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L'angoisse existentielle chez Ionesco: etude de Berenger dans Tueur sans gages, Rhinoceros, Le pieton.. Hiscott, Jane Roberts 1972

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L'ANGOISSE EXISTENTIELLE CHEZ IONESCO: ETUDE DE BERENGER DANS TUEUR  SANS GAGES, ' RHINOCEROS,; LE PIETON DE L'AIR ET LE ROI SE MEURT by JANE R. HISCOTT B.A.i York University, 1970. A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in the Department e of French We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BHITISH COLUMBIA April, 1972. In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the Head of my Department or by his representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department The University of British Columbia Vancouver 8, Canada pate Apri / an, MI2-i ABSTRACT A 1'origine de l'oeuvre d'Eugene Ionesco s'impose une engoisse devant le trsgique de la condition humaine. son avis, il y a un disaccord profond entre l'univers et l'homme qui cherche, anxieux, un sens a la vie. Nous avons choisi, en vue de montrer 1'universality de ses sentiments, les aspects de l'angoisse existentielle qui paraissent des les premieres pifeces de I'auteur. II presente 1'homme , contemporain comme alidneV et seul, incapable de communiquer avec les autres. Dechire" par deux sentiments contradictoires, l'etonnement d'etre et le desespoir, il devient de plus en plus ddsespdre\ Selon Ionesco, 1'homme du vingtieme siecle est plus que jamais hante" par l'id^e de la mort, fin inevitable de tout etre humain. Pour exprimer ses obsessions personnelles, Ionesco s'est tourne" vers la dramaturgie. II se rend compte que le theatre n'est plus la c£r£monie rituelle du theatre grec, ni meme un prdtexte a developpements moraux, mais une prise de conscience des angoisses et des espoirs de notre £poque. Recusant les formes classiques de 1'expression dramatique, Ionesco cherche a son tour d'autres voies pour tra.duire ses sentiments, soulignant surtout le rOle du rfive et de l'in-©onscient. Il nie 1'importance de 1'intrigue et de la psychologie et dans ses premieres pieces (Jacques ou la  soumission, Les Chaises, et Ani^d^e ou comment s' en debar-resser)concentre son ettention sur la derision du langage qui, selon lui, a perdu tout pouvoir de communication. Dans le cycle B^renger, il ne s'en tient plus simplement a la degradation du lsngage mais il a pour but de transmettre au spectateur ses propres emotions. Pour cerner son angoisse existentielle, Ionesco en vient a creer un personnage, B^renger, qui parait dans quatre de ses pieces. La marionnette des premieres oeuvres, caractdris^e par des gestes et par des paroles automatiques, s'enrichit pour devenir un personnage plus complexe et plus realiste dans le cycle Berenger. B^renger, le revolt^ pr6t a affronter 1'assassin mysterieux dans Tueur sans gages reapparalt dans Rhinoceros comme 1'individualiste qui refuse de se joindre au troupeau. Dans Le Pieton de 1'air Berenger est un poete disillusion^ par la vie qui lui semble un dchec. Avec Le Roi se meurt nous voyons un roi, autrefois un tyren, meintenant aux prises avec la mort. Cependant, il est aussi, comme nous le voyons dans Le Roi se meurt, le representant de tout le genre humain. Ionesco insiste sur 1'accord profond de tout le monde au niveau des obsessions essentielles c'est pourquoi Berenger finit done par nous parler de nos propres efforts pour comprendre la vie et la mort. Nous voyons dans le cycle Berenger que Ionesco ne trouve pas de solution a I'angoisse de la vie. Le dernier Berenger arrive a la meme conclusion que le premier: nous ne pouvons rien changer a la condition humaine. Malgre" cet echec, I'auteur offre un message optimiste qui ne ressort que du cycle B£renger; c'est. le respect de 1'esprit et des passions de l'homme, bref,de tout ce qui comprend son humanity. Il est vrai que l'homme est impuissant en face de la souffrance et du desespoir, mais il est aussi vrai qu'il lui feut accepter la joie et 1'amour qui font partie de cette existence contradictoire. Un des principaux besoins de Ionesco etant de laisser parler sa sensibility intime, en particulier son ymerveillement devant la vie, il a enfin trouve dens le cycle Be>enger le moyen d'atteindre ce but. TABLE DES MATIERES Introduction Chapitre I Alienation et incommunicabilitd Chapitre II L'Existence contradictoire Chapitre III La Hantise de la mort Conclusion Bibliographie INTRODUCTION Chez Ionesco, le theatre n'est plus une these qui s'appuie sur une action telle que Les Mouches de Sartre. Ce n'est pas non plus une suite de dialogues entre deux adversaires comme les pieces de Gireudoux, ni un pritexte $ diveloppements mdtaphysiques comme celles de Beckett. A la source de son oeuvre s'impose une angoisse devant le tragique de la condition humeine. II y a, tel que l'indique Richard Coe, un disaccord profond entre l'univers et l'homme qui semble icrasi par le pechi d'exister: "This is the angoisse of ionesco's world. Man is not at one with his surroundings, the context in which he exists; 'the universe itself provides the obstecle' and he is at odds with it."''" L'Stre humain se trouve pris entre les forces contradictoires du bien et du mal qui le mettent en face du probleme de sa destinie et qui le forcent a ehoisir entre elles. C'est ce sens que cherche ionesco a la vie. Au lieu de faire une demonstration analytique de cette condition et de discuter les malaises et les incertitudes de l'homme, Ionesco les met en evidence. De Tueur sans gages jusqu'au Roi se meurt,en passant par Rhinoceros et 2 Le piiton de 1'air, se revelent les aspects de la perpe-tuelle anxiite qui accable l'individu icrase entre les forces 2 antegoniques, fu milieu desquelles il doit se definir. Cette engoisse, suggere "t ust Bredesco, se merdfeste sous 2 bien des formes: engoisse retenue, devenue presqu'une hebitude, meis lourdement presente dens Jacques ou le soumission et Amedee; angoisse devenue orgueil et satis faction, quoique funeste, dens Les Cheises ou desesperee et irremediable dens Tueur sens gages et Rhinoceros; engoisse supra-terrestre et apoceiyptique dens Le Pieton  de 1'eir; enfin, dtchirente et lucide dens Le Roi se meurt. Ges idies de Ionesco ne lui sont pas perticulieres meis se retrouvent chez d'eutres euteurs du theatre de l'ebsurde. Le theatre de Beckett, par exemple, est eussi 4 celui de 1'Stre humain, de le souffranee, du d^sir de joie et des tentatives de communication, des souvenirs d'un temps plus heureux. Contreireraent a Ionesco, les personneges de Beckett sont presque tous un seul proto type de le souffrrnce et de le confusion humaine; les pro tagonist es de ?;!alloy, de Me lone meurt, et de 11 Innomeble ne se distinguent guere les uns des eutres. De m^me, ceux de Genet sont des images de puissance ou de feiblesse, tels que l'eveque, le juge et le general du Qelcon. Les personneges de Ionesco, cependent, servent a feire ressortir l'etrengetd de le vie et son ebsurdite plut<3t que d'illustrer le developnement du cerectere. Nous vo-5 yons dens son theatre certeins types d'individus qui composent le society de notre epoque et dont le vie est 3 faite d'attitudes et de propos les plus banals, les plus anodins, les plus pauvreso Ce sont tantOt des marion-nettes qui ne ressentent nullement l'angoisse humaine propre su vingtieme siecle, tantot des personnages plus realistes, avec une certaine connaissance de soi, tantdt des per sonnages symboliques. Selon Bradesco: "Ionesco va m6me, fidele ja la reslite" sociale, jusqu'a d^personnaliser ses personnages en leur donnant cette apparence grise, mono-corde, qui peut signifier tout ou rien." Dans quatre de ses pieces, Tueur sans gages, Rhinoceros, Le Piston de 1'air,et Le Rod se meurt, Ionesco 8 cree un personnage, Berenger, qui represente l'angoisse existentielle mentionn^e plus haut. Symbole de solitude et d'isolement, Berenger est typique de l'etre humein avec ses doutes, ses espoirs, et son ressentiment envers la vie qui lui est echue*v MSme les premieres pieces, Jacques ou la soumission, Les Chaises et Amedee ou comment s'en debar-rasser, oh Berenger parait sous d'autres noms, suggerent cette angoisse. Jacques, de la piece du meme- nom,est le prototype de Berenger qui devient ensuite Le Vieux des Chaises et plus tard Amedee. Dans ces pieces-ci et dsns celles qui les suivent, les aspects differents de l'angoisse sont toujours presents: la solitude, la joie qui fait place su desespoir, et la mort. Ce sont ces themes que nous comptons discuter en detail dans le cycle Berenger. 4. L'aspect le plus evident est le manque de communi cation avec les autres qui mene invariablement a I*ali£n8ti6n et a I'isolement. Le'langage. et les rapports du protagoniste avec les autres personnages soulignent cette situation. Le langage, tel qu*employe par Ionesco, r^vele que l'homme est incapable de s'exprimer clairement pour etre compris des autres. Une sorte d'automatisme agite les personnages qui, se contentant des phrases toutes faites, n'arrivent pas a se communiquer leurs sentiments, ni m6me leurs veritables pensdes. lis parlent "presque sans rien dire, dans une angoissante logorrhee, qui revele le 7 vide d' idees..." Dans Jacques ou la soumission, par exemple, les mots d'amour entre Jacques et Ro'b'erte.II renyersent complete-ment les valeurs que les dialogues, de ce genre nous ont .eppris a appr£cier. Le langage du couple des Chaises est semblablement un echec; les mots sont uses et vides comme leur amour. L'Orateur sourd-muet qu'ils attendent n'arrive pas a prononeer un seul mot; sa tentative se termine en gemissements pitoyables, en sons gutturaux. Enfin, Amedee (Amedee ou comment s'en debarrasser) finit, comme les autres, par employer des phrases depourvues de sens, telles que celles de son entretien avec le soldat ivre dans l'Acte III. Au fond, tous ses personnages sont des solitaires qui se supportent r^ciproquement sans jamais se connaltre. 5. Les couples manquent d'amour; les individus ^n1ont aucune personnaliti, aucune humanite. Le langage se decompose perce que l'homme se decompose. Les relations de Jacques avec sa famille mettent I'accent sur son isolement., Les menaces de sa soeur, les tendances sadiques de sa mere, ou 1*attitude de son pere qui n'est guere persuadi de le pardonner, illustrent bien cette situation. L'absence d'amour veritable entre Jacques et sa fiancee souligne I'alienation du protagoniste. La Vieille des Chaises laisse egalement entendre que son mari l'a decue et que leur mariage est un echec. En outre, la presence des chaises vides fait ressortir 1*absence d'Gtres vivents et pensants. Le mariage de Madeleine et d'Amidee dans Amedee ou comment s'en debarrasser n'est guere plus heureux; l'homme attend une parole douce de sa femme, il guette un geste affectueux et.n'essuie que des rebuffades. Ce probleme d'isolement entreine tro'is reactions differentes chez le protagoniste: la soumission, le jeu, ou la fuite. Jacques est le heros qui capitule. Fils revolts, il finit cependant par se soumettre a la volonte de sa famille. Il adopte tous leurs prejugis, y compris les prijugis culinaires. De plus, il accepte pour epouse la jeune fille qui lui est presentee malgri son desir d'independence. Dens Les Chaisest les Vieux trouvent la solution dans le jeu. Au fur et. a mesure que les invitis invisibles 6 sont admis sur le scene, les Vieux se pretent b. une pantomime. A l'arrivee de 1*autre couple, par exemple, i le Vieux joue activement un role. Dans la femme visiteuse i il pretend reconnaitre son ancienne fiancee, peut-etre sa maitresse. Avec l'arrivee des autres visiteurs il se perme.t de passer a un different r<31e. Amedee, enfin, veut s'^chapper de la souffrsnce humaine. Il emporte le cedavre et se sdpare pour toujours de Madeleine. Ionesco lui-meme considere la fuite d'Amedee deplorable: "il s'enfuit, il deserte. II laisse Madeleine, le malheureuse, plantee la, abandonnee. Madeleine est . . 8 • une victime..." L'origine de cette angoisse existentielle a sa source dans 1'attitude personnelle de Ionesco devant la vie. Il est conscient de deux sentiments contJ?adictoires: l'etonne-ment d'etre et le desespoir. Ce premier sentiment comprend les moments rares de quietude ou tout est un spectacle s,tupefiant et incomprehensible. Cet emerveillement permet a Ionesco de ressentir 1•inexprimable amour des choses que seulement un etre qui a garde un part de son enfsnce peut retmuver: "Il m'arrive, parfois, d'aimer 1'existence, i, le monde...je crois y decouvrir la Beaute...je .participe... 9 b. 1'ensemble du dynamisme de 1' existence..." Neanmoins, cet etat d'euphorie change; le sentiment oppose attire ionesco et 1'ennui, 1'inquietude l'accablent: 4 "je suis, le plus souvent, sous la domination du sentiment 7 oppose: la legereti se mue en lourdeur...le monde pese; 10 l'univers m'icrase." Il y a, par consequent, un conflit dans ses oeuvres entre les aspirations de l'homme et la realite. Ces deux p<31es menent aussi a 1'.angoisse. Ce conflit est d'abord evident dans la proliferation des objets sur la scene, technique qui, exteriorise les angoisses des personnages. L'augmentation infinie d'objets inanimes dans Les Chaises, par exemple, fait neitre chez le spectateur un sentiment d'impuissance et d'angoisse. II. 0 1'impression, non pas d'un nombre d'invitis, mais du developpement d'un itat d'esprit, d'une passion, d'une folie. 11 De plus, Ionesco indique que la'salle ou vivent les Vi.eux n'a pas d'ob-Jets, utilitaires, mais dix portes qui ne servent a rien et dont le nombre insolite fait encore ^ ressortir 1'inutility. " Darns Amedee il existe un rapport entre la proliferation extraordinaire des champignons, la presence du cadavre et les dispositions intirieures du couple. L'alternance entre les deux sentiments fondamentaux de Ionesco est ividente; la 'pesanteur et la proliferation des choses dans les deux premiers actes contrastentvavec la legerete et 1'evanescence dans le troisieme. Au commencement le spectateur est conscient du cadavre surtout Ire cause des remarques pessimistes d'Amedee. Au deuxieme acte le cadavre encombre le plateau et les champignons atteignent une taille inorme; ils soulignent le sentiment d'oppression chez Amedie qui 8 discute avec sa femme l'origine de leur mesentente. Enfin, 12 Amedee decide de se liberer en se debarrassant de son amour mort. Il sort le cedevre qui se transforme en parachute et le souleve dans les airs. Le melange du serieux et du ridicule met aussi 1'accent sur le theme de 1'existence contradictoire. Car ionesco ne veut pas resoudre ou detruire les contradictions de la vie. Poursuivant 1•explication des grands problemes de l'etre humain, il cr£e autour de ces problemes une atmos phere comique; il traite le sujet le plus angoissant, le plus scabreux meme, evec humour. C'est un humour dmouvant et tragique parce qu'il reflete la souffranee et l'angoisse .humaine. Selon Ionesco: "L'humour fait prendre conscience avec une lucidite libre de la condition tragique ou 13 d^risoire'de l'homme." A premiere vue, la scene dans Jacques ou la soumission oft. les membres de la famille viennent successivement gronder 1»enfant prodige psree qu'il n'aime pas "les pommes de terre au lard"(pp.93-99) semble ridicule. Une intention serieuse se cabhe sous le comique de la situation. Ionesco demontre, au moyen d'un incident ridicule, que pour les oppresseurs, tout est important; l'individu ne peut rien choisir. Enfin, le souvenir qu'ont certains personnages d'un "paradis perdu" illustre le contraste entre leurs aspira tions et leurs accomplissements. Le Vieux des Chaises 9.. parle d'un "jardin" et d'une "Cite de Lumiere" ou les hommes peuvent etre heureux. Le contraste entre les d^sirs du couple dans Amedee et la reelite est, aussi 14 evident; les image sexuelles sont.interpretees par 1'un comme un eian d'amour oublie ou desire et par 1'autre comme un acte de violence. En face de cette situation, la vie banale se poursuit sans espoir de changement. Jacques, de la piece du m6me nom, se laisse facilement domine par les oppresseurs. Les protagonistes des Chaises et. d'Amedee, par contre, reagissent contre le malheur. Amedee a essaye d'ecrire mais son metier ne parvient pas a dissiper- l'angoisse. II se libere de son passe par l'envoiee dans les airs tandis que les Vieux des Chaises finissent par se suicider. Le dernier aspect de l'angoisse existentielle est la hantise de la mort, symbole supreme de l'absurdite de la vie. Ionesco est obsede pair l'idee de la vieillesse et de la mort; il en a toujours eu hontev "Je n'ai pas su m'oublier. Pour m'oublier, il faut oublier non seulement ma propre mort mais oublier que ceux que l'on aime meurent et que le monde a une fin. L'idee de la fin m'angoisse et m1exespere."^^ Dans ces premieres pieces nous sommes consciients sdetl • impossibilite de communiquer cette peur de la mort aux autres. Dans Les Chaises le double suicide frappe le public de stupeur a cause de sa soudainete. Les Vieux n'emeuvent ltp nullement le spectateur cependant; celui-ci ne les 10. plaint ni les regrette. Au contraire, il iprouve un sentiment de soulagement en les voyant dispareitre; l'inaniti de leurs discours est enfin lassante. Plus tard, quand l'Orateur se retire, le grand silence de la fin des temps semble regner sur la scene charged d'objets inutiles. Dans Amidee. la mort hanteMsane cesse les protagonistes. Le couple habite avec un cadavre qui devient le symbole de leur amour mort, de l'ichec des rapports les plus intimes qui aient pu exister. La vie d'Amidee et de Madeleine semblent fitre une condition pire que la mort. L'attitude du progagoniste envers l'approche de la mort renforce la peur de l'euteur qui est toujours presente dans ses pieces. Si nous sommes lucides,,. si nous nous rendons compte que la mort rend la vie absurde, nous avons deux choix: accepter l'ebsurde ou nous rivolter.Cependant, la rivolte est elle-m6me absurde puisque nous ne pouvons jamais vaincre la mort. L'angoisse existentielle chez les personneges, et chez le spectateur, n'en est que plus poignante Jacques et Amidie sont surtout tourmentis par les difficultis de la vie au commencement des premiers; actes. Jacques se demande: "Et comment sortir?«.Ils ont bouchi les portes...tout est preferable a ma situation actuelle, meme une no uvell 6*^.116-17) . A la difference d'Amidee qui craint la mort en meme temps qu'il deteste la vie, Jacques accepterait volontiers la cessation definitive de la vie. Enfin, le couple des Chaises reste humain; par les 11, sentiments qu'ils eprouvent; en particulier, ils sont sensibles a la fuite du temps et a l'approche de la mort: "Il est six heures...il fait dija nuit...c'est b cause du monde qui tourne, tourne..(p.128). Cependant, ayant accompli leur mission, la conscience en repos, sQrs que les siecles conserveront leur memoire, les deux vieux se jettent en m6me temps par la fenStre. Tous ces aspects de 1*angoisse existentielle sont diveloppis dans le cycle Berrenger* Le personnage de Berenger illustre, dans I'oeuvre de ionesco, ces themes de 1'alienation, de 1'existence contradictcdre, et de la hantise de la mort. 12. INTRODUCTION—NOTES "'"Richard N. Coe, Eugene Ionesco (London: Oliver snd Boyd, 1961), p.75. 2 Toutes les pieces de Ionesco mentionnees dans cette these sont tirees des quatre tomes de theatre des Editions Gallimard. 3 Faust Bradesco, Le Monde etrange de Ionesco (Paris: promotion et Edition7~,l967) , p.135. 4 J. Jacobsen and w.R. Mueller, Ionesco and Genet, Play wrights of silence (New York& Hill and Wang, 1968), p. 11.8. ^Faust Bradesco, Le Monde etrange de Ionesco (Paris: Promotion et Edition, 1967), p.82. 6Ibid., p.81. 7Ibid., p.82. 8 Cite dans J-H Donnard, Ionesco dramaturge ou 1'artisant. et le demon (Paris: Lettres Modernes, 1966)7 p»60. 9 Cite dans simone Benmuissa, Eugene Ionesco (Paris: Seghers, 1966), pp.134-35. 7 10Ibid., p.67. ^J-H Donnard, ionesco dramaturge (Paris: Lettres Modernes, 1966), p.57. 12lbid., p.101. 13 Eugene ionesco, Notes et contre-notes (Paris: Editions Gallimard, 1962), p.l2T; ... . 14Simone Benmussa, Ionesco_(Paris: Seghers, 1966), p.97. 15 • Eugene Ionesco, Journal en miettes (Paris: Mercure de France, 1967), p.28. T fi • J-H Donnard, Ionesco dramaturge(Paris:Lettres Modernes, 1966), p.62. CHAPITRE I Ali ena tion et lncommuriicabilite Apres les pieces courtes et setiriques, Jacques ou la  soumission, Les Chaises et Amedee ou comment s'en dibarrasser les themes centraux de Ionesco sont repris et developpis dans les pieces du cycle Berenger qui traitent surtout de 1'angoisse existentielle: Tueur sans gages, Rhinoceros, Le Piston de 11 air et Le Roi se meurt. Parce que Ionesco n'icrit plus pour montrer les ridicules du petit bourgeois qui a cesse de penser pour lui-m§me, mais pour comprendre la vie et la mort, il presente l'homme esclave de son conditionnement social, hante par la souffrance ou par le peur de la mort. Par la, il oblige le spectateur a riflechir sur 1'attaque continuelle exercee contre l'in-dividu dans notre societe, sur son besoin de liberte, pour tout dire, sur sa condition en tant qu'homme du vingtieme siecle. Comme nous l'evons vu dans 1•Introduction, Ionesco a abandonne des ses premieres pieces, les idees tradition-nelles sur le developpement du caractere, sur le principe de 1'identite et de 1'unite" des caracteres. Les person neges n'ont pas un caractere distinct, irremplagable et unique; ce sont tantot des marionnettes comme les person neges des Chaises, tantOt des personneges symboliques comme le hiros du pieton de 1'air, tantdt des personneges 14. plus realistes avec une certaine connaissance de sol. Ionesco I'explique: "Pas de caracteres,,des personnages sans identit^:, ils deviennent a tout instant le contraire d1eux-memes."^ Le prototype de Berenger, que ce soit Jacques (Jacques ou la soumission), le Vieux des Chaises, ou Amedee (Amedee ou comment s' en debarrasser), a deje servi a introduire les diffbrents aspects de l'angoisse existen-tielle: 1•alienation, la joie qui fait place au desespoir, et Is hantise de la mort. Il devient dans les quatre dernieres pieces un personnage portent toujours le meme nom mais avec des caracteristiques differentes. Jacques Caret le decrit ainsi: Berenger, le temeraire pr@t a affronter le monstre mysterieux qui ravage la cite(Tueur sans gages); Berenger, 1»individualiste qui refuse de se joindre au troupeau(Rhinoceros); le poete Berenger, pieton de l'air(Le Pieton  de 1'air); le roi Berenger, monarque aux prises avec sa mort(Le Roi se meurt).2 Berenger, avec qui le spectateur peu a peu s'identifie, qui est souvent le porte-parole de l'auteur, represente done l'individu qui s'oppose aux forces sociales dans Tueur sans gages et dans Rhinoceros. Dans Le_ Pieton de 1' air et dans Le_ Roi se meurt il en vient a affronter, comme tout homme doit le faire, la certitude de la mort. L'isolement, ce premier aspect de l'angoisse existentielle releve dans I'oeuvre de ionesco, est mis en relief dans le cycle Berenger au moyen du langage et des rapports entre Berenger et les autres personnages. Quelle que soit la 15. reaction de Berenger a son isolement, ionesco souligne dans cheque piece son impuissance contre cette separation des autres hommes dens la societe de son ipoque. Les quatre Berenger vivent dans un monde de solitude: l'amitie- n'existe pas, 1'amour vieillit vite. Nous sommes conscients du meme manque de communication que dans les premieres pieces, mais dans le cycle Berenger cette impos sibility de communiquer devient alienation et isolement. Parce que les personneges n'ont aucune individualite, ils n'ont pas de langage personnel. Parleurs insupportables, ils ont tous le desir, meme lia passion de comprendre. S'ils parlent, ce n'est ni pour exprimer leur pensee, ni pour la diguiser, m8is pour chercher le sens de la vie et la raison de vivre. Dans les pieces du cycle Berenger, Ionesco apporte "un temoignage; personnel, affectif, de son angoisse et de 1'angoisse des autres", il y exprime ses sentiments, 3 tragiques et comique% sur la vie." Les cliches vides de sens, les dialogues illogiques, 1'incongruite de mots sou-lignent 1'impossibilite de communiquer dans la societe con-temporaine. Sous le jeu du langage, l'oeuvre revele l'incom-municabilite des gens comme partie de la tregedie de la condition humaine et traduit ainsi l'une des obsessions profondes de 1'auteur: La crise du langage:; divorce entre l'etre et la pensee. Le pensee, yidee de I'fitre, se desseche... laspenseesest 1'expression de l'Stre...on peut parler sans pensee. Il y a pour cela a notre disposition les cliches...4 16 Les memes cliches ou platitudes se retrouvent done de Tueur sans gages jusqu'au Roi se meurt. A la maniere des personnages des premieres pieces de Ionesco, ceux du cycle Berenger sont incapables de s'exprimer clairement pour etre compris des autres. Employant des phrases toutes faites, ils ne r^ussissent pas a se communiquer leurs pens^es ni meme leurs sentiments. Les hommes ne s'ecoutent pas non plus les uns les autres. Il s'agit la-d'un jeu sur 1'incommunicabilite" qui1 les Sloigne.de leurs compegnons; chacun vit a part et la conversation ne fait que renforcer cette solitude. Dans Tueur sans gages, ionesco denonce a plusieurs reprises cette crise du langage en montrent comment "la propogande a bouleverse consci:emmeht la signification des mots pour jeter le trouble dans les esprits."^ Les platitudes qu'emploie la mere Pipe en s'adressant a une foule invisible (Acte III) rendent evident l'hypocrisie des gens qui se servent des cliches. C'est leur terminologie qu'elle met en cause en promettant de "demystifier" le peuple et de "d£seliener" l'humenite. De meme, les person nages de Rhinoceros se contentent des banalites, mais cette fois, c'est pour d^guiser la rdalite de la rhinocerite menagante. Le passage d'un rhinocdros(Acte I) n'a aucune signification, seuf que l'dvenement devient le sujet des conversations. Les gens d^clarent: "La peur est irrationnelle" et "§!a va vite, ces animaux-l& I" (p.16). Si, avec Le Pieton 17,. . de 1' air ionesco s'occupe peu de-la crise du langage, revenent aux faux decors anglais de La Cantatrice Chauve et aux jeux burlesques des Chaises, dans Le Roi se meurt il emploie non plus des, cliches mais des expressions tredi-tionnelles pour conjurer et exorciser 1'angoisse de le mort. Les cris "Vive le roil"(p.25) ne sont pas en l'honneur du successeur du roi mais de celui-ci qui ne veut pas mourir. Les dialogues entre Berenger et les eutres posent igalement le problerne de la communication. Les Berenger parlent beaucoup, s•ebandonnant volontiers a des longs monologues, et ils les font avec maladresse. Ils n'arrivent jamais a etre compris ni a comprendre les autres. Le Birenger de Tueur sans gages prononce a la fin de la piece un tres long discours, trop long meme. II demande a I'assassin des explications car il veut comprendre son comportement. Il tente de conveincre 1'ennemi qu'il devrait cesser de tuer mais son discours se fausse et s'enreye. Il en vient a suggerer des raisons au Tueur qui pourrait tuer "par bonte, pour les emp@cher de souffrir" (p.166) ou par haine de l'espece humaine. II finit par trouVer malgri lui des arguments en feveur du Tueur. A toutes les questions,eelui-cdrepond par un ricenement ou un haussement d'epaules. Berenger se rend enfin compte que le communication entre eux est impossible,et qu'il lutte contre l'absurdite. La piece suivante, Rhinoceros', se 18. termine semblablement par le monologue de Berenger.qui essaie sens succes de persuader ses amis de redevenir humeihsiiu II en vient de meme a se demander s'il n'e pas tort d'etre different des autres, et il desire a son tour la metamorphose. A le difference du Berenger de Tueur*; sans gages qui finit par s'offrir a l'ennemi, celui de Rhinoceros se rebelle contre le ©onformisme de la foule qu'il ne comprend pas et y resiste de,.Routes ses forces. Dans Tueur sans gages et dans Rhinoceros, la con versation met en relief des personnages absorbed par leurs propres pensdes qui ne s'interessent nullement aux autres. Dans le premier acte de Tueur sans gages, Berenger raconte a l'Architecte un moment priviligie" de son existence ou il s'est senti envahi par la joie. L'autre dcoute d'une maniere distraite car il est furieux contre' sa secretaire qui est en retard. Quand ils entendent la sonnerie du telephone, Berenger, perdu dans ses reves, continue ses confidences. Il entend certains mots adresses a la secre taire et les integre. tout de suite a son r6ve. Aucune communication ne s'etablit entre les deux hommes, soulignant 1'exclamation de l'Architecte: "Nous ne parlohs par le meme langage'*' (p.74). Le meme phenomene reapparait a l'Acte III quand Berenger, 1'agent, et le vieillard continuent de parler sans se comprendre. Le <f:euxieme agent crie: "A gauche I A droite I Tout droit: En arrierel En a vent *." (p. 152) s'adressant a la fois au vieux monsieur, au premier agent, et aux chauf feurs de camions. Il s'ensuit des mouvements d^sordonnes 19. de la part de tous. Le vieux monsieur va d'abord vers .ia gauche, puis vers la droite, puis tout droit. Cette meme technique est employee dans Rhinoceros ofci les repliques s'enchainent, exprimant parfois des viritis auxquelles ne songent pas les personnages. Quand Jean dit a Berenger au premier acte: "Vous etes un farceur...un menteur"(p.25), cela s'applique tout autant au Logicien, qui vient de prouver que "Socrate est un chat", qu'a Berenger. Quant aux dialogues du Pieton de 1'air, une phrase toute simple peut, a la fagon des dialogues de Tueur;sans gages.et de Rhinoceros, mener a quatre ripliques dont trois sont des repetitions. Quand Berenger s'exclame au sujet du pouvoir de voler: "J'ai retrouve le moyen, le moyeh oublie"(p.65), les deux Anglais et le Journaliste repondent ensemble en repetant les mots de Berenger. Leurs carecteres ne se distinguent plus, de mSme que leurs mots. Le langage s'est appauvri a un tel point que le heros se trouve tout 8 fait incapable de raconter son voyage et les aventures qui lui sont arrivees. L'incommunicabilite est soulignee dans Le Roi se meurt par le contraste entre Berenger et les gens de la cour. Juliette, etre humain pauvre mais vivant, devient un objet d'admiration pour le roi riche qui se rend compte que rien ne peut emp§cher sa mort. Bien qu'il ne se soit jamais interesse a l^existence de cette femme de menage, maintenent qu'il est sur le point de mourir il lui pose des questions: 20 "A quoi penses-tu?...D'ou viens-tu?...Comment vis-tu?"(p.48). Il accepterait volontiers la dure besogne de Juliette si cet esclavage pouvait eloigner la mort; mais Juliette "lave le linge...fait des lits..."(p.49) et continue de croire que "le vie n'est pas belle"(p.49). Ce theme de la difficulty c|u'a l'homme de comprendre un autre homme s'insere naturellement dans les pieces mentionnees ci-dessus ou l'auteur demontre 1'incongruity des mots et ou il emploie differents procydes stylistiques. Souvent quelque chose d' impjpyvisible se produit au milieu d'une phrase. Un mot hytyrogene au reste de la phrase s'introduit ou se substitue a un autreJ ainsi une incon gruity crye une rupture dans l'ordre du recit. Ce phyno-mene est dyjfi evident dans les premieres pieces de. Ionesco dont le but est de critiquer le comportement automatique des gens. Les iiots les plus vides de sens sont mis l'un a la suite de 1'autre. Ces mots sont souvent tires de son propre vocabulaire ou de celui de ses amis. II en rysuite que les personnages dans Jacques ou la soumission et dans Les Chaises deviennent des marionnettes, sans aucune vie intyrieure. Une evolution radicale a lieu dans Tueur sans gages, Rhinoceros, et Le piyton de l'eir ou ionesco donne un sens aux mots. Au lieu de montrer l'echec de la parole a tous les niveaux, comme il I'a fait dans ses premieres oeuvres, il place les gens dans une situation extravagante et emploie un langage realiste. La mytamorphose de tout un peuple en 21. rhinoceros, surtout le scene de la transformation physique de Jean, est un spectacle hallucinent. Les ces de rhinocerite ne sont pas simplement evoques dans le dialogue; une mutation s'opere devant nous dans la voix de Jean qui change, dans sa peau qui verdit, dans sa respiration rauque, et dans la come qui pousse sur son front. La significa tion de la situation devient evidente quend Jean renie tout principe humeniste: "L'amitii n'existe pas...je suis misanthrope..."(p.72). Les situations extravagantes se retrouvent dans la visite |a la Citi Radieuse de Tueur  sans gages et dans 1'envoi de Birenger dans Le Pjeton de  1'air. Dans ces scenes les mots ont un sens pour reviler la signification de la situation,qui, a premiere vue, n'en a pas. Cette nouvelle technique de Ionesco a beaucoup d'importance dans son developpement comme dramaturge. ionesco has strengthened artistic expression and enriched imagination to a degree where they can reflect with real theatrical vigor the aultor's vision of life... (He) has success fully created situations that on one level are clever and amusing...and on yet another have g a real significance in the context of his play. Dans Le Roi se meurt Ionesco reprend l'emploi du non-sens et du contre-sens des premieres pieces pour souligner 1'aspect tragique. Le coq-a-l'Sne qui fait de la femme de manage une infirmiere et vice versa, et du medecin un as-trologue ainsi qu'un bourreau, parait a premiere vue amusaM, mais malgri l'interfit comique, le spectateur ne peut, oublier le sens tragique. Les membres de la cour 22. illustrent de cette fagon la decrepitude du royaume. D'ailleurs le contraste entre le nom "living-room" et le titre "salle du tr<3ne" suggere que ce royaume n'e rien d'officiel. Enfin le roi se compare a "un ^colier que se prdsente a l'examen sans avoir fait ses devoirs"(p.32), faisant ainsi ressortir le pathetique de l'homme ordinaire qui n'est jamais pret a mourir. ionesco vsrie ses precedes stylistiques aussi bien que linguistiques.pour crder ce contraste tragique. Donnasd note le contraste violent qui existe dans Tueur sans gages entre 1'exaltation lyrique de Berenger, qui ddcrit dans le premier acte son etonnement 7 devant la vie,et "les preoccupations terre a terre", 1'irritation de l'Architecte. Le style personnel de chacun ne fait que souligner la difference entre leurs visions du monde, entre l'optimisme de Berenger qui rappelle un moment priviligie" de son existence, et le pessimisme du bureeucrate. La vulgarite du Pieton de 1'air met a son tour 1'accent sur la deception de Berenger apres son voyage dans les airs. Loin d'etre poetique, il le decrit de fagon franchement grossiere: "J'ai vu...des hommes qui l^chaient les culs de guenons, buvaient la pisse des truies..."(p.195). Souvent Ionesco illustre 1'incommunicabilite, nqn par des mots, mais par 1'.absence de mots. II sait entremeier les discours et les silences des personnages; la parole est continuee par le geste et par la pantomime qui se substituent a elle® Dans la scene finale de Tueur sans gages, le Tueur 23 repond a toutes les questions de Berenger par un ricane-ment ou un haussement d'ipaules. Berenger, qui ne peut pas convaincre 1*assassin, finit par abandonner ses propres idees. Cela nous rappelle la fin des Chaises oti le grand silence de la fin des temps, ou de 1'absence de Dieu, regne sur la scene, ionesco suggere done que l'homme est seul dans le monde, qu'il est sans communication avec les autres et sans Dieu. La ripitition des mots dans Rhinoceros et dans Le Roi se meurt met en cause la pauvrete du langage entre des gens incapables de se communiquer leurs veritables pensees. A la fin du premier acte de Rhinoceros, oh des phrases se deversent dans une veritable logorrhee, cette multiplication des mots semble priluder a la multiplication des rhinoceros et au delire collectif. Tous les personneges s'exclement en choeur: "Oh, un rhinoceros...Ca alors 1" Dens Le Roi se meurt, Ionesco se sert de la repetition surtout pour souligner le rite a suivre. La mort du roi est un rituel, une ceremonie qui se deroule et qui doit en consequence arriver a une fin. Des le commencement, la Heine Marguerite organise cette ceremonie qui est a piusieurs reprises commentee par la cour. Le garde annonce: "La ceremonie commence 1"(p.30). La psalmodie qui suit est presqu&un chant liturgique: Que nous soyons il y a vingt ens. Que nous soyons la semaine derniere. Que nous soyons hier soir. Temps retourne, temps retourne; temps, arrfite-toi.(p.30) 24 Les repetitions des personnages renforcent cet aspect religieux: Apprenez-lui la sireniti. Appreriez-lui 1'indifference. Apprenez-lui la resignation.^* ' Ce phenomene de la repetition ne parait ni dans Tueur sans gages oh Ionesco veut montrer que m6me 1'eloquence des paroles de Berenger est impuissante contre le Tueur, ni dans Le pjeton de 1'air oh le heros,. ecrivain ceiebre et porte-parole de Ionesco, quitte sa carriere litteraire en denongant les icriveins de son ipoque. Si le langage tel qu'employe par Ionesco indique 1•incommunicsbilite qui regne dans la societe contemporaine, les rapports des quatre Berenger avec les autres personnages revelent 1*alienation qui provient de cette incommunicabilite. Dans chaque piece il y a une femme aimee de Berenger qui exerce une influence sur lui. Dans Tueur sans gages,. Ionesco introduit le personnage de Dany, jeune femme char-mante, qui joue un rdle capital au point de vue dramatique et psychologique. Quand elle parait pour la premiere fois, Berenger a le coup de foudre et liii adresse une declaration enflammee, tandis.qu'elle echange des paroles sigres avec son patron. Il forme des projets matrimoniaux qui ne se realiseront jamais;;Dany sera I son tour victime du Tueur, laissant Berenger definitivement seul et sans espoir. i. Saisi d'horreur des le debut par les actes du Tueur, Berenger se resoud a agir seulernent apres la mort de la 25. jeune femme. C'est pour lui une question de vengeance personnelle; le personnage de Dany rend done 1'action plus coherente et plus pathetique. Dans Rhinoceros, Berenger aime secretement Daisy, la dactylo de son bureau, mais a la difference de son prede-cesseur, il n'ose pas lui declarer sa flamme. II croit qu'elle a deja "quelqu'un en vue", son collegue Dudard, dont il enumere les qualites: "licencie en droit, juriste, grand avenir dans la maison..." L'amour est le sentiment qui incite ce deuxieme Berenger a lutter contre le rhino-cerite, a seuver le monde; il recherche un reconfort, une aide qu'il croit trouver aupres de Daisy. Celle-ci se lasse vilte de son amour, pourtant, et finit par exprimer son degodt: "J'en ai un peu honte, de ce que tu appelles 1.'amour, ce sentiment morbide, cette faiblesse de l'homme. Et de la femme„"(p.113). Berenger est desespere mais la transformation de son amoureuse en rhinoceros ne le persuade pas de renoncer a son humanite. Abandonne, seul au milieu des rhinoceros, il regrette un instant de s'opposer au groupe. Neenmoins, au moment oh il deplore de ne pouvoir devenir rhinoceros, il obeit soudain a une impulsion naturelle. Acceptant son humanite, il reste aliene pour toujours, heros malgre lui.- L'influence de la femme dans Rhinoceros est done passagere. Les deux epoux du Pieton de 1'air semblent souvent incompetibles. A la maniere des femmes des premieres 26. oeuvres de ionesco, Josephine est plus ponderee, moins imaginative que son mari, embarass^e par ses vols po^tiques et physiques. Elle essaie de le retenir sur la terre, croyant que ses rgves sont ridicules. Josephine semble cependant aimer son epoux. Bien que sa femme ait tendance a le critiquer, (Berenger)...semble n^anmoins s'entendre assez bien avec elle; rien de comparable au tragique conflit d'Amddee et de Madeleine.8 Berenger agit independamment, sans 6tre d'accord avec S8 femme; a la fagon d'Amedee, il s'envole tandis que sa femme proteste. MSme s'il n'est pas tout a fait aliene, il est seul dans ses espoirs de bonheur au-dessus de la terre. Quant au Roi se meurt, l'interet se concentre sur les deux reines et sur leur conflit. Marie incarne 1'amour, le romanesque, tout le charme et la passion de la vie qu'il faut quitter. . Elle a seduit le roi par la delicatesse de ses attentions et par la sincerite de son amour. Consolant et reconfortant son seigneur comme line mere tendre et devouee, elle l'apaise durant ses nuits d'insomnie. L'intimitd entre eux est si profonde qu'elle devine ses p pensees et termine les phrases qu'il a commencees dans son esprit. En face d'elle, Marguerite, femme legitime opposye 6 la maitresse, represente la raison et la necessity. Le roi n'aime pas la reine Marguerite mais il est dominee par elle. Marie, qui pousse le roi a prouver la puissance de 27. se volc-nte" sur la maladie et la mort, ichoue dans ses efforts et finit par promettre une survie spirituelle: "Exister, c'est un mot...Ce n'est pas fini, les autres aimeront pour toi, les autres verront le ciel pour toi"(p.41). Berenger est contraint de se soumettre a Marguerite, tout en la h$issant sourdement. Le conflit des deux reines est peut-etre le conflit intime du roi; leur dialogue est celui de ses voix intirieures. Marie, qui reprisente les desirs du roi, se montre toute tendresse et souffranee, in capable de 1'aider parce qu'elle est preoccupee par son malheur. Marguerite represente la verity a laquelle le roi ne peut s'echapper et elle devient a la fin son seul guide et son seul recours. Leonard Pronko suggere la possibility de ce conflit interieur chez le roi: The few personnages of the play seem to represent different aspects of Berenger himself...The young wife, Marie, represents wish-fulfilment...while the older wife, g Marguerite...constantly recalls the facts. La confrontation du protagoniste et de 1'antagoniste fournit un autre signe de 1'alienation qui existe dans le personnage de Berenger. Le Berenger de Tueur sans gages et celui de Rhinoceros sont des hommes ingenus, pleins de bonne volonte, eltruistes et humanistes. Seuls et pauvres, ils appartiennent au-mfime milieu social. Ce protagoniste petit bourgeois n'est pas le personnage le plus intiressant, mfime s'il devient herdique quand il lutte contre la puis sance destructive du Tueur ou de la rhinocirite. En effet 28. le titre des deux pieces s'applique a 1•antagonists in-humain lui-meme. Dans Tueur sans gages, 1'indignation de Berenger a la vue des crimes du Tueur, puis ses efforts pour les comprendre et pour justifier la conduite de •!• assassin, se revelent inutiles. Berenger est reduit b, 1•impuissance et 1'antagoniste est victorieux. Dans Rhinoceros, Berenger a refuse le conformisme avant meme de register a 1'antagoniste et il parait sur la scene "pas rasd...tete nue, les cheveux mal peign^s, les vetements chiffonnes; tout exprime chez lui la negligence"(p.10). Au milieu du delire collectif, devant le capitulation gen^rale qui suit, Berenger reste un individu separe des autres; il ne devient jamais un rhinoceros. Son attitude en face de 1'antagoniste, la rhinocerite menagante, suggere done une critique des "hysteries collectives et (des) epidemics qui se cachent sou's le couvert de la raison et des idees mais qui n'en sont que des alibis.""^ La piece se termine par 1.'image d'un personnage solitaire qui s'oppose a la d^shumanisation de l'homme. Dans les deux dernieres oeuvres de Ionesco, Le pieton  de 1'air et Le Roi se meurt. il y a moins de tension et de suspens dans les rapports entre le protagoniste et 1'an tagoniste. Le titre se rettache cette fois au protagoniste et au lieu de centrer l'interet du spectateur sur 1'an tagoniste, Ionesco dtudie les conflits interieurs du h£ros entre son desir de s'int^grer au groupe et son besoin de 29 liberte. D'une part, le Berenger du Piiton de 1'air ressent de le sympethie pour ses semblables. D'autre part il se sent profondement aliini des autres personnages. II quitte done la terre pour chercher plus de joie et de beaute ailleurs. Son voyage dans l'air lui prisente un tableau qui est pire que tous les ravages, physiques,2moraux, et sociaux de notre monde. .11 conclut: "Apres il n'y a plus rien, plus rien que les abtmes illimltes..." (p.198) . Le conflit ne se resoud jamais car Ionesco ne veut pas detruire les contredictions de la vie. II ne fait pas une demonstra tion analytique de cette condition, il ne discute pas les incertitudes et les malheurs de l'homme; il les montre • seulement. Meme si sa condition d'homme sur terre parait intolerable e Berenger, le monde eu-dessus de celui-ci se revele encore plus angoissaht. Quant au Roi se meurt, le spectateur sait des le dibut que le combat de Berenger contre la mort est perdu d'evance. II lui faut apprendre que cheque homme meurt seul, qu'il ne peut rien .eniface3.de la vie qui lui ichappe. For death is a lonely experience, and each • man must die his own death in complete solitude. To Berenger, all his family now. seem strangers, and when he tells them .he is dying he cannot feel that he is saying what he wants to say, for he is merely "making literature."11 Si 1•antagoniste est present dans les quatre pieces du cycle Berenger, le heros a souvent un ami aussi, un confident. Malheureusement, celui-ci l'abendonne a la fin. 30 Dens Tueur sans gages et dans Rhinoceros, 1'ami fraternel aide 1•antagoniste inhumain, soit le Tueur soit la rhino-cerite menagante. Edouerd l'assiste par passivite, Jean par agression, parce qu'Edouard est plutOt indifferent a 1'existence du Tueur, il choque Berenger. Comme l'Archi-tecte et la mere Pipe, il est lie.a 1'assassin car ce sont ces trois membres de 1'Administretion,•au contraire de Berenger et son amoureuse, qui sont proteges contre 1*assassin. Jean, dans Rhinoceros, rivele un caractere oppose a celui du protegonistte. "Il est soigneus'ement ,;v6tu...Il a des souliers jaunes, cien ciris..."(p.10). Jean lui donne des conseils pratiques, essayant de soustraire Berenger a ses mauvaises habitudes telles que 1 *ivrognerie. Bien qu'il soit indigne quand le premier rhinoceros paratt, il accepte fac.ilement, sens penser, la situation qui s'ensuit. C'est Jean qui se transforme le plus vite en rhinoceros, criant enfin a Berenger "L'8mitie n'existe pas. Je ne crois pas en votre emitie*" (p.72). De piece en piece, le protagoniste devient plus aliene. Dans Ire pieton de 1'air et dans Le Roi se meurt, il n'e pas un seul ami. Tout en disirant 1'amour et la compagnie des autres, Berenger vit isole et solitaire, jusqu'a moment oh. il se trouve devant la vieillesse et la mort que chaque homme doit accepter seul. Le Berenger des quatre pieces est destine a vivre a l'ecert de tous les gens. Le heros de Tueur sans gages presume au debut que tous les §tres!ihumains s'aiment les 31. uns les autres. il s'adresse a l'Architecte comme a un ami en decrivant 1'amour, 1'accord entre soi-meme et l'univers: "Je sentis profonddment le bonheur unique de vivre...je ne pensais plus a rien, seuf a...ce monde construit a mon mesure"(p.77). il est pourtant dupe par la dictature de ce bureauci?ate qui semble, a premiere vue bienveillant. Dans Rhinoceros, Botard et Dudard reprdsentent, au contraire de Berenger, l1abdication de la condition d'homme. Botard est celui qui, a la maniere de Jean, r<3pete mecaniquement les lieux communs, dybitant dans toutes les circonstsnces des ) phrases toutes fsites. Quand la situation dans la ville devient compliquee et angoissante, Botard se montre terrible et menagant; il parle de complot et de traitre qu'il faut demasquer. Dudard, par contre, reste calme dev8nt la meta morphose des autres, se soumettant a la rhinocdrite par devoir: "Mon devoir est de ne pas les abandonner, j'^coute mon devoir"(p.103). Dans Le Pieton de 1'air, Berenger est evidemment isold de la plupart des gens par son d^sir de quitter la terre. Sa fille Marthe introduit cependent une cert8ine intimity. C'est elle qui repr^sente la foi et l'espoir dans la piece, contrastent avec 1'infidelity, 1'hostility et le cynisme de sa mere. Les actions de Berenger, qui se rattachent au monde de l'enfance, sont comprises par Marthe qui offre, a la fin de la derniere scene, une vision optimiste au dysespoir de son pere: "(gela s'arrangera peut-§tre.. .peut-6tre les flammes 32 pourront s'eteindre...peut-etre la-glace va fondre...peut-fitre les abimes se rempliront...les jardins...les jardins..." (p.198). Cette intimite" disperait definitivement dans Le  Roi se meurt. Le roi refuse l'aide de tous les personnages de la cour qui representent les diffirentes attitudes des vivants envers un vieillard mourant. Aucun ne comprend le definni la peur du roi a son dernier moment. Le medecin lui-meme s'interesse plus a le meladie qu'au malade, ripitant son prognostique pessimiste avec une insistence pinible: "Ma-jeste, vous allez mourir...vous ne pouvez plus guirir...vous allez mourir..."(p.22) Tous, sauf le roi, quittent la scene a la fin du dernier acte, laissant Berenger seul devant la mort. Ce probleme de 1'isolement, souligni par l'echec du langage et par 1'alienation des Berenger, entraine des reactions differentes chez les heros: 18 capitulation, le defi, 1'envolie, ou 1'acceptation. Au debut, chacun ressent les memes sentiments que decrit le Berenger de Tueur sans  gages: "II se fit en Poi une sorte de vide tumultueux, une tristesse profonde s'empara de moi...intolerable"(p.79). Quand il ne decouvre pas le bonheur qu'il attendait, le premier Berenger se resoud a trouver le Tueur et h sauver l'humaniti: "Je refuse d'accepteri II vient un moment oull'on ne peut plus admettre les choses horribles qui arrivent..." (p.121). Il argumente contre l'ennemi dans son desir d'af-firmer ses veleurs humaines. Demandant 1'explication des 33 meurtres, il suggere comme justification une philosophise. pessimiste, 1'intention de detruire un monde condamne au malheur, ou la haine de l'espece humaine. Cependant, selon Berenger, le Tueur devreit cesser de tuer soit par amour du Christ soit pour le pleisir d'accomplir un acte gratuit. Ls decision finale de Berenger en face de son adversaire fait ressortir la difference profonde entre les quatre heros Sb solution b lui est la capitulation. Quand le Tueur sort son couteeu, Berenger ne tire pas; . laissant tomber ses pistolets, il crie: "Mon Dieu, on ne peut rien fa ire 1 Que peut-on faire?"(p.172) Alors que Tueur sans gages represente l'absurdite de l'ordre social puisque I'auteur critique l'incapacite de l'homme b affronter son destin, Rhinoceros, d'apres Robert Abireched, "aboutit b un refus de tous les systemes et se 12 termine sur une image de 1'homme.debout et solitaire." Ionesco dScrit la mfime detresse et la m6me ^ngoisse que discute le Berenger de la piece precedente, mais ici, pour la premiere fois, l'homme ne capitule pas, affirmant sa nob lesse et son courage. Au commencement du premier acte, Berenger n'a plus la force de vivre; il n'en a meme pas envie. Il boit pour se calmer, pour se detendre, etienfin pour oublier: "Je bois pour ne plus avoir peur...des an-goisses difficiles b "definir. Je me sens mal b 1'sise dans 1'existence, parmi les gens,alors je prends un verre"(p.23). Sa premiere reaction b la rhinocerite est 1'indifference et 34. refiis d'y penser;; il deguise la re elite en marmottant desv platitudes au moyen desquelles il nie completemeni le phenomene. A la fin, pourtant, il resiste au mal en depit de toutes. les tentetions de I'amitie et de 1'emour qu'il evait rencontrees avant. Son heroisme, cependant, est instinctif et sentimental. Des qu'il calcule ou raisonne, il est impuissant. Berenger ne sait...pas tres bien, sur le moment, pourquoi il resiste a la rhinocerite et c'est la preuve que cette resistance est authentique et profonde. Berenger est peut-etre celui qui...est allergique aux mouve-ments des foules et aux marches, militaires et autres.13 C'est en suivant sa propre- nature, nous dit Ionesco, que Berenger devient hero'ique. Le Berenger du piston de 1'air, a la difference des? ses preddcesseurs, a deja reussi sur la terre. Ecrivain connu, il sait que des journalistes s•interessent a ses id£es et mSme a son avenir. Vaniteux, et intepesse, ce troisieme protagoniste exige que sa photo soit raise en premiere page et accepte volontiers le. cheque qu'on lui offre apres une interview. Il sent, neanmoins, la m©me anxiete* que les Berenger de Tueur sans gages et de Rhinoceros; de plus, il desire ardemment s'evader loin de Is terre. Tantot il se trouve tristre et sans ressort, tantGt un bonheur inexplicable le comble. Bien qu'il soit moi*ns eliene que les autres heros, il s'envole enfin a la recherche des joies lumineuses 35 auxquelles 1•etre humain aspire sans toujours les concevoir clairement. La premiere psrtie du Roi se meurt r£vele un Berenger plus angoisse" que celui a la fin de la piece. La premiere etepe est le devoilement^ de l'£tat du royaume par ceux qui n'ont pas a mourir, et 1' apparition des premiers sympt<3mes du mel; la selle du tr<3ne est un living-room delabre oh des lezardes epparaissent dans les murs. Le roi n'avoue pas ses malaises, refusant I'aide d'autrui. II ne se rdsigne pas a quitter la vie, s'empqrtent a plusieurs reprises en voyent le rituel de la mort continuer. Sous la pression des autres personnages, la prise de conscience s'accomplit et le tyran se rend compte qu'il va mourir: "Breves gens, je vais mourir. Ecoutez-moi, votre Roi V8 mourir"(p.33). La revolte s'ensuit et Berenger espere de son peuple un secours, un miracle meme; sahglotant et gdmissant, il se raccroche aux esperances les plus insensdes; "CeJhVest pas possible...11 y a peut-etre une chance sur dix, une chance sur mille"(p.36). Comme le he>os de Rhinoceros, Berenger refuse d'abord de regarder en face : la reelite; mais cette fois la revolte se ddcouvre impuissente. Le desespoir accable le roi qui rejette toutes ses possessions, ecceptant enfin un condition qu'l-il ne peut pas changer. Malgre 18 difference entre les reactions des prota-gonistes envers I'isolement, c'est-a-dire, entre la capitu lation, le d£fi, I'envolde, et 1 * acceptation, Ionesco met 36 1.'accent dans chaque cas sur l'echec du heros a vaincre 1'alienation et la solitude. Si le Berenger de Tueur sans gages proteste contre 1'acceptation du mal dans la societe, il agit tout seul. Dans les indications sceniques ionesco souligne encore une fois sa preoccupation avec 1'alienation: Berenger est done absolument seul sur la scene...Le metteur eh scene...(doit)faire sentir la solitude de Berenger, le vide qui I'entoure...Berenger aura l'air de plus en plus inquiet...on devra sentir...la montee meme de l'angoisse de Berenger,(pp.158-59) Dans Rhinoceros, Berenger reste seul sur la scene egele-mentjaffoie par la solitude. Avant d'essumer son destin d'homme et d'evoluer vers une prise de conscience de son humanite, il essaie de barrir et de marcher a quatre pattes. Dens le monologue de Berenger a la fin de la piece, Ionesco indique que le heros est "le dernier homme"(p.117). Le troisieme Berenger revient sur ska terre..••••epudise-rpar son voyage, meurtri, captif de la societe, enlise dans sa condition d'homme. Bien qu'il ne soit aliene ni de se femme ni de sa fille, il reste pessimiste et desespere: "Ce n'est rien encore pour le moment"(p.198). Il n'y a de la goie ni sur terre ni dans le ciel. Dens la scene finale du Roi se meurt, il n'y a -plus rien sur le plateau sauf le roi sur son trOne dans une lumiere grise. Les autres personnages ant quitte la scene tandis que nous voyons disparaitre progressivement les fenetres, les portes, et les murs de la salle du trOne. 37 Il reste au mourant a accepter son denuement et a accider, pour finir, a l'inconnu. Dans le cycle Berenger, Tueur sans gages. Rhinoceros, Le pieton de 1'air et Le Roi se meurt, Ionesco approfondit done le premier aspect de 1'angoisse existentielle d£ja familier dans Jacques ou la soumission, Les Chaises, et i Amedee: le manque de communication qui devient alienation et solitude. Birenger, serviteur des automatismes du langage, seul dans le monde, exprime avec la peur de l'isol ment iraetdesstanxietea quisshantent Ionesco depuis toujours. 38. CHAPITRE I—NOTES ^"Cite dans Claude Abastado, ed., Rhinoceros(Paris: Editions Bofdas,1970), p.26. p Jacques Carat, "ionesco, l'ancien et le nouveau," Preuves, 146(1963), 71. Eugene Ionesco, Notes et contre-notes(Peris; Editions Gallimard, 1962), p.IT. 4 E. Ionesco, Journal en miettes(Paris: Mercure de Frence, 1967), pp.122-23. ^E. Ionesco, Notes(Paris: Editions Gallimard, 1962),viii. Leonard pronko, Eugene Ionesco(New York: Columbia University press, 1965),p.34"^ 7 . J-H Donnard, Ionesco dramaturge ou 1*artisan et le demon Paris: Lettres Modernes, 1966), p7l30T 8Ibid., pp.156-57. 9 L.PronKo, Ionesco(New York: Columbia Univ.,Press,1965), pp.41-42. 10E1 Ionesco,Notes(Paris: Editions Gallimard, 1962),p.177. ^L. Pronko, Ionesco (New York: Columbia Univ. Press, 1965), p.42. 12 Robert Abirached, "Rhinoceros d'Eugene Ionesco", Etudes, 304(1960), 393. 13 E. Ionesco, Notes(Paris: Editions Gallimaurd, 1962), p.177, CHAPITRE II L'Existence Contradictoire -Nous avons deja remarque dans Jacques ou la soumission, dans Les Chaises et dans Amedee ou comment sans dibarrasser, 1'existence de deux sentiments contradictoires devant la vie: 1'etonneraent d'etre et la difficulty d'etre. Ce deuxieme aspect de 1'angoisse existentielle chez Ionesco est repris et developpi dans le cycle Berenger; Tueur sans gages, Rhinoceros, Le Pieton de 1'air et Le Roi se meurt, ob. 1'imerveillement devant le monde se mue peu a peu en desespoir. L'anxiite de Ionesco lui-mSme en face de cette incongruite constitue le fond de ses dernieres oeuvres. Le spectateur sent sans cesse la presence obsedante de sa propre agitation, du tourment qui afflige ses personnages, des inquietudes sourdes qui nourrissent sans cesse 1'imagination du spectateur.1 Avant de passer a 1'etude de 1'existence contradictoire, il est necessaire de souligher encore une fois 1'importance du personnage de Birenger. Le protagoniste des quatre pieces, il est le symbole de 1'incommunicability et de 1'alienation, et represente 1'etre dechiry. Il eprouve a la fois les deux "prises de conscience" qui sont "celles de 1.' evanescence et de la lourdeur, du vide et du trop plein, de la transparence irreelle du monde et de son 2 opacite, de la lumiere et des tenebres epaisses." Le 40 deroulement de 1'action dans les oeuvres du cycle Berenger repose sur des sentiments divers—tragiques, grotesques, ou absurdes; ce n'est, jamais un simple expose* de faits ni une histoire racontee. Ce qui compte est la metamorphose con-tinuelle des emotions de Berenger: sa surprise, son eton-nement, son envie ou son ddgodt. Du Tueur sans gages au Rod se meurt, en passant par Rhinoceros et Le pieton de 1'air, il y a une progression descendants de 1'etat de joie a l'etat de tristesse. En outre, cheque piece va d'acte en acte vers une depression plus profonde. O'est au moyen des Elements sceniques et du melange du comique et du tragique que Ionesco cherche a faire evoluer les etats d'esprit les plus contrsires. Dans les pieces du cycle Berenger, 1'image des contradictions univer-selles s'appuie peu sur la tirade et le geste, mais se treduit par d'autres moyens tout eussi efficaces. Pour Ionesco, la m8tiere parle. Elle exprime dans son theatre des sentiments et des passions, possnt les problemes de l'homme dans la society contemporaine. La presence de Berenger dens un cadre, heutement expressif, indique ses dispositions int^rieures. Ionesco suggests that a feeling of lightness, airiness, sometimes accompanied by the dis covery of a gift of levitetion, restores the lost paradise of youth and innocence, whereas the proliferation of matter constitutes a concretization of man's imprisonment in the material world.3 Le monde des objets, plus important comme moyen de communi cation des emotions que le monde des personnages ou que l'emploi du langage, fait ressortir cette" progression des-cendante de l'etonnement d'etre a la difficult^ d'etre. Amedie ou comment s' en debarasser debutait par un sentiment d*oppression, de lourdeur, et d'opacite avant d'arriver a l'etat d'euphorie que Ionesco dehrit mitaphorique-ment dens la fuite d'Amedie au ciel. Tueur sans gages, par contre, presente au debut une Cite Redieuse ou tous les hommes semblent heureux, et se termine dans les tinebres, le silence et le mort. Le Berenger de Tueur sans gages represente l'homme dont les plus grands espoirs se muent peu h peu en melancolie. L'image de cette Citi Radieuse du premier acte rappelle b Berenger un court moment d'exalta tion dans son passi ou il avait trouve un bonheur profondj Dans mes jours de tristesse, de depression nerveuse ou d'angoisse, je me rappellerai toujours...cet instant lumineux1 qui me permettrait de tout supporter, qui devrait etre ma raison d'exister.(p.80) La mise en scene renforce soil itat d'euphorie car tout est tranquille, meme parfait. L'iclairage joue sur le bleu et le blanc qui constituent les seuls Elements du dicor lumineux. Les bruits du vent et de la pluie ont disparu et le silence qui s'ensuit cree, avec la scene vide, une impression de calme. A premiere vue, Bdrenger voit dans la Citi Radieuse le summum de tout ce .que la vie devrait etre. II se trouve, dit-il, "au milieu du'printemps, en cet avril de...(ses) rSves. 42 de...(ses) plus anciens reves"(p.68). L'idee du "rfive" introduit le conflit entre 1'illusion de la belle cite et la realite de le deshumanisa'tion des citoyens. Les fenetres toutes fermdes, les rues desertes, et la vie organised et sans spontaneity dans la ville suggerent que le silence et la trenquillite sont ceux de la mort; Berenger apprend peu a peu que les habitants pensent plus h la mort qu'a la vie. La deuxieme image de Tueur sans, gages, celle de la cite grise des vivants dans <Acte II, contraste avec la lumiere de la Cite Radieuse. Elle 8nnonce une transformation de la beaute et de la joie en laideur et inquietude. Lorsque le rideau se leve sur la chambre de Berenger, le scene est plongee dans une obscurite presque complete. Le source de lumiere n'est qu'une seule fenetre devent laquelle apparaissent de temps en temps les ombres derisoires ou grotesques des passants. Le grand nombre des meubles ne laisse pas de place aux etres humains, situation qui nous rappelle la proliferation des objets dans Les Chaises. Cette premiere:.jpiece faisait naitre chez le spectateur un sentiment d'impuissance et d'angoisse, car il aveit 1'im pression du developpement d'un etat d'esprit, d'une passion, et d'une folie. Ionesco e indique de plus que la salle ou vivaient les Vieux n'avait pas d'objets utilitaires mais dix portes qui ne servaient a rien. Dans les deux pieces, Les Chaises et Tueur sens gages, le nombre insolite de meubles et d'objets sur la scene fait ressortir leur inutilite. 43. L'auteur veut du reste mettre en relief dans Tueur:sans gages tout ce qu'il y e d'odieux et d'absurde dans le vie quotidienne. Si le plateau de ce deuxieme acte est vide de personnages, sauf la concierge dont le visage "s'enlaidit encore daventage", les bruits le remplissent: On entend des coups de marteau venent de l'etege sup^rieur, un poste de T.S.F. en marche, des bruits, tant<3t se rapprochant, tant<3t s'eloignant, de camions et de motocyclettes...il s'agit d'un enlaidisse-ment mi-ddsagreable, mi—comique du vacarme.(p.101) L*inconvenient majeur de la civilisation moderne est done souligne, signe de ce que Lemont 8ppelle "ionesco's despair 4 at the realization of our human imprisonment in matter." Entoures de son et de matiere, les personnages de la ville ont. perdu leur liberty. La derniere etape de cette progression vers le desespoir dans Tueur sans gages est le malaise de Berenger devant le Tueur. Get etat nous prepare h la piece suivsnte, Rhinoceros, qui montre tout au debut un Berenger peureux et angoisse. Ionesco continue a employer les m@mes procedes subtils, la lumiere et les objets sceniques du debut, pour rendre evident 1•accablement du heros. C'est maintenant le cre-puscule, "un crepuscule fige,r(p.59) avec un soleil roux; 1'atmosphere de la fin du jour suggere en meme temps la fin de la vie. Quand Berenger marche seul sur la route ou 1'attend le Tueur, des murs surgissent perfois e droite et a gauche, se rapprochant en couloir pour donner 1'impression 44. qu'il "ve etre pris dens un guet-apens"(p.159). Cette situation menagante fait ressortir le disarroi du hiros. La transformation de la joie de Birenger en angoisse est done accentuie par le mise en scene. "Tout est mis en oeuvre pour que les crimes du Tueur frappent 1•imagination des spectatteurs, et gela des l'acte premier." Berenger, qui a resists a 1'ennemi plus que tous les autres, ne peut le conveincre qu'il a tort. Ionesco introduit einsi le conflit entre les aspirations de l'homme et ses accomplisse-ments, conflit qui accompagne souvent le dechirement de l'homme entre son dtonnement devant la vie et la difficulty de vivre. Jacobsen et Mueller ont risumy la progression descendahte de l'euphorie I la dypression dans Tueur sans  gages. In the early scene he is concerned with the recapturing of joy. In the later one, he is struggling to stave off the death which will ensue now that felicity no longer makes it possible for him to live. In between the two scenes he has come to dis cover how complete has been his loss.6 Si le premier Byrenger, comme Ionesco son cryateur, a un jour iprouve "le bonheur, 1'emerveillement d'etre dans 7 un univers qui ne g6ne plus", un court moment d'exaltation suivi du malheur, dans Rhinocyros Berenger ne semble avoir yprouve que le malaise d'exister: "Pour ne pas sentir 1'horrible fardeeu du Temps qui brise vos epaules et vous penche verslla terre, il faut vous enivrer sans tr6ve"(p.23), 45 s'exclame-t-il. Des le premier tableau Ionesco pr^sente une atmosphere de malaise grace aux elements sceniques. Le ciel trop bleu, les murs blanc, et la lumiere crue blessent le regard. L'arbre qui se trouve pres de la terresse du cafe est triste et poussiereux comme la vie des habitants de la petite ville; ceux-ci s'ennuient par la repetition monotone des jours. Les symptOmes de la rhinocerite, du conformisme general, apparaissent avec le passage d'un seul rhinoceros. L'evenement n'a aucune signification sauf qu'il devient tin, sujet de conversation. C'est le premier signe que les citoyens ont perdu completement le sentiment de l'dtonnement devant le monde, meme en face d'une situation insolite. La transformation des citoyens de cette ville bien tranquille en rhinoceros est done une mutation physique et psychologique, un changement de corps et de mentalite. II y a dans le reste de la piece une progression continuee et acceieree vers un desespoir plus profond que celui de la. fin de Tueur sans gages. Ce developpement se menifeste psr une image centrele de rhinoceros qui prolifere et qui expio.se. La progression est angoissante car les tableaux s'organisent autour d'une seule figure, celle de Berenger, qui ne quitte pas la scene. Il en resulte que peu a peu nous nous identifions b lui, nous voyons le monde avec ses yeux, nous vivons son affolement, son oppression.8 L'inquietude grandit lorsqu'un collogue de Berenger, M^Boeuf, , 46..... •.. se metamorphose en rhinoceros, maledie incomprehensible et inexplicable. Les objets du tableau continuent a suggirer la difficulty d'etre, surtout la pendule au mur du bureau; c'est un s§rgne de 1'obsession de la fuite du temps et de l'approche de la mort chez Ionesco: Depuis que j'ai pris tout a fait conscience du temps, je me suis senti vieux et j'ai voulu vivre. J'ai couru apres la vie comme pour attraper le temps, et j'ai voulu vivre.9 En outre, les cas de rhinocerite ne sont pas simplement racontees; une mutation s'opere sur la scene. La transfor mation de Jean en rhinoceros dans la lumiere bieme souligne son rejet des principes humanistes. A la fin du deuxieme acte la rhinocerite n'est plus un evenement insolite; les animaux sortent de partout, de la loge du concierge, de 1•appartement voisin, parcouraht les rues en troupeaux. Berenger demeure enfin le seul etre humain, "le dernier homme"(p.117), apres avoir vu se transformer ses collegues, ses amis, et la femme qu'il. aimait. Le mouvement dramatique s'acceiere par l'alternance du spectacle et du ricit. Nous voyons quelques cas de metamorphose avant d'apprendre leur multiplication. "il n'y a plus qu'eux...Les autoritis sont passies de leur cdte"(p. 110), crie Berenger. La rhinocerite n'epargne personne, l'homme pacifique et intelligent, celui qui souffre d'un complexe d'inferiorite, celui qui a une situation brillante, et enfin celle qui represente la gentillesse et 1'amour. Pour figurer cet encerclement de Berenger, Ionesco utilise encore une fois le decor de la piece. 47. Cheque acte pr^sente une lieu different ou les personnages sont etteints par le mel:; une place publique, le bureau oh travaille Berenger, le chambre d'un ami, et enfin sa propre chambre. Les escaliers se sont ecroul£s et enfin les murs s'effondrent. Le decor detruit, le monde plus que chaos, Berenger reste seul et angoisse. Si le Berenger de Tueur sans gages e senti une joie de vivre qui a ensuite fait place au desespoir, le hdros de Rhinoceros n'a done connu que la peur et l'isolement qui deviennent de plus eh pi angoissants. Dans Le pieton de 1'air, ionesco reprend le theme de 1'existence contradictoire, reyenant a l'euphorie de Tueur sans gages, mais decouvrant a la fin un monde plus terrible que le nOtre. In a verdant mythicel England, Berenger experiences once again the feeling of airi ness end plenitude perfectly balanced which was the particular state of grace of the hero •.'. of Tueur sans gages, also called Berenger.10 Au commencement de la piece, le bonheur de Berenger est reflete dans le decor peisible. Tout est en pleine lumiere, le ciel est tres bleu et tres pur, le champ herbeux vert et frais. Berenger connalt une joie sans cause et sans limite qui lui donne des eiles invisibles. Quand elle le souleve, il est exstatique comme s'il redecouvrait sa vraie neture oubliee qui est de s'envoler loin de la terre. II se reppell que "voler est un besoin indispensable de 1'homme"(p.166). Le heros qui s'envole est deja prefigure dans A^dee 48. ou comment s'en debargesser, mais 1*ascension d'Amedee est le denouement d'une comedie. Celle de Berenger est, par contre, "l'origine d'une dicouverte qui transforms le reve en cauchemer"Au fur et a mesure que 1*action se deroule, nous voyons des changen ents dans le decor qui indiquent 1'evolution des sentiments de Berenger. Au bord d'un pricipice, il y a "la frontiere du neant"(p.154), image qui exprime une des peurs fondamentalesde ionesco, avant meme que le voyage de.Berenger commence: "Depuis longtemps je n'avais plus eu une angoisse si lucide, presente, 12 glaciale. Peur du neant." Berenger s'est resolu a explorer l'univers pour trouver plus de joie et de beaute ailleurs; mais il decouvre les raveges physiques, moraux, et sociaux pire que ceux de notre monde. Leonard Pronko souligne l'emploi des elements sceniques pour suggerer la deception du heros: We note the familiar progression from euphorie to depression, dominated this time not by a proliferation on stage, but by the hideous revelation of endless nothingness, suffering and death in the abyss of time.13 Juste avant le iretour de Berenger, le plateau s'obscurclt. Des lueurs rouges et sanglantes, et le" grondement du ton-nerre. donnent auJpaysage une ambiance crepuscubaire, grise, et triste. .gjela annonce le cri desespere de Berenger: "Je vois tout. Plus d'espoir"(p.190). De vagues crepite-ment et de feibles lueurs de feux d'artifice suggerent . a la fin une triste fete. Bien que Berenger se soit attendu 49. a celebrer la decouverte de la joie et de la beaute au-dessus de la terre, il n'a trouve "plus rien que les abimes illimite's" (p.198). Le contraste entre la beaute que Beren ger cherchait et la laideur finale est resume ainsi: Thus the light machine play turns out to be one of the darkest tragedies of ionesco... dominated by...the prophecy of the end of our world. Compounded of air or matter, Ionesco's plays never allow us to forget? the tragic quality of life.14 Le troisieme Berenger est done completement accable; il n'y a aucun bonheur sur terre ni au ciel. S'etant efforce de retrouver l'euphorie de Tueur sans gages, ionesco d^crit enfin une depression pire que celle de Berenger dans Rhinoceros. Avec Le Roi se meurt ionesco s'interesse ;a la mort d'un seul homme qui represente a lui seul toute 1*humanite. Nul doute que Ionesco pense a la decadence du monde entier, aussi bien qu'a 1'irremediable destruction de l'etonnement d'etre. Nous apprenons des le debut que le royaume de Berenger se demolit. Le chateau poussiereux qui resonne a chaque craquement est frapp^ de marques de decrepitude; le radiateur reste firoid, la vache ne donne pas de lait, il y a une fissure'dans le mur. Ces details sont le symbole de toutes les faiblesses de Berenger qui ne peut pas accepter sa mort inevitable. La Reine Marguerite insiste que "les signes ne trompent pas"(p.l2). Le peysege laisse aussi prevoir .la destruction de Berenger. Le ciel est couvert de nuages, le soleil est ^en^etaEd", et la comete est epuis£ . 50. "comme un chien moribond"(p.17)• Le confiance du roi quand il entre en scene est done niie par le ton et par les Elements sceniques; nous sevons que 3erenger ;va mourir . i m6me s'il ne le sait pas lui-meme. Le temps thefitrali rend meme plus evidente l'approche de la mort. Berenger s'entend dire qu'il mourra a la fin du spectacle et qu'il lui reste tant de minutes a vivre. "Il nous reste trente-deux minutes trente secondes"(p.47), annonce Marguerite. Ionesco- impose au vieillissement et a l'agonie les dimensions m6mes de la representation. La precipitation du .iitythme qui en risulte fait naitre chez le spectateur un sentiment d'impuissence devant la fatelite de la mort. Au fur et a mesure que 1'action progresse, les marques de la difficult^ d'etre se multiplient. Quand le roi entre dans le selle du tr<3ne, il n'y a rien d'officiel ni meme de royal dans son apparence. II a les pieds nus et Marguerite demende sans aucun respect: "Ou a-t-il seme ses pantoufles?" (p.18). La faiblesse de Berenger est mise en relief quand les nuages et la pluie ne disparaissent pas malgre ses ordres. Il crie d'un ton eutoritaire, "L'Etat, e'est moil", phrase ironique car les deux seront detruits; la destruction du royaume ne fait que presager la mort du roi. II est pris de peur a 1'apparition des premiers symptOmes du mal, jper exemple, quand il ne peut se'relever apres sa chute. A partir de ce moment, la mort,prochaine ne peut plus etre dissimulie. 51 Au moment de sa mort, c'est Marguerite le guide et le seul recoufs de Berenger. Elle aide le roi a rejeter toutes ses possessions en insistent: !'/Ce toitn'est pas toi. Ce sont des objets etrangeps...des parasites monstrueux"(p.70). Elle enleve aux pieds du roi des boulets invisibles et fsit mine de soulever un sac de ses epaules; il n'y a done plus rien qui le retienne a la terre. Les fenetres, les portes, et les murs de la salle du trOne disparaissent lentement, laissant Berenger seul sur son trflne dans une lumiere grise. La scene vide suggere la descente vers le neant qu'est la, mort. Ionesco a deja exprime sa peur du neant dans Le pieton de 1'air. Il la decrit dans ses Notes et contre-notes. J'ai eu soudein 1'impression que les tenebres du neant avaient...commence a me devorer et que je n'avais deja plus de pieds, de mollets,,de cuisses; je n'eteis plus qu'un tronc que rongesient les flammes glacees du neant.15 La derniere image est celle de Berenger en train de sombrer dans une sorte de brume. La piece se termine^dans le pathe tique et l'engoisse. L'etonnement d'etre a done fait place au mal d'etre qui se termine par la fetelite de la mort dans les quetre pieces du cycle Berenger. L'euphorie de Tueur sans gages se transforme en desespoir qui devient plus profond encorev dans Rhinoceros. La tentative de retrouver la joie dans Le Pieton de l'air echoue et ionesco en vient enfin dans Le Roi se meurt e decrire la decadence du monde entier et a la ret-52. tacher a la mort de Berenger, representent du genre humain. La raise en scene, qu'elle soit la proliferation des qbjets ou la presentation d'un plateau vide, exprime les sentiments opposes de Berenger, porte-parole de Ionesco. Celui-ci insiste d'ailleurs sur 1'importance des indications sceniques. Je veux dire que mon texte n'est pas seule-ment dialogue, mais il est aussi "indica tions sceniques". Ces indications sciniques sont a respecter aussi bien que le texte, elles sont necesseirea, elles sont aussi suffisantes.16 ' La mise en scene est renforcie par une autre technique qui souligne le theme de 1''existence contradictoire: celle qui melange le comique au tragique. De meme que l'itonne-ment et la difficult^ d'etre sont intimement liis, de m6me le sont le comique et le tragique. Les angoisses et les obsessions de Ionesco n'iclatent jamais si fortement que dans le rire des farces tragiques. The ultimate angoisse of ionesco's own experience is at the same time the source and mainspring of his awareness of the comic.17 Ce n'est pas 1'humour en soi que Ionesco cherche a rialiser. Poursuivant le theme de 1'existence contradictoire, il cree autour du probleme une atmosphere d'Humour. Il s'efforce de provoquer le ridicule mais il y a quelque chose de tragique d8ns la signification humaine qu'il donne aux mots et aux gestes. 53 On peut employer.parfois un proced^: jouer contre le texte. Sur un texte insense,^ absurde, comique, on peut greffer une mise en scene, une interpretation grave, solo: nelle, ceremonieuse. Per contre, pour eviter le ridicule des larmes faciles, de la sensiblerie, on peut, sur un texte dra-matique, greffer une interpretation clownesque, -~~ souligner, par la farce, le sens tragique,.' d'une piece.18 Le partipris de gaite devant la confusion du monde ne surmbnte?pas; 1'absurde;il le souligne. Le rire dans le theatre de Ionesco est done un rire angoisse en face de la maree envahissente des choses et de la dissolution de l'humain. Le comique dans les pieces du cycle Berenger differe de celui des premieres pieces. Le comique de caractere treditionnel y est remplace par un "comique de non-caractere"; les personnages interchangeables suscitent le rire par leurs gestes mecaniques, suggerent qu'ils ne sont que des robots, des marionnettes. La satire du petit bourgeois comprend en outre une satire de tout homme. Le comique qui figure autour du personnage central de Berenger, le representent des problemes cepitaux de notre temps, est au contraire un comique tres psrticulier. Berenger montre le fragilite bien humeine qui met en relief les inepties de l'homme et la vanite de ses ambitions. Le comique de Berenger degage de ses propos, de ss mentalite, de ses desirs, et de sa maniere d'envissgerla vie. II est gro tesque dans sa fagon de parler, d'agir et de penser. Ionesco produit 1'humour eu moyen du burlesque qui est un comique 54. "sens finesse, dur, excessif"; il ne feit pes ce qu'il 19 appelle de la "comidie de salon" ni de la comidie drematique, mais de la farce. Comedy, the medium which concerns itself with the common man has taken over in the realm of tragedy. It has assumed the magicel properties of drama which, as a genre, failed us, presenting images of the world's cruelty unredeemed by the sacrifice of a noble hero...Comedy...has had to suffer a metamorphosis before it was reedy to present a picture of total man. Neither the* comedy of manners nor the comedy of situations could fulfill this function. Farce, however, with its surface slapstick, was simple and direct enough in its theatricel effects to reveel in visual terms the metephysical duality of the human creeture, caught between "dreams and events".20 Ionesco. prisente de plus en plus de scenes comiques a mesure que 1'interpretation des pieces devient plus tragique. Tueur sans gages, oti le sentiment de le. joie ne s'est pas encore mue en desespoirj est la moins amusante des quatre oeuvres du cycle Berenger. L'euteur y suscite le rire surtout par le ridicule du langage. A premiere vue, la conversation entre Berenger et l'Architecte semble ridicule. Berenger raconte au bureeucrate son etonnement devant le monde. Celui-ci 1'ecoute d'une menlere distraite car il se fsche contre sa secretaire qui est en retard. Berenger entend les mots adresses- a 1'autre et les integre tout de suite a son reve. Une intention serieuse se ceche sous ce comique de situation. Ionesco demontre, au moyen d'une incident ridicule, qu'il n'y aucune communication entre les hommes. Ils ne s'ecoutent pas les uns les autres parce qu'ils sont preoccupes seulement de leurs propres.pensees. 55. Ionesco utilise plus loin l'effet comique de 1'ex8geration. Le portrait de la mere Pipe qui s'adresse s une foule invisible,, faisant des gestes et employant Ihe l8ngage des hommes politiques de nos jours, est amusant. ionesco se moque avec amertume de la' society oh les gens ont cesse* de penser, oh ils ecceptent la propagande trop fscilement. L'humour dans cette piece est £mouvant et meme tragique perce qu'il reflete la souffranee et l'angoisse humaine. Ionesco se sert davantage du melange du comique et du tragique dans Rhinoceros, le deuxieme piece du cycle Berenger, ou la joie a fait place au desespoir. J'ai vu que tout le monde s'accordait $ dire que la piece etait drflle. Or elle n'est pes drtfle; bien qu'elle soit une farce, elle est surtout tragedie. II y e, de la part de la mise en scene...surtout tricherie intellec-tuelle.21 Il y a d'un bout a 1'autre de l'oeuvre une succession de situations inettendues; 1'action burlesque et le comique bouffon de la farce d^coulent de la. Dans la scene de la metamorphose de M. Boeuf en rhinoceros dans l'Acte III, le burlesque domine. La reaction de M. Papillon b 1'apparition du rhinoceros est amusant car il se revele "chef de service" perfait. "Cette fois je le mets b la porte pour de bon" (p.58),declare-t-il. Son employe* Stant devenu un animal, sa decision n'a eucune portde. Mme Boeuf refuse d'abandonner son mari, et dans une scene grotesque, elle part, en amazone, sur son dos. Le comique qui r^sulte de la rhinoc^rite rend encore plus serieux et angoissant le probleme pos^. 56. Il s'agissait bien, dens cette piece, de... montrer comment l'idiologie des nazis se transforme en idolatrie, comment elle en-vahit tout, comment elle hystirise les masses, comment une. pensee, discutable au depart, devient monstrueuse lorsque les... dictateurs...en font un excitant.22 La fin de la piece est particulierement pethetique puisque Berenger reste seul et desesperi au milieu des rhinoceros. Dans cette piece, comme dans les precidentes, Ionesco a melangi le comique au tragique tout comme il a relie la volonte de vivre au mal d'etre pour mettre en evidence encore une fois la condition douloureuse de l'homme du vingtieme siecle. Le pieton de 1'air continue la co-existence du pathos et de le farce. Tout au debut le spectateur est frappi par 1'apparition d'un "avion sllemand de bombardement". "Un rescape de la derniere guerre"(p.133), s'icrie Berenger. Une bombe explose immediatemient apres sur la cabane de 3erenger. L'episode, ridicule a cause de son anachronisme, suscite le rire. Ce n'est pas, pourtant, un spectacle gratuit et vide de sens. L'ivenement est absurde, sous-entend Ionesco, comme le sont toutes "les consequences des 23 conflits mondiaux pour les peuples et les individus." L'action burlesque est significative encore plus loin quand Berenger s'envole dans les airs tandis que sa femme lui crie des ordres inutiles et ridicules: "Berenger, tu donnes un tres mauvais exemple...Robert, on va. se moquer de nous... Finis'Upp.162-63). Le tragique de l^aetiontest lie a 57 1'isolement de Berenger qui reste tougours seul dsns ses d£sirs de chercher plus de joie et de beeute silleurs. D'autre pert, les autres personnages ne s'emerveillent nullement d'une id^e aussi extraordinaire que celle d'un homme qui sait voler. Le derniere piece du cycle Berenger, Le Roi se meurt, comprend davantage de proc^des comiques,meis en m@me temps, le theme est le plus tragique du cycle. La cocasserie commence quand le roi paratt sur la scene sans souliers. Son spparence est a le fois ridicule et pathetique; ses vetements royaux disparaissent a mesureq^que son pouvoir diminue et qu'il epproche de sa derniere heure. Les membres de se cour considerent le salle du tr<3ne comme un "living-room". Si le terme est amusant a cause du contraste entre le nom. officiel et 1'expression snachronique, il souligne pourtant la destruction du royaume de Berenger. Nous rions des actions du roi, tout en nous rendant compte de sa faiblesse physique,.politique et sociale. Le rdle du mddecin est d'autant plus ebsurde qu'il possede encore deux metiers, ceux du bourreau et d•astrologue, .metiers qui sont un contre-sens a sa position de m^decin. Un mddecin est un homme de science, meis celuri-ei predit les evenements d'apres 1'inspection des etoiles. II s'int^resse davantege a la mort de ,Berenger qu'a sa vie, ce qui rend plus insoutenable l'approche de la mort inevitable et l'angoisse de Berenger qui insiste pour vivre. 58 Dans les quatre pieces du cycle Berenger Ionesco ddveloppe evidemment le deuxieme aspect de 1'angoisse existentielle deja perceptible depuis Jacques ou la  soumission: 1'existence contradictoire oh la joie de vivre fait place au desespoir. En nous identifiant avec Berenger qui represente 1'etre dechire' entre deux sentiments opposes, nous devenons conscients de notre condition en tant qu'homme du vingtieme siecle. Nous apprecions la valeur de notre existence et de nos actions, de nos joies et de nos souffranees, aussi bien que le fait qu'il fatit lutter consciemment et volontairement contre notre emprison ment dsns la matiere et contre la deshumanisation de notre sociite. 59. CHAPITRE II—NOTES ^F. Bradesco, Le Monde etrange de Ionesco (Paris: Promotion et Edition, 1967), p.134. 2 E. Ionesco, Notes et contre-notes (Paris: Editions Gellimard, 1962), p.l40T; : 3 R.C. Lamont:, "Air and Matter: Ionesco's Le Piiton de 1'air end yictimes du devoir'?French Review7^8(l965) ,^?49. 4 R.C. Lamont, "The Proliferation of Matter in Ionesco's Plays," L'Esprit Createur, 2(1962), 193. «J-H Donnard, Ionesco dramaturge ou 1'artisan et le demon (Paris: Lettres MOdernes, 1966), p.lT7. J. Jacobsen and W. Mueller, Ionesco and Genet, Play wrights of Silence (New York: Hill and Wang7 1968), p.78. 7 E. Ionesco, Notes (Paris: Editions Gallimard, 1962), p.140. o Citi dans C. Abastedo, ed., Rhinoceros (Paris: Editions Gellimard, 1970), p.156. 9 E. Ionesco, journal en miettes (Paris: Mercure de France, 1967), p75Z~, •^R.C. Lamont, "Air end Matter: Ionesco's Le Piiton de l'air and yictimes du devoir," French Review,~3"8(l965) ,^?49. ^S. Benmussa, Eugene Ionesco (Paris: Seghers, 1966), p.142, 12 E. Ionesco, journal (Paris: Mercure de France, 1967),p.40, 13 L. Pronko, Eugene Ionesco (New York: Columbia Univ. Press, 1965), p.37T " •^R.C. faamont, "Air and Matter: Ionesco's Le Pidton de 1'air and yictimes du devoir," French Review, 38(1965) ,~~3"61. 15 E. Ionesco, Notes(Paris: Editions Gallimard, 1962), p.40. 60 i 16Ibid., p.185. 17 R. Coe, Ionesco (London: Oliver and Boyd, 1961), p.63. 18 Cite dans C. Abastado, ed., Rhinoceros (Paris: Editions Gallimard, 1970), p.28. 19Ibid., p.25. 20 R.C. Lamont, "The Hero in spite of Himself," Yale  French Studies, 29(1962), 74. 21 E. Ionesco, Notes (Paris: Editions Gallimard, 1962), pp.1.85-86. 22Ibid., p.186. 23 J-H Donnard, ionesco dramaturge (ParisSLettres Modernes, 1966), p.160. ! CHAPITRE III LB Hantise de la mort Le theme de la mort de l'homme,.symbole supreme de 1'absurdity de la vie, est au centre de l'oeuvre d'Eugene Ionesco. La hantise de la mort, deja pressentie dans Jacques ou le soumission, Les Chaises, et Amedee ou comment s'en ddbarresser, est approfondie dans les pieces du cycle Berenger. De Tueur sans gages jusqu'eu Roi se meurt, en passant par Rhinoceros et Le piston de l'air, la mort devient enfin tyrannique dans sa presence* Death is the one constant theme which gives unity to Ionesco's thea.tre; sooner or later, the cadaveric quality of words is transmitted to the living organism, and there are few smong his major plays with neither corpse nor killer.1 C'est le seul probl^me s^rieux de l*etre humain, selon Ionesco, et c'est sa propre obsession. Son "desir d'im-2 mortalite" est exprime* plus profondement que tout autre id£e, explique-t-il. Sa crainte de le vieillesse et se depression devant le fuite du temps r^velent sa volonte de vivre et d'eviter une mort sans sens. Dans ses trois premieres pieces, Ionesco prdsente surtout la peur de la vieillesse et de la mort inevitable. II en a toujours eu honte parce qu'il ne pouvait pas oublier sa propre mortalite ni celle des autres. II est 62. conscient dens ces oeuvre de 1'impossibility de communiquer sa peur aux hommes. Dans les pieces du cycle Berenger, Tueur sans gages, Rhinoceros, Le Pieton de 1'air, et Le Roi se meurt, ionesco concentre son attention sur deux aspects particuliers de le mort. Se terreur quend il pense a 1'approche de la mort est evidente cer il n*arrive jemeis a en comprendre le sens. L'angoisse existentielle chez lui n'en est que plus poignente. II exprime de plus son etonnement devent les autres qui acceptent la condition humaine sens se revolter contre la fin definitive de la vie. C'est ce manque de resistance a la mort absurde que Ionesco met en question. je n'arrive pas a comprendre comment il se fait que depuis les siecles...les hommes acceptent de vivre ou de mourir dans ces conditions intolerebles. Accepter d'exis-ter avec le hantise de la mort...sans reagir veriteblement, hautement, definitive-ment. Comment 1'humanite a-t-elle pu accepter d'etre la, jetee la, sans eucune explicetion...il faut que j'accepte 1'inex plicable. 3 Avant de passer a 1'etude de la hantise de le mort chez ionesco, il feut encore une fois souligner l'impor-tence du role de Berenger. Le protagoniste des dernieres pieces, symbole de 1'incommunicabilite et de 1•alienation, personnage dechire entre le volonte et la difficulte d'etre, revele les emotions de l'auteur en face de la mort; il exprime a diverses reprises le desespoir, la revolte, la terreur, ou la resignation. II devient enfin le 63 e representent de 1*humanity entiere© G'est notre propre angoisse que nous reconnaissons dans la lutte de Berenger contre la fin inevitable de la vie. Chacune des quatre pieces du cycle Birenger presente une certaine image de la mort qui entralne une reaction differente du protagoniste. Dans Tueur sans gages Ionesco met en relief surtout la cruaute- et l'absurdite de la mort. Il fait ressortir le sens de la confidence extraordinaire qu'il a faite dans ses Notes et contre-notes; J'ai toujours 6t6 obsidi par la mort. Depuis 1'age de quatre ans, depuis que Q'&i su que j'allais mourir, 1'engoisse ne m'a plus quitte. C'est comme si j'evais compris tout a coup qu'il n'y avait rien a faire pour y echepper et qu'il n'y avait plus rien a faire dans la vie...j•icris pour crier ma peur de mourir, mon humiliation de mourir.4 Le hantise de la mort est indiquie tout au commencement du premier acte. Birenger visite la Citi Radieuse en com-pagnie de 1'Architecte et s'itonne de ne voir personne dans les rues; les fenetres sont fermees et le silence regne. La peur de la mort est suggerie immddiatement par les habitants qui restent caches dens leurs appartements, paralyses par la terreur. Leur vie est menacee par un assassin mysterieux qui s'attaque aux hommes innocents. Tous les habitants de la cite radieuse sont condemned a disparaitre b plus ou moins bref dilai, comme chacun d'entre nous, du reste. Ils representent l'humaniti et le Tueur reprisente la Mort inexorable.^5 En outre, Ionesco presente la laideur de la mort par "le 64 •• cedavre d'un petit gargon...A cflte, le corps, tout gonfl£, d'un officier du g£nie, en grande uniforme"(p.88). M6me en face de toute la souffranee humaine decrite par l'Ar chitecte, "des enfants egorg^s, des vieillards affames, des veuves lugubres, des orphelines, des moribonds, des erreurs judicaires"(p.92), Ionesco a indique qu'il prdfere la vie a l'inconnu qu'est la mort. Envier les morts qui n'ont plus rien a craindre?...N'ont-ils plus rien a craindre? Je me refugie dens la vie comme dans un abri precaire: j'aime mieux encore craindre.6 L'image des trois corps dans le bassin magnifique, ceux d'un gargonnet, d'une femme et d'un homme, souligne aussi le caractere capricieux de la mort, qui frappe sans tenir compte de l'age ni du sexe de la vietime. "Man, woman, child—all members of the human race are represented in 7 the foul, bloating water of the Ornamental Pool." Apres avoir montre la oruaute,51e leideur, et l'humeur capricieuse de la mort, Ionesco met 1'accent sur son pouvoir. L'Architecte donne quelques details sur le Tueur qui represente la mort inexorable. De*guise* en mendiant, 1'assassin demende la charite aux passants. II leur pro pose des objets qu'il sort de son panier avant d'avoir recours au §grahd moyen"(p.95). Quand il offre de montrer a "la bonne ame" la photo du colonel, la tentation est irresistible. Le victime se penche pour mieux voir et le Tueur la pousse dans le bassin ou elle se noie. La nature omnipotente de le mort devient enfinlintoiyrable pour le protagoniste, Berenger, cer meme son amoureuse Daisy est tu6e lorsqu'elle essaie de protester contre les crimes du Tueur. Les scenes courtes qui suivent ce meurtre renforcent 1'image de la mort toute-puissente et cruelle presentee dens le premier ecte. Berenger rencontre les hommes qui acceptent facilement la fin inexplicable de la vie. La complicity gdnerale de tout le monde sauf de Berenger frappe le spectateur des le commencement. Edouerd peut empQcher l'ennemi de tuer cer il a dans sa serviette toutes les preuves pour mettre 1'assassin hors d'etat de nuire. II feut simplement avertir la police mais Edouard n'y avait jamais pens^. En outre, les victimes sont responsables de leur malheur; bien qu'elles soient pr^venues, elles s'ob-stinent a regarder la photo du colonel, symbole de 18 vio lence. Ionesco indique son manque de comprehension en face des hommes qui sont ettir^s par la violence et par la mort, qui veulent meme s'entretuer. Le colonel represente a la fois 1'eutority et la guerre; or ce qui cause la perte des hommes, d'apres Ionesco, c'est qu'ils sont attires par les ermes et qu'ils sont toujours pr§ts a abdiquer leur liberte entre les mains d'un chef. D'une meniere generele, ils sont incapables de s'op-poser a le violence.8 L'euteur montre encore une fois ce dygout de le violence quand Berenger et Edouerd tombent eu milieu d'une. ryunion yiectorale en route pour le Prefecture de Police. La $6» mere Pipe parle sens cesse de la violence en s'adressant a le foule: "Nous punirons...nous occuperons...nous les ferons produire...Le tyranrue restaurie s'appellera discipline et liberte..."(p.139). Quand il entend ses mots, Edouard se rend compte que "nous allons tous mourir. C'est la seule alienation serieuse"(p.145). La scene finale de Tueur sans gages renforce surtout l'absurdite de la mort. Berenger decouvre que m6me s'il n'y a aucune raison pour tuer, il n'y a aucune raison pour ne pas tuer. il se trouve dans le dernier acte sur une rue ddserte; il evance, le coeur serri d'angoisse, avant que le Tueur surgisse devant lui. Bien que Berenger se sente im-puissent devant '"la froide determination" et la "crueuti sans merci"(p.172) de la mort, il met nianmoins en question les raisons du Tueur: "Quelles raisons avez-vous?...Les enfants ne sont coupebles de rien 1..."(p.165). Ne trouvant pas de reponse definitive et meme s'il s'est revolts d'abord contre le Tueur, il se soumet, comme tout homme doit le faire, au pouvoir inexplicable de le mort. Si Tueur sans gages presente une image de la mort cruelle et absurde, la piece suivante, Rhinoceros, souligne par contre la crueuti de leivie. Le premier Berenger prifere ividemment la vie a la mort tandis que le deuxieme Berenger avoue que sa vie est pire que toute autre condition. II n'a plus la force de vivre; il n'en a meme pas envie. Ce Birenger ressemble a Ionesco luiQmeme qui avoue qu'il "n'est 67. vraiment heureux que saoul...1'alcool tue la memoire...La 9 vie est malheur." Il boit pour se calmer, pour se ditendre, enfin pour oublier la vie qui le digotite. On meurt de faim. On meurt de soif. On meurt d'ennui. On meurt de rire. On meurt d'envie. On meurt de peur. On meurt a la guerre bien entendu. On meurt de maladie. On meurt de vieillesse. On meurt tous les jours.10 Selon le protagoniste de Rhinoceros, "c'est une chose anor- . male de vivre"(p. 24) et la vie le rend craintif. II conclut que la mort doit etre preferable a la vie parce que "les morts sont plus nombreux que les vivants"(p.25). Dans cette deuxieme piece Ionesco introduit le theme de la fuite du temps et de la vieillesse dont il a peur. Berenger indique sa terreur: "Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos epaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trSve"(p.23). Pour Berenger, le presentoest dija mort; il est remplece par le temps qu'il veut oublier, tel que.le dicrit l'auteur dans son Journal en miettes. a partir du moment ou il n'y a plus du present mais du passe se precipitant dans le futur... a partir du moment ou le present fut mort et qu'il a ete remplaci par le temps, depuis que j'ai pris tout h fait conscience du temps, je me suis senti vieux. 11 En outre, le pendule au mur du bureau oh travaille Berenger rappelle sens cesse l'epproche de la mort aux employes. Ceux-ci commentent a plusieurs reprises done le merche rapide de la rhinocerite: "Ce matin il y en avait sept, maintenent il y en a dix-sept"(p.61). La rhinocerite qui attaque les hebitents d'une petite ville est presentee comme une maladie. Ionesco suggere que c'est une sorte de mort cer ceux qui deviennent rhino ceros ont renonce a leur condition d'homme. Gomme la mort, la rhinocerite est incomprehensible et inexplicablessurtout pour Botard qui "aime la chose precise, scientifiquement prouvee"(pp.46-7). Les personnages scceptent facilement le meladie tandis que Berenger, vaseux et passif auparavant, defend enfin l'humanisme. Il trouve l'dnergie, "le volonte", d'ergumenter contre Jeen. En face de son ami inhumein, il defend l'amitie, la culture et l'esprit des humeins: "R£fld-chissez, voyons, vous vous rendez bien compte que nous evons une philosophie que ces animeux n'ont pas, un systeme de valeurs irremplagables. Des siecles de la civilisation humaine l'ont bsti •"(p.76). Berenger devient enfin le personnage centre!du tableau. Apres qu'il a vu se transformer ses collegues, ses emis, et son emoureuse, le rhinocerite parait de plus en plus pareille a la mort. Sa propre metamorphose hante les reves de Berenger et l'obsede le jour; il ecoute sa voix et sa toux et regerde sans cesse son front. Comme Ionesco lui-meme, Berenger est hante par le souvenir de ceux qui sont partis. Il ne peut pas reussir a se joindre aux autres qui sont devenus rhino ceros, mais se demande si "ce n'est pas une experience e tenter"(p.101). Daisy, qui est sensible aux aspects esthe-tiques de le metemorphose, lui suggere que le rhinocerite 69. est preferable a sa condition actuelle: "lis chantent...ils jouent, ils dansent...ils sont beaux"(p.114). A la maniere de l'auteur lui-m6me qui refuse d'envier les morts, Berenger choisit la vie. Bien qu'il) soit malheureux et seul, il veut neanmoins vivre. "Je veux vivre encore. Toujours vivre. X2 Je veux la societe des vivants." Il ressemble au Berenger du commencement de Tueur sans gages qui se revoltait contre la mort tandis que les autres personnages pouvaient 1'accepter. The action of Berenger in The Killer portrays the inevitability of a life that is a continual dying while the Berenger of Rhinoceros con-fronts the inevitability of a death that is a continual living.13 Dans Le pjeton de 1'air Ionesco reprend encore une fois le theme de la mort pour developper la terreur de ja presentee dans Tueur sans gages. La hantise de la mort est au centre de cette troisieme oeuvre du cycle Berenger. Nous retrouvons...(une)gnouvelle variation sur la hantise fondamentale qui poursuit...(Ionesco). La terreur de la mort se projette cependant ici dans la fatasmagorie et pousse l'auteur a in-venter une sorte de theatre feerique.14 Elle devient le motif dominant des la premiere scene oh nous apprenons que Berenger ne peut plus ecrire. "The famous playwright has come to England...because his creative 15 powers are dead." Le protagoniste exprime la meme peur qu'e decrite le heros de Tueur sans gages devant l'approche de la mort: "Je suis paralyse parce que je sais que je vais mourir...je ne peux plus rien faire quelque chose"(p.128). Oette peur est renforcee par. sa femme Josephine qui ne peut "70. accepter la nouvelle que son pere est mort. L'employe des pompes funebres et 1 *oncle-docteur, par contre, representent les hommes qui ne se revoltent jamais contre la fin inevi table de la vie. Declarant5que "la nouvelle...est ennuyeuse" (p.129) , l'employe des pompes funebres se rend compte que la mort ettaque tout le monde, tandis que 1'oncle-docteur pense qu'elle est meme preferable a la vie, que c'est "une nouvelle rejouissente"(p.129). Berenger insiste, comme le heros de Rhinoceros, que la vie vaut mieux que toute autre condition: "Restons-en a notre monde"(p.149). II a peur de 1'inconnu et du ndsnt de la mort. Cette vision de la mort devient meme plus effrayante dans la scene des cauchemars de Josephine qui souffre d'un complexe de culpability. Un juge "enorme, enorme...grotesque... terrible bien stir" (p.183) et accompagne de deux assesseurs vetus de rouge paraissent devant la femme terrorised. L'un des assesseurs a une cagbule sur la tete, ce qui suggere le mystere et 1'inconnu de la mort que craint l'euteur. Josephine proteste contre le tribunal qui la condamne a la mort: "Pourquoi m'avoir choisie, moi, parmi tent d'autres?" (p.184). Ses arguments repetent les questions que pose Ionesco dens son journal en miettes. C'est surtout5a la mort que je demende: "pourquoi?" avec effroi. Elle seule peut fermer, elle seule fermera ma bouche.16 Josephine s'oppose aux autres qui acceptent la fin defini tive de la vie. Quand John Bull tue les enfants sur la scene, 1'oncle-docteur represente, par contre, ceux qui se resigne a la mort des innocents. S'ils doivent mourir, autant vaut mourir maintenant, croit-il: "Mieux veut trente ans plus t<3t que deux secondes trop tard" (pp.187-88) . L'inconnu, la terreur et 1'angoisse de la mort deviennent insoutenables dens la scene finale de la piece, celle de "Berenger's final apocalyptic vision of universal 17 death." Berenger desire "guerir de la mort"(p.128) car la menace qui pese sur l'humanite entiere 1'angoisse davantage. Il crie: "Nous pourrions tout supporter si nous etions immortels. Ce n'est pas une verity neuve. C'est une verite qu'on oublie..."(p.128)• L'horreur de son voyage et la vision epocalyptique qu'il rapporte renforce son inquietude profonde devant la fatelite de la mort. Il ne seit plus a quoi s'attendre dens la vie ni dans la mort. II se rend compte, comme ionesco son createur, qu'il n'y a "plus du present mais du passe se precipitant dans le futur, c'est-a-dire 18 dans les abimes." La deco.uverte qu'il doit mourir, comme tout homme doit le faire, lalsse le protatoniste du Pieton de 1'air sens courage et sens espoir. Berenger discovers a double reelity: his own personel death as well as the possible ennihiletion of the humen rece. .The peradise aflame, the... visions of deformity and suffering, the bottomless pits and bombardments;; he sees—all suggest the terror of our atomic age, while the millions of stars exploding, the universes disappearing and the deserts of ice and fire are a frightening warning of things to come if we persevere in warlike ways.19 72 Le terreur et le cruaute de la mort presented dans Tueur  sans gages, et la revolte du protagoniste de Rhinoceros contre sa fatalite sont done developpdes dans Le Pieton de  1 'air. Dans Le Roi se meurt jonesco en vient enfin a decrire 1'experience d'un homme mourant, Berenger, representant du genre humain. L'histoire du protagoniste de la derniere piece du cycle Berenger resume notre propre destin a nous; - le roi meurt et le roijc'est nous-memes. Quand le garde enumere les sccomplissements de son maitre qui "a voie le feu aux Dieux, puis...a mis le feu aux poudres...a invente la fabrication de l'acier...e construit le premier aeroplane... a bSti Rome"(p.57), Berenger devient a la fois cesar et Promethee. Le spectateur se rend compte que Berenger est sur la terre depuis toujours. En consequence, toutes nos angoisses en fece de la mort sont materialisees dans ce personnege qui devient l'Homme, qui assume la condition humaine dans sa totalite. A few months later...Ionesco turned to a play dealing above all with the theme of death which has haunted him since his earliest years. While The Pedestrian of the Air, treats of universal destruction and atomic ennihiletion, The King  Dies...describes more particularly a man's very personal reaction to his own death. But once again there is en element© of ambiguity and it is strongly suggested that Berenger I is more than e men, more than a king, perheps mankind itself...end his agony a cosmic agony, as the universe settles back into dusty nothingness.20 Comme le protagoniste de Rhinoceros, Berenger ne peut pas accepter la mort qui approche. Il goCtte les joies de 73 le vie, croyant qu'il peut le faire outre-tombe. "Que l'on garde mon corps intact...m'apporte des nourritures. Que les musiciens jouent pour moi..."(p.40). Perce qu'il se sent impuissant devant le mort,- Birehger prouve son pouvoir en ordonnant un massacre general. II crie: "Que la tete du garde tombe...Que la tete du medecin tombe""(p.27). Berenger peut regner sur ses semblables dens un deTire sedique; meis il ne peut pas imposer sa loi a la nature. Les nuages et le soleil n'obiissent nullement a ses ordres. Dens Le Piiton de 1'air le spectateur etait conscient que la mort n'est pas arrfitee par les limites de l'espace. Berenger a decouvert que meme;s'il s'envole au dela de la terre, il va neanmoins mourir. Dans Le Roi se meurt^ionesco met 1'accent sur les limites du temps. Les personnages annoncent que Berenger mourre a la fin du spectacle, qu'il lui reste tent de minutes de vivre. En imposant au vieillisse-ment les dimensions memes de la representation, Ionesco rend plus reeliste 1'experience de la mort. Comme le roi, nous sommes tous destines a mourir sens le vouloir. Accroche h son sceptre devant nous, agrippe a son trOne, et perdant de minute sur minute toute prise sur l'univers, Berenger revele la condition mortelle des humeins. Comme les trois eutres Berenger, et comme nous-m@mes, Berenger refuse de reconnattre qu'il va mourir. S'il se leye un matin peu dispos, il y attribue des causes outre que sa maladie. II a mal dormi, insiste-t-il, a ceruse des bruits exterieurs. A la maniere 74. de Josephine dans Le Piston de 1'air, Berenger pense a la mort dans le futur. "Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ana-, dens cinquante ens, dans trois cent ans. Plus terdv(p.21). Il renforce enfin la terreur et l'angoisse deje presentee dans les autres pieces du cycle Berenger: "Je vous en prie, ne me laissez pas mourir. Je ne veux pas... Les rois devraient etre immortels...J'ai peur"(p.30). La derniere scene de le piece montre Berenger plus serein, presque allege. La Reine Marguerite,qui voulait toujours preparer le roi a la mort, devient son seul recours et son guide. Si la ceremonie qu'elle a organisee"ne deiivre pas le malade de son angoisse, elle lui procure du moins un apaisement relatif, et donne a ses derniers instants la 21 solennitd qui convient." Sure de son triomphe final, Marguerite e patiemment attendu le derniere heure. Restent seule avec le mourant, elle le conseille et 1'encourage. Elle lui ote sa carebine, sa mitraillette, sa botte a outils, 22 "car Berenger n'aura plus ni a lutter ni a construire." Le roi est enfin livre au repos eternel. La terreur et l'angoisse de Berenger en face de la mort qu'il ne peut accepter se transforment en resignation b la fin du cycle Berenger. Si la peur en face de la mort et la volonte de vivre, toutes presentees dans Tueur sans gages, Rhinoceros, et Le_ Pieton de l'air sont aussi evidentes au debut du Roi se meurt, la mort devient neanmoins un "repos qu'aucun 23 rSve ne troublera pas" b la fin de cette derniere piece de Ionesco. 75 Le hantise de la mort entraine une reaction diffdrente chez chaque protagoniste: le desespoir, la rivolte, la terreur et le resignation. Le Berenger de Tueur sans gages, a la difference de celui de Rhinoceros, commence par pour-suivre la vie et finit par 1 *abendonner. The question of both plays, answered each time in the last few pages, is whether Berenger will succumb to a beckoning deeth or will begin the long road back to life. The Killer offers no hope. Victory will go to the killer.24 Apres la mort de Mademoiselle Deny, qui seule e refusi d'ac cepter les crimes du Tueur, Berenger decMe d'abord que lui aussi doit se revolter: "Je refuse d'accepter"(p.121), Dans son monologue final, quand il se trouve en face de 1'assassin, Berenger enumere les raisons pourquoi il ne faut pas tuer. Il cite le solidarity et la fraternite humaine aussi bien que 1'amour du Christ. Birenger trouve, pourtent, qu'il y a autant de raisons pour approuver le meurtre, et finit par se soumettre. "in the face of the Killer's silence, Berenger is forced to make answers for him, and slowly he i 25 almost comes ,to see his opponent's viewpoint.^ Berenger dicouvre que 1'ennemi peut tuer parce qu'il veut ditruire un monde condamne eu melheur, parce qu'il a une philosphie pessimiste, ou parce qu'il hait l'espece humaine. ionesco prisente done dans Tueur sans gages la condition tragique de l'Stre humain. Si la mort rend la vie absurde, il reste deux choix: accepter ou lutter contre 1'absurdity. La rivolte elle-mSme est pourtant absurde, puisque nous ne pouvons jamais vaincre 18 mort. Quand le Tueur sort de sa 76 poche un couteau, Berenger brandit deux pistolets. Au lieu de tirer, pourtant, il baisse lentement ses armes en criant: "Mon Dieu, on ne peut rien faire I...Que peut-on faire?"(p.172). il se fait l'echo des opinions de I'auteur lui-meme. je d£couvre que 1'existence n'a que la mort pour but. On ne peut rien faire. On ne peut rien faire. On ne peut rien faire...Nous nous entre-tuons parce que nous savons que nous serons tous tues. C'est par la heinefde la mort que nous nous entretuons.26 Dans Rhinoceros, Berenger doit faire face a l'angoisse de la vie. Nous avons deja vu qu'il n'a connu que le mal-heur, qu'il prefererait la mort a Is vie. Son ami Jean l.'explique: >"Vous creusez votre propre tombe, cher ami" (p.23), Comme le protagoniste de Tueur sans gages.qui decouvre qu'il n'y a pas de raison pour ne pas tuer, ce deuxieme Berenger insiste d'abord qu'il n'y a pas de vreie raison pour vivre. Quand les autres personnages se transforment en rhinoceros, abandonnant leur condition humaine, Berenger decide -enfin de vivre. Berenger...is finally awakened to life by his recognition of the disease of his fellows...His moving from apathy to engagement, and from near death to life, is charted as he debates with one character after another about the blandishments of rhinoceritis.27 Si les autres rfuient - la condition humaine, Berenger, par contre, y retourne. Son indifference se transforme en responsabilite et engagement quand il essaie de persuader Daisy de sauver le monde avec lui. Dans son monologue final, 77 il regrette un instant son isolement et sa solitude; mais il conclut: "Je ne capitule pas"(p.H7). La piece finit par un message optimiste: "Even if the human race must finally die with death, it is gratifying that at least one 28 person will die a man." Le protagoniste du Pieton de 11 air exprime au dibut la meme terreur et la meme enxiiti qu'a dicrit le protagoniste ^e Tueur sans gages devant l'approche de la mort. Sa premiere reaction en face de la fataliti de la mort est le disir de s'evader. Gherchant plus de joie et de beauti qu'il n'en trouve sur la terre, il s'envole dans les airs. A la fagon du Birenger de Rhinoceros, ce troisieme hiros ne peut accepter 1'idie de sa propre mort ni celle des autres. il dicouvre, pourtant,qu'il ne peut s'ichapper de sa condition humaine car dans le ciel il voit "des tombeaux... des oceans de sang...des gouffres sans fond..."(p.196). Berenger reste terrorist et angoisse" a la fin du dernier acte, devenant encore une fois le porte-parole de Ionesco. il feut oublier...ma mort...1'idee que le monde a une fin. L'idie de la fin m'angoisse et m'exaspere...Cela ne m'empeche pas de preferer la vie a la mort, exister a ne pas exister.29 La reaction du Berenger du Roi se meurt presente enfin un changement dans 1'attitude de ionesco. Les deux Reines suggerent le conflit interieur de Berenger et done de l'auteur aussi. Marie, qui essaie de ca.cher la veriti au roi, insiste qu'il faut oublier l'approche de la mort, tandis 78. que Marguerite represente la realite cruelle que doit affronter Berenger. "Deux reines, deux voix, deux attitudes: 30 l'homme doit-il oublier ou savoir, fuir ou se preparer?" Nous nous rendons compte que le resultat est le m6me dans les deux cas; le roi va mourir et il invoque en vain le secours d'autrui. Sa premifere revolte est en consequence suivie d'un desespoir profond. Comme ses pred^cesseurs, le dernier Berenger se sent terrorise et angoisse devant la fatalite de la mort. Si celui-ci est le representant de l'humenite entiere, sa reaction personnelle devant sa propre mort peut etre notre experience a nous. The play is not so much a description as it is an experi;ence of death. Rather than attempting to show us a detailed psychological portrait of a dying man, Ionesco drews us into the drama emotionally and forces us to experience the feeling of dying our selves. He accomplishes this by creating a kind _.. _ of archetypal dying king who is both human and metaphysical. Dealing with his profoundest obsession Ionesco reaches a universal level, for death harasses all men: my own non-existence is inconceivable.31 D£ns la scene finale, cependant, Berenger se resigne a la fin definitive de la vie. Marguerite lui enleve toutes ses possessions, et le roi accepte une condition qu'il ne peut changer. Devenant enfin tranquille et presque soulage, le mourant accede a 1'inconnu inexprimable. Le mort est un repos qu'il ne faut plus craindre. Ionesco semble se reconcilier avec la mort qui l'a hante depuis ses premiers jours. La terreur et le refus de 1'accepter presented dans Tueur sens gages, Rhinoceros, et Le Pieton de 1'air se 79 transforme dans ss derniere piece en resignation. Dans le cycle Berenger Ionesco reprend et d^veloppe le dernier aspect de l'angoisse existentielle d^crit d'abord dans Jacques ou la soumission, Les Chaises, et Amedee ou  comment s'en debarrasseri la hantise de la mort. Berenger, representant du genre humain, exprime notre propre terreur en face de la fatalite de le mort. ionesco, en soulevant un probleme propre a l'homme de tous les pays et de tous les temps, a trouve un moyen stir d'atteindre le plus grand public et de reeliser 1'unite des spectsteurs. 80.. CHAPITRE III—NOTES "S. Coe, Ionesco (London: Oliver end Boyd, 1961), p.70. 2 Cite dens G. Terrab, Ionesco £ coeur ouvert (Montreal: Le Cercle du Livre de France Ltee, 1970), p.109. 3 E. Ionesco, journal en miettes (Paris: Mercure de France, 1967), pp.50-51. : 4 E. Ionesco, Notes et contre-notes (Paris: Editions Gellimard, 1962), p.204T 5J-H Donnard, ionesco dramaturge(Paris: Lettres Modernes, 1966) , p.133. E. Ionesco, journal en miettes(Peris: Mercure de France, 1967) , p.57. "" " J* Jacobsen and W.R' Mueller, Ionesco and Genet(New York: Hill and Wang, 1968), p.80. • 8 J-H Donnard, Ionesco drameturge (Paris: Lettres Mo'dernes, 1966), p.133. 9 E. Ionesco, Journal (Paris: Mercure de France, 1967), p.28. 10Ibid.,p.l71. i:LIbid., p.32. 12Ibid., p.92. 13 N. Vos, Eugene Ionesco end Edward Albee (Michigan: Eerdmans, 1968), p. 1W. ~ 14 H. Abireched, "ionesco et l'obsession de la mort," Les Etudes, 317(1963), 90. 15R. Cohn, "Berenger, Protagonist of an Anti-Playwright," Modern Drama, 8(1965), 130. 81. E. Ionesco, Journal (Paris: Mercure de France, 1967), p.43. 17 R. Cohn, "Birenger, Protagonist of an Anti-playwright," Modern Drama, 8(1965), 130. 18 E. Ionesco, Journal (Paris; Mercure de France, 1967), p.32. 19 L. Pronko, Ionesco (New York: Columbia Univ. Press, 1965), p.38. 20 uIbid., p.40. 21 J-H Donnard, Ionesco dramaturge (Paris: Lettres Modernes, 1966), p.168. 22Ibid., p.175. 23Ibid., p.178. 24 JtJacobsens and W. Mueller, Ionesco and Genet (New York: Hill and Wang, 1968), p.30. 25 L. Pronko, Ionesco (New York: Columbia Univ. Press, 1965), p.30. 2 6 E. Ionesco, Journal (Paris: Mercure de France, 1967), pp.40-41. 27 J. Jacobsen and W. Mueller, Ionesco and Genet (New York: Hill and Wang, 1968), p.66. 28lbid., p.68. 29 E. Ionesco, Journal (Paris: Mercure de France, 1967), p.28. 30 R. Abirached, "Ionesco et 1'obsession de la mort," Les Etudes, 317(1963), 89;. 31 L. Pronko, Ionesco(New York: Columbia Univ. Press, 1965), p.40. CONCLUSION Parce que plusieurs interpretationsdu theatre de Ionesco.peuvent etre donnies, les critiques ont a maintes reprises prii Ionesco d'expliquer quel itait son but, quelles etaient ses intentions quand il icrivait telle ou telle piece. L'auteur insiste qu'il essaie simplement de deorire comment le monde lui apparait, "ce qu'il (lui) semble etre" sans vouloir diriger la conscience de son public. Il tache de nous communiquer sa propre angoisse devant le disaccord profond qui existe entre 1'univers et l'homme. Il ne fait pas une demonstration analytique de ses sentiments, il ne discute pas les malaises et les in certitudes de l'homme; il les "montre". One should be careful not to read too much into Ionesco's plays. He is not a philosopher...His plays do not...rely for their meaning on any systematic view of life and of reality. He is a playwright only...His plays have never theless a significance, but one which is not directly philosophic, even though it is born of an attitude of the writer towards the problems of man's relationship with the world and with himself...The plays are the meaning and the meaning is the plays.2 Conscient de I'angoisse existentielle que Ionesco s'efforc deetrensmettre dans le cycle Birenger, nous ne pouvons en tirer aucune conclusion sans comprendre ses idies person-nelles sur la dramaturgie. Obside par le sentiment tragique de la vie, Ionesco s'est tourni vers le thietre pour mettre en Evidence les 83. conflits qui nous dechirent et les limites qui enserrent la condition humaine, empgchant l'homme d'atteindre tous ses buts. Voulant s'explorer librement, Ionesco recuse les formes classiques de 1'expression dramatique. Sa technique comprend done une negation de l'intrigue: "Pes d'intrigue... 3 pas d'inigmie a risoudre, mais l'inconnu insoluble." Nous avons deja vu qu'il detruit le langage qui, selon lui, a perdu tout pouvoir de communication. Cherchant d'autres voies pour se comprendre, Ionesco met l'accent sur le rOle de ses rfives et de son inconscient.qui sont inqarnis dans son oeuvre ertistique. "Welling from the subconscious but con trolled by an artistic instinct, the plays embody the funda-4 mental obsessions of Ionesco the man." II nous parle, par personnages deligues, de son isolement, de sa tristesse, et de sa peur. Pour exprimer 1'angoisse existentielle qui est au fond de son ame, Ionesco crie des personnages "a la fois reels et inventus".^ Il avoue qu'il ne peut jamais register a ce besoin de les "faire parler, vivre devant nous." Dans ses Notes et contre-notes, Ionesco -,: admet m6me que "donner vie a des personnages, c'est cela la raison secrete 7 qui me faisait icrire." Pour faire ressortir son anxiiti profonde, il a done cree un personnage Berenger? Symbole de I'incommunicabiliti et de 1'alienation, ddchire entre la joie et le desespoir, toujours hanti par la mort, Berenger cherche un sens a la vie. La signification de son 84 developpement que nous venons d'etudier r^vele 1'universality des obsessions personnelles de son cryateur. Dans les premieres pieces, Jacques ou la soumission, Les Chaises, et Amydye ou comment s'en dybarrasser, le proto type de Byrenger n'est qu'une marionnette, caracterisye par des paroles et des gestes mecaniques. ^'Intentions, motives, and the causes of action—all ere deliberately obscured so that unthinking, unreflective, mechanichal rituals or auto-8 matic patterns ere ell that remain." II est meme mter-chengeeble avec les autres personnages. Fils, pere, mere, soeur, les Jacques se multiplient au nombre de six dans Jacques ou la soumission. Amydye et Madeleine rencontrent Amydye II et Madeleine II dans Comment s'en debarrasser tandis que dens Les Chaises, 1'absence des etres pensants est indiquye par les chaises vides. "They seem unaware...of the queer qualify of the various dilemmas they find themselves in... 9 In short, they are not persons as we are used to them." Le modele de Byrenger se revele incapable de s'exprimer clairement pour etre compris des autres, de transmettre ses pensees ni meme de faire connaitre ses veritables sentiments. Une sorte d'automatisme 1'egite, et il parle dans une angoissente logorrhee qui ryvele le vide ft'idyes. Ce que Ionesco s'efforce de prysenter au dybut deasa carriere litteraire est le type d'individu qui compose la sociyty de notre ypoque. Sa vie est faite de propos et d*attitudes les plus anodins et les plus banals. Fidele a sa vision de 85. l'homme moderne, Ionesco va jusqu'a. dipersonnaliser ses premiers personnages afin de leur donner une apparence grise et morne, de sorte que nous ne puissions guere les distinguer des autres personnages. L'homme moderne a evidemment perdu toute son individuality;7 til ne pense plus pour lui-meme, il n'est plus conscient de ses veritables sentiments. Comme les autres dramaturges du theatre nouveau, Ionesco a renonci "a communiquer des idies ou des re'f legions vi m&rales, par essence incommunicables."^ Non content d'avoir fait une critique de l'homme micanisi du vingtieme siecle, et refusant de faire oeuvre didactique, Ionesco s'efforce de trensmettre ses propres sentiments- au spectateur. En con sequence,, il en vient a creer un personnage plus rialiste qui, en meme temps, a une certaine connaissance de soi9 De cette fagon, le spectateur peut s'identifier avec lui. Ionesco fait une itude de la vie publique et privie de ce nouveau protagoniste pour que nous puissions mieux comprendre la notre. By uniting common man and king in the single character of Berenger, by showing him in public and in private life, Ionesco has given us one of the fullest portraits of any dramatic charac ter...in the totality of Berenger, passion and imaginary life count for a great deal.11 Si ce personnage porte toujours le meme nom, il rivSle dans chaque piece differents traits de caractere. D'abord naif, credule, humaniste, et altruiste, le petit bourgeois de Tueur sans gages, et de Rhinoceros,, devient un ecrivain 86 celebre et pessimiste dsns Le Pieton de 1'air, d£sillusionn£ par le manque de joie dans sa vie. De tyran dsns Le Roi se meurt, il devient enfin le repredentant du genre humein. Malgre les changements que nous remarquons dans sa person-nalite, Berenger garde quelques particularites d'un bout du cycle b l'autre. Toujours mal a I'aise dans la society, il vit le conflit existentiel de tout homme partage entre 1'instinct gr^gaire, qui 1'oblige se conformer aux regle-ments de la society, e.t 1'instinct de la liberty, qui le fait rejeter tout lien social. Demontrant toutes les faiblesses de l'etre humain, y compris ses acces de colere, son inefficacity au travail, et sa reverie, Byrenger est le personnage le plus sympathique. Il nous psrle des obsessions de Ionesco lui-mgme, car "Amydye and the various Byrenger 12 characters are, in some way at least, Ionesco himself." Toutes en ytant celles de Ionesco, ses pryoccupations sont celles de tous les hommes. -Il s'agit non seulement du sens de la vie et de la mort, mais aussi d'apprendre a affronter cette vie et cette mort. Byrenger finit done par nous parler de notre propre isolement, de notre dypression, et de notre peur. Byrenger devient, en consyquence, plus qu'un seul personnage; il est le reprysentant m6me de la condition humaine. Le heros des quatre dernieres pieces de Ionesco illustre 87, the common condition of being men, therefore vulnerable, mortal, therefore subject to the sapping action of time. This metaphysical situation reaches far beyond the contingencies of time, place, social position, or even sex. In that sense, Job,.Oedipus, Richard II, the Three Sisters, Gogo and Didi, and Berenger have more characteristics in common than differences. Above fall, they share the oneness of the human condition.13 En evoluant vers une prise de conscience de son humanity, Berenger est l'exemple de ce que nous sommes tous, spritu-ellement et socialement. Il- est.tourmenty par la lutte eternelle contre le Temps et par le manque d'amour dans sa vie. S'il se montre ridicule et impuissant, incapable de vaincre la solitude et le dysespoir, nous ne pouvons en rire sans un certain malaise, car Byrenger constitue le tymoig-nage le plus poignant de notre humanity qu'il incarne. Le vyritable sujet du cycle Byrenger est done 1'Homme en tant qu'yiyment primordial de la sociyty. Il prend dans le theatre de Ionesco une place centrale, ryalisant en lui-meme la valeur de son existence et de son action, de sa joie.et de sa souffranee. Notre ytude a dyja montry la condition humaine telle que vue par Ionesco. L'homme reste aliyny et seul parce qu'il ne peut pas communiquer avec les autres. Toujours hanty par la mort, il laisse 88 joie de vivre faire place au dysespoir.. L'angoisse profonde qui en rysuite est ryvyiye grace au portrait physique et moral/ de Byrenger. Pour le protagoniste des quatre dernieres pieces, la ryality cruelle ne ressemble nullement h ses reves d'un monde idysl. 88. II voudrait crier une sociiti utopique pour faire disparaitre les ravages physiques et moraux de la nOtre. Ionesco ex-plique le probleme de son hiros: "to do something, or rather everything. Isn't this the plight and privilege of 14 the modern hero?" Les quatre protagonistes, portent le meme horn, possidant souvent les memes traits de:caractere, font done face a la meme difficult^: comment surmonter 1'angoisse qui provient du conflit entre leurs aspirations et leurs accomplissements; en fin de compte, il s'agitde la difficult^ de transcender les limites de la condition humaine. Dans le cycle Berenger, Ionesco prisente au spectateur des situations qui iclair-cissent les aspects de ce probleme. Si chaque protagoniste arrive a une diffirente solution devant le tragique de la vie, en nous nous identifiant a lui, nous participons au libre choix qu'il fait. Ainsi, le protagoniste de Tueur  sans gages decide d'abandonner la lutte contre 1'atisurdite, de nier ses principes humanistes. Le deuxieme Birenger, par contre, continue asse rivolter contre la dishumanisation$ seul et pathetique, il ne capitule pas. Son successeur, dans Le Pie ton de 1'airr teche d'abord de s'evader a la souffrance humaine, mais il dicouvre 1•impossibility d'y reussir. La derniere piece du cycle,Birenger, Le Roi se meurt, est dans un sens le resume desttois oeuvres qui la precedent. Nous y remarquons une composition psychologique en trois 89. parties, selon Involution des sentiments du roi. Le spectateur est toujours conscient du chengement d*attitude du protagoniste. La revolte qui nous rappelle les luttes au dibut de Tueur sans gages et dans Rhinoceros est suivie d'un desespoir aussi profond que celui du Piiton de 11 air. Comme ses predicesseurs, le roi mourant refuse d'abord d'accepter la rialiti. A la difference des sutres, il se risigne tranquillement a la fin de la piece, se rendant compte qu'il ne peut rien changer a la condition humaine. Quelle que soit la riponse du heros aux difficultes de la vie, quelle que soit sa reaction a X-1 angoisse exis tentielle, l'ensemble du cycle mene a une seule conclusion. Dans chaque cas,.Ionesco met 1'accent sur 1'importance des idiaux humanistes. Il s'agit de se rendre compte "qu'on 15 16 est homme'?. et de "riussir a etre soi-meme". Nous nous distinguons des animaux par notre esprit et surtout par nos emotions. En consequence, l'auteur souligne dans toutes les pieces le danger de la dishumanisation. L'homme moderne a cesse de penser pour soi, se servant de cliches vides de sens, riagissant automatiquement selon les actions des autres. Il n'est plus conscient de ses viritables emotions; I'amitie n'existe pas, 1'amour vieillit vite. C'est cela son ichec le plus tragique. "True heroism for Ionesco- is a quality of the heart rather than the mind. It is the inevitable and natural behaviour of the modest man who 17 wants to be true to himself." L'homme moderne "universel" 90. 19 court anxieusement vers un but "qui n'est pas un but humain." Dans le cycle Berenger, surtout dans les arguments optimistes du premier Berenger devant le Tueur, dans la revolte du deuxieme contre la deshumanisation, dans les espoirs du pieton de I'air, et dans la tranquillite finale de roi mourant, nous voyons que l'homme admirable, hero'ique, est celui qui tient compte de sa nature humaine. If he can still react with love and compassion in the midst of mechanized society, we are at once amazed and triumphant. We recognize our selves in him and we rejoice in his struggle. As we watch him on stage, a cold creature beset by existential predicaments: hunger, desire, cold, impending death, the loss of loved ones, estrange ment from surrounding objects...we see man in his general nature...his efforts to maintain a modest humanity.20 Ce message optimiste, <ce respect de notre humanite, ne res-sortent que du cycle Berenger. Les premieres pieces, Jacques et Amedee,, n'off rent issue a l'homme, tandis que le Vieux des Chaises n'est qu'un sot quand il prophetise la redemption du genre humain. A vrai dire, si nous considerons toute l'oeuvre de Ionesco, nous pouvons dire que "he is hardly optimistic about our 21 chances." A la fin de la derniere piece meme, Marguerite, representant la verity forte et profonde a laquelle il faut se soumettre, fait observer a Berenger: "C'etait uneagitation bien inutile, n'est-ce pas?"(p.74). Ionesco semble sugg^rer que ses efforts pour goCtter les joies de la vie, ses luttes contre le desespoir, et sa recherche du bonhe'ur, h'en 91. valaient pas la peine. Si nous nous rappelons qu'il s'agit d'un "cycle", nous pouvons eclaircir cette attitude. Un cycle se ddfinit comme un ensemble de pieces "grouped 22 autour d'un fait ou d'un personnage", dans ce cas autour de Berenger. Un cycle comprend aussi "un serie de phedo-menes qui se suivent dans un ordre determine" ou "une 23 transformation...qui revient a son etat initial." Nous avons vu dans les chapitres precedents que le dernier Berenger eprouve les memes sentiments que ses predecesseurs avant d'accepter la realite. Sa decision finale est celle du premier Berenger devant le Tueur; "On ne peut rien faire." La futility de ses efforts est done souligned, car il ne s'agit plus que de se redigner au melheur de vivre et enfin a la mort. La question reste pourtant ambigue si nous nous rappelons les deux sentiments contradictoires a 1'origine de 1'oeuvre de Ionesco: l'etonnement d'etre et le desespoir. "TantOt l'un, tentot 1'autre predomine, tantot ils s'entre-24 melent." S'il faut accepter la souffrance et la douleur, il ne faut pas refuser non plus 1'amour, la joie, et les exigences de notre individuality. L'observation de Marguerite,, est peut-etre, en fin de compte, un commentaire de Ionesco sur sa cryation du cycle Berenger. Le cycle signifie pour lui une expression de son angoisse existentielle devant le tragique de la condition humeine. Soucieux de trouver la verity et le sens de la vie, il y prysente les contradictions universelles qui 92, l^obsedent. Nous nous demandons pourquoi, apres Le Roi se meurt, il n'ecrit aucune piece ou parait Berenger. *"lt may mean thst...overcome by his own obsessions ©hd fears...and by the adverse comments of critics, he has indeed reached 25 an impasse." Selon ionesco, pourtant, 1'interpretation a laquelle nous aboutissons ou n'eboutissons pas importe peu. L'essentiel, c'est que nous nous interrogeons. Notre in quietude et notre malaise prouveront que les pieces sont r^ussies, qu'elles eveillent les contradictions intimes de. l'etre et mettent en mouvement les forces de notre indivi duality. 93.. CONCLUSION—NOTES *T3. Ionesco, Notes et contre-notes (Paris: Editions Gallimard, 1962), p.l3T7 2 C.J. Greshof, "A Note on ionesco," French Studies, 15 (1961), 30. ' 3 Cite" dans C. Abastado,ed., Rhinoceros (Paris:: Bordas, 1970), p.26. 4 L. Pronko, Ionesco (New York: Columbie Univ. press, 1965), p.10. 5Citi dans C. Abastado,ed., Rhinoceros (Paris: Bordas, 1970), p.25. 6Ibid. 7 E. Ionesco, Notes (Paris: Gallimard, 1962), p.127. g J. Murray, "Ionesco and the Mechanisms of Memory," Yale French Studies, 29(1962), 86. 9Ibid., p.£2. ^J-H Donnard, Ionesco dramaturge (Paris: Lettres Modernes, 1966), p.182. 11 R. Cohn, "Berenger, protagonist of an Anti-Playwright,' Modern Drama, 8(1965), 132. 12 L. Pronko, Ionesco (New York: Columbia, 1965), p.23. 13 R.C. Lamont, "The Proliferation of Matter in Ionesco's Plays," L'Esprit Createur, 2(1962), 190. 14Cite dens R.C. Lamont, "The Hero in spite of Himself," Yale French Studies, 29(1962), 73. Cite dans C. Abastado, ed., Rhinoceros (Paris: Bordas, l» 'U;y, p.<^6. ~~—————-94. E. Ionesco, Notes (Peris: Gallimard, 1962), p.131.. 17 R.C. Lamont, "The Hero in spite of Himself," Yale  French Studies, 29(1962), 80. 18 E. Ionesco, Motes (Paris: Gellimerd, 1962), p.129. 19Ibid. 20 R.C. Lamont, "The Hero in spite of Himself," Yale  French Studies, 29(1962),; 74. 21 J. Jacobsen end W. Mueller, Ionesco end Genet (New York; Hill end Wang, 1968), p.72.. 22 Nouveau Petit Larousse (Paris: Larousse, 1968), p.280. 23Ibid. 24 E. Ionesco, Notes (Paris: Gallimerd, 1962), p.140. 25 L. Pronko, Ionesco (New York:: Columbie Univ. press, 1965), p.44. 95 BIBLIOGRAPHIE I Qeuvres de Ionesco Ionesco, Eugene. Journal en miettes• Peris: Mercure de France,, 196,7. Ionesco,, Eugene. Notes et contre-notes. Paris: Editions Gallimard, 1962. Ionesco, Eugene. Theatre I* Paris: Ed. Gallimard, 1954. Ionesco, Eugene. Theatre II. Paris: Ed. Gallimard, 1958. Ionesco, Eugene. Theatre III. Paris: Ed. Gallimerd, 1963. 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