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La critique sociale chez Christiane Rochefort Ainsley, Luc 1990

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LA CRITIQUE SOCIALE CHEZ CHRISTIANE ROCHEFORT  By LUC AINSLEY  B.Sc,  The U n i v e r s i t y o f Ottawa, 1988  A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF K  ^^' ' -'-'MASfe5' 'bF' ^RTS -"' !  :  ,  :  1  •'•^•'••~'''"' t  :: ; ;:  in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES Department o f French  We accept t h i s t h e s i s as conforming to the required  standard  THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA September 1990 (g)  Luc A i n s l e y , 1990  In presenting  this thesis in partial fulfilment of the  requirements  for an advanced  degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. copying  I further agree that permission for  of this thesis for scholarly purposes  department  or  by  his  or  her  representatives.  may be granted by the head of my It  is  understood  that  publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without permission.  Department of The University of British Columbia Vancouver, Canada  DE-6 (2/88)  extensive  copying  or  my written  ABSTRACT In  the footsteps  of Simone  de Beauvoir  and Andre Malraux,  Christiane Rochefort develops a social critique on the alienation of the individual in society.  The study of two of her novels, Les Petits  Enfants du siecle (1961) and Les Stances a Sophie (1963), reveals that this critique is first a denunciation of the system mechanics. permits  and its  Thanks to the prevailing ideology of consumption, which  the standardization  of individuals by standardizing their  needs, the state machinery can exercise a closer monitoring on the human masses.  Personal freedom is also denied on the social and  family levels: everyone's own image is sold as a merchandise; there is no real contact anymore (transcendence) between the individuals themselves,  and individuals and objects;  at the family level,  alienation is linked to verbal compliance and to the absence of all authentic speech, free of cliches. Thus, relationships are altered. as for their individual happiness, now they  Just  are filtered through  objects and have lost their humanness. The other side of this social criticism, the critique of the social classes, touches the questions of valorization and status linked to the individual's possessions and not to his heridity. In the first novel the valorization of the proletarian woman depends  on her fecundity  woman (la bourgeoise), aesthetic  criterions.  while the upper middle-class  in Les Stances is valorized according to  Emphasized  also  is the importance  of the  woman's fight to maintain her identity and her freedom: a rebellion which deals with her sexuality  and brings the end of reciprocal  relationships in the couple's dynamics. -ii-  T A B L E DES MATIERES Pages Abstract  ii  Table des matieres  iii  Dedicace  iv  Introduction  2  Chapitre I: Critique de la soci&e de consommation  7  A- Les etres et les objets  8  B- Consommation et transcendance  25  C- Le systeme: Imperatifs de survie et Nuisances D- Le droit au bonheur  33 47  Chapitre II: Critique des classes sociales  56  A- Societe et controle des masses  57  B- Femme prol&aire et femme bourgeoise  75  C- Alienation de la femme et soumission au verbe  87  D- Femme, sexualite" et r6volte  105  Conclusion  127  Bibliographie  134  - iii-  REMERCIEMENTS Je souhaite exprimer mon appreciation au professeur Andre" Lamontagne pour ses encouragements et ses judicieux conseils; et un remerciement bien special a Lucie, ma compagne, de meme qu'a toute ma famille leur constant support.  -iv-  1  INTRODUCTION  2  La litterature  contemporaine nous enseigne que Tapres-guerre  fut une periode d'interrogation, de remise en question, a l'image des grands  bouleversements  politiques  et  sociaux  qui  ont  secoue  plusieurs pays dont la France et le Canada. Le choc d'un second affrontement majeur entre les puissances de la planete est venu souligner, a sa conclusion (quand les esprits se sont calmes), le tragique de la condition humaine, le droit chez l'homme de d6fendre sa liberte, menacee de toutes parts, de meme que l'importance du combat, de la prise de position sociale afin que soient combattus les abus  du Pouvoir. Ce fut la fin des  conscientisation,  d'une  reflexion  illusions,  veritable  le debut d'une  sur  les  problemes  contemporains. De la devastation des champs de bataille allait naitre un  ordre  nouveau constitue  de  deux  modeles,  deux ideologies  completement opposees dans leurs objectifs: le modele capitaliste et le modele marxiste. En effet, une des grandes consequences de la guerre a ete la redefinition de la carte du monde, le bouleversement de la situation g6opolitique globale. Avec la fin de l'ere coloniale, la division de l'Allemagne, et la scission de l'Europe en deux blocs, presque tous les pays vont s'aligner sur une des deux grandes puissances mondiales emergeantes,  les  Etats-Unis  et  l'U.R.S.S.,  et  sur  leur  modele  economique respectif. Pourtant, dans les faits, la separation "physique" des modeles, leur application exclusive a un ensemble de pays (ou bloc) plutot qu'a un  3 autre, n'est pas aussi exacte qu'on serait porte a le croire. Ainsi, le modele marxiste, relativement recent (le modele capitaliste est le rejeton  de  rimperialisme  et  du  colonialisme),  engouement dans plusieurs pays capitalistes,  et  suscitera  cela  un  surtout au  niveau de l'elite intellectuelle. On y voit une solution a l'injustice sociale, a l'inegalite. C'est dans ce cadre agite que va evoluer, en France, le roman de 1'engagement. Malraux  (La  II existait deja en 1933  avec  condition humainel II se perpStuera, dans l'apres-  guerre, sous la plume de Sartre et de Camus, pour ne nommer que ceux-la. Simone de Beauvoir, pour sa part, menera son combat sur le front de la condition feminine.  Malgre ses inconvenients, il faut reconnaitre que la Seconde Guerre mondiale aura donne" 1'occasion a la femme, cette grande victime des traditions, des usages, de sortir enfin de l'ombre, de rompre le silence dans lequel on l'avait releguee. Sa participation significative a l'effort de guerre lui a permis, pour la premiere fois, d'avoir une certaine reconnaissance hors de l'enceinte familiale. Les annees  qui  suivirent,  annees  de  reconstruction,  de  prosperity  economique, allaient confirmer ce statut nouveau: tres rapidement, nombre d'entre elles vont envahir le marche du travail et, des ce moment, commencer a se battre pour leurs droits. Pourtant, elles rencontreront de la resistance. comme  mere,  Le role traditionnel de la femme  femme d'interieur, va persister  dans les diverses  couches de la soci6t6. Le bourn dSmographique en France, encourage" a coups de subsides gouvernementaux  (sous forme d'allocations  4 familiales), va contribuer, entre autres, au maintien de cet etat de fait. Simone de Beauvoir aborde le probleme de la relation a autrui. Par l'essai, le roman et l'autobiographie elle s'est attachee a d6crire et a demystifier la condition feminine. Pourtant, elle n'est pas seule a faire entendre sa voix, a faire connaitre son disaccord. Parmi celles qui se sont interrogees  sur la condition de la femme, Christiane  Rochefort passe pour etre impudique dans son traitement du sujet: "un reporter impitoyable, moraliste malgre soi."  1  Sa remise en question du statut de la femme, son interrogation sur les divers roles et stereotypes propres a la soci£te moderne, Christiane  Rochefort  l'exprime  sous  la  forme  romanesque.  Elle  s'attaque aux abus de pouvoir d'un systeme qui a decide pour ces femmes si oui ou non elles doivent donner la vie. Si oui ou non, en concordance  avec leur statut social, elles doivent porter la robe,  garder les cheveux longs, ou meme, acheter tel ou tel objet. Cependant, si la question de la condition feminine est importante chez cette auteure, elle n'est pas tout. Elle constitue, en fait, l'une des pierres  angulaires,  l'une des  manifestations les plus palpables de  l'abus du systdme; l'une des facettes de la condition humaine, la condition de cette humanite des villes prisonnidre de ses propres restrictions,  du controle  exerce par  ses  plus hautes  institutions,  perspective plus vaste qui est celle des romans de Rochefort.  Pierre de Boisdeffre, Histoire de la Langue francaise des armies 1930 aux annees 1980. (Paris: Librairie Acad6mique Perrin, 1985), p.626 1  5 Nous nous proposons ici d'explorer le theme de la critique sociale chez Christiane Rochefort a travers  l'etude de deux oeuvres de  premier plan (respectivement, les deuxieme et troisieme romans de l'auteure), soit Les petits enfants du siecle (1961) et Les stances a Sophie grande  (1963). Le choix de ces romans est justifie par leur tres similarite de sujet:  tous  deux  traitent,  dans des cadres  differents cependant, de l'oppression des individus par le systeme. II y est egalement question de r6volte. Une revolte a caractere social qui met en scene des personnages qui s'erigent contre le systeme et son ideologic dominante; une societe, en fait, se caracterisant au niveau de l'individu par une perte ou encore une destabilisation des valeurs essentielles (liberte, amour, langage, etc.) au profit d'un nouveau code d'6thique ax6 sur le cycle production-consommation qui en est venu a inclure l'etre dans son systeme d'echange. II sera done ici question de la nature des rapports entre les etres, entre la societe et les individus qui la composent et, cons6quemment, des difficultes qu'entrainent ces rapports (prealablement fausses par les valeurs v€hicul6es par la soci6t6), des diverses manifestations qu'emprunte  la revoke,  silencieuse  ou bruyante,  a  caractere  individuel ou collectif, mais toujours pos6e comme une critique du systeme et de son action sur les individus depouilles de toute liberte veritable,  normalises pour qu'en soit  fait  un meilleur controle.  Chacune des oeuvres retenus sera done €tudiee en fonction de ce theme de la critique sociale mis en scene par Christiane Rochefort.  Ce travail se divise en deux parties principales, deux chapitres faisant etat de chacune des orientations de la critique de Rochefort,  6 selon qu'elle est dirig6e vers la societe de consommation ou bien vers les classes sociales. Dans le premier chapitre, intitule Critique  de la soci£t£ de  consommation, il est d'abord question des etres et des objets, des rapports qu'ils entretiennent dans la vie de tous les jours; le souschapitre suivant, "Consommation et transcendance",  abonde dans le  meme sens puisqu'il y est question du rapport de reciprocity entre etres et objets, mais dans une optique metaphysique; nous traitons ensuite des imperatifs de survie et des nuisances du systeme, ce qui nous en apprend plus sur son fonctionnement, sur ses faiblesses et ses contradictions; enfin, le droit au bonheur est 6tudi6 en tant que cliche universel a la base duquel se sont etablies les habitudes de consommation propres a chacun des individus. Le chapitre II a pour objet la Critique D'abord, il  des  classes  sociales.  est question du controle des masses (la normalisation)  telle que pratique par le societe; par la suite, la femme proletaire et la femme bourgeoise sont etudiees en rapport avec leur statut, et cela a l'interieur de leur milieu respectif; dans un troisieme temps, nous abordons la question des roles dans la famille sous Tangle de l'altenation de la femme, de sa soumission au verbe; et finalement, nous  explorons  personnages  les  diverses  principaux,  deux  manifestations femmes,  n6cessairement passer par la sexualite.  une  de  la  revoke  revoke  qui  des doit  7  CHAPITRE I CRITIQUE DE L A SOCIETE DE CONSOMMATION  8  A- LES ETRES E T LES OBJETS  Dans  notre  societe  contemporaine,  l'homme monopolise la plus  grande part de son activite a l'acquisition massive d'objets, et cela au nom du bien-etre personnel, que ce soit le sien propre, ou celui, plus extensif, de sa famille. C'est le regne de l'individualisme qui pr6vaut. Meme si, dans les faits, la societe se pose comme collectivite, comme masse humaine, en termes des multiples relations qu'entretiennent ses parties, la realite est tout autre. Cette realite, elle se nomme « ideologic de la consommation » et elle en est venue, apres plusieurs d6cennies  de maturation, a s'interposer  entre les hommes jusque  dans leurs moindres echanges.  Depuis que l'etre humain est parvenu a ameliorer son sort dans un monde qu'il a peu a peu assujetti, forge a son image, l'imperatif de survie qui monopolisait autrefois toute son attention a pris une autre forme, recuperee dans le cadre du systeme en place: de nos jours, 1'homme se doit de gagner de l'argent (l'unite d'echange de base) s'il veut rencontrer ses besoins les plus eT6mentaires, s'il veut, au-dela du seuil minimum de satisfaction, ameliorer sa situation. Pour gagner cet argent,  il est contraint de se mettre au service de ce meme  systeme par lequel il devra passer pour ecouler les quelques dollars regus, c'est-a-dire en les reinjectant dans l'economie, pourvoyeuse en tout, de l'objet usuel a la plus insignifiante bagatelle. L'imperatif de survie se resume done a cet echange constant entre l'individu et le  9 systeme en place. L'importance du systeme,  son emprise sur le  devenir de l'individu n'en sont alors que plus apparents. Tout passe par le systeme; tout doit necessairement passer par lui, l'imperatif de survie s'appliquant au systeme lui-meme plutot qu'a l'individu, dont le bien-etre neanmoins depend de la bonne marche de l'ensemble. Pour  l'individu  aux  desirs  infinis,  tout  se joue  maintenant  a  l'interieur de ce cadre social, theatre de sa disgrace, sa pauvrete, ou encore, (a condition qu'il parvienne a s'y tailler une niche) de sa r&issite, son enrichissement. La nouvelle force de l'homme contemporain, c'est son pouvoir d'achat, ce par quoi il se distingue de tous les autres consommateurs, ce, en vertu de quoi, il se trouve cat6gorise\ identifi6 a une classe donnee.  Cette  consommation,  nouvelle  force,  c'est  la  production  dans  la  puisque consommer c'est necessairement produire,  c'est accepter, qu'on le veuille ou non, de contribuer au roulement d'une  6conomie  L'acquisition  qui demande  d'objets  pouvoir d'achat  la  libre  ou l'utilisation de  circulation de services,  l'argent.  tributaires du  propre a chacun, repond a cette dynamique de  l'echange dont les tenants, a jamais fix6s dans leur role respectif, en sont  venus  a  d6pendre:  individu  et  systeme,  indissoci^s,  indissociables, se suffisent dans leur relation reciproque. II en resulte la d£pendance que Ton sait et la deshumanisation amorcee sous le regne du systeme. En effet, une distance quasi infranchissable s'est creee entre les etres, encouragee par les habitudes de consommation, par le desir sans cesse fuyant (par nature, le desir ne trouve jamais a se satisfaire, a se contenter, il est instable) qui s'investit sur des  10 objets dont l'individu pourrait aisement se passer, pour la plupart sans doute. C'est la tragedie de notre epoque que cette surabondance qui nous rend aveugles a toute veritable humanite. L'ideologie instauree par le systeme en place ne tient plus compte des contenus humains, elle encourage le consommateur a se prevaloir de son pouvoir d'achat en lui  affirmant, d'une facon  maintenant par des objets.  cat6gorique,  que son bien-etre  passe  Quant aux valeurs non concretes qui  risquent de lui echapper, comme l'amour ou l'amitie, le systeme les r^cupere  en les soumettant  aux mouvements de mode et en les  associant a des habitudes de consommation dirigSes. On le constate done, les donnees ont considerablement chang6es.  "Nous vivons le  temps des objets, nous vivons a leur rythme et selon leur succession incessante" , affirme Jean Baudrillard. Les roles se trouvent invers6s: 2  ce sont les objets qui devraient vivre a notre rythme et non le contraire. L'homme est enchaine a ses d£sirs, et c'est en faisant bon usage de cette faiblesse que le Systeme parvient a le controler, sans trop de difficult^, par l'entremise des objets, de leur production massive et de leur abondance en termes de vari6t6.  Nous nous permettons ici d'ouvrir une large parenthese afin de pr6ciser le sens de certains termes qui seront utilises abondamment dans ce travail (les concepts de "pouvoir", de "classes sociales", d' "ideologic dominante", et de "systeme") et de mettre en lumiere le role attribue a chacun. Nous nous appuyons ici sur la conception Jean Baudrillard, La socigte" de consommation. (Paris: Editions Denoel, 1970), p.18 [N.B.: Nous d6signerons dSsormais ce livre par l'abbreviation SC] 2  11 althusserienne de l'Etat  telle quelle se trouve presentee  dans le  schema suivant, inspire du texte original intitule Positions:  Constitution de l'Etat selon Althusser: L'ETAT L'Appareil d'Etat)  (Pouvoir d'Eta£  Appareils Ideologiques d'Etat (AIE) (DOMAINE PRIVE)  L'appareil (repressif) d'Etat (DOMAINE PUBLIC) Police  Armee  Tribunaux  AIE religieux  AIE dcolai re AIE familial  Prisons AIE juridique AIE politique  L "Ad mi ni st rati on  Le go uve r ne me nt  Althusser explique: "(...) il faut distinguer le pouvoir d'Etat (et sa d6tention par...) d'une part, et l'Appareil d'Etat d'autre part."  3  Le  premier depend, en systeme democratique, du resultat d'un vote a l'echelle de la population; il est soumis, par la-meme, a la succession des partis ported au pouvoir. Le second, venant couronner le premier, constitue tout ce qui est relatif a l'exercice de ce pouvoir dument acquis. Nous croyons que les classes sociales, le rang qu'elles occupent, voir meme leur constitution, relevent, a la fois, de cette section de l'Etat "constitue" (le pouvoir d'Etat),  tenant en main les renes du  pouvoir, et a la fois de l'Appareil d'Etat, et cela dependamment des circonstances.  Par exemple,  la revolution de  1917  Louis Althusser, Positions. (Paris: Editions sociales),  p.87  a permis au  1  2  proletariat et a la paysannerie russe de s'emparer du pouvoir, sans que leur action n'ait passe par l'appareil d'Etat, controle alors par le tsar, opposant farouche a la revolution. Cette victoire du petit peuple (ayant a leur tete une elite intellectuelle importante) a eu pour consequence une redefinition entiere des groupes sociaux, leur fusion (theoriquement parlant) en une seule et meme classe, le proletariat. Hors, dans d'autres circonstances, on sait que le pouvoir, meme s'il est appele a changer, reste dans les mains de la classe dominante (l'armee  dans  certaines  dictatures,  la  famille  royale  dans une  monarchic, l'elite intellectuelle bourgeoise dans une democratic). Ce statisme, cette regeneration a l'interieur des cadres traces, apporte plus de stabilite a un ensemble qui, somme toute, reste bien fragile. Althusser le precise ici: Tobjectif de la lutte des classes concerne le pouvoir d'Etat, et, par voie de consequence l'utilisation par les classes (ou alliances de classes, ou de fractions de classe) detentrices du pouvoir d'Etat, de l'appareil d'Etat (AE) en fonction de leurs objectifs de classe." (PO, p.81) Ainsi, c'est a la seule condition d'un renversement de gouvernement qu'un nouvel ordre peut prendre controle de l'Appareil d'Etat meme  le  d6manteler  s'il le  desire),  a  l'interieur duquel,  (et par  l'entremise duquel, le pouvoir se manifeste de fagon concrete. Althusser dit encore plus loin: "(...) l'Appareil d'Etat comprend deux corps: le corps des institutions qui reprdsentent repressif  d'Etat  d'une  part,  et  le  corps  des  l'Appareil  institutions qui  representent le corps des Appareils id^ologiques d'Etat d'autre part." (PO, p.87) L'Appareil repressif d'Etat, comme l'indique notre sh6ma,  1 3 est  constitue  des  grandes  institutions  de  l'ordre  social  comme  l'Armee, la Police, le Gouvernement, les Tribunaux etc., II est charge du maintien de l'ordre en place, que ce soit par force de loi ou par la force des armes. II fonctionne a la violence; son mode d'operation est done celui de la repression. Pourtant, malgre son importance, il n'en sera fait aucune mention dans les romans Studies dans le cadre de ce travail.  L'emphase  sera mise plutot  sur les  AIE, les Appareils  id^ologiques d'Etat, parmi lesquels ont d6nombre l'AIE religieux, l'AIE scolaire, l'AIE familial, l'AIE juridique, et beaucoup d'autres encore (absents de notre shema). Les AIE fonctionnent massivement a l'ideologie et, secondairement, a la repression. Pour citer Althusser: "Si les AIE « fonctionnent » de facon massivement prevalente a l'id£ologie, ce qui unifie leur diversite, c'est ce fonctionnement meme, dans la mesure ou l'ideologie a laquelle ils fonctionnent est toujours en fait unifiee, malgre sa diversite et ses contradictions, sous l'ideologie dominante, qui est celle de la « classe dominante »." (PO, p.85) L'ideologie  dominante,  ici, est  bien entendue  l'ideologie de la  consommation dont font la promotion, a travers leurs ideologies respectives, l'appareil religieux (par le respect des enseignements de Dieu  qui  exigent  inebranlable),  du  sujet  l'appareil  une  scolaire  obeissance (par  la  aveugle, soumission  une  foi  a  un  endoctrinement lent mais efficace, pratique sur le jeune sujet, cinq jours par semaine, a raison de huit heures par jours) et l'appareil familial (aux roles bien precis qu'il n'est pas permis au sujet de deborder),  pour ne nommer que ceux-la.  On comprend pourquoi  aucune classe ne saurait "detenir le pouvoir d'Etat sans exercer en  1 4  meme temps son hegemonie sur et dans les Appareils ideologiques d'Etat." (PO, p.86). L'ideologie en place, instrument du pouvoir, doit prendre  racine  dans  dominante, eviter  l'esprit  des  hommes  si  elle  veut  rester  d'etre mise a l'ecart. Les AIE s'averent  done  essentiels a la bonne marche du systeme. Par la-meme, ils sont le theatre d'affrontement parfois orageux entre les partisans de l'ordre ancien, ayant perdu le pouvoir, et ceux de l'ordre nouvellement install^ tout en haut de l'6chelle. C'est la, en fin de compte, que se jouent les grands enjeux politiques. C'est la ou prennent place les luttes  v6ritables. Qu'en est-il maintenant du systeme? Si Althusser ne dit rien de  trop precis a ce sujet nous nous permettons d'aborder le terme en fonction de sa conception de l'Etat. Le dictionnaire de notre temps en dit ceci: le systeme  serait un "ensemble organise de regies, de  moyens tendant a une meme fin."  4  Cette fin, il importe de le preciser,  c'est la reproduction des rapports de production: "Le role de l'appareil repressif d'Etat consiste essentiellement, en tant qu'appareil repressif a assurer par la force (physique ou non) les conditions politiques de la reproduction des rapports de production qui sont en dernier ressort des rapports a" exploitation . Non seulement l'appareil d'Etat contribue pour une tres grande part a se reproduire lui-meme (il existe dans l'Etat capitaliste des dynasties d'hommes politiques, des dynasties militaires, etc.), mais aussi, et surtout, l'appareil d'Etat assure par la repression (...), les conditions politiques de l'exercice des Appareils Ideologiques d'Etat." (PO, p.90)  4  Le  Dictionnaire de notre temps. 1988 ed., s.v. "Systeme."  15 Ainsi, les elements au pouvoir parviennent a assurer leur continuite, a garder l'emprise de leur caste (la classe dominante) sur l'ensemble de la societe, en usant parfois de force mais surtout, d'un discours ideologique efficace.  De meme,  est  entretenu  le renouvellement  constant des classes, assujetties a l'id6ologie dominante, necessaire au maintien de l'ordre en place. Le systeme, cet "ensemble organise de regies, de moyens", fait penser aux appareils id6ologiques d'Etat avec ses regies multiples, ses lois incontournables; il fait penser egalement a l'appareil "repressif" d'Etat, dont les "moyens" pris pour assurer le controle sur la masse sont tout aussi efficaces que varies. Nous sommes done porte a conclure que "systeme" et "appareil d'Etat" sont une seule et meme realite, le meme agent d'une repression aux multiples visages, prenant corps dans la violence la plus deliberee, ou encore  dans  l'endoctrinement  progressif  de  l'id£ologie  de  la  consommation. A ce titre, on dit encore du systeme qu'il se d6finit comme  une  consideree  "organisation comme  sociale,  alienante  dans  pour  la mesure  l'individu."  5  ou elle  est  Ainsi se trouve  introduit le theme de l'alidnation de l'individu, qui sera l'une des grandes preoccupations de cette etude.  Pour revenir a notre propos initial, observons maintenant comment les objets, qui sont la manifestation concrete de l'appareil ideologique en place, en viennent a s'interposer entre les individus, qu'ils soient mari et femme, membres d'une meme famille, ou bien  Le Dictionnaire de notre temps. 1988 ed., s.v. "Systeme."  16 encore,  parfaits etrangers.  Penchons-nous sur les deux textes de  Rochefort. Les petits enfants du siecle . d'abord, a pour cadre le milieu 6  ouvrier du Paris des Cites, ces veritables  ruches  d'incalculables l'apres-guerre.  humaines  vastes regroupements  ou  families, participant C'est dans cet  s'entassent, au  boum  etage  de H L M , sur  etage,  demographique de  univers pourtant sterile que grandit  Josyane Rouvier, onze ans, l'ainee d'une multitude d'enfants. Tres jeune, on lui donne la charge de ses jeunes freres et soeurs. La monotonie de son existence est rompue quand elle tombe amoureuse de Guido, un gentil macon italien, seulement pour decouvrir, une fois revenue de vacances, qu'il est disparu sans laisser de trace. Par la suite et pour une grande partie du recit, elle s'emploie a retrouver Guido, recherchant dans les autres l'amour et l'affection qu'elle a connus a ses cot6s. La famille Lefranc, d'adh£sion communiste, propose une alternative a l'avenir auquelle elle se sait condamnee. Mais Josyane, a l'age de dix-sept ans, enceinte et croyant toujours au miracle de l'amour, epousera Philippe. Quoique le recit se conclut en apparence par une fin heureuse, on pourrait le croire, ce bonheur nouveau est illusoire. II mene au meme cycle de pauvrete, au meme silence, a la meme froideur, caract£ristiques des rapports entre les membres de la famille Rouvier.  Christiane Rochefort, Les petits enfants du sifecle. (Paris, Bernard Grasset, 1961). [N.B.: Nous d^signerons d6sormais ce livre par l'abbreviation PE] 6  17 Dans ce livre, la narratrice, Josyane, associe sa naissance, comme toutes celles qui resultent de la politique nataliste en vigueur dans l'ensemble des Cites, a l'existence des Allocations. La raison de sa venue au monde n'a rien a voir avec les sentiments humains, a l'amour reciproque eprouve" par les parents qui, justement, s'etre disperses dans le beton des hautes  semble  structures immobilieres.  Elle est plutot d'ordre economique: "Je suis n6e des Allocations (...)." (PE, p.7) Et a valeur de recompense versee aux parents pour fins de services  rendus. C'est de l'argent  qui sera depense dans le but  d'ameliorer le sort de la mere et du pere, et non pas celui de la famille (si ce n'est par voie indirecte). Ceci se traduira, chez le pere, par l'achat d'une voiture, et chez  la mere,  par l'acquisition de  plusieurs appareils menagers. Des vies humaines constituent done la monnaie de ces achats: "Human life has value in so much as it purchases  material  goods."  (SC,  p.33)  Cette  d'enfants, qui, dans d'autres circonstances,  vaste "production"  aurait et£ impossible, a  done perdu son sens premier, son contenu humain. Josyane et les autres enfants existent, avant tout, parce que le systeme l'a bien voulu, un peu comme des machines, des robots, dont on aurait fait la commande pour combler un manque precis, celui du nombre de naissances Economique. transactions  qui  doit  On sait  obeir  aux  mouvements  que le systeme,  augmente,  pour  que  de  la  pour que le volume des l'6conomie  performance, requiert plus de consommateurs  ameliore  ont  le  double avantage  d'accroitre  sa  avides de biens, plus  d'individus soucieux d'ameliorer leur sort. En fait, ces versSes  croissance  allocations  substantiellement  la  population en plus de donner a la classe ouvriere, qui se situe tout  1 8 juste au-dessus du seuil de la pauvrete, un pouvoir d'achat qu'elle n'aurait pu avoir autrement.  C'est en lui donnant le moyen de  d6penser, en lui facilitant l'acces au credit, que le systeme pourra le mieux exercer son controle  sur cette masse  ouvriere, la moins  favoris6e, et par le fait meme, la plus susceptible de menacer l'ordre  etabli. En fin de compte, et pour cause des visees expansionnistes du systeme, il en resulte que le geste consistant a donner la vie perd de sa beaute,  de sa noblesse. L'acte  de procr6er  prend alors une  signification plus terre-a-terre qui n'a rien a voir avec l'homme et sa descendance. Par exemple, la naissance dans Les petits enfants se doit de respecter les delais des Allocations. Elle est soumise, dans la mesure du possible, au calendrier, a la succession forc6e des jours: "II s'en fallait de quinze bons jours, dit l'infirmiere; qu'elle resserre sa gaine. Mais est-ce qu'on ne pourrait pas declarer tout de meme la naissance maintenant? demanda le pere. (...) Zut dit le pere c'est pas de veine, a quinze jours on loupe la prime. II regarda le ventre de sa femme avec rancoeur. On n'y pouvait rien." (PE, p.7-8)  Ce marchandage de la vie, la vie monnayable, que Josyane n'aura de cesse de denoncer, sachant tres bien que le systeme l'y condamne inexorablement de par sa condition meme de femme, elle devra se r6signer, elle aussi, comme toutes les autres femmes qui l'entourent, a le pratiquer a son tour. Sa rencontre avec Philippe ne fait que confirmer la nature de cette fatalit6 qui lui fera suivre les traces de sa mere, refaisant les memes gestes qu'elle, pronongant les memes paroles, recommensant le cycle qui couvrira son visage des memes rides, des memes cheveux blancs. A ce titre, la photographie des  19 parents sur le scooter (Josyane, au meme age, partage leur passion pour le scooter), prise avant leur mariage, est a mettre en rapport avec la fin du roman (conformement a la figure de la mise en abime), alors que Josyane et Philippe, au comble de leur jeune bonheur, semblent promesses.  vouloir  s'acheminer  vers  un  avenir  tout  plein  de  Sur cette vieille photo, une jeune femme et un jeune  homme sont represented, assis sur un scooter. La femme porte une large jupe. Ses cheveux sont longs (symbole de la f6minite epanouie). Le couple rit, visiblement heureux: les parents de Celine, avant que la vie ne les ait broyes. A leur exemple, Josyane et Philippe sont entr6s dans l'engrenage  infernal  du systeme.  C'est Josyane,  se  sachant  enceinte, qui declare ironiquement: "En tous cas pour la prime on serait dans les delais." (PE, p.206)  Les objets vont rapidement s'immiscer dans  leur existence: la voiture deja acquise par Philippe, les meubles et tous les autres objets n€cessaires a leur petit confort, qu'ils pourront se procurer avec un pret, ou bien par voie de credit. Et tres vite, les enfants succedant aux enfants, chaque naissance sera le pretexte de nouveaux achats. Dans un tel climat, on peut comprendre que la vie soit devenue une valeur d^ficitaire en comparaison des quelques biens de consommation qui la justifient: "Patrick n'avait pas trois ans quand il mit un chaton dans la machine a laver; cette fois la tout de meme papa lui en fila une bonne: la machine a laver n'6tait meme pas fini de payer." (PE, p.10)  20 Les stances a Sophie , d'autre part, aborde le probleme sous un 7  angle different. Le d6cor a change, le milieu n'est plus le meme, ni meme  les  roles  attribuSs  a  chacun.  Celine  Rodes,  une jeune  bohemienne (de moeurs) de vingt-sept ans, tombe amoureuse de Philippe Aignan, un ambitieux technocrats de bonne famille, l'epouse, et devient, subsequemment, Madame Philippe Aignan, ce type de femme auquel tout bourgeois est en droit de s'attendre. Elle joue ce role pendant quatre ans, s'y d^robant uniquement pendant la courte periode ou vont durer ses relations avec Julia Bigeon. A la toute fin du recit, Celine va se debarrasser Madame  Philippe  Aignan  et  des masques et des robes de  devenir  une  Celine  Rodes  plus  conscientisee face a ce qui l'entoure. Ayant survecu aux contraintes de la mentalite bourgeoise, aux obligations d'un mariage bourgeois, elle est  revenue au point de d6part  (a  l'avant-Philippe), a une  maniere de vivre moins rigide. Celine aura acquis une experience qu'elle n'avait pas en debut de r6cit.  Ce livre constitue un exemple plus frappant encore de ce que nous d€signons comme « la mediation par les objets », une mediation qui ne serait envisageable sans le support ideologique de la societe de consommation. Celine, avant qu'elle n'epouse Philippe, n'a rien d'une materialiste: "(...) si je vis comme 5a, c'est parce que je veux bien. C'est ma maniere. Le gite, le couvert, le lainage. Point. De la sorte j'ai pas besoin de me faire chier enorm6ment.  7  1963).  C'est ma maniere. Je ne me plains pas." (SS, p. 13) Elle se suffit  Christiane Rochefort, Les stances a Sophie. (Paris, Bernard Grasset, [N.B.: Nous ddsignerons d6sormais ce livre par l'abbrdviation SS]  21  de  l'essentiel.  Point  de  faux-semblant,  point de  superflu. Elle  gouverne les objets. Ce ne sont pas les objets, ce n'est pas le desir pour les objets qui la gouvernent. Elle le dit ouvertement, elle n'est douee que pour une chose: la vie, une activite que le Tout social ne reconnait systeme,  pas.  En mariant  Philippe,  son contraire  vis-a-vis du  Celine va faire l'experience des objets. Elle n'aura plus  l'opportunite de se soustraire a leur influence deshumanisante. En effet, Philippe, comme tout bon bourgeois, attache une tres grande importance aux objets. Des les premiers temps de leur relation, c'est lui qui les introduit dans le couple, et cela, au nom de l'amour: c'est d'abord la couverture qu'il achete a Celine, dans laquelle " i l se sentit aussitdt plus  a l'aise"  (SS, p. 12), c'est ensuite la robe de mariee (de  couleur noire, couleur de deuil, symbolisant la resistance de Celine a assumer le role d'epouse soumise qui lui a et6 assigne par le Tout social en  6pousant Philippe),  les papiers a signer, separant ses Biens  des Non-Biens de Celine, le souper de mariage (marque sous le signe du  gaspillage,  un  privilege  de  caste),  le  voyage  de  noces  (consommable, au meme titre qu'un objet, nous le verrons plus loin), la  batterie  de cuisine, les rideaux,  bourgeoise respectable  l'etole  de vison (que toute  se doit de possSder), la voiture sport, les  robes, etc... La liste est longue, et elle le serait d'avantage si Celine n'avait decide, a la toute fin du roman, de s'arracher a cet esclavage. II faut comprendre, en examinant cette liste, que la gamme des objets "consommables" depasse le concept de materialite tel que nous le connaissons: "Valorisation des objets en tant que tels, et de tout le reste en tant qu'objets (idees, loisirs, savoir, culture): cette logique f^tichiste est proprement l'ideologie de la consommation." (SC,  p.77)  22 Cette citation de Jean Baudrillard pourrait inclure dans la categorie extensive des objets, les traditions, les soins medicaux et les voyages, pour ne nommer que ces trois la: les traditions parce qu'elles servent le  systeme  (qui les recuperent a son plus grand profit) en lui  permettant d'assurer un meilleur controle sur les masses; les soins medicaux, parce que les bourgeois en font un usage abusif qui n'est pas etranger  a une preoccupation d'ordre statutaire  8  n'ayant rien a  voir avec des besoins reels ; le voyage de noces (ou bien le voyage 9  tout court, quelqu'en soit sa raison), parce qu'il est consomme par Philippe  avant  meme  d'avoir  d£bute\  celui-ci  en  ayant  trace  l'itineraire jusque dans les moindres details: "Philippe sait exactement tous les endroits ou nous allons passer et ce qu'on va y voir, ce serait mfime plus la peine d'y aller." (SS, p.39) Une meme conception des vacances "sur-planifiees"  transpire du precedent roman, Les petits enfants.  quand Rochefort reunie, dans une meme auberge (une parmi toutes celles ou vient deferler, pour un prix modique, la vague d'estivants venue de Paris et de sa banlieue), plusieurs families de la classe ouvriere, en moyens de s'offrir quelques jours de repos. En somme, ce sont les memes ouvriers qui se retrouvent, solidaires dans leurs gouts, dans leurs habitudes, les memes femmes, causant  ventre,  causant maladie. La seule chose qui ait vraiment change, c'est le decor, et meme sur ce point, on s'entend: il ne varie guere d'un et6 a "La same" est moins aujourd'hui un imp^ratif biologique H6 a la survie qu'un imp6ratif social lie" au statut. C'est moins une «valeur» fondamentale qu'un faire-valoir, (...)." (SC, p.218) "II parait que maintenant j'ai un foie. Comme Philippe. C'est le medecin qui l'a d6couvert. Philippe a triomphS: i l en 6tait sur, malgre' mes denotations. Avec la vie que j'ai men6e dans ma jeunesse. Maintenant j'ai une vie normale. On me soigne pour cela." (SS, p.108) 8  9  23 l'autre, d'une auberge a l'autre. Les vacances, on le constate, sont done l'occasion, pour l'ouvrier, de se replonger dans l'ambiance du lieu connu, la ou l'imprevu ne risque pas de le troubler: qui  6taient  arrives  avant  nous,  nous  indiquaient  ou i l fallait  " L e s anciens, aller,  comment  v i s i t e r l a region. O n faisait des promenades; o n allait p a r le bois et o n revenait par  les champs;  o n rencontrait  revenaient p a r l e b o i s . "  les  vacanciers  l e s autres  ( P E , p.79)  q u i 6taient all£s  p a r l e s champs et  Les quelques randonnees risquees par  empruntent le meme circuit touristique que tant  d'autres auparavant ont parcouru. C'est le regne de la conformite. II n'y a aucune place pour l'originalite, la fantaisie individuelle. Dans de telles circonstances,  on peut comprendre jusqu'ou s'etend l'emprise  du Systeme: la liberte, si chere a l'individu, reste sous controle exterieur. Elle ne lui appartient plus.  Les temps ont bien change. Les hommes d'autrefois (les primitifs, encore libres de toute contrainte ideologique majeure) vivaient dans la verite. Leurs rapports etaient francs, limpides, echappant a la mediation d'une ideologie qui vienne les deformer, leur donner l'apparence du consomme^ "Ce qui fonde la confiance des primitifs, et qui fait qu'ils vivent l'abondance dans la faim meme, c'est finalement la transparence et la reciprocity des rapports sociaux." (SC, p.91) A l'inverse, les rapports entre les etres, dans ce milieu bourgeois qui est celui de Philippe, sont subordonn6s a une id6ologie qui privilegie les modes (passageres), les pratiques de consommation orientees par la caste sociale, au detriment de la libert6 individuelle qui se trouve 6crasee,  aneantie  presque  devant  l'evidence  de  toute  cette  consommation exacerbee. Tout est faux, artifices, et cette impression  24 de confort, cette ambiance benefique, l'homme doit la payer a vii prix. II n'y a plus de liberte veritable. Plus de rapports reciproques entre  les  individus  qui ne  soient  filtres  d'abord par l'appareil  ideologique d'Etat. A cet effet, le milieu ouvrier de Josyane vehicule les  memes  cliches,  consommation, messages,  il  utilise  le  meme  langage,  celui d'une civilisation entiere  celui  a l'ecoute  de  la  de ses  imbue d'elle-meme, s'observant sans cesse, comme dans  un miroir. L'homme contemporain ne saurait vivre sans les objets qui le cernent de tous cot6s. lis sont tout pour lui, au point ou une dependance s'est cre6e chez lui, le rendant aveugle a tout ce qui l'entoure. L'homme primitif (comme  on le retrouve  encore,  par  exemple, dans certaines coins de l'Australie et de l'Amazonie), au contraire, plus conscient de la vraie valeur des choses, de leur immanence,  communique vraiment,  par  la  parole  et  par  (la  communion de) l'esprit, avec les etres de chair et de sang qui croisent sa route. Ainsi, la Nature s'oppose a la societe; ainsi l'etre primitif, par la transparence de ses rapports avec autrui, s'oppose aux objets consommes  qui ne  donnent  qu'une  satisfaction  6ph6mere,  se  succedant les uns a la suite des autres sous le mode sp£cifique du gaspillage sans pour autant combler le desir.  Voila deux etapes de l'histoire humaine qu'il nous importe d'examiner avec existent  entre  soin, puisque c'est par l'etude des tensions qui transcendance  et  consommation,  production  et  gratification, que nous serons le plus en mesure de comprendre la nature de Involution du comportement humain vis-a-vis son espece,  25 et vis-a-vis son environnement, constitue" pour la plus grande part d'objets,  une fois rejete tout  contact  privilegie  (l'environnement d'origine de toutes les especes  avec  la Nature  animales, incluant  rHomme).  B- CONSOMMATION E T TRANSCENDANCE  La  relation des  hommes aux  choses  a considerablement evolue  depuis les debuts de l'essor industriel. Le montage a la chaine (invente par Henri Ford, constructeur d'automobiles), la generosite d6guisee d'un systeme assoiff6 d'expansion, la grande accessibility des marches de consommation, la libre concurrence, ont transform^ dramatiquement ce rapport intimiste, le faisant basculer dans la sphere de la combinaison et du calcul. En effet, l'objet n'existe plus pour lui-meme, il n'est plus seul. II est cree en fonction d'une quantite d'autres objets qui peuvent le remplacer, le rendant ainsi escamotable, substituable, dans un rapport de signes qui le depasse. Dans ce nouveau contexte socio-economique, il existe en fonction d'un systeme, sous un regime de concurrence, et se voit evalue, par le fait meme, en fonction des caprices de l'offre et de la demande. Sa fabrication (un terme tombe en desuetude), ou plutot sa production, (puisqu'on ne le fabrique plus, qu'on le produit massivement en fonction  d'une  consommation  a  vaste  echelle),  n'a  plus  rien  d'humaine. Elle est d'ordre mecanique et meme 61ectronique, ce qui a pour consequence de le dissocier de son createur,  l'Homme, avec  lequel il n'entretient plus de rapport si ce n'est par le desir de  26 possession combler  qu'il  suscite,  un manque,  comme  comme  marchandise,  embleme  du  comme  statut  moyen de  particulier  de  l'individu. Baudrillard le mentionne: "Dans le mode specifique de la consommation,  il n'y a plus de transcendance,  meme  pas  celle  fdtichiste de la marchandise, il n'y a plus qu'immanence a l'ordre des signes." (SC, p.309) L'objet a perdu sa dimension veritable, il subsiste comme signe parmi une infinite d'autres signes, et n'a de valeur qu'en fonction d'un ensemble  en perpetuel  mouvement,  fluctuant  selon les demandes du marche. Terminee done l'epoque glorieuse ou l'ebeniste fabriquait de ses mains propres chaises, tables ou buffets. On d£signe maintenant ce proc£de "primitif" de production, lent et non viable economiquement,  sous le terme d'artisanat. Un proc6de"  qui a l'avantage cependant de procurer a l'individu une satisfaction certaine pour le travail accompli, lui permettant ainsi de garder un contact etroit avec l'objet cree, le fruit de son travail, meme s'il vient a s'en  separer par la suite en l'introduisant dans le circuit de  consommation. On ne peut en dire autant de l'ouvrier riv6 a sa machine, manipulant boutons et leviers tout en observant la matiere premiere  subir les transformations  consommable. exemple  qui en feront un produit fini,  Maintenant, on produit les chaises  parmi  tant  d'autres)  (pour citer  industriellement,  en  cet  quantite  astronomique, et le peu d'originalite investi dans cette entreprise se borne aux quelques styles sortis des ateliers de dessin. Plus rien n'est laisse au hasard. Meme la petite touche de creativity est planifiee a partir  d'6tudes  consommateur.  qui  analysent  avec  exactitude  les  besoins  du  27 Dans un meme ordre d'idees, a l'exemple des objets produits par le soci6t6 de consommation (et  non plus par les individus eux-  memes), on peut dire que l'argent meme est deshumanisant, si on le compare au troc qui favorisait des contacts plus etroits entre les individus.  "La consommation se caract£rise, comme le dit Marcuse, par la fin de la transcendance. Dans le proces generalise de la consommation, il n'y a plus d'ame, d'ombre, de double, d'image au sens speculaire. II n'y a plus de contradiction de l'etre, ni de probl6matique de l'etre et de l'apparence. II n'y a plus qu'emission et receptions de signes, et l'etre individuel s'abolit dans cette combinatoire et ce calcul de signes. (...) Plus de transcendance, plus de finalite, plus d'objectif: ce qui caracterise cette societe, c'est l'absence de reflexion, de perspective sur elle-meme. II n'y a done plus non plus d'instance maleTique comme celle du Diable, avec qui s'engager par un pacte faustien pour acquerir la richesse et la gloire, puisque ceci vous est donne par une ambiance benefique et maternelle, la societe d'abondance elle-meme." (SC, p.308-309) L'image speculaire, dans ce contexte-ci,  represente symboliquement  le sens de nos actes: "Ceux-ci composent autour de nous un monde a notre image. La transparence de notre rapport au monde s'exprime assez bien par le rapport inalter6 de l'individu a son reflet dans une glace: la fid61it6 de ce reflet t€moigne en quelque sorte d'une reciprocity reelle entre le monde et nous. Symboliquement done, si cette image vient a nous manquer, c'est le signe que le monde se fait plus opaque, que nos actes nous echappent - nous sommes alors sans perspective sur nous-memes. Sans cette caution, il n'y a plus d'identite possible: je deviens a moi-meme un autre, je suis aliene." (SC, p.303)  28 Jean Baudrillard cerne bien ici l'essence de l'alienation sociale. II dit encore: "(...) cette image n'est pas perdue ou abolie par hasard - elle est vendue. Elle tombe dans la sphere de la marchandise, pourrait-on dire, et tel est bien le sens de l'alienation concrete." (SC, p.303) Plus qu'une simple transformation des rapports de l'individu aux objets qui l'entourent, c'est la relation au monde, la relation a soi-meme, en tant qu'image reflechie, qui se trouve distordue par les nouvelles r6alites du Systeme. "La part de nous qui nous echappe, nous ne lui echappons pas. L'objet (l'ame, l'ombre, le produit de notre travail devenu objet) se venge. Tout ce dont nous sommes depossedes reste lie a nous, mais n6gativement, c'est a dire qu'il nous hante. Cette part de nous, vendue et oubliee, c'est encore nous, ou plutot e'en est la caricature, le fantome, le spectre, qui nous suit, nous prolonge, et se venge." (SC, p.305) Comparons  maintenant  ces quelques observations  a la situation  textuelle. On s'apercevra alors que CeTine, d'abord heureuse dans sa peau, avant son mariage, expenmentera l'alienation telle qu'elle est decrite  ci-haut:  "Je me suis regarded dans la glace. Je me suis reconnue  immddiatement. C'est moi, celle-la. Moi! Moi! Ou j'6tais done passed? Ou j'€tais disparue? Qui c'est cette autre qui erre dans les corridors de l'appartement labas rue de la Pompe? C'est Madame Philippe Aignan." (SS, p. 113) Alienation de l'individu  englouti par le systeme.  Ali6nation  de la femme  confinee a un role de second plan dans le couple et soumise au verbe masculin. II se produit alors un bris, la formation d'une identite seconde.  Ailsa  Steckel  10  parle de schizophrenic un mecanisme de  *0 Ailsa Steckel, "Narration and metaphor as ideology in the novels of Christiane Rochefort" (Ph. D. diss., University of Wisconsin, 1975)  29 defense qui permet un compromis entre les pressions de l'ordre dominant et les aspirations individuelles, aspirations de liberte et d'autonomie, incompatibles en soi. Celine qui s'observe  dans un  miroir prend soudainement conscience de la division de son moi, scinde en deux entites: Celine Rodes et Madame Philippe Aignan. Depuis peu, et a la suite d'une lutte longue et ardue contre l'ordre dominant, incarne par Philippe, celle-ci n'a plus la force de register. Elle se soumet aux volont£s de son mari et devient, pour un temps, une epouse exemplaire en tous points. Celine va jouer le jeu de la societ6, y engloutir son identity, sa liberte d'individu. Pour un temps seulement.  Son reveil, sous  le  signe de  la  sexuality  (nous y  reviendrons plus loin), la ryconciliera avec son image dans la glace: "(•••)» je me permets de me faire des petits signes d'amitid quand je me rencontre dans les glaces des corridors. Qui c'est ce diablotin blond la-bas qui se marre? C'est moi, Celine Rodes. Et ou est Madame Philippe Aignan?" (SS, p. 126) De nouveau, il y aura ryciprocite entre l'etre et son reflet. L'identity sera presence, intacte, et meme renforcit par l'epreuve.  Tout comme le reflet spyculaire, le rapport de l'artiste a sa creation se trouve me, lui-aussi, dans le meme recit. Apres la mort de Julia Bigeon, sa compagne dans l'oppression, cette soeur de combat avec qui elle partage le meme mypris du systeme, Cyiine essaie de recreer, en peinture, le visage de la disparue. Philippe, qui se moque de ses efforts, va produire le resultat devant un grand collectionneur, connaisseur d'art. C'est l'humiliation pour Celine qui n'avait pas demandy a ce que ses peintures soient montrees en public: "Moi je le sais que ca ne vaut rien ce que je fais! Pas besoin qu'on me le fasse certifier  30 par un expert!" (SS, p. 159)  ce  qu'elle exprime  L'oeuvre n'est plus consideree par rapport a  ou a ce  qu'elle transcende.  C'est  sa valeur  marchande, sa valeur d'objet qui prime. La peinture de Celine, depuis son  propos (recreer le visage de Julia, la ramener a la vie par  l'entremise de l'art) jusqu'a son elaboration, n'a jamais et6 destin6e ou meme pensee en fonction d'une eventuelle consommation, d'une exposition a un public soi-disant connaisseur. Le rapport de creation a l'oeuvre, comme le rapport de production, se trouve done ni6 par la mise en circuit de l'objet dans un reseau  qui est  celui de la  consommation. Philippe, comme tous les bourgeois, fait un mauvais usage des choses.  II  les  utilise comme  le  systeme  l'entend, en tant que  marchandises (sans qu'il les transcende, sans qu'il les depasse), sans plus. D'ou l'instabilite de son ddsir a jamais insatisfait dans la satisfaction 6ph6mere de l'objet re$u. II ne peut comprendre quelle est la valeur veritable des peintures de sa femme, ne voyant en elles que de simples objets, impossibles a monnayer, ne percevant rien du contenu emotif, humain, qu'elles expriment, a un niveau plus eleve de signification - le processus de production se trouve ainsi nie, recuper6 dans le circuit de consommation. Celine, elle, a bien compris pourtant qu'il y a delegation de la jouissance dans la possession: "L'accaparement d'objets est sans objet." (SC, p. 109) L'insatisfaction de l'homme en fait un grand gaspilleur, un grand consommateur, et c'est encore une fois le Systeme, construit sur cette base, sur ces abus quotidiennement perpetres, qui en profite.  3 1 La  transcendance, dans Les  petits  enfants. est presentee en  rapport avec la topique de Tame. Josyane apprend, lors d'un cours de catechisme, que tous les hommes ont une ame: "(...) Mademoiselle Garret nous dit: - L'homme est compose" d'un corps et d'une ame." (PE, p.22)  Mais  qu'est-ce  que cela  signifie? Josyane  ne comprend pas  et  questionne. Sacrilege! II ne faut pas! On lui demande de croire sans reflechir. Heureux ceux qui auront era sans avoir compris. II n'est pas permis d'approfondir la question, alors comment peut-il y avoir reciprocity? Ce type d'education n'est ni plus ni moins qu'une forme de  conditionnement  habilement  orchestre\  II  faut  se  taire  et  memoriser, sans plus. Les interactions entre individus d'une meme famille, ou d'une meme classe sociale n'ont guere plus de substance, de profondeur. Si on reconnait que le langage est lui aussi objet consommable, en vertu de l'id6ologie de la consommation, puisqu'il est  constitue  d'une mosaique de lieux communs et  de cliches,  constamment rabaches d'une conversation a l'autre, on se situe a un meme niveau, confronte au meme reflet, informe, sans definition. Des  lors, des l'instant ou le probleme de l'ame est pose (quelle est  sa definition?), Josyane, incapable de trouver une solution, attend qu'il se regie de lui-meme. C'est alors que Guido apparait dans sa vie. "II  s'appelait Guido. II vivait. II me parlait comme a une personne, il me  racontait sa vie, il n'&ait pas dans son pays ici, (...)." (PE, p.49) Cet Italien de  passage,  magon de  son metier,  travaille a la construction des  nouveaux bailments de la Cite. II fait partie de ce large contingent d'ouvriers etrangers qui viennent gagner leur vie en France, a defaut  d'y reussir dans leur pays d'origine. Guido est la seule personne a s'etre adressee veritablement a Josyane,  sans avoir eu recours aux  mots surfaits, aux mots de tous les jours. Son langage, ses mains, ses manieres, sont ceux de l'amour, de sentiments humains authentiques qui  s'exteriorisent: "- (...) Et moi, est-ce que j'ai une ame? (...) Je lui dis que je croyais que oui. - A quoi tu le vois? - Je ne sais pas. Comme ?a. D'abord, tu paries." (PE, p.51)  Guido est humain. II parle. II a une "ame" que le Systeme n'a pas encore touchee.  L'ame, pour Josyane, n'a done rien de metaphysique:  possede une ame celui ou celle qui communique vraiment, qui aime vraiment, sans etre influence" par l'ideologie dominante. Nous avons l'intention d'elaborer plus longuement sur ce sujet dans une partie subsequent^ ou il sera question de la femme dans sa relation au verbe, de meme que de son role dans l'unite familiale constitute.  La difference entre l'homme et la femme, se  situera  surtout, nous le verrons, dans ce cadre de la famille, contraignant, restrictif (comme pour l'ensemble de la societe), au niveau du seul acte qui soit le propre de chacun, e'est-a-dire le "dire" chez l'homme et le "faire" chez la femme. Deux actes qui sont sujets aux habituelles regies, conventions, impos6es par l'appareil d'Etat et son ideologic  33 C- L E SYSTEME: IMPERATIFS D E SURVIE E T NUISANCES  Le systeme ne s'articule pas en termes humains. II repond a une logique interne qui est celle de sa survie. Jean Baudrillard precise: "Le systeme ne connait que les conditions de sa survie, il ignore les contenus sociaux et individuels." (SC, p.72) L'homme, aussi important est-il, aussi haut en arrive-t-il a s'elever dans l'6chelle sociale, ne compte plus a titre individuel; c'est comme fraction d'un tout, comme part infime d'un ensemble qui reste homogene dans ses besoins, dans ses d6sirs, qu'il est percu par le Systeme et cat6gorise de maniere a ce que soit facilite sa manipulation. A ce titre, il est un peu comme les objets qu'il consomme: remplagable, substituable, sur un pied d'6galite  avec les autres individus, partageant  avec eux la meme  dependance envers un monde qui le sollicite constamment en sa qualite de consommateur. Pour assurer sa survie, le Systeme sait jouer sur cette note de confirmite (on sait que sa stabilite depend des fluctuations  de  l'6conomie  en  relation  aux  habitudes  de  consommation des individus). C'est en dirigeant la consommation vers des interets precis, localisables, que celui-ci peut se maintenir a flot et ameliorer sa performance. Voila ou la mode entre en jeu. Par son action, elle suscite de nouveaux d6sirs de maniere a stimuler la consommation a un point tel ou ce ne sont plus les consommateurs qui choisissent les objets, mais bel et bien l'inverse. C'est la mode qui les leur impose. Pensons seulement aux rideaux que doit acheter Celine: " « M a i s Madame, c'est ce qui se fait». C'est ce que les fabricants font, ga oui, je le vois bien, mais ce que le client veut, on s'en  34 occupe, ou non? Nous en vendons beaucoup Madame. Mais nom de Dieu qu'est-ce que vous voulez que les gens achetent, sinon ce qu'il y a! ils ne peuvent pas acheter ce qu'il n'y a pas! c'est invraisemblable. Insupportable. C'est de la dictature." (SS, p. 56) Ainsi, le systeme repond aux besoins du systeme. C61ine en est vite arrivee a cette conclusion: "... ce n'est pas l'offre qui rdpond a la demande mais la demande qui doit ob6ir a l'offre." (SS, p. 57) L'individu, qui voit son libre-choix limiti aux quelques modeles sanctionnes par le systeme, n'a plus l'occasion de s'exprimer comme entitt unique, a part entiere, indtpendante de la masse des consommateurs. II est tenu de se conformer aux sacro-saints edits de la mode, sinon il se marginalise, et l'expression de sa liberte individuelle prend alors un caractere de revolte,  fortement pejoratif. Par consequent,  l'individu  consentant  (en regard des pressions exercees par le Tout social, il est plus facile de se soumettre) nie toute pretention a une identity qui lui serait propre, et par la meme, il perd contact avec les choses qui ne sont plus  pour  lui que  des  signes  parmi tant  d'autres,  respectant  cependant un certain ordre combinatoire qui est celui de la mode. Alors, le verbe predomine sur l'essence, il la fait oublier: "Les gens sont abuses. Ils ne savent plus ce que c'est qu'une chose, ils savent seulement ce que c'est qu'un nom." (SS, p. 56) Celine, pourtant, refuse la confirmiti. Elle tente d'imposer son libre-arbitre sans toutefois y reussir. On la nie.  On l'isole de maniere a lui faire  sentir  le poids de sa  desobeissance. Celle-ci n'en poursuit pas moins sa denonciation du systeme. Elle n'a que sa parole (que personne ne veut ecouter) pour se defendre, son experience. Les actes (de revolte) lui sont refuses: "Je voudrais du voile de coton, mais sans plumetis. Cela ne se fait pas Madame. Pourquoi. Parce que c'est comme 9a que ga se fait Madame. Et qa se fait comme 9a pourquoi? Elle s'6nerve. On ne  35 nous le demande pas Madame. Mais moi, je ne suis pas en train de vous le demander? Non ce n'est pas ca: on ne le demande pas, alors moi qui le demande je n'existe pas. On me nie. On n'a qu'a attendre que je m'en aille. M6canique subtile b produire des moutons." (SS, p. 57)  Comme la mode constitue un stimulant efficace pour l'economie, generant une consommation abusive, ou surconsommation, il parait evident qu'elle est,  par voie de consequence, la cause premiere du  gaspillage. Les depotoirs sont pleins de ces objets qui sont tomb6s en etat de disgrace a la suite d'une reorientation des besoins. Pour cette raison, il n'est pas  faux d'affirmer que la mode est  un remede  efficace contre la durability  du bien consommable, puisqu'elle  raccourcit  la  dramatiquement  longevite  en  le  soumettant  en a  l'arbitraire de l'industrie, represents par les magazines, les designers, et autres "sommites" qui en dictent periodiquement les tendances. L'argent se doit de circuler. L'equilibre de l'6conomie, et par la meme, celui du Systeme, en dependent: " l i s ont decide que cette annge j'aurai des casseroles tango, p&role ou tourterelle; tout comme les autres dames. II n'y a pas de raison. Parce qu'enfin si on laissait les gens tranquilles ces andouilles acheteraient des casseroles une fois pour toutes et ou on irait: i l faut bien se d6fendre contre ces indolents cretins qui si on ne les secouait pas vivraient encore dans les arbres, cueillant des fruits. II faut leur trouver sans arret des trues nouveaux pour qu'ils sortent leur fric, ils sont si avares. Les sacs, les maillots de bain sont 6galement tango cette ann6e je ne sais pas si vous 1'avez remarque, et si vous vous reportez a FranceFemme vous verrez que 9a y fait rage a chaque page et si vous ne vous y mettez pas vous aurez l'air d'une noix. C'est un ordre." (SS, p. 58) 1  Le besoin, instable dans sa poursuite de l'ideal de satisfaction, se laisse  facilement  prendre  par  ce  mouvement  saccade\  cette  succession des modes. Dans le precedent extrait, c'est un important  36 magazine feminin, France-Femme, qui fait la promotion d'une couleur precise. Tout est tango, casseroles, sacs a main, costumes de bain, en vertu de la tendance  la plus recente;  c'est done sous ce signe  particulier que le desir des consommatrices, pour un temps, trouvera a s'uniformiser. Baudrillard le mentionne bien: "Les besoins sont produits comme elements du systeme, et non comme rapport d'un individu a un objet (de meme que la force de travail n'a plus rien a voir, nie meme le rapport de l'ouvrier au produit de son travail...)." (SC, p. 104)  L'individu a done perdu tout pouvoir sur ses propres  besoins. L'image ne passe plus. II est devenu, comme beaucoup d'autres,  une caricature,  une simple construction du systeme. II a  perdu son originaliti. Ce qui revient a dire qu'il a vendu son ame, son identity.  Pour en terminer avec la mode, il nous faut preciser qu'elle ne se limite pas aux seuls biens consommables. Elle genere egalement des comportements  orientes vers certains  types de consommation bien  specifiques. Nous en avons un bon exemple, sous la forme d'un troquet) (parmi tous ceux qui se sptcialisent dans ce genre de service) frequente par des couples bourgeois qui veulent s'offrir le "luxe" d'assister, en personne, a la confection de leurs petits plats: "(...) un de ces troquets ou on vous fait griller votre cStelette sous le nez comme 5a on profite de tout, la vue l'odeur et la fumee. Le prochain tour des gargotiers a la coule, qui auraient bien tort de se gener, ce sera de leur faire faire leur tambouille eux-memes; poele en mains, couverts de taches de graisses, ils seront ravis. Rien qui aime autant se sentir pres de la Nature que les bourgeois." (SS, p.88)  37 Evidemment, Celine ne manque pas de souligner le ridicule de cette pratique qui constitue, ni plus ni moins, un recyclage de la Nature ayant valeur de mode, et destine a la classe bourgeoise qui en fait un usage extensif comme marque de differenciation sociale. Le ridicule est d'autant plus marque que Philippe y participe. Ce meme Philippe dont le travail de fonctionnaire consiste a organiser la mainmise de terres cultivables pour que les villes en pleine expansion puissent disposer (dezonage),  annee apres annee, des enormes superficies de  terrain  a  necessaires  leur  avance.  Un paradoxe  somme  toute  interessant. Ce retour a l'ancien dans le moderne, encourage par le systeme dans le cadre de pratiques de consommation dirig£es, touche egalement  le domaine de l'evenement  et  du savoir. Baudrillard  precise: "La nature comme l'evenement, comme le savoir, est regie dans  ce  systeme  par  le principe d'actualite.  Elle  doit  changer  fonctionnellement comme la mode. Elle a valeur d'ambiance, done soumise a un cycle de renouvellement." (SC, p. 150) La mode a done ce pouvoir de rendre actuel ce qui 6tait d£pass£ et, en contre-partie, de rendre desuet ce qui est plus recent. La mode est toute puissante, on le constate. Elle regne sur l'homme, regie ses comportements. Pour satisfaire  ses  exigences,  des gens  sont prets a tout endurer, la  chaleur, la fumee, les pires conditions, histoire d'etre conformes, eux aussi, a la norme, histoire de s'identifier a une caste: "On stationne la deux bonnes heures parce qu'avec ce systeme le service est long forcement et i l y a foule puisque tout le monde va aux memes endroits le temps qu'ils sont a la mode, on est les uns sur les autres, ca beugle parce que chacun veut se faire entendre par-dessus les autres qui beuglent; on 6touffe, on est enfumSs, des betes y tiendraient pas elles sonneraient l'alerte. Mais on n'est pas des b6tes. On tient. On appelle 9a sortir." (SS, p.88)  38 Un autre des mtcanismes d'auto-conservation du systeme present^ dans Les stances passe par le desamorgage des sentiments humains, qui sont tout bonnement ignores au profit d'une perception plus globale des problemes, plus froide aussi, dttachee completement de la realite. L'irresponsabilite prevaut dans ce monde ou Ton s'exprime en chiffres plutot qu'en paroles, en calculs plutot qu'en pensees. Ce monde ou l'homme, Stranger a son propre reflet, perd contact avec ses  actes  correctement.  puisqu'il  n'est  plus  en  mesure  de  les  interpreter  Et pourquoi le ferait-il? II a le syst6me qui rtpond  pour lui. II a le systeme qui l'absout de ses fautes. Observons le probleme de plus pres. Les circonstances  sont les suivantes: en  rtaction a l'accident de voiture qui causa la mort de Julia, Philippe defend son ami, Jean-Pierre, en citant des statistiques en matiere de tragedies routieres. Comme si les statistiques, qu'on a ainsi reifiees, interposees entre le criminel et son acte, justifiaient la mort de milliers  d'innocents.  Comme si les  statistiques,  finalement, les  excusaient: "- Jean-Pierre n'est pas pire que les autres va. - C'est bien ce qui est terrible. II y en a des tas comme lui! - II y en France plus de 175 000 accidents par an C61ine, qui font plus de 230 000 blesses et tu6s. Comment veux-tu qu'ils arrivent toujours a des gens qu'on ne connait pas? Evidemment quand ce sont des amis qui sont touches on est frappe* davantage. Evidemment. Etant donn6 ce chiffre, on ne saurait esp£rer passer une vie entiere sans que des amis y soient inclus. C'est statistique. Par consequent il n'y a qu'a dire OK." (SS, p. 147) Les chiffres ont pris la releve des sentiments humains. Autrement dit, le citoyen francais se doit d'accepter qu'il y ait 230 000 blesses et  tues annuellement parce que ce nombre, quasi invariable, est  reVelateur de la moyenne nationale en termes d'accidents routiers. Si l'une des victimes est un proche ou un ami, il lui faut baisser la tete et se soumettre a ce mauvais coup du sort; les chiffres existent, il ne peut pas les ignorer. Ainsi, tout le tragique de ces vies inutilement fauchees  se trouve evacue  par voie indirecte. Cette  attitude  est  typique de l'ideologie de consommation et se repete dans toutes les circonstances ou la faiblesse du Systeme, son inaptitude a considerer les contenus humains, est clairement perceptible. Celine n'est pas de celles a accepter une telle situation et se taire. Consciente de son devoir envers ces victimes, elle ne se genera pour rappeler a Jean-Pierre, cloue" sur un lit d'hopital, la portee de ses crimes: sa femme morte, la petite fille handicap6e a vie... Pourquoi le menager? II est responsable, apres tout. On aurait voulu lui epargner l'epreuve. Eviter de lui en parler. "lis font les choses et apres ils « ne peuvent  pas supporter  ».  Facile."  (SS,  Aucune excuse,  p. 148)  aucun  repentir, aussi sincere puisse-t-il etre, ne saurait le blanchir de sa faute. C'est que Jean-Pierre, dans son inconscience, a depasse dans une courbe alors qu'il etait interdit de le faire a cet endroit. Resultat, il a frapp6 de plein fouet une 2CV qui venait, tranquillement, en sens inverse. Un accident qui aurait pu etre, dans des circonstances autres que cette course avec Philippe, facilement eviter.  II est done l'int6ret du Systeme que soit dissimulee sa veritable nature, avantage  froide, inhumaine, calculatrice.  II  est  egalement  a son  que soit maintenue rillusion de sa g6n6rosit6 pour que  l'homme puisse etre garde dans l'ignorance de son asservissement a une ideologic qui ne peut etre que couteuse pour lui. A long terme.  40  Dans Les petits enfants. l'efficacite de l'Assistance Sociale (le bras seculaire veritables:  du Systeme!) ne laisse la  societe  ne  peut  aucun doute tolerer  que  sur ses  intentions  quelques  "elements  improductifs", dissemines ga et la dans les families ouvrieres, ne diminuent leur pouvoir d'achat. "On lui fit des tests (a Catherine), la doctoresse des Allocations la regarda une demi-heure et dit qu'elle avait un age mental de quatre ans, que 9a couterait tres cher de la rattraper, c'6tait un traitement long et on£reux qu'on ne pourrait pas assumer, et en tout cas la gosse ne serait jamais capable de gagner sa vie, et qu'il n'y avait qu'a la mettre tout simplement dans un bon Asile ou on n'aurait plus jamais a s'en occuper. A u suivant. - C'est tout de meme bien fait leur true dit la mere, en un rien de temps ils vous expedient 9a. II paraft que cette docteur-la dans sa matinde elle en avait envoy6 quatre comme 9a a la poubelle." (PE, p. 113-114)  Le cout des traitements est  trop eleve pour les families. Alors,  l'Assistance sociale les libere du fardeau humain, en faisant preuve, dans son exercice, d'un zele etonnant.  Tout cela se fait le plus  froidement du monde. II n'est pas question ici de ce que Catherine et les autres, subissant le meme  sort, peuvent penser.  On ne leur  demande pas leur avis. Tout cela a ete decide en haut lieu, et les parents acceptent la decision de bonne grace. Apres tout, c'est dans leur interet, ils y gagnent beaucoup: de l'espace suppltmentaire pour les enfants a venir et la certitude qu'ils pourront conserver leur droit sur l'allocation du ou des disparus. Encore une fois, la logique du systeme  prevaut  veritablement  sur  le  contenu  tent£ afin d'aider ces  humain.  De  "elements  plus,  rien  n'est  improductifs" a se  rehabiliter; on se contente simplement de les masser dans des Asiles, en un lieu ou ils ne risquent plus de deranger personne. On les jette a  41 la poubelle (Rochefort utilise cette image), sans meme essayer de les recycler. La cruaute du Corps Social n'a jamais ete" aussi apparente. D'autre part, dans ce monde structure, hierarchise, ou tout a valeur de chiffre, l'individu n'est plus maitre de son devenir. La realisation  de ses  desirs  grandissants  passe  par l'obeissance au  systeme. Le systeme veut un surcroit de naissances pour ameliorer sa performance demographique, il s'en est fait une prioriti:  les  couples sont alors invites a procreer avec regularity. Le systeme sait bien  recompenser  leurs  efforts:  "(...) dans cette Cite  1  les Families  Nombreuses etaient prioritaires. On avait recu le nombre de pieces auquel nous avions droit selon le nombre d'enfants." (PE, p. 12) Sa survie, nous l'avons deja  mentionne,  n'est  pas  etrangere  a  l'accroissement  de  la  population. Une forte population active ne peut etre que benefique a la bonne marche de l'economie, a condition bien sur, que cette population relnvestisse dans des biens ou services de toutes sortes, l'argent recu.  Nous n'avons donne" ici que quelques exemples de moyens pris par le systeme pour assurer  son auto-conservation. II serait bon  toutefois de noter que le systeme n'est pas parfait malgre sa toute grande efficacit6; il est sujet, lui aussi, a des erreurs. Pensons par exemple  (toujours  dans Les  petits  enfants') a la substitution des  jumeaux, effectuee accidentellement lors de leur sejour a la creche. Les parents de Josyane se retrouvent avec deux petits  Algeriens sur  les bras: "lis (les parents) voulaient r6cup6rer leurs beaux b€b6s blonds et roses, tels que la mere les voyait dans son souvenir maintenant, et Dieu sait ce  qu'ils 6taient en r£alite\ moi a leur place je me serais m6fi6e, j'aurais garde" ceux-la  qui  au  moins  Symboliquement, systeme,  tous  n'6taient  ceci les  vient hommes  pas  cretins,  appuyer se  la  c'est  deja  these  c.a." ( P E ,  qu'aux  ressemblent,  que  p. 118)  yeux du tous  sont  interchangeables en regard du Tout humain, et qu'ils ne constituent rien de plus que des nombres, sujets a manipulation. Mais il y a plus. On retrouve une autre substitution de jumeaux dans le roman faisant echo a la premiere, mais cette fois, a l'interieur meme de la famille. Josyane et son pere confondent Caroline et Isabelle, des jumelles identiques. Rien ne les distingue l'une de l'autre, pas meme leur nom. Ainsi, se trouve reproduit, a un autre niveau, et sous une autre responsabilitt,  celle  des  membres de la famille,  la topique de  l'interchangeabilite des etres, et ce sont des individus maintenant qui en sont a la base (cela meme sans que le systeme ne s'en soit melt).  Le systeme n'est pas parfait, mais il le semble encore moins pour celui ou celle qui sait percevoir ce qui se cache derrere ses largesses. En effet, il est mint par un dangereux mal qui le ronge de l'interieur, menagant tot ou tard de provoquer son affaissement: on parle bienentendu  des  nuisances.  Se  dtfinit  comme  nuisance,  consequent au systeme, produit par lui, n6cessite  ce qui,  un surcroit de  productivity afin d'etre corrige. Bref, une activite dite deficitaire pour le systeme rationnel (du temps, de l'argent qui aurait tres bien pu etre investi ailleurs). Celine, meme si elle emploie un tout autre langage, reste tres consciente de ce probleme. Les embouteillages, pour employer cet exemple, en constituent l'un des aspects les plus  tangibles. Pour bien comprendre, il faut aller a la source de la question,  en  suivre  embouteillages? structure  les  Certains  meandres. parleront  de  Qu'est-ce  qui  cause  l'insuffisance de  les  l'infra-  routiere, incapable de repondre a l'affluence sans cesse  grandissante des voitures alors que, voila, ce sont les voitures ellesmemes qui sont en cause, en raison de leur tres grande accessibilite comme marchandise. De nos jours, il est donne" presque a tous, et cela ind6pendamment de la condition sociale de l'individu, de poss6der une voiture. Le credit existe pour combler ce besoin. Le produit, il faut comprendre, s'est universalise en raison des  imperatifs de  survie du systeme. Une hausse des ventes de voitures signifie, dans une 6conomie ou l'industrie automobile (comme celle de la France) occupe une place de premier plan, une stability dans les emplois lies a cette industrie; d'autre part, une baisse des ventes creerait du chomage, une chute du pouvoir d'achat et forcement, causerait un ralentissement de l'appareil 6conomique dans sa globalite\ C'est pourquoi, il ne serait pas faux d'affirmer, qu'en partie, l'homme en est arrive a consommer des voitures pour que les chaines de montage ne cessent de fonctionner. II pr6conise la consommation massive pour combattre le chomage. Une situation qui cause, d'autre part, le probleme d'encombrement quotidien des autoroutes que Ton connait (Philippe, comme tant d'autres, se refuse a prendre le metro). Un cercle vicieux dont on ne sort pas. En croyant resoudre un probleme, on en cree un nouveau. Pour repondre aux imperatifs de la production (d'un systeme qui a fait de la consommation un acte de production),  on introduit de  nouvelles difficultes auxquelles le  44 systeme, necessairement, devra consacrer de precieux efforts (sans parler des fonds) afin de les resoudre, sinon d'en diminuer l'impact: "On n'en finirait pas de recenser toutes les activites productrices et consommatrices qui ne sont que palliatifs aux nuisances internes du systeme de la croissance. Le surcroit de productivity une fois atteint un certain seuil, est presque tout entier eponge, devore par cette therapie homeopathique de la croissance par la croissance." ( S C , p.42) Le ph6nomene des embouteillages n'est qu'une nuisance parmi tant d'autres; on compte aussi, dans ce groupe tres select, la pollution (lite au  gaspillage,  aux  imptratifs  de  production),  la  course  aux  armements, la surpopulation, le dezonage (l'avance des villes sur la campagne), pour ne citer que ceux-la. II ne faut pas croire cependant que les effets de ces tares n'aient de portee positive pour le systeme. Celui-ci les recupere en dirigeant vers eux toute une serie de services et de produits de consommation; ainsi, se trouve  CT66S  de nouveaux  marches, qui rapportent gros: "C'est de ses tares cachees,  de ses  6quilibres, de ses nuisances, de ses vices au regard du systeme rationnel que le systeme reel precistment prospere." (SC, p.47) Le systeme pense en fonction de l'immidiat (de meme, la satisfaction du dtsir se veut ancr6 dans l'instant present) et cela lui permet de se maintenir en place. Tout est a consommer sur le moment. Le mot d'ordre en vigueur: autant en profiter avant qu'il ne reste plus rien. A long terme cependant, le systeme ne peut gagner puisqu'il s'achemine vers une destruction systematique dont la forme peut prendre de multiples visages: l'economie, soumise aux jeux de l'offre et la demande, a leur equilibre, reste hautement vulnerable, et  devrait un jour s'ecrouler; la planete, ses ecosystemes et ses especes animales sont en grave danger; deja, il y a trop de bouches a nourrir, la race humaine a vu son nombre croitre demesurement; les bombes nucleaires menacent  de tout faire sauter;  la superficie des terres  cultivables diminue d'annee en ann6e devant l'avance impitoyable des villes. Pour toutes ces raisons et meme plus encore, on peut affirmer qu'il  n'y a pas de futur envisageable  a l'interieur du  systeme.  Dans Les stances, cette ideologic de l'existence ax6e sur le present, dans le refus du lendemain, a trouve son porte-parole en Philippe: "c'est irrationnel dans un Pays de laisser de la place perdue." (SS, p.71)  Celine,  toujours prete a denoncer les abus, lui donne la replique: "vous autres vous  ne tenez  compte  que d'un certain  ordre  de  faits:  l a quantity.  Plus  pr6cis6ment la quantite de fric que ca peut vous rapporter dans le d61ai le plus bref. Vous pensez avec des bulldozers." (SS, p.71)  explique  que  cette  situation  est  Philippe se defend. II  n£cessaire  en  raison  de  l'augmentation massive de la natalite. Alors, on comprend, il faut de l'espace, dans un delai plus reduit... Celine se fait forte de lui rappeler qu'il existe des fa$ons,  dans un pays, de controler  le taux de  naissance, sans avoir a tout detruire: "C'est d6vastation qu'il faut dire. Cette planete, c'est un vrai chantier."  ainsi:  "Mais  (SS, p.72)  Philippe ne l'entend pas  est-ce qu'on a a s'occuper de ce qui va rester quand ca sera  disparu! On vit dans le present."(SS, p. 72)  Philippe, cela est confirme ici, ne se soucie pas du futur. Tout ce qui importe pour lui, c'est la satisfaction immediate de ses d6sirs, une  46 satisfaction qui le rend sourd aux problemes crees par les largesses du systeme. Si le systeme a ses tares, il a 6galement ses contradictions. Parfois, il se court-circuite, lorsqu'un certain type de productivite, d'activite humaine, s'oppose a un certain autre, comme c'est le cas ici: Pierre  est u n a m i de P h i l i p p e .  II  travaille  liens,  bien  a  la  que  Regroupement  Philippe  ." (SS,  soit  p.69)  comme  l u i au P l a n ,  Decentralisation  et  cela  "Jean-  cr6e des  Jean-Pierre  au  Decentralisation et regroupement, au fond,  renvoient a une meme realite, Celine l'a bien compris: ce que l'un fait, l'autre s'efforce de le deTaire, quelques anntes apres. Tout cela fait partie d'un cycle. Un cycle similaire a celui qui veut que les partis politiques au pouvoir, dependamment de leur mandat, nationalisent ou privatisent les industries. Mais toujours, en fin de compte, et cela peu importe la direction que favorise la tendance, il y a perte de productivite et de capitaux qui aurait pu etre investis ailleurs.  Autre  critique du systeme  formulee par  Celine,  autre  contradiction: la perte de productivite (une donnte pourtant chere au systeme) qu'entrainent necessairement les rapports entre maitres et domestiques - rapports, il faut le noter, passant par des "objets" ou "actes" de mediation comme les repas, les taches menageres, etc... En bref, une serie de rapports deshumanisants, d'esclave a esclave. La bonne a l'emploi chez les Aignan (le jeune couple) se resume en un role, a une fonction, un peu comme CeTine qui se doit d'etre une epouse accomplie, en harmonie avec son milieu d'adoption: sous  l'aspect  de l ' e f f i c i e n c e  comme  i l s aiment  dire  c'est  u n systeme  "Examine £tonnant.  Tout  le monde a davantage de travail.  domestique(s),  Admirable."  (SS, p.86)  L'usage  de  s'il n'aide pas a diminuer la charge de travail pour la  femme au foyer, a fonction neanmoins de privilege lie au statut social. Toute femme qui se dit bourgeoise se doit d'avoir sa cuisiniere, sa bonne. La place qu'elle occupe a l'interieur de sa caste en depend.  D - L E DROIT A U BONHEUR  Le  bonheur  tel  que  vehicule  par  l'ideologie  de  consommation,  bonheur reifie, bonheur consommable, a valeur d'un etat ideal que l'homme se doit d'atteindre s'il veut, le systeme en place l'affirme a grands coups de publicit6, reussir sa vie. En fait, c'est un etat qui doit passer par  l'acquisition  de  richesses  et  qui doit  repondre  aux  conditions de confort et de securite telles qu'etablies par la societe de consommation. Chaque individu a droit au bonheur, au meme titre qu'il a droit a sa liberte" d'expression. C'est a lui seul pourtant que revient, comme etre a part entiere, maitre de son destin, le devoir de tout mettre en oeuvre pour y accSder. Cette quete contemporaine a l'6chelle  de  d'attention.  Yhomo economicus Elle  est  devenue  le  monopolise but  ultime  de plus en plus de  l'individu  qui  revendique le droit a s'elever parmi les bienheureux de la planete. Mais qu'est-ce done que le bonheur? Celine n'en connaissait rien avant que Philippe ne lui en parle. Son ignorance est-elle preuve  48 qu'elle ne l'a jamais cotdyt, qu'elle est, tout compte fait malheureuse, et qu'elle devrait, comme ses pairs, y aspirer? "- Allons, oui ou non, est-ce que tu es heureuse comme 9a? Quoi repondre. Oui ou non. Heureuse. Qu'est-ce que c,a veut dire. Est-ce que je sais. Heureuse. Non, bien sur. Et apres? - Mais je m'en fous d'etre heureuse! - Allons allons. Tu serais la seule. Tout le monde veut etre heureux." (SS, p. 15)  Ce bonheur auquel Philippe s'accroche avec tant de vehemence, c'est le bonheur-cliche, le bonheur surfait du systeme, une construction qui reste sans  substance,  sans profondeur; un artifice, cuisine" a  toutes les sauces, qu'on plaque comme etiquette sur chaque produit offert au consommateur. Tous les slogans publicitaires portent en eux la promesse de cette vie meilleure, de ce mieux-etre accessible a celui ou celle qui en a les moyens. Et la masse de ces petits bonheurs, tous pareils, de ces  valeurs materielles accumul^es, constituent le  "Bonheur", avec un grand "B", cette merveilleuse invention de la modernite servant bien les ambitions du systeme,  soucieux de la  libre circulation des biens consommables. Ce bonheur-ci, grotesque et suffisant, n'a plus rien a voir avec le bonheur veritable qui, de par sa nature,  est  cense"  graviter  dans  la  sphere  de  l'anonymat.  La  difference part de ce point. Le phenomene, nous le constatons, est relativement recent: le droit au bonheur existe depuis que l'homme a pris conscience de sa rarete. Depuis qu'on le sait exclusif aux quelques individus qui disent en avoir trouve la recette, c'est la ruee. Pourtant, on sait que la notion de bonheur, le concept meme dans toute son abstraction, est ant^rieur  a sa nomination (a  sa designation). Ainsi,  il subsiste  prealablement au verbe, au symbole. L'homme primitif pouvait etre heureux tout en restant dans l'ignorance de son bonheur; il ressentait ce sentiment de bien-etre sans avoir a y plaquer un nom, ni meme une definition. consommation  Tout etait plus simple alors. a  tout  bouleverse  dans  le  L'ideologie de la  cadre  de  l'aventure  desirante. Ainsi, on comprend que cette definition d'un bonheur stereotype, exterieur  a l'individu, echappe  a Celine, qui se satisfait de son  existence boheme sans chercher a la hisser au niveau de cet id£al collectif a valeur de mode: "Le shah est heureux, la princesse est heureuse, l'emballeur est heureux, c'est une vraie grande mode.  manie  qu'ils  ont tous.  (...)  C'est la  l i s furent heureux et eurent beaucoup d'enfants heureux." (SS,  p. 15) On doit egalement  noter que ces conceptions  opposees du  bonheur, associees soit a la parole (Philippe qui voit son bonheur deja formule, sa route deja tracee, avant meme de s'y etre engage), soit au vecu (Celine qui se satisfait de son existence, sans chercher a la  formuler  dans  un  vocabulaire  inadequat),  reproduisent  une  opposition que decrit Ailsa Steckel dans son analyse des Stances: "Society speaks through cliches, with trite words or expressions and hackneyed themes and situations. The character speaks through generalizations extrapolated from personal experience. Philippe expresses himself in cliches and Celine in generalizations which contradict the societal cliches. For the first time, cliche and generalization are opposed." 11  Deux manieres entierement opposees d'approcher l'existence,  que ce  soit en vertu des cliches sociaux, dans l'exclusion totale du vecu, ou 1 1  Steckel, p.64  50 bien encore, en fonction de l'experience humaine durement acquise. II y a done contradiction entre les deux termes,  ce qui tend a  souligner la profonde division entre Philippe et Celine, qui sont dans l'impossibilite de communiquer vraiment, utilisant chacun de leur cote un vocabulaire que la partie adverse n'est pas en mesure de comprendre: "Celine cannot satisfactorily answer Philippe's questions about what she has gained from her experience because her gains cannot be mesured in terms which are understandable to him and because she is incapable of using his criteria to measure life."  12  " « E t est-ce que tu 6tais heureuse comme ga?» E h bien je n'&ais pas malheureuse. L a question ne se posait pas. On vivait. Les choses venaient comme elles venaient; on les prenait; on passait; ou bien, elles passaient. E n ce temps la tout 6tait naturel. On aimait tout le temps, et faut-il vraiment un complement de personne? J'ai du aimer des villes, a travers des gens... i l m'en reste les villes; des musiques du v i n des odeurs des couleurs des sons des lumieres; i l nous en reste la vie m6me. Ce qu'on est." (SS, p. 52-53)  D'ou l'echec  anticipe d'un mariage, construit, a sa base, sur une  dissonance qui lui sera forcement fatale. Un mariage dont l'amour constitue le seul ciment, la seule raison d'etre. Peu de chose, a vrai dire.  L'uniformisation de la masse, d'un Tout conforme, versus l'individualisme, la liberte de l'individu, rebelle au Systeme. Deux tendances  s'affrontent  ici. L'une des  deux,  forctment,  devra se  soumettre, s'aliener, dans l'obeissance de l'autre. Et cet autre c'est Philippe. Des le debut, il imposera sa facon d'etre. Celine devra se plier aux cliches et divers stereotypes du Tout social. Son man n'aura 1 2  Steckel, p.63  51 de cesse de lui rappeler qu'elle n'a pas le droit de ne pas rechercher le bonheur: "L'homme moderne passe de moins en moins de sa vie a la production dans le travail, mais de plus en plus a la production et innovation continuelle de ses propres besoins et de son bien-etre. II doit veiller a mobiliser constamment toutes ses virtualites, toutes ses capacites consommatrices. S'il l'oublie, on lui rappellera gentiment et instamment qu'il n'a pas le droit de ne pas etre heureux." (SC31) Pourtant, Celine n'acceptera jamais de s'abandonner a un bonheur qu'elle sait factice. Elle en connait trop le prix: on ne peut etre heureux, selon ces termes, qu'en affectant d'ignorer les problemes du monde qui nous entoure. II faut porter des oeilleres, refuser d'avoir une vision objective de ce  qui est  ext6rieur a ce  bonheur:  "Et  maintenant qu'est-ce qu'on fait? On est heureux, je ne vois rien d'autre a faire. On est heureux et voila. Et voila. Et v o i l i . Et voila... On a tout ce qu'il faut. D'abord je l'ai, L u i . " (SS, p. 108)  est  En cela, le bonheur se suffit a lui-meme. II  sa propre limite et rien, au-dela de son cocon, ne saurait le  menacer s'il sait se garder de toute intrusion. "Toutes les salades i l en avait raarre, i l ne voulait pas s'en meler. De rien de tout ca. Seulement a etre heureux et c'est tout, la seule chose qu'on a a faire dans la vie c'est d'etre heureux, i l n'y a rien d'autre rien, et pour etre heureux i l faut s'aimer, etre deux qui vivent l'un pour l'autre sans s'occuper du reste, se faire un nid oil cacher leur bonheur et le preserver contre toute atteinte." (PE, p.203-204)  Au bonheur institutionnalise, systeme:  "consommable" se joint l'amour cliche, l'amour  recupere, lui aussi (d'une meme facon),  "Ce qu'il y  par  le  a avec nous autres pauvres filles, c'est qu'on est pas  instruites.  On  arrive  la-dedans,  sans  machin d6ja tout constitue, ..." (SS, p.7)  veritable  information.  On  trouve  le  L'amour, comme on le montre ici,  est un etat qui preexiste a tout contact humain, a toute relation. II faut se faire a l'amour, se conformer a l'amour institutionnalise, recupere par l'instance surmoi'que qui l'entrave (la part de c,a dans la relation), lui impose des normes, des modeles, des attitudes, l'amour supposant implicitement tout un code normatif qui doit etre suivi a la lettre, et d'une fagon tant rigoureuse que soutenue. Ces modeles s'imposent chez le bourgeois comme chez le proletaire. Josyane et Philippe en seront  dependants,  leur conception de l'amour 6tant  tapissee des memes cliches, des memes images, v6hicules par leur milieu a travers la famille, les frequentations, de meme qu'a travers des personnages de romans ou de films avec lesquels ils seront en contact: "Like their conversation, Philippe's and Josyane's loverrelationship is also cliched. The media forms their conception of romanticized, melodramatized and mythologized love, and so Philippe will protect and support poor Josyane who has had such a hard life. Josyane and Philippe in love are nothing more than two roles, programmed to think, feel, and act in certain ways." 13  La relation n'a done plus rien d'humain puisqu'en tous ses aspects, elle doit passer par l'ordre en place, lui-meme deshumanisant. "- Et comment qu'on va etre heureux. Tu as du mal h y croire hein ma pauvre ch6rie? Tu n'as pas eu une bien bonne vie, hein? mon pauvre petit amour. Mais c'est fini maintenant c'est fini je suis 1& tu venras, je suis Ik maintenant. Rien ne t'arriveras plus." (PE, p.203)  1 3  Steckel, p.38  Ce  sont la des paroles qu'on pourrait aisement  attribuer  a des  milliers d'individus en situation amoureuse. On promet le bonheur, on le pose comme solution a tous les maux. II constitue une fin en soi. En deca de sa definition, de son orientation, dirigee par le Systeme, il apparait  irrdalisable pour  l'esprit  qui n'a  pas  conscience  des  multiples possibles qui s'ouvriraient a lui si seulement il se prenait en charge, s'affirmait comme individu a part entiere, libre de choisir. Mais la revolte que nous evoquons ici reste improbable tant et aussi longtemps  que  subsiste  la  peur  de  l'isolement  par  voie  de  differenciation, puisque ne pas vouloir etre heureux, selon le jargon social, c'est forcement aspirer a etre malheureux, et non pas, comme l'affirme Celine, a dtfinir son bonheur selon ses propres termes, dans l'exclusion du verbe. Ces bonheurs factices, ils sont tous semblables, et par la-meme, ils servent par  bien leur propos, c'est-a-dire l'uniformisation de l'homme  l'uniformisation de  ses  besoins,  de  maniere  a  pouvoir le  manipuler comme donnee numerique, a l'echelle statistique,  sans  risquer une trop grande marge d'erreur. On peut les additionner, les soustraire,  les multiplier, les empiler, tous les calculs, tous les  arrangements  sont possibles:  "Le soir les fenestras s'allumaient et derriere i l n'y avait que des families heureuses, des f a m i l i e s heureuses, des families heureuses, des families heureuses. E n passant on pouvait voir sous les ampoules, a travers les larges baies, les bonheurs a la file, tous pareils comme des jumeaux, ou un cauchemar. Les bonheurs de la facade ouest pouvaient voir de chez eux les bonheurs de la facade est comme s'ils s'dtaient dans la glace. Mangeant des nouilles de la coope\ Les bonheurs s'empilaient les uns sur les autres, (...)." (PE, p. 103-104)  54  Les  bonheurs sont  partout  semblables qu'ils s'observent  les  memes  dans  la cite. Tellement  librement, renouant avec leur image  (multipliee a l'infini), fixee a l'etage du dessous, dans la vitrine de l'edifice voisin, ou meme encore, epinglee tout au sommet d'un bloc se dressant a l'autre extremite de la Cite. Tous pareils. L'image du miroir, on le remarque, illustre bien la suffisance dans la r6ciprocit6: les bonheurs s'observant de la sorte, se complaisent dans l'apparence de leur harmonie, de leur perfection. Ils sont creux, n'ayant d'autre dimension que celle des signes puisqu'ils sont effets d'un systeme. Ils ne sont pas transcendes. Cette reference au miroir, frequente chez Rochefort qui l'emploie le plus souvent pour decrire la relation de couple s'abimant dans une reciprocite sterile (reflet versus reflet), vient souligner le tragique de l'existence: ce bonheur auquel chacun aspire ne mene a rien, sauf peut-etre a une conformity qui abolit l'etre, le nie. L'homme n'a plus rien alors a esperer de l'avenir. Ou si, si peu encore, puisqu'une voie lui reste ouverte, une voie qui passe par l'affirmation de sa liberti d'individu. Et des deux personnages feminins avales par le Systeme, seule CeTine pourra se lib6rer de l'emprise, s'arracher au vide sans fin: "The generally accepted societal cliches function to highlight the emptiness of a life built on platitudes, banalities, and programmed responses. Celine's nonconventional truism, generalizations, illustrate the reverse of the usual myths about love and marriage, countering wishful illusions with observations based on experiential knowledge. The characters are marionettes, nothing more than roles-cliched human beings." 14  1 4  Steckel,  p.66  55 Josyane, de son cdte\ n'y parviendra jamais. Une certaine fataliti associee au milieu la condamne a jouer, en compagnie de Philippe, acteur lui-aussi dans le meme drame, la piece que ses parents ont du jouer auparavant, et qu'ils jouent encore, dans l'obeissance au grand scenario social.  *  *  *  56  CHAPITRE H  CRITIQUE DES CLASSES SOCIALES  57  A - SOCIETE E T C O N T R O L E DES MASSES: L A NORMALISATION  La  liberte individuelle,  liberte authentique etouffte  par le corps  social et ses contraintes, est un concept refoule dans notre societe capitaliste, mis a l'ecart pour plus de surete. Parlons plutot d'une liberte collective controlee, placee sous le signe de la circulationconsommation des biens et services. perdu  de  son  economiques processus  et de  lustre  depuis  sociales.  L'idee meme de "liberte" a  l'avenement  Recuperee  consommation  des  nouvelles  par le systeme,  comme  bien  a  realites  inttgree  au  "posstder",  a  "consommer", elle a aujourd'hui valeur de mode. C'est sous cette forme que la publicity en fait un usage extreme. En effet, le besoin de liberte, comme bien d'autres besoins propres a l'etre humain, se trouve canalise dans des objets ou des habitudes de consommation. Ainsi, sous le signifiant "liberti" defile toute une masse de produits et de services  qui promettent,  pour quelques  dollars, un apercu, une sensation, ou meme encore, un coin de liberte" garanti. La liberte vtritable (et  non pas son consomme, produit  industriellement) dont on a supprime la port6e en la mariant au processus de consommation, se trouve alors rabaissee  au point ou  elle perd sa valeur d'origine. On l'a normalised en reponse a la loi non ecrite du systeme qui veut que tout besoin, tout desir realisable, offrant une possibility de profit, soit traite de maniere a ce qu'en soit faite une exploitation maximale. Ceci s'accomplit d'abord par l'entree du besoin, ou meme du produit s'il y a lieu, dans le circuit de la mode, et ensuite, par son accession au statut de norme, l'assimilant a  58 un groupe social particulier, ou meme a plusieurs, si sa diffusion se veut  extensive. En somme, rien n'echappe au systeme, qui traite toutes ces  donnees avec la meme efficacite\ la meme froideur. Sa cohesion, son harmonie, depend de son habilite a tout prevoir, a tout diriger. Et pour y reussir, il doit limiter les possibilites de l'individu, diriger ses pas vers des senders emprunt6s de tous, connus de tous. Steckel 6crit a ce sujet: "The bourgeois mentality thrives on absolutes and perpetrates the tradition of either/or, master/slave, male/female, wrong/right, etc., because the idea of infinite possibilities threatens the established order. Society (patriarchy) created roles—rights, obligations and privileges for individuals in varying positions in the social hierarchy—in order to maintain control. Deviance from the confines of particular roles resulted in death. Historically, religious heretics, witches and schizophrenics have all been "deviants", for they all refused to conform to the societal norm established and concretized in roles." 15  Meme  la  liberty,  qu'on  manipulations, en est  aurait  pu  croire  victime. Par consequent,  a  l'abri  de  telles  c'est a l'individu,  prisonnier de sa dependance envers le systeme, que revient la tache de redScouvrir, de lui-meme, et cela a partir de ses  experiences  personnelles, le sens veritable de la liberty, de sa liberty.  L'imperatif de normalisation, omnipresent dans la marche du systeme, est rendu apparent dans les Stances et les Petits enfants. ou Rochefort se fait fort de le dSnoncer. C'est la un point qui a deja ete" 1  5  Steckel,  p.85  59 abordt dans la partie precedente mais de facon plus allusive. Nous tenterons ici de l'approfondir en regard de la question des rapports entre individus et classes sociales.  II est significatif que l'entree de Celine (une orpheline qui nous est  presentee  sans passe veritable) dans la famille Aignan, une  cellule familiale au sens le plus strict du mot, corresponde a son introduction dans la classe bourgeoise. En effet, l'alienation de la femme a l'interieur du cadre  familial  entretient  un rapport de  similitude avec l'alienation de l'individu dans la societe. Dans les deux cas,  revolte et marginalisation sont traittes avec  le m6me  mepris. Celine en fera l'experience lorsque Philippe va redoubler d'efforts pour la convaincre du bien fonde" de la soumission a l'ordre en place: "- Ma chene, dit Philippe, doctoral, tu dois comprendre que la Production obelt a certaines normes... - Alors nous on doit ob&r aussi, pour les arranger!" (SS, p.61) La "Production", ici, s'applique egalement aux individus. Le systeme produit des categories d'individus aux comportements orientes, aux d£sirs uniformises, des categories de consommateurs qui deviennent identifiables  a leurs habitudes de consommation. Ayant commis  l'erreur d'epouser Philippe, et par la-meme, de se marier avec tout ce qu'il reprtsente, c'est-a-dire ideologic, caste sociale, valeurs, Celine se voit incapable d'echapper a l'esclavage auquel on l'a destinee. C'est alors que sa transformation s'accomplit sous les traits d'une parfaite bourgeoise. Celine Rhodes n'est plus; elle se cache par crainte d'etre  60 definitivement  aneantie. "Le systeme  elimine le contenu propre,  l'etre propre de chacun pour y substituer la forme differentielle, industrialisable  et  commercialisable  comme  signe distinctif."(SC,  p. 134) L'autre, Madame Philippe Aignan, conformement aux normes de sa caste, porte la robe sur une base quotidienne, le vison a l'occasion lors des sorties du couple et arbore une longue chevelure (symbole  eternel  de  feminite).  Elle  met  de  l'avant  les  signes  stereotypes de la beauti, attirant ainsi sur elle les regards admiratifs de nombreux bourgeois. En bref, sa vie s'ecoule paisiblement aupres de Philippe suivant une routine, un ordre que rien ne vient troubler. Platonique. Chaque jour, elle s'applique a faire les comptes, a decider de la composition des repas et a faire les courses tandis que Philippe, de son cote, gagne le pain quotidien (on sait que la bourgeoise est essentiellement une femme d'interieur; il serait mal vu qu'elle ait un emploi). Celui-ci, bien entendu, comme l'ideal bourgeois masculin le present, aime les voitures sport, la vitesse, les voyages planifies, les grandes  sensations...  mouvements  Leur existence commune se regie  exterieurs  qui leur echappent  selon des  et qu'ils n'ont pas a  questionner. Et cela mdme lorsqu'il n'en sort rien de bon. La "contrainte" de mode dans une classe donn^e va meme jusqu'a g6nerer de l'inconfort, selon la situation. En effet,  on constate  comment peut etre fragile (fragilite comme 6tat psychologique) un male culturellement forme comme  Philippe que la civilisation a  rendu douillet (elle a mine toute resistance chez lui), sensible au moindre inconfort, a la moindre variation subite de L'homme sociaux  "naturel" qui  (primitif) ne  amplifient  les  se  soucierait  insatisfactions,  pas leur  temperature. des  contenus  assignent  un  61 comportement  donne,  sanctionne  par  le  systeme  (par  exemple:  prendre une aspirine lorsqu'on a mal a la tete, ou encore, se coucher quand on fait de la temperature). II irait au gr6 de sa resistance physique qui est d'autant plus grande qu'elle se trouve constamment sollicitee par son environnement: "Ces grands blonds bien bStis, a les voir on croit que c'est du roc et en realite" c'est fragile comme des fillettes. Ca ne tient pas ('effort; si 9a n'a pas son sommeil c'est sur les genoux toute la journee; qa. n'entre pas dans l'eau un peu fraiche, 9a ne fait pas la reaction en sonant; 9a fume trop 9a a mal a la tete, 9a mange du ragout c'est patraque le lendemain; 9a s'enrhume en sortant du bal. A 38° 9a se croit a la mort. Et 9a ne sait jamais dire ou 9a a mal. Ca se balade avec des petites pilules dans les poches." (SS, p. 125)  II en est de meme pour l'age. L'age est, dans une certaine mesure, un 6tat psychologique prejudiciable. Se croire vieux, c'est deja entrer dans la vieillesse. On peut done se sentir jeune a tout age si on reconnait ce simple fait: "Vieux couple. Vieux menage. Maintenant assis a notre table, sages, regardant la jeunesse qui s'en donne comme i l convient a son age.  Trente. Trente. C a sonne comme un glas. Trente."(SS, p.123-124) Un  couple de trente ans, c'est connu, ne devrait pas danser ni meme s'amuser avec les plus jeunes. Celine, pourtant, se sent capable de rivaliser avec n'importe qui sur ce terrain. Physiquement elle est encore jeune, son corps n'a rien perdu de sa souplesse; ce sont les habituels cliches associes a la trentaine qui la font vieille, la declarent inapte aux activites 6tiquetees  "Jeunesse".  Pour mieux comprendre les mecanismes qui president a la normalisation, observons maintenant sur quelle base s'6tablit, chez l'individu, la selection des biens et services consommes et quel est le  62 rapport  de cette selection  avec les  diverses  valeurs  ou ideaux  vehicules par les classes sociales. "Nul produit n'a de chances d'etre serialise, nul besoin n'a de chances d'etre satisfait massivement que s'il ne fait deja plus partie du modele superieur et y a ete remplace par quelque autre bien ou produit distinctif - tel que la distance soit preservee. La divulgation ne se fait qu'en fonction de l'innovation selective au sommet."(SC, p.83) Pour mieux illustrer cette affirmation de Jean Baudrillard, nous prendrons  exemple  sur  un  produit  de  consommation  a  vaste  diffusion sur lequel Rochefort a mis beaucoup d'emphase, que ce soit dans les Stances  ou meme encore  l'automobile.  effet,  En  compartimentation  et  cela  dans les  Petits  enfants:  ind£pendamment  de  la  sociale, tout le monde ou a peu pres tout le  monde ayant quelque argent, possede sa voiture. La distinction ne passe plus par le fait d'avoir ou de ne pas avoir. Non, a ce titre, il nous  faut  constater  qu'en  notre  ere  de  surabondance,  ce  qui  differencie un groupe d'individus d'un autre sur le plan statutaire, c'est la marque de la voiture possedee, et par la-meme, le prix qu'elle a pu couter. Acheter une Mercedes ou une Porshe (et les conduire) est devenu un acte de differenciation important puisque, c'est par l'acquisition d'un modele a production reduite, modele dit "de luxe", que les riches bourgeois marquent leur appartenance  a un echelon  plus eleve de la societe. Autrefois, au moment de sa percee sur les marches occidentaux, l'automobile n'etait accessible qu'aux plus fortunes. Le seul fait d'en posseder  une assurait  a son proprietaire un prestige  certain. Ce  temps-la, cependant, ne devait pas durer; l'enorme potentiel de cette  63 invention n'allait pas passer inapercu. Avec l'avenement de la chaine de montage et de la vaste diffusion de pieces de rechange, tout cela aid6 par une conjoncture economique favorable a sa production en serie, l'automobile devait prendre un essor jusqu'ici inegale. Entretemps, des modeles superieurs apparurent sur le marche, en reponse aux demandes des bourgeois cherchant a se differencier des ouvriers circulant sur les routes au volant de leur modele T. De nos jours, ce meme 6cart entre bourgeois et proletaire se traduit,  en termes concrets,  par l'ecart considerable separant  la  Victory de la 4CV sur l'echelle des valeurs, par l'ecart egalement considerable entre la voiture a haute performance et la familiale a vocation  utilitaire. Au fond,  en quatre-vingts  ans  d'histoire, la  dynamique est restee la meme. Ce qui a change, essentiellement, c'est la nature du produit, mieux adapte  aux realites  quotidiennes en  matiere de performance, d'espace et de consommation d'essence. II est done a prevoir, forcement, que si les voitures sport a diffusion limitee en arrivent a etre produites en strie, ce sera parce qu'un nouveau produit les aura remplacees  au sommet, posant sous de  nouveaux termes cet etat de grace attribuable au statut.  Ainsi, par analogie, on peut dire que l'usage fait de la voiture comme marqueur social s'applique a tout autre objet, a tout autre service produit par le systeme et susceptible de glisser d'une classe sociale a une autre, selon les mouvements de mode et de production. Voila comment le systeme  s'articule: il se fonde sur le principe  essentiel que la differenciation de l'individu doit passer par ce qu'il possede, et non plus par ce qu'il est, humainement parlant. L'homme  64 se trouve done normalise, int6gr6 a une catigorie de la soci6t£ qui, autant par nature que par necessite, nie les autres classes dans un effort pour s'en eloigner, s'en differencier. Ce qui fait qu'il est impossible pour l'individu d'affirmer son appartenance autrement  a  un  groupe  qu'en passant  par  defini, des  les  "yuppies" par  valeurs  exemple,  materielles, instables,  imprevisibles, exigeant un renouvellement constant. Le Statut, on le constate, tient a peu de choses.  "Par leur nombre, leur redondance, leur superfluity, leur prodigalite de formes, par le jeu de la mode, les objets simulent l'essence sociale - Le Statut - cette grace de predestination qui n'est jamais donn^e que par la naissance, a quelques-uns, et que la plupart, par destination inverse, ne sauraient jamais atteindre (16getimite hereditaire)." (SC, p.77) L'individu aspire aux plus hauts sommets, ses desirs ne connaissent pas de frontieres. Ce qui lui a ete d6nie par la naissance, le prestige lie" a la 16gitimit£ her£ditaire, lui est accessible maintenant sous une forme plus diluee, et a la fois plus extensive, ou la caste sociale a pris la place du rang, les biens possedes celle du titre: "Philippe dans l a sienne c'est un Prince de la Route. C'est qu'il n'y en a pas beaucoup qui l'ont encore  celle-la, on en croise' une en cinq cents bornes  i l a fait un peu la  gueule." (SS, p. 116) On remarque que Celine d6crit Philippe comme un "Prince" de la route. En effet, celui-ci s'est offert un jouet a la mesure de sa grandeur (a la mesure de son statut social), un modele que peu d'hommes ont le moyen de se payer:  65 "Philippe . . . a touch6 sa nouvelle 508 over roof tant attendue depuis le Salon, tous les avantages d'une voiture de sport sans les inconv6nients, quatre places sieges transformables on peut dormir dedans pas besoin de remorque (dieu soit Iou6) arrosage automatique quatre tiroirs air conditionne" respiration artificielle boite a gants a musique sortie de secours ascenceur est-ce que je sais plein de nickels et en plus elle roule." (SS, p. 115-116)  Ces quelques lignes se presentent  comme un discours publicitaire  mainte fois ressasse. II n'apprend rien de substantiel. En fait, il se borne a enumerer les avantages qui font que la 508  over roof  "differe"  aux  des  voitures  conventionnelles,  accessibles  plus  communs des mortels. Jean-Pierre, un bourgeois lui aussi, ne tardera pas a suivre l'exemple de Philippe. II va faire l'achat d'une voiture qu'il  dit plus rapide, mieux equipee que celle  de son copain.  S'ensuivra l'argument que Ton sait, a la base de l'accident de voiture qui sera fatale a Julia: "On a regardd. C'&ait une voiture. - Vous n'avez pas l'air enthousiaste? - C'est une auto, a dit Julia. - Tu ne trouves pas qu'elle fait un effet boeuf? - Tu sais quand on est dedans on ne la voit pas. Jean-Pierre a regarde* sa femme. C'est une id6e qui ne lui 6tait pas encore venue. J'ai enchaine\ - A u fond c'est de l'altruisme d'acheter une voiture h effet; tout est pour les autres." (SS, p. 143)  Rochefort  d£nonce ici l'altruisme male qui oriente  l'achat d'une  voiture en vertu de l'apparence, du bien paraitre. Ceci suppose que l'automobile, un produit qui avait d'abord ete pense pour repondre au besoin chez l'homme de posseder un moyen de transport adequat, est entree dans la filiere esthetique au meme titre que l'habillement et les soins donnas au corps. De simples voitures, aux yeux de Celine et de Julia. Reparables, remplagables, substituables, des objets comme tant d'autres, qui ne  66 devraient avoir de valeur que pour leur seule utilite. II n'en est rien pourtant. Ce sont des objets de convoitise, des produits de luxe dont les hautes performances, les gadgets et autres avantages, sont autant de  particularites  qui  les  differencient  des  modeles  plus  conventionnels. Par consequent, on les surevalue, on leur attribue une valeur superieure a la vie. Cette arme redoutable, placee entre les mains d'irresponsables, soucieux de leur propre plaisir, de leur facon de paraitre, peut aisement tuer. Les victimes sont d'abord des chats qui traversent la route, frappts par des automobilistes qui ne font aucun effort pour les eviter. Et ce sont ensuite des etres humains comme Julia par exemple, tuee betement par son mari, assassinee pourrait-on dire. L'insouciance, a ce niveau, est une affaire commune, une norme en soi. Philippe sait en profiter. II jouit de son privilege en toute quietude, dans l'insouciance totale du danger qu'il peut representor  sur  la  route,  lui  comme  des  milliers  d'autres  irresponsables grists de puissance: "Regardez-moi 9a: Monsieur est a son volant, voyant rien du pays, et tout fier parce que son compteur marque cent cinquante comme s'il en avait le m£rite alors que la machine est construite spdcialement pour et que lui i l a qu'a appuyer son pied. C'est insense" d'en etre l a , un type qui aurait perdu a ce point-la le sens du r£el dans n'importe quel autre domaine on le foutrait en cabane; deUire de puissance sur deux centimetres, masturbation avec l a plante d'un pied, i l en faut moins pour la camisole." (SS, p.122)  II n'y rien d'extraordinaire en soi dans le delire de puissance associt a la conduite d'une voiture, rien qui ne soit du a la tres grande versatilite de la mecanique, aux divers perfectionnements  apportts  par la technologic Pourtant, cela demeure une sensation dangereuse aux racines profondes et anciennes qui peut faire oublier, l'espace de  67 secondes, de minutes meme, toute prudence. Le temps necessaire, en fait, pour provoquer un accident  aux  consequences  desastreuses.  Pour Celine, c'est la definition entiere de la conduite automobile qui est a revoir en reponse a l'incapacite chez l'homme de pouvoir se controler  vraiment:  "(...) c'est a ca que c'est bon les voitures. A s'amuser, en bande; a faire des virSes. Bouffer de l'autoroute comme ca, ce n'est qu'une triste corvee, moi quand je l'ai fait pour des copains je l'ai toujours vu comme un service, ^change" contre le prix du voyage." (SS, p.121-122)  Ainsi, l'automobile, comme vehicule individuel, n'a plus raison d'etre. Son usage doit etre reoriente au profit du plus grand nombre. Le "covoiturage" existe deja, il suffit de l'elendre a l'ensemble des usagers de la route. Une action en soi qu'il serait difficile de realiser, pour ne pas dire impossible, voici pour quoi: d'abord les normes actuelles ne le permettraient pas, il faudrait pour cela les changer en fonction des nouvelles realitds; enfin, une telle transformation dans les habitudes d'utilisation l'6conomie. concretisait,  aurait  certainement  un  impact  considerable  On peut deviner qu'un tel scenario, aurait  pour  consequence  une  si jamais  baisse  des  sur il se  ventes  d'automobile avec tout ce que cela implique, c'est-a-dire fermeture d'usines, chomage, recession, etc. La liste est longue, d£sastreuse pour le systeme.  La question de la normalisation en rapport avec la topique de l'automobile est abordee dans un autre roman de Rochefort, les Petits enfants. ou elle est trait6e en regard de la classe proietaire. A cette echelle, celle du petit peuple, aux moyens plus limites, c'est la qualite  68 des biens consommes  qui se trouve chang6e. La question de la  superficialite, de l'apparence, a toujours sa place meme si les achats s'orientent  prioritairement  vers  une maximisation  des depenses:  chacun tient a en avoir suffisamment pour son argent. Ce qui signifie, en bref, que c'est la valeur fonctionnelle du bien qui prime et, en second  lieu,  son impact  prestigieuse,  selon  proprietaire  de  consommation suffisamment ann6e.  esthetique.  ces normes, faire  reduite  Ainsi,  sera celle  des economies d'essence,  la voiture qui permettra  tout  une bonne  les petits  conflits  tenue  habituels  a son  en offrant une  d'espace pour la famille qui s'agrandit  S'ensuient  la plus  de route et d'annte en  entre usagers, la  competition vive. La competition entre les membres de la meme caste, a l'exemple de celle existant entre Philippe et Jean-Pierre,  est chose frequente.  Competition,  marginalisation. Au  contraire,  cependant,  cela  ne veut  pas dire  implique un respect certain  de l'ordre,  un desir  commun de se surpasser a l'interieur des cadres normatifs. Bref, une fraternite  devant l'ennemi:  "(...) la conformite n'est pas legalisation des statuts, l'homogeneisation consciente du groupe (chaque individu s'alignant sur les autres), c'est le fait d'avoir en commun le meme code, de partager les memes signes qui vous font differents tous ensemble, de tel autre groupe." (SC, p.133) Ainsi,  toute competition a l'interieur d'une classe est consideree  comme saine aux yeux du systeme puisqu'elle obeit aux objectifs de l'ideologie  de consommation: "(...) le chef de famille gtait passe" mecano  qualifie\ (...) la tete dans le capot le samedi apres-midi et le spontex ravageur le  69 dimanche matin, faisant le concours avec Mauvin laquelle qui brillerait le plus."(PE, p.66) La rivalite, on le constate, prend toutes les formes. Elle existait deja entre les families d'un meme quartier, d'une meme Cit6 sur des questions des plus terre a terre, a savoir quelle est la famille la plus riche en termes de biens acquis, qui possede le modele de voiture ou de frigo le plus recent, etc. Bref, tout est pretexte a discussion: "Les vieux 6taient contents. Quand on est sept autant etre huh, carrement. lis allaient pouvoir continuer les traites de la voiture. lis n'auraient pour rien au monde voulu la lacher, d'autant que les Mauvin venaient de s'en payer une plus neuve, et en plus ils avaient un mixeur et un tapis en poil animal." (PE, p.107-108) L'important  prestige  associ6  a la voiture,  tout  specialement  en  rapport avec la marque, la vitesse de pointe, l'espace de l'habitacle, l'6tat de la suspension, l'apparence, peut donner le semblant d'un statut particulier a l'heureux possesseur, qu'il soit proletaire ou bien bourgeois. Du moins, c'est la l'une des seules avenues de valorisation possibles pour l'ouvrier dont l'existence, condamnee a la mediocrit6, trouve peu d'occasions de s'affirmer, de se demarquer de l'habituel, du routinier. Le pere de Josyane tire de sa voiture une satisfaction, une fierte" qui n'aurait 6t6 possible sous d'autres circonstances. A ce titre, on peut dire que Philippe lui ressemble beaucoup. Les hommes, en general, partagent une meme passion pour tout ce qui a trait a l'automobile.  C'est  compartimentation  une sociale.  voie  de  satisfaction  qui  defie  toute  70 La normalisation peut prendre egalement d'autres formes; a ce titre, les possibilitts sont gigantesques, les applications incalculables. Pensons par exemple a la conformite dans le domaine des denrees alimentaires et des autres biens usuels peuplant le quotidien des families:  "(...) les autres filles (...) je me demande ce qu'elle avaient a la  maison; quand je les questionnais, c'6taient pourtant les memes choses que chez nous, de la meme marque et venant des m6mes boutiques, (...)."(PE, p.11) Mais il n'y a pas que le materiel qui soit restreint, controle par des normes, l'esprit humain y est egalement sousmis dans une certaine mesure, en autant qu'il ne se revolte pas, qu'il ne se demarque pas de l'Ensemble. Le systeme exige qu'on lui obtisse, qu'on y croit sans discuter. II se dit detenteur de L A Verite et conditionne les esprits pour arriver a ses fins. Josyane en aura un avant-gout lors de sa premiere lee on de catechisme: " - Qu'est-ce que Dieu? - Dieu est un pur esprit infiniment parfait, repondirent les autres tranquillement. Je n'avais pas pu rgpondre avec elles, je ne comprenais pas la phrase, pas un seul mot. Ca commen^ait mal." (PE, p.20) Cette citation neanmoins, souleve une importante question: comment le respect de l'idtologie religieuse correspond-t-elle pour l'individu a une soumission inconditionnelle au systeme? Pour repondre a cela, il faut se reporter  a la conception althusserienne de l'Etat.  souvient que l'appareil d'Etat (en d'autres  On se  mots, le "systeme") se  compose de deux parties: d'un cote l'appareil "repressif" d'Etat et de l'autre,  les appareils ideologiques d'Etat  (AIE). C'est  dans cette  derniere categorie que se trouvent regroupees les diverses ideologies de la civilisation moderne. Malgre leur apparente division,  toutes  71 sont au service du systeme et de son ideologic (l'ideologie dominante sous le regime actuel), l'ideologie de la consommation, puisque toutes enseignent aux  individus,  et cela dans un langage et  avec  des  methodes qui leur sont propres, l'obeissance a l'autorite superieure. Althusser ecrit a ce sujet: "Chacun d'entre eux (les ALE) concourt a cet unique resultat de la maniere qui lui est propre. L'appareil politique en assujettissant les individus a l'ideologie politique d'Etat . . . L'appareil religieux en rappelant dans les sermons et autres grandes ceremonies de la Naissance, du Mariage et de la Mort que l'homme n'est que cendre, sauf s'il sait aimer ses freres jusqu'a tendre l'autre joue a celui qui gifle la premiere." 16  L'appareil ideologique religieux enseigne 6galement qu'il ne faut pas raisonner parce que raisonner c'est se dtmarquer comme individu, c'est s'opposer directement au systeme qui ne tolere aucun ecart. En fait, rien n'existe (rien n'est "reconnu" comme existant) en dehors de la norme. Josyane en fera l'experience dans sa classe de catechisme: "(...) j'eus une histoire avec M a d e m o i s e l l e Garret, q u i ne comprenait pas p o u r q u o i j e ne comprenais pas, et me dit que j e « raisonnais » (...) E l l e m e dit que j e n'avais pas a chercher a comprendre, m a i s a s a v o i r par coeur, c'€tait tout ce qu'on m e demandait. M a i s m o i j e ne peux pas reciter par coeur u n true que j e ne comprends pas, (...) M a d e m o i s e l l e Garret disait que j e faisais « l'esprit fort » . " ( P E , p.21-22)  Ainsi, c'est la memoire qui se trouve sollicitte, et non pas la reflexion, comme cela devrait etre. Alors, que reste-t-il de l'homme a qui Ton interdit la liberte" de penste? Peu de choses a vrai dire: une machine, une marionnette a fils, qui n'a plus rien d'humain. Pourtant, en  1 6  Althusser,  p.94  72 s'exprimant  differemment des autres,  on s'expose a passer pour  communiste, comme cela est arrive a C61ine qui a os6 mettre en doute l'efficacite du systeme, et ceci devant un auditoire compose de ses beaux-parents et de son mari, trois bourgeois convaincus: "Se braquent sur moi les regards des Aignan attends. Serais-je Serait-elle - quoi en plus elle serait... - Mais qu'est-ce que tu dis? Qu'est-ce que tu racontes? Tu dis n'importe quoi! delate Philippe. Des esprits un peu plus vastes que le tien permets-moi de te le dire emdient ces problemes depuis des siecles et toi tu arrives et tu vas r6gler tout!" (SS, p.64-65)  Pourtant, la r£volte de Josyane, pr£sent6e plus haut, reste mineure et n'a pas de veritable impact sur les 6v6nements de sa vie. Non, l'opposition vient d'une toute autre direction, de la famille Lefranc, qui contient dans ses rangs des militants communistes. Le pere et les fils sont de fervents opposants a la manipulation dirigee du systeme. lis distribuent des tracts, des p6titions, vont a des reunions. S'impliquent. La famille Lefranc est plus humaine, plus ouverte dans ses relations parents-enfants. Et surtout, ce qui les rend plus fascinants encore aux yeux de Josyane, ils se situent en dehors des normes. Les fils font la vaisselle, la mere s'occupe elle-meme des enfants; ainsi, Ethel est en mesure de faire ses devoirs en toute tranquility, sans etre derangee. Josyane l'envie. Depuis son plus jeune age  sa  famille  decharge  sur elle  une grande  part  des  taches  menageres, sans parler du soin des plus petits. Et il y a Frederic, le frere d'Ethel. Josyane en est amoureuse. C'est un garcon dont la plus grande qualite est d'etre different des autres:  "II  avait autre chose a  faire dans la vie. C'6tait ce qui m'attirait, ce « autre chose » : quelle chance i l avait ce Fr6d6ric! et comment faisait-il? Mais en mdme temps que ca m'attirait  73 ca le mettait & des kilometres de moi, qui n'avais rien." (PE, p.168)  Philippe  "raisonne". Philippe sait ce qu'il veut, et cela meme sans s'etre rendu vulnerable a l'influence des stereotypes.  C'est par sa bouche que  Rochefort formule sa critique la plus directe, la plus acerbe de la classe proletaire, peuplant les Cites. "- Si le bonheur consiste a accumuler des appareils managers et a se foutre pas mal du reste, ils sont heureux, oui! eclata Fr6deric. Et pendant ce temps la les fabricants filent leur camelote a grands coups de publicity et de credit, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... - Capitalites, dit le pere. - Le confort c'est pas le bonheur! dit Fr6d6ric, lanceV' (PE, p. 174)  Ces quelques mots resument a eux seuls Taction du systeme sur les hommes,  exploitant  controler.  Frederic  leurs n'est  dSsirs, leurs pas  dupe;  il  besoins a  su  pour mieux voir  au-dela  les des  apparences. De meme, sa conception du bonheur va a Tencontre de TidSologie de consommation. Elle proclame le droit a la liberte chez l'individu:  " A u fond,  le bonheur c'est vivre dans l'avenir..."  ( P E , p.175)  Frederic a bien compris le sens veritable de Texistence. Aller de Tavant, toujours, ne pas s'attarder sur le present. Les hommes Tont oublie. Ils n'avancent plus. C'est a plusieurs generations d'hommes et de femmes, ayant pu bSnSficier des "largesses" du systeme (au prix de leur libertS), que ces paroles s'adressent. Ils ont oublie. Avec les facility  d'achat, le credit,  l'individu vit dans le present,  il est  transports par lui dans Tinsouciance totale de ce que l'avenir peut apporter:  acheter maintenant,  philosophic  de  Texistence.  payer La  plus tard,  satisfaction  des  c'est la nouvelle desirs  se  veut  immediate, elle ne supporte plus aucun dSlai. Josyane n'est pas la seule a vivre exclusivement dans le present et a en souffrir: "Les jours  74 passent. L a peau est neuve tous les matins. Les gargons sont lagers et lisses, (...)." (PE, p. 156)  C'est toute la population qui est prise avec ce mal  profond venant les hanter sous ses formes de cauchemar collectif, de violence, de folie, de mort. L'alienation a des racines profondes.  Fredtric a done parle. II est dangereux, sa parole menace. II sera tue pendant son service militaire. Ainsi, l'ordre (l'armee fait partie de l'appareil "repressif" d'Etat) aura pu triompher de la revolte d'un individu et,  symboliquement, de celle de tous les autres  encore  faibles dans leur dispersement, leur desunion. "Frederic 6tait mort, on ne pouvait revenir la-dessus. « II faut vivre dans l'avenir. » Mais i l n'y en a pas. Les Lefranc ne pleuraient pas quand ils pensaient a Fr£d6ric; ils 6taient en colere. Ils dtaient fous de colere. Frederic £tait mort pour rien." (PE, p. 184)  On peut dire egalement que cette mort est celle de l'avenir puisque Frtderic en etait la personnification. Mort gratuite, certainement, qui annonce deja le sort reserve a Josyane, en toute fin de roman, alors qu'elle se verra condamnee par sa condition de femme a l'interieur de la famille (la nouvelle unite familiale constituee: Josyane, Philippe et l'enfant a naitre), par sa condition d'individu a l'interieur du systeme, a contempler le present sans espoir de le depasser. Pour elle, il n'y aura plus d'avenir possible. II se sera eteint avec Frederic. Meme la Cite nouvelle (visitee par Josyane qui recherche Guido), Sarcelles, avec son architecture variee, ses grands espaces, ses arbres et ses pelouses reste fixee dans le present. Josyane la decrit comme une sorte de paradis, une fenetre sur l'avenir; la Cite  de reve,  fonctionnelle, agreable, repondant aux besoins de tous. Pourtant, au-  75  dela du confort et de la beaute de l'ensemble, les memes problemes subsistent:  le  meme  fosse  entre  les  etres,  incapables  de  communiquer, la meme emprise du systeme sur les individus. " M a i s i c i ils n'avaient que des jumelles, j'en vis deux, on voyait h. l'interieur des maisons, qui s'observaient d'un bloc a l'autre en train de s'observer a la jumelle." (PE, p. 162)  Les habitants  y pratiquent une sorte de voyeurisme collectif; ils  s'observent a distance. Ce qui rappelle l'autre Cite, la vieille celle-la, la Cite de Josyane,  ou rintimite est absente:  "(...) chercher un coin  discret ici alors 9a, c'6tait du delire, dedans comme dehors on est nu comme un ver et dans le champ de vision de quelqu'un qu'on ne voit pas, surtout qu'en plus  ils ont des jumelles  simplement remplace  le  pour l a plupart."  la cage qui a change, fer  des  barreaux  par  ( P E , p.  148)  son apparence, des  plaques  En fait, c'est puisqu'on a d'or  finement  travaillees. Voila pourquoi, vivre dans Sarcelles, ce serait vivre dans l'illusion de l'avenir, sans que la liberte" vSritable n'ait 6t6 conquise.  B - F E M M E PROLETAIRE E T F E M M E BOURGEOISE  Le role de la femme, sa place dans la society, est intimement lie a son statut social. Pourtant, qu'elle soit Spouse d'ouvrier ou femme de technocrate, la perception que Ton a d'elle (et qu'elle a d'elle-meme puisque,  generalement,  elle y concorde)  differe considerablement.  Les cliches et divers stereotypes en dictent la teneur sous forme d'ideaux collectivement repandus. La femme se trouve done Svaluee  selon des criteres prtetablis d'esthetique, de tradition, ou autres, qui restent soumis, comme les biens de consommation, aux mouvements de la mode. Un refus d'y adherer, de s'y conformer, est interprets alors  comme  une  marginalisation  marque  evidente  de  revolte,  l'indice d'une  certaine.  Voyons quelle est la place, quel est le role attribue aux femmes de chacune de ces  classes.  L'experience respective de Celine et de  Josyane suffira a eclairer notre recherche. Celine, que l'amour a pousse vers un mariage hatif, precipite\ decouvrira bien vite ce que Philippe exige d'elle en tant qu'epouse de bourgeois, en tant que femme occupant une niche a ses cotes: "Pourquoi essayes-tu d'£touffer ce qu'il y a de meilleur en toi? Je le sais, m o i , ce qu'il y a de meilleur en toi. II avale une huftre. - Ah? Qu'est-ce que c'est? - Tu es une femme." (SS, p. 19)  Apparemment, la qualite qui se trouve la plus valorisee chez la femme bourgeoise, c'est sa feminiti. Elle n'a qu'a etre femme, c'est-adire obtissante et soumise, et on peut alors dire d'elle sans risquer de se tromper qu'elle sait ou est sa place, sa place de femme, sous la dominance  du  n£cessairement,  verbe  masculin.  En  ce  sens,  "aimer"  c'est,  l'acceptation entiere de cette soumission totale et  "naturelle" a l'ordre symbolique. Mais comment cette soumission s'articule-t-elle au juste? Celine trace un profil de la femme soumise, celle qui, en depit de ses aspirations individuelles, en depit de ses opinions accepte de jouer le jeu des stereotypes selon les regies de la grande mascarade sociale:  77 "Qui peut trouver une femme vertueuse? Le coeur de son mari a confiance en elle, Elle lui fait du bien, et non du mal, Tous les jours de sa vie. Elle travaille d'une main joyeuse. Elle est comme un navire marchand. Son mari est consid<Jr6 aux portes. Elle est revetue de force et de gloire, et elle se rit de l'avenir..." (SS, p. 102)  La femme "ideale", on le remarque, est toute entiere tournee vers le bonheur de son epoux. Elle sait vivre au present, se complaire dans une satisfaction immediate, une indifference totale de ce que le futur peut rSserver.  Elle  l'homme. En d'autres  ne s'appartient termes,  plus, elle est  dSpendante de  elle a valeur d'objet; du moins, on  l'exhibe comme tel, on l'exploite sous cette Etiquette: "La femme, vouee aux objets domestiques, remplit non seulement une fonction economique, mais une fonction de prestige." (SC, p.141) En effet, la fonction d'epouse, comme l'entend Philippe, n'est pas etrangere a un certain prestige de classe: " - Mais si j'ai une femme c'est pour sortir avec! - Ah! Je croyais que c'est parce que tu 1'aimais. - L'un n'empeche pas l'autre il me semble!" (SS, p.74)  Que reste-t-il de l'amour? II est mis de cot6 au profit de valeurs plus substantielles:  l'obeissance,  la  beaute\  le  charme,  etc...  Cette  perception de la femme comme marchandise, comme objet de luxe qu'on trimballe avec soi dans l'intention de faire etalage de son statut, cause quelques problemes a Philippe lorsque Celine decide de s'impliquer au maximum pour servir les ambitions politiques de celui-ci. Apres un important souper ou C61ine, pour une des rares fois docile, s'est fait remarquer par sa beaute, sa grace, son a-propos (a la plus grande joie de Philippe qui veut se faire 61ire depute), celle-ci declare a son mari:  78 "- Tu vois, quand je travaille. Ca rend. C'est peut-etre aussi la robe, elle est follement sexy, i l n'y a que la qu'on obtient un resultat pareil, c'est bien un peu cher mais tu vois c'est pas perdu. Et j'ai trois rendez-vous pour la semaine prochaine! - Mais Celine... es-tu consciente... ou tu le fais expres... Tu me mets dans une situation... Emmerdante, hein. Tralala. M o i je me marre, dans mon coin. On envoie sa femme putasser avec quatre cent mille balles sur le cul et puis apres on voudrait que ce soit a la mesure et que 9a s'appelle autrement. Maintenant i l l'a dans le baba." (SS, p.204)  Cette exploitation calculee de la femme comme bibelot de grand prix, objet de convoitise, vient confirmer l'influence que peuvent avoir les stereotypes au niveau du couple, dans son rapport avec le Tout social. En effet,  c'est en jouant  sur leurs harmoniques, en les  exploitant de maniere a en tirer quelque profit que Philippe espere gagner des votes. Pour arriver a ses fins, il n'hesite pas a utiliser Celine comme appat, a la placer au centre de l'arene, parmi les lions affames. C'est pour une bonne cause, croit-il. Toute cette commotion suscitte au sein d'une assembled d'hommes importants pourra servir grandement ses ambitions politiques. Cette pratique, en verite, n'est pas nouvelle. Une prostitute s'y prend d'une meme facon: elle met de l'avant  les  memes  signes,  les  memes  stereotypes  pour  capter  l'attention d'un client, pour provoquer son inttret.  On peut comprendre qu'a la longue il se soit ttabli, a l'interieur du couple,  une  dynamique exploitant-exploitt,  empruntant  les  deux  directions: le mari exploite socialement sa femme alors que celle-ci, suivant son exemple, l'exploite economiquement. Elle le frappe la ou il est le plus vulnerable, c'est-a-dire au portefeuille, retournant sa gtnerosite providentielle (l'obligation chez le bourgeois de faire en  79 sorte que son epouse ne manque de rien, qu'elle soit a la hauteur de son statut) en sa faveur. De meme, Celine, a l'instar des femmes partageant sa condition, decide de jouer pleinement le jeu, a sa maniere  cependant,  en  y  ajoutant  une  touche  personnelle  de  determination et d'agressivitS: "... moi c'est la seule je fais n'importe quoi je savais; je veux leur qu'ils payent pour ca. l'Art. M o i le poker je arrive." (SS, p. 90)  chose qui m'int^resse, leur prendre leur fric; pour atteindre cet objectif; je tricherais, si fric. Puisque je suis Ik a m'emmerder, i l faut Eux ils veulent faire du Beau Poker. Pour m'en fous je veux empocher leur fric; et j'y  Et cette pratique en vient a s'etablir comme une routine, comme une philosophic  morbide du quotidien, une  facon  de  "profiter" du  mariage, de le monnayer. Celine a bien appris les lecons de Julia sur cet art bien utile, celui d'une comptabilite quotidienne qui a tous les traits d'un jeu habilement mene, faussant  toute validite dans les  rapports de couple: "Je conclus enfin, compte tenu des inconvdnients, au moins egaux a celui aux pieces, du travail a forfait, qu'en fait de putasserie, la plus  sure, la moins  c'est-a-dire  fatiguante, a condition de l'aborder avec un bon esprit,  strictement  pratique,  c'est  encore  le  m a - " (SS,  p.166-167)  Le  mariage se fonde done, apres que se soit dissipee l'illusion de son infaillibilit6, sur l'exploitation mutuelle d'un homme et d'une femme, unis par une meme pratique. Celine pourtant, deleste le mensonge et l'hypocrisie, elle ne veut pas se confiner a ce role 6ternellement. II n'est pas dans sa nature de porter le masque, de jouer l'epouse accomplie. L'amour a fait d'elle "une pute cynique et sans foi, (...)." (SS, p.168)  80 L'amour d'ailleurs, sur lequel se fondait sa relation avec Philippe, a subi  bien des  epreuves,  il n'a  pu resister  aux  transformations  introduites par les imperatifs de classe et les imperatifs du systeme. Tout a change entre eux. A cet effet, leur mariage ne constitue que l'amorce  d'un mouvement,  d'abord lent, et puis precipite, qui se  concluera par leur separation definitive. "Avant quand on se rencontrait dans un lit Philippe et moi c'dtait pour faire l'amour. Autrement on avait nos chambres. Maintenant, et d£sormais, pour dormir aussi on n'a qu'un lit." (SS, p. 48)  En effet, depuis le jour de leur mariage, Philippe n'est plus qu'un mari, un "role" qu'il prend tres a coeur. La societe l'a investi de cette fonction de mari, fonction a productivite accrue qui suscite de plus grands desirs chez lui, de plus grands besoins; ainsi la part humaine en lui doit-elle s'effacer devant  la magnitude des  responsabilites  inhtrentes a sa charge: " A part Chaussures Noires et Col Empes£ je ne sais rien de cet homme aujourd'hui." (SS, p.82-83) Et c'est a Celine qu'il revient  de le soutenir. La femme bourgeoise doit partager les ambitions de son epoux, l'encourager  alors qu'il monopolise tous ses efforts a  l'amtlioration de leur sort, a la protection toujours  fragile, toujours  vulnerable aux  du bonheur commun,  mauvais coups du sort.  Celine, tout simplement, ne partage pas cette vision d'un bonheur artificiel et sa conception de la femme, de la place qui est vraiment la sienne dans le monde contemporain, ne concorde pas avec celle de Philippe, puisque celui-ci congoit sa liberte" d'individu en vertu des cliches sociaux, en vertu de modeles enseignes a tous. L'echec de leur relation etait done a prevoir.  81  Alors que la femme, dans Les Stances, est valorisee en fonction de sa feminite, la femme proletaire des Petits  enfants. Test en tant que  genitrice. Comme procreatrice, uniquement. La seule chance pour elle de posseder un quelconque statut, a l'interieur de sa classe, passe par sa capacite a avoir des enfants et non pas par la qualite ou meme la quantite de travail menageres  accompli a la maison. En effet,  les taches  importent peu au systeme puisqu'elles ne rapportent pas  d'argent, et par la-meme, n'ont pas de portee directe sur l'economie. D'ou le prejuge social envers une categorie d'activites qui s'averent pourtant necessaires au bien-etre  de l'individu, pour ne pas dire  primordiales: "Through cliche, Josyane mouths society's attitude toward women. Society asks the question, "qu'est-ce que ca a done produit?" and then answers it with "nothing", thus devaluating women's work in the home." 17  Josyane rejette tout ce que representent les femmes d'ouvrier: leurs plaintes, leurs maladies, leurs tumeurs, bref, leur conformite, ce qui les rend semblables les unes des autres. Pour toutes ces raisons et pour bien d'autres encore, elle les meprise. II est clair que derriere ce rejet, cette haine farouche, se dessine la crainte, bien legitime chez Josyane, de se voir un jour integree a leur rang: "Bon Dieu ce que j'aimais pas les bonnes femmes! comment une chose pareille peut-elle arriver a exister? Pourquoi c'est pas dans les zoo? Toute la joum6e ca geint ca se traine, ca peut pas faire trois metres sans se planter, c'est agglutin6 devant le petit commerce comme des paquets de moules je suis polie, se racontant 1 7  Steckel, p.39  82 ses malheurs, quels malheurs? et le soir ca pleuraiche que c'est claque\ et qu'est-ce que ca a done tant produit je vous le demande a part de l a mauvaise cuisine? C a oblige de pauvres types, qui d'ailleurs ne m£ritent pas mieux, a s'6chiner pour leur acheter des appareils couteux et a credit pour leur epargner du « travail » , disent-elles, que d'ailleurs ca a toujours fait faire pratiquement par les mdmes, et c'est toujours aussi fatigue, a croire que la fatigue c'est leur seule veritable profession. Je connais rien de plus inutile sur la terre que les bonnes femmes. Si. Ca pond." (PE, p.154-155)  Josyane parle sous forme de cliches lorsqu'elle souligne l'inutilite) de ces femmes. Elle adopte le lahgage de la societe, le langage surfait de l'ideologie dominante, affichant  ainsi son alienation. Son propre  discours ne lui appartient plus.  II n'est done plus question ici de la femme comme instrument de prestige mais bel et bien comme receptacle de la vie, comme creuset de fertilite. Le bien-etre de toute la famille, la possibility pour tout le groupe d'ameliorer son sort, repose sur ses robustes epaules. Son devoir de mere, de mere pondeuse (c'est ce qu'elle est devenue a la longue, n'ayant plus rien d'une femme - f6minite emasculee) lui somme de produire, encore et encore (a sa facon, la seule qui soit reconnu par le systeme), de beaux bebes roses qui viendront grossir le montant de la prime mensuelle accorded par l'Assistance Sociale. Nous l'avons deja constate dans une prScedente partie: la maternite se trouve alors rabaissee puisqu'elle a perdu son sens veritable. Elle n'entre plus dans le cadre de l'experience  amoureuse, partagee au  niveau du couple. La femme proletaire devient, ni plus ni moins, "productrice" de beb£s et son role veritable dans le systeme reste confin6 dans ces limites.  83 Par consequent, ceci explique la nature de la competition feroce qui existe entre les femmes fecondees (a l'exemple des hommes qui sont en competition sur d'autres points), auxquelles se melent celles qui sont en attente de l'etre. Effectivement, on remarque que les femmes les plus fecondes (surtout celles qui engendrent le plus de garcons,  comme  Paulette  Mauvin  par exemple)  sont dominantes  puisque ce sont elles, par leur fedondite accrue, qui contribuent a la richesse de leur famille respective. Chaque enfant signifie un surplus de commodites (objets electriques de toutes sortes,  voiture, etc..)  pour ses parents. Et c'est en possedant le plus de biens de luxe que ceux-ci peuvent esperer s'elever a un statut superieur a l'interieur de leur classe respective (la classe proletaire dans ce cas-ci), dans les limites  de celle-ci  (un  ouvrier ne peut  devenir bourgeois par  l'acquisition de quelques objets). "- Et mon frigidaire, i l est la! proclamait Paulette en se tapant sur le ventre a la coop6 devant les autres bonnes femmes. Nous pour le frigo i l nous faudrait au moins des triples d'un coup. L a mere jeta a sa rivale, qui avait cinq semaines d'avance sur elle, un regard mauvais. - Et j'irai jusqu'a la machine a laver!" (PE, p. 108)  Ainsi, s'inaugure la hi6rarchisation des femmes fecondes par ordre de grossesses menees a terme et d'enfants toujours vivants. On fait des comptes, on donne des chiffres qui se traduisent en termes de vies  humaines  engendreds,  en  nombre  de  petits  etres perdus,  emportes par la maladie, en quantite d'objets poss6des. On se dispute les rangs, on se bat perpetuellement pour la position de tete. Et toujours, la cooperative du quartier reste le sanctuaire sacre de leurs maternites, le local de leurs reunions, la tribune de leurs exploits, le lieu par excellence ou sont racontds les hauts faits, les malheurs et  84 les  echecs de ces  femmes  au ventre  rabougri par de multiples  grossesses: "(...) en ce moment le matin a la coope" c'&ait un vrai concours de ballons, cette Cite' ce n'est pas de l'habitat c'est de l'61evage." (PE, p.l 10) La Cit6 est comme un vaste centre d'elevage, fonctionnant a plein regime. La metaphore animale, employee ici, ramene l'acte de procreation a un plan qui n'a plus rien a voir avec l'instinct de reproduction. II s'agit plutot de production a echelle industrielle de vies humaines, au meme titre que la production de poulets ou de cochons, grossis a coups de supplements proteiques. production  humaine passe par  De meme,  le stimulant de la  l'aide financiere attribute  par le  systeme aux families contribuant a l'effort de surpeuplement. "Paulette fraya un passage a la sienne (sa cloque) parmi les autres, et sortit pleine de dignite le ventre en avant avec son frigidaire dedans, et derriere la machine a laver qui trdpignait en attendant d'etre f£condee." (PE, p. 110) 1  Ainsi, la vie humaine a autant de valeur que ce qui l'introduit, la precede, c'est-a-dire une certaine intention, ou calcul, dirigee vers un desir qui demande a etre comble" dans un delai des plus brefs. C'est pourquoi l'enfant, avant meme d'etre mene a terme, est identifiable a ce  qu'il pourra apporter  a sa famille en raison meme de son  existence, c'est-a-dire la television, la machine a laver... "Je pensais au jour ou on dirait a tous les fils Mauvin En Avant! et pan, les voila tous couches sur le champ de bataille, et au-dessus on met une croix: ici tomberent Mauvin T616, Mauvin Bagnole, Mauvin Frigidaire, Mauvin Mixeur, Mauvin Machine & Laver, Mauvin Tapis, Mauvin Cocotte Minute, (...)." (PE, p. 110-111) Tout contenu humain se trouve  alors  6vacue\  supplant^ par les  prerogatives mises de l'avant par l'ideologie en place.  85 A la lumiere de ces faits, on peut comprendre que la vie soit largement devaluee dans le systeme d'echange actuel. Un constat qui s'applique egalement a toute autre forme de vie, non humaine par definition: "Le jeune marronnier pour le coup 6tait mort, i l ne reviendrait pas; ils l'avaient eu finalement. (...) Trois des petits arbres de la cour - au dlbut on appelait la cour «l'espace vert» - ne revivraient pas non plus: ils allaient se pendre apres et les courber jusqu'a terre; le jeu 6tait a qui courberait 1'arbre le plus bas: l'homme fort." (PE, p.37-38)  Les enfants prennent vite exemple sur leurs aines. La cruaute de leurs jeux qu'encourage l'indifference des adultes, l'inaction de ceuxci lorsqu'est soulevee la question de la protection de la vie animale et vegetale (pourtant controlee, fondue a l'environnement de la Cit6, ayant valeur collective), se veut une confirmation du peu de respect accorde a la vie: "(...) on avait mis partout des pelouses r6gulieres, entourges de grillages pour que les mdmes n'y cavalent pas, on avait plante" de jeunes arbres ggalement dans des grilles pour que les mdmes ne les massacrent pas; comme ca ga leur faisait un Espace Vert, qu'ils le veuillent ou non. Ce que je me demande c'est pourquoi on ne fout pas plutdt les mdmes dans les grillages et les arbres en liberte" autour." ( P E , p. 102)  Du coup, ce sont les arbres (et non pas les enfants comme cela devrait etre) qu'il faut enfermer a l'interieur d'epais grillages afin d'en assurer la protection. "(...) les b6tes ne faisaient pas longue vie i c i . Une fois je les avais vus en train de bourrer de coups de pieds un pauvre cl6bard qui se trainait l a cet imbecile, (...)" (PE, p.39)  Du coup, ce sont les animaux qu'il faut chasser des villes pour qu'ils puissent echapper aux terribles tortures  infligees par les enfants.  86 Quand Josyane, prise de pitie\ essaie de prendre la defense d'un chien errant, on lui dit de laisser courir: "(...) la rage me prit et je filai deux beignes a Catherine, de preference, parce que c'etait ma soeur, mais j'en aurais plutot pris un pour taper sur l'autre; aussitot une bonne femme sort it du bloc comme une furie et me traita de sauvage, a brutaliser des petits. (...) 9a fit une histoire, la mere me dit: t'as qu'a pas te meler de ce qui te regarde pas, i l etait pas a toi ce chien, non?" (PE, p. 39-40)  Cette cruaute collective, cette indifference alarmante, est indice de l'effritement d'une civilisation qui fait passer l'interet de chacun avant toute chose. C'est le regne de l'individualisme, du "chacun pour soi". Et, reconnaissons-le, la vie tient a peu de choses devant cet acharnement de l'etre  humain a trouver son plaisir, a le gouter  aprement, et cela quel qu'en soit le prix. Encore une fois, le present l'emporte sur le futur, sur toute reconnaissance de ce futur. Seul compte l'instant, intense dans sa finalite\ sa suffisance.  On constate combien il est difficile pour la femme, bourgeoise ou proletaire, de quitter la place qui lui est assignee par le systeme des le  moment de sa naissance  (sauf  peut-etre  par le mariage, la  soumission a l'homme, a condition que le statut social de celui-ci soit plus elev6). Le systeme, en effet, ne tient compte que du statut social dans sa distribution des roles. Les ambitions, les espoirs, tout ce qui est contenu humain, propre a l'individu desirant mettre de l'avant sa liberte, n'est pas meme considered A ce titre, l'homme partage, d'egal a egal avec la femme, cette contrainte (ou bien limitation) imposee par le systeme qui n'est qu'une des multiples formes ou se trouve  87 manifested l'alienation de 1'etre. L'autre forme, exclusive, cette fois, a la femme, passera par sa soumission totale au verbe, soumission a l'homme, representant  de l'ordre.  C - ALIENATION DE L A F E M M E ET SOUMISSION AU V E R B E  Le silence est le propre de l'epouse soumise. Le silence est pose ici, non pas comme une absence de parole, mais bel et bien comme l'alienation de la femme a travers un discours qui se veut dominant. En ce sens, la femme ne parle pas. C'est l'homme, la soci6t6 (le Surmoi), qui parle a travers sa bouche puisque l'epouse doit partager les opinions du conjoint, se ranger derriere  ses vues. La parole  feminine est done tenue de se conformer etroitement masculins,  de  suivre  les  intonations  masculines,  aux modeles d'en  adopter  jusqu'aux moindres accords. Pas question d'originalite\ pas question de se poser comme individu, corps retranche du Sujet . 18  "Celine's severely split psyche reflects a social schizophrenia commonly found in married women. These women are torn between the desire for autonomy and the pressure to conform to society's demands. (...) Simone de Beauvoir states this conflict as woman's essential problem: she desires to be an autonomous subject-self, yet is coerced by men and by society into the position of the "other". Woman, Beauvoir says, has not been considered an autonomous being: "Elle se determine et se diff6rencie par rapport a l'homme et non celuici par rapport a elle; elle est l'inessentiel en face de l'essentiel. II est le Sujet, i l est l'Absolu: elle est l'Autre." When Celine acts as "other" she receives social approbation because she fits into society's prescribed box. If, on the other hand, she acts as an independent person and dares to be naturel, she receives severe criticism from society, as represented by Philippe, for not fitting the patriarchal definition of woman." (Steckel, p.83) 1 8  88 D'autre part, la femme represente, selon une perception propre a la psychanalyse, la part de C a dans l'etre (l'lmaginaire), la part de tendances brutes, chaotiques, encore prSsentes en tout etre humain (et cela depuis les debuts de la vie), un amas pulsionnel qui, a defaut d'etre aneanti, peut etre control^ par l'apprentissage du respect de coutumes, de regies, de lois, dictees par le grand Tout social, et meme canalise a travers des habitudes de consommation. La femme fait peur, au-dela de toute rationnalite; elle est desir, force de la nature ( l'une de ses manifestations) qui menace, de par son existence meme, l'ordre etabli. Celui-ci, pour s'en proteger, lui oppose le symbole et sa manifestation la plus concrete, le langage, et par la-meme, les clichds et divers lieux communs vehicul6s a travers les couches  sociales.  Ainsi, l'affirmation "articulee" de la femme (aux ambitions d'egalite et de liberte), le seul moyen dont elle dispose pour se faire entendre dans cet univers d'hommes, concu par et pour des hommes, passe alors par un discours qui lui est hostile puisqu'il exige sa soumission entiere. Dans ces circonstances,  il lui est done impossible de faire  entendre sa voix. La femme reste confinSe a un role de soutien, Svoluant en arriere-plan  de la  scene,  dans  l'ombre  de  l'acteur  principal. L'opposition Nature-Societ6 se manifeste encore de la plus cruelle fagon.  Le probleme avec le langage, langage de l'homme, langage du systeme,  c'est qu'en cet  age  d'abondance,  il met  de l'avant  satisfaction legitime des desirs, ou du moins son concept,  la  comme  thSrapie du manque, du vide originel. Ainsi, le discours en vigueur  89 depuis  plusieurs decennies  est  celui  de  la  consommation  aux  promesses infinies. "(...) la consommation se deTinit: 1- non plus comme pratique fonctionnelle des objets, possession, etc., 2- non plus comme simple fonction de prestige individuel ou de groupe, 3- mais comme systeme de communication et d'echange, comme code de signes continuellement emis et recus et reinventes, comme langage." (SC, p.134) Consequemment, nous en sommes arrives au seuil critique ou c'est le langage lui-meme, parmi ces services et ces marchandises dont il vante les merites, repetition,  qui sera consomme par les hommes dans sa  son discours a lui-meme. Voila  pourquoi,  les  mots,  constituante essentielle de tout contact entre les hommes, ne leur permettront verrons  plus de communiquer v entablement  maintenant  comment  se  manifeste  cette  entre eux. Nous affirmation au  niveau des deux romans a l'6tude ici.  Philippe tire son assurance de definitions surfaites et obtuses, ne pbrtant aucune consideration a la variety des points de vue existants, et surtout, a la forte possibility que ces autres points de vue puissent etre exacts, ou du moins, moins faux que ceux sortis de sa bouche, places la par le systeme. Tout se resume chez lui a une serie de definitions, un dictionnaire interne, deja ecrit, dont il peut deballer le contenu quand bon lui semble: "II a une definition; le machin est a tiroirs j'aurais du le savoir. Une femme est faite avant tout pour aimer. A h ah. i l faudrait maintenant une definition pour Aimer, et i l y aurait encore un tiroir,  90 £galement vide et contenant un tiroir vide, lui aussi." (SS, p.22)  Le probleme  c'est que les definitions ne renvoient a rien. Et comme la parole de la femme se doit d'imiter (ou de se ranger simplement derriere) celle de l'homme, elle se presente comme un vide qu'on aurait appose sur un autre vide. Les quelques paroles de Philippe prononcees a l'occasion d'un diner au restaurant soulignent bien cette quality du verbe. Elles sont entrecoupees,  dans la description qu'en fait Celine, par un acte  unique et constant, "avaler une huitre", un geste banal en soi, c'est vrai, mais qui plonge neanmoins tout le reste de l'extrait dans une meme atmosphere d'insignifiance: "Sa main enferme la mienne. V o i l a les huitres, i l la retire, pour attraper son plat. - ... et moi, vois-tu, i l avale une huitre. je ne veux pas que tu te fasses du mal; il avale une huitre. Inutilement. II avale. J'ai envie que tu sois heureuse. II avale. M6me malgre* toi. II avale une huitre. Et toi, tu pleures! Allez, mange, elles sont dllicieuses. JJ avale. Tu te dlbats comme si je voulais t'administrer du poison. Je suis du poison? II avale une huftre. II soupire (etc...). " (SS, p. 19) 19  Comme l'acte d' "avaler" (gober une huitre/gober l'autre) qui se trouve repetS dans la description, dans le corps du texte, les paroles de Philippe, puisees dans un lexique d'emprunt, se trouvent repetees, redites a l'Schelle de la sociSte, en toute conformity avec le discours stereotypy.  On assiste done ici au rabaissement  du discours de  Philippe qui se complait a lui-meme, discours sterile (sans aucun dynamisme), parfaitement appris, parfaitement reproduit, qui reste sans fond, incoherent quand on y regarde de plus pres. En ce sens, les larmes de Celine, son incapacity a dire ce qu'elle pense de sa vie (le Je  souligne  91 discours ne se prete pas a cela), de sa "liberte" comme individu, en disent plus sur elle, sur ce qu'elle est vraiment, sur ce qu'elle ressent "comme individu", que toutes les paroles de Philippe tiroes d'un lexique d'emprunt, propre a la bourgeoisie, propre a la societe patriarcale dont il s'est fait l'un des porte-parole. Philippe est le parfait representant de l'individualisme bourgeois, du "Moi Je" truffant de part et d'autre son discours, comme celui de tous ses semblables, fonctionnaires en quete d'un statut particulier: "Car ce qu'il y a de remarquable c'est qu'une fois place" le MoiJe ils repetent mot pour mot ce qu'ils ont piqu£ a I'exterieur [d'un prospectus publicitaire] , contenu, syntaxe, vocabulaire. Tout ce qu'ils ont a eux, c'est le MoiJe, le reste est pur reflet. C'est dans le MoiJe qu'est tout l'apport original, toute la charge dmotionnelle." (SS, p.103)  Un discours vide, banal de par la similitude universalisante de sa forme et son contenu. Discours egoi'ste qui s'observe, toute  complaisance.  Un discours  que  les  s'6tudie, en  bourgeois  eux-memes  n'ecoutent pas puisque l'acte auditif ne se fait plus dans le sens de "se mettre a l'ecoute de quelqu'un", etre attentif a la parole d'autrui, mais plutot dans celui de "se mettre a l'6coute de soi-meme". Les donnees du medium ont change: "(...) la consommation est d'abord orchestree comme un discours a soi-meme, et tend a s'epuiser, avec ses  satisfactions  L'objet  et  ses  deceptions,  de consommation  mediatise.  La  d'humanite dans  parole,  isole."  sans  dans cet  (SC,  p. 122)  perspective,  sa transmission et  dans  a  echange Le perdu  minimum.  message s'est toute  sa reception.  trace  Elle  est  devenue un lieu commun, le carrefour de st6r6otypes culturels de classe marquant un statut particulier. Superficielle et banale. Au  92 point ou, parfois, personne n'y prete oreille: "(...) ils [les bourgeois] sortent parfois des aigus prodigieux, qui mettraient des betes en fuites. Mais comme personne n'£coute personne ne fuit." (SS, p. 104) Evidemment, C61ine n'y entend rien. Elle ne partage plus la meme realite que ces  hommes.  20  Elle a cesse de parler dans le vide, de se  frapper au mur de la censure. Apres quelques semaines d'exposition, elle se contente de subir, de se taire. Partager leur present (entendre de nouveau ce qu'ils disent, se confronter a leurs idees), equivaudrait pour  elle  a  une  poursuite  des  hostilites,  parole contre parole,  arguments contre arguments. "As Madame Philippe Aignan,  Celine  does much that she dislikes or hates but rarely does she explicitly state her dislikes or hatreds. When she does, she moves positively toward  her  liberation."  21  Plus facile de reculer, de se fondre au  decor, a l'arriere-plan: "Une vitrine t£nue nous separe. Je ne sais pas de quoi elle est faite: je l'ai produite par un petit mouvement de recul, imperceptible, que j'ai fait un jour; depuis ils sont dans un aquarium. Je me souviens comme d'un monde prenatal du temps ou je grouillais avec eux, livr£e a la colere et aux injures vaines. Je ne pourrais plus, meme si je voulais. Ils sont comme des images enregistr^es sur l'gcran, et leurs paroles, telle la voix des dauphins, me parviennent par l'interm£diaire d'une bande s6par£e. Deux mondes d£cal£s: dans l'un on est en elat d'hypnose; "The two women [Celine et Julia] speak the same language. Their interchanges progress linearly, while those with their husbands zig-zag and chop, and communicate nothing. Conversation between the two couples reveals that the compatible pairs are those from the same culture: Celine et Julia; and Philippe and Jean-Pierre. The mutually exclusive interests of the men and the women emerge in a conversation about travel plans after JeanPierre's new car finally arrives: (...). Not only the subjects of conversation but also the styles reflect the abyss between the men and the women. The men discuss business and cars in a style characterized by arrogance and lack of feeling. The women, on the other hand, communicate in a style and tone permeated by emotion. They speak to instead of at each other and across instead of down. On the excursion they relate to things around them, while the men will see nothing but their goal." (Steckel, p.72) Steckel, p.62 2 0  2 1  93 dans l'autre on est 6veille\ Selon les apparences, l'agitation des corps, l'excitation des voix, c'est eux qui sont £veill6s, et moi, muette et immobile, qui dors. Du reste, je sens bien que je dors. Je crois que je suis devenue schizophrene. A h mais que le diable me brule le coeur, les fous vgritables, c'est eux!" (SS, p. 104)  Ceci, et Celine en a pleinement conscience, est  a la base de la  schizophrenic chez la femme, un desordre qui se manifeste par le retrait de l'esprit en un lieu exterieur a la realite (restant cependant en contact avec celle-ci). Un mecanisme de survie qui privilegie la soumission a la reVolte, l'inaction a l'affirmation de soi. la  soumission n'aurait ele  envers Philippe  possible sans les  en debut d'histoire. Car,  22  Chez Celine,  sentiments eprouv6s  1'expSrience le prouve,  l'amour est une force irresistible, dominatrice; elle justifie tous les sacrifices. C'est a meme son amour pour Philippe que Celine a forge ses propres chaines: " "J'aime" is substantively a negation, for it means a denial of her self to the mythology of love, to Philippe's and bourgeois society's expectations, a concession which goes against her desires."  23  Ainsi, parallelement a la lutte qu'elle doit mener contre le  systeme qui cherche a la broyer, a extirper d'elle toute volonte" de resistance, Celine doit mener combat contre son coeur, contre sa nature humaine: "Mais mon coeur. Encore un true qui ne se contrdle pas tiens, ah, sacrge carcasse, mon coeur cogne dans tous mes os, et voila le plexus qui se demanche, la bon dieu de boule qui me monte, tableau clinique complet, le creux dans la poitrine, dans un instant je vais raler. J'agonise. C'est insupportable. Ce n'est pas possible. II faut sortir de Ik, ou je meurs. Quelqu'un peut-il "Women quickly learn to sense a situation and to decide whether an action is worth the consequent reaction. Celine typifies many women: she has internalized the repressive mechanisms of societal censure. L i k e them, she learns to obey the rules upon which her survival depends. Pretending not to hear and deciding not to speak increases the likelihood of survival in a hostile environment." (Steckel, p.80) Steckel, p.62 2 2  2 3  94 m'apporter des sels. Non, c'est s6rieux, je mews vraiment quoi. Je l'aime! Philippe!" (SS, p.50)  Pour se liberer de ses chaines, elle devra done s'affranchir de son amour pour Philippe, le neutraliser completement.  Le seul langage qui soit tolere chez la femme est celui des actes (puisqu'elle  se  voit  refuser  l'emploi de  toute parole  soi-disant  "authentique"), a condition que ces actes ne s'annoncent pas hostiles au systeme. "Learning that the path of no resistance is the easiest, soon she no longer protests. "Je fais"." de  toute  soumission  Spouse  exemplaire,  et  inconditionnelle a  24  par  l'ordre.  Faire. C'est ce qui est attendu la-meme Des  consentante:  actions,  des  une  gestes  qu'aucune parole ne vient contester. En bref, une obeissance sans reproche, e'est-a-dire muette, silencieuse jusqu'a la discretion: J'ai 6t6 sage comme une image, Dieu tdmoigne. J'ai fait tout ce qu'il voulait. J'ai repondu a la demande, avec precision. S i , dans une p6riode d'adaptation, i l m'est arrive" de me montrer relive, je suis cependant venue a la reddition chaque fois. Et maintenant, je ne conteste plus. Je fais. Que celles qui ne sont pas tomb£es me jettent la premiere pierre. Tout ce qu'il veut, i l l'obtient. Tout ce qu'il attend d'une Femme-une-vraie, de l'Amour Absolue et sans reserve, i l l'a." (SS, p 99)  En fait, la femme n'a plus de poids veritable si sa parole lui est refusee. Sans elle, sa condition doit passer par des actes sur lesquels elle ne peut exercer qu'un faible controle. II n'y a pas done a s'6tonner qu'elle devienne etrangere a elle meme puisqu'elle est, dans les faits, autre, et plus particulierement, 1'Autre . Christiane 25  Rochefort  2 4  2 5  a voulu exprimer  Steckel, p.62 V o i r citation  1  7  cette importante  verity lorsqu'elle a  95 intitule son roman Les Stances a Sophie. A premiere vue, le titre n'a rien a voir avec les personnages, le recit, le contenu meme du roman. II n'en est rien cependant; Ailsa Steckel nous en explique ici la portee: "The title Les stances a Sophie is the name of a song which medical students sing where woman is "l'objet sexuel qu'on jette": Quand j't'ai rencontrie, un soir dans la rue Que tu digueulais dans tous les ruisseaux Ah si j'avais su Que tu n'itais qu'une grue! Je t'aurais fait passer par le trou des goguenots! Ah, toi, que j'aimais tant J't'emmerde, j't'emmerde, Ah, toi, que j'aimais tant, J't'emmerde d present! This song reveals the male attitude toward prostitutes and, by implication, toward women in general. A married woman, especially, is a prostitute, exchanging sex for room and board. Rochefort criticizes sexist society which objectifies woman." 26  Quelques uns de ces vers ont 6t6 r6cit£s par Celine, a l'occasion de son depart deTinitif: "- (...) II n'aura qu'un cri Philippe: L a Putain! A h si j'avais su! - Qu'elle n'etait qu'une grue! - JTaurais fait passer par l'trou des goguenots! « A h , toi, que j'aimais tant J't'emmerde, j't'emmerde, A h , toi, que j'aimais tant, J't'emmerde a present! » " (SS, p.211-212)  Comme l'objet qui doit remplir une fonction specifique, satisfaire un d6sir precis, la femme tient un role (au niveau du couple) qui passe  2 6  Steckel,  p.58-59  96 par la satisfaction de l'epoux, qu'elle soit sexuelle ou qu'elle touche aux autres domaines du quotidien. Rochefort insiste beaucoup sur ce point:  la femme mariee  est  consideree  au meme  titre  que la  prostituee offrant ses services au client consentant. Le parallele est evident:  l'homme  aborde  sa  femme  d'une  meme  fagon,  dans  l'expectative, lui aussi, d'un acte predetermine. La femme, done, n'a plus de presence concrete, plus de paroles. Ses actes parlent pour elle, comme chez la fille de rue dont la fonction sociale se resume a un  acte  constamment  genereusement  (l'epouse  r6p£te\ regoit  l'acte egalement  sexuel  qu'on  r6mun£re  paiement pour services  rendus). A la lumiere d'un tel rabaissement, on comprend maintenant pourquoi il est impossible pour la femme de communiquer au sens concret du terme. La parole, a l'image du systeme, reste exclusive a l'homme alors que les actes, quoiqu'encourages comme forme de communication,  sont limites par des restrictions  nombreuses. La  situation est semblable dans le milieu prolelaire, a la difference cependant que c'est la nature des actes qui a change. Josyane, a l'encontre de Celine, ne connaitra jamais la vie de boheme, elle ne fera jamais l'exp6rience d'une communication soutenue entre homme et femme (sauf avec Guido, nous le verrons plus loin) qui se fasse d'egal a egal, selon une ligne horizontale, et non pas verticale. Depuis les premiers jours de sa jeune existence,  elle souffre du  manque de communication qui prevaut dans sa famille, d'un manque d'attention (les deux sont inseparables) qui ne fera que s'aggraver avec l'age. D'elle aussi, on exigera le silence, une serie d'actes  97 routiniers pour couvrir ce  silence. Josyane,  laissee  a elle-meme  durant toute sa vie, n'aura d'autre ressource que de s'y plier: "Through negation Josyane twice expresses dislike: "je n'aime pas les filles, elles sont con", and later, "j'aime pas les gosses". Josyane doesn't know what she likes, but she knows what she doesn't like: herself, a "fille," and that which has been ordained by society to be the focal point of her existence, children. (...) After socialization geared exclusively to the production and caring of children, Josyane's "j'aime pas les gosses" is an affirmation of self. But since there is no other way to express herself than through child production and maintenance, and the material benefits ensuing from this production, Josyane gets pregnant and "wants" the child." 27  L'alienation  est  fermement  ancree  dans  le  quotidien. Quoique  Josysane fasse connaitre a grands cris son aversion envers "filles" et "gosses",  sa declaration n'a aucune portee valable puisqu'a la base,  nous l'avons demontre, la communication veritable chez la femme doit passer par des actes. II en est ainsi de la femme issue du milieu ouvrier  qui ne peut  s'affirmer,  "communiquer" avec  autrui  (en  r6ponse aux attentes de son milieu), que par "l'acte" de procreation. Son confort en est tributaire, de meme que la satisfaction partielle de ses desirs. Ceci explique l'indifference de Josyane ne sachant que repondre a la femme de "l'Orientation" quand elle lui demande ce qu'elle veut faire dans la vie: "Dans la vie. Est-ce que je savais ce que voulais faire, dans la vie?" (PE, p. 122) On lui propose des emplois qui sont en rapport avec sa condition de femme proletaire. Le systeme a done decide pour elle, ses actes futurs se feront dans le respect des usages, en accord avec 2 7  Steckel,  p.44  98 les pratiques de classe. Ainsi, par le simple acte de concevoir a son tour un enfant, Josyane s'inscrira dans la grande lignee des ouvrieres fecondees, dans l'obeissance d'un destin deja trace. Conformement aux normes.  Josyane n'est pas seule a etre confrontee au silence, au vide de paroles sans saveur, sans profondeur. C'est la famille entiere qui se montre  incapable  d'entretenir  une  conversation  sortant  de  l'ordinaire. On encourage meme le silence, on le prise: "- Je ne vois qu'une chose, i l est peut-etre muet [en parlant de Nicolas]. - C'est gai, dit la mere. Faudra le mettre au A n i e n s . D'un c6te\ ajouta-t-elle, s'il est muet i l ne nous cassera au moins pas les oreilles." (PE, p.45)  Dans un tel climat, pas question de sentiment, de comprehension, d'amour. Aucun esprit de corps. Les parents meme, aspirent a plus de tranquillite. L'ecole, en ce sens, leur permet de se debarrasser des enfants, l'espace de quelques heures: "Eux pourvu qu'on y soit a l'ecole, gar6s,  ca  suffisait."  (PE,  Pourtant,  p.31)  les  rapports  privilegies  qu'entretient Josyane (substitut de la mere) avec son jeune frere, Nicolas, echappent a cette ambiance negative. Nicolas devient tres vite le confident de sa soeur, l'objet d'un amour qu'elle peut enfin exprimer. Elle lui parle librement, et lui, de son cote, l'ecoute sans se lasser.  Pour la premiere fois dans le roman, une communication  veritable s'etablit:  "Je parlais a Nicolas comme je l'avais toujours  fait aux  b£b6s en m'occupant  d'eux  dit qu'il  m'ecoutait,  quand j'6tais  et 9a m'encourageait;  je  seule,  mais lui on aurait  l u i racontais  tout ce qui m'arrivait,  quand j'avais une raison de r&ler ou n'importe quoi; (...)." (PE, p.41)  ou  99 Chez Nicolas, il existe un potentiel enorme de violence dirige contre la famille, surtout en direction du pere et de la mere, les principaux agents de l'oppression: "II dessinait un tableau rouge intitule en grosses lettres: « Le R o i la Reine et les Petits Princes D6capit6s par M o i » Je pensais que peut-etre  il  serait  un grand  Assassin." (PE, p. 180)  artiste,  mais  il  me dit qu'il  serait  un  Grand  On remarque egalement que sa revolte contre la  tyrannie familliale est orientee vers la possession de sa soeur. II veut accaparer tout son amour, s'y refugier, s'y blottir, envers et contre tous. Une telle cruaute dirigee rappelle un autre livre de Rochefort, Encore heureux qu'on va vers V6t6. de meme que certains romans de R6jean Ducharme (L'avalee des avails. I'0c6antume. etc..) ou sont prSsentes  des enfants qui, incompris du monde, contraints  a la  soumission, reagissent en prenant les armes ou en fuyant (et meme les deux a la fois) a la recherche de leur delivrance, d'une quelconque liberte. "II 6crivit: Je tuerai mon pere. Je tuerai ma mere. Je tuerai mon frere. Je ne tuerai pas ma soeur Jo je 1'aimerai fort et je l'attacherai avec des cordes, elle ne sortira plus jamais. Je lui apporterai a manger des grands biftecks." (PE, p. 180)  NSanmoins, Nicolas n'est encore qu'un bebe au temps des premiers tete-a-tete avec sa grande soeur; il ne peut repondre quand elle lui confie ses secrets. La parole liberie de Josyane trouvera une plus grande reconnaissance aupres de Guido, l'ouvrier italien. Une rencontre qui bouleversera sa vie. Guido, c'est un sourire dans un oc6an  d'indifference, c'est l'eveil a la communication franche et  directe, a la parole meme.  100 "- (...) Et moi, est-ce que j'ai une ame? (...) Je lui dis que je croyais que oui. - A quoi tu le vois? - Je ne sais pas. Comme ca. D'abord, tu p a r i e s . " (PE, p.51) 2 8  Personne auparavant n'avait vraiment parle a Josyane, personne ne l'avait  traitee  comme  une  vraie  personne  (personne  ne  l'avait  comprise). "II s'appelait Guido. II vivait. II me parlait comme a une p e r s o n n e , i l me racontait sa vie, (...). " (PE, p.49) 29  Guido lui temoigne de la tendresse, une nouveaute pour elle: "Sa main 6tait grande et chaude, bien fermle sur la mienne. Personne ne m'avait jamais pris par la main, et j'eus envie de pleurer." (PE, p.52) Aupres de lui, elle fait  l'apprentissage de la sexuality. II lui apprend l'amour: " i l prit mes deux mains et soudain tomba a genoux et m'attira contre l u i , et i l se mit a parler en  italien. je  le  C e q u ' i l disait j e ne le sais pas, j e ne sais pas l'ltalien, mais sais  comprenais  je  l'entendis, tout. " 3 0  je  n'ai j a m a i s  ( P E , p.56)  rien  entendu  L'italien apparait  de  alors  si  beau,  je  comme  le  langage d'un sentiment noble, le langage du coeur: pas besoin de connaitre les mots pour en comprendre le sens, il suffit d'aimer, de partager ce sentiment avec l'autre et la communication s'etablit, tres distinctement. "(...) ce n'&ait pas h ce moment-lii, pas les mots mais le son, cet espece de torrent qui coulait de sa bouche, de sa bouche et qui finalement disait mieux ce que ca voulait dire qu'une belle phrase en clair. Cette musique, ce qu'il disait lui Guido sans que j'y comprenne rien, c'elait la vie toute entiere, et ca ne se r6sume pas." (PE, p.159)  2 8  2 9  3 0  Je Je Je  souligne souligne souligne  101 Le langage de l'amour est tout simple, il est a portee de tous. Pourtant, beaucoup d'hommes l'ignorent, ne l'ayant jamais utilise, et d'autres l'ont oublie, a force d'un trop long usage. C'est dans ce vide en attente d'etre rempli que prospere le lexique du systeme,  ses  mots, ses expressions, ses cliches, rassurant par leur universality, leur caractere limite. II est franchement ironique que, dans une civilisation ou les gens n'ont jamais ete aussi pres les uns des autres en termes d'espace (espace des H L M , espace compacte, restreint), plus aucun discours ne tienne, tout aussi derisoire que ces hommes et ces femmes se soient eloignes par la pensSe, par les Amotions a des distances quasi infranchissables. Ainsi, dans une collectivite humaine comme la Cite\ c'est  l'individualisme  qui parle;  dans  le  village de  Guido,  de  dimension plus restreinte, c'est l'esprit de groupe, l'ouverture sur les autres: "Chez l u i , tout le monde avait une ame, tout le monde se comprenait. Ici personne ne parlait a personne, les gens Itaient enfermds dans leur peau et ne regardaient  rien.  II  avait  beau  leur  sourire,  leur  faire  des saluts,  ils ne  repondaient pas; j'elais la seule." (PE, p.53) Les gens ne voient que ce qu'ils  veulent bien voir, c'est-a-dire, a chaque soir, jaillissant de leur ecran, les images filtrees qu'on leur livre en pature et qu'ils d6vorent avec appetit (on pense a Patrick et son pere, de grands amateurs de television). La melaphore n'a rien d'excessive. II en est ainsi de tout ce qui leur passe sous les yeux, evenements quotidiens, nouvelles de diverses provenances, tout cela est traite de la meme facon, filtre de maniere a ce que soit preserve l'essentiel, ce qui, en fait, ne risque pas de deranger, d'inquieter.  102 Guido va vite disparaftre, emporte par le mouvement precipiti des Cites en developpement. Philippe lui succede. C'est la decouverte qui va donner un renouveau a la vie de Josyane,  un bref espoir  d'evasion. Pourtant, il est permis de se questionner: Philippe est-il le liberateur, le prince tant attendu (en vertu des stereotypes sociaux), qui pourra chasser le silence s'etant installe sur sa vie? Certes non. II offre un avenir en apparence souriant mais cette vague promesse ne durera qu'un temps. En verite, les deux amoureux n'ont rien a se dire. Confronted l'un a l'autre, dans l'adoration mutuelle, ils puisent dans un lexique d'emprunt lorsque vient le moment de definir leur relation, de l'articuler : 31  " - Jo... - Philippe... Rien que nos Noms, 5a contenait Tout." (PE, p. 198)  Deux miroirs se faisant face, on le remarque a la banalite de leur dialogue, deux images qui se suffisent dans leur reflexion. Celine, nous  le  verrons  dans  le  dernier  chapitre,  va  critiquer  cette  conception de l'amour ax6e, de part et d'autre, sur la consommation de l'autre: "- Jo... - Philippe... Nos regards, nos noms, 9a aurait suffi a notre bonheur, presque suffi, si on avait pu, si on avait eu la force, j'aurais tant voulu que 9a suffise, qu'on reste toujours a jamais ainsi, les yeux dans les yeux comme deux miroirs face a face, c'dtait tellement plus beau si seulement c'&ait possible, mais, le corps est exigeant, nous voulions nous toucher, et quand nous nous touchions nous voulions nous dtreindre, on titubait, ivres d'amour, on allait en titubant vers un bonheur fatal, qu'on n'avait pas la force de refuser malgrg la Perfection de ce que Nous pos£dions dej& et qu'il eflt 616 si doux de prolonger encore." (PE, p. 197-198) "Josyane uses the clich6d language of romance when discussing love, the context for the ultimate victimization of women." (Steckel, p. 39) 3 1  103  La description faite ici par Josyane des premiers jours de leur amour tient du roman feuilleton. Elle ne dit rien de significatif au lecteur. Toujours les memes cliches.  La meme dynamique de non-communication qu'on retrouvait dans la famille de Josyane s'installe done au niveau du couple. Pas de communication veritable, que des actes performed de part et d'autre, tenant lieu de langage: le boulot pour Philippe; les enfants a porter et les taches menageres pour Jo. Au-dela, il n'existe rien: "The quantity and quality of communication between Josyane's parents is minimal. We expect something different, however, from Josyane and Philippe, who seem to sparkle with their love. But their dialogue reflects essentially the same banal, monotonous noncommunication. " 32  De plus, dans la nouvelle generation comme dans l'ancienne, une importance considerable semble accord6e au calcul, la seule veritable activite collective qui fait l'unanimite: "(...) elle [la mere] ne pouvait aller a l'usine plus d'une semaine de suite (...), ils calculerent qu'en fin de compte 9a ne valait pas la peine, (...)." (PE, p.9)  Tout element de la r6alit6 peut prendre une valeur numerique, nous l'avons deja souligne\ "Ils calculerent tout un soir pour cette histoire de bagnole, s'il y avait moyen, avec les Trente-Trois pour Cent, de l'avoir, en grattant ici et l a (...)." (PE, p.26)  3 2  Steckel, p.38  104 Ce calcul se manifeste egalement en termes de rentabilite\ En effet, les  parents  de Josyane,  une fois leurs enfants  devenus  grands,  auraient bien voulu qu'ils rapportent quelque argent a la famille, et cela par simple reconnaissance pour eux: "Rentable Patrick l'ltait encore moins, des qu'on essayait de le faire boulonner i l fall ait rembourser les d£gats au lieu d'empocher la paye. Comme disaient les vieux c'est vraiment pur devouement d'avoir des gosses pour ce que 5a rapporte quand c'est grand. Fallait pr6venir avant que c'6tait un placement k intgrets, repliquait Patrick, a juste titre; je serais pas venu." (PE, p.179)  Ceci met encore plus en evidence le fait que le pere et la mere sont des personnages  sans dimensions veritables, reduits  essentiellement  a leur fonction de parent. Autrement, ils semblent dSpourvus de sentiments  humains.  Tout au long de ce chapitre, nous l'avons constats, l'alienation de l'individu, et cela independamment de son statut social, reste liee a sa  capacite  demander  de  communiquer.  II  est  permis  cependant  de  se  si la femme, prisonniere de la dynamique de famille  (Josyane) et,  une fois Schappee a ce milieu d'incubation, de la  dynamique de couple (Celine), pourra jamais y reussir. La revolte est-elle  seulement  envisageable  dans ces  conditions alors  que le  verbe dicte les regies? L'idee d'un dictionnaire des Termes, avancSe par Celine , 33  ouvrage qui sert a faire une demonstration de la non-communication  L'id6e a l'origine du roman de Flaubert, Bouvard (inachev6, 1881) 3 3  et  P6cuchet  105 dans le couple, en est surement l'amorce. La parole bourgeoise et ses lieux communs y  sont mis a jour de la maniere la plus crue,  desamorcant ainsi tout impact qu'ils auraient pu avoir. On combat done les mots par les mots, une forme de vocabulaire par une autre forme, plus franche, plus directe: "Je n'ai pas achete" assez de livres. II manque le dictionnaire qui nous permettrait de nous parler, toi et moi. Mais je crains qu'il n'existe pas dans le commerce. Je vais le faire. Demain, je m'y mets. J'achete du papier..." (SS, p. 172)  Cette demarche conduira Celine a une revolte plus concrete dans sa portee. Une revolte passant par le corps puisque, en effet, c'est en rapport a sa sexualite,  a sa feminity, que la femme se trouve  rabaissee; c'est done en rapport avec la sexualite que la rebellion pourra prendre forme, en vue d'une liberation definitive.  D - F E M M E , SEXUALITE E T R E V O L T E  L'uniformisation des individus (par l'uniformisation de leurs besoins) a pour consequence la degradation de l'authentique, du spontane. II en est ainsi de tout ce qui peut etre attribue a un sentiment ou meme a un comportement un tant soit peu "humain", place sous le signe de la consommation. La sexualite n'echappe pas a cette st6rilite, a ce defile routinier qui est celui de l'objet consomme sur une base reguliere. La preuve: Celine, prise dans une relation de couple, comme plongee dans un coma profond, est devenue un etre asexue, un peu comme Julia, son ainee dans le mariage. La frigidit6 la guette  106 en bout de course. Elle a perdu toute definition (toute individuality, toute particularite qui la rendait unique), elle est donnee parmi un ensemble, c'est-a-dire  devenue simple  "substituable"  aux  autres  robots controles par le systeme: "Je suis comme un pot. Les hommes, je n'y songe tout simplement pas. Sortis de l'id6e. Sais plus ce que c'est. (...) envie. Je m'en fous. Rien ne bouge la-dedans, aucun transport aucune elevation  de temperature,  rien." (SS,  p. 109)  J'ai pas  ne se declare,  Son appetit sexuel est  reduit a zero. On a mis en veilleuse toute pulsion en elle, tout appetit du corps, tout desir qui ne soit orient^ vers l'acquisition de biens, la satisfaction de besoins. II n'y a de dSsir maintenant qu'en fonction du systeme, conformement aux exigences de classe, dans le respect du statut. La schizophrSnie apparente, le dedoublement de cette femme en une creature autre, sans sexe, n'ayant de fSminin que l'apparence, les  signes d'une feminitS institutionnalisSe, trouve expression dans  cet autre extrait des Stances: " M o i je n'ai plus rien entre les jambes. Disparu, envois petit oiseau, bye bye. Peut-dtre que je suis combine? L'autre jour j'ai vu un couple dans le mltro, qui s'embrassait. A pleine bouche. On voyait tout. J'ai mfime trouve* qu'on voyait trop, j'6tais choqu£e. Je me suis dit: mais pourquoi font-ils qa, qu'est-ce qu'ils y trouvent? J'avais beau m'acharner a me souvenir que m o i , moi-meme, i c i prgsente dans ce melro, je l'avais fait jadis, sans doute possible, et tout aussi impudiquement et avec ardeur et indifference au monde, je ne sais plus avec qui mais je l'avais fait, et cette incomprehension, de ma part, elait tout ii fait Itrange (...)." (SS, p.110)  L'aliSnation est ressentie au niveau le plus intime de la femme, dans la definition meme de sa sexualite ou, devrions-nous dire, dans sa redefinition, des  puisqu'il ne subsiste rien de la flamme vive d'autrefois,  grands bouleversements qui secouaient les  fondations de  son  existence. Le mariage a tout balaye, il impose un rythme nouveau,  107 plus restrictif. La liberte n'est plus, c'est l'amour qui gouverne. En effet, il faut preciser que l'amour, une fois prisonnier d'une passion vive a l'apparence durable, n'a plus aucune aspiration a la liberte, et les pulsions de l'etre, parfois moderees, parfois sauvages, doivent s'y soumettre. On parle alors de respect de l'autre, de fidelite. Et quelle fidelite!  Meme cette question, somme toute relative, tombe sous la  coupe du systeme: " L a fidele Madame Aignan, c'est moi. Philippe peut porter haut, i l le fait, un front lisse sans encourir a nos yeux a toutes le ridicule de Jean-Marc  ou d'Herve\  ou meme de Jean-Pierre, que Julia a trompe" une fois  pour le principe. M o i , je n'ai meme pas de principe. J'ai juste rien." (SS, p. 110)  On constate ici que l'adultere (heterosexuel) est pratique courante chez le couple, que ce soit l'homme ou la femme qui s'y engage. A ce titre,  l'adultere est  pratique  sociale  rScupere par le systeme, toleree  (quoique  classe" comme une  d6couragee  habituellement)  puisqu'obeissant a une certaine mode qui veut que, "par principe", il est de mise de tromper son conjoint/sa conjointe au moins une fois. Ceci fait partie d'un jeu aux regies non-ecrites que bourgeois et bourgeoises pratiquent chacun de leur cote\ Une autre forme de dissimulation qui s'inscrit dans le cadre du mariage. Pourtant, quand Celine trompera son mari pour la premiere fois avec un autre homme, cela se passera hors du cadre social bourgeois, hors du cercle restrictif des connaissances associees au couple; un adultere non recupere, en somme, en opposition franche avec la norme. Un acte de revolte significatif qui sera precede de plusieurs autres, a portee toute aussi importante. Ainsi, petit a petit, Celine va reprendre  la  l'indifference.  lutte  apres  le  long  sommeil  du  desespoir,  de  108  La sexualite (sauvage et libre, non institutionnalisee par le mariage), nous avons cherche a le demontrer plus haut, est liee profondement a la liberte individuelle. II est done normal que ce soit par elle que passe la renaissance de Celine, sa reintegration parmi les vivants, son retour a la contestation, a la revolte: "Avec Julia, je revis un peu. Un jour, j'ai mSme ressuscite\ II faisait chaud on venait de prendre une douche, tranquilles chez elle personne. On a eu envie de se faire plaisir. On l'a fait. Comme ca, simplement. Juste pour le plaisir. N'est-ce pas plus gentil que tout seul? Et puis tellement mieux. Bon dieu. J'avais completement oublie." ( S S , p. 113)  L'homosexualite se presente comme une des formes ultimes de rejet du systeme, comme une des manifestations les plus marquees de la revolte. Voila un type d'adultere que le Tout social ne peut recuperer puisqu'il implique deux femmes (mariees, n'oublions pas) dans une relation  subversive  qui  vient  nier,  de  facon  categorique,  la  masculinite de leur Spoux. En effet, cette pratique vient souligner, chez ces messieurs, leur incapacite a satisfaire sexuellement leur femme, ce qui, en soi, va a rencontre du stereotype du mari accompli, parfait amant. Par la meme, c'est le sexe male (le signifiant phallus) qu'on rabaisse et tout ce qui le sous-tend e'est-dire l'ordre social, l'hegemonie  masculine,  la  societe  patriarcale  occidentale,  la  domination du Surmoi sur le Ca. La monogamie officialisee qu'on designe sous le terme plus noble de "mariage", une institution qui nie toute liberte exterieure a ses cadres, est a la base de cette deviance encouragee par les deux femmes. Du moins, c'est ce que l'une d'entre elles  affirme: "- Dans le fond dit Julia, c'est le mariage qui doit rendre  109 lesbienne. M o i jc l'etais pas." (SS, p. 138) Sans les  restrictions introduites  par le mariage, il n'y aurait pas eu de faute, aucune raison de se revolter,  done  pas  de  transgression  empruntant  la  voie  d'un  comportement sexuel caracterise par une pratique subversive. Pas de reponse aussi extreme. L'adultere, on le note, lorsqu'il s'articule en ces termes, represente un pas important vers 1'affranchissement de l'etre. Effectivement, la relation plus qu'intimiste s'etant developpee entre Celine et Julia leur permettra  de reprendre  contact  avec  leurs  pulsions pour ainsi,  l'espace de quelques heures a tout le moins, echapper a l'etouffement par 1'Autre au sein meme de l'unite "familiale" regentee par les obligations  et  les  usages.  Autrement,  l'evasion  est  ardue:  on  comprend qu'a l'interieur du couple et de sa dynamique infernale, ces femmes soient mortes, qu'elles n'aient pas de vie qui leur soit propre (puisque la parole leur est interdite, leurs actions ne leur appartiennent plus). On ne peut les ranimer, les ramener a la vie, qu'en  les  sortant  de leur prison.  A cette condition seulement,  pourront-elles retrouver leur dignit6 d'individu: "- (...) Les nOcrophiles aussi, aiment. - Les quoi? - Amateurs de cadavres. Des types qui ne peuvent jouir que des mortes. - Ne viendrais-tu pas de trouver la definition du mari?" (SS, p.137)  Les maris, ces necrophiles, vivent done de cadavres, ils en jouissent meme. En ce atteindre  sens, la frigidite de l'epouse, son impossibility a  le coi't lors de l'acte sexuel fait penser  a la rigiditi  cadaverique du mort (de la morte) que le flux vital a abandonnee. En  110 fait,  "rigidite" et  "frigidite" sont des  mots  qui traduisent bien  l'impuissance chez la femme a s'arracher a la dynamique sociale, la dynamique familiale, telle qu'elle prevaut a l'interieur du couple. Le rabaissement du masculin va egalement s'exprimer lors de tete-a-tete intimes entre les femmes adulteres dans la chambre a donnee, la chambre ou, effectivement, Celine et Julia vont se "donner" l'une a l'autre. C'est le lieu du masque, sanctifie par leurs ebats amoureux, le theatre de leurs infidelitSs envers mari et  systeme;  l'endroit ou les deux jeunes femmes jouent de facon reguliere le grand jeu et cela dans le plus grand respect des apparences. On pose, on s'affiche, on fait ce que toute epouse digne de ce nom se doit de faire pour repondre aux normes, aux stereotypes de la societe. Et les maris, aveugles comme ils sont, encouragent ces frequentations. Ils sont heureux de l'arrangement sans savoir ce qu'il implique, ne se doutent de rien: "(...) ils se rejouissent Jean-Pierre et lui de notre charmant babillage et i l faut dire qu'a force de nous exercer notre numdro de perniches est maintenant tres au point, on leur passe des vrais festivals de connerie feminine telle qu'ils l'attendent, pourquoi les contrarier puisque rien ne les convaincra? Deux vrais conasses. On recite France-Femme, soins de beaute* recettes de cuisine produits d'entretien Horoscope. Comme ga ils sentent qu'ils ont des femmes. Chiantes, mais tout est a sa place et eux sont en paix." (SS, p. 127)  Derriere toute cette clandestinite se dessine une forme d'opposition articulSe, encore mince, mais neanmoins fort significative. Celine et Julia commencent a travailler sur un genre de Traite des moeurs du Blanc Occidental qui se veut une critique de la societe patriarcale telle qu'on la retrouve a l'ere contemporaine. L'idee plait beaucoup,  Ill elles en discutent a profusion: "Le programme pr^sente des lacunes. II se propose d'examiner les moeurs des peuplades sauvages mais i l en est une dont il  n'est  point  «d£velopp6e»;  fait  mention:  la  Race  dite  Blanche  dite  ahah. Je pense que je vais m'y consacrer.  projet se concretisera  (bien que sommairement)  Civilis6e.  Dite  (SS, p.112-113)  Le  un peu plus tard,  apres que l'une des deux insurgees ait rendu l'ame. En effet, Julia sera punie cruellement, tuSe par son mari lors d'un stupide accident de  voiture.  Vengeance  symbolique  de  l'ordre  en  place  ou  avertissement a l'endroit de Celine? Difficile de savoir. Celle-ci ne semble pas s'inquiSter. Sa revolte, deja amorcee sous Julia l'infidele, trouvera  vite  un second  souffle sous  Stephanie l'innocente, une  adolescente qui a le souci de chercher a en savoir plus sur ce qui l'attend, une fois atteint l'age adulte, que ses parents ne veulent (ou ne peuvent) lui reVeler. La soeur de Philippe s'averera une bonne compagne l'initiatrice,  et,  de plus, une eleve  une  sorte de  grande  attentive. soeur.  Celine en deviendra  S'ajoute  a ce  paysage  harmonieux, Bruno, le frere de Stephanie. Avec Celine, ces deux-la forment l'aile active de la famille Aignan, on pourrait dire la gauche, si on la situe en rapport avec les traditions familiales. On partage un ennemi commun, les bourgeois. Des l'instant ou ils se sont rencontres, le jour du mariage, Celine s'est sentie plus proche d'eux que de son mari et de ses beauxparents. Elle porte alors une robe noire et s'oppose, par le fait meme, a la tradition qui veut que la promise se marie en blanc. En fait, du point de vue symbolique, Celine porte deja le deuil d'un mariage qui n'a aucune chance milieu  de cette  de reussir: "... i l n'y a que moi, que moi en noir au  floraison  d'hortensias,  moi en lainage  noir  dans  ce  matin  112 radieux, en plein printemps, (...)." (SS, p 30)  certaine passe  Parlons  Sgalement  d'une  manifestation de l'inconscient : le refus d'une situation qui 34  par  un geste de revolte  exalte  (situation  de compromis)  exprimant ce que la parole n'a pas le droit d'exprimer. S'ajoute a ce theme de l'enterrement,  de la mort de l'individu  (de  la liberti  individuelle chez Celine), theme de l'accession a la Famille, cette marche funebre, courtoisie de Bruno, qui accueille la marine a son arrivee au salon. Le burlesque du geste n'est pas perdu aupres de Celine qui, malgre le dSsarroi qu'elle eprouve a l'idee de se retrouver tout  a  coup  reconnaitre  mariee  sans  savoir  pourquoi,  ni  comment,  sait  la touche d'un grand maitre. Et beaucoup plus tard,  quand Madame Philippe Aignan aura abandonne" la lutte, c'est a travers l'attitude de Stephanie a son egard qu'elle contemplera sa propre decheance,  son embourgeoisement: "Stdphanie, i l me semble que  je l a dlcois; on dirait qu'elle attend quelque chose de moi, qui ne vient pas. Je crois que je l'ennuie un peu." (SS, p.  106)  Ainsi, le reveil de Celine  correspondra au renouement de ses rapports avec Stephanie Aignan sous le signe de la liberte individuelle. L'enseignement de Celine dispense a l'endroit de Stephanie merite qu'on s'y attarde. II s'y trouve propose une conception nouvelle de l'amour, Socrate  d'inspiration platonicienne. A cet  effet,  les  allusions a  (personnage principal des essais philosophiques de Platon)  abondent dans le texte:  "Qu'est-ce que j ' a i 6t6 foutre d'acheter ?a encore? Qu'est-ce que je croyais? Que l'habit allait faire le moine? Dans le fond c'est une trag^die de la bonne volont6: j'ai vraiment essayS de m'habiller en marine, et je ne suis pas douee." (SS, p.36) 3 4  113 "- Tu viendras me chercher a la porte du Lycee. - Avec des bonbons. Et une barbe blanche. Je finirai dans la cigug, Xantippus me la servira par faibles doses quotidiennes..." (SS, p.173)  Un dialogue soutenu s'Stablit entre les deux femmes, marque sous les traits d'une relation particuliere, impose une contrainte  limitative en fait, parce qu'elle  importante. Celine insiste beaucoup sur ce  point: l'amour doit se restreindre a un acte unique, ultime. II faudrait alors, selon ces termes nouveaux, se borner a aimer, ou a etre aime, mais pas les deux a la fois. Pour bien comprendre ce qui est en jeu ici, il faut s'aventurer sur le terrain de la philosophie et poser ces deux questions: Que se passe-t-il lorsqu'il y a dSsir de l'autre? Que se produit-il amoureuse?  dans  l'esprit  de  l'individu  pris  dans  une  En fait, c'est la perception de l'existence,  relation propre a  chacun, qui en decide, si les stereotypes s'appliquant a ce niveau de conscience ne l'ont pas deja fait. Pour beaucoup d'hommes et de femmes, aimer, c'est s'approprier l'autre,  l'avoir tout  a soi. Cette possession ultime implique une  rdciprocite qui n'est possible que par l'alteration de l'etre aime, son ajustement force\ II en est ainsi de Philippe qui voudrait bien voir Celine balayer son passe" sans opposer de resistance, et cela au nom de l'amour qu'elle a pour lui. Elle devra done renoncer a ses opinions, ses ideaux personnels, a tout ce qui la definit comme individu et s'engager, a la suite de Philippe, dans le contentement  d'une vie  consacree a l'obeissance a l'ordre en place. Pas question d'alterite, pas question de se demarquer hors de la frontiere des convenances et des usages. Une soumission inconditionnelle. Philippe exige de sa femme qu'elle mette de l'avant les signes de son statut, son statut  114 bourgeois, et qu'elle s'y conforme en tout point. L'epouse se doit done d'etre, jusqu'a un certain degfe, le miroir du conjoint, en harmonie avec ses desirs, ses aspirations, son existence. Celui-ci, en effet, se projette claire  en elle, confiant qu'elle puisse lui renvoyer cette image et  lisible  d'un  autre  lui-meme  (transforme  certainement  puisqu'il y a une part de la femme dans ce reflet) auquel il peut facilement s'identifier. En fait, il faut le preciser, ceci est une dynamique qui peut emprunter les deux directions, de l'homme vers la femme et  de la femme vers  l'homme, dependamment de la  personnalitS de chacun, du rapport de domination existant. On remarque ainsi que la portSe narcissique de ce mode de relation en constitue le fondement premier, la source de sa stability. De part et d'autre, l'union de contraires (on le denote chez le couple Aignan tellement la difference entre les deux partis est marquee) n'est  envisageable  rendant  qu'en  possible la  fonction  reciprocity.  quelquefois des contraintes  de  C'est  compromis, une  situation  d'alterations, comportant  extremes, des pressions violentes, des  tensions de toutes sortes; une naissance difficile que l'emergence de l'unite familiale nouvellement constitute,  la venue au monde du  "couple". Pour C61ine cependant, l'amour n'en exige pas tant, il ne doit pas etre prStexte a l'ali6nation d'un individu. Celle-ci demande que ne soit  pas  pose  le  prealable  de  la  reciprocity  dans  la relation  amoureuse. Elle congoit cette relation d'une tout autre maniere, plus distante, plus r6serv6e. D'abord, le mouvement se fait de l'interieur vers I'ext6rieur et, a la difference de l'approche conventionnelle, ce n'est pas soi-meme qu'il faut aimer a travers l'autre, c'est plutot  115 quelque chose de grand, quelque chose de beau qui nous depasse, comme la nature par exemple ou bien la lune: "- Qu'elles id6es tu as toi?  - Qu'il faut pour faire l'amour etre inspired. Qu'il faut chercher la petite lueur, q u i , attends que je me souvienne,  c'est si loin, voyons, petite lueur petite lueur, ca va surement me revenir. Les hommes sont des petits morceaux. A h oui: « L a perfection est au ciel et sur la terre i l n'y a que de petites  lueurs disperses et c'est ca l'amour des hommes mais  c'est la chose la plus merveilleuse du monde surtout si en meme temps i l fait beau et si le vin est bon et i l faut faire l'amour avec la lune par lueur interposed » a m e n . " (SS, p.167) 3 5  Si  on examine bien cet extrait, on remarque qu'il comporte deux  propositions principales: « il faut faire l'amour avec la lune par lueur interposee », la majeure, et « l'amour des hommes se manifeste par de petites lueurs dispersees », la mineure. La combinaison de ces propositions donne le syllogisme suivant: « il faut faire l'amour avec les hommes si on veut faire l'amour avec la lune ». C'est Socrate qui, pour la premiere fois, avance cette idee, mais sous l'optique d'une certaine  transcendance:  "De meme les suivants d'Apollon, de meme ceux de chacun des Dieux, tous, marchant dans le sens de ce Dieu, recherchent la meme conformite dans le naturel de leur mignon (favori). Puis, quand ils l'ont obtenue, tant en imitant eux-memes leur Dieu qu'en prechant leurs bienaimes et en rSglant leur conduite, ils amenent ceux-ci a s'employer et a prendre des facons en accord avec ce qu'il en est chez le Dieu; et cela selon la capacite propre de chacun, sans qu'a l'6gard de leurs bien-aimes ils aient de jalousie non plus que de basse malveillance; tout au contraire, leur but, en se conduisant ainsi, est de tacher le plus possible de pleinement les amener a une pleine  Je  souligne  116 ressemblance, et avec eux-memes, et avec le Dieu que, eventuellement, ils honorent." 36  Le Dieu, c'est cet ideal qu'on decouvre dans l'autre, a travers l'autre, le transfigurant, quelque chose  qui nous rappelle ce monde des  Idees, cette dimension celeste d'une vie anterieure a toute vie a laquelle l'ame aspire a retourner. Le Dieu, c'est la perfection incarnee qu'il est possible d'entrevoir en l'etre aime\ bien que difficilement, et cela de facon indirecte. L'etre  aime est done partiellement fictif  puisque se trouve projetS en lui, qu'il caract6ristiques  le veuille ou non, des  qui ne sont pas vraiment les siennes. Celine va  reprendre l'idee mais evacuer ce qu'elle comporte de transcendance, de metaphysique. Ainsi, il sera encore question d'elevation de l'etre a travers l'autre, mais cela se fera dans un but inavoue, par souci d'esthetisme. Celine est athee, ses convictions religieuses vont dieter son attitude a cet Sgard: "(•..) Car moi je ne crois pas, comme notre bon Maitre [Platon] , que nous soyons composes d'une ame et d'un corps." (SS, p. 177)  On  comprend  maintenant  plus facilement  la  suite,  et  surtout,  pourquoi Celine et Stephanie vont se plaire a jouer des personnages tires du Phedre de Platon, dans un certain respect de la trame, e'esta-dire, pour etre plus precis, de l'echange Socrate et Phedre. Les paroles echang6es,  verbal continu entre  cependant, ne seront pas  les memes que dans le texte original: "- (...) c'est un honneur qu'on vous fait de vous aimer. Car le  Dieu mon cher Phedre est dans celui qui aime, non dans celui qui est aime; bien qu'il l'y voie, ou croit voir. Mais Platon, P h e d r e . dans Oeuvres (Paris: Gallimard, 1960), p.44 3 6  completes. Bibliotheque de la Plelade  117 le Dieu mon cher Phedre est dans celui qui est aim£, ou celui qui aime peut le voir a travers son incarnation, sans laquelle i l n'aurait pu directement Le percevoir - et c'est ainsi que la passion est le au fait, a-t-il raison? Car  chemin de l a Connaissance, et nous permet d'accdder la ou nous n'aurions su monter sans son interm£diaire. " (SS, p.168) 37  Ce regard particulier sur l'amour met en relief les deux versants de la dynamique amoureuse selon Celine Rhodes, c'est-a-dire l'actif et le passif: le principe actif qui se traduit par une projection vers l'autre, projection de cet amour qui dSborde de tous cotSs, difficile a contenir - "j'aime"; le principe passif se concretisant par l'ouverture a l'autre, la reception de son amour - "je suis aime". Deux actes qui sont sollicites, de fag on Sgale et soutenue, par chacun des actants en situation amoureuse.  Celine propose  d'alleger  le fardeau, de se  satisfaire d'un seul acte, que ce soit celui "d'aimer" ou "d'etre aime". Plus de miroir qui risque de se briser, plus d'abus de pouvoir accomplis au nom de la soi-disant reciprocity: "- Et voila pourquoi mon cher Phedre i l est bon ou d'aimer, ou bien de l'etre, mais pas les deux ensembles, si possible. Si possible. Si possible. Car la est la chute, lorsque deux miroirs places face a face se brisent l'un contre l'autre en voulant se rejoindre. Sans compter quatorze ans de malheurs." (SS, p.168-169)  Ainsi, plus besoin de forcer la main de personne. La relation se construit  sur le respect inconditionnel de l'autre,  son  acceptation  complete, et cela sans pour autant qu'on plaque sur lui des ideaux, qu'on  cherche  quelqu'un.  a le constituer  Sous  ces  conditions  a l'image seulement,  de quelque chose,  de  peut-il conserve"  son  identite, echapper au dedoublement. Une position, somme toute, qu'il  Je  souligne  118 n'est pas aise de maintenir puisqu'elle exige un sacrifice constant d'un cote ou l'autre de la ligne: "Je revassais, a propos de St6phanie; a propos de l'amour, je veux dire du vrai; je veux dire de celui qui consiste a aimer et  non pas a desirer l'etre, deux actes distincts entre lesquels a lieu le melange affreux que Ton sait. II me  semblait avoir offert a Stephanie une chance unique, d'aimer a la forme active, sans 1'interfSrence neTaste de la forme passive. Je me demandai quel 6tait le meilleur, d'aimer, ou d'etre aime\ Je conclus que c'6tait le premier. II m'apparaissait que je n'avais moi-meme jamais aime" de la sorte; personne ne m'y avait condamnee. C'est-a-dire que je n'avais en fin de compte jamais a i m 6 . Aime" quelqu'un. Sans exigence de retour - quelle merveille! J'enviais Stephanie. Je me mettais a sa place. Je m'y delectais. Je  devais me tenir pour ne pas me mettre a l'aimer a mon tour a cause de la grace de son etat. Mais cela eut tout gat6.  Je devais rester dans mon humble role d'objet de 1' a m o u r . " (SS, p.180) 38  Celine emploie ce modele dit "non reciproque" dans sa relation avec Stephanie.  Celle-ci  pourtant  aimerait  bien  que  son  amour soit  reconnu a sa juste valeur, qu'il suscite une rSponse enjouee plutot que  l'indifference que Ton sait (tel que fut son lot depuis le tout  dSbut). NSanmoins, la principale concerned refuse de tomber dans ce petit jeu qui ne peut etre que dommageable a leur relation. Elle prefere se contenter de son role d'objet de l'amour. Ce type de relation, Stranger aux usages enseignSs, et par la meme, erige contre  le systeme,  constitue  une forme de revolte  significative qui contribuera pour beaucoup au rSveil de Celine s'accomplissant, nous l'avons mentionne auparavant, sous le signe de la  sexualitS.  Ainsi,  (homosexuality)  et  en  plus  un  autre  de  tromper  homme,  Philippe un  avec  Stranger  Julia  celui-la  (hSterosexualitS), plus loin dans le recit, la femme adultere aura des Je  souligne  119 rapports de nature presque charnelle avec le soleil (identifiable a la nature sauvage, brute, a la masculinite veritable) et la lune (liee a la femme). De nouveau, Rochefort aura pu souligner les liens profonds existant entre femme et nature, toutes deux victimes de la betise humaine, que homme et civilisation, en parfait accord, parviennent a controler, a contraindre a des actes precis, ne posant aucune menace pour l'ordre en place.  Josyane vit sa sexualite de la meme facon que Celine, sans s'etre toutefois engagee, comme celle-ci, dans une reflexion critique sur la question. Son approche est  beaucoup plus intuitive, plus proche  encore de la nature, de la source originelle de la jouissance: "(•••) ce qu'il y avait d'extraordinaire c'elait d'etre la debout dans l'ombre, la tete libre, le dos bien cal£ au mur, regardant le ciel, ne voyant que les eloiles quand i l y en avait, seule en somme, et l a bas tres loin tout en bas le garcon de plus en plus oublie" a mesure que le plaisir vient et monte comme si c'elait directement de la terre." (PE, p. 142)  Quand la jeune femme fait l'amour, elle le fait avec la nature, la terre, les etoiles, etc... Cet homme qui lui donne du plaisir, cet homme sans lequel rien de tout ceci ne serait possible, est vite oublied II ne compte pas. II n'est, en somme, que l'instrument d'une entitS qui le dSpasse, l'univers dans toute sa vastitude et sa complexity. L'acte sexuel passe par lui, c'est vrai, il en est biologiquement responsable, mais le desir, lui, le depasse, il se fixe autre part, dans l'immensite du ciel, dans l'arbre dressed  " L a nuit qui melange tout. D6sordre et tenebres.  Comment ca se fait, quand j'y  repense, que je vois,  au dessus de ma tele,  toujours, le ciel et les arbres, et jamais la figure du garcon qui pourtant devait  120 bien se trouver l a , entre le ciel et moi? est ce qu'ils 6taient transparents?" (PE, p.185)  En ce sens, l'identite, la personnalite et les ambitions de tous  ces hommes qui couchent avec elle importent peu puisqu'ils sont tous egalement transparents.  Ils n'ont pas de definition, pas de portee  dans le reel, pas d'existence en soi, ils sont substituables a tous les autres adolescents sexuellement actifs, rabaisses a la seule fonction de leur sexe. C'est dire comment cette approche de la relation amoureuse se concretise de facon plus excessive dans le quotidien de Josyane  (couchant  avec a peu pres n'importe qui sans y voir de  difference), que dans celui de Celine,  qui garde  un sens plus  raisonnable des proportions. Pour la fille d'ouvrier, cela reprSsente un moyen de rendre sa vie plus supportable, sans pour autant lui donner de but a atteindre: " A u fond le grand true ce n'est pas tant ce que 9a fait pendant, c'est que 9a laisse  l'envie de recommencer.  J'avais  quelque  chose a penser, au lieu de rien. Le jour je pensais au soir, et la semaine au dimanche.  Ca  meuble  la  vie."  (PE,  p. 141)  Une  forme  de  r6volte,  effectivement, mais dont l'importance est moindre ici parce que son approche n'a pas de portee philosophique en plus de n'aboutir a rien qui ne permette de la marginaliser vraiment, de la sortir de sa condition de femme soumise. On remarque en effet qu'a la toute fin du livre, Josyane va tomber dans une relation de reciprocity avec Philippe. La teneur de leurs conversations indique une structure en miroir  apparente. Josyane s'interroge sur sa relation avec la nature. Elle partage  cette forme de communion charnelle avec d'autres jeunes  de sa  bande, les jeunes au(x) scooter(s), qui font des sorties regulieres a la campagne, lieu servant de cadre a leurs ebats amoureux:  121 "II nous fallait la Nature en definitive. Je me demande si au fond ce n'elait pas la Nature qui faisait tout, c'est difficile k dire, je ne peux pas aller jusqu'a pr&endre que je me faisais baiser par les dtoiles mais i l y a de 9a. II y a de ca, et la preuve, que sans eloiles, avec une ampoule electrique, 5a perdait l a plus grande partie de son charme, 5a prenait meme un c6t6 moche, (...)." (PE, p. 193)  Rochefort pourtant n'en dit pas plus sur le sujet. II apparait que ce mode de relation a l'univers reste confine a l'individualisme sans le dSborder. En fait, il n'entraine pas de prise en charge collective, il n'aboutit pas a une revolte organised. Le plaisir, en ce sens, isole. En vertu de toutes ces observations, on peut dire de la revolte dans Les petits enfants qu'elle reste faible (quasi inexistante en fait) en comparaison de celle, bien vivante, qui se manifeste de diverses manieres dans les Stances. En fait, le milieu proletaire est encore plus ferme sur lui-meme que le milieu bourgeois a cause de l'Snorme quantite de travail abattu sur une base journaliere. II est laisse peu de loisirs a l'individu, peu de temps a la reflexion personnelle. II faut Sgalement  expliquer ce  fait,  entre autres,  par la repression du  systeme et par l'absence de conscientisation veritable chez la femme, son indifference aux problemes de l'alienation, de la perte d'identite, un probleme qui la touche pourtant plus que quiconque dans la society. La soumission est une chose, tout a fait normale chez elle, qui va de pair avec la vie en famille et, beaucoup plus tard, avec la vie de couple. Josyane  n'echappera  pas  a cette regie  puisqu'elle va  epouser Philippe et passer ainsi de la soumission a la famille a la soumission au mari. On peut identifier cependant un geste d'opposition attribuable au personnage principal, Josyane, toujours en rapport avec le fait sexuel.  122 En effet, celle-ci utilise son sex-appeal pour attiser le d6sir des hommes, les torturer sans merci. C'est l'occasion pour cette jeune femme, consciente de son pouvoir, de se sentir au-dessus de ces males qui d'ordinaire la mettent a sa place, l'occasion unique de les dominer, tout en se payant bien la tete de leur epouse. Un desir de vengence egalement,  dirige contre  les meres  de families qu'elle  entend faire toutes cocues en couchant avec le mari de l'une d'entre elles, choisi au hasard, mais representant de facon caracteristique tous ces hommes supposement fideles qui la devorent du regard sur une base quotidienne: "Bref en tout cas depuis Rene" quand je les voyais je me r£galais; d'une facon je les avais bel et bien faites cocues, toutes, en allant en pecher un dans leur g£n£ration et en l u i faisant apprdcier la difference."  (PE, p. 155) Son geste  peut  etre  interprSte  comme  un acte de  rabaissement envers sa propre famille, et par la-meme, envers le patriarcat, le systeme, la societe entiere. Son pere aurait pu tres bien etre cet  homme mari6 qui l'avait touched, et sa mere, ldpouse  trompee de celui-ci. Josyane a frappe avec la seule arme qu'elle possede: son corps, sa sexualitS. Frapper avant que cette arme, bien dangereuse, ne lui soit confisqu6e, par le mariage, l'abandon au Sujet.  Nous devons egalement souligner l'importance du scooter dans le texte. II est symbole de liberte, d'evasion, une machine qui sera a jamais associee au souvenir de Guido dans l'esprit de Josyane. En ce sens, on comprend qu'il ait une forte connotation sexuelle: "(...) le scooter pose" contre  l'arbre ?a m'avait marque" par exemple, un scooter pose"  123 contre un arbre et j'avais envie de me coucher, automatique." (PE, p. 158) L a  possession d'un scooter, le simple fait d'en conduire un, attribue un pouvoir particulier a son utilisateur. Ailsa Steckel le mentionne: "Cars and motor scooters appear as symbols of power and authority as well as of the illusion of escape."  39  Ce qui se traduit dans le texte: "J'elais  sur la machine. Etre sur la machine, 9a c'elait quelque chose, la pas de doute, je fongais je ralentissais je virais, j'elais seule j'elais libre, c'elait un vrai plaisir; (...)."  (PE,  p. 159)  Le scooter, de plus, est a l'origine de tout le  mouvement qui est la base de la transformation de Josyane, de sa pseudo-r6volte. En effet, c'est dans sa quete d'un scooter (afin de se rendre a Sarcelles pour retrouver Guido) que peu a peu Jo en viendra a frequenter le groupe de jeunes qui lui procurera une nouvelle Evasion. Illusoire cependant.  Ses virees  avec les copains ne lui  apporteront guere plus; c'est toujours le meme silence entre eux, le meme mur opaque qu'elle retrouve chez elle en rentrant, la meme absence  de communication veritable:  "On ne fait pas toujours ce qu'on  veut quand on vit en famille. L a non plus on ne parla guere, a vrai dire on ne se dit pas un mot, (...)." (PE, p. 156)  Dans ces circonstances,  cette r6volte  qui n'en est pas une, ce demi pas a peine esquissd en direction de la libert6, se terminera sur un cul-de-sac. La soumission aura pris une autre forme, perpetuant les conditions initiales, le silence des annees ant£rieures.  3 9  Steckel, p.34  124 Dans Les stances a Sophie. Rochefort fait a la fois une critique de la bourgeoisie et de la societe de consommation. Cette critique se manifeste choses),  dans la narration de Celine (dans  son regard  sur les  de meme que dans la nature des actes perpetres  par ce  personnage de premier plan qui n'a jamais accept^ de se soumettre. Celine pourtant, meme si elle parvient a s'affranchir de sa condition de femme bourgeoise  en quittant Philippe,  en retournant  a son  existence boheme, ne sera jamais en mesure de couper completement ses attaches avec la societe de consommation, ce systeme dont elle depend  pour  assurer  ses  besoins  Accomplissement majeur neanmoins?  les  plus  Rochefort  elementaires.  semble le penser.  Celine aura acquis a la suite de sa longue Spreuve une experience qui pourra bien lui servir s'il lui arrive de se frotter une nouvelle fois au milieu bourgeois. Mais peut-etre peut-on y voir un retour a la case dSpart? En effet, il est permis ici de se questionner sur le sens veritable  de  la  rSvolte  dans  un  contexte  contemporain.  C'est  Baudrillard qui ecrit, citant John Stuart Mill: "De nos jours, le seul fait de donner l'exemple du non-conformisme, le simple refus de plier le genou devant les usages est en soi-meme un service."(SC, p.291) La coexistence fonctionnelle de Celine avec et  dans la societe de  consommation marque les confins de la revolte individuelle, de son impact sur le monde, la limite extreme de son rayonnement. Au-dela, Taction entreprise doit etre collective et passer par le renversement dSfinitif de l'appareil d'etat, precede d'abord, bien entendu, par le renversement du pouvoir. II sera done possible pour l'ordre nouveau, a la suite de sa mainmise sur l'appareil "repressif" d'Etat, d'influencer les appareils ideologiques d'Etat. Tout ceci, cependant, suppose un  125 bouleversement radical de la societe,  une reconstruction  qui ne  saurait se faire sans repression, sans violence. L'ordre nouveau doit etre  parfaitement  personnes,  organist,  pretes  a  appuye  tout  pour  par  un  imposer  grand  nombre  leurs  idees.  de Des  caracteristiques, en fait, n'ayant tout simplement rien a voir avec les principaux groupes de contestation sociale qui existent actuellement. Ceux-ci,  on le  constate,  servent  bien  les  desseins  du  systeme  puisqu'ils reunissent en leur sein, et cela de maniere identifiable, une partie de la masse des insatisfaits, des revoltes. Le systeme est done en mesure d'exercer sur eux un certain controle puisqu'il les garde constamment sous surveillance. En ce sens, la revolte anonyme, non affichee de plusieurs, represente une menace bien plus grande. Ainsi, l'extreme de l'adhesion et l'extreme du refus cohabitent dans une harmonie relative mais dirigee). Cet etat de fait donne a tout espoir  de revolte  collective  un air  de  mascarade.  Les  grands  bouleversements semblent irrealisables par la voie du peuple, trop bien contrdlte. Le renouvellement ne passe plus par la volontt populaire: le statisme s'est installed Ce malaise profond est ressenti dans Les petits enfants du siecle lorsqu'il est question de l'avenir. Le theme  est  tres important, il ne faut pas en reduire la  portte.  L'auteure nous signifie que, a titre collectif, il n'y a plus d'avenir pour l'homme. Meme Sarcelles, ce joyau d'architecture, est un reve creux qui abrite le meme silence, le meme malaise que partout ailleurs, dans ces autres Cites ou les hommes sont entasses. L'existence y bat au  rythme  microcosme  du present. dans  cet  Ce  qui compte  alors,  univers  organist,  element  c'est  l'individu,  imprevisible et  instable. De la l'importance de l'identite et de sa sauvegarde: l'avenir  126 "veritable", la revolte effective sont a la portee de l'individu qui met de l'avant sa liberte, en depit de tout. Pour Josyane pourtant, qui considere son avenir comme etant part d'un futur collectif, partage par tous, l'aspiration a une definition du bonheur qui soit plus personnelle echappe a son entendement. En ce sens,  cette jeune  prolStaire,  contrairement  a  Celine,  a depuis  longtemps cesse d'exister pour elle-meme. Elle vit en fonction des autres, en fonction de l'ideologie dominante. Done, c'est son existence entiere qu'il reste a redefinir. Dans le sens d'une autonomic plus grande, sise aux confins de l'Ordre, et par la meme, s'appuyant sur la revolte,  l'anti-conformisme.  127  CONCLUSION  128  On peut se demander quelle est la pertinence, aujourd'hui, de ces deux romans de Rochefort, construits autour de la denonciation de l'appareil ideologique dominant, de la stratification sociale et de la condition feminine, en regard de Involution de la societe ces trente dernieres annees. Quelle est egalement la valeur de cette critique sociale si on l'aborde sous Tangle de Tactualite? D'autres questions s'imposent alors a notre esprit. Dans quelles directions, et avec quelle intensity les choses se sont-elles dtveloppees? Les contenus humains recoivent-ils toute Tattention a laquelle ils ont droit? Le monde est-il, dans Tensemble, meilleur? Un constat rapide de la situation presente est done rendu necessaire  afin de bien cerner Tensemble de ces  interrogations.  Le paysage economique a grandement evolue depuis un quart de siecle. Dans les pays industrialists, le niveau de vie a augmente progressivement,  un mouvement  multiplication des biens et formes,  selon  divers  qu'on  services  standards  de  peut  expliquer par  (produits qualitt)  une  sous de multiples accessibles  a  la  consommation, par une participation encore plus grande de l'individu en sa qualitt de consommateur, de producteur. L'homme moderne, de plus en plus sollicitt par le systeme,  est passe du rang de  consommateur a celui de mtgaconsommateur: la  quantite  de  biens  accumults  au  terme  pensons seulement a d'une  vie,  pensons  seulement au gaspillage (toute production et depense au-dela des imperatifs  necessaires  a  la  stricte  survie  peut  etre  taxee  de  129 gaspillage), a la quantity de d6chets solides produits chaque annee par un seul individu. L'objet est done tout autant envahissant qu'il y a trente ans; la publicity qui en fait la promotion, tout aussi tape-al'oeil. De fait, la definition du confort, du bonheur, exige de l'individu qu'il possede encore plus de choses. Elle passe maintenant par une gamme plus extensive d'objets: a l'automobile, la machine a laver, le malaxeur qu'on se doit a tout prix de posseder, se sont ajoutes l'ordinateur personnel, le four a micro-ondes, le vid6ocassette,  des  inventions rendues possibles par la miniaturisation de l'electronique. De plus, notons que, conformement a ce que Rochefort a exprim6, il n'y a plus de transcendance, plus de reciprocity entre l'etre et les objets, plus de contacts veritables. Le systeme qui se doit d'assurer sa survie, produit les objets a une 6chelle industrielle, et assure, par le fait meme, la satisfaction immediate des dedirs de chacun. II s'est interpose entre les etres et les objets, offrant a tout un chacun la vague promesse d'un bonheur qui n'est en fait qu'illusoire, artificiel.  Le paysage social a subi de semblables bouleversements. De nos jours, les classes sociales sont moins distinctement compartimenties. II y a une zone floue a la frontiere de chacune. La classe moyenne avec sa majority active est cernee d'une part, par la classe riche, toujours soucieuse de faire etalage de son statut, et d'autre part, par la classe pauvre, composed de chomeurs, de sans-abris, de gens incapables de subvenir a leurs besoins. L'ecart entre le macon et le medecin, par exemple, est toujours mesurable a la quantity, a la quality meme des biens possedes,  a la difference cependant que  macon et medecin peuvent posseder, simultanement, certains objets  130 a diffusion globale qui ont ett mis sur le marche sans pour autant cibler une classe sociale en particulier. II existe de plus en plus de ce genre d'objets, de services. La question du statut a l'interieur de la classe moyenne est encore plus confuse puisqu'elle reste lite aux mouvements  de la mode.  Celle-ci n'est plus ce qu'elle ttait. Elle a acctlere le rythme; elle se renouvelle a une vitesse folle, donnant peu de temps a l'individu de s'y preparer. Consequemment, hommes et femmes puisent librement, ici et la, parmi les possibilites multiples qui s'offrent a eux. En ce sens, la facon de s'habiller de chacun est plus significative des gouts, de la personnalite, qu'elle ne l'etait autrefois. La mode, dans une certaine mesure, s'est liberaliste. Et le statut tgalement. Du moins, il n'a plus la meme importance. Ceci nous remet en memoire notre propos initial: l'idee que la societe peut s'assurer d'un meilleur controle  des  masses en encourageant  la conformitt  des  besoins  individuels, et cela par l'entremise de la mode (critiques, magazines, etc.), ou meme, par l'entremise d'un type de consommation dirigte, orientee en fonction de la caste sociale  La condition de la femme, elle aussi, a considerablement evolut. La  femme est  l'tgale  aujourd'hui, pour beaucoup d'individus du moins,  de l'homme. Finie l'epoque ou elle devait  longues journtes marcht  du  exclusivement  a la maison; elle a maintenant  travail.  Des  postes  qui  etaient  s'enfermer  de  plein acces au  autrefois  aux hommes lui sont maintenant accessibles.  reserves On lui  donne de plus en plus de responsabilitts au point ou, tout comme l'homme, elle commence a souffrir du stress lie au travail. Et, plus  131 important  encore,  elle  a  commence  a  occuper  la  direction  d'entreprises, a faire sentir son poids dans l'ensemble de la soci6te\ Dans les  faits,  ces  gains  sont  importants  mais il reste  encore  beaucoup a faire, surtout au plan de 1'equite salariale et de la lutte contre la discrimination sexuelle. A ce titre, l'exploitation qui est faite de la femme dans la publicite et les films n'aide pas a combattre cette  situation.  On  la  presente  encore  comme  un  objet  de  consommation, une marchandise consommable. Et le plus souvent, elle encourage  cette image qu'on donne d'elle, elle s'y conforme  complaisemment. Les romans de Rochefort ont explore la condition de la femme en fonction des roles propres a la femme bourgeoise (valeur de bibelot) et  a la femme prolelaire (mere porteuse),  en fonction de leur  alienation, de leur soumission inconditionnelle au verbe qui est essentiellement  masculin, essentiellement  vide aussi, puisqu'il  se  conforme en tous points aux cliches, aux mots et expressions en usage un peu partout, depouill6s de substance. C'est un langage qui privilege le plagiat a l'experience. Ainsi, depourvu d'un langage qui soit v6ritablement le sien (on le lui refuse), la femme reste confin6e a des actes (l'acte d'enfanter par exemple). Cependant, elle peut se revolter en mettant de l'avant sa sexuality. II est primordial qu'elle combatte pour pr6server sa liberte d'individu, son identite, pour lui epargner 1'alienation qui se produit au contact de l'autre, selon une dynamique qui est celle de la reciprocity du miroir. Autrement, elle est condamnee a l'obeissance a la famille.  132 Les  deux  representatives,  oeuvres  de  pour le lecteur  Rochefort  des annees  sont-elles '90,  toujours  de la condition  humaine en societe? Dans une certaine mesure, oui. Leur message nous touche encore puisque la domination du systeme, l'emprise de l'ideologie de consommation sur nos vies se fait plus que jamais sentir a mesure que l'homme s'achemine vers sa propre destruction. Que serions-nous sans nos objets?  Des creatures tres vulnerables,  c'est certain. L'homme sera-t-il pret a reculer l'aiguille du temps, a faire marche arriere? Acceptera-t-il de sacrifier son confort, la satisfaction de ses besoins, pour retourner a ses sources. Nous en sommes arrived a ce point, ce seuil critique. Pourtant, il serait utopique de croire qu'un tel retour soit rtellement envisageable. L'homme le combattra de toutes ses forces; c'est dans sa nature de ne pas reculer dev ant les difficultes. II recherchera une autre solution, possiblement un autre modele de soci6t6 qui puisse permettre un meilleur equilibre entre les individus et leurs besoins et qui reponde mieux aux nombreux problemes de ce monde. Un modele, en fait, qui ne commette pas les memes erreurs que le modele communiste, ronge de l'interieur par la corruption et les abus de pouvoir. Le temps presse. Si l'humanite espere survivre, se perpetuer dans l'harmonie, chercher,  elle  devra  se  questionner  en  toute  franchise,  sans  comme elle le fait toujours, a se derober a ses vrais  problemes. Le present est le refuge de l'inconscience. L'humanite devra,  pour  une  fois,  assumer  ses  responsabilited.  Accepter  "collectivement" de regarder en avant, en direction du futur, meme si cela implique, a plus ou moins long terme, des choix concerted, des  133 decisions communes, qui n'iront pas dans le sens d'une amelioration du bien-etre individuel (et cela quitte a le sacrifier temporairement).  134  BIBLIOGRAPHIE  Oeuvres  de Christiane Rochefort:  Rochefort, Christiane . Le repos du guerrier. Paris: Grasset, 1958. . Les petits enfants du siecle. Paris: Grasset, 1961. . Les stances a Sophie. Paris: Grasset, 1963. . Une rose pour Morrison. Paris: Grasset, 1966. . Printemps au Parking. Paris: Grasset, 1969. . Archaos ou le jardin elincelant. Paris: Grasset, 1972. • Encore heureux qu'on va vers l'ete. Paris: Grasset, 1975.  Etudes  consacrees a Christiane Rochefort:  Green, Mary Jean, Lynn Higgins, et Marianne Hirsch. "Rochefort and Godard: Two or three things about prostitution." U.S.A. 52 (February 1979): 440-448. Steckel, Ailsa. 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