans le sous-sol, des locaux analogues reserves aux journaux; — au premier s'expedient les
mandats-poste et les chargements, s'opere le manie-
ment des fonds et se trouvent les bureaux de la direction. — Les etages superieurs ne dependent pas de cet
ingenieux mecanisme dont se felicitent New-York et
les grandes villes des Etats-Unis.
L'un des services qui font le plus grand honneur a
1'esprit inventif des Yankees, c'est celui du fire department (service des pompiers). Il est aussi le plus
connu, trop connu mfime pour que nous nous attar-
dions a en donner une description detaillee. — Mille
boites d'alarme environ, une soixantaine de postes, un
2. 30
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
bureau central, tels sont les trois facteurs de cette
organisation merveilleuse. Le poste que nous visitons
s'ouvre a deux battants sur la voie publique. La pompe,
suivie d'une voiture portant les accessoires, tient le
milieu d'une remise; de chaque cdte, un cheval appuie
son poitrail contre la barre de fer qui ferme son box;
au-dessus du timon, les harnachements restent sus-
pendus, et dans un coin se dresse une perche qui traverse 1'ouverture pratiquee au plafond. — Supposons
que le feu se declare au numero 20 de la cinquantieme
rue. Un passant l'apercoit; il ouvre la premiere boite
d'alarme a sa portee, presse sur un bouton, et le bureau central informe transmet le signal au poste le
plus rapproche de l'incendie. Les chevaux, detaches
par le courant electrique qui fait tomber la barre, se
placent d'eux-memes de chaque c6te du timon et re-
coivent leur harnachement sur le dos, tandis que les
pompiers, se laissant glisser le long de la perche,
viennent prendre place sur le siege. Quelques minutes
a peine sont ecoulees, et deja tout le materiel fonctionne
sur le lieu du sinistre. — Parmi les engins les plus
curieux, nous citerons la tour [tower), vaste tuyau
s'allongeant comme un simple telescope et atteignant
la hauteur de plusieurs etages. Mise en communication avec trois ou quatre pompes, elle donne un jet
d'une violence inouie et d'un effet prodigieux. Les
echelles-telescopes permettent d'atteindre les etages
superieurs. D'ailleurs, un grand nombre de maisons
sont munies, sur toute la hauteur, d'escaliers en fer
fiches dans la muraille. — La preoccupation constante
des Americains a conjurer les incendies n'est que trop
justifiee par la frequence de ceux-ci et par l'impor-
tance formidable qu'ils prennent. Le plus tristement
k.&W&V.'u CHAPITRE  III.
31
celebre est l'incendie de Chicago en octobre 1871.
Depuis ces ravages, les architectes pretendent con-
struire des batiments a l'epreuve du feu, et tous les
h6tels aujourd'hui se declarentfre proof.
A plusieurs reprises, la ville de Paris a envoye des
ingenieurs a New-York avec mission d'etudier le service des pompiers. Certaines ameliorations dans la distribution des bouches d'incendie, dans 1'installation des
postes, ont ete le resultat des observations recueillies.
Toutefois, on a pense que la difference du climat et les
conditions de la construction ne rendaient pas neces-
saire, en France, une reorganisation radicale sur le
modele americain.
Parallelement aufre department, fonctionne une
entreprise moins connue et d'un cachet tout particu-
Iier : la fire insurance patrol. Cette patrouille, avertie
par les boites d'alarme, fait diligence tant et si bien,
quelle arrive sur le theatre de l'evenement avant les
machines et opere le sauvetage des valeurs et des ob-
jets que Ton pourrait deteriorer ou detruire. Souvent
la besogne est faite quand les pompes commencent
leur service.
Uue merveille d'un autre genre, consideree par les
Americains comme le nee plus ultra de l'art de l'inge-
nieur, s'etend majestueusement au-dessus de l'East-
River et relie New-York a son annexe. Nous avons
nomme le pont de Brooklyn. Cette construction, impo-
sante et gracieuse a la fois, franchit en trois bonds tout
un bras de mer. Deux tours emergent de l'eau et se
dressent en arc de triomphe a une hauteur de quatre-
vingt-dix metres; quatre cables supportes par ces tours
tiennent en suspension un tablier.d'un kilometre de
long, sous lequel se croisent les plus grands navires 32
DE   L'ATLANTIQUE  AU PACIFIQUE.
des deux mondes. Le pont se divise en six sections :
deux voies carrossables, deux lignes ferrees, une pas-
serelle pour les pietons et l'espace reserve au telegra-
phe et au telephone. L'ensemble atteint une longueur
d'environ deux mille metres sur une largeur de vingt-
cinq ou trente.
Vu d'en bas, le travail impressionne par sa legerefe,
et cette sensation persiste quand, de la passerelle, on
suit les oscillations provoquees par le passage des
trains. Pour Jiienjuger de 1'effet, nous nous arretons
au milieu du pont. L'enlacement des cordages qui se
coupent et se melent comme les mailles d'un filet, aux
gros cables pendus a chaque tour, nous fait penser a
la mature d'un immense steamer. — Sous nos pieds,
le coup d'ceil est plus etrange encore : un monde de
bacs, de ferries, de paquebots, vus par le gros bout
de la lorgnette, se projette verticalement sur la surface de 1'eau. Le pont lui-meme a son animation par-
ticuliere, et, tandis que les voitures maraicheres et les
cabs circulent de chaque cdte de la double voie de fer,
trois ou quatre trains de cable cars se succedent dans
les deux sens.
Les cable cars, wagons organises sur le modele des
tramways, sont mis en mouvement par un fil sans fin
place dans un rail central a quelques centimetres de
profondeur. Une pince peut, a volonte, saisir le cable
ou l'abandonner, et des freins puissants permettent au
conducteur de moderer la course. — A Chicago et a
San-Francisco, nous aurons l'occasion d'examiner ce
moyen de traction qui se substitue aux tramways ordi-
naires ou horse cars, et devient chaque jour d'un
usage plus general.
Les modes de transport sontnombreuxaNew-York, CHAPITRE  111.
33
et nous avons cite les principaux. Dans les ports :
ferry boats portant des trains entiers, bacs et bateaux de toute nature. En ville : voitures de place,
omnibus et cars assortis, enfin et surtout Yelevated
rail road.
Si les cochers de fiacre ont des pretentions exorbi-
tantes, les conducteurs des omnibus et des tramways
sont plus honnetes. Honnetes aussi les passants qui
montent dans ces vehicules; du moins l'absence d'un
controleur peut le faire supposer. — Dans une petite
boite vitree, le nouvel arrivant depose les cinq ou dix
cents reglementaires; s'il n'a que des dollars, il sonne
le conducteur, qui lui remet par un guichet la mon-
naie de sa piece, soigneusement enveloppee dans un
joli cornet.
Le tramway, tres-pratique pour les petites distances,
est impossible pour les grandes, et le businessman qui
se rend a ses affaires, souvent eloignees de son home
d'une dizaine de kilometres, prefere employer Yelevated R. R.
Ce chemin de fer, suspendu a la hauteur d'un
deuxieme etage, traverse qualre fois la City dans le
sens de sa plus grande longueur. Construit a double
voie, il est soutenu tant6t par des arcades, tant&t par
une serie de colonnes en fer. — Souvent la ligne tourne
a angle droit; mais les wagons, pivotant eux-memes
sur des roues couplees, se pretent aisement a la manoeuvre. Une seule fois, parait-il, le train s'est jete dans
la rue, et naturellement personne n'en rechappa. Bien
que la Compagnie n'ait attache a ce fait passager qu'une
mediocre importance, elle fit etablir contre les rails
une rangee de poutrelles qui previendrait sans doute
une culbute en cas de deraillement. — II y a partout 34 DE  L'ATLAjNTIQUE  AU  PACIFIQUE.
des sacrifies, etles riverains de 1''elevateds1'en doutenL
Leurs rues sont tenebreuses, noircies par la fumee,
assourdissantes a 1'exces, et tous les voyageurs peuvent
plonger un regard indiscret dans des interieurs oil ils
ne sont pas invites. De la, des cancans; parfois aussi,
quand le curieux appartient a la presse, un bon article
a sensation qui produit un scandale et aboutit au chantage. — C'est le revers de la medaille; mais que d'avan-
tages compensent au centuple les inconvenients signa-
les ! Defiant les pretentions ridicules des cochers, tout
citoyen de la grande ville, sans tenir compte de la distance, vaque a ses occupations, se rend a son travail et
rentre chez lui, pour le prix d'une seance chez le cireur
de bottes. Moyennant une taxe qui varie de cinq a dix
sous, il peut, toutes les deux ou cinq minutes pendant
le jour, tous les quarts d'heure pendant la nuit, se
transporter sur l'un des points quelconques du par-
cours.—Le contr6le et le personnel sont extremement
simplifies : deux employes dans les gares, un seul
dans les trains. Les premiers delivrent les tickets et
surveillent le compteur ou les voyageurs les deposent;
l'autre annonce les stations, remplissant a cet egard
l'office de chef.de train.
Quant au materiel roulant, il se compose d'une machine et de deux ou plusieurs wagons, dont les banquettes sont placees parallelement a lavoie. Une allee
centrale les traverse et donne acces sur deux plates-
formes, oil se tiennent les personnes qui desirent des-
cendre a la premiere station. Les trains ne s'arretent
qu'une seconde; tant pis pour les retardataires etpour
les infirmes. Ceux-ci, dans les bagarres, aggravent
leur etat par un nouvel accident.—Le mouvement est
tel sur Yelevated, que, nuit et jour, tout est bonde. CHAPITRE  III.
35
Les statisticiens estiment a plus de cent millions le
nombre des voyageurs transportes annuellement par
ce chemin de fer. Un tel chifire affirme le succes de
1'affaire au point de vue financier; elle a enrichi a
l'americaine ses fondateurs, et elle fournit aux action-
naires un revenu net de 7 pour 100.
Si nous quiltons un instant ces ingenieuses entre-
prises pour considerer l'aspect des rues, notre admiration s'attenue. Rien d'elegant, rien meme d'original.
Les maisons particulieres, tirant sur la brique ou sur
le chocolat, tiennent un peu du cottage anglais sans en
avoir le charme; quant aux maisons de rapport, elles
se contentent de dix ou quatorze etages, ce qui ne suf-
fit pas toujours pour atteindre le bon gout. Il y a bien
les bureaux de tabac escortes d'Indiens de carton fu-
mant le calumet entre deux colonnes tricolores, et les
boutiques des pharmaciens, du sein desquelles jaillis-
sent des sources de soda water, entourees d'articles
de parfumerie et de limonades rafraichissantes.
Tout ceci, c'est de l'excentrique, mais le cachet
n'existe pas. A defaut de cachet, lesbanques, les hotels,
les magasins et jusqu'aux moindres offices, possedent
ce qui nous manque souvent, un personnel simplifie et
un materiel perfectionne. — Nous entrons chez un
marchand de nouveautes et nous faisons un achat; le
commis charge de nous servir pose notre emplette
dans un petit chariot qui manoeuvre sur un plan incline, met notre billet dans une boite spherique qui
roule jusqu'a la caisse, et, deux minutes apres, la bien-
heureuse boule nous rapporte la facture acquittee et
la monnaie, tandis que notre paquet nous revient tout
ficele.
Le telephone, ne en Amerique. devait fatalement s'y 36 DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
acclimater. Tous le considerenl comme l'instrument
oblige du boutiquier et de l'homme d'affaires; mais
seul il ne pourrait repondre aux exigences de la speculation et du commerce. Souvent, aux quatre coins
d'un office, on voit de petits telegraphes deroulant dans
une corbeille une bandelette de papier bleu; ce sont
des tickers dont la mission consiste a reproduire les
depeches au fur et a mesure qu'elles arrivent. Tel
ticker donne le cours des grains a Chicago, tel autre la
situation des Bourses de Paris, de Londres, de Peters-
bourg, et les nouvelles politiques importantes. II suffit
done a chacun de devider quelques aunes de ces ban-
delettes pour se mettre au courant des faits qui l'inte-
ressent au moment meme oil ils se produisent.
Pour epuiser la liste des curiosites que renferme
New-York, un sejour d'une quinzaine serait necessaire
au touriste. L'ingenieur s'y absorberait volontiers plu-
sieurs mois; quant au commercant de nos pays, nous
lui souhaiterions un stage d'une annee. Au contact
d'hommes entreprenants et (risquons le mot) debrouil-
lards, son sens pratique et son initiative se developpe-
raient. Laissant la l'esprit de routine et les interets
mesquins, il se deciderait plus vite, tenterait davantage
et verrait plus grand.— Pour nous, qui appartenons a
la fecheuse categorie des gens presses, nous devons mettre les bouchees doubles et nous reposer de deux jour-
neesaussi laborieuses qu'interessantes, par une soiree a
Coney Island, une autre au Fifth avenue Theatre.
En compagnie, le temps passe vite, et nous tenons
pour un puissant tonique la brise de mer qui souffle sur
le passage de notre ferry-boat.
Coney Island, ville de banlieue situee sur la c6te de CHAPITRE   III.
Long Island, nous fait assez l'effet d'une foire subur-
baine, avec ses baraques en planches et sa plage, oil
s'ebat le menu fretin de la petite bourgeoisie. Nous y
trouvons le photographe recommande par un conteur
plein de verve double d'un observateur judicieux
Cette fois, l'objectif est braque sur une negresse opu-
lente, enrichie d'un poupon qui promene sur la foule
descurieux un regard courrouce. Contre les dunes, des
« montagnes russes » circulaires laissent aux amateurs
toute facilite de se casser le cou pour le prix de dix
cents par tete. Ailleurs, s'etalent des cafes-concerts, des
menageries et les mille distractions de nos faubourgs,
appreciees, parait-il, du Tout-Batignolles de l'endroit.
— Batignolles plutdt que Montmartre; car, dans ce
milieu d'ouvriers paisibles et de boutiquiers, le pur et
l'anarchiste sembleraient fort depayses.
Ceux que des plaisirs plus raffines recherchent,
prennent un train confortable s'arretant a Manhattan
Beach. Le trajet dure cinq minutes, et le billet coute
assez cher pour exclure les petites bourses. Dans cet
enclos privilegie, nous trouvons un restaurant bien
tenu, oil d'aimables couples se donnent le luxe d'un
diner fin. A certaines tables, plusieurs menages se sont
reunis; mais, loin de se panacher, ils se cantonnent
par sexes comme a l'eglise et pour des motifs demeu-
res inconnus. Sans doute, pendant le cours de ces re-
pas galants, les hommes s'entretiennent des grains, du
betail, des affaires, preparent un coup de Bourse ou
engagent un pari. Leurs compagnes s'accommodent
volontiers de cette quarantaine qui leur permet de se
communiquer leurs sentiments, de tendre en commun
1 Le baron de Mandat-Grancey, En visite chez I'oncleSam.
3 38 DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
leurs filets et de satisfaire a loisir leur brillant ap-
petit.
L'Americaine beneficie sur notre continent d'une
reputation de beaute que nous aurions mauvaise grace
de lui contester; cependant, a l'etat nature, sans le ver-
nis parisien qui la releve et la met en valeur, elle pro-
voque chez l'etranger de curieuses stupefactions. Ses
robes en entonnoir, privees, il estvrai, de tournure (ce
qui n'est pas un mal), ses corsets tronques ou absents,
ses chapeaux mal equilibres s'unissent a son allure de-
gingandee, pour declarer a ses qualites plastiques une
guerre implacable. En complet de tulle blanc ou dans
un neglige du matin, elle gardera son charme; en toilette de soiree, elle atteindra le cocasse.
Le Yankee se soigne peu; ses vetements, moins
excentriques, frisent parfois la coupe anglaise; mais
son triomphe est la coiffure. D'un massif de casquettes
et de calottes en drap, emergent d'immenses chapeaux
de peintre, dont les bords hospitaliers abriteraient sans
effort une famille.— Les melons et les tubes desertent
les quartiers commercants pour s'installer dans la ville
haute et sur les points elegants. Nous en voyons a
Manhattan Beach, oil Ylncendie de Pompeifait courir
tout New-York. Cette piece a effet se donne a ciel ou-
vert. Sur des gradins en amphitheatre, dix mille per-
sonnes, dit l'affiche, peuvent se tenir a l'aise.La scene
represente Pompei, adossee contre le Vesuve et limitee
par les flots d'un golfe de Naples artificiel, sillonne de
triremes. La ville est en fete, mais bient6t les signes
precurseurs d'une catastrophe interrompent les jeux.
Les maisons s'embrasent defeux de Bengale; le volcan
vomit des petards, des fusees et des soleils, et l'impres-
sionnant feu d'artifice  se  termine par une reclame CHAPITRE  III.
39
pour le New-Fork Herald. L'administration de ce journal paye une partie des frais,qui s'elevent a trois mille
francs par jour; le reste est supporte par le proprie-
taire de Manhattan Beach, qui pense par ce moyen
achalander son restaurant.
Au retour, il nous prend fantaisie de visiter une
guinguette negre de maussade apparence. Le personnel, entierement noir, y sert une clientele de meme
couleur, bien que de sexe different. Sur une estrade,
quatre confreres font un vacarme epouvantable en
poussant des cris de pintades. Les consommateurs re-
pondent par des clameurs enthousiastes et s'agitent
dans la salle. L'un d'eux, toujours sous le charme, veut
absolument nous faire part des douces emotions qui
debordent de son coeur, et, s'appuyant fraternellement
sur la tete de l'ami T..., qu'il caresse de sa main de
singe, il commence avec notre groupe iine conversation passionnee dont il fait tous les frais. Tant d'affabi-
lite ne laisse pas de nous inquieter, et nous jugeons
prudent de nous soustraire a ses protestations de ten-
dresse vraiment trop eloquentes.
Notre soiree au thedtre de la Cinquieme Avenue nous
permet d'observer New-York sous une face nouvelle.
Bien que la societe se soit refugiee dans les villes
d'eaux, sur l'Hudson ou dans les montagnes des Adi-
rondacks, il reste toujours, pres de Madison Square,
une petite phalange de citadins endurcis. Plusieurs ont
retenu leurs places pour la premiere du Mikado, joue
par la troupe anglaise que nous avons rencontree sur
YAurania. Groupes du cdte des fauteuils reserves, ils
frayent entre eux et causent sur un ton de bonne
compagnie. Peut-etre la mise prete-t-elle a la critique, mais la tenue est correcte. Malheureusement, ce 40 DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
petit noyau de gens du monde se perd dans l'ensemble,
et l'aspect de la salle reste pitoyable. Les jambes croi-
sees sur les bras de leurs fauteuils ou posees sur le
dossier qui se trouve devant eux, les spectateurs de
l'orchestre manifestent bruyamment leurs impressions. — Le parterre est plus singulier encore. Las de
se tenir debout, il se dandine a la facon des ours et se
presente dans le plus complet debraille, gilet debou-
tonne et chapeau sur la tete.
A plusieurs reprises, la salle souligne des passages
comiques; elle applaudit franchement la piece, qui
nous surprend par sa verve et son allure legere. Le
Mikado fera son chemin, et nous predisons a la troupe
une brillante recette.
Au bar de notre h6tel, quelques consommateurs fre-
donnent les couplets guillerets que nous venons d'en-
tendre. Les Americains deviendraient-ils Gaulois, et le
theatre de Londres reserverait-il des jours heureux a
l'operette ? Voila qui ferait rougir bien des prudes de
la vieille et de la nouvelle Angleterre. Quant a nous,
qu'un peu de gaiete ne pourrait offenser, nous regret-
tons que nos preparatifs de depart nous obligent a
quitter ce coin joyeux de YHoffman-House. CHAPITRE IV
EN  ROUTE POUR LE CANADA.  —   I. HUDSON.
LE SAINT-LAURENT.   TORONTO.
— LE  NIAGARA.
—  QUEBEC
Si nos courses a travers New-York nous ont quelque
peu familiarises avec le genie americain, le pays lui—
meme nous est reste completement ferme, et notre
imagination seule nous represente cette nature de
geant dont les touristes de nos contrees nous ont dit
les merveilles. Sans doute, la baie est immense, mais
c'est toujours TOcean; sans doute, les bords de l'Hud-
son et de l'East-River fuient a l'horizon, mais ici encore la mer empiete sur le fleuve, que nous voyons a
son embouchure. Le spectacle pent paraitre plus com-
plet, plus grandiose que sur les cotes de France ou
d'Angleterre; il n'est pas nouveau.
A bord de YAlbany, I'impression change. II semble
que nous appareillons pour un voyage au long cours.
Notre palace-steamer, grand comme un transatlan-
tique, traverse, a la vitesse prodigieuse de vingt a
vingt et un noeuds a l'heure, une sorte de lac dont il
ne peut atteindre le bout. Nous naviguons sur l'Hud-
son, oil les voiliers manoeuvrent a leur guise, et dans
dix heures nous toucherons Albany-City, notre premiere etape vers le Canada.
Le long de la rive gauche court une serie de col- 42 DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE-
lines, semees de cottages, tandis qu'a 1'oppose se dresse
une ligne de monlagnes boisees tombant a pic dans le
flot. Nous penetrans dans le nouveau continent par
une de ses entrees les plus majestueuses et les plus
brillantes; bient&t nous verrons le Saint-Laurent, plus
tard le Mississipi, mais jusqu'ici nous n'avons pas de
points de comparaison; nous sommes en presence d'un
grand fleuve de l'Amerique, et nous admirons, stupe-
faits, ses dimensions prodigieuses.
L'Hudson coule droit pendant deux heures, puis
fait un coude et creuse une baie large d'une lieue. A
cet endroit la montagne s'eleve, et, sans perdre ses tons
bleu sombre et gris d'acier qui font penser a la foret
Noire et a la chaine des VOsges, elle prend une tour-
nure alpestre. Les rives se rappprochent un instant,
s'ecartent de nouveau et se maintiennent a une distance de deux a trois kilometres jusqu'a la fin de notre
parcours. Sur chacune d'elles, nous voyons deboucher
des trains de marchandises surcharges de reclames et
des express trainant une dizaine de pullman-cars,
wagons de luxe bien connus. Ces lignes appartiennent
a des compagnies rivales, qui ne se ressentent en au-
cune facon de la redoutable concurrence des steamers.
Le temps nous sert a souhait, et les sites, sans cesse
renouveles, sont animes par des stations de plaisance
et de petites villes, parmi lesquelles West-Point,
l'Ecole militaire des Etats-Unis. Jamais traversee (e'en
est une) ne nous parut mieux combinee, ni plus
agreable. Notre palais, d'aplomb sur l'eau, ne subit
pas la moindre oscillation; chacun peut s'occuper a sa
fantaisie : travailler, lire, jouer, prendre au passage
un delicieux croquis. L'estomac lui-meme a certaines
satisfactions, et l'Europeen reussit a se faire servir,
"*i.N&>.i';ir&i.T>.;,;> CHAP1TRE  IV.
43
sinon a table d'hote, du moins au restaurant, un dejeuner convenable.
D'instinct et sans penser a mal, nous avons prie
notre negrede nous donner du claret; mais celui-ci,
visiblement emu, reste paralyse k sa place; nous repe-
lons notre commande, et notre homme se decide a
nous servir le bordeaux demande. A ce moment, 1'agi-
tation gagne les convives, les physionomies se decom-
posent et les nez s'allongent. II parait que nous sommes
des ivrognes, a tout le moins des malappris. Nous le
regrettons, mais le lait glace n'a rien de captivant, et
nous savons que penser des amateurs de whisky et de
gin. C'est au bar qu'on les retrouve, et le bar du.palace-
steamer est bonde.
Dans les salons et les cabines s'etale un luxe in-
croyable. De nombreuses toilettes a doubles robinets
d'eau chaudeet d'eau froLle sont a notre disposition,
et, de distance en distance, des fontaines A.'ice water
permettent aux Yankees de se geler le gosier en s'abi-
mant l'estomac. Les passagers de premiere classe
nous paraissent de veritables pachas. Non-seulement
la. civilisation a prevenu leurs moindres desirs, mais
leur sans gene a toute epreuve corrige ce que le
comme il faut a parfois d'astreignant. Le scrupule
que nous avons de salir de nos bottes les divans en velours et les tentures de soie, le Yankee ne peut le con-
cevoir; c'est une notion qui lui echappe. Mal assis, le
corps repli6 comme un portefeuille, il vit les pieds en
Pair, par temperament sans doute. Nous constatons une
fois de plus ce phenomene sans parvenir a en saisir ni
Pelegance ni la commodite.
S'il n'entend pas se gener, 1'Americain accepte du
moins que ses voisins en prennent a leur aise. Per- 44
DE  L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
sonne ne trouvera mauvais que pour nous installer a
une table, nous envoyions a tous les diables les chapeaux qui l'encombrent. A ce point de vue, plus liberal que bcaucoup, il respecte chez les autres le sans
facon qu'il revendique pour lui-m6me comme un droit.
Il est bon enfant et ne se formalise jamais.
Les personnes auxquelles nous demandons des ren-
seignements nous les fournissent volontiers. Plusieurs
nous ont recommande Mansion-House, le meilleur
hdtel d'Albany, parait-il. Ce n'est certes pas faire
1'eloge des autres. Des chambres plus que modestes,
une cuisine barbare, l'absence complete de boissons
fermentees, voila ce qui distingue ce sejour, ou, fort
heureusement, nous ne faisons que passer.
Fondee en 1614 par les Hollandais, la city se flatte
de son antiquite relative, bien que son developpement
date de notre siecle. Du jour oil le canal de 1'Erie a
mis les grands lacs en communication avec l'Hudson,
elle devint l'entrepdt des marchandises allant de
l'Ouest sur New-York. Aujourd'hui sa population
atteintcent mille ames; mais, en depit de son importance, Albany conserve le caractere d'une ville de province, sans agrement et sans cachet. Comme monuments, nous ne citerons que le palais du Parlement,
decore du nom pompeux de New-Capitol. Cette construction considerable, batie dans le style Renaissance,
a surtout le merite d'avoir coute trente millions de dollars, merite exceptionnel qui, aux yeux du Yankee, resume tous les autres.
Ce qui nous frappe davantage, c'est la tendance con-
stante de PAmericain a decentraliser. La France veut
que Paris, la metropole de ses affaires et le foyer de
ses insurrections, soit en mSme temps sa capitale poli- CHAPITRE  IV.
tique. Elle revcndique pour Paris seul foute initiative
et toute direction, et la province s'accommode du role
modeste qui lui est reserve. Les Etats-Unis, au con-
traire, craignant que la politique ne nuise aux affaires,
et que linfluence d'une grande cite ne trouble a son
tour la politique, ont juge prudent d'isoler ces deux
puissances pour le plus grand bien de chacune d'clles.
New-York reste le centre du business; mais le siege
du gouvernement federal, comme le siege du gouver-
nement de 1'Etat, est place dans un milieu moins en-
vahissant: le premier a Washington, le deuxieme a
Albany. Cette observation, qui est generale, nous au-
rons, chemin faisant, l'occasion de la repeter, notam-
mentdans l'lllinois.
Pour le moment, nous ne songeons qu'a presser
notre depart. Le train, qui nous emporte vers les chutes
du Niagara, nous deposera sur la frontiere canadienne
apres quinze heures de trajet. C'est un voyage long et
penible. Dans cette region, chere aux quakers, le repos
du dimanche est observe. Ce n'est pas un mal, au
contraire. Sculement, pourquoi interrompre le service
des sleeping-cars? Nous doutons fort que ces prescriptions, bien dignes des puritains, soient agreables au
Seigneur.
Comme il n'y a qu'une seule classe dans les wagons
americains, la societe la plus melangee s'y rencontre.
Nous nous en consolons, en examinant notre entourage. D'un bout a Pautre de la voiture court une allee
centrale; sur des banquettes, rangees des deux cdtes et
pourvues d'un dossier mobile, s'installe un monde de
mineurs, de cow-boys, de colons de toutes provenances. Chacun nous devisage avec une attention marquee; puis le conductor, et a sa suite toute la collec- 46
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
tion, s'informe de notre origine. Nous ne sommes pas
des Yankees; ca se voit. Un reporter (il s'en trouve
partout) prend des notes et se promet de rediger pour
son journal une demi-colonne, oil nous serons tout
specialement vises. La conversation roule en general
sur les qualites superieures de l'Americain, le seul
qui sache trafiquer, coloniser, inventer, vivre a la mo-
derne, etc...
Les extremes se touchent : tandis que nos interlocu-
teurs nous chantent les bienfaits des pays neufs, les
noms les plus retentissants de l'histoire ancienne vien-
nent frapper nos oreilles. Nous passons a Utique, a
Rome, a Syracuse, aPalmyre, jeunes stations quine se
doutent pas de la reputation qu'elles auront a soutenir.
Quelques maisons en planches, de grands boulevards
projetes, plusieurs agences tapissees de reclames, un
telegraphe, un telephone, une ligne de tramways en
voie de formation, telle est en deux mots la carcasse
de ces futures capitales.
Quand la voie parait encombree, l'un des chauffeurs
agite une cloche d'alarme. A part cette precaution,
souvent insuffisante, le train passe au milieu des villes
et des bourgades avec un sans g£ne absolu. C'est a
chacun de se garer. Nous recommandons cette facon
d'agir, non aux etourdis qui pourraient s'en mal
trouver, mais aux peuples vraiment capables de se
former aux moeurs de la liberte.
Par elle-meme, la region que nous traversons
n'offre rien de pittoresque. Le sol en est fertile-, et les
nombreux colons qui l'exploitent ont converti la sa-
vane en riches paturages et en vastes cultures. A l'en-
droit meme oil le fier Iroquois donnait la chasse au
bison, se deroulent aujourd'hui des champs intermi- CHAP1TRE  IV
41
nables de mais, surveilles par de paisibles laboureurs.
L'artiste peut s'en plaindre, mais l'economiste assistera
avec joie au triomphe de la civilisation.
II fait nuit quand nous atteignons Buffalo, la troi-
sieme ville de l'Etat de New-York. Bien situee sur le
lac Erie, elle a vu sa population s'augmenter rapide-
ment et atteindre, en 1880, le chiffre de cent cinquante
mille habitants. Nous ne faisons qu'y passer, et le train,
laissant de cdte le Niagara americain, franchit sur un
pont fantastique le gouffre qui nous separe du Canada.
Un sourd grondement sortant des entrailles de la
terre nous accueillea l'arrivee, et, de Prospect-House
oil nous descendons, nous ressentons les trepidations
du sol. Malheureusement la lune reste cachee, et nous
devons attendre le jour pour contempler un spectacle
unique dans le monde.
Des l'aurore, nous sommes debout. Sur notre gauche, la chute americaine, large comme un fleuve, se
precipite d'une hauteur de soixante metres. Ses eaux
vertes et bleues prennent des tons de glacier et s'en-
roulent sur le bord de l'abime pour tomber en flocons
de neige. — La chute canadienne est plus majestueuse
encore. Separee de la premiere par les rochers de
Goat-Island, elle taille dans sa muraille un fer k che-
val d'un kilometre de d6veloppement. Du tourbillon
oil elle s'effondre s'eleve un nuage de vapeur qui
trouble la vue. Cette scene prodigieuse manque peut-
etre de decors, et nous voudrions la transporter dans
les grands massifs de la Savoie. L'aspect est imposant;
mais sur un theatre aussi vaste, l'ceil ne se fixe qu'a la
longue, et c'est alors seulement que 1'emotion grandiL
Pour apprecier les cataractes, il est indispensable d'en
parcourir les abords. Si nous en remontons le cours 48
DE  L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
jusqu'a Chipewa, le calme de la nature contraste
avec la terrible secousse qui se prepare. Les deux bras
du Niagara se sont rejoints, derriere Grand-Island,
dans un pays decouvert qu'anime une vegetation luxu-
riante. Le fleuve coule lentement, laissant ses rives
s'etendre sur la largeur d'une lieue. En aval, le boule-
versement est complet. Entre deux falaises qui l'etrei-
gnent, le Niagara se creuse dans le rocher un litde cent
pieds, et, bondissant sous le choc, il forme, a trois kilometres de sa chute, les fameux rapides ou le capitaine
Webb trouva la mort. Le corps de 1'insense fut recueilli
a cinq lieues plus bas, mais cette fin tragique ne de-
concerfa que les nageurs. Les paris porterent sur
d'autres tentatives, et l'an passe, trois gentlemen, mon-
tes sur un petit vapeur, parvinrent, contre toute
attente, a franchir les gorges.
Une traversee moins aventureuse permet d'observer
les cataractes de l'endroit meme ouelles se precipitent.
Seuls les remous seraient a craindre, et la Maid of the
Mist (la Vierge du brouillard) les evite avec une telle
adresse, que le tour est devenu classique.
Notre promenade sous les chutes prend au contraire
l'allure d'une veritable expedition. L'exercice prepa-
ratoire consiste a nous depouiller de nos vetements
pour nous affubler de la tenue de rigueur. — Sur un
maillot de flanelle, nous eudossons un complet de
gutta-percha; des bandes de drap nous entourent les
jambes, et notre chef est protege par une capuche de
vieille Anglaise. Ainsi costumes, nous executons une
escalade sur des poutrelles yermoulues et sur la pierre
glissante. — II n'y a pas a badiner, car un faux pas
nous menerait fort loin, et la douche en pluie qui nous
cingle nous oblige a nous cramponner sans vergogne. CHAPITRE  IV.
Nous sommes a la Grotte des Vents. Au-dessus de
nous, le flot, conservant une epaisseur de plusieurs
metres, s'arrondit en d6me de cristal, nuance de mille
teintes; la masse entiere nous environne et nous ecrase
de sa puissance. De telles impressions valent bien un
peu de peine. Comme pour en conserver le souvenir,
sous son c6te le plus grotesque, nous decidons a l'una-
nimite de nos quatre voix que la photographie fixera
notre groupe dans son attirail de scaphandre.
Certes ils ne manquent pas, les artistes en tous
genres : peintres et sculpteursde rencontre, teneursde
bazars ambulants, debitants de cock-tails et de soda-
water, guides, cochers, etc... Les poches s'allegenta
chaque pas. Un pont a passer, une porte afermer, un
ascenseur a prendre; cout: vingt-cinq cents, cinquante
cents, un dollar; mais il parait que c'est pour rien.
La reclame surtout nous importune avec son style
ampoule, ses lettres colossales et ses couleurs eblouis-
santes; elle tapisse le rocher et s'accroche aux arbres.
Pauvre Niagara, comme on l'arrange!
Tout n'est pas k critiquer dans l'empietement du
business sur le site sauvage. Entreprenante a l'exces,
l'Amerique s'empare des forces de la nature; mais, en
femme pratique, elle pretend les utiliser. Deja les pe-
tites cascades longeant la falaise ont trouve preneur et
font marcher des usines. Personne ne s'est encore atta-
que a la cataracte, mais nous ne doutons pas qu'avant
peu, l'industrie, se servant habilement de ce puissant
moteur, ne lui confie le soin de fabriquer et de pro-
duire'.
1 Depuis que nous avons ecrit ces lignes, une tentative a ete
faite. Les chutes du Niagara vont servir a eclairer la ville de Buffalo a la Iumiere electrique. D'apres les calculs des ingenieurs, les 50
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
Le triomphe de l'ingenieur est complet. Il a jete au-
dessus du gouffre un pont suspendu de quatre cents
metres de portee I. Les trains s'y succedent sans cesse
et semblent chercher leur equilibre, ainsi qu'un acro-
bate sur la corde roide. — Ce serai t peut-etre le cas de
parler du canal Welland, quifacilite aux navires le passage d'un lac dans l'autre; mais la question des voies
navigables, comme celle des chemins de fer, merite un examen special qui trouvera place dans le cours
de notre recit.
Deux routes s'offrent a nous pour atleindre Toronto :
prendre la ligne du grand Trunk, qui part de Niagara
et contourne Ontario, — ou couper la pointe ouest de
cette mer d'eau douce, en nous menageant l'agrement
d'une petite traversee. Cette derniere idee nous sourit
davantage, et nous confions a un affreux steam-boat le
soin de notre existence. Mal nous en prend. L'orage
eclate sur nos tetes etfait cause commune avec la vague.
Pendant trois heures, nous sommes asperges dans tous
les sens, pestant contre notre bicoque et faisant des
etudes aussi m6lancoliques qu'approfondies sur les
effets combines du roulis et du tangage. Enfin la c&te
se dessine, Toronto se detache au fond d'une baie, et
nous abordons k la satisfaction generale.
La ville est anglaise. Larges avenues plantees d'ar-
bres, jolis cottages construits en briques et recouverts
d'ardoises, edifices du style gothique On se croi-
rait a dix lieues de Londres.
Que le gentleman s'isole dans son home ou se pro-
2,059,000 gallons d'eau qui coulent par seconde repr6sentent
une force de 7,000,000 de chevaux-vapeur. Les depenses s'eleve-
ronta 5,000,000 de dollars.
1 Dans le couraut de l'annee 1887, une degradation au tablier a
*>*-jwis»; ^>W^.«U" CHAPITRE   IV.
mene a Queen's Park; qu'il suive les cours de Y University ou qu'il s'arrete a la cathedrale Saint-James,
partout il retrouve sa langue, ses mceurs, ses lois, sa
religion. Comment des lors s'etonner qu'il consente a
quitter l'Angleterre? Il ne s'est pas expatrie, il vit au
milieu de ses compatriotes, k l'ombre de son drapeau,
et il contribue pour sa bonne part a la grandeur de
son pays.
C'est a l'immigration de la race anglo-saxonne et k
l'appui des capitaux anglais que la province d'Ontario
doit sa prosperity. Sa population to tale depassait deux
millions d'habitants au dernier recensement, alors que
celle de Quebec n'en accusait pas quinze cent mille;
Toronto, sa capitale, compte cent vingt mille ames et
tient le second rang dans la Confederation.
Les colons, soutenus par la metropole, ont occupe
la region tout entiere et recueillentaujourd'huile fruit
de leurs efforts. lis habitent une zone temperee, culti-
vent un sol fertile sillonne de nombreuses voies ferrees,
et communiquent par les grands lacs avec le Nord-
Ouest et les Etats-Unis.
Le soir m6me de notre arrivee, nous partons dans la
direction de Montreal. Un express du Grand Trunk
nous ouvre ses sleeping-cars, et nous nous installons
dans des lower berths (lits d'en bas), parfois assez ge-
nereux pour offrir I'hospitalite a deux personnes. Ils
sont confortables et mieux suspendus que les notres,
mais les tentures qui les abritent trahissent souvent le
neglige d'une toilette de nuit. Une Europeenne serait
visiblement genee dans ce dortoir et regretterait les
petites cases etroites, mais discretes, de nos wagons-
cause une effroyable catastrophe : un train de voyageurs s'est precipitin1 dans le gouffre. Personne n'a pu Stre sauve\ 52
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
lits. De la part d'un homme, ce scrupule s'expliquant
moins, nous dormons sans desemparer jusqu'a Kingston, le Saint-Cyr du Canada. La nous attend le steamer
qui part de Toronto et descend le fleuve. — Hatons-
nous d'ajouter qu'il n'a rien de commun avec l'affreux
bateau de Port-Dalhousie. C'est un magnifique bati-
ment, mis a l'epreuve de la bourrasque et joignant aux
qualites essentielles celles de l'elegance et du confort.
Le 26, a six heures, nous levons l'ancre, et le soleil
se decide a etre du voyage. — Voici les Thousand
Islands, myriade d'iles et d'ilots de toutes grandeurs,
semes de bouquets d'arbres, de prairies et de boca-
ges, parmi lesquels se jouent, sur les deux rives fron-
tieres, des cottages anglais et des pavilions chinois. Le
Saint-Laurent se divise en une infinite de lacets et
poursuit sa marche tortueuse sur un parcours de
soixante kilometres. Nous doublons Brockvilleet Pres-
coft, villes naissantes qui suivront l'exemple des cites
americaines. La, le fleuve immense nous apparait dans
sa souveraine majeste. II s'evase pour former des baies,
puis se retrecit et s'engorge. Quel attrait dans cette
variete d'impressions et de sites !
Nous sommes dans la region des rapides, et notre
navire, dirige par un habile pilote, se gare des recifs,
lutte contre le flot qui ecume. Contrarie dans sa marche, ce gigantesque torrent se desunit et remonte son
cours; souvent des tourbillons se creusent et accusent
des differences de niveau inouies. On dirait des vallons
etdes mamelons d'eau, maintenus immobiles sous l'im-
pulsion des remous. Jusqu'ici, cependant, pas d'emo-
tions violentes. Notre grand vapeur se comporte a
merveille au milieu de ce desordre, et c'est a la terrible barre de Lachine que nous voulons le juger. He- CHAPITRE  IV.
las ! le capitaine refuse energiquement de la franchir
pendant la nuit, et nous perdons du meme coup lavue
du pont Victoria, le plus grand du monde, le seul, dit
notre guide, qui porte sur vingt-cinq piles en pierres
de taille un tablier de deux kilometres et demi de long.
Autre contre-temps plus vexant encore. Jusqu'ici
nous avions traite de racontars, non sans quelques rai-
sons, les articles de la presse americaine sur la deplorable contagion de Montreal, et voila que les bruits
prennent consistance et que les journaux de la contree
constatent les progrfes de la picotte. — La picotte ! ce
mot vieilli fait encore fremir le paysande la Saintonge.
— Mais, picotte ou petite verole, peu nous importe le
nom; c'est la meme chose. L'affreuse epidemie s'est
abattue sur la ville et prend les proportions d'un veritable fleau. Naturellement, Canadiens-Anglais et Cana-
diens-Francais se jettent la pierre : les premiers ont
empoisonne la population avec leur vaccine administrative corrompue; les autres ont propage le mal en
refusant de se soigner. — Ces discussions n'avancent
personne, etnous devons prendre un parti. Dans notre
petit groupe, les avis se partagent; mais nous, du
moins, nous aboutissons a un compromis. Momenta-
nement nous laissons Montreal et nous disparaissons
dans un sleeping-car qui nous deposera, apres neuf
heures d'express, dans la vieille cite de Quebec.
jQuebec! La citadelle de Jacques Cartier et de Cham-
plain, le tombeau de Montcalm! Que de souvenirs glo-
rieux et cruels s'attachent a ces noms ! L'homme de
coeur de tous les pays salue avec respect le courage
malheureux. Quant au Francais, qui se rappelle l'his-
toire de l'abandon et les details de 1'agonie, il ne peut DE   L'ATLANTIQUE  AU   PACIFIQUE.
se defendre d'une emotion poignante. Il veut les voir,
ces fils de Saintongeois et de Normands delaisses par la
patrie; mais comment les retrouvera-t-il apres un siecle
d'oubli? — Il les retrouvera Francais; il apprendra
par eux ce que peut l'energie dans l'infortune, la perseverance dans la lutte. L'accueil chaleureux que nous
recevons est un gage de leur amour pour la France.
Partout on nous salue du nom de frere, et Ton nous
presse de questions sur le Vieux Pays. A la gare, un
employe, qui ecorche peniblement 1'anglais, s'apercoit
de notre origine, et ce dialogue s'engage : « Ah! vous
etes Francas; je suis ben content de vous vouere
toujours ! Faut crouere qu'on va ben la-bas. Esperez
un moment, je m'en vas vous approcher un char. —
Une minute, mon brave, reprend 1'amiT..., heureux
de pouvoir s'expliquer dans sa langue maternelle ;
monsieur est Francais, mais nous trois, nous sommes
Beiges.—Et cependant vous parlez le francais, je suppose ? —A coup sur. —Ben, ca m'est egal; vous etes
Francas tout de meme.» Et voilacebon Gustave naturalise Francais, malgrclui, parun Canadien de Quebec.
Le char nous descend a l'hdtel Saint-Louis, quivient
d'etre modernise.«De fait, poursuit le prospectus de la
maison, on a mis en ceuvre tout ce que le genie mo-
derne et la science appliquee ont pu produire pour
assurer le bien-6tre et la satisfaction des hdtes. » L'au-
teur de cet interessant document est un Anglais peu
communicatif, drape dans sa dignite de president de
the chateau Saint-Louis-Hotel Company.
Nous passons notre matinee a courir la ville. Des
trottoirs en bois bordent de bonnes vieilles rues en
pente, coupees par d'interminables escaliers; sur la
place et pres du marche, qui se fait en plein air, sta- CHAPITRE  IV.
tionnent des caleches Louis XV. Les maisons, genera-
lement basses, sont fermees par de doubles portes et
des volets interieurs. Aux boutiques, des enseignes en
francais suspendues a des tringles. La plus connue est
celle du restaurant du Chien-d'Or, nom d'une maison,
aujourd'hui detruite, a l'entree de laquelle on voyait
le bas-relief d'un chien rongeant un os.
En dessous on lisait ces vers :
Je suis un chien qui ronge l'O;
En le rongeant je prends mon repos.
Un temps viendra qui n'estpas venu,
Que je mordray qui m'aura mordu.
A quel fait ce quatrain fait-il allusion? M. de Lamo-
the, dans son interessant volume : Cinq mois chez les
Francais d'Amerique, cite plusieurs legendes; mais
Narcisse Laforce, l'heureux traiteur, ne se soucie pas
de percer le mystere et se contente d'annoncer que« ce
restaurant se recommande aux gens de gout par Yur-
banite de son proprietaire », en cela different de son
fidele gardien.
Quebec a trois promenades : le Jardin du Gouver-
neur, la terrasse Frontenac et l'Esplanade, auxquelles
nous pourrions ajouter la place d'Armes. De ces points,
tres-animes en ete, la vue se developpe sur le Saint-
Laurent; en face, le spectateur distingue, a huit kilometres de distance, le village de Levis bordant la rive
droite; a ses pieds, la ville basse et le port; sur la
gauche, Pile d'Orleans, qu'encadrent les premieres hauteurs de la chaine des Laurentides. A cote de la Terrasse, ou « plate-forme », se dresse un obelisque de
granit erige en l'honneur du general anglais Wolfe et
du marquis de Montcalm, les deux adversaires qui
trouverent la mort a la bataille decisive d'Abraham. 56
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
— «Je meurs content!» s'etait eerie le premier en ap-
prenant le succes de ses troupes. — «Au moins je ne
verrai pas les Anglais dans Quebec », disait en succom-
bant le deuxieme. — Un noble sentiment a reuni les
deux braves, et nous applaudissons a la genereuse impartiality de lord Dalhousie, ancien gouverneur, qui
fit graver cette belle inscription surle monument com-
memoratif:
WOLFE-MONTCALM,
MORTEM  VIRTUS,   COMMUXEM  FAMAM  HISTORIA,
MONUMENTUM  POSTERITAS
DEDIT*.
Les excursions sont nombreuses dans un pays de
montagnes traverse par un fleuve immense. — Des
journalistes canadiens, qui viennent nous serrer la
main, nous recommandent la petite course a la « reserve desHurons». Cecampement n'estplus qu'un vul-
gaire village peuple de metis plus ou moins chocolat.
Les uns chassent et preparent les fourrures; les autres, plus sedentaires, fabriquent des bibelots vendus a
la petite ville de Porette. Triste fin d'une vaillante race!
«La langue huronne », ecrivait, en 1720, le R.
P. Charlevoix, « est d'une abondance, d'une energie,
« d'une noblesse qu'on ne trouve peut-etre reunies
« dans aucune des plus belles que nous connaissons, et
« ceux k qui elle est propre ont encore dans l'ame une
« elevation qui s'accorde bien mieux avec la majeste
« de leur langue qu'avec le triste etat ou ils sont re-
« duitss. ))
1 « Wolfe-Montcalm : — leur courage leur donna la mort, 1'his-
toire une gloire commune, la post6rite ce monument. »
* Dussieux, Le Canada sous la dominationfrancaise (citation). CHAPITRE  IV. 57
A en juger par les echantillons de Hurons qu'on
exhibe, la degenerescence est complete. L'air morne,
l'ceil hebete, ils semblent avoir perdu avec l'indepen-
dance toute vitalite et toute intelligence.
La promenade la plus facile est celle du Sault-Mont-
morency, chute merveilleuse d'une riviere qui se pre-
cipite d'un seul bond et tombe de cent metres de haut
entre deux rochers pittoresques. Ce serait parfait sans
les solliciteurs qui nous tourmentent et nous accablent
de photographies du pays. Au retour, Quebec nous
apparait avec ce cachet de ville forte qui lui valut le
nom de Gibraltar du Nord. Le fleuve, d'oii emergent
des massifs de mats, accuse les limites du port; la ville,
bien eclairee par les derniers rayons du soleil, gravit
la pente en s'appuyant sur la citadelle du cap Dia-
mant.
Demain, nous commencerons notre voyage dans l'in-
terieur; mais, avant de quitter la vieille capitale de la
Nouvelle-France, nous tenons a faire parvenir au rec-
teur de l'Universite Laval la lettre qui nous adresse
tout specialement a lui. Avec une bonne grace parfaite,
ce pretre eminent se met a notre disposition, consen-
tant a subir un veritable interrogatoire.
Il nous importait de savoir quel etait l'attachement
du Canadien a la France, d'en connaitre les limites et
d'en mesurer l'etendue.
« Au Canada, on nous appelle Francais, nous re-
pondit-il simplement, et nous le sommes de coeur.
Comme le Francais, nous aimons la cocarde et l'esprit
d'aventure. Nous nous souvenons de la mere patrie et
nous sommes fiers de notre origine.—Cependant nous
devons nous feliciter d'etre colonie anglaise. »
Voyant notre etonnement, il reprit : •58
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
<< Nos preferences sont pour la France, de qui nous
tenons; mais pourrions-nous esperer, sous votre auto-
rite, jouir des franchises absolues que nous accorde la
Couronne ?
— Mais ces franchises, quelles sont-elles?
— Celles de tous les pays libres : nous avons nos
parlements, notre armee, nos tribunaux. Nous en-
voyons des commissaires generaux a Londres et a
Paris pour soutenir nos inter^ts; nos commissaires spe-
ciaux negocient directement nos traites, etdeux conferences ont ete tenues, en 1882, dans le but de resserrer
nos liens d'amitie et d'affaires avec notre ancienne pa-
trie. Enfin, nous avons pris a l'Amerique son organisation du service des postes, son systeme monetaire et
son regime douanier. L'Angleterre est imposee a l'en-r
tree de nos ports comme le sont la Belgique, l'Allema-
gne et la France.
— Alors c'est une abdication, une renonciation
complete?
— Notre independance n'est pas le resultat d'un
acte purement gracieux, d'une concession spontanee;
elle s'est imposee comme une necessite politique, apres
un siecle d'inutiles revendications.
— Et le culte de la Reine, que les Anglais portent
si haut?
— Nous sommes les loyaux sujets de Sa Majeste
Britannique; nous la servons«comme les Bretons d'au-
trefois, qui formaient un peuple a part, servaient le
Roi». La Reine nous accorde le benefice du self government, etnous lui promettons fidelite en echange.
— Il y a contrat.
— Les termes de ce contrat sont peut-etre relates
dans un acte constitutionnel ? CHAPITRE   IV.
— Ce serait mal connaitre l'Angleterre que de le
supposer. Le contrat existe en fait; personne ne le con-
teste, et YAct de 1867, etablissant les bases d'une
Confederation, le suppose; mais aucune loi speciale
emanant de la Couronne n'en a pose les clauses.
— Et si les circonstances vous separaient brusque-
ment de votre metropole, de quel cdte se dirigeraient
vos aspirations ?
— Ce moment n'est pas a prevoir; il n'est pas a
souhaiter.
— Si cependant il se presentait ?
— Nous ne ferions pas retour a la France, peu faite*
au self government et peu disposee a l'accorder a d'au-
tres. Une annexion aux Elats-Unis serait l'absorption
de notre nationality, et nous refuserions energiquement
de nous fondre avec une nation qui n'a ni nos vues ni
notre temperament. II nous resterait une derniere res-
source : creer au nord de l'Amerique une Confederation independante. »
Ces renseignements, donnes sur le ton de la bonhomie, avec une obligeance charmante, nous encouragent
a poursuivre, et, cette fois, la question religieuse et
celle de l'enseignement tombent sur le tapis. Personne
mieux qu'un superieur de seminaire, recteur d'une
Universite, ne pouvait nous eclairer sur ce point capital. Nous tenons a rendre hommage a l'impartialite et
a la largeur de vues de notre interlocuteur. Cependant,
son caractere de pretre lui commandant certaines reserves, nous sommes trop heureux, pour nous instruire,
de mettre a profit une connaissance faite la veille en
Pullman-car.
Senateur au Parlement federal, M. T... compte
parmi les liberaux avances de Montreal, avances pour 60
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
le Canada, mais au demeurant fort bons catholiques.
De petites divergences de detail, moins decontrainte
dans la critique, voila ce qui caracterise cette agreable
causerie, dont l'ensemble confirme nos premiers ren-
seignements.
Il est tard quand nous rentrons a l'hdtel. En descendant le Saint-Laurent pour faire une expedition de six
jours dans la region du lac Saint-Jean, nous resunie-
rons a loisir notre double conversation.
Toutefois, avant de rechercher quelle fut la conduite
du clerge canadien, nous feuilletterons les annales de
notre ancienne colonic CHAPITRE V
COUP d'o-EIL RETROSPECTIF SUR L'HISTOIRE DU CANADA. CONDUITE
DES CANADIEXS FRANCAIS SOUS LA DOMINATION ANGLAISE.
Nos lectrices, si nous avons la bonne fortune d'en
rencontrer, trouveront peut-etre trop andean chapitre
consacre a 1'histoire parlementaire du Canada. Nous
leur adressons nos tres-humbles excuses. Au moment
de penetrer dans la province de Quebec, nous avons
pense qu'il serait interessant de jeter un coup d'ceil re-
trospectif sur la Nouvelle-France, et de faire connaitre
la conduitc des Canadiens-Francais sous la domination
angiaise.
Sans nous etendre outre mesure sur les origines de
notre ancienne colonie, nous rappelons que deux homines, Jacques Cartier et Samuel de Champlain, ont
contribue a fonder le Canada.
Bien avant les explorateurs anglais, Cartier decou-
vrit le bassin du Saint-Laurent. — Champlain, des les
premieres annees du dix-septieme siecle, installa sur les
bords du fleuve deux cents immigrants venus de France.
Le premier partit de Saint-Malo le 20 avril 1534,
traversa l'Atlantique et vint atterrir, le 16 juillet, sur
les cotes de Gasp6sie, a l'entree du golfe.« Je voudrais
« bien connaitre », avait dit Francois I", « Particle du
« testament d'Adam qui legue ce vaste heritage aux VI
62
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
« Portugais et aux Espagnols.   Qu'ils souffrent,  au
« moins, que j'y prenne ma part comme leur frere!»
— Le Roi pouvait etre satisfait, Cartier lui assurait la
possession de tout le nord de l'Amerique.
L'anneesuivante, le navigateur malouin remonta le
Saint-Laurent jusqu'au village d'Ochelaga (aujourd'hui
Montreal), et, six ans plus tard, il accompagna sur la
c6te canadienne le sieur de Roberval, nomme gouver-
neur des Terres Neufves. Cette tentative de colonisation
et celles qui suivirent n'eurent aucun resultat. Seule,
l'initiative privee devait triompher des obstacles contre
lesquels s'etaient heurtes les premiers explorateurs.
Sous le regne de Henri IV, des marchands de Rouen
se constituerent en societe; ils obtinrent le privilege
exclusif de faire la traite des fourrures sur les nou-
veaux territoires. Le sieur de Monts, organisateur de
cette compagnie, recut en 1603 le titre de lieutenant
general de la Nouvelle-France. Apres un hiver passe
en Acadie, il revint en Europe, delegu'ant ses pouvoirs
a Samuel de Champlain.
Celui-ci fonda Quebec et deeida Richelieu a organiser d'une facon reguliere la Compagnie des Cent Asso-
cies (1627). Jusqu'a sa mort, qui survint en 1635,
Champlain se consacra au developpement de la colonie,
tant6t passant des traites avec les tribus sauvages des
Hurons et des Algonquins, tant6t sollicitant de la
Couronne des colons et des missiontiaires, tantdt s'op-
posant de tout son pouvoir aux envahissements des
colons anglais. La ville de Quebec, prise en 1629 par
l'amiral Kertk, nous fut restituee par le traite de Saint-
Germain en Laye (29 mars 1632).
Alors commencait cette lutte incessante dont les traites de Ryswick, d'Utrecht, d'Aix-la-Chapelle, marqaient
^-&^vW«^a>iVl
^»J>UMj^*w>iXi»A ^>'tLtk v*t~2 CHAP1TRE   V.
63
les differentes etapes, pour aboutir tristement au traite
de Paris et a Pabandon de la Nouvelle-France.
En 1663, la Compagnie des Cent Associes fut dissoute,
et le pays fut place sous l'autorite direcle du gouverne-
ment francais. A cette date, Colbert donnait a la colonie
une constitution qu'elle conserva pendant un siecle.
Vivant a une epoque de monarchic absolue, le mi-
nistre de Louis XIV fit reposer l'organisation de la Nouvelle-France sur cette double base : autorite illimitee
du pouvoir, — centralisation administrative. Aux ter-
mes de l'ordonnance de 1663, l'administration etait
royale. La haute direction des affaires judiciaires et
administratives appartenait a un conseil souverain,
organise sur le modele de nos anciens parlements.
Dans ce conseil siegeaient le gouverneur, place a la
tete des forces militaires, et l'intendant, qui concen-
trait entre ses mains toute l'administration effective.
L'unite de loi fut etablie; seule, la Coutume de Paris
pouvait etre appliquee.
Malheureusement, la Couronne ne porta jamais son
attention sur la situation economique du pays. La pro-
priete demeura soumise au regime feodal, et tout commerce avec l'etranger fut severement interdit. La
colonie n'avait pas le droit de creer les industries ne-
cessaires a sou existence; elle devait demander a la
metropole les objets manufactures dont elle avait be-
soin. Achetant beaucoup et vendant peu, elle vit son
numeraire disparaitre rapidement. II fallut y suppleer
par la « monnaie de carte » et les « billets de caisse »,
qui eurent au Canada un sort analogue a celui des assi-
gnats sous la Revolution francaise.
De telles entraves mises au developpement de la Nouvelle-France rendaient steriles les efforts des intendants
■i ;      I
64
de l'Atlantique au pacifique.
les plus habiles. Ajoutons qu'apresla mort de Colbert,
lametropole,trop absorbeepar la politique europeenne,
sedesinteressa progressivement de ses possessions loin-
taines; elle parut oublier que son empire s'etendait au
dela des mers, et que son drapeau protegeait le Canada,
l'Acadie,  la Louisiane, tout le cours du Mississipi1.
L'Angleterre, par contre, sans perdre de vue la grande
partie qui sejouait en Europe, envoyait sans cesse des
renforts a ses nationaux d'Amerique; elle mettait sa
flotte et ses troupes au service de sa colonie; elle peu-
plait ses etablissements de citoyens anglais. De deux
politiques si differentes, quel devait 6tre le resultat?
— Developpement prodigieux de la Xouvelle-Angle-
terre; developpement insensible de la Nouvelle-France.
Je veux bien qu'en Angleterre le besoiu d'expan-
sion soit plus imperieux qu'en France. N'etait-il pas
possible cependant de favoriser Immigration dans notre pays? ne pouvions-nous pas entretenir des relations
constantes avec nos compatriotes du nouveau monde ?
« Ce n'etait pas, d'ailleurs, dit M. Reveillaud8, que
« Louis XIV dedaign&t la souverainete du continent
« americain. A la difference de son triste arriere-petit-
« fils Louis XV, qui perdit la Nouvelle-France et les
« Indes, sans en manifester presque un regret,  Louis
t< le Grand aimait assez sa gloire pour se complaire a
« la pensee qu'une vaste etendue du nouveau monde
1 A ce propos, Seeley dit, dans son livre The expansion of England : « Un prophete politique, comparant les chances d'avenir
des deux puissances colonisatrices au moment de la revolution
de 1688, aurait 6te" certainement induit a pr^dire que dans l'avenir
l'Am6rique du Nord appartiendrait a la France plutot qu'a l'An-
gleterre. I
' Voy. Reveillaud, Histoire du Canada et des Canadiens-Fran-
cais.
It CHAPITRE  V.
« obeissait a son empire... Mais il n'aimait pas les
« progres lents et comprenait mal les difficultes que
« rencontre l'installation de families nouvelles dans un
a pays nouveau. Le Canada, apres l'avoir interesse,
« Pennuyait. Il s'elonnait d'apprendre qu'il y eut
« encore quelque chose k faire, que la colonie
« eut besoin d'hommes et de secours. » Et Colbert
lui-meme ne pensait-il pas qu'il etait imprudent de
depeupler la France pour peupler le Canada? Ne di-
sait-il pas que « l'emigration devait 6tre graduelle,
« qu'il ne fallait pas faire passer dans la colonie plus
« de colons que les terres defrichees ne pouvaient en
« nourrir»?
Les traites nous restituaient nos possessions, mais
personne ne songeait a en assurer le developpement
reel. II y a plus. Quand, au lendemain de la revocation de Pedit de Nantes (1685), les protestants sup-
plierent Louis XIV de les laisser partir pour nos colonies d'Amerique, le monarque leur refusa cette
consolation! Il sui vail au dela des mers une politique
differente de celle de Henri IV. Si la faute commise par
le (jouvernement nous privait en Europe de la partie la
plus industrieuse de la population, elle aurait pu, du
moins, tourner au profit de noire puissance coloniale.
Au mal, il y avait un remede. Sur les rives du Saint-
Laurent, les liuguenots auraient renforce les rangs de
nos nationaux; leurs descendants auraient peuple
l'Amerique du Nord. Quelle ne serait pas, aujourd'hui,
notre situation dans le nouveau continent! — Madame
de Maintenon en decida autrement. Bannis de leur pa-
trie, chasses des colonies, ces bons Francais sont de-
venus des Yankees, des Anglais, des Hollandais, des
Allemands! 66
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
Nous n'entreprendrons pas la tache de retracer l'his-
toire de la Nouvelle-France du traite de Saint-Germain
en Laye au traite de Paris. M. Dussieux en a fait une
etude consciencieuse dans son livre : Le Canada sous
la domination francaise. Mais comment ne pas jeter
les yeux sur la liste des bommes, trop ignores, qui sou-
tinrent en Amerique l'honneur du drapeau francais?
A la suite de Cartier, de Roberval, de Champlain,
citons, parmi les explorateurs, Joliet et le Pere Marquette, qui descendirentleMississipi, enl673, jusqu'au
confluent de l'Arkansas, a plus de neuf cents lieues de
Quebec. Citons aussi Cavelier de. la Salle, qui poursui-
vit la route ouverte par Joliet et prit, en 1683, possession de la Louisiane.
En 1729, La Verandrye franchit la Hauteur des
Terres, au nord-ouest des grands lacs; il reconnut le
lac Winnipeg, il longea la riviere Assiniboine jusqu'au
plateau de Missouri, puis il atteignit le lac Yellowstone
et enfin les Roche uses. Apres une expedition de qua-
torze annees, au cours de laquelle il vit tuer son fils et
vingt hommes d'escorte de la main des Sioux, l'infati-
gable pionnier de la civilisation revenait a Quebec.
Quel voyage contemporain, meme parmi les plus
fameux, ecrit M. de Lamothe1, pourrait entrer en
comparaison avec cette odyssee de quatorze ans,
couronnee dignement par la decouverte du grand
massif central de l'Amerique du Nord? Et cependant
quel est l'ecolier francais qui ait jamais trouve dans
ses livres, ou entendu titer par ses professeurs, ce
nom de La Verandrye, bien digne de prendre place
ac6tede ceux des LaPerouse et des Bougainville? »
1 Cinq mois chez les Francais d' Amerique, p. 279.
SSgigSKskail CHAPITRE  V.
67
Au nombre des administrateurs, nous remarquons
d'abord Talon, qui divisa la colonie en paroisses, don-
nant aux groupes canadiens cette cohesion merveilleuse
qui fait leur force, aujourd'hui comme en 1664. Apres
lui, signalons le marquis de Tracy, venu de France en
1665 avec vingt-quatre compagnies du regiment de
#Carignan. Celles-ci se fixerent au Canada et reduisirent
a l'impuissance les tribus indiennes. Nommons encore
de Callieres, l'ami du Rat, l'habile negociateur du
traite de Montreal avec les Cinq Nations sauvages.
Parmi les militaires, il convient de rappeler : Fron-
tenac, qui defit, dans les journees des 20 et 22 octobre
1690, avec quelques centaines de Canadiens, deux mille
Anglais reunis sous les murs de Quebec; —d'Iberville,
qui, dans l'hiver de 1696, suivi par cent vingt-cinq
guerriers, prit d'assaut Saint-Jean de Terre-Neuve, —
qui, chaque annee, de 1688 a 1698, repoussa les flot-
tes anglaises dans la baie d'Hudson, malgre la disproportion du nombre. Le 6 septembre 1697, par exem-
ple, l'intrepide marin, monte sur le Pelican, livra
combat a trois vaisseaux ennemis, aborda vergue a
vergue un navire double du sien, lui envoya sa bor-
dee, le coula a fond et forca les deux autres a amener
leur pavilion. Beaujeu, enseveli dans son triomphe a
Belle-Riviere (9 juillet 1755), arrachait a Washington
ce cri de depit: « Nous avons ete honteusement battus
« par une poignee de Francais; notre general Brad-
« dock est blesse morlellement; M. de Beaujeu est
« tue. » A l'heure de l'agonie, les heros se comptent
par centaines; citons entre tous Montcalm, le vain-
queur de Chouegen, et de Carillon, le glorieux vaincu
des plaines d'Abraham (septembre 1759). Citons aussi
le chevalier de Levis, vaillant et dernier defenseur de 68
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
notre etendard en Nouvelle-France. Mais que pouvait
ce brave; que pouvaient ses lieutenants, Bourlamaque
et Bougainville, devant les forces imposantes que 1'An-
gleterre dirigeait contre nous? La victoire coutait plus
cher a nos trois mille soldats que la defaite a une ar-
mee ennemie de vingt mille hommes. II fallut se ren-
dre, et le marquis de Vaudreuil, gouverneur de la
colonie, signa, le 8 septembre 1760, la capitulation de
Montreal. Les fonctionnaires, la troupe, la flofte et les
colons marquants furent embarques sur des navires
et ramenes en France. Apres la guerre de Sept ans*,
Louis XV c6dait definitivement le Canada a la Grande-
Bretagne (10 fevrier 1763).
Soixante-trois mille Francais restaient sur le continent americain au lendemain du traite de Paris. Que
vont devenir ces colons sous la domination anglaise?
Seront-ils absorbes dans l'element saxon? Oublieront-
ils leur origine, eux que la metropole a si facilement
delaisses? Ou bien s'obstineront-ils a defendre leur
nationality? Se souviendront-ils quand meme?
Telles sont les questions que pouvaient se poser les
patriotes de 1763. Al'heure actuelle, nous l'avons dit,
ces questions sontresolues, et ceux qui n'ont pas perdu
de vue nos nationaux d'Amerique savent que les Canadiens sont demeures Francais de cceur. Mais par quels
moyens sont-ils parvenus a sauver leurs institutions du
naufrage de la Nouvelle-France? Cette derniere question est moins connue, et, pour y repondre, nous pas-
serons rapidement en revue l'histoire du Canada de-
puis la conquete jusqu'a ces derniers temps.
De 1763 a nos jours, la colonie est soumise a quatre
regimes distincts : CHAP IT RE   V
6a
1° Le regime purementmilitaire, quicesse en 1774;
2° le regime des crown colonies, — et nous entendons
par ces mots des « dependances» privees d'un pouvoir
executif responsable et d'un pouvoir legislatif repre-
sentant en realite le pays (1774-1840); — 3° le regime
'Union, sous lequel se poursuit l'application des
rincipes generaux de notre droit constitutionnel mo-
lerne (1840-1867); 4° le regime actuel, qui est, en
fait, celui de l'independance.
P
Le general anglais Murray, commandant Parmee
d'occupation, fut, en 1763, nomme gouverneur du
Canada par Sa Majeste Britannic] ue. Sous son gouver-
nement, l'ceuvre de Colbert l';:t detruite. Des conseils
de guerre permanents reglerent, pendant quatre an-
nees, les affaires civiles comme les affaires criminelles.
L'Angleterre, pour mieux rompre les traditions fran-
caises, demembra le territoire, annexant Pile Royale
(aujourd'hui Cap Breton) et Pile Saint-Jean (ilePrince-
Edouard) k Pancienne Acadie, et divisant la Nouvelle-
France en trois circonscriptions, dirigees par des lieu-
tenants-gouverneurs. Un Conseil executif nomme par
le gouverneur, un procureur general, un juge en chef,
etaient charges de l'administration coloniale.
Au cours de cette periode, les Canadiens proteste-
rent, mais en vain, contre un ordre de choses qu'ils
consideraient comme la violation absolue du droit des
gens. La capitulation de Montreal leur avait garanti le
libre exercice de leur culte, de leur langue et de leurs
lois; ils revendiquaient ce triple privilege, en s'ap-
puyant sur la foi des traites. Enhardis par Pattitude de
leurs voisins d'Amerique, ils adresserent a la Cou-
ronne des representations plus pressantes (1773). Celle- 70
DE L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
ci, fort absorbee par ses demeles avec la Nouvelle-
Angleterre, comprit qu'il fallait ceder.
Le Bill de 1774 restitua au Canada P usage des lois
civiles franchises, autorisa Pexercice du culte catholi-
que, dispensa les citoyens de prefer le serment de fide-
lite (le test) a la metropole et organisa un Conseil legis-
latif. Cette concession opportune decida les Canadiens
a garder une stricte neutrality pendant la guerre de
l'Independance. Quelques-uns m&me prirent les armes
pour proteger la frontiere contre les envahissements
des Yankees. Une telle conduite etonna la France. Gar-
neau, Phislorien du Canada, cite cette apostrophe de
Lafayette a certains Canadiens, prisonniers de guerre a
Boston : « Eh quoi! vous vous etes baltus pour rester
colons au lieu de passer a Pindependance? Restez done
esclaves !» — «Une liberte qui doit aneantir votre nationality, repond Garneau, est plus triste qu'un regime
monarchique qui peut la laisser subsister. » Alors
comme aujourd'hui,l'enneminatureldu Canada, e'etait
la Nouvelle-Angleterre. La Grande-Bretagne, separee
de P Amerique par un Ocean, pouvait moins facilement
y aneantir Pinfluence francaise que ne Peut fait un
grand Etat anglo-saxon situe de Pautre c6te du Saint-
Laurent. Washington et Franklin, desquelsnous con-
servons en France un religieux souvenir, ont merite
la reconnaissance des Americains, mais nullement la
ndtre. Dans les guerres que nous avons soutenues pour
sauver notre colonie, nous n'avons pas eu de pire
ennemi que Washington. C'est lui qui, le 28 mai 1754,
fit assassiner par ses soldats Pun de nos officiers, M. de
Jumonville, envoye en parlementaire. Les Francais de
1775 Poubliaient. Ils oubliaient aussi que le « bon- CHAPITRE  V.
homme Franklin » avait, pendant la guerre de Sept
ans, supplie Pitt« de nous donner le coup de grdce ».
Croit-on que les Etats-Unis, en demandant l'appui de
Louis XVI, proposaient de faciliter le retour du Canada a Pancienne patrie?— Ces conditions, du moins,
eussent ete acceptables. — Les mfimes hommes qui
nous avaient chasses du Saint-Laurent, observe M.Dus-
sieux, ne voulaicnt pas que nous y entrassions, et, fait
etrange, invraisemblable, Roi et peuple allerent avec
enthousiasme au secours des Americains, qui leur im-
posaient une telle restriction. « Les Canadiens, voyant
« bien que lesdils Americains voulaient aussi annexer
« le Canada a leur Republique, refuserent de s'allier
« avec eux et resterent soumis a PAngleterre. Ils ont
« bien fait. »
Longtemps, il est vrai, leurs esperances furent de-
cues. Ils eurent a supporter la malveillance de gouver-
neurs tels que le generaUHaldimand; mais leur moderation, leur loyaute envers la Couronne, la persistance
de leurs efforts, leur energie enfin, quand la mesure
fut comble, finirent par triompher des defiances et des
rancunes. Un parti favorable a la cause des Canadiens
se forma a Londres, etFoxsoutint leurs interets devant
la Cham lire des communes. «II est important», disait-
il, « que cette colonie n'ait rien a envier a ses voisins.
« Elle' restera attachee a la Grande-Bretagne par sa
« propre volonte. II est impossible de la conserver au-
« tremens. » Le Parlement de Westminster n'alla pas
aussi loin que Fox dans la voie des libertes constitu-
tionwel'les; cependant la Charte de 1791, votee sur la
proposition d'un gouverneur conciliant, lord Dorchester, apporta une amelioration notable dans lesinsti-
ftrtfodsv 72
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
Cette Constitution consacrait les liberies qu'avait
accordees le Bill de 1774, reconnaissait la legalite des
dimes, creait d'importantes reserves au profit du clerge
protestant et reorganisait l'administration de la colonie. Le Canada fut divise en deux provinces : le Haut-
Canada et le Bas-Canada, separes par la riviere des
Outaouais et possedant deux Parlements distincts. Dans
chaque province il y avait:
1° Un gouverneur jouissant d'attributions etendues
et composant a sa guise son Conseil executif;
2° Un Conseillegislatif nomme par le pouvoir;
3° Une Chambre d'assemblee elue.
L'introduction dans le gouvernement d'une Assem-
blee representative etait d'une importance marquee
pour les Canadiens-Francais (ou Bas-Canadiens). En
envoyant leurs delegues a. la Chambre de Quebec, ils
pouvaient faire entendre leurs plaintes, formuler leurs
pretentions, debattre eux-memes leurs interets; mais
pouvaient-ils aller au dela et diriger, en fait, les affaires de leurs provinces?— Assurement non. Le gouverneur, arme du veto, avait qualite pour aneantir les
projets des representants, et le Conseil legislatif, forme
de creatures de l'executif, passait au rang modeste
d'une Chambre d'enregistrement. Suivant l'expression
d'un auteur anglais,«les Canadiens etaient cajoles par
8 une vaine apparence de gouvernement represen-
« tatif ».
Nous avons, non loin de nous, de Pautre c6te du
Rhin, un puissant Empire, dont le mecanisme consti-
tutionnel semble combine de telle sorte qu'il doive fa-
talement aboutir a cette « vaine apparence ». Les cajoles sont le Reichstag et les petits souverains d'Allemague;
le cajoleur, M. de Bismarck. Nosvoisins ont toutefois ■I
CHAPITRE  V.
73
cc
pour eux la fameuse unite allemande, unite fragile,
que le chancelier consolide de temps a autre en fai-
santresonner la trompette des combats. Au Canada, ou
le« spectre francais »n'effraye personne, Punite, meme
fragile, manqua des 1797, et le desaccord survint entre
les pouvoirs publics. La metropole, cajolee elle aussi
par le Bureau des Colonies (Pun des departements mi-
nisteriels du Cabinet de Westminster), ne sut pas toujours discerner de quel cdte etait le bon droit, de quel
cdte les justes revendications.
En vain les Canadiens donnerent a PAngleterre une
nouvelle preuve de fidelite en se portant a la frontiere
(1812); en vain une poignee de braves, sous la con-
duite du colonel Salaberry, fit reculer a Chateauguay,
le 30 octobre 1813, un corps de Parmee americaine
compose de sept mille hommes '. Tant de marques de
devouement ne touchaient pas les autorites de la province, qui persistaient a traiter ces audacieux en vain-
cus, ces loyaux sujets enrebelles.
MM. Cotton et Payne, dans leur interessant ouvrage
Colonies and Dependencies, signalent, en quelques
traits, les vices de Porganisation d'alors :« Les Conseils
« et.les Assemblies avaient le droit de voter des lois,
mais leurs decisions pouvaient etre infirmees par un
gouvernement irresponsable. Le legislatif votait le
budget, mais l'executif administrait. Aucun membre
du Cabinet ne pouvait etre destitue de ses fonctions
par le Parlement, et cependant le Conseil executif
tout entier pouvait etre corrompu et impopulaire.
Seul, le gouverneur avait qualite pour le revoquer;
or, le gouverneur ne relevait que du Colonial Office.
Voy. de Cazes, Notes sur le Canada, p. 66. 74
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
« Ce bureau etait dirige par un secretaire d'Etat an-
« glais, qui ne devait sa situation qu'aux hasards de la
1 politique, changeant avec elle et ignorant parfois jus-
« qu'au nom des colonies dont le sort etait remis
« entre ses mains. On n'auraitpas pu inventer un meil-
« leursysteme pour humilier et irriter une societegran-
« dissante. Ce systeme dura cependant un demi-siecle
« au Canada. II existerait encore probablement si les
« Canadiens ne s'etaient insurges, les armes a la
« main. «
Jusqu'en 1837, en effet, nos anciens colons souffri-
rent sans essayer de secouer le joug. Ils avaient, en
1806, fonde un journal francais, le Canadien, qui de-
vint Porgane du parti. Dans Pannee 1809, le gouverneur Craig supprima la feuille; il fit incarcerer les re-
dacteurs et, avec eux, plusieurs deputes; puis il
prononca la dissolution de PAssemblee, livrant les ci-
toyens a la merci d'une oligarchic haineuse. Le Bas-
Canada se souvient encore de cette epoque funeste qui
a conserve, dans les annales du pays, le nom de« regne
de la Terreur ».
Cependant,   poursuivant   l'ceuvre   d''anglif'cation
(comme on dit en francais d'Amerique), les gouver-
neurs et le bureau des colonies revaient d'annihiler le
r6le politique des Canadiens. En 1822, le gouvernement anglais saisit la Chambre des communes d'un
projet de loi qui, adopte,  eut fait de la Nouvelle- j
France une seconde Irlande. Aussit6t, les colons s'e-
murent; ils adresserent de toutes parts des suppliques J
et des protestations au Parlement metropolitain;  de j
son cdte, PAssemblee de Quebec envoya deux repre-|
sentants, Papineau et Neilson, a Londres, pour conjurer le peril. Soixante mille signatures couvraient les CHAPITRE  V.
75
petitions soumises par les delegues aux Chambres
anglaises. Devant un mouvement aussi general de 1'opinion, le Cabinet de Westminster dut retirer sa motion.
L'attitude energique que gardait la legislature du
Bas-Canada inspirait a l'Angleterre de serieuses reflexions. Apres chaque dissolution, cette Assemblee
reparaissait grandie par une nouvelle manifestation du
sentiment populaire. II la 11 ait bien convenir que les
mesures d'intimidation et d'ostracisme n'avaient pas de
prise sur un petit peuple homogene, decide a faire respecter sa nationali le et sa religion. Cedant sans doute a
ces reflexions, le Bureau des Colonies parut se depar-
tir, en 1828, de son extreme rigueur. C'etait le moment ou, peu confiant dans les promesses, le parti
francais ne voulait plus se contenter de concessions
meme serieuses.
Emportes par Pardeur de Papineau, le jeune leader
du groupe avance, les Canadiens depasserent les limites des exigences raisonnables. En 1832, ils refuserent
systematiquement le vote des subsides. Un souffle re-
volutionnaire passait sur PAssemblee et se communi-
quait aux reunions publiques. Les ravages du cholera,
qui sevissait alors pour la premiere fois sur les rives
du Saint-Laurent, n'etaient pas faits pour calmer Pir-
ri la I ion des campagnes.
L'annee suivante, malgre les avis de Neilson et des
moderes, la Chambre redigea les quatre-vingt-douze
resolutions, veritables litanies de ses revendications et
de ses rancunes. Elle b la mail les administrations provinciates et la partialite du gouvernement dans la distribution des emplois; elle invitait meme les habitants'
1 Le mot habitant ddsigne g6neralemeut les colons d'origine
francaise. 76
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
a se constituer en comites pour correspondre avec les
membres independants de la Chambre des communes.
Des meetings s'organiserent autour des « Fils de la liberie », sorte de club revolutionnaire constitue dans la
ville de Montreal. A cette provocation, le gouverneur
repondit par des menaces. L'arrestation de vingt-six
meneurs fit eclater Pinsurrection (novembre 1837).
Des volontaires s'armerent de baches, de faux, de fusils de chasse et d'un mauvais canon de bois. Un premier succes a Saint-Denis, le 22 novembre, excita leur
courage; mais Parmee du general Colborne, surprise
une premiere fois, eut bientdt raison des revolfes. Que
pouvait-elle, cette jacquerie d'un genre nouveau, con-
tre une artillerie moderne et le feu nourri des mous-
quets? Elle fut battue dans deux rencontres, laissant
sur le champ de bataille la moitie de ses gens. Une
nouvelle tentative d'insurrection eut lieu le 13 novembre 1838; mais, cette fois encore, les habitants, grou-
pes autour d'un Americain, Robert Nelson, furent de-
times par les troupes de Colborne.
Lord Durham, qui gouvernait en 1837, revint a
Londres porteur d'un rapport sur la situation de la colonie. Ce document important servit de base au Bill
d'union.
Le Bill d'union, vote par le Parlement anglais en
1840, fut sanctionne le 23 juilletde la meme annee et
proclame au Canada le 5 fevrier 1841. Aux termes de
ce bill, le Haut-Canada et le Bas-Canada sont places
sous un meme gouvernement; ils ne forment plus
qu'une seule province, ayant Montreal pour capitale,
et ils prennent le nom de Canadas-Unis. Le legislateur
a conserve Porganisation des pouvoirs publics telle que CHAPITRE  V.
Pavait etablie la Constitution de 1791. Nous retrouvons
dans la combinaison nouvelle : 1° un gouverneur et
son Conseil executif, ou Cabinet; — 2° un Conseil legislatif nomme; — 3° une Chambre d'assemblee elue.
Les attributions seules different; mais cette modification
a toute Pimportance d'une revolution. Le Conseil executif, qui, sous le regime precedent, ne relevait que
du gouverneur, doit etre pris maintenant dans la majority parlementaire. C'est le Cabinet qui est respon-
sable; c'est lui qui gouverne a Montreal comme a
Londres.
Au point de vue strictement constitutionnel et en
dehors de toute consideration de parti, nous devons
reconnaitre qu'un large esprit de liberalisme a dicte
ces dispositions. Mais les Francais du Bas-Canada pro-
fiteront-ils, eux aussi, des mesures liberales concer-
nant la colonie? Pourront-ils arriver a la direction des
affaires, en se faisant representer a la Chambre d'assemblee par un nombre de deputes proportionnel au chif-
fre de la population? Non certes! Jamais il n'est entre
dans Pesprit du legislateur de 1840 de placer les colons anglais et les colons francais sur un pied d'ega-
lite. Au Bas-Canada, c'est-a-dire dans le Canada francais,
les colons sont sept cent mille. Dans le Haut-Canada,
c'est-a-dire dans le Canada anglais, ils sont trois cent
mille. Neanmoins, les deux Canadas auront une egale
representation; ils enverront chacun quarante-deux
deputes a la Chambre d'assemblee. Restent a repartir
les quarante-deux circonscriptions electorates dans chaque Canada. Or cette repartition, reposant sur des regies absolument arbitraires, assure la predominance a
l'element anglo-saxon. Ainsi le voulait lord Durham,
quand il presentait son rapport au gouvernement me- 78
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
i
tropolitain. Ainsi le voulait le Parlement de Westminster, quand il vofait le bill d'union. C'est toujours le
systeme de Yanglification tel que nous Pavons signale
au lendemain de la conquete. L' usage legal de la langue francaise est d'ailleurs formellement interdit, et le
Bas-Canada supportera la moitie de la dette contractee
par le Haut-Canada, soit une charge gratuite de treize
millions de francs.
Qu'adviendra-t-il du Canadien dans lanouvelle com-
binaison? Lui qui a triomphe de la violence, triom-
phera-t-il de la ruse? La suite des evenements nous
fournira la reponse.
Maitre desormais de la majorite, — ou croyant Petre,
— le Bureau des Colonies conceda sans difficulty a la
Chambre d'assemblee les pouvoirs qu'avaient inutile-
ment revendiques les representants de Quebec. D'autre
part, les gouverneurs, disposant d'attributions moins
etendues, devinrent plus dociles.En Angleterre comme
dans les Canadas-Unis, les anglificateurs, satisfaits de
leur besogne, se reposaient sur leurs lauriers. Ils ou-
bliaient que les fils des Normands batailleurs s'etaient
formes a la lutte parlementaire dans la legislature de
Quebec, que les deputes du Bas-Canada avaient promp-
tement revele leur gout pour les discussions politiques,
qu'enfin ces representants s'appuyaient sur une masse
compacte, clairvoyante et disciplinee. Or, sur le terrain des reformes, le Haut-Canada s'etait divise en re-
formistes ou liberaux et en conservateurs. Des 1841,
les Canadiens-Francais, guides par un homme d'Etat
eminent, Lafontaine, tirerent parti de ce desaccord.
Leur appui fit triompher Baldwin, le leader des re-
formistes, qui s'empressa de proclamer le principe de
la responsabilite ministerielle. Devenu Phomme neces- CHAPITRE   V
79
saire du parti, soutenu d'ailleurs par ses compatriotes,
Lafontaine acquit une situation preponderate. II ma-
nceuvra de telle sorte, qu'il fut appele Pannee suivante
a composer un Cabinet. Bien seconde par Baldwin, il
s'attacha a detruire les abus du regime precedent. Un
gouverneur voulut nommer a certains postes sans le
concours du ministere, et celui-ci, tout entier, resigna
ses fonctions. Les liberaux devaient bientdt reparaitre
plus puissants que jamais, sous le gouvernement d'un
homme impartial, lord Elgin, dont le nom restera po-
pulaire dans tout le Canada francais. — Lafontaine
et Baldwin, designes par Popinion pour revenir aux
affaires, formcrent un second ministere reform is tele
11 mars 1848.
La joie fut grande a Quebec quand on apprit le nouveau succes du parti francais. Deja les Canadiens avaient
reconquis les privileges supprimes par le bill d'union.
La langue francaise etait retablie comme langue offi-
cielle, au meme titre que la langue anglaise, et la
Chambre d'assemblee venait de voter une loi d'amnistie
generate pour les condamnes politiques de 1837.
Comme le constataient les gallophobes, « les rebelles
<< ■ etaient recompenses au detriment des fideles   et
■• loyaux sujets de Sa Majeste Britannique». Les » fideles et loyaux sujets « ne se contenterent pas d'expri-
mer des doleances, ils fomenterent des troubles et tra-
merent des complots; ils faillirent prendre dans un
guet-apens la personne meme du gouverneur et les
membres du Cabinet. Le 26 avril 1849, des emeu tiers,
recrutes dans la lie des faubourgs de Montreal, en-
va hi rent le Par lenient en pleine seance, pillant et sac-
cageant tout sur leur passage, livrant aux (lam mes les
archives de la bibliotheque. 80
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
Le gouvernement transporfa la capitate successive-
ment a Toronto et a Quebec, et les Chambres decide-
rent que ces deux villes se partageraient l'honneur de
posseder la legislature pour une periode de quatre
annees consecutives. Cette alternative devait fatalement
amener des complications. On prft la Reine pour arbi-
tre, et celle-ci fit porter son choix sur une petite bour-
gade inconnue, Bytown, qui devint la ville d'Ottava
(1856).
La demission du Cabinet Baldwin-Lafontaine, qui
survint en 1851, n'eut pas d'influence sur la marche
des affaires. Pour la troisieme fois, on constatait la presence des Canadiens-Francais dans le Conseil executif.
Les gouverneurs, depuis lors, adopterent cet usage que
commandait l'equite. La regie est aujourd'hui, de la
pratique, passee dans la langue, et les colons designent
les ministeres du nom des deux chefs francais et anglais
:qur en acceptent la direction.
Parmi les reformes qui interessaient Popinion, celle
de la tenure seigneuriale, accomplie en 1855, concer-
nait exclusivement le Bas-Canada, seul soumis au regime feodal. Nous aurons plus tard Poccasion d'y
revenir.
Fidele a la devise que, cinquante ans auparavant, il
avait fait inscrire en tete du Canadien, le parti francais s'etait donne mission de conserver intactes « ses
institutions, sa langue, sa foi ». Ce sentiment ine-
branlable de sa nationality regla toujours sa conduite
et fut, en 1856, le point de depart d'une evolution politique. Les grandes reformes, d'oii dependait l'affran-
chissement des colons, etaient accomplies, et les
conservateurs du Haut-Canada, si hostiles a nos com-
patriotes jusqu'al'emeute de 1849, acceptant enfin la CHAP1TRE  V.
situation nouvelle, tenterent un rapprochement avec
Quebec. C'etait le moment oil, trop surs de tenir le
pouvoir, les liberaux ravivaient les vieilles querelles de
races. S'attaquant a la fois au catholicisme et a Pin-
fluence francaise, les reformistes intransigeants, plus
connus sous le nom de clear grits, guides par Brown,
prenaient comme mot de ralliement :« No popery, no
french domination!»(Plus de papisme, plus de domination francaise !) La consequence de cette evolution
fut immediate: les conservateurs s'emparerent du pouvoir et surent le garder d'une facon presque continue.
Les Canadiens-Francais leur doivent des lois de centralisation municipale, la reglementation du systeme pa-
roissial, le remaniement des lois sur l'enseignement
primaire et la confection d'un Code civil bas-canadien,
s'appuyant sur la Coutume de Paris et notre Code
Napoleon. Le Bas-Canada possede egalement aujour-
d'hui un Code de procedure civile caique, sur le ndtre.
Ainsi s'affirme progressivement Pinfluence du Vieux
Pays.
En 1860, les clear grits, n'esperant plus faire echec
aux Canadiens-Francais sur le terrain religieux, chan-
gerent de tactique et reclamerent une Constitution fon-
dee sur le principe de la representation proportion-
nelle.Enrenforcant les rangs des Anglais, Pimmigration
avait efface Pinegalite que nous avons signalee dans les
dispositions du bill d'union. Cette inegalite voulue
tournait au profit du Bas-Canada. Le recensement de
1861 accusait pour cette province une population
de J, 111,566 habitants, et pour le Haut-Canada un
chiffre de 1,396,091 colons. Une telle interversion
fut habilement exploitee par les disciples de Brown;
mais la clairvoyance ne fit pas defaut.au parti francais,
5. 82
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
qui resolut de se mettre a la tete d'un mouvement trop
fort pour etre arrete. L'accord se fit insensiblement
entre les deux Canadas sur un projet de confederation.
Toutefois un plan si vaste, embrassant toutes les possessions britanniques de PAmerique du Nord, necessi-
tait une entente entre les parties interessees. Il fallait
gagner a la cause federate le Nouveau-Brunswick, la
Nouvelle-Ecosse, Pile du Prince-Edouard, Terre-Neuve
et tout POuest. Desdelegues de ces differentes colonies
se reunirent en Congres a Quebec, le 16 octobre 1864,
sous la presidence d'un ministre canadien, Etienne
Tache.
La plupart des legislatures, representees au Congres, ratifierent le vote de leurs deputes. Les territoi-
res Nord-Ouest, soumis a la direction de la Compagnie
de la baie d'Hudson, n'avaient pas qualite pour accepter une combinaison a laquelle nous les verrons bien-
tdt souscrire. Momentanement aussi, Pile du Prince-
Edouard se retira. Seule, Terre-Neuve persista jusqu'a
ce jour dans sa politique d'isolement1. Sa situation
d'ile la tenant forcement a l'ecart, elle n'avait rien a
gagner a cette adjonction et se serait mise, en accep-
tant, dans la necessite de concourir pour sa part aux
charges federates.
1 Depuis le commencement de l'ann^e 1887, le gouvernement
de Terre-Neuve, fatigue" des dissensions politiques qui paralysent
l'essor du pays, cherche a se rapprocher du Dominion. Cette fois
le Dominion parait peu dispose a s'adjoindre une ile qui, par sa
situation g^ographique, se relie a la confederation du Nord. D'une
part, le Canada craint de s'assimiler une population turbulente et
besoigneuse. De l'autre, personne n'ignore que les droits de
p&che, conserves par la France sur le banc de deux cents lieues
qui borde I'lle au nord et a l'ouest, rendent cette annexion parli-
culierement delicate. CHAPITRE  V.
83
Le projet de Quebec passa sans difficultes devant le
Parlement anglais et recut, le 29 mars 1867, la sanction royale. Le 1" juillet de la meme annee, P« Acte de
V'Amerique britannique du Nord» fut promulgue a
Ottawa, qui conserva son rang de capitate.
Quatre provinces : Quebec, Ontario, le Nouveau-
Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, formerent le Dominion
of Canada. Les Canadiens ont traduit ces mots par
« Puissance du Canada ». « L'expression n'est peut-
« etre pas rigoureusement exacte», disait a ce moment
M. Cartier, le chef du parti francais. « Pour ma part,
« je la crois bonne, car elle nous permet de nous
« affirmer comme puissance. » Le 15 juillet 1870, les
vastes territoires de la Compagnie de la baie d'Hudson
furent « rat laches», et le Manitoba fut erige en province.
Le 20 juillet 1871, la Colombie avec Vancouver et, le
ler juillet 1873, Pile du Prince-Edouard,  entrerent
dans la Confederation.
Ainsi fut forme, par l'initiative des colonies anglai-
ses, une association politique assez semblable a celle
de la Republique amerieaine. Chacun avait senti le
besoin de se grouper pour travailler a la prosperity
commune, tracer des chemins de fer, creuser des ca-
naiix, entrer dans une voie economique uniforme,faire
tomber les entraves mises au developpement de leur
commerce, opposer enfin plus de resistance aux projets
d'absorption, s'ils venaient a surgir de Pautre cdtedu
Saint-Laurent. — A l'exemple desEtats-Unis, les colonies entendaient aussi garder leur autonomic et conser-
ver la direction de leurs propres affaires. De la, deux
sortes de gouvernements fonctionnant chacun dans sa
sphere : le gouvernement federal, — le gouvernement
provincial. 84
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
Dans le gouvernement federal, l'executif est represents par un gouverneur general(eictneUementle marquis de Lansdowne), grand personnage d'Angleterre,
tres-honore, tres-respecte, personnifiant au Canada la
Reine. Un Conseilprive Passiste de ses avis. Un Conseil executif ou Cabinet gouverne avec lui.
Deux Chambres : le Senat, la Chambre des communes, ont le pouvoir legislatif.
La premiere est composee de soixante-dix-sept mem-
bres, nommes a vie par le gouverneur en son Conseil
executif; elle remplit les memes fonctions a Ottawa
que la Chambre des lords a Londres.
La seconde compte actuellement deux cent six
membres, recrutes dans les differentes provinces
d'apres le principe de la representation proportionnelle
a la population. C'est ainsi qu'Ontario envoie a Ottawa
quatre-vingt-huit deputes, et Quebec soixante-cinq. Ces
deputes sont el us, au scrutin secret, par des electeurs
payant un cens insignifiant.
Les attributions des Chambres federates ont trait aux
questions d'interet general, telles que les lois crimt-
nelles, les matieres concernant la dette publique, le
domaine, la milice, le commerce exterieur, la navigation, les monnaies, les postes, la police, etc...
Tout en assurant le fonctionnement regulier des
institutions, l'Acte de 1867 a respecte les droits des
citoyens : liberie individuelle, liberie des cultes, liberie
de la presse, droit de reunion, droit de petition au
souverain ou faculte pour toute personne lesee par les
pouvoirs publics de" s'adresser directement au chef de
PEtat. Les garanties donnees aux Canadiens ne sont
pas moins precieuses. Ils ont le libre exercice de leurs
lois et coutumes. Au m6me titre que Panglais, le ifran- -^
CHAPITRE   V.
cais demeure langue officielle du Dominion, etlesactes
du Parlement d'Ottawa sont obligatoirement publies
dans les deux langues.
. Les provinces, au point de vue de Porganisation des
pouvoirs, offrent le meme aspect que la Confederation.
Nous y retrouvons, a la tete de Pexecutif, un lieute-
nant-gouverneur et un Cabinet vesnonskhXe. La legislature se compose de deux Chambres a Quebec et dans les
Provinces Maritimes (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-
Ecosse, ile du Prince-Edouard), d'une seule Chambre
dans Ontario et les provinces de POuest. Les questions
specialement devolues a ces Assemblies representatives
concernent Peducation, Pinstruction, les travaux publics de la province, les etablissements de bienfaisance,
l'administration de la justice, voire meme la confection
des lois civiles. Les deliberations ne sont pas enfer-
mees dans ces limites. Telle loi qui lui agreera pourra
etre decretee par le gouvernement provincial, mais
seulement en tant qu'elle ne viendra pas entraver la
legislation federate.
Quel pouvoir aura qualite pour trancher une question de constitutionnalite? — Le pouvoir judiciaire federal organise, le 8 avril 1875, sous le nom de Cour
supreme du Dominion. Cette Cour tient a la fois de
notre Conseil d'Etat, de la Cour de cassation et du Tribunal des conflits. Comme la Haute Cour de justice de
Washington, elle decide si tel acte des Parlements pro-
vinciaux est conforme a la Constitution; mais, tandis
que la premiere ne releve, a ce titre, d'aucune juri-
diction, la seconde demeure subordonnee au Conseil prive de la Reine a Londres, et cette condition
essentielle ne pourrait etre valablement modifiee par
le Dominion. La loi du 8 avril 1875 creait egalement 86
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
If
une Cour de YEchiquier, s'occupant particulierement
des matieres relatives au fisc et des poursuites ou la
Couronne se troiive engagee.
Puisque nous avons aborde la question des pouvoirs
judiciaires, disons que, dans les provinces, la constitution des Cours appartient aux legislatures locales.
En effet, dans les provinces anglaises, on remarque des
Cours de comle comme premier degre de juridiction;
au-dessus, des Cours supremes mobiles, sortes de tri-
bunaux de premiere instance pouvant se deplacer;
enfin une Cour d'appel. —Dans la province de Quebec, la Cour de circuit, mobile comme Pindique son
nom, correspond a la Cour de comte. Les affaires vont
de la Cour de circuit a la Cour superieure, etde la, en
troisieme ressort, a la Cour de revision.
Pour eviter de multiplier lesfonctionnaires, dejatrop
nombreux dans un pays aussi peu peuple, il fut decide
que les juges des Cours superieures tiendraient les assises. Appel de leurs arrdts est interjete, dans les provinces
anglaises, devant la Cour d'appel; dans la province de
Quebec, devant une Cour speciale dite, comme celle
de Londres, la Cour du Banc de la Reine. Nous rappe-
lons qu'au criminel, toutes les decisions emanant de
ces juridictions demeurent subordonnees a la Cour su-
prdme du Dominion.
Chaque province est divisee en districts et en comte" s; ces divisions n'ont qu'un interdt purement judi-
ciaire ou purement electoral. La vie locale se concentre
dans les circonscriptions municipales, qui sont: la pa-
roisse dans le Bas-Canada, le canton ou township dans
le Haut-Canada et dans les autres provinces de la Confederation.
Considere dans son ensemble, le plan de la « Puis- CHAP1TRE  V.
87
sance canadienne » se rapproche de Porganisation
donnee aux vingt-deux cantons de la Suisse et aux
trente-neuf Etats de la Republique americaine.Dans ce
nouvel ordre de choses, les Canadiens-Francais ont con-
servd une autonomic rdelle; ils gdrent eux-mdines leurs
propres affaires, avec un Parlement constitue a leur
guise et un gouvernement soumis au contrdle incessant des Chambres. D'autre part, ils pouvaient craindre
de ne plus occuper dans le Dominion la place qu'ils
avaient tenue sous le rdgime de PUnion. Ils la conser-
verent ndanmoins, en mettant en ceuvre les mdmes
moyens qui les avaient fait triompher des injustices et
des defiances. Dans les provinces anglaises, profitant
sans cesse des divisions qui surriennent entre liberaux
et conservateurs, ils portent leurs voix sur les candi-
dats favorables a la cause canadienne. Partout oil ils
existent, ils envoient des representants de leur race
dans les legislatures. Au Manitoba, dans Ontario, on
compte avec eux. Aux elections feddrales, ils font
triompher leurs amis. Au sein du Parlement d'Ottawa,
ils disposent souvent de la majorite. Disciplines, reso-
lus, unis comme au jour de Pepreuve, les Canadiens-
Francais concourent puissamment au developpement
du Dominion et font respecter, de l'Atlantique au Pacifique, le souvenir de la France.
Cette seule consideration suffira a nous faire par-
donner d'avoir, dans ce chapitre, etudie des questions
speciales. Nous espdrons qu'en lisant ces lignes, on
verra comment un petit peuple peut, k travers mille
epreuves, sous un sceptre dtranger, garder sa natio-
nalitd premiere, ddvelopper son influence et donner
Pinddpendance a son pays.
. CHAPITRE VI
LA   RELIGION,   L'ENSEIGNEMENT,  LA   LITTERATURE   AU   CANADA.
La province de Qudbec est l'Eldorado du clerge catholique; la foi primitive y conserve toute sa force, et
les partis, qui se divisent sur le terrain politique,
s'unissent pour reconnaitre la suprematie du Saint-
Si dge.
Ne supposez pas qu'il s'agisse ici de religion d'Etat.
La « Puissance canadienne », comme la Republique
amdricaine, respecte au premier chef la liberie dissociation, la liberie d'enseignement, la liberie de conscience. Tous les cultes sont pratiquds sans entrave, et
les statistiques de la province signalent, a cdtd des an-
glicans, presbytdriens, mdthodistes, lutheriens, etc.,
un certain nombre de Juifs, de paiens et d'athees;
mais les catholiques, mieux reprdsentds que jamais
par le chiffre considdrable de 1,300,000 fiddles,
forment les huit dixidmes de la population. Si Pon
excepte les Irlandais, on peut dire que tout catholique
est Francais, principe admis sans conteste sur les rives
du Saint-Laurent, comme cet autre : tout Francais est
catholique.
Dans les luttes incessantes qui marquent les etapes
de Phistoire canadienne depuis la conqudte jusqu'a
PActe de 1.867, ces deux titres se sont trouves lies au CHAP1TRE   VI.
point de se confondre. C'est a la religion, comme a la
nationalitddu colon, que s'attaquait la Couronne, quand
elle poursuivait son ceuvre (Fanglijication. — C'est
pour defend re sa religion, comme sa nationalitd, que le
colon envoyait des ddleguds.a Londres, signait des petitions, dnumdrait ses griefs, s'insurgeait au besoin.
Qu'on ne s'dtonne done pas qu'apres un sidcle d'op-
pression et de violence, Francais soit devenu, pour le
Canadien, synonyme de catholique, Anglais synonyme
de protestant. Le culte de la France et le culte de
Rome, s'absorbant Pun dans Pa aire et s'exaltant a la
fois, voila la caractdristique de ces loyaux sujets de la
Reine.
Cependant la toute-puissance du clergd, son influence, la crainte respectueuse dont on Penvironne, son
immense popularitd comment expliquer tout cela?
C'est encore dans Phistoire qu'il faut chercher la
rdponse.
A Pheurefatale oil le traite de Paris livrait a merci le
Canada, les fonctionnaires de tous ordres et les seigneurs, suivant la destinde de la vaillante armee du
chevalier de Ldvis, furent embarquds et dirigds sur les
cdtes de France. Le colon, rdduit a la misdre et a Pi-
gnorance, devait (c'dtait Pespoir du vainqueur) perdre
insensiblement la langue, les traditions et jusqu'au
souvenir de la pa trie.
Mais une classe d'hommes ddvouds et instruits avait
did oublide sur la terre d'exil: le clergd. D'instinct, le
peuple vint a lui, et le clergd mesura la grandeur de la
tache qui allait lui dchoir. Prdserver le culte de
toute atteinte, conserver a la langue sa puretd, garder
comme un ddpdt sacre le reflet du pays, en maintenant
intactes ses coutumes et ses lois, — c'est a cette triple 90
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
mission qu'il a voud son existence : il atracd lui-mdme
son programme; il a su le remplir dans son intdgritd.
Envisagd sous ce jour nouveau, le ourd dans sa pa-
roisse, le religieux dans ses dcoles, n'dtaitplus seule-
ment le pontife d'une religion nationale; il symbolisait
la nation tout entidre, il devenait son dernier refuge et
sa dernidreespdrance. On le vit rassembler ses ouailles
pour les conduire aux urnes, rddiger des reclamations
et les soumettre aux gouverneurs, prdcher enfin, dans
ses dglises, la fiddlitd au Pape et Pamour de la
France.
L'Angleterre a cdde, et les Canadiens jouissent au-
jourd'hui de la plus compldte inddpendance. Leur
nombre s'est accru avec une rapidite sans exemple,
leur temperament s'est fait aux discussions parlemen-
taires : bref, ils sont murs pour la libertd et capables
de gdrer leurs propres affaires. — Mais comment ou-
blier, au lendemain de Pepreuve, les services rendus?
Le colon s'est souvenu, et le prdtre reste encore son
confident et son guide.
Ce n'est pas que Pimmixtion des eccldsiastiques dans
les questions politiques doive dtre considdrde comme
souvent heureuse. Sur ce point nous avons a signaler
des abus,  mais d'abord reconnaissons qu'ils dtaient
inevitables et, pour ainsi dire, justifies.
De tous les reproches que la critique pourrait
adresser au clergd, nous avons nommd le plus
sdrieux, son ingdrence daus la lutte des partis;
encore cette observation n'est-elle pas absolue. Il y
a des moddrds, soucieux de ne pas outre-passer
leurs droits; au nombre de ceux-ci, les dvdques, le
haut clergd et tout le corps enseignant de Puniversitd
Laval. HP
CHAP1TRE  VI.
91
Par malheur, les moderes sont rares (ici comme
ailleurs), et les intoldrants capables de traiterde galli-
canisme la sagesse dclairde des autres comptent encore
de nombreux partisans. S'agit-il d'emporter un vote,
le boncurdsermonne les rebelles, assiste aux reunions,
prend ouvertement la parole et recommande a sa pa-
roisse le nom du candidat protdgd. Heureux, quand il
ne convertit pas la chaire en tribune politique.
Le cas s'est prdsentd en 1879, dans des circonstances
telles que le gouvernement s'en dmut et fit annuler
l'dlection du comtd de Charlevoix. Tolle gdneral dans
un camp! Hourras frdndtiques dans Pautre! Toute
la province prit parti dans cette affaire de Yinfiuence
indue que venait de trancher la Cour suprdme. Rome
dut se prononcer, et Ldon XIII prdcha la moddration.
Les mdcontents furent mortifies, mais dans le clan des
castors (ultramontains du cru) personne ne se tient
pour battu.
II nous reste a exprimer un second regret. En entre-
tenant dans Pordre temporel Pesprit de routine, en
mettant des entraves a Pinitiative privde, les ministres
du culte ont placd leur troupeau dans une situation
d'infdrioritd, si on le compare aux populations de religion protestante. Qu'ils perpetuent avec un soin scrupu-
leux les traditions nationales, qu'ils conservent a la
race son temperament propre et lui fassent respecter la
religion de ses aieux, rien de mieux. Nous n'avons pas
dissimuld notre admiration pour cette grande ceuvrede
patriotisme. Mais la n'est pas Pesprit de routine, lire-
side dans une aversion systematique pour la nouveaute.
Le prdtre, en gdndral, regrette le passe, redoute Pa-
venir et se ddfie de Pinconnu. Nourri d'etudes thdolo-
giques et de principes universitaires, il favorise Pen- I
92
DE   L'ATLA\TIQUE  AU  PACIFIQUE
seignement des langues mortes, provoque chez ses
eleves le gout des professions liberates. Certes, nous
ne voulons pas bannir du Dominion les belles-lettres,
qui donnent a la langue son agrdment et son coloris;
mais, sur cinquante ecoliers, combien tireront profit
de ce superflu? Cinq ou six au maximum. Les autres
iront grossir le nombre des ddclassds, des incompris et
des oisifs. Il y a trop d'avocats, de journalistes, de
poetes, et le chiffre en augmente sans cesse.
A toute cette legion de savants sans emploi, nous
prdfdrons le colon, Yhabitant, comme on dit a Qudbec.
Mais Phabitant lui-mdme, Pa-t-on dirigd vers les dtudes
pratiques? Demande-t-il au sol tout ce qu'il peut
produire et le laisse-t-il reposer? N'a-t-il pas, au
contraire, conserve ses anciens procedds de culture?
Pendant pres de deux siecles, il a seme du bid sur les
rives du Saint-Laurent, dpuisant les terrains les plus
riches, sans songer un instant a les mettre en jachdre
ou a les fertiliser par des engrais, tant et si bien que,
depuis quarante ans, il doit se contenter des autres
cdrdales, s'il ne prdfdre ddfricher la fordt vierge ou
s'en alter dans la savane.
Quels sont les grands propridtaires fonciers, les
souverains des immenses territoires du Manitoba et du
Nord-Ouest? Les Anglais. — II en est de mdme pour
le monde des affaires : «Au Canada, dit M. de Laveleye ',
les industries, la banque, le commerce, les principales
boutiques dans les villes sont aux mains des protes-
tants. « Il est vrai que les agences de Londres sou-
tiennent de leurs.deniers leurs nationaux d'Amdrique,
et nous ne nions pas Pinfluence des capitaux. Mais les
1 De I'avenir des peuples catholiques. CHAP1TRE  VI.
93
Canadiens sont les premiers occupants, ils ontpu choi-
sir leurs-terres, tailler leur domaine a leur guise.
L'ont-ils fait? — Enfin les capitaux s'acquidrent, et
Pesprit d'initiative les attire. Il faut oser pour reussir,
et c'est en s'aventurant dans le Far-West et sur les
sommets des Rocheuses, que le Yankee a crdd ses ranches, installe ses fermes et exploitd ses mines. Il a
prdcddd la civilisation, sans craindre de s'isoler, tandis
que Yhabitant labourait son lopin de terre, a deux pas
de son clocher.
Nous ne voudrions pas dtre trop exclusif, et nous
sommes prets a reconnaitre qu'en se groupant les colons francais ont trouvd des dldments de rdsistance.
Leur cohesion a fait leur force dans le passe; mais en
exagdrant une tendance bonne en soi, ils ont dpuise
le sol et restreint leurs ressources. Les villages, trop
rapprochds les uns des autres, se sont peuplds sans s'd-
tendre. Il fallait espacer et multiplier les pai'oisses
au lieu de les encombrer, reculer les limites de la
province en semant, ca et la, de nouvelles lignes d'avant-
postes, reprendre le contact des Canadiens cantonnds
au Manitoba et fortifier leur position par Penvoi de
renforts au vaillant dvdque de Saint-Boniface, Mgr
Tachd. — C'est a cette oeuvre rdparatrice que tra-
vaille, depuis quinze ans ddja, un brave cure de cam-
pagne, le curd Labelle. Infatigable pionnier de la civilisation, il peuple lesrdgionsignordesd'etablissements
francais. — Tantdt, accompagne de sauvages, il explore la contrde; tantdt, a la lete de jeunes mdnages
canadiens qu'il rassemble dans les villes et dans les
bourgs, il disparait vers le Nord, fonde un village et
revient pour diriger une nouvelle caravane sur un
point opposd. Sonzdle ne connait pas d'obstacle. II pd- 94
DE  L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
m    y
II I
ndtre dans le Parlement, enfonce les portes des minis-
tdres, s'adresse au gouverneur, et toujours il obfient
les ressources qu'il desire.
A lui seul, cet intrdpide colonisateur opdre une revolution dans les mceurs et dans le temperament de
Yhabitant, triomphant de la routine et. des prejugds
qu'elle entraine. Sous son impulsion, Pinitiative se dd-
veloppe, les vues s'dlargissent et s'dtendent au dela des
Laurentides; Quebec parte sdrieusement d'enlever
POuest a Ontario.
Il etait juste que le nom du cure explorateur pass&t
l'Atlantique; tous les touristes francais qui vont au
Canada signalent, a 1'envi, les efforts tentds par lui et
les resultats qu'il obtient.
Dans un pays ou le clergd dirige Penseignement et
controle la vie sociale elle-mdme, son influence est
telle que nous avons du nous y arrdter quelque temps.
Entre les avantages et les inconvdnients qui rdsultent
de cette influence, la comparaison n'est pas possible. Les
premiers embrassent tout ce que le ddvouement et Pin-
telligence, mis au service d'une volontd ferme, peuvent
inspirer a des patriotes et a des croyants. — Les seconds se rdduisent a trois : ingdrence dans la politique,
esprit de domination, routine. S'ils devaient persister,
ils ne seraient pas sans danger; mais en Amdrique, le
pays de Pinitiative, de la libertd et de la tolerance reli-
gieuse, ils sont appelds a disparaitre. La portion eclai-
rde du clergd donne l'exemple de la moddration, et
nous ne doutons pas que les retardataires n'entrent
bientdt dans cette voie.
La thdorie de la separation de J'Eglise et de l'Etat,
autour de laquelles'agitentnos assemblees parlemen-
taires, recoit ici, dans ce qu'elle a de raisonnable et de
11 {■•'
li CHAPITRE  VI.
95
juste, son application la plus dtendue. Jamais l'executif
n'intervient dans les affaires eccldsiastiques; il laisse
le culte s'organiser a sa guise, sans lui imposer landces-
sitdd'une autorisationprdalable. Celui-ci, n'dtant plus
service public, ne reldve d'aucun ministdre. D'autre
pari, le clergd, propridtaire incontestd de tous les
biens qu'il possdde, les adininistre lui-mdme comme il
Pentend et ne recoit pas la moindre subvention du
gouvernement. Ajoutons que les dvdques sont direc-
tement investis de leurs fonctions par la Papautd.
La province de Qudbec compte neuf diocdses, dont
sept catholiques : le sidge archidpiscopal de Qudbec,
les sieges dpiscopaux de Montrdal1, Saint-Hyacinthe,
Sherbooke, Rimouski, Trois-Rividres et Chicoutimi.
Dans chacun de ces sept diocdses, le vieux systdme
paroissial francais est conserve. — Comme au temps
jadis, le curd administre les interdts de l'Eglise et ceux
de la commune; la paroisse recoit a cet effet, pour se
constituer, l'dreclion canonique et l'drection civile.
Nous savons que le clergd, n'ayant pas dte comme
chez nous ddpossddd de ses biens par une rdvolution,
n'a droit a aucune indemnitd; partant, que le budget
des cultes n'existe pas. Ses ressources sont de deux
sortes : il les tire de certaines taxes en nature autori-
sdes par les lois, et du revenu de ses exploitations agri-
coles.
Quand, en 1864, le Parlement canadten vota la
suppression du regime fdodal, reserve fut faite pour
les droits et privildges de nature eccldsiastique. La
1 Dans le courant de l'ann6e 1886, le diocese de Montreal,
occupe par Mgr Fabre, a 6te converti en archidiocese. A la meme
epoque, Mgr Taschereau, archeveque de Quebec, 6tait elev6 au
cardinalat. %
I
96
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
dime persista, et le Code civil de 1867, lui donnant
une nouvelle consecration legale, fixa la quotifd du
preldvement au vingt-sixidme des rdcoltes. — La dime
enplein dix-neuvidmesidcle!—MonDieu, oui, la dime,
dont Phabitant s'acquitte de bonne grice, parce qu'elle
est ici, non a proprement parler un impot, mais la re-
mundration d'un service rendu; une dime populaire
et, disons-le, une dime donnant pleine satisfaction a la
libertd de conscience. Seul, le catholique doit au cure,
seul il contribue, dans une juste mesure, aux frais de
son culte. S'il etait egalement rdparti, ce genre de
prdldvement serait parfait, et son seul tort est de
ne s'appuyer que sur la propriete foncidre. Nous n'au-
rions garde desupprimer une taxe si facile a percevoir,
mais nous voudrions ddcharger les campagnes d'une
partie du fardeau, en soumettant les villes a une rede-
vance analogue.
Loin de s'en plaindre, le cultivateur ajoute a la dime
des prestations volontaires, vieilles coutumes rappor-
tees de France, et que la France ne connait plus.
On court la guignolee.  Des bandes villageoises,
formees de lajeunesse, battent la paroisse pendant les
nuits de Noel et de la Circoncision, prelevant de porte
en porte un impdt en nature que le curd distribuera
aux indigents. Mais laissons le Canadien i nous racon-
ter lui-mdme les details de la fdte : « Rdunis et munis
s de sacs degrande dimension pour les provisions, les
« jeunes gens se mettent en route, faisant tout a coup
« retentir dans le silence de la nuit les sons d'instru-
«■ ments de musique ef des chants d'alldgresse	
« Arrivde au logis qu'elle veut forcer, la troupe s'ar-
1 Sylva Clapin, r^dacleur du Monde, de Montreal, la France
iransatlantique.
*. V.'W^* <*^> B^» <Mt%J
• tfefcVvt.i^O*^ CHAPITRE  VI.
97
r tt rdte, puis somme le propridtaire d'ouvrir sa porte,
\« en entonnant le couplet bien connu :
« La giiignoldc, la guignaloche;
c Mcttcz du lard dedans ma poche.
i Si vous voulez rien nous donner,
< Dites-nous-le!
c Nous vous prendrons la (ille aiaee,
c Si vous voulez,
« \ ous lui ferons faire bonne cbere,
« Nous lui ferons chauffer les pieds. >
Ce a Dites-nous-le ! » n'est-il pas charmant ?
La guignolee ne fait grace a personne; il faut s'exd-
[cuter, remplir les sacs, y joindre, si Pon peut, quel-
[ques piastres, qui seront les dtrennes du pauvre.
La seconde catdgorie de ressources appartient en
jpropre au clergd; elle comprend lesrevenus de sesca-
Ipitaux et le produit de ses exploitations agricoles. —
JLes monastdres, les couveuts, les sdminaires possddent
Ides territoires considerables; le domaineecclesiastique
porme le tiers de la propridle foncidre au Bas-Canada.
Personne ne se rdcrie devant cet etat de choses, car
Itout le monde en profile. La fortune publique, loind'y
Iperdre, s'alimente a cette source, qu'une sagesse prd-
Ivoyante ne laisse point tarir. Les terres, iransformdes
len mdtairies ou mises aferme, fournissent une rente, et
■cette rente sort a fonder, non pas seulement des presby-
teres et des chapelles, mais des dcoles, des universites,
Ides hospices. S'il est vrai que nous sommes dans un pays
Ide mainmorte ou les congrdgations sont exemptdes
Ides taxes, il n'estpas moins certain que lesdites congregations supportent la charge de Passistance publique.
II y a bien une somme de 12 ou 1500,000 francs,
Ivotde annuellement pour lesinstitutions de bienfaisance;
G »    I
98
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
t
mais ce chiffre minime n'est qu'un faible appoint destine a secourir les paroisses isoldes. A vrai dire, le service tout entier est supporte par le clergd, qui devient
la providence du corps social. On comprend sans peine
Pempressement que met Phabitant a prdlever sa dime
et PEtat a confier a PEglise la direction et le controle
de certaines administrations.
Nous avons nommd Penseignement. Or la question
de Penseignement est intimement unie a la question
religieuse. De cette union, nous avons ddja cite un
exemple frappant. Le prdtre qui nous accueillait a
notre arrivde a Qudbec est a la fois supdrieur du sdmia
naire et recteur de Puniversitd Laval. Egalement ren-
seigne sur Porganisation du culte et sur Porganisation
de Pinstruction publique, il nous a entretenus de ces
deux sujets. Le premier, nous Pavons resume de notre
mieux, en tenant compte de critiques formuldes par un
liberal qui, tout avancd qu'il est, est un vrai liberal.
II nous reste a parler du second.
La question de Penseignement, qui, dans notre vieille
Europe, passionne, agite et divise les esprits, nous pa-
rait avoir recu au Canada la solution la plus liberate,
la plus raisonnable et la meilleure. Pour le montrerl
dmettons d'abord quelques principes gdndraux.
En logique pure et rigoureuse, il n'y a que deuxl
systemes d'enseignement. Dans Pun, PEtat enseigue,
et enseigne seul : c'est le monopole. Dans l'autre,
PEtat n'enseigne pas, et, sous reserve des lois de police, il laisse a chacun le droit d'enseigner comme il
Pentend, et aux pdres de famille celui de choisir Pel
cote ou le maitre qui lui plait : c'est le regime de la
pleine libertd.
. '■>■■ J*-i.->- >^>-.Z «•'..*-;»> j, CHAPITRE  VI.
99
Entre ces deux systfemes, on a souvent cherchd et,
sans violer la liberie, on a quelquefois admis des
combinaisons mixtes, particulidrement celle oil PEtat
enseigne, sans empdcher les autres d'enseigner. Pour
que, dans ce systdme, la libertd ne soit point atteinte,
il y a des prdcautions a prendre et des conditions a
remplir. Il faut d'abord que, pour la collation des
grades qui mdnent aux fonctions publiques, PEtat ne
favorise pas plus ses dcoles que les autres, et que, devant les jurys d'examen, le mdrite d'un candidal soit
seulconsultd, non sa provenance, c'est-a-dire le lieu, le
nom et le caractdre de l'dcole oil il a fait ses etudes. Il
faudrait aussi que les dcoles privdes ne fussent pas,
sinon toutes, du moins les principales, absolument et
systdmatiquement exclues de toute participation aux
faveurs budgdtaires, puisque, dans ce systdme mixte,
PEtat, qui n'a point d'argent a lui, a cependant des
dcoles qu'il entretient a Paide d'un budget de Instruction publique, que nous payonstous. Dans la pratique,
ce systdme prdsente done des difficultds qu'on ne sur-
monte pas sans mettre, du cdtd de PEtat, une certaine
bonne volontd, et d'abord une pleine bonne foi.
Du monopole, nous n'avons rien a dire, sinon qu'il
est absolument ddmodd dans le nom qu'il porte, sans
qu'on cesse pour cela de le pratiquer, au moins en
partie, dans certains pays, ou, sous le nom de libertd
d'enseignement, on impose aux pdres de famille un
regime qui n'est pas prdcisdment celui de la libertd.
Cet abandon que Pon fait partout du monopole en nom
tient k cette circonstauce que, inscrite ou non dans la
Constitution des peuples, la libertd de conscience est
partout en progrds.
Or, la question de la libertd de Penseignement est 100
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
trop etroitement lide a celle de la libertd de conscience,
pour que PEtat puisse sdrieusement faire croire qu'il]
accorde celle-ci quand il refuse celle-la. De la, le discredit dans lequel tombe de plus en plus le regime din
monopole, partout ou, y mettant de la franchise, on
voudrait essayer de le prafiquer sous son vdritable
nom.
Voyons, maintenant, comment, au Canada, on est
heureusement parvenu a etablir dans le domaine de
Penseignement le regime de la libertd, et a quel point
on respecte le droit du pdre de famille dans l'dduca-
tion de ses enfants.
Du jour ou le self government etait applique dans\
le Dominion, la libertd des cultes etait reconnue,
PEtat se sdparait de PEglise, et la liberie d'enseigne-
ment s'imposait comme consdquence necessaire du
nouvel ordre de choses. Depuis lors, catholiques et
protestants, subventionnds sans acception de confession, ouvrent des dcoles primaires etdes colleges, pro-
fessent la mddecine et le droit, fondent des fermes modules et des dtablissements techniques.
L'instruction primaire est obligatoire, en ce sens que
les pdres de famille doivent payer une contribution sco-
laire pour chacun de leurs enfants kges de sept a qua-
torze ans; les indigents seuls en sont dispenses. Quant
a la frequenlalion de l'dcole, elle n'est soumise a au-
cune verification de la part de PEtat.
Certaines institutions ont recu de la Couronne le
titre d'Universitd. Leurs privileges sont limitds a la fa-
cultd de confdrer les grades de bachelier, maitre ou li-
cencid, docteur, et les chartes qui les drigent stipulent
que le conseil universitaire a le pouvoir d'accorder les
dipldmes « a tout dtudiant, qu'il soit eldve ou non dans CHAPITRE  VI.
101
lesdites universitds ou dansd'autres colleges ». Il suffit
que le candidal satisfasse aux examens. Rien que de
juste dans ces dispositions.
Libertd des cultes ne signifiant pas ndgation et suppression des cultes, PEtat n'autorise pas une dcole
athde. Quant a P <* dcole neutre», dont s'entiche la majority parlementaire de la France, qu'est-ce au juste?
C'est une dcole ou, sous prdtexte de libertd de conscience, Pinstruction est exclusive, non-seulement de
toute notion confessionnelle, mais encore de toute
idde de Dieu. «Non-seulement le prdtre n'entrera plus
« dans l'dcole, mdme pour y donner, en dehors des
« heures de classe, Pinstruction religieuse aux enfants
« dont les parents le demanderaient formellement,
u mais Pinsfituteur ne pourra pas prononcer devant
« eux le nom du crdateur de Punivers, et si l'dldve
« lui pose a cet dgard une question indiscrdte, il de-
« vra
Imiter de Conrart le silence prudent,
o afiu de ne pas violer la neutralitd de l'dcole '. »
Ajoutons que la frdquentation de cette dcole soi-disant
neutre doit, d'aprds la loi du28 mars 1882, dtre obli-
gatoire pour tous les enfants de six a treize ans.
Hatons-nous de le dire : jamais le Canada n'a concu
de l'dcole une pareille idee; jamais les parlements
provinciaux, d'ou reldvent les questions d'education et
d'enseignement, n'ont admis, formuld ou proposd une
se in Id able doctrine.
Toutefois, il importe de distinguer, au point de vue
1 Voir a ce sujet le Correspondent du 10 mars 1887, p. 855 :
De I'inslruction primaire gratuite, obligatoire et laique, par
M. Cambuzat. w   *
i It
102
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
du caractdre de Penseignement, entre la legislation de
la province anglaise d'Ontario et celle de la province
francaise de Qudbec.
En general, dans Ontario Penseignement n'a pas
un caractdre confessionnel. Ici, comme aux Etats-
Unis, l'dcole est laique. Le professeur appuie sa doctrine sur les principes de la religion naturelle, c'est-
a-dire sur les principes de la philosophic spiritualiste :
existence de Dieu, immortalitd de Pame. D'ailleurs il
suffit que, dans un district scolaire, cinq pdres de famille demandent la crdation d'une dcole publique de
leur culte, pour qu'il soit fait droit a leur reclamation.
A Qudbec, les dcoles sont ou catholiques ou pro- :
testantes. II n'y a pas de milieu. L'enseignement reli-
gieux est donnd par l'instituteur, que cet instituteur
soit ou ne soit pas membre du clergd.
A vrai dire, nulle part on ne concoit la possibilitd de j
crder, en dehors de toute opinion religieuse ou philo-
sophique, une dcole quelconque. Sans empdcher nulle-
ment le pdre indifferent d'elever son fils dans Pindiffe-
rence, on doute qu'un enseignement puisse conserver
ce caraclere. Le sentiment d'un professeur importe
peu quand il s'agit de discuter un probldme de mathd-
matiques. Que Dieu existe ou n'existe pas, deux et
deux n'en feront pas moins quatre; c'est certain. Mais!
la n'est pas l'enseignement tout entier. L'histoire, la
litterature, la philosophic tiennent une place considerable dans les etudes, et ces matieres touchent de bien
prds a la question religieuse. Or, pouvons-nous, en
conscience, imaginer un maitre assez insouciant, assez
lymphatique, pour ne pas trahir ce qu'il pense par son
attitude et ses paroles, parte moindre signe d'approba-
tion ou d'improbation, quand il posera le pied sur ce
1 CHAPITRE  VI.
103
terrain? En fait, l'dcole neutre ne serait-elle pas une
chimdre? C'est mal connaitre le cceur humain que d'es-
pdrer obtenir une complete neutralitd en matiere de
culte. Le maitre aura beau faire : il restera, pendant la
classe, le croyant ou le sceptique qu'il dtait avant de
faire sa lecon. Les enfants prendront sa manidre de
voir, et seront a leur tour sceptiques ou croyants;
mais neutres, c'est-a-dire sans prdference aucune, sans
amour ni haine, ils ne le pourront pas; le but sera
manqud.
Les subtilitds de cette nature n'ont pas de prise, au
Canada, sur le bonsens public. La question, ne peut s'y
poser, et le ldgislateur ne songe meme pas a en discu-
ter la valeur thdorique.
Ces iddesgdndrales, que nous avons essayd de mettre
en lumidre, forment la base de Pinstruction dans la
« Puissance ». Comme nous sommes dans un pays de
ddcentralisation absolue, chaque province donne a ses
dcoles Porganisation qui lui plait \ A vrai dire, la
difference est peu sensible dans les systdmes adoptes,
car tous, animds du meme esprit libdral, tendant au
mdme but, devaient forcdment serencontrer dans Pem-
ploi des moyens.
Quebec place a la tdte de l'enseignement un conseil
1 L'article 93 de l'Acte de 1867 laisse a chaque legislature
provinciate le soin de r6glementer les questions d'education. Le
paragraphe 3 de cet article a trait a la liberie de conscience et
s'exprime ainsi: « Dans toute province ou un systeme d'ecoles
c dissidentes cxistcra par la loi, lors de l'Union, ou sera subse-
f quemment etabli par la legislature de la province, il pourra
< etre interjele appel au Gouverneur general, en Conseil, de tout
- acte ou decision d'aucune autoritc provinciale affectant aucun
« des droits ou privileges de la minorite protestante ou catholique
« romaine des sujets de Sa Majeste, relativement a 1'education. » 104
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
general forme des neuf dvdques et de membres choisisl
par le gouvernement dans les differentes parties de la
province. Ce conseil se divise en deux comitds, Pun de
dix-sept catholiques, Pautre de huit protestants, agis-
sant chacun dans sa sphdre, et surveillant les intdrdts
de leurs coreligionnaires. La prdsidence des assem-
blees plenieres, confide prdcedemment a un ministre,
appartient aujourd'hui a un surintendant de Pinstruction publique.
L'enseignement comprend, comme chez nous, trois}
catdgories : l'enseignement supdrieur, l'enseignement
secondaire, l'enseignement primaire.
L'enseignement supdrieur se donnedans des univer-
site's inddpendantes de PEtat, dues a Pinitiative privee,
qui recurent de la Couronne Pautorisation de confdrer
des dipldmes.
L'universite Mac Gill, a Montreal, et celle de Len-
noxeville sontprotestantes. Lapremidre, fonddepar un
riche ndgociant, en 1827, se compose des facultes de
droit, de mddecine et d'art; la seconde borne son en-
seignement a Petude de la thdologie anglicane.
L'universite catholique de Laval rdunit les quatre
facultds. Son siege est a Quebec1, et, depuisl878, elle
a crdd une succursale a Montrdal.
Un personnel distingud professe dans ces institutions, qui donnent aux Canadiens des deux races Pinstruction la plus solide. Les croyances de la minoritd
sont scrupuleusement respectdes, et nous constatons
que, d'une part, les dldves de toutes confessions frd-
quentent les cours de Mac Gill et de Laval; de Pautre,
que ces dtablissements ouvrent leurs chaires aux pro-
1 Le R. P. Bourgeois, prieur des Freres Prgcheurs a Paris, a
public, en 1883, une inte>essante &ude sur l'Universit6 Laval. CHAPITRE   VI.
fesseurs dminents sans distinction de religion; accord
surprenant qui plaide en faveur du rdgime adoptd.
Les circonstances nous ayant permis d'examiner de
plus prds l'universite catholique, nous nous y arrdte-
rons un instant.
« L'Universitd Laval», dit un prospectus que nous
avons entre les mains, « n'a plus rien a demander
« aux autoritds civiles et religieuses pour compldter
« sa constitution. Erigde civilement par S. M. la
« reine Victoria, le 8 ddcembre 1852, elle est munie
« d'une charte royale qui lui donne les plus amples
« privileges et Passimile aux Universilds les plus favo-
« risdes du Royaume-Uni. De son cdtd, le Souverain
« Pontife Pie IX, de si auguste mdmoire, satisfait
« d'une dpreuve de presque un quart de sidcle, accor-
« dait a PUniversite Laval, le 15mail876, l'drection
« canonique solennelle par la bulle : Inter varias
« sollicitudines, dans laquelle le grand Pontife dai-
« gnait reconnaitre le bien ddja produit par cette
« institution pendant ses quatre-vingts anndes d'exis-
« tence. »
Il est a remarquer qu'en octroyant cette charte, la
Reine, pour la premidre fois, reconnaissait un ministre
du culte catholique. C'dtait au moment ou les principes de gouvernement constitutionnel, posds par
Pacte d'union de 1840, commencaient a porter leurs
fruits; deux fois, on s'en souvient, Lafontaine avait
rempli la charge de premier ministre, et ses com-
patriotes prenaient une part prdponddrante a la direction des affaires publiques. Lord Elgin, le premier
gouverneur libdral des Canadas-Unis, plaida la cause
des catholiques, et ddtermina la Couronne a transformer en universitd l'dcole du sdminaire Montmorency-
«& 106
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
Laval. Le Pape se contenta, en 1853, d'encourager
l'enseignement thdologique par un indult ; puis,
satisfait d'une organisation qui rendait les plus grands
services au catholicisme, il accorda l'drection cano-
nique:«Comme lasouveraine de la Grande-Bretagne»,
dit la bulle, « a, depuis longtemps, dote et enrichi
« PUniversitd d'une charte renfermant les plus amples
« privildges, eta laquelleNous ne voulonsddroger en
« rien; et comme Sa Majestd a laissd a la mdme insti-
« tution Yentiere liberie de se gouverner elle-meme,
« Nous sommes heureux, d'aprds Pavis de Vos Vdnd-
« rabies Frdres, de combler d'dloges mdritds S. M.
" la Reine, le gouvernement fdddral et celui de la pro-
« vince de Qudbec. »
La reine Victoria, la plus haute personnification de
PEglise anglicane, accordant toutes les franchises a
une institution catholique; le Pape approuvant sans
reserve, etremerciant la Souveraine spirituelle au nom
du catholicisme : voila un fait exceptionnel, consd-
quence d'un libdralisme sincdre, honndtement pratique.
Il est bien dtabli que Puniversitd conservera tous les
droits d'une dcole libre. La charte le dit en termes
formels. Elle ajoute que «la corporation du sdminaire
« de Qudbec, dtant amplement dotde et pourvue de
« moyens suffisants, ne recevra pas de subvention de
« la ldgislature provinciate » . Passant ensuite a Porganisation de Puniversitd, « elle accorde que Parche-
« vdque catholique romain du diocdse de Qudbec soit,
« en vertu de sa charge, le Visiteur de ladite Univer-
« sitd». Ce haut dignitaire, dont les attributions ne
sont pas sans analogie avec les pouvoirs d'un souverain
constitutionnel, approuve les lois et rdglements qui
lui sont ddfdrds. CHAPITRE   VI.
107
Le supdrieur du sdminaire devient Recteur et prd-
side le Conseil univer sit aire, compose des Directeurs
dudit sdminaire (que ces Directeurs soient ou ne
soient pas professeurs dans Puniversitd) et des trois
plus anciens professeurs des differentes Facultds de
thdologie, de droit, de mddecine et des arts.
A ce corps appartient l'administration. Il fait les lois
et rdglements, confdre a tout dtudiaut de la province,
qui aurait dtd trouvd diiment qualifie pour les rece-
voir, les degrds de bachelier, maitre et docteur dans
les arts et dans les autres Facultds.
Peut-dtre avons-nous trop insistd sur cet acte consti-
tutif; mais il nous a paru qu'en puisant aux sources
memes, nous degagerions plus compldtement le large
esprit de libdralisme qui en a dictd les dispositions.
Le sdminaire de Qudbec possdde un domaine consi-
ddrable. Rien, n'a die neglige pour Pinstruction ou
Pagrdment des sept cents dldves confids a ses soins.
Tous les sports chers aux Anglais se rdunissent dans
de vastes emplacements ; des locaux parfaitement
amdnagds permettent d'ouvrir des laboratoires destines aux expdriences pratiques. II y a plus : convaincue
de landcessile de preparer les jeunes mddecins al'exer-
cice de leur art, Puniversitd ne se contentepas de les
admettre a ses cliniques dans les hdpitaux de Qudbec
et de Montreal. Elle crde des dispensaires oil elle traite
les pauvres sans distinction de croyance. L'art den-
taire, les affections des yeux et des oreilles, y sont
l'objet d'un examen spdcial. Le service medical est fait
par des internes, sous la surveillance des professeurs,
et les dldves assistent a la visite, poursuivant ainsi
Petude des differentes maladies au lit mdme des ma-
lades. — Un mot encore de la bibliothdque et des mu-
iiliHl
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|;i TT
108
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
sdes : la premidre entasse sur ses rayons quatre-vingt-
dix mille volumes, et les seconds renferment de fort
belles collections. Dans la section de peinture, notons
quelques bonnes toiles de la vieille dcole francaise.
L'enseignement secondaire comprenait, en 1882,
une trentaine de colleges classiques, treize colldges
industriels, trois dcoles normales et dix-huit dcoles
spdciales.
Les colleges classiques, places sous la surveillance
du diocdse, donnent a six mille dldves une instruction
correspondant a celle de nos lycdes. Parmi les plus
connus, citons Pinstitution de Saint-Sulpice et celle de
Ville-Marie, a Montreal; le sdminaire de Laval, a
Qudbec. Les classes, faites en francais, vont de la hui-
tidme a la philosophic, et prdparent les jeunes gens
aux dpreuves du baccalaurdat. A tenir ce langage, ne
semblerait-il pas qu'il s'agisse d'un college libre de
France?
Les sciences ne sont poussdes que dans les dcoles
-spdciales. Malheureusement, le Canadien, fort attire
vers les belles-lettres et la metaphysique, montre peu
d'empressement a se mdler des questions techniques.
Il est rhdteur plus qu'ingdnieur, et nous avons vu que
cette disposition naturelle avait dtd longtemps encou-
ragee par le clergd. Toutefois un revirement se pro-
duit. Le ddveloppement des dcoles spdciales marque
une transformation dans la direction des etudes. Nul
doute que les efforts tentes pour ddvelopper au Bas-
Canada Pinstruction pratique modifient, avant peu,
le temperament de Yhabitant.
Quebec, suivant l'exemple d'Ontario et des provinces
maritimes,possddeaujourd'hui une dcolepolytechnique
et une dcole commerciale. Ses deux dcoles de sciences CHAPITRE   VI.
109
appliqudes rendent des services; et, dans la branche
des arts et manufactures, des progrds reels sont ddja
accomplis.
A l'enseignement secondaire se rattachent les Academies de jeunes garcons et de jeunes filles, sortes
d'dcoles rdgionales ou trente-cinq mille enfants re-
coivent une instruction moyenne.
Avant que le Canada fut appeld a se gouverner
lui-meme, un tiers de la population catholique dtait
illettrd, et les campagnes, sacrifices aux villes, se res-
sentaient d'un manque absolu d'organisation. L'enseignement primaire , considdrd comme superflu pour la
masse des habitants, n'dtail qu'un acheminement vers
les etudes classiques. II se donnait dans les colldges
sans que les paroisses songeassent a en gendraliser les
elements. Tout semblait a faire; mais a partir de
1867, Pinitiative privde, stimulee par la legislation
provinciate, entra resolument dans la voie du progrds.
Le Canadien apporta dans la rdforme cette largeur de
vues qui, chez lui, nous a souvent frappds, et que nous
considdrons comme une garantie du succes de son
ceuvre.
Les dcoles primaires se divisent en dcoles primaires
eldmentaires et en dcoles primaires supdrieures. Tous
les enfants peuvent y recevoir une instruction suffisante,
et les relevds des dernidres anndes, pour Pensemble
de la province, dvaluent k plus de deux cent mille le
nombre des eleves frdquentant ces institutions.
Dans chaque paroisse, une commission scolaire de
six membres, dlus par les contribuables, assure le bon
fonctionnement des dtudes, encaisse les fonds destines
a l'enseignement, et les rdpartit entre les differentes
dcoles de la localitd, au prorata du nombre des dldves.
i TV
i'iff
110 DE  L'ATLANTIQUE AU  PACIFIQUE.
Ces fonds se composent d'une subvention du gouvernement, d'une taxe municipale prdlevde sur la pro-
pridtd foncidre des citoyens, d'une contribution men-
suelle, variant de vingt-cinq centimes a deux francs,
fournie par tous les pdres de famille pour chacun de
leurs enfants en age d'aller a l'dcole.
Dans les paroisses de religions diverses, c'est la
majoritd religieuse qui administre. Si la minoritd se
croit ldsde dans ses droits, elle signifie son dis-
sentiment a la commission et nomme trois syndics
pour la reprdscnter. Ceux-ci prdldvent sur les fonds
scolaires la part correspondant au nombre des dldves
qui suivent l'enseignement des dcoles dissidentes ; ils
administrent sdpardment. Assise sur de telles bases,
Porganisation nouvelle dvite les conflits et permet a
Pinstruction primaire de se ddvelopper librement, sans
que des divergences d'opinions viennent en gdner le
fonctionnement.
L'Etat n'a pas ddvid de la iigne de conduite qu'il
s'est imposee. Ddcidd a favoriser l'extension des dcoles,
il encourage les paroisses par des subventions juste-
ment rdparties, leur fournit le moyen de faire face aux
ddpenses, les met a mdme d'assurer a tous les enfants
de la commune une instruction suffisante, et cela sans
porter la plus faible atteinte tant aux droits du pdre de
famille qu'au principe de libertd de conscience.
Nous ne quitterons pas l'enseignement sans dire un
mot de la littdrature, qui est son ceuvre.
Au Canada, personne ne fait des belles-lettres son
occupation exclusive ; mais chacun se pique de les
cultiver a ses heures. Que Pavocat et le journaliste s'y
adonnent, on le concoit. Que le mddecin, le commer-
I
HLHL CHAPITRE  VI.
Ill
cant, l'agriculteur, s'essayent dans la presse, esquissent
un roman, rdvent de podsie, cela nous surprend davan-
tage.
Sans parler des anciens, nullement ddpaysds dans
ces rdgions hyperbordes, Racine, Molidre, Corneille,
la Fontaine, Bossuet,Fdnelon..., tous nos classiques y
tiennent une place d'honneur. Chateaubriand a droit
de citd a Qudbec, ainsi que Cooper; Lamartine, Mus-
set, Hugo, Thiers, Guizot, y sont acclamds avec le
mdme entrain. Nos romanciers yrecoivent un excellent
accueil. Seul, le naturalisme y desseche sur pied, ne
trouvant pas sur le sol du Parnasse canadien les elements ndcessaires a son dpanouissement brutal.
La littdrature marque son empreinte dans les moeurs
et faconne en quelque sorte le caractdre de Phabitant.
Pendant les longues soirdes d'hiver, tandis que la nature
reste ensevelie sous la neige, le colon redit a la
veillee, prds du feu qui petille, des bouts-rimes et des
refrains entremelds de cantiques. Peuple religieux!
Peuple songeur! dont Pimagination gambade a travers
les souvenirs du passe et les horizons de Pavenir, il
pense avec son cceur, et renvoie aux dchos les sentiments qui le remplissent.
Quand, d'un trait de plume, Louis XV raya du
nombre de ses colonies ses possessions d'Amdrique,
les Canadiens, debordds de toutes parts, ne pouvaient
asseoir les bases d'une littdrature nationale. Une
preoccupation les dominait. Ne fallait-il pas, avant
tout, sauvegarder la langue maternelle ? Cette langue,
echappde au naufrage, fut garantie de toute atteinte.
Pas de'patois, quelques termes du cru, je ne sais quel
gout de terroir; mais, a tout prendre, un parler francais.
Peu a peu le calme revint; des institutions liltd- 112
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
raires furent crdees; PAcaddmie royale se divisa en
section anglaise et en section francaise; PUniversite
Laval, et, a sa suite, les colleges et les cercles, eten-
dirent l'dtude des arts libdraux.
Dans la poesie, Octave Cremazie, Lemay, comptent
parmi les meilleurs. Frechette nous dmeut par la sin-
cdrite de ses accents. Quelle fraicheur d'impression
dans ces vers d'un exile ':
0 ruisseau gazouillant, 6 brises parfum^es.
Accords eoliens, vibrant dans les ramees,
Soupirs melodieux, sons suaves et doux,
Tremolos qui montez du frais nid de fauvettes,
Voluptueux accords qui bercez les poetes,
Chants et murmures, taisez-vous!
L'Acaddmie francaise, en couronnant le charmant
recueil de Frechette : Fleurs boreales et Oiseaux de
neige, a rendu justice a son talent8.
Chauveau, Marmette, de Gaspd, ont pris dans les
ldgendes canadiennes les sujets d'excellents romans.
Sylva Clapin expose aux yeux des Parisiens les mer-
veilles de la France transatlantique; Bibaud, Tur-
colte, Ferland, ddmelent habilement les pdripdties de
Phistoire de Qudbec. Garneau surtout, l'dmule etl'ami
de Henri Martin, captive par ses rdcifs animds, ses tableaux dramatiques, ses apercus inattendus, ses vues
profondes. Avec lui, nous assistons a la lutte dispro-
portionnde qui s'engage entre leCanadien etl'Anglais;
nous applaudissons a Pindomptable perseverance du
colon ddfendant sa nationalitd compromise. Garneau
1 Voy. Bibliotheque universelle et Revue Suisse. (Livraison
d'aout 1883.)
'   2 Frechette vient de publier un nouveau poeme, la Legende
-d'un peuple, auquel le public fait le meilleur accueil.
HI 4 t CHAPITRE   VI.
113
mourut trop tdt pour terminer son oeuvre. II nous eut
montrdLafontaine, puis Morin, puis Tachd, a la tdte du
gouvernement, ddcrdtant la rdforme des institutions,
conviant a Qudhec les colonies anglaises d'Amdriquc,
pour y jeter les bases de Porganisation feddrale. h'histo-
rien national n'est plus un dtranger parmi nous, et si
nous commencons a connaitre les dvdnements qui se
sont ddroulds depuis plus d'un sidcle dans la Nouvelle-
France, nous le devons avant tout au patriote canadien.
La libertd des dcrits dtant sans limites, les journaux
ont pris un ddveloppement prodigieux. Le Bas-Canada
n'en compte pas moins de quarante, vdritables encyclo-
pddies ouvertes a tous les genres, oil chacun essaye sa
plume, traite de politique, d'arts, d'agriculture, de
finances, etc...
La presse excelle dans la poldmique, qu'elle conduit
avec un flair normand. A la fois tenace et sou pie, elle a
le tempdrament querelleur, et trop souvent la lutte
qu'elle engage laisse percer Pimpertinenceetfait qu'on
articule les gros mots. Nousne parlons pas des feuilles
importantes, mais de cette avalanche de gazettes qui
envahissent les grandes villes et se debattent dans les
bourgs, distribuant des racle'es, pulverisant les libe-
raux, vomissant a la face des conservateurs l'expres-
sion de leur mdpris. De tels propos demeurent heureu-
sement sans portee. Dans ces tournois de paroles oil le
jouteur ddpasse le but, personne ne se sent atteint. Ce
n'est pas seulement, comme on Pa dit avec esprit de la
presse en Amdrique, que«le nombre des tyrans y a tud
la tyrannie»; c'est surtout que, si les paroles sont bles-
santes, le tempdrament reste calme; Pagitation se passe
a la surface sans jamais pdndtrer dans les couches pro-
fondes de la socidtd. « En Europe, nous disait nagudre 114
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
I  *
M.H.Fabre, le sympathiquecommissairegeneral duCa-
nadaaParis, enEurope, dans ces milieux inflammables,
dans ce centre de populations toujours tourmentdes du
furieux ddsir de secouer le joug des charges sociales
qui pesent sur elles, des provocations de cette nature
amdnent promptement des complications graves. Chez
nous, ou, en somme, il y a au soleil place pour tous,
ou chacun est content de son sort, ces complications ne
sont point a redouter. »
II appartenait a un horn me de la valeur de M. H. Fabre
d'excuser les faiblesses et les torts de ses colldgues.
Longtemps, comme directeur de YEvenement, de Qudbec, il donna l'exemple d'une biensdance courtoise.
Ce sdduisant conteur, qui attire a ses conferences le
public parisien, est reste tel que Pavait jugd'M. H. de
Lamothe en 1879 :
« La verve toute gauloise, mdlde d'une pointe de
« scepticisme railleur, avec laquelle il sait fustiger ses
« adversaires politiques, sans jamais descendre jusqu'a
« Pinjure brutale etviolente, si familidre, hdlas! a la
« plupart des journalistes de son pays, lui assure une
« place a part dans la presse pdriodique bas-cana-
« dienne et dans le parti liberal, auquel il appartient. »
M.Cauchon.ancienrddacteurdu Journal de Quebec,
s'est fait remarquer par la vigueur de ses articles, avant
de remplir a Winnipeg les fonctions de gouverneur.
MM. Beaugrand, Parent, Dessoules, Provencher etbien
d'autres, mdriteraient une mention spdciale dans une
dtude ddtaillde.
Citons enfin, dans un genre different, Pabbd Tangay,
qui reconstitue la gdndalogie compldte des Canadiens-
Francais. La bibliothdque fdddrale d'Ottawa lui ouvre
ses rayons, et cet infatigable chercheur publie en cemo-
' fc- •■^•a*>v?frJy*v -siTvs ^..■^..•aT& vt-o.. CHAPITRE   VI.
115
ment le second volume de cette curieuse compilation.
La question des tenants et aboutissants n'est pas sans
intdrdt pour Yhabitant respectueux des traditions, fier
de ses origines et de son histoire.
Maintes fois, en descendant le Saint-Laurent, de mo-
destes colons nous questionnaient sur des parents lais-
sds la-bas. « On s'est dit adieu, il y aura tantdt deux
cents ans, sur les cotes normandes, et Pon ne serait
point trouble de savouere s'ils se portiont bien tout de
mdme. »
Demain, nous les retrouverons, ces braves bucherons
qui vont, la hache k la main, se tailler un lopin dans
les fordts du Saguenay.
Il se fait tard, et, tout en nous endormant, nous nous
prenons a songer.
Que de joies au sein de ces populations rurales, qui
ont une croyance dans le cceur, mille rdves fleuris
dansl'imagination, le calme dans Pesprit, Pimmensitd
devant elles! CHAPITRE VII
UNE EXPEDITION  AU PAYS  DES  PEAUX-ROIGES.       LE  SAGUF.XAY
ET SES COLONS.     LA TRIBU  INDIENNE  DES  MOXTAGNAIS.   —
UNE  CONVERSATION  AVEC   LE   «   PERE  DES  SAUVAGES   ».
1        ]
[!:
A la distance oil nous sommes du pays natal, les partis politiques ont une tendance a disparaitre; les divergences d'opinion s'effacent; la forme du gouvernement se perd dans un lointain, et Pidee de patrie prend
une consistance particulidre, une sorte d'individualite
propre. Le Francais n'est plus douloureusement affectd
par le spectacle quotidien des misdres intdrieures ni
des querelles de clocher. II n'est plus tdmoin de ces dd-
bats parlementaires oil Pintdrdt national le cdde trop
souvent a des calculs moins gdndreux; il se compose
une France a lui et croit en son phalanstdre jusqu'au
jour ou l'dtranger en fait crouler l'dchafaudage. Je ne
sais rien de plus pdnible que d'assister, hors de chez
soi, au procds de son pays, et malheureusement le
Yankee dissimule peu ses sentiments pour nous.
Au Canada, tout diffdre. Francaise par nature, la
province de Qudbec excuse les faiblesses de la mdre
patrie, elle oublie ses torts, exalte ses mdrites. Sans
doute, elle a ses preferences etrdve, pour son ancienne
mdtropole, un rdgime analogue a celui qu'elle possdde,
un gouvernement moderne et stable, s'appuyant a la
Il 4 CHAPITRE  VIL
11'
fois sur la tradition et le progrds. Mais quand il s'agit
pour elle d'exprimer son sentiment filial, elle le mani-
feste hautement, applaudit au souvenir de la France,
sans discuter Porganisation constitutionnelle qu'il lui a
plu de se donner. Elle salue le drapeau blanc et le
drapeau tricolore, arbore Paigle et la. fleur de lys,
ordonne des pridres publiques au commencement de la
guerre de Crimde, prend le deuil de Henri V et de Na-
poldon IV, porte des toasts a M. Grdvy (maintenant a
M. Carnot), accueille le gdndral de Charette en lui
jouant la Marseillaise. Inhabitant ne se dit*ni rdpubli-
cain, ni royaliste, ni bonapartiste; il est tout cela.
En 1870, les enfants de Qudbec passent l'Atlantique
et se battent en Francais sur la Loire. A Patay, ils
meurent en Canadiens. De tous les points de la province, les colons accourent au consulat de France pour
s'enrdler.
< Monsieur le Consul, on nous apprend li-bas
« Que la France, trahie, a besoin de soldats.
« On ne sait pas chez nous ce que c'est que la guerre;
- Mais nous sommes d'un sang qu'on n'intimide guerc,
» Et je me suis laisse dire que nos anciens
-  - Ont su ce que e'etait que les canons prussiens.
• Du reste, pas besoin d'etre instruit, que je sache,
i Pour se faire tuer ou brandir une hache.
* Et c'est la hache en main que nous partirons tous;
« Car la Frjnce... Monsieur... la France, voyez-vous... »
Cette emotion poignante qu'dprouve Frechette, chacun la ressentait alors sur les rives du Saint-Laurent.
Le ddsastre a brisd tous les cceurs, comme la victoire
jadis les avait animds. Le Canadien n'a pas seulement
conservd le souvenir de ses anciens rois; il a suivi des
yeux les dvdnements qui se sont suceddd en Europe,
s'intdressant au sortdu Vieux Pays.
7,
mm
i 118
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
| I
Aujourd'hui mdme, 28 aout, a bord du steamer le
Saint-Laurent, nous causonsavec unbucheron deChi-
coutimi, et voila notre homme qui entame un rdcit dd-
taille des guerres de PEmpire; la retraite de Russie le
passionne, et quand il en vient aux Cent-Jours, c'est
en soldat de la vieille garde qu'il nous parte du petit
caporal. Nous le quittons pour serrer la main d'un an-
cien zouave pontifical, qui nous met en rapport avec
deux de ses compagnons d'armes. La conversation
tombe maintenant s fir le Saint-Sidge. Rome et la France:
ces deux mots ddpeignent le Canadien tout entier.
Parmi les relations prdcieuses que nous nous crdbns
sur le bateau, notons M. Frechette, le frdre du poete,
esprit liberal et causeur agrdable. Il nous prdsente au
ministre de la milice et de la defense, sir Adolphe Ca-
ron, Canadien-Francais, qui sera notre providence pendant toute la durde de notre voyage au Canada. Nous
passons deux heures charmantes avec ce dernier, que
nous retrouverons dans une semaine a Ottawa.
M. Caron, jeune encore, occupe une des situations les
plus importantes du pays. Sous sa direction, le ddpar-
tement de la guerre prend un developpement consi-
ddrable, et les services qu'il vient de rendre pendant la rebellion des metis lui ont valu le litre de sir,
que lui ddcernait ces jours derniers la reine Victoria.
Nous reviendrons, plus tard, sur Porganisation de la
milice; mais nous ne quitterons pas Phomme du monde,
qui nous a si gracieusement accueillis, sans lui expri-
mer notre reconnaissance.
Qudbec a disparu derridre Pile d'Orldans que nous
longeons depuis une heure, et le bateau, dvoluant vers
la gauche, s'engage dans un archipel d'ilots verdoyants
ou se jouent les premiers rayons du soleil. Le Saint-
II
-1U
m TWirygEgZOi CHAPITRE   VII.
119
Laurent, qu'une distance de cent lieues sdpare encore
de POcdan, se ddveloppe sur une largeur de dix-
huit kilomdtres; a Tadoussac, ou nous arriverons ce
soir, il aura doubld. Le lit s'dvase sans cesse et forme
a son embouchure un estuaire de trente-cinq lieues.
C'est une mer d'eau douce se ddversant dans l'Atlan-
tique.
Prds de nous se ddroule la chaine abrupte des
Laurentides. Au flanc de ces montagnes magnifique-
ment boisdes s'accrochent quelques cabanes de buche-
rons; mais les pentes escarpdes s'opposent trop souvent
a l'dtablissement d'un village. Pas une vallde jusqu'a
Saint-Pierre, citd naissante construite sur la baie Saint-
Paul, au confluent de deux cours d'eau. Ici, le bateau
s'arrdte, prend des passagers et du bdtail, puis continue sa marche en cdtoyant les Eboulements, d'aspect
plus sauvage. Voila Murray Bay, le sdjour a la mode,
la ville de plaisance. Nous avons ddpassd Pile aux Cou-
dres, qui cache dans ses entrailles deprdcieuxgisements
de fer, et nous voyons se superposer en face de nous
quatre sdries de montagnes, dont les tons se nuancent
et palissenl pour se mdler aux nuages. Ces sites pitto-
resques font penser auxpoints devuevaridsde Salzbourg.
Parfois des tourbillons de fumde tachent de noir Phori-
zon; c'est l'habitant qui ddfriche, incendiant les fordts
pourfrayerun passage a la charrue. Dans ces rdgions, ou
le bois n'a pas de valeur par lui-mdme, personne ne le
soumet a une coupe rdgulidre. Ce serait gaspiller son
temps, parait-il, tandis qu'on trouvedans cet amoncelle-
ment de cendres combindes a Phumus la base d'un ex-
cellentengrais. Quede richessesn'ensontpasmoinsper-
dues, et quelle valeur acquerraient, sur nos marchds eu-
ropdens, tous ces bois qui s'embrasent au grd du vent! I I II
120
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
Malgrd la precaution qu'il prend d'entourer de sillons
ses champs et sa demeure, le colon voit parfois sa ca-
bane ddtruile etsesmoissonsravagdes. Mais qu'y faire?
La flamme se promdnera dans les fordts du Saint-Laurent, jusqu'au jour ou Pindustrie des transports offrira
it l'exploitant un ddbouchd avantageux.
La rive droite, que nous rejoignons a la hauteur de
Kamouraska, n'a pas le caractdre tourmentd des Lau-
rentides. Des collines plus onduldes la limitent, se
reliant en certains endroits, pour laisser des villages se
grouper. Parmi les stations d'dtd qui attirent les
canotiers et les chasseurs, se distingue la Rividre du
Loup, ou sir A. Caronpossdde une agrdable rdsidence.
Tadoussac, que nous touchons vers huit heures du
soir, est situd au confluent de la rividre et du fleuve, a
deux cent cinquante kilomdtres de Quebec. De nom-
breux souvenirs s'y rattachent. Tentds par la situation
gdographique du lieu, les premiers explorateurs fran-
caiss'yarrdtdrentavantdepoursuivreleursddcouvertes.
Un sidcle plus tard, les rapports fournis alamdtropole
sur les conditions favorables de la vallee ddtermindrent
Louis XIV a comprendre tout le territoire dans le do-
maine de la Couronne.
Les Compagnies fermidres de ces biens royaux
recurent Pordre d'explorer la contrde. Une carte du
bassin, dressde au debut du regne de Louis XV, atteste
que le gouvernement avait sur ce point des indications
prdcises. Survint le traite de Paris. Lesbailleurs chan-
gdrent de maitre, mais non de condition, et, trop intd-
ressds a maintenir leur monopole, ils firent le silence
•sur les ressources du pays. A notre dpoque seulement
une nouvelle exploration fut fentde. La Compagnie de
la baie d'Hudson s'dvertue, par tous moyens, a dissi- CHAPITRE  VII.
muler les qualitds du sol, mais la lumidre se fait, et la
colonisation duSaguenay commence. Elle n'est encore
qu'a son ddbut. Les vastes plaines fertiles qui vont de
la vallde du Saint-Maurice au lac Saint-Jean ouvrent a
l'agriculture les plus vastes horizons et n'attendent,
pour se peupler, que Pachdvement d'un chemin de fer
en voie d'exdcution. Abritde des vents de Pest et du
nord par les contre-forts des Laurentides, cette contrde
jouit d'un climat plus tempdrd que celui de Qudbec;
des informations rdcentes font supposer que les conditions d'existence ne seraient pas sensiblement modifides
dans les espaces qui s'dtendent au dela de la « Hauteur
des Terres », a peu de distance de la baie d'Hudson.
Il fait nuit quand nous nous enfoncons entre les deux
gigantesques falaises qui bordent la rividre. Les passagers rentrent dans leurs cabines, et nous nous mettons
en devoir de commencer par une bonne nuit notre
excursion vers le pays des Peaux-Rouges.
A six heures du matin, nous ddbarquons a Chicoutimi,
le point extrdme de la navigation des steamers. Les in-
gdnieurs canadiens ont construit, avec des poutrelles et
des madriers,un port tres-vaste, trds-solide et d'un en-
tretien peu couteux. En ce moment ils Pagrandissent,
font des barrages, dldvent une vdritablemuraille massive
de huit mdtres d'dpaisseur, soutenue par des amoncel-
lements debois de rebut. Touts'emploie, pdndtredans
les fissures, s'entasse sous l'effort de chutes d'eau dd-
tourndes de leur cours et forme un ensemble rdsistant
et compacte. La ville ne compte encore que neuf cents
dmes, mais ddja son commerce avec Pintdrieur attire
les populations du Saint-Laurent. Du jour oule chemin
de fer projetd reliera Qudbec et Chicoutimi au lac Saint-
Jean, ce centre prendraun ddveloppement prodigieux. w
rr
ri
i;
122
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
Nous saluons une dernidre fois sir A. Caron, qu'entoure
un groupe de solliciteurs, et nous faisons prix avec deux
;< charretiers ». Ils nous transporteront jusqu'aux der-
nidres limites de la colonisation et les franchiront pour
atteindre le campement des sauvages Montagnais.
Un   « charretier »,  qu'est-ce que cela? — C'est
un cocher. Le cheval prend le titre de « trotteur»,
et la voiture s'appelle un « char ». On  « embarque »
et Pon  « debarque », ce qui n'est pas sans analogie
avec le |Comment naviguez-vous ? » des Flamands.
Betes et gens nous conviennent a ravir, mais le char
ne se recommande que par son originalitd. Figurez3
vous une planche de deux mdtres de long, mince et
flexible, cloude sur les essieux de deux pairesde roues;
un brancard pour le trotteur, un tabouret en avant pour
le charretier, un autre au milieu pour les voyageurs, et
vous avez une idde fort compldte du vdhicule chargd de
nous mener « contre vents et mardes » pendant quatre
jours. Sur notre sidge rudimentaire, un client pourrait
s'asseoir a la rigueur; mais a deux nous Penvahissons
littdralement, chacun ddbordant de son cdte et s'y
cramponnant de toute la force de ses poignets.
La carriole de Paul S... et de Gustave T... prdcdde
la notre et manoeuvre de Mbord a tribord, sautant au
moindre choc. La vigueur de Pattaque trouve un
instant cette paire d'amis sans ddfense; ils perdent le
contact du tabouret, puis se raccrochent comme ils
peuvent, k grand renfort de rdtablissements. C'est une
vdritable sdance de voltige fantaisiste. Tandis que D...
et moi nous jouissons du coup dvceil, notre planche
fldchit, et, rebondissant comme un ressort, elle nous
projette tous deux sur le dos du cocher. Nous deve-
nons sdrieux. Luttant, a notre tour, contre les cahots
MIL CHAPITRE   VII.
de la route, nous parvenons a nous maintenir dans
notre panier a salade. Mais voila du nouveau. Le chemin que nous suivons, bordd de profondes ornidres,
descend a pic le long d'un ravin. Bien entendu, pas de
frein a nos chars. Nos chevaux, sans attendre le
moindre signal, partent au train de charge sur cette
pente incroyable, pour escalader a mdme allure, sans
doute en vertu de la vitesse acquise, le mamelon qui
se dresse devant nous. Dans ce pays ignord de l'administration des ponts et chaussdes, les plis de terrain se
succddent, et le mdme mandge se rdpdte inddfiniment.
Nos bdtes sont a la hauteur de la situation, et nous-
mdmes, imitant les charretiers, nous dvitons les chutes
par des mouvements savamment combinds. Le roulis,
le tangage, les coups de vent, rien ne nous a manque
depuis notre « embarquement » ; la tempdte est dd-
chaihde, et nous nous ddbattons comme des naufragds
au milieu des capricieuses ondulations du so
Notre homme est un petit brun a l'ceil vif, aind de
quatorze enfants; il trouve tout naturel de subvenir
aux besoins de la maisonnde, jusqu'au jour de son manage; alors il passera la consigne a ses frdres, et chacun travaillera de son mieux pour apporter Paisance au
foyer paternel. Les rdflexions judicieuses et le gai badinage de ce jeune automddon viennent nous divertir,
quand les difficultds de la route n'absorbent pas son
attention.
Un jour, raconte-t-il, qu'il charriaitun lord a travers
le pays, son embarras fut extrdme. Impossible de s'entendre, le touriste ignorant le francais et lui ne com-
prenant pas un traitre mot d'anglais. Personne pour
leur servir d'interprdte; car, dans ces rdgions de PEst,
la langue de Shakespeare n'est pas plus en usage que :
II
124
DE   L'ATLA\TIQUE   AU PACIFIQUE.
le Sanscrit ou le persan. Force fut de parler par gestes,
et le fils d'Albion ne dissimula pas sa profonde ddcon-
venue. Pareil incident n'est pas a craindre pour nous;
notre langue est celle du pays, et nous rdpondons avec
joie aux souhaits cordiaux que nous adressent les pas-
sants. Sur le seuil d'une cabane se tient une jeune ma-
man entouree demoutards; nos compagnonsl'abordent
et lui demandent un bol de lait. « Du lait, mes bons
messieurs, c'est correct; nos vaches m'en ont donnd
deux gallons ce matin. Yvonne! va-t'en querir des
tasses aux messieurs. » La fillette interpellee disparait,
revient et se sauve a toutesjambes, lancant sur nous un
regard effard. Au premier pas que nous faisons pour
entrer dans la pidce unique qui sert de cuisine et de
salle de reception, toute la marmaille est en fuite. L'in-
tdrieur est celui d'un paysan aisd; a la tete du lit, un
crucifix; contre les murs, des images coloriees, reprd-
sentant la Vierge Marie et certains traits de la vie des
saints. Par malheur, Patre antique, le manteau de la
cheminde, ont cddd la place au prosaique fourneau des
Yankees. La maison, solidement construite en ron-
dins dquarris, ne se compose que d'un rez-de-chaussde
peu dlevd. Des bardeaux, sortes de lattes superposdes
jouant Pardoise, recouvrent un toit qui fait saillie.
Derridre, se trouvent la chambre des enfants et les
annexes. C'est la simplicitd et Paisance, mais point
encore le confortable des demeures amdricaines.
A mesure que nous avancons, lescabaness'espacent,
conservant toutes le mdme type. Autour de chacune
d'elles, des ldgumes en pleine terre, des champs de
mais, de bid, d'orge, elc—, puis des regions, ravagdes
par la flamme, ou se dressent des troncs d'arbres car-
bonisds, que Phabitant arrache avant les labours. Par- CHAPITRE  VII. 125
fois, le temps lui manque pour ddblayer le sol, et le
grain qu'il sdme au milieu des souches n'en donne pas
moins unerdcolte suffisante pour ses besoins.
Sur notre parcours, les cultures ne forment qu'une
bande de terre de deux kilomdtres de largeur. Au dela,
la fordt vierge, encore intacte, reprend ses droits, pro-
longeant ses masses sombres a 1 in(ini. A notre gauche
se dessinent les collines qui nous sdparent des tribu-
taires du lac Saint-Jean. Si le temps nous permettait
d'en gagner la crdte, nous verrions se ddvelopper devant nous les valldes fertiles qui donneront avant peu
Populence aux colons. C'est a Pouest, au nord et au
nord-estdu lac, queserencontrent les plus belles terres.
La se formera avant longtemps Pun de ces immen-
ses greniers du Canada, une sorte de Manitoba d'oii
les produiIs sortiront pour inonder la place de Qudbec
et les marchds de Pancien continent. Au dire des ex-
plorateurs, les colons actuels du Saguenay ne pourront
supporter la concurrence de leurs voisins. Et cependant le rendement du sol atteint ici le chiffrede 27 hectolitres a Phectare'.
1 Nous copions dans le journal Paris-Canada ce tableau com-
paralif des poids et mesures :
'Mesures de longueur.
La verge = 3   pieds anglais ou
Le pied =       12   pouces —
La brassc z=z 2   verges —
La perche = 51/2 — —
La chaine =22      — —
Le mille = 1,760 (ou 80 chaines) —
Le mille marin == 2,006 (ou 120 nceuds) —
Mesures de superjicie.
Verge carree     r= un carre de 91'- 1/2 de cote.
Perche carre^e   = 30 1/2 verges carries, ou 25"",25°.
0"
,91° 1/2
0
I
4
30 1/2
83
57 1/2
20
02
1,610
1,852
40 126
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
I   I
Bill
On juge, par cet exemple, de Pavenir brillant rdservd
aux populations du Bas-Canada.
Nulle pari Papparence de la misdre. Du reste,
comment la misdre existerait-elle dans un pays ou le
paysan est propridtaire du bien qu'il cultive? Pour la
modique somme devingtpiastres (cent francs), payable
en cinq annuites, il achdte au gouvernement un lot de
cent acres de fordt vierge. II faut ddfricher, mais le feu
a bientdt accompli son ceuvre; puis les semailles se
font, et la rdcolte assure a la famille le pain de Pannde.
Cinq ans suffisent pour transformer les espaces incultes
en terres arables etenbons p&turages; ajoutons que la
sdcheresse, les geldes tardives sont ici peu frdquentes;
qu'enfin les sauterelles, si ddsastreuses aux environs de
Qudbec comme aux Etats-Unis, n'ont pas fait lamoindre
apparition sur les rives du Saguenay.
D'impdts, Phabitant n'en paye pas ou fort peu. Une
patente sur les liqueurs alcooliques, la taxe des dcoles
Chaine oar^:6e   =      16 perches
«, 04c.
Acre
Mille carre'
=       6 chaines
640 acres
— 40\ 40°
— 309hect.
Mesures de poids.
= 453 gr. 59 c.
=      28      35 c.
=      45 kil. 35 gr. (ou 100 livres).
— 907 kil. 18gr.(20 quintauxou 2,000 liv.).;
Mesures de capacite.
= 4 pintes ou 4 litres, 54c.
= 2chopines — 1 — 13c.
=       8 gallons   — 36  —   34".  (c'est le
bushel anglais).
=     25 gallons   — 1 hectol. 13 litres.
Le boisseau francais equivaut a un demi-minot, et l'arpent francais se rapproche de l'acre.
Nota : L'usage du systeme decimal est facultif au Canada.
Livrc
Once
Quintal
Tonne
Gallon
Pinte
Minol
Baril
I lilt*.
,V ^»>-_ ^..:»^'Cc»> ~ ■."-"•:: CHAPITRE   VII.
12"
et la dime, voila toutes ses charges. La culture du
tabac n'est soumise k aucune surveillance, et le gouvernement n'intervient que pour prdlever un droit sur
la vente. En France, observe M. de la Bridre, si Pimpdt
etait distribudpartdte, chacun payerait cent neuf francs;
au Canada, chacun trente-cinq !
La libertd des successions ne subit aucune restriction.
Le pdre de famille est libre de tester pour qui bon lui
semble, de confier a Pun de ses fils (ordinairement
Paind) le soin d'exploiter le patrimoine, a charge pour
lui de dddommager ses frdreset sceurs. N'est-ce pas la
rdalisation du rdve de M. Le Play et de l'dcole de la
Paix Sociale? « L'dtranger, dit le Code civil ', a le
droit de succdder et de disposer librement par testament de ses biens, de quelque nature qu'ils soient, en
faveur de toute personne capable d'acqudrir et de pos-
sdder, sans reserve, restriction ni limitation, de la
mdme manidre que peuvent le faire les sujets bri-
tanniques. » Ainsi, les Canadiens dvitent le morcelle-
ment de la propridtd. II est vrai que les charges impo-
sdes a Phdritier ddpassent trop souvent ses moyens et
l'obligent a hypothequer le domaine paternel. Cela peut
durer jusqu'a la majoritd de ses frdres puinds; mais
aprds, apparait le remdde, tout colon age de dix-huit
ans obtenant une concession gratuite moyennant cer-
taines conditions prdvues par les lois.
Ces dispositions visent surtout les emigrants, que le
Parlement de Qudbec veut attirer par ses offres. Le
lieutenant gouverneur en son conseil ddsigne les lots
qui seront l'objet d'octrois gratuits, et les agents d'dmi-
gration sont tenus de ddlivrer, a ceux qui leur en font
1 Code civil du Bas-Canada, art. 609 (83).
i il.
,■>  ■
i iv If.
» . I
128
DE   LATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
0
la demande, un permis de possession, sur une dtendue
de cent acres. Le concessionnaire doit s'installer sans
ddlai et devient propridtaire au bout de quatre ans, s'il
a bati une maison et mis en culture douze acres de
terre. Notons qu'une loi garantit ces biens contre les
poursuites de creanciers antdrieurs a l'dpoque de la
concession.
Bon prince vis-a-vis des dtrangers, le legislateur se
montre galant pour les dames. Bien que le sexe soit,
ici, moins faible que dans notre vieille Europe, on a
voulu le proteger d'une facon toute speciale. A ddfaut
de convention matrimoniale, la femme possdde un
douaire coutumier, en cas de prdddcds du mari;
ce douaire comprend Pusufruit de la moitie des biens
du ddfunt.
Comme aux Etats-Unis, la recherche de lapaternite
est permise, et la jeune fille sdduite peut exiger le ma-
riage, ou tout au moins une forte indemnitd. Nous
n'avons garde de prendre un parti dans cette question
dpineuse, et nous constatons qu'en fait les procds de
cette nature se prdsentent rarement.
Personne ne s'dtonnera que, protege par les lois,
favorisd par le sol, le colon de Saguenay jouisse
d'un veritable bien-dtre ; auprds de Yhabitant, nos
paysans feraienf triste figure. Chez nous, c'est la vie a
l'dtroit, dans un petit enclos; tous s'y restreignent et
restreignent aussi le nombre de leurs enfants. Dans les
contrdes que nous traversons, c'est l'existence large,
inddpendante. On ddpense sans compter, etl'on se
donne le luxe d'une nombreuse famille. A les voir le
dimanche, gantds de'frais et de neuf habillds, les
hommes en gentlemen, les filles en demoiselles de
qualitd, dirigeant leurs trotteurs sur l'dglise parois-
II 1
1M.
'lUl CHAP1TRE   VII.
123
siale, on se croirait au milieu de touristes retournant
a la ville. Leurs traits sont fins, leur tenue eldgante;
on se demande d'ou leur vient le bon gout que rdvdle
leur mise. Peut-dtre leurs dconomies passent-elles trop
souvent dans des achats futiles? Confiantsdans Pavenir,
ils n'dpargnentgudreet pourraient, ace sujet, prendre
modele sur le paysan normand.
A son tour, le Normand, qui se contente d'un fils
unique, jetlerait utilement les yeux sur ses anciens
compatriotes. La veillde rdunit la famille. Ils sont dix,
vingt bambins, grands garcons ou fillettes. C'est la vie
primitive dans toute sa fraicheur, avec tout son cachet;
c'est la familiesouche, telle encore que Pa concue
M. Le Play.
L'histoire de ces mdnages ne varie gudre. Colin et
Colette se sont plu; leurs parents les ont fiances, et six
mois aprds, souvent plus tard, le brave curd prdside a
leurs dpousailles.
Arrivent les enfants; c'est pain bdnit. Vingt ans s'd-
coulent, et les grands font sauter sur leurs genoux les
petits au maillot. Souvent les ainds sont ddja marids,
que la mdre de famille n'a pasrenoncd auxespdrances.
Alors, chacun piqud d'honneur songe a peupler la province de colons francais. La coutume du vingt-cinquidme
n'existe qu'au Canada; elle en est l'expressionvivante.
Mettre a la charge du clergd le vingt-cinquidme enfant
d'une seule femme, le fardeau ne semble-t-il pas bien
ldger pour PEglise? Eh! mon Dieu, le Benjamin de
vingt-quatre freres n'est pas un mythe sur le Saguenay;
parfois il faut s'exdcuter, et chacun fait son devoir. Le
prdtre recommande a ses ouailles de croitre et de multiplier, et celles-ci sont tellement convaincues de cette
ndcessitd, qu'elles ont fait tomber la candidature d'un 130
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE-
ddputd pour cause de celibat. Il n'avait pas rempli ses
devoirs civiques'.
Quel est le rdsultat de cette emulation? C'est que
depuis un sidcle les Canadiens, de soixante-dix mille
qu'ils etaient, sont devenus deux millions, qu'ils ont
augmentd d'environ trente fois leur nombre, tandis que
la France doublait k grand'peine.
Stimulde par un climat vif et sec, la race ne parait
pas se ressentir de ce prodigieux developpement. A
fj^Iberville, notre premidre elape, la creature* a laquelle
nous demandons un gite compte trente-cinq ans au
plus, et le bdbd qu'elle berce sur les marches de Pes-
calier prend rang le onzidme. Les dix premiers respi-
rent la santd.Inutiled'ajouterqu'elleattendladouzaine.
H
.
1 Le rddacteur du Mail, de Toronto, consacre a la race canadienne un interessant article dont nous detachons ce fragment:
i Les chiffres que nous donnent les denombrements de la race
« francaise sont vraiment extraordinaires. Le nombre des emigrants
a. qui sortirent de la vieille France pour venir s'&ablir au Canada,
« sous l'ancien regime, n'a pas d^passe' dix mille. L'6migration ve-
« nant de France cessa effectivement en 1700. En 1763, malgre
i les guerres sauvages et toutes les miseres de la vie de colon,
I dans ce temps-la, la population de la colonie comptait soixante-
« dix mille habitants, et aujourd'hui la race francaise, au Canada et
« aux Etals-Unis, compte a peu pres deux millions... Quel serale
« resultat de cette expansion extraordinaire? Les etablissements
• anglais crees dans Quebec par les autorites imperiales, dans le
a. but d'eliminer l'influence francaise, disparaissent les uns apres
« les autres. Inhabitant ne se contente pas d'envahir les Etats de
a la Nouvelle-Angleterre et de fonder des colonies dans le Nord-
a Ouest; il pousse vigoureusement les Anglo-Saxons liors d'Onla-
« rio... II est probable que dans vingt-cinq ans les Francais seront
« les maitres dans toute la partie est d'Ontario jusqu'a Kingston,
a sans compter tout le nord de la province. Dans ce temps-la, les
« etablissements anglais des cantons de l'Est auront ete obliges de
> capituler. >
2 Nom donne" a la femme par l'habitant.
Ul CHAP1TRE  VII.
131
Plus confortablement installde que les autres colons,
cette joyeuse maman se qualifie dunom d'hdtesse. Elle
hdberge ace titreles colporteurs assezhardis pourpro-
mener leurs marchandises aux confins du monde civilise.
Nous en trouvons deux autour de la table rustique que
la patronne vient de quitter. Ils nous accueillent
bruyamment, entonnant en notre honneur le refrain de
« Vive la France! vive l'ltalie! » refrain demode que le
Savoyard ne chante plus. Malgre ces avances, nous
sommes peu disposds a jaser. La journde a dtd dure, et
les saccades de notre planche roulante nous ont broyd
les reins d'une telle manidre que nous songeons surtout
a gagner nos couchettes. Les uns prendront les couver-
tures, les autres les paillasses, trop heureux de pouvoir
dormir sous un toit. Qui sait si demain nous serous
aussi bien partagds ?
La cuisine n'est certainement pas succulente; mais
avec du lard, des ceufs et du fro mage personne ne
meurt de faim. Nous prdfdrons mdme ces repas pri-
mitifs aux mdlanges savamment combines des Yankees,
et nos vceux seraient comblds si nous pouvions arroser
notre diner d'un petit verre de vin clairet. Pourquoi
n'arriverait-on pas a acclimater la vigne dans les valldes
abritdes du lac Saint-Jean? Les tentatives faites, il y a
dix ans, dans des zones moins tempdrdes ont prouvd
qu'avec un peu de soin le cep rdsistait au froid et que
le raisin miirissait. Un avenir prochain nous menage
bien des dtonnemenfs sur la force productive de ces
contrdes ddsertes. Le fiot de la colonisation monte ra-
pidement vers le Nord, et les soixante-dix kilometres
qui noussdparent de la Pointe Bleue seraient ddjafran-
chis, si le gouvernement n'avait interdit aux Canadiens
de s'dtablir dans la reserve des Montagnais.
II 132
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
I
f
*
Ces peuplades dvangdlisdes ont presque toutes perdu
la nature farouche de leurs ancetres, mais elles en ont
conserve, jusqu'ici du moins, la vie aventureuse et va-
gabonde.
Elles sont a une etape d'Iberville, et nous ne resistons
pas au ddsir d'entrevoir les Chasseurs de Fourrures
dans leur « village d'Ete ».
Des le lever du soleil, nous prenons place dans nos
affreuses carrioles. Quelques maisons isoldes dessinent
encore la route de Chicoutimi; les villages sespacentde
plus en plus, et la foret vierge nous envahit.
Vers dix heures, une forte odeur de bois bruld nousj
arrive, et des nuages de fumde, qui s'dpaississent pro-
gressivement et se compliquent de flammes, semblena
avancer sur nous. « On ddfriche la-bas, nous dit notre]
charretier. Nous avons ventdebout, mais le chemin est
large, et nous pourrons passer. » Lancant aussitdt son
cheval au galop, il nous fait traverser le brasier sur
une longueur d'une demi-lieue. L'incendie qui gagne
de tous cotds, le fracas du feu dans les branches, la vue
des arbres qui craquent et se fendent, tout cela rduni
produit un effet fantastique.  Chemin  faisant,   nous
croisons le paisible colon dont Pallumelte a crdd cet
enter. « Peste! lui crie T..., vous nous faites passer un
joli quart d'heure! —Iln'y a pas de soin l, repartit le
brave homme, c'est correct. ■>-■
Ce qui est moins correct, c'est de boucher avec desl
fagots les trous des ponts vermoulus. Pour avoir tale
de ce plancher artificiel, notre pauvre bete s'enfonce
jusqu'au poitrail dans une ouverture bdante. Rien de
casse, fort heureusement, et nous pouvons continuer
1 II n'y a pas de soin signifie : tranquillisez-vous;
mcnt: ne vous faites pas de bile.
familiere-
LI W BHH
CHAPITRE   VII.
133
notre route. Nous sommes dans la region des lacs et
des torrents, cdtoyant les uns, passant a gud les autres,
car, vermoulus ou non, les ponts n'existent plus. Mais
quelle n'est pas notre stupdfaction de voir sur une rividre, dont le nom se prononce Ouiatchoine et s'ecrit
n'importe comment, un petit vapeur destine au transport des bois de construction ! La fordt qui nous envi-
ronne pourrait lui fournir du charbon; quant aux
arbres, ils ont disparu, et les seuls quirestentdebout, a
moitid carbonises et ddpouillds de leurs branches,
ressemblent a d'immenses perches a houblon plantdes
dans la cendre.
Un bac nous transporte, armes et bagages, sur Pautre
rive. Ici, changement a vue; un panorama complet se
ddroule. A gauche, le pays estfermd par une sdrie de
hauteurs; a droite, se decouvrent leseaux bleues du lac
Saint-Jean; devant nous, s'dtend la savane, plaine immense oil se rdfugient les troupeaux d'dlans.
Jusqu'a Roberval le chemin est battu; puis les traces
de culture s'effacent et les habitations disparaissent.
Encore une paroisse a passer, le petit hameau de Saint-
Normandin, premier avant-poste de la civilisation au
Nord-Est, et nous laissons derridre nous le pays des
Visages Pales.
Une croix, une barridre rustique ferment la route
que nous avons suivie pendant deux jours. Au dela,
c'est la rdserve des Montagnais.
Les Peaux-Rouges sont dans Pimpossibilitdde lutter
contre les envahissements de la race blanche; leur
domaine se restreint sans cesse, et le gouvernement
canadien se voit obligd de les protdger en leur laissant
la jouissance exclusive de certaines contrdes. Des traitds
passes avec les differentes tribus en font de veritables
!
In 134
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
II
Et
pensionnaires de PEtat. Elles recoivent des vdtements
et quelquefois des vivres; faible compensation, si Pon
songe que ces races ont du renoncer a la vie libre, in-
ddpendante, pour vdgdter dans les limites qui leur sont
assignees. Les Montagnais peuvent encore remonter
vers le pdle, sauter les rapides des regions bordales
dans leurs canous d'ecorce, poursuivre le gibier dans
les fordts du Nord, errer a Paventure sur les bords de
la baie d'Hudson. Mais cette petite barridre que nous
venons de franchir arrete leur domaine. Ils n'ironl pas
plus loin. La se trouvent des races supdrieures, qui les
ont dvincdes et qui occupent leurs anciens territoiresj
de chasse. Ils reculeront toujours, fatalement, et, dans]
la lutte pour l'existence (le struggle for life), ils
seront sacrifids.
Les Indiens Pont compris. Les guerres ddsesperdesj
qu'ils ont engagdes contre la Nouvelle-France et laj
Nouvelle-Angleterre, celles qu'ils engagent encore au
Nord-Ouest, n'ont pas d'autre motif que de ddfendre
leur propridtd pour sauvegarder leur inddpendance. I
Aux Etats-Unis, ces malheureux sont traques comme
des fauves, inquidtds j usque dans leurs reserves. Sous
prdtexte qu'il ne payent pas la socidtd, la Rdpublique
a jurd de s'en ddfaire. Encore dix ans, et le dernier
Enfant de la Nature aura perdu la libertd; mais le business rdgnera sans partage dans les plaines de PArizona
et du Texas.
La chasse a Phomme n'a pas ddpassd la frontidre
amdricaine. Continuateur de la politique francaise visa-vis des races indigdnes, le gouvernement canadien
ne ndglige rien pour amdliorer leur sort. Leurs interets
sont remis entre les mains d'un surintendant gdndral
ayant rang de ministre dans le cabinet d'Ottawa, et sous CHAPITRE  VII.
135
sa direction, des bureaux et des agents rdpartissent
entre les tribus les allocations que leur reconnaissent
les traitds. Veau defeu, dont les effets terribles affo-
lent le Peau-Rouge et lui donnent le coup de grace, est
sdvdrement exclue des terriloires indiens; toute infraction a cette rdgle est punie d'une amende de trois cents
piastres.
II se peut que, dans la delimitation des reserves, des
difficultds surgissent, et que des expropriations pour
cause d'utilite publique amdnent des troubles; les
dvdnements dont Riel vient d'dtre la victime et le hdros
n'en sont qu'une preuve trop certaine. Mais comment
rdpondre aux exigences d'une situation si complexe?
Faut-il faire supporter au pouvoir federal toute la res-
ponsabilitd des ddsordres et des malheurs qu'entraine
a sa suite la rdbellion des metis? C'est ce que nous
essayerons de ddbrouiller quand nous pdndtrerons au
Manitoba. Dans cette region plus favorisee, les esprits
sont calmes, le colon vit en sdcuritd, et la fermentation
qui se manifeste k Winnipeg et a Regina ne semble
pas impressionner les Indiens campds alaPointe-Bleue.
Accroupies a Pentrde de leurs tentes, dissdmindes
sur la grdve, une vingtaine de squaws — ou sauva-
gesses —fument tranquillement le calumet, tandis que
leurs nobles dpoux rdparent les pirogues de la tribu.
La troupe a cependant remarqud nos carrioles; car les
enfants cessent leurs gambades et le sexe faible
commence a donner des signes de stupefaction, fixant
sur les intrus un regard aburi. Evidemment, nous ne
sommes pas attendus. Mais voila qu'un jeune homme,
au visage aussi pale que les ndtres, sort d'un chalet
rustique adossd a la petite dglise de la mission. C'est le
fils de Padministrateur, appeld ici le «Pdre des sau-
Hi m
I * B'
IP
136
DE   L'ATLAiVTIQUE  AU  PACIFIQUE.
vages ». Il vient a nous et nous introduit avec une sim-
plicitd charmante au logis paternel. « A Pauberge de
Roberval, oil vous ne pourrez retourner avant la nuit,
vous aurez une mauvaise paillasse pour quatre, nous'
dit la maitresse de maison. Restez ici, nous vous ferons de la place, et le soir, si la fantaisie vous en prend,
vous jouerez du piano. » Nous savions que le piano
voyageait toujours avec le Canadien comme avec son
voisin le Yankee; mais le trouver dans une reserve de
Peaux-Rouges, au dela de la Fin des Terres, cela dd-
passetoutes nos previsions. L'accueil et l'offre sont trop
gracieux pour que nous nous entetions a rebrousser
chemin ; d'ailleurs noschevaux n'en peuventplus, etla
perspective de rester en panne ne nous sourit qu'a
moitie; quant apartager lahutte d'un sauvage, malgre
le pittoresque de Paventure, nous y renoncons sans
regret. Une soiree pleine de couleur locale au milieu
des Montagnais, une bonne nuit et un bon repas sous
un toit hospitalier, n'y a-t-il pas la de quoi bdnir le
gdnie bienfaisant qui dirige nos pas?
A cdte de la famille canadienne qui nous donne avec
tant d'obligeance le feu et la chandelle, vit un Anglais,
en ce moment absent, faisant pour, la Compagnie de la
baie d'Hudson le commerce des fourrUres. Pendant le
temps de la mission, un pretre catholique compldte
cette reunion de Peaux-Blanches, heureux de former
en pleine barbarie un noyau de civilisation. II y a dix
jours a peine, les habitues de la Pointe-Bleue se trou-
vaient au complet. Quatre-vingts tentes bordaient la
rive, et la petite dglise recevait la visite de deux cents
sauvages. De toutes les influences qui s'exercent sur
l'Indien, la religion est la plus efficace. Le positivisme
n'dclot pas en pleine nature vierge. Ces vastes rdgions,
lUI /.
<M)»'AU0>.. CHAPITRE  VII.
137
sillonndes de fleuves immenses et de mers intdrieures,
les fordts qui se perdent dans Pinconnu, la savane sans
fin, les glaces dternelles des pdles font naitre un impd-
rieux besoin de surnaturel que la philosophie ne pour-
rait satisfaire.
La simplicitd dvangdlique, au contraire, plait a ce
simple d'esprit; elle touche son cceur en mdme temps
qu'elle ddveloppe son caractdre moral. Tous se sont
approchds des sacrements, et maintenant que le depart du missionnaire les rend a la vie nomade, ils quit-
tent le village d'Eld pour courir dans les bois. La plu-
part regagnent leurs terriloires de chasse, et ceux que
nous voyous sous la tente se disposent a traverser en
canou les eaux perfides du lac Saint-Jean.
Ces canous, merveilles de legdretd et d'adresse, se
composent de feuilles d'dcorce superposdes et enche-
vdtrdes de telle sorte que Peau ne peut s'y infiltrer.
L'Indien franchit les rapides, tourne les rdcifs sur ce
frdle esquif qui porte sa famille, et, quand le passage
est termind, il charge sur ses dpaules son embarcation
et la depose a Pdtape.
Les sauvages, que nous voyious tout a Pheure sur la
grdve, ontrepris leur travail. Notre hdte nous conduit
vers un groupe que dirige un metis irlandais, et, pre-
nant un air mystdrieux : «Monsieur Clary, dit-il, je
vous prdsente quatre Francais d'au dela des mers; ce
sont mes amis; ayez-en soin.» La poignde de main est
de rigueur; c'est une marque d'estime qu'il nefaudrait
pas ndgliger. L'homme que nous avons devant nous
ddpasse ses voisins de la tete; son ceil, protege par
d'dpais sourcils, ddnote une grande dnergie, que justi-
fie sa vigoureuse charpenlc. C'est le plus fin tireur de
la tribu, et les autres reconnaissent sa supdriorite. Clary
8. f.
Ill
■lit
I fir
I .. \t:-i
138
DE  L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
nous met en rapport avec ses compagnons et nous mdne
au campement.
Les Indiens purs ont conserve le type trds-caractd-
risd de la race algique, d'ou ils descendent'. Ils sont,
en gdndral, petits et imberbes; la peau est chocolat
foncd; les cheveux, noirs et lisses, enduits d'une cou-
che de graisse, tombent sur les dpaules. Le front
n'existe pas; sous des arcades sourciliaires ddvelop-
pdes, un petit ceil noir souvent morne. Dans Pensem-
ble de la physionomie, quelque chose de bestial. Notre
presence les gdne visiblement, et c'est, parait-il, dans
les bois qu'il faudrait les juger; leur regard prend alors
une expression particulidre, et leur prodigieuse agilitd
contraste avec la lourde demarche qu'ils affectent en
ce moment.
1 Les aborigines de 1'Amerique anglaise ne forment pas, comme
on pourrait le supposer, une race homogene, possedant le meme
type, les memes aptitudes et les memes instincts.
La population sauvage repandue sur l'6tendue de la confederation canadienne se divise en qnatre races distincles, subdivisecs
en trente-six groupes. Ces races sont :
1° La race innok, composee de quatre ou.cinq mille Esquimaux.
Elle vit dans les glaces de l'ocean Arctique.
2° La race dene-dindjie, entre la baied'Hudson et la partie sep-
tentrionale des Montagnes Rocheuses. Elle compte environ qua-
rante mille dmes.
3° La race iroquoise, douviennent les Hurons, les Iroquois,
les Assiniboines, les. Sioux, etc. Ges peuplades sont plus rappro-
chees que les precedentes des grands lacs et de la frontiere ame-
ricaine; elles forment une population de dix a quinze mille limes.
4° La race algique, qui comprend, d'une part, les tribus de
l'Est: Montagnais, Abenakis, Micmacs, etc.; de l'autre, certaines
tribus environnant la baie d'Hudson; ainsi: les Algonquins, Pieds-
Noirs, les Cris. Le chiffre de la population algique est eslime a
cinquante mille.
(Voir, sur la matiere, un article de l'auteur dans la R&forme so-
dale, numero du 15 decembre 1887.)
jg^*»* *►.>»•■ ■Qsj*^ ».■.*') CHAPITRE  VII.
139
Les femmes n'onl Hen de commun avec le beau
sexe; celles que nous voyons dtendues prds du cam-
pement ne peuvent dtre compardes, pour l'exubdrance
des formes, qu'aux magots de la Chine ou aux divinitds
japonaises, ou encore aux Venus hottentotes.
Telles qu'elles sont, on nous assure qu'elles ont le
dondeplaire k leurs maris; c'est Pimportant. Peut-dtre
autrefois, drapdes dans une peau d'ours ou de bison,
la chevelure couverte de plumes et le visage enlumind
de tatouages, pouvaient-elles leur inspirer une passion
farouche; mais, vdtues de ddfroques d'hommes civilises, elles ne sont mdme plus effrayantes, c'est la salete
banale.
Le chef de la bandedonne le ton en matidre de mode.
Complet de laine percd comme une dcumoire, chemise
dcarlate en lambeaux, chapeau gris genre Robert-Ma-
caire, bottes dculdes a la Don Quichotte, tel est le char-
mant accoutrement de cet OEil de Faucon. Avoir fait
dix-sept cents lieues pour voir les hdros de Cooper en
costume national et tomber sur d'affreux sauvages dd-
guisds en mendiants ddpenaillds de nos villes, j'avoue
qu'a ce point de vue notre ddception est grande. II est
vrai que s'il eut conservd sa couleur locale, Plndien
aurait peut-dtre succombd a la tentation de s'approprier
nos chevelures. Mieux vaut encore que les Montagnais
aient renonce a se parer de scalpes. Robert-Macaire
nous sauve de Renard-Subtil.
Nos Chasseurs de Fourrures sont d'ailleurs fort ac-
cueillants et nous proposent de partir avec eux pour le
Grand-Nord, ou nous tuerons, parait-il, des caribous et
des grizzlis. Le temps dont nous disposons nous oblige a
ddcliner cet honneur; mais nous acceptons, sdance te-
nante, une partie de canou. Quatre pirogues sont mises
II
f
1
at 140
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
I
I
a Hot; chacun de nous s'agenouille au centre, tandis
qu'aux extrdmites deux sauvages debout battent le flot
de leur pagaie. Armes de cette rame dtroite et courte,
ils glissentrapidement, prennent un instant le large et
contournent la Poinle-Bleue sans que le moiudre clapo-
tementtrahisse notre prdsence! Lanuittombe, etlalune
dclaire de sa lumidre blafarde la surface de Peau, donnant a nos embarcalions un relief surprenant. Le coup
d'oeil est magique! Il semble que nous naviguons dans
le pays des ombres chinoises. Soudain le vent s'dleve, et
nos sauvages, virant de bord, se dirigent au plus vite
vers le village d'Etd. Mieux que personne ils connais-
sent la nature capricieuse du lac; a force de sang-froid
et d'intrdpiditd, ils passent partout, toiirnent l'obsta-
cle, se garent des coups de vent et sauvent leur famille
d'un peril imminent. Certes, nous sommes loin de
courir un pareil danger; mais le flot moutonne et nos
pirogues sont bercdes en tous sens, disparaissant entre
deux vagues pour reparaitre sur la crdte d'une troi-
sidme. Sur un signe de nos pilotes, nous gardons une
immobilite absolue; c'est la scute condition qu'on nous
impose. Mais comment ddpeindre la magnifique impas-
sibilitd de ces hommes qui, droits a leur place, main-
tiennent Pdquilibre des embarcations avec une dextd-
ritd inouie? Un dernier coup de pagaie nous depose sur
la greve du village d'Etd, et nous sautons a terre. Les
canotiers ont repris leur attitude somnolente et leur
lourde demarche; mais, pendant les deux heures que
nous avons passdes avec eux, nous les avons vus a
l'oeuvre et nous avons pu apprdcier leur merveilleux
instinct. Presque tous comprennentlefrancais, et Clary
s'exprime convenablement dans les deux langues ca-
nadiennes. Une distribution de cigares achdve de nous "^Pl
CIIAIMTIIE   VII.
141
classer parmi leurs amis, aprds quoi nous les quittons
pour repondre a Pappel de nos holes.
La maitresse du logis a surveilld tout particulidre-
inenl la cuisine, et le repas, seni par un Sang-
Mdld, se passe gaiement. La soirde se prolonge dans
un petit salon garni de fourrures et tendu de chromo-
lithographies reprdsentant des sujets religieux. On
parte de Qudbec, de l'Universild Laval oil le jeune 0...
termine ses dtudes, de la Belgique et de la France que
nous avons quittdes le mois dernier; puis la mdre se
met au piano, et la famille entonne des cantiques en
Phonneur de la Vierge. L'artistc de notre groupe se
charge des intermddes, envoie a tous les dchos les gais
accents de la Brabanconne, a laquelle vient se joindre
le God save the Queen et, disons-le, la Marseillaise,
que nous rdclament les Canadiens.
On le devine, tout ceci n'est qu'un accessoire pour
nous; ce qu'il nous faut, c'est interviewer en conscience l'obligeant administrateur sur les mceurs des
Indiens qu'il dirige depuis quinze ans et qu'il appelle
lui-mdme ses enfants, sans doute pour rdpondre au
titre de « Pdre des sauvages » que lui ont ddcernd les
Peaux-Roiiges.
Les fonctions de notre bote concernent surtout la
police de la rdserve, sur laquelle il fournit un rapport
annuel. Malgre le caractdre officiel de sa situation, il
ne dispose d'aucune force pour assurer sa sdcuritd et
faire respecter les droits du gouvernement. Il juge,
d'ailleurs, cette prdcaution inutile, lesMontagnaisjus-
tifiant pleinement jusqu'ici la confiance qu'il leur te-
moigne. Si leur intelligence ne s'ouvre pas a certaines
conceptions, si leur nature refuse de se plier aux exi-
J. i \%\Y
i     1
142
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE
% 1
A
1
gences de l'dtat social actuel, leurs qualitds morales
sont prdcieuses et les placent au-dessus de certains
civilisds.
A ceux qui prdtendent abolir la propridtd comme
dtant une invention du ldgislateur, on pourrait rdpon-
dre que la propridtd collective et mdme la propridtd
individuelle ont dtd respectdes de tout temps par les
races aborigdnes du nouveau monde. Les premiers
explorateurs qui posdrent le pied sur le sol amdricain
ont pu constater la parfaite observance de ce droit primordial. Les luttes sanglantes que se livraient au
seplieme siecle les Algonquins, les Iroquois, les Cris,
les Pieds-Noirs, etc., n'avaient d'autre cause que la
ddlimitation de leurs territoires de chasse. Un arrangement survenait, et les interessds fixaient avec une
prdcision rigoureuse les bornes de leurs domaines.
Les traitds que passdrent avec les peuplades de PEst
les gouvernements de France et d'Angleterre n'intro-
duisaient, dans les rapports de nation a nation, aucun
dldment nouveau. C'etait toujours le vieux systdme
indien, en vertu duquel les belligdrants soutenaient
leurs prdtentions et faisaient reconnaitre leurs droits.
Dans les tribus, mdme procedd. Chaque famille recoit
du chef le pouvoir exclusif de rayonner sur un certain
parcours qu'il ne doit pas ddpasser. Si plusieurs sauvages sont autorisds a chasser sur un territoire com-5
mun, c'est a celui qui trouve le gite qu'appartient le
gibier. Le braconnier n'existe pas. Le braconnage est
un vol, et le vol rdpugne a ces natures primitives.
Le Pdre des sauvages jouit, auprds des Montagnais,
d'une grande considdration. S'dldve-t-il un diffdrend
sur la rdglementation du parcours qu'ils se sont assi-
gnd, ils lui exposent leurs griefs et se rangent, sans CHAP1TRE  VII.
1S3
discussion, a Pavis qu'il leur donne. Dans les cas
exceptionnels, les principaux de la tribu se rdunissent
en conseil sous la prdsidence de Padministrateur; des
ddcisions nettement formuldes sont prises, et chacun s'y
soumet. Gni.ce a cette obdissance passive, a cette conscience du devoir, a ce respect du droit, jamais la
moindre rixe ne vient troubler la bonne harmonie de
la peuplade.
Dans toufes les conventions qu'ils passent entre eux,
les Indiens apportent un scrupule et une sincdritd que
les civilisds pourraient souvent leur envier. Ils ont foi
dans le serment de leurs adversaires et ne trahissent
jamais la parole donnde. Ces sentiments d'honneur et
d'honndtetd, poussds quelquefois jusqu'a la delicatesse,
sont encore rehaussds par un ddsinteressement absolu
et un stoicisme sans exemple.
Quand l'dpoque de la mission ramdne a la Pointe-
Bleue les Chasseurs de Fourrures, les uns ont fait de
riches captures et les autres ont en vain poursuivi le
castor etguettd la loutre. Les ddlaissds du sort revien-
nent au lancd les mains vides et n'ont rien a espd-
rer de la Compagnie de la baie d'Hudson. C'est alors
que leurs compagnons privildgids leur font sans hdsi-
ter Pabandon de la moitid de leurs ressources :
II se faut entr'aider, c'est la loi de nature.
Dans Pinfortune surtout, le sauvage ddploie une
dnergie indomptable. Qu'il meure transi de froid dans
les glaces du pdle, ou qu'il succombe dans une lutte
indgale, on le verra accepter son destin avec une su-
prdme indifference. Jamais plus que dans la dernidre
rdvolte l'Indien n'a stupdfait par son audace et sa rdsi-
guation. Captif, il a supportd les plus durs traitements
I:
.I 144
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
sans murmurer uue plainte; blesse a mort, il s'est
enseveli dans les plis de sa longue couverture, attendant impassible le fatal ddnoument. A ces qualitds,
les Montagnais en ajoutent deux autres qu'ont ddve-
loppdes chez lui les missions catholiques : la fidelitd
conjugate et Pamour de la famille.
lis ont renoncd a la bigamie et forment des mdnages
bien assortis, parait-il. Ce qui peut dtonner, c'est que
ces Enfants de la Nature ont un faible pour les manages de raison. Non que des calculs intdressds les pous-
sent a solliciter la main d'une jeune sauvagesse enri-
chie de dollars; la poule aux ceufs d'or se trouverait
plus facilement, et nous connaissons le souverain me-
pris du Peau-Rouge pour le vil mdtal. Mais le dieu
Cupidon, si prodigue de ses traits quand Chateaubriand
lui confie le soin de captiver la charmante Atala, ne
torture pas de ses malices le pauvre coeur des rosidres
de la Pointe-Bleue. Les prdliminaires sont fort simples. Les parents trouvent leur fils en kge de prendre
femme et lui communiquent cette impression. Sans
plus tarder, le futur in partibus expose le cas a une
fiancde en expectative. Tous deux tombent d'accord.
Le couple se rend a la petite chapelle de la Mission, en
revient enchaind par les liens indissolubles du manage et se prdsente chez Padministrateur, qui achdve
la consecration par une poignde de main. L'entrevue,
la ddclaration, les fiancailles, le contrat, la cdrdmonie
religieuse, tout cela a pris deux heures au maximum,
et les jeunes dpoux sont pleinement satisfaits. Femme
vertueuse, mari fiddle, tel est le rdsultat aussi exem-
plaire qu'inattendu de ces unions prdcipitdes.
Qu'on Pobserve dans les bois, au cours de sa vie
errante ou dans son village d'dtd, partout le Monta-
UIM
*"*»">. A."--'   V-«... »5>,\*A CHAPITRE  VII,
145
gnais se montre soucieux du sort de sa famille. Ici,
nous le voyons revenir au bercail, aprds avoir achevd
les prdparatifs du ddpart, tandis que, entassds sous la
tente, dtroite et basse, autour d'un feu qui les chauffe
en les enfumant, la squaw et les enfants se disposent a
terminer la journde par un repas sommaire.—La-bas,
sur son territoire de chasse, il dirige la marche de sa
petite colonne, portant les plus lourds fardeaux et pro-
tdgeant sa compagne qui, chargde de bdbds, s'attache a
ses pas. Arrivd a l'dtape, il installe son campement,
se met en qudte, court a Paventure pour assurer
l'existence des siens. Mais, si loin que Pait entraind
le gibier qu'il poursuit, il retourne chaque nuit au
bivouac.
L'enfant a le culte de sa mere; il prend soin de sa
vieillesse. Clary nous fait entrer dans une cabane, et
nous y rencontrons un jeune sauvage qui, depuis
trois ans, renonce a la vie nomade pour se consa-
crer a sa mdre aveugle. En vain, la pauvre vieille le
supplie de choisir une sqUaw et de gagner la fordt;
on la conduirait a l'hdpital, que l'administration prd-
voyante a fondd pour les Indiens du lac Saint-Jean.
Mais le fils ne veut rien entendre. Les Missions se
succddent et les automnes arrivent, que toujours il
regarde d'un ceil morne les chasseurs s'dloigner sur
leurs pirogues Idgdres et disparaitre a Phorizon.
Nous avons essayd d'esquisser a grands traits ce qui
constitue Pactif du Montagnais. Examinons maintenant
le cdtd faible desa nature. Si le coeur de ce naif ne s'est
pas altdrd au contact de la civilisation, sou intelligence a
refusdde s'ouvrir, et les avantages qu'il aurait pu retirer
de cette civilisation mdme lui restent jusqu'ici tout a
fait dtrangers. Son oisivetd, son imprdvoyance, Pim-
9
i TZS-
146
DE   L ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
I'M
possibility de le fixer au sol, semblent le condamner k
un dtat d'infdrioritd qui ne finirait qu'avec lui.
L'Indien a pour toute fortune son fusil, son canot
et sa tente. Quand, a la suite d'une fructueuse saison
de chasse, il rapporte des fourrures qu'il vend a la
Compagnie pour plusieurs milliers de francs, il dd-
pense son argent en achats futiles, sans songer au
lendemain. Sa misdre est profonde. Le cheval sauvage,
qu'il montait autrefois avec tant de finesse, n'existe
plus; jamais le Montagnais ne saisiraPoccasion de s'en
procurer un autre. Les terres qu'il a recues du gouvernement demeurent incultes. Seuls, les metis ont pris
des mdtayers, mais jusqu'ici tout profit est perdu pour
lespropridtaires. Vivant au jour lejour, le demi-sang,
comme l'Indien de race pure, se ddsintdresse de tout ce
qui pourrait Pattacher au sol. Son instinct le rappelle
impdrieusement a la fordt. « A force de perseverance,
nous dit Padministrateur, je parvins a intdresser un
sauvage, d'une intelligence peu commune, a la culture
de son bien. Nous lui avions taille un joli lopin, et,
depuis plusieurs mois, cet homme, dmerveilld des rd-
sultats obtenus, prenait gout au travail. La moisson
s'annoncait belle. Souvent il m'entrainait dans son
champ, rdclamait mes conseils et les mettait en pratique avec un tact surprenant. Un jour qu'il me faisait
admirer ses bids, une troupe de cerfs, sortant de la
fordt, se mit a bondir dans la vallde. L'Indien devint
pensif, et, le lendemain, j'appris que le malheureux
avait disparu vers le Nord avec toute sa famille. La rd-
colte perit sur pied. »
Bien qu'amendd par le christianisme, le Montagnais
sent parfois son penchant a la fdrocitd.renaitre. Il aime
la vue du sang et se rejouit au spectacle d'un lapin
II   M CHflPlTRE  VII,
14'
qu'on dcorche. Quand un ours est tud, toute la tribu
se rassemble. Les femmes et les enfants se teignent les
mains dans les entrailles de la victime, et le festin commence. La chair est cuite, puis mangde sur place. Une
dnorme marmite recoit la graisse, et le hdros du jour,
apres s'dtre huild les cheveux selon le rite, avale une
poche du prdcieux liquide. Le chef, les anciens, les
squaws, s'avancent par ordre hidrarchique et procd-
dent de mdme. Des danses dcheveldes et des libations
prolongent la fdte jusqu'au jour.
Que la vie dans les bois ddveloppe chez les naturels
un instinct de carnassier et de fauve, nous pouvons le
regretter; mais avons-nous le droit de nous scandali-
ser, alors que, au dela des Pyrdndes, nous retrouvons
la soif du sang poussde jusqu'au ddlire ? L'Espagnole,
indolente et gracieuse, qui joue de l'dventail dans sa
loge parfumde, attend, impatiente, que la corne du
taureau ddcouse le flanc tendu de malheureuses hari-
delles. Il y a pis : Bravo, taureau! crie la charmante
spectatrice, quand celui-ci dventre un homme.
On sait que le gouvernement canadien continue, visa-vis des Indiens, la politique de justice et de protection
que suivait la France. II n'a rien ndgligd pour amdlio-
rer leur sort : concessions de vastes territoires, distributions de vivres et de vdtemenis, creation d'hospices
et d'dcoles indiennes1, etc... A quel rdsultat pratique
aboutissent ces efforts? Est-on parvenu a vaincre la
rdpugnance du Peau-Rouge pour les travaux manuels?
l'a-t-on rendu prevoyant? — Sur ce point, nous lais-
sons la parole a notre interlocuteur.
b Tout ce^rue nous pouvons espdrer, en protdgeant
1 A la fin de l'annee 1885, on constatait que les ecoles indiennes etaient frcquentees par 4,789 eleves, presque tous metis. JlHF I-
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148
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
« le naturel du pays, conclut Padministrateur, c'est de
« lui assurer les conditions matdrielles d'existence
« que, livrd a lui-mdme, il verrait bientdt decroitre.
1 Ne pour la vie sauvage, il continuera a la mener dans
| les espaces qui lui sont reservds, et quand, resserrd
« dans des barridre&plusdtroites,il se sentiradomptd
« comme un lion dans sa cage, il succombera d'oisi-
« vetd et d'ennui, a moins qu'il ne soit absorbd. Il sett rait faux cependant'de prdfendre que les races abo-
« rigdnes sont en ddcroissance1. Depuis prds de vingt
« ans que je vis au milieu des Montagnais, je constate,
« au contraire, une augmentation sensible. Leur nom-
k bre, de trois cent cinquante, s'est dlevd a quatre
« cents. La charge est lourde, mais le gouvernement
« en accepte loyalement tout le poids. II secourt par
« humanite ces dtres humains, sans espoir de les
« amender. Jamais ils ne coloniseront. Tant qu'ils self ront eux-mdmes, ils resteront barbares. Ce n'est que
« par la fusion des races qu'ils se ddvelopperont et
« parviendront progressivement a un etat supdrieur.
1 Si nous consulfons les Censuses du Dominion, nous consta-
tons qu'en 1871 on evaluait a 102,358 amesle nombre des Indiens
etablis au Canada. Ce nombre, en 1851, 6tait porte" a 108,547. II
est vrai qu'un calcul de cette nature, base" sur de simples evaluations, ne peut aboutir qu'i un resultat approximatif. Au contraire
les tableaux de recensement, dresses d'une facon reguliere, dans
les regions civilis£es, fournissent des renseignements d'une valeur
plus certaine. Ce second travail, fait dans quatre provinces (Ontario, Quebec, Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Ecosse), corrobore le
premier. II atteste qu'en dix ans la population aborigene des provinces de l'Est s'est accrue de 3,330 habitants.
Nous tenons done pour fausse, au moins jusqu'a preuve du contraire, l'opinion que tous les groupes sauvages sont appeles a dis-
paraitre, « emportes par le souffle de la civilisation, avec les
feuilles de leurs for&ts ». CHAPITRE  VII.
149
a Mais alors le vdritable Peau-Rouge, l'Indien pur,
u aura disparu.»
C'est peut-dtre beaucoup s'avancer que de dire, d'une
facon gdndrale et dans un sens absolu : « L'Indien
n'est pas un dtre civilisable; jamais il ne coloni-
sera. » Un missionnaire bien connu au Canada, le
Pdre Lacombe, affirme que, dans la zone fertile du
Nord-Ouest, les peuplades dvangdlisdes par lui, telles
que les Pieds-Noirs et les Cris, tirent du sol un certain
revenu. Il n'est pas moins certain que les Six-Nations,
dtablies sur la Grande-Rividre (province d'Ontario), ont
ajoutd cette annde a leurs cultures cinq cent cinquante
acres de terre; ce qui donne vingt-sept mille trois cent
seize acres de labours pour une tribu de trois mille
deux cent seize habitants. En rdalitd, les constatations
varient suivant qu'on considdre tel groupe ou tel autre.
Par exemple, un Esquimau diffdre d'un Montagnais
autant et plus qu'un Anglais peut diffdrer d'un Italien.
Au cours de la conversation, Padministrateur de la
rdserve nous a fourni sur les Montagnais certains details qui ne sont pas sans intdrdt. La langue parlde a la
Pointe-Bleue a ses rdgles propres, ses tournures que
les missionnaires ont rdunies dans une grammaire sauvage. Ce petit recueil forme, avec un cahier de solfdge
contenant des cantiques et des chants de guerre, toute
la bibliothdque des lettrds. L'Indien n'est pas indifferent a la musique; sans dtre un dilettante, il a le sentiment de Pharmonie; le piano Pintrigue, et les accents
d'une marche ou d'un hymne Pimpressionnent. Sa
fanfare se rdduit a une grosse caisse colossale, tendue
d'une peau de buffle, qui retentit chaque fois que la
mort d'un ours rdunit la tribu.
Tout est profit dans la prise d'un ours. La chair suf-
V 150
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
fit au festin, et la peau se vend douze ou quatorze piastres. Un caribou fait un repas, mais n'est pas une fortune; mieux vaut une loutre, dont la fourrure rappor-
tera neuf piastres. Le castor, plus commun, s'achdte a
raison de trois piastres la livre. La martre, le vison, le
rat musqud, sont des articles trds-demandds. Un chasseur peut toucher de quatre a six mille francs quand
la saison lui a ete favorable, et Clary, Pan dernier, par-
vint a doubter cette somme. L'ensemble des fourrures
vendues en 1881 reprdsentait pour Qudbec une valeur de huit cent mille francs. Notons enfin que, sur
toute Petendue du Dominion, en 1885, ce commerce
s'dlevait a trois millions six cent mille francs.
Il y a quelques anndes, le produit des pecheries dd-
passait douze millions au Bas-Canada. C'est une des
ressources les plus considerables de la province, et,
dans les statistiques, la morue, le hareng, le homard,
figurent a Pexportation pour une somme dlevde. Peut-
dtre, de ce cdte, certaines reformes sont-elles ndces-
saires, si Pon veut donner a l'exploitation toute
l'extension qu'elle compprte.
^
Ces considerations nous ont dcartd de la question
indienne, et la conversation devient plus gdndrale. Nous
la prolongeons fort tard. Le lendemain de bonne
heure, nous prenons conge de nos hdtes et de nos amis
les Peaux-Rouges, pour nous diriger sur Chicoutimi,
par Iberville.
C'est toujours la mdme route et la mdme carriole,
mais nous nous fatiguons beaucoup moins de la pre-
midre que de la seconde. Rien cependant a signaler
pendant notre marche en retraite; rien, si ce n'est, a
notre dernidre halte, la cabane du pdre Duchdne. Ce
It It 14 CHAPITRE  VII;
151
nom, qui servait d'enseigne aux gazettes rdvolution-
naires, aurait-il ddteint sur le vieux solitaire? Ce qu'il
y a de certain, c'est que, seul de tous les colons du Sa-
guenay, il affiche des opinions jacobines en politique
comme en religion. A vingt lieues k la ronde, chacun
se signe en profdrant son nom, et les bonnes ames dgrd-
nent leur chapelet pour sa conversion. Le penseur n'en
veut point ddmordre. Blotti dans sa baraque, comme un
hibou dans le creux de son arbre, il fume silencieuse-
ment sa pipe sans s'inquidter de notre venue. Ce qui
nous amdne n'a rien que de naturel. II a badigeonnd
sur sa porte, en caractdres cyclopdens, ces mots : Jean
Duchine, — licencie pour vendre des boissons spiri-
tueuses, et nous sommes descendus chez lui pour gouter
a sa cave plus encore qu'a sa table. Malheureusement,
le vin n'a pas accds dans cette retraite. Notre philosophe
le remplace par une decoction de myrtilles, qu'une capitulation de conscience Pencourage a baptiser sans ver-
gogne. L'hdtel de Chicoutimi est plus confortable;
nous y attendons patiemment le bateau de Qudbec.
Les gdologues ne sont pas d'accord sur la formation
du Saguenay. Cette prodigieuse entaille, pratiqude en
plein granit sur une largeur d'un kilomdtre, dans le
bas de laquelle se precipite un torrent profond de mille
pieds, donne lieu aux controverses les plus vives et les
plus opposdes. Les uns voient dans Pouverture de la
chaine des Laurentides l'effet d'un cataclysme violent.
Les autres, et parmi eux M. Pabbd Laflamme, professeur distingud de l'Universitd Laval, considdrent que
la, comme aux chutes du Niagara, Peau seule a creusd
cette gorge d'drosion qui, du lit de la rividre a la surface du sol, atteint une hauteur de douze cents mdtres.
Par une sdrie de raisonnements, il arrive a cette conclu-
1!
ill 152
DE  L'ATLANTIQUE  AU  PACIPIQUE.
ill
sion que le Saguenay, trds-antdrieur au Saint-Laurent,
fut le deversoir naturel d'une mer interieure aujour-
d'hui reduite aux dimensions du lac Saint-Jean, et que
ses origines remontent a une antiquitd d'environ trente-
six millions d'anndes. Les terrains primaires auraient
mis tout ce temps a deposer sous les eaux. «Nulle part,
plus que dans la vallde du lac, observe de son cdte sir
Logan, on ne saurait trouver un sol d'alluvion d'une
aussi grande dpaisseur... Les argiles marines, gendra-
lement recouvertes de sable et de gravier, se rencon-
trent presque partout. II n'y a pas de sol plus friable
ni plus facile a ameublir.» Cependant il est utile d'ajou-
ter avec ce gdologue et M. Robinson qu'a part deux
cent mille acres de terres fertiles, la contrde qui s'dtend
au sud de Chicoutimi est sterile sur une certaine pro-
fondeur; faible considdration si Pon songe aux vastes
dtendues qui, de trois cdtds, s'offrent a Pagriculture.
Le touriste, non moins que le savant, s'extasie devant le spectacle saisissant et sdvere qui se prdsente a
ses yeux. Au sein d'une nature sauvage, il se sent
dtreint par la puissance de cet dtau gigantesque qui
comprime le flot et ferme l'horizon. Du pont de notre
vapeur, nous voyons les murailles qui surplombent se
rdunir au-dessus de nous. Une sorte de frisson s'em-
pare de l'dtre; il semble que ce ddchirement de la
croiite terrestre doive aboutir au chaos. Une seule vallde vient un instant egayer la vue, et la rividre s'y prd-
cipite pour former la baie de Ha! Ha! — Ha! Ha! Tel
est le cri de soulagement, le soupir de ddtente que
poussdrent, en prdsence de ces prairies verdoyantes,
les premiers explorateurs du Saguenay. Enfin, nous
touchons aux rdgions fertiles, aux sites souriants, au
cielbleu! Mais ddja Ha! Ha! Bay s'est cachde et la
lit IL CHAP1TRE  VII.
153
scdne de.ddvastation se poursuit. Les rochers qui nous
enveloppent nous serrentde plus prds, pour former de
chaque cdtd les falaises immenses des caps Eternitd et
Trinitd. De Pune k Pautre, ces sentinelles colossales,
qui semblent nous barrer le chemin, se renvoient les
sifflements rdpercutds de la machine. La passe est
franchie et le gouffre s'dvase. Au loin, nous voyons
Tadoussac et Pestuaire de la rividre, qui mdle ses eaux
noires aux vagues limpides du Saint-Laurent.
La traversde du Saguenay a durd cinq heures. Nous
regagnons nos cabines. Le 3 septembre, au petit jour,
nous ddbarquerons a Qudbec.
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1
91
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L2&4 ilri-
CHAPITRE VIII
DE   QUEBEC   A   MONTREAL.  —   LA   METROPOLE   DU   DOMINION.   	
RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET LE CANADA. — NAVIGATION
ET VOIES DE COMMUNICATION. — LE CHEMIN DE FER DU PA-
CIFIQUE-CAXADIEN.
I il
Encore un tour de roue, et nous entrons dans le port
de Qudbec. La Flore et le Bouvet, de Pescadre francaise, stationnent au milieu du fleuve, profilant leur
eldgante mature sur la surface illuminde de Peau.
Des canots, ddtachds de la frdgate, portent au ddbar-
caddre les officiers du bord. Sur le quai, la foule com-
pacte suit du regard la manoeuvre de nos matelots. —
Nous voulons voir les 1 gens de chez nous », se sont
dit les habitants, venus de loin a la ville. —- Les «gens
de chez nous»se demandent sdrieusement s'ils ne sont
point « au pays x.
Malgre Pheure matinale, nous obtenons la permission de visiter la Flore. C'est un beau navire, digne de
reprdsenter notre flotte dans ces parages hospitaliers.
Le sol de Qudbec n'est pas moins francais que le pont
du bateau, mais le pavilion francais ne protdge plus la
cite de Montcalm; au drapeau anglais revient cet hon-
neur.
Comme au jour de notre premidre arrivde dans les
murs de la vieille capitate, nous dprouvons je ne sais
UlH'fL CHAPITRE  VIII.
155
quel besoin de songer aux dvenements douloureux qui
ddciddrent du sort de la colonie; les souvenirs d'antan
se pressent dans Pesprit; nous voudrions rester quel-
ques semaines encore au milieu d'une population
qui nous accueille comme des frdres, et cependant
il faut partir, dire adieu au camp retranchd d'une
nationalitd qui survit a elle-mdme et renait de ses
cendres.
Nous faisons une dernidre fois le tour de la ville el
nous rentrons a l'hdtel Saint-Louis pour y « chdquer »
nos bagages. Quelle n'est pas notre surprise en croisant
deux camarades retrouves a New-York, a Pheure
mdme de notre ddbarquement! Ils font une excursion
sur le Saint-Laurent et comptent reprendre dans une
huitaine le chemin des Etats. L'un s'est soustrait mo-
mentandment a la vie ddvorante de la « Citd impd-
riale »; Pautre termine, par une pointe au Canada, un
voyage commence, il y a dix-huit mois, dans les pampas de PAmdrique du Sud. Cedant a nos instances, ils
se ddcident a rebrousser chemin, et c'est a six que nous
nous dirigeons sur Montreal.
De bons sleeping-cars nous transportent dans la
mdtropole du Dominion. Nous gagnons une nuit, mais
nous perdons la vue des villes desservies par le chemin de fer du Nord. Il est vrai qu'un sdjour prolongd
serait ndcessaire pour parcourir ces diffdrentes locali-
tes et prendre pied dans la socidtd francaise qui les
habite.
Nous regrettons surtout Trois-Rividres, une des
antiquitds de PAmdrique. Cette citd dtait, au dix-sep-
tidme sidcle, le sidge d'un marquisat prospdre. Aprds
le traite de Paris, qui mit fin a la domination francaise,
les capitalistes furent expulses par le vainqueur. C'dtait 156
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
decrdter la ruine de la rdgion1. Grace a Dieu, le calme
a reparu et le colon peut envisager Pavenir sous des
couleurs moins sombres. Trois-Rividres compte onze
mille habitants. Bien situd a l'entrde du Saint-Maurice, ce centre recoit les produits de la vallde et jouit
des avantages qu'offre le Saint-Laurent a ses riverains.
Sorel, de fondation plus rdcente, possdde environ
six mille ames. L'importance de ses dtablissements
industriels lui permet d'espdrer un developpement
rapide.
Ces stations sont, pour ainsi dire, a l'dtat d'embryon;
mais nous approchons d'une ville parvenue a compldte
maturitd, d'une ville moderne, tenant a la fois de nos
capitales d'Europe et des mdtropoles amdricaines. J'ai
nomme Montrdal.
Quand Jacques Cartier remonta le Saint-Laurent
jusqu'a la rividre des Outaouais, il decouvrit, au confluent des deux cours d'eau, un campement ddsignd,
par les naturels du pays, sous le nom d'Ochelaga. La
merveilleuse situation du lieu frappa les explorateurs,
qui attirdrent Pattention du gouvernement francais sur
l'avantage d'une telle position. C'est un siecle plus tard,
vers 1640, que des missionnaires obtinrent du roi de
France la concession de Pile formde par la rividre et le
fleuve. Aux Sulpiciens revient Phorineur d'avoir fondd
la grande citd canadienne, qu'ils nommdrent Ville-
Marie.
Deux cents colons, venus d'Anjou, s'y fixdrent dans
1 C'est le sort qui attend l'AIsace-Lorraine, si les Allemands re"a-
lisent leur menace d'expulser les capitab'stes de Mulbouse, de Col-
mar, etc.
lilt CHAPITRE  VIII.
la seconde moitid du dix-septidme sidcle, et le regiment de Carignan, licencid au Canada, contribua, quel-
ques anndes plus lard, a la colonisation de la rdgion.
Montreal tire son nom du mont Royal, auquel elle
est adossde. Nous rappelons que deux faits historiques
se sont passds dans ses murs. C'est a Montrdal que fut
ienue, le 8 septembre 1700, la grande assemblde
indienne oh le Rat, « homme d'esprit, extrdmement
brave, et sauvage du plus grand mdrite' », assura au
chevalier de Callidres, gouverneur de la Nouvelle-
France, le concours des Cinq-Nations. C'est encore k
Montrdal que furent posds, soixante ans aprds, les prd-
liminaires du funeste traitd de Paris. Les prodiges de
valeur qui avaient marqud chaque dtape de notre petite armde rendirent impitoyable le vainqueur. Nous
constatons avec regret que PAngleterre n'eut pas la gd-
ndrositd d'accorder aux vaincus les honneurs de la
guerre. Le chevalier de Ldvis, Phdroique commandant
de cette poignde de braves, ne dissimula pas son indignation. Dans sa lettre du 27 novembre 1760, adressde
au marcdhal de Belle-Isle, ministre de la guerre, il
ddclare qu'il n'a d'autre part a la capitulation « que
« d'avoir protestd contre le traitement fait aux troupes
« de terre, qui auraient du mdriter plus d'attention de
.« la pari de M. de Vaudreuil et plus d'estime de celle
« du gdndral Amherst».
A cette dpoque, Montrdal comptait a peine cinq mille
ames. Un sidcle plus tard, en 1861, le chiffre de la
population atteignait quatre-vingt-dix mille trois cent
vingt-trois habitants; il approche aujourd'hui de deux
•cent mille.
1 Voy. les Memoires du R. P. Charlevoix.
•if
11 158
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
New-York est un Montrdal aggravd {Montreal agra-
vated), disent les Anglais avec lord Dufferin; de fait,
Montrdal peut dtre compare, Yagravated en moins, a
la citd amdricaine. Les rues sont coupdes a angle droit
par de grandes artdres qui s'ouvrent sur des places dle-
gantes et spacieuses. Toutefois, Pensemble n'a pas de
cachet. Dans le quarrier des affaires, les maisons affec-
tent certaines prdtentions a Parchitecture. Des hdtels
de premier ordre, le Windsor surtout, offrent au voya-
geur tout le confort desirable. Nous remarquons des
monuments importants, tels que le Palais de justice,
l'Hdtel des postes; des etablissements d'instruction
comme PUniversitd Mac-Gill, le college des Jdsuites,
le grand sdminaire; des ddifices religieux dlevds par
les nombreuses confessions, entre lesquelles se partage
la population montrdalaise.
Le mont Royal, dmailld de villas et de cottages, a ete
couverti en une delicieuse promenade, d'ou le regard
embrasse un panorama complet de la ville et du fleuve.
Au-dessus des « loits d'argent» qui scintillent se dres-
sent les tours de Notre-Dame, le ddme de Saint-Pierre
et les fldches d'une trentaine d'dglises, plus ou moins
gothiques. Le quarticr fashionable s'dtend aux pieds de
1'observateur, et prds du port se blottit la ville irlan-
daise. Ici comme partout, la Verte Erin semble ddshd-
ritee. Dans une cite dldgante, ce petit coin obscur jette
une note discordante. Le fleuve, magnifique, se couvre
de navires de toutes dimensions, jusqu'au point ou se
ddveloppe, surune largeur de trois kilomdtres, le grand
pont Victoria.
Bien a regret, nous ne pouvons porter a leurs desti-
nataires nos lettres d'introduction. L'dpiddmie de picotte, qui rdgne a Montrdal, les a mis en fuite. Sur le
I
Uii CHAPITRE  VII
159
conseil d'un habitant, nous entrons au Palais de justice. Grande affluence a l'audience du tribunal. La
querelle qui amdne les plaideurs se serait vidde chez
nous en champ clos, mais le duel n'est plus dans les
usages des Canadiens, et l'offensd se contente de rdcla-
mer a Pagresseur une forte indemnite. Pes avocats
sont violents et passent avec une ddsinvolture surpre-
nante d'uDe tirade anglaise a une conclusion en francais. Jong lant d'une langue a Pautre, ils ne mdnagent
ni leurs confrdres, ni les clients, ni le juge. Cet empor-
tement factice ne laisse pas trace dans les esprits, mais
il atteint un tel degrd de vivacite, qu'il effaroucherait
la Basoche elle-mdme. Qu'en dirait a Paris le conseil
de l'Ordre? Qu'en penserait la magistrature? — Il est
vrai que nous ne sommes pas a Paris.
Sous certains rapports cependant, la « mdtropole du
Nord»se rapproche de la prdtendue Babylone moderne.
Elle est trds-gaie, tres-elegante, trds-occupde. Les
dimanches n'y sont pas monotones comme aux Etats-
Unis; une grande animation rdgne partout, et les ma-
gnifiques devantures des boutiques font le bonheur des
boulevardiers.
Par contre, il est difficile de rencontrer deux villes
plus diffdrentes que ne le sont Montrdal et Qudbec.
Celle-ci, confinde dans ses vieux souvenirs, voit a regret les arts libdraux cdder le pas a Pindustrie et au
commerce. Celle-la, au contraire, sans abandonner les
traditions qui la rattachent k Pancienne patrie, se flatte
surtout d'etre moderne. Elle s'assimile toutes les dd-
couvertes, ddveloppe son genie pratique, jouit d'un
accroissement rapide et rdve un avenir brillant. L'ai-
mable douairidre constate avec un certain ddpit le dd-
veloppement d'une sceur plus jeune et plus dmancipde.
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160
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
Jamais, quand il s'agit de soutenir, en presence des
Anglo-Saxons, la cause de la race francaise, elle ne
laisse percer la moindre animositd. Qudbec a trop Pesprit de famille pour ddserter un parti auquel elle a
sacrifid le plus pur de son sang; mais, quand les inte-
rdts primordiaux ne sont plus en jeu, quand il n'est
plus question que de querelles de menage, elle devient
tracassidre. Lavieille forteresse de Montcalm est encore
la capitate de la province; elle redoute de voir son
titre lui dchapper. Un moment, elle put se rdjouir de
possdder dans ses remparts le Parlement du Canada
tout entier; mais son triomphe fut de courte durde.
S'agit-il d'une exposition a organiser? Qudbec Pan-
nonce et s'y prdpare; Montrdal la fait.— Veut-on lancer une affaire, installer une banque, tracer un cheminj
defer, creuser un canal?... Les journaux de Montreal,
plus importants que ceux de Qudbec, plus rdpandus,
plus au fait des questions du jour, renseignent imme-
diatement le public, decident les capitalistes a s'empa-
rer du projet.
Montrdal s'amuse, et ses plaisirs servent au mieux
ses intdrdts : depuis deux ans, son carnaval attire les
curieux de New-York, de Boston, de Chicago; tandis
que la citd de Champlain se ddsespdre de ne pouvoir
devancer ce mauvais petit village d'Ochelaga. La fdte
est merveilleuse, d'un genre absolument nouveau. Des
centaines d'ouvriers ouvrent des chantiers sur le Saint-
Laurent transformd en une vaste carridre, et le«Palais
de glace » s'ddifie. Le gaz et l'dlectricitd illuminent les
murailles transparentes de ce curieux ddifice, et le
Tout-Montrdal, enfoui dans des amoncellements de
fourrures, fait irruption dans les salles, ou s'organi-
sent des bals et des tombolas. CHAP1TKE  V11I.
161
cjM
Le toboggan, le patin, la raquette, le berlot, sont
les plaisirs favoris. — Prenez une planche de trois
mdtres de long sur cinquante centimdtres de large;
recourbez-la a son avant, et vous avez un toboggan. —
Posd sur les glissoirs du mont Royal, il descendra, ra-
pide comme l'dclair, la pente qui conduit k la ville.
Les Canadiennes n'hdsitent pas a monter a bord de ces
I traines sauvages», et font de cet exercice aventureux
le sport prdfdrd de la saison.
La raquette, le patin et le berlot sont d'un usage
gdndral. Dans la campagne, ils deviennent indispensa-
bles, et nous comprenons Pimportance que les colons
attachent a Pemploi de ces moyens de locomotion. Sur
la glace, un bon patineur franchit vingt kilometres a
Pheure; sur une couche de neige de deux metres d'd-
paisseur, un bon « raquetteur »circule aussi facilement
qu'un pidton sur le macadam d'une grande route.
Les premiers Francais qui s'dtablirent sur le Saint-
Laurent apprirent a chausser la raquette. C'est une
branche de frdne ployde en forme de fer a cheval ou
de cerf-volant. Deux batons transversaux conservent
entre les cdtds l'dcartementvoulu, et lasemelle se compose d'un filet de lanidres entrelacdes au milieu des-
quelles le Soulier s'engage. Rien n'est plus embarras-
sant pour un ddbutant que cette chaussure d'un mdtre
de long. Celles que nous avons essaydes eurent le
pidtre rdsultat de nous immobiliser compldtement.
Le berlot, ou traineau canadien, remplace pendant
Phiver tous les autres vdhicules. Sa forme originate,
ses couleurs vives ont frappd les nombreux touristes
qui assistaient Pannde dernidre au carnaval.
Pendant les six jours de fdte, Anglais et Francais,
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162
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
egalement fiers de leur ville, unissent leurs efforts
pour recevoir dignement les dtrangers. D'ordinaire, les
deux races se frequentent fort peu; chacune demeure
cantonnde dans un quartier special. L'ouest est habitd
par les Anglais; Pest, par les Francais. Si les seconds
ont conserve Pavantage du nombre et s'ils forment
encore les deux tiers de la population de Montrdal, les
premiers, soutenus par les capitaux de la Grande-Bre-
tagne, ont absorbd le haut commerce et Pindustrie.
Nous pouvons cependant constater que, depuis l'Ex-
positiou universelle de 1878, des institutions trds-
prosperes ont dtd fonddes par les Canadiens avec le
concours du Vieux Pays. Le « Credit foncier franco-
canadien », organise sous le ministdre de M. Duclerc,
donne les meilleurs rdsultats. Le ministre prit rang,
dans le conseil d'administration de la Socidtd, a cdte
de M. Chapleau, secrdtaire d'Etat au Parlement d'Ot-
tawa. Nous ne saurions trop fdliciter la France d'ap-
puyer de son credit les entreprises canadiennes, et
nous serious heureux de la voir developper ses relations d'affaires avec son ancienne colonie.
Malheureusement, les tentatives operdes jusqu'ici
pour resserrer les liens d'dchange entre les deux pays
n'aboutirent point a une entente. Les negotiations
commencdes en 1879 durent encore '.
Deux conferences furent tenues a Paris le 20 mars
1882 et le 10 mai 1883. Sir Alexandre Gait demandait
pour le Canada le traitement de la nation la plus favo-
risde et Pabolition des surtaxes d'entrepdt pesant sur
les produits canadiens. Il proposait, en retour, un
abaissement notable des droits sur les vins francais.
1 Depuis trois ans, le cabinet de Londres autorise le Dominion
a traiter par l'entremise d'un commissaire special.
EltUflL II
CHAPITRE   VII]
163
Non sans raison, M. Tirard et, plus tard, M. Challemel-
Lacour faisaient observer que la seule rdduction con-
sentie par le Dominion laissait subsister des droits
exorbitants, tels que: 170 francs sur Phectolitre d'eau-
de-vie, de 223 francs sur les liqueurs, de 30 pour 100
sur les vetements, etc... On se quitta bons amis, sans
que la question eut avancd d'un pas. Nous n'entre-
voyons pas la possibilite d'arriver a une entente offi-
cielle, tant que les relations commerciales ne seront
pas facilitdes par une modification dans le systdme
douanier. C'est de Pinitiative privde que nous atten-
dons le resserrement de nos liens avec le Dominion.
Francais d'Amdrique et Francais de France sont dga-
lement intdressds k developper cette initiative et k la
diriger du cdte des dchanges. Jusqu'ici, les aptitudes
particulidres des Canadiens, leur cohdsion, leur mer-
veilleuse fdconditd, le talent avec lequel ils tirent parti
du rdgime parlementaire, leur ont permis de soutenir
lalutte contre la race anglo-saxonne. Cependant, nous
devons reconnaitre qu'au commencement du sidcle, ils
formaient la presque lolalitd de la population du Canada. Aujourd'hui, ils n'en reprdsentent plus que le
tiers. Partout, sauf dans PEst, ils seront absorbds a la
longue, si un courant d'dmigralion et de capitaux ne
se produit pas rapidement. D'autre part, la crise agri-
cole que nous traversons rend, d'annde en annde, la
position de nos populations rurales plus critique. Nos
denrdes ne se vendent trop souvent qu'a perte, et la
situation de la propridtd foncidre s'aggrave k mesure
que nous marchons.
Un jour viendra oil, par suite de Paccroissement de
la population et surtout en raison de la diminution de
la richesse, le laboureur sera dans un etat de souffrance
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III
164
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
croissant; la mdre patrie, dont il ne se separe qu'a son
corps ddfendant, ne pourra plus lui fournir les eld-
ments d'une existence acceptable. Bon grd, mal grd,
Pemigration s'imposera comme une ndcessitd. Si le
paysan se trouve en rapport constant avec une France
semblable a la sienne, plus jeune, plus vaste, plus
productive, il n'aura pas la pensde de se diriger du
cdtd des Etafs-Unis, ou il se verrait noyd dans une population anglaise ou allemande. Il fera voile vers le
Canada, renforcera les rangs des Francais d'outre-mer,
travaillera pour son pays, contribuera a sa grandeur et
lui rendra dans le monde la place qu'il n'aurait jamais
du ddserter. L'avenir est aux puissances colonisatrices.
Tous les Etats ont a cceur d'dtendre leur influence, et,
d'accord avec Pinterdt, le devoir de la France est bien
plus de developper la sienne la oil elle existe, que
d'essayer de Pimplanter dans des rdgions malsaines,
trop dloigndes et souvent hostiles.
Le Francais cherche le Francais; or, nous nous de-
mandons sur quel point du globe il pourrait le ren-
conlrer, si ce n'est au Canada. Si Pon admet, en prin-
cipe, que le Francais n'dmigrera jamais, pourquoi
rdver de jeter dans PExtrdme-Orient les bases d'un
nouvel empire colonial ? Si Pon envisage, au contraire,
Pemigration comme un fait inevitable, pourquoi ne
pas songer a coloniser d'abord le Canada?
Le Tonkin serait-il conquis et pacifie, que nos na-
tionaux ne s'y trouveraient pas moins ddpaysds, en
admettant qu'ils puissent y vivre. Sur le Saint-Laurent,
plus d'exil; car partout les traditions et la langue de
la patrie sont conservdes, la patrie demeure tout
entidre.
Ces inflexions nous ont entraind bien au dela de
Hiil CIIAPlTnE  VIII
165
Montrdal. Cependant nous ne quitterons pas la ville
sans parler des voies de communication, soit par eau,
soit par terre, qui la mettent en rapport avec les Etats-
Unis et les deux ocdans. A vrai dire, cette question
comporte l'examen de la navigation maritime et flu-
viale et l'dtude des chemins de fer sur toute l'dtendue
du Dominion of Canada.
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Reportez-vous a la carte jointe au volume et jetez les
yeux sur le rdseau hydrographique du Canada. Que
voyez-vous"? — Un golfe incomparable, s'enfoncant au
loin dans lesterres; un fleuve gigantesque, aboutis-
sant a une sdrie de mers inldrieures; un chapelet de
lacs et de rivieres, au milieu desquels s'interpose
Pardte dorsale des Rocheuses,... vasle rdservoir d'un
fulur chenal, peut-dtre destind a rdunir les Oceans.
De tous les ports du nouveau continent, celui de
Qudbec est le plus rapprochd de Liverpool et du
Havre1. Le port de Montrdal jouit d'une situation
exceptionnelle. C'est un port d'eau douce, large de trois
kilomdtres*, long de six, situdacent soixante-quinze
lieues de l'Atlantique et a cent de Peau salde. Les bateaux y trouvent un tirant d'eau de vingt-cinq pieds et
n'ont pas a lutter contre le courant, insignifiant jus-
Millei.
1 La distance de Quebec a Liverpool par Belle-Isle est de 2,645
— —        au Havre — —   2,810
— de Boston a Liverpool — —   2,895
— —       au Havre — —   2,993
— de Nero-York a Liverpool       — —   3,095
— —        au Havre — —   3,22&
8 Au Canada, les distances sont exprim6es en milles. Dans le
cours de notre chapitre nous les convertirons en kilometres. Rap-
pclons ici que le mille ordinaire 6quivaut a 1,610 m. 40 c, et que
le mille marin £gale 1,852 metres.
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'.if 166
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
R
qu'aux rapides de Lachine. II est vrai que, du 1" de-
cembre au 31 mars, les glaces ferment Pentrde du
fleuve. Jusqu'ici, New-York profite de cette circon-
stance. Avant peu, l'obstacle sera tournd. Halifax et
Canso, deux ports permanenls de la Nouvelle-Ecosse,^
seront mis. en, communication avec Montreal par ¥^ny*-
^^ere\dema$r(mway'. M. Langelier, dans une esquisse
intdressante sur la Gaspesie, fait observer que la province de Qudbec pourra disputer ce privildge a sa voi-
sine. D'une enquele poursuivie, en 1874, dans le but
de determiner la route la plus courte pour le transport
des malles, il rdsulte« que le port de Paspidbac, situd'
« sur la cdte nord de la baie des Chaleurs, offre tous
« les avantages d'un havre de premidre classe, acees-
« sible en toutes saisons... Il est, en effet, demontrdj
« que les glaces polaires, apportdes dans le golfe par
« le detroit de Belle-Isle, se dirigent au nord-est
« d'Anlicosti, et que les glaces du Saint-Laurent sui-
« vent la rive sud de la mdme ile, laissant absolument
« libres les parties mdridionales du golfe. » Le jour
ou ces progrds seront rdalisds, le rdle du Dominion,
comme puissance maritime, sera d'une importance
exceptionnelle.
Sait-on, a Pheure actuelle, quelle place revient au
Canada, parmi les marines marchandes de Pancien et
du nouveau continent? Ne sera-t-onpas surpris d'ap-
prendre que ce peuple de six millions d'habitants arrive
immediatement aprds PAngleterre, les Etats-Unis et les
Etats scandinaves"; qu'il occupe le quatrieme rang, tan-
dis que son ancienne mdtropole, la France, est reld-
1 Railway en anglais, railroad en americain, signifie : chemin
de fer.
1 ii>i CHAPITRE  VIII.
16'
gude au septidme? Les statistiques ddmontrent cefait
avec une rigueur mathdmatique'.
La Puissance a compris Pimportance d'une situation qui lui permet de disposer d'un littoral de quatre
mille cinq cents kilomdtres et d'un fleuve navigable
sur un parcours de deux mille cinq cents. Possddant
des bois de construction excellents, des ports a la fois
spacieux et surs, elle s'est promis d'utiliser les forces
que la nature mettait a sa disposition. Egalement con-
vaincue que, pour arriver k une colonisation rapide, il
fallait avant tout faciliter les dchanges, elle entreprit
de multiplier les votes de communication, de lesrelier
entre elles, de les amdliorer par des travaux d'endi-
gage et d'approfondissement, de compldter cet ensemble magnifique par la crdation de rdseaux de chemins
Lde fer, sillonnant les rdgions inexplordes.
Dans cette ceuvre civilisatrice, le Bas-Canada n'a pas
voulu se laisser distancer. Mal secondd par le gouvernement, qui favorisait Ontario, il ne recula devant
aucun sacrifice. Ses efforts recoivent dds aujourd'hui
leur rdcompense : gardant la clef de l'Atlantique, il
profite du mouvement qui s'dtablit entre les Etats
d'Europe, le Manitoba et POuest. Un intdrdt commun
unit la cause de Qudbec a celle des autres provinces.
1 Au 31 decembre 1882, le nombre des navircs inscrits sur le
registre du Canada etait de 7,812, jaugeant 1,260,977 tonneaux.
Dans ce nombre, 973 steamers, jaugeant 191,000 tonneaux.
En 1881, la Puissance avait construit 268 voiliers et 46 vapeurs.
L'aimee suivante, 289 bailments nouveaux. Jamais la France n'a
alteint de tels chiffres. Un tableau que nous avons sous les ycux
nous permet .de conclure qu'au moment ou le tonnage net des
navircs canadiens etait represente par 1,311,218 tonneaux, les
bateaux francais n'en jaugeaient que 819,634. Dans la liste des
marines marchandes par ordre d'importance, l'Allemagne arrive
au cinquiemc rang, l'ltalie au sixieme.
If
H 1
168
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
S'il existe un terrain sur lequel les deux Canadas par-
viendront a s'entendre, c'est a coup sur celui-ci. Le
Dominion tout entier peut y viser le mdme but. Au
dire de certains hommes politiques, l'opinion qu'en
cette matidre il ne s'agit plus d'Anglais ou de Francais,
mais seulement de Canadiens, commence a prendre de
la consistance. Peut-dtre trouvera-t-on dans ce fait la
premidre manifestation d'un sentiment national, s'af-
firmant en ddpit des querelles de races, ravivdes par la
rdbellion des mdtis. C'est k ce point de vue qu'il con-
vient de se placer, pour examiner les voies de communication. Et d'abord, jetons les yeux sur le systdme
hydrographique qui s'dtend des cdtes du Labrador a
celles de la Colombie britannique '.
SB
Le Saint-Laurent est la fortune de la Puissance.
Large de trente lieues a son embouchure, il n'a perdu
vis-a-vis de Tadoussac que les deux tiers de sa surface. Dans ce port, prenons le bateau qui vient de Chicoutimi ou quitte POcean, pour remonter le fleuve.
Nous doublons Qudbec et nous arrivons a Trois-Rividres.
Ici ddbouche le Saint-Maurice, parti de la Hauteur des
Terres et dirigeant ses ramifications vers la vallde du
Saguenay. Voici, sur noire gauche, les rives canalisdes
du Richelieu. En suivant cette voie, nous aboutirions
au lac Champlain et a PHudson. Le lac, dont le nom
perpdtue dans la rdgion des Adirondacks le souvenir de
la Nouvelle-France, fut, en 1783, distrait de la cou-
ronne d'Angleterre. Au dela de Montrdal, nous ren-
controns la grande rividre des Outaouais. Ses tribu-
taires, sur une distance de cinq ou six cents kilometres,
1 Voir la carte jointe au volume.
Ill !!« CHAPITRE  VIII.
169
sillonnent en tous sens les deux provinces. D'Ottawa,
le canal Rideau se dirige sur Kingston.
Mais revenons au pont Victoria, en face de Montrdal,
oil nous attend le vapeur. Impossible de continuer notre
route par le fleuve. Six rapides successifs nous barrentle
passage sur un parcours de dix-huitlieues. Ici commence
une sdrie de canaux, oil les navires tirant dix pieds
d'eau peuvent passer sans entrave, gr&ce k une habile
combinaisond'dcluses. Le canal de PErid, qui relie Buffalo a Albany, par consequent a New-York, ne porte que
des bateaux tirant six pieds, et cependant sou trafic, de
cinq millions de tonnes de marchandises, est trds-supd-
■rieur a celui du Saint-Laurent. En prdsence de cette
situation, le Dominion a ddcrdtd rdcemment des tra-
vaux qui permettront Paccds des grands lacs aux navires de deux mille tonneaux, deplacant quatorze pieds
d'eau. La mdtropole amdricaine rdpond a ces perfec-
tionnements en supprimant tout pdage sur PErid, et
Montreal se voit dans la ndcessitd de s'imposer de nou-
veaux sacrifices. C'est un duel dans lequel New-York
gardera longtemps encore Pavantage; mais un jour
viendra oil les droits de passage seront supprimds de
Port-Arthur a Qudbec. Bdndficiant alors, comme la
Rdpublique, sa voisine, de plusieurs ports permanents^
la Puissance attirera vers elle tout le commerce de
l'Ouest.
Devant Prescott, le fleuve redevient navigable. Nous
traversons le massif des Mille-Iles et pdndIrons dans
Ontario. Aux chutes du Niagara, nouvel dcueil, nou-
veaux travaux d'endiguement. Le canal Welland ra-
chdte par vingt-cinq dcluses la difference de niveau de
plus de cent mdtres, comprise entre Port-Dalhousie et
Port-Colborne. Du lac Erie a la cdte occidentale du lac
m
Hi no
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
S'l
Supdrieur, le passage est libre. Ni la rividre Ddtroit, ni
la rividre Saint-Clair n'obstruent Pentrde du lac Huron,
et le Sault-Sainte-Marie s'dvite facilement. Un canal
d'une demi-lieue permet de tourner l'obstacle.
Arrive a Duluth, point extrdme de la navigation, les
bateaux de POcdan ont franchi quatre mille kilomdtres
environ. Jusqu'au lac des Bois, le Dominion conserve
une frontidre naturelle, dessinde par une serie de cours
d'eau. Au dela, cette ligne n'est plus ddterminde que
par le 49°, ddcrivant, sans dgard pour la configuration
du sol, la limite des deux pays.
La grande voie navigable qui, partant du ddtroit de j
Belle-Isle, aboutit a Port-Arthur et a Duluth, ne s'in-
terrompt pas brusquement. Bien que plus incertaine,
elle se prolonge vers Pouest. C'est en suivant cette
route que la petite armee du colonel Wolseley attei-
,gnit, en 1870, les mdlis rdvoltds. Les lacs Manitoba et
Winnipeg peuvent dtre considdrds comme une mer
intdrieure, alimentde par deux rivieres gigantesques :
PAssiniboine et la Saskatchewan. Tandis que la premiere s'arrdte au plateau du Missouri, la seconde,
scindde en deux branches, va se heurter contre les Ro-
cheuses, d'oii descendent, sur le Pacifique, le Fraser
et la Colombia.
Tel est, en quelqu.es traits, Paspect gdndral de ce
systdme hydrographique tendant a rapprocher les limites d'un Etal grand comme l'Europe, plus grand
que la Chine, laRepublique americaine. Nous n'avons
pas nomme les lacs et rividres qui ddpassent le 54°. Dans
les immenses territoires que nous venons de parcourir
en pensde, nous avons omis des centaines de cours
d'eau, et nous ndgligerons dgalement le versant de la
baied'Hudson. Disons cependant, a ce propos, qu'il a
I
Mi v
.Os.\ai»..*»V». CHAPITRE  VIII
171
ete question d'dtablirun port a Churchill, plus rap pro-
die de Liverpool que Qudbec. Ce port aurait Pavantage
de communiquer par Indian-Lake et la Saskatchewan
avec le Manitoba et le Nord-Ouest; mais, perdu dans
les rdgions polaires, il ne serait accessible que pendant
!l'etd. Port-Churchill et Port-Nelson, ddja marquds sur
les cartes, deviendront-ils plus tard les Arkhangel de
PAmdrique? —Qui sait? — Un petit peuple qui relie
par la vapeur les deux extrdmitds d'un continent est
capable de tout oser.
i
Cette dbauche rapide des voies navigables nous
permettra de suivre les travaux executes par les com-
pagnies de chemin de fer.
Un rapprochement assez curieux se prdsente a
Pesprit, quand on parcourt la liste des diffdrents pays
classds d'aprds le developpement de leurs lignes ferrdes.
On y constate qu'en 1881 la France occupait le
quatridme rang et le Canada le septidme. Ce sont les
chifi'res intervertis des deux Etats, envisages au point
de vue de Pimportance de leurs marines marchandes.
Pour un peuple naissant, une telle place est assurd-
ment fort honorable; elle est mdme exceptionnelle, si
Pon songe que de tous les Etats, c'est le Dominion qui
compte le moins d'habitants par mille de chemin de
fer. Ce relevd, fait en 1882, attestait que la Puissance
possddait une moyenne de 530 colons par mille en
opdration, tandis que sur le mdme parcours le Vieux
Pays en avouait 2,700. Ajoutons que, depuis cette date,
le complet achdvement du Pacifique-Canadien vint
encore modifier ces dtonnantes proportions '.
1 A la fin de 1885, on comptait 10,773 mi lies de voies ferries
au Canada. Le montant du capital employe dans la construction des
I
I ' f
■1.
172
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
La carte desrailways of Canada1, dressde par ordre
HI gouvernement, indique 71 lignes, dont plusieurs
sont encore inachevdes. Suivant le cas, elles sont
placdes sous le contrdle du parlement fdddral ou
des gouvernements locaux. La premidre categorie se
compose de chemins d'intdrdt gdndral et de tous ceux
qui ddpassent les limites d'une seule province. Dans le
sud d'Ontario et dans la rdgion comprise entre
Montrdal et les Etats-Unis, de nombreux reseaux s'en-
chevdtrent; mais, plus a Pest, les voies de communication s'dclaircissent. Nous savons que des rdclama-
tions ont dtd formuldes a differentes reprises par les
riverains du Saguenay et du Saint-Maurice, et que la
legislature de Qudbec consacre a la construction des
nouveaux chemins une grande partie de ses ressources.
Avant la crdation de la ligne du Pacifique-Canadien,
— en anglais : Canadian Pacific Railway, ou plus
simplement: C. P. R., —le Grand Trunk etait Partdre
principale du Dominion. Son rdseau rayonne dans les
deux provinces, qu'il relie a la frontidre amdricaine.
Venaient ensuite le Great Western et YIntercolonial; puis le Chemin defer du Nord subdivisd en
Quebec, en Montreal, en Ottawa railways, etc. Mais
qui songe, aujourd'hui, a faire ressortir Pimportance
de ces lignes ? Une entreprise colossale attire sur elle
differentes lignes s'elevait a 625,754,500 dollars, soit plus de
soixante mille piastres par mille.
Les recettes atteignaient 32,227,470 dollars, et les defenses
d'exploitation 24,015,350 dollars, donnant un profit net de
8,212,120 dollars.
Les chemins de fer canadiens ont transports, pendant 1'annee,
9,672,600 passagers et 14,659,000 tonnes de marchandises.
1 Voy. Map shewing the railways of Canada, to accompany the
annual report on railway statistics, 1884.
Ji
ll CHAPITRE   VIII,
113
seule Pattention de tous. Elle consacre pratiquement
Foeuvre de la Confdddration canadienne; elle crde une
nouvelle route des Indes et s'assimile dans ce but les
rdseaux qui lui assurent une communication plus immediate avec les deux ocdans. C'est ainsi que le Nord
cdde au Pacifique-Canadien son parcours de Montrdal
a Ottawa, et que YIntercolonial met la grande ligne en
relation avec Halifax et Canso.
Chacun applaudit a Pexdcution merveilleuse de cette
voie transcontinentale, et cependant, au ddbut, les
compagnies qui s'organisdrent pour la crder sou-
levdrent de nombreuses protestations. Lors de Pincor-
poration de la Colombie anglaise dans le Dominion,
on s'elait bien promis de rdunir, par une main line ',
toutes les fractions de la Puissance; mais a qui confie-
rait-on ce soin? C'dtait le point ddlicat, et quand sir
Hugh Allan voulut se charger de l'affaire eh s'appuyant
sur les capitaux americains, tout le Canada s'en emut.
Ce fut un scandale, unpacific scandal! Beaucoup pen-
saient qu'un travail k ce point national ne devait pas
dtreaccapard par les Yankees, et cette opinion prit assez
de consistance pour faire rejeter la premidre combinai-
son. Peut-dtre la politique n'diait-elle pas dtrangdre a
cette ddtermination. LaSocidtd qui rdussit a se charger
de Pentreprise se constitua sur des bases nouvelles, et
le conseil d'administralion, prdsidd par sir George
Stephen, se composa de Canadiens et d'Anglais. Et
cependant aucune ceuvre de civilisation n'aura plus
que celle-la un caractdre cosmopolite. « Si la terre
« sur laquelle elle se trouve assise est canadienne, —
« remarque M. de Molinari, — les capitaux qui Pont
1 Main line signifie grande ligne.
10. 174
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
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J
Hili
u entreprise viennent d'Angleterre, de France, de
« Hollande, des Etats-Unis; les ouvriers qui ont conic struit la voie^ de Pocdan Pacifique aux montagnes
« Rocheuses, sont principalement des Chinois; de
| Pautre cdtd des montagnes, ce sont des Suddois, des
« Norvdgiens, des Irlandais, des Italiens. Enfin, la
« Compagnie fonde, en grande partie, ses espdrances
« de bdndfices sur le transit des marchandises asiati-
« ques et europdennes. »
C'est le 2 novembre 1885, au moment ounous tra-
versions le ddtroit de Juan del Fuca pour aborder a
Vancouver, que le premier train allant aux Rocheuses
quittaitMontrdal. Le 7, M. Smith posait le dernier rail
de la ligne intdrocdanique. Un ddlai dedix ans avait dtd
donnd aux administrateurs pour terminer leur ceuvre:
en quatre ans et demi la voie etait completde, et six
mois plus tard elle se trouvait en pleine activitd. Dd-
passant toutes les espdrances, la Compagnie crea des
embranchements, coupa des montagnes, ddtourna des
cours d'eau, apportaa la construction de son rdseau et
de son matdriel les soins les plus minutieux, rendit
possiblel'dtablissementd'une double ligne de steamers,
reliant PEurope a l'Asie, Liverpool a Yokohama et a
Hong-kong, et cela, sans qu'une seule piastre ait dtd
ddpensde au dela du subside accordd. Nous insistons
sur ce dernier point, absolument anormal dans un
Etat du nouveau continent, souvent mdme de Pan-
cien.
Le lecteur, qui consentait tout a Pheure a monter
sur le bateau du Saint-Laurent, voudra bien nous
accompagner sur la ligne du C. P. R. Le train part de
Montrdal et se dispose a franchir la distance qui le
Irll
Bit CHAP1TRE   VIII.
175
sdpare de Vancouver. Examinons le char-dortoir1 ou.
nous allons prendre place. Le luxe et le coufort s'y
sont donnd rendez-vous et semblent avoir atteint le
dernier degrd de la perfection. L'extdrieur est en
acajou uni, et Pintdrieur marqudtd de bois de rose et
d'autres essences d'un heureux effet. Une allde traverse
le^wagon sur toute sa longueur (ordinairement de
vingt-quatre mdtres). Au centre, quatre comparti-
menls garnis de banquettes se transformeront pour la
nuit en «lits infdrieurs5». Des glaces, correspondant a
chacun d'eux, permettent aux habitantes de commen-
cer leur toilette derridre d'dpais rideaux, avant de se
diriger vers les petits boudoirs qui leur sont affectds.
Aux «lits supdrieurs» nous voyons des fendtres et une
sonnette d'appel, modification fort heureuse qui ne
tardera pas a dtre gdndralisde sur toutes les lignes
amdricaines. Le systdme d'adration est parfait, et les.
huit lampes fournissent un dclairage suffisant. Aux
deux extrdmites de la voiture se trouvent les cabinets
de toilette. Notons encore le fumoir et la salle de bain,,
cette dernidre d'un usage gendral sur la grande voie
canadienne. Des chars-palais (wagons-salons) et des
chars-restaurants compldtent cet appartement rou-
lant. Les voyageurs passent avec la Compagnie un bail
de cinq jours. Leprix du loyer est de 485 francs3 en
premidre, joli denier, sans doute, mais qui permet aux
locataires de franchir sans fatigue 2,634 milles, soit
plus de quatre mille deux cents kilometres. Au surplus,
1 Le char-dortoir est le sleeping-car des Anglais, le wagon-lit
des Francais.
3 Lits reposant sur les banquettes et places en dessous des.
» lits superieurs ».
3 Ce prix est celui du trajet a partir de Quebec. II nf'
176
DE  L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
la cuisine, bien que amdricaine, n'est pas ddsagrdable.
Dds huit heures du matin, le breakfast rdunit les convives ; le lunch est a une heure, et le soir, de six a
sept heures, chacun achdve sa journde par un copieux
dinner. De Montrdal a Ottawa la ligne est animde par
de nombreuses agglomerations. C'est dans la province
de Qudbec, Saint-Martin, Saint-Jean, Sainfe-Rose,
Sainte-Thdrdse, Saint-Jdrdme et plusieurs autres lo-
calitds, placdes sous le patronage du paradis tout
entier. C'est encore Granville, l'Original, bourgades
francaises de nom et qui le seront bientdt de fait. Le
Canadien, sous Pinfluence bienfaisante du curd Labelle,
envahit le territoire d'Ontario. Ici comme a Qudbec,
trop a mouretix de la routine, il semble conserver ses
anciens procddds de culture, sa faucille, sa bdche et sa
petite charrue. II est tenace, courageux, hdroique mdme;
mais qu'un peu de godhead1 jetterait une note harmo-
nieuse dans ce concert de qualitds! Inutile d'insister
sur un desideratum que nous avons ddja signald. Pendant 550 kilomdtres nous remonterons la rividre des
Outaouais; nous la laisserons terminer Pare de cercle
qui marque la limite des deux provinces. Sur la droite,
nous apercevons Montebello, ou se retira Papineau, le
O'Connel du Canada, comme disent les Anglais. Nous
sommes a hauteur des rapides qui entravent la navigation jusqu'aux environs d'Ottawa, la capitate fdddrale.
Les fordts sont nombreuses dans cette contrde, oil ki
population fait du bois son commerce exclusif. Mieux
que personne Yhabitant manie la hache. Des scieries
nines par des chutes d'eau qui se suceddent sur
notre trajet, ddbitent les planches destindes a l'expor-
1 Le lecteur est familiarise avec cette expression americaine qui
siynifie : allons de l'avant; mot k mot : te'.e en avant.
\.V*^'.»t>*; CHAPITRE  VIII.
177
tation, et la rividre charrie jusqu'a Montreal les arbres
abattus par les colons de la vallde.
Si les traces de civilisation se perdent a mesure que
nous avancons vers Pouest, la nature conserve long-
temps encore le mdme aspect. Entre Carleton et Callander, nous n'avons rien a signaler. Du premier de
ces points part une ligne qui se dirige sur Toronto et
communique avec Ddtroit. Le second marque le terminus de Pancien rdseau d'Ontario. Nous roulons main-
tenant sur la voie nouvelle. La rividre des Outaouais a
disparu, et nous suivons du regard les derniers contre-
forts des Laurentides qui descendent sur les bords du
lac Nipissing. Les Nipissings, tribu ddtachde de la nation des Algonquins, occupaient nagudre ce territoire,
au milieu duquel le gouvernement leur concdde une
rdserve.
Nous pdndtrons dans une region fertile, ou la grande
culture ne tardera pas k s'dtablir. On nous assure qu'au
Nord, la colonisation du lac Tdmiscamingue est pous-
sde avec une dgale vigueur. A vrai dire, personne ne
soupconnait la richesse de ces valldes avant la construction du Pacifique-Canadien. Les gdologues considdrent
tout ce terrain d'alluvion comme le lit d'une ancienne
mer intdrieure, et les raisons qu'ils font valoir se rap-
prochent de celles que nous avons citdes, en parcourant
le Saguenay.
La petite ville de North-Bay, desservie par le C.P. R.,
compte un millier d'habitants. Bien situde dans le voi-
sinage du lac de Nipissing, elle est appelde sans doute
a se ddvelopper rapidement. Sudbury ne tardera pas a
marcher sur ses traces. Point d'embranchement d'un
nouveau rdseau qui reliera Sault-Sainte-Marie au
Mississipi, cette dernidre station fournira aux Etats du 178
DE   L'ATLANTIQUE   AU PACIFIQUE.
1
ill
^
if
fa
7   '
Wisconsin et du Minnesota une communication directe
avec le Saint-Laurent et l'Atlantique. Ajoutons que la
cdte septentrionale du lac Huron constitue Pune des
rdgions minidres les plus riches du Dominion. A Bruce,
a Sudbury, des gisements de cuivre ont dtd ddcouverts,
et les derniers, larges de cinq cents metres, profonds
de trente, s'dtendent sur une longueur de douze a
quinze kilometres. Rien d'dtonnant qu'un Canadian
Copper Company' en ait ddja commencd l'exploitation.
Plus a Pouest, le terrain s'engage dans un pays
boisd, sillonndde cours d'eau. Cartier et Chapleau, deux
villages prospdres, rappellent le souvenir des hommes
d'Etat canadiens qui provoqudrent la construction du
chemin de fer. Des collines ferment Phorizon sur la
droite, et derridre celles-ci coule la Moose river, Pun
des principaux tributaires de la baie d'Hudson.
La ligne, qui s'dtait dcartde des grands lacs, les
rejoint a travers un pays rocailleux et aride. A chaque
pas, les ingdnieurs ont fait sauter des rochers, jetd
des ponts et pratiqud des passages dans des gorges
dtroites, connues en Amerique sous le nom de canons.
De distance en distance, une station ou plutdt une ca-
bane; parfois des masures abandonndes qui abritdrent
les ouvriers de la Compagnie pendant les travaux;
mais pas lemoindre hameau, pas le plus petit settlement. C'est leddsert complet dans toute sa monotonie.
Nous avons franchi la rividre Nipigon et nous
cdtoyons le lac Supdrieur jusqu'a Port-Arthur, le futur
Chicago du Canada.
Nee d'hier, la ville compte environ cinq mille imes.
Gr&ce a sa merveilleuse situation, elle communique
It
1 Signifie : Compagnie des cuivres canadiens.
til if CHAPITRE  VIII.
179
avec l'Atlantique par terre et par eau. Les Montrdalais
n'ont que Pembarras du choix : prendre une cabine
dans le palace-steamer, ou sinstaller dans le char-
dortoir de l'express; en tout cas, traverser fort a Paise
les mille milles (1,610 kilom. 400) qui les sdparent
de Port-Arthur. Egalement a portde du Dakota et du
Manitoba, la place recoit dans ses entrepdts plus de bid
qu'elle n'en peut contenir; son dlevateur est comble.
Bon grd, mal grd, il fallait en construire un second; on
l'dtablit a Fort-William, une autre mdtropole de Pave-
nir. Le sol se prdte a la culture, et Phabitant, comme le
mineur, trouvera Paisance dans cette contrde. Ici, des
bassins houillers provoqueront avant peu la formation
de centres industriels; Ik, des fordts, des prairies attire-
ront les colons.
A Poccident, c'est encore Pinconnu, la nature sauvage. Il faut parcourir quatre cent quatre-vingts kilo-
mdtres pour retrouver les ddfrichements. Enfin, les
habitations reparaissent et le train passe la rividre
Rouge pour s'arrdter a Winnipeg. Deux mille trois cents
kilomdtres sont franchis depuis notre depart de Montrdal, et nous avons effectud la moitid de notre course.
Nous ne nous occupons, en ce moment, que des voies
ferrdes; mais, a ce point de vue mdme, la capitate du
Manitoba merite une mention spdciale. C'est une tdte
de ligne de premier ordre. Citons, vers le nord, un
embranchement qui desservira dans la suite les lacs
Manitoba et Winnipeg. Au sud, deux voies paralldles
pdndtrent dans le Dakota et le Minnesota pour aboutir
au chemin de fer amdricain du Northern-Pacific. A
Pouest, le Manitoba et North-West R. R. portera
jusqu'a la Saskatchewan les dmigrants des deux mon-
des. Cette nouvelle artdre, destinde peut-dtre a s'dten- m
180
DE   L'ATLAIVTIQUE   AU  PACIFIQUE.
dre jusqu'au Pacifique, quitte la main line a Portage-
la-Prairie et suit la direction de la fameuse bande de
terres noires qui part de la rividre Rouge et atteint les
Rocheuses vers le 58° de latitude Nord. Les Etats-Unis,
dit le Times, n'offrent sur aucun point une pareille
dtendue de terres arables, et si Pon compare le Pacifique-
Canadien aux grandes voies du Northern-Pacific et de
YUnion-Pacific, on s'apercoit que les bad-lands, ou
contrdes stdriles, envahissent beaucoup moins la ligne
canadienne que ses rivales d'Amdrique'.
Tant que notre train cdtoie la rividre Qu'Appelle, il
ne s'dcarte pas de la zone fertile. A perte de vue se dd-
veloppe la plaine immense, semblable a un ocean Id-
gdrement onduld. Le « feu des prairies », qu'allume
une dtincelle sortie de la cheminde d'une locomotive ou
du calumet d'un Indien, embrase parfois la surface du
sol, couvrant de larges taches noires les espaces rava-
gds. Au dela se perdent les regions destinees a Pele-
vage. Nous avons ddpassd le pays des cultures et nous
entrons dans celui des ranches, enormes troupeaux de
bdtail qui se nourrissent de la savane et vivent a l'dtat
sauvage sous la garde des cow-boys. Nous ferons con-
naissance avec ces sportsmen du Far-West pasteurs,
ecuyers, gentlemen et bandits tout a la fois; mais le
train continue sa course, et, dans ce chapitre, nous
nous sommes promis de nous attacher a ses pas; pas
de gdant, si Pon veut, car Winnipeg est ddja loin.
Plus de cent stations s'dchelonnent sur la ligne avant
d'arriver aux Rocheuses. De toutes ces haltes, plusieurs
seront sacrifides; mais nombre d'autres se ddveloppent.
Nous ddpassons Regina, petite capitate d'un bien grand
1 Plusieurs articles du Times viennent d'etre reunis dans une
brochure intitulee : A Canadian tour. CHAPITRE   VIII.
181
territoire. Portage-la-Prairie, Brandon, Qu'Appelle,
Calgary, sont ddja des villes, et, de ci, de la, des villages se forment.
Sur le plateau du Missouri, rien de semblable jus-
qu'aprdsent.La ligne traverse une rdgion sablonneuse,
ddsertde par le buffalo et frdquentde seulement par la
^poule et le chien de prairie. Les stations ne sont plus
que des baraques isoldes, ou l'employd se nourrit de
conserves alimentaires. Les boites de Chicago, dernier
souvenir des douze mille ouvriers qui construisirent le
Pacifique-Canadien, sont semdes sur la voie. Mais pas-
sons ce ddsert insipide, dont Puniformitd n'est rompue
que par la presence dun marais, d'une crevasse ou-
verte par la sdcheresse et ddgendrant en « coulde »
profonde, sous Pinfluence des pluies torrentielles et
de la fonte des neiges. Allons a Pouest, toujours a
Pouest!
Nous sommes a trois mille cinq cen icinquante kilometres de Montrdal, dans le territoire dTAlberta. Sur la
ligne, Calgary; autour de nous, une zone fertile me-
surant quatre millions d'acres*, un second Manitoba,
coupe de rividres, peuple de « reserves», parsemd de
ranches. Encore cent milles, et voici les Rocheuses.
Leurs merveilleux ddcors font penser aux Pyrdndes et
aux Alpes. Le troisieme pont, jete sur la. Bow river (ou
rividre de l'Arc), est franchi. Soudain, la vallde se rd-
trdcit, les pics se succedent, et des gouffres bdants s'en-
tr'ouvreht sous la voie. A deux mille mdtres au-dessus
de nos tdtes se dresse le mont Cascade, et pres de
nous surgissent les sources sulfureuses de Banff. Le
mont Stephen, point culminant de la rdgion, ddpasse
1
1
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1
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1 L'acre 6quivaut a 40 ares 40.
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182
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE-
i
11!
»!•'
If.'
trois mille mdtres de haut. Le prdsident de la Compagnie, sir George Stephen, a voulu donner son nom a ce
sommet, qui sdpare les deux versants du Pacifique et de
l'Atlantique. La surtout, il s'est vu aux prises avec les
forces de la nature. Sous sa direction, les ingdnieurs
ont tailld dans le roc vif une tranchee de cinq cents
kilomdtres, creusant des tunnels, enjambant des ri-
vidres, ddtournant de leur cours une quinzaine de torrents, mdnageant a tout moment des rampes prodi-
gieuses et des courbes inouies. Honneur a ces audacieux
quiontassurdl'avenirdu Canada et ddcouvertau monde
une source indpuisable de richesses!
Les obstacles sont franchis, etnous ddbouchons dans
la vallde de la Colombia river. Cette entrde pittoresque
est ddja frdquentde par de nombreux « prospecteurs »,
mineurs partis a la conqudted'un gisement argentifere.
Comme le Sacramento, le fleuve route des paillettes
d'or; mais celles-ci, trop rares,«ne payent pas »; aussi
s'adresse-t-on a des mdtaux plus modestes.
Les mines ne constituent pas Punique ressource de
ce versant. L'dlevage, le commerce des bois de construction, Pagriculture, les pdcheries sont autant de
richesses que Pavenir rdserve aux colons. A cet ensemble s'ajoutent les avantages d'un climat fempdrd. Grace
au voisinage d'un Gulf stream, la population cdtidre
n'aura pas a supporter des variations atmosphdriques
comparables a celles que nous avons observdes dans
PEst.
Sur le passage de la voie ferrde, nombre de forets
ont dtd incendiees. La flamme se promdne encore dans
les cddres gigantesques qui garnissent les montagnes
et bordent les lacs. Le train descend la vallde fertile
du Fraser et disparait dans les canons de la chaine des
Mm,
>5>.*-.%\*AV, CHAP1TRE  VIII.
183
Cascades. Nous touchons au but. Voila Port-Moody, le
terminus du Pacifique-Canadien sur le Grand Ocdau.
Le trajet total a dure cent trente-six heures; tandis
que, de New-York a San-Francisco, on compte encore
six ou sept jours. Ajoutons que destravaux postdrieurs
permettront a la Compagnie de rdaliser une economie
de seize heures pour les trains omnibus et de quarante-
six heures pour les express. En moins de cinq jours,
le C. P. R. transportera ses voyageurs d'un ocean a
Pautre, et le service fonctionnera hiver comme dtd. Sur
tout le parcours, et notammeut dans les Rocheuses,des
travaux considdrables ont eu pour but d'assurer la libertd de la voie et de la garantir contre les avalanches.
Profitantdes p'ouvoirs etendus que lui confdre la charte
de 1881, la Socidte du Pacifique-Canadien relie sa
grande ligne aux ports permanents de la Nouvelle-
Ecosse. Elle songe a favoriser la crdation de deux services de steamers, peut-dtre mdme a se charger de
cette nouvelle entreprise. L'Angleterre et le Dominion
y sont trop intdressds pour ne pas prdter aux promo-
teurs du projet un concours efficace. Les derniers ren-
seignements que nous avons pu recueillir ne font que
nous affermir dans cette opinion. Avant la fin de 1888,
une«ligne courte»fonctionnera de Montrdal a Halifax,
en suivant le parcours de l'Intercolonial. Parviendra-
t-on a passer le Saint-Laurent? Les directeurs de la
Compagnie n'en font pas de doute. Bientdtun chemin
de fer franchira le fleuve en amont de la grande ville
canadienne. D'aucuns parlent mdme d'une «traverse »
qui mettrait en communication la Pointe-Ldvis et Quebec1. Bref, quinze heures aprds le ddbarquement des
Voy.ace sujet le Paris-Canada du 8 juillet 1886 et sun 11
I
m
1
I
18i
DE L^ATLANTIQUE au pacifique.
steamers a Halifax, le rapide de la «ligne courte » dd-
posera les passagers a Montrdal ou les emportera vers
Pouest par le chemin du Pacifique.
Nous avons parld des steamers, //organisation d'un
service rdgulier de vapeurs a grande vifesse, sur les
deux ocdans, s impose comme une consdquence de la
construction d'une voie transcontinentale. La premiere
fera la traversde de Liverpool a Halifax et a Qudbec; la
seconde partira de Vancouver et se dirigera sur Yokohama et la Chine. •< En fait -, disait dernidrement sir
George Stephen a un reporter du Herald, « le Paci-
« f i 1111 e-Ca 11 a (I i en ne sera rdellement complet que quand
« Hong-kong sera son terminus oriental et Liverpool
« son terminus occidental. ■• Sur les lignes amdricaines
de l'Atlantique, une dconomie de huit cents kilomdtres
sera rdalisde, dconomie qui s'accentuera davantage a
mesure que nous irons vers Pouest. A Vancouver, le
raccourci sera reprdsenfd par le chiffre de onze cent
soixante kilomdtres; a Yokohama, par celui de quinze
cents kilomdtres!
Nous basant sur de (elles donndes, nous pouvons
prevoir le jour oil les steamers de Vancouver feront a
ceux de San-Francisco une concurrence sdrieuse. Nous
n'ignorons pas que la Colombie garde en rdserve des
provisions inddfmies de charbon, alors que la Cali-
fornie constate 1'dpuisement progressif de son bassin
houiller. Le trajet dfant plus court et les frais moin-
dres, les transports s'effectueront a meilleur marchd
par le C. P. R. Comme sa voisine, le Dominion fera,
avec PExtrdme-Orient, le trafic des laines, des cuirs,
des cdrdales, des viandcs et dubois; comme elle, il
deviendral'intermddiaireobligdde PEurope etdel'Asie,
et verra son transit augmenter sans cesse.
I CHAP1TRE  VIII. 185
Si de la colonie nous passons a la mdtropole, nous
remarquons qu'elle aussi tirera de la situation nou-
velle un profit marque. Les malles de Londres seront
rendues a Yokohama en vingl-six jours, a Hong-kong
en un mois, tandis que, par le canal de Suez, elles met-
tent actuellement quarante et quarante-quatre jours.
Au point de vue militaire, les avantages sont consi-
ddrables. L'infanterie peut dtre transportee en cinq
jours et demi d'Halifax a Vancouver; Partillerie et son
matdriel, en huit jours. II est certain qu'au moment ou
la Grande-Bretagne se trouverait engagde dans une
guerre ndcessitant le depart de ses troupes pour ses
possessions de PEst, le chemin du Pacifique-Canadien
deviendrait sa ligne de communication la plus directe.
L'Angleterre, si clairvoyante quand ses intdrdts sont
en jeu, n'hdsitera pas a subventionner les services de
steamers rdclames par le Canada. II nous revient que
Popinion publique a Londres pousse le gouvernement
a faire construire pour ce service des bateaux rapides,
capables d'dtre utilises comme croiseurs1. En tout cas,
nous pouvons, dds a present, considerer comme cer-
taine la creation d'une double ligne de vapeursa.
Plus nous examinons Pceuvre du Pacifique-Canadien,
1 La Shipping Gazette engage le gouvernement k adopter le
projet de croiseur propose^ il y a deux ans, par M. Pearce. Ce
croiseur, en developpant sa puissance, atteindrait une vitesse de
vingt et un noeuds.
2Le gouvernement anglais vient d'accorder a la Compagnie du
Pacifique-Canadien une subvention de 45,000 livres sterling par an,
durant dix ans, pour un service de steamers mettant en communication la Colombie, la Chine et le Japon. D'autre part, le gouvernement canadien a vote pour le m£me objet un subside de
15,000 livres sterling. Cette double subvention assure la crdation
et le succes de la ligne sur 1'ocean Pacifique. (Paris-Canada,
n° du 29 septembre 1887.)
1
i;H 11
186
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
plus sa portde nous parait immense. Une vaste contree
s'ouvre a la colonisation; les Etats-Unis du Nord sor-
tent du neanf et songent a se mesurer avec laRdpublique
americaine, le rdgime dconomique de Pancien continent se modifie, et le flot des produits du Manitoba et
du Nord-Ouest inonde ddja le marchd du monde.
Cette perspective, qui rdjouit le cceur du Canadien et
de PAnglais, n'est-elle pas de nature a prdoccuper le
Francais? — Oui, peut-dtre, si la France persiste a
s'isoler et si elle renonce a prendre sa part des richesses
du nouveau monde. — « Mais, nous objectera-t-on, en
prdsence des souffrances de notre agriculture et de
notre Industrie nationales, quel diable vous pousse a
ddvelopper la production au dela de l'Atlantique?»—
Nous rdpondrons : Le nouveau monde se ddveloppera
rapidement et forcdment, que la France le veuille ou
non. D'autres pays, dont nous-sommes les tributaires,
s'empresseront d'occuper la bonne place qui nous est
rdservde. Notre agriculture et notre industrie nationales n'y auront rien gagnd. En revanche, nous aurons
perdu la partie, pour avoir jetd nos atouts.
S'il ne nous a pas e^ie^ donnd de suivre d'un bout a
Pautre la grande voie canadienne, nous avons pu
l'examiner du moins sur plusieurs points de son parcours : a Ottawa, a Winnipeg, a Brandon, etc.
Le hasard des voyages nous permit, a Victoria, capitate de la Colombie anglaise, de questionner les ingd-
nieurs qui venaient d'inaugurer la ligne. En nous ba-
sant sur les renseignements qu'ils nous fouruirent au-
tant et plus que sur nos recherches personnelles, nous
avons essayd d'indiquer le tracd du Pacifique-Canadien.
Heureux si nous avons rdussi a laisser entrevoir le ddve-
Joppement progressif de la jeune confdddration.
lib
Mil CHAPITRE IX
OTTAWA,    CAPITALE    DU    DOMINION.          SIR    ADOLPHE    CARON,
MINISTRE   DE   LA   MILICE  ET   DE   LA   DEFENSE.       DE   I.'OR-
GANISATION   MILITAIRE   AU  CANADA.   —   BARNUM. —  l'aCADIE
ET LES  ACADIENS.
En quelques heures, le train se rend de Montrdal a
Ottawa. Cette ville n'dtaitaPorigine qu'un simple avant-
poste militaire. Fondle en 1827 par le colonel By, qui
l'appela Bytown (ville de By), elle ne prit le nom
d'Ottawa qu'en 1854. A cette epoque elle recevait le
titre de citd. Sa fortune s'accrut rapidement. Nous
savons, en effet, qu'Ottawa devint la capitate des Cana-
das-Unis en 1858 et la capitate de la confdddration
en 1867.
La ville compte environ trente-cinq mille ames;
elle tire uniquement ses ressources du commerce des
bois. Le pittoresque y perd. Des murailles de planches
empildes masquent la superbe chute du Rideau et celle
de la Chaudidre. Deux ponts traversent la rividre des
Outaouais et font de Hull et de New-Edimbourg les
annexes de la capitate.
Les Canadiens, toujours groupds autour de leurs pas-
teurs, avancent par masses dans la contrde. Dans la citd
et ses faubourgs, les colons d'origine francaise sont
quinze mille; dans Pensemble de la provinced'Ontario,
ils sont actuellement cent trente mille, et les statistiques B
Hip
188
DE   L'ATLAXTIQUE   AU  PACIFIQUE.
compardes de 1851 a .1881 temoignent qu'en trente
anndes leur nombre a quadrupld'.
Du chemin de fer, nous avons apercu les fldches
gothiques du Parlement. Cet important ddifice, auquel
manque la patine du temps, est bati sur le plateau de
Barrack-Hill. Les architectes qui Pont construit se
sont inspirds du palais de Westminster. Une tour cen-
trale sdpare la Chambre des communes du Sdnat; dans
les ailes, sont groupds les ministdres. C'est la que
nous devons retrouver sir Adolphe Caron. .Une carte
laissee obligeamment k Russel House, notrehdtel, nous
avertit, D... et moi, que nous sommes attendus. Nos
compagnons se borneront a visiter Ottawa, et repren-
dront, dans lajournde, la route des Etats-Unis. Demain
nous les rejoindrons a Rouse's Point, sur les bords du
lac de Champlain, pour rayonner avec eux dans les
Adirondacks. Laissons-les s'dloigner et rdpondons au
bienveillant appel du ministre de la milice et de la
ddfense*.
D'un mot sir Adolphe nous met al'aise. Ddpouillant
en noire faveur le personnage officiel, il se plait a
nous rappeler les ddtails de notre rencontre sur le bateau du Saint-Laurent. Nous lui contons notre course
a la poinfe Bleue, Phospitalitd cordiale du  « Pdre des
Sauvages », l'accueil de l'habitant.  « Tant de temoi-
« gnages de sympathie,— lui dis-je,— nous touchent
« profonddment. Ils nous ddcideront, sans doute, a
« gagner le Manitoba. Avant un mois, nous serons a
1 En 1851, le nombre des Canadiens-Francais dans Ontario itait
de 24,417; en 18S1, de 105,032.
s Ce ministre n'appariient pas a l'armde C'est un homme politique, charge de soutenir devant les Chambres les interets de son
departement minisleriel. CHAP1TRE  IX.
189
" Saint-Paul, sur le chemin de Winnipeg. — Quitter
« le Canada sans jeter un coup d'ceil sur son grenier
« d'abondance, — rdpond le ministre, — serait tron-
« quer a plaisir tout un voyage. L'dvdque de Saint-
it Boniface et le lieutenant-gouverneur sont de mes
« amis. Ils vous faciliteront votre course, et vous re-
« viendrez satisfaits.» Satisfaits, comment ne le serions-
nous pas? Munis d'une dizaine de lettres qui nous re-
commandent auxautoritds dela province, nous ferons, k
coup sur, unepointe intdressante dans le pays des metis.
Tandis que nous devisons, un employd vient annon-
cer plusieurs officiers. II parait que nous pouvons
rester sans indiscrdtion. Le secrdtaire d'Etat aborde
les nouveaux venus en anglais, sans familiaritd et sans
hauteur. L'entretien termind, sir Adolphe nous donne
rendez-vous sur le terrain de manoeuvre, et nous
confie aux bons soins de son secrdtaire. Les honorables
sont en vacances; ils se prdparent a la lutte que sus-
citera fatalement la rebellion des mdtis. J'imagine qu'a
Ottawa les sdances se passent comme a Londres. La
disposition intdrieure du Sdnat et de la Chambre des
communes me fait penser a l'amdnagement des Chambres anglaises. Si j'en crois notre mentor, le Dominion
emprunte a la mdtropole ses procddds de discussion et
son organisation des partis.
Trop souvent les poldmistes bornent leurs pretentions a rdclamer une substitutiondepersonnes: X... est
au ministdre et donne des emplois a ses amis; mais
les amis de Z... surveillent le ministdre et le renverse-
ront peut-dtre pour arriver aux affaires. Cette chasse aux
places a des inconvdnients analogues a ceux que nous
avons remarquds dans le vieux monde. A ce point de
vue, le Canada n'est pas mieux partagd que la France.
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DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
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Au contraire, si nous considdrons Porganisation des
partis, nous remarquons entre le Canada et la France
des differences fondamentales, toutes a Pavantage du
premier. —Au Canada, jamais les violents n'ont songe
a renverser la socidtd; jamais 1'opposition n'a mis en
question le principe mdme du gouvernement. Cela
tient a ce que Pon n'a pas, comme chez nous, passe
par une sdrie de revolutions successives qui ont rendu
la rdvolution permanente. D'autre part, les partis ne
se subdivisent pas a Ottawa comme ils le font a Paris.
Dans notre Parlement, la droite et la gauche se frac-
tionnent trop souvent en cinq ou six catdgories, possd-
dant chacune un programme particulier. J'y vois des
rdpublicains conservateurs, des opportunistes, des ra-
dicaux, des intransigeants. J'y vois des royalisfes, des
bonapartistes, et dans chaque groupe j'apercois des
nuances diverses. Au Canada, les partis, dirigdsexclu-
sivement par les leaders, obdissent au mot d'ordre et
forment dans PAssemblee deux camps distincts. Qui se
ditde la droite ddfend le cabinet; quise ditde la gauche
lui fait dchec sans merci. Souvent cette division repose sur des divergences insaisissables. Mais les camps
n'en sont pas moins nettement ddfinis.
De la situation tranchee des partis rdsultent de sd-
rieux avantages. Droites et gauches peuventse compter et compter aussi le nombre de leurs adversaires.
Dds lors, plus de ddfection dans les camps, plus de
morcellement", plus de surprise. On agitau grand jour ;
on joue cartes sur table. L'opinion publique s'dclaire
et se fixe. Soumis a ce juge suprdme, respectueux de
ses tendances, fort de son appui, le gouvernement
acquiert une autorite qu'il serait pudril de lui contes-
ter; il travaille sans a-coup au bonheur du pays. CHAPITRE  IX.
191
Tout en causant, nous arrivons k la Bibliothdque.
Elle occupe, derridre la tour centrale, une vaste salle
surmontde d'une coupole. Des centaines de rayons
couvrent les murs. Cependant, qui pourra remplacer
les vingt mille volumes disparus dans Pincendie du
parlement de Montrdal, le 26 avril 184.-9? Le biblio-
thdcaire actuel du Parlement fdddral, M. Sylvain, nous
fait de cette journde, dont nous avons ddja parld, une
peinture dmouvante '. Nous devons a Pamabilitd de ce
Canadien-Francais plusieurs brochures intdressantes.
Jointes a la caisse de livres que nous envoie le ministre, elles forment une petite collection, prdcieuse pour
nous a plus d'un titre.
Nous passerons notre apres-midi sur le terrain de
manoeuvre, ou sont rdunis les miliciens de la rdgion.
En attendant Pheure du rendez-vous, je parcours le
K rapport du ministdre de la milice et de la ddfense
pour Pannde 1884 » . Les details que j'y rencontre et
les renseignements que je tiens directement de sir
Adolphe me permettent de consigner quelques notes
sur Porganisation militaire du Dominion.
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I
11
La milice se compose de volontaires et se divise en
milice active et en milice de reserve. Quarante mille
homines forment la premidre, quand Peflectif est au
complet (en fait, elle n'en compte aujourd'hui que
trente-deux mille ) ; soixante mille sont compris dans
la seconde. On sait que PAngleterre a retird ses troupes du Canada, et que son armde n'est plus reprdsentde
que par un rdgiment tenant garnison a Halifax, en
Nouvelle-Ecosse. Laissant a sa colonie le soin de se
f|J
Si
1 Voir chapitre v, page 79 in fine. MI
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192
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
ddfendre, la Couronne lui permet de developper son
initiative et rdalise, du mdme coup, une dconomie
considdrable. Inutile d'ajouter que le jour ou le Dominion se verrait envahi, les bataillons de la Reine lui
apporteraient un gdndreux concours. De son cdte, le
gouvernement d'Ottawa, lors des difficultds survenues
entre la Grande-Bretagne et la Russie, fit a la premidre
ses offres de service. Mdtropole et colonie opdrent cha-
cune dans leur sphdre propre et paraissent ddciddes, le
cas dchdant, a se prdter un mutuel appui.
L'armde n'est d'ailleurs qu'en formation au Canada.
Jusqu'ici, le pays ne pouvait disposer de forces suffi-
santes pour faire respecter sa frontidre, et la population,
dirigde du cdte des affaires, sentait peu la ndcessitd de
seprdmunir contre les empidtemenfs des Etats-Unis.
Au point de vue du recrutement et des appels, la
Puissance se divise en quatorze districts, dont trois
dans la province de Qudbec, quatre dans la province
d'Ontario, etc.
La milice active est habillde, dquipde, prdte a entrer
en campagne. Elle possdde des fusils nouveau moddle
et se rdunit lous les deux ans pour une pdriode d'exer-
cice de douze jours. Le soldat recoit un prdt quotidien
s'dlevant souvent a une piastre (cinq francs), ce qui
fait de lui, compard a notre troupier, un petit Crdsus.
Le budget de la guerre ne s'dlevait, en 1883, qu'a
772,811 piastres, soit une contribution de 0 ffc. 93
centimes par habitant, tandis qu'en France, la mdme
annde, tout citoyen supportait, de ce fait, une charge de
22 fr. 32 centimes. Rapprochds les uns des autres, ces
chiffres n'ont besoin d'aucun commehtaire. Depuis cette
epoque, les crddits votes par le Parlement fdddral,
pour le ddpartement de la milice, accusent une augmen-
llll!
jejfjcgr^roa'asmMm
'».;j'.v..^.->."-.v CHAPITRE  IX.
193
tation sensible dans les ddpenses. C'est ainsi que, dds
1884, ce budget fut fixd a 1,051,583 piastres. Des
innovations importantes, amendes dans Porganisation
militaire, correspondent a cet accroissement; elles in-
troduisent dans Parmde un dldment nouveau etmodi-
fient la situation du Canada, d'une facon telle, que nous
croyons utile de nous y arrdter un instant.
A cdtd de la milice fonctionnent des dcoles destruction militaire et un colldge royal de cadets.
Les premidres, de creation toute rdcente, compren-
nent deux dcoles d'artillerie, formant deux batteries
moddles, une dcole de cavalerie et trois dcoles d'infan-
terie. Un projet tend a dtablir a Winnipeg une dcole
|d'«infanterie montee» sur le type adoptd parl'Angle-
terre, pendant l'expddition d'Egypte. Les distances
qu'il faut parcourir dans le Nord-Ouest pour atteindre
les tribus rdvoltdes ndcessitaient la crdation d'un corps
facile a ddplacer. II est dgalement ddcidd qu'une nou-
velle ecole d'artillerie sera fondde dans la Colombie
anglaise, sans doute a Havre-a-Charbon, terminus de
la ligne du Pacifique-Canadien.
On peut, dds a present, se rendre compte qu'il ne
s'agit pas ici d'dcoles ordinaires, mais de batteries,
d'escadrons, de bataillons moddles, formant un vdrita-
ble noyau d'armde permanente. L'habitaut donne ddja
a cet effectif de deux mille hommes le nom d'active.
Ces troupes sont parfaitement exercdes; des chefs dis-
tinguds les commandent et impriment aux etudes mili-
taires une impulsion que constatait dernidrement, en
des termes fort dlogieux, le gouverneur general.
Les dldves contractent, a leur entree dans les dcoles
rdgimentaires, un engagement de trois anndes, passdes
effectivement sous les drapeaux. Au cours de leur in-
i 194
D*E   L'ATLANTIQUE AU  PACIFIQUE.
fi
struction, ils recoivent des grades, et, leur service ter-
mind, ils obtiennent, aprds examen, un certificat d'ap-
litiide, les rendant propres a remplir dans la milice
les fonctions d'officier et de sous-officier.
Du certificat, nous distinguons le brevet. Seul, le
brevet confdre le titre d'officier, mais il est de rdgle
qu'un oil icier ne peut dtre promu qu'aprds avoir obtenu
le certificat ci-dessus mentionnd. Cette disposition des
rdglemenfs militaires n'est pas sans analogie avec ce
qui se passe en France pour les engagds conditionnels
d'un an, versds dans la rdserve.
Les cadres fournissent un service annuel de douze
jours. En dehors des appels, personne n'est commis-
sionnd, et chacun est libre de remplir des emplois
civils. Gr&ce au ddvouement et au bon vouloir des
hommes, a Fintelligence des chefs, la conduite de la I
milice pendant lapdriode mouvementde de 1884-1885
a ddpassd toute attente. II est vrai qu'avant la mobilisation de cette armde de soutien, rassemblde dans les
differentes provinces, le gouvernement avait dirigd sur
le theatre de Pinsurrection le personnel de ses dcoles
regi in en(aires.
Nous avons signald, paralldlement aux dcoles d'in-
s i ni el ion militaire, le colldge royal des cadets. Son
siege est a Kingston, et ses attributions tiennent a la fois
de Saint-Cyr et de notre Ecole polytechnique.
« Je Pai inspectd avec le plus grand soin », dcrit le
gdndral Middleton, et je suis convaincu qu'il existe
« en Europe peu d'institutions de ce genre qui puis-
« sent lui dtre compardes. L'dducation qu'on y recoit
« est trds-dlevde, et, gr&ce a la duree des cours que
« suivent les cadets (ce cours est de quatre ans), 1'in-
« struction qu'ils acquidrent est compldte et de nature
>>>j&>* >. .."> .*.- •'-..." •• •■-* ^A* CHAPITRE   IX.
195
a a les rendre aptes k occuper toutes les positions,
« mdme celle d'ingdnieur des mines. En unmot, ce
E colldge combine tous les avantages d'un college
I civil avec ceux que Pon peut obtenir des dcoles mili-
« taires. »
Soixante-dix dldves en suivent actuellement les
cours. Tous les ans, quatre d'entre eux recoivent une
commission dans Parmde impdriale. Parmi ces der-
niers, plusieurs se contentent d'un stage en Angleterre
et reprennent du service dans la milice.
Le colldge royal, si fdcond en heureux rdsultats, n'a
pas dtd fondd sans soulever de nombreuses protestations. On semblait persuade que cette institution avait
pour but unique de fournir des officiers a la milice,
que, par suite, elle allait au dela des besoinsdu pays.
La pratique a ddja prouvd que la prdsence de ces chefs
d'elite rehaussait, dans les corps, le niveau de Pinstruction. II est d'ailleurs certain que beaucoup d'entre
eux embrasseront ddfinitivement la carridre des armes,
en servant dans les cadres d'une armde permanente
en voie de formation. La defiance qu'avait apportde
Popinion dans cette question s'dlendit a la creation
des dcoles rdgimentaires. La majoritd anglaise du
Parlement fdderal voyait, par ce fait, le monopole des
grades lui dchapper. Elle en appelaa la Couronne, qui
refusa d'intervenir. Cddant a de justes preoccupations
et travaillant dans l'intdrdt public, sir Adolphe Caron
organise et rdforme. Depuis sept ans qu'il est a la
tdte du ministdre, son ddpartement a changd d'aspect.
De nombreux Canadiens-Francais servent aujourd'hui
comme officiers dans la milice; d'autres poursuivent
avec succds leurs dtudes au colldge royal de Kingston.
L'armde y gagne en autoritd et en puissance, le pays
i
!!■ 196
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
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en autonomic Avant peu, le ddveloppemenl de Pactive
mettra le Dominion en mesure de faire respecter ses
droits. Grandissant sous la tutelle de PAngleterre,
Penfant adoptif arrive a Ykge de l'dmancipation, et sa
mdtropole lui accorde Pinitiative qu'il rdclame. Grace
a cette latitude, la Grande-Bretagne dvitera les conflits
qui, au sidcle dernier, aboutirent a la guerre de Pln-
ddpendance. Elle ne s'est pas roidie en prdsence de
ndcessitds resultant d'une situation nouvelle; elle a
profitd des lecons du passd. L'ceuvre de l'affranchisse-
ment s'accomplit pour le plus grand bien du Canada,
pour la plus grande gloire de la vieille Angleterre.
Maintenant que nous avons sur Porganisation militaire du Canada une idde d'ensemble, allons au rendezvous que nous a donnd le ministre.
Avant de renvoyer dans leurs foyers les miliciens de i
la rdgion, venus pour accomplir une pdriode d'exer-
cice, Son Excellence le marquis de Lansdowne, gouverneur gdndral, procdde a la distribution des recompenses. Un cordon de troupes ddcrit, sur le terrain de manoeuvre, un cercle ou le public n'a pas accds. Par une
faveur spdciale nous y sommes introduits. Au centre,
se tient le marquis de Lansdowne, assistd de sir A.
Caron et du major gdbdral Middleton1; derridre lui le
corps des officiers; en face sur deux rangs, les soldats
ddsigndsa Paltentionde leur chef. Les troupiers ne sont
pas tous rompus au mdtier des armes, c'est visible.
L'appel nominal commence. Les uns recoivent des
medailles, d'autres des coupes, orndes, nous dit
quelqu'un, d'une « notice explicative ». Suivant un
1 Le major general est « prete i par la Reine au Canada. It
appartient a 1'armee anglaise; mais il est a la solde et au service
du gouvernement federal.
^liii''frni'frirV-v«i'i<*-. v'.' ^■>.*'-v- r'.wJhriV'*-- CHAP1TRE  IX.
197
usage anglais, des primes en argent sont jointes aux
cadeaux. Les paroles dlogieuses qui accompagnent la
distribution des recompenses en rehaussent le prix. Je
vois un milicien fondre en larmes quand le major gd-
ndral le fdlicite de sa belle conduite dans leNord-Ouest.
L'attitude dnergique du chef n'exclut pas la bonhomie.
Il sait toucher la corde sensible, et nous concevons sans
peine qu'il ait pu conqudrir l'affection du soldat.
Comme tout homme en vue, Middleton a ses partisans
etses ddtracteurs. L'opposition lui reproche de vouloir
se faire « sirer » par la Reine.
Une allocution du gouverneur gdndral cldt la cdrd-
monie. Sobrede gestes, Porateur conserve, sans jamais
s'en ddpartir, une correction rigoureuse. Dans ses dis-
cours, comme dans sa conduite, il apporte Pautoritd
et le prestige qui conviennent a un reprdscntant de la
Couronne. En politique, il limite son action aux prerogatives d'un souverain constitutionnel. Au cabinet
appartient la direction des affaires. Le «discoursdu
Trdne » prononcd par le gouverneur gdndral est en
realitd composd par le premier ministre 5. Nous devons
constater que, depuis l'administration de lord Elgin,
l'Angleterre a dtd particulidrement heureuse dans le
choix qu'elle fit de ses reprdsentants. Digne continua-
teur de la politique adoptde par lord Dufferin et le
marquis de Lome, le marquis de Lansdowne, qui tient
a la France par sa mdre, sert avec zdle les intdrdts du
Canada. Bien qu'investi de ses hautes fonotions depuis
peu de temps, il a ddja parcouru la plupart des im-
1 Au lendemain des evenements sanglants du Nord-Ouest, le
marquis de Lansdowne, d'accordavec sir John Macdonald, son premier ministre, ouvrit la session du Parlement federal, le 25 fe-
vrier 1886, par un discours du Trdne aussi sage que politique.
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1. 198
DE   L ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
menses territoires placds sous son sceptre. Il nous a
devancds au lac Saint-Jean; il s'est mis directement en
rapport avec les mdtis du Manitoba; il suit avec un soin
spdcial les progrds du Pacifique-Canadien. Ajoutons
que le gouverneur gdndral parte purement notre langue. C'est en francais qu'il nous adresse la parole,
quand nous lui sommes presentds. L'homme nous plait
autant que le personnage. Courtois a la facon des
grands seigneurs, il nous laisse sous le charme de son
aimable entretien.
Si la journde a dtd consacrde aux choses sdrieuses,
les divertissements les plus fantaisistes absorbent la
soirde.
Qui n'a pas vu Barnum n'a rien vu. Mais qui n'a pas
vu Barnum, sur le nouveau continent? Le directeur du
cirque monstre encombre les gazettes de ses reclames
stupdfiantes. Cet homme populaire promdne son hippodrome dans les deux Amdriques. S'il ne redoutait
pas le mal de mer pour ses fdlins, il passerait l'Atlantique; il dblouirait Paris; il humilierait les pension-
naires du dompteur Bidel et Mossieu Loyal lui-mdme,
au cirque des Champs-Elysdes. Ons'imagine Palldgresse
d'Ottawa au moment de notre passage. La capitate a
tous les honneurs, mdme celui de possdder Barnum.
Les guichets vont s'ouvrir, et la troupe defile, a la"
manidredes quadrilles espagnoles. Unbataillon dehal-
lebardiers,demousquetaires,depalefreniers,declowns;
un escadron d'amazones et d'ecuyers; un convoi de
chars dtincelants; une mdnagerie roulante, etc., par-
courent, musique en tdte, les quartiers frdquentes. Ils
sont mille, sans compter les animaux, nous dit Paffiche,
et sous la tente,  toujours d'aprds Paffiche,  quinze
.Y.i>>.V,.> CHAPITRE  IX.
199
mille spectateurs peuvent admirer a Paise la huitidme
merveille du monde!
A Pentrde, nous voyons le dernier des Aztdques,
: vilain petit monstre reprdsentant assez tristement la
race qui civilisa le Mexique. Autour delui, desfemmes
gdantes ou a barbe, des hommes caoutchouc, des singes apprivoisds. Dans Pardne, les chevaux passagent et
les paillasses pirouettenl. Six chameaux font une course
d'obstacles, et vingt-huit elephants, dressds en libertd,
ddploient leurs graces devant le Grand Public! Nous
remarquons l'dldphant blanc, dieu de Plnde, et le cd-
ldbre Jumbo, autre pachyderme de la taille d'un
mammouth.
Jumbo, tres-applaudi, assiste a son dernier triomphe.
A peine avons-nous franchi la frontidre, quelesfeuilles
de New-York nous apprennent sa fin tragique. «L'in-
fortund colosse s'dtait aventurd sur une voie ddpourvue
de barridres. Uu train qui passait l'dcrasa. » Du dd-
raillement et du sort des voyageurs, y eut-il mort
d'hommes, il va sans dire que personne ne s'inquidte;
mais la presse tout entidre, s'associant au deuil de
Barnum, jette des poigndes d'immortelles sur la
tombe entr'ouverte de Jumbo!
Le 6, nous partons d'Ottawa, pour nous diriger sur
les Etats-Unis, via Montrdal. Jusqu'a cette ville, nous
voyageons en compagnie de sir A. Caron; quand je le
remercie, une dernidre fois, de toutes ses marques de
bienveillance, il me rdpond: — «C'est le moins que
je puisse faire pour un de mes petits-cousins de
France.»
Grilce au cousin, que je quitte, je ne dis pas adieu
aux Francais d'Amdrique. Dans un mois nous serons it
200
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE
au Manitoba, et nous visiterons les paroisses canadien-
nes groupdes autour de Winnipeg.
Trop limitds par le temps, nous avons ndgligd les
Provinces Maritimes. Je ne dissimule pas le regret que
j'en dprouve. Dans ce groupe de possessions anglaises,
rattachdes au Dominion, on rencontre d'autres Francais : les Acadiens. lis n'ont pas, comme les Canadiens,
conservd un clergd national capable de garder intactes
les institutions et la langue du Vieux Pays. Trop pau-
vres, trop isolds, trop faibles, ils ont dtd terrassds. Un
moment, on aurait pu les croire andantis. Les gouver-
neurs anglais ont fait triste besogne sur cetle terre
lointaine. Ils sont devenus criminels, comme le devint
Catherine de Mddicis au jour de la Saint-Barthdlemy,
comme le devint Procida a l'heure des Vdpres Sici-
liennes.
II convient, a cette place, de retracer le drame peu
connu de 1755, et d'abord de dire ce qu'on enlend par
Acadie et ce que furent les Acadiens. L'histoire de
cette ancienne colonie francaise touche de bien prds a
l'histoire de la Nouvelle-France. Les races belligd-
rantes sont les mdmes, et les mdmes intdrdts sont en
jeu. Qu'on ne s'dtonne done pas si, dans le cours de ce
rdcit, nous revenons sur des remarques que nous a
ddja suggdrdes la conduite des deux pays d'origine,
quand nous parlions du Canada.
Lorsqu'un bateau venant de Terre-Neuve pdndtre
dans le golfe Saint-Laurent, il a a sa gauche Pile du Cap
Breton, les iles de la Madeleine et Pile du Prince
Edouard. Plus bas se trouve la Nouvelle-Ecosse. Cette
presqu'ilc formait autrefois l'Acadie proprement dite.
'MI
II
fcbC&t.Os.Vu gi/fc-Vx. CHAP1TRE   IX.
201
Quant aux Acadiens, ils se repandirent progressive-
ment dans les iles du golfe et sur le territoire occupd
aujourd'hui par le Nouveau-Brunswick et PEtat du
Maine. Compris entre les mdmes paralldles que la
Belgique, la Grande-Bretagne et la France, ce pays
appartient.a une zone tempdrde. ?
C'est en 1603, sous le rdgne de Henri IV, qu'un
huguenot, Pierre de Monts, nommd gouverneur des
Terres Neufves, c'est-a-dire des possessions francaises
de PAmdrique duNord, fonda notre premier dtablisse-
ment d'Acadie. Sa flotte se composait de quatre navi-
res. Laissant deux de ses bateaux s'enfoncer dans le
Saint-Laurent pour y faire le commerce des fourrures,
il longea la cdte amdricaine et jeta sur la baie Francaise (baie de Fundy) les assises de la ville de Port-
Royal (Annapolis). Le sieur de Poutrincourt, compa-
gnon d'armes de Pierre de Monts et appartenant,
comme lui, a la religion rdformde, lui succdda au
gouvernement de la colonie naissante, a laquelle il
consacra les douze dernidres anndes de sa'vie. Par ses
soins, des immigrants, la plupart protestants, arri-
vaient du Bdarn et de la Saintonge sur la baie Francaise.
De leur cdtd, les Jdsuites crdaient, non loin de Port-
Royal, le bourg de Saint-Sauveur.
Tant d'activitd inquidtait les colons anglais. Nous les
avions devances au Nouveau Monde, et nous occupions
ddja PAcadie, quand, en 1606, ils fonddrent leur pre-
midre colonie amdricaine sur les cdtes de la Virginie.
Telles etaient cependant leurs pretentions, qu'ils reven-
diquaient la propridtd de toute la rdgion situde au des-
sous du 45° de latitude nord. Leroi d'Angleterre, trop
interessd a se menager Pamitid de la France, ne con-
testait pas nos droits. La Nouvelle-Angleterre, seule, 202
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
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s'insurgeait contre ce qu'elle appelait les « empidte-
ments» de nos nationaux dans le nouveau continent.
Nous pouvons remarquer que ddja, a cette dpoque>
la race anglo-saxonne, cddant a un besoin impdrieux
d'expansion, dmigre vers les contrdes lointaines, qu'elle
s'y rdpand, qu'elle s'y fixe et qu'elle s'efforce d'en
chasser le premier occupant. Elle ambitionne Pempire
des mers. Pour satisfaire cette ambition, tous les
moyens lui sont bons.
Toujours la France a devancd PAngleterre dans la
conquete du monde. Toujours PAngleterre a tire parti
des conqudtes faites par la France. Nous sommes che-
valeresques, hardis, aventureux; nous allons au loin;
mais nous revenons au lancd. Nos voisins d'outre-Man-
che ne sont pas de ceux qui prdcddent; ils suivent vo-
lontiers les sentiers battus; ils s'implantent dans les
pays parcourus; ils y demeurent. Nous avons Phon-
neur; ils ont le profit. L'honneur nous commande de
ne pas agir par des voies detourndes, de ne pas sur-
prendre notre adversaire inopindment, de ne pas
entrer en campagne sans declarer la guerre. Pour qui
cherche le bdndfice, ces obligations morales sont autant
de scrupules toujours superflus, souvent dangereux.
Avertir son ennemi qu'il ait a se preparer a la lutte, a
rassembler ses forces, a ddfendre ses etablissements,
c'est, a coup siir, de la bonne gentilhommerie, mais
un ddtestable calcul. Fi done! Les Anglo-Saxons de
1613 ne donneront pas dans ce travers. Ils dquiperont
une flottille, ils s'avanceront, en pleine paix, dans la
baie Francaise, ils s'empareront a Pimproviste du
petit fortde Saint-Sauveur et d'un navire qui est a Pan-
cre; ils bruleront le bourg et ils feront prisonniers de
malheureux colons, qu'ils considdreront comme pira- \«
CHAPITRE   IX.
203
tes, pour les besoins de la cause. La mdme annde, a
Pdpoque des moissons, ils dirigeront une nouvelle ex-
pddition contre Port-Royal, et, profitant d'un sdjour
forcd du sieur de Poutrincourt en Europe, ils pdndtre-
ront dans la ville, qu'ils livreront aux flammes!
Ces attentats ne sont que le prdlude des acles de sau-
vagerie qui se commettront dans la suite.
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Durant lapdriode decent anndes qui va de 1613 au
traitd d'Utrecht, PAcadie devient le thd&tre de luttes
continuelles. Ces luttes prennent un caractdre implacable a Pavdnement de Cromwell. Un duel s'engage
entre les deux nations rivales. Longtemps nous luttons
avec avantage contre les Anglais. Trois fois, nous
dictons nos conditions a PEurope coalisde. Un jour
cependant, quand les prdtendants se disputent la succession au trdne d'Espagne, l'dtoile du grand roi palit
et la querelle se termine par la perte de PAcadie1.
Tour a tour prise et reprise, notre colonie nous est
successivement restitude, — en 1632, par le traitd de
Saint-Germain en Laye, — en 1667, par le traitd de
Breda,— en 1697, par le traitd de Ryswick.Nos armes
sont partout victorieuses; nos gdndraux, sur toutes nos
frontidres, se couvrent de gloire; mais nos colons, peu
soutenus par Pimmigration, ddlaissds par la mere patrie, ne se maintiennent dans leurs possessions que par
des prodiges de valeur. Plus encore que les Canadiens,
ils ont besoin d'dtre secourus. La Nouvelle-Angleterre,
une puissance de deux cent mille imes, harcelle sans
relache ce pays frontidre, qui compte, tout compris, un
millier d'habilants. C'est la, peut-dtre, un nombre trop
Rameau, Une colonie feodale en Amerique.
!l 204
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
Il
infime, une quantitdndgligeable?...Mais, si faible qu'il
soit, ce petit peuple ddtient un trdsor; il accomplit des
prodiges, dans une colonie pleine d'avenir, oil il a
plantd le drapeau de la France.
Au commencement du dix-huitidme sidcle, le sort
de PAcadie, loin de s'amdliorer, s'aggrave. Deux cents
soldats seulement ont mission de veiller sur la sdcuritd
du territoire. Dans la lutte suprdme qui s'engage, la
couronne, parait-il, ne peut s'imposer un sacrifice
plus lourd. Malgi'd cet abandon manifeste, les Acadiens
s'apprdtent k combattre. Tous les hommes valides pren-
nent les armes, entrainant a leur suite les tribus
indiennes des Micmacs et des Abenakis.
Le 6 juinl707, une flottedevingt-cinqnavires, partie
de Boston, attaque Port-Royal. M. de Subercase, qui
commande la place, soutient le choc et manoeuvre de
telle sorte que, douze jours plus tard, les Anglais ga-
gnent le large aprds avoir perdu, dans un dernier
assaut, une ccntaine des leurs. En septembre, nouvelle
expddition, nouveau ddsastre de la flotte anglaise. La
Grande-Bretagne s'en dmeut, et la reine Anne lance une
escadre contre nous (1710). Trois mille quatre cents
soldats assidgent Port-Royal. Cette fois, e'en est fait, et
cependant il faut encore dix-neuf jours d'un combat
acharnd pour donner aux assidgds le coup de griice. Le
13 octobre, Subercase capitule. Par le traitd d'Utrecht,
signd le 11 avril 1713, Louis XIV abandonna a PAngleterre la baie d'Hudson, Terre-Neuve et la presqu'ile
d'Acadie.
Au lendemain de la conqudte, les Acadiens, n'ayant
plus a redouter les horreurs de Pinvasion, vivent paisi-
blement sur leurs terres. Ils n'ont qu'une seule preoc- CHAP1TRE   IX.
205
cupation : n'dtre jamais appelds a porter les armes
contre la France. Sous cette rdserve que leur neutra-
litd sera respectde, ils consentent a prdter a PAngleterre le serment d'alldgeance; par ce serment, ils
s'engagent a demeurer les fiddles sujets de Sa Majestd
Britannique.
Gr£ce a cette attitude, la Nouvelle-Ecosse (ainsi s'ap-
pellera ddsormais PAcadie) entre dans une dre de pro-
spdritd qu'elle n'a pas encore connue. En 1710, les
Acadiens dtaient deux mille; en 1739, ils atteignent le
chiffre de huit mille. Cet accroissement imprdvu in-
quidte les maitres du pays, qui voient avec ddpit ces
«Francais neutres » ddvelopper leur influence. Sans
plus tarder, la Grande-Bretagne dirige sur la colonie la
masse de ses dmigrants. Dans la seule annde 1749,
deux mille cinq cents Anglais ddbarquent a Chibouctou,
et la ville d'Halifax, la future capitate de la province,
sort de terre tout armde. Un fort se dresse a Pentrde de
la rade, prdt a recevoir Pimportante garnison que la
mdtropole lui rdserve. On voit que George II de Ha-
novre ne partage pas les idees de Colbert sur P « emigration graduelle ».
Les Acadiens comprennent le danger que court leur
nationalitd. Un tiers de la population ddserte et gagne
la Nouvelle-France. Les deux autres liers, confiant
encore dans le respect du droit des gens, se rdsignent
a vivre sur le territoire qu'ils tiennent de leurs ancdtres
et qui prospdre entre leurs mains. Mais voila que des
proclamations, lancdes aux quatre coins de la presqu'ile,
convoquent nos anciens colons dans leurs temples pour
le dimanche 5 septembre 1755. De tous cdtes ils accou-
rent, rdpondant a un appel qu'ils croient dmaner du
clergd. Les prdtres, fiddles au rendez-vous, sont au
12
I assa
206
DE L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
I
u
^u
milieu de leurs ouailles.Soudain, des troupes environ-
nent la foule et s'emparent des personnes. Ainsi Por-
donne le gouverneur. Les mdres sont sdpardes de leurs
enfants, les maris de leurs femmes. Pdle-mdle, ils sont
trainds k bord des navires, qui les attendent, pour em-
porter ceux-ci en Nouvelle-Angleterre, ceux-la dans
des colonies plus dloigndes, d'autres enfin sur les cdtes
des iles Britanniques. Six mille infortunds sont poussds
par les flots; et quel accueil attend ces malheureux
dans les rdgions ignordes oil la haine du vainqueur les
condamne avdgdter eta mourir! Ceux qui ont pu se
soustraire aux recherches des soldats lances a leur
poursuite errent a Paventure dans les bois. Les maisons, les rdcoltes, les cultures sont ddtruites. La desolation et la ruine planentsur les propridtdsacadiennes,
qu'un ordre du gouverneur declare confisquees.
Longfellow, le poete americain, a pris dans ce drame
le sujet de son Evangeline. Evangdline, arrachde des
bras de Gabriel, le demande a tous les dchos et finit,
aprds mille pdripdties, par le trouver sur son lit de
mort. De cette ceuvre d'imagination, rapprochons une
touchante anecdote recueillie par un prdtre canadien,
M. Casgrain. L'intrigue est la meme; le ddnoument
seul diffdre.
Unjeune Acadiende dix-huit ans, Etienne Herbert,
qui habitait le vallon de Petit-Ruisseau, fut, le 5 septembre, cernd dans l'dglise paroissiale de Grand-Prd et
conduit a Philadelphie. De ses trois frdres, Paind avait
dtd jetd dans le Massachusetts, le second dans le Maryland, le dernier en Virginie. Un officier anglais avait
pris notre homme a son service, mais celui-ci parvint a
s'dvader et a gagner le Saint-Laurent. N'y trouvant pas
ses frdres au lieu ou il leur avait donnd rendez-vous,
HI wit II
k4tfW CHAPITRE   IX,
207
Etienne reprit, en plein hiver, le chemin de la Nou-
velle-Angleterre. II savait mieux que personne chausser
la raquette et baltre les bois. De longs mois se passe-
rent en recherches vaines, mais l'dnergie du jeune
homme devait triompher des obstacles. II retrouva ses
frdres a Baltimore et a Worcester; puis tous quatre
longdrent la cdte pour remonter au Canada. Une concession leur fut accordde aux environs de Qudbec. Ils
s'y iustallaient, quand Etienne apprit que sa fiancee,
Josephte Babin, s'dtait rdfugide dans la ville. « Malgrd
« une longue sdparation, poursuit M. Casgrain, Jo-
« sephte ne Pavait pas oublid. Hdbert, de son cdtd, lui
« dtait restd fiddle. Ils pleurdrent longtemps au souve-
« nir de Grand-Prd, au souvenir de tant de parents et
« d'amis morts ou disparus. Peu de jours aprds, ils
« dtaient unis, pour ne plus se sdparer. »
Les quatre frdres sont devenus la souche de nombreuses families repandues sur le Saint-Laurent. Huit
de ces families, dtablies aujourd'hui dans la paroisse
de Saint-Grdgoire, portent encore le nom d'Hdbert.
Ceux des Acadiens qui rdussirent a gagner le Canada y recurent un accueil chaleureux. Par malheur,
ils dtaient l'exception. Leurs compatriotes, privds de
leurs plus chdres affections, trainaient une existence
misdrable. Si les Carolines et la Gdorgie ont parfois te-
moignd de leur compassion aux bannis, les Etats americains du Nord les ont abreuvds d'outrages. Dans la
Pensylvanie, une partie de la population proposait de
vendre ces ddportds comme esclaves. Dans la Virginic,
le colon refusait de les recueillir; dans le Massachusetts, les autoritds poursuivaient a outrance l'ceuvre de
la dispersion. La crise passde, quelques Acadiens ten-
terent de rentrer dans leurs foyers; ils tombdrent sous
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III
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11
. 208
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
sSjiJ
le coup de lois draconiennes. Lawrence, gouverneur
de la Nouvelle-Ecosse, envoya, le 9 avril 1756, Pordre
suivant au commandant des mi 1 ices anglaises' :« Vous
« dtes enjoint, par les prdsentes, de jeter Pancre au
« cap Sable, d'y ddbarquer avec vos troupes, d'y saisir
« et d'em incner a Boston tous les habitants que vous
'• pourrez atteindre. En tout cas, vous devrez ddtruire
« et briiler toutes les maisons, charger sur vos navires
• les mobiliers et les troupeaux de toute espdce. Vous
■■ ferez une distribution de ces richesses a vos troupes,
u en recompense de ce service. Vous rdduirez en cen-
- dres tout ce que vous ne pourrez pas em porter. »
\Oi l.i ce qui s'dcrivaiI et s'exdcutait, sept mois aprds
la dispersion. Et quel dtait le grand reproche adressd
par les gouverncurs aux proscrits? Belcher, successeur
de Lawrence, le formule dans une requdte au roi
George II. ■• Ces ingrats, dit-il ingdnument, ne go u tent
pas la mansudtude et la douceur du rdgime anglais
(the lenity and the sweets of the english government), n
A vrai dire, la Couronne ne recommandait pas de
pareilles mesures, mais elle en acceptait les consequences. C'est seulement en 1768, sous la direction de
Michael Franklin, que les autoritds de la Nouvelle-
Ecosse revinrent a une politique plus humaine. Encore
fallait-il compter avec la malveillance des fonction-
naires dans toutes les branches de l'administration.
Peu a peu, les Acadiens qui avaient dchappd aux
poursuites se groupdrent, qui dans les iles du golfe
Saint-Laurent, qui sur les bords de la baie de Fundy.
1 Voy. Archives de la Nouvelle-Ecosse. CHAPITRE   IX
209
De paroisses, il ne pouvait dtre question. M. Bailly,
prdtre canadien, recut Pautorisation d1« dvangdliser »
ce qui restait de catholiques, et par ses soins se forma
une « mission de plus de cinq cents lieues de tour ».
Dans une lettre qu'dcrivait, le 24 avril 1771, le mis-
sionnaire a son dvdque, nous relevons ce passage :
« Tout parait opposd, dans le gouvernement, a la
« pluralitd des missionnaires catholiques, et cette
« opposition vient toute des presbytdriens et des gens
« de la Nouvelle-Angleterre... C'est tout ce que je puis
« faire que de me maintenir en Nouvelle-Ecosse. Jene
« suis que faiblement toldrd. Les manages m'ont dtd
« permis, mais non comme conformes aux lois...
a Pour les terres, les Acadiens peuvent en avoir, mais
a a un si haut prix, qu'il n'y a rien de pareil au Ca-
« nada... II faut qu'une famille catholique soit placee
« entre deux families protestantes. Ainsi, vous voyez
o que les Acadiens ne peuvent dtre que trds-pauvres :
« la pdche, la chasse, couper du bois, voila leur
a vie. »
Une population decimde, ddpossddde de ses biens,
reldgude sur des plages arides, privde de son clergd, de
ses protecteurs naturels, de ses forces vives, maintenue
systdmatiquement dans une ignorance absolue, — une
telle population ne pouvait ddvelopper son initiative et
prendre une part effective dans la conduite des affaires
publiques. L'Angleterre a fait le vide sur le territoire
de Pancienne Acadie, comme elle a fait le vide en
Irlande. C'est miracle que, aprds de telles dpreuves, le
cceur n'ait pas dtd compromis, que la vieille langue
maternelle ait survdcu vaille que vaille, que le sentiment religieux et le sentiment national fassent encore
tressaillir Fame deces depouilles, vilipendds et honnis.
12. 210
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
I *1
En 1775, quatre cents families acadiennes ont pu se
reformer dans leur pays d'origine. Leurs descendants
sont aujourd'hui cent dix mille. Cinquante-huit mille
vivent dans le Nouveau-Brunswick, quarante mille dans
la Nouvelle-Ecosse, douze mille dans Pile du Prince
Edouard'.
Dans ces provinces du Dominion, des paroisses se
ddveloppent, des dcoles francaises se crdent, un Moni-
teur acadien se publie et fait savoir aux pdcheurs de la
cdte qu'ils sont ldgion.
L'ceuvre de la reconstitution n'est qu'a son ddbut;
mais ddja nous pouvons prdvoir le moment oil les
"Francais neutres», ressuscitds a Petat de parti, se
concerteront, se compteront et, d'accord avec les Canadiens, enverront des representants de leur race au
Parlement fdddral d'Ottawa.
1 Dans cet ensemble, nous ne comprcnons pas les Acadiens de
l'Etat du Maine, ni ceux des iles d'Anticosti, de la Madeleine et de
Terre-Neuve.
."iCxMu. »Jv>,v. ft.VV.. y\ ..-s CHAPITRE X
RETOUR A NEW-YORK.   LES   «  MISSES »   DE   ROUSE S-POINT. —
EXCURSION    DANS    LES    ADIRONDACK^.         LAC    PLAC1DE.    —
M.   X...    ET  LES  TETES  COURONNEES.      SARATOGA.      BOSTON. — NEW-PORT.
En Europe, il peut arriver que les voyageurs man-
quent le train; aux Etats-Unis, c'est le train qui manque les voyageurs, sous prdtexte que les locomotives,
a l'exemple des teldgraphes, doivent observer le repos
dominical. Pour avoir mdconnu cette vdritd, nous res-
tons en panne, D... et moi, a dix heures du soir, dans le
petit village de Saint-John. Nous sommes sur la fron-
tidre amdricaine, a vingt-cinq milles de Rouse's-Point,
ou nos amis nous ont donnd rendez-vous. Saint-John
n'a rien de captivant, d'ailleurs nous sommes attendus;
deux excellentes raisons pour rdquisitionner, a grand
renfort de dollars, Punique voiture de la localitd.
Quelle voiture! quel chemin!! quelle nuit!!! —
Durant six heures nous roulons entre deux ornidres.
Deux fois les roues s'embourbent jusqu'aux essieux. II
faut descendre, ddgager Pinstrument de notre supplice,
se livrer a lui pieds et poings lids, supporter mille
cahots, endurer mille secousses, et tout cela pour
dchouer a la porte d'une auberge qui refuse de s'ou-
vrir. Vingt minutes se passent, et nous menacons de 212
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
donner Passaut. Enfin, d'une lucarne entr'ouverte sort
une tdte de vieille sorcidre. Lady s'informe, parle-
mente, rentre dans sa huche et nous ddpute, aprds
mure rdflexion, un solide gaillard, fort peu flattd de
nous recevoir.
II est cinq heures. Nous partageons en frdres une mau-
vaise couchette; puisD..., sanstroubler mon sommeil,
me cdde gendreusement sa place et part a la recherche
de nos amis. lis sont a Pautre bout de la ville, sur les
bords du lac Champlain, et mon excellent compagnon,
enchante de sa ddcouverte, m'invite a ddmdnager. La
vieille, furieuse de ne pas nous garder, allege nos
porte-monnaie de deux dollars. — « Prenez, la mdre,
« c'est pour rien, et maintenant, fouette, cocher!»—
Nous traversons le faubourg et nous touchons au quar-
tier dldgant. Voici des chalets, des villas, un hdtel con-
fortable. Sur la pelouse, quatre jeunes misses jouent au
crocket. Quatre jeunes gens les entourent et jugentdes
coups. — Qu'est ceci? J'apercois le chapeau de Gus-
tave, la vareuse de Paul, la barbe d'un ingdnieur bien
connu, les deux jambes typiques d'un grand industriel
de Verviers... Ho! ho! ils nous attendent en joyeuse
compagnie, nos dclaireurs! L'un d'eux se retourne.
C'est cet intrigant de Gustave. L'dveil est bien vite
donnd,et, d'un seul bond, jouvenceaux et jouvencelles
se prdcipitent a notre rencontre. « Charmds, mesde-
moiselles; tous nos compliments, messieurs... Entre
nous, la farce est bonne; mais expliquez-moi ce mys-
tdre? — Nous herborisons, dit l'un. — Le flirt a son
cbarme, soutient un autre.— Etude de morale, rdpond
untroisidme; ne sommes-nous done pas libres d'dtu-
dier PAmdricaine sur place, quand vous prenez des
notes sur les ministeres canadiens ?»
«:-»;'. «i>.vv. 1]
CHAPITRE   X.
213
Absolument libres, en effet. Nos amis n'ont-ils pas
voyagd, pendant dix minutes, dans la mdme voiture
que les charmantes misses? Ils ont questionnd; on a
rdpondu, et les deux groupes sympathiques, ravis de
la rencontre, se sont promis de s'amuser en attendant
notre venue. Ainsi se nouent, au nouveau monde, les
relations les plus cordiales. Inutile d'ajouter qu'une
telle facon d'agir ne scandalise personne. Les parents
demeurent dans les chalets des environs; toutefois,
n'dtant pas invites, ils se tiennent discrdtement k
Pdcart.
J'ai connu une grand'mdre — une Francaise — ver-
tueuse, mais nullement prude. Son petit-fils, joyeux
dtudiant trds-apprdcid, avait retrouvd pendant les va-
cances les jeunes amies de ses deux scaurs, et Pon
jouait a la cachette. La prudente grand'mdre avisa, par
acquit de conscience, la bonne maman des fillettes, et,
le lendemain, bonne maman lisait ce billet de grand'mdre : « Gardez vos poulettes, ma mie, mon petit coq
est lachd.»
Je puis affirmer que grand'mdre n'est pas venue a
Rouse's-Point. D'ailleurs, je suis convaincu que la
poulette amdricaine est parfaitement en dtat de se gar-
der elle-mdme. C'est une vraie camarade, parfois un
peu coquette. Eh! mon Dieu! qui de nous se plain-
drait de retrouver la femme sous ces dehors de bon
garcon?
L'aprds-midi, notre groupe d'Europdens se disperse.
Les uns retournent au jeu de crocket, d'autres vont
tirer des canards sur le lac, et les plus fatiguds se repo-
sent, pendant quelques heures, sur des lits moins pri-
mitifs que notre couchette du matin. Mettant de cdtd
toute vergogne, je m'endors profonddment. Bien m'en
W 214
DE   L*A.TLA.\T1QUE   AU   PACIFIQUE.
prend; car on m'informe que, ce soir, nous donnons
un bal dans les salons de l'hdtel.
A neuf heures, la salle est prdte, et les six voyageurs, en tenue de soiree, attendent que le beau sexe
fasse son entrde triomphale. Comme nous sommes des
arridrds du vieux monde, nous avons prid les jeunes
filles d'inviter leurs parents. Elles ont trouvd Pidde
shocking; mais, pour ne pas nous ddsobliger, elles
supplient papa d'assister au cotillon,« une danse euro-
pdenne que personne ne connait». Par contre, l'hdte
et l'hdtesse s'invitent d'eux-mdmes, sans la moindre
cdrdmonie, et font honneur aux rafraichissements.
Attention! j'apercois nos misses. — Hattie, Maggie,
Mimie, Lily, arrivent en toilette tapageuse, Poeil mu-
tin, la ddmarche assurde. — How do you do, D...? —
How do you do, Paul? — How do you do, Gustave?
— How do you do, baironne (baironne, c'est moi)?
Et, de tous cdtes, les poigndes de main s'dchangent.
Chacun a sa part dans cette distribution; un artiste se
met au piano, et les couples tournoient.
A minuit, le cotillon commence. Voila papa! — Papa
est un Yankee de haute taille; tempdrament sec; allure
ddgingandde; veston trop dtroit. II porte a sa bouton-
nidre tout un massif de roses, et dans sa poche sa
casquette. Ses ganls sont restds a Brooklyn. L'homme
est un type de parvenu. Eperdument dpris de la gigue,
il nous place sur deux rangs, choisit l'hdtesse pour visa-vis, prdcipite les figures sans ndgliger les entrechats.
J'oubliais les prdsentations : « Gentlemen : papa. —
Papa : M. Gustave T..., M. Paul S..., M. D..v etc. »
C'est trds-correctel Irds-digne. Ddciddment, nos jeunes
amies ont un aplomb imperturbable. Mais revenons au
cotillon. Les doyens s'en donnent a cceur joie; ils s'e-
istiil CHAPITRE   X.
215
poumonnent, puis ils s'arrdtent. Pendant un repos, le
pdre nous fournit les ddtails les plus ininutieux sur la
somme phdnomdnale de dollars qu'il laissera plus tard
a sa gracieuse descendance. Peine inutile! II y a beau
temps que la jeunesse nous a parld de ce qu'on appelle
les espdrances.
Le lendemain, avant de partir, nous saluons la famille. Maggie, Lily, papa, l'hdtesse, Mimi, Hattie et
les matrones; en un mot, toute la garnison alignde sous
la vdrandah nous souhaite bonne chance. Nos malles
sont chargdes, et nous montons dans la voiture qui nous
conduit a la gare. Un good bye ! gdndral retentit : au
revoir! Les mouchoirs, les ombrelles, lacasquette, nos
chapeaux..., tout s'agite, jusqu'au premier tournantdu
chemin.
Notre train longe le lac Champlain et nous descend
a Port-Kent. Nous entrons dans la rdgion montagneuse
et boisde des Adirondacks. Ce pays, que nous sillonne-
rons tantdt en voiture, tantdt a pied, est Pune des
grandes attractions de PAmdrique. Partout le Yankee
a respectd la fordt vierge, qui conserve son cachet pri-
mitif et grandiose. Des torrents, des lacs, les sources
de PHudson dgayent le paysage, et, du sommet des
pics, un panorama merveilleux seddroule. Ca et la, des
stations d'dtd permettent aux citadins de Boston et de
New-York de fuir les chaleurs tropicales. Chacun peut
a loisir se reposer de l'effervescence des villes dans ces
solitudes ombragdes qui rappellent a la fois la Suisse
et les Highlands d'Ecosse. Par malheur, le temps s'est
gate, et ces ddlicieux points de vue que nous promet-
tait notre Appleton's guide ont disparu dans le brouil-
lard. Ni le cours de la rividre Ausable, ni le ddfild de
Wilmington, tout spdcialement recommandds aux tou-
:it*lf>3.*„ 216
DE   L'ATLANTIQUE  AU  PACIFIQUE.
ristes, ne daignent sortir des nuages. Une pluie fine et
persistante nous accompagne pendant deux jours, et
c'est pitid de nous voir, refroidis et maussades, consi-
derer avec mdlancolie cette petite goultidre caractdris-
tique qui part des bords de nos chapeaux pour des-
cendre en cascade sur nos epaules et sur nos genoux.
Enfin nous atteignons le lac Placide. Un excellent
hdtel, Allen House, nous rdconforte et nous abrite.
Ceux qui ont lu Tartarin dans les Alpessex&nnel-
lent l'dbahissement des habituds du Rigi a Parrivde du
grand homme. La stupdfaction n'est pas moindre quand,
franchissant une haie de ladies dldgantes et de gentlemen comme il faut, nous envahissons Pescalier. Notre
mine, la coupe europdenne de nos vdtements, Pdtat lamentable ou la pluie a rdduit notre accoutrement, forment, a n'en pouvoir douter, un ensemble disparate. Se
transformer de la tdte aux pieds n'est malheureuse-
ment plus possible. Nous avons, de Rouse's-Point, di-
rigd sur Saratoga le gros de nos bagages, ne gardant
que Pindispensable pour une excursion de six jours.
La socidtd qui frdquente le lac Placide et y sejourne
pendant Pdtd se compose suriout de families du Massachusetts. Tout le monde se connait, recoit et donne
des fdtes. Ce soir on dansera, et les danseurs de notre
bande sont littdralement consternds.—«Consolez-vous,
mon bon Gustave; D... s'abouche avec un pdre de famille, qui rdclamera Pindulgence des dames et nous
prdsentera aux valseuses. — Bravo! replique Pin-
trdpide, consultons nos valises et faisons pour le
mieux. »
Tandis que nos compagnons, excusds d'avance, ini-
tient les jeunes filles aux douceurs du cotillon, nous
entamons, D... et moi, une longue conversation avec CHAPITRE   X. 217
notre introducteur. M. X... est un penseur d'une phy-
sionomie absolument particulidre. Profond admirateur
de la France, il cherche toutes les occasions de se rap-
procher des Francais. C'est lui qui est alld au-devant
de mon ami, Pabordant dans sa langue. Trds au fait
des questions sociales, M. X... en suit avec soin le developpement. A Paris, ses relations sont dtendues.
Apprenant que nous sommes deux anciens dldves de
PEcole des sciences politiques, dont il connait et ap-
prdcie l'enseignement, il nous ddveloppe ses thdories.
«L'administration etla politique, nous dit-il, sont les
dtudes de toute ma vie. Non pas que j'occupe dans mon
pays une situation rdtribude. Je garde ma libertd et
j'en use pour critiquer les fautes de mon gouvernement et les exactions des fonctionnaires. J'avoue que,
dans l'administration centrale, les prdvaricateurs sont
rares; mais, dans l'administration particulidre des
Etats, les malversations les plus scandaleuses s'affir-
ment au grand jour et donnent lieu, chaque annde, a
des procds retentissants. L'election des juges a produit
en Amdrique les rdsultats les plus f&cheux, le sentiment populaire n'est plus favorable a ce systdme, et
bientdt, je Pespdre, des rdformes intelligentes donne-
ront a la magistrature plus de stabilitd et d'inddpen-
dance. Je regrette qu'en France vous suiviez un cou-
rant contraire.
a Au gouvernement fdddral, je reproche de n'dtre
pas parlementaire, le ministdre est irresponsable; il
sidge k huis clos, et le prdsident, qui gouverne seul,
prend ses ministres en dehors des Chambres. Ainsi,
tout contrdle dchappe a Popinion. — Dans le Parlement, les comitds dirigent, et, dans ces comites, l'in-
trigue et les calculs d'intdrdt se donnent libre carridre.
13 I' S
t*
mm
218
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE,
Bref, le Parlement abdique en faveur d'une force
occulte, qui s'adjuge au plus offrant et dernier enche-
risseur. Ainsi toute influence, tout pouvoir et toute
direction, restent concentres dans les mains d'une
fdodalitd financidre cent fois plus dangereuse que la
fdodalitd du moyen dge.
11 Cleveland, dlu prdsident Pan dernier, a deux qua-
litds : c'est un honndte homme, et Phonndtetd n'est gd-
ndralement pas le fort de nos gouvernants; c'est, de
plus, un reformateur. Dans la voie des reformes, ira-
t-il jusqu'au bout?— Il ne le pourra pas. Nous serons
done obliges de recourir a la revolution sociale! »
Jusqu'ici, notre interlocuteur parlaitd'or; mais le
remdde qu'il prdtend opposer au mal est un toxique
dpouvantable. M. X..., voyant notre stupefaction,
dprouve le besoin de nous exposer sa thdse, que, pour
la beautd du fait, je reproduis textuellement :
ti Rdpublicain par principe et par tempdrament,
j'estime que la France a trouvd sa voie. Le peuple francais, engourdi par le rdgime monarchique, s'est, en
1789, rdveilld de satorpeur. En 1793, il s'est fait justice, comme le peuple anglais s'dtait fait justice en
1649.
« L'exdcution de Louis XVI et l'exdcution de
Charles I" sont deux actes d'dnergie brutale qu'il ne
faut pas regretter. Les revolutions graduelles et paci-
fiques n'existentpas, et c'est en versantdu sang qu'une
nation se regdndre. Jusqu'a present, PAllemagne n'a
pas opdre son dvolution sociale; mais la crise se prepare, et Guillaume, s'il vdgdte encore quelques anndes,
portera sa tdte sur l'dchafaud.
« — Vousparlez d'une ddcapitation morale? s'dcrie
D... tout abasourdi.
:il'>>«■»'>*» V"-- ^*«--.  *..■*■.►-•• CHAPITRE X.
219
a — Ne le souhaitez pas ainsi, rep rend avec gravitd
M. X... Cestphysique meat que PEmpereur sera ddca-
pitd. A ce prix seul, PAllemagne acquerra le bonheur
et Pinddpendancel!»
Ce jacobin farouche est cependant un hommeddlicat,
ami des arts, bienveillant pour la jeunesse, aux
petits soins pour les dames. Ses deux enfants Pado-
rent. II passe pour la douceur mdme, et les habituds
d1Allen House cdldbrent a Penvi les vertus privdes d'un
si bon pdre de famille.
M. X... ecrit dans les feuilles de Boston les articles
les plus sensds sur l'administration et les finances;
mais qu'une question sociale se prdsente, aussitdt il
voit rouge, il pousse son cri de guerre et il tranche,
d'un trait de plume, toutes les tdtes couronndes.
Notre conversation se prolonge tant que dure le bal.
La nuit est fort avancde quand nous remontons dans nos
chambres, et le lendemain, par un beau soleil, nous
entreprenons Pascension du White Face, point culminant du pays.
L'absence de chemins rend indispensable le con-
cours des guides. Ces gentlemen, bien diffdrenls de nos
braves monlagnards des Alpes, rougiraient de porter
nos pardessus. Ils nous conduisent, et c'est ddja beau-
coup. Nous traversons en canot le lac Placide et nous
arrivons au pied de la montagne. II faut escalader, se
cramponner aux broussailles, gravir, pendant trois
heures une succession de rochers, et Pon atteint le
ddme, situd a quatre mille cinq cents pieds d'altitude.
Alors un panorama magnifique se ddroule. Partout de
1 Fort heureusement pour Guillaume et pour l'Allemagne, la
prediction de M. X... ne s'est pas realisee. 220
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
superbes mamelons, dont les sommets ddnudds dmer-
gent de la masse sombre des fordts. Soixante-dix petits
lacs dgayent les valldes et refldtentles rayons du soleil.
Nous sommes recompenses de nos peines, et, l'appetit
aidant, nous mangeons de bon ceeur quelques conserves de Chicago. Nos guides (tous les gouts sont dans
la nature) grignotent a belles dents un bloc dnorme
de cassonade.
C'est aujourd'hui le 11 septembre. L'ascension de
la veille nous a mis en haleine, et nous commencons
une course en montagnes qui nous prendra quarante-
huit heures.
Cette fois, nous nous trouvons en pleine fordt vierge.
Pas un soupcon de sentier, pas un trait de hache. Jamais un cheval ne sortirait d'un tel fouillis. C'est le
ddsordre de la nature, mais un desordre saisissant qui
se grave dans la memoire et remue l'imagination. Ici,
des arbres dtouffes, des squelettes encore debout que
nous abattons d'un coup de canne, des colosses couches sur le sol, des sapins, des cddres deracinds, fra-
cassds ou broyds par la chute d'un vieux hdtre. La,
des lianes qui s'enlacent, des arbrisseaux qui se tor-
dent et contournent le cadavre decomposd d'un ancetre,
pour chercher la lumidre et la vie. Parfois aussi un
baliveau qui pousse droit. Voici PHudson, un ruisseau
qui devient navigable en sortant des Adirondacks. Sa
largeur nous a- stupdfids quand, partant de New-York
en steamer, nous avons remontd le fleuve jusqu'a
Albany. Aujourd'hui, nous le sautons a pieds joints.
Voici le col des Indiens, — YIndian-Pass. —
Figurez-vous un dtroit couloir, creusd par les eaux,
entre deux murailles de granit, hautes de cinq cents
mdtres. L'effet  est  merveilleux;   mais,   pour jouir I
CHAP1TRE   X.
221
du spectacle, nous avons, pendant dix heures, longd
des ravins, tourne des dboulements, remontd des
torrents, passd des ruisseaux a gue ou sur des arbres
renversds, que le hasard des vents a transformds en
ponts suspend us.
Le soir, nous ddbouchons sur Pemplacement d'une
ancienne exploitation minidre, rdduite, par un coup du
sort, aux simples dimensions d'un rendez-vous de
chasse. Adirondack village — c'est le nom du lieu —
se compose d'une cabane habilde par un garde et sa
femme, d'un chenil desert et d'une dcurie rdservde a
quatre poulets dtiques. Dans ce pays perdu, l'un de
mes compagnons se trouve subitement arrdtd par une
violente courbature. Impossible de continuer a pied
notre chemin, et cependant que ferions-nous, loin de
tout, s'il survenait une complication? Au lever du
soleil, deux d'entre nous, accompagnds d'un guide,
suivent un semblant de route et sont assez heureux
pour ddcouvrir une charrette. Arrive a Petape, notre
malade se repose quelques heures. L'aubergiste, chez
lequel nous retrouvons nos deux amis, apprend que
nous venons de Montrdal. Plus de doute pour lui: nous
avons la terrible picotte! Vile, le pauvre homme —
un ancien detective pourtant — attelle son char a
bancs, pousse ses chevaux au galop et nous descend, a
la nuit close, dans le gros bourg de Schrown-River.
Vingt kilomdtres nous sdparent du port Henry. Nous
les faisons facilement le lendemain. Le cocher mdrite
une mention spdciale. C'est un ndgre gandin. II porte
des gants paille, un bracelet en cuivre, et sa chaine
de montre s'dtale majestueusement sur un gilet ba-
riold. Trds au fait de son mdtier, il nous mdne bon
train, sans une faute, jusqu'a la porte de notre hdtel.
II 222
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
On nous fait bon accueil, car la picotte ne s'est, fort
heureusement, ddclarde que dans Pimagination du dd-
tective. Notre compagnon va bien.
Port-Henry, petite ville situde sur les bords du lac
Champlain, offre peu d'attrait au touriste. Les mines
de fer des environs ont attire dans le pays une population ouvridre. Des hauts fourneaux, construits sur le
quai, sont mis en communication avec les centres
d'exploitation par un chemin de fer a rebroussement.
Le minerai, extra!( d'excavations a ciel ouvert, est
immddiatement transformd en fonte, puis transportd
par les bateaux du lac et de.PHudson sur les diffdrents
marchds d'Amdrique.
L'hdtellerie ounous logeonsne se recommande pas,
comme Pauberge du Chien d'or de Qudbec, par P«ur-
banitd » de son propridtaire. Notre hdtelier constitue
l'un des plus jolis echantillons d'ours mal Idchd que
renferment les Etats-Unis. II passe le dimanche dans
son bar, qu'il interdit soigneusement aux voyageurs,
et, le soir, il titube dans les jambes desa clientdle. En
revanche, il nous met a la portion congrue. Du lard
ranee, des tomates crues, des p&tisseries au jasmin, un
verre d'eau, vingt-huit bouteilles de poivres et mou-
tardes assorties, tel est le menu, aussi sommaire que
relevd, offert a l'dtranger moyennant un dollar. Heureusement les lits sont plus ddcents que la table. On
peut, a la rigueur, y dormir une nuit.
Le vapeur de Rouse's Point nous descend a Ticou-
ddroga vers dix heures du matin. Sur notre droite se
ddtache le fort en ruine de Carillon; encore un souvenir de la Nouvelle-France, que nous saluons au passage. Vingt minutes de chemin de fer, et nous attei-
gnons le lac Georges. CHAPITRE  X.
223
Une merveille, ce lac Georges! Il n'a pas, comme le
Tac Champlain, deux cents kilomdtres de long; mais
quel bijou bien enchassd! Avec ses collines verdoyantes,
derridre lesquelles se dressent des montagnes fidre-
ment ddcoupdes, avec ses fordts dpaisses et profondes,
avec ses eaux transparentes semdes de parterres en
fleurs, ce petit lac, tout dmailld de villas, de canots et
de yachts, compose le plus ddlicieux paysage qu'il soit
possible de rdver.
Nous quittons le steamer pour prendre Pexpress, et
nous arrivons dans la soirde a Saratoga,-la station ther-
male a la mode. La promenade des sources est trds-
frdquentde. On s'y donne rendez-vous, sous prdtexte
de puiser aux fontaines d'eau ferrugineuse.
Jeunes ou vieux oublient un instant les affaires pour
ne songer qu'aux plaisirs. Pendant la saison, le high-
life exhibe ses dquipages dans la grande avenue circu-
laire. Sur cette avenue, les Nababs et les Crdsus ont
construit des palais ou le dieu dollar lui-mdme serait
fort a l'aise. Grand Union est l'hdtel americain par
excellence. Ce carrd, de deux cents mdtres de cdte,
peut recevoir deux mille cinq cents voyageurs. Quatre
ascenseurs-salonsdesserventles six dtages. An centre,
une eldgante galerie s'ouvre sur des bosquets sillonnds
de ruisseaux. L'orchestre attitrd de l'hdtel donne, chaque soir, un concert, tandis que lesJlirters, fuyant la
lumidre electrique, rdpdtent le duo de Mireille dans
les sentiers ombreux qu'un dessinateur prdvoyant a
tracds Ik tout exprds. Le service est fait par deux cent
cinquante ndgres, et le personnel au complet alteint le
chiffre incroyable de mille individus. Septembre voit
la fin de la saison. Ddja les baigneurs ont battu en re-
traite. Demain nous ferons comme eux. nam
224
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
II
De Saratoga on se rend a Boston en dix heures de
chemin de fer. Grdce a Porganisation des sleeping-
cars, nous passons une excellente nuit. Le matin, nous
jouissons d'un coup d'oeil etrange. Le jeune mdnage
qui nous fait vis-a-vis a fini sa toilette, les banquettes
sont installdes et le ndgre du wagon a rep lie les lits.
Une petite table articulde sdpare nos tourtereaux. Monsieur, qui ddplie le New-York Herald, campe effron-
tdment ses deux pieds sur la table. Sur ce pupitre
improvise, madame pose un poeme de Longfellow;
puis les amour.eux se plongent dans leurs lectures favorites, et cela dure jusqu'a Boston.
Boston, capitate du Massachusetts, est un des grands
ports de l'Atlantique; la ville compte quatre cent mille
&mes. Plus calme, plus rdfldchie que New-York, elle
passe pour le centre intellectuel des Etats-Unis. Sui-
vant un dicton populaire, a New-York, on aborde un
dtranger en lui demandant : «Etes-vous riche? » — a
Philadelphie: | Quels sont vos ancdtres?» —a Boston :
«Que savez-vous? » —L'habitant de Boston connait
du moins l'histoire de sa ville. II sait que la citd est
ancienne'; que, par son attitude, elle a determind la
Nouvelle-Angleterre a secouer le joug de la Grande-
Bretagne. Il sait aussi qu'a Bunker's Hill — Pune des
collines qui dominent Boston — s'estengagde, Iel7 juin
1775, la premidre bataille de la guerre de Plnddpen-
dance. Un monument en forme d'obdlisque perpdtue
le souvenir de cette victoire. La capitate possdde une
bibliothdque et un musde cdldbres en Amdrique; ses
dtablissements littdraires et scientifiques sont dgale-
:
1 Elle a H6 fondle en 1630 par des puritains venant de Boston,
en Angleterre. CHAP1TRE   X.
225
ment rdputds. Nous visitons PUniversitd de Cambridge,
la plus vieille des Etats-Unis. — C'est une copie
agrandie des universitds anglaises. Ici comme a Qudbec, nous constatons que les sports occupent une place
importante dans I'dducation de la jeunesse.
Les dcoles publiques et gratuites de Boston se divi-
sent en primary schools (sortes de salles d'asile), en
grammar schools (correspondant a nos dcoles primaires) et en high schools (ou dcoles supdrieures).
Nous n'avons pas le temps de les examiner. Au reste,
nous possedons, sur ce sujet, une excellente etude de
M. le comte d'Haussonville. Dans les « notes et impressions »qu'il a rdunies sous ce titre : A travers les
Etats- Unis, le nouveau membre de PAcaddmie francaise
constate les efforts tentds par les Americains pour
| mettre gratuitement Pinstruction, a tous les degrds,
a la portde des enfants de toutes les classes ».  « On
« peut discuter sur le principe, observe Pauteur; mais
ti on ne saurait, en aucun cas, refuser son admiration
« au pays lui-mdme, aux Etats-Unis et aux villes, qui,
« pour realiser ce programme, consentent sans mar-
it chander a des sacrifices pecuniaires considdrables et
« mettent leur honneur a amdnager les dcoles gratuites
« avec beaucoup plus de luxe que ne sont amdnagdes
I chez nous les dcoles payantes. »
Notre dernidre dtape est New-Port. Sur la plage, un
monde dldgant et choisi, des bebds qui s'amusent dans
le sable, des joueurs de crocket, toujours desJlirters,
enfin le cercle des gens rassis. Saratoga fait penser a
Luchon,et New-Port a Trouville. Ici,on vit peu a l'hdtel.
La socidtd, rdpandue dans les gracieux cottages qui
bordenl la cdte, parait plus exclusive. Je la soupconne
de dddaigner le tourbillon tapageur de la brillante sta-
13. 226
DE   L'ATLANTIQUE   AU   PACIFIQUE.
tion lhermale. Au surplus, que m'importe? Les deux
sdjours sont ravissants. L'Amdricain qu'on y rencontre
se ddpouille du vieil homme. Ce n'est plus l'homme
d'affaires, le businessman endurci. II appartient a une
sorte de gentry, et je suis charmd de l'entrevoir sous
cet aspect nouveau.
Par cette excursion de dix jours dans les Adiron-
dacks et sur la cdte, se termine notre premier tour au
Canada. Encore vingt-quatre heures de vie commune,
et notre petite caravane, revenue a New-York, perdra
la moitid de son effectif.
Les deux amis que nous avons retrouvds a Qudbec
retournent a leurs affaires, et Gustave T... nous aban-
donne. Pauvre Maggie! Pauvre Lily! Pauvres misses
de Rouse's Point et du lac Placide! Qu'allez-vous dire
en apprenant la fuite de votre dldgant cavalier? —
Mais Gustave ne veut rien entendre : il a pris son
parti.
C'est dgal! a Chicago, a Winnipeg, dans les Rocheuses et sur la cdte du Pacifique, le gai compagnon
nous manquera.
lilllt 1
CHAPITRE XI
DE  NEW-YORK  A   WINNIPEG.     CHICAGO   :   SES   COCHONS  ET  SES
(i ELEVATEURS ».   UNE HEUREUSE RENCONTRE.   SAINT-
PAUL. — PREMIER ASPECT DU FAR-WEST. — LA FRONT1ERE
DU MANITOBA. — « BOOM » DE 1882. — UN GEANT AU BER-
CEAU.
9
I
Le 24 septembre, a dix heures du matin, D..., Paul
S... et moi, nous entrons en gare de Chicago. Un
limited express — train rapide compose de pullman-
cars — franchit en vingt-six heures Pespace qui sdpare
la grande ville de l'lllinois de la citd impdriale.
Nous avons indiqud le plan de notre voyage en com-
mencant notre rdcit; inutile de revenir sur ce point.
Les voyageurs qui m'ont devancd a Chicago ont
ddcrit en ddtail les fameuses tueries de cochons. M. de
Molinari nous a ddpeint sous les couleurs les plus
saisissantes Paspect de Porcopolis. M. Alexandre
Lambert de Sainte-Croix nous promdne agrdablement
dans la « Citd des Viandes », malgrd Podeur nausda-
bonde du sang. Le baron de Mandat-Grancey s'est emu
a la vue des tortures qu'on impose, dans la « Citd des
Prairies », aux representants de la race porcine. « Tout
a celame choqued'autant plus, dit-il, que j'ai toujours
(t pensd que le cochon ne rencontrait pas dans ce
« monde les sympathies auxquelles il aurait droit.» 228
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
I [Il il
Le baron de Mandat-Grancey se prevalant de l'exeinple
de saint Antoine, j'aurai garde de contester son dire.
D'autre part, M. Trasenster nous donne, sur Passassi-
nat des pauvres omnivores, des renseignements fort
prdcis.
Je serais mal venu, aprds ces fins observateurs, a
consacrer un chapitre complet a la race « grognante et
grouillante ». En deux mots, voici la scdne:
Dans un faubourg de la ville se trouve un marche de
bestiaux, mesurant cent quarante hectares. Ce sont les
stock yards. Trois mille dtables, peupldes de cent
mille pores, vingt-cinq mille boeufs et vingt mille
moutons, composent ce marche. Dans les rues, des
cow-boys galopent et poussent devant eux les trou-
peaux. Contre les stock yards, je vois une vingtaine
d'abattoirs. Celui de la maison Armour et C'8, que
nous parcourons, tue, depdee et met en boite, chaque
annde, plus d'un million de cochons et trois cent mille
bdtes a comes.
Personne ne chdme- dans cette manufacture de
jambons. Les condamnds, pressds les uns contre les
autres, suivent une rampe et se prdcipitent par dou-
zaines dans un puits. Un executeur des hautes ceuvres
les empoigne par la cuisse et les accroche a un cable.
En vain les supplicids protcstent! Le massacre des innocents commence! Suspendus dans les airs, les victi-
mes descendent le long d'un plan incline et recoivent
au passage le coup fatal en pleine gorge. C'en est fait!
Les bdtes se ddclanchent, plongent dans un bassin
d'eau bouillante, passent les jambes tendues dans un
laminoir qui les rase en huit secondes, et, tombant ainsi
de Charybde en Scylla, elles debouchentdans les ateliers
de charcuterie. Cervelas, andouillettes,   boudins  et CHAPITRE  XI.
229
pates nous environnent de toutes parts. Dans des
milliers de boites reposent les restes mortels de ceux
qui furent des cochons!
Les boeufs, traites plus militairement, sont passds
par les armes. On les fusille a bout portant, et des
bourreaux les ddcoupent a coups de hache avant de
les livrer aux machines a vapeur.
Tout ce spectacle est rdpugnant. Nous marchons
dans une mare de sang. Le parfum fundbre qui se
ddveloppe au milieu du carnage serait capable
d'dcceurer mdme un cannibale.
Chicago ne se recommande pas seulement par son
commerce de betail. Les grains y affluent de tous cdtds
et s'accumulent dans d'immenses dldvateurs. Un dld-
vateur est un vaste entrepdt. Sa hauteur atteint environ
cinquante mdtres. II communique d'une part avec les
navires du lac Michigan, de Pautre avec les rdseaux de
chemins de fer qui viennent de POuest et se dirigent
sur New-York.
Les grains, ddposds dans des fosses profonds, sont
portes aux dtages superieurs par une chaine a godets.
Des silos en bois, classds par catdgories, les recoivent.
Ainsi Pon dvite des frais considerables de chargement
et de ddchargement, et les grains, constamment
remuds, sont k Pabri de Phumiditd. Les cultivateurs,
chaque annde, envoient leurs rdcoltes dans ces maga-
sins gdndraux, oil des experts les estiment et ddlivrent
aux ddposants de vdritables warrants. Ces valeurs
ndgociables passeront de main en main, jusqu'au jour
oil elles tomberont danscelles d'un acqudreur ddfinitif.
Grace k de telles inventions, gr&ce k P excellence de sa
situation gdographique, Chicago est devenu le grand
marche de POuest. Son accroissement prodigieux se 230
DE   L'ATLANTIQUE   AU  PACIFIQUE.
i
fill
produit malgre les catastrophes les plus dpouvantables.
En 1840, la « Cite des Prairies » ne comptaitque 5,000
habitants; en 1870, elle en accusait 299,000. Survint
le ddsastre d'octobre 1871 : 18,000 maisons furent la
proie des flammes et 100,000 personnes restdrent
sans abri. Chacun se mit a rebatir avec ardeur, ef,
malgrd le second incendie de 1874, qui ddvora tout un
quariier, Chicago possdde actuellement une population
de 700,000 ames. Tous les ans, on enregistre une
augmentation de 50,000 habitants.
La ville couvre un rectangle de cent kilomdtres
carres, soit un espace plus grand que la superficie de
Paris. Des pares magnifiques, relids par une succession
de boulevards, en dessinent les contours. Le plan inte-
rieur de la citd est celui de toutes les autres citds
amdricaines. Les rues sont en damier. Dans les artdres
principales, des cable cars analogues aceux que nous
avons vus sur le pontde Brooklyn circulenten tous sens.
Ces tramways, qui vont et qui viennent a leur fantaisie,
sans attelage ni locomotive, ressemblent a des etres
vivants de Pordre des cheloniens. Les hdtels sont
monumenfaux. Palmer house, oil nous sommes des-
cendus, est bondd de monde, et nous devons attendre
que le Monsieur du numdro 511 ait boucld sa malle
pour nous y installer a nous trois. Les chambres, par-
faitement amenagdes, nous rappellent les bath-rooms
(chambres avec salle de bains) dy Hoffman house, a
New-York.
De retour a l'hdtel, nous recevons la visife d'un
passager de YAurania, que le lecteur n'a pas oublid:
jeune industriel francais, voyageant pour une maison
de Mulhouse. Son frdre habite PAmdrique. Tour a
tour cow-boy, colon et courtier, l'enfant prodigue a CHAPITRE   XI.
231
fini par prendre femme a Chicago, oil il exerce le
mdtier de graveur etfait, dit-on, de bonnes affaires. Si
nous l'dcoutions, nous resterions une quinzaine a
Porcopolis. Malheureusement de tels scjours ne se
concilient pas facilement avec un plan de voyage aussi
dtendu que le ndtre.
D'ailleurs, on le sait, le Canada m'attire toujours.
J'ai h4te d'arriver au Manitoba, ce grenier d'abondance
que me vantait sir Adolphe Caron. Comme mes amis
partagent mes vues, nous quittons Chicago le lendemain de notre arrivde. Toujours en qudte de rensei-
gnementsnouveaux, D... intervieweavec art les Anglais,
les Allemands et les Amdricains qui se trouvent a sa
portde. Paul S... — un autre polyglotte — lui prdte
main-forte ; enfin, quand la conversation est engagde,
j'arrive bon troisieme avec un vocabulaire plus
restreint, mais suffisant a la rigueur. Ce mdtier de
reporter in partibus n'est certes pas sans attrait. Il a
sa part d'imprdvu, et souvent il nous oblige a user de
diplomatic. Tdmoin, la tres-agrdable rencontre que
nous faisons aujourd'hui sur la ligne de Saint-Paul.
Depuis hier soir, nous avons po