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Ousmane Sembène romancier de l’Afrique emergente Lanthiez-Schweitzer, Marie Alice 1976

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OUSMANE SEMBENE ROMANCIER DE L'AFRIQUE EMERGENTE by Marie-Alice Lanthiez-Schweitzer B.A., University of California, Los Angeles, 1967 M.A., University of California, Los Angeles, 1968 A thesis submitted in partial fulfilment of the requirements of the degree of Doctor of Philosophy in the Department of French We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA December, 1976 (e) Marie-Alice Lanthiez-Schweitzer, 1976 In presenting th i s thes is in pa r t i a l fu l f i lment of the requirements for an advanced degree at the Un ivers i ty of B r i t i s h Columbia, I agree that the L ibrary sha l l make i t f ree ly ava i lab le for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of th is thesis for scho lar ly purposes may be granted by the Head of my Department or by his representat ives. It is understood that copying or pub l i ca t ion of th is thes is for f inanc ia l gain sha l l not be allowed without my writ ten permission. Department of The Univers i ty of B r i t i s h Columbia 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1W5 Date ZDscAwi^ jeA. SOMMAIRE • Cette etude a pour but de definir les traits specifiquement africains de l'oeuvre l i t t e r a i r e d'Ousmane Sembene, un romancier sene-galais original qui cherche plus que tout autre a ne pas trahir sa culture en utilisant une forme artistique non-africaine. Pour cela, nous avons suivi chronologiquement 1'evolution de l'oeuvre et en por— tant notre attention sur l a demarche de l a pensee de l'auteur qui ressort des textes. Ousmane Sembene a ete qualifiS de romancier socio—realiste avec raison car son oeuvre presente une ouverture sur l e monde et sur l a societe africaine en particulier. Sensible aux realites sociales et psychologiques du Noir vivant dans une periode de transition entre l ' e -poque coloniale et l'epoque des independanees, Sembene s'est donne pour tache de les interpreter. La premiere partie de cette etude est done consacree aux themes qui s'ins-crivent dans un contexte historique et social. l i s tendent vexs une definition de l a personnalite a f r i — caine dans cette optique. Pour Sembene, 1'experience du colonialisma a traumatism le Noir au point que ce l u i ^ c i -a perdu son identite profonde. Pour rehabiliter &a dignite, i l l u i faut prendre conscience de sa con-dition et reagir. L'auteur propose l a revolte collective dans une perspective marxiste car l a liberation psychologique ne se fera que lorsque les structures sociales respecteront la liberte individuelle. Chaque Africain est implique et doit se sentir responsable de l'avenir. Sembene met sa f o i dans le peuple reste plus pres de se& racines que 1'elite et donne aux femmes un role actif dans la rehabilitation d'une culture africaine originale. Pour l i i i , l'ecrivain est un membre dyna-mique de sa communaute; i l a un role educatif a jouer. Cette con-ception existentielle engagee est aussi une conception traditionnelle africaine. E l l e renvoit au griot, interprete et guide de sa communaute dans l a societe africaine ancienne. La deuxieme partie de cette etude s'attache a definir l roeuvre d'un point de vue l i t t e r a i r e . Nous y ftablissons une correlation entre les idees de l'auteur et l a forme proprement l i t t e r a i r e . Nous en deduisons que le traitement des per^-sonnages, l a structure des romans et des nouvelles ainsi que le style marquent bien un effort d'africanisation de cette forme artistique. Cependant ces tentatives ne reussissent a convaincre ni l e lecteur n i le romancier. La litterature negro-rafricaine d'expression fran*-gaise presente des contradictions d i f f i c i l e s a surmonter pour un ecri-^ vain engage qui veut se degager de 1'emprise europeenne. L'obstacle majeur est l a langue, symBole de l^imperialisme culturel francais, car e l l e sert de vehicule a des valeurs etrangeres a l a culture a f r i -caine; Comprise par une minorite dl'Afrieains,eJleMormffiure: portee restr»nte a l a litterature francophone. Conscieht de ces limitations, Sembene s'est consacre a l a revalorisation des langues africaines et s'est tourne vers le cinema en attendant que le precede lent d1adaptation des langues vernaculaires a l a forme l i t t e r a i r e se realise"".., II ressort de cette etude que le fond diOJ.mai,h?e l a forme et ceci en accord avec l a conception artistique de l'ecrivain, L'originalite de Sembene vient de ce qu'il a remis en question le role de l a litterature i i en Afrique et l u i a donne une signification qui correspond a sa culture. Son oeuvre est a lrimage de 1'Afrique en train de se creer une identite. Mais i l semble que l a litterature negro-africaine d'expression fran-chise ne soit pas viable sous sa forme actuelle dans 1'Afrique de demain. La forme l i t t e r a i r e survivra seulement s i e l l e peut s'adapter aux lan-gues autochtones qui ne trahiront pas l a pensee africaine. On ne peut dissocier 1'oeuvre d'Ousmane Sembene de l'homme ni de la destinee africaine. CaPx dans son oeuvre sont reuntes l a somme de ses experiences et de ses reflexions personnelles. Celles^ci refletent les epreuves d'un continent en devenir. Elles font egalement partie de l a condition humaine et representent le combat incessant de l'-homme pour sa dignite et sa liberte, La persistance de Sembene a poursulvre ces valeurs en font un symbole de 1'Afrique qui commence a emerger de sa longue obscurite. i t i TABLE DES-MATIERES Page Avant-Propos 1 Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ,. . . . . , Premiere Partie OUSMANE SEMBENE, ECRIVAIN ENGAGE Introduction « , . , . 10 Chapitre I. Du colonialisme a l'independance Q-956V19 601 14 Chapitre II. Les sequelles de l a presence europeenne , . 34 Chapitre III. A l a recherclxe d'une identite africaine . . 56 Deuxieme Partie OUSMANE SEMBENE, ECRIVAIN AFRICAIN Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83 Chapitre IV. Une nouvelle definition de 1'Homme noir . .. 87 Chapitre V. Vers une africanisation du roman . . . . . . .112 Chapitre VVI. Role de l^ecrivain dans l'Afrique emergente . 152 Chapitre VII. Ousmane SemBene et l e cinema . . . . . . . . 178 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205 Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 216 iv AVANT-PROPOS L'ecrivain senegalais Ousmane Sembene a publie cinq romans et deux recueils de nouvelles entre 1956 et 1973 — ce qui est conside-rable compare a l a production moyenne d'autres ecrivains africains francophones. Cette o e u v r r e a gte diversement accueillie par l a critique. E l l e parait douteuse a certains, tres grande a d'autres. Ousmane Sembene est bien mentionne dans les histoires l i t t e r a i r e s . La plupart des anthologies negro-africaines ont reproduit des extraits de ses romans et nouvelles. Des articles ont aussi ete consacres a certains themes de son oeuvre. Mais peu d'etudes en ont donne une vue d'ensemble. Malgre une oeuvre riche et les opinions controversies qu'elle a soulevees, i l nous semble quJOusmane Sembene n'a pas recu 1'attention qu'il merite. Pour ces raisons, nous avons choisi de faire une etude l i t t e r a i r e generale qui tracera 1'evolution des themes essentiels, analysera l a structure et le style d'une oeuvre dynamique, originale car profondement africaine. Ce qui nous a particulierement attire chez cet auteur, c'est son africanite et sa preoccupation constante non seulement avec son iden-t i t e mais aussi avec son pays en devenir. Pour mieux apprecier cela, i l convient de mentionner i c i quelques details biographiques qui montrent combien son oeuvre est etroitement liee a sa vie. En effet le milieu dans lequel Ousmane Sembene a vecu aussi bien que les circonstances qui l'ont amene a ecrire donnent a sonioeuvre une orientation toute 2 particuliere et le distinguent des autres ecrivains africains franco-phones. Contrairement a ceux-ci, i l n'a pas ete reellement forme dans les ecoles francaises, f a i t tres important qui affecte son style comme sa maniere de penser. A l'age de treize ans, i l . termine brusquement ses etudes au niveau du certi f i c a t d'etudes apres une confrontation violente avec le directeur de son ecole. Cet incident l u i ferme les portes des ecoles publiques (francaises). Faute de mieux, i l devient mecanicien puis macon et passe ses l o i s i r s a vagabonder dans les rues de Dakar ou au cinema ( i l est a l'heure actuelle l'un des realisateurs africains les plus si g n i f i c a t i f s ) jusqu'a sa mobilisation en 1942. La guerre l u i donne 1'occasion de decouvrir d'autres horizons: l a Guinee, le Tchad, 1'Afrique du Nord, 1'Europe. Demobilise en 1946, i l retourne a Dakar ou i l participe a l a fameuse greve des cheminots decrite dans Les Bouts de bois de Dieu. Mais bientot l a soif des voyages le ramene en Europe ou i l travaille comme ouvrier puis docker a Marseille. La, Sembene, l'homme d'action, ne se contente pas de l a routine journaliere II se lance dans 1'action syndicale en organisant les travailleurs noirs expatries. C'est a cette epoque qu'il S'Vinscrit au parti communiste (1950). Cette periode tres dynamique pour l u i le voit s'interesser pour la premiere fois a l a litterature. Voici comment i l y est venu, selon ses propres declarations: "Je suis venu a l a litterature comme un aveugle decouvre l a vue un matin. J'etais a Marseille, responsable syndical et j'avais vu dans l a b i b l i o -theque du C.G.T. qu'il y a v a i t peu de livres sur 1'Afrique...(p. 220) comme j'etais responsable, je m'occupais aussi de l a litterature et je l i s a i s beaucoup, ce qui m'a amene par mecontentement 3 pour dire que vraiment l'Afrique n'etait pas presente i c i . Et c'est par l a suite que j ' a i commence a ecrire.^ (p. 223) Alors qu'il est toujours docker, i l publie son premier roman — en partie autobiographique — Le Docker noir, en 1956. Le sort decide alors pour l u i de son avenir: une mauvaise chute sur les docks l u i brise l a colonne vertebrale et l u i interdit tous travaux physiques. A partir de ce moment, i l devient ecrivain a part entiere. Deux elements ont done marque l a vie d'Ousmane Sembene: l'arret de ses etudes et, plus tard, l a guerre. Au lieu de devenir un petit fonctionnaire, i l a exerce toutes sortes de metiers manuels qui l u i ont permis de cotoyer les hommes simples, pauvres et exploiters decrits dans ses romans. D'autre part, la guerre l u i a donne 1'occasion de voyager et de s'enrichir en experiences humaines au contact d'autres cultures. Ces elements sont essentiels car i l s eclairent l'oeuvre qu'ils ont i n -fluenced profondement. Enfin on pourrait ajouter un troisieme element: cet accident qui determina dans une certaine mesure l a carriere d'Ousmane Sembene,. Apres une absence de douze ans, notre auteur est retourne vivre au Senegal en 1960, et i l a entrepris depuis plusieurs voyages a, tra-vers l'Afrique francophone afin de penetrer plus profondement sa propre c i v i l i s a t i o n . Bien qu'il a it vecu en Europe, Sembene a choisi l'Afrique.. Si ^Carrie D.Moore, Evolution of an African Artist: Social Realism in  the Works of Ousmane Sembene, Ph.D. Thesis, Indiana University, Language and Literature, Modern 1973. [Appendix I: Interview with Ousmane Sembene,]p. 220, p. 223. . 4 i l a enrichi ses connaissances et aiguise son esprit critique a l'etranger, i l a fondamentalement garde son identite africaine. Son oeuvre met en scene des personnages noirs, elle traite de problemes africains et el l e est ecrite pour des Africains. C'est peut-etre done chez l u i que nous trouverons les elements . d'une litMrature originale af ricaine. Cet aspect particulier d'Ousmane Sembene a retenu notre attention car, avant l u i , la litterature noire d'expression francaise a ete constitute d'oeuvres souvent modelees par 1'experience coloniale: influencees par l a pensee analytique francaise et destinees a un public europeen. 5 INTRODUCTION "[.. .'].jadls dans cette Afrique qui passe pour classique, le griot etait, non seulement 1'element dynamique de sa tribu, clan, village, mais aussi le temoin patent de chaque evenement. C'est l u i qui enregistrait, deposait devant tous sous l'arbre du palabre les faits et gestes de chacun. La con-ception de mon travail decoule de cet enseignement: rester au plus pres du reel et du peuple." Avertissement de l'auteur -L'Harmattan p. 10. Ces quelques lignes tirees de 1'avertissement precedant le roman L'Harmattan pad' Ousmane Sembene indiquent clairement 1'orientation gene-rale de son oeuvre. II decrit 1'essence de son inspiration, et c'est au griot de son enfance qu'il expfime une dette de reconnaissance. De meme que le griot, troubadour de 1'Afrique traditiome'l'le, i l a un devoir a accomplir envers son.peuple: celui d'en etre a la fois la memoire et le catalyseur, celui de maintenir le mouvement du temps et de le rap-peler aux autres. II declare lui-meme dans une interview: "J'ecris surtout pour les autres, pour mon pays d'abord, pour l a societe humaine ensuite...je n'ecris pas pour attirer l'attention sur des conflits sociaux ou autres mais pour marquer d'un repere 1'evolution de notre histoire. II se considere non pas comme un intellectueil individualiste, "Entretien avec Sembene Ousmane, le docker noir',' BAfrd'que j_no. 25, juin-,1963, p. 49. 6 enferme dans sa tour d'ivoire, mais comme un narrateur. II s'efforce de transposer et d'interpreter ce qu'il voit et ce qu'il entend. Or ce qu'il voit, c'est le peuple africain, et ce qu'il entend, c'est l'echo p l a i n t i f de ce peuple desempare. Pour l u i , litterature et realite sont intimement liees, la-realite etant l a source dont l'ecrivain s'inspire. Cette realite (percue par lui) est a la fois source et but l i t t e r a i r e . Cette conception est assez caracteristique chez les ecrivains noirs francophones qui se manifestent vers 1958 — epoque des inde-pendances. Apres le mouvement de%).Nigritude d'inspiration sentimentale qui tendait a retablir une dignite africaine, l a revendication des valeurs afrioaines se f a i t plus concrete (cf. Sekou Toure, Cheik Anta Diop) lorsque l'Afrique redevient maitressfe de)sonldejs,tint. Les raisons en sont multiples: l a culture a plus de chance de s'epanouir librement^ mais aussi et surtout les valeurs sociales sont bouleversees. Ce con-tinent se trouve, apres des annees de colonialisme, demuni, habille ' d'une personnali Lteddiemp^nt. LLa r£iai4£e aa£r£ SaJ^ rement intense car l'Afrique est en periode de mutation, de re-nais-sance: tout est a faire ou a refaire. Dans son oeuvre, Ousmane Sembene i l l u s t r e cette angoisse col-lective, l'angoisse existentielle des Africains qui se posent l a ques-tion: "Qui sudls-je?" apres avoir subi 1'humiliation des peuples conquis et apres avoir perdu leur sens de 1'evolution comme leur caractere au-thentique. C'est ce c r i que notre auteur lance a travers contes et romans ou le heros est essentiellement le peuple africain. II est a l a 7 fois la voix inconsciente et consciente de ce peuple qui cherche a comprendre et a trouver sa voie. Ousmane Sembene, lui-meme engage dans ce dilemme, assume l a res-ponsabilite d'analyser avec lucidite l a crise de conscience que traverse 1'Afrique, afin de l a surmonter et de l a depasser. Bien qu'il paraisse parfois dogmatique, i l s'efforce d'analyser l a situation de facon c r i -tique, et suggere des solutions possibles aux problemes varies que ren-contre actuellement son pays. Selon ses propres (craJt-eres/life's t un ecrivain engage. II doit participer a 1'edification d'une culture, d'une societe originale africaine. Aussi nous ne pouvons etudier son oeuvre sans donner une place importante a ses idees. Celles-ci se rattachent toujours a une meme preoccupation; 1'Afrique presente et future. Cela nous amene a considerer une d i f f i c u l t e importante pour 1'etude presente: comment analyser une oeuvre africaine de l'exterieur? Nous appartenons a des cultures differentes et notre subjectivite risque de fausser le sens original du texte. Ceci est particulierement delicat lorsque nous abordons 1'etude de l a forme. Certains critiques declarent qu"Ousmane Sembene n'est pas digne d'attention parce que son style est deroutant sinon mauvais, par exemple. Et pourtant de quel droit pouvons-nous le juger, a plus forte raison le condamner? Ousmane Sembene est un francophone de culture africaine et nos criteres ne sont pas universels. Pour analyser son style en profondeur, i l s'agirait d'abord de connaxtre les langues vernaculaires africaines, en particulier le buolof afin d'en determiner les apports dans son style en francais. Quant au mouvement des idees, i l s'explique sans doute mieux s i l'on connait 8 parfaitement 1'esprit africain. En fait, nous ne sommes pas surs qu'il soit possible pour un Europeen d'aborder une oeuvre africaine avec des yeux d'.Africain, meme s ' i l essaie de penetrer cette culture. Les dangers d'interpretation sont i c i tout a f a i t reels et nous ne pretendons pas y echapper completement. Pour limiter ces dangers, nous nous sommes efforcee de t i r e r du texte ses verites. Ce projet parait peut-etre ambitieux, ear i l n'est pas lui-meme depourvu de sub-je c t i v i t y et de part i a l i t e . Chacun choisit les verites qui l u i semblent les plus significatives et les organise a sa maniere. Cependant cela nous a paru l a methode la plus efficace dans ce contexte. Notre etude part done du texte et y revient sans cesse. El l e presente parfois une approche "sociologique" dictee par l a nature meme de l'oeuvre prof ondement ancree dans l a realite. En if ait,^ elle- suit - le mouvement de l'oeuvre et se borne a decrire et a organiser les idees maitresses de facon comprehensive en suivant leur evolution et leur de-veloppement. Elle essaie de definir aussi clairement que possible l'o-r i g i n a l i t e de l'auteur en soulignant le rapport forme-contenu et en de-gageant son caractere africain. Finalement ell-e tente de situer l'oeuvre par rapport a d'autres oeuvres africaines contemporaines. Notre plan s'appuie sur deux premisses: Ousmane Sembene est un romancier engage, i l est aussi tres africain. La premiere partie, i n t i -tulee "Ousmane Sembene, ecrivain engage" trace 1'evolution des themes, temoignage d'une epoque, dans un contexte historique, suivant les ev^-nements qui ont secoue l'Afrique de 1956 a nos jours. E l l e est divisee en trois chapitres qui marquent differentes etapes de l a conscience africaine: "du colonialisme a 1'independance", "les sequelles de l a presence europeenne", et "a. l a recherche d'une identite africaine". La deuxieme partie, consacree a 1'etude critique de 1'oeuvre passe en revue l a thematique et l a forme, les personnages et le style, sa s i -tuation dans une perspective l i t t e r a i r e africaine et universelle. Cette deuxieme partie a pour f i l conducteur l'africanite de l'auteur. E l l e se termine par un quatrieme chapitre consacre a 1'oeuvre cineV matographique d'Ousmane SemBene car celle-=-ci est intimement li e e a. son oeuvre l i t t e r a i r e . E l l e t i r e ses sujets de plusieurs romans et nouvelles de l'auteur et se prete ainsi a- des compar.aisons interest santes, E l l e f a i t egalement partie de l'a c t i v i t e artistique gloBale, de Sembene. En effet, s i Sembene a une preference marquee pour l a litterature, i l est avant tout un artiste conscient de sa mission sociale. La litterature, reservee a un groupe eduque minoritaire, ne l u i permet pas d^atteindre le peuple comme le cinema. Sembene est un humaniste. II s'est donne pour but d'analyser 1'Afrique actuelle avec lucidite et de poser des jalons pour l'avenir. Profondement attache a. ses origines- et conscient de l'epoque historique ou i l v i t , i l est a l a recherche des elements originaux qui contri^ bueront a l^elaboration d'une culture neo^africaine, II s'-'efforce de se conformer a cet ideal dans les themes qu'il developpe et dans son style. II concoit meme son role d'-artiste dans une perspective a f r i -caine en rehabilitant une occupation tres ancienne, celle du griot qu'il adapte a l a realite contemporaine» 10:: PREMIERE PARTIE OUSMANE SEMBENE, ECRIVAIN ENGAGE Ousmane Sembene a produit l'essentiel de son oeuvre l i t t e r a i r e entre 1956 et 1965"*" a une epoque ou l'Afrique etait en etat d'ebullition. Cette periode que l'on pourrait appeler "le temps des indepen-2 dances" a ete marquee par l a lutte finale contre le colonialisme. Cette lutte etait vitale car elle denoncait 1'oppression politique et 1'alie-nation culturelle du people par les colons. Et s i le colonialisme a subi sa derniere defaite pendant les annees 60, i l a laisse de vives cicatrices chez les Africains. Apres 1'independance, les pays africains ont eu po.ur tache d'e-tablir de nouveaux gouvernements, de restructurer l a societe et de re-trouver leur identite propre. Ce sont ces problemes qui occupent precisement Ousmane Sembene dans son oeuvre. En tant qu'Africa-in ilnne peut y echapper lui-meme et en tant qu'ecrivain i l se doit de participer a la reconstruction de son pays. Ce qui affecte son'peuple, l'affecte egalement comme etre humain et definir l a situation africaine veut aussi dire se def>inir lui-meme. Nous allons done dans les trois prochains chapitres analyser sa vision du present et du futur africains. A part Xala, son dernier roman publie en 1973, huit ans apres Vehi- Ciosane et Le Mandat (1965), qui dresseuunbilan des annees suivant 1'independance. 0 2 L'independance du Senegal, du Tchad, du Mali, de la Cote d'lvoire, du Dahomey fut proclamee l a meme annee: 1960. 11 C'est surtout le present qui l'interesse, cette periode de tran-sition, de bouleverseme.nt externe et interne, car de ce moment depend 1'avenir: "Or, parfois, pour s a i s i r le tout d'une epoque, i l est bon de se penetrer de certaines choses, f a i t s , conduites. Car ceux-ci nous aident a des-cendre dans 1'HOMME, dans sa chute, et nous per-mettent de mesurer l'etendue du ravage." x Sembene propose de faire un bilan, un examen de conscience, en s'analysant sans indulgence pour reconstruire sur des bases solides une Afrique moderne. Car, jusqu'a maintenant, ou l'Afrique a ete rejetee en bloc ou elle a ete louee sans cares ery ess. II rejette le conceptede negritude lance par Cesaire et Senghor dans les annees '25. Ce concepte connut une grande vogue parmio les Africains francophones. C'etait un c r i de ralliement, l a poussee i n i -tiale qui les conduisit a la prise de conscience de leur asservisse-ment. La Negritude fut, pour un temps, une opposition positive a la cul-2 ture europeenne colonialiste envahissante. Mais ce temps est passe. Ousmane Sembene appartient a une nouvelle generation d'ecrivains pour laquelle le theme de negritude n'est plus suffisant. Apres l ' i n -dependance, i l serait dangereux de s'enivrer d'un passe, d'une tradition que certains veulent voir uniformement glorieux. II existe des f a i l l e s "^Vehi-Giosane, Preface, p. 16. 2 "Le concepte de negritude par exemple etait l'antithese affective sinon logique de cette insulte que l'homme blanc f a i s a i t a l'humanite. ...A 1'affirmation inconditeibnnelle de la culture europeenne a succede 1'affirmation inconditibnnelle de la culture africaine." Franz Fanon, Les Bamnes de l a terre, p. 146. 12 qui se font fortement sentir dans un present tres problematique. C'est a ce niveau que Sembene s'oppose a l a negritude — l'A-frique a herite de bonnes comme de mauvaises choses de son passe traditionnel et colonial. II reste a faire l a part du bien a garder et du mal a eiiminer. Le passe n'etait pas s i b r i l l a n t (selon l u i ) . Si l a negritude prescrit un retour a l a vie traditionnelle, cela s i g n i f i e - t - i l un retour a l a feodalite, au systg'me de castes, a l a religion musulmane orthodoxe qui sait s i bien controler l a vie spirituelle et materielle des masses? Sembene accuse durement les intellectuels, avocats de l a negritude. II leur ifeproche de j u s t i f i e r leur propre ascension sociale, leurs privileges acquis avec 1'independance au detriment du peuple, au nom meme de cette negritude.^ II.cherche a demystifier. II ne s'agit plus d'idealiser le passe n i de liberer politiquement un peuple mais de le liberer de l ' i n -terieur et de l u i donne'r un sens de solidarity avec tous ses freres noirs. Son oeuvre l u i sert de plateforme pour s'attaquer aux problemes qui affaiblissent l'Afrique et l'empechent de progresser. Les problemes sont de plusieurs sortes: probleme exterieur caracterise par le cf. entretien avec l'auteur: "Novelist-Critic of Africa", revue West  Africa, no. 2364, aussi, Vehi-Ciosane, preface p. 16: "La debilite de 1'HOMME DE GHEZ NOUS — qu'on nomme notre AFRICANITE, notre NEGRITUDE, — et qui, au li e u de favoriser 1'assujettissement de la nature par les sciences, maintient 1'oppression, developpe la venalite, le nepotisme, la gabegie et ces infirmites par lesquelles on tente de cou-v r i r les bas instincts de l'homme — que l'un de nous le crie avant de mourir — est l a grande tare de notre epoque." 13 colonialisme et problemes Internes:les sequelles du coloniallsme^et l'A-frique a. l a recherche de son identite. 14 Chapltre j; DU COLONIALISME A L'INDEPENDANCE (1956-1960) Le theme du colonialisme apparait le plus clairement dans les trois premiers romans d'Ousmane Sembene, ecrits entre 1956 et 1960,1 avant 1'independance du Senegal (1960), ou tout au moins autour de 1'independance. II ne semble pas que ce soit une coincidence, l a presence franchise au Senegal etant fortement remise en question a ce moment. Le colonialisme est violemment denonce dans Le docker noir, encore que de facon indirecte et symbolique. Ce roman est ecrit sous forme d'un f a i t divers un peu sensationnel. A Marseilles, un jeune , docker noir est condamne aux travaux forces pour v i o l et meurtre car i l a cause accidentellement l a mort d'une amie (francaise) femme de lettres au cours d'une discussion violente. Car sous le pretexte de l u i trouver un%editeur, e l l e l u i a "emprunte" un manuscrit qu'elle a f a i t publier sous son propre nom, at grace auquel e l l e a recu un prix l i t t e r a i r e . En choisissant une histoire apparemment banale, Sembene raconte en realite 1'accaparement de la terre africaine (que represente le l i v r e vole: Le Bernier '¥oyage du negrier Sirius par les Irancais. Ceux-ci l'exploitent pour leur propre profit et condamnent les Africains XLe Docker noir, 1956. 0 pays, mon beau peuple, 1957. Les Bouts de  bois de Dieu, 1960. 2 Le t i t r e du roman de Diaw Falla, le jeune docker, n'est pas gratuit; i l represente le passe africain d'avant la colonisation: le temps du commerce d'esclaves. 15 qui tentent de l a revendiquer sous pretexte que ce sont des sauvages. Les Francais ont pris possession d'un territoire qui ne leur appar-tient pas. l i s en soutirent les richesses avec grande satisfaction. Men ne les retient car i l s ont etabli un systeme complique de j u s t i f i -cations aux repercussions malheureuses sur les colonises. Dejean, directeur des chemins de fer du Senegal, dans Les Bouts de bois de Dieu, explique ainsi son role de colon: "Lui, Dejean, n'etait pas un employeur, i l exer-<jait une fonction qui reposait sur des bases naturelles, le droit a l'autorite absolue sur des etres dont l a couleur de leur peau fais a i t non des subordonnes avec qui l'on peut discuter, mais des hommes d'une autre condition inferieure, voues a l'obeissance san& conditions. Ce systeme de justifications a pour base le racisme — racisme tradi-ditionnel envers tout homme non-occidental — racisme renforce par des 2 penseurs europeens. Le premier roman d'Ousmane Sembene reflete son amertume et son indignation devant 1'image que les Blancs se font des Africains. Lorsque Diaw Falla est incarcere, les journaux francais se deehainent. Il s en font une description grotesque, insistant sur ses traits physi-ques, negroIdes, pour suggerer l a betise et surtout l a force animale dangereuse. Sa demarche est comparee a celle d'un fauve traque: "Diaw Falla a les epaules arrondies, tres musclees. II semble se replier sur lui-meme lorsqu'on l u i parle, pret a bondir, le regard plein de haine et de dedain. On a 1'impression "P. 277. 2 Nous pensons a Gobineau en particulier. Dans son Essai sur l'inegalite  des races humaines (1854), i l affirme la superiority de la race aryenne et i l voit 1'ihegaltlE des races comme moyen stabilisant a l'interieur d'une societe. Ces theories ont ete interpfetees et ont servi plus tard a j u s t i f i e r le paangermanisme, l'antisemitisme et le colonialisme. 16 de se trouver devant un etre n'avant jamais subi 1'influence de l a c i v i l i s a t i o n . " x Au cours du proces, les memes arguments sont repris: le iNoir est a peine moins sauvage qu'un animal. Singe, macaque, bougnoul sont d ' a i l -leurs les termes preferes des IBlancs pour le designer. II n'est pas c i v i l i s e comme eux, i l est done dangereux. II est a eliminer, en par-t i c u l i e r lorsqu'il conteste l'image de "grand Mamadou1' inoffensif et candide, fort et souriant". X Jamais, durant le proces ne sont exa-mines les motifs reels de Diaw Falla malgre ses propres explications et des preuves evidentes. Ses motifs sont determines d'avance par l'idee preconcue du noir bestial, obsede sexuel (surtout quand i l s'agit de femmes blanches!): le crime sexuel s'impose. Le plagiat de Ginette Tontisane, l a victime, n'entre en consideration a aucun moment car un pauvre Axfricain ignorant serait incapable d'ecrire un roman couronne par l'Academie. De la meme maniere, les Francais ignorent l ' i l l e g i t i m i t e de leur presence en Afrique sous pretexte que leurs droits sont fondes sur leur superior.!tie cultureib'iLe. Non seulement les colons considerent comme nor-male leur presence en Afrique, mais i l s croient aussi faire oeuvre u t i l e en allant imposer leurs l o i s , leur culture dans ces pays — genereusement. Cette attitude aide a soulager l a conscience. Si, par hasard, un Noir Le Bocker noir, p. 27. 2 "Et, de f a i t , le langage du colon, quand i l parle du colonise, est un langage zoologique." Franz Fanon, Les Damnes de l a terre, p. 11. 17 parait quelque peu cultive (a l'occidentale), i l s trouvent un argument qui ne detruit pas leur stereotype du primitif et sauvegarde leur position: "Parfois quelqu'un te demande: "Ou as-tu appris le francais? Comment fais-tu pour le parler?" Tout de suite, i l pense que c'est la c i v i l i s a t i o n des blancs qui a f a i t de toi une personne capable de reagir, de voir et meme de sentir, alors i l s te considerent comme leur oeuvre."1 Leur bonne conscience s'.'.apaise apres un moment d'akrme. Grace a cette logique, les choses sont remises en place: le colon est bien un etre superieur puisqu'il pousse l a generosite jusqu'a eiever le Noir a son niveau (dans quelques cas exceptionnels, juste assez pour garder une facade benevole). "II y ,ene?a d'autres aussi quai vous accueillent chez eux avec une hypocrisie remarquable en annongant a leurs voisins: "Aujourd'hui je recois mon noir ou mon negre. Ils te comblent de politesses et puis te parlent de 1'ignorance de tes freres soumis a l'esclavage, ou de la faeon dont les americains traitent les noirs la-bas."^ Ceux-ci se disent non-racistes....Et pourtant que font ces memes Francais en Afrique? Comment tra i t e n t - i l s les iNoirs dans leur propre pays? Ne sont-ils pas aveugles par un faux liberalisme? Le quartier pauvre de Marseilles ou se sont regroupes les travailleurs noirs emigres dans Le Bocker noir ne semble pas particulierement prospere. Ceux-ci se contentent du minimum pour vivre: une chambre d'hotel exigue }. un plat de 0 pays, mon beau peuple, p. 121. 2Ibid., p. 122. 18 couscous dans un bistro delabre est leur l ot. l i s ont ete bien utiles a l a France pendant l a guerre C'la chair a canons"). Depuis, leur pre-sence est devenue genante. Beaucoup sont au chomage car on les dit i n -capables, paresseux. Les autres travaillent dans des conditions lamen-tables sur les quais ou les bateaux. Mai payes, on leur refuse l a retraite car i l s ne sont pas Francais a part entiere. Les vrais motifs du colonialisme se dissimulent sous des excuses racistes qui presupposent 1'inferiorite des peuples exploites. Les colons pretendent apporter et partager leur c i v i l i s a t i o n avec des p r i -mitifs attardes. II est necessaire pour eux de croire a. cette noble attitude afin d'atteindre leur but plus aisement. Et leur but con-siste a exploiter les ressources et l a main d'oeuvre bon marche des pays conquis. Ce theme d'exploitation coloniale, decrit symboliquement dans Le  Docker noir par le vol du manuscrtt de Diaw Falla, s'elargit et se pre-cise dans 0 pays, moh beau peuple. Le roman se situe en Casamance (Sene-gal) ou les paysans sont tres pauvres car les commercants blancs contro-lent l'economie de l a region. Ceux-ci regoivent le monopole de l a re-colte, en meme temps i l s possedent les magasins de produits manufactures. Les paysans dependent d'eux totalement: i l s doivent leur vendre leurs pro-duits agricoles a bas prix, par manque de concurrence; i l s sont aussi o b l i -ges d'etablir un credit dans leurs magasins,puisque l a plupart du temps i l s ont a. peine assez d'argent pour vivre. A cela s'ajoutent des impots tres lourds qui ne varient pas — que l a recolte soit bonne ou mauvaise. Ils en sont reduits a vivre au jour le jour dans l a misere, l a proie 12 de quelques Blancs sans scrupule. Les Bouts de bois de Dieu relate essentiellement le meme confli t . entre 'Noirs et Blands. Les cheminots de l a ligne ferroviaire qui des-sert l'Afrique equatoriale francaise sont exploites de la meme facon que les dockers a Marseilles avec l a seule difference qu'ils sont tous noirs et que leur situation semble encore plus desesperee. Arrives a la limite du desespoir, i l s se revoltent en masse et se mettent en greve contre les colons. Au contraire des paysans de 0 pays, mon beau  peuple, ceux-ci sont des travailleurs: le theme d'exploitation econo-mique s'universalise i c i car d'une situation particuliere au colonialisme, nous passons au probleme de la condition ouvriere dans le systeme capitaliste. Des trois romans cites se degage le meme theme, mais i l est chaque fois pris sous un angle different et se situe dans un milieu different.. Liunise passe en France dans un contexte citadin; les deux autres au Senegal (et dans les regions environnantes), l'un dans un contexte rural, l'autre dans un contexte citadin. Dans les trois cas, le Noir est ex-ploite, opprime par le colonialisme. Mais chaque fois l a situation est presentee dans une optique differente. Le premier roman decrit un eve"-nement malheureux particulier qui excite l a mauvaise f o i et surtout le racisme, instrument du colonialisme, vis-a-vis du Noir. Le second denonce 1'exploitation ouverte des richesses naturelles et humaines du Senegal par les colons. Et dans le troisieme roman, le colonialisme rejoint 1'exploitation capitaliste des masses ouvrieres. Le theme progresse en s'elargissant: i l se deploie, allant du cas particulier a 1'universe!. 20.; En ce sens, Ousmane Sembene est un romancier capable de synthe-tiser et de parler au monde. Si les problemes particuliers a 1'Afrique l'occupent principalement, i l evite le piege du regionalisme. Les trois premiers romans temoignent d'un elargissementJdA'-o p tliqii.e ..qu i s- u g gere une certaine maturation de l'auteur. Ils presentent un interet pour le lecteur au-dela des frontieres. Sembene ne se borne pas a decrire les rouages du colonialisme et ses differentes formes.. II s'interesse aussi et surtout a l a reaction des colonises soumis a cette puissance. Leur pauvrete, leur humiliation viennent de l'etranger. Ce systeme d'exploitation est pour eux un pro-bleme exterieur.. La seule maniere de le combattre est l a revolte. L'idee de revolte se manifeste de facon immediate et instinctive dans Le Docker noir. E l l e n'est pas premeditee. Diaw Falla reagit a ce qu'il cansidere une injustice, avec un sens d'impuissance et de colere. Sa reaction est violente, physique lors de sa confrontation avec Ginette Tontisane. Par l a suite, se rendant compte que ses raisons ont ete mal interpretees, i l renonce a s'expliquer. Son geste a ete mis en doute par les siens comme par ses accusateurs. II se mesure a 1'incomprehen-sion generale et se considere comme une victime de la societe, une victime sans appel, sans espoir. Bien qu'il se sente innocent, i l n'a pas clairement conscience de l a signification de son crime. Son geste semble inutile puisqu'il n'a cause que sa propre perte. Dans 0 pays, mon beau peuple, l'idee de revolte est personnifiee par le heros Oumar Faye. II revient d'Europe ou i l a glane des idees interessantes. II decide d'organiser les paysans de sa Casamance natale 21 en cooperatives afin de faire concurrence au marche blanc. Peu de temps apres, on. le retrouve sauvagement assassine dans l a foret. Sa tentative de changement a ete aneantie. Pas pour longtemps cependant. Un Blanc clairvoyant, Pierre, a compris que quelque chose de nouveau etait dans l ' a i r : "Nous avons trop 1'habitude du vieux noir que nos activites laissaient indifferent. Ces vieux sont en voie de disparition, c'est cela que vous devez comprendre. II ne s u f f i t plus de dieter des l o i s , qui d'ailleurs ne sont pas des lois — Nous ne les menerons plus a l a baguette I Ce bon vieux temps est mort. Votre orgueil vous empeche de voir l a realite. . Patience et resignation ont 1-eur.s L-ImTtes. I c i le heros a mene sa revolte seul contre le colon, et i l a echoue. Mais son echec n--.est pas important: c'est son opposition a un etat de f a i t qui compte. Sa mort n'a pas aneanti l'idee de revolte qu'il a semee chez les siens: " Vous savez tous que Faye voulait que vous vous unissiez.Et c'est pour cela qu'il a ete tue — II faut que nous tous nous unissions nos forces. La terre est a nous, c'est l'heritage de nos ancetres. II nous appartient de l'arracher a ceux qui veulent s'en emparer."^ Les paysans ont compris, i l s sont maintenant prets a resister en force. La revolte pour notre auteur evolue par etapes. Diaw Falla a eprouve une revolte sourde, impuissante lors de sa condamnation. Oumar Faye marque l'etape suivante, celle de l a revolte individuelle raisonnee. D'une revolte emotionnelle (le coup de poing), i l est passe a l a revolte rationnelle: 1'action. 0 pays, mon beau peuple, p. 214. 0 pays, mon beau peuple, p. 232. 22 Le troisieme roman de Sembene va plus loin encore. II traite de l'etape finale: l a revolte violente de l a masse qui se souleve et reussit finalement a obtenir ses revendications. Les Bouts de bois  de Dieu raconte 1'epopee d'une greve ferroviaire generale qui paraly-sa le Senegal et le Mali (alors le Soudan) du 10 octobre 1947 au 19 mars 1948. Ce mouvement etait essentiellement proletaire. Les ou-vriers reclamaient des benefices tels que les allocations familiales ou une pension de retraite. C'etait un conflit entre employes et em-ployeurs. Or i l se trouve qu'il avait l i e u dans des pays colonises: les ouvriers etaient des Noirs et les patrons des Blancs. La revolte prend dans ces conditions une ampleur qui depasse le cadre du proleta-r i a t . Non seulement les ouvriers sont exploites outrageusement, mais i l s sont exploites par des Strangers qui justifient l a situation par l a couleur de leur peau. Au cours d'une reunion de syndicat i l s expri-ment ainsi leur mecontentement: "....Nous avons notre metier, mais i l ne nous rapporte pas ce qu'il devrait, on nous vole. II n'y a plus de difference entre les betes et nous tant nos salaires sont bas.... ....C'est nous qui faisons le boulot...et c'est le meme que celui des Blancs. Alors pourquoi ont-i l s le droit de gagner plus? Parce qu'ils sont des Blancs? Et quand i l s sont malades, pourquoi sont-i l s soignes et pourquoi nous et nos families avons-nous le droit de crever? Parce que nous sommes des Noirs? En quoi un enfant blanc e s t - i l superieur a un enfant noir? En quoi un ouvrier blanc e s t - i l superieur a un ouvrier noir? On nous dit que nous avons les memes droits mais ce sont des mensonges, rien que des mensonges!"x "Les Bouts de bois de Dieu, pp. 24-25. 23 La greve dure longtemps: cinq mois, pendant lesquels les patrons em-ploient les methodes les plus abjectes pour l a briser. Ils essaient en vain d'acheter certains ouvriers, i l s s'allient le serigue, chef religieux local qui ordonne le retour au travail (au nom de l a religion). Ils coupent l'eau et interdisent aux commercants de faire credit aux ouvriers desargentes. Malgre les epreuves morales et physiques, les grevistes l'emportent grace a. leur tenacite et leur solidarite. Les temps ont effectivement change. Ils savent maintenant que l a force et l'union sont capables de resister a l'injustice des Blancs. C'est la derniere etape de l a revolte qui mene au changement. Une evolution dans l a maniere de subir le colonialisme marque les trois premiers romans de Sembene. Chacun presente une progression dans l a prise de conscience de l a situation coloniale. Cette lucidite croissante se manifeste dans l a creaction de plus en plus reflechie et organisee qui s'ensuit. Dans Le D'bcker noir, Diaw Falla, depouille de son bien le plus precieux, reagit de facon immediate, emotio.melle et i r r a -tionelle. II est ensuite condamne, sans defense. Son acte se solde par un echec car sa revolte est spontanee, instinctive. Le heros de 0 pays, mon beau peuple, Oumar Faye, par contre, a vole le feu des dieux: i l revient dans son pays, fort des connaissances qu'il a acquises en Europe. II veut lutter contre les Blancs avec leurs propres armes (la technique moderne). Seulement i l est seul contre eux et perd son pari: i l est aneanti. Mais une nouvelle page est tournee. Les siens ebranles par sa mort ont compris l a lecon. II leur a appris qu'ils devaient changer leur condition par respect pour la terre qu'ils cultivent et qui leur 24 appartient. II les a reveilles du long assoupissement resigne dans l e -quel i l s s'etaient refugies. Les Bouts de Bois de Dieu marque la t r o i -sieme etape de l a prise de conscience des Africains face au colonialisme. Elle est caracterisee par 1'action generale ou l a Jrevolte contre les colons. Les ouvriers ecrases sous le poids de l a misere se sont unis grace a-iun instigateur (Bakayoko) qui a beaucoup vu et beaucoup lu. II leur a donne les arguments necessaires pour combattce et les a aides a formuler leur mecontentement obscur. La greve a provoque non seulement une prise de conscience ouvriere mais aussi une prise de conscience hu-maine. Elle est responsable de 1'evolution morale aussi bien que mate-r i e l l e qui suit car chacun a decouvert son nouveau role au cours de cette crise. Devant cette masse resolue et consciente de ses droits, l a minorite europeenne doit s'incliner apres une lutte implacable. A partir de ce moment le colonialisme n'est plus l a puissance formidable qui paralysait les Africains. La reussite de l a greve leur a redonne un sens de lai^dgailie' perdu depuis longtemps: "....faire qu'un homme n'ose pas vous g i f l e r parce que de votre bouche sort l a verite, faire que vous ne puissiez plus etre arrete parce que vous demandez a vivre, faire que tout cela cesse i c i ou ailleurs, voila quelle doit etre votre preoccupation, voila ce que vous devez expliquer aux autres afin que vous n'ayez plus a pli e r devant quelqu'un, mais aussi que personne n'ait a plier devant vous.. . Pourtant.'il est un f a i t que les puissances coloniales ont soutire les richesses de l'Afrique. Ce faisant, elles ont reduit un peuple a l';e~sclaKage, non au sens pxopre mais de maniere plus subtile par le tra-v a i l force et l a misere qui degradent. "*"Les Bouts de bois de Dieu, p. 367. 25 C'est ceci que denonce Ousmane Sembene dans les romans cites plus haut. II ne denonce pas avec haine et reproche, 1 i l constate un etat de f a i t . La se trouvent en partie les racines du mal africain, avec lequel les nouvelles nations africaines doivent se debattre. Plus graves encore que le racisme et 1'exploitation coloniale sont leurs repercussions sur la personnalite africaine. Diaw Falla pousse a. l a violence par 1'injustice, a tue, par ac-cident, dans un moment de revolte. Car le l i v r e vole representait son seul espoir de survie. Lorsque sa mere apprend son arrestation, elle est aneantie. La nouvelle depasse son entendement. Son Vpetit" etait tellement timide et doux, i l n'a pu commettre un t e l acte. Les Blancs l'ont change, i l s 1'ont "tue" selon ses propres termes. Sous l a pression trop forte, Diaw Falla a repondu a l a violence psychologique par l a violence physique qui ne l u i est pas necessairement propre. La situation coloniale a use du racisme avec efficacite. E l l e a produit un desequilibre dans l a personnalite du colonise. E l l e a cree une sorte d'homme, bien souvent, qui doit disparaitre. Le Noir est deve-nu un objet. II se sent inferieur sous le regard du colon dominateur et impitoyable. Non seulement l'etranger a pris possession de son pays, mais i l le traite en obstacle, objet a u t i l i s e r ou a ai^ihiler selon ses besoins. II l'asservit par l a force armee et l'armee spirituelle des X"Pendant des soleils et des s o l e i l s , Le combat dura. Goumba, sans haine, transpercait ses ennemis, II etait tout de sang couvert Mais heureux est celui qui combat sans haine." Les Bouts de bois de Dieu, p. 379. 26 missionnaires. Non content de cela, pour a<paiser des remords nais-sants, peut-etre et pour mieux se convaincre de son in f e r i o r i t e , i l s'acharne a l'humilier, le traitant de bougnoul, de singe, tout en l u i administrant des volees de chicotte: "Parce qu'il est une negation systematisee de 1'autre, une decision forcenee de refuser a 1'autre tout attribut d'humanite, le colonialisme accule le peuple domine a se poser l a question: Qui suis-je en r e a l i t e ? " x En effet, qu:Aest devenu l'Africain sous le regime colonial? A force de repeter qu'il est un bon a rien, un faineant, ce l u i - c i assimile le stereotype qu'on l u i attribue et se met a l'assumer par un etrange procede de persuasion involontaire. Par un mecanisme de " s e l f - f u l -2 f i l l i n g prophecy" i l prend l a persomniaiiitiei qu'on l u i attribue dans une situation fausse de colonise, au point que cette fausse situation devient reelle a. ses yeux (et rend sa conduite "normale"). Avec 1'ha-bitude et le temps, l'etat de soumission est accepte. II s ' i n f i l t r e insidieusement dans 1'esprit de l'homme, favorise par un bouleverse-ment de l a culture traditionnelle et de l a religion (bouleversement souvent declahcheppar le colon). "Et de f a i t le colon a raison quand i l dit les connaxtre. C'est le colon qui a f a i t et continue a faire le colonise."^ Sounkare, le vieux gardien-chef du depot de Thies (cf. Les Bouts XFranz Fanon, Les Damnes de l a terre, pp. 177-178. 2 Ainsi designe par le sociologue americain W.I. Thomas 3 Franz Fanon, Les Damnes de l a terre, p. 6. 0 27 de bois de Dieu) appartient a cette generation de colonises. II refuse de joindre les grevistes car i l se souvient de l a greve prece-dente qui se solda par un echec sanglant. Pour l u i l a greve ne signifie que violence et represailles. II prefere le compromis: un travail qui paie mal, l a soumission par souci de survie. Vivre mal est plus impor-tant pour l u i que la dignite, le combat ou i l risquerait sa peau. II a peur des colons et maudit les grevistes qu'il tient responsables de sa misere actuelle plus prononcee qu'avant. II ne concoit pas l a por.tee de l a greve car i l est resigne a son sort. II a accepte son statut de colonise. Dans le meme roman, N'Deye Touti est le type meme de l a jeune Noire tentee par le monde blanc qui semble s i fort, s i puissant. E l l e n'est pas resignee comme Sounkare. Au contraire elle admire et veut imiter ce monde s i seduisant. E l l e a regu une education francaise a l'ecole normale. Elle y a assimile l a pensee comme les coutumes frangaises. Par exemple, elle se confectionne un soutien-gorge comme les Europeennes en portent. E l l e reve a 1'amour comme toutes les jeunes f i l l e s , mais c'est a l'amour europeen qu'elle aspire, l'amour romantique accompagne "de fetes, de bals, de weekends, de promenades en voiture, de somptueux cadeaux d'anniversaire, de vacances sur des yachts, de presen-tations de couturiers'."^ A l'ecole des Blancs, e l l e a appris que ses semblables sont des attardes, des sauvages qui pratiquent la polygamie. Sans discrimination ou esprit critique e l l e accepte en bloc l a c i v i l i s a -tion europeenne comme c i v i l i s a t i o n superieure. E l l e s'y identifie car elle parle frangais, s'habille a la frangaise et va au cinema. Pourtant, "*"Les Bouts de bois de Dieu, p. 100. 28 lors d'une confrontation avec des gendarmes blancs qui l a traient gros-sierement, el l e se rend compte qu'il y a entre elle et eux une differ rence et une barriere infranchissable: la couleur de sa peau. El l e est un etre declasse, entre deux cultures: l'une qu'elle refuse et 1'autre qui ne 1'accepte pas: "I>. .,.3i-»el3ese sentait de plus en plus eloignee de tous ceux qui formaient son entourage. E l l e vivait comme en marge d'eux; ses lectures, les films qu'elle voyait- la* maintenaient dans un univers ou les siens n'avaient plus de place, de meme elle n'avait plus de place dans le leur." 1 Lorsqu'elle prend conscience de cette situation elle est amenee a se poser l.-aVct--question: "Qui suis-je?" Et elle opte finalement pour la dure voie de la lutte a cote des siens. D'autres cependant choisis-sent l a voie de 1'europeanisation et tournent completement le dos a leur propre culture, encourages par les colons qui voient en eux de futurs a l l i e s . Dans ce premier chapitre, nous avons tente de definir le theme du colonialisme tel . q u ' i l est developpe dans les trois premiers romans d'Ousmane Sembene. Pour l u i , le colonialisme signifie 1'accaparement physique et spirit u e l d'un peuple accompagne d'un sens de legitimite de l a part du colon. Exploitation materielle et spirituelle ont un ef-fet d'alienation sur le Noir. Depouille de ses possessions materielles et de sa personnalite originale, aliene, ou i l assume l a personnalite du colonise, ou i l reve d'imiter le Blanc:. II devient un etre marginal, "Les Bouts de bois de Dieu, p. 100. 29 deracine. x Si Le Docker noir met 1'accent sur le colonialisme, Sembene l u i f a i t de moins en moins de place dans les deux romans suivants. Plus que ce theme, c'est 1'attitude et l a reaction des Africains au colonia-lisme qui l'interessent. Les romans representent les etapes successives d'une prise de conscience face au colonialisme. Celle-ci suit une de-marche marxiste: elle passe de la prise de conscience obscure caracte-risee par l a revolte brute instinctive et sans objet precis, a l a prise de conscience elaire d'une minorite qui a pu quitter son milieu et de-velopper son esprit critique, et finalement a la prise de conscience que ceux-ci inculquent au peuple joisqu'a ce que celui- c i prenne les armes en masse pour revendiquer ses droits. II est interessant de remarquer que chacun de ces romans corres-pond a une etape particuliere de la situation africaine (senegalaise) au moment ou i l est ecrit. Le Docker noir a ete publie en 1956, a une epoque ou les Noirs etaient ecrases sous le regime colonial. C'etait 1'epoque ou la negritude, "ensemble des valeurs culturelles du monde noir",jouissait d'une grande popularite mais ou l'idee de changement reel n'etait pas clairement formulee. "*""Le heraut de l'ame noire a passe par les ecoles blanches, selon l a l o i d'airain qui refuse a l'opprime toutes les armes qu'il n'aura pas volees lui-meme a l'oppresseur; c'est au choc de l a culture blanche que sa ne-gritude est passee de 1'existence immediate a l'etet reflechi. Mais du meme coup, i l a plus ou moins cesse de l a vivre. En choisissant de voir ce qu'il est, i l s'est dedouble, i l ne coincide plus avec lui-meme." J.P. Sartre,"Drphee noir?" p. XV. 30 0 pays, mon beau peuple, ecrit en 1957, montre une certaine lucidite chez quelques indivldus qui commencent a critiquer le colo-nialisme. Or ce roman a ete public; un an avant le referendum de 1958, a un moment ou la masse ne reagit pas encore, n'est pas directe-ment concernee par les evenements politiques. A ce moment pourtant un nombre croissant de Noirs a voyage, a suffisamment lu pour appre-cier l a presence europeenne dans une optique critique. Enfin, bien que Les iBouts de bois de Dieu relate une greve ferroviaire situee en 1947, ce roman a paru en 1960, annee de 11independance du Senegal. II semble que cette coiincidence entre l a narration d'un incident passe (une re-volte menee aussi bien contre les patrons que contre les colons) et l a realite politique du moment ne soit pas fortuite. La greve comme l a lutte pour 1'independance representent l a phase finale du procede revolutionnaire. Iliexiste done bien une correspondance entre 1'oeuvre l i t t e r a i r e de Sembene et 1'evolution de son pays. Cette oeuvre adhere a la r e a l i -te et suit l a conception l i t t e r a i r e de l'auteur. Celui-ci est a l a fois chroniqueur et predecesseur. II represente 1'avant-ggarde qui interprete l a realite subjective. Sembene est un griot moderne, engage. II expose l a situation africaine et ecrit essentiellement pour les Noirs. Pourtant lorsqu'il decrit le procesai's revolutionnaire et 1'epopee de son peuple asservi, i l depasse les limites de 1'Afrique comme en temoigne l'epigraphe dediee aux syndicalistes africains et 31 unlversels dans Les Bouts de bois de Dieu."1" II s'adresse a tous les hommes opprimes, a tous les hommes qui souffrent. Le combat des oppri-mes n'est pas un fa i t isole, particulier. II concerne le monde entier. Ainsi, a l a surprise des grevistes, arrivent des subsides, des encoura-gements envoyes par des groupes qu'ils croyaient hostiles: "....Cette histoire de secours...je ne comprends pas...cette aide de l a C.G.T. II y a des Europeens qui sont venus de la-bas pour briser l a greve et voila que d'autres nous envoient de 1'argent pour continuer. Tu ne trouves pas ca drole, toi? ...II y a encore plus drole: c'est les gars du Dahomey qui nous ont envoye des sous. Ca je ne m'y attendais pas!"^ La lutte pour l a liberte et l a justice met l a solidarite des hommes au-dessus des considerations raciales ou nationales. Et, de f a i t , aucun ressentiment explicite contre l a race blanche n'apparait dans l'oeuvre de Sembene. II s'oppose au systeme colonial et j u s t i f i e l a resistance a ce systeme. Mais ses personnages combattent sans haine. C'est ainsi que d'une voix dans l a foule sort 1'exclamation " l a pauvre" lorsque l a femme du patron Isnard est tuee au cours d'un 3 ~ echange de feu. De meme, dans 0 pays, mon beau peuple, lorsque Faye est retrouve mort, le nom des colons assassins n'est pas mentionne, son entourage est simplement rempli de douleur et de tristesse. ""A vous, Banty Mam Y a l l , A mes freres de syndicat et a tous les syndicalistes et a leurs compagnes dans ce vaste monde, je dedie ce l i v r e . 2 Les Bouts de bois de Dieu, p. 74. 3 Ibid., Epilogue. 32 Le sentiment raciste ne semble pas exister chez les personnages africains, i l est surtout une arme coloniale. Au retour de Faye ac-compagne d'une epouse frangaise, les gens de son village reagissent, d'abord ^VeC;a-inefiance et ..'hostilite, mais bientot i l s acceptent tres bien Isabelle. Ce sont les colons qui l a renient et l a meprisent pour avoir degrade sa race. Parmi les Blancs, seuls les colons sont presentes de fagon negative: i l s sont cruels, rapaces, symboles d'au-tor ite illegitime. Cette image pejorative est pourtant contrebalancee par quelques personnages de colons incapables d'assumer leur role. Par exemple, Leblanc, un administrateur de l a compagnie ferroviaire va jusqu'a verser de 1'argent au fond des grevistes. Ivre d'alcool, de degout et d'impuissance, i l est pris entre les Blancs qu'il meprise et les 'Noirs qui, mefiants, le rejettent: "....Oui je suis un rate, mais quand je suis pres de vous (les colons), les rates c'est vous.... Oui, les Negres ne m'aiment pas, mais c'est a cause de vous et de vos semblables..."x II faut bien dire que cette espece de colon est aussi rare qu'inefficace. Lorsqu'ils critiquent le systeme ouvertement, i l s sont consideres comme traitres et vite reduits au silence par leurs confreres. Sembene n'est pas anti-europeen, mais anti-colon par l a force des choses. La haine n'existe pas dans ses romans. Si les colons de-testent les Noirs, pourquoi leur emprunter et leur rendre un sentiment qui n'a rien de constructif? Cette attitude apparait clairement au cours du jugement de Diara. II a refuse de suivre les grevistes et alors que XLes gouts de bois de Dieu, pp. 262-263. 33 la majorit.e des syndicalistes est prete a le condamner, l'un deux, Fa Keita se leve et declare: "Si voulez imiter les sbires de vos maitres, vous deviendrez comme eux, des barbares. C'est un sa-crilege de tuer, oui, pour des saints hommes, c'est un sacrilege..."! Ce qui importe c'est d'etre en accord avec soi-meme et avec Dieu. Repondre a l a haine par la haine ne peut qu'engendrer 1'irrationalite, l'injustice. Or i l s'agit pour Sembene de debarrasser son pays de maux et d'en faire un endroit viable ou regne l'harmonie. Les Bouts de bois de Dieu, p. 154. 34 Chapitre "-EI; LES SEQUELLES DE LA PRESENCE EUROPEENE Les Africains finissent par se liberer de l a tutelle coloniale. Cependant Sembene avertit ses lecteurs que 1'independance n'est pas une f i n en soi dans son oeuvre l i t t e r a i r e qui suit cette periode."*" Comme nous l'avons vu precedemment a travers ses premiers ecrits, 0 le colonialisme at$aX$%Gf&i le procede naturel d'evolution historique de l'Afrique. II a legue aux nouvelles nations africaines de graves pro-blemes tels qu'une structure economique inadequate, des richesses se-verement amoindries. II a aussi et surtout laisse ces pays dans un etat moral anarchique (cf. chapitre 1).. Les Africains font face a. l a tache immense de cteer des nations capables de prendre place a cote des autres pays du monde avec dignite, sur un pied d'egalite. Leur heritage colonial ne les a pas prepares a assumer ces responsab.ilites. Sembene propose a ses lecteurs (noirs) de s'analyser objectivement. Maintenant qu'ils sont libres, i l s ont 1'occasion de s'exprimer, de se prouver a eux-memes et aux autres. Ils peuvent construire une societe conforme a leur ideal et se forger un futur meilleur. Pour cela un exa-men de conscience est necessaire. Si les trois premiers romans representent une prise de conscience de la situation coloniale et une lente progression vers l'acte de l i b e -ration, les quatre oeuvres suivantes cherchent a reevaluer le caractere Voltaxque, 1962.; L'Harmattan, 1964; Vehi-Ciosane, Le Mandat, 1965 et Xala, 1973. 35 africain a un moment critique de son histoire. Nous voyons la une evolution des themes qui vont chronologiquement en s 1interiorisant. Les Europeens ont fortement entame et desorganise la person-nalite africaine par leur politique d'assimilation. I l s ont encoura-ge les Noirs a s'europeaniser en leur imposant une education francaise en les saturant de films et de produits europeens: "II y a en effet en Afrique un mythe de 1'Europe. Prenons le domaine de l a culture. II y avait des cinemas chez nous. Mais que projetaient-ils? Des films europeens qui nous parlaient de 1'Europe et cette Europe nous fas-cinait. Puis i l y avait l a litterature: e l l e nous fascinait aussi. J'ai rencontre des camarades ca-pablas de reciter Musset d'un bout a 1'autre ou de citer des passages entiers des Miserables de Victor Hugo, mais qui etaient tout a f a i t ignorants des conditions sociales de leur propre tribu. Jusqu'a present encore, aller en Europe pour un Africain c'est conquerir un diplome. Revenu d'Europe, 1'Africain accede a un niveau d'estime qu'il n'avait pas au depart de 1'Afrique." Les ecoles ut i l i s a i e n t le francais comme langue d'enseignement a l'e-poque coloniale, et le font encore apres 1'independance. Pendant long-temps, elles ont employe des livres de classe a. 1'usage des petits Fran-cais de l a metropole. C'est ainsi que les Africains eduques ont une con-naissance etendue de l a litterature, de 1'histoire et de l a geographie francaises. Cela n'est pas un mal en soi excepte que ces elements tissent l a trame d'une culture etrangere. La seule alternative a l'ecole francaise est l'ecole coranique qui ne l u i f a i t pas concurrence car e l l e se limite en general a 1'etude des prieres musulmanes en general. Les "Entretien avec Sembene Ousmane, Ue jdocker noir," Afrique, 196-3, p. 48. "25s It?in • ^b3' 3 6 Africains ont done peu de chances d'etre exposes a leur propre culture a moins de vivre dans un village tres traditionnel ou le savoir du groupe est transmis de generation en generation par l a famille et le griot. Ces conditions sont de plus en plus rares, d'une part parce que les colons ont ouvert partout des ecoles frangaises qui sont restees apres 1'independance et d'autre part a cause de l a poussee du monde europeen dans tous les domaines. Ainsi, lors de 1'independance apparait une nouvelle classe de ''diplomes" qui a perdu le souvenir de sa culture ancestrale et a en-dosse une culture qui n'est pas l a sienne. Ces "diplomes" se consi-derent superieurs a leurs freres de l a brousse car i l s ont appris c. a l i r e , a ecrire et a. "penser francais". Ils embrassent le mode de vie europeen. Par mimetisme, i l s se "blanchissent" et renient leur propre culture. l i s deviennent des etres hybrides, habilles d'une personnalite d'emprunt. Les jeunes Noirs ont ete conquis aussi bien physiquement que moralement et s i 1'independance a mis un terme a l a domination p o l i -tique et economique au moins theoriquement, elle n'a pas resolu le probleme culturel, Une nouvelle maniere de concevoir le monde s'est i n f i l t r e e insidieusement dans les esprits et s'est surimposee sur l a v culture originale, rejetee dans l'oubli par manque de stimulant. II faut bien dire qu'ils ont ete seduits par l a c i v i l i s a t i o n de l'op-presseur qui paraxt plus brillante et certainement plus dynamique a ce moment de 1 'histoire. De plus, i l s sont exposes quotidiennement au mode de vie europeen s ' i l s vivent en v i l l e . Pour le Aakarois qui 37 habite une concession modeste de la Medina, le quartier du Plateau est une tentation permanente avec ses larges avenues bordees de grands arbres, ses residences cossues et ses immeubles modernes. Le Plateau est un modele reduit de cette France dont i l a tant entendu parler et qui 1'attire tellement. II est un symbole d'opulence et de luxe aux-quels i l ne pourra jamais gouter. A defaut de cela, i l imite ce qui l u i est accessible pour se rapprocher du reve: un comportement, une pre-sentation a r t i f i-cieis. gulierement les revues feminines importees de France et suivent l a mode parisienne de pres. La petite bonne de " l a noire de" (Voltaique), Diouana, ne f a i t - e l l e pas le menage chez ses patrons europeens, vetue d'une jupe droite serree et courte, coiffee d'une perruque decrepee et chaussee de talons aiguilles? Les femmes noires evoluees, dans l'oeuvre d'Ousmane Sembene aspirent trop souvent au meme modele euro-peen. La femme chretienne de Mbaye''" comme la femme du ministre de l a 2 3 4 sante publique et de l a population, Sakinetou et Oumi N'Doye ont les cheveux decrepes ou portent une perruque comme s i elles etaient hon-teuses de leur chevelure naturelle crepue. Elles sont maquillees, parfumees. Elles portent du vernis a ongles et s'habillent a l'euro-peenne. Invariablement, elles parlent francais et meprisent leurs Ainsi certaines jeunes femmes "modernes" de Dakar achetent re-2. L' Harmattan "Devant l'histoire", Voltaique 4 Xala 38 semblables qui ne suivent pas leur exemple. Leurs lectures et distrac-tions sont aussi importees d'Europe: les revues de mode, les romans-photos, le cinema, les boftes de nuit, l a radio francaise. Leurs fre-quentations se limitent a des personnages qui leur ressemblent. Ainsi la femme du ministre ne frequente que les membres du "cercle". Dans le meme esprit, Sakinetou feint de ne pas reconnaitre des camarades d'en-fance de son mari devant le cinema: habilles de maniere traditionnelle i l s appartiennent a un autre monde. On sent chez ces femmes le snobisme de l'arrivisme. Elles ont un sentiment de superiority car elles ont recu une education europeenne et font partie de l a classe emergente, leurs maris etant fonctionnaires ou nouveaux bourgeois. Grace a leur situation sociale relativement aisee, elles peuvent se permettre un mode de vie europeen, mode de vie dit su-perieur. Cela se manifeste non seulement dans leur presentation exte-rieure, mais aussi dans leurs manieree de vivre. Elles vivent dans des maisons cloturees, X entourees d'arbres bien plantes. L'interieur est meuble a 1'europeenne, decore de fleurs a r t i f i c i e l l e s comme dans la maison d'Oumi N'Doye. Chez e l l e , l a cuisine africaine epicee a ete bannie, remplacee par l a cuisine franchise comme en temoigne le diner "glane dans un journal de mode franeais" qu'elle f a i t preparer pour son mari dans Xala. "Sur l a table dressee bourgeoisement: hors d'oeuvre varies, cotes de veau, le rose des Cotes de Provence, nageant dans un seau a La cloture est un symbole de separation, apanage des Europeens, alors que l a concession tradutLonnelle est ouverte. 39 glace, voislnant avec l a bouteille d'Evian; a 1'autre bout de l a table, en pyramide, pommes et poires. Au pled de la soupiere, les fromages, dans leur emballage."-'-Tous ces produits sont importes et chers,donc de meilleure qualite de l a memeifacon^lorsqu'Ibrahima Dleng rend v i s i t e a Mbaye (Le Mandat) , on l u i offre une tasse de cafe que c e l u l - c l refuse car 11 en est encore a 1'in-fusion de quinquebila, boisson traditiomelle; leurs preferences res-pectives refletent leur appartenance sociale. La classe aisee s'identifie a l a bourgeoisie europeenne qu'elle prend pour modele, et c'est l a que nous pouvons parler des sequelles du colonialisme. Car ces references a 1'Europe sont fausses et entre-tiennent l a confusion des esprits. Elles freinent le developpement culturel et social du pays car elles ne cciai'ncident pas avec ses res-sources. Les femmes ddecrLtes plus haut ont "perdu 1'equilibre". Leur peau noire (qu'elles essayent de blanchir par les artifices du maquil-lage) est le seul t r a i t qui rappelle leur origine. Elles sont traitees severement par Sembene qui en f a i t des marionnettes sans ame au con-traire de l a v i t a l i t e qui emane d'une Penda ou d'une Tioumbe. Ousmane Sembene s'efforce de relever les contradictions sociales de son pays et. de les denoncer pour faire prendre conscience au peuple et le. liberer 2 de son impuissance presenter parlant de Xala , roman et film, i l declare: Xala, p. 86. "Xala" est un terme ouolof qui signifie "impuissance sexuelle temporaxre . Le t i t r e du roman est bien sur symbolique de 1'impuissance des dirigeants africains a resoudre les problemes de leur pays. 40 "...je denonce, effectivement, une classe...non, pas meme une classe, une couche de l a population, une categorie sociale, qui se trouve en situation objec-tive de "privileges indecents", de privileges condam-nables, parce qu'ils pervertissent le progres social, inhibent les efforts du peuple vers le progres, c'est-a-dire vers l a realisation de ses aspirations naturel-les, au mieux etre et au mieux vivre, detournent les fruits penibles de ces efforts populaires au profit exclusif et contre nature de ces privilegies. Les conflits d'interet sociaux entre Noirs apparaissent deja dans Les Bouts de bois de Dieu, pendant l a periode de gestation de la liberation. Des ce moment une bourgeoisie locale, vendue a l a cause des Blanea, commencait a faire surface, personnifiee dans le roman par E l Hadji Mabigue, un homme .hypocrite sous ses airs de saintete, onctueux et doux. II refusait de donner du r i z a sa soeur dont les enfants mouraient de faim a cause de l a greve, battant en retraite tout en invoquant l a volonte d'Allah. De meme, le serigue du roman prenait parti pour les patrons et, usant de son influence religieuse, essayait de faire ceder les grevistes. Apres 1'independance, cette meme classe de collaborateurs perpetue l a situation coloniale par amcuir de 1'argent, du luxe et de l a puissance personnelle. Ils ont bien etudie les methodes d'exploitation europeennes et les mettent en prati-que avec zele. Bafouant les valeurs traditionnelles d'entre-aide, de solidarity et de generosite, i l s prennent l a succession des colons, assumant les preceptes d'individualisme, de libre entreprise apportes par ceux-ci. vTahkr±Ghe.r-iaa ^"Probl-ematiqug 'du i e-ineaste. af r icain j . -L ':ar t is te • e t l a reyol'utiony; ;CUnr entre,tien^avee^OusmaneC'Semblne''V 'iCinemaLQue^ec, vol. 3, nosr°9-etci;0,9ao11t 1974y -p. 14. v r . 41 Et comme les Blancs ont legue leurs structures economiques et politiques, i l s s*en servent pour leur propre profit. Lrindependance n rest que theorique. Aux dirigeants et classes aisees blanches a succede une classe bourgeoise noire qui oppresse l e petit peuple (majorite de l a population) de la meme maniere.. Mbaye, par exemple, dans Le Mandat "etait de la generation 'Nouvelle Afrique' comme on di t dans certains milieux: l e prototype, mariant a l a logique carteslenne l e cachet arabisant et l^elan atrophic du/negro^africain. C e t a i t un homme d'affaires -=— courtier en tout genre reclamant un tant pour cent sur chaque commission, selon l a valeur de l^affaire,...Possedant une v i l l a a. 1'angle du secteur Sud, i l avait egalement deux femmes: l'une chretienne, 1'autre musulmane et une 403. II tenait le haut du sable.,.." Mbaye est un homme tres aise, Peu apres cetteedescription, nous apprenons comment i l s'enrichit. II profite de l a naivete des gens simples qui l u i font confiance parce qu'il salt ecrire, parler frangais, et que sa richesse leur en impose. II n'hesite meme pas a tromper et a voler des parents pauvres comme Ibrahlma ^- ce qui est un sacrilege selon la tradition africaine ou le sens de la collectivite surtout f a -miliale predomine. Si Mbaye s'enrichit aux depens de pauvres gens naifs, i l exerce ses talents a. un niveau indiyiduel, relativement bas; ses gains sont, somme toute, modestes. II est plutot representatif d lun systeme generalise. La situation economique chaotique du pays et le chomage forcent les hommes a gagner leur pain comme i l s peuvent» Corruption, vol, chantage se rencontrent a tous les niveaux sociaux. Ibrahima Dieng Le Mandat, p. 178. 0 42 en f a i t l'experience lorsqu'il entreprend d'encaisser son mandat. Au commissariat, i l doit donner une piece au portier de l a salle des cartes d'identite pour pouvoir entrer. II est oblige de donner un pourcentage de son cheque a un homme qui 1'a aide a l a banque. Une femme l u i ex-torque quelques francs dans l a rue en l u i racontant des mensonges. II se f a i t voler par un photographe imposteur et finalement Mbaye, en qui i l met toute sa confiance, empoche le montant de son mandat. Plus nous gravitons dans l'echelle sociale et plus la corruption-s'etend. Au niveau inferieur, elle est souvent l a seule ressource de l'individu et l u i permet de survivre. Au niveau superieur, elle prend des propor-tions et des implications beaucoup plus graves car elle met en cause le bien-etre non d'un individu mais des masses. Dans "Prise de conscience" (Voltaique), par exemple, Ibra u t i l i s e l a confiance de ses confreres pour s'elever dans l'echelle sociale, i l se retourne ensuite contre eux — par interet personnel. L'ouvrier Ibra s'est battu, cote a cote, avec ses freres contre les patrons pour obtenir un salaire comparable a celui des Blancs. A l a faveur de 1'independance i l acete elu depute grace au soutien de ses camarades. Mais, depuis, 1'attitude des patrons a change envers l u i : i l s le fetent, reclament sa presence dans les con-seils d'administration. En echange, i l recoit quelques petits avantages qui l u i permettent de s ' o f f r i r "une v i l l a richement meublee, avec trois c l i -matisateurs, cloturee d'une haie vive..." ± "Prise de conscience''^,Voltaique, p. 32. 43 quelques maisons de rapport, deux taxis, trois epouseset bien sur une 403. II passe aussi ses vacances en France. La situation est done agreable, i l sert d'intermediaire entre patrons et ouvriers, accepte des deux groupes opposes. Et en f a i t ce chef syndical a l a solde des anciens colons se trouve parfaitement a l'aise dans un role faux peuteetre, mais qui l u i apporte une vie douce comparee aux combats, aux privations qu'il endurait en tant qu'ouvrier. Le mirage de l a c i v i l i s a t i o n europeenne ne se produit plus i c i au niveau culturel mais au niveau socio-politique. Sembene accuse cette generation "Nouvelle Afrique" qui a oublie 1'esprit c o l l e c t i f africain au profit d'un esprit individualiste europeen. Une nouvelle classe de bourgeois arrivistes apparait. Partis de rien, i l s profitent de l a politique francaise qui, a l a v e i l l e de 1'independance, veut mettre de son cote un certain nombre de Noirs ambitieux et sans scrupules. Apres le depart des colons, i l s profitent de 1'indepen-dance nouvelle, epoque ou le pays, mal organise encore, ne peut contro-ler entreprises louches et corruption. Une classe de profiteurs emerge. Ayant acquis certains privileges grace aux circonstances, i l s veulent les preserver coute que coute et faire partie de 1'elite politique. A ce niveau, i l s seront mieux places pour faire l a l o i en leur faveur. Un poste gouvernemental assurera l a securite de leur position: "Jadis l'orgueil des gens se limitait a faire l a plus belle recolte, a avoir un troupeau im-mense, a etre en bons termes avec tout le monde, a savoir recevoir, partager son avoir, ne rien posseder, souffir en commun, ri r e en commun. De nos jours cette regie d'autrefois se perd, que dis-je, e l l e est perdue. On veut maintenant 44 devenir dipite, ministre, etre beaucoup, etre plus que tout le monde, sans suer."-'-Or, a l a v e l l l e de 1'independance, les colons tiennent encore les commandes. Les Noirs evolues, deja assimdles culturellement passent dans leur camp qui est, apr|s tout, celui de l'autorite et de l a force. A ce moment les colons sentent leur pouvoir leur echapper — le temps des colonies est en voie de disparition. I ls essaient a tout prix de sauvegarder leur position. Le colonel Luc expose ainsi leur nouvelle strategic: "Observez bien les choses. Qu'y a - t - i l de change? Certes les privileges flagrants, voyants meme, ne seront plus, mais nous Jles Jrancais] continuerons a etre l a , comme par le passe....Mais i l faut prolonger notre pre-sence i c i , manoeuvrer....Metetre les indigenes a notre place et leur faire executer ce que nousi-memes ferions."^ Les colons se sont prepares depuis longtemps a cette manoeuvre. Ils ont encourage une el i t e minoritaire a s'elever afin de mieux mani-puler, indirectement, l'economie et l a politique des pays en question et pour mieux controler 1'ensemble de l a population. Ils ont cree deux classes d'hommes en Afrique: les diplomes et les i l l e t t r e s , car i l s entendent profiter de cette opposition: I c i toutes les initi a t i v e s sont laissees aux autres, a ceux qui controlent notre evolution....Les negres ne font que dresser des barrieres entre eux, entre les instruits et les i l l e t t r e s . Les derniers con-siderent les premiers comme des renegats et ceux-ci L'Harmattan, p. 26. 2Ibid. , p. SO/;. 45 les regardent de haut avec des airs dedaigneux. Pourtant i l s ne sont qu'aux portes de l a connais-sance et se contentent des miettes d'instruction qu'ils ramassent. Ces fonctionnaires, munis de leur petit bagage intellectuel, elargissent consciemment le fosse entre diplomes et i l l e t t r e s car moins i l y a de diplomes plus i l s ont la possibility de dominer. Poussee par un appetit de puissance et d'argent, 1'elite noire est prete a vendre l'Afrique a 1'Europe. El l e se comporte comme les colons et gouverne a 1'europeenne. Sembene montre qu'il y a la un danger reel de neocolonialisms. II veut eveiller les esprits afin qu'ils se rendent compte que ces hommes sont des pantins manipules par les Europeens. Cette attitude apparait nettement dans L'Harmattan ou les Francais dictent le vote pour le referendum a travers les deputes et ministres africains. Ce referendum est une mascarade dont le peuple est l a victime. Main dans l a main, les colons et 1'elite politique locale font campagne 2 pour le "oui" a l a cooperation (contre 1'independance). Pour cela i l s mobilisent les autorites dominantes: l'armee, l a police, les i n s t i t u -tions religieuses. I ls cherchent l'appui de ceux qui ont une influence sur le peuple comme Tangara. Tangara est le medecin chef de l'hopital indigene, son influence sur l a population locale est grande. Mais lors-qu'il refuse de collaborer, 1'administration le releve de ses fonctions: "La democratie n'avait qu'un visage: celui de la force. La f i n proche de leur regne acculait les dominateurs, caches derriere les forces 0 pays, mon beau peuple, p. 118. 2 ~ L'attitude de Sembene est?t3Es.iclaire a. l'egard de cette idee de com-munaute dans l a nouvelle intitulee "Communaute" Voltaique. 46 feodales et les representants locaux. Ils n'avaient plus de retenue...." x Le pouvoir est aux "'mains d'un groupe d'individus prets a poursuivre une politique capitaliste sur le modele europeen. Ils sont instruits. En meme temps,ils appartiennent aux castes superieures du systeme traditionnel. Ils font partie d'un groupe social privilegie. Ils se font les avocats d'un systeme qui implique — pour Sembene — interet personnel, corruption, gouvernement par l a force. Les dirigeants noirs pratiquent l a l o i du "chacun pour soi" apprise a l'ecole europeenne. Ces politiciens ne sont differents des colons que par l a couleur de leur peau et le f a i t d'etre nes dans le pays. Leur force et leur puissance viennent essentiellement du soutien regu des .Europeens. Ils pratiquent ainsi une politique neocolonialiste. Or, du systeme politique d'un pays depend son avenir. Ces dirigeants poussent les nouvelles societes africaines a se former dans le moule europeen au mepris de leurs tra-ditions et d'une situation precaire qui demanderait un esprit de solidarite: "Ils se trouvent l a parce que le peuple, a. un moment donne, les a ecoutes, les acacceptes.... Parce que le peuple s'est dit "D1accord, voila ceux qui vont m'apporter des solutions, fussent-elles seulement provisoires", mais une fois ins-talles sur le trone, ces gens-la, ces parvenus benificiaires d'un malentendu, ces escrocs de 1'''histoire, se sont conduits pires (sic) ^ que les. autres [...] je dis done que le systeme colonial etait et est toujours a banriiiy mais que 1'Afrique doit lutter, aujourd'hui, contre cette couche favo-risee, parasitaire de son propre corps social, L'Harmattan, p. 203. 47 contre sa propre "bourgeoisie" naissante. . . .""L Apres le colonialisme, le neocolonialisme s'est installe. II ne semble pas qu'il y ait d" issue possible a moins que quelques-uns, comme notre auteur, s'acharnent a exposer l a situation. Xala, le dernier roman de Sembene, publie huit ans apres le precedent, quatorze ans apres 1'independance, reussit a analyser l a classe dirigeante de maniere plus efficace et convaincante que L'Harmattan. L'Harmattan pechait par son dogmatisme, et son soucid'authenticity (le referendum de 1958 au Senegal) le l i m i t a i t . Xala, au contraire, use d'un symbole: le xala, pour re-presenter l'i n e r t i e de 1'elite devant les problemes de la nation qu'elle est incapable de resoudre, dont elle se soucie peu et dont el l e est souvent responsable. La reussite d'El Hadji Abdou Kader Beye, le heros du roman, est fondee sur 1'opportunisme et l a malhonnStete. Instituteur a 1'epoque coloniale, i l fut renvoye a cause de son action syndicale. II devient alors "homme d'affaires" comme Mbaye: revente de produits alimentaires, intermediaire dans des transactions immobiliaires louches, monopole de la commercialisation du r i z avec un libano-syrien, l u i permettent d'amas-ser un pecule appreciable. Apres 1'independance, fort de sa petite for-tune, i l se lance dans 1'importation du poisson seche du Congo et dans 1'importation de crustaces de France. Ces entreprises echouent l'une apres 1'autre. Mais ayant etabli son nom, i l remplit encore quelques fonctions honoraires et inutiles lorsque trois ou quatre societes locales le prennent comme membre de leur conseil d'administration ou quand le Tahar Cheriaa, "Problematique du cineaste .africain.: L'artiste et l a revo-lution. Un entretien avec Ousmane Sembene" Cinema Quebec, .vol. 3, nos. .9/10, aoii.t 1974, p1; 15. 48 milieu industriel l ' u t i l i s e comme "prete-nom" moyennant redevances. II est bien evident qu'El Hadji Abdou Kader Beye doit sa position sociale et son train de vie luxueux a sa rouerie et non a. son talent. Comme ses vetements europeens et sa bouteille d'Evian, son succes ne l u i appartierit ni ne l u i convient. II est aussi a r t i f i c i e l que fragile. A l a v e i l l e de son troisieme mariage, l'une de ses anciennes victimes l u i jette un sort qui " l u i noue 1'aiguillette". II l u i donne le sxala dont i l souffre deja; mentalement et socialement. Empresse de se guerir de cette calamite, E l Hadji Abdou Kader se tourne d'abord vers la medecine europeenne: le psychiatre ne peut 1'aider. Alors i l se tourne vers une autre forme de fetichisme: en Mercedes, avec la bou-t e i l l e d'Evian et les lunettes de s o l e i l , symboles de succes, i l va trou ver un marabout dans l a Medina sablonneuse et se remet entre ses mains. I c i Sembene attaque les dirigeants qui, incapables, s'en remettent a un fetichisme ou a un autre pour resoudre leurs problemes: "Or, i l y a, i c i , deux fetichismes: le fetichisme technique de 1'Europe, c'est-a-dire l a conviction de ces gens-la qu'ils ne peuvent rien faire sans 1'accord de 1'Europe et les conseils de ses tech-niciens; et le fetichisme maraboutique,qui f a i t que, sans 1'accord et le secours du marabout, toute en-treprise serait egalement vouee a l'echec [...] Bien sur, consideres du dehors, i l s ne peuvent ap-paraitre que comme fondamentalement contradictoires et forcement antagonistes, mais i l s sont pourtant vecus complementairement et, aussi necessaires ou utiles l'un que 1'autre. La vrai reussite humaine n'est plus alors le f a i t de l'homme africain, mais plutot l'heureuse conjugaison des deux "benedic-tions" du technicien europeen et du marabout". T'aharlCheriaac, "EroblematiquecdunGineaste:. af ricaituf. 1 * artiste ,et l a revolution. Un entret'ien ayecaOusman'e .Setabene"ve"• Cinema Quebec. 49 Dans Xala sont analysees les deux forces de base qui paralysent le progres de l'Afrique. La classe dirigeante, heritiere a. l a fois de l a tradition maraboutique et feodale, et du colonialisme s'en remet a ces forces exterieures pour faire fonctionnner le pays tout en ignorant completement sa veritable force interieure: l a population autochtone. Dans une scene finale particulierement violente''" ou i l se laisse hu-m i l i e r ? E l Hadji Abdou Kader Beye apprend qu'il ne pourra se debar-rasser du sxala que s ' i l se met, sans conditions, au service du men-diant — symbole du peuple — qu'il avait precedemment mene a la ruine. Ce roman-parabole, bien construit, confirme encore une fois 1'attitude de Sembene: q-a l'avenir de l'Afrique trouvera son dyna-misme au sein du peuple. La population africaine se divise socialement en deux grands groupes: les i l l e t t r e s , qui forment l a majorite, et un groupe p r i v i -legie qui a recu une education. Ceux-ci sont naturellement destines a prendre les commandes du pays.lors de 1'independance. Nous venons de voir que l a majorite ne pense qu'au profit personnel. . Pourtant, parmi eux, se trouvent quelques honnetes hommes pour qui l a situation est am-bigiie. Prenons par exemple le cas de Tangara, le medecin chef de l'ho-p i t a l indigene dans L'Harmattan. II est bloque entre les bourgeois europeanises et le peuple appuye par les tenants du socialisme. Lui, a regu son education en France, ou i l a vecu longtemps. II s'est done habitue a un mode de vie nonMafricain. Anime du desir de bien faire, et s'identifiant a son peuple, i l est revenu en Afrique pour pratiquer 1- -!* 1 _ _ ? _ "'"Elle rappelle de facon frappante l a presentation du banquet des mendiants, scene finale du film Viridlana pd'e Buiiuel. l a medecine l a ou i l est demande. Son metier est sa raison de vivre et i l entend l'exercer de son mieux. II se rend vite compte que l a medecine europeenne est inefficace pour certains cas etranges qu'on l u i presente (comme l a maladie etrange et fatale de Remy). Mais i l s'efforce d'adapter ses connaissances a l a situation africaine ( i l s'in-teresse aux cures herbales locales). Pour l u i ne se posent pas de pro-blemes d'adaptation professionnelle aigus. Pourtant la situation socio-politique, qu'il ignore, se resserre autour de l u i . Et i l eprouve des diff i c u l t e s croissantes a rester neutre. Le referendum polarise les esprits. D'un cote le harcele son collegue Koffi, militant pour 1'inde-pendance, et de l'autre le pouvoir o f f i c i e l qui veut le charger d'influen-cer le peuple qui le respecte pour voter en faveur du referendum. Lors-qu'il a f a i t son choix, i l est tout etonne de se retrouver renvoye de son poste. Malgre l u i , i l a du prendre position, s'engager. Maintenant, i l doit remettre en question sa situation. Une prise de conscience, a l a -quelle personne ne peut echapper est en train de s'effectuer: "Devant sa nouvelle situation, i l voulait definir l a place qu'il occupait dans le pays, son role dans le pays."-'-II a f a l l u a Tangara l a perte de son travail, sa raison de vivre, pour s'eveiller aux realites de son pays. Jusqu'a. ce moment, i l vivait dans son propre monde et ne comprenait pas les raisons de Koffi qui l u i disait que l'avenir les concernait tous. Or, un petit groupe de jeunes idealistes politises se rend compte que s ' i l ne forme pas une opposition, les L'Harmattan, p. 273. 51 "bourgeois" appuyes par les colons vont determiner l.lavenir de l a nation et en faire une puissance neocoloniale. Pour contrebalancer cette force neocolonialiste montante, i l s creent un parti politique d'opposition, le Front, d'inspiration communiste qui lors du referendum f a i t campagne contre l a cooperation. Ils travaillent a une cause perdue d'avance: 1'independance. Mais le f a i t qu'ils existent est important car i l s of-frent une alternative aux electeurs. Si faible que soit leur impact sur le peuple, (.par fflan^gv4tts.sfes|Lde§e§-|ri'iBPS-fegfliMg^^igSS E e u v e n t s e perme,t#r,eo lfeo l^ivifs^^aii^sgngal^egtgsaJgbSgSfflS l e g G u y e r n e m e n t ] / ~ i l existe. Les jeunes sont sincerement preoccupes par leavenir de leur pays. Au contraire de 1'elite politique i l s ont garde un sens de d i -gnite, i l s sont fiers d'etre africains. I ls sont conscients du moment historique qu'ils vivent et se dedient a l a cause de leur pays: "Nous devons, nous, membres du Parti, devant les forces nouvelles qui s'eveillent, et qui vont ebran-ler le continent africain, nous former et approfon-dir notre education pour mieux comprendre les lois du developpement social et les lois de l a revolution proletarienne. Nous devons etre capables de com-prendre l'ennemi, de decouvrir 1'inexactitude de ses propres idees, les habitudes et les prejuges anciens, et les corriger en nous-memes; etre capables d'elever le niveau de nos consciences et de nos qualites...."1 Ces jeunes, depourvus de charges o f f i c i e l l e s , opposes au gou-vernement existant, professent des idees d'inspiration marxiste. Leur preoccupation majeure est plus le bien-etre du peuple que l a reussite personnelle. Ils appartiennent eux-memes au petit peuple: Tioumbe L'Harmattan, p. 235. 52 1'institutrice, Leye le peintre-poete, Sori le reparateur de velon, etc....Ils font partie d'une generation nouvelle, eduquee certes, mais d'origine modeste. Ils n'ont pas recu directement le patronage- des colons. Comme eux, Bakayoko le delegue des "roulants" dans Les Bouts  de bois de Dieu se consacre a defendre les petites gens, i c i les ouvriers. II est leur cerveau;$l'ame de l a greve. II leur donne les arguments necessaires a la resistance, i l les organise en syndicats et se f a i t leur porte-parole lors des discussions avec les patrons. Sa vie est un com-bat contre les forces d'exploitation qui oppriment l'ouvrier. Bien qu''toU C/ur/iiejr lui-meme et d'humble origine, i l a beaucoup vu et lu . II prend une attitude socialiste, l a seule valable dans sa situation. II revendique les droits des ouvriers comme tout autre syndicaliste dans le monde. II defend les interets d'un groupe social nouveau en Afrique: le proletariat. Cependant l'Afrique est traditionnellement un continent agricole. Les paysans restent l a majorite et forment l'essentiel des classes so-ciales non-privilegiees. Les villages fonctionnaient de facpn commu-nautaire jusqu'a l'arrivee des iBlancs. A ce moment, cette forme d'or-ganisation a perdu de son efficacite et de sa signification car les colons ont commence a tout controler. II faut un homme comme Faye (0_ pays, mon beau peuple), juste rentre de France, pour faire revivre l'an-cien systeme et organiser les paysans en cooperatives — contre 1'em-prise des exploiteurs. Faye n'est pas un paysan d'origine mais i l choisit de porter ses efforts vers eux car l a terre represente 53 symboliquement l'Afrique et 1'agriculture l a tradition. Les partisans du Front, Bakayoko et Faye travaillent chacun a revendiquer les droits du petit peuple (les ouvriers, les paysans, les exploites en general). Celui-ci fut exploite du temps des colonies, i l est encore exploite apres 1'independance. Ges 'jeunes militants sont tentes par le communisme qui defend precisement la masse non-privilegiee. Pour Sembene,deux ideologies politiques opposees s'affrontent en Afrique: le systeme capitaliste de?lallibre entreprise dont les p a r t i -sans sont les Blancs et les ?Noirs au pouvoir; et le systeme socialiste (ou communiste) favorise par des jeunes soucieux de justice et d'ega-l i t e . Les premiers souhaitent perpetuer le systeme capitaliste qui leur permet de preserver leur position superieure; les derniers preferent un systeme base sur le marxisme car i l est plus proche du caractere com-munautaire africain et parce que l u i seul peut resoudre les problemes serieuxde pauvrete dans ces pays non-industrialises. II est evident que Sembene prend parti et se f a i t l'avocat de la solution marxiste. Cela le rend parfois dogmatique, en particulier dans L'Harmattan ou i l f a i t une difference trop nette entre les p a r t i -sans du capitalisme et les adeptes marxistes. Les capita3iLstE!s. sont me-prisables, les marxistes purs et sinceres. Ceci est dommage car l a position de Sembene est valable. Le systeme feodal traditionnel et les guerres intestines ont, a une epoque, a f f a i b l i suffisamment l'Afrique pour en faire une proie fac i l e aux puissances coloniales. Celles-ci ont perpetue, accentue l a distance entre les classes sociales existantes, donnant d'abord a la classe dominante traditioranelle les moyens de s'elever 54 au niveau contemporain, car un pays divise est plus faci l e a manipuler qu'un pays uni. Lorsque le pays se retrouve abandonne a lui-meme, Sembene s'in-surge contre une politique qui evolue vers le neocolonialisme. Si 1'elite minoritaire sans scrupules dirige le pays, le peuple reste dans un marasme economique et social, aucun changement efficace ne se pro-duit. II voit pourtant un espoir dans les jeunes qui se lancent dans l a polemique. Ce sont eux qui peuvent reveiller et eduquer l a masse. Nous avons consacre ce chapitre a 1'etude d'une periode de tran-sition situee apres l'etat de colonialisme pur. A ce moment, nous avons vu qu'une nouvelle e l i t e se forme, une e l i t e instruite, europeanisee, chez qui survivent les valeurs coloniales. La difference entre diplomes et i l l e t t r e s , classe dominante tra-ditionndlQte et classe inferieure, produit une societe divisee dans l a -quelle se perpetuent a l a fois feodalite ancienne et capitalisme euro-peen. Or, dans une periode de transition d i f f i c i l e , les diplomes de-vraient partager leurs connaissances, elever les i l l e t t r e s afin de rat-trap;ear le temps perdu sur les autres nations, le temps de stagnation du colonialisme. Sembene considere comme negative l'empreinte laissee par le colonialisme dans le domaine social, politique et culturel. II critique cet etat de f a i t par 1'intermediaire de personnages engages, de jeunes activistes. II n'hesite pas a se lancer dans la polemique et professe un "humanisme proletaire" plutot que le marxisme. Ce qu'il souhaite principalement, c'est un partage equitable des ressources et des richesses de 1'Afrique. Cette attitude peut s'expliquer de deux 55 manieres. D'une part Sembene est lui-meme d'origine modeste. C'est un ex-docker, un militant syndicaliste venuo.a_.la litterature par ac-cident et par ses propres moyens, sans formation universi-tailre. par son origine i l est un homme du peuple. MalgrefJson evolution personnelle i l ne l<a rejette pas, au contraire, i l s'yidentifie. Sa preoccupation majeure est toujours le sort des humbles qui forment la plus grande partie de l a population africaine. D'autre part i l deplore 1'influence euro-peenne persistante qui detruit 1'originalite de sa culture. II est a la recherche d'une autonomie aussi bien politique que culturelle pour l'Afrique visaasvis de 1'Europe. On se demande i c i s i son choix p o l i t i -que n'est pas en partie dicte par une reaction contre les colons capi-talistes. II veut tourner le dos a tout ce qui l u i rappelle le colonia-lisme. II rejette done le systeme politique europeen comme sa culture pour assurer son identite originale d'africain. Cela ne veut pas dire qu'il pretend remonter le temps et accepter toutes les valeurs tradi-tionnelles d'avant l a colonisation. Nous avons vu plus haut que Sembene est contre 1'organisation feodale des temps anciens. II refuse egale-ment 1'emprise de l a religion — le passe est constitue de mauvaises comme de bonnes traditions. II s'agit de faire revivre les traditions adap-tables au present et de rejeter les traditions negatives: "Nous qui sommes entre les deux Afriques, i l nous appartient d'.apprendre des vieux leur savoir du passe et des jeunes ce qu'ils attendent de nous, bien que pour le moment nos connaissances soient inferieures a nos desirs." x 0 pays, mon beau peuple, p. 118. 56 Chapitre TIT A LA RECHERCHE D'UNE IDENTITE AFRICAINE L'Afrique ne peut compter sur son el i t e intellectuelle pour resoudre sa crise d'identite lors de 1'independance. Elle doit cher-cher l a solution dans le peuple. Car celui-c i est comme 1'harmattan (un vent chaud et sec), plein de force et de promesse: "C'est un sanglot! Un sanglot de quatre siecles, souffl'e par des millions et des millions de voix ensevelies. Un c r i intarissable a. nos orei l l e s , ^ venu des nuits anciennes, pour des jours radieux." Si un changement culturel et social s'opere, c'est le peuple qui en sera responsable car i l a l a force du nombre. II est done ne-cessaire de l'eduquer, de l u i faire prendre conscience de sa situa-tion comme le font les jeunes du Front, Bakayoko, Faye. Au moment du referendum, par exemple, le peuple se trouve sub-merge, perdu dans le tourbillon des slogans. Pourtant i l reconnaxt chez les membres du Front les conceptes d'egalite, de liberte auxquels i l aspire. II commence a reflechir, a sentir que les temps sont en train de changer et que leaveruir est aussi important que le present. Soudain i l a un choix a faire. II ne peut se recroqueviller sur l u i -meme en attendant que l a crise s'appaise. Au lieu de survivre, i l doit apprendre a vivre: "Tous, i l s desiraient ardemment vivre sans se pre-occuper du lendemain. Mais le pays, se reveillant de sa lethargie, les entraxnait avec l u i comme un fleuve charrie son limon. Leur avenir et celui du peuple L'Harmattan, p. 203. 57 exigeait d'eux chaque jour davantage. II n'est pas faci l e d'etre libre et de voir l'ordre des choses bouleverse, car i l faut le reorganiser. Pour ceux qui ont connu l a . periode precoloniale et le colonialisme en particulier, i l est d i f f i c i l e de comprendre. "Ibrahima Dieng represente bien sur un habitant de Dakar avec ses caracteristiques propres. Mais i l represente aussi un phenomene beaucoup plus ge-neral, celui de l'individu plonge dans une societe dont i l ne comprend pas les rouages."^ La generation des Niakoro, Manh Kombeti, Ibrahima Dieng,n'a jamais questionne l a l o i des ancetres, e l l e a accepte le colonialisme comme une f a t a l i t e . Or soudain les valeurs du passe ne s'appliquent plus dans leur totalite, les colons se retirent. Dans cette periode de transition, les contradictions du passe et du present bouleversent des etres comme Manh Kombeti: "Son cerveau en friche bouillonoaiit. C e t a i t une terre arable, feconde. Naguere, son corps chaud, le tumulte de son sang dictaient sa conduite, sans que son esprit y prenne part [....] Parfois elle vivait de ce qu'elle avait entendu des anciens. Parfois aussi elle se voyait a cheval sur les temps: passe et present [....] El l e souffrait de ne pouvoir marier les deux temps. II s'agit pour les Africains d'oublier un passe tumultueux, de faire le bilan des gains et des pertes. II .leur faut faire une synthese de ce qui leur reste de meilleur dans l a tradition et de ce que les Blancs leur ont apporte. Cela leur permettra de se projeter dans l4ayen£r au "*"0 pays, mon beau peuple, p. 26. o A propos du Mandat", Jeune Afrique, 26 fevrier-3 mars 1968. 3 L'Harmattan, p. 27. 58 rythme du monde moderne: "Assimiler le progres ne veut pas dire que l'on renie ses ascendants. Mais i l y a des choses que nous ne devrions plus pratiquer." 1 Sembene semble i c i influence ideologiquement par Sekou Toure et Nyerere: s i l a tradition n'est pas assez souple, s i e l l e ne peut s'a-dapter au progres technique et autre, i l faut elargir les horizons en empruntant des idees a l'exterieur et en les adaptant aux besoins locaux. Voltaique (1962) , Vehi-Ciosane et Le Mandat (1965) publies apres 1'independance du Senegal decrivent l a societe senegalaise de facon c r i -tique. Sembene denonce dans ces nouvelles l'effritement de l a commu-naute, l a hierarchie sociale, l'hypocrisie de 1'Islam, l a position infe-rieure de l a femme, l a polygamie. II y celebre aussi le courage dans l a resistance,, l a dignite humaine. II passe en revue ces themes positifs et negatifs, presents dans une Afrique en etat de transition afin de determiner leur impact sur le present et leavenir de son pays. II semble que souvent l a tradition ne reponde plus aux necessites de l a vie contemporaine. Vehi-Ciosane decrit precisement cet eclatement al'un M6i§ 3e v'ieddesueitodeLeevi'l'lage de Santhiu-Niaye se meurt lentement. II se depeuple peu a peu, l a l o i du "adda" et l a f o i y vegetent. Les habitants ne croient plus a un village ou l a tradition, l'ordre social ne couvrent qu'hypocrisie, injustice et violence. La hierarchie sociale y est particulierement .'i critiquee en l a personne de Guibril Guedj Diob, le chef du village, et sa famille. Dans une suite rapide d'evenements 0 pays, mon beau peuple, p. 44. 52 dramatiques, nous apprenons que Diob est incestueux, sa femme se suicide, son f i l s fou est pousse au patricide par un oncle ambitieux et sans scrupules. Ces actes d'inceste, de suicide et de:parricide sont reprouves par l a tradition, surtout lorsqu'ils sont commis par les membres d'une famille de noble lignee. Ils sont un signe de dggene-rescence. Or dans ce cas les survivants de ces tragedies restent impunis: Khar, la f i l l e de Guibril Guedj Diob, est simplement bannie du village avec son nouveau-ne et son oncle Medoune Diob, instigateur du meurtre de son frere, prend l a tete du village. L'iman et les v i l -lageois ferment les yeux: "t.'..-.4kceu?.efuts de la resignation, cet arrachement a 1'instinct atavique, premier pas vers l'avenir — etaient pour ces gens, un acte de lese-croyance, un defi, et delit moral contre le v i e i l ordre e t a b l i . " 1 Mais le v i e i l ordre etabli n'a plus la vigueur d'antan, n i dans son code moral, ni dans 1'administration des chatiments. II est, envers et contre tous, en voie de disparition. Les jeunes le comprennent bien et, a l a recherche d'une alternative, i l s desertent leur village. Cette nouvelle est fortement dramatisee, elle sacrifie parfois au realisme son desir de prouver un etat de f a i t . Celui-ci a deux faces: l a decadence d'un ordre social inadequat de nos jours et l a hierarchie traditddnnelle degeneree. Sembene attaque particulierement les rois dans "La mere" (Voltaique) et dans 0 pays, mon beau peuple par 1'intermediaire de Faye: Vehi-Ciosane, pp. 23-24. 60 "Ce r o i d'echiquier n'est bon que pour fournir de la vlande a l a boucherie. II prend son role au serieux. Quand comprendra-t-il qu'il n'est qu'un santon? Un pantin pas meme articule [....] Oui i l faudra bien qu'un jour ces epaves disparaissent." x Ce tyran corrompu profite de sa position hereditaire pour ex-ploiter ses sujets. II se complaxt dans cette position superieure dont i l retire des avantages appreciables: l'autorite absolue, l a richesse. Sa description physique grotesque soullgne l a decadence de la situation. Miserable, i l maintient le decorum traditionnel. Mais i l n'a pas le dynamisme des chefs d'antan. La requete de Faye pour obtenir des hommes et des rizieres ne l'interesse pas. II l'accueille d'abord avec defiance parce qu'il est etranger, f i l s de pecheur et parce qu'il a epouse une Blanche. Son attitude change seulement lors-qu'il voit le f u s i l a crosse de nacre d'Oumar Faye qu'il convoite. Alors, i l est pret a l u i donner ce qu'il demande en echange de l'arme. Ce petit episode decrit son esprit de clocher • ,Tit volt dell*an~ : cienne gloire des chefs passes et profite de son autorite de facon tyrannique. A cote du pouvoir temporal, l'ordre social traditionnel est fonde sur l a religion. Or s i Sembene n'est pas contre l a religion en soi ou contre toute idee religieuse, i l s'eleve contre l a maniere dont elle est pratiquee. Elle ne coxiifisMcj plus avec les necessites du present non plus: "Je suis un noir et g:e le resterai. J'ai du respect pour nos coutumes et de l a consideration 0 pays, mon beau peuple, p. 13.0. 61 envers Dieu. Seulement je n'ai rien d'un fanatique. Depuis mon retour, j'entends dire "Dieu est bon, Dieu est bon" quand evidemment tout va bien. Et quand tout va mal: "C'est la volonte de Dieu". Que moi j ' a i l l e grossir le rang des credules? Non."1 La religion est devenue une excuse, un fatalisme pour les gens simples et naxfs. Au lieu de combattre un destin miserable, i l s se retranchent derriere l'idee de Dieu. Cette conception religieuse est nefaste car elle engendre l'apathie, le manque d'initiative. Ee personnage d'Ibrahima Dieng dans Le j&mdat represente le con-f l i t entre l a realite et l a religion traditionneiul'e. Selon 1'Islam, l'homme doit se soumettre a l a volonte de Dieu. Le Dieu tout-puissant est maxtre de son destin, i l s u f f i t d'avoir confiance en l u i et de prier. Ibrahima est un musulman fervent, i l suit ces preceptes a la lettre, mais l a vie le malmene. II chome depuis un an et ses deux femmes, ses enfants ne mangent pas a leur faim. A cela s'ajoute le vol d'un mandat que son neveu l u i a confie: i l ne peut rembourser et se sent degrade. Des coups de poing echanges avec un photographe malhonnete qui l u i a pris ses derniers sousmmarque alors l a defaite du sp i r i t u e l : Son boubou qu'il portait fierement, l u i donnait l ' a i r majestueux d'un marabout; apres la bagarre i l est tache, souille de sang. Ibrahima n'est plus qu'un' pauvre Kxime humilie, victime d'une societe devenue materialiste et cor-rompue, ou sa vertu est meprisee. II essaie. malgre tout de se tourner vers Dieu, prenant ses malheurs pour des epreuves: 0 pays, mon beau peuple, p. 63. 62 "Ibrahlma Dieng, pour effacer son humiliation, i n -voquait l a toute-puissance de Yallah: c'etait aussi un refuge, ce Yallah. Au plus profond de son deses-poir, de l'affront suhi, l a forte conviction qu'il avait de sa f o i le soutenait, degelait un ruisseau souterrain d'espoir, mais ce ruisseau eclairait de vastes zones de doute," x Dans son malheur, l a f o i le soutient malgre l'absurdite de sa situation. Mais la realite froide est toujours presente, d i f f i c i l e a supporter. II se tourne finalement vers l e temporel et decide de se battre pour retrouver sa dignite dans l a societe. 2 Comme l u i , Fa Keita, * homme tres pieux, est force d'ouvrir les yeux devant l a realite sinistre qu'il decouvre dans l a prison coloniale. En depit de son ascetisme, i l se revolte devant 1'injustice, l a brutalite des colons envers les Noirs. L'homme aspire au spirituel mais i l est avant tout un etre de chair et de sang. Son endurance a des limites, Ibrahima et Fa Keita prennent conscience de l a realite dans des c i r — C o n s t a n c e s extremes qui arrachent ce c r i a. Fa Keita: "[,...] II faut faire quelque chose, je ne sals pas quoi, mais i l faut faire quelque chose pour quron nous respecte."^ La religion detache l'homme de l a vie temporelle, or i l doit vivre avec dignite avant d'engager un dialogue avec Dieu. Ce n'est pas l a f o i que Sembene attaque dans son oeuvre, mais les rites qui 1'enveloppent et l a vulgarisent. Comme les rites, Sembene attaque ferocement les serigues et les Le Mandat, p. 166. Le doyen des poseurs de r a i l s dans Les Bouts de bois de Bieu. l.es Bouts de bois de Dieu, p. 363. 63 limaris qui devraient donner l'exemple de la vertu, etant intermediaires entre Dieu et les hommes. Ceux-ci au contraire exploitent les fideles naifs qui les respectent. Dans Voltaique, i l esquisse le portrait de Souleymane le vieux b i l a l de l a mosquee, hypocrite, obsede par les jeunes f i l l e s de son village dont i l obtient les faveurs par intimi-dation. II decrit l a f o i aveugle des musulmans qui accueillent Mahmoud F a l l , le faux iman, comme un prophete, alors que cel u i - c i n'est inte-resse que par les mets delicats, les oboles qu'on l u i offre. Ces contes jouent sur le contraste entre 1'immense naivete des fideles et l a dupli-cite des hommes dits "saints". La religion trop longtemps pratiquee sans discernement trompe le peuple. Elle s'est ankylosee dans l a pratique des iriiUHefs et e l l e est devenue une masquarade de l a f o i authentique. Ell e est aussi un instrument d'exploitation individuelle (cf. Mahmoud F a l l et Souleymane) et collective comme dans Les Bouts de bois de Dieu lorsque le serigue, collaborateur des patrons blancs, reclame le calme et l a soumission de l a part des ouvriers revoltes — soi-disant au nom d'Allah: "Sachez que vos maris sont les jouets de quelques infideles, sachez que ceux qui dirigent en realite c-,_. cette greve sont des communistes et, s i vous saviez ce qui se passe dans leur pays, vous prieriez Dieu et vous imploreriez son pardon pour eux [•... ..] Dieu nous f a i t coexister avec les toubabs francais, et ceux-ci nous apprennent a fabriquer ce dont nous avons besoin, nous ne devons pas nous revolter contre cette volonte de Dieu dont les connaissances sont un mystere pour nous...."1 II use de son influence religieuse sur la masse pour enrayer l a revolte. "*"Les iiouts de bois de Dieu, pp. 195-T-196. 64 Dans cet episode Sembene demystifie le corps religieux. Dans sa structure meme l a religion traditionnelle opprime l'homme, preservant jalousement des institutions telles que la poly-gamie, l'autorite paternelle absolue: "Comme toutes les femmes d ' i c i , Ngone War Thiandum figurait dans cette soeiete, alimentee de sentences, de conseils de sagesse, de recommendations, de do-c i l i t e passive: l a femme ceci, l a femme cela, f i -delity, attachement sans bornes, soumission totale corps et ame, afin que l'epoux maitre apres Yallah intercede en sa faveur pour une place au paradis. La femme s'en trouvait au role d'auditrice. On ne l u i donnait jamais — hormis les travaux domestiques — 1'occasion de formuler son point de vue, d'emettre son opinion." ± Ngone War Thiandum n'a jamais remis en question son statut de femme car celui-ci etait le lot de sa mere, de la mere de sa mere et de toute la lignee des femmes de son peuple. On ne l u i a jamais appris a agir d'une autre maniere. Et i l faut un evenement tragique pour l u i faire voir sa situation objectivement. Lorsqu'elle decouvre l'inceste de son mari avec sa f i l l e , ses illusions tombent d'un coup. E l l e cher-che desesperement une explication, un motif a cet act revoltant. Sa propre reaction de colere, de frustration et de violence l a deroute. C'est a. ce moment que decouvrant en ell e des sentiments inconnus.»^elle revoit sa vie en pensee et la reevalue. Elle est en realite un etre opprime, bafoue par un homme a qui elle a donne toute sa vie alors qu'il ne vaut rien. E l l e qui a toujours ete respective,qui a suivi scrupuleuse-ment les preceptes religieux, doit maintenant supporter le blame de ehi-Ciosane, p. 31. 65 l'inceste commis par son mari. Le suicide est l a seule maniere d'echapper a l a honte et a l'hypocrisie pour Ngone War Thiandum. Ce suicide est a l a fois l a plus haute forme de protestation et le dernier sacrifice de sa vie. II l u i permet de preserver sa dignite. La situation inferieure de l a femme comme l a polygamic sont devenues une forme d'exploitation legarle soutenue par la religion. La femme ne peut esperer le paradis apres l a mort pour elle-meme. C'est le mari qui sert d'intermediaire entre elle et Dieu. Si elle sert bien son epoux i l l'aidera a gagner les faveurs d'Allah. Elle f a i t des enfants, les travaux menagers et les travaux des champs. Pour ces taches essen-t i e l l e s elle ne recoit aucune consideration, aucun respect. Lorsqu'elle est trop v i e i l l e , trop usee, apres avoir donne sa vie a son epoux, celui-c i prend une nouvelle femme forte et j o l i e . II s a t i s f a i t ainsi ses besoins sexuels et a toujours de nouvelles esclaves qui travaillent pour l u i , tandis que les v i e i l l e s Spouses attendent de mourir, oubliees. Noumbe, dans"oSes trois jours" (Voltaique) se trouve dans cette situation. Prematurement v i e i l l i e par des maternites rapprochees et une maladie de coeur, son mari l a neglige pour une epouse jeune et j o l i e . Apres 1'avoir attendu febrilement pendant les trois jours et les trois nuits qu'il doit normalement l u i consacrer a intervalles reguliers, elle l u i lance des re-proches. Humiliee, elle le regoit avec ironie et dans un mouvement de colere jette devant l u i les trois plats cuisines amoureusement les jours precedents. Pour l a premiere fois elle se revolte et conteste son autorite. Ces exemples ne montrent pas seulement des femmes opprimees par 66 un systeme degenere, i l s saisissent aussi le premier mouvement de re-volte. L'ordre traditionnel v a c i l l e . II etait valable et necessaire a une autre epoque mais les conditions sont en train d'evoluer. Comme disent les amis de Moustaphe, degoutes par le geste de protestation de Noumbe: "....Depuis qu'elles ont des associations, ces bougresses, elles croient qu'elles vont diriger le pays....Ne sais-tu pas qu'a Bamako, elles ont vote une motion condamnant l a polygamie.... n l Non seulement les femmes commencent a remettre leur statut en question, mais les enfants, traditionnellement soumis au chef de famille, prennent aussi leurs distances vis-a-vis de leurs parents. En ce moment de crise, le divorce entre jeunes et vieux devient tres sensible. Ce probleme apparait dans les rapports entre Niakora, l a v i e i l l e et sa petite f i l l e A d ' jibi'dji. La grand-mere ne comprend pas que l a petite S i l l e aux reunions syndicales, elle ne comprend pas qu'elle- apprenne le "toubabou": Cle frangais): "A quoi 5a sert le toubabou pour une femme? Une bonne mere n'en a que faire. Dans ma lignee qui est aussi celle de ton pere,personne ne parle le toubabou et personne n'en est mort! ... Mais vous vous autres, les deracines, vous ne pensez qu'a 9a.2 A croire que notre langue est tombee en decadence." La grand-mere se refere constamment au passe: de son temps, on etait plus religieux; de son temps, on avait du respect pour les vieux; on ecoutait leurs conseils dans les moments graves. Maintenant las jeunes ne veulent en faire qu'a leur tete et releguent les vieux dans un coin: '^y*S.esfi-tfrS>is'*.^ Q'UrM P- 71. 2 Les Bouts de bois de Dieu, p. 18 67 conflit de generations amplifie par la grande distance qui separe l a vie traditionnelle de l a vie moderne et de ses bouleversements psyche— logiques et moraux. Le meme conflit se retrouve entre Oumar Faye et son pere, entre Diouana et son vieux mari, entre Tioumbe et son cate-chumene de pere. Tioumbe, l a jeune institutrice politisee de L'Harmattan entend mener sa vie comme ell e veut. Or ses idees vont a l'encontre de celles de son pere, un catechumene hypocrite et rempli de 1'importance de sa mission. Sa f i l l e agnostique et communiste est pour l u i une veritable insulte sociale. La crise eclate lorsque l'Eglise catholique encourage ses catechumenes a faire campagne pour le "oui" au referendum. Tioumbe, pieds et poings lies, (de maniere traditionnelle) refuse fermement de se soumettre a. l'autorite paternelle et de renoncer a ses activites p o l i t i -ques malgre les coups qu'il l u i assene: "II avait evoque 1'antique structure, 1'unite familiale ou le pere etait le seul guide. II ne put manquer de constater son effritement [.". r.'] En depit de son acharnement maladif a vouloir faire taire sa f i l l e i l se voyait bafoue. Non seulement le pouvoir responsable mais l'ex-ecutif et le l e g i s l a t i f qui l u i etaient echus, parce qu'il etait le pere, l u i echappaient. Sans se confier a personne, i l eprouvait les rudes coups de butoir du temps present, du temps a^ venir, sur la v i e i l l e forteresse familiale". 2 Moins dramatique mais s i g n i f i c a t i f , Faye , revenu de France avec une epouse de son choix — europeenne — a aussi refuse de prendre le metier des hommes de sa famille: pecheur, comme l a tradition le demande. ^L'Harmattan, p. 237. 2 0 pays, mon beau peuple. 68 II choisit de cultiver la terre malgre 1'opposition des siens. II viole ainsi plusieurs traditions: le mariage arrange par les parents, le metier transmis de pere en f i l s . Ce faisant, i l se libere de l a tutelle pater-nelle et familiale. Les exemples que nous venons de citer presentent des personnages pris dans leurs convictions anciennes. Ibrahima Dieng, Fa Keita, Ngone War Thiandum sont forces dans des circonstances extremes d'admettre que leurs croyances contredisent l a realite presente. Ils sont soudain de-sorientes car. i l s n'ont pas d'alternative, comme la mere de Tioumbe, scandalisee par 1'attitude de sa f i l l e envers son pere: "Que se passe-t-il? Je ne comprends plus l a vie. La vie presente ne differe en rien de celle du passe. Pourtant i l me semble qu'elle nous ecartele, nous impose une nouvelle maniere de voir, de sentir. Des fois, je sens qu'il y a des pieds de l a vie qui se refusent a progresser, nous alourdissent. Alors se f a i t un immense vide. Un vide enorme! On tour-billone, tourbillonne...sans savoir ou cela va s'arreter. En ce moment, je prevois cet arret. J'ai en moi l a conviction que 1'arret sera notre f i n ^ ... l a f i n de notre passe. II faut done avancer...." Au contraire, Tioumbe et Faye, d'une generation plus jeunes.- choi-sissent leur voie malgre les obstacles et les tabous. Ils bousculent l a tradition et restent fermes. Leur assurance vient du f a i t qu'ils ont un but au-dela de l a revolte: Faye veut mener des reformes agraires et Tioumbe a une mission d'education civique a accomplir. Ils refusent de se p l i e r a des coutumes traditionnelles qui vont a l'encontre du progres. Trop rigides et usees, certaines institutions ont perdu de leur v i t a l i t e , elles paralysent 1'evolution de l a societe. L'Harmattan, p. 162. 69 Dans 1'oeuvre de Sembene l a hierarchie sociale, l a religion, l a polygamie, le statut social de l a femme, 1'autorite paternelle ont perdu leur efficacite originale parce qu'elles ont ete creees a une epoque differente. A notre epoque, elles s'opposent au progres, elles empechent l'individu de s'epanouir et d'exercer ses talents personnels. Tout esprit critique, tout desir d'innovation est avorte dans ces conditions. Or ces valeurs ne sont viables que dans la, me-sure ou elles sont dynamiques. Une fois qu'elles ont perdu leur u t i -l i t e , leur dynamisme, elles ne conviennent plus a l a societe. Les Africains eux-memes s'en rendent compte surtout les jeunes qui.n'ont pas une connaissance directe de l a tradition et commencent a douter, d'autres se revoltent ou choisissent de les ignorer. Ce refus d'un etat de f a i t contraire a l a liberte individuelle, cette revolte sont des themes chers a notre auteur pour qui le chemin le plus sur vers le chan-gement est l a protestation. On nous demandera peut-etre pourquoi les termes revolte, change-ment reviennent sans cesse dans notre etude: i l s sont pour Sembene l a cle de l a crise de conscience africaine dans une perspective dialectique. Une situation historique malheureuse a arrete 1'evolution naturelle de la societe. Ni l a periode d'avant l a colonisation, ni l a periode colo-niale n'offrent de modeles satisfaisants a. une Afrique qui veut remonter son mecanisme d'evolution. Elle doit passer par un etat de negation avant de former une synthese des temps et de deux ci v i l i s a t i o n s . C'est ainsi que dans ce chapitre nous avons analyse pourquoi et comment Sembene 70-rejette un certain nombre de traditions. Maintenant d l s'agit d'amorcer le procede de synthese en cherchant des alternatives et en examinant les aspects positifs d'un passe qui f a i t tout de meme partie de l'ame africaine. Nous avons vu plus haut que Vehi-Ciosane, une nouvelle situee a la campagne, decrit un mode de vie passe, inacceptableta notre epoque. Or cette nouvelle est publiee avec Le Mandat, dans un meme volume et cela non sans raison. Les deux nouvelles forment un diptyque et se completent. Par opposition a Vehi-Ciosane, Le Mandat se passe a Dakar, l a grande v i l l e , symbole de progres et de mddernisme. Apres avoir decrit l a mort de l a societe paysanne traditionnelle, Sembene se tourne vers l a v i l l e , i n s t i -tution sociale contemporaine. II semble analyser l a situation citadine comme alternative possible a la tradition paysanne en voie de disparition. En effet, l a v i l l e represente un espoir de changement. Les jeunes quittent le village mort de Santhiu-Niaye parce qu'ils rejettent son at-mosphere rarefiee, decadente- l i s sont attires par l a v i l l e car elle paraxt o f f r i r des possibilities nouvelles, dynamiques. La vie y semble plus f a c i l e , plus Hbre et le travail moins dur. Or Dakar se revele bien different.. -..Le progres se manifeste par les rues asphaltees, les autobus, les voitures,, les bicyclettes et les immeubles administratifs imposants. Mais cela est un mirage que nous percevons a travers les mesaventures d'Ibrahima Dieng. Ibrahima chome depuis un an car aucun employeur ne veut l'embaucher depuis qu'il a participe a une greve. II v i t de ses dettes> dans un quartier miserable et nourrit sa famille grace au Credit que l u i f a i t l'epicier depuis des mois a un taux 71 exorbitant. Comme ses voisins i l passe son temps a emprunter de 1'ar-gent qu'il ne pourra rembourser. La v i l l e est remplie d'individus dans le meme cas. Pour vivre, i l s en sont reduits a mendier, a extorquer de 1'argent par tous les moyens. La misere les conduit a la bassesse, a la corruption. La v i l l e degrade les hommes plus encore que l a campa-gne, specialement s i ceux-ci sont i l l e t t r e s . Elle n'est pas faite pour eux car i l s ne sont pas adaptes a une forme dLorganisation et de moder-nisme europeens. ^jsg.ue ibrahima veut toucher son mandat ou obtenir une carte d'identite, i l se heurte a l a bureaucratie froide, inhumaine qui n'a pas de temps a perdre avec des problemes individuels. Un Africain simple et i l l e t t r e comme Ibrahima peut survivre dans une petite communaute ou les echanges sociaux se font d'homme a homme. Mais dans l a grande v i l l e anonyme, i l faut agir par intermediaire, i l faut avoir des relations pour arriver ou avoir de 1'education et de 1'argent. Les criteres qui determinent un homme sont differents. En f a i t , l a vie citadine n'est pas une alternative au mode de vie ancien. Le chaos caracterise Dakar dans Le Mandat. Cette v i l l e dominee par une minorite riche est surpeuplee, grouillante d'un petit peuple malade et misereux. E l l e est dominee par 1'argent et l a corruption. La tradition y est totalement ignoree alors que les apports de la c i v i l i s a t i o n eu-ropeenne n'ont pas encore ete assimiles. Ibrahima, dupe, vole, est une victime de la v i l l e , victime d'un monde desoriente. La tradition representee i c i surtout par l a religion ne l u i est d'aucun secours devant les problemes contemporains. A l a f i n de l a nouvelle II decide de se "vetir de l a peau de l'hyene" et l'espoir 72 renait en l a personne de Bah le facteur qui prevoit un changement. Ce changement peut venir avec des hommes comme Ibrahima, des hommes i n -tegres et sinceres, prets a se battre pour defendre leurs convictions et leurs droits. II ne doit pas detruire toute l a tradition parce que c e l l e - c i f a i t partie de l'homme, ell e le definit. Autant que l a couleur de sa peau, c'est l a culture traditionnelle d'un Africain qui en f a i t un Africain. Sembene declare dans une interview: "J'aime l'ancienne Afrique. Je l'aime jusqu'a ses moeurs barbares et jusqu'a ses sacrifices. J'ai herite de cette Afrique-la — Comment pourrais-je l'oublier." 1 Si certaines traditions restreignent l'homme et previennent son evolution, elles sont a eliminer. Cependant d'autres restent tres va-lables dans le monde contemporain. Prenons par exemple le chant, l a musique et l a dance. Ils font partie de l'ame africaine et Sembene 2 les decrit avec affection. I ls expriment les sentiments.de maniere plus complete que l a parole. Le corps u t i l i s e toutes ses ressources pour ma-nifester les emotions du moment. Ces moyens d'expression adherent a l a realite car i l s sont constamment u t i l i s e s que ce soit pour rythmer le travail des champs, celebrer l a genealogie d'un homme ou pour exprimer une emotion immediate. Ce sont des formes d'expression totale. Par.ex-emple, le chant accompagne ou non de musique remplace souvent efficace-ment l a parole: a cote de l a signification des mots, le son communique un sentiment par les inflexions de l a voix, le rythme. II est plus direct '^#g-£$£e&iem« ayecnSemb.ene -t Ousmane? '• lendockernnoir r."r;Af r-ique^no ^  25,. rjm!el9MiiV T' 2 cf. le chant de Fosseynou, pp. 188-191. L'Harmattan, etc. 73. et plus complet que la parole car i l cree des images qui parlent a 1'imagination. Au contraire des arts europeens apprecies et juges pour leur valeur esthetique^ presentes dans des situations a r t i f i c i e l l e s et separes de l a vie quotidienne (theatres, musees), crees en tant que spectacles artistiques, les.arts africains sont une expression immediate et spontanee de l a realite. Ils sont fonctionnels et vivants. De meme les langues africaines representent le patrimoine cul-tured. Elles sont le produit d'une philosophie de la vie, l a somme des experiences d'un peuple. Ce serait une erreur de les laisser tomber en desuetude au profit du francais ou de 1'anglais. Sembene aimerait voir ces langues etudiees comme langues etrangeres.^ Et s ' i l est force d'ecrire en francais pour se faire comprendre d'un plus large public, i l emploie parfois dans son oeuvre des expressions vernaculaires . ,p.qxtXo:conferer° af;S.pnaoeuyr.e^iplu^td^authen^igite,-/. n resout plus a i -sement ce probleme dans ses films (le cinema ayant le privilege de la traduction simultanee avec les sous-titres) ou i l u t i l i s e tour a tour les langues africaines et le frangais a des fins tres.;precises. Dans le fiibm Mandabi par exemple les Africains europeanises, eduques utilisent le frangais par opposition a Ibrahima et ses compagnons qui parlent le ouolof. Les premiers sont des assimiles, les derniers restent pres de leurs racines. Pour certains Africains l a science et la technologie europeennes •*\A cet effet, i l essaie de promouvoir le ouolof en coeditant l a premie-re revue senegalaise entierement en ouolof intitulee Kaddu, avec l a col-laboration d'un linguiste, Pathe Diagne, qui a transcrit cette langue orale. 74 sont synonymes de progres. L'Afrique n'a rien a o f f r i r dans ce domaine ou elle est manifestement retardee. Or avant l'arrivee des Blancs exis-tait une forme de medecine naturelle efficace. Tangara, le medecin de L'Harmattan, revenu de France avec ses connaissances medicales euro-peennes,se rend compte des limltes de cette science dans son propre pays et commence a etudier serieusement les qualites medicinales de certaines plantes: "Pour l'avenir de 1'Afrique, i l est a souhaiter que les medecins africains collaborent avec les bo-tanistes africains, et meme que les gouvernements locaux, particulierement les ministres de l a Sante, creent des centres pour le regroupement des sages-femmes traditionnelles. Le regroupement aura pour tache primordiale de constituer une academie de medecins, de chercheurs, de pharmaciens, etc.... L'Afrique a besoin de medecins, d'un corps medical qui l u i soit propre. En f a i t , actuellement on commence a s'apercevoir des limites de la medecine europeenne. Au -moment ou on decouvre que ses techniques basees sur l a chimie, ses medicaments a base synthetique ont trop sou-vent des effets nefastes sur l'organisme, on s'interesse serieusement a des methodes naturelles telles que 1'acuponcture et a des cures a base de plantes. Trop longtemps l a c i v i l i s a t i o n occidentale s'est consideree et a ete prise pour superieure aux autres. Par contre ignorance et incom-prehension ont contribue a projeter une image primitive de 1'Afrique. L'Afrique a effectivement une culture differente mais cela ne j u s t i f i e pas sa condamnation. E l l e a une tradition communautaire distincte de L'Harmattan, p. 36. 75 1'Europe. Au lie u de 1'esprit individualiste, 1'esprit c o l l e c t i f domine a tous les niveaux de la societe; " I c i l a famille joue: un role Snorme. Tout est mis en communaute, on n'a rien a soi et lors-qu'on donne, c'est avec l'idee que s i demain on a besoin::de prendre on pourra le faire.""'" II n'est pas rare que plusieurs membres d'une famille vivent dans l a meme concession: le chef de famille, ses femmes, ses enfants et leurs conjoints, les petits enfants et parfois un oncle, une tante. Si un membre de l a famille est dans le besoin, le reste l u i vient en aide. Le neveu d'Ibrahima l u i envoie un mandat dont i l destine une partie a sa mere, une autre a son oncle car i l sait que cel u i - c i chome depuis longtemps. Ibrahima lui-meme va voir un arriere-petit-cousin pour l u i emprunter de 1'argent; ce l u i - c i ne peut refuser car i l est aise et c'est laccoutume. Manh Kombeti se voit obligee de donner un traitement special a une cousine eloignee parce que c e l l e - c i compte sur e l l e . Famille veut 'dire entre-aide, solidarity. Lors de la greve dans Les 'Bouts de bois de Dieu, les membres de la famille proche ou eloignee partagent tout, leurs ressources, l a besogne. Cette solidarity ne se limite pas a l a famille, elle's'exerce a l'interieur d'une communaute. Les ouvriers partagent le peu de nourriture qu'ils ont entre families, entre communautes. II leur arrive meme des secours du Dahomey quand l a greve est a son paroxysme. Dorsquele quartier apprend l'arrivee d'un mandat pour Ibrahima, tous accoument pour demander de 1'argent ou du r i z . I l s sont pauvres, lorsque l'un d'eux est un peu plus favorise, 0 pays, mon beau peuple, pp. 93-94. 76 i l s s'attendent a ce qu'il partage sa bonne fortune. Le meme principe regie l'idee de cooperation de Faye dans 0 pays, mon beau peuple. Si la recolte a ete mauvaise, i l distribue gratuitement des graines aux paysans. Sembene considere les liens familiaux, l a solidarite, la commu-naute comme un bien aussi longtemps qu'ils ne sont pas une entrave au developpement personnel d'un individu. Ce sont des valeurs humaines positives, particulierement demandees en Afrique dans une periode de transition et de sacrifice. Selon Sembene un facteur decisif dans l a preservation des tra-ditions est l a femme africaine: "The fact i s that the African culture has been preserved by women, and thanks to them what has been saved has been saved. The women are less alienated than the men. A l l of this indicates that in the struggle we must not neglect the par-ticipation of women."1 Malgre son statut inferieur, l a femme joue un role essentiel dans l a societe noire. Parce qu'elle a peu de contacts directs avec l'exterieur, elle perpetue les coutumes ancestrales dans son foyer. El l e donne l a vie, eduque et moule les generations futures comme l'ont f a i t des generations avant e l l e . Son instinct maternel en meme temps l a rend plus sensible, plus souple et prete a accepter le changement sans pour cela perdre son identite. Sembene voit en elle l a force motrice de 1'evolution. Dans son oeuvre, i l l u i donne une place beaucoup plus grande que les autres ^Harold Weaver "Interview wi£tnaO"u^ ane^ $:eriB.Siie.l;...'Issue,. vol". IX, n o i 4, Winter -72,'*p.pS^y. -77 ecrivains de sa generation, car pour l u i elle a un potentiel indeniable dans 1'edification d'une Afrique moderne. Ceci est un aspect original de Sembene. "Soyez louees, femmes, sources intarrissables, vous qui "etes plus fortes que l a mort [....] L'immen-site des oceans n'est rien a. cote de l'immensite de l a tendresse d'une mere...."^ En f a i t 1'Afrique est souvent identifiee a une mere ou a une soeur comme dans le poeme,'Nostalgie'-' (Vol ta?que) ou elle prend le nom de Diouana. Cela n'est pas une image poetique particulierement originale. Cependant nous pensons qu'elle a i c i une signification profonde. La mere, surtout en Afrique, est, comme l a terre, un symbole de f e r t i l i t e , de permanence et de renaissance. Elle possede en general une dimension d'amour et de generosite qui domine tout autre principe. La v i e i l l e Rokhaya de 0 pays, mon beau peuple, veritable symbole de 1'amour maternel ne v i t que pour et par son f i l s . Cet amour l u i permet de subir tout un changement interieur. Apres le mariage d'Oumar avec une Europeenne, elle poursuit sa bru de sa haine — comme son epoux qui a renie les deux jeunes gens. Malgre cela, peu a peu, son amour reprend le dessus et elle f i n i t non seulement par accepter Isabelle mais aussi par 1'aimer — au contraire du pere qui reste inflexible, attache a ses principes traditionnels. Seule, envers et contre tous, cette v i e i l l e femme i l l e t t r e e , traditionnelle, arrive a transgresser ses prejuges surtout lorsqu'elle apprend que sa bru attend un enfant. L'anticipation d'une nouvelle vie l a renvoie a. son role de mere, "La mere", Voltaique, pp. 39-40. 78 l'adoucit et l a rend solidaire d'Isabelle. La perpetuation de l a vie est un principe v i t a l , ancre dans l a femme africaine. C'est sa tache essentielle et aucune tradition ne peut s'y opposer. Elle donne l a vie, son devoir est de l a preserver a tout prix. Pour cela, elle temoigne parfois d'un grand courage comme dans l a nouvelle "La mere."X Celle-ci se dresse toute seule contre le tyran qui domine l a region pour proteger et defendre l'honneur de sa f i l l e . Contre toute attente son plaidoyer touche les hommes presents et leur donne le courage de se debarrasser du despote. Dans cette nouvelle 1'amour d'une mere a trouve des arguments simples et decisifs capables 2 de provoquer une revolte. De meme Ramatoulaye n'hesite pas a tuer le mouton d'El Hadji Mabigue pour nourrir les enfants affames de sa conces-sion malgre les represailles certaines. Commevles epouses soumises d'Ibrahima Dieng (qui refusent de distribuer du r i z aux voisins malgre ses ordres quand leurs enfants ont faim) elle bouscule les traditions, les interdits lorsque l a vie de ses petits est menacee. Rokhaya, La mere, Ramatoulaye et bien d'autres sont des femmes traditionnelles mais, avant tout, des meres caracterisees par 1'amour, le courage, le devouement. Pour ces raisons, elles enfreignent les regies s i l a necessite s'en presente. Quoiqu'il arrive, leur vocation ne change pas — ce qui explique peut-etre leur assurance et leur sta-b i l i t y . Sembene percoit en elles un dynamisme, une sensibilite qui les preparent a s'adapter aisement au monde moderne. Et c'est pourquoi i l "La mere", Voltaxque. Les Bouts de bois de JvDieu. 79 leur donne dans son oeuvre une place qu'elles n'ont pas ouvertement dans la societe. Quant a l a nouvelle generation de femmes africaines, elle est plus independante. El l e commence a se liberer des coutumes ances-trales. Si une Manh Kombeti se trouve malgre elle catapultee dans le monde moderne en tant que sage-femme a l'hopital, et ressent vivement les tiraillements entre le passe et present, les jeunes s'adaptent ins-tinct ivement aux necessities de leur temps. Ou, tout au moins, elles acquierent une lucidite qui leur permet de se rebeller plus facilement car la tradition, plus faible maintenant he les arrete plus. Conscientes de se trouver dans une periode de transition, cer-= taines ressentent en elles un conflit existentiel naissant. Deja dans un contexte traditionnel, "^ Noumbe avait proteste spontanement devant l a negligence de son mari qui ne respectait pas "ses trois jours" (Vol-taique) . Quand Nafi"*" est transplanted d'Afrique a Marseille, donnee en mariage par son pere a un vieux docker, elle se sent jouee. Poussee par un sentiment d'injustice, elle se rebelle et refuse de se conduire en bonne epouse traditionnelle. De meme Diouana, l a petite bonne de "La noire de...." met f i n a ses jours en signe de protestation lorsqu'elle prend conscience de son asservissement dans une maison europeenne. Nafi et Diouana reagissent de facon immediate et dynamique, sinon dra-matique a une situation qu'elles considerent degradante. Au lieu de "Lettres de France", Voltaique. 80 se resigner, elles se revoltent. Comme les "meres" de 11ancienne generation elles representent une force que 1'Afrique se doit de re-connaitre avec des qualites differentes mais importantes de c l a i r -voyance et de volonte. Une extension de ces femmes apparait dans la generation ac-tuelle, un type de femme emancipee qui ne limite pas ses facultes a la revolte individuelle. Ce sont les Penda, les Tioumbe. Penda (Les "iouts de bois de Dieu) est un personnage marginal dans sa communaute: celibataire, elle a deja refuse le role traditionnel assigne a une femme. La greve l u i donne 1'occasion de s'epanouir. Elle l u i permet de se rendre u t i l e , de demontrer ses qualites d'organisation et de courage. C'est sur son i n i t i a t i v e que les femmes des ouvriers se re-groupent pour soiitenir leurs maris. El l e organise leur marche de Thtes a Dakar, el l e les entraine a l'action. Penda a depasse le stade de l a prise de conscience personnelle, elle se realise dans l'action collec-tives par rapport aux autres. Tioumbe remplit le meme role dans L'Harmattan. Institutrice — done eduquee — elle a coupe ses liens avec l a tradition: elle refuse de vivre dans l a concession de son pere, auquel e l l e s'oppose ouvertement; elle v i t seule et aime librement un homme de son choix. Un sens du devoir, de responsabilite envers son pays en font un membre actif du Front, sur un pied d'egalite avec ses camarades masculins. Comme Penda, cette femme intelligente est sure d'elle-meme (bien que parfois elle ne semble pas capable de reconcilier facilement sa nature de femme avec sa facade intellectuelle decidee). Elle a depasse la crise de conscience et l a revolte individuelle pour 81 une prise de conscience politique. II semble que ces deux femmes i n -carnent dans l'oeuvre de Sembene l a femme africaine ideale a l'heure actuelle. En depit de problemes mineurs, elles se sont liberies des entraves de l a tradition tout en retenant les qualites de Rokhaya, Ngone War Thiandum ou Manh Kombeti: l a generbsite qui va parfois jusqu'au sacrifice, l a force et l a lucidite. Elles presentent un contraste aigii avec des femmes assimilees comme N'Deye Touti, Sakinetou, etc....(cf. chapitre 2). II faut re-marquer cependant que Sembene ne blame pas tout a f a i t ces dernieres: "It i s true that at the moment we have a lot of gir l s that are sophisticated but these girls are in the city, and most of the time i t ' s not their fault, because they don't have any symbols or points of reference — And a l l of their symbols — a l l of their c r i t e r i a for beauty — come from the Western world."1 C'est vraiment dans le portrait de l a petite Ad'jibi'dji que Sembene esquisse l a femme africaine de l'avenir — t e l l e qu'il voudrait l'imaginer. Cette petite f i l l e tres eveillee se sent aussi bien a l'aise avec sa grand-mere qu'avec les hommes au syndicat. Elle parait tres attachee aux traditions qu'elle respecte mais elle suit les debats politiques des hommes avec passion. Si jeune qu'elle soit, elle formule des propres opinions et intuitivement sait distinguer entre le bien et le mal. Elle temoigne d'un sens critique exceptionnel et presente un don d'observation aiguise. Tres curieuse, e l l e a une soif Harold Weaver, "Interview with Ousmane Sembene", Issue,-yol. II, no.4,p. Les Bouts de bois de Dieu. 82 de connaissances aussi bien livresques qu'humaihes . Cette enfant i n -telligente, ouverte se prepare a participer a la vie sociale et c i -vique avec responsabilite, librement, africaine a part entiere. Nous nous sommes etendu.e sur ce theme du role de l a femme dans 1'oeuvre l i t t e r a i r e d'Ousmane Sembene parce qu'il est l'un des rares ecrivains africains a avoir donne de l a profondeur a ses personnages feminins. Nous avons pu observer que notre auteur se f a i t l'avocat des opprimes, des desherites, parmi lesquels i l retrouve 1'Afrique authentique. La femme f a i t partie de cette categorie, meconnue, sou-mise. II est temps de reconnaitre sa veritable valeur et de 1'accepter car e l l e a une part importante a jouer dans l a nouvelle Afrique. En elle se trouve peut-etre 1'element decisif de synthese necessaire a 1'unite retrouvee de l a conscience africaine. 83 DEUXIEME PARTIE SEMBENE OUSMANE, ECRIVAIN AFRICAIN Comme nous 1'avons souligne dans l a premiere partie de cette etude, Ousmane Sembene ecrit dans le but bien precis de communiquer un message a ses lecteurs, sur un fond directement tire du reel. Les personnages sont une synthese d'individus rencontres et observes. Les lieux ou i l s evoluent sont familiers a l'auteur et deerits fidele-ment: Marseille, Dakar, l a Casamance. Les situations sont authentiques pour l a plupart, basees sur une recherche etendue des faits exacts: fa i t s divers ou faits historiques. II a pour ambition de reproduire un segment de realite, de telle maniere que c e l l e - c i parle d'elle-meme et permette au lecteur de tir e r ses propres conclusions, de meme que Jean Rouch, anthropologue et maitre.; du cinema-verite, en France, desirait planter sa came'ra au coin d'une rue et filmer tout ce qui se passait devant el l e , laissant l rimage pure livree a 1'interpretation. En f a i t , s i nous comparons l a methode de Sembene a celle d'un cineaste, ce n'est pas par accident. II y a bien dans son oeuvre un element cinematographique: l a qualite panoramiique d'une scene, le mouvement de va-et—vient d'un lieu a. l'autre pour exprimer l a simultaneite de plusieurs scenes et 1'importance du milieu sur la. psychologie des personnages. Sembene, depuis 1962, est aussi auteur de films. Quatre de ses sept films sont des adaptations de ses propres romans et nouvelles. Son 84 style cinematographique, comme son style l i t t e r a i r e , est realiste. A cote du developpement de l'histoire, l'auteur aime s rattarder sur les scenes de rues, de marches typiques (decors authentiques par volonte de l'auteurjmais aussi forces par manque de subsides) pour renforcer 1'ambiance dans laquelle evoluent les personnages. Pourtant i l ne peut eviter de structurer son oeuvre et de laisser transparaitre son attitude, ses intentions. II s'efforce surtout de cerner l a realite au plus pres pour rester fidele a son sujet. Et ce sujet est le Senegal. Pourquoi attaquer le colonialisme, le neo-colonialisme et denoncer les aspects negatifs de l a societe africaine, sinon parce que l'auteur a un profond respect pour son pays et souhaite un avenir mellleur pour son peuple. Sembene n'est pas un esthete anxieux de revolutionner la litterature, i l veut inciter les Africains au changement a. l'aide de 1'instrument qu'il maltrise le mieux: l'ecriture (ou l a camera). Ainsi, presenta-tion des personnages, structure et style visent a soutenir le message. Le fond a tendance a dominer l a forme. Par l a , nous ne voulons pas dire que l'oeuvre a un caractere simpliste. Si Sembene ne se preoc-cupait absolument pas de l a forme, i l ne serait pas ecrivain mais jour-naliste. Lorsque dans 1'introduction nous avons mentionne que l a l i t t e -rature etait pour l u i un metier comme celui de pecheur, macon ou docker, nous parlions de son aspect fonctionnel. Car i l considere clairement l a litterature comme un art, et un art auquel i l tient beaucoup bien qu'il n'ait pas publie entre 1965 et 1973. Cette periode a surtout ete consacree au cinema — avec succes puisque ses films ont ete primes dans les festivals internationaux, et 85 particulierement bien recus par l a critique. Cette tangente*,a ete prise pour des raisons d'insatisfaction et de conflit personnel. Sembene Ousmane ne se sentait pas a l'aise dans son role d'ecrivain francophone quand 80% de l a population senegalaise etait i l l e t r e e et ne comprenait le francais que superficiellement. II y avait chez l u i c o n f l i t entre but l i t t e r a i r e et realite: i l ne pouvait atteindre l'auditoire qui l'interessait. Le cinema communique par 1'image et le son, moyens beaucoup plus surs de toucher un grand public. Le cinema est plus populaire que l a lecture car plus facile, i l demande moins d.effort: un film dure une heure ou deux alors que la lecture d'un roman exige plusieurs heures de concentration. En Afrique le cinema remplit dans les V i l l e s , du les traditions se perdent, l a fonction de la veillee traditionnelle. II comble les soirees creuses. II a aussi le net avantage de couter moins cher qu'un l i v r e , ce qui est une consideration importante dans un pays ou le niveau de vie est tres bas. Malgre ces raisons qui font du cinema un instrument de communication plus accessible et efficace que la litterature, Sem-bene n'a pas renie l'ecriture. II s'en explique dans une • interview a-il '0 r,R©TvEv.**ea- 1967i', I <:; . "Je considere l a litterature comme un art plus complet ou, vraiment on peut foui l l e r un homme en profondeur. Tandis qu'avec le cinema, chez nous, cela reste tres elementaire."1 Pour l u i , la litterature est done un art plus accompli car l a forme Tire d'une interview reproduite dans Sembene Ousmane, clneaste, Paulin Soumanou Vieyra,( Presence Africaine, 1972)3p. 188. 86 contribue a presenter le sujet de maniere plus precise et plus complexe. La litterature parle egalement plus largement a 1 1 imagination, e l l e permet d'interpreter librement. Enfin, en elle se trouve une qualite de duree que le cinema ne possede pas. Un li v r e se garde, se l i t , se reprend. Nous allons done dans cette deuxieme partie analyser l a thema-tique et les personnages, l a structure et le style et essayer d'en de-ga'ger les aspects proprement africains. Car sans aucun doute, Ousmane Sembene au cours de sa carriere l i t t e r a i r e s'est efforce de s'eloigner des conceptes l i t t e r a i r e s europeens pour creer un genre africain qui corresponde a l a per.sennalite et aux aspirations de son peuple. Nous definirons ensuite son role d'ecrivain et nous le replacerons dans le contexte l i t t e r a i r e contemporain. 87 Chap i t re : t v UNE NOUVELLE DEFINITION DE L'HOMME NOIR Le but d'Ousmane Sembene etant de passer au crible les causes du desarroi culturel et de l a situation socio-economique de 1'Afrique a l'heure actuelle, nous ne trouverons pas chez l u i d'analyse profonde de l a nature humaine. Les personnages, dans ses romans, jouent un role primordial dans l a mesure ou i l s caracterisent une maniere de penser, une facon d'agir, dans l a mesure ou i l s sont porteurs d'idees eit ou leur evolution peut etre un enseignement. Les Bouts de bois de Dieu et L'Harmattan mettent en scene une multitude de personnages au point que l'auteur doit donner une l i s t e de ceux-ci au debut tcp e- s Bouts de bois de Dieu: nous n'en comptons pas moins de quarante! Certains apparaissent de facon passagere, d'autres sont suivis tout au long du roman comme Bakayoko. Mais Bakayoko, i n s t i -gateur de l a greve est un personnage mysterieux qui apparaxt i c i et l a au f i l des chapitres poCure organiser, remonter le moral des grevistes. Qui est-il? quels sentiments ressent-il en tant qu'etre humain? ces questions restent sans reponse. Meme lorsqu'il se trouve dans une situa-tion sentimentale avec N'Deye Tou'ti, le personnage reste enigmatique. Fidele a son role politique, i l ne laisse pas transparaitre ses senti-ments. II n'a d'existence que dans son role present. De son passe nous ne savons que quelques details vagues et epars: i l a toujours beaucoup l u , i l est alle en Europe. De l a meme maniere, apres l a lecture de L'Harmattan i l est d i f f i c i l e de definir Tangara sinon par ses actes. 88 Nous ne saurons jamais quels mecanismes psychologiques profonds les ont « motives. Car l'individu n'interesse pas Sembene. Tangara est determine par l a position sociale qu'il occupe. Les quelques renseignements biogra-phiques fournis par l'auteur ne suffisent pas a nous en donner une image precise. Nous cqnnaissons done peu de details sur les personnages et encore moins sur leur monde interieur. Bakayoko existe en fonction de son role d'organisateur, du syndicat ouvrier, Tangara doit sa presence dans L'Harmattan a sa situation d'Africain eduque en France, totalement ignorant des realites de son pays, qui, pris dans l'engrenage, se trouve force de prendre parti. Ces deux heros sont definis par leur milieu et par leurs actes. I l s n'ont rien d'exceptionnel, i l s font simplement partie de cette mosaique humaine que Sembene a assembled pour depeindre une situation sociale t e l l e qu'iilll^isnterprete. L'accent est mis plus sur les reactions typiques d'un groupe humain defini (africain) a un eve*nement social ou politique que sur le developpement psychologique ou spirituel d'un individu particulier. Au contraire des deux romans cites plus haut, Le Docker noir, 0 pays, mon beau peuple, le Mandat, Xala et plusieurs nouvelles dans Voltaique sont construits autour d'un personnage central. Ce personnage est esquisse plus clairement que dans les exemples precedents. Mais curieusement, i l est essentiellement decrit de l'exterieur. Les donnees objectives sont presentes: description physique, histoire personnelle — souvent amenee par une tierce personne. Les personnages secondaires remplissent les lacunes et donnent leur propre version du heros (ou anti-heros).. Nous pensons, par exemple, a Diaw Falla (Le Docker noir) decrit 89 dans le premier chapitre par sa mere qui se souvient de l u i comme d'un jeune homme doux et timide, puis par les journaux frangais et les avo-cats dans l e contexte du meurtre, enfin vu par sa fiancee et ses cama-rades dockers dans son milieu social. Le portrait qui ressort de ces differents points de vue est un portrait qui s'appuie sur divers cadres sociaux: l'un africain, 1''autre marseillais, le cadre noir et le cadre colonial. Ce portrait exterieur, objectif est determine par le con-texte. II est base sur le comportement, les actes de Diaw Falla, autrement dit sur ses rapports avec les autres et non sur son evolution interieure. Meme dans l a troisieme partie ou l'on s'attend a des re-flexions personnelles de la part de Diaw Falla dans l a lettre qu'il ecrit a son oncle de sa cellule, on trouve un discours sur l a societe, cause de sa perte. Sembene profite de cette lettre pour monter un requisitoire contre les Frangais, et la mentalite coloniale qui ont ruine l a vie du jeune homme aussi bien que celle de sa fiancee et de son enfant. Le meurtre de Ginette Tontisane n'est pas un drame indi-viduel, mais une tragedie sociale. Encore une fois, le poirdls de l a societe ecrase l r i n d i v i d u . Et ce roman n'est pas celui de Diaw Falla, assassin par accident, c'est le roman de 1'Afrique exploitee, et sou-mise par une puissance coloniale. Parallelement, Xala ne raconte pas l'impuissance soudaine d'El Hadji Abdou Kader Beye.lors de son t r o i -sieme mariage, i l denonce l'impuissance de l ' e l i t e africaine face aux problemes culturels et sociaux du pays depuis 1'independance. Les personnages divers qui traversent les romans sont un pretexte, des images concretes que l'auteur u t i l i s e pour exprimer des problemes 90 africains d rordre general. I l s servent a presenter de maniere plus vivante et reelle des situations qui autrement paraitraient abstraites. Car i l ne faut pas oublier le but instructif que Sembene donne a son oeuvre. Les idees exprimees par les personnages, leurs reactions a une situation dans laquelle i l s se debattent suscitent mieux la compre-hension du lecteur lorsqu'elles repondent a une realite vecue. Si le lecteur peut se reconnaxtre dans les differents t3rpes evoques — pro-totypes de l a societe senegalaise — i l sera amene a s'interroger sur lui-meme, sur sa propre situation qu'il prend pour acquise. Pour ces raisons les personnages ne sont pas fo u i l l e s . S'ils etaient dessines trop precisement, i l s perdraient de leur qualite gene-rale voulue par l'auteur. Ils n'ont pas de vie propre, mais puisent leur realite dans leurs rapports avec les autres, dans leurs actes et surtout dans leur situation sociale. l i s forment un maillon de l a chaine qui constitue 1'ensemble social senegalais. Nous allons done examiner comment l'auteur presente leur evolution psychologique, et leurs reactions vis-a-vis des bouleversements sociaux contemporains. En general, le roman debute par un evenement determinant dont nous suivons'ensuite les repercussions sur un certain nombre de person-nages. Cet evenement est le crime de Diaw Falla dans Le Docker noir, le coup de poing d'Oumar Faye debarrasse de ses complexes d'inferio-r i t e sur le bateau qui le ramene de France dans 0 pays, mon beau peuple, 1'arret des trains qui signale le declenchement de l a greve dans Les  Bouts de bois de Dieu, l'inceste dans Vehi-Ciosane, le mandat apporte par le facteur dans Le Mandat, l a campagne pour le referendum dans 91 L'Harmattan et le troisieme mariage d'El Hadji dans Xala. Des les pre-mieres pages Sembene etablit une situation dramatique a laquelle rea-gissent les protagonistes selon leur degre de perception, leurs i n -terests personnels et leur position sociale. Lorsque le roman est construit autour d'un personnage central, c e l u i - c i en general n'est pas un heros mais un anti-iheros. Comme les autres personnages, i l n'agit pas tant qu'il ne reagit a 1'evenement selon son contexte socio-econo-mique, politique et historique. Cet evenement sert par ailleurs a souligner et a denoncer un aspect de la realite sociale et a le ma-gnifier. Les personnages sont en.proie aux forces exterieures qui les determinent et tendent a etouffer leurs aspirations. L'incident presente au debut d'un roman et auquel repondent les divers personnages f a i t aussi ressortir leur personnalite. II les force a reflechir et a reevaluer leur situation. La nature de cet evenement est parfois violente surtout dans les premieres oeuvres (Le Docker noir, 0 pays, mon beau peuple et meme Les Bouts de bois de Dieu) . Suivant In-volution de l a pensee d'Ousmane Sembene,cet incident change de nature de roman en roman pour devenir indirectement violent. II passe de l a violence manifestement physique et dramatique a. l a violence du systeme social^plus subtilement destructive, sous son aspect inoffensif. Nous pensons i c i particulierement au mandat, ''petit papier innocent, source d'une aventure kalfkaesque a travers les labyrinthes.de l a bureaucratie ou au referendum, reflection de machinations qui decident du sort d'une nation et dans une certaine mesure le xala, symbole du vide de 1'aliena-tion de la bourgeoisie toute puissante. 92 Cet evenement a en general des repercussions desastreuses sur les personnages que les romans suivent dans leur chute sans merci. I l s sont incapables de dominer le probleme car un conflit de base entre leur ideal et l a realite se manifeste bientoti" I ls pensent se connaitre et se definissent par rapport a l a tradition, a 1'Europe ou a leur objectif. Ceux qui croient aux valeurs traditionnelles ou aux valeurs europeennes se rendent compte que, dans un moment de crise, ces valeurs ne les sou-tiennent pas. Elles perdent soudain de leur solidite et de leur credi-b i l i t y car elles entrent en conflit avec l a realite des f a i t s . Or la realite est sombre: marasme economique, faiblesse politique et culture appauvrie en forment les composantes. Et c'est l a que commence le drame: les croyances inefficaces n'expliquent' pas les evenements, qui prennent les personnages au depourvu. De quelque milieu qu'ils soient issus, i l s vivent dans 1'illusion. Les colons-patrons traitent les grevistes avec paternalisme au debut de l a greve sans se rendre compte qu'ils ont evolue et sont maintenant politises. N'Deye Touti, vivant de ses reves blancs, a oublie l a couleur de sa peau, qui pourtant l u i i n -terdit ces reves. Ngone War Thiandum est conduite au suicide apres avoir decouvert que les traditions auxquelles elle se soumettait scrupuleuse-ment l'ont trahie. E l Hadji Abdou Kader croit et f a i t croire a. sa pros-perity malgre les caisses vides et les cheques sans provision. Plus que tout autre, le f i l s de Guibril Guedj Diob symbolise 1'illusion dans sa f o l i e militaire. II est le miroir de l a societe senegalaise batie sur un mirage. Comme pour Tanor Ngone Diob, blesse a l a guerre des "toubabs", le mirage s'est impose aux Noirs lors du contact avec les Blancs 93 et s Test poursuivi apres 1'independance. Le gouvernement ne d o i t - i l pas son existence a l'appui et aux "conseils" qu'il recoit de l ' e -tranger? L'economic n'est-elle pas en grande partie entre les mains des puissances occidentales? Le gouvernement l i e aux pays capitalistes et autres se trouve limite dans ses decisions. Comme Sembene le declare dans une interview"'" a propos de Xala, l a bourgeoisie v i t dans 1'illusion de son pouvoir, prenant appui sur les techniciens europeens et sur les marabouts — alors que ceux-ci? ' sont eux-memes des charlatans^ nour»:m.ai§.-^  quer son incapacity reelle. Les gens du peuple, malgre un malaise qui les assaxlile parf ois, c r o i e n t a l a puissance et a l a superiority de cette e l i t e . Encore partiellement sous 1'emprise du syndrome colonial et per-suades de l a superiority europeenne jusqu'a un certain point, i l s sont impressionnes par les manieres europeennes de leurs dirigeants. Or i l existe un ecart enorme entre l a personnalite, les capabilites, les as-pirations du Senegalais moyen et les preoccupations de 1'elite. Des romans comme L'Harmattan et Xala tendent a demystifier le rapport entre le peuple et les classes aisees. Sembene veut ouvrir les yeux de ses lecteurs. II les pousse a se reconnaxtre dans des personnages tres ordinaires aux prises avec des problemes courants tels que l a superiority europeenne ou l a confiance dans les structures gouvernementales et les dirigeants en esperant que l a situation ainsi eclairee leur apparaxtra dans toute son anormalite. Malgre 1'humble condition de l a majorite, i l s ont le droit et le devoir de s'insurger contre les structures Tahar Cheriaa>"Problematique du cineaste africain. L'artiste et l a revo-lution),'Cinema Quebec, nos. 9/10, aout, 1974. 94 sociales et economiques qui contrecarrent leurs aspirations et leurs convictions. A cet effet, certains personnages l u i servent de porte-parole, comme lexgriot dans Vehi-Ciosane. Avec le reste du village, i l est temoin du drame qui se joue au sein de l a famille du chef. Un silence craihtif et complice entoure les scandales de cette famille noble qui degrade l a communaute. Revolte par l a lachete des "anciens", le griot choisit de refuser le compromis et de partir en signe de protestation.? Avant son depart i l explique ainsi son geste: "Je suis comme tout un chacun, j ' a i peur de l'inconnu. Mais j'attache beaucoup de respect a. ma personne. Griot n'est pas synonyme de servitude. Vous etes de sang plus eleve, mais i l y a des faits qu'on ne doit pas accepter meme s i on est de condition inferieure. On ne doit pas accepter certaines choses, meme s i cela doit mettre en p e r i l sa vie et celle de sa famille."1 A cote des problemes externes qui assaillent l e peuple, ce l u i - c i est victime de sa timidite et de son esprit de resignation. II a peur de l'inconnu et prefe"re s'accrocher a des traditions chancelantes plutot que de se lancer dans l'action et de confronter une culture europeenne aggressive. II l u i faut done une dose importante d'humiliations pour reagir. Et c'est pour le sortir de cette apathie que l'auteur eta-^ iM'it une situation dramatique au tout debut de ses romans. Cet eve-nement sert de catalyseur et provoque une chaine de reactions souvent initie e par quelques individus plus eclaires que les autres. Dethye low f a i t partie de ceux-ci:;: malgre sa condition inferieure de griot, i l est l e seul .a. se. dresser contre l e chef du village par souci moral t.gc?- iias«ine; p. 101.  XVehl-Ciosane. p. 101. 95 (comme les jeunes du Front) encore que de fagon peu heroique, puis^ que -au.lieu de faire des accusations publiques, i l se contente de partir. A ce propos, i l convient de remarquer le petit nombre de person-nages heroiques dans l'oeuvre. Cela tient au f a i t que les lecteurs, constitues pour l a plupart d'individus ordinaires,ne pourraient s'identi-f i e r a. des heros. Or,comme nous 1'avons mentionne auparavant, Sembene tient a cette identification. Les heros, parmi lesquels nous classons Oumar Faye, Bakayoko, Penda, Tioumbe^sont les portelrparole: directs de l'auteur. I l s tosnt un role de preSurseurs et sont les premiers a reagir a une situation d i f f i c i l e en proposant une alternative. Etres hors du commun, marginaux dans leur contexte social, i l s ont deja. enfreint les regies du groupe pour poursuivre leurs aspirations personnelles et sont tout designes pour remplir ce role. Ayant deja manifeste leur i n d i v i -dual! te^ vis-a-vis du groupe auquel i l s appartiennent, i l s ont une con-ception plus objective de l a situation. Et, conscients des limites de l a religion comme de 1'organisation sociale traditionelle, i l s sont prets a chercher ailleurs des idees qui insuffleront une energie nouvelle a. une societe privee de dynamisme. Contestataires dans leur milieu tra-ditionnel, i l s transferentt sans effort leur energie dans l a cause re-volutionnaire. Penda, par exemple, etait l a delinquante de sa commu-naute. Celibataire, opposee au mariage, independante, detachee des inter rets du groupe, el l e se prostituait par mepris pour les hommes.Lors de l a greve el l e se lance naturellement dans l'action syndicale qui convient a son temperament decide et aventureux. L'audace de personnages tels que Penda vient de l a ferme conviction qu'ils agissent pour l e bien des 96. leurs. Le desespoir est rare chez eux, les epreuves semblent renforcer leur courage plutot que de les aBattre. Car contrairement aux autres, l i s tirent leur force d'un ideal tourne vers l'avenir, libere des chaines du passe: "Ce n'etait plus l'homme Noir,passif, repandu ailleurs: c'etait l a semence de lrhomme de demain. Ils sortaient des canons de l a passivite, pour con-querir leur moi ... I l s etaient jeunes. II leur f a l l a i t l'etendue de l'Afrique, pour assouvir leur soif de creer." 1 Malheureusement ces heros. pechent par leur perfection. Heros d'airain, i l s sacrifient leur vie privee aux interets de l a communaute. Ainsi Bakayoko refuse de rentrer chez l u i pour les funerailles de sa mere, battue a mort par l a milice,s.ous. pretexte qu'il doit organiser l ' a r -rivee des femmes a Dakar. Ils ont tendance a. manquer de vraisemblance car i l s servent essentiellement de vehicule aux idees de l'auteur. Et celu i - c i ne reussit pas a eviter le stereotype revolutionnaire. Sembene est beaucoup plus efficace lorsqu'il decrit des person-nages simples, remarquables non pour leurs actions.d'eclat mais pour leur courage quotidien comme Ramatoulaye ou Adja Awa Astou CXala). II leur rend hommage dans Voltaique,tnotamment dans les nouvelles intitulees La Mere, le Voltaique et Chaiba. En trois pages Chaiba raconte l a resistance obstinee d'un individu a 1'influence europeenne destructrice. Chaiba ne cede pas aux pressions exterieures et maintient sa dignite dans l a misere et les vexations quotidiennes. Sa seule f a i -blesse et sa seule joie l u i viennent de sa passion pour les films arabes qu'il va voir le dimanche avec sa famille. Fier de ses origines alge-riennes, i l se aretrouve chez l u i dans ces films. Mais a cause de ce "4/Harmattan, p. 85. 97 passe-temps, i l est soupconne d'activites subversives. Emprisonne, i l est tue au cours d'une tentative d'evasion. II est heroique dans l a mesure ou i l a cru a ses convictions jusqu'a l a f i n , sans se laisser influencer. Cette histoire courte reussit en quelques pages a nous toucher plus surement que les exploits des heros mentionnes plus haut car Sembene s'exprime i c i avec une emotion contenue et une sobriete rare chez l u i . En l rabsence de discours et d'exhortations, le lecteur est libr e d'interpreter l a nouvelle a sa maniere. A cote des personnages forts, heros ou non, caracterises par une conscience sure et determinee, et un courage plus ou moins apparent, ex-istent des personnages indecis, troubles par l a marche du temps. Les vieux representants de l a tradition font partie de ce groupe. Ils voient les valeurs traditionnelles se desintegrer et ne concoivent pas d'al-ternative. La peur du nouveau et de l'avenir les domine mais i l s se rendent compte que 1'evolution est irreversible. Nous avons longuement analyse ce dllemme dans le troisieme chapitre de l a premiere partie. Sou-vent i l s preferent le compromis: fermer les yeux devant les imperfections de leurs traditions plutot que de les rejeter. C'est le cas d'Ouhigoue, l a mere de Tioumbe, et le sujet de Vehi-Ciosane. Dans ce groupe, figurent aussi les jeunes qui ont depasse l a tradition. I l s ne s.'identiflent pro-fondement a aucune culture. Parce qu'ils sont peu exposes aux valeurs traditionnelles, c e l l e s - c i leur sont etrangeres. Par contre, i l s sont chaque jour en contact avec l a c i v i l i s a t i o n europeenne qui envahit tous les domaines, specialement en v i l l e . E l l e s'impose avec les realisations techniques, les produits de consommation, les moyens de communication et dans le domaine scolaire. Les jeunes sont prets a accepter ces ar t i f i c e s qui 9B comblent le vide laisse par l a tradition. Mais i l s leur sont para-doxalement refuses et un sens de frustration s'installe en eux. N'Deye Touti (Les Bouts de bois de Dieu), Dlouann (La Noire de'.«.) et Nafi (Lettres de France)•> sont toutes trois victimes de 1'illusion dont nous parlions precedemment. Trop jeunes pour souscrire aux coutumes a f r i -caines impraticables dans le contexte social moderne, elles voient les structures sociales et economiques de forme europeenne s'opposer a leur europeanisation. Car ces structures, mises sur pied, par les colons, ont un caractere capitaliste et e l i t i s t e . Elles favorisent les-autorites en place et controlent le peuple. Lorsque les contraintes deviennent trop pesantes, i l n'y a pas d'autre issue que l a resistance. Un certain nombre de ces personnages font volte-face. Ils sortent de leur passivite pour se jeter dans l'action dirigee contre les structures sociales qui s'opposent a leur ideal personnel. En d'autres termes, une prise de conscience s'effectue et debouche sur une politisation qu^Ousmane Sem-bene considere comme necessaire dans 1'elaboration d'une Afrique nouvelle. Les groupes de personnages passes en revue jusqu^ici appartien-nent au peuple, qu'ils soient heroiques ou passifs. Ils constituent l a majeure partie des personnages car c'est le peuple qui interesse Sembene. Mais l'auteur ne saurait presenter une image realiste de 1'Afrique s ' i l ignorait les classes privilegiees, Ces personnages comprennent les colons et les Africains bourgeois ou instruits. Les colons ont une im-portance minime, i l s existent en fonction de leur role negatif et ce role est passager. L'elite locale au contraire retient 1'attention car elle f a i t partie de l a societe senegalaise et decide de l a destinee 99 de l a masse. Elle possede l a confiance du peuple et d'elle depend, ou devrait dependre l'avenir de l'Afrique. Cette troisieme sorte de personnage n'est n i desorientee n i passive selon son propre point de vue. Son dynamisme rappelle celui des heros bien qu'il soit employe a des fins contraires. Munis d'une certaine autorite graze e a leur position socio-economique, i l s ont une idee nette de leurs aspirations et entendent les realiser. Encore psychologiquement sous 1'emprise de l a domination coloniale, i l s sont convaincus de l a superiority occi-dentale et consacrent tous leurs efforts a imiter l a bourgeoisie europeenne. Contrairement au peuple, i l s possedent les moyens et l a puissance necessaire a l a realisation de ce reve, l i s profitent a l a fois de leur contact intime avec les anciens colons et de leur autorite sur le peuple pour se permettre un train de vie luxueux. Alienes de leur culture et du peuple, les yeux fixes sur l'Europe, i l s perpetuent une politique neocolonialiste par manque d'initiative et parce qu'elle sert leurs interets. Mais comme Xala le demontre, i l s sont victimes de leurs aspirations. D'une part, i l s veulent s'associer au monde euro-peen qui les manipule, d'autre part, i l s sont incapables de se detacher de leur culture africaine qu'ils meprisent, mais dont i l s sont issus. Une tension psychologique resulte de ce conflit. Leur reussite batie sur une i l l u s i o n se reveleifragile et temporaire -— ce qui explique leur aggressivite excessive (au fond d'eux-memes i l s sont conscients de leurs faiblesses). Ainsi, malgre les apparences; i l s sont aussi perdus et prives de direction que le peuple resigne. Dans 1'ensemble l'oeuvre comporte une unite de theme dans son traitement des personnages. Un homme ou un groupe d'hommes se dresse 100 contre 1'organisation sociale pour s'affirmer en tant qu'individu. Le groupe est conduit par une figure de proue, excepte dans Vehi-Ciosane et Xala ou le personnage qui proteste contre 1'hypocrisie et la corruption est un temoin presque anonyme, une voix sortie de l'e-chelon social le plus bas. II ne se detache du reste qu'au moment du denouement. Au contraire des heros qui dominent les romans prece-dents, l e griot dans Vehi-Ciosane et le mendiant dans Xala sont des representants de. l a culture traditionnelle, Ils se conforment a. leur role classique d'oracle. Tous deux accusent pour preserver ou retrouver leur dignite. Dans ces deux dernleres oeuvres le schema differe peut-etre parce que l'auteur s'affirme et percoit l a realite africaine de maniere plus nuancee dans ses tendances diverses. II ne cherche pas i c i l a graine de revolte dans un militantisme inspire dlune ideologie politique europeenne, qui apres 1'independance s'est revelee inefficace. Au contraire i l trouve que l a structure traditionnelle a aussi ses agents de controle. Un revirement semble se produire vers l a source purement africaine. La societe africaine vue par Sembene Ousmane evolue dans un contexte historique trouble. E l l e souffre du choc de deux c i v i l i s a -tions et de deux epoques. Le point de contact est douloureux et dans ce grand ensemble de forces contradictoires, l'individu n'a plus de prise sur sa destinee. Cette vision epique de 1'homme perdu au milieu de forces enormes qui le dominent et le menacent nous f a i t penser aux romans russes de Dostoievsky, Tolstoi et peut-etre Pasternak. Comme eux, Sembene met en scene une profusion de personnages sur un fond 101 historique specifique, a une epoque ou l a societe est en mutation: que ce soit l a f i n du regne des tsars, 1'invasion napoleonienne ou 1'epoque des independances en Afrique. Cette multiplicity des person-nages correspond a un desir de recreer 1'image d'une societe et d'ana-lyser le comportement des individus qui l a composent dans une periode troubled. I l s constituent une fresque socio-historique; Comme chez Tolstoi, les personnages sont ecrases, definis par les evenements. Leur volonte individuelle est minimised car l'homme est un produit de son epoque et d'accidentshistoriques. Mais l a comparaison avec Tolstox s'arrete l a car Tolstoi remet l a destinee des liommes. entre les mains de Dieu alors que Sembene croit a une prise de conscience politique comme moyen de salut. Un changement positif est possible selon l u i s i une revolte organised s'dffectue ou s i l a population prend une part active aux affaires publlques. I c i un rapprochement avec la doctrine marxiste s'impose car 1'analyse des personnages indique cette orientation particuliere, consciente ou inconsciente, de l a pensee de l'auteur. S ' i l use d'une methode inductive pour faire reflechir ses lecteurs a leur propre situation, cette orientation les guide dans un sens bien deter-mine. A travers ses personnages, a. travers leurs reves et leur evo-lution transparaxt sa vision ideale de l'Afrique et l a philosophie qui l a sous-tend. Decrits en termes sociologiques, i l s sont deter-mines par leur culture et leur position sociale. Leurs relations v i s -a-vis des autres et des structures socio-economiques sont soulignees au detriment de leur personnalite propre. Cette maniere d'apprehender 102 le sujet indique une influence marxiste qui remonte aux annees de formation intellectuelle de Sembene a 1'epoque ou i l suivait des cours du soir organises par l a C.G.T. a Marseille. II semble toujours a l l e r dans le sens d'une ideologie marxiste^leniniste s i nous en croyons ses declarations dans des interviews recentes. Son attitude reste ambi-giie cependant dans son oeuvre car d*une part i l s'est donne pour mission de representer les di f f i c u l t e s de son peuple et d rautre part l a censure politique le retlent. Du marxisme i l retient un certain nombre de prg-ceptes qui apparaissent dans le traitement des personnages et de leurs conflits. Selon l'humanisme marxiste, Sembene proteste contre l ' a s s i -milation des Africains encouragee par les colons, et contre l a perte de l'identite africaine due aux humiliations repetees et a 1'oppression de l a population. Les themes de 1'alienation causee par le colonia-lisme et 1'aggression du capitalisme europeen sont aussi tires de l a nation marxiste d'alienation. Les personnages sont toujours divises en deux classes economiques distinctes: les exploites et les explol-tants. De cette opposition nait le conflit, une fois que les exploites prennent conscience de leur condition d'opprimes. La lutte des classes, essentielle dans une dialectique marxiste, prend chez l u i l a forme d'une lutte anti-coloniale et anti-bourgeoise. Les -Bouts de bois de  Dieu decrit meme une revolte proletaire, sujet peu commun dans une litterature africaine preoccupee avant tout de son heritage culturel et traditionel "agricole", mais sujet bien marxiste. Certaines des suggestions de Sembene pour combattre 1'imperialisme et le capitalisme europeens rejoignent les solutions marxistes: Oumar Faye veut supprimer 103 les techniques agraires archaiques et instituer des cooperatives pour les paysans: i l reve meme d'une ferme modele. II souligne 1'importance des syndicats ouvriers, organismes crees pour^defendre ceux-ci mais aussi pour les eduquer. Car 1'education de l a masse est primordiale. Sans education e l l e est fac i l e a controler, eduquee e l l e est en mesure de faire un choix. Cette notion est tres importante pour Sembene qui voit 1'education du peuple comme une de ses taches les plus importantes. C'est cette notion qui l'a pousse a faire des films et a. les presenter lui-meme dans les villages senegalais pour les discuter ensuite avec son public. Comme i l l e d i t lui-meme, l'ideologie qui permettra au peuple d'acquerir son independance economique sera une adaptation du marxisme au genie africain — une adaptation car Marx adressait sa doctrine a 1'Europe du XIX e siecle, et nous sommes au XXe siecle et parce que l'Afrique possede un heritage original, bien qu'amoindri, qui f a i t partie integrante de sa nature. Dans 1'ensemble, l'oeuvre de Sembene est une oeuvre de conflit et de combat oil s'affrontent des personnages aux interets varies, de-termines par leur appartenance a un milieu social. Le combat entre aspirations individuelles et institutions se termine a maip.te reprise par 1'echec de 1'individu. Pour dramatiser cet echec, l'auteur a recours au suicide dans deux nouvelles. Or le suicide est une notion pratique-ment etrangere aux societes africaines. La f i n tragique de Diouana et de Ngone War Thiandum indique aussi bien le desespoir total devant une realite d i f f i c i l e a accepter que l'epuisement d e f i n i t i f de valeurs a f r i -caines anachroniques. Les heros memes ont parfois un destin tourmente. La mort d'Ouma^  Faye et de Penda ne reflete pourtant pas le pessimisme. 104 El l e remplace leur mission et grave leurs efforts dans la memoire de ceux a qui i l s se sont consacres. Ils ont ouvert une porte, apporte une bouffee d'espoir a l a masse de ceux qui :n'osaient envisager l'ave-nir d'eux-memea. Malgre leur mort les deux romans se terminent sur une note positive car leur activite a offert l a possibility d'un chan-gement qui apportera un avenir meilleur. Dans chaque roman les per-sonnages,ou au moins quelques-unSjOnt subi une evolution marquee. Si les evenements ont paru les abattre et les detruire, ce n'est qu'une apparence car i l s ont acquis une nouvelle lucidite. Alors qu'ils etaient fatalistes ou passifs au depart, les evenements leur ont appris qu'une issue etait possible s t i l s acceptaient de s'engager. A l a f i n de chaque roman s.!dffectue un revirement. Apres le choc i n i t i a l entre 1'ideal et realite, le personnage f i n i t par dominer l a situation et choisit l a voie de 1'action. II est pret a protester contre les struc-tures oppressantes pour defendre son ideal. C^est ainsi qu'apres les evenements tragiques dans le village des Niayes le griot part vers un endroit ou l a verite sera respectee. Veni-Ciosane,l'enfant du peche, est arrache au milieu traditionnel ou i l a peu de chance de survivre. Etre neuf, nu et depouille de tout passe, rien n'entravera sa marche vers le futur. Sur ses epaules repose l a responsabilite d'une Afrique nouvelle, sortie des cendres pour renaitre plus vigoureuse: "Pour t o i , VEHI-CIOSANE, NGONE WAR THIANDUM... (BLANCHE GENESE NGONE WAR THIANDUM), puisses-tu preparer la genese de notre nouveau monde. Car c'est des tares d'un vieux monde, condamne, que ^ naitra ce monde nouveau tant attendu, tant reve." Vehi-Ciosane, p. 17. 105 Le facteur, messager de malheur aussi bien que d'espoir, reapparait a l a f i n du Mandat pour redonner courage a Ibrahima Dieng et l u i sug-gerer qu'il est capable de changer lui-meme sa situation. Dans Xala, le mendiant offre de sauver E l Hadji de lui-meme apres 1'avoir humilie, s ' i l accepte de se mettre au service du peuple. Contrairement aux ap-parences, Sembene ri'-est pas un prophete de malheur. II met bien ses personnages dans des situations sans issue, mais i l le f a i t sciemment pour les forcer a reagir et a. prendre une position dynamique. Car i l lutte sans cesse contre 1'attitude apathique des Noirs qui ne sont pas encore fatigues de leur soumission., Attentif aux reactions du peuple, i l interprete ses preoccupations meme celles dont i l n lest pas cons-cient. Mais s ' i l interprete, i l ne preche pas. II apprend au peuple a ..r.egarder sa situation en face, a 1'analyser et a mettre le doigt sur ce qui est inacceptable. Au l i e u d'imposer une solution, i l suggere une attitude dynamique tournee vers-l'avenir» . . Lorsqiie nous parlons du cadre dans lequel l'auteur se place nous usons parfois du terme Afrique et parfois du terme Senegal. II est d i f f i c i l e de dissocier les deux car Sembene se refere d'abord a. sa realite, son ethnie d'abord, son pays ensuite. II essaie d*elar-gir ses themes et de les appliquer a 1'Afrique car i l envisage une uni-formisation partielle des societes noires. L'Afrique n'est pas homo-gene. C'est un continent constitue d'ethnies, de cultures variees et nombreuses, reunies arbitrairement en pays durant l'ere colo-niale. Sembene est conscient de l a multiplicite des ethnies dans les societes'-traditidnnelles en Afrique. en general et a l'interieur du 106 du Senegal en particulier. Mais i l voit se dessiner dans les v i l l e s cette tendance a 1'uniformisation qu'il souhaite. Dans les v i l l e s les problemes sont plus homogenes a cause du detachement croissant vis-a-vis des traditions particulieres et a cause de la hierarchie sociale caracteristique du phenomene citadin. C'est l a que se forge peu a peu une culture nationale car les differents groupes ethniques vivent cote a cote, ont des echanges constants; au dela de leurs o r i -gines variees i l s ont les memes preoccupations, les memes problemes, Cette evolution s'etend a. 1'ensemble de l'Afrique de l'ouest dominee par des gouvernements capitalistes. Les petits xlots ethniques isoles sont en voie de disparition car i l s sont trop faibles pour garder leur autonomie. L'isolement n'est plus- possible en ce siecle de communica-tions. Par contre, Sembene coneoit un rapprochement de groupes l i e s par des interets communs. Ces interets sont d'ordre politique et eco-nomique.. Dans Les Bouts de bois de Dieu, l a greve rend solidaires les ouvriers du Senegal et du Soudan en depit de leurs origines differentes. Dans LHHarmattan. c'est le referendum qui reunit des types aussi divers que Koffi le medecin, Tioumbe 1'institutrice, Leye l e peintre, Digbe le chasseur et Sori le Guineen sous l a banniere dxi Front. Dans une periode de mutation et d'evolution, l'Afrique voit les differences ethniques et culturelles s'estomper car les moyens de communication et le regroupement en etats vont contre l'isolement traditionnel. Les echanges produisent un contact resserre entre differents groupes comme le prouve l'usage repandu du ouolof au Senegal.• 80% des Sene-galais communiquent maintenant en ouolof alors que les Ouolofs ne 107 constituent que 36%2!, de l a population. A cause de l a communication accrue entre differents groupes Sembene croit que les hommes ont plus de chance d'echanger leurs idees et de s'organiser pour se faire en-tendre . L'auteur s'ecarte done nettement de l a voie dessinee par les tenants de la negritude qui concentraient leurs efforts sur le particu-larisme, t l f i d e n t i t e africaine distitefte des autres races et sur l a re-valorisation du passe historique, artistique et culturel de l'homme noir. L'exotisme tient peu de place dans 1'oeuvre de Sembene qui regarde l a realite dans sa lumiere brute. En contraste avec l a vision philosophi-que, utopique et poetique de Senghor dans Negritude et humanisme, son oeuvre reste terre a terre et cherche a capter le rythme immediat, rude et violent de son peuple. Les stereotypes classiques du rythme, de l a danse, de 1'emotion creatrice, de l a sensualite africaine n'y ont pas de place car pour Sembene: "...le negre est semblable aux autres avec ses qualites et ses defauts."^ Ses personnages ne souscrivent pas aux criteres trop repandus du negre bon-enfant et naif. I l s n'ont pas le sentimentalisme du negre emotionnel des premiers romans noirs. Ils ne s'abandonnent pas aux p l a i s i r s sen-suels de l a danse, du vin et des femmes comme le Banjo de Claude McKay — leur ambition n'est pas d'aimer une blanche et le refus d'une Europeenne n'est pas un drame. Sembene veut demystifier cette image du noir creee XCarrie D. Moore«Evolution of an African Ar t i s t : Social Realism in the  Works of Ousmane Sembene, Appendix I: "Interview with~• Ousmane^ > Sem-r - . bene"y (Ph. D. Thesis, Indiana University, language and'literature, 1973)j p." "249. 108 par les Europeens ou pour les Europeens dans une tentative de j u s t i f i -cation et de defense contre le racisme. Ses personnages ont 1'authen-t i c i t y des rues de Dakar ou des villages de l a brousse. Ils sont d'abord des hommes comme tous les autres qui revendiquent leur droit a l a vie et leur liberte. Apres avoir analyse l a psychologie, le comportemeht exterieur des membres de diverses classes sociales africaines et les rapports conflietuels entre ces differents groupes, i l convient de souligrier v i t a l i t e , l a presence de ces personnages conventionnels. Sembene, en effet nous a laisse des portraits inoubliables d'hommes et de femmes qui donnent a son oeuvre une qualite humaine peut-etre plus importante pour nous lecteurs — ou tout au moins pour les lecteurs non-africains — que son message didactique, moralisant et parfois apologetique. Comme nous venons de le mentionner i l ne tombe pas dans le piege exo-tique. Seule l a nouvelle "Le Voltaique" a pour cadre la foret des tambours et se situe a 1'epoque precoloniale. Les autres nouvelles et romans se situent dans l ' A f r i q u e moderne excepte Le Docker noir C q u l se passe a Marseille). En notant les petits details qui font l'origina-l i t e de l a vie locale, i l mele preoccupations traditionnelles et pre-occupations modernes, Un attribut ou une m a t i i e caracterise souvent les personnages. Les attributs d'El Hadji Abdou Kader sont les lunettes de s o l e i l et l a bouteille d'Evian — signes evidents de reussite et d'euro-peanisation. Mahmoud F a l l , heros de la nouvelle,du meme nom, deteste le chats car i l s l u i rappellent trop bien sa propre personnalite: i l aime se faire nourrir sans rien faire. Certains travers bien africains sont r a l l i e s 10.9 comme dans cette petite scene plelne de bonhomie ou Daouda, dit "Beaugosse", contemple tristement sa derniere paire de chaussettes trouees sous le regard sarcastique et amuse de ses camarades du syndicat. X II a une faiblesse pour les vetements elegants dans lesquels i l engouffre son salaire. Mais les temps sont durs depuis que l a greve a vide son porte-f e u i l l e . Or.,a Dakar, 1'habit f a i t l'homme comme en temoigne 1'attitude respectueuse des passants qui prennent Ibrahima Dieng pour un saint homme dans son boubou majestueux. Les differences ethhiques sont evi-dentes dans le traitement des femmes soudanaises b.ambara passives et des femmes senegalaises ouolof plus independantes au cours de l a greve des cheminots. Sembene a un don aigii d'observation et i l excelle dans ces petites touches humaines significatives. Niakoro l a V i e i l l e , par exemple aime bien critiquer tout ce qui n'est pas conforme a sa maniere de penser. Comme beaucoup de gens ages, elle reprouve tout ce qui est moderne: "__Je n'arriverai jamais a. comprendre votre manque de gout, di s a i t - e l l e aux autres femmes. Pourquoi ne vous souciez-vous pas de decorer vos ustensiles? Ne savez-vous pas que vos plats en fer affaiblissent la v i r i l i t e des hommes?"^ Car bien sur, e l l e decore elle-meme ses calebasses au poincon chauffe, selon l a coutume. Dans le meme roman, le portrait de Doudou, le secre-taire general du syndicat de Thies^transcende sa signification symbo-lique. II' f ai£ia.p.artqde ses doutes et ses inquietudes apres l a griserie XLes Bouts de bois de Dieu, P- 71 ^Les Bouts de bois de Dieu, P- 17 110 que Doudou, imbu.de son importance ressentait-. Un sentiment de res-ponsabilite s'empare de l u i a l a vue des sacrifices et des ventres vides, et remplace l'enthousiasme i n i t i a l . Nous sommes ainsi temoins de l'angoisse crbissante d'un homme pris dans un role qui demande des qualites de meneur d'hommes, qualites auxquelles sa situation de colo-nise ne l u i a pas permis de se preparer, Ses reactions, plus nuancees que celles de Bakayoko, l u i conferent une vraisemblance a laquelle nous sommes sensibles. Et c'est lorsque Sembene dose judicieusement les qualites et les faiblesses d'un personnage, son caractere univer-se! et particulier qu'il demontre son talent d'ecrivain. En y ajou-tant une touche humoristique et en captant le charme des scenes de l a vie quotidienne africaine, i l cree des personnages dont le souvenir reste longtemps apres le message politique. Dans un effort conscient de distanciation vis—a-vis de l a culture occidentale, Sembene situe ses personnages au coeur de l a realite a f r i -caine. Sans faire de concessions au genie africain, i l aborde les pro-blemes d'adaptation d'une culture traditionnelle a l a vie moderne et les conflits entre classes sociales pour stimuler 1'interet du peuple a l'egard de son pays et de sa destinee. Mais l a description realiste des personnages a aussi pour but de l u i renvoyer une image de lui-meme et de redonner confiance a l'homme du-peuple afflige d'un complexe d'in-f e r i o r i t y . Partant du principe que l a litterature africaine d'alors ne representait pas l'Afrique t e l l e qu'il l a subissait, l'auteur s'est mis a. ecrire pour combler cette lacune. Son oeuvre redefinit 1'Afri-cain t e l qu'il le connaxt, de fa§on realiste et complexe. Et cette definition originale revalorise le Noir en Afrique comme a 1'Stranger. I l l Comme beaucoup d'ecrivains noirs, Sembene est venu a l a l i t t e -rature pousse par les circonstances, s a i s i par un sentiment de devoir et de responsabilite envers les siens. II s'agissait de faire passer un message. Cela explique l a nature des themes socio-politiques qui dominent les themes individuels. A cet egard i l est bon de noter que des ecrivains comme Ferdinand Oyono, Mongo Beti en sont restes aux problemes poses en termes de race et d'oppression coloniale alors que Sembene a pousse le developpement de ses themes a tendance revolu-tionnaire dans le sens de l a lutte des classes. II exprime le marasme noir de facon plus nuancee et fouillee. II propose egalement une reaction dans une interpretation courageuse. Pris au jeu de l a litterature, i l depasse presque malgre l u i le message en etoffant son oeuvre d'observations judicieuses sur l a nature humaine qui servent a rehabiliter l a personnalite noire mieux que les harangues. En decrivant ses personnages avec sensibilite, i l les eleve au niveau de types humains universels. 112 Chapitre V ' VERS UNE AFRICANISATION DU ROMAN L'un des problemes les plus difficules a resoudre pour un romancier africain est celui de la langue dans laquelle i l ecrit. Un roman africain publie en francais souffre d'une contradiction fondamentale. Car dans 1'ensemble, a 1'exclusion des premiers essais timides, l a litterature africaine a trouve son inspiration dans une distanciation systematique vis-a-vis de 1'Europe, que ce soit en choisissant l a defense des valeurs noires ou 1'opposition au colonialisme et au neocolonialisme. Or ell e s'exprime dans l a langue de l'"ennemi": "Et comme les mots sont des idees, quand le negre declare en francais qu'il rejette l a culture francaise, i l prend d'une main ce qu'il repousse de 1'autre, i l installe en l u i , comme une broyeuse, l'appareil-a-penser de l'ennemi. Ce ne serait rien: mais du meme coup, cette syntaxe et ce vocabulaire forges en d'autres temps, a des milliers de lieues, pour repondre a d'autres besoins et pour designer d'autres objects; sont impropres a l u i fournir les moyens de parler de l u i , de ses soucis, de ses es-poirs. La langue et la pensee francaise sont analytiques." x Ousmane Sembene n'echappe pas a ce dilemme et nous allons voir dans ce chapitre comment i l essaie de resoudre les problemes d'expression dans son oeuvre. Plus que chez les autres romanciers noirs, on sent chez l u i l a d i f f i c u l t e linguistique, d'une part parce que la langue francaise ne Jean-Paul Sartre , "Orphee Noir""dans L.S. Senghor, Anthologie de la nouvelle poesie negre et malgache de langue francaise, p. XVlit> 113 reussit jamais a decrire exactement l a realite africaine s i l'on en juge par les differentes techniques adoptees puis rejetees d'un roman a 1'autre, et d'autre part parce que le frangais est une deuxieme lan-gue pour Sembene et une langue apprise pralement dans un milieu ou son usage est approximatif. Le style du premier roman, Le Docker noir, etait franchement mauvais, et s ' i l s'est ameliore dans les oeuvres suivantes, i l n'a jamais perdu tout a f a i t l a raideur d'une langue imparfaitement maitrisee, notamment dans les romans didactiques ou l'auteur exprime dans une langue etrangere des i<jees issues d'une philosophie europeenne. Certaines erreurs de syntaxe, des lourdeurs d'expression l u i ont valu des critiques severes. Mais elles n'affectent pas l'auteur qui sous-estime clairement la forme par rapport aux idees car-lb n'a pas choisi le frangais pour ses qualites mais par necessite. Lorsqu'il a debute dans l a carriere l i t t e r a i r e , Sembene n'avait pas de formation intellectuelle formelle. II a appris a. ecrire en lisant les auteurs qui etaient a aa disposition. "DL?:a,bord i l y avait enormement de problemes parce que c'etait pour l a premiere fois que je prenais la plume pour ecrire un l i v r e . Je ne savais pas comment se composait un l i v r e et comment i l f a l l a i t le rediger. Et deuxiemement, je sentais que j ravals a dire ce que je devais dire, devait Csic) partir de ma propre experience... Le plus d i f f i c i l e c'est d'abord le theme, l ' E i s -toire. Et (sic) cela, j ' a i subi l'influence de Richard Wright...j'avais lu Richard Wright, Birago Diop, Abdoulaye Sadji. Et ce premier l i v r e , c'etait nettement l'enfant qui rejettait ce que l e pere..lui. a donne. n l Carrie D. Moore, Evolution of an African Artist: Social Realism  in the Works of Ousmane Sembene. Appendix I: "Interview with Ousmane Sembene"{ PhlD. thesis, Indiana University, language and literature, 1973), p. 247. Note: .-U:saribie,compte tenu des fautes grammaticales et des liaisons imparfaites, que l'auteur (anglophone) de cette entrevue a i t transcrit sa conversation avec Ousmane Sembene de fagon hative car, par comparaison, les autres entrevues publiees ne presentent pas les memes incorrections. 114 Comme Native Son de Richard Wright, Le Docker noir raconte l e drame d'un jeune Noir pousse au meurtre par une serie de coincidences mal-heureuses. Ce meurtre, un accident en realite, est cause par l e tem-perament violent du jeune homme d'une part et par son sentiment de revolte impuissante devant le monde blanc qui l'humilie, l'etouffe et le trompe. Les deux romans sont divises en trois parties. Mais alors que Native Son suit les evenements de facon chronologique et i n -tensifies progressiyement l'oppressante certitude d'une catastrophe inevitable, Le Docker noir renverse les temps dans les deux premieres parties et :supprime l'e f f e t d'attente febrile en annoncant des-le debut le denouement. Le Docker noir reste ainsi au niveau du melodrame alors que Native Son nous force a. penetrer dans l'engrenage ou se debat Bigger, et nous transmet ses souffranees, sa peur irraisonnee. La reussite de Native Son et l'echec du premier roman d'Ousmane Sembene tiennent a deux f a i t s . D'une part Sembene ne maitrise pas assez son sujet, sa technique romanesque,quand Richard Wright u t i l i s e une tech-nique de suspense avec brio, et apporte dans le style meme 1'impression de violence contenue qui domine. D'autre part Richard Wright se sert d'une histoire atroce dans sa violence concrete pour souligner et nous faire sentir l a violence interieure du jeune heros, victime d'une societe responsable,en fait>de ses crimes. Le parallele entre les actes et les sentiments de Bigger .nfi-e^t^t en lumiere les meclanismes profonds qui regissent ses actes. II ressort de ce roman une evocation puissante du drame noir aux Etats-Unis et une analyse profonde de l a personnalite noire affligee d'un desequilibre mental sous le joug d'une societe qui 115 l'a fa50nn.ee. James Baldwin a ainsi interprete le drame interieur de Bigger: "For Bigger ' s tragedy is not that he i s cold or black or hungry, not even that he is American, black;but that he has accepted a theology that denies him l i f e , that he admits the possibility of his being sub-human and feels constrained, therefore, to battle for his humanity according to those brutal c r i t e r i a bequeathed him at his birth." Le defaut du Docker Noir est d'avoir traite le sujet superficiellement, de l'exterieur, dans son caractere de f a i t divers. Diaw Falla n'a pas la profondeur de Bigger, i l ne transcende pas son acte, ses motivations psychologiques ne sont pas explicites. Ousmane Sembene remplace l ' e -tude psychologique par des harangues abstraites sur le racisme et le colonialisme. II ne cerne pas l a raison profonde du desespoir de son heros et laisse son lecteur insatisfait a la conclusion du roman. Le Docker noir, premier essai l i t t e r a i r e de Sembene,n'est pas representatif d'une oeuvre qui s^est largement modifiee et amelioree par l a suite. Ce roman melodramatiqueiest aussi mediocre dans son style que dans sa structure. II reste que l a description du milieu ouvrier africain a Marseille est vivante, riche d'observations judicieuses et qu'elle nous donne un apercu sur ce monde qui reussit a exister dans des conditions adverses. Le roman est interessant car i l contient des elements developpes et approfondis plus tard de maniere plus adroite. Du point de vue structural, i l est divise en trois parties, malheureu-sement mal equilibrees. Les deux premieresvparties sont chronologique-ment renversees, technique interessante que l'auteur n'a pas su exploi-ter. La premiere partie decrit les reactions diverses au crime de Diaw James Baldwin, Notes of a Native Son, p. 23. 116 Falla et son proces, alors que l a deuxieme partie f a i t un retour en arriere et peint l a vie du docker a Marseille, ses espoirs et les conditions qui l'ont <amene au crime. Enfin dans l a troisieme partie, on retrouve Diaw en prison, apres sa condamnation, rapportant dans une lettre a son oncle ses reflections sur les evenements et sur sa situa-tion presente. Cette conclusion trop longue et didactique nuit a l ' e -quilibre du roman qui souffrait deja d'une transition maladroite entre les deux premieres parties. Xala, un roman au contraire bien or&onne rappelle ee premier essai malheureux dans sa structure et dans 1'usage du symbole. Comme dans le premier roman, on y remarque le meme procede d'inversion chronologique, mais i c i le retour en arriere s'effectue naturellement, i l ne nuit pas a la progression dramatique. Apres avoir decrit les preparatifs du mariage, le portrait des personnages presents est esquisse. La description de l a Badiene, femme entreprenante, sans scrupule, instigatrice du mariage amene l e rappel des circonstances qui ont abouti^T au mariage, au moment approprie. Ce retour en arriere ne compte que huit pages et explique les attitudes et les reactions des protagonistes par l a suite. Plus evidente, paraxt l a similarite de role du premier chapitre dans les deux romans. L'incomprehension et le desespoir de la mere souligne le probleme de l a confrontation vio-lente de deux cultures et du racisme, theme fondamental du Docker noir. Le debut de Xala presente une scene essentielle pour l a comprehension et l a portee du roman: une reunion.du "Groupement des hommes d'affaires" a Dakar. D'emblee le sujet profond deSXalarous est'.presente une critique incisive de l a nouvelle bourgeoisie noire, corrompue, europeanisee. 117 Les deux romans sont construits de l a meme maniere: une these spe-c i f ique est avancee au debut, une demonstration etayee sur le derou-lement des evenements et le developpement des personnages s'ensuit et l a soutient pour finalement l a v e r i f i e r . On pourrait presque qualifier cette demarche de methode scientifique. Elle confirme nos conjectures sur le but l i t t e r a i r e de Sembene qui est de prouver l a yalidite de ses opinions et d'en convaincre ses lecteurs. On peut faire aussi un rap-prochement entre les deux romans dans la presentation symbolique du probleme essentiel. Le l i v r e que s'est approprie Ginette Tontisane pour en recevoir gloire et fortune symbolise l a conquete de 1'Afrique occidentale par l a France — qui l u i doit sa puissance et sa prosperity. Xala, roman de l'impuissance comme l'indique le t i t r e , decrit au sens propre les peripeties du pauvre E l Hadji Abdou Kader Beye, meprise par son entourage des qu'il a perdu sa v i r i l i t e , dans line culture ou cette v i r i l i t e est signe de v i t a l i t e et d'estime, tandis qu'au sens figure le xala symbolise une maladie dont souffre l a bourgeoisie africaine, une maladie caracterisee par l'impuissance mentale et l e gout du deguisement. La ou Le Docker noir avait echoue, Xala reussit car Xala use d'une image africaine plausible qui sa t i s f a i t les deux interpretations, alors que 1^histoire du docker noir, du meurtre et du proces semble aussi poussee et a r t i f i c i e l l e que sa signification symbolique. Peut-etre influence par les critiques severes qui avaient ac-c u e i l l i Le Docker noir, 0 pays, mon beau peuple evite les prouesses , et les innovations stylistiques. Divise en trois parties plus ou moins 118 egales, i l raconte chronologiquement les aventures d'un heros sous une forme conventionnelle. Ce roman peu original a au moins l'avantage de presenter une nette amelioration par rapport au premier,d'abord parce que le style s'affirme^et ensuite parce que les themes qui hantent l'auteur a travers son oeuvre se precisent. Dans 1'ensemble, i l est moins seduisant que la longue nouvelle Vehi-Ciosane publiee huit ans plus tard bien qu'ils aient tous deux pour cadre le monde paysan en Afrique. 0 pays, mon beau peuple essaie encore de se de-gager de 1'influence etrangere: le fond africain y est decrit avec sensibilite quoiqu'avec une certaine reserve comme en temoignent les explications qui suivent certains termes autochtones ou certaines cou-tumes locales pour le benefice du lecteur non-africain. Dans Vehi- Ciosane, au contraire, une technique imitative traduit ]ibtteralement le ouolof en francais pour decrire un paysage dans une perspective africaine ou pour reproduire le rythme du dialogue africain, l a palabre. Les themes aussi presentent une evolution. Oumar Faye revient d'Eu-rope influence par sa philosophie et sa technologie pour bouleverser 1'ordre ancien des choses alors que l a disintegration des valeurs tra-ditionnelles se produit de l'interieur dans Vehi-Ciosane. Vehi-Ciosane retient d'avantage l'attention car c'est une nouvelle qui se veut a f r i -caine et qui tente plus que toute autre oeuvre d'Ousmane Sembene de traduire sa realite par des a r t i f i c e s stylistiques qce nous analyserons plus l o i n . C'est le troisieme roman, Les Bouts de bois de Dieu qui a consa,— e r f 1 l'a^gpu.tatiansli£teralrg • d^tlUautejir• ' Roman tres different des 119.-preeedents, i l n'est pas centre sur un heros mais sur un evenement, l a greve des cheminots de 1947. II est compose comme une epopee et s'etend sur trois sites: Bamako, Thies et Dakar. La structure de 1'oeuvre est concue en fonction de ces trois espaces, chacun defini par une culture ou une situation differente mais li e s par un evene-ment commun: la greve. Sembene a reussi a coordonner ces espaces avec un talent remarquable. Usant d'une technique panoramique i l passe de Bamako a Thies et a Dakar, revient a Bamako, retourne a Dakar puis a Thies. II l i e ensuite Thies a Dakar avec l a marche des femmes, s'attarde sur Dakar et retourne a Bamako et a Thies enfin avec l ' e -pilogue. Ce mouvement souple et varie rappelle l a composition de La Condition humaine de Malraux dont se rapprcekePe roman. Tous deux, i l s presentent un decoupage plus spatial que chronologique et rap-pellent un langage cinematographique au moyen de plans visuels. Ils decrivent minutieusement un monde sensible qui incarne les idees de l'auteur. L'imagination tient peu de place dans cette ambiance ou tout est vecu, senti. Car les deux romans sont ancres dans une epoque. Ils tirent leur sujet de 1'histoire et en particulier de deux cas de revolte proletaire. Chez Malraux l a revolte est ecrasee alors que Sembene l a f a i t triompher. Mais dans les deux cas e l l e a permis a. des hommes de se reveler en se mesurant;avec un monde inconnu, d'ou un sens d^Miman-isme' ideailiisfce. chez. l!un,'- tragique,chez^l'lautre Pour faire un rapprochement precis, notons le sentiment de solitude du meneur d'hommes chez Kyo comme chez Bakayoko qui tous deux travaillent pour le bien du groupe mais se trouvent isoles au-dessus de ce groupe 120. avec leur f o i dans une ideologie. On ne peut s'empecher non plus de faire un rapprochement entre l a scene du declanchement de l a greve, chargee d'angoisse et d'un silence inquiet dans Les Bouts de bois de  Dieu et une description parallele dans La Condition humaine, moins dramatique mais traitee dans un style similaire avec 1'attention portee sur les gestes et signes banals de la vie quotidienne pourtant revela-teurs car u t i l i s e s a contretemps. On a egalement compare Les Bouts de  bois de Dieu a Germinal de Zola. Ce rapprochement est inevitable puisque les deux romans s'inspirent d'une greve ouvriere reelle et que les deux auteurs expriment leur ideologie socialiste a. travers elle- Tous deux insistent sur la misere croissante des ouvriers au moyen de scenes successives de l a vie quotidienne qui se deteriore a mesure que l a greve avance. ParalleJtejment 1'enchaxnement des catastrophes mene inevitablement a 1' af f rontement- sanglant. LLes d|epc £ j,pmans£ ont domines par le symbole de la machine, a l a fois source de vie et de misere, fascinante et effrayante. Un souffle epique se f a i t sentir dans les deux cas, surtout dans les scenes de foule en mouvement. Mais comme Malraux, Zola conclut son roman par une vision de cataclysme: l'hom-me est ecrase par l a matiere, par son destin dans une perspective europeenne lourde d'une histoire mouvementee et d'une tradition mille-naire qui considere la condition humaine comme tragique. Au contraire Ousmane Sembene, 1'Africain, exprime au seuil de l a liberation l'espoir d'un avenir vierge a conquerir. L'Harmattan, premiere tranche d'une tri l o g i e consacree a l a periode transitoire des independances en Afrique, poursuit l a lutte amorcee dans 0 pays, mon beau peuple et dans 121 Les Bouts de bois de Dieu pour aboutir a l a lutte politique entre les forces conservatrices et les forces marxisfces qui se disputent l'avenir du pays. Ce roman "politique" publie apres Les Bouts de bois de Dieu s'attache comme ce l u i - c i a decrire une societe en evolution, une so-ciete qui apres s retre soulevee contre le colonialisme f a i t face a. un choix politique d i f f i c i l e dont depend son avenir. Alors que Les  Bouts de bois de Dieu mettait 1*accent sur l a solidarity des ouvriers, motives par des interets communs en depit des diversites ethniques et geographiques, les divergences regnent i c i a l'interieur du pays. Chaque personnage marque par son individuality reagit differemment au referen-dum. Cela explique une composition axee sur les personnages plutot que sur l'espace, pour representer une fresque socio-historique valable. Car le probleme n'est plus de faire triompher une cause unique mais de choisir entre differentes possibilites. Le prologue et les deux premiers chapitres sont consacres au conflit interieur que ressentent Manh Kombeti, Tangara et Digbe, tres differents les uns des autres car l'un est chasseur, homme de l a brousse, 1'autre est medecin, longtemps eloigne de son pays et Manh Kombeti une sage'femme traditionnelle. Les chapitres suivants analysent les deux groupes politiques qui s'af-frontent et essaient de r a l l i e r l a population a leurs arguments. Le groupe conservateur, plus puissant, use de diverses methodes; directes et indirectes, pour faire pression sur les individus et finalement triompher. Ce roman est bien construit et equilibre mais-n'egale pas Les Bouts de bois de Dieu qui reussit s i bien a creer une tension dra-matique avec le va-et-vient panoramique de l a narration. L'Harmattan 122 possede une qualite epique comme le roman precedent, mais cette qualite est vollee par des maladresses genantes telles qu'un ton declamatoire reminiscent de celui que l'on trouve dans Le Docker noir et des person-nages statiques, stereotypes (surtout les personnages politiques). L'auteur s rest laisse entrainer par un dogmatisme qui domine au lieu de sous-tendre l'oeuvre. Preoccupe d'abord par les idees qu'il veut exprimer, i l semble qu'il a i t construit le roman autour de celles-ci r. Du point de vue artistique, le roman en souffre, i l manque de spontaneite. Au contraire, les nouvelles publiees sous l e t i t r e de Voltaique et Le Mandat ont l a fraicheur et l a chaleur des oeuvres ecrites avec .emo.tioni. Soucieux de se renouveler, Sembene decrit i c i par petites touches l a societe a laquelle i l appartient au lieu de faire le pano-rama d'un ensemble social. II quitte le genre epique pour une forme intime. Cela ne sdignifie pas qu'il abandonne sa mission didactique. Au contraire ces nouvelles sont ecrites sous forme de contes realistes. Elles donnent des exemples concrets, destines a i l l u s t r e r et a drama-tiser un probleme plus vaste, source des difficultes qui assaillent les nouvelles nations africaines. Leur composition nous renvoie a l a tradition l i t t e r a i r e orale perpetuee par le griot. De longueur varia-ble (de quatre a quarante-deux pages) elles racontent de facon concise un incident istpporte dans le detail. Cet incident, jamais gratuit se termine invariablement par quelques lignes qui en tirent l a morale. Ainsi l a premiere nouvelle du recueil intitulee "Devant l'histoire'' se termine par ces reflexions: 123 11 — Qu'est-ce qui s'est passe entre eux? ... — Ce qui s'est passe? ...Qh! C'est f i n i . I l s ont perdu l'equilibre... — C'est comme dans le pays. II n'y a plus d'equilibre.. . Le petit drame qui s'est joue dans l a nouvelle est s i g n i f i c a t i f : un jeune couple "evolue" se dispute devant le cinema sous les yeux de quelques jeunes hommes qui les connaissaient avant leur ascension sociale. I l s s':eyi-ten>tt car i l s appartiennent a un monde different. Le couple, divise par des opinions contradictoires se separe. La morale finale donne a l a nouvelle son poids sans obscurcir l a justesse de 1'observation d'une scene familiere, une scene banale que l'auteur a su relever pour l u i donner une portee plus vaste, en faire une lecon. Sembene precede par allusions. Les contes commencent generale-ment par une description du milieu et des personnages principaux. La notation de details en contraste avec l'harmonie generale annonce l a conclusion et suggere sans le decrire expressement le drame qui se joue sous l'apparence de 1'ordinaire. On peut faire un rapprochement direct entre ces nouvelles et le conte oral traditionnel car tous deux ont un but instructif. Dans les deux cas un incident anodin devient la forme imagee d'un element moral de sagesse populaire et dicte l a conduite des individus. Dans Voltaique l a nature de cette morale est legerement modifiee. E l l e i l l u s t r e l a realite socio-politique de 1'Afrique a une epoque determinee. El l e se situe dans le present alors .• que dans un conte ou une fable traditionnels e l l e vise une valeur Voltaique, pp. 12-13. 124 generale, intemporelle. Le Mandat, longue nouvelle qui f a i t le pendant a Vehi-Ciosane differe largement de c e l l e - c i au niveau de l a forme. Et s i nous ad-herons a l fhypothese de Carrie MooreX qui suggere que Le Mandat l u i est anterieur, nous comprenons ce changement de rythme. II semble que les deux nouvelles aient ete publiees en un seul et meme volume parce qu'elles sont complementaires au niveau des themes mais, en egard a 1'evolution l i t t e r a i r e de l'auteur, Le Mandat appartient plu-tot a l a periode de Voltaique. En effet comme dans Voltaique l a nou-velle traite d'un f a i t divers que Sembene exploite pour i l l u s t r e r un probleme social. Le style est sobre, i n c i s i f . Les menus rit e s de l a vie quotidienne et les dissonnances produites par 1'intervention de l a culture etrangere, les personnages mal intentionnes et l a constante pre-occupation de l a misere caracteristiques de 1'ambiance citadine creent une atmosphere lourde de signification a laquelle l e lecteur est sen-sible et dont i l doit t i r e r ses propres conclusions. L'auteur ne force pas sa these, i l procede par traits legers sans accumuler les catas-trophes tragiques, les cadavres. S i l a suggestion d'une revolte existe, e l l e reste vague, en suspens a l a f i n . A cote des romans historiques et epiques, jonches de violence, de mort, de sacrifices, les nouvelles d'Ousmane Sembene ont l a sim-p l i c i t e famlliere des legons de morale. Elles permettent au romancier d'exercer a l o i s i r ses dons d'observateur en saisissant avec acuite les menus details qui tissent la t o i l e de fond de l a vie africaine XCarrie Moore,Evolution of an African A r t i s t : Social Realism in the  Works of Ousmane Sembene. ( Ph.D. thesis, Indiana University, language and literature, 1973), p. 186. 125 sans pour cela tomber dans l'exotisme et le cliche. II semble qu'il soit i c i dans son element. Le style presente plus d'aisance, l a com-' position est plus serree. L'ecrivain raconte et ose se laisser porter par l a parole car i l n'est plus retenu par l a fhetorique politique. La souplesseet le ton naturel rappellent le style du griot qui laisse l'histoire se derouler d'elle-meme, l'histoire puisee dans l a realite immediate qui produit un effet immediat sur l'auditoire. Comme le griot, i l entretient un dialogue avec nous a travers ses personnages. II mani-feste sa presence en se moquant, en s'attendrissant avec nous. Sembene a appris a ecrire ;a u c o u r t s •d:e Ls^ai.carr i e r e l i t t e r a i r e et ses premiers romans temoignent d'un travail ardu, d'un effort stylistique souvent decevants. Sa premiere tentative, Le Docker noir, est l a moins reussie. On y releve des passages tels que ce l u i - c i : "Sa peau etait d'un bronze naturel, ses grands yeux etaient surmontes de sourcils bien Spiles, son nez etait un peu epate, le menton pointu a l — longeait sa face.. ,n^~ Cette description est alourdle par les repetitions de verbe et une construction monotone: "sa peau etait...", "ses grands yeux etaient ...", son nez etait...". L'usage de mots comme "surmontes", "face" est deplace dans le contexte, Pourtant on ne ferait pas justice a l'auteur s i l'on s'attardait sur ce roman qui l u i a servi de coup d'essai. Des la parution de 0 pays^ mon beau peuple, un an plus tard, on constate une amelioration certaine meme s i les dialogues entre Oumar Faye, Isabelle et les jeunes qui s'expriment en francais Le Docker noir, p. 80. 126 contierment des termes d'une vulgarite in u t i l e . Mais c'est dans Les Bouts de bois de Dieu que l'auteur donne sa mesure. Le style s'epa-nouit, i l devient particulierement c l a i r , concis et i n c i s i f . Et i l est d i f f i c i l e de concevoir que l a description suivante, par exemple, provienne de la plume du meme romancier que. l a precedente: "Des corps et des tetes, des cranes rases ou crepus, des haillons noircis de cambouis. Les visages avaient perdu toute personnalite, comme s i quelque gomme geante etait venue effacer leurs traits particuliers, i l s avaient pris un masque commun,.le masque anonyme de l a foule." 1 Jamais tout a f a i t a. l'aise avec l a langue francaise, semble^t-il, Sembene s'en tient aux phrases courtes et simples. Son talent vient t du choix de traits essentiels decrits avec economie. Le portrait ainsi dessine ressort avec vigueur, charge de signification. Cette technique convient particulierement a l a caricature dont l'auteur use abondamment dans l a description de personnages qu'il veut r i d i c u l i s e r : "Notre Souleymane restait a l'affut comme un chasseur de marais, les paupieres pincees, les yeux fendus, le bout.de l a langue en pointe entre les levres. Comme un assoiffe, i l passait l a main a son cou, se l ' e t i r a i t , avalant sa salive. Son esprit se meublait de l a possession d'une de ces gazelles... Plus qu'une description physique, ce passage souligne les t r a i t s , les expressions du visage qui revelent le caractere du personnage^ L'allu-sion du chasseur a l'affut, assoiffe, l a poursuite de cette image avec l a gazelle, proie convoitee suggere les preoccupations lubriques du 1Ees, Bou t S i.de boistdeciDieu^pp,j.23-.141 „ "Soul'eym^riS'yVoltaxque, pp. 140—141, 127 sage " b i l a l " et contraste avec sa fonction religieuse. Cette descrip-tion physique annonce son comportement et ses mesaventures futures. A ce propos, i l est bon de remarquer l'ironie corrosive dont use l'auteur avec delice, semble-t-il, pour a v i l i r les personnages qu'il critique. Ou i l r i d i c u l i s e son personnage en relevant ses defauts physiques, en soulignant ses manies et en faisant des associations peu flatteuses comme nous venons de le voir, ou i l joue avec les contrastes: le sar-casme perce au proces de Diaw Falla (Le Docker noir) lorsque l'avocat plaide au moyen d'arguments apparemment logiques mais racistes et ne-fastes a la cause de 1'accuse. En voi c i un exemple: "— Vous devriez savoir qu'en amour l a reciprocity n'est pas exigee....Aimez-vous les Blancs? ... — S'ils me considerent comme un etre humain, je peux leur rendre leur sentiment et dans le cas contraire, je serai comme eux. — Vous les haissez donc?"-^ Plus loin, dans le meme roman, l'avocat general j u s t i f i e son requisi-toire par un raisonnement ou se manifeste l'ironie feroce de l'auteur. "Nous (les Francais) avons etabli des lois qui ont remplace les tueries. Elles nous permettent de respecter les sentiments et l a valeur humaine. Si je demande les travaux forces a perpetuite, c'est parce que je ne suis pas cruel, et que nos lo i s ne le sont pas."^ Dans un contexte moins tragique, une scene hiu-mo.r 1st ique prend place entre El Hadji et son chauffeur (Xala). E l l e souligne l'ecart social entre les deux hommes et l a mefiance comique du patron vis-a-vis de la cuisine et de la boisson offertes dans l a Medina: xLe Docker noir, p. 58. 2 Le Docker noir, p. 68. 128 "-Tu n'as rien pris de toute l a journee, patron. Bois l'eau, au moins! Je t'assure qu'elle est potable. El Hadji avait tres soif. La glaciere contenant les bouteilles d'Evian etait dans la Mercedes. Modu, enfant du terroir, se regalait. Le couscous avait ^ ete tres bien prepare, les grains n'adheraient pas." Cet hiimour sarcastique s'exerce invariablement contre les Blancs ou les "assimiles", ennemis du peuple. II temOigne d'un parti pris i r -ritant parfois car i l peut deformer l a realite et influencer le lec-teur dans un sens determine. Mais d*un autre cote i l ravit par son mordant, et 11 faut bien le dire, par l a justesse de certaines obser-vations reelles. Les qualites descriptives que nous venons d'analyser sont aussi mises en evidence dans les scenes de groupe ou le sentiment c o l l e c t i f apparaxt a travers les reactions physiques: "...d'i.in seul coup l'angoisse fut l a : l a sueur coula sur les visages et au creux des paumes, les regards s'eteignirent, les bouches aux grosses levres resterent ouvertes. Le premier coup da sirene paru plus long, que d' habitude, Puis ce fut le silence qui les s a i s i t , un silence t e l 2 qu'il rendait impossible tout geste, toute pensee." Pourtant ce style net, confine parfois au prosai"que. Le souci d'efficacite de l rauteur engendre par le but didactique de son oeuvre donne une prose depouillee a 1'extreme, .Cette faiblesse caracteris-r tique se remarque dans son dernier roman, Xala. Est-ce 1'influence du cinema qui a amene Sembene a l'ecrire a l a fagon d'un scenario? Ou est-ce encore l a these politique qui le gene? A en juger par le decoupage en plans visuels, l'auteur paraxt avoir eu en tete le film du meme t i t r e sort! Xala., p. 11. Les Bouts de bois de Dieu, p. 47. 12SL un an apres. Quant au dialogue, i l a non seulement l a pauvrete d'expression de l a langue parlee mais aussi le ton de l a rhetorique de propagande dont cet echange verbal entre E l Hadji Abdou Kader Beye et sa f i l l e est un exemple: "El Hadji s'approcha de sa f i l l e et regarda par-dessus son epaule. — C'est quoi? — Du wolof. — Tu ecris en wolof? — Oui, Nous avons un journal: Kaddu, et l'en-seignons a qui le veut. — Penses-tu que cette langue sera uti l i s e e par l e pays? — 85% du peuple 1'utilise. II l u i reste a :savoir 1'ecrire. — Et le frangais? — Un accident historique. Le wolof est notre langue nationale. II s'agit i c i de noter que Kaddu est un journal enoouolof publieau Senegal depuis 1971. II represente les efforts d'un petit groupe nationaliste qui s'efforce de transcrire cette langue orale parlee et comprise de l a majorite en caracter.es romains afin d'en encourager 1'usage courant pour remplaeer l a langue francaise, reste de domination coloniale. Sembene en est l'un des co-editeurs. Cette activite i n -dique une detiachementj.oi = croissant* de sa part vis-a-vis du francais. Ses sentiments envers le francais, evidents dans l a citation notee plus haut, semblent se v e r i f i e r dans le style de son dernier roman Xala qui presente une regression dans sa qualite. II est trop souvent marque par des incorrections grammaticales, un vocabulaire pauvre et parfois inexact. II y a la. peut-etre l'indice d'une evolution dans 1'attitude de jl'auteur qui apres des tentatives diverses a decide "'"Xala, p. 142. 13.0-d'abandonner l a recherche stylistique visant a un equilibre entre l'expression africaine et l a langue francaise. Deja dans L'Harmattan i l notait ce conflit de langue: "(Leye) J'ai renonce a ecrire en francais. Non parce que je ne peux pas m'exprimer, mais parce que j'enrichis une langue etrangere. Une langue qui n'est pas celle du peuple! De notre peuple! (Attignon) — Sous pretexte que les voitures sont de marques francaises ou autres, tu refuses de voyager dedans? Pour un temps plus ou moins long, un temps transitoire, nous sommes bon gre mal gre, obliges d'user du frangais." 1 La contradiction entre les idees de l'auteur et son emploi du francais pour les transmettre explique une negligence sinon une desinvolture marquee a l'egard du style,tres inegal d'un roman a 1'autre. Sembene a longtemps hesite. II semble qu'entre L'Harmattan et Xala une evo-lution se soit operee et qu'il considere maintenant le "temps transi-toire" comme tirant a sa f i n . Pour cette raison, i l se contente de reporter ses efforts l i t t e r a i r e s sur l a transcription fidele de sa pensee et de sa realite en attendant iter.. £e\ctil«^ du?--!Eafi§a-ts,xauqiiel i l f r avail (Le. Le probleme de l a langue n'existe pas seulement au niveau per-sonnel pour Sembene, i l se pose au niveau technique dans les dialogues. Comment ne pas trahir l a langue particuliere des personnages? Car s i les "evolues" parlent frangais, le peuple s'exprime toujours dans sa langue maternelle. N'ayant que le frangais a sa disposition, i l joue deecsess us^gesemultipleses pour distinguer les differents types de VHarmattan, p. 135. 131 personnages. Selon leur statu.t social, i l s manient plus ou moins bien la langue selon qu'ils .1 ont recu une education frangaise, f a i t un sejour en France, selon qu'ils resident en v i l l e ou a l a campagne. Durant la reunion des hommes d'affaires (des "evolues")-au debut de Xala, le President parle ainsi en termes choisis, quelque peu emphatiques: " — Nous sommes les premiers hommes d'affaires de ce pays. Notre responsabilite est grande. Tres grande! Nous devons nous montrer a l a hauteur de l a confiance de notre gouvernement. Afin de bien achever notre journee memorable, je vous rappelle que nous sommes tous convies au mariage de notre frere El Hadji Abdou Kader Beye..."1 Souvent le francais de ces Noirs "evolues" est teinte de mots argo-tiques qui sont supposes faire chic et donnent un air de nonchalance etudiee. A ce langiavgie familier employe parfois a contretemps s'a-joutent des expressions locales traduites directement de la langue autochtone. Le resultat qui paraxt dissonnant a une or e i l l e fran-caise a neanmoins ses cotes savoureux. En vo i c i un exemple: — Grand; je ne promets rxen. Je doxs consulter mon "boss", tu dois le comprendre. De combien dis-tu avoir besoin? — Un demi-million. Le banquier l u i p r i t le dossier et ajouta: — Bigophone-moi demain en f i n de matinee, Grand. — Couz, je t'espere. A demain."^ Dans ce dialogue, on remarque le terme "bigophone-moi", mot d'argot familier, choisi pour souligner le snobisme desinvolte du banquier qui veut montrer non seulement sa connaissance etendue du francais mais Xala, p. 9. 2 Xala, p. 134. 132 aussi une certaine camaraderie avec E l Hadji. Le mot americain "boss" ajoute une note- d'internationalisme et de modernisme. En meme temps des expressions comme "Grand" ou "je t'espere", traductions l i t t e r a l e s de l a langue locale produisent un effet etrange et donnent au frangais une allure exotique. Le frangais parle au Senegal et dans les autres anciennes colonies frangaises, deforme par l a distance, prend en effet un caractere original. II ne reflete pas necessairement 1'incompe-tence de l'auteur. II temoigne plutot de 1'adaptation du frangais a l a realite senegalaise. La langue a ete refondue pour s'ajuster a des hommes d'une culture differente. Ce glissement linguistique nous f a i t penser a l a transformation que le frangais a subi au cours de son expan-sion geographique hors de l a metropole, au Canada par exemple, aux Antilles, a Madagascar. Et Sembene sait recreer avec humour cette langue parlee par les Noirs cultives. Comme nous venons deja de le voir, au Senegal et en Afrique en general, le frangais a subi 1'influence des langues autochtones. Cer-tains de ses aspects mineurs, tels que 1'argot, ont aussi ete accen-tues. Oumar, le heros de 0 pays, mon beau peuple, semble avoir par-ticulierement retenu ce dernier aspect de son sejour en France, peut-etre parce que le milieu ouvrier qu'il frequentait en fai s a i t un usage abondant. Ses dialogues sont done semes de mots familiers, plutot vulgaires: "— Tu arrives a pic, juste le temps de becqueter et de repartir, dit Oumar, quand le jeune homme mit pied a terre. ^ — E h ben, bosser pour t o i , c'est de l'esclavage..." XQ pays, mon beau peuple, p. 65. 133 L'argot est i c i choisi comme pour les dialogues entre ouvriers dans Les Bouts de bois de Dieu afin de souligner l a classe sociale a l a -quelle appartiennent les personnages. L'auteur s'efforce de recreer les manierismes linguistiques propres aux personnages qu'il decrit car i l serait inconcevable de faire parler un bourgeois ou un ouvrier noir comme un academicien frangais. Par souci de vraisemblance, les personnages qui ne connaissent que les rudiments de l a langue s'expriment avec maladresse et avec un accent prononce que le romancier transcrit phonetiquement. La v i e i l l e Rokhaya parle ainsi a Isabelle: "—Beaucoup solie...Madame, papa, mama, Fransse. ^  ... — Fransse...loin...Toi, fatiguee? Dormir?" Lorsque Sembene f a i t parler ses personnages en frangais, i l varie les nuances, le ton. II capte les details, les termes revelateurs d'une certaine mentalite et d'une appartenance sociale car l a langue revele la nature des personnages autant que leur (cd.-mportemren'tyiTiLa-i's. « faire parler en frangais des personnages qui s'expriment en realite dans leur langue maternelle est un probleme technique d i f f i c i l e a r e ~ -Bpudreren litterature. Or pour Sembene le choix de l a langue employee est un indice revelateur sur les personnages, i l les categorise. Car le choix de la langue represente une prise de position, un acte exis-tentiel dans son oeuvre: le Noir assimile ne parlera qu'en frangais, alors que le Noir f i e r de son origine adherera a sa propre langue. Pour suggerer l a nature de l a langue u t i l i s e e , l'auteur se sert d'arti-fices varies, plus ou moins efficaces. "'"O pays, mon beau peuple, p. 36. 134 II emploie de nombreuses expressions locales comme "samaras" (sandales), "m'ba" (grand'mere), "soungoutou" (jeune f i l l e ) , "karan" (devoir d'ecole), "yaye" (mere) et bien d'autres, mais cette technique ne semble pas toujours le satisfaire. E l l e presente un probleme de comprehension et l'auteur v a c i l l e entre l a traduction immediate, suivant le mot en question entre parentheses.;; l'usage de l a note au bas de l a page, 1'explication dans le texte et l'absence de traduction. On ne voit pas d'evolution claire ou de schema c.oMfea-Jt a. ce sujet dans l'oeuvre. Ces differentes techniques alternent et semblent manifester 1'indecision, 1'insatisfaction de l'auteur. A notre avis, cet effort d'explication est un faux probleme car i l est faci l e de saisir le sens de ces termes d'apres le contexte. La traduction alourdit et donne 1'impression que l'ecrivain n'a pas confiance en 1'intelligence de ses lecteurs, ou qu'il s'excuse de devoir employer des expressions etrangeres en frangais. On trouve l a une certaine inconsequence .de la part de Sembene qui destine ses romans essentiellement a des A f r i -cains. L'indecision semble le dominer et c'est dommage car ce voca-bulaire autochtone n'a pas un caractere exotique; Employe surtout dans les dialogues, i l contient un element poetique et resout l e pro-bleme de langue, des differences culturelles de facon valable. A la traduction, i l perd de sa precision et de sa saveur. Dans les romans 0 pays, mon beau peuple, Les Bouts de bois de  Dieu, dans les nouvelles reunies sous le t i t r e de Voltaique, Vehi- Ciosane et Le Mandat on note un usage repete de termes locaux car l a plupart des personnages decrits ne saydJStspastlf ^ f rangai s... ,,0n y 135 releve egalement de nombreuses expressions locales et des proverbes traduits, pour eviter de trahir l a pensee ouolof ou autre. Cette methode suggestive, analogique comtribue a rendre le mouvement de l a pensee africaine. L'expression "Tu paries mal de la bouche"\ par exemple, est plus imagee que "tu medis" qui en serait 1'equivalent en frangais. E l l e indique aussi une autre attitude mentale. Des prover-bes tels que "Avant d'avoir les cheveux blancs, i l faut d'abord les • t ~ -"3 avoir eus noirs..'" ou "Ce qu'on n'a jamais vu ne peut etre conte" illustrent mieux l'idee avancee dans leur sagesse traditionnelle que des mots logiquement alignes d'une maniere abstraite. Ils vehiculent un peu de l a culture noire. Enfin des expressions comme les "etres aux oreilles rouges"^ ou les "toubafrsV1 qui designent les Blancs couram-ment dans l'ouest africain, ont un caractere descriptif et affectif absent du terme "Blancs". Pour reproduire le rythme de la parole africaine et le mouve-ment de l a palabre en frangais, l'auteur use d'une technique imitative. En Afrique, les salutations sont tres importantes et suivent un code rigide. Elles consistent en une suite de repetitions de formules de politesse. En vo i c i quelques exemples: "— Seynabou Faye...as-tu passe une bonne nuit? interpella une voix d'homme ... "*"0 pays, mon beau peuple, p. 29 2 Les Bouts de bois de Dieu, p. 30. 3 L'Harmattan, p. 27. ^L'Harmattan, p. 118. 136 — Dia.giie:! J e n e t'avals pas vu. Comment as-tu passe l a nuit? — En paix...Et ta famille?^ — En paix, repondit-elle." et: "— Va et passe l a nuit en paix, et que tu sois plus agee qu'elle. 2 — Passez tous l a nuit en paix." Ces longues formules contrastent aves les salutations europeennes breves, elles temoignent d'une plus grande consideration pour l'individu (bien qu'au cours des temps elles aient pris une allure automatique sans scans; jg-ranje L&ignifiea*tion\. Leur longueur et l a repetition de mots comme "paix" suggerent un rythme de vie plus lent, plus equilibre ou l'homme a encore le temps de s'informer de son prochain. De l a meme facon, l a palabre donne 1'impression d'un cycle dans son mouvement, un cycle qui rappelle celui des saisons par ses repetitions de mots, de groupes de mots, d'idees et ses retours en arriere. Ce rythme en spirale s'oppose a notre maniere lineaire d'exprimer une pensee. Sembene decrit ainsi l a palabre: Les monotones journees d'oisivete favorisaient toutes sortes de digressions. Les palabres en suspens d ' i l ! y^a <unonavet., deux navets, voire trois, se repalabraient. "Ge.s interminables parlotes animaient ce temps mort."^ Les hommes du village se reunissent sous l'arbre a palabre, le bein-tanier par exemple, sur l a place du village durant l'apres-midi "^0 pays, mon beau peuple, p. 28. 2 Les Bouts de bois de Dieu, p. 30. 3 Vehi-Ciosane, p. 51. 137 lorsqu'il f a i t trop chaud pour travailler, le soir apres l a priere, apres les travaux des champs ou pendant l a periode d'inactivite entre l a moisson et les semences. Pendant des heures i l s discutent des af-faires courantes de l a communaute. La conversation traditionnelle t e l l e que Sembene la transcrit en frangais est caracterisee par un style d'accumulation, sans pauses, ponctue de nombreuses interjections et exclamations. Ce langage caracterise Vehi-Ciosane, nouvelle qui traite de l a vie traditionnelle et veut nous suggerer c e l l e - c i aussi;'. bien directement qu'indirectement: "Je viens de l'autre cote de l'etang aux roseaux. J'ai rapporte une maigre botte de pa i l l e , dit Gornaru [.-..•] II poursuivit: Aussi, j ' a i ete jusqu'a l a route...Celle qu'on trace. J'ai enten-du dire par des ouvriers que l a route va traverser tout le niaye. — As—tu remarque l'epaisseur de la rosee? ques— . tionna Dethye law {...J , —-Ahan? J'ai meme entendu l'appel de l'oiseau hivernal. — Moi aussi. J'avais en l'entendant des apprehensions. J'ai meme questionne ma femme. D'habitude, elle est l a premiere a me le dire. Mais i l semble que cette annee tout soit sans dessus dessous. — Ahan!...Les choses ne sont plus comme avant. Pourtant le s o l e i l se leve a l'est et se couche a l'ouest. Qu'est-ce qui a change? [.. . — J'ai entendu dire que l a route va traverser le niaye, repeta—t-il comme une confidence mal en-tendue. Ceux de Keur-Malamine doivent s'appro-cher de l a route. II est question de ga". Dans ce segment d'une palabre, les hommes s'inquietent d'une route dont la construction est projetee pres de leur village. Leur inquietude se manifeste a travers de longues analogies avec certains signes de la Vehi-Ciosane, pp. 52-53. 138 nature. Le probleme est pose au debut mais l a discussion qui s^ensuit ne mentionne pas l a route, e l l e parle de l a nature et de la menace qui s'y dessine. Cette transposition du conflit, cette maniere symbolique et indirecte de discuter montre une correlation etroite entre l a vie des hommes et de leur milieu, i l s y projettent leurs preoccupations et s'expriment peut-etre ainsi par pudeur ou par superstition: par crainte de nommer le mal. Finalement Gornaru repete son affirmation en y ajoutant des precisions. Et ainsi se poursuit l a palabre semee de digressions, de symbolisme et de repetitions. En utilisant cette technique imitative l'auteur ne reste pas seulement fidele au realisme de l a situation, i l incorpore toute une vision du monde original et par la apporte une dimension nouvelle a l a langue francaise. Pour i l l u s t r e r le style de l a palabre ouolof marquee par les re-petitions de mots et les interjections ou exclamations, v o i c i un autre exemple: "-Mefie—toi, Khuredia, de l'epine centrale des figues de b'arbarie, de ces frui t s d'enfer, l a taquinait Badieye. -Fruits d'enfer? Peut-etre, je vis de ces fruits avec ma famille. Yallah les a f a i t pousser a profusion et pourquoi? -Pour les pauvres! C'est l'oeuvre du say-tane (satan) pour tenter les pauvres. -Ne me fais pas dire, Badieye, a mon age ce que je ne veux pas dire et n'ai. jamais dit quand j'etais jeune. ^ -Quand tu etais jeune,,." Les palabres prennent une;place importante dans Vehi-Clo sane parce que l a nouvelle decrit un mode de vie traditionnel dont elles font partie. Mais le style de l a palabre se retrouve Vehi-Ciosane, p. 57. 139 aussi dans les autres oeuvres, dans les conversations ou les monolo-gues comme ceux de Manh Kombeti CL'Harmattan) par exemple: meme developpement de la pensee, meme rythme ouolof. Au moyen de ces techniques decrites plus, haut le romancier s'ef-force d'elargir les possibilites du frangais. Cette preoccupation l$n-guistique, ce desir d'exprimer la realite africaine dans une langue etrangere ne l u i est pas exclusive. Jean Paul Sartre avait deja. releve le probleme dans "Orphee Noir" en 1947 lorsqu'il declarait: "A l a ruse du colon ils. (les Noirs) repondent par une ruse inverse et semblable: puisque l'oppresseur est present jusque dans l a langue qu'ils parlent, i l s parleront cette langue pour la detruire. Le poete europeen d'aujour— hui tente de deshumaniser les mots pour les rendre a l a nature; le heraut noir, l u i , va les defranciser; i l les concassera, rompra leurs associations coutUmieres..."1 L'ecrivain noir depuis les debuts de l a litterature noire d'ex-pression francaise ou anglaise se bat avec une langue qui n'appar— tient pas a sa culture. II use de deux approches stylistiques pour s'exprimer. Ou i l choisit de contenir sa pensee dans les limites du frangais conventionnel et i l risque ainsi de l a trahir en produisant une oeuvre qui nous parait plate, invertebree, comme L'Enfant noir de Camara Laye (bien qu'il ait regu un prix l i t t e r a i r e en France pour ce roman dont le style est correct et bien frangais), ou i l decide de bouleverser l a langue, d'etirer ses limites pour exprimer pleinement sa pensee et contribue alors a l'enrichir comme Aime Cesaire, Rachid Boudjedra ou Yambo Ouologuem. ^"Orphee noir" dans L.S. Senghor, Anthologie de l a nouvelle poesie  negre et malgache de langue frangaise, ;>p. XX. 140 Mais cette derniere option presente certains ecueils: 1'innovation incontrolee, sans connaissance profonde de l a langue,peut produire des echecs fracassants. Ousmane Sembene semble hesiter entre les deux options. D'une part i l voudrait apporter une originalite a cette langue qui ne le s a t i s f a i t pas, d'autre part sa maitrise du frangais n'est pas suffisante. II ne pourrait dominer des expe-riences stylistiques audacieuses. II se cantonne done dans un style simple f a i t de phrases claires et courtes. Pour remedier a la mono-tonie et au manque de couleur qui l e guettent, i l emploie des expres-sions autochtones dans le texte, use de proverbes, imite le rythme de la langue ouolof (sa langue maternelle). Ces techniques demontrent un souci d'authenticity, elles sont efficaces mais on ne peut pas dire qu'elles presentent une grande originalite. Elles ont ete employees depuis les debuts de l a litterature noire par des romanciers tels que Rene Maran, Ferdinand Oyeno, Mongo Beti et bien d'autres pour creer un style nouveau, un style proprement :,africain. Nous pensons qu'elles reussissent essentiellement a situer ces romans. La plupart de ces auteurs ne connaissant pas l a langue frangaise aussi profonde-ment qu'un Cesaire, n'ont pas reussi comme l u i a l a transcender ?et leur timidite d'expression a produit des oeuvres que l'on pourrait qualifier d'exotiques au niveau esthetique. . Dans un roman, les descriptions plus que les dialogues revelent le talent l i t t e r a i r e de l'auteur. Ousmane Sembene s'en sert pour sou-tenir ses themes, de maniere sociologique. En general un chapitre, 141 ou le roman meme, s'ouvre sur l a description d'un paysage ou d'un personnage. E l l e reflete l a vie locale, les conditions sociales, en un mot elle est en correlation avec l a nature du sujet. La nouvelle "Chaiba" (Voltaique) par exemple commence avec l a description du heros, elle donne un apercu de sa personnalite et sert d'introduction a. l ' a -venture qui suit: "Un corps decharne, une figure osseuse, une bouche plate encerclee de deux rides profondes, un front degarni, etroit, des yeux gris-nolrs, malicieux et rieurs a. l a fois, des c i l s et des sourcils abondants - i l n'etait pas de ce teint basane fonce que les racistes ont en commun at-tribue a tous les "Nord-Africains", i l etait plutot de cette teinte discrete de l a terre africaine, de la couleur que prend le sol au cre-puscule ou a l'aube. II marchait, penche sur ses reins, qui semblaient l u i faire mal; et son buste, par une deformation de l a colonne vertebrale, flechissait vers le cote droit, rendant ainsi le bras droit plus long que 1'autre. II se ceignait les reins d'une ceinture de flanelle rouge, comme tous les anciens dockers de l a v i e i l l e formation." Cette description est precise, e l l e donne les caracteristiques du visage et suggere l a silhouette de l'homme. L'analogie du teint avec la terre africaine souligne l'appartenance et l a ressemblance entre les deux, signe d'attachement de Chalba pour son pays qui se revelera de maniere concrete dans les pages suivantes. La silhouette courbee, dehanchee suggere l a souffranee et la misere causees par une vie dure. Enfin l a ceinture de flanelle rouge indique son metier: docker. En quelques lignes, nous obtenons une description complete de l'homme: description physique, situation sociale. Cela est pre-sente avec concision et sobriete par des phrases ou notations courtes "Chalba" Voltaique, p. 123. 1 4 2 sans verbes au debut, sans superflu. Parfois l'auteur qui a tendance a percevoir ses personnages comme des produits de leur milieu u t i l i s e pour les decrire des metaphores qui se rattachent a leur occupation: "II etait convaincu et s'efforcait de convaincre, mais son eloquence etait maladroite, les mots venaient mal, les phrases se heurtaient l'une 1'autre comme des wagons mal accroches... n l Cette analogie entre 1'eloquence de Doudou, le cheminot et les wagons, symbole de sa profession est interessante car e l l e souligne et complete 1'image de l'homme marque par son milieu. Les descriptions de paysages paraissent au contraire souvent , § .9 '.R-.i=f -.Si*" . L' auteur recherche 1'original a tout prix ce qui donne parfois des resultats bizarres comme cette metaphore tiree de L'Harmattan: "Un r o B i e r pareil a. un fut droit, divisait en deux le c i e l et l a fenetre. Des lacs de nuages, couleur jaune d'oeuf, espaces, stagnaient." Les "lacs de nuages, couleur jaune d'oeuf" nous semble particuliere-ment peu approprie i c i , l a metaphore n'apporte aucun element poetique. Comparer les nuages a des lacs n'a rien d'original et la couleur jaune d'oeuf ajoute une touche plus negative que positive. Dans 0 pays, mon beau people, on note aussi une comparaison malencontreuse: ";...les arbres, les f euillages semblaient repeints a neuf."^ I c i 1'evocation de l a couleur verte intense et luisante des f e u i l l e s "*"Les Bouts de bois de Dieu, p. 228. 2 L'Harmattan, p. 41. 143 s'exprime de facon trop prosaique et scolaire, e l l e nous f a i t penser au travail du peintre en batiments, 1'inspiration est discutable, elle detruit l a richesse du spectacle. On trouve beaucoup d'autres efforts semblables tout au long de 1'oeuvre. Au li e u d'apporter une dimension poetique, i l s alourdissent les descriptions. On ne peut meme pas les j u s t i f i e r au nom d'une africanisation de l a langue car ces descriptions ne se rapportent pas a l a realite africaine. Elles indiquent seulement un manque de connaissance profonde de l a langue et rappellent trop l'exercice de style force, L'auteur ne cerne pas et ne domine pas sa pensee. II ne semble pas sa i s i r l a portee exacte de certains mots en frangais et les emploie a contretemps. Cela se remarque dans une description comme c e l l e - c l : "Au couchant, des vagues de vapeur se delayaient lentement tandis qu'au centre meme de l a voute celeste - vaste lac d'indigo cerne de mauve — une tache rousse grandissait. Le verbe "delayaient" ne convient pas i c i au sujet de l a vapeur legere, II indique bien "melanger avec un liquide" (le c i e l , lac d tindigo) mais a souvent une connotation pejorative au sens figure (une pensee qui s'exprime trop longuement par exemple),"La voute celeste" est un cliche use comme le reste de l a metaphore. Celle-ci n'est done pas convaincante. On releve de nombreux mots en porte-a-faux tels que "meteque" ou "culs-terreux" employes dans Xala. Termes familiers en francais, a. l a signification bien precise, i l s ont un sens legere-ment modifie et dissonant dans le contexte africain. Dans L'Harmattan Les Bouts de bois de Dieu, p. 11. 144. nous avons releve 1'expression "pris en tenaille" pour "pris dans." l'etau" ou "les grains bruissaient" dans 0 pays, mon beau peuple. Ces petites fautes genent apres un temps et ont f a i t dire aux c r i -tiques qu'Ousmane Sembene ne savait pas ecrire. Pourtant a cote de ces inexactitudes qui nuisent au texte on note de jolies analogies comme c e l l e - c i : "Personne ne savait tres bien ou commencait le chant n i s ' i l f i n i r a i t jamais. II s ren-roulait sur lui-meme comme un serpent. II etait long comme une v i e . 1 , 1 ou des comparaisons valables comme: "Les maisons se couchaient comme une f i l l e frileuse, peureuse, nue, les mains jointes entre les cuisses."^ La valeur de ces images varient apparemment selon l e degre d'emotion de l'auteur. Les mieux reussies sont celles qui sont nees d'une reac-tion authentique, les plus lourdes manquent l a concentration l i t t e -raire non sentie. A cote de l'emploi repete de termes autochtones, l'auteur cher— che a africaniser le texte en adaptant des expressions frangaises a l a realite af ricaine. II traduit ainsi "un air mi-f ig-u-e^ mi-3 raisdfn" par "un air mi-mangue, mi-goyave" ou'il t'enait le haut du 4 pave" par " i l tenait le haut du sable" . A notre avis, cette technique est un peu simple, e l l e a ses limites. Amusante, el l e ne peut etre abusee sans occasionner l a fatigue du lecteur. Une autre technique .jibes Bouts de Bois de Dieu, p. 296. 2 Vehi-Ciosane, p. 25. 3 Les Bouts de bois de Dieu, p. 156. 4Le Mandat, p. 178. 145 evidente dans les textes nous parait plus interessante. C'est celle de l a personnification des choses. On se demande s i l a vision ani-miste traditionnelle de l a nature n'inspire pas i c i le romancier. Elle produit des images convaincantes, originales et representatives d'une culture foncierement differente: "Des averses de s o l e i l frappaient au coeur les herbes et les petites plantes, pompant leur seve. Feuilles et tiges ;, s' inclinaient av'ant de tomber mortes de chaleur. Seuls semblaient vivre les epineux a l'ame seche et, loin vers 1'horizon, les baobabs hautains." 1 ou "Humant l ' a i r et buvant l a rosee, les petites pousses se doraient au s o l e i l . " ^ De l a nature,Sembene retient essentiellement les images des arbres et des plantes tropicales qui ne laissent aucun doute sur l a region decrite. II s'attarde sur les scenes de I'aube, espoir d'un jour nouveau,et sur l a nuit, symbole d'inquietude et de mystere parfois, symbole de quietude aussi. Le c i e l est souvent decrit en relation avec les sentiments des personnages, i l est dynamique, seme de nuages en mouvement,. colore par un s o l e i l naissant ou couchant. Cette se-lection d'elements cosmiques et vegetaux pour l a description reflete d'un cote l a proximite de l a tradition ou 1'Africain v i t en contact intime avec la nature et salt 1'interpreter grace a. l'experience des siecies. D'autre part elle indique le caractere de l'auteur dynamique porte vers le mouvement, 1'action, l a realite vivante et ses "*"Les Bouts de bois de Dieu, p. 297. 2 0 pays, mon beau peuple, p. 179. 146 preoccupations envers le declin (le coucher de soleil) d'une ere et la naissanceld'une epoque (l'aube). Suivant l a tradition des ecrivains noirs aux debuts de l a l i t t e -rature africaine, Sembene insere un certain nombre de poemes et de chansons tirees du repertoire africain, sans en abuser, au moment approprie pour renforcer les liens de son peuple avec son passe. Dans la nouvelle"Ses trois jours"' le chant des femmes durant les tra-vaux menagers a l'interieur de l a concession scande leurs activites et donne un apercu de l a vie quotidienne traditionnelle. Le chant est transcrit dans le dialecte local, puis traduit. Les Bouts de bois 2 de Dieu presente un autre exemple de chant,, cette fois en frangais. II est chante par l'aveugle Maimouna, au debut du roman. II raconte l'arrivee des Blancs en Afrique et l a domination du peuple qui suivit. Maimouna prend i c i figure d'oracle, e l l e presage l'aprete du combat avec les patrons blancs. A l a f i n , e l l e reprend sa complainte qui conclut le roman en prechant l a lutte sans haine dans une forme popu-l a i r e . Ce chant est u t i l i s e adroitement, i l l i e le roman et l u i donne un ton elegiaque. Le sens epique est ainsi renforce. En meme temps, i l rappelle le style du griot qui ponctue son recit de chants pour renforcer le theme principal. Quant aux poemes, on en trouve des ex-emples varies a travers 1'oeuvre. Une nouvelle uNostalgie'f publiee dans Voltaique est ecrite sous forme de poeme, car le sujet se prete mieux a l'evocation poetique qu ra l a narration. La nostalgie de "^"Voltaique, p. 46. 2 Les Bouts de bois de Dieu, pp. 46, 47, 48, 379. 147 l'auteur prend l a forme de Diouana, soeur et mere a l a fois, concept feminin, symbole de l a terre africaine. Du poeme se degage essen-tiellement une emotion. Et bien que Sembene:n'ait pas ecrit beaucoup de poesie, cette forme est l a seule qui l u i permette de donner l i b r e cours a ses sentiments — ce dont i l se retient dans ses oeuvres a tendance didactique. A l rinter$.eur meme de ces oeuvres, i l exp rime parfois en vers l a tragedie, l a desolation de l a tradition vouee au declin comme au debut de Vehi-Ciosane (pp. 11-12). Ses dedicaces sont ecrites souf, forme de vers dans 0 pays, mbn beau peuple et dans L'Harmattan.- Enfin i l a adapte un poeme anonyme en lingala a. l a me^ moire de Patrice Lumumba, que Pierre Bambote a mis en exergue dans son Ghant funebre pour un herds d'Afrique. On comprend que cette chan-son populaire a i t inspire Ousmane Sembene. E l l e se termine par ces vers: "Et pour l a liberte Je me donne" et correspond a sa propre conception de sa mission d'ecrivain. Selon 2 Paulin Vieyra, Sembene aurait debute en f a i t dans l a carriere l i t t e -raire comme poete. Les poemes cites plus haut sont de facture simple, ecrits en vers libres. La repetition de mots, de sons y tient une place importante pour suggerer l e rythme, dans l a tradition de l a ne-gritude, comme chez Leon Damas, Birago Diop. Les themes du regret, de la melancolie a l'egard de 1'Afrique s'apparentent egalement a ceux' "'"Pierre Bambote,Chant pour un heros d'Afrique-precede d'un chant populaire adapte par Sembene Ousmane ,"(F'exige l a parole" collection dirigee par P.J. Oswald, S.N.E.D. Tunis, 1962). 2 Paulin Soumanou VieyrajSembene Ousmane, cineaste(Collection Approches,. Presence Africaine, 1972)jp. 19. 148 ceux de l a negritude. Mais i l s restent de valeur mineure. Leur i n -teret vient de ce qu'ils nous donnent un apercu sur le caractere de l'auteur. Cet auteur militant, p o l i t i s e , est au fond un sentimental motive avant tout par son attachement a son pays et a sa culture plu-tot que par son ideologie. Cet attachement a sa culture s'exprime dans le choix des titres de ses romans. A part Le Docker noir et Le Mandat, i l s se referent specifiquement a l^Afrique. Ils sont composes de mots ouolof tels que Vehi-Ciosane et Xala. L''Harmattan, mot d'origine arabe et nom d'un vent sec et chaud, soufflant de l'est ou du nord-est sur l'Afrique de l'ouest est tire du vocabulaire-achanti. Les Bouts de bois de Dieu est l a traduction l i t t e r a l e d'une expression ouolof. donnee en sousM t i t r e "Banty Mam Y a l l " pour signifier de facon imagee "les hommes noirs crees par Dieu". Et le t i t r e Voltaique se referent au nom d'une tribu de l a region du Mali, Dans 1''ensemble, nous remarquons qu'Ousmane Sembene ne force pas l'exotisme, et nous l u i en savons gre. On releve dans son oeuvre peu de descriptions ethnographiques fastidieuses; I c i pas de scenes de funerailles, de circoncision comme en a abuse l a premiere generation d'ecrivains noirs. Si la vie traditionnelle est mentionnee, c'est a dessein, pour souligner l e caractere des personnages, leurs conflits. Cette t o i l e de fond culturelle n'est pas concue comme decoration, e l l e est interpreted, critiquee. Et les termes autochtones, employes i c i et l a , existent plus par necessite, pour combler les lacunes du fran-gais, que pour donner un ton d'authenticitejafricaine. Plus qu'un effort original, le style traduit un desir de 149 vralsemblance. Les dialogues•imitatifs soulignent le realisme du genre l i t t e r a i r e , l a narration simple et concise sert a exposer les faits de fagon logique. Les personnages sont esquisses avec nettete s_ans .accumulation de details mais avec efficacite, Seules les des-criptions de paysages laissent a desirer. Elles sont tissees de me-taphones trop prosaxques qui temoignent d'un manque d'imagination. Domine par son but didactique, l'auteur refuse de distraire l e lec— teur du developpement thematique. Cela le conduit parfois a. s'ex-primer de fagon un peu seche. Parce qu'il s'efforce de rester dans l'objectivite i l reprime l'epanouissement de l a forme* Et i l est c l a i r que l a langue, le style sous-tend le fond. Tout ce qui est note, ob-serve a une signification precise et un but determine. Rien n'est gratuit. Cela se reconnaxt dans l a structure variee des differentes oeuvres, el l e ne repond pas'a un scnema predetermine car l a forme suit le sujet. Ayant choisi un genre de realisme social, l'auteur se refuse a toute seduction de 1'imagination. La forme est controlee, e l l e se modifie selon les besoins des idees. Nous devons neanmoins en souligner certaines techniques reussies lorsqu'elles font coxncider parfaitement forme et fond: l a technique panoramique, le succes des nouvelles morales et l a vision epique imprimee aux mouvements de masse. L'originalite du style vient de ce que le romancier a mis son style au service de sa mission l i t t e r a i r e . II n'a jamais f a i t de compromis et n'a pas succombe aux critiques europeennes. Convaincu de son role, i l poursuit inlassablement son but dans un esprit d'hon-netete envers lui^eme et envers son peuple. Son mepris des regies l i t t e r a i r e s etablies par la metropole peut etre i r r i t a n t , mais i l indique une emancipation vis-a-vis de l a culture occidentale encore rare de nos jours parmi les ecrivains noirs. Que son oeuvre presente certaines maladresses ne f a i t aucun doute, e l l e indique neanmoins une orientation nouvelle, une adaptation aux necessites de l'Afrique a l'heure actuelle. Ousmane Sembene, ecrivain noir moderne, libere de la tutelle de l'Europe, heritier de l'Afrique traditionnelle c e t . - , du colonialisme s'accepte en tant qua Noir. Et nous pouvons esperer qu'il sera suivi dans cette voie courageuse par d'autres hommes de f o i qui peu a peu creeront une litterature originale, car i l a repense l a litterature pour l u i donner une signification reelle et valable dans le contexte africain: "Je ne suis pas porte-parole Je defriche un chemin pour ceux d'apres Je n'ai que mes mots pour armes mes phrases pour outils pour ennemi celui de ma Patrie. Je suis frere de tous les hommes. Je dis et ne fais que renouveler ce que d'autres ont dit dans d'autres langues avec d'autres mots sous d'autres cieux en d'autres annees pour l a meme cause avec la meme ardeur : l a meme f o i — f o i en l a liberte et l a fraternite des hommes. Sembene Ousmane, romancier, ne cherche pas a se faire une place dans le pantheon l i t t e r a i r e international, mais a marquer de son sceau le mouvement de liberation de son peuple et des opprimes en general. Cette evolution est expliquee ainsi par Franz Fanon dans Les Damnes de l a terre: Chant populaire adapte par Sembene Ousmane dans Chant pour im heros  d'Afrique, Pierre Bambote (s.N.E.D. Tunis, 1962), p. 10. 151 "La.cristallisation de l a conscience nationale va a l a fois bouleverser les genres et les themes l i t -teraires et creer de toutes pieces un nouveau public. Alors qu'au debut 1' intellectue.1 colonise produisait a 1'intention exclusive de l'oppresseur, soit pour le charmer, soit pour le denoncer a travers des categories ethniques ou subjectivistes, i l adopte progressivement 1'habitude de s'adresser au peuple. C'est seulement a ce moment que 1'on peut parler de litterature nationale. II y a, au niveau de l a creation l i t t e r a i r e , reprise et cl a r i f i c a t i o n des themes typiquement nationalistes. C'est l a l i t -terature de combat proprement dite, en ce sens qu'elle convoque tout un peuple a l a lutte pour 1'existence nationale. Litterature de combat, parce qu'elle informe l a conscience nationale, l u i donne forme, et contours et l u i ouvre de nouvelles et d ' i l l i m i -tees perspectives. Litterature de combat, parce qu'elle prend en charge, 'parce qu'elle est volonte temporalisee. Franz Fanon,Les Damnes de l a terre,(Francois Maspero, Paris, 1970), p. 169. ^ 152 v Ghapit re^yT LE ROLE DE L'ECRIVAIN DANS L'AFRIQUE EMERGENTE En ce XXe siecle, siecle de l a V i t e s s e , domine par l'essor de l a science et des moyens de communication, caracterise par 1'ex-treme puissance du monde occidental, mais ebranle par deux guerres mondiales, le monde s'interroge et doute, II remet en question les valeurs traditionnelles. L'Afrique, au sortir d'une longue obscu-r i t e , n'echappe pas a. ce sentiment de confusion generale. Et 1'ecrivain africain, plus que tout autre, cherche a definir son role, tache ardue, puisque les modeles traditionnels s'effondrent les uns apres les autres. Si la premiere generation d'ecrivains noirs, nourrie de culture europeenne seest naturellemerit tournee vers ses anciens maitres pour apprendre et accepter ou refuser ses ex— emples, el l e s'est vite rendue compte que l'harmonie ne regnait pas au sein des cercles l i t t e r a i r e s occidentaux et que l a aussi la dis-sidence dominait. La contestation s'exprimait dans l'essai intitule Qu'est-ce que l a litterature? par Jean Paul uSartre. II y posait trois questions fondamentales: "Ou'est-ce qu'ecrire?, "Pourquoi ecrire" et "Pour qui ecrire?", questions dynamiques et saines, plus cruciales encore pour un ecrivain noir conscient de sa situation par-ticuliere que pour un ecrivain europeen. Ousmane Sembene a sans aucun doute reflechi a ces problemes au cours de sa carriere l i t t e r a i r e et nous allons analyser dans ce chapitre 153 ses theories sur le sujet, selon ces trois grandes lignes, en inter-rogeant l'oeuvre, les declarations publiques de l'auteur, et les autres ecrivains noirs de son epoque. Tout d'abord i l convient de rappeler " l a situation particuliere" de l a litterature noire d'expression francaise et de retracer brievement son evolution pour comprendre son orientation v i s ^ - v i s des trois. ques-tions posees. Les ecrivains noirs originaires des colonies francaises sont peu nombreux jusqu'a l a deuxieme guerre mondiale. En Afrique, cela est du au caractere recent de 1'implantation administrative francaise''" et a. la lenteur de l a scolarisation: le taux de l a scolarisation se li m i t a i t a. 10% jusqu'en 195Q, Le "francais etait une langue etrangere, i l ne fut pas assimile immediatement et peu d'etudiants faisaient leur chemin jusque dans les universites francaises. Le Senegal se trouvait dans une situation privilegiee par rapport aux autres colonies car i l etait le siege de l'A.O.F. Cela signifie que des lycees et ecoles normales avaient ete etablis dans les centres administratifs de Saint-Louis, Dakar, Rufisque et Goree, Cette avance s'est maintenue dans: les lettres et on remarque qurencore actuellement l a litterature d'expression fran-caise y est plus prolifique que dans les autres etats africains franco-phones. Cependant les Antilles, colonisees bien avant l'Afrique, pour-suivaient a l a meme epoque un programme de scolarisation plus pousse, II n'est done pas surprenant que les premiers ecrivains noirs a l a pointe du combat pour un traitement egalitaire des Noirs aient ete des L'Afrique Occidentale Francaise CA.O.F.) a ete constitute en 1904. L'Afrique Equatoriale Francaise (A.E.F.) a ete constitute en 1910. 154 A n t i l l a i s : Rene Maran, Aime Cesaire, et des Guyanais comme Leon Damas. A ce propos i l faut souligner que les premiers ecrits noirs parus en frangais sont nes de l a domination coloniale et onteete destines a l'ex-terieur, a 1'Europe, pour faire decouvrir et entendre le monde noir. Cette litterature nee du dechirement d'une race, dans des circonstances socio-politiques dramatiques, presente des le debut un caractere militant et agressif. Pour se defendre contre 1'alienation croissante qui les gagne et pour s'affirmer vis-a-vis de l a culture occidentale, des etu-diants martiniquais font paraitre en 1932 a Paris une petite revue i n -titulee Legitime Defense qui attaque violemment le monde occidental et leurs freres aines assimiles. Cette revue, influencee dans ses idees par l a "Negro-Renaissance" aux Etats-Unis, a pour objectif la rehabili-tation de l a personnalite a n t i l l a i s e opprimee depuis trois cents ans par l'esclavage et le colonialisme. E l l e est le premier c r i rageur et violent qu'entend le monde noir francophone et qui revendique ses droits au moyen d'une litterature originale. E l l e depasse vite le cercle a n t i l -l a i s et atteint les etudiants africains — dont Leopold Sedar Senghor, l'un des fondateurs de L'Etudiant Noir, revue publiee a Paris en 1934. Cette nouvelle revue met 1'accent sur l a revolution culturelle car e l l e veut englober tous les etudiants noirs residant a Paris. E l l e critique 1'assimilation culturelle et reclame l a liberte creatrice du Negre en de-hors des imitations occidentales alors que Legitime Defense, plus combative, s'attachait egalement a l a revolution politique. E l l e suggere egalement les moyens de le faire en retournant aux sources africaines et en redecouvrant les valeurs traditionnelles. Et c'est de l a qu'est parti le grand mouvement 155 de revolution culturelle noire appele "Negritude" par Cesaire, qui au depart v i s a i t a "rattacher des Noirs de nationality et de statut fran-cais a leur histoire, leurs traditions et aux langues exprimant leur ame" (Leon Damas)• Ce sont done ces jeunes ecrivains contestataires qui ont amorce 1'emancipation politique et culturelle de 1*Afrique franco-phone et qui ont permis 11epanouissement de l a litterature negro— africaine. Issue de l a tradition francaise parce que nee depuis peu et parce que son vehicule est le francais, l a litterature negro-africaine s'est d'abord conformee aux modeles l i t t e r a i r e s frangais. Jusqu'alors, les ecrivains a n t i l l a i s avaient ete fortement inspires par l'ecole parnassienne qui s'appliquait a fuir l a realite psychosociale. Mais ce mouvement poetique rebutait les jeunes qui y voyaient un symbole de lachete de l a part de leurs aines. Les theories de l'Art pour l'Art, le terme Art renvoyant i c i a sa conception europeenne, appliquees scrupuleusement par ceux-ci'i-j, leur semblaient etre une trahison car elles niaient leur particularisme. La naissance de l a litterature negro-africaine s'est done effectuee en reaction a 1''emprise culturelle frangaise. Mais e l l e eut l i e u a Paris et s'affirma a l'aide du surrealisme qui coincidait avec ses aspirations. Ainsi, bien qu^elle rejetat l e moule l i t t e r a i r e frangais, elle en fut issue...pour mieux le refuter. Le jeune mouve-ment s'insurgeait contre les formes conventionnelles, ce qui r e f l e t a i t une attitude intellectuelle dominante dans la premiere moitie du XXe siecle en France comme dans les colonies. Un sentiment general de d i -si l l u s i o n envers les institutions politiques et les valeurs morales de 156 1'Occident dominait. A 1'epoque ou les puissances europeennes se l a i s -sent entrainer dans des guerres intestines, la francophonie negro-afri-caine prend conscience de sa situation de colonise. C'est 1'epoque ou tout est remis en question comme I'atteste Qu'est-ce que l a litterature? Si l a litterature frangaise a mis cinq siecles pour se poser cette question, l a litterature negro-africaine a brule les etapes: e l l e est pratiquement nee de cette question. Des le debut, el l e etait condi-tionnee par sa situation: nee dans un climat de passion, de frustration parce que le Noir etait las de son oppression, elle s'est manifested comme litterature de combat. El l e a reussi dans ses premiers objectifs puisqu'elle a amorce une liberation psychologique, culturelle et p o l i -tique du monde noir. Mais on'rpeut dire qu'apres les independances elle s'est trouvee au meme stade que l a litterature frangaise au point de vue psychologique sinon au point de vue de l a perfection formelle. Les themes de combat devenus inutiles qu superflus car le racisme et le colonialisme ont change de nature, e l l e doit maintenant se regenerer, A l a periode de revolte, d *df f irmation de soi a succede une periode. de reflexion. Et c'est a ce moment que les questions de Jean Paul Sartre deviennent vitales pour que cette litterature continue a. se developper — ou peut-etre sont-elles inutiles? PeutSetre cette litterature, ayant rempli son role contestataire vis-a-vis de l a France a-t-elle f i n i sa carriere et doit-elle s'effacer pour renaitre plus vigoureuse et variee dans les diverses langues africaines? Pour Ousmane Sembene, romancier de l'Afrique emergente.: a cheval sur deux epoques, l'epoque coloniale qui l u i a donne son inspiration 157 revolutionnaire et 1''epoque de 1'independance,que signifie ecrire? Nous avons mentionne dans l'avant-propos comment 11 est venu a l a l i t t e -rature et explique comment pour l u i l a prose est un Instrument dont 11 se sert pour partager son experience avec les autres et exprimer l e monde t e l qu'il le pergoit. Sembene ecrit pour lui-meme, pour renforcer le l i e n entre l u i et le monde car ^expression concretise et actualise les reactions des sens, sensations renvoyees par ce qui l*entoure. I l exprime ainsi cette operation par 1'intermediaire de Diaw Falla dans Le Docker noir: "II se remplissait de ce qu'il voyait. Tout l'interessait, l e toucbait, laissanj une trace dans l e miroir de son imagination." Ces impressions subjectives se fixent dans l a memoire de 1'ecrivain qui s' en souviendra et les reproduira a. un moment donne dans son oeuvre lorsqu'il voudra partager son experience avec ses lecteurs car le mot ecrit a une valeur d'eclxange, "Car 1'intuition est silence et l a f i n du 2 langage- est de communiquer." , comme le dit Jean Paul Sartre l e langage-• est un moyen d'apprehender l a realite d'autrui, et l a prose ecrite une extension du langagee plus fixe, plus definitive qui s*adresse a un nombre plus vaste. Parce que l a formulation d'une pensee reflete une attitude, e l l e implique une prise de position. Dans ce sens, e l l e est engagee, el l e prend ses responsabilites en se faisant publique. Sembene est conscient de cette dimension qu'il poursuit volontairement: Le Docker noir, p. 123. Qu'est-ce que l a litterature? (Paris: Gallimard, c o l l . Idees; 1948)? p. 28. 158 "Tu aspires a. devenir ecrivain? Tu n'en seras jamais un bon, tant que tu ne defendras pas une cause. Vois-tu, un ecrivain doit aller de 1'avant voir les choses dans l a realite, ne point avoir peur de ses idees. Par 1'intermediaire d'un de ses personnages dans Le Docker noir^ Sembene souligne 1'importance de 1'engagement pour un ecrivain. II en fai t meme une condition necessaire pour atteindre un niveau d'excel-lence. Cette conception partagee par la majorite des ecrivains negro-af ricains et certains romanciers europeens s'oppose a l a conception traditionelle europeenne. Elle s'explique s i nous considerons les conditions de l a vie moderne qui,grace a. un reseau savant et etendu de moyens de communications, font de nous des hommes "sur-informes". II est actuellement impossible de feindre 1'ignorance vis-a^vis de l a configuration et des pulsations du monde. L'ecrivain n'est done pas un temoin neutre. Par l'ecriture, i l s''engage a. partager sa vision du monde, a faire l'eloge de ses beautes et a. denoncer ses vices. Et comme le monde est compose d'hommes, d'hommes qui lisent ses oeuvres, ces lecteurs sont entraines dans un ecliange de points de vue. En rea-gissant, i l s se trouvent impliques. Ce raisonnement rejoint celui de Sartre qui declare que: "[...] l'ecrivain a choisi de devoiler l e monde et singulierement l'homme aux autres hommes pour que ceux-cit prennent en face de 1'objet ainsi mis a nu leur entiere responsabilite,...Pareillement l a fonction de l'ecrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde. et que nul ne s'en puisse dire innocent."^ Le Docker noir, p. 149. 2Jean Paul Sartre, Qu'est-ce que l a litterature?(Parisr,_ Gallimard c o l l . Idees,1948),p. 31. 15 9_ Toute expression a une resonnance, l a suppression de cette resonnance au profit de l a forme seule en f a i t une chose inerte puisque l a fonction de 1'expression est de communiquer. Mais cela ne veut pas dire que l'aspect esthetique de la litterature est a nier car autant qu'une forme de communication, elle est un art. Seulement 1'emprise de l a realite sur l'homme contemporain est t e l l e que l a forme vient apres l'idee et se modele sur e l l e , e l l e prend un role de support et d'efficacite. S.elon Lilyan Kesteloot,^ les ecrivains noirs sont domines par un sentiment de responsabilite intellectuelle, qui a d'ailleurs pousse certains a ecrire. Plusieurs sont venus a l a litterature pour des raisons politiques, d'autres parce que 1'ambiance contestataire autour de Legitime Defense, de L'Etudiarit Noir les a incites a s'exprimer par ecrit. Si nous considerons le ferment de revolte qui les dominait devant la situation politique europeenne, l a situation des Noirs en Amerique ou les intellectuels de couleur s'etaient deja manifestos et leur nou-velle prise de conscience de colonises dans cette atmosphere, nous comprenons leur conception l i t t e r a i r e . Leur sens de respansabilite envers le peuple noir s'exprime de trois faeons; L'ecrivain se considere comme porte-parole, prophete dans son pays car i l est capable d'inter-preter les souffranees, les inquietudes des siens. II a compris les causes du racisme, du colonialisme et de la degenerescence de l a race noire. Cesaire est de ceux-ci. Dans Cahier d'un retour au pays natal, i l envisage ainsi sa mission: "Et v o i c i au bout de ce petit matin ma priere v i r i l e ^: u.g"lj ei^ n-'Ce-n^ tV-ntd-.ed.- ni les rires n i les c r i s , Lilyan Kesteloot, Les Ecrivains noirs de langue franqaise: naissahce  d'une litterature,( Bruxelles: Universite Libre de Bruxelles, 1965). 160. les yeux fixes sur cette v i l l e que je prophetise, belle, donnez-moi l a f o i sauvage du sorcier, donnez a mes mains puissance de modeler, donnez a mon ame l a trempe de l'epee. Je ne me derobe point. Faites de ma tete une tete de proue, et de moi-meme, mon coeur ne faites n i un pere, ni un frere, n i un f i l s , mais le pere mais le frere, mais le f i l s , n i un mari, mais l_';aman t :de cet unique peuple, Faites-moi rebelle a toute vanite, mais docile a son genie, comme le poing a l'allongee du bras! Faites-moi '< commissaire de son sang. Faites-moi depositaire de son ressentiment. Faites- de^moi un homme de termination Faites de moi un homme d'initiation. Faites de moi un homme de recueillement, mais faites aussi de moi un homme d'ensemencement. Faites de moi l'executeur de ces oeuvres hautes. Voici le temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme. Le poete invoque l a f o i de ses convictions et l a force de mener a bien la tache dont i l se sent invest! dans ce poeme lyrique. Revenu dans son pays comme 1'enfant prodigue mais plus sage, i l veut soulever l'apathie et i n i t i e r le peuple a sa renaissance. S ' i l doit user de la violence pour cela, ce n'est pas par haine ou par desir de gloire personnelle mais par amour, car i l est ce peuple, Le poeme insiste sur l a mission collective de reveiller et de rehabiliter l a cons-cience noire. Car l a conscience noire a ete agressee. El l e a besoin desdeerivains plus eclaires pour se relever. L'ecrivain noir capable d'exprimer le malaise psychologique, obscur de son peuple appartient a celuiSci; i l ne peut l'ignorer car dans une perspective existen-t i e l l e i l ferait acte de mauvaise f o i . Si 1'intellectuel se f a i t Aime Cesaire, Cahier d'un retour au pays natal, (Paris: Presence Africaine, 1956)jpp. 73-74. 161 entendre pour exposer une situation scandaleuse, i l communique ses idees a ceux qui l'ecoutent et par la poursuit un but instructif. Mais pourquoi eduquer le peuple s i ce n'est pour le liberer de ses entraves? Un autre passage de Qu'est-ce que la litterature? nous parait i c i a propos. "Ainsi le prosateur est un homme qui a choisi A un certain mode d'action secondaire qu'on pourrait nommer l'action par devoilement. II est done legitime de l u i poser cette ques-tion seconder quel aspect du monde veux-tu devoiler, quels changements veux-tu apporter au monde par ce devoilement? L'ecrivain "engage" sait que la parole est action: i l sait que devoiler c'est changer et que l'on ne peut devoiler qu'en projetant de changer.""' &>p. 29-30) En effet les ecrivains militants qui se font entendre des 1930 savent qu'un changement est necessaire dans l a mentalite noire comme dans le traitement des Noirs et c'est pour cela qu'ils ecrivent. Sembene Ousmane lui-meme s'est decide a ecrire par insatisfaction parce que 1'Afrique n'etait pas comprise dans l a litterature d'alors comme i l l a percevait. Lui-meme souffrait d'etre un Noir incompris parmi les Noirs sans defense,.sans moyens de combat. II s'est mis a ecrire pour protester, pour encourager son peuple a la resistance, pour le reveiller et l u i apprendre que l'avenir etait a l u i . Pour Ousmane Sembene, l'ecriture est avant tout un acte social pour les raisons que nous venons d'indiquer mais e l l e correspond aussi 16.2 a son identite profonde d'Africain. E l l e releve d'une fonction tradi-tionnelle, celle du conteur africain, le griot. En ecrivant pour sa communaute, i l reflete les tendances d'une epoque determinee par son histoire, sa realite sociale mais reste conforme en meme temps a sa culture qui veut que le griot soit l e porte-parole, la memoire de son peuple. Et puisque l'auteur meme se reclame du griot, nous- allons main-tenant examiner le role traditionnel du conteur africain et l e ratta-cher a la conception l i t t e r a i r e de Sembene, le griot moderne. A l'epoque pre-coloniale, les Africains ne disposaient que de langues orales dans de^nombreuses regions, Ils avaient ainsi assigne a un membre de leur communaute le role de preserver le patrimoine cul-turel de leur societe, pour entretenir l a memoire de l'histoire, des legendes et des contes dans le peuple, Dans sa preface a Soundjata, D j i b r i l Tamsir Niane definit ainsi l e role du griot dans l a societe traditionnelle: "Dans la societe africaine bien.hierarchisee d'avant l a colonisation, ou chacun trouvait sa place, le griot nous apparait comme l'un des membres les plus importants de cette societe car c'est l u i qui a defaut d'archives, detenait les couttimes, les traditions et les principes de gouvernement des Rois." 1 Bien que membre d'une caste inferieure, l e griot etait tres respecte. A cause de son erudition, i l etait au service des castes nobles et servait parfois de precepteur aux enfants des rois. . Sa carriere se transmettait de fagon hereditaire. II etait attache a une famille D j i b r i l Tamsir Niane, Sound j ata ou 1 'epoque mandlngue, (Paris,: Pre-sence Af ricaine, 1960),p. 8. 163 de "guelewar" (de sang noble) et, eleve avec les enfants de cette famille, i l devenait souvent leur confident ou guide s p i r i t u e l . Dans l a nouvelle Vehi-Ciosane, Ngone War Thiandum, l'epouse du chef de village a ainsi pour seule amie sa "guevei diudu" (griote genealogique), chargee officiellement de connaitre sa genealogie et de l a celebrer dans les circonstances o f f i c i e l l e s . Nous connaissons.-, maintenant le role de griot surtout sous cet angle,car ses autres fonctions- sont tombees en desuetude depuis la publication de nombreuses oeuvres h±s-toriques et l i t t e r a i r e s . Le griot ayant perdu maintenant l a fonction essentielle de protecteur et gardien du passe se cantonne souvent dans l'eloge des families, n'importe quelle famille, pour gagner un peu d'argent, dans les circonstances de fetes, comme nous en voyons un exemple dans le film de Sembene, Borom Sarret. II prend alors figure de charlatan, figure depassee par le mouvement d'evolution moderne, non qu'il soit moins populaire,car les chefs d'etat, les hauts fonc-tionnaires l ' u t i l i s e n t durant leurs campagnes electorales et les inau-gurations o f f i c i e l l e s , mais parce qu'il a perdu sa fonction profonde. Traditionnellement, le griot, sert de l i e n avec le passe qu'il enseigne aux membres de sa communaute. II le f a i t a partir de donnees h i s t o r i -,ques qu'il presente a sa maniere sous forme de poemes epiques, recites et chantes, accompagnes de l a kora. Ces poemes contiennent toute l a philosophie, l a morale religieuse ou non de sa societe. A 1'epoque moderne,Senghor a repris et adapte cette tradition dans certains de ses poemes a tendance epique comme "Kaya-Magan" ou "Chaka"''" qui suggerent "'"Leopold Sedar Senghor, Poemes,(.Paris: Seuil, 1964). 164 le rythme africain par leur forme et qu'il ecrivit pour etre chantes, accompagnes par l a kora. A cause de l a forme employee pour reciter ces poemes epiques, le griot a ete defini comme 1'equivalent du troubadour en Europe au moyen-age. II est vrai qu'il amuse lorsqu'il chante, cela f a i t partie de son but educatif. II presente des connaissances serieuses et des verites morales sous une forme plaisante, par le chant et la musique qui illustrent les sentiments des phe.ros. e t 1'im-pression de mouvement durant l a narration. II sait s'adapter a son sujet comme a son auditoire: "Aussi le traditionaliste e s t - i l maitre dans l'ar t des periphrases, i l parle avec des formules archaiques ou bien transpose les faits en legendes amusantes pour le public, mais qui ont un sens secret dont le vulgaire ne se doute guere." f C'est peut-etre pour cela que son role a ete interprete ainsi dans l a definition simplifiee que l u i donne le petit Larousse: "griot; sorte de sorcier en Afrique occidentale". Car i l est le reposbir des con-naissances de l a tribu. En tant que t e l , i l est erudit, peu accessible a moinsaqu'il^ne. siadap.te au niveau de comprehension des autres. Le griot existe toujours dans les campagnes ou i l a garde parfois son pou-voir d'antan. Son influence y est tres importante car i l complete l ' e -ducation moderne, fonctionnelle en entretenant l a memoire du passe c o l -l e c t i f exclusivement africain et en transmettant les valeurs morales inherentes au groupe. II ne raconte pas seulement les hauts faits du passe mais aussi des incidents actuels et reels qui ont une portee morale. "h)jibril Tamsir Niane, So.undjata ou 1'epoque mandingue^p^-1Q. 165 II est done c h a r g e de 1'education spirituelle des jeunes et ? par l a , peut contrebalancer les influences etrangeres alienantes. Le griot n'est ni individualiste, n i artiste dans le sens europeen du terme, II a un role a jouer dans sa societe, un role communautaire d feducateur. . i i, S j C a i s c o E f f c S c c i,en^c?e-e-S:tseeli'e du peuple. I l interprete le passe et le present pour le benefice des siens. Ses activites ne sont pas conside-rees comme artistiques car i l traduit simplement le caractere et les preoccupations des siens. Ce sont ces dernieres fonctions du griot qui nous interessent particulierement car Sembene Ousmane s^ eih..- est inspire. Certains personnages remplissent ce role dans son oeuvre l i t -teraire. L'aveugle ^aimouna, dans Les Bouts de bois de Dieu,a perdu 1'usage de ses yeux^mais ellesa reporte sesefacultes, sur une perception plus aigue des hommes. Personnage equivoque, un peu mysterieux, el l e per-coit les sentiments des hommes intuitiv.ement et traduit son angoisse dans une melopee tiree d'une legende ancienne qui encourage l a resistance et commande le combat patient sans violence inutile. Son chant est une. allegorie du combat que menent les ouvriers; i l est aussi un avertissement. Le gjgr l o t "s-i:tu..e . .a au centre de l a nouvelle intitulee Vehi-Ciosane, l u i , conscient de sa fonction et juge des evenements, ne peut se resoudre au silence devant l'hypocrisie dont i l est temoin. Son role de gardien des coutumes et de l a morale le l u i interdit. Dans l a nouvelle, i l quitte le village plutot que d'etre associe a l rhypocrisie generale et au deshonneur, mais dans le film i l revient apres un temps d'hesitation car s ' i l est incapable de proclamer l a verite chez l u i , ou done pourra-t-il exercer ses fonctions et quellet es.ti:-lacnature:,de ses factions • 166 Du griot, Sembene retient l a faculte d'interpreter l a realite pour le peuple et de l a l u i faire connaitre. II f a i t comme l u i un travail de moraliste en denoncant violence, corruption, malhonnetete, lachete. II se considere comme l a voix du peuple: "Mais quel est l'homme qui pourrait apprendre l'homme a travers sa charpente, son etat d'ame, sa grandeur, sa faiblesse? Qui nous parle de demain? Qui voit mieux l a recolte de demain, sinon l tecrivain? Lui seul peut f o u i l l e r les consciences, celle de l'agronome, du medecin, du forgeron, du cordonnier, de nos dirigeants actuels. L'ecrivain n'est pas un type unique. II est l a multitude du peuple." 1 Ce sentiment de -r.e'sponsabilite envers les membres de sa societe et cette communion ou identification intrinseque avec eux appartiennent bien a une conception artistique africaine. l i s font partie d'une philosophie qui englobe l'art comme expression dynamique du rythme de la vie, une manifestation collective de la conscience humaine. Car l'art en Afrique est fonctionnel, c o l l e c t i f et par l a engage. L'homme noir est le centre d'un monde forme de cercles concen-triques qui va des dieux aux especes; animales, vegetales et minerales. Sa position centrale l u i vient de son existence vivante, dynamique. II v i t dans un univers d'interaction entre les diverses forces vitales. Tout rapport entre ces forces se f a i t dans un jaillissement spontane, createur qui est chant, poesie, connaissance. "La raison europeenne est analytique par u t i l i s a - ^ tion, l a raison negre, intuitive par participation." "4/Harmattan, p. 137. 2 Leopold Sedar Senghor, Liber te 1. Negritude et humanisme, ( Paris,: Seuil, 1964), p. 203. 167 La creation artisanale comme l a creation artistique s'opere lorsqu'elle correspond au rythme cosmogonique. Ainsi dans L'Enfant noir, le pere forgeron ne peut forger un bijou d'or qu'avec 1'accord de son serpent protecteur, apres s'etre purifie, car l a transmutation de l r o r en bijou est une operation sacree. E l l e indique une communion unique entre l'artisan et le metal. Le griot et l a famille participent egalement a la transformation par le chant qui insuffle au forgeron son energie creatrice. Son travail acheve avec succes, l'artisan execute une danse de joie pour renforcer le l i e n avec les forces sacrees qui l ront assiste. L'objet ainsi realise n'est pas 1'oeuvre d'un specialiste mais le resul-tat d'unvconcours de forces collectives animees d'une connaissance i n -tuitive en harmonie avec l'univers. L'art en Afrique est fonctionnel dans le sens qu'il est instrument de connaissance. . "II est f a i t par tous et pour tous" CSenghor). Meme lorsqu'il est pratique par des pro-fessionnels de l a litterature comme le griot ou Sembene, i l retient ces qualites de participation et d'echange dynamique car 1'inspiration de l'ecrivain vient du monde qui l^entoure et retourne vers les autres une fois c r i s t a l l i s e e . L'art est engage car i l exprime les circonstances et le temperament personnel de l'auteur. II contient son ethnie, son histoire, sa geographie comme nous 1'avons deja note pour Sembene dans cette etude. Sembene ecrit pour repondre a. un appel, une necessite i n -tuitive, et se soucie fort peu de l a longevite de sa contribution l i t t e -raire. L'art africain est un r i t u e l quinappartient au present. U t i l i -taire, 1'oeuvre ou l'objet d'art est abandonne apres usage, Lorsque la forme ne convient plus, comme peut-Stre les formes l i t t e r a i r e s 168 europeennes et l a langue francaise pour notre auteur, parce qu'elle n'est plus a 1'image de l a societe en question, elle est modifiee ou rejetee. Seul 1'esprit createur i n t u i t i f et c o l l e c t i f compte et demeure, appa-raissant sous des formes differentes selon les besoins de l a communaute a un moment donne, dans un lieu specifique. "[...] tout art est social. Le griot qui chante le Noble a l a guerre le f a i t plus fort et p a r t i -cipe a l a victoire. Quant i l psalmodie le geste d'un heros legendaire, c'est l r h i s t o i r e de son peuple qu'il ecrit avec sa langue, en l u i r e s t i -tuant l a profondeur divine du mythe. Jusqu'aux fables qui, par>-dela ri r e s et pleurs servent a notre enseignement. Par l a dialectique qu'elles expriment, elles sont un des facteurs essentiels de l'equilibre s o c i a l . " 1 La conception l i t t e r a i r e d'Ousmane Sembene est interessante car e l l e decoule de son experience a. l'exterieur et a 1'interleur de l'Afrique. E l l e s*est faconnee au contact du monde europeen et du monde africain. Comme le heros de 0 pays^ mon beau peuple, Oumar Faye, Sembene s'est embarque pour l a France par esprit d^aventurer: . parce que 1'Europe ex-ercait une attraction violente sur tous les jeunes Noirs qui n'en con-naissaient que les manifestations de puissance et d'autorite dans leurs pays. Son experience europeenne, servit a renforcer ses liens avec sa propre culture au lieu de les perdre, Au contact de l'Europe, i l apprit la discrimination raciale a laquelle etaient sujets les Noirs,* i l apprit aussi l a solidarite des hommes au niveau des classes sociales. Cela l r a pousse alors a remettre en perspective sa propre situation dans un contexte universel plutot que regional. Partageant son temps entre le ^"Leopold Sedar Senghor. Liberte 1. Negritude et humanisme, pp207^208.• 16.9_ milieu ouvrier et le milieu intellectuel, i l est naturel qu'il ait assimile les conceptions artistiques existentialistes et les concep-tions marxistes, car celles-ci^.- l i a i e n t les deux milieux qu'il frequentait et donnaient un certain equllihre a son experience humaine. Le dynamisme intellectuel europeen de 1'epoque et l'intensite de son experience quo-tidienne sur les docks de Marseille l'ont pousse a re-examiner son he-ritage culturel et sa condition d'Africain dans un contexte plus large. N'ayant jamais ete touche que superficiellement par l a c i v i l i s a t i o n occidentale puisqu'il n'avait presque pas frequente les ecoles fran-caises au Senegal, et qu'il t r a v a i l l a i t parmi d'autres Noirs exiles en France, Sembene a garde une identite purement africaine. Celle-ci s'est simplement affirmee et enrichie au cours de ses voyages. En effet, a son depart pour 1'Europe, Sembene etait encore un tres jeune homme qui suivait le cours del'evolution generale. Sa personna-l i t e n'etait pas encore absolument formee. Du monde, i l ne connaissait que son pays, colonise et domine par l a puissance rayonnahte de l a France. Lorsqu ril s'est engage dans l'armee francaise, i l l'a f a i t par idealisme, parce qu'il s'identifiait a ce pays qui le dominait. Mais a son arrivee dans ce pays dont on l u i avait parle avec admiration, i l pri.t conscience de sa situation inferieure. Au contact d'Africains qui vienalent de regions tres diverses en Afrique^il a commence a s'in-terroger et a concevoir son identite avec plus d^ampleur. II n'etait plus senegalais mais africain, mais noir. II s'est rendu compte qu'il appartenait a un grand ensemble, un ensemble opprime moralement et physiquement. II a ressenti avec force sa faiblesse objective et le 170 potentiel qui existait dans le nombre, s i c e l u i - c i pouvait s'organiser et se soulever en masse. Cette prise de conscience acquise, i l f i t ses premieres armes dans 1'action syndicale puisqu'il organisa le premier groupement des travailleurs noirs en France. Pourtant cette activite etait limited, e l l e touchait les Noirs expatries. Or Sembene n'a jamais perdu de vue le lieu de ses origines. II aurait pu devenir p o l i -ticien, solution d i f f i c i l e car l a politique est manipulee par ceux qui dominent. Trop de concessions sont necessaires, et i l est facile d'e-liminer un indesirable dans ce milieu. Pour des raisons pragmatiques et parce qu'il etait attire par 1'activite artistique, i l prefera se t.ourner vers l'ecriture comme armej instrument de changement. La l i t -terature est plus subtile, plus flexible dans le sens qu'elle exerce une influence sous-jacente et qu'utilisee adroitement, e l l e est somme, toute, plus efficace. Car les masses doivent etre preparees psycholo-giquement avant de se plonger dans des changements concrets dont elles ne sauraxsnt que faire sans les avoir desires profondement et clalrement auparavant et sans savoir quelles etaient ses aspirations pour l'avenir. Cette evolution dans l a prise de conscience et l a pensee de Sembene, nous l a percevons a travers son cheminement personnel concret et a travers son oeuvre qui s'est manifested d'abord en France puis en Afrique, qui est passed de 1'expression ecrlte a 1'expression cinematographique. L'originalite de Sembene parmi les ecrivains noirs vient de ce qu'il n'aitljamais ete fascine par l e monde occidental au point de per-dre son identite profonde. Au contraire de nombreux intellectuels noirs formes des leur jeune age dans l a tradition francaise, Sembene 171 n'a jamais perdu contact avec sa culture, entoure en France comme: au Senegal d'Africains non-intellectuelsj c'est-a-dire culturellement proches de leurs traditions. II s rest mis a ecrire pour actualiser et communiquer ses sentiments sur les rapports entre le monde Blanc et le monde noir, mu par un sens de devoir et d'honnetete. Cette attitude, qualifiee de militante,ne represente en f a i t qu'un souci de proclamer ce qu'il considere comme l a realite et l a verite. Acceptant son talent de conteur et de clairvoyance, i l associe son activite a celle du griot traditionnel et se sent guide par une oBligation qu'il doit a son peuple. II a done assimile de 1'Europe ce qui l u i convenait en tant que Noir, et fort de cela est retourne dans son pays, pret a partager ses propres. decouvertes, pret a travailler a sa maniere a l a reconstruction de son peuple dont i l ne s'etait vraiment dissocie, psychologiquement ou phy-siquement. Car garder pour lui-meme ce qu'il a appris au cours d'une vie variee et mouvementee dans sa condition de noir contrecarrerait les regies de sa societe. Conscient de son identite noire, charge de son histoire et de sa personnalite africaine, i l a ete pousse a ecrire pour denoncer le scandale du colonialisme, l'indignite du racisme et pour participer a son eradication. Sembene est un produit de son epoque et de 1'Afrique colonisee mais un produit non-aliene. L'action qu'il a menee avant 1'independance pour l a rehabilitation de l'homme noir ne s'est pas arretee apres l a liberation politique de son pays car i l avait deja. pris conscience des causes et des manifestations de l a faiblesse de sa race. Elles etaient exterieures aussi bien qu'inte-rieures et seule une reconquete de l a personnalite noire pouvait l u i 172 permettre d'evoluer dans un sens qui etait bien le sien. Pour cette raison, Sembene a continue soneeducation des masses suivant les lignes qu'il s'etait tracees au depart. Son objectif n'a pas change car des le debut i l avait compris l a situation dans son ensemble, au niveau de l a race noire, avec ses ramifications politiques et economiques. L'echec du mouvement de l a Negritude vient de ce qu'il voulait re-trouver intellectuellement 1'essence de l'ame noire et minimisait les donnees politiques et sociales qui servaient a opprimer les Noirs; lors de 1'independance les tenants de la negritude ont crie victoire. Or dix ans apres i l s doivent se rendre a 1'evidence que rien n'a beau-coup change. L'independance politique n'a pas apporte aux peuples africains l a liberte et l a dignite qu'on en attendait. Les valeurs de la negritude etaient basees sur de fausses premisses car les i n t e l l e c -tuels comme Senghor, Diop, et meme Cesaire etaient eux-memes nourris de culture europeenne et raisonnaient a 1'europeenne. l i s vivaient a l'ecart de l a masse et elaboralent leurs theories dans le milieu uni-versitaire parisien. C'est ainsi qu'un precurseur comme Rene Maran, au service de 1'administration franqai.se, prenait l a defense des Noirs de l'Oubangi-Chari sous l a ferule coloniale, par souci de justice uni-verselle plutot que par identification profonde. Son attitude tres louable demandait un certain courage; elle etait valable dans l a mesure ou i l influenga un changement, mais ce changement n'affectait pas l a situation generale. Les poemes de revolte et d'affirmation de l a race noire engendres par les concepts de la negritude ont affecte l'optique des Blancs, i l s ont servi le conflit personnel des poetes en 173 leur donnant 1'occasion de j u s t i f i e r leurs origines dans le contexte europeen, mais i l s n'ont pas modifie l a mentalite de l a masse qui, d'ailleurs, n'avait pas ces problemes psychologiques. La masse, soumise, s'identifiait bien a ses origines, son,seul probleme venait de la domi-nation francaise. Ainsi l a negritude s'adressait essentiellement a l ' e l i t e intellectuelle noire, partagee entre 1 ' O c c i d e n t et 1''Afrique, mal acceptee par 1^Occ ident et indecise vis-a-vis de sa culture tradi-tionnelle. Parce qu'il ne f a i t pas partie de l ' e l i t e , Sembene, d'une generation plus jeune, n'a jamais eprouve le dechirement de Camara Laye, pris entre deux modes d'existence. II n'a pas ressenti le conflit de 1'intellectuel confronte par deux formes de pensee comme Cheik Hamidou Kane, captive d'une part par l a v i t a l i t e et la diversite de la pensee materialiste europeenne et attache d'autre part a son education mys-tique musulmane, incapable done de faire une syftthese valable entre ces deux tendances opposees. II est alle plus l o i n que Ferdinand Oyono et Mongo Beti dans l a revolte car ceux-ci--' n'avaient reussi qu'a ex-primer un malaise ne de l a confrontation avec une culture dominante, etrangere a leur personnalite, de fagon emotionnelle, sans dominer leurs sentiments de frustration et sans les rattacher a un systeme plus large. La periode post-independante a mene nombre d'ecrivains au desarroi car e l l e n'a pas apporte de changements, les changements qu'ils esperaient d'apres leurs deductions logiques. Certains restent fideles a leurs themes de renaissance culturelle avec plus d'amertume peut-etre car leurs espoirs ne se sont pas realises comme prevu et que leur public ' s'est reduit. D'autres poursuivent l a voie de 1'engagement revolution-naire, mais comme les problemes se sont interiorises et regionalises, 174 leur choix est restreint. Ils se font les porte -^parole du gouverne-ment ou i l s continuent a defendre l a masse de facon moderee par crainte des autorites en place. De maniere generale, les tendances se sont diversifiees a cause des limites geographiques et de l a situation par-ticuliere de chaque pays. Les themes se sont individualises pour re-pondre a l a personnalite propre des artistes et a leurs conditions sociales. Finalement certains,comme Rachid Boudjedra ou YamBo Ouolo-guem,se sont volontairement exiles pour echapper a. l a contrainte. Leurs oeuvres presentent une plus grande liBerte d'expression. Elles t e m d i -gnent de leurs preoccupations panafricaines. Mais significatives et puissantes au depart, ces oaivres r-Vseml^t-s 'esscufleT et se retrecir par manque de stimulation, de contact direct avec la realite qu'ils decrivent d'un point de vue de plus en plus personnel, de plus en plus eloigne du centre v i t a l . l i s finissent par exprimer leurs souvenirs, une autre epoque. SemBene, au contraire, a opte pour lrengagement a. l'interieur de son pays et a travers l'Afrique. II a ete aide en cela par une p o l i -tique relativement liBerale dans son pays. Ceci d i t , le pouvoir o f f i c i e l ne 1'encourage pas et ne l u i rend pas l a tache f a c i l e . Tant qu'il s'est cantpnne dans l a litterature, a. laquelle n'avait acces que 1'elite qui ne partageait pas ses idees revolutionnaires et proletaires i l ne pre-sentait pas de danger reel. Mieux valait le laisser ecrire que de le poursuivre et de risquer qu'il s'engage dans une voie plus directe et concrete. Mais SemBene lui-meme s'est apergu des limites de l a voie qu'il s'etait choisie. Depuis 1960, i l tente d'explorer d'autres alterna-tives. La plus naturelle et l a plus evidente pour un artiste est le 175 cinema dont nous allons nous entretenir plus loin. Le cinema permet effectivement de communiquer de facon directe et contourne 1'obstacle de l a langue. II laisse une impression plus forte dans l'immediat en utilisant plus de ressources sensorielles. Sembene a mene cette tache avec succes, i l a reussi a presenter ses films dans les regions les plus reculees au Senegal et dans d'autres pays d'Afrique malgre le monopole des salles de cinema controlees par des societes francaises qui refusaient de projeter ses films. Avec des moyens financiers mini-mes, i l a finance l a presentation de ses films dans les milieux noirs desherites, encourageant l a discussion des situations exposees apres la presentation. La reaction du public l'a encourage car, apres un moment de surprise, c e l u i — c i se reconnaissait dans les personnages et se trouvait implique de fagon active, Pourtant cette voie presente certains inconvenients. Les films sont d i f f i d l e s a. financer, un c l -neaste est souvent reduit au "megotage" et le gouvernement refuse de subventionner une entreprise aussi controversee. Sembene s'est alors tourne vers le journalisme. iiAvec quelques intellectuels engages, i l a cree l a revue Kaddu publiee en ouolof, langue generalement parlee au Se-negal. Cette i n i t i a t i v e represente une prise de position politique claire: e l l e prescrit le retour a. l a langue africaine et combat 1'Influence fran-chise encore predominante. E l l e veut informer l a masse tenue dans 1'igno-rance par les journaux en langue francaise qu'elle ne peut comprendre. Cependant i l y a un obstacle a surmonter: le ouolof est une langue orale. II a f a l l u ' l e transcrire phonetiquement. Cette experience de Sembene et ses collegues est d i f f i c i l e a evaluer car e l l e est trop recente. Elle a eu 176. du mal a se maintenir car les Senegalais ne sont pas habitues a l i r e le ouolof et les moyens financiers manquent. Les autorites tentent de decourager cette i n i t i a t i v e comme celle du cinema africain nais-sant en ne leur accordant pas de subsides car elles menacent indirec-tement leur pouvoir, le gouvernement ne voit pas d'un bon o e i l l ' e -ducation et l'africanisation des masses puisqu'il poursuit une p o l i -tique neocolonialiste. Ousmane Sembene tient une place importante au sein de l a com-munaute intellectuelle africaine bien qu'il soit a l'ecart des groupes conventionnels car i l a interprets son role d'ecrivain de facon tout a f a i t personnelle. Grace a une conscience non-alienee, i l sait domi-ner les problemes qui le concernent et peut tourner tous ses efforts vers l a resolution de ceux-ci. Car ce sont bien de problemes que Sem-bene entretient ses lecteurs — non pas de problemes psychologiques ou philosophiquesj sinon indirectement mais realistes et fondamentaux pour un continent en etat de transition. Dans une certaine mesure influence par sa formation marxiste, i l ramene toujours le desarroi de l a masse a des conditions exterieures imposees arbitrairement. On peut se de-mander tout de meme pourquoi l'auteur se preoccupe tant de l a destinee du peuple. Et i c i nous devons faire appel a l a tradition dont i l est issu. Car en uAfrique 1'ecrivain n'est pas un individualiste qui v i t en marge de sa societe et qui ecrit pour exorciser ses demons familiers L'artiste a envers l a collectivite une fonction definie et une responsa b i l i t e : i l s e s t l a voix du peuple et doit se soumettre a ce role actif. II fonctionne a l'interieur de l a societe et pour e l l e au"iieu~da s--'raf f,i;rmer • 177 p a r l e refus de participation au mouvement general. II est en harmonie au lieu d'etre en porte-a-faux avec son peuple. Le role de Sembene en tant que griot moderne est v i t a l dans un pays ou l a masse n'est pas consulted.., II a une obligation morale envers ce peuple qui n'est pas enmesure-de surmonter lui-meme ses vicissitudes. Pour Sem-bene l fexpression artistique est un acte de f o i , s i bien que les questions posees par Sartre: Qu'est-ce qu'ecrire? Pourquoi ecrire? Pour qui ecrire? se recoupent et sont inseparables. II ecrit parce qu'il est africain et pour les Africains — l'ecriture est pour l u i une maniere d'etre noir. Differentes ideologies europeennes l u i ont donne une perspective nouvelle sur l a situation africaine mais ses motivations de base viennent du plussprofond de sa tradition. II a reussi comme peu d'artistes noirs a faire une synthese entre l'Afrique et 1'Europe car i l a adapte des perspectives ideologiques et des me-thodes occidentales a un role traditionnel. En tant que griot moderne, i l a su s'adapter aux temps nouveaux sans perdre pour cela son identite profonde. Sembene ne chante pas accompagne par l a kora, i l ecrit, i l f a i t du cinema, i l publie des journaux, et cree ainsi une harmonie co-herente entre son heritage culturel et l'apport de l a technique moderne. 178 Chapitre VII • OUSMANE SEMBENE ET LE CINEMA II nous a paru Indispensable de consacrer un chapitre de cette etude a 1'oeuvre cinematographique d'Ousmane Sembene car c e l l e - c i f a i t partie de sa conception artistique globale. Elle est liee a son oeuvre l i t t e r a i r e dans l a mesure ou quatre films sont tires de ses nouvelles et romans. . La production l i t t e r a i r e de l'auteur s'est egalement ralentie au profit du cinema depuis 1962. Cette evolution est inte-ressante et Ousmane Sembene l'explique ainsi":-"Actuellement le roman par rapport au cinema africain est en nette decadence. Pour moi le cinema est l a meilleure ecole du soir [...] Et dans l a salle vient tout le monde: des hommes, des femmes, de gauche ou de droite; ce qui f a i t done que le cinema est plus accessible. Ousmane Sembene s'oriente de plus en plus vers le cinema pour des raisons pratiques: le cinema est populaire. II peut jouer un role culturel et politique, et o f f r i r une alternative de points devue a une population peu informee. Or, comme nous 1'avons vu precedemment, ce souci d'information sous^-tend l'oeuvre artistique d'Ousmane Sembene. S ' i l a produit sept films de 1962 a 1974, a l a cadence d'un tous les deux ans alors qu'il est reste huit ans sans ecrire, i l semble Carrie D, Moore , Evolution of an African Ar t i s t : Soeial Realism in  the Works of Ousmane Sembene. Appendix I: "Interview with Ousmane Sembene,(Ph. D. Thesis, Indiana University, 1973), pp. 219-220. 17.9, maintenant se stabiliser et mener de front ces deux formes d'expression: "Done entre l e roman et le cinema, pour le peuple je suis pour le cinema mais pour moi individuelle-ment je suis pour le roman." II espere ainsi rester fidele a sa conception artistique, alliant un besoin d'expression personnelle a une mission sociale qu'il considere comme primordiale, comme le soulighe Paulin Vieyrai: "En somme, i l vient au cinema par necessity. En se rendant compte qu'avec ses romans et ses nouvelles, i l n'atteint qurun petit nombre de gens, precisement ceux-la qui ont deja a leur disposition quantite de possibilites de se c i i l -tiver parce qu'ils savent l i r e et ecrire le frangais. Au nombre de ceux-cis se trouvent une majorite de lecteurs europeens. Ousmane Sembene decide de porter ses reflexions au niveau du peuple." II reste que la contribution d'Ousmane Sembene au cinema africain est tres grande. II a ete le premier a realiser des longs metrages de fiction,et ses films ont remporte de nombreux prix dans les festivals internationaux. Cela a attire 1'attention sur un cinema africain jeune, certes, mais dynamique et qui s'affirme de plus en plus. Des 1960, apres avoir ecrit trois romans, Sembene se rend compte des limites de l a litterature quine correspond pas de fagon s a t i s f a i -sante a sa conception artistique. II pense alors a d'autres moyens d'expression tels que le cinema.. Mais i l observe que le cinema africain n^existe pas a. proprement parler. Le cinema est certainement present depuis le debut du siecle au Senegal. Mais i l a d'abprd ete destine 1 I b i d v p. :220v • 2 Paulin Soumanou Viey ;ra, Sembene Ousmane,cineaste,(Paris, c o l l . Approches, Presence Africaine, 1972)^p. 144. 180-aux Europeens exiles, puis i l a servi d'instrument de propagande aux colons. Deux compagnies de distribution se sont installees en Afrique de l'ouest, l a COMACICO puis l a SECMA; elles font circuler des films qui renforcent le stereotype du Blanc superieur au Noir. La serie des "Tarzan", par exemple, a ete tres populaire. Le Blanc y etait toujours Brave, fort et genereux. A 1'occasion, i l sauvait un pauvre Noir, pre-sente generalement dans le role de porteur ou de "Boy" naif et docile. A cote de ces films commerciaux destines au puBlic americain, europeen et africain apparaissent des 1929^ " des films de voyage, des documen-taires realises en Afrique par des Europeens. Ils refletent les prejuges de 1'epoque, montrant l rAfrique comme un continent sauvage, peuple de primitifs. L'exotisme et le sensationnel aBondent et renforcent l'image que se f a i t 1'Europe de ce continent mecpnnu. Pourtant des films tels que^Nanouk (1922) de Flaherty ouvrentla voie a un genre pjlus.frealiste.en Europe par leur traitement objectif d*une societe non-europeenne. A partir de 1950,les courts-metrages cherchent a. cerner les verites de l'Afrique avec des images et un commentaire plus oBjectif. Nous citerons dans le genre "-' ethnographique La Circoncision, Les Maitres fous de Jean Rpuch, Les  Statues meurent aussi de Chris Marker et Alain Resnais. Certains com-mencent a se pencher sur des proBlemes humains et a les analyser comme Come Back Africa de Rogosin sur l a situation des Noirs en Afrique du sud ou Moi un Noir de Jean Rouch sur l a misere dans une v i l l e africaine. C'est ce cinema non commercial qui va inspirer de jeunes Africains et les Avenement du cinema parlant. 181 inciter a presenter leur propre point de vue en reaction a la vaste production europeenne qui contriBue a renforcer un stereotype. Apres la deuxieme guerre mondiale done, quelques-uns vont etudier le cinema en Europe comme Blaise Senghor, Yves Diagne et Paulin Vieyra qui rea-l i s a le premier court-metrage negro-africain intit u l e Afrique-sur-Seine <,-{ en 1955. Mais a leur retour en Afrique, ceux-ci;: sont assignes aux "actualites" et produisent des courts-metrages d 1 information sous l'e-gide du gouvernement frangais. Devant cette situation et conscient du pouvoir que le cinema exerce sur l e peuple, SemBene decide de se d i r i -ger dans cette voie. Apres avoir pose sa candidature dans diverses ecoles en France, en Amerique, en Russie, i l est admis comme Boursier en 1961 pour un stage de dix mois aux studios Gorki a Moscou. La, i l a l a change de travailler sous l a direction de deux grands cineastes russes, Donskoi et Guerrassimov. Deja. forme au marxisme durant ses activites s syridde'ales, e a Marseille dix ans plus tot, i l s'adapte facilement aux theories qu'on l u i inculque. Sa conception fonctionnelle et realiste de l r a r t deja appliqiiee par l u i avec ses trois premiers romans, se trouve renforcee et se confirme aux studios Gorki. On notera ainsi dans son oeuvre cinematographique de nomBreux paralleles avec son oeuvre l i t t e r a i r e , en particulier 1'importance du message social et l a mise en scene de fresques humaines situees dans des milieux peu p r i -vilegies. Son premier film, Borom Sarret,'^" sorti en 1962, recut le Prix de Ce t i t r e signifie "Bonhomme charrette" en ecriture phonetique, terme familier employe par les dakarois pour nommer le charretier. 182 la Premiere Oeuvre au festival de Tours. Ce court-metrage d'une demi heure se distingue par une economie de moyens techniques et par une sobr.iete de ton qui l u i confer ent". une valeur dramatique et tragique puissante. Le film est centre sur un personnage, le charretier. II le suit au cours d'une journee de travail, au depart semblable a toutes les autres. La premiere sequence commence au point du jour. L'homme fa i t ses prieres, l a scene d'arriere-plan le place dans son milieu social. La femme vaque aux occupations matinales dans l a cour d'une pauvre concession au coeur de l a Medina a Dakar. L'impression de mi-sere se precise lorsque nous le voyons atteler le cheval maigre a l a charrette et quand l a femme l u i tend son dejeuner, quelques morceaux de cola. Puis l a camera nous mene dans les rues avoisinant le marche, e«e"<ntt3rcW d y'hd-'m-i'qyu-^ e^ d'e d l auc Medina. C'est l a que le charretier commence sa journee de travail. II transporte des marchandises aussi bien que des gens. Cela se f a i t sans accompagnement de dialogue. Peu importe, l'homme a ses . C r l ients et suit l a routine journaliere. Un f a i t pourtant retient 1'attention: l a moitie de ces clients ne paient pas, i l s sont encore plus demunis que l u i . Mais i l ne leur refuse pas ses services par solidarite humaine aussi bien que pour se donner 1'impression de travailler. Cette attitude f a i t contraste avec sa reaction envers un mendiant cul-de-jatte qu'il regarde avec fatalisme tout en machant son dejeuner frugal et en disant: "A quoi bon, i l s sont comme des mouches." Une atmosphere de resignation pese face a cette serie de personnages qu'il rencontre au cours de l a journee. Tous souffrent de l a meme misere sans espoir malgre leur vaillance et leur 183 souci de dignite., comme en temoigne le chomeur qui se leve chaque matin depuis six mois pour chercher un emploi qui de toute evidence ne se materialisera pas. L'apres-midi, notre charretier erre dans les rues a l a recherche d'une occasion lucrative. . Et c'est l a que commencent ses deboires. A mesure que l a journee s'avance, i l est de plus en plus preoccupe par 1'argent qu'il doit rapporter a la maison pour faire manger sa famille. Alors qu'un sentiment de desespoir de plus en plus aigu s'installe en l u i , un griot le croise, II s'arrete et va se re-fugier pendant un moment dans le reve et 1'illusion. Le griot, mani-festement un charlatan comme le prouve son apparence prospere, voit en l u i une proie fac i l e et se met a l u i chanter l a genealogie de sa famille evoquant les splendeurs passees. Pour l a premiere et derniere fois dans le film l e charretier se prend a sourire. Un autre confirme, devant un publitp-c- attentif -t ses reves secrets de grandeur causes preir cisement par son etat de misere sans issue. Reconnaissant, i l donne au griot tout ce qu'il a gagne le matin. Et pouvons-nous le blamer? Sa reaction est tellement humaine quand nous considerons l a vie triste et morne de cet homme entoure d run petit peuple qui v i t dans les memes conditions. Le griot l u i a apporte un rayon de s o l e i l , s i rare et s i precieux. Bien vite cependant l a realite s'impose de nouveau sous 1'aspect d'un pere qui veut porter son enfant mort au cimetiere. A la porte du ci'me.tiere le garde reclame a l'homme un permis d'inhumation; cel u i - c i he peut produire les bons papiers et le charretier le laisse la apres avoir decharge le cadavre. Le "borom sarret" n'est pas insen-sible, i l s'est endurci, habitue a ce genre de situation chez l u i et 184 chez les autres. Son attitude nous frappe des le debut du film car i l garde toujours un masque impassible. II semble indifferent alors qu'en realite les degradations dues a la misere dont i l est temoin font partie du quotidienft. Sembene joue du contraste entre l a reac-tion du charretier et celle qu'il attend de l'auditoire scandalise. Avec une economie de mots mais des images fortes, i l reussit a faire un requisitoire probant contre l a misere inherente a la population de la Medina, et sur ses consequences psychologiques. Finalement,la journee pratiquement f i n i e , un homme portant pantalon, chemise blanche done probablement un fonctionnaire, un homme deja familier avec le monde blanc, tranchant sur son milieu habituel, l u i demande de demenager ses effets et de les porter dans le quartier europeen du Plateau. Or les charrettes sont interdites dans cette partie de l a v i l l e . Apres maint refus le "borom sarret" se laisse convaincre, conquis par 1'anticipation du gain. Cette decision risquee s'avere fatale. Sa charette est con-fisquee par un gendarme et l e client disparait dans un taxi sans avoir paye, aussitot qu'il arrive dans l e quartier interdit aux pauvres. De retour a la concession, l a tete Basse, plus desespere que jamais, et les mains vides, II recoit dans ses bras son dernier-ne, tandis que sa femme quitte l a cour d'un pas decide avec ces mots: "Je te promets qu'on mangera ce soir." Nous avons choisi d'analyser ce film en detail car i l nous parait excellent d'une part et d'autre part parce qu'il se prete a la comparaison avec 1'oeuvre l i t t e r a i r e du point de vue technique aussi bien que du point de vue thematique. 185 Ce film est axe sur deux plans, individuel et c o l l e c t i f . Comme chez Marc Donskoi, on y reconnait un sens exact du rapport entre les personnages et leur milieu ainsi que 1*evocation de l a lente for-mation d'un homme au sein des forces contradictoires de l a vie, tout cela exprime dans un style direct et depouille. Le recit est centre sur le personnage du charretier et nous le voyons vivre une journee de travail. C'est bien une victime j, mais i l est aussi temoin de l a misere des autres, semblable a l a sienne ou plus prononcee encore. II est toujours en mouvement et traverse des regions variees ou i l prend des clients representatifs de c e l l e s - c i : le chomeur, l a marchande pauvre et besogneuse, le cul-de-jatte, l a femme enceinte et son marl, le pere et son enfant mort, le fonctionnaire. Sembene reussit ainsi a batir toute une fresque humaine et vivante qui. nous renseigne sur le milieu du charretier par association. Une entente tacite existe entre l'homme et ses passagers car ceux—ci representent des variantes du meme mal. Leur drame interieur a bien une origine sociale mais en introduisant la femme enceinte, prete a accoucher et le pere qui va enterrer son petit, l'auteur accorde une dimension universelle a son sujet. Un certain, lyrisme se degage du "borom sarret" temoin de l a condition humaine. II rappelle le passeur, dans le roman de Herman Hesse Siddharta, qui regarde les hommes passer dans son bateau d'une rive a 1'autre comme dans l a vie. Et de f a i t , le visage impassible du charretier suggere cette image du sage qui a renie le monde. Mais Sembene n'est pas un adepte des philosophies orientales mystiques. Notre charretier a des enfants a nourrir. La realite le talonne et le conduit au desespoir. 186 L'usage du dialogue est rare. Les phrases echangees par le charretier et ses clients sont pratiquement i n i n t e l l i g i b l e s . Chaque fois, le discours consiste en un commentaire bref sur l a situation desesperee des protagonistes. Le commentaire objectif, rare aussi, renforce cette impression. Ce film se trouve a mi-chemin entre l a f i c t i o n e.et le documentaire. II met en scene des personnages sortis de 1'imagination de l'auteur, pris dans une situation f i c t i v e sinon realiste. Mais lorsque le commentaire intervient, le spectateur est force hors de l'histoire, i l est oblige d'analyser l a situation. Done l'auteur, motive par un but instructif, s'assure de l a participation des spectateurs en mettant 1'accent sur 1'image qui provoque chez eux une reaction emotionnelle immediate mais i l demande aussi un effort de reflexion, un effort de synthese en le guidant par ses interventions verbales. Nous pouvons nous reporter i c i aux differentes techniques l i t t e r a i r e s qu'il u t i l i s e dans ses nouvelles ou l a "morale" suit l a narration d'un f a i t divers, dans ses romans ou des personnages heroi-ques transmettent sa pensee. Cette technique cinematographique o r i -ginale vise a toucher un public qui ne parle pas necessairement l a lan-gue employee ou qui l a comprend difficilement — d'ou le choix judicieux de phrases percutantes dans leur simplicite et leur brievete. L ' e f f i - ^ cite est i c i le but predominant de l'auteur mais ce style sied aussi a un sujet tragique, un sujet qui demande de l a retenue et de l a finesse. Son depouillement associe a l a pellicule noire et blanche et a la photo-graphie sobre faite de contrastes, un personnage principal au visage ex-pfessifqui n'a pas besoin d'etre acteur pour jouer un role qui est celui 187 de son existence contribuent a donner une oeuvre particulierement reussie, une oeuvre qui s'imprime dans l a memoire des spectateurs. En f a i t , nous comparons cette technique a celle qui a produit l a nouvelle "Chaiba" dans Voltaique dans un style ramasse controle a. 1*extreme ou l'auteur reussit a equilibrer forme et fond pour ob-tenir un effet maximum. Ce film comme certaines de ses nouvelles ne force pas l'action, i l semble lent comme le rythme de la vie-africaine et raconte une histoire banale, quotidienne avec pourtant son quotient de tragedie. Ce rythme statique se retrouve d'ailleurs dans plusieurs de ses films comme Niaye, La Noire de ..., Taw et Emital. Par opposi-tion au cinema europeen ou plus precisement americain, l'action est rare, le suspens ne vient pas de rebondissements surprenants pour l e spectateur mais d'un sentiment d'attente de plus en plus angoisse. Cette angoisse est tout a f a i t reelle pour l a masse africaine soumise a 1'indifference de ses dirigeants et au fatalisme religieux. Le peuple passe sa vie a s'inqueter du futur immediat car i l se trouve perpetuellement au bord du precipice,essayant de se maintenir en vie du mieux qu'il peut. Ce sentiment angoisse avait deja ete traite avec succes par Sembene dans Les Bouts de bois de Dieu lors du de-clanchement de la greve et durant la greve. Le temps ralenti cepen-dant signifie plus que l^angoisse, i l exprime l a tenacite silencieuse dans l'adversite comme dans Emitai; i l indique une qualite originale a 1'Africain qui contraste avec l a turbulance, 1'energie febrile de l'Europeen. Le chdix de la musique n'est pas fortuit, i l constitue le passage symbolique d'un espace a un autre, d'une culture a une 188 autre. C'est ainsi que les sequences situees dans l a Medina s'accom-pagnent de musique africaine et qu'au passage dans l a zone moderne, e l l e •  se f a i t europeenne. Nous pensons i c i aux differences, d'accent, de vocabulaire, de structures qui caracterisent les personnages profonde-ment africains et les personnages occidentalisms dans 1'oeuvre l i t t e -raire. La musique separe deux quartiers de Dakar et accentue l'ecart entre 1'Afrique et 1'Europe. E l l e est l a cloture qui limite les pro-prieties europeennes. Le symbole du vetement sert les memes fonctions, Comme dans les romans, l'appartenance sociale des personnages est i n -diquee par le vetement. Les personnages rencontres par le charretier dans l a Medina portent le boubou traditionnel alors que le fonctionnaire qui occasionne sa perte porte le costume europeen. L'apparence est tres significative dans les films comme dans les romans; e l l e deter-mine le degre de concession au monde europeen. De meme, les objets sont charges de symbolisme, i l s jouent un role important. Dans Borom  garret, c'est le permis d'inhumation absent qui empeche le pere d'en-terrer dignement son enfant au cimetiere. Un autre -document ,un mandat, f a i t 1'objet de deboires tragiques dans l a nouvelle et le film du meme nom. Ces objets sont autant d'interdits introduits par les Blancs: les Noirs ne savent ni ne peuvent les u t i l i s e r . L'objet peut-etre symbole d'illusion comme la medaille militaire tombee de l a poche du "Borom sarret" sur laquelle le gendarme pose un pied rageur en signe de mepris. Ce symBole est repris avec le masque africain offert par Diouana, La Noire de ... a ses patrons francais en signe de gratitude pour 1'avoir emmenee en France, Ce masque l a hante et l u i rappelle sa confiance naive. Avant son suicide, e l l e decroche l1-'objet bafoue 18SL car 11 n'a pas ete apprecie a sa'juste ;,valeur et en reprend possession. Ousmane Sembene juxtapose contrastes et contradictions de l a meme maniere dans ses films que dans son oeuvre l i t t e r a i r e . II emploie cette technique pour souligner le fosse entre l'Afrique tradition-nelle et l'Afrique moderne occidentalisee. Par l a meme occasion, i l oppose le peuple paysan ou proletaire a. l a classe bourgeoise aisee imbue de ses privileges et europeanisee. II cherche a l i e r les pro-blemes passes aux problemes presents comme le declare Guy Hennebelle: "_[.., J , ceux^qutrappellent le passe C q u i pese encore lourd) sont egalement ceux qui evoquent le mieux le present. Ce n'est pas un hasard, certes, car i l existe bien evidemment une rela-tion de cause a effet entre hier et aujourd'hui sur bien des points." x Pour Sembene, et pour l a majorite des cineastes africains, le cinema est une ecole, l a mise en scene sert a Stayer un message de facon percutante. Le cinema africain consiste a remettre en question un etat de f a i t actuel. Pour notre ecrivain-cineaste,les themes pre— sentes relevent dans les deux domaines du "didactisme revolutionnaire: Cterme employe par Guy Hennebelle). Dans Borom garret, La Noire de ..., Le Mandat et Taw i l met en scene des personnages pris entre leur mode de vie, leur mentalite traditionnelle et les concessions qu'ils doivent faire au monde europeen pour survivre. Le systeme socio-politique ne les soutient pas dans cette periode de transition, i l semble au contraire essayer de les decourager. Borom Sarret, Le Guy Hennebelle, "Le Troisieme Festival p a n a f r i c a i n d u c i n e m a de Ouagadougou", L'Afrique Litteraire e t A r t i s t i q u e , n o . 22, p , 92. 190 Mandat et Taw se situent a Dakar dans le quartier noir de l a Medina. Les personnages principaux se debattent comme i l s peuvent dans une misere latente qui les empeche de se realiser. I l s essaient de rete-nir un semblant de dignite a leur facon: par l e travail qui ne paie pas pour le charretier, par le costume et l'apparence pour Ibrahima Dieng (Le Mandat) et par l a recherche d^un travail pour le jeune chomeur Taw. Mais 1'argent sert a nourrir les ventres creux. Lorsque ces personnages s'en rendent compte, i l s tentent maladroitement de s'en procurer. Le systeme capitaliste le leur interdit et les broie cruellement. Ils se trouvent a l a f i n plus demunis que jamais. Comme pour Diouana (La Noire de ...) c'est l'espoir vain d'une existence meilleure qui mene ces personnages a. leur perte. Or l i s ne meritent pas leur sort. Les scenes de la vie quotidienne en arriere-plan, leurs rapports sociaux soulignent leur desir de vivre et nous les rendent sympathiques. La these de Sembehe^que'le systeme socio-politique ex-istant est fausse esf ainsi demontree. soutenue par un montage rigoureux et un developpement en crescendo oppressant. Comme l a majorite des cineastes africains, Sembene exprime un malaise social. Ce qui le distingue c'est que non seulement i l met le doigt sur l a plaie mais qu'il base son recit sur une analyse politique valable. Jamais tout a f a i t s a t i s f a i t , i l f a i t un retour en arriere avec Niaye, le film ti r e de la nouvelle Vehi-Ciosane en essayant d'expliquer l'etat de la vie traditionnelle. II en ressort une critique acerbe de l a hie-rarchie ancienne et de la solidarite communautaire. Seul le griot evite les foudres de l'auteur: apres un mouvement de fuite, i l -. 121 revient au village denoncer l a verite et par l a prouver que l a noblesse de coeur n'est pas un privilege de naissance mais le f a i t d'un esprit sincere et honnete. Seuls le courage et 1'honneteSpour-ront vaincre les forces qui oppriment les Africains. Sembene i l l u s t r e cette idee dans Emitai, un film insolite et different des autres puis-qu'il se situe dans le passe colonial. II rappelle un episode de l a resistance au colonialisme pendant l a deuxieme guerre mondiale en Casamance. Un village Diola doit remettre aux forces de l'armee frangaise l a meilleure .part de l a recolte de r i z . Or, le r i z est sacre pour les Diolas, i l appartient aux dieux. Lorsque l'armee recrutait des hommes par l a force, les Diolas avaient ferme les yeux, domines par la peur des represailles. Cette derniere requete pourtant les accable. E l l e nie leurs croyances les plus profondes. Les hommes hesitent et palabrent alors que les femmes prennent les devants et decident de cacher le r i z . Apres une escarmouche i n i t i a l e ou le chef est tue, les soldats s^installent.dans le village et gardent les fem-mes en otage. Ils interdisent aussi que l'on enterre le chef avant d ?avoir l i v r e le r i z . D'apres l a tradition,les Diolas ne peuvent el i r e un nouveau chef tant que l'ancien n'a pas ete inhume selon les rites, Or,c'est le chef qui prend les decisions. Ils sont pris dans un dilemme insoluble. Sembene f a i t i c i un parallele avec la situation contemporaine: les exigences des Blancs bloquent les rouages de l'ordre traditionneli« De fagon significative, ce sont les femmes qui relevent l'honneur du village en choisissant de resister: elles refusent de donner le r i z sous l a contrainte, elles refusent de quitter le cercle 192 des soldats quand leurs epoux viennent les prendre en echange pour les paniers de r i z . Les hommes decident alors d'user d'un subterfuge: i l s apportent leur denree precieuse et ccmmencent a l a transporter escortes par l a milice. Mais i l s s'arretent bientot et refusent de continuer.. Les soldats font feu. Ce film differe radicalement des autres puisqu'il raconte un incident passe, durant 1'epoque coloniale. I l donne un apercu de l a vie traditionnelle avec ses activites quo.tidiennes et ses activites spirituelles, soulignant le rapport etroit entre les deux. L'intervention de l'armee francaise brise cet ordre naturel. E l l e precipite l a confusion. Sa soudai-nete prend les hommes au depourvu. Ils se raccrochent desesperement a leurs croyances, sans succes puisqu'ils ont affaire a une situation extraordinaire. II fautll'intuition, l a f o i et l a tenacite des femmes soutenues par les deux enfants, symboles d'innocence et de dignite humaine, pour les faire resister. A un niveau general, le film ce-lebre un acte de resistance aux autorites coloniales, et par la., tend a redonner un sentiment de fierte aux Africains humilies par 1'emprise etrangere tout en servant d'exemple. Mais i l contient aussi une lecon indirecte, l a prise de conscience des Diolas provoquee par les femmes et les enfants peut s'appliquer aux temps presents. Comme dans tous les autres films de Sembene, l a femme est l a premiere a reagir et a s'insurger contre une situation degradante. En e l l e repose le dynamisme de 1'Afrique car ses facultes d'adaptation sont nettement plus deve-loppees que celles des hommes. D'apres les exemples donnes, on remarque l a similitude des 193 themes traites par le cineaste et le romancier. l i s tendent a eveiller le peuple et a l u i faire prendre conscience des problemes qui I'affecte profondement. Ces themes sont du meme ordre que dans les romans: l a denonciation du systeme social responsable de i a misere individuelle et 1'analyse des alternatives. Sembene a le merite de chercher toujours plus loin, en illustrant les theories marxistes de l'individu aux prises avec des institutions opprimantes dans toutes les spheres de la realite africaine, plutot que de se limiter a un constat superficiel d'un etat de f a i t . Ce souci de renouvellement est evident dans ses films comme dans son oeuvre l i t t e r a i r e . II examine les milieux populaires comme les milieux aises, le milieu citadin et le milieu rural a l'heure actuelle avec parfois des retours en arriere comme point de reference. A notre avis, les films les" plus reussis sont ceux qui ont ete faits entierement a partir de scenarios originaux: Borom Sarret, Emitax, et dans une certaine mesure Taw, Bien que ce l u i - c i soit un court-metrage de 24 minutes commande par le "National Council of the Church of Christ" des E t a t s ^ n i s . Ces films- ont ete concus directement pour l'ecran, de te l l e sorte que l e sujet s'adapte parfaitement a l a technique. Nous pensons i c i surtout a Emitax, un film rlche en' images visuelles et charge d'une emotion que l'auteur a pu capter car i l s'est exprime au moyen de l a camera plutot que par le scenario. Ce film semBle etre le plus original car, comme l a nouvelle Vehi-Ciosane, i l recree un temps, un rythme inherents a l a vie africaine a l'aide de moyens purement cinematographiques. II retrouve 1'originalite des sources. Les films tires de l'oeuvre l i t t e r a i r e comme Niaye (yehi-Closane) 194 La Noire de ..«, Le Mandat, Xala restent conventionnels au niveau de la structure car i l s suivent de pres l a source l i t t e r a i r e . Niaye (1964) temoigne du probleme d'adaptation comme Emitai, mais i l ne reussit pas a concilier 1'image et le dialogue directement s o r t i de la nouvelle. L'action p a r a i t telescopee car le film est trop court pour contenir les detours complexes de l'action exposes dans l a nouvelle. Cette nouvelle etait de toute facon tres d i f f i c i l e a rendre visuellement car les drames qu'elle contient sont tout interieurs. II eut peut-etre f a l l u presenter le film du point de vue d'un des person-nages centraux t e l que l a mere. Au contraire SemBene a essaye de garder une dimension oBjective et ..a choisi l e griot comme narrateur, idee valaBle au depart.puisque c e l u i - c i est temoin, le temoin l e plus c l a i r -voyant du drame, Mais cela donne une impression de juxtaposition ar-t i f i c i e l l e et facheuse: les images ne correspondent pas au recit et le griot moralise trop, Peut-etre le cineaste a - t - i l ete contraint par des difficulties exterieures: i l n 'utilise pas d'acteurs profes-s i o n a l s , alors que ce drame psychologique demandait des prises de vue en "close up" de visages expressifs et mobiles. Pour les films sui-vants, adaptes de l'oeuvre l i t t e r a i r e , La Noire de'..,, Le Mandat et Xala, SemBene a suivi le texte tout en l'adaptant a la camera cette fois avec plus de f l e x i B i l i t e . Dans une veine plus conventionnelle et realiste i l s sont tres reussis. Jusqu'a ce jour Le Mandat (ou MandaBi) reste du point de vue des critiques son meilleur film. Dans ce ipng:jme)tragei ]estactorSp :princi-paux p 0ursuivent un dialogue, i l s nesont pas simplement filmes mais diriges, L'auteur a veritaBlement construit 19.5 ce film sans rien laisser au hasard. Au lie u d'un lyrisme poetique on sent une volonte de sobriete qui etaye un message c l a i r sous une forme presque cartesienne. L'auteur semble s'etre r a l l i e comme dans son oeuvre l i t t e r a i r e a l'idee que l a lecon l a plus efficace doit s'exprimer de maniere simple et limpide. II y reussit tres bien car le fond est adouci par des scenes quotidiennes d'arriere-plan, humo-<--. ristiques ou feroces, mais toujours justes qui renforcent l a justesse de 1'analyse generale,. Vpici comment 11 definit lui-meme son style cinema togiraphique: " Je ne suis pas un desespere, je suis un rea-l i s t e dans l a mesure ou je colle a l a realite. Je pourrais peindre dans mon oeuvre des revo-lutionnaires disposant de tout le pouvoir, re— organisant l a societe selon mes voeux. Je pourrais montrer des gens du peuple heureux, le ventre plein.... Mais je ne veux pas faire de ce cinema-la; ce serait contraire a. l a realite done faux. Voyez-vous, je n'invente rien. Passez dans les rues de Dakar, vous verrez les gens que je depeins dans mes oeuvres. Sembene u t i l i s e l a camera comme temoin. E l l e enregistre des images vraies, mais ces images sont choisies et pesees par le cineaste. II les anime d'un commentaire qui guide le spectateur dans le sens qu'il l u i donne. La libre interpretation pourrait preter a toutes sortes de confusions et de fausses notions pour les Africains comme pour les Europeens: "Moi-meme, je l'avoue, j ' a i une tres grande peur de l a puissance de 1'image que j ' u t i l i s e . Avant d'utiliser chaque image, je suis oblige Siradiou Diallo,"Jeune Afrique f a i t parler Sembene Ousmane", Jeune  Afrique'No. 629, 27 Janvier 1973, p. 45. 196 de calculer, d'lmaglner 1'impact et l a force de cette image sur les s p e c t a t e u r s J e m'in-terdis de montrer des travers qui pourraient^ le cas echeant, etre interpretes autrement." Le cinema n'est pas pour Sembene un divertissement. En tant qu'instru-ment educatif i l demande un sens aigu de responsabilite car i l , transmet des idees autant que des images. II doit non seulement montrer mais aussi exprimer une culture authentique avec ses problemes. "Ce n'est qu'en prenant conscience de ces r, problemes, en mesurant l a dualite entre 1'image et l a parole, que les cineastes africains feront du bon cinema. Cependant i l faut dire que le cinema africain ne sera pas autfrentiquement africain tant qu'il n'y aura pas de politique euliturelle bien definie.'" 2 Le cinema africain dont l'essor date d'une douzaine d'annees seulement •r ei'.ste encore dans l'ambigui'te, II ne dispose pas d'-une infrastructure controlee par les cineastes n i meme par des- Africains. Le financement et l a distribution des films depend d'organismes europeens, ces films doivent done plaire et etre compris. Les cineastes sont forces au com— promis car depuis longtemps non seulement l a production mais aussi le rapport avec le public a ete etabli a. partir de criteres europeens. Les problemes de l a conception estfietique et du langage cinematographique ont f a i t 1'objet de nombreux colloques parmi les metteurs en scene africains qui s'efforcent de trouver une solution moyenne entre les exigences pratiques et le developpement d run style original. Au niveau du public, le cineaste "'"Ibid. , p . 46. 2 Ibid., p. 46. 19.7 doit transformer l a vision du cinema modelee par une formation euro-peenne. Pour cela, i l s'agit de chercher une forme d'expression pure-ment africaine qui s'adapte au temperament autochtone. Et le cineaste doit commencer par s'assurer qu'il connait"lui-meme profondement sa cul-ture. Sembene Ousmane a tente de se rapprocher du recit traditionnel dans Emitai, Mahama Trahore egalement avec Lanbaaye. Tous deux ont adap-te pour l'ecran le style de l a palabre. II est caracterise par sa len-teur, chaque action est precedee de longues discussions remplies d ' i -mages et de sous-entendus ou chacun a droit a. son monologue. Ce monologue ponctue d'expressions corporelles a un cote theatral qui permet a l'homme non de donner son opinion mais d'exprimer tout son etre dans une situation particuliere. Lambaaye particulierement s'inspire de l a tradition orale et semble etre une longue palabre illustree sur un sujet mince. Et pourtant le film presente a. Dakar en exclusivite a battu les records d'entree pendant un mots et demi. Cela prouve que le- public sait se reconnattre dans ce genre de film. II y a l a possiBilite. d'un changement dans 1'attitude du spectateur s i le langage cinematographique touche a ses points de reference pro-fonds. Dans ce cas, le cinema peut l u i parler et l'engager dans l a reflexion au l i e u de le divertir en le tenant a distance. Cependant i l faut reconnaitre que la plupart des cinephiles africains ont recu une formation europeenne et sont habitues aux formules cinematogra-phiques occidentales. En consequence, i l s manifestent une certaine reserve a l'egard des films africains.. II faut a Sembene et aux autres une grande ferveur pour louer eux-memes des salles de projection 198 et organiser des soirees populaires au profit du public defavorise qui les interesse et qui est interesse, en depit des obstacles mul-tiples. Pour le moment, i l est d i f f i c i l e de situer le cinema africain. Quelles sont ses caracteristiques? Ou va-t-il? Les reponses a ces questions sont d i f f i c i l e s a trouver car l a production est encore tres maigre et suit des voies variees, Dans l'Afrique noire francophone, sur quinze pays, quatre produisent trois ou quatre films par an: le Senegal vient en tete suivi de l a Cote d'lvoire, du Cameroun et du Niger."'" Selon Guy Hennebelle qui inclut aussi le cinema d'Afrique du Nord, i l s se regroupent selon deux grands themes: le passe et le pre-sent, le colonialisme d thier et le neocolonialisme d'aujourd'hui, 1'asservissement d'antan et les di f f i c u l t e s actuelles. Les films qui traitent de l a resistance au colonialisme s'inspirent souvent de l a for mule de style western et ne temoignent pas d'une grande profondeur. Cer tains comme Emital relevent de 1'epopee politique en eclairant l a situa tion actuelle a partir d'un incident historique passe. Ceux-ci s'inscri vent mieux dans un style specifiquement africain et tendent a. degager. d recit un enseignement pratique. Quant aux films qui se preoccupent de l a situation contemporaine, deux tendances se dessinent. Celle de l'idealisme moralisateur,dominee par l a recherche de 1'authenticity, comprend des oeuvres inspirSes du conte moral traditionnel et => souvent tentees par 1'idealisation du passe en contraste avec les Renseignements obtenus dans Cinema/Quebec, dossier special sur le cinema senegalais, Janvier, fevrier^ 1973. 19.9. problemes actuels. La tendance au "didactisme revolutionnaire", elle, se donne pour but de denoncer les problemes socioereconomiques et p o l i -tiques pour introduire la notion de changement. Sembene appartient a cette categorie avec Borom Sarret, Le Mandat, Taw et Xala. De cette classification etablie par Guy Hennebelle,''" i l ressort une tendance generalised a 1'engagement. Chez tous les cineastes s'exprime une volonte d*affirmation culturelle dans le choix des sujets comme dans l a recherche d'un style conforme a leur personnalite. Beaucoup sont jeunes et pechent par un dogmatisme qui manque de nuances, i l s ne maitrisent pas toujours un langage cinematographique mal degage de 1'influence europeenne. Cependant i l s produisent des films pour se faire entendre et leurs efforts semblent meritoires, compte- tenu des diffi c u l t e s de realisation. S'ils continuent a s'affirmer avec le meme enthousiasme, soutenus par une population receptive et un.pu-biKice. international^., grandissante-., on peut s^attendre au-developpement d'un genre artistique plus viable que l a litterature en Afrique. Le cinema est un genre tres nouveau, un mode de communication audio-visuel qui attire une multiplicity de spectateurs; II n'a jamais ete considere comme une activite reservee a une el i t e privilegiee et limitee comme 1'estalai.lit.terature.I^Aprespson 1 e%s6vr en Europe et en Amerique, i l a ete vite repris par diverses cultures,et i l leur permet d'exprimer par la voie de 1'imaginaire et par 1'illusion optique une realite possible, une expansion de 1'experience vivante reelle selon Guy Hennebelle, "Le Troisieme Festival panafricain du cinema de Ouagadaugou", L'Afrique Litteraire et Artistique, No. 22, pv 88 a 93. 2QQ les termes de Jean Duvignaud. Mode de communication actuel et urtiversel, expression de l a culture populaire moderne, l e cinema a ete adopte avec enthousiasme par des groupes de jeunes en Afrique comme en Amerique du Sud pour communiquer leurs frustrations devant un present de contraintes et se projeter dans un monde imaginaire ou peuvent s'epanouir leurs as-pirations reelles mais encore non realisees, Le cinema est plus neutre que l a litterature car sa forme ne porte pas la marque,d'une culture particuliere comme le langage.I^Illtteratureecriteiest4m art non-africain, importe en Afrique par le colonialisme. E l l e a done ete en Afrique une manifestation de 1'assimilation culturelle, un element justificateur de l'existence negre vis-a-vis du monde, et un instrument de protesta-tion. Nee dans le contexte colonial, e l l e en garde l'empreinte et renvoie constamment a ce passe. E l l e n'a jamais veritablement corres-pondu aux besoins profonds d'expression du Noir. Au contraire, le cinema afric^inaj:est,,-ne ive^sypl ,9_;6 Q..... §. une epoque ou s'etait deja effectuee une certaine prise de conscience culturelle et nationale: "II est de f a i t que le cinema africain ne pouvait naitre que dans un contexte de liberte; autrement dit dans le cadre des etats africains• souverains. Car i l s'agit bien, par l'exis-tence d'un cinema national en Afrique de 1'af-firmation d'une independance politique que ne— cessairement doit suivre une independance itl economique. Les jeunes cineastes africains n'ont pas a. se replonger dans leur passe traditionnel pour recuperer leur identite puisqu'apres l'esclavage et Paulin Soumanou Vieyra, Le Cinema et 1'Afrique, (Paris, Presence Africaine, 1969),p. 175. 201 le colonialisme leurs peres ont regagne 1'independance politique au moins. II leur est plus faci l e de se concentrer sur l a realite ac-tuelle en cherchant a integrer l a somme des influences culturelles qu'ils ont recues, Ils sont soutenus en cela par une fraternite Inter-nationale, celle des minorites et des peuples traditionnellement domi-nes qui se font entendre a travers le monde depuis une quinzaine d'an— nees grace aux medias accrus. Au lieu de se balkaniser comme la l i t t e -rature semble 1'avoir f a i t 'depuis les independances, l e cinema africain s'est internationalise tout en partant d'experiences particulieres dans des etats specifiques. Les rencontres internationales ont favorise ce phenomene au niveau de 1'Afrique ainsi que les festivals internationaux de courts et longs metrages qui ont donne a. ce cinema unepubiic--plus large. Ousmane Sembene a compris las qualites de diffusion etendus du cinema. II s'est tourne vers cet art plus concret et populaire, le considerant comme un prolongement de son oeuvre l i t t e r a i r e car i l resoud les contradictions rencontrees dans une forme artistique non africaine. L ' i l l u s i o n qui domine les deux moyens d'expression se manifeste vis-a—vis du spectateur ou du lecteur de fagon differente. Le cinema impose sa realite au spectateur avec force. II ne demande pas l'elan spontane et volontaire requis pour le lecteur mais une participation totale pendant un temps court et limite. Les moyens techniques nombreux - et_varies,le gros plan, l e plan americain, l a pro-fondeur de champ, le fondu-enchalne permettent une manipulation plus complexe du sujet. Le son a l l i e a 1'image donne une certaine souplesse 202 au recit. Tous ces elements combines.-.servent a provoquer des reactions simultanees et donnent au cinema a la fois son intensite et sa f i x i t e . Au contraire, l a litterature n'a que les mots pour s'exprimer. Et c'est l'agehcerrrent des mots, leur juxtaposition seule qui.cree l ' i l l u s i o n d'un monde. Or les mots ont pour chacun une valeur et une s i g n i f i c a -tion personnelle. Ils evoquent en chacun de nous des sensations et des emotions qui se rapportent a notre propre experience et n'atteignent pas necessairement le but que l'auteur aurait souhaite. Car la l i t t e -rature demande un acte de f o i , une volonte consciente du lecteur pour se laisser entrainer par 1'imagination dans un univers qui n'est pas le sien mais qu'il a le privilege de ramener a l u i de l a maniere qui l u i convient. Le lecteur est libre de recevoir ce qu'il veut bien recevoir. Ceci explique l a seduction que l a litterature exerce sur Ousmane Sembene. Les mots ont une qualite magique d'evocation qui pourtant peuvent preter a toutes sortes de confusions par leur f l u i d i t e et leur ambivalence. Avec le cinema, i l est certain de se faire com-prendre sans equivoque. II a actuellement en chantier un projet de film sur Samory, le grand chef qui unifia, le Mandxngue au XIX e siecle, qui fut battu et f a i t prisonnier par les troupes coloniales. Ce film sera, selon l u i , son dernier car i l l u i aura permis de completer le cheminement de sa pensee politique: "Si je fais Samory, j'abandonne le cinema [...] Mon but n'est pas de faire des films. J'ai f a i t Emitai alors que je voulais faire Samory [...] Car Samory, ce sera l a grande oeuvre de ma vie. L'homme me p l a i t , je 1'ad-mire. Et tout ce qu'il a f a i t ! II n'y a pas un chef d'Etat a l a mesure de Samory et 20.3 je doute qu'il y en ait jamais.""1" Si l'on suit l a progression de l'oeuvre cinematographique de Sembene on remarque en effet qu'apres avoir expose l a misere du peuple africain en donnant pour causes le colonialisme et les gouvernements locaux ineptes et corrompus, i l s'est f a i t l'avocat de l'unite. Seule 1'unification des ethnies et des classes sociales diverses donneront aux etats africains l a force et le dynamisme necessaires pour changer le cours de leur histoire. Pour Sembene, le cinema represente une ou-verture sur l e monde qui l u i permet de c r i s t a l l i s e r , de vulgariser sa pensee et de contribuer a 1'edification d'une Afrique nouvelle. Ses ambitions cinematographiques se limitent la,car i l veut bien defendre une cause qui l u i est chere mais i l refuse d'abandonner sa liberte ••: creatrice. II ne se trouve pas a l'aise dans un domaine qui demande beaucoup de compromis puisqu'il depend de techniciens, de producteurs, de distributeurs. Lorsque Sembene ecrit, i l est maitre de sa plume et de sa pensee. II semble bien qu'a l'avenir i l se retourne com-pletement vers l'activite l i t t e r a i r e en frangais ou en ouolof. Siridiou Diallo,"Jeune Afrique f a i t parler Sembene Ousmane", Jeune  Afrique, no. 629, 27 Janvier 1973, p. 48. 2Q4 CONCLUSION Cette etude montre que pour Ousmane Sembene, l'homme et l a creation artistique vont de pair et sont inseparables. Son oeuvre l i t t e r a i r e est une image de l a destinee que 1'Afrique est en train de se forger dans une periode de mutation et delquetexd'e son identite. Les themes discutes dans son oeuvre evoluent parallelement a. l a s i -tuation socio-politique et psychologique africaine. I l s sont situes dans un contexte purement noir, congus de l'interieur par un roman-cier qui s'est toujours senti solidaire de l a realite africaine,. Sembene est done. lef-rep%esentarit de sa societe, a. l a fois produit et voix de son peuple. Exposer ses doutes, sa revolte personnelle et chercher a recreer un systeme de valeurs coherent, conforme a l a personnalite africaine, l u i permettent de se def inir, et, ce faisant, d'apporter a. ses lecteurs une perspective nouvelle sur leur propre existence. A ce propos les remarques de Jean Paul Sartre sur le role de l'ecrivain noir dans "Orphee noiri* sont toujours valables: "_[...] a present, c'est sur sa mission qu'il fonde son droit a. l a vie et cette mission, tout comme celle du proletariat... l u i vient de sa situation historique; parce qu'il a plus que tout autre souffert de 1'exploitation capi-ta l i s t e , i l a acquis plus que tous les autres, le sens de la revolte et 1'amour de l a liberte. Et parce q u r i l est le plus opprime, c'est l a liberation des autres qu'il poursuit necessai-rement, lorsqu'il travaille a sa propre delivrance." 1 1 *• Jean Paul Sartre, "Orphee noir'-'; dans Leopold Sedar Senghor, Anthblbgie de l a nouvelle poesie negre et malgache de langue francaise, (.Paris, Presses Universitaires de France, 1948^, p. XXXIX. 205 Sartre explique l'activite l i t t e r a i r e de 1''ecrivain noir dans une perspective phenomenologique. E l l e est pour 1'ecrivain.une expression de son etre. E l l e n*est pas motivee par un besoin esthetique ou createur mais par une necessite d'expression personnelle vitale. L'ecrivain noir symbole d'un peuple ecrase par l'esclavage, par 3e colonialisme et le neocolo-nialisme,a une obligation psychologique envers lui-meme et envers les autres. II l u i faut reclamer une liberte qu'il n'a jamais connue pour. se sentir Homme. Que cette liberte soit conditionnelle et limitee a un niveau philosophique importe peu. E l l e est essentielle d'un point de vue pragmatique pour qu'il puisse sentir qu'il controle sa destinee. Et en Afrique, l a liberte individuelle vient de l a liberation collective: "La soif £ke ili:b..'e«r£tee, cette liberte creatrice a l l a i t pouvoir se changer en dignite. Le besoin insatiable de creer, de s'affirmer a leurs yeux, ce besoin qui pendant des siecles, avait ete ^ etouffe, a l l a i t etre investi pour leur cause." Si Sembene decrit i c i les sentiments des jeunes activistes revolution-naires du Front dans L'Harmattan, i l j u s t i f i e aussi les raisons qui le poussent a ecrire. Car l a creation artistique est pour l u i etroite-ment li e e a 1'evolution de son peuple. E l l e est fonction de ce peuple, elle l u i est soumise, el l e est un moyen de recuperation d'une dignite perdue par son peuple done par lui-meme. De facon presque mystique, Sembene se soumet a une mission dont i l se sent investi comme l'adepte se soumet sans conditions a l'appel de Dieu. II ne questionne pas un role dont 11 semble s i convaincu L'Harmattan, p. 297. 206 qu'il fera l'impossible pour le remplir jusqu'au bout. Car ce qui frappe en lisantl'oeuvre, comme en lisant les entrevues de l'auteur, c'est une confiance inalterable et une tenacite sans bornes dans l a poursuite d'un but fixe et precis. Sembene ne f a i t pas de compromis. II ne cherche pas a plaire. Son intransigeance est bien connue. Peu l u i importent les critiques peu flatteuses, i l sait ce qu'il cherche: "Et le mauvais roman est celui qui vise a plaire en flattant au l i e u que le bon est un acte de foi"''". Cette f o i se f a i t sentir dans 1'oeuvre meme lorsque le didactisme est trop appuye. El l e donne au texte un souffle lyrique et sincere auquel le lecteur est sensible. Les convic-tions inebranlables du romancier forcent le respect et le rendent i n -vulnerable. C'est ainsi que tout en etant inegal au point de vue de la forme, i l reste un ecrivain d'envergure que nous ne pouvons mecon— naxtre. Si au niveau purement l i t t e r a i r e i l n'a pas revolutionne l'ecriture, i l a apporte un sens de responsabilite et d'integrite ne— cessaire a sa survie dans le monde noir. II a redonne a l a creation artistique ses lettres de noblesse et une v i t a l i t e qui s'essoufflait par manque de pression exterieure apres 1'independance des etats a f r i -cains. II a demontre par sa persistance que l'art se nourrit d'ener-gie collective et que trop individualise i l se perd dans 1'abstraction appreciee seule d'un groupe privilegie reduit. CiJiest le peuple et le dynamisme de l a periode historique qu'il v i t , qui l u i apportent 1'ins-piration necessaire a l a creation. II le dit lui-meme: Jean Paul Sartre, Qu'est-ce que l a litterature? (Paris, Gallimard, c o l l . Idees, 1948),p. 80. 2Q7 "...cette periode de mutation que nous vivons actuellement, c'est l a plus riche pour un createur." 1 Parce qu1'Ousmane Sembene n'a jamais eu de doute sur son identite d'Africain et n'a pas subi les tourments d'une personnalite dedoublee comme la plupart de ses confreres, sa f o i n'a jamais f a i l l i . Cela signifie qu'il est capable d'une grande f l e x i b i l i t y pour atteindre son objectif, sans se trahir. Tous les moyens l u i sont bons pour s'exprimer et communiquer. Ainsi ses tentatives cinematographiques et journalistiques ne presentent pas de rupture avec son activite l i t t e r a i r e . Elles font preuve d'une adaptation et font partie d'une evolution naturelle dans la recherche de l a dignite et de l a liberte. Sembene u t i l i s e les moyens a sa disposition car l ' e f f i c a c i t e seule compte pour developper ses idees. Nous pouvons alors nous demander s i jusqu'a present ses activites ont porte leurs f r u i t s . Ou. ont abouti ses efforts? Cette question est cruciale puisque son oeuvre est tournee vers l'exterieur. II est d i f -f i c i l e de mesurer son influence sur le peuple car nous ne disposons pas de methodesde sondage precises et i n f a i l l i b l e s pour cela. D'autre part 1'element a. mesurer est impalpable, virtuel d'une certaine facon Pourtant nous pouvons discuter des probabilites. I/oeuvre l i t t e r a i r e , ecrite en francais a une portee limitee. Le Senegal n'ayant le p r i v i -lege d'une maison d'edition que depuis tres peu de temps, Sembene a du se soumettre aux exigences et a l'ouverture d'esprit des maison d'edition Siridiou Diallo, "Jeune Afrique f a i t parler Sembene Ousmane", Jeune  Afrique, No. 629, 27 Janvier 1973, p. 49. -20.8. francaises. II eut beaucoup de difficultes au temps du Docker noir et dut se conformer aux conditions peu avantageuses qu'on l u i proposait. II est interessant de noter au passage qu'il l u i f a l l u t attendre d'e-crire son quatrieme volume Voltaique pour se faire publier par Presence Africaine, l a maison specialisee dans les oeuvres africaines. II est bien evident que, comme tout ecrivain,Sembene est sujet aux fluctuations economiques. Apres Les Bouts de bois de Dieu sa reputation etait etablie et i l ne representait plus de risque commercial. Cependant, a. cote de cette dependance tres concrete, l'ecrivain se sentait en contradiction avec son ideal profond car l rusage de l a langue du colon le forcait une fois de plus a se tourner vers ceux qu'il voulait ignorer, Le francais l u i permettait d'atteindre des lecteurs europeens liberaux. Ce qui certes n'etait pas mauvais en sot puisqu'Il presentait un tableau de l'Afrique peu connu jusqu'alors. Mais Sembene vi s a i t l a liberation et la prise de conscience des siens. Le petit nombre de Noirs qu'il pou-vait rejoindre ne comportait qu'une minorite de sympathisants,. .-C';est ainsi qu'il se decida a employer un instrument deja u t i l i s e a des fins de propagande par les Blancs en Afrique: l e cinema, Malgre les d i f -ficultes techniques et financieres i l s'est affirme dans ce domaine ou i l a persiste: "Car le cinema est accessible a. tout le monde. J'ai done juge plus sage de me tourner vers le cinema. Avec cette forme d'expression je suis sur de toucher l a masse I...] II me permet non seulement de faire ce que ne me permet pas l a litterature, et d'aller plus loin, mais encore de faire parler les gens dans leur propre 203. langue, en 1'occurrence le ouolof." Car la langue o f f i c i e l l e du Senegal etant le frangais, elle est un symbole d.-'imperialisme culturel. E l l e represente une aberration contre laquelle Sembene se bat sans repit. L'adoption du ouolof comme langue nationale est depuis longtemps un reve pour l u i . II contribue a sa promotion comme le prouvent ses realisations cinematographiques et journalistiques. Sembene a donne au cinema africain un essor remar-quable. Reconnu a l'echelle internationale, i l a influence son de-veloppement au Senegal comme dans les autres etats africains en se montrant actif au niveau de 1'organisation, de l a promotion comme de la production. II l u i a donne une direction neorealiste et politique qui a ete suivie par des realisateurs tels que les Senegalais Babacar Samb, Mahama Trahore o u 3-e Mauritanien Mel Hondo. Jusqu'a present, le cinema africain t e l que le concoit Sembene a garde toute sa purete. II est ne d'un desir d'authentLcite poursuivi par les disciples de Sembene. Et s ' i l ne succombe pas aux tentations commerciales, i l reussira a ac-complir ce que l a litterature ne pouvait traduire pour l e peuple. Con-trairement a l a litterature, le cinema n'a pas encore acquis une forme figee dictee par des siecles de pratique et de recherche. II a l'avan— tage d'etre un l o i s i r populaire au contraire de l a litterature t r a d i -tionellement reservee a une e l i t e . II appartient enfin a une epoque qui favorise l a technique. Le cinema semble avoir apporte a Sembene le plus de satisfaction '''Siridou Diallo, "Jeune Afrique fait.parler Sembene Ousmane", Jeune  Afrique, No. 629, 27 Janvier, 1973, p. 45. 210 quant a 1'actualisation de son objectif culturel. II .lui a permis de resoudre le probleme de l a langue et le probleme de l'acces po-pulaire. II l u i a permis aussi de concretiser ses idees d'une facon directe et suff isanjnent simple pour les rendre accessibles au peuple. II a meme reUssi a inspirer tout un groupe de jeunes qui le suivent dans cette voie. Pourtant le cinema comme le journalisme ne repre-sentent que des apercus fragmentes d'un systeme global complexe qu'il a lentement elabore au cours des annees. Ce systeme a pris forme au cours de sa carriere l i t t e r a i r e a. partir des lecons que la vie l u i a apprises. Et c'est bien dans l'oeuvre l i t t e r a i r e qu'il a mis l a somme de ses experiences vecues. Au niveau personnel, l a litterature l u i a donne plus de satisfaction, ce qui l u i f a i t dire qu'elle est pour l u i un art plus, complet et plus satisfaisant. II n'a d'ailleurs pas abandonne cette forme d'expresston puisqu'il a un roman, des poemes et des pieces (en ouolof) en preparation. Le cinema et Kaddu ne sont pour l u i que les illustrations partielles d'une conception globale de l'Africain dans l'Afrique emergente. comme le demontrent les adaptations visuelles de Vehi-Ciosane, Le Mandat, La Noire de"..., Xala. Ces derniers moyens d'expression servent essentiellement a vulgariser, a mettre a l a poftee de tous l a matiere de son oeuvre l i t t e r a i r e . Cette attitude n'est pas celle d'un demagogue, el l e te-moigne de la senslbilite d'un esprit profondement humaniste: "...Prives de toute direction intellectuelle et spir i t u e l l e , talonnes par l'absurde d'une vie incomprehensible et apparemment sans issue, les hommes recherchent confusement les reponses aux angoissantes questions qu'ils se posent, e s t - i l 211 possible, e s t - i l concevable que l r a r t i s t e s'inter-dise d'eclairer, de guider ou d'inquieter les hommes? Exprimer 1'inquietude humaine, cette inquietude qui habite les hommes de notre temps depuis l a disintegration generale de l a premiere moitie de ce siecle, n'est-ce pas au demeurant l a fonction de l' a r t i s t e d'aujourd'hui?" 1 Dans un moment de desarroi s p i r i t u e l , l'humanite a besoin d'un guide et d'un catalyseur pour reorganiser sa vision du monde. L/ecrivain doue d'une sensibilite plus developpee et d'un sens critique plus aigu formule les angoisses obscures des hommes de son temps, i l s'en f a i t 1'interprete. Et s i Ousmane Sembene a decide de s'engager dans l a voie l i t t e r a i r e , c'est que^marque par sa situation historique, i l a eprouve un sentiment de revolte qui s'est traduit par l'action d'abord sociale puis intellectuelle. Le role de griot qu'il s'est assigne l u i a permis d'equilibrer ces deux tendances souvent disso-ciees dans l a perspective europeenne mais liees dans l a tradition africaine. II n'ecrit pas pour lui-meme exclusivement mais pour les autres, les Africains d'abord, " l a societe humaine"(selon ses propres termes) ensuite: "Les hommes, les femmes et les enfants evoques dans ces pages sont nes de ma plume et des faits qijiie j ^ interprete .[...] les personnages sont mes enfants. Pour vous des compagnons, avec nos dce:f.auts, nos ambitions, nos desirs et nos reves ptoiuir l'avenir." Sembene cherche a capter 1'Homme dans son contexte africain actuel car dans l'Africain d'aujourd'hui se trouve deja en formation l'Afrieain de "'"Thomas Melone, De l a negritude dans l a litterature- negro-af ricaine, (Paris, Presence Af ricaine},' 1962," p*. " 13. * ' 2, "Avertissement de l'auteur, L'Harmattan, p. 11. 212 demain. II reussit a elever les problemes d'oppression, d'exploita-tion, de racisme et d'alienation en Afrique au del? des limites geo-graphiques et a leur donner une dimension universelle. En cela, i l ajoute au role traditionnel du griot, depassant les limites du pays, de la race et se mettant au service de l a communaute universelle au lieu^jiej;reg.ter_soumis au pouyg-i^rj^local,,- - r 3 ^ r i ^ i c _ i L'oeuvre se situe dans l e contexte historique contemporain. E l l e suit fidelement et chronologiquement 1'evolution du mouvement de liberation de l'Afrique sous l a tutelle coloniale comme nous l'avons demontre dans l a premiere partie de cette etude. E l l e procede a l ' e - . limitation *des _. I.nif.lu en c es de x-t e r-i eeu'r^ e'S? E l l e f a i t passer l a responsabilite de %3 4§§HB§§ ^ f j i e a i n ^ de 1'Stranger usurpateur de ses droits aux Noirs eux-memes, en devoilant les sequelles de l a presence europeenne et en decrivant des alternatives possibles. Ce faisant, e l l e se place a. un niveau humain. Car l a situation socio-politique n'est que l'image des aspirations d^une societe. E l l e est la manifestation de l a volonte d'etre d'un peuple. Cependant a l ' i n -terieur des nations variees, un conflit d'ideaux t i r a i l l e l'Afrique. Certains se sont s i bien adaptes a. l a presence europeenne qu'ils tendent vers un systeme modele sur 1'Europe sans accorder; a. l a majo-ri t e a. peine sortie de sa soumission traditionnelle l a voix qu'elle merite. Sembene ecoute l e peuple attentivement au'contraire car celui-c i a garde une mentalite originale bien distincte. II n'a pas ete colonise culturellement au meme degre. Pour l u i , c'est le peuple qui est capable de regenerer le mouvement d'evolution culturelle et 2 1 3 historique de l'Afrique s i on l u i en donne les moyens et l'occasion. Comme Janheinz Jahn le dit s i bien: "Ce n'est que l a ou i l se reconnalt conti— nuateur et heritier legitime de son passe que l'homme trouve l a force pour de nouveaux commencements. II n'est pas question de retourner a l'Afrique traditionnelle ni d'en faire une Europe noire, i l s'agit de creer une Afrique moderne ou seraient integres les elements Strangers qui repondent aux besoins de l a vie contemporaine dans une perspective autochtone dont les valeurs auront ete l'objet d'une prise de conscience critique et d'un renouvel-lement de fagon active car sa connaissance instinctive des valeurs humaines fondamentales, son respect de l a vie l u i valent une lucidite plus detachee que l'homme ecrase par sa participation active a 1 'or-ganisation sociale. Le choix des themes, du style et du langage de Sembene corroborent ses idees. l i s marquent ce meme souci de synthese consciente qui eventuellement aboutira a une culture neo-africaine originale. II se detache de plus en plus des l o i s qui regissent l a syntaxe, 1'usage de l a langue frangaise car i l n'est pas un romancier frangais. II u t i l i s e plutot l a langue pour exprimer des attitudes et des situations purement africaines. Son oeuvre future est attendue avec interet car ell e permettra de mesurer son evolution vis-a-vis de l a forme, marquee jusqu'a present par une certaine indecision. II est possible qu'elle s'africanise s i bien qu'elle fasse l a transition Janheinz Uahn, Muntu, (Paris, Seuil, 1 9 6 1 ) , p . 1 5 ; 214 au ouolof lorsque cette langue sera suffisamment etablie et acceptee s i nous en jugeons par les efforts de l'auteur a. promouvoir cette langue autochtone. Car alors, l'auteur pourra se sentir complete-ment en harmonie avec lui-meme et avec son oeuvre. Avec chaque nouveau roman, Sembene s'affirme un peu plus et s'ap-proche un peu plus de son ideal s p i r i t u e l . II demystifie au fur et a mesure l a complexite des lois qui regissent l a societe et pesent sur l'homme. II definit l a personnalite noire a partir de son experience personnelle. Puis i l decrit differentes sortes de Noirs, non en termes ethniques mais en termes de classes sociales. II elabore sur les rapports entre classes sociales. dans un systeme capitaliste sans negliger l a perspective individuelle. Et finalement, i l arrive a l a notion fonda-mentale de l a tension creee par 1'opposition entre les besoins i n d i v i — duels de dignite et de liberte et les contraintes exercees par le groupe social. Le conflit entre l'-'indiyidu et les forces exterleures qui cherchent a le subjuguercest un theme commun a toutes les c i v i l i s a t i o n s . II sous—tend l'oeuvre entiere et l u i donne sa valeur profonde. Ainsi Sembene n'est pas un observateur politique n i un militant ideologique mais un artiste a part entiere qui a su se forger une place parmi les grands humanistes africains au cours d'une carriere d i f f i c i l e , semee d'obstacles, car apprise au f i l des romans; Sembene lui-meme est un symbole de l'Afrique emergente. Parti de rien, sans formation i n t e l -lectuelle et l i t t e r a i r e , sans meme connaxtre les raffinements de l a langue dans laquelle 11 s'exprimait, i l a reussi a s'imposer et a se realiser en tant qu'ecrivain, en tant qu'Africain et en tant qu'homme 215 Ce serait mal poser le probleme que de s'interroger sur l a qualite de duree de son oeuvre et sur sa valeur l i t t e r a i r e objective car la n'est pas l a preoccupation d' un artiste noir qui se place dans le pre-sent. L'important est qu'il s'emploie a demasquer 1' ignorance et a. lutter contre les forces qui nient a l'homme son existence, que son exemple soit compris et inspire d^autres hommes. "Oui!...la longue servitude broie l'homme, l u i ravit 1'usage autocratique de l a parole dont l a dorure dans d'autres pays a f a i t une langue de gens races". 1 Cet usage autocratique de l a parole, Ousmane Sembene a su le retrouver. De ce fait,11 a retrouve sa liberte et a mis celle-c i au service du peuple pour le faire acceder a son tour a l a dignite dont i l avait perdu le gout depuis s i longtemps. Vehi-Ciosane, p. 56. 216 BIBLIOGRAPHIE L'oeuvre l i t t e r a i r e d'Ousmane Sembene Sembene, Ousmane. Le Docker noir. Paris: Nouvelles Editions Debresse, 1956; reed. Paris: Presence Africaine, 1973. Sembene, Ousmane. 0 pays, mon beau peuple. Paris: Le Livre Contemporain, Amiot-Dumont, 1957. Sembene, Ousmane. Les Bouts de bois de Dieu. Banty-Mam_Yall. Paris: Le Livre Contemporain, 1960; reed. Paris; Presses Pocket, 1971. a Sembene, Ousmane.. ;Voltaique. Paris: Presence Africaine, 1962. Sembene, Ousmane. L'Harmattan, Paris: Presence Africaine, 1964. Sembene, Ousmane. 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