Open Collections

UBC Theses and Dissertations

UBC Theses Logo

UBC Theses and Dissertations

Les problemes de l'intention de Diderot dans le Neveu de Rameau Richoz, Joan Mary 1973

Your browser doesn't seem to have a PDF viewer, please download the PDF to view this item.

Item Metadata

Download

Media
831-UBC_1973_A8 R52_4.pdf [ 5.53MB ]
Metadata
JSON: 831-1.0101511.json
JSON-LD: 831-1.0101511-ld.json
RDF/XML (Pretty): 831-1.0101511-rdf.xml
RDF/JSON: 831-1.0101511-rdf.json
Turtle: 831-1.0101511-turtle.txt
N-Triples: 831-1.0101511-rdf-ntriples.txt
Original Record: 831-1.0101511-source.json
Full Text
831-1.0101511-fulltext.txt
Citation
831-1.0101511.ris

Full Text

LES PROBLEMES DE L'INTENTION DE DIDEROT DANS LE NEVEU DE RAMEAU by JOAN MARY RICHOZ B.A., University of British Columbia, 1970 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in the Department of French We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA April, 1973 I n p r e s e n t i n g t h i s t h e s i s i n p a r t i a l f u l f i l m e n t o f t h e r e q u i r e m e n t s f o r an advanced degree a t the U n i v e r s i t y o f B r i t i s h Columbia, I agree t h a t the L i b r a r y s h a l l make i t f r e e l y a v a i l a b l e f o r r e f e r e n c e and s t u d y . I f u r t h e r agree t h a t p e r m i s s i o n f o r e x t e n s i v e c o p y i n g o f t h i s t h e s i s f o r s c h o l a r l y purposes may be g r a n t e d by the Head o f my Department o r by h i s r e p r e s e n t a t i v e s . I t i s u n d e r s t o o d t h a t c o p y i n g o r p u b l i c a t i o n o f t h i s t h e s i s f o r f i n a n c i a l g a i n s h a l l n o t be a l l o w e d w i t h o u t my w r i t t e n p e r m i s s i o n . Department o f The U n i v e r s i t y o f B r i t i s h Columbia Vancouver 8, Canada Date APfilL J973 R£sumg Le but de cette dissertation est de decouvrir 1'intention - morale ou esthetique que se proposa Diderot lors de sa creation du dialogue le Neveu de Rameau. Par l'examen du dilemme du romancier-moraliste, j'espere pouvoir expliquer certains problemes qui surgissent au cours de la lecture de cette oeuvre. Le premier chapitre consiste a gtudier la correspondance de Diderot entre 1759 et 1765 afin de decouvrir les preoccupations morales et esthe-tiques qui hantaient l'auteur lors de la composition du dialogue. Le caractere unique du Neveu de Rameau semble j u s t i f i e r l'idee que Diderot le commenca pendant une pfiriode de crise et de prise de conscience. La correspondance elle-mgme temoigne de 1'evolution de1 Diderot vis-a-vis des questions d'ordre moral et esthetique. Certains dvenements importants semblent avoir a f f a i b l i sa croyance en une morale de la bienfaisance et en la bont6 naturelie de l'homme. Au fur et a mesure que son pessimisme se developpe, Diderot s'61oigne d'une oeuvre morale et didactique - par exemple le drame bourgeois et les traites moraux et philosophiques -afin d'explorer d'autres genres li t t g r a i r e s . L'eveil d'un dgsir d'auto-nomie crdatrice le poussa a la recherche d'une forme artistique affran-chie des conventions et des regies traditionnelles. Etant en qugte d'une differente structure l i t t e r a i r e , Diderot concut le Neveu de Rameau. Dans le deuxieme chapitre de cette disserta-tion, j'etudie l'etendue de 1'influence de la satire d'Horace dont l'£-pigraphe du dialogue fut tiree. Quoique les ressemblances th^matiques soient nombreuses entre les deux oeuvres, i l semble que Diderot ait procgde' surtout par association d'idees et qu'il en ait suivi le pouvoir iv de suggestion afin de crder une oeuvre originale et independante. Le theme principal de la satire d'Horace est exploit^ par un Diderot qui souffrait de ce dgcalage entre le dire et le faire, traits par le sa-t i r i s t e l a t i n . Dans la seconde partie de ce chapitre j'etudie la struc-ture de 1'oeuvre de Diderot afin de demontrer sa ressemblance avec celle du dialogue heuristique et de la "satura". L'apparente quality d 1 improvisation et de decousu du Neveu de Rameau temoigne de Involu-tion des capacites artistiques de Diderot qui se libere de plus en plus d'une oeuvre limitee et contraignahte. Mais "l'ordre sourd" de ce dialogue ne met pas n€cessairement en evidence la presence d'un but d i -dactique que l'auteur aurait voulu demontrer. Dans le troisieme chapitre, j'essaie de montrer 1'absence de but moral dans le Neveu de Rameau en examinant les exigences d'une veritable satire. L'impossibility du lecteur d'attribuer un r81e dominant k l'un des deux personnages prouve, en partie, que la victoire du bien sur le mal, victoire demandee par la satire, n'existe pas dans ce dialogue. En outre le "bon" - 1'interlocuteur Moi - n'6chappe pas a la critique, tandis que le "mfichant" - le neveu - provoque notre gtonnement. L'attrait exerc6 par le neveu provient en quelque sorte d'une'Vnythologie de la franchise", d'une perfection esthetique transcendant les convictions mo-rales. En etant un €tre "pogtique", existant dans le domaine de la f i c -tion, le neveu peut susciter mime notre admiration. Mais le dialogue reste tout de mime vraisemblable a cause de la participation active et nficessaire du lecteur et a cause de l'effet troublant produit par le neveu. Ce personnage sert d'intermgdiaire entre l'auteur et le lecteur, entre la poesie et la rgalitd : i l brise et dg-truit la fastidieuse monotonie sociale imposee par des siecles de V conformisme et de traditions. II provoque chez nous une stfrieuse prise de conscience qui nous pousse a 11 introspection et a la reflexion. Sa fonction dans le dialogue est purificatrice et salutaire, quoique gSnante et inquidtante. Le neveu s o l l i c i t e de chacun de ses lecteurs une inter-pretation personnelle de la v_rite que l u i , le neveu, a f a i t sortir. TABLE DES MATIERES RESUME CHAPITRE I INTRODUCTION References II LA CRISE DE 1761 References III DE LA SATIRE D'HORACE A LA SATURA References IV LE NEVEU DE RAMEAU - UNE CREATION POETIQUE References V CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE APPENDICE CHAPITRE I INTRODUCTION Le Neveu de Rameau - voila la concretlsation po4tique de 1'oeuvre d'un moraliste devenu artiste. Depuis plus d'un siecle et demi * ce chef d1oeuvre deconcerte et seduit ses lecteurs. L'ambiguity morale et la fascination esthdtique qui caractdrisent ce dialogue traduisent la complexity intellectuelle et ymotionelle de Diderot - ce maltre de l'y-quivoque. L'dlan crfiateur diderotien trouve son plein essor dans cette oeuvre qui ne sacrifie rien a l'imperatif artistique des classiques. L'originality et 1'immortality du Neveu de Rameau demeurent sans doute dans cette obscurity qui empiche toute interprytation systematique et mythodique. Dans la dissertation suivante je me propose de rechercher quel pro-jet Diderot voulut exprimer lors de la cryation du Neveu de Rameau. Je tScherai de revyier ce dessein par l'examen et 1'analyse des multiples problemes qui surgissent au cours d'une telle entreprise. J'espere pou-voir expliquer, dans une certaine mesure, la prysence de ces nombreuses dif f i c u l t y s par ce que l'on peut appeler le dilemme du romancier. Ce conflit qui existe chez Diderot est le rysultat de la lutte en lui-m€me entre 1'artiste et le moraliste, le. romancier et le philosophe. Mais i l serait audacieux de vouloir ryduire Diderot soit k l'un, soit a l'autre, cet homme qui incarne la diversity et le mouvement. Tout est en flux perpytuel chez l u i , agitation qui demontre son absence de dogmatisme. Quoique sa pensye ne soit point pyremptoire, i l revient parfois a certai-nes positions intellectuelles et ymotionnelles. En envisageant 1'aspect 2 problematique du Neveu de Rameau, j'espere decouvrir 1'attitude que sou-tenait Diderot a l'egard des questions morales et esthetiques, tout en evitant une simplification des d i f f i c u l t y qui se pre?sentent. Je propose ainsi d'examiner les multiples questions qui confrontent tout lecteur attentif du Neveu de Rameau afin de determiner la raison d'etre de ce dialogue inoubliable. Le deuxieme chapitre de cette dissertation sera consacre a une etude de la correspondance de Diderot de 1759 a 1765, dans le but de re -veler les preoccupations artistiques et morales qui le hantaient lors de la composition i n i t i a l e du dialogue.2 Le caractere unique et inimitable du Neveu de Rameau semblerait indiquer une nouvelle orientation de la pensee de Diderot et legitimer 1'opinion que l'oeuvre fut concue lors d'une prise de conscience serieuse. Suivant l'ordre chronologique de sa correspondance j'essaierai d'etablir 1'influence qu'eurent les evenements sur 1'evolution des interits de Diderot afin de determiner sa disposition d'esprit. Diderot r e s t a i t - i l convaincu de la validite de sa morale de la bienfaisance, ou la realite venait-elle detruire ses croyances ? E t a i t - i l content des formes li t t e r a i r e s - les traites moraux et philosophiques et le drame bourgeois par exemple - qu'il exploitait ? Si sa pensee s'orien-tait dans de nouveaux sens, le lecteur peut-il y discerner la suite d'un conflit d'ordre moral et esthetique ? Si l'on apprend que Diderot l u t t a i t pour une nouvelle forme artistique, on pourra supposer que 1'empire qu'exercaient ses convictions morales fut, en partie, a f f a i b l i . Ayant presume que Diderot e t a i t en qutSte d'une structure l i t t e -raire differente, je me propose d'etudier 1'influence de la satire d'Horace dont l'epigraphe du Neveu de Rameau fut tiree. Les ressemblances thema-tiques entre les deux oeuvres sont multiples, mais i l me semble que 3 l 1immortalite du Neveu de Rameau ne provient pas d'une habile paraphrase de la satire d'Horace. Dans ce troisieme chapitre j'examinerai ces simi-laritgs thematiques ainsi que les differences importantes qui separent les deux oeuvres. Si le dialogue de Diderot n'est pas simplement une "piece de circonstance", composee a l'occasion d'une lecture du satirist e latin, i l faudra done determiner 1'element qui impressionna Diderot et quel rapport i l peut avoir avec ses preoccupations morales et esthetiques a l'epoque. L'importance de cet aspect sera indiquee dans une etude du caractere contradictoire des deux protagonistes du dialogue. L'analyse de cette partie du Neveu de Rameau menera a l'examen de la structure de l'oeuvre qui sera entrepris dans la seconde partie de ce chapitre. Se distinguant de plus en plus de l'oeuvre horatienne, la forme du Neveu de  Rameau temoigne de Involution des intergts esthetiques de son auteur. En consideration de ses elements de decousu et de desordre apparents, de liberte, le dialogue s ' a l l i e au procede heuristique 3 qui n'est pas sans rapport avec la transposition l i t t e r a i r e du sens etymologique du mot "satura" - e'est-a-dire pot-pourri, melange. J'essaierai ensuite de mon-trer de quelle fagon cette forme repond au caractere et aux ambitions nais-santes de Diderot et comment elle evite les inconvenients provenant des structures employees auparavant - par exemple les traites et le drame bourgeois. Dans le quatrieme chapitre de cette dissertation je demontrerai la portee des exigences du dialogue heuristique sur le fond rngme du Neveu  de Rameau afin de faire voir, par une etude des protagonistes, 1'impossi-bil ite pour le lecteur d'appeler cette oeuvre une satire. La satire de-mande que 1'auteur compose un ouvrage didactique et edifiant, presentant une morale binaire. Le satiriste divise la societe en deux categories 4 bien definies - les bons et les mgchants - afin de critiquer et de corri-ger les vices par la peinture d'un homme vicieux oppose a un homme ver-tueux et exemplaire. Mais les personnages du dialogue de Diderot n'ont ni 1' a r t i f i c i a l i t y des "types" universels ni la monotonie d'une forme l i t t e V raire servant a demontrer une legon predetermine. Le lecteur se trouve souvent incapable d'attribuer un r61e dominant et triomphant a un des deux protagonistes, ce qu'il pourrait faire a la lecture d'une veritable sa-tire . De plus, 1'interlocuteur Moi du dialogue - qui repre,sente a la r i -gueur un bon homme - n'echappe pas a la critique de Diderot, tandis que le neveu - qui ressemble le plus, de facon relative, a un "vicieux" - se rapproche quelquefois des idees et du temperament de son createur. En outre, l ' a t t r a i t incontestable du neveu ne semble pas etre compris dans les limites d'une oeuvre didactique. II resterait done a voir pourquoi Diderot a cree un tel personnage, s i ce n ' e t a i t pas dans un but edifiant. Voulai t - i l donner libre essor a son anarchisme et a son immoralisme re-fouies par le moyen d'une apologie du vice ? Ou pensait-il engendrer un personnage purement mythique, n'existant que dans le domaine de l'art, insensible aux considerations et aux jugements moraux ? En etudiant le pouvoir d'ensorcellement qu'exerce le neveu et la fadeur comparative de son interlocuteur, j'espere expliquer, dans une certaine mesure, l'ambi-guite qui recouvre 1'intention de Diderot dans ce dialogue genial. A cause de la nature enigmatique du Neveu de Rameau, la critique contemporaine est tres partagee a propos du dessein moral et esthetique que Diderot s'est propose de poursuivre. C'est sans doute Pierre Hermand ^  qui a etudie la morale de Diderot de la maniere la plus complete jusqu'a present. II pretend que le conflit entre le Diderot moraliste et immora-lis t e donna naissance a son idea l irrealisable du bonheur individuel et social. Selon Hermand, cette morale aboutit au sacrifice de soi, a l ' u t i -litarisme consequent. Jean Thomas 5 trouve 11 explication des contradic-tions de Diderot dans son humanisme, c'est-a-dire sa haine des systemes, son indiyidualisme et sa bienfaisance. L'interpretation freudienne qu'a proposee Jean Fabre dans 1'introduction a son edition du Neveu de Rameau, a f a i t de Moi l'ego et de Lui l'alter-ego de Diderot. La morale respectable de Moi, le philosophe, emprisonnait Diderot, tandis que la creation du monstre moral, Lui, le liberait de sa philosophie deterministe. Ce con-f l i t aboutit a une impasse chez Diderot qui ne put jamais, selon Fabre, concilier son materialistne et sa f o i dans la liberte individuelle. Parmi les critiques modernes qui decouvrent dans 1 1interlocuteur Moi le porte-parole et 1'ideal moral de Diderot, on peut compter Roland Desne ^ q U i voit dans cette oeuvre une contradiction entre la negation de la philosophie (Lui) et 1'affirmation de la philosophie. Donal 0'Gorman** f a i t preuve d'une connaissance admirable et integrale des philosophies anciennes dans lesquelles i l essaie de decouvrir la source principale du Neveu de Rameau. A son avis Diderot r e v i t i t Moi de la sagesse socratique pour en faire son ideal, tandis que Lui fut le portrait vicieux de son ennemi Rousseau. A mon avis 0'Gorman detruit quelque peu la complexite de la pensee de Diderot en voulant categoriser, simplifier et reduire son oeuvre a un seul concept unificateur. L'ouvrage critique de James Doolittle 9 s e montre tres favorable pour le personnage de Lui et bien trop dur pour celui de Moi, en qui 1'auteur ne voit presque aucune res-semblance avec Diderot. Le grand defaut de cette etude est pareil a celui du roman a these : c'est une absence totale d'objectivite qui mene parfois a la deformation de la pensee de Diderot. De nombreux critiques distinguent une troisieme presence dans le 6 Neveu de Rameau : i l s y percoivent le processus de la dialectique hege-lienne. Les personnages Moi et Lui constituent la these et l'antithese (respectivement) qui sont transcended par Diderot qui en f a i t la synthese. Roger Laufer 10 a ete le premier a proposer cette optique, Hans M^lbjerg H y discerne egalement la synthese de deux psychologies essentielles de 1'homme et Herbert Josephs 12 decouvre 1'unity de 1'oeuvre dans la re c i -procity intyrieure qu!ytablit Diderot entre deux polaritys. Le seul de-savantage de ce point de vue est que les auteurs ne voient dans Moi et Lui que des opposes : i l s se voient done obligys de se dispenser de l'explication des passages ou les protagonistes renversent leurs rdles. Plusieurs critiques ont renoncy a la tSche de trouver une solution dans le Neveu de Rameau : i l s y percoivent surtout une expyrimentation. Paul Meyer 13 v V o i t le refus de Diderot d 1accepter les consyquences extremes du materialisme de Lui; a son avis le Neveu de Rameau est le miroir fiddle des complexitys de l'existence humaine, un dyfi a 1'ima-gination du lecteur qui veut y dyceler une doctrine nette. Pour Ronald Grimsley 1^  le dialogue reprysente 1'ambivalence et 1'ambiguity qu'yprouve l'Stre humain en face des plus grands problemes de la vie. Roland Mortier 15, qui concoit cette oeuvre en tant que dialogue heuristique, a dycouvert son importance dans le chemin que suivit Diderot dans la recherche, a travers deux personnages, de la vyrity. Selon l u i , la conscience qu'eut Diderot de la multiplicity de l'homme et de la vyrity l'empecha d'arriver a une conclusion satisfaisante de tous les points de vue. Pour Lester Crocker 16 le but du Neveu de Rameau etait d'explorer la nature et la quality de l'expyrience morale humaine. A son avis Diderot voulut nous demontrer la non-viabilite des systemes doctrinaires et rigides. Sharon Kabelac 17 distingue deux points de vue inconciliables dont la presence simultanee 7 dans le dialogue crea une tension qui ne put e*tre resolue. Selon e l l e , Diderot choisit l'ironie, de nature ambigue, afin de pouvoir presenter son monde avec des jugements implicites, mais non pas ngcessaires et d e f i n i t i f s . Dans son excellente biographie, Arthur Wilson 18 voit Diderot aux prises avec une morale dogmatique et facile et avec un caractere trop impulsif, indiscipline. Selon ce dernier, la synthese de ces deux polarites ne se f a i t pas dans le Neveu de Rameau, mais plus tard dans les ouvrages tels que le Paradoxe sur le cornedien ou Jacques le fataliste. 8 1 Pour l'histoire des nombreuses copies et editions du Neveu de Rameau, voir l'edition d'Henri B_nac, Oeuvres Romanesques (Paris: Gamier, 1962), p. 874, note 205. 2 En ce qui concerne la genese et le remaniement du texte, voir 1'intro-duction de Jean Fabre dans son edition du Neveu de Rameau (Geneve: Droz, 1950), pp. XXVII a LXII. 3 Voir l'etude consacree a la qualite heuristique du Neveu de Rameau dans 1*article de Roland Mortier, "Diderot et le probleme de l'expres-si v i t e " , CAIEF, XIII (juin 1961), pp. 283-297. 4 Les Idees morales de Diderot (Paris: Presses Universitaires de France, 1923). 5 L'Humanisme de Diderot (Paris: Belles Lettres, 1938). 6 Le Neveu de Rameau (Geneve: Droz, 1950). 7 "Monsieur le philosophe et le f i e f f e truand", Europe, 405 et 406 (janv.-fev. 1963) pp. 182-198. 8 Diderot the Satir i s t (Toronto: University of Toronto Press, 1971). 9 Rameau's Nephew: A Study of Diderot's Second Satire (Geneva: Droz, 1960). 10 "Structure et signification du Neveu de Rameau de Diderot" Revue des  Sciences Humaines (1960) pp. 399-413. 1 1 Aspects de l'esthetique de Diderot (K^benhavn: J.H. Schultz Forlag, 1964). *2 Diderot's Dialogue of Language and Gesture: The Neveu de Rameau (Columbus: Ohio State University Press, 1969). 13 "The Unity and Structure of Diderot's Neveu de Rameau", Criticism, II (1960), pp. 362-386. !4 "L'Ambigulte dans l'oeuvre romanesque de Diderot", CAIEF, XIII (juin 1961), pp. 223-238. !5 "Diderot et le probleme de l'expressivite", CAIEF, XIII (juin 1961), pp. 283-297. 1 6 "Le Neveu de Rameau, une experience morale", CAIEF, XIII (juin 1961), pp. 133-155. 17 "irony as a Metaphysics in le Neveu de Rameau", Diderot Studies, XIV (1971), pp. 95-112. 1 8 Diderot (New York: Oxford University Press, 1972). CHAPITRE II LA CRISE DE 1761 On peut croire que les chefs-d 1oeuvres artistiques se creent, le plus souvent, dans des conditions de souffrance, de conflit et de detres-se considerables. Dans une etude du Neveu de Rameau i l importe done de determiner la portee des evenements et des circonstances sur l 1 . etat d*esprit de Diderot au moment de la naissance de son dialogue. A travers sa correspondance generale de 1759 a 1765, j'espere decouvrir les pre-occupations morales et esthetiques de l'auteur, afin de comprendre la facon dont i l envisageait la societe et l'§tre humain. Je constate done qu'une periode de crise influa largement sur la conception et la creation de ce dialogue f e r t i l e , le Neveu de Rameau. Avant d'examiner de pres la correspondance de Diderot, faisons le resume des evenements anterieurs a 1761, la date probable du commence-ment du dialogue. L'avenement de l'annee 1759 declencha une longue pe-riode de deceptions et d'infortunes pour Diderot, qui commenca avec 1'in-terdiction formelle, par le Conseil du r o i , de la continuation de 1'En-cyclopedic, dont les sept premiers tomes avaient deja paru. Neanmoins, cette condamnation n'empicha pas Diderot de continuer la redaction en secret, decision qui dut l u i inspirer de nombreuses craintes et inquie-tudes et l u i rappeler des souvenirs deplaisants de son ancien emprison-nement a Vincennes en 1749. Au mois d'avril 1759, Madame Volland, mere de la maltresse de Diderot, decouvrit la liaison secrete entre Sophie et 1'encyclopediste et se resolut a emmener sa f i l l e a la campagne pendant six mois de l'annee. NatureHement l'avenir parut lugubre pour celui qui 10 dgpendait tant de la comprehension d'une femme qui e t a i t son partenaire intellectuel et emotionnel. La tension que provoqua le caractere ca-chottier de ses rapports avec Sophie contribua sans doute aux tourments de Diderot. Deux mois plus tard, son absence a l'agonie d'un pere, avec qui i l voulait se rgconcilier, suscita de graves sentiments de culpability et de remords chez cet encyclop£diste qui ne voulait pas avoir l ' a i r de deserter son entreprise par un depart imprevu pour sa v i l l e natale. Mais l'eioignement de Sophie Volland fut la source d'une corres-pondance riche, divertissante et edairante, d'une communication epis -tolaire qui nous revele Diderot, l'homme. Dans ses lettres Diderot se demasque et se purge de ses anxietes, de ses frustrations, en se confes-sant a sa bien-aimee Sophie. Livre aux chamaillerles et a 1'indifference d'une femme qu'il n'aimait plus, Diderot fut abattu moralement et emo-tionnellement. II se noya dans ce travail gigantesque que fut 1'Ency-clopedic et ne trouva de recompense que dans 1'ingratitude de ses col-legues. Le choc que dut provoquer chez l u i le succes immerite de la re-presentation en mai 1760 des Philosophes, de Charles Palissot, n'amoin-drit nullement la meiancolie qu'il subissait. A l'epoque de la premiere representation des Philosophes, Diderot s'interessait toujours aux problemes dramatiques, car i l preparait une adaptation du Joueur, d'apres The Gamester d'Edward Moore. Mais des doutes sur son "genie" dramatique se semaient deja dans son esprit. Dans une lettre adressee a Madame d'Epinay, Diderot la prie de mettre du naturel, de la v e r i t e dans cette piece qu'il adapte, "car ( i l sent) bien (qu'il est) inegal, diffus, obscur, barbare et raboteux"*. Et, 11 cette douce melancolie l'envahissait de plus en plus : J'ai l'ame toute pleine de tristesse sans scavoir a quoi cela t i e n t . 2 Pour le coeur laissez-le t e l qu'il est. II chgrit son mal, et i l en a pour longtemps.3 L'absence de Sophie l u i revdla l'etendue de son amour pour el l e mais la compagnie constante de Madame LeGendre, la soeur de Sophie, pro-voqua, chez Diderot, une jalousie incomprehensible et des soupcons d'amour saphique sans fondement : Je suis devenu s i ombrageux, s i injuste, s i jaloux (...) Je suis hohteux de ce qui se passe en moi, mais je ne sgaurois : l'empe'cher.4 Mais ne croyons pas que Diderot succomba pendant ces moments pdnibles; i l restait fondamentalement optimiste, surtout en question de morale. Dans une lettre ecrite a Sophie, i l proclame la n.cessite du mechant, du mal dans le monde, non pas pour faire une apologie du vice mais pour faire la louange de la vertu : Si les mechants n'avaient pas cette energie dans le crime, les bons n'auroient pas la mime energie dans la vertu. Si l'homme a f f o i b l i ne peut plus se porter aux grands maux, i l ne pourra plus se porter aux grands biens.5 Remarquons que la base de cette admiration pour la reciprocite neces-saire entre le bien et le mal fut essentiellement esthetique : car Diderot estime 1'energie de ceux qui osent briser les barrieres de la convention, qui osent se faire, s'accomplir. Cet aveu se multiplie tout au long de l'oeuvre diderotienne, et surtout dans le Neveu de Rameau, lors de la discussion sur le genie. Le caractere sentimental de la morale de Diderot est souvent pre-sent dans sa correspondance de 1760. L'anecdote du pere Hoop rapportee dans la lettre a Sophie du 12 octobre sur les recompenses de la bien-faisance duttoucher profondement Diderot, car i l consacra un passage du 12 Neveu de Rameau au recit de cet exemple vivant du pouvoir de la vertu. 6 II s u f f i t i c i d'observer cette similarity, car j'etudierai, plus loin, cette partie importante du dialogue. Cette croyance dans 1*equation vertu-bonheur - que 1'anecdote du pere Hoop semble j u s t i f i e r - et dans la bonte naturelle de 1'homme se perpytue dans les lettres a Sophie ou Diderot rapporte ses discussions avec le baron d'Holbach, sympathisant de la philosophic de Hobbes. A l'encontre de l'optimisme quelque peu naif de Diderot, le Baron croit a la perversity de la nature humaine : 1'etude de l'histoire l u i de-montre 1'existence certaine d'une multitude de mychants-heureux. Regar-dons le dyfi que lanca le Diderot optimiste a son ami : J'ai dyfiy le baron de me trouver dans l'histoire un scyiyrat s i parfaitement heureux qu'il a i t yty, dont la vie ne m'offrit les plus fortes prysomptions d'un malheur proportionny a sa m<§chancet£; et un homme de bien s i parfaitement malheureux qu'il ait yty, dont la vie ne m'offrit les plus fortes prysomptions d'un bonheur proportionny a sa bonty.1 Parsemee d'anecdotes morales, la correspondance manifeste toujours la Constance de la f o i optimiste de Diderot : Non, chSre amie, la nature ne nous a pas faits mychants; c'est la mauvaise education, le mauvais exemple, la mauvaise legis-lation qui nous corrompent. Si c'est la une erreur, du moins je suis bien aise de la trouver au fond de mon coeur, et je serois bien fSche que 1'experience ou la ryflexion me detrom-pit jamais. Que deviendrois-je ? II faudroit ou vivre seul, ou se croire sans cesse entoury de mychants; ni l'un ni 1'autre ne me convient.^ Malheureusement, l'expyrience dytrompa Diderot : en lisant l'Histoire Universelle de Voltaire, i l yprouvait une profonde tristesse en decou-vrant la validity des ryflexions pessimistes du Baron : II me semble que ce n'est que depuis que je vous ai lu que je sache que de tous les temps le nombre des mychants a yty le plus grand et le plus fort; celui des gens de bien, petit et persecute; que c'est une l o i generale a laquelle i l faut se soumettre; que de toutes les seductions, la plus grande 13 est celle du despotisme; qu'il est rare qu'un 6tre passionne, quelque heureusement qu'il soit ne, ne fasse beaucoup de mal quand i l peut tout; que la nature humaine est perverse; et que, comme ce n'est pas un grand bonheur que de vivre, ce n'est pas un grand malheur que de mourir.^ La discussion rapportee dans la correspondance entre Grimm et Le Roy sur la mdthode et le genie, qui revelent les preoccupations artistiques de Diderot a cette epoque, ne resteront pas sans echo dans le Neveu de Rameau. Le sujet de cette dispute fut la superiority soit de la methode qui ordonne, soit du genie qui cree. Dans une aliegorie racontee par l 'abbe Galiani a ce propos, le coucou symbolise la methode, l'ordre et les regies tandis que le rossignol represente la spontaneite, 1'original i t e et l'enthousiasme. Le rossignol et le coucou, ne pouvant se mettre d'accord - tout comme Grimm et Le Roy - firent intervenir un a*ne pour l u i demander son jugement. Le coucou chanta, combinant de toutes les manieres possibles son "coucou, coucou" et a son tour le rossignol s'eianca dans les chants les plus neufs et les plus recherches. Regar-dons le choix que f i t l'Sne : Je me doute que tout ce que vous (le rossignol) avez chante la est fort beau, mais je n'y entens rien, Cela me paroit bizzare, brouilie, decousu. Vous §tes peut-§tre plus scavant que votre r i v a l , mais i l est plus methodique que vous, et j'en suis, moi, pour la methode.10 Malheureusement, 1'originalite des creations artistiques ne plait pas a tout le monde ! Quoique Diderot ne nous revele pas son propre choix dans cette dispute, le lecteur avise sera persuade, en consideration des nom-breux ecrits de Diderot sur le genie, qu'il aurait opte pour le rossignol. Nous retrouvons cette preference dans le Neveu de Rameau, enoncee tour h tour par les deux protagonistes. Au debut du dialogue, le personnage Moi revele son estime pour un Racine mechant homme, mais genie, et plus tard 14 le neveu de Rameau prend la defense du genie qui franchit les barrieres du conformisme : " i l faut quelque chose qui pique, qui separe le f a i -sceau, et qui en eparpille les rayons".H Et, souvenons-nous de 1*auto-critique que f i t Diderot sur le style de son adaptation du Joueur,12 ou i l s'adressa les me*mes reproches que l'ane adressa au rossignol : l'obscurite, l'inegalite et le dycousu de son style. Pour le lecteur du Neveu de Rameau cet apparent decousu est loin d'§tre un defaut; au contraire, c'est l u i qui donne au dialogue son charme, son originality et son ambiguity fascinante. Dans une conversation entre le pere Hoop et Diderot qui est rap-portye dans la correspondance, i l est fort intyressant de voir la simi-lar i t y entre la dyfinition que donne Hoop de ce qu'il appelle le "spleen" et celle que prysentera le neveu sur le mypris de soi. Regardons l'ex-plication du pere Hoop : Mais, a j o u t a i t - i l , la sensation la plus importante, c'est de connoltre sa stupidity, de scavoir qu'on n'est pas ny stupide, de vouloir jouir de sa tfite, s'appliquer, s'amuser, se priter a la conversation, s'agiter et de succomber a la f i n sous 1'effort. Mors i l est impossible de vous peindre la douleur d'ame qu'on ressent a se voir condamne sans ressource a 6tre ce qu'on n'est pas.13 La dyfinition suivante que donnera le neveu du mypris de soi est yton-nante par sa ressemblance avec celle du pere Hoop : ... je connois le mepris de soi meme, ou ce tourment de la conscience qui nalt de 1'inutility des dons que le Ciel nous a departis; c'est le plus cruel de tous.l^ Ce theme de l'ychec et de 1'impossibility d'etre soi-meme acquiert une importance singuliere dans le Neveu de Rameau pour une bonne raison : car Diderot lui-mgme fut souvent envahi par le sentiment de sa propre dyfaite. Le temoignage de son ami Grimm suscita chez Diderot la sensa-tion de 1'Inauthenticity de sa vie : 15 Grimm m'a dit plusieurs fois que j'avois _t£ f a i t pour un autre monde. Je ne seals s i cela est vrai, mais ce qui'il y a de certain, e'est qu'il y a bient&t 50 ans que je suis Stranger dans c e l u i - c i ; que je vis d'une vie imitative qui n'est pas la mienne; que je me plie sans cesse a 1'allure des autres, et que je suis comme un chien qu'on apprend a marcher sur deux pattes.15 Cette conscience de ses propres incapacites fut sans doute une des sources de la sympathie que ressentit Diderot pour le pere Hoop et pour le neveu de Rameau. Ce sentiment d'imposture se convertit en theme important dans le Neveu de Rameau. celui du masque qui est concretise par l'his-toire de Bouret et par les nombreuses pantomimes de Lui, qui representent, de facon symbolique, la vie imitative que cet individu est force de suivre. Cette impuissance de se realiser qu'eprouvait Diderot, l u i demon-tra le gouffre qui existait entre la theorie et la pratique de sa morale et deviendra un des sujets principaux de son dialogue. Tout en conseillant une morale de la bienfaisance, en montrant le chemin du bonheur, Diderot se trouva paralyse sur le plan actif, incapable d'accomplir ses propres prescriptions ethiques; Je pratique trop peu la vertu, disait Dorval, mais personne n'en a une plus haute idee que moi.16 Insatisfait de cette morale ontologique, contraire a sa"philosophie" teieologique, Diderot se tourna vers 1'amelioration de lui-m€me : Ce sont nos actions qu'on pese, et non pas nos discours.17 ... je suis encore plus curieux de me rendre bon moi-mgme que de rendre les autres meilleurs.18 Dans une autre lettre a Sophie, Diderot parla d'une reflexion morale qu'il f i t a Damilaville, i l reconnut la distance qui le separait du prficheur d'exemple : Ne soyez point mortifiees que je vous apprenne quelque chose en litterature et en philosophie. Ne serez-vous pas assez fieres toute votre vie d'§tre mes mattresses en morale, et surtout en 16 morale pratique ? Vous connoissez le bien; vous sentez juste; vous avez le coeur sensible et l'esprit deiicat; c'est vous qui Stes des hommes, et c'est moi qui suis la cigale qui f a i t du bruit dans la campagne.19 Cette allusion a la cigale se refere a une fable de Boccalini ou un voya-geur, importune par le bruit des cigales, s'arr§ta pour les tuer. Comme i l n'en vint pas a bout, i l s'ecarta de la route et continua paisible-ment son voyage; car les cigales seraient mortes d'elles-m§mes au bout de huit jours.20 L'inefficacite du bruit monotone et strident des ciga-les est analogue a 1'inutility des sermons moralisateurs de Diderot. Diderot se resolut done de travailler a se connaltre, a s'amelio-rer, tout comme les eclectiques qu'il decrivit dans son Encyclopedie : ... l'ambition de l'gclectique est moins d'etre le precepteur du genre humain que son disciple, de reformer les autres que de se reformer lui-m§me, d'enseigner la v e r i t e que de la connaltre.21 Au mois de fevrier 1761, le Pere de Famille, drame bourgeois de Diderot, fut represente pour la premiere fois a Paris, mais " l a piece n'a eu que six ou sept representations, mediocrement applaudies".22 Cet echec theatra l fut, a mon avis, le comble pour ce Diderot qui nour-r i s s a i t l'espoir de remporter un succes de predication lalque pareil a celui de Richardson en Angleterre; i l comptait faire aimer la vertu par le spectable emouvant de la bienfaisance recompensee. La confiance fra-gile qu'il avait dans ses capacites artistiques fut done profonderaent ebraniee, car le chemin du drame bourgeois didactique l u i sera desor-mais impraticable, a moins de vouloir subir cette m€me defaite, cette mgme deception. Ainsi, les possibilites qui l u i restaient pour poursui-vre ses ambitions artistiques furent-elles limitees. II pouvait tout abandonner et se consacrer a l'Encyclopedie ou n'ecrire que des traites philosophiques. Etant donne que ces deux genres sont destines a la pu-17 blication, leur contenu et leur structure mimes eteignent, en quelque sorte, les capacit.s crtSatrices de Diderot.23 n choisit done le drame bourgeois afin d'echapper a ces limitations et d'exercer son genie dans un but moral et esthetique. Mais le public, on le sait, n'accueillit pas chaleureusement le dramaturge, et i l abandonna done le rdle de mo-r a l i s t e au theatre - ce qu'il f i t en effet, car i l n'tScrivit plus de drames bourgeois apres le Pere de Famille (Je ne considere pas E s t - i l bon ? E s t - i l mtfehant ? corrtme un drame bourgeois) - avec la conscience de son gchec et i l renonca a la publication afin de trouver et ensuite d'exercer son genie dans le genre "romanesque".24 Cette de-cision de ne plus publier protggea ces "essais", ces experimentations futures de la r a i l l e r i e possible d'un public qui ne le comprenait pas. Diderot voulut decouvrir s ' i l avait du genie, done de la spontaneite, du naturel et de l'originalite dans les ecrits. L'attrait du champ i l l i -mite offert au genie le seduisit et i l se voyait affranchi des tradi-tions et des normes poetiques ou l i t t e r a i r e s deja etablies pour la forme et le fond. Auparavant, le drame bourgeois, par ses intentions morales connues, obligeait Diderot a toujours presenter une morale binaire. C'est ainsi que 1'interSt qu'il porta toujours au "monstre moral" dut s'etouffer dans le drame bourgeois. A mon avis, Diderot ne fut ni moraliste, ni dramaturge, ni philo-sophe lors de sa creation du Neveu de Rameau, mais i l fut "poete".25 C'est dans la "poesie" que le genie trouve son plein essor : c'est dans la "poesie" que Diderot put enfin se li v r e r a sa spontaneite et a 1'ex-pression de ses pens£es les plus refouiees. "La poesie veut quelque chose d'enorme, de barbare, de sauvage" 26 e t ainsi la pensee de Diderot s'eioigna-t-elle des questions ethiques et s'orienta-t-elle vers la 18 peinture des etres sublimes, de ces individus integraux, energiques et beaux qui echappent aux jugements moraux, qui sont au-dela du bien et du mal par leur grandeur meme. C'est en considerant Diderot en tant que poete que j'essayerai d'interpreter le Neveu de Rameau dans les chapitres suivants, tout en donnant des justifications de l'auteur m£me afin de soutenir cette these. Retournons maintenant aux autres evenements de l'annee 1761 afin de determiner l ' e t a t d'ame de Diderot. Un manque de vingt-neuf lettres a Sophie Volland (entre le ler decembre 1760 et le 12 septembre 1761) est regrettable pour celui qui trace 1'evolution de la vie mentale et emotionnelle de Diderot, mais, neanmoins, les lettres qui s'ensuivent en donnent de nombreux apercus. La premiere lettre, en septembre, adres-see a Sophie Volland, raconte le scandale provoque par la rupture du couple Bertin-Hus, menage qui deviendra, a la suite, une cible de la satire dans le Neveu de Rameau. Le caractere divertissant de ce recit est oppose au ton maussade de la lettre suivante ou Diderot expose les tourments que l u i in f l i g e a i t sa femme hargneuse : J'ai l'ime toute renversee. Je ne vous ecris que pour vous emp§cher de prendre de 1'inquietude. Vous scavez le mal terrible que me causent 1'injustice et la deraison. Eh bien, imaginez qu'il a f a l l u en supporter un debordement qui a dure plus de deux heures a s'ecouler. Mais dites-moi quel avantage i l en reviendrai a cette femme (Madame Diderot) lorsqu'elle m'aura f a i t rompre un vaisseau dans la poitrine ou derange les fibres du cerveau ? 0 que la vie me parolt dure a passer ! Combien de moments ou j'en accepterois la f i n avec joye J 27 Ajoute a ces demSies domestiques fut le travail impose par Grimm au trop charitable Diderot; mais ce ne fut pas le travail lui-mgme qui deprima l'auteur mais la deception qu'il ressentit de 1'ingratitude de ses amis : J'etois enferme dans un appartement tres obscur, a m'user les yeux a collectionner des planches avec leurs explications, a 19 achever de m'abgtir pour des gens qui ne me donneroient pas un verre d'eau lorsqu'ils n'auront plus besoin de moi, et qui ont des a present bien de la peine a garder avec moi la mesure.28 Ce theme de 1'ingratitude des amis autorisera le lecteur a voir le porte-parole de Diderot dans le neveu de Rameau lors de sa tirade sur la va-nity des entreprises vertueuses; Moi : - Servir ses amis ? Lui : - Vanite. Est-ce qu'on a des amis ? Quand on en auroit, faudroit-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien et vous verrez que c'est presque toujours la ce qu'on re-cueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau; et tout fardeau est f a i t pour etre secoue.29 Cette attitude pessimiste qui rappelle vivement La Rochefoucauld fut la reaction negative de ce na'if Diderot qui eprouva de profondes deceptions en apprenant 1'ingratitude de ceux avec qui i l voulait partager les doux plai s i r s de l'amitie. Sa rupture definitive avec Rousseau, ses dis-putes avec Falconet et les ruses de l'exploiteur Grimm l u i dernontrerent, de facon empirique, la faussete de sa morale de vertu-bonheur. Cette delegation concrete du bien-fonde de son ethique se prolongeait au cours des jours : Diderot lut encore l'histoire et avoua a Sophie : J'ai lu en mime temps un peu d'histoire. Je ne suis plus surpris de 1'impression que l'histoire f a i t sur le baron. Elle a produit le mime effet sur moi ; II n'y a pas un homme de bien sur mille scilerats, et 1'homme de bien est presque toujours victime. (...) En v<5rite je crois que le fr u i t de l'histoire bien lue est d'inspirer la haine, le m€pris et la mefiance avec la cruaut_.30 L'experience tuait lentement 1'optimisine de Diderot, et qui plus est, le travail de 1'Encyclopedic le ddcourageait : Les ennuis succedent aux ennuis. J'use mes yeux sur des planches herissees de chiffres et de lettres, et, au milieu de ce penible travail, la pensee amere que des injures, des persecutions, des tourments, des avanies en seront le f r u i t ; cela n'est-il pas agreable ? 31 L' u t i l i t e sociale que representait l'entreprise encyclopedique fut une 20 forme de la bienfaisance, mais cette pratique ne rendit pas Diderot heu-reux comme elle le devait. Une toute autre vision du bonheur se degage du passage suivant : Un repas dyiicieux; une lecture douce; une promenade dans un lieu frais et sol i t a i r e ; une conversation ou l'on ouvre son coeur, ou l'on se livre a toute sa sensibility; une emotion forte qui amene les larmes sur le bord des paupieres, qui f a i t palpiter le coeur, qui coupe la voix, qui ravit d'extase, soit qu'elle naisse ou d'un r£cit d'une action genereuse, ou d'un sentiment de tendresse; de la sante, de la gaiety, 'de la liberty, de l'oisivete, de l'aisance; le voila le vrai bonheur.32 Etant decu par ses entreprises vertueuses Diderot se tourna done vers un ypicurisme passif et ygocentrique qui nous demontre l'angoisse dont i l souffrait devant ce dycalage entre la thyorie et la pratique de la bienfaisance. S'yloignant des probiernes moraux, Diderot dirigea maintenant son energie vers l'examen des questions esthytiques. Coincidant avec cette nouvelle orientation de sa pensee fut l'arrivye de l'ycrivain anglais Laurence Sterne a Paris au mois de Janvier 1762. Quoique la correspon-dance elle-mSme de Diderot ne nous ryvele rien sur les entrevues proba-bles avec Sterne, chez le Baron d'Holbach, nous pouvons supposer que leurs discussions auraient cheminy vers les problemes d'ordre estheti-que. On sait que le Tristram Shandy 33 n'a pas yty sans influence d i -recte sur Jacques le Fataliste (compose vers 1773-1774) : mais i l est plus d i f f i c i l e de determiner le r81e que joua ce roman sur le Neveu de  Rameau, commence sans doute en 1761. A mon avis Tristram Shandy ne put exercer qu'une influence tres generale sur le dialogue de Diderot. L'on sait que Diderot admirait Sterne et i l dut aussi apprecier et envier la liberte esthetique dont l'ycrivain anglais jouissait. Quoique l'on ne soit pas encore sQr que 21 Diderot avait en effet lu Tristram Shandy en 1762, i l me semble que l'on peut presumer que cette oeuvre servit h j u s t i f i e r , en quelque sorte, la tentative l i t t e r a i r e que Diderot entreprenait avec le Neveu de Rameau. Le style de Sterne, qui se distingue surtout par la dislocation du temps et de 1'intrigue et par de nombreuses digressions, parait correspondre, tres gen€ralement bien star, aux desseins artistiques que Diderot develop-pait a cette epoque. Mgcontent de 1 'inefficacite de son drame bourgeois, Diderot re-cherchait ainsi un genre l i t t e r a i r e plus conforme a son temperament et a ses aspirations artistiques en puissance. On a d£ja vu que le drame l'empichait de suivre jusqu'au bout le f i l de sa pens€e - l'empgchait par exemple d'admirer le monstre moral - et que les traites philosophi-ques l'emprisonnaient dans une structure didactique et un contenu dia-lectique. Dans 1'Encyclopedic la censure l'obligea a deguiser ses pen-sees sous des formes acceptables et m§me a eiiminer des sujets "scan-daleux". Avec la Religieuse (composee en 1760), commencee par esprit de mystification et continuee d'une maniere plus serieuse, Diderot de-couvrit la liberte l i t t e r a i r e que l u i accordait une oeuvre non destinee a la publication. La diatribe amere contre les institutions religieuses, les descriptions sexuelles preque cliniques et 1'exploration audacieuse de 1'amour saphique qui s'y trouvent suffirent amplement a condamner cette oeuvre a 1'Index des sa publication posthume en 1796. Quelle fe-l icite cet affranchissement l i t t e r a i r e d u t - i l o f f r i r a Diderot I Cette volupte de mettre a nu toutes ses idees, tous ses sentiments, toutes ses haines et indulgences le poussa a poursuivre la mime voie avec le Neveu de Rameau. II se debarrassa des conventions l i t t e r a i r e s et morales 22 afin d'entrer dans un domaine jusque la interdit, dans un domaine ou l'autonomie artistique n'est plus assujettie a la tradition, au conf ormistne. II est tres important de noter que la liberty esthetique de Diderot ne put s'exercer que dans le domaine du "mythe", de la ficti o n , car dans la realite, i l fut emprisonne par son determinisme moral. Mais, c'est cette oeuvre mythique, hors du temps, qui est la seule a nous interesser aujourd'hui, cette oeuvre qui ne fut publiee qu'apres la mort de Diderot en 1784. 34 S'eioignant d'une morale ddcevante et de plus en plus attire? par des questions d'ordre esthetique, Diderot se tourna, vraisemblable-ment, vers 1'introspection et l'examen de soi. Cette connaissance de soi l u i apparut comme le seul moyen d'atteindre une paix interieure quelconque et le bonheur; celui qui voudrait eclairer les hommes doit d'abord vivre pour lui-m§me une prise de conscience : Comment ai-je d i t, un astronome passe trente ans de sa vie au haut d'un observatoire, l ' o e i l applique le jour et la nuit a l'extremitg d'un telescope pour determiner le mou-vement d'un astre, et personne ne s'etudiera soi-m§me, n'aura le courage de nous tenir un registre exact de toutes ses pensees, de tous ses pl a i s i r s ; et des siecles innombra-bles se passeront sans qu'on sache s i la nature humaine est bonne ou mdchante, ce qui fa i t notre bonheur et notre mal-heur. Mais i l faudroit bien du courage pour ne rien ceier. On s'accuseroit peut-Stre plus aisement du projet d'un grand crime, que d'un petit sentiment obscur, v i i et bas. (...) Cette espece d'examen ne seroit pas non plus sans u t i l i t e pour soi. 35 Ce registre exact de toutes ses pensees, cette franchise absolue avec soi-mime que cherissait Diderot atteindra son expression et sa concre-tisation l i t t e r a i r e dans le personnage du neveu de Rameau. Cette affreuse franchise, dont je parlerai plus loin, ne determine-t-elie pas le rachat de ce singulier individu ? C'est justement ce strip-tease 23 moral et intellectuel qui nous seduit et qui nous g§ne lors de notre lec-ture du dialogue. Ecoutons le jugement que f i t Moi de son antagoniste dans le dialogue : II y avoit dans cela beaucoup de ces choses qu'on pense, d'apres lesquelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voila, en veri ty , la difference la plus marquee entre mon homme et la plupart de nos entours. II avouoit les vices qu'il avoit, que les autres ont; mais i l n'etoit pas hippocrite. II n'etoit ni plus ni moins abominable qu'eux; i l etoit seulement plus franc, et plus consequent; et quelquefois profond dans sa depravation. 36 Cette admiration de la franchise de Lui f a i t partie d|un jugement artistique plus vaste, qui f a i t partie du sublime. Dans la plupart des ecrits de Diderot, le mot sublime se rattache au sentiment esthetique. Sans doute Diderot l u t - i l la traduction faite par Boileau du Traitg du  Sublime, attribue faussement a Longin (213-273 A.D.), qui reconnalt comme sublime ce qui exerce sur l'Sme une puissance i r r e s i s t i b l e : " i l (le sublime) ne persuade pas proprement, mais i l ravit, i l trans-porte, et produit en nous une certaine admiration mglee d'etonnement et de surprise, qui est tout autre chose que de plaire seulement ou de persuader". 37 Dans ses Recherches philosophiques sur l'origine de nos idges du  sublime et du beau (1756), Edmund Burke (1729-1797) rattache 1'ideal du sublime a : Tout ce qui est susceptible d'exciter d'une facon quelconque des idees de douleur et de danger, c'est-a-dire tout ce qui est en quelque facon terrible, ou qui touche a des objets terribles, ou qui agit d'une maniere analogue a la terreur (...) (et qui) est susceptible de produire la plus forte emotion que 1'esprit soit capable de sentir. 38 A mon avis, c'est le "sublime dynamique" de Kant (1724-1804) qui se rapproche le plus de l'idge diderotienne : selon le philosophe allemand ce sentiment s'adresse a 1'imagination et a l'entendement reunis mais 24 pergu par 1'entendement, i l depasse l 1imagination. De la un sentiment qui tient de la jouissance et de la terreur. Ce "sublime dynamique" se manifeste dans les spectacles de la puissance, telles la tempite, l'orage, la lutte des elements. Chez Diderot le sublime esthetique de-passe mime les considerations morales : ... c'est que presque toujours ce qui nuit 5 la beaute morale redouble la beaute poetique. On ne f a i t gueres que des tableaux tranquilles et froids avec la vertu; c'est la passion et le vice qui animent les compositions du peintre, du poete et du musicien.39 C'est pourquoi Moi est fascine en m6me temps qu'il est effraye par cette mise a nu morale du neveu : Je ne scavois, moi, s i je devois rester ou fui r , r i r e ou m'indi-gner. Je restai dans le dessein de tourner la conversation sur quelque autre sujet qui chassat de mon ame l'horreur dont el l e etoit remplie. Je commencois a supporter avec peine la presence d'un homme qui discutoit une action horrible, un execrable for-f a i t , corrrme un connoisseur en peinture ou en poesie, examine les beautes d'un ouvrage de gout; ou comme un moraliste ou un historien releve et f a i t eclater les circonstances d'une action heroique. ^0 Cette fascination qu'exerce le sublime ou le poetique sur Diderot est de nouveau decrite dans une lettre a Sophie ou 1'auteur parle d'une statue representant Cieopatre entme'iee d'un serpent : Les grands effets naissent partout des idees voluptueuses entrelacees avec des idees terribles; par exemple de belles femmes a demi-nues qui nous presentent un breuvage deiicieux dans les cranes sanglants de nos ennemis. Voila le modele de toutes les choses sublimes. C'est alors que l'ame s'ouvre au p l a i s i r et frissonne d'horreur. Ces sen-sations mSiees la tiennent dans une situation tout a f a i t etrange; c'est le propre du sublime de nous penetrer d'une maniere tout a f a i t extraordinaire. ^1 On voit done que le sublime ou le poetique se place au-dessus de la morale et c'est l u i qui est le sujet des chefs-d'oeuvres immortels, tel que le Neveu de Rameau. C'est ainsi que Diderot put preferer un Racine mechant homme mais genie, a un Racine bon citoyen, bon pere, 25 et mediocre ecrivain : Tout ce que la passion inspire, je le pardonne. II n'y a que les inconsequences qui me choquent. Et puis, vous le scavez, j ' a i de tout terns ete l'apologiste des passions fortes. Elles seulement m'emeuvent. Qu'elles m'inspirent de 1'admiration oil de l ' e f f r o i , je sens fortement. Les arts de genie naissent et s'eteignent avec elles. Ce sont elles qui font le sc£lerat et 1'enthousiaste qui le peint de ses vraies couleurs. S i les actions atroces qui deshonorent notre nature sont commises par elles, c'est par elles aussi qu'on est porte aux tentatives merveilleuses qui la r e i n -vent. L1homme mediocre v i t et meurt comme la brute. 11 n'a rien f a i t qui le distinguSt pendant qu'il vivait. II ne reste de l u i rien dont on parle, quand i l n'est plus. Son nom n'est plus prononce. (...) D'ailleurs les suites de la mechancete passent avec le mechant; celles de la bonte restent. Comme je disois une fois a Uranie, s ' i l faut opter entre Racine mechant epoux, mechant pere, ami faux, et poete sublime, et Racine bon pere, bon epoux, bon ami et plat honnite homme, je m'en tiens au premier. De Racine mechant que r e s t e - t - i l ? Rien. De Racine homme de genie, l'ouvrage est eternel. 42 Chez Diderot, la mechancete pure s'allie toujours au sublime, mais la bienfaisance'feociale" s ' a l l i e souvent a la mediocrite esthetique, Le genie, l'homme sublime, ne peut s'integrer dans une morale faite pour la masse - les mediocres - car i l ne peut s'assujetir a un systeme qui etouffera ses forces creatrices. L ' i n t e r e t que porta Diderot aux questions d'ordre esthetique fut etroitement l i e a cette crise de pessimisme toujours croissante qu'il subissait depuis 1761. L'inefficacite; prouvee de son systeme moral le conduisit vers la speculation esthetique et vers le scepticisme moral, deux consequences assez logiques. Ce pessimisme s'amplifia au cours de l'annee 1762 et poussa Diderot a souhaiter un divorce avec la s o c i e t e e t a rechercher 1'isolement : Oh! que ce monde-cy seroit une bonne cornedie, s i l'on n'y fais o i t pas un r&le; s i l'on existoit par exemple dans quelque point de l'espace, dans cet intervalle des orbes celestes ou sommeillent les dieux d'Epicure, bien loin, bien loin, d'ou l'on ne v i t ce 26 globe sur lequel nous trottons s i fierement gros tout au plus que comme une c i t r o u i l l e , et d'ou l'on observSt, avec le telescope, la multitude infinie des allures diverses de tous ces pucerons a deux pieds qu'on appelle des hommes. Je ne veux voir les scenes de la vie qu'.en petit, afin que celles qui ont un caractere d'atrocite soient reduites a un pouce d'espace et a des acteurs d'une demi-ligne d'hauteur, et qu'elles ne m'inspirassent plus des sentiments d'horreur ou de douleur violents. Mais n'est-ce pas une chose bien bizarre, que la revolte que 1'injustice nous cause soit en raison de l'espace et des masses ? 43 II y a done deux faeons possibles d'envisager les horreurs du monde; soit en moraliste, impuissant devant ces atrocites, qui se retire du champ d'action, done de la society, soit en "poete",, qui ne voit le monde qu'avec un oeil d'artiste, qui ne cherche que le sublime, dans le bien et dans le mal. Diderot ne put jamais realiser, de facon concrete, ce souhait de dgtachement, mais dans le Neveu de Rameau, l'on verra plus loin que 1*interlocuteur Moi semble parfois jouir de cette passivite tandis que le neveu choisit l'optique esthetique. L'annee 1762 fut aussi une dure epreuve pour la generosite et 1'humanisme de Diderot. Le travail ajoute par l'exigeant Grimm conti-nual t a l'accabler, mais la trahison d'un certain Glenat, homme instruit mais indigent, que Diderot a c c u e i l l i t chez l u i , nourrit et employa, ajouta encore a cet accablement. Conseilie par Diderot, Grimm chargea cet homme d'apporter un manuscrit sur la religion et le gouvernement a faire copier. D'une facon ou d'une autre, l'ingrat le remit a la police, pour qui i l travaillalt en secret. Naturellement la confiance de Diderot en la bonte humaine fut profondement ebraniee : ... je m'en revins pensant en moi-mSme que e'etoit une chose bien odieuse que d'abuser de la bienfaisance d'un homme pour introduire un espion dans ses foyers. 44 Une semaine plus tard, Diderot semble atteindre 1'apogee de sa crise de pessimisme et i l confie son amertume a sa maitresse en disant : 27 Naltre dans 1'imbecillitfi et au milieu de la douleur et des c r i s ; §tre le jouet de 1'ignorance, de l'erreur, du besoin, des maladies, de la mgchancett* et des passions; retourner pas a pas a l'imbecil-lit£; du moment ou l'on balbutie, jusqu'au moment ou l'on radote, vivre parmi des fripons et des charlatans de toute espece; (...) ne scavoir d'ou l'on vient, pourquoi l'on est venu, ou l'on va : voila ce qu'on appelle le present le plus important de nos parents et de la nature, la vie. 45 L'illusion de Diderot - sa f o i dans 1'Equation vertu-bonheur - semble litre detruite et dementie par l'experience. Lui-me"me essaya toute sa vie d'itre vertueux, honn@te, charitable : mais en f i n de compte, i l n'atteignit point ce bonheur : II y a peu de choses dans la vie qui puissent me faire sourire dans ce moment. Vous avez raison, Uranie, tout est vain, tout est trompeur, et ce n'est gueres la peine de vivre pour tout cela. (...) Je ne detnande pas mieux que d'Stre heureux. Est-ce ma faute s i je ne le suis pas ? Est-(ce) ma faute s i je vois en tout des vices qui y sont et qui m'affligent; s i toute la vie n'est qu'un mensonge, qu'un enchalnement d'es-perances trompeuses ? On sgait cela trop tard. 46 Malheureusement, les lettres a Sophie Volland du 25 novembre 1762 au 23 fevrier 1765 manquent, ce qui nous empiche de poursuivre la progres-sion de cette crise pessimiste. Mais regardons la correspondance de 1765 afin de voir quels changements le philosophe subit. Dans une lettre a Gu£neau de Montbeillard Diderot semble §tre toujours en conflit : J'ai rompu avec le genre humain; j'a i concu a la f i n que toutes ces belles protestations d'honneur, de desinteressement, de pro-b i t e , de sentiment et de d£licatesse n'gtoient que des mots qu'on avoit sans cesse sur le bord des levres, comme ces pande-loques de verre que quelques femmes sauvages y portent, et je me suis d£gout£ de tout, mime de mes affaires domestiques, que je n'ai pas le courage de conduire. 47 Ce decalage entre le faire et le dire parait maintenant enorme aux yeux de Diderot pour qui, comme le neveu lui-me*me, tout est vanite : Patriotisme, rgpublique, amour de la patrie, beaux mots, bien respectables, bien vieux, bien suranneSs, bien vuides de sens... 28 Sa croyartce en la bonte naturelle de 1*homme est aneantie : Diderot v i t que l'homme n'agit jamais de facon altruiste, car i l est profondement egocentrique : "ce n'est done pas l'amour du bien, le juste, l'equita-ble, l'honn§te qui dirige; c'est la honte, la crainte du blame, la perte de la consideration. C'est un interest qui en balance un autre".49 Apres la trahison de Le Breton en novembre 1764, l'intere"t que portait Diderot a l'entreprise encyclopedique semble s ' a f f a i b l i r ; son enthousiasme se meurt : Je n'y viendrai plus gueres dans ce maud i t atelier ou j'ai use mes yeux pour des faquins qui ne me donneroient pas un bit ton pour me conduire. (...) Dans huit ou dix jours, je verrai done la f i n de cette entreprise qui m'occupe depuis vingt ans; qui n'a pas f a i t ma fortune, a beaucoup pres; qui m'a expose plu-sieurs fois k quitter ma patrie ou k perdre ma liberty, et qui m'a consume une vie que j'aurois pu rendre plus u t i l e et plus glorieuse. Le sacrifice des talens au besoin seroit moins commun s ' i l n'etoit question que de soi. On se resoudroit plutfit k boire de l'eau, k manger des croutes et k suivre son genie dans un grenier. Mais pour une femme, pour des enfants, a quoi ne se resout-on pas ? Si j'avois k me faire valoir, je ne leur dirois pas: "J'ai travailie trente ans pour vous", mais je leur dirois: "J'ai renonce pour vous toute ma vie, k la vo-cation de nature, et j'ai prefere de faire, contre mon gout, ce qui vous etoit utile k ce qui m'etoit agreable. Voila la veritable obligation que vous m'avez et k laquelle vous ne pensez pas. 50 II me semble done, qu'ayant sacrifie la liberte k 1'ideal de la bien-faisance, a la securite financiere au cours de l'entreprise encyclope-dique, Diderot cherit, k cette epoque, l'autonomie qui le forgait k trahir sa morale sociale et u t i l i t a i r e . Puisque l'Encyclopedie devint, k la f i n , une obligation, un fardeau pour Diderot, i l aspira naturelle-ment k Vindependance artistique. La liberte, 1'affranchissement de toute obligation sociale, morale ou esthetique qu'offrait le'sublime" a Diderot gardait toujours son attrait. II croit maintenant que c'est | le t r a i t naturel, original et singulier qu'il faut encourager. En parlant 29 de 1'education des garcons Diderot nous di t : II faut un peu les (les garcons) abandonner a 1'energie de nature. J'aime qu'ils soient violents, etourdis, capricieux. Une t§te ebouriffee me plai t plus qu'une tfite bien peignee. Laissons leur prendre une physionomie qui leur appartienne. Si j'apercois a travers leurs sottises un tr a i t d'originality, je suis content. Nos petits ours mal leches de province me plaisent cent fois plus que tous vos petits epagneuls s i curieusement dresses. 51 Mais Diderot ne s'eioigne pas tout a f a i t d'une position humaniste : la rehabilitation de la memoire de Jean Calas, a laquelle Moi fera allusion dans le Neveu de Rameau,52 eut lieu le 9 mars 1765, (grace a Voltaire) ev£nement qui dut renforcer, en quelque sorte, sa f o i en la bonte hu-maine. Depuis l'annee 1762 Diderot avait suivi avec interest les efforts de Voltaire pour sauver l'honneur de cette famille injustement traite> : C'est de Voltaire qui ecrit pour cette malheureuse famille. Oh I mon amie,' le bel emploi du genie ' II faut que cet homme a i t de l'dme, de la sensibilite, que 1'injustice le revolte, et qu'il sente l ' a t t r a i t de la vertu. " Cet humanisme se developpait chez Diderot au cours des annees, et en 1767, en ecrivant a David Hume, le philosophe anglais, i l decrit, de facon emouvante, le lien tres fort qui unit les hommes 1 Tres aime et tres honore David, vous scavez bien qu'il n'y a aucune l o i c i v i l e ni religieuse qui ait rompu ni pu rompre: le lien de fraternite que nature a etabli entre tous les hommes. Vous scavez aussi que ce lien qui nous attache encore d'une maniere plus indispensable et plus sacree aux malheureux qu'aux autres. Secourez done de votre mieux celui que je vous adresse. Comme vous n'§tes pas moins excellent homme qu'excellent auteur, vous penserez avec moi qui n'ai que la moltie de ce merite, qu'apres tout, le soir, quand on se retire et qu'on cause avec soi, on est encore plus content d'une bonne action que d'une belle page. 54 Faisons maintenant un resume de ce que nous avons trouve afin de voir le chemin que prirent les preoccupations morales et esthetiques de Diderot pendant ces annees. 30 L'interdiction formelle de la continuation de 1'Encyclopedie obli-gea Diderot a travailler en secret et l'empe'cha d'assister k la mort de son pere. La decision de Madame Volland d'emmener Sophie k la campagne priva le philosophe de la douce compagnie de sa maltresse; les chamail-leries qu'il dut supporter de sa femme hargneuse, 11 ingratitude de son ami Grimm contribuerent largement k l'abattement moral qu'il subit en 1759. Mais son optimisme foncier sembla resister a ces evenements : sa croyance dans l'efficacite de sa morale vertu-bonheur demeura cons-tante. Apres une lecture de l'Histoire Universelle de Voltaire, Diderot fut oblige de reconnaitre la justesse des observations pessimistes du Baron d'Holbach sur la mechancete naturelle de l'homme. Peu k peu, 1'experience dementit la validite de ses convictions morales : i l s'apercoit du gouffre enorme qui separe la theorie de la pratique de sa morale. Son ambition d'edairer les hommes aboutit k un echec : car lui-m§me i l ne pouvait realiser fidelement les prescriptions ethiques qu'il enseignait aux autres. Sa deception dans l'amitie s'accrut avec 1'ingratitude constante de Grimm, 1'Encyclopedie le decourageait et des lectures suppiementai-res de l'histoire le rendirent de plus en plus pessimiste. Sa f o i en la bonte naturelle de l'homme fut de nouveau ebraniee par l'espionnage ignoble de Gienat, et par la trahison de Le Breton; evenements qui de-clencherent un veritable desespoir. Quant aux croyances artistiques de Diderot, elles subirent une transformation k partir de la representation des Philosophes de Palissot en 1760. II commengait a douter de ses capacites artistiques et 1'echec du Pere de Famille en 1761 confirma ses doutes. II eprouvait le besoin de mettre son genie a l'epreuve par le moyen d'oeuvres artistiques non 31 destinees a la publication et dans lesquelles 11 serait completement libre. L'arrivee de Laurence Sterne a Paris en 1762 confirma la croyance de Diderot dans la possibility d'une autonomie artistique dans le fond et dans la forme. Son interit dans le "sublime" en tant que valeur esthetique s'accroissait. Son oeuvre privee prenait un cours tout autre que ses ecrits publics dans lesquels i l se trouvait force d'adherer a une structure et a une morale imposees de l'exterieur. C'est ainsi que Diderot semble s'eloigner des oeuvres morales didacti-ques afin d'experimenter un genre artistique adapte a sa soif d'auto-nomie nouveau-nee. 32 1 Diderot, Correspondance^ ed. Georges Roth (Paris: Edition de Minuit, 1955 et seq.) tome III, p. 38, lettre a Madame d'Epinay, 20 j u i l l e t 1760. Toutes les references a la correspondance de Diderot renver-ront a cette edition qui sera desormais designee par Roth. 2 Ibid., t. I l l , p. 43, lettre a Damilaville, aout 1760. 3 Ibid., t. I l l , p. 83, lettre a Damilaville, septembre 1760. 4 Ibid., t. I l l , p. 74, lettre a Sophie Volland, 17 septembre 1760. 5 Ibid., t. I l l , p. 98, lettre a Sophie Volland, 30 septembre 1760. 6 Cf. Diderot, le Neveu de Rameau, ed. Jean Fabre (Geneve: Droz, 1950) pp. 42-43. Toutes les references au Neveu de Rameau renverront a cette edition qui sera desormais designee par Fabre. 7 Op.cit., t. I l l , p. 195, lettre a Sophie Volland, 26 octobre 1760. 8 Ibid., t. I l l , p. 226, lettre a Sophie Volland, 2 au 6 ou 8 novem-bre 1760. 9 Ibid., t. I l l , pp. 275-276, lettre a Voltaire, 28 novembre 1760. 1° Ibid., t. I l l , p. 169, lettre a Sophie Volland, 20 octobre 1760. 1 1 Fabre, p. 57. 1 2 Cf. supra, p. 10. 1 3 Roth, t. I l l , p. 200, lettre a Sophie Volland, 28 octobre 1760. 1 4 Fabre, p. 24. 15 Op.cit., t. I l l , p. 187, cite des Fragments sans date 2 dans la note 4. 16 Diderot, Oeuvres completes, ed. d'Assezat-Tourneux (Paris: Gamier, 1875-1877) t. I l l , p. 27, Toutes les references aux autres oeuvres de Diderot renverront a cette edition qui sera desormais designee par A-T. 1 7 Roth, t. IV, p. 146, lettre a Sophie Volland, 9 septembre 1762. 1 8 Ibid., t. I l l , p. 100, lettre a Sophie Volland, 30 septembre 1760. 1 9 Ibid., t. I l l , p. 180, lettre a Sophie Volland, 20 octobre 1760. 2 0 Ibid., t. II, p. 38, note 3. 2 1 A-T., t. XIV, p. 304. 2 2 Op.cit., t. I l l , p. 290, note 2 - Temoignage de l'Annee Litteraire 1761 du 2 juin. 33 23 cf. Le temoignage de ceux qui connurent les oeuvres pub1ides de Diderot qui le considerent comme "un litterateur qui a f a i t beaucoup d'ouvrages, sans qu'on puisse dire que nous ayons de l u i un bon livr e " . Sabatier de Castres cite dans 1 'introduction de Fabre, p. LXVI. 24 j e me permets d'employer 1 'adjectif "romanesque" dans son sens trSs general afin de le distinguer du drame, des traites moraux et philoso-phiques. 25 Remarquons que pour Diderot la poesie est synonyme de creation a r t i s -tique autonome. Je donnerai plus loin une definition detailiee de cette conception chez Diderot. 26 A - T . , t. VII, p. 371. 2 7 Roth, t. I l l , p. 305, lettre a Sophie Volland, 17 septembre 1761. 2 8 Ibid., t. I l l , p. 310, lettre a Sophie Volland, 22 septembre 1761. Fabre, p. 40. 3 0 Roth, t. I l l , p. 319-320, lettre a Sophie Volland, 28 septembre 1761. 3 1 Ibid., t. I l l , p. 325, lettre a Sophie Volland, 2 octobre 1761. 32 Ibid., t. I l l , p. 325, lettre a Sophie Volland, 2 octobre 1761. 33 En 1762, les premiers six tomes avaient paru : les trois autres parais-sent avant 1767. Voir aussi les etudes de Alice G. Fredman, Diderot and Sterne (New York: Columbia University Press, 1955) et J. Robert Loy, Diderot's determined f a t a l i s t (New York: King's crown press, 1950). 34 cf. Les oeuvres posthumes de Diderot sont: La Religieuse (1796), Jacques le Fataliste (1796), le Neveu de Rameau (trad, de Goethe en 1821), le Paradoxe sur le Cornedien (1830), le R6ve de d'Alembert (1830), E s t - i l bon ?, e s t - i l mechant ? (1843). 3 5 Roth, t. IV, p. 39, lettre a Sophie Volland, 14 j u i l l e t 1762. 3 6 Fabre, p. 39. 37 Boileau, Oeuvres completes (Paris: Gallimard, 1966), p. 341. 3 8 C i t e dans Andre Lalande, Vocabulaire Technique et Critique de la  Philosophie (Paris: Presses Universitaires de France, 1968), p. 1043. 39 Roth, t. IV, p. 56, lettre a Sophie Volland, 18 j u i l l e t 1762. 4 0 Fabre, p. 76. 41 Op.cit., t. IV, p. 196, lettre a Sophie Volland, 14 octobre 1762. 34 42 Ibid., t. IV, P. 81, lettre a Sophie Volland, 31 j u i l l e t 1762. 43 Ibid., t. i v , P. 71, lettre a Sophie Volland, 25 j u i l l e t 1762. 44 Ibid., t. i v , P. 158, lettre a Sophie Volland, 19 septembre 1762. 45 Ibid., t. i v , P. 169, lettre a Sophie Volland, 26 septembre 1762. 46 Ibid., t. i v , P. 186, lettre a Sophie Volland, 3 octobre 1762. 47 Ibid., t. v, P. 45, lettre a Gueneau de Montbeillard, 30 juin 1765 48 Ibid., t. v, P. 170, lettre a Sophie Volland, 12 novembre 1765. 49 Ibid., t. v, P. 171, lettre a Sophie Volland, 12 novembre 1765. 50 Ibid., t. v, PP. 64-65, lettre a Sophie Volland, 25 j u i l l e t 1765. 51 Ibid., P. 65. 52 Cf. Fabre, p. 42 • 53 Op.cit. 9 t. IV, p. 97, lettre a Sophie Volland, 8 aoQt 1762. 54 Ibid., t. VII , P . 220, lettre a David Hume, 24 novembre 1767. CHAPITRE III DE LA SATIRE D'HORACE A LA SATURA Dans le deuxieme chapitre de cette dissertation, nous avons tra-ce Involution de Diderot a travers les annees 1759 a 1765, l'epoque de la composition i n i t i a l e du Neveu de Rameau afin de determiner, d'une facon gen£rale, 1'influence des evenements sur sa personnalite. Nous avpns decouvert que, lors de la naissance du dialogue, Diderot etait essentiellement degu par 1'echec qu'avaient subi son ideal de la bien-faisance, sur le plan moral et son drame bourgeois, sur le plan esthe-tique. En abandonnant un genre l i t t e r a i r e destine a la publication, Diderot put done experimenter des sujets et des structures nouveaux, jusque la interdits par une oeuvre didactique et eioquente. II recon-nut finalement que sa peinture de la vertu resterait toujours froide et inefficace et que la forme qu'il u t i l i s a i t limitait et etouffait, en quelque sorte, son besoin d'independance. Le souvenir de sa rencontre, au mois d'avril 1761, avec un per-sonnage bohemien et parasite - le neveu du grand musicien Rameau -dut se reveiller dans 1'esprit de Diderot au moment ou i l regut un exemplaire des oeuvres d'Horace pour o f f r i r a Sophie.1 Etant en quite d'une nouvelle forme, Diderot se decida, peut-§tre, a essayer le genre satirique, qu'il n'avait pas encore tente.2 Mecontent de ses creations vertueuses mais steriles, le souvenir d'un individu "inoubliable" sembla se marier avec ses ambitions esthetiques naissantes et i l congut une satire ou le parasite ferait la critique du parasitisme. Cette 36 union entre l'art et la realite engendra le dialogue du Neveu de Rameau, dans lequel 1'influence horatienne est considerable. A la premiere lec-ture du chef-d'oeuvre de Diderot les ressemblances thematiques avec l'oeuvre d'Horace semblent renforcer le caractere satirique du dialo-gue. Dans la premiere partie de ce chapitre j'examinerai ces similari-t6s afin de determiner l'itendue de 1'influence du satiriste l a t i n , 3 pour ensuite passer a une analyse du sens originel du mot "satire". Dans cette seconde partie et plus loin dans le quatrieme chapitre, j'espere deinontrer que le Neveu de Rameau dipasse de beaucoup une de-fi n i t i o n facile et limitee de ce mot. La "Satire Seconde" - c'est ainsi que Diderot nomma le Neveu de  Rameau - prdcedee de l'epigraphe d'Horace est placee sous le signe du mou-vement. Dans la satire horatienne, le temps est tout de suite etabli -Davus, l'esclave d'Horace, profite des saturnales afin d'exercer le franc-parler accords pendant ces f§tes, dans le but de demasquer son raaltre. A l'origine, les saturnales ytaient 1'occasion de rendre hommage a Saturne, tres ancienne divinity agricole. Mais peu a peu, elles de-vinrent un temps de licence et de tumulte, «?tant donn£ que les distinc-tions sociales disparaissaient. Les esclaves prenaient la place de leurs mattres, s'enivraient et se livraient a mille desordres. Aux premieres pages du dialogue, le mime cadre tempore1 est evo-qu£ par 1'interlocuteur Moi, qui f a i t allusion a ces fites anarchiques lors d'une description de ce bizarre personnage, le neveu de Rameau : Je n'estime pas ces originaux la; d'autres en font leurs connoissances familieres, meme leurs amis. l i s m'arretent  une fois l'an ... 4 Puisque la tradition des saturnales voulait que cette liberty ne fut 37 offerte qu'une fois par annexe, 1'importance des paroles ou des actions des esclaves etait en grande partie reduite. Ainsi la validity de ces discours "fous" est-elle contestable. Mais le lecteur du Neveu de Rameau et de la satire horatienne d o i t - i l enlever toute signification pro-fonde aux observations avancges par les deux "esclaves" ? RevStue d'un manteau de fo l i e apparente, la verity paratt plus accessible et comprehensible pour ceux qui la rencontrent. Dans la satire d'Horace, l'esclave Davus dirige une diatribe violente contre son maltre : mais est-ce pour respecter les differences de classes que l'on cpntesterait 1'exactitude de ces critiques ?| Horace f a i s a i t - i l une auto-critique dont i l voulut reduire la portee en situant l'action aux temps des sa-turnales, esperant que son lecteur se mefierait de ces jugements nui-sibles ? A mon avis, Horace n'avait pas 1'intention de nous faire'ap-prouver Davus, mais au contraire, de nous le faire renvoyer aux rangs des fous inconsequents. Mais est-ce ainsi que Diderot voulut que l'on interpretit le neveu de Rameau ? Ce personnage insolite n'aurait-il aucune profondeur, aucune consequence aux yeux de Diderot ? II importe de savoir que le philosophe se sentait souvent etranger et aliene de son entourage; regardons ce qu'il dit a ce propos : Je me suis demande plusieurs fois, pourquoi avec un caractere dpux et faci l e , de 1'indulgence, de la gaiete et des connois-sances, j'etois s i peu f a i t pour la societe. 5 Je suis un hors d'oeuvre. Je suis assez monstre pour coexister mal a l'aise; pas assez monstre pour Stre extermine. 6 Si l'on considere ce sentiment d'alienation dont souffrait Diderot, i l est aise de comprendre la sympathie qu'il ressentait a l'egard des pretendus "fous", egalement isoies de la societe des hommes. Diderot comprit que les "fous" etaient capables de voir une realite a la fois 38 distincte et identique, i l discerna leur sagesse profonde. II entrevit mime le r&le du fou comme celui du messager de la verity : II faut s ' a v i l i r , par le ton et par le geste, pour dter a la v e r i t i son poids et son offense. Alors les poetes sont comme les fous a la cour des rois : c'est du mepris qu'on f a i t d'eux, qu'ils tiennent leur franc-parler. ? Done, pour celui qui envisage Diderot en tant que "poete", et le neveu en tant que "fou", et non pas simple esclave inconsequent - comme l'est Davus - la portee et la profondeur des discours du neveu seront eviden-tes. Voila deja une difference considerable entre les protagonistes de chaque satire, mais regardons maintenant les similarites thematiques qui s'y trouvent. Le premier sujet aborde par Diderot et par Horace est celui de 1'inconstance et de la vacillation. Davus offre comme exemple Priscus qui naquit, comme le neveu lui-m§me, sous le signe des Ver-tumnes, dieux auxquels on attribuait le don de se transformer en autant de formes qu'ils voulaient. Les Vertumnes symbolisaient done le chan-gement. A l'encontre de cette mediocrite, de cette hesitation perpi-tuelle, se trouve l'unite de caractere, la f i d e i i t e a soi, qui consti-tuent, pour Davus, le neveu et Diderot lui-m€me, une valeur esthetique au-dessus de la morale, qui se rattache a celle du sublime. Puisque cet aspect du dialogue sera etudie dans le chapitre suivant, regardons maintenant en quoi consiste la critique de 1'inconstance dans chaque satire. Vu que le mediocre osc i l l e entre deux extrimes, son tr a i t carac-teristique est la contradiction. Dans la satire horatienne, Davus etale, d'une maniere mordante, le decalage qui existe entre le dire et le faire de son maltre. Le reste de la satire ne constitue, de facon gene-rale, qu'une longue exposition des exemples saillants de cette opposition. 39 Puisque les sujets importants de chaque satire se rattachent essentiel-lement a cette contradiction, je propose d'en faire l'examen afin de montrer les ressemblances thematiques des deux oeuvres. Attendu que l'ambigu'ity du Neveu de Rameau provient, en quelque sorte, de l'ambi-tion du lecteur d'attribuer un rdle dominant a l'un des deux person-nages, une gtude des nombreux conflits chez Lui et Moi mettra en evi-dence 1'impossibility d'une telle entreprise. Semblable au Priscus que Davus evoque dans la satire horatienne, le neveu se distingue par son refus d'immobility : voila d'ou surgit le dysarroi du lecteur qui se trouve devant un personnage qui ychap-pera toujours a son desir rationnel de dyfinir, done de figer, de l i -miter. Cette confusion donna naissance a la description offerte par Moi, de 1'inconstant neveu de Rameau : C'est un composy de hauteur et de bassesse, de bon sens et de deraison. I l faut que les notions de l'honnete et du deshonnete soient bien etrangement brouillees dans sa tete; car i l montre ce que la nature l u i a donn«5 de bonnes qualitys, sans ostentation, et ce qu'il en a recu de mauvaises, sans pudeur. (...) Rien ne dissemble plus de l u i que l u i meme.8 Dans la satire horatienne, Davus se met a donner des exemples de cette vacillation chez son maltre. Malgry le pouvoir que l u i donne sa quality de maltre envers Davus, Horace f a i t preuve d'une s e r v i l i t y envers son protecteur, qui est pire que celle de l'esclave de condition, car el l e est volontaire. La hiyrarchie sociale concrytise, de facon analogue, le paradoxe hygelien du maltre et l'esclave qui prouvera que toute person-ne n'est que la marionnette de celui qui est socialement plus yievy qu'elle. L'avilissement dont Horace f a i t preuve envers son protecteur Mycene se rapproche a la fois de la servitude du neveu et de celle de Moi-Diderot. Prenons d'abord le cas du neveu : toute sa vie s'oriente 40 vers le paras Itisrae qu'il pratique chez le manage, &• la reputation dou-teuse, que forment Bertin-Hus. Quant au personnage de Moi, qui nous est present^ comme un individu indipendant, sa servitude - etant celle de son createur Diderot - est pire que celle du neveu. Nous avons d£ja vu dans le chapitre precedent qu'au cours des annees, 1'Encyclopedie devint un fardeau et une obligation contraignante qui etouffait la liberte ar* tistique de Diderot, et la vie bohemienne du neveu l u i rappelle cela. L'esclavage d'Horace envers sa maltresse, theme dgveloppe consi-derablement par Davus, ressemble beaucoup a la nature d'une liaison qu'entretenait Diderot avec une certaine Madame de Puisieux. Deux ans apres son mariage avec Antoinette Champion en 1743, Diderot s'attacha a sa premiere maltresse, a qui i l etait asservi d'une facon presque r i s i b l e . Devant les demandes d'argent de Madame de Puisieux, Diderot ecri v i t sa traduction de l'Essai sur le merite et la vertu de Shaftesbury (1745), ses Pensees Philosophiques (1746), ses Bijoux  indiscrets (1747) et son Interpretation de la nature (1753). Jean Fabre a aussi signaie les demarches que f i t Diderot lors du mariage de sa f i l l e Angeiique et sa dependance envers un de ses ennemis declares, Bertin, ministre des Finances qui contrdlait les baux de forges. 9 Quant a la servitude, l'on volt que Moi et le neveu en sont coupables dans une mesure egale. Cet antagonisme entre la theorie et la pratique - 1'ideal d' in-dependence et la r i a l i t e de la "vile pantomime" - est de nouveau mis en evidence par un conflit important qui dechire le neveu. Au debut du dialogue, le neveu refoule ses aspirations a la gloire, a 1'image que se f a i t la posterite du genie : c'est l'homme prisonnier de ses appetits 41 charnels qui f a i t le panigyrique de la mediocrity, du conformisme. En exposant la m-chancety de son oncle, le neveu reproche aux gynies leur ygoisme et leur misanthropie : II ne pense qu'a l u i ; le reste de l'univers l u i est comme d'un clou a soufflet. Sa fi'lle et sa femme n'ont qu'a mourir, quand elles voudront : pourvu que les cloches de la paroisse, qu'on sohnera pour elles, continuent de resonner la douzieme et la dix septieme tout sera bien.10 Le neveu n'approuve pas non plus les bouleversements provoquys par les hommes de genie. Oppose! a ce genre de renversement de l'ordre general, i l pratique la sagesse rabelaisienne qui consiste a : ... faire son devoir, tellement quellement; toujours dire du bien de monsieur le prieur; et laisser aller le monde a sa fantaisie.H ... cette methode politique qui marche a son but, sans bruit, sans effusion de sang, sans martyr, sans un toupet de cheveux arrachy, me semble la meilleure.12 Cette philosophie pratique et u t i l i t a i r e est celle d'un homme qui ne pense qu'a jouir du moment prdsent : lorsque le neveu dirige sa dia-tribe amere contre Jean-Baptiste Rameau, les pla i s i r s de la vie empor-tent, momentanement, sur toute consideration de gloire eventuelle. Cet utilitarisme d£for trie rappelle, dans une certaine mesure, la morale so-ciale a laquelle Diderot souscrivait. Sa doctrine de la bienfaisance mit au premier plan la notion de 1'utility sociale et du bonheur gyny-r a l , ramenant ainsi les devoirs de 1'homme aux devoirs du citoyen : Le Sage : - Quels sont, a votre avis, les devoirs de 1'homme ? Le Prosyiyte : - De se rendre heureux. D'oii derive la necessity de contribuer au bonheur des autres, ou en d'autres termes, d'etre vertueux.* 3 MSme l'idee de la mydiocrity fut inhyrente a cette morale qui ne s'exer-ce, efficacement, que sur des gens c i v i l i s y s et policys, done communs et mydiocres : "car i l est un phinomene constant dans la nature, c'est 42 que les limes fortes sont rares, que la nature ne f a i t presque que des gtres communs; que c'est la raison pour laquelle les causes morales subjuguent s i facilement 1'organisation".I 4 En preferant la profusion des gtres ordinaires, tels que les Briasson et les Barbier qui sont "bons maris, bons peres, bons oneles, bons voisins, honnStes commercants, mais rien de plus", le neveu se rapproche, en partie, du point de vue du Diderot moraliste pour qui le bonheur general est assure par des gens vacillant entre les extremes du bien et du mal; Garder en tout un juste milieu, voila la regie du bonheur. (...) Je me rappelois la foule des grands hommes et des belles femmes, dont la quality qui les avoit distingu£s de leur espece avoit f a i t leur malheur. Je faisois en moi-mime l'eioge de la medio-crity qui met egalement a l'abri du blame et de l'envie ... 15 Mais c'est dans l'inter§t general et immydiat de la sociyte que Diderot prdne la mediocrite tandis que le neveu y souscrit pour des raisons egoistes : selon l u i , c'est le moyen le plus sQr d'atteindre la riches-se, done le bonheur. II croit a l'existence d'une reciprocite, d'une equation entre richesse et bonheur : Je veux que mon f i l s soit heureux; ou ce qui revient au meme, honore, riche et puissant. 16 Mais ce n'est que plus loin que le neveu nous revele le veritable motif de sa louange du mediocre : cet eioge est la reaction d'un homme rate, frustre et envieux. En denongant l'homme de genie, le neveu prend sa revanche sur le nom que l u i a legue son oncle : Tout ce que je seals, c'est que je voudrois bien etre un autre, au hazard d'etre un homme de genie, un grand homme. (...) Je suis envieux. (...) J'ai done ete, je suis done fache d'etre mediocre. Oui, oui, je suis mediocre et fache. Je n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des Indes Galantes; jamais entendu chanter, Profonds Abymes du Tenare, Nuit, eternelle nuit, sans me dire avec douleur : voila ce que tu ne feras jamais. J'etois 43 done jaloux de mon oncle ... 17 Ce d i s i r d'etre "sublime" explique la glorification du sort du rinegat d'Avignon, de Bouret, de Palissot que fera le neveu plus loin dans le dialogue. Esclave de ses appetits materiels et aspirant a la gloire, le neveu est done part age" entre la realisation de son ideal et l'assou-vissement de ses passions actuelles. Le m@me decalage entre le present et le futur se manifeste chez le personnage de Moi. Son eioge de Racine se reduit a une morale de l'individu, a une esthetique de la posterite. Selon l u i , la mechancete dont Racine f i t preuve envers son entourage est insignifiante en com-paraison de l'heritage artistique qu'il legua aux generations futures. Voila comment Moi decrit, de facon metaphorique, 1'influence de ce grand dramaturge : C'est un arbre qui a f a i t secher quelques arbres plantes dans son voisinage; qui a etouffe les plantes qui croissoient a ses pies; mais i l a porte sa cime jusques dans la nue; ses branches se sont etendues au loin; i l a prete son ombre a ceux qui venoient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux; i l a produit des fruits d'un gout exquis et qui se renouvellent sans cesse.l 8 Moi-Diderot f a i t done une tentative pour concilier les exigences esthe-tiques propres au genie avec les necessites d'une morale sociale et u t i l i t a i r e . Mais sa veritable conception du probleme moral esthetique se revele plus loin dans un passage conforme a la sentimentalite de-bordante de Diderot, dans un passage ou Moi exprime, avec une eloquence pathefique, le triomphe de la morale sur 1'esthetique : Mais je ne vous le dissimulerai pas, i l m'est infiniment plus doux encor d'avoir secouru le malheureux, d'avoir termine une affaire epineuse, donne un conseil salutaire (...) ecrit une bonne page, rempli les devoirs de mon etat; (...) C'est un sublime ouvrage que Mahomet; j'aimerois mieux avoir rehabilite la memoire des Calas.19 Evidemment la sincerite de cette exaltation de la bienfaisance n'est 44 pas mise en question i c i , mais la f r a g i l i t y et la faiblesse que cette Eloquence me demontre semblent enlever toute la force dont Diderot voulut sans doute douer cet episode. Ce qui pose des problemes au lec-teur soucieux d 1 interpreter correctement le dialogue est 1'incoherence de ce passage, le seul de ce genre dans le texte. Diderot retombe i c i dans son ornifire habituelie - ce ton pricheur gSnant - celle qui de-termina l'echec de son drame bourgeois. A mon avis, 1'existence de ce passage unique renforce mon hypothese que Diderot ne fut pas moraliste lors de la creation du dialogue. Elle demontre, au contraire, l'inse-curite de la position morale de Moi-Diderot, 1'ambivalence de ses am-bitions morales et esthetiques. Ce conflit se rattache a un probleme fondamental pour Diderot qui est la polarite existante entre sa conception des exigences de la "nature" et celles de la " c i v i l i s a t i o n " . II est dechire par deux rdles qu'il est force de jouer, tour a tour : celui d'individualiste, d'anar-chiste, de "naturaliste" a la Rousseau et celui de "philosophe", d'hon-nfite homme, d * u t i l i t a i r e . Tandis que dans les ecrits tels que La Reli-gieuse, Le Neveu de Rameau et Le Supplement au Voyage de Bougainville, Diderot s'acharne contre les institutions et les conventions qui etouf-fent la spontaneite naturelle de 1'homme, dans son drame bourgeois, i l propose un conformisme, une mediocrite et une contrainte necessaires a sa morale moniste et sociale. Dans le Neveu de Rameau, Moi introduit son protagoniste comme un e*tre bizarre, original et singulier; done un individu non-conformiste qui suit sa pente naturelle. II f a i t son bonheur avec des vices qui l u i sont naturels, acquis sans travail et sans effort : i l ne contrecarre point sa disposition naturelle. C'est surtout dans ses inoubliables 45 pantomimes que le neveu represente le mieux l'homme ins t i n c t i f et spon-tanea peu atteint par 1 ' a r t i f i c i a l i t y de la societe et des moeurs contemporaines. Comme le f i t Diderot, le neveu d£nonce hardiment les institutions et les conventions sociales qui assujetissent et defor-ment l'individu, car "Les passions amorties digradent les hommes extraordinaires. La contrainte aneantit la grandeur et l'energie de la nature".20 Diderot deplore la society qui opprime l'homme naturel sous l'homme a r t i f i c i e l , cette society ou tout est conformisme, ou la spontaneity instinctive est detruite. Cette lutte contre les i n c l i -nations naturelles de l'homme est illustree par le neveu, dans son anecdote sur le Chevalier La Morliere et la femme devote : Et cette femme qui se mortifie, qui v i s i t e les prisons, qui assiste a toutes les assembiees de charite, qui marche les yeux baisses, qui n'oseroit regarder un homme en face, sans cesse en garde contre la seduction de ses sens; tout cela empeche-t-il que son coeur ne brQle, que des soupirs ne l u i echappent; que son temperament ne s'allume; que les desirs ne l'obsedent ...21 La base de 1'esthetique du neveu est done l'expression directe et effrenee des instincts et des energies naturelles de l'homme, car "c'est au c r i animal de la passion a nous dieter la ligne qui nous convient".22 Mais quoique le neveu semble i t r e le porte-parole de cette philosophie de la spontaneite, i l ne r i u s s i t pas plus que Diderot a i t r e tout a f a i t naturel. En regardant de pres la morale professee par le neveu, le lecteur s'apergoit que cet individu ne f a i t que se conformer aux viles ruses de son epoque, aux "idiotismes" du metier : ses sentiments et son langage sont ceux de toute la society : Je ne m'avilis point en faisant comme tout le monde.23 ... dans ce moment je represente la partie la plus importante de la v i l l e et de la cour. 24 46 M§me en ddployant des vices qui l u i sont "naturels", le neveu v i t dans la contrainte chez ses protecteurs : II se taisoit et mangeoit de rage. II etoit excellent a voir dans cette contrainte. 25 Le neveu de Rameau n'a que le talent de faire les fous : i l ne se haus-sera jamais au niveau d'un Bouret, d'un r£n€gat d'Avignon; i l n'inven-tera jamais une methode sublime de flagornerie; i l etudiera tant qu'il voudra, mais i l sera toujours un mediocre : Et tu serois imbed l i e a ce point ? est ce que tu ne scaurois pas flatter comme un autre ? Est ce que tu ne scaurois pas mentir, jurer, parjurer, permettre, tenir ou manquer comme un autre ? 26 J'ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des Petites-Maisons, rien n'y f a i t . ^7 Mime au cours de ses pantomimes musicales "naturelles", le lecteur se rend compte que cet 'original" se force et se contraint en vain pour atteindre le niveau du genie : Et tout en disant cela, de la main droite, i l s'etoit s a i s i les doigts et le poignet de la main gauche; et i l les ren-versoit en dessus, en dessous; 1'extremity des doigts tou-choit au bras; les jointures en craquoient; je craignois que les os n'en demeurassent disloquis.28 Mime en quality de mime le neveu n'est capable que de simuler ses as-pirations artistiques et non pas de les realiser. II traduit toutes ses pensees, emotions et frustrations en gestes, ytant incapable de concrytiser cet enthousiasme surgi de son for intyrieur. La sensibility artistique du neveu est privie de son expression artistique; ses gestes manquent de la sta b i l i t y et de 1'immortality de l'art. Son triomphe restera toujours chimyrique. Ses pantomimes temoignent de toute la d6-ception de ce raty qui ne trouve la cyiybrity que dans 1'imitation, dans 1'illusion d'itre cryateur. 47 En justifiant son echec social et artistique au moyen d'une phi-losophic deterministe, ce "naturel" se contredit encore une fois. C'est en consideration des raisons sociales et biologiques que le neveu le-gitime l'absence d'une certaine "fibre" chez l u i : ... je m'etois persuade que j'avois du genie; au bout de ma ligne, je l i s que je suis un sot, un sot, un sot. Mais le moyen de sen-t i r , de s'elever, de penser, de peindre fortement, en frequentant avec des gens, tels que ceux qu'il faut voir pour v i v r e . . . 2 9 La non-transmission du talent et la cruaute de la nature expliquent sa defaite : ... et l'astre .' l'astre 1 Quand la nature f i t Leo, Vinci, Pergolese, Douni, elle sourit. (...) Quand elle fagota son neveu, el l e f i t la grimace et puis la grimace, et puis la grimace encor.,.30 Le lecteur apergoit maintenant que le role du neveu s'est inverse au cours du dialogue : au debut, i l le voit i n s t i n c t i f , spontane et inde-pendant, se placant entre Diogene et Phyrne, mais a la f i n le neveu est devenu le rate, le conformiste, le porte-parole de la c i v i l i s a t i o n et de la societe. C'est en homme sociable que le neveu dit : Mais i l me faut un bon l i t , une bonne table, un vetement chaud en hyver; un vetement frais, en et6; du repos, de l'argent, et beaucoup d'autres choses; que je prefere de devoir a la bien-veillance, plutot que de les acquerir par le travail.31 Mais ce renversement de r81es ne touche pas seulement le neveu, car "monsieur le philosophe" le subit pareillement. Ayant vu que les vices "naturels" du neveu ne l'ont pas conduit au bonheur, le lecteur peut done supposer que celui qui preche la bienfaisance l'aura atteint : regardons maintenant le cas de Moi. Des le debut du dialogue, le lecteur apprend que ce personnage est un "philosophe", appellation qui designait, au dix-huitieme siecle, 1'honnSte homme sociable : 48 Notre philosophe ne se croit pas en ex i l dans ce monde (...) (i l ) est done un honnite homme qui agit en tout par raison et qui joint a un esprit de justesse et de reflexion les moeurs et les qualitds sociables (...) Cet amour de la so-ciety est essentiel au philosophe. 3 2 Dans une certaine mesure, le philosophe se conforme done aux conven-tions et aux moeurs de l'epoque. II croit a 1'equation vertu-bonheur et tient comme valeurssupr@ii.es la bienfaisance, la gloire, l'amitie et le patriotisme. Mais nous avons d£ja vu dans le chapitre precedent que la pratique de ces vertus ont, au contraire, rendu Diderot malheu-reux. Cette equation n'a pas resiste a l'epreuve de 1'experience. Tout en etant philosophe, Moi-Diderot s'efforce d'eclairer le public sur les vrais buts de la vie - done, la reciprocite entre la bienfaisance et le bonheur. Tout naturellement, i l conseille au neveu de transformer 1'education de son f i l s , ce f i l s qui apprend une vie de ruses, de flatteries et de poursuite des plais i r s materiels. Mais au cours du dialogue, la position de Moi se transforme : le lecteur le voit maintenant en train de professer une philosophie deterministe; i l passe du plan materiel et social au plan naturel : A quoi que ce soit que 1*homme s'applique, la Nature l'y destinoit.33 Auparavant, i l f a i s a i t l'eioge de 1*independance, de 1'importance de "se faire une ressource independante de la servitude"34 mais ce deter-minisme et la s e r v i l i t e de Dideroit-Moi exposent 1'impossibilite empi-rique d'une telle prise de position. Diderot a m@me dit a ce propos : J'ai ete force toute ma vie de suivre des occupations auxquelles je n'etois pas propre et de laisser de cdte celles ou j'etois appele par mon gout, mon talent et quelques esperances de succes.35 Voila pourquoi Moi conseille, a la f i n du dialogue, l ' e x i l volontaire de la societe que symbolise la vie austere d'un Diogene. Le philosophe 49 bienfaisant et sociable prend a present la defense de 1'independance (contraire k son determinisme) et d'un retour a la nature rousseauiste. Dans la satire d'Horace, la solution offerte a la f i n ressemble k celle que proposa Diderot-Moi. Le sage du poete la t i n se maltrise, se s u f f i t , contrdle ses passions et se detache des biens materiels de la vie. Mais cet id£al d'independance sugg6r£ par un philosophe de la bienfaisance et de la sociability d£concerte le lecteur du Neveu de  Rameau. Diogene fut avant tout un sol i t a i r e , un exile 1 qui fu i t la so-ciety des hommes afin de se ryfugier dans un tonneau. Mime dans ses autres ycrits Diderot demontre 1'impossibility de vivre a la mode de Diogene : Je crois qu'il seroit plus d i f f i c i l e d'Stre stoicien k Paris, qu'il ne le fut k Rome ou dans Athenes.36 Diogene, parmi nous, habiterait sous un toit, mais non dans un tonneau; i l ne feroit dans aucune contrye de 1'Europe le r81e qu'il f i t dans Athenes. 3 7 Tandis qu'Horace defend 1'independence physique et morale, i l me semble que Diderot n'aurait jamais pu le faire car son determinisme moral et son ideal de la bienfaisance l'en empichaient. Dans sa vie quotidienne, i l se reconnut comme l'apdtre de l'utilitarisme et du conformisme : i l n'aurait jamais pu, par exemple, conseiller k sa f i l l e la liberte sexuelle ou 1'epanouissement effrine des instincts naturels. A mon avis, la seule independance que Diderot put atteindre fut celle de 1'esprit, une liberty esthytique que l u i o f f r a i t la creation roma-nesque. Nous avons vu que les ressemblances thematiques du Neveu de Rameau et de la satire horatienne etaient nombreuses, quoique la profondeur et la diversite semblent manquer dans 1'oeuvre d*Horace, qui est plutdt un 50 monologue d'un ton peremptoire dans lequel l'esclave "vide son sac". Quelle serait done l'itendue de 1'influence du satiriste romain sur le dialogue de Diderot ? Le Neveu de Rameau est ividemment une oeuvre beau-coup trop complexe et ambigue pour n'itre qu'un "pastiche" de la satire horatienne. Diderot fut surtout touchi par l'exposition, par l'esclave Davus, du decalage entre le dire et le faire de son maltre, conflit qui le dichirait a cette ipoque. Le pouvoir de suggestion et 1'asso-ciation d*idees expliquent bien des sim i l a r i t i s entre les deux oeuvres : l'exemplaire d'Horace que Diderot o f f r i t a Sophie mit en marche sa mi-moire et son imagination. II se souvint d'un individu bizarre, nommi Jean-Frangois Rameau, se rappela le theme principal de la satire d'Horace et alors ses capacites criatrices se reveillerent afin de concevoir une oeuvre a la fois originale et immortelle qui s'appelle le Neveu de Rameau. Ces deux satires se dirigeaient done vers une critique de l ' i n -constance et de la mediocrittS, du parasitisme et de la servitude. Mais fut-ce simplement cette diatribe piquante qui determina 1'immortality du Neveu de Rameau ? Etudions maintenant le sens originel du mot "satire" afin de voir que ce dialogue dipasse de beaucoup une caricature v i h i -mente d'un milieu pr i c i s . Au sens moderne, le mot "satire" disigne une critique des vices et des vicieux d'une certaine ipoque, mais a l'origine, une "satura"38 designait un plateau charge! d'une grande v a r i i t i de fru i t s . Transmis au domaine l i t t i r a i r e ce mot fa i s a i t allusion a un genre artistique ou tout i t a i t mile, entassi sans ordre, sans r i g u l a r i t i ; c ' i t a i t un milange, un pot-pourri, soit pour la forme, soit pour le fond. Une "satura" per-met done un commentaire et une discussion sur un champ tres itendu, un 51 developpement tres libre de certains problemes. D£ja, nous pouvons voir que le Neveu de Rameau ressemble en beaucoup de points a ce genre l i t -teraire. Etudions tout d'abord les aspects formeIs de 1'oeuvre : elle est avant tout un dialogue, c'est-a-dire une conversation, un echange d'idees entre deux personnes. Le dialogue a necessairement un point de depart qui donne une certaine direction a un entretien qui avancera ensuite par association d'idees. Comme procede artistique le dialogue offre ainsi une tres grande liberte a celui qui se propose d'en composer un. Dans son article sur 1'oeuvre de Diderot, Roland Mortier trace 1'evolution de la quite de Diderot d'une structure conforme a ses am-bitions. 39 Avec les "pensees", Diderot reste insatisfait d'un genre qui ne tolSre aucun detour, aucune digression, qui suppose la presen-tation d'un seul aspect des choses, d'une conclusion plutdt qu'une demarche. II se tourne ensuite vers la forme de la " l e t t r e " qui per-met le decousu et 1'irregularite. Mais i l eprouve un besoin de dedou-blement auquel cette forme ne repond pas. II essaie alors le drame bourgeois qui l u i demontre la r i g i d i t e et 1 ' a r t i f i c i a l i t e d'un dialo-gue "epidictique", done demonstratif. Nous avons deja remarque en lisant la correspondance de Diderot que le philosophe etait a la recherche d'une forme artistique qui con-viendrait a son desir d'autonomie, a son desir de suivre ses idees aussi loin qu'elles veulent l'entralner. Et dans le Neveu de Rameau, i l peut abandonner son esprit'a tout son libertinage, a cette riverie sans aucune regie. II poursuit ses idees a p l a i s i r , selon son humeur du moment, par curiosite et par jeu : ses pensees se sont ses "catins". II les suit librement dans des domaines inconnus; les depouillant de 52 toute signification exterieure impos€e par la society contemporaine. C'est avec le dialogue "heuristique" que Diderot peut donner libre essor a son imagination. On definit le mot "heuristique" comme ce "qui sert a la decouverte : d'une hypothese dont on ne cherche pas a savoir s i elle est vraie ou fausse mais qu'on adopte seulement a tit r e provisoire comme idee directrice dans la recherche des faits".40 Voila un procede qui correspond au style d'un Montaigne, qui voulait peindre le devenir au lieu de l ' i t r e . Le dialogue heuristique est une exploration et 1'expression devient, pour Diderot, une recherche et non pas le moyen de prouver, de donner une solution. L'auteur in-dique plus qu'il ne definit : Je jette mes idees sur le papier, et elles deviennent ce qu'elles peuvent.41 Je ne compose point, je ne suis point auteur; je l i s ou je converse, j'interroge ou je reponds.42 Dans un dialogue, qui est un ^ change d'idees, rien n'oblige le lec-teur a choisir : i l peut ecouter, participer, refiechir. Mais s i l'au-teur ne f a i t que donner, le lecteur ne peut que recevoir; s ' i l l u i impose une direction, une reponse, ou une predetermination, i l detruit, en quelque sorte, sa propre oeuvre. Regardons la critique que f i t Diderot de cette "methode" : II (l'esprit philosophique) s'introduit par la raison une exactitude, une precision, une methode, pardonnez-moi le mot : une sorte de pedanterie qui tue tout. (...) L'esprit philosophique amene le style sentencieux et sec.43 II (Heivetius) est tres methodique; et c'est un de ses defauts principaux : premierement, parce que la methode, quand elle est d'appareil, refroidit, appesantit et ralentit; secondement, parce qu'elle 8te a tout l ' a i r de liberte et de genie; troisie-mement, parce qu'elle a 1'aspect d'argumentation; quatriemement, et cette raison est particuliere a l'ouvrage, c'est qu'il n'y 53 a rien qui veuille §tre prouvd avec moins d'affectation, plus ddrobe, moins annonce qu'un paradoxe. Un auteur paradoxal ne doit jamais dire son mot, mais toujours ses preuves : i l doit entrer furtivement dans l'ame de son lecteur, et non de vive force. (...) L'esprit d'invention s'agite, se meut, se remue d'une maniere derdglge; i l cherche. L'esprit de mtSthode ar-range, ordonne et suppose que tout est trouv_.44 Diderot semble ainsi rejeter l'esprit systematique et logique afin de suivre le chemin tortueux de la question, de la recherche. En parlant de son propre procedtt, i l nous dit : On doit exiger de moi que je cherche la v«5ritt5, mais non que je la trouve. (...) qu'ai-je a craindre, s i c'est innocemment que je me trompe ? 45 Diderot refuse de simplifier les problemes afin d'arriver vite a une solution, de faire une demonstration : avec une autonomie totale i l veut explorer les difftSrentes p o s s i b i l i t y offertes par un probleme. Dans le passage suivant, i l nous donne un apercu du style qu'il vou-l a i t experimenter dans le Neveu de Rameau : Je laisserai les pensees se succdder sous ma plume, dans l'ordre mfime selon lequel les objets se sont offerts a ma reflexion; parce qu'elles n'en repr6senteront que mieux les mouvements et la marche de mon esprit. 46 Des la premiere page du Neveu de Rameau, Diderot nous signale que le dialogue prend naissance sous le signe du mouvement et du changement -done sous l'epigraphe d'Horace. Ensuite, i l nous avertit que la con-versation a venir avancera par le moyen du pouvoir de suggestion et de 1'association d'idees : J'abandonne mon esprit a tout son libertinage. Je le laisse maitre de suivre la premiere id#e sage ou f o l l e qui se presente.. Une fois entame, l'entretien refuse de suivre un seul train de pensee; i l est suspendu par les digressions, les apartes du narrateur et in-terrompu par les pantomimes. Les interlocuteurs discutent de morale, 54 d'education, de musique; i l s s'arretent, changent de propos, retournent en arriere, s'ecartent du sujet a la maniere des digression de Sterne. Ces detours sont caracteristiques de ce Diderot enthousiaste, contra-dictoire et complexe que l'ami Grimm dScrit : Profond et plein de vigueur dans ses gcrits, mais bien plus etonnant dans sa conversation, i l rend des oracles de toute espece, sur toutes sortes d'objets. C'est l'homme le moins capable de prevoir ce qu'il va faire ou ce qu'il va dire; mais quoi qu'il dise, i l cr6e et i l surprend toujours. La force et la fougue de son imagination seraient quelquefois effrayantes s i elles n'etaient temperees par la douceur de moeurs d'un enfant et par une bonhomie qui donne un carac-tere singulier et rare a toutes ses autres q u a l i t e s . 4 8 C'est done dans le dialogue que Diderot trouve la pleine expression de son esthetique de 1 'invention et de la spontaneity. Son style traduit un esprit obscur et une intelligence qui s'ecarte du chemin de la lo-gique traditionnelle. II aborde les problemes d'une facon empirique et dialectique : i l accepte la multiplicity et la diversity d'une ve-ri t y d i f f i c i l e a sais i r et evite ainsi le dogmatisme. Dans le Neveu de  Rameau le developpement d'une question n'est point prydyterminy : ainsi Diderot se permet-il d'examiner les deux cQtes d'un probleme. C'est par la confrontation de deux polaritys - Lui et Moi dans le dialogue -que Diderot avance dans sa recherche de la vyrity. En yvitant un choix, done une prise de position, i l arrive a une tres grande sincyrity avec lui-me*me, a son expression intygrale. C'est cette liberty d'esprit absolue qui rend la "position" morale de Diderot s i ambigue dans le dialogue : les sujets se succedent sans lien apparent, les idees sont exposees objectivement et sans parti pris, nulle hypothese philosophi-que n'est prouvee. Pour le lecteur habitue aux ecrits moraux et aux drames bourgeois de Diderot, i l l u i semble inadmissible que le Neveu  de Rameau n'ait pas de conclusion, n'aboutisse pas a la derniere etape 55 de la dialectique. Mais i l n'y a pas de synthese definitive et incontes table dans le dialogue : pour employer 1'image du jeu d'ichec du de-but du Neveu de Rameau, i l n'y a pas d'echec et mat, mais seulement un pat. En employant le procede heuristique, Diderot reussit a faire jouer un r81e a son lect e u r ; 4 9 __ _ e f a _ t sortir de sa passivite et de son anonymat acquis par les lectures de traites moraux. Le lecteur ne tire rien d'une oeuvre ou tout l u i est dit, ou i l ne decouvre rien, ou i l ne participe pas. II faut que l'auteur excite notre imagination, i l faut que nous puissions creer avec l u i , que nous actualisions la pensee inherente de 1'oeuvre. Notre participation - ce comble du realisme - est accomplie surtout a la f i n du dialogue. En refusant de conclure, Diderot nous abandonne a notre propre reflexion. II nous a engage dans sa quite de la verite - recherche perpetuelle - et a pro-voque chez nous les mimes inquietudes et incertitudes qu'il eprouyait lui-mime. Ce dialogue est le lieu de rencontre du lecteur et de l'au-teur : le lecteur sort de son inertie et l'auteur abandonne son omni-science traditionnelle. Cette i g a l i t e rend 1'experience l i t t e r a i r e plus riche, plus satisfaisante et plus captivante. De nombreux critiques refusent de croire a cette absence de but didactique que demontre 1'absence d'une conclusion dans le Neveu de Rameau : i l s ont cherche et trouve 1'unite du dialogue.50 On cite a volonte le passage suivant qui en prouve la "signification" voiiee : C'est une chose singuliere que la conversation, surtout lorsque la compagnie est un peu nombreuse. Voyez les circuits que nous avons faits. Les rives d'un ma lade en d i l i r e ne sont pas plus heteroclites. Cependant, comme i l n'y a rien de decousu ni dans la ti t e d'un homme qui rive, ni dans celle d'un fou, tout tient aussi dans la conversation; mais i l seroit quelque fois bien 56 d i f f i c i l e de retrouver les chalnons imperceptibles qui ont attire tanfi d 1idees disparates. (...) La f o l i e , le reve, le d€cousu de la conversation consistent a passer d'un objet a un autre par l'entremise d'une quality commune.51 Evidemment, i l y a des liens dans un r§ve, une conversation : je ne le nie pas, car on peut les trouver dans le Neveu de Rameau. L'idee d 1 union, d'alliance ne f a i t - e l l e pas partie integrale du procede? de l'association d'idees ? 52 Jean Fabre a aussi indique que le manuscrit originel du Neveu de Rameau pr£sente une regularity d'ecriture sans bavures. II nous dit que "nous sorrirr.es visiblement en presence non d'un auteur qui improvise ou qui raccorde, mais djifn ecrivain qui donne sa forme derniere a une oeuvre dont i l a voulu prendre seul l'entiere res-ponsabilite. Toutes les apparences suggerent done 1'unity, la coheren-ce..." 53 Ce "beau dysordre est un effet de l' a r t " 54 . l'apparente quali-ty d'improvisation du Neveu de Rameau est le resultat d'un'brdre sourd" dont Diderot voulait douer le dialogue. Mais a mon avis cette harmonie stylistique ne prouve pas 1'existence d'un point de vue moral dans le Neveu de Rameau. Les remaniements successifs pendant quatorze ou seize ans que subit l'oeuvre me demontrent que Diderot se passionnait d'une experience artistique qu'il t r a v a i l l a i t a perfectionner. S ' i l y; a un but moral dans le Neveu de Rameau, pourquoi e s t - i l s i imprycis et equivoque ? L'absence d'une conclusion me demontre, au contraire, que Diderot cherchait toujours la reponse, qu'il explorait toujours ses propres problemes. Le prolongement de cet "essai" l i t t e -raire interdit, a mon avis, l'existence d'une solution prevue et connue d'avance de Diderot. Toujours croyant a la rhetorique du Neveu de Rameau on cite le passage suivant : 57 C'est le grand art de Montaigne, qui ne veut jamais prouver, et qui va toujours prouvant, et me ballottant du blanc au noir, et du noir au blanc. D'ailleurs, l'appareil de la methode ressemble a l'echafaud qu'on laisserait toujours subsister apres que le batiment est eieve. C'est une chose nicessaire pour travailler, mais qu'on ne doit plus apercevoir quand l'ouvrage est f i n i . Elle marque un esprit trop tranquille, trop maltre de lui-m§me. L'esprit d'invention s'agite, se meut, se remue d'une maniere d£r£glee; i l cherche. 55 De prime abord, Diderot dit que Montaigne "va toujours prouvant" : mais qu'est-ce que Montaigne a demontrd sinon le caractere "ondoyant et divers" de l ' i t r e humain qui echappe toujours a la logique ? Dans son avis au lecteur, Montaigne nous dit clairement : C'est Icy un livre de bonne foy, lecteur. II t'advertit des l'entree, que je ne m'y suis propose aucune f i n , que domestique et privge. Je n'y ay eu nulle consideration de ton service, ny de ma gloire. (...) Ainsi, lecteur, je suis moy-memes la matiere de mon li v r e . . . 56 Le refus de Montaigne de prendre position - tout comme Diderot dans le Neveu de Rameau - nait de sa conscience aigue du "grand branle" du mon-de : puisque tout est en perpetuel mouvement, rien ne peut §tre etabll avec certitude. C'est ainsi que Montaigne a rejete les tendances cate-goriques de la pensee scholastique ciceronienne. Mais, au fond, qu'est-ce que les Essais de Montaigne ont prouve, sinon l'universalite de 1'instabilite et de la contradiction chez l'homme ? II me semble que le Neveu de Rameau a peut-§tre encore moins de but didactique que 1'auto-portrait que l'essayiste nous a 16gue : ce dialogue est une exploration mentale et une prise de conscience de la multiplicite et de la diversite de l'gtre humain. Dans le chapitre suivant j'espere montrer cette absence de but moral dans le Neveu de  Rameau. par le moyen des exemples offerts par le texte lui-meme, exemples qui justifieront, a mon avis, cette perspective. 58 Faisons maintenant l e resume de ce que nous avons trouvd au cours de l'examen de l a s a t i r e d'Horace et de 1'analyse du mot "satura". Dans le Neveu de Rameau l a majority des sujets t r a i t e s par Horace s'y trouvent. L'antagonisme entre l a mtSdiocritd et le sublime est le point de ddpart d'une s a t i r e qui t r a i t e ensuite de l a servitude, de l ' h y p o c r i s i e , du decalage entre l a theorie et l a pratique. Quoique ces themes soient s i m i l a i r e s , Diderot approfondit, d i v e r s i f i e , e f f l e u r e ou omet certaines iddes developpees par Horace. Par exemple, le s a t i -r i s t e l a t i n ne t r a i t e pas directement de l a moralitd et se contente de montrer un paradoxe, tandis que Diderot ne mentionne mgme pas l'empire de l a femme sur l'homme. L'iddal o f f e r t par Horace se r e a l i s e dans le domaine physique et moral, tandis que c e l u i de Diderot y est justement inexdcutable. Son i d e a l d'independence ne peut s'accomplir que dans l a l i b e r t d mentale et esthdtique. Quoique l a s a t i r e horatienne n' a i t pas de v e r i t a b l e conclusion, le lecteur a 1'impression que l a s u p e r i o r i t y s o c i a l e a vaincu l a ve-r a c i t y u n i v e r s e l l e , car Horace deprecie l a valeur des jugements d'un esclave " i n s i g n i f i a n t " . II exerce son pouvoir de maltre a f i n de me-nacer et de renvoyer Davus chez l u i . Dans le dialogue de Diderot cette i n d g a l i t d s o c i a l e est moins prononcee : les protagonistes sont plus ou moins dgaux. La f i n du Neveu de Rameau n'est pas non plus aussi f a c i l e que c e l l e d'Horace : le lecteur se trouve dans 1'impossibility de c h o i s i r , done de donner une conclusion au dialogue. Cette absence de synthase est une consequence logique et voulue du proeddd heuristique, qui a certains rapports avec l a "satura". 59 Ayant refustS de determiner son oeuvre par des id des preconcues, Diderot s'abandonne a la recherche de la verity. II profite d'une liberty esthe-tique absolue afin d'explorer des conflits, des problemes, des passions qui le troublaient. II experimente un genre l i t t y r a i r e qui permet une participation du lecteur qu'il a toujours souhaitee. Ayant done suppose que Diderot n'entreprit point son dialogue dans un but didactique, i l nous reste a le prouver par le moyen d'un approfondissement du texte et des personnages du Neveu de Rameau. 60 1 Cf. Roth, t. IV, lettres a Sophie Volland, 31 j u i l l e t 1762, 22 aoQt 1762, ou Diderot parle de cet exemplaire. 2 La Satire Premiere de Diderot est posterieure a son voyage en Russie en 1773. t 3 Dans I'appendice, le lecteur trouvera une traduction anglaise de la satire d'Horace. 4 Fabre, p. 5 - c'est moi qui souligne. 5 Roth, t. I l l , p. 187, lettre a Sophie Volland, 26 octobre 1760. 6 Ibid., note 4 - cit£ des Fragments sans date (10) 7 A-T., t. I l l , p. 370. 8 Fabre, p. 4. 9 Ibid., p. 240, note 325. 1 0 Ibid., pp. 8-9. 1 1 Ibid., p. 9. 1 2 Ibid., p. 82. !3 A-T., t. II, p. 85. 14 Ibid., t. II, p. 393. 1 5 Ibid., t. XI, p. 126 - c'est moi qui souligne. 1 6 Fabre, p. 93. 17 Ibid., p. 15. 18 Ibid., pp. 13-14. 1 9 Ibid., p. 42. 20 A-T., t. I, p. 128. 2 1 Op.cit., p. 45. 2 2 Ibid., p. 86. 23 Ibid., p. 35. 2 4 Ibid., p. 39. 25 ibid., p. 6. 26 ibid., p. 22. 61 2 7 Ibid., p. 47. 2 8 Ibid., p. 26. 29 Ibid., p. 98. 30 ibid., p. 96. 31 Ibid., p. 107. 32 A-T t XVI pp. 276-277. Assezat attribua cet article de l 1Encyclo-pedia a'Diderot, mais les recherches ont demontrS qu'il fut ecrit par quelque collaborates obscur. Neanmoins, i l donne un apercu sur l'idee diderotienne du "philosophe". 33 Op.cit., p. 103. 34 ibid., p. 44. 35 A - T . , t. I l l , p. 401. 36 ibid., t. I l l , P.343. 37 ibid., p. 27. 38 Cf. C.A. Van Rooy, Studies in Classical Satire and Related Literary Theory (Leiden: E.J. B r i l l , 1965). 39 C f . "Diderot et le probleme de l'expressivite", CAIEF, XIII (juin 1961), pp! 283-297. 40 Andre Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, p. 412 - c'est moi qui souligne. 41 A-T., t. I, p. 406. 4 2 Ibid., t. I l l , p. 10. 43 Ibid., t. XI, pp. 131-132. 4 4 Ibid., t. II, PP. 272-273. 4 5 Ibid., t. I, p. 140. 46 Ibid., t. II, p. 9. 47 Fabre, p. 3. 4 8 Roth, t. IV, p. 255 - La Correspondance Litteraire, ler octobre 1763. 49 voir Ceci n'est pas un conte ou Diderot exprime le desir de faire participer son lecteur, ce qu'il f a i t aussi dans Jacques le Fataliste. 62 50 Voir Patrick Brady, "Structure and substructure of le Neveu de  Rameau"; Roger Laufer, "Structure et signification du Neveu de  Rameau de Diderot"; Michel Launay, "Sur les intentions de Diderot dans le Neveu de Rameau"; Paul Meyer, "The Unity and Structure of Diderot's Neveu de Rameau"; et Daniel Mornet, "La Veritable Signi-fication du Neveu de Rameau". 51 Roth, t. I l l , p. 172-3, lettre a Sophie Volland, 20 octobre 1760. 52 Rappelons-nous que le mot "associer" vient du latin "socius" ou a l l i e . 5 3 Fabre, introduction p. XXIV. 54 Boileau, Oeuvres Completes (Paris: Gallimard, 1966), p. 164. 55 A - T . , t. II, pp. 272-273. 56 Essais, edition de Pierre Villey (Paris: Felix Alcan, 1930), t. I, pp. 3-4. CHAPITRE IV LE NEVEU DE RAMEAU - UNE CREATION POETIQUE Dans les chapltres precedents nous avons montre que le pessi-misme moral de Diderot l'amena peut-§tre a 1 'exploration des questions esthetiques et a la dgcouverte d'un genre l i t t e r a i r e - le dialogue heuristique - conforme a son desir de liberte croissant. La satire d'Horace l u i a fourni quelques themes qu'il exploits a son gre, dans une structure eiiminant toute tentative d'edification. Le but de ce chapitre est de confirmer cette absence de didactisme dans le contenu mime du Neveu de Rameau. S'etant deja affranchi de la tradition formelle l i t t e r a i r e , Diderot f i t , avec son dialogue, la tentative de s'emanciper d'une morale astreignante. Nous avons deja vu que ce fut ce desir de pre-dication laique qui provoqua la reception catastrophique du drame bour-geois. Sacrifiant la "poesie" a la peinture edifiante de la vertu, Diderot crea une oeuvre sterile et plate. Conscient de cet echec, Diderot va s'efforcer, dans le Neveu de Rameau, d'inventer un dialogue dont le contenu et les personnages ne seront point precongus. Ayant deja considere les similaritgs thematiques de 1'oeuvre de Diderot et de la satire d'Horace, examinons maintenant, comme point de depart, les exigences morales de ce genre l i t t e r a i r e - la satire -afin de poser les bases de la demonstration de l'absence de but didac-tique. La satire demande la critique de certains dgfauts et vices chez des individus qui servent de "types" universels.: La peinture d'un 64 mechant vise a corriger la v i l a i n i e au moyen de l'exemple persuasif de la vertu recompensge. Regardons l'explication que donne Northrop Frye du but moral de la satire : In the long run, then, the tone of antagonism or attack in satire must simply be an assertion or a defence of a moral principle. (...) He (le satiriste) is a prophet sent to lash the vices and f o l l i e s of the time, and he w i l l not stop until he has cleansed the foul body of the infected world. 1 II y a done dans la satire une these concritisee par l'individu tmichant et vicieux et une antithese, moins eiaborie, personnifiee par l'homme bon, vertueux et heureux. Ainsi le satiriste d i v i s e - t - i l la societe en deux classes antagonistes : les bons et les mediants. Suivant les .tapes de la dialectique, la satire aboutit a une synthase qui produit une sorte de catharsis. Avant tout, le satiriste est moraliste, une espece de Don Quichotte qui espere purger la societe des maux qui la corrompent par le moyen d'un tableau edifiant des perils du vice et des compensations de la vertu. Cette ambition se l i e etroitement a celle du Diderot dramaturge-moraliste qui voulait faire aimer la vertu et hair le vice. Mais i l me semble que Diderot ne voulut point s'assujettir a ce genre de demonstration binaire. Pour le prouver, i l me reste a demon-trer que le neveu de Rameau n'est pas sans rachat et que "monsieur le philosophe" n'est pas dpargnd de la critique, confirmant que ni l'un ni l'autre ne sat i s f a i t les exigences morales de la satire. Regardons d'abord le personnage de Moi afin de savoir s ' i l repr£sente " l ' a n t i -these";de la satire, l'homme bon et vertueux. Bien que, souvent, le porte-parole de Diderot, Moi, ne soit pas fidele au caractere et au temperament de son createur, c'est justement 65 cet £cart qui rend i n s i p i d e le p o r t r a i t que Diderot nous a lfigue. Le meilleur apercu de ce personnage s'offre au lecteur des l a premiere page du dialogue. On y apprend que ce "philosophe" se l i v r e au l i -bertinage de l ' e s p r i t , a une debauche mentale delectable. P a r e i l a Diderot, i l j o u i t d'une l i b e r t y purement cer£brale; mais a l'encontre de son crgateur, des indices trahissent son caractere d'homme bien organist qui v i t selon les regies. I n d i f f e r e n t au temps q u ' i l f a i t , Moi a l'habitude de se promener sur les cinq heures au Palais Royal. S'asseyant toujours au mime endroit - le banc d'Argenson - i l s'en-t r e t i e n t avec Lai-mime de sujets a b s t r a i t s - l a p o l i t i q u e , 1'amour, le gout, l a philosophie. II est souvent seul, s o i t au Palais Royal, s o i t au Cafe de l a Regence ou i l se refugie chaque f o i s que le temps 1'im-portune. II regarde beaucoup, parle peu, content de re s t e r spectateur des a c t i v i t e s de l a vie quotidienne. Ses propres preoccupations Intel-l e c t u e l l e s semblent 1 'avoir eioigne de l a societe et du contact humain. Ayant realise, en quelque sorte, le souhait de Diderot "de ne v o i r . l e s scenes de l a v i e qu'en p e t i t " , 2 ce personnage " s i peu repandu" 3 "se perche sur 1 'epicycle de Mercure" et organise l a realite a son gre. Dans son monde ou tout a logiquement sa place, Moi exalte l a puissance et 1 'importance des convictions - sujet qui l ' a f f l i g e a i t lui-mgme sans doute - l o r s q u ' i l d i t au neveu : Vous ne serez jamais heureux s i le pour et le contre vous a f f l i g e egalement. II faudroit prendre son p a r t i et y demeurer attache. 4 Malheureusement ce genre d'engagement tendrait a une v i e i n t e l l e c t u e l l e f o s s i l i s g e et immobile : une t e l l e p r i s e de p o s i t i o n conduit a la mort de toute evolution mentale possible. Avec un optimisme un peu na'if, Moi f a i t f o i d'une experience totale en face de l a realite presente. 66 Partisan des buts gducatifs, Moi nous apprend en quoi consiste la pedagogie de sa f i l l e : Lui : - Et que l u i apprenez-vous done, s ' i l vous plait. Moi : - A raisonner juste, s i je puis; (...) Je mets de la grammaire, de la fable, de l'histoire, de la geographie, un peu de dessin, et beaucoup de morale. 5 A mon avis, la pauvre petite f i l l e du philosophe ne sera que le reflet ennuyeux de ce conformisme et de cette tradition ythique. A l'encontre de Diderot, Moi semble croire a la possibility d'une morale deductive, moniste et universelle, croyance qui paratt bien tStrange aux yeux du neveu, qui l u i rappelle que : ... dans un sujet aussi variable que les moeurs, i l n'y a d'absolument, d'essentiellement, de generalement vrai ou faux, s i non qu'il faut etre ce que 1'interet veut qu'on soit; bon ou mauvais;' sage ou fou; decent ou ridicule; honnete ou vicieux. 6 Afin de prouver la re l a t i v i t y de la morale, Diderot-Lui la compare a une grammaire universelle, impossible a ytablir a cause des "idiotismes". Deux anecdotes sur des juifs servent a symboliser 1 'impossibility d'une morale universelle : opposant un homme insolent - le juif d'Utrecht 7 -a un homme dont la commisyration, la bienveillance et la confiance furent exploityes, 8 Diderot-Lui ryussit a dymontrer la re l a t i v i t y de la morale. La faiblesse des croyances de Moi est de nouveau mise en evidence par sa conception d'un bonheur universel : "quelle ytrange vision que de croire que le m£me bonheur est f a i t pour tous", l u i dit le neveu, rappe-lant ainsi des paroles de Diderot qui constate que : II n'en fa l l u t pas davantage pour me faire sentir combien le bonheur d'un homme di f f y r a i t du bonheur d'un autre et pour me dygoflter de tous ces traitys de bonheur qui ne sont jamais que l'histoire du bonheur de ceux qui les ont faits.9 67 Quoique Diderot voulut toujours croire a une morale sociale assurant le bonheur general, nous avons d£ja vu que 1'experience dgtruisit son optimisme. Mais au dybut du dialogue, "monsieur le philosophe" semble reprgsenter le Diderot d'avant l'gpreuve et la crise de 1761. Protegee par des theories et des deductions abstraites, la confian-ce de Moi est evidente des sa rencontre avec le neveu de Rameau. S'applaudissant secretement de son liberalisme envers ce personnage bizarre, Moi admire son effet salutaire : ... parce que leur caractere tranche avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformity que notre education, nos conventions de societe, nos bienseances d'usage ont introduite. S ' i l en paroit un dans une compagnie, c'est un grain de levain qui fermente et qui restitue a chacun une portion de son individuality naturelle.10 Diderot lui-meme fut toujours attire vers ces individus "originaux", et c>'est cette quality qu'il prisa chez ses amis : Notre Baron (le Baron d'Holbach), le n6tre, fut d'une folie sans ggale. II a de 1'originality dans le ton et les idyes. Imaginez un satyre gai, piquant, indycent et nerveux, au milieu d'une troupe de figures chastes, molles et dyiicates.H II est vrai que vous (Sophie) etes un peu baroque. Mais c'est que les autres ont eu beau se frotter contre vous, i l s n'ont jamais pu ymousser tout a f a i t votre asperity naturelle. J'en suis bien aise. J'aime mieux votre surface anguleuse et raboteuse que le poli maussade et commun de tous nos gens du monde.12 Insistons sur le f a i t que ce fut en artiste, en "poete", que Diderot exalta les "originaux" - cette singularity constituait, pour l u i , une valeur esthytique. Se placant momentanyment dans la perspective esthe-tique, Moi ryagit de la meme facon. Mais tout de suite apres, i l re-prend son masque de moraliste pour nous dire qu'il "n'estime pas ces originaux l a " . * 3 Cette ryflexion trahit la supyriority dydaigneuse d'une personne qui demeure, tout de m§me, au centre de ce qu'elle critique 68 - c'est-a-dire la fastidieuse uniformity de nos conventions, etc. Pour-quoi Moi n'estime-t-il pas cet attentat contre le conformisme et la monotonie entrepris par le neveu ? C'est parce que cette haine de la mediocrity est apprise, elle ytait conforme au gout du jour.14 Peu a peu la confiance de Moi s'ybranle : la prysence d'un indi-vidu qui rysiste a la dyfinition et a la logique qu'il voudrait l u i imposer, dymentit, de facon concrete, la validity de son ideologic L'yvolution du dysarroi de "monsieur le philosophe" se manifeste au fur et a mesure que le dialogue avance. Au debut, i l defend passablement ses convictions car i l ne se sent nullement menacy. II exprime ses idees sur le gdnie et i l s'en tient II des maximes morales surannees. Son ironie et ses remarques de plaisantin 15 nous demontrent qu'il ne prend pas encore le neveu au syrieux. Mais devant la deuxieme pantomime du neveu -celle de la scene du proxenete - la sycurity de Moi est atteinte, elle commence a s'affaisser. L'inconstance du neveu - dyja reconnue par Moi -le confond : ... l'ame agitee de deux mouvements opposes, je ne scavois s i je m'abandonnerois a l'envie de r i r e , ou au transport de 1'in-dignation. Je soufrois. (...) J'etois confondu de tant de sagacite, et de tant de bassesse; d'idees s i justes et alter-nativement s i fausses; d'une perversite s i generale de sentiments, d'une turpitude s i complette, et d'une franchise s i peu commune.1° Hesitant entre un jugement moral ou esthetique, Moi se trouve incapable de confronter la realite du neveu : ... tirez entre cet homme et moi, un rideau qui me le cache...17 Essayant de dissimuler son trouble, cet homme confiant et dogmatique fu i t une conversation qui menace sa propre identite : i l veut "changer de propos", parler des choses qu'il connalt. Des lors, le r61e de Moi va diminuant : a 1'exception de qvielques maximes perimees, i l ne 69 respond que par de courtes phrases ou ne f a i t que repeter ou c l a r i f i e r les propos du neveu. Chaque fois que la discussion s'oriente vers l u i , i l l'evite en disant "laissons cela", "parlons d'autre chose", e t c . 1 8 Ayant consider^ les beaux habits du philosophe, le neveu l u i f a i t re-marquer que : II y eut un tems ou vous n'etiez pas cossu comme aujourd'hui,I 9 Que vous avez du foin dans les bottes ...20 Jean Fabre a observe que cette derniere expression "ne se dit que de ceux qui sont venus de bas lieu et qui ont f a i t de grandes fortunes" et i l precise que le Dictionnaire de l'Academie Francaise de 1762 constate qu'elle "se dit ordinairement en mauvaise part, et d'un gain i l l i c i t e " . 2 1 H est normal que cet homme riche, qui conseille la vie austere d'un Diogene, ne veuille pas detruire son image d'homme ver-tueux en livrant des secrets qui revgleraient quelque immoralite. Plus loin, le philosophe 8te son masque momentanement afin de faire le panegyrique de la bienfaisance,22 n e serait-ce que pour perdre de nouveau son assurance devant le r£cit du rgnegat d'Avignon : Je ne scavois, moi, s i je devois rester ou fui r , r i r e ou m'indigner. Je restai dans le dessein de tourner la conversa-tion sur quelque autre sujet qui chassat de mon ame l'horreur dont el l e etoit remplie.23 La repugnance morale de Moi met en evidence 1'evolution que subit sa conception du neveu : confiant et dedaigneux au debut, faisant preuve d'indifference, Moi est peu a peu affecte par ce bizarre personnage qui bouleverse le fondernent de ses croyances. II l u i arrive de se contre-dire,24 e t d'hesiter entre un jugement moral ou esthetique. Au fur et a mesure que le dialogue avance, son mepris se change en admiration troublante : 70 II y avoit dans cela beaucoup de ces choses qu'on pense, d'apres les quelles on se conduit; mais qu'on ne dit pas. Voila, en verity, la difference la plus marquee entre mon homme et la plupart de nos entours. II avouoit les vices qu'il avoit,que les autres ont; mais i l n'etoit pas hippocrite. II n'etoit ni plus ni moins abominable qu'eux; i l etoit seule-ment, plus franc, et plus consequent; et quelquefois profond dans sa depravation.25 En se demasquant, le neveu enseigne 1'importance de la franchise envers soi-mtfme, legon que Moi doit rejeter. Le philosophe ne peut suivre le chemin effrayant du neveu, facon d'etre qui echappe a toute logique et a tout rationalisme. Ses responsabilitds sociales l'obligent a s'en-gager a fond a la f i n du dialogue : i l est incapable d'accepter les consequences d'une disponibility totale. II redevient un petit Caton,26 hypocrite et a r t i f i c i e l , rigide et dogmatique dans ses moeurs car i l conseille au neveu 1'imitation de la vie d'un Diogene. Diderot lui-mgme reconnut 1'impossibility de vivre une vie inauthentique, ytrangere a la s ienne : Je voudrais bien §tre Caton; mais je crois qu'il m'en coQterait beaucoup a moi et aux autres avant que je le fusse devenu. Les frequents sacrifices, que je serais oblige! de faire au person-nage sublime que j'aurais pris pour modele me rempliraient d'une bile acre et caustique qui s'epancherait a chaque instant au dehors.27 C'est ainsi que le rdle limite, fade et dogmatique que joue Moi dans le dialogue, son hypocrisie et son conformisme semblent interdire au lecteur de voir en l u i l'exemple du vertueux-heureux que la satire doit o f f r i r . Les rares critiques qu'il enonce sont conformes au godt du jour et tetmoignent peu de force persuasive et e!difiante. C'est tout bonnement un "bon homme",28 simple et peu avise!, qui a du bon sens. II ne sort pas de l'ordinaire, content de rester dans les confins du conformisme et de la mediocrity. 71 Pulsque Moi ne semble pas satlsfalre les exigences morales et d i -dactiques de la satire, examlnons maintenant le rdle que joue le neveu de Rameau dans le dialogue, afin de voir s ' l l represente le ragchant-vicieux necessaire. Dgfinissant les personnages de la satire, Diderot dit que : La satire est d'un tartuffe, et la comgdie est du Tartuffe. La satire poursuit un vicieux, la comgdie poursuit un vice.29 II me reste done a prouver que le neveu de Rameau ne sa t i s f a i t pas en-tierement les deux ngcessitgs prgalables. Je ne suis pas tout a f a i t de l'avis de ceux qui ont vu dans le Neveu de Rameau la tentative de Diderot de prendre sa revanche sur la piece de Palissot afin de laisser libre cours a son amertume refoulge, mais i l me semble pourtant que la critique du milieu anti-philosophique est importante, car elle gtablit l'aspect satirique du dialogue. Examlnons en quoi consiste cette satire afin d'entamer l'gtude du personnage du neveu. Se vengeant du succes immgritg des Philosophes de Palissot, Diderot se lance dans une invective personnelle contre cet individu infSme. Sa piece dgforma les buts et les ambitions de l'entreprise philosophique et lggua une vision pervertie aux ggngrations a venir. Ennemi aussi de la secte des philosophes, Robespierre dit plus tard : On l u i doit en grande partie cette espece de philosophie qui, rgduisant l'ggoisme en systeme, regarde la socigtg humaine comme une guerre de ruse, le succes comme la r&gle du juste et de 1'injuste, la probitg comme une affaire de goQt ou de biensgance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits.30 Avec la voix d'un Hobbes le neveu rgvele le pessimisme que l u i inspire le milieu des anti-philosophes : i l nous dit "qu'il faut etre ce que l'interet veut qu'on soit" 31 e t que "dans la nature, toutes les especes se devorent, toutes les conditions se devorent dans la socigtg. Nous 72 faisons justice les uns des autres, sans que la l o i s'en mile".-3* Expliquant le genre de justice naturelle qui regne dans le milieu qu'il frdquente, le neveu precise que : Quand on se resout a vivre avec des gens comme nous, et qu'on a le sens commun, i l y a je ne seals combien de noirceurs auxquelles i l faut s'attendre. Quand on nous prend, ne nous connoit on pas pour ce que nous sommes, pour des ames interessees, viles et perfides ? Si l'on nous connoit, tout est bien. II y a un pacte tacite qu'on nous fera du bien, et que tot ou tard nous rendrons le mal pour le bien qu'on nous aura f a i t . 3 3 "Tout ce qui v i t , sans l'en (l'homme) excepter, cherche son bien etre aux depens de qui i l appartiendra" 3 ^ dans le monde du parasitisme. Les marionnettes de ce milieu sont pareilles aux "pagodes", symbole de 1'impassibility et de 1'immobility d'un mycanisme. Esclaves de la v i l e pantomime, i l s autorisent tout - flatteries, bassesses, ruses, hypo-crisies - dans leur quttte affamye de l'or. Seule la richesse jouit du respect dans cette society corrompue; les ignominies commises dans l'acquisition de l'or sont vite oubliees : On a dit que bonne renommye valoit mieux que ceinture dor.e. Cependant qui a bonne renommye n'a pas ceinture dorye; et je vois qu'aujourd'hui qui a ceinture dorye ne manque gueres de renommye. II faut autant qu'il est possible, avoir le renom et la ceinture. 3^ Cette canaille parisienne que le neveu frequente et critique - en par-ti c u l i e r le menage peu recommendable Bertin-Hus - ne nous offre qu'un tableau cauchemardesque : Nous paroissons gais; mais au fond nous avons tous de l'humeur et grand appetit. Des lpups ne sont pas plus affames; des t i -gres ne sont pas plus cruels. Nous devorons comme des loups, lorsque la terre a ety longtemps couverte de neige; nous de-chirons comme des tigres tout ce qui reussit. (...) Jamais on ne v i t ensemble tant de betes tristes, acariatres, mal-faisantes et couroucyes.3& Par 1'intermydiaire du neveu, Diderot prolonge sa critique du milieu anti-philosophique en condamnant son abandon entier aux plais i r s 73 charnels. L'absence quasi-totale de tout scrupule moral chez le parasite j u s t i f i e l'ignominie de ses aspirations et de sa poursuite ininterrom-pue de la satisfaction de ses appgtits sensuels. Selon le neveu, le bonheur reside dans la conformity de ses actions a la sagesse de Salomon : ... boire de bon vin, se gorger de mets delicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des l i t s bien mollets. Excepts cela le reste n'est que vanite.37 La nature i l l u s o i r e des choses et la deception qu'elles r£servent a l'homme expliquent cette ethique parfaitement materialiste a laquelle Diderot revient p a r f o i s . 3 8 xi faut aussi se souvenir que la morale ma-ter i a l i s t e est " l a doctrine suivant laquelle la sante, le bien-gtre, la richesse, le p l a i s i r , doivent §tre tenus pour les interests fonda-mentaux de la v i e " . 3 9 A la rigueur nous pouvons dire que Diderot c r i -tique sa propre philosophie qui ne semble laisser aucune place a la bienfaisance. Mais cette critique ne nous autorise pourtant pas a appeler le neveu un "vicieux". Meprisant la posterite" - comme 1'eQt f a i t parfois Diderot - le neveu devient l'homme sans perspective n i pro jet, attache; au moment present de la vie quotidienne, ne songeant qu'a satisfaire ses besoins physiques, alimentaires et sexuels. II ramene l'homme a l'animal et tout assouvissement a celui des besoins animaux; On s'enrichit a chaque instant. Un jour de moins a vivre, ou un ecu de plus; c'est tout un. Le point important c'est d'aller aisement, librement, agreablement, copieusement, tous les soirs a!la garderobe. 0 Stercus flretiosum JVoila le grand resultat de la vie dans tous les etats.40 Cet hedonisme dgforme semble Stre la consequence logique de la morale "naturelle" que professa Diderot. Selon l u i , ce sont des gens extra-ordinaires, les genies, qui souscrivent a une morale naturelle, 74 dchappant ainsi a la morale des mddiocres. La beaute esthetique de ces "monstres moraux" - que Nietzsche et Dostoievski, par exemple, loueront -tient a leur originality, a leur energie et a leur unite de caractere.41 L'intergt que porta Diderot a cette catdgorie d'individus exceptionnels est transmis au neveu de Rameau. L'originality du "monstre moral", resultant de son refus de se conformer, de se contraindre aux exigen-ces sociales, suscita l'admiration de Diderot. II souhaite 11 apparition de ces itres qui osent exister en plein r e l i e f , qui suivent leur pente naturelle et qui developpent librement leurs inclinations naturelles. N'etant point modele dans le moule commun de la societe, 1'original doit proteger son caractere singulier de tout attentat extdrieur de mutation. Voila pourquoi le neveu doit suivre le chemin du parasitisme : Et que puisque je puis faire mon bonheur par des vices qui me sont naturels, que j'ai acquis sans travail, que je conserve sans effort, qui cadrent avec les moeurs de ma nation; qui sont du gout de ceux qui me protegent (...) i l seroit bien singulier que j'allasse me tourmenter comme une ame damnee, pour me bistourner et me faire autre que je ne suis; pour me donner un caractere etranger du mien (...) II faut que Rameau soit ce qu'il est : un brigand heureux avec des b r i -gands opulents; et non un fanfaron de vertu ou meme un homme vertueux, rongeant sa croute de pain, seul ou a cote des gueux.42 Cet eioge du vice naturel n'est pas logiquement contraire au determinisme de Diderot, qui etait convaincu que les donnees naturelles de l'homme l'emportent de beaucoup sur les matieres acquises par 1'education, la societe, etc. A son avis, la nature s'oppose directement a toute tentative faite pour la transformer, la corriger. Etant dans l'ordre naturel, le neveu n'est done point condamnable dans la perspective d'une morale deterministe car : Tout ce qui est ne peut fitre ni contre la nature, ni hors de la nature.43 75 Le point important est que vous et moi nous soions, et que nous soions vous et moi. Que tout a i l l e d'ailleurs comme i l pourra. Le meilleur ordre des choses, a mon avis, est celui ou j'en devois etre; et foin du plus parfait des mondes, s i je n'en suis pas. J'aime mieux etre, et meme etre impertinent raisonneur, que de n'etre pas. 4 4 La nature se compose de polarites - le yin et le yang - et permet l'y-panouissement des deux parties, sans jugement moral. Regardons ce que nous dit Diderot le deterministe a ce sujet : Je suis done tel parce qu'il a f a l l u que je fusse t e l . Changez le tout, vous me changerez necessairement. (...) L'homme n'est qu'un effet commun, le monstre qu'un effet rare, tous les deux ggalement naturels, ggalement necessaires, ggalement dans 1'ordre universel et general. 45 Le mal existe; i l est une suite necessaire des lois generales de la nature et non l'effet d'une ridicule pomme. Pour que le mal ne fut pas, i l faudrait que les lois fussent differentes. (...) Le mal tient au bien mime; on ne pourrait 8ter l'un sans 1'autre; et i l s ont tous les deux leurs sources dans les mimes causes.46 Croyant a la necessity du mechant dans la society, necessity purement naturelle - done indiffirente aux criteres moraux - Diderot ne peut le condamner, comme la satire l'exige. Le michant joue un role d'une importance singuliere dans la vie quotidienne, et c'est un rdle ana-logue que joue le neveu dans le dialogue. II rompt la fastidieuse uni-formity sociale imposee par les conventions, les moeurs et les l o i s ; c'est un'grain de levain" qui restitue a chacun une partie de son originality naturelle. Le neveu est avant tout un agent de dysordre; i l est la pour faire surgir chez tout homme les yiyments naturels qui sommeillent sous 1 ' a r t i f i c i a l i t y des moeurs contemporaines. L'interven-tion de cette "aberration" de la nature dans la sociyty ne peut done avoir que des rgsultats libyrateurs et f e r t i l e s . "L1anormal remet en question le normal" en obligeant les gens a ryfiychir : sa fonction est en quelque sorte purificatrice, pareille a celle de l'ouragan : 76 ..., qui s'yieve sur la f i n de l'automne, secoue les forties, et frappant les arbres les uns contre les autres, en brise et sipare les branches mortes; et la tempt?te, qui bat les eaux de la titer et les purifie; et le volcan, qui verse de son flanc entr'ouvert des flots de matieres embrasees, et porte dans l ' a i r la vapeur qui le nettoie.47 En outre, le pur mechant f a i t preuve d'une energie des passions qui 1'Sieve au rang du sublime. Cette "apologie des passions fortes" fut la base de 1'esthStique de Diderot, aussi bien que de celle du neveu. Ainsi que les moeurs de l'dpoque, la musique francaise - lors de la Querelle des Bouffons - tttait pentUree d ' a r t i f i c i a l i t y , elle etait "roide, sourde, lourde, pesante, pedantesque et monotone"48 car i l n'y a "rien de s i plat qu'une suite d'accords parfaits".49 Loin de c r i t i -quer une esthtttique musicale qui fut la sienne, Diderot conseilla souvent 1'imitation de la langue de la nature, 1'expression directe et effrynde des instincts : Etudiez les accents des passions; chaque passion a les siens, et i l s sont s i puissants qu'ils me pynetrent presque sans le secours de la parole. C'est la langue primitive de la nature.50 Cette thyorie musicale correspond a 1'admiration que suscita chez Diderot, l'oeuvre l i t t y r a i r e inspiree et instinctive. Le libre ypanouis-sement de soi-imtme dont le gdnie f a i t preuve s o l l i c i t e aussi l'estime du neveu : Celui qui a besoin d'un protocolle n'ira jamais loin. Les gdnies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font d'eux mesmes." Pareil au rossignol dans 1'anecdote de l'abby Galiani 52 i e ggnie "est un pur don de la nature; ce qu'il produit est l'ouvrage d'un mo-ment" tandis que le coucou, l'homme de talent mythodique "tient a la connoissance d'une multitude de regies ou ytabliesou supposies? 53 Porte-parole de l'esthytique de Diderot, le neveu l u i emprunte 77 meme sa tr i n i t e - "le vrai qui est le pere, et qui engendre le bon qui est le f i l s ; d'ou procede le beau qui est le saint e s p r i t " . ^ Dans l'explication suivante, i l importe de remarquer que cette triade te-moigne de Involution morale de Diderot, qui semble maintenant su-bordonner la morale a 1'esthetique. Afin de comprendre le sens de cette t r i n i t e , i l faudrait la considerer du point de vue deterministe - car Diderot n'abandonna jamais cette philosophie. Selon l u i , le vrai est logiquement le necessaire, car tout ce qui existe est necessaire, tout est dans la nature. "Le bon n'est que 1'utile",55 c e q U_ e s t ca-pable de remplir une fonction dans 1'ensemble, ce qui perpetue la so-ciete. Le beau est la consequence de ce mariage entre le vrai et le bon : inevitablement, ce qui est beau est utile et necessaire, ce qui est utile est necessaire et beau et ce qui est necessaire est u t i l e et beau. Alors, m§me le mechant est vrai, bon et beau : bon parce qu'il realise une fonction purificatrice et catalytique dans la societe. Diderot precise encore l ' u t i l i t e du mechant : C'est que je ne pouvais m'empScher d'admirer la nature humaine, mime quelquefois quand elle est atroce. (...) Si les mechants n'avaient pas cette energie dans le crime, les bons n'auraient pas la m§me energie dans la vertu. Si l'homme a f f o i b l i ne peut plus se porter aux grands maux i l ne pourra plus se porter aux grands biens.56 Insistant sur la necessite sociale du mechant - en tant qu'agent de desordre - Diderot accentue la reciprocite entre le bon et le mechant : Si la vie n'alloit pas ainsi, qui est-ce qui pourroit se resoudre a la quitter ? Si c'etoit un f i l de bonheur pur et sans melange, qui est-ce qui voudroit l'exposer pour sa patrie, la sacrifier pour son pere, sa mere, sa femme, ses enfants, son ami' sa mal-tresse ? Personne. Les hommes ne seroient qu'un v i i troupeau d'etres heureux. Plus d'actions heroiques. l i s vivroient yvres, et mourroient enrages.57 78 Plus l 16tude des Idees morales et esthetiques du neveu s'avance, plus nous voyons la ressemblance entre la creature et le createur, et plus i l devient d i f f i c i l e de croire que le neveu ne soit que la cible de la satire de Diderot. M§me 1*inconstance et la contradiction inherentes au caractere du neveu - signaiees dans le chapitre precedent - sont la transposition l i t t e r a i r e d'un tra i t caracteristique de Diderot. De nombreux lecteurs voient dans 1'instabilite du neveu le symbole de sa faiblesse et de son imperfection, tandis que d'autres - surtout les lecteurs vivant dans un monde changeant et mobile - y percoivent le symbole de 1'inconstance du vingtieme siecle. A l'encontre de ce "defaut", i l y a le dogmatisme, la cecite voulue par une prise de position. Mais Diderot fut de tout temps l'ennemi des gens etroits d'esprit et autoritaires, lui-meme etant l'homme ouvert, contradictoire et multiple par excellence. En nous don-nant une description perspicace des Langrois, Diderot nous legue son auto-portrait Les habitants de ce pays (Langres) ont beaucoup d'esprit, trop de vivacite, une inconstance de girouettes; cela vient, je crois, des vicissitudes de leur atmosphere qui passe en vingt-quatre heures du froid au chaud, du calme a l'orage, du serein au pluvieux. II est impossible que ces effets ne se fassent sentir sur.eux et que leurs ames soient quelques temps de suite dans une m§me assiette. Elles s'accoutument ainsi, des la plus tendre enfance, a tourner a tout vent. La t£te d'un Langrois est sur ses epaules comme un coq d'eglise au haut d'un clocher : elle n'est jamais fixe dans un point, et s i elle revient a celui qu'elle a quitte, ce n'est pas pour s'y arrester. 58 C'est cette inconstance qui permit a Diderot de s'ecarter, a son gre, d'un certain chemin moral qu'il voulait suivre, dont i l parle dans le passage suivant : 79 J'avals en un jour cent physionomies diverses, selon la chose dont j'etais affects. J'Stais serein, triste, rtlveur, tendre, violent, passionnS, enthousiaste (...) J'ai un masque qui trompe l'artiste; soit qu'il y ait trop de choses fondues en-.semble; soit que les impressions'de mon lime se succSdant tres rapidement et se peignant toutes sur mon visage, l ' o e i l du peintre ne me retrouvant pas le mdme d'un instant a 1'autre, sa tfiche devienne plus d i f f i c i l e qu'il ne la croyait.59 Ce sont ces capacitSs de rSceptivitS, d'honne*tetS et d'experimentation qui ont sans doute poussS Diderot a explorer, avec le dialogue heuris-tique, ses inclinations artistiques. Ayant dyja vu les dangers prtf-sentSs par des oeuvres qui Stouffaient sa personnalitS naturelle, Diderot s'en est affranchi dans le domaine de la creation romanesque. Quoiqu'il critique parfois son absence de dogmatisme, i l exalte cette largeur d'esprit dans le personnage du neveu de Rameau. L' impossibility de la permanence en l u i empSche toute prise de position absolue ': Je ne suis aucunement tyran des opinions. Je dis mes raisons et j'attends; et j'ai remarquS plusieurs fois au bout d'un certain temps que mon adversaire et moi nous avions tous les deux change d'avis.^O L'homme qui recherche la sincSrite avec soi-mSme ne se connalt que par ses propres contradictions, par son refus de choisir dSfinitivement. Diderot approuva sans doute la sagesse de Montaigne qui dit : C'est estre, mais ce n'est pas vivre, que se tenir attache? et oblige par necessity a un seul train (de vie). Les plus belles ames sont celles qui ont plus de variStS et souplesse.^l C'est 1,'opacity de Diderot et du neveu, provoquye par leur inconstance m€me, qui rend la cliche du lecteur de ce dialogue plus d i f f i c i l e mais aussi plus satisfaisante. Quoique 1'interlocuteur Moi - le Diderot " o f f i c i e l " - se contredise parfois, sa transparence relative semble l u i 8ter toute profondeur. Je crois avoir dSmontry que le neveu de Rameau n'est pas tout 80 simplement la clble de la satire pour Diderot. S ' i l le critique, ce n'est qu'en sa quality de reprisentant d'un milieu que Diderot meprisait. Partageant frequemment les opinions de son createur et incarnant cer-tains aspects de sa personnalite, le neveu v i t une existence "autonome" - done libre de toute exigence artistique et didactique extelrieure, e'est-a-dire qu'il n'est pas tout a f a i t le meprisable "vicieux" de la satire. Le neveu n'est pas non plus le "tartuffe" que le satiriste doit condamner - au contraire c'est son implacable franchise qui suscite notre fascination. L'attrait presque i r r e s i s t i b l e de ce personnage est sans doute la source de la confusion de maints lecteurs du Neveu de Rameau. Son parasitisme, sa flagornerie, ses bassesses disparaissent devant cette franchise effrayante; m§me son hypocrisie consciente est s i grande qu'elle ie met au deld du mypris. Son strip-tease moral et intellec-tuel nous epouvante et nous s<§duit : en levant son masque - ce que son interlocuteur refuse de faire - le neveu nous f a i t voir un courage singulier. "Monsieur le philosophe" est surpris de cette mise a nu car • Jusqu'a present, j'avois cru ou qu'on se les (les vices) cachoit a soi meme, ou qu'on se les pardonnoit, et qu'on les meprisoit dans les autres.62 Comme Montaigne avant l u i , le neveu peut croire qu'"il faut voir son vice et l'estudier pour le redire. Ceux qui le celent a autruy le celent ordinairement a eux mesmes".63 Paradoxalement, c'est la trans-parence absolue du neveu qui engendre son opacity et qui suscite le dysarroi de Moi et du lecteur. Ce personnage bizarre crye chez le lecteur, ce que l'on pourrait appeler "une mythologie de la franchise", une ryaction qui n'est pas sans rapport avec notre ryaction devant le 81 sublime." 4 Dans son oeuvre critique sur les Liaisons Dangereuses de Laclos,65 Jean-Luc Seylaz parle d'une "mythologie de 1*intelligence" qui nous aide a mieux comprendre le pouvoir d'ensorcellement exerce par le neveu : L'attrait que la mechancete peut exercer par le sentiment de profondeur inquietante qu'elle excite souvent est indeniable. Et lorsque Alain remarquait qu'un des moyens de donner de la profondeur a des personnages secondaires, de les douer d'une certaine intensite romanesque, c'est de les faire mechants, i l exprimait une verite a la fois psychologique et l i t t e r a i r e que Stendhal et Balzac par exemple n'ignoraient pas. Mais pourquoi done la mechancete ou du moins une certaine mechancete est-elle seduisante, pour des auteurs et des lecteurs que rien n'autorise a considerer comme pervers ? 66 Cette tentation et seduction, que represente la parfaite franchise du neveu, comprennent un probleme d'ordre moral qui ne peut se resoudre que dans le domaine esthetique. En tant que moraliste Diderot ne peut subir, dans la realite, l ' a t t r a i t fascinant de cette franchise. Ce n'est qu'en qualite d'artiste qu'il put apprecier librement, sans aucun danger, la beaute esthetique du "monstre moral". C'est en artiste que Diderot crea le neveu de Rameau et c'est en artiste qu'il l u i preta certaines de ses idees esthetiques "sur-prenantes" - par exemple, la beaute du sublime dans le mal. Oubliant ses scrupules moraux, Diderot se soucie de realiser une oeuvre "poetique". "Se jeter dans les extremes, voila la regie du poete".67 Le S poetes traitent de grands sujets, de la beaute integrale d'un acte commis soit pour le bien, soit pour le mal. Selon Diderot, le poete est le createur par excellence, allant a l'encontre du philosophe conformiste; car "le philosophe veut 6tre vrai. Le poete veut §tre merveilleux".68 "Partout decadence de la verve et de la poesie, a mesure que l'esprit philosophique a f a i t des progres",69 Pour convaincre le lecteur de la 82 verite" de son oeuvre, l'auteur sera philosophe, "historien veridique", mais pour l'emouvoir et 1'tSblouir, i l sera poete, exploitant pleine-ment 1'illusion romanesque. Bref, le poete est irrationnel, fantaisiste, enthousiaste et crSateur autonome. Son oeuvre s'adresse a la sensibility, non a l'esprit, a 1'intuition, non a la raison, a 1'imagination, non a la logique du lecteur. Le poete s'efforce done d'emouvoir au lieu de prouver : i l evoque, suggere, touche, emeut et charme, L|id_e force de Diderot - m§me du Diderot dramaturge - fut toujours d'agir sur 1'imagination et l'emotivite de son lecteur : i l Stablit une veritable esthetique des impressions : Ce ne sont pas les mots que je veux emporter du theatre, mais des impressions. 70 Ainsi le poete veut-il "intSresser, toucher, entrainer, emouvoir, faire frissonner la peau et couler les larmes".71 Ce procedd ne rSussit pas au theatre car Diderot se laissa em-porter par des considerations d'ordre moral. Mais, dans le Neveu de  Rameau, i l semble oublier tout dessein ethique afin de jouir pleinement de la creation poetique d'un _tre bizarre, sortant de l'ordinaire, ressemblant au monstre moral. Dans la poesie, les jugements moraux ne peuvent se faire et voila pourquoi l'§tre immoral est apprdci_ pour ses qualit_s esthetiques. En parlant du rapport entre le moral et l 1esthdtique dans la creation d'un @tre poetique Diderot rev£la : Je ne dis pas que ces moeurs sont bonnes, mais qu'elles sont poStiques,72 "Qu'est-ce qu'il faut au poete ? Est-ce une nature brute ou cultivde, paisible ou troubled ? (...) La poesie veut quelque chose d'enorme, de barbare et de sauvage'.^3 Le poete se meut dans le domaine de la 83 mythologie, de la f i c t i o n , de 1'invention. II a done le droit de creer un personnage dont 1'implacable franchise interdit toute condamnation. Sans danger de reprobation, Diderot peut nous liv r e r , par 1*exemple du neveu de Rameau, ses secretes pensees sur le sublime. Ainsi l'histoire du renegat d'Avignon ne peut-elle §tre appr£ci£e que dans l'optique esthetique, poetique - l'unite* de caractfire, 1'energie et 1'origina-l i t y de ce personnage dependent un jugement moral. Diderot exploita totalement les p o s s i b i l i t y de 1'oeuvre poetique : i l crea un dialogue "immoral" mais "beau", ne dans le domaine du mythe. Mais puisque c'est une oeuvre fantaisiste, la distance entre l'art et la realite est evidente et legitime en quelque sorte, notre admiration d'un individu "mechant". Parlant de cette distance esthetique necessaire au poete, Diderot nous dit : II faut que le goGt d'un peuple soit incertain; lorsqu'il admettra dans la nature, des choses dont i l interdira 1'imitation a ses artistes, ou lorsqu'il admirera dans l'art les effets qu'il dedaignerait dans la nature.74 Voila pourquoi le poete ne peut representer des etres vraisemblables, mais ennuyeux avec leur froide et tranquille vertu : la beaute morale nuit toujours a la creation poetique. "Les bons sentiments ne font pas de la bonne litterature" dit Gide en parlant de 1'aspect demoniaque de toute bonne oeuvre artistique. Cette oeuvre exige la presence d'itres passionnes, sublimes et immoraux, d'§tres que le lecteur peut admirer tant qu'ils restent dans le domaine du mythe et ne viennent pas en-freindre la realite. En parlant de cette separation necessaire, Diderot precise : II ne faut point faire de pogsie dans la vie. Les heros, les amants romanesques, les grands patriotes, les magistrats in-flexibles, les apdtres de la religion, les philosophes a toute outrance, tous ces rares et divins insenses font de la poesie 84 dans la vie; de la leur malheur. Ce sont eux qui fournissent apres leur mort aux grands tableaux. l i s sont excellents a peindre. II est d'experience que la nature condamne au malheur celui a qui elle a depart! le genie, et celle qu'elle a douee de la beaute; c'est que ce sont des 8tres poetiques.75 Voila le noeud du probleme du Neveu de Rameau : "monsieur le philosophe", l'homme, plus ou moins vertueux, manque de profondeur et d'interit et i l nous laisse indiffdrents tandis que le neveu, l'homme immoral, gagne notre int£re"t et provoque notre etonnement. Le neveu est un Stre poli-tique qui ne peut vivre que dans le domaine de l'art tandis que Moi tire son existence d'une r_alit£ reconnaissable, i l est un Stre veri-table. Mais s i cette distance esthetique est evidente, pourquoi le Neveu de Rameau p a r a i t - i l s i vraisemblable ? A mon avis cette distance i necessaire au poete est amoindrie par le realisme du dialogue. Tout d'abord, le neveu est ne d'un Stre reel - Jean-Francois Rameau - avec lequel i l partage certains aspects caracteristiques, Le neveu lui-mfime n'atteint pas le niveau du sublime auquel tout genie aspire - en se contredisant i l f a i t preuve d'un manque d'unite de caractere. C'est ainsi que tout en etant "poetique" par la perfection de sa franchise, i l reste tout de meme humain. Son existence et son r81e d'agent de desordre servent a "concilier le mensonge (l'art) avec la verite (la nature, la realite)".76 Pareillement la participation du lecteur, s i necessaire et active dans le dialogue heuristique, detruit l ' a r t i f i c e de l'oeuvre romanesque. De mfime 1'absence de reponse definitive a la f i n du dialogue imite rigoureusement la f i n peu concluante d'une conversation ordinaire. Aussi, "le petit f a i t v r a i " ajoute-t-il a la vraisemblance du dialogue. 85 Les allusions aux individus connus de l'epoque, aux musiciens, aux scan-dales, aux evenements sociaux et les nombreuses pantomimes du neveu contribuent a la creation de 1'illusion du reel; II (1'artiste) parsemera son rgcit de petites circonstances s i liees a la chose, de traits s i simples, s i naturels, et toutefois s i d i f f i c i l e s a imaginer, que vous serez force* de vous dire en vous-m§me : ma f o i , cela est vrai. On n'invente pas ces choses-la. 7 7 C'est aussi 1'effet troublant qu'exerce le neveu sur Moi et sur le lecteur qui contribue a sa vraisemblance. Au fur et a mesure que le dialogue avance, i l force son interlocuteur et son lecteur a sortir d'un monde sur et tranquille afin de leur montrer une realite autre que celle de la vie quotidienne. En ouvrant nos yeux, i l nous g@ne, bouleverse nos convictions et nous oblige a nous examiner de nouveau, a nous chercher et nous connaltre. Sa presence agit diffgremment sur chaque lecteur : les uns ressentent la necessity de 1'introspection, d'une prise de conscience, de la franchise envers soi-mgme tandis que d*autres, apres avoir subi ce bouleversement de leurs normes, re-connaissent 1'importance de la bienfaisance, telle qu'elle est repre-sentee par la morale sociale de Diderot-Moi. Toute reaction est dis-tincte et valable aux yeux de Diderot, qui ne voulut point, me semble-t-il, nous imposer une interpretation unique que lui-mtme ne trouva pas. C'est ainsi que les idees developpees dans cette dissertation sont la consequence d'une reaction tres personnelle devant l'existence d'un gtre "poetique" qui f a i t surgir la verite chez son lecteur. Pareil a une sage-femme, le neveu f a i t sortir la verite, mais i l ne la prononce pas : c'est au lecteur d'interpreter et de saisir la verite qui l u i 86 est propre. Le Neveu de Rameau - dialogue et personnage - se revele §tre tres therapeutique en nous reveillant de notre lethargie i n t e l -lectuelle et emotionnelle afin de nous forcer a nous d_masquer et a nous connattre. Dans ce chapitre nous avons regarde les deux personnages du dia-logue afin de demontrer que ni l'un ni l'autre ne sat i s f a i t les exi-gences morales de la satire. L'interlocuteur Moi est un individu isoie et seul, vivant dans un monde bien organise, respectant les normes Sta-biles par la societe. Avec un optimisme quelque peu naif, i l entre en contact avec un gtre bizarre qui devient le dementi vivant de ses convictions. Sa confiance devant la validity de sa morale sociale s'Sbranle au cours du dialogue et le philosophe se trouve oblige, a la f i n , de s'engager a fond par le f a i t d'un ideal moral en contradiction avec le sien.: Deformant parfois les idees morales de Diderot, le neveu f a i t pourtant des reflexions pessimistes qui rappellent les deceptions de son createur pendant la crise de 1761. De m§me, ses theories musicales et sa tr i n i t e esthetique sont celles d'un Diderot de plus en plus pas-sionne de questions d'ordre esthetique. L'inconstance de son caractere reflete pareillement la largesse d'esprit d'un Diderot receptif aux idees nouvelles. Ces ressemblances semblent ainsi interdire 1'inter-pretation selon laquelle le neveu ne serait que la cible de la satire de Diderot. C'est la seduction que subit le lecteur devant 1'implacable fran-chise du neveu qui l u i confirme 1'importance de cet individu. Les pro-blemes moraux d'une telle fascination s'eclaircissent sur le plan 87 esthetique de 1'oeuvre. Le neveu est un §tre "poetique", faisant appel a 1*imagination du lecteur, cherchant a l'emouvoir : i l empfiche ainsi tout jugement moral. Vivant dans le royaume de l'art, le neveu se f a i t apprecier, nous rappelant, de cette facon, la distance qui existe entre la realite et l'art. Mais cette distance ne nuit pourtant pas a la vraisemblance du dialogue qui se realise par 1*existence de "petits faits vrais", par la f i n peu concluante et par 1'echec, en quelque sorte, tragique du neveu. L'effet troublant exerce par le neveu sert a l i e r la mythologie a la realite : ce personnage devient 1'intermediaire entre le lecteur et l'auteur, le catalyseur qui pro-voque de profondes et salutaires reactions chez celui qui le rencontre. Diderot a ainsi su cr6er un dialogue qui souleve des problemes d'ordre moral - sans pour cela se livrer a la predication - et des questions esthetiques qui revelent Involution qu'ont subie les pre-occupations artistiques qu'il explorait. Son dialogue nous abandonne a notre propre reflexion, nous obligeant a deme.ler 1'interpretation tres personnelle et la signification particuliere que nous voulons prSter a cette oeuvre ggniale. 88 1 Cite dans Charles Allen, Satire : Theory and Practice (Belmont: Wadsworth Press, 1962), p. 19. 2 Cf. Chapitre II, pp. 25-26. 3 Fabre, p. 27. 4 Ibid., p. 10. 5 Ibid., pp. 30-31. 6 Ibid., p. 61. 7 Ibid., pp. 101-102. 8 Ibid., pp. 73-75. 9 A-T., t. VI, p. 438. 1 0 Op.cit., p. 5. 1 1 Roth, t. I, p. 39, lettre a Sophie Volland, 10 mai 1759 - c'est qui souligne. 1 2 Ibid., t. II, pp. 11-12, lettre a Sophie Volland, 25 novembre 1 c'est moi qui souligne. 1 3 Fabre, p. 5. 14 ibid., p. 118, note 5. 15 Ibid., p. 20. 1* Ibid., p. 24. 17 Ibid., p. 27. 1 8 Ibid., pp. 25, 29, 30, 32, 71, 73, 77, 94, 96. 1 9 Ibid., p. 28. 20 ibid., p. 29. 2 1 Ibid., p. 259 - lexique. 2 2 Ibid., p. 42. 23 Ibid., p. 76. 2 4 Cf. Chapitre III, pp. 47-48. 2 5 Fabre, p. 93. 89 2 6 Ibid., p. 39, reference a Caton le Censeur (234-149 av. J.-C). Le Larousse du XXe siecle indique que "par antonomase on nomme Caton un homme qui est ou parait rigide dans ses moeurs". 2 7 A?T., t. XIV, p. 253. 2 8 Fabre, pp. 54 et 72. 29 A-T., t. VIII, p. 389. 30 Discours et Rapports a la Convention (Paris: Union G£n£rale d'Editions, 1965), P. 269. 31 Fabre, P. 61. 32 Ibid. , PP. , 37-38. 33 Ibid., P. 68. 34 Ibid., P. 95. 35 Ibid., P. 37. 36 Ibid., P. 57. 37 Fabre, P. 40. 38 Cf. A-T., t. II, gloire et de nos travaux I 6 misere, 8 petitesse de nos vues ! II n'y a rien de solide que de boire, manger, vivre, aimer et dormir". Cf. aussi Chapitre II, pp. 27-28. 39 Andre Lalande, Dictionnaire Technique et Critique de la Philosophie, P. 592. < 40 Fabre, p. 25. 41 Pour une discussion approfondie de ces trois aspects du monstre moral, voir Pierre Hermand, Les Idees morales de Diderot, pp. 88-119. 42 Op.cit., pp. 44-46. 43 A - T . , t. II, p. 243. 4 4 Fabre, pp. 14-15. 4 5 A-T., t. II, pp. 138-140 4 6 Ibid., p. 85. 4 7 Ibid., t. VII, p. 312. 4 8 Fabre, p. 81. 90 49 ibid., p. 94. 5 0 Roth, t. V, p. 102, lettre a Mademoiselle Jodin, 21 aoQt 1765. 51 Op.cit., p. 53. 5 2 Cf. Chapitre II, p. 13. 53 A - T . , t. XV, p. 37. 5 4 Fabre, p. 82. Pour une bonne discussion de la t r i n i t y de Diderot, voir Hans M^lbjerg, Aspects de 1'esthetique de Diderot, chapitre I. 5 5 A - T . , t. XII, p. 24. 56 Roth, t. I l l , pp. 98-99, lettre a Sophie Volland, 30 septembre 1760. 57 ibid., t. V, p. 53, lettre a Sophie Volland, 21 j u i l l e t 1765. 58 ibid., t. II, p. 211, lettre a Sophie Volland, 12 aoOt 1759. 59 A - T . , t. XI, pp. 21-22. 6 0 Op.cit.,' t. VI, p. 232, lettre a V i a l l e t (?), j u i l l e t 1766. 61 Essais, ed. Villey, t. I l l , 3, p. 68. 62 Fabre, p. 18. 63 Essais, ed. Ville y , t. I l l , 5, p. 124. 6 4 cf. Chapitre II, pp. 23-25. 65 Les Liaisons Dangereuses et la creation romanesque chez Laclos (Geneve: Droz, 1965), voir en particulier pp. 99-120. 66 ibid., p. 99. 67 A - T . , t. XI, p. 124. 68 Commentaire sur Hemsterhuis dans Hemsterhuis, Lettre sur l'homme et  ses rapports, £d. Georges May (New Haven: Yale University Press, 1964), P. 85. 69 A - T . , t. XI, p. 131. 7 0 A - T . , t. VII, p. 314. 7 1 Les Deux amis de Bourbonne dans Oeuvres romanesques, id. Benac, p. 791. 7 2 A - T . , t. VII, p. 371. ^ 7 3 Ibid. 7 4 Ibid., p. 373. 7 5 A-T., t. XI, pp. 124-126. C'est 7 6 A-T., t. XI, p. 254. 7 7 Les Deux amis de Bourbonne dans p. 791. 91 moi qui souligne. Oeuvres romanesques, tld. Benac, CHAPITRE V CONCLUSION Par le moyen d'un resume des decouvertes des chapitres precedents, essayons de voir s i l'hypothese i n i t i a l e de cette dissertation nous a aides a mieux comprendre le projet de Diderot lors de sa conception du Neveu de Rameau. Au debut de cette etude, j'ai voulu expliquer quel-ques problemes inherents a notre comprehension de ce dialogue en sup-posant que Diderot echappa a 1'empire qu'exercaient ses convictions morales en se livrant a la "poesie", c'est-a-dire, a la creation a r t i s -tique affranchie des traditions et conventions l i t t e r a i r e s . Le deuxieme chapitre avait pour but d'examiner la crise que su-bit Diderot lors de sa composition du Neveu de Rameau, car l'on peut croire que le caractere unique de ce dialogue provient d'un boule-versement des croyances de l'auteur. Par lfetude des preoccupations morales et esthetiques de Diderot a cette epoque, entre 1759 et 1765, nous avons pu suivre Involution de ce conflit. L'annee 1759 nous re-vele un Diderot apprehensif a cause de sa continuation en secret de l'Encyclopedie, qui fut formellement interdite par le Conseil du r o i . Le caractere cachottier de ses rapports avec Sophie Volland et le depart subsequent de c e l l e - c i ainsi que les chamailleries de sa femme le rendirent tendu et inquiet. Son absence a l'agonie de son pere l u i causa de vifs remords et ajouta, sans doute, a sa souffrance. En 1760, la representation de la piece les Philosophes, de Charles Palissot, provoqua des doutes chez Diderot en ce qui concer-93 nait ses capacity artistiques de dramaturge. Mais, i l restait foncie-rement optimiste en questions de morale, croyant toujours en la bonte naturelle de l'homme et en la validity de son Equation vertu-bonheur. Cependant une lecture de l'Histoire Universelle de Voltaire, ainsi que 1'ingratitude d'amis tels que Rousseau, Falconnet et Grimm ddmentirent, de facon concrete, le bien-fondtf de ses conviction. T i r a i l i e par des doutes, Diderot se tourna vers 1'introspection et ddcouvrit l'inauthen-t i c i t e de sa vie et le gouffre enorme qui separait la thdorie de la pratique de sa morale. La reception apathique du Pere de Famille en 1761 renforca l'Schec du Diderot prddicateur laique et le chemin du drame bourgeois l u i sera desormais barr_. De nouvelles aspirations artistiques se rS-veillerent chez l u i et i l d_couvrit la necessity de s'affranchir de genres litt e r a i r e s limit_s et contraignants. Des detn-lSs domestiques, 1'ingratitude de Grimm, le fardeau de 1'Encyclopedie devinrent une ddntSgation concrete de ses croyances dans la reciprocity entre la bien-faisance et le bonheur et ddclencherent une veritable crise de pessi-misme chez Diderot. II s'Sloignait ainsi que sa morale, aspirant a un bonheur Spicurien et passif, se passionnant de plus en plus de re-cherches artistiques. L'inefficacite de son drame bourgeois, la menace de censure entourant l'entreprise encyclopedique et les limitations de structures didactiques, tels que les traitds moraux ou philosophiques, le pousserent a explorer le genre romanesque. Cette forme l i t t S r a i r e l u i d«5montra la possibility de transcender la morale dans le domaine du mythe, de la fic t i o n , par une peinture du "sublime" qui depasse tout but rhStorique. La speculation esthetique l u i permettait 1'etude 94 du "monstre moral" et de l ' i t r e integral, original et beau. Ivre de cette liberty artistique eveillee qu'il cherissait, Diderot p r i t con-science de son sacrifice passe de cette independance a une morale contestable et a la security financiere. Dans le troisieme chapitre j ' a i essayy de faire voir comment Diderot s'est servi de cette autonomie nouveau-nye. Ayant recu un exemplaire des oeuvres d'Horace, Diderot fut touchy, a la lecture d'une certaine satire, de la peinture d'un i t r e qui yprouvait le mime dgcalage entre le dire et le faire dont lui-mime souffrait. Partant de cette idye de contradiction, exploitye par Horace, Diderot concut un dialogue qui traite justement de cette vacillation. Ses inquiytudes morales a cette ypoque furent communiquyes a deux personnages - Lui et Moi - qui yprouvent cet antagonisme entre leur idyal et la ryality immediate. L 1interlocuteur Moi du dialogue dyfend tantfit la mychancety du gynie, tant8t 1'importance de la bienfaisance. C'est un "philoso-phe", c'est-a-dire un honnite homme sociable, qui semble trahir sa morale sociale par 1'idyal d'un exiiy - Diogene - qu'il propose au neveu. II conseille 1'independance, tout en restant dyterministe. De mime, le neveu prQne la mydiocrity et le conformisme pour ensuite van-ter l'unity de caractere et le sublime dans le mal. II se f y l i c i t e de suivre sa pente naturelle, d'itre fidele a son caractere tout en vou-lant devenir autre, c'est-a-dire un gynie. II semble i t r e i n s t i n c t i f , naturel, "l'homme primitif" mais i l devient le porte-parole de 1'or-ganisation sociale, se conformant aux conventions de l'ipoque. L'impossibility pour le lecteur d'attribuer un rdle dominant a l'un des deux personnages provient de l'insecurite morale de Diderot 95 lui-m§me qui ne put, l u i non plus, choisir. Voila pourquoi i l f i t du Neveu de Rameau une "satura", un dialogue heuristique dans lequel i l put jouir de la liberty esthetique, evitant ainsi des jugements moraux. Dans cette oeuvre son besoin de dSdoublement et de "libertinage" fut satisfait ainsi que son ddsir de faire participer son lecteur a sa propre exploration. II montra les demarches que prit son esprit dans cette fascinante recherche. "L'ordre sourd" et le "beau dSsordre" de ce dialogue existent, nous l'avons vu, mais ne prouvent pas la rdalite d'un point de vue moral dans le Neveu de Rameau. Pendant a peu pres quinze ans Diderot a cherche la reponse a ce dialogue mais, comme la f i n en temoigne, i l ne semble pas l'avoir trouvee. II prit conscience de la multiplicity et de 1'inconstance de l'homme et entrevit 1'impos-s i b i l i t y de jamais le dyfinir, le fixer ou le soumettre a des lois morales figdes. En procedant par 1'association d'idees et le pouvoir de sugges-tion fourni par la satire d'Horace, Diderot nous revyia, dans le Neveu  de Rameau. les mgmes preoccupations morales et esthetiques que nous avons decouvertes en lisant sa correspondance. Sa f o i en la bonte na-turelle de l'homme fut considerablement affaiblie tandis que son besoin de liberte creatrice devint de plus en plus urgent. II reconnut l'im-possibilite artistique de vouloir enseigner une morale binaire et pe-remptoire dans une oeuvre qui se debarrassait de plus en plus de con-ventions li t t e r a i r e s imposees par une realite exterieure. Voila pourquoi le Neveu de Rameau ne put souscrire aux limita-tions exigees par la forme de la satire, au sens moderne du mot. Dans le quatrieme chapitre j'ai tSche de montrer l'absence de but didac-tique qui serait necessaire a la composition d'une vyritable satire. 96 Dans ce dialogue, la distinction entre le bon et le mechant n'est pas bien nette - l'hypocrisie, la vacillation et la superiority de l ' i n -terlocuteur Moi n'echapperent pas a la critique et celui qui prononga la diatribe contre le milieu anti-philosophique provoqua, par sa terrible franchise, notre admiration. En outre, l'optique deterministe dont Diderot ne s'eloigna jamais empSche tout jugement moral : les deux personnages sont dans l'ordre naturel et ne font qu'accomplir leur destin. La source de la confusion du lecteur devant le neveu de Rameau provient done de "la mythologie de la franchise". Cet individu bizarre tire son att r a i t du domaine de la "poesie", domaine de 1 'irrationnel, de l'enthousiasme, du sauvage. En se souvenant de la distance existant entre l'art et la realite, le lecteur peut admirer un §tre immoral mais beau et i l peut rester indifferent a un i t r e moral mais compara-tivement fade. Dans la "poesie" - le royaume du mythe, de la fi c t i o n -Diderot peut subordonner sa morale a son esthetique et jouir pleinement de sa liberty esthetique, sans crainte de censure. Mais nous avons vu que le dialogue et ses personnages restent tout de meme vraisemblables. Le realisme du Neveu de Rameau provient de la variety des reactions provoquees par le neveu lui-m§me. Dans notre monde stable cet it r e passionny vient briser et detruire nos convictions stagnantes et desuetes, c'est un agent de desordre apparu pour provoquer une serieuse prise de conscience. II rompt la monotonie fastidieuse des conventions afin d'accomplir sa fonction de purifica-teur. Le neveu ne nous dit pas la verite : son createur nous abandonne au m€me point ou i l se trouve en posant sa plume, incapable de prendre position de fagon definitive. Intermediaire entre l'auteur et le 97 lecteur le neveu l i e la pogsie a la realite* et f a i t j a i l l i r , chez son lecteur, une verite* k la fois personnelle et totale. Devant l'existence de cet individu, le lecteur ne peut register a son influence trou-blante car i l est force de r e f i e c h i r et de s'etudier afin de priter son propre sens au dialogue. Feiicitant ainsi la remise en question qu'opere Rameau, peut-gtre le lecteur se d i t - i l avec Diderot : Tout ce que la passion inspire, je le pardonne. II n'y a que les inconsequences qui me choquent. Et puis, vous le scavez, j'ai de tout terns ete l'apologiste des passion fortes. Elles seulement m'emeuvent. Qu'elles m'inspirent de 1'admi-ration ou de l ' e f f r o i , je sens fortement. Les arts de genie naissent et s'eteignent avec elles, * * Roth, t. IV, p. 81, lettre a Sophie Volland, 31 j u i l l e t 1762. BIBLIOGRAPHIE Allen, Charles A. "Satire : Theory and Practice" Belmont, Cal i f . : Wadsworth Publishing Co., 1962. Becker, Carl. "The Dilemma of Diderot", Philosophical Review, XXIV (1915), pp. 54-71. Boileau, Nicolas. Oeuvres completes, ed. de Frangoise Escal. Paris: Gallimard, 1966. Brady, Patrick. "Structure and Substructure of Le Neveu de Rameau", Esprit Createur. VIII (Spring 1968), pp. 34-41. Bredvold, Louis. Brave New World of the Enlightenment. Ann Arbor: University of Michigan Press, 1961. Cartwright, Michael T. "Diderot: Critique d'art et le probleme de 1'expression", Diderot Studies. XIII, (1969). Catrysse, Jean. Diderot et la mystification. Paris: Nizet, 1970. Crocker, Lester G. Nature and Culture - Ethical Thought in the French  Enlightenment. Baltimore: John Hopkins, 1963. . The Embattled Philosopher. London: Neville Shearman, 1955. . "Le Neveu de Rameau, une experience morale", Cahiers de 1 1'Association Internationale des etudes frangaises, XIII (juin 1961), pp. 133-155. Cruickshank, John. French Literature and its Background: the 18th Century. London: Oxford University Press, 1968. Curtius, Ernst R. European Literature and the Latin Middle Ages, trans. Willard R. Trask. New York: Pantheon, 1953. Diderot, Denis. Correspondance. ed. Georges Roth, (12 tomes). Paris: Editions de Minuit, 1955 et seq. . Le Neveu de Rameau, ed. Jean Fabre. Geneve: Droz, 1950. . Oeuvres, ed. A. B i l l y . Paris: Gallimard, 1951. . Oeuvres completes, ed. Jean Assezat et Maurice Tourneux, 20 tomes. Paris: Gamier, 1875-77. 99 Diderot, Denis. Oeuvres Romanesques, ed. Henri BSnac. Paris: Gamier, 1966. . Satires, ed. Roland Desne. Paris: Club des amis du livre progressiste, 1963. Dieckmann, Herbert. Cinq lecons sur Diderot. Geneve: Droz, 1959. Doolittle, James. Rameau's Nephew: a study of Diderot's second satire. Geneva: Droz, 1960. Fellows, Otis. "The Theme of Genius in Diderot's Neveu de Rameau", Diderot Studies. II (1952), pp. 168-199. Feugere, Anatole. "Diderot: l'apologie des passions fortes", Revue des  cours et conferences, XXXVI, 2 (1935), pp. 653-664. France, Peter. Rhetoric and Truth in France. Oxford: Oxford University Press, 1972. Freud, Hilde. "Palissot and les Philosophes", Diderot Studies, IX (1967). Frye, Northrop. Anatomy of Criticism. New York: Atheneum, 1968. Funt, David. "On the Conception of the "vicieux" in Diderot", Diderot  Studies. X (1968), pp. 51-66. Gordon, George S, English Literature and the Classics. Oxford: Claren-don Press, 1912. Grimsley, Ronald. "L'Ambigu'ite dans l'oeuvre romanesque de Diderot", Cahiers de 1'association Internationale des etudes francaises, XIII (juin 1961), pp. 223-238. . "Psychological Aspects of le Neveu de Rameau", Modern Language Quarterly, XVI (1955), pp. 195-209. Guyot, Charly. "L'Homme du dialogue", Europe, 405 et 406 (Janv.-Fev. 1963), pp. 153-163. Hemsterhuis, Francois. Lettre sur l'homme et ses rapports avec le commentaire inedit de Diderot, ed. Georges May. New Haven: Yale University Press, 1964. Hermand, Pierre. Les Idees morales de Diderot. Paris: Presses Universi-taires de France, 1923. Horatius Flaccus, Quintus. Collected Works, trans. Lord Dunsany and Michael Oakley. New York: Dutton, 1961. 100 Josephs, Herbert. Diderot's Dialogue of Language and Gesture; le Neveu  de.Rameau. Columbus: Ohio State University Press, 1969. Kabelac, Sharon L. "Irony as a Metaphysics in le Neveu de Rameau", Diderot  Studies, XIV (1971), pp. 95-112. Laidlaw, G. Norman. "Diderot's Teratology", Diderot Studies, IV (1963), pp. 105-129. Lalande, Andre. Vocabulaire technique et critique de la philosophie. Paris: Presses Universitaires de France, 1968. Langdon, David J. "Diderot's Moral and Social Thought". Unpublished PhD Thesis, 1970, for the University of British Columbia. Laufer, Roger. "Structure et signification du Neveu de Rameau de Diderot", Revue des Sciences Humaines, (1960), pp. 399-413. Launay, Michel. "Sur les intentions de Diderot dans le Neveu de Rameau", Diderot Studies, VIII (1966), pp. 105-117. McLaren, James C. "Diderot and the Paradox of Versatility", Esprit  Createur. VIII (Spring 1968), pp. 3-14. Mack, Maynard. "The Muse of Satire", Yale Review, XLI (Autumn 1951), pp. 80-92. Mars land, Amy L. "Identity and Theme in le Neveu de Rameau", Romanic  Review, LX (1969), pp. 34-46. Mauzi, Robert. "Diderot et le bonheur", Diderot Studies, III (1961), pp. 263-284. May, George. Quatre visages de Denis Diderot. Paris: Boivin, 1951. Meyer, Eugene. "Diderot Moraliste", Revue des cours et conferences, XXVI (1924-25), 1, pp. 375-381, 469-480, 641-649 : 2, pp. 521-537, 742-760. Meyer, Paul H. "The Unity and Structure of Diderot's Neveu de Rameau", Criticism. II (1960), pp. 362-386. M^lbjerg, Hans. Aspects de 1'esthetique de Diderot. K^benhavn: J.H. Schultz Forlag, 1964. Montaigne, Michel de. Essais, ed. Pierre Vil l e y . Paris: Felix Alcan, 1931. Mornet, Daniel. "La veritable signification du Neveu de Rameau", Revue  des deux mondes, XL (aoQt 1927), pp. 881-908. 101 Mortier, Roland. "Diderot et le probleme de 1'expressivittS: de la pensee au dialogue heuristique", Cahiers de 1'association Inter-nationale des etudes franchises, XIII (juin 1961), pp. 283-297. 0'Gorman, Donal. Diderot the Satirist. Toronto: University of Toronto Press, 1971. Peyre, Henri. Literature and Sincerity. New Haven: Yale University Press, 1963. Poulet, Georges. Etudes sur le temps humain. Edinburgh: Edinburgh University Press, 1949. Robespierre, Maximilien de. Discours et rapports a la convention. Paris: Union Generale d 1Editions, 1965. Roger-Charbonnel, J. "Diderot a - t - i l une doctrine morale ?", Annates  de la philosophie chrgtienne. CXLIX (1904-1905), pp. 229-249. Seylaz, Jean-Luc. Les Liaisons Dangereuses et la creation romanesque  chez Laclos. Geneve: Droz, 1965. Seznec, Jean. Diderot et l'antiquite. Oxford: Clarendon Press, 1957. Strenski, Ellen M. "The Problem of Inconsistency, illustrated in Diderot's Social and Moral Thought", Diderot Studies. XIV (1971), pp. 197-216. Thomas, Jean. L'Humanisme de Diderot. Paris: Belles Lettres, 1938. Van Rooy, C.A. Studies in Classical Satire and Related Literary Theory. Leiden: E.J. B r i l l , 1965. Waisbord, Bernard. "La Conversation de Diderot", Europe, 405-406 (Janv-Feb. 1963), pp. 163-172. Waldauer, Joseph L. "Society and Freedom of the Creative Man in Diderot's Thought", Diderot Studies. V (1964). Welleck, Rene. A History of Modern Criticism. Vol. 1 - The Later  Eighteenth Century. New Haven: Yale University Press, 1955. Welleck, Rene and Warren, Austin. Theory of Literature. New York: Harcourt, Brace and World Inc., 1956. Wilson, Arthur H. Diderot. New York: Oxford University Press, 1972. APPENDICE HORACE - BOOK II, SATIRE VII - excerpt from Collected Works of Horace, translation, Lord Dunsay and Michael Oakley, (New York: Dutton, 1961) pp. 214-219. Au c8t£ gauche de la page, j'indique les passages du Neveu de Rameau (Edition de Jean Fabre) qui se rattachent a la satire d'Horace. Le Neveu de Rameau ONLY THE WISE ARE FREE Davus For a long time I've taken good heed of what you say, And now I'd like to t e l l you a few things myself, But, being a slave, I'm afraid to. Horace Davus Is that Davus ? Yesi Davus, a faithful slave to his master, And honest, too - well, nearly enough, that i s , For you to imagine there's danger that he'll, die young. Horace les Satur- Come on now, make use of the licence December allows you, nales p. 5 Since that's how our forbears would have i t . Say your piece. Davus la sublimity dans le mal p. 72 Some men are constant in taking delight in their vices And stick to their programme of sin; the majority dither Sometimes eager for good and sometimes becoming 103 Le Neveu de Rameau 1'inconstance PP. 4-5 1'unite de caractere P. 72 la pente naturelle P. 44 The slaves of e v i l . Priscus was often observed To be wearing three rings, but his l e f t hand, now and again, Was seen to be bare. So fickle he was in his l i f e He changed his stripe every hour; from a stately home He would pass in a moment to hide himself in a hole From which a respectable freedman could scarcely emerge Without losing his reputation; now he would choose To live the l i f e of a rake in Rome, and now That of a teacher in Athens. He must have been born With the influence of Vertumnus, the god of a l l changes, Completely against him. The clown Volanerius, after The gout he had richly earned had crippled his fingers, Kept a fellow and paid him a wage every day To take his place in scooping the dice from the board And putting them into the box; a man like that, Unflagging in following after the same old vices, Is by that fact less wretched than one who is struggling At the end of a rope now slack and now pulled tight. Horace And what are you leading up to with a l l this rot, You gallows-bird ? You won't have finished today. Davus To you, I'm te l l i n g you. Horace How do you mean, you scoundrel ? Davus You praise the lot and the moral code of the old folk, But i f some god should suddenly carry you off To the olden days, you would say - and keep on saying -You'd rather not; the reason being that either You don't believe, in your heart of hearts, that the l i f e Whose praises you shout is any more noble than this, Or else that you don't stand firm in defending the right And, vainly seeking to pull your foot from the mud, Stick fast in i t . At Rome you long for the country; In the country, so fickle you are, you extol to the stars The town that you miss so much. If i t so turns out You are never invited to supper at anyone's house, You praise your dishes of greens, with their absence of bother, And, as though going anywhere meant being dragged there in fetters, 104 Le Neveu de Rameau You c a l l yourself lucky and hug yourself for joy Because you haven't to go out somewhere drinking, la servitude But should Maecenas bid you come as his guest pp. 47, 105 Late in the day, when they f i r s t start lighting the lamps, 'Will no one bring me some o i l this instant ?' you bleat At the top of your voice; 'can't anyone hear me there ?' -And you rush off. Balked of their hopes of a supper, Mulvius and a l l the rest of those toadying jokers Make their departure, calling down curses on you It wouldn't be nice to repeat. 'It's a fact, I admit i t ' , 1'importance Mulvius would say, 'that I'm shiftless and led by my belly, du ventre And curl up my nose at a savoury smell. I'm weak, p. 103 Lazy and - yes, you can say that too, i f you like -le passS A glutton. But seeing that you're what I am and maybe p. 29 Something worse, would you take i t upon yourself l'hypocrisie To t e l l me off, as though you were better than I am, p. 39 And wrap your vice in a cloak of respectable words ?' le fou de son Supposing they find you out as a greater fool fou p. 61 Than even I am, who cost you five hundred drachmas ? Stop trying to scare me by looking at me like that; Keep back your hand and your temper while I am relating A l l of the lessons Crispinus' door-keeper taught me. You are enthralled by another man's wife, Davus By a common slut. Which of us two, for his sins, Deserves the cross more ? When impetuous nature Urges me on, she who indulges my lust, Naked beneath the clear light of a lamp, Sends me away with never a stain on my name, Never a fear that someone richer than I, Someone more handsome, w i l l slake his passion where I did. But you, when you cast off your tokens of rank, the ring That proclaims you a knight and the garb of the townsmen of Rome, And, hiding that perfumed head of yours with a cape, Step forth, no longer a judge but a foul-living Dama, Aren't you then the man you're pretending to be ? With fear in your heart you are taken into the house, Your bones knocking with terror that wars with your lust. What does i t matter, once you're recruited in those ranks, If you go to be flayed with the scourge and slain with the sword Or are shut in a f i l t h y chest where you have been stowed By a maid au f a i t with her mistress's guilty proceedings, With your head squashed close to your knees ? Hasn't the husband Of a woman who strays from her duty a legal power Over them both, and over the man who seduced her A power s t i l l greater ? Yet she doesn't alter her dress 105 Le Neveu de Rameau Or move from one place to another, she's not on top When you sin together; being a woman, she fears you And doesn't trust you, for a l l your professions of love. You'll pass under the yoke with your eyes wide open And give up to her husband, a master frenzied with rage, A l l you possess, with your l i f e , your good name and your person. Suppose you have managed to make your escape; I suppose You'll be watchful in future, and warned by the lesson you've learned. No, you w i l l seek an occasion to put you once more In terror, once more on the brink of disaster, you slave Many times over J What beast that has once escaped By breaking i t s chains is perverse enough.to return ? 'But I'm no adulterer", you say; and I'm no thief, So Hercules help me, when, being a person of sense, I pass by your silver plate. Do away with the risk, And Nature, with nothing to check her, w i l l gallop abroad la servitude And roam where she wills. Are you my master, then, you p. 105 Who must answer the c a l l of so many powerful rulers, Some of them things, some men - you whom the rod, Though thrice of four times placed on top of your head, Cannot free for a single moment from wretched fear ? You can add this too to what I have said above, A point of no less importance; whether a slave Who waits on another is what you people who own us Have a habit of calling an underslave, or only A fellow slave, what am I in relation to you ? You, after a l l , who play the master to me, le pantomime Are yourself the wretched slave of somebody else pp. 47, 61 And are moved about, as a wooden puppet is moved By wires in other men's hands. Who then is free ? le sage libre The wise man, the man who can master himself, pp. 106-107 Who is scared neither by poverty, death nor bonds, Who boldly stands up to his passions, holds honours in scorn, And is utterly self-sufficient, a smooth, round sphere On whose polished surface nothing that comes from outside Can find a hold, and against which Fortune must always Cripple herself when she tries to make an assault. Can you, of a l l these qualities, recognize any As being your own ? A woman asks you to give her Five talents, keeps on at you, shuts her door in your face, Showers cold water upon you, then calls you back; Slip your neck out from under this yoke of shame; le conflit Come on, now I Say, 'I am free, I am free I' You can't; p. 72 For you've a master - no gentle one - goading your mind And pricking your jaded sides with the sharp spur, As he wheels you, against your w i l l , the way he would go. Or when you stand in a daze in front of a picture 106 Le Neveu de Rameau 1'importance du ventre p. 103 By Pausias, you lunatic, how is your fault Less than mine, when I stand admiring pictures Done in red chalk and charcoal, showing the fights Of Fulvius and Rutuba, say, or Pacideianus, With their leg-muscles taut, as i f they were really fighting, Striking and parrying blows, with their weapons in play ? 'A useless sluggard' - that's what Davus gets called; But you, 'a discerning and expert judge of antiques'. If a steaming pancake allures me, I'm just a no-good-What about you ? Does that wonderful virtue of yours, That manly s p i r i t , hold out against sumptuous dinners ? Why is i t more disastrous for me to give way To the belly's demands ? Because, i f I do, I get i t Hard on the back. But are you less punished than I When you hanker after dainties that can't be bought For a small sum ? Indeed, those dinners of yours, Endlessly sought, begin to turn sour on the stomach, And the feet you've abused refuse to bear any longer Your body's corruption. Again, is that slave doing wrong Who at nightfall swops for some grapes a scraper he's stolen Out of the bathroom ? A man who sells his estates To indulge his gluttony - isn't there somewhere about him A touch of the slave ? Then again, you can't stand being Alone with yourself for an hour, you can't employ Your spare time as you ought to, and shun yourself As a vagrant, a runaway, seeking sometimes with wine, Sometimes with sleep to beguile Gare, but in vain; That dark companion pursues you and follows your f l i g h t . Horace Where can I find a stone ? Davus Horace What for ? Or some arrows ? Davus Either the fellow's insane or he's making up verses. Horace If you don't get away from this place as fast as you can, You'll be making the ninth hand on my Sabine estate I 

Cite

Citation Scheme:

        

Citations by CSL (citeproc-js)

Usage Statistics

Share

Embed

Customize your widget with the following options, then copy and paste the code below into the HTML of your page to embed this item in your website.
                        
                            <div id="ubcOpenCollectionsWidgetDisplay">
                            <script id="ubcOpenCollectionsWidget"
                            src="{[{embed.src}]}"
                            data-item="{[{embed.item}]}"
                            data-collection="{[{embed.collection}]}"
                            data-metadata="{[{embed.showMetadata}]}"
                            data-width="{[{embed.width}]}"
                            async >
                            </script>
                            </div>
                        
                    
IIIF logo Our image viewer uses the IIIF 2.0 standard. To load this item in other compatible viewers, use this url:
http://iiif.library.ubc.ca/presentation/dsp.831.1-0101511/manifest

Comment

Related Items