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La presence de Jean Giraudoux dans son oeuvre McDonald, Ruth Elizabeth 1946

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LE La presence de Jean Giraudoux dans son oeuvre submitted in partial fulfillment of the requirements for the degree of •Master of Arts Huth Elizabeth McDonald The University of British Columbia 1946 A Thesis Ruth Elizabeth McDonald La presence de Jean Giraudoux dans son oeuvre Universite de l a Colombie Britannique Vancouver, Canada 1946 INTRODUCTION 4 Avec l a mort de Jean Giraudoux en 1944,1a France a perdu un de ses meilleurs romanciers,critiques,et dramaturges. Rare-ment on rencontre un auteur qui a reussi a un t e l degre dans tous l e s genres. De plus,Giraudoux a poursuivi une ca r r i e r e diplomatique avec energie et succes.d'abord au Ministere des Af f a i r e s Etrangeres,plus tard,pendant l a guerre,au Ministere de 1'Information. Ses collegues ont apprecie,temoigne P e t i t -jean, "sa severite dans l a tache quotidienne,et surtout ce don d'imagination appliquee qui ne connalt pas l e s d i f f i c u l t e s . o u plutQt qui l e s rend transparentes,et n'est 1'apanage d'ordinai-re que des hommes d'action" (1). D'habitude un nomme serait s a t i s f a i t d'un metier aussi exigeant. Mais Giraudoux a trouve l e temps de produire des oeuvres l i t t e r a i r e s qui l u i ont gagne une place parmi l e s grands ecrivains franQais. Ses pieces sont frequemment representees,et l'on peut esperer qu'elles passe-ront au repertoire permanent du theatre franqais. Son oeuvre c r i t i q u e a merite bien des eloges. l e s romans de Giraudoux,qui forment une pa r t i e considerable de son oeuvre,n'ont peut-etre pas toujours joui du meme succes que ses pieces de thelitre. Le s t y l e en est d i f f i c i l e , e t s o l l i c i t e l ' a t t e n t i o n du p e t i t nombre plut&t que du grand public. Quelles sont l e s qualites qui ont valu a Giraudoux sa b r i l -lante renommee? Citons en premier l i e u l e f a i t q u ' i l a eu l e bonheur d'etre 1'un des rares ecrivains qui ont compris 1'es-p r i t de sa generation et qui ont su considerer avec serenite une epoque troublante sans pourtant en f l a t t e r l e s erreurs. (1) A.M.Petit jean, "Eleotre et Giraudoux". 5 La qualite dominante qui se montre dans son oeuvre c'est l ' i d e -alisme. La noblesse de sa pensee o f f r e au lecteur une experi-ence des plus emouvantes. Les pages de ses l i v r e s presentent un panorama toujours changeant des idees, souvent exprimees par des symboles. Giraudoux a beauc'oup vu,et i l a des pouvoirs re-marquables d 1observation et de memoire. Une grande p a r t i e de ce q u ' i l a note trouve une place dans ses oeuvres. La beaute de ses images re suite de l'acuite de ses sens. Ses observati-ons psychologiques sont aussi penetrantes que sa connaissance de l a nature: i l analyse l e s mobiles humains avec l e meme g_oin q u ' i l met a noter l e s d e t a i l s du changement des quatre saisons. Quand on ajoute a cette connaissance approfondie de l'homme et de l a nature une o r i g i n a l i t e de style frappante,quand on voit' toutes ces facultes soumises k l a d i r e c t i o n d'une imagination vive et energique et p u r i f i e e s par l e regard scrutateur d'un esprit en meme temps poetique et vigoureux.on commence a com-prendre pourquoi,dans l'estime des meilleurs juges,Giraudoux occupe une place d'honneur. Andre Gide.qui fut l e premier a, reeonnaltre l e genie de Giraudoux des l a publication de Provinciales en I909,ecrit a l a nouvelle de sa mort: "La mort de Giraudoux,dont l e s journaux nous ont appris soudain l a nouvelle,nous const erne. Le c i e l de France en est tout assombri... Le genie meme de l a France r e s p i r a i t en Giraudoux et repandait son doux rayonnement non seule-ment sur notre patrie,mais sur terres et range res, qui, s i l o i n t a i n e s p a r f o i s qu'elles fussent,surent se l a i s s e r emou-v o i r par ses charmes et sa subtile force de persuasion. II est.de nos jours,peu d'influences qui se soient aussi universellement repandues,qui aient a ce point aide a main-t e n i r et j u s t i f i e r dans l e monde entier l e glorieux renom des l e t t r e s franQaises. 1 1 (1) (1) "Tombeau de Jean Giraudoux", L'Arche, mars 1944. CHAPITRE l e r L'oeuvre de Jean Giraudoux 7 "Ma vi l le natale est Bellao^ Haute-Vienne. Je ne m'excuserai pas d'y etre ne. Je ne m'ex-cuserai pas davantage^de n'avoir oonnu de^grande v i l l e qu'a ma majorite et de n'avoir passe ma* jeunesse que dans cinq vi l les dont aucune ne de-passait einq milie habitants. Les profits de oe stage sont incalculables. En somme, je n'ai jamais,ete moins du cinq millieme de chacune des agglomerations humaines dans lesquelles j ' a i veou, et deux fois, moins du millieme. Cela assure deja a 1'enfant son volume, et plus de confiance dans la vie." (1) C'est le 29 octobre, 1882, dans une petite v i l le d\a Limousin qu'est ne Jean Giraudoux. Son pere, etant ingenieur, ooeupait dans la societe bourgeoise une place assez respect-able. Giraudoux d'apres ses souvenirs a joui d'une enfanoe normale. Au bout de quelques annees la familie s'est deplacee pour aller habiter le village de Ceril ly, en Auvergne, ou le pere est devenu percepteur. Pendant sa vie dans ces petites vi l les provineiales Giraudoux accumulait nombre d1impressions durables. II a observe etroitement les personnages typiques de la bourgeoisie provinciale que plus tard i l fera entrer dans les pages de ses oeuvres, C'etaient des hommes et des femmes simples, calmes, et surtout moderes dans leurs desirs et leurs fagons de vivre. Le paysage natal de Giraudoux ressemble a ses habitants, ou plutot les hommes refletent les qualitls de leur milieu naturel. La region est tran-quille, peinte en oouleurs assourdies. La beaute s'en trouve dans les modifications delicates qu'amene le changement des saisons. A ce paysage adouci par le temps et par les efforts . t •  (1) Li tt era tare p.. 241 8 humains, Giraudoux doit sa sympathie profonde pour la France et ses traditions. II n'a pas manque a reeonnaltre sa dette a son lieu de naissance. "I«es petites vi l les ne sont point des miroirs deformants. Les vertus, les mouvements de l 'unl -vers ne se refletaient dans Bellac qu'ordonnes, et si visibles qu'ils etaient inoffensifs. Janvier y etait toujours froid, Aout toujours torride, chaque voisin n'avait a la fois qu'une qualite ou qu'un vice; et nous apprenions a connaitre le monde, comme i l le faut v en l'epelant, par salsons et par sentiments separes. Chacune de ces maisons bien orepites etait dans la rue une note, avarice, vanite, gourmand!se: pas de diese, pas de bemol; pas de gourmand-avare, de vaniteux-modeste; insen-sible s nous frappions a%tour de bras sur chaoun, ou nous amusant, comme a notre piano le jour que nous avions pris le moroeau ou l'on croise les mains, a des visites alternees, de l'avare au prodigue, de l'envieux au satisfait. . ." (1) Giraudoux a fait ses premieres etudes dans une ecole primaire du village de Pellevoisin, d'ou, selon M, Brodin, i l a gagne une bourse au Lycee de Chateauroux. Au lycee i l a etudie le latin, le grec, la rhetorique—en somme une education classique. La vie du lycee francais est une vie livresque et bien disciplinee, cependant Giraudoux en a garde le meilleur souvenir grace a l'amitie de ses maitres et surtout de ses camarades. Ce stage de sept ans au lycee lui a inculque Bon seulement des habitudes ordonnees de penser et de travailler, mais aussi le don de la camaraderie. II en a recueill i aussi un fonds d'idealisms qu' i l n'a jamais perdu. A ces premieres etudes i l doit sa capacite d'aller droit au coeur d'un problems donne, d'assembler a son inten-tion tous les renseignements necessaires, et d'en tirer un jugement raisonnable. Apres de brillantes etudes a (1) Suzanne et le Paoifique p. 2 2 - 2 3 9 Chateauroux, une bourse lu i a ouvert les portes du Lyce'e lakanal a Paris: i l recoit son baccalaureat, le grand prix d'honneur du Lyo£e Lakanal, le premier prix du Concours General, la licence es lettres avec la mention Tres Bien, et ensuite i l entre a l'Ecole Normale Superieure. (1) Le fait qu' i l a ete admis a l'Ecole Normale temolgne assez de 1'intel-ligence de Giraudoux, Ses professeurs reeonnaissaient en lu i un esprit superieur. Dans un discours sur "L'Esprit Normalien", Giraudoux nous eclaire sur la nature de l'enseig-nement qu' i l y a recu. "Le futur normalien est . . . promu le familier des grandes morales, des grandes esthetiques, des grands auteurs, . . C'est un assemblage d'etres qui eprouvent le besoin de se reunir pour vivre une vie particulierement et passionnement Individ-uelle. . . L'Ecole Normale est une ecole de real-isme spirituel," (2) Ordinairement l'Ecole Normale mene a. une earriere de professeur, cependant beaueoup de ses anclens eleves se dis-tinguent dans d'autres metiers, et son esprit vigoureux le poussant a explorer le monde plutot qu'a rester parmi ses l ivres, apres avoir recu le Diplome d'etudes superieures d'allemand de l'Universite de Paris, i l a voyage en Allemagne et s'est interesse a etudier la psychologie du peuple allemand. II a visite ensuite la Norvege, la Hollande, l'Autriohe, 1'Italia, et les Balkans. En 19G7 i l a occupe le poste de precepteur du prince de Saxe-Meiningem Bien-*-tot apres, i l est retourne en France, et a travaille pour le journal Le Matin. Puis i l a voyage aux Etats-Unis, au Canada, et finalement au Mexique. Les Agpres, qu' i l a vues a son (1) P. Brodin: Les ecrivains francals de 1'entre-deux-guerre8 p. 141 (2) Litterature p. 140 - 142 10 retour, lu i ont inspire une de ses plus belles metaphorss, qu'admirera Andre Gide: "Saint-Miguel-des-Acores, porte des Oceans, clou d'emeraude qui fixe le grand tapis, toi dont les oiseaux chantent, toi dont les cheminees fom-ent, dont chaque lac abrite sept cites englouties, je sais depuis des heures que tu es la terre: chaque pensee que j'envoie vers toi me revient avec un rameau d ' O l i v i e r . " (1) C'est de cette maniere qu'ont ete eerites les premieres oeuvres de Giraudoux. Souvenirs d'enfance, de son cher Limousin, observations sur les pays et les peuples qu' i l a vus--tels sont les themes de ses premiers essals l i tteraires. Et pendant tout ce travail i l perfect!onnait son style—un style tout a fait personnel et original. Sa premiere oeuvre etait une nouvelle intitulee Le dernier reve d'Edmond About, publiee dans une revue, Marseille-Etudlant. Les recits qu' i l envoyait aux revues litteraires comme la Grande Revue. le Meroure de France et l'Ermitage, ancetre de la Nouvelle Revue  Frangaise. commencaient a se faire remarquer par une el ite. C'est a cette epoque que Giraudoux a fait la connaissance de Bernard Grasset, philanthrope qui aimai-t les lettres. Girau-doux lu i a offert les cinq nouvelles qui eomposent le recueil Provinciales. Ainsi parut, en 1909, le premier livre impor-tant de Giraudoux. Le.'me rite revient a Andre Gide, qui a cette epoque collaborait a I'Ermitage, d'avoir reeonnu des la premiere heure le genie de Giraudoux. "Qui convaincrait d*imitation une invention si joyeuse et si fraiche? Elle eclate tout au long du livre en jaillissement eontinu, entre-. tient d'image en image cette animation poetique. 11) Provinciales p. 128 11 tendre, fremissante, amoureuse et delicatement. mesuree.^ou voici Giraudoux passe ma£tre aussi-tot et des son coup d'essai," (1) Gide tout en signalant les defauts du style du jeune auteur: les "images boiteuses, ou reoherohees, quelques 'fausses preciosites'", se montra en somme tres bienveillant, et l'eloge d'un critique deja repute d'un petit nombre de lettres a beauooup fait pour ouvrir au jeune inoonnu les portes du monde l i t teralre . A la meme Spoque Giraudoux a eerit l'Ecole des Indiffe-fta rents, qui contient trois nouvelles: . Jacques l'Egoiste, Don Manuel le Paresseux, et Bernard, le falble Bernard, fondees sur ses souvenirs d'^leve, et publiees en 1911. Autour de quelques portraits de ses camarades, 1'auteur "s'inglniait. (deja.) a styliser ehaque paysage, chaque emotion? (E) Ces deux premieres oeuvres n'ont pas attire le regard du public, et Giraudoux est done entre dans la carriere diplomatique. Vers 1912 i l est devenu eleve vice-consul au Ministere des Affaires Etrangeres, ou i l devait faire son chemin jusqu'a tenir les fonctions de ministre plenipotentiaire charge de 1'inspection des postes consulaires. Pendant ces annees 11 a pu de nouveau voyager et a visite la Russie et 1'Orient. Ses experiences au service de son pays ont f ini par mener Giraudoux a un but imprevu. La vie nomade de la diplomatie, qui lui permettait de suivre ses propres inclinations pour voir toujours quelquechose de different et etudier les peuples divers, a laisse sur son oeuvre des traces pro-fondes. Giraudoux s'est servi de beaucoup d'observations reoueillies au oours de ses voyages pour en enrich&r plus (1) Houveaux pretextes p. 302 (2) L'Ecole des indifferents p. 2.06 12 tard le texte de ses l ivres. L'ouverture de la guerre en 1914 l ' a trouve en. train de publier son roman Simon le  pathetique. ecrit pendant ses voyages. Mais oe l ivre, dont le debut deerit la jeunesse et 1'education de I'auteur, ne devait paraltre qu'en 1918. La guerre n'a pas exerce beauooup d'influence sur le oaractere de Giraudoux. Soldat de 1'active, i l a combattu aux batailles de la Moselle, de l'Oise, de l'Aisne, de la Marne, en Alsace, aux Dardanelles; trois fois cite, son courage lu i a valu la Legion d'Honneur. A la suite d'une blessure 41 a quitte son regiment, et a ete envoys en mission d'abord au Portugal, plus tard en Amer ique (1916) ou. i l a acoompagne Joffre et Bergson. Ses souvenirs de la guerre, et les observations qu'i l a faites pendant ses voyages a I'stranger, surtout en Amerique, ont fourni de matiere a trois oeuvres: Lectures pour une ombre. Adorable Clio, et Arnica America. Lectures pour une ombre qui a paru en 1917 est un recit a l a maniere impressionniste de quelques episodes des oampagnes de 1'Alsace et de la Marne. Adorable Clio, publiee en 1920, deerit le retour des soldats frangais en Alsace. Vue a travers les yeux de Giraudoux, la guerre n'appara£t pas sous une perspective catastrophique. II n'a pas etc* trop aocable de ses horreurs physiques. Port de ses etudes humanistes, le spectacle de la mort n'a pas con-tenu pour lui autant de terreur qu'elle possede pour un grand nombre d'autres. Giraudoux raconte simplement son existence au jour le jour; s ' i l deplore la perte de la vie 13 humaine, e'est pour regretter de ehers camaracles disparus. Pour l u i , la guerre a ete composee d'une incoherence qui de sarins: "Comment la guerre se passa? En reveils, en reveils incessants. Tous mes souvenirs de guerre ne sont que des souvenirs de re vei l ." (1) Tous oes tableaux ont une nettete merveilleuse—chacun ressemble a une perle sur un col l ier . Ce n'est pas que Giraudoux ait ete indifferent au sort de son pays; on le sent patriote Jusqu'au fond du ooeur, mais 11 reserve un sourire a toutes les manifestations de la tendresse ou de 1'inconsequence humaines. II a tres bien saisi la quantite d'universel qui se trouve dans les experiences et les emotions de chaque soldat. la delicatesse de sa description finement nuancee dans 1'expression comme dans le sentiment offre un contraste a 1'oeuvre de ces realistes qui depeignent la guerre avec des couleurs crues, et lavent leurs tableaux de rouge et de noir. "Pour ceux qui ont tait la guerre", a ecrit Charles Heymann, "ces recits sont, sans doute les, plus vivants parmi 1'immense litterature consacree a ce sujet, et pourtant i l y est en quelque sorte a peine question de la guerre. ^C'est que la guerre n'est, elle aussi, que details, la mort un episode, seule 1'image de la France plane intacte sur toutes ces pages de notations precises, et donne au volume l'unite grave, le ton emouvant et simple qui en fait uh des plus beaux livres de cette epoque." (2) L'autre oeuvre que Giraudoux a ocrite pendant ces annees est Amioa America, qui a paru en 1918, avant Adorable Clio. Dans oe livre au theme plus heureux Giraudoux rassemble ses souvenirs de l'Amerique et des Amerioains qu' i l a rencontres (1) Adieu a la guerre 1919 p. 13 (2) Heymann: Dans les jardins de Giraudoux 14 pendant la visite qu' i l a faite a leur pays en 1917. II avait l ie plus ample connaissance avec ses amis amerieains d'avant-guerre pendant son sejour, et les avait trouves sympathiques. De plus, n'etant pas etroLjbement nationalists, i l etait sen-sible a 1'importance de l'amitie franco-americaine. Ces trois livres representent 1'accomplissement l itteraire de Giraudoux pendant les annees de la guerre, Apres un temps i l est rentre au Qua! d'Orsay. Reprenant ses fonctions au Ministere des Affaires Etrangeres, i l s'est acquitte de sa tache aveo une competence telle que bientot i l s'est trouve investi de missions importantes. Apres avoir travaille au service de presse des Affaires Etrangeres i l a pris part au reglement de plusieurs problemes de l'apres-guerre, et jusqu'a 1924 a ete affeote au service des Oeuvres Francaises\k~l'Etranger, Marie peu apres la guerre, i l a pris en meme temps des habi-tudes plus casanieres. En 1918 a paru son roman Simon le  pathetique dans lequel a la partie de 1'oeuvre ecrlte avant la guerre s'ajoutaient de nouveaux developpements d'ordre psychologique. L'ouvrage complet a reussi a cause de l ' ideal -isme qu' i l respire, II marque cependant la fin des oeuvres de jeunesse de Ciraudoux. La publication subsequente d'Elpenor. en 1919, oonstitue la premiere experience de I'auteur dans un genre nouveau. Giraudoux, par maniere de plaisanterie, y a choisi un humble matelot qu'Homere avait mentionne une fois dans son Odyssee, pour faire de lu i le personnage central de 1'action. C'est la premiere fois que Giraudoux se soit servi d'un sujet olassique. C'est aussi la premiere fois qu' i l ait exerce sa 15 fantaisie a combiner le decor ancien avec des actions et des paroles purement modernes. Car dans ce cadre de la legende Giraudoux peint des hommes du vingtieme siecle. Le oontraste entre la mise-en-scene et les personnages al lai t devenir un des traits du. style de Giraudoux. Trait humorists, et de plus fort original. Le style d'Elpenor n*allait pas sans une certaine preciosite mais en meme temps i l avait cette ga£te qui a toujours forme une partie essentielle de 1'oeuvre de Giraudoux. Un autre reoit de voyage, publie en 1921, etait destine k devenir le roman le plus populaire de Giraudoux, oelui qui a eu le plus grand nombre d'editions, II s'agit de Suzanne  et le Paolflque. II raeonte les aventures d'une jeune f i l l e nee a Bellae, qui a gagne le tour du monde comme prix d'un ooncours, Pendant qu'elle traversalt le Pacifique, le bateau fait naufrage, et Suzanne est jetee seule sur les bords d'une £ le deserte. Sorte de paradis tropical, cette l ie ressem-blait a bien des egards aux lies du Pacifique qu'on voit au cinema. Quoique la donnee du roman jusqu'it ce point paraisse suivre assez etroitement l'histoire de Robinson Crusoe. Giraudoux s'est departi de 1'original anglais pour t irer des conclusions tout a fait differentes. Le recit cede a une etude psyohologique. II presente pour la premiere fois une de oes heroines qui deviendront typiques de 1'oeuvre de Giraudoux. Les reflexions de la jeune f i l l e au milieu de la solitude sont tres interessantes, mais ce qui est plus ravissant o'est la maniere dont elles sont exprimees. 16 Citons, pour en donner une idee, la page finale: "Voioi le Francais, qui remplace gour l'humanite l'arbre-lampe. II va passer sans me decouvrir. Je tousse, entre le refrain et le couplet, car je sais de la-bas que ni biseaux ni hommes n'entendent quand i l s chantent. II se retourne. II me voit sortir de mon arbre. Fils des Latins, des Gaulois, i l a encore ces reflexes des gens qui voient une dryade. II se decouvre et lisse sa moustache. II approche peii a peu. II a deux beaux yeux gris avec 1'amour des col-lections de timbres. II retire un gant de la poche de sa jaquette. II me dit: 'Je suis le controleur des poids et mesures, mademoiselle. . . Pourquoi pleurer?1" (1) Voyages dans l'espacej voyages dans les l ivres, tous les romans de cette epoque de la vie de Giraudoux ont ete pour 1'auteur une maniere de voyage dans le souvenir. Dans Juliette au pays des hommes (1924) i l imagine une jeune f i l l e qui s'est decidee a revoir avant son mariage tous les hommes qu'elle avait aimes. Pour elle aussi, c'est une facon de se reeonnaltre, de Prassembler pour la nuit de noces toutes ces Juliettes donnees par elle a des parents, a des inconnus." "Elle pouvait les retrouver", dit Giraudoux, "&lle etait soigneuse; c'etait la jeune f i l l e qui avait perdu le moins de mouchoirs en sa vie". (E) Le roman est une etude psy-chologique tres habile. Juliette appartient a la meme familie que Suzanne. Parallelement avec son oeuvre l itteraire s'avangait la carriere diplomatique de Giraudoux au Ministere des Affaires Etrangeres. Lie d'amitie ayee Philippe Berthelot, son chef de bureau au Quai d'Orsay, qui lu i a donne beaucoup d'aide et d'encouragement, Giraudoux s'est specialise" dans le probleme des relations franco-allemandes. Pendant ses premieres-(1) Suzanne et le Pacifique p. 296 - 7 (2) ^Juliette au pays des hommes p. 26 17 vi sites it ce pays i l avait ete frappe par l'ablme qui separait moralement la France et l'Allemagne. En meme temps, i l s'est rendu compte du fait que leur situation en Europe, et aussi le oonflit de leurs ideologies, rendaient necessaire un com-promis pour maintenir la paix. Dans son roman Siegfried et  le Limousin, paru en 1922, avant Juliette au pays des hommes« Giraudoux a fait une etude tres poussee de la psychologie des deux peuples. II s'est explique sur les raisons pour les-quelles i l a ecrit ce roman en disant: '"Ce n'est pas un livre^ c'est une sorte de petit pamphlet que j'avais compose pour attire r l'attention d'un certain public francais sur la neoessite de re-prendre contact avec l'Allemagne l itteraire." (1) Un special!ste francais des choses de l'Allemagne l i t en 1922 dans la presse allemande des articles qui lu i rappellent etrangement le style d'un de ses amis nomme Forestier, perdu pendant la guerre. II apprend, grace a un ami allemand, que I'auteur des articles en question est une victime d'amnesie trouvea sur un champ de bataille par les Allemands, qui lu i ont refait une nouvelle .personnalite en lui donnant une education a la maniere de leur pays; i l s y ont meme si bien reussi qu' i l est devenu un juriste eminent. Parti en Alle-magne sous un faux passeport, le Franoais reconnalt en le soir disant Siegfried von Kleist son ancien ami Forestier. II com-mence la lente tache de le ramener a la conscience de sa nationality, et de son heritage culturel. Siegfried f init par se redeoouvrir, et retourne a son pays natal. "L'Allemagne est un grand pays humain et poet-ique, dont la plupart des Allemands se passent (1) F. Lefevre, Une heure avec . . . 1. p. 149 18 parfaitement aujourd'hui, mais dont je n'avais point trouve encore 1'equivalent, malgre les recherches qui miont conduit a Cincinnati et a Grenade. L!Alle-magne est une vaUee ou debouchent, au milieu d'un populaire parfois sans gout et de chefs sans grande conduite, comme le metro dans la terrasse de la Ro-tonde, des souterrains ou. les Allemands se croient malirjs de murer a^la fois les armes soustraites au Controle et les verites de^leur pays, mais ou nous etions pas mal en Europe a vouloir cogner. L'Al le-magne est une grande plaine creee pour les inva-sions, et ou la France d'ailleurs, depuis quarahte ana, n'a pu expedier que la cohorte semestrielle de huit boursiers d'agregation, mais J'avais e te l 'un d'eux, et je ne renongais pas a ma oonquete."' (1) L'analyse du caractere allemand est une des plus penetrantes et mieux exprimees de notre epoque. les visites frequentes que Giraudoux a plus tot faites en Allemagne, sa oonnaissance de la litterature et de la philosophic de ce pays, l'ont bien prepare pour une etude de son esprit, Siegfried et le Limou-sin a gagne le prix Balzac en 19£3, et Giraudoux pouvait enfin jouir de la grande popularite. En meme temps que son oeuvre l itteraire remportait un suoces triomphal, Giraudoux lui-?meme s'est trouve mele a un conflit de personnalites au Ministere des Affaires Etrangeres, qui avait ses sources dans 1'antagonisms de deux conceptions politiques. Berthelot, partisan de la politique etrangere de Briand, avait provoque l'inimitie de Poinoare, successeur de Briand.eomme*president du Conseil. La fa i l l i t e de la Banque Industrielle de Chine a precipite la crise, car le frere de Berthelot etait implique dans cette affaire. Bien-tot apres, la situation est devenue intolerable, et Berthelot a quitte .son poste. Giraudoux.ne s'est pas donne la peine de cacher ses sentiments, et en 1924 i l a ete "limoge" a fl) Siegfried et le Limousin p. 18 t 19 19 l'ambassade- de France a Berlin, pour qu' i l fut eloigne du centre du gouvernement. Pendant la meme annee le gouverne-ment de Poincare a ete renverse, et Giraudoux est revenu a Paris, designe comme chef du service de presse au Ministere des Affaires Etrangeres. Giraudoux, pour soutenir son ami Berthelot, a ecrit le roman de Bella, qui dirige une attaque sur Poincare. Le roman, publie en 1926, a malheureusement paru a un moment ou Poincare etait de nouveau president du Conseil, et a envenime la querelle. Bella presente deux types de 1'Homme d'Etat. Poincare, qui haissait l'Allemagne, ne songeait qu'a lu i faire payer les reparations. D'autre part, des fonctionnaires plus prevoyants maintenaient que la France devrait adopter une ligne de eonduite plus genereuse et plus humaine. Le premier type est personnifie dans Bella par les Rebendart; le second, par les Dubardeau. Le theme romanesque est fourni par 1'amour de Philippe Dubardeau pour Bella, veuve d'un f i l s de Rebendart, Ministre de la Justice, et leur tentative' d'atteindre au bonheur, qui echoue devant la haine et le mepris de deux families. Giraudoux nous a donne un tableau enchanteur des freres Dubardeau, onoles de Philippe, tous assis en demi-cercle, unissant leurs intel-ligences individuelles, leur connaissance de l'astronomie, de la chimie, des Finances; symbolss d'une France sensible de sa destinee et forte de ses valeurs spirituelles. "Mes oncles, dans leurs jugements et leurs experi-ences, faisaient la part la plus large a l'hypocrisie, a la bassesse, a 1'ingratitude humaine, aux dechets humains. Tout cela, e'etait en effet la base de £0 l'humanite actuelle. Mais, des que le probleme se posait devant eux sous la forme d'un homme, i l s oubliaient que cet homme etait la persennit fioation de eette humanite qu'ils connaissaient pour vi le , i l s le traitaient en lu i supposant toutes les qualites qu'ils estlmaient le plus, i l s le traitaient non comme s ' i l etait nouvel^ lement arrive a Argenton, mais bien nouvelle-ment cree. , ." (1) Quel contraste avec les Rebendart, "dont le nom evoquait presque uniquement les causes criminelles qu'ils avaient defendues, de Mme Lafargue a Ravaehol et a Landru,. De chacun de leurs mariages avec le crime ou la banqueroute la plus frauduleuse du sieele, dans ces sacs ou. i l s s1 attachaient a. des empoison-neuses ou des^tra£tres , les Rebendart engen-draient une veneration sans limites pour leur honnetete et leur respect des lois," (2) Philippe Dubardeau fait a leur egard une remarque tres juste: "Ce qui me frappait le plus dans cette fam-i n e . . . o*etait le manque d'artistes." (3) Avec pour toute passion la plus basse: la eolere, i l n'est pas surprenant qu' i l n'y ait pas eu d 1artistes dans la famille Rebendart. Leur bonheur supreme consistait a~ detruire leurs adversaires. Rien dans oet esprit de noble ou de createur. Appeles par leurs dons naturels et par leur education a jouer un role directeur dans une re'publique universelle, les hommes de bonne volonte comme les Dubardeau et les Berthelot sont impuissants oontre les attaques de la classe aveugle et vindicative representee par les Rebendart et les Poincare. Bella meurt en taehant de reconcilier les families ennemies, elle brule des papiers compromettants pour le pere de Phi l -ippe. Sa mort est un symbole du sacrifice de l'avenir; (1) Bella p. 25^  (2) Ouvrage cite p. 53 (3) Ouvrage cite p, 60 21 Les evenements recents ont donne a Bella une aetualite frap-pante; le roman de Giraudoux contient beaucoup d'idees vala-bles pour ceux qui sont en train de faire la paix denos jours. Giraudoux s'est decide apres la publication de Bella a continuer l'histoire de la famille de la jeune f i l l e dans une serie appelee La Ohronique des Fontranges. La seconde oeuvre de la serie. Eglantine. parue en 1927, procede dans une certaine mesure des experiences de 1'auteur pendant qu' i l travaillait a la Commission pour le reglement des difficult!s entre La Turquie et ses ennemis d'autrefois, surtout la France. II en prit occasion pour etudier, dans le role du banquier Moise, 1'esprit des races orientales. Les Aventures de Jerome Bardini, publieesi'eh 1930, renouent en partie le theme aborde dans Arnica America. Le dernier volume de la serie, Jje presente Bell ita. a ete publie en 1931. A partir de cette epoque 11 a mis de cote les ques-tions politiques et les etudes de moeurs pour s'attaquer a, des problemes plus larges, n'y revenant qu'a la menace d'une nouvelle guerre. Dans Bellita. et d'une facon generale dans la Chronique  des ontranges. Giraudoux voyalt la jeunesse d'apres-guerre reohercher frenetiquement le bonheur--bonheur qu'elle es-perait trouver dans une vie de plaisir et de luxe. Deja Bella et les Aventures de Jerome Bardini lui avaient propose un but plus eleve: l'emploi entier de toutes les capacites de 1'esprit pour developper la personnalite a son plein renr dement, les chefs-d'oeuvre du roman de Giraudoux, Combat 22 aveo 1 1 ange (1934) et Choix des elu.es (1939), seront l a f i g -uration dramatique des o o n f l i t s i n t e r i e u r s qui "dans un etre innocent et dont l e s reactions ne peuvent etre que l a douceur et le silence" (1) annoncent une volonte de se l i b e r e r . Pour arriere-plan, le Combat aveo 1'ange a 1'Europe de 1'apres guerre, un monde ou l a vengeance et l a cupidite nationales etaient devenues plus importantes que l a conservation de l a paix. l e s hommes d'etat essayaient desesperement d'apaiser tous l e s groupements interesses; mais dans l a tentative de s a t i s f a i r e aux exigeanoes de chaque classe et de chaque nation i l s ont perdu de vue l'idee dont l i s etaient p a r t i s — l ' i d e e d'un atat mondial. C f e t a i t en somme une epoque pleine d'in-quietude. Dans ce cadre Giraudoux a mis l a description d'un " c o n f l i t r a c i n i e n " (2), de sorte que le roman se developpe dans un contrepoint musical: l a l u t t e interieure de 1'her-oine , et le drame de l a revolution sociale. Le l i v r e raconte l ' h i s t o i r e d'une jeune f i l l e , Malena Paz, venue a Paris de l'Amerique du Sud. Jusqu'a sa rencontre aveo Jacques Blisson, un jeune diplomate, e l l e avait ete parfaitement heureuse. E l l e e t a i t riche, e l l e e t a i t b e l l e , et de plus e l l e f a i s a i t bon menage avec tout le monde. Mais apres etre tombee amour-euse de Jacques, l e coeur desormais ouvert a toutes l e s grandes emotions, e l l e est devenue sensible a l a p i t i e , a l a misere, a l a jalousie meme. La preuve ? de l a profondeur de son attachement c'est qu'elle a s i bien compris et aime l ' e s p r i t e s s e n t i e l de Jacques q u ' i l ne l u i faut plus sa pre-sence pour qu'elle sente 1'influence de sa personnalite. Au f a i t , l'essenee de Jacques, l e s valeursmorales q u ' i l repres-(1) Combat avec 1'ange p.. 152 (2) Ouvrage c i t e p. 282 23 ente, apparaissent plus nettement dessinees quand lui-meme est absent* Cette contradiction apparente procede d'une proposition fondamentale de Giraudoux: les verites essen-tiel les relevent du domaine de l'esprit; tout le reste. est soumis au changement. Malheureuse a cause du sentiment qu'elle est indigne de Jacques, Malena est sur le point de se marier a Carlos.Pio, jeune compatriote, quand Jacques vient la sauver et lu i mbntrer le chemin au vrai bonheur; La lutte interieure de Malena off re a.. Giraudoux une occasion merveilleuse de decrire les deux forces opposees qui se disputent l1ascendant sur chaque ame humaine: d'une part, 1'inclination naturelle a al ler au plus facile, a s'inte'r-esser aux choses materielles, a fermer les oreilles contre la petite voix importune qui parle d'un but susceptible de donner une meilleure recompense; de I'autre cette conscience grondeuse qui nous somme toujours de prendre du courage, et de c h o i s i r l a route plus dure. Et si nous ne l'ecoutons pas, i l nous faut vivre avec la connaissance que nous avons f a i l l i a notre destination. L'heroine de Choix des elues est comme les heroines de la tragedie raoinienne une femme possedee.. jPohss.ee par la meme horreur de tous liens que Jerome Bardini, elle quitte son foyer, prenant avec elle sa petite f i l l e Claudie. Mais elle oublie trop les autres: le jour viendra ou. Claudie, grandie, deviendra pour sa mere une etrangere; et ce jour-la, la lutte dans le coeur d'Edmee entre la volonte d'epanouisse-^ -ment libre et 1'instinct maternal attfcindra a une. violence insupportable. Choix des elues est un roman dif f ic i le a l i re , £4 mais dont la valeur psychologique est considerable; elle a ete finement appreciee par un ma£tre du roman psychologique, M. Edmond Jaloux, dans un grand article des Nouvelles l itteraires: "les mecontents qui ne veulent distinguer en M. Jean Giraudoux qu'un 'preoieux'--comme l'on dit—et qui le critiquent de ce chef, verront un jour apparaltre sous ce premier aspect un traduo-teur de la vie interieure qui avait a dire quel-quechose qui n'avait pas ete prononce encore ." . . M. Jean Giraudoux . . . est 1'explorateur d'un nombre reduit de personnages et de situations morales; mais les uns et^les autres d'une telle partioularite que leur decouverte enrichit la litterature psychologique." (1) 1'annee 1939, qui voyait l,'_Europe sur le seuil d'une nouvelle guerre, a trouve Giraudoux au.sommet de sa carriere diploma-tique et l i t teraire. Son renom dans le monde l itteraire etait immense. Ses romans, ses essais, et surtout ses pieces de theatre lui avaient assure une place importante non seule-ment dans la faveur du public francais mais aussi a l'etranger En meme temps qu'i l etait en train de se faire reconnaitre comme un des plus grands auteurs de son epoque, i l avait beaucoup avance dans le service du gouvernement, Ayant depuis quelque temps exerce les fonctions d'inspecteur des postes co.nsulaires, i l etait sur le point de devenir Com-missaire genlral a 1'Information. II s'etait fait meme de 1'expertise touchant les problemes domestiques qui affront-al ent la Prance. Son livre Pleins Pouvoirs, publie -la., meme annee que Choix des elues. exprime ses opinions sur nombre de ces questions. Selon l u i , l'obligation la plus grande de la (1) Nouvelles litteraires le E9 avril 1939 25 France etait de rester foyer de la vie intellectuelle du monde. II definit le premier probleme comme un manque de nouveaux citoyens desirables. II deplore la baisse de la natalite francaise et suggere quelques remedes. L'immi-gration souvent mal surveillee d'un nombre assez grand de personnes d'une qualite contestable lu i inspire beaucoup d'incertitude, II voulait une population plus nombreuse, mais i l voulait en meme temps que la France tienne sa place parmi les premieres nations du monde. II croyait que la meilleure methode de repeupler le pays serait d'adopter des moyens scientifiques d'ameliorer la salubrite publique, et d'abaisser la mortalite infantile. II esperait en meme temps que 1'immigration serait dirigee d'une fagon plus soigneuse, pour obtenir les meilleurs resultats. II pro-teste aussi contre la destruction des plus beaux monuments de la civil isation frangaise, et esquisse un maltre plan pour leur conservation et pour un systeme methodique de tra-vaux publics. Enfin i l en arrive au plus important probleme qu'envisage la France moderne: le probleme spirituel. "On peut dire qu'un pays est parfait, en bien ou en mal, selon ses destinees, qu' i l soit une nation de proie ou de paix; on peut dire qu' i l joue vraiment son jeu, qu' i l a son unite..morale, lorsque son nom et celui de son citoyen coincident absolument et n"eloquent aucune idee divergente." (1) Cela n'arrive qu' "au moment ou le genie et le oaraotere de la race sont au point le plus eleve de leur courbe." (2) Et Giraudoux avait peur que les deux notions de France et de Frangais ne commencent a se separer l'une de I'autre, que 1'habitant individuel n'egalat plus la noblesse de sa (1) Pleins pouvoirs p. 175 - 176 (2) Ouvrage cite p. 177 £6 patrie. II fait un appel au peuple francais de devenir plus resolu contre la violation de ses lois , de s'interesser davantage au gouvernement de son pays, et de rendre a la Prance la position qu'elle courait risque de perdre. La derniere partie de l'ouvrage fait allusion a la chute de Paris. Giraudoux n'a pas abandonne son pays au moment ou celui-ci avait besoin de sa presence. II a continue son travail , toujours en attendant la defaite de l'Allemagne, et le retablissement de la France dans sa position parmi les grandes nations. Selon Louis Aragon, Giraudoux a ete empoisonne par la Gestapo (1); des temoignages plus recents font paraitre qu' i l est mort de causes naturelles, en 1944. II est certain qu'i l a joue un role actif dans la Resistance. Une description de ses funerailles est d'onneie par Gerard de Catalogne. 'jCet apologiste de la mesure et de la qualite, qui ecrivait une langue si belle et si dense, qui etait si francais dans son allure, dans son style, dans ses manieres, avait tenu a rendre le dernier soupir sur les bords de la Seine, afin de prouver que dans des circonstances determinees i l faut savoir rester parmi les siens, ne pas les abandon-ner, ne pas les trahir." (£) Sans doute est-ce a son theatre que Giraudoux devra de survivre dans la memoire des hommes. Depuis 19£8, l'annee ou a paru sa premiere piece Siegfried, son succesjlans ce genre est devenu de plus en plus eclatant. Le grand public, qui avait souvent meconnu la valeur de ses romans, a pu jouir de ses pieces, et i l etait reeonnu comme le plus grand auteur dramatique de l'epoque. Classiques par le (1) C_e soir le £0 septembre 1944 (£) G.^ de Catalogne: Jean Giraudoux, vous $tee parmi nous present. Les Compagnons du Spirituel,Montreal,L'Arbre, 194S T>. .207 - 8 2 7 fonds, les pieces de Giraudoux, comedies ou tragedies, par la maniere sont tres modernes. La finesse d'analyse psychologique de I'auteur liee a sa force d1imagination et a son genie fantaisiste lui a gagne une place unique parmi les auteurs dramatiques de nos jours. Ses heros et heroines semblent representor des qualites autant que des hommes ou des femmes. Ils sont des symboles, en somme,—des symboles qui parlent et qui agissent d'une fagon particulierement humaine. Le style du theatre de Giraudoux est son plus grand charme. Une fois qu' i l a choisi son sujet, qu' i l a fixe la couleur locale de la mise-en-soene, son imagination poetique a rendu facile le reste de sa tache. Le dialogue etincele, l 1 action amene rapidement la grande scene, qui est toujours d'une puissante originalite. Louis Jouvet, l'aoteur et metteur en scene celebre qui a trouve ses plus grands suoces dans les pieces de Giraudoux, a bien des fois exprime sa reconnaissance envers le createur de ses roles: "To a l l of us who have acted the plays of Giraudoux i t has been a revelation to see and feel the audience for the f irst time in a state of easy, constant, moved attention, and to ex-perience for ourselves the charmed silence of a crowd, transported by the magic of incanta-tion that only a poet can create." (1) Les dons particuliers de Giraudoux etaient de nature a le predisposer au metier d'auteur dramatique. L'imagination creatrice, la beaute poetique de la pensee, 1'originalite et la force d'expression, sont.des qualites qui menent loin au theatre. L'humour qui petille chez Giraudoux a des intervalles adroitement calcules, son f la i r pour l'imprevu (1) Jouvet: Theatre Arts Monthly May 19S6 28 et le frappant, ont encore augmente la popularite de see pieces* Et Giraudoux etait de plus un travailleur ener-' gique., sachant rejeter tout ce qui pouvait brouiller le dessin de l1oeuvre, pour accomplir a la Vi tesse de l 1 im-provisation ce qui aurait exige beaucoup de temps de tout autre* La somme de toutes ces qualites est un dramaturge de premier ordre, Siegfried, comedie en quatre actes, compose une version dramatique du roman Siegfried et le Limousin. Jouee pour la premiere fois a la Comedie des Champs-Elysees le 3 mai 1928, la piece a ete representee plus de deux cents fois aveo un succes enorme. La presse de l'epoque temoigne de la popularite prolongee de 1'oeuvre. Claude Berton eorivit dans un grand article des Nouvelles litteraires intitule "Frontieres . . . frontieres . . .": "Tout son dialogue, toutes ses peripeties re-pondent aux plus avouees, comme aux plus secretes preoccupations de l'heure actuelle. Mystere de 1'avenir devant notre reconciliation aveo l 'A l l e -magne, mystere de la personnalite et des influences transformatrices du milieu sur les etres, mystere des etats de conscience, de leurs^interruptions, de leurs modifications, de leurs alterations chez les individus comme chez les peuples. Problemes de la politique et de la litterature. Probleme interieur et probleme de frontieres . . . " (1) Le meme .journal publia sur les dernieres representations de Siegfried: "Nous aimons les pieces nouvelles . . . mais quand une piece a dure^. . . nous eprouvons a. la revoir u.n plais ir extreme tout charge de reflexion et de reye, Elle prend 1'aspect touchant des choses qui ont ete beaucoup aimees, elle est tout ennoblie d'un long, d'un sincere assentiment. Nous lu i ren-dons un peu, de ce qu'elle nous donna: profonds, doux echanges." (2) (1) Nouvelles litteraires le 12 mai 1928 (2) Ouvrage cite:le 19 Janvier 1929 29 Voila bien un des traits caracteristiques de 1'oeuvre de Giraudoux—elle gagne a etre connue. La piece de Siegfried contenait cependant un interet autre que l i t teraire. Un certain nombre de spectateurs ont cru y voir une louange de l'Allemagne. H'ayant jamais oublie la guerre, peu disposes a mettre de cote leur haine vengeresse, comme l'epouse de Tarn O'Shanter soigneux de leur colere pour la tenir chaude, i l s ont attaque avec amertume I'auteur d'une piece qui osait suggerer la possibilite de la paix internationale. Un de ceux-ci etait Rene Doumic, editeur et secretaire de la Revue  des deux mondes, secretaire perpetuel de 1'Academie francaise. "C'est le coeur serre dans un profond sentiment de^tristesse et d'humiliation, que j ' a i assiste a la piece de M. Giraudoux, Siegfried. Une.piece alle-mande, par un auteur^francais, une piece a l'honneur de l'Allemagne, impregnee, saturee du sentiment de la grandeur allemande . . . Quoi 1 Dix ans apres! II a suffi de dix ans . . . Dix ans apres'. Alors tout est oublie S" fl) Mais d'autres ont ete prompts a repondre: "K'insistons pas sur l'inconvenance qu' i l y a de la part d'un M. Rene Doumic a donner des legons de patriotardisme au premier ecrivain qui fut de-core de la Legion d'honneur pendant la guerre au titre militaire, au combattant qui par trois fois versa son sang pour le pays I" (2) Et au milieu de ce grand feu d'artifice, la comedie de Giraudoux respirait encore, exprimant tranquillement son message d'espoir. Un an plus tard a paru Amphitryon 38. La piece, ainsi intitulee dans un moment de gaiete a cause des trente-sept traitements anterieurs, brode le theme de l1amour de Jupiter pour Alcmene.,'epouse d'Amphitryon. Mais la comedie de (1) R. Doumic: Revue des deux mondes le lei* juih 1928 (2) Girard: Siegfried et 1'academioien, Uouvelles litteraires le 9 juin 1928 so Giraudoux, comme d'habitude, part du point ou lea autres f i n i s s e n t . Jupiter, devenu pere de l 1 e n f a n t Hercule sans etre reconnu par Alcmene, aurait voulu qu1Alcmene l'aime pour lui-meme, et non plus sous l a forme de son mari. Alcmene refuse, car e l l e aime son mari, mais e l l e offre au dieu son amitie. Ia comedie est de l a meme veine au'Elpenpr: une legende elassique y sert de cadre a un theme d'interet u n i -v e r s e l : l a nature de l'amitie. l a piece a triomphe sur l a scene surtout a cause de son o r i g i n a l i t e . l'idee de trans-poser des personnages du present dans une epoque ancienne, de le u r f a i r e jouer l e s roles des heros et des heroines legendaires, tout en se servant du jargon moderne, a enchante le s spectateurs. Et derriere l a facade souriante on devinait une pensee serieuse et elevee. "L'oeuvre est d'une t e l l e substance, d'une t e l l e abondance de pensee, d'une s i eblouissante f a n t a i s i e entremelee de lyrisme poetique que l a lecture en pourra paraitre encore 5IUS attrayante.que l a repre-sentation." Mais, malgre son eloignement des habi-tudes et des conventions theatrales, e l l e a su r a v i r tous l e s c r i t i q u e s dramatiques qui l'ont vu jouer avant de l a l i r e et l'on trouve rarement dans l e s compte-rendus de presse un p a r e i l concert de louanges." l a tragedie de Judith, representee au theatre P i g a l l e en 1931, a t t i r a 1'attention de l a c r i t i q u e sur d'autres aspects de l'oeuvre dramatique de Giraudoux. Quoique admirablement mise en scene par l o u i s Jouvet, Judith n'a pas joui aupres du public du meme succes que Siegfried ou Amphitryon 38. Le style en est serre; l a metaphore y a remplace 1'expression directe au degre ou l a pensee est d i f f i c i l e a suivre. Giraudoux a d ' a i l l e u r s vigoureusement repondu, dans (1) La Petite I l l u s t r a t i o n , l e 15 mars, 1930 31 Li literature, a eeux qui, comme le critique de la Revue bleue, lui firent grief, a propos de Judith, de la qualite de son langage. Pierre Lievre, critique dramatique du Mercure de  France. nota le fait singulier que dans chaque piece de Gir-audoux de Siegfried a Judith se retrouve la preoccupation de la guerre, jointe chaque fois a 1'inquietude du probleme de la personnalite. .11 risqua meme la prediction que ces traits generaux repara£traient dans les ouvrages futurs de l 1auteur, prevision que devaient justifier Combat aveo 1' ange et La  Guerre de Troie n1aura pas l ieu. Enfin i l indiqua comme la principale originalite de Giraudoux le fait que son theatre compose une reaction au realisme: "N'etant pas realiste, i l a penetre dans une sorte d'uniyers ou l'on respire une atmosphere purement poetique. Les figures qu' i l modele ne sont ni entierement.ni exclusivement humaines. Elles ne sont point mues par les seules lois qui motivent les actions des autres creatures. C'est qu'elles -sont a la fois intelligentes et intellec-tuelles.E:-Ce sont des abstractions sans froideur mais au contraire qu'anime une chaleur legere. Je ne sais si elles vivent plus ou moins que l'on ne fait communement, mais elles vivent assurement d'une autre maniere." (1) Lorsque parut Intermezzo, joue pour la premiere fois le-£7 fevrier 1933 a la Comedie des Champs-Elysees, Benjamin Cremieux publia dans la Houvelle Revue Frangaise un article intitule L'Antirealisme au Theatre. La nouvelle comedie de Giraudoux traitait d'un intermede dans une petite vi l le prov-inciale pendant lequel a lieu toute une serie d'evenements invraisemblables. Pour la premiere fois dans l'histoire de la bourgade une providence semble ordonner les choses de sorte que les plus grands bienfaits echoient a ceux qui en ont (1) Mercure de France le 15 decembre 1931 p. 6£0 - 6£4 32 besoin. Le maire de la v i l l e , le droguiste, le controleur des poids et mesures et un inspecteur du gouvernement forment une commission d'enquete. Ils reussissent a trouver la source des malheurs de la petite v i l l e : c'est une jeune institutriee qui en est responsable. .Elle s'appelle Isabella, et elle s'occupe de faire de ses eleves des etres vraiment pensants, qui puissent sur toutes choses exereer un jugement sain. Elle leur enseigne l'hygiene, l'histoire naturelle, tout ce qu'elle croit uti le . En meme temps elle essaie de les rendre heureux: elle ne comprend pas la necessite de la souffrance dans 1'education. Cela naturellement scandalise.'la , com-mission d'enquete. Mais i l y a chose pire—Isabelle est a demi amoureuse d'un fantome. Tout vetu de noir, i l se montre a elle chaque soir pres d'un etang, et lu i parle de la mort. Isabelle, toujours sensible a la realite du monde spiritual',, croyant a l ' i r ree l , et a un amour plus fort que la mort elle-meme, est tombee de; plus en plus sous 1'influence du spectre. La commission lui donne conge de son metier, mais elle con-tinue a voir le fantome, et bientot la commission meme com-mence a reconnaltre le pouvoir du surnaturel. Le maire, le droguiste, surtout le Controleur des ppids et mesures, qui aime Isabelle, se laissent convainore de l a logique super-r ieure de 1'imagination. II faut que le gouvernement de la Republique s1interpose pour preserver le pays de cette influ-ence dangereuse. Deux soldats tuent d'un coup de fusi l de jeune fantome au moment meme ou i l proclame qu'i l existe veritablement, mais i l ressusoite aussitot. Enfin le probleme 33 se resout quand Isabelle consent a epouser l e controleur, maintenant aussi sensible qu'elle a 1'importance de l ' i r r e e l , apres quoi tout dans l a pe t i t e v i l l e redevient normal, Cette comedie est une des plus charmantes del'oeuvre de Giraudoux. Le ton en est leger, l a gaiete delicieuse de l a pensee et de son expression charment le spectateur. Giraudoux s'est servi pour depeindre l e s fonctionnaires de l a comedie de ses souvenirs des peti t e s v i l l e s provinoiales ou i l a passe sa Jeunesse. On ne peut pas s'empecher de l e s plaindre, t e l -lement i l s sont humilies par l a calamite immeritee qui leu r est arrivee. Et i l s sont tous, sauf l e controleur, s i l o i n de comprendre l e s v e r l t e s mysterieuses 1 Intermezzo eut un succes immediat, quoique cette comedie a son tour a i t a t t i r e sur Giraudoux le reproche d'etre incomprehensible,. Mais I'auteur n'a pas manque de chaleureux partisans. M. P . Lievre e c r i v i t : " M . Giraudoux nous apparalt comme 1'homme le plus poete qui, depuis l' o r i g i n e de l a l i t -terature frangaise, se soit exprime exelusive-ment en prose . . . " (1) En 1934 Giraudoux adapta pour l a scene fran$aise une piece de Margaret Kennedy et B a s i l Dean, ffondTae a son tour II sur l e roman de Mme Kennedy, The Constant Hymph. L'heroine, Tessa, ressemble a un degre remarquable aux jeunes f i l l e s de Giraudoux. E l l e possede l e s memes qualites s p i r i t u e l l e s : le courage moral, l a generosite, 1*innocence. De plus, l e theme se prete au s t y l e p a r t i c u l i e r de Giraudoux. La fan-t a i s i e , l e symbolisms s'y adaptent facilement. Tessa, presentee a I'Athenee, est devenue aussitot t r e s populaire; (1) Lievre: oompte-rendu, Mercure de France le 1 "avril 1933 34 c'est un des plus beaux roles dans lesquels ait figure Madeleine Ozeray. Le representation de la Guerre de Troie n'aura pas l ieu, en 1935, marque, avec Electre, 1'apogee de la realisation dramatique de Giraudoux. Le decor de la Grece d'Homere, peuplee de personnages de notre temps, fournit un nouvel exemple de 1'humour delicieux qui appartient particuliere-ment a notre auteur. Mais le theme de ce chef-d'oeuvre est tragique. L'action a lieu dans la v i l le de Troie avant et pendant son siege par les Grecs. L'armee troyenne vient de terminer avec suooes une campagne contre une des tribus voisines. Son chef, Hector, a promis a son epouse Andro-maque que o'etait la derniere guerre. Mais i l avait tort: Paris son frere avait enleve Helene, epouse de Menelas, et les rois grecs se sont unis pour venger 1*affront. L ' i n -terest de la piece se fonde sur les discussions de la fatal-ite de la guerre.. Le role des femmes y est tres frappant* Elles forment une sorte de choeur qui sonne, aussitot que le rideau se leve, la note de la tragedie. Andromaque exprime sa peur de la guerre, et les spectateurs sentent une convictibn immediate que ses peurs seront realisees. Helene, completement indifferente au sort de deux nations, personnifie la destinee elle^meme. De tres belles pages de dialogue entre Hector et Ulysse examinent les causes qui menent a la guerre, les qualites morales qui permettent a deux cultures complementaires a bien des egards de devenir ennemies. Envoutee par des meneurs, l'opinion publique 35 delirante semble presque reclamer l'ouverture des hostilites. Hector est impuissant devant les forces a peu pres surhum-aines qui luttent contre lui* Malgre toutes ses tentatives pour eviter la guerre, la prophetie de Cassandre s'aecomplit. La premiere representation de la piece eut lieu au Theatre de l'Athenee, le El novembre 1935, quatre ans avant l'ouverture d'une nouvelle guerre. Hitler etait deja arrive au pouvoir depuis trois ans, et sa politique du rearmement unie a ses doctrines de haine envers les conquerants de son pays, eacp rime es dans le livre Me in Kampf avaient avert! le monde intelligent de ses vraies intentions. C'est done aveo un interet passionne que le public francais a assiste a la tragedie de La Querre de Trole h*aura pas l ieu, II orut voir son destin ecrit dans le destin du peuple troyen. Le compte-rendu de M. Pierre Lievre, dans le Mercure de France du 15 decembre 1935, montre. l'actualite de la pensee de Giraudoux: "Nous haissons l a guerre, comme peut-etre aucun groupement humain ne l ' a haie, et cepen-dant nous nous y sentons irresistiblement, ineluctablement conduits* . Et nous avbns 1'im-pression qu'aucun effort^ne pourra nous gar-antir contre elle. Voila comment nous sommes, ou plutot, voila comment nous savons que nous sommes depuis que M. Giraudoux nous l ' a d i t . II,nous, a explique notre sort, i l nous a predit notre destin. . ." Etre le prophete de son temps, o'est un but digne de tout auteur, Mais la piece a ravi les spectateurs par ses qualites esthetiques autant que par l'opportunite de son sujet. 36 "M. Jean Giraudoux a mene comme une action d'eclat sa piece contre la guerre. II y a brillamment gagne la croix de paix avec palme. Tout a ete mobilise par l u i : l 1 esprit , l ' i r -onie, le lyrisme, et surtout, explosif nouveau dans ce genre de bataille, un humour tragique qui, au deuxieme acte, a emporte les retranche-ments qui resistaient encore." (1) En meme temps que cette maltresse oeuvrej le Theatre de l'Athenle a presente une comedie en un acte de Giraudoux intitulee Supplement au voyage de Cook, inspiree du Voyage  de Bougainville de Diderot, et ayant pour mise-en-soene l ' £ l e d'Otahitl. M. Pierre Lievre, se souvenant apres Munich de La Guerre de Troie n'aura pas l ieu, a ecrit: "Rien de si frappant que ies reflexions faites par Giraudoux,sur la guerre. On oroirait que c'est la son experience essentielle, et son oeuvre semble entierement trem^ee dans l1atmos-phere de ce. fleau . . . Son theatre principale.-ment, exception faite pour Intermezzo--dont le titre indique precisement qu'i l constitue un repos entre des preoccupations plus graves--est anime par cette tragique inspiration," (2) Ces observations peuvent s'appliquer egalement a Eleotre. le second chefr-d'oeuvre dramatique de Giraudoux, paru en 1937. Toute 1'Europe en 1937 attendait avec inquietude le resultat de la politique d'apaisement par laquelle les hommes d'etat esperaient sauver le monde de la guerre. Leur refus d*affron-ter la verite qui ne devenait que trop apparente avec chaque nouvelle action des Nazis nous apparalt maintenant inoui. Mais i l s etaient incapables de comprendre l'infamie perfide qui pouvait un jour promettre la paix, et le lendemain de-elencher une nouvelle attaque. Cependant 11 y avait un petit nombre d'hommes prevoyants qui ont compris a quel sort la (1) Cremieux: N. R. F. tome 46, 1936, p. 132 - 133 (2) Mercure de France le 15 novembre 1938 p, 172 - 175 37 destines conduisait le monde. Giraudoux en etait un; II a tache de montrer au peuple frangais le peril, et de le degager de la torpeur morale qui semblait tenir prisonnier son esprit. La tragedie d'Sleotre etait la declaration de guerre officielle de Jean Giraudoux. La piece raconte l'histoire d'une jeune f i l l e destinee a reohereher et a faire punir le meurtrier de son pere. Eleotre soupgonne sa mere et Egisthe, qui s'est marie a Clytemnestre apres la mort d'Agamemnon. . Sa plus forte raison en est que sa mere lui a menti en la biamant d'une chute qui etait arrivee au petit Greste, frere d'Electre. Oreste, rentre dans son pays natal apres une periode d'exil, s'est joint a sa soeur pour apprendre la verite. l i s reus-r sissent a faire avouer a Clytemnestre son crime, mais exao-tement au moment ou l'ennemi attaque la v i l l e . Egisthe, se repentant de son forfait, supplie Electre de lui en confier la.defense, Mais elle refuse de se compromettre et elle ne veut pas que la patrie soit sauvee par des mains impures. Electre ne laisse pas "aux dieux le soin de la justice." (1) Elle exige d'Oreste qu'il tue les meurtriers, et la piece finit sur cette note tragique mais d'une supreme grandeur spirituelle. Electre est le symbole vivant de la justice. Pure de toute pa?e©e©upation exterieure, quoiqu'elle aime son pays elle se rend compte du fait que le moral d'un peuple a plus de poids qu'aucune autre consideration. La sincerite et la noblesse spirituelle de son oaraetere oomme le depeint (1) Eleotre p. 198 38 Giraudoux ont excite la plus grande admiration,' et les speetateurs n'ont pas manque de saisir 1'allusion a la sit-uation politique, frangaise. Elect re, drame d'un devoir—< c'est-a-dire un destin-intransigeant, a touohe la conscience publlque. Desormais elle prendra la premiere place pendant les oeuvres dramatiques de l'epoque. Comme l 'a si bien dit M. Petitjean, "elle marque le. zenith de la oarriere l i t t er -aire, sinon de la vie de Jean Giraudoux. Et a ceux qui s'inquietaient de savoir quel etait son destin,. i l me para£t desormais possible de repondre tqu'il al lait a Electre . . . ce drame de la purete res-titue au theatre sa fonction essentielle, eternelle de purification." (1) Ie drame social, dans Electre, re suite du conflit des deux forces qui d'une part veulent preserver la societe dans un etat immobile, en se servant de n'importe quels moyens indignes, et qui, d'autre part refusent de trahir 1'ideal qui est le but final de toute societe, en acceptant la revolution si elle leur para£t le seul instrument du progres. La signification de la piece, et le degre auquel les evene-ments subsequents ont confirme les previsions de l'auteur, sont encore stupefiants. En faisant un re tour sur. les annees qui viennent de se passer, le lecteur doit evaluer de nouveau le. genie de cette "embeteuse du monde" (2) qu'est la.France, la moderne Electre. L'expression se trouve dans L'Impromptu de Paris (1939) piece en un acte imitee de 1'Impromptu de Versailles de Maliere. (1) A. M. Petitjean: "Electre et Giraudoux" f2) Impromptu p. 134 - 136 39 "laisse-moi rire quand j'entends proclamer que la dest.inee de la France est d'etre ici-bas l'organe de la retenue et de la^ponderationi La deatinee de la France est d'etre l'embeteuse du monde . . . Elle est la justice, mais dans la me sure ou. la justice consiste a empecher d'avoir raison ceux qui ont raison trop long-temps, Elle est le bon sens, mais au jour ou. le bon sens est le denonciateur, le redresseur de torts, le vengeur. . . II y a dans l'ordre, dans le calme, dans la richesse, un element d'insulte a^l'humanite et a la liberte que la France est la pour relever et punir. Dans 1'application de la justice integrale, elle vient immediatement apres Dieu, et chro'nologiquement avant l u i . . ." (1) -En 1938 la Comedie-Frangaise a pour la premiere fois . monte une piece de Giraudoux. L1Opera venait cette annee-la de presenter un ballet tire de Cantique des oantiques; a son tour Giraudoux s'inspire de l ' idyl le biblique pour une ravissante comedie.en un acte dont la scene est une terrasse de cafe. Au roi Salomon elle substitue un diplo-mats qui passe pour etre President, au berger un jeune etourdi nomme Jerome, et a la Sulamite une spirituelle et jolie Parisienne de nos jours. Florence quitte le plus grand genie de la diplomatie internationale et amoureuse pour suivre l'etre le plus insignifiant. Comment s'en etonner? II est jeune et elle l'aime; 1'amour est fort comme la mort, et les eaux des arrosoirs tournants ne pourraient le noyer. L'annee suivante Ondihe a paru au Theatre de l'Athenee. La mode etait aux contes de fees; pour se distraire, uh monde angoisse al lait au cinema voir Blanohe-Neige de Walt Disney. Giraudoux obtint un de ses plus grands succes par une feerie tiree de 1'oeuvre du conteur allemand romantique Cl) Impromptu p, 134 - 136 40 la Motte-Fouque, recit d'une nymphe des eaux qui aime un mortel. Dans le programme de la representation se trouve la note suivante. "En 1909, Charles Andler, qui dirigeait les etudes de litterature allemande a la Sorbonne, chargea un etudiant, Jean Giraudoux, de lu i apporter un commentaire d'Ondine. Une excursion a Robinson, puis un^siecle et une oarriere par-t i culierement occupes ont retard! jusqu'a cette annee ce commentaire qui a pris, grace a louis Jouvet et Madeleine Ozeray, la forme d'une piece et qui,est done dediee, comme le fut Siegfried, a la memoire de oe maitre qui restera la con-• science de tous eeux qui ont regu a leur nais-sance en Europe,--ils sont nombreux—l'ame. franco-allemande." Jouee a la perfection dans des decors de Pavel Tchelikchew et accompagnee de la musique de scene de Henri Sanguet, Ondine fut un grand triomphe personnel.pour l'actrice qui a cree les plus beaux roles feminins de Giraudoux, A partir de 1939, Giraudoux n'a pu consacrer autant de temps a son travail l i t teraire. L'occupation de la France par les Allemands a mene a beaucoup de nouveaux problemes, et Giraudoux en a ete decupe dans une forte mesure. Nous venbns de l ire un bref ouvrage dont le texte a ete trouve dans les papiers de Giraudoux apres sa mort, C'est Armis-tice a Bordeaux, ecrit pendant que 1'auteur ecoutait la radio-emission de la signature des termes de paix entre la France et l'Allemagne le 21 juin, 1940. L'oeuvre exprime d'une fagon dramatique l'amertume et 1'humiliation que sen-tait Giraudoux a la defaite de son pays. Mais i l . la isse a son f i l s un espoir qui le soutiendra pour la tache de 1'avenir. 41 "Je lu i legue une guerre perdue, une gloire entachee, mais de quoi rougirait-il? J 'a i toute qualite pour lui leguer aussi, douaires inalien-able s, et. je les tiens moi-meme de Prangais qui ont ete vaineus, qui ont doute, qui ont f a i l l i , dans,cette faiblesse la justice immanente, dans ce desarroi la croisade. De quoi se plaindrait-i l? Je lui legue une patrie evanouie qui ne s'animera que de son souffle. . ." (1) En 1944 a paru Sodome et Gomorrhe. tragedie que nous connais-sons seulement grace au livre recent de M. Houlet, M. Houlet nous a donne une etude critique interessante, mais sujette a eaution. II a tres bien evalue les grandes pieces de thea-tre de Giraudoux, comme La Guerre de Troie n'aura pas l ieu, et Eleotre. mais i l n'a pas reconnu la beaute et le charme d'Ondlne et de Cantique des cantiques. qu' i l ecarte sous les noma de "truquage" et de "rate". II en a tort. Ses sympa-thies et antipathies personnelles l'ont quelquefois mene en erreur. Cependant cette etude contient beaucoup de prix pour le lecteur de Giraudoux, malgre le parti pris qu'elle laisse deviner. La Folle de Chaillot. presentee en 1946 apr&s la mort de Giraudoux, fait suite a Eleotre en suggerant la neoessite d'une revolution pour terminer le regne de 1'argent. Les critiques font beaucoup de credit pour le succes de la piece au decor et a la troupe, mais ce sont surtout les qualites intellectuelles et spirituelles de I'auteur qu'ils citent: ."Nous voila consoles en un soir de quelques soirees piteuses dont nous sortions deoourages. Le monde n'est pas,perdu. Giraudoux annonee sa liberation. Le theatre n'est pas perdu, puis-qu'i l lu i revient l'exemple d'un poete." (E) (1) \(2) Armistice a Bordeaux p. 39 Compte-rendu de Robert Kemp (obligeamment communique par le Consul de France) 42 Vera la fin de sa oarriere dramatique, Giraudoux s'in-teressait au cinema. II a eorit le scenario de deux films: Les Anges du peohe. publie en 1944, et La Duchesse de Langeais. en 1946. Le premier etait, dit-on, consacre a l'eloge du travail des religieuses et des pretres dans les prisons. Selon M. Houlet: "une atmosphere authentiquement chretienne baigne tout le film, et ,1'impression de purete qu'il degage est d'une etonnante profondeur." (1) Le second film s'inspire d'une nouvelle de Balzac. II a pour sujet cette duchesse frivole et coquette qui tombe amoureuse du general Montriveau, mais qui meurt avant de connaltre le bonheur. Giraudoux a ennobli le caractere de la duchesse de Langeais dans son film, en faisant d'elle une femme pleine de noblesse d'esprit. La mort de Giraudoux l 'a trouve en train de faire l'epreuve d'un nouveau moyen d'ex-pression dramatique. Et on ne peut douter apres avoir lu La Duchesse de Langeais. qu'il n'y eut reussi au meme degre qu'au theatre, .parce qu'il en avait toutes les capacites. C'est en somme a son oeuvre dramatique que Jean Girau-doux doit son plus grand sue ces. Reconnu comme le premier dramaturge de son epoque, i l a merite cet honneur par la fagon noble et desinteressee dont i l a eoncu le metier d'ecrivain dramatique. Les considerations d'argent et de popularite prennent chez lui une place seeondaire. II a estime les valeurs spirituelles du theatre au-dessus de tout autre but. (1) J . Houlet: Le Theatre de Giraudoux p. 175 43 " Q u ' i l s*a§isse t de S i e g f r i e d ou d'Intermezzo, oe q u i a charme l e p u b l i c , en d e p i t des a d j u r a t i o n s de c e r t a i n s c r i t i q u e s , c 'est l a haute q u a l i t e i n t e l -l e c t u e l l e du s p e c t a c l e propose. I I n'est a u d i t e u r q u i ne se s o i t s e n t i e f f l e u r e r par un monde r i o h e d ' i d e e s , et quoi qu'on pense, l e p u b l i c ne t i e n t pas s i fortement au s p e c t a c l e r e a l i s t e ou aux pon-c i f s du boulevard. I I a conserve l e ^ d e s i r de s ' e l -ever au-dessus de lui-meme par l e t h e a t r e , de f r o l e r des impressions de grandeur. Ce b e s o i n Giraudoux^le s a t i s f a i t i . . Ce q u i f a i t a u s s i l ' a t ^ r a i t du thesU t r e de Giraudoux, c ' e s t l a q u a l i t e poetique du s t y l e , l a b e l l e e t sonore ampleur des phrases. . . C'est ce sens de l a beaute, ce/fcte p e r f e c t i o n f o r m e l l e ' l a q u a l i t e des a l l e g o r i e s evoquees q u i f o n t s o u h a i t e r que tout l e t h e a t r e de Giraudoux passe au r e p e r t o i r e de l a Comedie-Prangaise. Ce ne se r a qu'une j u s t e o o n s e o r a t i o n de sa v a l e u r . . •" (1) La f i n e i n t e l l i g e n c e de Giraudoux, soumise a l a d i s -c i p l i n e d'une eduoation c l a s s i q u e , nous a v a l u des e s s a i s de c r i t i q u e l i t t e r a i r e q u i , b i e n que minces par l a q u a n t i t e par l a q u a l i t e composent une p a r t i e t r e s importante de son oeuvre. En 1938 i l a p u b l i e Les c i n q t e n t a t i o n s de La Fontaine, representant une s e r i e de conferences sur l e s f a b l e s du poete. La sympathie de Giraudoux pour La Fontaine nous p a r a i t p a r t i c u l i e r e m e n t s i g n i f i c a t i v e ; d e j a M. Degremont a compare l a prose de Giraudoux avec l e s t y l e poetique du f a b u l i s t e . Le volume L i t t e r a t u r e , p u b l i e en 1941, c o n t i e n t une c o l l e c t i o n d ' a r t i c l e s c r i t i q u e s sur quelques au t e u r s f r a n c a i s , y compris Racine, L a o l o s , C h a r l e s - L o u i s P h i l i p p e , Gerard de N e r v a l et l e s e c r i v a i n s du Romantisme; p l u s i e u r s e s s a i s sur 1'education et d 1 a u t r e s i n f l u e n c e s f o r m a t i v e s ; et une d i s c u s s i o n du t h e a t r e . La p e n e t r a t i o n psychologique y r i v a l i s e 1 ' o r i g i n a l i t e de l a d o c t r i n e c r i t i q u e . L ' e s s a i sur Racine, dont 1'oeuvre a oonstamment ete pour Giraudoux (1) M. Thiebaut: Evasions l i t t e r a i r e s p. 44 - 45 44 une source d'inspiration, est juge, selon M. Petitjean, "non seulement l'un des plus beaux textes, mais l'un des plus severes qu'ait jamais pro-duits la langue frangaise" (1) Hous voudrions que ce resume de l'oeuvre de Jean Giraudoux et de son accueil aupres de la pensee frangaise justifie dans une certaine me sure le sentiment de grandeur et de no blesse que regoit de la oonnaissanoe de Giraudoux une lectrice etrangere. (l)"Electre et Giraudoux" CHAPITRE II esprit de Giraudoux et l a tradition classigue 46. En l i s a n t l'oeuvre d'un auteur,on se sent tcujours dans un domaine nouveau. Le paysage et l e s habitants en sont colores par l a personnalite et par l e s idees de l ' e c r i v a i n . C'est l e cas surtout du royaume de Jean Giraudoux,oh l'on se trouve dans un pays etrange,un pays qui ne semble contenir r i e n de f a m i l i e r . Les gens qu'on rencontre parlent une langue tout a f a i t d ifferente de c e l l e de tous l e s jours. Leurs actions ont aussi quelque chose d'imparasu. I c i et la.,un rayon de lumiere semble ewlairer l a scene,mais 1'instant d'apres tout est en-core confondu. Ce n'est pas seulement l a forme des personnes et du decor qui d i f f e r e de l a n&tre. Si cela e t a i t vrai.on reconnaltrait au moins l e s emotions,les i n s t i n c t s humains. Mais l e s personnages semblent exister dsns une autre dimension. II y a une sorte de difference i n t e r i e u r e entre l e s personna-ges crees par Giraudoux et ses lecteurs. Et c'est exactement a ce propos que l e s d i f f i c u l t e s se levent. Vraiment.les romans et l e s pieces de Giraudoux posent au lecteur un probleme en-chant eur. - Pour tacher de comprendre l e s origines de son style,on peut d'abord etudier ses idees litteraires,comme lui-meme l e s a exprimees dans ses essais critiques,et aussi de temps en temps daJis ses autres ouvrages. La premiere p a r t i c u l a r i t y qu'on remarque au pays de Giraudoux,c'est q u ' i l n'a pas f a i t l e moin-dre e f f o r t pour atteindre a l a vraisemblance. C'est q u ' i l ne c r o i t pas que l a verite se trouve dans l e s apparences e x t e r i -eures; i l attache peu d'importance aux r e a l i t e s materielles. 47 II demande a l a v i e d'autres valeurs, valeurs de l ' e s p r i t . Les buts q u ' i l s'est c h o i s i s sont ceux que l u i ont rendus f a m i l i -ers ses etudes de l i t t e r a t u r e francaise. Dans son essai c r i -tique A -pro-Dos de Charles-Louis Phili-pue i l a e c r i t : "La l i t t e r a t u r e francaise en effet n'est pas une expres-sion (du peuple f r a n c a i s ) . E l l e ne comporte aucun nature!, et l e style frangais l e plus naturel,mettons celui de Vol-t a i r e , est justement c e l u i qui pousse notre esprit et notre langue a leu r pire a r t i f i c e , e n leur refusant des exces, preciosite ou gongorisme,qui correspondent du moins a de v r a i s defauts ou qualites humains. Alors que dans l a plu-part des autres c i v i l i s a t i o n s tout ouvrier,toht paysan, tout format qui sait ecrire,peut par cela meme etre e c r i -vain ... et que l e s divers classes et corps de metier four-nissent a l a poesie comme a l'armee l e u r pourcentage,il n'est d'ecrivains naturels.en France.que l e s ignorants et l e s irresponsahles,c'est a dire l e s r o i s . l e s enfants,et l e s fous... Quelle que soit l a vigueur de 1'impulsion qui pous-se un Frangais a e c r i r e , e l l e aboutit.le premier mot trace, non a une eeuvre d'ecri vain,mais de l e t t r e . De sorte que, depuis l e s troubadours jusqu'aux surreal!stes,le repertoire de notre l i t t e r a t u r e est l e plus complet concours general d'eloquence,de finesse,et de logique qui se soit l i v r e en-tre l e s hommes,et l e plus palpitant,mais,comme•dans l e s concours generaux et l e s exercices s c o l a s t i q u e s , i l semble que ce soit sur des sujets f i x e s a l'avance depuis des si e c l e s et r e t i r e s de 1'humanite contemporaine. " ( 1 ) Ces mots revelent que Giraudoux possede,comme l ' a d i t jus-tement Andre Gide,"une penetration psychologique et une p e r t i -nence c r i t i q u e s i n g u l i e r e s " (2). Mais l e texte est surtout interessant en ce q u ' i l annonce l e s idees de Giraudoux sur l e s valeurs l i t t e r a i r e s . Car s ' i l pergoit au coeur de l a l i t t e r a -ture fran^aise un sentiment h o s t i l e au r e a l i s m e , i l est logique qu'on s'attende a retrouver ce deni du r e e l dans sa propre oeuvre. Lui-meme a d ' a i l l e u r s d i t en termes tres nets: "Je n'apprecie a aucun degre l a l i t t e r a t u r e r e a l i s t e " (3). Girau-doux sait que l a v i e t e l l e qu'elle s'offre aux yeux du specta-teur est une v i e chimerique. Rien de permanent,de v e r i t a b l e , ( 1 ) L i t t e r a t u r e . p. 9 0 - 9 1 . (2) Tombeau. de Giraudoux. O ) F.Lefevre.Une heure avec 1 151. 48 dans l e s simples accessoires de notre existence. Meme l e s pa-roles prononcees a un moment donne contiennent des traces de faussete pour l e moment suivant. Les appartenances de l a vie moderne constituent presque une trahison de l a ver i t e s p i r i -t u e l l e et durable. On vo i t l'exterieur du monde,on est enehan-te,et on n'en s a i s i t pas l a structure profonde. Giraudoux nie l a capacite de l'auteur franqais d'ecrire d'une faqon natura-l i s t e. Chaque f o i s que l ' e c r i v a i n en f a i t l a t e n t a t i v e , i l se confond et se perd dans l e concept de ce q u ' i l a l l a i t d e c rire. Les idees generales s'interposent entre l u i et son sujet.et ce q u ' i l f i n i t par e c r i r e n'est plus wraiment r e a l i s t e . De cette maniere,le realisme,tel qu'on l e eomprend,n'est que l e refuge des auteurs a qui manque 1'intelligence ou l e courage de s'attaquer a l a vraie d i f f i c u l t e . Selon Giraudoux,le v r a i probleme est de penetrer l e s apparences trompeuses a f i n de parvenir aux valeurs permanentes et ver i t a b l e s de l a person-n a l i t e . II a exprime ses sentiments sur l e realisme et l e natura-lism e dans l ' e s s a i meme que nous venons de cite r , o u i l censu-re l e s auteurs qui se sont arretes aux descriptions exterieu-res: "II y a dans notre l i t t e r a t u r e des considerations sur l a misere,pas une seule expression de l a misere.et i l en est de meme pour tous l e s besoins,les appels,et l e s souf-frances primitives... Les romans de nos r e a l i s t e s et de nos populistes ne sont.quand i l s depeignent l e maqon ou l e metayer,que de grossieres decalcomanies, - des images d'Epinal pour bourgeois... Qu'il s'agisse de Zola.de C e l i -ne,leur talent,grand ou p e t i t , b a f o u i l l e au dela^du r e s q u i l -leur,du gerant,et du rengage.et devient une obsequieuse imagerie aux pieds de l a pe t i t e f i l l e nue du paysan ou du boucher. La comprehension de l a nature elle-meme n'a donne de grandes oeuvres que chez l e s ecrivains,comme M i s t r a l , 49 qui ont admis l a theorie d'une nature i n t e l l i g e n t e , a c t i v e , ayant sa dignite et son honneur et sesnuatiees de nature, ou,comme Vigny,chez ceux qui detestent l a p l u i e ; " (1) Reprouvant l a doctrine du naturalisme,Giraudoux l ' a rem-placee par l a croyance que l e s v e r i t e s e t e r n e l l e s de l a vie se trouvent dans l ' e s p r i t . Toute son oeuvre se motive de l a l u t t e de l ' i n d i v i d u pour rester f i d e l e a. sa nature. Peut-etre parce que ses plus beaux themes sont justemen.t ceux de l a tragedie, Giraudoux a beaucoup admire Racine. II e c r i t dans Electre: "On reussit chez l e s r o i s l e s experiences qui ne re-ussissent jamais chez l e s humbles,la haine pure,la colere pure. C'est toujours de l a purete.. C'est cela que c'est l a Tragedie,avec ses incestes,ses p a r r i c i d e s : de l a pure-te, c'est a dire en somme de 1'innocence. Je ne sais s i vous etes comme moi; mais moi,dans l a Tragedie l a phara-onne qui se suicide me dit espoir,le marechal qui t r a h i t me dit f o i , l e due qui assassine me dit tendresse. C'est une entreprise d'amour,la cruaute ... pardon je veux d i r e l a Tragedie." (2) Dans l e remarquable essai sur Racine.Giraudoux souligne l e f a i t que l e s tragedies de Racine ont le u r origine dans 1'oeuvre des auteurs anciens.et que l e poete ne s'est jamais preoccupe des problemes de l a vie contemporaine. Racine lui-^ m%me a mene une vie s o l i t a i r e ; i l a etudie les' l i v r e s , e t non ses compatriotes. En ecrivant ses pieces i l a choisi une mise-en-scene qui diminue l e moins l a portee e s s e n t i e l l e de 1'ouvrage; de meme.il n'a pas attenue l'energie des passions en y melant toutes l e s s u b t i l i t ^ l s qu'on trouve dans l a psy-chologie moderne. L'action a l i e u dans un endroit eloigne de notre vie.eloigne non seulement par l'espace et l'ecoulement du temps,mais aussi par l a purete,la qualite d'absolu qu'on y. rencontre. On ne rec o i t pas 1'impression,en l i s a n t l e s (1) L i t t e r a t u r e . p . ? 6 . (2) Electre . p.120. 50 pieces de Racine,d'e connaltre l e s personnages. On est convain-cu plutSt qu'on a pour l a premiere f o i s requ une emotion pure, l e s personnages ne ressemblent pas a 1'espece humaine. En ef-fet,au lecteur i l s paraissent surhumains. Mais cette absence meme de realisme donne en meme temps une conviction plus gran-de qu'on a rencontre dans ce pays surnaturel plus de v e r i t e , plus de r e a l i t e s p i r i t u e l l e que dans l a vie quotidienne. I ' i n -fluence que ces idees abstraites exereent sur nos esprits nous persuade de leur pouvoir et de le u r veracite. En somme ,1' exem-ple de Racine montre que l ' i r r e e l est l e refuge,et l a plus fo r t e citadelle.de l a v e r i t e . Ce "realisme s p i r i t u e l " (1) dont s'inspire Giraudoux,et q u ' i l trouve dans l e s oeuvres de Racine,consiste d'abord dans une absence complete de couleur l o c a l e . I ' a c t i o n se passe dans une sorte.de vide,ou l e s d e t a i l s du mili e u n'importent pas. l e poete ne s'interesse pas a l a question du decor et des cos-tumes. "Jamais heros ne se sont soucies aussi peu de le u r s epees,de leurs c o l l i e r s , d e leurs soques. I l s ne parlent de leurs v o i l e s que pour s'en plaindre... Diminues de tout pittoresque exterieur et interieur,tous l e s heros raciniens s'affrontent sur un pied t e r r i b l e d'egalite,de nudite phy-sique et morale.'? (2) Dans ce pays ou tous sont egaux,ou i l n'y a pas de d i s t i n c t i -ons entre l e s classes de l a societe.Racine developpe l e c o n f l i t s p i r i t u e l qui f a i t He sujet de son oeuvre. II a compris que l a preoccupation des choses exterieures,le souci de l a question d 1argent par exemple,n'est qu'une aberration. Lui-meme a tache de p u r i f i e r son oeuvre de tout ce qui n'est pas es s e n t i e l . (1) L i t t e r a t u r e . p.142. (2) Ouvr. c i t e , p.46,47. 51 Racine,pretend Giraudoux,a reussi k exclure de son oeuvre non seulement l e s ehoses fortuites,mais aussi l e s traces de 1'auteur lui-meme. Les auteurs romantiques,comme V.Hugo,de-crivent longuement leurs propres opinions,leurs sentiments, leurs emotions. Giraudoux releve surtout l e caractere de re-crimination qui defigure l e lyrisme romantique,cette f a i b l e s -se qui consiste a re j e t e r sur d'autres l e s responsabilites de l a v i e . Racine au contraire ne f a i t pas de lyrisme. Le sens de l'oeuvre n'est jamais fausse ou subtilement defigure par l a presence du poete. La resolution de se t e n i r hors de son oeuvre demande beaucoup de courage et de volonte. Mais en meme temps,cette volonte de preserver son oeuvre pure non seulement de tout a l l i a g e exterieur mais aussi de l a d i s t o r s i o n d e l i c a t e du s t y l e l y r i q u e suppose une modestie sincere et profonde,car e l l e prouve qu'aux yeux de 1'auteur son sujet est plus impor-tant que lui-meme. Et l a seule chose qui puisse etre plus no-ble et plus v r a i e que l ' i n d i v i d u est 1'expression d'une verite qui survivra a. tout homme et a. tout pays - une ver i t e s p i r i t u -e l l e . Apres avoir f a i t abstraction de ce qui ne releve pas de cet ordre de verites,on se trouve en presence des personnages de Racine. On remarque d'abord l a dimension de ses heros et de ses heroines - i l s apparaissent toujours faqonnes en grand. Les moindres d e t a i l s de leur caractere sont extraordinairement . nets et f a c i l e s a noter. C'est comme s i on avait p r i s 1'homme - non un seul homme,mais 1'humanite entiere - pour en f a i r e un representant vivant. Ce t r a v a i l a conduit l ' e c r i v a i n a. met-52 t r e de c8te tous l e s signes qui distinguent un i n d i v i d u de 1'autre. De l a perte des t r a i t s d i s t i n c t i f s moins importants i l s'ensuit que 1'homme qui emerge a plus l e caractere de 1'homme en general que chaque in d i v i d u . La qualite l a plus frappante des personnages de Racine est l a purete de leur etre. Lihres de toutes l e s considerations materielles qui bor-nent 1'homme,ils existent pour etre ce q u ' i l s sont e s s e n t i e l -lement. "L'homme qu'etudie l ' e c r i v a i n francais est deja,dans 1'elevation et l a perfection de sa logique morale et i n t e l -l e c t u e l l e , c e q u ' i l apparaitra,quand i l n'y aura plus d'hom-mes,a son suecesseur sur cet astre ou sur un autre,c'est a dire un i t r e arrive,ayant deja passe examens et licence s , acheve dans son evolution,soustrait a l a confusion et a 1'epopee,et peu encombre des nostalgies du passe et de l'avenir. En ce qui concerne cet fctre,imaginaire pour tous l e s autres.seul existant pour lui.auquel l a f o i et la. r a i -son donnent exactement l e meme champ,qu'il soit l e heros ou q u ' i l s o i t 1'ecrivain,qu'il s'appelle l a princesse de Cleves ou Descartes,Julien Sorel ou Marcel Proust,le che-v a l i e r de Mere ou Candide,la l i t t e r a t u r e frangaise est vr a i e, re e l l e, et l a seule v r a i e , l a seule r e e l l e . E l l e a trou-ve l e systeme de gra v i t a t i o n d'un monde,alors que l e s au-tres en sont encore a discuter avec l e s bolides et l e s queues de comete. Sa meconnaissance de l ' a c t u e l l e v i e hu-maine non seulement ne l a compromet pas,mais l u i est i n d i s -pensable pour cette connaissance theorique et pa r f a i t e de 1'human!te." (1 ) Giraudoux,en definissant l a valeur p a r t i c u l i e r e de l a l i t -terature frangaise,montre assez sa sympathie pour l a t r a d i t i -on. Son admiration de l'oeuvre de Racine,et 1'inspiration q u ' i l en a t i r e e , l e mettent en harmonie avec l e s grands e c r i -vains classiques. Le theme central de l'oeuvre de Giraudoux,comme ce l u i de toute oeuvre classique,est c e l u i de l'urgence pour l'homme de comprendre l e s p o s s i b i l i t y s de son esprit et de suivre jus-qu'au bout sa destinee. Le destin dont parle Giraudoux n'est (1) L i t t e r a t u r e , p.97-98. 53 pas syaonyme de succes materiel. II s'agit de l a l u t t e de l ' i n -dividu pour atteindre aux buts spirituels,souvent demi-compris, qui sont neanmoins l e motif l e plus v i t a l de ses actions. Le premier besoin humain selon Giraudoux est c e l u i de r e a l i s e r l e destin de l'ame. L'homme trouvera souvent t r e s d i f f i c i l e de suivre son guide,mais rester f i d e l e a son genie est l e prin-cipe l e plus important du monde. La d e f i n i t i o n l a plus c l a i r e que Giraudoux a i t donnee du destin se trouve dans La- Guerre de Troie. Cassandre d i t : "C'est simplement l a forme acceleree du temps." (1) Ce concept de l a destinee implique l a representation d'un mon-de qui s'avance continuellement vers un but cache. Selon Gi-raudoux, c'est l a responsa.bilite de 1'artiste de chercher l e s v e r i t e s sous l e processus du changement. Giraudoux presque toujours depeint 1'homme comme p l e i n de ressentiment centre l a force qui l'arrache au bonheur exterieur. Quelquefois l e sort implacable l e traine vers une catastrophe sociale; plus souvent,vers une c r i s e personnelle. L'oeuvre qui peut-etre exprime l e mieux l'idee de l a l u t t e entre l ' i n d i v i d u et son destin est Combat avec l'ange. Dans ce roman l a destinee ap-paralt comme une force presque humaine qui oblige 1'heroine a abandonner tous ses projets et meme a rechercher l e malheur pour accomplir sa mission personnelle. Dans La Guerre de Tro i e f Giraudoux parte du sort ineluctable qui mene aux catastrophes sociales. Les e f f o r t s de 1'homme pour e v i t e r sa destinee et le s cons4.Quenees forment l e theme fondamental de toute 1'oeu-vre de Giraudoux. Car l e destin ne nous mene pas par un chemin (1) La Guerre de Troie. p.13. 54 f a c i l e , e t quoique plusieurs des oeuvres de Giraudoux soient des comedies,la douleur n'est jamais l o i n de l a surface souri-ant e. Giraudoux a beaucoup pense aux problemes soeiaux. La l u t t e qui a commence en Europe avec 1'ascension du fascisme l ' a beaucoup preoccupe,et i l n'a pas hesite a declarer ses propres opinions. On n'est done pas surpris de trouver dans ses oeu-vres l a discussion d'un grand nombre de nos problemes l e s plus urgents. Dans E l e c t r e f i l s'agit de l a ju s t i c e s o c i a l e . Girau-doux a exprime dans cette piece sa haine de l a p o l i t i q u e d'ac-commodements et d'apaisement. Son optimisme en ce qui concerne notre destinee sociale se fonde sur sa confiance aux e s p r i t s eleves qui repondent a. 1'appel de l a justice absolue. La Guer-re de Troie n'aura. pas l i e u exprime ses sentiments sur l a r a i -son des l u t t e s internationales. Cassandre d i t que " l a betise des hommes et des elements" en est la, cause (1). C'est une f a -qon de dire que l e s faeteurs qui menent a l a guerre sont tou-jours presents dans l ' e t a t physique et moral d'un peuple. Ce qui est exige pour que l a nation reste en paix c'est l'exer-cice de l a prevoyance. Dans plusieurs de ses autres oeuvres aussi Giraudoux f a i t a l l u s i o n a cette force implacable q u ' i l appelle l a destinee. C'est une puissance dedaigneuse des es-poirs et des peurs des hommes,et qui a bien des egards ressem-ble aux dieux anciens. Ces dieux regnaient sur l e s c i v i l i s a -t ions grecque ou romaine avec l a meme indifference envers l e genre humain que nous imputons aux malheurs qui nous arrivent sans aucune raison apparente. Mais Giraudoux a trop de coura-(1) L a Guerre de Troie. p.12. 5 5 ge pour s'abandonner a un point de vue f a t a l i s t e . II est p l e i n d'esperance en 1'avenir. II exhorte 1'humanite a exercer ses forces morales et a d i r i g e r l a marche des evenements* Au-dessus du destin des nations,cependant,Giraudoux met l e destin de 1'individu. Le coeur de sa pensee apparalt dans sa croyance a l a destinee personnelle. II est persuade que chaque homme a une destinee qui l u i appartient uniquement,et que l e hut de sa vie doit etre 1faecompl4ssement de cette destinee. Le roman Choix des elues exprime ses idees en termes un peu exagere's et par consequent plus frappants. Edmee quitte son mari et son f i l s pour suivre sa destinee. E l l e ne peut l u t t e r contre son genie personnel,car l e refus de jouer son r8le pro-pre meneralt a une souffrance heaucoup plus profonde et plus tragique que l a t r i s t e s s e causee par l a perte de sa f a m i l l e . Selon Giraudoux,la plus grande tragedie a ' l i e u quand l'homme refuse d'accepter l a ver i t e de sa nature et tache de se refu-g i e r dans l a preoccupation des r e a l i t e s exterieures. Edmond Jaloux,dans un compte-rendu de cet important ouvrage.ecrit: "Je pense souvent & cette phrase que je l i s a i s reguliere-ment pendant mon enfance dans l e p a r l o i r d'un couvent: 'Que sert a l'homme de gagner 1'univers s ' i l vient a perdre son ame?1 Et je pense que l a conclusion de Choix des elues se-r a i t c e l l e - c i : 'Que sert a l'homme de garder d'humhles pe-t i t s tresors f a m i l i e r s s ' i l vient a perdre 1'univers?' J'entends l e veri t a b l e univers de l a s e n s i b i l i t e , d e 1'ima-gination et de l a poesie." (1) Ces reflexions sur Choix des elues resument f o r t bien l'idee maitresse de Giraudoux en morale. A son a v i s , l a destinee de l'homme doit etre un essor.meme douloureux,vers 1'ideal,qui se r a i t l e developpement au supreme degre des qualites humaines. (1) Les Nonvelles 1 i t t e r a i r e s , 1 e 29 a v r i l 19^9. 56 La p u r i f i c a t i o n de 1 ' e s p r i t , 1 ' e f f o r t de se debarrasser de 1*obsession des choses exterieures ne se f a i t pas facilement. On ne peut poursuivre l a verite humaine sans d i f f i c u l t e . Beau-coup d'obstacles genent 1'homme qui tache d'atteindre a. un t e l but,et l a barriere psyehologique qui se dresse devant l u i n'en est certes pas l e moindre. On est en premier l i e u s i habitue a admettre l a supreme importance des choses materielles qu'on peut a. peine renoncer a cette croyance. Mais des bornes beau-coup plus d i f f i c i l e s a surmonter existent encore. Depuis l'en-fance,on apprend presque inconsciemment tout un systeme d'ha-bitudes et de manieres de penser. On entend parler de l a famil-le,de l a nation,et du devoir; et l'on accepte l e s modeles cou-rants d'obeissance et de respect. Le rejet de ces idees,si ce n'est que dans l a mesure ou. e l l e s entravent l a l i b e r t e i n t e l - . lect u e l l e , e x i g e beaucoup de courage et de f o i . On se perd par-mi des complications morales qui deroutent l a pensee. C'est d ' a i l l e u r s un ef f o r t que personne d'autre ne peut f a i r e pour l'homme. L' i n d i v i d u doit c h o i s i r lui-meme ce q u ' i l va etre.et supporter l a l u t t e tout seul. C'est une l u t t e particulierement s o l i t a i r e , p a r c e que l e plus grand nombre ne l ' a f f r o n t e pas. D'habitude on craint ce qu'on ne comprend pas.et c e l u i qui suit son destin ne v i t pas dans l e s meilleurs termes avec l a plupart des hommes. II leur semble d i f f e r e n t . d i f f e r e n t d'une fatjon impossible a preciser. I l s 1 'evitent,parce que ses a c t i -ons ne leur paraissent pas pratiques. L'homme a done besoin d'nne contrainte extraordinaire,et d'une grande tenacite,pour confier son bonheur a un maltre aussi severe que l e destin. 57 C e l u i - c i eprouve toutes l e s capacites,physiques,mentales,et morales. Mais s i l a route est dure a traverser,le p r i x en vaut l a peine• Apres l e s rigueurs d'un ef f o r t s i epuisant,on a l a s a t i s f a c t i o n de parvenir a un accord avec l e monde exterieur, et a une paix complete de l a v i e i n t e r i e u r e de l'ame. C'est un but abstrait,mais c'est aussi l e v r a i but de 1'humanite. Rien n'est plus marquant chez Giraudoux que l e mepris du bonheur f a c i l e dont se contentent l a plupart des hommes. C'est un bonheur qui depend de circonstances exterieures; ceux-la l e connaissent qui se derobent a l a l u t t e sanglante qui seule peut l i b e r e r 1 'esprit. Dans Combat avec l'ange Giraudoux parle du "bonheur f a c i l e " que Malena trouverait avec Carlos Pio (1). II explique ce terme en enumerant tovis l e s avantages que ce mariage l u i o f f r i r a i t . ELle aurait beaucoup d'argent,avec tout ce que l a richesse pourrait l u i ' o b t e n i r . ELle menerait une vie interessante,joyeuse meme. Et surtout,elle serai t l i b r e du "combat" dont e l l e a peur. Mais Giraudoux ne l a l a i s s e pas en-t r e r dans cette v i e. II l a met v i s - a - v i s de sa propre nature, qu'elle appelle l'Ange,et e l l e a r r i v e enfin a. un bonheur supe-r i e u r . L'opportunisme du President dans Electre.qui trouve que " l a v i e peut etre tres agreable",et que tout a tendance k s'y arranger pourvu qu'on g l i s s e sur l a misere et l e s crimes et qu'on se cache derriere une indifference monstrueuse,sera pa-reillement oppose a 1 'intransigeance morale d'Electre; et Gi-raudoux par l a bouche de son heroine adresse un hommage remar-quable aux femmes quand i l l u i f a i t d i r e : "Quand l e s hommes.au matin ne voient plus,par leurs yeux (1) Combat avec l'ange., p.27?. 58 engourdis,que l a pourpre et 1'or,c'est e l l e s qui l e s secou-ent,qui leur tendent,avec l e cafe et l'eau chaude.la haine de 1' i n j u s t i c e et l e mepris du petit bonheur." (1) Plus tard Electre refuse d'accepter pour son peuple l ' a i d e d'un homme qu'elle s a l t etre indigne,quoiqu.' e l l e sache en meme temps que c'est l a seule maniere de sauver sa pa t r i e . La no-blesse de t e l l e s pensees et de t e l l e s actions exerce une influx ence morale decisive sur l ' h i s t o i r e . Chaque v i c t o i r e sur l'ego-Isme est une v i c t o i r e pour 1'humanite. Giraudoux par sa pensee morale suit etroitement A r i s t o t e ; et ce f a i t souligne combien l'oeuvre de Giraudoux est a.u fond purement classique. Selon A r i s t o t e , l e bonheur est "une a c t i v i -te de l'ame selon l a vertu" (2),et i l constitue l e theme pro-pre de l a Tragedie (3).. Giraudoux o f f r e l e paradoxe d'un poete tragique qui s'est exprime dans des oeuvres presque toujours souriantes. Quoique l e fond de sa pensee soit s e r i e u x . i l ne presente au lect e u r que des tableaux- chatoyants et gais* Le decor et l e dialogue de ses pieces sont toujours modernes et par consequent souvent anachroniques. En outre,dans l'oeuvre de Giraudoux on ne ren-contre que des personnages charmants. Comment eprouver une impression tragique en l i s a n t Provinciales ou Intermezzo? Parmi l e s etres qui peuplent l e s romans et l e s pieces de Gi-raudoux,les enfants sont une source importante de gal ete. I l s ont une simplioite et en meme temps un a i r blase qui sont pro-preraent delicieux. Et l e s t y l e de Giraudoux n'est pas serieux et lourd. II e c r i t comme s ' i l prenait p l a i s i r au t r a v a i l . Par-(1 ) Electre. p .27,H3. (2) Ethiaue h Nioomaaue. I v i . (3) Poetiaue. 1450a. 59 mi l e s plus grands charmes de son oeuvre i l faut compter un style s i personnel qu'on ne peut jamais l e confondre avec au-cun autre. Giraudoux a une faculte merveilleuse pour nous me-ner dans un pays nouveau et nous presenter a. ses habit ant s, et l e f a i t que ces habitants sont des symboles ne diminue en r i e n notre p l a i s i r . Peut-etre 1'aspect l e plus ravissant de son oeuvre e s t - i l en effet 1'impression qu'elle donne au lecteur d'etre a chaque instant au bord d'une decouverte. On est tou-jours sur le.point de savoir l e v r a i sens de ce qu'on vtoit et entendj mais au moment exact ou l'on se f l a t t e de comprendre, un autre rideau monte,et tout est a recommencer. Malgre l e f a i t que son oeuvre est essentiellement t r a g i que, Giraudoux nous re-serve quantite de scenes heureuses et 1'on.pourrait t i r e r de ses e c r i t s une anthologie de tableaux du p a r f a i t bonheur: "Le Bonheur, Gladys, est 1'accord entre tous l e s hommes, chacun,le negre aussi,comprenant l e s plus grands; l e bon-heur est de sentir son ame immense et au centre son corps minuscule comme un noyau; de v o i r recommencer,mais cette f o i s comme s ' i l s etaient f a i t s pour vous seul,a votre seule intention,tous l e s gestes qu'on a vus sans l e s comprendre un quart d'heure plus t6t,quatre soldats amis des requins, des Saxons,lever leurs verres entoures d'ombres de l a u r i -ers,s'asseoir autour d'un tronod'arbre coupe en etendant l e s mains vers l u i comme l e s f a k i r s autour d'une graine qui va devenir tout a l'heure palmier; de voir,sans que r i e n en ce monde puisse 1'expliquer,1'Americaine soudain donner a. bo i r e . l a Francaise;a manger - deux grands pays changer leur but et leur fonction par simple bienveillance; et,supreme bonheur,de vo i r un canard,ses a i l e s ouvertes plus lent que l e courant lui-meme,balayer.pour en enlever l a poussiere, l e ruisseau e t i n c e l a n t . " (1) (1) A i n ^ p A m p r i n a , p. 215. CHAPITRE III Le Langage de Giraudoux 61 "J'aime beaucoup les premieres phrases de ohap-itre qui vous donneht gar leur tenue une pleine satisfaction de vous-meme, vous delivrant en une seconde de toute apprehension d1unanimisme, de passeisme, de populisme, et habillent les person-nages pour les vraies tragedies du coeur,—la premiere phrase de ee chapitre par exemple. La voici , ample et reelle: Nancy Rolla, adorable-ment coiffee par Rose Desca, ses jambes croisees mettant en valeur de minuscules souliers en ser-pent de Perugia, un rouge Antoine special et des yeux violets eomposant sur son visage mat une alliance de^oouleurs qu'aucun pavilion national jamais ne realisera, dans ie fond de sa Bugatti, et tout en contemplant un magnifique ciel signe lui aussi, attendait Malena que le chauffeur etait monte prevenir, et se demandait pourquoi sa j'eune amie 1'avait convoquee si tot--des aiguilles de diamant marquaient dix heures a sa montre de rubis,— dans ce matin de printemps debutant dont les prem-iers effluve:s caressaient, sur une gorge ravissante-, les revers et les fronces du manteau de marocain noir livre la veille par Chanel. . . Au moins l'on. sait, avec une pareille phrase, ou l'on est, dans quelle epoquev quelle humeur, et la litterature atteint une verite encore superieure aux verites que lu i procurent les ecoles ci-dessus nommees: celle du chromo." (1) L'imitation est peut-etre exageree, mais la parodie ne laisse pas d'etre piquante. La plupart des revues et des romans populaires abondent en exemples de ce style realiste qui est aujourd'hui le plus commun mode d'expression. Ce style s'adapte admirablement k I'auteur qui n'a rien a dire, mais s ' i l veut dire quelquechose? II n'y a plus de langage qui n'ait succombe k 1'influence des .journaux. Banal et sature de cliches, le style des romans a la mode peut tres bien decrire les circonstances exterieurs, amasser des pre-cisions sur les figures, les vetements, le milieu; mais les mots lui manquent pour en exprimer les rapports personnels et moraux. De la la ne'cessite qu'ont sentie les grands -ecrivains contemporains pour reohercher un nouveau mode (1) Combat aveo 1'ange p. 80 - 81 62 d 1 expression l i t teraire. Jean Giraudoux s'est bientot rendu compte de ce besoin: "Ce que le monde . . . oherche en ce moment, c'est beaucoup moins son equilibre que son langage. Ie developpement de la lecture, le developpement de tout ce qui forme la sensibilite: aventures, deuils,,riehesses faoilement acquises et perdues, faeilites des voyages et aussi par cela meme de la solitude, ont rendu quelque geu caduc le langage de nos aines. Nous en sommes red"uits souvent, comme pour les maisons de commerce ou les groupes sportifs dont le titre a plusieurs mots, a ne nommer nos sen-timents que par leurs majuscules. Le secret de l'avenir, c'est le secret du style. L'Europe et le monde seront ce que sera la. langue de domain. • . Nous,#hommes de 1930, nous ne sortirons de ce gouffre et n'emergerons de cette ombre et ne nous sauverons de cet inconnu, que si nous avons, pour nous aborder dans la rue, dans la maison, dans la passion, dans l'action, la clef de toutes les epoques barricadees et obtuses et angoissees et enceintes: un langage." (1) Giraudoux n'est pas le seul auteur qui ait note l'absence d'un langage pour exprimer les grands sentiments. Louis Aragon, Rollant de Reneville, Andre Breton, entre autres ont eprouve le besoin d'un renouvellement de la langue frangaise. Ils envisagent ce processus comme un des plus importants problemes de nos jours. Ils le croient necessaire non seule-ment pour l'expression des idees l itteraires, mais aussi pour faci l i ter les simples echanges humains. (2) Reneville et Breton citent Rimbaud, Mallarme, et Apollinaire parmi les premiers a attaquer le probleme, mais a partir du temps de la Pleiade, les poetes frangais sont constamment a la re-cherche d'un langage plus ample, plus vigoureux, et plus precis. Ce qui donne a la revolution moderne son energie c'est la nature de la societe dans laquelle nous vivons. Pour resister a. toutes les pressions qui menacent l'existenee (1) Litterature p. 192 - 3 (2) L. Aragon: Le Creve-coeur (EtenftiiakisHorJMeai1942 )-: ' . R. de Reneville: L1experience pbetique (1939) A. Breton: Situation du Surreal!sme entre les deux gu.erres (Fontaine, 1945) 62 personnelle, i l faut un moyen de communication superieur a ceux dont nous nous servons d'habitude. La meme question a attire beaucoup d1attention a l'etranger. Chez nous, des philosophes ont etudie le role du langage comme instrument de civil isation, (1) Ils ont signale les ravages causes de nos jours par les superstitions verbales, et fonde la science nouvelle de la semantique. Le professeur Marshall Urban se trouve d'accord avec eux sur l'importance de la crise du langage. (2) II affirme que la meoonnaissance des valeurs linguistiques marque un declin conforme dans les institutions sociale s, et que nous so mme s a cet egard a un tournant de l'histoire culturelle. Cette conviction se retrouve ehez Giraudoux: "Tout grand bouleversement des esprits et des moeurs diminue l'importance des genres litteraires en,soi, mais i l augmente au eentuple le role de l'ecrivain et lui redonne son universalite. Notre epoque ne demande plus a l'homme de lettres des oeuvres;—la rue et la cour sont pleines de ce mobilier desaffeete--, elle lui reclame surtout un langage," (S) De eommun avec nombre de grands ecrivains modernes, Giraudoux a eherohe ce langage dans le renouvellement de la metaphore. II a invente un vocabulaire tout a fait personnel, pour eviter l'emploi de termes completement uses. C'est parfois un trait humoriste et imaginatif, qui ajoute beau-coup a la fralcheur de son oeuvre. Par exemple, pour ex-primer l'idee de tout ce que la vie a d'acoidentel et d' i l log-ique, Suzanne imaginera une deite qu'elle appelle le Contro-leur ou le Novice. (4) (1) C. K. Ogden et I. A. Richards: The Meaning of Meaning ITondres 1923T (2) W. M. Urban: Language and Reality (1939) (3) Litterature p. 203 - 4 . 14) Suzanne .et. lftLPaoifioue u. 116 - 117. . . . 64 Ie Destin, dans Choix des Elues.s'appellera l 'Alba ls t i t i e l . Le president Brossard ne consentira a appeler la guerre que de son nom polynesien de "Li-pou-pou", par une espeee de tabou linguistique digne de Lewis Carroll . Suzanne, 1'heroine du roman Suzanne et le Paoifique. passe son temps sur une l ie deserte a fabriquer des mots nouveaux* "J'ai pris 1'habitude de me faire des mots, et j ' a i maintenant une langue a moi seule. . . J 'a i bien deux cents mots qui jamais ne me portent hors de 1'ile ou i l s sont nes, meme ceux qui signifient Nostalgie ou Attente." (1) Giraudoux, qu'effarouche le peril de devenir trop serieux, a l ' a i r de se moquer de lui-meme en se livrant a oes inven-tions fantaisistes qui charment 1'imagination. Mais ses jeux d'esprit ont aussi un cote serieux, En lisant les oeuvres de Giraudoux, on est frappe par la repeti-tion de. certains mots: par exemple "elue". I l est evident que le mot n'est pas employe dans son sens usuel, car l'accep-tion donnee par le dictionnaire ne suffit pas au contexte. II est evident au contraire que l'ecrivain y attache une sig-nification personnelle qui d'abord echappe au lecteur. Bref, le mot est devenu le symbols d'une experience ehargee de sens personnel. De plus cet usage constant de certains mots hors de leur sens habituel indique qu'ils constituent une sorte de clef a, sa pensee. On doit l ire et relire les oeuvres de l'auteur pour en apprendre la signification. L'auteur d'une recente etude de la symbolique du langage a indique 1'impor-tance de reconnaitre chez les ecrivains modernes les mots-elefs qui peuvent nous init ier a 1'univers de leur discours. (1) Suzanne et le Pacifique p. E40 65 "Ie genie propre des poetes et des ecrivains mystiques est de savoir utiliser le langage d'une faoon insolite, et de lui faire peindre l'inex-primable par un systeme souple d'allusions con-vergentes fondees sur des analogies et des corres-pondances subtiles. . . Ce sont les mots-clefs de ohaque auteur qui, en plus des situations privile-giees et des phrases-types, correspondentta,ce qui s'exprime en peinture par des couleurs preferees ou des formes singulieres, en musique par des accords et des phrases typiques. C'est ordinaire-ment contre ces mots qu'on bute si l'on n'adhere pas a l'auteur, ou au contraire c'est de leur re-petition qu'on s'enthousiasme si l'on est conquis. Ils renferment sous pli scelle la quintessence de l'oeuvre, et seuls les initios savent les ouvrir." (1) I'etude de ces mots-clefs est un travail essentiel pour la comprehension de l'oeuvre de Giraudoux. II s'en sert tou-Jours pour exprimer sa pensee la plus profonde, et si l'on veut degager la valeur complete de ses reflexions, on ne doit pas les passer sous silence. La premiere taehe est de ehoisir les mots qui forment son lexique de symboles. Apres avoir lu une partie considerable de son oeuvre, on commence a, voir quels sont les mots les plus souvent employes de cette raan-iere. Ensuite on doit se charger de decouvrir la significa-tion des plus importants symboles, ceux autour desquels se groupent les autres. Giraudoux s'est servi de nombre de ces symboles. C'est en effet justement pour ce trait qu'il a ete souvent censure. Mais si cette habitude commence par rendre difficile la lecture, elle finit par multiplier mille fois l'interet de son oeuvre. Peut-etre. le premier mot qu'on decidera d'etudier est-il le mot "absence". On pourrait citer beaucoup d'exem-ples ou Giraudoux a employe le mot "absence" dans une acception speciale. Jupiter parle d'Alcmene comme "la seule (1) M. Carrouges: Eluard et Claude1 Paris Editions du Seuil 66 femme dont 1*absence egale exactement la presence". (1 ) Le mot paralt souvent dans le roman Choix des elues. Claudie, apres qu'elle est devenue mal disposes envers sa mere "de toute sa presence . . . avouait une absence qui serrait le coeur". (E) Un autre exemple se trouve dans Cantique des cant ique s quand Florence dit au President: "Vous n'etes jamais la tout entier, quand vous etes present; ce qui me restait de vous, dans votre absence. etait beaucoup. Cetai t une absence douce, pleine, presente.^. . Cela tenait de 1 'attente, de la typhoide, de la beatitude. Ceta i t votre absence." (3 ) Ainsi presque toujours, chez Giraudoux, la personnalite semble projeter une absence, e'est-a-dire une image ideale, epuree de la presence du reel en vertu d'une abstraction qui correspond k peu pres a la valeur morale de l' individu. Cette abstraction correspond au concept esthetique de purete. Ses etudes litteraires ont ete pour Giraudoux ee qu' i l a appele des "tfacanees dans 1'altitude"; ohacune d'elles, explique-t-il, l ' a "sou8trait aux debats et aux souois de l'epoquej comme aux miens propres. . . Au lieu de livres, je me donnais Racine lui-meme, Laclos, La Fontaine, Ronsard eux-memes. Cette presence instante qui est la leur devenait pour quelques jours raon absence." (4 ) Si une personnalite l itteraire ne possede pas une ombre pareille jusqu'a un certain point a son esprit, son oeuvre ne saurait avoir cette vertu liberatrice. Giraudoux a applique le principe esthetique de purete a la creation des personnages de ses romans et ses pieces. L'individu qui joue son role devant nous, Electre, par exemple ne se modele pas sur l a realite que nous voyons de nos yeux. (1) Amphitryon^8 p. 100 (£) Choix des elues p. 155 (3 ) Cantique des cantique s p. 44 - 45 (4) Litterature p. 9 II represents une qualite morale—il est en effet un etre abstrait. Le monde qu' i l habite n'est pas le monde de la faim et de la nourriture, du froid et des vet.ements. C'est un monde ou les premieres considerations sont celles de l'ame. "Des orgies d!idees generales tout au plus. A . . Le langage abstrait, heureusement, ne doit pas etre votre fort.^ Vous eomprendriez les mots archetype, les mots idees-forees, le mot ombillc? . v . Vous me eomprendriez si je vous racontais qu'etendues sur la roche ou,sur le gazon maigre pique de nar-cisses, illuminees par la gerbe des. concepts pre-miers, nous figurons toute la journee une sorte d'etalage divin de surbeautes, et que', au lieu cette fois de concevoir, nous sentons les elans du cosmos se modeler sur nous, et les possibles du monde nous prendre pour noyau ou pour mat rice. Vous comprenez?"(l) la raison done de la di f f icul t ! qui s*offre au lecteur de Giraudoux se trouve dans le fait que ses personnages ne sont pas realistes et qu'ils ne parlent pas la langue de tous les jours. Ils se preoeoupent de questions que nous n'abor-dons que rarement pendant la vie pratique. Le genie du poete nous a ere! un autre monde au-dessus du monde reel, une sorte de double ethere, un mirage, qui ressemble sous tous les rapports a 1'autre except! que le mirage, existe dans une quatrieme dimension. Giraudoux a tres souvent employe le mot "absence" en ce qui concerne la psychologie de 1'amour. Le mot apparait sous oe rapport depuis son premier ouvrage Provinciales jusqu'a son dernier, La Duchesse de Langeais. (2) C'est que Girau-doux"comprend~l'amour oomme une recherche de l 1 i d e a l . Quand on est loin de celui qu'on aime, on commence a s'imaginer un personnage idealise', qui prend la place de la personne absente, et qui semble valoir plus qu'elle. Selon Giraudoux, (1) Amphitryon S8 p. 144 - 146 (2) Provinciales pi 116 La Duchesse de Langeais p. 58 68 c'est la premiere phase du veritable amour* Ie oonflit entre eet ideal et le reel produit un grand malheur. Apres un cer-tain temps on perd la preoccupation de ses peines personnelles, et l'on devient sensible aux problemes de tous les malheureux. Le grand amour, Qui enseigne l a sympathie et la generosite de coeur, nous incite a realiser notre destinee personnelle. (1) Mais Giraudoux nous avert i t du danger de substituer dans la vie pratique 1*ideal au reel: i l s doivent se confondre pour qu'ils contribuent leur possible a notre developpement. L'auteur nous donne un exemple de cette erreur dans le roman Combat aveo l'ange. en nous peignant Jacques Blisson qui cree a l a place de la vraie Malena une "Malena de 1'absence et de la solitude", (£) et qui court done le risque de perdre le bonheur. Car Giraudoux croit possible d'atteindre au bonheur pendant la vie mortelle, en oonciliant la valeur des emotions reelles, et celle de l ' idpal . Paul Valery s'est servi du meme terme pour exprimer l a eapacite de l'homme de s'evader de la realite dans une activite ereatrice-^la poesie, par exemple. "L'homme a invents" le pouvoir des choses absentes, par quoi i l s'est rendu puissant et miserable." (3) C'est ce pouvoir qui a donne a l'homme la primaute du regne animal,--lui seul en effet peut diriger ses efforts a la real-isation d'une aspiration spirituelle, qui ne releve pas des oirconstances directement presentes. Mais i l s'expose en meme temps au malheur de f a i l l i r . De la preoccupation humaine de 1'absent, la metaphors et le symbole tirent leur (1) Simon le pathStique et Combat aveo 1'ange (£) Combat aveo l'an^e p. 65 (3) P. Valery: Moralltes p. 141 69 origine. "Je dis: une fleurl et hors de l'oubli ou ma voix relegue^auoun contour , . . musicalement se leve, idee meme et suave, l'absente de tous bouquets." (1) La celebre definition mallarmeenne de la metaphore et du mot embrasse chez Giraudoux jusqu'a ses personnages. Dans quelle source i l a puise son inspiration pour creer des hommes et des femmes tenement irreels et tenement surhumains, c'est oe qu'on ne sait pas exaotement. Ils sont plus que des mar-ionnettes allegoriques: i l s vivent, mais d'une vie de l'es-prit . Leur nourriture eonsiste en problemes moraux; leurs vetements, en qualites spirituelles. "II faudra ecrire un jour une psyohologie de Jean Giraudoux;,on verra que personne n'a jamais ete plus eloigne de nous hors le Henri Heine des Reisebilder ou Arthur Rimbaud. Ses personnages sont vraiment des anges, au sens ou. les jeunes dis? ciples de I'auteur des Illuminations prennent ce mot. Aucun ne travallle, aucun ne souffre, aucun ne se meut sur le plan qui nous voit nous mouvoir." (2) M. Sartre croit reconna£tre dans la psyohologie de Giraudoux 1'influence d'Aristote. (S) La morale d'Aristote, fondee sur le libre exercice des pouvoirs intellectuels de l'individu, la rigueur de ses.classements logiques, ont cer-tainement sollicite la sympathie du rationnaliste en Giraudoux. Cependant i l faut se garder de representer un ecrivain si moderne comme un esprit du Moyen-age. II est vrai que le determini8me de la psyohologie moderne lui est profondement antipathique. Mais dans le domains des sciences, 1'analyse de l'atome et la physique d'Einstein ont indique la presence dans l'univers de forces invisibles de caractere spontane; (1) Mallarme: Divagations p. 251 (.2) E. Jaloux: L'Esprit des livres p. 125 - 6 (3) J . P. Sartre: M. Jean Giraudoux et la philosophie d'Aristote 70 et eea decouvertes ont profondement ebranle la confiance de nos philosophies a la lo i de la causalite, et ont remis a la mode—le prqgres de M. Sartre et de 1'existentialisme le prouve assez—les speculations d*Aristote en ce qu'elles con-cernent l'activite libre et creatrice. Ces developpements epargnent au lecteur de Giraudoux la conscience d'un desaoeord avec la "verite officielle" de notre epoque, et donhent a sa psychologie un interet exeeptionnel. Giraudoux a done d ' i l l -ustres compagnons de route, mais ses personnages sont le resultat d'une entreprise creatrice et personnelle. Nous les devons a son genie particulier. Giraudoux des sa jeunesse semble diviser les personnes de sa connaissanoe en deux groupes. (1) Ie premier groupe, le plus nombreux, contient tous ceux k qui manquent 1'imagin-ation et 1'esprit p'oetique. Preoccupes de realites materi-elles, l i s ont peut-etre de bonnes intentions, mais sur le plan spirituel i l s paraissent a peine exister. Quand on les regarde avec les yeux de 1*esprit, on est etonne de deeouv-r i r qu'ils ne possedent pas une forme nettement dessinee. Ce sont des etres "amorphes" (2): i l s ne eomptent pour rien. "Cetait une petite personne charmante, a voix legere, a nez f in , k belles levres, Ce n'etait rien.. . . II fa l la i t , pour la depeindre, des adjectifs. Aucun nom ne lu i a l la i t . Elle n'etait pas un repos, une inquietude, un desir. . . . les libertes, les ingenuites, les arbit-ral res que Jacques decouvrait dans son rire , son pas, sa parole ne le oedaient en rien, pen-salt Edmee, aux gestes automatiques d'une fourmi. . . . Son avenir etait prevu pour chacune de ses minutes jusqu'a sa mort." (3) (1) l'Ecole des indifferents p. 43 (2) Eleetre p. 58 (3) Choix des elues p. 236 71 II y a un certain nombre de ces personnages dans l1oeuvre de Giraudoux. Cependant i l s n'en sont jamais les heros ou les heroines; i l s jbuent des roles aecessoires. Jerome dans Cantique des oantiques, Menelas dans la Guerre de Troie, Pierre dans Choix des elues, Carlos Pio dans Combat aveo  11ange: l i s forment un fond qui met admirablement en relief les qualites spirituelles des aoteurs des premiers roles. Parce que ces personnages n1existent pas sur le plan de l ' i r -reeli i l s'ensuit qu'on ne peut pas ereer une image d'eux pour les remplaoer dans leur absence. Mais leur presence a un poids plus grand que celle des membres de I'autre groupe. l i s se trouvent vraiment tout entiers dans leur presence; purement materialistes, i l s ne vivent que dans le monde perceptible aux cinq sens. A defaut de volonte, i l s sont gouvernes par des forces exterieures. Sur les pages de l'oeuvre de Girau-doux, i l s sont le groupe moins nombreux, mais en fait i l s constituent la plupart des habitants du monde. Le second groupe, celui qui comprend tous les personnages prinoipaux de Giraudoux, se compose d'etres completement dif-^ ferents. Selon Helene, dans La Guerre de Troie, ". . . i l m'a toujours semble qu'ils (les humains) se partageaient en deux sortes. Ceux qui sont, si vous voulez, la chair de la vie humaine. Et ceux qui en sont 1'ordonnanoe,, 1'allure. Les premiers ont le r i r e v les pleurs, et tout ee que vous voudrez en secretions. Les autres ont le geste, la tenue, le regard." (1) Et e'est ; de ces autres que se preoccupe Giraudoux, de la categorie des etres de moindre densite, dont l'absence l'em-porte sur la presence. C'est cette qualite qui oharme Edmee: (1) La Guerre de Troie n'aura pas lieu p. 144 7£ "Parmi ces hommes innombrables et inoffensifs, Edmee he laissait pas de preferer une eategorie. . . Tous avaient cette caracteristique: i l s etaient legers. t II ne s'agissait pas seulement d'une legerete de langage, de conduite. II s'agissait de leur poids, de leur densite." (1) Sensible, imaginatif, spirituel, chaound'eux a si bien la forme de son ame qu'on peut tres faoilement evoquer un double pendant son absence corporelle. Cette image, cette absence aux yeux de l'homme fortune qui peut la voir personnifie les capacites spirituelles de 1'individu. Par oontraste aveo ceux qui agissent sur le plan materiel, cet etre moral a une vraie signification dans le domaine de 1'esprit. Electre "ne fait rien. Elle ne dit rien. Mais elle est la ." (2) "Elle n'est jamais plus absents que du lieu ou elle est." (3) Sans aucun mot, aucune action, sans meme etre present, un tel personnage mobilise des energies indestructibles. II repre-sente une qualite, i l egale un nom, comme la justice, ou la tendresse. En somme i l manifeste tout ce qui est digne d'expression. Quo ique les grands personnages de Giraudoux soient des abstractions, des puretes, i l ne les a jamais prives d'une individuality toute humaine. l i s symbolisent des qualites morales, mais i l s sont plus que des symboles. Ils possedent une chaleur qui emane de la personnalite. Et Giraudoux a toujours cru a la possibillte de realisation de 1'ideal dont ces personnages sont les metaphores vivantes-. En vertu de leur spirituality, l'idee de ces hommes et oes femmes^  en arrive a l'emporter air leur presence: pourtant, eux seuls, (1) Choix des elues p. 31 (2) Electre p. 26 (3) Ouvrage cite p. 61 73 aelon Giraudoux, sont capables d'aasumer la direction des grandes entreprises humaines. II a souvent prevenu ses com-patriotes contre le danger de confier l'avenir aux hommes sans Vision. Incapables de comprendre le but auquel toute; societe doit diriger ses efforts, sensibles seulement aux interets materiel8, i l s mettent en danger l'ame meme de leur pays— sa capacite d'agir en entite morale, Ils sont en proie a toutes les forces sans but et sans volonte qui menent a la desagregation sociale. Giraudoux les a depeints dans Bella, dans le tableau des Rebendart. II est evident qme Giraudoux a garde pendant toute la vie sa preference pour la derniere classe, qui regarde en avant, qui? sait ou. elle va et pourquoi. Tous les grands personnages qui peuplent les livres de cet ecrivain comprennent la nature de leur devoir, et i l s tachent de 1'accomplir non pas pour des considerations mater-ialistes, mais justement parce que e'est leur destinee de 1'accomplir. St c'est au degre ou i l s sont presents dans leur absence qu'ils "reussissent. Le meilleur exemple de ce noble type humain se trouve dans le personnage d'Electre, mais i l y en a nombre d'autres. Isabelle dans Intermezzo. Ondine, Edmee dans Choix des elues, en effet toutes les heroines de Giraudoux, projettent cette sorte de reflet ideal. Projection qui accompagne tres souvent le sentiment d'amour. Quand Helene parle de Menelas, qu'elle n'aime pas, elle dit qu'elle peut le toucher, mais qu'elle ne l ' a jamais vu, "oe qui s'appelle vu." (l) Mais pour Paris, qui aime vraiment Helene: (1) La Guerre de Troie n'aura pas lieu p. 72 74 "L1absence d'Helene dans sa presence vaut tout." (1) C'est aussi le cas dans Combat aveo 1'ange, de Jacques et Malena. Chacun des amoureux laisse une presenoe imaginaire mais peniblement reelle a sa place quand lui-meme est absent. Selon Giraudoux, c'est cette forme ideale qui donne a 1'amour sa noblesse. Mais les ramifications du double spirituel sont beaucoup plus larges. Elles eomprennent toute activite qui peut se soutenir sur le plan moral--en somme, toute aetivite intelligente et libre—celle qui donne a 1'.'homme son humanite. Peut-etre doit-on expliquer 1'impress!on d'etrangete qu'on eprouve en explorant le monde de Giraudoux et en faisant la oonnaissance de ses personnages, par le fait que, ehez l u i , presque tous les hommes et les femmes sont en train de suivre de hautes destinees spirituelles. Presque tous peuvent se re presenter par des absences. Ordinairement on ne connalt qu'un assez petit nombre de personnes qui comptent pour autant dans la vie morale. Peut-etre l ' a i r rare qu'on respire dans la compagnie de Giraudoux vient- i l des altitudes spirit-uelles sur lesquelles i l demeure. Ie terme que Giraudoux emploie pour la realisation active de la personnalite, c'Jest le verbe "se declarer", ou "faire signe". Quand un individu a compris quel role i l doit jouer dans la vie, et qu' i l dirige ses efforts pour atteindre a oe but, i l est en train de devenir en action ce a quoi ses capa-cites d'intelligence et d'ame l'ont deja destine'. S ' i l reussit a devenir cette essence pure qui a auparavant ete son absence, i l se declare,.,selon Giraudoux* En d'autres termes, (1) La Guerre de Troie n'aura pas lieu p. 72 75 i l manifeste a l'univera son destin. A ee point l1absence de l'individu correspond exactement a sa presence. Elles sont d'une valeur egale, parce qu'i l a realise son image morale. Un des plus frappants exemples de 1'usage de cette expres sion se trouve dans Electre. "Ie Mendiant.--Il ne signifie rien, mon mot se declarer? QuTest-ee que vous comprenez, alors, dans la vie'. Le vingt-neuf de mai, quand vous voyez tout a coup les guerets grouillant de milliers de petites boules jaunes, rouges et vertes, qui voltigent, qui piaillent, qui se disputent chaque ouate de ohardon et qui ne se trompent pas, et qui ne volent pas apres la bourre du pissenlit, i l ne se declare pas, le chardonneret? Et le quatorze de juin, quand, dans les coudes de riviere, vous voyez sans vent^et sans eourant deux roseaux remuer, toujours les memes, remuer sans arret jusqu'au quinze de juin,—et sans bulle, comme pour la tanohe et la carpe--, i l ne se declare pas, le brochet? Et i l s ne se declarent^ pas, les juges comme vous, le jour de leur premiere oondamnation it mort, au moment ou. le eondamne sort, la tete distraite, quand i l s sentent passer le gout du sang sur leurs levres? Tout se declare, dans la nature I" (1) Giraudoux est tres sensible au fait qu'un homme souvent ne dit pas les memes choses par sa voix que par sa presence. II denonce par la bouche du Mendiant le langage de la mauv-aise foi et du mensonge: "Moi, d i t - i l , j ' a i une qualite. . Je ne eom-prends pas les paroles des gens. • . Je comprends les gens. . . " ( £ ) . Ailleurs, i l envisage toute personnalite humaine comme un signe, et s'amuse du contraste entre le convenu du langage et la sincerite de la presence. "On a tort de croire au hasard, au bonheur du hasard. Les etres ne se derangent dans la vie que pour vous apporter des lecons, des signes, ou des devoirs. . . Quand vous retrSuvez dans une gare (1) Eleotre p, 53 - 4 (£) Ouvrage cite p.. 49 76 votre aneienne metayere, ou sur un bac quand le mareehal Joffre s'assied pres de vous, ce n'est pas une rencontre: i l s sont des messagers. Ce qu'ils disent par leur voix n'est pas du tout ce qu'ils disent par,leur apparition. . • Quel beau temps, dit le mareehal Joffre. . . Descends du bac a ma station et suis-moi, dit 1'apparition du mareehal Joffre; sur le cheminAtu trouveras la raison de ta vie. . ./Car les etres qui sur-gissent viennent en general pour vous emmener. . • . Le champion des Kidnappers est toujours Dieu." (1) L'activite spontanee de la personnalite ne va pas sans danger. Un homme ou une femme qui manifesto au monde une verite a defie les dieux au combat. II porte temoignage contre le malheur et la misere de la condition humaine. Da ciel on voit le corps d'Alcmene eclairer la nuit grecque, et Mercure lu i demande: "Croyez-vous eohapper aux dieux a retrancher tout ce qui depasse de vous en noblesse et en beaute?" (2) L'individu qui aspire jamais a un but eleve doit courir le risque de faire descendre sur lu i les grandes catastrophes, mais toute beaute, toute noblesse a quelque chose de lumineux, qui bri l le aux yeux du monde. "11 n'est pas deux facons de faire signe, pres-ident: c'est se separer de la troupe, monter sur une eminence, et agiter sa lanterne ou son drapeau. On trahit la terre eomme on trahit une place assiegee, par des signaux. Le philosophe les fait de sa terr-asse, le poete ou le desespere les fait de son balcon ou de son plongeoir. . . II n'y a plus presentement dans Argos qu'un etre pour faire signe aux dieux, et c'est Electre." (3) Les signaux des grands esprits sont les guides de nos voyages spirituels* 1'allusion faite dans Amphitryon 38 aux "idees-forces"(4) (1) Choix des elues. p. 2£1 (2) Amphitryon 38 p. 124 (3) Electre p. 45 - 46 (4) Amphitryon 38 p. 145 77 suggere 1'influence sur l'oeuvre de Giraudoux de la psyehol-Ogie de Fouillee. (1) Fouillee a fonde sa psychologie sur l 'activite de la volonte. II envisage les idees elles-memes comme des forces volontaires qui peuvent influenoer les indi-vidus et, a travers eux, l a societe. Elles aident l'homme a trouver le bonheur d'apres la methode definie par Aristote: le libre exercice de I 1intelligence. Selon Fouillee la vie de 1'esprit consiste en 1'acceptation ou le rejet des idees diverses qui se pre sentent a la consoience de 1'individu. Ces forces qui habitant le domaine de la pensee, et qui dir-igent nos actions, meurent ou survivent selon leur valeur pour notre developpement moral; la concurrence des emotions et des volitions pour atteindre a l'expression par un acte apontane oonstitue une sorte d'evolutionnisme psychologique. Les personnages de Giraudoux, par l'energie de leur action morale et par leur puissance a, transformer le milieu social, evoquent souvent des "idees-forces". II y a dans Siegfried et le Limousin une page qui est du pur Fouillee: o'est oelle ou. Giraudoux parle de l'Allemagne comme "un pays ou. les especes sentiment ales sont a ce point materielles qu' i l est aussi necessaire d'en posseder les appellations que celles du pain et de la biere. . . J'avais besoin d'une race ou les mots qui signifient Ame, au Intime, ou Moteur-animal, sont les premiers du Baedeker, au vooabulaire pour coohers." (2) Et en effet, e'est sur le plan ideal que Giraudoux a toujours cherche les forces les plus importantes et permanentes de la vie. La grandeur d'ame se mesure a la realite des idees nobles qui s'y logent et qui trouvent un moyen d'expression (1) Fouillee: La psychologie des idees-forces Paris, Alean, 1912, 2 vols. (2) Siegfried et le Limousin p. 19 78 dans les actions visibles. Si enfin le nom de l'individu est exactement adequate a une idee, si le monde, en entendant le mot "courage" par exemple, en trouve un synonyme dans le mot "Jean", ou "Charles", o'est que Jean, ou Charles, a atteint a son etre pur; qu' i l a realise son ''absence". Une espeoe d'absence qui interesse partieulierement l 'ecrivain, c'est le mot. Car le mot est en realite une ab-straction. Tout systeme d!education se fonde sur le fait que le mot peut remplaeer 1'experience de premiere main. Le mot est notre principal outil de communication. II rappelle au lecteur des experiences identiques ou voisines. Chaoun de nous interprete ee qu' i l l i t selon sa propre connaissance* Mais pour que le mot soit efficace comme moyen de transmission, i l est absolument necessaire qu' i l possede une acoeption gen- . erale que tout lecteur puisse comprendre. A-t-on recu une experience, physique ou morale, des qu'on tache de la deorire et d'exprimer ses reactions, elle perd sa qualite personnelle et unique. Elle devient universelle. Car le mot n'est pas la chose elle-meme; i l exprime une generalite a propos de l'objet qui correspond a un concept. Par exemple, le mot "arbre" peut signifier beaucoup de choses differentes: l'erable, le sapin, l'orme--et d'ailleurs un certain erable, sapin, ou orme. C'est a ce point que 1'imagination prend la place la plus importante. L'auteur use du mot comme d'un symbole, qui represents une somme d1innombrables experiences lndividuelles. A cet egard, le mot est notre plus beau sym-bole, riche en significations variees, et jouant un grand role 79 dans la vie de tous les hommes. Du fait qu'i l rappelle a tout lecteur le souvenir d'une presence differente, le mot est vraiment une absence. II ne comporte pas seulement une image, i l en a une pour chaque personne qui le l i t . Girau-doux oultive surtout cette imprecision du mot abstrait qui laisse en toute independance 1'imagination du lecteur. II i f fait dire a un de ses personnages, Jaoques l'Egoiste: "Un mot abstrait me donnait je ne sais quel vertige. Au nom seul du Jour, je le sentais on-duler silencieusement entre ses deux nuits comme un oygne aux ailes noires. Au nom^seul du Mois, je le voyais s'eehafauder, areboute sur ses Jeudis et ses Dimanches. Je voyais les Saisons, les Ver-tus marcher en groupes, dormir par dortoirs. J'avais pour le monde entier l a tendresse et 1'in-dulgence qu'inspirent les allegories." (1) Mais pbur' 1,'ecrivain oreateur, i l y a un langage plus important que celui de la parole. C'est le langage du silence et de la stase. II arrive quelquefois des instants de oalme et de repos dans lesquels l'ame elle-meme semble parler. On pense a la voix de la conscience de Dieu. Giraudoux. a tou-j'ours soutenu la transcendance de ce langage. Notre plus profonde connaissance du monde et de nous-memes ne nous vient pas distinctement; elle nous arrive a travers un silence mys-terieux et vivant. Nous nous sentons en rapport avec un univers ou la verite est la seule voix qui parle. "Nous etions submerges par cette verite que le destin de l'humanite n'est pas la parole. . . Le fait qu' i l mourait etait la parole de Brossard, une uarole ample, tehdre, prometteuse. Le fait qu'elle etait jeune, belle, genereuse etait la parole de Malena. Le fait que jpetals l'arai du mourant, l'amant de la vivante etait la mienne. Nous nous abandonnions a ce bavardage, a cette discussion, a ce trio. . . A trois points divers de notre vie, les affinites supremes nous prenaient et nous (1) L'Eoole des indifferents p. 41 - 42 80 unissaient, mais peu importait que oe fussent les dernieres heures de l'un, ou des heures prises a meme la jeunesse ou l'age adulte des autres, Nous etions egaux dans le temps; aucun de nous trois ne mourrait avant 1'autre dans ce fragment de la vie heureuse. . . II suffisait seulement de n'y laisser admettre aucun intrus. Par les fenetres ouvertes, nous permettions encore aux roses de s'annoncer a nous par oe qui ressemblait le plus a notre mode de langage, par leur parfum." (1) Giraudoux, pour designer ces moments de calme nombreux dans son oeuvre ou le temps semble s'arreter, se sert d'un symbole tres oaracteristique. C'est le mot eoluse. II ne s'agit pas chez lu i d'un developpement temporel du caractere, d'un systeme d'evolution morale. La personnalite n'atteint point a l'etre par une serie de pas ordonnes qui se suivent l'un 1'autre selOn le rythme de l'ecoulement du temps. Le processus du devenir a lieu dans un certain nombre de repos imprevus, qui arrivent chaque fois que 1'individu realise a. un nouveau degre son enteleehie, son but spirituel, Giraudoux appelle chaoun de ces instants de repos une "eoluse". Le ehoix du mot s'explique du fait de la familiarite de l'auteur, dont le pere etait constructeur de ponts, aveo les ecluses fluviales. Giraudoux nous renseigne que l'un de ses maitres au lycee lu i parlait souvent de ees constructions. (2) On salt qu'une eoluse est une cloture etablie dans une riviere ou un canal qui sert a faire passer un bateau d'une altitude a 1'autre. Le fait qu' i l indique a la fois un etat de calme dans le eourant des eaux et un ehangement complet et soudain de niveau constitue le contenu du mot eoluse. qui sera une des metspheres oapitales du langage de Giraudoux, de eelles qui correspondent a ce que sa pensee a de plus intime. La (1) Combat avec l'ange p. 215 - 316 (2) Juliette au pays des hommes 185 - 186 81 metaphore paralt des son premier ouvrage Provinoiales. ou. I1agent voyer et son chef cantonier "suivaient la route nationale, ouhliant qu'ils marohaient, ainsi qu'un bateau suit le f i l d'un fleuve, et, aux villages, i l s ralentissaient d'eux-memes, comme dans une ecluse." (1) Ce mot sera done le second phare qui eolairera notre route vers la comprehension de 1*oeuvre de Giraudoux. II est evident d'abord que le mot comports I'idee de transition, les transitions sont si importantes au theatre que dans Intermezzo, Giraudoux a oree un personnage qui en est speoifiquement charge. C'est le Droguiste: "A mon age, Mademoiselle, chacun se rend compte du personnage que le destin a entendu l u i faire jouer sur la scene de la vie. Moi, i l m'utilise pour les transitions. . . Je sens que ma presence sert toujours d'ecluse entre deux instants qui ne sont pas du meme niveau, de tampon entre deux epi-sodes qui se heurtent, entre le bonheur et le mal-heur, le precis et le trouble, ou inver.sement." (8) L*oeuvre de Giraudoux pourrait etre olassee comme une fable de oontradiotions, dont une des plus importantes est celle du changement sans activite.. Mais i l faut retenir que ohez Giraudoux 1'action centrale a lieu dans le domaine de l 'esprit , ou les circonstanoes de temps et de lieu ne comptent pour rien. La personnalite ne *'se declare" pas par des stades visibles. A tel jour on n'est qu'une sorte d'amibe, sans con-tours definis; le lendemain on est soudain ce qu'on a ete destine a etre. Cette facon de s'absenter de la vie mater-ielle et de se ooncentrer pour un moment entierement sur une idee est ee que Giraudoux appelle "ecluse"'. L'lcluse est done une discipline, un moyen pour realiser un but moral. On (1) Provinoiales p. 138 (2) Intermezzo p. 69 8£ trouve un des meilleurs exemples du mot dans l'Ecole des In*:-differents: "A nouveau, avee le compartiment de premiere elasse pour eeluse, i l penetrait dans ce monde paisible ou i l ne trouvait ni secrets, ni acci-dents." (1) Ici Giraudoux compare le repos offert par le compartiment de premiere elasse au repos trouve dans les moments de calme spirituel. Le rapprochement des deux plans, l'actuel et l ' i r r e e l , est frappant et suggestif. C'est dans des instants de ealme que les personnages de Giraufioux se reconnaissent et envisagent plus nettement le but de leur existence, a la man-iere du president Brossard: ". . • Toutes les fois ou je sens ma vie changer d'allure, de regime, je me mets au l i t , Cela m'est arrive cinq ou six fois, et je reste couche chaque fois,deux ou trois heures.. r Quand je me leve, ma pensee a uh autre rythme, d^autrecs convictions; mon point d'emotion est deplace. Tu pourras nommer cela ma transfusion. J.e l'appelle mon eclusage, parce qu' i l me semble surtout dans ces moments changer de niveau. Voila . . . L e s portes sont refermees der-riere moi. J'attends que celles de devant s'ouvrent. . . (?) Comme i l en est du mot "absence", Giraudoux a rassemble autour du concept eeluse tout un complexe d'idees connexes. II s'est servi de nombre de synonymies pour exprimer la meme pensee. II y a le mot deja cite de "tampon", (3) et le titre de l'ouvrage auquel i l est emprunte, Intermezzo, en est a peu pres la correspondance musicals. La metaphore tampon, comme le montrent les exemples suivants, a ete fournie a Giraudoux par son metier de diplomate: "Cetait j^eudi. Ceta i t un jour amorphe et neutre, glisse entre les deux parties de la (1) L'Ecole des indifferenta. p. 227 -8 (2) Combatjayeo 1'aage p. 61 W Intermezzo p. 69 82 semaine comme un Etat tampon entre deux nations  jalonsesi." i l ) "le monde a deux tampons. l'Allemagne qui amortit les heurts du cote de l 1 inst inct , de la vie physique, du chaos, . . . et la France, qui les empeche du cote de la vie theorique, sensible et logique." (2) Dans le roman Choix des elues Giraudoux use du mot "palier" pour traduire le moment de ealme qui marque une progression de l 'esprit . Et on peut trouver plusieurs autres, comme "baleon", ou "terrasse". Chaoun de ces mots possede la meme signification de calme, d'introspection, et de reoueillement. Un des plus beaux exemples se trouve dans la fugue d'Edmee et Claudie au pare Washington: "A egale distance de la faim et du repas, de la naissance etAde la,mort, Edmee trouvait une heure qui pouvait etre derobee a la somme des heures, qui n'y appartenait pas, qui n'avait pas a y revenir. . . le pare etait petit, mais lu i aussi en dehors du temps." (3) Giraudoux fait allusion a 1'episode en question comme "cette station dans ce jardin." (4) L*ecluse est done finalement une immobilisation du temps, une "stase" dans le devenir, pendant laquelle l'individu passe par un changement interieur cause par la conscience d'etre. Les philosophes ont toujours souligne la necessite de cet eloignement de la vie exterieure qui seul peut permettre a la personnalite de renouveler ses forces morales. M. Jean Paul Sartre a analyse Choix des elues comme le roman de 1'evolution d'une personnalite, dont tous les chapitres marquent une stase, e'est-a-dire un etat de repos. II compare le roman a une suite de paliers—mais de. paliers sans esoaliers intervenants. (1) Provinoiales p. 51 (2) Siegfried et le Limousin p. 166 (3) Choix des elues p, 51 - 52 (4} Ouvrage oite p. 61 84 C'est que, dans le domaine spirituel, i l n'y a pas de liens d'union entre ee qu'on est a tel instant et ce qu'on sera a tel autre. "Dans l'Amerique d'Edmee, de Claudie, de Pierre, le repos intelligible et l'ordre existent d'abord, i l s sont la fin du changement et sa seule justifica-tion. Ces olairs petits repos, i l s m'ont frappe des le commencement du livre; le livre est fait avec des repos." .(1) On peut pousser plus loin cette remarque, pour l'appliquer a l'oeuvre entiere de Giraudoux. Chacun de ses ouvrages—roman ou theatre—est essentiellement un eloignement. de l'actualite; chacun fournit quelques heures de repos, d1"absence", pendant lesquelles le lecteur peut mieux se reconna£tre, et faire provision de forces nouvelles avant de retourner dans la lutte de sa propre existence. I'univers de Giraudoux nous offre un lieu de refuge qui rend plus facile la contemplation des val-eurs spirituelles. L'asile qu' i l nous offre est celui des verites supremes. Nous lisons ses oeuvres pour les memes raisons que le President dans Cantique des cantiques visits le cafe: "Je viens i c i parce que j ' a i besoin aujourd'hui d'une heure supraterrestre, d'un balcon de serenite, d'une terrasse d'euphorie." (2) Comme le dit M. Jouvet: "C'est une heure d'eternite, 1'heure theatrale 1" (3) Pendant les.moments qu'on passe dans cet univers intemporel, ce monde de la stase, ou toutes les facultes de la conscience se replient sur elle-meme, on eprouve le sortilege d'"un poete, eeluse du langage". (4) (1) Jean Paul Sartre: "M. Jean Giraudoux et la philosophic (2) Cantique des cantiques p. 11 (a'Aristote". (3) L'Impromptu de Paris sc. 3 (4) Juliette au pays des hommes p, 186 85 Le mot "absence" exprime dans l'oeuvre de Giraudoux la realisation de 1'essence du moi ideal; le mot "eeluse" sert a traduire la facon d'atteindre a ce but. Cela nous amene considerer ce qui compose 1*essence morale de l'univers de Giraudoux. L'univers de Giraudoux? , "Je me,rappelle. C'etait un univers d'etincelle-ments et d'eveils, un univers de cristal , de prismes, d'aigrettes t ran spare nte.s. II se composait une myth-ologie inedite ou le createur s'appelait l'Ensemblier, le dleu malin Arthur, le tentateur 1 1 Albalst i t ie l . II s'inventait des mots: Glaia pour le sentiment qu'on eprouve quand les feuilles rouges du manguier sont retournees par le vent et deviennent blanches, Youli pour la faim'et le sommeil, Aziel pour la caresse des ailes d'oiseau et pour 1'amour. Les sources s'y trouvaient a leur jaillissement et vous inondaient d'une eau qui n1avait touohe que l'eau. La pluie n'y mouillait pas. la lune y montait aussi haut que peut monter la lune. Les pas y etaient plus rapides que dans la vie, les choses plus,agiles et plus nettes. Les chevaux y avaient des eclats d'or au poitrai l , et les femmes des paillettes d'or dans les yeux. Elles y ressemblaient a la Victoire de Samothrace avec sa tete, a la Venus de Mil© avec ses bras. Elles y avaient des attribute de peri, des i r i s d'elfe, des nez d'archange, et leur sourire,etait uni par tant de pourpre a leur pensee que leur eolat fais-ait paraltre meurtri le jour lui-meme. Elles s'avan-caient vers le,monde en figure de proue. Chacun de leurs gestes deposait un diamant, et sur les nappes, au lieu d'egrener des mielles, elles semaient des bar-rettes, des boites en or, des perles. Les bijoux avaient l ' a i r j a i l l i s de leurs personnes, Et quand elles faisaient naufrage elles usaient leurs jours a se ponoer les jambes et a les frotter d'une poudre de nacre qui les rendait d'argent. Quand elles n'avaient Plus , sur leur nudite, qu'un grand chapeau, elles etaient pareilles aux longues femmes laiteuses de Cranach. Toutes auraient pu dire: 1 J ' a i quihze ans. Et J_e suis nee depuis des siecles. et J_e ne mourrai jamais.' Les amants s'etreignaient au point du jour, dans tout ce que le soleil peut offrir de plus rayon-nant. Les l ies desertes etaient des Eldorados, pleins d'oiseaux rouges, de parfums, d'arbres ineonnus cou-verts^d'aliments-rebus. Les morts meme, plutot que des reminiscences et des visions avaient conscience de miroitements, de fragments de lueurs. Tout paraissait possible: marcher sur l'eau, sauter les 86 gouffres, chanter au milieu des lacs ou du haut des cascades. Et, glances au-dessus des forets comme des torches echangees par des jongleurs, des oiseaux de paradis survolaient 1'oeuvre. .' ." (l) Pour penetrer dans cet univers irreel , on a besoin d'un troisieme mot-clef. C'est le mot "innocence". Les meilleurs exemples de l'emploi de ce symbole se trouvent dans Electre. Cette piece est souvent reeonnue comme le chef-d'oeuvre dd Giraudoux, et en effet c'est la que son langage apparalt dans la plenitude de sa precision. Giraudoux appelle Electre "la plus grande innocence de Grece". (2) Et puis, dans le Lamento du Jardinier se trouve la definition: "C'est cela que c'est, la Tragedie. avec ses incestes, ses parricides: de la purete, c'est-a-dire en somme de 1'innocence." (3) Par le mot "innocence" Giraudoux veut dire d'abord une absence complete du contrefait et du feint. II parle souvent de son mepris des eorivains qui essaient de cacher la pauvrete de leurs oeuvres sous un clinquant l itteraire qui eblouit les yeux mais qui ne satisfait pas a 1'intelligence, Dans Litter-* ature i l adresse a la critique le meme reproche: "Le maquillage de nos auteurs a ete opere par la critique ou 1 '^ habitude de fagon si jparfaite que l'on ne peut penetrer dans notre litterature que par la chance, ou 1'effraction. ** (4) Concue de cette fagon, la litterature atteint, e cr i t - i l alleurs, "la verite du chromp". (5) Et dans La Guerre de  Troie Hector demande a Helene: "Vous doutez-s-vous que votre. album de chromos est la derision du monde?" (6) La premiere condition qui determine la notion d 1 innocence. (1) Burry: L'Univers de Giraudoux. L 1 Arc he mars 1944 p. 110-111 (2) Eleotre p. 30 (3) Ouvrage cite p. 120 (4) Litterature p. 12 (5) Combat aveo 1'ange p. 81 (6) La Guerre de Troie n'aura pas lieu p. 80 87 . c ' e s t done de signifier le eontraire de tout oe qui est faux. Si nous arrivons ensuite a 1*etude de ce qui constitue le sens positif du mot, nous constaterons que la pensee de Giraudoux dans Electre ne lu i est pas venue tout de suite, mais qu-'elle montre un developpement progressif. Dans la Priere sur la four Eiffe l (1924) Giraudoux nous eolalre pour la premiere fois sur le caractere de son oeuvre l i t teraire: "Une certaine maniere neuve d'approcher les enfants^ les petits animaux et de^parler d'eux en ieur presence, Une certaine maniere d'offrir au lieu^de votre bouche a une autre bouche, votre lang-age a un autre langage; mais l'on me doit surtout la publication de ce"journal qui donne les nouvelles precises, non des hommes, immuables par definition, mais de tout oe qui est par rapport a eux ephemere, e'est-a-dire les saisons, les sentiments, les dig-nites non humaines de l'univers . . . Je suis le Redaoteur du premier journal, le vrai , de cette race immortelle si malheureusement deppsee sur une planete condamnee sans espoir. . . "Je suis le souroier de l'Edenl . . . Je vis en- . eore^dans cet intervalle qui separa la creation et le peehe originel. J 'a i ete exeegte de la maledic-tion en b l o c , Aucune de mes pensees n'est chargee de culpabilite, de responsabilite, de liberte. Toutes ces catastrophes qu'a provoquees la faute, meurtre d'Abel, guerre de Troie, Reforme, construc-tion des, grands magasins de la Samaritaine, je peux m'en laver les mains, moi seul au monde je n'y suis pour rien." (1) Plus tard Giraudoux aura change d'avis sur la derniere partie de cette definition de 1*innocence, mais i l a toujours, con-tinue a trouver beaucoup de qualites nobles dans les betes. Gompagnons inseparables de l'homme, les betes foisonnent dans les oeuvres de Giraudoux. C'est qu' i l recommit dans le regne animal a l'etat le plus pur d'une sorte de simplioite que 1'humanite moderne a perdue. Dans un charmant essai, (1) Juliette au pays des hommes p. 188 - 19E 88 La Bete et 1'eerivain. eorit en 1931, et qui compose aussi une maniere d'art poetique, i l ecrit: "La vie humaine, l 1 inspiration humaine, incer-, taine en soi, de souffle peu aotif et assez melange, a besoin plus que jamais autour d'elle d'un induit pur et brut, qui ne peut etre que la vie animale." (1) La premiere qualite noble de la vie animale, selon Giraudoux; est la sinoeritei Les betes ne sont jamais des copies. Les experiences leur arrivent fralches et individuelles; elles ne vivent pas des formules transmises par les generations preee-dentes. Giraudoux critique severement l'habitude des hommes de se derober a chaque invite que leur adresse la vie a reaglr spontanement a toute situation. II abhorre le lieu commun, le geste en eommun. Et i l note une tendance, dans notre societe aotuelle, a vendre a bas prix les valeurs de la personnalite. Les tentatives de l'espece humaine pour atteindre aux buts ehoisis sont aujourd'hui presque toujours gouvernees par des considerations de convenanoe et d'interet personnel. On peut tres rarement prendre a la valeur nominale les paroles et les actions de ses connaissances. Giraudoux voudrait une societe sans mensonges et sans mauvaise fo i , ou l'homme, sans risquer de se tromper, puisse mettre sa confianee en les motifs declar-es de ses semblables. Selon lu i c'est la mefiance internation-ale qui a ete une des causes principalss de ia guerre. II veut done que l'homme eoarte ses simulations, et qu' i l s'applique de nouveau a ses destinies spirituelles. Giraudoux croit que la sincerite est surtout essentielle ehez 1'eerivain. L1oeuvre qui flatte, qui pourvoit aux gouts realistes ne oontient a ses yeux rien de valable. Lui-meme si sincere, i l fait grand oas (1) Litterature p. 168 89 de cette qualite. Avec la sincerite Giraudoux cite les qualites de modestie et de desinteressement comme des attributs de 11 innocence. II les trouve aussi dans le regne animal;.. L'homme n'est pas souvent veritablement modeste et d e s i h t e r e s s § . Quelquefois i l montre une sorte de timidlte, de pudeur, qui cache son egoisme interieur. C'est que l'homme, trop concentre sur l u i -meme, s'isole trop dans l'univers. II saorifie a l'orgueil qu' i l met a se depasser de grandes valeurs morales necessaires a son bonheur: la simplieite, 1'innocence. Pour les retrouver, i l n'a qu'a contempler ses modestes compagnons d1existence. ^"Tendres precurseura desaffectes, admirable.,-^' musee du souffle et du mouvement, n'habitant plus la terre v depuis que l'homme est nev que comme une arehe de Hoe ou se conservent les archetypes, i l s apportent, part out ou. i l s bondissent ou se posent, un desinte-ressement de vie anterieure. "Le spectacle de ce refus d'exploitation inten-sive de soi-meme et des autres, de sa vie et de son eternite, resume sous cette forme toujours parfaite, est vraiment le repos supreme." (1) Par sa sympathie pour les betes Giraudoux a beauooup en commun avec La Fontaine. Hombre de ses oeuvres contiennent des episodes qui se rapprochent par leur oharme et leur pene-tration du genie fabulists. Dans Electre le Mendiant s*exprime par des fables qui sont aussi originalss et aussi pleines de sens que celles de La Fontaine. Un des reproches qu'on a faits a Giraudoux au sujet de son langage, c'est le reproehe de .preWbsiteV '« Mal que 1'eerivain lui-meme attribue aux "relations personnelles avec les saisons, les petits animaux, i un excessif pantheisme, et de la politesse envers la creation." (2) (1) Litterature p. 167 (2) Juliette au pays des hommes p. 229 - 230 90 Certains de ses critiques estiment que la facon de parler de Giraudoux montre une fantaisie trop poussee; i l s sentent quel-quechose d'art i f ic ie l dans son style. Mais o'est un style tout proche de celui de la Fontaine, et si l'on aime ce "sen-timent de modestie vis a vis des elements et des humains que l'on ne peut eprouver que dans le pays de ses peres", (1) on ne peut manquer d'appreoier la sincerite de Giraudoux. Dans l'oeuvre de La Fontaine Giraudoux a trouve quelquechose de plus important que la disposition et le style du fabuliste. Les Fables de La Fontaine lu i paraissent le modele de la sorte d'innocence qu' i l definit ineonscienoe. La capacite qui dis-tingue le poete du reste de 1'humanite est, selon Giraudoux, une "forme supreme de l'inadvertanee, de 1'impair, de la gaffe. On n 1arrive pas a etre poete par un effort conscient de 1'in-telligence mais en devenant un instrument a travers lequel la poesie elle-meme puisse s'exprimer. "Et chaque vrai poete, des qu' i l foule sa terre de poete, n'est digne du nom de goete que s ' i l perd le souvenir de ses propres interets et meme de ses propres penchants. Le talent n'est sur, n'est gur, n'est ie talent que s ' i l conserve,une-fraternite avec cet etat qui est notre seul etat commun avec les autres regnes, vegetal ou animal, qui est just-ement l'inconscience." (£) Selon Giraudoux, e'est a l a distance ou elle se trouve de la vie conseiente du poete que se mesure la purete de l'oeuvre de La Fontaine ou de Racine. Le genie poetique compose done une espece d'absence, comme toutes les formes du genie. Une destinee le faconne, selon les exigeances de cette destinee; et le poete, l 'e lu, choisit de s'y conformer spontanement. L'aote de s'absenter constitue un acte poetique. (1) Siegfried et le Limousin p. £91 (£) Les cinq tentation-s de la Fontaine p. 171 - 173 91 les oeuvres recentes de Giraudoux apportent un changement important a la definition du mot "innocence". Aux qualites de sincerite et de modestie qu' i l a toujours admirees et a la notion d'inconscience s'ajoute, dans 1'article sur Gharles-Louis Philippe, une nouvelle signification qui prend la pre-seance sur les autres: celle ..de"-, responsabilite. Dans ses premieres..oeuvres nous avons vu Giraudoux nier toute compli-eite dans certaines aventures humaines; i l semble eroire que le poete soit exempt.des malheurs qui touchent ses compafcriotes. Mais i l a change d 1opinion. II f init par charger ohaque in-dividu de responsabilite pour tous les malheurs qui arrivent dans le monde, surtout les catastrophes qui resultent d'une lachete ou d'une negligence morale. Selon lu i c'est.dans ce domaine que 1'eerivain doit reeonnaltre sa responsabilite. II est solidaire ou coupable de tout ce qui arrive a ses freres. La delicatesse et la tendresse d'un tel sentiment revelent la noblesse de l'esprit de Giraudoux. Le texte suivant montre assez bien le stade definitif de.sa pensee: "On ne peut donner de 1'innocence qu'une defini-tion: 1'innocence d'un etre est 1'adaptation absolue a l'univers dans lequel i l v i t . . . L'etre innocent n'est pas l'etre inoffensif, • . • mais i l est d'une innocuite morale totals. II s'ensuit que la carac-teristique de l'etre innocent est l'inconsoience absolue de sa propre innoeence et la eroyance a . 1'innocence de tous les autres etres. • . L'innocent endo'sse toutes les responsabilites. • , Le sentiment de 1'egalite complete, de 1*association absolue aveo toute8 les races et especes, morales et physiques, c'est cela 13innocence," (1) Le sentiment d'innocence chez Giraudoux parvient dans cette page de l'essai sur Charles-Louis Philippe a un absolu d'ad-herence et de solidarite qui n'admet plus d'exclusion. (1) Litterature p. 101 - 10S 92 Charle s-rLouis Philippe etait pour Giraudoux la personnification de toutes ces qualites. II reconnait en lu i un eerivain sol i -da! re avec la vie, et qui ne cherohait pas a se soustraire a sa responsabilite pour la mi sere du monde. Giraudoux des ses premiers essais l itteraires exprime son degout de la recrim-ination caracteristique du Romantisme; dans le grand article que nous venons de ©iter , l'irresponsabilite de 1'artiste, et de 1'individu en general, lui parait une these immorale et antisociale. "La culpabilite de 1'humanite, presque chaque humain la porte. Dans chaque negligence de notre esprit, chaque paresse de notre corps, dans,chaque eompromission de notre altruisme s'est cache un crime, et par 1'accumulation de ces manques parfois benins, les sentiments et les valeurs morales de l'univers finissent par subir de terribles atteintes." (1) L'ecrivain qui a servi d'inspiration a ce credo repre-sente pour Giraudoux toute une human!te modeste et sincere, genereuse et devouee, qui prend sur elle-meme la tache d'ame-liorer le sort commun, en acceptant sa responsabilite envers tous les hommes et toutes les espeoes qui habitent la terre. L'hommage que Giraudoux rend a 1*innocence de Charles-Louis Philippe indique la grandeur de son ideal!sme, et fournit une clef indispensable a son oeuvre. "Penetre de culture, de reserve, d'abnegation, tout petit, i l se reconnaissait comme dans un miroir en ce geant dechaine. gonfle de,desir, d'ignorance et de meurtre, qu'est 1'humanite. II ne s'en dis-tinguait pas, Je me souviens, pendant la guerre, avoir ressenti journellement 1'absence de Charles-Louis Philippe. J'essayais de m'expliquer ce ma-laise. Je me disals,que du fait de la guerre, la oarriere de mon ami etait inachevee; que c'etait evidemment pour une rencontre avec elle que tant (1) Litterature p. 102 93 de douceur et de modestie avaient ete oreees, qu' i l s'en etait fallu de quatre ans pour que le plus grand fleau et le seul Francais innocent eussent pu avoir leur confrontation, que c'etait vraiment dommage de ne pas voir en face de la guerre le petit Philippe, que le sort avait pris soin par ayauce de degager du^service arme pour qu' i l ne put en aucune sorte etre acteur dans le drame, et perdre une minute ou une qualite du spectateur. Pas du tout, C'est que j'etais las de cet effort outre de mes compatriotes, de,mes amis, de mes al l ies , pour nier toute parente avee la guerre. C'est qu' i l me fal la i t quelqu'un, quelqu'un de tendre, qui s'en fut senti et reconnu responsable." (1) L1etude du mot innocence.nous a indique la progression ehez. Giraudoux d'un sentiment de responsabilite socialei Depuis Juliette au pays des hommes, le sentiment de l'humanite et de: ses destinees morales gagne constamment en noblesse, et les derniers ouvrages de Giraudoux elargissent dans un sens revolutionnaire sa conception de la mission de 1'eerivain. La ressemblance frappante de tels personnages de Giraudoux, Jerome Bardini ou Edmee, a la psyohologie d'un des plus grands poetes de 1'epoque moderne, ne laisse aucun doute sur le car-actere revolutionnaire de 1'ideal d'innocence chez Giraudoux. Arthur Rimbaud, tel que le decrivent ses biographes, pourrait tres bien jouer le premier role dans une piece comme Eleotre. Jacques Riviere l ' a nomme "un etre innooeut . . . l'etre exempt de peohe originel." Rimbaud symbolise, selon ee cr i t -ique, "le revolte integral: revolte non pas d'ordre social, mais d'ordre metaphysique". (2) Cette "monstrueuse appari-tion dans notre monde de oompromis, de relativite, de demi-mesures et de conciliation" (3) que fut Rimbaud a oertainement influence la pensee de Giraudoux comme i l a influence toute la (1) Litterature p. 104 (2) J . Riviere: Rimbaud p. 31 (3) J . - M . Carre: La vie de Rimbaud . 94 poesie de notre epoque: l 1 eerivain italien Ungaretti a .note a ee propos que wle don que nous a fait la poesie du XIXe siecle est un espoir inassouvi d1innocence". (1) Rimbaud, qui eherchait a percer le voile de la pensee et du langage oofflven-tionnels pour trouver des verites morales, est le precurseur de Giraudoux comme des eorivains surrealistes contemporains. (1) M. Raymond: De Baudelaire au surreal!sme Paris, Correa, 1923, p. 47 GHA1ITRE IV Comment Giraudoux eorit 96 Le pays imag ina i r e de Jean Giraudoux, etrange et beau, se montre t r e s d i f f i c i l e a pene t re r . Les f r o n t i e r e s en sont protegees d ' abord par une ehalne de hautes montagnes, dont l e s cimes ' l u ' i s en t dans l e s o l e i l , et ensu i t e par un l a r g e f l euve f a i s a n t l e pour tour du pays, qu i bar ren t l e chemin aux envahisseurs* Ces b a r r i e r e s n a t u r e l l e s qu i t rouvent l e u r o r i g i n e dans 1 ' e s p r i t de Giraudoux ne servent qu'a, augmenter l e d e s i r du l e c t e u r d ' y t r o u v e r un moyen d ' e n t r e e . Mais l e s montagnes-- le langage--ne sont insurmontables qu ' en apparence. Apres nombre de t e n t a t i v e s a s s idues , ou r e u s s i t a l e s t r a v e r -se r . Reste a f r a n c h i r l e f l e u v e . La d i f f i c u l t ! de l a l e c t u r e de Giraudoux r e s u i t e su r tou t de l a s i n c e r i t e de l ' e c r i v a i n . I I taohe d ' exp r imer honnete-ment oe q u ' i l pense, et parce que l e sujet de son oeuvre- -l ' h u m a n i t e - - e s t complexe, et que l a concep t ion que s ' en f a i t l ' e c r i v a i n es t t r e s i d e a l i s t s , c e t t e tache dev ien t assez com-p l i q u e e . T e l es t l e sens de 1 ' e x p l i c a t i o n que lui-meme nous o f f r e , dans l a comedie Intermezzo:. "Car tou t es t v r a i , chez I s a b e l l e . S i l e s mau-v a i s e s p r i t s l a t rouvent compliquee, c ' e s t justement q u ' e l l e es t s ince re . . . I I n ' y a de s imple que l ' h y p o c r i s i e et l a r o u t i n e . " (1) Et i l e s t c e r t a i n que l a v a l e u r d'une oeuvre d ' a r t es t en r a i s o n de l a s i n c e r i t e avec l a q u e l l e e l l e communique une exper ience de l a r e a l i t e humaine. Des que nous approchons des r i v a g e s de oe f l euve qu i entoure l e domaine de Gi raudoux- -son s t y l e , nous oonstatons que Giraudoux a c o n s t r u i t ses romans et ses p i e c e s sur une s e r i e t r e s savante de p a r a l l e l e s . (1) Intermezzo p . 171 97 nDe la confrontation na£t toute verite", (1) dit le roi des Ondins, prince des illusionhistes; Giraudoux a ad opt e tres tot eette fagon d'ecrire: "Le^parallele est un exeroiee de style que j ' a i pratique des l'enfance dans tous les pays, et qui m'a singulierement aiguise les idees ou faoilite le travail . Vous ne sauriez croire, autant la prosop-onee est inutile pour le commerce, les finances, et meme pour le raffinement de la culture, oombien le paral le le , a VOUS usant egalement l'ame et le jugement des deux cotes, arrive a rendre sensibles oes deux appareils, Essayez. Ecrivez le parallele, puis-qu' i l est de votre age, entre une femme brune et une femme blonde, et vous me direz si vous n'arrivez pas a une decision pour l'emploi de votre journee, ou meme de votre vie." (2) Giraudoux n'est pas seul dans son choix du parallelisms comme mode d'expression l i t teraire. Cette forme de composi-tion a oonnu une renaissance pendant les annees ou. Giraudoux eorivait et publiait ses premieres oeuvres. Apollinaire, Bernard, Riviere, Peguy, et Claudel sont deja de grands artistes du parallelisme: un des meilleurs exemples poetiques se trouve dans le poeme Presentation de la Beauoe a Notre-Dame  de Chartres, de Peguy, et l'on peut eiter beaucoup d'exemples de la meme caracteristique dans 1'oeuvre de Claudel, surtout l'elegie a Jaoques Riviere, et Chanson d1automne. Les Sur-real! stes ont a leur tour adopt! le parallelisme, mais sans imiter, comme Peguy et Claudel, le style des Psaumes. Gir- ' audoux n'a jamais adhere au mouvement surreal!ste, mais ses oeuvres montrent beaucoup de points de contact avec les ten-dances de cette eoole. En matiere de forme, les Surreal!stes, comme Giraudoux, se fient a 1'improvisation. Ils ont concu la oreation poetique comme une "dietee de la pensee, en (1) Ondine p. 2G2 (2) Bella p. 48 - 49 98 1'absence de tout controle exerce par la raison, en 1'absence de toute preoccupation esthetique ou morale". (1) Giraudoux n'aocepte pas evidemment cette definition de la litterature, mais 11 est d1accord avec eux par 1'importance qu' i l attache aux realites de l'univers spirituel et par son attitude au realisme. Un tableau surrealists reunit, pour traduire la pensee ou l'emotion du peintre, les objets les plus dissem-blables. Ces objets representent chez le peintre ce que les mots-clefs representent chez l'ecrivain--ce sont des symboles pour exprimer une idee abstraite. Et le disparate dans le choix des details pour la peinture correspond a la confronta-tion des contraires qu'ont employee les poetes. Be cette esthetique na£t le parallelisms des surreal!stes. L'oeuvre du poete surrealiste Eluard a beaucoup de oommun avec celle de Giraudoux, non seulement dans le style mais aussi dans la pensee. Son poeme Les Semblables a la meme architecture que le roman Choix des elues; i l est eonstruit selon une serie "d'echelles nonchalantes" (2) qui correspondent aux "eeluses" de Giraudoux. Ce que Giraudoux appelle "l1absence" de l ' i n -dividu-^son essenoe spirituelle*--se nomme chez Eluard la "surrealite". Cependant les surreal!stes sont alles plus loin que Giraudoux dans 1'abstraction des valeurs qu'ils ont choisies. Giraudoux a toujours concu les verites ideales comme une partie integrante de 1'esprit humain. II ne les a jamais separees de la personnalite reelle de ses personnages. La logique qui domine la pensee de Giraudoux manque aux Sur-realiste s, mais on trouve neanmoins nombre de rapports entre (1) Manifests du surreal!sme (1924) (2) Petite anthologle poetique du Surreal!sme (Jeanne Bucher, , 1924) p. 90 - 91 99 ses idees et leurs doctrines l itteraires. l'oeuvre de Giraudoux montre a bien des egards la pre-dominance du parallele. Deja le choix des sujets temoigne de son souci de la confrontation. Un des meilleurs exemples du parallelisms dans la conception du sujet se trouve dans le roman Siegfried et le Limousin. Ce livre met en contraste une France simple et raisonnable et l'Allemagne, pays complexe, compose d'une quantite de petites Allemagnes: l'Allemagne romantique de Goethe, l'Allemagne heroique et legendaire de Wagner, l'Allemagne rancuniere du Traite de Versailles, Et toutes ces Allemaghes se joignent dans une lutte interieure qui a f ini par brouiller 1'esprit du peuple allemand. Un second exemple de cette sorte de parallelisms est fourni par un des premiers ouvrages de Giraudoux, Simon le pathetique. Ce l ivre, en decrivant la valeur del'education classique, la definit comme une fagon de confronter le jeune eleve avec les grands auteurs qui l'ont precede, de sorte que 1'eleve sera toujours en train de faire la eomparaison entre lui-meme et tout ce qui subsists de plus noble dans la tradition du passe. Le roman de Bella contient le parallele de deux families qui representent deux modes de vivre. Personnifie par Philippe Dubardeau et Bella Rebendart, le parallele embrasse a la fois . la vie politique et 1'existence personnelle des personnages. "Deux existences s'etaient rapprochees aussi pres qu' i l est possible, mais sans cesser d'etre paralleles, et nous avions eprouve seulement la caresse d'une vie totalement differente, totalement etrangere, mais toute proche." (1) Hous avons deja remarque que le theme de l'oeuvre entiere de (1) Bella p. 78 - 79 100 Giraudoux compose une sorte de parallele; cote a cote avec la vie reelle de ses personnages se developpe en effet leur image spirituelle. Ces deux f i l s se deroulent en maintenant une correspondance quelquefois imparfaite et inegale, mais toujours presente. Cependant le parallelisme dans 1*oeuvre de Giraudoux s'etend au dela de la conception du sujet. I'eorivain s'en sert surtout pour le traitement de ses themes. Le critique Edmond Jaloux a remarque cette caracteristique dans Choix des  elues. "Comme dans la majorite des romans de M. Jean Giraudoux, 1'ouvrage se presente a la fagon d'une oeuvre musicale. Ses themes essentiels reparais-sent regulierement.transposes par les cireonstanees et eombinent, eux-memes, des themes seoondaires qui s'entreoroisent et se rejoignent a l ' i n f i n i . " (1) Le roman Combat aveo 11ange offre la meilleure occasion de saisir le jeu du parallelisme dans la technique du romaneier. Chaque chapitre se developpe sur deux niveaux. II y a d'abord les experiences personnelles du heros et de 1'heroine, elles-memes formant un contrepoint* Mais parallelement avec la des-tinee individuelle I'auteur suit eelle de la societe; de sorte que le roman entier consiste en une sorte de fugue, ou les melodies paraissent, se fondent dans de nouveaux airs, et puis reprennent la note dominante. Une analyse du premier chapitre affermit cette impression. Le reoit commence sur une note de pressentiment. Le heros sent imminente une crise Internation-ale. Cette orise se reflete dans sa vie personnelle quand son amante Annie le quitte a cause du changement qu'elle pergoit (1) Houvelles l itteraires, le 29 avri l 1939 101 en lui. Mais la erise personnelle arrive avant eelle de la nation--Jacques rencontre Malena, qui lui amenera le grand amour. Le chapitre se termine par une reprise breve du theme social sur lequel s'est faite l'ouverture. La meme technique se retrouve dans le theatre de Girau-doux. Ses plus belles pieoes, Electre et La* Guerre de Trole  n'aura pas lieu, sont composees de deux aetes. Ce n'est pas par hasard: le dramaturge a voulu marquer par la le contraste entre les deux moities de la tragedie. De plus, 11 est frap-pant de constater le parallel!sme des scenes et, a 1'interieur des scenes, le nombre de confrontations. Dans Elect re i l y a une scene ou. Electre "se declare" en presence de son frere; celle ou. Agathe instruit son amant (acte i i scene 2) en est la correspondance. Les questions furieuses qu'Electre adresse a sa mere ont leur contre-partie dans les questions que le president pose a Agathe (aote i i scenes 5, 6). Mais le parallele supreme se trouve entre la compromission implicite dans le caractere d'Egisthe et la purete qui est Electre (aote i i scenes 7, 8). Ce n'est pas seulement qu'Egisthe ero'it a des valeurs temporelles tandis qu'Electre recherche un ideal. C'est qu'Egisthe est soumis aux limitations qui bornent toute 1'humanite—a des conside-rations d'eventualite et d'expedience, tandis qu'Electre a ce moment personnifie une qualite qui depasse de telles con-siderations—l'intransigeance, la volonte de justioe totale. On trouve la meme caracteristique de style dans La Guerre de Trole. Signalohs la confrontation entre Andromaque et Helene 102 (aote i i scene 8), et surtout la scene ou. Heetor et Ulysse s'expliquent, pendant 1aguelie Heetor tache d'eviter la guerre, et qu'Ulysse lu i assure que c'est impossible. "Hector.—Je pese tout un peuple de pay sans debonnaires, dpartisans laborieux, de milliers de charrues, de metiers a tisser, de forges et d'en-elumes. . . Oh I pourquoi, devant vous, tous ces poids me paraissent—ils tout a coup si legers? "Ulysse*—-Je pese ee que pese eet air incor-ruptible et impitoyable sur la cote et sur l'arohipel." (1) Le dialogue donne au lecteur 1'illusion ironique d'assister a une suite de quiproquos. Mais apres un temps on sent plutot qu'on ne comprend la justice du parallele qui oonfronte l'homme noble, pratique et soigneux du bien-etre de son peuple aveo l'homme qui l i t dans les astres la route que son pays est destine a suivre. On pourrait citer de nombreux exemples du meme traitement l itteraire qui fait de 1'oeuvre de Giraudoux un exercice merveilleux dans le parallelisme. Etudions cependant de plus pres la composition des scenes et des chapitres de Giraudoux. Comme dans 1'exemple que nous venons de eiter de La Guerre de Troie. nous voyons que la phrase elle-meme est eonstruite sur le rythme du parallele. Dans Suzanne et le Pactfique i l y a une jeune f i l l e qui parle par "phrases, jumelles", dont la premiere commence par le mot "physiquement" et I'autre par "moralement" (2). Giraudoux ne separe jamais le physique du moral, mais i l exprime sa pensee egalement par une succession de phrases qui se font echo l'une a I'autre non seulement par la repetition et par le rythme de leur construction, mais surtout par leur eontenu (1) La Guerre de Troie n'aura pas lieu p. 180 (2) Suzanne et le Paoifique p. 6 102 intellectual. Un texte du roman Bella servira a nous donner une idee de ee precede: i l s'agit de Rebendart et de son etroit national!sme: "Cette culture elassique dont i l se vantait, ees etudes latines, grecques, qu' i l poursuivait encore, lui avaient donne un certain amour pour le monde, mais dans le temps, non dans I'espace. Tout ee qui concern-ait la Prance I'atteignait, et les pays a£nes de la France, et les pays aines de Rome ou d'Athenes: 11 souffrait des injustices commises envers les tr'ibuns, de l'indemnite de residence derisoire accordee aux magistrate phenioiens, mais des que sa pensee, au lieu de plonger, depassait#seulement les frontieres de ce champ elassique marquees exactement par les limites de la France moderne, aucun malaise, aucune inquie-tude n'etait plus a craindre pour l u i . I I souffrait du raz de maree qui abimait un phare a Biarritz, mais i l etait insensible a la peste, a la famine, aux maux de l 'Asie. Quand i l voyait, apres cet incendie, cette electrocution, cette inondation de 1'Europe, toutes les nations en proces aveo je ne sais quelle assurance humaine qui refusait de les payer# divine qui refusait de les consoler, Rebendart, tout emu encore du mauvais partage des terres de Charlemagne, ne souffrait pas. Quand i l voyait dans l'univers entier, besogne lamen-table, les ingenieurs s'efforeer, par les modifications les moins eouteuses a leur conseil d'administration, de faire. l ivrer aux machines a canons, a obus, a f i l s barbeles, des pates alimentaires, des images morales, des baignoires, fremissant de 1'affront regu par notre royaute a Peronne, Rebendart ne souffrait pas. Quand i l voyait les direeteurs d'usine philanthropes, embar-rasses de leurs stocks, cheroher l'objet nouveau qui rendrait heureux les enfants europeens, surtout en fqnte et en aeier trempe, heureuses les femmes europe-eiines, surtout en aluminium d'avion, et soucieux d'ad-apter les f i l s de la guerre^ le wolfram, le gaz oseille, a la vie de familie, indigne de la condition des baton-niers de province sous Louis X I V , i l ne souffrait pas. I I voyait qu'aucune des vertus des nations du vieux continent n'agissait plus, que l'honneur, l'humeur, le sang de certaines avait change, i l voyait l'Allemagne posee inerte et soufflante sur 1'Europe comme une bougie encrassee, i l voyait tous ces beaux metiers europeens plonges dans la guerre devenus tous ,uni formes, les Etats-Unis d1Europe etablis helas,desormais en qe qui eoncernait les ingenieurs, les ebenistes, les mecani-oiens, i l n'etait pas assure qu'on put jamais deoaper ehacun, lui rendre son sens et sa nationality, i l voy-ait que o'en etait f ini des moulures speoiales dans 104 \ • les tables, des bielles et des ressorts de montre signes, des carafes a un exemplaire, mais Rebendart n'en souffrait pas, n'en pleurait pas, accable qu' i l etait encore par les malheurs de Theodose." (1J Le rythme des phrases, les harmonies de la repetition de cer-taine s voyelles et consonnes, tout ce qui releve de la forme et de l'arrangement des mots montre la peine de l'auteur pour atteindre a un parallel!sme exterieur. Mais cote a cote avee cette facon de construire les phrases se trouve le parallel-isme interieur: l'auteur soupese des valeurs de pensee avee autant de soin que le danseur de corde s'equilibre. Cepen-dant le lecteur ne percoit aucun sens de tension, aucun art i -fice dans cette equivalence des idees. Elles se suivent l'une 1'autre avec la regularite et la fatalite du flux et du reflux. Cette methode de composition possede de grands avantages: elle satisfait non seulement aux sens mais surtout a 1'intel-ligence du lecteur, en lu i donnant un sentiment de bien-etre intellectuel et moral qui chez Giraudoux ne devient jamais de la monotonie. Car cet ecrivain sait varier ses instruments pour exciter la curiosite de ses leeteurs, et en piquer la satisfaction pour les eveiller a leurs responsabilites mor-ales. Le style de Giraudoux est en somme une composition qui ne nous fatigue point. Ce prinoipe de l'equilibre des formes et des idees se retrouve dans la rhetorique de Giraudoux. C'est un style plein d'images et de symboles. Ses images reposent presque toujours sur des paralleles. La fantaisie et l'imagination y jouent un role si grand qu'on croit l ire un poete. C'est le seul nom qu'on puisse justifiablement appliquer au style (1) Bella p, E01 - EOS 105 de Giraudoux. Lui-meme ne l'a-^t-il avoue un jour? "Je ne considere tout ce que j ' a i fait que comme une ejspece de div-agation poetique." (1) Toutes choses lui apparaissent sous deux formes: celle de leur apparenee exterieure, et celle qu'elles deviennent aux yeux de l'ecrivain poetique et erea-teur. Giraudoux a dresse un second monde au-dessus "du- reel, —double qui renvoie le reflet imaginatif de ce qu' i l voit en realite. M. Ehrhard a note cette oaracteristique du style de Giraudoux. "Giraudoux n'a pas pris part directement aux luttes litteraires de l'epoque cubiste et dadaiste. Mais son type d'imagination, sa vision si neuve de l'univers, son,esprit leger, immateriel, ont fait de lui le representant le plus parfait, dans le do-maine du roman, de la tendance dont temoignent les vers de Toulet et d'Apollinaire, une fantaisie joyeuse, qui reconstruit la realite selon des re-gie s a sa gui se." (2) Cette reconstruction du monde s'inaugure des la premiere oeuvre de Giraudoux, Provinciales. Le jeune auteur n'y a pas attaint a la perfection de son style; i l n'est pas encore arrive au point ou i l decrit le monde seulement sur le plan de la fantaisie, laissant au lecteur le soin d'en deviner les paralleles dans la realite, Dans ce livre i l nous enonce les deux plans, le reel et l'imaginaire; une etude de ces compar-aisons facil ite la comprehension de son style image de plus tard. Une seule page de Provinciales nous en offre six: Des boeufs qui rentrent a l'etable le soir, "pacifiques et satisfaits comme des heures ecoulees." Des oies, "une ex^plume d'oie enfilee dans le bee, comme pour equilibrer leur tete haut perchee"; "la plume de leur nez donnait de 1'assurance a leurs yeux myopes comme un lorgnon." (1) P. Lefevre: "Une heure avec . . . " premiere serie p. 149 (2) J . Ehrhard: Le Roman francais depuis Mareel Proust p. 108 106 Des poules, "aux yeux ajustes comme des oreilleres, et qui s'ocoupaient, provocantes, a chercher guelgue chose qu'elles n'avaient pas perdu." Un cheval tournant la meule, "affaire, comme s i , avant le ere-puscule, i l avait a tourner autour du soleil." Des oiseaux,"ouvrant le bee comme des perdrix tuees." (1) Giraudoux dans le meme ouvrage explique tres bien sa methode: "Voila ma vie; oublier que je vis, laisser toutes choses venir a moi, rapetissees et veloutees, pour qu'elles puissent passer par mes yeux sans me meurtrir aux prunelles." (2) Cette facon de regarder la vie a travers un voile d'imagina* tion a resulte dans la qualite de feerle qui sature, l'oeuvre de Giraudoux. Un admirable exemple du jeu des equivalences se trouve dans le roman Juliette au pays des hommes: "Gerard, qui dormait, ouvrit les yeux. Les favours divines, les graces efficaces eparses dans ce gazon valurent soudain pour lu i les bonheurs que ses ascendants et lui-meme s'etaient, par le travail de vingt generations, prepares a grands frais. II se trouvait sucer une paille,—et, jouissance exacte-ment egale, i l avait deux cent mil,le francs de rente. II portait une ombre de merle sur le front, une ombre qui ouvrait le bec,--et, pesee equivalente, sur toute l'ame, la silhouette d'une fiancee riche, pure, et de-nommee Juliette. Son pied etait attaque par un chatou-illement exquis, on plutot par un eczema incomparable, ou plutot encore par une adorablement delicieuse gale,--et 11 descendait de Guizot. Sa main couvait un chardon. II suffisait de la contractor pour se sentir assai l l i interieurement^par un porc-epic, de l'ouvrir pour avoir le coeur libere d'une chataigne en coquev—et i l avait une Hispano Suiza. Puis flamberent des eclairs de bon-heur trop fulgurants pour susciter leur equivalent dans un autre domaine de la joie: un martin-peeheur, un autre martin-pecheur, oiseaux intraduisibles. Puis, troisieme stade du reveil, l'equilibre s'etablit au contraire entre les merveilles de la nature et les avantages secondaires de la vie courante: i l avait a sa droite le soleil couchant, et a sa gauche un fond de bouteille d'absinthe; i l possedait l'ete,—rien a faire, l'ete etait a lui,—et i l possedait aussi, dans la faible me sure evidemment ou les objets nous appart-iennent, un moulinet Graham pour les traites. . . Mourir, en vivant ainsi cent ans, mille ansi" (3) (1) Provinciales p. 82 (2) i0uvrage cite p. 113 (3) Juliette au pays des hommes p. 9.- 11 107 Messieres commente le passage: 11a confusion de plans ioi ne veut pas ridiculiser le heros mais faire surgir de l1innocence du demi-sommeil un univers plus frais, delivre des echelles de valeur trop rigides; elle libere des ressemblanees inattendues, de ces metaphores qui sont, comme Proust l'a montre, l1essence meme de tout art." (1) Par ces paralleles Giraudoux nous insinue en effet que l'etat physique de Gerard vaut plus que ses biens materiels. C'est une maniere de souligner la valeur de choses qui sont trop souvent negligees ou sous-estimees. Mais la magie du style de Giraudoux results surtout du nombre, de la variete, et de la beaute des metaphores dont i l s'est servi. Quand on pense a 1'oeuvre de Giraudoux, on n'evoque jamais un paysage qui ressemble au notre. On s'imagine plutot un lieu ou. les habitants se promenent vetus d'etoffes diaphanes,- qui reluisent de ohatoiements nacres, 'tissees: par la fantaisie delicate de I'auteur, illuminees par sa poesie. Hit ces hommes et ces femmes parlent une langue musicals qui prend une forme presque visible^ tant elle evoque de eorrespondances visuelies. Giraudoux a souvent oelebre le oulte de la metaphore. Dans la Guerre de Troie n'aura pas lieu i l eerit a ce propos: "J'ai voulu lire dans ces grandes lignes que sont, sur 1'univers, les voies des oaravanes, les chemins des navires, le trace des grues volantes et des races." (2) Et dans 1'Ecole des indifferents: "De grandes ressemblanees balafrent le monde et marquent i c i et la leur lumiere, Elles rapprochent, elles assortissent ce qui est petit et ee qui est immense. D'elles seules peut naitre toute nostalgie, (1) Messieres: "le Role de 1'ironie dans 1'oeuvre de Giraudoux" (2) l a Guerre de Troie n'aura pas lieu p. 191 108 tout esprit, toute emotion. Poete? je dois l'etre: elles seules me frappent. Je vois dans ce Jardin des Plantes que nous cotoyons, au falte des palmiers, les feuilles piquees pareimonieusement comme les plumes sur les autruches; je vois l 1 ombre evidee des cypres comme un parasol apres la promenade, un dimanche, comble de violettes jusqu'a la poigneej je vois le mouehoir de madame de Sainte-Sombre^ avec ses initiales, comme l'epave d'un navire d'ou le nom est deja presque efface; je vois Miss Spottiswood, dont j'ignore le prenom, comme une grande corbeille de fleurs dont je ne peux saisir les anses." (1) Dans un autre ouvrage, Juliette au pays des hommes. Giraudoux nous eclaire sur le manque de description exterieure dans son oeuvre. C'est qu' i l s'est toujours souvenu de ce conseil d'un de ses maitres: "Deteste les adjectifs et cheris la raisonl" ". • . Terrorises, lai.sses seule. sans l'aide d'epithetes en face de tous les noms communs et propres, nous ne nous en tirions plus que par les metaphores. Toute,1a elasse passait son temps, comme un poste telephonique, a relier les noms les uns aux autres par des directs electriques." (2) Giraudoux nous a laisse quelques superbes exemples de ce moyen de communication. Ia metaphore la plus belle de Prov- inciales, et, selon nombre de critiques, de toute son oeuvre, est celle-ci: "Saint-Miguel-des-Agores, porte des Oceans, clou d'emeraude qui fixe le grand tapis, tqi dont les oiseaux chantent, toi dont les cheminees fument, dont chaque lac abrite sept cites englouties, je sais,depuis des heures que tu es la terre: chaque pensee que j'envoie vers toi me revient avec un rameau d 1 O l i v i e r , " (S) Choisissons aussi, dans Bella: "En vain les fenetres du Chateau de Gargilesse flambaient tout a coup, en vain : les truites sau-taient dans chaque coude de la Creuse, i l s etaient insensibles a cette ponctuation limousine." (4) (1) l'Ecole des indifferents p. 72 (2) ,Juliette au pays des hommes p. 181 - 182 (2) Provinciales p. 128 (4) Bella p, 17 109. La richesse de signification, l'essor d'imagination que re-velent ces phrases, nous mettent en face d'un des esprits les plus originaux de 1'epoque moderne. Car les metaphores de Giraudoux font plus que d'eveiller de jolies images; elles penetrent jusqu'au fond de l'ame humaine, en s'adressant a nos problemes les plus mysterieux et les plus profonds. M. Gandon, qui voit en Giraudoux 1'inventeur des plus belles metaphores de notre epoque, le loue d'avoir "brise le prisme de 1'univers pour le reconstituer a sa guise", et d'avoir "reussi d'en faire un instrument selon son coeur". (l) Ce critique n'est pas seul a penser que Giraudoux reussit en effet a traiter les themes les plus abstrus et les plus fondamentaux. Selon M. Cremieux: "La cause de Giraudoux a ete plaidee: devait-^il saerifier ses richesses, ses dons d'animateur d'images . a la pare see d'esprit du public? Sa vision -spontanee du monde lui appartient en propre. II unit les choses par des rapports nouveaux. Au lecteur de chausser les lunettes de Giraudoux, meme si ce qu' i l apereoit au travers lui^paralt trouble et indistinct, meme si son oell peine a s'y adapter," (2) Le meme critique nous offre une explication des procedes d'analogie ohez Giraudoux. Comment Giraudoux a - t - i l trouve* entre des objets aussi disparates les correspondanoes qui font la base de son style metaphorique? Quels sont les rapports qu' i l a du reconnaltre pour eorire par symboles? La reponse de M. Cremieux est tres penetrante: "Les comparaisons, les rapprochements, les der couvertes de Giraudoux ont toujours, et avant tout, sauf de bien rares exceptions, une valeur sentimen-tale. Elles ne sont arbitraires et gratuites qu'en apparence. Elles atteignent en^nous, s i nous savons leur faire place, cette zone precieuse entre toutes ou la poesie et le reel coexistent et ou. sont permis (1) Yves Gandon: -Le Demon du style p. 140 (2) B. Cremieux: XXe Siecle p. 101 110 de constants echanges entre^noble et plus noble, plus riante^ou plus emouvante idee de la vie et la vie elle-meme." (1) Nombre de critiques se sont adresses a la taehe de de-eouvrir le secret de ces "harmonies sentimentales", d'expliquer les rapport3 que Giraudoux a sentis entre les ohoses, les hommes, et les emotions. Pourquoi est-ce qu'une idee abstraite correspond chez lui a une forme toujours imprevue? Les expli-cations sont a peu pres aussi nombreuses et variees que les correspondances qui en font le sujet. M. Petitjean apprecie en Giraudoux un genie symboliste. II souligne le fait que dans plusieurs de ses pieces et romans les personnages et les evenements semblent eomporter une explication, meme une essence en dehors d'eux-memes. "Ce nouveau genre d'humour^ ou d'uhiverselles correspondances degagent l'interet que nous prenons aux objets et aux hommes, aux betes et aux dieux (loin de le fixer comme i l arrive eonstamment, par exemple, dans le symbolisme), mettait Giraudoux au rang des maitres de la mythologie moderne: James Joyce ne s'y est gas trompe. qui lu i ecrivit aussi-tot que parut Elpenor." (2) M, Thiebaut croit voir dans l'oeuvre de Giraudoux "maintes manifes^ons poetiques d'un certain esprit seientifique." Et i l indique a l'appui de ,sa these les equations qui font de la lecture de Giraudoux presque un exercioe mathematique: Slectre = la justice., Isabelle s l 1 innocence, et ainsi de suite "Be la metaphore, dont Giraudoux fait un si fecond usage, a la lo i seientifique, i l faut songer aussi qu' i l n'y a pas de difference de nature. t Une lo i n'est, d'un certain point de vue, qu'une serie de metapstoore^ s verifiees, puisqu'une metaphore in-dique un .element abstrait commun a deux#phenomenes differents, Un poete qui invente une metaphore pressent peut-etre confusement une lo i qui ne sera connue scientifiquement qu'un sieole plus tard." (3) (1?) B. Cremieux: XXe Sieole p. 108 (2) Petitjean: "Eleotre et Giraudoux" (3) Thiebaut: Evasions litteraires p. 20 - 22 I l l M. Sartre, d'autre part, trouve aux correspondances de Girau* doux un caractere non scientifique. II en propose une expli-cation differente, en attribuant a Giraudoux le genie de tracer entre des choses qui ne se ressemblent pas par l'exterieur des correspondances qui ont leur source dans une "analogie substan-tieile"; c'est que Giraudoux croit exprimer par sa metaphore une identite entre deux choses qui existe dans leur essence ideale, c'est-a-dire, leur forme. M, Sartre avance ensuite l'idee que, regardees de ce point de vue, toutes les formes du monde peuvent nous eclairer sur la nature des autrea. "Analogies, eorrespondances, symbolismes, voila le merveilleux de M. Giraudoux. Mais, comme dans la .magie medievale, tout cela n'est rien de plus qu'une application striate de la logique du concept." (1) Un autre critique qui croit entendre dans les analogies de Giraudoux un eoho du Moyen-age, c'est M. Beaunier. (2) II les rapproche des allegories medievales. Ia pensee du Moyen-age se developpe sur deux lignes paralleles: 1'image et 1'interpretation, qui, selon M. Beaunier, se joignent dans la signification complete qu'elles amenent au lecteur. Reprenant la suggestion de M. Petitjean, M. Prevost a vu en Giraudoux le oreateur d'une mythologie moderne. "Pour donner a ce monde qu' i l peignait une valeur sentimentale, i l fal lait un sens mythologique d'une espe.ee assez rare . . . Harmonies de qualite, de de-tai ls , et d'etres autour d][une seule parente sentim-entale, qui inventent une ame exquise a la morne petite v i l le de Chateauro*sx, qui douent de magie meme l'insignifiant Bessines, aussi bien que l ' l l e oceanienne de Suzanne; c'est une mythologie moderne, presque la seule que l'on ait tentee, qui n'est sur-naturelle que par la purete des tr is et des alliances a quoi elle aboutit." ( 3 ) (1) J . -P . Sartre: "M. Jean Giraudoux et la philosophie d'Aristote". (2) Beaunier: "Ie singulier talent- de M. Jean Giraudoux" (3) Prevost: "I'Esprit de Jean Giraudoux" 112 Une explication qui peut-etre eelaire mieux le fond du probleme est celle qui se trouve dans la psychologie des "idees-forces". Fondee sur la volonte de conscience, la psy-chologie de Fouillee represente les idees comme des forces actives. .L'auteur les definit eomme "des directions et des determinations de la volonte en reaction a, l'egard des objets exterieurs." (1.) Les idees luttent pour gagner la place dominante dans 1'esprit de l 1 individu. En effet la vie de 1'esprit consiste en ce conflit et cette 'selection. Au degre ou elles sont preferees, les idees-forces continuent a exister. La raison pour laquelle certaines idees l'emportent dans nos esprits est "un rapport d'adaptation a nos sentiments." Fouillee explique ainsi oe processus: "II y^a en nous une disposition generale de la sensibilite et comme un ton general de notre humeur qui' respousse ce qui lu i est contraire, attire ce qui lu i est conforme. On pourrait,appeler cette lo i profonde d'association la lo i de selection sensible. pui.squ'elle fait de notre sensTBilite une force d'attraction et de repulsion*" (2) Ce concept du seleetionnement n'explique-t-il pas le choix des correspondances dans l'oeuvre de Giraudoux? Selon que change la disposition--ce qui arrive oontinuellement--diffe-rentes correspondances surgissent a notre attention. II s'agit en somme d'une sorte de projection de nos etats inter-ieurs s'etendant jusqu'au monde exterieur qui determine nos associations. Un parallele frappant se trouve dans le roman Combat aveo 11ange. "II y eut menace de guerre. On vit dans les metros les viei l les dames refuser la place que leur offraient de vigoureux jeunes gens, (1) Fouillee: La Psychologie des idees-forces Alcan, 1912 i , * tome i (2) Ouvrage cite p. 223 US et les obliger a se rasseoir. On vlt les femmes avec des visages ternes, la face des hommes eclairee, mais d'une lumiere qui ne venait pas d'eux-memes. Nos ministres n'osaient se regarder en face. . . . C'est ce qu'on appelle menace de guerre. .. . II y avait des minutes ou l'on voyait les f i l s de dix-sept ans pousser a vue d'oeil. l i s partaient enfants pour la elasse et revenaient avee du duvet sur les levres. . • On voyait dans la rue des hommes indecis, nerveux. Ils se demandaient vers quelle pente de leur earactere i l s allaient enfin se laisser aller, maintenant qu' i l n'y avait plus ase contenir: s ' i ls allaient faire v une guerre douce, ou une guerre indifferente, ou une guerre cruelle. Malheur aux chiens qui se prenaient dans les pieds de ceux qui choisfssaient la derniere. . . Tous les muscles du pays en guerre apparaissaient sous la.paix chaque jour amineie. Certaines boutiques semblaient soudain sortir du rang des autres, celles de deuil, celles d'alimentation. Le crepe et le pain etaient maintenant sur la France en haut relief. Dans les bijouteries l-'or scinti l la!t comme une arme. Les alliances au doigt, les dents d'or attiraient soudain notre regard comme les os de la guerre. . . II y eut un grand vent d'est. C'eut ete dans quelques jours le vent qui eut pousse vers^nous le gaz. Puis un grand vent d'ouest. C'eut ete le tour des autres. La-bas, sur les cotes, les,eaux" territoriales encer^ -claient de plus en plus durement le territoire. Puis vint une nuit ou. tout au-dessus de Paris i l y eut un remue-menage dans les airs. On ne sut jamais ce qui s'y etait passe. Les avions de Nuremberg, les dir-igeables de Londres s'y^etaient donne rendez-vous dans une ohasse de fantomes. Au reveil le ciel etait bleu et sec et insensible. • • et impartial . . . Le premier neutre s'etait declare." (1) Malgre la profondeur de ses themes, toute l'oeuvre de Giraudoux etinoele d'une ironie delicieuse* On entend par-*-tout dans son pays le tonnerre assourdi de la cascade, mais i l y a aussi le murmure de jol is petits ruisseaux, le tinte-ment des elochettes, et surtout les rires des habitants. Selon M. Cremieux 1'ironie de Giraudoux results de "la brusque confrontation du lyceen idealists, nourri de sublime, et du monde moderne, de l ' ideal antique et de l ' ideal ultra-moderne." (E) L*humour de Giraudoux. s'exeroe souvent, en (1) Combat avec l'ange p. E53 - E56 (£) Cremieux: XXe siecle p. 107 114 effet, sur un fond de souvenirs scolaires. Dans Bella et dans Simon le pathetique on peut cuei l l ir des pages plaisantes au sujet des. examens—il est evident que Giraudoux trouve dans ces especes de confrontations la meme illogique que beaucoup d'autres eleves. "L'oral de Saint-Cyr,—avee toutes les dates de l'histoire du monde, et y compris, en depit meme du programme, les peuples d'Orient, y compris, combien je lu i en sals gre I ces Indous qui jadis envahirent 1'Europe, escortes du chien et de la poule, et por-tant sous leur bras, comme un simple Frangais devait le faire dans un chapeau du cedre, qui le plant du pecheur, qui le cerisier, qui la rose. • • l 'ora l du concours des employes de 1'hotel de v i l le de Paris,— pour lequel (je n'ai jamais compris le l ien entre Paris et oette faune), i l m'enseigna le poids, l 'ps-sature, le nombre des griffes, des ailerons de tous les monstres prehistoriques. • . L'oral des candidats meteorologistss en Tunisie,—qui^. consistait a repe-ter que nous vivions sous un regime parfait, et a nous fe l ic i ter de notre siecle, de notre pays . . . L'oral de la Surveillance des hospices de Lyon,--pour lequel on exigeait toute la geographie: mon maitre ne men-tionnait d'ailleurs de nos vi l les que leurs richesses, leurs gloires; sur son,atlas, a partir de vingt mille habitants,, pas une cite qui he devint, marquee de rouge, de bleu, de jaune, un joyau. . . L'oral des pointeurs des Etablissements de l'Inde, redoute pour ses ques-tions d'histoire. . ." (1) L1influence de la formation soolaire se montre plus nette-ment encore chez Giraudoux dans le gout des themes classiques, accommodes d'ailleurs aux realites de nos jours. M. Messieres a souligne le caractere ironique de ce parallel!sme dans sa critique d'Elpenor. Giraudoux lu i rappelle . . "des jongleurs qui, en entrant sur le theatre, semblent s'aviser soudain que tous les objets fam-i l i er s , assiettes, chaises . . * poignards parfois, ne sont la que pour voltiger, sont transformes en oiseaux. Ce miracle de legerete n'a rien de eom-mun, evidemment, avec la parodie, prompte a saisir la note, fausse^ a humilier un sujet en le trans-posant, en y melant des details mesquins, pour nous (1) Simon le pathetique p. IS - 15 115 delivrer par le rire de ltimportune obligation d'admirer. Chez Giraudoux, en effet, l 1analyse, de l'ironie* au,lieu de dissondre l'oeuvre imitee, decouvre des elements inapergus qui enriohissent, rehouvellent le theme au lieu de l'amoindrir. Ainsi pour nous tous l'Odyssee c'est Ulysse unique-ment. Mais que deviendraient les aventures qu'elle raconte vues avec les yeux d?Elpenor, le plus obscur des Grecs? Poser cette question ce n'est pas entreprendre une sorte dMHomere Travesti' mais^ eclairer de poesie homerique la plus humble humanite." . CD On remarque la meme jonglerie fantaisiste dans Amphitryon 38, La Guerre de Troie n'aura pas l ieu, et Electre. Dans toutes ces pieces le lecteur peut jouir de 1'humour qui cree un anachronisme voulu en unissant une mise-en-seene elassique a des personnages qui pensent et s'expriment d'une fagon en-tie rement moderne. La seconde source importante de la disposition d'esprit ironique de Giraudoux, c'est son metier. Sa vie de diplomate lu i a offert une occasion magnifique d'observer 1'inconse-quence, l'illogisme de 1'esprit humain. II a du se souvenir d'innombrables petites scenes cocasses, pour en nourrir cer-taines pages de Bella ou de La Guerre de Trole. Un critique de.Giraudoux fait remarquer a ce propos que la vie moderne prete d'ailleurs etrangement a l'eclosion de ces deux manieres de la considerer, par ses milles cotes ridicules a la fois et subtils. (£) Giraudoux lui-meme nous donne dans Intermezzo une description ravissante du role de 1'imagination dans la vie d'un fonctionnaire. Le Contrpleur (personnage tant aime de Giraudoux) explique a Isabelle pourquoi sa vie n'est jamais monotone, comme elle contient une suite de possibilites palpi-tantes: (.1) Messieres: "Le Role de l ' ironle dans l'oeuvre de Giraudoux (£) Heymann: "Dans les jardins de Giraudoux" 116 "Le Controleur,-- Chaque soir, quand le soleil se couche, et que je reviens de ma tournee, i l me suffit d'habiller le paysage avec le vocabulaire des controleurs du moyen age, de compter soudain les routes en lieues, les arbres en pieds, les pres en arpents^ jusqu'aux vers luisants en pouces, pour que les fumees et les brouillards moatant des tours et des maisons fassent de notre vi l le une de ces bour-gades que l'on p i l la i t sous les guerres de religion, et que Je me sente l'ame d'un reitre ou d'un lans-quenet," (1) Ensuite i l fait des observations tres amusantes sur le role de l'imprevu dans sa vie, "Le Controleur. - Un imprevu de qualite rare, discrete, mais emouvante. Songez, Mademoiselle Isabelle, que nous changeons tous les trois ans a peu pres de residence . . . Isabelle. - Justement, c'est long, trois ans. Le Controleur. - Mais voioi ou interviant l ' im-prevu: des le debut de ces trois ans, 1'administra-tion prevoyante nous a donne les noms de deux vi l les entre lesquelles elle ohoisira^notre proohain ppste . . . Isabelle. - Vous savez deja dans quelle v i l le vous irez en nous quittant? Le Controleur. ~ Je sais et je ne sals pas. Je sais seulement que ce sera Cap ou Bressuire. L'une d'elles, helas, m'echappera, mais j'aurai I'autre I' Saisissez-vous la delioatesse et la volupte de cette incertitude? . . . It ainsi de suite, par une serie^de balance-ments et de merveilleux carrefours ou. seront in-elus, au hasard des contrees, l a chasse aux ooqs de bruyere ou la peohe a la mostelle, le jeu de boules ou les vendanges, les matches de ballon ou la representation aux Arenes de l 1 Aventuriere avee la Comedie Fransaise, j 'arriverai un beau jour au sommet de la pyramide. Isabelle. - A Paris? . . . Le Controleur, - C'est vous qui l'avez dit . Isabelle. - A Paris I Le Controleur. - Car e'est la , par une contra-i l ) Intermezzo p. 177 - 178 117 diction inexplicable, le comble de l'imprevu des oarrieres de fonctionnaires. C'est qu'elles se terminent toutes a Paris, Et a Paris, Mademoi-selle, l'engourdissement n'est pas non plus a redouter, car selon que l'on m'affectera au prem-ier ou au second district , j'aurai a osciller entre Belleville, sa prairie SaintrGervais, son lac,Saint-Fargeau, ou Vaugirard, avec ses puits artesiens." Tl) A son metier de diplomate Giraudoux doit aussi sa preoccupa-tion de la bonne forme. II oroit que 1'observation des lois de la politesse est due a toutes les espeees, et non seule-ment aux hommes. II exprime meme l'idee que la maniere vaut plus que la matiere. Un des personnages de Juliette au pays du hommes attribue tout son malheur a un manque de sensibilite. "J'ai manque ma vie paroe que je n'ai jamais traite un seul etre au monde comme i l l'aurait fa l lu . J 'a i traite par exemple les hommes comme oh-traite les femmes, et inversement* Je croyais les hommes sensibles, ardents, nerveux, de sante faible, je les menais a la musique, je les eom-blais de prevenances, de flatteries; je croyais les femmes reservees, musculaires, non suscepti-bles* Je leur disais leur fait , je les reveillais tot . . . Be la vient que ma vie est perdue. . • J 'a i traite les chats comme on doit traiter les chiens, j'essayais de les convainore, je l e s r a i -sonnais, et j ' a i ete au contraire plein de reserve et de hauteur pour des ehiens qui sans nul doute m'ont adore. J 'a i fait le malheur de ma vie. . . Celui qui ne salt pas se conduire exaotement vis a vis de chaque espece est perdu." (2) Giraudoux reprend oe theme dans des passages brillants de.La Guerre de Troie n'aura pas l ieu. Rappelons la soene ou le specialiste du droit international explique a Hector pourquoi la guerre de Troie aura lieu; Selon l u i , ce n'est pas ques-tion de graves affronts, de menaces ou d'une attaque: i l s'agit d'insignifiants manquements aux regies Internationales. Et au fond i l a raison--comme Ulysse 1'explique dans une scene (1) Intermezzo p. 179 - 182 (2) Juliette au pays des hommes p. 55 - 56 118 subsequente: "Ce n'est pas par des crimes qu'un peuple se met en situation fausse aveo son destin, mais par des fautes. Son armee est forte, sa caisse abondante, ses poetes en pleih fonctionnement. Mais uh jour, ®& ne sait pourquoi, du fait que ses eitoyens coupent mechamment les arbres, que son prince enleve vilaine-ment une femme, que ses enfants adoptent une mauvaise turbulence, i l est perdu. Les nations, comme les hommes, meurent^d'imperceptibles impolitesses. C'est a leur fagon d'eternuer ou d'eculer leurs talons que se reconnaissent les^peuples condamnes. . . Vous avez sans doute mal enleve Helene. . ." (1) Cette attention aux lois de la bonne forme domine toute l'oeuvre et toute la pensee de Giraudoux. D'une part il.con-struct ses romans et ses pieces avec autant de soin que les fabricants de poroelaine de Saxe; d'autre part i l a toujours regie sa conduite personnelle de fagon a ne jamais empieter sur les droits physiques et surtout moraux de ses compatriotes. L'observance de cette consideration pour la personnalite de tons ceux qu'il rencontre temoigne de la delicatesse de. sa sensibilite et en meme temps de la discipline stricte qu'il maintient sur son intelligence. On ne saurait aohever une etude du style de Giraudoux sans mentionner les rapports entre son oeuvre et la musique. I I y a des pages de certaines pieces et romans qui sont vrai-ment pretes a chanter. Toute son oeuvre est saturee d'asso-ciations musicales. "La perfection du style, et toutes les ressources du jeu intellectuel mis en oeuvre contribuent a elev-er le lecteur au-dessus du reel, et bientot lui con-ferent une delicieuse sensation d'euphorie. C'est la le grand, le vif plaisir que peut faire connaltre Giraudoux--et pour lequel nous contraotons envers lui une vraie dette~de reconnaissance,—il stimule 1 ' in-telligence, nous donne 1'impression de penetrer dans (1) La Guerre de Troie n'aura pas lieu p. 188 - 189 119 un univers heureux, ou les soucis sont inoonnus, ou. le malheur et la chair perdent egalement leur poids. En somme, i l nous associe a un leger etat de transe, nous donne 1'enviable et passagere i l lusion du bon-heur." (1) Ce n'est pas seulement le parallel!sme dans la technique de Giraudoux qui eree une impression d'harraonie, quoique ses lecteurs soient toujours sensibles au eontrepoint qui re suite de sa maniere habituelle d'ecrire sur deux plans a la fois. Nous avons deja. remarque la ressemblance de certains passages ou les themes se developpent harmonieusement a une sorte de fugue. Le rythme varie mais en meme temps regie de sa com-position ajoute a la meme impression. Mais la musique semble plnetrer sous les grandes lignes de l'oeuvre de Giraudoux jusqu'aux moindres details-^-les metaphores, les correspon-dances, qui composent son moyen d'expression.fondamental. la galte qui dpmine son oeuvre, son gout parfait, la contrainte qu' i l exeree pour eviter tout exces, spit dans 1'imagination, soit dans le langage ou le style, font penser au compositeur Mozart. "La prose frangaise lu i doit une note de legerete brillante, diamantee, de oocasserie speculative allant jusqu'au baroquisme, et aussi de tendresse mir-tigee d'humour, de melancolie mozartienne, qu'elle ne connaissait pas avant l u i . "Ce n'est pas a la legere qu'on rapproche le nom de Giraudoux de celui de Mozart, puisque, a 1'image du ma£tre de Don Juan, l'auteur de Siegfried triomphe dans une apparence d'improvisation constante—mais d'improvisation sans faiblesse. . . Et, comme chez Mozart, .sa faculte d'invention, de renpuyellement du detail se temoigne k peu pres sans limite." (2) Si le style fleuri de Giraudoux rappelle la musique de Mozart, on peut avec une justice egale comparer les grands elements (1) Thiebaut: Evasions l itteraires p. 4 6 - 4 7 (2) Yves Gandon: Le demon du style p. 144 120 de sa composition a la mu.siq.ue de Bach, maitre du eontrepoint et de la fugue. Qu'on ecoute les themes musicaux des der-nieres pages de Combat aveo 1'ange, et jugeons si Chopin a au dire quelquechose de plus expressif dans Yalse en re ma,1eur: "C'est ce moment que le canon des Invalidss chois-i t pour tonner, prescrivant pour une minute a Paris l'immobilite et le silence* Antour de nous les taxis s'arreterent sur.leur laneee, et les voitures d'en-fant, et les cyclistes. Les trompes se turent, les sirenes. Ceux-la meme qui n'aimaient pas Brossard ne bougeaient plus, ne parlaient plus, et dans 1'attitude ou l'on ecoute l'hymne d'une nation meme,peu sympath-ique, ecoutaient cette Marseillaise du neant. Mais i l se trouvait qu'a nous deux cet instant imposalt seule-ment oe qui devrait etre de regie chaque fois que des amants se sont rejoints apres avoir vaincu les em- . buches qu'ils se sont tendues a eux-memes; une contem-plation mutuelle d'une minute au milieu d'une humanite dans son reeueillement, d'une nature au garde-a-vous. II se passait pour nous ce qui devrait se passer reg-ulierement, chaque fois que des amants se trouvent ou se re trouvent. Jusqu'au fond de Pa^ ssy, jusque sur la place du Tertre, jusque dans les metres et les usines, les homme8 avaient baisse la voix et ne bougeaient plus pour donner a cet instant le seul ornement et la seule noblesse que pouvait lu i donner 1'humanite, son absence. Figes sur une terrasse d_1 autobus, sur un triporteur, resistant a la seeousse qui entrainait un bouchon, nos trois voisins immediats, un conducteur, un livreur de linoleum et un pecheur a la ligne, abusant de la situation 5our laisser leurs yeux fixes sans clignements sur MalOna, attendaient pieusement que s'achevat notre confrontation. —C'est eela, semblaient-ils nous dire, regardez-vous bienl II est vraiment inimaginable qu'une femme et un homme, apres s'etre touehe le visage,de tant de regards, de tant de caresses, apres avoir epuise tous les moyens qu'ont les voyants et les aveugles de se connaitre, se soient perdus soudain comme vous l'avez fait aux b^ as^ meme l'un de 1'autre, et ne soient pas plus arrives a se retrouverv se coudoyant et se heur-tant, que des enfants separes par la foule et egares dans une foire. . . Quarante seeondes encore. . • . Regardez-vousi Profitez de cet instant ou. vous avez tous deux vos^vrais visages. , . Vous Stes tous deux en ce moment a votre point exact dans la vie, a la distance qui est la votre de sa detresse et de sa 121 gloire. Restez-yl nous ne savons pas vos prenoms, mais vous etes a l'heure ou i l s eolatent de sens et ou la melodie de leurs syllabes, au lieu de vous appeler, vous decrit, vous exprime, Quinze seeondes encore. Pendant quinze seoondes encore, ne la prends pas dans tes bras, ne 1'Itreins pas, laisse vos exis-tences conserver leur distance. Tous les etres en fait sont confondus. C'est par persuasion que nous ne voy-ons pas confondus les uns dans les autres les premiere olasse et les seeonde, les patronnes en robe de ohambre et les concierges, toujours absentes d'ailleurs de leur loge, les noyes et les poissons. Profitez de la seule minute de votre vie ou. vous aurez ete separes. . . . Dix seeondes. C'est plus qu' i l n'en faut, charmante Jeune femme, pour effacer de vos levres ce sourire que nous connaissons bien, pour 1'avoir vu sur ceux qui avouent ne pouvoir nous payer leur place, qui sont contraints par une defalliance subite de leurs f in-ances de^nous refuser la nappe de linoleum glace et quadrille commandee le^matin dans l'enthousiasme, ou qui errent sans chien a 1'extreme bord des quais, et dont 1'ironie, voilee de tendresse, nous 1'aoeordons, laisse entendre que ceux qui ne sont pas nes sont en-core les plus heureux. C'est l a une insinuation com-pletement deraisonnable, et nous vous -le prouvons par le raisonnement que voioi: ceux qui ne viennent pas au monde ne connaissent pas les malheurs de la vie, ceux qui viennent au monde en connaissent les joies; pour les uns et pour les autres 1'operation revient done sensiblement au meme, et ee qu' i l convient de dire c'est que la Providence sait tenir^la balance parfaitement egale entre l'etre et le neant. . . Le canon tonna^a nouveau.A Le conducteur sonna sa sonnette, le t r i pedala, le pecheur t ira son poissons Du point ou i l s les avaient laisses, la v i l le reprit sa voix, et notre couple, avec le bonheur, son propre silence." • (1) Combat aveo l'ange p. S28 - 3S2 Bibliographie 123 I. Les oeuvres de Giraudoux (Sans v i s e r a etre complete,cette bibliographie comprend-l e s principaux ouvrages de Giraudoux,a part de nombreux a r t i -cles.plaquettes,ou e c r i t s de circonstance. Les editions citees sont i n d i quaes par 1'asterisque.) 1?09 Provinciales (Grasset). Kouvelles e d i t i o n s : 1921 (Gras-set); 1922 (Grasset.edition augmentee de La pharmacienne): 1925; 1927 (Aux Aides); 1927 (Emile-Paul); 1929 (Ferenczi)*. 1911 L'Ecole des i n d i f f e r e n t s (Grasset); 1926 (Ores); 1928 (Ores); 1928 (Emile-Paul); 1934 (Grasset)*. 1917 Lectures pour une ombre (Emile-Paul)*; 1929 (Emile-Paul). 1918 Arnica America (Emile-Paul); 1919 (Emile-Paul); J 9 2 8 (Emi-le-Paul); 1938 (Grasset.edition augmentee d'une preface)*. 1918 Simon l e uathetiaue (Grasset); 1923 (Ores); 1926 (Gras-set,nouvelle e d i t i o n augmentee)*; 1927 (Jonquieres); 1928 (Jonquieres); 1936 (Ferenczi); 1946 (Montreal.Varietes). 1919 Elpenor (Emile-Paul); 1926 (Emile-Paul)*; 192*7 (Ores). 1920 Adorable C l i o (Emile-Paul)*; 1930 (Emile-Paul); 1939 (Grasset). 1921 Suzanne et l e Paoifiaue (Emile-Paul); 1925 (Emile-Paul); 1926 (Cite des. l i v r e s ) ; 1927 (Cite des l i v r e s ) ; 1928 (Edi-t i o n des b i b l i o p h i l e s de Lyon); 1928 (Editions des Cent un); 1929 ( F a i s t ) ; • 1930 (Emile-Paul)*; 1939 (Grasset); 1939 (Fe-r e n c z i ) ; 1945 (Montreal,Varietes). 1922 S i e g f r i e d et l e Limousin (Grasset)*; 1926 (Les arts et l e l i v r e ) ; 1926 (Cres); 1928. (Grasset); 1928 (Les arts et l e l i v r e ) ; 1929 (Calmann-Levy); 1945 (Montreal.Varietes). 1924 J u l i e t t e au na.vs des hommes (Emile-Paul)*; 1927 (Emile-Paul); 1930 (Emile-Paul); 1940 (Ferenczi); 1946 (Montreal, Varietes). 1926 B e l l a (Grasset)*; 1929 (Grasset); 1929 (Emile-Paul); 1931 (Emile-Paul); 1931 (Fayard). 1927 Eglantine (Grasset); 1938 (Ferenczi). 1928 Siegfried,,piece en quatre actes (Grasset); 1928 (les arts et l e l i v r e ) ; 1929 ( L ' I l l u s t r a t i o n ) *; 1929 (Calmann-Levjc). 124 1929 Amjphitryon_38_,comedie en t r o i s actes (Grasset)*; 1929 ( L ' l l l u s t r a t i o n ) ; 1930 (Grasset); 1931 (Editions du B e l i e r ) . 1930 Aventures de Jer&me Bardini (Emile-Paul)*; 1937 (Feren-c z i ) . 1930 Racine (Grasset). 1931 Je presente B e l l i t a (Grasset). 1932 J j i d i t h . t r age die en t r o i s actes (Emile-Paul); 1944 (Mexi-c o . C a s t i l l o ) * . 1932 La France sentimentale (Grasset)*. 1932 Textes ch o i s i s de Jean Giraudoux.reunis par R.Lalou (Gras-set); 1932 ( B e r l i n ) ; 1943 (Grasset)*. V9^^ Intermezzo,comedie en t r o i s actes (Grasset)*; 1933 ( L ' l l -l u s t r a t i o n ) . 1934 Combat avec 1'ange (Grasset)*. 1934 Tessa.la nvmphe nu ooeur fidele.P i e c e en t r o i s actes et six tableaux (Grasset); 1934 ( L ' l l l u s t r a t i o n ) * . 1935 La Guerre de Troie n'aura pas lieu.piece en deux actes (Grasset)*; 1933 ( L ' l l l u s t r a t i o n ) . 1937 Electre.pieoe en deux actes (Grasset)*; 1937 ( L ' l l l u s t r a -t i o n ) . 1937 Supplement au vovage de Cook fPiece en un acte (Grasset)*. 1937 Ti'Impromptu de Paris,-piece en un acte (Grasset)*; 1938 ( L ' l l l u s t r a t i o n ) . 1938 Cantiaue dea canticmes tT)ieoe en un acte ( L ' l l l u s t r a t i o n ) ; 1939 (Grasset)*. 1938 Les cinq tentations de La Fontaine (Grasset)*. 1939 Qndifie.,piece en t r o i s actes (Grasset)*; 1939 ( L ' l l l u s t r a -t i o n ) . 1939 Choix des elues (Grasset); 1944 (Montreal ,Vari ete s) *. 1939 P l e i n s pouvoirs (Gallimard)*. 1941 L i t t e r a t u r e (Grasset); 1943 (Montreal.Varietes)*. 1S5 1?44 So dome et Gomorrhe (Grasset). 1944 Les Anges du peche (N.R.F.). 1?44 L'Apol ion de Marsac (Mexico,Castillo). 1945 Eorit dans 1'ombre (Editions du Rocher). 1946 T,». E o l l e de C f r a i l l o t * (Grasset) 1946 Le f i l m de l a Duchesse de Langeals (Grasset); 1946 (Mont-^ re a l , Val i quett e) *. 1945 Armistice a Bordeaux*" (Editions du Rocher) . 1946 Sans pouvoirs * (Editions du Roeher) 126 I I . Ouvrages consuites Aragon,Louis Interview du journal Ce s o i r . l e mercredi 20 sep-tembre 1944. Beaunier,Andre "Le s i n g u l i e r talent de M. Jean Giraudoux", Revue des Deux Mondes,le 1er mars 1922. Berton,Claude "Frontieres... f r o n t i e r e s . . . " (compte-rendu de S i e g f r i e d ) r Nouvelles l i t t e r a i r e s , l e 12 mai 1928. Bourdet.M. "La Genese de Sie g f r i e d " . Nouvelles l i t t e r a i r e s , l e 19 mai 1928. Bourdet,M. Jean Giraudoux tson oeuvre (Nouvelle Revue C r i t i -que, 1928), 61 p. Brodin,P. Les ecriva,in3 francais de 1'entre-deux-guerres (Montreal,Valiquette , l943), p. 137-171. Cremieux,Benjamin "L 'Antirealisme au theatre" (a propos d'Intermezzo). N.R.F. tome x l (1933),p. 664-670. Cremieux,Benjamin XXe sieele.premiere serie (N.R.F.,1924), p. 99-123. Cremieux,Benjamin Comptes-rendus de: Amphitryon 38 (Nouvelle Revue Franqaise,tome xxxiv - 1.930 - P« 138-142); Eglantine (Nouvelle Revue Franchise,tome xxix - 1927 - p. 249-251); La Guerre de Troie n'aura pas l i e u (Nouvelle Revue Franqaise, tome x l v i - 1936 - p. 132-133); Judith (Nouvelle Revue F ran-. caise.tome xxxvii - 1931 - p. 970-974). Doumic,Rene Compte-rendu de Siegfried , Revue des Deux Mondes, l e 1er j u i n 1928. Durry,Marie-Jeanne ."L'Univers de Giraudoux", L'Arche, mars 1944, p. 108-122. Ehrhardt,Jean Le Roman francais depuis Proust (Nouvelle Re-vue Critique,1932), p. 108-118. F o u i l l e e , A l f r e d La pgyofrolPffie deg idees-forceg (Alcan , l 9 l 2 , 2 v o l s . ) . Gandon.Yves Le Demon du style (Plon,1938), p. 135-146. Gide,Andre "Provinciales.de Jean Giraudoux"', dans Nouveaux pretextes (Mercure de France,1930). Gide,Andre "Tombeau de Jean Giraudoux", L'Arche, mars 1944. 1£7 Heymann,Charles H. "Dans l e s jardins de Giraudoux", The French Quarterly,tome i v (1922),p. 1 0 0 - 1 0 7 . Houlet,J. Le theatre de Jean Giraudoux (Editions Pierre Ar-dent, 1945), 189 p. Humbourg.Pierre Jean Giraudoux (Marseille,Cahiers du Sud, 1926), 8 3 p. Jaloux.Edmond L'esprit des Uvres (Plon,192j5): p. 1 2 3 - 1 2 6 , "La f a n t a i s i e et l e roman"; p. 19.5-210, "Esquisse d'apres Jean Giraudoux". Jaloux,Edmond Compte-rendu de Choix des elues (Nouvelles l i t t e r a i r e s , l e 2 ? a v r i l 1 9 3 9 ) . Jouvet,Louis (Notes sur Giraudoux) The Theatre Arts Monthly, May 1 9 3 6 , p. 3 6 O - 3 6 9 . Lefevre,F. Une heure avec ...r premiere serie (N.R.F.,1924), p. 141 -151 . . Lemaltre,Georges Four French Novelists (Oxford University Press, 1 9 3 8 ), p. 2 0 9 - 3 0 0 . Lievre,Pierre Comptes-rendus de: Electre (Mercure de France, l e 1 e r j u i l l e t 1 9 3 7 ); T,a Guerre de Troie n'aura x>a.s l i e u (Mercure de France,le 15 decemhre 1 9 3 5 ) ; Intermezzo (Mercure de France,le 1 e r a v r i l 1 9 3 3 ) ; Judith (Mercure de France,le 15 decembre 1 9 3 1 ) . Martin du Gard,Maurice Compte-rendu d'Ondine (Nouvelles l i t -t e r a i r e s , l e 1 3 mai 1 9 3 9 ) . Messieres,Rene Escande de "Le r6le de l ' i r o n i e dans l'oeuvre de Giraudoux", The Romanic Review,tome xxix ( 1 9 3 8 ) , p. 3 7 3 -3 8 3 . Petitjean,A.M. "Electre et Giraudoux", Nouvelle Revue Fran-chise, tome x l i x ( 1 9 3 7 ), P« 482-490. Prevost, Jean "L' esprit de Jean Giraudoux", Nouvelle Revue Frangaise, tome x l i ( 1 9 3 3 ) . p. 3 7 - 5 2 . Rageot,Gaston "Giraudoux redevient Giraudoux" (a propos de Judith). Revue Weue ( 1 9 3 1 ) , P« 7 0 5 - 7 0 7 . Rageot,Gaston "L'intelligence au theatre,Jean Giraudoux" (a propos de Si e g f r i e d ) . Revue hleue ( 1 9 2 8 ) , p. 3 1 2 - 3 1 4 . Rousseaux,Andre L i t t e r a t u r e du XXe siecle.tome i i (A.Michel, 1 9 3 9 ) : p. 174 - 1 8 2 , "Jean Giraudoux c h o i s i t des elues". 1£8 Sartre,Jean-Paul "M. Jean Giraudoux-et l a philosophie d'Ari-stote: a propos de Choix des elues" T Nouvelle Revue Frangai-se, tome l i v (mars 1940), p. 339-354. Thiehaut,Marcel Evasions l i t t e r a i r e s (Gallimard,1935), p. 9-49. ?i a l a t t e , A . Siegfried et l e Limousin (Nouvelle Revue Frangai-se, tome xx (1923), P. 444-4481 129 •TABLE TIES MATTERES Introduotion . . . . . . . . . . . 3 Chapitre ler: L'oeuvre de Jean Giraudoux . 6 Chapitre II: L 1esprit de Giraudoux et la tradition classique . . . 45 Chapitre III: Le langage de Giraudoux . . 60 Chapitre IV: Comment Giraudoux ecrit . . 95 Bibliographie 122 Table des mat ie res 129 

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