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Mélanges : trois conférences. I--de Montréal à Victoria. II--le journal : son origine et son histoire.… Beaugrand, Honoré, 1849-1906 1888

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Array  THE LIBRARY
THE UNIVERSITY OF
BRITISH COLUMBIA
Carnegie Corporation Grant
for
French Canadian Studies       TROIS CONFÉRENCES
/   —De Montréal à Victoria
II —Le Journal : Son origine et son histoire
III—Anita: Souvenirs dun contre-guérillas
PAR
H.    BEAUGRAND
1
w
MONTREAL
1888  DE
MONTREAL a YICTORIË
PAR LE
TRANSCONTINENTAL CANADIEN
CONFERENCE
FAITE DEVANT LA
CHAMBRE DE COMMERCE DU DISTRICT DE MONTREAL
LE 23 MARS 1887.    DE MONTREAL A VICTORIA
—par le-
PACIFIQUE CANADIEN.
Mon intention n'est pas de discuter ici la
construction du chemin de fer du Pacifique
Canadien qui est aujourd'hui un fait accompli.
La question a été traitée, dans le temps, par
la presse des deux partis politiques, et nous
n'avons plus maintenant qu'à nous occuper du
présent et de l'avenir d'une entreprise que
tout le monde s'accorde à considérer comme
ayant un caractère national.
Je désire tout simplement raconter ce que
j'ai vu, et constater les impressions qui me
sont restées d'un voyage de trois semaines
entre Montréal et Victoria, en m'arrêtant à
Winnipeg, Banff, Donald, Port-Moody, New
Westminster et Vancouver. DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
Je n'ai pas non plus l'intention de répéter
ici des chiffres et des statistiques que le
public a pu voir dans les journaux, ou rencontrer en parcourant les documents parlementaires ; ou bien encore en se renseignant aux
bulletins officiels que la compagnie du Pacifique publie périodiquement pour l'usage des
voyageurs, des négociants et des fabricants
qui s'intéressent au mouvement des trains et
au tarif pour le transport des marchandises.
Je suis heureux de pouvoir commencer par
dire que je reviens de l'Ouest, avec des idées
nouvelles sur le pays que j'ai visité, avec une
certitude absolue sur certaines possibilités
commerciales dont j'avais jusque là douté, et
avec un regain de patriotisme qui me pousse
à exprimer la confiance la plus absolue dans
l'avenir politique et dans la prospérité nationale du Canada notre patrie commune.
La construction du chemin de fer du Pacifique a été un tour de force, et j'avoue sincèrement qu'aujourd'hui, à tous les * points de
vue, je suis agréablement étonné des résultats
obtenus.
J'ai la prétention de ne pas être, comme les
Bourbons de la Restauration, un de ceux qui
s'enorgueillissent de ne rien oublier et de ne DE   MONTREAL À  VICTORIA.
rien apprendre. Tout en me rappelant que
le parti auquel je suis lié par l'allégeance de
toute ma vie politique, s'est opposé énergi-
quement à certaines conditions financières et à
certaines concessions de terrains que nous
considérions comme exagérées, cela ne m'empêche pas de pouvoir apprécier la situation
actuelle au point de vue des intérêts généraux du pays.
Je n'ai aucune objection à avouer, pendant
que je me trouve sur le terrain des aveux, que
pendant de longues années, j'ai envié l'énergie
industrielle, l'intelligence commerciale et la
politique large et humanitaire de nos voisins
de la république américaine. Je ne croyais
pas que nous fussions de force à lutter avec
eux sur le terrain de la colonisation et du
développement des pays nouveaux. L'expérience des dernières années et mon voyage à
travers le continent canadien m'ont prouvé le
contraire, et c'est pourquoi je répète que je
reviens de l'Ouest avec une confiance patriotique que j'étais loin de posséder auparavant.
Laissant de côté la question politique en
tant qu'elle touche à la construction du transcontinental canadien, il ne doit pas se trouver
un seul homme, dans le pays, qui ne soit prêt
•
Eli
11 à rendre un juste tribut d'admiration à l'intelligence financière, à l'énergie, à la largeur de
vues, à l'administration prudente, au dévouement continuel et par dessus tout, aux sentiments patriotiques de Sir George Stephen et
de ses collègues Sir Donald Smith et Messieurs
R. B. Angus, Duncan Maclntyre et W. C.
Van Horne.
Comme Canadien, je suis fier d'avoir l'honneur de me compter au nombre de leurs compatriotes, et les Etats-Unis n'ont jamais produit d'hommes qui leurs soient supérieurs dans
l'exécution d'une entreprise aussi gigantesque
que l'a été, que l'est encore et que le sera
dans l'avenir, au point de vue commercial, le
le transcontimental canadien.
L'histoire de la lenteur et des difficultés de
la construction du Union Pacific, du Northern
Pacific et du Southern Pacific, est là pour
prouver ce que j'avance à ce sujet ; et le seul
fait d'avoir devancé de cinq ans — de 1886 à
1891 — les obligations du contrat pour la
construction de notre grande ligne du Pacifique Canadien, est suffisant en lui-même pour
nous permettre d'être fiers des résultats obtenus chez nous.
Une des  grandes  difficultés — probable- DE   MONTRÉAL  A  VICTORIA.
ment la plus sérieuse — que nous avions à
vaincre se rattachait aux conditions climaté-
riques du Nord-Ouest Canadien et des chaînes
de montagnes qui traversent la Colombie
Britannique. On craignait assez naturellement que l'abondance des neiges au nord du
lac Supérieur, et que les avalanches dans les
Montagnes Rocheuses et dans la chaîne des
Selkirk, ne rendissent sinon impossible, du
moins excessivement difficile et irrégulière, la
circulation des trains, pendant l'hiver.
L'expérience vient de prouver que nous
sommes mieux situés que nos voisins les
Américains, sous ce rapport ; car pendant que
les trains du Northern et du Union Pacific ont
subi des retards considérables depuis un mois,
pas un seul convoi du Pacifique Canadien na
été retardé par les neiges dans les régions que
que l'on était porté à considérer avec une
certaine appréhension. Les trains partent et
arrivent à destination avec une régularité
vraiment étonnante, lorsque l'on considère
qu'il y a à peine 6 mois — le 28 juin dernier —
que le premier convoi est parti de Montréal
pour accomplir ce trajet merveilleux de 3,000
milles à travers le continent Canadien. J'ai eu
l'honneur, comme maire de Montréal, de don- IO
DE  MONTRÉAL  À  VICTORIA.
ner le signal du départ de ce premier convoi,
au bruit d'une salve d'artillerie et aux acclamations d'une foule enthousiaste. C'est pour moi
un événement que je n'oublierai jamais.
Je parle d'ailleurs avec connaissance de
cause, puisque je viens de traverser le continent— aller et retour — et je suis heureux
d'avoir fait le voyage en hiver, pendant l'époque des neiges, afin que mon témoignage
puisse au moins servir à prouver la fausseté
des exagérations craintives du passé, et la
possibilité d'un service régulier dans l'avenir.
Il y a un an, à pareille époque, je me suis
trouvé arrêté pendant 48 heures, parles neiges,
dans la gorge de Raton, au Nouveau Mexique,
sur la ligne du Atchison, Topeka et Santa Fe,
plus de 1200 milles au sud de Winnipeg et de
Montréal ; et cette année j'ai fait le voyage—
près de 6,000 milles — sans avoir été retardé
un seul instant par les neiges.
Et mon expérience n'est que le corollaire
du fait que le Pacifique Canadien aura moins
à souffrir des neiges et des avalanches que les
routes transcontinentales américaines.
L'entreprise peut donc être considérée aujourd'hui comme un succès indiscutable au
point de vue matériel et, il nous reste à étu- DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
II
dier et à apprécier son immence valeur au
point de vue des intérêts agricoles, industriels
et commerciaux du Canada, et de ses relations
internationales avec l'Europe, l'Asie et l'Océanie.
Je n'ai pas l'intention de parler ici longuement du Manitoba et des immenses prairies
du Nord Ouest. C'est un sujet familier à tous
ceux qui ont suivi, depuis quelques années, le
développement de Winnipeg, de Brandon, de
Regina et de Calgary et des pays qui leur
sont tributaires au double point de vue de
l'agriculture et du commerce.
Ces vastes prairies que l'on regardait encore
tout récemment comme inhabitables et improductives, sont aujourd'hui considérées comme
les terres les plus riches et les plus fertiles de
l'Amérique du Nord. Il ne leur manquait que
les facilités des communications avec l'Est et
avec l'Ouest, pour développer leurs ressources
inépuisables, et la construction du chemin de
fer du Pacifique leur a donné tout cela.
Les contrées situées au nord du Lac Supérieur sont encore peu connues, mais la
découverte d'immenses gisements de cuivre, à
Sudbury, et la grande abondance des bois de
construction, ont déjà produit un mouvement commercial assez accentué pour faire prévoir
que les prédictions pessimistes des dernières
années ne seront pas réalisées. On réussira
évidemment à tirer partie des avantages déjà
connus, et les directeurs du Pacifique ne sont
pas hommes à ne pas profiter de tout ce qui
se trouvera à leur portée, pour développer
les ressources d'un pays qui leur est tributaire
et qui peut leur apporter des bénéfices importants dans l'avenir.
La comparaison que j'ai déjà faite au point
de vue climatérique entre les pays traversés
par le Pacifique Canadien et le Southern
Pacific, peut d'ailleurs s'appliquer plus avantageusement encore au point de vue des ressources agricoles et commerciales de ces contrées. Une grande partie du Kansas, du
Colorado, du Nouveau Mexique et de l'Arizona se compose de plaines sablonneuses et de
déserts inhabitables ; et si en plusieurs endroits
on réussit à faire prospérer l'élevage des bestiaux, il n'en est pas moins vrai que la plus
grande partie des pays traversés par le Soit-
thern Pacific est absolument improductive en
dehors de ses ressources minérales.
La même comparaison peut se faire avantageusement pour le Pacifique Canadien, avec DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
les autres lignes transcontinentales américaines,
et tous ceux qui, comme moi, ont eu l'occasion
de traverser le continent par les lignes américaines, peuvent rendre un témoignage positif
en faveur de l'aspect général de nos différentes
provinces au point de vue agricole, du développement de nos ressources minérales, du commerce des bois et des inépuisables pêcheries
de nos côtes du Pacifique.
Prenant Montréal et ses intérêts généraux
o
comme point de départ, je ne crois pas qu'il
me soit nécessaire d'en dire bien long pour
expliquer les avantages que notre ville a déjà
obtenus de la construction du Pacifique. Sa
position géographique à la tête de la navigation
océanique indiquait tout naturellement Montréal comme terminus d'une ligne transconti-
nentale canadienne ; et les magnifiques réseaux
de chemins de fer qui nous entourent pour
converger ici, nous apportent déjà un tribut
continuel qui va s'augmenter de tout le commerce du Nord Ouest. J'aurai occasion de dire
un mot, plus loin, des avantages que nous
devrons obtenir lorsque le chemin de fer du
Pacifique aura terminé ses connexions de
l'Atlantique et du Pacifique. Le gouvernement
impérial a déjà compris les avantages qu'il 14
DE  MONTREAL  A  VICTORIA.
peut tirer au double point de vue commercial et
stratégique, d'une voie transcontinentale canadienne, et chacun sait que le cabinet de St.
James s'est déjà activement occupé de la
question. Montréal devra donc en considération de son commerce intérieur et extérieur, profiter plus que toute autre ville de la
Puissance, de la construction du Pacifique
Canadien.
Chacun sait aussi que le Grand Tronc et le
Pacifique, l'un par ses connexions américaines
déjà établies et l'autre par la construction de
la voie du Sault Ste. Marie, nous apporteront
une large part du commerce d'exportation de
l'Ouest américain.
Nous avons donc, au point de vue local,
toutes raisons d'être satisfaits de ce qui a déjà
été fait et de ce que nous promet l'avenir, et
il ne saurait y avoir qu'une opinion à ce sujet.
En compagnie de M. Olds, directeur du
trafic du Pacifique, de M. l'échevin Rainville,
de M. David, D. Sidey, et de M. William
Stevens, j'ai quitté Montréal pour Victoria,
mercredi soir le ier Décembre, par une tempête de neige, pour m'éveiller le lendemain à
Pembroke avec une température de 10 déorés
au dessous de zéro. Nous allions, dès le début DE  MONTREAL  A  VICTORIA.
ic
du voyage, avoir à combattre les deux ennemis les plus formidables de la circulation
régulière des convois dans le p?ys situé au
nord du Lac Supérieur. Qu'il me suffise de
vous dire que nous arrivâmes à Winnipeg
avec deux heures de retard et que ce retard
avait eu lieu, dès notre départ, entre Montréal
et Ottawa.
Nous avions donc parcouru une distance de
1424 milles, avec un froid variant entre 10 et
35 dégrés au dessous de zéro, ayant enduré
une tempête de neige et arrivant, en dépit de
tont cela, à deux heures près de l'heure régulière établie par les indicateurs.
Tous ceux, qui ont fait de longs voyages
sur les lignes américaines comprendront ce
qu'il y a de vraiment merveilleux dans l'accomplissement d'un aussi long trajet dans de
telle conditions de régularité, et ayant à lutter
avec de telles influences climatériques.
Arrivés à Winnipeg à 11 heures du matin,
nous en repartions une demi-heure plus tard,
nous réservant de nous y arrêter en revenant
de Victoria.
Brandon, Broadview, Régina, Moose Jaw,
Swift Current, Medecine-Hat, Calgary sont
les points principaux qui attirent l'attention i6
DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
i III-
du voyageur et qui sont devenus en quelques
années les centres des immenses districts
agricoles des prairies canadiennes. A une
centaine de milles au sud ouest de Dunmore
se trouvent situées les fameuses mines de
charbon de Leithbridge. Ces mines sont
reliées au chemin du Pacifique par un chemin
de fer à voie étroite et sont actuellement en
exploitation. Il y a aussi près de Banff, de
nouvelles mines de charbon anthracite ; % ce
qui remédie pour le moment au manque de
bois de chauffage dans les 900 milles de prairie qui séparent Winnipeg de Canmore.
Il est important de faire remarquer ici
l'énorme différence qui caractérise nos prairies
canadiennes des plaines des Etats de l'Ouest
traversées par les lignes américaines. Partout
dans les Etats de l'Ouest, comme je l'ai déjà
dit, on rencontre de véritables déserts de sable
incultivables et improductifs ou le thermomètre pendant la saison des chaleurs atteint
des hauteurs inconnues chez nous. Et ces
plaines sablonneuses s'étendent parfois avec
une monotonie désespérante pendant des
centaines de milles dans l'Utah, le Wyoming,
le Nevada et au sud dans le Colorado, une
partie du Kansas, l'Arizona et le Nouveau
Mexique. DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
17
Nos prairies, au contraire, sont partout d'une
fertilité extraordinaire, soit pour la culture des
blés et autres céréales, soit pour l'élevage des
bestiaux. La superficie des terres arables est
immense et partout, sur le parcours du Pacifique, on trouve les preuves d'une végétation
abondante. L'eau qui manque presque absolument dans les déserts américains est ici à la
portée des cultivateurs et des éleveurs ; soit
dans les lacs ou dans les nombreuses rivières
et coulées qui sillonnent la prairie, soit en
creusant des puits d'une profondeur relativement insignifiante. Et ceci est tellement
évident, que les grands éleveurs américains
sont en train d'essayer à affermer d'immenses
espaces de terrain pour y transporter leurs
troupeaux et les engraisser et les préparer
pour l'exportation.
Mais je reviens à mon voyage et à mon
expérience personnelle.
Notre destination première, en partant de
Montréal, était la fameuse vallée de Banff,
située à l'entrée des gorges des Montagnes
Rocheuses. On m'avait dit merveille de cet
endroit encore inconnu du public voyageur,
mais certainement destiné à obtenir une réputation universelle  dans un avenir  prochain- i8
DE  MONTRÉAL À  VICTORIA.
Par sa situation pittoresque au fond d'une
o-orç-e entourée de montagnes superbes, et par
ses fameuses sources d'eaux sulfureuses qui
sortent de terre à une température de 120 dégrés de chaleur (Farenheit), Banff sera bientôt
pour le Canada ce que sont aujourd'hui les
célèbres sources chaudes de 1'Arkansas pour
les Etats Unis.
Les médecins attribuent à ces sources des
qualités curatives qui ne manqueront pas
d'y attirer les malades et les invalides de tous
les pays. Les paysages magnifiques qui se
rencontrent à chaque pas, le gibier qui abonde
dans les montagnes environnantes et les eaux
poissonneuses de la rivière des Arcs—Bow-
River— en feront un lieu favori pour le sport-
man, l'artiste et l'amateur de la grande nature»
Le gouvernement a déjà construit des routes superbes qui conduisent de la gare de
Banffjusqu'à l'endroit où les eaux s'échappent,
dans un atmosphère de souffre, du flanc escarpé
d'une montagne boisée de pins touffus et
d'épinettes sombres.
La compagnie du Pacifique est en train de
construire un grand hôtel, au fond de la vallée,
sur les bords de la rivière -des Arcs, au pied
d'une cascade mugissante.    Un poète n'aurait
m  m DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
19
jamais rêvé de site plus enchanteur. La nature
a tout fait pour Banff au point de vue du
paysage et l'entreprise moderne n'a plus qu'à
y ajouter le confort et le luxe nécessaires de
la vie d'aujourd'hui, pour en faire un endroit
qui rivalisera avant longtemps avec les villes
d'eaux les plus célèbres de l'Europe et de
l'Amérique. Facile d'accès par le chemin de
fer pour les habitants des côtes de l'Atlantique
et du Pacifique, et située à proximité des
centres commerciaux de la. grande prairie
voisine, la ville naissante offre déjà les avantages remarquables de la vie à bon marché.
Je crois réellement que les premières nécessités de la nourriture quotidienne, la viande,
le pain et les légumes peuvent s'acheter à des
prix qui pourraient être avantageusement
comparés à ceux des marchés de Toronto et
de Montréal ; et la mise en culture de terrains
propres au défrichement ne pourra qu'améliorer la situation. Deux ou trois hôtels temporaires ont été construits à proximité des
sources et des médecins se tiennent sur les
lieux pour le service des malades qui sont déjà
très nombreux. Un artiste écossais, M. Aitken
a visité Banff, l'été dernier, et a esquissé des
scènes que l'on dit d'une beauté ravisante.  Je n'en doute aucunement, si l'artiste a pu réussir
à saisir un de ces merveilleux levers de soleil
dont j'ai été témoin pendant mon court séjour
en cet endroit.
La eare est située tout au fond de la vallée
dans un recoin obscur, et en décembre, le
soleil ne se lève que sur les neuf heutes du
matin. Il est dix heures avant que ses rayons
vivifiants aient pu pénétrer jusqu'à nous à
travers les arbres touffus. H fait encore sombre
dans les grands pins qui abritent les quelques
maisons primitives du village naissant, quand
tout à coup et comme par enchantement, sans
la transition ordinaire de l'aurore de nos longitudes, les pics environnants s'embrasent et les
crêtes couvertes de neiges éternelles scintillent
en s'allumant tour à tour aux rayons tardifs
du soleil d'hiver. Cela nous rappelle vaguement
les grands lustres que l'on allume, les uns
après les autres, dans les nefs sombres des
cathédrales, aux cérémonies nocturnes de la
Pâque chrétienne. Le soleil descend lentement
des montagnes, éclairant les touffes sombres
des cèdres trapus et des sapins rabougris,
cristallisant plus loin les eaux d'un torrent qui
bondit de rocher en rocher pour se perdre
dans les sinuosités d'un ravin, dorant deci delà   DE  MONTREAL  A  VICTORIA.
23
les flancs marbrés de granit multicolore d'un
précipice vertigineux, et descendant enfin
jusque dans la vallée pour éclairer dans toute
sa splendeur ce décor d'un ensemble merveilleusement pittoresque et grandiose. Il
faut assister à tous ces changements à vue et
s'extasier devant ces éblouissantes féeries,
pour s'en faire une idée à peu près juste mais
qu'il me serait impossible de rendre ici par
des paroles ou des phrases.
Les artistes de l'avenir ont là un champ
vaste à cultiver, mais qui demande des génies
de premier ordre pour donner à ces paysages
fantastiques toute l'originalité de leur beauté
primitive.
Qu'on n'aille pas croire que je m'enthousiasme à faux et que ce soit le rêve d'un cerveau exalté que je vous raconte là. Demandez
à M. l'échevin Rainville qui passe pour n'avoir
ni l'enthousiasme facile, ni la description exagérée, et il vous en dira des nouvelles.
Pendant notre séjour à Banff, nous avons
visité le camp d'une tribu errante d'Indiens
Assiniboines qui avaient dressé leurs tentes à
quelques cents mètres de la gare. Les hommes
faisaient la chasse aux ours, aux chevreuils, aux
chèvres et aux moutons sauvages qui abon- 24
DE  MONTRÉAL  À  VICTORIA.
dent dans les montagnes et les femmes, tout
en s'occupant des devoirs domestiques, préparaient les peaux d'ours et de chevreuil selon
les procédés les plus primitifs. On nous a dit
beaucoup de bien de ces indiens qui sont
honnêtes, travailleurs et paisibles, ce que l'on
ne saurait dire de tous les sauvages -du Nord-
Ouest. Un cadeau de quelques livres de tabac
au vieux chef qui était le seul homme présent
au camp, lors de notre visite, nous mit immédiatement dans ses bonnes grâces et il nous fit
lui-même les honneurs de tous les wigwams
de la tribu. Bien que la neige couvrit le sol et
qu'il fit une température plutôt froide que
tropicale, les enfants couverts de quelques
haillons galopaient pieds • nus à travers les
arbres, pendant que les mères accroupies,
auprès des feux, nous examinaient d'un air
indifférent. J'achetai pour une bagatelle une
superbe tête de bélier sauvage ornée de
cornes d'un grandeur énorme. On dit que ces
animaux sont d'une agilité prodigieuse et
qu'ils bondissent de rocher en rocher, lorsqu'ils sont poursuives, et se laissent parfois
cheoir de grandes hauteurs sur leurs cornes
qui les protègent contre une mort certaine.
C'est là un racontar de chasseur que je vous DE  MONTREAL  A  VICTORIA.
25
donne pour ce qu'il peut valoir, car je n'ai
jamais été moi-même témoin d'une chose
semblable.
Après avoir passé cinq jours à Banff et
exploré les environs dans tout ce qu'ils avaient
de pittoresque, nous partîmes un vendredi
midi, par train spécial, afin de pouvoir admirer
de jour les passes où nous allions nous engager pour traverser la chaine des Montagnes
Rocheuses. Une distance de 97 milles sépare
Banff de Donald où nous allions nous arrêter
pour passer la nuit, pour continuer le lendemain matin, de jour, notre trajet à travers la
vallée de la rivière Columbia et les passes
encore plus difficiles des Montagnes de Selkirk.
Immédiatement après avoir quitté Banff, la
voie s'engage dans les sinuosités apparemment inextricables de gorges et de précipices
qui suivent le cours de la rivière des Arcs
que nous traversons et retraversons à maintes
reprises. Nous montons en suivant une pente
plus ou moins rapide selon les nécessités du
terrain. Deux puissantes locomotives nous
traînent lentement en faisant entendre régulièrement leurs râlements cadencés qui nous
font comprendre la puissance énorme de trac- 20
DE  MONTREAL A  VICTORIA.
tion qui leur est nécessaire pour surmonter
les difficultés qui se dressent à chaque détour.
Grimpés parfois sur les chevalets et sur les
tréteaux entrelacés d'un viaduc vertigineux
jeté sur un torrent qui mugit à trois cents
pieds au-dessous du train ; suspendus au flanc
d'une montagne et surplombés par des rochers
qui nous menacent de leurs proportions énormes et fantastiques ; suivant ensuite au fond
d'un vallon les eaux tranquilles de la rivière
qui paraît se reposer pour un moment, dans
le calme et le silence d'un paysage agreste,
pour reprendre ensuite son cours tumultueux
à travers les rochers et les précipices, nous
croyons rêver les yeux ouverts. Nous
revoyons dans leur fantastique réalité ces
paysages que Doré se plaisait parfois à inventer et que sa prodigieuse imagination avait
découverts sans que ses yeux les eussent
jamais contemplés. Les forêts de pins et d epi-
nettes couvrent partout les flancs des montagnes, et l'on aperçoit de temps en temps des
éclaircies qui partant des sommets, descendent
à pic et en droite ligne jusqu'au fond de la
vallée. Ce sont les routes que les avalanches'
ont tracées en balayant tout devant leurs descentes terribles et destructives.    Des deux DE  MONTRÉAL À VICTORIA.
côtés de la voie se dressent des pics innombrables qui prennent parfois les apparences
les plus diverses ; de vieux châteaux moyen-
âge perchés comme des repaires d'aigle sur
des hauteurs inaccessibles ; des rocs aux proportions régulières comme les pyramides
d'Egypte ; des obélisques de granit multicolore ; des escaliers de géants taillés par la nature,
Tout cela en vue du voyageur qui, tranquillement assis dans le fauteuil de son parlor
car, se demande ce qu'il a fallu d'énergie,
d'intelligence et de persévérance pour vaincre
tous les obstacles que la nature avait placés
sur cette voie du Pacifique qui relie aujourd'hui
les deux océans.
Nous montons toujours lentement en traversant tunnels, snow-sheds, ponts et viaducs
de toutes formes et de toutes grandeurs.
Nous passons Castle Mountain, Silver City,
Elden, Laggan, Stephen, Hector et Field où
nous nous arrêtons quelques instants pour
vider une coupe de champagne à la santé du
président du Pacifique, Sir George Stephen,
en l'honneur de qui on a nommé le point
culminant des Montagnes Rocheuses : le
Mont Stephen. Field est situé directement
au pied de ce pic célèbre qui domine les 28
DE   MONTREAL  A  VICTORIA
montagnes environnantes de sa crête toujours
couverte de neiges. C'est un des endroits les
plus pittoresques de la route et la compagnie
y a construit un hôtel aussi élégamment meublé à l'intérieur que ses proportions extérieures
sont coquettes et bien adaptées au cadre
grandiose du paysage qui l'entoure. Nous
sommes ici au sommet des Montagnes
Rocheuses et nous remarquons que les eaux
de la rivière aux Ours — Bear Creek — coulent maintenant vers l'ouest pour aller se jeter
dans la rivière Columbia qui égoutte le bassin
formé entre la chaîne des Rocheuses et des
Selkirk pour aller se jeter plus au sud dans
l'océan Pacifique, en traversant le territoire de
Washington.
La descente se fait dans les mêmes conditions de sécurité et avec la même variété de
paysage. C'est un véritable panorama. L'obscurité qui arrive brusquement, sans crépuscule, dans les vallées profondes que nous
traversons, nous surprend avant d'arriver à
Donald où nous allons passer la nuit, pour
recommencer le lendemain matin l'ascension
de la chaîne des Montagnes Selkirk. Donald
est un centre important qui a tiré ses ressources, jusqu'aujourd'hui, des immenses travaux DE   MONTREAL  À  VICTORIA.
29
de construction qu'à nécessités le passage de
la voie ferrée à travers les Montagnes voisines.
La vallée de la Columbia que l'on dit fertile
et propre à la culture lui paiera son tribut de
commerce, dès que les colons s'y seront portés
en assez grand nombre pour en développer
les ressources agricoles. Le lendemain, à 9
heures, après avoir visité la ville naissante,
nous remontons en wagon pour recommencer
à grimper de nouvelles Montagnes, et à
admirer de nouveaux sites. Nous suivons
encore le cours de la petite rivière aux Castors
qui serpente au fond des ravins et qui court
de l'ouest à l'est pour se jeter dans la Columbia.
Nous' passons, sans nous arrêter, Beaver,
Six mile Creek, Bear Creek, Roger's Pass
et nous arrivons à Glacier Hotel où le train
fait un arrêt de 20 minutes pour permettre
aux voyageurs de prendre le dîner. Disons
ici, en passant, que le service des repas, soit
dans les wagons-restaurants, soit dans les
hôtels et dans les restaurants est fait avec une
perfection merveilleuse sur tout le parcours
du chemin de fer du Pacifique. On dîne partout aussi bien qu'on le pourrait faire à Montréal ou à Toronto. \o
DE  MONTRÉAL À YICTORIA
Les wagons-dortoirs sont d'un luxe éblouissant et les wagons de première et de deuxième classe sont tout ce que l'on peut désirei
de confortable. Les wagons de deuxième
classe sont équipés et construits de manière
à permettre aux voyageurs de se reposer
pendant la nuit. Nous descendons un instant
à Glacier pour visiter l'hôtel et le restaurant
et nous reprenons cette fois la descente des
Selkirk pour n'atteindre le niveau de l'océan
Pacifique qu'à Port Moody.
J'avais oublié de dire que nous avions passé
le point culminant des Selkirk à Six Mite
Creek. Nous allions maintenant parcourir
l'endroit où' les ingénieurs ont eu les plus
grandes difficultés à vaincre. Il s'agissait de
faire une descente de 600 pieds sur un parcours de 2 à milles. Par une série de détours,
de retours et de zigzags, par un système de
viaducs et de pentes adoucies, côtoyant le
flanc de la montagne, nous allongeons la distance jusqu'à 6b milles pour arriver à Ross
Peak, 600 pieds plus bas. Sur tout le parcours
de ces 6b milles, on peut apercevoir la voie
soit directement au dessus, soit directement
au dessous du train, se croisant et s'entrecroi-
sant dans un dédale merveilleux à contemoler. o
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mais difficile à réaliser pour un homme qui
n'est pas ingénieur. Dans un endroit particulier, la voie, en se repliant sur elle-même,
n'est séparée que par une distance horizontale
de 130 pieds tandis que la différence du
niveau est de 120 pieds de hauteur. Il faut
voir et examiner de près, dans ses détails, ce
tour de force de construction, pour pouvoir
s'en former une idée à peu près correcte.
Nous remarquons encore et pour la dernière fois, que les eaux des torrents et des. rivières coulent vers le Pacifique et nous commençons à suivre dans tous ses caprices, le cours
de la rivière Illecillewait. C'est un nom baroque mais harmonieux, emprunté à une langue
indienne. Nous arrivons à Albert Canyon que
je considère comme un des endroits les plus
remarquables de la route. La rivière Illecillewait coule ici au fond d'un ravin taillé dans le
roc vif à une profondeur de 160 à 200 pieds.
Il paraît impossible que l'eau ait pu se creuser un lit dans un tel endroit et l'opinion des
ingénieurs est que la rivière suit ici une fissure
produite dans le roc, par un tremblement de
terre. Quoiqu'il en soit la scène est superbement imposante. La voie ferrée suit le flanc
de la montagne et l'on entend, sans pouvoir 34
DE  MONTRÉAL  À  VICTORIA.
liÈ
toujours l'apercevoir, le torrent qui gronde
dans son lit de granit. Mêlé au bruit du train
qui procède avec lenteur, aux sifflets aïgus de
la locomotive qui nous guide avec prudence,
cela forme une harmonie digne du paysage
fantastique qui nous entoure.
Un peu plus loin, à Eagle Pass et à Crai-
gellachie, nous commençons à côtoyer une
série de lacs poissonneux et giboyeux, qui
s'étendent jusqu'à Kamloops. J'ai oublié de
vous dire que depuis Laggan, avant d'arriver
au Mont Stephen, nous sommes dans la Colombie Britannique et que le pays que nous traversons est à peu près inculte et n'est habité,
en général, que par les employés du chemin
de fer. Kamloops est le centre d'un assez
vaste pays consacré presqu'entièrement à
l'élevage des bestiaux et un peu plus à l'Ouest,
on passe Spence's Bridge qui a été jusqu'aujourd'hui le centre d'opération des colons de
la fertile vallée de la Nicolaï. De Spence's
Bridge à Lytton, le pays a le même aspect,
mais ici nous prenons la vallée Fraser que
nous suivons jusqu'à New Westminster et
Port Moody. De North Bend, et de Yale qui
se trouve situé à la tête de la navigation, la
vallée de la Fraser forme une des parties les DE   MONTREAL A  VICTORIA.
35
plus attrayantes de la route du Pacifique. Les
eaux du fleuve fournissent au commerce d'exportation un saumon de qualité supérieure
cbnnu dans le pays sous le nom de saumon
de la Fraser. Partout dans la vallée on trouve
des cabanes de pêcheurs et des traces d'une
colonisation relativement ancienne, lorsque
l'on se rappelle que le pays n/est habité et
occupé par les blancs que depuis une quarantaine d'années. Yale est une ville d'à peu près
3,000 habitants et forme avec Hope et New
Westminster les trois centres les plus considérables de cette partie de la Colombie Britannique située sur la terre ferme. Nous suivons les
contours de la rive nord de la Fraser tandis
que sur la rive opposée l'on aperçoit le chemin
de colonisation construit par le gouvernement
colombien. Cette route située "amont la côte"
comme disent nos amis de Québec, nous apparaît comme un ruban gris sur le flanc verdoyant de la chaîne de montagnes qui suit le
fleuve jusqu'à l'océan. J'avoue que pour les
habitants de la plaine, ce chemin paraît un peu
risqué, soit pour la rencontre de deux voitures
allant en direction opposée, soit pour voyager
avec sécurité avec un cheval un peu vif. Le
temps qui, jusque là, avait été superbe s'était 36
DE MONTRÉAL À VICTORIA.
couvert insensiblement et nous arrivons en
gare, à Port Moody, par une pluie battante.
Nous apprenons que dans cet endroit favorisé
par la nature, il pleut depuis dix-sept jours consécutifs. C est là leur saison d'hiver et ils ont
la pluie pendant que nous avons le givre et la
neige. Nous nous embarquons sur un steamer
qui doit nous conduire à Victoria en faisant
escale à la ville naissante de Vancouver. Port
Moody et Vancouver ont combattu devant
les tribunaux, depuis quelque temps, pour
décider la question du terminus du Pacifique
et victoire est restée à Vancouver ; ce dont
tout le monde parait enchanté, à l'exception
des spéculateurs qui avaient accaparé tous les
terrains adjacents à la gare de Port Moody.
Par une pluie battante, nous nous arrêtons
pendant une heure à Vancouver où nous
sommes reçus avec la plus grande cordialité
par les autorités municipales ; mais il nous est
impossible de visiter la ville par un pareil
temps. Nous remettons- à notre retour de
Victoria l'occasion de descendre à terre. Nous
suivons le bras de mer qui sépare l'île de
Vancouver de la terre ferme et après huit
heures de trajet, nous arrivons à Victoria par un
temps superbe, vers les ioi heures du soir. Le
mm DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
37
maire, le président de la chambre de commerce et plusieurs autres citoyens influents
nous attendaient au quai pour nous souhaiter
la bienvenue et pour nous conduire à l'hôtel
Driard. Cet hôtel, tenu par des français, a la
réputation de servir une des meilleures tables
d'Amérique et je suis heureux d'ouvrir ici une
parenthèse pour lui donner mon témoignage
affirmatif, à ce sujet. Je n'ai jamais mieux
mangé de ma vie qu'au Driard de Victoria et
j'exprime ici l'opinion collective de tous mes
camarades de voyage. Nous nous éveillons
le lendemain, lundi le 13 décembre, avec un
temps superbe et la température d'un beau
jour de mai, à Montréal. Une heure de promenade, avant déjeuner, nous permet de
visiter le port et les endroits les plus intéressants du centre de la ville qui est admirablement située dans l'échancrure d'une baie du
détroit de Fuca. C'est ici que pour la première
fois, nous trouvons une véritable colonie chinoise formant à peu près le tiers de la population de 12,000 habitants que possède aujourd'hui Victoria. Ces Chinois ont leurs magasins
de toutes sortes, leur église et leur théâtre et
on les rencontre à chaque pas dans les rues
de la capitale colombienne.    Ils font de bons In
»«
DE   MONTREAL  A   VICTORIA.
jardiniers, de bons domestiques, de bons
pêcheurs et ils sont aussi employés en grand
nombre, comme terrassiers et hommes de
peine, par le chemin de fer du Pacifique.
Immédiatement après déjeuner, M. le maire
Fell, accompagné de deux députés, vient se
mettre à notre disposition pour nous faire
visiter les édifices publics et pour nous conduire à l'arsenal et auBassin à sec d'Esquimault.
La promenade est tout bonnement délicieuse
et les environs de la ville sont charmants. Le
port proprement dit, pour les grands navires
océaniques, se trouve situé à quelques milles
de la ville et offre un havre sûr et spacieux.
On sait que l'arsenal d'Esquimault est le point
de ravitaillement de f escadre anglaise du
Pacifique et l'on trouve toujours à Victoria, un
ou plusieurs navires de guerre anglais. La
journée se passe à faire quelques visites
officielles chez le lieutenant-gouverneur Corn-
wall, chez le premier ministre M. Smythe,
chez M. Higgins, M. P. P., où l'on nous offre
un lunch délicieux et où nous admirons les
rosiers en fleur s'épanouissant en plein air au
soleil de décembre. Le soir, dîner officiel
présidé par le maire et discours de circonstance
par l'hon. premier ministre Smythe et autres. DE  MONTREAL  A  VICTORIA.
Nous ne saurions trop répéter que nous avons
été reçus à Victoria avec la plus cordiale
courtoisie et que nous avons rencontré partout
des hommes animés des meilleurs sentiments
envers leurs compatriotes de Montréal et des
autres provinces de l'Est. Il était 2 heures du
matin lorsque nous dîmes : adieu et au revoir,
à nos vieux amis d'un jour pour commencer
notre voyage de retour vers la Province de
Québec. Nous arrivions à Vancouver sur les
9 heures du matin et nous profitâmes cette
fois du beau temps pour visiter les principaux
points d'intérêt du nouveau terminus du Pacifique. Vancouver est admirablement situé dans
la baie des Anglais, et en dépit d'un incendie
terrible qui l'a réduit en cendres en juin dernier, tout offre aujourd'hui l'aspect de l'énergie,
de l'intelligence et de la rapidité d'exécution
qui caractérisent les entreprises de la compagnie du Pacifique.
Après avoir été retardés par la brume pendant plus d'une heure, nous descendons à Port
Moody vers midi pour apprendre qu'un pont
avait été emporté par les eaux d'un torrent
grossi par les pluies et que notre wagon
spécial, le Metapedia, ne pourrait pas partir
pour l'Est ce   jour-là.     Nous profitons   de B.MKH
40
DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
ce retard pour nous rendre à New-Westminster, qui est une jolie ville de 4,000 habitants, située à 6 milles de Port Moody, sur
les bords de la Fraser. Le commerce des bois
et les pêcheries de saumon sont les principales industries de cette ville qui est une des
plus anciennes de la province. Nos amis de
Montréal seront sans doute fort étonnés d'apprendre que la Royal City lumber and planing
Mill Co. de New-Westminster expédie sur
notre marché des bois de cèdre et de pin qui
entrent en compétition avec les bois de notre
province, et cela malgré l'énorme distance de
3,000 milles qui nous sépare et les frais de
transport qui doivent être très élevés. Ce n'est
pas là un rêve de l'avenir, c'est un fait déjà
accompli et que l'on me pardonne, si j'ouvre
ici une autre parenthèse, pour donner quelques détails que l'on connait peu sur les
ressources industrielles, agricoles et commerciales de la Colombie Britannique. Avec une
superficie de 341,305 milles carrés, une côte
bordée de havres capables de contenir et
de protéger les plus grands navires du monde
et s'étendant sur un espace de 600 milles sur
l'Océan Pacifique ; avec un climat superbe et
relativement tempéré, même dans les contrées «A
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DE  MONTREAL  A  VICTORIA.
43
montagneuses, la Colombie offre à la colonisation un champ vaste et nouveau. Je dis nouveau, car cet immense pays ne contient
aujourd'hui qu'une population de 50,000 habitants.
Sa richesse consiste dans les mines d'or, de
cuivre, d'argent et de charbon qui sont déjà
en exploitation ; dans des pêcheries inépuisables ; dans des forêts immenses de bois de
toutes sortes ; dans des vallées fertiles rendues
faciles d'accès par la construction du Pacifique,
et caoables également d'une culture rémuné-
ratrice ou d'être livrées à l'exploitation de
l'élevage. Les fruits — surtout les pommes et
les poires — sont cultivés et exportés avec
succès et bénéfice. Les fabriques et les manufactures ne sont encore qu'à l'état embryonnaire, mais les pouvoirs hydrauliques existent
et n'attendent que l'entreprise et les capitaux
pour devenir une source de prospérité. Voilà
en quelques mots un aperçu des ressources
générales de la Colombie qui est encore si
peu connue dans les provinces de l'Est. Il y a,
en dehors de tout cela, le fait important, et
dont j'ai déjà dit un mot, que l'entrée de la
Colombie dans la confédération canadienne,
nous a permis de relier les deux océans par le Il
chemin de fer du Pacifique et de créer une
nouvelle route vers le Japon, la Chine, l'Inde
et les colonies anglaises de l'Océanie. L'éta-
bliss ement d'une ligne directe de steamers
entre Vancouver, Yokohama et Hong-Kong
n'est plus qu'une question de quelques mois, et
le chemin de fer du Pacifique est déjà entré en
compétition avec les voies ferrées américaines,
en transportant plusieurs cargaisons de thés,
à destination de Montréal, New-York et Londres. La construction de steamers à grande
vitesse pour le service de Montréal et Liverpool en été, et d'Halifax et Liverpool en hiver,
est aussi une chose décidée, et l'on compte
que le trajet par chemin de fer à travers le
continent se fera alors en cinq jours. Toutes
ces améliorations nous permettront d'attirer
vers notre transcontinental canadien, une gran-
de partie du trafic qui se fait actuellement entre
l'Angleterre et ses colonies de l'Asie et de
l'Océanie, par la voie du canal de Suez. J'apprends aussi que le chemin de fer du Pacifique a l'intention d'entrer en compétition pour
le transport des malles entre Londres, Auckland, Melbourne, Sydney et Adélaïde et
d'obtenir sa part des énormes subsides que
le gouvernement  impérial paie en commun   SUR   PS
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49
avec les gouvernements coloniaux pour ce
service important. J'ai déjà mentionné l'importance stratégique de notre route du Pacifique
pour l'Angleterre qui a déjà commencé le
service d'armement et de ravitaillement de ses
flottes du Pacifique par voie de Québec et de
Vancouver.
Qu'on me permette maintenant de dire un
mot des immenses progrès que nous avons
faits, dans la tconstruction des chemins de fer,
au Canada depuis dix ans.
En 1876 le Canada possédait, en exploitation, 5,157 milles de voies ferrées d'une valeur
de $317,795,468, transportant annuellement
5,544,814 voyageurs et 6,331,757 tonnes de
marchandises. Eh bien, tout cela a doublé en
dix ans et voici les chiffres officiels que j'emprunte aux rapports du gouvernement, en
date du 30 juin 1885. Le Canada possédait à
cette date 10,243 milles de chemins defer en
opération représentant un capital payé de
$626,172, i45,transportant annuellement 9,685,
304 voyageurs et 14,071,653 tonnes de marchandises. L'augmentation prodigieuse que
présente cette statistique peut se passer de
commentaires, mais doit produire chez tous
les Canadiens, sans distinction d'origine, un
sentiment bien légitime de fierté.
wPI.' ill
DE  MONTREAL  A  VICTORIA.
Il ne me reste plus qu'à vous dire un mot
du voyage de retour et j'aurai terminé mon
récit. On sait que c'est le gouvernement qui
a fait construire cette partie du chemin entre
Port Moody et Savonas, pour une distance
de 213 milles ; et comme toujours, dans les
entreprises publiques, les travaux ont été
exécutés un peu à la diable. La Compagnie
du Pacifique a été forcée de faire des frais
énormes pour donner la sécurité nécessaire à
la voie dans un pays montagneux où les
difficultés de construction sont si grandes et
si nombreuses. C'est donc un pont construit
par le gouvernement que le torrent avait
emporté et qui nous fit subir un retard de 48
heures tout en nous permettant, comme compensation, de visiter New-Westminster et ses
environs. Partis le jeudi, 16 décembre, nous
arrivions à Winnipeg à 5,10 hrs. le dimanche
soir, *à l'heure exacte inscrite sur les indicateurs. Nous avions eu le plaisir, en passant à
Régina, de nous adjoindre un vieil ami, M.
Amédée Forget, greffier du Conseil du Nord-
Ouest.
Je n'ai pas la prétention de vous faire ici
iine description de Winnipeg que vous connaissez tous aussi bien que moi, sinon pour DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
51
l'avoir visité, du moins pour avoir suivi ses
progrès par les journaux. Il y a quinze ans à
peine que l'endroit occupé aujourd'hui par la
capitale du Manitoba, n'était qu'une vaste
prairie où l'on ne voyait que le poste que la
Compagnie de la Baie d'Hudson y avait fondé
en 1816 sous le nom de Fort-Garry, pour
faire la traite avec les sauvages. Aujourd'hui
c'est une ville de 25,000 habitants avec de
superbes édifices publics, églises, collèges,
écoles, hôpitaux et tous les rouages perfectionnés d'une administration moderne.
Winnipeg, par sa situation géographique
au centre du continent et au milieu des prairies fertiles du Nord-Ouest, occupera bientôt
au Canada la position que Chicago a prise
aux Etats-Unis.
Nous avons été reçus avec la plus grande
courtoisie par les autorités municipales qui se
sont mises à notre disposition pour nous faire
visiter la ville dans tous ses détails. Un dîner
au club Manitoba, dès le soir de notre arrivée,
et un lunch officiel le lendemain,nous permirent
de rencontrer et de saluer l'hon. M. Norquay,
premier ministre, l'hon. M. Harrison, l'hon.
sénateur Girard, l'hon. Joseph Royal, plusieurs
députés, le maire sortant de charge M. West- 11!'
5:
DE   MONTREAL  A  VICTORIA.
brook et son successeur élu M. Pearson, M.
Whyte, surintendant général du Pacifique, et
nombre d'échevins, de marchands, de banquiers et d'industriels.
Je désire, en mon nom et au nom de tous
mes compagnons de voyage, reconnaître ici
publiquement le sympathique empressement
que tous nos compatriotes des provinces de
l'Ouest, ont mis à nous être agréable et à nous
renseigner sur toutes les questions importantes
qui pouvaient nous intéresser.
Partis le lundi 20 décembre, à six heures du
soir, nous étions de retour à Montréal le jeudi
suivant, sans avoir subi un seul instant de
retard entre Winnipeg et Montréal, et après
avoir fait, dans des conditions de confort.parfait et de sécurité absolue, un des plus beaux
voyages qu'il soit possible de faire dans n'importe quel pays du monde. J'aime à le répéter
afin d'engager tous ceux de nos compatriotes
O     O A.
qui n'ont jamais visité le Nord-Ouest, à le faire
si cela leur est possible ; car comme je l'ai déjà
dit, on revient de là bas avec une confiance
absolue dans l'avenir du Canada et un regain
de patriotisme qui cimente l'union qui nous est
si nécessaire pour la prospérité matérielle et
l'avenir politique de notre patrie commune. LE JOURNAL
SON   ORIGINE-SON   HISTOIRE
CONFERENCE
FAITE DEVANT LE
CLUB NATIONAL DE MONTREAL
LE 6 NOVEMBRE 1885
PRÉSIDENCE DE RAYMOND PRÉFONÏAIXK, Député  LE JOURNAL
SON   ORIGINE —SON   HISTOIRE
Je m'empresse, avant de commencer cette
causerie—car c'est plutôt une causerie qu'une
conférence que je vais pouvoir faire ce soir—
de solliciter l'indulgence de ceux qui m'ont
fait l'honneur de se rendre ici pour m'écouter.
Mes nombreuses occupations, aussi bien à
l'Hôtel-de-Ville | qu'au bureau de La Patrie,
et ma santé qui laisse beaucoup à désirer,
m'ont empêché de vous présenter un travail
aussi sérieux que j'aurais pu le désirer. Aussi
sera-ce plutôt une compilation de documents
consultés, une série de dates, de chiffres et
de statistiques, qu'une histoire raisonnée du
journal, du journalisme et des journalistes,
que je m'efforcerai de vous présenter de la
* L'auteur était alors (1885 86) maire de Montréal, et cette
conférence fut faite pendant la fameuse épidémie de la petite vérole
qui sévissait alors en cette ville. 56
LE   JOURNAL
manière la plus succinte et la plus instructive
possible.
J'ai cru que je vous devais ces explications
avant d'aborder un sujet aussi important et
qui se prête à des appréciations aussi diverses,
selon les idées politiques que l'on professe
dans le présent et l'appréciation que l'on fait
des événements du passé.
Le journal d'aujourd'hui est une nécessité,
tandis qu'il y a cinquante ans il n'était encore
à peine qu'une habitude. Les riches' et les
oisifs seuls le consultaient il y a cent ans,
tandis que dès son origine, qui remonte aux
commencements du XVIle siècle, la gazette
n'était qu'un racontar fantaisiste agrémenté
de madrigaux, de triolets et de quatrains
amoureux.
De nombreux travaux ont été publiés sur
l'histoire du journal ; mais celles de ces publications qui n'ont pas complètement disparu
de la circulation ne sont encore que très peu
connues au Canada; si j'en excepte cependant
Y Histoire de la Presse en huit volumes par
Eugène Hatin.
■i SON ORIGINE—SON HISTOIRE
57
Le travail de M. Hatin est probablement
ce qu'il y a de plus complet sur ce sujet si
intéressant de l'histoire de la presse, et je
m'empresse de dire en commençant, que c'est
là, en très grande partie du moins, que j'ai
puisé les renseignements que je vais vous
communiquer ce soir. J'ai bien aussi consulté
divers autres travaux en langue anglaise,
mais c'est principalement de la presse française et de son histoire en France et au
Canada, que j'ai l'intention de vous entretenir.
J'ai aussi largement puisé, pour la presse
franco-canadienne surtout, aux recherches
faites par Edmond Lareau et Benjamin Suite,
sur tout ce qui a trait à l'histoire politique et
littéraire du pays. Si un Canadien curieux
veut s'éclairer sur l'histoire de son pays, il
n'a qu'à consulter Suite et Lareau ; c'est ce
que j'ai fait et ce que je m'empresserai de
faire chaque fois que je voudrai obtenir des
renseignements impartiaux et véridiques.
Quand, où et comment est né le journal ?
Constater ses progrès successifs depuis la
Gazette de Renaudot jusqu'à nos jours :
Voilà ce que j'aurai l'honneur de répéter à
ceux qui sont déjà au courant de la chose, et
ce que j'aurai l'occasion d'apprendre à ceux ill
ill
.ill
58
LE   JOURNAL
qui ne le savent pas et qui peuvent  avoir
''ntérêt à le savoir.
J'ai divisé mon travail  en deux  parties :
L'Origine du Journal et l'Histoire du Journal.
I
LORIGINE   DU   JOURNAL
Les premiers embryons de la presse périodique remontent à peine au commencement
du XVIle siècle. Mais la presse répond à
un besoin si vrai, à un besoin tel, qu'on peut
supposer avec grande apparence de raison
que les peuples qui ont successivement
exercé l'empire du monde et marqué sur la
terre leur trace civilisatrice ont dû avoir,
sinon des journaux, au moins quelque chose
qui leur en tint lieu jusqu'à un certain point.
Abstraction faite, en effet, de la curiosité
publique, les gouvernements de tous les
temps et de tous les pays ont dû éprouver
la nécessité de porter leurs lois et leurs actes
à la connaissance des gouvernés. Malheureusement, nous manquons presque absolument
de données à cet égard et il est à craindre SON ORIGINE—SON HISTOIRE
59
qu'on en soit longtemps encore réduit aux
conjectures.
Des anciens dominateurs de l'Asie nous
ne savons rien, non plus des Grecs ; mais
nous trouvons de bonne heure chez les
Romains une publication périodique qui
avait tous les caractères possibles alors du
journal.
Dès les premiers temps de Rome, le grand
pontife, afin de conserver les souvenirs
publics, recueillait tous les événements de
chaque année, et les écrivait sur une table
blanchie, qu'il exposait dans sa maison, pour
que le peuple pût la consulter. La république pendant plusieurs siècles n'eût pas d'autre
histoire que ses Annales des pontifes. Mais
quand sa domination se fut étendue sur le
monde presque tout entier, que la vie politique se fut développée en conséquence, le
besoin de plus puissants instruments de
publicité n'avait pas tardé à se faire sentir.
On vit alors se produire, sous le nom à'Acta
diurna,—faits journaliers,—une sorte de feuille
publique ayant avec nos journaux une analogie que ne présentaient pas les Annales.
Tandis que celles-ci, en effet, dont le caractère était éminemment sacré, n'enregistraient, li;
fiai
60
LE   JOURNAL
i iî
il|
m
I!
en général, que les faits les plus mémorables
de l'histoire, les Acta donnèrent place aux
moindres détails qui étaient de nature à inspirer quelque intérêt, même éphémère, à tout
ce qui pouvait piquer la curiosité publique, à
peu près comme nos feuilles de nouvelles.
Au dire de Suétone la publication des Acta
serait devenue quotidienne à partir de la
dictature de Jules César, et il résulte d'un
passage de Juvénal qu'ils avaient pris de son
temps un assez grand développement : le
célèbre satirique parle, en effet, d'une dame
romaine qui passait sa matinée à lire le
journal.
Dans l'origine, la publicité de ces bulletins
était probablement fort restreinte, car on voit
que les citoyens riches avaient des esclaves
dont l'occupation consistait à les copier pour
leurs maîtres ; mais il n'avait pas tardé à se
rencontrer des industriels pour en faire commerce, et Tacite nous apprend qu'on les
envoyait dans les provinces, et jusque dans
les armées.
Sans doute, il y a loin de cette publication
au journal dans le sens que l'on attache à ce
mot chez les nations modernes : cependant,
si lointaine que soit la parenté, on ne peut SON ORIGINE SON HISTOIRE
61
nier l'analogie que présentent ces deux créations, nées évidemment du même besoin,
mais qui se sont produites dans des temps si
éloignés l'un de l'autre, et dans des circonstances si diverses sous tous les rapports.
Les Acta dùirna paraissent s'être continués, à travers des vicissitudes diverses,
jusqu'aux derniers empereurs. Quand l'empire tomba, les journaux disparurent ; le
journal est le signe» et le besoin de la vie
commune, et les barbares, après la conquête,
dispersés avec les vaincus sur leurs propriétés, ne conservèrent entre eux aucun lien
de civilisation. Et puis, on n'ignore pas
combien la vie politique sommeilla longtemps
chez les nations modernes.
La trace du journal nous échappe donc
durant tout le moyen âge, et il faut descendre
jusqu'aux premières années du XVIle siècle,
cent cinquante ans après l'invention de l'imprimerie, pour trouver quelque chose qui
mérite réellement ce nom. On ne peut
douter néanmoins qu'il n'y ait eu auparavant,
dans presque tous les pays, des sortes de
gazettes manuscrites, des lettres de nouvelles,
des papier-nouvelles, des nouvelles à la main.
Venise et Franckfort en possèdent des spéci-
• il
62
LE   JOURNAL
mens  dans  des  genres  divers,   mais  d'une
égale importance.
On sait que, dès l'origine de la république
vénitienne, le Sénat faisait rédiger des* faits
survenus dans la ville et dans l'Etat, des
notices sommaires, qu'il envoyait à ses agents
diplomatiques pour les éclairer dans leurs
négociations touchant les affaires internationa-
les. On appela ces notices Foglietti ou
Fogli davisi, Petites Feuilles, ou Feuilles
d'avis. Un temps vint où il fut permis d'en
faire des copies à l'usage de certains personnages ; mais jamais elle ne furent livrées,
moyennant rétribution, à la curiosité publique,
comme on lit dans tous les recueils d'anas ;
les historiens vénitiens eux-mêmes repoussent
cette supposition. Comment admettre, en
effet, qu'un gouvernement qui avait fait du
silence le dogme fondamental de sa politique
ait pu encourager ainsi les premiers essais de
ces petites feuilles destinées à devenir les
plus formidables machines de guerre qui aient
jamais été inventées contre l'autorité des
gouvernements ? Ce n'est qu'à grand'peine,
au contraire, et seulement en faveur des
patriciens, que le défiant et soupçonneux
Conseil des Dix parait en  avoir autorisé la
(tan^san^ SON ORIGINE SON HISTOIRE
circulation ; jamais il ne permit de les imprimer, et elles demeurèrent manuscrites jusqu'à
la chute de la république. Après l'invention
de l'imprimerie, il se publia à Venise, comme
sur d'autres points, des feuilles consacrées au
récits d'événements particuliers, intérieurs,
extérieurs, comme batailles, catastrophes, faits
commerciaux, etc. ; mais il faut bien se garder
de confondre ces Relazioni avec les Fogli
davisi.
A Venise, on serait assez porté à voir dans
ces dernières feuilles les premiers journaux
politiques de l'Europe. Cette prétention est
combattue par l'historien de la presse allemande et quelques autres, qui n'admettent
pas qu'il puisse y avoir eu de journal manuscrit. Mais ce serait là une objection toute
spécieuse, qui ne serait certainement point
admise en droit, et qui n'est guère plus
soutenable au point de vue historique. Ce
qui constitue un journal, ce n'est point sa
forme extérieure ; c'est son contenu, c'est
surtout sa périodicité. Ce qui peut faire
contester aux Avvisi le titre de journal, c'est,
avec leur publicité restreinte, l'irrégularité de
leur publication ; car ils ne paraissaient pas à
des époques fixes, mais à des intervalles plus
i
'M
'm
mm H
LE   JOURNAL.
wm
ou moins rapprochés, suivant les besoins ou
les circonstances.
C'est la politique qui avait inspiré les
Avvisi de Venise, comme elle avait inspiré
les Acta de Rome, avec lesquels ils ont,
comme on voit, une grande analogie. Vers la
même époque, des intérêts d'un autre ordre
donnaient naissance en Allemagne à quelque
chose qu'on a voulu ranger parmi les journaux, et que je ne saurais, par conséquent,
passer sous silence. Ce sont les lettres de
commerce, les relations commerciales, qui,
selon la Conversation Lexikon de Brockhaus,
commencèrent à se répandre dans la seconde
moitié du XVle siècle. Les Fugger, y lit-on,
dont le commerce s'étendait sur tout le monde
d'alors, publiaient de temps en temps de ces
relations à Augsbourg, et sous les auspices de
cette puissante maison, elles auraient pris, à
la fin, du XVle siècle, une forme et une
étendue qui les rapprochaient de nos journaux modernes.
L'élément qui domine généralement dans
les premières gazettes manuscrites, c'est l'élément politique ou religieux, et quand elles
n'ont pas pour but de satisfaire un de  ces v.
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
65
grands intérêts, c'est surtout à la curiosité
qu'elles s'adressent.
La passion des nouvelles est probablement
aussi ancienne que le monde, et de tout temps
il a dû se trouver des hommes pour spéculer
sur cette passion ; elle devait être d'autant
plus vive que les moyens de communications
étaient plus incomplets. Au moyen âge ce
besoin fut surexcité encore par les guerres
civiles, par les guerres religieuses surtout,
qui rapprochaient les nations dans un intérêt
commun ; c'est en effet, au milieu de leurs
fiévreuses agitations que se montrent les poli-
tiqueurs, les gazetièrs et que les gazettes à la
main commencent à circuler en grand nombre
en Europe.
Le nouvellisme ne fut d'abord qu'une manie
de curieux ou d'oisifs ; mais sous la pression
des événements, il avait fini par devenir un
métier. En France, par exemple, les grands
personnages avaient à leurs gages, comme
ceux de Rome, des coureurs de nouvelles
chargés de les tenir au courant des bruits de
la ville ; on avait un nouvelliste comme on
avait un maître d'hôtel ou un cocher : c'était
un meuble de grande maison.
Mais tout le monde ne pouvait se payer un
.   ' il:
66
LE   JOURNAL
11;
pareil luxe. Aussi le besoin de se renseigner
avait fait organiser sur divers points de Paris
des centres de réunion auxquels venaient
aboutir comme un commun écho, tous les
bruits sur les choses de l'intérieur et de l'extérieur. Les principaux de ces centres étaient :
le jardin de Luxembourg, qui fut longtemps
le chef-lieu du nouvellisme, et qui demeura
toujours le point de ralliement des nouvellistes
littéraires, des chenilles de théâtre, comme les
appelle Gresset :—le jardin des Tuileries, où
l'on rencontrait ;l'arrière-ban des nouvellistes,
! assis sur les bancs, à l'ombre, autour du
rondeau," et sur un autre " fort long, au bout
du bourlingrin," suivant ce que nous apprend
un curieux petit livre, l Ambigu dAuteuil
(1709, in 8°) ; — le jardin du Palais-Royal,
rendez-vous habituel de la tourbe des nouvellistes,
Déguenillés, mourant de faim,
De ces hâbleurs passant leur vie
Dessous Varbre de Cracovie,
un orme fameux, ainsi nommé des bourdes,
des craques qui se débitaient sous son ombrage ; — la salle mugissante du Palais ; — l'Arsenal ; le cloître des Augustins, que le voisinage du Pont-Neuf était très propre à acha- SON ORIGINE—SON HISTOIRE
67
lander de nouvelles ; et celui des Célestins,
où l'on voyait surtout de^ abbés. Les
nouvellistes se réunissaient encore dans les
cafés où les curieux se portaient en foule,
comme jadis les Athéniens à la place du
Marché, pour savoir les nouvelles du jour.
Dans l'origine, les nouvellistes se bornaient
à se communiquer les nouvelles qu'ils avaient
recueillies, chacun de son côté, ou tirées de
leur imagination, et, en se séparant, ils les
répandaient de vive voix par la ville. Mais
bientôt on en était venu, dans la plupart des
cercles, à en tenir registre ; on en fit une
sorte de journal dont les copies manuscrites
circulaient plus ou moins librement. Ces
gazettes manuscrites sont connues dans notre
histoire intime sous le nom de Nouvelles à
la main. Le commerce s'en était même à la
fin régularisé, autant que le permettait leur
nature clandestine; chaque cercle avait son
bureau de rédaction et de copie, ses correspondants en province, et ces gazetins, comme
on les appelait encore, comptaient un assez
grand nombre d'abonnés, auxquels on les
adressait moyennant une somme qui variait
suivant qu'elles se composaient de plus ou
moins de pages. 68
LE   JOURNAL
Tout cela était sans doute fort élémentaire,
mais enfin on voit que les moyens d'information et de communication n'ont jamais fait
complètement défaut.
L'invention de rimprimerie ne modifia que
très lentement cet état de choses ; ce n'est,
nous l'avons déjà dit, qu'un siècle et demi
plus tard qu'on rencontre les premiers
journaux imprimés. Ce fait paraîtra d'autant
plus difficile à comprendre que les sortes de
gazettes manuscrites qui couraient le monde
depuis si longtemps auraient dû, ce semble,
si imparfaites qu'elles fussent, mettre sur la
voie. Il en faut probablement chercher
l'explication dans les méfiances des gouvernements, peu disposés généralement à appeler
la lumière sur leurs actes, et qui pressentaient
sans doute dans le journal, sinon un ennemi,
au moins un témoin incommode, un importun.
De bonne heure, ependant, après l'invention de l'imprimerie, l'usage était devenu
général d'imprimer sur des feuilles séparées et
de vendre à bas prix des relations de tous les
événements remarquables, de tous. les faits
propres à affriander les lecteurs.
La majorité de ces relations, qui n'avaient
trait, en général, qu'à un seul fait,  ne por- dfc
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
69
taient d'autre titre que l'indication sommaire de
leur contenu, et quelques-uns de ces sommaires
ont une forme remarquable : "C'est le triomphant baptesme de Monseigneur." — " C'est
l'ordre et forme qui a esté tenu au couronnement. .", — "ce sont les articles de la capitulation. ." titres qui semblent faits pour être
criés dans les rues, et qui rappellent les
boniments des canards modernes. Les autres
ont des titres très variés, mais revenant tous à
la même signification, comme Nouvelles,
Evénements, Relation, Histoire, et autres équivalants,, parmi lesquels ceux qui exprimaient
de la manière la plus simple l'objet auquel ils
se rapportaient sont restés et ont servi plus
tard à baptiser les journaux ; ce qui, par
parenthèse, a donné lieu à des méprises plus
ou moins volontaires, dans les discussions qui
se sont élevées à propos du berceau du journal, que les nations modernes se sont disputé,
comme les anciens le berceau d'Homère.
En France, les dénominations qui restèrent,
comme étant les plus caractéristiques, furent
celles de Gazette, de Journal, et de Mercure,
qui, dans l'origine, eurent chacune une signification distincte. On désigna sous le nom de
Mercure   les   recueils   que   nous    appelons Ill
70
LE   JOURNAL
SI
aujourd'hui des revues ; sous celui de Journal,
les écrits qui s'imprimaient tous les mois,
contenant le compte-rendu des livres nouveaux et ce qui se passait de plus mémorable
dans la république des lettres ;" — sous celui
de Gazette les " cahiers, feuilles volantes, qu'on
donnait au public à certains jours de la
semaine, et qui contenaient des nouvelles de
divers pays." Ce n'est que dans ces derniers
temps qu'on en est venu à comprendre sous
l'appellation de Journal, les écrits périodiques
de toute nature.
On a beaucoup épilogue sur la provenance
de ce nom de gazette,  qui  est  passé  dans
toutes les lan<
Les uns lui ont cherché
une origine hébraïque, les autres une origine
hindoue; de mauvaises langues voudraient
qu'on y vit tout simplement un diminutif du
nom d'un oiseau babillard, gazza, la pie. L'origine la plus généralement acceptée, et la plus
plausible, le fait venir de l'italien gazzetta, nom
d'une petite monnaie qu'on aurait payée à
Venise pour avoir ou pour lire les feuilles de
nouvelles, sans doute les avvisi dont nous
venons de parler. Tout ce que je puis dire
d'absolument certain, c'est que la première
gazzetta, la première monnaie de ce nom, fut SON ORIGINE—SON HISTOIRE
71
frappée en 1536, et que le premier journal
vénitien qui ait porté ce titre de Gazzetta
n'apparaît que plus d'un siècle après, en 1760,
quand notre Gazette comptait déjà cent trente
ans d'existence.
Mais laissons-là ces jeux de mots, et revenons à nos.. canards.
Il y a eu de ces feuilles volantes, en plus
ou moins grand nombre, à peu près partout
où il y a eu des presses ; mais nulle part on
ne voit qu'elles aient eu quelque enchaînement
entre elles, et l'on ne saurait, par conséquent,
leur reconnaître le caractère du journal, dont
elles n'ont ni la périodicité,, ni la continuité, ni
la variété, quand même quelques-unes présenteraient entre elles quelque ressemblance
de forme.
Si cependant ces publications n'étaient
point encore le journal, elles devaient nécessairement y conduire. On était venu probablement d'assez bonne heure à réunir plusieurs
événements sur la même feuille ou dans le
même cahier ; or, le jour où l'industrie d'un
homme, encouragée par la curiosité croissante
du public, donnerait un titre uniforme à ces
feuilles volantes, établirait entre elles un ordre 72
LE   JOURNAL
de  succession et leur assignerait un retour
périodique, le journal serait créé.
Où et quand ce progrès s'est-il manifesté,
c'est ce qu'aujourd'hui encore il serait assez
difficile de décider.
Venise a pour elle une tradition presqu'una-
nime, mais vague, qui ne s'appuie guère que
sur l'étymologie du mot gazette, et qu'aucun
de ses enfants ne s'est jamais, que je sache,
préoccupé de faire prévaloir. Nous savons,
du reste, à quoi nous en tenir de ce côté. Si
l'on admet un journalisme manuscrit, si l'on
fait entrer les gazettes manuscrites en ligne
de compte, la priorité ne semblerait pas
jusqu'ici pouvoir être disputée à la cité des
Doges ; mais, si l'on ne veut parler que du
journal imprimé, c'est ailleurs qu'il nous en
faut chercher le berceau.
L'Angleterre et l'Allemagne ont élevé de
ce chef des prétentions qui ont été soutenues
de part et d'autre avec une égale hauteur.
Le principal champion de l'Angleterre,
l'historien Chalmers, s'était d'abord prononcé
pour Venise, s'appuyant sur cette dénomination de gazette dont il confondait les deux
sens. Plus tard, furetant, au British Museum,
dans  une  collection  de  vieux journaux, la SON ORIGINE—SON HISTOIRE
73
plus complète probablement qu'il y ait au
monde, il rencontrait trois feuilles imprimées
sous ce titre : The English Mercury, portant
les numéro 50, 51 et 54, et de la date 1588.
A cette trouvaille, son enthousiasme déborde :
"Après avoir fait en différents pays de
longues investigations sur l'origine des journaux j'ai eu la satisfaction de trouver en
Angleterre même ce que j'étais allé cherché
bien loin. Oui, s'écrie-t-il, nous pouvons
dire, à notre grande gloire, que le genre
humain est redevable du premier journal à la
sagesse d'Elizabeth et à la prudence de
Burleigh." Malheureusement, ce glorieux
trophée dont Chalmers se montrait si fier
était le produit d'une supercherie littéraire
qui a été depuis impitoyablement percée à
jour par les Anglais eux-mêmes, se mettant
ainsi hors du combat. Après ce Mercure
apocryphe, en effet, il n'ont plus rien à faire
entrer en ligne, jusqu'à 1622, que des News,
feuilles volantes ou placards, contenant le récit
d'événements qui s'étaient accomplis en Angleterre et sur le continent. Et, chose remarquable, dans ce dernier cas, le titre indique
presque toujours que les nouvelles offertes
au public sont traduites de l'original hollandais. 74
LE   JOURNAL
Cette circonstance semblerait trancher, au
moins relativement, la question de priorité en
faveur de la Hollande. Mais s'il y a beaucoup de probabilités en faveur des Provinces-
Unis, qui furent, à n'en pas douter, un des
berceaux du journal, il n'y a rien de plus.
La plus ancienne publication périodique quelque peu régulière qui soit conservée à la
bibliothèque de la Haye ne remonte pas au-
delà de 1626; et l'Allemagne nous montre
des journaux plus anciens.
L'historien de la presse allemande, le docteur Prutz, a une manière de raisonner à lui.
Après s'être fortement élevé contre les écrivains qui, dans cette question, se laissent
guider par l'amour louable, mais intempestif,
du clocher, il se prononce carrément pour
l'Allemagne. Or, c'est seulement en 1615 ou
1616, qu'aurait paru à Francfort, la " première
véritable gazette—allemande, et encore n'en
connaît on pas de numéro antérieur à 1658.
Je ne pousserai pas plus loin sur ce terrain
encore rempli d'obscurité, et je dirai tout de
suite que d'après Hatin à qui j'ai emprunté h
plupart de ces renseignements, c'est à Anvers
que reviendrait l'honneur d'avoir donné le
jour au premier journal imprimé.    En 1605, SON ORIGINE—SON HISTOIRE
75
un imprimeur de cette ville, Abraham Verhoe-
ven, obtint des archiducs Albert et Isabelle
le privilège " d'imprimer et de graver sur bois
ou sur métal, et de vendre' dans tous les pays
de leur juridiction, toutes les nouvelles récentes, les victoires, les sièges et prises de villes
que les dits princes feraient ou gagneraient. "
Je dois dire qu'on ne connaît ce privilège que
par la  confirmation  qui  en fut accordée à
Verhoeven en  1620.    On a des raisons de
croire que  ces  Niewe   Tydinghen parurent
d'abord à des intervalles indéterminés, suivant
les événements.    En 1621, elles portent un
numéro d'ordre, et les numéros se succèdent
dès lors plus rapidement : ainsi les années 1622
et 1623 ont 179 et 141 numéros, ce qui fait
environ  trois  par  semaine ;  et il en paraît
toujours  au   moins   un,   même   quand   les
nouvelles font absolument défaut : tout est
bon alors à l'éditeur pour remplir son cadre,
une pièce de vers, une ballade, un pamphlet,
quoi que ce soit.    En 1629, la petite feuille
de Verhoeven devint hebdomadaire, sous le
titre de  Wekelyke Tydinghe.   • Le numéro se
compose le plus souvent de huit pages, petit
in-80,  dont la première est occupée par un
grand titre et une vignette empruntée d'ordi-
fffli
■*:'...:
% -M
76
LE   JOURNAL
naire du principal événement dont il est
question, et qui, par conséquent, varie chaque
fois ; la huitième page" aussi est assez souvent
remplie par une vignette.
C'est là le premier journal authentique que
l'on connaisse et Eugène Hatin, que j'ai déjà
cité, déclare en posséder quelques numéros.
=**îo SON ORIGINE SON HISTOIRE
77
m
DEUXIÈME PARTIE
l'histoire du journal
Ayant élucidé, aussi bien qu'il m'a été
possible de le faire, la question de l'origine du
journal, je vais maintenant tâcher de tracer à
grands traits l'histoire des journaux de tous
les pays du monde, en commençant par la
France.
Le prospectus de la première gazette
française parut en 1609 et c'est en vers que
devaient être racontés les événements les plus
importants de l'époque.
Ecoutez un peu quelques vers de ce prospectus :
La Gazette en ces vers
Contente les cervelles :
Car de tout l'univers
Elle reçoit nouvelles.
La Gazette a mille courriers
Qui logent partout sans fourriers,
Il faut que chacun lui réponde
Selon sa course vagabonde.
Deçà de là déversement
De l'Orient, de l'Occident
De toutes parts de la sphère
Sans laisser une seule affaire
Soit d'édits, de commissions
De duels, de bulles de pardons.
lia ill*
78
LE journal
La Gazette est aussi galante et elle n'oublie pas le beau sexe. Elle parle modes et
chiffons :
La Gazette en cette rencontre
Comprend les points plus accomplis,
 Les méthodes
Les inventions et les modes
Des cheveux neufs à qui les veut
De fausses gorges à qui ne peut
Nœufs argentés, lacets, écharpes
Des sangles à roidir le buse
Des endroits où l'on met du musc.
On voit par ces citations que la première
gazette française promettait beaucoup ; plus
peut-être qu'elle ne pouvait tenir, un peu
comme les journaux de nos jours.
Mais ce ne fut là que le précurseur du véritable journal français, fondé par Théophraste
Renaudot, le 30 mai 1631, La Gazette de
France.
Renaudot est le véritable père de la presse
française. Né à Loudun, il avait étudié la
chirurgie à Paris, et était allé se faire recevoir
à Montpellier et retourné dans sa ville natale,
il y avait exercé son art avec un succès qui
avait répandu au loin sa réputation.
H s'était établi à Paris en 1612 et il avait
obtemrdès son arrivée le titre de médecin du
roi.    Il   avait   commencé   par   rédiger   ces SON ORIGINE-''—SON HISTOIRE
79
Nouvelles à la main, dont j'ai parlé plus haut,
et il était arrivé à fonder une véritable feuille
périodique.
La préface du premier numéro est précédée d'une dédicace au roi, nécessairement très
humble et très flatteuse. La Gazette y est
représentée comme le journal des rois et des
puissances de la terre ; tout y est par eux et
pour eux qui en font le capital ; les autres
personnages ne leur servent que d'accessoires.
Quoi qu'il en soit, la gazette répondait à un
besoin trop réel pour/que le succès en put
être pour un instant douteux ; aussi fut-il
rapide et grand, et Renaudot se trouvait placé
d'un bond sur le chemin de la fortune.
Protégé par la cour, Renandot eut des
moments de prospérité, mais comme tous les
nouvellistes d'alors dont il était d'ailleurs le
prototype, il mourut le 25 octobre 1653,
presque dans la misère, mais laissant après lui
la gloire, non seulement d'avoir fondé le
journal, mais d'avoir deviné son avenir. " La
Presse, dit-il, tient de la nature des torrents,
qu'elle grossit par la résistance. "
La Gazette continua a être publiée, mais
toujours en se faisant l'adulatrice des rois, des
princes et de la noblesse.    C'est de la revo
ir 8o
le journal
Itf
lution seulement que date à proprement
parler le journal politique.
Les fils de Renaudot, qui avaient suivi la
cour à Versailles, avaient aussi publié à Paris
pendant quelque temps Le Courrier Français qui se vendait un sou le numéro. On
voit que le journal à un sou ne date pas
d'hier ; mais remarquons aussi que le sou de
cette époque valait près de trois sous de la
monnaie actuelle.
La Gazette de Renaudot paraissait une fois
par semaine en quatre pages in-40 d'abord,
puis dès la deuxième année, en huit—quelque
fois en douze. Tous les mois, elle publiait
sous le titre de Relations des nouvelles reçues
dans tout le mois, un numéro supplémentaire
qui résumait et complétait les nouvelles du
mois.
L'abonnement, dans les premiers temps,
était de 18 francs par année, et ce n'est que
vers l'année 1758 que la Gazette commença
la publication des annonces. On peut y découvrir, dès cette époque entre une mort et
un mariage à la mode, l'annonce d'une carte
géographique ou de quelque livre nouveau.
Peu à peu, les annonces prennent de l'extension et sans autre séparation qu'un filet ordi- II
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
81
naire, elles se suivent sous les trois seules
rubriques qui soient encore admises—Livres,
Gravure, Musique. En 1792, la Gazette devint quotidienne, et elle existe encore, à la
grande joie de ceux qui professent aujourd'hui les idées politiques du siècle de Louis
XIV.
Vint ensuite la fameuse Chronique de Loret
qui était le nouvelliste payé de Melle de
Longueville.
Jean Loret était un pauvre diable de Normand, venu à Paris pour y chercher fortune
et qui avait une certaine facilité pour tourner
le madrigal et faire le rondeau à la mode.
C'est au milieu des troubles de la Fronde
que l'on trouve le berceau de ce genre alors
éminemment français. Tout alors en France
s'écrivait en vers, les contreverses comme les
récits. C'était le genre à la mode depuis le
Typhon de Scarron publié vers 1640.
En tête de chacune de ces chroniques de
Loret, et en guise de titre, une épithète qui a
la prétention de la caractériser : Mélancolique—, Goguenarde. Le poëte avait aussi
une manière à lui de dater sa chronique :
J'ai fait ces vers tout d'une haleine
Le jour d'après la Madeleine. 82
LE   JOURNAL
ou bien
Ces vers sans ragout et sans suc
Ont été faits le jour St. Luc.
ou bien encore :
Le Dix de mai, ceci fut fait
Dont je ne suis pas satisfait.
On voit que même au siècle du grand roi,
on se contentait volontiers de biens pauvres
vers : et notre compatriote Miquelon aurait
peut être eu la chance d'entrer à la rédaction
des chroniques de Loret, s'il eut vécu au
XVIle siècle.
Vint ensuite Le Mercure, qui a eu le singulier privilège d'intéresser pendant un siècle
une société qui était loin d'être sotte, et qui a
pu, un moment donné, servir une pension
annuelle de 30,000 livres aux gens de lettres.
Fondé par Donneau de Vise, la vogue du
Mercure fut grande, rapide, persistante.
C'était un journal qui parlait de tout, qui
était ouvert à tous. L'alliance de la littérature et de la politique, constituant, pour
l'époque, un véritable progrès et les plus
grands noms littéraires d'alors — et chacun
sait s'ils étaient nombreux — ont été attachés
à la rédaction du Mercure.
Le Journal des Savants avait été fondé en
1665, par un conseiller au parlement de Paris, SON ORIGINE—SON HISTOIRE
83
nommé Dennis de Salle, homme d'un grand
mérite et d'un grand savoir.
Aux journaux littéraires que j'ai déjà mentionnés, j'ajouterai Le Nouvelliste du Parnasse et H Année littéraire fondés en 1730 par
Desfontaines et Préon, et la Gazette littéraire
de l'Europe qui vint un peu plus tard.
Après cette grande presse littéraire dont je
n'ai pu mentionner que quelques sommets, je
citerai aussi quelques spécimens de genres
divers dans lesquels s'exerça le journal en
naissant.
Dès 1676, François Colletet, ce pauvre
poëte immortalisé par Boileau, lequel
Crotté jusqu'à l'échiné,
Allait chercher son pain de cuisine.en cuisine.
dotait la capitale d'une petite gazette qu'il
appelait : Le jotirnal de la ville de Paris qui
mourut bientôt après .sa naissance.
Je n'ai rien trouvé de précis sur le mode
de distribution des premiers journaux ; mais
il y a tout lieu de croire qu'ils étaient criés, et
vendus dans les rues, comme les feuilles
volantes dont ils procédaient. De pauvres
femmes, par exemple, allaient acheter la
Gazette de Renaudot au bureau de la grande
poste et la distribuaient, gratuitement pour
if Il
KM il ■
84
LE   JOURNAL
30 sols par mois. La poste, d'ailleurs, spéculait alors sur les gazettes de I Iollande, que
tout le monde connaît aujourd'hui pour en
avoir ouï parler par les artistes de la grande
duchesse de Gerolstein.
La fondation du Journal de Paris en
janvier 1777, ouvrit l'ère des réformes sérieuses dans la presse française. Le premier
numéro démontrait un progrès sérieux et
dans le formât et dans la rédaction du journal. Il contenait un bulletin astronomique,
un article sur YAlmanach des Muses, une
chronique judiciaire et administrative, des
faits divers, une chronique théâtrale, et une
lettre de Voltaire datée de Fernav, 22 decern-
bre 1776. Cette lettre du grand écrivain
approuvait le plan de la nouvelle feuille et à
défaut d'une colloboration que son grand âge
et ses maladies ne lui permettaient pas de
promettre, il se comptait au nombre des
premiers souscripteurs.
Les vers étaient encore à la mode et voici
une des meilleures épigrammes que je cite au
hasard, comme curiosité :
Fournissez-nous à la boutique
Des journalistes de Paris :
Tout s'y trouve vers et physique,
C alembours, morale, critique >% i
SON ORIGINE SON HISTOIRE
85
Et de l'encens à juste prix!
Monstres de la foire et musique.
Voltaire et l'Ambigu comique.
Courses aux jockeys et paris,
Danseurs de cordes et politique,
Finances et vol domestique,
Liste des morts et des écrits :
Si la lune est pleine ou nouvelle,
S'il pleut, s'il vente ou bien s'il gèle
Il en ;\ n l un compte fidèle,
Les journalistes de Paris
Ont la science universelle.
Je pourrais citer de bien curieuses choses,
mais j'en suis empêché par les mœurs d'aujourd'hui qui ne nous permettent pas d'écrire
comme à l'époque où
"Le français dans les vers Dravait l'honnêteté,"
Je reste dans les habitudes de notre siècle
pourtant bien calomnié par ceux qui regrettent les beaux jours où la monarchie fleurissait en France sous les règnes galants de
Louis XIV et de ses descendants immédiats.
Cette esquisse de l'ancien journalisme, si
concise qu'elle soit, peut donner une idée suffisante de la presse française avant l'explosion
de 1789.
C'est de la révolution que date, à propre
ment parler, le journal politique, et à cette
époque également que commence le rôle important que les journalistes ont joué dans la
il
Vï.
;; 86
LE   JOURNAL
politique française. Je n'entreprendrai pas
de faire même un sommaire des journaux
publiés après 1789. Ils étaient si nombreux
que la seule nomenclature en deviendrait
ennuyeuse. Je vais dire un mot des plus
importants. Les journaux de l'ancien régime
continuèrent naturellement à représenter les
idées de Monnier et de Lally Tolendal, ces
avocats de la royauté.
Camille Desmoulins, avait le Vieux Cordelier ; Robespierre, Condorcet, Chénîer, Marat,
Y Ami du Peuple, Danton, Chaumette, Maréchal, Mirabeau, Carra, Mercier, Louvet, Bailly
et tous le autres chefs républicains avaient
des organes attitrés aussi bien que les chefs
royalistes qui continuèrent à lutter pendant
quelque temps sous la conduite du vaillant
abbé Maury.
Les noms les plus fantaisistes et îes plus
baroques étaient à la mode : Le Père Duchesne et la Mère Martin, Le Sans-culotte, Les
Sabots, Je m'en fions, journal des Bonaparte
et des hommes vertueux. J'en passe et
des meilleurs.
Le directoire mit un frein à cette débauche
de journaux de toutes les couleurs en entravant la liberté de la presse, et Bonaparte lui SON ORIGINE:—SON HISTOIRE
^7
porta son coup de mort. Il n'y eut à proprement parler sous l'empire qu'un seul journal,
Le Moniteur. Le Journal des Débats végéta
bien pendant lé règne de Napoléon, mais ce
ne fut qu'en se soumettant à, la censure la
plus rigoureuse.
Un semblant de liberté fut d'abord donnée
à la presse sous Louis XVIII, mais Charles X
rétablit la censure dans toute sa sévérité.
Citons en passant la phalange des brillants
journalistes qui semèrent dans la presse les
luttes de la révolution de 1830 : Benjamin
Constant, Etienne, Jouy, Pages, Aignau,
Courier, Béranger, Leroux, Dubois, Jouffroy,
Sainte Beuve, Remusat, Renouard, Duverger
de Hauranne, Duchastel, et les rédacteurs du
Natioml : Thiers, Mignet, Armand Carrel,
Thomas, Prélat, Bastide, Armand Marrast
et Duclerc.
Emile de Girardin débutait alors, et c'est
à lui que revient l'honneur de la presse à bon
marché en France.
Vous citerai-je ensuite les nombreux journaux de la révolution de 1848 ? A quoi bon,
vous en oublieriez les noms. Pierre Leroux,
Barbés, George Sand, Lamartine, Proudhon,
Lamennais, Esquiros, Journet, Louis Blanc, 88
LE   JOURNAL
If:
et même le père de Lacordàire eurent leurs
organes ou prirent la plume dans les journaux
de l'époque.
On en revint pendant quelques temps aux
titres baroques et à la littérature fantaisiste,
mais le coup d'état du 2 décembre fut aussi
le coup de mort de la plupart de ces journaux,
et sous l'empire de Napoléon III, recommença la persécution de la presse. .
Ce que j'aurais à vous, dire maintenant de
l'histoire des journaux français vous le savez
aussi bien que moi. C'est de l'histoire contemporaine. La révolution du 4 septembre
et la fondation de la république rendirent aux
journaux la liberté dont ils jouissaient auparavant et pas un pays au monde, au point de
vue purement littéraire, ne compte,de publications périodiques aussi savamment, aussi
spirituellement et aussi crânement rédigées
que la France. L'Angleterre et les Etats-
Unis la devancent au point de vue de l'entreprise commerciale pure et simple et de la
collection des nouvelles à tout prix, mais la
France tient la tête avec le journal qui a la
plus grande circulation du monde entier —
Le Petit Journal de Paris a une circulation
de plus 1,000,000 numéros par jour. Il
SON ORIGINE SON HISTOIRE
89
Je regrette que le cadre de cette conférence
ne me permette pas de vous entretenir plus
longuement de la presse moderne française,
mais j'ai voulu surtout étudier les origines et
l'histoire des premiers journaux français qui
sont peu connues, un peu à l'exclusion des
journaux français modernes que tout le
monde connaît.
Je vais brièvement vous citer maintenant
les origines des journaux dans les différents
pays du monde, et je passerai ensuite à
l'historique des premiers temps de la presse
Canadienne.
Je comprends que ce travail est aride et
offre peu d'attraits, mais d'un autre côté, il a
le mérite d'instruire sur un sujet généralement
peu étudié et peu connu.
L'Allemagne, je l'ai déjà dit, prétend avoir
produit le premier journal, mais sa première
publication périodique date de Francfort, 1615
— six ans après la France. — La presse
allemande d'aujourd'hui occupe, comme vous
lesavez, une place très importante en Europe;
surtout depuis le rétablissement de l'empire
germanique par Guillaume III, roi de Prusse.
La presse anglaise fait remonter son origine au  Weekly News, publié en  1622, par
»
M
$M 9o
LE   JOURNAL
Nicholas Burne. — Quelle différence avec les
journaux d'aujourd'hui. Le grand journal
diplomatique européen, Le Times, le Daily
News, le Telegraph, le Standard.
J'ai déjà dit que ce fut à Anvers que parut
le premier journal belge, en a 605, et c'est
donc à la Belgique que revient réellement^
l'honneur d'avoir donné naissance à la presse.
Le Danemark fait dater son premier journal de 1663, la Suède- 20 ans plus tôt, en
1643, et la première gazette norvégienne ne
vit le jour qu'£n 1763, 100 ans plus tard.
La Gaceta de Madrid, le premier journal
espagnol parut en 1626, mais ce ne fut que
50 ans plus tard que le Portugal tomba dans
le mouvement et «M aussi sa première publication périodique. La Hollande a joué un
rôle très important dans les commencements
du journalisme, et dans le début, ses gazettes
se placèrent au premier rang parmi celles que
l'on publiait en Europe. La plus ancienne
date de 1623. Ce pays était alors le refuge
— j'allais dire ie repaire — de tous les
cancans scandaleux de l'Europe, et ses journaux eurent pendant assez longtemps une
circulation européenne.
Le premier journal hongrois date de  1721. m
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
91
La première gazette polonaise ne vit le
jour que plus tard encore et ce fut Pierre le
Grand qui fonda le premier journal russe à
Moscou en 1703. — L'empereur en était lui-
même le rédacteur-en-chef-1-comme d'ailleurs, il est le chef de tout, en Russie, à
commencer par la religion.
J'ai raconté, dans la première partie de ce
travail, les commencements de la presse en
Italie, et il ne me reste qu'à dire pour l'Europe, que le premier journal turc fut publié en
français, à Constantinople en 1793, par Ver-
ninbac, ambassadeur de la république française auprès de la Sublime Porte.
Toutes les colonies anglaises, françaises,
espagnoles, hollandaises, portugaises, en Asie,
en Afrique et en Océanie, ont leurs journaux,
car la presse compte aujourd'hui comme un
des plus puissants instruments de colonisation
et de civilisation.
La Chine avait un journal longtemps avant
l'ère chrétienne, mais tel était le journalisme
à cette époque dans le Céleste Empire, tel il
est aujourd'hui. ' Le Chinois est resté station-
naire.
Dans l'Amérique du Sud, le Brésil, le
Pérou,  le  Chili,  la  République   Argentine,
I'll
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'mm 92
LE   JOURNAL
l'Equateur, la Colombie et le Venezuela ont
leurs journaux depuis le commencement du
XIXe siècle.
On peut en dire autant du Mexique, du
Guatemala, du Nicaragua et du Honduras.
Il n'est pas de pays au monde où la presse
soit aussi répandue, ait autant d'importance
qu'aux Etats-Unis, et l'histoire du journalisme
américain formerait toute une étude spéciale
pour en arriver à la traiter d'une manière
intelligente. Vous êtes, d'ailleurs, tous familiers avec les merveilles de l'entreprise, du
go-head et de l'intelligence pratique de nos
voisins de la grande république.
La première gazette qui parut aux Etats-
Unis fut imprimée à Boston, le 25 septembre
1690, mais les autorités coloniales s'empressèrent d'en arrêter la publication. On
traitait les colonies à coups de bâton en ces
temps là ; le Canada en a goûté plus tard,
notamment avant l'insurrection de 1837. Un
deuxième journal fut publié à Boston en
1704, puis vinrent successivement le Boston
News Letters, la Boston Gazette, le New
England Courant, jusqu'à l'époque de la
révolution de 1776.
Des journaux avaient aussi été fondés à SON ORIGINE SON HISTOIRE
93
New-York, à Philadelphie et en Virginie,
dans le Connecticut et dans le Rhode Island.
Aussitôt après la révolution, les journaux
hebdomadaires devinrent quotidiens, et en
1800 il y avait 150 journaux publiés aux
Etats-Unis. Il y en avait 359, en 1810; 851,
en 1828; 1390, en 1834; et en i860 il y a
vingt ans à peine, il se publiait aux Etats-
Unis 3242 journaux politiques ; 277 journaux
religieux; 298 journaux et revues littéraires
et 234 traitant de matières diverses. Le tout
avec un tirage annuel de 927,951,548 d'exemplaires.
Voilà ce qu'était la presse américaine il y
a 25 ans.
Le Herald de Gordon Bennett, la Tribune
de Horace Greely, le Times, le World existaient déjà à cette époque; et vous connaissez
trop bien, messieurs, l'histoire de ces grands
journaux américains d'aujourd'hui, pour que
je fasse autre chose que les nommer en
passant, comme je l'ai fait tout à l'heure pour
les grands journaux de Londres.
Il se publie aux Etats-Unis des journaux
dans presque toutes les langues connues :
en anglais, en français, en allemand, en
italien, en Scandinave, en espagnol/ en tchè-
11 94
LE   JOURNAL
que, en hollandais, en gallois et même en
chinois. Les mormons, les spirites, les
nègres et toutes les races et les professions
ont leurs organes particuliers.
Voici les dernières statistiques de la presse
américaine. Chapeaux bas ! messieurs ! ce
sont les plus beaux états de service du journalisme qu'il soit possible de voir au monde :
Le nombre des journaux américains est
aujourd'hui de 13,304, avec une moyenne de
circulation de 30,000,000 d'exemplaires par
jour. Et parmi ces 13,304 journaux, on en
compte 1,286 quotitiens et 10,706 hebdomadaires. Les autres varient du semi-mensuel
au trimestriel.
En un mot, de toutes les nations du monde, ce sont les Etats-Unis qui ont le plus de
journaux, 13,300 pour une- population de
50,000,000. L'Allemagne qui vient ensuite,
n'en a que'3,000 ; la France, 2,500; l'Angleterre, 2,000; l'Autriche, 1,500; la Russie,
600; la Suisse, 500. Les Etats-Unis seuls
en ont autant que tous les pays de l'Europe
réunis.
C'est qu'en Amérique où l'instruction est
obligatoire et où tout le monde sait lire et
écrire, où tout le monde est électeur, où il aA
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
95
est très souvent le seul lien qui rattache au
monde le colon isolé des nouveaux territoires, le journal est de première nécessité. A
peine un village est il né qu'un homme y
arrive avec quelques livres de caractères et
une presse telle quelle, et le lendemain de sa
venue il se fait journaliste ; écrivant, composant et tirant lui-même son journal, une
pauvre petite feuille de papier imprimée
que deux eu trois gamins vont vendre au
coin des rues.
Il me reste à vous parler maintenant de
l'origine de la presse canadienne, et de l'histoire du journalisme dans la province de
Québec. Je ne serai pas long, car je ne veux
pas vous ennuyer en vous disant des choses
que vous savez déjà ; et je n'ai malheureusement pas eu le temps de taire un travail qui
nie permette d'entrer dans des détails que ne
comporte pas d'ailleurs le caractère restreint
de ma conférence de ce soir.
Le premier journal publié à Montréal fut
fondé par Fleury Mesplet, en 1778. C'était la Gazette de Montréal, qui existe encore,
mais qui ne parle plus français, dit Benjamin
Suite, dans ses Mélanges. La Gazette était
alors fubl'éf dans les deux langues, et M.
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LE   JOURNAL
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Richard White, son directeur gérant d'aujourd'hui, en possède des exemplaires qu'il me
faisait voir il n'y a pas longtemps encore.
Il n'y avait donc pas de journaux sous la
domination française, et ce Fleury Mesplet
était un français de Philadelphie qui était
venu à Montréal avec le colonel Hazen et les
américains Franklin, Chase et Carroll en
1776. Mesplet avait monté sa presse dans
le vieux château de Ramezay, maintenant
occupé par la faculté de médecine de l'Université Laval.
Mesplet, après le départ des Américains,
imprima le Cantique de Marseille, dont il
reste encore des exemplaires, et le Règlement
de F Adoration perpétuelle, avant de fonder
la Gazette de Montréal, en 1778.
Il fut sans contredit le fondateur de la
presse périodique à Montréal.
Québec avait cependant pris les devants
dès 1764, et un Ecossais de Philadelphie
nommé William Browne y avait fondé un
journal.
Le premier numéro de la Gazette de Québec
parut le 21 juin 1764, chaque page ayant
deux colonnes : l'une en français l'autre en
anglais.    Les noms des imprimeurs y figurent
V«SB9«nF SON ORIGINE—SON HISTOIRE
97
mm
avec l'adresse du bureau Gilmore, rue St.
Louis, deux pprtes au dessus secrétariat.
Ce furent là les commencements de la
presse canadienne à Montréal et à Québec.
La Gazette de Québec était très attachée
au gouvernement qui la subventionnait.
Cette tradition est encore assez vivace en
certains quartiers, dit encore Benjamin Suite.
La bile échauffée par les injustices de Hal-
dimand, notre ami Mesplet sentit se réveiller
en lui sa verve gauloise et sous le titre assez
curieux de : Tant pis tant mieux, il fonda à
Montréal en 1779, un journal satirique qui
fut rédigé par un nommé Valentin Jotard,
avocat.
Le gouverneur ne comprit pas la farce et
il coffra Mesplet l'éditeur et Jotard le rédacteur, dans la prison de Québec.
On voit que le Canard n'aurait pas vécu
longtemps à cette époque là. Pendant cinq
ou six ans, nous n'entendons plus parler de
journaux et ce n'est qu'en 1788 que se fonda
le Quebec Herald qui eut la vie dure et
courte. La même année Mesplet établit à
Montréal la Gazette littéraire. C'est alors
que Joseph Quesnel, poëte et musicien de
Saint Malo, vint se fixer au Canada.
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98
LE   JOURNAL
Le premier Journal d'Ontario : The Upper
Canada Gazette, parut en 1790, et au mois
de janvier 1805, M. Thomas Cary fonda le
Mercury de Québec. Ce journal existe
encore mais bien peu de personnes connaissent son existence.
Les querelles politiques et nationales avaient
fini par s'envenimer entre les Canadiens et les
Anglais, et nos compatriotes sentaient la nécessité d'avoir un organe à eux, car comme je
l'ai déjà dit, tous les journaux d'alors supportaient le gouvernement.
Le 13 novembre 1806, parut à Québec, un
journal en langue française publié par Charles
Roi, imprimeur, rue St-François. Le journal
paraissait tous les samedis.
C'était Le Canadien de Québec qui existe
encore.     '
Nommer ses premiers rédacteurs, c'est
nommer nos chefs politiques du temps :
Bédard, Blanchet, Bourdages, Plante, Borgia,
Taschereau et autres. M. Antoine Bouthil-
lier en était cependant le rédacteur attitré et
toutes les correspondances devaient lui être
adressées.
La circulation du Canadien se répandit
promptement dans la province et la guerre GÉBi
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
99
m
s'engagea avec la presse de langue anglaise.
Le nouveau journal publia des articles d'un
haut intérêt et qui firent sensation, sur les
événements de la cession du Canada, la formation du gouvernement civil, l'acte de
Québec et la constitution.
On disait même ^que l'ambassadeur français
aux Etats-Unis, le baron Turreau, avait servi
d'agent pour importer de France le matériel
d'imprimerie du journal, et le Canadien ne s'en
défendait pas.
A cette date, les chouayens existaient déjà ;
on entendait par là les faux patriotes, les
transfuges du parti national. Qu'on me
pardonne une courte digression pour expliquer l'origine du mot. Cela remonte à la
bataille du fort Chouagan ou Chouayen — site
actuel d'Oswego — qui eut lieu en 1756.
Quelques renégats français penchèrent en
cette occasion du côté des Anglais qui furent
battus à plate couture par le marquis de
Montcalm.
Et le mot chouayen resta pour désigner
[es transfuges et les traîtres à la cause de la
patrie.
On avait même donné à un endroit mal-
m
-Y ioo
LE   JOURNAL
famé  du   faubourg St-Roch, à Québec, le
nom de : Fort Chouayen.
Dès le 10 janvier 1807, le Canadien s'était
moqué des chouaye?is en les chansonnant :
Plus de français —parlez anglais
Puisqu'on l'exige.
Car qui ne le parlera
Tant pis pour lui ça sera.
Et pour qui ne le pourra
Tant pis encore vous dis-je.
Mauvais citoyen sera,
Et pour tel on le pendra.
Ce fut ce parti qui, en janvier 1807, entreprit de publier le Courrier de Québec, avec
Jacques Labrie pour rédacteur en chef; mais
le journal creva le 2 juin 1807, après cinq
mois d'existence. J'ai en ma possession un
numéro de ce fameux journal. Le voici, c'est
toute une curiosité, et on voit que l'organe
des Chouayens, n'avait pas un format bien
étendu. Les Chouayens n'étaient pas encore
assez nombreux dans le pays pour entretenir
un journal.
Le Canadien fut supprimé en 1810 par les
autorités. C'était encore la mode, à cette
époque, de faire taire un écrivain, en supprimant le journal et en coffrant le journaliste.
Le Spectateur qui parut à Montréal de 1813
à 1817, ne s'occupait guère de politique, mais SON ORIGINE SON HISTOIRE
IOI
il était bourré de vers et d'articles instructifs
presque toujours bien écrits.
Michel Bibaud avait fondé à Montréal, en
1814, une revue fort intéressante, intitulé
Y Aurore des Canadas. Cette revue, la première
du genre dans le pays, vécut 15 ans, pendant
lesquels M. Bibaud fut constamment sur la
brèche pour défendre notre langue et notre
nationalité.
En 1819, le Canadien reparut à Québec
sous le patronage de Mgr Plessis, et disparut
encore en 1822 pour avoir publié un écrit qui
ne plaisait point au prélat.
M. Ludger Duvernay avait essayé inutilement de 1817 à 1823, de fonder des journaux
à Trois-Rivières, mais nous le retrouvons à
Montréal en 1826, fondant la Minerve, avec
A. N. Morin comme rédacteur. La Minerve
était alors comme l'évangile du parti canadien,
dit Benjamin Suite, et jamais M. L. Duvernay
et Morin auraient pu prévoir le triste rôle
qu'on lui fait jouer aujourd'hui dans l'affaire
Riel.
La Minerve organe des patriotes, organe
de M. Papineau, est bien dégénérée depuis
quelques années, et les Chouayens ont relevé
èi
. . : I02
LE   JOURNAL
la tête en s'emparant de ce journal fondé pour
les combattre.
Le Canadien était reparu en 1831 sous la
direction de M. Etienne Parent, avec la
devise : " Nos institutions, notre langue et nos
lois."
En 1832, M. Duvernay et M. Tracey,
rédacteur du Vindicator, avaient été emprisonnés pour avoir attaqué le conseil législatif ;
mais en face du sentiment national qui se
développait on les relâcha sans oser leur faire
de procès.
Après avoir subi plusieurs transformations,
la Minerve, qui d'abord n'était publiée que
deux fois par semaine, avec un format in-
quarto, devint par la suite l'in-folio quotidien
que tout le monde connaît au Canada. Ce
journal a été publié sans interruption depuis
1826, si l'on veut en excepter le temps des
troubles de 37 et 38. Ses pricipaux rédacteurs ont été, l'Hon. Morin, R. Bellemarre,
Gérin-Lajoie, DeLaPonterie, Marchand,
Gélinas, Provencher, Dansereau, Dunn,
Decelles, Tassé, etc.
J'emprunte maintenant à Lareau, ce chercheur et ce travailleur que vous connaissez
tous, l'historique des premiers jours de Y Ave- afe
SON ORIGINE SON HISTOIRE
IO3
nir en même temps que le programme de
l'école libérale canadienne de cette époque.
C'est aussi dans Lareau que j'ai puisé la
plupart des autres renseignements qui vont
suivre.
" L'Avenir fut fondé en Juillet 1847, Par une
société en commandite de jeunes gens, et
rédigé par un comité de collaborateurs. Il
portait pour devise : 1 Le travail triomphe de
tout."
| L'âme de la rédaction, celui qui a fait des
efforts inouïs pour maintenir cette feuille
pendant les quatre années de son existence
est Jean-Baptiste Eric Dorion, le plus désintéressé, lé plus persévérant ami de la liberté
en Canada. Eric Dorion, ou l'Enfant terrible, comme on l'appelait, naquit à Ste. Anne
de la Pérade, le 18 Septembre 1826. L'un
des premiers membres de l'Institut Canadien,
il occupa la présidence en 1850. Appelé au
parlement par les électeurs de Drummond et
Arthabaska en 1854, il fut réélu trois fois
depuis par la même circonscription électorale.
Il mourut dans l'éclat de sa carrière politique
le 1er Novembre 1866. Le succès d'un
grand nombre de réformes lui revient de droit.
Plus que tout autre, il sut pénétrer le peuple
mt
m H$i
104
Le journal
de la reconnaissance de ses droits. Il fut le
véritable fondateur de Y Avenir ; mais il a été
aidé dans cette tâche par des amis dévoués à la
cause libérale: L. A. Dessaulles, Jos. Doutre,
R. Laflamme, Labrèche Viger, Charles
Laberge, Jos. Papin, Charles Daoust, C. F.
Papineau, Auguste Papineau, etc. Leur
ambition était de perpétuer dans le journal les
idées et les sentiments qu'ils puisaient à l'Institut Canadien, foyer ardent de libéralisme.
L'organe était destiné à stimuler^ dans une
autre sphère, l'amour du travail et de l'instruction mutuelle. La cause de l'éducation leur
était chère ; ils la mettaient en première ligne
sur la longue liste des réformes qu'ils réclamaient de la législature. Voici le véritable
programme de Y Avenir :
1. L'abolition de la tenure seigneuriale ;
2. L'élection   des    membres  du   Conseil
Législatif, jusqu'alors l'instrument du pouvoir ;
3. La   décentralisation   du   pouvoir judiciaire ;
4. L'élection de la magistrature ;
5. Le suffrage universel ;
6. Le scrutin secret ;
7. L'éducation   aussi   répandue que possible ; SON ORIGINE—SON HISTOIRE
IO'
8. La   représentation   basée sur la population ;
9. L'abolition de la dîme ;
10. L'annexion aux Etats-Unis ;
11. La    sécularisation   des   réserves    du
clergé ;
12. L'abolition des pensions  payées   par
l'Etat ;
14. La codification des lois ;
15. L'établissement   du   système   municipal;
15. La réforme postale;
16. L'élection de  tous   les  fonctionnaires
importants ;
17. Le libre échange et la libre navigation
des fleuves ;
18. La réunion du parlement à des époques fixes chaque année;
19. L'établissement des   fermes modèles ;
20. La réduction des droits sur les articles
de consommation ;
21. La colonisation des terres incultes.
Depuis 1852 bon nombre d'articles de ce
programme reçurent la sanction des chambres.
A l'époque de la confédération la tenure
seioneuriale était abolie; le conseil législatif
rendu électif; le pouvoir judiciaire décentra-
Mi m
—i
106
LE   JOURNAL
fp?»
lise ; l'éducation quelque peu réformée ; la
codification des lois accomplie ; le système
municipal établi ; le parlement convoqué
annuellement ; des fermes modèles instituées ;
et les terres incultes ouvertes à la colonisation.
L'Avenir étant tombé en 1852, le Pays le
remplaça ; ce fut le véritable organe du parti
libéral. Mais quelques hommes, véritables
pionniers du radicalisme, blessés des tendances du Pays qui répudiait le programme de
Y Avenir, ressuscitèrent en 1854, ce qu'on est
convenu d'appeler le second Avenir. Voici
son programme :
1. Abolition du prétendu gouvernement
responsable. Gouverneur électif directement
responsable au peuple, en choisissant les chefs
de départements, avec ou sous le contrôle de
la Législature, suivant la pratique établie dans
la république américaine.
2. Chefs de départements uniquement
occupés des affaires de ces départements,
sans pouvoir intervenir dans la législation.
3. Chaque membre du parlement pouvant
prendre l'initiative de toute mesure législative
quelconque. -**
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
107
4. Abolition du Conseil Législatif, jusqu'à
l'indépendance du Canada.
5. Défense à tout représentant du peuple
d'accepter du gouvernement aucune charge
lucrative pendant la durée de son mandat.
6. Elections des députés à une époque
fixe, et tous les deux ans.
7. Convocation annuelle du parlement, à
époque fixe.
8. Elections au scrutin secret. Tous officiers municipaux, tels que greffiers, régistra-
teurs, shérifs, coroners, magistrats, recorders,
électifs ; les maires de chaque localité officiers
rapporteurs de droit.
, 9. Liste des jurés préparée par les conseils
municipaux de comté ou de paroisse, et les
jurés indemnisés pour leurs services.
10. Fonctionnaires prévaricateurs et mal-
versateurs justiciables des tribunaux ordinaires.  .
11. Siège du gouvernement fixé d'une
manière permanente.
12. Décentralisation judiciaire; codification des lois, simplification de la procédure
civile, réduction des frais de justice.
13. Séparation de l'Eglise et de l'Etat.
I MM,
MÊr
108
LE   JOURNAL
14. Abolition entière de la tenure seigneuriale.
15. Abolition de la dîme.
16. Revenus des réserves du clergé consacrés au soutien de l'éducation.
17. Réduction des dépenses publiques.
Salaire du Gouverneur réduit à $4,000, y
compris son logement. Réduction du nombre des buralistes.
18. Etablissement de banques de crédit
foncier.
19. Abolition du douaire, des rerites fon-
foncières non racheta blés, et des substitutions.
20. Réciprocité complète du commerce
avec les Etats-Unis ; libre navigation du St.
Laurent et des canaux pour les navires de
toutes les nations.
21. Importation en franchise des articles
de consommation indispensables.
22. Loi spéciale livrant la construction des
chemins de fer aux compagnies particulières
seulement.
23. Loi pour empêcher l'absorbtion des
propriétés en main morte.
24. Abolition des pensions payées par
l'Etat. SON ORIGINE—SON HISTOIRE
IO9
25. Réforme de l'éducation, en la délivrant
des nombreuses entraves qui retardent son
progrès. Ecoles subventionnées par l'Etat
et dépouillées de tout enseignement sectaire.
26. Encouragement de l'agriculture.
27. Abolition des privilèges de toute
espèce ; droits égaux, justice égale pour tous
les citoyens.
28. Organisation de la milice, comme aux
Etats-Unis, de manière à donner des armes à
chaque milicien, et laisser à chaque bataillon
le choix de ses officiers. Abolition de la loi
actuelle de milice et des compagnies de
volontaires.
29. Indépendance, république, annexion
aux Etats-Unis. Séparation du Haut et du
Bas-Canada.
Le second Avenir était rédigé par quelques
membres de l'institut, ayant à leur tête le
citoyen Blanchet.
Le premier numéro du Pays remonte au
15 janvier 1852. Ce journal remplaça,
comme oreane libéral, le Moniteur Canadien
et l'Avenir. Il subsista jusqu'à 1871. Dans
les commencements il était publié trois fois
par semaine et dans les trois dernières
années, tous les jours. no
LE   JOURNAL
" La rédaction du Pays fut confiée, lors de
sa fondation, à l'Hon. L. A. Dessaulles.
Polémiste vigoureux, adversaire infatigable,
connaissant à fond les questions politiques et
tous les points de droit constitutionnel, le
journal ne pouvait être confié à une plume
plus habile et plus savante. Il fut remplacé
dans le fauteuil editorial, par MM. Labrèche
Viger, Hawley, Charles Daoust, Arthur
Buies, Alphonse Lusignan, A. Achintre,
N. Aubin, P. McDonald, N. Bienvenu, etc."
I De 1837 à 1843 il se publia à Québec un
petit journal humoristique et frondeur qui,
après avoir débuté bien modestement, finit
par obtenir un succès fou. On se le passait
de main en main, on se l'arrachait dans les
rues, on le lisait sur les boulevards, dans les
salons et dans les carrefours. Il fit concurrence aux grands journaux et on en parlait par
toute la province. Il attaquait tous les ridicules et tous les vices, tonnait contre le
fanatisme anglais, sifflait les personnages les
mieux huppés, depuis la grande dame jusqu'à
la grisette de bas étage, les gouverneurs
comme les simples valets de chambre. Véritable enfant de Paris, son rédacteur promenait
sa figure sarcastique dans les rues de la vieille
sal uéfc
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
III
capitale, recueillant sur son passage des applaudissements en échange des dards et des
quolibets qu'il lançait étourdiment de droite
et de gauche."
" Il fallait le voir s'attaquer aux gouverneurs anglais : Lord Durham, Poulett Thomson, Melbourne, Charles Bagot, Lord
Col borne, etc. Comme sa franchise est
verte, comme son parlé est franc, comme sa
pointe est incisive, comme son trait est
mordant ! Véritable boîte de Pandore, Le
Fantasque, (car le lecteur a dû reconnaître
l'œuvre du spirituel N. Aubin), était le porte-
griefs des Canadiens-Français. Tous ceux qui
avaient à se plaindre du gouvernement
d'abord, puis des autorités quelconques,
municipales ou autres, trouvaient là un refuge
pour se cacher ou une tribune pour élever la
voix.
" Le Fantasqtie est l'expression de la gaieté
vive et gauloise du peuple canadien en bonne
humeur et en franche lippée. Il rit, badine,
bourdonne, casse les vitres, fait du bruit,
pique, mord, se débat, lance des horions, dit
sournoisement ce qu'il pense et se cache pour
éviter les coups. L'épigraphe portait : " Je
n'obéis ni ne commande à personne, je vais
-SI
ml 112
LE   JOURNAL
où je veux, je fais ce qui me plaît, je vis
comme je peux et je meurs quand il le faut."
Le journal et sa tendance se peignent dans
cette phrase. Faible et pauvre, l'auteur lance
cette petite feuille dans le public : il n'a ni
imprimerie ni imprimeur ; n'importe, il porte
avec lui son idée. A la fin, un imprimeur
charitable lui fait un numéro. Celui-ci ne
portait aucune date, parce que, dans l'esprit
du rédacteur, il ne devait pas avoir de frères.
Il est bien accueilli cependant ; il en vient un
second numéro, puis ainsi de suite pendant
quatre ans, formant trois volumes in-8, et un
autre (le quatrième) in-quarto."
" En 1841, M. V. Delorme fonda le Journal
des Etudiants, et peu après l'Institut; le
Phénix fut publié en 1841, par J. J. Williams,
éditeur du Journal du Peuple, fondé en 1842.
MM. Huston et Bertrand, publièrent en 1842,
Y Artisan ; MM. Cauchonet Côté le Journal
de Québec en 1842 ; M. Aubin, le Castor en
1843 ; M. Cinq-Mars le Diable Bleu, en
1843 ; M. A. Fortier, le Charivari et le
Citoyen en 1844; MM. Drapeau et Plamon-
don, le Ménestrel en 1844. Le Literary
Garland remonte à 1842.
Une des premières publications littéraires SON ORIGINE—SON HISTOIRE
"3
du Canada est la Revue Canadienne de L. O.
Letourneux, publiée à Montréal dans les
années 1844, 45, 46. Le fondateur voulut en
faire une publication de politique, de jurisprudence, de littérature et de traditions populaires.
Le Dr. Leprohon fonda la Lancette Canadienne
en 1847 ; M. Olivier Y Echo des Campagnes
en 1847. Le Journal des Trois-Rivières,
établi par G. Stobb, remonte à 1846. Le
Moniteur Canadien parut en 1849 sous la
direction de M. De ' Montigny. C'était un
journal quotidien sincèrement dévoué aux
intérêts nationaux, ennemi de la bureaucratie
et des iniquités de la presse et du parti tory.
Il fut remplacé par le Pays, vers 1852.
UAmi de la Religion et de la Patrie, journal ecclésiastique, polique et littéraire, parut
le 18 Décembre 1847. Il était rédigé par M.
Jacques Crémazie et S. Drapeau ; il fut discontinué en 1849. Ses écrits s'inspirent tous
à une source religieuse. Il fut pour Québec
ce qu'étaient les Mélanges Religieux pour
Montréal.
Le Canadien Indépendant parut en 1849.
Il fut fondé par MM. Aubin et Frechette et
ne vécut qu'une année. C'était un partisan
dévoué de l'indépendance du Canada. Depuis \y": ■■>■■':
m
114
LE   JOURNAL
cette époque cette grave question a été
prêchée par plusieurs journaux, qui ne vécurent à la vérité que l'espace d'un matin ; ils
marquent cependant les tendances d'une
portion de la population. Entre autres je
citerai : l'Indépendance Pacifique du, Canada,
fondé par M. Lanctot en 1867 et Y Indépendant fondé par M. A. Buies en 1870. M.
Médéric Lanctot avait déjà donné naissance
à r Union Nationale et à la Presse. En 1876
M. Buies lança le Réveil.
En 1849, M. S. Drapeau fonda Y Ordre
Social, et en 1850, MM, Frechette et Letto-
ré, la Sentinelle et le Petiple Travailleur. Le
Semeur Canadien, publié à Napierville par
Narcisse Cyr, parut en 1851.
La Patrie, journal du soir, parut le 26
Septembre 1854. Timide dans ses débuts il
finit par approuver la politique de M. Lafon-
fontaine et se ranger du côté conservateur.
Il lutta hardiment contre le Pays. Il était
rédigé par M. Rambault, et plus tard par M.
De la Ponterie. Ce journal paraissait deux
fois la semaine ; il s'opposa à la question si
populaire de l'abolition de la tenure seigneuriale.
Le National, fondé en  1855, par MM. *ai
nil
son origine—son histoire
1*5
Huot, Fournier et Plamondon servit d'organe au parti libéral dans le district de Ouébec.
Il releva le drapeau des idées démocratiques
que le Canadien et le Journal de Québec
venaient d'abandonner en saluant la combinaison ministérielle qui s'appela Hincks-Morin.
" M. L. M. Darveau fonda Y Observateur,
journal critiqué, en 1858 ; cette feuille se
soutint jusqu'en mai i860. En juillet de la
même année, M. Darveau publia la Réforme,
dans les intérêts du parti libéral du district de
Ouébec; elle fut publiée jusqu'en 1864. Le
Franco-Canadien, fondé en i860 par l'Hon.
Chs. Laberge, subsiste encore, grâce à l'esprit éclairé de son rédacteur actuel, M. F. G.
Marchand. L'Ordre fut publié à Montréal
en 1868, d'abord par un comité de collaborateurs puis plus spécialement par M. Alp.
Desjardins et M. Genand. Le Nottveau-
Monde, organe spécial de l'évêché de Montréal, remonte à 1867; il compte parmi ses
rédacteurs, MM. Royal, Desjardins et Beau-
soleil. Le Courrier du Canada, fondé en
1857, compte parmi ses rédacteurs MM.
Taché, Renault et Amyot. M. H. Fabre
fonda Y Evénement à Québec en 1867 ; M.
Gérin, le Constitutionel à Trois-Rivières, en
m n6
LE   JOURNAL
1867 ; MM. Mousseau et David, Y Opinion
Publique en 1870 et M. .Beausoleil le Négociant Canadien en 1872. Il faut encore mentionner le Courrier de St-Hyacinthe, rédigé
par MM. H. Mercier, Os. Dunn, De La
Bruère ; U Union, organe du parti libéral du
district de St-Hyacinthe, rédigé par MM.
Fontaine, Morrissqn, Richer, etc ; le Bien
Public, fondée en 1874, par MM. L. O.
David et O Beausoleil ; le Messager de
Sorel, œuvre de M. J. B. Brousseau ; Y Echo
de Beauharnois, soutenu par M. Thomas
Brossoit ; le Pionnier de Sherbrooke et le
Progrès, rédigés par M. Bélanger ; La
Gazette de Juliette, publiée par M. Martel.
La Gazette de Sorel alimentée par M. Barthe,
remonte à plus de vingt a'ns.
" On peut ajouter à cette liste plusieurs
autres journaux de campagne qui n'ont vécu
que quelques années ou qui ont' été remplacés
par d'autres feuilles que je n'entreprendrai pas
de nommer, car je risquerais d'en oublier
quelques uns. Dans tous les cas, il est certain
que les journaux des districts ruraux prendront de plus en plus de l'importance et de la
circulation,  à   mesure   que   le goût de   la LâH
mi
SON ORIGINE—SON HISTOIRE
H|
lecture se développera dans cette partie du
pays."
Mon travail sur la presse touche à sa fin,
car je n'ai pas l'intention de vous entretenir
sur ce que vous connaissez tous aussi bien
que moi.
Qu'il me suffise de citer en passant
parmi les journaux libéraux qui ont été
publiés depuis : Le National, La Patrie, à
Montréal, L'Eclaireur, L'Electeur, à Québec.
La presse anglaise à fait des progrès énor-
vmes au Canada depuis dix ans, surtout à
Montréal et à Toronto, et le Globe, le Mail
et le Telegram à Toronto ; la Gazette, le Star,
le Iferald, le Witness et le Post à Montréal,
sont des journaux qui font honneur au pays.
Disons aussi que la presse française a subi
des améliorations sensibles depuis la même
époque et que la circulation des journaux
français à Montréal s'est quintuplée depuis
l'année 1880.
Voici la statistique la plus récente sur la
presse dans tout le Canada. Le nombre
total de publications périodiques, en Canada,
est de 645 réparties comme suit : Québec,
109 ; Ontario, 398 ; Nouveau-Brunswick, 35 ;
Nouvelle-Ecosse, 48 ; Manitoba, 2j ; Colom- iï 8
LE   TOU'BNaL
11
bie britannique, 12: Ile du Prince Edouard,
8 ; Territoires du Nord-Ouest. 8.
On compte 79 journaux quotidiens et 465
journaux hebdomadaires ; le reste est partagé
entre les publications mensuelles, semi-mensuelles et trimestrielles.
Ces chiffres sont exacts. Maintenant,
messieurs, ma tâche est terminée ; et permettez-moi de vous remercier de la patience
avec laquelle vous avez bien voulu écouter
ce travail bâclé à la hâte et très décousu
dans la forme.
Votre président, M. Préfontaine, vous
disait l'autre soir que je vous expliquerais la
manière de faire de l'argent avec un journal
français.
Mon Dieu ! messieurs, il en est du journalisme comme de tous les métiers et de toutes
les professions ordinaires ; il faut d'abord faire
un apprentissage ou une cléricature ; demeurer stagiaire pendant quelques années et se
lancer ensuite dans la voie de l'entreprise
individuelle. Travailler dur et ferme pour
commencer ;—se lever matin se coucher tard ;
ne jamais dépenser dix dollars lorsque l'on
n'en gagne que cinq, et être assidu, très
assidu aux affaires. SON ORIGINE—SON HISTOIRE.
119
Vous voyez que l'on devient journaliste
comme l'on devient avocat, comme on
devient ingénieur, comme on devient épicier.
— Ce n'est pas plus malin que cela .... mais
c'est beaucoup plus difficile à mettre en pratique qu'à proclamer en théorie, — comme
d'ailleurs pour toutes les professions du monde.
Maintenant, permettez-moi de vous citer
en terminant quelques vers que j'ai découpés, il y a quelques années déjà, dans un
recueil de poésie et qui sont signés par un
poète dont vous entendez probablement le
nom pour la première fois : Develey.
Les voici, et je m'en sers pour mon
épilogue :
Vous dont l'ambition vise à de hauts sommets
Ecoutez ce conseil ; ne l'oubliez jamais.
Restez pauvre toujours, s'il faut par des bassesses
Acquérir des honneurs ou de viles richesses ;
Restez faible, s'il faut, pour trouver un appui,
Vous mettre bassement au service d'autrui.
Sachez qu'on ne vend pas sa plume ou sa parole ;
Que l'inflexible honneur doit être notre idole
Et qu'il vaut mieux garder sa fière pauvreté
Que d'avoir à rougir de quelque lâcheté.
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ANITA
SOUVENIRS
D'UN CONTRE-GUERILLUS
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CONFERENCE
FAITE DEVANT  LE
CERCLE MONTCALM DE FALL RIVER
LE ir JUIN 1874
ma  ANITA
SOUVENIRS  D'UN  CONTRE-GUERILLAS
On se battait ferme et dru chez Dupin.
Surtout lorsqu'on avait l'honneur d'appartenir à la 2ème compagnie montée de la
" Contre-guérillas : " compagnie commandée,
s'il vous plaît, par un petit-fils du maréchal
Ney.
Fameux régiment que celui-là, je vous en
donne ma parole, Messieurs !
Chez Dupin — comme nous disions alors
— on buvait sec, on faisait ripaille dans les
entractes ; mais le premier appel du clairon
nous faisait rentrer en scène, et nous avions
la réputation de nous battre comme des enragés ; ce qui faisait que les Chinacos nous
avaient appliqué le gentil sobriquet de diabolos côlorados, — ce  qui  veut  dire " diables
rouges.
Ils avaient, ma foi, raison de ne pas nous
,■*.''' 1
• 124
ANITA
11
■m
adorer, ces bons Mexicains, car nous leur
rendions bien la pareille et avec intérêts
encore.
C'était aux premiers jours de février 1866, si
je me rappelle bien. Nous étions de passage à
Monterey, venant de Matamoros, et en route
pour rejoindre la division Douay, qui était
campée sous les murs de San Luis Potosi.
Notre escadron escortait un convoi de
vivres. Comme les muletiers mexicains ne
sont jamais pressés, et que le train n'avançait
pas vite, j'avais demandé et obtenu la permission de devancer le détachement d'un
jour ; et je me trouvais à Monterey, vingt-
quatre heures avant mes camarades.
Puisque j'ai tant fait de vous dire que je
tenais à passer un jour à Monterey, autant
vaut compléter tout de suite ma confidence,
et vous avouer que les yeux noirs d'une
senorita étaient pour beaucoup dans cette
décision prise à la hâte.
J'étais maréchal des logis chef de mon
escadron, et je n'aurais voulu pour rien au
monde manquer l'occasion de donner un coup
de sabre qui aurait pu me faire valoir la
contre-épaulette de sous-lieutenant, alors l'objet de tous mes rêves,
m *à>
ANITA
125
m
J'arrivai donc au galop en vue de la Silla,
et, un quart d'heure plus tard, j'apprenais que
l'objet de ma course au clocher était depuis
quelques jours chez une de ses parentes, à
Salinas.
Jugez de mon désespoir !
Que faire ?
Je tenais à voir Anita, et Salinas était à
une distance de dix bonnes lieues de Monterey. Je n'avais que vingt-quatre heures
d'avance sur la colonne, et il m'était tout à
fait impossible de penser à faire trente lieues
en un jour sur mon cheval qui était déjà
fatigué, et de pouvoir reprendre ensuite la
route avec mes compagnons d'armes.
J'étais furieux de -ce contretemps, quand je
me rappelai fort à propos que j'avais une
cinquantaine de dollars dans mes goussets.
A Monterey, un bon mustang s'achète et se
Vend pour deux onces d'or.
Je trouvai tout de suite un maquignon qui
me fournit une monture respectable pour
vingt-cinq dollars, et après avoir confié mon
fidèle Pedro — mon cheval — aux soins du
garçon d'écurie de l'hôtel San Fernando, je
me préparai à prendre la route de Salinas.
On me fit bien remarquer que les Chinacos,
fl I2Ô
ANITA
avaient été vus dans les environs depuis quelques jours, mais, quand on est militaire et
amoureux, on se moque de tout — même et
surtout des choses les plus sérieuses.
J'étais donc décidé à tout braver, fatigues
et Juaristes, pour avoir l'ineffable plaisir de
contempler pendant quelques instants les
yeux noirs de ma novia.
Je plaçai de nouvelles capsules sur mes
revolvers américains, et je pris une double
ronde de cartouches pour ma carabine
Spencer.
II
Quelques instants plus tard, je galopais sur
la route poudreuse qui longe la base des
montagnes élevées qui entourent Monterey.
Mon cheval faisait merveille, et j'étais enthousiasmé de la surprise que j'allais causer à
Anita, qui me croyait encore à Victoria,
guerroyant contre ce brigand de Canalès.
Je répondais d'un air souriant aux buenos
dias hypocrites des rancher os que je rencontrais sur la route. Il était notoire que ces
coquins nous disaient bonjour du bout des
lèvres, tandis que dans leurs cœurs, ils nous 0*
ANITA
127
vouaient à tous les diables. Mais j'étais de
bonne humeur et j'oubliais pour le moment
que j'étais en pays ennemi.
Je fis ainsi, sans y penser, cinq ou six
lieues. Le cœur me battait d'aise à la pensée
de l'heureuse inspiration que j'avais eue de
me procurer une nouvelle monture, ce qui me
permettait de passer sept ou huit heures
auprès de l'objet de mes affections. C'est là
une dose de bonheur énorme pour un militaire en campagne; croyez m'en sur parole,
heureux lecteurs qui n'êtes jamais sortis de la
paisible catégorie des pékins.
Je galopais donc content de moi-même et
ne pensant nullement au danger, quand j'arrivai au gué d'une petite rivière qu'il me faillait
traverser pour continuer ma route. Je lâchai la
bride à mon cheval pour lui permettre de
s'abreuver à l'eau claire qui coulait sur un lit
de cailloux ; et j'étais en train de rouler une
cigarette, quand le bruit des pas de plusieurs
chevaux me fit tourner la tête. Je vis cinq
ou six cavaliers qui se dirigeaient vers moi,
mais qui, évidemment, jusque-là, ne m'avaient
pas encore aperçu. Leur tenue demi-militaire
me fit un devoir de m'assurer à qui j'avais
affaire,  avant de les laisser s'avancer plus 128
ANITA
près, et je les interpellai de la phrase sacramentelle :
—Quien vive ?
—Amigos ! répondirent en chœur mes
interlocuteurs qui s'avançaient toujours, et
qui me lancèrent en passant des bonjours qui
me parurent équivoques. Je les laissai s'avancer et traverser la rivière, mais je résolus
de ne pas les perdre de vue, pour éviter
toute espèce de malentendu avec des personnages que je soupçonnais fortement d'appartenir à quelque bande du voisinage. Je les
suivis donc à distance, bien décidé à ne pas
leur donner la chance de se cacher dans les
broussailles et de me lancer une balle à la
manière habituelle des brigands à qui nous
faisions la guerre.
Je crus m'apercevoir que l'un d'eux tournait de temps en temps la tête, comme pour
bien s'assurer que je les suivais toujours, mais
j'en arrivai bientôt à ne plus y porter attention
et à croire, qu'après tout, ces pauvres diables
pouvaient bien n'être que de paisible fermiers
qui revenaient de Monterey. Je me relâchai
donc de ma surveillance et je tombai peu à
peu, dans la série d'idées couleur de rose que ANITA
I2Ç
m'inspirait l'espoir de me trouver bientôt
auprès d'Anita.
Vous souriez probablement, Messieurs, de
mon infatuation amoureuse quand je vous
nomme ma passion ; mais avant de vous
raconter les aventures que me valut cet
attachement digne d'un meilleur sort, laissez-
moi vous dire qu'elle en valait la peine, ma
Mexicaine.
Voilà bientôt huit ans que je l'ai oubliée,
et, parole â'ex-contreguérillas, quand j'y
pense par hasard, je me surprends à regretter
la plaza de Monterey et les charmantes causeries que nous y faisions — Anita et moi —
en écoutant la musique du 95ème. Je faisais
retentir mes éperons et sonner mon grand
sable de cavalerie sur le pavé, et elle souriait
sous sa mantille — la coquine — aux officiers
d'état-major qui me jalousaient ma bonne
fortune.
III
Mais revenons à la grande route de Salinas
et aux cavaliers inconnus qui galopaient
devant moi.
j'avais donc fait taire mes soupçons, et Il
130
ANITA
j'avais même oublié toute idée de danger,
quand j'arrivai, toujours au galop, à un
endroit où la route faisait un brusque détour.
Mes Mexicains de tout à l'heure m'attendaient
là le revolver au poing, et je fus accueilli par
un brusque :
—Alto ahi ! — halte là !
Mon cheval se cabra, et ma main droite
fouillait encore les fontes de ma selle, quand
j'entendis derrière moi le sifflement bien connu
du lasso. Je sentis la corde se resserrer
autour de mes épaules et un instant plus tard
je roulais dans la poussière. Un brigand de
Chinaco m'avait ficelé par derrière, pendant
que ses dignes compagnons me mettaient en
joue par devant.
Jolie position pour un sous-officier qui
avait l'honneur de servir sous Dupin. Je me
sentais attrapé comme le corbeau de la fable.
En vrais Mexicains qui font leur métier
avec un œil aux affaires, mes braves adversaires commencèrent par me dépouiller de
tout ce que je possédais et qui pouvait avoir
pour un sou de valeur, me donnant, par ci par
là, quelques coups de pieds pour me faire
sentir que j'étais à leur merci. Les épithètes
les plus injurieuses ne me manquèrent pas —m,
ott
ANITA
131
non plus, pendant qu'on me liait solidement
les bras de manière à me mettre dans l'impossibilité de faire un seul mouvement pour me
défendre.
Je souffris tout en silence, me réservant
mentalement le droit de me veng-er au centu-
pie si jamais l'occasion s'en présentait.
On me plaça sur mon cheval, et, après
qu'on m'eût attaché les jambes à la sangle
afin qu'il ne me prît aucune envie d'essayer à
m'échapper, nous laissâmes la grand'route
pour nous enfoncer dans les broussailles.
Après avoir voyagé pendant quelques heures,
nous arrivâmes à une mauvaise hutte abandonnée, située sur les bords d'un ruisseau qui
descendait des montagnes pour se jeter probablement dans le Sabinas.
Nous y passâmes la nuit, et l'on me fit
l'honneur d'une sentinelle pour veiller sur
moi, précaution bien inutile grâce aux liens
dont j'étais littéralement couvert des pieds à
la tête.
Avec une libéralité que je n'attendais pas
d'eux, mes gardiens me donnèrent ma part
d'un excellent souper qu'ils préparèrent avec
soin, et ils m'offrirent même un bon verre de
de mezcal que j'acceptai volontiers. 132
ANITA
m
Aux questions que je fis pour savoir ce
que l'on prétendait faire de moi, on répondit
invariablement que je saurais le lendemain
soir à quoi m'en tenir à ce sujet.
J'attendais avec une impatience que vous
comprenez, lecteur, l'heure qui m'apprendrait
le sort qui m'était réservé.
Je dormis tant bien que mal, et nous
reprîmes de bonne heure un" sentier qui conduisait à la grand'route.
J'étais toujours ficelé jusqu'aux oreilles, et
je faisais piteuse mine entre les deux grands
gaillards chargés de me garder.
Vers midi, nous avions atteint Lampasas ;
et ce n'est que lorsque j'aperçus un bataillon
de Chinacos qui grouillaient sur la place publique, que je commençai à comprendre ce
que l'on voulait de moi.
Je sentis que, selon leur habitude, les
Juaristes allaient d'abord essayer de me faire
causer, en m'offrant un grade quelconque
comme prix des renseignements que je pourrais leur donner, et que, si je m'y refusais
absolument, on pourrait bien me faire passer
l'arme à gauche.
Cette manière d'agir avec leurs prisonniers
était proverbiale  chez les  Mexicains, et je ANITA
T •? "*
m'y attendais avec un calme assez mal emprunté à mon dessein bien arrêté de paraître
indifférent au danger de ma position.
IV
Je réfléchissais encore aux vicissitudes de
la vie de soldat, lorsque une ordonnance vint
m'annoncer que. l'on m'attendait chez le général Trevino, dont la brigade se trouvait de
passage à Lampasas.
Je connaissait Trevino de réputation comme l'un des bons généraux qui avaient accepté
du service sous Juarez, et je remerciai mentalement mon étoile de cette sorte de bonne
fortune dans mon malheur.
Après avoir coupé mes liens pour me
permettre de marcher, on me conduisit dans
une grande salle, au rez-de-chaussée du palais
municipal, où l'on me fit attendre le bon
plaisir de Son Excellence, le général commandant supérieur.
Si l'exactitude est la politesse des rois, il
nous a toujours paru évident que les rois du
Mexique   devaient   être   d'une   impolitesse
criante, à en juger par la conduite des fonc-J
tionnaires de la république actuelle.. \ On me fit attendre deux longues heures
sans boire, ni manger ce qui me parut d'un
mauvais augure pour la bonne humeur du
général.
Quand la vie d'une homme est en jeu, il
devient superstitieux en diable, et les événements les moins importants sont à ses yeux
des pronostics sérieux.
On me transmit enfin l'ordre d'avancer, et
je me trouvai, en présence de celui qui allait
décider, si, selon sa coutume, je devais aller
avant longtemps me balancer au bout d'un
lasso, suspendu aux branches de l'arbre le
plus voisin.
J'entrai d'un pas ferme et en prenant un
air assuré qui s'accordait assez mal avec les
idées noires qui se croisaient dans mon
cerveau.
Plusieurs officiers étaient assis autour d'une
table couverte de cartes et de dépêches. Le
général, en petite tenue, arpentait la salle de
long en large et semblait absorbé dans ses
pensées. Au bruit que firent mes gardes en
entrant, il leva la tête et me fit, de la main,
signe d'avancer près de lui.
—Mes hommes m'apprennent, dit-il, qu'ils
vous ont arrêté sur la route de Monterey à ANITA
135
Salinas ; et il me paraît pour le moins curieux
que vous ayez eu l'audace de vous aventurer
sur un terrain complètement au pouvoir de
nos troupes depuis plusieurs mois. Ceux qui
vous ont fait prisonnier vous accusent d'espionnage, et m'est avis qu'ils ont raison.
Qu'avez-vous à dire pous vous défendre ?
—Rien, général. Il est permis à vos gens
de m'accuser d'espionnage quand vous savez
que je ne puis apporter aucune preuve pour
les contredire. Je connais les lois de la guerre
pour les avoir plusieurs fois exécutées moi-
même sur l'ordre de mes supérieurs. Je ne
suis pas un espion, mais il m'est probablement
impossible de vous le prouver. Les raisons
qui m'ont porté à entreprendre le voyage de
Salinas sont d'une nature tout à fait pacifique ; je vous en donne ma parole de soldat.
Le général fixa sur moi un œil scrutateur,
mais je supportai son regard avec une assurance qui me parut produire un bon effet.
—Et ces raisons, quelles sont-elles ?
Je baissai la tête en souriant et je relatai au
général étonné, mon amour pour Anita et ma
résolution de lui dire bonjour en passant par
Monterey. Je lui fis part de ma résolution
de me rendre à Salinas, malgré les avis que i36
ANITA
j'avais reçus de la présence des Juaristes en
cet endroit, et je lui racontai mon arrestation
subséquente par ses hommes.
Il continua sa promenade pendant quelques
minutes, en paraissant réfléchir à la plausibi-
lité de mon histoire ; puis se tournant vers
moi tout à coup :
—Vous me paraissez un bon diable, dit-il,
et je crois que vous me dites la vérité. Mais
si vous n'étiez un des hommes de Dupin,
j'ajouterais à peine foi à vos paroles. Votre
régiment se bat comme une brigade et les
bons soldats sont amoureux en diable ; les
Français surtout. Que diriez-vous, sergent,
si je vous offrais les epaulettes de capitaine
dans un de mes régiments de lanceros f
—Je dirais, général, que vous voulez probablement vous moquer de moi, ce qui serait
à peine généreux de votre part.
—Rien de plus sérieux. Dites un mot et
vos armes vous seront rendues avec votre
liberté. De plus, comme je vous l'ai déjà dit,
une compagnie de braves soldats de la République Mexicaine sera placée sous vos ordres.
—Général Trevino, répondis-je en me redressant et en le regardant en face, si quelque
malheureux, oubliant son devoir et son hon- sa
ANITA
137
neur de soldat loyal, a pu sans mourir de
honte prêter son épée dans de telles conditions,
apprenez que je ne suis pas un de ces
hommes-là. Plutôt mille fois mourir simple
soldat fidèle à mon devoir d'honnête homme,
que de vivre avec un grade que j'aurais
acheté au prix d'une trahison honteuse.-
—Est-ce là votre dernier mot ?
—Oui, général.
—Et vous êtes bien décidé ?
—Je suis bien décidé.
Le général réfléchit pendant quelques
instants, puis se tournant vers l'un de ses
aides-de-camp :
—Capitaine Carrillos, vous verrez à ce
que le prisonnier soit conduit sous bonne
escorte au camp de Santa Rosa, pour y être
interné jusqu'à nouvel ordre. Et faisant
signe de la main aux gardes qui m'avaient
introduit, il me renvoya au corps de garde en
attendant mon départ qui ne devait pas longtemps tarder.
V
Pour le moment j'avais la vie sa"ve ; mais,
'il fallait en croire les récits de ceux de nos 138
ANITA
soldats qui avaient eu l'expérience de quelques
mois de captivité chez les Mexicains, je
n'avais guère à m'en féliciter.
Les Mexicains, à de rares exceptions près,
traitaient leurs prisonniers un peu à la manière
des Indiens des plaines de l'Ouest.
Chez eux, c'était l'esclavage accompagné
de tous les mauvais traitements que suggérait
à ces soldats demi-brigands leur nature sauvage
et vindicative.
Il me restait cependant une dernière chance :
l'évasion.
Coûte que coûte, j'étais bien décidé à tout
risquer pour recouvrer ma liberté. Aussi,
commençai-je à l'instant même à former des
plans plus ou moins pratiques pour m'échapper
des mains des Chinacos.
Le lendemain, de grand matin, flanqué de
deux cavaliers et ficelé de nouveau des pieds
à la tête, je prenais la route de Santa Rosa.
Comme nous étions en pays ami pour les
Juaristes, mes gardes me laissèrent une certaine latitude ; et n'eussent été les liens qui
me gênaient terriblement, je n'aurais pas eu
trop à me plaindre de ces messieurs. Trente-
six heures de route devaient nous conduire au
camp, et, en attendant, je me creusais la tête aBa
ANITA
139
pour trouver le moyen de tromper mes Mexicains.
Si j'avais eu de l'or, j'aurais pu les acheter
corps et âmes, car il est proverbial que ces
braves descendants de Cortez — comme leurs
ancêtres — ne savent guère résister aux appas
d'une somme un peu respectable ; mais je
n'avais pas un sou.    On m'avait tout enlevé.
Nous campâmes, le premier soir, aux environs de Monclova, et je passai la nuit à
méditer des plans d évasion, tous plus impossibles les uns que les autres.
Nous nous remîmes en route de bonne
heure, dans l'espérance — pour mes gardes,
bien entendu — de pouvoir atteindre le soir
même le but de notre voyage.
Je commençais à croire, après tout, qu'il me
faudrait attendre une occasion plus favorable,
et je me résignais à subir mon sort tant bien
que mal, quand vers trois heures de l'après-
midi, nous nous arrêtâmes à la Hacienda de
los Hermanos pour reposer nos chevaux et
prendre nous-mêmes un dîner dont nous
avions grand besoin.
Là, j'appris d'un péon—domestique—que
les Français avaient été vus la veille sur la lia
—«
140
ANITA
m
route de Paso del Aguila, et un rayon d'espérance vint relever mon esprit abattu.
Mes gardes se hâtèrent de prendre un
mauvais repas composé de tortillas et de
frijoles dont ils m'offrirent une part assez
libérale que j'acceptai avec plaisir.
Ils avaient appris comme moi que les
Français rôdaient dans les environs, et ils
tenaient probablement à atteindre Santa Rosa
le soir même, afin de se trouver à l'abri des
attaques des éclairèurs impériaux qui battaient la campagne.
Ils ignoraient que je fusse au courant de la
cause de ce départ précipité, mais comme je
l'ai dit plus haut, j'en aurais été informé aussitôt qu'eux.
Je désirais donc ardemment ce qu'ils paraissaient redouter : — la rencontre de quelque
détachement de troupes françaises qui auraient
bien pu intervertir les rôles et les faire prisonniers à leur tour en me rendant la liberté.
VI
Nous nous mîmes en route en grande hâte
et je crus m'apercevoir, cette fois, que j'étais
devenu l'objet d'une surveillance  beaucoup ■at
■ TTrii
ANITA
141
plus sévère. On avait resserré mes liens
avec une sollicitude qui ne présageait rien de
bon ; et il était à craindre qu'en cas d'une
attaque soudaine je fusse le premier à recevoir
les balles amies des Français.
Nous galopions cependant depuis une heure
et nous n'avions encore rien aperçu qui pût
J ustifier les craintes de mon escorte.
Malgré tout, j'espérais toujours, et mon
attente ne fut pas de longue durée.
Soudain, un bruit lointain de voix animées
parvint à mes oreilles et mes gardes firent
une halte spontanée. Ils se consultèrent à
voix basse et l'un d'eux se tournant vers moi :
—Je vous avertis, dit-il, qu'au premier
mouvement suspect de votre part, je vous
brûle la cervelle.
Mouvement suspect! J'aurais ■ bien voulu
pouvoir en faire de ces mouvements-là, entortillé comme je l'étais par un lasso en cuir qui
me mordait dans les chairs.
J'aurais pu crier ; mais mes diables de Chi-
nacos ne m'en laissèrent pas la chance. On
me bâillonna précipitamment, en m'étouffant
sous les plis d'un mauvais foulard qu'on avait
oublié de me confisquer, lors de ma capture
sur la route de Salinas. !
B£3 !
142
ANITA
ill
m
1
m
■ »
Je m'aperçus'que mes deux Juaristes auraient voulu se voir à cent pieds sous terre,
quoiqu'ils ne fussent pas encore certains de
la nature des bruits qui nous arrivaient de
plus en plus distincts.
Pour moi, je n'avais qu'a faire le mort,— et
à me résigner, impatiemment si vous le voulez, mais c'est à peu près tout ce que je pouvais faire dans des circonstances aussi peu
rassurantes. En attendant, mes Mexicains
demeuraient indécis et ne savaient évidemment quel parti prendre.
Il ne restèrent pas longtemps dans l'attente.
Un éclat de rire prolongé accompagné d'un
juron formidable venaient de nous apprendre
à qui nous avions affaire.
Les Français s'approchaient en nombre.
Un brusque détour de la route seul les
empêchaient de nous apercevoir.
Mes Mexicains ne furent pas lents à saisir
la situation et à tourner bride.
Enfonçant leurs éperons aux flancs de
leurs chevaux, et forçant ma monture à prendre les devants, ils, partirent à fond de train,
poursuivis par les troupiers français qui
venaient de nous apercevoir.
Nos chevaux bondissaient et allaient comme
-«*• ■■an
ANITA
143
le vent sur la route que nous venions de
parcourir.
Attaché comme je l'étais sur mon cheval
qui ne sentait pas la main d'un cavalier pour
le conduire et qui faisait des efforts pour me
désarçonner, je fut pris d'un vertige qui me
fit bientôt perdre connaissance.
J'entendis vaguement quelques coups de
feu ; j'entrevis, comme dans un rêve, l'uniforme
bleu-ciel des chasseurs d'Afrique qui galopaient autour de moi, et ce fut tout.
VII
Quand je revins à moi, j'étais couché au
pied d'un arbre et un tringlot me présentait
une potion que je bus avec avidité.
Après avoir apaisé la soif ardente qui me
dévorait, mon premier soin fut de me tâter pour
voir si j'étais bien tout là. Rien n'y manquait ;
j'en étais quitte pour une légère blessure à la
main droite. J'avais eu la jointure du médium
emporté par une balle française durant la
course échevelée que m'avaient fait prendre
mes amis les Chinacos. Je regardai autour de
moi et je vis, non sans quelque satisfaction,
que mes gardiens du matin étaient mes pri- 144
ANITA
sonniers du soir. Mes deux Juaristes étaient
solidement liés aux roues d'une voiture
du train qui accompagnait l'escadron des
chasseurs d'Afrique à qui je devais la liberté.
J'en étais là de mes réflexions, quand un
brigadier s'avança vers moi en me demandant
de mes nouvelles.
Je reconnus en lui un camarade de garnison
de Xampico, et il me raconta en quelques
mots que son détachement était en route de
Camargo à Piedras Negras, d'où il devait
aller rejoindre l'expédition qui se préparait à
envahir les Etats de Durango et de Chihuahua.
Je remerciai ma bonne étoile d'être tombé
en aussi bonnes mains.
Huit jours plus tard, le bras droit en
écharpe, et ne me sentant nullement l'envie
d'aller voir Anita, en passant par Monterey,
je prenais la route de Matamoros par la
diligence de Laredo.
Je trouvais là la première compagnie d'infanterie de la contreguérilla, qui avait rossé
d'importance, quelques jours auparavant, un
bataillon de la brigade de Cortinas.
Je me présentai au capitaine commandant,
qui me connaissait déjà, et qui me félicita de ANITA
145
la bonne tournure qu'avait prise mon escapade
d'amoureux.
Je rejoignis mon escadron, qui partait pour
les côtes du Pacifique, et je ne revis jamais
Anita, bienque je n'aie pas encore oublié nos
promenades sur la plaza de Monterey.
VIII i
C'était en 1869.
Ma carrière militaire avait été brusquement
terminée par l'exécution du " Cerro de las
Campanas."
Après avoir visité la France avec la plupart de mes compagnons d'armes et avoir
passé quelques mois à la Nouvelle-Orléans,
j'avais repris le chemin du Mexique.
J'étais employé comme comptable interprète, au chemin de fer de Vera Cruz à
Mexico. Cette ligne commencée depuis nombre d'années était enfin terminée sur toute sa
longueur, de Vera Cruz à la capitale, et, pour
célébrer cet événement, il y avait grand
banquet au palais municipal d'Orizaba. Le
président de la République y assistait accompagné d'un nombreux état major. Les gouverneurs des  différents Etats avaient aussi 146
ANITA
répondu à l'invitation des capitalistes anglais
qui avaient conduit à bonne fin, malgré les
difficultés sans nombre qu'avait engendrées
la guerre civile, l'entreprise de relier Mexico
au littoral du golfe par une voie ferrée.
J'assistais à la fête comme employé, et la
vue de tous ces généraux de l'armée de Juarez
me rappelait de bien tristes souvenirs.
Par hasard, pendant le grand bal de gala
qui eut lieu pour clore les réjouissances du
jour, je me trouvai placé auprès du gouverneur de l'Etat de Nuevo Leon : le général
Geronimo Trevino.
Je me rappelais la figure de celui-là : c'était
mon homme de Lampasas qui avait jugé à
propos de m'expédier à Santa Rosa où je
n'arrivai jamais, au lieu de me faire danser au
bout de la branche d'un arbre, comme on en
avait l'habitude en ces temps-là.
Je lui devais de la reconnaissance. Je me
fis présenter par un ami, et j'entamai la conversation.
Après les compliments d'usage en pareille
occasion, je lui demandai s'il se rappelait, par
hasard, les circonstances de notre première
entrevue, à Lampasas, en 1866.
Il se remettait ma figure et il me demanda vara
«a£aai
ANITA
147
de vouloir bien lui rafraîchir la mémoire par
un récit circonstancié des événements qui
avaient marqué notre première rencontre.
Je lui redis mon histoire, et il me félicita
d'avoir pu, en des temps aussi difficiles, m'en
tirer avec la vie sauve.
Nous causâmes longuement, et il m'avoua
que j'avais eu une chance toute particulière
de ne pas l'avoir rencontré quinze jours plus
tard.
Je lui en demandai la raison.
—Ma brigade quitta Lampasas, le lendemain de votre départ pour Santa Rosa, me
répondit-il. Nous nous rendions à Durango
avec le dessein d'attaquer le colonel Jeannin-
gros, qui s'y trouvait en garnison avec un
bataillon de la Légion étrangère. Nous atta-
quâmes avec des forces supérieures, et force
fut au brave colonel d'évacuer la ville et de
se retirer devant nos troupes. Nous avions
raison de croire que nous resterions en possession du pays, au moins pour quelques
jours, les troupes françaises se trouvant alors
en grande partie occupées dans les Terres
Chaudes. Nous avions compté sans Dupin qui
rôdait dans ces parages. Deux jours après
notre entrée, Jeanningros que nous croyions 148
ANITA
en pleine déroute, revint à la charge et nous
attaqua assez vivement pour me décider à
détacher deux régiments de ma brigade, pour
le combattre en rase campagne. Ce diable de
Dupin s'était concerté avec lui, et nos soldats
avaient à peine franchi les fortifications et
engagé le feu contre la Légion étrangère, que
deux escadrons de cavalerie et une batterie
de campagne des contreguérillas, cachés dans
le chapparal, se ruèrent sur notre arrière-
garde. Je commandais en personne, mais mes
hommes crurent aux cris poussés par les
" diabolos colorados " que nous avions affaire
à des forces supérieures. Une panique s'ensuivit, et nous rentrâmes pêle-mêle dans
Durango, après avoir perdu cinq cents hommes tués, blessés et faits prisonniers. Le soir
même, à la faveur de l'obscurité, nous fûmes
forcés, à notre tour, de nous retirer devant les
forces réunies de Jeanningros et de Dupin.
Jugez de mon humeur. C'est ce qui me fait
vous dire que si j'avais eu alors entre mes
mains un homme appartenant à la contregué-
rilla, je lui aurais tout probablement fait passer
un mauvais quart d'heure.
—En   effet,  répondis-je,   j'ai  entendu  le
colonel Dupin lui-même raconter les détails 
ANITA
149
de cette affaire. Mais que voulez-vous, général, malgré tous nos succès d'alors, les circonstances nous ont forcés d'abandonner l'espoir
d'établir un empire sur le sol du Mexique.
Espérons ensemble que l'avenir réserve à
votre pays une ère de paix et de prospérité.
Le général me serra la main jet me remercia
de mes bons souhaits pour la République
Mexicaine.
Le foule me sépara bientôt du général
Trevino, et je ne l'ai jamais revu depuis ; j'ai
appris seulement qu'il s'est dernièrement rallié
au gouvernement de Porfirio Diaz, après
avoir eu lui-même des velléités de candidature au fauteuil de président de la République.
FIN         

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