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Devenir Dame : Le livre de la cité des dames Thibert, Christine 1990-11-02

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DEVENIR DAME : LE LIVRE DE LA CITE DES DAMES By CHRISTINE THIBERT B.A., The University of British Columbia, 1988 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (Department o£ French) We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH April 1990 ©Christine Thibert, COLUMBIA 1990 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. 1 further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of The University of British Columbia Vancouver, Canada Date DE-6 (2/88) R6sume En faisant une analyse du feminisme du Livre de la  Cite des Dames, ce travail tente d'elaborer un processus que j'appelle le devenir Dame. La construction de la Cite" et l'ecriture du Livre se font a travers l'edifIcation de ce processus a trois niveaux : intellectuel, corporel et spirituel. Le but du travail est de montrer comment la lectrice du Livre de la Cite des Dames fait 1'experience de ce processus et devlent Dame elle-meme en lisant le livre, comme "Christine" le devient en l'ecrivant. Il s'agit d'examiner la mlse en scene du processus de devenir Dame par l'auteure et de voir comment cela permet a la lectrice de le vivre. Cette approche nous permet d1analyser les aspects plus ou moins problematiques du feminisme pizanien souleves par plusieurs critiques. Parmi d'autres, 11 y a la problematique du christianlsme. Quoique cela se presente comme un obstacle et empeche plusieurs critiques d'accepter Christine de Plzan en tant que feminlste, ce travail affirme que c'est precisement cela qui manifeste le genie (feminlste) du Livre de la Cite des Dames. ii Histoire du texte Christine de Pizan, ecrivaine d'origine italienne, a ecrit Le Livre de la Cite de Dames en 1404-5. En 1405 elle a ecrit, comme suite a La Cite des Damesr Le Livre  des Trois Vert-us ou Le Tresor de la Cite des Dames. Le Livre de la Cite des Dames est une oeuvre allegorique qui s'inspire du fameux Pe Claris mullerlbus (Des dames de renomr 1360) de Boccace et de La Cite de  Dieu (413-424) de Saint Augustin. C'est aussi une refutation de certains auteurs misogynes, comme Matheole et Jean de Meun. Les deux seules editions critiques faites a partir des manuscrits originaux n'ont pas encore ete publiees. Ce sont des theses de doctorat (Lange, 1974, Hamburg; Curnow, 1975, Vanderbilt). Le livre a ete traduit en plusieurs langues : en flamand (1475) et en anglais (1521). Plus recemment, il a ete traduit et publie en anglais moderne (Richards, 1982), en allemand (Zimmerman, 1986) et en francais moderne (Hicks et Moreau, 1986). Cette derniere traduction, basee sur les manuscrits originaux de Paris, sera utilisee dans ce travail, puisqu'elle est la plus accessible au niveau de la langue et de la publication. iii Table des matieres Resume Ii Histoire du texte Hi Introduction : devenir Dame 1 Premiere partie : le devenir Dame intellectuel 1. Introduction : "devenir genie" 11 2. Un petit mouvement en avant : tentative de deplacement 14 3. Le "temoignage reuni" : la repetition 21 4. La citation 26 5. Le livre et la lettre 28 6. L'autorite masculine et l'experience feminine 32 7. L'invention 39 8. Conclusion 47 Deuxieme partie : le devenir Dame corporel 1. Introduction : presence d'un element physique 54 2. Le defaut de's/agreable : la force physique 58 3. Les Amazones 61 4. Dedoublement du corps, tentative de blsexualite', ou "mutacion" : les Amazones, Christine et autres femmes 63 5. Les vetements de la Dame 71 6. Marine 75 7. Le viol 81 Troisieme partie : le devenir Dame spirituel 1. Introduction : de 1'immanence a la transcendance 2. La dignite originelle : Eve 95 3. La Eemme-intermediaire : position 102 4. La dignite originelle : Marie, femme-intermediaire 108 5. Des femmes-intermediaires : les martyres 115 6. Conclusion : Jesus-ChrIsfclne et le christinlsme 1 Conclusion : entre les devenirs 129 Bibllographie 137 iv Introduction : devenir Dame In this vision I am not taught to write as the philosophers write. The words in that vision are not like the words that resound from the mouth of a man, but shine out like flames, and like clouds moving in the air. -Hildegard of Bingen "Letter to Guibert of Gembloux" On ne natt pas Dame, on le devient. Voila ce que "Simone de Pizan" nous aurait annonce si elle avait vecu. Ce travail tentera de la faire vivre. En faisant une analyse du feminisme du Livre de la Cite des Damesr on verra comment Christine de Pizan a non seulement dit a sa facon "on ne nalt pas femme, on le devient", comme le constate Eric Hicks (14), mais qu'elle a egalement dit, toujours a sa facon, "on ne natt pas genie, on le devient" (Beauvoir 1: 175). C'est cette deuxieme formule beauvoirienne, moins celebre mais a mon avis beaucoup plus significative, qui nous permettra de mettre en lumiere 1'aspect positif de la premiere formule. Dans le systeme du Livre de la Cite des Damesr on passe par le "devenir genie" pour depasser le "devenir (comme une) femme" dans le but d'atteindre le 1 devenir Dame, ce qui veut dire revendiquer la dignite intellectuelle, corporelle et spirituelle de l'etre humain de sexe femelle. II s'agit d'un processus, d'une reconstruction de ce qui a deja ete construit. Devenir Dame, c'est devenir la meilleure femme que l'on peut, c'est-a-dire se realiser, se transcender indefiniment en tant que femme. Tout est possible. Le devenir du "devenir femme", comme le constate Simone de Beauvoir, est un devenir hege'llen, c'est un "etre devenu" (1: 27). Mais celui du devenir Dame est un type de "devenir femme" qui regarde au-dela : c'est le devenir de l'avenir. Toute femme a done la possibilite de devenir Dame, de se refaire en tant que femme. Il ne s'agit plus d'etre digne, mais de le devenir. La feminlte, chez Christine de Pizan comme chez Simone de Beauvoir, se pose a 1'instant meme ou elle disparait. La Dame, c'est la femme qui a le pouvoir. Le choix du titre de pame par Christine, ou le choix du mot Dame dans le titre de son livre, lui offre la possibilite d'affirmer la feminlte en tant qu'autorite tout en (4chappant a l'antlthese homme/femme ou seul l'homme peut se poser en tant qu'autorite. Les hommes ont exploite ce systeme binaire pour mettre l'homme et la femme en opposition, pour rendre l'Un superieur et 1'Autre inf^rieure. De la meme facon, ils ont etabli le systeme des titres et des rangs sociaux pour mettre en opposition 2 le maltre et l'esclave. Mais cela n'empeche pas Christine de reconnaltre et d'adopter ces systemes oppresslfs, car son but est de les adopter pour les adapter, de changer notre experience de ces systemes et ces processus sans les supprimer totalement. Comme nous l'affirme son livre, "on ne doit pas renoncer aux choses bonnes et profitables ou les laisser a 1'abandon sous pretexte que les sots en usent mai" (230). Selon Simone de Beauvoir, pour "changer la force du monde, 11 faut y etre d'abord solidement ancre; mais les femmes solidement enracinees dans la societe sont celles qui lui sont soumises [...]" (1: 175). Dans le monde pizanien il faut s'ancrer pour se deraciner. Il faut redevenir femme, c•est-A-dlre devenir Dame, se renommer et se donner un titre qui existe deja dans le monde pre-etabli, tout en repensant comment on est "devenu femme." Christine adopte et adapte le systeme des tltres et des rangs sociaux non seulement pour poser la feminlte a 1'instant meme ou cette feminlte s'efface, mais pour poser l'autorite tout en la niant. Le titre de Dame suggere plus que la dlgnite (Richards xxx). Il suggere la feminlte tout en lui accordant la puissance. C'est une facon d'eclipser la femme traditionnellement subordonnee et impuissante, c'est une facon de la renommer, c'est-a-dire de la changer. Mais ce que c'est que le pouvoir sera egalement transforme. Il s'agit toujours de 3 de l'autorite et de la noblesse, mais de l'autorite en tant que dignite, en tant que noblesse de l'ame (d'ame) et de l'esprit. Il s'agit de la vertu : "Qu'est-ce que done la noblesse si ce n'est la vertu? Ce n'est point la une affaire de sang ou de chair" (221). Ce sont les mots de la "belle, courtoise, sage et bien elevee" Sigismonde (221). Elle s'adresse a son pere, le Prince de Salerne. Elle est elle-meme de sang et de chair noble. Mais l'autorite de sa noblesse se pose tout en s'effacant. Comme Christine, elle tente de modifier ce qui s'entend par autorite, de deplacer la noblesse et la dignite tout en les posant, tout en les utilisant pour son bien. Elle adopte le systeme de son pere tout en voulant l'adapter a sa propre experience avec laquelle il rentre en conflit. Amoureuse de Guichard, "un des gentilshommes les plus obscurs de [la] cour [du pere]", elle eprouve, comme lui dit son pere, "un sentiment indigne de [son] rang" (220). Quoiqu'elle n'ait pas ose "contrevenir l'autorite paternelle" en se mariant, car son pere ne voulait pas qu'elle se marie avec aucun homme, elle a pris un amant. Elle a adapte, pour son bien, une regie qui lui a ete imposee par l'autorite de son pere. D'apres elle, elle n'a pas ose refuser 1'autorite de son pere en prenant Guichard comme amant, car d'apres son experience de la noblesse et de la dignite1, cet amant est digne de son rang. Puisqu'elle n'a pas tout a fait la meme id6e de la 4 noblesse que son pere, puisqu'elle a modifie le supreme, Guichard est aussi noble qu'elle. Elle utilise toujours les mimes mots pour le decrire, le meme systeme de rang et de titre, mais la facon dont ses mots signifient et ce qu'ils signifient ont change. Notons aussi qu'il s'agit, ironiquement, d'une femme en train de revendiquer la dignite d'un homme. Ce ne sera pas toujours le cas. Elle revendique la dignite de l'homme comme l'homme devrait revendiquer celle de la femme: Ne eroyez pas que ce fut sans motif ou reflexion que j'acceptai de consentir aux elans de mon coeur; bien au contraire, j'observais longtemps la conduite de Guichard et le trouvais le plus noble des hommes de votre cour. (221) De la meme maniere, sauf que cette fois-ci il s'agit de revendiquer la dignite de la femme, l'histoire de Griselidis, fille du pauvre Janicole, met en scene comment une femme peut changer ce qui s'entend par "la noblesse." "Le marquis avait remarque l'excellente conduite" de cette femme et enfin, elle fut "epousee et habill^e pour tenir son rang" (199). Mais pour mettre a l'epreuve le merite de son epouse, le marquis la renvoie chez son pere "comme elle etait venue", c'est-a-dire "toute nue" : "toute nue je quittai la maison de mon pere, et toute nue j'y retournerai" (198). Mais cela ne la delivrera pas de son rang, de sa dignite : sa nobilite va continuer a faire autorite. II ne 5 lui faut qu'"une seule chemise pour voiler la nudite de celle qui fut autrefois [la] marquise." Une fois anonyme, elle ne peut pas cacher son honneur sous ses pauvres habits. Quoiqu'elle ait l'air pauvre, les gens sont "etonnes" par sa "haute conduite", et leur idee de ce que c'est que la haute conduite a change. Christine constate que quoique Griselidis ne soit plus marquise, elle est toujours Dame. Le tltre de Dame, comme marque de noblesse, n'est plus reserve au sang et a la chair noble. Il est accorde* a "bien d'autres femmes belles et bonnes parmi les comtesses, baronnes, dames, damoiselles, bourgeoises, et femmes de tous les etats" (237). k toutes celles qui habitent la Cite\ aux "nombreuses compagnies de femmes de tous les etats", la noblesse est accorded, car a chacune est donne" "ce qui lui appartient au mieux de [son] pouvoir." Chacune a le droit de faire autorite" (44). Qu'il s'agisse de la nobilit-S intellectuelle, corporelle, ou spirituelle, la noblesse est une possibility universelle. Christine imite les systemes des hommes, ceux qui existent d6ja dans le monde pr£-etabli, mais elle n'imite pas les rapports qui existent dans ce monde entre les hommes et leurs systemes. Elle doit trouver ses propres rapports, sa propre experience de leurs systemes, car, puisque qu'elle est imparfaite et veut se perfeetionner, la conduite des hommes ne peut pas lui servir d'exemple et de modele: "[...] quand les hommes seront parfaits, alors les femmes les 6 imiteront" (210). Ce seront les hommes qui, grace a la noblesse de l'esprit feminin, reconnaitront chez les femmes, sinon le desir qu'elles ont d'integrer leur intearite dans leurs systemes, un exemple de comment mieux gouverner, comment mieux utiliser le pouvoir des systemes, mieux juger soi-meme et les autres selon des valeurs intellectueljt, corporelket spirituellfc. Christine s'occupe non seulement de revendiquer la dignite des femmes, mais l'honneur des hommes qu'elle rend "parfaits, avec le temps" (50). Si la femme ne peut ou ne veut pas changer de classe sexuelle, elle peut changer de rang par sa noblesse intellectuelle, corporelle et spirituelle, car meme si les femmes ne sont pas des hommes, "elles aussi, font partie du peuple de Dieu, [ . . . ] elles sont des creatures humaines au meme titre que les hommes, et [...1 ne sont point d'une autre race ou d'une espece differente que l'on pourrait exclure" (212). La femme peut, comme l'implique le titre de Damer, devenir superieure. Mais le concept du pouvoir, comme celui de la superiority, a change. Il n'est plus oppressif. II ne se definit plus par rapport a 1'inferieur(e), par rapport a 1'Autre. II se transcende et se depasse indefiniment. La femme en tant que Dame pourra participer a l'economie du monde meilleur et pas seulement au gouvernement du monde pre-^tabli. Christine partlcipe a la construction du monde, a 1'education de soi et de celles 7 qu*elles gouvernent, des futures Dames, de ses lectrices et de ses lecteurs. Le choix d'accorder aux femmes le titre de Dame nous permet de dedoubler un mot beauvoirien : en tant que Dames les femmes "s'ancrent" pour s'encrer, c'est-a-dire pour se deraciner a travers l'ecriture. Elles s'inscrivent dans le monde pre-etabll pour s'ecrire une position dans 1'elaboration du monde meilleur et dans le mouvement de la transcendance humaine. L'un ne va pas sans 1'autre. On ne peut pas s'ancrer sans s'encrer, sans se deraciner. Le mot "ancre" peut done nier sa connotation d'inaction : il faut s'ancrer et s'Installer solidement en creusant la terre pour se sentir a l'aise dans la cite qu'on veut utopiquement reconstruire, pour participer a l'activite humaine d'^crire, de decrire, et de re-ecrire. Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit pas de construire un nouveau monde mais d'un monde meilleur. II n'est pas necessaire de changer completement les structures et les systemes pour inclure la femme. Il n'est pas necessaire de creer un nouveau monde ailleurs, separe* des autres : pas besoin de construire un autre monde, ou meme un monde qui serait autre, avec de nouvelles structures et de nouveaux systemes. Il s'agit de reconstruire le monde pre-^tabli et de changer notre experience de ses structures et ses systemes, ainsi que nos £a<jons de nous en servir et les faeons dont ils se servent de nous. C'est le processus par 8 lequel le monde meilleur, le nouveau monde, s'epanouira. Christine adopte le pouvoir et s'affirme en tant qu'autorite tout en critiquant le pouvoir et l'autorite. En rejetant ce qui s'entend par le titre "Dame" tout en l'utilisant, elle finit par rejeter le pouvoir de 1'auteur et de la lettre, mais elle le fait a travers la lettre et en devenant auteure. Cela ne veut pas dire qu'elle devien-fc homme, qu'elle repete les erreurs dont elle accuse les hommes. Il n'est plus necessaire, comme il 1'etait dans sa Mutacionf de se transformer en homme, de subir une metamorphose. Ce sont les systemes eux-memes qui doivent subir une "mutacion." Ce n'est pas le processus de s'approprier le monde masculin en tant qu'homme qui l'interesse, mais celui d'adopter/adapter le monde masculin en tant que femme. Avec le choix du titre Qame,, Christine revendique pour la femme le droit d'exploiter les systemes. Nous n'avons pas a faire a un paradoxe, a la femme qui ne fait que parler comme un homme en se donnant un titre, mais a une parodie, ou, pour utiliser une formule de Naomi Schor, une "perodie" (xii). Christine imite la conduite des hommes et leur experience des systemes seulement dans la mesure ou elle s'en moque. Elle imite leur conduite tout en la changeant, en mettant en relief comment les hommes "usent mai" des systemes qui sont en effet "profitables." 9 Comme eux, elle va ecrlre des livres sur les femmes, mais on entendra "un autre son de cloche" (146). La Dame s'affirmera en tant qu'autorite sans regner, sans usurper le pouvoir d'autrui. Brer, il s'agira dans cette etude de montrer comment la revendication de la dignite intellectuelle, corporelle, et splrituelle de la femme est un processus. C'est ce processus que j'appelle le devenir Dame. C'est un depassement du "devenir femme", c'est-a-dire de 11etre  devenue femme. Il ne s'agira pas seulement de montrer le processus mais d'en etre temoin, d'en faire 1'experience. Il s'agira de voir comment Christine le met en scene, comment elle le vit elle-meme en tant que processus. Elle met en scene sa propre experience de ce processus. En nous montrant comment les femmes peuvent devenir Dames, Christine est elle-meme en train de devenir une noble Dame. C'est le processus qui l'interesse et c'est a cela qu'elle veut interesser sa lectrice. C'est precisement cela qu'elle veut lui communiquer, un moyen de devenir Dame. Lire Le Livre de la Cite des Damesr c'est s'engager dans 1'experience d'une femme en train de devenir Dame : c'est devenir Dame soi-meme. En lisant le livre, nous finissons par vivre cette experience avec Christine et, toujours avec elle, nous participons a la construction de la Cite des Dames, du monde meilleur. 10 Premiere partie : le devenir Dame intellectuel I will learn how to run with the big boys I will learn I had to sink and to swim -Sinead O'Connor The Lion and the Cobra 1. Introduction : "devenir ge*nie" Dans cette partie, il s'agira de voir comment le processus de devenir Dame est £labor£ au niveau de la revendication de la dignite intellectuelle de la femme. Nous verrons que c'est d'abord a ce niveau que Le Livre de la Cite des Dames se revele conscient de soi en tant que processus, c'est-a-dire en tant que construction ou devenir. Le livre tdmoigne de 1'experience du devenir Dame d'une eleve et d'une femme intellectuelle, et 11 s'ecrit grace a une mlse en scene de ce devenir. Nous nous interesserons done au processus dans la mesure ou le livre et Christine elle-meme s'y interessent. Nous ne nous attarderons pas a ce qui est donne" comme preuve de la dignite intellectuelle de la femme, mais a ce qui est donne comme preuve de la femme en train de devenir digne au niveau intellectuel. Nous mettrons 1'accent sur la mise a l'epreuve plutot que sur la preuve elle-meme. 11 Il s'agira de voir egalement comment Christine met a l'epreuve sa propre dignite intellectuelle. Elle est la preuve vivante de la possibilite de devenir digne au niveau intellectuel. Non seulement elle fait parade de ses connalssances, elle soullgne 1'importance de son education et de son apprentissage par une mise en scene de ceux-ci : "she parades her[self] learning" (Shahar 168). [C'est moi qui ajoute le mot "self" entre parentheses pour fair ressortir le double-sens de "learning."] C'est ainsi que 1*evolution et le mouvement en avant du devenir Dame intellectuel de Christine sont donnes comme modeles a toutes "les dames et autres femmes" : le livre est construit de "materiaux en verite si brillants que vous pouvez toutes vous y mirer" (275). Apres avoir etudie cet aspect autoreferentiel du processus de devenir Dame intellectuel--autoreferentiel dans la mesure oil 1'elaboration du processus dans le livre est constamment en train de se referer au processus de la production du livre--nous passerons a quelques autres exemples de femmes qui ont prouve leur dignite Intellectuelle. Mais ce ne sera pas passer a autre chose, car encore une fois il faudra voir comment la dignite intellectuelle s'etablit. Il faudra decouvrir comment elle est representee, c'est-a-dire comment elle est illustree, prouvee et construite. Puisque c'est au processus que Christine s'interesse, il faut non seulement 12 qu'elle puisse dire, comme nous, "oui, la femme est digne au niveau intellectuel", mais "je peux en temoigner" ou "j'en ai fait 1'experience." Passons d'abord a la raise en scene du processus de devenir Dame dans la mesure ou nous sommes temoins de Christine qui est en train d'en faire 1'experience: car des la premiere phrase du Livre de la Cite des Dames nous avons a faire a une eleve. Elle est "assise dans son etude, tout entouree de livres." Il faudra voir quelle sorte d'eleve est representee au debut du livre pour pouvoir proceder a 1'analyse de 1'evolution de cette eleve et passer au "devenir genie" de Slmone de Beauvoir, c'est-a-dire au devenir Dame intellectuel de Christine de Pizan. Rappelons encore que Simone de Beauvoir a dit dans Le Deuxieme Sexe, "on ne nait pas genie, on le devient; et la condition feminine jusqu'a present a rendu ce devenir impossible" (1: 175). Je voudrais montrer que la representation de 1'education de Christine dans Le Livre  de la Cite des Dames a pour but de mettre en scene la possibilite de ce devenir. Quoique Christine soit en train d'etudier au debut du livre elle est, pour ainsi dire, au milieu du "chemin de longue estude." Elle va s'arreter pour reviser son mode d'etude. Toutefois, dans les premiers chapitres de la premiere partie du livre, elle passe de "l'etre devenue" 13 (femme) etudiante au "devenir tDame] ge*nie." La femme se metamorphose ainsi en genie, en Dame intellectuelle. 2. Un petit mouvement en avant : tentative de deplacement Ce que Christine met en scene au debut du livre, c'est sa facon "habituelle" d'etudier, de "retenir la science de tant d'auteurs" (40). La Christine que rencontre les trois deesses est une femme qui s'estime non seulement "indigne" de leur poser des questions (40), mais indigne d'interroger les livres qu'elle lit pour s'instruire. Pour pouvoir revendiquer sa dignite intellectuelle, il faudra d'abord s'estimer digne de poser des questions, de prendre sa "pioche d'Interrogation" et de creuser la terre "riche et fertile" dans le Champs des Lettres (48). C'est le premier moyen de mettre en marche le processus de devenir Dame au niveau de la dignite intellectuelle. On pergoit au debut du livre qu'il ne s'agit pas de la simple mise en scene de 1'experience d'une eleve, mais du deplacement d'une eleve naive. L'eleve qu'elle etait et qu'elle a e'te pendant trop longtemps, ne dure que le temps et l'espace d'une seule phrase—la premiere du livre : Selon mon habitude et la discipline qui regie le cours de ma vie, c'est-a-dire 1'etude inlassable 14 des arts liberaux, j'etais un jour assise dans mon etude, tout entouree de livres traitant des sujets les plus divers. Dans cette phrase, il est question d'une eleve passive qui ne resiste pas. La passivite est une habitude, c'est "la discipline qui regie le cours" de la vie intellectuelle d'une femme. Notons aussi que Christine est "assise" et que 1'etude est "inlassable." Mais des la deuxieme phrase du texte, il y a un petit mouvement en avant. Pas tout a fait un deplacement mais, disons, un tremblement. C'est le desir de bouger qui se fait entendre : L'esprit un peu las de m'etre si longtemps appliquee a retenir la science de tant d'auteurs, je levai les yeux de mon texte, decidant de delaisser pour un moment les livres difficlles pour me divertlr a la lecture de quelque poete. Cependant, la "decision" de "delaisser pour un moment les livres difEiciles" n'est qu'un petit mouvement en avant dans la mesure ou il s'agit toujours d'une certaine naivete. Ironiquement, Christine l'eleve n'est pas consciente du fait que ce sera en essayant de lire de la poesie pour "se divertir" qu'elle va "delaisser" non pas pour "un moment", mais pour toujours sa fagon habituelle de lire meme les "livres difficiles." Elle ne comprend 15 pas, comme nous ne le comprenons pas en llsant le livre et en faisant 1'experience de Christine pour la premiere fois, jusqu'a quel point elle est en train de se deplacer en "levant les yeux de [son] texte" difficile. Mais puisque tout ceci est sous-entendu, Christine se deplace sans vraiment se deplacer. Ce n'est pas le seul deplacement qui n'en est pas un. Lorsque Christine se met a lire pour "se divertir" sa mere l'appelle a souper. Encore une fois elle se deplace sans vraiment se deplacer, car le lendemain elle retourne a son etude "comme a 1'accoutumee", comme la Christine qui lit des "livres difficiles" pour "retenir la science de tant d'auteurs" et des livres de poesie pour se "divertir." Mais on peut constater qu'il ne s'agit que d'un autre deplacement qui n'en est pas un, car c'est le dernier de ces non-deplacements, de ces petits mouvements en avant. II sert egalement h mettre en scene le dernier retour de la lectrice naive avant son grand mouvement en avant, avant la decouverte du fait qu'elle ne peut plus lire pour "retenir" et pour se "divertir." Le livre de poesie qu'elle se remet a lire des son retour, Les Lamentations de Matheole, va la bouleverser "au plus profond de [son] etre" et l'empSchera de retourner a "d'autres etudes plus serieuses" comme a "1'accoutumee." Nadia Margolis constate que Christine etait au courant de l'idee de Quintilien en ce qui concerne le 16 parallele entre la poe'sle et l'histoire (361). Qu'elle l'ait ete ou non, dans Le Livre de la Cite des Dames c'est en lisant de la poesie que Christine se rend compte du fait que l'histoire et la philosophic (misogynes), comme tous "les livres difflciles", sont des poemes en prose ecrits pour Stre narres. Elle apprend ainsi qu'elle ne peut plus lire ni pour "retenir" ni pour se "divertir" : elle doit commencer a (se) poser des questions. Et tout cela dans le deuxieme paragraphe du livre : Le lendemaln matin, retournant comme a l'accoutumee a mon etude, je n'oubliai pas de mettre a execution ma decision et de parcourir le livre de Matheole. Je me mis a le lire et y avancai quelque peu. Mais le sujet me paraissant fort peu plaisant [...] vu encore l'indecence du langage et des themes, je le feuilletai par-ci par-la et en lus la fin, puis l'abandonnai pour retourner a d'autres etudes plus serieuses et plus utiles. Mais la lecture de ce livre, quoiqu'il ne fasse aucunement autorite, me plongea dans une reverie qui me bouleversa au plus profond de mon £tre. Je me demandais quelles pouvaient etre les causes et les raisons, qui poussaient tant d'hommes, clercs et autres, a medire des femmes et a 17 vituperer leur conduite soit en paroles, soit dans leurs traltes et leurs Merits. Il n'y va pas seulement d'un ou deux hommes [...] au contraire, aucun texte n'en est entierement exempt. Philosophes, poetes et moralistes--et la liste en serait bien longue—, tous semblent parler d'une meme voix pour conclure que la femme est foncierement mauvaise et portee au vice. (35-6) Dans ce paragraphe la facon habituelle d'etudier est deplacee ou desire se deplacer, mais elle est egalement replacee ou remise en place. Les deesses ne sont pas encore venues secourir Christine et la sortir de sa naivete. Elle retombe dans la mauvaise habitude de lire pour "retenir" et de s'estimer "indigne" de poser des questions. Quoique 1'auteur du livre de poesie, "ce Matheole", "ne fasse aucuneraent autorite", "tous semblent parler d'une meme voix pour conclure." La misogynie elle-meme devient une "science de tant d'auteurs" : elle se sent forcee de la "retenir", e'est-^-dire non seulement de l'apprendre par coeur, mais de 1'accepter et de la supporter. Elle doit conclure avec eux, avec cette "meme voix." Quoiqu'elle desire "determiner en [son] ame et conscience si le temoignage reuni de tant d'hommes illustres pouvait etre errone", elle ne peut pas "tourner et retourner les choses" (36). Elle ne peut pas les 18 "eplucher" parce qu'elle est encore naive devant ce qu'elle lit. Puisqu'il est question d'un "temoignage reuni" et puisque Dieu dit que "1'accord de plusieurs temoignages fait foi" (37), Christine se resigne a "retenir" la "science de tant d'auteurs" qu'on appelle la misogynie : [...] il m'etait quasiment impossible de trouver un texte moral, quel qu'en fut 1'auteur, ou je ne tombe sur quelque chapitre ou paragraphe blamant les femmes, avant d'en achever la lecture. Cette seule raison suffisait a me  faire conclure qu'il fallait bien que tout ceci fut vrai, meme si mon esprit, dans sa na'lvete et  son ignorance, ne pouvait se resoudre a reconnaitre ces grands defauts que je partageais vraisemblableraent avec les autres femmes tc'est moi qui soulignel. (36-37) Christine tombe dans l'erreur de lire les livres des hommes comme un croyant lirait la Bible. II s'agit d'une "meme voix" autoritaire, la voix misogyne collective, en train de parler a travers le "temoignage reuni" de tant d'hommes illustres. Comme les hommes par lent d'une "meme voix pour conclure", Christine aussi conclut. Son propre temoignage ne fait "aocunement autorite" : "Ainsi done je me rapportais plus au jugement d'autrui qu'a ce que je savais et sentais dans mon etre de femme" (37). 19 Cette mise en scene de la naivete de Christine en tant qu'eleve qui s'occupe de "retenir" ce qu'elle lit (de memoriser e£ de soutenir), est en effet une mise en scene du processus de devenir femme intellectuelle : c'est la deconstruct ion du processus par lequel la femme est  devenue indigne au niveau intellectuel. C'est un processus qui en empeche un autre, celui de devenir Dame au niveau de la dignite intellectuelle, de "devenir genie." Si Christine retombe dans l'erreur de lire selon son habitude, de "retenir la science de tant d'auteurs", cela n'empeche pas qu'elle exprime avant tout le d^sir de transcender cette habitude. Quoiqu'elle cede au jugement d'autrui, elle eprouve toujours le besoin, meme si ce n'est que pour quelques instants, "d'eplucher" et "d'erroner" le "temoignage reuni." Christine a evolue depuis la deuxieme phrase du livre ou elle avait "1'esprit un peu las de ts'etre] si longtemps applique a retenir." Ce que c'est que d'etre "un peu las" de s'appliquer a "retenir" a evolue. Non seulement rl5S'tuj.»t: du desir de ne plus retenir et de se divertir, mais du besoin de digerer, de questionner, d'eplucher et d'erroner. Toutefois, Christine est mise en scene comme une eleve qui est en train de tomber dans l'erreur de s'abandonner au jugement d'autrui, au "temoignage reuni." Elle tombe dans l'etre devenue femme,. C'est de cette 20 erreur, de cette "ignorance", meme si cela lui permet de s'explorer en tant qu'etre devenue ce qu'elle est (femme), que les trois deesses vont la retirer (35). Elles lui apprendront a lire de nouveau, ii relire; bref, a etudier. Ce sera son salut intellectuel. Nous passons done de la mise en scene de la lectrice naive a la mise en scene de 1'education de cette lectrice pour voir comment les deesses remettent Christine dans le "droit chemin" (41), e'est-a-dire dans le droit "chemin de longue estude" de devenir Dame, de "devenir genie." 3. Le "temoignage reuni" : la repetition Christine a accueilli la voix misogyne du "temoignage reuni" comme si e'etait la voix de Dieu; elle accueille la lumiere des trois deesses, par contre, comme si e'etait "l'oeuvre de quelque d4mon" : Accablee par ces tristes pensees, je baissais la tete de honte. Les yeux remplis de larmes, la joue dans la main, je m'appuyais sur l'accoudoir de mon fauteuil, lorsque je vis soudain descendre sur mon giron un rayon de lumiere, comme si le soleil etait venu en ces lieux. Mais mon cabinet etant obscur, et le soleil ne pouvant y entrer a cette heure, je m'eveillai en sursaut, comme d'un profond sommeil. Levant la tete pour regarder d'ou venait cette lumiere, je 21 vis se dresser devant moi trois dames couronnees, de tres haute dignite. La splendeur qui emanait de leurs visages rejaillissait sur moi, illuminant toute la piece. Inutile de demander si j'etais emerveillee, car les portes etaient fermees derriere moi, et les trois dames Etaient neanmoins entries. Craignant que ce ne fut 1'oeuvre de quelque demon, je fis sur mon front le signe de la croix, tant etait grande ma frayeur. (38) Quoique Christine soit en train de resister la ou elle devrait ceder et cede la ou elle devrait resister, elle est egalement reveillee d'un "profond sommeil", et la lumiere des deesses illumine "toute la piece." Cette piece, ce cabinet dans lequel Christine est "tout entouree" de livres, est celui que Christine va, avec l'aide des trois deesses, illuminer dans son propre livre. La lumiere des deesses illumine la piece, mais elle "rejaillit" egalement sur Christine. Ce que les dames sont en train de faire suggere, ironiquement, ce que Christine devra faire. Les deesses sont elles-memes en train de faire ce que Christine a dej4 eu le desir d'accomplir : elles percent les murs la ou les portes sont fermees. Ce n'est done pas par hasard que les trois deesses "emerveillent" Christine. Elles percent les murs des lieux du "temoignage reuni", les murs que Christine 22 elle-meme n'a pu erroner. Avec l'arrivee des trois deesses, Christine pourra apprendre a entrer la ou les portes sont fermees, a penetrer les murs du "temoignage reuni" de son cabinet d'etude, de sa bibliotheque. Meme si Christine pouvait acceder aux bibliotheques de la cour, a celle de l'Universite de Paris (son ami Jean Gerson en etait le president), et a celle de son pere (Boulding 479), la misogynie l'empechait d'y acceder en sa totalite. Quoiqu'elle ait pu explorer les livres, elle etait comme toutes les autres femmes pour qui ils etaient fermes. L'impossibility d'acceder a la misogynie est ainsi une experience feminine universelle. Nous tScherons done de voir comment les murs du "temoignage reuni" peuvent etre perces et comment ceci peut faire partie du processus de devenir Dame au niveau de la revendication de la dignite intellectuelle de la femme. Nous verrons egalement comment ce devenir represente une mise en scene du genie de l'ecrlture du Livre de la Cite des Dames lui-meme. Par exemple, en decrivant comment les deesses apprennent a Christine l'art de citer et de rejeter pareillement les voix du "temoignage reuni", nous verrons comment ce processus elabore par les deesses est precisement celui qui est en train d'etre utilise pour ecrire le Livre et construire la Cite des Dames. 23 Avant tout, les deesses lui a££irmeront que c'est par lachete que les hommes se repetent sans cesse. Elles lui apprendront a voir que ce qui semble etre un "temoignage reuni" ou "1'accord de plusieurs temoignages [qui] fait foi", n'est que vanite et faiblesse. Christine va decouvrir qu'elle n'est pas la seule a croire a tort "que tout ce que disent les philosophes est article de foi et qu'ils ne peuvent se tromper" (39), car les hommes se trompent eux-m£mes en croyant qu'ils ne peuvent pas se tromper : "Il leur semble qu'ils ne peuvent se tromper si d'autres ont ecrit ce qu'ils veulent dire! C'est ainsi qu'ils se prennent a diffamer" (52). II ne s'agit done pas de "1'accord de plusieurs temoignages", et encore moins d'un "temoignage reuni." Il s'agit plutot de la repetition, de la vanite des hommes qui veulent "montrer qu'ils ont beaucoup lu", qui fondent leurs paroles et leurs ecrits sur ce qu'ils ont trouve dans les livres et ne font que citer les auteurs, "repetant ce qu'on a deja dit" (50). Ce ne sera pas de cette maniere que le Livre  de la Cite des Dames s'ecrlra : quoique le livre repete des hlstolres deja racontees, ce ne sera pas sans les rejeter, sans les transformer a la fois. Christine nous montre, a travers son livre, non seulement qu'elle a "beaucoup lu", mais qu'elle a appri* a lire. C'est justement cela qu'elle accuse les hommes (qui ont beaucoup lu) de ne pas savoir faire : lire. 24 L'erreur des hommes de tout simplement repeter "ce qu'on a deja dit" est l'erreur dans laquelle Christine etait tombee. Elle s'est abandonnee ci l'autorite du "temoignage reuni" d'autrui : elle s'est egalement resignee au processus (ou non-processus) de repeter "ce qu'on a deja dit"/ comme le font les hommes en se repetant sans cesse. Christine les imite en train de s'imiter eux-memes, mais comme on volt, elle est egalement en train de changer son experience de l'acte d'imitation. Quoique les deesses soient la pour montrer a Christine comment franchir 1'obstacle du "temoignage reuni", elles sont surtout la pour l'eveiller au danger de poser l'autorite de ce "temoignage reuni" comme le font la plupart des hommes. Elles lui apprendront k register a cette tentation, tout en lui montrant comment poser son propre temoignage contestataire en tant qu'autorite. Bref, elles lui apprendront k resister a 11immasculation, et, comme le constate Schlbanoff dans son etude de l'oeuvre, elles lui apprendront a s'emasculer, c'est-a-dire a savolr comment se "retenir" de lire le "temoignage reuni" (le texte fixe) comme un homme (85, 87). Pour pouvoir franchir 1'obstacle du "temoignage reuni" en refusant de le poser en tant qu'autorite, il faut effectivement d'abord changer sa maniere de lire. Et pour faire cela, il faut transformer son rapport au livre 25 et a la lettre. La Christine qui est representee au debut du livre est, comme le diralt Simone de Beauvoir, une femme "parasite" (2: 303). Le livre et la lettre ne sont pas encore sa proie. Elle ne peut pas encore transformer, tout en repetant. La lecture et l'£criture, comme elle s'en rendra compte, ne se resume pas uniquement a l'art de repeter le "deja dit". Quoique Christine pratique l'art de renter en 6crivant Le Livre de la Cite" des Damesf il s'agit avant tout d'une relecture, de la re-e*criture. L'imitation a change : elle est devenue un processus transformateur. Il s'agit de repeter tout en recusant—de citer en transposant. 4. La citation C'est en passant du concept de la repetition a celui de la citation dans toute son etendue que les trois deesses reVeillent Christine de son "profond sommeil" devant le "temoignage reuni." Elle apprend que l'acte de faire appel a d'autres auteurs, a d'autres autorit£s, n'est pas necessairement toujours un acte de repetition, que parfois il s'agit plutfit de la citation comme contestation. La citation, comme le lui explique Dame Raison, est necessairement accompagnee d'une certaine transformation, la rememorisation d'un certain oubli. Dame Raison elle-meme cite et transforme pour son bien 26 Aristote dans l'acte de citer et de transformer Platon. Elle met en scene le processus dont elle parle. C'est ce que Christine fera plus tard avec Boccace, Virgile, et bien d'autres : Tu l'as appris toi-roeme dans la Metaphyslque d'Arlstote, qui critique et refute parelllement les opinions de Platon et d'autres philosophes en les citant. (39) La Dame cite une autorite* qui critique et refute pour critiquer et refuter elle-meme l'autorite, pour changer ce qu'on entend en changeant ce que Christine 1'eleve entend par autorite. Christine apprend ce processus d'exploitation du  cite pour mettre en scene celui par lequel le Livre s'ecrit et la Cite se construit. Le processus de l'ecriture et de la construction du Livre de la Cite des  Dames, est celui d'adopter et d'adapter parelllement, de repeter et de rejeter, c'est-a-dire de citer dans le sens e*tabli ici. L'autorite masculine est adoptee et adaptee. Christine va citer Boccace (De Claris mulieribus ou Pes  femmes de renom) k plusieurs reprises, mais ce sera en le transformant, et surtout en transformant ce qu'il fait entendre par "renom". Les livres vont devenir sa proie. Ils ne seront pas tout simplement lisibles, pour emprunter une formule barthienne, mais scriptibles, re-lisibles et, 27 pour ainsi dire, re-^crlvables (10-11). Lire n'est plus un "geste parasite" mais un "travail" (17). C'est done en passant du concept de l'autorite en tant que repetition au concept de l'autorite en tant que citation et mise en cause que Christine pourra se permettre de devenir elle-meme une autorite" intellectuelle, car elle "s'evade de la categorie parasitaire" (Beauvoir 2: 304), elle ^chappe a son r&le de "parasite" du livre lisible et ferme. 5. Le livre et la lettre Avant de parler du depassement de la lettre, il faudralt ajouter que Christine s'occupe du processus de l'ecrlture du livre en s'lnteressant a la representation du livre en tant que processus. Pour savolr ce qu'il faut entendre par un Livre de la Cite, il faut d'abord poser une tout autre question : qu'est-ce qui se ferait entendre par une Cite de Livres de Dames, c'est-a-dire, de livres relus et re-e'crlts par la femme? Il s'aglra d'un livre en tant que cite de livres, en tant que citation. Ce livre sera compose de plusieurs livres, sera une pluralite, une bibllotheque. Il s'agira effectivement du "Livre de la Cite des Livres des Dames." Quoiqu'il soit question d'une structure traditlonnellement fermee et complete, d'un Livre de la Cite, c'est une "oeuvre 28 ouverte." Pulsque l'auteure apprend a regarder les livres des autres d'un autre oeil, elle doit representer le sien autrement. Christine s'autorise en revendiquant l'autorite de "l'idee du livre" tout en transformant les fagons dont cette autorite se constitue et comment nous en tant que lecteurs la constituons. Ce n'est pas que la question de l'autorite du livre ne se pose plus, mais qu'elle se pose autrement, par opposition et transposition. Christine utilise la forme autorisee non seulement du livre, mais du livre en trois parties. Mais puisque l'histoire des femmes n'a pas encore ete faite et qu'elle continuera a se faire apres Christine, il faut que Christine modifie cette forme fermee. Il ne s'agira plus d'un recit chronologique, mais d'un discours synchronique et ouvert. Nous n'aurons plus affaire a l'idee medievale OD du livre (masculin) dans la mesureA"livre" signifiait la totalite du signifiant (Gellrich 34). Il s'agira d'une forme plus universelle et moins circonscrite dans laquelle toutes les femmes pourront s'inscrire, "celles de jadis, celles d'aujourd•hui et celles de demain" (Pizan 275). Le livre adopte une structure traditionnelle, la division en trois parties, mais chacune de ces parties se divise en plusieurs chapitres pour lesquels 11 n'y a aucun ordre chronologique. Les femmes de jadis se milent a celles d'aujourd'hui, ainsi qu'a celles de demain. Toutes celles 29 qui ont ete, qui sont et qui seront "eparpiliees et separees" peuvent se retrouver dans un "meme volume" (Curtius 73). D'apres Curtius les pages du volume sont les "freres" (331). Chez Christine elles sont les soeurs. Le livre peut egalement etre adopte par les femmes en tant que symbole universel/uni-vers-elle. Le role collectif joue par l'individu dans le livre est parallele au role collectif joue par l'individu dans la Cite utopique. De la meme maniere, Christine lutte pour un langage plus universel qui permettra a la femme de depasser la lettre misogyne. La Christine du debut du livre ne peut pas franchir 1'obstacle de l'autorite des livres des auteurs misogynes, parce qu'elle n'a pas encore fait son apprentlssage du processus de la repetition et de la citation; elle ne peut pas non plus franchir 1'obstacle du langage misogyne, parce qu'elle n'a pas encore appris a voir au-dela de la lettre. Les hommes ferment les portes derriere eux dans leurs livres, et dans le langage de leurs livres aussi. Les deesses vont apprendre a Christine que le langage "indecent" ne peut pas etre "pris a la lettre", que le langage lui-meme ne dit pas toujours ce qu'il semble dire, qu'il est "souvent figure" (39). Du moins, c'est cette approche qui lui permettra de le franchir en tant qu'obstacle. Elle ne sera plus bloquee par la surface du texte, par la lettre (Huot 369). Dame Raison lui a appris a penetrer le texte en lui expliquant le processus de la citation; elle 1'invite aussi a penetrer le langage du texte. C'est une manlere d'ouvrir le langage et de le rendre plus universel. Son desir d'elaborer un langage plus universel, c'est-a-dire plus accessible aux femmes, est souligne par le fait que Christine lutte pour le langage vernaculaire de tous les jours, de la communaute et de 1'experience feminine. Comme le constate Richards : "the defense and illustration of the vernacular [is] in tandem with her defense and illustration of femininity" (xli). Christine refuse deux choses en meme temps, car elles sont pour ainsi dire la meme chose : la langue latine et la langue misogyne. Il est done ironique que Christine meprise le "langage des vieillards" en particulier (50). Le "langage des vieillards" c'est le latin, la langue des anciens et des grands classiques. Cependant, Christine ne rejette pas totalement la langue latine. Mime si elle ecrit en francais, en langage vulgaire, et en depit du fait qu'elle ne connaissait pas le latin (Shahar 158), elle se permet d'adopter et "d'imiter" la structure de la phrase latine. Elle se permet de la citer. Mais elle change de rapport a cette structure. Elle l'adapte pour son bien et pour le bien universel de la communaute des femmes. Elle met sa lectrice a l'aise et facilite la communication (Margolis 370). 31 Il s'agit toujours de la revendlcatlon Intellectuelle en tant que processus. Comme elle l'a fait pour le concept de la citation et du livre, elle est en train d'elaborer un processus par lequel la dignite intellectuelle peut etre revendiquee, c'est-a-dire le processus d'adopter et d'adapter tout a la fois : elle ecrit dans la langue vernaculaire tout en imitant la structure et la forme de l'ecriture latlne. Dans le monde plzanien, Christine demontre ainsi sa dignite intellectuelle, puisqu'elle met a l'e'preuve sa capacite de comprendre et de travailler les choses. Il ne s'agit plus tout simplement de "retenir" ou de consommer, mais de d ig^rer. 6. L'autorite masculine et l'experience fe'minine Comme le "probleme de 1'originalite de l'auteur" se pose pour certains critiques (Gauvard 420, Pinet 456, Lanson 166-67), on peut constater que Christine est originale dans la mesure ou elle re-organise et manipule ses sources (Richards xxxi), dans la mesure ou elle adopte et adapte les mate'riaux et les notions pre-etablies, comme la repetition et le pouvoir du livre et de la lettre, pour son bien. Comme le constate Dame Raison, c'est sa mani£re de "tourner les choses a [son] avantage" (39). Le processus de devenir Dame au niveau intellectuel, 32 c'est-a-dire le processus de "devenir genie", se fait egalement a travers soi en tant qu'autorite. C'est notre propre experience des livres et du langage qui nous permet de les citer, d'en parler en les rejetant. En ecrivant en langue vulgaire et a travers le processus de la citation, Christine revient a sol en tant qu'autorite. Ainsi elle peut faire l'histoire des femmes tout en enrichissant son oeuvre des exemples des femmes qu'elle connalt, qu'elle a vues, qui existent et qui sont en train de vivre. Les deesses supplient Christine a plusieurs reprises de revenlr a sa propre experience, a ses "propres yeux" (40) et aux femmes qu'elle connalt (56, 115, 191, 232). Leurs recits font "revenir en memoire l'exemple de bien d'autres femmes" (158). Elle ajoute a ce que disent les deesses "1'experience de femmes" qu'elles a vues (157) et qu'elle a connues elle-mSme (159). Son histoire des femmes est done contemporaine et ancienne a la fois. Elle temoigne du manque d'une presence feminine dans l'histoire contemporaine, comme dans l'histoire ancienne. Les femmes de jadis comme les femmes d'aujourd'hui font 1'experience de cette absence et insignifiance historique : 1'experience est universelle. Mais on percoit encore une fois que ce ne sont pas les experiences elles-mSmes qui lnteressent Christine, mais 1'experience en tant que processus, en tant que maniere de devenir Dame, surtout au niveau de la dignite 33 intellectuelle. Christine aiflrme que "rien n'est aussi stimulant pour un Stre doue de raison qu'une experience riche et variee" (92). Comme sa lectrice, Christine est en train d'obtenir cette experience. Le livre temoigne de 1'evolution de 1'experience "riche et variee" d'une femme, mais il offre aussi cette experience "riche et variee" aux dames et autres femmes. C'est a travers sa propre experience que la femme peut critiquer, rejeter, questionner et re-organiser ses sources. Lorsque son experience se pose en tant qu'autorite, elle n'a plus a s'occuper de la "repetition" et du "retenir." Puisque l'autorite* masculine est en conflit avec 1'experience feminine, il faut citer les auteurs tout en les recusant. C'est pour cela qu'il a fallu, par exemple, adopter le langage de tous les jours tout en adaptant la structure du langage des vieillards. L'exp^rience feminine a done un role tres significatif en ce qui concerne 1'instruction de la femme, pour la construction et 1'edification de sa dignite intellectuelle. L'experience est un processus par lequel la femme peut devenir Dame au niveau intellectuel. 11 ne s'agit pas tout simplement de pouvoir lire des livres pour s'eduquer, d'avoir cet acces physique aux livres de la cite des hommes, mais d'avoir beaucoup d'experiences, d'aller dans le monde. II y a deux coutumes a adopter et adapter. Non seulement il SOJJL changer la coutume de ne pas envoyer les filles a 1*ecole pour leur enseigner les sciences et les arts, comme on le fait pour les gargons, mais il faut egalement changer la coutume de ne pas envoyer les femmes dans le monde pour leur donner une experience "riche et variee", comme on le fait pour les hommes. Christine nous affirme qu'il y a done deux coutumes a changer : celle de ne pas eduquer les femmes ou de les eduquer autrement qu'on eduque les hommes, et celle de ne pas leur donner le droit de s'eduquer par 11experience. A propos de la premiere coutume, Christine affirme : [...] si e'etait la coutume d'envoyer les petites filles a 1'ecole et de leur enseigner methodlquement les sciences, comme on le fait pour les garcons, elles apprendraient et comprendraient les difficultes de tous les arts et toutes les sciences aussi bien qu'eux. (91) En ce qui concerne le droit de s'eduquer par 1'experlence, elle constate : C'est sans aucun doute qu'elles n'ont pas 1'experience de tant de choses differentes, mais, s'en tenant aux soins du menage, elles restent chez elles, et rien n'est aussi stimulant pour un etre doue de raison qu'une experience riche et variee. (92) 35 Dans les deux cas, Christine lnslste SUE la volonte et la mobilite feminines. Envoyer les filles a l'ecole, ce serait elargir 1'experience feminine, et leur donner une experience "riche et variee", ce serait comme les envoyer a l'ecole, ce serait les instruire dans le monde. Mais Christine nous parle de 1'experience de la femme pour souligner son manque d'expe'r ience. Elle parle de son experience mondaine, c'est-a-dire celle du manage, pour evoquer 1'experience qu'il lui manque pour se realiser en tant que Dame. Comme il faut travailler contre sa naivete en faisant son apprentissage de la lecture, il faut aussi travailler contre son innocence pour devenir une femme qui a "1'experience de tant de choses differentes." Ce n'est pas que la femme est naive et innocente, c'est qu'elle j'est devenue. C'est que dans la societe pre-etablie il n'est pas necessaire qu'elle soit instruite par les livres et par 1'experience : Ma chere enfant, c'est qu'il n'est pas necessaire a la societe qu'elles s'occupent des affaires des hommes, comme je te l'ai deja dit. II leur suffit d'accomplir les taches ordinaires qu'on leur a confiees. (92) Christine est en train de demontrer que ce n'est pas 1'inferiorite intellectuelle des femmes qui a determine leur insignifiance, mais que c'est leur insignifiance qui 36 les a vouees a 1'inferiorite intellectuelle. Ce que Simone de Beauvoir dira a propos de 11insignifiance historique des femmes (1: 175), Christine l'a dit a propos de 1 *insignifiance intellectuelle des femmes. Pour Christine, comme pour Simone de Beauvoir, la femme est insignifiante et inferieure parce qu'elle l'est devenue (1: 27). Les femmes sont insignifiantes en tant que genies parce qu'il leur suffit "d'accomplir les taches ordinaires qu'on leur a confines." Christine a done dit a sa facon au quinzieme siecle "on ne nalt pas genie, on le devient; et la condition feminine a rendu jusqu'a pre'sent ce devenir impossible" (Beauvoir 1: 175). Elle a voulu dire que c'est en accedant au monde de 1'experience et aux ecoles, ou comme le dit Simone de Beauvoir, que c'est en se sentant bien dans la nature, la ville et au travail que le processus de "devenir genie" va se concretiser (Albistur 416). C'est precis^ment ce que Le Livre de la Cite des  Dames offre a ses lectrices : une maniere de "devenir ge'nie." Les lectrices font 1'experience d'une Education avec Christine, Grace au temoignage de Christine, a la mise en scene de son education et de son experience "riche et variee", le livre offre a la lectrice non seulement 1'experience d'une education mais cette "experience riche et variee" si necessaire a son education. Nous ne partageons pas seulement 1'experience de Christine l'eleve : nous falsons egalement l'experlence de Christine en train de revivre 1'experience de tant d'autres femmes. L'experlence "riche et variee" de Christine devient notre experience, notre education. Bref, elle devient l'experlence unlverselle des femmes. Si Christine se met au meme niveau que ses lectrices au debut du livre en se representant comme une lectrice naive en train de s'eduquer et d'acquerir une experience "riche et variee", elle met egalement ses lectrices au meme niveau qu'elle en se realisant, en devenant genie, en devenant Dame au niveau intellectuel. L'experlence va changer la condition feminine, tout en modifiant les rapports entre les femmes et les livres. C'est l'experience feminine, c'est-li-dire la nouvelle experience buverte de la femme en tant qu'autorite, qui va leur permettre de franchir 1'obstacle du "temoignage reuni" des ecrlts des hommes : "l'experlence demontre clalrement que la verite est tout le contraire de ce que l'on affirme" (39). Le "on" ici c'est le "temoignage reuni", c'est "l'accord de plusieurs temolgnages [qui] fait foi." II faut creer ce "on" pour les femmes. II s'agira d'affirmer son experience en tant qu'autorite, de "se prendre en premier sans favoritisme" (46). II faudra adopter la structure du "temoignage reuni" pour son bien, mais ce ne sera qu'en l'adaptant et en changeant notre 38 experience de cette structure. Quoiqu'elle fasse autorite, elle ne sera pas oppressive. Le desir d'affirmer que "les femmes peuvent savoir par experience" (53) manifeste le de"sir de creer un "temoignage reuni" pour les femmes seulement dans la mesure oil il s'agit de leur accorder une existence intellectuelle autonome et authentique. Il s'agit, comme le dit Simone de Beauvoir, de creer un "role collectif joue par les femmes intellectuelles", mais ce n'est que dans la mesure oil il sera possible "d'enraciner" profondement le role de l'individu de sexe femelle dans son authenticity (1: 175). L'existence d'une experience universelle de la femme, comme l'existence d'un livre et d'un langage plus universels, permet a chaque femme d'affirmer l'autorite de sa propre experience de femme. 7. L'invention Un autre moyen d'affirmer son autonomic et son authenticity intellectuelle, ce sera k travers le processus de 1'invention. Mais encore il s'aglra de l'autonomie qui s'inscrit dans le schema universel des choses. Une invention dans le monde pizanien, c'est a la fois le travail d'une personne et un travail qui porte des bienfaits a l'humanite (105). Mais avant de passer a 39 cela, 11 faudra voir comment l'acte d'lnventer est approprle par Christine en tant que processus. Comme 1'experience feminine permet a la femme de franchir l'autorite de la voix du "temoignage reuni" en se posant en tant qu'autorite, comme cette experience permet a Christine de citer et de rejeter, d'adopter et d'adapter les Merits et la coutume des hommes, elle lui permet aussi d'lnventer. Christine n'ecrlt pas son livre en apprenant des choses seulement, mais en les inventant aussi. Cependant, comme elle s'int^resse autant au processus d'apprendre qu'a ce qui est appris, elle s'int^resse moins aux inventions elles-memes qu'au processus de 1'invention. Le processus de la citation lui-meme, comme on l'a vu, se situe entre celui de 1'apprentissage et celui de 1'invention. Pour re-inventer il a fallu apprendre ce qu'on avait invent^. II a fallu apprendre "ce qu'on a deja dit" avant de le rejeter et d'inventer autre chose, avant de le transformer pour le mettre en accord avec sa propre experience. Dans son livre, Christine nous donne plusieurs exemples de femmes qui non seulement "apprennent facilement les sciences", mais qui "peuvent aussi les inventer" (111). Mais nous voyons que c'est l'invention en tant que processus qu'elle met en lumiSre. Nous voyons eigalement que c'est pour mettre en lumiere le processus de sa propre invention, c'est-a-dire celle de son Livre de 40 la Cite des Dames. Nous voyons que les femmes ont invente non pas des choses, mais des processus, comme Christine elle-meme est en train de le faire avec le devenir Dame. Comme Christine invente un processus qu'elle offre a ses lectrices pour revendiquer leur dignite intellectuelle, elle montre qu'il y a eu des femmes qui ont invente des processus pour revendiquer la dignite humaine. Ces femmes inventent, mais elles enseignent egalement ce qu'elles ont invente. Elles participent a 1'elaboration du monde meilleur gra*ce a leur capacite productrice Intellectuelle. C'est exactement ce que Christine est en train de faire, puisque son livre s'ecrit au fur et a mesure que le monde meilleur se construit. Prenons 1'exemple des femmes qui ont invente des "systemetsl d'ecriture[s]" (105). II y a d'abord Carmenta qui a invente un alphabet (100). Nous voyons que c'est au processus de cette invention et de sa communication aux autres que Christine s'interesse, car c'est la qu'elle peut se mirer. Comme Carmenta "se mit au travail" pour inventer un "alphabet original" digne de la grandeur romaine, 1'alphabet latin, Christine elle-meme est en train d'inventer un "systeme d'ecrlture" digne des femmes. C'est un systeme qui mettra en marche 1'Elaboration du monde meilleur, du monde moins "barbare." C'est un "bien qu'elle apporte au monde", comme Carmenta l'a fait en 41 faisant "communiquer et apprendre eet alphabet au peuple." Comme c'est grace a Carmenta "que les hommes, m£me s'ils ne le reconnaissent Aont ete retires de l'etat d'ignorance et amenes a la culture" (106), c'est grSce a Christine que les femmes seront egalement retirees de 1'ignorance et amene'es a la culture. Encore une fois c'est comment 1'invention d'un nouveau systeme d'ecriture peut retirer les femmes (et les hommes) de 1'ignorance qui est important, et non pas l'ecriture elle-meme. (Comme on l'a vu, l'ecriture elle-meme, la langue latine dont il s'agit ici, est en conflit avec la vocation vernaculaire de Christine.) De la m£me maniere, Christine se mire dans 1'exemple d'Isis qui a trouve "un systeme d'ecriture symbolique qu'elle enseigna aux Egyptlens, leur donnant ainsi le moyen de noter avec concision le flot de leurs paroles" (105). Christine invente egalement un systeme d'ecriture symbolique qu'elle. ? apprend aux femmes pour leur permettre de concretiser et publier "leurs propres paroles." Isis qui invente le systeme d'ecriture symbolique et Carmenta qui cree 1'alphabet pour participer a 1'elaboration du monde meilleur, ce sont des doubles de Christine qui est en train d'inventer 1'alphabet et l'ecriture symbolique du feminisme. C'est Christine en effet qui invente Isis et Carmenta, car c'est son invention du feminisme qui lui permet de mettre en lumiere 42 la signification des inventions de ces femmes. De meme, Christine re-invente la signification de ces femmes pour pouvoir mettre en lumiere sa propre signification en tant qu'inventrice. En tant qu1inventrices les femmes peuvent participer a 1'elaboration du monde meilleur, car elles partlcipent litteralement a la construction et a 1'Edification de ce monde meilleur. Puisque Christine ecrit un livre tout en construisant "une cite", pour mettre en lumiere comment elle participe litteralement a 1•elaboration du monde meilleur, elle nous donne non seulement des exemples de femmes qui ont invente de nouveaux systemes d'ecriture, mais egalement des exemples de femmes qui ont litteralement construit et edifie des mondes meilleurs. Par exemple, tout comme Christine pose ses questions feministes avec sa "pioche d1 Interrogation" et la "truelle de sa plume" sous pr^texte de creuser la terre et poser les fondations du monde meilleur, Ceres "apprit aux hommes, qui avait 1'habitude de vivre comme des betes [...] a consomraer une nourriture plus digne" (104). C'est elle qui a decouvert "la premiere la science et les techniques de 1'agriculture, dont elle inventa les outils necessaires." De plus, Cer£s "rassembla ties hommes] en communaute et leur apprit a construire des villes et des maisons ou ils pouvaient vivre ensemble." De la meme maniere Christine apprend aux femmes a consommer une 43 nourrlture plus digne : son livre, De la meme manlere, elle a decouvert la premiere la science et les techniques de "1'agriculture", mais il s'agit du feminisme en tant que processus de creuser la terre du Champs des Lettres avec la "pioche d•Interrogation" ("l'outil necessaire" au feminisme). Et, bien sur, comme Ceres rassemble les hommes en communaute, Christine rassemble les femmes et leur apprend a construlre des villes et des maisons ou elles peuvent vivre ensemble, c'est-a-dire des mondes meilleurs. Le processus par lequel s'ecrit Le Livre de la Cite  des Dames est e'galement miS en lumiere pour le cas de Pamphile. Il s'agit toujours de 1'invention en tant que processus, en tant que dignite intellectuelle dans la mesure ou il s'agit d'un "devenir." Il ne faut pas oublier que ce n'est pas a 1'invention elle-meme que Christine s'interesse, mais au processus par lequel on y arrive : c'est en s'interessant a cela que Christine parvient a mettre en lumiere la signification de sa propre vocation litteraire. C'est a travers 1'etude, la recherche et 1'observation que l'on invente. L'invention est un "rare genie" : l'inventrice est douee "d'une vive imagination et d'une grande reflexion." Il ne s'agit pas d'une pure fantaisie. Comme il y a un processus derriere 1'invention de Pamphile, il y en a un derriere 1'invention de Christine : 44 Le rare genie de cette femme s'exercait dans divers domaines. Elle alma tant les recherches, enquetant sur des phenomenes curieux, qu'elle decrouvrit, la premiere, l'art de la soie. Douee d'une vive imagination et d'une grande reflexion, elle observa les vers qui font naturellement de la soie sur les branches des arbres de son pays; elle prit les cocons faits de ces vers, qui lui paraissaient fort beaux, puis en assembla les fils. Elle essaya ensuite diverses teintures pour voir si le fil prendrait une belle couleur. Quand elle eut termini ces traitements, elle vit que e'etait tres beau et decida d'en tisser l'etoffe. Ainsi, par la decouverte de cette femme, le monde a ete enrichi d'une chose fort belle et tres utile. (Ill) C'etait en aimant 1'etude que Christine a decouvert la misogynie et a invente le feminisme; le processus de 1'invention de la soie peut lui servir d'exemple. II faut de*doubler le sens du mot "vers" pour aboutir a cette conclusion. Il y a les vers que l'on trouve dans la nature et ceux que l'on trouve dans la poesie. Les vers qu'observe Pamphile sont comme les vers de Matheole que Christine observe au debut du livre. Tout comme Christine a cite et transforme Matheole pour son bien, Pamphile a 45 utilise les vers pour son bien : elle assemble les £ils pour en faire de la sole, comme Christine rassemble les fils de la misogynie pour en faire une soie fe'ministe. Le processus de la teinture de la soie pour voir si elle prendrait couleur est comme le processus par lequel Christine transforme ce qu'elle lit pour y donner la belle couleur du feminisme. Pamphile en train de teindre la soie, c'est Christine en train de "tourner et retourner les choses." On voit que ce n'est pas 1'invention de la soie elle-meme qui int^resse Christine. Elle nous decrit plutfit tout le processus par lequel Pamphile est finalement arrivee a "tisser l'^toffe." Effectivement, Christine est en train d'exploiter pour son bien le vieux cliche du rapport entre l'acte de tisser et l'acte d'ecrire (ou de narrer) qui exlste depuis Pdneiope. Mais ce n'est pas le parallele implicite entre tisser et ecrire qui l'interesse, c'est le parallele entre le processus du tissage et le processus de l'ecriture. Pamphile, comme Carmenta, Isis et Ceres, sont citees pour mettre a l'e'preuve la dignite intellectuelle des femmes en tant qu'inventrices, ainsi que celle de Christine elle-me*me. Elles sont elles-mSmes citees et transformers—re-inventees—pour mettre en scene la dignity intellectuelle en tant que processus chez les femmes, c'est-a-dire chez toutes les Dames. 46 8. Conclusion Dans cette partie nous avons vu comment Christine revendique la dignite intellectuelle de la femme en faisant appel a sa propre experience, en mettant en scdne l'evolution de sa propre dignite intellectuelle. Nous avons vu qu'elle "devient Dame" au niveau intellectuel parce qu'elle elabore une nouvelle experience de la condition feminine qui lui permet de montrer comment elle a pu "devenir genie." Nous avons vu que ce n'est pas la dignite intellectuelle elle-meme qui interesse Christine, mais que c'est le devenir de cette dignite intellectuelle qui la preoccupe avant tout. Elle veut offrir a ses lectrices la possibility de "devenir" et non seulement 1'affirmation "d'etre" ou "d'avoir ete" digne au niveau intellectuel. Au niveau du processus, ce n'est pas pour les hommes qu'elle ecrit, mais pour les femmes. Elle ne veut point affirmer la dignite intellectuelle de la femme, mais prouver qu'elle peut s'affirmer et qu'elle s'affirme tous les jours chez les femmes de jadis, d'aujourd'hui, et de demain. La dignite intellectuelle de la femme continuera de s'affirmer dans l'avenir grace au processus qu'elabore Christine. Puisque ce processus ne meurt pas avec elle, puisqu'elle 1'offre a ses lectrices, la femme va continuer a devenir Dame intellectuelle. 47 T.P. T.lvre de la cite n'est pas un simple livre d'histoire consacre aux femmes, c'est un contrat social de lecture, un guide, un manuel scolaire, un tresor, un "chemin de longue estude", un "studieux labeur" et une experience. C'est un livre qui transforme ceux et celles qui le lisent, mais c'est aussi un livre qui cherche celles qui ne l'ont pas lu. II suffit de lire le dernier pour chapitre du livre^voir cela : "Daignez, mes tres venereSes dames, accrottre et multiplier les habitantes de notre Cite [...]." Christine utilise une image de la reproduction pour signifier la production. Elle exploite un phenomene phallocentrique de l'ecriture masculine pour son bien. En depit de ce que constate Sylvia Huot dans son etude de l'oeuvre, je crois que Christine veut souligner precisement la difference entre la production biologique et poetique (367). C'est bien une version feminine d'une construction bien connue remise en scene en termes non-erotiques, mais ces termes sont egalement non-biologiques. II suffit de lire pour "accro'Ttre et multiplier." Cette maniere de changer ses rapports a l'ecriture, a la lecture et a l'^rotique (366) est un phenomene de l'ecriture feminine. Pour Anne Bradstreet, poetesse du dix-septieme siecle, il s'agit d'etre lu pour se reproduire et assurer sa descendance. C'est une affaire litteraire. Je citerai un poeme de son Spirituel 48 Autobiography qui s'appelle "To my Dear Children." Notons qu'elle s'adresse precisement a ceux et celles qui ne l'ont pas encore lue, a ceux et celles qui sont precisement en train de la lire pour la premiere fois : This Book by Any yet unread, I leave for you when I am dead, That, being gone, here you may find What was your living mother's mind. Make us of what I leave in love And God shall bless you from above. Nous explorerons davantage cet aspect de l'ecriture de Christine dans la partie "spirituelle" de ce travail. II s'agira du desir de la reproduction en tant que maniere de participer a 1'elaboration du monde meilleur en s'integrant "au mouvement de la transcendence humaine" (Beauvoir 2: 302). Bref, dans cette partie, nous avons vu que Christine ne revendique la dignite intellectuelle de la femme que dans la mesure ou elle met en scene la revendication de cette dignite intellectuelle, dans la mesure ou elle revendique la revendication elle-meme en tant que processus. Il ne lui suffit pas d'affirmer que les femmes sont dignes au niveau intellectuel : 11 faut qu'elle les montre, comme elle se montre elle-meme, en train de devenir Dames intellectuelles. La femme de haute dignite 49 intellectuelle, c'est la femme en train d'apprendre, d'lnventer, et d'enseigner. C'est par sa facon d'aglr plutot que par sa fagon d'etre que la femme peut "se revendiquer" au niveau intellectuel. C'est la un portrait de femme dans lequel Christine peut se mirer. Elle peut l'imiter comme nous pouvons imiter Christine en train d'apprendre, d'inventer et d'enseigner : des femmes comme Christine sont des "materiaux si brillants que vous pouvez toutes vous y mirer [...]" (275). Comme Dame Raison a pour embleme "non point un sceptre" oppressif mais "un miroir resplendissant" qui permet de voir "le fond de son ame" (41), celui de Christine est egalement un miroir : c'est son livre qui a ete construit de "materiaux si brillants" qu'on peut s'y mirer. Dame Raison pousse Christine a se mirer dans le miroir; Christine incite ces lectrices a se mirer dans son livre. Nous avons vu comment le processus de la revendication de la dignite intellectuelle est celui que Christine adopte et adapte pour le bien des femmes du monde pre-etabli, du monde et de la cite des hommes. C'est en s'^duquant, en ayant une experience "riche et variee", en inventant et en enseignant que les hommes font preuve de leur propre dignite intellectuelle. C'est leur secret et leur arsenal (Margolis 362-63). Quoique Christine adopte ces processus, nous avons vu qu'elle les adapte aussi, qu'elle les cite et rejette a la fois. Ce 50 n'est plus un secret et 1'arsenal du savoir est un moyen de se defendre plutot que de regner. Pour revendiquer la dignite intellectuelle des femmes il a fallu eprouver le besoin de s'approprier la coutume intellectuelle masculine tout en la recusant. Par exemple, nous avons vu dans quelle mesure Christine change ses rapports au livre, a la lettre, a la citation, a l'autorite (le "temoignage reuni") et a 1'invention. Christine adopte ces concepts mais elle les adapte justement parce qu'elle les adopte en tant que processus. Elle ne fait plus la meme experience de ces concepts : ce sont maintenant des processus qu'elle peut utiliser pour son bien, qu'elle peut manipuler et exploiter a sa guise. Quoiqu'elle adopte l'autorite du livre, c'est en tant que processus qu'elle s'en sert. Elle imite les systemes qui existent deja dans le monde pre-etabli mais elle n'imite pas la conduite des hommes envers ces systemes, c'est-a-dire les rapports qu'ils ont a ces systemes : "[...] on ne doit pas renoncer aux bonnes choses et profitables ou les laisser a 1'abandon sous pretexte que les sots en usent mai" (230). Avant tout, nous avons vu 1'evolution de la revendication de la dignite intellectuelle de la femme : nous avons vu le devenir Dame de la femme intellectuelle. Nous avons vu comment elle passe de la naivete et de l'innoncence (en tant que manque d'exp^rience) pour "devenir genie" et passer a l'experlence. Nous avons vu 51 1'evolution d'une femme, Christine, qui au debut du livre s'estimait "indigne" de poser des questions et qui, en peu de temps, s'est mise au travail avec sa "pioche d'Interrogation", la "pioche de [son] intelligence" (48) et la "truelle de [sa] plume" (68). Nous avons vu l'heure venir ou cette femme, assise dans son etude et appliquee a retenir, a du se lever et rompre ses mauvaises habitudes d'etudiante passive et immobile. Nous avons vu que 1'evolution intellectuelle de cette femme, c'est notre propre evolution, car nous faisons l'experience Intellectuelle avec elle. Christine s'est mise dans la position de ses lectrices, nalves et ignorantes non seulement en ce qui concerne la misogynie mais le feminisme aussi. Au debut de son livre, Christine est en train de lire la misogynie sans le savoir, comme sa lectrice est en train de la lire, elle, et de lire le feminisme sans le savoir. Christine, emerveillee par le rayon de lumiere feministe que lui porte les deesses, c'est nous emerveillees par le feminisme de Christine, c'est Christine en train de nous secourir et en train d'etre secourue elle-meme. Tout comme Christine au ddbut de son livre, la lectrice de Christine est dans un "profond sommeil" si elle n'est pas consciente du processus de la misogynie et du processus du feminisme. Nous nous reveillons pour decouvrir que la misogynie comme le feminisme sont precisement cela--des processus. 52 Ils sont comme la repetition et la citation, le retenir et 1•interrogation. II s'agit de savoir comment on s'est servi de l'un et comme on peut se servir de 1'autre. Ce sont des processus intellectuels : le premier a voue la femme a 11 inferiorite intellectuelle, le deuxieme peut la vouer non pas a la superiority intellectuelle mais, du moins, au "devenir gdnie." 53 Deuxieme partie : le devenir Dame corporel I'm stepping out off the page into the sensual world -Kate Bush The Sensual World 1. Introduction: presence d'un element physique Le devenir Dame en tant qu'Evolution intellectuelle est un moyen, et peut-etre meme le premier moyen, de donner une position aux femmes. Une position, c'est une "place forte." II ne s'agit pas seulement de leur donner "une place forte ou se retirer", mais "une place forte ou se retirer et se de*fendre" (42). Une position c'est "non seulement un refuge, mais un rampart pour vous d^fendre des attaques de vos ennemis" (275). C'est justement cela qui manque chez les femmes, c'est-a-dire un moyen de se defendre, un stratageme,*un arsenal, bref, un processus d'auto-defense: "Les femmes ont ete si longtemps abandonnees sans defense, comme un champ sans haie, sans qu'aucun champion vienne les secourir" (42). Ce "champion" sera, a la place de 1*homme manquant, le rampart du feminisme : le feminisme en tant que processus intellectuel, en tant que discours poetique et critique. 54 Le champion, ce sera Christine : Christine 1'eleve, Christine l'inventrice et 11enseignante. Il dtait naif de croire que ce "champion" serait un homme. La tradition courtoise est citee a 1'instant m«*me ou elle est rejetde. Christine s'en moque serieusement : "les femmes ont souffert patiemment et courtoisement", mais les hommes n'ont pas accompli les taches qu'ils se sont confiees: [...] selon la justice, tout homme de bien devrait prendre leur defense, mais par negligence ou indifference on a accepts qu'elles soient trainees dans la boue. Les hommes ont "fini par remporter la victoire dans une guerre livr£e sans resistance." Christine insiste que la femme n'aura pas vraiment une position tant qu'elle n'aura pas les moyens de la d£fendre et de resister k 1'opposition, a ce que Christine appelle "les ennemis" : "Car la place la plus forte tomberait rapidement si elle n'etait pas d^fendue [...]." Comme j'ai d£ja dit, dans la mesure ou la lectrice fait 1'experience de 1'evolution intellectuelle de Christine, Le Livre de la Cite des Dames ne meurt pas avec Christine. Puisque Christine offre un processus et une position de defense a la femme, la Cite (feministe) qu'elle fonde ne "sombrera dans le neant" (43). La femme aura la capacite de resister a "ses ennemis." 55 Quand Christine parle de "defense", il ne s'agit pas d'une guerre physique, d'une bataille pour ainsi dire, mais d'une lutte intellectuelle. Donner a la femme le moyen de revendiquer sa dignite intellectuelle, c'est lui donner un arsenal pour participer a cette guerre intellectuelle qui va ^laborer le monde meilleur. C'est pour cette raison qu'il £aut batir la Cite, c'est-a-dire, construire le Livre de la Cite, ce rampart intellectuel, cette position de defense. Cependant le rampart, la position de defense, et l'acte de bStir une Cite en tant que metaphores pour l'acte d'ecrire le livre, suggerent tous une notion d'activite physique et meme agressive. Quoique ce soit des metaphores pour 1'activity intellectuelle en tant que processus, en tant que construction, nous ne pouvons ignorer la presence d'un element de force physique. Le processus de devenir Dame va de pair avec la necessite de revendiquer egalement la dignite' corporelle de la femme. Nous avons vu comment Christine souligne que la dignite intellectuelle est un devenir. C'est un aspect important de ce que j'ai appele le "devenir Dame", puisqu'il s'agit de la possibility de devenir noble en tant que femme de haute dignity intellectuelle. De la meme maniere, la dignite corporelle de la femme est egalement un devenir. II s'agit de revendiquer la noblesse du corps de la femme, de le faire devenir le 56 corps d'une Dame noble au niveau corporel. Nous avons deja constate que pour Christine la noblesse n'est pas une affaire de "sang ou de chair" (220). Pourtant elle revendique la dignite1 du corps de la femme. Mais ce serait une erreur de croire que sa revendication de la dignity corporelle de la femme soit en conflit avec sa definition de la noblesse. Ce qui semblerait etre un paradoxe est en realite un stratageme par lequel Christine renforce sa theorie de la nobilite. Comme la nobilite ne depend pas du rang social de l'etre, de l'^tat civil de son pere, elle ne depend pas non plus du sexe de l'etre, celui de "la chair" et du corps lui-meme. En constatant que la noblesse n'est pas une affaire de "sang et de chair", Christine propose deux choses : que le maltre et l'esclave peuvent etre dignes, ainsi que l'homme et la femme. La nobilite est done necessairement une affaire de chair dans la mesure ou il s'agit du devenir Dame de la femme en tant que corps. Pour dire que son corps ne l'empeche pas de devenir Dame, il faut defendre ce corps plutot que de simplement l'ignorer. La revendication de la noblesse du corps feminin s'effectuera en resistant a un autre processus, celui d'etre devenue femme sans dignity corporelle dans le monde pre-ytabli. Au niveau de la dignity corporelle, le devenir Dame est largement une deconstruction de l'etre devenue femme. Et comme nous le verrons, l'etre devenue 57 femme sans dignite corporelle a toujours ete' et est toujours un devenir violent. 2. Le d^faut des/agr£able : la force physique Revendiquer et d^fendre la dignite1 corporelle de la femme, cela commence par une mise en scene de sa force physique. La force physique se manifeste en meme temps que la force intellectuelle de Christine, puisqu'il s'agit de batir une Cite et d'dcrire un livre simultanement; les exemples de force physique, temoignages de la dignite* corporelle, sont aussi les symboles d'une certaine force intellectuelle. Nous verrons que cette force physique, ainsi que la force Intellectuelle, est un devenir, c'est-a-dire quelque chose qui s'apprend, qui eVolue : "tout ce que l'on peut faire ou savoir, par la force physique ou 1'intelligence est ais5ment porte aux femmes" (145). La femme est intelligente parce qu'elle peut apprendre et parce qu'elle le de"sire : "aucune tSche n'est trop lourde" (63). Cela nous fait penser au grand mouvement en avant de la Christine du debut du livre : Je ne suis pas saint Thomas l'apotre qui fit au ciel par la grace divine un riche palais pour le roi des Indes; pauvre d'esprit, je n'ai appris ni l'art ni la geometrie; j'ignore toute la science et la pratique de la maconnerie. Et en 58 admettant qu'il me soit donne de les apprendre, comment trouverais-je en ce faible corps de  femme la force d'entreprendre une si haute tache? Pourtant, mes tres ven6x6es Dames, bien qu'encore sous le coup d'^tonnement devant une apparition aussi singuliere, je sais qu'a Dieu il n'est rien d'impossible, et je dois croire fermement que tout ce que j'entreprendrai avec votre aide et conseil sera mene a terme. Je rends done gloire a Dieu de toutes mes  forces,, et a vous, mes Dames, qui me faites tant d'honneur en me confiant une si noble charge, que j'accepte avec grande joie. [C'est moi qui souligne.] (47) Il ne faut pas oublier que d'apres Christine la faiblesse physique du corps de la femme est un "agreable defaut", car c'est grace a cela, dlt-elle, que les femmes sont dignes et sages, puisque cette faiblesse les empeche de participer aux actes atroces de ce monde: Dieu et Nature ont rendu service aux femmes en leur accordant la faiblesse; grace a cet agreable defaut, elles n'ont point A commettre des horribles services. (67) Toutefois, puisque les hommes croient que 1'inferiorite physique du corps de la femme reflete son inferiorite intellectuelle et qu'il est done un dlfaut 59 desagreable, il est absolument necessaire de trouver le moyen de defendre la dignitl corporelle de la femme: Quoiqu'il en soit de 11intelligence feminine, chacun sait que les femmes ont un corps faible [....] voiloi ce qui diminue le credit et l'autorite feminine aupr£s des hommes, car ils affirment que 1'imperfect ion du corps entraine la dimunition et 1'appauvrissement du caractere. (67) C'est pour cette raison, d'ailleurs, que Christine construit son livre et sa Cite simultanement. Sa dignite et sa force intellectuelle sont en harmonie et correspondent a sa force physique et sa dignite corporelle. Christine met en scene ce parallele non seulement chez elle mais chez d'autres femmes aussi. L'exemple le plus frappant est-il peut-etre celui des Amazones. Le "devenir' corporel que Christine met en scene chez ces femmes est egalement un devenir intellectuel. Les armes des Amazones sont comme les armes intellectuelles de Christine dans la mesure ou ce sont des armes feministes, des processus feministes. Mais les armes de Christine, puisque nous savons qu'elle n'est pas litteralement en train de batir un royaume, comme l'ont fait les Amazones, sont purement intellectuelles (et spirituelles, voir plus loin). C'est pour cela que, comme le constatent les 60 de'esses, son royaume et sa F£mlnie seront encore plus forts que chez les Amazones (43). Elle veut mettre en scene non seulement les ressemblences entre son royaume et le leur, mais les differences aussi. 3. Les Amazones Comme beaucoup de femmes dans Le Livre de la Cite des  Dames et comme Christine elle-meme, les Amazones sont des femmes qui ont perdu leurs maris, qui sont veuves, et qui refusent de se remarier. Les Amazones assurent leur descendance sans permettre aux hommes de les frequenter et ne gardent que les enfants de sexe femelle. Plusieurs de ces enfants prennent la decision de demeurer vierges. Pour Christine, ces faits temoignent de l'autonomie et 1'authenticity de ces femmes. Quoique le but du Livre de  la Cite des Dames soit de faire vivre les femmes avec les hommes, il faut que les femmes aient d'abord la capacity de vivre sans les hommes, d'etre independantes s'il le faut. Les Amazones dymontrent que cela est possible. Leur existence fut autonome et authentique. X travers l'exemple des Amazones, Christine parvient a redyfinir la fonction corporelle des femmes : car les Amazones assurent leur propre descendance et non pas celle des hommes. Elles ne gardent que les filles : les garcons sont renvoyEs. Elles assurent leur descendance en mettant au monde (dans leur monde) des filles. ce sont des filles qu'elles veulent et non pas des garcons. Elles adoptent le systeme masculin, c'est-a-dire le systeme patriarcal de la descendance, tout en l'adaptant. II s'agit toujours du meme systeme mais il a chang6 de sexe. Les Amazones gardent un sein pour nourrir leurs petites filles. La fonction maternelle existe toujours : elle n'est pas nie*e. Mais les Amazones ont aussi subi "1"ablation" d'un sein pour pouvoir pratiquer les armes (71). II est important pour Christine de souligner cet aspect de la vie amazonienne. Cela montre, premierement, que le corps feminin n'est pas fait pour la guerre; mais cela temoigne egalement du fait que, s'il le faut, le corps feminin peut etre reconstruit et adapte pour participer a cette activite. Il y a un processus, c'est-a-dire "1'ablation du sein", qui permet a ces femmes de revendiquer leur capacite corporelle de guerriere. Evidemment, Christine ne veut pas que les femmes imitent cette coutume amazonienne. Toutefois, elle met en lumiere le processus de la revendication de la dignite' corporelle de ces femmes pour montrer aux autres femmes que leur corps ne devrait pas les empecher de participer a 1'elaboration du monde meilleur, pour leur montrer que leurs seins, symboles traditionnels de la fonction maternelle du corps feminin, ne les empechent pas de se realiser dans d'autres domaines. La coutume amazonienne 62 de "l'ablation du sein" est significative pour Christine dans la mesure ou cela signifie le potentiel et la plurality feminine. Encore une fois il s'agit d'un "agreable defaut." Il signifie la force. Comme le constate Nina Auerbach dans son livre Communities of  Women; An Idea of Fiction 11 y a deux interpretations possibles du "defaut" amazonien : "Today 'Amazonian' suggests female impregnability [....] But in Greek folk etymology, the community's name immortalizes its defect, not its strength" (3). Pour Christine, "amazonien" ne signifie pas seulement une femme imprenable sexuellement, puisqu'elle garde un sein pour (on le suppose) nourrir ses filles. Mais cette femme est imprenable physiquement puisqu'elle peut se d^fendre. II s'agit pour Christine non pas d'un "dyfaut", mais de la force, d'un "agreable defaut." 4. Dedoublement du corps, tentative de bisexuality, ou "mutacion" : les Amazones, Christine et d'autres femmes Quolque "l'ablation du sein" soit un dedoublement du corps feminin, a mon avis ce serait une grave erreur de croire que cela constitue une tentative de bisexualite. Les Amazones ont brule un sein justement pour se realiser en tant que femmes dans un monde feminin. Elles ne l'ont pas fait pour imiter les hommes mais pour liberer le signifiant sexuel (Moi 172). En brulant un sein, les 63 femmes amazoniennes ne deviennent pas des hommes; au contraire, elles devlennent de meilleures femmes, c'est-a-dire mieux adapters a la condition fe*minine de leur socie'te. II s'agit toujours d'une societe de femmes, il s'agit toujours de garder un sein pour le donner a leurs filles. II est vrai que d'une certaine maniere les Amazones sont femmes et hommes. Mais qui dit que la "moitie homme" ne peut pas Itre quelque chose de feminin? Qui peut dire que les Amazones ne sont pas des "femmes" parce qu'il leur "manque" un sein? et qui peut dire qu'elles ne sont pas des hommes parce qu'elles en ont toujours un? Je dirais plutot, comme Susan Schibanoff et Sylvia Huot, que l'identite feminine est essentielle dans Le  Livre de la Cite* (87, 373), et que cela est manifeste dans les chapitres sur les Amazones et bien d'autres. "L'ablation du sein" n'est pas une "mutacion" de sexel dans le monde pizanien et c'est une erreur de croire, comme Leslie Altman, que ce n'est qu'en changeant de sexe que 1'heroine du monde pizanien peut survivre. That Christine believed her ability to survive depended upon a "mutation" from woman to man testifies to the prevailing social attitudes 1 Christine a ecrit, en 1404, Le Livre de la Mutacion de  Fortune dans lequel Fortune la transforme en homme. 64 about women, particularly the view that women were physically weak and subordinate to men, an assumption Christine shared. (11) De la me"me maniere que les Amazones, Christine se dedouble sans se transformer totalement. Elle a un double role en tant qu'etudlante et enseignante, et son corps lui-meme se dedouble. Christine est en train de ba\tir une cite tout en ecrivant son livre. Comme les Amazones peuvent etre meres et guerri£res a la fois, Christine peut apprendre et enseigner, ecrire et batir. Elle peut utiliser sa force intellectuelle et sa force physique. Le processus du dedoublement corporel chez les Amazones est un processus dans lequel elle peut se mirer. Elle a aussi fait de son corps, non pas ce que font les hommes, mais ce que les hommes disent qu'elle n'a pas la capacity de faire, ce qu'eux seuls peuvent faire, d'apres eux. Comme chez les Amazones, il y a chez Christine un dedoublement du corps feminin dans la mesure ou elle batit sa cite pour affirmer sa force physique tout en s'affirmant en tant que femme. Comme Christine batit un rampart pour que les femmes puissent se defendre, les Amazones defendent leur "royaume et empire feminin." Mais elles gardent un sein, et affirment ainsi leur feminity, comme Christine 1'affirme en devenant Dame. Les trois deesses ne s'occupent pas seulement du devenir Dame intellectuel, mais du devenir Dame corporel 65 aussi. Elles reveillent Christine au fait que les femmes devraient "rendre grace a Dieu et le remercier d'avoir mis le tresor de leur ame dans un corps feminin" (195). Comme Christine est intellectuellement naive au de"but du livre puisqu'elle accepte le "temoignage reuni" et se met a lire comme un homme (Schibanoff 85), elle est e*galement corporellement naive au debut, dans la mesure ou elle eprouve le d£sir d'etre nee dans un corps masculin. Son corps de femme est un fardeau: "je me desespe'rais que Dieu m'ait fait naitre dans un corps feminin" (38). Son corps 1'empeche non seulement de se realiser en tant que femme, mais en tant qu'homme aussi: "pourquoi ne pas m'avoir fait naitre mSle afin que [...] je ne me trompe en rien et que j'aie cette perfection que les hommes disent avoir" (37). Le processus de "l'ablation du sein" par lequel la femme amazonienne se realise, non pas en tant qu'homme mais comme un homme, ainsi que le processus de garder un sein pour se realiser en tant que femme, sont des modeles pour Christine. Ils lui permettront de participer a 1'elaboration du monde meilleur tout en gardant son identite de femme. Mais comme chez les Amazones, 1'identite feminine corporelle de Christine se pose a 1'instant meme ou elle disparait. C'est la une maniere non pas de nier sa feminite tout en la posant, mais de la transformer, de la redyfinir, de la renommer. Ce qui 66 disparate, c'est ce qu'on entend, traditionnellement, par "femme" (et par homme). Devenir Dame ce n'est pas seulement redevenir femme, c'est echapper a la structure binaire homme/femme, c'est litt^ralement se renommer. II y a, dans Le Livre de la Cite desDames, d'autres exemples de femmes guerrieres qui servent de modeles a Christine en revendiquant leur dignite corporelle. Ce sont des femmes qui ont montre qu'elles peuvent bien faire comme les hommes sans totalement se transformer en hommes, en gardant leur identite de femme et la dignite de leurs corps feminins. Par exemple, prenons la noble Hypsicratee. Quoique cette femme se fasse "passer pour" un homme, ce n'est que pour revendiquer sa dignite1 corporelle de femme, ce n'est que pour devenir Dame au niveau corporel. Cette femme "passe" pour un homme dans la mesure ou il s'agit de de-passer l'etre devenue femme, c'est-a-dire une femme limit^e en ce qui concerne sa capacity corporelle. Cette femme "transforme" son corps "en celui d'un chevalier" non pas pour devenir homme et se nier en tant que femme, mais pour se transformer en tant que femme. M§me si elle franchit les limites de ce que c'est que d'agir comme une femme, elle se realise toujours en tant que femme. La feminite de cette femme se conserve dans la mesure oil elle est traditionnelle et novatrice a la fois. C'est une "loyale amante" qui s'est transformed en chevalier pour pouvoir "toujours suivre son marl" (148). Elle remplit son devoir de femme, mais c'est un devoir que Christine manipule pour son bien. Cette femme "suit" son mari jusque dans la bataille. Christine exploite le role de 1'(Spouse dans la mesure ou elle doit "suivre" son epoux pour montrer que la femme peut faire comme 1'homme et, tout en demeurant femme, accomplir son devoir d'dpouse. Elle peut le "suivre" a deux niveaux : elle peut 1'accompagner et faire comme lui, c'est-a-dire suivre son exemple. Hypsicratele devient guerriere mais c'est en poussant a la limite son devoir d'epouse qu'elle le devient, en l'exploitant pour son bien et en le manipulant : "Pourrait-on citer plus grand amour que celui qui lia la tres belle, tres sage et fidele Hypsicratee a son £poux?" Encore une fois, Christine est en train de se moquer serieusement de 1'ideal courtois. En adaptant son corps a la bataille, Hypsicratee ne fait done pas exactement comme un homme; elle fait ce qu'une "loyale amante" doit faire pour "suivre" son mari. Elle adapte son corps aux conditions de la bataille, mais c'est toujours un corps de femme qu'elle est en train d'adapter. Elle peut sacrifier ses longs cheveux et son teint, mais elle n'est pas obligee de sacrifier sa feminity, dans la mesure ou elle demeure une "loyale amante" : 68 [ . .. ] cette loyale amante, malgre les grandes souffrances qu'elle en encourut, voulut toujours sulvre son marl, pour assurer tout ce qu'il fallait a son bien-etre. Comme les vetements femlnins n'etaient pas pratiques en de telles circonstances et qu'il n'etait pas convenable qu'une femme se montrat dans la bataille aux cotes d'un si puissant roi et d'un guerrier si vaillant, elle coupa ses longs cheveux blonds comme l'or afin de passer pour un homme, et pourtant c'est la le plus bel ornement de la beaute feminine. Ne se souciant pas plus de la belle fralcheur de son teint, elle revetit le heaume, sous lequel elle etait souvent sale, recouverte de sueur et de poussiere. Elle fit encore plier son beau corps delicat sous le poids des armes et d'un haubergeon barde de fer; elle 8ta les anneaux precieux et les riches joyaux qui ornaient ses mains pour prendre la hache tranchante, la lance, l'arc et les fleches; en lieu et places de ces riches ceintures, elle ceignit enfin l'epee. Telle fut la force de son immense et loyal amour que le beau corps de cette noble dame—doux, jeune, svelte et fait pour la douceur--se transforma en 69 celui d'un chevalier arme, fort et bien muscle. (148-9) Cette femme peut enlever ses anneaux et les "joyaux qui ornaient ses mains" et renforcer son r8le d'epouse a la fois; elle peut aussi couper ses longs cheveux, ce "plus bel ornement de la beaute feminine", sans nier qu'elle est femme. Les "signes" de l'epouse et de la beaute feminine sont effaces sans que la femme et l'e*pouse elles-m£mes s'effacent. Les signes stereotypes du guerrier sont effaces egalement, ou du moins ils ont change, car en les adoptant Hypsicratee les adapte. Ils ne sont plus reserves aux hommes, oi la masculinity. De plus, les signes de la noblesse sont effaces sans que la nobilite de cette femme disparaisse totalement. D'ailleurs, c'est en eclipsant les signes de sa noblesse (ses bijoux), qu'elle atteint la noblesse corporelle. Il y a beaucoup d'autres exemples de ce genre de devenir Dame corporel a travers une mise en scene de la force physique. Mais passons k d'autres femmes qui se sont transformers en changeant de vetements, c * est-ci-dire de surface et de signifiant sexuel, tout en s'affirmant en tant que femmes. C'est un processus que Christine examine de pres pour comprendre son propre desir naif de devenir homme et pour mettre en lumiere 1'evolution de ce de*sir. Nous verrons, de fac,on plus approfondie, comment il ne s'agit ni de "devenir homme" ni de "devenir femme", mais 70 d'^clipser 1'opposition binaire homme/femme opprimante pour finalement devenir Dame au niveau corporel, en se libelant des signiflants sexuels que sont les vetements. 5. Les vetements de la Dame L'on s'habille "comme" un homme, ou "comme" une femme : cela ne veut pas dire, selon Christine dans son Livre, qu'on puisse se permettre de "juger selon l'habit ou les vetements" (228). C'est la un cliche bien connu. Mais Christine, toujours novatrlce, exploite ce cliche pour son bien, c'est-a-dire pour le bien des femmes. Les femmes du Livre de la Cit6 des Dames qui adoptent un costume masculin ne sont pas comme "ce sot" auquel Christine ressemble par sa naivete corporelle du debut du livre. Quoiqu'elles s'habillent comme des hommes, elles ne crolent pas l'£tre 1itteralement, mfime si cela leur permet de participer au monde masculin : Tu ressembles a ce sot dont l'histoire est bien connue, qui, s'etant endormi au moulin, fut affuble de vetements de femme et qui, au reveil, ajouta foi aux mensonges de ceux qui se moquaient de lui en affirmant qu'il s'etait transforme en femme, plutfit que de s'en relferer a sa propre experience. (38-9) 71 Ce qui est encore plus signlficatlf dans ce passage, c'est comment cette anecdote met en lumiere le parallele entre un homme habille en femme et une femme habillee en femme. II est interessant de voir la ressemblance entre une femme qui s'habille en homme (Christine qui desire etre un homme) et un homme habille en femme. Mais il est encore plus interessant d'examiner ce passage pour voir si la femme (comme Christine qui ne desire pas etre femme au debut du livre ) se regarde comme un homme se regarderait s'il etait transformed en femme, ou tout simplement, dans la mesure ou la femme se regarde comme l'homme la regarde. Ce sot est habille "comme une femme" de la meme maniere que les femmes elles-memes sont habillees "comme des femmes." Quoique Christine revendique la dignite des parures feminines, qu'elle incite la femme a retrouver le plaisir de s'habiller "comme" une femme (228), elle veut aussi lui permettre de transcender la coutume du costume feminin dans la mesure ou celui-ci est risible. La transcendance du costume feminin est un processus par lequel les femmes peuvent revendiquer leur dignite corporelle, par lequel elles peuvent se redefinir a partir de leur propre experience de leur corps et non pas a partir de 1'experience des autres des vetements avec lesquels on a couvert leur corps pour les signifier en tant que feminins. 72 En se d^guisant en hommes, les femmes peuvent, comme je l'ai d£ja constate, lib£rer le signifiant sexuel, la lettre de leur sexe. M^me si ce n'est que momentan£ment, elles peuvent se liberer de ce signifiant pour faire une experience authentique de leur corps. Comme il faut aller au-dela de la lettre, il faut aller au-del& des vetements, qui, comme la lettre, definissent le "sens" des choses, d£finissent les sexes et la valeur et dignity de ces sexes. Nathalie s'est deguisee en homme non pas parce qu'elle ne veut pas &tre reconnue en tant que femme, mais parce qu'elle doit vivre avec un fait : que les hommes ne reconnaissent pas les femmes. [...] lorsque l'empereur fit interdire aux femmes 1'entree des prisons, en raison des visites qu'elle [Nathalie] et d'autres rendaient aux martyrs, elle se d£guisa en homme." (271) Christine exploite le fait que les hommes ne reconnaissent pas les femmes en tant que femmes : ils ne peuvent pas les reconnaltre, meme si elles se deguisent en hommes! Comme ils ne reconnaissaient pas le droit de la temme d'acceder aux prisons, ils ne reconnaissent pas les femmes en train de s'approprier ce droit. Nathalie accede aux prisons sans etre reconnue en d^pit du fait qu'elle n'a pas pu y acc^der en etant reconnue. 73 Euphrosine est une femme qui "s'enfuit de la maison paternel deguis£e en homme" parce qu'elle refusait de se marier et voulait se vouer 4 Dieu (265). Encore une fois, nous pouvons voir comment le signifiant sexuel est libe're. Refuser de se marier, c'est refuser son devoir de "femme", mais c'est affirmer son autonomie feminine aussi. Quoiqu'Euphrosine se deguise en homme, c'est pour fuir la maison paternelle et le mariage, c'est pour fuir deux formes de masculinite oppressive dans le but de garder son autonomie feminine. Plusieurs annees plus tard, le pere d'Euphrosine la rencontrera sans la "reconnaitre". Comme il n'a pas voulu reconnaitre son desir d'avoir une existence autonome, il ne la reconnalt litteralement pas lorsgu'elle prend son destin en main et se cree une vie propre a elle. A mon avis, ce qui interesse Christine et ce qu'elle veut surtout mettre en lumiere c'est que la femme est toujours reconnue en tant que femme et done pas reconnue en tant qu'etre sur un pied d'egalite avec les hommes. Ces femmes qui se deguisent en hommes e*chappent aux prEjuges qui dominent quand on se fait litteralement reconnaitre en tant que femme et done ignorer, mepriser, et moquer. Je n'ai pas voulu pretendre que Christine croit qu'il faut se faire reconnaitre en tant qu'homme pour se faire prendre au serieux et pour pouvoir participer et survivre dans le monde; au contraire, j'ai voulu montrer comment elle constate qu'il faut £viter de se faire reconnaitre en tant que femme, dans la mesure ou cela diminue notre valeur et notre dignite corporelle. Les hommes ne reconnaissent pas les femmes parce que, justement, ils les reconnaissent en tant que "femmes." L'important, ce n'est pas que ces femmes deviennent hommes, c'est qu'elles ne redeviennent pas "femmes". Chez Christine il y a une grande difference entre passer pour un homme et ne pas passer pour une "femme." Ne pas passer pour une "femme", ce n'est pas necessairement passer pour un homme. Cette grande difference s'appelle le "devenir Dame" et elle se situe entre le devenir homme et le devenir femme. 6. Marine Un dernier exemple de femme qui s'est ddguisee en homme pour sauver sa dignite corporelle merite d'etre discute. Il s'agit de Marine. Son cas montre encore comment se "deguiser" en homme est un aspect du processus de devenir Dame au niveau de la dignite corporelle. Elle se "deguise" pour participer au pouvoir, pour "ancrer" son corps dans un systeme, pour pouvoir changer ce systeme. Pour vivre avec son pere, la vierge Marine s'est "travestie" (et non pas transformee) en moine, mais "tous la prenaient pour un homme", c'est-a-dire qu'ils la 75 reconnalssaient non seulement en tant qu'homme mais en tant qu'etre, comme "tous" reconnalssaient son pere (263). Malheureusement, il faut qu'elle fasse cela en evitant de se faire reconnaitre en tant que femme; si elle ne se deguise pas elle ne pourra pas devenir moine et rester aupres de son pere. Mais il ne faut pas oublier qu'elle ne se transforme pas, qu'elle est seulement "travestie." Au bon moment, la feminlte de son corps, comme on le verra, se fera voir de facon extraordinaire. L'heure viendra oil elle sera reconnue dans sa totality feminine. Marine a reussi a vivre aupres de son pere en se deguisant en homme. Elle a ainsi accompli son devoir de fille tout en cachant son sexe; elle a change ce qu'on entend par le devoir, la ou il est dicte par le sexe. Comme Marine cache sa fdminite corporelle pour se realiser en tant que femme (fille), comme son sexe se pose sans se fixer, Christine deguise la femme dont elle veut parler. Christine elle-meme est en train de communiquer beaucoup d'informations sur la condition fixe de la femme, sans elle-meme la fixer. L'absence du corps de la femme n'empeche pas Christine d'en parler, c'est-a-dire que cela ne l'empeche pas de parler de la femme, ni de l'absence de la femme. Elle en parle entre les lignes, entre les sexes. Ce qui s'avere encore plus interessant que cette liberation du signifiant sexuel, c'est la maniere dont 76 Christine tisse dans le texte 1'emprisonnement perpetuel du signifiant sexuel chez la femme. Marine est un cas special, car elle est accuse'e d'un "crime." Elle est accus^e d'avoir "seduit" une jeune femme qui "se trouva enceinte": Quand c'etait son tour de venir au marche, Marine--que l'on appelait Fr£re Marin--restait parfois dans l'auberge ou ils avaient leur chambre. Or il arriva que la fille de l'hote se trouva enceinte. Comme ses parents l'obligerent a avouer le nom de son seducteur, elle accusa Frere Marin. Les parents vinrent se plaindre a l'abbe qui s'en indigna et fit comparattre Marine devant lui. Cette sainte vierge pr^fera se charger du crime plutot que de se disculper en avouant qu'elle e'tait femme. Elle s'agenouilla et dit en pleurant : "p£re, j'ai peche, priez pour moi, je ferai penitence." L'abbe fort en colere la fit fouetter cruellement, l'expulsa du monastere et lui en interdit l'entree. (263-64) Nous voyons dans cette citation que Marine se charge du crime dont elle est injustement accusee parce qu'elle a peur d'avouer qu'elle a un corps de femme. Si elle se devoile, il est evident que tout le monde saura qu'elle n'a pas commis ce crime. Ce serait facile pour Marine de 77 proclamer son Innocence. Mais elle sera percue comme coupable a un autre niveau. II y a un crime plus grave pour lequel elle ne pourra pas proclamer son innocence--le crime d'etre femme. Si elle se prouve innoncente du crime dont on 1'accuse, elle doit se disculper en tant que femme et elle s'attend a ce que cela soit un pire crime aux yeux des autres, aux yeux de ses juges masculins. Comme Marine n'a pas pu revendiquer le droit d'etre aupres de son pere en tant que femme, c'est-a-dire en etant reconnue, elle ne peut pas echapper au crime en avouant qu'elle est femme, en se faisant reconnaitre en tant que femme. C'est peut etre aussi parce que Marine ne veut pas mettre la fille de l'hote dans une situation difficile qu'elle "pref^ra se charger du crime plutSt que de se disculper en avouant qu'elle etait femme." Il faudrait voir de plus pres la condition de cette fille enceinte. Christine parle de Marine en lui faisant cacher son identite pour devenir moine et en changeant son nom It Frere Marin. La jeune fille qui accuse Marine n'est pas nommee. Elle n'a pas de nom dans le texte comme ailleurs, puisque la jeune femme enceinte hors mariage n'a pas de nom en societe. Ses parents sont opprimants : ils "l'obligent" a avouer "le nom" de son seducteur. Ils la forcent a mentir, et cela est renforce par le fait que celui qu'elle nomme n'a, en effet, pas du tout ce nom. Comme nous le 78 savons, c'est Marine et non pas Frere Marin, une femme et non pas un homme. Comme 1'experience de Marine le montre, ce n'est pas toujours efficace de s'integrer en cachette, en cachant qu'on est femme : car ce n'est pas liberer totalement le signifiant sexuel. Au contraire, des fois on le fixe encore plus en voulant le refouler, Mais on voit aussi sous quelles conditions la femme peut ou ne peut pas agir si elle se pose en tant que femme, Comme on l'a vu, la fille enceinte ainsi que Marine, qui se charge du crime au lieu de se deVoiler, doivent agir en cachette pour prendre le destin en main. Il s'agit d'6viter de se poser en tant que femme, plutot que de se poser en tant qu'homme. Pour Christine c'est un paradoxe dans lequel il faut s'ancrer. En deguisant Marine en homme, Christine exploite le fait que la condition feminine exige que la femme agisse en cachette. Ce n'est pas l'hypothese qu'elle devient homme, mais le fait qu'elle cache sa fe^minite qui interesse Christine. Ce n'est qu'apres sa mort que Marine reussit a se poser et a se faire reconnaltre en tant que femme sans §tre reconnue en tant que "femme", c'est-a-dire sans etre ignored et moquee, sans que les portes soient fermees entre elle, la femme, et les hommes qu'elle veut frequenter. La jeune fille retrouve egalement sa dignite: 79 Quand ils l'eurent deshabillee, lis virent que e'etait une femme. Ils se mirent a se frapper la poitrine et a se lamenter, pleurant de douleur et de honte [....] Ayant appris la chose, l'abbe accourut se prosterner devant la depouille de la sainte, pleurant amerement, battant sa coulpe, implorant pitie et pardon. Il ordonna de l'enterrer dans une chapelle de l'abbaye. Tous les moines vinrent aux funerailles. Un moine qui etait borgne se pencha sur le corps pour l'embrasser pieusement; 11 eut aussitot une vue saine. Ce meme jour, la mere de 1'enfant devint folle furieuse et clama partout son peche. On l'emmena aupres du saint corps et elle retrouva la raison. II se produisit de nombreux miracles sur sa tombe, et il s'en produit encore. (264) Marine reussit finalement It etre pres de son pere et a etre reconnue en tant que femme. Elle est reconnue comme etant digne de frequenter ce monde ou auparavant elle a du se de*guiser en homme pour y acceder. Ironiquement, c'est au moment ou elle ne peut plus le frequenter, physiquement. Son sexe est reconnu et valorise, mais au prix de la mort et de la saintete—du sacrifice du corps : n'empeche que c'est toujours grace au fait qu'elle s'est deguisee en homme, qu'elle s'est non pas transformed en 80 homme mais cachee en tant que "femme", qu'elle a reussi a se poser en tant que femme. II a fallu llberer le signifiant sexuel "femme" avant de se poser en tant que femme de nouveau, en tant que Dame. Marine a reussi a acceder au monde en tant que femme, et elle a Egalement reussi a acceder au pouvoir. Elle detient le pouvoir de changer les femmes et les hommes, comme l'abbe, le moine, et la jeune mere. Son pouvoir continue a s'exercer, les miracles "se produllsentl encore." Et cela est bien vral, car Christine utilise 1'exemple du pouvoir de Marine dans le livre qu'elle ecrlt pour pouvoir elle-meme changer les femmes ainsi que les hommes. 7. Le viol L'histoire de Marine nous mene a un aspect de la dignite corporelle qu'il faut approfondir : la problematique de la dignite* corporelle, soulev^e par 1'exemple de cette fille sans nom que Marine est accusee d'avoir seduite. Il s'agit de la "seduction", c'est-a-dire, dans le monde pizanien, de la "seduction" en tant que viol. Christine etait milltante a ce sujet. Chez elle le viol est mis en lumiere en tant que processus, c'est-a-dire en tant que seduction. Dans le viol non seulement la dignite* corporelle de la femme est aville, 81 mais sa dignite, Intellectuelle Egalement. Les femmes sont violeds physiquement, mais intellectuellement aussi. II y a le viol du corps et le viol de 1•intelligence, c'est-a-dire le viol textuel. Puisque les hommes "affirment que 11 imperfect ion du corps [feminin] entratne la dimunition et 1'appauvrissement du caractere" (67), ils peuvent violer la femme physiquement et intellectuellement. Puisqu'elle n'a pas la force de se defendre contre le premier type de viol, les hommes concluent qu'elle ne peut pas resister a 1'autre type. Christine a prone la revendication de la force physique pour les femmes, par 1'exemple des Amazones et des autres femmes guerri^res; elle a egalement elabore* un processus par lequel les femmes pouvaient se cacher des menaces contre leur corps en adoptant les armes et les habits des hommes. Le moyen de resister au viol physique sera 1'affirmation la dignite1 intellectuelle des femmes. Cela est necessaire, puisque c'est l'opinion masculine negative en ce qui concerne l'indignite corporelle de la femme qui est la cause de sa pauvre reputation Intellectuelle. Revendiquer la dignite* corporelle en se defendant contre le viol sera done parallele au processus par lequel la femme pourra revendiquer sa dignite" intellectuelle. Avant de passer a la dimension intellectuelle du viol, il faut d'abord s'occuper du probleme du viol physique en tant que tel. Quoique Christine le mette sur 82 un pied d'^galit^ avec le viol textuel et intellectuel, elle prend le temps d'en parler directement, sans scrupules. Son opinion se fait entendre tres clairement, elle la crie/l'ecrit h haute voix. Non seulement la femme doit trouver le moyen de se d*S£endre contre ce crime, comme nous le verrons, mais il faut que le violeur soit violemment puni : "[...] a cause du viol de Lucrece on promulgua une loi condamnant a mort tout homme qui violerait une femme; c'est une peine legitime, morale et juste" (187). Christine a surtout voulu apprendre aux femmes le processus par lequel elles pourront se d^fendre et register au viol. Pour accomplir cette tache il faut se rendre compte du fait que le viol est effectivement un processus plutot qu'un acte lsol6 : c'est le "pi&ge des seducteurs" (186). Ce n'est pas seulement un acte de violence, mais un piege violent et une maniere d'attaquer la dignite corporelle de la femme. Les hommes constatent, pour se justifier de leur crime, que "les femmes veulent etre violees et qu'il ne leur deplalt point d'etre forcees" (187). Il est question d'un processus qui permet de retourner le viol contre les femmes. C'est a ce processus que Christine s'interesse, c'est a cela qu'elle veut reVeiller les femmes. Comme elle dit : "les femmes qui ont jugement feraient bien d'eViter les pieges de la passion amoureuse, car, a ce que je vols, elle leur est 83 tres prejudlclable" (228). La passion amoureuse est un piege pour les femmes, car d'apres certains hommes les femmes qui aiment passionnement (violemment) d^sirent etre violdes. Le viol est un processus qui empeche la femme de mettre en marche son devenir Dame corporel. Cela la coince dans l'etre devenue femme, dans 1'indignity corporelle. C'est contre "l'indlgnite du viol" (189) que les femmes dolvent lutter, plutSt que contre le viol lui-meme. Christine veut non seulement apprendre aux femmes a se defendre contre le viol; elle veut Egalement apprendre a celles qui ont et£ viol£es a lutter contre "1'indignity du viol." II ne faut pas que le fait d'avoir ete violee prouve l'indlgnite corporelle de la femme; il faut plutot que cela prouve jusqu'a quel point elle est digne. II faut qu'elle exploite le viol ci son tour et pour son bien. En prouvant qu'elle n'a pas voulu etre violee elle peut lutter pour sa dignity corporelle. C'est une situation que nous connaissons tr.hs bien, meme de nos jours, oil la femme, une fois vioiye physlquement est vioiye mentalement au cours du proces de son violeur. On essaie de prouver qu'elle l'a voulu, qu'elle l'a provoquy. Au lieu de dyfendre sa dignity, on blame son indignity. On la viole a nouveau. C'est contre ce deuxieme viol que Christine veut surtout protEger la femme. 84 II y a plusieurs exemples de femmes dans Le Livre de  la Cite des Dames qui ddmontrent comment la femme peut exploiter le viol pour son bien. J'en discuteral deux bri&vement, celui de Lucie et celui des Lombardes. Lucie est sur le point d'etre violee, d'etre assujettle a cette Indignite qu'est le viol. Mais elle refuse d'accepter que son indignite sera manifeste si elle est viol^e : "l'ame ne sera jamais souiliye si l'esprit n*y consent ; si tu me profanes en me violant, ma chastet6 sera redoublee" (249). Comme Lucie, les Lombardes utlllsent un "etrange stratageme a leur honneur" (189). Pour se d£fendre contre le viol et prouver leur vertu, elles exploitent le concept de leur indignite corporelle qui permet aux hommes de les violer. Elles mettent des morceaux de poulet sur le bout de leurs seins et les laissent pourrir. Quand les violeurs arrivent ils s'ecrient : "comme elles puent ces Lombardes" et n'osent pas les toucher. Comme pour Lucie, l1 indignite* cede la place ct la dignite. Ce qui prouve 1' indignite feminine aux yeux des hommes est exploite et transform^ en preuve de dignity : "cette pestilence ^manait un parfum de vertu." Pour pouvoir se mefler de leurs seducteurs, il faut que les femmes deviennent elles-memes syductrices dans la mesure ou elles pourront egalement poser des pi^ges, c'est-a-dire des contre-pieges, des pieges contre les 85 pieges. Le viol, la defense contre le viol et la defense contre la defense du vloleur sont tous des dlscours, des "stratagemes", des processus. La revendication de la dignity corporelle est une vraie lutte, une vraie bataille. II faut s'armer de vertu, de dignite, et de courage contre la soulllure des seducteurs, contre "les raechants qui ont de ja tendu leurs filets" (277), c'est-a-dire contre ceux qui croient que la femrae est dela indigne et done digne du viol [c'est moi qui souligne]. Le viol commence en effet bien avant le viol lui-meme en tant qu'acte de violence. Le viol n'est pas seulement physique, mais linguistique et textuel aussi. Tout processus qui veut confirmer l'indlgnite corporelle feminine (ainsi qu'intellectuelle et splrituelle) constltue un viol. Ainsi le "temoignage reuni" dont nous avons deja parle au debut est lui aussi un acte de violence contre la femme. Le "temoignage reuni" viole la femme. II a mene Christine, comme je l'ai demontre, a s'estimer indigne au niveau corporel ainsi qu'intellectuel. Elle a honte de son corps de femme comme la femme violee a honte du sien. Mais elle a honte parce qu'elle se fait violer par ce qu'elle lit, ou plutot par ce qu'elle ne peut pas lire, par l'autorite du "temoignage reuni" auquel elle ne peut pas participer. C'est pour cette raison que Christine commence la conversation avec Dame Raison sur le corps feminin en 86 parlant non pas du corps lui-meme, mais d'un livre qui parle du corps feminin. La Dame ordonne a Christine de ne pas accorder d'autorite a ce livre en ce qui concerne le corps des femmes, mais de 1'accorder a son propre corps, a sa propre experience de ce corps: Je connais un autre petit livre en latin qu'on appelle Du Secret des femmes et qui maintient qu'elles sont frappees de grands d^fauts en leurs fonctions corporelles. Elle me re*pondit : "L'experience de ton propre corps nous dispensera d'autres preuves. Ce livre releve en effet de la plus haute fantaisie; c'est un veritable ramassis de mensonges, et pour qui l'a lu, il est manifeste qu'il n'y a dans ce traite rien de vrai. Et bien que certains disent qu'il est d'Aristote, l'on ne peut croire qu'un si grand philosophe se soit permis de telles enormltes. Mais parce que les femmes peuvent savoir par experience que certaines choses dans ce livre n'ont aucune realite et qu'elles sont de pures b£tises, elles peuvent en deduire que les autres points qu'il expose sont autant de mensonges patents. Et ne te souviens-tu pas qu'au debut de son livre il affirme que je ne sais quel pape avait excommunie tout homme qui aurait l'audace de le 87 lire a une femme, ou de le mettre entre les mains d'une femme." (53-4) Ce qui est interessant dans ce passage c'est d'abord, comme je l'ai constate, le fait que Christine est priee de se fier a sa propre experience de son corps, a sa propre lecture de son corps, et d'accorder une autorite supreme a cette lecture. Mais ce qui me semble encore plus interessant en ce qui concerne le viol textuel, c'est comment Christine est priee de se fler a sa propre experience de ce livre interdit. Comme elle doit faire l'experlence de son propre corps elle doit aussi faire sa propre experience de ce livre. II s'agit d'abord d'un livre qui fait exactement ce que son titre propose. Il parle en secret, c'est-a-dire entre hommes, du secret des femmes. Le sexe de la femme se confond avec le livre lui-meme. Est-ce le sexe de la femme qui est le secret ou le livre? On peut croire que ce soit les deux. Christine exploite le livre Du Secret  des femmes pour dire a sa facon ce que Luce Irigaray dira quatre siecles plus tard: Il s'agira done pour vous, hommes, de parler entre vous, hommes, de la femme, qui ne peut etre interessee par l'ecoute ou la production d'un discours concernant 1'enigme, le logogriphe, qu'elle represente pour vous. Le mystere qu'est la femme constituera done ia. 88 yJjSL£e_, 1 'objet et 1'enleu d'un discours masculin, d'un d£bat entre hommes, qui ne lui terait pas question, ne la concernerait pas. Dont elle n'aurait a la limite rien a savoir. (9) Le passage sur le livre secret, sur ce livre qui parle du secret des femmes mais qui est lui-meme le secret des hommes, nous donne d'abord la preuve que la femme est eduquee ou non eduquee selon la volonte* de 1'homme (c'est lui qui lit pour elle et qui lui donne les livres). Le passage sur le livre secret prouve aussi que 1'homme est egalement eduqu£ par 1' homme dans un monde ferme' aux femmes. Eux aussi se font "tromper" et "abuser" par la lettre: Sals-tu dans quelle intention malveillante cette idiotie [1'excommunication de tout homme qui lirait ou donnerait le livre a une femme] est offerte au debut du texte a la credulite d'hommes sots et niais? "Non, ma Dame, il faut me 1'expliquer." Ce fut pour que les femmes ignorent ce qu'il avance; celui qui l'ecrivit savait bien que si elles le lisalent ou 1•entendaient lire, elles sauraient que ce sont des fadaises; elles l'auraient done refute en s'en moquant. C'est par ce stratag^me que l'auteur croyait pouvoir 89 abuser et tromper les hommes qui le llraient. [C'est mol qui soullgne.] (54) L'homme construit et est construit par les hommes, par lui-meme. Il ne veut pas Eduquer la femme parce qu'une fois eduquEe elle pourrait peut-etre lui apprendre quelque chose. Le passage sur le livre secret ne revendique pas seulement l'autorite de 1'experience feminine du corps et du livre, mais l'autorite" de la femme dans 1'enselgneraent de l'homme, surtout en ce qui concerne son corps, son "secret" gynecologique. Ce n'est pas naturel que les hommes parlent en secret de son sexe comme si e'etait un secret. Ils sont instruits par les hommes dans l'art de lire la femme "comme" des hommes, dans l'art de violer la femme au niveau textuel. Mais Christine refuse de se faire violer par ce texte misogyne, comme elle refuse de se laisser indigner par le "temoignage reuni" auquel ce texte appartient. Elle met non seulement en question l'autorite du texte en mettant en doute l'identite de 1'auteur quand elle refuse de crolre que le livre alt ete ecrlt par Arlstote; elle met egalement en question l'identite du pape cite au de'but de ce livre secret et anonyme. II s'agit d'un "je ne sais quel pape" (53-4). Finalement, Christine a fait ce qu'elle a dit que les femmes feraient si elles pouvaient acceder h ce livre "secret" : elle l'a "refute en s'en moquant" (54). 90 C'est-a-dire qu'elle le refute dans la mesure ou elle peut s'en servir pour demontrer l'erreur des hommes. De la meme maniere, comme on l'a vu, Lucie a refute le viol en s'en moquant, en s'en servant pour "redoubler" sa dignite corporelle. Mais ce que Christine refute aussi en s'en moquant, c'est la facon dont les hommes avilissent et violent la dignite du corps de la femme textuellement au nom de la religion, comme l'a fait 1'auteur anonyme du livre secret en citant "je ne sals quel pape." C'est un stratageme que Christine va adopter/adapter pour son bien, qu'elle va refuter en s'en moquant. Elle s'en servira pour changer le rapport qu'ont les femmes (et les hommes) a ce stratageme. Cela nous mene ot la troisieme partie de ce travail : la revendication de la dignite spirituelle de la femme, le devenir Dame spirituel, le refus de se faire violer au nom de la religion mai approprlee. Les hommes se sont servis du pouvoir de la religion, en particulier du christianisme, pour avilir la dignite corporelle de la femme; ils ont egalement avili sa dignite spirituelle. En utilisant le christianisme pour leur bien, ils ont fait que la femme soit "devenue femme" et souillee. Christine utilisera le pouvoir de la religion a son tour. Elle l'utilisera en l'adaptant pour le bien des femmes, pour montrer le chemin du devenir Dame spirituel. 91 Troisieme partie : le devenir Dame spirituel My mama told me •Cause she said she learned the hard way Say she want to spare the children She say don't give or sell your soul away 'Cause all that you have is your soul -Tracy Chapman Crossroads 1. introduction : de 1'immanence a la transcendance Dans cette derniere partie nous entendrons l'Echo des parties prEcedentes, car elles se croisent toutes dans la mesure ou il s'agit de revendiquer pour la femme le droit de passer de "l'etre devenue femme" au devenir Dame, de 1'immanence a la transcendance. Le Livre de la Cite des  Dames est un discours revendicateur a tous les niveaux. II revendique la dignite Intellectuelle et corporelle de la femme non seulement pour affirmer la signification de son existence, mais pour lui permettre de se transcender et de particlper a ce que simone de Beauvoir appelle le "mouvement de la transcendance humaine" (2: 302), c'est-a-dire pour lui permettre de participer a 1'elaboration du monde meilleur. Pour Christine, comme pour Simone de Beauvoir, le desir humain d'affirmer, de 92 justlfier et de concretlser son existence manifeste un autre desir, celui de se transcender indefiniment, de ne jamais renoncer a depasser ce qu'on est devenu: [...] tout sujet se pose concretement a travers des projets comme une transcendance; il n'accomplit sa liberty que par son perpetuel de'passement vers d'autres libert^s; il n'y a d'autre justification de 1'existence presente que son expansion vers un avenir lnde'finiment ouvert. Tout individu qui a le souci de justlfier son existence 6prouve celle-ci comme un besoin indefini de se transcender. (Beauvoir 1: 34) C'est en effet dans ce mouvement et ce systeme de la transcendance indyfinie, quasiment r£serve*e aux hommes, que la femme de la Cite veut integrer sa propre int^grite, en ecrivant pour se depasser a tous les niveaux : intellectuel, corporel et meme spirltuel. C'est dans ce mouvement qu'elle desire "s'ancrer" pour se faire Dame, pour se transcender en tant que femme, pour aller au-dela de ce qu'elle est devenue en tant que femme. Si la femme ne peut pas toujours se sauver des indignit^s corporelles et Intellectuelles (du viol physique et textuel), elle peut toujours garder sa dignite spirituelle, qui reprlsente la possibility de se transcender vers d'autres libert£s : "Freedom for women is 93 freedom in the sphere of the soul, not society; freedom is attaining access to the heavens, not to the professions" (Auerbach 26). Grace a sa dignite spirituelle, qu'il faudra mettre a l'^preuve, elle pourra supporter les autres indignites auxquelles elle doit faire face et contre lesquelles elle doit lutter tous les jours. La troisieme partie du Livre de la Cjte des Dames est remplie de femmes-martyres qui supportent 1'indignite* humaine de leur existence et de leur condition feminine tout en se transcendant, en echappant a leur immanence, a ce qui est ecrit—par les autres—dans sa nature. Quoique Christine revendlque sa dignite* intellectuelle et corporelle et incite les autres femmes a les revendiquer, cela ne 1'empSche pas d'etre consciente des indignites qu'elles auront a supporter le long du chemln. C'est pour cela qu'il faudra qu'elles tiennent avant tout k leur dignite spirituelle. En leur donnant cela, Christine donne aux femmes la force de vivre, l'espoir, la tolerance et la patience qu'il leur faut pour continuer a lutter. Elle leur donne la possibility de se depasser en tant que "femmes-martyres." L'irrealisme de la troisieme partie du livre, qui est spirituelle, magique et mystique, tymoigne du realisme de Christine en ce qui concerne sa representation de la condition feminine. L'auteure est consciente de 1'indignity que la femme a du supporter, qu'elle supporte, et qu'elle supporters peut-etre toujours, mais elle lui offre a la fois le plus digne des refuges, des ramparts d'ou se defendre. Elle lui offre la possibility de la dignity spirituelle, le plus noble des devenirs Dame, c'est-a-dlre le devenir d'Sme, la transcendance. Nous verrons comment plusieurs critiques ont conclu que Christine n'etait pas feminlste mais slmplement pro-femme, puisqu'elle prone le role de la femme-martyre. Il s'agit, je crois, d'une erreur d'interpretation. 2. La dignity origlnelle : Eve Avant de voir de plus pres le concept des femmes-martyres, il faudra d'abord parler de comment Christine va mettre & l'Epreuve la dignity spirituelle de la femme h travers sa re-lecture du chrIstianisme. Ce sera en adoptant et adaptant la religion en tant que pouvoir, comme l'ont fait les hommes. Le christianisme a offert a l'homme la possibilite de se transcender. C'est ainsi qu'il s'est rachety, que sa dignity lui a ete rendue, puisque c'est en devenant homme que Dieu a donny a l'homme son salut, c'est-a-dire la preuve de la possiblity de sa propre transcendance. De plus, non seulement Dieu s'est fait homme (1 * Incarnation dans le Christ), l'homme est fait a 1'image de Dieu (la Genyse). 95 Christine adopte ces concepts tout en les adaptantf dans la mesure ou elle rejette et transforme le rapport de l'homme au christianisme. Elle ne peut pas et ne veut pas les rejeter totalement puisqu'elle reste chretienne. Cela renforce le fait que dans le monde pizanien, comme on l'a vu a plusieurs reprises, il faut "s'ancrer" dans les systemes pre-etablis : 11 s'agit de changer notre experience de ces systemes et non pas de creer des systemes qui sont totalement nouveaux. Christine adopte le concept "Dieu fit l'homme a son image" tout en changeant les rapports des femmes--et des hommes—a ce concept. Ce concept, a la portee des hommes, se lit plutot comme le principe anthropomorphe : "l'homme fit Dieu a son image." Les hommes, ces "fous", croient que puisqu'ils sont faits a 1'image de Dieu, Dieu doit etre masculin. Les hommes ont done cree un Dieu iV leur image. Bien sur, Christine ne veut pas prouver que Dieu soit une femme, cependant, en distinguant entre le corps et l'&me, elle efface 1'opposition binaire homme/femme. Elle n'est done pas obligee de changer le mot "homme" dans l'enonce "Dieu fit l'homme a son image", car elle a change ses rapports avec ce mot : elle l'a libere en tant que signifiant sexuel. D'allleurs elle nous affirme qu'il ne s'est jamais agl de "l'homme" en tant que membre du sexe male, puisque Dieu ne s'etait pas encore fait "homme." II n'avait pas encore pris "corps humain" quand il a cree I1homme a son image (55). MSme si Dieu s'est fait homme en tant que sexe a travers son fils, cela n'empeche pas que la femme ait Ite faite a 1'image de Dieu, elle aussi. II s'agit de deux choses diff6rentes. II faut faire la distinction entre les deux pour revendiquer la dignite originelle de la femme en ce qui concerne l'e'nonce' "Dieu fit 1'homme a son image": Je ne sals si tu t'en rends compte; elle fut formee a 1'image de Dieu. Oh! Comment se trouve-t-il des bouches pour medire d'une marque si noble? Mais il y a des fous pour croire, lorsqu'ils entendent dire que Dieu fit 1*homme a son image, qui s'agit du corps physique. Cela est faux, car Dieu n'avait point encore pris corps humain! II s'agit de l'ame, au contraire, laquelle est conscience reflechissante et durera eternellement a 1'image de Dieu. Et cette ame, Dieu la crea aussi bonne, aussi noble, identique dans le corps de la femme comme dans celui de 1'homme. (54-5) Christine ne veut pas seulement defendre "l'ame" de la femme. La distinction entre l'ame et le corps physique sert a defendre son corps Egalement. Elle relit le mythe de la creation, en revendiquant la dignity originelle de l'ame et du corps a la fois : 97 car Dieu le tout-puissant, en 1'essence de sa pensee divine, avait de toute eternite l'Ide'e d'homme et de femme. Et quand ce fut sa sainte volonte" de tirer Adam du limon de la terre de Damas et qu'il l"eut fait, il l'emmenait au paradis terrestre, qui etait et demeure l'endroit le plus digne de ce bas monde. La il l'endormit et forma le corps de la femme d'une de ces cfctes, signifiant par la qu'elle devait etre a ses cotes comme une compagne, et non point a ses pieds comme un esclave. Le Souverain Ouvrier n'aurait done pas honte de creer et de former le corps feminin [....] (54) Christine exploite l'histoire de la creation d'Adam et d'Eve pour son bien, comme l'ont fait les hommes. Pour mettre en relief la dignite originelle de la femme, elle souligne qu'elle a Ite faite au paradis terrestre, l'endroit le plus digne de ce bas monde. Elle souligne egalement qu'elle est faite de la chair de 1'homme. Si la dignite et la noblesse sont une affaire de chair, il faut done necessairement que la femme soit aussi noble que l'homme s'estime l'etre. Christine exploite l'histoire, pour transformer sa ported. II ne s'agit plus d'un systeme privilegie de l'homme dans lequel tout se definit par rapport a lui, par rapport a sa superiority. La femme ne se definit plus par rapport a lui sauf dans la mesure 98 ou elle pretend etre son egale et participe k sa noblesse corporelle. Elle n'est plus Autre. Ce n'est pas sans ironle qu'elle exploite l'histoire de la creation d'Eve d'une des cotes d'Adam; elle met en lumiere £ quel point l'homme l'a exploitee pour affirmer sa propre perfection corporelle : Mais pour revenir a la creation du corps, la femme a done ete' faite par le Souverain Ouvrier. Et en quel endroit fut-elle faite? Au paradis terrestre! Et de quoi? Etait-ce de vile matiere? Au contraire, de la matiere la plus noble qui ait jamais ete creee! Car c'est du corps de l'homme que Dieu la crea. (55) Christine relit l'histoire de la creation de la femme, de la creation d'Eve d'une cote d'Adam, pour changer nos rapports avec le systeme hierarchique et patriarcal de cette histoire. Elle revolt comment elle est devenue femme pour lui permettre de devenir Dame, de participer k la dignite corporelle originelle de 1'humanity. Mais 11 ne s'agit pas tout simplement, en cholsissant cette version de l'histoire, d'une marque de ce que Shahar appelle "pro-female literature" (168). Ce que Christine fait encore plus brillamment en tant que feminlste, c'est de rellre le mythe de l'erreur "originelle" d'Eve pour changer nos rapports au systeme binaire du bien et du mai. C'est ainsi que bien avant que Dieu se soit fait homme, la femme partlclpe a la transcendance et a la revendication de la dignite* humaine: Ma Dame, l'un des Catons, celui qui fut grand orateur, dit encore que si le monde avait ete cree sans femme, nous frequenter ions les dieux. Elle me repondit : "La, la folie de celui qu'on dit sage est manifeste. Car c'est par 1'intermediaire de la femme que l'homme acceda au royaume de Dieu. Si quelqu'un voulait avancer, a cause d'Eve, que c'est par la femme qu'il tomba, je repondrals qu'il gagna un rang bien plus haut par Marie que celui qu'il avait perdu par Eve. Car jamais l'humanite n'aurait ete reunle a la Divinity si Eve n'avait pech£. Hommes et femmes doivent louer cette faute grSce a laquelle un si grand honneur leur est advenu [ ]" (55) Christine revendique la dignite originelle de la femme en reprenant les arguments theologiques autour du peche originel. II s'agit pour elle d'une noble erreur, d'un "agreable defaut." Elle veut montrer comment le mythe de l'erreur d'Eve a ete exploite pour le bien des hommes. Christine n'oublie pas ce mythe et ne le change pas, car "on ne doit point renoncer aux choses bonnes et profitables ou les laisser a 1'abandon sous pretexte que les sots en usent mai" (230). Au contraire, elle 100 l'exploite a son tour et pour son bien, la ou il est profitable. Et le fait qu'elle exploite l'erreur d'Eve en la rendant honorable manifeste son g^nie feministe. Christine n'a pas 3eulement transformed notre rapport a Eve, mais a la maniere masculine et binaire de d^finir la femme. L•explication de Leslie Altman est illuminante, quoiqu'elle crole que Christine soit en accord avec ce systeme : Among clerics, two mutually exclusive ideas seem to have existed simultaneously, antifeminist and women worship: on the one hand, woman is despised in the person of Eve; on the other, she is exalted in the person of Mary. (7) La oil l'homme s'est servi du mythe pour blamer la femme, Christine s'en sert pour l'ennoblir, pour l'honorer en tant que Dame. L'Eve du monde pizanien participe a 1'elaboration du monde meilleur. C'est gra"ce a elle, c'est-a-dire a son peche* orlginel, que Dieu se fera homme et que l'homme sera reuni h la divinitl. En d£pit de sa "faute", Eve participe a la transcendance humaine et a 1'elaboration du monde meilleur. L'Autre ce n'est plus le Mal (Beauvoir 1: 193). L'Autre c'est le Bien, et done elle n'est plus 1'Autre ennemie. 101 3. La femme-intermedialre : position Christine veut nous persuader de transformer nos rapports au mythe de la faute d'Eve, car elle nous apprend a louer une "faute." Elle change nos rapports a la structure du bien et du mal, ainsi qu'etablie dans ce mythe, en nous montrant comment voir entre et au-dela des faits, en nous inspirant a prendre conscience des processus impliques. En effet, ce n'est pas ce que l'homme a fait du mythe d'Eve qui l'intlresse, mais comment il l'a fait. De la me**me maniere, elle ne fait pas qu'annoncer la dignite d'Eve; elle nous montre comment elle est arrived k cette conclusion. C'est grace au processus d'avoir transform! une "faute" en quelque chose d'honorable qu'elle a pu revendiquer la dignite d'Eve. C'est le meme processus fedministe qui permet a Lucie, comme on l'a vu, d'afflrmer que le viol redoublera sa chastetl, et a Christine de pretendre qu'a un certain niveau la faiblesse physique de la femme est un "agreable defaut." D'ailleurs, elle ne reviendra pas a Eve mais au processus qui l'a mened a honorer Eve. Sa "faute" a e'te honoree dans la mesure ou le role d'Eve a ete r^-interpr^te en tant que femme-intermediaire, celle qui participe au mouvement de la transcendance humaine et a 1'elaboration du monde meilleur. Eve a toujours ete une 102 femme-intermedlalre par le fait que c'est a travers elle et sa "faute" que l'homme est tombe dans le mai et la souffranee. Christine transforme done non seulement sa "faute" en quelque chose d'honorable, mais son role de femme-lntermediaire aussi. Elle le transforme en position, en "role serieux" comme le constate Charity Wlllard (100) en depit du fait qu'elle ne croit pas que Christine soit feminlste (116). Nous regarderons de plus pres comment Christine elabore le processus de la transformation du role intermediaire de la femme. Nous verrons comment ce processus est elabore dans la mesure ou, justement, ce role de femme-intermediaire pre-Etabli est lui-meme transforme en processus. Dans le monde pizanlen, la femme-lntermediaire n'est pas qu'un vehicule, comme on le verra dans le cas de la Vlerge Marie; elle partlclpe a 1'elaboration du monde meilleur par ses actes et ses paroles. Dieu l'a creee en tant que vehicule seulement dans la mesure ou il parle a travers elle, ou elle constltue un genre de pont entre l'homme et la divinite : "Notre-Seigneur a souvent r^ve'le' ses secrets au monde par 1•intermediaire de femmes" (136). Parmi d'autres, 11 y a d'abord "1'excellente et vertueuse Rebecca, Epouse d'Isaac le patrlarche, pere de Jacob." Etant dans un monde patriarcal, Rebecca se de'flnlt par rapport a son mari et ses fils, par rapport 103 aux hommes, mais c'est en effet eux qui devralent se definir par rapport a elle : car sans elle, "l'humanite n'aurait jamais ete reunie k la divinite" : [...] elle se comportait avec la plus grande humilite envers son mari, a tel point qu'elle ne paraissait pas appartenir a un rang noble . C'est pour cela qu'Isaac l'aimait et la reverait a 1'extreme. Sa parfaite chastet£ et sa sagesse lui valurent un bien encore plus grand que 1'amour de son epoux, c'est-a-dire 1'amour et la faveur de Dieu. En effet, Dieu lui accorda l'insigne grace de porter deux enfants en son sein alors qu'elle etait deja vieille et sterile. C'etaient Jacob et Esau, dont descendent les tribus d'Israel. (182) Le corps de Rebecca ne l'empeche pas de participer a 1'elaboration du monde meilleur. Elle n'est plus seulement intermediaire, sauf dans la mesure ou elle est un vehicule, c'est-a-dire un corps par lequel l'homme assure sa propre descendance. Ici l'homme, le mari de Rebecca, est impulssant. Pour assurer la descendance et accomplir sa tache, il faut a Rebecca "un bien encore plus grand que l'amour de son epoux." La femme-intermediaire n'est done plus, d'apres la lecture de Christine, le vehicule de l'homme, car non seulement le corps de Rebecca 104 ne peut pas se realiser en tant que vehicule tout seul, l'homme ne peut pas s'en servir comme son vehicule. Christine revendique l'autorite de la position intermediaire. Ou plutot, il faudrait dire qu'elle revendique l'autorite de la femme-intermediaire comme prise de position : car la femme-intermediaire en tant que femme ve'hicule n'a pas de "position", c'est-a-dire qu'elle n'est pas placee dans la possibilite de participer a 1'elaboration du monde meilleur et a la transcendance humaine. Christine n'a point voulu red£finir le role de la femme et inciter la femme a resister a son r61e intermediaire; mais elle a voulu changer ses rapports et les rapports des autres a ce role. Elle a voulu lui donner un moyen de le percevoir en tant que pouvoir, et elle le fait en lui montrant comment le role intermediaire est une position de force (et non un simple role). Christine se met elle-ra^me dans la "position" intermediaire, comme nous l'avons vu. Elle a le pouvoir de participer a 1'Elaboration du monde meilleur, a cette edification de la Cite des Dames. Christine peut done se mirer dans 1'exemple de Rebecca. D'abord elle est en train de reunir la femme a la dlvlnite, comme Rebecca le fait pour l'homme. Elle ressemble aussi a Rebecca puisque, avant d'etre "aimed" par Dieu, "elle etait si vertueuse, sage et honnete que toutes celles qui 105 1•approcherent trouverent un modele en sa chastete." Comme cette femme est un modele pour toutes les femmes qui s'approchent d'elle (y compris Christine elle-meme), Christine est le modele de ses lectrices. Christine se mire implicitement dans 1'exemple de Rebecca non seulement par sa participation a la transcendance humaine; mais aussi explicitement, puisque Rebecca participe a la revendication de la dignite de la femme en se posant en tant que modele, c'est-a-dire en etant feminlste. Dans le meme chapitre ou figure l'histoire de Cassandre (ce qui est, je crois, significatif), Christine nous raconte l'histoire de Nicostrate (II.v). La position intermediaire de cette femme nous fait penser a celle de Christine un peu plus explicitement. Nicostrate participe en tant que femme-lntermediaire a 1'elaboration d'une ville : et elle le fait en etant consciente de sa position intermediaire, de son pouvoir. Christine n'hesite pas 4 affirmer qu'elle voulait poser "la premiere pierre." Elle a done bati un chateau a l'endroit mime ou, plus tard, serait fondee la ville de Rome, representant le monde meilleur : "Voulant etre celle qui poserait la premiere pierre, elle y construit un chSteau fort, comme tu [Christine] l'as deja entendu." Mais la Dame aurait aussi bien pu dire "comme tu es en train de le faire"! Elle le dit implicitement, en faisant ressortir des ressemblances entre deux femmes differentes, Christine et 106 Nicostrate. Le Livre de la Cite des Dames est lui-meme un ch&teau fort pour les femmes, la premiere pierre du feminisme, de ce nouveau systeme selon lequel elle pourra participer a 1•Elaboration du monde meilleur et au mouvement de la transcendance humaine. On pourrait constater que la ou l'homme marginalise la femme-intermediaire, en lui refusant toute prise de position, Christine la met au centre. Elle relit les memes histoires qui ont permis a l'homme de se placer au centre du monde. Mais quoique Christine adopte un systeme masculin, celui de se mettre au centre du monde, elle n'hesite pas a le modifier pour son bien et le bien des autres. II faut s'entendre sur le choix du mot "intermediaire." Cela ne signifie pas, dans le monde pizanien, un role central, un centre en tant que siege ou piedestal. Christine a change notre experience du centre: celle qui occupe la position intermediaire est "au centre" parce qu'elle se situe entre d'autres positions. Il ne s'agit done plus de definir les marges par le centre, ou meme de definir le centre par les marges, car il ne s'agit plus de 1'intErieur et l'exterieur, d'un systeme binaire. 107 4. La dignite originelle : Marie, femme-intermedlalre Christine fait done une revalorisation du role pre-e'tabli de la femme-intermediaire mais ignoree en sens de position qui vaille. Comme on l'a vu, la position intermediaire, c'est celle de la femme-vehicule transformee; elle n'est plus un corps seulement. C'est la position de la Vlerge Marie, qui, comme Eve, participe a 1'elaboration du monde meilleur et a la transcendance humaine. Nous n'avons plus a faire a la femme qui sert a quelque chose, e'est-a-dire a la femme-objet : 11 s'agit de la femme qui fait quelque chose, qui agit en tant que sujet. A la surface, Christine n'a pas a revendiquer la dignite originelle de la Vierge car elle existe dej& dans le monde pre-etabli. Comme le constate Simone de Beauvoir, "Marie n'a pas connu la souillure qu'implique la sexuallte" (1: 238). Christine n'a pas, non plus, ck defendre son role d•intermediaire, sa participation a 1'elaboration du monde meilleur. Son devoir est d'exploiter ce "role" intermediaire pour le transformer en position. Quoique la Vierge soit reconnue en tant que femme-intermedia Ire, ce n'est que dans la mesure ou elle est vehicule, ou elle n'est pas reconnue comme femme. C'est 1'exemple de la Vierge Marie qui demontre le plus explicitememt comment la femme-intermediaire est 108 representee par une absence dans le monde pre-etabll. Elle n'a absolument pas de pouvoir. La femme-intermediaire en tant que pur vehicule, c'est la femme-intermediaire impuissante. Son role et sa dignite originelle se manifestent en silence. C'est une presence qui n'en est pas une. Christine la fait devenir Dame : elle lui donne la puissance et la presence en tant qu'intermediaire. Elle lui donne une position : celle de Notre-Dame. Quoique le role intermediaire existe dans le monde pre-etabli, il est toujours centre sur le male. La femme est passive dans ses rapports aux les hommes. Christine va renvendiquer le role, ou plutot la position du corps de la Vierge, en soulignant qu'il a servi a la gloire de Dieu. Pour Christine cela veut dire que ce corps intermediaire a une voix. La Vierge Marie du monde pizanien parle. Elle est la veritable preuve de ce que Christine annonce au debut du livre, que "Dieu a accorde la parole aux femmes, [et] ce fut en verite pour mieux servir sa gloire" (61). Nous verrons comment 1'elaboration de. la position intermediaire en tant que voix est une mise en scene d'un processus que Christine veut promulguer et dont elle fait elle-meme 1'experience. Mais voyons d'abord comment elle exploite l'idee d'une femme-intermediaire et vehicule dans le monde pre-etabli. La femme-intermediaire en tant que 109 vehicule, nous dit Christine, n'a pas d'autorlte, Elle est a l'ombre de l'autorite de son fills, de celui qu'elle met au monde. La revendication de l'autorite de la femme-intermediaire qu'est la Vierge, c'est la revendication de toutes les femmes-vehicules, de toutes les meres et de toutes les femmes du monde : Ah! quel homme peut etre assez ingrat pour oubller que ce fut une femme qui lui ouvrit la porte du Paradis (je parle de la Vierge Marie); peut-on demander plus grand bien? Car, comme je te l'ai dit tout a l'heure, c'est par elle que Dieu s'est fait homme. Qui voudrait oublier tous les bienfaits que les meres font a leurs fils, tout le bien dont les femmes sont cause pour leurs epoux? Je demande, au moins, que l'on ne veuille point oublier les bienfaits qui relevent du domaine spirituel. (168-9) Comme Dieu a prefigure "le salut du genre humain par une femme" (170), toutes femmes, etant toutes meres, pourront participer a la dignite* et a la transcendance humaine grace a la fagon dont Christine relie et exploite le mythe de la femme-intermediaire. En changeant nos rapports a la mere de Jesus-Christ, elle espere changer nos rapports avec toutes les meres de ce monde, avec toutes les femmes. Tout comme elle veut retirer les hommes de 1'ignorance et de 1'ingratitude devant la 110 Vierge, elle change leurs rapports avec leurs propres meres: Je croyais deja qu'il dut leur suffire, pour retenir leurs mauvaises langues, d'avoir tous eu une mere et de connattre chacun les Evidents bienfaits que les femmes font habituellement aux hommes, mais je vois maintenant qu'elles les ont veritablement combles de blens, et qu'elles continuent de leur prodiguer des largesses. Qu'ils se taisent done! Qu'ils se taisent dorenavo-nt, ces clercs qui medisent des femmes! (108) Christine est en train d'ecrire dans le paradoxe : non seulement les hommes oublient parfois que c'est une femme qui leur a apporte le salut, mais que Ce sont des femmes qui les ont mis au monde. En oubliant la dignite originelle de la femme^ c'est-a-dire celle de la Vierge Marie et d'Eve, ils se permettent de "mEdire." Cet oubli est un processus par lequel ils les ont fait "devenir" femmes et c'est un processus que Christine redult au paradoxe. II est paradoxal que les hommes se rappellent parfois la dignite originelle de Marie dans le domaine spirituel tout en se permettant de medire des femmes en general, de les condamner en bloc: Car meme si toutes les autres femmes etaient mauvaises, l'4clat de tes [Marie] vertus brille 111 a tel point qu'il ecllpserait toute perverslte. Tres excellente Dame, toi qui es l'honneur de notre sexe, les hommes ne devraient-ils pas, puisque Dieu t'a elue pour epouse, s'abstenir de blSmer les femmes? (240) La revendication du role intermediaire de la femme est un deplacement de ce role. II ne s'agit plus d'une position passive, qui n'a pas le droit de se mettre en position (active) : la femme-lntermediaire est egalement une femme qui a la parole, qui a une voix. II ne s'agit plus de la femme-intermediaire en tant que vehicule sourd et muet. Comme Christine revendique la dignite originelle du role intermediaire de la femme en soulignant comment elle porte la vie et le salut a l'homme et a l'humanite, elle revendique la valeur d'itre femme-intermediaire en tant que position d'ou parler, c'est-a-dire en tant que voix. II faut signaler que la Vierge Marie est la seule femme, a part Christine elle-meme, a qui la parole est litteralement donnee dans Livre de la Cite des Dames. L'auteure la fait parler non seulement a travers "Christine" et les trois deesses, comme elle permet a toutes les autres femmes du livre & faire entendre leur voix indirectement; la parole est aussi litteralement donnee a la Vierge Marie et elle s'adresse directement aux femmes. Pour la premiere fois dans le livre, tout au 112 debut de la troisieme et derniere partie, Christine ne dit pas "voila ce que j'al dit a la Dame" ou "volla ce que me dit la Dame" pour faire parler les femmes. Nous passons du discours Indirect au discours direct. Christine nous annonce, tout simplement, "telle fut la re'ponse de la Vierge", et lui donne la parole sans plus tarder (240). Ce n'est pas tout simplement la voix de la femme-intermediaire que nous entendons, mais la voix de la femme-intermediaire en tant que "Reine Celeste", en tant que "Souveraine" (276). La plus digne de toutes les femmes-intermediaires, de toutes les Dames, a "pouvoir et autorite sur toutes les puissances du monde" (239-40). Elle a une position. Nos rapports a la femme-intermEdiaire qui n'est plus la femme-vehicule ont done radicalement change. Elle est, finalement, une noble Dame. Comme la revendication de la dignitl originelle de la Vierge est un processus par lequel toutes les meres de ce monde sont revalorisees et apprennent a se revaloriser, la revendication de sa position, de sa voix, est un processus qui est offert a toutes les femmes. Les femmes sont prie'es par Christine de "suivre l'exemple de [leur] Reine", e'est-a-dire de la Vierge (276). Quolqu'elle les prie de suivre son exemple "lorsqu'elle a apprls le supreme honneur qu'elle auralt de devenir la Mere du fils de Dieu", c'est la fagon dont Christine elle-m£me est en train de suivre son exemple que 113 nous devons imlter : car Christine est en train de faire ce qu'elle nous dit de faire; elle est en train d'imiter la Vierge dans la mesure ou c'est une femme-intermediaire qui nous parle. Comme la Vierge Marie s'est adressEe directement aux femmes de la Cite" dans le premier chapitre de la troisleme partie du livre, comme elle a litteralement pris la parole, Christine "s'adresse [directement] aux princesses et a toutes les femmes" pour la premiere fois a la fin de la deuxieme partie du livre (238). La position intermediaire n'est plus reserved a la mediation entre Dieu et l'homme, ni me*me entre hommes et femmes, mais inclut la communication des femmes entre elles. Christine est done, comme on l'a vu a plusieurs reprises, en train de revendiquer sa propre position en tant que femme-intermediaire. Elle est elle-meme en train de participer a la transcendance humaine en invitant toutes les femmes a participer dans le domaine spirituel. Comme Marie et Eve ont apporte le salut au monde, Christine l'apporte, pour ainsi dire, au sien. Elle est la femme-intermediaire qui a "pouvoir et autorite sur toutes les puissances [de ce] monde." Qu'il s'agisse du domaine intellectuel, corporel ou spirituel, les cles de ce monde sont entre ses mains (46). 114 5. Des femmes-intermediaires : les martyres La revendication de la dignite originelle de la Vierge et d'Eve n'est qu'un aspect de la revendication de la dignite de la femme dans le domaine spirituel. Ce n'est que le debut de la transformation de la cite des Dames en une Cite de Dieu. Le titre, La Cite des Damesf fait allusion a la Cite de Dieu de Saint Augustin. Christine juxtapose les deux cites. Ce n'est pas que la Cite des Dames entre en concurrence avec la Cit& de Dieu, mais que la vision de Christine participe a la tradition chretienne (Richards xxix). Le devenir Dame spirituel s'illustre chez les femmes-martyres egalement. Encore une fois il s'agira de voir jusqu'a quel point ces femmes sont aussi des femmes-intermediaires avec "pouvoir et autorite" : mais nous verrons qu'elles ressemblent & J^sus lui-meme plutot qu'a Marie. Comme pour les autres femmes-Intermedia ires, 1'entassement des biographies des femmes-martyres est en quelque sorte 1'autobiographie de Christine : le processus de devenir Dame chez les martyres est un mlrolr dans lequel Christine peut se mirer, puisque la vocation de martyre sera en effet une reflexion sur sa propre vocation artistique. L'analyse des biographies des femmes-martyres confirmera cette hypothese. 115 Christine commencera d'abord par elaborer la position intermediaire de la femme-martyre. Non seulement il y a eu des femmes qui ont 6te elles-memes martyres, comme on le verra, mais elles ont eu un role significatif (c'est-a-dire une position a occuper) dans le martyre des hommes. Encore une fois, c'est par 1'intermediaire des femmes que les hommes ont pu se faire entendre. Mais ce n'est pas la voix des hommes que nous entendons. Elle est cachee. Ce qui se fait entendre c'est la voix des femmes qui ont participe a 1'elaboration du monde meilleur, du monde Chretien. Nous entendons cette voix dans la mesure ou Christine met en lumiere la position intermediaire de ces femmes qui ont aide les martyrs. Si on voulait raconter tous les bienfaits que nous devons aux femmes, 11 faudrait un bien grand livre; toutefois., puisque je parle du domaine spirituel, combien de martyrs [...] ont etE soignEs, hebergEs et cache's par de simples femmes, des veuves ou d'excellentes bourgeoises! Car si tu lis les vies des saints, tu verras qu'il plut a Dieu que tous, ou presque, aient ete aidEs dans leurs souffrances et martyres par des femmes. Que dis-je? Les martyrs! Les saints apotres, saint Paul et tous les autres, et meme Notre-Seigneur Jesus-Christ furent, eux aussi, nourris et soignes par des femmes. (177) 116 Non seulement la femme avait autorlte et pouvoir avant que Dieu se soit fait homme, mais depuis aussi. Pour augmenter l'autorite de ces femmes-intermediaires qui ont aide les martyrs, pour nous faire prendre au serieux 1'importance de leur position, Christine choisit de parler des saints apotres et de Jesus-Christ lui-meme, les martyrs les plus illustres. Ces femmes n'ont pas seulement "soigne et heberge" les martyrs, elle les ont "caches" aussi. C'est en effet ce que Christine elle-meme est en train de faire : elle cache les martyrs pour laisser parler les femmes intermedlalres. Les martyrs sont en arrlere plan : ce sont les femmes intermedlalres reliees k ces martyrs qui sont en premier plan, qui agissent. D'ailleurs, dans un des quelques exemples qu'elle nous donne, celui de Catulle (177-8), la femme ne fait pas que cacher saint Denis, saint Rustique et saint Eleuthere : elle cache leur corps, la depouille sainte. Ces martyrs sont en arriere plan, pulsqu'ils sont morts, leur histoire est termlnee dans ce monde. C'est ce que Catulle fait qui compte. Mais tout ceci n'est qu'un debut. La position de la femme-intermediaire dans la vie des martyrs est revendlquee, mais le travail de Christine n'est pas flnl : car ce ne sera pas la vie des saints martyrs qu'elle va proceder a relire pendant plusieurs chapitres, mais la vie des saintes martyres. Elle est done, k un certain niveau, 117 toujours en train de cacher les hommes-martyrs, dans la mesure ou elle va faire parler ces femmes-martyres qui, jusqu'a present, etaient elles-memes cachees et parlaient sans qu'on les entende. Les biographies des martyres occupent les derniers chapitres du livre, "les hautes toitures", et elles sont au "premier rang" de la cite: [...] Dieu a favorise de sa grace le sexe flminin a l'egal des hommes, puisqu'il a donne aux tendres et faibles jeunes filles force et Constance pour subir d'horribles martyres a la gloire de sa sainte foi. Elles sont couronnees au Paradis et leurs vies, tres belles k entendre [c'est moi qui souligne], sont pour toutes femmes plus edifiantes que nulle autre doctrine. C'est pourquoi elles occuperont le premier rang de notre Cite. (241) Comme Marie, les martyres servent de modele. Le martyre est un processus, comme le devenir Dame, qui est offert aux femmes pour revendiquer leur dignite spirituelle. Pour Christine, plus que nulle autre "doctrine", le martyre en tant que processus est "Edifiant" pour "toutes les femmes", car elle voyait, dans le chr1stianlsme, un moyen de vaincre l'oppression (Richards xxix). Pourtant, ce n'est pas que Christine croie que les femmes doivent souffrir la torture pour atteindre une certaine dignite spirituelle. Elle tente 118 plut6t de mettre en lumiere comment toute existence feminine est en quelque sorte un martyre et que cela manifeste une dignite spirituelle specifique aux femmes. Toute femme peut done devenir une Dame spirituelle, quelle que soit sa condition sociale, car la condition feminine est un martyre universel : il y a "un nombre infini de ces dames de toutes conditions, vierges, veuves ou marines, en qui la puissance divine s'est manifested par une force, une Constance extraordinaires" (274-5). C'est ainsi que meme une prostituee (comme une femme violee) peut figurer dans les biographies des femmes martyres. Comme le titre de Cite des Dames fait allusion a la Cite de Dieu, le martyre au nom du christianisme est juxtapose pour le bien des femmes au martyre au nom du feminisme. Affre, une "prostituee convertie", remplace un martyre par un autre. C'est le martyre qui est convert1. Comme elle a du souffrlr en tant que prostitute, en tant que femme, elle souffrira en tant que chretienne : "Le juge lui dit : 'le deshonneur de ton corps ne te suffit pas, heretlque, tu peches en adorant un dieu etranger'" (272) . Comme elle a sacrifle son corps auparavent aux hommes, elle le sacrifiera maintenant a Dieu. C'est le mouvement de la transcendance, le depassement vers d'autres libertEs. La femme Imite le Redempteur (Beauvoir 119 2: 425) : c'est une vision feminine du monde et du salut (2: 422) : Seigneur Dieu, Je'sus-Chr ist tout-puissant, toi qui appelles les pecheurs a faire penitence, daigne recevoir mon sacrifice a l'heure de mon martyre; delivre-moi du feu Eternel par ce feu terrestre qu'on prepare pour mon corps. (Pizan 272) N'est-ce pas une maniEre de redonner un peu de dignite et de pouvoir aux vraies femmes-martyres de ce monde, c'est-a-dire aux prostitutes, aux femmes violEes, en somme a toutes les femmes victimes du monde? Comme la femme violee, la prostituee signifie toutes les femmes, non seulement celles qui sont 1itteralement comme elle. Le devenir Dame spirituel qu'est le martyre est done un moyen pour toutes les femmes de changer leur experience de la condition feminine. Comme nous le voyons dans le cas d'Affre, la prostituee, le devenir Dame spirituel du martyre ne se fait pas en souffrant en silence: "Au milieu des flammes elle disait encore : 'Seigneur Jlsus, daigne me recevoir, pauvre pecheresse immolle en ton saint nom'." Les martyres sont des femmes qui parlent, qui ont non seulement une voix mais une voix inebranlable. C'est une voix qui se fait entendre partout et en tout temps. C'est une voix qu'on entend "parler avec tant d'autorite" (242). 120 De plus la voix de la martyre convertit des gens et son nom se fait invoquer partout dans les souffrances des autres (244-45). Les martyres sont des femmes qui ont une existence autonome dans la mesure ou elles peuvent parler, ainsi que dans la mesure ou elles refusent de se marier pour se consacrer a 1•Epoux Celeste; elles participent toujours a 1'elaboration du monde meilleur, du monde Chretien medieval. Quoique leur existence soit en quelque sorte autonome et authentique, elles s'engagent dans un projet collectif. 6. Jesus-Chrlatlne et le chrlstlnlsme Un autre aspect de l'autonomie des martyres du monde pizanien serait leur refus d'adorer les idoles. Elles refusent d'avoir plus d'un Dieu, des dieux autres que le Dieu Chretien en trois personnes. Elles veulent convertir les autres a cette meme autonomie dans la mesure ou elles les convertissent au christianisme. De la meme maniere, Christine a du etre convertie a ne pas adorer des idoles (les auteurs misogynes); elle les confondait avec la voix de Dieu. C'est pour cette raison que le devenir spirituel devait etre elabore dans le livre. Le christianisme est, du point de vue feministe de Christine, un rampart contre la "meme voix" et le "temoignage reuni" opprimant des "idoles" misogynes. Le 121 feminisme est done sur un pied d'egalite avec le chrlstianlsme de la Cite des Dames, ou la Cite' de Dieu, comme elle est nommee a la fin du livre (275). Afin d'analyser cette idee davantage il faudrait voir comment la liste feministe des martyres est un miroir dans lequel Christine se mire. II s'agira de voir comment le devenir Dame spirituel des martyres reflete la vocation artistique de Christine, c'est-a-dire sa vocation feministe. II faudra voir comment Christine elle-mEme se projette en tant qu'artiste dans la femme-martyre. Comme si elle avait peur que ce ne soit pas assez evident pour ses lectrices qu'elle se mire dans les biographies des martyres, comme dans les biographies de toutes les femmes du livre, Christine y inclut la blographle de sainte Christine. Christine ne veut pas cacher le fait qu'elle se mire dans son oeuvre. Elle nous donne largement assez de signes pour le souligner. L'histoire du martyre de sainte Christine ne reflete pas implicitement l'histoire du martyre feministe de Christine de Pizan, mais tres explicitement: "Je te parlerai de sainte Christine parce qu'elle est ta patronne" (255). Christine exploite l'idee de se mirer dans les histoires des martyres. Ce qui est implicitement suggerE, et qui est peut-etre plus interessant, c'est comment Christine se mire dans la biographie de sainte Christine tout comme 122 celle-ci se mire dans l'histoire du martyre de Jesus-Christ lui-meme. Comme le nom de Christine se mele a celui de sainte Christine, celui de sainte Christine se mele a celui du Christ: "Jesus-Christ lui-m&me descendit des Cieux pour la baptiser [...]. II lui donna son propre nom, 1'appelant Christine" (259). Revenons a la ressemblance explicite entre sainte Christine et Christine en ce qui concerne le martyre de l'une au nom du chr1stianisme et de 1'autre au nom du feminisme. II faudra comprendre comment, a 1'instant meme ou Le Livre de la Cite des Dames nous offre une experience spirituelle, un devenir, nous faisons en le lisant une experience du feminisme, nous nous convertissons en Dames. Comme pour toutes les martyres qui continuent a parler sous la torture, l'autorite et le pouvoir des paroles de sainte Christine sont inlbranlables. La femme martyre continue a parler et a convertir des gens malgre la souffrance. Chez sainte Christine cela se manifeste explicitement, puisque c'est precisement la partie de son anatomie qui lui permet de parler, de faire entendre sa voix et celle du Saint Esprit, qui est brlsee sous la torture. Le martyre de sainte Christine est encore plus exagere que celui d'Euphemle, par exemple, qui, "son corps [...] brisE sous la torture, sa lucidite allait toujours croissant et ses paroles etaient toujours pleines du Saint Esprit" (252). 123 C'est la langue de salnte Christine qui est martyrisee. Mais quoiqu'on lui coupe la langue pour l'empecher de parler, car voila justement ce qu'on veut faire a toutes les femmes (martyres) de ce monde, elle "dit plus clairement que jamais : 'Puisque tu n'as pas cru mes paroles il est juste que tu sois aveugle par ma langue'" (261). Non seulement elle continue a parler, mais elle crache sa langue dans l'oeil de celui qui l'a coupee. Elle 1'aveugle puisque e'etait pour s'aveugler lui-mime qu'il lui avait coupe la langue. Non seulement elle continue a parler, mais sa langue, cette partie de son corps essentielle k la prise de parole, devient une arme, ainsi que son discours. Ce qui nous interesse lei par rapport a La Cite des  Dames, ce rempart qui ne "sombrera pas dans le neant" (43), c'est que, comme la "langue" du christianisme continue a se faire entendre, la "langue" du feminisme ne pourra pas itre coupee, car elle est inebranlable (45). L'image de sainte Christine a la langue coupee fournit un parallele a 1'image de Christine au debut du livre, qui, la langue coupee par les idoles misogynes du "temoignage reuni", continue quand meme a faire entendre sa voix feministe. Finalement, ce que je veux demontrer c'est que Christine a represents son experience feministe a travers 1'image du martyre. Pour construire sa Cite et son Livre, 124 elle a du parler, malgre' sa langue coupee. Elle l'a fait grace a ' gcriture. Comme une femme-martyre, Christine imagine convertir des gens a son idee, a sa vision. Christine entreprend une mission. Elle fait des saintes du feminisme et elle transforme ses lectrices en Dames militantes. Les lectrices font une experience du feminisme, car Christine est elle-meme en train d'en faire une. Comme sainte Christine s'est convertie et convertit les autres au christianisme, Christine est convertie au feminisme par les Dames et tente de convertir les autres femmes a ce qu'on pourralt appeler, puisque Christine en est la patronne, au christinisme. k la fin du livre, Christine s'adresse aux femmes en faisant directement entendre sa voix; elle les prie d'"accroltre et multiplier" au nom du feminisme (christinisme )••. comme le font les martyres au nom du christianisme (278). Comme dans la Comedie divine de Dante, ou l'auteur fait une experience spirituelle et son lecteur la fait avec lui, le Livre de la Cite des  Dames est une ceremonie eucharistique. Comme le Chretien et la chretienne imitent le Christ lui-meme et participent a son acte redempteur par 1'eucharistie, le lecteur du Livre de la Cite des Dames et de la Comedle imite 1'eVolution et 1'experience des auteurs de ces oeuvres "divines" (Josipovici 36). Comme le mot "Amen", signe du consentement, est le dernier mot que Christine 125 ecrlt dans son livre, c'est le dernier mot que lit sa lectrice : celle-ci doit etre d'accord. Pourtant, Christine promet a ses disciples que la tache ne sera pas facile, que ce sera un veritable martyre, qu'il faudra parfois parler avec la langue coupee. C'est pour cette raison que Christine pre*che la patience aux femmes. Le devenir Dame spirituel, c'est le martyre : Christine propose ce processus a toutes les femmes, qui, comme la prostituee, vivent dans d'horribles conditions. Elle ne s'aveugle pas a la realite. Toute femme pourra done se transcender, comme le peuvent les Chretiens, si elle peut se refaire en tant que femme, si elle peut devenir Dame, et changer de rapports k sa condition feminine. II faut qu'elle se donne le pouvoir et qu'elle prenne une position, quelle que soit sa condition : Et celle dont le mari est pervers, felon et mechant doit faire tout son possible pour le supporter, afin de l'arracher k sa perversite et le ramener, si elle peut, sur le chemin de la raison et de la bonte [....] (276) En tant que femmes modernes, le seul reproche qu'on pourrait lui faire, c'est celui d'avoir demande aux femmes d'accepter leur condition. C'est pour cette raison que plusieurs critiques (meme f e'ministes) de l'oeuvre eprouvent de la difficulty k accepter Christine en tant 126 que feministe et constatent qu'elle est tout simplement pro-femme (Boulding 480, Sharar 168, Margolis 375, Willard 116). Pourtant, 11 n'est pas juste de lui faire ce reproche, car il n'est pas question de tout simplement conselller aux femmes d'accepter leur condition. Au contraire, 11 est novateur de la part de Christine de prier les femmes de faire le mieux qu'elles puissent de cette condition, de saislr le pouvoir la ou elles peuvent le faire, de changer et d'amellorer cette condition. Christine n'est pas radicale mais revolutionnaire; c'est pour cela qu'elle s'interesse au processus de changer les choses et non pas aux choses qui ont change d'elles-memes. Pour Christine, lorsque la situation a change elle n'a plus besoin de nous. En effet, Christine est beaucoup plus moderne qu'on ne le constate. En d^pit de ce que disent les critiques, elle est un modele et une enseignante pour toutes celles qui font l'experlence de son livre. Elle est en train de dire, comme le dirait Simone de Beauvoir, qu'il n'est pas tout a fait necessaire de changer la societe1 et ses structures completement pour modifier la condition feminine. Il suffit peut-etre de changer nos rapports a. cette societe et ses structures (Moi 91-92). C'est pour cette raison que Christine batit une Cite tout en ecrivant un Livre. Elle transforme la condition feminine sans supprimer les structures traditlonnelles que sont la cite et le livre, la 127 civilisation et la litterature ; sur les memes fondations, un edifice tres different peut se construire. 128 Conclusion entre les devenirs De mesdisans, ce me semble Qui cornent laide chancon, Dont souvent je sue et tremble En escoutant leur lecon. -Christine de Pizan Cent ballades d'amant et de dame Je ne veux pas conclure. Conclure, ce serait me rallier au "temoignage reuni" et a la "m£me voix" qui conclut que Christine n'est pas feministe. Ce serait l'appeler un "bas-bleu" comme Lanson (167). Nous nous sommes trop longtemps occupies de ce que Christine a dit ou a voulu dire. II faut maintenant, comme j'ai tente de le faire, s'occuper de ce qu'elle a fait ou de ce qu'elle a voulu faire. Encore mieux, occupons nous de ce qu'elle fait, de ce qu'elle est en train de faire. L'heure est venue d'ecouter notre mere, Christine, qui nous appelle a souper, a consommer et a digerer cette nourriture digne qu'est son livre et de dire Amen avec elle. L'heure est venue de respirer l'air de la mere et de vagabonder dans le monde pizanien. Bref, l'heure est venue de devenir comme Christine, de devenir Dame. 129 Pour faire cela 11 faut d'abord avoir le gout du vagabondage, de se deplacer. II faut le desirer au plus profond de son etre. C'est ce desir qui nous donnera non seulement la force de continuer a parler avec la langue coupee, mais de cracher cette langue dans la figure de nos ennemis et de nos violeurs intellectuels, corporels et spirituels pour les aveugler. Cracher sa langue coupee c'est refuser de la digerer, mais c'est parler aussi. C'est retourner la misogynie contre son auteur. C'est se moquer serleusement. Je crols que c'est cela que le "temoignage reuni" des critiques qui refusent de croire que Christine est feministe a refoule. Ils ne voient pas que Christine se moque des stratagemes misogynes : se moquer, c'est deconstruire. Sainte Christine crache sa langue pour aveugler celui qui, d'apres elle, est deja aveugle. En continuant a parler avec la langue coupee, Sainte Christine est en train de devenir Dame, tandis qu'en crachant sa langue coupee elle deconstruit comment elle est devenue femme. Elle veut non seulement montrer comment elle volt les choses, mais comment les hommes misogynes ne les ont pas vues, comment ils sont aveugles en ce qui concerne les femmes. Il ne s'agit pas d'une simple parodie, mais, comme je l'ai constate dans 1'Introduction, de ce que Naomi Schor appelle la "perodie" (xii). Ainsi que 1'exemple de Sainte 130 Christine 1*implique, les hommes sont aveugles devant la femme comme lis le sont devant Dieu : et il ne s'agit pas simplement des non-chretiens. Les Chretiens aussi ont 4te aveugles devant Dieu comme devant la femme. Ils ont mis l'Un en concurrence avec 1'Autre. Christine tente de retrouver le moyen de rlunir la femme a la divinitl, comme elle tente d'integrer son integrite a elle dans le monde. Quolqu'elle "perodle" la conduite des hommes et leurs rapports aux systemes du monde, elle ne les imite pas. Elle utilise ces m£mes systemes sans imlter le mauvais usage que les hommes en font. L'oeuvre de Christine, quoiqu'll s'aglsse d'un texte moral, n'est pas dldactique. C'est une experience spirituelle a partager. C'est un devenir. Christine ne veut point etre une deesse, une idole. Elle veut plutSt etre comme le Christ. C'est une femme dont nous partageons 1'experience pour prouver notre propre dignite humaine. Non seulement Christine se moque des ecrits des hommes, elle s'en moque tout en les re-6crivant. Elle apprend tout en inventant. On decouvre un processus, un plan d'action et un stratageme rhltorlque dans son texte. Comme Christine a donne une voix a la femme au niveau spirituel, elle lui en donne une au niveau Intellectuel et corporel aussi. Au niveau intellectuel, la femme acquiert sa voix en apprenant a creuser avec la "pioche d'Interrogation" et en faisant son apprentissage de la 131 citation et de 1'invention. Au niveau corporel elle apprend, comme une Amazone, a etre femme et a se defendre en tant que femme. Elle pergoit qu'etre mere (qu'itre femme) ne l'empeche pas de lutter, de participer au mouvement en avant d'une societe, d'une civilisation et d'une litterature. Dans le monde pre-etabli, 1'aspect maternel de la femme l'empeche de se battre et de se defendre (Huston 129). Bref, la femme en tant que mere ne pouvait pas parler : Christine lui donne la parole. Devenir Dame n'est done pas une "mutacion." Il ne s'agit pas de devenir homme pour parler. II s'agit de devenir Dame pour parler en tant que femme. Il faut se metier de croire que les femmes de la Cite renoncent a la maternlte, a etre femme. Il faut plutSt voir comment elle propose de transcender la femme en tant que mere. Qu'il s'agisse, comme pour les Amazones, de mettre la maternity sur un pied d'egalite avec la force physique (comme elle l'est), ou qu'il s'agisse de la sublimer, comme pour les vierges et les martyres qui se consacrent a 1'Epoux Celeste, elle propose une transcendance de 1'immanence feminine. Christine ne nous donne pas la possibilite d'etre homme, ni meme celle d'itre "femme", car nous le sommes deja. Elle veut plutot nous donner le moyen de l'etre de nouveau, de redevenir femme. C'est ce que j'ai appele le "devenir Dame." Christine a choisi le mot Dame pour 132 mettre en lumiere la femme qui participe en tant que femme au monde masculin. Elle s'ancre dans son systeme de la noblesse, des rangs et des titres, mais sa feminlte* continue a se faire valoir : elle se fait ainsi entendre en tant qu'autorite. Earl Jeffrey Richards a deja examine' cet aspect du titre, mais 11 faut aller plus loin. Il faut le voir en tant que processus, en tant que devenir. Il ne s'agit pas d'etre nee Dame; ce n'est pas une affaire de sang, du destin. Comme la Cressida de Shakespeare, exemple d'une femme qui se trouve au milieu de la guerre mais qui a du mai ci faire entendre sa voix, Christine ne desire devenir homme que dans la mesure ou elle voudrait parler en tant que femme. Comme Cressida, la Christine du debut du livre n'a pas de choix; elle n'a qu'un choix binaire: devenir homme, c'est-a-dire accepter et s'abandonner a l'autorite masculine, ou £tre une femme qui ne parle pas. Christine refuse ce choix, decidant qu'il faudra que ce soit une femme qui parle, qui ne se pose pas en silence. II s'agira de faire comme un homme, de s'integrer dans son systeme, sans etre comme lui. Notons que Cressida constate que si nous, les "femmes" (we women), pouvions parler, qu'elle, Cressida (I), ne voudrait peut-etre pas necessairement etre homme: 133 And yet, good faith, wished myself a man, Or that we. women had men's privilege Of speaking first [c'est moi qui souligne]. (Ill.i. 129-31) Christine ecrit dans ce "or" de Cressida. La Christine du debut du livre qui desirait etre un homme et qui ne voulalt pas Etre une femme evolue. II faut, comme Schibanoff, appliquer le concept de "1'lmmasculation" et de "1'emasculation" a La cltl. Mais il faut aussi explorer, comme j'ai tente de le faire, le fait que Christine ne veut pas etre une femme, ou du moins, qu'elle ne veut pas &tre "comme une femme." II s'agit aussi d'une Ifeminisationf d'un de-devenir femme. Nous avons vu que vouloir etre un homme et ne pas vouloir etre une femme ne sont pas forcement la meme chose. Ne pas vouloir £tre une femme dans le livre devient vouloir etre "Dame", une autre femme, se transcender en tant que femme et non pas devenir homme en changeant de sexe. Vouloir devenir Dame, c'est le refus du desir d'etre homme; mais vouloir devenir Dame ne veut pas dire qu'on ne veut pas participer a 1'elaboration du monde. Ainsi on devient Dame, en s'integrant au systeme qu'on transforme pour qu'il nous permette de rester integrees et integrales. Au niveau intellectuel, il s'agit de lire comme une femme tout en resistant a la tentation de lire comme un 134 homme. Ou peut-etre £audralt-ll lire entre les deux : car lire comme une femme c'est deja lire comme un homme, c'est lire comme les hommes nous ont appris a lire. Justement, il s'agit d'apprendre a lire comme une Dame. II s'agira toujours de lire comme une femme, de poser son identite fe'minine, mais ce sera lire autrement qu'auparvant. En apprenant a lire comme une Dame, on apprend 4 se poser et a s'imposer avec autorite en tant que femme. Au niveau corporel on se de'guise en homme, non pas pour se faire passer pour un homme, mais pour eViter de se laisser definlr en tant que "femme", en tant qu'immanence, sang, naissance et nature. Se definlr en tant que "femme", ce ne serait pas une prise de position. Pour devenir Dame et citoyenne, il faut prendre position, s'installer dans cette nouvelle construction, cette nouvelle Cite des Dames qui continue a se construire, qui passe, en tant que livre, du lisible au scriptible. Il s'agit d'accessibilite et d'autorite a la fois. Le titre de Dame est un "titre majestueux" qui peut etre cree pour soi dans la "communaute de femmes" (Auerbach 8). Les hommes possedent deja les symboles universels du pouvoir, comme Roi et MaTtre (8), tandis que les femmes dolvent les obtenir, les merlter. Pour etre Dames elles dolvent le devenir. Les hommes feralent bien d'ecouter, d'apprendre quelque chose, de changer leurs propres rapports au pouvoir, de demander acces a cette Cite. Pour changer nos rapports aux structures et aux systemes de ce monde, nous dit Christine, on ne peut plus se contenter de revendiquer notre droit de faire comme les hommes. Les Dames modeles inciteront plut&t les hommes a les imiter : l1Imitation du Christ, 1'Imitation de Christine. Vol la le trlsor, l'or. Amen. 136 Bibllographle Albistur, Ma'ite et Daniel Armogathe. Histoire du feminisme francais du moyen ^ge ei nos jours. Paris: des femmes, 1977. Altman, Leslie. "Christine de Pizan : First Professional Woman of Letters." Female Scholars : A Tradition of Learned Women Before 1800. Ed. J. R. Brink. Montreal: Eden Press, 1980 Auerbach, Nina. Introduction, "The Communal Eye" in Communities of Women: An Idea in Fiction. Cambridge, Massachussetts: Harvard UP, 1978. 3-32. Augustine. The City of God. Trans. Marcus Dods. 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