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L'idee de l'Europe Nicol, Eric 1948-12-31

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CO/3 • I L'IDEE DE L 1 EUROPE by Eric Patrick Nicol A Thesis Submitted in Partial Fulfilment of the Requirements for the Degree of MASTER OF ARTS in the Department of French « tiffin The University of British Columbia April, 1948 ABSTRACT In this year of 1948 we see for the f i r s t time the economic and p o l i t i c a l union of several nations of Western Europe. Doubtless they have united in the face of a common danger: communism; but many men of good w i l l hope that this union inspired by fear w i l l survive that fear and become the germ of a true world society. One of these nations, France, has already contributed freely to this idea, the idea of a united Europe. Many of her most eminent contemporary writers have dedicated a considerable portion of the^work, a great deal of their thought, to this problem. These French intellectuals of the 1920's and 193Q's proposed a variety of ways of accomplishing this v i t a l synthesis, a l l of their discussions reflecting the new and keen awareness that European c i v i l i z a t i o n has suddenly become extremely mortal. A surprising number of French writers not only realized, well before Munich, that the League of Nations was a house of cards, but sought the catalyst that would permit the nations of Europe, at once the glory and the curse of the world, to fuse otherwise than in the furnace of war. It i s the purpose of this thesis to note the views ofi this subject of several b r i l l i a n t minds, especially those of Valery, Benda, Larbaud, Durtain and Giraudoux. The examination w i l l be necessarily superficial, but, i t is hoped, complete enough to indicate the diversity of opinion and, more important, the unanimity of a very l i v e l y concern. L'IDEE DE L'EUROPE L'IDEE DE L'EUROPE INTRODUCTION II n'y a rien de nouveau dans l'lde'e de 1'Europe au sens politique. Bien des fois, depuis Charlemagne A N jusqu'a Hitler, des hommes reverent d'unifier les nations de ce "petit cap", par force ou par f o i . Ces reves, trop souvent souilles d'une ambition personnelle, toujours se dissiperent sans effeetuer 1'union, et sans laisser d'autre temoin de leur existence que les os des champs de bataille, et l a haine renouvelee de chaque nation pour sa voisine. Or, l'Idee de l'Europe a son origine dans l'idee de l a communaute elle-meme, communaute eompose'e de plusieurs families, f i e r s et anciens ennemis, qui doivent trouver quelque moyen de vivre ensemble en paix. La Socie'te des Nations et 1'Organisation des Nations Unies representent les derniers essais dans cet effort de faire pour les nations ce que les nations firent pour leurs v i l l e s feodales et leurs provinces independantes: elargir 1'unite sociale. C'est l a derniere marche a monter, et la plus d i f f i c i l e . Apres l a premiere Grande Guerre, une urgence s'attacha a ce projet d'union, avec l a realisation que l a guerre n'etait plus une simple vocation pour l'a£ne de l a famille, et un sujet de conversation pour divertir le salon, mais plutot une sorte de suicide national. - 2 - Personne ne sentait cette urgence nouvelle plus vivement que les intellectuels du pays qui, plus qu'aucun des autres combattants, avait souffert des blessures presque fatales: l a France. Presque tous les e'crivains francais de premier rang s'occupaient quelque part dans leurs oeuvres de l a preservation de leur c i v i l i s a t i o n , reconnaissant l a signi fication de l'Age atomtque quinzse ou vingt ans avant Hiroshima. Cet interet ne ressemblait point a 1*esprit dilettante du dix-neuvieme siecle, pendant lequel les intellectuels goutaient l'etranger avec une curiosite tranquille ou sportive, comme 1'enfant au jardin zoolo- gique. Pour l a premiere foi s on parlait de " l a crise de la c i v i l i s a t i o n europeenne", d'un ton serieuxo, parfois ardent. Pour cette g e n e r a t i o n , l'Idee de l'Europe etait devenue synonyms de l'avenir lui-meme. Les intellectuels francais des anne'es 1920 et '30 proposaient des methodes assez diverses afin d'accom- p l i r cette synthese essentielle, mais presque tous etaient d'accord que l a c i v i l i s a t i o n europ^enne etait apparue tout a coup extremement mortelle. Ces ecrivains aper- curent deja, bien avant Munich, que l a Societe des Nations etait une machine sans moteur, et chercherent l a catalyse qui permit aux nations europeennes, a. l a foi s l a gloire et l a plaie du monde, de se fondre autrement que dans l'enfer de l a guerre. Or, avant de commencer une discussion de l'Idee de l'Europe, nous devrons definir ce terme abstrait: l'Europe. Est-ce qu'il y a une Europe? M. Malraux dit que non: "II n'y a pas d'Europe. II n'y en / / 1 a jamais eu. II y a eu une Chretiente." Malraux refuse de baser ses jugements sur cette "idee assez enfantine" d'un continent imprime en rose des cartes de notre enfance, et, de meme que Toynbee, pr^fere conside'rer l'histoire sous le rapport de ci v i l i s a t i o n s entieres. De plus, i l affirms que "... l'Europe en tant qu'unite organique est souvent un dada 2 allemand..." Vraiment l'Idee de 1'Europe chez les Hitler ressemble a 1'union d'une f i l e e d'esclaves encha£nes, mais cette idee est, nous espeVons, une epave qui ne nous concerne pas. A l a f i n du siecle dernier, quand Valery cherche a definir 1'Europe, a formuler un concept qui s'eleve au dessus des f a i t s historiques des differentes nations, des guerres, des crimes d'etat, des rivautes nationales, i l ec r i t : "Je n'avals jamais songe qu'il exist at veritablement une Europe. 3 Ce nom ne m'etait qu'une expression geographique." Done, l'histoire, ou les oeuvres d'histoire, ne servent qu'a rendre plus confus celui qui veut trouver le je-ne-sais-quoi qui constitue l'esprit, l'essence de l'Europe. Deja nous nous trouvons confrontes d'un probleme semantique: fixer le sens de ce mot "Europe". Si en effet l'Europe n'est qu'une expres sion geographique, l'Idee de l'Europe devient un sujet scien- tifique plutot que l i t t e r a i r e . Non plus, ce n'est pas assez 1. Pages francaises, mai, 1945, p. 55. 2. Loc. c i t . 3. Regards sur le monde actuel, Paris, Stock, 1933, p. 12. - 4 - de definir l'Europe comme une assemblee de nations, parce qu'on nous demande immediatement: Qu*est-ce que c'est une nation? Une nation n'est pas un groupe d'hommes et de femmes avec leurs enfants, nous dit le semanticiste, c'est 4 "...an essence, a might, a will—and so a goblin". Maintenant peut-etre approchons-nous de plus pres d'une definition qui convient a notre these. Nous abordons une region de lutins et de f e e s — l e l u t i n appele Nationalisms, l a fie qu'on nomme Bonne Volonte—toute une foret de creatures invisibles, mais dont personne ne doute de 1*existence, ni de leur pouvoir de faire le mai ou le bien. Evidemment, quand on se met a decouvrir l a meilleure methode de de'truire les diables malicieux et d'encourager les fees bienfaisantes, sa prescription ne s'accordera pas necessairement a celles des autres magiciens. En effet, c'est a cause de cette diversite de potions que jamais les vieux elfes de l a foret ne ressentent aucun : malaise. Alors, notre discussion sera une sorte de conte de fees, destinee a des enfants plus grands que d'ordinaire, mais ecrite d'un style convenablement juvenile. Apres nous etre resignes au f a i t que l'Idle de l'Europe est une abstraction sujette a. une foule d'interpre- tations, nous pouvons examiner un peu le developpement, parmi les litterateurs francais, de cet interet dans l a conservation de l a c i v i l i s a t i o n europeenne. Pour une t e l l e entreprise, un bon point de depart est le Frnnznalflnhnr 4. Chase, S., The tyranny of words, London, Methuen & Co. 1939, p. 239 - 5 - Geist 1m neuen Europa d'Ernst Curtius, dans lequel l'auteur essaie a etablir des rapports sympathiques entre les Kulturideen des pays europeens: Mann kann ihrer Negation nur eine Be gaining moralischer Art entgegensetzen: die Uberzeugung, dass die Verstandigung eine praktische und eine sittliche Notwendigkeit 1st und desbalb trotz a l l e r Schwierigkeiten herbeigef Xlhrt werden muss: mit dem Einsatz der Uberzeugung" und des Verstandss; auf der Grundlage gegenseitiger Achtung; in dem entschlossen^Willen zur europaischen Kulturgemein- schaft. 5 * A part l'ironie pathetique de ces mots, en consideration des evenements historiques des annles qui suivirent leur publication, i l faut tenir compte d'un effort singulier a refuter l a notion que chaque nation possede son type de genie artistique, comme propriete particuliere, son "German!smus". "Der franzosische Geist, nicht weniger als der deutsche, 1st eine Synthese verschiedener Elemente « 6 und darum der Erneuerung fahig." Analyser un esprit national, ein Geist, voila un projet assez nebuleux, mais certainement l a tentative de Curtius doit representor l a moins nuisible des solutions. Plus important et plus decisif est ce chapitre de son oeuvre qui traite de 1'esprit europeen dans l a litterature francaise, suitout depuis l a Revolution: "Aber auch in Frankreieh hat die Idee europfiischer Geistes- gemeinschaft im Sinne der polyphonen Harmonie eine grosse 5, Stuttgart, Deutsche Verlags-Anstalt, 1925, p. 219. 6. Ibid., p. 270. - 6 - "Tradition". Conformement a une mode nouvelle, cette harmonie devient une cacophonie stridente apres l a guerre de 1914-18, et c'est l a notre sujet; mais nous devons nous rappeler cette grande tradition, qui commence a tous egards avec De l'Allemagne de Mme. de Stael. "11 faut," d i t - e l l e , "dans ces temps modernes, avoir 1'esprit europeen.? En effet, un bon nombre de ses successeurs avai'ent 1'esprit europeen, comme en temoignent l a fondation : du" Globe, les oeuvres de Taine et de Renan, 1'influence de Poe et d'Emerson (surtout sur Baudelaire, un des plus grands des Europeans, qui franch!s- sait les frontieres de 1'esprit, qui partait pour partir, qui eherchait a abolir 1'horizon intellectuel). Avant l a f i n du siecle prenait forme l'embryon d'un nouveau type: ... der neue Menschentyp des 20 Jahrhunderts uber die geschichtlichen Schranken einer nationalen Tradition hinauswachst, und dieser neue Typus auch in Frankreich gesehen und geschaffen wurde.8 Avec Jean Christophe, Barnabooth et toute une bibliotheque d'oeuvres semblables, l a litterature francaise devient l a plus cosmopolite du monde. C'est au point ou on se demande comment des pays peuvent encore se meconnaitre s i completement malgre cet effort prodigieux, en France et ailleurs. A ce qu'il para£t, plus on connalt les autres, plus on se de'finit. Entre 1'ignorance totale et l a connaissance totale se trouvent les champs de Mars. 7. Curtius, E., Franzosisoher Geist im neuen Europa. p. 291. 8. Ibid., p. 299. - 7 - Comment lancer notre leger canot sur le grand, fleuve de l a litterature francaise contemporaine, ; afin d'y pecher l'Idee de l'Europe? C'est un projet formidable, et toujours a refaire. Mais souvent les ecrivains individuels ne sont pas aussi importants que les "grands courants" de ce fleuve, de sorte qu'il ne faut pas remonter a toutes les sources. II suffira, peut-etre, d'identifier et de discuter: l'oeuvre des representants les plus distingu^s d'un courant principal: ceux qui se sont propose^ l'examen de l a crise de , l a c i v i l i s a t i o n europeenne. Autrefois l'Europe etait l a c i v i l i s a t i o n ; maintenant d'autres c i v i l i s a t i o n s , ou des bar- bares mecanise's, l a menacent au dehors, pendant qu'une pourri- ture morale l a menace en dedans. Surtout pendant l a periode de Locarno on voit l a crue de ce courant, ces annees entre deux guerres pendant lesquelles d'honnetes hommes d'e'tat de presque tous les grands pays tachent de conjurer les v i e i l l e s haines et d'abolir l a guerre. C'est une ere courte de pros per i t e, physique et morale, qui prouve que l'arbitre supreme de l'Idee de l'Europe, c'est l'estomac. Surtout pendant cette periode, des penseurs qui s'expriment dans tous les genres—historiens, philosophes, poetes, romanciers—cherchent les causes et la nature meme de la crise: "... l'annee 1925 est le signal d'une recrudes cence d'essais pour comprendre, expliquer et diriger notre temps, et ... les jeunes generations sont, en ce sens, de - 8 - 9 'plus en plus actives." Le poete, decouvrant que le noli me tangere artistique ne l u i epargne pas le service m i l i t a i r e , s'interesse vivement au problemede l a communion humaine. Apres l a guerre de 1914-18, et mSme auparavant, on remarque une reaction contre l a retraite de l a vie, contre l'esoterisme des symbolistes. Si le poete reste dans sa tour d'ivoire, du moins se s e r t - i l des fene^tres pour t i r e r sur l'ennemi a l a porte. Partput on ressent un desir de meler l'art a 1*action, de rendre a l a plume sa place parmi les armes de combat, en face de l a destruction. Par exemple, Guillaume Apollinaire, voyageur avide de poe'sies, a envie d'avaler toute l a planete, comme i l s'e'crie dans Vendemialre: J'ai soif, v i l l e s de France et d'Europe et du monde Venez toutes couler dans ma gorge profonde. Avouant une gourmandise semblable, l'avant-garde des jeunes ecrivains s'applique a l a conquete du monde. I l s parcourent le terrain des l i v r e s strangers, puisque surtout apres l a guerre le volume de l a traduction s'accroit. De meme, les revues visant a soutenir un ideal europeen se multiplient apres 1918—Europe, l a Revue Europeenne, Glarte, Evolution, Monde, Revue de Geneve, Le Monde Nouveau, et l a puissante Nouvelle Revue Francaise, chacune publiant des traductions de prose et de poe'sie etrangeres, chacune temoignant ce souci nouveau de mettre ses lecteurs au courant de l a production l i t t e r a i r e l a plus recente de toute l'Europe. 9. Se'nechal, C., Les grands courants de l a litterature  francaise contemporalne, Paris, Socie'te francaise d'»Editions l i t t e r a i r e s et techniques, 1954, p. 412. - 9 - D'un autre cote, dans son etude de l'histoire universelle, E l i e Faure cherche l'e'nergie creatrice qui a caracterise l'Europe, et dans Les Constructeurs i l montre qu'il n'y a pas une seule race qui ait bati cette c i v i l i s a  tion, que c'est un melange magnifique et infiniment subtil: "Les grandes c i v i l i s a t i o n s qui nous ont formes, ont chacune une part egale a notre reconnaissance..." Et, comme plu- A sieurs des autres penseurs, i l reconnait l a valeur de 1'universalisme catholique. Nul moyen de franchir les barri- eres du nationalisme n'est neglige: Enfin les rapports avec l'etranger vont croissant, et grace au Pen-Club, chacun prendra contact, surtout apre"s l a guerre, avec de nombreux ecrivains de l'epoque et se sentira souvant plus proche de t e l Ame'ricain ou de t e l Russe que de ses propres compa- triotes. Un esprit nouveau apparait: non seulement on ecrit pour un public europeen, mais on se^ent le compagnon des ecrivains que les frontieres separent encore. H Puisqu'il serait d i f f i c i l e d'examiner en detail toutes les branches de cet arbre vigoureujt, i l faut choisir celles qui, si elles ne sont pas les plus basses, du moins sont assez solides pour soutenir une these academique. Vale'ry, Benda, Duhamel, Rolland, Larbaud et Durtain, Giraudoux—tels sont les genies dont 1*etude de l a crise de la c i v i l i s a t i o n europeenne, chacun a sa facon, constitue le coeur des chapitres qui suivent. D'autres ecrivains aideront a completer.!'ensemble du tableau de l'Europe—sauf une voix, celle de Charles Maurras et de 1'Action Francaise. Cette 10. Senechal, op. c i t . , p. 150 11. Ibid., p. 192. - 10 - voix, comme un e'cho du passe de la France, affirmant le besoin de l a discipline nationale, du retour a l a tradition grecque, de l a suffisance d'un nationalisme inte'gral, et invoquant l a restauration du trone et de l'autel comme les p i l o t i s vermoulus de la societe, est un anacbronisme qu'on yentendra a peine. L'oreille droite est un peu sourde. Le but de cette recherche, done, n'est pas d'inclure tout ce qu'offre l a litterature francaise contemporaine au sujet de l'Idee de l'Europe, mais c'est d'examiner assez des oeuvres de 1'elite l i t t e r a i r e pour indiquer l a diversite de leurs vues et, chose plus important, l'unanimlte de> leur inquietude. CHAPITRE I L njNf VERS ALT-SME £ff J, 'ESPRIT Une des voix les plus cairnes et les plus raisonnees qui ont parle' de l a crise de l a c i v i l i s a t i o n europe'enne est celle de Paul Vale'ry. C'est un sujet qu'on n'associe pas toujours avec ce diamant solitaire dans l a couronne l i t t e r a i r e ^de l a France, diamant bleu qui reflete d'un t e l brillant l a pure Mediterranee et "l'azur" celeste de Mallanne. Or, cet ecrivain malgre' l u i , ce poete qui s'est retire' de l a poe'sie et de toute activite' litte'raire pendant tant d'annees pour poursuivre son "moi" evasif jusqu'au bout, jette son regard sur le monde actuel et nous dit tres clairement ce qu'il voit. D'ailleurs, son effort de c r i s t a l l i s e r 1'essence de sa person- nalite, de trouver le facteur commun le plus haut des hommes, implique son aversion au temporel et au conditionae'. Quand i l se distingue avec "un dedain souverain" de tout ce qui, dans le "moi", n'est pas conscience pure, i l s'eleve au-dessus des partis pris des nationalismes: "Le drame qui se joue est celui de l'homme universel retrouve' a travers les accidents et le 12 particulier." Si nous tachpns de faire 1'ascension raids de cette cime de la conscience de soi, nous respirerons un a i r bien rarefie, mais ce sera un air bien pur. Et plus nous, approchons de cette cime, plus le panorama du monde s'l l a r g i t . Valery s'oppose toujours au pouvoir de'regle' des mots, s i souvent precurseurs de l a pensee et excitateurs des emotions. II se rapproche de "ce moi inqualifiable qui n'a 12. Brodin, P., Les ecrivains francais de 1'entre-deux- guerres, Montreal, Valiquette,^1943, p. 103. - 11 -- 12 - pas de nom" et "Qui n'a pas d ' h i s t o i r e , pronom u n i v e r s e l , 13 a p p e l l a t i o n de c e c i qui n'a pas de rapport avec un v i s a g e . " C ' e s t - a - d i r e q u ' i l dedaigne tous l e s t r a i t s p l u s ou moins s u p e r f i c i e l s qui d i s t i n g u e n t non seulement l e F r a n c a i s ou l'Europeen, mais 1'homme de to u t e race. ' I I se met a r a c i e r l e s a n a t i f e s q u i , pendant des s i e c l e s , se sont accroches au langage, et a l a pensee elle-meme: "Je remonte a l a source ou cesse meme un nom." I I s a l t que s'exprimer, c ' e s t contaminer ses idees, de s o r t e que, quand i l s'exprime, i l se montre supremement ma i t r e de ses mots.' Grace a c e t t e e x p r e s s i o n scrupuleuse nous l e voyons p a r v e n i r non seulement a une a c t i - v i t e i n t e l l e c t u e l l e independante de son o b j e t , mais a u s s i a un but peut - e t r e p l u s s i g n i f i c a t i f : "... l a f i n s e r a i t l a decouverte de 1'Homme u n i v e r s e l et l ' o r i g i n e de l ' a c t i v i t e s c i e n t i f i q u e et a r t i s t i q u e , de l a connaissance et de l a 14 c r e a t i o n . " A i n s i c e l u i qui avance en lui-meme assez l o i n v e r s " l e moi l e p l u s nu" a t t e i n t - i l a ce p l a n p l u s l a r g e de 1 ' u n i v e r s e l , en decouvrant l a f o r c e m o t r i c e de tout homme. C'est un p r o j e t ambitieux, t r o p ambitieux pour l a p l u p a r t des hommes. Le hie de l a cime v a l e r i e n n e , c'est q u ' i l n'y a pas assez de p l a c e l a - h a u t . Sous ces r a p p o r t s V a l e r y , comme Des c a r t e s et Da V i n c i , repre'sente un e s p r i t u n i v e r s e l , qui p r e f e r e meme p a r l e r l a langue I n t e r n a t i o n a l e des mathematiques, qui met l e p l a i s i r i n t e l l e c t u e l au-dessus du p l a i s i r p o e t i q u e : 13. V a l e r y , Paul-, " I n t r o d u c t i o n a l a methode de Leonard de V i n c i , " V a r i e t e I, P a r i s , G a l l i m a r d , 1924, p. 198. 14. V a l e r y , P a u l , I b i d . , p. 211. - 1 5 - Je f a i s des pas admlrables Dans l e s pas de ma r a i s o n . Quelquefois nous avons de l a d i f f i c u l t e a s u i v r e l a t r a c e de ses pas, mais c ' e s t parce que nous n'y voyons pas c l a i r , non pas parce que V a l e r y ne marche pas d r o i t . Vale'ry ne se soucie pas de ceux qui. s ' e c a r t e n t de son chemin, des p e l e r i n s de l a p e r f e c t i o n i n t e l l e c t u e l l e qui tombent au bord de l a ro u t e . C'est cet i n d i v i d u a l i s m e qu'on l u i reproche. R o l l a n d , p a r exemple, attaque son isolement olympien: "Le grand i n d i v i d u ne v i t que pour l u i s e u l . . . . II est assez f o r t et assez noble pour e t r e v r a i l a  de s s u s : i l ne f e i n t pas de v i v r e pour l e peuple q u ' i l a s s e r v i t . * . - . II ne v i t pas pour l e nombre. II v i t pour 1 ' e s p r i t . . . . " Ces mots superbes, dont i l se drape, comme d'un manteau, couvrent des lo q u e s . II se c r o i t l i b r e . II se c r o i t m a i t r e et seigneur. Sur quoi r e g n e - t - i l ? Sur un desert.I 5 R o l l a n d n'est pas d'accord que " q u i s'eleve s ' i s o l e , " du moins quand on s ' i s o l e v o l o n t a i r e m e n t . En e f f e t , l a f r o i d e u r de l a methode raisonnee qu'emploient V a l e r y et Benda ne c o n v i e n t pas a l a c r e a t i o n d'un p a r t i p o p u l a i r e . La p l u p a r t des hommes c r o i e n t encore que " l e coeur a ses r a i s o n s que l a r a i s o n ne A. connait pas;" mais R o l l a n d a - t - i l r a i s o n quand i l a f f i r m s que V a l e r y regne sur un d e s e r t i n t e l l e c t u e l ? S ' i l en e s t a i n s i , c ' e st un d e s e r t q u i o f f r e de beaux mirages. " L ' o s c i l l a t i o n du n a v i r e a ete s i f o r t e que l e s lampes l e s mieux suspendues se sont a l a f i n r e n v e r s e e s . . . . " A i n s i V a l e r y e u t - i l besoin de 1'experience de l a guerre pour e c r i r e , en. 1919, dans une l e t t r e a. 1'Athenaeum de Londres: 15. R o l l a n d , R., Quinze ans de combat, P a r i s , Rieder, 1935, p. LX 16. "La c r i s e de 1 ' e s p r i t , " V a r i e t e I, P a r i s , G a l l i m a r d , 1924, p. 16. - 14 - "Nous autres, civ i l i s a t i o n s , nous savons maintenant que nous sommes mortelles... Nous sentons qu'une c i v i l i s a t i o n a l a meme 17 fr a g i l i t e qu'une vie." Des ce moment Valery s'interesse de plus en plus au sort de l a civ i l i s a t i o n qui l'a forme', l a c i v i l i s a t i o n dont, depuis les jours de sa jeunesse a Genes, parmi les grandeurs de l ' l t a l i e antique, i l est un des representants principaux. M^ me 1'intel lect, pour se perfectionner, doit avoir un milieu convenable, et pour Vale'ry ce milieu ne se trouve que dans le genre de vie europeen. Pour cette raison, i l n'y a rien d'obscur ou d'esoterique dans cette partie de son oeuvre qui traite de l'idee de l'Europe. II demande: L'Europe deviendra-t-elle ce qu'elle est en realite', c'est-a-dire un petit cap du continent asiatique? Qu bien l'Europe restera-t-elle ce qu'elle parait, c'est-a-dire l a partie precieuse de l'univers terrestre, l a perle de l a sphere, le cerveau d'un vaste corps?! 8 Valery tente de proposer l a notion meme de c i v i l i s a t i o n . Ensuite i l prend sa place au premier rang des defenseurs de l'Europe, et ce sera une defense vigoureuse. La Crise de 1'Esprit fut 1'appel de ralliement.pour toute une petite annee de penseurs. Quelle sera la nature de cette de'fense? Vale'ry dit que l'Europe repre'sente le cerveau du monde, une sorte de Monsieur Teste de toute la terre. C'est-a-dire que l'Europe j u s t i f i e son existence en jouant son role a c t i f et vi t a l de Capitale de 1'Esprit, non pas simplement l'objet 17. "La Crise de 1'Esprit," Varie'te I, Paris, Gallimard, 1924, P . 11. 18. Ibid., p. 23 - 15 - d'une veneration du passe i l l u s t r e , mais le seul guide capable de nous conduire a travers un avenir tenebreux. Selon Valery, une nemorrhagie de plus de ce cerveau sera fatale pour tout le corps. D'ailleurs, i l n'est pas seul quand i l s'en tient a cette ligne de combat, car a son cote Suares envoie des •borates-. Le princlpe consiste a defendre l a conscience et la realite de l'Europe contre ce qui n'est pas 1'esprit, le sentiment et 1*ordre europeens: contre les Barbares, contre l'Asie, contre les noirs et les jaunes sans doute: mais d'abord contre le Nord de 1'Amerique.1^ Ici Suares t i r e a toute volee, tandis que Valery, comme nous verrons, prefere un feu d'enfilade. En effet, Suares condamne l'Europe a une s t e r i l i t e spirituelle en y excluant tout ce qui n'est pas europeen, ce qui contredit le concept propose par Eaure d'une c i v i l i s a t i o n comme phenomene dynamique. II reconnait cette possibilite: On ne doit rien aux insectes, rien aux infiniment nombreux, aux infiniment petits qui sont le germe de l'engrais peut-etre, mais a coup sur les porteurs de toute epidemie. 2^ Plutot l a famine que l a ve'role.' Valery, par contre, reconnait le besoin d'un commerce d'idees, quoiqu'il soit d'accord avec-Suares quand celui- c i declare: "Tout etre vivant est guette par 1'automate. Le monde ne peut etre sauve' que par l'Europe. Et l'Europe ne sera sauvee que par un heroisme de 21 la Gonnaissance." Or, i l faut examiner avec. soin ces declarations, de peur qu'elles ne soient que des oris de guerre. Quels sont 19. Suares, A., "Vues d'Europe," Kra ed., Anthologie de s  essayistes franpais contemporains, Paris, Kra, 1929, p." 94. 20. Ibid., p. 101. 21. Ibid., p. 104. - 16 - l e s dangers qui menacent l e monde, et que l'Europe seule peut v a i n c r e ? E t de quoi l e s heros de l a Connaissance d o i v e n t - i l s sauver l'Europe? Dans une conference prononcee en 1932 a l ' U n i v e r s i t e des Annales, V a l e r y d i s c u t e l e s causes de 1 1 i n s t a b i l i t y du monde moderne, et sur t o u t l e r o l e que joue 1 ' e s p r i t dans l e s mutations r a p i d e s de ce monde; apres l a premiere Grande Guerre, l'Europe s'est s e n t i e pe'rissable dans to u t ce qu.telle t i e n t cher: Un f r i s s o n e x t r a o r d i n a i r e , a couru l a moelle de l'Europe, e l l e a s e n t i par tous ses noyaux pensants q u ' e l l e ne se r e c o n n a i s s a i t p l u s , q u ' e l l e c e s s a i t de se ressembler, q u ' e l l e a l l a i t perdre conscience, une conscience ac q u i s e par des s i e c l e s de malheurs su p p o r t a b l e s par des m i l l i e r s d'hommes de premier or d r e , par des chances geographiques, ethniques, h i s t o r i q u e s innombrables. 2^ C'est done 1 ' a f f a i b l i s s e m e n t du p o u v o i r de 1 ' e s p r i t euiopeen qui inquiete V a l e r y , pour qui 1 ' e s p r i t europe'en e s t 1 ' e s p r i t c r e a t e u r p a r e x c e l l e n c e , 1 ' e s p r i t doue par l e s c i r c o n s t a n c e s d'un c l i m a t i n t e l l e c t u e l p l u s f a v o r a b l e qu'aucun a u t r e . Les I r l a n d a i s d i s e n t que l e d i a b l e qu'on connait e s t p r e f e r a b l e au d i a b l e qu'on ne conn a i t pas; et l a soeur et l e f r e r e q u i se c h a m a i l l e n t t o u j o u r s en f a m i l l e s'unissent c o n t r e l'ennemi commun; de meme l e s h e r i t i e r s de ce que V a l e r y a p p e l l e l a conscience europeenne doivent s ' u n i r , et se con s a c r e r a " l a p o l i t i q u e de 1 ' e s p r i t " . L'ennemi commun, pour l'Europe et pour l e monde, sera l e ma t e r i a l i s m e qui se propage t o u t , autour du cont i n e n t et meme s'y i n f l i t r e de p l u s en p l u s . Reprise moderne de c e t t e b a r b a r i e q u i d e t r u i s i t 1'empiie romaine, i l menace d ' e n g l o u t i r c e t t e c i v i l i s a t i o n q u i , comme 22. La p o l i t i q u e de 1 ' e s p r i t , n o t r e souverain b i e n , Manchester, E d i t i o n s de l ' U n i v e r s i t e de Manchester, 1941, p. 33. - 1 7 - un bon v i n , a muri pendant tant de s i e c l e s , qui possede un bouquet tout s p e c i a l qu'on ne peut pas reproduire v i t e dans une machine. Thibaudet d e c r i t une p a r t i e du procede: Depuis l e XVIe s i e c l e au moins, l e genre de v i e europeen, sans r e a l i s e r jamais un type p a r f a i t , d ' e q u i l i b r e - d ' E t a t s ' o u de na t i o n s , o s c i l l e autour de cet e q u i l i b r e , l'admet t a n t o t en d r o i t et tantot en f a i t . L'Europeen q u a l i f i e ' ne v i t pas dans une na t i o n , mais dan's un ordre de nations. 23 . Dans l a G-uerre et l a P a i x de T o l s t o i nous voyons un general. allemand, qui p a r l e f r a n c a i s de 'preference, commander une armee russe en guerre avec Napoleon. ' C'est l a peut-etre l e type europeen, en quelque s o r t e . Au dela de sa v i e prive'e et de sa v i e p a t r i o t i q u e , i l prend sa place dans un cadre p l u s l a r g e ou, a son i n s u , i l f a i t son devoir: L'Europe est un systeme a deux versants sur deux mondes opposes et complementaires: l e genre de v i e europeen, interpret'e selpn son genie propre ^ . par chaque n a t i o n , c o n s i s t e a. mettre en rapport a t r a v e r s un isthme, l a mer celto-germanique et l a mer g r e c o - l a t i n e . 2 ^ , C'est au bord de l a mer g r e c o - l a t i n e que' V a l e r y trouve l e fond de ce genre de v i e europeen. A ses yeux, 1'esp r i t q u ' i l faut conserver est l ' e s p r i t c l a s s i q u e , et l e s i n f l u e n c e s qui l ' o n t faconne" sont c e l l e s de l a Grece, de Rome et du c h r i s t i a n i s m e . Toute son oeuvre rend un c u l t e au temple pur de l a pensee grecque. V a l e r y d e s i r e t o u j o u r s l a c l a r t e , 1'ordre et l a pre'cision d'un E u c l i d e , e t , f i d e l e a l a pensee p l a t o n i c i e n n e , pendant v i n g t ans i l e x i l e de sa 23. Thibaudet, A., "Pour une d e f i n i t i o n de l'Europe," K ra ed., Anthologie des e s s a y i s t e s f r a n c a i s contemporains, P a r i s , Kra, .1929, p.- 141. ' b 24. , I b i d . , p. 142. - 18 - v i e l e poete q u ' i l est lui-meme, pour m a i n t e n i r l a d i s c i p l i n e , de 1 ' e s p r i t . A t r a v e r s t o u t e sa poesie on v o i t l a purete' d'un parthenon, a u s s i b i e n que c e l l e du cygne mallarmeen, et pa r t o u t e t i n c e l l e l e bleu de "ce t o i t t r a n q u i l l e ou marchent des colombes." Lui-meme m e r i d i o n a l , Vale'ry f a i t l ' e l o g e du c l i m a t i n t e l l e c t u e l q u ' o f f r e c e t t e r e g i o n de l a t e r r e : Vous voyez comme l a purete du c i e l , 1 'horizon c l a i r et net, une noble d i s p o s i t i o n des cotes, peuvent non seulement e t r e des c o n d i t i o n s g e n e r a l e s d ' a t t r a c t i o n pour l a v i e et de developpement pour l a c i v i l i s a t i o n , mais encore des elements e x c i t a t e u r s de c e t t e sensi^- b i l i t e ' i n t e l l e c t u e l l e p a r t i c u l i e r e qui se d i s t i n g u e a peine de l a pensee.25 Nous e'prouverions des d i f f i c u l t e s p e u t - e t r e s i nous t a c h i o n s d ' i s o l e r ces "elements e x c i t a t e u r s " , mais on ne doute pas de l e u r e x i s t e n c e . Surtout quand V a l e r y a f f i r m e : La nature mediterraneenne, l e s r e s s o u r c e s ^ q u ' e l l e o f f r a i t , l e s r e l a t i o n s q u ' e l l e a determinees ou imposees, sont a l ' o r i g i n e de l'etonnante t r a n s  formation psychologique et technique q u i , en peu de s i e c l e s , a s i profondement d i s t i n g u e l e s Europeens du r e s t e des hommes, et l e s temps modernes des epoques a n t e r i e u r e s . 2 6 Q u e l l e que s o i t c e t t e " t r a n s f o r m a t i o n psychologique et t e c h n i q u e " qui d i s t i n g u e l e s Europeens, i l e s t evident que V a l e r y l e s regarde comme un ordre d'hommes t o u t s p e c i a l , grace a ce m i l i e u mediterranean. A l ' a v i s de V a l e r y , l'Europe a donne l e f r u i t de son i n v e n t i o n et de sa c u l t u r e au r e s t e du monde, a n o u r r i ces pays q u i , devenus p u i s s a n t s , menacent l a source meme de l e u r p o u v o i r . E l l e a vendu sa s u z e r a i n e t e au monde, avec ce 25. " I n s p i r a t i o n s mediterraneennes," V a r i e t e I I I , P a r i s , G a l l i m a r d , 1935, p. 261. 26. I b i d . , p. 262. - 19 - r e s u l t a t du "... re t o u r de. l'Europe au rang secondaire que l u i assignent ses dimensions, et duquel l e s travaux et l e s echanges, i n t e r n e s de son e s p r i t l ' a v a i e n t t i r e e . L'Europe n'aura.. 27 pas eu l a p o l i t i q u e de sa pensee." Seule une d i c t a t u r e de 1 ' e s p r i t europeen 1 ' a u r a i t sauvee de c e t t e decheance: "L'Europe a v a i t en s o i de quoi se soumettre, et r e g i r , et ordonner a des f i n s europeennes l e r e s t e du monde. E l l e a v a i t 28 des moyens i n v i n c i b l e s et l e s hommes qui l e s avaie n t c r e e s . " On se demande q u e l l e s sont ces " f i n s europeennes", a moins q u ' e l l e s ne s o i e n t l ' e s c l a v a g e i n t e l l e c t u e l des pays non- europe'ens. C e l a sent un fascisme s p i r i t u e l . P e u t - e t r e V a l e r y se t r o m p e - t - i l un peu quand i l suggere 1 ' i m p o s i t i o n d'un i d e a l europeen sur l e r e s t e du monde, en n e g l i g e a n t l e dyna- misme de l ' h i s t o i r e . I I n'y a pas des f i n s europeennes, ou i l y a t r o p de f i n s europeennes, et l e s hommes qui ont cree' des moyens i n v i n c i b l e s d'ordonner l e r e s t e du monde ont a u s s i cree l e s annales d ' i n t r i g u e et de carnage dont s o u f f r e l e monde e n t i e r . En e f f e t , t r o p de non-Europeens ont connu une " f i n " e u r o p e e n n e — l a f i n qui e s t l a tombe. V a l e r y accuse l e s Europeens d'etre aveugle's par l e u r h i s t o i r e , de r e g a r d e r en a r r i e r e au l i e u de r e c o n n a i t r e l a route en avant, mais p a r f o i s i l f a i t l e meme faux pas: Les m i s e r a b l e s Europeens ont mieux aime' jouer aux Armagnacs et aux Bourguignons, que de prendre sur t o u t e l a t e r r e l e grand r o l e que l e s Romains surent prendre et t e n i r pendant des s i e c l e s dans l e monde de l e u r temps. 2§ 27. Regards sur l e monde a c t u e l , P a r i s , Stock, 1933, p. 40. 28. I b i d . , p. 49. 29. I b i d . , p. 51. - 20 - A part l a comparaison Infortunee du Romain (qui n' exist e plus) a l'Europeen (qui n'a jamais existe') , on s'etonne que Valery approuve l a me'thode c i v i l i s a t r i c e et l e sort inevitable du conquerant. II est encore possible que l a decheance q u ' i l deplore aboutira a une renaissance de 1'esprit europeen, p u r i f i e de l'egoisme qu'inspire son passe'. En tout cas l'Europe, non plus que l a Rome des empereUrs, n'aurait pu dominer longtemps l a vie i n t e l l e c t u e l l e du reste du monde, surtout s i , comme Valery l e pretend, un des elements neces- saires du v r a i type europe'en est un climat mediterranean. Pour l a plupart des non-Europe'ens, done, ce serait un e s p r i t a r t i f i c i e l et s t e r i l e . De meme que Duhamel et plusieurs des autres e c r i v a i n s discutes dans l e s chapitres a suivre, Vale'ry jette son regard le plus inquiet sur l a brebis egaree qui s'est revelee un loup formidable: 1'Ame'ricain. Les serfs et l e s here'tiques europeens ont cree' un colosse dont 1'ombre s'etend jusqu'au continent q u ' i l s f u i r e n t . D ' a i l l e u r s , l e s domestiques ne font pas de bons maitres: "L'Europe aspire visiblement a etre gouvernee par une commission americaine. Toute sa p o l i t i q u e 30 s'y d i r i g e . " Pour trouver des compagnons compatibles, i l faut tourner l e dos a l'Ouest, ou le beau sol mediterraneen se couche derriere des nuages sombres, et regarder l ' E s t . A i n s i Valery, en jugeant que l e t e i n t de l a peau n'a pas autant d'importance que 1'esprit d'une c i v i l i s a t i o n , s'engage-t-il volontiers dans l e nouveau "commerce de sentiments" 30. Regards sur le monde actuel, p. 51. avec 1'Extreme-Orient, et s u r t o u t avec l a Chine: Quoi de p l u s neuf et de p l u s capable de consequences profondes, que l ' e n t r e p r i s e d'une correspondance toute d i r e c t e entre l e s e s p r i t s de l'Europe et ceux de 1'Extreme-Asie, et meme entre l e s coeurs?31 Suggestion i n t e r e s s a n t e , c e t t e l i a i s o n des deux grandes c i v i l i s a t i o n s anciennes, c o n t r e l e s Barbares e n v a h i s s a n t s , deux c i v i l i s a t i o n s qui mettent l e s choses de 1 ' e s p r i t au-dessus du co n t o r t m a t e r i e l , qui p r e f e r e n t l a contemplation au mouve- ment, qui aiment mieux j o u i r du bouquet de l a v i e que de l ' a v a l e r en gourmand: I c i , comme l a - b a s , chaque i n s t a n t s o u f f r e du passe et de^1'avenir. I I e s t c l a i r que l a t r a d i t i o n et l e p r o g r e s sont deux grands ennemis du genre humain. 32 C'est dommage que ce commerce de .sentiments ne f a s s e pas concurrence au commerce de d o l l a r s , mais puisqu'on ne peut echapper n i a l a t r a d i t i o n n i au progres i l f a u t l e s subor- donner a un i d e a l vigoureux p l u t o t que s e n t i m e n t a l . Voyons comment V a l e r y f e r a i t c e t t e campagne. V a l e r y comprend b i e n que, de nos j o u r s , l e s f r o n t i e r e d'une n a t i o n ne peuvent s ' e l a r g i r sans v i o l e r c e l l e s d'une autre n a t i o n . L'homme a parcouru toute l a t e r r e : "Le temps 33 du monde f i n i commence." Desormais ses e x p l o r a t i o n s se r e s t r e i n d r o n t au royaume de 1 ' e s p r i t et de 1'imagination. Surtout i l f a u t sonder l e c a r a c t e r e de l ' e t r a n g e r , e t u d i e r l e s t r a i t s de sa p e r s o n n a l i t e , e ' t a b l i r des e n t e n t e s qui s o i e n t profondes avant d'etre c o r d i a l e s . V a l e r y constate que l e s 31. Regards sur l e monde a c t u e l , p. 158. 32. I b i d . , p. 174. 33. I b i d . , p. 35. - 22 - n a t i o n s ne r e u s s i s s e n t jamais a se comprendre parce q u ' i l e x i s t e cet abime d'ignorance: Ce n'est p a s ^ n e des moindres d i f f i c u l t e s de l a p o l i t i q u e s p e c u l a t i v e que c e t t e i m p o s s i b i l i t e de comparer ces grandes entite's qui ne se touchent et ne s ' a f f e c t e n t l'une l ' a u t r e que par l e u r s c a r a c t e r e s et l e u r s moyens e x t e r i e u r s . 3 4 Moyens e x t e r i e u r s , d ' a i l l e u r s , q ui peuvent l e s e f f a c e r de l a t e r r e . Les hommes se trompent t o u j o u r s en jugeant l e s gens d'un autre pays: Cette grande impuissance e s t f a t a l e a l'espece humaine; c ' e s t e l l e , b i e n p l u s que l e s i n t i r e t s , q ui oppose l e s n a t i o n s l e s unes aux a u t r e s , et qui s'oppose a une o r g a n i s a t i o n de 1'ensemble des hommes sur l e globe....35 Ces conceptions erronees du c a r a c t e r e de l ' e t r a n g e r se montrent p l u s f o r t e s que l e s a l l i a n c e s de guerre meme: on v i e n t de v o i r l e s G.I.'s des f o r c e s d'occupation admirer l e s Allemands p l u s que l e s F r a n c a i s , parce que ceux-la se soumettent. mieux a l a d i s c i p l i n e et n'entassent pas du fumier dans l e s rues de l e u r s v i l l a g e s . Rien de p l u s dangereux que c e t t e connaissance s u p e r f i c i e l l e . Tout pays est un paradoxe que n u l diplomate ne peut r e p r e s e n t e r , que n u l t e x t e d ' h i s t o i r e ne peut e x p l i - quer. La France elle-meme e s t un e x c e l l e n t exemple de l a p e r s o n n a l i t e d i s t i n c t e d'une grande n a t i o n , q u o i q u ' e l l e possede 1 ' e s p r i t l e p l u s mondain: A cause des sangs t r e s d i s p a r a t e s q u ' e l l e a re^us, et dont e l l e a compose', en quelque s i e c l e s , une p e r s o n n a l i t e europeenne s i n e t t e et s i complete, p r o d u c t r i c e d'une c u l t u r e et d'un e s p r i t c a r a c t e r i s t i q u e s , l a n a t i o n f r a n c h i s e f a i t songer a un ar b r e - g r e f f e " p l u s i e u r s f o i s . ...36 34. Regards sur l e monde a c t u e l , p. 62. 35. I b i d . , p. 111. 36. I b i d . , p. 119. Or, quelque s i n c e r e que s o i t l e u r d e s i r de s ' e n t r e t e n i r et se comprendre, l ' e n t r e t i e n des n a t i o n s cesse t o u j o u r s a un c e r t a i n p o i n t — p r e m i e r e grande entrave a l a p a i x . Complice de ce manque d'entendement, nous d i t V a l e r y , est l a p o l i t i q u e p r a t i q u e : "Tout ce qui est de l a p o l i t i q u e 37 p r a t i q u e e s t necessairement s u p e r f i c i e l . " L'Europe'en a f a i l l i a c o n c i l i e r ses ambitions p o l i t i q u e s avec son jugement c r i t i q u e I I semblait re'server a sa p o l i t i q u e ses p r o d u c t i o n s l e s p l u s neglige'es, l e s p l u s ne'gligeables et l e s p l u s v i l e s : des i n s t i n c t s , des i d o l e s , des s o u v e n i r s , des r e g r e t s , des c o n v o i t i s e s , des sons sans s i g n i f i  c a t i o n et des s i g n i f i c a t i o n s v e r t i g i n e u s e s — t o u t ce dont l a s c i e n c e , n i l e s a r t s , ne v o u l a i e n t pas, et. meme q u ' i l s ne pouvaient p l u s s o u f f r i r . ^ 8 ^ L'homme re'serve son cynisme pour l e s deux choses q u i l e touchent de p l u s p r e s : 1'amour et l a p o l i t i q u e . E t quand i l adopte l a ' p o l i t i q u e p r a t i q u e i l se met a genoux, l e nez a r a s de boue, pour c h e r c h e r l a route l a p l u s commode, l a moins raboteuse, qui mene au chaos. Vale'ry d e t e s t e t o u j o u r s ce qui es t s u p e r f i c i e l , p r a t i q u e et f a c i l e . I I a i m e r a i t mieux t r e - bucher q u e l q u e f o i s que de q u i t t e r des yeux 1'horizon. La d i r e c t i o n l u i e st p l u s importante que l a v e l o c i t e . Un agent provocateur de p l u s dans l e drame des r e l a t i o n s i n t e r n a t i o n a l e s , s e l o n V a l e r y , c ' e s t l ' h i s t o i r e , source des maux du p r e s e n t , l'ombre qui o b s c u r o i t l ' a v e n i r ; ce p r o d u i t . . . f a i t r e v e r , i l e n i v r e l e s peuples, l e u r engendre de faux s o u v e n i r s , exage're l e u r s r e f l e x e s , e n t r e t i e n t l e u r s v i e i l l e s p l a i e s , l e s tourmente dans l e u r repos, l e s conduit 37. Regards sur l e monde a c t u e l , p. 63. 38. I b i d . , p. 53. - 24 - au d e l i r e des grandeurs ou a c e l u i de l a persecution, et rend l e s nations ameres, superbes, insupportables et vains. 39 L'his t o i r e n'existe; i l n'y a que des h i s t o i r e s , une pour chaque nation. Autour des evenements, des dates, des noms royaux du passe' chaque pays a compose sa legends epique, dont i l est l e he'ros, qui, meme quand i l f a i t du t o r t , l e f a i t glorieusement. L ' h i s t o i r e est une putain qui s'accommode a, tous l e s pays, et qui l e s f a i t enrager l'un contre 1'autre. Or, apres tant de si e c l e s , ce sport sied mal aux nations du monde: Les habitudes, l e s ambitions, l e s affections contracte'es au cours de l ' h i s t o i r e anterieure ne cesse^t point d'exister--mais insensiblement trans p o r t e r s dans un m i l i e u de structure t r e s differente , e l l e s y perdent l e u r sens et deviennent causes d'efforts infructueux et d'erreurs.40 Dans un monde ou l a distance n'a plus aucune importance, ou les nations, grace au developpement des moyens de transportation et de communication, vivent coude a coude, i l n'y a place pour ces grandes f i c t i o n s diverses. De meme que l e s habitations des ouvriers a n g l a i s - - l a c o n s t r i c t i o n exclut l a variete. Alors, qu'est-ce qui sera l e sauveur de l a p o l i t i q u e , et de toutes l e s vies qu'elle gouverne? Valery affirme que ce ne sera pas l a Science. La p o l i t i q u e n'est pas une science , mais un art decadent: . . . . l a distance entre l'idee de l'homme que l a N science et l a philosophie proposent, et c e l l e a laquelle s'appliquent l e s l e g i s l a t i o n s et l e s notions p o l i t i q u e s , morales ou sociales^ est une distance croissante. II y a de'ja un ab'ime entre elles....41 39. Regards sur le monde actuel, p. 63. 40. Ibid., p. 36. 41. La.politique de 1'esprit, p. 33. - 25 - L'Homme r e s s e m b l e a u n e c u y e r m o n t a n t d e u x c h e v a u x d o n t l ' u n v a a u g a l o p p e n d a n t que 1 ' a u t r e t r a i n e , de s o r t e que 1 ' e c u y e r se t r o u v e e n d a n g e r de se d e s a r c o n n e r . V a l e ' r y p a r l e de " 1 ' H a m l e t e u r o p e e n " q u i c h a n c e l l e e n t r e l e s d e u x a b i m e s : l ' o r d r e e t l e d e s o r d r e . M a i s i l n o u s d i t que c e l u i q u i v e u t a p p l i q u e r d a n s l ' o r d r e p o l i t i q u e l e s i d e e s s u r l ' h o m m e que nous p r o p o s e n t l e s d o c t r i n e s s c i e n t i f i q u e s a c t u e l l e s , n o u s condamne a u n e v i e i n s u p p o r t a b l e . I I f a u t t r o u v e r q u e l q u e r e m e d e a u t r e , u n r e m e d e de s o r c i e r e , p u i s q u e l a s t r u c t u r e s o c i a l e •- e s t f o n d e e s u r l a c r o y a n c e e t s u r l a c o n f i a n c e : " T o u t p o u v o i r s ' e t a b l i t s u r c e s p r o p r i e ' t e ' s p s y c h o l o g i q u . e s . On p e u t d i r e que l e monde s o c i a l , l e monde j u r i d i q u e , l e monde p o l i t i q u e , s o n t e s s e n t i e l l e m e n t d e s m o n d e s m y t h i q u e s . " Ce s o n t d e s c r e a t i o n s de 1 ' e s p r i t , q u i o b e i s s e n t a d e s l o i s q u i n e t i r e n t a u c u n e s a n c t i o n de l a s c i e n c e o u de 1 ' o b s e r v a t i o n d e s c h o s e s . O r , l a c r o y a n c e e t l a o o n f i a n c e p e r d e n t l e u r s u p p o r t . On s ' e n m e f i e , e n s ' a t t a c h a n t d e p l u s e n p l u s a l a s c i e n c e , p r e f e r a n t u n e s u p e r s t i t i o n f o n d e e s u r d e s f a i t s : " I I s ' a g i t d o n e d ' u n e c r i s e ' g e n e r a l e d e s v a l e u r s . R i e n n ' y e c h a p p e , n i d a n s l ' o r d r e 4 3 e c o n o m i q u e , n i d a n s l ' o r d r e m o r a l , n i d a n s l ' o r d r e p o l i t i q u e . " V a l e r y c r o i t que n u l l e s o c i e t e ' ne p e u t d u r e r s a n s u n f o n d e m e n t de f i c t i o n s p u r e s , d e s p r i n c i p e s q u i r e p r e s e n t e n t l ' e t a t i d e a l a u q u e l n o u s n ' a t t e i g n o n s p a s , m a i s q u i n o u s s e r v e n t de g u i d e s . L e m a r i n n ' a t t e i n t p a s a l ' e ' t o i l e d u n o r d , m a i s c ' e s t p a r e l l e q u ' i l g o u v e r n e s o n n a v i r e . P o u r g o u v e r n e r n o t r e s o c i e t e ' n o u s a v o n s b e s o i n d e s v e ' r i t e ' s e t e r n e l l e s q u i o n t s o u f f e r t de 4 2 . L a p o l i t i q u e de 1 ' e s p r i t , p . 3 7 . 4 3 . I b i d . , p . 4 0 . - 26 - l ' a t t a q u e de l a science sur toute chose acceptee comme v r a i e . La r e l i g i o n , par exemple, i n s p i r a t i o n de l a morale, a r e c u l e devant l a luraiere e b l o u i s s a n t e des de'couvertes des s p e ' c i a l i s t e s, des t e c h n i c i e n s . V a l e r y n'accuse pas l a science d ' e t r e seule coupable du desordre de notr e ere, mais i l accuse l a societe' d'en a v o i r f a i t son d i e u , de s ' a g e n o u i l l e r devant une espece de .reportage. La sc i e n c e s'occupe du f a i t , et l e f a i t appar-. t i e n t au passe'; l a science ne peut pas nous d i r e ce que nous dev r i o n s f a i r e . La bombe atomique a t o u j o u r s e x i s t e ; ce q u ' i l y a de nouveau, p e u t - e t r e , c ' e s t que l ' o n l ' e m p l o i e . A i n s i l a t r a d i t i o n i n t e l l e c t u e l l e e s t - e l l e rompue par l e s decouvertes des temps modernes: L'homme se trouve a s s a i l l i par une qua n t i t e de q u e s t i o n s a u x q u e l l e s aucun homme, j u s q u ' i c i , n ' a v a i t songe', philosophe ou non, savant ou non; tout l e monde est comme s u r p r i s . Tout homme a p p a r t i e n t a deux e r e s . 44 La premiere v i c t i m e de ce changement e s t l a specu l a t i o n pure, s e u l moyen de renouveler l e s ideaux e'ternels, et l e se u l royaume dans l e q u e l 1 ' e s p r i t se sent l i b r e . Qui se de'voue entierement au monde s e n s i b l e s'abaisse au niveau des animaux de l a j u n g l e , sans p a r t a g e r l e u r d i g n i t e p r i m i t i v e . Pour v o i r c l a i r i l f a u t fermer l e s yeux; l a musique l a p l u s b e l l e e s t c e l l e q u ' i n s p i r e l e s i l e n c e . Done ce n'est pas l'homme de science qui nous r e t i r e r a de c e t t e c r i s e des v a l e u r s , mais l e p h i l o s o p h e — q u i , malheureusement, de nos jou r s ardemment se proclame savant, mais qui a u t r e f o i s a inven te' l e V r a i , l e Bien et l e Beau: ^ 44. "Le b i l a n de 1 ' I n t e l l i g e n c e , " V a r i e t e I I I , P a r i s , G a l l i m a r d , 1935, p. 276. - 27 - I I y a peu d•evenements p l u s remarquables dans l ' h i s t o i r e d e l ' e s p r i t que c e t t e i n t r o d u c t i o n des Ideaux, ou l ' o n peut. v o i r un f a i t • europe'en par e x c e l l e n c e . Leur a f f a i h l i s s e m e n t dans l e s e s p r i t s c o i n c i d e avec c e l u i des v e r t u s t y p i q u e s de l'Europe. 4 5 Le premier d e v o i r de ceux q u i cherchent a r e s t a u r e r a l'Europe son r o l e d i r e c t e u r dans l e monde sera d ' i n t r o d u i r e un changement dans not r e systeme de v i v r e , un changement qui commence non pas dans l a s o c i e t e mais dans l ' i n d i v i d u . S i l ' i n d i v i d u ne possede pas l a l i b e r t e de 1 ' e s p r i t , i l ne c o n t r i - buera r i e n a c e t t e r e v o l u t i o n i n t e l l e c t u e l l e . Pour V a l e r y , l'Idee de l'Europe s i g n i f i e l a d i s c i p l i n e de 1 ' i n t e l l e c t n e c e s s a i r e pour l e r e t a b l i s s e m e n t des v a l e u r s morales, et un re t o u r a l a t r a d i t i o n c l a s s i q u e , c ' e s t - a - d i r e europeenne, qui met l e r e f l e c h i s s e m e n t et l a pensee au-dessus de 1 ' a c t i o n p r a t i q u e dans l a h i e r a r c h i e des a c t i v i t y ' s humaines. De l ' e f f i c a c i t e d'un t e l programme, l'oeuvre et l a v i e de Pa u l V a l e r y o f f r e n t une preuve i n c o n t e s t a b l e . 45. V a l e r y , P., " C r i s e de l ' e s p r i t , " Kra ed., A n t h o l o g i e des  e s s a v i s t e s f r a n c a i s contemporains. P a r i s , Kra, 1929, p. 109. CHAPITRE II LE ROLE DU CLERC Quand Valery proclame l a souverainete de l a vie de l'esprit, 11 se place a cote d'un autre champion de cette cause presque perdue—Julien Benda. Sous ce rapport, i l n'y a pas grande difference entre le point de vue du poete et celui du philosophe, mais dans son oeuvre Benda se li v r e plus com- pletement et plus directement au combat. Valery serait encore un grand poete sans les Regards sur le monde actuel ou meme ses Varie'tes, tandis que l a renommeede Benda se fonde prin- cipalement sur La trahison des clercs, ecrite en 1927, et dont l a these seule a attire sur l'auteur les yeux du monde intellectuel francais. Dans La Trahison des clercs, Benda deplore l a disparitlon, chez les ecrivains contemporains, de l'a c t i v i t e purement speculative, et Je devouement a la religion de 1*emotion et de 1'action. De cette situation i l f a i t une analyse brillante et achevee, quoiqu'elle soit, comme tout discours dialectique, sujette a l a critique. Or, son "J'accuse" contre l a trahison de clercs, celle qui consists a mettre 1'intelligence au service de 1'action, n'est que l a culmination, ou plutot le comble, d'un long effort pour combattre ceux qui veulent vendre l a philosophie a v i l prix. Pour Benda, comme pour tant d'autres penseurs, le point de depart est 1'Affaire Dreyfus, l'orage qui abaissa au meme niveau les grands esprits de l a periode. En se jetant en pleine melee, les intellectuels francais se compromirent aux yeux du peuple. Ce qu'ils tacherent de - 28 -- 29 - faire, soit pour, soit contre l'individu, au nom de l a societe, couta cher a l a societe qui regardait les geants se diminuer dans un fracas public. La familiarite, s i elle n'engendra pas le mepris, neanmoins detruisit l'eloignement necessaire du philosophe, qui f i t place au journal du matin sur son bureau. De plus, apres avoir goute 1*acclamation populaire, quelques-uns des clercs n'aimerent pas quitter l'arene, et se mirent a ehercher de nouveaux taureaux a com- battre. Mais non pas Benda: "On peut dire a l'avance que le clerc loue par des seculiers est trattre a sa fonction." Depuis Dialogues a Byzanoe (1898) i l reste toujours fidele a ce meme concept du devoir du clerc, en resistant fermement a l'influence de la politique et du sentiment, toujours defenseur de 1'esprit classique et de l a contemplation deliee du souci de l'actualite, inflexible comme un Bude. Dans Belphegor (1918) i l s'est deja etabli comme l'ennemi du romantisme, du subjectivisme, et de l'art moderne, et s'est declare l'admira- teur de l a clarte' et de l'ordre, en somme, de l a discipline de la c i v i l i s a t i o n greco-romaine. Toute sonoeuvre est une mani festation de son opposition violente au Bergsonisme, puisqu'il croit que tout p l a i s i r esthetique doit etre etroitement l i e a 1/intelligence, et que l'idee seule ju s t i f i e 1'emotion de 1'artiste. Or, ce sont La trahison des clercs et le debat que cette oeuvre a stimule qui nous font entendre sa these du role du clerc dans le desordre de notre temps et dans le maintien de l a c i v i l i s a t i o n europeenne. 46. La trahison des clercs, Paris, Grasset, 1927, p. 63. - 50 - L'ennemi le plus formidable de 1'entente des nations europeennes, aux yeux de Benda, est le nationalisme. Nulls nation, grande ou petite, n'a echappe' a ce poison insidieux qui enivre avant de tuer. Benda constate que l a seule race qui, pendant des siecles, ne se soit pas infecteede nationalisme— les J u i f s — l o i n de reussir a servir d'exemple aux nations parmi lesquelles i l s vivaient, a f i n i par attirer plus de haine que jamais, quand ell e a subi l a cruaute extreme du t r o i - sieme Reich. Maintenant les Juifs, eux aussi, orient leur droit d'etablir une nation juive sur le sol arrose du sang du saint qui prechait l a fraternite des hommes. La haine est bien plus prolifique que 1'amour. D'ailleurs, nous dit Benda, de nos jours au lieu de consister dans l'attachement a un interet materiel, le sentiment national consists surtout dans 47 "l'exercice d'un orgueil". Par on ne salt quelle sublima tion psychologique, le citoyen, simple nume'ro dans l'usine, dent dans l a machine de 1'Industrie moderne, se gonfle de l'impbrtance de sa nation. Chaque pays, democratique ou non, est done devenu une nation de petits rois, qui guettent l'insulte de l'etranger et qui vacillent entre les deux poles de l a peur et 1'orgueil. On se souvient des mots de Bernard Fay: "C'est notre revolution qui a invente le nationalisme... l'idee de nation populaire, ou chacun est responsable de 48 tous..." 47. La trahison des clercs, p. 25 48. Revue europeenne. 1 j u l i . 1924, cite dans Curtius, E. Franzdsischer Geist im neuen Europa. Berlin und Leipzig, 1925, p. 189. - 51 . La chute de l a Bastille libera une passion que Benda deplore et qui le persuade de l a superiorite de l a socie'te' du dix- huitieme siecle: "Le patriot!sme est aujourd'hui l'affirma- 49 tion d'une forme d'ame contre d'autres formes d'ame." C'est-a-dire que, pour le patriote moderne, 1*artiste, le philo sophe, le musicien de son pays est supe'rieur a celui d'un autre pays. (On devrait ajouter que ceci doit etre un pheno- mene europeen, puisque sur ce continent le savant ou l' a r t i s t e etranger b r i l l e de plus d'e'clat que 1*indigene; on possede encore un respect imnodere pour le nom imprononqable, ce qui indique que nous n'avons pas mis l a derniere main a notre national!sme. Cela viendra, sans doute). Or, cette rivaSte' amere des cultures, selon Benda, represente une etape nouvelle dans l'histoire morale de l'humanite. Et tout aussi dangereux que cette animosite culturelle est l'autre aspect des passions nationales: le respect, l'adoration meme du passe de l a nation. Le temps j u s t i f i e tous les crimes, s i ce ne sont que des crimes d'etat. D'ailleurs, c'est avec quelques " l o i s " de l'histoire, ou avec une pseudo-science historique, que l'on justi f i e les pretentions politiques de son pays: "Notre siecle aura et6 proprement le siecle de 1'organisation i n t e l - 50 lectuelle des haines politiques." Benda accuse les religieux meme, ceux qu'il appelle les clercs par excellence, d'adherer depuis cinquante ans au sentiment national. Les religieux interpretent les commandements sacres de facon a se 49. La trahison des clercs, p. 29 50. Ibid., p. 40. - 32 - concilier avec les interets de la nation, et affirmant que le noir peut, sous une certaine lumiere divine, devenir l e blanc. Tout le monde se bate de plonger le museau dans l'auge du nationalisme. Or, c'est ; surtout le clerc la'ique dont l a trahison nuit au progres paisible de notre c i v i l i s a t i o n . Qui sont ces clercs? Benda les definit ainsi: "... des hommes qui proposent au monde une echelle de valeurs au nom de l a reflexion philo- 51 sophique ou qui admet [aic\ de passer pour t e l l e . " Depuis l a f i n du dix-neuvieme siecle, l a reflexion philosophique des clercs se corrompt du nationalisme. On remarque l a haine du clerc moderne pour 1'etranger, pour tout ce qui a ; \ origine au dehors de son pays. Le clerc est devenu l a voix du peuple, ou une partie du peuple, avocat au l i e u de juge, parlant a haute voix quand i l ne devrait pas parler du tout. Pour le clerc moderne, n l e vrai est de'termine par 1'utile, le juste 52 par les circonstances." La poursuite d'un concept universel de l a justice, de l a ve'rite, et de toutes ces choses inutiles qui distinguent l'homme de l a bete, est abandonne'e, meprisee, comme un jeu metaphysique sans valeur^ c'est-a-dire, sans 53 valeur morale meme. D'ou. vient ce nouveau type de clerc, qui : . . . : € 51. La trahison des clercs, p. 166 52. Ibid., p. 71 53. "The contemporary circumstances (under which heading we must include recent p o l i t i c a l events, recent scientific discoveries, recent philosophical speculation) have forced on us a more or less complete scepticism with regard to most of the religious, ethical, and p o l i t i c a l ideas in terms of which our fathers could rationalize their feelings. For most of these ideas postulated the existence of certain transcendental entities. But i t i s precisely about these transcendental entities that modern circumstances compel us to feel sceptical. We find i t d i f f i c u l t at the moment to believe in anything but untranscendental r e a l i t i e s . " Huxley, A., Music at night. London, Chatto & Windus, 1931 p. 116. - 33 - change son cabinet de trav a i l en bureau de propaganda? "Le 54 clerc nationalists est essentiellement une invention allemande." Souvent dans son oeuvre Benda revient a ce theme: que l a chute des clercs francais n'a pas meme l a vertu d'originalite; i l s imitent les Allemands, comme des apotres batards de Nietzsche. C'est done une vraie trahison de 1'esprit europeen, qui a sa source a Athenes et a Rome, non pas dans das Nibelungenlied. Mais pourquoi les clercs ont-ils cede a cette influence germanique, puisque l a tradition francaise ne presage point une tel l e transition? Benda reconnait une tentation nouvelle: "... l'attitude realiste a et6 imposee aux clercs modernes, principalement aux clercs francais par les conditions politiques, exterieures et interieures, survenues a leur nation." Les clercs ont eu trop d'occasion de se meler aux affaires du jour, aux crises populaires propres a rationaliser pour ou contre. Or, ce que Benda deplore surtout, c'est le p l a i s i r evident avec lequel le clerc accepte sa position comme disciple du realisme politique. Les traltres seraient beaucoup plus dignes de pardon, moins tragiques et moins dangereux, s ' i l s cedaient a contre-coeur a l a force majeure du nationalisme. Quand i l s ne tachent pas meme de nager contre le courant, les clercs trahissent leur fonction et leur pays: Au surplus, nous touchons la une des grandes impietes des modernes: le refuses croire qu'au-dessus de leurs nations i l exists un developpement d'ordre superieur, 56 par lequel elles seront emportees comme toutes choses. 54. La trahison des clercs. p. 71 55. Ibid., p. 72 56. Ibid., p. 74 - 34 - Les anciens meme admettaient l a possibilite de la destruction de leur c i v i l i s a t i o n aux mains des dieux, mais le clerc moderne proclame l a nature invincible de sa nation et refuse d'admettre l a possibilite de 1'existence d'une autorite plus forte que son pouvoir. Un autre t r a i t nouveau du patriot!sme des clercs, c'est "... l a volonte qu'ils ont de rapporter l a forme de leur 57 esprit a une forme d'esprit nationale ..." Les clercs fran cais chantent l a superiorite de 1'esprit francais, l a science francaise, l'art francais, comme opposes a 1'esprit aryen, l a science aryenne, l'art aryen. I l s se font l'expression d'une ame collective. L'individu se perd dans l a masse, mais c'est une masse bien distincte. Ainsi le clerc s'associe-t-il a cet esprit de bande juvenile transporte dans le royaume des choses les plus se'rieuses. II a rompu le l i e n intellectuel avec le clerc etranger, dont i l ne l i t les livres qu'afin de les censurer. A cet egard, Benda cite une des causes de l a rupture: La nationalisation systematique de 1'esprit est bien une invention des temps modernes. En c e ^ u i concerne les savants, elle a evidemment ete favor!see par la disparitlon du l a t i n comme langue scientifique,^disparitlon dont on ne dira jamais assez quel element d'arret elle fut dans l a c i v i l i s a t i o n . 5 8 La nationalisation de l a langue scientifique a rendu plus A ' x dangereuse meme la science qui deja menace le monde de destruc tion, en e'levant une barriere de plus entre les savants des 57. La trahison des clercs, p. 75 58. Ibid.. p. 76, n. 1. nations. Parce qu'il est plus facile d'apprendre l a langue de son pays que celle de Rome, tout comme i l est plus facile de faire l a guerre que de faire l a paix, on a detruit un agent efficace de 1'esprit international. De plus en plus les clercs font rentrer leurs passions politiques dans leur activity de clercs. I l s colorent leur oeuvre—les romanciers surtout—de ces passions d'auteur, au l i e u de peindre leurs protagonistss selon une juste obser vation de l a nature. Les caracteres deviennent des marionettes dont les f i c e l l e s sont les idees politiques de l'auteur. Et ce ne sont pas seulement les Barres que Benda accuse, mais aussi ceux qui visent a d'autres buts que le nationalisme, a des buts plus legitimes, peut-&tre, mais qui ne laissent pas de denaturer les caracteres de leurs romans, (par exemple: l'auteur de Jean-Christophe): " ... ces autres ou l'homme du peuple possede toutes les vertus, alors que l a vilenie 59 n'appartient qu'aux bourgeois...'' Ce n'est pas l a faoon d'alterer l a nature qu'il faut condamner, mais 1'alteration elle-meme, le manquement a l'ac t i v i t e desinteressee, meme chez les historiens. Gr, les trai'tres les plus meprisables sont les metaphysiciens dont 1'oeuvre se souille de specula tions a 1'exaltation de leur patrie et a l'abaissement des autres. Ces clercs modernes, "moralistes du realisme," A / / t prechent l a necessite d'un etat fort avant tout; l'individu ne merite plus d'attention. I l s font le contraire de ce que Benda considere le vrai role du clerc: 59. La trahison des clercs, p. 86 - 36 - Pour Socrate, parfalt modele en cela du clerc fidele a son essence, les ports, les arsenaux les murailles sont des "niaiseries"; c'est l a justice, et l a temperance qui sont les choses serieuses; pour ceux qui tiennent aujourd'hui son emploij c'est l a justice qui est une niaiserie—tone nuee• — , ce sont les arsenaux et les murailles qui sont les choses se'rieuses; le clerc s'est fait de nos jours ministre de l a guerre.60 Le clerc s'occupe de 1'affirmation des droits de l a coutume, de l'histoire, du passe, par opposition aux droits de l a raison. Aveugle' par des f a i t s , i l croit fonder l a politique sur 1'expedience, dont i l erige le succes passager en seul guide pour 1'action. Ainsi, grace a ces clercs myopes, voit- on accroltre l a popularite du concept, accepte par les r e l i g i  eux meme, de 1'imperfectibilite de la nature humaine. Le descendant du singe ne peut pratiquer 1'ascension que par l a queue. Alors, l'avantage concret devient le seul but legitime de 1'action, a me sure que le clerc ; adhere au pragmatisme: " ... la moralite d'un acte se mesure par son adaptation a son 61 but et ... i l n'y a que des morales de circonstance." Les evenements conditionnent l a morale, qui devrait diriger ces evenements, mais qui s ' a f f a i b l i t , abandonnee par le seul groupe d'hommes charge de son maintien. Cet enthousiasme du clerc pour le non-spirituel se revele dans son exaltation, sinon de 1'esprit militaire, du moins de 1'instinct guerrier. Le beau type, c'est le heros de Montheriant et de Hemingway, qui s'adonne aux combats de taureaux et a toute sorte 60. La trahison des clercs, p. 130. 6 1 • loid., p. 154. - 37 - d'experience physique, qui ne v i t pleinement qu'en presence de l a violence. L'exercice du corps a le pas sur l'exercice de 1' esprit: " ... i c i encore, l a morale pre sent ement souverajne chez les educateurs du monde est essentiellement germanique et , 62 marque l a f a i l l i t e de la pensee greco-romaine." 65 (II faut remarquer, comme l'a fa i t Gabriel Marcel, que quelque fois Benda tombe lui-mkme dans le piege de 1'animadversion nationalists, en blamant l'Allemagne pour l a plupart des manque- ments des clercs francais. II est toujours d i f f i c i l e de deVaciner tous les prejuge's, de separer 1'opinion de l a verite.) Aux yeux de Benda, c'est toute une culture qui meurt: "L'abaissement de l a culture greco-romaine chez Barres et sa generation l i t t e r a i r e ... est une chose indeniable..." Rien de plus nuisible a l a c i v i l i s a t i o n europeenne que cet abaissement de l a discipline intellectuelle, l a discipline des humanites. Benda revient toujours a 1'exemple des anciens. Le clerc Ideal ressemblerait au moine du moyen age, isole du monde et des actualite's, se de'diant a son oeuvre de silence sans espoir d'un renom populaire. Au douzieme siecle, ecrit Benda, l'observateur a vu: ... des savants, des artistes, des philosophes montrer au monde une ame qui ignore les nations, user entre eux d'une langue universelle; ... ceux qui font a cette Europe ses valeurs morales precher 62. La trahison des clercs, p. 160. 63. T3n marge de l a trahison des clercs," N.R.F., T. 29, p. 831-35. 64. La trahison des clercs. p. 213. le culte de l'humain, ou du moins du Chretien, et non du national, et s'efforcer de' fonder, a l'encontre des nations, un grand 65 empire universel et de principe spirituel... Les clercs ne cherchent plus cette fraternite de 1'esprit pour formuler, ou simplement redire dans l'idiome du vingtieme siecle, les grands principes de l a c i v i l i s a t i o n . C'est chacun pour soi. Et ., s ' i l le faut, on determine le droit par l a force. En effet, Benda f a i t (1927) une prediction bien juste, en repondant a l a question de savoir ou va une humanite qui s'entete dans le particular!sme, applaudi par les clercs: " ... elle va a l a guerre l a plus totale et l a plus parfaite que le monde aura vue, soit qu'elle a i t li e u entre nations, '66 • . soit entre classes." Les lampss de surete qu'offre l a raison s'eteignent au beau milieu des tenebres les plus sombres de l'histoire. Les passions politiques, non seulement des clercs mais de tout le monde, atteignent aujourd'hui a une universa- l i t e qu'elles n'ont jamais connue. Les passions de race, de nation et de classe s'accroissent en Europe et ailleurs. Les divisions verticales et horizontales de 1'humanite s'elargissent en meme -temps que de nouvelles methodes de communication et de transportation font contractor le globe. Benda denonce l'uniformite de ces passions politiques, a l a facon de laquelle toute une masse de gens se precipite sur son but, avec une •65. La trahison des clercs. p. 221. 66. Ibid., p. 223. haine organisee, avec des passions que l a raison regie comme le chauffeur conduit le tramway—capable d'arrSter ou d'accele- rer, mais non pas de changer de direction: "La condensation des passions politiques en un petit nombre de haines tres simples et qui tiennent aux racines les plus profondes du 67 coeur humain est une conquete de l'&ge moderne." Dans l'ere de l a specialisation des talents des hommes, nous voyons cette uniformite de sentiment. Suivant l1exemple des chiens de Pavlov, l'homme moderne reagit a un stimulant donne de l a meme facon que les autres membres de sa classe, ou de sa nation. Que l'on sonne, en se servant de l a sonnette de sa presse favorite, i l salive, i l veut manger—manger les Allemands, les Russes, les bourgeois, les ouvriers... On l u i dit ce qu'il devrait manger et i l le mange, de jour en jour. Jamais les nations n'ont eu un t e l moyen de formuler 1'opinion que cette machine infernale: le journal quotidien: "un facteur capital des mouvements que nous marquons i c i : les passions politiques rendues universelles, cohe'rentes, homogenes, pre- ponderantes, tout le monde reconna£t l a , pour une grande part, , 68 1'oeuvre du journal politique quotidien et a bon marche." Le journal est devenu< 1'instrument de propagande des hommes qui dirigent les affaires et qui agissent toujours sous le regard de ce grand oeil qui ne cligne jamais, qui surveille toujours, qui represente les interets et les passions que ces 67. La traMson des clercs, p. 17 68. Ibid.. p.~ST) -. 40 - hommes doivent satisfaire, ou du moins eviter d'antagoniser. Et puisqu'il y a un journal pour chaque gout—journal d'ouvrier, journal bourgeois, journal n a t i o n a l i s t s — i l s se mettent a satisfaire l e journal qui gouverne l a pensee politique de l a plus grande partie de l a population. Preferable a 1'homme moderne qui sait l i r e mais qui ne l i t que le journal etait l ' i l l e t t r e ' qui ne savait pas l i r e mais qui pensait pour l u i - meme, qui n'achetait pas ses idees au kiosque pour quelques sous. Un peu de savoir est encore une chose dangereuse. Les passions politiques que stimulent les journaux se ramenent a deux volontes fondamentales, nous dit Benda: ... l a volonte, pour un groupe d'hommes,- de mettre l a main (ou de l a garder) sur un bien temporel: territoires, bien-Stre materiel, pouvoir politique, avec les avantages temporels qu'il comports; 2° l a volonte, pour un groupe d'hommes, de se sentir en tant que particuliers, en tant que distincts par rap port a d'autres hommes.$9 La passion nationalists reunit ces deux elements—le de'sir d'etre distinct, et le de'sir de gagner ou retenir le bien temporel, deux tra i t s qui appartiennent au simple e'golste qui portera son etendard particulier jusqu'a l a mort. Comment combattre ces ambitions dangereuses? La chute des clercs a resuite de leur abandonnement du royaume. de 1'esprit, pour partager les ambitions, les jalousies et les craintes du peuple. Leur devoir, done, c'est de rester audessus de ces affaires temporelles, parce qu'ils ne sont pas des hommes ordinaires, mais des exiles spirituels, ou plutot des citoyens d'un pays qui n'existe que dans 69. La trahison des clercs, pp. 44-45. - 41 - 1'imagination de tout homme, des habitants d'une v i l l e qui est encore a batir. Benda decrit leur fonction: ... cette classe d'hommes ... dont l ' a c t i v i t e , par essence, ne poursuit pas de fins pratiques, mais qui, demandant leur joie a l'exercice de l'art ou de l a science ou de l a speculation metaphysique, bref a l a possession d'un bien non temporel, disent en quelque maniere: "Mon royaume n'est pas de ce monde." 70 Or, quoique le royaume du clerc ne soit pas de ce monde, c'est ce monde qui profite de cette activite purement ddssin- teressee de 1'esprit. Sans ses c l e r c s — s e s vrais c l e r c s — l e monde perd ce f i l precieux qu'on appelle le systeme deavaleurs eternelles: Grace a eux on peut dire que, pendant deux mille ans, 1'humanite fai s a i t le mai mais honorait le bien. Cette contradiction etait l'honneur de l'espece humaine et constituait l a fissure par ou pouvait se glisser l a c i v i l i s a t i o n . 7 1 Ainsi l a Revolution a-t-elle detruit non seulement 1'aristo cratic temporelle mais cette autre aristocratie de 1'esprit— et le plus souvent le representant de l'une fai s a i t partie de l'autre. On ne reverra pas les circonstances necessaires pour le developpement d'un La Rochefoucauld ou d'un Montesquieu. Sous ce rapport, du moins, l a guillotine a vraiment decapite l a France. Mais, puisqu'il reste l a necessite d'une ar i s  tocrat ie intellectuelle, i l faut trouver quelque moyen de l a creer, dans un milieu democrat!que. Benda n'est pas seul a proposer cette ide'e. D'autres penseurs sont d'accord, 70. La trahison des clercs, p. 54. 71. Ibid., p. 55 - 42 - Pierre de Lanux, par exemple, qui veut voir: ... une democratie ou les hommes^alant le plus et le mieux ne seront plus engages de force dans les basses voies de 1'uniform!to, de l a guerre, de l a lutte pour l rargent, et ou leur meilleure substance trouvera son libre emploi. II n'est pas defendu d'imaginer des aristocraties de l'esprit, telles que les voulait Poe. Mais de tel l e s aristocraties, comme premiere condition d'existence, doivent etre demelees de la conduite effective des a f f a i r e s . 7 2 La grande dif f i c u l t e d'un t e l projet, naturellement, est de trouver le moyen de le pratiquer. C'est un aspect nouveau du vieux probleme du poete qui doit "vivre selon les condi tions de sa nature". Pour ceux qui souscrivent aux idees de Maurras, lequel croit aussi que les honnetes gens sont morts avec l a Revolution, l a solution est donnee: ... 1'Intelligence nationale doit se l i e r a ceux qui essayent de faire quelque chose de beau avant de sombrer. Au nom de l a raison et de l a nature, con- formement aux v i e i l l e s l o i s del'univers, pour le salut de l'ordre, pour l a duree et le progres d'une c i v i l i s a t i o n menacee, toutes les esperances flottent sur le navire d'une Contre-Revolution. 7 3 Oui, i l y a toujours cet ancien vaisseau de guerre pour celui qui veut a l l e r a reculons. Mais ceux qui reconnaissent 1'impossibilite d'un retour a l a mer Morte du passe doivent trouver quelque methode d'autre pour liberer les grands esprits des vicissitudes de l a vie quotidienne. Benda n'en parle pas. Seulement, quand Fernandez critique le role d'isolement intellectuel du clerc, qui verrait le commun a l l e r a l'enfer sans quitter sa niche elevee, Benda admet que pour combattre 72, Lanux, P. Eveil d'une Ethique Internationale, cite dans Curtius, E. , Franzos'ischer Gelst im aeuen Europa, Berlin und Leipzig, 1925, p. 244. 73. L'avenir de 1'Intelligence, Paris, Flammarion, 1927, p. 96. - 43 - l'ennemi de guerre, le clerc doit alors prendre parti: ... pour ces violents, puisqu'il n'a le choix qu'entre leur triomphe ou celui des autres. II leur donnera sa signature. Peut-&tre sa vie. II garde le droit de les juger. II garde son esprit. 7 4 Ainsi Benda se p l a c e - t - i l dans l a position diametralement opposee a. celle de l'auteur d'Audessus de l a melee. L'un s'occupe des actualites mais refuse de porter l'uniforme, 1'autre mourrait pour son pays, mais ne met jamais 1'esprit s a son service. Or, malgre' ce tableau sombre de l a perfidie des clercs, Benda n'abandonne pas l'espoir que l'Europe peut se faire, par les efforts des clercs fideles. Ces clercs pour- raient etre les agents secrets d'une revolution qui unirait les nations de l'Europe, l a revolution qu'ils devraient accom- p l i r dans l'ordre intellectuel et moral. Oar, le probleme europeen est, avant tout, un probleme moral. II faut que les clercs croient au systeme de valeurs necessaire pour l a nationa l i s a t i o n de l'Europe, et, comme educateurs moraux, i l s doivent "... rompre avec cet etat d'humilite ou vous vous plaisez a tenir votre fonction par rapport a l'economique, et l u i r e s t i - / 7 5 tuer sa dignite." Benda examine les tentatives d'unification de l'Europe avant nos jours—celles de Justinien, Charlemagne, Innocent III, Napoleon, et les autres—tentatives qui f a i l - lirent parce qu'elles s•inspirerent des ambitions de tyrans ou de conquerants: "Pour autant qu'ils ont rassemble l'Europe i l s l'ont f a i t en blessant ses sensibilite^s les plus cheres, 74. "Le devoir vdu clerc," N.R.E.. T 48, p. 149 75. "Discours a l a nation europeenne," N.R.F.. T.40, p. 39 - 44 - 76 ses aspirations les plus justes." Mais ces tentatives d'unification ne durerent pas parce que aussi l'Europe ne voulait pas §tre faite. Les nations etaient encore trop jeunes, trop fieres de leur individuality, pour concevoir l'idee de l'Europe. Neanmoins, a cause des mouvements que ces nations partagerent—les croisades, par exemple—l'Europe developpait deja une physionomie homogene, toute diff^rente de celle des autres continents. Or, jusqu'a present, l'anti-Europe triomphe toujours, et Benda nous assure que les grands tyrans meme ne tacheront plus de faire l'Europe: "On peut affirmer qu'on ne reverra plus 1'homme qui, pour unifier l'Europe, pense a la 77 conquerir et l a t r a i t e r ensuite comme sa chose." Au moment ou Benda ecrivait ces mots, Adolf Hitler pensait au Nouvel Ordre. En effet, i l y aura toujours une bonne provision de tyrans apres a souder l'Europe, ou le monde entier. Cependant, malgre ces triomphes de l'anti-Europe, l'idee de l'Europe est nee. Le continent a tant souffert que l a nation europeenne l u i semble l a seule solution. Alors, comment les clercs peuvent-ils aider a l a transformation? "Votre fonction est de 78 faire des dieux." Les clercs ne peuvent esperer combat tre le nationalisme, idee abstraite et mystique, par de pure raison. II leur faut s'armer d'une passion et d'une idolatrie plus puissante meme, dont i l s doivent etre les apotres. Les clercs 76. "Discours a l a nation europeenne," N.R.E.. T. 40, p. 48. 77. Ibid., p. 55 78. Ibid., p. 42 - 45 - prendront modele dans les "reVeurs" du moyen Sge, les papes et les empereurs, qui eherchaient a faire l'Europe. II faudra, s ' i l s veulent construire l'Europe, qu'ils proclament que ce sont ces "reveurs" qui ont ete grands, "qu'en depit de leurs faiblesses et de leurs aveuglements, l 'ame de l'Europe etait 79 en eux..." Les clercs doivent se mettre a renverser les juge- ments de l'histoire contre ceux—tyrans ou religieux—qui voulaient faire l'Europe. Toujours f a u t - i l reconnaltre que l a nation est un organisms qui groups les hommes au meme temps qu'elle les separe. Done les clercs doivent repudier 1'orgueil de leurs nations et leur volonte' de glorification au depens des autres nations. I l s doivent detruire l'Arc de Triomphe qui exists dans 1'esprit de tout homme, et toute "l'oeuvre f o l l e " du dix-neuvieme siecle, periode de l a floraison du nationalisme pendant laquelle les grandes fissures ont apparu dans l a structure de l'Europe, en la rendant dangereuse. Pour attein- dre a ce hut, Benda admet que les clercs auront hesoin d'une langue, supernationale, afin qu'ils puissent communiquer entre eux. II leur off re le francais,, langue rationnelle et l a mieux s v t f / I adaptee a l'a c t i v i t e desinteressee de l a raison et du jugement. En tout cas, le devoir du clerc n'est pas l'invention mais la critique, pas la creation mais l a comprehension, de sorte qu'il importe peu quelle langue i l choisit: "Vous devrez placer l a critique audessus de l'a r t i s t e , le jugement audessus , 80 de 1'action, l a raison audessus du genie." Encore une 79. "Discours a la nation europeenne," N.R.F., T.40, p^56 . 80. Ibid.;p. 428. - 46 - f o i s , nous voyons que ce que Benda cherche, c'est un retour au dix-huitieme siecle. II affirme que les nations ne peuvent pas retenir leurs personnalites respectives et faire l'Europe. Bien que les langues nationales aient f a i t naitre de grandes oeuvres de genie, a ses yeux les oeuvres de 1'intelligence sont d'un ordre superieur. En effet, i l suggere que le prix de l a paix et de 1'unification de l'Europe sera l a mort de l'art national: "... l'Europe sera plus scientifique que l i t t e r a i r e , plus intellectuelle qu'artistique, plus philoso- phique que pittoresque.... II faut vous resigner: l'Europe sera se'rieuss ou ne sera pas," et nous avons le choix de "faire l'Europe ou de rester d'eternels enfants." On frissonne un peu, en se figurant ce continent de moines. S ' i l e'tait pos sible, on choisirait peut-etre de rester d'eternels enfants. Les eternels v i e i l l a r d s que Benda prefere nous semblent un salut un peu t r i s t e . Le remede n'est pas pire que l a maladie, mais elle serait encore assez glacante, cette Europe serieuse, scientifique, intellectuelle et philosophique, qui relegue a l'enfance 1*imagination et l a fantaisie. Benda n'epargne pas les religieux dans sa censure. A De meme que les autres clercs, ceux de l'Eglise glorifient le particularisme national, en decouvrant des distinctions entre l'ame des hommes de differents pays, des distinctions que Christ f a i l l i t a observer ou prevoir. Pour l a premiere fois, le Ciel exige un visa d'entree: "Dieu, qui, depuis les 'A sto'Iciens, etait i n f i n i , redevint f i n i , distinct, doue de 82 personnalite'." Ces clercs sont des traitres non seulement 81. "Discours a l a nation europeenne," N.R.F., T.40, p.220. 82. La trahison des cHercs, p. 192. - 47 - a l'humanite mais aussi au Dieu qu'ils representent. Done les vrais clercs doivent ecraser cette infame image de Dieu le patriote, car l'Eglise etait un des derniers postes de resistance contre le nationalisme, l a nationalisation des langues, et 1'orgueil patriotique. Benda les exhorte a elever leurs ecoliers a venerer l'Eglise pour avoir si longtemps travaille a empecher le spirituel de se compromettre avec le national. En meme temps i l faudra leur inspirer le respect de l a culture greco-romaine: "Clercs francais, prechez l a culture greco-romaine pour tous les hommes, afin qu'ils se , n ' 83 sentent dans une region d'eux-memes transcendante au national." Ce sera le seul moyen de revenir a l'eternel, sans quoi le desarmement intellectuel ne s'accomplira jamais. D'ailleurs, i l faudra distinguer entre 1'humanitarians et l'humanisme, dont l'un s'occupe de la qualite abstraite de ce qui est humain, tandis que l'autre traite des hommes eux- memes, dans leur vie actuelle. Benda declare que le nombre de vrais humanistss, des clercs qui s'attachent a 1'etude de l'homme de tout temps et de toute race, l'homme universel sunon - eternel, diminue, quoique des l a f i n du dix- neuvieme siecle un groupe de moralistes donnent place dans leurs ecrits a cet humanitarisme sentimental. Par exemple: Romain Rolland, Georges Duhamel. Or, pour aimer tous les hommes, i l faut n'aimer nul homme. Le coeur, toujours trom- peur, ne servira pas a nous demeler du temporel. L'humanisme v. n'a rien a faire, done, avec le pacifisme mystique. Selon 83. "Discours a l a nation europeenne," N.R.F., T.40, p. 226. - 48 - Benda, l i a l r aveuglement ' l a guerre, sans decider si l a guerre est juste ou non, c'est se confondre avec le particu- l i e r , bien qu'il ne nous dise pas qui decidera si l a guerre est juste. En outre, l'humanisme n'a rien a voir avec 1»internationalisme. L'internationalisme, bien qu'il soit une protestation contre l'ego'isme national, n'est pas un mouvement desinteresse, mais l'arme de guerre de plusieurs— factions--ouvriers, industriels, politiciens--qui veulent traverser les frontieres pour remporter quelque bien terrestre. Et meme ceux qui traversent les frontieres simplement pour faire l a connaissance de l'etranger chez l u i ne peuvent s'appeler des humanistes: Enfin, l'humanisme est aussi quelque chose d'entierement different du cosmopolitisms, simple desir de jouir des avantages de toutes l e s / nations et de toutes leur cultures, et generalement exempt de tout•dogmatisme moral. 84 Avant tout, l'humanisme demande l'esprit pur. Sans l a c u l t i  vation de l'esprit pur, on ne fera jamais l'Europe. Evidemment le role du clerc fidele est bien defini. On se demande, cependant, quels sont les clercs dont l a tra hison a tant inquie'te' Benda. Au cours de ses ecrits i l mentionne quelques noms: Barres, Maurras, Brunetiere, Lemaitre, Pe'guy, Sorel, et le poete Glaudel dont l a religion pour "la minute presente" viole le concept d'une metaphysique detachee de 1'historique. Ce n'est pas une troupe tres grande. II y a beaucoup de noms plus celebres que Benda ne comprend pas dans son acte d'accusation, des clercs de premier ordre. En effet on revient a l a question: pourquoi 84. La trahison des clercs, p. 101 - 49 - considerer les Barres, les Maurras comme des clercs? Comment distinguer entre le clerc et le simple instrument de propa- gande? La trahison des clercs, puisou 1elle traite d'un probleme actuel, est-elle 1*oeuvre d'un vrai clerc? En tout cas, on ne peut negliger l a defense de l a morale pratique proposee par ceux qui ont critique l a these de La trahison des clercs. Fernandez, par exemple, nous dit que "... marxisme et pragmatisms furent inventes par des clercs 85 qui voulaient rendre leurs idees -praticables." A l'avis de Benda, le clerc devrait rester audessus des evenements, en affirmant les verites abstraites sans avoir egard aux f a i t s actuels. Or, s i le clerc tache de trouver quelque accommode- ment entre ce que les hommes devraient faire et ce qu'ils font pour les sauver de ce qu'ils feront, e s t - i l done si condam- nable? Sur le navire qui sombre, Benda tient ferme, les bras croises, les yeux fixes a l'horizon, en pensant au navire ideal, abstrait, qui ne sombrerait jamais. C'est son p r i v i  lege, mais i l faut encore baisser les: bateaux de sauvetage. Et, s i d'autres clercs se mettent a les baisser, c'est une trahison assez venielle. La vie l'emporte sur toute conside ration: M. Julien Benda est le philosophe aristocrate, le philosophe aux mains propres.^ Je crois qu'il faut se s a l i r un peu, et meme beaucoup, pour sauver ce qull revere avec une intransige- ance qui l u i f a i t honneur. 8 6 / / / v Benda replique que 1'ideal, l'absolu, l'eternel differe 85. Fernandez, R. , "Sur l a trahison des clercs," N.R.F. . T.3C, P. 105. 86. Ibid., p. 107. - 50 - d'essence du reel et du temporel. II n'y a pas de pont entre les deux royaumes dont le clerc puisse se servir pour aller et venir. Mais, l a morale populaire est plus flexible: "Nous ne demandons pas au C h r e t i e n de ne point violer l a l o i chretienne; nous l u i demandons, s ' i l l a viole, de savoir qu'il 87 la viole." A l'avis de plusieurs penseurs cette hypocrisie ne'cessaire ne suffit plus. La violation devient de plus en plus serieuse dans ses consequences, de sorte que 1'homme ne peut plus separer l a theorie de l a pratique sans s'exterminer. Peut-etre quelques-uns des clercs modernes qui s'appliquent / tant aux affaires temporelles :agissent-ils de cette facon en de'sespoir de cause, puisque tous les hommes doivent honorer les valeurs eternelles pour les rendre effectives. Parce qu'il est evident que cette montagne ne vient pas a Mahomet, Mahomet doit a l l e r a l a montagne. Le clerc, en prevenant le desastre, s'associe aux affaires du moment de meme que celui qui, tout en protestant en theorie l a violence, neanmoins se defend quand on l u i donne des coups. L'attaque l a plus formidable sur les vues de Benda, peut-etre, est celle des existentialistes, qui affirmant que les valeurs eternelles n*existent pas. Puisque 1*existence precede"1'essence", c'est-a-dire l'abstrait, les valeurs sont toujours a refaire. L'homme sera t e l qu'il se sera f a i t , et se formera par ses actions, par sa vie: "... i l n'est pas un de nos actes qui, en creant 1'homme que nous voulons etre, ne cree en meme temps une image de 1'homme t e l que nous estimons 87. La trahison des clercs. p. 171 - 51 - 88 qu'il doit etre." Done 1'existentialisme est un humanisme fonde sur 1'action, non pas sur l a meditation, puisque 1'action seule determine l a morale universelle. Avec Dieu a disparu toute possibility de trouper des valeurs dans le c i e l : "... nous; ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des 8 9 ordres qui legitimeront notre conduite." Sartre nous dit qu'il y a une universalite de l'homme, mais elle n'est pas donnee, elle est perpetuellement a construire. L'homme con- struit l'universel en se choisissant. Sartre dirait que Benda agit de "mauvaise f o i " — le principal jugement moral des existentialistes — en pretendant que des valeurs morales precedent l'homme. Pour 1'existentialiste, 1'eternel n'est que la somme totale d'une s&rie de moments, et pour determiner l a nature de chaque moment i l faut s'engager "jusqu'au bout". Or, e s t - i l vrai que l'homme est ce qu'il se fait? Pendant une bonne partie de sa vie, l a partie l a plus sensible aux influences exterieures, l'homme est soumis au jugement et a l a discipline de ses aines et de ses aieux, justement comme son sorps est sujet aux vicissitudes qui peuvent decider ses actions d'adulte. II ne faut pas dire que "les gens naissent heros" pour prouver que le heros ne se f a i t pas, comme le dit Sartre. S ' n . . . i l y a toujours une possibilite pour le lache de ne plus etre lache,,," pourquoi les l&ches ne saisissent-ils pas cette possibilite, puisque l a lachete n'est pas un t r a i t trop admirable? Et le lache qui se f a i t heros, e t a i t - i l toujours heros ou e s t - i l encore lache? 8 8 Sartre, Jean-Paul, L'existentialisme est un humanisme. Paris, Eagel, 1 9 4 6 , p. 2 5 . 8 9 Ibid., p. 5 7 . 90 Ibid., p. 6 2 . - .52 - En tout cas, 1*existential!sme o f f r e un humanisms assez different de celui auquel Benda donne son appui. En effet, recemment Benda entend des injures de plusieurs cotes. Mais Benda reste feme dans sa position, q u ' i l n'a jamais abandonnee. Surtout i l s*interssse au probleme de l a creation d'une Europe unifiee, mais l a me'thode q u ' i l suggere n'est pas change'e: "Aujourd'hui a p p a r a T t , pour l a premiere foi s dans l'histoire, un vague desir chez les Europeens de former une unite'. Nous avons a l u i donner corps, du moins dans l'ordre 92 spi r i t u e l . " Mais quant au clerc, c'est encore l'absence de valeur pratique qui f a i t l a grandeur de son enseignement. Benda prend courage du f a i t qu'une nation du moins donne signe d 'un affaiblissement du nationalisme: La disparitlon de l a volonte' chez les Francais d'etre une nation pourrait encore consister dans 1'extinction d'une certaine puissance v de haine, d'une certaine barbarie inhe'rentes a toute affirmation d ' u n moi contre un non-moi, et dans l e developpement d 'un universalisme essentielle- ment mortel pour cette forme d'existence; bref, dans l a propagation d'une morale qui est l a charts des clercs. ..^3 Benda demontre que l a nation, comme organisation sociale, est mortelle, bien que l a race puisse survivre, et que l e danger subsiste dans ceux qui croieht que l a nation est eternal l e et 91. "...le faux fourni par ce faux penseur qu'est Julien Benda (depuis 1913, ce me fut toujours un critere: qui considere Benda comme philosophe, comme penseur, n'est pas philosophe, n'est pas penseur...)" Wahl ? Jean, "Les rencontres Internationales de Geneve,*1 Fontaine, novembre 1946, p. 637 92. "Couleur du temps," Fontaine, novembre 1946, p. 665. 93. Esquisse d'une histoire francaise, Paris, Gallimard, 1932, p. 231. 5 - 5? - qu'un passe glorieux demande l a conservation d'une forme incompatible a l'avenir, ou au present meme. La nation ne represente que 1'adolescence de l a societe, une forme exigee par le manque de rapports entre les differents pays, du temps que le monde etait encore grand. Les fleurs doivent tomber pour laisser murir l a graine: ... l a disparition de l a France comme nation ne serait qu'un episode d'un total changement de l'ame humaine, l'age des nations ayant ete dans l'histoire de cette ame ce qu'est une 94 periode geologique dans l'histoire de l a terre. Benda tient l a volonte des hommes de s'affirmer en nation comme une forme du mal, et i l l a condamne. Ainsi, dans Les silences de l a mer, le jeune o f f i c i e r allemand, Werner von Ebrennac, en se trouvant trahi par ses propres camarades, s'ecrie-t-Il, "C'est le Combat—la Grande Bataille du Temporel contre le Spirituel". Benda nous dit que les affaires humaines ne peuvent adopter l a religion du vrai clerc que sous peine de devenir divines, c'est-a-dire de perir en tant qu'humaines. Mais aujourd'hui i l est evident que l'homme commun doit devenir divin, ou perir en tant qu'humain. Et avec l u i mourra sa ci v i l i s a t i o n , ce qui sera peut-etre plus serieux: "... s i l'humanite vient a perdre cette parure, i l y a peu de chances 95 pour qu'elle l a retrouve..." II voit l'homme retourner a. l a caverne, et ensuite oublier qu'il en est s o r t i . n n'entrevoit qu'une fac^on par laquelle le monde puisse eviter 94. Esquisse d'une histoire francaise. p. 233 95. La trahison des clercs, p. 258 - 54 - l a destruction--c'est le Brave New World de Huxley: "... unifiee en une immense armee, en une immense usine, ne connaissant plus que des heroismes, des disciplines, des 9 inventions, fletrissant toute activite libre et desinteressee.. S ' i l ne desire pas ce sort, 1'homme doit se liberer des fetiches du passe' et des inte>§ts ego'istes et nationalistes du present, et s'appliquer a l a realisation de ses ideaux et a l a revivification des platitudes dont se compose l a morale contemporaine. II l u i faut decentraliser l'esprit, clerc ou non clerc, ou. i l perdra 1'essence de ce qu'on appelle "l'humain". 96. La trahison des clercs, p. 247 CHAPITRE III LE CULTE DE L'AME Celibataire, solitaire, j u i f , homme sans autre pays que celui de 1'Intellect, Julien Benda ne partage pas "les joies du salon". "Ma haine des cruautes gratuites," d i t - i l , "ne serait-elle pas encore une preuve de mon manquement 97 au coeur humain?" . Les cireonstances ont favorise son detache- ment de l a vie ordinaire dans une analyse froide et r&isonnee du probleme moral de notre c i v i l i s a t i o n , comme des circon- stances toutes differentes ont forme et conditionne un penseur qui n'a jamais manque au coeur humain: Georges Duhamel. Ne' sur la Montagne Sainte-Genevieve, Duhamel est Parisien jusqu'au bout des ongles. Pere de trois f i l s , mari d'une femme gracieuse qui s'associe a toutes ses activites i l est une personnalite assurement francaise qui ne s'est jamais separee de l a vie ordinaire, qui v i t pleinement et qui met beaucoup plus de lui-meme dans ses oeuvres que la seule intelligence. Sa carriere des le debut s'est trouvee liee aux realite's de l a chair et du sang, a partir de son adolescence ou i l etudia la chimie et l a physiologie, et se presenta aux examens de medecine. Plus tard, apres avoir debute dans le monde l i t t e - raire par des poesies intitulees Des legendes, des batailles (1907), i l a eu l'occasion de voir de premiere main, comme chef d'equipe chirurgicale, cinq annees de batailles dont personne ne voulait composer des legendes; i l a opere sur des 97. "Un regulier dans le siecle," NRF, T. 49, p. 429. - 5 5 -- 56 - milliers de blesses et de mourants qui l u i ont f a i t connaitre intimement le relent de l a misere humaine, experience qu'il n'a jamais oubliee et qu'il a perpetuee pour nous dans La vie des martyrs et Ci v i l i s a t i o n . Depuis, a l a fois chirurgien et homme de lettres, dans plus de cinquante livres i l a demontre combien i l salt que l'esprit est le compagnon ou l'adversaire du corps. Son oeuvre palpite de vie. Elu a l'Academie Francaise en 1935, directeur du Mercure de France, president de 1'Alliance Francaise et membre de l'Academie de Medecine. Duhamel s'est plonge avec enthousiasme dans le courant des realites de l a vie actuelle, pour mieux faire entendre sa these de l'insuffisance de l a vie exterieure dans le monde d'aujourd*hui. De m%me que bien d'autres savants de premier rang, Duhamel reconnait que, sans les humanites, nulle culture n'est complete. II croit surtout a la superiorite de l a discipline classique, et a la necessite, pour fonder une societe durable, des principes d'ordre et de clarte: Les connaissances dites utiles ou meme u t i l i t a i r e s sont, au premier chef, des connaissances perissables, des connaissances, tout au moins, sujettes a revision. En admettant qu'elles puissent trav a i l l e r au develop- pement de l'esprit et a l a formation du jugement, ce qui n'est point demontre';;, elles sont variables, mobiles, et, de ce f a i t , decevantes. Elles ne g 8 sauraient assurer a l'esprit une fondation ferme. Ce n'est pas le confort physique—but de l a plupart des etudes u t i l e s — q u i devrait etre le sujet de nos recherches, mais les connaissances que l'on t i r e seulement de 1'etude des grands 98. Duhamel, Georges, "Humanites," M de F, T.269, p. 227. - 57 - maitres. Duhamel a curieusement observe l a c i v i l i s a t i o n l a plus u t i l i t a i r e du monde, cells des Etats Unis ' ??. d'Amerique. Fruit amer d'un voyage en Amerique, ses Scenes de la vie future composent une critique penetrante et, malgre quelques faiblesses de detail,en somme juste de l'americanisme. A partir du moment ou, au port d'entree, on l u i pousse un thermometre dans la bouche, Duhamel s ' i r r i t e de plus en plus contre 1*enfant terrible de l a c i v i l i s a t i o n d'Occident. Son hote gigantesque insists non seulement pour examiner sa condition physique mais a preserver son integrite morale, (quand une dame, une v i e i l l e amie, l u i f a i t une visite dans sa chambre d'hotel, 1'hotelier s'empressede le prier de laisser sa porte ouverte). Partout i l trouve des l o i s , des reglements, auxquelles i l faut obeir comme un automate. L'Americain ne decide pas pour lui-meme ce qu'il devrait faire ou ne pas faire; de fortes consignes l u i pres- crivent ses eomportements. Premier danger a la morale: "Des aujourd'hui, 1'Amerique nous donne a mesurer ce que peut devenir l'effacement de l'individu, 1'abnegation, 1'aneantissement de 99 l'individu." Duhamel s'inquiete, avec une amertume assez sincere, de 1'affaiblissement des valeurs de l a personnalite, dans ce pays qui se vante d'etre fonde sur 1'individualisme. II se mefie d'une morale, dependance de l'Etat, qui determine l a vie interieure aussi bien que la vie exterieure. Celui qui marche toujours avec des bequilles devient enfin un boiteux. Aux yeux du Francais, 1'Amerique est une nation de boiteux 99. Scenes de l a vie future, Paris, Mercure de France, 1930, p. 72. - 58 - moraux: Parce qu'elle exagere toutes les nouvelles ambitions du.monde, 1'Amerique me rend sensible l a tendance des Etats a outrepasser leurs droits, c'est-a-dire asoumettre aux entreprises des le^gislateurs une serie de questions que 1'h.omme debattait jusqu'ici dans le secret de son ame, soit avec Dieu, soit avec soi-meme.100 Sous pretexte de proteger tout le monde des maux du corps et de l'esprit, l'Etat viole l a liberte individuelle, qui devrait etre sacree. En admettant meme que cette protection fut e f f i - cace, que les Ame'ricains ne trouvent pas le moyen de contourner les l o i s , et de poursuivre leurs vices sous le manteau, elle serait encore damnable Pour economiser 1»effort autant que pos sible, 1'Americain cherche a s'epargner le travail le plus dur: penser pour lui-meme. A cet egard, i l faut remarquer que, au fond, c'est cette f a i l l i t e des Americains a maintenir les valeurs morales personnelles que deplore aussi Luc Durtain, l a m 6 c a n i s a t i o n , 1'abrogation de ce qui, chez l'individu, juge et decide l a conduite: Les Americains d'aujourd'hui? Sedentaires algebristes assis sur des signes: beaucoup d'or, signe de richesse; beaucoup de l o i s , signe de vertu; des canons sur des navires, signe de paix. Pays malade de signes: pays des morales super- f i c i e l l e s qui vous laissent agir au hasard, des guerisons et des metrites que l'on se suggere par une publicite intedieure dont on est l a premiere dupe.iOl Naturellement ces jugements ne sont pas tout a f a i t justes, mais 1'important, c'est que deux esprits francais de premier ordre s'indignent tenement contre l a veulerie morale de nos 100. Scenes de la vie future, p. 85 101. Quarantieme 6tage, Paris, Oallimard, 1927, p. 160. _ 59 - societes democratiques de decider l a conduite. Car, i l s ne l a regardent pas comme un phenomene isole, mais comme une menace au genre de vie europeen (ou au genre de vie francais, du moins). Durtain a transpose ses impressions de 1'Amerique dans tr o i s volumes de nouvelles, ftuarantieme etage, Hollywood  depasse et Captain O.K. Dans Quarantieme etage, par exemple, i l nous offre un guide bleu, ou rouge-blanc-et-bleu de 1•extreme-ouest des Etats Unis, completant ainsi 1'oeuvre de description et de mefiance que Duhamel ne poursuit que jusqu'a Chicago. Malheureusement, dans ce roman ne se trouvent ni l a vue perqante ni 1'humour leger de Duhamel. Au contraire, c'est un melange de demi-verites et de fautes assez amusantes, facilement perceptibles a un lecteur qui ne connait que l a surface meme de l a c i v i l i s a t i o n americaine (par exemple, ce gredin qui s'ecrie, "Oh, gosh."'). Or de meme que Duhamel, Durtain gratte aux pieds du geant malin: l a grande v i l l e americaine. Cette fois les victimes sont San Francisco, Port land et Seattle. Les crimes particuliers qui animent son f i e l sont ceux que Duhamel a deja remarques, surtout l a moralite sujette a l a discipline de l'Etat. Ralph, le heros de l a premiere partie du recit, jeune homme bien eleve, affronte le desastre quand, dans un cinema, i l met l a main sur le genou d'une jeune voisine, qui a son tour se plaint bruyamment contre ce procede", de sorte que l a gendarmerie emporte Ralph, cet exemple malheureux de l a jeunesse americaine, a la ba s t i l l e . Ralph est "un vide qui souffre", sans doute; cependant l'auteur exagere un peu trop l a stupidite de ses protagonistes ( i l s se - 60 - debattent pour savoir s i l a Pologne est une province de l a Hollande). D'ailleurs, comme Duhamel le demontre aussi, Durtaiin affirme que les jeunes gens americains ne savent pas faire 1'amour. La technique de procreation americaine est bien inferieure a celle du vieux monde, etant reservee absolument a des gestes f u r t i f s dans une chambre d'hotel: 0 chevriers et bergeres de Si c i l e , mecanos et petits-mains de Paris qui vous aimez s i naturellement, les uns sous les oli v i e r s , les autres dans vos taudis, comme une haute et pudique c i v i l i s a t i o n sait perfectionner vos gestes n a i f s j l O 2 Vraiment, i l y a des facettes insolites de l'idee de l'Europe. A 1'egard de l'oeuvre de Durtain et de Duhamel, i l faut remarquer que tous les deux ont f a i t le portrait de l a Russie, Durtain dans L'Autre Europe, Duhamel dans Le Voyage a  Moscou. Durtain est plus sympathique a l'U.R.S.S. qu'a l'Amerique, et predit notre situation actuelle d'un monde divise entre ces deux etats gigantesques. Or, ce n'est l a qu'un aspect du machinisme americain que Duhamel abhorre. Dans un chapitre amusant i l decrit sa visite au temple nouveau des arts, le Parthenon sur le mont d'or- un cinema. II se degoute vite de la vulgarite du film et du palais dore dans lequel, bouscule par des centaines d'autres spectateurs qui arrivent et partent continuellement pendant l a representation, i l regarde l a parade de banalite's dont se compose ce genre d'"art''. Le cinema l u i semble spectacle auquel on se rend pour oublier, deux ou trois heures durant, l a vie reelle. II stimule sans satisfaire, i l represente un type d'amusement 102. Quarantieme etage, Paris, Gallimard, 1927, p. 54. - 61 - simplement passlf: "un divertissement d'ilotes, un passe-temps d' i l l e t t r e s , de creatures miserables, ahuris par leur besogne 103 et leurs soucis." On peut objecter que c'est l'existence des ilotes et des i l l e t t r e s qu'il faut condamner, plutot que le divertissement. Toutes les formes d'art n'ont-elles pas eu d'humbles originss dans le populaire, qui leur a donne leur v i r i l i t e ? L'art qui n'a pas ses racines dans le vulgaire meurt tres jeune, malgre le sentiment de superiority qu'il inspire a de petits cercles qui se flattent de resister au barbarisme des masses. Le cinema, dont le developpement s'e'tend sur une ou deux generations seule- ment, souffre encore d'une adolescence passee dans l'age d'or des annees 1920. Deja pourtant nous voyons de temps en temps des films qu'on peut appeler des oeuvres d'art. Certainement le cinema s'est ameliore, est devenu<: plus subtile, depuis l'ere de Charlie Chaplin et de William S. Hart. S ' i l reste encore au dessous des autres formes d'art, i l n'est pas aussi malade que Duhamel le pretend. On f a i t trop de films, on en voit trop, mais les Europeens eux-raemes ont montre ce que le film est sus ceptible de devenir. Oui, pour Duhamel, le cinema, comme tant d'autres creations de cette culture mecanique, est "un luxe industriel, fabrique par des machines sans ame pour une foule que l'ame 104 semble deserter aussi." Partout i l voit l'exces sans l'enthousiaaae, dans ce pays ou l a mediocrite regne, le pays 103. Scenes de l a vie future, p . 58 104. Ibid., p . ~ H T de 1'homme moyen, qui porte l'uniformite comme une medaille, qui, dans ses habits, dans ses amusements, dans sa politique, demontre 1•imagination d'un mouton. Le pays qui produit le plus grand nombre de vaches du monde ignore l'art de fabriquer le fromage. La France, nous dit Duhamel, en produit plus de cent especes: "a ce seul t r a i t , je reconnais et j'admire le genie de ma-patrie, a ce seul t r a i t , je comprends qu'elle ait produit 105 tant de grands hommes en toutes carrieres." L'Amerique souffre de sa propre richesse, de l'abondance qu'a creee son empire industriel. Duhamel ne veut point payer le luxe a ce prix: l'atrophle de l'esprit individuel. II ne de'sire pas une seule espece de fromage, disporiible a tout le monde dans un colis sanitaire, pas plus que l a c i v i l i s a t i o n qui l a fournirait.: Si je pensais que l'Europe e'puisee par ses^, malheurs et ses crimes eut, de l'autre cote des mers, une posterite fervente, consacr§e a l a v i e i l l e cause que tant de grands hommes ont servie.... Mais quoil Apres plus de deux siecles, on peut encore compter sur les doigts de l a main les representants de cette societe nouvelle auxquels nous voudrions o f f r i r une place dans notre coeur et dans notre Pantheon.l^ 6 Duhamel voudrait soumettre cette c i v i l i s a t i o n scientifique a une c i v i l i s a t i o n esthetique et morale, sans laquelle 1'homme reste l'esclave du monstre qu'il a construit. D'ailleurs, Duhamel ne doute pas que cette c i v i l i s a  tion industrielle ne soit en train de conquerir le vieux monde. L'Amerique represente, pour l u i , l'Avenir: "Tous les stigmates de cette c i v i l i s a t i o n de'vorante , nous pourrons, avant 107 vingt ans, les decouvrir sur les membres de l'Europe." 105. Scenes de l a vie future, p. 231. 106. Ibid.. p. 248. 107. Ibid., p. 19. - 63 - Car Duhamel ne partage pas 1'optimisms d'un Curtius et de , certains ecrivains francais qui croient que 1'esprit europeen peut absorber les inventions mecaniques sans danger de supprimer les valeurs de l a personnalite'. Soldat et medecin, i l a vu de trop pres l a cruaute d'un monde mecanise. Pour l u i le temporel n'est pas simplement un element de philosophie, mais un morceau de shrapnel dans le cerveau. En bon medecin, i l ne decide pas quel sera le sort du malade jusqu'a ce qu'il ait examine les symptomes de la maladie. C'est pourquoi i l jette son regard penetrant sur les Etats Unis, l a region l a plus affligee de cette fievre de creer une c i v i l i s a t i o n de chrome et d'acier. "La contagion de l a machine," e c r i t - i l , "est le plus grand p e r i l du 108 monde futur." L'Europe occidentale prise entre deux experiences qui se poursuivent, l'une en Russie, 1'autre en Amerique, penchera fatalement du cote de 1'Amerique, ou plutot de 1'americanisme: II y a sur notre continent, en France comme partout, de larges places que 1'esprit de l a v i e i l l e Europe a des maintenant desertees. Le genie americain colonise, petit a petit, t e l l e province, telle cite, t e l l e maison, telle Sme.109 Avec 1'americanisme vient l e g a l i s a t i o n des classes, a laquelle Duhamel s'oppose vivement. Pour qu'elle ait une apogee, l a pyramide sociale doit avoir une base; cependant c'est l a hierarchie qu'il importe, selon lui.,ftmainteni-r. Une structure ou l'on entrerait de plain-pied l u i ferait horreur. II croit fermement a l a necessite d'une classe gouvernante, et 108. L'Humaniste et 1'Automate, cite'c dans Brodin, Les ecrivains  francais de 1'entre-deux-guerres, Montreal, Valiquette, 1943, P. 221. : 109. Scenes de l a vie future, p. 245 - 64 - arreterai-t: ...1'acheminement des moeurs humaines vers ce que nous croyons comprendre des moeurs entomiques: meme rarefaction et unification progressive des types sociaux, meme ordonnance du groupe en castes s p e c i a l i s e s , mSme soumission de tous aux exigences obscures de ce que Maeterlinck nomme le genie de l a ruche ou de l a termitiere. 1 1 0 A cette vie d'insecte, Duhamel pre'fere une societe' dirigee par "1'aristocratie de l'esprit, du savoir et du coeur.... Elle est l a seule a mon egard. Elle est 1'essence, elle est la vie d'une 111 societe bien construite." Ce serait l a fonction de cette e l i t e d'instruire, par l a parole et par l ' e c r i t , "les multitudes", et de constituer, surtout par leurs livres, une culture fonda- mentale, que le commun puisse adopter. C'est-a-dire qu'il veut imposer l a c i v i l i s a t i o n d'en haut; sous ce rapport, son conseil ressemble beaucoup a celui de Benda et son ecole. En tout cas, 1 * interpretation americaine de l a democratie, dans laquelle l a culture prend sa source dans le peuple et cherche son propre niveau, ne convient point a Georges Duhamel. Avant de quitter ce sujet de 1'anti-americanisme de Duhamel, i l faut remarquer que le portrait des Etats-Unis qu'il nous offre, tout en etant mordant, est assez superficiel. II exagere les t r a i t s repoussants de l a culture ame'ricaine, a peine effleurant les autres. De meme que Dos Passos, Duhamel decrit pour ses lecteurs l a nature a r t i f i c i e l l e de l a grande v i l l e , l'atmosphere d'essence d'auto, le bruit de la machine. Mais tous les Americains ne vivent pas dans les v i l l e s , ni ne 110. Scenes de la vie future, p. 221. 111. "Une fonction de 1'Elite", M de F, T.270, p. 227. - 65 - travaillent dans un abattoir. Le jugement "Tout y est trop grand", porte' sur les Etats-Unis, vaut autant que le "Tout y est trop petit", a propos de l a France. Duhamel affirme que l'artiste ne trouve rien i c i pour stimuler son imagination, que c'est une c i v i l i s a t i o n sans commune mesure avec l'homme. II est vrai qu'on attend encore l'a r t i s t e qui puisse saisir tous les details de cette scene immense et confuse. L'Amerique n'est pas trop grande, l'homme est encore trop petit. La voix de Duhamel n'est d'ailleurs qu'une de plusieurs qui ont parle' de 1'Amerique comme une menace a l a culture europeenne, et qui semblent representer un sentiment tout nouveau du Francais, sinon de 1'European, en face du Gargantua d'outre-mer. Durtain, comme nous verrons, f a i t echo a Duhamel. Romain Rolland nous avertit du danger: "Ce serait un desastre pour toute l'humanite s i une race, un peuple, un Etat, s i haut s o i t - i l , imposait a l a varie'te splendide de l'univers l'unifor- 1 1 ? misme rigide et monotone de sa propre personnalite." Andre Siegfried d'autre part affirme que, pendant ces derniers quarante ans, l a base de l a c i v i l i s a t i o n americaine s'est modifiee, que 1'Amerique s'est detachee, moralement aussi bien que politiquement, de l'Europe. Le foyer de cette c i v i l i s a t i o n nouvelle est au coeur du continent, et non plus sur le bord de l'Est: dans les Detroit, les Cincinnati, les Chicago, v i l l e s qui ne ressentent pas de rapports avec le vieux monde, region dont l a tradition est celle du pionnier et de 1'arriviste plutot que celle de 1'emigrant europeen et patricien. Siegfried f a i t presque la meme critique que Duhamel: "... de quel prix 112. Quinze ans de combat, Paris, Rieder, 1935, p. 73. - 66 - "tout ce confort se paie-t-il? Et ... en suiVant les methodes americaines, l'Europe, l o i n de s'accomplir elle-m§me, ne tendrait-elle pas au contraire a detruire sa veritable person- , 1 1 3 nalite?" A ses yeux, comme a ceux de tout d'autres esprits europeens, c'est l a guerre entre l a quantite et l a qualite'", avec tout a perdre s i l a quantite seule devient l a consideration essentielle de l'avenir. De l'autre c6Nte'', i l y a quelques ecrivains qui tachent de concilier ces deux ci v i l i s a t i o n s rivales. Lucien Romier, par exemple, explique le developpement du schisme par le f a i t que, pour les Americains, l a logique ressemble a une faiblesse de l'esprit. La facon de raisonner par concepts marque un contraste avec les habitudes intellectuelles des Americains, qui demandent l a preuve d'un f a i t , l a verite fondee sur 1'experience. L'Americain a presque toute sa f o i en ses sens. Mais, au fond, Romier croit decouvrir une "vibration commune" entre les deux races: "... les deux peuples ont un fond commun de sensibilite morale que l'on trouve rarement au 114 mSme degre entre des peuples, fussent-ils voisins." Peut- etre est-ce parce que les deux peuples se ressemblent-i:i i tant que les differences se mettent beaucoup plus en evidence. De meW, plus recemment, Malraux, en pre'conisant ce qu'il appelle " l a culture de 1'Atlantique", a e"crit que l'Europe ne devrait pas avoir peur de 1'ame'ricanisme, qu'elle peut faire siens les benefices de l a vie industrielle et se renouveler 113. "Pourquoi le fossl grandit entre l'Europe et l'Amerique," Kra, Anthologie des essayistes francais contemporains, Paris, Kra, 19S9, p. 166. 114. "Sensibilite ame"ricaine et sensibilite francaise," Kra, op. c i t . , p. 265. * - 67 - sans compromettre son esprit classique: "II y a quelque chose qui s'accorde assez subtilement entre Amerique de l'Est, Angleterre, France, Portugal (avec des prolongements sur les democraties d'Europe, meme quand elles sont racialement en J15 partie germaniques: Belgique, Hollande, Suisse, Scandinavie). Or, malgre ces tentatives de conciliation, on ne peut pas douter qu'un cote tres s i g n i f i c a t i f , le cote negatif de l'Idee de l'Europe, c'est l a mefiance de 1'americanisme. Si nous envisageons ensuite les idees positives de Duhamel, nous trouverons que ce maitre de l a prose nous offre un message assez important. Avant l a premiere grande guerre mSme i l preparait, du temps qu'il etait un des "copains" de l'Abbaye, son culte de l'etme. Get effort pour se ret i r e r de l a societe, qui a echoue, l'a introduit a l a poesie de l a vie collective, a l'unanimisme, concept fondamental de 1'oeuvre de Jules Romains, autre veteran de l'Abbaye. En reaction contre l'individualisme, l'ascetisme de l'a r t i s t e de l a f i n du siecle, l'unanimisme definit l a mission du poete celle de conferer aux groupes sociaux, du couple a la v i l l e et a l a province, une conscience plus nette de leur personnalite, de "creer des dieux fait s de notre s u b s t a n c e . I I f a i t ressortir les liens par lesquels l'individu s'integre a l a nation et surtout a l'humanite. Des le commencement l'unanimisme apparait comme une revolution morale contre l a degradation des moeurs, 1'utilitarisme, et le regne. de l'argent. Les unanimistes se dediaient a soutenir les 115. "Malraux nous di t , " Pages francaises, mai, 1945, p. 57. 116. Senechal, C , Les grands courants de litterature  francaise contemporaine, Paris, Societe f r . d'editions l i t t ; et tech., 1934, p. 301. - 68 - droits de l'esprit, a defendre la dignite de 1'homme. Che z Verhaeren, par exemple, un des jeunes esprits de l'Abbaye, cette idee d'humanite, d'entente universelle, se trouve partout dans son lyrisme. L'image d'une Europe "partout presente et agissante" s'offre d'elle-meme a son esprit: "Cette grande unite europe'enne, necessaire aujourd'hui, urgente demain, fatalement elle se fera sur 1»assise du futur Occident a destine'e 117 unique." Ces jeunes gens voulaient voir se realiser 1'unite humaine, et meme apres la dissolution du cercle de "moines" ardents, i l s continuaient a poursuivre cet ideal, chacun de sa facon. Apres avoir ecrit La vie unanime, Romains affirme: II faudra bien qu'un jour on soit 1'humanite. La croyance en une mission confie'e a chaque homme hante ces esprits en quete d'un ordre spirituel. Duhamel l a poursuivra en s'efforcant de poser les assises d'une c i v i l i s a t i o n morale" et la plupart d'entre eux, loin d'abdiquer leur verite fervente, n'ont pas cesse de poursuivre leurs aspirations internationales et le reve d'une humanite pac i f ique."-1--'-8 Nous constatons i c i l'origine de la sympathie de Duhamel pour une philosophie qui denonce les exces de l'intellectualisme et s'appuie sur l a sensibilite. En effet, c'est surtout l a diminution de la sensibilite en Ame'rique qui trouble Duhamel. Dans ce pays d'enseignes electriques de toute couleur, aux- quelles on ne peut echapper ni le jour ni l a nuit, de voix qui tonitruent de chaque radio, d'un barrage incessant de sollicitations psychologiques qui a amorti l a sensibilite, stimulants auxquels on fa i t a peine attention, qui finissent par se faire desirer comme une cigarette; dans ce pays ou, 117. Preface de l'anthologie des lyriques allemands de Guilbeaux, 1915; citfe dans Bidal, M., Les e'orivains de  1'Abbaye, Paris, Boivin et cie., 1958, p. 75. 118. Bidal, M-L., Les e'orivains de l'Abbaye, Paris, Boivin et cie., 1958, p. 75. - 6? - quand i l c here lie l a foret et la solitude, le "primitif" amene son radio portable et assez de magazines pour se distraire pendant son abstinence du hurlement quotidien; dans ce pays ou tant de distractions ont cree" tant d'ennui, on a perdu le gout de l a nuance, on a stupefie l a sensibilite. Et puisque la sensibilite est l a source meme de 1•imagination, Duhamel s'inquiet'e de la presence de cette nation qui s'est aveuglee de sa propre lumiere a r t i f i c i e l l e , qui s'est assourdie de son propre bruit. Sans la sensibilite aucune possibilite de realiser cette vie interieure dont Duhamel f a i t le plaidoyer surtout dans La possession du monde, ecrite parmi les mourants du champ de bataille. La these de cette oeuvre est assez simple: "C'est 119 le bonheur qui est notre patrie." Le bonheur, selon l'auteur, est la raison meme de notre vie, ce bonheur qu'il faut chercher dans ce que Virginia Woolf appelle les petits miracles de notre vie quotidienne. La possession du monde veut dire l a connais- sance du monde, mais cette connalssance est d'un ordre special: II y a, sans doute, une • curio site' qui est une faiblesse et une l£chete. C'est celle des gens qui n'osent pas demeurer seuls, une seconde, en face d'eux-memes; i l s se refugient dans le bavardage et la lecture des feu i l l e s quotidiennes. Leur facon de s'interesser d tout ce qui passe est un aveu de ne savoir s'interesser a rien d ' e t e r n e l . 1 2 0 Encore une fois, nous nous trouvons en presence d'un penseur qui attenue 1'importance de l'activite physique, des exploits dont se composent les manchettes des journaux: 119. La possession du monde, Paris, Lexier, 1932, p. 33. 120. Ibid., p.~7¥: - 70 - II faudra s'efforcer d'apprendre aux hommes e'tonne's que le bonheur ne consiste point v a parcourlr cent kilometres en une heure, a s'elever dans 1'atmosphere sur une machine, ou a converser par-dessus les oceans,.mais bien, surtout, a §tre riche d'une belle pensee, content de son travail, honore d'affections ardentes.121 On se souvient des mots de Pascal: "... tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre..." Duhamel, qui a vu tant de douleur humaine, montre une affection assez profonde pour l'humanite^; elle seule constitue le fond de l'ethique qu'il croit capable de renover le monde. Sceptique a l'egard des religions orthodoxes, i l cherche a remplacer le catholicisme par un nouvel ordre moral. L'essentiel de ce systeme de vivre, c'est le regne du coeur. L'homme devrait essayer de comprendre et d'aimer non seulement les membres de son petit cercle intime, mais ceux d'un groupe qui s'accro£t de plus en plus. Le crochet pour ouvrir tant de portes est, naturellement, l a tolerance. Celui qui n'a pas l a paix de l'ame, a qui manque cette magnanimite d'esprit neces- saire pour recevoir tout homme comme un frere, comment peut-il esperer echapper a 1'explosion de haine qu'est l a guerre? Chaque homme doit se comporter comme un vrai homme de Dieu, le Dieu de l a bqnte, de l'humilite' et de l a tendresse humaine: Avec le frere, avec la femme, avec l'ami, mettons volontairement en commun tant de choses, t r a v a i l - t Ions s i ardemment a nous conna^tre que notre pensee, sans cesse pressee aux issues, eprouve sans cesse le gout de l ' i n f i n i et de 1'e'ternite.122 121. La possession du monde, p. 283. 122. Ibid., p. 90. - 71 - II va sans dire que ce que Duhamel demande n'est pas le programme du monde le plus f a c i l e . Valery et Benda, comme nous avons vu, conseillent une revolution intellectuelle, mais Duhamel ne trouve aucun salut sans une revolution morale qui changerait notre attitude envers toutes nos relations avec nos semblables. Naturellement i l veut aussi que nous suivions l'exemple des grands maitres, pour comprendre ce qu'ils ont compris. C'est le seul moyen d'atteindre a ce degre de com prehension necessaire pour garantir " l a possession du monde." Ces deux cordes s'entrelacent pour se f o r t i f i e r . Duhamel s'est attaque", dans Cecile parmi nous et ailleurs, au pur intellectuel, rationaliste et antibergsonien, a 1'homme sans jus. Eminemment humain, i l a f a i t vivre dans ses chroniques de Salavin et des Pasquier des personnages insignifiants mais doues des t r a i t s de 1'homme eternel, et depeints toujours avec une sympathie fraternelle, qualite dominante de son oeuvre. Et partout on peut ressentir les vibrations de cette vie interieure tenement essentielle a son art de vivre: II semble pueril et paradoxal d'opposer a toutes les realites concretes qui sont coneiderees comme la richesse^hereditaire des hommes, un monde presque purement ideal de joies qui n^ont pas de prix, demeurent en dehors de tout negoce, sont instables, souvent fugaces, et toujours relatives, en apparence, a celui qui les ep>rouve. Elles sont pourtant le seul absolu et l a seule ve'rite. Ou elles manquent, i l y a encore place pour 1'amusement, i l n'y a pas place pour l a vraie joie. Seules elles sont capables d'assurer le salut de l'a^ me. 1 2 3 La beaute du monde n'existe que dans l'ame de 1'homme., Si 1'homme ne remarque pas les teintes exquises des 123. La possession du monde, p. 41 - 7 2 - fleurs sauvages, n'entend pas le chant de l'alouette, ne sent pas, sur l a brise du soir, le parfum d'un printemps a venir, alors pour l u i ces merveilles sont comme si elles n'ezistaient pas. Et si assez d'hommes ignorent les simples joies du monde - \ y y en les passant a toute vitesse, l a laideur qu'ils ont creee est refletee dans leurs visages, dans leurs actions, et dans le manque de sensibilite dont resulte l a brutalite raffinee de notre c i v i l i s a t i o n . Nous ne trouverons pas l a c i v i l i s a t i o n que nous desirous dans la pacdtille de l a science, car: "... s i elle n'est pas dans le coeur de l'homme, eh bien.* elle est nulle 124 part." Pour Georges Duhamel, l'Idee de l'Europe est l'idee de l'humanite elle-meme, dans ce qu'elle possede de plus cher, 1'element v i t a l qui doit vivre dans l'ame de chaque individu, l a petite flamme soignee pendant tant de siecles, contre l a nuit eternelle. 124. C i v i l i s a t i o n , Paris, Mercure de France, 1932, p. 278. CHAPITRE IY LA FORGE ROUGE. En lisant Georges Duhamel au sujet de l'lde'e de l'Europe, on est conscient de 1'emotion avec laquelle i l presente sa pensee. Eloigne du calme philosophique de Valery et de Benda, i l se sert assez capablement pour animer sa philosophie, des ressources de l a rhetorique, et, dans ses romans, de personnages dramatiques. L'oeuvre de Romain Rolland nous reserve un crescendo d'emotion. La tour d'ivoire s'ebranle, et le silence de 1 'Eternite' est detruit par les oris des intellectuels engages dans 1'Action. Des son debut dans le monde litte'raire, Rolland charge son oeuvre d'un international!sme militant, dans ses tentatives pour creer un theatre nouveau dedie au peuple. En 1919, anticipant Benda, i l a ecrit que les penseurs, les artistes " . . . ont degrade l a Pensee, dont i l s etaient les repre'sentants. I l s en ont f a i t 1'instrument des passions et des interets egolstes d'un clan, d'un Etat, d'une patrie, 124 ou d'une classe." I c i Rolland semble s'incriminer sans le savoir. Pourtant i l ne s'agit que d'une ressemblance superficielle; Benda, partout ailleurs dans l'oeuvre de Rolland, apparait comme l'adversaire et l a bete noire, le chef des faux-penseurs francais. Bornons-nous a citer un>. texte entre plusieurs dans lesquels Rolland critique le "sophiste francais" qui f a i t le proces des clercs qui ont trahi: 124. Quinze ans de combat, Paris, Rieder, 1935, p. 2 - 73 -- 74 - Je parle de Julien Benda. II s'est fabrique' une idole de 1'Esprit, dont l'independance est sans dangers: car elle se refuse a toute incursion sur le terrain du reel, ou elle risquerait de se trouver prise entre les feux des combattants. Cet 'Esprit'-la regne sur le monde glace des Idees abstraites, sans appli cation dans l a pratique; et meme,vils 1'encouragent volontiers: car les jeux des esthetes et des sophistes de 1'intelligence 'non appliquee' detournent les yeux des badauds de l'arene ou. se decident les destins des peuples. 1 2 5 Nous avons deja note des jugements semblables portes sur l'intellectualisme de Paul Vale'ry. Evidemment 1'affirmation des valeurs et des verite's eternelles ne suffit pas a un Romain Rolland. II n'admet meme pas que d'autres les affirment. II les accuse de trahir le monde des realites. Le penseur qui v i t doit s'engager jusqu'au bout, comme disent les existentialistes. La situation historique ou i l se trouve place est trop pleinede dangers et de possibilite's pour qu'on puisse s'abstraire dans l a contemplation de l'Etemel. En parlant des inteilectuels humanistes i l demande: " . . . que peuvent-ils faire, ces oerveaux, sans les membres? Qu'ils abaissent leur superbe, et qu'ils consentent a tr a v a i l l e r avec 127 , N le reste du corps!** Deja nous voyons un des moyens favoris qu'emplole Rolland afin d'influencer le lecteur: l a metaphore impetueuse. (II serait interessant de savoir combien, en rendant l a litterature plus vive, l a metaphore remplace le reel pour fausser les f a i t s , comme une jolie maltresse perfide ). Souvent l a prose de Rolland ressemble tenement aux incantations du demagogue, qu'il nous faut se'parer le grain 125. Quinze ans de combat, p. 105. 126. v. p.13, 127. Quinze ans de combat, p. 108. - 15 - de sa pense'e de l'epi de son style. Lorsque Rolland denonce ce qu'il appelle "1'homme ahstrait", detache' des hasards de l a vie sociale et politique, a - t - i l oublie que lui-meme i l se complaisait dans cette abstraction avant l a f i n du siecle, quand c»etait l a mode? L'affaire Dreyfus a sonne' 1'heure de 1'engagement des i n t e l  lectuels dans la bataille de l a vie immediate, dans laquelle , Rolland ne s'est jamais devetu de son armure de gladiateur. Et quand l a guerre de 1914 est venue deloger l'auteur de l'arene populaire, comme i l dit, son premier elan de resistance a ete' pour defendre le royaume de 1'Esprit menace'', en se placant audessus de l a melee. En consequence, i l se trouvait au beau milieu de l a lutte-, quand ses compatriotes ont attaque sa position de-pacifists en affirmant que l a defense de 1'Esprit n'etait pas aussi importante que la defense de la France. Or, me^me quand i l se declare le chevalier de 1'Esprit, c'est en esprit rallie' a l a vie d'action: II faut que 1'Esprit rentre dans le rang. C'est une condition meme, pour qu'il reprenne vie dans 1'homme vivant. . . L'homme integral, non plus abstrait, mais retrempe dans la fontaine de l a vie reelle, de l a vie complete, consciente, de l'espece, 1'homme social, 1'homme  humain.I 2 8 De meme, dans sa chronique, L'Ame enchantee, c'est apres une crise maritale avec Assia, sa femme et "Moscote", que Marc renonce au culte de 1'individualisme pur pour se plonger avec Assia dans une carriere d'action intellectuelle. Les deux jeunes gens abandonnent le camp du laisser-faire avec 128. Quinze ans de combat, p. v i i i . - 76 - cette extase caracteristique des personnages de Rolland quand i l s de'couvrent l a vraie route. Jusqu'a. ce moment, Marc est "... un chien aveugle; i l remetahe en vain sur le vieux corps de l a mere Europe un bout de teton f l e t r i , use', presque entier.ement desse'che... II se de'bat dans le desert de l ' i n d i - 129 vidualisme." Remarquons, en passant, combien est ehangee la vache europe'enne, source, pour Duhamel, de t r o i s cents . especes de fromages.' Marc s'est toujours refuse' a s'enroler dans aucun des partis qui se disputent le champ de bataille ide'ologique, mais maintenant i l tourne le dos aux penseurs sedentaires, mefiants de l'esprit qui s'asservit aux realites sociales et politiques. Sterile est l a f o i qui n'agit point. On ne doit jamais separer l a pensee de l'action. D'ailleurs, i l n'y a pas de places pour des speetateurs, quand le monde meurt dans la rue. L'intellectualisme et 1 • individualisme--ce sont les deux anathem.es nouveaux du jeune heros de Rolland. L'Annonciatrice f a i t partie de L'Ame enchantee, dans laquelle l'auteur decrit l a mort d'un monde, le monde d'avant- guerre. Rolland depeint l a crise de l'esprit parmi les jeunes gens de France apres l a premiere grande guerre, l a de'sillusion, l a recherche enfievree et furieuse de quelque philosophie d'action, au nom d'idees valables. Ce roman est un c r i aigu pousse par l a jeunesse contre le destin que l u i impose l'histoire. Personnage principal dans ce camp de jeunes aristocrates de l'esprit, Marc, f i l s d'Annette, 129. L'Ame enchantee, v. 4 L'Annonciatrice, Paris, Ollendorff, 1922-33, tome II, p. 42. - 77 - rencontre presque tous les types de 1'humanite', du plus riche au plus miserable, chacun cherchant le chemin du bonheur. Or, ce n'est pas un simple desir de gloire personnelle que partagent "les sept" qui composent le groupe de jeunes i n t e l  lectuels: Ils eussent voulu empoigner les erins des idees-forces, des idees-ge'nisses et glnitrices, qui devaient renouveler l a France et l'Europe. Ou etaient-elles?^ Leur main tatait en vain dans la nuit, et, degoutee, ecartait les doigts, lai s s a i t tomber . 1 3 0 Marc et Annette representent l'esprit qui resists. Avec ses camarades, Marc decide que les mots sont desormais inope'rants, que 1'action seule peut servir d'exemple. Ainsi le sous-titre du deuxieme tome est L'Enfantement,--enfantement d'un programme d'action pour Marc. Et dans son effort pour aider a guerir l'Europe de sa maladie de conscience, Marc se dit que rien n'excuse le f a i t de s'isoler de ceux qui luttent, si ce n'est le genie ou la' saintete', qui ne sont pas a l a mesure du commun des hommes. II "se libere" de sa liberte' individuelle "... pour s'imposer de servir l'action commune 131 des masses qui veulent renouveler 1'ordre social." Toujours aux cotes de Marc se trouve une femme forte, pour 1'aider a atteindre a ce but. Rolland ne diminue pas l'importance de l a femme' sur le plan de l'action, tandis que Benda n'en parle pas du tout. Alors, Marc apprend par coeur cette premiere regie: ...ne plus tenir compte des grands principes, des 'imperatifs cat^goriques', bons pour tout temps et pour tout l i e u , des Veri t a s abstraites 130. L'Annonciatrice, I, p. 49. 131. L'Annonciatrice", II, p. 188. - 7b - augustes, indiscutees et eternelles. Elles s'appliquent et tout. Elles ne s'appliquent a rien. Dans un monde en perpetuel changement, une ve'rite qui ne change pas est un mensonge, ou pis:--chez les braves gens incapables de discerner le mensonge, elle n'est rien. 1^ 2 Est-ce qu'il exists un pluralisme de verites? Evidemment nous sommes bien loin de l a these humaniste a l a maniere de Julien Benda. La premiere des Veritas "ve'ritables" qu'il s'agit de defendre, c'est le Refus a l a guerre. Dans Quinze ans de combat, Rolland avoue que le pivot central de Mere et f i l s (3 e m tome de L'Annonciatrice), est le Refus a l a guerre, reste l a base de toutes ses pensees sociales depuis le fameux L i l u l i , drame amer et satirique ecrit pendant l a guerre, dans lequel "Maitre-Dieu" donne son appui aux deux cotes guerroyant s, pendant que L i l u l i (L'lllusion) mene les hommes au desastre. Marc apprend que, pour faire l a guerre a l a guerre, i l faut attaquer "les Gras" qui empechent les peuples du monde de s'entendre, les capitalistes qui veulent etendre le systeme de vivre d'une Europe decadente jusqu'au seul pays du continent qui offre l'espoir d'un avenir paisible. Ceux-ci, i l les appelle "les ingenleurs de Pan-Europa", qui, craignant l a menace de l'U.R.S.S., tachent de rassembler les forces du Capitalisme et de l'Eglise dans l'Europe entiere, comme les .apotres de "Christ, Krupp et Creusot". L'ennemi est done toute l a socie'te capitalists: / i f La paix reelle veut que soient d'abord elimines les maitres de l a guerre. I l s ne le seront 132. L'Annonciatrice, III, p. 36. - 79 - qu'apres l ' a s s a u t a l e u r s B a s t i l l e s . C e l l e s de Russie sont deja tombees. A quand l e s notres? Sommes-nous p r e t s ? -I- 3 3 C'est a i n s i que Marc trouve son d e s t i n predetermine dans l a f o i p o l i t i q u e de son c r e a t e u r . On a p e r c o i t deja que ce n'est pas l ' i d e e de l'Europe mais l ' i d e e de l'Europe'en dont s'occupe R o l l a n d , de 1'Europeen q u i d o i t c e s s e r , s ' i l veut s u r v i v r e , de se d i s - t i n g u e r des non-Europe'ens. R o l l a n d ne pre'conise pas un r e t o u r au dix-huit'ieme s i e c l e , et ne p a r l e jamais d'un "genre de vi e europe'en." Pour l u i i l y a seule l a v i e , qui peut e t r e agre'able ou desagreable; i l ne s ' i n t e r e s s e meme a l a c i v i l i  s a t i o n europeenne que comme pr e c u r s e u r de l a c i v i l i s a t i o n mondiale. I I a f f i r m e qu'une p a t r i e ne peut p l u s l u i s u f f i r e . On a appele R o l l a n d " 1 ' i n c a r n a t i o n meme de l a tendance 134 u n i v e r s a l i s t e . " Cette tendance se l a i s s e v o i r d'abord dans son Theatre du Peuple, dans l e q u e l i l proclame un i n t e r n a - t i o n a l i s m e s o c i a l i s t e , en cherchant a p a r l e r l e langage de tous, 1'esperanto v u l g a i r e des o u v r i e r s de toute n a t i o n , l e ge'missement commun des damnes de l a t e r r e . P u i s , dans Jean-Christophe, nous f a i s o n s l a connaissance d'un heros q u i , " l i b r e de pre juge's. .. s ' i n f o r m a i t de tout, e'tudiait dans l a musique toutes l e s formes de pens^es et l e s r e s s o u r c e s 135 d'expressions des a u t r e s pays et des au t r e s temps." Ce heros ressemble beaucoup a son c r e a t e u r , a n c i e n p r o f e s s e u r de 133. L ' A n n o n c i a t r i c e , I I I , p. 36. 134. Se'ne'ohal, C. , Les grands courants de l a l i t t . f r . con- temp. , P a r i s , S o c i e t y f r . d ' e d i t i o n s l i t t . et tech n i q u e s , 1934, p. 157. 135. F o i r e sur l a p l a c e , P a r i s , O l l e n d o r f f , 1908, p. 121. - 80 - musique et auteur de p l u s i e u r s etudes des m a i t r e s musicaux, e c r i v a i n dont l e s t y l e l i t t e ' r a i r e o f f r e l e mouvement spontane' d'une rhapsodie f u r i e u s e , ou p e u t - e t r e l e sanglot d'un v i o l c n s o l i t a i r e . De meme, dans Les P r e c u r s e u r s , i l se d e c l a r e . avocat de 1 ' I n t e r n a t i o n a l e de l ' e s p r i t : E l a r g i s s o n s l'humanisme, cher a nos peres, mais dont l e sens a e'te r e t r e ' c i a c e l u i des manuels g r e c o - l a t i n s . . . De tous temps, l e s E t a t s , l e s Universite's, l e s Academies, tous l e s p o u v o i r s c o n s e r v a t e u r s de l ' e s p r i t ont tach6 a , en f a i r e une digue contre l e s a s s a u t s de l'etme n o u v e l l e , en p h i l o s o p h i e , en morale, en e s t h e t i q u e . La digue e s t ebranle'e. Nous devons prendre a u j o u r d ' h u i l'humanisme dans sa p l e i n e a c c e p t i o n , qui embrasse t o u t e s l e s , „ . f o r c e s s p i r i t u e l l e s du monde entier:-Panhumanisme. Ce r e v o l t e n'admet aucune fede'ration qui ne r e s t e ouverte a toute 1'human it s ' . A i n s i , en 1930, i l p r e c o n i s e une " C o n f e d e l a t i o n I n t e r n a t i o n a l e du T r a v a i l I n t e l l e c t u e l et Manuel". Dans L'Ame enchantee, nous voyons que l'Europe que R o l l a n d d e s i r e s e r a i t l ' a u t r e face de l'U.R.S.S., l'Europe du peuple. Annette s a c r i f i e son f i l s pour c e t t e cause, et p a r sa v olonte redoutahle e l l e pousse ses amis, son p e t i t - f i l s , et tout son p e t i t monde, a s ' e n r o l e r dans l'armee de l a R e v o l u t i o n . La mort de Marc, v i c t i m e d'un coup de couteau f a s c i s t e dans l e s rues de F l o r e n c e , symbolise l e credo de 1 ' a c t i o n et du s a c r i f i c e que l ' a u t e u r a adopte. E t dans Quinze ans de combat i l c h o i s i t son p a r t i sans equivoque: " — F r a n c jeu.' — M o i , j ' e t a l e l e mien: s i l'U.R.S.S. e s t menacee, quels que s o i e n t ses ennemis, je me range a ses c o t e s . " I I est e v i d e n t que son Refus a l a guerre se rapporte a une c e r t a i n e espece de guerre, l a guerre p a t r i o t i q u e . Dans l a guerre des c l a s s e s R o l l a n d se p l a c e dans l a premiere 136. Les P r e c u r s e u r s , c i t e dans Senechal, Les grands c o u r a n t s  de l a l i t t . f r T contemp., p. 157. 1 3 7 • p. x l v i i i . - 81 - ligne de combat. En effet, i l ressemble beaucoup a Julien Davy dans L'Annonciatrice, professeur serieux et anonyme qui pendant la guerre joue le r8le inopportun de pacifiste et d'Europeen, et, depuis l a paix, passe au role oppose d'avocat des revolutionnaires et de champion de 1*Anti-Europe. D'ailleurs, Assia, jeune Russe apre et feroce, cherche son rang dans les bataillons de l'U.R.S.S., et c'est vers l'Est que se tourne Marc pour trouver sa raison d'etre. Partout dans cette chronique, Rolland se revele penseur passionne', toujours au service de l a revolte contre le statu quo. Ainsi Assia crie: Ceux qui se lamentent, en Occident, ou qui s'indignent de l a destruction par l'U.R.S.S. des dieux, des eglises, et de la religion, i l s feront mieux, ces morts, d'enterrer leurs morts.' Rien ne sortira plus de ces s^pulcres blanchis. I l s ne voient pas, de leurs orbites vides,. i l s ne peuvent pas voir qu'a 1*Orient, une fois de plus, un Dieu est ne.* 138 Violence ou non-violence, t e l l e s sont les deux voies par lesquelles pourra approcher l a Revolution—il n'y en a pas d'autres. La democratie s'est trahie, le libe'ralisme est affecte a l a cause des bourgeois fascistes. II n'y a qu'une croisade veritable—celle de l'Est contre l a perfidie d'un Occident decadent. La figure de Marc rappelle un autre revolutionnaire ne sous une mauvaise etoile—Jacques Thibaut. Les tomes des Thibaut qui racontent les activites de Jacques au service de 1'Internationale, bien qu'ils nous offrent un heros moins impetueux, font revivre l a periode de l a guerre avec une 138. L'Annonciatrice, II, p. 60. - 82 - f i d e l i t e emouvante-, -Et •-Ja-c-que-s explique a Jenny pourquoi i l sacrifie sa liberte personnelle pour cette cause: J'ai compris qu'il etait absurde de croire que le triomphe de l a justice etait facile et proche, mais qu'il e'tait plus absurde encore, et criminel, de desesparer.' J'ai compris surtout qu'il y avait une facon active de croire a ce triomphe.* Et que ma revolte instinctive pouvait devenir efficace, s i elle se donnait/. pour tache de travailler^avec d'autres ,~ g revolted comme moi, a 1'evolution sociale*. Seulement Martin du Gard se detache plus des personnages de son chef-d'oeuvre, et son ton est celui de 1'observateur plutot que celui de 1'evangeliste. Nous regardons le bourgeois et le socialists, tous les deux, comme des §tres humains, non pas comme des agents du diable ou du "Dieu" nouveau-ne. On se souvient aussi d'un autre non-conformjste, Andre' Malraux, dont le dedain pour le monde contemporain a produit des heros negatifs qui se revoltent simplement pour effacer une partie de la pourriture sociale; qui cherchent 1'anarchie et le suicide; qui, en face de l a question classique, decident qu'il est plus noble "not to be". Puisque l a mort est le seul vainqueur, du moins peut-on choisir le temps et le li e u de combat, lutte fatale, et mourir sans abandonner 1'initiative. Les revolutionnaires de Malraux se sacrifient done pour cet ideal pur. Tchen, par exemple, dans La Condition humaine, tue un homme et ensuite se sent oblige de sacrifier sa vie pour l a mSme cause, en expiation de ce crime. Or, c'est le vieux Gisors qui presente 1'apologie 139. Martin du Gard, Roger, Les Thibaut, Paris, Gallimard 1936, 7eme partie, tome II, p. 219. -83 - de l'anarchie: Mais, 1'homme n'a pas envie de gouverner: i l a envie de contraindre, vous l'avez dit. D'etre plus qu'homme, dans un monde d'hommes. Echapper a. l a condition humaine, vous disais-je. Non pas puissant: tout puissant. La maladie chime'rique, dont l a volonte de puissance n'est que l a / j u s t i f i c a t i o n intellectuelle, c'est l a volonte de deite': tout homme r§ve d'Stre d i e u . 1 4 0 Le f a i t est qu'il y a plusieurs genres de revolutionnaires dans les oeuvres des plus eminents des e'crivains francais contemporains. Par maniere de contraste aux cr i s des revoltes, le mot} de Drieu La Rochelle nous offre une solution toute differente du probleme. Ce jeune aristocrate, qui, l u i aussi, epouse l a these de la decadence de 1'Occident, de l a decadence de l a planete m§me, et qui affirme que le temps est venu du de'sespoir, nlanmoins veut faire l'Europe. Incitant ses lecteurs a penser en Europeans, i l nous dit que son but politique est "... l a constitution des Etats- 141 Unis d'Europe..." Pour accomplir cette ta\jhe formidable, i l faut que le Capitalisme prenne conscience de sa "realite' internationals", et que le capitalisme europe'en se federe a Geneve, apportant a la Societe' des Nations le principe d'une nouvelle organisation non seulement politique mais sociale: Renoncez, Capitalistes, a la concurrence nationale et sociale, disciplinez-vous, courez a Geneve, brulez tout ce que vous avez adore, ou alors dans de nouvelles crises e'conomiques et dans de nouvelles guerres allumez un incendie que le vent de Moscou saura rendre supreme, ou toute c i v i l i s a t i o n s*aneantira. 140. Malraux, A. La condition humaine, Paris, Gallimard, 1933, p. 271. 141. Geneve ou Moscou, Paris, Gallimard, 1928, p. 27 142. Ibid., p. 221 - 84 - Ce que Drieu La Rochelle propose, c'est un redressement du Capitalisme europeen contre 1'imperialisme capitaliste de l'Amerique et 1•imperialisme socialisant de l a Russie, est l'oppose du plan de Rolland. II croit que le Capitalisme peut affirmer l a force revolutionnaire qui est encore en l u i , pour beitir un mur autour de "notre cher petit bout de continent", . II cherche a divlser le monde en tr o i s grandes parties, dont l'une serait les Etats-Unis d'Europe. Du point de vue de cet esprit aristocratique, le proletariat n'est qu'"un mythe" a f f a i b l i . Or, l a necessite veut que les patries de l'Europe oublient leurs anciennes vendettas, pour se mobiliser contre ces deux forces nouvelles et mecanisee.s: l'Amerique et l a Russie. De l'avenir de ces patries, Drieu La Rochelle ne semble pas §tre trop sur. II d i t , "Le role des patries n'est pas termine. La patrie restera longtemps, sans doute toujours, l a forme classique, constante, ou se coule naturellement l ' a c t i v i t e . " Ailleurs i l parle d'une fede'ration des patries europeennes, pour evoquer l'ame de l a societe' aristocratique et intellectuelle du dix-huitieme siecle. II espere, de. plus, que le continental!sme tuera le nationalisme: Chaque grande patrie, dechiree interieurement par dix petites patries, acceptera plus faeilement de s'humilier et de ceder une part de son autorite a une patrie supe'rieure, europeenne.I 4 4 II suggere que 1'epoque heureuse des patries, ce fut le moyen-etge, et que la patrie, comme tout enfant, aimable a sa naissance, des qu'elle se rend compte de sa personnalite distin'cte, devient la proie de l'egolsme. "Un jour vient 143. Mesure de l a France, Paris, Grasset, 1922, p. 64. 144. Geneve ou Moscou, p. 80 ou l a patrie n'est que du passe: i l n'y a plus moyen de sortir d'un systeme qui parait complet." Deja l' a c t i v i t e s'est coulee dans un trou. Or, i l parle de l a disparition de l a patrie comme un l i e n . L'esprit de l a patrie, qu'il faut separer du milieu, de 1'element materiel, echapperait a la mort. Enfin, i l f a i t cette prediction: "... i l n'y aura plus de nations,, demain i l n'y aura plus qu'une immense chose inconsciente, uniforme et obscure, l a c i v i l i s a t i o n mondiale, 146 de modele europeen." On s'attend encore a cette "chose", dont l'obscurite est l a caracteristique l a plus frappante. En effet, on serait content de savoir quels sont les attributs du "modele europeen". Mais, i l est assez e'vident que l'Idee de l'Europe developpe'e par Drieu La Rochelle se fonde sur 1'exclusion. I I veut maintenir l'Europe, en bloc, contre le reste du monde: "Europeens, n'etes-vous pas fatigues de p l i e r devant 1'orgueil americain, 1'orgueil russe, 1'orgueil indien, 147 1'orgueil chinois?" I I veut restituer a sa place exclusive l'orgueil europeen, auquel i l prend une part considerable. Retournons a 1'oeuvre d'un homme dont les attaches culturelles sont co-extensives avec l'humanite. A ses yeux l'orgueil russe et l'orgueil indien representent l a revolution de l'Est contre la v i e i l l e tyrannie d'une Europe aristocratique. Peu apres l a guerre, Rolland apercevait a 1'horizon de sa pensee ". . . l ' e t o i l e lointaine de Gandhi, dont j ' a l l a i s etre 148 le reflecteur de la lumiere sur l'Occident." Car, sans 145. Geneve ou Moscou, p. 47. 146. Mesure de l a France, p. 93. 147. Geneve ou Moscou, p. 113. 148. Quinze ans de combat, p. x v i i - 86 - pratiquer aucune religion orthodoxe, Rolland cherche toujours son Dieu, croyant a i'avenement de l'Eglise universelle, a la synthese universelle des religions. II trouve une source de fo i dans toutes les religions de 1 'Est--bouddhisme, hindouisriB, islamisme, christianisme, et i l s'inspire du concept de VivelCananda: l a voie de realisation d'une religion universelle. Ainsi nous ressentons dans son oeuvre les enthousiasm.es du mystique. II cherche a inoculer a l'Europe epuise'e, blase'e, sceptique, cet esprit de renaissance qui anime l'Asie. II appelle les peuples de l'Ouest a ce "travail de re'creation de 149 l'Etre," pour harmoniser les croyances diverses, pour renouveler notre f o i a mesure que nous partieipons a l a Vie universelle. Convaincu de l a decadence de 1'Occident, i l ne voit aucun salut sans 1'union de l a raison et l a f o i , pour creer un nouvel ordre de pensee qui serait plus lihre et plus universelle. Encore une fois, i l faut revenir a 1'Affaire Dreyfus, point de depart d'un esprit curieux de connaltre l a psychologie objective des races etrangeres; le j u i f , par exemple, dont nous trouvons un exemple superbe dans Jean-Christophe. A l'egard de cet aspect| de l a pense'e de Rolland, i l est a propos de noter les mots d'un ecrivain qui regarde avec e f f r o i le remuernent des masses de l'Est. Andre Suares nous met en garde contre 1'enVahissement asiatique qui submergerait le genie europe'en: D'instinct l'Asie est communiste. C'est qu'elle est proletaire. L'instinct communiste est celui de la servitude satisfaite: automates, termites et 149. Senechal, Les grands courants de l a l i t t . f r . contemp. p. 145. - 87 - fourmis. I l s sont tous egaux et b i e n repus. La morale du bonheur mene l a . Seule, l a morale de l a grandeur y c o n t r e d i t , et au b e s o i n avec une cruaute t e r r i b l e . 1 5 0 Suares reproche a l'Europe d ' a v o i r l i v r e l e s machines a ce monde de " t e r m i t e s " et de "fourmis". A i n s i nous revenons a l a menace du machinisme. Suares a f f i r m e q u ' i l f a u t sauver' l ' A s i e de 1'automate a m e r i c a i n , pour sauver l'Europe de l a "fourmi jaune." I I pre'sume que l a fourmi jaune a quelque envie de posseder l'Europe. Or, i l y a l i e u d'examiner avec p r e c a u t i o n l e c o n s e i l d'un e c r i v a i n qui p a r l e des hommes, de n'importe q u e l l e couleur, en termes d ' i n s e c t e s . " I I e s t c l a i r , " d i t - i l , "que toute c u l t u r e et tou t e c i v i l i s a t i o n sont de l'Europe, et premierement des pays c l a s s i q u e s , r i v e r a i n s 151 de l a Medi t e r r a n e e . " Sans doute p o u r r a i t - o n f a i r e une reponse aux p r o p o s i t i o n s de R o l l a n d , mais non en s ' i n s p i r a n t de l a pensee p e r v e r t i e d'Andre Suares. P e u t - e t r e avons-nous note assez de c a r a c t e ' r i s t i q u e s de 1'oeuvre de Romain R o l l a n d pour i n d i q u e r son r o l e dans l e drame. Cet apotre de 1'Action, r e c o n n a i s s a n t que l a v i e est une l u t t e , se j e t t e dans l ' a r e n e pour l u t t e r a cote de l'homme du peuple, fourmi blanche, jaune ou n o i r e . I I meprise l e clerc a c c r o u p i qui f l o t t e sur un nuage d'idees, sans jamais toucher l a t e r r e . A ses yeux, l ' I d e e de l'Europe ne s a u r a i t o f f r i r de s o l u t i o n adequate, puisque c'est l e monde e n t i e r q u ' i l faut u n i r sous l ' e t e n d a r d de 1 ' I n t e r n a t i o n a l e . La c i v i l i s a t i o n 150. "L'Ombre sur l'Europe," Kra, A n t h o l o g i e des essayjstes f r a n c a i s . . . P a r i s , K r a , 1929, p. 79. 151. Ibid.", p. 92. - 8 b - o c e i d e n t a l e que d ' a u t r e s p e n s e u r s s ' a p p l i q u e n t a preserver ne v a u t p a s a u t a n t que l e s § t r e s v i v a n t s c o n d a m n e s a. m o u r l r m i s e r a b l e m e n t p a r m i l e s g l o i r e s d u p a s s e . R o l l a n d se p l a c e d a n s 1 ' a v a n t - g a r d e de c e u x q u i l i v r e n t l a b a t a i l l e p o u r a s s u r e r 1 ' e ' t a b l i s s e m e n t d ' u n e communaute ' h u m a i n e s a n s c l a s s e s e t s a n s f r o n t i e r e s . I I d i t a l ' E u r o p e : " E l a r g i s - t o i , o u m e u r s . ' E p o u s e t o u t e s l e s f o r c e s n e u v e s e t l i b r e s de l a t e r r e . ' T u 1 5 2 e t o u f f e s d a n s t a c o q u e d ' h i e r , g l o r i e u s e m a i s r a c o r n i e . " L a o u V a l e ' r y t r o u v e , s u r l e b o r d de l a m e r . m e d i t e r r a n e e , l e g e n r e de v i e q u i d e v r a i t s e r v i r de m o d e l e p o u r l e r e s t e d u m o n d e , R o l l a n d p o u s s e d u p i e d u n e c o q u e v i d e . E n t r e l ' i m m o b i l i t e d u p e n s e u r v a l e r i e n e t l e s g r a n d s p a s de " c e u x q u i m a r c h e n t " , p o u r l e s q u e l s R o l l a n d e c r i t , p e u t - o n t r o u v e r u n e s o l u t i o n m o y e n n e ? 1 5 2 . Q .u inze a n s d e c o m b a t , p . 1 2 4 CHAPITRE V jg : , PAaC-QIJRAyr'P iff, UOKT®. Dans son analyse admirable des grands courants de la litterature francaise contemporalne, Sene'chal dedie toute une partie de l'ouvrage a " l a conquSte du monde", en notant combien des e'crivains de 1'entre-deux-guerres ont partage' 1'envie de v i s i t e r , d'etudier et de connaitre intimement les autres pays du monde. En partie, ce desir de voyager continue l'exotisme du dix-neuvieme,siecle, a l'aide des nouveaux moyens de communication et de transport, et a l a faveur des relations commerciales et intellectuelles toujours grandissantes entre les peuples du monde, et des traductions des e'crits etrangers qu'.a . accueillies un public francais assez avide. II est evident aussi que l a soif de voyager a ete excite'e par la guerre dans laquelle des hommes se trouvaient oblige's de tuer d'autres hommes de toute race, dont i l s ne savaient rien des coutumes ou des conditions qui les avaient rendus adver- saires. On se souvient du Men&ique (L'Immoraliste) de Gide, K qui parcourt tant de routes, presque en vagabond, et des peregrinations de Claudel, qui a publie' ses oeuvres dans un exil volontaire: Tant d'etoiles et tant de terres depassees, IcI cet autre bout de l'univers v et puis Rien.' de ce coeur n'ont refrene l'essor farouche. L'espace qui reste a franchir n'est point l a mer. Nulle route n'est le chemin qu'il me faut suivre; Rien, retour, ne m'accueille, ou, depart, me delivre. 153, Connaissance de I3Est. - 8 9 -90 - Claudel affirme dans sa poe'sie qu'il h ' y a pas d'autre fron- tiere pour l'homme que le Ciel. Nous avons deja remarque le gout de l'odyssee chez Duhamel, qui poursuit encore ses recherches dans chaque partie du monde, toujours curieux d'observer par ses yeux les changements rapides dont se com pose l'histoire actuelle. Durtain l u i aussi a v i s i t e les divers pays du monde, flairant leurs moeurs, leur personnalite. Les romans du cycle des Conquetes du monde, comme beaucoup d'autres "conquetes du monde", ne presentent d'ailleurs souvent que des conquetes d'apparence. Mais l'idee de 1'unite humaine qui l i e ces romans est moins contestable: montrer que, sous les apparences, derriere l a diversite des traditions, des paysages, et des attitudes, l'homme est toujours l'homme, que nous sommes tous de l'espece. Telle est l a contribution de Durtain a l'unanimisme, le resultat f i n a l de son enquete sur les pays du globe, alors que Romains cherche l'universel dans l'individu, les emotions communes de toute 1'humanite/. Voici un autre conquerant du monde: Paul Morand, qui erre sur toute la terre parce qu'il aime trop l a France. Apres avoir perdu l a f o i dans 1a c i v i l i s a t i o n occidentale, persuade que l'Europe s'est condamnee en permettant l a diminu tion de l a France comme son chef spirituel, Paul Morand s'est l i v r e a une sorte de desespoir supra-national. I I se peint dans un des personnages de l'Europe galante, qui ... se sentait le fils /d'une France sous-alimentee, en prole aux maladies etrangeres: pelade pale des exils^russes, acide urique anglais, eczema periodique de 1'emigration italienne, taches suspe'ctes d'origine - 9.1 - romaine, colonies de furoncles americains, suppuration levantine et 1 autres germes pondus entre le cuir et l a chair des nations. ^ Drieu La Rochelle, meme, s ' i l ne fuit pas l a France a cause de l a pollution par l'etranger de l'eau claire et pure de son esprit particulier, se plaint neanmoins d'un certain manque d'air dans son propre pays: Entre Calais et Nice, j'etouffe; je voudrais m'allonger jusqu'a l'Oural. Mon coeur nourri de Goethe et de Dostoievski filoute les douanes, trahit les drapeaux, se trompe de timbre-poste dans ses lettres d'amour. 155 Mais, pour faire la connaissance d'un de'racine' par excellence, i l faut l i r e les etiquettes de voyage sur les oeuvres de Valery Larbaud. Avant l a premiere grande guerre deja Larbaud a goute presque tous les pa y s — I t a l i e , Angleterre, Espagne, Russie, Europe centrale. En effet, i l ressemble bien a sa creation fictionnaire, Archie Olson Barnabooth, jeune milliardaire de l'Amerique du Sud, le cosmopolite qui est partout chez l u i , qui possede assez d'argent et de l o i s i r pour flaner parmi toutes les c i v i l i s a t i o n s a l a recherche de ce qu'elles offrent de plus particulier. Barnabooth, l'homme le plus riche du monde, s'occupe de vi s i t e r Florence, Venise, Trieste, Moscou, Copenhague et Londres. Dilettante intellectuel, i l veut trouver une occupation digne de son attention. De chaque pays i l sent le bouquet special--de ses arts, de ses moeurs, de son peuple. 154. L'Europe galante, citee par Rousseaux, A., Ames et visages du XXe siecle, Paris, Grasset, 1932, p. 254. 155. Geneve ou Moscou, p. 114. - 92 - Esprit denationalise, qui juge sans prejuges, i l nous d i t : Au fond, je pense que l ' l t a l i e est le pays le plus aimable de l a terre. Mais quelles raisons donnerais-je de ma preference? Aussi, j'avoue que, politiquement, l a nation italienne ne m'inte'resse pas du tout. Mais aucune des nations d'Europe ne m'interesse. Pourvu qu'on m'y laisse aller et venir sans me molester, c'est tout ce que j'attends d'elles, ca, et l a suppression des douanes, au moins pour les trains de luxe et pour les auto mobiles au-dessus de 50 H.P. 156 Archie nous impose l'idee que ce sont les pauvres, ceux qui n'ont pas les moyens de franchir les frontieres selon leur caprice, qui creent l a grandeur terrible des nations. Si nous partagions tous 1'insolence raffinee du milliardaire, peut-§tre pourrions-nous dissiper l a f i c t i o n de l a saintete de l'Etat. En tous cas, Archie, en pre'cieux sans-patrie, recueille des objets d'art florentins, des maitresses anglaises, et des amis de tout pays, passant son temps a "l a recherche de l'absolu". Car, le jeune homme croit s'enri- chir moralement de ses experiences, de ses amities russes, italiennes, francaises. C'est a cet egard que le personnage de Larbaud symbolise une idee plus importante que die Wanderlust, celle de 1'homme moderne, depourvu des valeurs morales d'autre- fois, naturellement sceptique, et desireux, pour se connaitre, de partager l a vie des citoyens de tout pays. Curtius, en discutant Barnabooth comme le type parfait du jeune homme ne'o-roman t i que, affirme: Auch Barnabooth i s t eine sinnbildliche Cestalt, in der eine ganze junge Generation des Vorkriegs-Europas die Synthese ihres Lebensgefiihls, ihrer geistigen 156. A. 0. Barnabooth, Paris, NRF, 1933, p. 215. - 93 - Problematik, ihres Herzens fand: eine Verkbrperting ihrer Daseinswiinsche und ihrer seelischen Besonderheit. 157 Malgre sa richesse et son enthousiasme ("Oh.' tout apprendre, oh.' tout savoir, toutes les langues.'") Archie doit quitter l'Europe sans resoudre son probleme, pour retourner en Amerique du Sud et se contenter de ce que sa vie offre de valable. Dans Amants, heureux amants, le monde des liv r e s a part, 1•international!sme de Larbaud se reflete dans le projet de ses heros de faire l a cour a des femmes de tout pays. Marc Fournier et Lucas Letheil semblent preferer les Anglaises, beau sacrifice de l'art a 1'ideal. Larbaud connait bien 1'Angleterre. II est chez l u i a Chelsea comme a Naples. Et dans Amants, heureux amants...t s ' i l ne propose pas l'idee que chacun devrait aimer son frere, du moins suggere-t-il d'une maniere assez convaincante que chacun doit aimer l a soeur de quelqu'un d'autre. II veut remplacer les querelles des nations'par des querelles d'amants, de courte duree, grace a l a langue internationale du baiser. Plus significative, peut-etre, est la dedicace de la nouvelle "Amants, heureux amants", a James Joyce, "my friend, and the only begetter of the form I have adopted in this piece of writing". Larbaud est un des premiers qui ont bien compris l a valeur de 1* oeuvre de Joyce, et qui ont risque' leur refutation critique en declarant quece nouveau style l i t t e r a i r e est fonde sur le genie. En imitant le monologue interieur, i l a f a i t son hommage le plus sincere a Joyce. De meme, i l a dirige" i. ' 157. Franzosischer Geist im Neuen Europa, Berlin und Leipzig, Deutsche Verlags-Anstalt, 1925, p. 195. - 9 4 - 1 * a t t e n t i o n d u monde a ! ' o e u v r e d u p o e t e i r l a n d a i s , C o v e n t r y P a t m o r e . L e t a l e n t c r i t i q u e de L a r b a u d d e n o t e u n - v r a i e s p r i t i n t e r n a t i o n a l , e t u n e f a m i l i a r i t e e x t r a o r d i n a i r e a v e c l a l i t t e r a t u r e e t r a n g e r e . D a n s A m a n t s , h e u r e u x a m a n t s , L a r b a u d m a r q u e a u s s i u n e p r o f o n d e a n t i p a t h i e p o u r l a " c o m p l a i s a n c e d u b o u r g e o i s , de " l ' i l o t e " . I I m e p r i s e c e u x q u i o n t l a m a n i e de l a p r o p r i e ' t e , q u i se c o n t e n t e n t de s ' a s s e o i r p o u r o o n t e m p l e r c e q u i l e u r a p p a r t i e n t . E n e f f e t , s o u s p l u s i e u r s r a p p o r t s , L a r b a u d , l e " S a n s - P a t r i e " ( s i c e n ' e s t l a p a t r i e d u P l a i s i r ) , e s t 1 ' h e ' r i t i e r i n t e l l e c t u e l de V o l t a i r e , l e p r e m i e r d e s g r a n d s e c r i v a i n s f r a n c a i s a f r a n c h i r l e s f r o n t i e r e s , n o n s e u l e m e n t de l a p h i l o  s o p h i e , m a i s d u p a y s . V o l t a i r e a u s s i a v a i t " u n e t e t e d e t o u t p a y s " , e t a i d a i t a m e t t r e a l a mode u n e c u l t u r e c o s m o p o l i t e . L a r b a u d d e c r i t l e t y p e q u ' i l a d m i r e : H e u r e u x homme, l i b r e v a g a b o n d c o u c h a n t p a r t o u t , b u v a n t a t o u t e s l e s f o n t a i n e s , c i t a d i n de t o u t e s l e s p l u s b e l l e s c i t e s , q u i f o m e n t d a n s s o n a t t i t u d e u n e s e u l e g r a n d e v i l l e , l a C a p i t a l e d u M o n d e , d o n t i l e s t l e b o u r g e o i s p a i s i b l e e t l e f l a n e u r a n o n y m e . 1 5 8 S a n s d o u t e , u n monde p e u p l e ' de v a g a b o n d s s o u f f r i r a i t d ' u n e c e r t a i n e c o n f u s i o n , m a i s c e s e r a i t u n e c o n f u s i o n a s s e z a g r e a b l e , g a i e , e t b i e n p l u s i n n o c e n t e que l e c h a o s d i s c i p l i n e ' ' q u i e x i s t e . D ' a c c o r d a v e c p l u s i e u r s d e s a u t r e s p e n s e u r s que n o u s a v o n s d i s c u t e s , L a r b a u d c r o i t a l a n e c e s s i t e d ' u n e e l i t e s o c i a l e , u n e a r i s t o c r a t i e d e l ' e s p r i t . I I e s t e v i d e n t 1 5 8 . A m a n t s , h e u r e u x a m a n t s , P a r i s , N R F , 1 9 3 3 , p . 2 1 7 - 95 - que l'homme moyen,•1'ouvrler o r d i n a i r e , n'a n i l e temps n i 1'argent pour pousser ses etudes l i t t e r a i r e s jusqu'au p o i n t que Larbaud c o n s i d e r e n e c e s s a i r e pour j u s t i f i e r l e t i t r e de " l e t t r e " . Dans "Ce v i c e impuni, l a l e c t u r e . . . " i l de'crit l e s etapes dont se compose l ' a s c e n s i o n a l ' e l i t e des l e t t r e s , qui partagent un gout j u d i c i e u x pour l e s c l a s s i q u e s a u s s i b i e n que pour l e s m e i l l e u r s des modernes, et a propos de c e t t e e l i t e i l a j o u t e : ... e l l e e s t , dans chaque pays, ce q u ' i l y a en meme temps de p l u s n a t i o n a l et de p l u s i n t e r n a t i o n a l : de p l u s n a t i o n a l , p u i s q u ' e l l e i n c a r n e l a c u l t u r e qui a rassemble et forme l a n a t i o n , et de p l u s i n t e r n a t i o n a l , p u i s q u ' e l l e ne peut t r o u v e r ses p a r e i l l e s , son niveau, son m i l i e u , que parmi l e s e l i t e s des a u t r e s n a t i o n s : q u i se ressemble s'assemble. 159 Evidemment i l f a u t e ' l a r g i r 1 ' e l i t e . George Bernard Shaw a d i t q u ' i l n'y a qu'un peche v e r i t a b l e : l a pauvrete. Dans notre monde appauvri, l e s e l i t e s ont presque d i s p a r u , ou se rassemblent, comme nous avons vu, autour de l e u r c u l t u r e n a t i o n a l e . Du s e u l grand pays encore assez r i c h e pour developper une e l i t e c u l t u r e l l e , Larbaud ne s'attend a r i e n . Barnabooth, notant l e s changements en Europe, d i t : L'antique demeure s'americanise; l e gachupin triomphe dans l e s sal o n s m a d r i l e n e s ; l e s nouveaux c h e v a l i e r s ^ e p o r t e n t pas l'epee; l a chre'tiente' a renonce a l a C r o i s a d e , et personne ne c r o i t p l u s a l a R e v o l u t i o n . . . . Car, c ' e s t nous qui sorames l e vie u x peuple. Tot ou t a r d , chacun de nous s'en a p e r c o i t , a" c o u r i r l'Europe et ses c a p i t a l e s . . . . Le v i e u x peuple, c e r t e s , et i l n'y a pas de p l a c e , et pas d'avenir, pour nous en Europe--dans ces jeunes democraties 159. "Ce v i c e impuni, l a l e c t u r e . . . " , K r a , A n t h o l o g i e . . . , p.227 a peine formees, et qui cherchent longtemps encore leur voie. 160 Le cosmopolite a ses preferences, alors, qui font partie de son classicisme, ce que Curtius appelle "un classicisme 161 s , des instincts", qui cherche a integrer la valeur moderne de l a vie dans des formes modernes. II ne trouve pas cette valeur vivante dans le Nouveau Monde: "Darum i s t er eine Angelegenheit von europalschem Interesse. Er i s t der Beitrag des franzosischen Geistes zur Synthese des europaischen 162 Bewusstseins". Ainsi Larhaud prend sa place parmi ceux qui croient a l a supe'riorite de l'esprit europeen. II y a un autre aaitre de l a peregrination qu'il faut conside"rer avant.de quitter notre l i s t s de voyageurs, un esprit qui flotte d'endroit a endroit sur un nuage de fantaisie, ou sur une plume rose qui s'abattra on ne sait ou. Jean Giraudoux se complait a promener ses lecteurs a travers le monde et le temps, du Limousin au Pacifique, de 1'antiquite' d'Elpenor a Bella, notre contemporaine. Souvent ses person nages habitent le meme pays que les nymphes de La Fontaine, quelquefois i l s ne vivent nulle part que dans 1'imagination de leur createur, qui les anime d'une existence toute speciale, deliee des lieux communs d'une situation particuliere. Mais cette imagination est assez ingenieuse pour nous convaincre des avantages d'une t e l l e vie, dans laquelle les hommes et les femmes peuvent se dedier tout entiers a des affaires plus importantes, tel l e s que les jeux d'esprit ou l'art d'ainer. 160. A. 0. Barnabooth, p. 31. 161. Op. c i t . , p. ai5. 162. Loc. c i t . - 97 - D*ordinaire ses personnages sont d'un type aussi eternel et depayse que Cassandre ou Jupiter. Ils sont tous des Francais, sans doute, mais seulement sous les rapports par lesquels on reconna£t le Francais comme le plus cosmopolite des hommes. Leur patrie est le theatre; sur l a scene i l s sont chez eux, menant une vie a la fois ephemere et impe'rissable, toujours prets a renaitre au moment ou s'eleve le rideau, et dejet assurers par les critiques de bien des renaissances, aussi longtemps qu'il nous restera un theatre. C'est-a-dire, ces inventions sont des realite's, meme si elles ne sont pas des etres completement humains. Prenons, par exemple, 1'invraisemb- lable recit de Siegfried et le Limousin, dans lequel un Francais, blesse a la guerre, a perdu l a memoire et est devenu un Allemand, condition remediee par une compatriots qui l'aide a retrouver peu a peu son ame francaise. L'Allemagne est pour G-iraudoux le pays d*e'lection--non pas l'Allemagne de 1922, mais l'Allemagne de Goethe: Or, comme tous les^ Francais, par peur peut-etre de l'eau, ma pensee appuyait volontiers vers le continent. J'e'tais pret a en faire le sacrifice, mais j'avals 1'impression que je vivrais d i f f i c i l e - ment sans 1'Allemagne... L'Allemagne est un grand pays humain et poetique dont l a plupart des Allemands se passent parfaitement aujourd'hui, mais dont je n'avais point trouve encore 1'equivalent, malg^re les recherches qui m'ont conduit a Cincinnati et a Grenade. 163 Justement comme ses personnages representent, pour ainsi dire, 1*essence de l a personnalite' humaine, ce que Giraudoux admire, c'est 1'essence de l'Allemagne, qui n'a rien a faire 163. Siegfried et le Limousin, Paris, Grasset, 1922, p. 18 - 98 - avec l a ; trage'die de son h i s t o i r e contemporaine. A u s s i , a 1'occasion du c e n t e n a i r e de Goethe, e c r i t - i l : Une n a t i o n a ce p o i n t d e s o r i e n t e e et malheureuse ne d e v r a i t pas a v o i r a' fester, comme son sauveur, l e modele du bonheur et de l a sagesse. Une nat i o n arnoureuse de l a mort et des extremes, c e l u i q u i n ' e t a i t que v i e et mode'ration. 164 De meme, dans Intermezzo nous f a i s o n s l a c o n n a i s - sance d'un monde q u i e x i s t e en marge de not r e socie'te. L e s f o n c t i o n n a i r e s de Giraudoux " f o n c t i o n n e n t " p a r f a i t e m e n t ensemble pour f a i r e v i v r e une v e r i t e e s s e n t i e l l e . E t t o u j o u r s i l s p a r l e n t un langage que n u l homme r e e l n'a jamais parle'. On n'est pas s u r p r i s d'entendre, dans p l u s i e u r s des oeuvres de Giraudoux, ce langage surhumain p a r l e par des dieux et d'autres e t r e s mythiques. Ce sont l e s i n t e r m e d i a i r e s l e s plus e f f i c a c e s entre l ' e s p r i t de l ' a u t e u r et l e p l a i s i r du l e c t e u r . C'est avec un s a n g - f r o i d olympien que Giraudoux a mait r i s e ' l a guerre elle-meme. Les c i n q annees q u ' i l a passees dans l e s tranchees n'ont pas fausse' son e s p r i t , e l l e s n'ont pas r e u s s i a a-s'sombrir son regard c l a i r et s o u r i a n t . Cepen dant, q u o i q u ' i l nous d i s e q u ' i l a a p p r i s a " c a r e s s e r " l a gu e r r e , i l nous r a p p e l l e dans ses oeuvres que c ' e s t un t i g r e q u ' i l a care s s e . Dans Combat avec l'Ange, ce c o n t r e p o i n t des evene ments h i s t o r i q u e s avec l a v i e i n t i m e , dont l e s c r i s e s morales s'harmonisent avec l e s c r i s e s p o l i t i q u e s , nous a s s i s t o n s aux e f f o r t s du P r e s i d e n t Brossard, c ' e s t - a - d i r e du P r e s i d e n t B r i a n d , pour c o n s t r u i r e une p a i x d u r a b l e . B l e s s e , dans c e t t e guerre contre l a guerre, p ar l e cynisme et par l e s habitudes qui menent 164, S i e g f r i e d et l e Limousin, P a r i s , G r a s s e t , 1922, p. 213. - 99 - a l a guerre, B r o s s a r d meurt, en sentant: . . . q u ' i l y a v a i t une o c c u p a t i o n autre que l e guerre qui p o u v a i t donner a 1'humanite l e s q u a l i t e s q u ' e l l e ne peut r e c e v o i r encore que de l a guerre, mais i l c o n s t a t a i t a u s s i que l e manque d'imagination humain n ' a v a i t pas permis encore de l a d e c o u v r i r . 165 L'ennemi presque i n v i s i b l e de Brossard e s t l e Comite' des Forges, f o u r n i s s e u r d'armes, qui "... ne f a i t aucune d i f f e r e n c e non seulement entre l e s n a t i o n s , mais a u s s i entre l e s guerres, et q u i est a u s s i b i e n f o u r n i s s e u r de l a guerre c i v i l e que de 166 l a guerre i n t e r n a t i o n a l e " . Le Comite se compose des s e u l s i n t e r n a t i o n a l i s t e s desinte'resse's, ceux qui n'ont aucune p a t r i e sauf l a Banque. La Guerre de T r o i e n'aura pas l i e u nous o f f r e , f i l d ' a c i e r qui t r a v e r s e l e d i v e r t i s s e m e n t d e l i c i e u x , l e theme du c a r a c t e r e i n e v i t a b l e de l a guerre. La Guerre de T r o i e aura l i e u , malgre' l e s m e i l l e u r e s i n t e n t i o n s d'Andromaque et d'Hector. A l ' a i d e des m i l i t a r i s t e s de T r o i e v i e n t un "expert du d r o i t des peuples", qui montre comment l e s G r e c s ont v i o l e t r o i s r e g i e s i n t e r n a t i o n a l e s , outrage, - a f f i r m e - t - i l , qu'on ne peut supporter. I I y a t o u j o u r s quelqu'un qui s a i t l a r oute a l a g u e r r e . Mais Andromaque d e c l a r e qu'on peut m o u r i r pour son pays sans t u e r ses semblables, pour peu qu'on a i t vecu avec energie et d i g n i t e : Les tues ne sont pas t r a n q u i l l e s sous l a t e r r e , Priam. I l s ne se fondent pas en e l l e pour l e repos et 1'amenagement e t e r n e l . I l s ne deviennent 165. Combat avec 1'Ange, P a r i s , G r a s s e t , 1934, p. 43. 166. I b i d . , p. 179. - 100 - pas sa glebe, sa c h a i r . Quand on r e t r o u v e dans l e s o l une o s s a t u r e humaine, i l y a t o u j o u r s une epee p r e s d ' e l l e . C'est un os de l a t e r r e , un os sterile. C'est un g u e r r i e r . I 6 7 La Guerre de T r o i e n'aura pas l i e u est une t r a g e d i e f o r t s p i r i t u e l l e . Giraudoux ne d e c r i t pas pour nous l e s h o r r e u r s de l a guerre, parce q u ' i l ne veut jamais charger son oeuvre du p o i d s d'aucune emotion t r o p grave. Ce sont l e s hommes qui n'ont pas connu l a misere de l a guerre qui en p a r l e n t l e p l u s f a c i l e m e n t . Ceux qui ont a s s i s t e aux repre'sentations de 1935, et q u i ont pu c o n s t a t e r l e succes de l a p i e c e en ont reconnu l'a-propos en vue de l a s i t u a t i o n franco-allemande. Sans p o u r s u i v r e p l u s l o i n cet aspect de l'oeuvre de Giraudoux, c i t o n s l e s mots amers et i r o n i q u e s du G u e r r i e r , dans Amphitryon, qui annonce l a guerre: D ' a i l l e u r s ne c r a i g n e z r i e n . Le c i v i l s'exagere l e s dangers de l a guerre. On m'affirme que se^ r e ' a l i s e r a e n f i n c e t t e f o i s ce dont e s t persuade chaque s o l d a t au de'part pour l a guerre: que, par un concours d i v i n de c i r c o n s t a n c e s , i l n'y aura pas un mort et que tous l e s b l e s s e s l e seront au bras gauche, excepte' l e s g a u c h e r s . Formez vos compagniesJ ... C'est l a l e grand m e r i t e des p a t r i e s , en r e u n i s s a n t l e s I t r e s e p a r p i l l e ' s , d ' a v o i r remplace' l e d u e l par l a guerre. La s u b t i l i t e est l'arme avec l a q u e l l e Giraudoux s'attaque a l a f o l i e de l a guerre. I I n'honore p a s c e t t e grande s o t t i s e d'une d e n o n c i a t i o n se'rieuse. I I j e t t e dans ses f l a n e s l e s p o i n t e s de son e s p r i t , t o u t en sachant que, s e u l , n u l homme ne peut l u i dormer l e coup de grace. Gide confirme l ' e f f e t f rappant de ces b a n d e r i l l e s : 167. La Guerre de T r o i e n'aura pas l i e u , P a r i s , G r a s s e t , 1935, pp. 62-3. 168. Amphitryon, P a r i s , G r a s s e t , 1931, p. 29. - 101 - Les plus beaux livres de Giraudoux sont ecrits sous le signe de l a colombe. Non certes qu'il ignore la guerre et garde les^yeux femes sur les desolations qu'elle entraine; mais encore, dans les oeuvres ou elle intervient, dans celle dont elle est le sujet meme, i l travaille a la decontenancer de toute signification raisonnable, de tout sens, entrainant jusqu'au paradoxe une pensee trop encline au jeu, habile a recreer le monde a sa guise.... 169 D'ordinaire, ce n'est dans aucun l i e u precis de la terre que Giraudoux nous transporte. Comme l'a dit Gide, i l cree son propre monde, un monde de fe'erie. Mais i l faut reconnaitre que ce sont des fees europeennes. Dans Bella, nous faisons l a connaissance de l a famille Dubardeau, menage sans autre pays que le Savoir. Or, au commencement meme du roman, le protagonists nous dit: Rene' Dubardeau, mon pere, avait un autre enfant que moi,^ c'e'tait l'Europe. Elle etait autrefois mon atnee, et, depuis l a guerre, ma cadette. Au lie u de me parler Nd'elle comme d'une soeur d'age et d'experience, a peu pres casee, i l prononcait son nom avec plus de tendresse mais plus d' inquie'tude, enfant encore a marier, et pour laquelle mes avis de jeune homme justement ne l u i semblaient pas inutiles. 170 Pour comprendre corabien Giraudoux s'interesse a l a crise de l'Europe, et surtout a 1'affaiblissement de l a France comme directriee morale de ce vieux groupe de nations, i l faut l i r e Pleins pouvoirs, e'crit avec une franchise et une sincerite e'mouvantes. Ce livre demontre, au moyen de froides statis- tiques, que l a menace exte'rieure n'est pas aussi serieuse que l a diminution du pouvoir de l a France, les problemes d'une 169. Gide, A., "Tombeau de Giraudoux", L'Arche, fe'vrier, 1944, p. 106. 170. Bella, histoire des Fontranges, Paris, Grasset, 1937, p. - 102 - population qui dlimiriue;,, d'un Etat irresolu, d'une nation de Francais au li e u de la France traditionnelle. Ce li v r e nous . rappelle que Giraudoux represente avant tout l'esprit francais. Les personnages de ses romans et de ses drames n'appartiennent a nulle race, mais leur createur ne pourrait etre qu'un Francais. La preciosite, l'esprit, l a touche legere, comme celle de l'auteur lui -meW, , sont d'orlgine francaise: Un visage francais est un masque contre tous ces fluides qui Inondent l'univers, et plus i l s sont nocifs, comme aujourd'hui, et abiment des peuples entiers, plus votre sourire et votre teint interieurs fleurissent. 171 La fleuraison du sourire, le sourire de la jeune f i l l e , c'est l a le secret du printemps eternel qu'on respire - partout dans l'oeuvre de Giraudoux. Son internationalisme est celui du sourire. Sa plume n'empale pa s — e l l e chatouille. D'ailleurs, ce sourire est surtout un phenomene europeen. Ce n'est pas le rire aigu de l'Americain. On ne le trouve pas entre les humeurs extremes des Slaves. Le sourire qu'inspiie Giraudoux est le sourire de l'esprit raffine et modere, essence d'une v i e i l l e c i v i l i s a t i o n aristocratique. Durtain confirme cette hypothese: Beaux visages d'Europe, ou les yeux tiennent tant de place, ou. l a bouche, cet organe en d'autres latitudes f a i t pour mordre et macher, est s i volontiers touchee de cette lumiere: le sourire. Oui, un homme avec des fenetres tout autour de la tete et qui, de longue date, a re'solu, d'un sourire, les problemes qu'ailleurs tant de peuples ignorent: voila. 1'Europeen. 17i 171. Siegfried et le Limousin, p. 53. 172. Durtain, L. L'Autre Europe, Paris, NRF, 1928, p. 41. - 103 - Or, derriere le sourlre de Giraudoux se trouve un dedain pour cette funeste gaucherie: 1'homme ou l a nation, qui se prend trop au serieux. Seuls les dieux peuvent se prevaloir d'un tel egoisme. Sosie, qui annonce la paix aux Thebains, d i t : II est bon de porter son visage national, non pas comme un masque a effrayer ceux qui n'ont pas le meme teint et le meme p o i l , mais comme 1'ovale le mieux f a i t pour exposer le ri r e et le sourire. 173. Nous avons cherone une definition de 1'Europeen. Peut-Stre l'avons-nous trouvee dans l'oeuvre de ce maitre dont le sourire illumine d'une t e l l e finesse. S i , comme dit Brossard sur son l i t de mort, "le destin de 1'humanite n'est pas l a parole", du moins les levres peuvent-elles servir a broder le silence de la seule expression qui nous distingue des betes: le sourire. 173. Amphitryon, p. 23. CONCLUSION P e s t i n de l'Idee Nous avons examine une v a r i e t e c o n s i d e r a b l e de conceptions de l'Europe. Ou, s ' i l n'y a qu'une Idee de l'Europe, nous avons vu que c'est un joyau qui c h a t o i e sous l a lumiere des d i f f e r e n t e s i n t e l l i g e n c e s , q u ' e l l e e s t s u j e t t e a une i n t e r p r e t a t i o n s u b j e c t i v e , et que l e s p l u s grands e s p r i t s de l a France moderne ne conviennent pas de ses elements e s s e n t i e l s . Chose p l u s importante, i l s ne sont pas d'accord au s u j e t du moyen de sauver l'Europe, plongee dans l a c r i s e qui menace de r e l e g u e r c e t t e v i e i l l e c i v i l i s a t i o n a un d e s t i n funebre. V a l e r y et Benda c o n s e i l l e n t une r e s t a u r a t i o n de l ' a u t o r i t e de l'humanisme c l a s s i q u e , et un r e t o u r a l a m o r a l i t e deplacee par l a recherche du succes temporel. De nos j o u r s , a f f i r m e Benda: ... se v o u l o i r f o r t est l e signe d'une ame e l e v e e , se v o u l o i r j u s t e l e marque d'une ame basse. C'est 1'enseignement de N i e t z s c h e , de S o r e l , a p p l a u d i s p a r toute une Europe d i t e pensante; c ' e s t 1'enthousiasme de c e t t e Europe, dans l a mesure ou l e s o c i a l i s m e 1 ' a t t i r e , pour l a d o c t r i n e de Marx', son mepris pour c e l l e de Proudhon. 174 Benda s i m p l i f i e t r o p l e probleme. L'Europe, ou l a p l u s grande p a r t i e de l'Europe, a p p l a u d i t l a f o r c e seulement parce q u ' e l l e a peur. Un homme peut s'armer sans aimer l e s armes, pour se p r o t e g e r contre ses ennemis, ou contre ses p r o p r e s cauchemars. La t r a g e d i e de l'Europe e s t quelquechose de b i e n p l u s poignant qu'un simple gout nouveau pour 1 ' i n j u s t i c e . Ce ne sont pas des mediants qui se rangent contre des s a i n t s , 174. La t r a h i s o n des c l e r c s , p. 142. - 104 -- 105 - mais des hommes qui tous s'estiment dans l e v r a i . On peche encore par malentendu p l u t o t que par m a l v e i l l a n c e . A i n s i Duhamel nous convie a l a p o s s e s s i o n du monde, par l e coeur a u s s i b i e n que l ' e s p r i t . D'autre p a r t , pour R o l l a n d , t r e s s e n s i b l e a ce q u ' i l y a de b e s t i a l dans l e s a f f a i r e s des hommes, l a premiere l o i de l a v i e e s t 1 ' a c t i o n : L'ame d'Occident ne se rend p o i n t . A g i r , a g i r , a g i r e t e r n e l l e m e n t . . . . Goethe, p r e s de l a mort, d i s a i t que " l a c o n v i c t i o n de l a s u r v i e p r o c e d a i t , chez l u i , de l a n o t i o n de l ' a c t i v i t e . " Nous sommes beaucoup, en Occident, qui ne nous soucions pas de l a s u r v i e . Mais aucun de n o u s — d e s v r a i s v i v a n t s - - n ' a b d i q u e r a i t , f , en exchange des e'ternite's, un j o u r , une heure d ' a c t i v i t e . Aux yeux de R o l l a n d i l f a u t prendre p a r t i . Dans l a j u n g l e , quand l e t i g r e attaque, on ne s ' a t t a r d e pas pour d i s c u t e r des v e r i t e s e t e r n e l l e s . Evidemment on ne d e f i n i r a pas l e s a l u t de l'Europe sans prendre p a r t i , y compris l e p a r t i de ceux q u i p r o t e s t e n t contre l e s p a r t i s a n s . D ' a i l l e u r s , l e s e c r i v a i n s que nous avons discute's, quelque d i v e r s que s o i e n t l e u r s d i a g n o s t i c s de l a maladi e de l'Europe, et l e u r s ordonnances pour l a gue'rison, ne sont que p l u s i e u r s c h e f s d'une g e n e r a t i o n l i t t e r a i r e dont beaucoup d'autres nous o f f r e n t l e u r s remedes p a r t i c u l i e r s . Quelque f o i s l e u r s ouci de l ' a v e n i r du v i e u x c o n t i n e n t se mele a une s o r t e de de'sespoir, comme c e l u i de D r i e u La R o c h e l l e , qui nous d i t que personne n'a p l u s l a f o i : " I I n'y a p l u s de Dieu, p l u s d ' a r i s t o c r a t i e , p l u s de b o u r g e o i s i e , p l u s de p r o p r i e t e , p l u s de p a t r i e ; mais i l ne nous e s t pas ne non p l u s / 176 de p r o l e t a r i a t . " D'autres e s p r i t s se mettent a defendre l ' i d e e de p a t r i e , Henry de Montherlant, par exemple: 175. L ' A n n o n c i a t r i c e , I I I , p. 300. 176. "Le C a p i t a l i s m s , l e communisme et l ' e s p r i t , " K r a, A n t h o l o g i e , p. 357. - |o6 - Prenons garde seulement que l'esprit de paix vivra a l'interieur de l'idee de patrie, ou ne vivra^pas. L'esprit de paix ne se fera pas par une reduction de.notre respect pour le pays natal, mais par une extension de ce respect aux autres nations. 177 Comment distinguer entre le "respect pour le pays natal" et le nationalisme militant? II est souvent trop f a c i l e de s'accorder avec les jugements de ces ecrivains, puisqu'il est impossible de l i e r leurs jugements objectivement a ce qu'on peut appeler l a ve'rite'. Des mots, seuls, n'ont pas d'autorite veritable. Le sens en est fausse par des prejuge's que nous ignorons peut-etre nous-memes, ou Il s nous se'duisent sans nous convaincre. Or, apres avoir note l a diversite des opinions, on s'e'tonne de trouver nombre des plus eminents penseurs de l a France s'occuper de ce que Sene'chal appelle "1''ess or vers l'univers". Chez aucune autre nation l a ne'cessite' d'e'lar- gir le concept de patriotisme, de se regarder comme des citoyens de l'Europe et du monde ne s'est impose'e avec tant de force a 1'elite intellectuelle. La manifestation politique de ce mouvement date de l a proposition de Briand, en 1929, en faveur de 1'union europeenne. Briand envoya meme un ques tionnaire aux gouvernements inte'resses, et son pro jet flit repousse seulement parce qu'on reconnut qu'il ne suf f i t pas de modifier les institutions pour reformer les moeurs. f » Une vingtaine d'annees plus tard nous attestons que, s i les nations ne sont pas moralement unies, des organisations comme La Socie'te' des Nations, ou l'O.N.U. ne peuvent fournir qu'une source nouvelle de me'connaissances et de querelles. 177. "Chant funebre pour les morts de Verdun," Kra, Anthologie, p. 426. - 107 - A ce point de vue aussi le reveil catholique que representent en France les oeuvres de Peguy et de Claude1 parait s i g n i f i c a t i f . Henri Massis va jusqu'a ecrire "L'Europe n'a que trop de ces constructeurs chime'riques ou de ces techniciens soi-disant realistes. Ce que l u i manque, ce 178 -f sont des saints...." Pour franchir les bornes qui separent les nations, on a hesoin d'un nouvel apostolat. Quant a l'Europe: Le jour ou nous ne tiendrons plus notre rang dans l'univers, ou nous laisserions perdre notre^raison de vivre, le Centre du monde moral lui-meme en serait ebranle'. II faut ref aire 1'unite' morale de l'Europe, mais. comment creer des saints, des populations entieres de saints? La saintete se fonde sur -la f o i . Quelle f o i l'Europe peut-elle opposer a l a f o i politique, naive et implacable, qui rendit possible le miracle de Stalingrad, ou a l a f o i materielle, aveugle et violente, sur laquelle reposent les gratte-ciel de New York? La v i e i l l e Reine, naguere encore souveraine du monde, se trouve deposee par ce monde, qui autrefois t r a v a i l l a i t au nom de sa gloire, deposee par ses propres doctrines de liberte / et de democratie, adopte'es d'ailleurs par le reste du monde, qui cesse de l u i envoyer son or feodal. Aujourd'hui nous l a regardons, cette v i e i l l e Reine, ses bijoux vendus, amaigrie par l a faim, prete a s'offrir comme une prostituee a l'un ou 1'autre des deux grandes puissances qui peuvent l u i fournir du pain. Elle se de'chire meme entre ces pouvoirs. Or, est-ce que nous la- voyons bien? Si le 178. "La Defence de 1'Occident,M Kra, Anthologie, p. 281. 179. Ibid., p. 288. - 108 - Vieux Monde perd sa f o i en lui-meme, tou t e une forme de c i v i l i s a t i o n sera mise en cause. C i v i l i s a t i o n dans l a q u e l l e l ' i n d i v i d u e st reste' t o u j o u r s d i s t i n c t , t o u j o u r s ambitieux de se d i s t i n g u e r de ses semblables, non seulement socialement, comme l ' A m e r i c a i n ou l e Russe, mais i n t e l l e c t u e l l e m e n t . M. Guehenno d e f i n i t l'Europeen comme "un homme q u i , t r a d i t i o n n e l l e m e n t , veut 180 penser". L'Europeen done ne s'accommode pas b i e n au monde de l a machine, de 1'automate. Meme chez l ' o u v r i e r i l y a tr o p de 1 ' a r t i s t e , trop de 1 • i n d i v i d u a l i s t e dans son c a r a c t e r e pour q u ' i l accepte une c i v i l i s a t i o n dans l a q u e l l e l e p r i x e s t au pays dont l a p o p u l a t i o n se soumet l e mieux a 1' o r g a n i s a t i o n , l a d i s c i p l i n e , l a coope'ration. L'Europe, berceau et a b r i des penseurs depuis t a n t de s i e c l e s , a t o u j o u r s ete 1'ennemie de l a m e d i o c r i t e et du s t a t u quo. L'energie et 1' i n v e n t i o n q ui ont transforme l e r e s t e du monde, et q u i l ' o n t presque d e t r u i t e , l u i sont i n h ^ r e n t e s , justement comme l ' e s p r i t europeen e s t v i t a l d l a c i v i l i s a t i o n o c c i d e n t a l e . E s t - c e que l ' e s p r i t europeen a survecu au cataclysme de l a deuxieme grande guerre? En f a i t , c e t t e guerre, comme c e l l e de 1914-18, a stimule de nouveau des t e n t a t i v e s de de ' f i n i r et de conserver l e s v a l e u r s s p i r i t u e l l e s , temoin des r e n c o n t r e s i n t e r n a t i o n a l e s comme c e l l e a. Geneve en sep- tembre, 194.6. De t e l l e s r e n c o n t r e s montrent sans doute l a divergence des vues des p r i n c i p a u x i n t e l l e c t u e l s europeens, mais l a since ' r i t e et l a f i n e s s e des d i s c o u r s c o n t r e d i s e n t c e u x - l a memes q u i s'en servent pour d e c l a r e r cet e s p r i t 180. "USA etURSS face a. l'Europe", (Rencontres I n t e r n a t i o  n a l e s de Geneve) La Nef, novembre, 1946, p. 29. - 109 - frappe de mort. Peut-on esperer que s'accomplira l a synthese,. que Senechal par exemple v o i t comme urgente, des problemes et des s o l u t i o n s ? Probablement non. En tout cas, avant de s'occuper de l ' e s p r i t , i l f a ut d'abord r e s t a u r e r l a sante' du corps. Deja, pour s a t i s f a i r e des besoins purement physiques, l'Europe s'est d i v i s e e en deux camps, et b i e n des pays se tordent dans l e s a f f r e s de l a l u t t e c i v i l e . Jamais l'Europe n'a semble' p l u s eloignee de 1 ' i d e a l d'union, malgre' 1'angoisse de ses peuples, qui de'sirent avant tout v i v r e paisiblement ensemble. Le non-Europeen ne peut pas, sans impertinence, suggerer une r e s o l u t i o n de ce paradoxe t r a g i q u e . Ce sont des non-Europ4ens qui sont e n - t r a i n de t r a h i r l'Europe, qui se q u e r e l l e n t sur son corps epuise. L'Europe seule peut se juger e t , quand e l l e se sera redresse'e, e l l e seule pourra essayer de nouveau d ' e t a b l i r c e t t e communaute' des n a t i o n s qui s e r a i t l e coeur d'une v e r i t a b l e societe' mondiale. E l l e seule a connu l a misere et l a douleur sur l e s q u e l l e s d o i t se fonder l a f r a t e r n i t e des hommes. L'Europe a s o u f f e r t son c r u c i f i e m e n t . Le d e s t i n de l'humanite depend de sa r e s u r r e c t i o n . Sans quoi l e " r i d e a u de f e r " qui l ' a coupee en deux s'elevera pour l e d e r n i e r acte de c e t t e f a r c e mal c o n s t r u i t e . Car, l'Idee de l'Europe est l ' i d e e de l ' e x i s t e n c e . humaine, et de l a suprematie de l ' e s p r i t humain. Ou trouverons-nous l a f o i assez sure pour nous mener tous a t r a v e r s 1'abime, l e s yeux f i x e s non p l u s sur nos p i e d s trebuchants, mais regardant 1'horizon e ' c l a i r c i par l'aurore? BIBLIOGRAPHIE Anthologie des E s s a y i s t e s f r a n c a i s contemporains, P a r i s , E d i t i o n s K r a , 1929. 5 Benda, J u l i e n , "Couleur du Temps," Eontaine, pp. 664-7 , novembre, 1946. 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En parcourant le monde 89 Conclusion - Destin de l'idee 104 Bibliographie 1 1 0 

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