Open Collections

UBC Theses and Dissertations

UBC Theses Logo

UBC Theses and Dissertations

Amphitryon, Oedipe, et Antigone : trois mythes portes a la scene Gerard, Sheila G. 1969

You don't seem to have a PDF reader installed, try download the pdf

Item Metadata

Download

Media
[if-you-see-this-DO-NOT-CLICK]
UBC_1969_A8 G47.pdf [ 8.89MB ]
[if-you-see-this-DO-NOT-CLICK]
Metadata
JSON: 1.0104230.json
JSON-LD: 1.0104230+ld.json
RDF/XML (Pretty): 1.0104230.xml
RDF/JSON: 1.0104230+rdf.json
Turtle: 1.0104230+rdf-turtle.txt
N-Triples: 1.0104230+rdf-ntriples.txt
Original Record: 1.0104230 +original-record.json
Full Text
1.0104230.txt
Citation
1.0104230.ris

Full Text

AMPHITRYON, OEDIPE ET ANTIGONE: trois mythes portes a, la scene. by SHEILA G. GERARD B.A., University of Manchester, 1955 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFIL MENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF M.A. in the Department of French We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH/COLUMBIA April, 1969 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and Study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the Head of my Department or by his representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of The University of British Columbia Vancouver 8, Canada Date Eekuc^ \M i ABSTRACT La mythologie a fourni un point de depart riche en possi-bilites a l'ecrivain dans tous les domaines litteraires et k toutes les epoques. Des dramaturges successifs ont repris et remodele les mythes qui ont £te mis en scene par les anciens. Nous avons choisi, en vue de montrer 1'adaptabi lity et 1'attrait universel du mythe, les trois grandes le-gendes d'Amphitryon, d1Oedipe et d'Antigone dans le traite-ment qui leur a !te accorde k trois Epoques tres differentes, prenant comme base celui de l'antiquite, ensuite celui du dix-septieme siecle et finalement celui du vingtieme siecle. L'Amphitryon de Plaute a trouve echo dans celui de Moliere et 1'Amphitryon 58 de G-iraudoux. Sophocle avec son Oedipe montra le chemin k Corneille et a, Gride pour leurs adaptations de la mime llgende. Quant k la legende d'Antigone Buripide mit en scene le conflit des freres dans Les Pheniciennes. piece qui servit de modele k La Th^baSde de Racine et c'est a. Sophocle qu'Anouilh fut redevable de 1'inspiration de son Antigone. Le mythe semble correspondre k un besoin profond et fondamental chez l'ecrivain. Celui-ci se trouve, comme tout homme, attire, peut-ltre malgre lui, vers la mythologie qui, d'apres Preud et ses disciples, est une transposition des impulsions psychiques, refouiyes mais presentes chez tous les etres. En outre le mythe lui offre des ressources dra-matiques pratiques en ce qu'il fournit un theme tout fait qu'il peut adapter selon ses goftts. Ainsi nous avons vu que ii dans le mythe d'Amphitryon Moliere vit la possibility de developper le theme du dydoublement et d'en exploiter 1'!-lement comique, tandisque G-iraudoux s'interessa davantage a la confrontation de l'humanite et du cosmos en se vouant a la fantaisie verbale qui trouve naturellement sa place dans une telle situation. Gorneille adapta la le*gende d'Oe dipe de faconna y inserer le theme de l'amour, tout en gar-dant 1'element legendaire de la liberty humaine mise en ques tion par la volonte divine; aspect que Gide, humaniste a fond tourna a son avantage pour/une victoire totale a l'homme. Ce fut la presence d'une grande passion motrice qui attira Racine vers la lutte fratricide. Anouilh, par contre, opta pour Antigone, personnage ideal pour symboliser ses id!es sur le regne de 1'enfance. Le dramaturge peut trouver dans le mythe une camouflage pour la representation d'un conflit d'attitudes qui lui per-met d'aborder des problemes delicats sous des exterieurs neutres. Le mythe fournit egalement une''fag.on de dormer une forme a. la realite contemporaine. Mais,- ambigu, le mythe apporte au dramaturge a. la fois ordre et liberte puisque, tout en exercant sur l'ecrivain une certaine contrainte, il lui laisse la possibility d'eVasion dans 1'adaptation. Le caractere lygendaire du mythe n'exclut pas ce qui est contem-porain a, l'ecrivain qui peut, a, l'aide d'anachronismes, donner a. son oeuvre des aspects actuels. Le mythe, ainsi deguise nous montre des problemes qui rongent 1'auteur et, par exten sion, son epoque. Le mythe est une sorte de defi en ce qu'il iii est a. la fois rigide et flexible. En outre dans la mesure ou. il est negation de tout ce qui est re*aliste le mythe cree d'emblee entre le h!ros et le public une certaine dis tance que l'auteur est libre de diminuer ou d'augmenter se lon ses buts. De cette distance ressort une impression d'eleVation et d'universality. Nous avons vu dans le mythe un moyen sur d'atteindre le plus grand public et de realiser 1'unite de tous les spec tateurs. En presentant au public une vieille histoire l'au teur cree et joue sur une complicity qui sert de terrain fertile pour semer de nouvelles idees; ou plut&t de nou velles facons d'envisager les mimes problemes yternels. 1'ycrivain, soueieux de decouvrir la clef du mystere de la creation et de 1'existence se tourne vers le mythe qui evoque les regions lointaines et nebuleuses des debuts de l'homme. L'une des principales pryoccupations de l'ecri-vain de tous les siecles n'a-t-elle pas ety, n'est-elle pas toujours de s'interroger sur le sens de la vie? II a trou ve dans la mythologie une fagon symbolique d'atteindre ce but. TABLE DES MATIERES Page Introduction 1 Chapitre I La legende d1Amphitryon 14 Chapitre II La legende d'Oedipe 45 Chapitre III la legende d'Antigone 78 Conclusion 134 Arbres Gen!alogiques: les ancltres d'Hercule et la Maison de Thebes 154 Bibliographie 155 INTRODUCTION Jean Giraudoux pretend avoir ecrit la trente-huitieme adaptation de la legende d'Amphitryon. Quelle que soit 1'exactitude du chiffre avance" par Giraudoux il est incon testable que la mythologie a fourni une source fertile en sujets littlraires. Pour un Ecrivain qui choisit comme point de depart un mythe: "recit fabuleux, souvent d'origine populaire, qui met en scene des etres incamant sous une forme symbolique des forces de la nature, des aspects de la condi tion humaine'1,1 toutes les possibilites d'adaptation et d'in terpretation sont ouvertes. Parmi les nombreuses legendes qui ont servi d*inspiration aux ecrivains de tous les temps celle d'Amphitryon, celle d'Oedipe et celle d'Antigone ont connu un succes particulier. Le but de cette etude sera d'examiner le traitement de ces trois mythes d'abord par un Icrivain de 1*antiquity, ensuite par un ecrivain frangais du dix-septieme siecle et finalement par un ecrivain frangais du vingtieme siecle. la legende d'Am phitryon a fourni a. Plaute le sujet de son Amphitryon, plus tard a. Moliere les bases de sa piece du m&ae nom, et a Girau-doux les donnles de son Amphitryon 58. Quant au mythe d'Oedipe les pieces choisies sont 1'Oedipe Roi de Sophoele, 1'Oedipe de Comeille et la piece du mime titre d'Andre Gide. La legende d'Antigone et la lutte fratricide aux portes de Thebes ont donne lieu a 1'Antigone de Sophoele, a 1'Antigone de Jean Anouilh et aux Pheniciennes d'Euripide dont s'est inspire Racine pour creer La Thebalde. dans son Introduction a 1'Amphitryon de Moliere, Monsieur M&Lese eonstate,/jue, deja dans la lointaine lit-2 terature indienne se trouve le mythe fondamental d'Amphitryon; eelui de l'amour qui sert de lien entre la terre et les cieux et du Dieu qui intervient et qui, avec l'aide d'une mortelle elue, cree un Itre superieur. D'autre part, le mythe d'Amphi tryon fait partie du cycle des l!gendes th!baines qui se rap-portent a la naissanoe d'Hereule. Hercule dans 1'Iliade est le fils d'Amphitryon et de Zeus. Dans l'antiquite la l!gende a et4 traitee sur un ton tragique par Esehyle, Euripide et So phocle entre autres et sur un ton comique par Archippes et 2 Esehyle d'Alexandrie. La piece de Plaute a connu une histoire longue et variee et a beaucoup influence" les ecrivains ulterieurs. Ce qui of-fusquait particulierement les premiers Chretiens dans les ll-gendes mythologiques c'etait la polygamie de Zeus. Ils deplo-raient les convoitises attributes a ce Dieu, qui, non content de son epouse legitime, Hera, partait a la recherche d'autres eonqultes sous forme de cygne ou de taureau. Mais 1'Amphitryon de Plaute denonce par les premiers Chretiens connut un grand succes au Moyen Age et fut represent! publiquement a la Renais sance. La seconde piece de Plaute a Itre traduite en anglais, elle a fort probablement servi d'influence a Shakespeare et de suggestion pour les doubles mystifications des comldies d'er-reurs. Parmi tous les exploits de Zeus c'est sa liaison avec Alcmene qui a produit la plus grande exploitation dramatique. Au onzieme siecle Vitalis de Blois cr!a une adaptation !l!giaque de la legende. Elle presente 1'histoire d'un etudiant qui re vient d'Athenes ou il a fait des e*tudes. Le Sosie de Plaute 3. devient Geta et dans les scenes de la mystification de Geta, Vitalis de Blois suit assez fidelement le modele de Plaute. Le seizieme siecle vit beaucoup d'imitations de 1'Amphitryon de Plaute: trois pieces espagnoles, deux italiennes dont une traduction de Plaute par lodovico Dolce sous le titre de II Marito, une piece Icrite moitie en espagnol moitie en portu-gais par Luis de GamSens, et une autre, adaptee de la piece de Plaute par un Juif portugais, Da Silva. En 1621 parut une version chretienne de la legende ecrite par Burmeister ou Alc-mene devient la Sainte Vierge. En Angleterre une imitation de 1'Amphitryon de Plaute est representee dans l'intermede Jacke  Juggler ecrit vers 1550, John Dryden ecrivit Amphitryon or the  Two Sosies. la legende fournit une grande partie de 1'argument du Silver Age de Heywood et, dans le Oonfessio Amantis de Gowers, Geta, ami d'Amphitryon devient le mari trompe et Am phitryon, imitant la voix de Geta, joue le r&le du Jupiter de Plaute. En I636 Rotrou tcrivit sa comedie Les Sosies que Mo-liere connaissait certainement quand parut son Amphitryon. Le succes de 1'Amphitryon de Moliere se voit dans la quantlte des traductions en langues etrangeres qui ont ete faites de cette oeuvre; traduite en allemand, en suedois, en danois, en pclonals, en hongrois, en grec moderne et en russe, elle fut m&ne representee a la cour de Pierre le Grand. Au dix-huitieme siecle Amphitryon fournit a. Grltry des sujets d'opera. L'Alle-magne aussi a son Amphitryon ecrit en 1807 par Heinrich von Kleist qui ajouta au modele de Plaute deux scenes et qu'il traita sur un ton serieux. II exiote une adaptation contem-poraino fronpaieei Gotta et Amphitryon tinr Euntnnbn Dn.ni»*)«mp«. 4 la Piece de Giraudoux qui a !te" representee" avec succes en anglais et 1'Amphitryon de Kaiser Zweimal ont donne" lieu a des films en France et en Allemagne. L'attrait de la legende d'Amphitryon qui a servi d'in spiration a tant d*oeuvres, de genres, de siecles et de pays si divers, n'est pas encore epuise" et un des derniers commen-taires sur Zeus dans sa capacite" d'amant vient de Graham Hough:-"Ageless, lusty, he twists into bull, ram, serpent, Swan, gold rain; a hundred wily disguises To catch girl, nymph or.goddess; begets tall heroes, Monsters, deities . • • All that scribe or sculptor Chronicles is no more than fruit of his hot embraces » With how many surprised recumbent breasts and haunches. ^ Vieille aussi est 1'histoire d'Oedipe qui resolut le mystere du Sphinx et commit parricide et incests. Sa plus grande erreur d'apres Friedrich Nietsj^jhe fut son crime initial contre la nature car en rlsolvant ses mysteres il viola ses lois sacrees et la sagesse meme d'Oedipe, cette abomination contre nature, causa sa chute.4 Certains mythoiogistes ont vu un rapport entre la legende d'Oedipe et une vieille llgende perse qui dit qu'un magicien doue de sagesse ne peut naltre que comme resultat d'inceste. D'autres disent qu'Oedipe e-tait, a l'origine, un demon qui hantait le Mont Citheron et que Jocaste etait une forme de cette Terre Nourriciere qui, ayant donne naissance a tous les Stres, et les ayant el eve's recoit dans son corps leur semence. D'aucuns ont vu chez Oedi pe des traces du Roi Sorcier pre-hellenique qui remplissait trois fonctions, celle de chef, celle de gu£risseur et celle de dieu. Cette id!e nous ramene bien avant 1'epoque de Sopho ele dans les sombres regions des croyances primitives qui se 5. basaient sur des concepts de pollution, de maledictions et d'enfants aux pi eds perces; le tout enrobe" de tenebres pri mordial es. Oedipe avait peut-ltre exist! comme homme dont l'histoire contenait, parmi d1autres elements, 1'aspect folklorique de ceux qui, essay ant de detoumer une prophetie desagr!able se croient en surete quand la prediction est remplie de facon inattendue. Ou bien il se peut qu'Oedipe soit entierement mythique. II differe des heros d'Homere en ce qu'il doit sa superiorite a son intelligence et non a sa prouesse physique; et aussi parce qu'il n'est pas le fils ni le protege direct d'un dieu, mais un individu qui fait partie d'une famille et qui participe a la grandeur et partage ses d!fauts de violence et de colere. l'histoire de la maison royale de Thebes, sombre famille au sombre destin, aux noms d'une resonance sinistre, lalos, Oedipe, Polynice et Antigone, est celebre. Lalos de Thebes, troisieme dans la ligne de descendance de Cadmos, epousa une cousine de parent! eloigne!, Jocaste, et c'est avec leur regne que l'oracle d'Apollon a Delphes commence a jouer un r&le im portant dans le sort de cette famille. Les dieux avaient de-fendu a Lalos d'avoir de prog!niture et a partir de la n&is-sanee de son premier enfant rien ne pouvait emplcher le destin de s'accomplir. D'apres eertaines traditions le malheur qui s'abattit sur Lalos et sa raee eut pour cause son amour pour un jeune homme qu'il avait enleve. Le pere de cet ephebe avait lance une malediction contre Lalos qui, dans cet amour contraire a la nature, avait provoque le d!sordre dans la 6 chalne des generations. Les raysterieuses et sinistres peri-peties dans la vie de cette famille ont fourni a d'innombra-bles eerivains un theme litteraire. Dans l'Odyssee l'on trouve une breve allusion. II s'agit de la descente aux Bnfers d'Ulysse qui apercoit Epieaste, qui sera plus tard Jocaste, dont 1'histoire d'inceste et de suicide eontient l'essentiel de la legende. Oedipe paralt dans l'l-liade. mais il meurt sur le champ de bataille, ni maudit, ni aveugle et l'on presente en son honneur des jeux funebres. Deux incidents de la legended la recontre d'Oedipe avec le sphinx et celle avec son pere ont servi d'inspiration a des motifs sur des sceaux d'or trouves dans une tombe qui date d*en viron 1500 Av.J.-C. Une des plus anciennes versions de la le gende d'Oedipe se trouve dans le cycle epique thebain dans le-quel furent transmis les mythes de la maison d'Oedipe. Desi deux poemes principaux du cycle l'Oedipodie* attriibue au poete Kinethon de Lacedemone du huitieme siecle Av.J.-C, et La The- balde imputeea Homere, mais sans aucun degre de certitude, il ne reste que des fragments. Dans celui-ci c'est Oedipe qui est responsable de l'hostilite entre ses deux fils. Aveugle, au fond du palais il se met en colore contre Polynice qui lui sert du vin dans une coupe qui appartenait a Lalos et prononce cette 1 imprecation: "qu'il y ait toujours entre eux guerre et combat". Esehyle s'inspira de la legende thebaine dans sa trilogie lalos, Oedipe et Les Sept Gontre Thebes dont le dernier est le seul a avoir survecu dans sa forme complete. Vinrent ensuite 1'Oedipe Roi et 1'Oedipe a. Oolone de Sophocle et un Oedipe d'Eu-7 ripide, perdu maintenant et, bas! sur la piece de Sophoele, un Oedipe de Seneque le jeune. La Renaissance vit une ver sion du mythe de Giovanni Andrea Dell'Anguillara. Ce fut en 1659 que Corneille a son tour !wcrivit la sienne. Dryden fit sur la mime legende une piece !crite en collaboration avec Nathaniel Lee. LfOedipe de Voltaire date de 1718 et fut stu-vi au dix-neuvieme siecle par celui de l'ltalien Giovanni Bat-tista Nicollini et un autre par l'Espagnol Francisco Martinez de la Roza. Le vingtieme siecle a un Oedipe Und Pie Sphvnx de l'Autrichien Hugo von Hoffmannsthal et lfOedipe dfAndre Gide. Pour sa Machine Infernale de 1934 Jean Cocteau trouva chez So phoele la necessity dramatique mais renversa le rdle du destin en faisant de cette Hmachinew un appareil pour la destruction mathematique de l'Stre humain et laissant a. Oedipe aucun es-poir contre 1*intervention divine. Obs!d! par ce theme Coc teau y retourne en 1942 avec son Oedipe Roi. represent! pour la premiere fois en 1962, tragedie lyrique avec musique, dan-ses et mimes par Maurice Thiriet. Des compositeurs celebres se sont tournes vers ce mythe. En 1692 Henry Pureell !crivit la musique de scene" pour 1' Oedi pe Roi de Sophoele, et le Russe Moussorgsky a compos! un choeur mixte sur ce m&ne sujet. Sir Charles Villiers Stanford en 1887 et leoncavall«ro en 1920 firent de cette l!gende des sujets . d'opera. Stravinsky, sur un texte de Cocteau, eomposa un opera-oratorio. De nombreuses peintures, dont une d'Ingres et une de Gustave Moreau illustrent egalement ce e!lebre sujet. Les vers du poete !eossais, Edwin Muir, temoignent de l'attrait exerc! 8 par Oedipe dans le monde de la poesie "•I have wrought and thought in darkness And stand here now, an innocent mark of shame, That so men's guilt might be made manifest g In such a walking riddle—their guilt and mine1* Quand Oedipe fut exile" de Thebes Antigone l'accompagna jusqu'a Oolone ou, d'apres Sophocle, il mourut, heureux, beni, emport! par les dieux. Entretemps ses deux fils Polynice et Eteocle se disputaient le trdne de Thebes. Eteocle saisit le pouvoir, Polynice se rlfugia a Argos d'ou, avec sept chefs argiens il se mit en route pour attaquer Thebes. Le bataille se livra aux sept portes de la ville. Tire'sias predit que la ville serait sauvte par la mort de Me$;acee, fils de Cre'on. Menecee se sacrifia mais en vain ear la lutte reprit et Eteo cle et Polynice se tuerent, l'un l'autre. Ge fut sur le re fus de Green d'accorder une sepulture a Polynice qu'Antigone entra en scene. Bans cette suite a la l4gende d'Oedipe il y a deux inci dents qui ont foumi des sources litteraires; la lutte fra tricide aux portes de Thebes et la prise de position d'Anti gone dans la defense de son frere. Le sujet des Pheniciennes d'Euripide, tragedie representee en 410 ou en 409 fut le meme, quant a 1'essential, e'est a dire le conflit entre les fils d*0edipe et leur mort par la main l'un de l'autre, que celui des 3et>t Contre Thebes d'Esehyle. Cette evocation de la guerre des Sept chefs argiens pour la possession de Thebes fut reprise dans le poeme epique d'Antimaque de Colophon. Antimaque, vou-lant rivaliser avec Homere, dans sa relation precise des evene-9 ments erea une oeuvre longue et detaill^e raais qui suscita pourtant de l'estime. L'on doit a Slneque Les Pheniciennes dont il ne reste que deux fragments: dans le premier, Oedi pe, aveugle et exile songe au suicide mais, dissuade" par An tigone il se re"fugie dans les bois tandia/que Thebes est mena-cee par la tragique querelle d'Eteode et Polynice, et dans le second Jocaste se pr£cipite entre ses deux fils pour les re"eoncilier, mais Eteoele s'accapare du pouvoir et s'apprSte a. envoy er son frere en exil. Stace, auteur choisi par Dante comme l'un des cinq grands ecrivains de poemes narratifs, s'inspirant d'Antimaque, ajouta a son poeme !pique, La Th!-balde., divis! en douze livres, des reminiscences de Seneque et d'Euripide. Au debut du dix-septieme siecle Juan de Arjofia entrepit une traduction espagnole en octosyllabes de La Thlbalde de Stace, mais interrompue par sa mort elle fut terminee apres 1618 par Gregorio Murillo. S'inspirant essentiellement des Pheniciennes d'Euripide, Racine eerivit sa premiere piece La  Thlbalde ou Les Preres Ennemis. Representee a Paris le 20 juin 1664 cette piece trace la haine et la querelle des deux freres et ce qui en resulte. Une adaptation recente de la legende d'Antigone a provo-que 1'observation que, de toutes les heroines elassiques An tigone semble Stre celle qui se rapproche le plus de la gene ration actuelle. II semblerait, pourtant, rien qu'a consulter la liste considerable d'oeuvres ecrites sur la legende d'Anti gone que son interSt ne s'est pas limite au vingtierne siecle. Antigone avait fait son apparition dans une scene des 10 Sept Contre Thebes d'Eschyle, mais elle ne figure pas chez Homere et il est probable que son histoire doit ses origines a une tradition locale peu connue. Sophocle dans son Antigone fut le premier a faire tourner un drame autour de ce personnage, accordant peu de place aux deux freres. Antigone est la suite de 1'histoire racontee dans son Oedipe a. Colone. ecrit pourtant une quarantaine d'ann^es plus tard, mais ne fait que peu d*al lusions aux. evlnements qui ont precede" et plonge rapidement dans son propre theme, L*Antigone d'Euripide, piece qui ne nous est pas parvenue, comporte une fin heureuse avec la re conciliation, grace a une intervention divine, des deux prota gonist es, Creon et Antigone* En 1533 ^t publie a Lyon une transposition italienne de l'oeuvre de Sophocle par Luigi Alamanni. L1Antigone ou La Pi  tie. tragedie originale et imposante de Robert Gfarnier, fut model! sur La Thebaide de Seneque. L'Antigone de Jean de Ro-trou parut en 1638. Dans cette imitation de l'oeuvre de So-r-. phocle et de La Thebaide de Seneque Rotrou fait de Polynice le personnage principal donnant a Eteocle le meilleur r&le, mais il revient a la tragedie de Sophocle au troisieme acte. Dans 1'Antigone de Vittorio Alfieri, publiee en 1783 et ins-piree par Sophocle, la figure dominante est la victime, Anti gone, qui trouve dans la mort la purification des crimes qui ne sont pas les siens. Deux autres Antigones parurent a. la fin du dix-huitieme siecle, un par Nicola Antonio Zingarelli, et un autre par Peter von Winter. Au debut du dix-neuvieme siecle Pierre Simon Ballanche ecrivit sur Antigone un poeme symbolique en prose, riche en mystieisme ehretien. 11 Parmi les creations musicales il y a eu 1'Antigone de Johann Adolf Basse, representee en 1723 et 1'Antigone de Tommaso Traetta representee a St. Petersbourg en 1772. De nombreuses musiques de scene ont ete composees pour 1'Anti-e oh gone de Sophoele, dont celle de Felix Mendelssteen-Bartholdy et celle de Gamille Saint-SaSns. Arthur Honfceglr ecrivit une partition musicale pour 1'adaptation scenique de 1'An tigone de Jean Cocteau, ce qui fut plus tard transformee en drame lyrique. Pendant la deuxieme guerre mondiale Jean Anouilh suivit 1'exemple de Gide, Giraudoux et Cocteau en utilisant la my-thologie comme base pour ses idees dramatiques. Dans 1'An tigone de Berthold Brecht qui consiste en la traduction de HBlderlin de la tragedie de Sophoele avec quelques passages supplementaires et un prologue qui a pour decor le Berlin de 1945t Antigone, pacifiste convaincue, eprouve da la re pulsion pour la belligerance de Creon. 1'Anglais Christopher logue dans une piece qui date de 1961 offre une interpreta tion toute difference de Creon, en faisant de lui un commis-saire rlvolutionnaire sans pitie qui revendique le droit d'exploiter le cadavre de Polynice pour des raisons de ne~ cessite historique marxiste. Etrange destinee que celle des families mythologiquesI Antigone stimule autour d'elle une frenesie de creation lit-teraire et artistique. Sur le sort de sa soeur qui n'est ceiebree dans aucun poeme, dans aucune histoire, l'on garde le silence. A la mort d'Antigone, la maison d'Oedipe, der-niere de la famille royale de Thebes, n'existe plus. 12 Cette etude se eonsaerera a dix pieces. Si j'ai choi si ces dix pieces ce n'est pas qu'elles constituent les seules ni les meilleures oeuvres Icrites autour de ces trois grandes llgendes. Loin de la. Comme nous venous de voir, il y a eu a travers les ages romans, poesies, operas et maintes autres pieces de theatre qui s'en sont inspires. Mais celles-ci sont des pieces representatives de trois e-poques differentes et d'ecrivains importants et representa-tifs de leur periode. II ne sera pas question de faire un examen detaill! des adaptations des legendes ou des donnees de Plaute, de Sophocle et d'Buripide, ni de comparer ces oeuvres dans le "but de faire ressorter les defauts des unes et les qualites des autres. II s'agira plutdt, en lisant les auteurs antiques de relever la forme qu'ils nous donnent de la legende pour examiner ensuite le traitement donne au sujet par l'ecrivain du dix-septieme siecle et l'ecrivain du vingtieme siecle, pour pouvoir en detacher ce qu'ils y apportent de personnel. Pourquoi ces auteurs auraient-ils choisi une legende mythologique? Pourquoi celle d'Amphitryon, d'Oedipe d'Antigone et la lutte de ses deux freres plutdt qu'une autre? Le mythe repond-il a. un besoin eiementaire chess l'homme et chez le createur artistique en particulier? Quel serait l'attrait exerce par le mythe qui le rend aussi accessible de nos jours qu'a l'epoque de nos dramaturges de l'antiquite? Voila. quelques questions auxquelles je tenterai de repondre dans les chapitres qui suivent. 13. INTRODUCTION—NOTES B. Robert, Dictionnaire de la Langue francaise (Paris: Soc du Nouveau littr!, 1967J. p Pour les renseignements dans cette Introduction, au sujet des differentes adaptations dramatiques, je suis redevable a: lafont-Bompiani. Dictionnaire des Oeuvres (Paris* S.E.D.E., 1958), et a M. Grant, Myths of the  Greeks and Romans (New York and Toronto: New American library, 1962). Grant, p. 117. 4P. Nietzsche, "Sophoclean Tragedy.""A Collection of  Critical Essavs. ed. T. Woodward (Englewood Cliffs, N.J.: Prentice Hall Inc., 1966), P. 18. 5Cit4 dans G. Meautis, Sophoele. Essai sur le Heros  tragidue (Paris: Ed. Albin Michel, 1957), p. 101. Cite dans M. Grant, p. 207. 14. CHAPITRE I La legende d'Amphitryon Depuis 1*antiquity jusqu'a nos jours, comme nous venons de le voir, le mythe d'Amphitryon a garde" son charme et a ete utilis! par des e*crivains d'origine et de sieeles divers. Mime chez Plaute il s'agissait de raconter une histoire deja vieille. Mercure nous 1'explique, "le sujet de cette piece est une vieille histoire, que je vous prlsenterai rajeunie".^" La piece de Moliere et celle de Giraudoux derivent plus our moins direetement de l'oeuvre de Plaute. Plus ou moins, car, peut-on jamais attribuer categoriquement 1'inspiration d'un auteur a. une seule source? G'est Plaute qui donna la base de la legende telle que la connurent les epoques anterieures, la sienne etant la seule des pieces qui nous soit arrived a peu pres intacte. Dans son Amphitruo. ecrit entre 204 et 184 Av. J.C., Plaute Itand ses 1140 vers sur cinq actes et un prologue. Celui-ci consists en un "captatio benevolentiae" (un discours confidentiel adresse" au public pour les mettre de bonne humeur), et en un expos! preliminaire de la situation. Mercure, messa-ger des dieux, donne lui-meme l'argument de la "tragedie". Le mot est de Mercure. Voyant la desapprobation du public devant ce sinistre terme, Mercure consent a un compromis. Puisque sur scene seront representees des activites de rois et de dieux, la possibilite de comedie pure est ecartee. La presence d'un es-clave rendra impossible l'alternatif tragique. Le dilemme sera resolu par un melange qui produira la tragi-comedie. Le genre etabli, le prologue continue avec une introduc-15 tion a 1*argument. Jupiter, profitant de 1*absence d'Am phitryon, prend sa forme pour se faire aceueillir dans le lit d'Alcmene, femme d'Amphitryon. Avant le depart d'Amphi tryon a la tlte de l'arm£e de Thebes, Alcmene £tait enceinte. A l'heure actuelle, elle se trouve enceinte Egalement de Ju piter. Mereure d^guise' en Sosie, eseiave d'Amphitryon, pour-ra servir de plus pres Jupiter. Amphitryon s'apprlte a revenir tandis que Jupiter jouit des devices d'Alcmene. le prologue explique suffisamment 1'intrigue pour piquer notre curiosite sans pourtant tout reveler. le genre annonce" dans le prologue se prolonge avec la juxtaposition du comique et du tragique dans la piece. L'ele ment comique reside surtout dans le personnage de Sosie et dans les seenes ou. se confrontent Sosie et Mereure. Sosie, esclave peureux qui sursaute au moindre bruit, prepare pen dant la premiere scene le recit de bataille qu'il fera a. Alc mene. La lanteme qu'il pose par terre represent era Alcmene. II ecarte prestement le plus grand obstacle, Men effet, plus on combattait avec opiniatrlt!, plus je fuyais avec Vitesse". (P25). II se perd dans l'&Lan de son re*cit pour Itre ramene" finalement a la rlalit! par 1*intervention de Mereure. Le recit de bataille se fait sur un ton &Lev£, hero'ique mime par moments mais parseme" de reflections qui nous rappelle le vrai caractere de Sosie. Ainsi se'_-n souvient-il d'une bataille qui a dure" toute la journle, "d'autant mi eux que ce jour-la je ne dlnai point" (P29). tTne grande partie de l'effet comique de cette scene repose sur les apartIs de Sosie et de Mereure: 16. 'Mercure: Parlons plus haut, afin qu'il nous entende; alors il aura peur et tremblera a la bonne maniere. Courage mes ipoings! Courage! . . . Un siecle me semble ecoule depuis hier que vous etendites iffii quatre hommes, apres les avoir tlaisses 4ntierement nus. Sosie: Cela tournera mal. Je crains fort de changer de nom. Sosie, on t'appellera desormais Quintus. (P?5) Devant les methodes de persuasion de Mercure, Sosie se trouve completemeht desempare. Saisi par le doute, il se de-mandera: si l'autre est Sosie, "qui suis-je done, moi?" (P59). Mercure aura si bien joul ses cartes que Sosie.ne comprendra plus rien a la situation. "Ou me suis-je perdu? Ou. ai-je ete" change? Ma figure est-elle meconnaissable?" (P6l). Sosie joue un r&le secondaire. II n'y a rien d*elegant hi de noble dans ce personnage. Nous rions non avec lui mais de lui, de son inferiorite physique, morale et sociale. II connait le sort de l'eselave qui se croit fortune^ s'il sait se debrouiller pour esquiver les coups de son. maitre et s'il reussit a. pourvoir a. ses besoins les plus exementaires. Plaute insists sur le c6te bon vivant de Sosie qui le rend d'autant plus amusant par contraste avec le complot divin dans lequel il se trouve mile. Au plus fort de la bataille, il trouve le moyen de se cacher pour boire un petit coup. II provoque la eolere de Mercure en attribuant aux dieux son propre vice: si le soleil tarde a se montrer, c'est parce qu'il est ivre mort. La reputation d'ivrogne est exploitte a. fond. Amphitryon, in-crtdule devant le recit que fait Sosie de sa rencontre avec lui-mime replique: "Cet homme est ivre, je ne puis en douter" (P75). la reponse de Sosie vient du fond du coeur: "Plut au ciel!" (P77)« Mercure, pour mieux jouer son rSle de Sosie, s'orne d'une guirlande, monte sur le toit de la maison d'Amphi-17 tryon et feint l'ivresse. Tous s'unissent pour ridiculiser cette faiblesse chez Sosie. Le rdle de Sosie 4tant pourtant minime, il s'ensuit que 1*element comique garde une place secondaire. Mereure n'est comique que quand il est en contact direct avec Sosie. II se moque au debut de la pusillanimity de Sosie pour mettre en valeur son propre courage, demontrant a quel point cet Itre qu'il va dedoubler est son inferieur. II y va de 1'or gueil de Mereure. II deelenche le rire en tant qu'imitateur de Sosie, d'abord a cause de l'iS?i°rii ridicule qui entoure Sosie et ensuite a cause du decalage entre lui-meme, messager des dieux, et celui qu'il imite. Malgre l'interlt comique qu'offrent pa* ces deux person nages, la piece garde un ton serieux. Le miraeuleux y occupe une grande place. Les recits de bataille, mime dans la bouche dan^/son Introduction a 1'Amphitryon de Moliere, de Sosie, se font sur un ton &Levy. M.Myiesa/compare au ricit du messager a la fin des tragedies d'Euripide celui de la lutte d'Hercule avec les serpentsv La succession d'evenements quasi-miraculeux: la nuit qui prolonge sa course, le double accou chement d'Alcmene, la lutte d'Hercule appartiennent au domaine de la tragldie. 2 La caracterisation "hardly to be discovered in Plautus", d'apres M.Norwood, s'y trouve mais dans sa forme la plus simple, la plus reduite. Les personnages, tels quels, ne jouent effec-tivement pas un r&le important puis qu'ils symbolisent une no tion, une idee toute faite plut&t qu'un ensemble d'elements psychologiques contradictories comme nous le verrons plus tard par exemple dans 1'Alcmene de Giraudoux. 18 Les personnages d'Alcmene et d'Amphitryon ont une grand eur qui ne comporte rien de comique. Dans Alcmene se reflete toute la dignite de la matronjte latine. Elle esquisse son propre portrait; "le plus riche apanage d'une femme, c'est la chastete, la pudeur, ll!empire qu'elle a sur ses passions, la crainte des dieux, l'amour envers les auteurs de ses jours: c'est enfin 1'union qu'elle conserve dans sa famille" (P123). Femme ideale dans le contexte social, le c6te emotif chez elle est submerge" par son acceptation de ces valeurs sacrees. Elle domine ce qui aurait pu Itre faiblesse, c'est a dire, sa tristesse de voir partir Amphitryon: "Son depart me cause plus de peine que son arrivee ne m'avait cause" de plaiisir. Mais du moins je m'estime heureuse puisqu'il aitriomphe" des ennemis de son pays. II revient couvert de gloire; c'est la toute ma consolation" (P87). L'amour chez elle s'identifie avec le respect et 1'admiration. Le comique de la scene du premier acte entre Sosie et Mercure forme un contraste frappant avec le ton tragique de celle du deuxieme acte, ou. Amphitryon decouvre qu'Alcmene a partage" son lit avec un autre. Le trouble d'Amphitryon gran-dit au cours de la scene. Son incomprehension devant les premieres paroles d'Alcmene cede a une profonde inquietude quand Alcmene lui montre le troph4e de guerre que devait lui remettre Sosie, pour devenir angoisse devant la description detaillee de la nuit d'Alcmene. Mime les interventions plai-santes de Sosie qui, n'oubliant jamais qu'Alcmene est enceinte, trouve des explications toutes naturelles pour sa conduite, se transforment devant 1'evidence en presage de malheur: "Oufi 19* Ce repas me paralt suspect" (P117). Et finalement le d.6-sespoir d'Amphitryon delate: "Elle vient de me porter un coup mortel". Nous connaissons deja, la proaesse d'Amphitryon sur le champ de bataille. II y a non seulement atteinte a sa pro priety mais aussi a son honneur. le divorce est sa seule solution. II cherchera Naucrates, parent d'Alcmene, qui etait sur le mime bateau que lui, pour prouver la culpabili ty de sa femme. Mais en vain. II revient las, dysespery. II ne s'agit pas pour lui d'une affaire a rygler en famille. II s'adressera au Roi. Son integrity mime est en jeu. De cide a enlever tout obstacle de son chemin, il atteint la phase finale de son dysespoir: "je vous tuerai tous sans en epargnei? aucun et Jupiter, ni les dieux ensemble ne sau-raient m'en emplcher" (P187). Au sommet de 1'intensity tragique Jupiter intervient. Amphitryon, prlt a massacrer tout le monde est arrlte par le coup de foudre du deus ex maehina; prcce^y qui, ici, se trouve entierement legitime. Le Jupiter de Plaute n'a rien d'humain. II n'est d'ailleurs jamais possible de confondre hommes et dieux. Mereure, pour qu'on fasse la distinction entre lui et Sosie porte une plume a son chapeau. Jupiter, en cas d'erreur, se distinguera en portant un petit gland dore. La puissance divine plane au dessus de la scene et tire les ficelles. Les interventions de Jupiter, directe-ment ou indirectement par 1'intermydiaire de Mereure sont fryquentes. Mime dans le premier acte Mereure s'empresse de nous rassurer sur le cas d'Alcmene. Alcmene est enceinte 20 de 1'enfant de Jupiter et de 1*enfant d'Amphitryon, mais personne, nous dit Mercure, ne mettra en question l'inno-eence d'Alcmene. le probleme moral est ainsi resolu d'a-vance. Des le debut nous savons que l'harmonie sera reta-blie. Quand Amphitryon est confront! par l'infidelit! de sa femme, Jupiter interviendra pour que nous ne prenions pas trop au serieux le desespoir d'Amphitryon. Jupiter est la pour aider Alcmene. Cette technique qui ne nous laisse pas oublier 1'omnipotence de Jupiter a le desavantage qu'elle nuit a 1'interlt dramatique. Nous ne sommes jamais comple-tement emportes, car il y a toujours Jupiter pour nous ras-surer, meme aux moments de la plus grande intensite" tragique. A partir du coup de foudre de Jupiter, la scene est liv-ree au surnaturel. Quittant son habit d'homme, il fait sa declaration divine sur 1'accouchement d'Alcmene. Amphitryon accepte sans hesitation la volont! des dieux: "En verite" je ne suis point fache de partager ainsi la moitie de mon bien avec Jupiter" (P199)» la moralite de la conclusion n'est pas mise en question par les personnages ni ne doit l'etre par le public qui est encourage" par Mercure a approuver Ju piter: "Maintenant, spectateurs, prouvez votre respect pour Jupiter par vos nombreux applaudissements." (P20l). M.Norwood ne semble faire aucun cas de certaines considerations, quand dans sa critique de l'ambiguite de Jupiter, il constate "we are to adore Jupiter and we are to see him as a lecherous 3 eBie/31^^6- / swindler". II porte un jugement moral du 20 /sur unfcerson-nage ere! 200 ans Av.J.C, a une epoque ou. les dieux ne se jugeaient point. Plaute, d'ailleurs, ne peut pas etre con-21 sidere comme moraliste, ses personnages mimes prenant seconde place dans une creation qui see donnait comme but de faire rire. Plaute crea une piece qui ne manque pas d'humour mais ou. le ton dominant reste celui d'une gravite" religieuse. la vacillation entre comique et tragique refletent fidelement les peripeties de la vie ou les moments de joie sont suivis d'instants de tristesse, ou les reconciliations suivent les disputes, la vie est pleine de tels incidents, explique Ju piter car, "Dans la vie il arrive miile choses semblables; on a des plaisirs, on a des chagrins" (P135). On remarque certaines allusions d'actualite dans la piece, par exemple sur le triste sort des acteurs et des esclaves; mais l'interlt universel de cette oeuvre reside surtout dans cette transposi tion ambigue* de la vie. Elle est pourtant chez.Plaute bien compartiment!e. De nos jours, Anouilh a fait de cette equi voque la structure mime de ses pieces mais tandis que chez Anouilh l'homme cr6e de son propre gre" un monde imaginaire pour fuir la triste realit!, l'homme chez Plaute n'a aucune prise sur son propre destin. Alcmene a un moment donne" se plaint de sa condition humaine, mais la plainte sera vite etouffee car ce sont les dieux qui menent le jeu* Les per sonnages sont de pauvres pantins dont les ficelles sont gui-dees par les dieux. le melange de genres chez Plaute reste simplifie. L'esclave et son imitateur apportent le comique tandis que le tragique reste le domaine des dieux et des seigneurs. Plaute, connu pour ses dons d'ecrivain comique, fit de son Amphitryon un divertissement mais tout en gardant 22. une certaine reticence car il ne fallait pas pousser le rire jusqu'a ridiculiser les dieux. Une epitaphe ancienne dit "Postquam est mortus aptus Plautus, comoedia luget scaena est deserta, dein risus ludu'iocusque et numeri innumeri simul omnes conlacrimarunt."41 Les opinions sur la qualite de l'oeuvre de Plaute restent partagees, mais il est certain que son influence sur la eomedie ulterieure fut grande. L'Amphitryon de Moliere fut pr!sent! pour la premiere fois en 1668. M. Melese f!licite Moliere de ce qu'il a su mieux que Rotrou s'affranchir du modele latin. Effectivement Rotrou avait en I636 cree Les Sosies. piece "qui ressemble a celle de Plaute comme deux gouttes d'eau". Eh 1650, une nouvelle piece adapted au gout nouveau, "a grand renfort de machines""* fut represented au th!atre du Marais. Cette "Nais-sance d'Hereule" eonnut un grand succes. Peut-ltre cet af-franchissement constat! par M. M!lese est-il du a ce que Mo liere aurait davantage puis! chez Rotrou que chez Plaute. Quelles que soient ses sources, Moliere a. son tour cr!a une oeuvre sur la l!gende d'Amphitryon. II en fit d'abord une piece a grand spectacle. Robinet donna un compte rendu de la Premiere dans sa gazette du 21 Janvier: L'aimable enjouement du comique Et les beautes de 1'HeroIque Les Intrigues, Les Passions, Et bref les Decorations Avec des machines volantes, Plus que des astres !clatantes, Pont un spectacle si charmant, Que je ne doute nulement, Que l'on y coure en" foule extreme, Bien par-dela Mi-Careme.6 23. La prevision de Robinet si fut prouvle exacte, car Amphi tryon ^ joule jusqu'au 18 mars, fit une moyenne honorable de 800 livres.7 Dans le Prologue nous voyons "Mereure sur un nuage, la 8 Nuit dans un char, train! par deux chevaux". A la fin de la piece, Mereure vole dans le ciel et Jupiter fait son ap parition dans une nue. Mise en scene pourtant simplifile depuis 1'Idition de 1682 ou. Jupiter apparalt "dans une nue, sur son aigle arm! de son foudre, au bruit du tonnerre et des eclairs".9 Que la nule flit en bois ne semble avoir rien enlev! a 1'enchantement. Certains prltendent au'Amphitryon n'est qu'une longue allusion aux amours tout nouveaux de Louis XIV et de La Mar quise de Montespan. La piece fut crlle, peut-ltre mime joule, respondent d'autres, avant la liaison officielle. Sur cette pollmique, M. Adam eonclut de la maniere suivante: "Si done Moliere a pensl a Madame de Montespan, c'est seulement en ce sens que le seigneur Jupiter n'est point vertueux, que l'on sait les amours qu'il fait a la belle, et qu'apres tout il lui fait beaucoup d'honneur."1^ Certains ont vu dans la piece une louange de Louis, avec un Moliere qui soutient Louis denigrl: Les poetes font a leur guise: Ce n'est pas la seule sottise Qu'on voit faire a, ces Messieurs-la (w.39-44). D'autres trouvent un reproche direct a. 1'ingratitude de Louis a son insu, dans les paroles de Sosie: "Sosie a quelle servitude/Tes jours sont-ils assujettisl"(w.166-7) Qu'il s'agit de reproches ou de louanges diriges vers louis, 24 ceci ne nous semble ajouter aucunement aux merites de la piece. ' Moliere base son Amphitryon sur les Elements essentiels de la legende, mais chez lui les dieux sont plus humains que divins. Mereure, perch! sur un nuage se fait gronder pour sa posture nonchalante. II se sent "las" et la Nuit remarque: . . . il faut sans cesse Garder le decorum de la divinite. II est de certains mots dont 1'usage rabaisse Cette sublime qualit! Et que, pour leur indignite, II est bon qu'aux hommes on laisse.(w.13-18) Mereure s'eloignera de la dignit! divine pour partager les defauts humains. M. Rigal voit en Jupiter encore un Dieu mais surtout un courtisan du dix-septieme siecle et un bel esprit. Voir en Jupiter rien qu'un galant precieux serait trop limiter ce personnage car, Moliere nous presente un Jupiter profonde-ment humain. la distinction qu'il fait entre epoux et amant est en fait celle qu'il voudrait que fasse Alcmene entre Am phitryon et lui-meme. II voudrait: Qu'a votre seule ardeur, qu'a ma seule personne, Je dusse les faveurs que je recois de vous. Et que la qualite que j'ai de votre epoux Ne fit point ce qui me les donne (w.573-6). Laissant tomber ce masque divin pour reveler un souci tres humain il aimerait: Que le mari ne soit que pour votre vertu, Et que de votre coeur, de bont! revltu, 1'amant ait tout 1'amour et toute la tendresse. (w.605-7) Vers, sans doute, reperes par Boileau qui blamait, "les ten-dresses de Jupiter envers Alcmene, et surtout cette scene ou ce Dieu ne cesse de jouer sur le terme d1epoux et d'amant".1 25. Cette distinction verbale est une technique precieuse mais qui ne restreint pas sa portee g&ierale. Giraudoux eloigne de trois siecles du courant precieux mais precieux a sa facon eut recours a cette mime distinction linguistique pour insis-ter sur le desir de Jupiter de connaltre des joies purement humaines. Aussi avons-nous 1'impression que Jupiter joue son rdle pour lui-meme quand, a. genoux, il demande grace a Alcmene. Pour vous la demand er je me jette a genoux Et la demande au nom de la plus vive flamme, Du plus tendre amour dont une ame Puisse jamais bruler pour vous (w.1360-3). Mercure a deja. explique" que Jupiter sait sortir "tout a fait de lui-mlme/Et ce n'est plus alors Jupiter qui paralt"(w.88-92). Nous voyons en tete-a-tete avec Alcmene un Jupiter qui est tel-lement sorti de lui-meme qu'il a oublie" sa veritable identite. II voudrait etre aime en tant qu'homme. Sosie ne voit pas en lui une divinite omnipotente. Il plaisante mime a son insu: "Le seigneur Jupiter sait dorer la pilule"(v.1913)• Nous ne nous effrayons pas devant le Jupiter de Moliere. 1'element surnaturel de la piece se fait remarquer sur tout par son absence, les coups de foudre de Jupiter semblent Itre conserves pour la forme, cet element gardant une raison d'ltre purement theatrale chez Moliere. Le c8te" spectaculaire l'emporte de loin sur 1'element miraeuleux. Alcmene et Amphitryon sont de jeunes epoux. Alcmene est fiere de la gloire de son mari mais cette gloire prend pour elle la seeonde place. Son amour vient en premier lieu: . . . de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur, 26 Quelque part que l'on ait a cet honneur supreme, Vaut-il ce qu'il en coute aux tendresses d'un coeur Qui peut, a tout moment, trembler pour ce qu'il aime. (w. 561-4) Moliere dans la peinture du personnage d'Alcmene se montre psychologue perspieaee. Jupiter en Amphitryon et soucieux de reconciliation avec Alcmene excusera comme rail-lerie l'elan desesper! de son mari* C'est 3usternent ce qui offense le plus la douce et romanesque Alcmene: "Des veri-tables traits d'un mouvement jaloux/Je me trouverais moins blessee. "(w.1274-5) • Rejetant les subtilites de Jupiter, elle se montre blessee au vif dans sa vanite feminine, nourrissant ce d!sir si humain de provoquer la jalousie chez celui qu'elle aime: "laissez: je me veux mal de mon trop de faiblesse.H(v.1421). Amphitryon partage la simplieite rafralchissante des idees de sa femme sur l'amour. II est perplexe devant la froideur de l'accueil d'Alcmene car: lorsque l'on aime comme il faut, le moindre eloignement nous tue, Bt ce dont on cherit la vue Ne revient jamais assez tdt.(w.872-5) C'est un gentilhomme, feru de son honneur mais aussi un mari jaloux: "Ma jalousie a tout propos/Me promene sur ma disgrace."(w.1462-3). L'intensite de son amour pour Alc mene rend le conflit qui dedhire Amphitryon d'autant plus emouvant: "le deshonneur est sur, mon malheur m'est visi ble, /Bt mon amour en vain voudrait me 1 'obscurcir."(w. 1052-3) • En tant que jeune epoux, il lui est important de faire valoir son autorite sur sa femme, d'ou son trouble intense quand Sosie lui revele la presence de Jupiter aupres d'Alcmene: 27 En quel trouble cruel jette-t-il mon espritI Et si les choses sont comme le traltre dit Ou vois-je ici mon honneur et ma flamme?(w.1559-62) C'est a de tels moments qu'Amphitryon d£chire" devant 1'im possibilite de trouver en lui-mlme une solution qui puisse satisfaire a son honneur et a son amour touche au tragique. Avec Sosie, personnage principal chez Moliere, le co mique prend tout son essor. Moliere a utilise" avec habile-te" le theme du dedoublement. la confrontation de Sosie avec lui-mlme a lieu deux fois. Dans la seconde de ces scenes nous ne voyons pas le Sosie plein de bravoure de la premiere. II connait deja la sev£rit& de Mereure: "Sosie epargne un peu Sosie/Et ne te plais point tant a. frapper dessus toi." (w.1752-4). Pourtant il lui reste un peu de courage mais qui disparaltra progressivement au cours de la scene. D'abord, il propose a Mereure: "Faisons en bonne paix vivre les deux So-sies"(v,1766). Devant 1 *intransigeance de Mereure il lui cede peu a peu: "Je serai le cadet et tu seras l'aine'" (v.1770), et encore: "Souffre qu'au moins je sois ton ombre" (v.1774), et ensuite: "Je te serai partout une ombre si sou-mise,/Que tu seras content de moi"(w.1776-7). Les coups de Mereure provoqueront la capitulation finale de Sosie: Non, ce n'est pas moi que j'entends Et parle d'un vieux Sosie Qui fut jadis de mes parents, (w.1786-90) Le mouvement de cette scene forme un 4cho exact de la progression dans la scene ou Sosie fait pour la premiere fois la rencontre de son double. Des le dlbut, Sosie s'adresse 28 comme s'il parlait a un autre: "Sosie a quelle servitude/ Tes jours sont-ils assujettisJ "(w.166-7). A partir d'ici il eommencera a jouer son roxe. Au Sosie peureux il substi-tuera un Sosie courageux. Par la suite le rdle que jouera Sosie sur scene sera triple, car il joue le Sosie heros qui transmet le recit de bataille a Alcmene, aussi Alcmene et le vrai Sosie qui commente la promesse du heros: "Comment se porte Amphitryon?" "Madame, en homme de courage Dans les occasions ou. la gloire 1'engage." (Port bien. belle conception:) (w.214-17) Sosie est tout a. son nouveau rdle dans son monde d'illusion quand il est brusquement ram en e a la realite" au beau milieu de son discours: "Le corps d'armee a peur/J'entends quelque bruit, ce me semble. "(w. 259-6©). Cette scene, comique en elle-meme, nous prepare pour la scene suivante ou le Sosie hlrolque, fictif, se presente en la personne de Mercure. "De 1'illusion comique nous pas-12 sons a. la realite comique." Sosie, qui a voulu tromper les autres n'a reussi qu'a. se tromper lui-meme, provisoire-ment. Pourtant il ne laisse pas tomber tout de suite le masque: "Si je ne suis hardi, tachons de le paraltre."(v.305). Mais le defaut que Sosie avait su cacher dans la scene prece dent e delate dans la confrontation avec Mercure. Ce jeu de 1'illusion et de la realite" entre ce qu'est Sosie et ce qu'il voudrait Itre pose un probleme qui mene loin car il correspond a. une question que l'homme se pose en termes differents a travers les siecles. N'y a-t-il pas une difference radicale entre le moi social et le moi inconscient? Kyo, dans La Condition Humaine p0Se la meme question, "Mais 29 moi, pour moi, pour la gorge que suis-je? Une espece d'affirmation absolue, d*affirmation de foul Une inten sity plus grande que celle de tout le reste. Pour les autres, je suis ce que j'ai fait."13 Dans son theatre, Anouilh abordera le meme probleme: faut-il se livrer a cette manipulation dangereuse qui eonsiste a. gratter la surface pour penetrer jusqu'a la realitl sous la mince couche des apparences? Le traitement du probleme devient plus frappant au theatre. Des que l'on transports l'homme sur la scene, le personnage devient d'autant plus ambigtt que, comme Sosie, il se dldoublait dlja. Avec Moliere nous voici plongls une fois de plus dans un des problemes essentiels de la vie. Par souci de garder l'unitl et de crier en meme temps un Iquilibre qui manque chez Plaute Moliere inventa un per sonnage exterieur a la legende, celui de Cleanthis, femme de Sosie. Cette crlation donne lieu a. des scenes scabreu-ses et spirituelles, qui font contrepoids avec les scenes touchantes souvent quasi-tragiques entre Amphitryon et Alc mene. Apres ce ton lleve de l'echange Alcmene-Jupiter, vient Cleanthis, en colere de voir partir son epoux (Mereure dl-guisl en Sosie): Regard e, trait re, Amphitryon, Vois combien pour Alcmene il etale de flamme Et rougis la-dessus du peu de passion Que tu temoignes pour ta femme. (w.644-7) Comme Alcmene, Cleanthis est une Ipouse fidele, mais presque malgrl elle: "Ah que dans cette occasion,/J'enrage 3©. d'etre hormete femme"(w.687-8). L'emotion de la scene ou Amphitryon dleouvre l'infidexite d'Alcmene s'enehalne sur celle ou Gl!anthis reproehe a son mari sa froideur dans l'entretien prec!d£: "Bt lorsque je fus te baiser/Tu de-tournas le nez et me donnas l'oreille."(w.ll21-2). Sosie s'excuse: "J'avais mange" de l'ail et fis en homme sage/ De detourner un peu mon haleine de toi"(w.ll25-6). En-suite il se justifie ainsi de sa soi-disante evasion de la veille: Les mtdecins disent, quand on est ivre, Que de sa femme on se doit abstenir, Bt que dans cet etat il ne peut provenir Que des enfants pesants et qui ne sauraient vivre(w.1160-3) De cette facon Moliere fit deux actions paralleles. D'un edte" le couple Alcmene-Amphitryon, trouble par les inter ventions de Jupiter et de l'autre Sosie et Cleanthis brouil-les par 1'intrusion "de Mercure. Rapprochement et eloignement en meme temps dans ces deux actions, car si Jupiter poursuit, Mercure est poursuivi. En accord avec la nature fantasque du sujet meme, Mo liere sut maintenir le c6te irre*el en melangeant sagement le burlesque a. une fantaisie pottique. M. Romain Rolland qualifie ainsi la piece, "Amphitryon est une musique a soi seul."14 Un exemple du genre d'envolee poetique auquel se livre Moliere se trouve dans le prologue quand Mercure demande a. la nuit de prolonger sa course pour favoriser les amours de JupiterI Que vos ehevaux, par vous au petit pas re"duits Pour satisfaire aux voeux de son ame amoureuse 51. D'une nuit si delicieuse Passe la plus longue des nuits Qu'a ses transports vous donniez plus d'espaoe, Bt retardiez la naissance du jour. (w. 112-7) Cette fantaisie se reflete dans la forme choisie. Quoique chez Rotrou on ne retrouve pas la gravite" de Plaute, il a pourtant gardl ce caractere mixte de la piece. Tandis que Rotrou ecrivit sa piece en alexandrins, Moliere utilisa le vers libre. Moliere en renoncant a. l'alexandrin insista sur le otti fantaisiste de l'histoire. Un monde ou regne la fantaisie est mieux evoque par le lyrisme du vers libre. Piece pleine de jeux de mots, de comique verbal: Mer eure dit a. propos de Jupiter J "C'est agir en Dieu qui n'est pas blte"(v.79), et: "les bites ne sont pas si bites que l'on pense."(v.108). Ces paroles de Sosie sont devenues llgendaires: "le veritable Amphitryon/Est 1'Amphitryon ou l'on dine*"(w.1703-4). De la. le mot Amphitryon est utilise 15 % dans le sens de "qui donne un repas". Moliere devient de nouveau forgeur de mots: "Bt l'on me dis—Sosie enfin/ comme on vous dis—Amphitryonne.''(w.1860-1). le mot Sosie a pris depuis Moliere la definition de double d'une personne. dans son 6tu.de sur Moliere, Monsieur Tilley,yvoit dans la fantaisie verbale et le vers libre une sorte de camouflage. Emportes par le lyrisme de la forme nous oublions, prltend-il, l'immoralite du fond. II s'agit bien d'une legende immorale ou. l'adultere reste im-puni. Mais Moliere fit preuve de grande habileti dans le traitement du denouement car, contrairement aux Anciens, il en questionne la morality. Jupiter lui-mlme prononce les paroles: "Un partage avec Jupiter/N'a rien du tout qui dl-32 shonore."(w. 1898-1900). Alcmene et Amphitryon sont ab sents pendant cette derniere scene et le tout dernier mot est a Sosie qui passe un jugement Equivoque: Le grand dieu Jupiter nous fait beaucoup d'honneur, Et sa bont! sans doute est pour nous sans seconde; . • . Sur telles affaires, toujours Le meilleur est de ne rien dire.(w. 1934-5, 1942-3) II se degage de la piece de Moliere une unite de ton et d'action dramatique. En enlevant la naissance d'Hercule il enleva la source d'interlt secondaire, faisant du 1 Acte 1'exposition, passant dans le second par des peripe-ties creant une intensite qui monte jusqu'au moment de la confrontation des deux Amphitryon pour aboutir au denoue ment, 1' apparition du "deus ex machina". Cette piece non sans nuances tragiques appartient au domaine du comique et de la fantaisie. La symetrie th!atrale est atteinte par la creation d'un autre personnage qui met 1'action sur deux plans. Par 1'opposition entre les deux groupes Moliere ar rive aux effets comiques les plus remarquables. La distance entre humains et dieux se r!treeit: "Descendant de leur pi!destal solennel, les personnages gagnent en saveur ce 16 qu'il perdent en grandeur." La base meme de la legende fournit un element que Moliere a exploit! a fond pour faire ressortir le jeu de 1'illusion et de la r!alit!s "Dual vi sion, quintessence of comedy, is the be all and end all of 17 Amphitryon." Moliere met en question la decision des dieux, eonstituant une satire irreverencieuse des divini-t!s mythologiques. Cette piece cr!!e pour divertir, sou-leve en fin de compte des problemes profonds sur l'existence 33 meme* En 1929 fut present! pour la premiere fois 1'Amphi tryon 58 de Jean Giraudoux. Sujet rev! pour cet Ecrivain dont la creation litteraire prend pour base le dlchirement entre l'humanite et le cosmos: philosophie qui se dlgage de ses romans aussi bien que de son theatre. Dans Suzanne  et le Pacifiaue une Icoliere qui rive d1Evasion se trouve naufragee sur une ile du Pacifique ou. elle decouvre la vie du cosmos mais qu'elle abandonnera pour retourner a Bellac rejoindre la societe" des hommes. Edmee du Choix des Elves quitte son foyer a la recherche d'une plus grande paix mais elle rentre par la suite dans la vie humaine. le meme souci de s'echapper du quotidien poussa Jerome Bardini a. renoncer a sa vie bien ordonnee pour partir a la recherche de l'ab-solu. Vu son mepris du quotidien, son attirance vers le rapprochement de la vie humaine et de la vie cosmique, Gi-raudoux ne pouvait pas ne pas Itre attire" par cette legende ou dieux et hommes se confrontent sur la scene. C'est avee Amphitryon 58 que les dieux font leur apparition dans le theatre de Giraudoux. le personnage le plus important chez Giraudoux est Alc mene, ear c'est a. trayers elle qu'il lance son cri d'amour pour l'humanite. Alcmene, aimant les choses simples de la vie, amoureuse de son mari, jalouse de tout: "Ne te tourne 18 pas ainsi vers la lune. Je suis jalouse d'elle." "Com ment! Tu t'es rase? On se rase maintenant pour aller a la guerre?H(P32). "Avoue-le, tu vas combattre les Amazones." 34. Bile pourra recevoir en ami e presque, la guerre qui lui en-leve le souci de rivales inconnues, Itrangeres, ou dlesses. Alcmene, ""blonde, grasse a. point"(P76), sert de mediatrice entre l'homme et le cosmos. Bile dupe l'homme avec le dieu et le dieu avec l'homme. Mais comme Giraudoux, elle opte pour l'humanite. Bile doute de l'efficaeitl des dieux qui n'ont pas su tout faire. Aux sept couleurs de l'arc-en-ciel crlles par Jupiter elle prefere celles du teinturier, le mordore, le pourpre, le vert lizard. Aux yeux d'Alcmene la crlation divine est ratle: "Je n'ai pas a nourrir de reconnaissance splciale a Jupiter sous le prltexte qu'il a cri! quatre lllments au lieu des vingt qu'il nous faudrait."(P86) Ce qui 1'attache a la terre c'est son cdt! Iphemere. 1'!-ternit! ne la tente pas: "Ce que je serais crevassle au fond de l'!ternitl."(P89)• le bonheur que connait Alcmene est un bonheur humain. Bile accepte sa condition humaine avec tout ce qu'elle comporte: "Je ne crains pas la mort. C'est l'enjeu de la vie."(P89). Au fils hlroique que lui propose Jupiter elle prlflrerait un fils "faible, gemissant doucement, et qui ait peur des mouches"(P92). Quand Mereure vient lui annoncer l'arrivle de Jupiter pour partager son lit elle s'esquive en insistent sur ses imperfections trop humaines. Elle a une dent de trop, elle est peu dlvelopple en amour, elle se hale affreusement l'ltl. Alcmene ferme les oreilles au chantage de Mereure, elle ne changera pas d'avis, car elle aime Amphitryon. Par 1'intermldiaire d'Alc mene, Giraudoux plaide pour la libert! humaine: l'homme a le droit d'installer sa propre vie dans l'univers. 35 Alcmene parvient meme a convaincre Jupiter qui se de mande si apres tout la condition des dieux est preferable, le Jupiter de Giraudoux se deVSt de sa divinitl. Pour aper-cevoir 1'ombre d'Alcmene il "perd une nuit au milieu de cac tus et de ronces"(P8). Jupiter dedapprouve la facon dont Mercure envisage la prise d'Alcmene: wJe manquerais ainsi le plus beau moment de l'amour d'une femme ... Le consente-ment"(P16). II partage le rive du Jupiter de Moliere: "Un dieu aussi peut se plaire a Itre aime pour lui-meme"(P53)• II s'applique a adopter des attitudes humaines. Les traits superficiels, les yeux, la peau sont vite acquis mais il 6-prouve de la difficult! a, eapter cette impression de change ment. II se trompe de rythme. Mercure lui reproche d'aller trop vite: "Je vois vos cheveux pousser, vos ongles s'allon-ger, vos rides se creuser"(P58). Bnsuite, il tombe dans l'exces inverse et aequiert le rythme des poissons. Jupi ter dans toute sa puissance se bute a 1'impossibilite de se rendre humain. Apres sa nuit avec Alcmene il se rattache de plus en plus a la vie humaine. II a maintenant un pli vertical entre les sourcils: "Cette ride m'appartient et je sais maintenant d'ou les hommes les tirent ces rides qui nous intriguaient tous, de 1'innocence et du plaisir"(P97). Jupiter commence a eroire au bonheur humain: "Mercure, l'humanite n'est pas ce que pensent les dieux"(P98). II aime Alcmene d'un amour humain. II rive de: "Dejeuner en face d'elle, je parle mime du petit dejeuner, lui ten-dre le sel, le miel."(P100). ieda explique a Alcmene: "Ce 36 qu'il aime en vous c'est votre humanit!"(P148). II en vient a envier son sort, et paradoxalement c'est quand il prend la forme humaine qu'il se sent le plus fort. Pourtant s'il avait aime seulement Alcmene il aurait pu facilement s'arranger pour Itre son amant sans consulter Amphitryon. Mais Jupiter aime Amphitryon aussi bien qu'Alc-mene. Ils representent pour lui tout ce que l'humanite' a d'enviable; le couple ideal lie par un amour pur: "J'aime votre couple. J'aime, au debut des eres humaines, ces deux grands et beaux corps sculptes a 1'avant de l'humanite" comme des proues"(P192). Amphitryon se joint a Alcmene dans son amour de l'hu manite. Ce guerrier glorieux n'a remporte qu'une victoire, n'a tue qu'un ennemi, simple soldat anonyme qui a laisse a. Amphitryon le souvenir "d'un pauvre sourire respectueux"(P39) sur des levres sanglantes. Le bonheur d'Amphitryon aussi re pose sur une vie calme, aux cOtes de sa femme. II dit a Alc mene: "Moi qui mange avec moins de plaisir si tu te sers d'une cuiller quand j'ai une fourchetteH(P184). II evoque cette vie sans accrocs qu'il mene avec Alcmene: "Comme la vie est douce qui s'eeoule ainsi sans jalousie et sans risque, et doux ce bonheur bourgeois"(P160). Aimant Alcmene plus que sa vie, il ne consentirait jamais a la livrer a Jupiter; il pr&fererait "cette autre formality, la mort"(P192). Giraudoux nous montre ainsi deux individus faisant face aux dieux et uhis par 1'amour. Un couple qui s'aimerait d'un amour sincere sauverait le monde. Giraudoux evoque une situation semblable dans La Guerre de Troie N'aura pas 37. Lieu. Si Hllene et Paris s'ltaient aimls la guerre n1au rait peut-ltre pas eu lieu et mime si elle avait eu lieu, elle aurait eu lieu pour quelque ehose. Alcmene et Amphi tryon, unis depuis le fond des ages le resteront Iternelle-ment pour Giraudoux: "Nous vivrons heureux dans notre pa lais, et quand l1extreme vieillesse sera la, j'obtiendrai d'un dieu, pour la prolonger, qu'il nous change en arhres, comme Philemon et Baucis"(P 46 ). Ils attendent ensemble la descente de Jupiter, prlts avec leur refus. La pire punition que Jupiter puisse infliger serait de faire d'eux "des Itres difflrents, un de ces couples cllebres par leur amour mais separes par leur race plus que par la haine, un rossignol et un crapaud, tin saule et un poisson"(P184). Chez Giraudoux nous voyons peu Sosie. II ne fait que deux apparitions au 1 et au 3 actes quand il arrive a-vec le U?rompette pour faire sa declaration aux Thebains; evenement quotidien exige" par Amphitryon. Sosie n'est ja mais developp! comme personnage en soi, ne tient aucune place dans le deroulement de 1'intrigue. Giraudoux s'en sert comme porte-parole de ses sentiments pacifistes: "Quoi de plus beau que la paix? Quoi de plus beau qu'un general qui vous parle de la paix?H(P22) Par Sosie, Giraudoux ex-prime son horreur de la guerre: "II est bon au lieu de re-prendre l'echelle des assauts, de monter vers le sommeil par l'escabeau des dejeuners, des diners, des soupers, de pouvoir entretenir en soi sans scrupules la tendre guerre civile des ressentiments, des affections, des reves"(P23)» La seconde scene ou. apparait Sosie forme avec son ani-38. mation un contraste avec la simplicity des tete-a-tlte des autres scenes. Sosie se mile avec Eclisse, nourrice d'Alcmene, et le Trompette a la foule, et a;)oute ses com-mentaires a ee qui se passe. Sosie va faire une declara tion sur la fidexite des epouses en temps de guerre, mais la declaration est coupee court par Bcliss!, "Silence, te dis-je, ycoute". Dans la replique de Sosie la fantaisie de Giraudoux perce de nouveau, "Bcouter ton silence, c'est neuf"(P164). Une voix celeste intervient pour annoncer la naissance d'Hercule. Les proclamations de la voix celeste sont ponctuees des commentaires de Sosie; d'Bcliss! et des "Oh, Eh, Ah" de la foule. Scene ou se mexangent le miracu-leux et la naivete des reactions du peuple et qui rappelle le rdle du choeur grec. On diseeme dans la piece de Giraudoux trois plans. II y a les dieux, Alcmene et Amphitryon, et les autres. Gette derniere categorie se compose des etres ordinaires, nalfs, superstitieux, des Eclisse, des Sosie. Le jeune couple est l'exite de l'humanite, les exus qui, ayant un sens po!tique plus affine que le monde grossier qui les entoure, sont choisis pour agir en intermediaire entre 1'humanity et les dieux. Les dieux se rapprochent de l'humanite mais malgre la tentation qu'eprouve Jupiter de s'humaniser, sont destines a. rester a, part. Nous sourions plus que nous ne rions de l'oeuvre de Giraudoux car son esprit repose sur une jonglerie ver-bale intellectuelle, faite de jeux de mots et d'antithe ses. L'antithese du theme mime, celui d'Alcmene, femme 39 fidele, qui accouehera de 1'enfant de Jupiter, se reflete dans ee style qui se balance entre le langage grandiose des dieux et le langage prosalque des hommes. Voici la descrip tion de l'aube de Mereure: "Nous sommes au coeur de l'ete et il est sept heures du matin. La grande inondation du jour s'ltale, profonde de milliers de lieues, jusque sur la mer, et seul entre les cubes submerges de rose le palais reste un cone noir"(P74), et celle de Llda de sa prise par Jupiter "caressle soudain par autre chose que par ces ser pents prisonniers que sont les doigts, ces ailes mutilles que sont les bras; prise dans un mouvement qui n1etait plus celui de la terre mais celui des astres, dans un roulis !-ternel"(P139). Voici par contre l'affolement d'Eclisse" qui pense que Jupiter a pris la forme d'une abeille pour prendre sa maltresse: "C'est elle, c'est lui, veux-ge dire, lui en elle, en un moti Ne bougez pas, maitresse, je vous en sup-plie! 0 salut, abeille divine. Nous te devinons."(P114) Si Giraudoux a qualifie" sa piece de comedie, c'est parce qu'il fait une distinction particuliere entre come"-die et tragedie. Dans la tragedie, Giraudoux voit des Itres accables par le destin. Cette piece constitue une tentative pour delivrer l'homme de la fatalite", representee par les dieux, pour nous purger de la hantise du tragique. le de nouement n'est pas tragique, l'humanite" ayant fait un pas en avant. Alcmene a refoule le destin pour sortir vainqueur. Nous assistons a une demystifieation des superstitions mytho-logiques, des idees conventionnelles de la fatalite. Jupiter a une facon de parler a Alcmene et une autre fagon de parler 40. au peuple. En annoncant la naissance d'Hereule aux The-bains, il parle a leur croyanee aveugle dans le destin, mais en parlant avec Alcmene, il accepte de renoncer a cette nuit officielle. la legende est en regie, les person nages se derobent aux lois fatales, l'histoire sera regime "par des compromissions, comme il convient aux hommes"(P218). Les dieux n'auront qu'a. disparaitre quit tant Hce couple que l'adultere n'effleura et n'effleurera jamais."(P220) Pourtant mime si la satisfaction de Jupiter est incom plete, Alcmene a effectivement trompe son mari avec le dieu, mais avec le dieu deguise" en Amphitryon. En plus Amphitryon 1'ignore. L'infidelity d1Alcmene semble attenued car elle est coupable dans la mime mesure que l'est Amphitryon. Quand L4da accepte de eoucher avec Jupiter a la place d'Alemene, elle ne recevra point Jupiter mais Amphitryon. Amphitryon et Alcmene sont a la fois innocents et coupables, et le rideau tombera sur l'image de 1'union d'Alemene et Am phitryon. L'harmonie regne. II s'est etabli la paix entre hommes et dieux. Peu importe si cette paix est fondle sur un malentendu. Giraudoux en partant de la legende d'Amphitryon a tis-se sa mythologie personnelle. Le message qui ressort de la piece est la redemption de l'homme par l'homme. En enlevant aux dieux leur divinite exterieure, en nous montrant les im perfections des creations de Jupiter il s'en degage une hu-manite d'autant plus enviable. Les changements a la legende apportes par Giraudoux tendent vers cette fin. Les dieux s'humanisent, Sosie cede la place a Alcmene, le peuple a 41. cette !lue raise en place pour servir d'intermediaire. De puis Plaute a travers Moliere nous avons vu les dieux s'ap-proeher de plus en plus des hommes, pour arriver chez Girau doux a envier le sort des hommes, de sorte que nous n'avons plus 1'impression que ce sont les hommes qui ont "besoin des dieux, mais les dieux qui ont besoin des hommes. Henri Clouard a dit: "le theatre de Giraudoux a de la grandeur. S'il prend des points de depart au niveau de n'importe quel spectateur ou dans 1'acquis elassique le plus us! il s'&Leve en moins de deux heures jusqu'aux problemes de la condition. humaine."19 Dans Amphitryon 58. piece remplie de fantaisie et de contradictions, Giraudoux ne cherche pas a nous Iblouir par son style qui n'est pas une fin en soi mais un moyen d'at teindre cette fin, car pour Giraudoux, "pour traduire une rea-lite le chemin le plus court n'est pas la ligne droite de \ 20 1'expression, mais la ligne courbe de 1'image qui suggere". Par cette ligne courbe il revele son message, de paix, d'ami-tie, d'amour. Moliere et Giraudoux ont trait! la mime legende a par tir de la tragi-comedie de Plaute qui suscite le rire sans mettre en question la volonte divine. Depuis Plaute les dieux sont devenus moins divins. le denouement mis en ques tion par Moliere reste ambigu chez Giraudoux. la comldie de Moliere devient fantaisie chez Giraudoux. TJn sujet mytholo-gique a l'avantage de presenter un theme tout fait a partir duquel le r8le principal de l'lcrivain sera de 1'adapter se lon ses d!sirs. Bt voila justement ce qu'ont fait Moliere et Giraudoux. Dans une entrevue avec Kenneth Tynan de l'Ob-42 server, M. Sartre a dit, "At bottom I am always looking for myths, that is subjects so sublimated that they are recognisable to all without minute psychological details". Moliere a trouve" en Amphitryon un theme sublime qu'il a utilise d'abord pour repondre a ses besoins theaVtraux; son but etant de divertir, il a profit! du paradoxe de cette situation ou les dieux se d!guisent en hommes pour faire ressortir les Elements comiques. Cette legende ripond parfaitement a un des themes de base du theatre de Moliere, celui de 1'opposition entre la realite" et les apparences, qu'il fait ressortir avec le dldoublement de Sosie et d'Amphitryon. Nous voyons ce mime jeu dans entre autres le personnage de Tartuffe, de M. Jour-dain, d'Argan; ce d!c<alage entre ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent paraftre. Dans Amphitryon ce dedoublement est pous se" encore plus loin quand nous voyons Sosie confront! en chair et en os par l'image herolque qu'il a cr!!e de lui-mlme. Tout homme ne se pose-t-il pas les mimes questions sur son identite? Cette l!gende correspond !galement aux gofits de Girau doux pour qui le th!atre est un lieu d' enchantement ou. ac-teurs et public doivent Itre transported au dessus de la vie courante. Elle lui fournit en plus la possibility de monter sur scene le combat entre les divinites et l'ordre humain. Ce theme qui repose sur des donneds des plus in-vraisemblables correspond a. 1'imagination de cet ecrivain qu'on a nomme" archi-magicien, enchanteur, sorcier du bonheur. 43 Si nous acceptons que le mythe soit la negation de tout ce qui est rlaliste et familier, il est inevitable qu'il se erle a. 1'usage du mythe un Element de distance entre 1* oeuvre thlatrale et le public, conferant une impression d'elevation et d1universality a l1oeuvre. le genie de Moliere et de Giraudoux est tel qu'ils ont su garder 1'equilibre entre le monde humain, Moliere par le personnage de Sosie et l'lll-ment comique, Giraudoux par celui d'Alcmene et son amour pour 1'humanity et le monde du mythe qui evoque les prob-lemes de l'homme, son rdle et son identity. 44 Qhapitre I Amphitrvon—NQTES Plaute, "Amphitryon," Theatre Complet des Latins, ed. J.B. Leved (Paris: Ed. A.Chasseriau, 1820), 1.17. G. Norwood, Our Debt to Gfreece and Rome: Plautus and  Terence (New York! Cooper Sq.Publishers Inc., 1963), p.55. 3Ibid., p.5. 4Cite dans ibid., p.17. 5J. Audiberti, Moliere (Paris: Ed. Arche, 1954), p.58. 6Cit£ dans P. M&Lese, introd. Amphitryon de Moliere (Lille: Librairie Giard, 195.0), p.14. A. Adam, Histoire de la Litterature Francaise au j_feaie  Siecle (Parisi Ed. Del Duea, 1949-56), III, 367. Moliere, "Amphitryon," Theatre Complet. ed. Jouanny (Paris: Ed. Gamier, 1962), II, 117. 9Ibid., p.890 (Note de l'eMiteur). 1GA. Adam, p.365. ^•Cite* dans Moliere, p.885 (Note de lMditeur). D. Romano, Essai sur le Comique de Moliere (Berne: Ed. A. Francke, 1950), p.105. 13A. Malraux, La Condition Humaine (Paris: Ed. Gallimard, 1946), p.46. 14Cite dans, A. Tilley, Moliere (Cambridge: Cambridge Un. Press, 1936), p.194. 15Git! dans Moliere, p.890 (Note de lVeMiteur). l6P. Me*lese, introd. Amphitryon de Moliere (Lille: Librairie Giard, 195.0), p.22. 17R. Fernandez, Moliere (New York: Hill and Wong, 1958), p.169. 18J. Giraudoux, Amphitryon 38 (Paris: Ed. Grasset, 1937), p.32. 19H. Clouard, Histoire de la Litterature Francaise de 1915 a.  I960 (Paris: Ed. Albin Michel, 1962), pp.191-2.' 2GJ. du Genet, J. Giraudoux (Paris: Ed. Jean Vigneau, 1945), p«56. 45. CHAPITRE II La Llgende d'Oedipe Le mythe d'Oedipe qui tua son pere et epousa sa mere est l'un des themes fondamentaux de la tragedie grecque, et qui a servi de point de depart a de nombreuses oeuvres. C'est la piece de Sophoele, consideree par Aristote comme le modele de la tragedie^qui a servi d'inspiration aux Icrivains ulterieurs. Chez Sophoele, l'oracle annonce a Lalos, roi de Thebes, que 1'enfant qu'il aurait avec la reine Jocaste assassine-rait son pere et epouserait sa mere. L'enfant aussitftt n! est abandonn! sur le Mont Citheron mais trouve par un ber ger qui l'emporte chez Polybe, roi de Corinthe, qui l'adopte. Oedipe a son tour consulte l'oracle qui predit qu'il commet-tra parricide et inceste. Il s'enfuit; en route pour Thebes il rencontre et tue Lalos, resout l'enigme du Sphinx, est nomm! roi par les Thebains et epouse la reine veuve. Pour chasser la peste descendue sur la ville, l'oracle proclame qu'il faut que les Thlbains se purgent de leur culpabilite. Oedipe, decide" a. trouver le criminel, dlcouvre que c'est lui-mlme. Confront! par la verit!, Jocaste se tue, Oedipe se creve les yeux et demande la mort ou l'exil. Le theme principal de la piece de Sophoele est la re cherche de la verit!. Au d!but le choeur des sages de Thebes supplie Oedipe d'intervenir pour les dlbarrasser du fleau qui d!cime la population: "Thebes, prise dans la houle, n'est plus en etat de tenir la tlte au-dessus du flot meurtrier. La mort la frappe dans les germes ou se forment les fruits 46. de son sol, la mort la frappe dans ses troupeaux de boeufs, dans ses femmes, qui n'enfantent plus la vie.""1' la quite d'Oedipe a dlja, commence" car il avait envoy! Orion consulter l'oracle de Delphe. Aux supplications des pretres s'ajoute la voix de Creon qui rapporte les paroles de l'oracle. le fleau ne partira qu'une fois lfassassin de lalos trouve" et chatil. II incombe a, Oedipe de rendre clair ce qui reste obseur, non seulement dans l'interlt genlral mais dans son propre interSt. I'assassin pourrait frapper de nouveau et, "lorsque je defends lalos, c'est moi-mlme aussi que je sers." (P214). Paroles dont l'ironie ne sera devoille que progres-sivement. Oedipe, tel que nous le presente Sophoele, est pousse" par le desir de savoir la verite" sur l'assassinat de lalos. Ce ne sera que peu a peu que le sentiment de culpa-bilite" s'insinuera dans son esprit. le tragique dans Oedipe Roi releve non pas du fait que nous assistons au proces et a la punition d'un assassin mais de ce que c'est ce meme homme, en toute innocence de cause, qui met en marche la machine qui apportera sa propre condam nation. C'est seulement parce que la piece est construite sur une legende, bien eonnue meme a. 1'epoque de Sophoele, que cette ironie tragique est renduepossible. Car nous, spectateurs, savons ce qu'ignore au dlbut Oedipe. I'assas sin nous etant connu d'avance, ce qui nous importe est de savoir comment Oedipe fera la dleouverte de sa propre veri te. Oedipe, s'adressant aux Thebains, leur demande de lui 47. dire le nom de 1'assassin s'ils le connaissent. II plan-tera le premier clou dans son propre cercueil en prononcant sa mal!dietion: "Je voue le criminel, qu'il ait agi tout seul, sans se trahir, ou avec des complices, a user mis!-rablement, comme un miserable, une vie sans joie"(P218). Dans les verites voilees de Tiresias il ne voit qu'un complot avec Oredn pour le d!tr8ner. II accuse Creon. Si Tiresias n'a pas su designer 1'assassin au moment du meurtre, c'est parce qu'il etait aiguillonne par Creon. Jusqu'ici 1'innocence des autres est seule mise en question. Le doute ne commencera a. s'accaparer d'Oedipe que lors de sa confrontation avec Jocaste. Ironiquement c'est quand elle s'efforce de prouver a Oedipe que les oracles peuvent se tromper qu'elle seme dans la tete d'Oedipe l'idee contraire. 1'oracle avait predit, dit-elle, que Lalos serait tue par son fils. C'est quand elle donne des details jusqu'ici caches sur cet assassinat qu'Oedipe commence a voir clair et 1'ac-cable de questions—ou se trouvent ces chemins? quand a eu lieu le meurtre? comment etait lalos? de combien d'hommes etait-il aecompagne? Toute la structure de la piece tourae sur ce qui paralt invraisemblable, c'est a dire le silence de Jocaste sur la mort de son mari. II nous faut accepter la justification de Creon: "La Sphinx aux chants perfides, la Sphinx, qui nous forcait a laisser la ce qui nous Ichap-pait, afin de regarder en face le peril place sous nos yeux." (P214). D'ailleurs, ee defaut n'en etait pas un, mime aux yeux d'Aristote" puisqu'il s'agissait d'un evenement qui avait precede la piece et qui ne formait done pas partie integrante 48 de l'action. II reste pourtant a Oedipe un espoir. II interrogera le seul survivant des hommes qui accompagnaient Lalos. Cet espoir arrive comme un sursis a. la tension montante; mais passager, car la machine inexorable se remettra en marche. La legende se reconstruit avec precision. Le messager, pen-sant apporter de bonnes nouvelles vient annoncer la mort de Polybe. La tension est soutenue car Oedipe ne se rend pas entierement compte de la terrible verite meme avec le de part precipite", d!sesp!r! de Jocaste et son cri: "Malheu-reuxl malheureux! oui, c'est la. le seul nom dont je peux t'appeler. Tu n'en auras jamais un autre de ma bouche."(P253) Le dernier anneau de la ehalne est forge par le berger qui, !tant celui qui l'a emport! de la maison de Lalos, connait la parent! d'Oedipe. la reconstruction est terminee. Maltrise complete dans la construction de la pieee ou les sept parties depuis le Prologue^les rencontres succesives d'Oedipe avec Tir!sias, Cr!on, Jocaste, le messager et le berger(jusqu'a l'exode ou denouement constituent chacune un pas en avant dans la progression dramatique. Oedipe est enfin face a face avec sa verite: "Je me revele le fils de qui je ne devais pas naitre, 1'epoux de qui je ne devais pas l'Stre, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer."(P258). Scene cllebre et cit!e par Aristote comme modele, la reconnaissance • 2 Itant aecompagnee d'un revers de fortune. Le personnage d'Oedipe n'est simple qu'a premiere vue. L'Oedipe qui a liber! la ville du Sphinx en devinant ses enigmes est pr!sent! au d!but comme un roi sage et puissant 49 vers qui se tournent les Thebains. II verse des larmes sur le malheur de cette ville qui est la sienne. II semble y avoir un decalage important entre l'Oedipe juste et g!ne-reux du debut, prlt a obeir a. 1'oracle qui lui ordonnait de mourir pour son peuple et l'Oedipe parricide et incestueux de la fin. Mais la situation d'Oedipe est ambigtle en ce que comme Alcmene il est a. la fois innocent et coupable. Coupable d'avoir tu! un inconnu au croisement de trois chemins, mais innocent du crime atroce que lui attribue 1'oracle. Puisque Oedipe est puni, le dieu qui apporte la punition est-il un dieu injuste et cruel? Sophocle propose une reponse dans Oedipe a, Col one, suite d'Oedipe Roi. le dieu re*parateur y prend la place du dieu vindicatif. Dans Oedipe a Colone. Oedipe exile arrive au lieu de son repos dernier. Seul Th!-s!e assiste a. sa fin mysterieuse mais miraculeuse: Oedipe est emport! par les dieux. Mais sans chercher plus loin, est-ce que la r&ponse ne se trouve pas dans la piece mime? Car l'Oedipe de la premiere piece differe nettement de l'Oe dipe brise" et contrit de la seconde. Nous avons d!ja vu que sa premiere reaction fut de se defendre d'un assassin possible. II r!agit autant par egolsme que par altruisme. II est bizar re que cet homme naguere si dou£, ne comprenne rien aux paroles pourtant claires de Tiresias. II y voit seulement un complot de la part de Creon, homme respecte de tous et de qui le choeur prend la defense devant Oedipe: "Respecte ici un homme qui ja mais ne fut fou, et qu'aujourd'hui son serment rend sacre."(P235). Cr!on, pour qui un vrai ami a plus de valeur que la vie menie et qui sait a. la fin la culpability d'Oedipe, vient non pour l'ac-50. cabler de reproches mais pour lui amener sa seule consola tion, ses deux filles. Oedipe reste sourd a la prophltie de Tiresias, aveugle aux qualltls de Creon. le berger hlsite a. parler non seulement parce qu'il sait la gravity de ce qu'il a a rev&Ler, mais aussi par erainte de la colere d'Oedipe. II n'est pas le seul a trem bler devant Oedipe, Tirlsias voile de mystere ses paroles pour la meme raison. la culpability d'Oedipe ryside aussi en son orgueil et en sa suffisance qui l'emplehent d'enten dre ceux qui l'entourent. II suppliera Gryon de lui laisser ses enfants mais Cryon repondra: "Ne pretends done pas triom-pher toujours: tes triomphes n'ont pas accompagne ta vie."(P270). Aristote d'apres Qedine Roi formula sa prescription pour une trageMie parfaite. Quand il dit dans sa Poytique que le heros idyal de la tragydie doit Itre un homme ou le bon et le mauvais s'entremllent, il cite en exemple Oedipe. Si le heVos etait entierement vertueux sa chute aurait ehoquy, s'il ytait foncierement mauvais sa ruine ne serait pas a plaindre. Oedi pe est puni dans cette piece a cause de son erreur et de sa faiblesse. la sagesse mime d'Oedipe a provoquy sa chute. II se vante d'avoir dechiffry sans l'aide de personne, indepen-damment de tout et de tous l'enigme du Sphinx, la punition d'Oedipe ne constitue pas un acte gratuit mais un ehatiment justifiy. Le theme de la cycity se lie a celui de la recherche de la verite. Oedipe, aveugle du point de vue figury, le devien-dra, de sa propre main, du point devue reel. Le symbole de la clcity ne se limite pas au personnage d'Oedipe: le pro-51. phete aveugle Tiresias est celui en qui la veritl est inn!e. C'est lui qui des le debut revele la v!rit!: "Bient&t, comme un double fouet, la malediction d'un pere et d'une mere, qui approche terrible, va te chasser d'iei. Tu vois le jour: tu ne verras bient&t plus que la nuit."(P226). Quand Oedipe sait la v!rit!, il se creve les yeux, geste reel qui nous remplit d'horreur mais aussi geste symbolique, ear cette veritl lui parait absurde. En s'aveuglant il lui devient plus facile de refuser la verite. Mais ce n'est qu'une illusion car il sera poursuivi quand mime par sa culpabilite. Dans Oedipe Roi de Sophocle nous assistons comme avec Amphitryon a. la mise en scene des dieux en conflit avec l'homme, avec cette diffidence que les dieux sont absents de la scene mais pourtant presents a l'esprit. les dieux reglent le mouvement. Si lalos fut assassin! c'est parce que le sort est venu "s'abattre sur sa tlte"(P219)« l'homme est impuissant face aux dieux: "est-il personne qui puisse contraindre les dieux a faire ce qu'ils ne veulent pas?"(Pp219-220). Depuis toujours Oedipe fut destine a. tuer son pere et a Ipouser sa mere. Notons les paroles du berger: "Tu es n! marque par le malheur."(P258). Oedipe s'interroge: "Ah! mon destin, ©u. as-tu ete te pr!eipiter?"(P262). A la ques tion du choeur: "Quel dieu poussa ton bras?" Oedipe repond: "Apollon, mes amis! oui, c'est Apollon qui m'inflige a cette heure ces atroees, ces atroees disgraces qui sont mon lot, mon lot desormais."(P263). II revoit sa vie faite d'actions pr!destin!es et maudit tous les actes accumules qui l'ont men! a l'acte meurtier: "Hymen, hymen a qui je dois le jour, 52 qui, apres m1avoir enfant!, as une fois de plus fait lever la meme semence et qui, de la sorte, as montre au monde des peres, freres, enfants, tous de meme sangi"(Pp265-266). Gomme il a It!, ainsi sera-t-il Item ell ement. la main des dieux est sur lui. II supplie Orion de le bannir du royaume mais Crlon ne peut pas prendre cette decision sans consulter les dieux. Sa predestination le traque jusqu'a la fin: "Bt pourtant, je le sais, ni la maladie ni rien d'autre au monde ne peuvent me detruire: aurais-je It! sauv! a l'heure ou. je mourais, si ce n'avait It! pour quel que affreux malheur?"(P267). Mime la vie de ses enfants sera teinte de son crime. Ils ne eonnaitront jamais le bonheur car ils porteront avec eux •<-. la tare du pere. II est a noter, pourtant, que, malgr! cette marche du destin, le r6le de l'homme chez Sophoele ne s'en trouvepas amoindri, car la situation d'Oedipe est due a un dlfaut de caractere et le Destin s'accomplira grace au personnage mime. , les dernieres paroles de la piece sont au choeur qui tire une conclusion du spectacle auquel il a assistl: "Gardons-nous d'appeler jamais un homme heureux, avant qu'il ait franchi le terme de sa vie sans avoir subi un chagrin."(P270). Le choeur joue un triple rfile. En tant que person nage dlgagl il s'eleve au dessus des passions dechalnles pour servir de voix de la raison. Apres chaque etape dl-cisive de l'action il commente ce qui vient de se passer. II sert aussi a marquer des moments de rlpit dans la pro gression de la tragldie personnelle d'Oedipe. Dlgagl mais 53 engage" en mime temps, mSe au sort commun, il se lamente du fleau qui s'est abattu sur le royaume mais il regarde les debats d'Oedipe en temoin exterieur. Toute la tragedie d'Oedipe se resume dans le spec tacle de cet homme autre fois puissant qui vient devant nous aveugle de sa propre main. Le messager nous prepare a. l'horreur de la scene culminante. Oedipe dlcouvre Jocaste, pendue, saisit une de ses agrafes et se frappe les yeux: "et leurs globes en sang coulaient sur sa barbe. Ce n'etait pas un suintement de gouttes rouges, mais une noire averse de grlle et de sang, inondant son visageI"(P26l). Oedipe ap parait livre a. la souffrance physique qui s'ajoute a. sa souffrance morale: "AhJ nuage de tenebres! nuage abominable, qui t'etends sur moi, immense, irresistible, e"crasant!"(P263). L'horreur cede a la pitie devant l'image touchante de sa reunion avec ses filles. Son crime s'oublie meme devant son dernier cri: "Non, pas ellesI non, ne me les enleve pas!"(P270), qui nous remplit de la plus grande compassion. Piece d'une grande simplicity composed avec une preci sion d'horlogerie Suisse ou. rien n'est de trop. Tous les personnages jouent mais a. leur facon un rdle identique, ce lui d'apporter leur contribution au mystere que veut resou-dre Oedipe. Tous tendent vers cet lelaircissement. C'est une construction habile qui commence a. la fin avec le parri cide et l'inceste pour aboutir avec la premiere action dans la chaine, celle des parents royaux qui se dlbarrassent de leur enfant maudit. C'est une construction ironique, ear chacun pensant rendre service a Oedipe l'amene irrevocable-54. ment a. sa chute. C'est aussi un drame Iternel puisque base sur un personnage, Oedipe, l'homme, centre de toutes les contradictions, origine de tous les problemes. C'est, en fin de compte un drame universel qui prlsente le probleme de la culpabilite et de la liberte. A quel point l'homme est-il libre de ses actes, a. quel point est-il comme Oedipe entre un jouet eteas les mains du destin? Tout homme porte-t-il en lui, comme 0edipe9le germe du pechl originel? Corneille avait dlja. atteint la cinquantaine quand il Icrivit Oedipe. piece precldle de "vers pr!sent4s a Monsei-gneur le Procureur General Pouquet, Surintendant des Finan ces." Pouquet, aussi surintendant des belles lettres,pro-posa a Corneille trois sujets., pour une piece de thlatre, dont Corneille choisit Oedipe, qu'il confia a la troupe de l'HStel de Bourgogne et qui fut joue en 1659. II en fit "un ouvrage de deux mois", nous dit-il dans son "Avis au lecteur". Oedipe jouit a, 1'epoque d'un enorme succes et fut represente plus souvent que Polveucte et aussi souvent que le Cid. Horace et Cinna. Cette gloire resta ephemere car elle ne depassa pas la fin du siecle. Sous la plume de Corneille la legende d'Oedipe fut com-pletement transformed. M. Dorchah se demanda: "Comment Cor neille a-t-il pu avoir l'idle de se departir—et combien!— d'une marche si droite et si sire et qu'il avait vue apres Sophoele adapted par Seneque".4 Corneille repondit a cette accussation avant qu'elle ne fut formuleej "J'ai connu que ce qui avait pass! pour miraculeux dans ces siecles eloigned 55 pourrait sembler horrible au ndtre". Done par crainte de choquer "la delicatesse de nos dames"'* qui formaient un pourcentage llev! de son public, il se trouva oblige d'enlever l'horrible a la legende. Egalement pour plaire a ces dames puisque ni l'amour ni les femmes ne jouent un r&le dans la legende, il remldia a cette situation en ajou-tant "l'heureux episode""* des amours de Thlsle et de Dircl. De la legende Corneille crla une piece dans le gout du dix-septieme siecle. Quoique cette adaptation semblat avoir plu au public de Corneille, on y trouva par la suite beau coup a critiquer et surtout au sujet de "l'heureux episode" dont parla Corneille. Voltaire montra une vive disapproba tion de l'Oedipe de Corneille: "Il eut bien mieux valu que ce fut l'ouvrage de deux ans et qu'il ne fut rest! presque rien de ce qui fut fait en deux mois".** II est evident que cet "heureux episode" occupe la plus grande partie de la piece, il en est meme 1'element essentiel. la peste ravage la ville de Thebes. Thlsle, roi d'Athenes, veut Ipouser Dire!. Oedipe prlt a. partir pour Corinthe ou. son pere agonise, hlsite a, donner son accord a. ce mariage, prlferant comme successeur Hemon. L'ombre de laics demande le sacrifice d'un de sa race pour venger sa mort. Dircl se prlsente mais il y a un bruit qui court que le fils de laius n'est pas mort. Or, ce bruit a It! lane! par Thl sle qui se prltend fils de laics dans le but d'lpargner Dire!. Phorbas qui a vu la mort du roi reconnalt en Oedipe 1'assassin du roi. la culpabilit! est done partagle entre Thlsle inces-tueux et Oedipe parricide, jusqu'au moment ou la veritl sur 56 la naissance d'Oedipe est revllee. Jocaste se poignarde, Oedipe s'arrache les yeux, et la peste disparalt de Thebes. M. Dorchan. reproche a Corneille de nous diriger vers L-- ? trois fausses pistes. Au cours de l'Acte II, Dirce eroit qtfe c'est elle que les dieux demandent en sacrifice, a l'Acte III Thesee croira que c'est lui et dans l'Acte IV, ils se croiront frere et soeur, et Corneille revient a Oedipe pour justifier le titre. Et nous voici au noeud du probleme de Corneille car s'il avait intitule" cette piece Dire!. elle aurait certainement recu moins de cri tiques defavorables. Corneille Icrivit cette piece pour Pouquet dont le goflt personnel correspondait a la preciosi ty de 1'epoque. Etait-il possible au dix-septieme siecle d'ecrire une tragedie demunie du theme de 1'amour? M. Sehlumberger trouve a son tour que, "Nous respee-tions trop 1'original pour ne pas sursauter devant les in-ventiona saugrenues qui le defigurent". Si nous reussis-sons a oublier mime momentanement Sophoele, il nous arrive d'etre emportes par la noblesse des personnages de These"e et surtout de Dirce", qui se defend aisement parmi les gran des heroines du theatre de Corneille. la piece s'ouvre sur un duo d'amour. Thesee accable par la decision de Dirce de ne pas fuir la peste et la mort probable, se resout a ne pas lui survivre. Elle tente de le convaincre avec des paroles d'une grandeur touchante: Vivez pour faire vivre en tous lieux ma memoire, Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire Et faire partout dire "Un si vaillant hires Au malheur de D-jrce donne eneor dessanglots; II en garde en son ame encor toute 1'image".8 57 Dire! porte son choix sur Thlsle plutSt que sur Hemon car assoiffle de gloire elle ne supporterait pas moins qu'un roi pour epoux. Bile questionne l'autorit! d'Oedipe qu'elle considere comme usurpateur. Pille de Jocaste, elle connait le meme partage d'interlts. les paroles de Jocaste, "Je suis reine, seigneur, mais je suis mere aussi"(v.319), trouvent leur echo dans celles de Dire! a. Oedipe: Vous regnez en ma place, et les dieux l'ont souffert: Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne. Je n'en murmure point, comme eux je vous la donne; J'oublierai qu'a moi seule ils devaient la garder: Mais, si vous attentez jusqu'a me commander, Jusqu'a prendre sur moi quelque pouvoir de maitre, Je me souviendrai lors de ce que je dois etre; (w.468-73) Inspired par le geste de reniement de Thlsle, elle offre sa propre vie dans un elan qui rappelle le dlsir de Chimene d'etre digne de Rodrigue: le ciel off re a. mon bras par ou. me signaler; S'il ne sait pas combattre, il .saura m'immoler; Et si cette chaleur ne m'a point abusle, Je deviendrai par la. digne du grand Thlsle. (w.701-4) Pour atteindre son ideal d'herolsme personnel deux ehemins s'off rent: Thlsle ou la mort. Si elle renonce a. se sacri-fier, elle sera indigne de Thlsle, ou en se sacrifiant il faut qu'elle renonce a Thlsle, a. la couronne qu'il lui off re et a. son amour, l'amour de Thlsle n'est teint d* au cun dlsir de gain personnel. Sa gloire acquise, il se donne entierement a. son amour pour Dircl. II prlfere mourir avec Dircl a vivre sans elle: la gloire de ma mort n'en deviendra pas moindre; Si ce n'est vous sauver, ce sera vous rejoindre: Slparer deux amants, c'est tous deux les punir: Et dans le tombeau meme il est doux de s'unir. (w.763-6 Cette faiblesse, son amour, que cache Dire! en public, 58. qu'elle tente de supprimer meme dans la presence de Theded delate quand elle est seule: 1*honneur en monarque absolu Soutient ee qu'il a redolu Oontre les assauts qu'on te livre. II est beau de mourir pour en suivre les lois; Mais il est assez doux de vivre Quand 1'amour a fait un beau choix. (w.803-8) Viennent se joindre a son courage, sa gederosite", 1'humilit! et la tendresse quand elle dedouvre en Oedipe non l'usurpateur Itranger qu'elle avait suppose" mais un frere. Bile avait comme pressenti ce lien qui les unis-sait: "Pour vous nommer tyran il fallait cent efforts:/ Ce mot ne m'a jamais Ichappe" sans remords."(w.1807-8). Ce secret finalement lache rend encore plus admirable Dirce" qui s'etait obliged malgre" elle a. dltester celui qui avait pris sa place. Au moment ou elle aurait pu Itre au comble de la joie, tous les obstacles Itant en-leved entre elle et la couronne, elle a un llan de ten dresse envers son frere: "Quel crime avez-vous fait que d'Itre malheureux?"(v.1819) Bile partage le malheur de son frere et, logique jusqu'a la fin, elle est prlte" a se sacrifier pour lui: "Ainsi j'espere encor que demain par son choix/Ie ciel epargnera le plus grand de nos rois. "(w.1851-2). Cor neille a pourtant intitule sa piece Oedipe et quoique la llgende prenne une place secondaire au r&le de Dire! nous en trouvons les elements essentiels habilement entremlles au theme central, la piece a comme cadre la peste. Dir ce" nous en dedrit au debut les ravages: "Je vois aux pieds 59. du roi chaque jour des mourants:/J'y vois tomber du ciel les oiseaux expirants; "(w.23-25). Et la piece se termine sur la disparition miraculeuse de la peste, quand le sang d1Oedipe est verse: Ce sang si prleieux touche a peine la terre, Que le eourroux du ciel ne leur fait plus la guerre; Et trois mourants gueris au milieu du palais De sa part tout d'un coup nous annoncent la paix.(w. 1997-2000) les llements legendaires fournissent a. Corneille la matiere premiere de descriptions imagles et evocatrices, telle celle du Sphinx par Oedipe: "Au pied du roc affreux seme" d'os blanchissants,/Je demande l'enigme et j'en eher che le sens; "(w. 247-50). La peste, le sphinx sont intro-duits au premier acte. Des le dlbut de l'acte II, nous sommes prepares, par les paroles pleines d'ironie d'Oedipe, pour le denouement: "... peut-Stre ai-je moi-mlme/Sur trois de ces brigands venge" le diaderne; "(vy.388-90). S'en-suit de pres sa malediction. II a donne sa parole a. Hemon que Dircl serait a. lui: "Puissent si je la romps tous les dieux m'en punirJ"(w.484-6). Il rompra cette parole. Son sort en paraltra doublement justifie. Nous sommes introduits progressivement, dans la trame llgendaire, a la n&ecessitl d'une victime de haut rang pour purger le crime, au fils abandonnl pour mourir, au bruit qui veut qu'il soit vivant, a la revelation de Phorbas qui a vu le roi assassin! non par des brigands mais par un seul homme. Tous ces details nous amenent a la scene ou. le tl-moin du meurtre de Laius et 1'assassin se trouvent face a face. II semble a. Oedipe avoir deja. vu cet homme: "Ah! 60. Je te reconnais, ou je suis fort trompe/C'est un de mes brigands a la mort !ehappl. "(w.1431-2). Quand Oedipe d!crit le second des "brigands" qu'il a tu!, celui "au port majestueux" a la "demarche fiere"(v,1466), Jocaste ne peut retenir un cri d'horreur: Ahi Seigneur puis-je apprendre Que vous ayez tu! laius apres Nicandre, Que vous ayez bless! Phorbas de votre main Sans en fremir d'horreur, sans en palir soudainl(w.1469-72) Corneille a su garder l'!l!ment de suspense, car tout ne sera !clairci qu'avec l'arriv!e d'Iphicrate et la nouvelle que le Roi Polybe est mort. Cependant il y a pire, le fils de laius et de Jocaste est la, devant lui: Phorbas "Je ne vois que le roi Iphicrate "C'est lui-meme."(v.1753) Mais le sort d'Oedipe d!pend de la d!cision des dieux. la mort de Jocaste pr!cipite la fin. Oedipe ne peut plus ni penser a retourner a. Corinthe ni attendre un jugement ex-terieur. II se punit de sa propre main. l'!l!ment de contraste est marque dans cette oeuvre. Corneille garde l'lquilibre entre son apport personnel et le legs de l'antiquit!. Cette antithese est pr!sente dans les personnages. Dire! doit !touffer son amour pour lais ser agir son d!sir de gloire. Jocaste est partag!e entre son amour pour sa fille et l'ob!issance qu'elle doit a Oe dipe. Oedipe est plein de contradictions, car chez Corneille comme chez Sophocle Oedipe n'est ni tout a, fait bon ni tout a fait mauvais. Si nous !coutons les jugements de Dire! au dlbut de la piece, nous voyons un Oedipe usurpateur, des-pote, tyran, a qui le peuple de Thebes s'est vendu: "J'ai 61. vu ee peuple ingrat que l'enigme surprit/Vous payer assez bien d*avoir eu de 1'esprit, "(w.451-2). Oedipe se veut roi de l'univers: 11 Je suis roi je puis Tout" (v.493). Pour faire valoir son autorite sur Dire! il a recours aux menaces: "Il est quelques moyens de vous faire dedire"(v.497l). Dirce voit "politique partout" (v.532) dans la conduite d'Oedipe. Dirce a des raisons de detester Oedipe ou de s'efforcer de le detester, mais cet aspect du personnage d'Oedipe qu'elle depeint n'est pas pure imagination. Oedipe est orgueilleux, ambitieux. S'il prlfere Hemon a Th!see c'est effectivement pour des raisons d'ordre politique. Dire! est loin d'etre sans dlfauts elle-mlme. D'apres Megare, la colere de Dire! contre Oedipe est exa£g!r!e. Cet homme lui a donne" des preuves d'amour, le jugement de Dire! n'est pas infail-lible. le peuple, ces "petites ames" pour lesquelles elle montrait tant de mepris, se montre prlt a mourir pour la sauver. II ne veut pas accepter qu'elle se sac-rifie a son insu: "II aime mieux perir qu'ltre ainsi conserv!"(v.835). Colereuse, impetueuse, elle fait presque preuve d'insolence envers sa mere: "Quand vous mites le sceptre en une autre famille,/Vous souvint-il assez que j'ltais votre fille?"(w.893-4). Mais elle le regrette aussit8t: "Pardonnez cependant a. cette humeur hautaine:/ Je veux parler en fille et je m'explique en reine. "(w.921-2). Elle attaquait en toute sincerite Oedipe mais elle le fai-sait malgre" elle, et nous admirons qu'a la fin elle n'hl-site pas a renier sa jalousie, a reconnaltre son erreur en 62. acclamant la grandeur d'ame d'Oedipe: "• . . sa haute vertu, toujours inebranlable,/le soutient au-dessus de tout ee qui 1 'accable"(w. 1885-6). I'antithese se voit dans le theme principal de la piece ou. nous voyons en conflit la fatalite" et la liber te. Corneille garde 1*element antique qui nous fait sen-tir a tout moment la presence des dieuz. L'ided de pre destination etait une des doctrines jansenistes. II est normal que Corneille ait reserve une place importante a. ce probleme tant discute a cette epoque et qui s'insere si naturellement dans cette piece. les dieux au debut sont muets et sourds. Jocaste s'interroge sur son acte d'abandonner son fils: "Devions-nous l'exposer a son des tin funeste,/Pour le voir parricide et pour le voir in-ceste?"(w.377-8). Mlgare, fille d'honneur de Dirce, se plaint de l'lnigme des actes divins: "Bt quand les1dieux vengeurs laissent tomber leur bras/11 tombe assez souvent sur qui n'y pense pas. "(w.563-4). Corneille met sur le tapis la theorie janseniste qui voulait que ceux qui ne sont pas parmi les &Lus n'aient pas droit a. la grace di vine. Une victime doit Stre sacrifice: "Pour apaiser du ciel 1'implacable vengeance."(v.570). Dirce respecte l'autorite des dieux: "Exiger qu'avec nous ils s'expli-quent, eux-memes/C est trop nous asservir ces majestes supremes."(w.849-50). Jocaste parle de "la noire des tined de son fils"(v.1153) et plus tard de "1'aveugle sort" (v.1515) qui a fait d'Oedipe 1'assassin de laius. Oedipe se plaint de cette destined: "Helas qu'il est bien vrai 63. qu'en vain on s'imagine/Derober notre vie a ce qu'il nous destine! "(w.1829-30). le bras qui a commis l'acte parri cide "n'ltait qu'un bras qu'empruntait le destin!"(v.1848). Corneille dans un des plus beaux couplets de la piece repousse ces idees deterministes, en defendant la puissance de la volonte. C'est Thesee qui defendant la liberte de l'homme donne une solution conforme a. la doctrine des Je-suites, dans une tirade ou. meme Voltaire reconnut des me rit es: Quoi! la necessite des vertus et des vices D'un astre imperieux doit suivre les caprices Et Delphes, malgre nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses predictions! 1'ame est done tout esclave! • • • D'un tel aveuglement daignez me dispenser. Le ciel, juste a. punir, juste a. recompenser, Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire, Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire." (w.1149-58, 1167-70) En parlant de ces vers Paguet dit "ce morceau contribua beaucoup au succes de la piece. Les disputes sur le libre arbitre agitait alors les esprits. . . . Ce couplet meme n'est pas etranger au sujet, au contraire des reflexions sur la fatalite ne peuvent Itre mieux placees que dans 1'histoire d'Oedipe".9 Corneille a fait une oeuvre si personnelle de la iy~ gende d'Oedipe que le plus vif reproche qu'on lui ait fait est de trop s'en eloigner. En y ajoutant le theme de l'a mour, Corneille se rapprocha des go&ts de son public, ainsi qu'en yvitant de montrer sur scene le spectacle d'Oedipe tout en sang qui fait fremir chez Sophocle. II agissait non seulement conformyment aux exigences de son public 64 male dans la tradition qu'il s'etait crede dans son theatre. Pouvons-nous imaginer une piece de Corneille ou. les senti ments d'ordre personnel ne viennent pas confondre les as pirations herolques? Cette piece n'est pas sans defauts, son unit! souffre en ce que 1'interSt est divis! entre Dir ce et Oedipe mais Corneille reussit pourtant a reunir ha-bilement les deux Elements. Nous nous perdons parfois dans la complexity de 1*intrigue. Dirce semble trop prompte a vouloir se sacrifier. Thlsle, a. part sa belle tirade que Corneille n'aurait pas pu attribuer a quelqu'un d'autre, ne sert que de repoussoir a. Dirce. Pourtant cette piece modeled selon le goftt de 1'epoque souleve des questions qui n'appartiennent pas qu'au cadre du dix-septieme siecle. En edoutant la tirade de Thesee, le public de Corneille pen-salt au conflit ganseniste-tfesuite. De nos jours elle donne a, refledhir sur le probleme de liberty toujours mise en cause a titre individuel ou collectif. Quand M. Senium- . berger aceusa Corneille de se complaire "dans un imbroglio ou personne ne sait ni qui il est, ni qui il est lui-meme, ni qui sont les autres",1^ ne fut-il pas coupable d'etre aveugle par la legende, de vouloir retirer a Corneille sa liberte de choisir? I1 Oedipe d'Andry Gride, drame en trois actes chacun prycede d'un epigraphe, fut ecrit pour Stre lu et non jouy. Quoique represente plusieurs fois, la premiere par Pitoeff en 1932, cette oeuvre a la forme d'un dedat intellectuel qui se prlte mai a la reprysentation thyitrale. I'intel-65. ligence, non les emotions, est mise en jeu. Sur la llgende d*Oedipe et dans les personnages de l'antiquite se fait la mise en valeur d'une ideologie gidienne. Dans son journal du 11 juillet 1926, en parlant de sa creation litteraire, G-ide dit: "la rlalite m'a donne la direction et l'elan; mon imagination fait le reste. Elle n'invente rien, mais travaille sans cesse dans le prolongement des donnees".11 Pour ce qui est d'Oedipe, c'est le mythe qui paradoxalement fournit a Gfide la realite" premiere. Gride, dans la tradition de la tragldie classique, fut toujours profondement attire par les mythes. On remarque des allusions frequentes a la mythologie dans ses lettres, journaux et articles, les themes de l'antiquite ont servi de base a. plusieurs de ses oeuvres. Pour Gride le mythe eon-stituait un fertile point de depart. Ne croyant pas que le mythe put contenir des vlrites eternelles, il se reservait le droit de le changer a. son gre. En pleine reaction contre le realisme, l'id!e d'une transcription exacte du mythe re-pugnait a, Gfide. Ainsi il crea un Oedipe contemporain, rem-pli d'anachronismes ou. se dlbattent les idees du vingtieme siecle. "Beaucoup de choses sont admirables; mais rien n'est 12 plus admirable que l'homme." Ces paroles tirees du choeur de 1'Antigone de Sophocle precedent le premier acte de la piece. Elle s'ouvre sur le spectacle d'Oedipe heureux. La peste ravage la ville. La mort de laius doit Itre vengee. Oedipe sait deja. qu'il n'est pas le fils de Polybe. II avoue a. Tiresias avoir assassin! un inconnu. Sur les pa-66 roles enigmatiques de Tiresias, Oedipe se rend compte que 1'epoque de son bonheur est terminee. Decide a. enfin d!-celer la verite, il interroge Jocaste et comprend que c'est le roi qu'il a assassin!. Jocaste se tue. Oedipe s'etant ereve les yeux partira guide par la pure Antigone. Gi.de ne joue aucunement sur le suspense de la lente decouverte de la verit! par Oedipe. 1*intrigue ne lui im-porte point. Les personnages ne sont que les porte-parole de Gide. 1'Oedipe de Gide est celui qui prefere la verite, qu^elles qu'en soient les consequences, au bonheur dans 1'ig norance. "Je suis Oedipe, quarante ans d'age, vingt ans de regne. Par la force de mes projets j'atteins au sommet du bonheur."(P64). L'Oedipe du d!but repose sur un bonheur qu'il ne veut devoir qu'a. lui-meme. Mais si Oedipe est heu-reux, le peuple, lui, ne l'est pas. "Oedipe se veut sincere, lucide. 11 meprise les masques et les arriere-pensles."(P66). II dlteste 1'hypocrisie: "Ce n'est pas tant ce qu'on dit qui peut me deplaire, que ce qu'on pense et qu'on ne dit pas."(P69). En heros typiquement gidien il tient a. conserver sa disponi-bilit!. 11 ne veut pas Itre attache par les liens du passe. Jocaste le lui rappelle: "Chaque fois que j'ai voulu te par ler, mon ami, tu m'as interrompue. 'Non, ne parle pas du pas-si,' t'!criais-tu."(P68). Oedipe ne ressent aucune angoisse a l'idee de ne pas Itre le fils de Polybe. Au contraire c'est justement a cause de cela qu'il se sent liber!. Plus de pass!, plus de modele, tout est a inventer. Gide dltache Oedipe de son pass! tragique, le rend plus humain, nl d'un soir d'iv-resse, "Oedipe, 0 imprudemment engendr!. fils d'ivresse"(P79)• 67 Tiresias lui reproche de ne pas trembler devant le nom de Dieu. Oedipe, ineroyant, defenseur de la liberte humaine, applaudit les paroles de son fils Polynice qui dit, "Je crois moins volontiers aux dieux qu'aux heros"(P9l). II a deja prouve sa superiority d'homme. Tiresias, soi-disant inspire de Dieu, n'a pas su repondre a l'enigme du Sphinx. "J'ai compris, moi seul ai compris, que le seul mot de passe, pour n'ltre pas devore par le Sphinx, c'est l'Homme", dit Oedipe. Bt, bien qu'a chacun "ce Sphinx par ticulier pose une question differente, persuadez-vous qu'a, chacune de ces questions la reponse reste pareille, oui, qu'il n'y a qu'une seule et meme reponse:: a de si diverses questions, et que cette reponse unique c'est l'Homme, et que cet homme unique, pour un chacun de nous c'est: Soi"(P92). Voici l'Oedipe des deux premiers actes, l'Oedipe qui se croit lucide et sincere mais qui commence a. se rendre compte qu'il s'est trompl. II dit a Tiresias: "On dirait a t'entendre, que 1'aveugle de nous deux, c'est moi"(P94). les yeux d'Oedipe s'ouvrent sur son erreur; se decidant en fin a regarder son passe, il avoue qu'il s'etait detourne de Dieu parce qu'il n'avait plus les mains pures. l'inconnu qu'il a abattu lui a barre le chemin vers Dieu, a, qui il voulait demander son identite. C'est a partir de ce moment-la, qu'il avait choisi le chemin du Sphinx et l'oubli de son passe. 1'aveugle Tiresias lui reVele sa veritl: C'est 1'ignorance de ton passe qui te donne cette assurance. Ton bonheur est aveugle."(P96). Oedipe est touche au vif dans sa dignite d'homme. "Oedipe, le temps de la quietude est 68. passe. Reveille-toi de ton bonheur"(P97)• Tiresias le prltre represente tout ce qui est anti-pathique a Oedipe. Tiresias conformiste se place sur le chemin d'Oedipe, non-conformiste. II est cette meme puis sance que refuse Oedipe: "C'est lui qui tient les dieux en haleine"(P65). Tiresias est catholique: "Coupable, chacun de nous l'est devant Dieu, et nous ne saurions imaginer aucun homme sans souillure"(P7l)• Il ne congoit pas que le bonheur soit possible en dehors de Dieu. II emploiera toutes les ruses pour qu'Oedipe soit atteint de la crainte de Dieu et confie a Creon la tache de flier un peu ce bonheur: "Par cette inquiete fllure, Dieu penltre-ra dans son coeur"(P75). Oedipe se revolte contre cet homme "avec son mystieisme et sa morale"(P92), qui constitue un at tentat a la liberte humaine; "Toute science qui part de 1' homme et non pas de Dieu ne vaut rien"(P93)» H ne se re-lachera pas dans son effort pour ramener Oedipe au trou-peau: "0 fils de 1'erreur et du peche, nais a neufi II te manquait, pour Itre regenere la souffrance. Repens-toil Viens a Dieu qui t'attendI Ton crime te sera remis."(P103) Le probleme souleve dans le personnage d'Oedipe est celui de la sinclrite, probleme deja. evoqu! de fagon ana logue dans la Symphonic Pastorale. Oedipe ressemble au pasteur qui se croyait sincere, la cecite morale du pas-teur contraste avec la cecite reelle de Gertrude. C'est elle qui 'voit' d'abord leur peche. Oedipe comme le pas teur se trompe mais comme Gertrude se revolte contre le bon heur facile base sur 1'ignorance. Comme Gertrude, il prl-69 fere savoir: "Un bonheur fait d'erreur et d1ignorance, je n'en veux pas"(P102). Oedipe fut encourage dans sa cecit! par Jocaste, cette femme parfaite qui eut toujours le soin de proteger le bon heur aveugle d'Oedipe; femme qui prlfere le compromis a la verit!: "Ah, pourquoi faire connaltre ainsi ce qui peut n'ltre su que de nous?"(P104), lui demande-t-elle, "J'ai fait ce que j'ai pu pour t'empecher de dechirer le voile qui protegeait notre bonheur"(P105). Mais Oedipe est maintenant lucide. II sait que son crime fut impose par Dieu. II se croyait libre mais sent qu'il etait traqu! par le destin: "Ce que j'ai fait je ne pouvais done pas ne pas le faire" (P104) • Soumis a. Dieu quand Dieu le menait a la gloire, il le renie quand il sent qu'il le pousse vers le crime. Quand il se creve les yeux, il en fait non un geste de resignation mais de re-volte. Il les chatie de ne pas 1'avoir averti. Comme * Tirlsias, il peut maintenant contempler, "l'obscurite divine"(P108). Oedipe qui semble vaincu par Tiresias, par son destin, renalt, mais pas comme 1'aurait voulu Tiresias, en Dieu. Le voila de nouveau disponible: "Je ne suis plus un roi; plus rien qu'un voyageur sans nom, qui renonce a ses biens, a sa gloire, a soi-meme"(Plll). Oedipe remporte la victoire sur Tirlsias car il ne se rlsigne pas. Il con tinue sa lutte. Oedipe altruiste, apportera le bonheur au peuple. II ne eonnaitra jamais le repos et sa vie est faite d1action et de risque. Comme Jocaste, mais pour des raisons differentes, 70 Creon voulait a tout prix etouffer la verite sur la mort de Laius: "J'estimais peu prudent d'attirer la-dessus 1'attention du peuple, et de lui laisser voir qu'un roi peut-ltre tue comme un autre homme"(P72). Creon, arri viste, hypocrite, fait semblant de croire. Mais nous savons que Dieu ne l'a jamais beaucoup inspire. II con-struit sa vie sur tout ce que refuse Oedipe: "Quant a moi, le pass! me lie. Je respecte la tradition, les coutumes, les lois etablies"(P80). Soumis, conformiste, conserva-teur, il s'amuse a baigner dans une aureole de gloire sans jamais accepter de responsabilite: "Sans etre roi moi-meme, j'aimais jouir a. la cour de Laius, j'aime jouir a. la tienne, de tous les avantages de la couronne, sans en avoir le poids ni les soucis"(P83). Borne, il est deconcerte par sa situation ambigue vis a vis d'Oedipe: "Se peut-il rien imaginer de plus abominable? Ne plus savoir s'il est ou mon beau-frere ou mon neveuJ"(P102). Dans le desarroi final il voit une belle occasion de se faire valoir: "Eteocle et Polynice deja. convoitent le tr&ne. S'ils sont peut-etre un peu jeunes encore pour regner, je ferai de nouveau 1'inte rim" (PI09). Preferant toujours le compromis a 1'irrevocable, il tente de persuader a. Oedipe de rester: "On pourra tou jours s'arranger"(Pill). Chez les quatre enfants d'Oedipe, l'on voit Igalement des traits du vingtieme siecle. Ismene n'est qu'esquissle. Elle est frivole, coquette, romanesque. Sa joie est "une chose ailee"(P87). Elle ne comprend pas le sort de son pere et y reste toujours exterieure: "0 cela me desole 71. de vous voir vous en aller ainsi . . . le temps de me pre parer .un costume de deuil, et je vous rejoins a cheval"(P110). Elle sert surtout a faire ressortir les traits tout diffe rent s de sa soeur Antigone, la pieuse Antigone aime son pere et croit en Dieu. Elle se resoud a entrer dans les ordres pour racheter Oedipe. Pinalement, elle se detour-nera de Tiresias et des contraintes de la religion officielle pour accompagner son pere: "En m'echappant de toi Tiresias je resterai fidele a Dieu. Mime il me semble que je le ser-virai mieux suivant mon pere que je ne faisais pres de toi" (P110). Pour arriver a Dieu, l'homme n'a pas besoin de l'Eglise. les deux fils partagent les mimes opinions l'un et 1'autre. Intellectuels d'apres-guerre, ils batissent leur Ithique sur la philosophie freudienne. Eteocle a Icrit des reflexions sur le mai du siecle avec le sous-titre bien con-temporain, "Notre Inquietude". Polynice, ecrivain aussi, a rldige des Odes ou il parle de l'emprise de la pensee: "Un sphinx que je sens promener en moi son mufle invisible, flairant tout, reniflant tout, promener partout une curiosi ty attentatoire"(P90). les deux s'opposent directement a. Antigone, Eteocle en refusant la distinction conventionelle entre le Mai et le Bien, Polynice en ne croyant ni en Dieu ni a l'ame. Ils sont incestueux tous les deux. Eteocle cherche dans les li-vres "quelque phrase qui m'autorise a coucher avec Ismene"(P88). Polynice demandera a Antigone: "C'est defendu d'epouser sa soeur?"(P85). Ces deux polissons, comme les qualifie Cr£on, 72 voient clair a, propos des autres, "les bien-pensants" qui cherehent dans l'ordre des choses etablies "des apophtegmes, des theories, qui mettent leur conscience a l'aise et de leur cfite le bon droit"(P58). Tous les deux imbus du culte du heros mettent la valeur de l'homme au-dessus de tout. Dans 1*impetuosity de la jeunesse ils poussent le raison-nement d'Oedipe a l'extr&me. Autant Ismene et Antigone different, autant Eteocle et Polynice se ressemblent, "nls a la fois, Aleves ensemble, nous avons eu tout en commun"(P86). Chez G-ide le choeur, moins religieux que clerical s'ex-prime avec dytachement: Nous, choeur, qui avons pour mission particuliere en ce lieu de representor 1'opinion du plus grand nombre, nous nous declarons surpris et peines par la profession d'une individuality si farouche,.!l[P65) En jugeant ainsi Oedipe ils expriment 1'opinion qu'on attend d'eux. Prudents, ils preferent s'engager dans la voie de l'obeissance, mais en laissant percer un certain scepti-cisme devant les machinations divines: Choeur de droite. Et si cette annee nous avons jeune c'ytait sans doute par penitence . . . Choeur de gauche ... mais aussi parce que nous n1avions plus rien a manger.(P70) Rusy, le peuple sait quand et comment il faut dyclarer ses convictions: "Toute feiicite qu'on obtient en depit des dieux est une felicity mai aequise et que les dieux t&t ou tard font payer. Exprimons hautement ces pensees; car voici venir Tirysias."(P106) les personnages portent en eux des idees qui les situent au vingtieme siecle. le tout s*enrobe d'un style qui nous yioigne ygalement du tragique de la lygende, et 73. touehe au familier, au trivial, au comique. Cet effet est produit par l1utilisation soutenue de l'anachronisme. Oedipe se presente comme "enfant perdu, trouve, sans etat civil, sans papiersn(P64). U se voit comme penseur du dimanche: "II n'y en a pas deux comme toi. C'est ce que je me dis les dimanches, et jours de fete. Le reste de la semaine je ne trouve pas le temps d'y penser."(P64)• H Itait heureux comme "un coq en pate"(P8l). Cre'on donne son avis sur la declaration de 1*oracle: "Tout juste ce que je pressentais. II y a quelque chose de pourri dans le royaume."(P67). le meurtrier de Laius n'a pas It! puni parce que, "La police n'a pas pu s'en saisir'*(P68). Oedipe se plaint de Tire sias, "Dieu qu'il est embStant celui-lal Tout le temps a se. meler des affaires des autres."(P69). Polynice et Eteo cle se disputent, "Et si je te foutais mon poing sur la gueule, personnellement • • • tu t1 en foutrais peut-ltre un peu moinsM(P89). Oedipe interroge Jocaste: "Ce tr&ne et cette couche, pour les avoir, il fallait d'abord les vider. Seul le meurtre du roi a permis que je les obtienne. Mais toi, tu ne te savais done pas d!ja. libre?" qui lui re-pond: "Mon ami, mon ami n'attire pas 1'attention la-dessus. Aucun historien ne l'a jusqu'a.prlsent remarque"(P10l). Le double choeur dans un dialogue commente la sortie dlsesperee de Jocaste: "Ou. va la reine?—Se eacher parbleuJ—Ou. est Oedipe? Il se cache aussi. II a honte.—Coucher avec sa mere pour lui faire a. son tour des enfants."(P105). Oedipe evoque les circonstances dans lesquelles on le trouva, "Un berger, faisant paltre son troupeau, m'avait trouve dans la 74 montagne, pendu par un pied, comme un fruit, aux basses branches d'un arbuste (c'est pour 5a que ie boite un peu)."(P82) L'avantage que prlsentait le mythe pour Gide c'est qu'il lui permettait de commencer in medias res, lui evitant la nleessite de s'attarder sur des explications d'intrigue et de personnages. II en resulte un abrege" de la pensee gidiehne. A cet egard son oeuvre se rattache a. ses prldecesseurs sym bolist es, car il nous presente des personnages, non vivants mais symboles d'idles. Dans Oedipe. Gide presente le cas d'un homme censl coupable. Mais comment juger un homme s'il n'est pas responsable de ses actes? Pour qu'on puisse juger un homme il faut qu'il soit seul responsable. Cette liberte sera atteinte si l'homme, comme Oedipe rejette Tirlsias et son Dieu, pour, ou bien se passer de lui ou comme Antigone le trouver dans l'homme. Dans la Syraphonie Pastorale Gide rejette l'idle du Bien et du Mai dans l'absolu. C'est la societe ou l'Eglise qui nous imposent ces valeurs. Ce sont les conventions qui veulent que nous condamnions 1'amour du pasteur pour Gertrude. A meme titre nous voulons a tout prix qu'Oedipe soit coupable et puni d'un crime inconscient. Gide, altruiste, humaniste, veut qu'on fasse confiance a Oedipe, a l'homme: a l'homme non ebloui par un bonheur Igolste mais qui ne recule devant aucune interrogation de soi ou d'autrui quelque dlfavorablesqu'en soient les resul-tats. l'homme doit Itre libre, disponible, prlt a lutter pour le bonheur de l'humanite. Comme le dit Ames dans son etude sur Gide: "The blind old Oedipus is Lafcadio grown up 75. and out-growing the Gods; thinking not of thrills for him self but set on the adventure of freeing man in general from the dead hand of the past, to increase their happiness."13 Laissons les derniers mots sur Oedipe non a Tiresias mais a Gide qui dit dans son Journal: "Je me propose, non de vous faire fremir ou pleurer, mais de vous faire rlfll-chir."14 Corneille et Gide apres Sophocle ont ere! chacun une oeuvre personelle sur la legende d'Oedipe, avec des ressem-blances dans le detail. Pourtant ces trois pieces different nettement. A la legende tragique Corneille ajoute le theme de l'amour qui correspond au gout de son epoque et a ses exigtemces personnelles. II y apporte une solution herolque. Gide, sur les memes donnees fait une oeuvre symbolique non theatrale ou les personnages discutent les idles de 1'auteur. La solution de Gide est purement humaine. 1'llement tragique, si intense chez Sophocle, se trouve progressivement attenue a travers Corneille et Gide. Gide a transform! non seulement le mythe d'Oedipe mais l'idee du mot dans sa conception aris-totelienne, car pour Aristote mythos signifiait narration, histoire ou fable; tout ce qui s'opposait a 1'exposition de ce qui etait systematiquement philosophique.1^ l'oeuvre de Gide a abouti a la limite directement opposed a la definition du mot selon Aristote. Ces trois ecrivains ont vu et ont su exploiter des themes d'interlt et de porte! universels, car le mythe d'Oedipe souleve des problemes propres a l'homme de tous les pays et de tous les temps: celui de la eoupabilite, de la soif. de la verite et de la sincerite, de la responsa-76 bilite" et de la liberte. L'homme accomplit-il sa destinee immuable, faisant aveuglement les gestes qui lui sont im poses, ou tient-il dans ses propres mains, comme le prltend Sartre, son "essence"? Chez Sophoele Oedipe est soumis a la volonte divine. Chez Corneille Thesle se revolte contre ce determinisme en plaidant pour la liberte" de l'homme. Et (ride, faisant de son oeuvre un hymne a l'homme, l'homme responsable et seul responsable de sa propre vie, batit sur la legende d'Oedipe une theorie humaniste et optimiste. 77 Ohapitre II Oedipe—NOTES 1Sophocle, "Oedipe Roi", Tragedies (Paris: Ed. Les Belles lettres, 1962), p.210. Aristotle, Classical literary Criticism, trans. T.S. Dorsch (london: Penguin Books, 1967), p.46. ^Corneille, "Avis au lecteur, Oedipe", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier), III, 7. 4A. Dorchan, Pierre Corneille (Paris: Ed. Gamier, 1918), p.365. 5 in, -'Corneille,/ 7. c Citl dans E. Paguet, En lisant Corneille (Paris: Ed. Rachette, 1913), p.189. 7J. Schlumberger, Plaisir a. Coraeille (Paris: Ed. Galli mard, 1936), p.191. 8Corneille, "Oedipe", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier), III, w.81-85. 9E. Paguet, p.190. 10J. Schlumberger, p.192. 11V. Rossi, A. Gide. The Evolution of an Aesthetic (New Brunswick: Rutgers Un. Press, 1967), p.133* 12A. Gide, "Oedipe", Theatre Complet (Neuchatel et Paris: Ed. Ides et Calendes, 1947), IV, 63. 13V.M. Ames, A. Gide (Norfolk Connecticut: New Direction Books, 1947), p.116. 14A. Gide, Journal 1889-1959 (Mayenne: Ed. Gallimard, 1951), p.1151. 15Aristotle, p.213-78 CHAPITRE III la Legende d'Antigone Avant de passer a 1'etude des pieces de Racine et d'Anouilh il est nlcessaire de traiter d'abord deux pieces antiques: Les Pheniciennes d'Euripide et 1'Antigone de Sophocle. Car, tandisque Racine pour la Thebalde s'est inspire principalement de l'oeuvre d'Euripide, c'est celle de Sophocle qui a fourni le modele pour 1'Antigone d'Anouilh. La simple et emouvante legende d'Antigone Itait cer-tainement connue au public athenien quand, au printemps de 441, fut representee 1'Antigone de Sophocle. Cette piece forme une suite chronologique a son Oodipe a Colone. Son pere mort, Antigone retourne a Thebes ou ses deux freres, Polynice et Eteocle, se disputent le pouvoir. Ils se tuent devant les portes de Thebes, laissant a Cre'on le pouvoir. Une fois au pouvoir Creon ordonne qu'on accorde a Eteocle des funerailles officielles mais qu'on laisse sans sepul-ture son frere, ennemi de la patrie. A ce moment de la le gende commence 1'Antigone de Sophocle. Des le premier dialogue d'Antigone avec sa soeur se revele la volonte de fer de cette reVoltee qui refuse de se soumettre au pouvoir absolu du roi. Comme dans Oedipe  Roi Sophocle a fait tourner sa tragedie autour d'un seul personnage. Quoique Crlon prononce deux fois plus de vers qu'Antigone, c'est celle-ci qui domine. Son influence se prolonge mime apres sa mort qui a lieu bien avant la fin de la piece. 79 Dans cette piece, comme dans Oedipe Roi,la force du destin est un ressort essentiel. Ismene rappelle a sa soeur, dans le premier dialogue, le poids Icrasant d'une destinee transmise de generation en generation et qui pese sur elle. Pourtant la destinee d'Antigone ne depend pas uniquement des forces exterieures car Sophoele rattaehe la marche de la destinee aux traits de ses personnages. Antigone a les mimes defauts de caractere qu'Oedipe: l'or-gueil et la colere. Bile considere comme affront a sa propre personne la defense de Creon. Ismene veut 1'aider en cachette dans son acte de revolte, mais Antigone, in-toierante de la timidite de sa soeur refuse le compromis du silence: "Ah, crie-le tres haut, au contraire."1 Si le choeur reconnait que: "Ce sont les fautes paternelles que paye ici ton epreuve", il constate aussi qu'Antigone y est pour quelque chose: "Ta passion n'avait pris conseil que d'elle-mlme et ainsi elle t'a perdue"(P120). Antigone, par son acte de revolte ne fera que precipiter le cours du malheur. Remarquons ici qu*Ismene sert uniquement a. mettre en relief 1'attitude d'Antigone. la timidite feminine d'Ismene, qui se reconnait trop faible pour lutter contre les hommes, souligne la volonte quasi-masculine de sa soeur. Ismene ne manque certes pas de courage car elle n'hesite pas a. s'ac cuser pour partager la responsabilite d'Antigone, mais leurs destinees sont faites pour suivre des chemins differents: "Ton choix" dit Antigone a Ismene, "est fait: la vie, et le mien, c'est la mort."(P107). 80 Le choix d'Antigone a ete fait en toute connaissance de cause. Malgr! le danger auquel elle s'expose elle sait qu'elle ne peut ne pas enterrer Polynice, car il faut que les exigeances des dieux soient satisfaites. Bile nourrit, d'ailleurs, contre Creon, deux griefs d'ordre different; non seulement il est coupable d'un abus du pouvoir, mais, plus grave encore aux yeux d'Antigone il fait preuve d'im-pilte" envers les dieux. Connaissant la puissance de Crlon, sachant que c'est la peine de mort qui 1*attend Antigone ne recule pas devant l'enorme tache qu'elle s'est donnle, car, plus que tout autre chose, elle a peur de la honte, au point d'y preflrer la mort. Nee sous le signe du malheur elle ne peut que profiter d'une mort prematuree: "Subir la mort pour moi n'est pas une souffrance."(P103) Quoique douee d'une grande eapacite d'amour Antigone fait, nlanmoins, le sacrifice supreme de son Itre pour une idle: pour la justice, pour la liberte. Comme le Caligula de Camus elle aspire a "1'impossible"(P88), et ne fllchira pas avant d*avoir fait tout son possible pour l'atteindre. Dans sa soif de sincerity et de verite" elle refuse tout ce qui flaire l'hypocrisie. 'Existentialiste' a ce point de vue, elle ne veut pas entendre parler de bonnes intentions car elle "n'aime pas les gens qui se montrent des 'proches' en paroles seulement"(Ppl06-7). Si~ Ismene semble Itre tout ce qu'il y a de feminin, dans le sens conventionnel du mot, Antigone paralt tout le contraire. Voulant presque se defeminiser elle n'accepte pas les idees recues de sa soeur sur le rdle de la femme. 81. Sourde au cri d'Ismene: "nous ne sommes que des femmes"(P87) elle ne tient pas compte non plus de la menace de Orion: "ce n'est pas une femme qui me fera la loi"(P106). Tout en res-tant femme aux yeux des autres elle s'lleve au niveau de la race humaine pour y jouer son r&Te. Elle ne connaltra jamais i les joies de la femme: "Hades . • . m'amene vivante aux bords de l'Acheron, sans que j'aie eu ma part des chants d'hymenle" (P118). Renoncant a l'amour, au mariage et a la maternite ce ne sera que dans la mort qu'elle trouvera la veritable consom-mation de ses desirs et elle y court avec un cri de joie, mi lle de regret: "0 tombeau, chambre nuptiale, retraite souter-raine, ma prison a jamais"(P121). Son acte courageux et soli taire provoque et 1'admiration et la compassion faisant d'An tigone l'une des heroines fragiques les plus Imouvantes. le Orion d'Antigone est roi et il y rlvllera dans l'ac-complissement de sa fonction ce qu'il y a de plus ignoble dans son Urne. Sa premiere fidllit! est a. la protection de son pou voir personnel. Dans son royaume il faut de l'ordre et de la discipline. Hi l'individu, ni les Imotions ne trouvent de place. Dans son Itat totalitaire l'individu n'a pas le droit de s'exprimer, car "II n'est pas fleau pire que l'anarchie"(P112). S'il s'agissait d'un amour bien enracine pour son pays et son peuple 1'attitude de Oreon pourrait provoquer 1'admiration, mais, meme son soi-disant patriotisms est nuance d'interlts personnels, puisque c'est son pays qui assure sa propre vie. 11/respecte ni sa ville ni ceux qui en font partie: "Une citI „ n'est plus alors la chose de son ehef?"(P115), demande-t-il a Hlmon. 82 Aveugle a. 1'essential, il ne voit chez les autres que les apparences. le trine, la richesse et la security pas-sent avant tout et il pousse son raisonnement jusqu'a at-tribuer aux autres ses propres motifs. Obsede par 1'argent il voit partout la soif du gain: "Jamais n'a grandi chez les hommes pire institution que 1'argent."(P96). Il pense que l'on a achete les gardes pour qu'ils ferment les yeux a. l'acte de revolte et il accuse mime Tirlsias de courir apres les profits. II est ironique que Creon soit le seul a. se preoccuper des effets nefastes de 1'argent. A certains egards Creon ressemble a Oedipe. II a he-ritl de sa cecite. Seulement quand il est trop tard il se rend compte qu'en mettant l'ordre avant tout il a empie'te' sur le domaine des dieux. Tour a, tour les personnages vien-nent se heurter contre sa volonte rigide. II ne comprend rien a. Antigone ni a. Ismene ni a son propre fils. II accu se les deux soeurs de viser le pouvoir et sacrifiera le bon heur de son fils aux interets d'Btat. Brutal envers tous il est incapable de reconnaitre l'amour chez autrui et n'hesi-tera pas devant la mise a mort de la fiancee d^ Hemon. la cruaute et la cecite* de Creon sont rendues d'autant plus frappantes en face de 1'attitude humaine et lucide de son fils. Hemon, courageux, ne se laisse pas effrayer par son pere, mais, ruse, connaissant a. fond les faiblesses de Creon, il tente d'arriver a ses fins par des chemins detour-nes, en attribuant aux Thebains sa propre opinion: "J'entends Thebes gemir sur le sort de cette fille"(P113)• Tout en flat-tant son pere il tient a lui faire voir qu'il n'est pas le 83. seul it tenir la v!rit!. II aura un geste de revolte dans la grotte ou, trouvant Antigone morte, son degout pour son pere eclatera dans une tentative pour le tuer. Bt son dernier d!fi sera sa mort qui l'unit a Antigone: "II est la, sur le sol, cadavre embrassant un cadavre"(B135)• Crlon sera finalement touch! par les paroles de Tiresias. II a enfin compris, mais il fallait qu'il soit confront! par le cadavre de son fils avant d'admettre "la triste sottise des partis que j'ai pris"(P136). Comme Antigone, a la fin il est seul et tout tournera dorenavant contre lui. Eurydice, personnage qui ne sert qu'a combler de malheurs Creon, meurt en 1'accusant d'avoir assassin! ses deux fils. Il ne reste a Cr!on que de plonger"au fond des plus malheureux des des-tins"(P138). Car, meme apres la mort d'Antigone le r8le du destin n'est pas accompli. Cr!on, a son tour connaltra, son "pouvoir terrible"(P123) et quittera finalement la scene titubant sous le poids d'un destin "trop lourd a porter"(P139)• Mais tandis-qur'Antigone meurt en martyr Cr!on meurt en assassin, la mlmoire d'Antigone ne s'!teint pas avec elle, mais celle de Cr!on sera ensevelie dans le plus profond oubli. Pour all!ger le ton tragique de la piece, Sophoele intro-duit quelques brins d'humour avec le personnage du garde. Cet homme du peuple, peureux mais franc, adopte un langage familier en s'adressant a Crlon. II a peur des r!actions de Cr!on quand celui-ci entendra les nouvelles qu'il lui apporte et lui fait part du raisonnement qu'il se tenait en route: "Ah, pauvre ami, pourquoi eourir ou. il t'en cuira d'arriver?"(P94). N'o-sant pas prononcer le nom de Polynice il parle en p!riphrase: 84. "le mort que tu sais, en vient de l'enterrer"(P95). Sa peur est remplacee par la joie lorsqu'il revient avec la coupable. Tout heureux de sauver sa propre peau il fait peu de cas de la gravite de la situation et n'hesite pas a semer des de tails saugrenus dans son recit de 1'incident, en bien insis tent sur 1'aspect physiquement deplaisant de son travail. Pourtant,/pas completement depourvu de sympathie envers An tigone, il s'interroge sur son sort mais sans pretensions de noblesse ou de courage: "Apres tout, cependant, je me trouve ainsi fait que le soin de ma vie passe avant tout le reste" (P1G2). le ehoeur, qui sert de me'diateur entre le spectacle et le public, joue un r81e passif, n'ajoutant en rien au derou-lement del'action. Ces "douze vieillards encore vigoureux" (P89), tres prudents, prennent rarement parti, preferant gar der le juste milieu. Dans une piece remplie de fous ei de folles, la voix du choeur s'&Leve comme la voix de la raison et c'est lui qui prononee les dernieres paroles qui servent de morale a. la piece: "La sagesse est de beaucoup la premiere des conditions du bonheur. II ne faut jamais commettre d'im-pie"t6 envers les dieux"(P139)• Servant non seulement d'ele ment d'Equilibre entre les exces des protagonistes et d'ele ment moralisateur, le choeur a deux autres fonctions. D'abord, en formant des coupes entre les scenes sa fonction est thla-trale. Il separe et lie en mime temps les differents mouve-ments, car les emotions qu'il chante constituent un reflet exact de l'ltat d'ame de 1'instant. D'ou son autre fonction, purement lyrique, celle-ci. les interventions du choeur ap-85. portent a. 1'oeuvre des vers des plus po!tiques et, evoquant tour a. tour la joie et le chagrin, les mysteres de la nature humaine et de l'amour, peignent un fresque de l'homme, de ses aspirations et de ses limites. Dans cette oeuvre basee sur le conflit entre deux per-sonnalites, la jeune, intransigeante, orgueilleuse et eoura-geuse Antigone et Creon, tltu, autoritaire, aveugle et demu-ni de compassion, il n'existe pas de vainqueur au sens propre du mot. Antigone est morte et Creon destin! a la chute, la force qui domine est incommensurable car il s'agit d'une force spirituelle. En refusant une sepulture a Polynice et en faisant emmurer Antigone, Creon a transgress! deux fois. Son double crime est rachet! par deux morts de sa propre maison, celle d'Eurydice et celle dc? Hemon. la justice est faite. II existe done, au dessus des lois !crites de l'homme, une loi universelle, une vie spirituelle par dela la mort qui continue comme force motrice. Mais Antigone met en scene non seulement une manifesta tion de la volont! divine. Cette piece propose le theme de la responsabilitl individuelle, met en relief le rdle de l'individu dans la socilt! et souleve d'innombrables prob-lemes: doit-on se r!signer aveugl!ment a la volont! des forces publiques? le refus est-il possible? et quel peut Itre le r!sultat de la revolte contre les lois !tablies? A cet !gard Antigone qui se revolte contre la tyrannie re-pr!sente la victoire de la conscience humaine contre la rai son d'Etat. Ainsi Sophoele fait de sa piece une plaidoi^rie pour la libert! de pens!e et d'expression de l'individu. 86 Oontrairement a Sophocle qui choisit dans la legende thebaine les destinees individuelles d'Oedipe et d'Antigone, Euripide dans Les Phlniciennes porta son interlt sur 1'aspect global de la llgende, faisant de sa piece le drame d'une race, la tragedie de la chute de la maison d'Oedipe. Oedipe a du seduire 1'imagination d'Euripide car sur sa legende il Icri-vit en tout sept pieces. Les Pheniciennes traite la querelle de Polynice et Eteocle pour le trdne de Thebes. Beaucoup de critiques ont reproche a cette piece sa longueur et son manque d'unite, mais, malgre les complications dans 1'argument il y a pourtant un personnage central qui reunit tous les elements d'apparence diverse. Ce personnage est Oedipe. Euripide demontre le genre de changement audacieux qu'un ecrivain peut se-permettre meme a l'egard d'une legende aussi connue que celle d'Oedipe. Oedipe et Jocaste sont ressucites. Jocaste, dans le Prologue, explique cette ressucitation en ra-contant comment Oedipe, apres la decouverte du parricide,fut enferme dans le palais par ses fils qui etaient soucieux d'e-touffer le scandale. Chaque fils devait regner un an et 1'action du drame commence quand le pacte est rompu par Eteocle. Jocaste tente de rlconcilier les freres. Menlcee, fils de Creon, qui a entendu prononcer par Tiresias que la ville serait sauvee s'il mourait se sacrifie contre la volonte de son pere. Cet acte genereux n'apporte pas le rlpit attendu. Eteocle provoque Polynice en duel et tous deux expirent. Jocaste se tue sur les eadavres de ses fils. Antigone, resolue a. rendre a Polynice les honneurs funebres defendus par Creon, n'epousera pas Hemon 87 mais accompagnera Oedipe en exil. Oe ehangement a la llgende peut surprendre, mais les effets dramatiques produits sont evidents. La presence de Jocaste est indispensable car elle sert d*intermediaire entre Polynice et Eteocle et entre eux et Oedipe. la mort de Jocaste ajoute de facon definitive a l1element tragique. Quoiqu'Oedipe n'apparaisse qu'une fois a la derniere scene, tout le long de la piece il n'est guere absent de la pensle du spectateur. Selon M. Grube les Pheniciennes sans Oedipe serait comme Ham-p let sans le Prince du Danemark. Euripide a relegue dlfinitivement le choeur a l'arriere-plan. les Pheniciennes ne contribuent aucunement au deroule-ment de l'action et n'assistent au drame qu'en tant que specta-trices. D'autre part ces jeunes filles de Tyr, en route pour se consaerer au culte d'Apollon a Delphes se trouvent, a cause de la guerre, dans 1'impossibilite de rejoindre le sanctuaire et demeurent done a Thebes pendant la duree du conflit. N'e-tant pas originaires de Thebes il est naturel qu'elles ne s'in-teressent pas intensement au resultat de la bataille. En taht que vierges sacrees elles considerent que leur sort n'est pas rnenacl par la discorde. Grace a ces deux elements le dltache-ment du choeur ne compromet pas la vraisemblance du roie peu important qui leur est attribue. l'on admet plus facilement le ton leger des vers lyriques employes qui, d'ailleurs, appor-tent un remarquable contrasts a la gravite des repliques des autres personnages. leur amitie pour cette ville qui avait pour fondateur CadmCis de Thebes et Agenor de Tyr fait qu'elles peuvent a juste titre plaindre le malheureux sort de Thebes: 88 "Nous partageons les douleurs de nos amis".-3 Etrangeres, elles sont d'autant plus capables de former une opinion lu-cide et demunie de prljugls qui sert, en quelque sorte, de guide au public. Grace au choeur Euripide trouve le moyen de partager avec son public ses idles non seulement sur les situations mais aussi sur les resultats qui en proviennent et dont la porte! est plus etendue. Par la bouche de la Coryphee il ex-prime son dtgout de la guerre, les vicissitudes de la vie se refletent dans ses paroles, la souffrance cede la place a la joie, la guerre a la paix, le desespoir a. l'espoir. la ville a connu l1empire du Sphinx, elle en a Ite liberie par Oedipe, porteur d'abord de joie et ensuite de malheurs renouvells. Au choeur il reste de tirer la conclusion mais leurs dernieres paroles, apres les lamentations d'Oedipe: "0 tres auguste Victoire, sois la compagne de ma vie et ne cesse de me cou-ronner"(P279), gardent un ton neutre et ambigu et se preVfcent a. de nombreuses interprltations. Mais elles sembleraient sug-gerer que, malgr! tout, la victoire est a. la race d'Oedipe, que Polynice avait raison et que 1'attitude d'Antigone est a. admirer. Si de cette piece il ne ressort aucun grand personnage tragique, il y a pourtant des caracterisations interessantes et originales. Tous les personnages d'Euripide ont un trait en commun; il les peint tous sous une lumiere tres humaine, abaissant le hlros llgendaire jusqu'au niveau de l'homme or dinaire. Jocaste se trouve au centre du drame. Vieille, af-faiblie et rlsignle il ne lui restera qu'une seule emotion mo-89. trice: 1'amour pour ses fils. Des le debut l'on devine qu'elle prlfere pourtant "l'illustre et vaillant"(P224) les Polynice a Eteocle. C'est pour lui qu'elle a revetu d-e* vltements de deuil, c'est en le revoyant a lui qu'elle tremble de joie. Elle assume neanmoins le r&le de 'rai-sonneuse' lors de la confrontation de ses deux fils. Con-damnant des le dlbut l'impltuositl d'Etloele elle lui dit de garder son sang-froid car "ce n'est pas la tlte fralche-ment couple de la Gorgone que tu as devant les yeuxj c'est ton frere qui vient a toi"(P236). Cette mere n'a recours a aucun argument sentimental mais base sa plaidoi^rie sur la raison et le bon sens. Expliquant a. Eteocle les mlrites de l'explrienee et les dangers de l'ambition elle preconise la moderation en tout et cite comme modele 1'exemple de la Nature. Pour garder le juste milieu Jocaste se permet meme un reproche a Polynice qui a fait preuve de manque de sagesse en ayant re cours a la force. Quoiqu'elle tienne a sauvegarder les interlts de Thebes le cdte maternel domine nettement chez Jocaste. Les questions qu'elle pose a Polynice: ou a-t-il mange? avec qui? avait-il des ennuis d'argent? sont remplies d'un intlrlt tout humain. Elle se met mime en colere contre ce fils qui s'est marie loin d'elle. Ses sentiments maternaux rendent plus pathetique en core l'agonie des deux fils. Separls dans la vie par l'exil et l'animositl, mere et fils se rlunissent dans la mort: "en tre ses fils bien-aimes elle s'abat, mourante, en les entourant l'un et 1'autre de ses bras"(P268). Entre les deux fils Euripide marque un plus grand contraste 90. que ce qui etait jusqu* alors habituel. Polynice, prlt a garder le pacte a une raison bien fondee de se plaindre, d'au-tant plus qu'il s'agit d'un serment sacre. C'est au nom de la Justice et de la Veritl que parle Polynice. Par son exil vo-lontaire il voulait eviter la discorde et c'est malgre lui qu'il revient en portant armes contre son propre pays. Grl-nereux et chaleureux il aime et son pays et sa famille. Dans la naivete de sa jeunesse il a besoin d'etre rassure par l'a mour des sLens: "Bt mes deux soeurs? Sans doute gemissent-elles sur les malheurs de mon exil?"(P232). Sur le champ de bataille sa pitil va jusqu'a englober le frere qui l'a mortel-lement blesse. Attach! jusqu'a la fin a sa patrie il demande d'y Stre enseveli "pour que j'qbtienne au moins un peu de sol natal"(P268). Eteocle, tout le contraire de son frere rappelle, dans son adoration de 1'honneur,le Hotspur de Shakespeare. II vante meme cette philosophie qui parait comme d!faut aux yeux d'autrui: "J'irais jusqu'aux regions ou se levent les astres et le soleil . . . pour posseder la plus puissante des Deesses, la Royaut!." Ce guerrier colerique a contre lui 1'inexperience de la jeunesse. Homme d'action avant tout il considere comme futile toute discussion. Cet homme au coeur dur n'hesite ja mais devant le fratricide. II n'a aucune affection pour son frere ni pour sa mere, n'aime pas ni n'estime son pere et a reussi a. offusquer le devin Tiresias en meprisant son art. Malgre une vie depourvue de tendresse, a. sa mort pourtant il semble regretter sa durlte, surtout envers sa mere et "ses yeux lui parlent au milieu de leurs larmes et lui expriment sa 91. tendresse."(P268). Au lieu de llguer a la posterity la mort d'un monstre Euripide avec ce revirement comble d'un Element pathe"tique cette scene ou. Etlocle qui fut orgueilleux et ar rogant trouve son dernier repo.s a c&te de son frere dans les bras d'une mere. Devant 1'importance de ce trio les autres personnages prennent une place d'arriere-plan. Crlon n'agit que comme consaller a. Eteocle et ce n'est que quand il s'agit du sacri fice de son fils que nous devinons la veritable trempe de son caractere. II est prlt a faire son devoir du moment ou. lui et sa famille ne s'en trouvent pas directement menaces, loin du Creon de Sophoele il met avant la slcurit! de son pays la vie de son fils. Quand Tirlsias lui apprend que la seule fa-con de sauver Thebes est par la mort de Menece'e la reaction de Creon est immediate: "Perisse la cite"(P253). Creon, tene ment a plaindre dans la perte de son fils se transformera en homme d'Etat sans coeur. Ayant peur que le malheureux sort d'Oedipe soit transmis a la ville et a lui-meme il chasse Oedipe et menace de mort Antigone si elle ose ensevelir son frere. ^ Euripide utilise savamment l'antithese. I'infirmite physique de Tiresias fait contrasts avec la puissance de ses paroles et a la force des jeunes qui l'entourent. Pour faire ressortir la jeunesse d'Antigone Euripide la fait paraltre pour la premiere fois accompagnee d'un vieux serviteur. An tigone qui, des murailles de Thebes, contemple avec emerveil-lement et crainte la splendide armee,fait contraste avec le savant Phorbas qui explique en detail les noms et les origines 92 des devises sur les boucliers des guerriers. Comme Polynice Antigone est profondement amoureuse de son pays. De la hau teur symbolique de son etat actuel l'idee de l'eslavage la fait fremir. Mais, peut-Stre plus que son pays elle aime Polynice. 1'Antigone sure d'elle-meme qui a la fin prend la defense de son frere prefer! ne ressemble point a la jeune fille timide et rougissante du debut. Maintenant, ses freres et sa mere morts, c'est a elle qu'il incombe d'assumer les responsabilites de la famille. Toujours pleine de respect envers son pere elle ne recule pas devant Sr!on iea^Pelle reproche la decision de mettre en vigueur des ordres qui sont "impies et contraires au droit"(P273). Euripide reserve jusqu'aux dernieres minutes 1'apparition sur scene d'Oedipe. Moins personnage que symbole, Oedipe re-presente en meme temps la souffrance et la marehe implacable du destin. le malheur est enracine dans la maison d'Oedipe. Tous; Jocaste, le choeur, Tiresias, Antigone, Creon, reviennent sans cesse au theme de la destinee d'Oedipe, l'evoquant depuis l'arrivee de Cadmos a Thebes jusqu'a la querelle des deux fils. les enfants perdent presque leur individualite, se confondant dans cette race nee sous le signe du malheur. Oedipe, accable physiquement et moralement ne perdra jamais sa dignit! ni sa fierte, mais laissera pourtant Ichapper une derniere plainte: "0 Destin, comme des 1'origine tu m'as fait naltre pour le malheur.* "(P272). Grace done aux evocations frequentes de la destinee d'Oedipe Euripide parvient a creer une oeuvre qui se tient et qui doit son unite a. un personnage physiquement absent sauf 93-a la fin. S'il ne s'agit pas d'un chef d'oeuvre cette adap tation de la legende d'Oedipe n'en est pas moins interessante. Un public contemporain peut trouver ennuyeux les recits repu ted de l'histoire d'Oedipe mais, n'oublions pas que, quoique connue, elle le fut bien moins a. 1'epoque d'Euripide que de nos jours. Oe qui peut paraitre contradictoire ou invraisem-blable dans les reactions des personnages peut en grande partie s'expliquer par les changements ulterieurs qui ont 6t6 faits. Si les explications de Phorbas paraissent detaillees au point d'etre monotones il ne faut pas oublier que cette technique faisait partie de la tradition epique. Euripide a llgue une oeuvre faite d'antitheses frappantes ou la jeunesse fait con-trepoids a. la vieillesse, ou la justice, la sinclrit! et l'a-mour compensent 1'injustice, l'hypocrisie et la cruaute, ou. la sagesse rlagit contre l'etourderie et 1'experience contre 1'impetuosite, les he*ros legendaires, tout en gardant leur dignite viennent planter les pieds fermement sur la terre et poesie et realisme se cQtoient. Euripide trace a. coup sur les raisonnements de ses personnages. l'action precede ra-pidement dans ce drame fait d'une succession d'episodes et de details qui s'enchainent. Les scenes de bataille, teintes parfois d'images a nous figer le sang, s'animent devant les yeux. Sophoele insistait sur 1'aspect Iternel tandisjqu'Eu ripide ajouta a 1'Element eternel un aspect realiste. Mythe et realite" se confondent dans 1' imagination de cet ecrivain qui fit "des tragedies sur la r!alit4 humaine telle qu'il la concoit, en restant en deca des limites que la matiere mytho-logique lui procure."4 94 "La famille d'Oedipe est comme la race elue de la tra gedie; or les fils d'Oedipe sont precisement les premieres creatures que Racine fait vivre sur le theatre."5 Il s'agit de Polinice et d'Eteocle, protagonistes de la Thebalde ou les  Freres ennemis dont la premiere representation, par la troupe de Moliere, eut lieu vendredi le 20 juin 1664 au Palais Royal. I'intrigue de la Tblbai'de suit essentiellement le meme cours que chez Euripide. Malgre la volont! d'Oedipe Eteocle refuse de ceder, apres un an de regne, le troneaPolinice. Jocaste, aided par Antigone, tente de redoncilier les deux freres et rlussit a obtenir une trSve. Eteocle, encourage par Creon, rompt le pacte en attaquant 1'armed de Polinice. Encore une treve momentaned suivra le sacrifice de Menecee mais la haine des deux freres atteint son apogee lorsqu'ils se confrontent. Ils se combattent et se tuent. H|mon trouve la mort en essa-yant d'arreter le combat et Jocaste se poignarde. Creon, roi maintenant, demande en mariage Antigone qui lui repond que, pour la meriter, il faut qu'il suive son exemple. Elle se tue et sa mort est suivie par le suicide de Creon. Cette premiere piece de Racine a offert matiere a. maintes discussions sur ses sources et ses origines. D'apres G-rimarest, "biographe souvent hasardeux",^ c'est Moliere qui lui aurait indique ce sujet dans une tentative destined a rivaliser avec une piece contemporaine, La Thebalde de Boyer. Lancaster qui n'accepte pas l'idee de la participation de Moliere pense que Racine suivit probablement 1'exemple de 1'Oedipe de Corneille en basant sa piece sur cette llgende. Ces explications appar-95 tiennent a. tin domaine hypothetique que meme les paroles de Racine dans sa preface nfaidant pas a eclairer car, d'apres lui, il s'agissait de "quelques personnes dfesprit" qui "m'ex-citerent a. faire une tragedie, et me proposerent le sujet de la Thlbalde".7 Si La Thebaide de Boyer fut un "echec memo-8 \ rable", celle de Racine ne connut pas un grand succes non plus et ne se maintint a. l'affiche que grace a. une farce qui 1'accompagnait, "le Medecin Volant. Gforgibus dans le Sac, ou q Le Cocu Imaginaire". l'on a souvent reproehe a. Racine d1 avoir plagie 1'Anti gone de Rotrou. La piece de Rotrou avait certainement servi de guide a. Racine qui y fait allusion lui-mlme dans la preface a. la Thebaide. l'on a trouve !galement des traces d'imitation" de La Thlbalde de Seneque, de celle de Stace et de 1'Antigone de Gamier. Racine, pour sa part, pretend avoir dress! "a. peu pres mon plan sur Les Pheniciennes d'Euripide".1G Mais 1'homogeneity de La Thebaide. a. la fois dans la conception des personnages, le choix du sujet et la structure dramatique, est si representative du genie de Racine qu'on ne peut douter de son origine. Grace a. son education humaniste a. Port Royal Racine avait des connaissances etendues des langues et des litteratures grecques et latines et l'antiquite lui servira a. maintes re prises, pendant sa carriere thlatrale, de source d'inspiration. II avouera dans la preface d'Iphigenie l'estime et la venera tion "que j'ai toujours eues pour les ouvrages qui nous res-tent de l'antiquite".11 1'avantage qu'il voyait a. mettre sur 96 scene des heros derived des anciens trouva plus tard son expression dans sa seconde preface a Ba.iazet. le heros classique avait le double avantage d'un aloignement dans 1'espace et aussi dans le temps, ce qui le revetait de la dignite et de la grandeur necessaires a. la tragedie. les oeuvres d'Euripide lui fourniTent aussi les modeles d'Pphi-genie et de Phedre. Nous savons, grace a. une edition des Pheniciennes d'Euripide avec notes en marge de la main de Racine qu'il connaissait bien cette piece qu'il commenta du point de vue presque entierement dramatique. II nous semble done tout naturel que Racine ait fait ses debuts thlatraux en traitant un sujet de l'antiquite, se basant sur un drama turge a. qui il reviendra et que ce soit sur la Thebaide, / 12 "c'est a, dire le sujet le plus tragique de l'antiquite" qu'il ait porte son choix. Dans son etude sur la Thebaide Jasinski a montre que Racine s'est interesse a. cette legende non seulement a cause de son interlt dramatique mais aussi parce que cette histoire evoquait pour lui des reminiscences toutes particu-lieres et redentes. Sans entrer dans le detail de la theorie de Jasinski il est pourtant interessant de regarder avec lui ce qui peut passer pour des allusions a. la vie de Racine et a. son epoque, dans le but de dlgager une autre interpreta tion parmi une multiplicite d'analyses possibles. Racine, brouille avec sa famille dut subir l'aprete d'un oncle des-potique. Identifiant cet oncle avec Greon Jasinski voit la mort de celui-ci comme une sorte d'exorcisme chez Racine. L'exil de Polinice rappelle celui de Racine a. TJzes. Marie 97 Desmoulins, veritable Jocaste mediatrice voulait eviter a tout prix une rupture complete avec Port Royal. Gardant de son sejour a Uzes un souvenir de la mechancete et de la mes-quinerie, vivant a Port Royal dans "la detestation des Jesuites et de tous les ennemis de la Communaute",13 Racine se tourne-rait naturellement vers un sujet qui traite non de 1'amour mais de la haine. Sur le plan politique Jasinski voit en Polinice une "allusion a la jeunesse agitee du roi",14 une ressemblance entre l'anarchie thebaine et les troubles tout recents de la Fronde et dans les preconisations d'un pouvoir stable et non partage un besoin tout actuel de consolider le pouvoir royal. Peut-ltre que Racine sentit de facon subcon-sciente dans cette histoire des echos d'idees qui le touchaient de pres et que le theme legendaire lui servit en partie de cadre pour dormer libre cours a. ses tourments personnels. Contrairement a ce qu'en dit M. Adam, Racine ne se con-tente pas de mettre en scene "un sujet rebattu".15 II reve-nait sans cesse aux textes originaux mais tout en cherchant a les renover. II devait son originalite au fait que, tout en acceptant les conventions existantes il aspirait a. "I1!-tablissement de conventions nouvelles".1^ Dlja se voit dans cette premiere tragldie 1'importance qu'attribuait Racine a la concentration dramatique et a. l'unit! intlgrale de 1'oeuvre. Contrairement a Euripide et, d'ailleurs, a Rotrou, Racine fait mourir Antigone sans aborder le theme de la defense de son frere. II reproehe mime a Euripide dans ses notes sur les  Pheniciennes 1'intervention de cet autre sujet qui fait que "le reste de la piece est inutile et mime languissant"17 98 La Thebaide de Racine se redout a un theme unique et funda mental; celui de la haine, et tout autre element est attri-bue une place secondaire mais lie au theme central. Les changements visent toujours les memes buts; celui de main-tenir la vraisemblance "d'une action simple, charged de peu de matiere telle que doit etre une action qui se passe en un T 8 seul jour", et celui d'augmenter l'intensite dramatique en predentant'"'une action simple, soutenue de la violence des passions".19 La plupart des reproches qu'adressa Racine a Euripide visaient justement son oubli de la nedessit! drama tique; par exemple: "ces interrogations ne sont point n6-20 * t cessaires au sujet", "ce peu de nedessite rend froide une \ 21 action tres belle", "Pourquoi done avoir fait un si long recit dans un peril si pressant?" ou "ce choeur est plus 22 du sujet que les autres". Sa simplification de la trame legendaire annonce le Racine qui edrivit plus tardi' "On ne peut prendre trop de precautions pour ne rien mettre sur le theatre qui ne soit necessaire; et les plus belles scenes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on les peut separer de 1'action".25, Dans La Thebaide nous assistons a 1'analyse d'une passion et cette passion est la haine. Peu importe si l'amour qui s'identifie habituellement au genie racinien occupe une place secondaire. La passion et les Itres passionnes sont la. et la construction de la piece sur les piliers de cette passion se fait dans la vraie tradition racinienne. L'action commence au moment de crise: "Nous voici done, helas! a. ce jour de-testable/Dont la seule frayeur me rendait miserable",2^ 99 au jour ou la haine entre les freres, nourrie depuis leur plus jeune age, est sur le point d'lclater. Nous sommes pre pares pour la catastrophe des le second discours de Jocaste: "N'en doutons plus, Olympe, ils se vont !gorger"(P5). le mecanisme qui conduira a, la conclusion sanglante s'est mis en marche. Racine elimine la scene d'Euripide ou Antigone regarde le champ de bataille des remparts car ""Tout ceci n'est pC point de l'action". les Elements principaux sont reunis dans cette premiere scene ou. Jocaste ecoute le recit de sa confi-dente Olympe: ". . . Du haut de la muraille/Je les ai vus dlja tous ranges en bataille;"(P5). II y a la presentation non seulement du conflit mais aussi de la personne qui posera en intermediaire et, avec une allusion a la race de laius, du rftle du destin. I'entree en matiere se reduit a. un r!cit bref fait par Jocaste, evoquant les crimes de la maison de laius. les pressentiments tragiques sont repltees de facon visuelle quand Eteocle vient devant sa mere: "... Ah, mon fils.' Quelles traces de sang vois-je sur vos habits? Est-ce du sang d'un frere?"(P7). le sang, celui de la p rides t inaction et ce lui qui se rlpandra au cours du conflit formera une des images unifiantes de la piece. L'action se passe dans un monde typiquement raeinien, "une salle de palais"(P4), unite que Racine respeete en insis tent que les rencontres succesifs de Polinice avec sa mere et ensuite avec son frere se fassent a l'intlrieur du palais. Pour garder dans le domaine de la vraisemblance des evenements limites par 1'unite de temps Racine fait progresser rapidement l'action gardant toujours a l'esprit le "piril pressant".26 100 "Mais il faut se hater, chaque heure nous est chere"(P15) dira Jocaste. la tension monte jusqu'a la scene capitale, remise jusqu'au quatrieme acte pour augmenter le suspense, ou les deux freres se confrontent. Cette technique de la scene-clef deviendra bientdt, constate M. Brereton, le modele > 27 accepte pour la tragedie frangaise. Dans sa preface a. La Thebaide Racine s'excuse de cette premiere tentative dramatique et demande qu'on lui accorde plus d'indulgence que pour celles qui suivent. II qualifie, a la meme occasion, la catastrophe comme etant "peut-etre un peu trop sanglante", aveu sans doute provoque par des critiques formulees entre la representation de la piece et la rldaction de la preface en 1675. Par la suite, pourtant, Racine, epris comme il etait des poetes anciens et avec son penchant tout particulier pour Euripide, poete "extrement tragique" qui "avait merveilleusement excite la compassion et la terreur qui sont les veritables effets de la Tragedie"," presenta un denouement souvent horrible. Le premier, ou. presque tous les personnages meurent a. la fin, a provoque 1'admiration de M. Adam qui a vu dans ce "grand et excessif massacre qui termine la Thebaide un trait profondement raci-nien qui n1etait pas dans les habitudes de la tragedie contem-poraine".3^ la mort de Creon peut choquer puisqu'elle ne fait pas partie du legs legendaire mais de nouveau Racine s'expli-qua a posteriori. En parlant de 1'apparition sur scene de Junie apres la mort de Britannicus Racine se justifia ainsi: "J'ai toujours compris que la tragedie, etant 1*imitation d'une action complete, ou. plusieurs personnes concourent, cette action 101. n'est point finie que l'on sache en quelle situation elle 31 r laisse ces memes personnes". la mort de Creon peut s'ex-pliquer du point de vue dramatique. En plus quelle flagrante injustice cela aurait et! que de laisser en vie le plus fourbe et le plus antipathique de tous les personnages. la Thebalde ne fait pas exception au gout de Racine de la tragedie exclusivement psychologique ou les caracteres sont doues d'une parfaite consistance. l'action est soutenue par les emotions a un tel point que, malgre la presence d'une fatalite suplrieure, nous avons 1'impression que si les freres s'arrltaient de se hair l'action changerait. Cet element fondamental de la fatalite est neanmoins present. Jocaste parle du "courroux du sort"(P5), de la pu-nition divine d'un "crime involontaire"(P25)• Ses fils appar-tiennent a "la race de laius"(P6). Oedipe a achev! "sa triste destined"(P8). Hemon souffrira, lui aussi, du sang de laius et des crimes d'Oedipe. la haine des freres est "le triste et fatal effet d'un sang incestueux"(P35)» Creon, a son tour, mourra en nous rappelant que "Je suis le dernier sang du mal-heureux IaIus"(P54)• 11 existe un conflit superieur de l'homme contre son destin. les personnages sont sous les effets d'une malediction hereditaire qui se rattache de pres a l'idee chre-tienne du peche originel. Ces Itres marques par le Destin vacillent entre une fatalite implacable et la liberte. Mais tandis^que la fatalit! antique est accepted avec des gemisse-ments ou subie avec des cris de revolte "1'Antigone mod erne au contraire proteste contre le caractere injuste et irration-nel de la responsabilite collective".32 jjg DeStin est mis en 102 question dans un debat metaphysique base sur la raison. Pour Jocaste la fatalite est absurde et injuste: Voila. de ces grands dieux la supreme justice! Jusques aux bords du crime ils conduisent nos pas; Ils nous le font commettre, et ne l'excusent pas(P25) Antigone partage ses sentiments: "0 dieux.1 que vous a fait ce sang infortune/Et pourquoi tout entier l'avez-vous con-damne?"(P19)• les personnages raciniens ne subissent pas passivement leur destinee. Ce sont eux-memes qui, par un trait de caractere, creent leur propre destinee. A la fata lite exterieure Racine non seulement ajoute mais "substitue une fatalite psychologique",33 ne'e dans cette oeuvre de la haine et d'ou il s'ensuit une conciliation esthltique entre "la liberte du h&ros et l'action des dieux".33 Cette ambi-guite est reflated dans le vacillement de l'action entre l'es-poir et le dlsespoir, la joie et la souffrance, les moments de repit qui, d'apres Picard, emplchent "le public de se reposer dans aucune certitude"34 et l'intensite tragique. Malgrl les donnees legendaires le public n'est jamais sur si les person nages vont agir selon la trame mythologique ou a leur guise, guides par une volont! intlrieure. D'ou. vient 1'impression que "c'est la psychologie qui fonde le mythe et non pas l'in-verse; la haine furieuse des Freres ennemis fait exister les Furies vengeresses".33 Ce qui provoque egalement la situation paradoxale que Barthes definit comme "thlologie inversle,"3^ car les dieux ont de facon injuste etabli la haine entre les freres qui, en acceptant de vivre cette haine finissent par justifier les dieux. Racine arriva a, cette fin grace a 1'analyse fouille/de la 103 haine qu'lprouvent Eteocle et Polinice. Comme Euripide il a fait la distinction entre les freres mais en la diminuant. Quoique le Polinice de Racine soit plus sympathique que son frere il gagne beaucoup mains notre estime que chez Euripide. Inspiration au \tr6ne de Polinice ne peut se justifier puisque Etlocle represente les droits du peuple. D'apres Eteocle ce sont les Thlbains qui ont voulu chasser Polinice. Celui-ci nie 1'argument d'Eteocle et s'oppose a. lui en champion des droits divins. la durete et l'intransigeance de Polinice se manifesteht dans sa defense du principe de la majest! des rois contre la volonte du peuple: le sang nous met au trone, et non pas son caprice. Ce que le sang lui donne, il le doit accepter; Et s'il n'aime son prince, il le doit respecter.(P2l) Aussi intransigeant que son frere mais sous un pretexte dif ferent Eteocle ne veut accepter de partage: "Appelez-vous r!gner partager ma couronne,/Et elder lachement ce que mon droit me donne?"(P8). Dou! d'un orgueil excessif qui n'accep-tera aucun attentat a sa gloire ni a. son honneur, Polinice re fuse tout ce qui pourrait passer pour compromis. Epoux de la fille du roi d'Argos, il pourrait recevoir de son beau-pere une couronne mais c'est le trone de Thebes qui lui est du par sa naissance et il ne s'abaissera point a, se satisfaire d'un trdne Itranger: la difference est trop grande pour moi; 1'un me ferait esclave, et 1'autre me fait roi. Quoii ma grandeur serait l'ouvrage d'une femme.(P4l) II vent que son sort depende de lui seul et mime les sombres avertissements de Jocaste au sujet des dangers du trone ne le dlcouragent pas: "Quand je devrais au ciel rencontrer le ton-104 nerre/J'y monterais plutdt que de ramper a terre"(P42). Polinice ne cedera pas. Eteocle est inflexible: "Et toute-fois, Madame, il faut que je vous die/Qu'un trdne est plus penible a quitter que la vie"(P29). D'ou. l'impasse inevitable presentee de maniere saisissante lors de la confrontation, avec la juxtaposition de 1'affirmation de Polinice: "le trdne m'est du" et celle d'Eteocle: "le trdne est a moi"(P38). Eteocle, dur et ruse, est demuni de toute tendresse. Brusque envers sa mere dont il ne comprend pas le trouble, il coupe court a sa tentative pour amener ses fils a. s'embrasser: Eh, madame! a. quoi bon ce mystere? Tous ces embrassements ne sont guere a. propos: Qu'il parle, qu'il s'explique et nous laisse en repostP37) II justifie la Defiance de Polinice en rompant la treve. En acceptant de viair son frere il donne a. Jocaste l'impression d'etre de bonne foi, mais declenche quand meme une attaque contre l'armee de Polinice pendant son absence. Pour arriver a. ses fins il n'hesite pas a1 ' employer les methodes les plus surnoises: Jocaste, dans un moment de lucidit! dictee par la colere voit clair chez lui: Dites, dites plutdt, coeur ingrat et farouche, Qu'aupres du diademe il n'est rien qui vous touche. Mais je me trompe encor: ce rang ne vous plait pas, Et le crime tout seul a pour vous des appas (P9). l'on remarque, par contre, chez Polinice une certaine ambiguite. Par fidelite a la conception traditionelle du per sonnage de Polinice Racine esquisse, dans les reminiscences d'Antigone et de Jocaste, un autre Polinice qui fut magna-nime, doux et genlreux et "qui respectait sa mere et cheris-sait sa soeur"(P22). Mais dans la presentation du conflit fratricide Racine ne laisse point de traces de ce Polinice-ci 105. qui doit rester dans un passe indetermine avant le commence ment de l'action. Car pour garder 1'unite' psychologique il fallait un Polinice domine par la haine et dont 1'unique pre occupation etait la mort de son frere. Son dlsir de vengeance ne sera assouvi que quand il aura tue de sa propre main son frere. Regardant "avec plaisir"(P49) mourir Eteocle il ne pourra s'emppcher de lancer un cri de triomphe: "Traitre, songe en mourant que tu meurs mon sujet"(P50). Si les actes de Polinice semblent motives par son ambition politique, celle-ci n'est que pretexte. Quand il traite Eteo cle d'usurpateur, d'ennemi et de traitre ce n'est pas de tra-hison envers le peuple qu'il 1'accuse mais d'etre coupable envers lui, Polinice. Car, aux yeux de Polinice, Eteocle est un tyran: Qui par cent lachetes tHehe a se maintenir Au rang ou. par la force il a su parvenir; Et son orgueil le rend par un effet contraire, Esclave de son peuple et tyran de son freretJP2l). Polinice est done le seul a souffrir de cet etat actuel des choses. Mais la haine est reciproque. Pour Eteocle Polinice est un insolent qu'il trouve juste cause a mepriser depuis son mariage qui 1'attache aux ennemis de Thebes. Refractaire a l'idle de se soumettre sa honte serait sans limites si c'e tait aux volontls de son frere qu'il devrait se plier car: "Ce n'est pas son orgueil, c'est lui seul que je hais."(P35). Sa haine nait d'un acte de volonte: "Je ne veux point, Creon, le hair a moitie"(P35)• 11 veut hair son frere et pour cette raison accueille avec joie la possibilite de se trouver en face de lui. le halssant a priori il cherche une justifica-106 tion a. sa haine. "Je veux qu'il me deteste afin de le hair" (P36). Quand s'approche le moment de la rencontre il laisse echapper un cri de soulagement et de plaisir: "Qu'on hait un ennemi quand il est pres de nous"(P36). Cette animosite n'est pas provoquee par la situation actuelle. II faut chercher.ses origines bien loin dans le pass!: "Nous etions ennemis des la plus tendre enfance:/ Que dis-jel Nous 1*etions avant notre naissance"(P35). l'un en face, enfin, de l'autre la reaction est instantanee. Jo caste ne comprend pas: "Approchez Etlocle; avancez Polinice . . . /Eh quoi.' loin d'approcher, vous reculez tous deux"(P37). Merveilleux paradoxe, ils ne trouveront l'unite que dans cette passion qui les separe. Prlts pour le combat: "Par 1'exces de leur haine ils semblaient reunis;/Et, prlts a s'!gorger, ils paraissaient amis."(P48). la haine, nee avec eux ne mourS ra pas avec eux. Creon raconte la mort de Polinice: "Tout mort qu'il est, Madame, il garde sa colere,/Et l'on dirait qu'encore il menace son frere"(P50). A ce propos Barthes loue l'originalite de Racine dans son traitement pathologique de la haine des freres qui, jumeaux, ensemble dans la matrice grandissent dans le meme palals et aspirent tous deux a. la meme espace, au meme tr&ne, se trouvant unis dans cette haine physique. les personnages secondaires s'attachent a. l'action et a. la passion principales. Le sacrifice de Menecee nait d'un de sir sincere d'arreter la lutte fratricide. Jocaste est liee aux deux camps adverses et, par consequent, au conflit princi pal. Tout en nourissant le penchant traditionnel pour Polinice 107 elle essays en tant que mere d'ltre juste envers ses deux fils. Comme dans la piece d'Buripide c'est prlcisement le c6te maternel qui domine chez elle. Beaucoup plus mere que reine sa voix est celle de la nature. Pour emouvoir ses fils elle a recours a toutj larmes, ruses, flatterie et persuasion. Ce n'est qu'apres s'ltre rendue compte qu'il est impossible de toucher ces coeurs durs et cruels qu'elle suivra en se tuant le seul chemin qui lui reste ouvert. Se joignant a ceux qui veulent arrlter le conflit Hemon est, lui aussi, etroitement lie a 1'intrigue centrale. Racine le fait pourtant participer directement au combat en le met-tant dans 1*armee de Polinice. Puisqu'en plus il aime Antigone qui prefere a son tour Polinice a Eteocle, Hemon est doublement lie a la cause de Polinice. le detail se complique mais une unite circulaire s'etablit, car Creon, pere d(' Hemon est dans le camp adverse. Sous pretexte d'aider Eteocle Creon vise le pouvoir rivalisant done du point de vue politique avec le camp que represente son fils. Mais le Creon de Racine est aussi amoureux d'Antigone. II est done deux fois rival de son fils. Ainsi se creent des liens etroits et complexes entre ces quatre personnages. 1'amour, meane dans cette tragedie de la haine trouve une place, quoique secondaire. Utilisant la mime technique dont il se sert pour depeindre la haine Racine saisit 1'amour au moment de crise, car Antigone et Hemon se revoient apres un an de separation. Hemon fait de cette separation exigee par Antigone une preuve de son amour, esperant que: "... pen-sant a moi vous penseriez aussi/Qu'il faut aimer beaucoup pour 108 oblir ainsi."(P16). Tout l'espoir d'Antigone, prise elle aussi dans les griffes de la discorde,repose sur le retour dt-' Hemon: Et si tu prends pitie d'une flamme innocente, 0 ciel, en ramenant Hemon a son amante, Ramene le fidele, et permets, en ce jour, Qu'en retrouvant 1'amant, je retrouve 1'amour(Pl5) Hemon attendait avec impatience cette reunion et ne comprend pas la froideur apparente d'Antigone, mais Antigone peut-elle ne penser qu'a son amour, plongee comme elle est dans la dis-corde de sa ville? "Dois-je prlferer, au gre de vos souhaits/ le soin de votre amour a celui de la paix?"(Pl6). Comme 1'An tigone de Sophoele et d'Anouilh elle est le siege de loyautes contradictoires. Sa douceur et sa capacite d'aimer la destinent a vivre. Optimiste, elle veut croire a une solution miraculeuse qui la sortirait de cette impasse. Mais elle sait que: "Fille d'Oedipe, il faut que je meure pour lui./Je 1'attends cette mort et je l'attends sans plainte"(P19)• Tout en preconisant comme Jocaste le respect des lois de la nature son amour pour Polinice 1'oblige a. participer a cette lutte qu'elle essaye en mime temps d'arrlter. Elle ne tente jamais de dissimuler sa preference pour Polinice. Confondant son amour pour lui et pour Hemon elle embrasse les deux dans une mime affection quasi-maternelle et elle dit a Hemon: "C'est moi que vous serviez en servant Polinice"(P17). Sa douleur trouve une expression touchante quand, apres la mort de sa mere, elle se livre a une interro gation desesperle: Dois-je vivre? dois-je mourir? Un amant me retient, une mere m'appelle; Dans la nuit du tombeau je la vois qui m*attend; Ce que veut la raison, 1'amour me le defend 109 Et m'en 6te l'envie, Que je vois de sujets d'abandonner le jourI Mais, helasJ qu'on tient a la vie Quand on tient a. l'amour.(P45) Mais mime Antigone sera aspiree dans le tourbillon de la haine et Creon reconnaitra amerement: "Quoique Hemon vous fut cher, vous courez au trepas/Bien plus pour m'eviter que pour suivre ses pas."(P54) Nombreux sont les critiques qui ont reproche a Racine d'avoir rendu Creon amoureux. Nous avons vu la justification du point de vue structural de cet amour. II peut s'expliquer aussi sur le plan psychologique. Car Creon est un ambitieux et son amour pour Antigone fait pendant, sur le plan personnel, a ses ambitions politiques. Comme les deux freres il a, lui aussi, des idees determinees sur le pouvoir: "On ne partage point la grandeur souveraine:/Et ce n'est pas un bien qu'on quitte et qu'on reprenne"(P12). le point de vue qu'il defend parait rempli de bon sens mais le defaut de Creon est qu'il ne parle pas objectivement, car cette "ame interesseV'(P28) vise elle-meme la couronne. II emploiera les mlthodes les plus indignes pour atteindre son but. Doue d'une grande perspica-cite psychologique, il se range du c&te d'Eteocle mais seule ment pour caeher ses manoeuvres qui consistent a aiguillonner la haine des freres. Une fois Eteocle et Polinice morts le trone lui reviendrait. Jocaste a compris les machinations aux-quelles il se livre: Et votre ambition, qui tend a leur fortune, Vous donne pour tous deux une haine commune, Vous inspirez au roi vos conseils dangeureux, Et vous en servez un pour les perdre tous deux.(P13) Connaissant bien les deux freres Cre'on encourage leur rencontre 110 pour envenimer leur haine: Je veux qu'en se voyant leurs fureurs se deploient, Que rappelant leur haine, au lieu de la ehasser Ils s'etouffent, Attale en voulant s'embrasser (P34). Hypocrite, il sait changer de visage d'apres celui qui 1*6-coute mais il se revele dans toute sa mlchancete en tlte-a-tlte avec son confident: D'Eteocle, d'abord, j'appuyai 1'injustice; Je lui fis refuser le trdne a Polinice. Tu sais que je pensais des lors a. m'y placer; Bt je l'y mis, Attale, afin de l'.en ehasser (P33)« II ne connait jamais le remords ni le doute et hait son fils qui est dans le camp ennemi. loin d'etre afflige par la mort de son autre fils, Menlcee, il lui en veut d'avoir fait cesser les hostilites. Le trdne lui compense facilement la perte de deux fils qu'il oublie completement quand il acceuille triom-phalement sa victoire: II n'est point de fortune a mon bonheur Igale, Et tu vas voir en moi, dans ce jour fortune, 1'ambitieux au trdne et l'amant couronn! (P52). Ne voulant plus entendre parler de ses fils il coupe court aux condoleances d'Attale, car il estime comme aubaine cette mort qui lui a enleve un rival. Est-ce une faiblesse de la part de Racine d'avoir ici insere un passage tres brusque chez Creon du triomphe au desespoir? Certes pas au niveau dramatique et structural. Nous n'associons pas volontiers Creon a un desespoir d'amoureux mais son echec vis a vis, d'Antigone constitue un attentat a son orgueil et a. son ambition. Car Creon, auteur de tous les malheurs, "the chief villain of the tragedy"36 est homme a vouloir tout ou rien. Antigone, qui ne constituait qu'une partie de son ambition, lui echappe et tout s'ecroule autour de lui. Ill Avec ce sujet emprunte a. Euripide Racine cre"a une pre miere piece de theatre tout a fait personnelle. Tout en sui-vant l'essentiel du modele antique, il sut renouveler un theme ancien. Ce renouveau, du en partie aux allusions a sa vie et son epoque, se definit principalement du point de vue de son concept original de la structure dramatique et tragique. les critiques se tournent de plus en plus volontiers vers cette Thebalde beaucoup diffamee y trouvant les signes d'un genie en train de se creer. lancaster loue "this mastery of tech nique, his selection of a Greek legendary theme, his use of predestination, his interest in love, his portrayal of a mother grieving over her sons; his choice of words, his harmonious verse",37 caracteristiques qui devaient devenir plus tard familieres a ses lecteurs. Racine, dans cette oeuvre qui a, par la suite, eveille tant de discussions passionnees et sou vent contradictoires, sut transposer la polyvalence du mythe. Se dirigeant deja sur le chemin de la perfection technique il resserra l'action autour du pivot central de la haine auquel s'attachent tous les personnages. 1'amour, qui perce en theme secondaire est lie habilement au conflit central, gr&ce surtout a Antigone et a Creon. A ce propos remarquons les paroles de Creon quand il attribue au ciel son triomphe: "II arme en ma faveur et la haine et l*amour;/Il allume pour moi deux passions contraires."(P52). Racine etablit une merveilleuse harmonie entre deux unites differentes, celle du temps et celle de l'action. la piece s'ouvre a l'aube avec 1'apostrophe de Jo caste: "0 toi, soleil, 6 toi, qui rends le jour au monde"(P5), image de la naissance qui cree une impression de lumiere, d'es-112 poir et d'elevation et elle aboutit, avee les paroles de Cre on, a 1'image de la mort, de l1ombre de la fin de jour et de la chute aux enfers. Bvoquant l'ambiguite de la condition humaine dans la lutte de l'homme contre son destin Racine transforme les 'marionnettes' de l'antiquite en etres inde-pendants qui revendiquent leurs droits. Grace a cette trans formation de la responsabilite des personnages La Thebalde annonce un genre tout nouveau "ou se revele la forme moderne du tragique"^ et prepare le terrain a une Antigone comme celle d'Anouilh. le theme d'Antigone s'insere tout naturellement dans une epoque que l'on a appelee 1'epoque du refus. Jusqu'aux annees '40 Anouilh n'avait pas montre" de penchant particulier pour le mythe mais dans les annees qui suivirent il y consacra dans son oeuvre une place importante. Dans la categorie ^nou velles pieces noires" viennent Eurydice. Antigone et Medle: vers 1942 il ecrivait un Oreste qu'il n'a jamais complete. Antigone, presented le 4 fevrier 1944 au theatre de 1'Atelier, sous la direction d'Andre Barsacq, etablit de facon definitive la popularity d'Anouilh. le public y voyait le reflet de la lutte des Prancais contre les oppresseurs et dans 1'attitude d'une Antigone refusant tout compromis devant un Creon opportunists la victoire de la liberte sur le gouver-nement de Vichy. Reunissant tous les themes principaux des oeuvres ante-rieures cette piece constitue un carrefour dans 1'oeuvre thea-trale d'Anouilh. Comme Sophoele il fait tourner son drame 113. autour d'un individu qui ne doit son importance qu'au fait qu'il est comme le miroir de la condition humaine. Anouilh a saisi dans le mythe la variet! qui lui convenait pour son etude de l'Homme. Il a vu dans 1'histoire d'Antigone la mul tiplicity de facettes qui s'offre: c'est le conflit de 1'in dividu contre l'Etat, le heros contre les masses, la purete contre le compromis, les valeurs absolues contre les valeurs opportunistes. Mise en scene d'un individu qui a le courage de refuser, 1'histoire d'Antigone a 1'avantage de comporter en elle l'une des idees fondamentales d'Anouilh. II en fait une oeuvre dont le conflit central est la confrontation de deux concepts differents du monde; celui de Creon et celui d'Antigone, du monde exterieur et du monde interieur, du monde rlel et du monde rive, "celui de l'idle toute faite de la vie et celui d'un ideal pour la vie". II s'agit ni d'une transposition, ni d'une adaptation de la piece de Sophocle mais d'une recrea tion. Certains details sont omis, certaines scenes sont plus longues; de plus, tout en gardant les donnees essentielles de ies la legende et en utilisant a volonte d^anachronismes Anouilh crle des liens doubles qui nous attachent au passe et en mime temps au present. le decor est neutre. la piece n'a lieu ni en Grece ni dans une Prance contemporaine, mais "in timeless ground where antiquity and modernity can touch fingertips without becoming ridiculous".4G les costumes sont egalement neutres. le noir et blanc des habits de soiree lors de la premiere presentation donnaient a, la piece une unite et une sobriete qui, d'apres Andre Barsacq devaient ajouter a. 1'impression de grandeur, 114 d•universalite* et de neutrality requises par 1'auteur. L'on joue aux cartes et l'on tricote mais le Prologue est la pour nous rappeler la tradition et que les personnages vont jouer Antigone. Son explication simple des personnages et de 1'his toire etablit la nature conventionnelle de la piece qui se jouera. En s'adressant directement au public, selon la tra dition grecque, le choeur et le Prologue creent une impression de participation entre les spectateurs et les acteurs. Ainsi est etabli 1'equilibre entre le passe et le present qui se repand dans toute la piece. L'utilisation de l'anachronisme a pour but de consolider cette impression de complicity. Eurydice "tricotera pendant toute la tragedie".41 La nourrice apporte a. Antigone "un bon cafe et des tartines"(v.373)• le garde est "Garde Jonas de la deuxieme compagnie"(v.587), il est "engage volontaire"(v.60l), a "la medaille, deux citations"(v.601) et il se cale une chique dans la joue. Avec les autres il ira "se payer un gueuleton". (w.778-9) chez la Tordue. Creon evoque 1'adolescence des deux freres "avec leurs premieres cigarettes, leurs premiers pantalons longs" (w.1220-21). Pour la couronne aux funerailles d'Eteocle "les enfants des ecoles ont donne tous les sous de leur tire-lire"(w.1272-3). De cette maniere Anouilh nous rattache au present. Ces expressions d'ordre contemporain, souvent de style familier et leger, servent a rehausser la grandeur et le ton tragique du mythe. Le choeur chez Anouilh joue un r&le qui ressemble a celui du choeur grec. Il commente et converse. A un moment il pro pose des solutions au dilemme de Creon mais elles ne portent 115 aucun poids et servent seulement a eviter le monologue. Ce qui differencie, pourtant, la fonction du choeur chez Anouilh de celle du ctoeur grec est qu'elle est toujours dramatique et jamais lyrique. Deux themes du theatre grec, celui du Destin et celui de la Purification, captes et soulignes par Anouilh, sont lies a l'une de ses preoccupations principales, l'idee du theatre au second degrl ou. l'on assiste au deroulement d'une piece a 1'interieur d'une piece, le probleme de la predestination semble etre regie des les premieres lignes qui exposent tout ce qui se passera, Aucun malentendu n'est possible. Antigone mourra et sa mort sera suivie de celle d'Eurydice et do Hemon. Mais si le public comprend la fatalite les personnages, eux, ne la comprennent pas. Quand le Prologue les presente, tous, sauf Antigone et le messager, bavardent, tricotent ou jouent aux cartes. Quant a. Antigone, "elle pense qu'elle va Itre Antigone toute a 1'heure"(w.8-9)« Elle n'est pas Antigone encore et ce ne sera que devant Orion qu'elle "va pouvoir etre elle-mlme pour la premiere f ois" (w.739-740). le suspense, au sens moderne du mot Itant absent, tout l'interlt du drame nalt comme dans le theatre grec de quelque chose de plus pro-fond; de la lutte morale entre deux volontes. A fur et a mesure que la piece progresse Antigone se rend compte qu'il lui incombe de rejeter le compromis. le messager, pale, rl-vant, solitaire ne bavarde pas, lui non plus, car "II sait deja".(v.65) et il est seul a savoir. la passion d'Anouilh pour le theatre est telle que, comme Shakespeare il envisage le monde comme theatre. Par consequent t \ \ 116 une technique qui revient sans cesse dans son theatre est celle de la piece a. l'interieur d'une piece, ce qui lui per-met d'investiguer le theme des apparences et de la realite. S'il ne nous laisse jamais oublier dans Antigone que nous regardons des personnages jouer des rdles, c'est qu'il tient a. indiquer que nous regardons se jouer la vie meme et qu'elle consiste de toutes les ficelles qui sont a. la disposition du dramaturge. Gette technique ajoute aussi a. 1'impression de 1'universalite de l'oeuvre. En insistent sur le fait que nous regardons une piece Anouilh evoque le r&le du Destin ce qui, par consequent nous rattache a. la llgende. les termes theatraux reviennent sans cesse. Le Prologue entre en scene: "Voila., ces personnages vont vous jouer 1'histoire d'Antigone" (w.4-5), il va falloir qu'Antigone "joue son r&le jusqu'au bout"(w.15-16), les personnages "vont pouvoir vous jouer leur histoire" (w.78-79) • Antigone insiste la-dessus en parlant avec Ismene: "A chacun son r&le . . . c'est comme cela que c'a Ite distribue"(w.254-6). le choeur reprend la meme idee, tout se reduit a, "une question de distribution" (v.725) • Creon explique a Antigone: "Mon r&le n'est pas le bon, mais c'est mon r&Te"(w. 1201-2), et il veut qu'elle se rende compte de "la cuisine" qui se fait dans "les coulisses de ce drame ou. tu brdles de jouer un r&le"(w. 1268-9) • Une fois les r&les distribues l'action se deroule toute seule, car c'est une tragedie que nous regardons et la Tragedie est tranquille, reposante, sure et gratuite "parce qu'on sait qu'il n'y a plus d'espoir; qu'on est pris, qu'on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos"(w.1726-9). 117 Au theme de la fatalite viennent se joindre ceux de la purification et de la liberte. Si l'action est menee par le destin, Antigone se libere pourtant sur trois plans different s. Au niveau moral, en refusant de jouer au jeu de la vie, elle depasse tout concept du Bien et du Mai, se liberant des valeurs traditionnelles. Sur le plan personnel elle atteint sa liberty d'individu qui realise sa propre identity et, comme les person nages raciniens "Antigone se substitue au destin pour etre elle-42 \ mime son propre destin". Ensuite grace a la substitution du theatre a la vie mime, il en resulte que le theatre se trouve doue" d'un pouvoir indestructible et que, par consequent, la defaite d'Antigone devant la vie represente la victoire du "to tal actor"43 sur qui Creon n'exerce aucun empire. Malgrl les apparences dans cette tragldie ou. 1'heroine meurt elle en sort vainqueur. l'acte d'Antigone est motive par une compulsion interieure. Sa revolte est gratuite en ce qu'elle ensevelit Polynice non pas pour des raisons religieu-ses comme 1'Antigone de Sophoele, car elle reconnait avec Creon l'absurdite du "passeport d!risoire"(v.l012) des rites, ni par amour pour son frere car les deux cadavres Itaient meconnais-sables, "Ils etaient en bouillie"(v.l300). Sa revolte est pour elle mime et "her action is a negative revindication of her right to refuse".44 Elle refuse de collaborer avec la vie, de mentir et de se vendre. Elle ne pouvait pas agir autrement car sa vocation est la mort et le chemin qui y mene est trad depuis le debut de la piece. Elle devient presque symbole de la mort. C'est elle "la maigre jeune fille noire et renfermee" (w.9-10) au "petit sourire triste"(v.34) annonciateur de la 118. tragedie, et qui aime la grisaille d'un "monde sans couleurs" (v.106). C'est a Antigone ce "lit froid"(v.l27) qui inquiete tant la nourrice qui demande "Pourquoi ton lit 4tait-il froid quand je suis venue te border?" (w. 202-3) • le lit est le lit froid de la mort qui 1'attend. C'est synonyme du trou ou Cre on l'enfermera et qu'elle evoque deja en parlant avec Ismene de la petite Antigone qu'on punissait: "et puis on la met dans un coin ou dans un trou"(v.273)• Creon le sait, qu'il fallait a Antigone "un tSte-a-tlte avec la mort"(w.933-4) et qu'elle "etait faite pour §tre morte"(v.1464). Bile en ressort d'au tant plus marquee par sa destined tragique par contraste avec sa soeur. Ismene, la belle, l'heureuse Ismene, Ismene "rose et dored comme un fruit" (w.504-5), bavarde et rit pendant que le Prologue annonce les personnages de la tragedie. Tout les separe, Antigone ayant choisi la mort et Ismene la vie. le raisonnement d'Antigone est logique: la vie est un compromis done elle doit mourir. Elle rejette la vie et ses valeurs car a Antigone, idealiste, il faut tout ou rien. Son "moi je ne veux pas comprendre un peu"(v.268) deviendra plus intransigeant encore: "Je ne veux pas comprendre"(v.1170). Pourquoi accepter les interdictions qu'elle ne comprenait pas quand elle Itait enfant? "Comprendre, vous n'avez que ce mot-la dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite." (w.1280-82). Elle reste attached a. son pass! et c'est 1'en fant qu'elle etait et veut toujours etre qui se heurte avec sa purete, sa spontaneity et sa tenacite aux interdits des grandes personnes. Antigone s'accroche a, ce domaine ou. regnait uneNounou, 119 puissante protectrice "plus forte que la fievre, nounou plus forte que le cauchemar, plus forte que 1'ombre de l'armoire qui ricane et se transforme d'heure en heure sur le mur"(w.381-4), a ce monde ou occupait une si grande place son chien Douce qui apportait de la bonte et de la douceur dans sa vie et grace a qui elle se sentait moins seule. Petite fille devant la na ture et qui pleurait "en pensant qu'il y avait taut de petites bites, tant de brins d'herbe dans le prl et qu'on ne pouvait pas tous les prendre" (w. 326-9). Petite fille au moment d'ac-complir son acte elle a recouvert le corps de Polynice a. l'aide d'une "petite pelle de fer qui nous servait a faire des chateaux de sable sur la plage, pendant les vacances. "(w.858-60). Son acte, tentative de retrouver le paradis perdu de 1'enfance est une protestation contre le monde adulte. Le dilemme d'Antigone n'a pas de solution car, dans le monde tel qu'il est il est im possible de ne pas se salir les mains. Elle prefere mourir. En ajoutant a la trame de Sophocle une scene entre Anti gone et HemonjAnouilh revele l'amour d'Antigone et aussi l'hl-rolsme dont elle fera preuve en y renoncant. II nous prepare egalement pour le pathetique de la mort des deux amoureux s'em-brassant "dans une immense flaque rouge."(v.1729)• Mais sur tout il en fait une partie du refus d'Antigone de la vie et partie integrante de son aspiration vers la purete. Mime si l'amour est pur au debut il risque de se deteriorer avec le passage du temps. Lr' Hemon qui qu'aime Antigone est dur et jeune, "exigeant et fidele comme moi"(w. 1359-60), mais si, au contact de la vie et du bonheur, il devient "le monsieur Hemon, s'il doit apprendre a dire oui"(w.1366-7), elle ne 120 l'aimera plus. !<!; Hemon qu'elle aime est celui qui est reste enfant, qui voyait en son pere un "dieu geant qui m'enlevait dans ses bras et me sauvait des monstres et des ombres"(w.1512-14) II n'y a que la mort qui puisse immortaliser leur amour. Comme Orphee et Eurydice la petite Antigone et Hemon "qui n'a jamais tant ressemble" au petit garcon d'autrefois"(w. 1720-21) se figent dans la mort pour devenir le symbole d'un amour eternel. Paradoxe singulier, Antigone, marquee par la mort, aime profondement et sensuellement la vie. Elle "se levait la pre miere le matin rien que pour sentir l'air froid sur sa peau nue"(w.323-4) et "se couchait la derniere seulement quand elle n'en pouvait plus de fatigue, pour vivre encore un peu plus de la nuit"(w.324-6). l'on sent chez-elle un desir non seulement de vivre mais de creer. Elle est 1'enfant qui avait besoin de la protection d'une 'nounou' ou d'un Creon, 1*oncle qui lui avait fait cadeau de sa premiere poupee. Mais elle est aussi la femme qui veut proteger. Envers sa soeur qui est pourtant son ainee et envers son frere elle adopteddes attitudes maternelles: "si mon frere vivant etait rentr!, harass! d'une longue chasse, je lui aurais enleve ses chaus-sures, je lui aurais fait a. manger, je lui aurais prepare son lit"(w.895-8). Ses paroles a Hemon sont encore plus revela-trices: "Notre petit garcon, Hemon! II aurait eu une maman toute petite et mal peignee-r-mais plus sure que toutes les vraies meres"(w.480-84). la situation d'Antigone est pleine de complexites et de contradictions. Elle tenait a conserver son esprit d'enfance tout en sachant que son enfance n'avait pas ete qu'un paradis. Ayant connu la peur, la jalousie et 121. la solitude, elle aurait aime epargner aux autres ce qu'elle t 45 avait subi "pour reussir enfin une enfance". la solitude qu'elle a connue dans son enfance ne la quit-tera pas. Antigone ne ressemble ni moralement ni physiquement a ceux qui l'entourent. Mise a part par sa destined elle se dressera "seule en face du monde, seule en face de Creon"(w. 11-12). Juste avant sa mort on la laisse en tlte-a-tlte avec le garde. Cet homme, qui ne sait pas ce que c'est que la vie, qui ne pense qu'a son avancement, ne peut lui Itre d'aucun se cours. Apres son isolement dans la vie le trou qui 1'attend sera une solitude encore plus atroce: "Des bites se serre-raient l'une contre l'autre pour se faire chaud. Je suis toute seule" (w.1632-3) • la solitude sur le plan physique et humain s'accompagne de la solitude divine. Dieu est absent. Antigone n'est soutenue par aucune ferveur religieuse. Sa solitude est plus profonde encore que celle de 1'Antigone de Sophoele. Connaissant l'enormite du sacrifice auquel elle se destine, malgre les pieges et un moment d'hesitation, "elle regarde droit devant elle"(w.7-8) et suivra son chemin jusqu'au bout. Sa-chant que Creon la ferait mourir elle recommencerait quand mime. Elle sait que ce qu'elle fait est absurde, mais elle sait aussi qu'elle a fait cet acte pour revendiquer le droit de pouvoir "dire 'non' encore a tout ce que je n'aime pas"(w.1104-5)• Dans la lettre dieted au garde elle avoue; "Je ne sais plus pour quoi je meurs"(v.l66l). Mais, si son acte n'a aucune valeur fonctionnelle il lui a pourtant permis d'atteindre son essence. Dans sa revolte contre les candidats au bonheur avec leur lai-deur morale elle a trouve une beaute spirituelle. S'etant de"-122. barassee des langes de 1'hypocrisie, du compromis, de l'a-mour, du bonheur, bref de la vie, elle se revele dans sa nudite. Elle est devenue la purete mime. Oomme Oedipe elle a le privilege d'appartenir a la race de "ceux qui posent des questions jusqu'au bout"(w.1396-7). D'apres les donnees de la legende Antigone ne peut Itre que protestataire. II y a plus de flexibility en ce qui con-cerne le personnage de Creon. Anouilh lui a attribue le meil-leur r&le possible. Tout en gardant notre sympathie pour 1'op-primee il en a garde une grande partie pour 1'opprimeur. Comme Antigone il etait ouvert a toutes les sensations, esthltiques autant que sensuelles. Il voudrait eviter a Antigone la de ception et les sacrifices qu'il a subis. II faut Itre heureux, vivre le plus intensement possible, ne pas rester sur la berge a regarder s'ecouler la vie mais la saisir a pleines mains. Anouilh donne au dialogue d'Antigone et Creon beaucoup plus d'importance que ne lui avait accord! Sophoele. Creon est plus humain et plus lucide que le Creon de Sophoele. II aime Antigone qui, pour lui, est toujours un enfant qu'il vou drait proteger et convaincre de vivre. Puisqu'elle est enfant elle ne peut pas blesser son orgueil et il fera tout son pos sible pour la faire changer d'avis. Il ferait disparaitre les trois hommes temoins de son acte. Adoptant un ton paternel il 1'accuse et la gronde. Faisant appel a son intelligence il lui demontre l'absurdite des rites religieux. II se met en colere, lui expliquant que le probleme n'est qu'une simple question de politique: "c'est le metier qui le veut"(v.1091). les deux freres sont exposes sous leur vraie lumiere; ils "se trompaient 123 l'un l'autre en nous trompant" et ils "se sont egorges comme deux petits voyous qu'ils etaient"(w. 1291-3)• force de persuasion ent&tee et diplomatique la partie est gagnee. Antigone aquiesce et prononee, deux fois de suite, le mot si Stranger a. ses levres, "oui". Mais Creon, emporte, ne se repose pas sur ses lauriers et quand il prononee, quelques instants plus tard le mot fatal, "bonheur", Antigone se re veille de sa lethargie: "Vous me degoutez tous avec votre bonheur"(v.1385). Bile n'ecoutera plus les raisonnements sa vants de Creon. Il a perdu la partie. S'il a mis tant de temps et d' effort pour essayer de rallier a. ses c&tes Anti gone c'est parce qu'il sent que ce qu'elle fait n'a aucune justification reelle. Si Creon considere avoir le mauvais r&le c'est justement qu'on lui a attribue un r&le dont il ne voulait pas. Creon differe d'Antigone en ce que, devant une situation qui ne lui plaisait pas il a dit "oui". En acceptant de regner il a vie accepte la responsabilite non seulement de sa propre/mais aussi de celle de ses sujets. Sachant tous les inconvenients du pouvoir "il a retrousse les manches"(v.47) pour jouer "au jeu difficile de conduire les hommes (w.42-3). Dans ce monde ou. il y a de sales besognes a. faire il faut des gens pour dire "oui" et "si on ne le fait pas, qui le fera?"(w.1763-4). II aborde son travail de roi comme s'il s'agissait de n'importe quel metier, se levant le matin "comme un ouvrier au seuil de sa journee"(w.52-3) • Realiste il sait qu'il a sacrifie sa liberte en acceptant la responsabilite du pouvoir. Degofit!, lui aussi, par des histoires de politique il tente de remplir 124. ses fonctions le plus honnetement possible et le but de sa vie sera de "rendre l'ordre de ce monde un peu moins absurde." (w.946-7). Intelligent, il se rend compte que la faculte de comprendre et la possibilite du bonheur ne font pas bon menage: "ce qu'il faudrait, c'est ne jamais savoir"(w. 1766-7)• II n'a rien de despotique et ecoute Antigone au lieu d'agir: "si j'etais une bonne brute ordinaire de tyran il y aurait deja longtemps qu'on t'aurait arrache la langue"(w.1041-3)• Con trairement au Creon de Sophoele il ne s'attend pas a une oblissance aveugle et deVouee de son fils. Anouilh, en inserant encore un trait sympathique chez Creon insiste sur le profond humanisme de ce personnage qui a souffert en ac-ceptant le pouvoir, qui souffre en l'appliquant et qui ne veut pas Itre oblige de souffrir encore en condamnant Antigone: "J'ai assez payy"(v.ll39) lui-dit il. Malgre les apparences il n'est pas toujours facile de dire "oui". Comme le Hoederer de Sartre il n'a aucune illusion sur la vie: "Pour dire oui, il faut suer et retrousser ses manches, empoigner la vie a pleines mains et s'en mettre jusqu'aux coudes"(w.1175-7). le refus d'Antigone l'isole. Creon s'est isole en accep-tant. les deux protagonistes sont aussi seuls l'un que 1'autre; Antigone parce qu'elle ne voulait pas conformer, Creon parce qu'il a herite de l'isolement inevitable qui accompagne le pouvoir. Eurydice, femme de Creon tricote pendant toute la piece. Elle est bonne et douce mais "ne lui est d'aucun se cours" (v.58). Vu le r6le qu'il a choisi Creon est oblige de se detacher de son fils. Antigone, Hemon et Eurydice morts, son isolement est complet. II est seul dans un palais ou il 125 va "commencer a. attendre la mort"(w.1789-90). Anouilh a evoque admirablement 1'impasse de la confrontation des deux protagonistes, reduits pour des raisons tres differentes a une solitude et une souffrance d'une grande intensity tragique. la conclusion ne peut Itre qu' ambigu"e\ car "Dans 1'absolu Antigone a raison. Dans le fait elle a tort."46 Cette ambiguite chez les deux personnages principaux et dans le denouement mime est accentuee et maintenue par la Anouilh variety du style. II melange savamment le comique et le tra gique, le rive et la reality, la fantaisie poytique et le lan gage du peuple. Au beau milieu de scenes ironiques il y a des changements subits au style declamatoire. l'on entend le cri d'Antigone: "0 tombeau, o lit nuptial"(v.1619), l'une des rares transpositions directes de Sophocle, pendant sa conver sation avec le garde. Comme Sophocle Anouilh fait ressortir le cdte peuple et mediocre des gardes. Ces trois hommes rou-geauds "sentent l'all, le cuir et le vin rouge et ils sont de-pourvus de toute imagination"(w.71-2). 1'arrestation d'Anti gone ne signifient pour eux que mois double, avancement et flte. Ce qui les derange dans cette affaire de cadavre ex-posy c'est l'odeur qui s'en repand. leur indifference et leur facon de parler sont rappeiyes dans les paroles du choeur, les dernieres de la piece: "II ne reste plus que les gardes. Eux, tout 5a, cela leur est egal; c'est pas leurs oignons. Ils con-tinuent a. jouer aux cartes." (w. 1795-7). La nourrice qui ne figure pas chez Sophocle mais qui e-tait indispensable a. Anouilh pour souligner l'attachement d'An tigone a. tout ce qui lui rappelait son enfance a j oute un autre 126 element humouristique a. cette trame tragique. Ce personnage, avec ses reactions et ses preoccupations d'ordre terre a terre, rappelle la nourrice d'Alcmene de 1'Amphitryon 58 de Giraudoux. la conversation banale de la nourrice s'oppose aux elans poetiques d'Antigone qui parle de sa promenade matinale. la nourrice couvre de reproches cette enfant qui a ose sortir la nuit: "Ahi c'est du joliJ c'est du propreJ Toi, la fille d'un roi"(v.l45). loin de comprendre Antigone elle la juge a tort et a travers: "Bile est fiancee et a quatre heures du matin elle quitte son lit pour aller courir avec un autre, "(w.171-2). Comme une mere poule elle fait l'affairee autour des deux princesses qui ont fait la folie de se lever avant les servantes. Comme les gardes, cette brave femme, cette "vieille pomme rouge"(v.205) ne saisit pas la complexity de ce qui se joue autour d'elle. Elle ne sait pas pourquoi Antigone etait sortie si t8t, ni a quoi est due la tendresse deja teinte de regret avec laquelle Antigone parle de sa chienne, Douce, la nourrice, avec son bon sens et son respect de l'ordre ne peut penetrer l'ame d'un etre dont les preoccupations mltaphysiques la depassent. Dans cette piece Anouilh a etabli une union harmonieuse de deux mondes, le monde du vingtieme siecle et le monde an tique et legendaire, produisant de cette fusion une impression d'universality. Son utilisation de 1'anachronisme, du langage pariy du vingtieme siecle, le rapport frappant entre le conflit central de la piece et celui qui dechirait la Prance des annles '40, son insistance sur la disparity d'age des deux protago-nistes dont la confrontation peut se qualifier de lutte de 127. generations, tous ces elements creent une ambiance contem-poraine. L'emploi de decor et de costumes neutres, d'eTans poetiques, solennels et emouvants, du theatre au second de-gre qui evoque les themes de la Fatalite et de la Purification apporte une universalite qui est soutenue dans toutes les rami fications de la confrontation de Creon et d'Antigone. Les problemes inherents a. la piece de Sophocle; le compromis de la vie, la liberte de choix, les problemes du gouvernement, le sens du bonheur et la solitude sont soulignes chez Anouilh. Cette tragedie moderne semble porter sa lecon car ce que l'on peut reprocher a. Antigone n'est pas son refus du compromis mais son refus de la vie. La solution d'Anouilh est une solu tion ideale; il faudrait garder la simplicity et la puret! de 1'enfance dans la vie mime. II faudrait que les valeurs que represente Antigone, celles de la beaute, de la verite et de la sincerite s'installent sur cette terre mime. Et alors la vie serait moins absurde. Cette oeuvre fait appel a. 1'imagi nation d'un public moderne en prlsentant des personnages dont les problemes s'identifient aux siens. Antigone meurt seule, absurdement, sans autre justification que celle d'avoir dit " non". Si "Antigone, heros absurde, est bien le reflet de An notre epoque" elle est aussi le symbole d'une verite plus grande qui veut que le minoritaire qui se revolte contre les fausses valeurs d'une society, qu'il s'appelle Sorel, Meur-sault ou Antigone, soit toujours condamne a, mort. En regardant ces quatre pieces nous avons va que le sujet ne nous a pas beaucoup eloignes de celui du chapitre prycydent. 128 Car, c'est vers la legende de la race de laius et de la famille d'Oedipe que se sont tournes ces quatre Icrivains. Tandisque Sophoele et Anouilh choisissent d'evoquer ce qui i suivit la mort d'Eteocle et de Polynice Euripide et Racine ont opte pour ce qui la preceda. Ces ecrivains ont ete attires vers un sujet mythologique grace d'abord a la mul-tiplicite deja innee dans le mythe qui se prlte, par conse quent, a des possibilites illimiteesd'interpretation et de transformation aussi bien sur le plan particulier que sur le plan general ou universel. le mythe offre en soi l'eloigne-ment et 1*elevation qui attirent le polte tragique, soucieux d'evoquer la grandeur et la noblesse d'ame de ses personnages. la legende d'Antigone prlsente un sujet ideal pour 1'ecrivain qui veut s'elever au-dessus du particulier pour atteindre la tragedie de la condition humaine, ou, plus precisement de l'homme en face de son destin. Chez Euripide, poete tragique par excellence, l'homme est victime de sa destinee et toute tentative pour s'echapper n'aboutit a rien. Mais, a travers Sophoele, Racine et Anouilh nous voyons une liberation pro gressive du heros de sa destinee. la victoire symbolique d'Antigone chez Sophoele prepare le ehemin. Chez Racine ce sont les personnages qui justifient la destinee et non 1'in verse. Anouilh, dans la tradition de Sophoele et de Racine, en enlevant tout motif d'agir a son heroine 4tablit la vic toire complete du personnage au niveau humain. Quoique l'homme finisse toujours par mourir il s'est cree a travers ces quatre pieces une vision plus reconfortante de l'homme. C'est dans le choix du moment particulier de la legende, 129 c'est a dire la prise de position d'Antigone chez Sophocle et Anouilh et la lutte fratricide chez Euripide et Racine que l'ecrivain peut donner cours a toutes ses preoccupations les plus personnelles. II fallait peu de transformation a. la legende pour permettre a Anouilh de faire tourner autour d'Antigone les themes qui lui sont chers: la souillure de l'amour, le refus du compromis, le dlgout de la laideur et le r&Te de 1'enfance dans la quite de la purete. le conflit de la Prance sous 1'occupation s'insere naturellement dans ce cadre. En plus,grace a. 1'utilisation d'un sujet deja, connu,Anouilh a pu se consacrer a. une de ses techniques pre-ferees, celle du theatre au second degre. Comme Sophocle il a presente un individu qui, grace a. son histoire legendaire, fournissait le symbole de la condition humaine. Euripide, en tracant les repercussions du conflit fratricide sur tous les membres de la famille, y compris Oedipe, se revela davan tage attire* par 1'aspect epique que represente cette legende. Meme si Racine trouvait dans cette histoire des ressemblan-ces avec sa propre vie et celle de son epoque son interet aurait ete davantage suscite par 1'expression d'une passion violente qu'il utilisa comme pilier psychologique de sa tra gedie. En traitant cette llgende ces quatre ecrivains, malgre de nombreuses differences dans le detail, differences qui consolident justement l'apport personnel du createur, ont su rester fideles a, 1'heritage mythologique, soutenant ainsi 1'opinion de Racine qui disait que "il y a bien de la diffe-130. rence entre dltruire le principal fondement d'une fable et en alterer quelques incidents qui changent presque de face 4.8 en face dans toutes les mains qui les traitent". 131. Chapitre III Antigone—NOTES 1Sophocle, "Antigone", Tragedies (Paris: Ed. les Belles lettres, 1962), p.88. p G.M.A. Gru.be, The Drama of Euripides (london: Methuen and Co. ltd., 1941), p.369. ^Euripide, "les Pheniciennes", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, 1966), p.229. ^Kamerbeck, J.C., "Mythe et Realite dans l1Oeuvre d'Euripide", Entretiens sur l'Antiauite Classique (Vandoeuvres-Geneve: Bollingden Foundation Inc., 1958), VI, 12. c •^R. Picard, introd. "la Thebalde". Oeuvres Completes de Racine,(Paris: Ed. Gallimard, 1950), I, 107. ^G. larroumet, Racine (Paris: Ed. Hachette, 1911), p.31. 'Racine, "Preface a la Thlbalde", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p.3. Picard, la Carriere de Jean Racine (Paris: Ed. Galli mard, 1961), p.104. 9Ibid., p.105. ^Racine, p.4» "^Racine, "Preface a Iphigenie", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p.476. 12Racine, "Preface a la Thlbalde", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p.4. 13R. Jasinski, Vers le vrai Racine (Paris: Ed. Armand Colin, 1958), p.78. 14Ibid., p.79. 15 <A. Adam, Histoire de la Litterature francaise au Dix- Sgp^ieme Siecle (Paris: Ed. Del Duca, 1949-56), IV, 302. l6R. Picard, introd. "la Thebalde". Oeuvres Completes de Racine (Paris: Ed. Gallimard, 1950), I, 107. 132 17 Racine, "Notes sur 'les Pheniciennes' d'Euripide", Oeuvres  Completes (Paris: Ed. Gallimard, 1950), II, 879. TO Racine, "Preface a Britannicus", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p..234. 19Racine, "Preface a Berenice", Theatre.Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p.300. on Notes sur Racine, "Anfietatien-s-d-e 'les Pheniciennes' d'Euripide", Oeuvres Completes (Paris: Ed. Gallimard, 1950), II, 877. 21Ibid, 877. 22Ibid, 879. 25Racine, "Preface a Mithridate", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p.416. 24Racine, "la Thebalde", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p.5. 25 Notes sur Racine, "A^nefa^iene-de 'les Pheniciennes' d'Euripide", Oeuvres Completes (Paris: Ed. Gallimard, 1950), II, 876. 26Voir note 22. 27 G. Brereton, J^an Racine (Bristol: Ca.ssell and Co.ltd., 1951), p.67. 28Racine, "Preface a la Thebalde", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p..4. PQ Racine, "Preface a Iphigenie", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p..471. 5°A. Adam, 306. 31Racine, "Preface a Britannicus", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p..234. 32R. Picard, introd., "La Thebalde", Oeuvres Completes de Racine (Paris: Ed. Gallimard, 1950), I, 110 33Ibid., 111. 133 34Ibid., 109. 55R. Barthes, Sur Racine (Paris: Ed. du Seuil, 1963), p.72. 36H.C. Lancaster, A History of French Dramatic literature in  the Seventeenth Century (Michigan: Edward Bros In., 1966), Part III, II, 490. 37Ibid., 491. 38R. Picard, introd., "La Thebaide", Oeuvres Completes de  Racine (Paris: Ed. Gallimard, 1950), I, 111. 39P. Vandromme, Un Auteur et ses Personnages (Paris: Ed. de la Table Ronde, 1965), p.25. 40l.C. Pronko, The World of Jean Anouilh (Berkeley and Los Angeles: Un. of California Press, 1961), p.201. 41J. Anouilh, Antigone (Gand: Ed. de la Table Ronde, 1964), v.56. 421. Chaigne, Vie et Oeuvres d'Ecrivains (Saint-Lo: Ed. Lanore, 1962), IV, 103. 43J. Guicharnaud, Modern French Theatre from Giraudoux to  Beckett (New Haven: Yale Un. Press, 1961), p.128. 44L.C. Pronko, p.25. AR ^P. Vandromme, p.98. 46Ibid., p.110. 47P. de Boisdeffre, Metamorphose de la Litterature (Paris: Ed. Alsatia, 1963), p.220. 48Racine, "Preface a Andromaque", Theatre Complet (Paris: Ed. Gamier, I960), p.118. 134 CONCLUSION "No one knows when the Greek legends were created or by whom"1 N'empeche que l'homme, avec sa soif de resoudre tous les mysteres, avec sa passion de connaitre les origines de tout, s'est creuse et continue a se creuser la tete pour en trouver la clef. Certains pensent que les mythes forment une version ennoblie des exploits de vrais guerriers qui fu-rent changes en dieux par des tribus admiratrices—tel le mythe d'Hercule. D'autres prltendent que les heros guerriers, comme Ajax, Achille ou Agamemnon, representent une personnifi-cation des tribus en guerre et que leur victoire ou leur mort symbolisent la conquete ou la defaite de tout un groupe. Pour certains ecrivains Chretiens les divinitls palennes n'etaient que des diables sur terre avant l'arrivee du Christ. Beaucoup de llgendes, d'apres une autre theorie, sont censees represen tor de grandes inventions et des progres dans la civilisation; Bacchus s'associe a la decouverte du vin, les Argonautes a 1'exploration des mers inconnues a l'est de la Mediterranee et Promethle a la decouverte du feu, du metal et des metiers manuels. Le mythe a ete egalement consider! comme symbole des processus importants du monde exterieur ou intlrieur. Max Muller interprete le mythe comme symbole du plus grand phenomene de 1'univers physique; c'est-a-dire le passage du soleil dans le ciel tous les jours et par les douze signes du Zodiaque chaque annee; il voit, par exemple la legende d'Her cule et ses douze labeurs et celle d'Arthur et ses douze che valiers comme des mythes solaires. Par extension de cette idee CP. Dupuis pretend que Jesus represente le soleil et 135 ses douze disciples les gignes du Zodiaque. Beaucoup de mythes semblent s'associer aux processus de reproduction; ceux de Ve nus et Adonis, Demeter et Persephone refllteraient ainsi les mysteres de la naissance et de la mort, de la semence et de la moisson. les psychologues, d'ailleurs, expliquent le mythe comme manifestation d'attitudes et de forces psychiques, per-manentes mime si elles ne sont pas reconnues. Cette derniere 7 interpretation fut proned par Preud qui, pour decrire le phl-nomene du fils amoureux de sa mere et jaloux de son pere, crea le terme 'complexe d'Oedipe'. 1'attitude parallele d'une fille amoureuse de son pere et jalouse de sa mere a 6±6 nommee 'com plexe d'Electre1 d'apres la haine que nourissait Electre pour sa mere, Clytemnestre. De mime, 1'adoration de soi, appelee 'nareissisme' a ses fondements dans la mythologie grecque. les theories de Preud furent elaborees par Jung qui voyait dans les personnages llgendaires tels Cendrillon, Helene de Troie, Don Juan, Robin des Bois, Simbad, Ulysse, Hercule ou Samson des projections des espoirs de toute l'humanit!; d'ou 1'immortality du mythe porteur des desirs interieurs de l'homme. Mircea Eliade etend ces theories jusqu'a les appliquer a. la vie quotidienne moderne. les dessins animes, dans les journaux ou a. la tellvision, avec leurs personnages surhumains, les romans et films policiers avec la victoire morale du 'bon' policier sur le 'mechant' criminel prlsentent des versions modernes des heros mythologiques. Toute la vie contemporaine, impreg-nee de 1'obsession du succes n'est, en fin de compte, que la manifestation sur le plan materiel d'un "desir obscur de tran-scender les limites de la condition humaine".5 136 Quelles que soient les origines des mythes ils ont rlussi, comme nous 1'avons vu dans les chapitres presidents, a survivre plus de 3,000 ans et a penetrer dans presque toutes les lit-teratures d'Europe et d'Amerique. Certains font mime partie des activites, de la pensle et de la conversation quotidiennes. Indestructibles ils continuent a vivre meme apres la dispari-tion des religions dont ils Itaient une partie. Quoiqu'ayant servi de sources aux ecrivains de tous les siecles, la mytho-logie a connu un renouveau important a 1'epoque moderne, chez des ecrivains comme Cocteau, Gide, Anouilh, Giraudoux, Gracq, Sartre et Camus. Malgre d'enormes progres techniques l'homme est plus que jamais conscient de ses limites devant les grands espaces infinis. Notre Itude de 1'Amphitryon 58 de Giraudoux de 1'Oedipe de Gide et de 1'Antigone d'Anouilh a demontre que ces dramaturges, dechirls et obsedls par le sentiment tragique de la vie se sont tournes vers le mythe; ils y ont vu les con-flits qui nous agitent et les bornes qui resserrent toujours la condition humaine et ils y ont trouve une base qui offre une fusion harmonieuse du particulier et du general. Sartre a vu dans la sobriete du mythe la reponse aux besoins particu-liers d'un peuple d'apres guerre "exhausted but tense, for whom liberation has not meant a return to abundance and who can live only with the utmost economy".4 les trois ecrivains du vingtieme siecle que nous avons etudies^ ont su exploiter cette contrainte offerte par le mythe non seulement, comme l'est le cas chez Giraudoux et chez Anouilh du point de vue dramatique,mais aussi du point de vue stylistique et surtout du point de vue metaphysique,en y voyant le reflet de la con-137 dition actuelle de l'homme. Cette forme toute faite h!rit!e du pass! est devenue chez ces trois ecrivains le symbole des limites de l'homme qui reussit a s'en liberer malgre les con-traintes exterieures qui lui sont imposees. la victoire est malgr! tout a. Alcmene, a Oedipe et a Antigone. Mais 1'element restrictif que porte en lui le mythe ne constitue qu'tai aspect de son importance, l'on n'a aucune certitude sur les origines des mythes et, justement, n'est-ce i pas un de leurs attraits principaux que cette aur!ole de mys tere qui en entoure les sources? Car l'homme tient a pene trer l'incomprehensibilite de l'univers et des oeuvres d'art. l'homme, explorateur perpetuel, desireux de briser les bornes du monde reel qui 1'emprisonnent cherche dans le mythe un nou-veau sens. Malgr! la variete des opinions sur les origines du mythe l'on peut discerner un;lien commun dont l'importance a ete saisie par tous nos auteurs etudies quelle que soit leur pe-ri ode;r c'est "-a-dire l'idee que le mythe ne represente pas un i/ cas individuel. C'est plut&t un modele pour l'humanite ou un grand phenomene important, que ce soit symbole de la nature, du progres ou des mecanismes interieurs de l'homme. Ainsi le mythe peut Itre consider! comme r!v!lateur de la signification du monde et de 1'existence, le mythe peut apporter une eva sion de la vie quotidienne pour aboutir a une realit! plus grandye, celle de la v!rit! universelle. Sophoele a montre le chemin en voyant le mythe comme "the permanent human battle-ground", aspect important chez nos dix auteurs aussi bien dans le domaine comique d'Amphitryon que dans le domaine tragique 138 d'Oedipe et sa famille. Alcmene est une femme qui a ete prise au piege par un deguisement, Antigone une jeune fille qui a enseveli son frere, Oedipe un homme qui a decouvert l'identite de 1'assassin de son predecesseur. Mais ces cas perdent leur individuality pour representer des phenomenes universels. La legende d'Amphitryon evoqueles questions que se pose l'homme sur son r&le et sur son identity; celle d'Oedipe et d'AntigoneTes problemes de la culpabilite, de la responsabilite individuelle et de la liberte. Les auteurs etudies, moins preoccupes de cas individuels que de cas uni versels, soucieux de percer l'lnigme de 1'univers ont mis en scene l'homme en face des dieux ou de son destin. L'humilite de Sophocle et d'Euripide devant les divinites se trouve pro-gressivement remplacee par le desir de l'homme moderne de s'imposer et devient chez Gride, Giraudoux et Anouilh une re-vendication de sa liberte. Le Dieu est ou bien demystifil, ou bien, comme chez Anouilh, absent, l'homme, quittant l'es-clavage,assume sa propre responsabilite. Au besoin fondamental de l'homme de dominer 1'univers materiel s'ajoute son desir de se liberer des contraintes temporelles. Et le mythe a ceci de tentant en ce que dans le domaine litteraire il presente la possibility de "revolte contre le temps historique" qui correspond a. 1'aspiration de l'ecrivain a d'autres rythmes temporels que ceux ou il vit. C'est la lutte eternelle qu'ont livrl un Proust, un Joyce, un Robbe-Grillet contre le Temps, "le me^ne espoir de se d£-livrer du poids du 'Temps mort', du Temps qui ecrase et qui tue".6 Ainsi s'explique la fidele evocation des donnles 16-139 gendaires par les auteurs etudies. Amphitryon, Oedipe et Antigone, liberes du temps ne sont plus isoles dans un cadre historique et fige. Grace a 1'heritage mythique le personnage et l'oeuvre, hors du temps, planent immortalises. Monsieur North a signale un autre avantage temporel du mythe en rappelant la remarque de T.S. Eliot a propos de 1 'Xllysse de JGyce. Joyce s'est servi du mythe commeja moyen de donner une forme a. l'anarchie de l'histoire contemporaine. Ceci est vrai pour n'importe quelle utilisation du mythe dans le domaine litteraire car en tout 1'ecrivain est trop pres de son epoque pour la resumer en une structure precise et logique. D'apres Sartre l'universalite du mythe offre un terrain ideal pour le dramaturge moderne dont le theatre consists en une mise en scene non de personnages mais de situations, le dramaturge moderne prlsente au spectateur certaines situations qui eclaircissent les aspects principaux de la condition hu maine et celui-ci participe au libre choix que fait les person nages dans ces situations. Ainsi 1'Antigone d'Anouilh, 1'Alc mene de Giraudoux et 1'Oedipe de Gide, s'elevent, suivant la tradition corne'lienne, au-dessus du niveau du personnage psy chologique pour devenir la volonte et le libre choix. le mythe n'offre pas une vue fragmentaire mais une vision d'en semble de l'homme avec son "background of religious and moral values, the taboos and commandments of society, the conflicts 7 of nations and classes, of rights, of wills, of actions", une transposition de sentiments profondement enracines en nous qui sont des systernes de valeurs et de droits, le theatre, en par-140 lant des preoccupations generales peut ainsi s'adresser aux masses "dispelling their anxieties in the form of myths which 8 anyone can understand and feel deeply". Utilisant "the great myths of death, exile, love"9 l'ecrivain a la possibilite de reunir tous les elements disparates d'un public en une grande et unique unite. Les trois legendes traitles presentent juste-ment, seuls ou entralaces, ces trois grands themes; l'amour constitue un ressort important dans les mythes d'Antigone et d'Amphitryon, l'exil dans Antigone et Oedipe, et la mort est la preoccupation predominante dans ceux d'Oedipe et d'Antigone. Sartre se rendit compte d'un des aspects primordiaux du mythe quand, prisonnier de guerre en 1940 il ecrivit, dirigea et joua dans une piece de Noel contenant un message particu lier adresse aux prisonniers. II comprit que le theatre dev-rait itre "a great collective, religious phenomenon".1G le mythe parait tout designe pour atteindre cette fin. Souvenons-nous que le theatre au debut etait une sorte de communion et que les tragedies grecques etaient des ceremonies rituelles. Quoique la mythologie ne fut jamais une Bible grecque, 1'ele ment religieux n'en etait pas absent car, comme l'a signal6 Mircea Eliade le mythe raconte une histoire sacrle qui a eu lieu dans les temps fabuleux des commencements.11 Sartre a saijtsi cet aspect de communion collective innee en le mythe qui, tout en nous etant connu, permet a l'ecrivain de.nous plonger dans des domaines mysterieux et peu familiers. la familiarite est a. eviter car la grandeur d'une oeuvre the'a-trale "derives from its social and in a certain sense reli gious functions: it must remain a rite; even as it speaks 141 to the spectators of themselves it must do it in a tone and with a constant reserve of manner which, far from breeding familiarity, will increase the distance between play and au-12 dience." les auteurs etudils dans les chapitres precedents ont effectivement profit! plus ou moins de cet atout. Tout en utilisant un langage familier anachronique ou humouris-tique ils ont reussi a maintenir la distance entre 1*oeuvre et le public soit par les rappels r!p!t!s du legs mytholo-gique, soit par l'emploi d'un langage !lev! et po!tique. En outre Monsieur Meautis a attribue au mythe non seu lement la capacite de creer une unite d'ordre religieux, mais aussi une signification purement religieuse. Neitzche avait egalement relev! cet aspect chez Sophoele qui "with his Oedi-13 pus strikes up the prelude to a victory hymn of the Saint". J Dans la tragedie d'Antigone Meautis voit trac! le chemin de la couronne d'epines et interprete son dernier cri comme une promesse de resurrection. Voyant se dessiner sur 1'horizon 1'image de la croix la tragedie pour lui est "la prefigura-tion du drame du Calvaire".14 II constate que "Eschyle d!ja avait affirm! que l'homme ne parvient a la connaissance que par la souffrance, et pour Sophoele, Ajax, Oedipe, Heracles doivent passer par la croix de la souffrance, de 1'abandon, de la solitude pour parvenir a. la rose claire, lumineuse de la resurrection, cette rose dont Dante a fait le symbole mime du Paradis".14 Quoique les remarques de Meautis se rappor-tent particulierement au domaine de la tragedie, elles soule-vent pourtant un aspect commun a nos trois legendes. D'ail leurs, peu importe que la legende d'Amphitryon soit trait! 142 sur un ton comique car les bornes qui separent les deux genres sont si friles et arbitraires qu'il s'en est fallu de peu que ce drame ait un denouement tragique, lui aussi. Rappelons-nous a. ce propos que chez Plaute la catastrophe est eVitee de justesse avec 1'intervention de Jupiter au moment meme ou. Amphitryon, hors de lui ne pense qu'a. une vengeance sanglante; que chez Moliere Jupiter est venu "su-crer la pilule" quand Amphitryon, touch! au vif dans son hon neur, jaloux a. l'exces allait tomber dans le dlsespoir le plus complet; et que ce n'est que l'optimisme fondamental de Gfiraudoux qui fait qu'Alcmene remporte la victoire sur Jupiter—ainsi la piece se termine sur un message d'optimisme et le denouement en est favorable pour l'homme. Meme done de cette llgende d'apparence legere la souffrance n'est pas excluse. En fait, l'idee de la souffrance liee au theme du sacrifice est un theme propre a. nos trois legendes. Quoique le sacrifice que fait Alcmene de sa personne a Jupiter se fasse sans connaissance de cause, elle en accepte les conse quences, soit par respect envers les dieux et paradoxalement envers sont mari dont le sort depend de la volonte divine, soit pour prouver au dieu la superiority de l'homme. Oedipe, en voulant a tout prix des responses a. toutes ses questions mime quand c'est lui qui est inculpe par les reveTations suc-cessives fait un acte.de sacrifice volontaire au nom de cette verite qu'il eherche. De son c8te Antigone, sachant parfaite-ment les consequences de son acte de revolte, refuse de revenir a l'ordre et accepte le martyr^ pour un id!al, religieux chez Sophocle, personnel chez Anouilh. 143. i Un autre aspect important du mythe est le rdle de l'inconscient. Freud lia le mythe aux rives et a d'autres manifestations de l'inconscient. Travaillant sur les ener gies et les desirs refoules qui apparaissent dans les reves il decouvrit beaucoup de paralleles entre les symboles des rives et les grands mythes. D'ou son interpretation de la mythologie comme une sorte de voie royale conduisant vers notre comprehension des processus de l'inconscient. II prit comme exemple clef l'histoire d'Gedipe, se basant sur cette verity premiere que "being in love with one parent and hating the other are among the essential constituents of the stock ^Psychical impulses".15 1'aveuglement volontaire d'Oedipe constitue un acte de castration qui exprime son de sir de reparer la mort de son pere. Pretendant que la le-16 gende d'Oedipe "sprung from primeval dream material", i Freud cite pour appuyer sa theorie les paroles de Jocaste a Oedipe: "bien des mortels ont deja dans leurs rives par-17 tag! le lit maternel". D'ou 1'uhiversalite de l'attrait de, parmi d'autres, le mythe d'Oedipe dont le destin "moves us only because it might have been ours—because the oracle 18 laid the same curse upon us before our birth as upon him". L'histoire d'Oedipe, descente d'un homme dans son pass! men tal est une transposition du desir d'accomplir des voeux d'en fance. Une variante de ce genre d'interpretation se prlte aux mythes d'Antigone ou d'Amphitryon. Chez Antigone il s'agit du complexe d'Electre. Elle lutte contre son cdte maternel pour suivre les pas de son pere dans la quite de l'absolu. De son cfite Alcmene souffre d'un complexe de Cendrillon, a la Emma 144 Bovary ou a, la Therese Desqueyroux, de la femme qui aspire a 1*amour ideal, le cas d'Alcmene est d'autant plus signi-ficatif en ce qu'il s'agira effectivement d'un dieu avec qui i se fera l'union dont naitra un surhomme. A la suite des theories de Freud c'est ainsi que Mauron, qui voit une transition naturelle des reves aux mythes aux legendes et a la litterature, explique 1'utilisation du mythe d'Oedipe chez Racine.19 Evoquant l'arriere-plan de haines religieuses de 1'epoque de l'auteur, Mauron propose comme in-stinctif ce jeu de massacre auquel se livre Racine dans la  Thlbalde et qui lui sert de soulagement. Chez Racine, pas-sionn! inconscient, le; traumatisme de l'abandon de l'orphelin, le complexe de castration, sa passion refoulee que represen-tait Port Royal seront remplaces par une obsession deja evi-dente dans sa premiereipiece. Jocaste prefigure Phedre, c'est a dire le sentiment de:culpabilite d'un Racine attir! par Port Royal ou son enfance. Jocaste, mere incestueuse faisant par-tie du camp des plus ages avec Eteocle et Creon, s'oppose a Antigone dans le camp des jeunes avec Polinice et Hemon. Puisque ceux-ci ne representent, d'apres Mauron, que deux aspects du mime personnage, le desir de Creon souleve un des themes propres a Racine: "1'inversion de 1'Oedipe, assaut re-20 pouss!, menace de viol et d'infanticide". Eteocle veut pren dre la place du pere. Creon, jaloux, veut prendre la place du fils aim! par Antigone, le tout se resoud en un conflit amoureux de generations avec la Thebes ancienne qui veut em-plcher la nouvelle de naitre. Selon Mauron Racine a trouve dans la llgende d'Oedipe et la lutte fratricide une expression 145. symbolique de son propre inconscient. Nombreux sont ceux pourtant qui ont reagi contre ce genre d'interpretation poussle a l'exces. Robert Graves voit dans les personnages de Sophocle qui se presentent tour a tour a. Oedipe des "decomposed versions of a complex arche-?1 • * type" qui peuvent etre consideres comme des peres symbo-liques qu'Oedipe refuse et tue symbbliquement. Mais il qua-lifie cette constation en pretendant que cet aspect serait moins une partie du mythe originel, qui etait trop franc pour avoir recours aux symboles complexes, qu'une invention pure ment dramatique. II ridiculise mime ceux qui attachent trop d'importance a. cet aspect du mythe en citant le cas de Plu-tarque: quoique celui-ci "records (on Isis and Osiris) that the hippopotamus 'murdered his sire and forced his dam', he would never have suggested that every man had a hippopotamus 22 complex!" Faute de logique dans le raisonnement de Graves qui aurait du, au contraire, en conclure que tout hippopotame peut nourrir un complexe d'Oedipe! Liee etroitement a. 1'analyse de Mauron qui voyait en la lutte fratricide un conflit de generations est 1'interpreta tion des anthropologues. Ceux-ci, se basant sur l'idee du mythe comme consequence des rites primitifs—surtout la lutte a mort entre deux personnes: le fils ou le futur roi et le pere ou le vieux roi. la mort du vieux roi represente le cycle des changements politiques et sociaux, avec un renouvellement des generations, des saisons ou de la vie en generale. Ainsi la quite d'Oedipe et d'Antigone serait un voyage barresien vers les debuts de leur race. 146 Le mythe, tout en offrant ces elements universe!s nes de sa preoccupation avec le permanent et l'essentiel, pre sente des ressources litteraires infinies dont la portee est plus limitee mais non sans importance. Ayant hlrit! d'un plan tout fait l'ecrivain est soumis a. une certaine con-trainte, a un certain respect d'ordre ce qui etait justement un des avantages du mythe tel que (ride le concevait. Ce moule tout fait rend clair le theme de la piece sans que l'ecrivain soit oblige de s'attarder sur des details realistes ou psychologiques. l'ecrivain du dix-septieme siecle peut entrer en matiere au moment de crise, celui du vingtieme n'a qu'a. se consacrer a, la 'situation', les ecrivains Studies, aussi bien ceux du vingtieme siecle que ceux du dix-septieme, se sont montres, pendant leur carriere theatrale, prompts a, utiliser une histoire bien connue, legendaire ou biblique, et a. 1'adapter selon leurs propres gouts. La legende fournit un point de depart sur en ce qu'elle confere une aureole d'auto-rite aux obsessions de l'ecrivain. Bile lui sert en quelque sorte d'appui psychologique car "le mythe garantit a. l'homme que ce qu'il se prepare a. faire a deja ete fait".23 Para-doxalement le mythe, lointain et mysterieux peut aussi jouer un r&Te rassurant. Sans violer le fond essentiel de la legende l'ecrivain peut 1'adapter et la varier a. l'infini pour qu'elle s'accorde a, ses gouts et a. ses problemes personnels. "One of the most striking properties of myths is that they generate new forms (like the differing children of some parents) in the imagina tion of those who try to grasp them."24 147 Nous avons vu les changements progressifs qu'a subi la legende d'Amphitryon a partir de Plaute. Pour s'accom-moder aux gouts de son epoque Moliere en fit une piece a grand spectacle et Giraudoux, pour qui le theatre est un lieu d'en-chantement qui devrait transporter au-dessus de l'activite quotidienne, une experience quasi-feerique. la confronta tion des hommes et des dieux se prltent aussi bien au traite-ment comique nuance" de grandeur tragique de Moliere qu'a la jonglerie verbale que Giraudoux base sur l'antithese de 1'hu main et du divin. Sosie, personnage principal chez Moliere, permet a son createur de dormer libre cours a 1'element comique et au theme du dedoublement. Chez Giraudoux Alcmene, interme-iaire entre l'humanite et le cosmos domine nettement au depens de Sosie relegue a une situation peu importante. Moliere, par souci d'equilibre structural cree le personnage de Cleanthis, le theme des deguisements est exploit! a fond par Moliere dans une tentative pour resoudre le mystere de 1'illusion et de la realite, tandisque Giraudoux en fait une synthese pour propo ser un message d'amour et d'optimisme sur le rdle de l'homme dans l'univers. le meme phenomene s'est produit avec 1'utilisation du theme d'Oedipe. Pidele au gout de son epoque et a sa propre tradition Corneille a enlev! 1'element horrible du mythe et a cree le personnage de Dirce faisant du theme de 1'amour le centre d'interlt de la piece. Gide, attenuant encore plus 1'!lement tragique conserve les bases legendaires mais les utilise comme tremplin pour 1'exposition d'un debat intellec-tuel, faisant des heros legendaires les porte-paroles du ving-148. tieme siecle et de la philosophie gidienne. l'Oedipe ni tout a fait bon ni tout a fait mauvais de Corneille conserve l'ambiguite soulignee chez Sophocle, tandisque Gide releve et developpe sa cecite, presentant un Oedipe qui refuse de se com-plaire dans un bonheur fait d'ignorance. Corneille exploite a fond l'ambiguite de la legende dans les portraits de ses personnages et surtout dans son traitement des deux themes fondamentaux de la liberte et de la fatalite, repoussant le determinisme j'anseniste qui faisait des hommes des pantins. Attribuant des philosophies contemporaines a. ses personnages, usant a. volonte d1 anachronismes Gide rapproche la matiere premiere de la legende tout en deduisant un message de por ted universelle qui demande qu'on fasse confiance a l'homme. Dans les pieces de Racine et d'Anouilh il s'agit essen-tiellement encore de la legende d'Oedipe quoique prise a. des moments differents. Nous voyons de nouveau des exemples par-faits de 1'adaptability du mythe. Racine s'eToignant d'Euripide est attire par 1'aspect psychologique ou physiologique que prl-sentait la haine fratricide et en fait le centre de son drame. Anouilh a vu dans le personnage d'Antigone le symbole ideal de ses obsessions personelles, et la victoire spirituelle qu'elle remporte chez Sophocle devient, dans les mains d'Anouilh, la victoire du regne de 1'enfance. Creon, esquisse chez Euripide, dur et intransigeant chez Sophocle devient, chez Racine, la ve ritable bete noire qui aiguillonne la haine des freres; il prend au contraire une toute autre personnalite chez Anouilh. Le Creon sympathique d'Anouilh n'est que le reflet de ce qu'au rait Ite le sort d'Antigone si elle avait dit 'oui' au compromis. 149 Racine, faisant tourner son drame autour d'une seule passion, a relegue a une place secondaire l'amour legendaire d'Antigone pour Hemon, faisant mime de l'amour de Creon un lien avec le theme de la haine. Anouilh conserve 1' eTement humoristique present chez Sophocle mais qui ne trouve aucune place dans la vision tragique d'Euripide ni de Racine. Tout en utilisant <3es librement d^anaehronismes pour rendre plus accessible une his toire lointaine, Anouilh se sert de la legende comme manifes tation naturelle de ses preoccupations theatrales. Dans tous les cas la legende en sort ennoblie et enrichie. II est a. remarquer que le sujet legendaire a fourni une base ideale pour tous ces ecrivains en ce qu'aucun d'eux n'attache de 1'importance a. 1'intrigue, c'est-a-dire a la suite chrono-logique des eVInements exterieurs. Ces dramaturges ont trouve' dans le mythe une source ine-puisable de poesie puisque, des le depart, ces grandes 16-gendes se pritent a un ton eleve et lyrique. En meme temps le mythe, profondement suggestif, a souvent ete utilise comme camouflage pour des conflits d'attitudes. Un exterieur neutre et traditionnel peut cacher des opinions sujettes a. contro-verse ou mime dangereuses. La Gfuerre de Troie de Giraudoux fut jouee dans un Europe au seuil de la guerre et les Mouches de Sartre en pleine occupation allemande. la polemique sou-levee par 1'Antigone d'Anouilh fut interpretee par Sartre comme preuve que le public avait et! atteint. Mime Plaute se permettait des allusions au sort des acteurs et des es-claves et il est probable que 1'Amphitryon de Moliere cachait des references au regne de Louis XIV. L'on a vu chez Racine 150 une evocation des troubles de la Fronde et Corneille prit nettement parti contre les idees jansenistes sur la pre destination. le mythe en tant que reflet de la vie a ete exploit! par ces ecrivains qui, fideles a la trame legendaire y ont apporte des implications nouvelles, soulignant ainsi l1in certitude et la complexite de 1'existence, la juxtaposition de ce qui appartient au mythe propre: 1' !loignement dans le temps et l'espace, la grandeur et 1'elevation de ton qui sied a la mise en scene des dieux ou des demi-dieux, et l'apport d'un element personnel qui, rapprochant la legende Itablit une complicite entre le spectateur et le spectacle fait echo a la dualite de la vie. Le theme du dedoublement et celui du theatre au second degre en sont des transposi tions directes. Un autre aspect de cette ambiguit! nait de la presence d'ltres qui n'appartiennent pas au monde de tous les jours mais qui figurent dans une presentation de ce qui nous est commun a nous tous. D'ou, tout en regardant un spectacle etranger a nous-memes, c'est nous-memes que nous regardons. Nos pensees, nos actions et nos idees se trou-vent refletees dans le miroir du mythe qui fournit un guide moral nous aidant a nous juger avec lucidite. Les mythes, complexes et fertiles, signifient pour l'e-crivain en meme temps contrainte et flexibilite, ordre et souplesse, rapprochement et eloignement, distance et compli cite; terre riche pour la semence de nouvelles idees et de nouvelles faeons d'envisager les mimes problemes eternels. Car, pour 1'ecrivain, qu'il choisisse le mythe ou qu'il soit 151 attire inconsciemment vers lui, le mythe veut dire avant tout permanence et espoir d'immortalite. Avec le passage des siecles l'attrait des mythes n'a pu s'attenuer car: "They deal with the greatest of all problems, the problems which do not change, because men and women do not change. They deal with love; with war; with sin; with tyranny; with courage; with fate; and all in some way or other deal with the rela tion of man to those divine powers which are sometimes felt to be irrational, sometimes to be cruel, and sometimes, alas, to be just". 1'ecrivain de toutes les epoques, soucieux de trouver la verite, la justice et la signification de la vie, y cherche, tracant son chemin personnel dans le dedale de 1'existence, la clef de l'enigme humain. 152. Conclusion—NOTES 1G. Highet, "The Reinterpretation of Myths", Virginia  Quarterly Review. XXV (1949), 99. 2 Pour ces renseignements et ceux qui suivent sur les origines des mythes voir ibid. 99-115 et M. Grant, Myths of the Greeks and Romans (New York and Toronto: The New American library, 1962), pp.190-211. Eliade, Aspects du Mythe (Paris: Ed. Gallimard, 1963), p.225. 4J.P. Sartre, "Forgers of Myths", Theatre Arts. XXX (1946), 335. 5 / ^E. Hamilton, Mythology (Toronto: The New American li brary of Canada ltd., 1967), p.197. 6M. Eliade, p.232. 7J.P. Sartre, 326. 8Ibid., 330. 9Ibid., 331. 10Ibid., 330. Eliade, p. 15. 12J.P. Sartre, 332. 13F. Niet^che, "Sophoclean Tragedy", Sophocles, a Collection  of Critical Essays, ed. T. Woodward (Englewood Cliffs, N.J.: Prentice Hall Inc., 1966), p.19. 14G. Meautis, Essai Sur le Heros Tragique (Paris: Ed. Albin Michel, 1957), p.292. 13S. Freud, "Oedipus Rex", Sophocles, a Collection of Critical  Essays, ed. T. Woodward (Englewood Cliffs N.J.: Prentice Hall Inc., 1966), p.101. l6Ibid., p.103. 17Sophocle, "Oedipe Roi", Tragedies (Paris: Ed. les Belles Lettres, 1962), p.248. 153-^S. Freud, p.103. 19C. Mauron, l'inconscient dans 1'Oeuvre et la Vie de  Racine (Gap: Imp. louis-Jean, 1957), pp.233-238. 20Ibid., p.236. 21R. Graves, Oedipus Rex, a Mirror for Greek Drama (Cali fornia: Wordsworth Publishing Co.Inc., 1963), p.101. 22Ibid., pp.15-16. 2%. Eliade, p.173. 24F.Ferguson, "Myth and literature", Myth and literature (lincoln: Un. of Nebraska Press, 1966), p.140. 25G. Highet, p.115. 154 ARBRES G-ENEALOGT QUES Les Ancfetres d'Hercule Persee - Andromede Electryon Alcee I 1 Jupiter - Alcmene - Amphitryon I I Hercule Iphicles La Maison de Thebes Menecle Eurydice - Jrlon Jocas'te ) r Hemon Menecee r T Labdacos Lalos Oedipe r Eteocle Polynice Antigone 71 Ismene 155 BIBLIOGRAPHIE I Textes etudies Anouilh, J. Antigone* Gand: Ed. de la Table Ronde, 1964. Corneille. Theatre Complet. 3 vols. Paris: Ed. Gamier, s.d.. Euripide. Theatre Complet. Paris: Ed. Gamier, 1966. Gide, A. Theatre Complet. 8 vols. Neuchatel et Paris: Ed. Ides et Calendes, 1947. Gide, A. Journal 1889-1959. Mayenne: Ed. Gallimard, 1951. Giraudoux, J. Amphitryon 58. Paris: Ed. Grasset, 1937. Malraux, A. la Condition Humaine. Paris: Ed. Gallimard, 1946. Moliere. Theatre Complet. 2 vols. Paris: Ed. Gamier, 1962. Plaute. Theatre Complet des latins. Ed. J.B. levee, 15 vols. Paris: Ed. A. Chasseriau, 1820. Racine. Theatre Complet. Paris: Ed. Gamier, I960. Racine. Oeuvres Completes. 2 vols. Paris: Ed. Gallimard, 1950. Rotrou. Theatre Complet. Paris: Ed. Gamier, s.d.. Sophoele. Tragedies. Paris: Ed. les Belles Lettres, 1962. II Oeuvres sur le theatre classique A. Euripide Bates, W. Euripides. Philadelphia: Un. of Pennsylvania Press, 1930. Donne, W.B. Euripides. Edinburgh and London: Blackwood and Sons, 1872. Grube, G.M.A. The Drama of Euripides. London: Methwen and Co. Ltd., 1941. Kamerbeck, J.C. "Mythe et Rlalite dans l'Oeuvre d'Euripide", Entretiens sur l'Antiquite Classique. 13 vols. Vandoeuvres-Geneve: Bollingden Foundation Inc., 1958. Lucas, F.L. Euripides and His Influence. New York: Cooper Sq. Publishers, 1963• B. Plaute et la ComeMie Casson, L. ed. Masters of Ancient Comedy. New York: Macmillan Co., I960. 156 Norwood, G. Our Debt to Greece and Rome; Plautus and Terence. New York: Cooper Sq. Publishers, 1963. Sedgwick, W.B. ed. Plautus' Amphitruo. Manchester: Manches ter Un. Press, I960. C. Sophocle Bates, W.N. Sophocles. Poet and Dramatist. Philadelphia: Un. of Pennsylvania Press, 1940. Graves, R. Oedipus Rex. A Mirror for Greek Drama. Belmond, California: Wordsworth Publishing Co.Inc., 1963. Meautis, G. Sophocle. Essai sur le Heros Tragique. Paris: Ed. Albin Michel, 1957. Murray, G. introd. Oedipus. King of Thebes, london: George Allen and Unwin ltd., I960. Sophocles. A Collection of Critical Essays, ed. T. Woodward. Englewood Cliffs N.J.: Prentice Hall Inc., 1966. Ill Oeuvres sur le theatre du dix-septieme siecle A. Corneille Couton, G. Corneille. Paris: Ed. Hatier, 1958. Dorcha^h, A. Pierre Corneille. Paris: Ed. Gamier, 1918. Paguet, E. En lisant Corneille. Paris: Ed. Hachette, 1913. Schlumberger, J. Plaisir a, Corneille. Paris: Ed. Gallimard, 1936. B. Moliere Adam. A. Histoire de la litterature Francaise au dix-septieme  Siecle. 5 vols. Paris:Ed. Del Duca, 1949-56. Audiberti, J. Moliere. Paris: Ed. Arche, 1954. Bray, G. Moliere. Homme de Theatre. Paris: Ed. Mercure de France, 1954. Fernandez, R. Moliere. New York: Hill and Wong, 1958. Foumier, E. Etudes sur Moliere. Paris: Ed. laplace Sanchez et Cie., 1885. MeTese, P. introd. Amphitryon de Moliere. Lille: Librairie Giard, 1950. 157 Moore, W.G. Moliere. a New Criticism, Oxford: Clarendon Press, 1964. Rigal, E. Moliere. Paris: Ed. Hachette, 1908. Romano, D. Essai sur le Comique de Moliere. Berne: Ed. A. Francke, 1950. Tilley, A. Moliere. Cambridge: Cambridge Un.Press, 1936. C. Racine Adam. A. Histoire de la litterature Francaise au dix-septieme  Siecle. 5 vols. Paris: Ed. Del Duca, 1949-56. Barthes, R. Sur Racine. Paris: Ed. du Seuil, 1963. Brereton, G. Jean Racine. Bristol: Cassell and Co. ltd., 1951. Dubech, 1. Jean Racine. Politique. Paris: Ed. Bernard Grasset, 1926. Jasinski, R. Vers le Vrai Racine. Paris: Ed. Armand Colin, 1958. lancaster, H.C. A History of French Dramatic literature in the  Soventeenth Century. 2 vols. Michigan: Edward Bros. Inc. 1966. Larroumet, G. Racine. Paris: Ed. Hachette, 1911. Mauron, C. l'inconscient dans la Vie et 1'Oeuvre de Racine. Gap: Imp. louis-Jean, 1957. Picard, R. la Carriere de Jean Racine. Paris: Ed. Gallimard, 1961. Picard, R. introd. "la Thlbalde" Oeuvres Completes de Raeine. 2 vols. Paris: Ed. Gallimard, 1950. True, G. Jean Racine. Paris: Ed. Gamier, 1926. IV Oeuvres sur le theatre du vingtieme siecle A. Anouilh Boisdeffre, P.de Metamorphose de la litterature. Paris: Ed. Alsatia, 1963. Chaigne, 1. Vie et Oeuvres d'Ecrivains. 4 vols. Saint lo: Ed. lanore, 1962. Guicharnaud, J. Modern French Theatre from Giraudoux to Beckett. 158 New Haven: Yale Un. Press, 1961. Harvey, J. Anouilh. a Stagy in Theatrics. New Haven and London: Yale Un. Press, 1964. Hatzfeld, H. Trends and Styles in Twentieth Century French  Literature. Washington: Catholic Un. of America Press, 1966. Luppe, R.de Jean Anouilh. Paris: Ed. Universitaires, 1959. Pronko, L.C. The World of Jean Anouilh. Berkeley and Los Angeles: Un. of California Press, 1961. Vandromme, P. Un auteur et ses Personnages. Paris: Ed. de la Table Ronde, 1965. B. Gide Alberes, R.M. L'Odyssee d'A.Gide. Paris: La Nouvelle Ed., 1951. Ames, V.M. A. Gide. Norfolk, Connecticut: New Direction Books, 1947. Brie, G. A. Gide. 1'insaisissable Protee. Paris: Ed. Les Belles Lettres, 1953. Fernandez, R. A. Gide. Paris: Ed. R.-A.Correa, 1931. Hytier, J. A. Gide. London: Constable and Co. Ltd., 1962. > Rossi, V, A. Gide. The Evolution of an Aesthetic. New Bruns wick: Rutgers Un. Press, 1967. Russel, J. introd. Ojidi'pus and Theseus by A. Gide. London: Seeker and Warburg, 1950. C. Giraudoux Alberes, R.M. Esthltique et Morale chez J. Giraudoux. Paris: Librairie Nizet, 1962. Beucler, A. Les Instants de Giraudoux. Paris: Ed. Milieu du Monde, 1948. Clouard, H. Histoire de la Litterature Francaise de 1915  a 1960. Paris: Ed. Albin Michel, 1962. Genet, G.du J. Giraudoux. Paris: Ed. Jean Vigneau, 1945. Inskip, D. J. Giraudoux. the Making of a Dramatist. London: Oxford Un. Press, 1958. 159 Magny, CE. Precieux Giraudoux. Paris: Ed. du Seuil, 1945. V Oeuvres generales Boorsch, J. "The Use of Myth in Cocteau's Theatre", Yale  French Studies (1950), V, 75-81. Classical literary Criticism, trans. T.S. Doorsch. London: Penguin Books, 1967. Eliade, M. Aspects du Mythe. Paris: Ed. Gallimard, 1963. Ferguson, P. Myth and Literature. Lincoln: Un. of Nebraska Press, 1966. Fraisse, S. "Les Mythes grecs et la Renaissance de la Tra gedie", Esprit. (Mai, 1965) , |>p 97T - <394. Grant, M. Myths of the Greeks and Romans. New York and Tor onto: New American library, 1962. Hamilton, E. Mythology. Toronto: New American Library of Canada Ltd., 1967. Highet, G. "The Reinterpretation of Myths", Virginia Quarterly  Review. (1949) XXV, 99-115. Lafont Bompiani Dictionnaire des Oeuvres. Paris: S.E.D..E., 1958. North, R.J. Myth in the Modern French Theatre. Un. of Keele, 1962. Robert, P. Dictionnaire de la Langue Francaise. Paris: Soce de Nouveau Littre, 1967. Sartre, J.P. "Forgers of Myths", Theatre Arts. (1946) XXX, 324-335. Welleck and Warren Theory of Literature. New York: Harcourt Brace and World Inc., 1956, Chap.XV. "Image, Metaphor, Symbol and Myth". 

Cite

Citation Scheme:

    

Usage Statistics

Country Views Downloads
France 12 1
United States 8 0
Morocco 6 0
China 4 22
Germany 3 24
Japan 3 0
Romania 1 0
Brazil 1 0
City Views Downloads
Unknown 18 24
Ashburn 7 0
Shenzhen 3 22
Tokyo 3 0
Metz 2 0
Toulouse 1 0
Vaslui 1 0
Mountain View 1 0
Villebon-sur-Yvette 1 0
Beijing 1 0

{[{ mDataHeader[type] }]} {[{ month[type] }]} {[{ tData[type] }]}
Download Stats

Share

Embed

Customize your widget with the following options, then copy and paste the code below into the HTML of your page to embed this item in your website.
                        
                            <div id="ubcOpenCollectionsWidgetDisplay">
                            <script id="ubcOpenCollectionsWidget"
                            src="{[{embed.src}]}"
                            data-item="{[{embed.item}]}"
                            data-collection="{[{embed.collection}]}"
                            data-metadata="{[{embed.showMetadata}]}"
                            data-width="{[{embed.width}]}"
                            async >
                            </script>
                            </div>
                        
                    
IIIF logo Our image viewer uses the IIIF 2.0 standard. To load this item in other compatible viewers, use this url:
http://iiif.library.ubc.ca/presentation/dsp.831.1-0104230/manifest

Comment

Related Items