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Monographie des Dènè-Dindjié Petitot, Emile Fortuné Stanislas Joseph, 1838-1917 1876

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Array MONOGRAPHIE
DBS
DENE-DINDJIE
LE R. P\ E. PETITOT
Missionnaire-OMat de Marie fiiimaculee, Oiticier d'Atiademie,
Membre correspondant de l'Academie de rianry,
de la Societe d'Anthropologie
et.Meiiibre honoraire de la Sooiete de Philplogie et d'Etlmn>>raphi« de Paris,
PARIS
ERNEST  LEROUX,   EDITEUR
LIBRAIRE DE   LA SOCIETE   AXIATIQUE  DE   PARIS,
V>?. L'liCOT.E DES LANtil'ES ORIENTALES YIY ANTES ET DES SOCIETES-ASIATIQUES DE CAECli TTA,
DE   NEW-HAVEN   (eTATX-UNIS),   DE SHANGHAI  (CHINE)
28,   ROE   BONAPARTE,    MONOGRAPHIE
DENE-DINDJIE IMPRIMERIE   EUGENE   HBUTTE   ET   C'°,   A   SAINT-GERMAIN. MONOGRAPHIE
DENE-DINDJIE
LE R. P. E. PETITOT
Missionnaire-OWat de Marie Immaculee, Officier d'Academie,
Membre eorrespondant de l'Academie de Nancy,
de la Societe d'Anthropologie
et Membre honoraire de la Societe de Philologie et d'Etanographie de Paris
PARIS
ERNEST LEROUX,  EDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIETE ASIAT1QUE DE PARIS,
DE L'ECOLB DBS LANGUES ORIENTALES VIVANTES ET DES SOCIKTES ASIATIQUES DE CALCUTTA,
DE  NEW-HAVEN  (ETATS-UNIS), DE SHANGHAI (CHINE)
28,   RUE   BONAPARTE,   28
1876  ESQOISSE
LANGUE  DES DENE-DINDJIE
I
« L'etude des langues a deux objets, a dit le savant baron F. de
Brotonne *, celui de communiquer les idees avec precision, et celui
de demeler par les mots l'origine des peuples qui les parlent et Fan-
ciennete de leurs coutumes. »
De nos jours, plus que jamais, on s'int^resse vivement a la recherche de l'origine probable des Americains. Nombre de theories, plus
brillantes et plus specieuses les unes que les autres, ont et6 emises
sur ce sujet, et nous n'avons pu encoreparvenir a decouvrir ce mystere.
La raison en est que nous ne possedons pas, sur les langues parlees en
Amerique, des donnees suffisantes pour nous servir de guide; mais il
n'est pas moins vrai de dire avec le savant danois, que la est le fil qui
nous conduira, a travers le labyrinthe des langues Peau-Rouge, jus-
qu'au berceau de l'humanit§, le continent asiatique. lis font done une
oeuvre tres-louable et digne de reconnaissance ceux qui consacrent
leurs talents et leur fortune a rassembler tous les maWriaux qui ser-
viront a elucider cette question.
Libre aux hommes qui ne croient pas, de nier et l'unite" primitive
du langage et sa multiplication a Babel; libre a ceux qui veulent
\
1. Hisloire de la filiation et de la migration des peuples.
L mm ut
 2 	
diminuer la puissance divine pour ne voir en tout que des causes
materielles et aveugles., d'admettre la progression et le perfectionne-
ment du langage, de nier que le premier homme ait possede1 une
langue autrement qu'en puissance, c'est-a-dire comme un don et une
faculte inn6e en lui d'exprimer ses id6es.
Nous n'avons pas a nous soumettre a ces theories qui ont contre elle3
la raison et une autorite' que l'on ne saurait sans temerite revoquer en
doute. Autant par conviction, que pour l'honneur de Dieu et de 1'hu-
manit6 nous devons admettre que le langage est d'origine divine et
no"n hiimaine, parce que le chapitre second de la Genese ne nous
montre dans l'homme ni' embarras, ni besoin d'une longue reflexion,
lorsqu'il le presente comme mis en demeure de nommer les etres de la
creation. La parole, dit Ennemoser, jaillit de ses levres toute creee,
lumineuse et exprimant les qu&lites essentielles des etres qu'il devait
specifier et distinguer dans son langage. « Omne enim quod vocavit
« Adam auinue vioentis ipsum est nomen ejus. » Voila la v6rite pure et
simple. Bien qu'elle prenne. sa source dans l'ordre surnaturel (que les
partisans du naturalisme appellent a tort symbolisme, puisqu'il est bien
plus reel que l'ordre physique), cette verite satisfait ^intelligence
parce qu'elle porte avec elle ses preuves, ce que ne font jamais les
hypotheses. En effet, les noms des animaux et des autres etres, dit
saint Thomas d'Aquin, doivent convenir a leur nature, et le premier
homme dut posseder la connaissance de la nature des animaux et des
autres etres, puisque les noms qu'il leur donna sont leur veritable
designation, d'apres la Bible.
Mais comme la connaissance est la possession d'une science et
qu'elle exclut, par sa definition meme, l'idee de la speculation, du travail graduel qui se fait par la deduction ou la comparaison, nous
sommes amends a conciure que puisque Adam eut une connaissance
generale de la nature des etres, il la recut par une infusion divine et
qu'elle ne fut pas le fruit de son experience; car il n'avait pas encore eu
le temps d'acquerir cette science lorsqu'il nomma les animaux. Mainte-
nant quine v.oit que cette connaissance infuse de la nature des etres,
requiert necessairement une parole parfaite et innee, c'est-a-dire en
acte, et nonpas seulement la simple faculte du langage? Ceci revient
a dire avec le poete, d'une maniere moins aride, mais aussi juste:
« Ce que Ton concoit bien s'enonce clairement,
« Et les mots pour le dire arrivent aisement. »
Done, puisque la parole est 1'expression de la pensee, nier que le
premier homme ait parte une langue toute formee en lui par intui- tion, e'est nier qu'il ait pense des les premiers instants de son animation, c'est infliger a la-raison et a l'intellect humains une humiliation
qui nous revolte et que Dieu lui-meme ne nous impose point. En
coute-t-il davantage de croire que le premier homme ait ete cr66
parlant que d'admettre qu'il l'ait et6 pensant, c'est-a-dire raisonnable?
Un linguiste distingue trouvait la chose bien difficile a croire parce
que, dit-il dans son livre, on ne saurait dire que le createur ait fa-
brique' des grammaires et des lexiques pour l'enseignement du premier couple.
Cette raison est mesquine. Les peuples sauvages ont-ils des diction-
naires et des grammaires ? apprennent-ils par coeur les racines, les
d^clinaisons et les conjugaisons de leurs belles langues'? Non. Toute-
fois un enfant sauvage de cinq a six ans possede mieux sa langue —
et quelle langue inextricable! — que plus d'un academicien ne possede la sienne. Quel est done l'instrument qui leur communique cette
science? L'aptitude naturelle, une sorte d'intuition ou d'instinct du
langage et la Constance de la tradition orale recue par l'organe des
parents. Un sauvage apprend anssi naturellement a parler et a bien
parler qu'a manger et a marcher.
Qu'on mette Dieu a la place des parents, et l'on comprendra comment le premier homme a pu apprendre sa langue en moins de temps
qu'il n'est necessaire a un enfant sauvage.
Mais il s'agit bien de tatonnements semblables lorsqu'il est question
de creation. Quoi! celui qui a su faire la langue et l'oreille de l'homme
n'aurait-il done pu le faire parlant? Et nous, qui volontairement ou
forcement admettons la creation de l'homme doue d'intelligence et de
sens exquis, pourrions-nous considerer comme un fait irraisonnable,
inadmissible, la creation de la parole? II repugne a la. perfection de
Dieu que tous les etres qu'il a crees ne l'aient ete a l'etat parfait; or il
est de la perfection de l'homme raisonnable et pensant de parler sapen-
s6e et de faire acte de sa raison; sans quoi l'une et l'autre ne seraient
plus que des puissances endormies et illusoires. On voudrait faire du
premier homme une sorte de muet, tandis que la Genese mosa'ique et
celle de nos indiens disent qu'il parla des le commencement. En effet.
les traditions dene-dindjie placent le premier homme, qu'elles nom-
ment Kuiiyan (le sense), en presence des animaux, et elles les lui
font denomnier avec cette meme justesse d'expressions dont il est parle
dans la Bible.
II nous paralt que les defenseurs du langage progressif oublient trop
que l'homme est un etre essentiellement sociable, et que la societe se
constitua des l'origine du monde, comme nous i'apprennent non-seu-
lement le Pentateuque (Genese, ch. iv, v. 17), mai's encore les ancien-
H l!
— 4 —
nes chronologies des Egyptiens, des Ghaldeens et des Ghinois. Or, on
admet generalement que le premier homme fut doue de toutes les perfections corporelles, parce que, devant etre le principe du genre hu-
main, il devait etre apte a engendrer aussit6t. Eh bien done, par la
meme raison, on est necessairement oblige d'admettre qu'Adam dut
posseder egalement la connaissance intuitive des choses et une langue
innee, moyen sine qua non de transmettre cette science, parce qu'il devait etre le premier mentor de la societe future, par l'instruction, la
direction et le gouvernement de ses descendants.
Je dis une langue innee et non pas seulement la puissance ou faculte"
du langage, parce que le parfait precede toujours l'imparfait, parce
que les choses qui n'ont qu'une faculte ou puissance ont toujours be-
soin pour etre reduites en acte, d'un 6tre agissant par lui-meme. G'est
ainsi'quelasemence, qui contient l'arbre en puissance, c'est-a-dire qui
a la faculte de germer, ne le produira que tout autant qu'un agent intelligent la placera dans les conditions requises pour la vegetation.
C'est ainsi qu'une boule, qui a la faculte ou puissance de rouler, n'en
fera jamais l'acte, si un agent anime et qui possede en lui-meme le
mouvement, ne le lui communique. N'est-ce pas de cette maniere que
les coryphees de l'art medical expliquent le mystere de la' generation
animale? Eh bien, celui de la generation intellectuelle qui s'opere par
la parole lui est relativement comparable :' Bien que les descendants
du premier homme possedassent la puissance dii langage, ils n'auraient
jamais parle, si celui qui en possedait la science en acte ne la leur eut
communiqu6e par l'etlucation. Mais lui a dft jouir de l'intuition du langage et non pas seulement de sa faculte. Gela coule de source.
Le fond de ce raisonnement nous est encore fourni par le disciple
d'Albert le Grand.
A en croire certain philosophe, les beautes, la logique, l'.encharne—
ment, l'ordre merveilleux qui se font remarquer dans les langues des
peuples enfants, dans ces idiomes qui n'ont pas 6t6 touches, remanies
et refondus par la main de l'homme ou par le melange des races,
comme l'ont ete le francais, 1'anglais, l'italien, etc., seraient dus, non
point a la supreme intelligence qui a cree celle de l'homme et a donne
a chaque intellect un genie et une autonomie propres, mais a des causes
accidentelles, aveugles, irrationnelles, deraisonnables meme. De sorte
que nous raisonnons et que nous parlons parce que nous sommes deraisonnables. Quelle logique! Apres avoir longuement debattu l'origine
du langage, voici comment ce linguiste conclut: « II resulte de tout ce
« qui est dit ci-dessus que le hasard, le caprice, Vignorance et une foule
« de circonstances tant locales que personnelles ont concouru a la for-
« mation originelle des langues. » — 5 —
Avec une seule phrase, un livre unique dans le monde et qui a des
raisons contre tous les sophismes, renverse cet echafaudage laborieuse-
ment et pesamment eleve; et cette phrase etonnante qui n'a pu emaner
natureliement d'aucune intelligence humaine est celle-ci: « Au comix mencement etait la Parole; et la Parole etait en Dieu; et Dieu etait
« lui-meme cette Parole; et tout a ete cree par Elle; et sans Elle rien
« n'a ete fait. » Done, puisque l'homme est l'oeuvre de cette Parole divine qui est en meme temps vie, intelligence, raison et verite souve-
raines, et qu'il est dit ailleurs qu'il futfait a son image, avouons aussi-
tot que l'homme a du etre cree parlant, que la parole humaine et creee
est comme l'echo et l'image de la parole creatrice, et que, du moment
que le Verbe de Dieu, qui est aussi son Intelligence, se fut revele et
communique a l'homme pour illuminer son esprit, « qum illuminat om>~
a new, hominem venientem in hunc mundum, » celui-ci a du necessairement parler et posseder, comme dans leur source, tous les arcanes
du langage.
Ceci nous semble etre le corollaire des raisons donn6es plus haut.
La comparaison de nos langues policees et philosophiques, avec les
idiomes prgtendus barbares et rudimentaires de l'Amerique du Nord,
en est une. nouvelle preuye.
Que voyons-nous dans les premieres de ces langues que nous disons
avoir fait progresser en les remaniant? Un melange diffus et hetero-
gene, des termes empruntes a tous les idiomes, des tournures
bizarres et etrangeres, la perte presque totale de l'originalit6 primitive et de la science des mots, l'impossibilite de creer des termes nou-
veaux sans les puiser dans les langues mortes.
Examinez maintenant les idiomes paries par les peuples-enfants des
steppes glaces de l'Amerique du Nord. Vous y remarquerez une expression concise, juste, logique et philosophique, une terminologie originate et imagSe, bien souvent renfermee dans un monosyllabe invariable qui depeint dans les etres celle de leurs qualites qui frappe le
plus l'esprit; et cela non pas seulement par onomatop^e, mais bien
par- la valeur litterale et intrinseque des consonnes; de telle sorte que,
etant donn6e une echelle-etalon de l'application de chacune des
lettres a quelque ordre d'idees ou a quelque espece d'etres, on y
observe constamment que les memes consonnes sont toujours affectees
a reprfeenter phonetiquement toutes les id6es ou tous les etres qui
appartiennent aux classes auxquelles elles president.
Mais, ces langues logiques, les hommes qui les parlent ne les ont
point ou presque point alterees, du moins systematiquement et en tant
qu'idiomes. Quant aux dialectes, ils ont evidemment pris naissance sur
le continent am6ricain lui-meme.
«e- 6
Singulier phenomene! malgr6 sa d<5ch6ance morale et intellectuelle,
le sauvage trouve toujours, dans la constitution essentielle etintrinseque
de sa'langue, un terme nouveau pour exprim^r une chose nouvelle. II a
su nommer avec justesse, de prime abord et avec cette originalit6 qui
l'accompagne en tout, les objets que le commerce des blancs lui a
apportes. Un academicien se glorifierait de. ces expressions. L'usage
de ces objets, la traite des pelleteries, la connaissance et la pratique
du christianisme lui ont fait creer, spontanement et avec appropriation
parfaite, une foule de termes nouveaux et dont l'idee ne leur etait point
encore venue, parce que les objets qui la reveillerent n'avaient pas
encore frappe leurs sens. Mais, encore une fois, ces mots, l'Indien
les trouve dans la substance de sa langue maternelle, aisement, sans
contention d'esprit, sans avoir recours a des idiomes ou meme a des
dialectes etrangers. C'est l'ceuvre de la nature, c'est le fruit d'une
connaissance neuve, c'est l'acte ou jugement de la raison dont le crea-
teur l'a doue; et non pas le'produit sans nom du hasard, du caprice
et encore moins de Yignorance.
Ce dernier mode d'explication serait un phenomene d'aberration
plus inconcevable que le phenomene ethnologique qu'a voulu expliquer
Duponceau.
Une seconds et plus forte preuve de ce que j'ai affirmeVje la trouve
dans l'immense difference qui existe entre la beaut6, la rectitude et la
logique des idiomes sauvages, et l'abjection actuelle des peuplades qui
les parent. Nous avons, en effet, sous les yeux cette contradiction flagrante : d'un c6t6, des langues rationnelles, riches en termes varies,
j'allais dire philosophiques, et qui sont tout au moins l'expression
d'une haute intelligence; de l'autre, des debris de peuples ignares,
incapables d'idees fort elevees, de raisonner leur langue, de se rendre
compte des mots qu'ils ont jusqu'ici employes. La beaute de la langue
a done survgeu chez eux a la degradation de l'intelligence; elle est
comme l'image parfaite d'un bel homme d£cede ou moribond; les lignes
du portrait, le coloris de la peinture temoignent de ce que devait etre
le prototype; mais celui-ci a disparu ou va disparaitre pour toujours.
Ainsi en est-il de nos Dene-dindjie: les contradictions qui se font remar-
quer entre leur langage et leur intelligence sont la pour attester que
tout chez eux denote une immense ruine; mais que leur langue est
la tradition la plus parfaite de leur pass6, le' portrait le plus fidele
de leur histoire, la preuve la plus convaincanle de la divinite du lan-
crfiCFPi *\
II
On a divise les langues : 1° en monosyllabiques ou isolantes; 2° tou-
raniennes ou agglutinees, ou encore juxtaposees; 3° polysynthetiques ou
encapsulees, ou encore incorporates; et enfin 4° en langues inflectees,
qui se divisent en aryennes ou indo-europeennes et en arameennes ou
semitiques.
Mais celui-la serait par trop exclusif ou anime d'un esprit par trop
paradoxal qui, de cette classification appuyee sur des rapports gene-
raux. et motivee par le besoin d'ordre que reclame notre intelligence,
voudrait faire des categories generiques s'excluant foncierement et
contradictoirement l'une l'autre, comme l'idee de nuit exclut celle de
jour; ou bien des degres et des stages que l'esprit humain aurait subis
dans sa pretendue marehe progressive vers une perfection ideale.
Sans doute entre.beaucoup de langues on peut observer des liens de
filiation et de descendance; mais il serait faux de nier qu'il n'y ait
point *eu pa'rallelisme entre plusieurs d'entre elles. Ceux qui considered, et avec raison, le sanserif comme racine par rapport au grec
et au latin, admettent bien; que ces trois langues, separees d'une
souche inconnue et plus ancienne encore, ont marehe de pair sous
certains rapports, et que toutes les formes grecques ou latines ne
proviennent pas du Sanscrit. Le germain ou celte modifie, le persan,
ont moins de rapports avec lui, sinon dans les choses essentielles.
Toutefois, le Sanscrit, langue aryenne ou inflectee, presente en outre,
d'apres Klaproth 1, des similitudes de formes et de mots avec le ph<5ni-
cien ou arameen, l'etrusque, l'egyptien s l'ethiopien, toutes langues
semitiques; avec le scythe ou goth, langue agglutinee; avec le chi-
nois et le japonais, langues isolantes; et meme avec le pgruvien, langue incorporante.
On ne peut done pas avancer qu'il serait aussi contradictoire de dire
qu'une langue appartenant, par exemple, a la classification polysyn-
thetique, offre des rapports avec les langues aryennes, qu'il le serait
de parler d'une lumiere tenebreuse ou d'une nuit lumineu'se; et cela je
le prouve. II y a une contradiction aussi parfaite entre 1'idtSe de
lumiere et celle de tenebre qu'entre l'idee d'etre et celle de neant;
tandis qu'il ne repugne pas plus qu'une seule et unique langue possede deux ou plusieurs formes differentes entre elles, qu'il ne repugne
1. Memoire sur les langues semitiques, cite par le Dictionnaire d'anthropo-
logie de Migne. — 8 —
qu'un homme ait en meme temps du sang europeen et du sang afri-
cain dans les veines, c'est-a-dire qu'il soit metis, sambos ou mulatre.
La contradiction existerait si, etant admis, par exemple, qu'une
langue est essentiellement et entierement agglutinee, on disait en meme
temps qu'elle est inflectee; parce que les deux qualites d'agglutina-
tion et d'inflection s'excluent l'une l'autre sur le meme chef. Mais qu'y
a-t-il de contradictoire a dire qu'un idiome possede a la fois des
caracteres propres aux langues monosyllabiquesi inflectees, aggluti-
nees et polysynthetiques? De Maistre n'a-t-il pas demontre qu'il existe
un grand nombre de mots formes par incorporation dans le latin et
dans le francais? Ne yoyons-nous pas une foule de mots en grec, en
allemand, en anglais et meme en notre belle langue, qui doivent leur
formation au systeme qui regit les langues agglutinantes ? Cependant
le latin, le grec, le francais, l'allemand, l'anglais sont des langues
inflectees. Le chinois et meme l'egyptien n'offrent-ils pas des exemples
de reduplicatif comme les langues malaises et polynesiennes? Et pour-
tant le chinois est la langue monosyllabique par excellence.
Eh bien, les savants, devant lequels je m'incline et auxquels j'aban-
donne le soin de trancher la question en dernier ressort, ont dans le
dene-dindjie un idiome qui presente plusieurs phenomenes dignes d'e-'
-tude et de comparaison. 1° II n'offre pas le plus mince rapport de ter-
minologie avec l'e'squimau et l'algonquin, ses deux voisins du Nord
et du Sud, a l'exception de deux mots qui ne sont etrangers aux' dene-
dindjie que parce que les etres qu'ils depeignent leur sont entierement
inconnus. Je veux parler du nom du phoque (natchok0, mot esquimau),
et de celui de l'esturgeon (namew, mot cris).
2° Le dene-dindjie se divise en une multitude de dialectes repahdus
sur des milliers de lieues carrees, et dont je ne cite dans mon dic-
tixranaire qu'une dizaine. Trois de ces dialectes s'y trouvent au complet,
asavoir : le dialecte meridional ou Montagnais.(Dene), le septentrional
ou Loucheux (Dindjie), et le mediant ou Slayo-Peau de lievre (Dene,
dine, dune). Dans ces langues, les differences portent sur les mots
derives et sur ceux qui sont formes par polysynthetisme, mode de
formation linguistique que je crois, pour cette raison, recent et
particulier a l'Afaerique. Les correlations PBposent, au contraire, dans
les motsmonosyllabiques ou disyllabiques, c'est-a-dire dans les noms
des objets qui ont du frapper primitivementl'esprit des Dene-dindjie.,
MSme en ces derniers mots, les variantes consistent dans la mutation des voyelles, tandis que les consonnes demeurent invariables,
comine dans les dialectes aram6ens ou semitiques; ou bien ils sont
soumis a ces mutations entre lettres du meme organe, dont nous par-
lerons au chapitre de l'alphabet. 3° Enfin le dene-dindjie revet des formes multiples et possede des
caracteres propres aux quatre classifications de langues dont il a ete
parle plus haut. Nous allons en faire la comparaison.
Comme les langues monosyllabiques, le chinois entre autres, le Dene-
dindjie n'a ni genre ni pluriel, et il exprime ce nombre par les adverbes
tous, beaucoup. Dene, un homme; d$ne-l'an, les hommes, beaucoup
d'hommes; dene orelyon kJcya daedi, les hommes disent ainsi. Les pro-
noms personnels subjectifs n'existent pas davantage. lis sont remplaces
par une lettre, par une aspiration, meme par une sorte de hiatus qui
indiquent la personne qui fait Taction.
Les pronoms possessifs et les pronoms completifs sont les memes;
ils n'ont ni genre, ni nombre, et signifient simplemenf me, te, le,
n6tre, v6tre, leur.
Le dene-dindjie renferme un tr£s-grand nombre de racines monosyllabiques invariables, qui, au moyen des elements pronominaux dont je
vienS de parler, se convertissent en verbes simples, sans aucune flexion
terminale, ou bien s'allient par juxtaposition a d'autres racines pour
former des mots composes. Ex. fash, cicatrice; espash, je ronge; sha-
pas/i, bouche cicatrisee; depash, rongeur; bes-pash, couteau k raser, a
gratter, tsel-^ashi, demangeaison, etc.
Quelque considerable que soit le nombre des monosyllahes, il n'est
tel que parce que plusieurs d'entre-eux sont ecrits par nous dans une
orthographe qui indique, autant que faire se peut, la divergence de pro-
nonciation de mots qu'en francais nous ecririons tous de la meme ma-
niere. C'est ainsi que tsa signifie en dene: castor, couvre-chef,cache a
yiande, sec; tse: femme, mal, bouton, clou, immondice, pus, pleurs,
demon, peche, rebut, aperture ; tsi: pore-epic, vermilion, neige pou-
drante, glace en aiguilles; tso : lichen, c6nique, verge, etc. Tout depend de l'accent ou esprit que l'on donne aux consonnes et du ton qui
accompagne la prononciation. Par exemple, sha, prononce sur un ton
eleve, signifie longtemps, tandis qu'il veut dire marlre lorsqu'on le
prononce sur un ton plus has.
Cette pauvrete fournirait matiere aux quiproquos les plus bizarres
si les Dene-Dindjie cultiyaient les jeux de mots. Se tsaU signifie en
meme temps ma fille etmon crapeau; selinye ma fille et mon e'hien ; se
tchune mon fils et mon oiseau ; se klele mon batte-feu et mon bas-
ventre, etc., etc. Pour eviter l'amphibologie qui naitrait de cette similitude de termes, les Dene-dindjie disent se linye en parlant de leur fille,
et se Unye-lHn (mon ehien-chien), ou se ttsin fin (moi-a chien), en parlant de leur caniche. Boer veut dire egalement: estomac, viande et ventre; tchan : ventre et pluie ; sa ; soleil, lune, mois, montre, ours, bien,
1
11
if — 10 —
bon, pour moi ; p'a : baton, oie du Canada, cartes   a jouer,  fardeau,
crepuscule, poil, etc., etc.
Plusieurs de ces monosyllabes sont les memes en chinois, si l'on
tient compte toutefois de la flexion vocale. Ainsi, chesh, chiu, chi,
chie, chia (F), chow (P), qui signifient egalement montagne, elevation, en
dene-dindjie, se disent : chan, chou en chinois, et chong en mpqui
(Nouyeau Mexique).
T'e, lege, ii, tie, tiye (terre), en dene-dindjie, se disent: ti, tien en
chinois ; tta en eoreen ; ttati en japonais; ti en tagal; tamo
en TSte-Plate, et tana en malais de Batan.
Rune, k$uni, k'ine (maison, demeure, pavilion, tente), en dene-dindjie, se rendent par : kung, ki, kiosk en chinois ; kiouk en Yo-
koulta ou Tete-longue; ko , koue en dahom6en ; ka'inga en
maori. = Icon, k$on, kotish est un petit interieur en dene-
dindjie, tel que carquois, fourreau, game.
Mon, emon, eman (mere), en dene-dindjie, s'expriment par : ma en
chinois; omi en eoreen; ama en malais, omm en arabe.
Shay, sha, chey, cha (sable), en dene-dindjie, se rendent par cha en
chinois.
K'e, k'ie, k?ey, signifient pieds, souliers, en dene-dindjie. Kioh en
chinois et siki en malais, ont la meme signification.
Boer, bad, pee, bo, vcet veulent dire ventre en dene-dindjie, comme
en cor6en pok; en malais prut; en tagal budek, et en maori
ho pu.
Erie 1 enen I nahen t veulent dire 6 mere ! en dene-dindjie ; comme
ine en malais, ina en tagal et en suluk, et inahan en bis-
sayan.
Ye, yi, yu, zje, niye, signifient demeure, contenant, interieur, vSte-
ment en dene-dindjie, comme iye en japonais,' yi-kien-yu en
. chinois.
Del, tel, edele, ta, veulent dire sang en dene-dindjie, comme dara en
malais et daru en tagal.
Eta, cende en dene-dindjie, ta en malais et mala en tagal, signifient
egalement ceil.
Oga, koka, kule (oie) en dene-dindjie, se rendent par ga, en japonais, ngo en chinots, gansa en malais, keyu en eoreen, etc.
Je cite ces correlations de termes pour accompagner celles bien plus
capitales quej'ai dit exister dans la grammaire. D'ailleurs Klaproth,
cite par Migne, ditque e'estde la comparaison des mots et desformes que
resulte le rapport le plus essentiel des langues, et non des pures simili- — 11 —
tudes de formes grammaticales. On sait que les deux opinions sont
egalement soutenables pourvu qu'on etablisse, dans les mots compares,
synonymie de signification en meme temps que homophonie.
Un tres-grand nombre de verbes dene-dindjie ont la forme la plus
simple qui sepuisse concevoir. Elle consiste a juxtaposer sans aucun
lien le pronom personnel a un mot, a un adjectif ou a un adverbe.
Ex.: etre content:.
s'inniye :       moi-content.       nuXHnniye :       nous-contents.
n'inniye: toi-content; nul'inniye:       vous-contents.
bHnniye: lui-content. uVinniye: eux-contents.
• dene-nniye : homme (on)-content.
Etnotez que sinniye, etc. n'exprime pasle contentement tel que nous
concevons cette idee en francais. Rigoureusement il faudrait traduire
ma-pensee-dans. Dans d'autres tribus, on dit ma-pensee-sur (s'innik'e);
d'autres disent s'inni suntilawe (ma pensee gaiement demeure, ou
se meut en tournant).
Le passe se forme par l'addition de la particule ni, qui n'a aucune
signification pris isolement, ou par l'affixe i qui en a encore moins.
Le futur, par la particule wali ou all.
Des adverbes tels que yulqozin, y'een(venir)et^ kditli, tthe (bruit enten-
du), s'emploient egalementavec toutes les personnes et a tousles temps,
sans avoir d'equivalents en francais. Ainsi on dit dene yukyozin
(homme-venir), pour quelqu'un vient; dene kditli (homme-entendre),
pour on entend quelqu'un, ezil' tthe (on crie-bruit) pour on entend
une clameur, etc.
Les racines verbales (lesquelles forment toujours la terminaison des
verbes) peuvent se degager des elements personnels, s'isoler en quelque sorte en perdant toute leur individualite, afin de s'unir a des
mots auxquels elles la communiquent a titre de modifications adjectives. Ex. : elkkesh, ca detonne, detonner; t'el-kkedhi, baton-deton-
nant (fusil); nezun, il estbon, dzine-zun, jour bon (beau-jour); delzen,
ilestnoir; sas-zen, ours noir, dekay, il est blanc; dene-kay, homme
blanc, etc. Toutefois les monosyllables adjectifs kkedh, zun, zen, kay,
ne peuvent exister separes du mot qu'ils qualifient. Les noms ont la
faculte de preceder le verbe comme affixes modificatifs et de prendre
alors la valeur d'adverbes.
En terminant ces rapprochements du dene-dindjie avec les langues monosyllabiques et isolantes, auxquelles il participe beaucoup,
comme on le voit, je dois citer une forme verbale tres-commune en
Loucheux. Elle fait son present comme sinniye, par la juxta-position
du pronom compietif a une racine verbale, son passe par i'affixation — 12 —
de la voyelle i, et son futur par celle de la particule €e, Vey ou Vi.
Ex : si-"yin, moi-jouer, moi-content; i-si"yin, ai-moi-content; t'ey-si-
"yin, serai-moi-content. Toutefois les particules i et Vey ne sont point
des auxiliaires et n'ont aucune signification prises isolement; ce sont
des mots intraduisibles. Cette forme est inconnue. dans les autres dialectes.
Enfin, un grand nombre de noms propres dene-dindjie ont la plus
grande ressemblance avec les noms chinois. lis se forment comme eux
de monosyllabes juxtaposes sans aucun lien entre eux. Tels sont les
noms Si-td-jen, Ki-yin, Tsa-tchon-^a, Si-ta-ka-ya,Tchun-ya, Kko-jya,
Kk^a-lon-kha, Nin-kon, Kkwi, Bcer-t'u, Ya-yun, Tsa-llsi, Klo-kwa,
Ta-Val', Lyen, pa-tchi, Vce-lun, Tdha-"ig, etc.
Les langues touraniennes connues egalement sous les noms de langues ouralo-altalques, tartares, mongoles, se divisent en idiomes ou-
gro-finois, samoiede, turc ou tartare, mongol et tongouse-mandchou.
Voyons quels sont les caracteres du Dene-Dindjie qui conviennent a
cette famille.
Comme les langues touraniennes, le dbne-dindjie presente un grand
nombre de mots formes sans aucun lien, par agglutination,en conser-
vant leur individualite respective. V. g. de t'a eau, vague, et de Ver
fumee, nous avons Va-Uere eau-fumee, c'est-a-dire brouillard ; de ya
ciel, de tsen crasse, et de l'emphatique un, nous obtenons ya-un-
tsen tempSte ; de dzine jour et de nal?i fondant, nous formons pel-dzini
glace faible, recente, c'est-a-dire celle qui fond durant lejour'; de
tsan-tsane metal et du mSme adjectif nalpi, nous avons tsan-V%eni
plomb, metal fondant; la racine la, bout, extremite, ajoutee au mot
homme, dene, forme den-inla (main, homme-bout); liee au mot maison
ye. elle fait celui de toiture, de faite, ye-ola, (maison-bout); ajoutee
au mot montagne, chiw, elle signifie sommet, cime, chiw-la, (mont
bout); enfin jointe au mot eau, t'a, elle veut dire embouchure, t'a-tla,
(eau-bout), etc.
La construction du dene-dindjie est constamment inverse et. retrograde a l'instar des langues touraniennes ; mais les mots n'y sont pas
soumis au genre de suffixation qui existe en Esquimau, quoique tous
ceux qui expriment des rapports entre les membres d'une phrase,
soient postpositionnels et non prepositionnels. Les postpositions y sont
fort nombreuses, mais ne se lient pas aux pronoms et aux noms comme
suffixes, parce que ceux-ci conservent leur originalite propre. lis en
sont distincts et separes, et toutefois on ne peut retrancher une postposition sans changer totalementla signification du yerbe.
Les exemples de ce mode de construction sont d'autant plus abon-
dants qu'on peut dire qu'ils constituent le fond de la langue dene-din- — 13 —
djie. V. g. sur terre : nni-okke (terre-sur); dans ta maison : ne-kune
ye (toi maison dans) ; viens avec moi: s'«/' annelte (moi avec fais) ; le
bateau arrive ici: ttsi djian yufyozin (bateau ici venir); je l'ai aban-
donne : 6e-pa t'iya (lui-de je suis parti); pourquoi es-tu arrive sans
moi ? Etla-kpa se-edin nni-ninya? (quoi-pour moi-sans terre-toi-venu?).
Nni, qui signifie terre, est ici employe comme affixe pour representer
l'idee d'accostage, d'arrivee, de meme que la particule t', citee plus
haut, exprime l'idee du depart, parce qu'elle vient du mot Vunlu,
chemin,'sentier. Je t'ai ecrit avec de l'encre, edinkle-t'u xel ne-ttsen ed6=
yikle (noircissante-eau ayec toi-a j'ai noirci). Le pronom je n'est
exprime ici que par une forte aspiration surl'e, que je surmonte d'un
accent circonflexe.
Un autre caractere touranien du dene-dindjie, c'est qu'il est soumis
a la loi de Vharmonie des voyelles. C'est le dialecte dindjie qui nous en
offre les exemples les plus frequents. En vertu de cette loi, comme on
le sait, toutes les voyelles du meme ordre s'attirent et se reclament ;
l'oreille, frappee du charme phonetique de la cadence qui en resulte,
guide elle-meme la voix a repousser toute vocalisation qui ne serait
pas euphonique. Dans ces langues, la vocalisation peut done etre consi-
deree comme une sorte de flexion grammaticale, ce qui a lieu egalement dans les langues semitiques ou arameennes.
En voici des exemples. lis sont d'autant plus curieux qu'ils se pre-'
sen tent dans un idiome dont'un dialecte ou deux sont seuls passibles
de cette loi, d'une maniere presque aussi constante que dans le turc;
tandis que les autres dialectes ne demandent la transmutation des
voyelles que dans certains verbes et d'un temps a un autre seulement.
,'Je le retire : vcepa ye tinesetchet	
)Je l'ai retire : vceoa ye tinisitc.hit	
(Je vais le retirer : vce$a ye lateyscelcha.
■ Je le redresse : tlchi djidhitchi	
Je l'ai redresse : ttclu djedheylhey	
(je vais le redresser : tlchi t'adheylha..
lie souffre : naVnday	
<J'ai souffert : nedhWndjek	
\ie vais souffrir : nt'aVnday	
,Je suis solide : oneneysceltchat	
J'etais solide : oninisittchat	
'je serai solide : ol'eneyscettchat	
Voyelle dominante,    e.
i \
e.\
a.\
e)
a. — 14 —•
lie l'ecarte : "an vce nil'tchit     Yoyelle dominante.    i.\
] Je l'ai ecarte : "an vce nel'tchet....... — — e.\
\Je l'ecarterai : "an vce. Valtcha  — — a.)
lie ferme : kite tininil'chi  — — i.\
jJ'ai ferme : k'ite tenenelnen  — — e:>
(je vais fermer : kite t'cetenalshcer .... — — ce)
Enfin, une correlation du peau-de-lievre, dialecte dene, avec l'os-'
tiak et le vogoule, cite par la Revue de Philologie, consiste en ce que nos
Indiens donnent le nom de poij, qui signifie doigt, aux affluents des
grands cours d'eau. Ainsi ils appellent les doigts de leurs mains ou de
leurs pieds inla-poe, e/c'e-poe, et les petites rivieres, poi?, cnpoe, ko^oe,
les confluents k'edinooe, k?aye?o'e, comme si Ton disait : ils se joi-
gnent comme les doigts, ils doigtent.
Avec les langues arameennes ou semitiques, le dend-dindjie presente
les rapports suivants :
1° Dans les mots racines, les consonnes sont prefixes et caracteri-
sent l'idiome, tandis que la vocalisation change d'un dialecte a l'autre.
Exemple :
Lievre, lapin : k'a en montagnais, k'een loucheux, k'o dans 1'Alaska
et a l'ouest des Montagnes-Rocheuses.
Terre: nni en montagnais, nno idem (en composition), nne en peau-
de-lievre, ncen en flanc-de-chien, nan en loucheux.
Sur, dessus: kke en montagnais,' kka, kko en peau de lievre, kki, kkie
en loucheux.
" Bout, extremite : la, Ian en montagnais, Hi, Ion en peau de lievre,
lie, Hen en loucheux.
Castor : tsa en montagnais, tse et tsi en loucheux, tso dans les Montagues Rocheuses, tsuk Alaska.
2° Les formes verbales sont peu nombreuses ; on peut meme dire
que toutes les conjugaisons se reduisent en une seule, celle du verhe
substantif tire, comme modele ; mais les verbes se distribuent en
transitifs et intransitifs, reflectifs, iteratifs, intensitifs, eausatifs, re-
duplicatifs, postpositifs, locomotifs, etc.
Toute la difference del'intransitifautransitif consiste enceque ce dernier mode a, deplus que le premier, l'addition d'un I aux pronoms. sub-
jectifs. Le reflectif demande le pronom reflechi ede; l'iteratif se fait pre-
ceder de l'affixe na, de nouveau; l'intensitif, de l'emphatique u, une; le
reduplicatif, des affixes anna ou na-na, nane, >iani;l'impulsif, de l'affixe
t'e ; le posfpositif exige que les pronoms completifs soient suivis des
postpositions vers, contre, pour, sans, fau'te de, de, malgre, en faveur de, etc. etc. Ex. : de tsa?, pleur : ne-tsa?, tu pleures ; nel-tsa^, tu le fais
pleurer; ede-?an nelsa?, tu pleures sur toi-meme; na-ne-tsap, tu pleures
de nouveau ; une-tsa$, tu pleures sans cesse ; Vene-tsa?, tu pleures en
partant; t'i-ne-tsa?, tu pleures en sortant; be-kke netsap, tu pleures
sur lui, etc.
3° Les verbes ont trois nombres : singulier, duel et pluriel;
mais les pronoms n'en ont que deux et les adjectifs n'en ont  point.
4° Les cas ne peuvent se produire. qu'a l'aide des postpositions. Le
gonilif ne se forme que par une inversion, comme les genitifs anglais,
et le vocatif ne s'emploie guere que pour les noms de parente. Mais il
existe une flexion possessive pour les noms.
5° Ce langage est tres-pauvre en partieules conjonctives, tandis
qu'il est riche en adverbes et en postpositions. Les prepositions n'existent.pas. Si je conserve ce mot, c'est afin d'etre mieux compris des
personnes qui ne sont pas encore initiees aux langues sauvages.
La periode n'existe pas non plus, le langage etant coupe par petites
phrases dans lesquelles les conjonctions et, alors se montrent fre-
quemment, comme dans la pliraseologiebiblique.
6° Les synonymes abondent ainsi que dans l'arabe; mais, comme dans
cette langue, les mots changent un peu d'acceplion d'un dialecte ou
d'une contree a un autre dialecte ou a une autre contree. Ainsi
tchon, tchan, qui signifient pluie, eau tomb ante en montagnais et en
peau de lievre, signifient simplement eau en loucheux, tchion. Tsu, qui
signifie castor dans l'Alaska, veut dire martre dans les montagnes Ro-
cheuses; tandis que Isi, qui veut dire pore-epic en montagnais, signifie. castor en loucheux. Dekie, qui designe une variete de poisson
blanc, en montagnais, signifie' i'Inc6nnu dans les montagnes Ro-
cheuses: kid. Kollone, qui veut dire animal, renne, en peau de lievre, est
restreint au seul elan en Esclave. Les Porteurs nomment kk:ay le bou-
leau qui, dans tous les autres dialectes, s'appelle kkoi, tandis qu'ils
donnent au saule le nom de l'aune, kkte ; a leur tour, les Loucheux
d'Alaska appellent kkek le bouleau et klifO l'aune.
7. Enfin les consonnes s'y classent par categories ayant entre elles
une affinite telle que toutes celles qui jouissent de cette parente sont
susceptibles de conversion ou de permutation.
Voici maintenant quelques similitudes de mots entre le dene et les
langues arameennes :
Tag, signifie montagne, elevation dans les langues orientales, et en
haut en dene-dindjie.
Seh, petit de tout animal pur, en hebreux; s^, petit enfant, en dene ;
sie, tsie, tsig, petit d'un ruminant.
riMf
¥ — 16 —
Hebel, vanite, faiblesse en hebreu; debele, fepe'efaible, mince, en deni
(racine bel).
Beden, ventre en hebreu ; bed, ber, poet, vest, ventre en dene-dindjie.
Samech, soleil en hebreu; sin, soleil en assyrien; su, suga en malais;
sa, soleil en dene ; sie en dindjie.
Zoar, un point, un petit objet en hebreu; zane, zie, idem en dene.
Tag, dag, poisson en hebreu,en syriaque; ttae, poisson bleu en dene;
un-tage, on-da, un-taye, brochet en dene (i. e. celui qui a l'habi-
tude (un) d'etre  au-dessus (tage) de l'eau). On sait que le
brochet aime a se chauffer au soleil.
Le dene-dindjie offre meine quelques points de ressemblance avec les
langues aryiennes, et voici en quoi ils consistent:
Ses verbes simples ont la mSme aptitude que les langues inflectees a
combiner etroitement le radical avec les elements personnels de la
forme, de maniere a ce que ceux-ci et celui-la perdent toute indivi-
dualite distincte. La seule difference qui existe sur ce point entre le
dene-dindjie et les langues inflectees, consiste en ce que dans ces der-
nieres la flexion se fait dans la terminaison du verbe, qui recoit les
suffixes pronominaux, au lieu que dans le dene-dindjie la terminaison
des verbes est la racine verbale elle-meme, laquelle est presque toujours invariable, tandis que la flexion formelle se trouve au commencement du yerbe par le moyen des crements personnels.
Exemple : boire, bibo, en latin; esdan et elon, en dene; et elldjil', en
dindjie.
Je bois
Tu bois
II boit
Nous buvons
Vous buvez
Ils boivent
Boire
L'ordre est renverse, comme on le voit, mais le procede est le meme;
les pronoms subjectifs n'existent point en dehors du verbe, ils s'in-
corporent avec lui. Ici la racine les suit, en latin elle les precede.
2° Comme le grec, le dene-dindjie possede une particule privative;
c'est tant6t it, tant6t e, a, o ou du initials qui participent a cette faculte.
Ces voyelles placees devant les mots equivalent a la particule fran5ai.se
in, comme dans inseparables.
V. g. J'ai peur, nelldjet; je suis intrepide, e'-nelldjet. Je suis rassa-
LATIN.
MONTAdNAIS.
PEAUX DE LIEYRE.
LOUCHEUX.
bi-bo
es-dan
e-ton
ell-djil'
bib-is
ne-dan
ne-ton
nan-djil'
bib-it
e-dan
e-ton
an-djil'
bib-imus
i-dan
i-ton
a-djiP
bib-itis
u-dan
a-ton
6-djil'
bib-unt
dae-dan
k'e-ton
k'a-djil'
bib-ere
ze~dan
ts6-ton
tsa-djil' — 17 —
sie, enidjia; je suis insatiable, 6 enidjia; a utawiyete atti. J'ai perdu
le sentier, g'e 6-tsecha; t'ugullu a tchisindjig. Je suis assis, shita; je
me tiens debout, 6 shita. Je suis, csli; je n'existe pas, u-esli.
3° Comme dans le grec et le sanserif, les V. dene-dindjie entendre,
ecouter et resonner ont la mSme racine. ou plut6t sont le meme verbe.
V. g. werekkwon, sonore, retentissant; uioekkwon, j'entends, je com-
prends; duldhul, sonore; udhullthan, ecoutez, entendez; tlhe, echo;
teedhi, sonore; nni edadliidhi, echo (la terre entend ou resonne); edhil-
tlhe, j'entends. Entendre se dit done resonner, retentir, dans cette
langue. Ne serait-ce 'pas la meme racine que le Sanscrit s'rudhi ou le
grec jauQt,'ecoutez, dont parle Max Muller. Faites silence! ecoutez!
se dit en Montagnais tuldhit
De meme aussi, le mot latin antrum, caverne, et le sanserif, an,
ontar, signifiant entre, en, dedans, d'apres le meme auteur, presentent
homophonie et synonymie avec an, an^e, on, oni, an qui veulent dire
egalement antre, caverne, terrier en dene-dindjie. Precedes depou de k,
racine qui exprime contractibilite, nous obtenons l'idee de petite cavite,
d'interieur, de reduit: kansh, kon, carquois, kpon, matrice, kune, loge,
tente. C'est ainsi que, d'apres l'auteur deja cite, des racines prece-
dentes on a fait les mots enlrailles, entera en grec, antra en sanserif.
4o Un autre rapport de nos verbes simples avec le grec, c'est la faculte
qu'ils ont de changer de signification en sefaisant preceder des affixes
na, ana, de nouveau; anna, en revenant; pa/a, deci dela; kata, diffici-
lement; "an, on"an,"onne, qui marquent le rejet; une, qui marque l'ha-
bitude; nan, non, un, on, qui expriment la perfection, etc.
Enfin quelques mots dene-dindjie ont beaucoup d'affinite avec certains termes de langues inflectees, tels sont:
Men, mois, en dene, qui se dit aussi de mSme en grec fw,
Kakos, cygne, en dene, qui se dit y.u/.vo; en grec, honk en arabe et
kouka en syriaque.
Eyunne, yennene, femme epouse, en dene, qui se dit "pvvi en grec (les
lettres g et y sont convertibles en dene),
Sas, ours, en dene; rksas, ours, en sanserif.
Etuni, atchen,'etva.ngev, en dene et en dindjie; £8vc?,peuple, en grec,
elhnicus, payen, en latin.
T?a, t^age, tfiege, trois, en dene-dindjie, et rpu;, -p£a, en grec; ter, en
latin; tri, en sanserif, en celtique,  en persan; thri, en
anglais, etc.
Klo, herbe, en dene, et XXo'a, herbe, en grec
Koa, il faut, il importe, il convient, en dene,   et y.pii   qui a la mfime
signification en grec. !9|H
— 18 —
Kota, preposition dene, qui marque mouyement de haut en bas, et
Kara en grec, qui a la meme signification.
Dessi, je dis, en dene, et dixi, j'ai dit, en latin.
Adi, il a dit, en dene et en francais; etc., etc.
Je ne pretends pas que ces rapprochements divers soient des preuyes
de la communaute d'une origine immediate; mais assurement ils mi-
litent en faveur d'une origine primitive entre nos peuplades ameri-
eaines, les Asiatiques et les Europeens, et par consequent ils etablis-
sent l'unite de la race humaine.
J'en viens enfin aux langues polysyntheliques ou americaines. On a dit
qu'elles consistent a reuhir plusieurs idees en un seul et long mot,
ayant la valeur d'une phrase,
' II est certain que le dene-dindjie presente un grand nombre de verbes
formes par ce precede de synthetisation qui semble gouverner les idiomes
algique, esquimau et bien d'autres encore. Prenons, par exemple, le
verbe aimer. Je t'aime, se dit en montagnais we pan yeni-^cst'an. C'est
un compose de plusieurs mots particules ayant ehacun un sens
propre, une qualification determin6e, et qui expriment une idee com-
plexe. Analysons :
Ne, te ou toi, pronom completif de la seconde personne du singulier.
Opan, k, vers,postposition, ici eminemment liee au pronom et ne pou-
vant etre retranchee du yerbe sans que le sens de celui-ci n'en
soit modifie.
Yeni, locution adverbiale, composee elle-mSme de ye, dedans, et de
inni, pensee, c'est-a-dire ce que contient ma pensee, ou bien
en pensee.
pa ou k'a, racine qui marque la traction , v. g. pasi'i', j'attire, paste,
j'arrache.
E, particule euphonique servant k lier a la racine verbale le pronom
personnel qui est :
S (pour si), je oumoi, sujet du verbe.
T'i, racine verbale qui marque la force tractive, d'ou resulte est'i, je
m'efforce, verbe actif dans sa forme simple et.qui se decompose ainsi: t, racine marquant la surrection; p, racine expri-
mant la traction; i, voyelle qui caracterise la force soit men-
tale, soit nerveuse.
An, particule qui marque la perfection par 1'habitude, et specifie
aussi le passe.
En prononcant ce long mot: ne-pan yeni-pest'an, nous avons done en
realite toute une phrase qui exprime la pens6e suivante : « Vers toi — 19 —
« ma pensee est attiree fortement, habituellement et parfaitement, »
ou bien « je m'efforce vers toi en pensee » N'est-ce pas la un des effets
de l'amour. Oil pourrait-on trouver une plus grande convenance de
termes?
Autre exentple. Est'el'unittinen : nous avons pitie ies uns des.autres.
Si ce verbe, qui equivaut k toute une phrase, n'etait pas forme en vertu
du principe d'incorporation synthetique, on devrait dire nuuni-est'e-
ere-nitti (nous malheureux nous considerons mutuellement), car en
analysant cette phrase nous avons en effet:
EsVe, mot qui signifie malheur, malheureux, pitoyable. II est forme
du crement tres-antique es, que les Montagnais ont perdu
sauf dans les verbes simples, mais dont l'usage est constant
parmi les Indiens des Montagnes-Rosheuses, et de la racine
t'e,t'i, Vie, t'iw, qui est emphatique et marque la valeur,
l'intensite, la grandeur, le poids, la souffrance ; de la iVini,
nt'i-djdw, la mort, la maladie, le serpent; dert'i, cher, cou-
teux; inVi, pesant; nalt'ie, souffrant; napel'e, brise, casse, etc.
L' pour el'e, l'un envers 1'autre, l'un l'autre, C'est l'element du
mutuel reciproque.
U, particule qui exprime la duree de l'acte et son habitude. .
NUti, verbe voir a la lre personne du pluriel. Tti seul est racine et
marque la vision. iVest une lettre copulative s'alliant avec i
qui est ici l'element pronominal subjeclif de la lre personne
plurielle.
Nen, cheville qui finit la phrase. Elle ne se retrouve pas dans
d'autres dialectes.
Autre exemple. Je lui donne a boire: b'edha ndureskpay En decom-
posant; be, pronom qui est a la fois possessif et personnel completif;
il est intraduisible en francais, rendons-le ici par sa; sha, bouche, au
genitif bedha, sa bouche; na, qui exprime, comme le grec ana, la reiteration ; u, qui marque la continuite de l'acte; re pour de, particule
copulative s'alliant avec la consonne s qui represente ici la lre personne
dusingulier qui fait Taction; k?ay, racine invariable qui convient a tout
recipient contenant un liquide; y. g. desk?ay,je porte un vase plein. Le
nom de l'eau n'est nullement exprime dans cette phrase qu'on peut
traduire par: (a) sa bouche encore et longtemps je porte un vase rempli
d'un liquide.
Voila autant d'exemples du langage polysynthetique propre aux
Dene-dindjie comme aux Algonquins, aux Esquimaux, etc.
II y a pourtant des differences que je dois signaler entre la construction montagnaise et celle des langues  polysynthetiques que je — 20 -
yiens de nommer. 1° C'est que dans celles-ci les mots s'incorpo-
rent par la suffixation, un suffixe etant ajoute a un autre. En dhnc-
dindjie, au contraire, a moins que le verbe n'ait une flexion terminate propre a chaque temps et independante du systeme synthetique,
cette terminaison est invariable, et l'incorporation se fait par des affixes
mediants ou initials.
2° En dene-dindjie les affixes ne se mutilent pas et conservent toute
leur individualite, ce qui nous permet de scinder ces longs mots en
plusieurs membres, comme serait ne-^an yeni-?esVan, esVe Vu-niltinen,
be-dha na-ureskoay. Par le fait ce sont des phrases et non des mots.
D'ailleurs, plus on monte vers le nord et plus le langage polysyn-
thetique devient lache et susceptible de demembrement.
Je m'abstiens maintenant de tirer en cette matiere des conclusions
restrictives et trop particulieres. Je ne suis point un savant; il me
serait done temeraire de conclure que le dene-dindjie tire son origine
premiere de telle ou telle famille de langues. La question serait bien
plus facile .a resoudre si le dene-dindjie ne presentait que les caracteres tranches et homogenes d'une seule des grandes categories recon-
nues; mais il n'en est rien. II se compose des elements grammati-
caux les plus heterogenes, qui accusent au moins un melange sinon
d'idiomes, du moins de precedes dans la formation et Tagencement
des mots.
On a dit avec verite « que les mSmes families d'hommes parlent les
« m6m.es families de langues, parce que celles-ci sont des varietes du
<t langage, attribut de l'humanite, comme les hommes sont des varie-
« tes de l'humanite. » Si done on peut avancer qu'en vertu de ses
elements . polysynthetiques, le dene-dindjie est une langue qui s'est
constituee en Amerique, parce que le precede d'encapsulation est
propre aux. Am6ricains , je crois avoir prouve aussi qu'il tire son origine premiere de l'Asie, parce qu'il presente un grand nombre
d'autres elements particuliers aux langues asiatiques ou qui sont
sorties de l'Asie.
C'est done a cette conclusion generate que j'en demeure. Elle Concorde avec l'enseignement de la Bible et suffira, je l'espere, pour de-
truire l'erreur de Vautochtonie absolue des Americains. Etant prouv6
qu'une ou deux.grandes families de Peaux-Rouges septentrionaux
ont immigre en Amerique, par l'Asie, il suffira de chercher des affini-
tes linguistiques entre cette famille et d'autres Peaux-Rouges meridio-
naux pour etablir parfaitement que la variete am6ricaine tire en grande
partie son origine de l'Asie.
Eh bien, ces affinitesj'ai eu I'occasioh deles constater, en 1865, entre
la langue dene-dindjie et celle de la nation des Apaches, tribu des JVa- — £1 —
bajos, par la lecture d'un ouvrage amerieain 1. J'y trouvai des fragments de vocabulaires indiens dus a des religieux espagnols et cites
par l'auteur, auquel je fis Temprunt des mots nabajos qui suivent.
Les Nabajos sont, comme on le sait, une des quatre tribus apaches
qui habitent les villages indiens nommes Pueblos dans le Nouveau-
Mexique. Par la eomparaisoh que j'en fais il me parait que leur langue est identiquement la meme que le dene-dindjie et constitue seule-
lement un dialecte different, uni a certains mots inconnus aux De/ies,
et qui p'roviennent sans doute du melange des Nabajos avec les peu-
plades Peaux-Rouges parmi lesquelles ils sont enclaves.
Si j'osais emettre une opinion, je dirais meme que les Nabajos etles
Tanos, nation a laquelle ils se rattachent, sont aussi etrangers au
reste des Apaches, les Piros, les Tegwas et les Eweres, avec les Zuni et
les Moqui, que les Sards, autre tribu dene de la haute Saskatchewan,
sont etrangers a la nation des Pieds-Noirs, qui les aadoptes, et dont
ils ont pris les habitudes.
Les Nabajos duNouveau-Mexique etles Sards des prairies de l'ouest,
qui leur servent de trait-d'union avec le corps de la nation des Dene et
des Dindjie, seraient done comme les avant-coureurs, les sentinelles
avancees de cette grande famille vers le sud. Mais qui sait si les nations du Mexique et du Perou n'ont pas aussi une grande affinite
avec nos Dene et nos Dindjie, puisque les Nabajos ont ete consideres
comme des Azteques ou Mexicains par plusieurs ethnologues ?
Le fait est qu'ayant eu l'occasion de converser dernierement a
Nancy, avec un savant linguiste de Lima, don G. Pacheco Zegarra,
erudit dans la langue des Incas, le Quichoa, nous fumes frappes tous
les deux de voir que le quichoa et le dene-dindjie ont exactement le
meme alphabet tres complique, riche de 60 a 65 sons qui requierraient
autant de signes phon6tiques. Les lettres doubles, les clapantes, les
gutturales, les palatales, les dentales y sont si identiquement les memes, que nous demeurames convaincus que la seulement ne devaient
pas se borner les rapports entre ces deux langues. J'ai eu leregret de
n'avoir pu m'aboucher assez longtemps avec ce savant pour que nous
ayions pu constater d'autres correlations.
Je termine par un tableau comparatif du nabajo avec le dene' et le
dindjie.
1. New-Mexico and his people, by W. W. H. Davis, attorney. New-York,
1857. On pense que les Panis du Colorado et les Pawnies de l'Arkansas ap-
partiennent aussi a la famille Apache.
m
J Cinq	
Chien	
Cheval	
Blanc	
Deux	
Trois	
Un	
Quatre	
Dix	
Herbe	
Eau	
Vetement
Pantalon.
Homme	
Grand, gros..
Chandelle....
Selle	
Noir	
Jaune	
0 mon ami!..
Comment t'ap^
pelles-tu ?..
XABAJO.
ichla 1
kli	
kli-cha	
lakki	
nache (pronon
cez a l'espa
gnole)	
tpa	
thlay	
tin	
neznan 	
kl6s	
tu. == tuap	
ek	
klaj-ek	
tana	
cha.	
6kka-chu 	
kli be gel	
klazin 	
klitso	
se kis!	
ta totee?	
22.	
■    DfiNE DINDJlft.
(de divers dialectes).        —
la-kke.   = inl'a
(une main)...    ini'adh gvvenlle.
kli.  =  Tin.   =
tl'in     Ten.
kli-tch6. = l'in-
tch6p     l'en tchp6.
l'e - kka    (terre
blanche)     dekkay.
nakhe  nakp6n.
tpa. = tpap6. =
tpane  t?ieg.
inl'ay. = inl'ap6. inl'eg.
din-yi,= din6..= v
tingi  tan. = tan-kpe.
onernan. = ko-
rennon  —
klo. = tld  kl6.
t'u. = t'a. = t'i. t'ion.
"i. = "e. = "ie..   "ik. = "ig.
kla-"ie     kl6"-ig.
dene. = tene. =
dane. =dune. dindjie.
ch6. = tch6. =
cha. = tcha.. tch;6. = tschie.
ekkash-kpanne.. 6kke-tchokkan.
I'in-tch6 bepele. . I'en-tchp6 pdha.
dekieze. = de=
kley  tifieshcekiej.
delthope. = dek=
fwo  toetso. = toetho.
se g6n! = akion! fi k'i! (6 mon fils)
etla ulye?     ta vano? MONOGRAPHIE
DES DENE-DINDJIE1
J'appelle du nom compose de Dene-Dindjie une grande famille d'A-
mericains a peau rouge qui peuplent les deux versants des Montagnes-
Rocheuses et les plaines qui leur font suite, entre le 54° de latit. nord
et la mer Glaeiale, du sud au nord, la baie d'Hudson et les montagnes
des Cascades, pres du Pacifique, de l'est a l'ouest.
Dans ce p6rimetre deja si vaste ne sont pas compris les Sarcis de la
Saskatchewan qui appartiennent a la meme famille.
- Les Dene-Dindjie peuplent done plus de la moitie du territoire an--
glais du Nord-ouest, les trois quarts de la Golombie britannique et du
nouveau territoire americain d'Alaska.
Le .yoyageur Samuel Hearne a parie le premier des Dene-Dindjie
qu'il nomme Indiens septentrionaux (Northern Indians). Sir Alex. Mackenzie , Franklin, Hales et Richardson leur donnent le nom de Tinneh
en meme temps que celui de Chippeioayans et oVAlhabaskans. Les premiers franco-canadiens qui explorerent le territoire du Nord-ouest les
appelerent Montagnais-du-Nord, k cause de la similitude de leur carac-
tere doux et paisible avec les Montagnais du Saguenav; mais ceux-ci
appartiennent a la grande famille algique.
1. J'ai donne, il y a a peu pr6s dix ans, quelques appreciations de la famille Dene qui ont paru dans les « Missions talhohques, » sous le titre d'Elude
de la nation Montagnaise. J'y renvoie le lecteur qui desirerait ensavoir plus
long sur le compte de ces indiens. Une monographie ne peut etre qu une
esquisse; mais on pourrait remplir un livre de details interessants sur les
Dene-Dindjie,
J — 24 —
Le nom propre des indiens qui nous occupent est celui dlwmme, qui
se traduit, sans designation de nombre, par les mots dene, tine, dane,
dune, dine, adene, adcena, dndine, dindjie, dindjitch, selon les tribus et
les dialectes. Ces mots, qui sont identiques au nom d'homme en bas-
breton den, en gaelique dcence, en nabajo tana, en tagal tano et peut-
etre meme en maori tanrjata, signifient ce qui est terre, terrien ou ter-
restre, de la particule de, ce qui est, et de la racine nne, nni, nam, nan,
terre.
En reunissant le mot dene, qui convient aux Chippeioayans, tribu la
plus m6ridionale, a celui de dindjie que se donnent les Loucheux, tribu
la plus septentrionale,j'ai renferme sous un nom compose, que je crois
bien approprie, l'entiere nation encore si peu connue des Peaux-
Rouges hyperboreens de l'Amerique.
Les Loucheux dont il est ici question sont les indiens que Alex. Mackenzie nomma Querelleurs et que Richardson crut avoir designes
sous leur vrai nom en les appelant Kutchini. Ni l'un ni l'autre ne les
consideraient comme appartehant a la meme grande famille que les
Montagnais proprement dits ou Chippewayans.
Ce dernier mot, ouplutttTchipwayanawok,est le nom sous lequel les
Dene-Dindjie sont connus de leurs voisins du sud, les Oris et les Sau-
teux. II signifie, d'apres MgrTache, peaux pointues, de loayan, peau et
tchipwa pointu; wok etant le signe du pluriel. Cette etymologie est
d'autant plus plausible que les Dindjie portent encore pour vetement
une blouse etroite en peau de renne ou d'elan, munie d'une queue par
devant et par derriere, a la maniere du Poncho des Ghiliens. Les Peaux
de Lievre m'ont dit que tel etait aussi leur vetement avant la fusion
operee entre les tribus par le commerce et la religion. II est done probable que ce costume etait originairement celui des Dene les plus m6-
ridionaux et les plus voisins des Algonquins. Les Kolloucb.es du Paci-
1. Le mot kuttchin (et non pas kulchin) est impropre, parce que c'est un
nom verbal generique signifiant'habitants, peuple, nation, gens. Les Dindjie
ne l'appliquent pas seulement a eux-memes, mais encore a tous les hommes;
tandis qu'ils restreignent le titre de dindjie (homme) a leur seule nation ou
tribu.
II en est de meme des mots olline, golline, eittane, synonymes de kuttchin,
mais dans des dialectes plus meridionaux. Ce sont des substantifs verbaux
formes du verbe oslli, 6tli, gdtti ou kwiltchin (selon les dialectes), qui peut se
rendre litteralement par le verbe anglais faire (to do). Par extension on
l'emploie pour demeurer, habiter; ainsi un Esclave dira : djian ostti ille (ici
je fais non) c'est-a-dire : ie n'habite pas ici. Un Peau de Lievre dira
ene"i se gdtti (je vole moi il fait) pour exprimer : il m'a porte a voler. Enfin
un Loucheux traduir'a. cette inline phrase : je n'habite pas ici, par : nidzjen
kvnllchin /cpwa. Mais ces mots n'ont jamais ete les noms propres des tribus
qui les emploient. fique, qui sont aussi de race Dene, portent egalement ces queues. C'est
sans doute cette particularite qui porta certains Indiens occidentaux
a raconter a La Peyrouse qu'il existait dans Test, sur le continent,
des hommes munis d'un appendice caudal. Ces pointes d'habit se nom-
ment en effet tche (queue) en dene et en dindjie. Elles sont decorees de
franges comme le Talles des Juifs, auquel ressemble fort le vetement
des Dene, des Mexicains et des Chiliens.
Les Esquimaux, voisins des Loucheux dans le nord, donnent a toute
la famille Dene-Dindjie le nom injurieux d'Jripe/eii, c'est-a-dire larves
de vermine. Ils en ont le plus grand mepris, autant a cause de la
timidite de leur caractere, que de ce prejuge d.e nationalite qui porte
chaque peuple, surtout les plus barbares, a hair ou a dedaigner ses
voisins.
II
La famille D&ne-Dindjie se divise en une multitude de peuplades ou
tribus, que les Europeens trouverent toutes en guerre les unes contre
les autres, se halssant, se pillant, se dechirant mutuellement, bien
qu'elles se reconnussent pour scaurs.
Ces inimities intestines, cette decentralisation volontaire expliquent.
plus que l'indifference, l'apathie, les obstacles naturels, la routine et
les defauts hereditaires, 1'extreme division qui existe dans la langue
des Dene-Dindjie. Chaque petite peuplade possede un dialecte particu-
lier, si different de son voisin, qu'il leur est souvent impossible de
s'entendre autrement que par signes.
Un fait singulier qui se presente au milieu de cette diffusion elle-
meme, c'est que des tribus separees par des centaines et meme par un
millier de lieues, offrent quelquefois dans leur langage plus de similitudes que n'on ont des tribus limitrophes entre elles. Ainsi on re-
trouve chez les Peaux de Lievre de l'Anderson, pr6s de la mer Gla-
ciale, un grand nombre de formes verbales et de mots usites au lac de
Tlsle a la Crosse et parmi les Sckkanais de la Riviere a la Paix. Ainsi
encore, plus on s'approche du Pacifique, en descendant, le fleuve You-
kon, dans 1'Alaska, et plus la langue des Dindjie pr6sente d'analogies
avec le dialecte d'Athabaskaw ou avec celui de la riviere des Liards.
De telle sorte que les amis du merveilleux auraient beau jeu pour
admettre qu'il y a eu sur le continent Am6ricain lui-meme une seconde
diffusion du lanarage.
Ce que nous pouvons constater, c'est que les dialectes Dene-Dindjie
ont du se former en Amerique; c'est qu'il est encore impossible d'assi-
J II
26 —
gner a laquelle de ces langues revient la priorite d'antiquite sur les
autres et le nom de langue souche; c'est que la distribution des tribus et
des dialectes dans la contr6e, prouve qu'il s'est oper6 dans leur marehe
une sorte de rayonnement en 6ventail du nord-ouest vers le sud, le sud-
est, Test et le nord-est. Je regrette vivement d'avo.ir a contredire ici ce
que j'avais essaye de prouver il y a dix ans, c'est-a-dire la non-immigration asiatique; mais je ne poss6dais pas alors les connaissances
que j'ai acquises depuis, et le respect que je dois a la verite me fait
un devoir de revenir sur cette question. II en sera parle en son lieu.
Les Denb-Dindjie qui habitent le territoire du Nord-ouest se par-
tagent en treize ou quatorze tribus qui appartiennent a l'un des quatre
groupes Montagnais, Montagnards, Esclaves et Loucheux. Cette division en groupes est purement conventionnelle de ma part; elle a trait
seulement au langage, sans avoir aucun egard aux mceurs et aux cou-
tumes qui sont a peu pres les memes, ni k un gouvernement qui n'existe
pas. Je me contente done d'6num6rer ici les tribus Dene-Dindjie en
suivant une marehe ascensionnelle, c'est-a-dire du sud au nord.
Le groupe des Montagnais comprend :
1° Les Chippewayans proprement dits : Thi-lan-ottine (gens ou habitants du bout de la tete), ils habitent sur les bords des lacs He a la
Crosse, Froid et du Cceur.
2° Les Athabaskans : KkyesV.ayle kke ottine (gens ou habitants du
plancher des trembles), ils chassent autour du lac Athabaskaw et le
long de la riviere des Esclaves.
3° Les Mangeurs de Cariboux ou Ethen-eldeli, ils habitent k Test des
grands lacs Caribou et Athabaskaw, dans les steppes qui s'etendent
jusqu'a la baie d'Hudson.
4° Les Couteaux Jdunes, les Cuivres de Franklin : T'atsan ottine (gens
du cuivre), qui frequentent les steppes situes a l'est et au nord-est du
grand lac des Esclaves.
Au groupe des Montagnards ou Dene des Montagnes-Rocheuses
appartiennent :
5° Les Castors, Tsa-ttine (habitants parmi les Castors), avec
6° Les Sards, qui s'en sont separes. Les premiers chassent le long
de la riviere a la Paix; les seconds dans la Haute-Saskatchewan contre
la chalne des Montagnes-Rocheuses.
7° Les Sekanais, The-kka-ne (ceux qui habitent sur la montagne). La
majeure partie avoisine les postes de traite du Fraser; un petit nombre
seulement frequentent le haut des rivieres la Paix et des Liards, ou ils
ont acquis une grande reputation de sauvagerie.
8° Les Na"annes (habitants de l'Occident) ou NoVhanne de Richard- s
son. II n'en existe egalement qu'un petit noyau sur le versant oriental
des montagnes.
9° Les Mauvais-Monde ou Etlcha-ottine (ceux qui agissent contraire-
ment). Ils frequentent la ehalne des Pics dans les parages de l'ancien
fort Halkett, etsont tres-peu eonnus. Richardson les nomme Dtcha-ta-
uttine. Enfin
10° Les Esba-Va-oltine ou habitants parmi les Argali *, Ce sont les
Sheep-people de Franklin et les Amba-la-ut' tine de Richardson. Ils habitent les hautes montagnes comprises entre la riviere du Courant-Fort
et celle des Na"annes.
Dans le groupe des Esclaves je range :
11° Les Etcha?e-ottine  (ceux  qui habitent  a I'abri). Ce  sont  le
Tsilla-ta-uV tine de Richardson et les Strong-bows de Franklin. Ils
chassent le long de la-riviere des Liards.
12° Les Esclaves proprement dits, qui se divisent en gens de la riviere
au Foin, du lac la Truite, de la montagne la Corne, de la fourche du
Mackenzie et du fort Norman. Je m'abstiens de donner leurs noms
sauvages afin d'abreger. Le nom d'Esclaves leur a ete donne par leurs
voisins du sud, les Cris, a cause de leur timidite.
13° Les Plats-c6tes-de-chien ou Flancs de chien : Uin-tchan^e. Ils
habitent entre le lac des Esclaves et celui des Ours, a l'orient du Mackenzie, et j usque sur les bords de la riviere du Cuivre. Ils se subdivisent
en Plats-coles-de-chien du fort Rae, T'akfwel-ottine, et Ttse-ottine. Les anglais nomment ces sauvages Dog-ribs.
14° Les Peaux de Lievre. Ils peuplent le Bas-Mackenzie, depuis le
fort Norman jusqu'a lamer Glaciale, et se divisent en cinq tribus,
les Nni-ottine ou gens de la mousse, qui habitent le long du deversoir
du grand lac des Ours; les K'a-Va-gotline (gens parmi les lievres), le
long du fleuve; les lCa-tcho-goltine (gens parmi les gros lievres), qui
chassent dans l'interieur entre le Mackenzie et la mer Glaciale; les
Sa-tchd Vu goltine (gens du grand lac des Ours), dont le nom indique
le territoire; et enfin les Bdtards-Loucheux ou Nne-la-gottine (gens du
bout du monde), les plus proches voisins des Esquimaux dans le nord
du continent.
Les Peaux de Lievre sont les Hare-Indians des explorateurs anglais
et les Ka-cho-dtinne de Richardson.
15° Les Eta-gottine ou gens de la montagne. Ils habitent les valiees
des Montagnes-Rocheuses entre les Esba-Va-ottine et les Loucheux.
Richardson les nomme Dahd-dtinne.
1. Sorte d'antilope des Montagnes-Rocheuses (Aploura montcma).
^
i
J
mm
r r- — 28 —
On ne doit pas s'etonner de la difliculte que le savant docteur a paru
6prouver pour exprimer et pour ecrire les noms de ces tribus, car u
avoue lui-meme, apres Hales, Isbister, et tous les voyageurs anglais
qui ont parcouru ce pays, que « les sons.du langage Tinne peuvent
« difficilement etre rendus par l'alphabet anglais, et qu'un grand
« nombre d'entre eux sont d'une prononciation absol iment impossib'e a
« un Anglais. »
Au groupe des Loucheux ou Dindjie, appartiennent treize tribus qui,
depuis le fleuve Anderson a Test,s'6tendent dans le territoire d'Alaska
j usque vers, les rives du Pacifique oil, comme dans le Mackenzie, lis
sont circonscrits par la famille Esquimaude.-
Ces treize tribus sont; 1° les Kioitcha-Kuttihin ou habitants des
steppes de i'Oeean glacial, entre l'Anderson et le Mackenzie; 2° les
Nakotchpo-ondjig Kuttchin,  ou. gens du Mackenzie;   3° les Telllel-
Kuttchin ou habitants de la riviere Peel; 4<> les Dakkadhe (louches),
nommes aussi  Tdha-kke Kuttchin (gens .des montagnes) et Klo-ven-
Kultcliin (gens du  bord  des prairies).   Ils   habitent les  montagnes
Rocheuses entre le Mackenzie et l'Alaska; 5<> les Veen ou ZjenKuttchin
(gens des lacs ou des rats). Leur territoire est la riviere Pore-Epic.
6o les Ilan-kuttchin (gens de la riviere). Meme territoire; 7o les Arlez-
Kultchin ; 8" les Kutchid-Knttchin (gens geants), qui habitent le Haut-
Youkon ; 9o les Tchandjceri Kuttchin, qui chassent le long de la riviere
Noire ; 10° les gens des buttes ou Tanan Kuttchin (gens des montagnes), le long de la riviere Tanana; Ho les Teltchie-Dhidie, ou peuple
assis dans 'l'eau ; 12" les Intsi-Dindjilxh, ou hommes de fer, et enfin
13o les Tsces-tsieg Kuttchin, qui peuplent le Bas-Youkon.
Ill
Le type dene-dindjie est tout different de celui des Esquimaux,mais il
trouve de nombreux points de ressemblance parmi les Sioux. Plusieurs portraits de Dakotah qui enricbissent les galeries du beau musee
d'anthropologie de Paris sont en tous points des figures montagnaises,
peaux de lievres, ou castors. Les traits du Dindjie ou Loucheux se rap-
procheraient d'avantage tant6t du type Nabajo , dont j'ai vu des
portraits fideles, tant6t du type indou. Enfin les figures d'Almees
egyptiennes'qui se trouvent egalement dans la galerie'd'anthropologie
du Jardin des Plantes m'ont rappele trait pour trait des visages de
femmes Flanc-de-chien, Esclaves et Peaux de Lievre.
Sans doute, pour .avoir ici une description rigoureuse du type denos sauvages, il faudraitles depeindre tribu par tribu, car chacuned'elles
offre des caracteres qui la distinguent de ses sceurs; toutefois, comme
je ne puis m'etendre beaucoup sur ce sujet et que je prefere consacrer
mon papier a discuter la question d'origine, je me contente de crayon-
ner une esquisse du type general de la nation.
Les Dene-Dindjie ont la tete allongee, pointue par en bas, surelevee
par en haut. Sa plus grande largeur est aux pommettes. Le front est
assez eleve, mais il est fuyant, conique,deprime sur les tempes et porte
dans le haut une protuberance arrondie. L'arcade sourciliere estnette,
mais tres-haute et fortement accentuee. Ellelaisse voir un ceil grand,
noir, ardent et brillant d'un eclat tout ophidien. La paupiere supe-
rieure est lourde, un peu oblique et prend souvent des aspects singu-
lierement soupQonneux et mefiants. Le nez est generalement aquilin
vu deprofil, large et unpeu epate vu de face ; le pavilion des narines
est fortement indique, surtout chez les Loucheux, dont le nez est.
aussi plus preeminent et plus recourbe. Ceci tient en partie aux os de
cygnes ou aux autres ornements qu'ils portaient dans la cloison nasale,
comme les naturels de la Nouvelle Galles du Sud, les Esquimaux, les
Sauteux et les sauvages de Panama. Ils ont abandonne cet usage depuis peu. Leur bouche est large, garnie de dents petites, serrees et du
plus bel email. La levre superieure depasse l'inferieure et est legere-
ment retroussee, surtout chez les habitants des montagnes, dont le
facies rappelle assez celui des oiseaux rapaces. Le menton est pointu
et en araloche chez les uns, fuyant chez les autres.
A ces caracteres, qui conviennent presque tous au type arameen, si
l'on joint des cheveux d'un noir d'ebene, durs, luisants, aussi courts
chez la femme que chez l'homme, et qui tombent en longues meches
sur les yeux et sur les epaules, on aura un portrait complet de ces
Peaux-Rouges.
' Je ne fais point ici mention de leur teint, car il est tres-varie, meme
dans la meme tribu. Toutefois ceux d'entre eux qui ont la peau la plus
blanche n'atteignent jamais a ce blanc mat et rose de l'Europ6en ; elle
.a toujours une teinte bistree etparalt etre fort epaisse quoiqu'elle soit
fine, tres-lisse et denuee de polls. Leurs chairs ne sont pas molles. et
flasques comme celles de l'Europeen, mais fermes, dures et tendues.
Les Dene-Dindjie sont generalement de haute stature et bien propor-
tionnes; ils ont la poitrine bombee, et ne sont jamais enclins a l'obe-
site. On ne rencontre parmi eux ni bossus, ni boiteux, ni de ces etres
freles et rachitiques si communs au sein de notre civilisation raffi-
nee. Cependant leur developpement est assez tardif et ne commence
guere avant l'age de quinze a seize ans. Avant l'arrivee des Europeens
ils neconnaissaientd'autres maladies que les rhumatismes,l'ophthalmie-
I
i Ik ■ \
— 30 —
et la surdite; mais le strabisme se rencontre frequemment dans la nation Dindjie, ce qui lui a valu des Canadiens le nom peu francais de
Loucheux. Les Flancs-de-chien et certaines petites tribus de montagnards presentent le singulier phenomene d'un begaiement general et
hereditaire.
IV
D'un temperamment bilioso-lympathique, nos indiens sont les
Peaux-Rouges qui offrentle plus de bonnes qualites unies aux defauts
de la sauvagerie. Celle-ci les avait rendus menteurs, orgueilleux, igno-
rants, malpropres, imprevoyants,sans affection du moins effective, sans
reconnaissance, peu hospitaliers.avares, durs pour la femme, le vieil-
lard et les faibles, aveugles et trop indulgents pour leurs enfants;
poltrons, paresseux, laches, irreflechis, egoistes et fraudeurs. Voilaun
lot qui leur etait commun avec tous les sauvages; voila le resultat de
leur genre de vie force et'insolite, de leur manque d'educafion premiere. Mais combien d'autres vices inherents a la sauvagerie leur sont
inconnus!
Ils sont humains vis-a-vis de leurs semblables et doux de caractere;
ils evitent de s'injurier, de se maltraiter; ne contredisent personne en
.face et suivent les lois de la nature; ils sont fideles a observer celles
des coutumes de leurs ancetres qui sont bonnes; ils sont prudents et
reserves vis-a-vis des etrangers, sobres et ennemis des boissons fortes,
infatigables et patients dans la souffrance. lis ignorent le vol, la colere
et le meurtre. C'est precisement ce grand fond d'honnetete qui les rend
queteurs, pusiilanim.es et serviles. Avec les personnes qui ont merite
leur confiance, ils sont candides et'ouverts. Ils aiment k s'instruire et
questionnent sur toutes choses comme les enfants. De plus, ils sont
naturellement religieux, ont peu de superstitions et n'y mettent aucun
entetement. Enfin, compares aux nations qui les entourent, ils peuvent
etre considers comme un peuple relativement moral.
II ne faut pas chercher ailleurs que dans ces qualites, que l'on trouve
difficilement chez d'autres sauvages, la raison de la grande facilite et
je dirai meme de la joie avec lesquelles les Dene-Dindjie ont accepte
et portent encore le joug de l'Evangile. Richardson, en depit de ses
preventions de sectaire, a du confesser et ecrire que les missionnaires
catholiques et francais ou franco-canadiens du Nord-ouest possedent
toute la confiance de ces Indiens, et qu'il ne serait pas facile a de3
predicants protestants de s'implanter parmi eux. En effet, la presque
totalite des Dene-dindjie est chretienne et catholique. — 31 —
Au reste, nos Peaux-Rouges sont de grands enfants toute leur vie
durant. Ce n'est pas qu'ils soient denues d'intelligence et de raison ;
tout au contraire, ils ont de la sagacite, de la penetration et possedent
a un haut degre ce talent, tout particulier aux enfants, d'apprecier de
prime abord dans un homme ses travers et ses qualites, de mettre en
evidence les defauts et le ridicule d'un chacun, et de se livrer a la critique par un feu roulant de quolibets et de plaisanteries. A la verite, la
raillerie est bien souvent Tarme du lache ou tout au moins'du faible;
mais nos Indiens se la permettent sans malice, et dans leur bouche elle
ne manque pas de sel attique. S'ils savaient peindre, les Montagnais
surtout seraient de bons caricaturistes.
Les Dene-Dindjie ne sont done pas depourvus d'esprit, et ils savent
raisonner sur toutes choses; mais leur sphere est bornee, leur esprit
et leur raison n'ont pas ete exerces, ils manquent de puissance comparative, et leurs raisonnements sont empreints d'une originalite bizarre qui tourne quelquefois au burlesque. Leur intelligence est
evidemment dans les langes de l'enfance; leurs facultes sont comme
endormies ou retenues par un obstacle qui n'est autre que cet etat force
et anormal que nous nommons la sauvagerie! Chez eux, la raison ne
s'eleve jamais qu'i l'induction; leurs jugements demeurent puerils, et,
par une consequence naturelle, ce n'est pas le raisonnement qui a
pouvoir sur eux et qui est de nature a les convaincre.
Ils possedent a un degre eminent les puissances sensitives, les be-
soins, les instincts qui nous sont communs avec les betes, tels que
ceux de la conservation et de la reproduction, la memoire des lieux,
la force de la coutume, de la routine et 1'amour des enfants. J'en dirai
autant de la facilite pour les langues. Leur vue est comparable a celle
de l'aigle ; leur odorat est parfait; mais les sens du gout, du toucher et
de l'ou'ie sont comme obliteres par les privations, la souffrance et la
rigueur du climat.
Leurs facultes perceptives sont egalement affaiblies ou depravees par
le devergondage de l'imagination, la peur ou la 'superstition. II n'y
a pas d'idiots parmi eux, ni, a proprement parler, de fous ; mais il y a
beaucoup d'hallucines et de monomanes. Ce que dit le voyageur anglais
Pallas de la surexcitabilite des Samo'iedes, des Tongouses et autres
nations du nord de l'Asie, peut etre entierement applique a nos Dene-
Dindjie. Quelle qu'en soit la cause, cette surexcitabilite nerveuse
trouble tellement leur organisme qu'elle leur fait perdre ce contr61e
d'eux-memes que les Peaux-Rouges possedent si bien ; mais ce qu'il y
a de pire, c'est que cette affection morbide de leur imagination affecte
sympathiquement tous leurs voisins. Nous avons vu nombre de cas de
ces folies passageres par contagion dans toutes les tribus et a toutes les
J 1
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latitudes. Les femmes payennes y sont surtout sujettes. En certains
cas, l'hallucination d'un ou de deux visionnaires gagna tellement la
tribu entiere, qu'elle la porta aux actes les plus extravagants
Chaque annee, pendant l'ete, la peur se communique egalement a
eux d'une maniere epidemique et deraisonnable. Ils vivent alors dans
des transes continuelles et dans la crainte d'un ennemi imaginaire,
qui les poursuit sans cesse et qu'ils croient voir de partout, bien qu'il
n'existe nulle part.
Je dois attribuer a cette affection morbide et sympathique les actes
de cannibalisme qui ont eu lieu malheureusement dans presque toutes.
les tribus avant leur conversion. Les tortures de la faim et la crainte
excessive de la mort rendaient ces Indiens si insenses que, loin
de songer a se mettre en quete de nourriture, ils se jetaient les uns
sur les autres et s'entr'egorgeaient sans pitie, au mepris des plus legitimes affections de la nature. Les Montagnais ont moins d'exces a se
reprocher en ce genre que' les autres tribus, parce qu'ils vivent solitaires, famille par famille. Leur vie est triste et leur caractere morose est ami de la reflexion.
Les Dene-Dindjie n'ont aucune idee ou n'ont que des idees fausses de
tout ce que nous appelons beaute, bonte, ordre, temps, quantite, qua-
lite, amour, gratitude, etc. Jamais ils ne considerent la beaute en
s'epousant, etla bonte d'une femme ne consiste point pour eux dans
la purete de vie qu'elle aura pu mener avant son mariage. Qu'elle
soit soumise, habile a travailler et laborieuse, feconde, jouffiue etbien
portante, tout le reste importe peu.
Un garcon et une fille, si laids soient-ils, trouveront toujours un
conjoint, s'ils sont capables de travailler et de nourrir une famille.
Ceci est peut-etre plus judicieux que nous ne pensons.
Nos sauvages ignorent leur age, et au bout de trois ou quatre ans
ils perdent le compte de celui de leurs enfants. Ils pensent qu'il leur
importe davant'age de se rappeler combien leur doit le commis-traitant
du fort-de-traite voisin; et je puis assurer que ce compte ils ne le perdent
jamais. La main leur sert d'etalon du caleulet donne la mesure de sa
limite. Quand ils ont compte les cinq doigts d'une main, ils recom-
mencent sur l'autre jusqu'a ce que les dix doigts soient epuises. Ne
leur en demandez pas davantage. Leurs idees des nombres sont tellement bornees et leur habitude de Texag6ration et du mensonge telle,
que lorsqu'ils voient arriver cinq a six personnes, ils s'exclament
qu'une grande foule approche; et quand une tribu de 3 a 400 ames
se trouve reunie, ils se rengorgent avec orgueil, en pretendant que le
nombre de leurs compatriotes 6gale celui des maringouins qui bour-
donnent sous la feuillee. Mais lorsque leur intei'et y est engage, ils — 33 —
savent bien diminuer -les nombres. S'agit-il, par exemple, de rendre
compte de leur chasse ou de leur peche ? on peut etre assure qu'ils au-
ront pris une vingtaine de poissons lorsqu'ils diront qu'ils n'ont rien
capture, ou bien qu'il. y en a une centaine lorsqu'ils osent avancer
qu'ils en ont pris quelques-uns.
Ils ne reconnaissent aux etres d'autres qualites que celles qui
tombent sous les sens, telles que la couleur, la dimension, la pesan-
teur, la force, etc. Ils sont incapables d'apprecier la beaute d'une
ceuvre d'art. Presentez leur un objet merveilleusement travailie, ils le
souleveront, et s'il est grand, s'il est pesant: « Oh! oh! s'ecrieront-ils,
ce n'est pas peu de chose. C'est bien lourd, c'est bien gros ! » Mais
est-ilmignon ou leger, il ne saurait meriter leur admiration. D'autres
fois ils essayeront de l'erailler, de l'ecorner, et s'ils ne peuvent y par-
venir, nouveau cri d'etonnemen t: « Oh! oh ! c'est bien dur ! » N'espe-
rez pas autre chose. Souvent nous nous disons qu'un cuissot de renne
bien represente par la peinture, ferait plus d'impression sur eux que le
tableau le plus artistique.
Leur mesure du temps ne depasse pas le laps d'une annee. Ils con-
naissent un grand nombre de saisons, qu'ils caracterisent par les dif-
ferents etats de la neige ou de la terre, et ils divisent l'annee en douze
mois ou lunes, qui ont chacun leur nom. On les trouvera dans mon
dictionnaire au mot mois. Ce cycle de douze lunes est egalement
propre, d'apres le dire des voyageurs, aux Kalmouks, aux Tartares
orientaux, aux Mongols, aux Finnois et aux Japonais. Les Esquimaux
et les Algonquins le connaissent aussi et donnent aux mois a peu pres
les memes noms que nos Dene-Dindjie. Plusieurs ont des noms d'ani-
maux tels que l'aigle, la grenouille, l'oie, l'antilope, le poisson, le
renne, etc.
Un fait singulier, c'est que le mot mois, qui se traduit aussi bien
par sa (lune), que par ni ou nan (terre, etat de la terre) en Montagnais et en Loucheux, s'appelle men en Peau de Lievre. Ce mot est
une racine simple dont on peut faire une preposition en le faisant
preceder de la particule indefinie ko; komen signifie durant, pendant,
comme men veut dire duree, periode. Or ce mot est identique au meme
substantia mois en grec (\>.-p) et offre beaucoup de rapport avec le mot
lune en anglais (moon), lequel provient, dit Miiller, de l'anglo saxon
mdna. Lune se dit aussi mena en gothique et il est du genre mas-
culin. Sa, lune, offre aussi de l'analogie avec le mot chaldeen
sera.
Les Dene-Dindjie comptent les jours d'un coucher de soleil a l'autre,
parce qu'ils disent, et avec raison, que la nuit a precede le jour. Telle
etait la croyance acceptee chez tous les anciens peuples, les Hebreux,
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les Egyptiens, les Rpmains, les Gaulois et m6me parmi toutes les nations celtiques sans exception, au dire d'un auteur anglais.
Ils font commencer l'annee au mois de mars avec l'equinoxe du
printemps; en oela ils se trouvent d'accord avec les Hebreux, les
Grecs et les Tlascaliens.
Enfin ils ont dans leur voeabulaire les noms d'un petit nombre de
constellations qui leur servent & s'orienter dans leurs penibles et frequents voyages.
Un fait singulier et qui devra donner une haute idee de la douceur
des Dene-Dindjie, c'est que, bien qu'ils soient depourvus de toute
espece de gouvernement, de juges et de lois, on ne rencontre mainte-
nant chez eux aucune espece de crimes passibles de la vindicte humaine ; mais seulement les faiblesses inherentes k notre nature. La
peine du talion, le droit de represailles, cette sorte de loi de Lynch
reconnue de toute justice et equite par les autres families Peaux
Rouges, n'existent pas meme chez les Dene-Dindjie. 11 y a des exceptions ; mais elles confirment la generalite du fait.
Les chefs que se donnent certaines tribus, ou plut6t que leur donne
la Compagnie d'Hudson, n'ont absolument d'autre apanage que de
regler l'ordonnance des chasses et les voyages dans les forts de traite,
de p6rorer du matin au soir et de faire force largesses a ceux qu'ils
nommentpompeusement'leur queue, leurs pieds (s'etchelekwie, s^esKerien,
sek'ene). En Hebreu, le meme mot signifie aussi pieds et gens de pieds.
Jusqu'a ce que les sauvages connussent et pratiquassent la vraie religion (dont ils s'acquittent generalement en bons et fervents Chretiens), il y avait parmi eux trois sortes d'etres miserables au dela de-
toute expression : la femme, le vieillard et l'enfant, surtout l'enfant
orphelin. Si vous voulez preter a rire, parlez d'amour conjugal aux
Dene-Dindjie. Ce sentiment, nous avong du le creer et nous le voyons
poindre peu a peu. Ils n'auraient jamais pu s'imaginer qu'il fut ne-
cessaire au bonheur de l'homme, et,-encore moins, ntile au salut de
leur ame. Se faire redouter et obeir servilement, regner en despote
sur celle qu'ils nommaient leur esclave, disposer de leur progeniture
comme bon leur semblait, en lui accordant ou en lui ravissant une
existence dont ils se croyaient les maltres : telle etait leur idee du
mariage et de ses devoirs. Ce sauvage n'aimait done pas et aime encore fort peU. II peut maintenant, par vertu, ne point hair sa com-r
pagne, ne point la jeter hors de sa tente dans un moment de colere
ou d'aveugle jalousie — car il est tres-jaloux, -7- ne plus l'assommer — 35 —
a coups de tete de hache, ni lui couper le nez pour s'en venger; mais
l'entourer de ce respect, de cette affection, de ces attentions frater-
nelles qui font le bonheur de tant de peuples civilises, il en est incapable, et sa moitie ne s'y attend nullement. Et cependant, par une
contradiction singuliere, si, dans une tribu, il appelle sa femme se"a
mon esclave, il la nomme ailleurs dans un langage vraiment biblique
se dez'e, ma soeur. Ainsi, Abraham donnait ce doux nom de sceur a son
6pouse; ainsi le grand pr6tre Jonathan ecrivant au roi Ptolemee Phi-
ladelphe, saluait en meme temps la reine Arsinoe, qu'il appelle la
soeur du roi.
La bigamie, la polygamie et meme un communisme relatif etaient
choses frequentes chez les Dene-Dindjie sans qu'ils en fussent plus
heureux. Ce que l'individu male y gagnait en libertinage eten ty-
rannie, la malheureuse femme, la famille et la societe le perdaient
entierement. Helas! elles y ont tout perdu, car Dieu sait combien d'an-
nees vivront encore les restes infortunes de ce peuple! La religion
seule a pu reconstituer chez eux la famille, relever la femme de sa
longue abjection, en lui apprenant qu'elle est dou6e d'une ame comme
son indifferent et insensible mari. Seule elle a pu empecher le meurtre
des enfants du sexe feminin, qui bien souvent etaient voues a l'aban-
don ou a la dent du loup, a titre d'etres inutiles et embarrassants.
Ainsi le pratiquerent jadis les Grecs et les Romains; ainsi en agissent
encore les Malgaches et les Chinois. Cette durete de cceur est le par-
tage du paganisme et du materialisme. II y a 1800 ans saint Paul
s'6criait en parlant des payens : gentes sine affeclut
Si l'on me demande maintenant la raison de l'asservissement de la
femme, chez les Dene-Dindjie, je serai contraint de renvoyer a l'his-
toire de tous les peuples, qui lui assigne, pour unique et originelle
cause, la chute de la premiere femme et la subjection de l'homme a
tous les maux et a la mort, par la faute de la femme. Les Dene et les
Dindjie n'ont pas oublie cette antique tradition que nient tant d'esprits-
forts modernes.
. Jusqu'a notre arrivee, les sauvages s'unirent en mariage sans aucune
formalite. D'ordinaire la femme etait troquee par son pere contre
une couverture, un fusil, ou mieux encore contre un ou deux chiens.
Quand le mari degofite rej etait son epouse il lui reprenait tout ce qu'il
lui avait donne, mais il n'avait pas le droit de demander au p6re offense
l'objet qui avait servi comme de sceau au marehe. Toutefois, de mariage proprement dit, il n'en existait pas chez nos Indiens, car on
ne peut appeler de ce nom une union k l'6prouvette, sans aucune
espece de contrat meme implicite.
Nos Dene-Dindjie n'avaient aucune espece de culte ni meme de reli- ;T I
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gion, si on en excepte des pratiques ou prescriptions de leurs ancetres
ayant parmi eux force de loi. Un grand nombre sont excellentes parce
qu'elles emanent sinon de la loi mosalque du moins de la loi naturelle.
Nous les enumererons en traitant de l'origine de cette nation. Elles
se nomment aul"i, gofwen et chorion.
A ces prescriptions ils joignaient ce que l'on a appele nagwalisme
ettodemisme ou adoration de la bete, forme de fetichisme la plus abjecte
et la plus materielle qui se puisse trouver, puisqu'elle fait de l'animal
un dieu ou un supp6t de la divinite, et de Dieu Un animal ou un incarnation brutale. lis appellent leurs fetiches elkiusi, ellone, allon"on, selon
les dialectes. Ces mots, qui ont un certain rapport avec le nom de
Dieu : el, elldim, illo'i, elli en hebreu, illus en assyrien, et allah en
arabe, signifient egalement l'animal et le dieu. Nous retrouvons ici une
similitude d'idee entre les Dene et les Grecs qui formerent le nom de
Dieu, 6eb?, du verbe courir, 6«v; car les racines ell, ell, marquent en
dene la fluidite, le mouvement perpetuel, l'ecoulement des eaux, la
course des animaux et des esprits, l'eternite et l'absence de limites.
Les Esclaves donnent le nom d'eWone a l'elan, les Peaux de lievre au
renne, les Montagnards au castor; tous, par consequent, a l'animal
par excellence dont ils se sustentent et qui devient ainsi cause effi-
ciente de leur vie.
Le culte dit Nagwalisme, si on peut appliquer le nom de culte k quelques vaines pratiques, consiste : 1° k porter sur soi une relique de
l'animal-genie qui s'est r6vele a l'indien dans le reve; 2° a se livrer a
quelque pratique secrete dans le but de plaire k l'animal, paree que
l'animal lui-m6me l'aura prescrite en r6ve a l'individu qu'il veut bien
posseder; 3° a s'abstenir avecle plus grand soin d'injurier, de traquer,
de tuer et surtout de manger la chair du nagwal qui s'appelle alors
ete, ata, "ay, "a, "ey selon les dialectes. C'est tout simplement le tabou
des Polynesiens. Presque tous les sauvages, meme baptises, ont conserve de la repugnance pour leur aneien tabou. Ils ne le venerent
plus, ilsTe considerent m6me comme mauvais, mais ils continuent a
s'en abstenir a ce titre, et nous ne les violentons pas. Le temps effacera
ces craintes pueriles.
Au reste le fetichisme des Dene-Dindjie ne difiere pas de celui des
Esquimaux, des Algonquins, des Sioux, des Pieds noirs et des autres
nations de l'Amerique du nord. II s'allie, comme chez celles-ci, a. des
vestiges d'anciens cultes, particulierement au sabeisme. Sous quelque
rapport qu'on envisage ces peuples, on n'apercoit que des debris et
des ruines. Rien n'y est suivi, coordonne de maniere a presenter en
eux une societe complete, ayant une autonomie propre, une religion 37 m
etablie et raisonnee, une forme quelconque de gouvernement. Tout y
est tronque, melange, diffus et difforme.
Avec le fetichisme et malgre* le fetichisme, nos Dene-Dindjie ont
la connaissance primordiale d'un Etre bon qui se trouve place au-
dessus de tous les etres. II a une foule de noms que l'on trouvera dans
mon dictionnaire. Le plus ordinaire, dans les trois principaux dialectes,
est Beftsen nu-unli (celui par qui la terre existe), Nnutse (fait-terre ou
createur) et TiVie (pere des hommes).
Les Peaux de Lievre et les Loucheux disent leur dieu trine. Cette
triade se compose du pere, de la mere et du fils. Le pere est assis au
zenith, la mere au nadir, et le fils parcourt le ciel de l'un a l'autre. Un
jour, en s'y promenant, il apercut la terre; alors etant retourne vers
son pere, il lui dit en chantant (et ce chant est soigneusement conserve
intact par les Peaux de Lievre): — « 0 mon pere assis en haut, allume
« done le feu celeste, car sur cette petite lie (la terre, que les sauvages
« croient etre une lie ronde), mes beaux fr6res sont depuis longtemps
« bien malheureux. Vois-le done, 6 mon pere! Alors descends vers
« nous, mon p6re, te dit l'homme qui fait pitie1. »
On a dit avec raison qu'un dieu-trine n'a pu etre naturellement connu
despalens2. Mais lorsqu'il s'y joint une tradition aussi formelle, et
une foi aussi claire'dans l'attente et dans la venue d'un redempteur.
il n'y a plus a hesiter: ou bien les Denes ont conserve tres-pure l'an-
tique croyance, ou bien ils ont recu la connaissance de l'Evangile a
une 6poque que nous ignorons et qui est deja loin, bien loin de nous.
Toutefois aucun culte n'est rendu a ce createur.
Sur la demande que je fis a ma narratrice Peau de Lievre, la vieille
jongleuse K'atchoti, si les Denes avaient vu ce feu celeste et s'ils avaient
oui dire quele fils de Dieu fat descendu sur terre. « Oui, me repondit-
« elle, longtemps avant la venue des blancs, ma mere me disait qu'une
« etoile avait paru dans l'ouest-sud-ouest et que plusieurs de notre
« nation s'y etaient transportes. Depuis ce temps-la nous nous sommes
« tous separes. Les Montagnais ont gagne dans le sud; leurs fleches
« sont petites et mal faites  Les Loucheux se sont diriges vers le nord;
1. Voici les paroles de ce chant en Peaux de Lievre : « Sel'a tayitay, yeta
« odeyinkpon, ledi nnu yaze kke- tchaek'e k'et'edatli lonnie kka-neunt'a. Ek'u
« sep'a ni-nondja, sel'a, nendi dene el'une'ttinen. » Comme les anciens peuples,
les tribus du has Mackenzie ont consacre les passages les plus remarquables
de leurs traditions par des formules chantees et comme stereotypees, tant
elles sont immuables.
2. Eusebe (de Preparat. evang. liv. X, ch. i, et liv. XIII, ch. x) prouveen
effet, dit Migne, que ce que dit Platon de Dieu et de son Verbe, et ce que
dit Trimegiste : « Monas gettuit monadem et in se reflexit ardorem, » ils l'ont
tout emprunte de Moi'se et des croyances hebrai'ques.
; — 38 —
« leurs femmes sont maladroites; mais nous, nous les hommes veri-
« tables, nous sommes demeures dans les Montagnes-Rocheuses, et il
« ya fort peu de temps que nous sommes arrives sur les bords du
« Mackenzie. »
Ce recit, dont je garantis la veracite, m'a eloigne de mon sujet. J'y
reviens.
Independamment de la triade creatrice et des animaux- genies ou
Ellone, les Dene-Dindjie reconnaissent un Esprit mauvais qui porte
aussi plusieurs noms. Mon dictionnaire les fournissant, sous la ru-
brique demon, je m'abstiens de les donner ici. Les plus vulgaires sont
yedariye-slini (puissant-mauvais); ettsone (loutre, esprit-mauvais) ;
edz'e (cceur); yaVenontay (venudu ciel, ou qui a traverse le ciel); ettseni
(esprit); "onne-ttsen (rejete, repousse).Les Indiens en ont grand'peur et
en font l'objet de leur magie noire, car ils distinguent plusieurs
sortes de magie. La plus inoffensive est la curative, c'est-a-dire celle
qui est employee en cas de maladie. Son nom est elkkezin tsedjien
(on chante Tun sur l'autre). La seconde est inquisitive, et se fait dans
le dessein de recouvrer les objets perdus, de savoir ce qu'est
devenue une personne absente, de hater l'arrivee des barques. On l'ap-
pelle inkfyanze, c'est-a-dire l'ombre, la silhouette. La troisieme est
operative et n'a pour but que la gloire de faire des prestiges. Les Indiens avouent qu'elle n'est qu'un jeu, et pourtant ils la nomment la
medecine forte, inkkoanze tta natser (i. e. l'ombre qui est forte). La
quatrieme est malefactive. C'est le sort ou malefice de nos sorciers
du moyen age. On l'appelle nanlyeli (ce qui se jette, ce quitombe), et
inktyanze dene kke olte (l'ombre qui' tue l'homme). Les Peaux de Lievre
et les Loucheux lui donnent le nom du demon lui-meme, le dechu, le
rejete (yaVe nontay), ou encore celui de thi, kfwi, qui signifie tite.
Enfin, ces memes Indiens ont une cinquieme espece de magie ap-
pelee ek'e-tayitle ou tayetlin (le jeune homme bondissant ou lie). Ils la
pratiquent dans le double but de se procurer un grand nombre d'ani-
maux a la chasse et de causer la mort de leurs ennemis. A cet effet,
ils lient etroitement l'un d'entre eux, le suspendent dans la loge par
la tete et par les pieds et le balancent d'un c6te et d'autre.'
Les sorciers esquimaux et sauteux se font egalement lier avant de se
livrer a leurs prestiges. Ilparait que de tout temps cette pratique a 6t6
en usage et que les Hebreux eux-memes reeonnaissaient que l'Esprit,
soit bon, soit mauvais, a coutume de lier ceux qu'il possede, car saint
Paul, pour exprimer que l'Esprit-Saint le pousse vers la ville deicide,
6crit ces paroles: « Et nunc ecce alligatus ego Spiritu vado in Jerusalem. » La fable nous dit aussi qu'il fallait lier Protee pour l'obliger
a rendre des oracles. — 39 —
II n'y a point de religion sans pretres. Le fetichisme, nagwalisme ou
chamanisme des Dene-Dindjie, comme on voudra Tappeler, bien qu'il
soit le degre le plus has, le plus abject, mais ausssi le plus primitif
de toutes les croyances, a egalement ses initiateurs. Ce sont les jongleurs ou chamans, qui se nomment dene inktyanze, inkkoone (ombres,
silhouettes); nafe (r§veurs), nako"i (voyants); et en dindjie, tcezjien
(magiciens, du mot schian magie).
Toutes leurs fonctions se r6duisent a chanter et a rever, ce qu'ont
toujours fait les magiciens de tous les pays, surtout les Orientaux et
tous les Semites. Les Juifs eux-memes ne considerent-ils pas le reve
comme la soixantieme partie de la prophetie et comme un avis de Dieu?
Les Dene-Dindjie attachent au chant accompagn6du son du tambour,
d'insufflations, d'attouchemehts et de passes une puissance magique
incomparable. Les anciens, quelque doetes et civilises qu'ils fussent, ne
le croyaient-41s pas egalement? « Carmina vel ccelo possunt deducere
lunam » chantait le cygne de Mantoue. (Bucol. Eglog. vm.)
Par le chant, nos Dene-Dindjie pretendent doncguerir, vaincre, char
mer, tuer, prophetiser, ressusciter, converser avec les elements et les
animaux, quoique en realite ils n'operent rien de tout cela et se
repaissent d'illusions et d'hallucinations toute leur vie durant.
Quelque vraie qu'elle ait pu etre jadis et dans son principe, la
magie, il faut bien l'avouer, a beaucoup perdu de son prestige, et tout
ce qu'on peut affirmer de la puissance de nos pretendus sorciers sauvages, c'est que, de leur propre aveu, ce sont des fourbes et des men-
teurs, qu'un simple prestidigitateur de province jetterait dans la stupefaction.
N'importe, le chamanisme, tel que nous le retrouvons chez nos Dene-
Dindjie, existe identiquement le mSme parmi une foule de peuples
americains et asiatiques, chez les Esquimaux, dans toute la grande
famille ougro-finnoise, dans l'Indoustan, en Syrie, en Afrique, etc. A
peu de divergences pres, le fetichisme a ete l'erreur de tous les peuples, parce qu'il a commence dans le paradis terrestre, le jour meme
oii l'esprit des. t6nebres se fit serpent, la bete la plus vile et la plus
meprisable-; et ou l'homme,par faiblesse pour sa femme, crut a ce faux
dieu, a ce dieu-animal, a cette bete, au lieu de croire et d'obeir au
seal et veritable Dieu, le Dieu pur esprit, lumiere et verite.'
Que le demon continue k se manifester r6ellement et visiblement aux
chamans; qu'il obsede meme l'esprit etl'imagination de certains Chretiens afindereconquerir sonempire,non-seulement nous lecroyons, mais
nous.en avons eu des preuves evidentes. Toutefois c'est dans le reve,
dans l'exaltation d'une demence passagere, youlue et acceptee, et par-
tant coupable, que ces manifestations ont lieu. Tout est la. L'Esprit SUP
■mpi
— 40 — '
qui se livre a l'homme sous la forme du fetiche, c'est ce qu'au moyen
age on appelait incube ou succube. II a une existence illusoire en ce
sens qu'il ne s'impose que dans le songe seulement. C'est une ombre,
une silhouette, une image, un supp6t; car inkk^anze veut dire tout
cela, comme le mot e'i&oaov, d'ou est venu id oie, idolatre et idolatrie, le
signifie aussi. Mais cette nature fantastique du fetiche, ce caractere
d'ombre, d'image reconnu par les jongleurs de toutes les nations, les
Indiens n'ont pas la sottise de les nier comme le font nosmaterialistes.
Ils avouent que leur todem, leur powakan, leur manitou. leur ellone
ne leur procure que des jouissances illusoires, tout au plus des satisfactions desavouables. Jusque-la, ils sont dans le vrai. Le mal est que
non-seulement ils se pretent a ces revelations de la bete par le songe,
mais qu'ils s'attribuent meme une puissance dans l'ordre physique, une
sorte de divinite (yedariye) et la prophetie, que le fetiche ne leur communique pas plus que l'ancien serpent ne rendit Adam clairvoyant et
semblable a Dieu. Et c'est en cela qu'ils s'avouent menteurs et que leur
dieu Test en effet. C'est la en quoi consiste la difference entre la magie
et la vraie religion. Tout est illusoire et mensonger dans l'une, tout
est reel dans l'autre. a Les theraphins n'ont dit que des vanites, cc et
les devins n'ont vu que le mensonge, » disait le prophete Zacharie aux
fetichistes de son temps et de son pays.
Voila comment s'exerce sur nos Indiens la puissance magique du demon.
II arrive assez bien a ses fins en prenant l'homme par des reves, comme
I'araigneeprend des mouches, avec une frele toile,sans qu'il lui soit ne-
cessairederecourir adesprestiges. Qu'il reserveces grands moyenspour
des hommes d'une intelligence superieure, soit; mais je ne l'ai jamais
vu en user parmi nos sauvages. II en vient a bout par des moyens plus
simples et plus puerils. Chez les Dene-Dindjie, comme chez les Pheni-
ciens, il est toujours et avant tout Beelzebub, c'est-a-dire le prince des
mouches. Et c'est pourquoi l'homme est plus inexcusable de se laisser
leurrer par un tel dieu et de se donner a lui. Otez ce caractere a l'esprit mauvais et il cesse d'etre l'esprit menteur ; et on pourrait repro-
cher a Dieu de ne point donner a l'homme assez d'intelligence hi de
force, pour distinguer et repousser des instigations qui outrepasse-
raient l'humaine nature. S'il peut produire quelques effets physiques,
tout au plus, par des efforts extraordinaires et avec la permission de
Dieu, peut-il singer les ceuvres du Createur ? Voyez la difference qui
existe entre la pensee toute puissante, sublime et creatrice du Dieu de
Molse, de notre Dieu, et cette ridicule et puerile puissance des faux-
dieux de l'Olympe de Brahma, avouee par ses pretres eux-m§mes. Au
bout d'une ann6e et par la plus profonde meditation, faite en conside-
rant attentivement leur nombril, ils vinrent a bout de creer... quoi? une — 41 —
vache 1 Les traditions de nos Dindjie ont plus d'esprit que les Vedahs.
Dans la jonglerie malefactive, les pretendus magiciens Dene et
Dindjie se depouillent de leurs vetements, entourent leur tete et toutes
leurs articulations de liens et de franges en poil de porc-6pic, animal
tres-colere, placent des cornes sur leur front, quelquefois une queue a
leur dos; et, se tenant accroupis dans la posture d'un animal, ils chan-
tent, hurlent, roulent les yeux, maudissent, commandent a leur fetiche, et se demenent d'une maniere hideuse et bestiale. Les Sioux et
les Algonquins en usent egalement de meme et ornent leur front de
cornes de bison. Nous pouvons croire que c'est la une vieille pratique
des partisans du chamanisme, car nous voyons dans le livre des
Rois, que le devin Sedecias, voulant pr6valoir contre le prophete
Michee devant l'impie Achab, il se fit des cornes de fer dont il sur-
monta sa tete. Les franges (thai*, elttsay) de nos Jongleurs n'offrent-elles
pas aussi des rapports avec les thephillins et les phylacleres, dont les
Juifs s'entouraient la tete et les doigts avant de prier, et que Notre-
Seigner leur reprochait comme une addition coupable ou puerile k la
loideMolse? .
On ferait un livre bien interessant de l'etude approfondie des Dene-
Dindjie ; mais nous devons nous contenter d'ebaucher chaque trait de
leur caractere.
VI
Outre la blouse de peau blanche ou jaune ("i, "ie, "ig) a queues de-
cor6es de franges et de breloques metalliques, qui fut le costume pri-
mitifdes Dene-Dindjie et que portent encore les Loucheux, ceux-ci
ainsi que les Peaux de Lievre y joignent un pantalon de meme ma-
tiere et aussi richement orne (kla-"i), qui est cousu avec la chaussure.
II est porte par les femmes comme par les hommes. Les tribus plus
meridionales remplacent le pantalon par les cuissards ou mitasses (shel'),
que des jarretieres retiennent auxjambes, et par un pagne oblong
d'une etoffe quelconque.
La robe des femmes est tres-courte et decoree d'une profusion de
franges, de houppes de laine, de verroteries et de breloques sonores.
La chaussure generale est le mocassin (k'e), ou Soulier de peau molle
qui emprisonne et dessine le pied comme un gant le fait de la main.
Durant l'hiver, le renne, le castor et le lievre arctique sont mis a
contribution pour fournir a I'habitant du desert des vetements aussi
chauds que legers et commodes. - 42 —
Le tatouage se reduit chez eux a quelques petits traits paralleles
que les femmes portent sur le menton, aux commissures de la bouche
ou sur les pommettes. Les hommes sont rarement tatoues, mais ils se
peignent de vermilion les joues,le menton, le front et le nez. Gependant
les Montagnais ont depuis longtemps abandonne tous ces singuliers
usages, et se vetissent meme a l'europeenne comme les tribus du Mackenzie. Les peuplades qui habitent les Montagnes-Rocheuses sont demeu-
rees les plus sauvages; toutefois, l'usage de se percer le septum
pour y porter des ornements en os est tombe en desuetude parmi elles
comme chez les Loucheux et les Peaux de Lievre. Mais les Babines et
les Kollouches ont conserve cet apanage- de la sauvagerie.
Le port d'une large tonsure que nous voyons passe en coutume chez
les Esquimaux et,je crois, chez lesBotocudos du Bresil, est aussi une
mode montagnaise. Jadis,-hommes et femmes partagaient leurs che-
veux sur le front, pour les laisser pendre de chaque c6te du visage. De
nos jours, il n'y a plus que les vieillards qui ont conserve cette mode
nazareenne. Les jeunes gens se modelent en tout, pour la coupe de leur
chevelure comme pour celle de leurs habits, sur les metis franco-cana-
diens qui desservent les postes de commerce anglais.
Peuple nomade de chasseurs, de trappeurs et de pecheurs, les Dene-
Dindjie habitent sous des tentes de peaux d'elan ou de renne, garnies
de poil ou sans poil, cfiniques ou demi-spheriques. Ils les nomment
nanbali, nonpale, nivia, nijye, etchiede, suivant les dialectes. Ces loges
ou boucanieres circulaires reposent sur des perches r6unies en faisceau
ou sur.descerceaux plantes en terre. Une ouverture menag6e au som-
met laisse echapper la fumee d'un feu qu'on y entretient sans cesse.
Certaines tribus plus apathiques ou plus endurcies a la rigueur du
climat, se contentent de cahuttes en branches de sapin decorees pom-
peusement du titre de maisons proprement dites (kpuni kowa).
Dans la hutte comme dans la loge, quelques menus rameaux
de sapin recouverts de vieilles robes de renne, de bison ou d'elan,
forment k la fois la table, l'atelier, le siege et le lit du sauvage. II s'y
assied jambes croisees et y repose sur la dure, c6te-a-c6te avec tous
les membres de sa famille, les visiteurs, les intrus etune meute de
chiens de trait, effrontes, tapageurs et gloutons. C'est sur cette terre
glacee, a peine cachee par des haillons, sous ce ciel arctique dont
rien ne lui derobe la vue, qu'il est venu au monde, qu'il a prepare sa
couche nuptiale et qu'il rendra son dernier soupir, sans regret et
presque avec indifference. Ainsi le sauvage jouit de la faculte de dor-
mir toujours a la belle etoile, meme dans sa maison, et d'etre chez
lui partout oh il plante sa tente. II ne s'inquiete ni de questions terri-
toriales, ni de cote mobiliere, ni de droits de chasse et de peche, ni de — 43 —
loyer, ni d'imp6ts sur les portes et fenetres. Nul souci pour lui de
payer le grand air qu'il respire, l'eau cristalline qui forme sa boisson,
le bois dont il se chauffe et qu'il brule par grands buchers, les animaux qu'il tue et dont il se nourrit. II va ou il veut, il campe oh bon
lui semble, et mange quand il peut, mais toujours de bon appetit.
En somme, lorsqu'il a des principes religieux pour le consoler dans
ses peines, et de la morale, le Dene est l'etre le plus heureux qui soit
sous le soleil, parce qu'il n'a aucune attache sur terre. Toute sa fortune consiste dans une tente, un fusil, un chaudron, un gobelet et un
tralneau pour transporter son menage. Vous ne l'entendrez jamais se
plaindre que le sol est pour son dos une couche trop dure, que le
climat du cercle polaire est trop rigoureux, que son long hiver de
neuf mois est intolerable, que son pays est sterile, sa nourriture trop
frugale et trop monotone. II n'est point de nabab plus fortune que lui.
Ne le plaignez pas car vous l'humilieriez singulierement. II se re-
dresserait avec fierte et vous jetterait ces paroles sanglantes : « Mon
« beau-frere, je ne suis pas si malheureux que toi. Songe que c'est
« moi qui chasse pour toi et qui pourvois a ta subsistance. »
La femme sauvage n'a pas plus de sensiblerie que son mari. Fe-
conde comme une Irlandaise, patiente comme une esclave, elle tra-
vaille jusqu'au dernier moment de son terme et met au jour son fruit
ou que ce soit qu'elle se trouve, sans le secours d'aucun aide, sans cris,
sans defaillances. Elle donne elle-meme au nouveau-ne les premiers
soins que son etat exige, puis elle l'allaitera pendant trois ou quatre
ans, sans que sa sollicitude de nourrice l'empeche de vaquer aux
soins du menage, de tanner les peaux, de preparer les fourrures, de
desosser et de boucaner la venaison, de piler les os pour en extraire
la moelle, de coudre, de laver et de raccommoder sans cesse.
Le lavage est une importation toute r6cente et europeenne. Le Dene
et le Dindjie ne se lavaient jamais autrefois ; mais ils se nettoyaient
les mains et le visage avec de la graisse ou avec un morceau de chair
de poisson, ce qui vaut encore mieux. Aujourd'hui meme, ils portent
une chemise, quand ils en ont, jusqu'a ce qu'elle tombe en pieces ;
et lorsqu'ils veulent s'endimancher, ils en mettent deux ou trois par-
dessus la sale, sans prendre le soin de tirer celle-ci. La vermine les
d6vore autant que la salete les couvre. C'est la une plaie qu'il nous sera
difficile de gu6rir.
Le sauvage est positif en toutes choses, sauf en ce qui a trait au
monde invisible et a l'existence a venir. Pour cela, comme nous l'avons
vu, l'infidele se repalt de fantdmes. Quant a la poesie, il en ignore
et le nom et la chose. S'il est admirateur de la belle nature, c'est
ce que je n'oserais certifier, car j'en ai rarement vu s'extasier sur la
IOBJ
>a£= — 44 —
beaute d'un paysage; mais avant toute chose, ilpense avivre commo-
dement, et choisit d'ordinaire, pour y planter sa tente, un lieu oil l'eau
et ie bois mort abondent. Ce ne peut 6tre naturellement un site enchan-
teur. Si le bois sec devient rare, l'Indien n'hesitepas un instant, il sa-
crifie la beaute k la necessite en mettant le feu k la foret. L'incendie
gagnera du terrain, il ravagera la contree sur un parcours de plusieurs
lieues. Peu lui importe. « Quel beau pays ! s'ecriera-t-il quelques an-
« n6es apres, on le traverse sans que les branches vous crevent les
« yeux, et nous y avons de quoi nous chauffer pendant longtemps. »
Les animaux qui forment la nourriture de nos De. e-Dindjie sont le
renne des deserts, le grand renne des bois ou caribou, l'orignal ou
elan d'Amerique, le bison, le bceuf musque ou ovibos, l'argali ou an-
tilochevre des Montagnes-Rocheuses, le bighorn ou mouflon des montagnes, le castor etl'ondatra q,u rat-musque. On voit que la liste est
bien fournie.
Ils chassent le renne de plusieurs manieres : k courre, c'est-a-dire
en le poursuivant a pied et a la raquette dans la neige, sur les grands
lacs, dans les bois etles steppes; au lacet dont ils garnissent de vastes
enceintes palissadees vers lesquelles ils pourchassent cet animal au
pied leger, lequel vit toujours par grands troupeaux.Ce mode de cbasse
est identique a celui que les Cris et les Assiniboines emploient pour
capturer le bison ou buffalo, et les Yakamas de la Colombie britan-
nique pour forcer le chevreuil. Gertaines peuplades africaines le met-
tent aussi en usage pour se rendre maitres de l'antilope et du zebre,
d'apres le grand voyageur Livringstone. L'esprit inventif de l'homme
lui suscite de partout les memes moyens pour parvenir aux memes
fins.
En ete et en automme, les Dene-Dindjie guettent le renne & certains detroits que l'animal a l'habitude de traverser en bandes, dans
ses migrations p6riodiques de l'Ocean glacial a l'interieur, et vice-
versa. Lorsqu'un troupeau s'est jete a la nage, il est aussit6t entoure et
massacre par tous les bras et par toutes les mains, voire meme par
celles des enfants et des femmes. C'est une boucherie qui jette l'abon-
dance dans une tribu pour plus d'un mois. Mais que de gaspillages
ont lieu dans ces occasions opimes! Les Dene nomment le renne etie,
ethen, ekfwen, c'est-a-dire viande, nourriture, pature.
Le mouton et la chevre se chassent a l'affut, et il en de meme du
castor et de l'orignal. Ces deux derniers animaux ont l'oreille si delicate, et ils sont si ruses que l'Indien a besoin de toute son adresse pour
ne pas leur donner l'alarme. Un castor et un elan manques sont ordi-
nairement perdus pour le chasseur.
Celui-ci depece lui-meme les animaux qu'il a tues, a moins qu'ils — 45 —
ne se trouvent en trop grand nombre ; mais c'est ordinairement a la
femme et aux enfants qu'est devolu le soin de venir chercher en tral-
neau, pour les conduire au camp, les grasses depouilles des rois de*la
foret. Ce n'est que justice. Pendant l'absence du pere de famille, ses
fils, s'ils sont trop jeunes pour chasser, ne seront cependant pas de-
meures inactifs. Ils auront creuse avec grand labeur et pendant une
journee, des puits dans une croute de glace de trois a neuf pieds d'e-
paisseur, afin d'y tendre des filets ou des lignes de peche. Ou bien ils
seront all6s disposer dans les bois des lacets pour prendre le lapin
sauvage, le ptarmigan tiquete etla gelinotte blanche comme laneige;
ils y auront fabriqu6 des trappes a martres, a renards ou a gloutons,
dont les depouilles, troquees dans les postes de commerce de la riche
compagnie d'Hudson, procureront a l'habitant du desert des armes, des
munitions, du filarets, des ustensiles et des vetements.
Nul n'est oisif dans cette pauvre et froide'demeure du Dene, sauf
le chasseur lui-mSme, quand il rentre de sa penible tournee, si elle
a ete fructueuse. II a fait son devoir, et maintenant il se dedommage
par le repos, le sommeil et une nourriture substantielle, d'un jefine
et d'une marehe forces de plusieurs jours, dans une contr6e d6pour-
vue de sentiers et ensevelie neuf mois durant sous la glace et les
frimas.
L'abondance regne-t-elle au logis, notre homme passe son temps
dans sa hutte, mangeant, fumant et dormant tour a tour, jusqu'a ce
que, les provisions etant 6puis6es, la faim le force a se mettre de
nouveau en quete de sa subsistance. Mais il arrive bien souvent que
les pistes manquent, que le poisson fuit les rets, que les lievres
mangent les lacets destines k les etrangler, que d'autres causes redui-
*sent k la famine l'imprevoyant sauvage. Qui de nous ne se croirait
perdu dans une telle extremite et au milieu de ces neiges ? L'Indien,
lui, ne s'en effraye pas ^ il ira gratter les rochers, y ramassera un lichen noir et recoquille, du genre Gyrophora, et, avec ce cryptogame
bouilli, procurera a ses enfants une gelatine dou^e et nourrissante.
J'ai nomme le the-tsin ou tripe de roche. S'il est trop paresseux pour
se donner tant de mouvements, il fera racier les peaux de sa tente, ou
la robe de cuir de sa femme, dont il tirera une autre gelatine nommee
elVanV-tsin qui prolongera sa vie. Rien ne l'epouvante, car il est blase
sur le danger a force de jouer sans cesse avec la mort.
Les Indiens ne consomment jamais tout le produit de leurs chas-
ses ; les flancs et les croupes des animaux tu6s sont desosses, decou-
p6s, exposes k la fumee sur un boucan, puis seches au soleil, si on est
en ete. C'est ce qu'on appelle de la viande boucanee (efepane). Elle est
seche, cassante et'se mange aussi bien crue que cuite.  Cette viande — 46 —
ainsi prepare est attachee par paquets de cinqpelus*, et troqu6e dans
les forts de la Compa'gnie de la baie d'Hudson, contre des munitions
de chasse et du tabac. La langue, la graisse et les nerfs des animaux
tu6s a la chasse sont egalements des objets de commerce. Mais les
sauvages ne peuvent se procurer des vetements et des colifichets de
toute sorte que par l'echange des pelleteries; et c'est pourquoi aux
fonctions de chasseur et depecheur, l'Indien ajoute aussi celle de trap-
peur.
La traite des fourrures necessite de la part des Dene-Dindjie des
voyages frequents vers les forts-de-traite. Ils s'y rendent par petites
troupes a differentes epoques, mais ils n'y affluent guere qu'au prin-
temps et en automne, c'est-a-dire lors du depart et de l'arrivage des
barges ou bateaux de la Compagnie d'Hudson. A ces deux epoques,
toutes les tribus les moins eloign6es se reunissent autour de leurs
forts respectifs, oh elles arrivent en flotilles de pirogues (ttsi, ella,
ttsi), ou en radeaux (Xedhi, Xkni, 'f-aon). Dans les autres temps de l'an-
nee, les sauvages s'y rendent sur la glace. Les longues raquettes, dont
leurs pieds sont chausses, leurs fournissent alors le moyen de tracer,
par leur empreinte dans la neige, ces sentiers (t'unlu, Vinlu, ghe) si
longs et si tortueux qui serpentent a travers les forets, sur les lacs
congeles, dans les steppes arides, et qui sont les seules routes que
possede la contree.
Comment l'Indien peut-il' se diriger au milieu de ce dedale inextricable des bois? Quelle boussole le guide? A quels poteaux reconnalt-
il sa route? Voila autant de questions que l'Europeen s'adresse en
parcourant ces sentiers d'un pied et demi de large, qui, apr6s avoir
franchi tant d'obstacles, arrivent si droit au but. Mais le sauvage est
aussi k l'aise dans la foret que l'Europeen dans sa ville natale. II
connalt chaque prairie, chaque bouquet desapins; ila donne un nom
k toutes les lagunes et a tous les ruisseaux. La direction des bancs de
neige, les couches de lichen et de mousse qui recouvrent le tronc des
arbres-, l'inclinaison de ceux-ci, l'aire du vent, le cours des astres,
voil& son compas et sa boussole. Une entaille pratiquee sur les arbres, une branche cassee, un brin de sapin plante dans la neige, voila
autant de balises qui lui montrent sa route, si le vent vient a combler
les empreintes que ses raquettes ont laissees apres lui.
1. On appelle pelu la peau du castor avec son poil. C'est la monnaie etalon
du pays dont la valeur est de 2 shillings (2 fr. 50). On appelle pelu-en-viande le
castor depouilie de sa peau. Sa valeur est la moitie de l'autre qu'on nomme
pelu-en-poil. Pelu est un vieux mot francais, remplace aujourd'hui par l'ad-
jectif veiu. (Note de I'auteur.) — 47 —
Dans les tribus Dene-Dindjie qui ont conserve l'usage antique et general
aux Peaux-Rouges, les morts sont deposes en cache dans un coffre tres-
grossier et k claire-voie, fait de petits troncs d'arbres encoches, et eleve
de trois a sept pieds au-dessus du sol. Les vetements, les armes et les
ustensiles du defunt sont ensevelis avec lui, a la mode tartare; son ca-
not d'ecorce est renverse sur la tombe ou bien lance au gr6 du courant.
Tous les objets ayant appartenu au defunt et qui ne peuvent etre caches
avec lui sont sacrifies. On les brflle, on les jette a l'eau ou bien on les
suspend dans les arbres; car ils sont eln'dri, Stay, c'est-a-dire anatheme.
Nouvelle espece de tabou dont l'usage se retrouve mainte part ail-
leurs. De nos jours, ces sauvages imitent les Europeens et enterrent
leurs morts.
L'usage des masques, si r6pandu sur les deux continents ameri-
cains, etait d'un frequent usage chez les Dene-Dindjie, autant dans les
jeux qui ont pour but d'imiter les actions des geants appeles otchdpe,
kfwi-deteUi (tetes rasees), dze-tch?6 (grands-cceurs) ou tchi-tchpo (grosses-
tetes), que dans les funerailles ou on en recouvrait la face du cadavre.
Get usage tout 6gyptien est entierement tombe en desuetude. On cher-
cherait vainement un.de ces masques dans toute la vallee du Mackenzie ; mais plusieurs de mes confreres en ont vu dans le territoire d'A-
laska et dans la Golombiebritannique.
Les Dene-Dindjie surmontent les tombes de leurs morts de longues
perches auxquelles sont suspendues des banderolles de diverses cou-
leurs. Leur but secret est d'amuser l'ame du defunt et de la retenir
dans la cache (tssa) avec le cadavre. Cet usage se retrouve en Chine,
d'apres le recit des voyageurs.
Dans certaines tribus, un an apr6sla mort de quelqu'un on se reunis-
sait autour de la cache, on l'ouvrait pour contempler une derniere fois
les restes hideux et defigures du defunt; puis, apres s'etre lamente et
avoir entonne le chant des morts, on festinait en silence sur la pelouse.
Tai encore vu cette pratique en honneur au grand lac des Ours et parmi
les Flancs-de - Ghien, eloignes des forts de traite et de nos residences.
Les Dene-Dindjie, comme tous les sauvages, sont tres-sensibles a la
musique. Leurs chants, vocalises chez les Montagnais, accompagnes de
paroles chez les Peaux de Lievres et les Loucheux, ne sont pas de-
pourvus d'harmonie et de rhythme. Ils sont superieurs aux glapisse-
ments des Cris et aux sempiternels he I yan,yan, he I des Esquimaux. Ils
ont un rhythme pour Pamour, et un autre pour la guerre et la magie;
un troisieme pour le jeu, un quatrieme pour la danse etun cinquieme
pour le deuil et la douleur. Nonobstant cette divergence de motifs et
de sentiments, tous ces chants sont sur le mode mineur comme les
■a — 48 —
hymnes des Grecs. J'ai meme remarque que nos Indiens ont une tres-
grande difficulte a attaquer la tierce majeure. Sit6t que nous cessons
de les aceompagner, soit de la voix, soit d'un instrument, ils bemo-
lisent toutes les notes et donnent aux airs les plus gais un ton des
plus lamentables. ESSAI
SUR
^ ^.
L'ORIGINE   DES DENE-DINDJIE
Par la comparaison que j'ai faite, dans l'avant-propos de cet ou-
vrage, de la langue des Dene-Dindjie avec celles de peuples qui habitent le continent Asiatique, d'une part; et par les affinites que la
brieve esquisse qui precede a du faire ressortir entre nos sauvages et
ces m6mes peuples, d'autre part, je crois avoir donne quelques indications probables de l'origine asiatique des Dene-Dindjie.
En recueillant de la bouche meme de nos sauvages le reeit de leurs
traditions et de leurs coutumes, je n'etais guide que par un gout natural tres-prononce pour les etudes ethnologiques, specialement pour
celles qui concernent les Americains. J'etais si depourvu de tout esprit
.de systeme, de controverse ou de contradiction, que je soutins meme, il
y a dix ou douze ans, l'autochthonie des Peaux-Rouges. Si j'ai du desa-
vouer ensuite ce que j'en dis alors, c'est que ces dix annees d'expe-
rience et de recherches consciencieuses m'ont instruit en cette ma-
fee, et ont produit en moi la conviction contraire. On peut done re-
cevoir avec confiance le resume que je fais ici de toutes les preuves •
qui militent en faveur de l'origine Asiatique des Dene-Dindjie, parce
queje n'ai aucun interet personnel a les avancer, et qu'en ce faisant
je m'expose moins k l'approbation qu'a la critique de certaines gens.
Au reste, sur ce chapitre, comme sur tous les autres que j'ai par-
courus, je crois n'avoir pas a me reprocher de generaliser. Je n'assi-
mile point les Dene-Dindjie k tel ou tel peuple en particulier. Je me
contente de mettre en relief les points de ressemblance qu'ils offrent
avec plusieurs peuples asiatiques, ou dont l'Asie fut incontestablement iii
— 50 —
le berceau; laissant au lecteur le soin de juger de la convenance ou de
la disconvenance de ces rapprochements.
Trois chefs concourent a etablir l'origine asiatique des Dene-
Dindjie : 1° leur propre temoignage; 2° des legendes et des coutumes
analogues soit a celles qui sont actuellement en usage dans l'Asie,
soit a celles des Anciens; 3° enfin, des traditions et des observances
identiques a celles des Israelites, parmi lesquelles on pourra peut-etre
distinguer quelques vestiges d'id6es chretiennes, probablement im-
portees d'Asie.
I
TEMOIGNAGE   ORAL   DES   DENE-DINDJIE
EN  FAVEUR DE LEUR ORIGINE  A.SIA.TIQUE.
Des l'ann6e 1863, les Indiens Gouteaux Jaunes du grand lac des
Esclaves, que je questionnai relativement a leur provenance, me re-
pondirent : « Voici tout ce que nous savons de notre origine : Au
« commencement il existait un g6ant si grand que sa tete balayait la
ic voute du ciel; on l'appelait pour cette raison Yakke-elVini. II habi-
p tait dans l'ouest et nous barra Pen tree de cette terre deserte. Mais
« on lui donna la chasse; il fut tue, renverse; et son cadavre etant
« tombe en travers de deux terres, il s'y petrifia et servit de pont sur
a lequel eurent lieu les migrations periodiques des rennes. Sa tete est
« sur notre lie 1 et ses pieds sur la terre occidentale. »
J'aurais pu des lors admettre comme un fait reconnu par ces Indiens
m6me, la realite d'une ancienne emigration asiatique en Amerique,
par la voie du detroit de Behring ou des lies Aleoutiennes. Mais je
voulais une preuve plus peremptoire, et ne trouvant pas assez con-
vaincant ce que disent les navigateurs de Petroitesse du canal qui s6-
pare l'Amerique russe du Kamtstchatka, ni de Pidentite des couches
du terrain sur Pune et Pautre rive, d'ou Pon deduit la preuve d'une
rupture entre les deux continents, je n'hesitai pas k soutenir Phypo-
these de Pautochthonie des Denes en Amerique.
Quelques annees apres,je lisais dans un petit ouvrage publie par
Mgr Peveque de Saint-Boniface 2, que ce venerable prelat avait trouve
1. Les Peaux-Rouges parlent toujours de la terre comme d'une ile; tous
les continents sont des lies pour eux.
2. Esquissedu nord-ouest de l'Amerique, par Mgr Al. Tache, presentement
archevlque.
m — 51 —
chez les Ghippewayans du lac Athabaskaw, une tradition ayant trait a
leur origine. Elle est identique k celle des Couteaux Jaunes. Je com-
mencai done k croire qu'il y avait plus qu'une fable puerile sous Pa-
pologue du geant petrifie.
Parvenu chez les Peaux de Lievre du Cercle arctique, je trouvai qu'ils
donnent aux Montagnes-Rocheuses le nom d'Epine-dorsale de la terre
« Ti-gonan-kkwene. » Voila encore mon geant, me disais-je. Enfin en
1874, me trouvant k sept cent lieues de la vers le sud, chez les Thi-lan
otline (habitants du bout de la tete), qui chassent sur les bords des lacs
Froid et du Cceur, sous le 54° de latitude N., j'entendis de nouveau de
leur bouche, k propos de Petymologie de leur singulier nom, la meme
tradition. On y ajoutait seulement cette particularite significative que
lors de la chute du geant, sa tete etait venue atteindre le lac Froid,
tandis que ses pieds reposaient bien loin dans le nord-nord-ouest.Ilme
fut alors bien ais6 de comprendre le sens de Papologue, car ces Dene,
habitant au bout de la tete du geant, sont la peuplade la plus meridio
nale qu'il existe de cette famille Peau-Rouge sur le versant oriental
des Montagnes-Rocheuses, c'est-a-dire qui soit parvenue dans le sud
apres avoir traverse cette cordiliere.
Le geant symbolise done le peuple Ddne-Dindjie tout entier, et les
migrations du renne sont le flot des hordes qui se presserent et se
succederent d'Asie en Amerique. II me semble que ce n'est point la,
une opinion hasardee. En tout cas elle vaut mieux qu'une hypothese.
Mais elle s'etaye d'autres traditions.
Sir Alex. Mackenzie, premier explorateur europeen du beau fleuve
qui porte son nom, nous dit que les Ghippewayans de son temps recon-
naissaient etre venus d'un grand continent occidental, sur lequel ils
avaient toujours conserve une marehe de l'ouest a Pest; qu'ils preten-
daient avoir habite en esclavage au milieu d'une nation tres-mechante;
que pour se soustraire a son joug ils avaient du traverser un lac fort
long et fort etroit, tres-plat et parseme d'lles; qu'ils le longerent durant
Phiver et aborderent a une riviere, sur les bords de laquelle ils trou-
verent un metal brillant (la riviere du Guivre); mais qu'ensuite ce metal s'enfonca a six pieds sous terre en punition d'un crime 1.
Je n'ai connu cette relation du chevalier Mackenzie que longtemps
apres avoir recueilli les traditions des Peaux de Lievre et des Loucheux, qui concordent en tout avec elle. Mais les Ghippewayans ou
Montagnais, par l'effet de leurs occupations distrayantes, des idees
nouvellement acquises et d'un plus long contact avec les blancs, ont.
1. A journey from Montreal to the Glacial and Pacific Oceans, by sir Alex.
Mackenzie. London, 1789-93. I
— 52 —
perdu compietem.ent le souvenir de ces faits, mieux conserves par les
tribus plus voisines du detroit. II ne leur reste que l'apologuedu geant,
qui en est comme le resume.
Sir John Franklin 1 en dit plus encore que Mackenzie, car il assure
que de son temps (1820), les tribus des Montagnes-Rocheuses qui frequentent le fort des Liards, disaient etre venues par eau, d'une contree
verdoyante et occidentale, oh il y avait abondance de gros fruits, des
arbres singuliers et beaucoup d'animaux, dont l'un, semblable a
.l'homme; grimacait et se perchait sur les arbres. Je cite ces auteurs
sans prendre la responsabilite de ce qu'ils avancent; toutefois je dois
faire remarquer que cette connaissance du singe, qu'ont quelques-uns
de nos Dene, concorde parfaitement avec ce que m'en dirent en 1868 les
Esquimaux du Bas-Mackenzie.
C'est chez les Peaux de Lievre et les Loucheux que le souvenir
de l'existence des Dene-Dindjie sur un continent occidental, et de leur
emigration en Amerique, s'est conserve le plus vivace. Voici le resume de la tradition que j'ai recueilliede leur bouche. « lis habitaient
jadis bien loin dans Poccident, au-dela de la mer et au milieu d'une
nation fort puissante, chez laquelle les magiciens avaient le pouvoir de
se transformer en chiens ou en loups durant la nuit, tandis qu'ils re-
devenaient hommes pendant le jour. Ces ennemis avaient pris des
femmes parmi les Denes, mais ces creatures ne participaient en rien
aux pratiques occultes de leurs maris. Eux seuls tenaient a la fois et
de l'homme et du chien. Ils persecutaient les Denes, a Porient desquels
s'etendait leur territoire, et des guerres incessantes avaient lieu entre
les deux peuples. Ces ennemis, les Peaux de Lievre les nomment
Kfwi-detele (tetes pelees), car ils se rasaient la tete et porlaient per-
ruque. Ils n'etaient pas plus grands que les hommes de la nation Dine
mais ils etaient terriblement feroces et anthropophages. Les Montagnais chez qui le souvenir de ces ennemis s'est efface, n'en ont conserve que le nom oVEyounne c'est-a-dire les fant6mes. »
Les Loucheux nous les depeignent comme tres-vaillants mais immo-
raux et allant presque nus. A la guerre ils portaient des casques de
bois, des boucliers en peau tres-dure suspendus a l'epaule, et un vetement recouvert d'6cailles (cuirasses). Leurs armes, disent-ils, etaient
des couteaux tranchants lies au bout d'une perche (lances).
Loucheux et Peaux de Lievre s'accordent a dire que dans le pays
qu'ils habitaient primitivement, de concert avec ces hommes sangui-
naires, se trouvaient des lynx enormes (nontaXo,na"ay), de grands ru-
1. Narrative ofafournp.y to the shores of the polar sea, by sir John Franklin
B. R. N. London, 1819-22.
mgjm — 53 -
minants (eti rakotcho), des pachydermes monstrueux et invulnerables
(ti-kokponlay-tch6), des sauriens gigantesques et ovipares (epb-kotsi), des
serpents d'une beaute et d'une grandeur telles que des qu'on les avait
apercus on en etait fascine (uatuwi, gu-tuwe-tcho); enfin des animaux
grimaciers qui perchaient sur les arbres et qui marchaient debout
comme l'homme (kun"e).
« Telle etait la position des Dene-Dindjie dans ce pays, lorsque tout a
coup, continue la tradition, il se fit un mouvement idans la terre; elle
changea de c6te en pirouettant sur elle-meme. Alors leurs ennemis se
trouverent a Poccident du meme continent, tandis qu'ils se virent places
a Porient. Ils se prirent aussitot a fuir en se dirigeant toujours vers
Pest, tandis que les TStes-rasees les poursuivaient. D'abord ils habi-
terent au bord d'une grande mer occidentale d'oti ils passerent sur le
continent amerieain qu'ils trouverent, disent-ils, completement desert
(efe'u tedi nene kke be kke dene ulle). D'etape en etape ils parvinrent en
tres-grand nombre jusqu'aux Montagnes-Rocheuses, dans les vallees
desquelles ils demeurerent longtemps caches, ignorant encore qu'un
immense cours d'eau tres-poissonneux existait par dela les monts,
dans la vallee orientale. Durant cette periode, qu'ils m'ont representee
comme tres-penible, a cause de leur extreme penurie de nourriture,
de la sterilite du sol, et de leur grande multitude, « quelque chose de
« semblable a de tres-petits morceaux de viande tombait du ciel tous
« les matins, disent-ils (yane ttsen agwini laguntte bee netcha ill'e heni
« Van-dePa). Beaucoup de monde accourait pour ramasser cette sub-
« stance, et c'est grS.ce a elle que nous vecumes. Nous Pappelons bee
« ttassi yan tta-ellay (une sorte de petite chose pleine de viande), parce
« qu'il n'en tombait qu'une mesure pour chacun (inl'ege betta-cllay la
« zon dene pa t'a-nadenwi). »
« A cette epoque, continue le recit de mes Peaux de Lievre, nous ne
« formions qu'une nation. Loucheux, Montagnais, Castors, etc., vice vaient tous ensemble. Ceci est dans un passe bien eloigne. Alors
« tout a coup dans la direction du sud-ouest on decouvrit une etoile
« brulante et flamboyante (fwen Here kolle). D'abord on s'epouvanta,
« puis on se rappela le chant et la tradition des Anciens 1. Un
« jeune homme voulut aller vers Petoile. Plusieurs d'entre nous le
« suivirent aussi. Nous ne les revlmes plus. Alors tous les Dene
« se s6parerent et chaque tribu s'en fut de son cdte, parce qu'ils
« etaient mauvais. Mais quant a nous, qui sommes de bonnes gens,
a nous demeurames dans la montagne. C'est pour cela qu'on dit en-
1. J'ai cite l'un et l'autre a la page 37.
ill ' — 54 —
« core d'un brave homme, par maniere de proverbe : tchin-t'a-gotline
« yadintte : il pratique les observances comme un habitant des
« bois 4. »
« Un jour un vieillard nomme Tchane z'ele (le vieux chauve), entre-
prit un voyage dans Pest et parvint jusqu'au bord d'un grand cours
d'eau, qui fut nomme Naotcha (terre ou rive geante) 2. II y tendit un.
filet, y prit'une quantite de poissons et s'en retourna tout joyeux pour
raconter sa decouverte k ses compatriotes. Un grand nombre d'entre
nous se rendit alors sur les bords du fleuve et s'enfonca meme dans
les deserts qui bordent le grand lac des Ours et la mer Glaciale. Mais
les autres demeurerent dans les Montagnes-Rocheuses. »
« Ce meme Tchane z'ele fit une autre decouverte. Le long de la riviere Ve-kota-la-delin, affluent du Mackenzie, il apergut une substance
dure et rouge, semblable a la fiente de Pours noir frugivore;
c'est pourquoi il Pappela sa-tsonne (fumees d'ours). » C'etaitdufer oli-
giste. Jusqu'alors les Dene s'etaient servis d'armes et d'outils de
pierre^ toutefois ils devaient connaltre le metal, car leur tradition dit
que jusqu'a la trouvaille du vieillard , ils n'en avaient point vu
sur le nouveau continent. De ce fer ils se fabriquerent des aiguillettes
ou alenes de la longueur du petit doigt, qu'ils vendaient pour dix
peaux d'orignal aux Esba-t'a-otline de la riviere des Liards.
« Enfin, longtemps, apres les Europeens arriverent et les tirerent
de Pextreme misere oh ils se trouvaient. » Tel est le sommaire du recit
des Peaux de Lievre relativement a leur origine.
Dans cette tradition nous ne voyons pas le moindre fait fabuleux, a
l'exception de la nature semi-canine, semi-humaine des Tetes-pelees.
C'est de Phistoire toute pure, voire meme le fait de cette viande
miraculeuse, qui pourrait bien etre une reminiscence traditionnelle de
la manne.
Maintenant voici le meme recit presente sous forme d'apologue et
accompagne de chant, sans doute afin que le souvenir s'en gravat
mieux"dans la memoire des enfants. Tous les peuples anciens en ont
agi de la sorte. Cette methode a du bon. Malheureusement lorsque le
fait historique tombe dans Poubli et qu'il ne reste plus que des
paraboles et des chants, il n'est pas facile d'en tirer des inductions
irrefragables.
1. Cette epithete de Tchin-t'a-gotline est le nom meme que se donnent
certaines-tribus Kollouches de la Colombie britannique, les Tchin-kki-ttane.
Nous avons dans cette etymologie la confirmation de la partie de ce recit
qui concerne la marehe des Peaux de Lievre de 1'ouest' a l'est. (N. de Caul.)
2. Nom dine du fleuve Mackenzie, « Le castor et le pore-epic demeuraient jadis bien loin dans Pouest,
« de Pautre c6te du fleuve ,et des montagnes. Or, le castor, animal
« aquatique et qui par consequent sait nager, traversa la mer a la
« nage et vint camper de ce c6te, au bord de Peau. Cette grosse mon-
« tagne que Pon nomme tsa-xd-epeli (le gros castor nageur) fut son
« logis. C'est Ik qu'il demeura.
« Mais sur la rive occidentale le pore-epic pleurait apres le castor,
a car il s'ennuyait loin de lui. Me ne n'en'e ttsen ni-awotte, s'ure t (Puisse-
« je dans ton pays aborder par eau, 6 ma sceur!) repetait-il en pleu-
« rant. Mais il ne savait pas nager comme sa soeur Castor.
« De son c6te, Castor, sa sceur, pleurait sans cesse sur la rive orien-
« tale en chantant:
« Ta nne ye wotteri yenefwene,   (Et moi, en cet autre lieu ou fut
ma demeure,)
« S'ure, me "annas'afc'eje/ (0 ma soeur, puisses-tu me recon-
duire par terre!)
: « D'abord ils demeuraient ensemble et puis il se forma de Peau
« entre eux, un grand lac peut-etre, un fleuve peut-etre, nous Pigno-
« rons; alors tout k coup il s'etendit comme une mer entre les deux
« sceurs, il n'y eut plus de passage possible, et c'est pourquoi le porc-
« epic sur la terre occidentale, et le castor sur la rive orientale de-
« meurerent a se desoler. »
I Je me permettrai de revenir sur la tradition des Peaux de Lievre qui
attribue aux Tetes-rasees le pouvoir de se metamorphoser en chiens.
Elle concorde avec une autre croyance de ces memes Dene en une nation d'hommes-chiens qui habiterait dans le nord-ouest, sur le continent
Asiatique. Les Loucheux, les Flancs-de-chien et les Esclaves la par-
tagent egalement. Ils nomment ce peuple Tl'in-ak'eni, I'en-akfcey, ce qui
veut dire a la fois Pieds de chien et Fils de chien; et pretendent que
les hommes y ont Parriere-train d'un chien ente sur un torse humain,
mais que leurs femmes, qui sont fort belles, sont conformees comme les
creatures ordinaires; toutefois leurs enfants miles ressemblent a leurs
peres. Ils ont les aptitudes et les moeurs grossieres de la gent canine
r6dent de nuit comme les chiens sauvages et habitent une contree si-
lencieuse sur laquelle planent des tenebres epaisses. L'histoire de
« l'homme qui a voyage parmi les Tl'in-dlCeni ou BeoniXon-gottine
(ceux qui habitent dans les tenebres)», est tres-connue dans toutle Bas-
Mackenzie ainsi qu'au grand lac des Ours. II est meme une tribu,
celle des Plats-cotes de chien ou Flancs-de-chien, qui se trouve comme
stigmatisee parmi les Dene, par la communaute d'origine que lui pre
  IJ1LL ' ' H tent les Peaux de Lievre et les Couteaux Jaunes avec les Hommes-
chiens. A leur dire, cette tribu serait une peuplade metisse qui pro-
viendrait de Punion monstrueuse d'une femme Dene avec un homme-
chien.
Le voyageur Samuel Hearne, le premier Europeen qui ait penetre sur
le territoire des Dene par la baie d'Hudson, rapporte que la tradition
des Dene de Churchill (baie d'Hudson), les fait descendre d'une femme
creee seule dans lacompagnie d'un jeune homme-chien. Apres qu'elle
eut eu des rapports avec lui, le grand genie qui balaye le ciel de sa
tete (Yakke- elt'ini, deja nomme,) tua le chien, en dispersales membres
et en crea tout ce qui a vie sur terre, qu'il donna pour nourriture a la
femme et a ses enfants L
Cette croyance presque generate chez les tribus Dene est, a mon avis,
un indice tres-plausible que cette famille est le produit du melange de
deux nations ennemies entre elles; car nous voyons que les fils, n6s de
cette union forcee et tyrannique, ont ete elev6s par leurs meres dans la
haine de leurs ancetres paternels, qu'elles comparent au chien, l'animal le plus vil et le plus meprisable aux yeux des Dene. C'est pour
echapper a cette nation impie et sans doute immorale qu'ils quitterent
le pays dans lequel ils vivaient en esclavage et aborderent en Amerique.
La tristesse de la region tenebreuse sise au nord-ouest, ils la con-
naitraient done pour Pavoir experimentee. Elle conviendrait aux
steppes des peuplades tartares de la haute Asie; et les rapports frap-
pants que Pon a observes entre les Americains du nord et les tribus
asiatiques auraient une confirmation dans Papologue des deux sceurs,
symbolisees par le pore-epic et le castor, separes fortuitement par
une mer et mis dans Pimpossibilite de se rejoindre desormais. Les
anciens connaissaient la melancolie de ces regions hyperboreennes, et
Virgile les depeignait aussi comme ensevelies dans une eternelle
nuit :
« Illic, ut perhibent, aut intempesta silet nox,
« Semper et obtenta densantur nocte tenebra}. »
(Georg., ch. i, v. 245).
Mais une chose bien faite pour derouter les ethnologues qui admet-
tent Pautochthonie des Americains, c'est que cette croyance enunpeu-
1. A journey from Prince of Walles fort to (he Northern Ocean.  London,
1769-1772. — 0/   —
pie semi-homme semi-chien,se trouve repandue en Arabie, en Egypte,
en Abyssinie, en Chine et en Tartarie.
Ce n'a pas ete sans le plus grand etonnement que j'ai retrouve der-
nierement, dans un auteur americain qui est demeure trois ans en
Ethiopie, des details presque identiques a ceux que me fournirent leS
Dene du Mackenzie. D'apres ce voyageur 1, la croyance en une nation
d'hommes-chiens est repandue depuis PEgypte jusqu'au Nil blanc, y
compris PAbyssinie et le Kordofan. II dit meme qu'elle est connue en
Arabie, d'ow elle derive probablement. Ceci est k noter. Les Abyssiniens
nomment ce peuple Beni-Kelb (fils de chiens). Ils assurent que les males
sont k moitie chiens, tandis que les femelles sont de belles creatures hu-
maines, mais tres-portees a la lascivete, et ayant beaucoup d'inclination
a captiver les voyageurs. Cette p articularite est egalement relatee
dans les traditions Dene-Dindjie. Le m6me auteur nous dit qu'il existe
en Abyssinie une grande variete de versions, touchant le pays habite
par cette singuliere race. Les uns designent le Fertit, au sud du Dar-
four, comme la patrie des hommes-chiens; les autres la placent au
sud-ouest de PAbyssinie, tandis que d'autres enfin indiquent le centre
de PAfrique comme le sejour de ces monstres. Voila ce que dit
M. Parkyns.
On pourrait done etre tente de croire que les Dene-Dindjie tirent
leur origine des regions qui avoisinent l'Arabie ou PEgypte, et qu'ils
en ont rapporte cette singuliere croyance, si on ne la trouvait egalement repandue en Chine, en Tartarie et au Thibet, au dire d'autres
voyageurs. La seule difference qui existe entre toutes ces legendes,
c'est que les Chinois placent au nord-est et au-delk des mers cette
race fantastique que nos Dene-Dindjie disent habiter le nord-ouest.
Neanmoins, nous pouvons suivre dans sa marehe cette bizarre tradition, depuis l'Arabie ou PEgypte, jusque dans l'Amerique du nord, a
travers l'Asie centrale et le Celeste Empire. Qui sait meme si cette
croyance ne fut pas tr'ansportee dans toutes ces contrees par les hordes
tartares. On sait, en effet, que les Scythes ou Mogols, nation nomade,
mais fort nombreuse et don't la puissance menaca et fit trembler PEu-
rope, sejournerent longtemps dans les steppes de la mer Caspienne,
qu'ils eurent de frequents rapports avec les Sarrazins ou Arabes, les
Syriens, les Ismaeliens de Perse ou Assassins, les Grecs et les Egyptians. On n'ignore pas que, sous la conduite de Koubla'i-Khan, ils con-
quirent au xne siecle l'empire chinois, le Pegu, la Birmanie, la Goree,
apres avoir balaye toute l'Asie; que leur chef, devenu le premier em-
1. Life in Abyssinia, by M. Mansfield Parkyns, 1854, t. II, p. 236, 58
pereur tartare de la Chine, fut le monarque le plus puissant du monde,
et qu'il vit sous son sceptre tout le continent asiatique, depuis et y
compris les steppes de la Russie jusqu'aux limites orientales du Kams-
tchatka, sans compter les lies de la Sonde. Enfin on connalt le sort de
la flotte qu'il envoya a la conquete du Japon, et Phypothese qui a 6t6
emise du peuplement d'une partie de l'Amerique par les naufrag6s de
cette expedition navale. Cette opinion revet un certain caractere de
probabilite, lorsqu'on se rappelle que la nation mongole avait recu la
foi chretienne du temps de saint Louis, que son empereur avait aupres
de lui des missionnaires catholiques, et qu'elle comptait, parmi les
divers peuples qu'elle s'etait assimiles, des Juifs, des Musulmans et
des Bouddhistes.
II n'est done pas etonnant que le baron De Hammer et le savant Kla-
proth lui-meme, aient retrouve dans l'empire-chinois les principaux
traits des physionomies assyrienne, chaldeenne et meme egyptienne,
unis aux types tartare et chinois,
Eh bien, c'est justement ce que nous observons parmi nos Dene-
Dindjie, et de plus le type Loucheux offre une grande ressemblance
avec le type Hindou.
Enfin je trouve deux nouveaux traits de la conformite et de Punite
d'origine de la fable des hommes-chiens, en quelque contree qu'on la
rencontre, en ce que les Dene-Dindjie, lorsqu'ils parlent de cette race
sans se servir de paraboles ou apologues, la representent comme se
rasant la tete et portant de faux cheveux, fait qui convient aussi bien
aux Egyptiens qu'aux Arabes,aux Assyriens et aux Chinois. De plus,
nous trouvons au Japon un dieu-chien. Canon, (dont le nom offre eu
meme temps une grande analogie avec le mot canis), comme il existait
en Egypte le dieu-chien Anubis.
Nous avons entendu le temoignage oral des Dene-Dindjie touchant le
point de Pespace et le continent d'oii ils ont emigre en Amerique. Le
premier est Pouest, Pautre l'Asie. Gomparons.maintenant leurs usages
et leurs traditions aux coutumes et aux croyances des peuples
Asiatiques et des Anciens.
.11
LEGENDES  ET  COUTUMES DES  DENE-DINDJIE
ANALOGUES  A. CELLES DES  ASIATIQUES  ET  DES  ANCIENS.
Plusieurs de ces coutumes et de ces croyances ressortent de la pein-
ture descriptive que nous avons deja faite des Dene-Dindjie. Majs nous — 59 —
allons accumuler ici toutes les correlations que nous avons pu rencon-
trer entre les Dene-Dindjie et les peuples de l'Asie anciens ou modernes.
Nous ferons done observer que, dans un grand nombre de tribus, l'an-
tique foi k la metempsychose et a la migration des ames est profonde-
ment enracinee. Ge sont ordinairement les petits enfants naissant avec
une ou deux dents, fait assez commun parmi les Dene, qui passent
pour ressuscit6s ou reincarnes. II en estde memede ceux qui viennent
au monde peu apres le tr6pas de quelqu'un. Le temoignage de Hearne
confirme mon assertion. J'ai eu bien du mal pour dissuader les Peaux
de Lievre de cette superstition, et je doute d'y avoir reussi. Je n'ai pu
chasser de l'esprit d'une jeune fille la persuasion oh elle etait d'avoir
vecu, anterieurement a sa nais'sance, sous un nom et avec des traits
autres que ceux que je lui connaissais; ni empecher une vieille femme
de revendiquer la propriete de l'enfant de sa voisine, sous le sp'etieux
pretexte qu'elle reconnaissait en lui Pame emigree de son fils decede.
J'ai connaissance de plusieurs cas semblables.
Les Hurons partageaient la meme croyance. D'apres Malte-Brun,
ils enterraient les petits enfants au bord des sentiers, afin que les femmes
qui passeraient par Ik pussent recevoir leurs ames et les mettre de
nouveau au monde. Cette faculte de se reincarner, les Dene-Dindjie
l'appliquent egalement aux animaux. J'ai connu une malheureuse mere
qui se desolait, parce qu'une sorciere de profession lui assurait qu'elle
avait vu son fils mort se promenant sur le rivage sous la forme d'un
ours. II est rare qu'apres le tr6pas de quelque sauvage marquant, ses
compagnons n'affirment l'avoir vu metamorphose en caribou k deux
pattes, en ours ou en elan. — Or, cette doctrine vieille-comme le monde,
partagee par les Celtes comme par les Egyptiens, et qui fut importee
jusqu'aux extremites.de l'Asie par le philosophe Lao-Tse, k son retour
de la terre des Pharaons, comment est-elle parvenue en Amerique si
ce n'est par l'Asie ?
Les Peaux de Lievre et les Loucheux concoivent pour le boeuf mus-
qu6 une sorte de respect et de crainte reverencieuse. Ils pretendent,
avec les Hindoux, que la bouse de vache est une medecine qui rend
voyant et invulnerable. Un de leurs heros, dont Phistoire offre les plus
grands rapprochements avec celle de Mo'ise, est nomme Etsiege (bouse
de vache), parce qu'etant petit, il fut, disent-ils, frotte de bouse afin
d'acqu6rir la puissance magique.
Les Dene des Montagnes-Rocheuses, certains Peaux de Lievre et les
Flancs de Chien en disent autant du chien et de sa fiente. Je connais
un pretendu sorcier qui ne jouit d'une immense reputation que parce
que, dans ses incantations, il avale cet objet degoutant, que les Denes
considerent comme un poison mortel.
mmmmmm — 60 -
En cas de maladie dangereuse, les Peaux de Lievre tiraient du sang
k un homme sain et le buvaient sans scrupules. J'ai vu cet usage en
vigueur; dans certains cas on le pratique encore quoique k notre insu.
Nos Dene-Dindjie, comme les Chinois, font entendre en signe de
douleur un soufflement palatal, long et siffiant. Ils en font autant lorsqu'ils se reposent durant la marehe ou pendant le travail.
Ils ont un jeu nomme udzi qui ressemble au tsi-mei des Chinois 1 et
k la mourra des Italiens. II consiste k deviner dans quelle main le
partner tient un objet cache. Ce jeu est egalement connu des Algon-
quins. Ils Paccompagnent de chants, de clameurs et du son du tambour.
Les Loucheux ou Dindjie se couvrent la chevelure d'argile melee de
graisse et de duvet de canard ou de cygne, usage en honneur chez les
Papouas et les Tasmaniens. A la cour de Salomon, les dandys Israelites ne se saupoudraient-ils pas la tete de poudre d'or? 2
Jadis, dans la tribu des Peaux de Lievre, on traitaitles prisonniers de
guerre k peu pr6s comme en usaient les anciens Mexicains, les modernes
Sioux, les Chinois et les Celtes. Apres les avoir etendus sur le dos, on les
fichait en terre au moyen d'un pieu aigu qui leur traversal t le nombril,
on leur ouvrait la poitrine avec un couteau de silex, et, apres leur avoir
arrache le coeur, on le donnait aux femmes qui, avec rage, le machaient
tout palpitant.
Nos Indiens personnifient tous les elements, Peau, le feu, le vent, les
rivieres, etc.; ils pretendent converser avec eux par la vertu de la
magie ou jonglerie, comme les pa'iens d'autrefois.
Ils exposaient k Ik mort et detruisaient les enfants du sexe feminin,
comme les Chinois, les Egyptiens, les Malgaches et les Arabes, parce
qu'ils regardaient la naissance d'une fille comme une infortune. Ils se
reconnaissaient done le droit de vie et de mort sur leur progeniture, k
Pinstar des Lacedemoniens et des Romains. Ils croient encore que les
astres president k la destinee des humains, et qu'il meurt un homme
chaque fois qu'ils apercoivent une etoile tombante.
D'apres Jes Dene-Dindjie, la foudre est produite par Peclat du regard
d'une sorte d'aigle monstrueux nomme idi, ili, dont les battements
d'ailes forment les roulements du tonnerre. Cette croyance est partag6e
par les Algonquihs qui appellent cet oiseau piyesiw, et en font une sorte
de coq de bruyere (piyew). En Dene-Dindjie, ce dernier oiseau se nomme
egalement di, ti. A quelque espece qu'appartienne Poiseau-tonnerre de
1. L'Empire chinois, par l'abbe Hue.
2, Flavius Josephe, Antiquites des kebreux. J
— 61 —
nos Indiens, il offre une analogie parfaite avec l'oiseau de Jupiter
« a nido devota Tonanti. »
Les Malgaches, d'apres le recit des missionnaires jesuites, partagent
la meme croyance, et appellent cette sorte d'aigle Voroum baratra.
D'apres d'autres missionnaires, les Mandingues nomment le dieu du
tonnerre Jeviero. Ce mot se rapproche singulierement du latin Jovis,
lequel n'est qu'un derive du nom de Dieu en hebreu, Jeve, Jeovah. Les
mots denes di, idi, ti, iti, qui caracterisent Poiseau-tonnerre, sont racines par rapport au nom de la lumiere dans cette meme langue indi,
inti, ainsi qu'k celui de la chaleur, die, tie. Or, il est assez curieux de
retrouver la meme racine dans le latin dies, jour, d'ou sont derives les
mots deus, dieu, dii, dieux; sans doute parce que la Divinite est 6mi-
nemment lumiere : Et lux erat apud Deum. N'est-ce pas dans le langage
que doit se trouver toUte logique, toute verite?
Chez les Dene-Dindjie, ce ne sont pas les fils qui prennent le nom de
leurs parents, mais ce sont les peres et meres qui changent leur nom k
la naissance de leur fils aine, pour prendre le nom de celui-ci. Ainsi le
pere de Tchele se nommera Ttchele-Va, pere de Ttchele; et sa mere
Tlchele-mon, mere de Ttchele. D'apres Panglais Burchardt, qui a
longtemps reside chez les Arabes, ce peuple a la meme coutume.
Ainsi, dit-il, le pere de Kasim se nommera Abu-Kasim, le p6re de
Beker prendra le nom A'Abu-Beker. II en est de meme des femmes,
Omm-Kasim, Omm-Beker.
A la mort de leurs parents, les Dene-Dindjie, pour manifester leur
deuil et leur douleur, eoupent leur chevelure, se roulent dans la pous-
siere, dechirent leurs vetements et s'en depouillent meme. Jadis, dans
ces occasions, ils s'incisaient la chair et allaient entierement nus.
Ainsi le pratiquent encore les Algonquins, les Arabes, descendants des
Amalecites. Ainsi faisaient les Egyptiens.
Ils personnifient souvent leur triade divine sous la forme d'oiseaux
gigantesques de la famille de l'aigle, pere, mere et fils, qu'ils nomment
olbale, orelpale (l'immense, le blanc, le pur), nontele et kanedete (le
voyageur*). Or nous trouvons dans le roch, oiseau enorme etfabuleux
des Arabes, dont nisroch, dieu-aigle des Assyriens,a bien puleur donner
l'idee, une analogie avec ces aigles fantastiques des Denes. Les Juifs
talmudistes de Babylone croyaient aussi k un oiseau prodigieux nomme
ziz, dont la tete atteindrait k la voute des cieux et serait la cause des
eclipses de soleil2. Cette derniere particularite est un rapprochement
1. « Qui exlendit cmlos et graditur. » Job. ix, 8.
2. Synagoga Judaica. — 62 —
deplus avec le nontele des Peaux de Lievre et Po/oa/e des Montagnais,
dont le male, d'apres leur recit, apporte le jour en arrivant k son nid,
tandis que la femelle y am6ne la nuit avec elle. Nous verrons plus loin
que les Dene pretendent qu'au commencement des temps cet aigle re-
posait sur Pocean, qui seul existait alors. De m6me les livres hebreux
nous disent que PEsprit de dieu reposait sur les eaux, et ils nomment
cet esprit Rouach Ellohim. De Ik aussi a pu venir le Roch des Arabes.
Les armes de pierre des Dene-Dindjie en silex, en petrosilex, en pho-
nolite et en ker3anton, ressemblent exactement pour la forme, aux instruments des differentes periodes de pierre que renferme notre beau
musee de Saint-Germain en Laye. Leurs principaux analogues se trou-
vent sous les rubriques Danemark, Erivan (Caucase), et Asturies (mines
de cuivre del Milano). De semblables echantillons ont 6te apportes des ■
lies Aleoutiennes par Phonorable M. Alphonse P^nart.
D'apres une histoire de Mahomet, ecrite par un auteur Anglais, les
Arabes ont une singuliere legende touchant le premier couple. Ils pretendent que lorsque Adam et Eve furentrejetesduParadis terrestre,
Adam tomba sur une montagne de Pile Sorendib ou Ceylan, bien con-
nue sous le nom de Pic d'Adam; tandis qu'Eve tomba en Arabie, au port
de Joddah, sur les bords de la mer Rouge. Pendant deux cents ans, ils
Yoyagerent en pelerins autour du monde, separ6s etisoles l'un de
Pautre, jusqu'k ce que, en consideration de tant de penitence et de
misere, Dieu leur permit de se reunir de nouveau sur le mont Arafat
ou Safa, situe non loin de la Mecque et oh se trouve la Kaaba ou tom-
beau d'Adam.
Or voici une allegorie Peau de Lievre dans laquelle on trouvera
de grands points de ressemblance avec la fable arabe. Tout d'abord je
dois rappeler mon observation que presque toujours, dans les traditions
Dene, le couple primitif se compose de deux freres. On ne voit figurer
la femme que dans les r6cits de certaines tribus. « Tout au commencement du monde, dans un passe tres-eloign6, dit la parabole, deux
freres, seuls habitants de la terre, se separerent lorsqu'ils n'etaient
encore que petits garcons : « Voyons qui de nous deux est le plus
ingambe, » se dirent-ils, et ils partirent autour du ciel, dans deux
directions opposees, pour faire le tour de la terre. Lorsqu'ils se ren-
contrerent de nouveau, ils etaient devenus des vieillards courbes par
les ans et marchantk Paide de bequilles. — a Monfrere alne, dit l'un,
« te souviens-tu du jour oh nous nous s6parames? » -— « Oh! oui, r6-
o pondit celui-ci, je voulais tout savoir, tout mettre dans l'ordre, chasser
« les monstres, tuer les baleines; j'ai parcouru toute la terre.je l'ai fait
« grandir; mais en retour de ma hardiesse, voilk que je me suis rendu
« miserable. » — « II en est de mfime de moi,r6partit le second frere; — 63 —
« mais attends, voici une montagne qui surgit tout d coup. Cette mon-
« tagne qui .Pa plac6e ici, je me le demande? 0 mon frere, entrons
« dans la montagne l! »
« Le cadet dit, et ayant penetr6 dans la montagne, il en ressortit
rajeuni. — « Je vais en faire autant, dit Paine. » II entra k son tour
dans la montagne et celle-ci s'etendit, s'etendit encore ; eUe remplit
toute la terre, et le frere alne en ressortit plein de force et de jeu-
nesse. C'est done ainsi que les choses se -passerent. Au commencement, les deux freres voulurent tout faire par eux-memes, mais ils
gaterent tout. Enfin lorsqu'ils furent accables de, vieillesse, ils entr6-
rent dans la montagne, et la montagne refit les hommes, dans un passe
eloigne. Voilk ce que Pon dit. » Si Pon admet que cette famille Peau
Rouge a recu anciennement, soit en Amerique soit en Asie, une teinture
de la foi chretienne, cet apologue aurait alors trait au drame accompli sur le Galvaire, montagne qui, d'apres la tradition, recut la de-
pouille du premier homme, comme elle garda pendant trois jours celle
du second Adam, notre Redempteur.
Les Dene-Dindjie croient a l'immortalite de Pame, k une autre vie, k
un monde superieur et k un monde inferieur. Leur sejour des ames
(Itiintewi-t'an des Peaux de Lievre, Itsinteni-Vet des Loucheux) est surtout semblable a PHades des Grecs et k POrcus des Latins. Voyons
plut6t ce qu'en dit la legende Dene :
« II existait jadis un magicien nomme Nayeweri (celui qui cree par
la pensee), dont le regard avait le pouvoir de donner la mort. II etait
tres-puissant et ne se servait que de la fronde pour toute arme. Un
jour il tua un geant avec cet instrument en lui lancant une pierre dans
le front. Get homme penetra vivant dans le pays des manes (ttsintewi-
Van deya) et voici comment. Un jour d'automne, comme il apercevait le
gibier aquatique qui s'en retournait par grands voliers dans les terres
chaudes, vers le sud-ouest, il le suivit, et il arriva avec ces oiseaux au
pied du ciel. »
« Or dans le sud-ouest (Inkfwin), au pied du ciel et rez de terre, il
existe un antre immense, et de cet autre sort un fleuve. A travers l'ou-
verture de la caverne, on pouvait apercevoir ce qui se passait en bas
dans Pinterieur 2, jusqu'k la hauteur du genou. C'est vers cet antre que
1. II faut savoir, k ce propos, que les Vene-Dindjie croient que les monta-'
gnes sont creuses. Ghesh, chiw, chie (montagne), dont le genitif est : yue, jye,
yi, ont la meme racine que cho, air; guyo, gonfle; inyol, yeux du pain, du
fromage, etc.
2. Ceci indique que le paradis des dene-dindjie est inferieur et chaud,
puisque les oiseaux qui craignent -le froid y emigrent en automne. Leur
enfer, situe au nord-ouest, est sombre et glace. L'un et l'autre sont, d'apres
leur croyance, la fidele image de cette terre. (Notes de I'auteur.) 1.I
— 64 —
s'en retournent, k Papproche de Phiver, les ames des morts errantes
sur la terre, le gibier emigrant et l'oiseau du tonnerre. Mais au prin-
temps, quand les oiseaux aquatiques immigrent de nouveau dans
notre pays, les manes, les esprits (ettsine), ainsi que le tonnerre nous
arrivent de Ik en leur compagnie.
« Nayeweri regarda dans l'antre. II y apercut des ames qui tendaient
leurs rets aux poissons du fleuve. G'etait du menu fretin qu'elles y pre-
naient. Avec des pirogues doubles 1, les manes visitaient leurs filets ;
d'autres dansaient sur le rivage. Le magicien ne put distinguer que les
jambes des danseuns qui chantaient en meme temps : I'ettcha tskVin'e t
nous dormons separes les uns des autres! (En termes voiles, ces paroles signifient: il n'existe plus d'union matrimoniale entre nous).
« Le magicien etait demeure jusque-lk en dehors de l'antre, sur les
bords du fleuve et au milieu de ces &mes en peine appeiees les morts-
brules. Elles y vivent miserablement de foetus morts-nes, de souris, de
grenouilles, d'ecureuils et de petits animaux que nous nommons
natsa"ole (nageurs)2. Voilk le gibier auquel ces ames donnent la
chasse, »
« Nayeweri demeura mort durant deux jours. Pendant deux nuits
son corps resta gisant sur terre, et dans ce laps de temps il tua le
faon d'un animal. II n'en tua qu'un seul, et il lui donna le pouvoir de
ressusciter sur terre le troisieme jour. Voici maintenant comment il
avait pu p6netrer dans l'antre : Au devant de la caverne un grand arbre
s'eleve; le magicien Pavait saisi et par son moyen avait saute dans le
ciel. Voilk ce qu'on dit qu'un homme fit dans un passe tres-eloigne. Or
cette terre du pied du ciel, on Pappelle Ue-nene (Pautre terre). C'est
la fin, »
Comme on le voit, Phistoire de nos Dene ne le cede pas en merveil-
leux k PEneide et k POdyssee. Nayeweri renouvelle le meme haut fait
' qui illustra les Thes6e "et les Hercule, les Orphee et le fils d'Anchise.
Mais ici nous voyons quelque chose de plus precis que dans la fable,
ce sont ces deux jours et ces deux nuits que celui qui cree par Id pensee
demeura parmi les morts; c'est la mort de ce faon ou agneau qui lui
1. Ella-XM-klu-etcku (avec des canots ou pirogues lies). Cette particularite
merite attention, car ni nos indiens, ni aucune autre nation de l'Amerique
du nord, k ma connaissance, ne se servent de pirogues doubles; tandis
que personne n'ignore que plusieurs peuples de l'ocean indien'et du grand
ocean en usent ordinairement. Comment la connaissance de telles embar-
cations se retrouve-t-elle dans les traditions de nos Denes, sinon parce
qu'ils ont du en faire usage jadis, lorsqu'ils etaient riverains du Pacinque.
2. Je pense que ce sont des nautonectes, ou bien des dytiques, des gyrins.
(Notes de Vauteur.) — 65 —
donna le droit de ressusciter; c'est cet arbre auquel il doit Pentree du
ciel. N'aurions-nou's pas de nouveau ici, sous une forme allegorique,
un souvenir vague de la foi chretienne regue k une 6poque fort eioi-
gnee; ou bien faut-il n'y voir qu'un de ces mythes figuratifs et prophe-
tiques, que Pon a rencontres chez toutes les nations asiatiques, et qui
sont evidemment un echo de la revelation primitive? De plus, par une
petite addition, le mot nayeweri, devenu an-nayeioeri, signifie celui qui
attend ou qui est attejidu.
Notons encore quelques traits d'identite que cette tradition Dine-
Lindjie offre avec les theogonies. antiques. Elle exprime le nom d'ame
par des mots qui sont la traduction du latin spiritus, esprit, souffle, ou
qui ont la m6me racine. Comparez ettsine, ame, avec attsey, nilttsi,
\ent;edayine, eyunne, ame, avec eda"yie, eyu, haleine, souffle. Elle place
le paradis dene au p61e sud, mais vers Pouest, dans un lieu sou terrain
situe au pied du ciel, c'est-k-dire k la jonction du firmament et de la
terre; tandis que leur enfer se trouve au p61e nord comme celui des
Tlascaliens et des Esquimaux, Or, c'est egalement aux p61es que les
Anciens placaient leurs Ghamps-Elysees. et leur Averne.
..... « At ilium (solicel polum)
« Sub pedibus Styx atra videt manesque.profundi. »
Chez tous les peuples anciens, tels que les Hebreux, les Egyptiens,
les Grecs, et meme'chez les Latins, le Nord-fut considere comme ne-
faste, dit le savant M. de Charencey.
N'est-il pas curieux egalement de retrouver sous le cercle arctique
l'antique croyance qui refusait Pentree de PElysee et la privation
du repos eterneLaux ames dont les corps n'avaient pas regu les hon-
neurs de la sepulture? Ici il s'agit, k la verite, des ames des esclaves
et des prisonniers de guerre, dont les corps avaient ete brules, et que
les Dene nommaient pour cela Ewie-llure (cadavres brules); mais au
fond la raison est la meme. Ces ames incompletes nous sont presentees,
par la tradition.dene, comme r&dant tristement sur les bords du fleuve
infernal, se nourrissant de la. mort, Sguree par la souris, l'ecureuil,
les foetus, le crapaud, animaux r6put6s immondes et diaboliques chez
nos indiens. Les ames des bienheureux, au contraire, vivent de poisson, symbole de vie, et dansent, jouent ou chassent eternellement.
Comparez maintenant k la croyance Peau- de Lievre celle des anciens
Huro.ns, que nous ont transmises les savantes et interessantes relations des Jesuites. Les Hurons placaient le pays des esprits tres-loin,
k Pouest de l'Amerique. Pour Patteindre les manes devaient traverser
un fleuve et se defendre du grand chien celeste. Ils pretendaient egale-
5 t     l
/
— 66 —
ment que les prisonniers brules etaient repousses de cet olympe et
tourmentes en dehors de Pentree, ainsi que les ames privees de sepulture. Ils croyaient meme que les ames des betes s'y rendaient comme
celles des hommes. En un mot on dirait que nos Denes hyperboreens
ont caique en tous points la croyance des Oneidas, bien que les deux
peuples soient si distincts de langue et de coutumes; et que les uns et
les autres ont appris par coaur le VIe livre de PEneide.
Les Idaans ou Bornaisiens ont une foi k peu pr6s identique, d'apres
Beechey, dejk cite. En presence de ces correlations frappantes que
devient Pautochthonie des Americains ?
Les Dene-Dindjie pensent que la terre est plate, disculaire, en-
touree d'eau et reposant sur cet element. Telle est aussi la persuasion des Abyssiniens qui la disent, de plus, etreinte par deux
6normes boas nomme Biheyamoth et Zerabrok M Les Arabes et
les Egyptiens, qui partagent la meme croyance, entourent le disque
terrestre d'une montagne longue et circulaire nominee Kaf, qui
rappelle le pied-du-ciel ou yakke-tchine, yakketlay-tchine dont il est
si souvent parle dans les legendes Dene-Dindjie. Enfin il ne faut pas
oublier que les Grecs du temps d'Homere croyaient aussi la terre disculaire et entouree d'eau. On pourrait peut-etre trouver quelque chose de
cette idee dans Pexpression du psaume cxxxv6 « qui firmavit terram
super aquas, » si les livres saints ne nous repr6sentaient en cent autres
endroits la terre sous la forme d'un globe. D'apres nos Indiens, le firmament, semblable k une calotte demi-spherique, reposerait sur les
bords du disque terrestre, comme une cloche de cristal sur un plateau
k fromage. Un etancon nomme ya-ottcha ni"ay soutiendrait ciel et terre,
et remplacerait ainsi la tortue des Algonquins et Pelephant des Hindoux.
En placant ce pivot ou etai obliquement, les Dene-dindjie semblent
avoir eu jadis la connaissance, partagee par les Anciens, de Pinclinai-
, son de la terre vers Pouest:
« Adspice convexo nutantem pondere mundum. ■»
(Eglog., iv).
chantait Virgile; et encore :
« Obliquus qua. se signorum vertent ordo.
« Mundus ut ad Scythiam Rhipceasque arduus arcis
« Consurgit, premitur Libyaa devexus in austro. »
(Georg., v. 235.)
J'ai dit que Peaux de Lievre et Loucheux font la seconde personne
1. Life in Abyssinia, dejk cite. ^
— 67 —
de leur triade divine du sexe feminin. Ces derniers la nomment Yakhay-
ttsieg (femme lumiere-boreale), et ils la placent au nord-est. Ce mot
yakkoay, qui designe la lumierepolaire,l'aurore-boreale,etqui veut dire
mot k mot blancheur celeste (de ya, ciel et dekka, blanc) a le plus grand
rapport avec le nom de Dieu (yakkpasta), dans le dialecte dene des Por-
teurs, ainsi qu'avec celui de bceuf musque (yakkpay) dans le dialecte
dene des Flancs-de-Chien. De telle sorte que dans la meme langue le
meme mot signifie Dieu, bceuf et lumiere.
Ne pouvons-nous pas voir dans cette curiosite linguistique un rapprochement avec l'antique mythe d'Isis, de Ceres, d'Astarte ou As'taroth
et de Diane ou la Lune, dans lequel le culte de la lumiere lunaire, que
symbolisait cette deesse aux noms multiples, se liait si intimement
avec Padoration de Pespece bovine, dont la disposition des cornes
rappelait jusqu'k un certain point le croissant lunaire? Ainsi la
vache representait Isis, comme le boeuf Apis etait Pembleme d'Osiris
mort.
Si Pon veut bien se rappeler ce que nous avons dit de la valeur ma-
gique que les Dindjie, de concert avec les Hindoux adorateurs du
bceuf-zebu, attachent k la bouse du bceuf-musque, on verra que cette
coincidence de termes pour designer la divinite, la lumiere et le boeuf,
n'est peut-etre pas plus fortuite, en dene-dindjie, que Punion des cultes
de la lumiere lunaire et du boeuf ne le fut en Egypte et dans PHin-
doustan, d'ou il a bien pu passer en Amerique.
On pourrait bien tirer une autre preuve en faveur de Pidentite de
la croyance egyptienne et de celle des habitants du Bas-Mackenzie, en
ce que les Loucheux nomment Etsiege, c'est-k-dire Celui qui a ete
frotte de bouse de vache, la divinite male qu'ils disent resider dans la
lune. Les Peaux de Lievre disent aussi de ce dieu qu'il fut de son
vivant sur la terre gofwen tsanne, c'est-k-dire taboue par la bouse.
Les uns et les autres Pinvoquent dans la lune k Pequinoxe du prin-
temps et au mois qui correspond k mars-avril; or, c'est en ce meme
mois que les Pheniciens invoquaient Astarte, les Scandinaves Mena,
leur dieu mile lunaire, que les Grecs et les Romains celebraient Geres
et les Egyptiens Isis. Au mois de mars on sacrifiait k Diane ou la Lune
sur le mont Aventin. Au debut de la lune de mars les Druides allaient
k la recherche du gui sacre. C'est en mars-avril que les Tlascaliens
offraient leurs sacrifices humains, et que les Mahometans actuels font
leur ramadan et les Juifs leur Paque.
Chez les Dene-Dindjie la fete de la lune a pour but d'obtenir Pheu-
reuse issue de la chasse du renne et une grande abondance de viande;
en m6me temps que de deiivrer Pastre qu'ils disent en souffrance, et
de procurer la mort de leurs ennemis. Or la fete de Ceres et de Diane
I — 68 —
chez les Romains et celle d'Arthemis chez les Grecs, repondait au premier de ces buts. Elle se eelebrait aussi au printemps.
« Atque annua magn'se
« Sacra refert Cereri lsetis operatus in herbis
« Extremse sub casum hiemalis jam vere sereus. »
(Georg., v. 340.)
Et on sait qu'en Egypte, la fete printaniere d'lsis n'avait d'autre
but que de celebrer la delivrance d'Horus, fils du soleil, ou Osiris, et
de la'lune, ou Isis; d'Horus, la lumiere, la cause et l'esprit.
Encore un fait caracteristique : si certains Dene-Dindjie immolent un
faon de renne, k Poccasion de cette fete equinoxiale, il le faut noir,
comme 1'indique le chant qui accompagne la ceremonie:
« Tsie detley endjion nekkwenet Aillahal »
« Petit faon noir, voici tes os! Ai'llaha! »
car cette fete a egalement un caractere funebre et se nomme Promenade funebre autour des tentes (t'ana-etele-tsateli). De meme les Arabes
modernes, d'apres PAnglais Burchard, sacrifient k Pequinoxe du
printemps une brebis noire en Phonneur de leurs parents morts.
Les Flancs-de-Ghien et les Peaux de Lievre croient qu'apres le deluge quifitperir tous les hommes, la terre fut repeupleepar un brochet et une loche, deuxpoissons carnassiers dont la forme allong.ee et
sinueuse offre, en petit, une certaine analogie avec le crocodile et le
serpent. Du ventre du brochet sortirent tous les hommes. On ne dit
pas s'ils etaient armes de pied en cap comme les Mirmidons, qui na-
quirent des dents du serpent tuepar Cadmus. Du ventre de la loche na-
quirent toutes les femmes. Mais leur Noe, figure de Dieu, ainsi que le
corbeau, cause de leur deluge et qui symbolise le demon, furent les pro-
createurs de ce nouveau genre humain; leur Noe fut p6re des hommes
et le corbeau-demon pere des femmes'. Telle est aussi la raison pour
laquelle les Dindjie et les Kollouches pretendent descendre du corbeau par deux femmes; tandis que les Denes reconnaissent pour pere
Kunyan ou leur Noe. Ainsi done, Pespece de darwinisme accusee dans
cette tradition est encore superieure a celle de l'inventeur de ce ridicule systeme religieux.
Je ferai remarquer k propos de cette legende, que le brochet (on-
dage, on-taye: celui qui a Phabitude de se tenir en haut, parce que
ce poisson aime k prendre le soleil en dormant tout pres de- la surface
de Peau) offre dans son nom du rapport avec dag-on (le poisson illumi-'
naleur ou le poisson  Eon), auquel les Syro-Pheniciens pr6tendaient — 69 —
devoir leur science et leur origine, et qu'ils adoraient comme un
dieu. Toute la difference consiste en ce que les deux membres de ces
noms composes sont intervertis.
Les Dindjies ou Loucheux ceiebrent une fete des morts qui offre la
plus grande analogie avec celle des Neo-Galedoniens, dont parie le
R. P. Gagniere, mariste, dans les Annates de la Propagation de la Foi.
Celui ou ceux qui donnent la fete amassent quantrte d'objets destines k etre distribues aux invites. Puis, au milieu d'une danse finale
et generate, l'amphytrion fait la repartition de ses presents en les
jetant a la tete de celui qu'il veut honorer. Si le don ne convient pas
k Pinvite, celui-ci est en droit de.le renvoyer k la tete du dona-
taire, qui le colloque k un tiers de la meme facon qu'il Pa donne
et recu.
Les Dene-Dindjie font du feu au moyen de la pyrite compacte ou
sulfure de fer, k. Pinstar des Egyptiens et des Esquimaux des lies po-
laires.
Avant notre arrivee, ils enterraient leurs morts aussit6t apres le
trepas , affectant dans cet office, comme les Juifs et les Musul-
mans, une grande precipitation. Ils cousaient etroitement le cadavre
dans des peaux qu'ils peignaient en rouge, puis le deposaient dans les
tombes que j'ai decrites ailleurs, ou bien Pensevelissaieut deboul
dans le tronc creuse d'un arbre, mode africaine. Dernierement,
une de ces momies fut decouverte aux environs du fort Good-Hope.
Les Kollouches, qui appartiennent k la souche Ddne-Dindjie^ brulent
leurs morts sur des'buchers, k la maniere des Grecs et des Hindous,
et en recueillent les cendres dans des outres qu'ils suspendent aux
arbres.
Les Peaux de Lievre pleuraient autrefois leurs parents defunts par
des chants accompagnes de gemissements. Un homme qui avait perdu
son frere chantait en pleurant :
« Se tchile,etie ne-?onnu"al
« Se tchile, nne na-yintal »
C'est-k-dire :
« Mon cadet, le renne celeste vat'attirer pour te tromper!
Mon cadet, reviens sur terre! »
Un frere qui deplorait la mort de sa sceur chantait:
« Ndu tcho winna welin ane 1
« Se tiez'e se zale Vu yewa rinkHn, eyl
«. Se tiez'e Vatse yan ySrin'i ahentte eyl » 70 —
C'est-k-dire
« Dans le fleuve qui contourne la grosse lie
Ma sceur cadette k mon insu a bu l'onde amere, mallieur!
Ma sceur cadette que meprisait le petit epervier, malheur'! »
Enpromenant le cadavre d'un chasseur autour des tentes, dans une
course precipitee, on affectait un desordre et une fuite factices, on
s'onnait de la crecelle et en meme temps on chantait:
« Integetie etie defyale binkpa kfwi loinna edewin,
« %he to^e wunse, ne diyey nedendi I
« Yeykpa inttse inkpa yinfwin
« Ttsen nawineya engu ellaninewet ? »
C'est-k-dire :
« Dans la terre superieure tendirtes lacs aux rennes blancs,
Perce les antilochevres de tes dards, te disent tes parents!
Pourquoi done pour chasser l'orignal, sur cette terre
Est-tu venu, ce  qui a cause ta mort ? »
Mais s'ils celebraientle trepas d'un ennemi, ils variaient ainsi leur
theme funebre :
« T'u-tch6 etselle Vu kke etuht
« T'u-tchdni be-pon dintse net
« KoVie-eta nezin nd-dutcha tla illel »
« Les brumes de la mer glaciale descendent sur les eaux!
« La grande mer gemit sur son sort, helas!
« Car l'Ennemi du pays-plat n'y retournera pas sain et sauf 1 »
III
TRADITIONS   ET   OBSERVANCES   DES   DENE-DINDJIE
SE RAPPORTANT
SOIT A LA LOI NATURELLE SOIT A LA LOI MOSAlQUE.
J'ai dejk tellement outrepasse les limites que je m'etais imposees.
dans cesprolegomenes du dictionnaire Dene-Dindjie, que je dois glisser
1. Les Hebreux etaient dans la meme coutume que nos Dene-Dindjie, car
Jeremie en maudissant Joachim, roi de Juda, au nom du Seigneur, dit: « On
« ne le pleurera pas par les gemissements usites : Malheur, mon frere !
« malheur, ma sceur! lis ne repeteront pas : malheur, Seigneur! et mal-
« heur, homme illustre!» (Jeremie, xxii, v. 18.) (Note de I'auteur.) 1
— 71 —
rapidement sur cette troisieme partie de ma dissertation, qui devrait et
pourrait etre cependant la plus volumineuse. Je me vois necessaire-
ment force de ne donner qu'une brieve esquisse de quelques traditions
deni-dindjie, qui me paraissent se rapprocher du recit mosalque, et
j'en omets un bien plus, grand nombre.
Je n'ai pas la pretention d'identifier les Dene-Dindjie avec les
Hebreux, ce serait de la temerite; mais le lecteur de bonne foi trou-
vera peut-etre dans ce qui va suivre, une preuve convaincante de la
verite des revelations primitive et mosaique, ainsi que de la force pro-
bante de la tradition; outre que e'en est une tres-forte des relations
que les Deni-Dindjie ont eues avec l'Asie et peut-etre avec les Hebreux
eux-memes.
Cinq cents ans seulement separaient MoKse d'Homere ; mille deux
cents Peloignaient de Socrate, de Platon et d'Aristote; de plus,
ces 6crivains payens avaient Pavantage d'habiter une contree tres-
voisine de la Palestine et de PEgypte, theatre des hauts faits des
Hebreux. Eh bien, on trouvera moins de rapprochements entre la doctrine de ces sages, les dogmes du Paganisme et les Saintes Ecritures,
qu'entre les observances et les traditions de nos Dene-Dindjie et ces
memes livres. Et cela, bien que nos Indiens soient d'obscurs et igno-
rants sauvages, bien qu'ils soient relegues aux extremites de la terre,
depourvus de tout moyen graphique de transmettre leurs souvenirs, et
reduits, depuis plus de trois mille ans peut-etre, k la seule tradition
orale de leurs ancetres.
S'il n'y a pas dans ce seul fait un dessein et un but tout providen-
tiels, un trait de lumiere qui illuminera peut-etre tout le passe et
l'origine encore tenebreuse des Peaux-Rouges, alors j'ayouerai que
leur presence en Amerique est une veritable 6nigme pour moi, et^e
cesserai des lors de m'en occuper.
RESUME^  DES   TRADITIONS   MONTAGNAISES.
La tradition des Dene de Churchill nous montre au commencement
des temps le grand oiseau Idi qui produit le tonnerre, seul vivant dans
le monde et planant sur les eaux qui couvraient tout. II descendit sur
la mer, la toucha de son aile, et aussit6t la terre s'elanca du fond des
eaux et surnagea k leur surface L'oiseau Idi en fit alors sortir tous
les etres k l'exception de l'homme qui naquit du chien, comme nous
J — 72 —
l'avons dit. C'est pourquoi -les Dene ont hofreur de la chair de cet
animal*.
Chez ces memes Mangeurs de Caribou, de Churchill, les filles parve-
nues k Page de leur premiere separation, se voilent la tete et les
epaules d'un grand bonnet de paille et prennent des lors le nom de
emines.
Au temps critique, les femmes et les jeunes filles sont sequestrees de
la compagnie de l'homme; elles ont defense de s'approcher de tout
ce qui a vie ou sert de nourriture k l'homme, et meme de passer par les
sentiers ou sur les lacs poissohneux. Elles accouchent sans aucun
secours etranger et sont ensuite separees de leur mari pendant qua-
rante jours.
Ces Indiens se coupent les cheveux en signe de deuil, et pleurent
leurs morts accroupis. Leur deuil dure un an. Voilk ce qu'en dit
Hearne.
Les traditions des Dene Montagnais ou Chippewayans debutent avec
l'homme. Elles le presentent unique et seul de son espece sur terre.
II y apparalt dans la saison des fruits, c'est-k-dire en automne. II
manifeste le besoin ou il est d'un aide semblable k lui, en montrant
l'impossibilite oti il se trouve de lacer des raquettes, apres en avoir
fabrique le cadre en bois ; parce que, dit la tradition, le lacage des
raquettes etant un ouvrage de femme, le premier homme ne pouvait
meme avoir l'idee d'une telle operation, Cette conception ne devait
emaner que de la tete d'une femme. Or, une gelinotte blanche comme
la neige vint au secours de l'homme. Pendant son sommeil et en six
jours, elle parfit les raquettes ("ay), et, a la fin du sixieme jour, elle
. se metamorphosa en femme pour devenir la compagne inseparable de
l'homme. Le mot "ay, raquette, signifie aussi anatheme, suspension,
obstacle. Ce mot paralt done avoir ete choisi k dessein pour symbo-
liser, dans cette parabole, Petat d'arret et de speculation ou se trou-
vait l'homme avant la creation de la femme.
La meme tradition montagnaise nous montre l'homme donnant, des
le principe du monde, des noms k tous les animaux et k tous les objets.
• La vie de l'homme atteignait une longevity si extraordinaire que les
premiers humains, disent nos Indiens, ne purent mourir que lorsque
leurs pieds vinrent k s'user par la marehe et leur gosier k se trouer a
force de manger.
1. Voyez Samuel Hearne, A journey from Prince of Wale's fort, etc. En parlant de l'incubation des eaux par l'Esprit de Dieu, au commencement des
temps, le Talmud emploie aussi par comparaison la maniere dont la Colombo couve ses petits (Guerin du Rocher). (Note de I'auteur.)
w — 73 —
II exista des le commencement une race de geants tres-puissants.
.Un d'entre-eux qui etait marie et avait un fils, placa deux freres, seul
couple alors existant, sur une terre elevee et fort belle; il leur donna
des provisions de voyage et deux flecb.es magiques qui devaient tuer
toute espece d'animaux servant k la nourriture de l'homme. Mais il
leur fit la defense expresse, sous peine des plus grands malheurs et
de la mort, de ne pas toucher aux fteches qu'ils auraient decochees,
pour les reprendre, car elles devaient revenir d'elles-meme's vers la
main qui les aurait lancees. Ils promirent tout; mais en depit de leur
parole et des remontrances de son alne, le frere.cadet porta la main k
la fleche qu'il avait lanc6e contre un ecureuil perehe sur un arbre.
Alors celle-ci Pemporta dans les airs k sa suite et causa sa perte. De
malheur en malheur, il fut trompe par une femme qui le descendit
dans Paire du grand oiseau-tonnerre Olbale. Celui-ci, dans sa fureur,
voulait donner l'homme en pature k son fils, mais l'aiglon eut pitie de
la jeunesse de l'homme. II le prit sous ses ailes pour le derober k la
colere de son pere, auquel il declara qu'il se precipiterait de son aire
sur la terre, plut6t que de consentir k la mort de l'homme. En cette
consideration, Orelpale le pere laissa vivre ce dernier. L'aiglon lui
donna quelques plumes de ses ailes, puis leprenant sur ses epaules il
lui apprenait k voler. « Si tu peux faire trois fois le tour de mon aire
« par tes propres forces, lui dit-il, alors tu seras apte k retourner
« dans ta patrie premiere. » L'homme en vint kbout, aide de l'aiglon,.
et il revit son pays.
Cette tradition rapportant tout au long, quoique sous la forme de
Papologue , Phistoire de la decheance et de la rehabilitation de
l'homme, nous rappelle instinctivement ce passage du Deuteronome
qui est egalement pris dans un sens parabolique : « II (Dieu) le
« trouva (le peuple Hebreu) dans une terre de.serte, en un lieu hor-
« rible et dans une vaste solitude. II Pentoura et Penseigna. II le
« conserva comme la prunelle de son ceil. Comme Paigle qui provo-
« que ses petits k voler et qui voltige sur eux, il le prit et le trans-
« porta sur ses epaules. » (Cantique de Mo'ise. Deuter. Ch. xxxn,
v. 10-11).
Avant d'etre descendu chez Paigle par la femme, l'homme avait de-
chir6 les vetements de celle-ci, et de son sein s'etait echappee une.
multitude d'animaux malfaisants et rongeurs, tels que souris, belettes,
6cureils, martres, etc., qui se repandirent sur la terre pour le malheur
de l'homme. Ceci rappelle la fable de Pandore. Le nom de cette femme
celeste est Dlune-tta-naltay (sein plein de souris).
II est k remarquer aussi que la fleche, cause occasionnelle des mal-
heurs de l'homme, s'appelle kkin en Peau de Lievre, mot qui signifie
M f
— 74 -
poire oupomme en montagnais; et que le nom de l'ecureil, Hie, kli,
klu, a la meme racine que le nom du serpent, en loucheux, Man. C'est
ainsi qu'en latin une legere difference distingue le nom du pommier
de celui du mal.
Au commencement des temps, dit une autre tradition chippe-
wayane, eut lieu au mois de septembre un deluge de neige. II se
ehangea en inondation apres que la souris*, en percant Poutre qui
contenait la chaleur, en eut determine Pepanchement sur la terre.
Cette chaleur fit fondre en un instant toute la neige qui la couvrait
jusqu'au sommet des plus hauts sapins, et elle eleva tellement le niveau des eaux que celles-ci inonderent notre plan6te et s'eleverent au-
dessus des Montagnes-Rocheuses.
Un seul homme, un vieillard, qui avait prevu cette catastrophe, en
avertit vainement ses concitoyens : « Nous nous sauverons sur les
o montagnes. dirent-ils. » Ils y furent noyes. Lui s'etait construit
un grand canot etil commenga k voguer, recueillant sur son passage
tous les animaux qu'il rencontrait. Mais, comme il ne pouvait vivre
longtemps dans cet etataffreux, il fit tour ktour plonger le castor, la
loutre, le rat musque et le canard arctique, k la recherche de la terre.
Ce dernier seul revint avec un peu de limon dans sa patte. Le vieillard placa le limon k la surface des eaux, Py etendit de son souffle et
y ayant place successivement et pendant six jours tous les animaux,
il y debarqua k son tour, lorsque ce peu de limon eut pris la forme et
la consistance d'une lie immense.
D'autres Dene disent que le vieillard lkcha d'abord le corbeau, qui
t.rouvant, dans les cadavres flottants sur les eaux, de quoi se repaltre
ne revint plus; puis la tourterelle (dzar), qui revint par deux fois
apres avoir faitle tour de la terre. Ayant ete envoy6e une troisieme
fois, elle rentra sur le soir tres-harassee et tenant dans sa patte un
bourgeon verdoyant de sapin.
II est bon de remarquer ici que la majorite des Peaux-Rouges possede la tradition du deluge universel. Les Gris et les Sauteux ont
exactement la meme tradition que les Dene. J'ai montre ailleurs que
les Esquimaux en ont une k peu pres semblable. On sait que les
Tlascaliens, qui croyaient la terre plate comme nos Dene-Dindjie,
admettaient deux catastrophes dans le monde, Pune qui serait arrivee
1. La souris dont le nom est klo, glu, glune, dlune, selon les dialectes,
(mSme racine que les noms du serpent et de l'ecureuil, betes malfaisantes,)
passe chez les Peaux de Lievre pour le symbole ou le genie de la mort. La
souris c'est le diable, disent les Peaux de Lievre; et ils ne veulent pas cou-
cher dans une maison qui en contient, parce qu'alors, elle est semblable,
disent-ils, k un tombeau. lis tuent les souris partout oti ils en trouvent. par un deluge universel du temps de Tespi l ou Coxcox, Pautre par le
vent et les tempetes. Nous retrouverons cette derniere croyance dans
les traditions des Peaux de Lievre et surtout des Loucheux.
Les Denis Couteaux-Jaunes m'ont dit qu'ils pratiquaient jadis la
confession auriculaire vis-k-vis de leurs jongleurs, lorsqu'ils etaient
atteints de quelque maladie, parce qu'ils croient que le peche est la
cause de nos infirmites, et que nous ne saurions gu6rir avant d'avoir
rejete le peche en en faisant l'aveu.
Les Montagnais croiraient pecher en mangeant d'un animal impur,
tel que du chien, du corbeau, de la martre, etc.
Les Ghippewayans d'Atabaskans ont conserve le souvenir d'un enfant merveilleux qui fut eleve par une jeune fille et qui voulait les
conduire dans une belle terre. II disparut en leur promettant qu'il ac-
courrait pour les secourir toutes les fois qu'ils Pinvoqueraient.
Les Chippewayans ont pratique jusqu'ici la sequestration des per-
sonnes du sexe qui se trouvent dans un etat critique.
Les traditions des Denes Flancs-de-Chien et Esclaves raconteut que
ce fut un vieillard k cheveux blancs qui fit la terre, qu'il eut deux
fils qu'il placa sur la terre dans la saison des fruits, qu'il leur defen-
dit de manger des fruits verts, et leur ordonna de manger seulement
des fruits noirs. Le fils cadet ayant desobei k son pere en mangeant des
fruits defendus eelui-ci le chassa de sa presence, ainsi que son frere
ain6 et tous leurs enfants. C'est pourquoi ces Indiens disent en ma-
niere de proverbe « les peres ont mange des fruits verts et les dents
des enfants en ont ete agac6es. »
Ils ont la m6me tradition du deluge que les Montagnais. De plus, ils
partagent avec les Peaux de Lievre la croyanoe que jadis un jeune
homme fut aval6 par un un gros poisson, qui le vomit vivant au bout
de trois jours.
La separation des femmes et des filles en souffrance est poussee, ohez
ces sauvages, jusqu'k la cruaute. II ne leur est paspermis d'occuper la
tente maritale ou paternelle; elles sont m6mes exclues du camp et con-
traintes dliabiter seules, durant cette periode, dans une cahute de
branchages. Leur tete et leur poitrine sont cachees par un long capu-
chon qui ne leur permet pas d'etre vues. Elles ne peuvent ni traverser
ni suivre les sentiers communs, ni passer sur la piste des animaux,
ni prendre place dans la pirogue de la famille. II leur est encore moins
permis des'asseoir sur les peaux qui servent de-lit aux hommes, et de se
1. Ce mot est parfaitcment dene. Tespi veut dire je nage en Montagnais.
Dans le dalecte des indiens des Montagnes-Rocheuses, despi, ou tespi, signi*
tie il nage ou le nageur. (Note de I'auteur.) — 76 —
servir d'aucun ustensile du menage. On leur donne k boire au moyen
d'un chalumeau fait d'un os de cygne. Dans cet etat, la femme prend
le nom k double sens de ttsa ttini, qui signifie egalement « celle qui
porte le capuchon » et « celle qui est dans le mal. » Geci tient k la
persuasion ou sont nos Indiens que cette infirmite naturelle de la
femme est une cause de maladie et de mort pour l'homme.
Les Dene-Dindjie ne prennent leurs epouses que dans leur propre
tribu ; ils ne repugnent nullement a s'allier avec leur belle-soeur ou
avec leur niece. Tout au contraire, la parente d'une femme avec leur
epouse defunte leur semble une raison suffisante pour l'epouser en se-
condes noces. Mais ils ont en aversion les liaisons entre autres con-
sanguins.
Ils eprouvent la plus grande repugnance k manipuler les cadavres
ou les ossements des morts, et ne se servent jamais d'aucun objet
ayant appartenu k un defunt. Des qu'une personne entre en agonie,
on se hate d'abattre la tente, de crainte que le moribond ne vienne k
y mourir, ce qui la rendrait anatheme, c'est*-k-dire tabou.
Parmi les Esclaves et les Peaux de Lievre, un chasseur ne depose
jamais le sang d'un animal tue k la chasse au meme lieu que les
membres de cet animal; mais il le ramasse dans la pause de la bete et
va Pensevelir dans la neige a quelque distance de la viande. Les
Peaux de Lievre pretendent qu'un geant bienfaisant, qui fut jadis leur
protecteur, leur donna ce precepte, meme pour le sang du castor.
Chez ces memes Indiens, ainsi que chez les Flancs-de-Chien, plusieurs
personnes eprouvent du scrupule k manger du sang, de la graisse des
intestins, des foetus, et de certaines parties des animaux qu'ils tuent
k la chasse. Elles ne manquent pas de nous questionner touchant la
liceite de cette comestion, lorsqu'elles sont admises au saint bapteme.
Dans certaines tribus les femmes s'abstiennent de la chair de Pours.
Les Dene-Dindjie n'ont point de terme dans leur vocabulaire pour
nommer leurs cousins et leurs cousines, soit germains soit eloignes
k quelque degre que ce soit. Ils les appellent tous du nom de freres ou
de sceurs. Ils sont egalement depourvus du mot frere et du mot soeur
en general; mais ils ont des termes speciaux pour designer les alnes
des cadets. Les orphelins, qu'ils sont dans.la coutume d'adopter, don-
nent le nom de pere et de mere k ceux qui les ont eleves. Dans.la langue
dene, les mots oncle et tantesont des derives des mots pere et mere. Pour
les traduire en francais d'une maniere litterale il faudrait inventer les
neologismes surpere (eVage), sur mere (enonge). Ils n'ont pas de nom
abstrait pour designer le mot de parent en general; ils emploient
alors le mot frere. Mais ils possedent un mot pour designer leurs parents en tant qu'ancetres, auteurs de leurs jours. Ce mot est se tchd?' — 77 —
k'S, se Vi kwi, se t'ejye k'e, c'est-k-dire mes gros, mes grands, mes plus
eleves. Ainsi en usaient les Hebreux, temoin le cantique de Molse :
« Interroga majores tuos et dicent tibi. »
Les Ghippewayans donnent k leur femme le nom de sceur, conjointe-
ment avec celui d'epouse.
Ils disent que la nuit a existe avant le jour, et, en consequence, ils
mesurent le temps d'un coucher du soleil k Pautre.
Les Peaux de Lievre et les Loucheux joignent k toutes les pratiques
et croyances qui precedent, celles qui suivent :
Ils nomment leurs jongleurs nako"i ou Voyants, et ils les payent
afin d'en obtenir qu'ils revent pour eux et qu'ils voient ce qu'ils doi-
vent faire dans tel ou tel cas. Ils attribuaient k ces devins le pouvoir
de delivrer du peche et des maladies, et de faire descendre PEsprit sur
terre.
Tout en reconnaissant, avec les Montagnais, le peche comme la
cause de tous les maux, ils possedent ce dicton qui a pour eux la
valeur d'un aphorisme : Etendi koedenye, qu'on ne saurait mieux
traduire que par la phrase de saint Paul: stipendium peccati mors.
En consequence de cette similitude, on pourrait etre tente de consi-
derer cette derniere phrase comme une sorte d'adage qui aurait eu
cours parmi les Juifs du temps du grand apdtre.
Bien que les Dene-Dindjie habitent k pres de neuf cents lieues au
nord des contrees oh se trouvent des couleuvres, il ont la connaissance
du serpent, et de tres-gros serpents qu'ils nomment naduwi, nateweri,
Man, iVini. Ils identifient tellement cet animal avec le mal, la mala-
die et la mort, que pour designer un acces ou une crise aigue d'une
■maladie fievreuse ou nerveuse, ils se servent de la phrase : natewedi ye
nadenkkwe, le serpent est tombe en lui. Ils pretendent que dans leurs
incantations, leurs Voyants forgaientces reptiles de sortir du corps des
malades qui les consultaient.
Les traditions loucheuses nous montrent Pune des deux femmes du
premier homme ayant des relations avecun serpent noir (Man), dans
un bourbier ou marecage.Ils nomment cette immonde creature la femme
de la nuit (p'a ttsegoz). De ce commerce naquit, disent-ils, une race abominable que l'homme detruisit entierement, tandis qu'il abandonna la
malheureuse entichee du reptile. Mais il conserva la femme de lumiere (yakkpay-ttsegce), mere de gelinottes blanches comme la neige.
Loucheux et Peaux de Lievre pretendent qu'il leur est defendu de
manger du tendon de la jambe des animaux, parce qu'un de leurs he-
ros trancha ce nerf k la jambe du genie du mal, Ya-na-kfwi-odinza (celui
qui use le ciel de sa tete). Mais il est peu de sauvages qui respectent
cette defense, comme toutes les autres prescriptions relatives au sang — 78 —
et k la graisse. Les mets taboues et les animaux reputes impurs sont
seuls rejetes absolument.
Les Indiens de ces deux tribus circoncisaient leurs enfants males
quelques jours apres leur naissanee, k l'aide d'un morceau de silex.
Ils guerissaient la blessure de la circoncision au moyen d'un melange
de graisse et de pyrite compacte pulverisee. Je tiens ces renseigne-
ments de la bouche d'une ancienne jongleuse peau de lievre et d'une
vieille chefferesse loucheuse. Dans cette derniere tribu, on reconnalt.
souvent des femmes pour chefs.
Je tiens en outre de la meme source que Pon tirait aussi un peu de
sang de l'enfant que Pon avait circoncis, en lui piquant avec une alene
la paume des mains et la plante des pieds. Quel qu'ait pu etre le but
primitif et maintenant oublie de cette seconde et curieuse ceremonie,
les Peaux de Lievre d'aujourd'hui disent qu'elle n'avait d'autre motif
que de rendre l'enfant bon archer et bon march'eur. G'etait done une
sorte de benediction. Quant k la circoncision, ils la pratiquaient contre deux maladies cutanees qui ont plus d'un point de ressemblance
avec la lepre, et que nos Indiens distinguent fort bien de la gale, qu'ils
appellent kolled (croUte). La premiere de ces maladies nomm6e Vande
etait, disent-ils, accompagnee d'un tremblement convulsif. La seconde,
qu'ils designent sous les noms de kokkpale (gratelle, brulure, deman-
geaison) et de dzen-kkpale (morsure du rat), consistait en eruptions
larges, blanches et farineuses, qui tantot boursouflaient la peau et
tant6t la deprimaient.
Je n'ai pas entendu dire que les Montagnais connussent la circoncision ; les Flancs-de-Chien ne la pratiquent pas non plus. II en est de
meme des Esquimaux; tandis qu'il paraltrait que les Indiens des
Montagnes-Rocheuses l'observent fidelement comme les Peaux de
Lievre.
Cette divergence de pratique, entre des tribus de meme souche, ne
doit pas surprendre davantage, que de voir cette meme observance en
honneur dans Parchipel des Philippines, chez les Tagals, meme Chretiens, tandis que les Malais qui les entourent ne l'observent pas.
A Pappui de ce que j'avance, on pourra lire, dans sir Alexandre
Mackenzie 1, qu'il crut remarquer les traces de la circoncision sur des
Indiens Peaux de Lievre. Je n'ai eu connaissance de ce passage qu'apres
avoir recueilli de la bouche de ces sauvages le r6cit de toutes leurs
Coutumes. D'ailleurs, il n'est pas plus extraordinaire de rencontrer la
circoncision dans les regions arctiques que de la trouver en usage
1. A journey from Montreal to the Polar and Pacific Oceans, by sir Al. Mackenzie. London, 1792. — 79 —
dans PAbyssinie 1, la Nigritie, la Cafrerie et la Malaisie. Dans toutes
ces contr6es, elle' a dU etre importee soit par les emigrations des
Israelites, soit par les conquetes des Musulmans.
Bien que les traditions Peaux de Lievre et Loucheuses aient entre
elles beaucoup de rapprochements, je les esquisse ici separement. Ce
ne sont bien souvent que des paraboles, mais il est d'autant plus ne-
cessaire de faire la part de la figure, que les livres saints eux-memes
sont remplis de paraboles et d'apologues. « J'ouvrirai ma bouche pour
« prononcer des paraboles, je proposerai des enigmes depuis le com-
« mencement, » dit le livre des Psaumes 2. Qu'y aurait-il done d'eton-
nant que des peuples, qui se disent sortis]de la region que nous nommons
l'Orient, eussent conserve cet amour du symbolisme que nous trouvons
dans les livres hieratiques et dans les traditions des Hebreux ?
RESUME DES TRADITIONS  PEAUX DE LIEVRE.
D'apres les Peaux de Lievre, ce sont les genies, serviteurs d'Jnkfwin-
wetay, qui ont cree toutes choses, en etendantpar six fois sur Punivers
un voile magnifique, souple et doux comme la peau de l'elan passee en
basane. Chaque fois qu'ils levaient ce voile, Punivers apparaissait un
peu plus beau.
Or la Sainte-Ecriture se sert frequemment d'une image semblable
pour exprimer les oeuvres de Dieu.- Dans le psaume cne, il est ecrit :
« II etend les cieux comme une peau. » Isa'ie dit (chap. 50): « Je couvre
« les cieux d'un voile, etles tenebres les enveloppent, etc. »
Les Peaux de Lievre nomment le premier homme tantot Kunyon
(le Sense), nom par lequel ils designent aussi leur Noe, tant6t Enna-
gu"ini (celui qui voit en avant et en arriere). Mais ce nom ils le
donnent k Dieu dahs d'autres traditions.
« Au commencement, disent-ils, existaient Kunyon et sa soeur, qui
etait aussi sa femme. On etait en automne. Avant que l'homme le sut,
la femme lui tressa des raquettes ("a, mot qui signifie aussi anatheme,
malediction, arret); elle lui fabriqua un vetement en peau de lievre.
Ge fut pendant la nuit et k Pinsu de son mari qu'elle le fit, et avec la
peau d'un seul lievre. »
« Or done, un jour, au bord du ciel, le premier homme jouait k la
pkume et sa femme dansait. Mais voilk que tout k coup, ils se prirent k
1. Life in Abyssinia, t. II, p. 35, by Mansfield Parkyns, 1854.
2. Psaume, 77, v. 2, — 80 —
pleurer : « Nos enfants! h61as! helas! nos enfants! heias! helas! »
disaient-ils en sanglotant. Depuis lors l'homme meurt sur cette terre.
C'est parce qu'ils avaient jou6 k la paume. Ils savaient que leurs enfants mourraient, et c'est pourquoi ils se lamentaient. »
« De plus sense etde plus voyant que Kunyon il n'y en a jamais eu
depuis. »
Le deluge des Peaux de Lievre est semblable k celui des Montagnais,
mais Papologue s'y efface davantage devant le recit veritable. Kunyon
ou le Sense construit k grand'peine un immense radeau, en vue d'une
inondation qu'il pr6voit et dont il essaye en vain de pr6munir ses com-
patriotes. Ils lui repondent qu'ils grimperont sur les arbres. Cependant
le deluge a lieu, les eaux s'el6vent au-dessus des Montagnes-Rocheuses
et l'humanite entiere est detruite; mais le radeau du Sense flotte
sur les eaux et lui sauve la vie, ainsi qu'k tous les couples d'animaux
qu'il y avait places. •
Le reste est semblable k la tradition Montagnaise, mais les Peaux
de Lievre attribuent cette inondation generale et la destruction de tous'
les hommes k la vengeance du corbeau, que le Sense, pour le punir de •.
sa mechancete, avait precipite dans le feu. Apres le deluge, le corbeau
fut le premier des habitants du radeau qui se sauva sur terre, ou il
parqua tous les ruminants afin de condamner Kunyon k- mourir de
faim; mais la hulotte blanche dejoua ses ruses mechantes- et avertit le
Sense qui delivra les animaux et repeupla ainsi la terre.
A cette tradition succede celle de la chute, dejk citee, avec la variante
suivante : Les deux freres apergoivent Parc-en-ciel et veulent Pattein-
dre. Un vieillard k cheveux blancs leur donne les fleches magiques et
leur fait la meme defense dont il a ete question dans la parabole Montagnaise. Une condition posee k l'homme comme prix du bonheur et
de la vie, une defense et une prevarication suivie de malheur, voilk ■
ce que Pon trouve au commencement de toutes les theogonies.
« Les deux freres enfreignirent l'ordre; le cadet ressaisit la fleche
qu'il avait decochee. Mais celle-ci s'elangant les conduisit l'un et Pautre
au sommet d'une montagne conique qui s'elevait jusqu'au ciel. »
<t A peine y furent-ils parvenus qu'ils entendirent une voix souter-
raine et railleuse qui leur disait : « Mais, mes amis, vos langues ne
« sont plus semblables! » Ils auraient du abandonner leur fleche,
mais ga leur etait difficile, car la fleche montait toujours. Tout k coup,
etant parvenus tout au sommet de la haute montagne, ils y trouverent
une grande foule d'hommes. « Qu'allons-nous faire ici, se disaient-ils
« entre eux, cette montagne est bien dure, bien solide, k la v6rite;
« mais elle est trop petite pour nous tous. » Alors on fit du feu, et
comme il se trouvait Ik des mines d'asphalte, le bitume prit feu, les — 81 —
rochers edaterent avec un bruit affreux, la multitude prit l'epouvante.
Tout k-coup la haute montagne disparut, elle se changea en une plaine
immense, les^hommes, sechant de terreur et ne s'entendant plus, se
disperserent de toutes parts. On s'eloigna chacun de son c6te. Alors
les nations se formerent. C'est depuis lors que nous ne parlons plus la
mSme langue, dit-on. »
« II existait un homme qui habitait dans l'antre des pores-epics. II y
fa.isait noir; on allait l'y bruler. Tout k coup Celui qui voit en avant
et en arriere (Enna-gu" ini) frappa leur terre de son tonnerre, il delivra
l'homme en lui ouvrant un passage souterrain vers la terre etrangere.
L'homme se nommait Sans feu ni palrie (Kpon-edin); nous Pappelons
aussi pat'onne (le voyageur). Ayant regarde Enna-gu"ini, il le vit qui
passait au milieu du feu, et il eut peur : « Ah! mon grand pere, j'ai
peur de toi, » lui dit—il. « Du tout, mon petit-fils, dit le geant, je
« suis bon et ne detruis pas les hommes, demeure avec moi. » —
Et le voyageur, l'homme sans patrie, demeura avec Celui qui voit en
avant et en arriere. Celui-ci le plagait sur son epaule, il le transportait
dans ses mains, il le mettait dans ses mitaines. Pour l'homme il tuait
des elans et des castors — « Celui qui use le ciel de sa tete (Yawa-
« kfwi-odinza) est mon ennemi, lui avoua-t-il un jour , ses jeunes
« gen's sont nombreux; un jour il me tuera, et alors tu verras mon
« sang rougir la voute des cieux. » L'homme s'attrista. « Viens,
« continua Enna-gu"ini, je le vois qui s'avance, allons k sa ren-
« contre. »
« II donna k l'homme sans patrie une enorme dent de castor:« Tiens,
cc lui dit-il, cache-toi ici, je vais alter combattre le geant mauvais,
« voilk une arme, tiens-la haut et ferme. » II partit. »
« Un moment apres, on entendit le monstre se debattre sous l'etreinte
de Celui qui voit. Longtemps ils lutterent; mais le mauvais geant allait
avoir le dessus, lorsque Celui qui voit cria k l'homme': « Oh! mon fils,
« coupe, coupe-lui le nerf de la janibe. » L'homme sans feu coupa le
nerf, le geant tomba k la renverse et fut tue. Sa femme et ses enfants
eurent le meme sort. C'est pourquoi nous ne mangeons pas du nerf
de la jambe. »
c C'est bon, mon fils, va-t-en, dit alors Celui qui voit. Si jamais tu
« apergois le ciel rougir, c'est qu'on aura verse mon sang. Tiens,
« ajouta-t-il, voilk mon baton, avant de t'endormir plante-le k ton
« chevet, et quand quelque chose te sera penible, crie vers moi »
« II s'en fut, et l'homme sans lieu demeura tout triste. Quand quelque
chose lui etait difficile, que les animaux malfaisants le tourmentaient,
il montait sur un sapin et il appelait son grand p6re, Celui qui voit en
avant et en arriere, et aussit6t celui-ci entendait sa voix. Quand ii se . — 82 —
couchait, il plantait k son chevet le bkton du Geant, et alors il revoyait
en reve la maison de sa mere. »
« Quant k celle-ci elle le pleurait comme mort, car jamais il ne revit
sa patrie. II auivit une belle jeune fille et l'epousa. Le lard, il le changea
en farine cuite, et la graisse en vapeur. II rendit la viande tres-grasse.
Tout k coup il arriva que le ciel appar'ut tout rouge. L'homme sans feu
ni lieu se ressouvint alors de la parole, et il eclata en sanglots. II par-
courait les bois en criant: « Oh! mon Grand pere! helas! helas! »
« A la fin il ne se leva plus, il ne commanda plus' personne. II se
creusaun tombeaii dans une colline, sur une lie : « Quand je mourrai,
« dit-il, c'est lk que vous mettrez mes os. » C'est la fin. »
II serait trop long de raconter toute 1'histoire de Kpon-e'din, laquelle
a plusieurs phases ou chapitres.
II y est dit que sa femme etait si belle, que plusieurs pretehdants se
la disputaient et laravirent k Vhomme sans patrie. C'est pourquoi on
appelle celle-ci L'at'a-na-tsande (celle pour laquelle on se dispute). A
cause d'elle, K?on-cdin fut oblige de descendre dans un pays etranger
en suivant le bord de la mer; mais arrive k un detroit, sa femme lui
fut ravie par un homme puissant nomme Yamonk'a ou Phorizon blan-
chissant. L'homme sans patrie le combattit, lui reprit son epouse, et
avec elle plusieurs autres femmes qu'il epousa egalement.
De Vat'anatsande, il eut un. fils unique nomme Chi a"ini (le chasseur)
qui, k son tour, eut un grand nombre de fils et une fille.
Voici comment continue la tradition :
« Les fils du Chasseur tuerent un jour un brave homme. « II veut
« notre mort, » penserent-ils, et ils le previnrent en le tuant; mais il
n'en etait rienj c'etait un fort brave homme. »
« Aussit6t on ne les revit plus; ils s'etaient s'auves, et habitaient
seuls dans une lie. Ils demeurerent depuis lors toujours separes des autres hommes. Un jour Pun d'entre eux ayant quitte sa retraite pour re-
venir parmi ses semblables, il entendit tout k coup qu'on lui criait :
« Mon frere atne que voiis avez tue m'a charge de vous dire ceci: a vous
« m'avez tu6 tous ensemble, en moi vous avez mis k mort un fort brave
« homme! » C'est mon frere alne qui vous le dit. »
« En entendant ces mots, le fils du Chasseur se sauva; il revint vers
ses freres, et leur rapp.orta ce qu'il avait oui : « Le frere cadet de celui
« que nous avons mis k mort, dit-il, m'a crie : « Ah! malheureux,
« vous avez tu6 un brave homme, un fort brave homme. »
« Alors on prit l'epouvante, on s'en fut loin de ce lieu, on demeura
parmi les nations, mais seuls, toujours k part. « Celui que nous en-
« visagerons et qui detournera de nous ses regards, celui-lk nous de-
« teste, tuons-le! » se dirent ces hommes les una aux autres. » — 83 —
Cette tradition des Peaux de Lievre concerne expressement les Dene-
Dindjie, puisqu'ils revendiquent parmi leurs heros les ancetres des
meurtriers, Chia "ini et Kgon-edi n; mais comme il s'agit ici d'un crime
notable, d'un remords perseverant et d'une terreur panique, suivie
d'une fuite honteuse, on congoit alors que Pamour-propre de nos sauvages ait interet k deguiser un peu la tradition, en presentant • le
meurtre comme ayant ete le fait d'une autre nation.
La tradition qui precede a un caractere d'autant plus etrange, que
ses details sont en contradiction palpable avec les mosurs et coutumes
actuelles des Peaux de Lievre et des Loucheux. Ainsi ces sauvages ne
se creusent pas de tombeaux dans les montagnes, ils n'ont point de
serviteurs auxquels ils puissent commander; et il est evident qu'ils ne
pourraient meme avoir de semblables idees, si jadis ils n'avaient vecu
dans une patrie autre que leurs affreux deserts, et que, par consequent,
leurs recits ont un fondement veritable.
J'omets une foule d'autres legendes, persuade que celles-ci suffiront,
etjetermine ce qui a trait aux Peaux de Lievre, en citant une de
leurs traditions qu'ils m'e-nt donnee comme des plus recentes :
« Cetait, disent-ils, pendant que nous demeurions au bord de la
mer. Un jeune gargon se construisit un canot et chaque jour il se di-
rigeait vers le large et y disparaissait. Ses parents etant dans le plus
grand chagrin, par suite de ses escapades, l'enfant *dit k sa mere :
« Ah! ma mere, dans la haute mer il existe une He ou je me rends
ct en canot. Elle est si belle, si belle, que quoi que tu puisses en dire,
« il faudra que j'y retourne. C'est Ik que se trouve la femme invisible. »
Ainsi il dit, et peu de jours apres il avait de nouveau disparu. Son
pere et sa mere se desolaient, ils le chercherent vainement au bord de
la mer. II n'y avait ni enfant ni pirogue. On ne put venir k bout de le
trouver. »
« Pendant leur sommeil il revint: « Mere, leur dit-il, pourquoi me
« cherchiez-vous? II faut que vous alliez au lieu ou je me rends. Pour-
« quoi pleuriez-vous sur moi? » — « Eh bien, c'est bon, se dirent-
« ils Pun k Pautre, quand il sera grand nous agirons d'apres ses
a paroles. »
« En attendant, ses eompatriotes se mirent k la recherche de cette
terre si belle dont l'enfant leur avait parte; mais ils ne trouverent rien
et ils demeurerent incredules. »
«. Cependant le petit pecheur d'evint homme, et toujours il disait la
mSme chose. En meme temps il faisait des actions merveilleuses. « life faut que vous alliez dans cette belle terre, disait-il sans cesse, dans
« cette lie oil se trouve la femme invisible. Lk vous ne mancraerez ni
« de viande ni de poisson. » Mais on pensait qu'il mentait. Son pere
—- — 84 —
seul disait: « C'est mon fils qui parte ainsi, il ne saurait mentir. Fai-
« sons ce qu'il nous dit. » — « Oui, continuait sa mere, imitons-le,
« imitons-le. Nos compatriotes nous hairons; mais n'importe, nous
« du moins, imitons-le. »
« C'est pourquoi tout ce qu'ils disaient etait traite de mensonge par
les autres hommes. Aux yeux de tous ils passaient pour des insenses.
Ils demeurerent toutefois avec nous, unais tous ne les croyaient pas.
Quelques-uns seulement les crurent et decouvrirent la belle terre. C'est
pourquoi nous disons en proverbe : « Celui qui a faim et qui mange,
(( celui-lk est rassasie; mais celui qui voyant de la viande, la laisse
c de c6te, celui-lk risque bien de passer un tres-long temps sans
« manger. » Voilk ce que nous disons depuis lors, »
RESUME  DES   TRADITIONS   LOUCHEUSES.
J'omets ici toutes. les legendes loucheuses qui sont identiques k
celles des Montagnais ou des Peaux de Lievre, pour ne mentionner
succinctement que les recits qui presentent quelque chose de nouveau
pour nous.
La premiere des traditions dindjie s'eloigne un peu du recit gene-
siaque, toutefois on y retrouve les principaux traits.
« Au commencement du monde deux freres demeuraient seuls sur la
terre et ils allaient nus. L'alne,mecontent de son jeune frere, le frappa
d'une fleche et le tua; puis desespere k la vuede son crime il s'enfuit
loin de la maison paternelle et on ne le vit jamais plus *. »
« Le pere et la mere des deux freres (la tradition ne dit pas qui ils
etaient), tous deux tres-ages, eurent un troisieme fils. Celui-ci, sans
cesse preoccupe de la mort de son frere et de la disparition de Paine,
se mit k la recherche de ce dernier et disparut aussi. Voici le recit de
ses aventures :
« Apres avoir longtemps voyage il arriva sur les bords d'un grand lac
convert d'oiseaux aquatiques. Au milieu des eaux et k leur surface il
apergut comme la tete d'un homme, et il se cacha pour l'epier. G'etait
un chasseur de gibier. Cet homme se tenait immobile dans Peau en
derobant sa tete sous une touffe de joncs; puis, lorsque les oiseaux
aquatiques s'approchaient de lui, il leur saisissait les pattes, et les
1. D'apres les traditions des Hurons, Juskcka, fils aine de la premiers
femme, tua son frere Tahwitzaron. (Relation des Jesuites, citee par le Diet.
d'Ethnographie.) — 85 —
tirant sous Peau, il leur tordait le cou *. Le chasseur sortit enfin de
Peau, et l'homme qui Pepiait reconnut en lui son propre frere. II le
serra dans ses bras, se fit reconnaltre et lui demanda la permission
de-jouir de sa compagnie pendant un oertain temps, ce qui lui fut
ac'corde. »
« Le chasseur conduisit son cadet dans sa demeure et lui apprit que
le Grand-pere lui avait primitivement donn6 deux femmes celestes :
« Maintenant retire-toi dans ta terre avec tes femmes, lui avait-il dit,
« et obeis-moi. Dans ton voyage tu rencontreras un detroit entre deux
« mers; le detroit est congele, mais tu defendras k tes femmes de passer
« sur la glace ; elles devront prendre le portage par terre. » Ainsi leur
dit le Grand-pere, et l'homme promit de lui obeir. II etait done parti
pour son pays avec ses deux femmes celestes. Arrive au bout de la
terre il apergut lamer de chaque c6t6 et le detroit devant lui. Comme
Peau en etait congelee, il le traversa k pied. La nuit venue l'homme
voulait camper, mais ses deux femmes ne reparaissaient pas. « Elles
« ont fait le tour par terre sur le portage, » se dit-il; mais il n'en etait
rien. II les vit bient6t qui arrivaient sur la glace du detroit, malgr6 la
defense du grand-pere. Des qu'elles s'y furent engagees, la glace fondit
sous leurs pieds et elles furent englouties, car on etait en automne et
la glace etait encore mince. »
« L'homme s'en retourna done tristement vers le Grand-pere et lui
redemanda de nouvelles femmes. Celui-ci lui en donna deux autres,
deux femmes du ciel parfaitement belles, mais invisibles aux yeux d'un
mortel. L'une s'appelait Yakkpay-ttsegce (femme de lumiere ou femme
matin), Pautre $a-ltsego3 (femme des tenebres ou femme soir). C'est vers
elles que l'homme avait conduit son frere cadet. Celui-ci ne les vit pas
tout d'abord, mais il put observer que l'une et Pautre quittaient la
tente alternativement, et lorsqu'elles rentraient chacune d'elles appor-
tait le produit de son travail. Lorsque la femme de lumiere sortait il
faisait jour, mais lorsqu'elle rentrait pour prendre la place de sa rivale,
celle-ci sortait k son tour, et il faisait nuit2. »
1. Ce genre de chasse est tres-usite en Chine. Le chasseur y cache sa tete
dans une calebasse vide qui parait Hotter sur les eaux. II est d'autant plus
curieux de voir ce mode de chasse connu de hos Dindjie, qu'ils ne le prati-
quent pas et qu'il est inconnu dans l'Amerique du Nord. N'aurions-nous
pas en ceci un souvenir du pays qu'ils occuperent avant de parvenir en
Amerique?
2. Les Montagnais racontent la meme particularite de l'oiseau celeste et
divin, Orelbale. Quand le male rentre au nid, alors ilfait jour; mais quand
c'est la femelle, la nuit lui succede. Cette fable rappelle un peu ce que Rab.
Becha'i dit dans le Talmud, sur le chapitre xxxiv du Deuteronome, a savoir
comment Moi'se pouvait distinguer le jour de la nuit lorsqu'il etait sur le — 86 —
« Le frere cadet passa six jours avec son atn6 et chaque jour il put
voir un peu mieux les deux femmes; mais il ne les apercut jamais
qu'incompletement et par derri6re. « Mon cadet, lui dit le frere ixtne,
« puisque tu'peux jouir de la vue de mes femmes celestes, c'est une
« preuve qu'elles ont de la consideration pour toi, car il faut que tu
« saches qu'elles sont invisibles k tout mortel; moi-meme je suis
« devenu immortel depuis le jour oh je partis pour la lune. C'est Ik
& que le Grand-pere m'a donne ces secondes femmes. Maintenant je te
« les confie car je n'ai eu aucun rapport avec elles, adieu. » Et le frere
alne disparut. »
« Le cadet se lamenta de la disparition de son frere, mais il n'y
pouvait rien. II demeura done avec les deux femmes que son aine lui
avait donnees, quoique sans entretenir de commerce avec elles. « Que
« font-elles quand elles sortent, » se disait-il en lui-meme. Avant de
prendre pour epouse l'une ou Pautre il voulut les eprouver et il les
epia. »
« Le soir venu, pd-ltsegce quitta son epoux et la nuit se fit. Peu apres
l'homme suivit le3 pas de la femme. Horreur! il Papergut debout dans
un marecage k Peau noire et infecte, entichee d'un noir serpent (Man),
dont elle recevait les embrassements. L'homme s'en relourna epou-
vante, mais il dissimula. »
« Le jour arrive, pd-tlsega rentra au logis comme si de rien n'etait,
et Yakkpay-ttsegai le quitta. L'epoux jaloux epia aussi celle-ci. II la
trouva occ.upee k allaiter de petites gelinottes plus blanches que la
neige. II sourit k cette vue et rentra satisfait. »
cc Quelque temps apres, les deux femmes arriverent au logis portant
dans leurs bras leur progeniture, qu'elles deroberent soigneusement a
leur epoux. Mais en Pabsence de ses femmes celui-ci souleva le voile
qui cachait les enfants. Ceux de la femme de lumiere etaient de beaux
petits gargons a la peau blanche, ils avaient un joli nez aquilin perforo
et orne de tuyaux de plume de cygne. L'homme.contempla ces beaux
enfants et les recouvrit en souriant. Je les adopte se dit-il. »
« II decouvrit ensuite les petits de la femme de tenebres: ah! e'etaient
des hommes-serpents, noirs et hideux, avec une gueule epouvantable.
L'homme saisit ses fleches et il tua ces montres, sans pi lie aucune. »
« Lorsque la mere rentra, elle fut emue de colere a la vue du trepas
de ses enfants, et, honteuse de se voir decouverte, elle chercha d'abord
SinaT. Voici comment repond le docteur juif: Quand Dieu lui enseignaitla
Loiicnle, alors il reconnaissait qu'il faisait jour; mais quand il lui apprenait
la loi orate, alors la nuit arrivait. (Notes de I'auteur.) — 87 —
k faire perir l'homme; mais n'y pouvant reussir, elle le quitta pour
jamais. On ne Pa plus revue depuis- lors i.
« Mais l'homme conserva pour sa seule et legitime epouse la femme
de lumiere, et c'est de ce couple que n'ous descendons. »
Le lecteur constatera aisement dans ce recit le melange des idees
geneslaques avec.le fait bien plus recent de l'immigration des Dindjie
sur le continent amerieain. Le souvenir d'un detroit et de la mer se
retrouve dans un grand nombre' de legendes dene-dindjie de toutes
tribus.
Peut-etre que dans Papologue des deux femmes, qui representent ici
le bien et le mal, et sont peut-etre une parabole explicative du me-
1. Mon narrateur ajoutait que Jorsque les Dindjie apprirent, il y a prfes
d'un siecle, qu'une. Compagnie de marchands venait d'arriver dans leur
pays, dans leur ignorance de ce qu'etait une compagnie, et la prenant pour
une femme, ils s'imaginerent longtemps que c'etait la femme de tenebres
qui revenait les visiter pour leur malheur.
Cette tradition fabuleuse offre beaucoup de ressemblance avec la fable
talmudique de Litis rapportee par Rab Ben-Sira et par le Speculum ardens
(Cracovie, 1597), d'apres la Synagoga Judaua (cap. IV, folio 80).
Litis ou la femme des tenebres (de la racine Let nuit) fut, au dire des Rabbins, la premiere compagne que Dieu crea pour Adam, et il la fit de terre
comme lui, c'est pourquoi, disent-ils, il est ecrit dans la Genese : « Masculum
et feminam creavit eosl » Et cela avant le texte oil il est dit : « Non est bonum
hominem, esse solum, » espece de contradiction que les Rabbins expliquent
ainsi qu'il suit: Litis ou la premiere femme d'Adam lui fut rebelle et cteso-
beissante; elle s'echappa meme loin de lui en s'envolant dans l'espace par la
vertu du tetragi'ammaton qu'elle invoqua. Elle devint ensuite la mere des
Shedim ou demons, dont chaque jour elle procrea uno centaine en donnant
la mort k tous les enfants qui naissaient d'elle.
Aussi les Juifs appellent-ils cette premiere femme, cause de tous les maux,
chouelte, Lamie et mere des demons. C'esi ce que Ton peut voir dans plusieurs
passage du Lexique Talmudique et dans Medrasch.
Apres la disparition de Litis, Dieu tira d'une' c6te d'Adam Chava ou Eve,
qu'il lui donna pour femme, parce qu'il ne jugeait pas bon de le laisser seul
sur terre. Cliava fut soumise au premier homme et devint la mere des mor-
tels. Voilk comment les reveries rabbiniques expliquent l'origine du genre
humain.-
Ce qui impliquerait encore similitude d'origine entre la legende Dene et
la fable Talmudique, c'est : 1° la division de ces Indiens les plus septentrio-
nauxen blancs et eh notrs;et.2° la crainte superstitieuse qu'ils ont de l'es-
p6ce de capricorne que nous appelons, je ne sais pour quelle raison, Lamie
(Lamiaobscura). Nos Indiens nomment ce chetif insecte Lla-tsutee (celui d'oti
sortent les maux) et ils le tuent sans pitie toutes les fois qu'ils le rencon-
trent: parce que, disent-ils,' au commencement des temps la Lamie pro-
nonga cet oracle : « Dene kkeoyinte waleni. » (II faut que les hommes meu-
rent). Ils en concoivent une aversion aussi profonde que les Juifs pour leur
Lamie ou leur chouette Litis, contre laquelle, dit le meme auteur dejk cite,
ceux-ci ne manquent pas de premunir les femmes en couche, de crainte que
la mere des esprits mauvais ne procure la mort au nouveau-ne et ne le
transforme en jeune demon.-A cet effet ils se servent d'un charme qui con
siste en ces quatremots: Adam, Chava, chutz Litis. (Notedel'auteur.) — 88 —
lange de§ enfants de Seth avec les enfants de Ca'in, faudrait-il voir la
raison de la division des Loucheux en deux castes, les Ettchian-kpe ou
gens de la droite, et les Nattsin-he ou gens de la gauche. Ces deux
castes, bien loin d'etre opposees entre elles, ont au contraire pour but
d'empecher que les Dindjie ne s'abandonnent k des querelles intestines;
car un Ettchian ne peut epouser une femme de sa caste, mais doit la
chercher dans le camp des Nattsin-kpe; et vice versa. Les Etlchian-kpe
sont reputes hommes-blancs, parce que, disent les Loucbeux, ils se
nourrissent de poisson et de la chair du renne. Les Nattsin-kpe ou gens
de la gauche., au contraire, sont tenus pour noirs, parce qu'ils font
leur pature de Pelan ou orignal. Voilk l'explication que m'ont donnee
les Dindjie de cette division nationale.
On constatera egalement que nos Loucheux pretent k la premiere
femme'les memes rapports charnels avec le serpent, que lui ont reconnu
la plupart des mythologies antiques. Le mystere qui se passa au commencement dans le paradis terrestre et qui, par la chute de la femme,
souilla la source de l'humanite entiere, a ete interprete chez tous les
peuples anciens par la conjonction charnelle du dieu-serpent avec la
mere des humains. Ainsi Pont cru les Grecs et les Scandinaves, les
Romains et les Cingalais, les'noirs de la Nigritie et-ceux du Dahomey.
Les rabbins eux-memes reconnaissaient dans la race des i geants que
detruisit le deluge, le fruit de la connexion des mauvais-anges avec les
filles des hommes 1. Ce commentaire libre de la chute de l'homme ex-
pliquerait pourquoi Pantiquite, meme palenne, a toujours cru qu'une
vierge pure, mere d'un Dieu pur, pourrait seule dominer et ecraser le
serpent.
« Jam redit et Virgo... occidet et serpens, » dit Virgile.
Or ce commun accord de tous les peuples sur un fait de cette nature
ne merite-t-il pas consideration, ou tout au moins quelque etude?
L'Eglise, d'ailleurs, ne s'est pas prononcee sur Ja nature de la chute.
Quelle qu'elle ait ete, le fait est avere chez tous les peuples, et toua
reconnaissent que nous sortons d'une source empoisonnee.
Enfin on remarquera l'analogie que le nom de la femme en hebreu,
ischa, offre avec celui du.serpent dans Plnde, schein, et dans l'Arabie,
scheilan ou schatan, oh ce nom s'applique aussi au demon. Les Loucheux appellent la magie schian. N'y aurait-il pas une conformite et
une association d'idees dans ces differents mots formes par la meme
racine?
Le deluge des Loucheux est identique k celui des autres Denes et
1. Antiquite des Hebreux, Flavius Josephe.
"*»=* — 89 —■
meme au deluge.des Cris. Leur tradition nous apprend en outre que
le grand canot de leur Noe, Etcetchokpen, flotta sur les eaux, jusqu'k
ce que leur evaporation arrivat par l'effet des vents et de la chaleur.
Alors seulement il s'arreta au sommet d'une haute montagne, qu'ils
m'ont montree dans la chalne des Montagnes-Rocheuses, et qu'ils
nomment pour cette raison Tchane-guta (le lieu du vieillard). C'est Ik
que leur Noe prit terre et qu'il demeura jusqu'k ce que la terre fut
seche et habitable.
Les Peaux de Lievre, comme les Loucheux, disent que les eaux du
deluge se retirerent dens un gouffre, qui rappelle le tannour des maho-
metans et le theum des Hebreux. Lk quelques-uns placent leur Noe que-
tant au passage les humains echappes au cataclysme, afin d'achever
de detruire Pespece humaine, k l'exception de sa famille.
Certains Peaux de Lievre pretendent, comme les Hurons, que la
terre ne se repeupla que par le changement des betes en hommes..Et
generalement les Montagnais parlent des animaux antediluviens de
la meme maniere que des creatures intelligentes.
Les Loucheux possedent egalement la tradition de VEtranger sans
feu ni lieu, qu'ils nomment Kpwon-alan, traduction du Kpon-edin des
Peaux de Lievre. Ce qu'ils en disent complete le recit de ces derniers:
« Kpwon-atan est ainsi appele parce qu'il n'avait ni feu ni briquet. Sa
femme, pour laquelle on se battit longtemps et qui lui fut souvent ravie,
s'appelait VaVa-tsandia; elle etait tres-belle quoique vieille, mais sans
enfants, car son mari avait tue son fils unique. Non loin de leur tente
s'elevait un rocher k pic, lk son fits se cachait, sans doute par crainte
de son pere. Kpwon-alan gravit la montagne en portant k la main un
tison enflamme, il y rejoignit son fils unique, il le saisit : « Mon fils
« lui dit-il, j'ai froid, allume du feu. » L'enfant coupa et empila le bois,
il y mit le feu que tenait son pere. Alors l'homme sans feu ni lieu sai-
sissant son couteau, il l'enfonga dans le ventre de son propre fils et
Pegorgea. Apres cette action, il dit k la montagne sur laquelle il ve-
nait d'immoler son enfant: « Tchi tchpd kutig, atenengwotlsen,nen tsetlie
« net vcedhelpen, VeninV'iya kutchin? » — « Des le commencement, au
« sommet de la grande montagne, je t'ai immole un animal bien gras,
« Py verras-tu ? » Puis il redescfendit dans sa tente. »
« L'homme sans feu avait un frere qui s'en fut comme un etranger
chez les Hommes-ehiens (I'en-akpey). Apres sa mort, Kpwon-atan en
6pousa la femme; mais elle etait d'une humeur chagrine et acariatre,
parce que le nerf de sa jambe s'etait desseche et retire. Elle etait mere
d'un petit chien, car elle etait de la race des hommes-ehiens. »
« Un jour done, Kpwon-atan fache contre elle lui dit: « C'est bon,
« prends ton chien de fils et va-t-en; et quand bien meme ton chien
,	 — 93 —
« pleurerait ne reviens jamais plus ici. » Elle se leva en gemissant,
prit son petit chien dans ses bras et s'en alia bien loin toute seule.
Elle marchait en pleurant, tenant son petit chien sur son sein, et elle
se dirigea vers les terres steriles, vers un peuple qui voulut bien ne pas
la tuer. Elle entra dans le desert ou il n'est point de sentier. Tout Phi-
ver elle y erra k Paventure. Alors les provisions et Peau venant k lui
manquer elle se couchapour mourir, elle et son chien. Tout k coup un
carcajou accourut vers elle et la secoua. La femme abandonee seleva,
elle suivit la piste de l'animal et arriva au bord de Peau. Elle etait
sauvee. »
« Kpwon-atan avait un grand nombre d'ennemis nommes Nakkan-
tsell. Leur chef lui ravissait toujours sa femme, car elle etait fort
belle. L'homme sans feu etait done toujours en guerre. Un jour qu'il
etait en voyage dans le desert, lui et sa vieille femme bivouaquerent
dans un camp abandonne. La vieille alluma pour lui un petit feu, car
elle en avait un chez elle qui brulait toujours. Kpwon-atan s'endormit
et pendant son sommeil sa femme lui futravie. « De mon petit feu j'ai
a vu s'elever une fumee immense, » dit-elle k ses ravisseurs. Ces
gens-lk accoururent alors sur le sentier, Kpwon-atan y etait couche
entre deux feux sans qu'il en fut brule. II s'eveilla. — « Qui es-tu et
« d'oh viens-tu ? lui dirent les habitants du desert, k quelle nation
« appartiens-tu? » — « Mes amis, repondit-il, j'ai'voyage tout Phiver
« sans feu ni lieu, c'est pourquoi on m'appelle Kpwon-alan, c'est-k-dire
»' Petranger sans feu. » — « Demeure avec nous, lui dirent-ils. Et il
« demeura avec eux. »
« Assise sur le seuil de sa tente, sa femme se desolait parce qu'elle
etait seule et vieille, que ses pieds etaient tout uses et dechires, et
elle n'avait plus qu'un petit feu.— « Cesse de pleurer, lui dit son mari,
« car k Pavenir tu auras un fils. Ainsi m'a dit Ela-odu"ini (celui qui
« voit des deux c6tes). Voici que je vais pour le voir et lui parler. »
« Pendant son absence les ennemis lui ravirent une seconde fois sa
femme*. Ne la trouvant plus k son retour, Kpwon-atan se remit en
marehe pour la reprendre. II amena avec lui beaucoup de monde, car
ses ennemis etaient forts et nombreux. L'homme sans feu et ses servi-
teurs arriverent ainsi au bord de la grande mer, dont les rives sont
1. D'apres YHistoire veritable des temps fabuleux, l'enlevement de Sara est
un fait qui se retrouve frequemment dans l'histoire des Egyptiens. Quelque
arbitraires et outrees que soient certaines identifications presentees par ce
livre, entre les faits bibliques et les chronologies egyptiennes, je dois remar-
quer ici que l'histoire de, I'Homme sans feu, qui se rapproche de celle d'Abra-
ham, tient une place marquante parmi les legendes de PextrSme nord de
l'Amerique. et que le fait de l'enlevement de sa femme y est frequemment
repete. (Note de I'auteur.) — 91 —
arides et- sans krbres. Ils la contournerent pendant vingt nuits et
finirent par apercevoir une montagne, au sommet de laquelle une grande
fum6e obscurcissait les cieux. La montagne etait bien loin; mais par
sa puissance magique l'homme sans feu la fit se rapprocher. Ils la gra-
virent. G'etait lk que les ennemis gardaient L'aVatsandia qu'ils avaient
ravie. Kpwon-atan battit les ravisseurs dont il partagea les corps en
deux, en les fendant de la tete aux pieds, puis il reprit sa femme qui
lui fit present d'un gateau compose de chair et de graisse. L'homme
sans feu 6leva le gateau dans ses mains en presence de ses c'ompagnons,
mais il en sortit aussit6t une fumee si 6paisse, que Pair en fut obs-
curci. G'etait cette meme fum6e qu'il avait vu de loin s'elever au sommet de la montagne. »
« Dans la suite des temps, les descendants de Kpwon-alan et leurs
ennemis Nakan-lsell se battirent sans cesse, mais ils ne purent jamais
se detruire les uns les autres. Quant k l'homme sans feu, il vecut fort
longtemps et mourut de vieillesse. »
J'omets ici plusieurs autres legendes, afin de pouvoir citer une tradition qui a egalement cours chez les Peaux de Lievre, et qui est l'ex-
plication de la fete lunaire que les Dene-dindjie ceiebrent au printemps.
Sa description terminera ce travail.
« Elsiege est ainsi nomme parce que, etant tout petit, on le frotta
de bouse de bceuf musque. afin de lui communiquer l'esprit magique.
II fut trouve au bord de Peau daus une auge de bois, par une vieille
femme qui l'eieva. Devenu grand, il fut un magicien tres-puissant tout
en etant le plus doux des hommes. II n'appelait ceux-ci que ses freres,
et, lors meme qu'il se fachait, sa colere n'avait pas de suite. Le pouvoir d'Elsiege n'etait pas celui dont se vantent nos Jongleurs; c'etait
une puissance dont nous ignorons maintenant la nature. II produisait
des merveilles k Paide d'un bkton ou d'une baguette. » D'autres disent
avec la ramure d'un renne.
« Or, en ce temps-Ik, nous demeurions au milieu d'une nation etran-
g6re qui nous avait rendus esclaves. Nous les appelons Dhcenan
(femmes publiques) *. Cepeuple etait riche, il possedait du metal, des
etoffes, des bestiaux ; mais il complotait notre destruction. Nous nous
moquions d'eux, car ils allaient nus, et ils se regalaient en mangeant
du chien. Telle etait la nourriture qu'ils nous forgaient de prendre;
mais Elsiege n'en mangea jamais. Ils se rasaient la tete et portaient de
faux cheveux. Nous etions si malheureux parmi eux que nous ne pou-
1. En peau de lievre L'e-nene (Pautre terre), sans doute en supppsant le
mot Habitants; c'est-k-dire les habitants de Pautre terre, du continent que
nous avons quitte. UK*
I
— 92 —
vions rire que dans un pericarde de renne ou dans une vessie,' de
crainte d'etre entendus de nos persecuteurs; car ils s'imaginaient toujours qu'on les tournait en derision »
« Etsiege rassembla les hommes ses freres, il les reunit en arm6e,
et resolut de combattre ses ennemis, puis de s'enfuir dans les steppes
du littoral. II arm a ses raquettes de deux cornes, quitta sa tente ainsi
que la vieille femme qui Pavait elev6, il abandonna tout ce qu'il pos-
sedait et entra de nuit chez ses freres, afin d'y faire Pop6ration magique
qui devait les delivrer. Au milieu de leur village, un jeune homme lie
par l'esprit bondissait degi delk k travers les tentes. C'est la magie
que nous appelons akpey antschho (le jeune homme magique). Etsiege
Papercevant chaussa ses raquettes arm6es de cornes et s'elanga sur le.
jeune homme, qui le transporta k travers les tentes des ennemis. Le
jeune homme magique courait et sautait en tournoyant, emportant
Elsiege dans sa course. Celui-ci ensanglanta de ses cornes tous les
Dhwnin, il les massacra entierement. Alors, cette nuit meme, on en-
tendit une grande .clameur dans le pays de nos ennemis. La vieille se
desolait stir le bord du sentier en criant : « Ah! si mes fils vivaient,
« si mes fils vivaient encore! nelchpa kpoakpan antschiw : cette nuit
« meme le jeune homme magique les a tous tues. » Cependant Elsiege ne
s'etait pas battu, il avait immole une petite chienne blanche (olle) 1, de son
sang il avait frotte sa tente, et pendant la nuit le sang avait coule dans
toutes les maisons. On n'entendait de partout que ces cris : « Helas!
« helas! mon fils est baigne dans son sang! »
« Le chef des Dheenan, nomme T'atsan-eko (le corbeau-qui-eourt),
s'ennuyait et reflechissait. II ne prononga que ces paroles : « Ellonne
ye"a ensin. » — ;c II a mange notre fetiche (Panimal-dieu). »
« Alors Etsiege renversa tous les jolis plats de bois de T'atsan-eko et
il y mit le feu. En fuyant, il vit sur un echafaudage de belles peaux
de chevres et il se les appropria. Tous ses freres s'en furent avec lui vers
le lieu oh primitivement ils avaient v6cu. Mais comme ils etaient
partis un peu tard, le Corbeau-qui-court les poursuivit. Ils arriverent
au bord de la mer, sur laquelle s'elevaient des vagues hautes comme
des montagnes. Etsiege frappa Peau de son b&ton et leur ouvrit un passage : « Par ici, par ici, mes freres! » s'ecria-t-il. lis le suivirent
tous, et il leur fit tres-bien traverser la mer k pieds sees. Ils prirent
tous terre sur Pautre rive. Alors lui, seul au bord de la mer, promena
de nouveau son baton et en frappa la terre. Aussitdt l'etai qui soutient
1. Ailleurs il est dit que ce fut un petit renne (sie); d'autres disent une
hermine (xoe). (Notes de I'auteur.) celle-ci s'affaissant, Peau inonda le disque terrestre et fit perir tous
les Dhcenan. »
« Le soir arrive, Etsiege (les Peaux de Lievre le nomment KotsvlaVe,
Celui qui opere par le baton), dit k ses freres : « Notre patrie est encore
« bien eloignee, mais tranquillisez-vous, je vais la faire se rappro-
« cher. » Ce disant, il prit un faon de renne (sie) et Payant tue, il lui
arracha le nerf de la jambe : « Vous ne mangerez pas ceci, » leur dit-
il. Par la vertu de cet acte magique la terre se rapprocha un peu. Le
soir arrive, elle n'etait pas tres-loin. « Etsiegi retourna done vers ses
« freres, qui lui dirent : « Les enfants n'ont rien k manger et les
« hommes sont sans provisions! »
« Orily avait lk une foule immense. On tendait depuis plusieurs jours
des filets et des hamegons aux poissons, mais on ne prenait rien. Un
grand serpent avait transforme tous les poissons en rochers, dans le
grand desert, dans la terre glacee. Etsiege se rendit au bord de Peau et
ne dit que ces paroles en soupirant: « Etinul yakke-tchine-kketla se"e
« bennene ttsen nawiya, yeri bepon du Va nittayinVont » — « Quoi.
« done! j'aurai conduit mes freres jusqu'au pied du ciel, dans la
« patrie de mes aieux; pourquoi done maintenant la mer est-elle
« ferm.ee pour nous? » II ne dit que ces mots', et aussit6t le poisson
abonda. »
« Dans le desert aride on ren contra une autre nation d'hommes
puissants; ils etaient revStus de casques de bois et de vetements cou-
verts d'ecailles. II n'etait done pas aise de s'en'defaire. Gependant les
Dindjie partirent pour les combattre; mais k la vue de leur grande
multitude, les freres d'Elsiege lui dirent: « Toi seul parle, Elsiege, et
«. alors nous verrons ce qui arrivera par en has, » ear il se trouvait
au sommet d'une haute montagne. Etsiege leur dit: « Placez-moi dans
« mon tralneau et pr6cipitez-moi du haut de la montagne au milieu de
« nos ennemis. » Ils lui obeirent. Or, des que son traineau commenga
k rouler sur les pentes de la montagne, il y produisit un bruit terrible
comme ceiui de plusieurs tonnerres. Les ennemis aux casques de bois
en furent dans une telle epouvante qu'ils prirent la fuite, et les Dindjie
les egorgerent. »
« Etsiege avait un frere cadet nomme Nedhceoe "ig ti"i (celui qui est
revetu de Phabit blanc magique). De concert avec son frere il massa-
crait nos ennemis, mais ce n'etait pas en combattant. Revetu d'un long
habit de peau d'hermine, il balangait sans cesse un instrument sus-
pendu au bout d'une laniere. 11 le balangait tout en parlant; mais nous
ne savons plus ce qu'il disait ni ce qu'il faisait. La premiere fois que
nous vous avons vus, balangant vos encensoirs et priant k voix basse,
nous avons pense que vous faisiez quelque chose d'analogue. Eh bien,
I - 94 -
par cette parole et ce balancement, Nedho3vi"ig ti"i massacrait nos
ennemis. »
« Un jour, entre autres, il s'en rassembla une si grande foule pour
nous combattre qu'on en fut dans l'epouvante. Neanmoins on se mit en
defense; mais nous avions le dessous et nous fuyions. Lorsque Etsiege
apergut la tournure que prenait la bataille, il se tint sur la montagne
en pronongant ses paroles magiques accoutum6es. Son frere, revetu
de l'habit blanc, balangait son instrument en parlant tout has. Tout
k coup, Etsiege se prit k sauter en"forme de croix, par-dessus chacune
des epaules de son frere, en pronongant k chaque fois ce seul mot
«. ischl l », et chaque fois qu'il le disait, un ennemi mordait la pous-
siere. Ils perirent ainsi jusqu'au dernier, car toute la journee les deux
freres ne firent Pun que balancer son instrument et Pautre que sauter
en forme de croix 2. »
Ce meme Elsiege ou KotsidaVe etait invoque par les Peaux de Lievre
et les Loucheux dans toutes les occurrences difficiles, car il se montra
"toujours leur protecteur. Ils le nomment aussi Sa-kke-dene (l'homme
sur la lune), Sa-kke-weta, Sa-weta et Si-zje-dhidie (celui qui reside
clans la lune). Ce nom fait allusion k sa brusque disparition de dessus
cette terre. Les Couteaux-Jaunes, qui le nomment Otsint'esh, disent
qu'ayant gravi une montagne, il s'y enferma dans une tente magique
et qu'on ne Pen vit plus ressortir. Loucheux et Peaux de Lievre ont une
autre version. Apres avoir rappele qu'il fut trouve tout petit au bord
de Peau par une troupe de jeunes filles dont une Peleva, et que le chef
de leurs ennemis, le Corbeau-qui-court, Padopta pour son fils, ils rap-
portent que cet enfant puissant prenait grand soinde sesparents adoptifs
et les nourrissait d'une maniere mysterieuse, sans que ceux-ci lui en
eussent aucun gre. lisle detestaient meme. « Un jour il demanda k ces
hommes qu'on separat pour lui Pepaule et la graisse des entrailles de
tous les animaux qu'il leur procurerait. T'atsan-eko ne voulut pas y con-
sentir : « Cet enfant est par trop vain, » observa-t-il. Alors l'enfant se
retira avec colere : « Je m'en irai, dit-il k sa mere, car les hommes
« sont mauvais et ingrats. Apres mon depart ils mourront tous; mai3*
« vous, si vous voulez sauver votre vie, observez mes preceptes :
« Ce soir, lorsque la nuit sera venue, fermez bien votre tente, sus-
1. Les sauvages n'ont pu me donner la signification de ce monosyllable;
c'est un mot perdu de leur langue, comme cette phrase : « nonna tamene, »
que,repetait l'homme au blanc vetement.
2. Nous avons encore ici une repetition de YAkpey anlschiw ou jeune
homme sautant et bondissant, dont la tradition a parle plus haut. C'est
maintenant une des formes de jonglerie en usage chez les Loucheux et les
Peaux de Lievre. (Notes de Vauteur.) « pendez au faite, dans une vessie, le sangde l'animal que je.tuerai,
« et liez le chien en dehors de la maison. L'epaule de renne que voici,
« decoupez-la sans en rompre les os et la placez hors de la tente. Quant
« k moi je m'en vais dans la lune oh ceux qui me halssent me verront. »
Comme sa mere se desolait: « Taisez-vous, ne pleurez plus, ajouta-t-il,
<c je ne suis point digne de pitie; dormez demain et apres-demain, et
« ensuite suivez-moi. » II ceignit sa tete, et avant departir il ajouta :
« Quand l'homme mourra Pastre palira. » II dit et il s'en fut. »
« La nuit arrivee on lui obeit. Ses parents fermerent soigneusement
leur tente, ils placerent le sang de l'animal qu'il avait tue au-dessus
de la porte, et en dehors ils lierent son chien. Ils firent cuire et ils
decouperent l'epaule du renne, en prenant bien garde de n'en point
rompre les os. Cela fait, ils en mangerent la viande et se coucherent.
L'enfant puissant etait encore avec eux. ».
« Alors du sommet de la tente s'eleva une grande fumee et l'enfant
disparut. Il etait parti pour la lune. Tout k coup cet astre palit, et il
s'eleva un vent violent qui vint tourbillonner parmi les tentes des
ennemis. Cette trombe emporta les tentes et les hommes; elle les langa
contre les arbres et contre les rochers ou ils furent tous massacres par
cet esprit formidable. A cette vue T'atsan-eko s'ecria : « Ah! c'est Pence fant lie qui est cause de cela. II a place en Pair son chaudron plein
« de.sang, et l'esprit (le vent) est venu. »
«.Cette nuit meme tous les ennemis moururent. Quant k l'enfant
magique, prenant son vase plein de sang, la peau de l'animal tue (sie),
et le petit chien qu'on avait laisse k la porte, il s'enfuit dans la lune,
ou nous pouvons le voir encore. »
.11 existe Un grand nombre de versions de l'histoire d'Etsiege et de
VHabitant de la lune. Chacune d'elles contient plusieurs traits de l'histoire de Mo'ise.
FETE DE L'EQUINOXE DU PRINTEMPS.
Conformement k La, tradition qui precede, les Dene-Dindjie du Mackenzie celebrent la solennite suivante. A la nouvelle lune du mois
que Pon appelle le rut des rennes (mars-avril), et k la nuit tombante,
on hache dans chaque tente de la viande menu et on la met r6tir
dans la terre k Petuvee ; puis on en fait des paquets en I'entassant dan
■des gibecieres, que chaque homme charge sur son dos. Ces preparatifs
acheves, tous les adultes males de la peuplade se reunissent dans
line premiere tente, les mains armees d'un baton et le3 reins ceints,
s
-J — 96 —
dans l'attirail de voyageurs. lis s'y placent autour du feu dans la posture de gens harasses par la marehe. Puis, se relevant l'un apres
Pautre, et sortant de la tente en procession, k demi-courbes, comme
s'ils succombaient sous le faix de leur viande hachee, ils parcourent
les sentiers traces autour des tentes, en chantant : « Ouf sedha I klo=
datsole, eVe-kke-t'e nondat'ale t ttsu-chiw yeen! » — G'est-k-dire : « He-
« las ! 6 souris au museau pointu (musaraigne), saute deux fois parce dessus terre en forme de croix! 6 montagne du bois, arrive! » Ce
disant, les Peaux de Lievre du fleuve, car c'est d'eux que je parle ici,
penetrent dans la premiere tente venue, ils y mangent en commun et
k la hate une partie du contenu de leurs gibecieres, puis ressortant
incontinent, ils reforment leur procession, en parcourant chacune des
huttes dans laquelle ils renouvellent leur festin.
Les Dene Esclaves du Grand-Lac-des-Ours ne font pas de procession
autour des tentes. Ils se contentent de manger en commun dans la
meme loge leur viande hachee menue, en chantant de temps en temps :
cc Klodatsole, ne Ma Ve nakodefwiw'e ! » — cc 0 musaraigne, nous avons
« passe (ou bien, nous sommes sortis) par dessus ta croupe! »
Les Dene des Montagnes-Rocheuses, qui font cette ceremonie k
chaque renouvellement de la lune, repetent pour refrain avec accom-
pagnement de crecelle : « Klodatsole, it'e ni-nd-din,tla ! kuse-yal » —
« Musaraigne, saute pardessus terre en forme de sautoir! Encore un
« peu de temps! •» Le dernier mot est k double sens et signifie aussi
or sus, petit faon!
Les Peaux de Lievre des bois, au lieu de se promener, se tralnent
Comme accables sous un pesant fardeau. Ils n'accomplissent cette ceremonie que lors des eclipses de lune, et orient en regardant le
ciel : cc Enek'eio I klodatsole; ne kla Ve na-sik'in I ttsu-chiw yenge I » —
cc Que c'est lourd! 6 musaraigne, par-dessus ton dos tu m'as charge!
« Montagne du bois, arrive! »
Les Dindjie sortent de leurs loges comme en se cachant, ils rddent
de tente en tente furtivement, k la hate et d'un air ahuri, heurtant
en meme temps deux-ou quatre fleches teintes en rouge. C'est ce qu'ils
nomment pandja kkekpaw ttsitchitandja. Ce faisant, ils chantent :
« Klag-datha, nan kkeVow nikkie anashcekpay I aeXuha 1 » — <r Sou-
ris-jaune, passe promptement sur terre en forme de croix ! aeiCuha ! »
Ils ne celebrent cette fete qu'k l'equinoxe du printemps.
Enfin, les Peaux de Lievre des steppes ou K'a-tch6 gotline, croyant
que la lune est en souffrance puisqu'elle a disparu, et pour obeir, disent-ils, k la prescription de Sa-weta, chantent : « Klodatsole, ne kla
« Vi anasiltine t ttsu-chie yenge, "onna tlchire-dinzege ! » — « 0 souris
au museau pointu, tum'as rejete par-dessus ton dos (post tergum tuum).
^— — 97 —
Montagne du bois arrive, arrache-nous et attire-nous loin d'ici! »
J'eus beaucoup de peine k obtenir les paroles de ce chant, dans les
differentes tribus que j'ai visitees, et de me les faire repeter par les
Dene-Dindjie jusqu'k ce que j'en eusse appris Pair par cceur. Le rhythme
est lent et plaintif. Les sauvages n'ont point pu ou n'ont point voulu
me donner d'autre raison de cette bizarre coutume, si ce n'est qu'ils
la tiennent de leurs anc6tres ; qu'ils obeissent en cela aux recommany
dations de PHomme puissant et bon qui fut leur protecteur sur terre
et qui maintenant habite la lune; enfin que'cette ceremonie a pour but
d'obtenir ses benedictions, une grande abondance de rennes et la
mort de leurs ennemis. Lorsque je pressai davantage mes Indiens
pour avoir d'autres details, je ne reussissais qu'k les attrister. Ils pre-
naient un air serieux et me disaient: « II ne faut point mepriser ce
cc chant, c'est un mystere etune chose sacree ; mais nous Pignorons.
« Fais cette demande k d'autres, pour nous, nous ne le redirons plus,
« car ce serait parler de PEsprit de la mort : Ettsonne deli. »
Entre toutes choses, je voulais savoir pourquoi, dans ces chants, ils
appellent la divinite lunaire, souris et musaraigne, tandis qu'ils Passi-
milent, dans la tradition, k Etsiege ou KotsidaVe, dont l'histoire offre,
comme on a pu s'en convaincre, plus d'un rapprochement avec celle
du legislateur des Hebreux. Les Dene-Dindjie n'ont jamais pu ou voulu
me satisfaire sur ce point, qui est d'autant plus curieux que la souris
est reputee ettsonne, c'est-k-dire genie de la mort, chez les Peaux
de Lievre, comme Pest la loutre chez les Esclaves; tandis que
Etsiege' ou KotsidaVe, qu'ils invoquent evidemment sous le nom de la
musaraigne et de la souris, est considere par eux comme une sorte de .
demi-dieu bienfaisant. La seule explication que je puisse en donner moi-
m§me c'est que, de meme que Protee est dit, par la fable, avoir passe ,
comme la taupe et la souris sous la mer et sous terre; de.meme aussi
nos Dene-Dindjie peuvent croire que leur Etsiege, autrement KotsidaVe
ou Sa-weta, lorsqu'il traversa la mer k sec, k Pinstar de Mo'ise, le fit k
la maniere de ces rongeurs; d'autant plus qu'en leur langue le meine
mot signifie taupe et musaraigne, et que ce dernier animal est appele
taupe dans leur pays. On sait egalement que les Juifs croient que les
ames des justes, morts en dehors de la Terre sainte, vont y ressusciter
en s'ouvrant un passage souterrain k travers les continents et les
mers, k la maniere des taupes et des souris, et que c'est en se roulant
ainsi peniblement dans ces sombres terriers qu'elles acquierent le droit
d'entree dans la terre des elus. Serait-ce une persuasion semblable
qui porterait nos Indiens k invoquer la souris ou musaraigne, qu'ils
considerent d'ailleurs comme le genie de la mort, afin que, des affreux
deserts ou ils habitent solitaires et deiaisses, elle leur ouvre un pas-
7 II I
— 98 —     .
sage vers la montagne oh paraissent tendre tous leurs desirs? D'apres
Guerin du Rocher, cite ailleurs, la mer rouge s?appelle Suph en hebreu,
et peut, dit-il, avoir occasionne la comparaison avec la taupe ou la
musaraigne Siphneus. Ce qui est dit par cet auteur des Egyptiens, ne
pourrait-il avoir son application dans un fait en tout semblable et qui
offre bien plus de similitude chez nos Dene-Dindjiel
Beaucoup d'autres particularites m'avaient frappe dans ces chants
stereotypes. D'abord ces interjections qui lk expriment l'accablement
cc Que c'est lourd ! » ici Pesperance « Encore un peu de temps ! »
Puis ces nombreuses invocations k une montagne niysterieuse, dont le
souvenir est tellement demeure grave dans l'esprit des Dene-Dindjie
qu'on la retrouve dans toutes leurs traditions. Mais ces paroles sont
maintenant mortes k l'esprit de nos sauvages. Ils paraissent en avoir
perdu toute signification.
Or les invocations k la montagne de Sion devaient etre d'un usage
frequent parmi les Hebreux, car Jeremie, en prophetisantleretour des
Israelites captifs, s'exprime ainsi: « Ils repeteront encore cette pace role dans la terre de Juda Que le Seigneur te benisse, 6monta-
« tagne sainte! * » On n'ignore pas d'ailleurs que les livres saints
sont remplis des expressions de « la montagne du Seigneur preparee
« sur le haut des monts... » ou « le peuple viendra en foule, » de la
« montagne d'Israel » cc de la montagne sainte d'oii viendra le salut, »
« sur laquelle le Seigneur doit regner des k present et jusque dans
« Peternite 2. » II y aurait done sur ce point un trait de ressemblance
de plus entre nos Dene-Dindjie et les Hebreux, Mais dans cette montagne du bois qui doit les arracher de leur etat force ne dirait-on pas
que nos Indiens ont eu comme la prevision du Calvaire 3?
La fete lunaire des Dene-Dindji'e se nomme T'ana-eXele-tsateli en
Peau de Lievre, et Kpon-Va-nayji tsetcelar en Loucheux, c'est-k-dire
cc procession nocturne et funebre autour des tentes. » Telle qu'elle
est, et expliquee naturellement par la tradition qui Paccompagne, elle
a tout Pair d'une maniere de paque renouvelee des Hebreux, et unie
k une sorte de culte idolatrique de Pastre des nuits. Mais je trouve
aussi k cette ceremonie plusieurs traits de ressemblance avec le Toioaf^
procession que les devots de la Mecque operent autour de la Kaaba
ou tombeau d'Adam. On sait, en effet, que les anciens Arabes et, depuis Mahomet, tous les partisans de l'Islamisme, en font sept fois le
1. Jeremie, ch. xxxt, v. 23.
2. Ezechiel, Miehee, Zacharie.
3. « Et induxit eos in montem sa'.ictificxtionis suce, montem quern acquisivit
« dextera ejus. • Psalm, xcvu. ' — 99 —
tour en habits de voyageurs et un baton k la main, trois fois en se
courbant et quatre fois en marchant. Les femmes musulmanes s'ac-
quittent aussi de cette procession, mais durant la nuit. trait de ressemblance de plus. Enfin les musulmans pretendent en agir ainsi k
l'exemple de la lune qui, selon le Coran, fit aussi le tour de la Kaaba.
Les tribus Dene-Dindjie qui celebrent cette ceremonie k chaque re-
nouvellement de la lune, nous donnent k penser qu'elle a peut-etre
une origine semblable k celle des Neomenies des Hebreux. En effet le
premier jour de la lune etait un jour d'oblation et de sacrifices pour
les Israelites i. La fete devait se passer de nuit, en plein air (sub aperto
ccelo) et lorsque la lumiere de la lune commengait k poindre. Le rabbin qui benissait Pastre devait sauter trois fois. vers le ciel pour attes-
ter sa joie; et en meme temps, s'adressant a la lune, il implorait des
benedictions sur le peuple hebreu etdes maledictions sur ses ennemis 2.
Les Neomenies etaient des jours de rejouissance et de festin pour
les Juifs, qui pretaient Panimation et la parole k la lune, comme Pat-
teste le Talmud 3.
Si, parmi les D&ne-Dindjie, il est une ou deux peuplades qui ne font
cette fete que lors des eclipses de lune, et croient, en s'acquittant de
cette ceremonie, venir au secours de Pastre en souffrance, on doit se
rappeler que la majorite des Asiatiques, tels que Chinois, Birmans,
Siamois, Annamites, partagent avec eux une superstition k peu pres
semblable. On sait quel tintamarre il se fait dans leurs villes
lorsqu'une eclipse de lune se produit, afin, disent-ils, d'empech'er le
grand chien celeste de devorer Pastre des nuits.
On peut aussi rapprocher de la fete lunaire de nos Dene-dindjie le
culte des Anciens. Quel etait le but des Pheniciens lorsqu'ils invo-
quaient Astaroth sur les places publiques, si ce n'est celui d'obtenir les
benedictions de la terre et la defaite de leurs ennemis. Ainsi Penten-
daient les Arabes en priant Alytta, les Assyriens en s'adressant k
Mylitta, les Perses en suppliant Mitra, les Egyptiens Isis, les Grecs
Arthemis, les Romains C6res, Phebee et Hecate. Car toutes ces divini-
tes n'etaient autres que la lune, Elles offrent done la plus grande ressemblance avec le Sa-weta de nos Indiens.
Enfin, qu'on se rappelle qu'il y eut des adorateurs d'Astaroth ou la
lune depuis les temps mosaiques jusqu'k la captivite de Babylone, et que
la ceremonie des Neomenies degenera parmi certains Hebreux en v6-
1. Nomhres, ch. xxviii, v. 11.
2. Synagoga judaica, caput xxn. Bale, 1680.
3.' Synag. Jud., p. 479. il I
— 100 —
ritableidolatrie.Voicicequerepondaient k Jeremie ceux des Israelites
captifs en Chaldee, qui s'obstinaient dans leurs transgressions au miliou
de l'adversite meme : cc Nous n'ecouterons pas la parole que tu nous
« paries au nom du Seigneur; mais nous remplirons nos voeux en
« sacrifiant k la Reine du ciel (Astarte ou la lune, de aster, astre) et en
cc lui offrant des oblations, comme Pont fait nos peres, nos rois et
cc nos princes, dans la ville de Jerusalem et sur les places publiques;
« car alors nous avons e(e rassasies de pain, et il nous est advenu du
cc bien, et nous n'avons point eu de maux *. »
C'est justement k cause de leur endurcissement k perseverer dans
cette idolatrie et dans d'autres pratiques palennes, que les Israelites,
transgresseurs de la loi meme dans la terre de captivite, furent frappes
de cette seconde condamnation: cc Je vous retirerai du milieu des peu-
cc pies chez qui vous vous etes refugies (en fuyant les Chaldeens); je
cc vous rassemblerai des pays oh vous avez ete disperses et je regne-
cc rai sur vous avec une main forte, avec un bras etendu et dans toute
cc l'effusion de ma fureur. Je vous menerai dans un desert ecart'e de
« de tous les peuples (oh vous n'aurez aucun secours k esperer), et lk,
cc etant seuls-d-seuls, j'entrerai en jugement avec vous Et je choice sirai parmi vous les transgresseurs et les impies etje les chasserai
ce de la terre de Vexil, et cependant ils rCenlreront pas dans la terre d'7s-
cc rael : et vous saurez alors que je suis le Seigneur 2. »
Jeremie avait dit egalement: cc Je vous jetterai dans une terre que
cc vous ignorez et que n'ont point connue vos peres. » Et il leur predit
qu'ils n'y auront de repos ni la nuit ni le jour 3.
Molse lui-meme avait annonce' aux Hebreux prevaricateurs que « le
cc Seigneur les disperserait parmi tous les peuples, depuis le sommet de
cc la terre jusqu'k ses dernieres limites*. » Mais plus loin, celui
qui fut leplus doux des hommes ajoute par maniere de consolation :
cc Quand vous seriez disperses jusqu'aux gonds du ciel (ad cardines
cc cceli), le Seigneur vous en retirera^. » Ces gonds du ciel qui ne
sont autres que les pdles, d'apres les commentateurs, rappellent invo-
lontairement k l'esprit le pied du ciel et le pivot celeste, dont font si
souvent mention les traditions, non-seulement des Dene-Dindjie, mais
de tant d'autres nations Peaux-Rouges.
Si on nous demande maintenant comment Dieu devait retirer des
1. Jeremie, ch. xli, v, 17.
2. Ezechiel, ch. xx, v. 34-39.
3. Jeremie, ch. xvi, v. 13.
4. Deuteronome, ch. xxvni, v.
5. Idem.
64.
SJ — 101 —
extremites de la terre les restes malheureux d'Israel disperse, je re-
ponds que cette redemption est entendue, par tous les Peres de PEglise
et par les commentateurs, dans un sens mystique; c'est-k-dire que ces
infortunes debris de la captivite de Babylone recevront le salut et la
paix par la connaissance du Redempteur. Ezechiel ne laisse subsister
aucun doute k cet  egard, quand il dit :   ce  Je  susciterai  sur  mes
cc brebis un pasteur unique, mon Christ David qui les paltra  et je
cc ferai avec elles une alliance de paix,... et ceux qui habitent dans le
« desert dormiront en assurance au milieu des bois*. » II ne dit pas
qu'il les en retira pour les ramener en Judee. Pour quiconque
n'ignore pas l'etat d'hostilites perpetuelles et de guerres intestines,
auquel les peuplades Peaux-Rouges de l'Amerique et de POceanie
etaient en proie, les craintes incessantes qui les accompagnaient, de
jour, et troublaient leur sommeil durant la nuit, les folles et chi-
meriques terreurs que congoivent encore les sauvages restes pa'iens
d'un ennemi imaginaire qui les poursuit sans cesse; pour quiconque
a entendu (non sans tressaillir), les chants plaintifs, melancoliques
et lugubres de nos Peaux-Rouges, alors meme qu'ils veulent etre gais ;
pour celui qui connalt la persuasion oh etaient Peaux-Rouges et Ka-
naks qu'un grand changement surviendrait dans leur etat miserable,
des qu'un secours leur arriverait d'Orient 2; enfin pour celui qui a
pu comparer Penjouement, la paix, la confiance na'ive, la franche
bonhomie de nos chretiens d'hier, avec la physionomie pretentieu-
sement grave, serieuse, mefiante ou mechamment sardonique des
indiens fetichistes, cette prophetie a regu k la lettre son accomplisse-
ment. Et cette transformation de caractere s'est operee depuis lejour
ou la croix et l'Evangile de la nouvelle-alliance ont penetr6s sous la
tente de ces fils de Sem, k la suite des fils de Japhet.
De plus, cette parole du Prophete nous apprend et nous prouve qu'il
existe veri'tablement des Israelites parmi ceux qui habitent les deserts
et les bois, c'est-k-dire parmi les sauvages, puisque ce texte s'applique
exclusivement k la maison d'Israel, alors captive dans la Chaldee. En
outre, un autre prophete nous apprend que les restes d'Israel seront
disperses dans les regions septentrionales, car il est ecrit : « Va-t-en et
ce crie vers le Nord et dis : Reviens vers moi, Israel mon adversaire3...»
Or, par ces Israelites , Jer6mie ne pouvait pas entendre ceux de
ses compatriotes qui   etaient alors captifs dans la Chaldee, contree
1. Ezechiel, ch. xxxiv„ v. 23-26.
2. Voyez Franklin, La Harpe, Cook.
3. Jeremie, ch. in, v. 12. ■■H
is
— 10S
situee k POrient de la Palestine, mais bien ceux qui, chasses meme
de la Chaldee k cause de leurs infidelites dans la terre de l'exil,
devaient, selon la parole d'Ezechiel et de Mo'ise, 6tre pourchass6s par
Dieu dans ce desert inconnu a tous les peuples, et jusqu'aux gonds du ciel,
c'est-k-dire jusqu'aux p61es. CONCLUSION
Si done nous voulions conclure k l'origine hebraique probable des
Dene-Dindjie en particulier, d'apres les similitudes qui existent
entre les coutumes, le caractere, les mceurs, Petat social, les traditions de cette nation et ceux du peuple hebreu rebelle, les saints livres
eux-memes nous fourniraient un criterium.de grande probabilite. En
cela nous serions beaucoup moins temeraire que Guenebrard et Thenet,
deux savants qui, des Pann6e 1555, avancerent les premiers que les peu-
plades americaines, en general, sont les restes des tribus trainees captives en Chaldee par Salmanazar ; nous serions moins temeraire que
les premiers missionnaires jesuites de la Louisiane qui furentim-
bus de la meme pensee, apres avoir entendu les Chaktas et les Chika-
saws chanter des paroles qui leur rappelaient V Alleluia hebreu 1; moins
temeraire que tant de ministres protestants du siede dernier, qui parta-
gereht Popinion des catholiques sur ce point, entre autres Mathew, Elliot
et Rogers-William2; moins temeraire que De Maistre, que Miller, et que
M. "W. H. Davis, qui nous donne dans son ouvrage 3 de fortes proba-
bilites en faveur de la provenance Israelite des Nabajos du Nouveau-
Mexique, peuple qui se dit venu du Nord,apres avoir traverse lamer
k Poccident du continent americain, et dont les pratiques, les moeurs
et la langue attestent evidemment une origine commune avec les Dene-
Dindjie ; moins temeraire enfin qu'Aglio qui, dans une dissertation
fort savante, tend a prouver que l'Amerique a ete-^olonisee primitive-
ment par les Israelites 4, Notre conclusion serait, en effet, bien moins
generale puisqu'elle restreindrait k la seule famille Dene-Dindjie, ce
que ces auteurs ou ces voyageurs avancerent touchant l'origine de tous
les Peaux-Rouges.
Mais nous demeurerons fidele k la promesse que nous avons fai'te'de
proposer seulement et de debattre la question d'origine sans la tran-
cher. Le bon sens et la science de nos lecteurs decideront. Nous
croyons toutefois avoir expose des preuves plausibles de la provenance
asiatique de la famille Dene-Dindjie, etpar consequent des Sarcis etdes
1. Tous les Dene-dindjie ont des chants analogues.
2. Smithsonian Reports.
3. New-Mexico and his people, New-Yorck, 1857. — Le lecteur peut faire
la comparaison des coutumes des Dene-dindjie avec celles des Nabajos,
qu'un savant americain, M. Gregg, pense etre des restes de la grande nation
des Azteques. Humboldt est aussi de cette opinion. Or, sir Alex. Mackenzie
trouve auxPorteurs et aux Babines, tribus Dene de la Colombie britanni-
que, des rapports frappaiits de langue et de coutumes avec ces memes
Azteques. — (Note de t'auteu 4)
4. Anliquites mexicaines, vol. VI, p. 232, 409, 420. _ 104 —
Nabajos, puisqu'ils appartiennent k la meme souche. Que ces derniers
(ainsi que la generalite des Dene-Dindjie, par la meme raison), fassen't
partie de la grande famille Azteque, colonisatrice du pays d'Ana-
huac, ou bien qu'ils soient des ToUeques, comme d'autres le veulent i,
1. Nous pensons que par ces Tolteques, on n'a pas voulu designer les Tol-
teques k Tetes-Plates, mais bien ceux k Tetes-Longues, qui parlent un
idiome diametralement oppose a celui des premiers, et qui offrent dans leur
vocabulaire quelques traits de ressemblance avec les Hai'das ou Kollouches
et les Dene-Dindjie.
Ils s'en' distinguent en ce que leurs verbes ont des flexions formees par
les suffixes pronominaux, k l'instar de l'Esquimau, tandis que dans le ¥a-
kisch ou Tete-Plate les elements personnels du verbe sont initiaux comme
dans le Dene-dindjie et la terminaison verbale invariable; de plus, le verbe
y forme son futur et son passe au moyen d'auxiliaires.
En voici un exemple comparatif qui m'est fourni par un de mes confreres,
missionnaire dans la Colombie britarinique, le R. P. Fouquet, auquel je
dois egalement l'enumeration des tribus qui va suivre :
Je mange	
Tu manges	
II mange	
Nous mangeons..
Vous mangez
lis mangent	
Je mangerai	
Tu mangeras....
[1 mangera	
Nous mangerons
Vous mangerez.,
lis mangeront...
J'ai mange, etc..
Je bois	
Tu bois	
tl boit	
Nous buvons
Vous buvez	
lis boivent	
■Je boirai	
Tu boiras	
II boira	
Nous boirons....
Vous boirez	
[Is boiront	
J'ai bu	
WAKISH
(Tetes-Plates)
etsen-elten	
netchu-elten...,
neh-elten ,
etstetl-elten
netchaptl-elten,
neketl-elten
elten tchencha..
— tchiucha..
— tcha	
uelten' tstecha...
— tchepcha.
— tcha	
netchen-elten.
etsen-kahkah	
netchu-kahkah....
rieh-kahkah	
etstetl-kahkah	
netchaptl-kahkah .
neketl-kahkah....
kahkah-tchencha..
— tchiucha .
— techa	
ukahkah-tstecha ..
— tchepcha
— techa....
netchen-kahkah,
VUKULTAS
(Tetes-Longues).
amapen.
lamtach-amap.
amape.
amapenoh.
laktormech-amap.
amaproh.
amamahu-chtlatlen.
amamaptlela.
amaptle.
amaptlenoh.
amaptorench.
amaptloh.
nakren.
lamtach-nakr.
nakre.
nenakresotenoh.
laktormech-nakr.
nenkrech6h.
nakramahu-chtlatlen.
nakre tletuch.
nakre tletsor.
nakramtlen6h.
nakratorench.
nakretamtl6h.
Au reste, j'avoue que si les Tetes-Plates, les Tetes-Longues et les Kollouches sont parents avec la famille dene-dindjie, ce ne doit etre que de loin — 105 —
l'opinion  de Pautochthonie pretendue des Americains  n'en est pas
Le Nabajo offre bien plus de ressemblance avec cette derniere. Voici quel-
iz;
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ques termes comparatifs en ces differentes langues, on verra que, tout en
I — 106 —
moins entierement detruite. C'est lk tout ce nous voulions prouver,
parce que c'est la verite, et qu'on la cherche encore en cette matiere.
Mais Pautochthonie rejetee et Punite d'origine des Americains et des
Asiatiques etablie etreconnue, il nous reste k examiner en peu de mots
une derniere theorie par laquelle on a essaye d'etayer cette autoch"
thonie, k savoir le fait de la formation en Amerique meme des langues
si multiples qui sont pariees sur ce continent. Nous ne pouvons nous
dispenser d'exposer cette theorie, car k notre avis, elle sert de corol-
laire k tout ce qui s'est dit sur la question americaine jusqu'ici.
appartenant a la meme categorie, leurs  divergences sont assez suffisantes
pour constituer autant d'idiomes distincts, a l'exception des trois dernieres.
Les Tonguas, ou les Haidas, ou peut etre encore ces deux nations reunies
constituent ce que Ton nomme la famille Kollouche, qui offre beaucoup de
traits de ressemblance avec les Dindjie ou Loucheux de la presq'u'ile d'Alaska,
quant au costume et aux moeurs. Ceux-ci les nomment Tchekpce, les Cana-
diens Gens du fou, les Peaux de Lievre Tchint'aoUine et les Chippewayans
Eyunne. Ce sont ces mimes Kollouches que les anciens navigateurs ont
aussi appeles Tchinkittane, (habitants des bois).
Aux Tonguas se joignent les Slikin, les Engwny les Sitka, etc.; lis habitent
l'Alaska. Aux Haidas qui ont 10 villages sur Pile Charlotte et autant dans
l'Alaska, se joignent les Tlsatsene, les Kahegwane, les Simpchians, qui peuplent 20 villages.-
Les Tetes-Longues vivent en villages fortifies et palissades comme ceux des
Polynesiens et des anciens Hurons. Ils comprennent les tribus suivantes :
les Yukultas, 5 villages; les Nawates, 5 villages; les Kwakwals, 3 villages; les
Pelkolas, 5 villages; les Nemkres, 6 villages; les Klawitsis, 1 village; les
Memlakrelas, 5 villages; les Nechelos, 1 village; les Rereis ou RarouaTs, les
Kiiilsas, et les Kiltamaks.
Las Tetes-Plates ou Wakisch, auxquels appartiennent les Chinouk's, comprennent les Sames, les Sanisch, 5 villages; les Snohomisch, les Suhonomisch,
les Skwamisch, 18 villages; les Dtvamisch, les Lamy, les Etakmur, les Kawe-
tchin, 10 villages; les Mndimos, 3 villages; les Comox, 2 villages; les Nutka,
les Meshoyems, 3 villages; les Klayokots ou Galagwiuts, les Ketsis, les Kwan-
tlens, 2 villages; les Maskwis, les Sumas, 2 villages; les Nekamels, 2 villages;
les Tchilkwak, 5 villages; les Pelaltos, 4 villages; les Tsenes, 2 villages; les
Teates, 4 villages; les Nwarolalps, 3 villages; les Simihamas, 2 villages; les
Tchwasens, les Sichals, 5 villages; les Tlolios, 4 villages; les Izikumisch ou
Coeurs d'alene. — Cette nomenclature est du R. P. Fouquet, missionnaire
de ces sauvages.
Enfin les tribus de la Colombie britannique et de l'Oregon qui appartien-
/ nent k la famille Dene-dindjie', sont les Babines, les Nahanes, les Thekkanes ou
Sekanais, les Talkpolis ou Porteurs, les Alnans, les Spuzzums, les Shoushoua-
pes; on y joint les Okanagans, les Nikutamens, les Koutanes, les Yakamans, les
Spokans, les Schuyelpis ou Chaudi&res, les Kalispels et les Pends d'oreille.
Le lecteur n'aura pas manque de remarquer le rapport qui existe entre
la desinence des noms de tribus ■ Tetes-Plates termines en isch ou itch, et
celle des tribus les plus oecidentales de la nation Loucheuse, les Dindjitth,
et Intsi-dindjich d'Alaska. Les terminaisons en tch, inconnues des Chippewayans, se font observer tout le long de la grande cordillere des Montagnes-Rocheuses, surtout parmi les Loucheux, les Castors et les Sekkanais.
Ces derniers disent odesditch je parle, eddjich tomber (foudre), uduesditch je
dis, edjiock eclabousser, otchoch geant, etc.
On pourrait voir dans cette similitude de desinences, ainsi que dans
Tegal usage que toutes ces nations font des consonnes doubles kl, tl, Is, its,
kk, si, sp,> pk, tlch, etc., un indice tres-probable de communaute d'origine.
La comparaison de la langue dene-dindjie, telle qu'elle est parlee sur le
versant occidental des montagnes Rocheuses, avec celle qui est en usage sur
Je versant oriental, nous fournirait une derniere preuve de l'origine occi- — 107 —
Les langues americaines different, nous dit-on, totalement dans
leur vocabulaire, mais elles participent plus ou moins, dans leur
structure, k l'element polysynthetique. Or, cette difference, dit Gala-
tin, a une origine anterieure ou posterieure k Poccupation du sol
americain par ces peuplades.
Dans la premiere supposition, nous sommes amenes k admettre que
l'Amerique a ete peuplee par une foule de petites tribus parlant cha-
cune un idiome different; mais ceei repugne avec la similitude du
type, la structure du langage, la ressemblance des moeurs et du genre
de vie, la communaute des idees traditionnelles, etc. Ge savant conclut
done qu'il est grandement probable que la prodigieuse division des
langues americaines a pris naissance en Amerique mime, soit k cause
des changements auxquels toutes les langues sont soumises naturel-
lement, soit par suite de la desunion que les guerres intestines ont
causee parmi les differentes tribus ou families Peaux-Rouges.
Ce raisonnement du savant Francais paralt peremptoire parce qu'il
est logique; aussi est-il generalement admis de nos jours.
Toutefois, ceux quiepousent cette opinion ne paraissent pas s'aper-
cevoir que le dilemme de Galatin prouye beaucoup en fav.eur de la
theorie de Pimmigration asiatique et meme israelite, ou bien qu'il est
fautif sur un. point qui est celui-ci: Est-il possible que les changements
naturels auxquels toutes les langues sont naturellement soumises, que
la separation resultant des guerresciviles ou nationales, soient des cau-
dentale de nos Indiens, quand bien meme leur temoignage, leurs traditions
et leurs coutumes ne paraitraient pas d'un poids suffisant, ce qu'il est difficile d'admettre. Voici quelle est cette preuve : En francais nous remarquoiis
une gradation, constamment la meme, entre les mots souches commencant
en st et les mots actuels en et; ils ont pass-3 par une phase pu Ye a precede
Ys, pour faire est. Mais st a toujours ete primitif. Amsi de Stella on a fait
successivement eslelle, esloile, puis enfin etoile; de stephanus on a fait eslienne,
puis etienne; de status, estat et elat; de stratum, eslrier et etrier, etc., etc.
Ceci parait etre une loi constante du langage. Nous sommes done logique-
ment amenes a conclure que le compose a du preceder le simple dans les
mots derives. Or nous voyons sur les bords du Pacifique et k l'ouest des
montagnes Rocheuses un grand nombre de mots en st, qui se prononcent
est dans les montagnes et et sur les rives du Mackenzie. Ainsi on dit sta,
assis, promontoire, chez les Porteurs de l'ouest, esla chez les Indiens de la
riviere des Liards et eta chez les Peaux de Lievre de Good-Hope; spiz, tante,
chez les Porteurs, esbe au fort de Liard et epe k Good-Hope; st'a, pere, chez
les Atnans d'Alaska, est'a dans les montagnes Rocheuses et et'a au bord^du
Mackenzie; sba, antilochevre, dans l'ouest, esba dans les montagnes, epa
au Mackenzie; slan, beaucoup, dans l'ouest, puis estlan et entl'on, enfin
Van, etc. Done, puisque YS, qui est ici une sorte d'article, possede l'anterio
rite sur es et sur e" dans notre hemisphere, nous sommes autorises k l'ad-
mettre egalement en Amerique, et a considerer, par consequent, la langue des Dene du Pacifique comme plus ancienne et plus pure que celui des
Dene de Test. (Note de I'auieur.)
J 
— 108 —
ses assez puissantes pour op6rer la formation et la multiplication d't-
diomes, qui ne pr6sentent pas entre eux le plus leger rapport dans leurs
vocabulaires ? Nous nele croyons pas,et le faitreste kprouver.Que ces
causes puissent determiner et engendrer la multiplicite des dialectes,
nul doute. Nous en avons des preuves palpables dans les innombrables
nuances de la langue deni-dindjie, de la langue algonquine, de la langue
siouse-iroquoise, de la langue des Tetes-Plates, etc. En Europe, nous
en possedons un fort bel exemple dans la creation des quatre dialectes
freres issus du latin : le francais, Pespagndl, Pitalien et le provencal
ou langue d'oc.
Que par suite du melange qui se produit entre vaincus et vainqueurs,
ces m6mes causes puissent encore creer des langues mixtes comme
le sont entre elles le francais, Panglais et Pallemand, c'est ce qui est
d'une evidence egale; car il est bien aise de reconnaitre dans chacune
d'elles les elements qu'elles ont empruntes k leurs vois — 109 —
ricains, et par consequent un schisme avec la Genese, leur paraltrait
preferable. A notre tour, nous ne sommes pas prSts k reconnaltre ce
que nous ne considerons comme conforme ni k la verite des faits ni k
la verite revelee i.
II nous faut done, en derniere analyse, recourir k Pimmigration
asiatique, et replacer les contradicteurs de la Bible en face de la
Babel de la Genese, k moins qu'ils ne veuillent de la seconde Babel
americaine que nous venons de presenter; car, de quelque c6t6 que
nous nous tournions, nous trouvons toujours un Dieu createur et Providence, qui dispose k son gre des hommes et des peuples et les fait
concourir ici d'une maniere ostensible, lk-bas d'une maniere secrete,
aux fins que sa sagesse se propose et contre lesquelles se cabrent en
vain les theories et les opinions. ,
1. Au moment de mettre sous presse, j'ai l'honneur et la satisfaction de
m'aboucher avec un pretre des missions etrangeres, qui a passe douze ou
quinze ans au Thibet et qui y retourne, M. Pabbe Fage, bien connu par les
lecteurs des Annates de la Propagation de la Foi. Cet intrepide et savant mis-
sionnaire a manifeste le plus grand etonnement lorsque, en m'entendant
parler la langue Dene-Dindjie, il y areconnu un grand nombre de mots iden-
tiques au thibetain, ou qui lui sont, a peu de choses pres, semblables. Je ne
citerai iii que les mots terre, eau, maison, ours, ouest, pere. En outre les articulations et le precede grammatical de ces deux langues nous ont offert de
nombreuses similitudes. (Note de I'auteur.)
FIN.
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