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Le communisme dans l'oeuvre de Malraux Faget, Gilles Georges 1963

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LE COMMUNISME dans 11OEUVRE de MA1RAUX fey G i l l e s , Georges, PAGET Licence en Droit - Prance, 1953 Diplfime des Sciences Politiques - Prance, 1953 C.A.P. (B.A) - Prance, 1955 B.Ed., The University of Alberta, 1958 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS i n the Department of ROMANCES STUDIES We accept th i s thesis as conforming to the required standard. THE UNIVERSITY of BRITISH COLUMBIA A p r i l , 1963. In presenting t h i s thesis i n p a r t i a l f u l f i l m e n t of the requirements for an advanced degree at the University of B r i t i s h Columbia, I agree that the Library s h a l l make i t f r e e l y available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of t h i s thesis f o r scholarly purposes may be granted by the Head of my Department or by his representatives. It i s understood that copying or publication of t h i s thesis for f i n a n c i a l gain s h a l l not be allowed without my written permission. Department of The University of B r i t i s h Columbia, Vancouver 8, Canada. Date 21. l^Gl LE COMMUNISME dans l1OEUVRE de MALRAUX PRECIS -L 1impression d'etre en presence d'une oeuvre a tendance communiste, se degage a l a premiere lecture des romans revolu-tionnaires d'Andre Malraux. I I n'est pas cependant possible sans une tentative d'analyse plus approfondie de juger dans quelle mesure cette idee est exacte et dans quelle mesure ces romans appartiennent a l a pensee marxiste. Une connaissance s i sommaire s o i t - e l l e des principes de base du communisme est indispensable pour evaluer l a va-leur ou l e contenu de l ' i d ^ o l o g i e marxiste dans cette oeuvre romanesque et e t a b l i r des points de comparaisons u t i l e s . Le marxisme ayant change d'interpretation suivant q u ' i l e t a i t soumis a I'influence de Lenine, de Trotsky ou de S t a l i -ne, ce dernier imposant son point de vue pendant un quart de s i e c l e , seules devront etre retenues les grandes lignes sur lesquelles un accord thdorique a pu se f a i r e . L*aspect non marxiste de 1'oeuvre so i t etre souligne et mis en evidence, les temoignages des critiques : Gaetan Picon, Boisdeffre, Mounier et Leon Trotsky, etc...sont de toute premiere importance, Une etude de chaque roman permettra neanmoins de mieux degager 1!attitude politique des heros et de porter un juge-ment plus precis sur l e communisme dans cette oeuvre. II ressort de cette etude que les heros de Malraux ne sont pas strictement dans l a ligne d'action du parti.Inca-pable d'appliquer l a d i a l e c t i q u e , i l s ne croient n i au sens de l 1 h i s t o i r e n i en l a valeur de l a l u t t e qu'ils menent avec l e p r o l e t a r i a t contre l a societe c a p i t a l i s t e . En troisieme l i e u , on constate l e soubassement, l a base marxiste, sur laquelle se construit I'action des ro-mans : Les Conquerants, La Condition Humaine, Le Eemps du Mepris. II est egalement possible de se persuader que l e s heros agissent dans 1'ensemble en bons communistes meme s ' i l s ne presentent pas une orthodoxie p a r f a i t e . La date a laquelle ces romans ont ete e c r i t s et c e l l e des evene-ments ou se situe I'action, representant l a periode de t r a n s i t i o n de l a doctrine, i l est done d i f f i c i l e d ' a f f i r -mer q u ' i l s ne sont pas marxistes. S i l'auteur f a i t preuve d'une bonne connaissance de l a tactique et des mdthodes communistes, s ' i l f a i t fcoute commune avec eux, i l est impossible de ne pas deceler un changement d'attitude que marque nettement son roman "L'Espoir" avec l a guerre d'Espagne. II a appris que l a Russie sovietiuue n'etait pas 1'in-carnation de son reve, que l e s communistes n'avaient pas cree l a f r a t e r n i t e humaine q u ' i l recherchait.C'est en consacrant |D.us d'attention a l'^tude des differents aspects de 1'evolu-t i o n du communisme en Russie, dans un sens qui ne correspond pas aux aspirations de Malraux, que l'on peut s e n t i r ^ q u ' i l s'en detache. En conclusion, l a position presente d'Andre Malraux it dont 1 'analyse est fournie par ses declarations dans l'Adres-se aux I n t e l l e c t u e l s " de 1948, montre q u ' i l n'a pas change*. II ne renie r i e n de son passe, de son action, de sa l u t t e . Son espoir a ete t r a h i et i l est devenu l'ennemi implacable de ceux qui se reclament etre les he>itiers des generaux en veste de cuir, compagnons de l u t t e de Vladimir Lenine. 0 0 0 TABLE DES MATIERES - Bage : PREFACE Impressions d'Espagne. Decouverte des oeuvres d'Andre MALRAUX. - CHAPITRE I De f i n i t i o n du Communisme, 8 - CHAPITRE II 1*aspect non communiste chez MALRAUX. 24 - CHAPITRE III Marxisme dans ; 50 - Les Conquerants, I92B - La Condition Humaine, 1933 - Le Temps du Mepris, 1935 - L'Espoir, 1937 - CHAPITRE IV Marxisme v£cu. ' 116 - CHAPITRE V Le Marxisme et MALRAUX. 130 La Revolution et l'espoir t r a h i . - BIBLIOGRAPHIE 142 PREFACE -Le guide franquiste de 1'Alcazar de Tolede nous rel&-chait enfin. I I nous avait explique comment cet ancien cha-teau maure transform^ en Ecole M i l i t a i r e , e t a i t devenu au debut de l a guerre c i v i l e espagnole, une forteresse a n t i -r£publicaine. Nous savions q u ' i l avait supporte l e s bombar-dements, et avait r e s i t e aux assauts des soldats de l a R6-publique Espagnole. Nous avions v i s i t e les ruines et l e s caves ou l e tun-nel avait ete creuse* par les republicains, vu les tombes des glorieux soldats fascistes de 1'Alcazar, tues pour l a g l o i r e de l'Espagne qui sous Franco e t a i t redevenue. enfin "Una -Grande - Libre". Vu l a s a i l e d'ou. l e Colonel Moscardo, com-mandant l a forteresse, avait recu l e coup de telephone de son f i l s prisonnier des republicains, lequel l ' a v a i t supplie de ne pas se rendre. Comme Malraux nous l e rappelle dans son l i v r e "L'Espoir" les f i l s du telephone n'avaient pas ete coupes. Pourquoi ?... Malraux y repond par une autre question : "Pourquoi les mi-l i c i e n s o n t - i l s distribue des cigarettes?". A cela, Mercery, un des personnages du roman, ajoute :"La gen^rosite est l'hon-neur des grandes revolutions". Nous venions d'apprendre que des femmes et des enfants, s'etaient refugie"s dans 1'Alcazar pour echapper a l a fureur 2 des 'rouges', c'est-a-dire des republicains et pourtant nous n'e*tions pas completement convaincus. Nous separant de notre guide, nous fimes une promenade dans l a cour centrale encore pleine de blocs de pierre, de poutres et de d^combres accumules par les bombardements sue-c e s s i f s . Plusieurs ouvriers, torse nu, jetaient avec de pe-nibles e f f o r t s de gros blocs de pierre dans de vieux camions m i l i t a i r e s . Pousse's par l a c u r i e s i t e , nous avons cherche a v o i r l e nom du fabricant et c'est un des ouvriers qui nous a renseigne*s. "Ce sont des camions masses", nous d i t - i l et comme on caresse en l u i dormant des tapes sur l e cou, un bon cheval, i l tapota l e capot en ajoutant a voix basse : " I l s sont bons et solides, Dommage que nous n'ayons pas eu plus de ce materiel, jamais 1'Alcazar ne se r a i t reste aux mains de ces cochons", et comme l e contremaltre s'approchait, i l se remit a t r a v a i l l e r * A i n s i done en 1953, plusieurs anndes apres l a v i c t o i r e de Franco, i l y avait encore des republicains h o s t i l e s au r e -gime et ir o n i e du sort, i l s enlevaient avec des camions mis-ses l e s decombres accumules pendant l a guerre par l e bombar-dement de leurs propres batteries* Nous ne connaissions de l a guerre dfEspagne que ce qu'en d i t l e manuel d'histoire a 1*usage des Lycees et Colleges (ma-nuel qui prepare les Aleves au baccalaureat)., Gomme de retour 3 en France, nous racontions ce p e t i t Episode a un de nos cama-rades d'Universite, i l revint l e jour suivant avec'L'Espoir' d'Andre* Malraux et 'Pour qui sonne l e glas' d'Ernest Hemingway. Tiens d i t - i l , s i tu es interesse par 1*autre c6te* de l a guerre, v o i l a ce q u ' i l te faut l i r e . Ne cro i s pas tout, mais cela t'en donnera une bonne idee. Quelle idee ? Que nous r e s t e - i l de ces deux ouvrages?... Nous avons vu surtout des hommes qui pour sauver l a Re'publique t r a v a i l -l a i e n t avec l e s communistes; non pas qu' i l s fussent communis-tes eux-m§mes;-quelques uns l'e*taientr mais les autres nous ont donne" 1'impression de collaborer avec l e P.C a f i n d ' a r r i -ver a sauver l a R£publique avec tout ce que cela comportait d'espoir pour l e s p e t i t s , l e s opprim^s* Sans pousser 1'analyse plus avant, nous avons ferme l e s deux l i v r e s , convaim,eus que, malgre tout, l e s communistes de*-peints dans ces oeuvres, s ' i l s n'etaient pas toujours l e s he*-ros ou les plus purs, etaient au moins les plus efficaces et se trouvaient du bon c8t6. Est-ce l a une fausse impression ou un manque de jugement qui nous a f a i t v o i r des communistes la. ou d'autres n'en voient pas ?... Un manque de profondeur qui nous a f a i t supposer l'orthodoxie communiste l a oil d 1autres n'ont vu aue des hommes qui ne sont pas et ne peuvent pas e*tre orthodoxes a cause de leur independanee i n t e l l e c t u e l l e , de leur refus d'epouser totalement une cause ?... 4 C'est ce que nous nous proposons d'etudier en c h o i s i s -sant comme sujet de cette these "MALRAUX et l e COMMUNISME dans  son oeuvre". Nous n 1avons pas 1*intention de prouver que M. Boisdef-f r e ou Daniel, Mounier et m§me Trotsky ont t o r t , que Malraux est un communiste ou q u ' i l a du moins mis d 1authentiques com-munistes dans son oeuvre. Ce que nous desirons e'tudier, est l a part de communisme dans cette oeuvre. Car s i tant de l i -vres ont e*t£ e c r i t s pour prouver que l e s personnages p r i n c i -paux, ne peuvent pas Stre des communistes, c'est bien q u ' i l s qemblent l'§tre» S ' i l y avait l a une evidence, pourquoi e c r i -re pour prouver ce qui est evident© II doit exister a travers cette oeuvre, un soubassement, une fondation, une trame marxiste. La premiere impression du lecteur non a v e r t i est q u ' i l a a f f a i r e a des rouges, a d e s ' f e l -low t r a v e l l e r s " ou a des agents de Moscou ob^issant aux ordres et aux dire c t i v e s du p a r t i . Ce qui d ' a i l l e u r s n'enleve pas leurs q u a l i t ^ s humaines, ne l e s empiche pas de douter, de commettre des erreurs n i de se r^ v o l t e r en face de 1'absurdity d'une con-signe ou d'un ordre. Souvent, s i l'on nous permet cette comparaison, nous a-vons devant nous des hommes qui se trouvent dans l a position du C h r e t i e n qui se de"bat entre sa f o i et sa r a i s o n , sa raison l u i prouvant i l l o g i q u e ee que sa f o i l u i commande de croire et 5 qui en f i n de compte doit suivre sa f o i ou abandonner sa re-l i g i o n . Beaucoup de s o c i a l i s t e s se rdclament du marxisme sans pour cela vouloir §tre assimil£s aux communistes de Moscou qui pensent §tre l e s seuls depositaires de l a doctrine. On ne con-testera pas l a valeur du point de vue des Moscovites. Marxis-me et communisme seront done conside"res dans cette analyse com-me £tant l a me*me chose et nous nous proposons d'en f a i r e d'a-bord une courte e"tude. Notre premiere d^couverte d'Andre Malraux, i l y a 10 ans, nous ayant f a i t penser immediatement a un 'rouge', notre but est de determiner ce qui chez l u i et dans son oeuvre, se r a t -tachait, a 1*epoque, au communisme* 0 0 0 & CHAPITRE I -La doctrine communiste sera brievement etudiee, resu-mee et d e f i n i e . On s'en tiendra aux grandes lignes et a ce qui es;Jj gdn^ralement accepte par tous 0 En comparant l'oeuvre de Malraux a cette doctrine, nous pourrons savoir s i oui ou non, son oeuvre est d'inspira-t i o n communiste« CHAPITRE II -Ce chapitre sera consacre a relever tout ce qui n'est pas marxiste chez l'auteur. A rechercher pourquoi et dans quel-l e mesure, les critiques ont" cru v o i r en l u i un aventurier i n -d i v i d u a l i s t e, un homme qui ignorait volontairement l a dial<ee*r-tique et ne vdyait dans l a revolution que l e moyen de trouver l a f r a t e r n i t e ou son accomplissement personnel© CHAPITRE III -L'aspect marxiste des oeuvres de Malraux sera s o u l i -gne. Quatre romans seront successivement etudies : - Les Conquerants. - La Condition Humaine. - Le ffemps du Mdpris. - L'espoir. (ce dernier marquant un changement deci -s i f chez l'auteur) CHAPITRE IV -Ce dernier chapitre sera consecre' a 1'etude de l 1 h i s -t o i r e de l'U.R.S.S de 1920 a 1937 a i n s i qu'aux consequences que l e developpement du communisme en Russie eut sur 1'evolution 7 de l a pensee de Malraux, CONCLUSION -La parole est donn^e a Andre Malraux chez qui i l y a du revolutionnaire et de l'aventurier et qui explique sa posi-t i o n dans'l'Adresse aux Intellectuels'© 0 0 0 8 CHAPITRE I -Une courte d e f i n i t i o n du marxisme est necessaire pour comprendre 1'attitude de Malraux, et, l'opposant a cette d e f i -n i t i o n , nous pourrons mieux juger de sa position. La d i f f i c u l -ty est de rester dans l'orthodoxie et de l a respecter. Gr une orthodoxie qui a subi des changements divers au cours des s o i -xante dernieres annees est d i f f i c i l e a d£finir. D'ou 1'obliga-t i o n de nous en t e n i r a ce que tout l e monde eonnait de l a phi-losophie marxiste, d'en rester aux lignes ge"n£rales et a ce qui est accepts comme constituant l a base du dogmei 0 0 0 Positio n marxiste -Bien qu'agissant plus par reaction negative qu'en vertu d'un contenu p o s i t i f , l e marxiste ne propose pas tant 1 ' e d i f i -cation d'un systeme philosophique, politique et e"conomique, que l a construction d'un homme nouveau. La philosophie, l'economie, l a societe* ne sont qu'au service de cet homme que le marxisme desire de"barrasser des contradictions qui l'entourent* Les i n s t i t u t i o n s pr^sentes, qu'elles a i l l e n t du f ^ o d a l i s -me de l a Chine a l a societe c a p i t a l i s t e de 1'Allemagne de 1935, en passant par l e regime s o c i a l et po l i t i q u e de Franco, impose a l'Espagne, sont detestees par des mill i o n s d'hommes qui encoa 9 re aujourd 1hui se tournent vers l e marxisme. I l s voient en l u i l e seul regime capable de les d e l i v r e r de leur c o n d i t i -on pr^sente, l e seul systeme capable d'elaborer et de r ^ a l i -ser cette transformation de l'homme et de l'humanit£. II est probablement tres d i f f i c i l e de juger un mouve-ment t e l que l e marxisme s i l'on n'y a pas adherd. Selon Marx en e f f e t , l a philosophie ayant a t t e i n t son apogee, l e marxis-me est un depassement de l a philosophie qui apparait inade-quate a analyser 1'existence humaine. I I existe un trop grand divorce entre l a pensee philosophique t r a d i t i o n n e l l e et 1'exis-tence, ou suivant l a formule de Marx, entre "les chaumieres de l a r e a l i t e et les palais d'idees de l a philosophie"» Pour l u i , l'idealisme philosophique est p e t i t bourgeois et vieux jeu. Le communiste s'y opposant, se veut engage dans l a v i e , dans 1'histoire a laquelle i l est attache* et avec l a -quelle i l marche. I I se veut l e levain du pr o l e t a r i a t par un engagement tout entier. I I s'agit d'interpreter l e s donn^es historiques pour transformer l e monde et l e mettre au service d'un homme nouveau, lui-m§me partie integrante du monde. L'Hu-manite est comme un courant q u ' i l faut d i r i g e r et l e communis-me ne propose pas une solution unique. On a d i t que son a t t i -tude e t a i t semblable a c e l l e de l a science qui se contente d'un perpetuel changement entre l a theorie et l a pratique qui cons-tamment remet en question l a valeur de l a theorie sans laquelle 10 i l ne pourrait y avoir de progres. Sur l e plan philosophique, cette attitude f a i t compren-dre immediatement que l e communiste ne peut pas e*tre un con-templatif. I I ne peut se s a t i s f a i r e d 'une analyse de l a s i t u -ation, i l doit agir et t r a v a i l l e r a l a construction des lende-mains qui chantent. Une erreur commune est de croire que l e communiste pense construire une cite" future, une utopie socia-l i s t e dans l e genre de Proudhon. Marx ne l ' a jamais f a i t parce qu'on ne peut savoir exactement ce que sera demain, etant don-ne" que l'homme ne peut l e concevoir qu'en se basant sur ce qu' eonnait auj ourd * hui. 0 0 0 La l u t t e de classe::;, donnee fondamentale -Par d e f i n i t i o n , l'homme d'aujourd'hui est conditionne par l a societe dans laquelle i l est oblige de vivre.. Cette so-ciety, Marx n'est pas long a en decouvrir l e s fa i b l e s s e s . D'un cpt£, l a production de masse qui exige un eff o r t communautaire c o l l e c t i f , et de 1'autre, l a possession par un tout p e t i t nom-bre de ces moyens de production. I I y a l a une contradiction que seule l a s o c i a l i s a t i o n des moyens de production pourra r6-soudre.. Aux yeux de Marx, cette transformation se produira par 1'action du p r o l e t a r i a t , leguel est engage" q u ' i l l e v e u i l l e ou II non dans l a l u t t e pour sa survivance. La l u t t e de classce:: est un f a i t , Marx pense q u ' i l ne l'invente pas et pourtant i l l a cree en l a favorisant. I I ne f a i t que constater l e s ph&aome-nes naturels et les d^ c r i r e , sachant que toute connaissance, tout savoir est source de puissance, d'action, Une f o i s conscient de 1'histoire et de sa condition, l e pro l e t a r i a t sera l e fossoyeur du capitalisme. Le Marxiste est c e l u i qui r e a l i s e et comprend quel est l e sens de 1'histoire et qui une f o i s conscient de cela se jette corps et ame dans l a b a t a i i l e , p a r t i c i p e a un mouvement qui est i r r e s i s t i b l e puis-q u ' i l est une evolution necessaire dans 1*histoire des relations humaines et de l'humanite toute entiere. Bien qu'on pense aujourd'hui §ue l e communisme est pro-bablement l a plus dogmatique des philosophies, l e communisme est en derniere analyse, oppose au dogmatisme. Comme beaucoup de communistes l'affirment, l e marxisme n'est pas une theorie mais davantage un o u t i l , une methode qui leur permet de com-prendre hier, aujourd'hui, et d'aider demain a n a l t r e . Ce qui f a i t l a valeur de cet o u t i l , c'est q u ' i l permet de dissequer, d'ouvrir, de r e v i l e r l a r e a l i t e mais aussi de donner l e s moyens de changer cette r e a l i t e dans l a d i r e c t i o n voulue, dans l e sens du progres de l'humanite. Le communiste est done avant tout un homme qui se p l i e aux f a i t s , i l n'invente pas un systeme q u ' i l essaye ensuite de r e a l i s e r . Au contraire, i l accepte l e s f a i t s et t r a v a i l l e avec 12 eux dans l e sens de l 1 h i s t o i r e pour changer l a s i t u a t i o n pre-sent e. Ayant analyse" l a si t u a t i o n et s'etant engage dans l a ba-t a i l l e , l e s conununistes font figure de conscience du p r o l e t a r i -at. Hon pas de conscience morale mais de conscience au sens d'etre conscient de ce qui est et de ce qui sera. Car c'est l e pr o l e t a r i a t sur qui repose l a tache de f a i r e disparaitre l e s contradictions de l a societe* c a p i t a l i s t e avant que ces con-tradictions ne tuent l'homme, Cette tache repose sur l e p r o l e t a r i a t pour l a simple r a i -son q u ' i l est l a classe qui souffre l e plus dans sa chair et dans son e s p r i t . C'est l u i qui est l a plus miserable victime de l ' ^ t a t present et c'est l u i qui par sa force num^rique et par sa possession des o u t i l s de production de"livrera l'homme de 1'oppression et guerira l a maladie dont souffre toute l a so-c i e t e , 0 G 0 Le p a r t i instrument du progres -Seuls l e s proletaires peuvent f a i r e avancer l a cause de l'humanite. Done toute revolution, r e b e l l i o n ou action i n d i v i -duelle est par l a m§me anarchique et voue"e a l'echec. E l l e ren-force l a contre-revolution s i e l l e n'est pas une revolution pro-l e tarienne, Cette conception de l a revolution, f r u i t de 1'action de 13 -toute une classe, exclut naturellement l e meneur. I I n 1existe pas, et c'est l a masse toute entiere qui produit l a revolution. Ce qui n'empe'che pas que l a masse toute puissante est bien sou-vent aveugle. I I faut done l u i f a i r e prendre conscience. C'est l a que les communistes comme l e lev a i n de l a pSte, jouent leur plus grand r6le; seulement a 1'oppose du Chretien, leur action se situe sur l e plan terrestre et non sur l e plan d i v i n qui n'est qu'une invention f a i t e pour garder l'homme dans ses chaf-nes. Parmi les communistes eux-memes, i l faut une organisation pour canaliser l a masse et d i r i g e r I'action. Seuls l e s chefs, ceux qui ont une plus haute conscience de 1'evolution, auront l ' a u t o r i t e ndcessaire pour decider de ce qui va dans l e sens de 1'histoire. Les moyens d'une t e l l e r e a l i s a t i o n resident dans l e p a r t i qui est 1 ' o u t i l qui transforme tout. Le p a r t i etant 1'instru-ment essentiel, i l est normal que tout l u i s o i t subordonne. I I est organist en quelque sorte comme une ruche, son ordre doit Stre impeccable pour etre e f f i c a c e . S i un c o n f l i t oppose un i n -dividu au p a r t i , i l est evident que ce dernier passe bien au-dessus de l'inter§t personnel qui l u i sera s a c r i f i e s i cela est necessaire.Cela ne veut pas dire que l a l i b e r t e a l ' i n t e r i e u r du p a r t i n'existe pas. La discussion est l i b r e avant l a deci-sion, mais une f o i s cette derniere prise, i l n'y a plus moyerf^ J 4 de l a remettre perp^tuellement en question comme dans les par-t i s bourgeois. Pour l e communiste qui ne vo i t pas l a contradiction de ces positions, i l n*y a pas non plus de v e r i t e n i de l i b e r t y d'engagement hors du p a r t i . I I y a seulement une l i b e r t y com-munautaire et pas d 1action personnelle car l e communiste n'a aucune sympathie pour l'anarchie. II attendra l e jour ou toutes les forces proletariennes, se souleveront, i l organisera l a re-volution mais i l ne placera pas de bombe sous l a voiture de Chang-Kai-Shek. Le membre du p a r t i sera done obeissant et de-voue, i l suivra l e s consignes et les ordres, y s a c r i f i e r a sa vie s i cela est necessaire p u i s q u ' i l a l a f o i . Cette attitude explique l a f o i du marxiste dans l e p a r t i q u i represente a ses yeux 1' element l e plus avance" de l a revo-l u t i o n . Le p a r t i et ses chefs sont d ' a i l l e u r s a tout instant en contact avec l a masse. l i s ne peuvent s'en dissocier et leur but n'est pas de l u i imposer une idee etrangere, mais de l u i f a i r e r e a l i s e r son potentiel et de l u i f a i r e prendre conscien-ce de ce qu'elle est. Cette interaction masse-chefs est neces-saire car l e p r o l e t a r i a t sans organisation n'est qu'une force brutale et l e chef qui s'en eloigne perd l e contact. Suivant l e s enseignements de Staline, l e but des commu-nistes est d'instruire l e s masses mais aussi de s* i n s t r u i r e au-pres d ' e l l e s . Toute action qui ne suit pas ces simples pr<Scep-15 tes est vouee a l^echec. La notion de classe, e*tant a l a base de toute d i s t i n c t i o n , l e communisme se veut international et universel. Tous l e s hommes peuvent devenir conscients de I n -volution de l'humanite, G 0 0 La notion de valeurs -La l u t t e ne va pas se d^rouler sur l e plan theorique seu-lement, c'est une l u t t e a mort et dans cette l u t t e l e communis-te est un combattant. I I est e n t r e en guerre contre ses ennemis et ne s'arr£tera que quand i l sera maitre de l a s i t u a t i o n . Com-me M. Khrouchtchev l ' a recemment rappeie aux Nations Unies, l e communisme compte enterrer l e capitalisme. C'est une l u t t e sans merci et seule l a destruction de 1'ennemi amenera l a f i n de l a l u t t e . I n u t i l e d ' a i l l e u r s pendant cette b a t a i l l e a mort d'invo-quer les conceptions bourgeoises de l a guerre. Les i d e a l i s t e s qui comptent l'humaniser ne font que l e jeu des bourgeois et de leur clique reactionnaire. Ce n'est pas sur les intentions q u ' i l faut juger l e capitalisme, i l est p l e i n de bonnes intentions, mais dans l a pratique et sur ses actes concrets. C'est sur ce plan que l e s communistes s'accordent a l e trouver d e f a i l l a n t et anti-humain, bien q u ' e t a n t en t r a i n de remplir son r&le dans dans I n v o l u t i o n de l'homme depuis l ' e t a p e du tribalisme p r i m i t i f jus-qu'au communisme de demain. 16 Ce role t i r e a sa f i n et l a societe" est en t r a i n d'accou-cher de l'homme nouveau. La revolution va en quelque sorte l e -ver l e v o i l e qui empeche l'homme de passer de l a conscience a-lienee a l a conscience r e s i l e . Seule l a revolution violente per-met cette transformation. Un compromis entre l e s positions, non seulement est i l l u s o i r e mais aussi dangereux pour l a cause de l'humanite. Le monde c a p i t a l i s t e est bien trop v i l pour esp^rer pouvoir en t i r e r quo if que ce s o i t . I I faut r e p a r t i r a ze"ro, r a -ser toutes les fausses valeurs et en creer de nouvelles, car l e communiste ne desire pas vivre sans valeurs, n i sans principes comme certains ont pu l e c r o i r e . II a tout simplement des va-leurs differentes qui ne sont pas basees sur un dieu ou sur une morale dternelle exterieure a l'homme. Pour l e marxiste, c'est l'homme qui cree ses valeurs et e l l e s he valent que par rapport a l u i . I I l u i faut done t r a v a i l l e r dur, produire, se debarrasser d'abord de l a misere et de l a pauvrete. Une f o i s l'homme debar-rasse de 1 ' e x p l o i t a t i o n , son attitude v i s - a - v i s du labeur chan-gera. Le t r a v a i l deviendra une oeuvre creatrice, un peu dans l e sty l e du t r a v a i l de 1 ' a r t i s t e qui produit non sous l a contrain-te, mais pour s a t i s f a i r e l e besoin de s'exprimer. Comme 1 'oeu-vre d'art grandit 1 ' a r t i s t e , l e t r a v a i l rendra meilleur l ' o u v r i -er, l'humaniserao Dans cette nouvelle perspective, 1 ' e x p l o i t a t i o n de l'hom-17 me par 1'h.omme disparaf/t. II ne reste que c e l l e de l a nature par l'homme. Toute valeur ne pourra §tre fondee que sur 1'in-telligence s'appliquant a transformer l e monde. Les valeurs du p r o l e t a r i a t bashes sur l e t r a v a i l , sont superieures a toutes les autres valeurs morales e t a n t donne* que l e p r o l e t a r i a t est l a classe l a plus avancee historique-ment. Les valeurs bourgeoises non seulement sont e g o i s t e s , f i -g e e s et decadentes, mais de plus, e l l e s sont reactionnairee, c'est-a-dire qu'elles ne s'inscrivent plus dans l e sens de 1*histoire. En 1789, e l l e s ont ser v i leur but, e l l e s ont aus-s i ete u t i l e s l o r s de l a revolution i n d u s t r i e l l e mais cette r e-volution a c r e e une autre s i t u a t i o n et d'autres valeurs. Va-leurs qui sont les seules rationnelles dans l e present eontex-t e c Le p r o l e t a r i a t l u t t e pour imposer ses valeurs. C'est une l u t t e totale contre l a s o c i e t e c a p i t a l i s t e qui oblige l e t r a -v a i l l e u r a se vendre au plus offrant, a aliener sa l i b e r t e en echange d'un s a l a i r e . Le l i b e r e r est l e premier but de toute action puisqu'aujourd'hui, 1'alienation est une donnee fonda-mentale. Poussant plus l o i n cette analyse, l e marxiste arrive a penser que l a morale et l a revolution proietarienne ne font qu'un. S'opposer a cette derniere, c'est §tre reactionnaire et immoral puisque c'est s'opposer au bien. Par l e 'bien', i l faut preciser ce qu'entend l e marxiste qui refuse tout dieu, toute 18 valeur transcendarite. Seul est bien ce qui est bien pour l'hom-me t e l que l e marxisme l e congoit. 0 0 0 Le sens de 1'histoire -• \ Tout ce qui s u i t l e courant de 1'histoire est bon, tout ce qui s'y oppose est mauvais. II s u f f i t d'e'couter l a radio, de suivre tant s o i t peu l e s nouvelles pour comprendre que dans l a vie pratique, les commu-nistes de Moscou, suivent cette logique. L'Arme'e Frangaise en Algerie, a l l a i t contre l e sens de l ' h i s t o i r e , car c'etait une armee c a p i t a l i s t e , mais 1'Armee Russe en Hongrie ne f a i s a i t que du bien en ecrasant les ennemis du p r o l e t a r i a t , Ce qui est peufe-§tre dur a accepter par un non marxiste, e s t logique pour c e l u i qui est progressiste, puisque §tre progressiste, c'est aussi £tre moral© On pourrait en conclure que pour un communiste, l a f i n j u s t i f i e les moyens? II s'en defendrait en disant que c e l u i qui veut l a f i n doit vouloir les moyens, surtout s i l a f i n est mo-r a l e , l e s moyens ne pourront que l*§tre aussi meme s ' i l s n'ap-paraissent pas t e l s aux non marxistes. Tout changement n'est d ' a i l l e u r s pas forcement bon. I I y a des changements auxquels l e marxiste s'oppose, i l y a des v i e -19 t o i r e s qui ne sont pas dans l e sens de l ' h i s t o i r e , i l y a des a l l i e s qui ne sont que des ennemis. L 1exemple de l'Allemagne et de 1 * I t a l i e f a s c i s t e , sont flagrants. Ces deux conceptions, aux yeux des communistes n'etaient qu'une nouvelle adaptation du capitalisme pour se survivre a lui-m§me. Mo.scou a etd une des seules capitales a d^oruier sonappui a l a Republique Espagnole car de l a democratic au communisme, i l n'y a qu'un chemin naturel, mais l e fascisme est un pas en ar-r i e r e , un renforcement de l'ordre bourgeois, Le marxiste est done un reVolutionnaire, toute Evolution de l a societe bourgeoise n'est pour l u i qu'hypocrisie, que moyen de perpetuer l'ordre actuel lequel est mauvais. La s i t u a t i o n est desesper£e, i l n'y a aucune p o s s i b i l i t y de se sauver sinon par l a revolution, par l a destruction complete. De cette meta-morphose s o r t i r a cet i d e a l , cet immense espoir qui est l'hom-me nouveau. Du pire desespoir, l e marxiste passe a 1'espoir l e plus absolu, du cocon ou. i l e t a i t enferme, sort l e papillon dans toute sa beaute. I I a l a croyance en un progres i l l i m i t e , i l espere que l'humanite sera un jour bonne et heureuse mais i l hait aussi ceux qui s'opposent a l a r e a l i s a t i o n de ses plans. Pour les r e a l i s e r , l e marxiste m i l i t e , t r a v a i l l e , orga-nise, produit, arme, contr6le, f a i t de l a propagande, i l est un ouvrier de sa cause. Dans sa l u t t e i l ne devra pas &tre ar_-20 r§t£ par les entraves t r a d i t i o n n e l l e s qui briseraient son e-lan . Chacun de ses gains dans l e sens d'une plus grande eman-cipation, amenera par oontre-coup plus de l i b e r t e et contribu-era a l a r e a l i s a t i o n du plan general dont i l est conscient. Car sa philosophie est optimiste et i l ne doute pas un moment que l'homme ne se l i b e r e et ne devienne maltre de lui-m§me et de l'univers. 0 0 0 Le Marxisibe 'homme l i b r e ' -La l i b e r t y a pour Marx une autre consequence. If'est l i -bre que c e l u i qui ne doit r i e n qu'a lui-m&me. Dieu l e createur a qui l'on doit l a vie et qui decide de notre mort, n'est na-turellement pas l e bienvenu dans une t e l l e conception. I I en est done exclu, la i s s a n t l a place a 1'immense espoir d'une hom-me en progres constant. Progres qui ne se r e a l i s e que dans une society sans classe, par consequent sans i n j u s t i c e , sans ex-ploitants et exploites. Toute reference a une r e l i g i o n est rejetee, car comme les communistes l'ont bien souvent proclamy, cet opium du peuple ne sert qu'a endormir les a c t i v i t e s humaines et l'homme qui se concoit comme etant son propre createur, n'a pas besoin de so-porifique pour l u i f a i r e v o i r des jours meilleurs. I I se cree journellement et cela est important, ear l'homme marxiste est 21 interesse avant tout par I'action pr^sente. Le but l o i n t a i n et imprecis est apres tout peu important, puisque quand i l se-ra a t t e i n t , l'homme ne sera plus l'homme d 1aujourd 1hui. Le marxiste agit done en homme de pens£e mais ses ac-tions ne sont pas pour l a societe id^ale de demain, mais pour resoudre l e s problemes presents. Un de ces problemes est de transformer l a democratie c a p i t a l i s t e , en democratie r e e l l e , car l a be l l e devise Libert6-Egalite-Fraternite, n'est apres tout qu'une abstraction pour l a grande majorite, un mythe qui sert a recouvrir une r e a l i t e bien diffdrente, un opium qui n'est pas meilleur que c e l u i impose par les eg l i s e s . Quand l' E t a t sera conduit par les prole'taires, par les t r a v a i l l e u r s eux-memes, alors seulement disparaitront ces i n j u s t i c e s et avec e l l e s eventuellement l ' E t a t , Tout marxiste s a i t que c'est l a une r e a l i t e encore l o i n d'etre atteinte et que chacun doit recevoir une juste remune-rat i o n d'apres son travail© "A chacun selon ses besoins",n'est pas encore pour demain, mais au moins tout t r a v a i l , l a revo-l u t i o n accomplie ne pourra s e r v i r a engraisser des c a p i t a l i s -tes de Hong-Eong ou de Londres. Meme s i une societe basee sur "A chacun selon son t r a v a i l " est dure pour c e l u i qui est d£fa-vorise par l a nature, au moins c'est l a plus juste et l a plus digne et e l l e a l'avantage d'etre plus morale. On a d i t que comprendre l e marxisme, c'est comprendre l e s 22 t e r r i b l e s conditions dans lesquelles vivent l e s proietaires dont Marx a decrit l e s dures conditions d'existence. I I ne s'est pas contente d'une simple description des f a i t s , 1'ana-lyse ne se suffisant pas i l a ensuite preconise une methode d'action, 0 0 0 Conclusion -Nous avons trace en quelques pages, les grandes lignes du Marxisme. Notre desir n'est pas de montrer que Malraux en savait autant, ce dont nous ne doutons pas, mais bien plut8t de savoir s i ses personnages agissent d'apres ces principes g^neraux. Aucun d'entre eux n'est un " i n t e l l e c t u e l marxiste". Aucun d'entre eux, n'est un "th£oricien du marxisme" et beau-coup ne sont pas orthodoxes. IHs commettent des erreurs, i l s sont souvent here*tiques et Trotsky lui-meme d i s a i t de Malraux, qu'une bonne dose de marxisme l u i f e r a i t du bien. Trotsky e t a i t qualified mais l ' e t a i t - i l vraiment ?... A moins que ee ne fut Staline qui fut q u a l i f i e pour d e f i n i r l e marxisme et l'orthodo-x i e . Staline ?... Mais non, cela est faux, puiSque M. Khroucht-chev a denonce ses erreurs tant theoriques que pratiques. Ce dernier a son tour n'est pas toujours d'accord avec cet autre grand theoricien et philosophe Mao-Tse-Toung. 23 V o i l a ou reside l e probleme. Nous avons essaye d 1analy-ser l e marxisme et ne pouvons a l l e r plus l o i n car l e s disac-cords a i n s i que l e s deviations commencent. I I issste done a v o i r dans quelle mesure l e s personnages de Malraux sont de bons marxistes et dans quelle mesure i l s s'ecartent de cette phi-losophie, 0 0 0 24 CHAPITRE II -Les c r i t i q u e s et Andre" Malraux lui-m£me reconnaissent que les heros des romans etudies ne sont pas toujours et en toutes circonstances de p a r f a i t s marxistes. I I est v r a i que l e s personnages montrent Men des deviations, individualisme bourgeois, desir de puissance, manque de conscience proleta-rienne, refus de s'integrer a l a revolution, rej e t de l ' a s f e c t s c i e n t i f i q u e du marxisme et de l ' i n e i u c t a b i l i t e de l a v i c t o i r e et m§me sceptieisme v i s - a - v i s de 1'interpretation de l ' h i s t o i -re. C'est done l e manque d'orthodoxie communiste dans l a con-duite des personnages que nous desirons mettre en evidence,, Cet aspect est vu i c i assez brievement car c'est un de ceux que l a c r i t i q u e a f a i t l e plus r e s s o r t i r * Nous nous bornerons a quelques cri t i q u e s en procedant par themes : - Individualisme. - Attitude des heros v i s - a - v i s des principes du socialismeo - Theme de l a f r a t e r n i t e et position de Malraux face a l'absurdite de l a vie et de l a mort* La c r i t i q u e des "Conquerants" par Leon Trotsky sera aus-s i e t u d i e e , car e l l e f a i t r e s s o r t i r l e dogmatisme intransigeant du Stalinisme et 1'ignorance de l a dialectique dont les heros de l'oeuvre font preuve, Une derniere section sera consacree a l a vie politique 25 et aventuriere de l'auteur, a l l a n t de 1923 a 1937. Une etude systematique et par roman sera f a i t e dans un autre chapitre lorsque nous determinerons 1 'aspect marxiste. 0 0 0 Que ce soit Gaetan Picon ou Pierre Brodin, dans son l i -vre "Presences Contemporaines", Guy Robert ou Andre Patry,mon-trant maints "Visages d 1Andre Malraux", ou encore Pierre de Boisdeffre dans son etude sur Malraux, tous ces criti q u e s tom-bent d*accord pour c i t e r des passages t i r e s de l 1oeuvre de ce dernier et l e montrer comme un revolutionnaire mais avant tout un revolutionnaire i n d i v i d u a l i s t e . Individualisme et communisme ne s'opposent pas necessai-rement, mais i l s semblent s'exclure dans 1 'oeuvre de Malraux a cause de 1' individualisme forcene" de ses heros. Gaetan Picon d i t : -" Malraux, on l e sai t , e s t un ecri v a i n revolution-naire. l a Revolution n'est pourtant pas l e theme fondamental de son oeuvre, parce qu'elle n'est qu'une forme p a r t i c u l i e r e de 1 ' a c t i o n , l e v r a i su-jet de Malraux, ce n'est pas l a Revolution, c'est l a "Lutte avec l'Ange", une v i s i o n de l'aventure humaine qui voit sa grandeur dans son aptitude "a mettre l e monde en question". La Revolution est une forme p r i v i l e g i e e de l'Acte. La plus urgente de toutes, et l a mieux accordee aux exigences de notre temps". I II continue d'analyser 1 'oeuvre de Malraux et prend l e personnage de Garine comme etant un des plus s i g n i f i c a t i f s et 26 d e s p l u s r e v e l a t e u r s d e l a p e n s e e d e l ' a u t e u r . - " P o u r G a r i n e , l a R e v o l u t i o n e s t a v a n t t o u t l e l i e u d ' u n d e s t i n p e r s o n n e l . D e c o u v r i r : l ' e m p l o i l e p l u s e f f i c a c e d e s a f o r c e . E x e r c e r : l e b e s o i n ' d e p u i s s a n c e " . 2 A c e s p a r o l e s d e G a r i n e , c e l l e s d e P e r k e n s f o n t e c h o : - " s e l i e r a u n e g r a n d e a c t i o n q u e l c o n q u e e t n e p a s l a l a c h e r . . . . . J o u e r s a v i e s u r u n j e u p l u s g r a n d q u e s o i " . 3 e t i l n ' e s t q u e d ' a j o u t e r q u e l q u e s p a r o l e d e G a r i n e l u i - m e m e , e c o u t o n s l e p a r l e r : - " E t j ' a u r a i s f a i t u n m a u v a i s m i s s i o n n a i r e p o u r u n e a u t r e r a i s o n : j e n ' a i m e p a s l e s h o m m e s . J e n ' a i m e p a s meme l e s p a u v r e s g e n s , l e p e u p l e , c e u x e n somme p o u r q u i j e v a i s c o m b a t t r e . . . - T u l e s p r e f e r e s a u x a u t r e s , c e l a r e v i e n t a u m f m e . - J a m a i s d e l a v i e I - Q u o i , j a m a i s d e l a v i e ? . . . T u n e l e s p r e f e r e s p a s o u c e l a n e r e v i e n t p a s a u m§me ? . . . - J e l e s p r e f e r e , m a i s u n i q u e m e n t p a r c e q u ' i l s s o n t l e s v a i n c u s . O u i , i l s o n t , d a n s 1 ' e n s e m b l e , p l u s d e c o e u r , p l u s d ' h u m a n i t e q u e l e s a u t r e s ; v e r t u s d e v a i n c u s . . . C e q u i e s t b i e n c e r t a i n c ' e s t q u e j e n ' a i q u ' u n d e g o u t h a i n e u x p o u r l a b o u r g e o i -s i e d o n t j e s o r s . M a i s q U a n t a u x a u t r e s , j e s a i s s i b i e n q u ' i l s d e v i e n d r a i e n t a b ^ j e c t s , d e s q u e n o u s a u r i o n s t r i o m p h e e n s e m b l e . . . N o u s a v o n s e n c o m m u n n o t r e l u t t e , e t c ' e s t b i e n l e p l u s c l a i r . . . " 4 I I e s t s d e s p l u s c e r t a i n q u ' u n t e l l a n g a g e f e r a i t f r e m i r t o u t b o n m a r x i s t e . I I n ' y a l a q u ' u n d e s i r d e p u i s s a n c e , m e p r i s d e s c a m a r a d e s p r o l e t a i r e s e t e g o i s m e p e r s o n n e l q u i n e p e u t q a e n u i r e a l a c a u s e . L e m a l d e G a r i n e v i e n t d e c e q u ' i l p e n s e q u ' i l n e p o u r r a j a m a i s a d h e r e r a q u o i q u e c e s o i t s a n s a v o i r a : r e n o n c e r a t o u t c e q u e j e s u i s " . T r a c e d ' i n d i v i d u a l i s m e b c u : r -g e o i s q u i f a i t q u u n hem'me d e s i r e et c r o i t e x i s t e r i n i e p e n d a i m n e n t d e 27 sa societe. Avec justesse Gaetan Picon, montre que quand Garine af-firme : -" pas de force, meme pas de vraie vie, sans l a cer-titude, saris l a hantise de l a vanite du monde".. "5 i l n'y a pas alors p o s s i b i l i t e d'une vraie revolution. II en est de meme quand i l d i t que : -" mon action me rend aboulique a l'egard de tout ce qui n'est pas e l l e , a commencer par ses r e s u l -t a t s . S i je me suis l i e s i facilement a l a devolu-tio n , c'est que ses resultats sont l o i n t a i n s et toujours en changement. Au fond, je suis un joueur, comme tous les joueurs je ne pense qu'a mon jeu..."6 Malraux lui-meme ne nous l a i s s e pas dans 1'equivoque. Garine n'est pas un communiste a cause de son individualisme, c'est c l a i r et net. Nieolaeff l e d i t et en analyse l e s raisons, l u i qui est un agent completement attache au p a r t i . -" I I n'est pas communiste, v o i l a . Moi, je m'en fous, mais,tout de meme, Borodine est logique : i l n'y a pas de place dans l e communisme pour ce-l u i qui veut d'abord... etre lui-me'me, enfin, exis-ter separe des autres... - l e communisme s 1oppose a une conscience i n d i v i -duelle ?... - II exige davantage... L'individualisme est une maladie bourgeoisei'..'^ Garine recherche une certaine forme de puissance. I I s'est engage dans 1'action anarchisante et revolutionnaire tout en se moquant de ces "cretins" incapables de v o i r que l a seule "raison qui ne so i t pas une parodie est l'emploi l e plus efficace de sa force". Pour r e a l i s e r ce r§ve qui implique toute l i b e r t e d'action et de pensee, Garine refuse d'obiir aveugle-ment et d i t : -" Je n'ai pas laisse* l'Europe dans un.coin com-me un sac de chiffons,.... pour venir enseigner i c i l e mot obeissance, n i pour l'apprendre". ® En d'autres termes, n i Malraux, n i ses personnages ne sont pr§ts a se p l i e r a quoi que ce so i t qui leur est impose. Dans ces conditions, Patry conclut : -" On comprendra alors que Garine n'ait retenu du marxisme qu'une techniquejptqu'un moment historique favorable a l'epreuve de cette technique. Le mar-xisme n'est pour l u i qu'.une"m£thode d' organisation des passions ouvrieres, qu'un moyen de recruter chez les ouvriers des troupes de ."choc". L ' a t t i t u -de de Garine a l ' i g a r d du marxisme rappelle,sous uh certain aspect,celle de Malraux lui-meme. Bien q u ' i l collabore etroitement avec les communistes, Malraux n'est jamais entre* dans les rangs du p a r t i communiste. Le Biassemblement du Peuple Francais,que d i r i g e l e General de Gaulle,est l e seul p a r t i politique au-quel i l a i t pleinement adhe*re". 9 Quelle est l a raison profonde de cette sorte de divorce qui existe des l e d£but, entre l'homme qui l u t t e et l e syste-me dans lequel i l doit s'integrer ? Malraux nous donne l a re-ponse dans une interview accordee a l a Revue Monde : Garine represente a un haut degre, l e sens tragique de l a solitude humaine qui n'existe guere pour l e communiste orthodoxe, Trotsky declare carrement dans sa c r i t i q u e des Conque*-rants : - I I manque au l i v r e une a f f i n i t e naturelle entre l ' e c r i v a i n , malgre tout ce q u ' i l s a l t et comprend, et son heroine l a Revolution". *0 29 Pourquoi eela ? ... pour plusieurs raisons. Malraux a tout d'abord suivant Trotsky les "ide"es corrodees par les ou-trances de 1'individualisme. et du caprice esthetique", mais en plus i l est aussi enormement p e t i t bourgeois, i l ne v o i t pas l e s prole"taires. I I ressemble beaucoup a ces jeunes "se-noritos" que nous decouvrons dans"L'Espoir" et qui ayant eu leur avion confisqug par l a Republique, sont naturellement passes dans l e s rangs des franquistes. La position de Kyo, un des heros de "La Condition Hu-maine", est r e v e l a t r i c e du c o n f l i t d'un homme voulant a t t e i n -dre l a l i b e r t e , mais qui est p r i s d'un cote entre l a solution apparaissant comme l a plus efficace sur l e plan l o c a l , et d'un autre c8te l e s ordres du p a r t i . Des chefs tant russes que chinois, decident de l a politique generale a long terme, s a c r i f i e n t des vies humaines et remettent a demain l e grand jour. -" l a propagande communiste avait a t t e i n t les mas-ses comme une inondation, parce qu'elle e t a i t l a leu r . Quelle que fut l a prudence de Moscou, e l l e ne s'arrSterait plus; Chang l e savait et devait des maintenant ecraser l e s communistes. La et a i t l a seule certitude. Peut-§tre l a Revolution eut-e l l e pu §tre conduite autrement; mais c ' e t a i t trop tard. Les paysans communistes prendraient l e s t e r -res, l e s ouvriers communistes exigeraient un autre regime de t r a v a i l , l e s soldats communistes ne com-battraient plus que sachant pourquoi, que Moscou l e voulUt ou non". II On sent que non seulement l a dignite et l a personne de Kyo sont s a c r i f i e e s a ce qui l e depasse, mais q u ' i l est i s o -30 16 malgre son d£sir de f r a t e r n i t y , comme l e seront presque tous les h^ros de l 1oeuvre, 0 0 0 Dans chacun des romans de Malraux, on peut v o i r s'af-finner son independance v i s - a - v i s de l a thyorie communiste. Ses hyroB^ possedent une sorte de l u c i d i t e impartiale et i l semble que bien souvent, i l s soient de vyritables agnostiques v i s - a - v i s du communisme tout comme i l s l e sont v i s - a - v i s de l a r e l i g i o n s i Certains ont meme pu dyceler que Malraux n i a i t les doc-trin e s de base du communisme, pu i s q u ' i l eonsidere toute so-ciety comme absurde et incapable de f a i r e un progres quelcon-que. I I semble done q u ' i l ne puisse pas croi r e a l a thyorie de l a dialectique de Marx affirmant qu'a toute these s'oppo-se une antithese. Du c o n f l i t de ces deux positions nalt une synthese qui est toujours superieure et meilleure que l a the-se i n i t i a l e . De contradictions en contradictions, se produit un progres perpytuel qui tend irresistiblement a une amelio-r a t i o n de l a condition humaine. Alors q u ' i l avait ety condamne a 6 mois de prison avec sur s i s , apres avoir yty inculpy dans une a f f a i r e d'avbrtements, v o i c i ce que Garine e c r i v a i t a son ami : -" Je ne tiens pas l a sociyte pour mauvaise, pour susceptible d ' e t re ameliorye; je l a tiens pour ab-surde. C'est bien autre chose Qu'on l a transforms, cette societe, ne m'interesse pas. Ce n'est pas 1'absence de jus t i c e en e l l e qui m'atteint, mais-quelque chose de plus profond,l'im-p o s s i b i l i t e de ddnner a une forme sociale, quelle qu'elle s o i t , mon adhesion. Je suis a-social comme je suis athee, et de l a meme facon". 12 II ne t r a v a i l l e pas a changer l ' e t a t de chose present pour un mieux §tre. Cependant, i l s e r a i t assez normal q u ' i l pense et s'exprime comme i l l e f a i t vivant dans une societe c a p i t a l i s t e qui l ' a conditionne et faconne, mais ce manque de f o i en demain, ce manque de joie de vivre qu'on l u i a repro-che a juste t i t r e , est l a marque d'un etre a-social et qui refuse toute societe, quelle qu'elle s o i t en e f f e t , II n'aime pas l e p r o l e t a r i a t , l a classe elue des dieux : "je sais bien qu'ils deviendraient abjects des que nous au-rions triomphe ensemble". Sa seule sympathie va a ceux qui sont incapables de prendre une decision valable sur l e seul sujet qui en v a i l l e l a peine; l a vie et l a mort. F a i t s qui constituent l a base des donnees fondamentales de toute exis-tence humaine. Que ce s o i t un pro l e t a i r e , ou un bourgeois reactionnai-re qui cherche l a s i g n i f i c a t i o n de son existence et de son destin, n'a pas l ' a i r de trop embarrasser Malraux. I I semble avoir engage ses heros dans une revolution, mais seule l'aven-ture en elle-meme semble les interesser. " Nous avons en 32 commuH notre l u t t e et c'est "bien l e plus c l a i r " . C'est "bien s i e l l e est dans l e sens de 1'histoire, mais qu'elle ne l e s o i t pas, cela n'auirait pas trop d'importance au t o t a l , du moment q u ' i l est p o s s i b l e de s'y dormer tout e n t i e r . Ce auE l'auteur et ses personnages cherchent parait §-tre 1'action; une action dans laquelle on essaye de combattre ou d'oublier l'absurdite de l a v i e . Cependant a cause de leur manque d'axe, i l y a un danger latent chez des hommes comme Garine de f i n i r un jour "comme un mussoliniste"* Quand Clappique l e bouffon de "La Condition Humaine" qui a bdtement l a i s s e arrSter Kyo, l'organisateur communiste, va a l a demande de Gisors, p r i e r Konig l e chef de l a police de Chang, de l e l i b e r e r , Malraux nous decrit par l a bouche de Kb'nig, l e s tortures que les communistes employaient sur leurs prisonniers, les battant, l e s fai s a n t presque mourir de f r o i d pour ensuite leur enfoncer des clous dans l a chair. Sorte de c r u c i f i e s modernes, seulement parce q u ' i l s avaient eu l e mal-heur de joindre l'arm^e vaincue. Le f a i t que Konig racontait cet episode peut-etre pour j u s t i f i e r l e s tortures q u ' i l a l l a i t employer maintenant q u ' i l e t a i t vainqueur, n ' a f f a i b l i s s a i t pas l'attaque ported contre les communistes qui employaient eux-auesi l e s m§mes mdthodes. Depassant cette c r i t i q u e des tactiques communistes, 1'im-portant est de savoir pourquoi KSnig accepte de f a i r e tuer. 33 II agit comme pousse par l e besoin d'une sorte d'intoxica-t i o n q u ' i l appelle haine du communisme mais qui l u i sert d ' i -deal. Le vieux Gisors l'explique : -" I I est tres rare qu'un homme puisse suppor-ter, comment d i r a i s - j e ? sa condition d'homme Christianisme pour l'esclavage, nation pour l e citoyen, communisme pour l'ouvirier - I I faut toujours s'intoxiquer : ce pays a I'o-pium., 1'Islam l e haschich, 1'Occident l a femme. •' 13 S i Malraux pense vraiment cela, i l r e j o i n t l e mythe de Georges Sorel et l e marxisme n'est pour l u i qu'un moyen, une intox i c a t i o n mais pas l e but de l a l u t t e . La revolution d'un systeme de vie ne devient qu'une forme d'action; e l l e permet d'exprimer l a pensee et remplit 1'existence de ceux qui y sont engages sans a r r i v e r a absorber l'homme completement. II reste toujours un doute, l'homme ne se delivre jamais de l'an-goisse tragique de sa condition humaine. -" Bien entendu i l faut d'abord vaincre, mais i l reste a savoir s i l a v i c t o i r e obtenue, l'homme ne se retrouvera pas en face de sa mort et ce qui est plus grave en face de l a mort de ceux q u ' i l aime" 14 Dans une t e l l e perspective, i l ne reste r i e n de l ' o p t i -misme de l a dialectique s i chacun apres l a v i c t o i r e , se re-trouve en face d'un probleme personnel insoluble. Aucun es-poir n'est plus possible. Seul l e pessimisme tant personnel que general ne peut que prevaloir. Position diametralement opposee a l a conception d'un bonheur de plus en plhus grand dans l e cadre d'une humanite nouvelle. Meme Gisors, l e philosophe qui a forme plusieurs promo-tions d'etudiants chinois est deviationniste. Pour l u i tout est i l l u s i o n , l a vie n'est qu'un reve. -" I I faudrait que les hommes pussent savoir q u " i l n'y a pas de reel,, q u ' i l est des mondes de contem-pl a t i o n -avec ou sans opium- ou tout est vain..."15 II admet aussi que : -"Tout homme est fou... mais qu'est une destinee humaine sinon une vie d'efforts pour unir ce fou et l'univers..." -" Tout homme reve d'etre dieu..." 16 Reve inaccessible, f o l i e humaine, car ce dieu auquel pen-se Gisors n'est pas l'homme nouveau que le marxiste compte bien creer et q u ' i l pense avoir deja commence a modeler dans certains pays du camp s o c i a l i s t e . Ge dieu est l e dieu que l'homme peut coneevoir, ce reve i r r e a l i s a b l e d'un esprit qui ne peut pas avoir de limdste, pas meme ce l l e s que l u i imposent son corps, l e temps et l e l i e u , G 0 0 les chefs communistes souffrent de l a maladie de tous les dirigeants. I l s savent organiser l a v i c t o i r e mais ne sa-vent pas en prof i t e r , ne savent pas s ' e n r e j o u i r comme l e peu-ple. Leur i n t e l l i g e n c e , leur clairvoyance, l e f a i t q u ' i l s ont plus d'informations et de perspicacite sur les lendemains, les detachent de l a joie populaire apres l a v i c t o i r e . Leur i n t e l -ligence sert d'obstacle aux mouvements de leur coeur, a ce 35 q u ' i l y a de plus profond dans l'homme et dans l a foule» -" Jamais je n'ai eprouve aussi fortement qu'au-jourd'hui l'isolement dont me p a r l a i t Garine, l a solitude dans laquelle nous sommes, l a distance qui separe ce q u ' i l y a en nous de profond des mouvements de cette foule, et mdme de son enthou-siasme..." 17 Malraux est a l a recherche de l a f r a t e r n i t e humaine.. Tous ses heros en effet semblent se trouver seuls, eloignes des prole"taires q u ' i l s dirigent et gouvernent. Ce sentiment, ce de"sir de f r a t e r n i t e , pousse Kyo a se l i e r a Tchen alors q u ' i l ne devrait pas l e f a i r e . -" I I e t a i t certain que Tchen, l u i aussi, se l i a i t en cet instant a l u i d'une amitie de prisonniers"I8 Kyo non plus n'est pas l i b r e , i l est prisonnier d'une hierarchie anonyme qui au nom de l a plus grande e f f i c a c i t e doit l a i s s e r ecraser des hommes sans s'occuper de leurs sen-timents. I I est aussi prisonnier d'un Vologuine incarnation des decisions de 1'Internationale communiste et faisant res-pecter l e s ordres des chefs. Quant a Tchen, i l reprdsente l e type de revolutionnaire anarehiste, une sorte de fou aux yeux des communistes qui pour des raisons de politique superieure ont decide de cooperer avec Chang-Kai-Shek que cependant i l s ne seraient pas meeontents de v o i r mourir. Lorsque malgre les ordres, Tchen lance l a bombe sur l'auto de Chang et que Kyo apprend l a nouvelle, i l souhaite que Tchen se s o i t echappe. I I y a l a une amitie qui ne deviait 36 pas resister aux consignes du parti. Kyo sait trop bien que cet acte insense* ne fera que pre*cipiter l a reaction, l a ren-dre plus sanglante, plus cruelle et pourtant i l ne peut s'em-p§cher d'espirer que Tchen soit en vie. L'homme est seul, aucune cause ne sera assez grande pour l'intigrer, le depasser, le modeler et en faire cet %-tre au sang jeune et v i r i l dont r^vent les communistes, sauf peut-§tre une fraternite* que Tchen dicouvre en l u i pour son ennemi m§me. Au postecfe police, i l risque sa vie pour a l l i -ger l a souffranee de l'und'eux. C'est l a m§me fraternite qui f a i t que Katow donne son cyanure a deux jeunes chinois et qu'il marche t§te haute vers l a mort. Quand Malraux sera convaincu que l'homme est en derni-ere analyse, tout, et que s i "une vie ne vaut rien, rien ne vaut une vie", alors i l se dissociera completement de l a re-volution des marxistes et sera pret a rejoindre le R.P.F. En 1936, commence l a guerre d'Espagne, Malraux est en premiere ligne et i l est du cjSte de l a Republique, mais cet-te fois s ' i l est meUe aux communistes, i l s ne sont plus les seuls avec qui i l l i e son action. II y a des hommes ayant toutes sortes d'ideaux et qui pour cela n'en sont pas plus antipathiques ni ennemis du peuple. Andre* Patry, definit " L I L 'Espoir" comme etant par excellence le livr e de l a Frater-nite dans l a Revolution. 37 -" Tous ces personnages que les e>enements o b l i -ent a une prise de conscience de l a r e a l i t y hu-maine, se rejoignent dans l'auteur mdme de l ' E s -poir dont i l s manifestent 1 1 i n t e l l i g e n c e aigue* et 1'inquietude". 19 Manuel, l e chef communiste espagnol, reconnait que l e p a r t i sans l a f r a t e r n i t e est une carcasse vide et i n u t i l e . Etre rapproche du p a r t i , ne vaut r i e n s i c'est e*tre separe de ceux pour qui l e p a r t i t r a v a i l l e . Quel que s o i t 1'effort du P a r t i , peut-Stre ce l i e n l a ne v i t - i l que dans 1'effort de chacun de nous. Mais alors quelle prise de conscience i Le marxisme ne peut plus repondre aux questions que se po-sent ces hommes n i a l'angoisse qu'ils ressentent. Ce qu' i l s recherchent est au-dela du bien etre, de l a j u s t i c e , de 1'or-dre moral et s o c i a l et meme au-dela d'une vie a laquelle l a dignite a ete rendue. Tres tot, Malraux a vu l e poison qui a l l a i t devorer l e s communistes meme les plus honn^tes; mal que d' a i l l e u r s Trots-ky denonce dans sa cr i t i q u e des Conquerants. Ce mal est l ' o -beissance parfaite et automatique que l e communiste doit a-vo i r pour Moscou, obeissance qui exclut tout contact f r a t e r -n e l . l e Negus, un des heros de "l'Espoir" qui est sous bien des aspects, l e heros de tous les romans de Malraux, nous de-v o i l e l e mal qui va ronger l e s communistes a p a r t i r des an-nees 30. Ce qui fera que Malraux l e s abandonnera et m&ne de-38 viendra l e u r violent ennemi, car i l ne verra dans l e marxis -te qu'un agent d'une puissance ytrangere non plus au service d'une dause mais au service de l a h i i r a r c h i e d'une capitale etrangere, Moscou. Vous, vous etes devenus des cur£s. Je ne dis , pas que l e communisme est devenu une r e l i g i o n ; mais je dis que l e s communistes sont en t r a i n de devenir des cure's. Btre reVolutionnaires, pour vous, c'est §tre malins. Pour Bakounine, pour Zropotkine, ca n'ytait pas ca; ca n'etait pas ca du tout. Vous etes bouff£s par l e P a r t i . Bouffis par l a d i s c i p l i n e . Bouffes par l a complicity : pour c e l u i qui n'est pas des vStres, vous n'a-vez plus n i honndtety, n i devoirs, n i r i e n . Vous n'§tes plus f i d e l e s . Nous, depuis I9£4, nous a-vons f a i t sept greves r i e n que par s o l i d a r i t y -sans un. sfeulco'bjjectlf ^ ma't^rili". 2 0 Shade, un autre heros ajoute : -"' Ce que vous f a i t e s l e s uns et l e s autres est plus simple et mieux que ce que vous d i t e s . Vous avez tous de trop grosses t§tes. Dans ton pays, d ' a i l l e u r s , Golovkine, tout l e monde commence a avoir une grosse t§te. C'est pour 5a que je ne suis pas communiste". 21 Un des difauts des communistes trop imbus de leur supe-r i o r i t y , de leur droiture, de l a justesse de leur cause, c'est q u ' i l s ne peuvent admettre que d'autres aient d'autres idees que l e s leurs. Comment dans ce cas r e c r i e r une f r a t e r n i t e vi-r i l e s i tous ceux qui ne sont pas completement pour l a cause sont immediatement rejetes au rang des ennemis. C'est pour cela que Shade et Malraux ne sont pas communistes, m&me s i ce q u ' i l s font est mieux que ce qu ' i l s disent. 39 II y a tout un ablme entre l a conception marxiste et ces faeons de v o i r l e monde, de 'concevoir l'homme et i l est Evident q u ' i l y a peu de l i e n s communs entre de t e l l e s cone ceptions. On a TO dans Garine et dans Perkens plus de fascisme que de marxisme. Leur de"sir de " d i r i g e r , determiner, contrain-dre", "de l a i s s e r une c i c a t r i c e sur l a terre", ne sont pas dans l a ligne du marxisme orthodoxe et authentique. Comme Gaetan Picon l e pretend, i l y a chez Malraux "un gout du spec-tacle de 1'Apocalypse". Pour Pierre de Boisdeffre, v o i c i com-ment i l s'exprime : -" La Revolution r e s t a i t surtout pour l u i une a l -legorie l'une des plus hautes q u ' i l eut pu r§ver d ' i l l u s t r e r . E l l e n 1 e t a i t qu'une forme parmi d'au-tres de cette " l u t t e avec l'ange", de cette con-qu£te de l'absolu que son oeuvre entiere tentait d ' i l l u s t r e r lorsque Malraux cherchait une donnee sur quoi puisse.se fonder l a notion d'homme". 22 i l semble que l a reponse philosophique de Malraux aux interrogations tragiques de l a vi e , au probleme de -la s o l i t u -de humaine, a c e l u i du sens de 1'histoire, a l a recherche de l a f r a t e r n i t y ou au probleme de l a souffranee, s o i t en f a i t comprise dans son attitude v i s ^ a - v i s de l a mort qui fige tout. une Sa reponse est uniquement dans/action en l u t t e contre l'absur-d i t e . Citons encore Boisdeffre qui i l l u s t r e tres bien sa po-s i t i o n . -" Pour Pascal, l a mort n'est qu'un argument, l ' a r -40 gument ontologique par excellence. Pour Malraux, e l l e est presence. La mort est pour l u i ( f a u t - i l dire : et a i t ?) "1'irrefutable preuve de l . 1 absur-dity de l a v i e . . . Ce qui pese sur moi, c'est -comment dire ? - ma condition d'homme : que je v i e i l l i s s e , que cette chose atroce; l e temps, se developpe en moi comme un cancer, irryvocablement". De cette sensation, nait chez Malraux l e s e n t i -ment de l'absurde, dyja s i fortement yprouvy par Pascal, mais aussi celui,tout aussi f o r t , que l a vie est trop breve pour §tre i n s i g n i f i a n t e , qu'une vie ne vaut r i e n , mais que r i e n ne vaut une vi e " 2 3 0 0 II ne paralt pas possible d'ignorer une des plus f o r -tes c r i t i q u e f a i t e a Malraux, cette f o i s non par un amateur mais par un communiste et des plus competents, Leon Trotsky. II reproche aux communistes des "Conquyrants" de collaborer avec leurs ennemis, l e Kuomintang et l a bourgeoisie. Les r i -ches bourgeois ont su se rendre indispensables au p a r t i par leurs payements au point gue n i Garine n i Borodine, n'ont osy se dybarrasser d'eux. Trotsky, c r i e a l a trahison : -" La bourgeoisie ne paye volontiers que l'armee qui l a sert contre l e peuple. L'armee de l a re-volution n'attend pas de g r a t i f i c a t i o n . E l l e f a i t payer. Cela s'appelle l a dictaimre revolutionnai-re". 24 La position de Trotsky est c l a i r e . De vrai s revolution-naires, ne se seraient pas a l l i e s avec leurs ennemis, i l s'en seraient debarrasses et n'auraient m§me pas accepty un compro-4 « mis qui a inevitablement amene l a defaite.. I l s auraient tout simplement obtenu ce qu ' i l s auraient voulu en appliquant l a dictature revolutionnaire qui impose a tout communiste d'a-g i r en fonction de l a plus grande e f f i c a c i t e . Dans toutes revolutions, i l y a des vd.ctim.es. S i on ne se d^barrasse pas des ennemis de l a revolution, i l s se de*bar-rasseront d'elle a l a premiere occasion. Pour Trotsky, l e seul pur est Hong; car i l veut agir aujourd'hui et pas de-main. II veut de*truire ceux qui soutiennent l e Kuomintang et ceux qui enseignent aux hommes a supporter l a misere. Trotsky ne c r i t i q u e pas seulement Garine, mais au dela de l u i , i l c r i t i q u e Borodine l'organisateur, lequel n'est qu'une marionnette de M 0scou et Moscou n'est plus qu'une bu-reaucratie qui essaye de contrSler l a revolution chinoise, bureaucratie qui : -" Ayant usurpe" l ' a u t o r i t e , l e drapeau et les sub-sides de l a plus grande des revolutions... barre l a voie a une autre revolution qui avait e l l e aus-s i , toutes les chances d'etre grande". 25 l a revolution ayant a l a t§te un Garine mais surtout un Borodine et recevant les ordres depuis Moscou, Trotsky e x p l i -que ce qui arrive : Tout d'abord ces hommes ne comprennent pas l a dialectique. Garine parle de "fatras d o c t r i n a l " et "d'etat de choses determinees". II est normal qu'avec de te-les conceptions,, l a revolution echoue, seul un esprit scien-t i f i q u e et marxiste aurait pu v o i r les l o i s de cette revolu-42 t i o n et ayant l e marxisme comme technique d'action aurait pu d i r i g e r l a revolution. Ironique, Trotsky ajoute : -" Les hommes qui, sans l e secours de l a science essayent de r e c t i f i e r cet §tat de choses qui a nom de maladie, s'appellent sorciers ou charla-tans, et sont poursuivis conformdment aux lois"26 Les revolutidmnaires de Malraux, sont tous sujets a cet-te c r i t i q u e . Bien que Trotsky ne se refere qu'a ceux des "Ccn-qudrants", sa cr i t i q u e peut s'etendre a toute l'oeuvre et m§-me Stre encore plus valable a mesure que les annees passent. Ce sont des dile t t a n t e s , des vedettes de passage qui s'em-bro u i l l e n t desesperement dans les grands evenements. -" Une bonne inoculation de marxisme aurait pu preserver l'auteur des fatales meprises". 27 Conclusion dure mais cependant j u s t i f i e d aux yeux de Trotsky. Le plus etrange c'est que Staline semble l u i donner raison, Malraux aux yeux du dictateur n'est pas un communis-te et ses l i v r e s seront bannis. Ce qui permettra a l'editeur de Malraux de vendre "Les Conquerants" avec l a reclame s u i -vante - Interdit en Russie et en I t a l i e - ,, On d i t que les extremites se rencontrent et cela parait &tre v r a i . Staline et Mussolini etaient d'accord pour une fois. Cependant; l'un accusait Malraux de n'etre pas un marxiste et 1'autre l u i reprochai* de l'§tre. 0 0 0 43 De^idement qui pourra juger et pretendre porter un j u -gement o b j e c t i f . Janet Flanner, dans son etude sur Malraux, qu'elle i n t i t u l e "The Human Condition", nous signale un ar-t i c l e de Mr. Jacques Duclos, chef du P a r t i Communiste Fran-cais, qui affirme dans l e journal du p a r t i , l'Humanite, que Malraux n'a jamais appartenu au p a r t i . I I y aurait l a une preuve supplementaire que l'auteur de l i v r e s a tendance com-muniste n'a pas j o i n t l e p a r t i qui pourtant semblait avoir ses sympathies. I I est v r a i que Jacques Duclos peut tres bien mentir, au sens bourgeois, dans l ' i n t e r e t dialectique d'une nouvelle s i t u a t i o n . Son affirmation pourrait done §-tre mise en doute. La ne s'arrStent pas les divergences entre Malraux et les communistes. S i Malraux parait aujourd'hui s'Stre l i e a-vec eux, i l faut se souvenir que ceux-ci essayaient de cons-t i t u e r l e Front Populaire et tentaient de se c o n c i l i e r l ' a m i -t i e de tous ceux qui voulaient bien §tre avec eux et grossir leurs rangs. I I semble que ce soit l a , l a raison principale de cet etrange accouplement - Malraux-Marxisme - pendant les annees 1930-36. A cette epoque, les f a s c i s t e s f a i s a i e n t de grands pro-gres en Allemagne et seuls l e s communistes semblaient en v o i r l e danger. Malraux et quelques autres i n t e l l e c t u e l s sentant l e meme p e r i l , ne pouvaient que devenir compagnons de route. 44 Mais est-ce adopter l a philosophie de quelqu'un que de voya-ger ensemble ?... La response est franchement, non, et Malraux le prouve. S ' i l i t a i t un intraitable ennemi du fascisme, i l montre aussi qu'il n'est pas un communiste. Sa vis i t e a Mos-cou pour le Congres des Ecrivains Sovietiques en aoftt 1934, ne souleve pas d'applaudissements. Bien que Malraux y soit p r e s e n t 6 comme un Humaniste Marxiste, i l y parle d'art, de litterature et reproche aux communistes leur manque de con-fiance en leurs propres Ecrivains et va meme jusqu'a leur af-firmer que Trotsky est bien superieur a toute l a litterature sovie"tique. De retour en France, i l est envoye" encore par les com-munistes a Berlin pour sauver Dimitrof, un communiste bulgas»e qu"Hitler avait choisi comme etant le responsable de l'incen-die du Reichstag. Mais une te l l e mission implique-t-elle que Malraux soit communiste ?... Certes non, cela veut dire que J(talraux appartenait a l a Gauche Republieaine Francaise et rien de plus I Malraux etait d'ailleurs loin d ' e t r e le seul a posseder de telles idees "avancees". Des noms celebres dans les cer-cles l i t t i r a i r e s internationaux figuraient en 1935, au Con-gres International des Ecrivains pour l a Defense de l a Cul-ture; congres qui avait le support des communistes : Gide, Aldoux Huxley, E.N. Forster, Heinrich Mann, John Strades. De 45 nouveau Malraux est i n v i t e a parler et de nouveau comme a Hoscou, i l n'epouse pas l a ligne dialectique, au contraire i l s'en eloigne dangereusement. II affirme que 1'artiste doit avant tout etre un individu et s'exprimer en tant que t e l . Cependant, i l parle dans des meetings organises par l e P a r t i , mais i l appert que s i les communistes l'ont garde", c'est que ses discours a t t i r a i e n t l a foule. I I et a i t en quel-que sorte 1'attraction principale qui permettait ensuite aux marxistes de deverser leur propagande sur ceux qui n'etaient pas forcement venus pour eux. Quant a I'action de Malraux pen§ant ses voyages en Asie^ nous n'en savons pas grand chose. II est probable q u ' i l est l i e avec les Mouvements d'Independance se dessinant d e j a en Indochine en 1925 et q u ' i l p articipe au mouvement "Jeune An-nam". La l e g e n d e veut que l o r s de son s e j o u r en Chine, Malraux s o i t non seulement un conspirateur et un organisateur mais un membre du C o m i t e des Douze qui e t a i t l a t§te du Kuomintang et dont Chang-Kai-Shek lui-meme e t a i t membre. 3Ianet Planner, c i t e une l e t t r e de Malraux a EdmonlWil-son qui e t a i t un des editeurs du journal "New Republic" dans laquelle Malraux reconnait avoir organise l e mouvement "Jeu-ne Annam" puis §tre devenu un commissaire du Kuomintang en Indochine et plus t a r d a Canton© I I termine sa l e t t r e avec 46 une phrase capitale : " i l y avait a Canton en 1925, bien plus d'aventuriers revolutionnaires que de marxistes". I I semble bien que Malraux s o i t l'un d'entre eux. 0 0 0 Qui ne s'arrSterait qu'a l a precedente analyse des oeu-vres et de l a vie d*Andre Malraux, pourrait penser q u ' i l ntest pas un communiste, mais en nous excusant aupres de Marx, nous voudrions apres a v o i r etudie l'antithese, decouvrir 1'aspect p o s i t i f , l a these qui f a i t que Malraux et son oeuvre nous p l a -cent en face de caracteres qui se disent marxistes, qui com-battent cdte a c6te avec des communistes, des proletaires qui parlent de revolution et de destruction d e l a socie"te" capita-l i s t e . Nous ne pouvons nous empScher de penser a notre societe" qui se vante de preserver l e s valeurs chretiennes, tout en les oubliant tres souvent. F a u d r a i t - i l en d^duire que l a C i v i l i s a -t i o n Occidentale n'est pas bas£e sur ces valeurs ou bien pl«-t6t qu'elles jouent un r8le d'arriere fond sur lequel se de-roulent l e s actions quotidiennes. Ces actions sont s i diverses qu'on pourrait c r o i r e , a v o i r notre societe qui est armee jus-qu'aux dents, qui ment, trompe, tr i c h e , exploite et tue sans merci, que l e Christianisme est une farce, quelque chose dont on parle, a quoi l'on se re*fere mais qui n'a jamais existe et 47 et n'existe pas. Cette conclusion s e r a i t fausse. l e monde de 1*.Guest est malgre tout une societe chretienne et Malraux lui-m£me se-r a i t de cet avis. Pareillement, maints personnages de ses romans avec toute leur d i v e r s i t e , leur manque de conformis-me, leur heterogeneity, leur esprit reactionnaire et p e t i t bourgeois, ont en eux quelque chose qui dfait qu'un non-mar-xis t e peut le s considerer et les considere en f a i t comme des communistes, Est-ee qu'un bouddhiste se mettrait a regarder un Metho-diste comme etant non Chretien, sous l e pretexte q u ' i l n'ap-partient pas a l ' E g l i s e de Rome ? De nos jours est-ce que Cas-tro est vu comme un non-marxiste par les americains et est-ce que Tito peut-§tre appeie un c a p i t a l i s t e de ce c6te du rideau de f e r ? Pourtant n i Tit o , n i Castro, ne sont des marxistes orthodoxes aux yeux de Moscou, G 0 0 48 REFERENCES -Chapitre II 1 Picon, Gaetan, Andre Malraux, p. 22 2 Ibid., p. 23 3 Ibid., p. 24 4 Malraux, Andr£, Romans. p. 51 5 Ibid., p. 152 6 Ibid., p. 143 7 Ibid., p. 150 8 Ibid., p. 147 9 Patry, Andre, Visages d 1Andre Malraux, p. 17 10 Trotsky, Leon, Nouvelle Revue Francaise, ( A v r i l I, I93D p . 4 8 9 11 Malraux, Andr£, Romans, p. 287 12 Ibid., p. 46 13 Ibid., p. 348 14 Robert, Guy, Revue Dominicaine, (Juin - Octobre, 1958) p. 16 15 Malraux, Andrd, Romans, p. 429 16 Ibid., p. 430 17 Ibid., p. 147 18 Ibid., p. 288 19 Patry, Andre", Visages d'Andre Malraux, p. 26 20 Malraux, Andre, Romans, p. 603 21 Ibid., p. 604 22 Boisdeffre, Pierre de, Andre" Malraux, p. 17 23 Ibid., p. 16 24 Trotsky, L£on, Nouvelle Revue Francaise, ( A v r i l I, 1931) p. 499 25 Ibid., p. 498 26 Ibid., p. 493 27 Ibid., p. 493 50 CHAPITRE III -les deux premieres sections de ce chapitre, presen-tent 1'etude de ce qui f a i t que l e s heros des "Conquerants" et de " l a Condition Humaine", restent malgre leu r divergen-ces dans l a ligne d'action du p a r t i communiste, n'entrent pas en r e b e l l i o n , s'opposent aux ordres mais n'ont pas besoin d'etre l'objet de sanctions. S ' i l s doutent, ce n'est pas de l a valeur de leur action, mais uniquement du f a i t qu'elle n'est pas employee avec l a plus grande e f f i c a c i t e . Cela t i e n t d ' a i l l e u r s plus aux erreurs humaines qu'aux divergences doc-t r i n a l e s , Notre but sera de demontrer que les heros s'integrent dans l e p a r t i , en epousent l ' e l a n sentimental, veulent creer l a conscience proletarienne des chinois et redonner a l'hom-me sa dignite dans l e cadre d'une societe marxiste, 0 0 0 Les Conquerants - 1928 25 Juin. La greve gen^rale est decret6e a Canton, La greve, s e u l moyen que possedent les communistes pour en t r a i -ner l e s masses, amener l a revolution, l a prise du pouvoir par l e s Soviets,, Des l a premiere page, Malraux nous met dans 1'ambian-ce d'une greve g^nerale dont l e but est de ruiner l e plus r i -51 che rocher du monde. Qui a organise* l a greve ?... Le p a r t i , sous l a di r e c t i o n de Garine^ et l e Kuomintang. Borodine., rus-se envoye eh Chine pour organiser l e p a r t i , t r a v a i l l e 1*ele-ment ouvrier et paysan, leur affirmant que : -" vous §tes des types epatants parce que vous etes des ouvriers, parce que vous §tes des pay-sans et que vous appartenez aux deux plus gran-des forces de l ' E t a t " . * Cette phrase, Borodine ne l ' a pas inventee, tout com-muniste est tellement persuade de sa v e r i t e , qu'elle est sym-bolisme par l a f a u c i l l e et l e marteau du drapeau de l'U.R.S.S Klein, allemand attache a l a revolution, veut f a i r e de ces ouvriers et de ces paysans, des hommes "et non pas ces gueules qui n'ont jamais ete sans bouffer", car i l est i n j u s -te q u ' i l y a i t "ces gens riches qui vivent et les autres qui ne vivent pas". Traduire cela en langage technique, c'est d i -re l e s exploitants et les exploites. Garine, l e heros l e plus repre*sentatif de l a pensee de l'auteur, n'aime pas les pauvres gens avec qui i l va t r a v a i l -l e r mais i l reconnalt que s ' i l l e s prefere, c'est uniquement parce qu'ils ont dans 1'ensemble plus de coeur, plus d'huma-nite que les autres. C'est l a une part de 1*ideal marxiste qui v o i t dans l e p r o l e t a r i a t , 1'element l e plus avance de l a societe qui f e r a un jour eclore un monde f r a t e r n e l plus hu-main. 52 Dans sa jeunesse., Garine qui ne cherchait que "1'action anarchisante et revolutionnaire", n.l ,empILoi l e plus efficace de sa force", est devenu en Chine, sous I'influence du par-t i , un technicien de l a revolution, un organisateur parfois exasp^re par l e dogmatisme doctr i n a l du marxisme, mais s'y devouant jusqu'a l u i abandonner sa v i e une f o i s seduit par l a technique et l e gout de 1*insurrection. I I semble q u ' i l y a i t en l u i quelque chose qui a i t r a -dicalement change. I I l e s a i t d ' a i l l e u r s . Ecrivant a son a-mi a qui i l donne une chance de se joindre a l a revolution comme onrjle^lui^av^itipe.jtAis-^lUi;, i l d i t : -" Ne viens pas en croyant trouver i c i l a vie qui s a t i s f a i t l ' e s p o i r que j'avais lorsque je t ' a i q u i t t e . La force dont j ' a i reve et dont je dispose aujourd'hui ne s'obtient que par une application payaanne, par une energie perseve-rant e, par l a volonte constante d'ajouter a ce que nous possedons l'homme ou 1'element qui nous manque. Peut-etre seras-tu etonne que je t'eeriVe a i n s i , moi. Cette perseverance qui me manquait, je l ' a i trouvee i c i chez des collaborateurs, et je c r o i s 1'avoir acguise. Ma force vient de ce que j ' a i mis une absence de scrupules complete au service d'autre chose que mon inter§t imme-diate .1*2 Etrange l e t t r e dans laquelle notre heros semble s'etre assagi. I I a abandonne son espoir de devenir puissant, de pos-seder cette puissance pour elle-meme. I l semble avoir appris q u ' i l faut eanaliser cette force et se s a c r i f i e r pour cette "autre chose" q u ' i l n'ose pas nommer mais qui est assurement 53 l a Revolution, l a cause. Cette autre chose est done supirieure a l'homme egoxs-te, puisqu'elle 1'oblige a t r a v a i l l e r pour e l l e , a se j o i n -dre a e l l e du moment q u ' i l l a connait. Ce changement d ' a t t i -tude ressemble presque a une conversion. lSn etre qui semblait ne vivre que par l a revolution, est maintenant engage et ne v i t que pour e l l e . Cela peut bien f a i r e pardonner maintes erreurs de jeunesse, de cette periode pleine de r£ves, d'es-poirs et de desirs de domination. Comme pour s'excuser, i l d i t plus l o i n dans une reunion : "II y a bien des gens qui trouvaient Lenine peu revolutionnaire", exactement comme s ' i l devancait une accusation que l'on s e r a i t tente de l u i jeter a l a face* I I s a i t d ' a i l l e u r s tres bien que l a revolution que l u i et Borodine sont en t r a i n d'organiser ne v i t que par eux. I l s constituent l e p a r t i , preparent les masses, font en 1'occuren-ce decouvrir a tous les pauvres chinois qu'ils existent^feiaur font prendre conscience de leur §tre, car "cette revolution est en t r a i n de donner a chacun sa v i e " . Mais l a vie ne peut-Stre maintenue que s i l e corps possede un squelette et l e squer l e t t e "c'est nous", e'est-a-dire l e p a r t i communiste chinois qui commande l a si t u a t i o n a Canton. Le commandement est neces-saire pour structurer " c e s v i l l e s chinoises qui sont molles comme des meduses"» i 54 D ' a i l l e u r s , Garine se rend compte que son action ne pourra survivre que s i e l l e est organisee sur des bases s o l i -des que seul l e p a r t i peut assurer. L'action qui se voudrait non violente comme c e l l e de Gandhi l u i parait i r r e e l l e et m&-me dangereuse car e l l e ne consiste qu'en un compromis avec le s ennemis. Aux yeux de Garine et du p a r t i , que Tcheng Dal humaniste bourgeois, propose pour vaincre l'Angleterre, de l u i opposer " l a v e r i t e " , alors que c e l l e - c i peut employer l a force, est une position r i d i c u l e . Position traditionnelltiement r i d i c u l e aux yeux de tout communiste. C'est l a guerre qui est diclaree et que l e p a r t i veut. II n'y a pas de doute que dans 1 ' e s p r i t de Malraux ou de ses personnages et de Moscou, les d eux forces opposee%eiSJ sont d'un c6te l e p a r t i , et de 1 'autre les imperialistes que Gari-ne tant i l est sur de sa v i c t o i r e , refuse d'atta quer l e pre-mier. Cela non pour des raisons morales mais parce q u ' i l de-s i r e "qu'ils prennent toutes leurs resppnsabilites". La l u t t e va c r i e r ce que tout communiste desire, " l e be-soin d'une v i c t o i r e commune" qui attache Garine au p a r t i et qui l i e aussi tous les p r o l i t a i r e s ensemble. Quand pn reproche a Garine de ne pas aimer, l e s p r o l i t a i -res, l e peuple avec qui i l s e bat, i l oppose son efficacite* a son amour : -" Qui 1*enfant d o i t - i l preferer, de l a nourrice qui l'aime et l e l a i s s e se noyer, ou de c e l l e qui 55 ne l'aime pas, mais s a i t nager et l e sauve? " 3 II a raison, ses motifs ne sont peut-etre pas cent pour cent pTffirij mais au moins, i l s s'inscrivent dans l e sens de 1'histoire et pour cette seule raison sont bien superieurs aux crises de conscience du i?ieux Tcheng-Dai qui pleure les cadets morts en defendant le s proletaires de Canton, C'est l a souffranee i n f l i g e e a Garine par sa maladie qui sert souvent d'excuse a l'auteur pour expliquer toutes les divagations doctrinales du heros. Ce n'est gue quand i l est blesse, fatigue et que l e docteur vient de l u i ordonner de p a r t i r , q u ' i l nous avoue q u ' i l s'est " l i e a l a revolu-t i o n " parce que "ses resultats sont l o i n t a i n s et toujours en changement. Cependant i l s'arr§te tout a coup et d i t "allons tout ca". Une f o i s de plus, cet homme lu t t e entre sa f o i et sa raison. La raison l u i faisant clairement savoir et compren-dre sa position, meme s i dans l e cas de notre personnage, l a raison ne s'affirme que lorsque l a f i e v r e s'empare de l u i , Malraux c r o i t en l a Revolution. Quand i l e c r i t ce mot,c'est avec une majuscule; car e l l e n'est pas et de l o i n , une revolu-t i o n mais l a seule Revolution.C' est cette f o i qui l'emporte,iL chasse ses idees,ses pensees et d i t "allons tout ca"... Mal-raux, ne nous d i t pas ce qu'est, tout ca.Le lecteur peut a i -sement f i n i r sa pensee. Degoute de l a revolution, Garine re-56 fuse de se l a i s s e r a l l e r , car " l a Revolution l'on ne peut pas l'envoyer au feu". Tout ce qui n'est pas e l l e , est pire qu'eUe. La v e i l l e de son depart, i l s'accroche a nouveau a I'ac-t i o n et pourtant i l vient de l'affirmer, i l ne se f a i t pas trop d ' i l l u s i o n s . Besoin d'agir ?... Non. Cela n'est pas une explication suffisante, car alors pourquoi pas action dans les rangs ennemis de l a revolution? Purieux eontre Borodine qui l ' a oblige* a parler sur l a tombe de Kle i n , Garine d i t a son ami : "Insupportable menta-l i t y bolcheVique". "II # a des demi-mesures partout ou i l y a des hommes et non des machines". Mais immediatement, l a po-s i t i o n de Garine est temperee par une r e f l e x i o n du narrateur "Pritexte.. .< La n'est pas l a vraie cause de l a rupture" et l e narrateur de nous exposer clairement les deux conceptions du marxisme, deux conceptions qui ne sont pas anti-marxistes mais qui au contraire se completent. Ce qui oppose Garine et Borodine, n'est qu'une nuance, qu'une difference de degres. Tous les ceux sont marxistes, tou-t e f o i s i l s se demandent ce q u ' i l faut i d i f i e r et construire d'abord: recruter des troupes de choc ou construire l e rez-de-chaussee d'un e d i f i c e communiste. Discussion qui ressemble e-trangement a l a dispute qui amena Staline e t Trotsky a d i f f i -r e r sur l e plan ideologique. Le premier voulant construire des bases solides en Russie et l e second, creer par 1'Internatiioaa-57 l e des t roupes de choc qui auraient soulevd l e monde. Au t o t a l Garine et Borodine, ne repr^sentant que deux tendances diff£rentes d'une meme idee. Quant au f a i t que l e communisme est une franc-magonnerie, ou l'obeissance est piis importante parfois que l ' e f f i c a c i t e , personne ne l e niera,ni&-me pas un communiste, puisque l'obeissance de tous est bien plus efficace que l ' e f f i c a c i t e pereonnelle. C'est NicolaTeff qui nous explique pourquoi Garine ne paralt pas pouvoir continuer avec l a revolution, avec cette franc-magonnerie du p a r t i : -" Certes, l e communisme peut employer des revo-lutionnaires de ce genre (en some, i c i , c'est un " s p e c i a l i s t e " ) mais en les faisant ... sou-t e n i r par deux Tchekistes resolus". 4 Pour N i c o l a l e f f , Garine est done partie integrante de 1'action communiste, mais i l ne se situe qu'au debut de l a revolution. I I n'a pas acquis encore cette qualite des com-munistes; l'ordre et l'obeissance. C'est un romantique de l a revolution, un element necessaire, tout simplement un maillon de l a chalne. En d'autres termes, Garine represente une par-t i e de cette revolution qui s'appelle these, antithese et syn-these. I I est une synthese sur laquelle va s'appuyer une nou-v e l l e these, echelon d'une longue echelle, etape conseiente du sens de 1'histoire. Quant a l a Tcheka qui s'appellera l e Gepeou, e l l e constitue 1'etape sjiivante. 58 Pourquoi Garine n ' e s t - i l pas partie integrante de l ' e -tape suivante ?... probablement parce que sa pensie est d i s -s o c i i e de ses actions, A plusieurs reprises, ce mil i t a n t com-muniste qui dans 1'ensemble agit comme t e l , qui s'en va sans q u ' i l y a i t de son vivant aucun besoin de f a i r e pression sur l u i pour l e maintenir dans l'orthodoxie, manifeste une double personnalite. "On ne v i t pas selon ce que l'on pense de sa v i e " . Cette v i e , i l 1'envisage comme absurde, mais i l a g i t comme s i e l l e avait un sens. I I n 1 a r r i v e pas a c o n c i l i e r son doute et 1'espoir du p a r f a i t communiste, mais chaque f o i s i l a l a force de chasser ce doute pour dire, "allons" et de re-pousser ses divagations pour se plonger dans l e t r a v a i l que l u i impose l a cause. Communiste completement convaincu, non, mais communis-te agissant, oui. T e l est Garine. Un homme qui sur l e point de s'embarquer pour 1'Europe d i t quand on l u i apporte un mes-sage "qu'ils s 1arrangent... Tout ca" mais qui une seconde a-pres va interroger deux prisonniers et en tue un a bout por-tant a f i n d'e"viter 1* empoisonnement de l'Armee Rouge© 0 0 0 Malraux s a i t aussi nous f a i r e vivre dans l e monde quo-59 t i d i e n du communisme, monde qui semble ne pas avoir change" depuis 11Epoque ou i l e c r i v a i t l e s Conquerants. Les organisateurs de l a revolution ne perdent pas une chance de l a maintenir en v i e . Tcheng-Dai qui s'imaginait §tre l e Gandhi chinois et qui e t a i t devenu par l a m6me occa-sion, l'ennemi de l a revolution, n'est plus apres sa mort qu'une victime du capitalisme alors q u ' i l evait ete assassi-ne par l e groupe anarchiste de Hong. Des discours a n t i - c a p i -t a l i s t e s sont prononces l o r s de ses f u n e r a i l l e s . Sa mort qui aurait pu §tre une calamite pour l e s communistes est mainte-nant apres quelques mensonges une b e n e d i c t i o n . Dans l a t r a -d i t i o n marxiste l e s f a i t s ont ete interpret e s . L'ennemi d'hier est immediatement g l o r i f i e comme un saint mort pour l a cause, bien que Garine nous affirme que Tcheng-Dai* vecut "hors de ce monde revolutionnaire quo^idien auquel nous sommes". Monde quotidien des communistes que l'on retrouve a Canton comme nous l e retrouvons partout ou s'exer-ce leur propagande. "Un p e t i t chinois enfoncant une baionne%-dans l e derriere rebondi de John B u l l " . La seule difference c'est qu'aujourd'hui, John B u l l est devenu Uncle Sam. Propagande que l'on v o i t aussi sur les af-fiches communistes representant un soldat europeen, arme d'une mit r a i l l e u s e , t i r a n t sur une foule chinoise, pendant que sur une autre a f f i c h e , un soldat russe regarde 1'horizon. Le m§-60 me russe qui sans doute par l'intermediaire de son gouverne-ment envoie tout ce q u ' i l peut : p i t r o l e , acmes, instructeurs pour aider ses freres opprimis pour que comme l u i , i l s voient des lendemains qui chantent. Les chefs du p a r t i savent aussi f a i r e pression par des demonstrations populaires aupres du gouvernement pour que ce dernier vote un decret qui leur est favorable. Des partisans bien encadres paradent avec des banderoles et des slogans aux c r i s de '"Vive 1'Arm£e Rouge". Manifestation spontanee et f o r t bien organisee. Dicidemment l e p a r t i communiste de Canton en 1927, n'avait r i e n a apprendre, l a technique employee aujouic? hui ne d i f f e r e en rie n , n i pour r i e n , de c e l l e que Malraux nous decrit et dont i l attribue toute l a responsabilite a ses personnages. Les membres du p a r t i non plus n'ont r i e n a ap-prendfe de l a d i s c i p l i n e et du courage. I l s n'hesitent pas pour l a cause «L - " I se f a i r e engager par Tcheng-Tioung-Ming, sachant f o r t bien q u ' i l s risquent d'etre f u s i l -l e s et par l u i comme traitaftes et par nos troupes comme ennemis". 5 Courage d1hommes qui ont volontairement f a i t l e s a c r i -f i c e d'eux-memes et se. mettent au service d'une cause plus grande qu'eux et pour lesquels l a mort est une ase'compense»Klein y f a i t figure de martyre torture dont l a memoire reste long-temps avec nous, tant est affreuse l a description des souf-61 franees q u ' i l a endurees pour son i d e a l , 0 0 0 I I faut f a i r e une place speciale a Hong, l e partisan devenu anarchiste en consequence opportuniste, ennemi de l a revolution. C'est un homme d'une grande l u c i d i t e , en qui Trotsky v o i t l e seul rivolutionnaire car i l juge mieux que tous l e s autres, comprenant l a vraie condition des p r o l e t a i -res. S ' i l semble eloigne du p a r t i , c'est surtout parce q u ' i l refuse de devenir esclave de Moscou, lour l u i comme pour l e s communistes, i l est logique que : ceux qui enseignent aux hommes de l a misere a supporter cela doivent §tr_e punis, pr"etres, c h r i t i e n s ou autres hommes". ° car s ' i l n'y a que "deux races, les miserables et les autres" c'est avec les miserables q u ' i l faut t r a v a i l l e r . Ce n'est que dans l a mithode d'action que Hong n'est pas communiste, i l n'attend pas l e Grand Jour de l a Revolution pour a g i r , i l a-g i t aujourd'hui et c'est uniquement pour cela q u ' i l devient dangereux aux yeux de Garine, de Borodine et de 1'Internationa-l e qui voient en l u i un opportuniste. Hong, reste un etre sympathique qui pourrait etre dans l e droit chemin s i seulement i l voulait abandonner sa haine presente pour un avenir q u ' i l juge i n c e r t a i n . Garine ajoute, car Garine represente malgri tout l e p a r t i : " i l n'est pas 62 d'ennemi que je comprenne mieux". Le saut du communisme a l'anarchisme n'est pas s i grand en the*orie. S i Garine com-prend s i bien cet ennemi, c'est peut-£tre parce que parfois,, i l s'en trouve tout proche. 0 0 0 Pourrait-on dire que "Les Conquerants" n'est pas une oeuvre marxiste ?. La reponse §ei.Malraux a Leon Trotsky est d ' a i l l e u r s a ce point de vue tres e d i f i a n t e . Nous avons vu que Trotsky reprochait a Malraux ses "fatales meprises"; ce dernier en se defendant d i t que ce n'est pas a l a doctrine q u ' i l en veut "mais a l a facon i d i o t e dont e l l e est comprise et exposee par des personnages determines", Malraux a c c e p t e - t - i l cette doctrine, i l ne l e d i t pas mais i l est certain q u ' i l ne l a rejette pas. Ce a quoi i l s'attaque, c'est au manque de comprehension des hommes. Pour defendre Garine, i l attaque Trotsky :"I1 trouve que Garine se trompe, mais Staline trouve que l u i Trotsky se trompe a son tour". II continue a defendre l a facon dont ees heros d i -rigent l a Revolution, l a facon dont i l s u t i l i s e n t Hong pour former l a conscience de classe des masses chinoises, l a ma-niere dont i l s u t i l i s e n t Tcheng-Dai'pour proteger l e s organi-sations proletariennes, l a facon enfin dont l a revolution pre-serve "ce p r o l e t a r i a t naissant, presque en devenir". 63 I I j u s t i f i e cette a l l i a n c e batarde du p a r t i et du Kuo-mintang en affirmant que personne n'est dupe, mais que reg i s -t e r a ce moment eut 6te un suicide complet, l ' a i l e droite du Kuomintang possedant plus de puissance que toutes le s s o c i i -tes secretes qui f i r e n t 1 ' h i s t o i r e de l a Chine depuis I 9 H » Malraux nous apprend qu'y adherait^lal majority des ouvriers : -" Le refus de l a fusion eut declanche aussitSt l e comhat. Les communistes furent battus l o r s -q u ' i l s possedaient leur propre armie, i l s l'aus-sent ete l o r s q u ' i l s ne l a possedaient pas enco-re". 7 II n'y a pas eu trahison quelconque du p r o l e t a r i a t , l e s decisions prises etaient l e s seules que les communistes pus-sent prendre et i l s ne commirent pas de fautes mais bien au contraire agirent seulement dans l'intere"t du p a r t i . -" L'Internationale pouvait-elle conserver des organisations autonomes ? Je pense qu'elle n'ac-cepta pas de gaite de coeur quoi qu'elle en dise, l a fusion du p a r t i communiste chinois et du Kuo-mintang. La catastrophe qu'elle trouva dans cette union, l e monde entier l a connait par des bilans de supplices. E l l e n'eut pas l e choix". 8 Defense bien vehemente pour quelqu'un que l'on accuse de n'etre pas, de n'avoir jamais ete* un communiste. Defense bien ardente des actions de heros que l'on q u a l i f i e de tout, mais pas de communistes. II semble au contraire que l e communisme s o i t l e res-sort p r i n c i p a l , l a base, l a fondation sur laquelle repose l a vie de ces hommes... Mais nous n'avons t r a i t e que du premier 64 roman. Passons a l a deuxieme phase, a l a l u t t e entre l e Kuo-mintang et l e P a r t i . . . et a "La Condition Humaine". 0 0 0 La Condition Humaine - 1933 Comme dans les Conquerants, i l est d i f f i c i l e de s p a -rer i c i l a pensee de 1'action des heros. En bons revolution-naires, i l vivent leurs pensdes et pensent leurs actions. Dans tout roman, i l est naturel de retrouver aussi themes et idees £parpilles dans 1'oeuvre. Notre analyse progressera en partant des principaux personnages, faisant r e s s o r t i r ce qui chez eux constitue 1'aspect marxiste de leurs pense"es et de leurs actions. Au commencement, un geste meurtrier qui " v a l a i t l e long t r a v a i l des arsenaux de Chine". I I faut que Tchen tue un hom-me pour se procurer l e s armes qui permettront 1*insurrection et feront tomber Shanghai aux mains des troupes r^volution-naires. Nous sommes done jetes dans 1*action des l e s premie-res pages. Les partisans se r^unissent clandestinement dans les quartiers de l a v i l l e et vont agir par un long t r a v a i l de sape« L'auteur nous place immediatement au coeur de l'©rgani-sation dont i l de"crit l e t r a v a i l , l a v i e , l a structure et l e s chefs© 65 Kyo est "un des organisateurs de 1*insurrection, l e co-mite central avait confiance en l u i " , un communiste par con-sequent puisqu'en l u i confie l a responsabilite et l u i accor-de l a confiance. I I est tout pres de ce peuple pour lequel i l t r a v a i l l e , i l a prepare" ce "bon quartier" ou l'on pouvait en-tendre " l e grattement des m i l l i o n s de petites vies quotidien-nes". Ces hommes miserables, pauvres, c'est l u i Kyo qui en est responsable puisque l e Comite Central du P a r t i Communis-te Chinois l ' a charge de l a coordination des forces insurrec-t i o n n e l l e s . I I recoit les ordres du p a r t i . Sous ses ordres agissent l e s Tchons, ces organisations de combat mises sur pied par les communistes. Armie rivolutionnaire et clandestine en m§-me temps, force indenialfrle, ces organisations l i e e s i t r o i t e -ment a l a h i i r a r c h i e et aussi devouies a l a cause. Organisa-t i o n agissante, sorte de f i l e t qui se prepare a se refermer et a endiguer l a population et les masses. A i l e en marche du p r o l e t a r i a t , t e l l e est cette organisation qui apprend a se s e r v i r des armes, a fomenter l a revolution, a tuer les gar-diens de l'ordre bourgeois et leur armee de mercenaires. Kyo represente 1'element l e plus precieux de cette or-ganisation, possedant a l a f o i s commandement et plan d'action. Sur l u i reposent les chances de succes, a t e l point que ses camarades de l u t t e qui l e savent cherchent a l e proteger pour" 66 que r i e n ne l u i arrive, leur vie a eux a bien moins d'impor-tance. En f a i t , e l l e ne compte pas, n'a de valeur que dans 1'action q u ' i l s vont entreprendre, tant ce qui touche a cet-te action revolutionnaire doit etre organise en fonction de l a plus grande efficacite* et puisqu'aucun des camarades de Kyo "ne pouvait reagir. aussi v i t e que l u i , aussi surement", Katow l u i demande d'etre prudent. Comme l a majority des heros des "Conquerants" et de l a "Condition Humaine", Kyo est etranger ou du moins i l n'est qu'a moitie" chinois. I I appartient a cette f r a t e r n i t e qui u-n i t tous les proletaires dans une m§me l u t t e ; suisses comme Garine, russes comme Katow, allemands comme May ou encore con-s e i l l e r s am£ricains. Le marxisite n'est pas un r a c i s t e , pour l u i l a societe humaine n'est pas divisee par l a couleur de l a peau ou par l a n a t i o n a l i t y , mais par ceux qui possedent et ceux qui ne possedent pas. Qui est d ' a i l l e u r s cet homme ?... I I n'est pas un t r a -v a i l l e u r . N fayant pas besoin de gagner sa vie comme ceux avec qui i l l u t t e , i l appartient cependant a cette petite bourgeoi-sie qui a lie" son sort aux pr o l e t a i r e s . Nous ne savons pas s ' i l est venu a l a revolution grace a son pere, professeur de Sociologie a 1'University de pykin, ou i l avait "formy les meilleurs cadres revolutionnaires de l a Chine du Nord". I I f a i t nyanmoins parfois figure d ' i n t e l l e c t u e l communiste, i l 67 pense a sa revolution, i l en f a i t une sorte d'entite autono-me, une sorte de personne vivante et siparee de tous ceux qui l a composent. -" Ce n 1 i t a i t pas l u i qui songeait a 1 'insurrec-tio n , c'etait 1'insurrection, vivante dans tant de cerveaux comme l e sommeil dans tant d'autres, qui pesait sur l u i au point q u ' i l n*etait plus qu'inquietude et attente". 9 Cette revolution devait aboutir a creer son re*ve " l a Chine Sovietique". "Conquerir i c i l a dignite des siens". Le mot dignite qui revient s i souvent semble representer l e but p r i n c i p a l de son action. II possede aussi les qualites qui font de l u i un bon communiste. II a l a conviction que ses idees doivent non pas f t r e pensees mais vecues, ce qui ne l'empeche pas d'etre plus i n t e l l e c t u e l que Katov* Un idee pensee est l e propre du philosophe a qui Marx f a i t a l l u s i o n , de c e l u i qui se perd dans les Palais de l a philosophie quand seule I'action peut apporter l a dignite aux chaumieres de l a R e a l i t e , Kyo est d i f f e r e n t de son ami Tchen en ce sens que son action est "grave et premeditee".C'est un organisateur, i l ne met pas en danger l a vie de l a revolution; i l est un de ceux qui savent organiser et coordonner pour apporter un mieux e^ tae . II c r o i t uniquement a I'action concertee de tous les membres du p r o l e t a r i a t q u ' i l a su organiser en sections et qui atten-dent l'heure H de l ' a t t a a u e qui fera s'icrouler les forces de 68 l'ennemi. Pour Gisors : -" chez Kyo, tout e t a i t plus simple (que chez Tchen). La sens heroique l u i avait ete donne comme une d i s c i p l i n e , non comme une j u s t i f i c a -t i o n de l a v i e . I I n'etait pas inquiet. Sa vie avait un sens, et i l l e connaissait : dormer a chacun de ces. hommes que l a famine, en ce moment meme, f a i s a i t mourir comme une peste lente, l a pos-session de sa propreedignite. I I et a i t des leurs " 1 0 car i l savait que : -" I I n'y a pas de dignite possible, pas de vie r e e l l e pour un homme qui t r a v a i l l e douze heures par jour sans savoir pour quoi i l t r a v a i l l e " • I I f a l l a i t que ce t r a v a i l p r i t un sens, devint une patrie".' H Par ses idees i l s'integre parfaitement dans l a d o c t r i -ne communiste. Son i d e a l consiste a donner a ceux qui n'en ont pas de l a dignite. A donner au t r a v a i l un sens, sans quoi tout t r a v a i l n'est qu'alienation, l a l i b e r t e ne residant que dans 1'accomplissement volontaire d'une production u t i l e a l a societe et non pas a 1'enrichissement de auelques action-naires anonymes et caches. I I est 1'instrument qui apportera le premier changement car : -" Le marxisme n'est pas une doctrine, c'est une volonte, c'est, pour l e pro l e t a r i a t et les siens - l a 'volonte de se connaitre, de se sentir comme t e l s , de vaincre comme t e l s ; vous ne devez pas etre marxistes pour aroir raison, mais pour vain-cre sans vous t r a h i r " . 12 T e l l e est l a d e f i n i t i o n que l e philosophe marxiste et aussi humaniste qu'est son pere donne en pensant a l u i . Af-firmation qui resume l a philosophie du marxisme, l a decouver-69 te de soi-meme, l a decouverte et l a creation de l'homme par sa propre r e a l i s a t i o n . G-isors a pleinement s a i s i cette p h i l o -sophie qui l u i apparalt seule capable de r i a l i s e r l e potentiel des masses chinoises. Les etudiants q u ' i l a faconnes dans ses classes et a qui Kyo a donni le s moyens d'agir seront les ins-truments de cette transformation. 0 0 0 Dans "La Condition Humaine", l e debat Kyo-Vologuine a une place de toute premiere importance car i l oppose un com-muniste au p a r t i qui pour des raisons de haute s t r a t i g i e v i -ent de desavouer son; action. Les ordres d'en haut, Kyo s'en rend compte, sont con-t r a i r e s a ee qui est l e plus efficace sur l e plan l o c a l , i l v o i t l a defaite i n e v i t a b l e . 11 essaye d'intervenir, mais que t r o u v e - t - i l ?... Un Vologuine, fonctionnaire de Moscou cons-tituant un mouvement d'horlogerie qui doit marcher avec l e reste de l a mecanique ou e"tre remplace. Vologuine essaye de f a i r e comprendre que ce n'est que f o l i e de vouloir se battre sur l e plan l o c a l alors que l a defaite generale est certaine. Les communistes sont en perte de vitesse, i l s n'ont n i l ' a r -mee n i l a bourgeoisie, n i m§me tout l e peuple. I l s ne sont qu'une minorite, un levain certes mais qui est encore bien l o i n d'avoir t r a v a i l i e toute l a pate. S i une partie de cette 70 masse a ete mise en marche, i l faut 1'arreter au plus v i t e avant que l a reaction de drolte ne l e fasse» Kyo s a i t q u ' i l est trop tard, ses ouvriers, ses soldais ne comprendront pas les ordres superieurs, i l s ne voudront pas f a i r e marche a r r i e r e n i r i e n abandonner; fatalement l e s choses s'accompliront. La reaction va s'abattre sur eux. Kyo seul v o i t l e pro-bleme clairement, mais avec l u i des millions d'hommes se po-sent l a meme question : -" Comme tout a l'heure avec Tchen, i l s e n t i t que cette nuit m£me, dans toute l a Chine, et a t r a -vers l'Ouest jusqu'a l a moitie" de 1'Europe, des hommes hesitaient comme l u i , dechires par l e m§-me tourment entre leur d i s c i p l i n e et l e massa-cre des leurs". 13 Essayant de reagir, tout d'abord Kyo se reVolte centre l a logique du p a r t i : -" Est-ce que tu ne crois pas, vraiment, que 1'ob-session des f a t a l i t e s economiques empeche l e P a r t i communiste chinois, et peut-etre Moscou, de v o i r l a necessite e"lementaire que nous avons sous l e nez ?" 14 II se refuse d'admettre que son attitude s o i t de I'op-portunisme et se defend en disant que Ldnine lui-m§me, 1'etait: -" A ton compte, Lenine ne devait pas prendre l e partage des terres comme mot d'ordre. Le partage des terres, c 1 e t a i t l a constitution de l a petite p r o p r i e t y ; i l aurtait done dil f a i r e , non l e par-tage, mais l a c o l l e c t i v i s a t i o n immediate, l e s sovkhozes. Comme i l a r&ussi, vous savez v o i r que c'e t a i t de l a tactique. Pour nous aussi i l ne s'agit que de tactique I Vous §tes en t r a i n de perdre l e contrSle des masses... 71 - T'imagines-til que Lenine, enfin, l ' a i t garde de f i v r i e r a octobre ? - II l ' a perdu par instants. Mais i l a toujours ete dans leur sens. Vous, vos mots d'ordre sont a contre-courant. I I ne s'agit pas d'un crochet, mais de directions qui iront toujours s ' e l o i -gnant davantage". 5^" Opposie a cette tactique est 1'autre attitude communis-te, c e l l e de Moscou, c e l l e de l a ligne d r o i t e . C'est e l l e qu'incarne parfaitement Vologuine : -" La d i s c i p l i n e du P a r t i s o r t a i t furieusement renforcee de l a l u t t e contre les t r o t s k i s t e s . Vologuine e t a i t l a pour f a i r e executer l e s de-cisions prises par des camarades plus q u a l i f i -es, mieux informes que l u i - et que Kyo". 16 -" Meme coolie du port de Shanghai, je penserai que l'obeissance au P a r t i est l a seule a t t i t u -de logique, enfin, d'un militant communiste".^7 A i n s i , i l f a i t comprendre a Kyo que par son hesitation i l se place automatiquement au rang de ceux qui ne sont plus "des mil i t a n t s communistes". Pourtant Kyo n'est pas complete-ment convaincu de l a ligne a suivre^ -" Presentement, nous^communistes, donnons aux masses des instructions qu'elles ne peuvent con-siderer que comme des trahisons. Croyez vous qu'elles comprendront vos mots d*ordres d'atten-te ?" 18 II a peur quand l a f a t a l i t e prend l a place de l a volon-te mais i l ne f a i t pratiquement r i e n pour a l l e r contre l e s ordres du p a r t i , bien q u ' i l s o i t sur que 1'Internationale se trompe. II se sent emporte par un raz-de-maree, i l f a l l a i t p e n s e - t - i l que l a revolution accouch&t ou qu'elle mourut© 72 Des ce moment l a , Kyo ne sera plus l e chef, l'organisa-teur, i l sera p r i s entre deux forces, noye par ce raz-de-ma-ree. I I ne se revolte plus, i l ne se defend plus, pas plus q u ' i l ne se l a i s s e a l l e r au disespoir; i l ne f a i t qu*entrevoir ce que l a revolution aurait pu etre. Puisque les communistes n'avaient n i l a majorite n i l a puissance, i l aurait f a l l u e-tendre l a revolution mais ne 1'approfondir que bien plus tard. Maintenant que l e sort en est j e t e ; 4.1 ne l u i reste plus qu'a souhaiter, puisqu'ils etaient tous condamnes "que ce ne filt pas en vain"• II s a i t q u ' i l s vont etre ecrasis, mais au moins espere t ' i l que cela s e r v i r a a l a prochaine vague insurrectionnelle. Jete au plus profond de l'enfer de l a prison, Kyo y de-couvre : -" que des hommes puissent v o i r frapper un fou pas meme mechant.. ...et approuver ce supplice.. C e t a i t l a m§me horreur paralysante, bien d i f -ferente de l a peur, une horreur toute-puissante avant m§me que 1 ' e s p r i t ne 1'eti.t jugee". 1 9 et sortant de cet enfer, alors que l'on l u i propose de t r a h i r , i l n'hesite pas a affirmer : -" Je pense que l e communisme rendra l a d i g n i t e possible pour ceux avec qui je combats. Ce qui est contre l u i , en tout cas, l e s contraint a n'en pas a v o i r " . 2 0 P a r f a i t acte de f o i dans l e communisme, seul espoir des miserables, des hommes tout court, l e communisme n'est ce qu'il est que par reaction a ce qui s'oppose a l u i , c'est l a these 73 qui produit l'antithese. A cela s'ajoute l'espoir d'une d i g n i -ty retrouvee et conquise. Tout Marx est l a i 0 G 0 Engages avec Kyo dans 1'action, May sa femme t r a v a i l l e aussi avec les Soviets puisqu'elle d i r i g e l ' h o p i t a l des fem-mes revolutionnaires. E l l e rapporte toutes les douleurs qu'elle v o i t tous l e s jours; desLiieres qui regrettent que leurs en-fants n'aient pas eu l a "chance" de mourir, des jeunes fem-mes qui essayent de se tuer plutSt que d ' e t r e vendues et ma-riees a des "brutes respectables", l e mariage de Kyo et de May est d'a i l l e u r s un mariage t e l que l e s communistes l e concevaient. Wne sorte d'associa-t i o n ou. chacun des partenaires reste l i b r e , ou 1'acte sexuel perd sa valeur morale et ne constitue plus qu'un p l a i s i r que l'on peut prendre a i l l e u r s sans souci des r e g i e s bourgeoises de f i d e l i t y . Kyo se sent blesse" d'apprendre que May a " f i n i par coucher avec lenglen" mais i l essaye de rester f i d e l e a sa conception du mariage, au contrat t a c i t e qui l e l i e a May, a cette femme q u ' i l veut et qui se veut l i b r e de c h o i s i r ses amants sans que son mari en so i t blesse" ou jaloux* Dependant Kyo ne peut s'emp§cher de reagir autrement, i l aime cette femme et i l souffre de ce qu'elle ne peut l u i 74 cacher. Ont-ils ete les victimes de ce r§ve des communistes qui crurent au debut que l a vie sexuelle pouvait e l l e aussi §tre mise en commun, erreur qui o t a i t psychologique mais qui ne dura pas longtemps. De cette erreur, de ce manque de con-naissance de l a nature humaine decoule sans doute cette souf-franee sur laquelle d'apres les propres mots de Kyo, i l "ne se reconnaissait aucun d r o i t " . S ' i l desire assommer c e l u i qui n'a ete que quelques ins' tants l'amant de sa femme, ce n'est pas parce q u ' i l est son r i v a l , mais bien parce q u ' i l peut penser que May est une "pe-t i t e poule". I I a i t que : -" pour May l a sexualite n'engageait r i e n . I I f a l l a i t que l e type l e sut. Q u ' i l couch&t avec e l l e s o i t , mais q u ' i l ne s'imaginsit pas l a pos-seder". 2 1 Est-ce cette egalite des sexes que les communistes re-clament, qui %e montre i c i dans les idees de Kyo ? Emancipa-t i o n de l a femme qui e t a i t soumise a l'homme, surtout en Chi-ne et qui depuis que Mao p r i t l e pouvoir devint un des themes f a v o r i de l a revolution. Creation d'un £tre nouveau qui ne doit r i e n a personne sinon a l a Revolution dont l a femme f a i t p a r t i e integrante. Emancipation changeant completement les rapports l e s plus intimes entre §tres humains de sexe d i f f e -rent, effagant a tout jamais 1' attitude mentale qui dfait que l'homme possede et que l a femme est possedee. Dans l a s o c i e t e 75 m a r x i s t e , i l n'y a p l u s que des egaux, des p a r t e n a i r e s . Toute v a l e u r morale, tout jugement est sans v a l e u r , l e s n o t i o n s de v i r g i n i t e , de f i d e l i t e , ne sont que des v a l e u r s bourgeoises devant §tre depassees. Kyo n'y est pas pr§t et May l u i echap-pe« 0 0 0 Hemmelrich, autre communiste du roman v o i t une v i c t o i -r e , l a ou. Hyo n ' e n t r e v o y a i t qu'un rayon d ' e s p o i r . Cet homme dont l a v i e toute e n t i e r e a ete un l o n g c a l v a i r e , q u i n ' a v a i t aime* qu'une femme q u i : -" s ' e t a i t accrochee a l u i d'un amour de c h i e n aveugle et m a r t y r i s e , soupconnant q u ' i l e t a i t un autre c h i e n aveugle et m a r t y r i s e " . 22 et dont l a d e t r e s s e est sifTgrande quand i l decouvre sa femme et son enfant tues, c ' e s t - a - d i r e quand l'absurde se trouve i n -f i n i , ne peut remonter de l'abime ou l a v i e l ' a j e t e sans se meler a I ' a c t i o n v i o l e n t e . Lui q u i a v a i t des c r i s e s de "haine impuissante" est soudain bouleverse par une e x a l t a t i o n immen-se, une i v r e s s e f a n t a s t i q u e q u i l u i f a i t r e p e t e r avec v i o l e n -ce : "on peut t u e r avec amour, avec amour, nom de Dieu". ReVolte sublime contre l'Univers, contre sa c o n d i t i o n humaine et en m§me temps a f f i r m a t i o n d'amour pour ses f r e r e s pouBsant l'homme a t u e r ceux q u i s'opposent a cet amour devo-nc rant. Hemmelrich a l a chance de r e a l i s e r cet acte d'amour ex-traordinaire, s e u l rescape du l o c a l du P.C, i l regarde un en-nemi qui vient explorer les l i e u x : Get "homme qui passait l e premier, ce n'etait pas JiourrdB 1:'argent q u ' i l venait tuer ceux qui se t r a i -naient la-haut, c'etait pour une idee, pour une f o i ; -" ce n'etait pas assez que cette race d'heureux les assassinat, i l f a l l a i t encore qu'elle crut avoir raison". - " l i s nous auront tous f a i t crever toute notre vie, mais.celui-la l'essuiera, i l 1'essuiera..." -" Comme s i cette main de seconde en seconde tachee l'eut venge, Hemmelrich osa enfin regarder l a sien-ne, et compris que l a tache de sang s'y etai t e f f a -cee depuis des heures". 23 Extraordinaire symbole d'un sang qui seul peut effacer l e sang de sa femme et de son enfant assassines par les hom-mes de Chang-Kai-Shek. Sorte de redemption de l'humanite souf-frante par l e s a c r i f i c e de l'humanite tyrannisante. S a c r i f i c e que l'on ne peut accomplir que parce qu'on aim'e l'homme, car s i on ne l'aimait pas et ne concevait pas les plus grands es-poirs pour l u i , pourquoi essayer d'extriper, de tuer en l u i l a partie corrompue. Hemmelrich f a i t l u i aussi partie integrante de l a masse, du peuple. Pour cette raison, l a mort des siens ouvre chez l u i une vague d'optimisme. II decouvre In l u i l e besoin de tuer, car seule semble^tril l a mort de certains permettra 1'enfantement de l'homme nou-veau. De cet homme que G i s o r s , ! ' i n t e l l e c t u e l communiste d e f i -n i t a ses Aleves : -" l'homme n'a pas envie de gouverner: i l a envie de contraindre, vous l'avez d i t . D'etre plus qu'homme, dans un monde d'hommes. Echap-per a l a condition humaine, vous d i s a i s - j e . Won pas puissant : tout-puissant Tout homme reve d 1§tre dieu." 4^ 0 0 0 A c6te des principaux heros de son action, Malraux nous campe les deux autres antagonistes de cette revolution. D'un c6te F e r r a l , l e produit d"une certaine societe qui l ' a f a i t monter et qui l ' a mis a l a tete de fantastiques interets financiers qui jouent sur les marches mondiaux,epaulant un general de droite,car s'ilne reussit pas, l a v i l l e sera sovie-tisee avec tout ce que cela comprend de pertes pour des ac-tionnaires inconnus mais puissants. C'est l a puissance de 1'argent a son comble,puissance qui permet a l a reaction de survivre et ensuite de continuer a vivre en percevant des droits de douane pour entretenir une armee de mercenairas. Cette puissance encore qui plus tard pro-f i t e r a de la s i t u a t i o n en ecoulant ses produits sur l e marche", en obtenant des contrats des plus payants et en faisant na-turellement supporter l a note aux millions de coolies ano-nymes. La masse grouillante f a i t face a-ce pouvoir qu'un Ferral semble symboliser parsondesir de maintenir a tout prix les 78 eompagnies, oubliant l a souffranee et l a mort des coolies . Derriere ce pouvoir, se groupera l a petite bourgeoisie u s u r i -r i e r e et commercante qui se sent menaced par un p r o l e t a r i a t qui commence a secouer ses chaines et qui risque s ' i l agit dans un sens precis de f a i r e tomber tout 1'edifice de l a soci'e' ice chinoise Les communistes ont donne" des mots d'ordres, les m§mes lances 15 ans auparavant par Lenine; l a terre aux paysans et l'usine aux ouvriers. Les paysans ont ete t r a v a i l l ^ s par l e p a r t i , i l s ont compris q u ' i l s ne seront pas ndcessairement vou-es a un esclavage eternel. Les mots d'ordres donnes par l e par-t i faisant marche a r r i e r e a f i n d'eviter l a contj?e-revolution risquent d'etre inefficaces face a l a decouverte de leur exis-tence et de jours meilleurs. Telles sont les deux forces au t r a v a i l , c e l l e s qui doivent ine>itablement s'opposer et enfan-ter une Chine sovietique© Jlalraux s' attache l e plus souvent a nous decrire l a pen-see de certains ftommes, mais on sent que l a masse est toujours presente. Tout se fa-it pour e l l e , avec e l l e , ou contre e l l e . Le gSr&blems des heros est de ne pas pouvoir communiquer instan-tanement et toujours avec cette masse car e l l e ressemble a un grand volant qui une f o i s mis en marche possede sa propre ener-gie et semi-aveugle avance dans l a d i r e c t i o n donnee. Les heros qui a Shanghai se sont mis a l a t§te de cette masse ne voient 79 pas toujours l e probleme d'ensemble et ne peuvent pas savoir, manquant d 1 information, dans quelle d i r e c t i o n l e P a r t i commu-nist e chinois en accord avec l e P a r t i communiste russe, veut que toute l a revolution s o i t d i r i g i e . 0 0 0 La mort de Kyo et surtout c e l l e de Katow qui par son geste sublime avait reussi a r e c r i e r un sentiment de f r a t e r -nite entre l e s condamne's, ne sont pas i n u t i l e s . -" Toute l'obscurite de l a s a l l e e t a i t vivante, et l e su i v a i t du regard pas a pas. Le silence e t a i t devenu t e l que l e s o l resonnait chaque f o i s q u ' i l l e touchaii lourdement du pied; tou-tes l e s tetes, battant de haut en bas, s u i v a i -ent l e rythme de sa marche, avec amour, avec e f f r o i , avec resignation, comme s i , malgre les mouvements semblables, chacun se ffit d i v o i i e en suivant ce depart cahotant" 2 5 Le levain q u ' i l s ont place dans l e coeur de millions de chinois va lever et s i F e r r a l affirme que "les c ommunistes sont ecrases partout", on peut l u i repondre : -" les communistes, sans doute, mais non point l e communisme. La Chine ne redejviendr&^aihaieoce qu'elle e t a i t . . . de nouvelle vagues communis-t e s sont a craindre". 26 Qui avait raison? ... L'histoire a prouve que Malraux avait vu juste • I I termine son roman sur une note d'optimis-me. La revolution chinoise a ete vaineue, mais une autre est encore vivante en Russie et se propose de "depasser l'Ameri-que"* 80 -" C'est l a premiere f o i s de ma vie que je t r a -v a i l l e en sachant pourquoi, et non en attendant patiemment de crever..." ( e c r i t Pei, un rescape). Dites a Gisors que nous l'attendons. Depuis que je suis i c i , je pense au cours ou i l d i s a i t : "Une c i v i l i s a t i o n se tranforme, lorsque son ele-ment l e plus douloureux - 1'humiliation chez l ' e s -clave, l e t r a v a i l chez l'ouvrier moderne - devient tout a coup une valeur, l o r s q u ' i l ne s'agit plus d'echapper a cette humiliation, mais d'en attendre son salut, d'echapper a ce t r a v a i l , mais d'y trou-ver sa raison d'etre. I I faut que l'usine, qui n'est encore qu'une espece d'eglise des catacom-bes, devienne ce que fut l a cathedrale et que les hommes y voient, au l i e u des dieux, l a force hu-maine en l u t t e contre l a Terre..." 2 7 Cette attitude n'empeche d' a i l l e u r s pas Malraux de p l a -cer a c6te des communistes, un Tchen qui n'est pas dans l a l i -gne du p a r t i , n i de l u i donner un r e l i e f exceptionnel puisque Kyo et Tchen sont les deux heros principaux de " l a Condition Humaine". Ce dernier est anti-conformiste, s'oppose a l a bu-reaucratie communiste, a des tendances anarchisantes. Dans son action, s'affirme un certain besoin de puissance qui f a i t de l u i autre chose qu'un esclave fascine parce q u ' i l a consci-ence de ses p o s s i b i l i t e s i l l i m i t e e s . L'action herolque q u ' i l se prepare a accomplir en se jetant avec une bombe sur l a v o i -ture de Chang-Kai-Shek est bienssuperieure a une intoxication i n t e l l e c t u e l l e dans laquelle l a souffrance de l'homme s'en-dormirait un peu comme G-isors s'endort dans 1 'opium. Meme s ' i l nous d i t a un moment q u ' i l ne sent plus r i e n de ce qui pesait sur l u i , ce n'est l a qu'une detente de quel-ques instants. Malraux nous l e decrit comme un homme qui veut entrer directement en contact avec ce qui l'accable, avec l e destin, avec l e combat,avec sa mort. Dans cette position ex-treme qui n'est chez Tchen que l a passion de l a l i b e r t e et de l a dignite, i l y a deja en germe l e rejet du communisme par Malraux qui ne peut accepter n i l e mensonge etouffant que l e communisme veut imposer, n i que l a cathedrale que l'on voulait b&tir s o i t construite avec l e labeur des camps de concentra-t i o n . 0 0 0 Portant un jugement d'ensemble, sur ces deux sections, i l ne parait pas que l'on puisse conclure a une evolution des idees politiques exprimees dans "Les Conquerants" et "La Condition humaine". II a trouve chez les communistes chinois, une action, un i d e a l , une aventure meme, a laquelle i l s'est lie*. E c r i v a i n i l a peint ces hommes t e l s q u ' i l les a vus, adherant lui-meme a leurs actions, a leurs espoirs, penetre de leur f o i et comprenant leu r c r i s e de conscience. 0 0 0 Le Temps du Mepris - 1935 Dans ce roman, nous n*assistons pas a 1'organisation d'une revolution ou a un soulevement ouvrier. Nous ne vivons 82 pas en Chine l e long des fleuves, pas plus que nous ne nous arretons dans l'Indochine de "papa". La section consacree au Temps du Mepris, est d'un eeul bloc de par l a nature m§me du roman. La l u t t e de l'homme, Kassner, est toute mentale. Ses ennemis sont l a peur, l a so-l i t u d e . Son s e u l espoir est de rester sain d'esprit en pen-sant a son passe" et a son action p o l i t i q u e . 0 0 0 Malraux prend immediatement position en expliquant l'at' titude de son h^ros des 1 * introduction de ce roman. -" Aux yeux de Kassner comme de nombre d ' i n t e l -l e c t u e l s communistes, l e communisme res t i t u e a l ' i n d i v i d u sa fert i l i t e ' . ' -" I I est d i f f i c i l e d'etre un homme, mais pas plus de l e devenir en approfondissant sa com-munion qu'en cultivant sa difference, et l a premiere nourrit avec autant de force au moins que l a seconde, ce par quoi l'homme est homme, ce par quoi i l se de*passe, cree, invente ou se congoit". 28 L'aventure de Kassner, nous l a suivons non de l ' e x t e r i -eur mais au contraire de l ' i n t e r i e u r . Nous ne sommes plus l e spectateur regardant fonctionner cette grosse machine qu'est l e p a r t i avec toutes ses ramifications, nous ne vivons que par notre heros. C'est l u i qui parle et nous decr i t ce q u ' i l ressent, ses espoirs, ses faiblesses et ces defaillances. C'est par l u i uniquement que nous sentons cette communion 83 qui nourrit "ce par quoi l1homme est homme, ce par quoi i l se dipasse, cree, invente ou se concoit". 0 0 0 Encore une f o i s , c'est avec des communistes que nous a l -lons f a i r e route i l n'y a pas de doute : -" S i j'avais du donner a des nazis 1'importance que je donne a Kassner, je l'aurais f a i t evidem-ment en fonction de leur passion r e e l l e , l e na-tionalisme". 29 Entre Malraux et 1'extremedroite, l e fosse est bien trop grand pour q u ' i l puisse vraiment decrire leurs actions et leurs passions. L'element l e plus humain, c e l u i qui detient les va-leurs les plus hautes de l a society, c e l u i qui l u t t e , se bat contre l e fascisme envahissant, c e l u i qui est arrets, persecu-te, torture et qui nous est presente comme sympathique, c' esj; encore l e communiste. II l u t t e contre une nouvelle forme de capitalisme, con-tre l e fascisme qui ne tolere aucune opposition a son t o t a l i -tarisme et qui pour prevenir ce danger a invente les camps de concentration, enfer d'ou. l a dignite humaine est exclue. Le camp de concentration plus vaste qu'une prison est un e*talis-sement ou " i l y a plus de 100.000 hommes"e Du fascisme l'auteur ne nous montre pas grand chose s i ce n'est ce visage triangulaire qui interroge un camarade et 84 aussi ces masses qui dans l'obscurite de l a c e l l u l e se dessi-nent devant Kassner avant de l e battre, peut-§tre... pour l u i r a f r a i c h i r l a memoire car l e s communistes semblent ne pas vou-l o i r trop cooperer. I l s ne savent r i e n de leurs camarades s i -non leur prenom, ce qui a t t i r e l a reponse :"est-ce que tu te fous de moi, espece de trou du cul?".. Des f a s c i s t e s l'on n'entend que l e s pas dans l a prison, l'on n'entend que l e s plaintes et les gemissements de cuux qui se "foutent" d'eux et ne peuvent pas se souvenir, de ceux qui priferent encore l a torture a l a trahison, de ceux qui t r a v a i l l e h t , souffrent pour l a cause qui cree entre eux un l i e n de profonde s o l i d a r i t y humaine. La s o l i d a r i t y qu'a crie* l e communisme, se glissant au fond des cellules, envahit l e prisonnier d'un sentiment de sym-pathie pour l e s camarades avec qui i l communique par des coups r i p i t e s contre l e mur. E l l e s ' i n s c r i t sur ces memes murs et on . V 4 l a legue a ceux qui viendront apres que l'on sera p a r t i vers l a mort ou l e nouveau camp. Camaraderie humaine et camaraderie de p a r t i qui f a i t 6-c r i r e a Kassner dans sa propre c e l l u l e :"Uous sommes avec t o i " , message semblable a c e l u i du chant de 1'Internationale "Groupons-nous et demain". Union des p r o l i t a i r e s , union plus forte que l a souffranee. Camaraderie, dignite creee et retrou-vee, redonnee a ceux qui n'en ont plus, agrandie chez l e s au-V 85 t r e s . Creation d'une force qui permet a Kassner de ne pas de-venir fou en pensant a ses camarades q u ' i l ne faut pas l i v r e r meme sous l a souffranee i n f l i g e e par l a torture. II faut que Kassner vive, peut-^tre q u ' i l s'evade "pour reprendre son t r a v a i l revolutionnaire". I I a p p a r t i e n t d 1 a i l -leurs a cette race de revolutionnaires qui furent l e s grands revolutionnaires russes et chinois, allemands eduques partout -en Europe, en Amerique, en Chine et ayant combattu partout ou l a revolution proletarienne grondait. Souvenirs obsedants dans l a solitude de l a prison, l u t t e s eternelles du pauvre qui se revolte, l u t t e qui comme une cavalcade danse dans l a tgte : -" Appels des porte-voix de greve centre l a s i -rene des mines; tournesols saccages sous les combats de partisans, leurs p^tales jaunes c h i f -fonnes par l e sang; l ' h i v e r sur l a Mongolie l i -vide en t r o i s jours, petales de rosesdesseches comme des papillons morts dans l e vent jaune; grenouilles dans l'aube pluvieuse d'un v i l l a g e aux palmes detrempees, avec l e s trompes l o i n -taines des camions insurges encore dans l a nuit" . 3G Des r §ves qui obsedent Kassner, i l emane quelque chose de mystique, qui f a i t du communisme une r e l i g i o n pour ceux qui en ont vu l a v e r i t e , qui f a i t d'eux des croyants joints tous ensemble dans une elevation etrange. L'auteur emploie meme l e mot de communion : -" I I en surgiss a i t maintenant un appel i n d e f i -86 niment repercute, vallee de Jugement-dernier en revolte, goinmunion du c r i jusqu'a toutes les voix de cette region souterraine ou. l a musique prend entre ses mains l a t§te de l'hom-me pour l a lever avec lenteur vers l a f r a t e r n i -te v i r i l e r i'appel de ceux qui a cette heure, peignaient l e signe rouge et I'appel a l a ven-geance sur les maisons de leurs camarades as-sassines, de ceux qui remplacaient les noms des plaques des rues par ceux de leurs com-pagnons tortures, de ceux qui,a Essen, tombes sous les matraques,mous comme des strangles, l a figure dans leur sang qui coulait de l a bouche et du nez parce que les S.A.voulaient leur f a i r e chanter 1 'Internationale, 1 'avai-ent h u r l i e a terre sur un ton de s i sauvage espoir que l e s o u s - o f f i c i e r avait s a i s i son revolver, t i r e " . 31 La place de Kassner l u i confere une position elevee dans l e p a r t i , au point que quand son nom est prononce a l a perma-nence de l a Gestapo, tous les p e t i t s employes levent l a tete tant est grande l a renommie de cet ennemi des nazis. II re-presente bien l 1 e l i t e communiste et a aucun moment ce m i l i -tant communiste n'a de doutes sur l a valeur de son action. Le p a r t i non plus, i l est en p a r f a i t accord avec ses chefs, avec l a hierarchie. C'est un pur et ses faiblesses l o r s q u ' i l est en prison sont le s faiblesses intrinseques de l a nature humai-ne tout court; peur, angoisse, faiblesse tant physique que mp-ra l e , doute. Pas un seul Moment ne l u i vient a 1 ' e s p r i t l'idee que sa vie vaut mieux que l e P a r t i ou que son action. I I possede auooi cette f o i mystique qui l u i f a i t parler a ses camarades comme l e s C h r e t i e n s s'adressent a Dieu; a un 87 Dieu qui ne repond pas mais qu ' i l s savent present : "Camarade autour de moi dans 1'obscurite"• II v i t avec eux par l a pensee a Paris ou i l e t a i t quel-ques jours avant son arrestation, i l pense a ces aveugles qui ehantaient des chants revolutionnaires, i l pense a l a d£pouil-l e de Lenine e t a sa femme que les militants rejoignaient "jus-qu'au fond meme de l a mort". Car entre eux e x i s t a i t un l i e n d'amour, ciment agissant entre communistes pour, n'en f a i r e qu'un bloc. S o l i d a r i t y avec tous ceux dont son esprit ne peut se detacher : -" Vous, mes compagnons de Chine enterres vivants, mes amis de Russie aux yeux arrach4s, mes amis d'Allemagne autour de moi avec leur corde, t o i qu'on vient peut-§tre d'assommer, c'est ce q u ' i l y a entre nous qui s'appelle amour". 32 Kassner ne peut concevoir que 1 1 accouchement de l a s o c i -ete nouvelle s o i t sans douleur mais bien au contraire p l e i n de c r i s et de souffranee. I I pense que l e monde a besoin de l a force pour produire de l a bont£. These foncierement marxis-te, accord donne a une revolution meurtriere pour l e bien de tous, l a force changeant seule une vie sans espoir. Ecoutons l e nous presenter cette idee : -" Je s a i s ce q u ' i l faut de force pour f a i r e une bonte qui compte. Jessais aussi que r i e n ne com-pensera ce que tant d'entre nous souffrent i c i , sauf des v i e t o i r e s . Mais du moins, s i nous som-mes victorieux, chacun des nStres t r o u v e r a - t - i l enfin sa v i e . Et chacun de ceux qui savent qu'ils sont seuls, q u ' i l s rentreront l e s o i r dans une 88 chambre era i l s seront encore seuls, et qu' i l s y rapporteront l e mepris et 1'indifference de tous, et 1 ' i n u t i l i t e de leur vie toujours der-ri e r e eux comme un chien. Et qu'alors i l s iront chercher une femme avec qui vivre parce q u ' i l faut vivre avec quelqu'un; et i l s coucheront en-semble et feront des enfants qui ne seront pas choisis non plus, avant d ' a l l e r pourrir avec l a multitude des grains qui.n'auront pas gerae 25r«rw Car 1'amour est choix, et on n'a r i e n a c h o i s i r quand on n'a r i e n a dormer", 33 I n u t i l i t y de l a vie dans l e regime c a p i t a l i s t e , terreur dans l e systeme f a s c i s t e . I n u t i l i t y que seuls les communistes comptent transformer en t r a v a i l productif, en camaraderie, en expression d'amour, une f o i s que l'homme ne sera plus separe de son frere par sa lut t e pour survivre, une f o i s que tous t r a v a i l l e r o n t pour tous. Kassner pense a tous ces hommes qui au m§me moment que l u i poussent l a grande roue de 1 ' h i s t o i r e , les yeux fixes sur les prisonniers, l e s hyros, l e s saints de l a cause, -" Mais depuis les aveugles de Paris jusqu'aux Soviets chinois, dans chaque pays du monde, en ce moment, i l y a•'•^ e^ l^ 'ftDfl^ eborcjTadspE^ iiB'epAr.r:e.*\t a nous comme s i nous etions leurs.enfants, morts". 34 Kassner s a i t que son i d y a l est deja r e a l i s e , pas en A l -lemagne certes non, mais en Union Sovietique. Roulant ses sou-venirs dans sa t§te alors q u ' i l est en prison, i l pense a cet-te piece de theatre ou l e t r a v a i l reprenait son sens et q u ' i l a vue en HESS, l e s e u l pays ou l a revolution a i t r e u s s i , I I se rememore aussi un r a l l y e monstre ou toute une jeunesse qui 89 d i f i l a i t pouvait s'estimer heureuse car i l n'y avait :"pas un seul d e ces hommes qui eut connu l e temps du mepris".. Heureux peuple que ce peuple russe qui peut vivre heu-reux et digne I Ce n'est que 14 ans plus t a r d que Malraux plaindra ce meme peuple. Mais au meme moment quelque part en Allemagne un faux Kassner est a l i i se l i v r e r a l a police nazie, declarant §tre c e l u i que l'on cherchait, sachant ce qui l'attendait : souf-franee, torture, mort. Pourquoi cela ?... Tout simplement sa^ c r i f i c e consenti pour sauver quelqu'un de plus efficace, quel-qu'un de plus u t i l e et aussi un chef pour qui on doit se de-vouer p u i s q u ' i l r epresente 1'element l e plus avance* du commu-nisme, tant sur l e plan l o c a l que national ou internationals Ce chef Kassner est un "pur" qui avait tres tSt compris comfeien i l e t a i t definitivement " l i e a l a revolution". Tout a coup i l est de nouveau l i b r e de continuer sa lu t t e revolutionnaire. La prison l u i a f a i t peur, i l a eu peur d'etre f a i b l e , de de-venir fou, de l i v r e r des secrets importants mais c e l a ne l'em-pSche pasde aavoir que l a l u t t e est toujours presente a 1'es-p r i t de ses camarades qui ont l e bonheur de ne pas vivre sous l a terreur du nazisme et qui peuvent se l i e r , se reunir pour d e l i b i r e r de leurs actions, f a i r e pression aupres de leur con-sulat, aupres des marins allemands, i c r i r e de l a propagande 90 sur l e s l e t t r e s envoyees en Allemagne, sur les trains qui tra-versent l a f r o n t i e r e . 0 0 0 Ce n'est qu'en approchant de chez l u i que Kassner pen-se vraiment a l a femme et a 1'enfant q u ' i l a l a i s s e s . II a pense a eux en prison mais uniquement car i l e t a i t obsedd, maintenant seulement i l a l a l i b e r t e de penser a sa vie f a -m i l i a l e , a son foyer, a cet enfant pour lequel i l souhaite une vie plus digne* Seulement au moment ou i l va les retrouver, i l pense a eux, parce q u ' i l ne veut pas abandonner l a l u t t e et q u ' i l a place sa familie apres son action p o l i t i q u e . M§mesa femme a accepte l'idee q u ' i l est peut-Stre mort et quand e l l e peut en-f i n l e serrer dans ses bras, e l l e pense q u ' i l r e p a r t i r a . En partisane, e l l e f a i t passer son interSt, son amour pour l u i au second plan, l e p a r t i , 1'action, prime sa vie f a m i l i a l e , personnelle, prime son profond amour de femme, heureuse de pos-seder et d ' e t r e possedee. -" Meme ton prochain depart, je veux... moins mal que tu ne c r o i s . . . e l l e avait voulu d i r e : 1'accepter". 35 Ce n'est pas f a c i l e pour e l l e d'accepter, mais m i l i t a n -te elle-m§me, e l l e eonnait l a valeur de l a lu t t e et s a i t res-treindre son intere*t egolste. Devouement sublime qui requiert 91 une f o i que seuls les purs possedent. Le sejour du heros en prison qui a f a i l l i §tre son der-nie r contact avec l'ennemi nazi, ne l'arrete pas. Kassner "con-na i s s a i t ces retours dans 1*ombre d'un depart futur" et l o r s -q u ' i l se demande s i sa femme : -" ne l u i reprochait pas cette vie ou quelque chose passait outre a sa douleur, a sa douleur qu'elle necrecomnaissait pas, qu'elle suppor-t a i t avec humiliation et avec desespoir". 36 i l s a i t aussi que cette femme aimante a s a c r i f i e son amour a l a cause, demandant s i peu, n*ayant pas l e d r o i t d'etre egols-te : -" ma vie est ce qu'elle est* Je 1'aiacceptee,et me-arie ;:;fiir.e» choisie... Je veux que tu gardes dans l a tienne une toute petite place pour moi". 37 Une toute petite place, e l l e s a i t qu'elle ne peut r i e n demander d'autre et est heureuse de sa v o i r que cette place s i petite s o i t - e l l e existe, une plus grande ne f e r a i t qu'affai-b l i r son mari et a f f a i b l i r leur l u t t e commune. II est a remarquer que Kassner et sa femme constituent avec Kyo et May, l e s deux seuls veritables couples, en f a i t l a premiere familie puisqu'ils ont un enfant, que Malraux p l a -ce dans cette oeuvre. Tous ses h£ros sont des hommes s euls, c ertains ont bien des femmes et des enfants comme Hemmelrich, mais ce n'est que pour f a i r e de l u i un "impuissant" dans l a lu t t e p o l i t i q u e . Les 92 autres ont des maltresses. Kyo est bien marie a May, mais cet-te femme exceptionnelle, forte physiquement autant que morale-ment, e s t - e l l e l a femme t e l l e qu'on s'enjait une idee ou plu-t6t, un partenaire, un associe, un camarade ?... Seule l a fem-me de Kassner est une femme douce et aimante, mere, f i d e l e , devouee et bonne. Cependant Anna n'est pas eloignie de 1'aera-tion, e l l e " m i l i t a i t parmi l e s emigres allemands". Malraux n'a pas pu creer un heros dont l a femme ne serait qu'amour et devotion et indifference a ; l a l u t t e . II a f a l l u q u ' i l l l n -tegre, ce qui l a rend a l a f o i s plus grande et plus tragique puisqu'elle connalt les dangers de son action* 0; 0 G On n'a cru v o i r en Malraux que l'homme qui recherchait dans I'action une f i n en elle-meme, l a s a t i s f a c t i o n d'un be-soin d'organiser, de creer, mais qui ne va pas plus l o i n . Quet quefois, l a pensee de ses heros peut paraltre m§me anti-com-muniste, mais quand i l parle du meilleur de l'homme, de l a fr a t e r n i t e , de leur communion, i l ne concoit ces sentiments que chez les communistes q u ' i l decrit en t r a i n de risquer leur v i e * ^ Cessentiments peuvent ne pas §tre communs aux communis-tes seuls, mais a tous les hommes qui luttent aussi avec une 93 meme f o i . Malraux n'a pas c h o i s i de nous decrire ces hommes et seuls les communistes sont les h^ros de ses romans. Serie de coincidences ?... Cela est impossible mais bien plut6t penchant naturel de l'auteur qui malgre les disaccords d£ja v i s i b l e s entre l u i et l e p a r t i , est tout de meme plus proche du p a r t i et de ses ideaux que de quelque autre forme d'action ou de lu t t e revolutionnaire. Tel est "Le Temps du Mepris". Un communiste aeui avec lui-meme dans un cachot, mais un homme f o r t car i l s'integre dans l a l u t t e qui amenera l a v i c t o i r e en supprimant l e s &ouf-franees des "damnes de l a terre et des forcats de l'enfer"© II n'y a pas de doute, Kassnet est engage a fond dans l e s voies marxistes. En Siberie ou' en Allemagne, i l n'a jamais hs-s i t e et i l continue sans devier. 0 0 0 L'Esnoir - 1937 Ce roman marque un tournant tres net dans 1 'oeuvre d'An-dre Malraux. Une place speciale doit l u i £tre f a i t e . Se degageant de ce qui represente l'aventure que Malraux a toujours trouvee en luttant avec les communistes, i l y a l i e u de souligner surtout 1 'evolution de l'homme qui cherche maintenant l a f r a t e r n i t e , mais non plus c e l l e que l e S t a l i -94 nisme proposait au monde quand eclata l a guerre d'Espagne. l u t t a i e n t ensemble : .-" Anarchistes, communistes, s o c i a l i s t e s , r e-publicains, comme 1'inepuisable grondement de ces avions m£lait bien ces sangs qui s 1 e t a i e n t crus adversaires, au fond f r a t e r n e l de l a mort".38 Places devant une t e l l e varitfte de philosophies p o l i t i -ques, notre approche sera differente de c e l l e employee pour 1'etude destrois ouvrages precedents. Nous serons obliges de nous elever au-dessus d'une analyse de d e t a i l et de ne retenir que l e s idees d i r e c t r i c e s , les lignes generales, tout en es-sayant d'appuyer notre argumentation sur quelques c i t a t i o n s representatives de t e l l e ou t e l l e attitude p o l i t i q u e , philoso-phique ou morales 0 0 0 Coude a coude et luttant pour l a Republique espagnole, se trouvent des camarades anarchistes, des communistes d i s c i -plines et organises par l e p a r t i , des membres de l a Confedera-t i o n G-enerale du T r a v a i l , rouges mais pas marxistes, des s o c i -a l i s t e s , des chritiens qui ne peuvent comprendre que d'autres Chretiens soient dans l'Armee de Franco. I I y a aussi des a-venturiers qui ne sont venus en Espagne qu'attires par 1'argent, mercenaires que l'on retrouve dans toutes les revolutions et guerres d•independance. I I y a enfin tous ceux paysans, pro-95 fesseurs, ouvriers ou bourgeois qui recherchaient l a f r a t e r n i -te, ceux qui croient a l a jus t i c e , ceux qui veulent vivre l i -bres et tous ceux qui sont prets a mourir pour l a v i c t o i r e , car i l s sentent au fond d'eux-m§mes que leur cause est l a bon-ne© Debout, couches ou morts, visant, t i r a n t , sont reunis dans l a meme l u t t e l e s : -" copains d'lvry et les ouvriers de Grenelle, ceux de l a Courneuve et ceux de Billancourt, l e s emigres polonais, les Plamands, les pros-c r i t s allemands, des combattants de l a Commune de Budapest, les dockers d'Anvers - l e sang delegue par l a moitie" du p r o l e t a r i a t d'Europe".39 Un personnage apparalt l'espace d'un moment, se situe au centre de notre attention et puis disparait, tu£, a moins que nous ne l e retrouvions plus tard sur un autre front, en t r a i n d'organiser des dynamiteurs ou de former de jeunes soldats a l a di s c i p l i n e m i l i t a i r e . Les noms de"filent devant nous a toute V i t e s s e , certains pour disparaitre trop t S t . Ce sont Manuel et Ramos qui se battent tout au debut dans les rues ou i l s orga-nisent l a l u t t e . Puis ce sont Ximenes et l e Negus qui nous ac-compagneront plus l o i n que beaucoup et constituent une etrange paire, l'un etant anarchisant et l'autre conservateur. Un peu plus tard, c'est Shade avec qui nous faisons con-naissance, et 1'instant d'apres nous savons que : Magnin " l e Pa-tron" commandait 1'aviation internationale. Souvent les faseis-96 tes annonceront sa mort tant cet homme leur apparait dange-reux. Les noms du groupe d'aviateurs, suffisent a nous f a i r e comprendre de quels horizons et de quels pays venaient tous ces volontaires. S c a l i , Marcelino, K a r l i t c h , Jaime, Sibirsky, Schreiner, Dugay. A Tolede, c'est Garcia qui prend l a premiere place 0 C'est l u i qui organise, car son but est de remp&rter l a v i c -t o i r e * . Ce qui ressort de cette enumeration, c'est que ces hom-mes qui luttent ensemble, l e font pour mi l l e raisons d i f f e -rentes et leurs ide*es politiques sont aussi differentes que leurs origines, tant nationales que sociales * 0 0 0 Certains cri t i q u e s ont reproche* a Malraux d'avoir f a i t un reportage un peu comme les correspondants de guerre en font pour les journaux. I l s ne se rendent pas compte que l e c o n f l i t qui existe dans "La Condition Humaine" entre l e chef et l a masse est partiellement resolu par ltardre " e p a r p i l l e " et l a structure m§me de"l'Espoir"• On s a i t qu'a l'exception de 'la Condition Humaine", ou Kyo et Tchen se partagent l'honneur de l u t t e r contre 1'ine-v i t a b l e , toute I'action des "Conquerants" et du "Temps du Mepris" 97 evolue autour d'un personnage p r i n c i p a l . Sa presence consti-tue une sorte de trame queo:l';pnupeut suivre d'un bout a l'au- -tre du roman. Grace a l u i , i l est possible de s a i s i r f a e i l e -ment l'unite de l'oeuvre, non seulement 1'unite* l i t t e r a i r e mais aussi p o l i t i q u e . Kyo et Kassner par exemple menent une lu t t e dont on v o i t bien l'aboutissement. Rien de cela dans "L'Espoir". Impossible de dire qui sont les heros du l i v r e . Roberto Jordan, dans l e roman "Pour qui sonne l e glas", d'Ernest Hemingway, acceptait l e s communistes, non pas parce q u ' i l en e t a i t un, mais parce qu'a ses yeux i l s appartenaient a l a seule organistation capable de constituer l'armee qui sau-ve r a i t l a Republique. Une f o i s aux mains des communistes, cette Republique serait peut-etre en danger mais en 1936, e l l e l ' e -t a i t encore plus par l e soulevement fasciste» Malraux comme Hemingway, s'engage avec l a gauche, avec toute l a gauche qui formait l e "Frente Popular", exactement comme en France ses tendances l'avaient f a i t pencher du c3te du m§me Faront Populaire. Dans "L'Espoir", i l nous presente des hommes qui se par-tagent l'honneur de sauver l a dignite* humaine. I I y a bien des communistes, leur place est importante mais pour l a premiere f o i s , i l s ne sont pas seuls. l e r8le de tout premier plan ne leur revient plus. I I n'y a pas de doute-, Malraux est toujouis du c6te de l a revolution, mais ceux qui t r a v a i l l e n t f r a t e r n e l -98 lement a r i t a b l i r l a s o l i d a r i t y humaine, ne sont pas tous com-munistes et cela m&me s i les f a s c i s t e s espagnols ont pretexte pour j u s t i f i e r leur "pronunciamentos" q u ' i l s a l l a i e n t sauver l'Bspagne du communisme« 'Qu'importe le s mensonges des .franquistes. Pour Guernico ecrivain C h r e t i e n qui s a i t que s i Madrid est prise, i l sera f u s i l l e , mourir n'est r i e n , ce qui compte c'est ce q u ' i l a vu. -"Devant l a porte, i l y avait une longue queue : les femmes aient o f f r i r leur sang pour l e s transfusions. Deux f o i s , j ' a i vu l e peuple d'Es-pagne. Cette guerre est sa guerre, quoi q u ' i l a r r i v e ; et je r e s t e r a i avec l u i l a ou i l est..."40 Car comme ce meme Guernico l e c r o i t " l a plus grande f o r -ce de l a revolution, c'est 1'espoir" qu'elle a cree puisque: -" nous luttons ensemble, nous voulons f a i r e une autre vie ensemble,et nous avons tout a nous d i r e " . 41 La revolution a f a i t naltre : -" plus de f r a t e r n i t e i c i , dans l a rue, que dans n'importe quelle cathedrale..•" 42 Tous ayant c h o i s i cette kermesse de l i b e r t e : -" i l s avaient en commun avec leurs peintres, cette communion souterraine qui avait e"te, en effet, l a c h r i t i e n t e , et qui e*tait l a revolution; i l s avaient c h o i s i l a meme facon de vivre^ et l a meme facon de mourir". 43 Le fascisme ne s'oppose plus au communisme,»mais a l'hom-me et inversement l e communisme n'est plus seul a l e difendre contre l e fascisme, ce sont tous les hommes qui se dtefendent 99 contre l e veritable ennemi : l e fascisme. des m i l l i e r s d'hommes etaient l a . . . -" pour l a premiere f o i s , liberaux, homme de l'U.G.T. et de l a C.N.T., arnarchistes, repu-b l i c a i n s , syndicalistes, s o c i a l i s t e s , cou-raient ensemble vers les mitrailleuses en-nemis". 44 Ces hommes se rejoignent cependant en chantant l 1 I n t e r -nationale dhant d'espoir de tous les opprimes. Magnin qui en "t i r a n t sa moustache a p e t i t s coups" se declare : " s o c i a l i s -te aussi, mais gauche revolutionnaire", s a i t reconnaitre que "les communistes, eux, £taient une d i s c i p l i n e " , et s ' i l veut bien pactiser avec Moscou pour sauver l'Espagne c'est q u ' i l faut bien l'admettre, Moscou, c'est l a revolution s c i e n t i f i -que, organisee, l a seule capable de f a i r e face a l a technique ennemie car comme Garcia, l e pense : a" L*Apocalypse veut tout, tout de suite; l a revolution obtient peu - lentement et durement". -" Notre modeste fonction, Monsieur Magnin, c'est d'organiser 1'Apocalypse". 45 Si Magnin est revolutionnaire c'est parce. q_u'ayant d i r i -ge beaucoup d'hommes, i l a compris ce que pouvait §tre l a con-d i t i o n et l a vie de c e l u i qui doit passer son existence "dt perdre huit heures par jour". II n'est pas communiste mais ayant l e meme i d e a l qu'eux, i l leur enleve a i n s i l e p r i v i l e -ge d'etre l e s seuls a defendre l e p r o l e t a r i a t . " Jeveux que les hommes sachent pourquoi i l s t r a v a i l l e n t " . IOG Quant a 1*organisation, les communistes a cause de leur d i s c i p l i n e interne, a cause de leur respect pour l'autorite*, sont l e s seuls capables de l'imposer, ou meme de l a creer en donnant un certain enthousiasme a tous l e s levolutionnaires. -" Les communistes sont d i s c i p l i n e s . I l s obiisssai-<e~nt aux secretaires de c e l l u l e , l i s obeissent aux deligues m i l i t a i r e s ; ce sont souvent l e s mo-nies. Beaucoup de gens qui veulent l u t t e r viennent chez nous par gout de 1'organisation serieuse. Autrefois, les notres etaient d i s c i p l i n e s parce qu' i l s etaient communistes. Maintenant beaucoup deviennent communistes parce qu ' i l s sont d i s -c i p l i n e s " . 46 L'homme de gauche qu'est Magnin, n'est pas sur toute-f o i s q u e l e p a r t i puisse repondre a ses questions tant p o l i -tiques que metaphysiques et morales. C'est pour cela q u ' i l nous affirme:ep*e " l a revolution passe pour moi avant l e p a r t i communiste". I I ne se l a i s s e jamais convaincre completement par les marxistes, i l ne peut accepter que "agir avec l e par-t i , est agir avec l u i sans reserve : Le p a r t i est un bloc".. I I a peur car tout bloc tend a devenir absolu, a ne r i e n t o l i -rer a c6te de l u i ou en dehors de l u i . II s a i t , a i n s i qu'En-rique un communiste, 1'avait souligne, que l e p a r t i n'hesite-r a i t pas a l e f a i r e remplacer s i c'etait necessaire par un ca-marade appartenant a I'organisation* ? r" Pour moi, un camarade du P a r t i a plus d'Im-portance que tous l e s Magnin et tous les Garcia du monde". 47 Malraux connait a fond 1'attitude communiste. On c r o i -101 r a i t q u ' i l a assiste a l a deliberation d'une c e l l u l e , deci-dant du sort d'un camarade de l u t t e a remplacer par un cama-rade du p a r t i . Pour Magnin, i l y a autre chose qui compte plus qu'une d i s c i p l i n e : l a confiance. -" s i ceux avec qui je dois combattre, ceux avec qui j'aime a combattre, ne me font pas confiance, pourquoi combattre, mon p e t i t ?" 48 II doit cependant admettre q u ' i l existe entre l e m i l i -tant communiste et son p a r t i , une sorte de l i e n qui permet au marxiste de revenir de temps a autre s'abreuver aux sources de sa f o i . De plus chez l e s communistes espagnols, i l y a un cer-t a i n humanisme qui f a i t d'eux autre chose que des automates sentimentaux.¥is-a-vis de l a r e l i g i o n dans laquelle i l s ont e">te l a plupart, eduques, ce qui est condamnable a leurs yeux, ce n'est pas l e Christ mais l ' E g l i s e , et tout comme Puig a f f i r -mait : "Le Christ, c'est unanarchiste qui a re u s s i " , l e s com-munistes d'Espagne sont peut-etre prets a nous dire : l e Christ est un communiste dont l a doctrine n'a pas e*te su i v i e * 0 0 0 Malraux ne peut s'empScher dans "L'Espoir* d'opposer a toute pensee communiste, une pensee differente ou me*me con-t r a i r e . I I semble que par l a bouche m§me de ses personnages t i l s o i t a l a f o i s defenseur et accusateur. A i n s i quand les fa s c i s t e s iviennent pendant 1'armistice parler devant 1'Alcazar, 102 i l confronte l e s arguments des fascist e s a ceux des communis-tes. Souvenons nous que Malraux en 1936, voyait l e communis-me comme se voulant universel, en consequence dans l a t r a d i -t i o n philosophique occidentale. Les a s s a i l l a n t s de 1*Alcazar, partisans de cette philosophie se trouvent done du bon c6t£, mais i l reste l a ported et l a valeur des arguments des fascis-tes : -" ( l a Russie) Republique des tr a v a i l l e u r s i E l l e s'en fout bien, des t r a v a i l l e u r s " . 49 ou encore quand l e s communistes demandent l'obeissance au par-t i a f i n d'obtenir l ' e f f i c a c i t e maximum, une voix s'eleve : -" Les par t i s sont f a i t s pour les hommes, pas l e s hommes pour les p a r t i s . Nous ne vou-lons f a i r e n i un Stat, n i une Eglise, n i une arm^e. Des hommes..." 50 l e marxisme est attaque et les communistes doivent se de"fendre. On les t r a i t e de cures on leur reproche d'avoir de trop grosses t§tes et Manuel, communiste, membre du p a r t i , l u t -tant pour prendre It.'Alcazar, excuse son camarade anarchiste, declarant que s ' i l est d£go"&t£ des communistes, c'est sans dou-te parce q u ' i l a " f a i t des experiences, enfin... malheureuses. Tous ne sont pas pa r f a i t s I""Ce qui amene l a reponse suivante: "II y a beaucoup de braves types chez vous, mais i l n'y a pas nue ca". Vo i l a du nouveau sous l a plume de Malraux. Jamais i l ne nous avait l a i s s e supposer q u " i l croyait que parmi l e s commu-103 nistes, i l n'y avait que de braves "types",mais tout simple-ment, i l n'avait f a i t aucune d i s t i n c t i o n . I I va meme plus l o i n , i l leur reproche : -" vous parlez comme s i vous aviez l e monopole de l'honnetete, et vous t r a i t e z de bureaucrates ceux qui ne sont pas d'accord avec vous Dimitroff .contre D u r r i t i , enfin, c'est une mo-rale contre une.autre, ce n'est pas une combi-ne contre une'morale I.Nous sommes des cama-rades, soyons honnetes". 51 Manuel doit admettre que "le contraire de 1'humiliation, c'est pas l ' e g a l i t e que propose l e marxisme mais l a f r a t e r -n i t e " . S ' i l s a i t que des communistes ne sont pas hostiles a l a f r a t e r n i t e j --tout au contraire, i l comprend que l a f r a t e r -nite ne peut exister ' s j i c l e p a r t i i t o u f f e tout elan. Pourtant, dilemme presque insoluble, l a f r a t e r n i t e ne peut venir sans une certaine e"galite q u i i f a i t disparaltre les abus l e s plus criardso Pour l e Negus, tout est simple, pu i s q u ' i l refuse d ' e t r e asservi par une organisation : -" avec l e courage, on f a i t quelque chose I Pas d'histoire; les hommes resolus a mourir, on f i n i t par les sentir passer. Mais pas de "dialectique"; pas de bureaucrates a l a place des delegues; pas d'armee pour en f i n i r avec l'armee, pas d'inegalite pour en f i n i r avec l ' i n e g a l i t e , pas de combines avec les bourgeois. Vivre comme l a vie doit etre vecue, des mainte-nant, ou deceder. S i ca rate, ouste, pas d'aller-retour". 52 Face aux communistes qui veulent " f a i r e quelque chose", 104 Malraux place les anarchistes qui veulent "dtre quelque chose", et a l l a n t plus l o i n encore, i l affirme sans dire q u ' i l l e cnaLt que les mythes sur lesquels nous vivons sont contradictoires. l e communisme dans '1'Espoir"est done r i d u i t par certains des protagonistes a un mythe comme tant d'autres, un mythe plus humafn peut-dtre que l e fascisme, mais un mythe tout de m§me. Alors qu'advient-il du communisme sc i e n t i f i q u e de Marx ? Andre Malraux, semble se detacher d'un i d e a l qui n'est plus qu'un mythe a ses yeux. Mais alors ne peut-on l u i deman-der : que f a i r e d 'une ame qui doucement est en t r a i n de per-dre sa f o i dans l a cause qui avait soutenu son action, du mo-ment que cette cause est ravalee au rang des autres mythes ? A cela Malraux ne repond pas. I I pose seulement des questions: - " a quoi sert l a revolution s i e l l e ne doit pas rendre l e s hommes meilleurs?.Lv .^rI».e .epEoleta-- r i a t pour l e p r o l e t a r i a t ne m'interesse pas plus que l a bourgeoisie pour l a bourgeoisie; et je combats tout de meme de mon mieux, que voulez-vous... - l a revolution s e r a - t - e l l e f a i t e par l e pro-l e t a r i a t ou par l e s . . . stoiciens ? - Pourquoi ne l e s e r a i t - e l l e pas par les hom-mes le s plus humains3,"53 Sans doute ceux qui : -" pour l a premiere f o i s au monde, l e s hommes de toutes l e s nations meles en formation de combat chantaient 1'Internationale". 54 et qui adheraient aux declarations de 1'equipage du Marat : -" Nous ne sommes pas venus i c i pour aucune aventure. Eevolutionnaires sans p a r t i , s o c i -105 a l i s t e s ou communistes r i s o l u s a defendre l'Bspagne, nous combattons dans les condi-tions les plus efficaces^ quelles qu'elles soient. Vive l a l i b e r t e du peuple espagnol " . 55 Quant a 1'Internationale, chant de ralliement de tous ces hommes, e l l e nous poursuit dans les rues de Madrid ou elle devient l a "chanson du pauvre" jiouee en rengaine sur tous l e s accordeons des aveugles. C'est e l l e qui sert d'accompagnement l o r s de l a b a t a i l l e devant l a v i l l e . E l l e r e f l e t e 1*ideal hu-main englobant tous les partis de gauche dans l e Front Popu-l a i r e . E l l e devient l e chant des brigades formies d 'hommes qui 20 ans auparavant etaient separes et se fa i s a i e n t l a guer-re. Les combattants d'Espagne sont l i e s surtout par une fr a -t e r n i t e qui depasse l a politique des p a r t i s . Manuel, l'anar-chiste nous l e prouve quand apres avoir chante "des chants des Asturies, i l avait d i t : Pour Guernico, je vais chanter l e Tantum Ergo"., -" Et tous, eleves par les pretres, 1'avaient termine en choeur, en l a t i n . Comme ses amis avaient retrouve ce l a t i n amicalement i r o n i -que, les blesses revolutionnaires, avec leurs bras courbes de platres sur lesquels i l s sem-blaient se preparer a jouer du violon, re-trouvaient l e l a t i n de l a mort... 56 0 0 0 106 Guerre etrange que cette guerre d'Espagne ou l e meil-l e u r et l e pire font cause commune et ou les d eux ensemble en participant a un i d e a l commun, semblent s'elever au-des-sus des disputes politiques, au-dessus des p a r t i s . A ce sen-timent, Malraux donne comme but a atteindre "transformer en conscience une experience aussi large que possible". En ecrivant "l'Espoir", i l fut done au tournant deei-de sa v i e . I I nous a d i t lui-meme que l e p r o l e t a r i a t pour l e pro l e t a r i a t ne 1 1 i n t e r e s s a i t plus mais i l aurait voulu que l a cause q u ' i l defendait s o i t victorieuse, puisque dans l a guer-re revolutionnaire, ses heros ont decouvert l e meilleur. -" Et alors, l a vie change. Tu es tout a coup dans une autre v e r i t e , ce sont les autres qui sont fous. - Toi, tu es toujours dans une v e r i t e ? - Oui, V o i l a ce que c' est.. ...Tu es seulement un suicide, et, en meme temps., du possedes ce q u ' i l y a de meilleur en tous. Tu possedes leu r . . . ce qu'ils ont de meilleur, enfin, com-me l a joie de l a foule au carnaval. Je ne sais pas s i je me f a i s bien comprendre. J ' a i un co-pain qui appelle ca l e moment ou. l e s morts se mettent a chanter.., „. - Tres peu pour moi. - I I y a quelque chose que moi, l e plus an-cien o f f i c i e r marxiste, je n'avais jamais soupconne. I I y a une f r a t e r n i t e qui ne se trouve que/x®autre c6te de l a mort". 57 Reponse inattendue dans l a bouche d'un communiste, car en materialiste, i l ne peut croire qu'au dela de l a mort, i l y a i t quoique ce s o i t . Moreno a ete j e t e en prison comme Kassner, mais i l en 1 0 7 sort change car i l a decouvert que : -" chaque homme est menace de sa v e r i t e , souviens-toi. Sa v e r i t y , hein, 5 a n'est pas meme l a mort, pas m§me l a souffranee, c'est un sou, mon vieux, c'est un sou..." 5 8 L'id&al marxiste, ne l u i s u f f i t plus© II y a le monde ou les hommes meurent ensemble, en chantant, en serrant les dents ou comme i l s voudront - et puis, derriere, mon vieux, i l y a ce couvent avec -','., 59 D'autant plus que l'homme : -" n'a pas 1'habitude de mourir. .Aia;Mo^saiqcuand ca l u i arrive, i l s'en souvient". 60 et Moreno conclut : -" le s cimetieres des revolutions sont l e s m§mes que les autres..." 61 Malraux n'est plus l ' i d e a l i s t e qui s'engage corps et a-me dans l a Revolution. Tout en se donnant a une cause, i l res-te l'homme qui connait les durs aspects de l a r e a l i t e , i l l ' a montre dans "Les Conquerants" et "La Condition Humaine", en decrivant l e s contradictions tragiques qui parfois aneantis-sent l'homme. Maintenant i l hesite. II est trop lueide ou sim-plement au courant de ce qui s'est passe et se passe en Russia depuis l a prise du pouvoir par Staline. I I semble q u ' i l n'igno-re r i e n , car r i e n de l a politique russe ne l u i echappe. Aussi est-ee l u i qui peu a peu echappe a 1'influence sovietique© Le Nigus r e f l e t e tres bien cette attitude : -" Tu comprends les communistes t r a v a i l l e n t 108 bien. Je peux t r a v a i l l e r avec eux, mais les aimer, non, j ' a i beau me battre les flancs, i l n'y a r i e n a faire..."62 D'gpres Magnin, S c a l i est presque devenu anti-communis-te mais : -" Qe n'est pas au communisme q u ' i l s'op-pose, c'est au p a r t i " . 63 Dans ce roman, i l est certain que l'auteur est du m§me avis que Guernico : - " l i s ont toutes l e s vertus de 1'action - et c e l l e s - l a seules". Mais, en ce moment, c'est d'action q u ' i l s'agit". 64 Pour l a meme raison, l e heros d'Hemingway l u t t a i t dans leurs rangs. En 1936, les communistes ne sont plus comme i l s l ' a v a i -ent ete en Chine et en Allemagne Hitlerienne, les seuls a vou-l o i r recreer l a dignite. D'autres hommes et Malraux i n s i s t e , se battent pour sauver l'Espagne et peut-etre l e monde : -" Grrecs, J u i f s , Syriens d'Amerique du Nord, Cubains, Canadiens, Irlandais, Americains du Sud, Mexicains et quelques Chinois". 65 tous humains et f r a t e r n e l s . La technique ennemie a ete" plus forte et l'Espagne Repu-bl i c a i n e qui n'a pas su, ou n'a pas pu transformer l a ferveur revolutionnaire en d i s c i p l i n e , en est morte. L 1Apocalypse q u l l s'agissait d 1organiser n'a pas re u s s i . Malraux d i s a i t : -" I I y a p espoir t e r r i b l e et profond en l'homme... La Revolution joue, entre autres 109 r6les, c e l u i que joua jadis l a vie eternel-l e , ce qui explique beaucoup de ses carac-teres. S i chacun appliquait a lui-m§me l e t i e r s de 1'effort q u ' i l f a i t aujourd'hui pour l a forme du gouvernement, i l devien-dra i t possible de vivre en Bspagne". 66 l a revolution a ete* vaincue, "1'age du fondamental" qu'Alvear voulait v o i r recommencer n'a pas eu l i e u , l a r a i -son n'a pas pu §tre "fondle a nouveau". Ce n'est pas l a fau-te des communistes s i cet ichec a 6t6 s i cuisant, puisque a 1'imitation des : -" fa s c i s t e s qui ont aide l e s fascistes, l e s communistes ont aide* les communistes^ et me-me las demo c r a i i e espagnole-" 67 Le malheur est que l e s democraties par leur politique de non intervention, laisserent l e fascisme s ' i n s t a l l e r en Espagne. Avec toute leur force, e l l e se posaient des questions et leurs representants se grafcaient l a te*te au l i e u d'agir. Ironie qui se j u s t i f i e r a davantage en 1939 • 0 0 0 A p a r t i r de "L'Espoir"''ilea questions que se posait Mal-raux n'itaient plus les m§mes que c e l l e s q u ' i l se posait dans les oeuvres precedentes. Son angoisse e t a i t toujours l a meme, mais ses solutions ne 1'etaient plus. II ne trouve plus dans l'aventure communisante 1'epanouissement de l a condition hu-maine. C'est dans 1'Apocalypse q u ' i l cherche l a f r a t e r n i t e * n o I I avait souhaite l a v i c t o i r e de l a Re"publique Espagno-l e , mais ne c h e r c h a i t - i l pas plut6t 1'epanouissement de l'hom-me, l a f r a t e r n i t y qui eleve plus qu'elle n'unit. N ' a v a i t - i l pas vu plus de noblesse dans tout l e peuple espagnol que dans chaque combattant. Pour Mounier, l a f r a t e r n i t e est : -" Le merveilleux de cet Univers de 1'action qui n'a pas voulu comme 1'Univers s u r r e a l i s -te, chercher l e merveilleux en coupant les amarres. Un Malraux ayant connu cette f r a t e r -n i t e l a et l'oubliant, apparait comme une impossi b i l i t y s p i r i t u e l l e " . 68 Devant IL'Espoir", Montherlant se demandait : "Jusqu'a quel point c r o i t - i l ? S i c'est un jeu, c'est un jeu bien ca-c h y . La position tant po l i t i q u e que philosophique de Malraux est done aux yeux de beaucoup tres v a c i l l a n t e , tout autant que c e l l e de ses hdros. En 1937, i l n'est plus ce q u ' i l e t a i t , mais i l n'est pas encore devenu ce q u ' i l sera en 1948. Sa rup-ture n'est pas f a i t e . I I est en effet p i n i b l e et d i f f i c i l e d'avoir a re j e t e r une cause sur laquelle on avait tant mise, e£ laquelle on esperait, meme quand a l a lumiere des f a i t s cette cause devient tous les jours plus ytrangere, i n d i f f e r e n -te et meme contraire a l a conception que l'on s'en etai t f a i t . Gaetan Picon, conclut son etude sur 1'oeuvre revolution-naire de Malraux, en niant sa si n c e r i t y marxiste. Nous ne pou-vons accepter cette conclusion pour toute .1'oeuvre, mais nous I l l l a faisons n6tre quant a ce dernier roman. -"• Entiere est l a s i n c e r i t y humaine de 1*oeuvre revolutionnaire; presque inexistante est sa s i n -c e r i t y marxiste. Au pr o l e t a r i a t revolutionnaire, Malraux demande une force et une duree m u l t i p l i -ee. S ' i l l e rencontre, c 1 est sur l e chemin,ou so-l i t a i r e , i l l u t t a i t deja contre l e destin : l'im-perieux besoin de ne pas affronter seul un t e l adversaire l e jette vers l u i , Et sans doute l e choix du pr o l e t a r i a t n ' e s t - i l pas a r b i t r a i r e . Classe opprimye, i l est comme l e symbole s o c i -a l d'une humiliation metaphysique. Malraux n'a vu en l u i n i un instrument provi-dent i e l de l 1 h i s t o i r e , n i l e moyen d'une commu-nion internationale"• 69 Nous nous refusons cependant a croire comme l e d i t Picon que Malraux n'ait pas vu dans l e pr o l e t a r i a t l e moyen d'une' communion sentimentale, tout au contraire cette communion est l a force meme de son oeuvre© 0 0 REFERENCES -Chapitre III -l e s Conguerants, 1927 1 Malraux, Andre, Romans, p. 15 2 Ibid., p. 53 3 Ibid., p. 99 4 Ibid., p. 151 5 Ibid., p. 131 6 Ibid., p. ICI 7 Malraux, Andre, Nouvelle Revue Franqaise ( A v r i l I, 1931) p. 506 8 Ibid., p. 505 -La Condition Humaine, 1933 9 Malraux, Andre, Romans, p. 211 10 Ibid., P. 227 II Ibid., P. 227 12 Ibid., P» 228 13 Ibid., P. 296 14 Ibid., P. 285 15 Ibid., P- 286 16 Ibid., P- 280 17 Ibid., P. 286 18 Ibid., P. 286 19 Ibid., P. 390 20 Ibid., P» 394 21 Ibid., . P» 216 22 Ibid., P. 312 23 Ibid., P. 385 24 Ibid., P. 349 25 Ibid., P« 411 26 Ibid., P. 418 27 Ibid., P. 426 -Le. Temps du Me~pris. 1935 28 Malraux, Andri, l e Temps du Mepris, 29 Ibid., p. 8 30 Ibid., p. 54 31 Ibid., p. 57 32 Ibid., p. 106 33 Ibid., p. 107 34 Ibid., p. 108 35 Ibid., p. 182 36 Ibid., p. 174 37 Ibid., p. 176 -L'Espoir. 1937 58 Malraux,* Andre, Romans, p. 723 39 Ibid., p. 713 40 Ibid., p. 692 41 Ibid., p. 470 42 Ibid., p. 470 43 Ibid., p. 472 44 Ibid., p. 451 45 Ibid., p. 532 46 Ibid., p. 562 47 Ibid., p. 565 48 Ibid., p. 567 49 Ibid., p. 595 50 Ibid., p. 604 51 Ibid., p. 605 52 Ibid., p. 602 53 Ibid., p. 612 54 Ibid., p. 666 55 Ibid., p. 673 56 Ibid., p. 697 57 Ibid., p. 743 58 Ibid., p. 625 59 Ibid., p. 625 60 Ibid., p. 626 61 Ibid., p. 626 62 Ibid., p. 781 63 Ibid., p. 853 64 Ibid., p. 853 65 Ibid., p. 841 66 Ibid., p. 704 115 67 Ibid., p. 756 68 Mounier, Emmanuel, L'Espoir des ddsesperes p. 57 69 Picon, Gaetan, Malraux par lui-meme, p. 97 116 CHAPITRE IV -Andre MALRAUX Ne l e 3 novembre 1901 a Par i s . Etudes : Archeologie et orientalisme. 1923 - Depart pour l'Asie, l a Chine, 1'Indochine. 1927/28 - Retour. Publication des Conquerants. 1933 - Publication de l a Condition Humaine. 1934 - President du Comite* Mondial de Liberation de Dimitroff; puis Membre du Presidium de l a L.I.C.A. 1936 - Grganisateur et Chef de 1 ' A v i a t i o n etran-gere au service du Gouvernement Republi-cain Espagnol. 1940 - Etc (Agence FRANCE-PRESSE). 0 0 0 La pensie et I'action de Malraux sont itroitement l i i e s . I I a agi et publie, t e l l e est l a conclusion qu'on peut immedi-atement t i r e r de ce court resume de sa vie© Le marxisme veut §tre, nous 1 'avons vu, une t h i o r i e ve"-cue. I I existe neanmoins parfois de grandes differences entre l ' i n t e n t i o n et I'action. Cela est v r a i pour les individus et aussi pour les i n s t i t u t i o n s humaines. Nous r^ppeOlerons brieve-ment dans ce chapitre, l ' h i s t o i r e de l'U.R.S.S de 1925 a 1937, 117 a f i n de juger s i l e developpement du communisme, correspond a ce que Marx et lenine avaient entrevu. Sur ce canevas, nous projetterons 1 'oeuvre de Malraux et jugerons 1 'evolution de son attitude v i s - a - v i s de ce developpement. Lion Trotsky accuse Malraux de mettre ses personnages hors de 1'histoire et Malraux se defend en disant que son but est de les y plonger : -" En faisant a mes personnages l'honneur de les t e n i r pour des' symboles, Trotsky les sort de l a duree, ma defense est de l e s y f a i r e rentrer". I Son a c t i o n est en effet l i e e a 1 ' h i s t o i r e , c a r i l est associe a un mouvement politique qui veut etre fonde essentiel-lement sur des donnees historiques. Tout comme ce mouveme'nt, les idees de Malraux evoluent en fonction des f a i t s , mais alozs que l e communisme affirme s'enfoncer de plus en plus dans l e courant historique, Malraux se detache de plus en plus du com-munisme. II semble que juger ses romans en les detachant de l a pe"riode pendant laquelle i l s ont ete Merits, s e r a i t une er-reur, puisque l a vie de l'auteur y est elle-m^me £troitement l±6e. Les romans sont dates de 1927 - 1933 - 1935 - 1937 et a chacune de ces dates se rattachent d'importants eVenements et diveloppements de 1 ' h i s t o i r e interieure et exterieure de l a Russie et de sa po l i t i q u e , C'est aux historiens de nous dire ce qui se passa en 118 Union Soviitique depuis sa fondation, mais c'est aux lecteurs de Malraux de savoir ce qui s'y passait pour mieux comprendre 1'ambiance dans laquelle evoluait l e communisme et ceux qui avaient a un moment ou un autre partiellement accepte cette ideologie ou f a i t un bout de route avec les membres du p a r t i . 0 0 0 l e 9 mars 1923, Linine meurt. I I avait ete l e chef i n -contesti de l a Revolution, mais comme maint dictateur i l n'a-v a i t pu assurer sa succession a l a tete de l a di r e c t i o n de l a Russie Sovietique. I I avait l a i s s e derriere l u i toute une se-r i e de discours, de recommandations, y compris son fameux tes-tament. L ui seul avait interprets Marx et avait ete" capable de mettre en pratique l a pensee theorique du fondateur du commu-nisme s c i e n t i f i q u e * Apres l u i , i l ne r e s t a i t pas un empire uni, n i des chefe en p a r f a i t accord. Staline et Trotsky, i t a i e n t l'un par son t r a v a i l d'organisateur, 1'autre par sa renommee et sa vigueur i n t e l l e c t u e l l e , pr§ts a gouverner l'U.R.S.S et a conduire les proletaires du monde entier. La l u t t e entre ces deux giants ne fut pas au debut une l u t t e violente, e l l e se deroula dans l e cadre du p a r t i . Point de purge, points de morts, pas de de-portations, mais une l u t t e ideologique masquant l a difference de personnalite des deux hommes* 119 Au "Serment de Staline", au deuxieme Congres, l e 26 Jan-v i e r 1924, s'opposent en automne les "lecons d'Octobre" de Trotsky, ou ee dernier discute de l a d i s p a r i t i o n de l a l i b e r -te democratique a l'int£rieur du p a r t i . Quand quelques mois apres, Trotsky est force de demissionner de son poste de Com-missaire a l a Guerre, i l l e f a i t volontiers et prend l a char-ge d'un poste economique. l e veritable test entre les deux hommes est de decider s i l a revolution doit §tre une revolu-i n t e r n a t i o n a l e n , n ,. , .. tion/permanehte ou l a revolution dans unseul pays© Linine lui-m§me avait eu diverses conceptions de l a re-volution russe. I I croyait que l e paysan russe e t a i t 1'obsta-cle p r i n c i p a l qui l'empe*chait de transformer les buts a n t i -feodaux de l a revolution en des buts a n t i - c a p i t a l i s t e s . Cepen-dant en 1917, i l changea d'avis et exigea l a transformation immediate de l a societe fiodale en societe s o c i a l i s t e , accep-tant a i n s i d ' e t a b l i r definitivement l a revolution en Russie. Mais i l ne eoncoit l e communisme que s i l a revolution s'etend a l ' e c h e l l e mondiale. Les echecseeomimiinistesede 1918 a 1921, l e font revenir en a r r i e r e et apres sa mort, Staline publie les "Problemes du Leninisme". La seule difference entre l u i et l e maltre, r e s i -de en une s i m p l i f i c a t i o n du leninisme et en un changement d'o-ri e n t a t i o n . Est-ce que l e sort de l a revolution russe devrait dependre du communisme a l'etranger ?... Trotsky, i d e a l i s t e 120 pense que l a revolution ne peut survivre en un seul pays. 0 .0 0 En I92S/27, l a polemique devient plus violente et on doit se souvenir de 1'importance des questions fondamentales sur lesquelles portaient l e s debats; questionsqu'on ne sau-r a i t reduire uniquement a des c o n f l i t s personnels. Devait-on continuer l a N.E.P. (Nouvelle Politique Economique), retour p a r t i e l a l a l i b r e entreprise, plus efficace que toute c o l -l e c t i v i s a t i o n , mais contraire aux principes s o c i a l i s t e s , ou bien 1 *interrompre ? F a l l a i t - i l s'orienter vers l e socialisme et comment ? S i on decidait de construire l e socialisme dans un seul pays, convenait-il de developper 1*Industrie legere, pouvant s a t i s f a i r e l a population, ou l ' i n d u s t r i e lourde. S i on se lancait dans l ' i n d u s t r i e lourde, l a Russie s e r a i t - e l l e plus viise independante du capitalisme etranger ? l a production a-gric o l e r e t a b l i e au niveau de 1913, e t a i t - i l sage de continu-er sur l a base de l a petite exploitation ou devait-on a l l e r vers 1'exploitation s o c i a l i s t e de l a terre ? Le p a r t i surtout p o u v a i t - i l t o l e r e r une minorite qui s'opposerait a l a majori-. te comme dans les democraties ?... Autant de questions pratiques qui dans un systeme base sur une philosophie ou I'action est toujours rattachee a l a 121 base theorique, eurent une importance fondamentale pour l'e*-volution posterieure de l'U.R.S.S. Gr en 1927, quand Malraux e c r i v i t son l i v r e , i l n ' e x i s t a i t pas encore de solution abso-lue a ces problemes. Seules deux tendances s'affrontaient, toutes les deux se reclamant a juste t i t r e de l a meme philo-sophie marxiste. La seule interpretation valable du marxisme e t a i t cellle de Le"nine puisqu'elle e t a i t l a seule incontestee; cependant i l n'avait pas resolu tous les problemes. I I e t a i t done possible en 1927 et encore en 1933 d'ecri-re des romans marxistes, d'y exprimer des i d i e s , des se n t i -ments, descroyances et des attitudes qui quelques annees plus tard devaient §tre jugees non-marxistes et qui a 1*epoque n'auraient pu §tre condamnes que par Marx ou Linine, seuls interpretes du marxisme. I I est f a c i l e pour un Trotsky de d i -re "--tt'c^ 'et homme aurait besoin d'une bonne innoculation de Mar-xisme" mais de marxisme d e f i n i par qui ?... Non .par Trotsky qui venait de perdre l a b a t a i l l e q u ' i l aurait pu gagner et d'§tre expulse d'U.R.S.S pour son manque d'orthodoxie. S t a l i -ne non plus n*avait pas autorite pour juger du marxisme des personnages de "La Condition Humaine" et "des Conquerants". En 1933» i l n'y a toujours pas de reponse absolue a cet-te question pour l a simple raison q u ' i l n'y avait pas encore a travers l e monde, mne orthodoxie marxiste autre que l' i n t e r -oretation l e n i n i s t e . Cette meme annee, Staline e t a i t au pou-122 v o i r , mais i l faut attendre 1936 pour q u ' i l devienne d e f i n i -tivement l e seul interpretre de l a bible communiste, l e seul pape de l a nouvelle r e l i g i o n , toujjours dans l e dro i t chemin et seul i n f a i l l i b l e dans son interpretation des pensees du maltre. S i les communistes qui organisent I'action en Chine, ne sont pas orthodoxes, c'est que l'orthodoxie n'existait pas encore d'une maniere sure. II ne faut d ' a i l l e u r s pas s'en rapporter completement a l a date de publication de " l a Condition Humaine", car s i e l l e a eu l i e u en 1933, l e roman se deroule en 1927, l'annee ou Chang-Kai-Shek ecrasa les communistes chinois. I I est v r a i que de 1927 a 1933, Malraux a ete timoin de 1 'evolution i n t e r i e u -re de 1'Union Sovietique. I I a ete l e temoin de l a bureaucra-t i s a t i o n du systeme, i l a appris par l a presse reactionnaire que l e s koulaks etaient extermines, i l a su que Staline e t a i t en t r a i n de devenir le maltre absolu, q u ' i l a r r ^ t a i t toute l i -berte et changeait l a nature du communisme. II n'y avait aucu-ne raison pour que cela se r e f l e t e dans l e decor chinois d'un l i v r e qui se situe en 1927, neaamoins i l y a tout l i e u de sup-poser que ces problemes nouveaux, entrent pour quelque chose dans "La Condition Humaine". II y a dans ce roman, des attaques r e p i t e e s contre ce qui dans l e communisme deviendra cette sorte de cancer. Volo-123 guine par exemple n'en est qu'un des symptSmes.Petites c r o i s -sances encore relativement benignes, acceptables dans toutes organisation humaine. En 1927, Hemmelrich peut ecrire : -" C'est l a premiere f o i s de ma vie que je t r a v a f l -l e en sachant pourquoi et non en attendant patiem-ment de crever..," 2 et Pei, un des chinois refugies en U.R.S.S. peut envoyer une coupure de journal dans laquelle on d i t que : -" l e plan d ' i n d u s t r i a l i s a t i o n l e plus important du monde est actuellement a 1'etude : i l s'agit de transformer en cinq ans toute. l'U.R.S.S ".3 Ni Pei, n i Hemmelrich, ne savaient qu'en 1932/33, l a famine s e V i r a i t dans toute l a Russie parce que l e socialisme avait i g n o r i l e s notions de base de l a psychologie et q u ' i l avait transforme du jour au lendemain, les paysans en ennemis du peuple, parce que leurs methodes de production ne cadrai-ent pas avec l'economie p l a n i f i i e et les plans quinquennaux que Staline voulait mettre sur pied, Ces d eux refugies au pa-radis des ouvriers et des paysans, ne pensaient pas que des soldats chasseraient, deporteraient, battraient, emprisonne-raient et parfois tueraient comme des chiens, des hommes dont l e seul crime avait ete d'etre des agriculteurs i n t e l l i g e n t s et prosperes, mais dont l a prosperity n'etait pas basee sur l'ideologie marxiste, Au nom de l ' e f f i c a c i t e , Staline a l l a i t f a i r e reculer l a 124 production agricole a un t e l point qu'en 1939, e l l e n'etait pas encore relevee. Malraux ne pouvait l e savoir, mais i l se mefiait deja d'une f a t a l i t e qui passe avant l a volonte. 0 0 0 Quand "Le Temps du Mepris" est publie en 1939, l e premi-er plan d ' i n d u s t r i a l i s a t i o n de l'U.R.S.S, est termine et <Les hommes comme les prisonniers qui sont InterEoges par l a Ges-tapo ont t r a v a i l l e a sa r e a l i s a t i o n . Le communiste que Kase-nerrehtend interroger avait par id e a l t r a v a i l l e a l a r e a l i s a -t i o n de ce plan. Beaucoup d'autres avaient" ete a t t i r e s par de hauts s a l a i r e s , mais l e plan a ete" r e a l i s e , l a Russie des Soviets commencait a prendre forme non sans peine, non sans souffranee et sans erreurs i l est v r a i . Pour l a premiere f o i s dans 1'histoire de l'Humanite, un peuple essayait de mettre en pratique une philosophie qui se voulait humaine et ce peuple essayait de construire une societe plus juste. Pace a ce peuple, est leopeuple allemand qui vient de ceder a l'idee f a s c i s t e et Malraux avec Kassner v o i t l e danger du fascisme. II s a i t que : -" le s valeurs communistes et les valeurs l i b e -rales sont egalement universelles et d i a l e c t i -ques". 4 Gaetan Picon, c i t e un passage dx t r a i t de l a conference qu'Andre Malsmux a donnee a Londres en 1936, sur 'L'Heritage 125 ciuliur.el." „ -" J ' a i toujours ete frappe de 1'impuissance ousont les arts fas c i s t e s de representer au- . tre chose que l e combat de l'homme contre l'homme... Alors que du liberalisme au com-munisme, l'adversaire de l'homme. n'est pas l'homme, c'est l a te r r e . C'est dans l e com-bat contre l a terre, dans 1'exaltation de l a conqu§te des choses que s'etablit,de Robinson Crusoe' au f i l m sovietique, une des plus f o r -tes t r a d i t i o n s de 1'Occident". 5 Malraux ne f a i t cependant plus route commune avec les marxistes, i l n'a jamais ete l r u n d'entre eux au sens propre du mot et maintenant i l les dipasse. I I est un agnostique tant en matiere de r e l i g i o n qu'en p o l i t i q u e . Dans " l e Temps du Mepris", i l nous f a i t v a l o i r l a courageuse attitude d'un marxiste, mais encore et peut-§tre au-dessus de cela, l a f r a -t ernite que l'homme retrouve toujours quand i l est associe a d'autres hommes pour accomplir une tache digne et commune. Chez Kassner, ce qui prime en effet, c'est l a f r a t e r n i -te" v i r i l e . Les heros de 1934 ne sont plus des vainqueurs,mais des vaincus du nazisme et leur communion s p i r i t u e l l e est peut-etre plus forte que leur croyance p o l i t i q u e . 0 ' 0 Lorsqu'en 1936, eclate l a guerre d'Bspagne et que se de-chainent aussi les grandes purges russes, l a Russie reprisen-t e - t - e l l e toujours cet i d e a l vers lequel Malraux s'etait tour-126 ne?... S a i t - i l ce qui se passe en U.R.S.S, quand i l d c r i t " l ' E s p o i r " ?.... S a i t - i l que s i les fascis t e s f u s i l l e n t les prisonniers de Tolede, Staline f a i t f u s i l i e r aussi et commen-ce a f a i r e regner sur tout l e pays, une terreur qui n'a r i e n a envier a c e l l e des regimes fascistes ?-... M. Tennine dans son l i v r e sur l a guerre d'Espagne, sem-ble penser que ceux q u ' i l appelle les compagnons de route,dont Andre Malraux f a i s a i t partie, j u s t i f i a i e n t a 1'epoque leur s i -lence sur les proces de Moscou et sur l a dictature de Staline par l a necessite de ne pas b r i s e r l e front des defenseurs de l'Espagne. Malraux constate l ' a r r i v e e continue des armes allemandes et italiennes que l'on debarque en Espagne alors que de 1'au-tre cote, 1'intervention sovietique se f a i t par a coups, s u i -vant les fluctuations de l a politique interieure et exterieu-re de St a l i n e . C'est d ' a i l l e u r s 1'arret de ces envois en pro-venance de 1'Union Sovietique vers l'Espagne qui condamnera definitivement l a Republique. I I n'est pas sans se rendre compte des etapes successi-ves de l a politique de Moscou qui tout d'abord s'abstient.At-titude dictee par l a crainte de s'engager et par l a politique de construction du socialisme dans un s e u l pays. Mais a par-t i r d'octobre 1936, sous l a pression des communistes occiden-taux et dans l e but d'empecher une v i c t o i r e de Franco, l ' e f -127 f o r t sovietique en faveur de l a republique devient r e l a t i v e -ment considerable. Malraux soupcorme peut-etre aussi une au-tre raison pour expliquer 1 1 taii^ Lif!;;. sovietique : l a raison i n -terieure. L'ipopee espagnole ne detourne-t-elle pas l' a t t e n -t i o n d'une partie des milit a n t s russes, des purges qui sont en t r a i n de frapper l e s adversaires de Staline. Quoiqu'il en s o i t , les evenements d'Espagne influencent definitivement son at t i t u d e . II semble q u ' i l se so i t v i t e ren-du compte que l a Russie e t a i t devoree par l e dogmatisme, l e manque de comprehension, l a peur de tout ce qui est etranger au marxisme e t r o i t de Staline. Cependant au dehors et encore a l ' i n t e r i e u r de l a Russie, i l constate q u ' i l y a toujours des marxistes sinceres, honn§tes et profondement humains qui ne sont pas prets a abandonner toute dignite pour l a mettre au service d'une hierarchie c r u e l l e et sans appel qui ne main-tie n t l'ordre que par l a police, l a peur des prisons et des camps de l a mort. Ce q u ' i l nous montre dans "L'Espoir", c'est l'Espagne t e l l e q u ' i l l'a vue en 1936, au dibut de l a guerre. Une Espa-gne tourmentee et f a i b l e ou. dans un magnifique elan tout un peuple se leve pour f a i r e face a son agresseur. Les raisons, l e s motifs personnels moraux ou religieux qui font que tous ces hommes defendent l a republique, sont fondus dans I'action commune, dans ce grand espoir qui renait dans tous les coeurs* 128 En ne mettant pas toute sa confiance dans les communis-tes, i l l a i s s e supposer que ceux-ci de 1930 a 1936, l'ont de-cu comme i l s l e d£cevront encore dans les annees a venir, en creant les plus vastes camps de concentration du monde. Niant a i n s i toute valeur et toute dignity, en refusant aux hommes " l a p o s s i b i l i t y i n f i n i e de leur destin". Malraux a voulu f a i r e rentrer ses personnages dans l e temps, dans l a duree, i l y reussit tres bien ayant lui-m§me vecu les evenements» 0 REFERENCES -Chapitre IV 1 Malraux, Andre, Nouvelle Revue Francaise. ( A v r i l I,-1931) p. 507 2 .Malraux,. Andre, Romans, p. 426 3 Ibid., p. 427 4 Picon, Gaetan, Malraux par lui-mgrne, p. 5 Ibid., p. 92 130 CHAPITRE V -Une d e f i n i t i o n du marxisme ayant d'abord ete donnie, i l a ete possible de degager ce qui dans les 4 romans etudies, s'opposait a l ' i d i o l o g i e communiste et ce qui s'y rat t a c h a i t . Le 4eme chapitre explique l e developpement interne de l a Russie et c e l u i du communisme international en donnant les raisons du disaccord croissant entre l e communisme et l a posi-t i o n de Malraux. Les bases d'une conclusion a notre etude, sont fournies dans l a postface aux "Conquerants" par l e jugement de l'au-teur sur son oeuvre et sur son action. 0 0 0 Le 5 mars 1948, Andre Malraux a l a Salle Pleyel, s'a -dressait aux I n t e l l e c t u e l s et indirectement evaluait son CBU-vre .Parpcontreir^oupD^ip. c l a r i f i a i t sa position v i s - a - v i s du communisme. Au sujet des "Conquerants", i l nous d i t : -" Ce l i v r e n'appartient que bien s u p e r f i e i e l -lement a 1'Histoire. S ' i l a surnage, ce n'est pas pour avoir peint t e l s episodes de l a revo-l u t i o n chinoise, c'est pour aroir montre un ty-pe de heros en qui s'unissent l'aptitude a 1'action, l a culture et l a l u c i d i t e " . I -" Que sont devenues, dans 1'Europe d'aujourd-hui, c e l l e s de ces valeurs qui appartiennent a l 1 e s p r i t ?" 2 Ces deux phrases semblent contenir tout le probleme 131 d 1Andre Malraux. En homme d 'action, i l a decrit des personnages a u ' i l a voulus a 1 1 avant-garde du developpement historique. I I les a congus et f a i t vivre dans des situations concretes. Le l i e u et l e temps ou i l s evoluaient determinant leurs pen-sees et leurs actions, i l les a integres a un mouvement po-l i t i q u e qui f a i s a i t echo a certains de ses desirs et de ses reves. Pour l u i j l e mouvement marxiste e t a i t a l a pointe de l a c i v i l i s a t i o n occidentale. Comme l a democratic, l e mar-xisme se voulait base sur des valeurs universelles et en ce-l a s'opposait au fascisme. En a r t i s t e , en ecrivain, Malraux a decrit un type de heros universel unissant en l u i l'aptitude a I'action, l a culture et l a l u c i d i t e . Dans son discours de Londres en 1936, Malraux conside-r a i t l e marxisme et l e liberalisme comme des valeurs i n t e l -l e c t u e l l e s . Aujourd'hui, i l ne parle plus de l a m§me fagon car les donnees ent change et encore plus ceux qui pretendai-ent posseder l a vraie doctrine communiste. En Mars 1948, i l c r i t i q u e les c&angements qui ont eu l i e u en U.R.S.S, ou l a revolution a ete trahie. -" Ahl que d'espoirs trahis, que d'insultes et de morts, pour n'avoir f i n i que par changer de Bibliotheque rose J" 3 132 II se lance dans une violente attaque, non pas du com-munisme en tant que t e l , mais du Stalinisme qui n'a pas re-tenu 1*ideal premier de l a doctrine et n'a r i e n tolere de l a ver i t a b l e culture, de l'authentique humanisme dont i l n'etait qu'une etape de plus. II est a l i i vers un but a r t i f i c i e l et cruel., imagine par l e dictateur et l a Russie n'a. pas f a i t "des tableaux r e a l i s t e s s o c i a l i s t e s " mais "des icones de Sta-l i n e dans l e style de Deroulede". Qui pourrait croire que : -" les marechaux dores sur tranche sont l e s > he*ritiers legitimes des compagnons de Lenine aux vestes de c u i r " . 4 Quand avec Gide, i l essaye de sauver Dimitrov innocent et qu'ensuite ce dernier f a i t condamner et pendre Petrov ega-lement innocent, Malraux demande : Qui a change ?... -"Gide, moi ou Dimitrov ?". -" l e marxisme recomposait d'abord l e monde selon l a l i b e r t e . l a l i b e r t e sentimentale de l ' i n d i v i d u a joue* un role immense dans l a Russie de Lenine. C e l u i - c i avait f a i t pein-dre par Chagall l e s fresques du theatre j u i f de Moscou. Aujourd'hui, l e stalinisme honnit Chagall; qui a change ?'.' 5 II refuse de se l a i s s e r prendre au p e t i t jeu de l a d i a -lectique q u ' i l ne comprend plus t e l l e qu'elle est expliquie "les forgats non plus — et les cadavres moins encore". °I1 continue ses attaques et explique pourquoi l u i et bien d'au-tres durent rompre avec l e communisme : 1 3 3 -" i l n'etait pas entendu que "les lende-mains qui chantent " seraient de long hulu-lement qui monte de l a Caspienne a l a mer Blanche, et que leur chant serait l e chant des bagnards". 6 II n'est que de l a i s s e r parler Malraux pour se rendre compte que 1 ' i d e a l de 1 * Internationale auquel i l attachait une grande valeur a bien change* -" Ce que nous avons appris, c'est que l e grand geste de dedain avec lequel l a Russie ecarte ce chant de 1'Internationale qui l u i restera, qu'elle l e v e u i l l e ou non, I i i dans l' e t e r n e l songe de justice des hommes, balaye d'un s e u l coup les r§ves du XIX2 s i e c l e . Nous savons desormais qu'on ne sera pas d'autant plus homme qu'on sera moins francais, mais qu'on sera simplement davantage russe". 7 Le discours aux In t e l l e c t u e l s est rev i l a t e u r de maints aspects de sa pensee, i l nous permet de jeter une certaine lumiere sur ce que Malraux e t a i t quand i l f a i s a i t route avec les marxistes.. Le songe eternel de justice des hommes, Andre Malraux, l ' a mis partout dans ses l i v r e s j c'est l a dignite que Kyo cherche; c'est l'espoir d'une f r a t e r n i t e retrouvee qui re-nait pendant l a guerre d'Espagne; c'est l e bonheur d'Hemmel-r i c h qui pour l a premiere f o i s dans sa vie t r a v a i l l e u t i l e -ment, ou encore Garine qui donne a l a multitude chinoise une raison de vivre et un espoir. Malraux est sincere, au-jourd'hui i l n'a pas change" et i l ne renie r i e n de son passe. Lorsque membre du Gouvernement du General de G a u l l e , i l 134 s'adresse aux ouvriers, i l promet de leur donner bien mieux que ce que les communistes leur ont promis sur l e plan econo-mique. II leur promet encore l e respect de l a personne et de l a dignite humaine, promesse que les etats communistes ne ga-rantissent pas dans les pays ou. i l s ont e t a b l i leur paradis. Dans ce paradis, Borodine devait supplier pour obtenir un ap-partement avec une cheminee et I l i a Ehrenbourg r e s t a i t seul survivant de tous ceux qui servirent en Espagne dans les ranga des Forces Republicaines. Quant aux refugies espagnols, i l s avaient presque tous ete internes en Russie dans des camps de concentration comme suspects, car i l s pouvaient se permettre de comparer communisme et capitalisme, 0 0 0 Malraux ne peut t o l e r e r un systeme ou l e mensonge est e t a b l i a l' e c h e l l e nationale et est enfonce dans les esprits comme une v e r i t e . Car s i l'on veut r e f a i r e l'homme, l'on ne peut l e reconstruire sur de fausses bases. A quoi done aurait s e r v i l a destruction d'une societe corrompue s i c'etait pour l a remplacer par une autre qui ne ser a i t pas meilleure et qui aboutirait non pas a un progres mais a un retour en ar r i e r e , a une negation de toutes l e s valeurs que l'humanite avait su acquerir apres des armies de t r a v a i l et de souffranee. S ' i l est admis que 1'evolution vers l e Stalinisme i t a i t 135 peut-etre inevitable, i l est aussi certain que Malraux ne s'est jamais battu pour remplacer l e capitalisme par ce qu'il appelle "ce quatrieme pouvoir" qui n'est autre a ses yeux que l a police d'Etat. II reconnait done bien a v o i r f a i t route com-mune avec les communistes, a v o i r comme beaucoup vu une lueur d'espoir dans l e marxisme mais ensuite aroir ete dieu. Ses ide© n'ont pas change, mais bien l a Russie des Soviets sous 1'au-t o r i t e d'un chef, d'un dictateur qui non seulement a sounds les communistes a l ' i n t e r i e u r de sa sphere d'influence, mais aussi n'a f a i t des par t i s communistes freres que des porte-voix de Moscou, au point "qu'on sera moins francais, mais qu'on sera davantage russe"© De c e l a Malraux, ne veut pas et n'a jamais voulu, seu-lement en 1927 quand i l t r a v a i l l a i t a organiser les miserablss chinois, cela n'etait pas encore entre" dans les regies du jeu. Quelle est done sa veritable position v i s - a - v i s des com-munistes. E t a i t - i l un des leurs ?... Son oeuvre repond d'elle-m§me. II en a adopte ce qui a l l a i t avec son id e a l humain et ar t i s t i q u e . Ses heros cherchent avant tout a combattre parce qu' i l s n'acceptent pas leur condition humaine. Cette b a t a i l l e est necessaire simplement parce que l'homme t e l q u ' i l l e dem-e r i t doit pouvoir se prouver a lui-meme q u ' i l n'accepte pas l a d i f a i t e f i n a l e , l a mort, m£me s i d'avance i l s a i t q u ' i l est vaincu, car l a mort comme l a vie sont deux choses ausrquel-136 l e s un e*tre n'echappe pas. Garine par exemple se lance dans l a revolution, l a sou-ti e n t , l'aide a survivre pendant les moments d i f f i c i l e s mais ce n'est pas uniquement pour elle-meme. C'est aussi pour sa-t i s f a i r e ce besoin de l u t t e qui est inne" chez l u i . I I y a un double personnage chez Malraux; l'un revolutionnaire communis-te et 1'autre aventurier. De l a , l e s contradictions, de ses heros et leur manque de conformisme revolutionnaire. Au fond, l e revolutionnaire et 1'aventurier ne sont peut-§tre pas s i oppose chez l u i . Malraux est un aventurier au sens l e plus noble du mot puisqu'en essayant de dormer un sens a l a vie , i l recherche l'Aventure Humaine et q u ' i l transporte son analyse de l'hom-me sur l e plan metaphysique. La revolution etant devenue pour l u i l e moyen de r e a l i s e r son id e a l , i l a done essaye d'etabUr une'sorte d'unite entre l e s deux pllles de son temperament et son experience, c'est-a-dire, entre son desir d'Aventure et son action revolutionnaire. Deux reponses peuvent §tre donnees a l a question de Tchen : "que f a i r e d '.une sime s ' i l n'y a n i Dieu n i Christ". L'une est c e l l e du marxiste qui veut e d i f i e r l'homme nouveau, 1'autre c e l l e de Malraux qui veut l u t t e r contre l ' i n e v i t a b i -l i t e de l a mort. L ' o r i g i n a l i t e de Malraux est q u ' i l a essaye de r e a l i s e r une synthese de ces deux tendances contradictoires. 137 Refusant de s 1abandonner au desespoir, i l quitte 1*Eu-rope de 1925 et se lance dans l a politique et l e mouvement communiste qui a 1'epoque constitue a ses yeux, l a seule f o r -ce valable de 1'action et de l'aventure. I I ne sera d'ailleurs pas l e seul de sa generation a n ' a v o i r apercu d'espoir que dans cette l u t t e . Picon explique cette attitude en disant que: -" En meme temps que 1-'oeuvre romanesque passe de l'heroisme s o l i t a i r e de l'aventu-re a 1'exaltation de l a f r a t e r n i t e v i r i l e l a meditation h i s t o r i c o - p o l i t i q u e passe du pessimisme n i h i l i s t e du debut a l'optimis-me revolutionnaire des quelques declara-tions qui jalonnent l a periode communisante de Malraux". 8 Pour Malraux l a revolution ne peut §tre t r a i t e e a l a legere car i l s'est battu pour des valeurs q u ' i l t i e n t encore pour universelles et q u ' i l aurait voulu v o i r triomp&er. I I l ' a f a i t dire a Garine : "tout ce qui n'est pas e l l e , est pire qu'elle". Quant a Kyo, i l considere l a revolution comme l a seule arme valable et efficace a employer pour creer ce qui permettra l a dignity des siens. Accouchement penible assure-ment mais preferable a 1'aneantissement du Grand Espoir qu'elle f a i t n a i t r e . En mourant avec ses camarades, i l a au moins l a consolation d*avoir donne un sens a sa vie et ce qui est bien mieux, un sens a l a vie de ceux qui a l l a i e n t mourir comme l u i . Aujourd'hui encore, Malraux ne renie pas son passi, i l j u s t i f i e son attitude d'hier et sonramourtppur^ 138 eerqu^ar"Bxp;!Liqmie "Man l a ligne de conduite de ses personna-ges. 0 • 0 0 Le point f a i b l e du marxiste chez Malraux, reside dans l e f a i t q u ' i l e t a i t incapable d'epouser completement une cau-se ou une philosophie quelle qu'elle s o i t qui pretend tout comprendre, tout englober et tout expliquer. Comme Garine, i l s'est joint a l a revolution car ses buts sont l o i n t a i n s et cela est heureux parce que du moment q u ' i l l u i faut admettre une f a t a l i t e historique qui passe avant l a v o l o n t i , non seu-lement i l se mefie comme Kyo, mais i l n'y c r o i t pas. I I s'ex-prime tres nettement sur ce point dans l e Discours aux I n t e l -l e c t u e l s : -"• Toute pensee reactionnaire est ax6e sur l e •passe, on l e s a i t depuis longtemps; toute pen-see stalinienne sur un hegelianisme orients par un avenir incontrolable. Ce dont nous a-vons d'abord besoin, c'est de trouver l e p r e -sent". 9 I I n'hesite pas a reconnaltre que les communistes, s i -non l e s s t a l i n i e n s , defendaient avec les republicains espa-gnols "des valeurs que nous tenions (que je tiens) pour Uni-v e r s e l l e s " . Cela ne l'empeche pas de n'avoir jamais cru que l a conception marxiste de 1 ' h i s t o i r e avait decouvert tous les mysteres de l'ipopee humaine, n i que l a philosophie marxiste 139 avait enfin expliqug dans quel sens devrait etre appliquee I'action. Pas plus d ' a i l l e u r s que l e marxisme avait enfin en sa possession les o u t i l s qui a l l a i e n t l u i permettre de r e f o r -mer l'homme. l'homme, Malraux l e c r o i t encore en 1948 dans son d i s -cours aux I n t e l l e c t u e l s , "doit etre fonde a nouveau, oui, mais pas sur des images d'Epinal". Alors que dans les annies 30, l e marxisme representai,t l e f a i t nouveau, en 1940 i l est devenu l a methb.de ou. les tech-niques psychologiques : -" sont au service d'un systeme politique et tendent a contraindre l e citoyen a une adhe-sion sans reserve a l'ideologie des dirigeants; pour cela, e l l e s engagent l'homme tout e n t i -, er". B> - Aux yeux d'Andre Malraux, l e plus t r i s t e provient du f a i t que les s t a l i n i e n s savent tres bien q u ' i l s mentent. Des q u ' i l en est sur, i l ne peut plus adherer au communisme a l a S t a l i n e . Au contraire, l u i qui ne peut pas fonder l'homme sur des images d'Epinal, va devenir l'adversaire acharne de ce q u ' i l a un jour aime. Mais i c i encore, i l faut f a i r e attention, car ce q u ' i l a aime, i l ne l e renie pas : -" Nous sommes a. cette tribune et nous n'y renions pas l'Espagne. Qu'y monte un jour un S t a l i n i e n pour defendre Trotsky". II Se reclamant de Lenine, ce q u ' i l renie c'est l e pays ou. l e mensonge est devenu systematique et ou. a disparu, trahie 140 " l a l i b e r t i sentimentale qui avait joue un r6le immense". II explique son changement d'attitude : -" II n'y a pas de marge; et c'est pourquoi l e disaccord, meme p a r t i e l , d 'un a r t i s t e avec l e systeme, l e conduit a une abjuration" 12 L'auteur p a r l e - t - i l de tous les a r t i s t e s , oui', rfaut ^ut i l l ' y inclure ?... L'his t o i r e de sa vie et ses oeuvres sem-blent l e s i t u e r au coeur meme du probleme et en f a i r e 1'exem-ple typique de 1 ' a r t i s t e qui pour des disaccords p a r t i e l s au-r a i t dil abjurer tout l e systeme, s ' i l ne s'en e t a i t pas pro-gressivement d i t a c h i . 0 0 0 REFERENCES -Chapitre V I Malraux, Andre, Appel aux.Intellectuels, (Romans) p. 16*5 2 Ibid., P. 163 3 Ibid., P. 173 4 Ibid., P. 173 5 Ibid., P. 174 6 Ibid., P. 174 7 Ibid., P. 164 8 Picon, G-aetan, 9 Ibid., P. 178 IO Ibid., P» 171 II Ibid., P. 174 12 Ibid., P. 175 BIBLIOGRAPHIE -LIVRES d'Andrc4 MALHAUX Malraux, Andre, Les Conquerants (Paris : Grasset, 1928) • , La Voie Royale (Paris : Grasset, 1930) ' La Condition Humaine (Paris : Galiimard, 1933) , Le Temps du Mepris (Paris : Galiimard, 1933) , L'Espoir (Paris : Galiimard, 1937) , Romans (Paris : I M 1947) , Les Noyers de l'Altenburg (Paris : Galiimard 1948) , Les Voix du Silence (Paris : Galiimard, I951) ARTICLES par MALRAUX Malraux, Andre "Postface aux Conquerants, 1948 Romans (Paris : Bibliotheque de l a Pleiade, 1947) J , "Reponse a Leon Trotsky, "Nouvelle Revue Francaise" I9e annee, n2 211 ( A v r i l I, 1931) pp. 501-7. 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