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Former ou déformer: la pédagogie noire en France au XIXe siècle Wallace, David Jeremy 1998

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FORMER OU DEFORMER: LA PEDAGOGIE NOIRE EN FRANCE A U XIXe SIECLE by DAVID JEREMY WALLACE B.A. (Honours), The University of Victoria, 1992 M.A., The University of Victoria, 1993 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF DOCTOR OF PHILOSOPHY in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES Department of French, Italian and Hispanic Studies We accept this thesis as conforming to the required standard  THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA January 1999 @David Jeremy Wallace, 1998  In  presenting  degree freely  this  thesis  at the University available  copying  publication  or  thesis by  of this  partial  of British  for reference  of this  department  in  or  thesis  her  of the requirements  Columbia, I agree  and study.  for scholarly  his  fulfilment  1 further  agree  purposes may 1  representatives.  for financial  It  that  the Library  that  advanced  shall  make it  permission for extensive  be granted is  for an  by the head  understood  gain shall not be allowed  that  without  of my  copying  or  my written  permission.  Department of  Frer\t>7, J . f J iV*  H^poiM't.  S " K J <J»t S  The University of British Columbia Vancouver, Canada  Date  T«/A>nn~j 11  >YH  DE-6 (2/88)  ZOOlg]  SNOixoanoo Tvioads  i896 ZZK H)9 XVd"0S:Z.T  66/9Z/T0  11  Former ou deformer? La pedagogie noire en France au XIXe siecle ABSTRACT Inspired by the work of the Swiss psychotherapist Alice Miller (For Your Own 1983) on the negative effects of traditional childrearing practices in Germany, this thesis posits the existence in France of a similar tradition of "poisonous pedagogy," also founded on a set of moral principles and pedagogical techniques designed to desensitize, demoralize, and blame the child while protecting the parent/teacher. Working under the banner of Cultural Studies, I study examples of pedagogical discourse taken from a variety of cultural productions, ranging from moral treatises (lay and religious) and books on infant care (puericulture) to children's stories, primary school readers, and civics texts. Drawing on Michel Foucault's paradigms of power/knowledge and the "archeology" of knowledge, this study focusses on the various constructions of the child in nineteenth-century France. Beginning with an analysis of Jean-Jacques Rousseau's influential Emile ou de Veducation (1762), this study traces the legacy of poisonous pedagogy in France during the July Monarchy, the Second Empire and the Third Republic. During the nineteenth century the discourse on children was in constant mutation, and opposing perspectives clashed throughout the century, although criticism of poisonous pedagogy became strong only in the last quarter of the century during the Third Republic. Child advocates at this time can be found in many different spheres-education, politics, medicine-but the contribution of literary writers to the discourse on children is perhaps the most dramatic of any group. The harshest criticisms of poisonous pedagogy and its concomitant construction of the child came at the end of the century in the form of two literary works: Jules Valles's L'Enfant (1879), and Jules Renard's Poil de Carotte (1894). By skillfully weaving powerful attacks on the techniques and principles of poisonous pedagogy into their texts, these two writers prefigure the pedagogical discourse of modern-day psychologists and child specialists. Good,  Ill  Table of Contents  Abstract  ii  Table of Contents  iii  Acknowledgements  iv  Introduction  1  Chapitre I  Rousseau et la pedagogie noire  22  Chapitre II  La pedagogie noire sous la monarchic de Juillet  60  Chapitre III  La pedagogie noire sous le Second Empire  87  Chapitre IV  La pedagogie noire apres 1870  120  Chapitre V  La pedagogie noire et l'histoire de la pedagogie  148  Chapitre V I  Contre la pedagogie noire: L'Enfant et Poll de Carotte  158  Conclusion  222  Bibliographic  233  iv Acknowledgements  I would first like to thank David Truelove, Patrick Patterson, Pat Dunn, and Paul Lesack, from Resource Sharing Services at Koerner Library, for their invaluable help, expertise and good humour. M y gratitude extends to the entire staff of the University of British Columbia libraries for their professionalism and patience. I am also grateful to Francoise Gaillard and Olga Cragg for their comments and suggestions on parts of this study. I wish to thank in particular my committee readers, Floyd St-Clair and Sima Godfrey, for their insightful corrections of the various drafts. I am most indebted to my director, Ralph Sarkonak, for his expert guidance and his generosity throughout this project and throughout my Ph.D. program at the University of British Columbia. Special thanks, finally, to my darling wife, Janet Mark, for all her wonderful support.  INTRODUCTION II fallut des siecles pour que la raison se fit jour, pour que 1'enfant reparut, ce qu'il est, un innocent. Michelet, Le Peuple. Gardez-vous de mepriser un seul de ces petits; car je vous dis que leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de mon Pere qui est dans les cieux. Mathieu, 18: 10.  Dans Education domestique ou lettres de famille sur I'education, publie en 1826, Pauline Guizot, nee de Meulan, la premiere femme de Francois Guizot, historien et homme politique francais, suppose une correspondance entre un pere et une mere sur 1'education de leurs enfants: Ne trouvez-vous pas etrange, mon ami, que pendant des siecles Veducation ait ete en quelque sorte un systeme d'hostilites contre la nature humaine, que corriger et punir se soient trouves synonymes, et qu'on n'ait parle que de caracteres a rompre, de nature a dompter, comme s'il se nit agi d'oter aux enfans celle que Dieu leur a faite pour leur en dormer une de la facon de l'instituteur? Tout le monde n'y a pas renonce; il y a encore des gens pour qui «de bonnes verges sont bien bonnes» et qui regardent toute tentative de substituer les encouragements aux punitions comme une de ces innovations nees de l'immoralite du siecle [...J. 1  La narratrice de ce passage s'etonne que certaines attitudes et pratiques en education aient pu persister jusqu'a son epoque. Elle s'interroge en particulier sur la croyance qu'il est necessaire d'imposer a l'enfant une «nature» qui lui vient de l'exterieur. Ce meme questionnement continue aujourd'hui; en cette fin du X X e siecle, des specialistes de l'enfance font echo a Mme Guizot, en ce qui concerne les methodes d'education de l'enfant. Francoise Dolto, par exemple, a explique que le role du parent est de nourrir  Elisabeth-Charlotte-Pauline Guizot, Education Leroux et Constant-Chantpie, 1826), pp. 109-10.  domestique ou lettres de famille sur I'educatio  2 1'amour-propre de l'enfant, de cultiver ses facultes critiques et son esprit d'independance. Elle precise que «ce qui fait la valeur de l'enfant et de l'homme, c'est la liberie creatrice, pas la soumission a un autre» . Mais si 1'attitude de Mme Guizot etait 2  encore assez peu repandue a son epoque, aujourd'hui notre societe parait beaucoup plus disposee a suivre les recommandations de Francoise Dolto. Sans doute pour certains, notre societe est-elle allee trop loin dans ce sens. Car, jamais on ne s'est tant interesse a l'enfant et a son epanouissement. Cela implique forcement une remise en question des methodes employees dans le passe pour elever les enfants. Baby and Child Care (1946) de Benjamin Spock (le livre le plus lu apres la Bible ), a marque notamment une 3  revolution dans les attitudes envers les enfants. Le travail de pionniers comme Spock ainsi que d'autres specialistes de l'enfance comme Jean Piaget et Francoise Dolto, pour ne nommer que ceux-la, a done prepare le terrain pour Alice Miller et sa mise au point de la notion de «pedagogie noire» , dont je vais me servir dans cette etude. 4  Dans C'est pour ton bien: racines de la violence dans Veducation de l'enfant , 5  Miller explique que la pedagogie noire est une approche qui vise avant tout a dominer 6  z  Francoise Dolto,  L'Echec scolaire: essais sur I'education (Paris, Presses Pocket, 1990), p. 134.  II s'est vendu jusqu'a present plus de cinquante millions d'exemplaires de cet ouvrage, en trente-neuf langues. Dans son analyse de la notion de pedagogie noire, Miller renvoie au livre de Katharina Rutschky, (Berlin, Ullstein, 1977), recueil compose d'extraits d'ouvrages sur l'education des enfants publies en Allemagne aux XVIHe et XIXe siecles, dont ceux de Daniel Gottlob Moritz Schreber et de Johann Bernhard Basedow. 4  5  C'est pour ton bien: racines de la violence dans l'education de l'enfant [trad. Jeanne Am Anfang war Erziehung (Frankfurt Am Main,  Editions Aubier Montaigne, 1984); traduction francaise de Suhrkamp, 1980). 6  Dans sa traduction du texte de Miller, Jeanne Etore a traduit litteralement l'expression  Padagogik. J'ai decide de garder sa traduction.  Schwarze  3 1'enfant et a lui ravir son identite. Miller a etudie ce qui jusqu'alors n'avait pas ete traite en autant de profondeur. Certes, d'autres ont decrit ce qui etait selon eux souhaitable ou non, bon ou mauvais, pour le developpement des enfants, mais a ma connaissance personne avant Miller n'a dresse une liste aussi exhaustive ou explicite de preceptes et de methodes pedagogiques juges nefastes a l'enfant. Sa terminologie, qui temoigne d'une vision neuve de la pedagogie et d'une plus grande sensibilite a l'egard de l'enfance, me sera d'une aide precieuse dans cette etude . 7  Selon Miller, le mepris ressenti par l'adulte pour la partie de lui-meme qui est faible et dependante est parfois projete sur les enfants, en qui i l voit la meme faiblesse . 8  Dans le contexte de 1'education, ce mepris se traduit en persecution des enfants. L'expression pedagogie noire sett a designer les principes qui sous-tendent les methodes de cette persecution. Par la manipulation, la cruaute et les contradictions, la pedagogie noire vise a destabiliser les enfants, a leur enlever toute confiance et volonte. Elle protege les parents a tout prix, aux depens des enfants, lesquels ne sont definis qu'en fonction de leurs devoirs envers le monde adulte. Parfaitement reussie, la pedagogie noire fera de l'enfant un etre endurci, demuni et dependant, un etre en qui ont ete reprimees la creativite, la sensibilite et la spontaneite (Lebendig ). L a personne 9  (de)formee par la pedagogie noire est docile, elle craint et respecte l'autorite; ne  Comme le souligne Henry W. Lawton, «It is not so much that Miller has come up with new ideas, as it is that she has taken established knowledge and given it new force by virtue of her own humane and personal vision* (Henry W. Lawton, «Alice Miller and Psychohistory», Journal of Psychohistory, Vol. 13, no 4, 1986, p. 325). g  Voir C'est pour ton bien, pp. 76-79. Mot allemand difficile a traduire, et que Jeanne Etore a rendu en francais par le «vivant».  4 connaissant pas ses besoins ou ses emotions, elle obeit moins a sa propre volonte qu'a celle des autres . 10  Hypotheses A l'instar de Katarina Rutschky et d'Alice Miller, qui ont etudie la pedagogie noire dans les ouvrages sur l'education des enfants publies en Allemagne au XVIIIe et XIXe siecles, j'emets comme premiere hypothese qu'il y avait une tradition de pedagogie noire dans le discours pedagogique en France au XIXe siecle. Comme deuxieme hypothese, j'emets que Jules Valles, dans L'Enfant, et Jules Renard, dans Foil de Carotte,  ont remis en cause les fondements moraux et pratiques de cette approche  pedagogique. Mon analyse sera orientee vers le discours pedagogique tel qu'il se manifeste dans l'education morale de l'enfant, qui est parfois appelee education domestique ou meme elevage lorsqu'elle est donnee a la maison. Mais cette education est donnee aussi a l'ecole, ou elle est appelee instruction morale. C'est pourquoi je consulterai la production importante de guides moraux pour ecoliers au XIXe siecle. Ainsi je ne vais pas differencier entre deux discours qui sont habituellement separes. En effet, l'approche pedagogique que je vais analyser est pronee par les pedagogues et moralistes du XIXe siecle tantot pour l'education domestique, tantot pour l'education scolaire; sou vent les auteurs eux-memes ne font pas de distinction entre elles, la meme pedagogie pouvant  En effet, la question de l'identite et de la volonte de l'individu demeure centrale a toute discussion sur l'education. Dans son avant-propos a Pedagogy of the Oppressed de Paulo Freire, Richard Shaull souligne qu'une education n'est jamais neutre; qu'elle est soit le moyen d'integrer la nouvelle generation dans la logique du systeme present et d'assurer son conformisme, soit une «pratique de la liberte», c'est-a-dire le moyen par lequel l'individu decouvre et apprend a reflechir sur son monde, a questionner, et a participer a la transformation de la societe {Pedagogy of the Oppressed [New York, The Seabury Press, 1974], p. 15).  5 sous-tendre ces deux educations. Notons, alors, que si mon etude touche a l'ecole, ce ne sera pas pour l'analyser en tant qu'institution, mais seulement pour interroger le discours moral . Autrement dit, je m'interesse surtout a l'enfant qu'on veut elever, et je laisse de 11  cote l'enfant qu'on veut instruire. Je me suis servi plus haut des termes pedagogie et education. II est important de ne pas confondre ces deux termes, fortement lies i l est vrai, mais nullement synonymes. Dans Education et sociologie, Emile Durkheim insiste sur ce point: On a sou vent confondu les deux mots d'education et de pedagogie, qui demandent pourtant a etre soigneusement distingues. L'education, c'est Taction exercee sur les enfants par les parents et les maitres... [...] II en est tout autrement de la pedagogie. Celle-ci consiste, non en actions, mais en theories. Ces theories sont des manieres de concevoir l'education, non des manieres de la pratiquer. [...] L'education n'est [...] que la matiere de la pedagogie. Celle-ci consiste dans une certaine maniere de reflechir aux choses de l'education. 12  La pedagogie implique un travail de reflexion, recele des opinions et des croyances, et s'exprime en preceptes (on parle de principes ou de preceptes pedagogiques); tandis que l'education implique une action concrete, et est le moyen par lequel une pedagogie est mise en pratique. La pedagogie est finalement ce qui sous-tend l'education. II serait bon aussi de preciser que je me sers ici du mot discours au sens  Dans le seul contexte de l'6ducation morale de l'enfant - objet principal de cette etude — discours moral et discourspedagogique designent essentiellement la meme chose, meme si je parle le plus souvent de discours pedagogique. Pour des raisons de clarte et pour eviter les repetitions, j'emploierai aussi a l'occasion le terme pedagogico-moral pour designer toujours l'ensemble des discours pedagogiques et moraux tenus sur l'enfant, son education, les manieres de l'elever et les principes a lui inculquer. 11  Emile Durkheim, Education [1917]), pp. 69-70. 12  et Sociologie (Paris, Quadrige/Presses universitaires de France, 1985  6 foucaldien , de «pratiques qui forment systematiquement l'objet dont ils parlent» . En 13  14  effet, la pedagogie, a fortiori la pedagogie noire, vise a creer une certaine image de l'enfant. Corpus  Les textes suivants formeront le corpus de mon etude: Emile ou de l'education (1762), de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778); De I 'amour filial: legons et recits adresses a la jeunesse  (1836), Des devoirs des enfants envers leurs parents (1837), de  Theodore-Henri Barrau (1794-1865); Conseils aux jeunes femmes sur leur condition et leurs devoirs de meres  (1841), de Cora-Elisabeth Millet-Robinet (1798-1890); De  l'education dans lafamille  et au college  (1852), de Theodore-Henri Barrau; L'Amie des  enfants, petit cours de morale en action contenant tous les contes moraux a Vusage de I'enfance et de la jeunesse  (1859), d'Elisabeth-Charlotte-Pauline Guizot (nee de Meulan)  (1773-1827), d'Elise Gagne (nee Moreau de Rus) (1813-?) et de Marguerite-AndreeEliza Guizot (nee Dillon) (1804-1834); L 'Education de la premiere enfance ou lafemme appelee a la regeneration sociale par le progres  (1862), d'Alexandre-Henri Nadault de  Buffon (1831-1890); Mon fils ou le nouvel Emile (1862), d'Alexandre Weill (1811-1899); De la regeneration sociale et morale de la France  (1878), d'Alexandre-Henri Nadault de  13  Nanine Charbonnel a precise que la pedagogie est bien un discours au sens foucaldien, et non une discipline: «[Si] une discipline se definit par un domaine d'objets, un ensemble de methodes, un corpus de propositions considerees comme vraies, un jeu de regies et de definitions, de techniques et d'instruments* [Michel Foucault, L'Ordre du discours], il n'y a pas, en ce sens-la, de discipline pedagogique; autrement dit ce qu'on appelle Pedagogie n'est pas une discipline, mais le nom collectif d'un discours.» (Nanine Charbonnel, Les Aventures de la metaphore [Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 1991] p. 28. Ce livre est le premier volume de La Tache aveugle, [Presses universitaires de Strasbourg, 1991-93], these de doctorat d'Etat dans laquelle Charbonnel etudie l'emploi de la metaphore dans le discours sur l'education. Charbonnel cite Michel Foucault dans L'Ordre du discours [Paris, Gallimard, 1971], p. 12). Voir Madan Sarup, An Introductory University of Georgia Press, 1989), p. 70. 1 4  Guide to Post-Structuralism and Postmodernism (Ath  7 Buffon; Petit livre de morale a I'usage des ecolesprimaires  (1881), de Theodore  Garsault (1832-?); Cours de Morale (1883), de Leopold Mabilleau (1853-1941); Le Livre des jeunes meres; la nourrice et le nourrisson  15  (1884), de Cora-Elisabeth Millet-Robinet;  et enfin, L'Enfant (1878), de Jules Valles (1832-1885); et Poil de Carotte (1890-1902) de Jules Renard (1864-1910). J'ai choisi de commencer mon etude par Emile car i l est sans nul doute le texte le plus lu, le plus etudie, le plus cite, bref, le plus influent en matiere d'education des enfants en France au XIXe siecle. On ne saurait parler du discours pedagogique a cette epoque, sans parler de 1'influence d'Emile. Quelques-uns des autres textes, comme ceux de Mme Guizot et de Mme Millet-Robinet, figurent aussi parmi les classiques de l'epoque; d'autres, comme celui du journaliste prolifique Alexandre Weill, ont un statut plus marginal, bien qu'ils aient connu, comme les autres, plusieurs reimpressions et reeditions. Le choix des textes qui constitue la base de 1'analyse, sans etre exhaustif, offre un echantillon representatif du discours pedagogique au XIXe siecle. Je me refererai egalement de temps en temps a d'autres textes de l'epoque pour completer, confirmer, ou contredire la pensee de l'auteur etudie. Je vais terminer mon etude avec L 'Enfant et Poil de Carotte, qui remettent en cause la pedagogie noire pronee dans les  ouvrages sur l'education, les historiettes moralisantes, les guides moraux et les manuels scolaires au XIXe siecle. Je souligne que les textes qui forment mon corpus, soit ne font pas de difference entre l'education morale a dormer aux garcons et aux filles, soit precisent qu'ils veulent  Ce deuxieme livre est une version modifiee de Conseils aux jeunes femmes sur leur condition e leurs devoirs de meres, avec le concours du docteur Emile Allix.  8 former un garcon (Emile par exemple). Francoise Mayeur constate que «[l]orsqu'un ouvrage du siecle dernier traite d'education, sans plus de precisions, c'est en general des garcons qu'il s'agit» . En effet, la majorite des textes (mais pas tous ) que je vais 16  17  etudier visent surtout les garcons. Mayeur ajoute ceci: Les filles constituent un domaine separe qu'on se soucie de specifier. Elles font l'objet d'ouvrages propres. On s'adresse a elles dans un langage particulier. Dans la mesure ou existent pour elles des manuels scolaires, on les redige dans un style fleuri, on en abrege le contenu a la mesure des «demoiselles». (p. 8) C'est aussi ce que j ' a i observe: les livres de classe pour filles se differencient des textes pour garcons en ce qu'ils abordent le theme de la vie domestique et les responsabilites de la mere de famille; les histoires y sont aussi plus courtes et plus faciles a lire (parfois les caracteres sont plus gros). Mais le fond de l'education morale sera le meme . Ainsi les 18  historiettes moralisantes de Mme Guizot, par exemple, dans L'Amie des enfants, presenteront tour a tour gargons et filles dans les roles principaux, le livre ayant ete concu pour les enfants des deux sexes -- meme s'il est vrai, par ailleurs que le discours pedagogique visera davantage les garcons.  Francoise Mayeur, L'Education desfillesen France au XIXe siecle (Paris, Hachette, 1979), p. 8. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 1 0  1 7  Les livres de Millet-Robinet et de Mme Guizot traitent des enfants des deux sexes.  Comme l'a remarque Mayeur, sous Louis-Philippe, «[l]a pensee du gouvernement [...] etait de fonder pour les filles la meme education nationale que pour les garcons* (p. 88). Linda L. Clark souligne que sous la Troisieme Republique, le programme officiel des ecoles primaires ne faisait aucune difference entre l'education morale a donner aux garcons et aux filles (Voir Linda L. Clark, «The Socialization of Girls in the Primary Schools of the Third Republic", Journal of Social History, Vol. 15, Summer 1982, p. 686). A ce sujet, voir aussi le livre de Clark, Schooling the Daughters of Marianne: Textbooks and the Socialization of Girls in Modern French Primary Schools (Albany, State University of New York Press, 1984), ainsi que le livre de Laura S. Strumingher, What Were Little Girls and Boys Made Of: Primary Education in Rural France 18301880 (Albany, State University of New York Press, 1983). 1 8  9 Apport de la theorie Dans ses analyses des mecanismes de pouvoir dans la societe, Michel Foucault presente la notion du pouvoir capillaire, ou «synaptique», qui se distancie de la conception du pouvoir global et transcendant. Dans La Volonte de savoir, premier volume de YHistoire de la sexualite, Foucault renverse la formule traditionnelle: au lieu d'etre impose d'en haut et de traverser le corps social, le pouvoir est concu comme nourri d'en bas, de l'interieur meme du corps social. Le projet foucaldien consiste a etudier le pouvoir dans la multiplicite de ses rapports et de ses formes: La condition de possibilite du pouvoir, en tout cas le point de vue qui permet de rendre intelligible son exercice, jusqu'en ses effets les plus «peripheriques», et qui permet aussi d'utiliser ses mecanismes comme grille d'intelligibilite du champ social, i l ne faut pas la chercher dans l'existence premiere d'un point central, dans un foyer unique de souverainete d'ou rayonneraient des formes derivees et descendantes; c'est le socle mouvant des rapports de force qui induisent sans cesse, par leur inegalite, des etats de pouvoir, mais toujours locaux et instables. Omnipresence du pouvoir: non point parce qu'il aurait le privilege de tout regrouper sous son invincible unite, mais parce qu'il se produit a chaque instant, en tout point, ou plutot dans toute relation d'un point a un autre. Le pouvoir est partout; ce n'est pas qu'il englobe tout, c'est qu'il vient de partout. 19  En contraste avec la notion de la famille comme instrument de l'Etat, Foucault privilegie une approche historique concentree sur l'individu, qui isole la famille pour y etudier les formes de pouvoir independamment du pouvoir d'Etat . Cela n'empeche pas, bien sur, 20  que le pouvoir de type familial puisse etre utile a l'Etat. Dans son seminaire du 14  Michel Foucault,  La Volonte de savoir (Paris, Gallimard, 1976), p. 122.  20 Foucault cite comme exemple le travail de Jacques Donzelot: «[...] il montre comment les formes absolument specifiques de pouvoir qui s'exercent a l'interieur des families ont ete penetrees par des mecanismes plus generaux de type etatique grace a la scolarisation, mais comment pouvoirs de type etatique et pouvoirs de type familial ont garde leur specificity et n'ont pu veritablement s'engrener que dans la mesure ou chacun de leurs mecanismes etait respecte.» («Les rapports de pouvoir passent a l'interieur des corps» [entretien avec Lucette Finas], La Quinzaine Litteraire, no 247, ler Janvier 1977, pp. 4-6; repris dans Dits et ecrits: [Paris, Gallimard, 1994], Vol. 3, p. 233).  1954-1  10 Janvier 1976, Foucault expliquait: [...] i l faut [...] voir comment historiquement, en partant du bas, les mecanismes de controle ont pu jouer en ce qui concerne l'exclusion de la folie, la repression, 1'interdiction de la sexualite, comment, au niveau effectif de la famille, de l'entourage immediat, des cellules de repression ou d'exclusion ont eu leurs instruments, leur logique, ont repondu a un certain nombre de besoins. II faut montrer quels en ont ete les agents, et chercher ces agents non pas du tout du cote de la bourgeoisie en general, mais des agents reels qui ont pu etre l'entourage immediat, la famille, les parents, les medecins, le plus bas degre de la police; et comment ces mecanismes de pouvoir, a un moment donne, dans une conjoncture precise, et moyennant un certain nombre de transformations, ont commence a devenir economiquement profitables et politiquement utiles. 21  Je retiens done comme premier postulat theorique de cette etude que la pedagogie noire 22  est un pouvoir capillaire, tel qu'il est defini par Foucault, et done un pouvoir politiquement utile. Chez Foucault, la discipline tourne toujours autour du corps qu'il faut dresser. Dans Surveiller et Punir, i l explique qu'a la fin du XVIIIe siecle, on trouve trois modalites selon lesquelles s'exercent le pouvoir de punir: pour le droit monarchique, la punition est un ceremonial de souverainete qui utilise les marques rituelles de la vengeance qu'elle applique sur le corps du condamne. Selon cette perspective, i l faut vaincre l'ennemi et venger le souverain. Ensuite, i l y a la facon de punir des juristes reformateurs: ici, la punition devient une procedure pour requalifier les individus comme sujets de droits. On utilise des signes plutot que des marques, et l'accent est mis sur des  «Cours du 14 Janvier 1976» in Microfisica del potere: interventi politici, A. Fontana et P. Pasquin ed. (Turin, Einaudi, 1977), pp. 179-194; repris dans Dits et ecrits, Vol. 3, p. 182. i l  22 Paul Foulquie donne la definition suivante du postulat: «proposition que Ton demande d'accorder, bien qu'elle ne soit ni evidente, ni demontrable, parce qu'elle est necessaire a l'etablissement d'un systeme deductif» et par extension: «toute proposition manquant d'evidence admise implicitement ou explicitement comme principe de deduction ou d'action» {Dictionnaire de la langue philosophique [Paris, Presses universitaires de France, 1962], p. 556). J'emploie done le termepostulat dans le sens de presuppose methodologique sur lequel je compte appuyer la demonstration de mes hypotheses.  11 representations du chatiment dans le corps social. Enfin, dans le projet d'institution carcerale, la punition est une technique de coercition des individus. Ici, on met en oeuvre des precedes pour dresser le corps qui laisseront des traces chezT'individu, dans ses habitudes et son comportement. L a punition suppose, alors, la mise en place d'un pouvoir de gestion de la peine. Cette derniere — qui est celle qui nous interesse — supplantera les autres technologies de pouvoir». Le projet d'institution carcerale fait de rhomme un objet d'etude: c'est un pouvoir qui produit un savoir, le quadrillage qui assigne aux hommes un rang dans les institutions disciplinaires permettant non seulement de les controler, mais aussi de les analyser, de les evaluer, bref, de les etudier comme specimens . Les techniques de la discipline creent des categories, des types, tels le 23  delinquant, le fou, le malade. Dans «Pouvoir et corps», Foucault resume ses etudes sur la folie et la prison en soulignant qu'il «essaie d'analyser comment, au debut des societes industrielles, s'est mis en place un appareil punitif, un dispositif de tri entre les normaux et les anormaux» . Resterait alors a construire une histoire du XIXe siecle, une 24  archeologie des sciences humaines, qui explique les relations de force au X X e siecle en tenant compte de ces recherches. La coherence [de cette histoire] ne resulte pas de la mise au jour d'un projet, mais de la logique des strategies qui s'opposent les unes aux autres. C'est dans l'etude des mecanismes de pouvoir qui ont investi les corps, les gestes, les comportements qu'il faut edifier 1'archeologie des sciences humaines. 25  Car selon Foucault le grand effort de mise en discipline et de normalisation poursuivi au  23  Surveiller et Punir (Paris, Gallimard, 1975), pp. 133-47.  «Pouvoir et corps», Vol. 2, p. 759. 2 4  25  Ibid.  Quel corps?, no 2 (septembre-octobre 1975), pp. 2-5; repris dans Dits et ecrits,  12 cours du XIXe siecle a ete une des conditions de 1'emergence des sciences humaines. D'ou un deuxieme postulat theorique, a savoir que la pedagogie noire constitue un pouvoir producteur d'un savoir, en ce sens qu'elle cherche a imposer une image de l'enfant . 26  Dans sa preface aux Mots et les choses, Foucault prend ses distances par rapport a la conception traditionnelle de l'histoire des idees ou des sciences. A u lieu d'etudier le savoir en termes de «progres», i l cherche plutot a retrouver a partir de quoi connaissances et theories ont ete rendues possibles: autrement dit i l etudie le contexte: II ne sera done pas question de connaissances decrites dans leur progres vers une objectivite dans laquelle notre science d'aujourd'hui pourrait enfin se reconnaitre; ce qu'on voudrait mettre au jour, c'est le champ epistemologique, l'episteme ou les connaissances envisagees hors de tout critere se referant a leur valeur rationnelle ou a leurs formes objectives, enfoncent leur positivite et manifestent ainsi une histoire qui n'est pas celle de leur perfection croissante, mais plutot celle de leurs conditions de possibilite; en ce recit, ce qui doit apparaitre, ce sont, dans l'espace du savoir, les configurations qui ont donne lieu aux formes diverses de la connaissance empirique. Plutot que d'une histoire au sens traditionnel du mot, i l s'agit d'une «archeologie». 27  Ce qui mene au dernier postulat theorique, a savoir que 1'etude epistemologique d'un savoir doit envisager celui-ci dans ses conditions de possibilite. Dans mon etude du discours pedagogique en France au XIXe siecle, j'interrogerai differents contextes (sociaux, politiques, historiques...) qui, au cours du siecle et a travers divers bouleversements, ont influence la pedagogie noire . 28  Notons que Miller cherchait aussi dans C'est pour ton bien a etudier les rapports caches de pouvoir, la pedagogie etant pour elle essentiellement «un probleme de pouvoir» (Alice Miller, C'est pour ton bien, p. 314). 27  Les Mots et les choses (Paris, Gallimard, 1966), p. 13.  28  En cela, je rejoins l'approche durkheimienne, selon laquelle la pedagogie ne peut etre dissociee des institutions de la societe: «Lorsqu'on etudie historiquement la maniere dont se sont formes et developpes les  13 Je reconnais que le terme pedagogie noire n'appartient pas au discours pedagogique francais du XIXe. Neanmoins, j ' a i trouve pertinente la reference a ce concept dans mon etude car i l decrit mieux que tout autre terme les pratiques pedagogiques contre lesquelles Valles et Renard se sont insurges dans L 'Enfant et Poil de Carotte. Le terme pedagogie noire s'avere utile, car malgre l'interet suscite par l'eternel debat concernant l'education, les termes utilises pour designer les differentes approches a l'education de l'enfant sont restes vagues, et paraissent inadequats pour tenir compte de la complexite, voire du caractere paradoxal, de certaines pedagogies. Les termes trahissent en general un certain simplisme binaire, comme s'il n'y avait que deux approches possibles en education . On parle d'approche autoritaire, que 1'on oppose a 29  l'approche anti-autoritaire, ou encore d'approche severe, que Ton contraste avec l'approche douce, mais le sens precis des termes est difficile a determiner. Meme des expressions telles education libertaire ou education individualiste restent vagues, et menent ineluctablement a des discussions enflammees sur leur acception exacte. Precisons que la notion de pedagogie noire n'est pas une nouvelle maniere de designer l'ecole autoritaire. II est vrai que bon nombre des preceptes de la pedagogie 30  systemes d'education, on s'apercoit qu'ils dependent de la religion, de l'organisation politique, et du degre de developpement des sciences, de l'etat de l'industrie, etc. Si on les detache de toutes ces causes historiques, ils  deviennent incomprehensibles.» (Education et Sociologie, p. 46).  Fernand Nicolay est typique a cet egard: «De ces deux modes generaux d'education, lequel doit-on preferer: la Douceur qui persuade, ou la Severite qui commande...? le Sentiment, ou YAutorite... ? S'il no permis de donner en toute liberte notre avis, nous n'hesiterons pas a denoncer nos preferences formelles pour ce dernier regime; et resumant nos observations reiterees, nous dirons: Le sentiment reussit quelquefois; L'AUTORITE BIEN PLUS SOUVENT...» [C'est l'auteur qui souligne.] {Les Enfants mat eleves, etude psychologique, anecdotique et pratique [Paris, Perrin et cie, 1890], p. 134.). 2 9  3 0  principe.  Le precepte se distingue du principe en ce sens qu'il est la formule par laquelle s'exprime un  14 noire sont fondes sur le respect de l'autorite et la soumission a l'adulte, mais Miller a montre que la question etait autrement plus complexe, et renvoie dos a dos l'approche autoritaire et anti-autoritaire. Car le principe selon lequel, par exemple, les parents ont besoin d'etre proteges, ou selon lequel l'enfant ne doit pas temoigner de 1'affection, ne sont pas plus l'apanage de l'approche autoritaire que de l'ecole douce. D'ailleurs, i l est plus probable encore qu'une approche dite douce prone le recours aux methodes de la pedagogie noire, tels les pieges, les mensonges, les ruses, la dissimulation, la manipulation, etc., pour obtenir de l'enfant le comportement desire. En sorte que la mechancete envers l'enfant n'appartiendrait pas plus au systeme autoritaire qu'au systeme permissif. C'est pourquoi je propose de considerer les rapports entre les enfants et les adultes a travers une optique nouvelle. A u lieu de parler en termes generaux d'une pedagogie, je prefere remonter aux principes memes de cette pedagogie. Ce faisant, je crois pouvoir mieux evaluer l'approche en question. En effet, i l me parait que la categorisation, (en vogue particulierement depuis les annees soixante), qui cantonne les differentes approches pedagogiques uniquement sous deux bannieres — permissive et autoritaire —, a souvent servi a masquer des elements importants des differentes pedagogies. Deja Durkheim tenait un langage plus subtil et plus percutant: dans Education et Sociologie,  i l evoque des concepts tels la «spontaneite interne» et l'«initiative» de  l'enfant, ainsi que la «violence faite a l'individu*. De fait, Durkheim anticipe sur le contexte ideologique dont est issue la presente etude, lorsqu'il declare: Que la societe [...] s'oriente dans un sens individualiste, et tous les precedes d'education qui peuvent avoir pour effet de faire violence a l'individu, de meconnaitre sa spontaneite interne, apparaitront comme intolerables et seront  15 reprouves. A u contraire, que, sous la pression de circonstances durables ou passageres, elle ressente le besoin d'imposer a tous un conformisme plus vigoureux, tout ce qui peut provoquer outre mesure 1'initiative de 1'intelligence sera proscrit. (pp. 109-10) En effet, avant de continuer, i l faut souligner que l'optique que je preconise pour examiner des textes ecrits au XIXe siecle appartient necessairement au X X e siecle. On ne saurait parler en vase clos, et le chercheur participe necessairement d'une episteme. Je dois done reconnaitre que mon analyse des textes a 1'etude a ete informee par les tendances nouvelles dans le discours pedagogique et les recherches recentes des specialistes de l'enfance et d'autres chercheurs evoques plus haut . A u demeurant, 31  comme l'a bien dit Elisabeth Badinter, i l est toujours faux de pretendre a 1'objectivite: [...] certains historiens m'ont fait reproche d'anachronisme, e'est-a-dire de juger de la realite passee avec des yeux d'aujourd'hui au nom des valeurs qui n'avaient pas cours alors. Debat classique, voire depasse... Voila belle lurette que Ton a reconnu l'impossibilite pour quelque observateur, aussi circonspect et precautionneux soit-il, de se deposseder de ses valeurs et de ses passions pour observer les autres en toute objectivite. 32  Le discours moralisant sur l'enfant et les moyens de l'elever existent depuis longtemps. Dans L 'Enfant et la vie familiale sous VAncien Regime, Philippe Aries le fait remonter au XVIIe siecle: Chez les moralistes et educateurs du XVIIe siecle, on voit se former cet autre sentiment de l'enfance [...] qui a inspire toute l'education jusqu'au X X e siecle [...] L'attachement a l'enfance et a sa particularite ne s'exprime plus par  Soulignons aussi le travail de Marie-Jose Chombart de Lauwe, qui a etudie un large corpus d'oeuvres litteraires du XIXe et XXe siecles en France. L'auteur fait notamment une distinction pertinente entre l'enfant-authentique et l'enfant modele, celui-ci etant l'enfant qui a accepte d'entrer dans les normes etablies par la societe adulte, tandis que celui-la resiste a cette socialisation, et demeure plus lui-meme (Voir Marie-Jose Chombart de Lauwe, Un monde autre: l'enfance: de ses representations a son mythe [Paris, Payo (1971)], p. 307). -19  Elisabeth Badinter, L 'Amour en plus: Flammarion, «Le Livre de Poche», 1982), p. 12.  histoire de I'amour maternel (XVIIe-XXe siecle)  16 1'amusement, la «badinerie», mais par l'interet psychologique et le souci moral.  33  Selon Aries, la civilisation medievale n'avait pas la meme conception de l'enfance que nous en avons aujourd'hui, c'est-a-dire une periode dans la vie de l'etre humain qui est distincte a la fois de l'adolescence et de l'age adulte (134). Le point tournant, selon Aries, fut 1'apparition du souci concernant la formation de l'enfant au debut des temps modernes, c'est-a-dire au XVIIIe siecle. Rappelons que cette «decouverte» de l'enfance, comme conception plus ou moins nouvelle par rapport aux siecles precedents, engendre une prescription de ce que doit etre l'enfant. Alors, paradoxalement (ou pas), la decouverte de l'enfance se paie de son assujettissement a une image normative et oppressive. Soulignons en passant qu'il ne s'agira pas dans cette etude de definir l'enfance: ce n'est pas l'enfant en tant que tel, mais le discours sur l'enfant qui sera cible. L'analyse de Foucault sur 1'emergence des sciences humaines, permet de voir le role joue par le discours pedagogique a l'interieur des nouvelles techniques de pouvoir» . L'ecole est certes un lieu privilegie de controle, mais n'oublions pas le foyer 34  familial. Dans revolution du discours sur l'enfant, Aries cite l'emergence de la  Philippe Aries, L'Enfant et la vie familiale pagination sera donnee entre parentheses dans le texte. i:>  sous I'Ancien Regime (Paris, Seuil, 1973) p. 140. L  «Le pouvoir tel qu'on l'exercait dans les societes de type feodal fonctionnait, grosso modo, par signes et prelevements. Signes de fidelite au seigneur, rituels, ceremonies, et prelevements de biens a travers l'impot, le pillage, la chasse, la guerre. A partir des XVIIe et XVIIIe siecles, on a eu affaire a un pouvoir qui a commence a s'exercer a travers la production et la prestation. II s'est agi d'obtenir des individus, dans leur vie concrete, des prestations productives. Et pour cela, il a ete necessaire de realiser une veritable incorporation du pouvoir, en ce sens qu'il a du arriver jusqu'au corps des individus, a leurs gestes, a leurs attitudes, a leurs comportements de tous les jours; de la l'importance de precedes comme les disciplines scolaires qui ont reussi a faire du corps des enfants un objet de manipulations et de conditionnements tres complexes. Mais, par ailleurs, ces nouvelles techniques de pouvoir devaient prendre en compte les phenomenes de population. Bref, traiter, controler, diriger 1'accumulation des hommes [...].» («Intervista a Michel Foucault* realise par A. Fontana et P. Pasquino en juin 1976 in Microfisica delpotere, pp. 3-28; repris dans Dits et ecrits, Vol. 3, p. 153). 3 4  17 bourgeoisie et le resserrement autour du noyau familial aux XVIIe et XVIIIe siecles comme facteurs decisifs. Ce qui fera de la famille — plus que de l'ecole — l'appareil pedagogique par excellence dans la societe. Foucault souligne a ce sujet 1'emergence d'une «police» de la sante au XVIIIe siecle. Issue du besoin de diriger, de categoriser et d'integrer une population de plus en plus importante, elle a favorise une conception de la famille qui insiste sur les responsabilites des parents envers les enfants, lesquels devront etre soignes et formes jusqu'a l'age adulte . Selon la perspective foucaldienne du 35  quadrillage centre sur le corps, l'ecole fait l'enfant comme la prison cree le criminel: tous les deux deviennent des objets producteurs de savoir, qui peuvent etre analyses, evalues, epingles en quelque sorte. Toutefois, a la difference de Foucault, qui voit la discipline surtout en fonction du dressage d'un corps, mon analyse privilegiera 1'esprit de l'enfant; car, plus que le corps, c'est l'esprit que les moralistes et pedagogues du XIXe siecle veulent dominer. L'objectif de la pedagogie noire sera d'exercer une emprise totale sur l'esprit, la volonte, Yame, si Ton veut, de l'enfant. D'ailleurs, en domptant Fame de l'enfant, on maitrise aussi son corps. Dans sa discussion du pouvoir capillaire, Foucault explique en quoi un systeme de surveillance parentale a pu etre d'un grand interet pour la bourgeoisie au XIXe siecle. Foucault insiste, par exemple, sur la repression de la sexualite infantile (notamment la  «La famille ne doit plus etre seulement un reseau de relations qui s'inscrit de ce fait dans un statut social, dans un systeme de parente, dans un mecanisme de transmission des biens. Elle doit devenir un milieu physique dense, sature, permanent, continu, qui enveloppe, maintient et favorise le corps de l'enfant. Elle prend alors une figure materielle en se decoupant selon une etendue plus etroite; elle s'organise comme 1'entourage proche de l'enfant; elle tend a devenir pour lui un cadre immediat de survie et devolution.» («La politique de la sante au XVIIIe siecle» in Les Machines a guerir: aux origines de I'hopital moderne; dossiers et  documents [Paris, Institut de l'environnement, 1976], pp. 11-21; repris dans Dits et ecrits, Vol. 3, p. 19).  18 masturbation) . Son approche, qui consiste a etudier le pouvoir dans la multiplicite de 36  ses rapports et de ses formes, vaut tout autant pour 1'analyse de la pedagogie noire, puisqu'elle est aussi un agent de pouvoir capillaire exerce au sein de la famille, et politiquement utile en ce sens qu'elle a comme cible principale la volonte de l'enfant. La preeminence de 1'institution disciplinaire au debut du XIXe siecle comme technologie de pouvoir par excellence, se profile alors derriere la floraison de textes sur l'education des enfants, lesquels do Went etre disciplines et normalises. Et la pedagogie noire sera une des expressions les plus fortes du grand effort de discipline et de normalisation dont parle Foucault. A u demeurant, les moyens qui differencient le «normal» de l'«anormal» servent aussi a distinguer l'enfant bien eleve de l'enfant mutin. Dans cette mesure, les techniques de la discipline creeront aussi -- avec le delinquant, l'anormal et le fou — une autre categorie d'individu: l'enfant. Methode d'approche Comme je l'ai indique plus haut, la methodologie adoptee dans cette etude est fondee sur le projet epistemologique de l'archeologie du savoir esquisse par Foucault. Mon analyse se place alors sous la banniere des etudes culturelles a la fois par la problematique, qui fait dialoguer des textes de fiction et de non-fiction appartenant a des traditions, des domaines et des genres differents; par l'approche aux textes a 1'etude, qui n'etablit pas de hierarchie culturelle entre eux; et, bien sur, par les suppositions theoriques ainsi que par les outils methodologiques extra-litteraires utilises. Sans pretendre resumer cette discipline par definition pluridisciplinaire, relevons quelques  Voir «Pouvoir et Corps», Quel corps?, no 2 (septembre-octobre 1975), pp. 2-5; repris dans Dits et ecrits, Vol. 2, pp. 754-60. 3 6  19 elements importants. Dans «Cultural Studies: A n Introduction*, Cary Nelson, Paula A . Treichler et Laurence Grossberg expliquent que les etudes culturelles sont caracterisees par leur interdisciplinarite, ou multidisciplinarite, et cela non seulement au niveau du choix des textes etudies, mais aussi au niveau des differentes methodologies employees pour resoudre les problemes poses par un texte donne: Cultural studies, however, involves taking other projects and questions seriously enough to do the work —theoretical and analytical— required to understand and position specific cultural practices. True interdisciplinarity thus poses difficult questions: what and how much must be learned from other fields to enable us sufficiently to contextualize our object of study for a given project? 37  Cette approche implique toujours les questions pourquoi et comment, et pas seulement quoi. Elle ne privilegie pas une forme de production culturelle sur une autre, posant du reste que tout phenomene culturel doit etre etudie par rapport aux entites culturelles ambiantes . Comme l'a explique Raymond Williams dans son texte 38  fondateur, The Long Revolution (1961), 1'analyse culturelle consiste a reperer et a reconstruire les correspondances entre des textes et des domaines jusque-la consideres separement . C'est pourquoi une importance capitale sera accordee ici au contexte. 39  Comme le dit Vilashini Cooppan, reaffirmant le postulat foucaldien: «By culture, cultural  J /  Cary Nelson, Paula A. Treichler et Lawrence Grossberg, «Cultural Studies: An Introduction* in  Cultural Studies, Nelson, Treichler, Grossberg ed. (New York/London, Routledge, 1992), p. 15. 38  Ibid., p. 4.  39  «The analysis of culture is the attempt to discover the nature of the organization which is the complex of these relationships. Analysis of particular works or institutions is, in this context, analysis of their essential kind of organization, the relationships which works or institutions embody as parts of the organization as a whole. A key-word, in such analysis, is pattern: it is with the discovery of patterns of a characteristic kind that any useful cultural analysis begins, and it is with the relationships between these patterns, which sometimes reveal unexpected identities and correspondences in hitherto separately considered activities, sometimes again reveal discontinuities of an unexpected kind, that general cultural analysis is concerned.* (Raymond Williams, The Long Revolution [London, Chatto and Windus, 1961], pp. 46-47).  20 studies refers to the social, economic, political and institutional conditions under which meaning is produced, transmitted and interpreted.* . Enfin, les chercheurs qui 40  s'engagent dans le domaine des etudes culturelles se veulent moins abstraits, et insistent da vantage sur le role que doit jouer le travail de l'intellectuel dans les mouvements et changements sociaux. Aussi s'interessent-ils de plus en plus a la question des representations et des identit.es, en particulier des populations marginales, marginalisees et defavorisees , et des rapports entre ces pratiques discursives et les mecanismes de 41  pouvoir . 42  Structure de la these j  Dans les quatre premiers chapitres, je vais examiner la tradition de pedagogie noire a partir d'un choix de textes a caractere pedagogique sur et pour les enfants. Je suivrai, dans mon etude des textes, un ordre chronologique, ce qui nous permettra de prendre conscience de revolution de la pensee des moralistes et pedagogues vis-a-vis des principes de la pedagogie noire au XIXe siecle. Le siecle sera divise en trois tranches: 1830-1848, la monarchic de Juillet; 1851-1870, le Second Empire; et 1870-1900, la Troisieme Republique jusqu'a la fin du XIXe siecle. M o n analyse du discours pedagogique en France sera informee, a 1'occasion, par une discussion des  w  4 1  Vilashini Cooppan, «Forum»>,  PMLA, Vol. 112, no 2, March 1997, p. 278.  «Cultural Studies: An Introduction*, op. cit., pp. 9-12.  «Cultural studies is an inquiry into the multiplicity of cultural practices, particularly modes of discourse and representation, and into the connections of those practices to relations of power. It is based on a systematic theorization of not only the ways in which certain identities (national, social, political, gendered, ethnic, religious, linguistic, etc.) are constructed but also the uses of those identities in contestation over meaning and truth in cultural domains.* (Edward Wheatley, «Forum», PMLA, Vol. 112, no 2, March 1997, p. 271). 4 2  21 bouleversements socio-politiques de ce siecle «rebelle», selon le livre des Tilly . Nous 43  verrons en particulier que les textes ecrits dans les annees qui precedent ou qui suivent de pres les changements de regimes portent les stigmates de leur epoque et refletent la mutation des sensibilites en matiere pedagogique. Le cinquieme chapitre constituera une charniere entre 1'analyse de la pedagogie noire et le discours de Jules Valles et de Jules Renard contre la pedagogie noire dans L'Enfant et Poil de Carotte, que j'etudierai dans le dernier chapitre.  Voir Charles Tilly, Louise Tilly et Richard Tilly, Harvard University Press, 1975).  The Rebellious Century, 1830-1930 (Cambridge,  22 CHAPITRE I Rousseau et la pedagogie noire  [...] quand mes idees seroient mauvaises, si j 'en fais naitre de bonnes a d 'au a-fait perdu mon terns'.  Depuis la publication d"Emile en 1762, pedagogues et moralistes s'interrogent sur les principes pedagogiques de Rousseau . A u XIXe siecle, Emile est cite dans tous les 2  ouvrages de pedagogie et de puericulture a 1'usage des meres, souvent a 1'exclusion de tout autre livre. Pour bon nombre de specialistes de Rousseau, le philosophe de Geneve demeure toujours le precurseur de l'education nouvelle . Tanguy L'Aminot souligne ce 3  point en appelant Emile «encore aujourd'hui un des maitres livres de la pedagogie* . 4  Rousseau a critique certaines pratiques traditionnelles qui etaient nuisibles aux enfants, notamment l'emmaillotage et la mise en nourrice. Comme le dit Particle «Rousseau» dans La Grande Encyclopedic, Rousseau «a reagi contre l'education livresque, et aussi contre l'education artificielle et mondaine, qui accepte tous les prejuges et toutes les conventions d'une societe raffinee et inique» . Mais La Grande Encyclopedic souligne ici 5  Jean-Jacques Rousseau, Emile in Oeuvres completes (Paris, Gallimard, «Bibliotheque de la Pleiade», 1969), Vol. 4, p. 241; je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 1  Voir Pierre-M. Conlon, Ouvrages francais relatifs a J.-J. Rousseau (1751-1799): biblio chronologique (Geneve, Droz, 1981).  Voir par exemple Bertrand Lechevallier, «J.-J. Rousseau comme precurseur de l'education nouvelle» in J.-J. Rousseau et la crise contemporaine de la conscience, J.-L. Leuba et al ed. (Paris, Beauc pp. 351-84. 3  Tanguy L'Aminot, «Introduction», Emile (Paris, Bordas, «Classiques Garnier», 1992), p. xx. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 4  Andre Berthelot et Camille Dreyfus, La Grande Encyclopedie (Paris, Societe Anonyme de la Grande Encyclopedic, 1886-1902), Vol. 28, p. 1066. Je donnerai le volume et la pagination entre parentheses dans le texte. 5  23 un point capital: «Cependant on s'attacha plus en France a des parties et a des singularites du systeme de Rousseau qu'on ne prit 1'esprit profond de 1'ensemble.» (Vol. 28, p. 1065) . Selon l'auteur de cet article (et il exprime l'opinion de plusieurs critiques 6  de Rousseau aux XIXe et X X e siecles), les preceptes empruntes a Emile ne seraient pas toujours representatifs de la pensee de Rousseau. Mais la recuperation de Rousseau demeure problematique en raison des incoherences et des contradictions qui caracterisent 7  ses ecrits: incoherences et contradictions qui ont rendu possible qu'en politique, par exemple, certains ont vu en Rousseau un precurseur du totalitarisme , d'une tyrannie 8  insupportable , tandis que d'autres, a commencer par les revolutionnaires de 89, ont fait 9  de lui un proto-socialiste, epousant les principes de la liberte individuelle . 10  ° Dans ma discussion du discours pedagogique dans ce chapitre, je me refererai assez souvent a des articles de La Grande Encyclopedie de Berthelot et du Dictionnaire universel du XIXe siecle de Larouss par des specialistes de l'education tel Gabriel Compayr6, ils offrent un temoignage des plus pertinents sur la reception critique de Rousseau au XIXe siecle. Rousseau pour sa part ne se souciait pas outre mesure d'etre paradoxal: «Lecteur vulgaires, pardonez-moi mes paradoxes. II en faut faire quand on reflechit, et quoi que vous puissiez dire, j'aime mieux etre homme a paradoxes qu'homme a prejuges.* (Emile, p. 323). Voir J.L. Talmon, The Origins of Totalitarian Democracy (New York, Norton, 1970 [1952]): «In the pre-democratic age Rousseau could not realize that the originally deliberate creation of men could become tranformed into a Leviathan, which might crush its own makers. He was unaware that total and highly emotional absorption in the collective political endeavour is calculated to kill all privacy, that the excitement of the assembled crowd may exercise a most tyrannical pressure, and that the extension of the scope of politics to all spheres of human interest and endeavour, without leaving any room fot the process of casual and empirical activity, was the shortest way to totalitarianism.* (p. 47). 8  9  *  «De Benjamin Constant jusqu'a Jules Lemaitre, en passant par St. Marc Girardin, Lamartine, Tame, Faguet et Brunetiere, c'est toujours le meme son de cloche: le Contrat social de Rousseau serait l'epure d'une tyrannie insupportable.* (R.A. Leigh, «Liberte et autorite dans le Contrat sociah in Jean-Jacques Rousseau son oeuvre, J. Fabre et al. ed. [Paris, Klinksieck, 1964], p. 249).  et  A propos de la periode revolutionnaire, Jean Bloch a remarque que: «[La] predilection pour YEmile chez les reformateurs de l'education montre qu'on peut adapter ce texte sans trop de problemes aux aspirations les plus diverses [...], que les interpretations varieront selon le moment et selon le lecteur.» (Jean Bloch, «Emile et le debat revolutionnaire sur l'education publique* in Jean-Jacques Rousseau, l'«Emile» et la Revolutio frangaise, R. Thiery ed., Actes du colloque international de Montmorency (1989) [Paris, Universitas, 1992], p. 352. Voir aussi son livre Rousseauism and Education in Eighteenth-Century France [Oxford, Voltaire 1 0  24 Rousseau a eu une posterite ambigue dans le domaine de la pedagogie egalement, car les partisans de l'approche autoritaire comme de la methode laissez-faire se reclament d'Emile . Plusieurs etudes ont ete consacrees au rayonnement des idees 11  contenues dans Emile, et a l'influence du philosophe genevois sur les reformateurs pedagogiques partout dans le monde; et, en effet, on reconnait en Rousseau le precurseur de l'enseignement concret et gradue de Johann Heinrich Pestalozzi (1746-1827), de la pedagogie non directive preconisee par Carl Rogers (1902-1987), en passant par l'education progressive de Mme Necker de Saussure (1766-1841) et du systeme pedagogique de Maria Montessori (1870-1952) . Je ne chercherai done pas a presenter 12  Foundation, 1995]). L'influence & Emile dans le domaine pedagogique offre une certaine ressemblance avec celle du Contrat Social en politique, ou des principes isoles plutot que l'ensemble de la pensee de l'auteur ont ete 11  revendiques par la posterite. Jules Lemaitre, qui juge que «[t]ous les prejuges les plus ineptes et les plus meurtriers de la Revolution sont herites du Contrat social*, ajoute: «— Ce n'est pas la faute de Rousseau, direzvous. Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les ecrits de Rousseau aient amene la Revolution (laquelle avait des raisons economiques profondes): surtout je ne dis pas que seuls ils l'aient amenee. Mais il se trouve que, plus qu'aucun autre ecrivain, Rousseau a fourni, a legue aux plus systematiques et aux plus violents des hommes qui ont fait la Terreur, et meme aux tetes les plus illettrees de la canaille revolutionnaire, un etat sentimental, une phraseologie — et des formules. (Jules Lemaitre, Jean-Jacques Rousseau [Paris, CalmannLevy, s.d]., pp. 272-73)». Dans Rousseau dans la Revolution, Roger Barny confirme l'emploi qu'ont fait les revolutionnaires des textes de Rousseau: «[...] il reste que les grands textes patriotes reprennent les elements fondamentaux de la doctrine politique de Rousseau, alors que nombre d'epigones pillent le Contrat social, qu'ils se bornent parfois a decouper, le plus souvent sans meme indiquer leur dette. Les pamphletaires aristocrates denoncent des le debut cette presence massive du rousseauisme dans le discours revolutionnaire.* (Rousseau dans la Revolution in Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, Vol. 246, 1 note pertinemment que les partisans de la droite comme de la gauche se sont reclames de Rousseau pendant un certain temps; mais qu'au bout du compte, «les aristocrates amis de Jean-Jacques, tres nombreux au debut de la revolution,finissentpar prendre acte du fait que l'oeuvre de Rousseau, dans ses themes essentiels, a servi et continue a servir la demarche des patriotes.* (p. 7).  12 Voir Bertrand Lechevalher, «J.-J. Rousseau comme precurseur de l'education nouvelle* in J.-J.  Rousseau et la crise contemporaine de la conscience, pp. 351-84; voir aussi Maurice Debesse, «L'influe pedagogique de Y«Emile» depuis deux siecles: ses formes, son evolution* in Jean-Jacques Rousseau et son oeuvre, pp. 205-17. Je partage toutefois l'avis de Jean-Louis Lecercle, qui considere que les partisans des approches laissez-faire ou spontaneistes pourraient difficilement se reclamer d'Emile: «Si Emile est actif, cette activite n'a rien de spontane; elle est orientee, commandee par un maitre omnipresent, omnipotent, qui tient de la divinite, et les doctrines spontaneistes et naturistes qui aujourd'hui font appel a la libre creativite, qui tendent a effacer le role du maitre, ne peuvent guere se reclamer de Rousseau.* (Jean-Louis Lecercle, Jean-Jacques Rousseau: modernite d'un classique [Paris, Larousse, «themes et textes*, 1973], p. 127.).  25 tout Rousseau, puisque cela reviendrait a faire l'histoire de la pensee pedagogique depuis le XVIIIe siecle. M o n intention est plutot de faire ressortir les principes empruntes a Emile  (ou du moins presents dans Emile) qui ont contribue a 1'elaboration de la  pedagogie noire au XIXe siecle. Avant de continuer, i l est important de distinguer deux dimensions de la posterite d'Emile: d'une part i l y a l'influence de Rousseau sur les techniques de l'enseignement, touchant surtout l'instruction scolaire, ou son approche negative et concrete est reconnue comme etant des plus progressistes et liberates; d'autre part i l y a l'influence de Rousseau sur la pensee morale, touchant plutot a l'education proprement dite. C'est surtout dans cette deuxieme dimension de la posterite de Rousseau que nous trouverons les principes de la pedagogie noire. Qu'est-ce qa'Emile? Voila une question a laquelle il semble tres difficile de repondre d'une maniere satisfaisante. En effet, les interpretations abondent et se contredisent. Rousseau lui-meme, selon qu'on se refere a la preface d'Emile, ou a sa correspondance apres la publication du livre, offre une perspective changeante sur ses intentions. Par exemple, dans ses Lettres ecrites de la montagne (1764), Rousseau dit a propos d'Emile: «I1 s'agit d'un nouveau systeme d'education dont j'offre le plan a l'examen des sages, et non pas d'une methode pour les peres et les meres, a laquelle je n'ai jamais songe.» . Pourtant i l a ecrit a la premiere page d'Emile: «C'est a toi que je 13  m'addresse, tendre et prevoyante mere [...].» (p. 245). Sous quel angle alors aborder ce livre? Dans sa preface, Rousseau attire 1'attention du lecteur sur ce que son oeuvre a d'inqualifiable, cherchant par la a se menager une defense contre ses eventuels  Jean-Jacques Rousseau, Lettres ecrites de la montagne in Oeuvres completes, Vol. 3, p. 783. si dans cette lettre, Rousseau pretend ne jamais avoir ecrit pour le peuple, c'est surtout parce qu'il est utile a son argument ici de minimiser ainsi la port.ee d'Emile. 1 3  26 detracteurs: A l'egard de ce qu'on appellera la partie sistematique, qui n'est autre chose ici que la marche de la nature, c'est la ce qui deroutera le plus le Lecteur; c'est aussi par-la qu'on m'attaquera sans doute; et peut-etre n'aura-t-on pas tort. On croira moins lire un Traite d'education que les reveries d'un visionnaire sur l'education. (p. 242) Tantot Rousseau ordonne d'un ton autoritaire, tantot i l remet en question la valeur de son jugement. C'est cette rhetorique ambivalente qu'on retrouve, par exemple, dans une lettre au prince de Wurtemberg. Pour repondre au prince, qui lui demande des conseils sur l'education de sa fille Sophie , Rousseau redige un memoire de plus de dix pages — 14  detaillant les regies a suivre et a faire suivre aux domestiques concernant l'education de la petite fille — mais i l ajoute a la fin: Du reste, ce ne sont peut-etre ici que les delires d'un fievreux. La comparaison de ce qui est a ce qui doit etre m'a donne l'esprit romanesque et m'a toujours jete loin de tout ce qui se fait. Mais vous ordonnez, Monsieur le Due, j'obeis. Ce sont mes idees que vous demandez, les voila. Je vous tromperois si je vous donnois la raison des autres pour les folies qui sont a moi. En les faisant passer sous les yeux d'un si bon juge, je ne crains pas le mal qu'elles peuvent causer. 15  Ainsi Rousseau previent qu'il n'est pas responsable de ce qu'il dit, le succes ou l'echec d'une education ne pouvant lui etre attribues . En effet, comme l'a remarque Jean 16  " Voila un bel exemple de l'influence de Rousseau et de l'emprise que pouvait avoir Emile sur l'esprit de certains parents. Le prince de Wurtemberg voudrait suivre Rousseau a la lettre: «Si ma Situation me permettait d'isoler mon Enfant, je serais moins en peine, car je vous suivrais de point en point; mais la Difficulte la plus grande a mes yeux est de ne pas s'ecarter d'un Plan si sage dans des circonstances entierement opposees a celles que vous aves choisies. Voila le probleme que je Soumets a vos Lumieres, que Vous Seul pouves resoudre et dont j'attends la Solution avec toute l'inquietude que m'inspire L'amour paternelle.» («Lettre de Louis-Eugene, prince de Wurtemberg, a Rousseau du 21 octobre 1763» in Correspondance complete de Jean-Jacques Rousseau, R.A. Leigh ed. [Oxford, The Voltaire Foundation 1995], Vol. 18, p. 62). 1 5  «Lettre a Louis-Eugene, prince de Wurtemberg du 10 novembre 1763»,  ibid., p. 124.  Aussi Rousseau aurait-il dit a un pere qui elevait son fils selon les principes d'Emile: «Ma foil tant pis pour vous, monsieur, et plus tant pis encore pour votre fils.» (Henriette-Louise, baronne d'Oberkirch, 1 6  Memoires de la baronne d'Oberkirch sur la cour de Louis XVI et la societefrangaiseavant 17  27 Starobinski, les derniers ouvrages de Rousseau «recomposent le passe pour lui dormer la couleur d'une innocente reverie» . Dans cette perspective, ses premiers ecrits perdraient 17  leur portee pratique, et devraient etre interpretes dorenavant comme une expression du moi . 18  Rousseau explique dans la preface a Emile qu'il voulait avant tout attirer l'attention sur l'enfant, afin de le presenter d'une maniere radicalement differente: au lieu de chercher 1'homme dans l'enfant, i l s'est interesse a l'enfant pour lui-meme, «a ce qu'il est avant que d'etre homme (p. 242).» C'est cela la revolution d'Emile, comme le souligne C . John Sommerville dans The Rise and Fall of Childhood: Rousseau proceeds in his fictional narrative to describe how a wise tutor might manage the job of raising a child more naturally. He begins at the beginning, with an effort to imagine the blooming, buzzing confusion which the infant encounters at birth. Rousseau even sensed that there was a language of childhood, involving the whole body and characterized by tone, stress, and meaning. No one before him had shown anything like this awareness of just how different the world would seem to the child, nor of the different meanings he might assign to his surroundings. 19  Pour ce qui est du systeme particulier elabore dans Emile, Rousseau est le premier a mettre en doute sa valeur: Voila l'etude a laquelle je me suis le plus applique, afin que, quand toute ma methode seroit chimerique et fausse, on put toujours profiter de mes observations. Je puis avoir tres-mal vu ce qu'il faut faire, mais je crois avoir bien vu le sujet Mercure de France, 1970], p. 379). i  n  Jean Starobinski, 46.  Jean-Jacques Rousseau: la transparence et I'obstacle (Paris, Gallimard, 1  18  «Tout se resorbe dans la poesie de l'aveu personnel. Rousseau ne veut plus que son oeuvre indique une action possible; ele ne designe que son auteur, elle est portrait indirect, elle peint une effervescence genereuse, mais qu'on ne devrait pas juger comme si elle tirait a consequence dans le domaine politique (ibid).» 1 9  128.  C. John Sommerville,  The Rise and Fall of Childhood (Beverly Hills, Sage Publications, 1982), p.  28 sur lequel on doit operer. (p. 242) II ne fallait done pas prendre Rousseau au pied de la lettre. Pourtant, c'est exactement ce qui est arrive a ce monument de six cents pages, rempli de reflexions politiques, morales, religieuses, pedagogiques, psychologiques et philosophiques, de maximes, de mises en scene, de critiques litteraires, de dialogues, et meme d'une histoire d'amour! Emile  est un livre tres dense qui renferme toute la philosophie de Rousseau. Mais cet  ouvrage, qui depuis plus de deux cents ans n'a pas cesse de susciter de vives polemiques, et qui a exerce une influence des plus considerables sur la pensee en education en France et de par le monde, n'a sans doute pas toujours ete compris. La Grande Encyclopedie  explique que ce sont «les singularites du systeme de Rousseau» qui  seront retenues par le public francais; et Peter Jimack de preciser qu'Emile n'etait pas un manuel d'education a etre interprete litteralement: «Rousseau [...] emphasized that what was important was the spirit of the book, the principles underlying the method rather than the specific examples used to illustrate them.» . Mais cet argument, qui rejoint 20  celui de nombreux defenseurs de Rousseau , presuppose qu'on sache tirer l'esprit d'un 21  livre tout en faisant abstraction de la matiere dont i l est compose. Comme beaucoup de critiques Font souligne, les problemes d'interpretation d'Emile decoulent de ce que Rousseau s'est si peu soucie de rendre praticable son  20 Peter Jimack, 1983), p. 74.  Rousseau: «Emile» (London, Grant and Cutler, «Critical Guides to French Texts»,  Au XIXe siecle deja Sainte-Beuve mettait en garde la critique contre les jugements trop rapides sur le philosophe de Geneve: «[...] pour etre juste envers Rousseau, il ne faut jamais le separer de son siecle ni de ceux qu'il est venu contredire [...] Si nous nous mettons, pour le juger, a vouloir absolument le considerer a travers les consequences plus ou moins accumulees de ses doctrines et les innombrables disputes qu'elles ont engendrees, nous ne le retrouverons jamais tel qu'il fut.» (Charles-Augustin Sainte-Beuve, Causeries du Lundi [Paris, Gamier, 1862], Vol. 15, pp. 228-30.) 2 1  29 systeme pedagogique. Son attitude sur ce point est d'ailleurs manifestement desinvolte: «Proposez ce qui est faisable, ne cesse-t-on de me repeter [...] Peres et Meres, ce qui est faisable est ce que vous voulez faire. Dois-je repondre de votre volonte? » (pp. 242-43) . 22  Emile  n'en entrera pas moins dans le programme des ecoles normales, mais pas avant  d'avoir subi d'importantes modifications . II sera alors (me)connu de la population 23  francaise sous une forme ou une autre, et le XIXe siecle ne cessera de debattre les principes et les methodes que Rousseau a legues a la posterite. Pourquoi Rousseau? Rousseau est l'auteur du XVIIIe siecle qui a le plus influence les pedagogues du XIXe siecle. Je m'interesse ici au discours et aux preceptes pedagogiques que Rousseau a legues au XIXe siecle, et qu'on retrouve dans les ouvrages de morale et de pedagogie de cette epoque. Sans doute faut-il commencer par essayer de comprendre comment et  Lamartine, entre autres, a souleve le caractere impraticable du projet de Rousseau: «"Le premier de ses ridicules, c'est d'ecrire, pour l'education universelle d'un peuple qui ne vit que de travail et de pauvrete, un livre qui suppose dans la famille et dans l'enfant qu'on eleve en opulence de sybarite ou des delicatesses de Lucullus, des palais, des jardins, des serviteurs de toutes sortes, des gouverneurs mercenaires attaches par des salaires sans mesure aux pas de chaque enfant, des voyages lointains a grands frais avec le luxe d'un fits de prince, voyages. [...] Les eleves de Rousseau dans VEmile seront done un peuple de rois!"» (Cite dans Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siecle [Paris, Librairie Classique Larousse et Boyer, 1870], Vol. 7, p. 439). L L  23  Comme en temoigne Michel Launay dans son introduction a Emile dans l'edition GarnierFlammarion: «Apres l'avoir brule parce qu'il contenait 'des choses tres hardies contre la Religion et le Gouvernement', on s'est hate, sous forme d'extraits bien expurges, de le placer dans la categorie rassurante des livres a mettre entre toutes les mains. L'Emile est entre dans le programme des ecoles normales, apres une double operation de castration: nous avons parle de celle qui consiste a couper la Profession defoi du Vicaire Savoyard du reste de YEmile, sous pretexte que la Profession parlait de religion et YEmile d'education; l'operation symetrique consiste a couper YEmile du Contrat social, alors que les deux livres ont ete volontairement ecrits et publies en meme temps, et que YEmile contient, au livre V, un resume du Contrat social. La premiere version de YEmile commencait, en outre, par un developpement sur 'l'education publique'. L'Emile est sans doute le livre qui a le plus fait pour promouvoir une ecole et un Etat laics, liberes de la tutelle des Eglises, mais cette ecole et cet Etat ont ete bien ingrats: ils ont transforme l'exigence de Rousseau, qui etait une exigence de respect de la liberte des enfants et des hommes, en un mot devastateur, celui de neutralite. S'il est un adjectif que Jean-Jacques aurait vomi, c'est bien celui de 'neutre': neutre, c'est-a-dire 'ni l'un ni l'autre', ni chair ni poisson, bref, sans interet.» (Michel Launay, «Introduction», Emile ou de l'education [Paris, Garnier-Flammarion, 1966], pp. 22-23).  30 pourquoi Rousseau est devenu le point de reference en matiere pedagogique, car d'autres avaient ecrit sur l'education avant lui: Rabelais, Montaigne, Fenelon, Rollin, Tronchin et Buffon, pour n'en nommer que quelques-uns. A propos de l'allaitement maternel, Tanguy L'Aminot rappelle le dialogue suivant, qui fait sentir le poids accorde aux paroles de Rousseau: «On disait un jour a Buffon: Vous aviez dit et prouve avant J.-J. Rousseau que les meres doivent nourrir leurs enfants. - Oui, repondit cet illustre naturaliste, nous l'avons tous dit, mais Rousseau seul le commande et se fait obeir». (p. lxvi) Pourquoi a-t-on ecoute Rousseau plus que les autres? II y a tout d'abord, comme le souligne Joan McDonald dans Rousseau and the French Revolution, la legende romantique qui s'est creee autour du personage de Jean-Jacques, en communion avec la nature, ce qui a confere une resonnance mythique a tout ce qu'il disait . La 24  condamnation & Emile et le decret de prise de corps de son auteur, ont aussi beaucoup contribue a la reputation de Rousseau, car i l devenait ainsi un visionnaire poursuivi pour ses idees, vivant desormais en proscrit . L'article «Education» dans le Grand 25  Dictionnaire  universel du XIXe siecle  de Larousse souligne un autre aspect de l'influence  «The pre-revolutionary cult of Rousseau had nothing to do with Rousseau's political theory, nor, except indirectly, with any political ideas. It was a personal and literary cult which owed its existence to the appeal of the Nouvelle Heloise and the Emile but even more to the personal legend of Rousseau. In this legend he featured as a captivating genius, a man of charm and gentleness, whose sufferings had not prevented him from laying down those sublime truths which he had learned in solitary communion with Nature, nor from being hounded by a perverse authority and betrayed by false friends. Seen through the eyes of that sensibilite of which he was the greatest eighteenth-century exponent, Rousseau's own person appeared larger than life; he became for his admirers the prototype of the natural and virtuous man whose education he had planned in Emile, and a living exemplar of the complex humanity which he had described in the Nouvelle Heloise, and later in his own Confessions, and with which his readers could so easily identify themselves.» (Joan McDonald, Rousseau and the French Revolution 1762-1791 [London, The Athlone Press, 1968 (1965)], pp. 161-62). M  IS  Le 9 juin 1762 Emile est condamne par le Parlement de Paris et Rousseau decrete de prise de corps. Le 14 juin Rousseau se refugie a Yverdon, en territoire bernois. Vers le meme temps le Contrat Social et Emile sont interdits et saisis a Geneve. En juillet, Rousseau, expulse du territoire bernois, s'installe a Motiers-Travers, et Emile est condamne' par les Etats de Hollande et par le Conseil scolaire de Berne. En aout parait le mandement de Christophe de Beaumont, archeveque de Paris, contre Emile. (L'Aminot, p. xc)  31 de Rousseau: «Rousseau fit voir aux femrnes ce qu'avait de denature leur conduite vis-avis de l'enfance.» (Vol. 7, p. 209). Quoiqu'il ne soit pas certain que, sur la question de l'allaitement, Rousseau ait eu l'influence qu'on avait d'abord crue , la portee de sa 26  pensee pedagogique est manifeste; et je crois, comme le laisse entendre le Grand Dictionnaire  universel,  que cela s'explique en partie par la strategie narrative qui  consiste chez Rousseau a apostropher brusquement son lecteur (la mere en 27  1'occurrence), et a lui faire sentir tout le poids de sa responsabilite: C'est a toi que je m'addresse, tendre et prevoyante mere, qui sus t'ecarter de la grande route, et garantir l'arbrisseau naissant du choc des opinions humaines! Cultive, arrose la jeune plante avant qu'elle meure [...]. (pp. 245-46) Curieusement, dans une note qui renvoie a ce passage, Rousseau s'adresse a un narrataire different (on suppose un futur pedagogue): Parlez [...] toujours aux femrnes par preference dans vos traites d'education; car outre qu'elles sont a portee d'y veiller de plus pres que les hommes et qu'elles y influent toujours davantage, le succes les interesse aussi beaucoup plus, puisque la pluspart des veuves se trouvent presque a la merci de leurs enfans, et qu'alors ils leur font vivement sentir en bien ou en mal l'effet de la maniere dont elles les ont eleves. (p. 246) La relation narrateur-narrataire dans Emile est problematisee davantage par l'ambigui'te  Voir 1'introduction de Tanguy L'Aminot deja citee: «Selon un rapport du lieutenant-general de police de Paris, en 1780, moins d'un millier d'enfants sont nourris du lait de leurs meres sur les vingt mille qui naissent chaque annee.» (p. lxvi). Voir aussi Nancy Senior, «Rousseau's Emile on motherhood in the context of its time» in Rousseau et l'education: Etudes dur l'«Emile», J. Terrasse ed. (Sherbrooke, Naaman, 1984). z o  27  Dans une etude qui analyse les moyens de faire passer le savoir pedagogique d'Emile plutot que ce savoir lui-meme, Janie Vanpee insiste sur 1'importance de la rhetorique de Rousseau dans la lecture que nous sommes appeles a faire de son texte: «Rousseau's repeated use of apostrophe to address the reader draws attention to the modalities of the pedagogical discourse and ideally prevents the reader from forgetting the discourse in reference to the message or meaning it conveys. The use of this common rhetorical figure in Emile differs from its more conventional use in fiction because the book's subject of pedagogy invokes a particular situation governed by the specific conventions of the pedagogical institution, conventions that the reader will recognize to be those of a master/student relationship and to involve the transference of something commonly called knowledge or mastery.» (Janie Vanpee, «Rousseau's Emile ou de l'education: A Resistance to Yale French Studies, Vol. 77, 1990, pp. 158-59).  Reading  32 du je. Selon Pierre Burgelin, Rousseau joue sur cette equivoque et passe de l'auteur au gouverneur; i l glisse parfois subrepticement de l'un a 1'autre et nous oblige a nous demander: de qui s'agit-il? [...] La confusion est voulue. 28  Parfois l'auteur puise dans le fonds de ses experiences personnelles, tandis qu'ailleurs nous sommes nettement dans l'imaginaire: «J'ai [...] pris le parti de me dormer un eleve imaginaire, de me supposer l'age, la sante, les connoissances, et tous les talens convenables pour travailler a son education [...]» (p. 264). Pour ces raisons, j ' a i done trouve preferable de dire simplement Rousseau, quand je parle du narrateur. La critique a insiste sur ce qu'Emile a apporte de nouveau en matiere pedagogique, mais aussi sur ce que Rousseau a emprunte a d'autres auteurs. S'appuyant sur les ouvrages d'Emile Durkheim et de Georges Snyders , Luc Vincenti souligne la 29  30  «synthese rousseauiste» , «c'est-a-dire comment Rousseau [...] en ramassant certains 31  caracteres de la pedagogie traditionnelle, deplace et transforme ceux-ci pour se presenter finalement comme le promoteur de nos pedagogies contemporaines» . Dans cette 32  Pierre Burgelin, «Introduction»,  Emile in Oeuvres completes, Vol. 4, p. exxviii.  29  Emile Durkheim, L'Evolutionpedagogique en France (Paris, Alcan, 1938). L'ouvrage est la reproduction d'un cours sur l'histoire de l'enseignement en France, fait par Durkheim en 1904-05 et repris les annees suivantes jusqu'en 1914. 30  Georges Snyders, de France, 1965).  La Pedagogie en France aux XVII et XVIIIe siecles (Paris, Presses universita  31  «Rousseau nous semble etre moins l'innovateur que l'homme qui a compris l'interet mais aussi les risques, les schematisations des nouveautes qui se proposaient autour de lui — et il nous apparait comme celui qui a voulu creer une synthese entre la pedagogie des Jesuites, telle que nous l'avons etudiee a la fin du XVIIe siecle et un ensemble de courants nouveaux represent6s au XVIIIe siecle par les Encyclopedistes et leurs amis.» (Georges Snyders, La Pedagogie en France aux XVIIe et XVIIIe siecles, p. 270.) Je donnerai la paginatio parentheses dans le texte. Luc Vincenti, «Philosophie et pedagogie dans Emile»,  Cahiers philosophiques, octobre 1990, p. 50.  33 perspective, i l aurait reformule, tout en leur imprimant ses propres effets, les principes d'une tradition pedagogique pre-existante. L a question du caractere particulier qu'ont pris les reformulations pedagogiques de Rousseau est soulevee egalement dans le Grand Dictionnaire  universel.  L'auteur de 1'article «Education» insiste en outre sur 1'eloquence  persuasive de la rhetorique moralisante de Rousseau. [...] tout cela etait dit, i l y a bien des siecles, par le bon Plutarque et par le philosophe Favorin [...] mais tout cela etait oublie et Rousseau le renouvelait avec sa mordante parole et cet art de dire des injures qui plaisent et qu'on ecoute. (Vol. 7, p. 209) L'«art de dire des injures qui plaisent et qu'on ecoute» s'avere etre un talent nonnegligeable a l'epoque de Rousseau. En effet, une conjoncture historique favorable a servi a lui donner une influence exceptionnelle. L'Eglise ayant beaucoup perdu de son influence au XVIIIe siecle , Rousseau fut pris comme guide moral, lui dont les tirades 33  et les attaques — autant contre les meres frivoles que contre les idees recues en matiere d'education — gardaient quelque chose du ton ecclesiastique: [...] le clerge, convaincu des arguments invoques contre lui par 1'ecole philosophique et reniant sa tradition pour s'accomoder aux idees du jour, avait virtuellement renonce a son enseignement seculaire. L'Eglise etait morte meme dans sa propre conscience. Elle ne savait, elle n'osait plus parler des grands sujets; elle prechait sur Vaffabilite, sur Yegalite d'humeur sur Vamour de I'ordre; elle tachait de se faire pardonner sa mission par une sorte de complaisance mondaine. L'orateur religieux du temps, ce fut Rousseau. {Grand Dictionnaire universel, V o l . 7, p. 209) [C'est l'auteur qui souligne.] L'autorite de l'Eglise en matiere pedagogique, jadis incontestable, sera questionnee a plusieurs reprises au cours du XIXe siecle, quoique l'attrait des colleges de jesuites, par ailleurs, reste considerable pour plusieurs membres de 1'elite francaise et de la classe  Les jesuites ont ete expulses de leurs colleges en 1762, l'annee ou parait  Emile.  34  bourgeoiseJean Starobinski reconnait que le personnage de Rousseau remplit un vide spirituel a la fin du XVIIIe siecle . Et Carol Blum de souligner que le monde etait a ses 35  pieds: «The nobles, the rich, the elegant women of Paris were at his feet, and he made the astonishing discovery that the more contempt he showed for them, the more devoted they were.» . Predicateur passionne, Rousseau n'avait pas vraiment besoin de prouver la 36  valeur ou le bien-fonde de sa methode; du moment qu'il sut jeter le discredit sur les methodes et idees traditionnelles, Rousseau s'accaparait la succession vacante . 37  * ** Passons maintenant au texte d'Emile. J'ai divise ce chapitre en sections, chacune consacree a un principe particulier de la pedagogie de Rousseau. J'aimerais commencer en citant un passage du debut d'Emile, qui prefigure la pedagogie noire dans le texte: II y a des occasions ou un fils qui manque de respect a son pere peut, en quelque sorte, etre excuse: mais si dans quelque occasion que ce fut un enfant etoit asses denature pour en manquer a sa mere, a celle qui l'a porte dans son sein, qui l'a 38  Colleges in Controversy: The Jesuit Schools in France from Revival to Suppression, 1815-1880 (Cam J  ' Pour une etude des colleges de jesuites au XIXe siecle, voir le livre de John W. Padberg, t  Harvard University Press, 1969). 35  «La conscience collective, en Occident, et au-dela, entoure d'un respect singulier la figure du  guerisseur souffrant. L'image du Christ [...] n'est a cet egard qu'une des multiples expressions d'un archetype universel. Une humanite tourmentee par l'angoisse et par la maladie souhaite que la parole salutaire et le message liberateur lui soient adresses par un homme que la douleur a stigmatise et separe. Un puissant charisme s'attache a l'extreme separation." (Starobinski, op. cit, p. 433.) Carol Blum, Rousseau 1986), p. 43. 3 6  and the Republic of Virtue (Ithaca and London, Cornell University Press,  37  Emile, par ailleurs, a eu un succes enorme, avec pres de soixante editions, renditions, et traductions entre 1762 et 1800. Voir Jo-Ann McEachern, Bibliography of the Writings of Jean-Jacques Rousseau «Emile ou de l'education» (Oxford, The Voltaire Foundation, Taylor Institution, 1989). 38  Pourtant, «[l]es bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux denaturer l'homme [...] (p. 249)» (C'est moi qui souligne.).  to  35 nourri de son lait, qui durant des annees, s'est oubliee elle-meme pour ne s'occuper que de lui, on devroit se hater d'etouffer ce miserable, comme un monstre indigne de voir le jour. (p. 246) Sans doute faut-il faire la part de 1'hyperbole chez Rousseau. Toutefois, la violence de 1'expression ne manque pas de surprendre, surtout si Ton considere que Rousseau 39  pretend vouloir le bonheur des enfants: «Hommes, soyez humains, c'est votre premier devoir [...] Aimez l'enfance; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct.» (p. 302). D'autant plus que selon Rousseau, «[t]out est bien, sortant des mains de l'auteur» (p. 245). C'est-a-dire que l'homme est bon en naissant, et qu'il n'est corrompu qu'au contact de la societe: [...] tout degenere entre les mains de rhomme. [...] Dans l'etat ou sont desormais les choses, un homme abandonne des sa naissance a lui-meme parmi les autres seroit le plus defigure de tous. Les prejuges, l'autorite, la necessite, l'exemple, toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons sumerges, etoufferoient en lui la nature, et ne mettroient rien a la place. Elle y seroit comme un arbrisseau que le hazard fait naitre au milieu d'un chemin, et que les passans font bientot petir en le heurtant de toutes parts et le pliant dans tous les sens. (p. 245) Pourtant, par un renversement etonnant, Rousseau ne rendra pas coupable la societe pour la denaturation de l'enfant qui manque de respect a sa mere, mais imputera le blame uniquement a l'enfant lui-meme, qui n'est deja plus un enfant a ses yeux, mais un monstre! Deux principes fondamentaux de la pedagogie noire sont exprimes ici: la dette de l'enfant et le besoin de protection des parents.  Cette meme violence dans le langage reviendra ailleurs dans le texte. Dans le troisieme livre, lors du retour a la foire, il est important pour garder le secret des tours du bateleur, qu'Emile, mis au fait, ne dise rien: «Nous savons tout et nous ne soufflons pas. Si mon eleve osoit seulement ouvrir la bouche ce seroit un enfant a ecraser.» (p. 440). L'enfant qui trahirait les secrets du monde adulte serait victime des plus vives represailles. Rousseau parait deja foncierement hostile envers l'enfant, dont il fait un bouc emissaire: celui-ci, lorsqu'il ne confirmera pas sa theorie pedagogique, sera un etre denature qui ne merite pas de vivre!  36 La dette de l'enfance Rousseau insiste sur le fait que le manque de respect de l'enfant envers sa mere est d'autant plus blamable que celle-ci «l'a porte dans son sein, l'a nourri de son lait, [et] durant des annees, s'est oubliee elle-meme pour ne s'occuper que de lui». L'enfant doit done le respect a sa mere, surtout parce qu'elle lui a donne le jour et s'est occupe de lui . Rousseau laisse croire qu'en naissant l'enfant contracte une dette envers son 40  progeniteur. L'obligation de l'enfant envers son maitre dans Emile est evoquee de 41  maniere tout aussi oppressante dans le quatrieme livre, lorsque Rousseau tient les propos suivants a l'eleve: «[...] tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage; c'est de ton bonheur que j'attends le mien; si tu frustres mes esperances, tu me voles vingt ans de ma vie, et tu fais le malheur de mes vieux jours.» (p. 649). Comment peut-on s'attendre a ce qu'un enfant se sente redevable pour une sollicitude dont i l n'est meme pas vraiment conscient? Adulte, d'ailleurs, est-ce que nous remercions nos parents pour le simple fait de nous avoir donne le jour? II aurait ete different si Rousseau avait dit que la mere meritait le respect de son enfant, parce que dans ses rapports avec lui elle avait toujours ete tendre et juste. Mais le respect filial est clairement presente comme une obligation envers les parents, sans rapport avec les qualites reelles de ceux-ci. On reconnait ici l'influence de Platon, pour qui i l est «un devoir de considerer que tout ce que nous avons acquis et que  En naissant Rousseau a coute la vie a sa mere. Son pere lui en aurait tenu rancune: «Je n'ai pas su comment mon pere supporta cette perte, mais je sais qu'il ne s'en consola jamais. II croyoit la revoir en moi, sans pouvoir oublier que je la lui avois otee; jamais il ne m'embrassa que je ne sentisse a ses soupirs, a ses convulsives etreintes, qu'un regret amer se meloit a ses caresses [...].» (Les Confessions in Oeuvres completes, Vol. 1, p. 7). II est possible que le vif sentiment de culpabilite dont Rousseau a ete afflige pendant toute sa vie ait influe sur sa conception de 1'amour filial. 4 0  4 1  l'enfant.  J'utilise le mot maitre ici car dans Emile le precepteur remplace les parents et a la garde de  37 nous possedons appartient a ceux qui nous ont engendres et nous ont eleves» . La 42  necessite de proteger les parents sera, en fait, corollaire a la notion de dette chez l'enfant. La protection des parents En declarant qu'on devrait se hater d'etouffer l'enfant qui a manque de respect a sa mere, comme un monstre indigne de voir le jour», Rousseau presuppose que les parents ont besoin a tout prix d'etre proteges contre les enfants. De fait, dans la perspective rousseauiste, les parents deviennent des etres infaillibles, et les critiquer constitue un crime contre-nature . II est d'ailleurs plus commode pour Rousseau de les 43  remplacer par la figure du precepteur. Josue V . Harari a remarque que la methode de Rousseau cache aussi les defauts du precepteur tout en faisant ressortir ceux de l'eleve: In Rousseau's staging the tutor holds the position of director, standing behind the floodlights which both blind and illuminate the child-actor. The tutor [thus] protects himself from inquisitive scrutiny. 44  «Passons aux honneurs dus a nos pere et mere durant leur vie. Envers eux notre dette est celle qu'il est religieux et juste de payer en premier comme de toutes les dettes la plus importante, de toutes nos obligations celle qui merite le plus de respect; c'est, bien plus, un devoir de considerer que tout ce que nous avons acquis et que nous possedons appartient a ceux qui nous ont engendres et nous ont eleves, a cette fin, pour nous, de le mettre a leur service dans toute la mesure que cela peut exiger: notre bien, pour commencer, notre personne ensuite, notre ame en troisieme lieu; leur payant de la sorte notre dette, ces soins, ces souffrances anciennes et demesurement penibles dont leur est debitrice notre jeunesse [...] En consequence, a un pere qui s'emporte et qui decharge sa colere, qu'il le fasse en paroles ou que ce soit en actes, il faut ceder et faire preuve d'indulgence, en se disant qu'un emportement si exceptionnellement violent d'un pere contre un fils doit, on ne peut plus vraisemblablement, avoir pour cause une faute commise a son egard par le fils.» (Platon, Les Lois in Oeuvres completes [Paris, Gallimard, 1950], Vol. 2, pp. 764-65.) Mais les parents importunent Rousseau. Aussi s'en debarasse-t-il. Emile n'aura pas de famille. Rousseau prendra la place des parents en ayant soin de se donner les memes droits et, bien entendu, la meme infaillibilite: «Emile est orphelin. II n'importe qu'il ait son pere et sa mere. Charge de leurs devoirs, je succede a tous leurs droits. II doit honorer ses parens, mais il ne doit obeir qu'a moi. C'est ma premiere ou plustot ma seule condition.* (p. 267). 4 3  4 4  797.  Josue V. Harari, «Therapeutic Pedagogy: Rousseau's Emile*, MLN, Vol. 97, nos 4-5, 1982, p.  38 II n'est pas surprenant, alors, que Rousseau dise que l'enfant eleve selon ses principes «n'epiera point [...] vos moeurs avec une curieuse jalousie et ne se fera point un plaisir secret de vous prendre en faute» (p. 363). II n'est permis a l'enfant a aucun moment d'etre conscient des defauts ou des erreurs de ses parents, lesquels doivent lui paraitre parfaits. Aussi sera-t-il important pour Rousseau d'etablir la position de superiority des parents par rapport aux enfants: Ou nous faisons ce qu'il lui plait, ou nous en exigeons ce qu'il nous plait. Ou nous nous soumettons a ses fantaisies, ou nous le soumettons aux notres. Point de milieu, i l faut qu'il donne des ordres, ou qu'il en recoive. Ainsi ses premieres idees sont celles d'empire et de servitude, (p. 261) Plus loin, Rousseau se contredira, en affirmant que l'enfant ne doit rien faire par obeissance, mais seulement par necessite (p. 316), et conseillera de ne rien accorder aux desirs de l'enfant «parce qu'il le demande, mais parce qu'il en a besoin» (p. 311). Distinction qui peut etre difficile a faire. L'auteur conseille dans une note: «[...] refusez leur toujours ce qu'ils ne demandent que par fantaisie, ou pour faire un acte d'autorite.» (p. 316). Est-ce a dire que les parents sauraient a coup sur trancher en toute justice sur la question des vrais et des faux besoins? Et comment faire la difference entre l'expression d'un besoin et un acte d'autorite? Toute demande de la part de l'enfant ne pourrait-elle etre interpretee comme acte d'autorite? Rousseau ne resoud pas ces questions. Le plus sur serait done de tout refuser a l'enfant, eliminant ainsi le risque de ceder a un besoin qui ne serait qu'un caprice. Ce qui compte pour Rousseau ici c'est surtout de renforcer le principe de l'infaillibilite du jugement des parents, plutot que de pourvoir vraiment aux besoins de l'enfant. Rousseau donne beaucoup de conseils sur l'education des enfants, mais i l est  39 revelateur qu'il n'aborde jamais la question de savoir comment reparer un tort envers son enfant. L'erreur etant humaine, i l s'ensuit qu'un pere ou une mere auront un jour a demander pardon a leur enfant; or Rousseau ne souleve pas cette eventualite, manifestement parce que son systeme d'education n'admet pas que le maitre puisse commettre d'erreurs. En aucune circonstance les parents ne doivent donner l'impression a l'enfant qu'ils pourraient s'etre trompes. L'enfant ne devra jamais remettre en cause le jugement de ses parents. Rousseau compte alors sur la docilite de l'enfant. L' importance de la docilite Pour assurer la docilite de l'enfant, Rousseau mettra en oeuvre un certain nombre de strategies. Pour commencer, i l faudra endurcir l'enfant. Dans les premier et deuxieme livres d'Emile, Rousseau, se reclamant de Montaigne, explique la necessite de raidir fame de l'enfant, de l'accoutumer a la douleur pour son bien: Souffrir est la premiere chose qu'il doit apprendre, et celle qu'il aura le plus grand besoin de savoir. (p. 300) Endurcissez leurs corps aux intemperies des saisons, des climats, des elemens; a la faim, a la soif, a la fatigue [...].- (p. 260) En general, on habille trop les enfans, et surtout durant le premier age. II faudroit plustot les endurcir au froid qu'au chaud [...]. (p. 374) 45  [...] la vie dure une fois tournee en habitude multiplie les sensations agreables, la vie molle en prepare une infinite de deplaisantes. (p. 376) Mais quand Rousseau explique qu'il eveillera quelquefois Emile, «moins de peur qu'il ne  Les paroles de Rousseau auront un echo dans un passage des Malheurs de Sophie (1864), de la comtesse de Segur: «'Elle aimait a etre bien mise et elle etait toujours mal habillee: une simple robe en percale blanche decolletee, les manches courtes hiver comme ete, des bas un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais un chapeau ni des gants. Sa maman pensait qu'il etait bon de s'habituer au soleil, a la pluie, au vent, au froid.'» (Cite par Francois Caradec, Histoire de la litterature enfantine en France [Paris, Albin Michel, 1977] p. 143).  40 prenne l'habitude de dormir trop longtems que pour l'accoutumer a tout, meme a etre eveille, meme a etre eveille brusquement» (p. 377), i l y a lieu de se demander si tout cela est vraiment pour le bien de l'enfant, ou si ce n'est pas plutot pour satisfaire les besoins de pouvoir et de domination du maitre. Rousseau poursuit en ces termes: «Au surplus, j'aurois bien peu de talent pour mon emploi si je ne savois pas le forcer a s'eveiller de lui-meme, et a se lever pour ainsi dire a ma volonte sans que je lui dise un seul mot.» (p. 377). Selon Rousseau, on a interet a endurcir l'enfant le plus tot possible, pour son bien, puisque «[1]'experience apprend [dira-t-il] qu'il meurt encore plus d'enfans eleves delicatement que d'autres» (p. 260) . C'est alors au nom de la 46  prevoyance que Rousseau encourage la durete et la froideur parentales, comme moyens de premunir les enfants contre la vie. II est important de souligner que le projet de Montaigne, suivi ici par Rousseau, visait a endurcir Vdme de l'enfant. Le corps revient dans les passages que j ' a i cites plus haut, mais on ne passe par le corps que pour atteindre l'ame: «Pour lui roidir l'ame i l faut, dit-il [Montaigne], durcir ses muscles [...].» (p. 371). Jeune, l'enfant est encore malleable, comme le constate Rousseau, et se resigne plus facilement que l'adulte a un regime de desensibilisation. C'est pourquoi chez Rousseau l'education devient surtout une question d'habitudes (p. 248), qu'il est important de faire prendre a l'enfant quand i l est jeune. Et la theorie de l'education de Rousseau suppose que les «plis» qu'on veut faire prendre a l'enfant ne lui seront pas nuisibles, pourvu qu'on s'y prenne assez tot:  En effet, a l'epoque de Rousseau, on evaluait la mortalite infantile a 43 pour cent des enfants dans les trois premieres annees, et la duree moyenne de la vie etait de 23 ans 6 mois a Paris (Cf. Emile p. 301, n. 3). Rousseau en temoigne lui-meme: «Des enfants qui naissent, la moitie, tout au plus, parvient a l'adolescence; et il est probable que votre eleve n'atteindra pas l'age d'homme.» (p. 301).  41 Avant que 1'habitude du corps soit acquise, on lui donne celle qu'on veut sans danger. Mais quand une fois i l est dans sa consistance, toute alteration lui devient perilleuse. U n enfant supportera des changements que ne supporteroit pas un homme: les fibres du premier, molles et flexibles, prennent sans effort le pli qu'on leur donne; celles de 1'homme, plus endurcies, ne changent plus qu'avec violence le pli qu'elles ont receu. (p. 260) 47  La reference aux «fibres [...] molles et flexibles» rappellent les analogies faites par Rousseau au debut, entre l'education des enfants et la culture des plantes: C'est a toi que je m'addresse, tendre et prevoyante mere, qui sus t'ecarter de la grande route, et garantir l'arbrisseau naissant du choc des opinions humaines! Cultive, arrose la jeune plante avant qu'elle meure; ses fruits feront un jour tes delices. (pp. 245-46) Ce n'est pas ici purement une figure de rhetorique; Rousseau voit une equivalence entre l'education et la culture: «On faconne les plantes par la culture, et les hommes par 1'education.» (p. 246). L'analogie ne tient guere compte des douleurs morales de l'enfant; en effet, Rousseau veut faire passer l'enfant pour un etre tout physique, et fait abstraction de sa vie affective. Du reste, plus que l'enfant, i l plaint l'adulte, puisque ce dernier est afflige par les maux beaucoup plus graves de fame. Stoi'que, i l declare: Le sort de 1'homme est de souffrir dans tous les terns. Le soin meme de sa conservation est attache a la peine. Heureux de ne connoitre dans son enfance que les maux physiques! maux bien mo ins cruels, bien mo ins douloureux que les autres, et qui bien plus rarement qu'eux nous font renoncer a la vie. On ne se tue point pour les douleurs de la goutte; i l n'y a gueres que celles de l'ame qui produisent le desespoir. Nous plaignons le sort de l'enfance, et c'est le notre qu'il faudroit plaindre. (pp. 260-61) Le fait que Rousseau emploie des termes a connotation physique comme fagonner peut confondre le lecteur, en dormant 1'impression que son approche se limite a un dressage corporel, quand, en fait, la cible est toujours l'ame de l'enfant. L'endurcissement du  Pourtant Rousseau dit aussi que «la seule habitude qu'on doit laisser prendre a l'enfant est de n'en contracter aucune» (p. 282).  42 corps est une condition sine qua non du raidissement de l'ame: «Un corps debile affoiblit l'ame.» (p. 269). En meme temps, cet endurcissement est necessaire a l'accomplissement des volontes de l'ame: «I1 faut que le corps ait de la vigueur pour obeir a l'ame.» (p. 269). En termes d'education, le corps et l'ame de l'enfant ne peuvent etre dissocies . 48  Imbu des principes du stoicisme, Rousseau affiche ici 1'indifference devant la sensibilite. Reprimer les emotions de l'enfant est aussi pour lui une strategic importante pour assurer sa docilite. Rousseau se mefie en particulier de la colere. II propose, par exemple, de faire croire a l'enfant que les acces de colere chez les gens sont une forme de maladie: «I1 voit un visage enflamme, des yeux etincellans, un geste menacant, i l entend des cris [...]. Dites-lui posement, sans affectation, sans mistere: Ce pauvre homme est malade [...].» (p. 328). En le trompant de la sorte, Rousseau compte sur le fait que l'enfant reprimera sa colere de peur de se croire malade: «Se peut-il que sur cette idee qui n'est pas fausse i l ne contracte pas de bonne heure une certaine repugnance a se livrer aux exces des passions, qu'il regardera comme des maladies [...]?» (p. 328). L'enfant, chaque fois qu'il sera en colere, se croira malade et tachera de reprimer ses emotions, fussent-elles legitimes. Rousseau inculque a l'enfant une grande mefiance a l'egard de celles-ci. Et si l'enfant persiste a avoir des «exces de passions», Rousseau, profitant de son argument sophistique, s'autorise alors a le traiter en malade: Mais voyez dans l'avenir les consequences de cette notion! Vous voila autorise, si jamais vous y etes contraint, a traiter un enfant mutin comme un enfant malade; a I 'enfermer dans sa chambre, dans son lit s 'il le faut, a. le tenir au regime, a I'effrayer lui-meme de ses vices naissans,  a les lui rendre odieux et redoutables,  AO  Montaigne ecrivait exactement dans le chapitre 26 «De l'institution des enfants» du Livre I des Essais: «Ce n'est pas assez de lui roidir l'ame; il lui faut aussi roidir les muscles. Elle est trop pressee si elle n'est secondee, et a trop a faire de seule fournir a deux offices.* (Oeuvres completes [Paris, Seuil, «L'Integrale», 1967], p. 75).  43 sans que jamais i l puisse regarder comme chatiment la severite dont vous serez peut-etre force d'user pour Ten guerir. (p. 328) [C'est moi qui souligne.] Sans avoir justifie la correspondance qu'il etablit entre la colere et la maladie, Rousseau poursuit en taxant maintenant la colere et les exces de passions de «vices naissans», «odieux et redoutables». A partir d'un postulat douteux, Rousseau autorise et justifie un comportement cruel envers l'eleve, victime d'une logique abusive, «sans que jamais i l puisse regarder comme chatiment la severite dont vous serez peut-etre force d'user pour Ten guerir». Rousseau ne semble pas se soucier de 1'inconsequence de ses actions envers l'enfant. Celui-ci devient une sorte de cobaye philosophique qui dans un debat, ay ant accepte le postulat de l'equivalence entre la colere et la maladie, doit subir a present les consequences terribles qui decoulent de la logique de Rousseau. On a 1'impression qu'il s'agit pour Rousseau d'une sorte d'exercice de rhetorique, qui se fait aux depens d'un adversaire qui n'est pas de taille. L'environnement d'Emile est a tout moment controle par le precepteur, en sorte que la liberte dont il jouit n'est qu'une fausse liberte. II est vrai qu'a la difference des autres ecoliers, Emile n'est pas emprisonne dans une salle de classe ou on l'oblige a apprendre des matieres pour lesquelles i l n'a aucun gout. II est libre de se promener avec son maitre et de puiser ses connaissances a meme la nature. II ne sub it pas moins une manipulation constante, et n'apprendra jamais que ce que le precepteur lui permettra de savoir: Je me represente mon petit Emile, au fort d'une rixe entre deux voisines, s'avancant vers la plus furieuse et lui disant d'un ton de commiseration: ma bonne, vous etes malade; j'en suis bien fache. A coup sur, cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs ni peut-etre sur les actrices. Sans rire, sans le grander, sans le loiier, je l'emmene de gre ou de force avant qu'il puisse appercevoir cet effet, ou du moins avant qu'il y pense, et je me hate de le  44 distraire sur d'autres objets qui le lui fassent bien vite oublier. (pp. 328-29) [C'est Rousseau qui souligne.] Toute cette manigance vise d'une part a maitriser les emotions de l'enfant par la tromperie, et d'autre part a justifier un comportement cruel envers celui-ci, lui dont le seul «crime» a ete de croire aux enseignements de son maitre . Rousseau s'imagine cet 49  episode eventuel — pourvu de spectateurs et d'actrices ~ «mis en scene» par lui. II reconnait que l'enseignement qu'il a donne a Emile le fera paraitre singulier dans le monde, mais i l poursuit neanmoins son indoctrination. Pour empecher que son eleve apprenne d'une des «actrices» qu'elle n'est point malade (ce qui remettrait en question les lecons du maitre, ce que Rousseau veut a tout prix eviter), il n'hesitera pas a l'emmener «de gre ou de force». II veut eloigner Emile de la scene «avant qu'il y pense», et le distraire de ce qu'il vient de voir, car i l veut preserver son eleve de l'empire des passions ; mais, ce faisant, Rousseau decourage le developpement affectif d'Emile, ainsi 50  que toute reflexion qui soit propre a l'enfant. Pour Rousseau 1'homme n'est vraiment libre et vertueux que s'il sait subjuguer ses affections a sa raison: «Qu'est-ce done que 1'homme vertueux? C'est celui qui sait vaincre ses affections; car alors il suit sa raison, sa conscience [...].» (p. 818). En cela, Rousseau renoue avec une tradition philosophique qui remonte a Seneque en passant par  Jean Starobinski a deja parle du sadisme du precepteur, op. cit., p. 155. «[...] quand ton coeur est devenu sensible, je t'ai preserve de l'empire des passions. Si j'avais pu prolonger ce calme interieur jusqu'a la fin de ta vie, j'aurais mis mon ouvrage en surete, et tu serais toujours heureux autant qu'un homme peut l'etre». (p. 815) Ce sont les ecueils contre lesquels lui-meme s'est brise que Rousseau veut enlever du parcours de son eleve. II ecrit dans ses Confessions: «L'epee use le fourreau, dit-on quelquefois. Voila mon histoire. Mes passions m'ont tue. Quelles passions dira-t-on? Des riens: les choses du monde les plus pueriles; mais qui m'affectoient comme s'il se fut agi de la possession d'Helene ou du trone de l'univers.» (p. 219). 5 0  45 Montaigne: «La vraie liberte, c'est pouvoir toute chose sur soi.» (Essais, p. 421) . 51  Paradoxalement, alors, la liberte se definirait par l'autocontrainte . Dans Du contrat 52  social,  Rousseau discute en termes semblables la «liberte morale, qui seule rend 1'homme  vraiment maitre de lui; car 1'impulsion du seul appetit est esclavage, et l'obeissance a la loi qu'on s'est prescritte est liberte» . Mais, apparemment, cela sera toujours insuffisant 53  pour Rousseau, car dans Emile, comme dans Du contrat social, i l faudra aussi qu'on soit force de I'exterieur d'etre libre. Dans le livre IV, Emile, incapable d'assumer la responsabilite de sa propre liberte, supplie son maitre: Defendez-moi de tous les ennemis qui m'assiegent, et surtout de ceux que je porte avec moi et qui me trahissent; veillez sur votre ouvrage, afin qu'il demeure digne de vous. Je veux obeir a vos loix, je le veux toujours, c'est ma volonte constante; si jamais je vous desobeis ce sera malgre moi; rendez-moi libre en me protegeant contre mes passions qui me font violence; empechez-moi d'etre leur esclave etforcez-moi d'etre mon propre maitre en n'obei'ssant point a mes sens, mais a ma raison. (pp. 651-52) [C'est moi qui souligne.] Emile parle de sa volonte ici («Je veux obeir a vos loix»), mais ce n'est, paradoxalement, qu'une volonte d'abdication . L a liberte dont parle Rousseau est en fait doublement 54  fausse, car d'une part i l fait du renoncement la seule vraie liberte, et d'autre part i l  Montaigne cite Seneque au chapitre 12 «De la physionomie» du Livre 3, des Essais, op. cit., p. 421: «Potentissimus est qui se habet in potestate» («Le supreme puissant est celui qui se garde en son propre 5 1  pouvoir») (Seneque, Lettres, p. 90). 52  En critiquant le contort, les appetits et les exces, Rousseau mine l'autorite morale de l'aristocratie de l'ancien regime. Pour une discussion plus ample de la notion de vertu chez Rousseau, voir le livre de Carol Blum, Rousseau and the Republic of Virtue deja cite. 5 3  Jean-Jacques Rousseau,  Du contrat social in Oeuvres completes, Vol. 3, p. 365.  Emile est done le parfait citoyen de la societe rousseauiste, acceptant de substituer la volonte generale a sa propre volonte. Le passage que je viens de citer est d'ailleurs a rapprocher du passage dans Du contrat social, ou Rousseau ecrit: «Afin [...] que le pacte social ne soit pas un vain formulaire, il renferme tacitement cet engagement qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'obeir a la volonte generale y sera contraint par tout le corps: ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'etre libre [...].». {Ibid., p. 364) [C'est moi qui souligne.] 5 4  46 s'assure que tout ce qui se passe dans la vie d'Emile est prevu d'avance . 55  Selon Rousseau, 1'inconvenient de l'approche autoritaire, c'est qu'elle exige que l'enfant accomplisse la volonte du maitre et non la sienne. II prefere tromper l'enfant de sorte que l'enfant obeisse au maitre tout en croyant toujours faire a sa propre volonte. Dans le deuxieme livre d'Emile on trouve, par exemple, le passage suivant: [...] qu'il croye toujours etre le maitre, et que ce soit toujours vous qui le soyez. II n'y a point d'assujettissement si parfait que celui qui garde l'apparence de la liberte; on captive ainsi la volonte meme. Le pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne connoit rien, n'est-il pas a votre merci? Ne disposez-vous pas par rapport a lui de tout ce qui l'environne? N'etes-vous pas le maitre de l'affecter comme i l vous plait? Ses travaux, ses jeux, ses plaisirs, ses peines, tout n'est-il pas dans vos mains sans qu'il le sache? Sans doute i l ne doit faire que ce qu'il veut; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu'il fasse. (pp. 362-63) [C'est moi qui souligne.] Dans l'approche autoritaire, denigree par Rousseau, l'enfant ne pouvait faire a sa volonte, mais au moins i l en avait une. Quant a Rousseau, i l ne donne a l'enfant qu'une illusion de volonte. Harari souligne le caractere coercitif de l'approche rousseauiste: This takeover is the essence of Rousseau's pedagogy and must above all be assured: by force or constraint if necessary, but preferably by ruse or deception. There lies the dilemma of Rousseauean pedagogy: not, what to do with the child? But, how to assume one's hold on the child, so that the tutor's authority becomes, at the end of the educational process, a natural necessity? [...] As a result, Rousseau's psychological strategy involves trapping the child in a system where his freedom of choice is only an illusion, (op. cit., pp. 793-94) Lester G . Crocker a fait une remarque analogue a propos de la fausse liberte chez Rousseau, inextricablement liee a la volonte d'Emile: Emile est «libre» parce qu'il ne depend plus, en apparence, que des choses; mais ces «choses» sont sous le controle du «guide» qui les manipule en secret. Son but est d'apprendre a l'enfant a se soumettre volontairement aux limites necessaires. En faisant apparaitre a l'enfant que les limites qu'il desire imposer sont des  Voir notamment tout le chapitre sur l'amour et sa rencontre «fortuite» avec Sophie.  47 limites necessaires, le guide fera que l'enfant se sentira toujours independant et libre. [C'est Crocker qui souligne.] 56  Rousseau recommande de ne jamais commander quoi que ce soit a l'enfant: «Ne lui laissez pas meme imaginer que vous pretendiez avoir aucune autorite sur lui.» (p. 320). Rousseau ajoute «[q]u'il sache seulement qu'il est foible et que vous etes fort, que par son etat et le votre i l est necessairement a votre merci [...] que le frein qui le retient soit la force et non l'autorite» (p. 320). Ici, Rousseau joue avec les mots , car i l s'agira 57  simplement de substituer une forme d'autorite a une autre. Prenons, par exemple, le cas de l'enfant qui casse les vitres de sa chambre. Rousseau prone ici le recours au cabinet noir.  [...] dites-lui sechement mais sans colere: les fenetres sont a moi; elles ont ete mises la par mes soins, je veux les garantir; puis vous l'enfermerez a l'obscurite dans un lieu sans fenetre. (p. 333) Rousseau voit ici non la soumission de l'enfant a l'autorite du maitre mais sa soumission necessaire aux lois de la nature. Mais cette interpretation est possible seulement si l'on fait de la force du maitre une loi naturelle. Les implications d'une telle doctrine sont importantes, car 1'homme qui accepte la volonte du plus fort comme une force necessaire, ne songera jamais a la contourner, fut-elle illegitime ou abusive. C'est un moyen de s'assurer une population docile et resignee. E n fin de compte, cela revient a inculquer a l'enfant que «la force prime le droit»! Dans ce sens, la pedagogie de  Lester G. Crocker, «Docilite et duplicite chez Jean-Jacques Rousseau»,  la France, nos 3-4, mai-aotit 1968, p. 450.  Revue d'histoire litteraire de  57  Vincenti a remarque cet aspect de la rhetorique de Rousseau. II conclut que son regime pedagogique est tout aussi despotique que la pedagogie traditionelle, la seule difference etant que Rousseau appelle ce regime  liberte. {op. cit., pp. 54-56)  48 Rousseau n'est pas si revolutionnaire: i l veut un eleve docile, et ses techniques ne sont pas nouvelles. La duplicite du maitre dans Emile ainsi que l'humiliation de l'enfant — des traits caracteristiques de la pedagogie de Rousseau —, servent egalement a comprimer la spontaneite et la volonte de l'enfant. Dans le deuxieme livre, Rousseau raconte comment il s'y est pris avec un enfant fier et trop accoutume a faire ce qu'il voulait . Rousseau 58  l'a laisse sortir tout seul, mais i l lui avait prepare un piege qui, avec la complicite de tout le quartier, visait a enlever a l'enfant le gout de faire a sa volonte: Tout etoit prepare d'avance, et comme i l s'agissoit d'une espece de scene publique, je m'etois muni du consentement du pere. A peine avoit-il fait quelques pas qu'il entend a droite et a gauche differens propos sur son compte. Voisin, le joli monsieur! ou va-t-il ainsi tout seul? II va se perdre: je veux le prier d'entrer chez nous. Voisine, gardez-vous-en bien. Ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin qu'on a chasse de la maison de son pere parce qu'il ne vouloit rien valoir? [...] je serois fachee qu'il lui arrivat malheur. U n peu plus loin i l rencontre des policons a peu pres de son age, qui l'agacent et se moquent de lui. [...] Seul et sans protection, i l se voit le joiiet de tout le monde, et i l eprouve avec beaucoup de surprise que son noeud d'epaule et son parement d'or ne le font pas plus respecter. Cependant un de mes amis, qu'il ne connoissoit point et que j'avois charge de veiller sur lui le suivoit pas a pas sans qu'il y prit garde, et l'accosta quand i l en fut terns. Ce rolle qui ressembloit a celui de Sbrigani dans Pourceaugnac demandoit un homme d'esprit et fut parfaitement rempli. [...] i l lui fit si bien sentir 1'imprudence de son equipee qu'au bout d'une demie heure i l me le ramena souple, confus, et n'osant lever les yeux. Pour ache ver le desastre de son expedition, precisement au moment qu'il rentroit, son pere descendoit pour sortir et le rencontra dans l'escalier. II falut dire d'ou i l venoit, et pourquoi je n'etois pas avec lui. Le pauvre enfant eut voulu etre cent pieds sous terre. [...] C'est par ces moyens et d'autres semblables que durant le peu de terns que je fus avec lui je vins a bout de lui faire faire tout ce que je voulois [...]. (pp. 367-68) Comme nous pouvons le voir, l'humiliation joue un role crucial dans la pedagogie de  Episode mi-autobiographique; voir Emile, p. 364, n. 1.  49 Rousseau, car, selon lui, i l est necessaire de decourager chez l'enfant tout sentiment d'orgueil («Qu'il sache seulement qu'il est foible et que vous etes fort [...] (p. 320)»), afin d'eviter qu'il developpe une humeur belliqueuse: «Cet esprit de paix est un effet de son education qui n'ayant point fomente 1'amour-propre et la haute opinion de lui-meme l'a detourne de chercher ses plaisirs dans la domination, et dans le malheur d'autrui.» (p. 545). C'est done pour tuer en lui la moindre velleite de revolte qu'il faudra humilier l'enfant. Dans le passage que je viens de citer, le voisinage au complet est l'ennemi de l'enfant; i l peut croire que le monde est contre lui, qu'il est persecute injustement . (La 59  preparation de toute la mise en scene necessaire au succes de l'entreprise du precepteur est d'ailleurs assez invraisemblable. Car peut-on vraiment compter sur le concours des voisins — et des polissons — dans un cas comme celui ci? Rousseau les a-t-il payes? leurs propos ont-ils ete dictes?) Harari a deja remarque la theatralite de la pedagogie de Rousseau, ou le pedagogue doit aussi etre metteur en scene (p. 797). J'ajouterai que le pedagogue qui suit le systeme de Rousseau ne doit pas seulement etre metteur en scene, mais dramaturge et realisateur. Rousseau parait omniscient: rien dans l'education d'Emile ne lui echappe. Dans le passage que je viens de citer, le role joue par l'ami du precepteur est particulierement sinistre, meme si celui-ci est cense veiller sur l'enfant. Rousseau rend patent le lien entre son travail et l'art du dramaturge en citant comme modele un personnage de Moliere. Le choix de Sbrigani, personnage peu scrupuleux, est d'ailleurs revelateur. Dans Monsieur de Pourceaugnac, Sbrigani trompe le provincial  On se rappellera que Rousseau a souffert d'un complexe de persecution; en fait, il etait reellement persecute et les machinations de ses ennemis philosophes n'etaient pas toujours le produit de son imagination feconde. 5 9  50 Pourceaugnac et l'engage dans une suite d'aventures burlesques qui finissent par le degouter de Paris. Drole de pedagogie, qui a besoin du concours d'hommes d'intrigues pour en assurer le succes! Sans oublier qu'on pourrait croire l'ami de Rousseau un acteur professionel, quelqu'un qui sait accoster l'enfant au moment opportun, lui faire sentir son imprudence, et le ramener «souple, confus, et n'osant lever les yeux». E n fait, cet ami a rempli toutes les fonctions du precepteur tel que concu par Rousseau: les yeux baisses, l'enfant est humilie; souple, son corps est pret a etre faconne; confus, son esprit n'offrira aucune resistance. Meme le pere a son petit role a jouer dans le scenario de Rousseau. C'est dire que toutes les forces disponibles ont ete mobilisees pour assurer la docilite de l'enfant dans ce coup monte . Par ces moyens, comme le souligne Crocker, 60  la conduite de l'enfant — prevue, dirigee et corrigee — perd toute sa spontaneite . 61  * ** Quelles images de l'enfant et de la famille peut-on se faire alors du systeme pedagogique que nous donne Rousseau dans Emilel quel est 1'ideal qu'il nous propose? II est clair, premierement, que le role des parents y est pratiquement nul, que c'est le precepteur qui a la garde d'Emile. II faut souligner que puisque les parents passent pour des etres parfaits et infaillibles, i l en decoule que si jamais i l y a un probleme au sein de sa famille ou relatif a l'education de l'enfant, ce sera necessairement l'enfant qui est tenu responsable. Pour disposer l'enfant a accepter cette situation, i l fallait que Rousseau en  Dans la scene de la foire, dans le troisieme livre d'Emile, il s'agira aussi de tendre un piege a l'enfant afin de l'humilier, avec la complicity du faiseur de tours. Ici, Rousseau rencherit en donnant les conseils suivants a son lecteur, le fiitur precepteur: «Que de suites mortifiantes attire le premier mouvement de vanite! Jeune maitre, epiez ce premier mouvement avec soin. Si vous savez en faire sortir ainsi l'humiliation, les disgraces, soyez sur qu'il n'en reviendra de longtems un second.* (p. 440). 6 0  6 1  Lester G. Crocker, «Docilite et duplicite chez Jean-Jacques Rousseau», p. 450.  51 fasse, comme Fa remarque Martin Rang, une «etrange construction d'un enfant sans emotions, sans affection, sans pitie, meme sans amour, d'un enfant foncierement enferme en lui seul, bref d'un enfant sans ame, raisonnable certes, mais froid et insensible* . II est significatif que Rang parle de 1'absence de Fame chez Emile, quand 62  nous savons tout 1'effort de Rousseau pour la lui «raidir». Est-ce a dire alors que raidir l'ame de l'enfant reviendrait justement a la lui enlever? La critique est d'accord pour dire que la pedagogie de Rousseau, a force de desensibiliser Emile, cree un eleve qui ne peut plus sentir. Jules Lemaitre note a propos d'Emile  que «la tendresse parait singulierement absente de cette pedagogie» (p. 226). Et  Jean-Louis Lecercle confirme que «[c]e qui enleve le plus de vie a Emile c'est la rigueur implacable avec laquelle lui est refusee toute affectivite avant la quinzieme annee» . 63  Nous avons vu plus haut le soin que met Rousseau a preserver Emile de «l'empire des passions». Resultat: rendu a l'age adulte, Emile sera demuni et entierement dependant; a la fin du livre, se sentant incapable d'assumer un jour la responsabilite de ses propres enfants, i l implore son precepteur de rester «le maitre des jeunes maitres. Conseilleznous, gouvernez-nous, nous serons dociles: tant que je vivrai j'aurai besoin de vous» (p. 868)! L'Emile adulte qui parle ici est le produit d'une education qui repose sur la conception, chere au XVIIIe siecle (et heritee en bonne partie des ecrits de Locke ), qui 64  6 2  Martin Rang, «Le Dualisme anthropologique dans \ 'Emile» in Jean-Jacques Rousseau et son oeuvre,  6 3  Jean Louis Lecercle, Rousseau et I'art du roman (Paris, Colin, 1969), p. 324.  p. 196.  L'Essaiphilosophique concernant I'entendement humain de Locke connut une premiere traduction en francais, en 1700, selon le traducteur Pierre Coste. L'original anglais, An Essay Concerning Human 6 4  52 veut que l'esprit de l'enfant soit un vide a emplir, une table rase , ou encore une feuille 65  vierge sur laquelle le maitre ecrit . L'enfant au XVIIIe siecle, nouvellement decouvert 66  selon Philippe Aries (p. 463), represente un vide epistemologique que les pedagogues et moralistes auront a combler de leur savoir: [...] si la nature donne au cerveau d'un enfant cette souplesse qui le rend propre a recevoir toutes sortes d'impressions [...] c'est pour que toutes les idees qu'il peut concevoir et qui lui sont utiles, toutes celles qui se rapportent a son bonheur et doivent l'eclairer un jour sur ses devoirs s'y tracent de bonne heure en caracteres inefacables [...]. (Emile, p. 351) 67  Si Rousseau admet l'existence d'une divinite, i l ne reduit pas moins le role de cette divinite dans la vie des hommes. En effet, la philosophie des Lumieres sera lourde de consequences pour l'enfant, car si Ton ne croit pas que Dieu ait donne a chacun une ame a sa naissance, c'est a l'homme que revient la tache de modeler l'ame de l'enfant, non plus selon un dessein celeste, mais selon la volonte de 1'homme. Rousseau, malgre son deisme, parait suivre ce raisonnement dans la mesure ou il ne permettra pas a Emile d'avoir une identite distincte de celle que lui impose son education . 68  Understanding, est paru en 1690.  Voir John Locke, Essaiphilosophique concerant I'entendement humain [trad. Pierre Coste] E Naert, ed. (Paris, Librairie philosophique Vrin, 1983 [1729, 1755]): «Supposons done qu'au commencement l'Ame est ce qu'on appelle une Table rase, vuide de tous caracteres, sans aucune idee, quelle qu'elle soit.» (p. 61). 6 5  Voir Marcel Grandiere, «Regard sur l'enfant au siecle des lumieres» in Education et pedagogies au siecle des lumieres (Angers, Presses de l'Universite catholique de l'ouest, 1985), pp. 29-44. 6 6  6 7  Ici comme ailleurs Rousseau insiste sur l'importance d'inculquer a l'enfant la notion du devoir.  Cela rejoint les idees politiques que Rousseau exprime dans Emile sur la distinction a faire entre l'homme, qui est fait par la nature, et le citoyen, qui est fait par l'homme: «Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux denaturer l'homme, lui oter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l'unite commune; en sorte que chaque particulier ne se croye plus un, mais partie de l'unite, et ne soit plus sensible que dans le tout.» (p. 249). Comme le souligne Crocker, oter a quelqu'un son sens du moi est fortement lie a l'extinction de ses droits proprement humains. II rappelle les consequences horrifiantes d'une telle politique, lorsqu'elle est poussee a l'extreme: «In slave societies and in Nazi 6 8  53 Selon le modele foucaldien, le savoir produit ici, tout en faisant de l'enfant le lieu de projections et de prescriptions pedagogiques, n'est pas un savoir qui permettra jamais a l'enfant de se connaitre; en effet, Rousseau reduit a rien la liberte de l'enfant de se construire  une identite, et son individualite sera entierement brimee: Emile, comme nous  l'avons vu, s'identifiera plutot avec son maitre. Et le texte de Rousseau, destine a un public adulte de precepteurs et de pedagogues, ne permettra pas plus aux adultes de connaitre l'enfant pour ce qu'il est; ainsi les prejuges sur l'enfant seront perpetues. Dans La Pedagogie aux XVIIe et XVIIIe siecles,  Georges Snyders releve la confusion des  pedagogues de cette epoque quant a la maniere de determiner 1'identite de l'enfant: «Connaitre l'enfant pour le former, certes; mais aussi c'est en le formant qu'on le connaitra, c'est en sachant comment i l a ete forme et ce qu'on a pu tirer de lui qu'on le connaitra.» (p. 438). Ce qui revient a dire que l'enfant n'existe pas, a toutes fins pratiques, en dehors de ce qu'on veut en faire. Bien entendu, l'enfant ne participe pas a l'elaboration du savoir produit sur lui, par et pour le monde adulte. En insistant sur le pli qu'il faut dormer tres tot a l'enfant et 1'effet des premieres impressions, Rousseau reste bien de son epoque. Le Pere Polycarpe Poncelet a exprime cette idee de maniere analogue en 1763: «Dans le premier age, l'esprit, le coeur, le corps des Enfants, sont comme une cire molle, susceptible de toutes les formes.» . A 69  concentration camps (as well as in present-day gulags), the extinction of all "human rights" was synonymous with the dissolution of the quality of being human, the signal attribute of which is selfhood. In those extreme situations, the victim, losing his sense of self-identity, identifies with his all-powerful master. We see this happening in La Nouvelle Heloise and in Emile. In all societies, the self is expanded or constricted in accordance with its freedom to construct itself [...].» [C'est Crocker qui souligne] (Lester G. Crocker,  «Rousseau's Dilemma: Man or Citizen?*, Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, Vol. 241, 1986, 282). Le Pere Polycarpe Poncelet, Principes generauxpour servir a l'education des enfans, particulierement de la noblesse frangoise (Paris, P.-G. Le Mercier, 1763), p. 90. 6 9  54 cette difference pres que si Poncelet insiste sur le caractere impressionnable de l'enfant, c'est pour mettre en garde les parents contre les consequences de leurs actions, tandis que chez Rousseau et Locke, cette caracteristique est envisagee sous un tout autre angle: pour eux le caractere impressionnable de l'enfant constitue une faiblesse a exploiter, une predisposition de l'enfant qui permettra a l'adulte d'imprinter tres tot les habitudes et les conditionnements desires. Cette conception de l'enfant est a rapprocher du concept du citoyen developpe par Rousseau dans Du contrat social. Ici aussi 1'individu doit etre (trans)forme ou (de)forme avant de pouvoir etre integre dans la societe: Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en etat de changer, pour ainsi dire, la nature humaine; de transformer chaque individu, qui par lui-meme est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu recoive en quelque sorte sa vie et son etre; d'alterer la constitution de 1'homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et morale a l'existence physique et independante que nous avons recue de la nature. II faut, en un mot, qu'il ote a rhomme ses forces propres pour lui en donner qui soient etrangeres et dont i l ne puisse faire usage sans le secours d'autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes et aneanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi 1'institution est solide et parfaite [...]. (Du contrat social, pp. 381-82) 70  En fin de compte, l'enfant decouvert au XVIIIe siecle passe pour une matiere brute amorphe, susceptible d'etre faconnee au gre de 1'institution disciplinaire. II n'est pas surprenant, alors, d'entendre Rousseau dire de sa creation, rendue a l'age adulte: «Vous n'imaginez pas comment a vingt ans Emile peut etre docile.» (Emile, p. 661). Emile ne sera jamais qu'un pantin dont Rousseau se sert pour «prouver» la valeur de son systeme pedagogique. Lui-meme reconnaitra dans une lettre a Philibert Cramer: «Vous dites tres bien qu'il est impossible de faire un Emile: mais pouvez-vous croire que  «Manuscrit de Geneve (1. II, ch. II): "qu'il mutile en quelque sorte la constitution de l'homme pour  la renforcer".» (Du contrat social, p. 381, n. 7).  55 c'ait ete la mon but et que le livre qui porte ce titre soit un vrai traite d'education?» . 71  Cela, toutefois, n'a pas empeche d'autres, se reclamant de Rousseau, de vouloir faire des Emiles. Dans 1'introduction de 1'edition 1992 d'Emile pour la collection «Classiques Garnier», Tanguy L'Aminot reitere que le livre de Rousseau «offre aux parents comme aux enseignants une image de ce qui est encore possible*. Et i l ajoute que «[l]e reve contenu dans Emile continue de nourrir la realite» (p. lxxvii). Paradoxalement, c'est la conception chimerique et fautive de l'enfance dans Emile, encore plus que le systeme pedagogique de Rousseau, qui a ete retenue par les futurs lecteurs d'Emile. Conception essentiellement vide qui, comme nous l'avons vu, vise surtout a proteger les parents aux depens de l'enfant. L a pedagogie noire De cette lecture d'Emile, on peut degager les preceptes pedagogiques suivants: les enfants doivent croire que leurs parents sont infaillibles et parfaits; les enfants ne doivent pas avoir de volonte; les enfants ne doivent pas avoir un sentiment eleve de leur valeur; les parents ne doivent pas ceder aux besoins des enfants; les parents ont toujours besoin d'etre proteges; les parents meritent a priori le respect en tant que parents; les parents ne sauraient supporter la moindre injure; la durete et la froideur sont une bonne preparation a la vie; et enfin, les emotions sont nuisibles. Ajoutons a cela les techniques servant a opprimer la spontaneite (le Lebendig dont parle Alice Miller ) employees par Rousseau: 72  «[...] pieges, mensonges, ruses, dissimulation, manipulation, intimidation, humiliation,  «Lettre a Philibert Cramer du 13 octobre 1764» op. cit., Vol. 21, pp. 248-49. Alice Miller, Am Anfang war Erziehung (Frankfurt Am Main, Suhrkamp, 1980), p. 77.  56 mepris, moquerie, mefiance et isolement [...].» (C'estpour ton bien, pp. 77-78). Evidemment une seule personne ne pourra etre tenue responsable d'une tradition pedagogique. Sans compter que, comme le souligne Georges Snyders, la methode de Rousseau se veut une synthese des vieilles traditions et des nouvelles idees en education. Rousseau peut avoir prone la methode et les principes de la pedagogie noire: i l lui faudra des continuateurs de cette approche (qui seront etudies dans le chapitre suivant) pour que celle-ci soit perpetuee jusqu'a nos jours. Sans oublier que la pedagogie de Rousseau a ete nourrie aussi par la lecture de ses predecesseurs, de Platon a Locke, en passant par Montaigne. Georges Snyders a interroge la pensee pedagogique d'auteurs et de philosophes tels Aristote, Saint Augustin, Bossuet, La Bruyere, Racine, Boileau, Pascal et Mme de Sevigne, et constate une profonde ambivalence aux XVIIe et XVIIIe siecles dans la representation de l'enfant . Snyders en distille neanmoins des principes 73  pedagogiques qui rejoignent ceux que nous avons releves chez Rousseau. A savoir, [qu'ijl faut preparer l'enfant pour le jour ou Ton exigera de lui qu'il renonce a lui-meme, a son desir d'etre heureux a sa maniere [...]. [Qu'ojn doit, par une surveillance constante, former l'enfant a la docilite; des exercices, des epreuves ininterrompues doivent modeler en lui une habitude d'aller a contre-courant de ses desirs; [que] cela ne peut s'accomplir sans susciter vis-a-vis de l'enfant, une atmosphere generate de defiance. [...] [Que] plus sa personality se dessine, plus eclatent ce desir et cette puissance de renouveau qu'il porte en lui, et plus 1'amour qu'on veut lui porte est traverse d'avertissements, d'interdictions et finalement de froideur. (p. 257) Rousseau n'a done pas invente la pedagogie noire. II n'en demeure pas moins que «le pere de la pedagogie moderne» a legue a la posterite une pedagogie dont les principes, selon des specialistes telles Alice Miller et Francoise Dolto, sont foncierement nefastes a  « [...] l'enfance si aimable lorsqu'elle est l'enfance en general, idealisee et du meme coup eloignee -mais il apparait comme une gene a aimer et meme a representer l'enfant avec lequel on vit tous les jours.» (p. 190).  57 l'enfant et occasionnent de ficheuses repercussions dans la vie adulte. Si bien que, comme nous le verrons dans la suite de cette etude, Jules Steeg fait bon marche d'une partie pourtant capitale de l'influence de Rousseau, lorsqu'il dit que: «Par une heureuse selection, ce sont les idees justes de Rousseau qui ont fait leur chemin dans le monde [•••].» . 74  Au dela YEmile Rousseau peut avoir ete a l'origine de l'engouement pour l'education des enfants; il faut souligner, toutefois, que ce ne sera pas uniquement pour les raisons qu'il exhortait, que le XIXe siecle francais s'est penche sur la question de l'education. Apres les theories de Darwin sur 1'evolution, on a voulu voir en l'education un bastion contre la menace omnipresente de l'animalite . Sous le Second Empire en particulier, 75  l'education devient d'autant plus importante qu'elle peut servir a une bourgeoisie soucieuse de sa permanence: puisque non seulement la nature implique animalite mais aussi revolution, i l faudra par l'education reprimer la nature dans 1'homme pour maintenir le statu quo et pour creer une force ouvriere disciplinee . De Rousseau, on 76  Dictionnaire de pedagogie et d'instruction primaire, Premiere partie, t. 2, p. 2647. m  75  Ferdinand Buisson dir. (Paris, Hachette, 1887),  Le Grand Dictionnaire universel donne une idee de l'etat d'esprit de l'epoque: «Qu'est-ce que l'homme a l'etat primitif? ou plutot qu'est-ce que la nature elle-meme? [...] La verite demontree aujourd'hui de concert par toutes les sciences, c'est que dans le lointain des ages et pendant des millions de siecles peut-etre, la planete que nous habitons n'etait pas appropriee a l'existence d'un seul etre organise. Les especes inferieures apparaissent les premieres [...] Puis [...] l'homme apparait enfin, non point tel qu'on nous le represents sortant des mains de Dieu, pourvu de toutes les graces et doue de tous les dons du genie, mais tel qu'on le retrouve encore a l'etat brut, au-dessous meme de la brute, dans la Nouvelle-Zelande, aux lies Marquises et dans l'archipel de l'Oceanie. Poetes de l'age d'or, reveurs de la Genese, allez voir les anthropophages: ils vous donneront une idee de cette sublime creature que n'a point encore visitee l'education. Mais nous, qui ne revons pas, nous comparons froidement a un Descartes, a un Newton, a un Leibniz, cet affreux cannibale qui se repait de la chair de ses semblables, et nous disons: "voila les effets de l'education".» (Vol. 7, p. 204) [C'est l'auteur qui souligne.]  58 retiendra, au XIXe siecle, l'importance de l'education, mais on ne partagera nullement son attitude utopiste — surtout dans la seconde moitie du siecle — face au retour a la nature qu'il preconisait dans Emile. On a plutot peur du retour de la nature, comme en temoigne Gabriel Compayre: L'avenir de l'humanite depend en grande partie du progres de la pedagogie. [...] Restons convaincus [...] que Taction bienfaisante de la pedagogie grandira de plus en plus, qu'eclairee par la science elle deviendra la maitresse du monde, etant Texpression toujours plus forte de la volonte et de la reflexion humaines luttant contre les aveugles forces de la nature. (La Grande Encyclopedic V o l . 26, p. 219) Le XVIIIe siecle a legue au XIXe la croyance que c'est d'abord et avant tout a travers l'education qu'on assurera le progres du genre humain. A la veille du XIXe siecle, en 1797, le medecin Jean-Marie Caillau rappelait aux Francais leurs devoirs en tant que citoyens de la Republique: Republicans francais, occupez-vous done du grand art de l'education. Songez que vous devez des hommes et des citoyens a Tetat; songez que la patrie vous regarde sans cesse, et que vous lui rendrez compte un jour des defauts et des vices que vos enfants auront contractes. 77  Une responsabilite lourde de consequences. Mais si on attend des parents qu'ils accomplissent une tache de la plus grande importance, on ne les delaissera pas pour autant face a celle-ci. Une profusion de livres leur seront destines, au cours du XIXe siecle, pour les aider a elever leurs enfants.  Comme le souligne Colin Heywood, «[t]he great fear amongst the notables was that the schools would produce 'a sort of half-learning, vague, incomplete and sterile' [...]. What they [les notables] were interested in [...] was the maintenance of existing social and political inequalities, so that until the 1880s at the earliest, the system of primary education was to be geared to encouraging 'order and economy' amongst the working class [...] creating] a disciplined labour force through formal education.* (Colin Heywood, Childhood in Nineteenth-Century France [Cambridge, Cambridge University Press, 1988], p. 203).  Jean-Marie Caillau, Avis aux meres de famille sur l'education physique, morale et les m enfants depuis le moment de leur naissance jusqu'a I'age de 6 ans (Bordeaux, Moreau, 1797), pp  59 Bien entendu, tous les ouvrages sur l'education des enfants au XIXe siecle n'ont pas repris tous les principes de Rousseau que j ' a i detailles plus haut. Madame Necker de Saussure (cousine de Mme de Stael), ainsi que Madame Guizot ont ete d'importantes 78  voix moderees. Mais elles subiront le sort souvent reserve a la moderation, et seront etouffees par les clameurs moins ponderees, comme l'expliquait a l'epoque Antonin Rondelet: Notre siecle a vu reparaitre, sous des formes adoucies, quelque chose de ces theories outrees [grecques]; elles se sont livre de rudes combats sur toutes les questions relatives a l'enseignement: d'un cote substitution de l'Etat aux droits du pere de famille, de 1'autre substitution du pere de famille aux droits de l'Etat. Le malheur est que dans le conflit des principes extremes qui cherchent leur force dans leur violence, les opinions raisonnables sont impitoyablement foulees aux pieds; leur moderation meme fait leur faiblesse, et i l faut bien du temps avant que le terrain finisse par leur rester. 79  Dans la suite de cette etude, j'analyserai des textes ou sont prones justement des principes pedagogiques extremes. II est bon de preciser, toutefois, que les principes de la pedagogie noire que je vais etudier se rencontrent aussi dans des ouvrages qui, par ailleurs, sont caracterises par la moderation. C'est le cas notamment du livre, Conseils  aux Jeunes femrnes sur leur condition et leurs devoirs de meres (1841), par CoraElisabeth Millet-Robinet, un des textes que je vais etudier dans le chapitre suivant.  L'Educationprogressive ou etude du cours de la vie (Paris, A. Sautelet, 1828-32), d'AlbertineAdrienne Necker de Saussure a connu plusieurs editions et reimpressions au cours du XIXe siecle. 79  Antonin Rondelet, Conseils aux parents sur l'education de leurs enfants (Paris, Adrien Le Clerc, 1861), pp. 17-18.  60 CHAPITRE II La pedagogie noire sous la monarchie de Juillet La monarchie de Juillet a favorise, plus que les regimes politiques qui l'ont precedee, la production de textes pedagogiques et moraux pour les enfants et leurs parents. E n 1832, Francois Guizot, ministre de l'instruction publique sous LouisPhilippe, fondait de nouveau l'Academie des sciences morales et politiques, instituee en 1795 mais supprimee par Napoleon . Cette Academie, a l'origine de la publication 1  d'etudes sur les questions sociales, decernait des prix aux meilleurs memoires ecrits sur un sujet donne. En 1833, Guizot a fait adopter une loi sur la liberte et Forganisation de l'enseignement primaire (la loi Guizot). C'est aussi en cette annee qu'il a cree le Manuel general de l'instruction primaire.  Le produit d'une austere education protestante, Guizot  placait l'enseignement religieux et moral a la tete des matieres a enseigner aux enfants. Dans son Histoire critique des doctrines de l'education en France, Gabriel Compayre explique que «l'enseignement primaire, si souvent decrete par la Revolution, n'a ete veritablement organise [...] que par la loi du 28 juin 1833» . Compayre remarque 2  que les regimes politiques qui ont precede la monarchie de Juillet au XIXe siecle ne se sont que mediocrement interesses a la question de l'education: L'instruction primaire n'entra jamais dans les soucis preferes de Napoleon ler. Le decret de 1808 se contentait de promettre des mesures destinees a assurer le recrutement des instituteurs, notamment la creation d'une ou plusieurs classes normales, dans l'interieur des colleges et des lycees. [...] Enfin, le droit d'etablir des ecoles fut abandonne aux families ou aux corporations religieuses, le budget de 1'empire ne renfermant point  1  Voir Christophe Charle,  Histoire sociale de la France au XIXe siecle (Paris, Seuil, 1991), p. 45.  2 Gabriel Compayre, Histoire critique des doctrines de [1879]), t. 2, p. 339. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  l'education en France (Paris, Hachette,  61 d'article affecte au service de l'enseignement populaire. La Restauration ne fut guere plus genereuse pour 1'instruction du peuple: elle accorda cinquante mille francs d'encouragement aux ecoles primaires. Cette liberalite derisoire valait-elle mieux que le silence et l'oubli complets? (pp. 33839) [C'est l'auteur qui souligne.] Les gouvernements sous la Restauration ont encourage l'education, mais c'est la Revolution de 1830 qui donnera vraiment le branle au mouvement, car, comme l'indique Robert Anderson, «the liberals of the July monarchy believed firmly in the need to bring morality, enlightenment, and 'moral dignity' to the masses» . Ce sera done surtout a 3  partir des annees trente que seront mises en place les conditions necessaires pour l'elaboration d'un savoir pedagogique sur l'enfant. L'interet manifeste par l'Etat a cette epoque pour l'education a dormer aux enfants confere un surcroit d'importance aux textes publies a cette epoque. Le discours pedagogique au debut du regne de LouisPhilippe est d'autant plus pertinent pour mon etude, que Jules Valles est ne en 1832 et sera done particulierement sensible a cette epoque lorsqu'il evoquera son education dans L 'Enfant.  Dans cette section, je vais analyser deux textes de Theodore-Henri Barrau : De 4  Vamour filial: legons et recits adresses a la jeunesse  5  envers leurs parents  (1836), et Des devoirs des enfants  (1837); ainsi qu'un texte de Cora-Elisabeth Millet-Robinet: Conseils  aux jeunes femrnes sur leur condition et leurs devoirs de meres  (1841). Theodore-Henri  Barrau est ne a Toulouse en 1794. Apres avoir enseigne la rhetorique pendant dix ans au  Robert D. Anderson, Education in France, 1848-1870 (Oxford, Clarendon Press, 1975), p. 30. Pseudonyme de Louis d'Altemont (Catalogue general des livres imprimis de la Bibliotheque Nationale [Paris, Imprimerie Nationale, 1901], Vol. 7, p. 1042). 4  De Vamour filial sera publie par Hachette dans la Bibliotheque rose illustree, sous le titre: Amour filial, recits a la jeunesse (5 editions de 1862 a 1880). 5  62 college de Niort, i l est devenu en 1830 principal du college de Chaumont. Pedagogue influent, Barrau a ecrit des ouvrages de morale a l'usage des enfants, des parents et des instituteurs. Ces livres ont ete sou vent reedites au cours du siecle. La patrie, par exemple, sera toujours recommande pour les ecoles primaires publiques dans 40 departements en 1889, Livre de morale pratique dans 32, et Des devoirs des enfants 6  envers leurs parents  1  dans l l . En 1850, i l est devenu le redacteur en chef du Manuel 8  general de l'instruction primaire,  que Guizot avait fonde en 1833. En 1864, Barrau a  obtenu de l'Academie des sciences morales et politiques le prix Halphen pour ses travaux dans le domaine de l'instruction populaire. Cora-Elisabeth Millet-Robinet est nee quatre ans plus tard que Barrau, en 1798. Ses ouvrages sur des matieres d'utilite pratique et ses travaux agricoles lui ont valu le titre de membre correspondant de la Societe centrale d'agriculture de Paris et de l'Academie royale d'agriculture de Turin, ainsi qu'une medaille de premiere classe a 1'Exposition universelle de 1855. Dans Conseils aux jeunes femmes sur leur condition et leurs devoirs de meres,  Millet-Robinet a voulu faire part de  son experience aux femmes de son epoque.  Livre de morale pratique, ou choix de preceptes et de beaux exemples, destine a dans les ecoles et les families est devenu un veritable classique avec quarante-quatre reimpressions. Ce livre, toutefois, ne fera pas l'objet d'une analyse ici. Compose entierement de preceptes, de Seneque a Bossuet, et de beaux exemples puises dans l'Histoire, de Jeanne d'Arc a George Washington, cet ouvrage est un recueil de bonnes pensees et de bonnes actions des gens illustres. Pour cette raison, il ne revet pas pour nous l'interet des autres ouvrages de Barrau, ou la pedagogie de l'auteur se degage de son propre discours.  Des devoirs des enfants envers leurs parents a connu dix-sept reimpressions. o  Ministere de l'instruction publique, Livres scolaires en usage dans les ecoles primaires publiq (Paris, Imprimerie Nationale, 1889), cite dans Laura S. Strumingher, What Were Little Girls and Boys Made Of? Primary Education in Rural France 1830-1880 (Albany, State University of New York Press, 1983), p 155.  63 La dette de l'enfant Dans Des devoirs des enfants envers leurs parents, Barrau insiste sur 1'importance d"aimer ses parents. Selon lui, ilfaut que les enfants aiment leurs parents car ils leur doivent la vie. De fait, Barrau concoit l'amour comme un devoir qu'il est necessaire d'inculquer aux enfants. II fait echo a Rousseau, en particulier, lorsqu'il justifie l'amour filial en vantant les qualites et le merite des parents a etre aimes. Dans cette perspective, l'amour filial ne naitrait chez l'enfant que s'il est persuade de la perfection et de l'infaillibilite de ses parents, et surtout du caractere irreprochable de leur comportement a son egard: L'ingratitude est le plus odieux des vices, et la reconnaissance est le plus saint des devoirs. Or, a qui devons-nous plus de reconnaissance qu'a notre pere et a notre mere? Nous n'etions pas; et, apres Dieu, c'est a eux que nous devons l'existence: c'est par eux que nous participons a tous les biens que la Providence a accordes au genre humain. [...] ils sont continuellement occupes du bonheur de leur enfant; ils ont pour lui une tendresse inalterable; i l semble qu'ils ne respirent que pour lui. Comment done un enfant pourrait-il ne pas conserver pendant toute sa vie pour son pere et pour sa mere la plus vive et la plus profonde reconnaissance? [...] Jamais [...] dans toute la suite de notre vie, nous ne trouverons personne qui nous aime autant que nos parents nous ont aimes. 9  Comme Rousseau, Barrau etablit un rapport etroit entre naitre et devoir, l'un ne pouvant aller sans l'autre. Le point a deja ete souleve dans le chapitre precedent: est-il raisonnable de demander a un enfant d'etre reconnaissant envers ses parents pour le simple fait de l'avoir mis au monde? Apres tout, bien que Barrau juge que «c'est a eux que nous devons l'existence», on ne peut pas dire qu'on ait jamais demande a quelqu'un  Theodore-Henri Barrau, Des 6-16.  devoirs des enfants envers leurs parents (Paris, Louis Colas, 1837),  64 s'il voulait naitre ou pas. La question peut paraitre saugrenue, mais en fait elle est capitale, car 1'argument de Barrau presuppose que l'enfant avait la volonte de naitre avant meme d'exister, et, qu'ayant choisi de naitre, i l est alors redevable envers ceux qui lui ont permis d'accomplir cette volonte. Le texte de Barrau se deconstruit ici dans la mesure ou 1'image de l'enfant que Barrau etablit ne peut pas exister: en effet lorsqu'on vient a exprimer explicitement ce qu'il y a d'implicite dans la rhetorique de la pedagogie noire, on se trouve devant une contradiction irresoluble. L'image des parents et des relations familiales presentee par Barrau est fort idealisee; la realite etait tout autre pour la plupart des enfants, meme avec la loi Guizot — qui obligeait que toutes les communes entretiennent une ecole publique, mais n'obligeait pas pour autant que les parents y envoient leurs enfants . Colin Heywood 10  souligne, dans Childhood in Nineteenth-Century France, la question de l'abus et 1'exploitation de l'enfance ouvriere en particulier, probleme qui des les annees vingt et trente du siecle attirait 1'attention des reformateurs: Child labour first became an issue in the political arena during the 1820s and 1830s. [...] evidence that the youngest and most vulnerable members of the labour force were suffering from abuses on the shop floor began to accumulate in the writings of social investigators. [...] Reformers wrote passionately of child 'martyrs' in the mills, disastrous military recruitment figures in the industrial cantons, a new breed of 'barbarians' emerging in the slums, and so forth. (p. 11  l u  Voir Anderson, op. cit., p. 30.  Malgre une campagne de reforme menee entre 1827 et 1841, la situation des enfants ouvriers ne s'est guere amelioree: «The first pressure group to make any impact was the Societe Industrielle de Mulhouse. Under the inspiration of Jean-Jacques Bourcart, it held a number of debates on the issue of child labour during the late 1820s. The original proposal, that the hours of all workers be limited by law, proved too strong for a special committee of the society. Even a watered-down alternative, calling for a twelve-hour working day for children, aroused spirited opposition in the plenary sessions. Rendered cautious by economic recession and the political upheavals that would bring down the Restoration, the Society shelved the proposals indefinitely in 1829.» (Heywood, op. cit., p. 224). Meme la loi de 1841 sur le travail des enfants a eu tres peu d'impact. Ce n'est que dans le dernier quart du siecle que la presence de l'Etat dans la vie des enfants a vraiment commence 1 1  65 217)  Le personnage de Gavroche, dans Les Miserables, symbolise cette generation d'enfants abandonnes et exploites des annees trente. En 1837, Barrau ne fait pas partie de ceux qui pretent leur voix a la defense de l'enfant; l'infaillibilite des parents et leur capacite de pourvoir a tous les besoins physiques, moraux et affectifs de leurs enfants — en depit des realites socio-economiques de l'epoque — sont tenues pour acquises dans son livre. D'une part, Barrau explique a l'enfant qu'il doit aimer ses parents parce qu'il leur est redevable de la vie; d'autre part, le sentiment filial chez Barrau s'insere a l'interieur de sa conception du regime monarchique fortement hierarchise, conception qui repose sur les principes de respect et de devouement envers tous les depositaires de 1'autorite divine: II est des personnes pour qui nous devons eprouver un sentiment qui se rapproche plus ou moins du sentiment filial. D'abord notre roi: le roi est le pere de la patrie, et a ce titre i l a droit a la veneration, a l'amour et a l'obeissance de tous les Francais. C'est lui qui maintient par son autorite le regne des lois, l'ordre, la liberte; i l consacre ses soins et ses veilles au bonheur du peuple; et le peuple, de son cote, doit lui rester fidele, lui obeir et le defendre. Accoutumons-nous des notre plus tendre enfance a honorer sa personne, a benir son nom et a prier Dieu pour lui et pour sa famille. Toutes les personnes qui sont depositaires d'une partie de son autorite ont droit a nos hommages: ainsi nous devons du respect a nos magistrats, a nos chefs et a tous les agents de la puissance publiques. Les ministres de la religion doivent etre aussi, des notre enfance, l'objet de notre veneration [...] L'instituteur qui a donne des soins a notre enfance est le ministre dont Dieu et nos parents se sont servis pour developper en nous la raison. (Des a se faire sentir: il y a eu, entre autres, en 1874 la Loi sur le travail des enfants et des filles mineures dans l'industrie, et dans les annees quatre-vingt les lois scolaires de Jules Ferry; en 1889, la Loi sur la protection des enfants maltraites ou moralement abandonnes; et en 1898, la Loi sur la repression des violences, voies de fait, actes de cruaute et attentats commis envers les enfants. (Voir Marcel Braunschvig, «L'Enfant au XlXeme siecle», Pages Libres, 22 aout 1903, p. 173.) Voir aussi a ce sujet Andre Armengaud, «L'Attitude de la societe a l'egard de l'enfant au XIXe siecle», Annates de demographie historique, 1973, pp. 303-12; M.-J. Bourgeau,  Origines et evolution de la protection de la premiere enfance dans la legislation frangaise ( 1938); J. Thabaut, L'Evolution de la legislation sur la famille depuis 1804 (Toulouse, [These de Droit], 1  66 devoirs,  pp. 96-97)  Ne pas aimer ses parents remet alors en question non seulement le caractere sacre de l'amour filial, mais toutes les institutions sur lesquelles est fondee la societe. II y a dans ce passage une menace a peine voilee faite a l'enfant par Barrau, qui l'avertit que l'absence d'amour filial fera de lui un paria qui n'a plus sa place. L'insistance de Barrau sur la structure de la societe trahit chez lui le besoin de croire a son immutabilite, croyance qu'il veut inculquer aux ecoliers. Ce trait conservateur a ete souligne par Gabriel Compayre: Barrau n'est [...] en aucune facon un initiateur d'idees nouvelles; contemporain de la monarchie de Juillet, et plus tard du second empire, i l a seulement travaille, avec bon sens et avec mesure, a eclairer les instituteurs, a les maintenir dans la pratique de leurs devoirs professionnels, tels que les tracaient les lois de ce temps-la. (La Grande Encyclopedic, V o l . 5, p. 474.)  Toutefois, Barrau conviendra dans De l'amour filial qu'il peut exister certaines entraves a un parfait sentiment de reconnaissance envers ses parents, et i l souleve a l'appui les moments — quoique tres rares — ou l'enfant est puni injustement: II est cependant des circonstances ou l'accomplissement de ce precepte [la reconnaissance] exige un penible effort. Je parle de ces occasions, rares sans doute, mais possibles, ou quoique innocents, vous etes, par suite d'une erreur, traites en coupables. 12  Mais Barrau ne cherche nullement a remettre en question la bonte et la sagesse des parents. A u contraire, i l en profite pour proner la resignation aux enfants. D'abord, mes enfants, doutez. Quand la question offre de 1'incertitude, ne la decidez pas promptement en votre faveur. Le respect, qui vous defend de supposer 1'injustice, ne vous permet pas de croire legerement a 1'erreur. Fut-elle  Theodore-Henri Barrau, De l'amour filial: legons 1836), p. 38. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  et recits adressees a la jeunesse (Paris, H  67 evidente pour tous les autres, elle ne peut l'etre pour vous. Quelque temoignage que votre conscience vous rende contre la rigueur de vos parents, i l vaut mieux que vous doutiez de votre innocence que de leur sagesse. Croyez aussi qu'ils ont probablement un motif que vous ne pouvez comprendre. Plus eclaires que vous sur vos interets, ils doivent compter sur votre resignation: ils la mettent peut-etre a l'epreuve. Leur erreur est douteuse, leur tendresse ne l'est pas. Enfin, si vous ne pouvez conserver d'incertitude sur votre innocence, resignez-vous; resignez-vous, sans vous plaindre. Faites ainsi l'apprentissage des epreuves plus difficiles que vous aurez a subir un jour; acceptez celle-la en expiation de tant d'autres fautes que vos parents ont voulu ignorer. S ' i l fallait compter avec eux, combien vous redevriez encore! (De l'amour filial, p. 38) La fin de ce passage presents un raisonnement deconcertant, car i l est tenu pour acquis que l'enfant est toujours coupable de quelque chose, bien qu'il ne soit pas important de savoir de quoi exactement. II s'ensuit que puisque l'enfant est coupable, i l est juste et bon qu'il soit puni et qu'il accepte cette punition en expiation d'une autre faute pour laquelle i l n'a pas ete puni. L'enfant, de par sa condition d'enfant, serait alors perpetuellement coupable , et susceptible d'etre puni pour n'importe quelle raison! Le 13  principe de l'amour filial depend tres peu du merite des parents, etant lie da vantage a la culpabilite inherente a l'enfance et a l'incapacite de l'enfant de juger des choses par luimeme. De l'amour filial etait adresse a la fois aux enfants et aux parents, mais il est clair que l'auteur cherche avant tout a plaire aux parents. II est interessant de noter, dans le passage que nous venons de voir, les strategies narratives exploitees par Barrau pour etayer son argument. II y a, d'une part, la repetition des imperatifs («croyez», «faites», «acceptez», «resignez-vous») renforcant le ton moral du decalogue. Barrau mele a cela une voix d'homme du monde desabuse,  Plus loin Barrau se represente l'enfant comme un veritable fleau lorsqu'il dira a propos des parents: «Souvent la vie est pour eux amere, et amere a cause de vous.» (De l'amour filial, p. 90).  68 renseignant l'enfant sur les injustices de la vie — bien pires d'ailleurs que celles qu'il eprouve en ce moment — et qui lui fait voir que c'est le lot de 1'homme de s'y soumettre. La lecon de Barrau passe alors d'une harangue moralisante a un commentaire pessimiste et defaitiste sur la vie. Mais sentant peut-etre la faiblesse de son argument, Barrau revient sur l'idee de la dette de l'enfant: «S'il fallait compter avec eux, combien vous redevriez encore!». Barrau rappelle constamment a l'enfant tout ce qu'il doit a ses parents, esperant ainsi le desarmer, et i l se permet d'abuser de maniere honteuse d'un argument sophistique. Son ton deviendra presque railleur lorsqu'il apostrophe brutalement l'enfant: Vous souffrez un peu sans 1'avoir merite, j ' e n conviens; mais qu' avait done merite votre mere, lorsque votre naissance a failli lui couter la vie, lorsque les soins donnes a votre premiere enfance ont souvent detruit son repos! Croyezvous qu'elle n'ait pas achete assez cher le droit d'avoir quelquefois tort impunement avec vous? (De l'amour filial, p. 3 8) 14  En somme, l'enfant qui n'est pas ingrat, l'enfant qui ressemble a l'image que Barrau s'en fait, est un petit etre dont la sagesse doit souvent depasser celle de ses parents. II devient responsable de choses qui ne dependent nullement de lui (comme sa naissance!). II doit aussi savoir reprimer son sentiment inne de justice, si bien que l'un des roles de l'enfant au sein de la famille est de reconnaitre les occasions ou i l est appele a se  A l'instar de Barrau, d'autres pedagogues au cours du siecle reprendront dans les memes termes la lecon de l'amour filial comme dette de l'enfance. Voir, par exemple, Charles Schuwer: «Vous devez etre reconnaissants: La reconnaissance, mes enfants, est une vertu qui fait qu'a chaque jour, a chaque heure, vous devez payer de votre amour, de votre respect, de votre obeissance, les bienfaits innombrables dont vos parents vous comblent. Depuis que vous etes au monde, ils n'ont cesse un seul instant de s'occuper de vous. Que de soins, de fatigues, de privations pour vous nourrir, vous procurer des vetements, vous dormer de l'instruction. Voir reussir les enfants, est pour les parents le plus grand bonheur, la plus grande recompense. Ce sera done vous montrer reconnaissants que de profiter avec succes de leurs sacrifices. C'est acquitter la dette sacree que vous avez contractee envers eux le jour de votre naissance.» (L'Ecole civique; les droits et les devoirs 1<f  de l'enfant, de l'homme et du citoyen. Entretiens familiers de morale et de civisme a I'us et des bibliotheques scolaires [Orange (Vaucluse), chez l'auteur, 1879], p. 35).  69 sacrifier pour le bien de ses parents. En fait, cela est plus que le role de l'enfant, c'est son devoir. Nous touchons ici a un deuxieme principe fondamental de la pedagogie noire. La protection des parents Comme chez Rousseau, les idees de Barrau sur ce que l'enfant doit a ses parents sont intimement liees au principe de la necessite de proteger les parents. C'est pour cette raison que l'enfant doit accepter certaines injustices en silence pour eviter aux parents tout sentiment de culpabilite. Dans la suite du passage analyse plus haut, qui conseille la resignation de l'enfant devant la decouverte d'une injustice commise par les parents a son egard, Barrau insiste sur la responsabilite qu'a l'enfant de proteger ses parents de leurs propres erreurs: J'exigerai plus, mes enfants. Lorsqu'apres avoir souffert sans murmure une punition imposee a tort, vous decouvrez tout a coup une preuve qui peut convaincre vos parents de votre innocence, qu'allez-vous faire? Courir aupres d'eux, et obtenir une reparation, du moins dans leur estime? Non; gardez le silence, puisque vous ne pouvez vous faire honneur de votre resignation, sans leur adresser un reproche tacite. Epargnez-leur cette rougeur que le sentiment d'un tort fait toujours naitre, et dont vous ne devez jamais etre temoins. Sachezvous convaincre; moins vous avez le droit de leur faire des reproches, et plus ils s'en feraient a eux-memes. Innocents du chagrin que votre punition leur a cause, ne vous rendez pas coupables de celui que leur causerait la connaissance de leur injustice. (De l'amour filial, pp. 38-39) L'enfant peut manifester son devouement filial seulement en cachant la verite, en reprimant ce qu'il sait. L'infaillibilite des parents sera sauvegardee au prix d'une injustice envers l'enfant. Ce n'est pas aux parents d'aimer leurs enfants et de les proteger, mais aux enfants d'aimer et de proteger leurs parents: Si nos parents sont pauvres, obscurs, malheureux, nous ne devons pas desirer d'etre nes dans une famille plus riche, plus honoree, plus heureuse: ce serait un sentiment criminel et impie; ce serait un blaspheme contre la Providence. Mais,  70 au contraire, nous devons les aimer, s'il est possible, davantage, parce qu'ils ont du souffrir pour nous et a cause de nous beaucoup plus de privations et de peines; et aussi parce que notre tendresse et notre bonne conduite sont peut-etre leur seule consolation dans leurs maux. (Des devoirs, pp. 17-18) Barrau fait done de l'amour filial une emotion regie par un sentiment de responsabilite, voire de culpabilite. Ce qui nous ramene a Rousseau; la tendresse avec laquelle l'enfant est appele a consoler les maux de ses parents rappelle, en 1'occurence, un extrait (YEmile que j ' a i cite dans le premier chapitre: [...] tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage; c'est de ton bonheur que j'attends le mien; si tu frustres mes esperances, tu me voles vingt ans de ma vie, et tu fais le malheur de mes vieux jours, (p. 649). Ainsi Barrau et Rousseau confient a l'enfant la lourde responsabilite du bonheur des parents. L'enfant aura surtout a cacher a ses parents leurs faiblesses et leurs imperfections. Mais ce travail implique un paradoxe, car l'enfant ne doit pas se permettre de s'avouer a lui-meme les limites et les faiblesses de ses parents. L'amour filial, ainsi formule, exige de l'enfant qu'il reprime la verite, qu'il accepte de subir des iniquites et de proteger ses parents en palliant leurs insuffisances. De toute evidence 1'argumentation de Barrau se deconstruit ici, car i l revele a l'enfant la chose meme que l'enfant ne doit pas se permettre de croire: que ses parents ne sont pas parfaits. Paradoxe que l'auteur resume plus loin par la formule suivante: «Si notre tendresse pour eux est vraiment respectueuse et filiale, ils ne sauraient jamais avoir tort a nos yeux.» (Des devoirs,  p. 66) . Alice Miller decele justement parmi les «commandements» de la 15  On trouve le meme refrain chez bien d'autres, qui ecrivent a l'intention des parents. Citons le docteur Isidore-Hyacinthe Maire qui rappellera que: «vous ne devez jamais avoir tort a ses yeux, vous qui etes sa conscience et son Dieu.» (Nouveau Guide des meres de famille [Paris, Chamerot, 1843], p. 260). 1 5  71 pedagogie noire: «Tu ne dois pas t'apercevoir de ce que te font tes parents.» (C'est pour ton bien,  p. 79). Dans The Politics of the Family, R. D . Laing a observe la repetition de  generation en generation de «mystifications» familiales, qui font que certaines connaissances demeurent interdites aux enfants: [...] parents may feel guilty to tell the truth, are often embarrassed by it, and may even come to believe their own lies. [...] We would know much more of what is going on if we were not forbidden to do so, and forbidden to realize that we are forbidden to do so. Consequently we may be unblissfully ignorant, in a state ignorant of our ignorance. 16  II n'est pas difficile de voir comment un tel scenario sera legue a la generation suivante. Laing touche a une des caracteristiques les plus redoutables de la pedagogie noire: sa tendance a se perpetuer. L'approche pedagogique dans Des devoirs des enfants et dans De l'amour filial est la meme; toutefois, une difference dans la presentation de la morale est a remarquer. Tandis que De l'amour filial est ecrit pour les adolescents et leurs parents, Des devoirs des enfants  est destine aux enfants du niveau primaire. Pour se rendre plus accessible a  son lecteur, Barrau fait passer sa narration par le biais d'un narrateur qui emprunte, a l'occasion, l'identite d'un enfant, d'un camarade. En utilisant le «nous» («Si notre tendresse pour eux [...] ils ne sauraient jamais avoir tort a nos yeux»), l'auteur cherche a vaincre la resistance de l'enfant en creant l'illusion d'une complicity avec lui, en lui dormant 1'impression que c'est un des siens qui le conseille et qu'il ne sera done pas seul a se sacrifier. Le passage suivant montre bien en quoi l'auteur a su mettre a profit cette strategic narrative:  R. D. Laing, The Politics of the Family (Toronto, CBC Enterprises/les Entreprises Radio-Canada, 1983 [1969]), p. 10. 1 6  72 Certes, apres tous les bienfaits dont ils nous ont combles, i l est bien juste que, s'ils se montrent quelquefois envers nous trop exigeants ou trop severes, nous supportions ces legers inconvenients en silence. Ce serait de notre part une durete inexcusable que de leur faire sentir que nous les trouvons injustes ou dans leur conduite ou dans leur langage. (Des devoirs, p. 66) 17  Ce passage fait bien voir aussi qu'il y a deux mesures dans la pedagogie de Barrau: l'une pour les parents et 1'autre pour les enfants; i l est excusable que les parents soient trop durs envers l'enfant, mais que l'enfant critique injustement — ou meme justement — le comportement de ses parents, cela serait une «durete inexcusable*! Si nous nous referons au modele foucaldien, la figure de l'enfant ici offre un cas interessant de la relation pouvoir/savoir. Le discours pedagogique de Barrau confie un certain savoir a l'enfant a propos de ses parents, mais ce savoir ne constitue nullement un pouvoir sur ces parents. Par un revirement dramatique, le savoir donne a l'enfant se  Comme nous le verrons au cours de ce chapitre, le principe de la protection sature le discours pedagogique tout au long du XIXe siecle. Dans Le Tresor des enfants, publie pour la premiere fois en 1802, Pierre Blanchard tirait la meme conclusion que Barrau a propos des exigences du devouement filial. La lecon est presentee sous forme de dialogue; un pere parle a ses enfants: «-Bien, mes enfants, bien! ce que je viens d'entendre a rejoui mon coeur: je vois que vous voulez que ma vieillesse soit heureuse. «Mais jusqu'a present, mes bons amis, vous ne parlez que des parents qui aiment leur famille, et marchent dans le sender de la justice; il existe malheureusement quelques hommes qui n'ont aucun des sentiments les plus naturels, ou dont les vices ou les crimes les rangent dans une classe vouee a 1'infamie et a la haine: que doivent faire alors les enfants? «-Je plains beaucoup ces enfans, s'ils sentent leur malheur: il est bien triste de ne pouvoir respecter son pere! «-Sans doute; mais un enfant bien ne, tout en gemissant sur les fautes de ses parents, et en suivant une route opposee, doit bien se garder de les mepriser: ce serait de sa part un crime. S'il ne peut les rappeler a la vertu par ses conseils, il doit garder le silence; il doit sur-tout, autant que possible, couvrir leurs torts et les derober aux yeux du public. Mepris et haine a l'enfant qui revele la honte de son pere ou de sa mere! et malediction a celui qui, oubliant la voix de la nature, va les accuser devant les hommes! Rien ne peut nous delier du respect que nous devons aux auteurs de nos jours.» (Pierre Blanchard, Le Tresor des enfants [Paris, Le Prieur, 1802], pp. 35-37). Un classique, ce livre a connu 23 reimpressions au cours du XlXeme siecle ainsi que plusieurs traductions. Citons encore M. Parent, inspecteur de l'instruction primaire, qui ecrit: «[...] quelque contrariete qu'il [l'enfant] eprouve, nulle plainte ne s'echappe de sa bouche. Vos parents ont des soucis inconnus a votre age; ils doivent pourvoir a votre entretien, et souvent il leur en a coute bien des peines pour vous faire plaisir, ou seulement pour que vous ne manquiez de rien. Leur bonte pour vous vous laisse la plupart du temps ignorer ces choses, et, quand vous vous plaignez, vous commettez, sans le vouloir peut-etre, une noire ingratitude.» (M. Parent, Premieres lectures courantes [Paris, Hachette, 1872], p. 12). On trouve le meme passage dans le livre de Marie Pape-Carpantier, Petites lectures variees, suivies de leur moralite pou enfants des deux sexes (Paris, Delagrave, 1876 [1863]), p. 56; Pape-Carpantier etait inspectrice generate des salles d'asile.  73 traduit, en fait, en un pouvoir pour les parents, qui liberes d'une certaine partie de leurs responsabilites, peuvent en imposer davantage a l'enfant. C'est parce que le savoir de l'enfant lui a ete donne justement, qu'il ne constitue pas un savoir dans le vrai sens foucaldien. Car chez Foucault le savoir est le pouvoir de definir les autres , et l'enfant 18  n'a pas le pouvoir de definir ses parents. Sans compter que le savoir donne a l'enfant demeure un savoir censure, qu'il n'est done pas cense avoir. L'enfant que la pedagogie noire veut former, e'est-a-dire celui qui cache les defauts de ses parents, qui accepte de se resigner aux injustices qu'il souffre, est un etre foncierement docile. Nous avons vu ce principe exprime par Rousseau. II continue dans le discours pedagogique sous la monarchie de Juillet. L'importance de la docilite Une des tactiques de Rousseau pour assurer la docilite d'Emile est d'etouffer systematiquement ses emotions. Rousseau est particulierement sensible a la colere, qu'il juge un exces de passion. Barrau aussi, a la maniere des Stoi'ciens, parait redouter cette emotion: «I1 est toujours fort mal de se laisser aller a la colere, et de montrer de la mauvaise humeur.» {Des devoirs, p. 65). La colere sera pourchassee tout au long du XIXe siecle, en particulier par les partisans de l'approche autoritaire en education, parce qu'elle est l'expression la plus vive d'un esprit d'independance et d'insoumission. Dans Conseils aux jeunes femmes sur leur condition et leurs devoirs de meres, la technique preconisee par Millet-Robinet pour reprimer la colere est des plus revelatrices, surtout si l'on considere que l'auteur parle de l'education des tout-petits, des bebes en  On consultera a profit la discussion de Madan Sarup sur Foucault dans son livre deja cite, pp. 6395.  74 fait: La colere se montre aussi chez les enfants tres-jeunes, et parfois avec tant de violence qu'elle cause des congestions au cerveau et amene des convulsions. Aussitot qu'on s'apercoit que la colere va eclater chez un enfant, i l faut reunir toutes ses forces pour conserver un calme parfait et lui rire au nez pour lui faire penser qu'on a pitie de lui; s'il menace et veut frapper, lui saisir les mains et les tenir avec force pour lui montrer son impuissance; [...] enfin, si la colere ne cede pas, prendre un verre d'eau froide et le lui jeter au nez: quelques gouttes suffisent meme souvent pour ramener en lui le calme et faire naitre la honte de l'etat ou i l etait. 19  Millet-Robinet conseille a ses lectrices de se moquer de la colere de leur enfant, ou du moins d'en donner l'impression, ce qui revient au meme pour l'enfant. Ce comportement doit donner a l'enfant l'impression qu'on a pitie de lui. Mais l'auteur oublie d'expliquer comment l'enfant comprendra que le rire de sa mere est une expression de pitie. Encore faudrait-il que l'auteur explique en quoi cette expression de pitie est censee diminuer la colere de l'enfant. Si ces moyens echouent, Millet-Robinet propose de tenir les mains de l'enfant de maniere a lui montrer son impuissance. Mais si l'enfant sent deja son impuissance, cette methode ne peut qu'aggraver la situation. Enfin, Millet-Robinet recommande de jeter un verre d'eau froide au nez de l'enfant pour le calmer. Ces actions paraissent repondre moins aux besoins de l'enfant qu'aux besoins de la mere qui, face a une volonte rebelle, voudra montrer qu'elle peut toujours maitriser son enfant. L a pedagogie pronee ici insiste surtout sur la position de superiorite de la mere face a l'enfant, lequel depend entierement de la bonne volonte de l'adulte. Millet-Robinet ajoute que souvent i l ne faut souvent que quelques gouttes d'eau «pour ramener en lui le calme  Cora-Elisabeth Millet-Robinet, Conseils aux jeunes femmes sur leur condition et leurs devo meres (Paris, Bouchard-Huzard, 1841), pp. 256-57. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 1 9  75 et faire naitre la honte de l'etat ou i l etait». Notons combien i l est important d'inculquer a l'enfant un sentiment de honte d'avoir eprouve un sentiment vif de revoke, d'avoir exprime une emotion qui lui soit propre. En effet, ce passage temoigne d'une inquietude face a la volonte de rebellion des jeunes au XIXe siecle . On voit dans le discours 20  pedagogico-moral le desir de mater l'enfant alors qu'il en est encore temps, avant qu'il devienne plus fort. Millet-Robinet previent ensuite ses lectrices de ne pas s'emporter, car ce serait dormer le mauvais exemple a leur enfant. Cependant, elle enchaine immediatement apres avec le conseil suivant: [S]i vous ne pouvez vous dominer, exagerez l'etat ou vous etes, faites-lui en voir toute la laideur, tapez-le, prenez ses joujous, cassez-les, faites-lui enfin tout le dommage possible; les malheurs qui decouleront de son defaut pesant sur lui, i l sentira tout ce qu'il a de penible et d'odieux. (p. 257) L'auteur encourage la mere a manifester son pouvoir sur l'enfant en le frappant et en cassant ses jouets, et a se livrer a une crise de colere d'une rare intensite. Et i l y a lieu de s'inquieter de propos tels: «faites-lui enfin tout le dommage possible*! De plus, c'est l'enfant qui sera tenu responsable, qui sera cense se sentir «odieux» pour avoir cause la crise de colere de sa mere; tandis que la mere, elle, peut se permettre de se defouler impunement sur lui et sur ses jouets! Le terme «odieux» a ete utilise par Rousseau aussi (grandement apprecie par Millet-Robinet ) pour parler de la colere chez l'enfant. Dans 21  Barrau dira dans Des devoirs des enfants envers leurs parents: «I1 faut recevoir les reproches av un coeur docile: il ne faut jamais repondre avec vivacite; je ne dis pas, avec orgueil ou insolence, car il est bien evident que l'enfant qui se montrerait ou orgueilleux ou insolent envers son pere ou sa mere serait un etre digne du plus profond mepris et des plus severes chatiments [...].» (p. 26). 2 0  «C'est a un des hommes les plus remarquables que la France ait produits que nous devons les premiers changements apport.es depuis quelques annees a l'education physique et morale de l'homme. Rousseau, dans son vaste genie, resolut de dechirer le voile des prejuges, et de briser l'esclavage qui entourait l'homme au 2 1  76 Emile, si l'enfant se met en colere: «Vous voila autorise, [...] a l'effrayer lui-meme de ses vices naissans, a les lui rendre odieux et redoutables [...].» (p. 328). D'ailleurs, effrayer l'enfant de «ses vices naissants» semble d'ailleurs etre une strategic pedagogique que Millet-Robinet emprunte a Rousseau, lorsqu'elle conseille aux jeunes meres: « [...] exagerez l'etat ou vous etes, faites-lui en voir toute la laideur.». Notons, enfin, qu'il n'est pas du tout certain que l'enfant se sente odieux a la suite de la scene que lui aura faite sa mere. Si l'enfant se calme a present, ce sera sans doute plus de peur que de honte. Dans le texte de Millet-Robinet, nous avons vu en quoi la repression de la volonte de l'enfant est liee a sa docilite. Ce point est developpe par Barrau aussi: Etre soumis a ses pere et mere, c'est se conformer a leur volonte sans murmure et meme avec empressement et plaisir. L'enfant doit recevoir avec une docilite tendre et pieuse tout ce qui lui vient d'eux: conseils, exhortations, avertissements, reproches, reprimandes, punitions. Car la severite des parents envers un enfant est une preuve de leur attachement pour lui; ils sont charges de le conduire dans la bonne route: c'est leur droit et leur devoir. Cette obligation leur est imposee par la patrie et par la religion; i l est done juste que l'enfant se soumette sans reserve a leur volonte. (Des devoirs, pp. 25-26) Pour disposer l'enfant a renier sa propre volonte et a en accepter une autre, Barrau a de  moment de sa naissance. II est tout a fait hors du cadre de ce petit ouvrage d'examiner jusqu'ou l'influence de ce genie s'est etendue; toujours est-il vrai, palpable en quelque sorte, qu'il a fait un bien considerable. Si ses admirables lecons ont ete parfois mal comprises, on doit s'en prendre a la tournure de l'esprit humain. Presque toujours l'ignorance, 1'amour-propre et la sottise s'emparent des grandes et bonnes choses jetees en avant par le genie; esperant les ameliorer, ils les denaturent, les exagerent, et les detruiraient bientot, si le temps et la raison, qui font justice de tout, ne faisaient ressortir la seule verite. «Des exces auxquels on s'etait porte en voulant appliquer les maximes de Rousseau, on revint a de plus sages idees: le prejuge et la routine etaient demasques. Si cette heureuse emancipation n'a pas encore penetre toutes les classes de la societe, sa salutaire influence s'est fait sentir presque generalement, et se repand de jour en jour. Quel serait mon bonheur si je pouvais, par ma faible voix, aider sa propagation, et etendre ainsi un hommage a l'homme philanthrope auquel nous devons de si grands bienfaits!» (Conseils aux jeunes femmes sur leur condition et leurs devoirs de meres, pp. 113-14) Mais comme nous aurons l'occasion de plus loin, Millet-Robinet ne suivra pas partout les conseils de Rousseau; dans le passage que je viens de citer, Millet-Robinet a oublie que Rousseau trouvait mauvais qu'on frappe les enfants. (Emile, p. 286).  77  nouveau recours a 1'intimidation: i l n'hesite pas a faire voir a l'enfant que s'il ne se conforme pas a la volonte de ses parents, i l fait bien plus que defier 1'autorite parentale: il se place en conflit direct avec la puissance etatique et spirituelle de la societe! Barrau presente a son jeune lecteur l'enfant volontaire (qui agit selon sa propre volonte) comme un etre qui vit hors des institutions de la societe. Mais Barrau ne sera pas satisfait d'une soumission simulee; l'enfant devra se plier a la volonte de ses parents «sans murmure et meme avec empressement et plaisir». L'identite personnelle de l'enfant devra done ceder a une nouvelle identite obsequieuse et fausse . L'enfant doit donner l'impression d'etre 22  heureux quand i l ne Test pas; i l doit se montrer hypocrite s'il veut meriter l'amour de ses parents. II ne doit pas se conformer a leurs desirs a contre-coeur; c'est-a-dire qu'il doit changer son coeur, reprimer ce qu'il sent en son for interieur. Enfin, lorsque Barrau propose un rapport entre la severite des parents et l'attachement a l'enfant, i l cherche toujours a assurer la docilite de l'enfant, mais maintenant sous Tangle de la desensibilisation. Je reviendrai sur ce point. Intimement liee a la volonte de l'enfant et a son esprit d'independance, est la confiance qu'il a en sa propre intelligence; Barrau combattra alors chez l'enfant tout sentiment de confiance. L'enfant doit etre obeissant parce que son intelligence est encore tres faible. Barrau explique a ses jeunes lecteurs: [...] la desobeissance peut avoir pour un enfant les suites les plus funestes. II ne  Barrau reprend les memes principes dans Des devoirs des enfants: «I1 ne suffit pas d'obeir exactement; il faut encore obeir volontiers, c'est-a-dire, il ne faut pas se soumettre a contre-coeur aux intentions de ses parents; mais il faut les regarder comme bonnes, justes et sages, et s'y conformer avec plaisir. Car nos parents, dans leurs ordres et dans leurs defenses, sont toujours guides par leur tendresse pour nous et par notre interet bien entendu. Comme ce doit etre pour nous une satisfaction que d'obeir a nos parents, nous devons faire paraitre cette satisfaction par la promptitude et par la bonne grace avec laquelle nous executons ce qui nous est prescrit.» (pp. 32-33). 2 2  78 peut pas juger les choses; i l ne sait pas ce qui est bon ou mauvais, ce qui est utile ou dangereux; i l ne saurait prevoir les consequences de ses actions. Ses parents, au contraire, ont de la prudence et de la raison; ils savent ce qui peut lui etre utile ou nuisible, soit dans 1'instant meme, soit plus tard. Ils connaissent toutes les consequences bonnes ou mauvaises qui doivent resulter de ce qu'il fait. C'est done a eux de le diriger constamment; c'est a lui de se soumettre a leurs ordres, sans reserve, et sans demander d'explications. Ils ne lui doivent pas cette explication; et lui, d'ailleurs, ne la comprendrait pas. (Des devoirs, pp. 33-34) S'en remettre aux lumieres des parents est une chose, mais Barrau va plus loin en interdisant aux enfants de poser des questions. II y a lieu de se demander comment une education, ou n'importe quel apprentissage, saurait se passer d'explications. U n enfant ne doit-il pas exercer de cette facon les facultes critiques dont i l aura besoin plus tard, lorsqu'il devra assumer la responsabilite qui est, pour le moment, devolue a ses parents? D'ailleurs, bien avant les reformateurs tels Piaget, Dolto et Miller, e'etait deja la 1'opinion des pedagogues des petites ecoles de Port-Royal: Comme le jugement est la principale faculte de l'homme, & celle dont i l a le plus de besoin dans toute sa conduite; c'est a celle-la qu'il faut particulierement s'appliquer. Pour ce sujet, I.) II faut donner aux enfans une honneste liberte de demander l'eclaircissement de toutes les choses qu'ils n'entendent pas. Rien ne leur ouvre tant l'esprit. 23  II est patent que Barrau ne s'inspire pas de cet exemple. En effet, i l ne pourrait proner une approche plus contraire lorsque, dans De l'amour filial, i l encourage l'enfant a ne pas se servir de son intelligence: «Une aveugle soumission eteindrait en vous le jugement, et vous laisserait sans lumieres pour le temps ou elle doit cesser.» (p. 50). Mais — pour reprendre 1'image de Barrau — comment fait-on pour que les lumieres de l'enfant se rallument plus tard? car 1'intelligence peut-elle etre eteinte sans consequences  Coustel, Les Regies de l'education des enfans (Paris, Estienne Michallet, 1687), p. 92. Cite dans Alexis Leaud et Emile Glay, L'Ecoleprimaire en France (Paris, La Cite francaise, 1934), p. 111.  79 funestes pour l'enfant? Barrau veut faire comprendre a l'enfant qu'il depend entierement du bon jugement de ses parents, qui savent tout et voient tout. Pourtant, c'est ce meme etre demuni, dependant et debile que Barrau rend responsable du bonheur des parents! Mais Barrau est conscient de ses inconsequences. Aussi insistera-t-il sur le travail que doit faire l'enfant pour se convaincre de choses qu'il n'accepterait pas de croire normalement. Comme je l'ai deja souligne, le culte sacre des parents exigeait que l'enfant se persuade de leur infaillibilite: Toutes les fois que les parents ordonnent ou defendent quelque chose a leur enfant, c'est pour son bien. II doit etre persuade que ce qu'on lui defend est toujours mal quand meme i l ne saurait pas pourquoi, et i l doit s'en abstenir avec un soin religieux. (Des devoirs, p. 34) II n'est pas sans importance que les livres de Barrau utilisent des historiettes moralisantes et edifiantes afin d'illustrer chaque fois le principe pedagogique en question. II va sans dire que de telles histoires ont pour but de persuader l'enfant de la valeur des principes qu'on veut lui inculquer en lui presentant des exemples ou, pour emouvoir le jeune lecteur, le pathos joue un role considerable. Mais i l y a plus d'un moyen pour convaincre. Le simple fait, par exemple, de repeter les memes principes sous differentes formes, peut devenir une technique narrative des plus persuasives — un art en lequel Barrau est passe maitre. De fait, i l est a croire qu'il reussira a vaincre les resistances meme du plus «volontaire» des ecoliers, anticipant par son flot de paroles les protestations eventuelles. Nous avons vu plus haut que Barrau considere l'amour filial surtout en termes de devoir, l'amour ayant pour lui tres peu a voir avec un elan du coeur. II n'est done pas surprenant de decouvrir qu'il considere que les marques de tendresse nuisent a  80 l'education de l'enfant. Elles sont a eviter en particulier parce que si l'enfant ne craint pas ses parents, i l ne les aimera pas. Or, certains parents commettent 1'erreur de trop aimer leurs enfants, ce qui mene fatalement a 1'indifference de la part de l'enfant: Ce que je dis vous etonne: i l vous semble que ce resultat soit contraire a la raison, et que d'un exces d'amour ne puisse naitre 1'indifference. Ainsi pensent quelques meres; je vais combattre leur erreur, que je deplore pour leurs enfants plus encore que pour elles. Dans quelques families, par un exces de bonte, Ton intervertit les rapports qu'a etablis la nature. A u lieu de garder leur position au centre de la famille et de maintenir leur enfant a la distance convenable, c'est lui que les parents placent au centre. L'enfant est tout, on obeit a ses moindres desirs. On s'abuse sur les motifs de cette faiblesse insensee. On veut se persuader que ce serait compromettre sa sante que de s'opposer a ses caprices; et sous pretexte de conserver sa vie, on n'epargne rien de ce qui doit la rendre malheureuse un jour. (De l'amour filial, pp. 25-26) II ne faut pas ceder aux caprices de l'enfant; i l faut etre dur avec lui pour son bien, pour lui eviter des douleurs et des deceptions qui viendront necessairement plus tard dans la vie . Paradoxalement, seule la severite sera la vraie marque de tendresse; c'est, du 24  moins, ce que Barrau veut faire croire aux enfants: Ce que vous prenez pour de la rigueur, c'est de l'affection: cette severite, c'est encore de l'amour. J'irai plus loin, mes chers enfants... Oui, j'oserai le dire: Quand on n'est pas severe envers vous, c'est qu'on ne vous aime pas encore autant qu'on doit vous aimer. (De l'amour filial, pp. 32-33) Barrau developpe ce principe pedagogique dans Des devoirs des enfants. Je me permets de citer longuement le texte pour bien montrer la rhetorique de l'auteur: Les parents sont souvent obliges de punir leur enfant: quand ils agissent ainsi, c'est toujours pour son bien et par un effet de la tendresse dont ils sont animes pour lui. S'ils n'employaient pas, pour le corriger de ses defauts, tous les  A comparer avec: «Savez-vous quel est le plus sur moyen de rendre votre enfant miserable? C'est de l'accoutumer a tout obtenir; car ses desirs croissant incessament par la facilite de les satisfaire, tot ou tard l'impuissance vous forcera malgre vous d'en venir au refus, et ce refus inaccoutume lui donnera plus de tourment que la privation meme de ce qu'il desire.» (Emile, p. 314).  81 moyens qui sont en leur pouvoir, ce serait une preuve qu'ils ne l'aiment pas comme ils doivent 1'aimer. L'enfant que ses parents punissent ne doit done pas chercher a se soustraire a la punition; i l ne doit pas non plus concevoir, a cause de cela, de 1'irritation contre ses parents, ou des doutes sur leur tendresse; mais i l doit voir dans la punition une nouvelle preuve de leur amour, et la recevoir avec resignation et une ferme resolution de ne plus la meriter. L'enfant doit etre afflige de la punition, mais non pas a cause de lui-meme et de la peine qu'il souffre; i l doit en etre afflige, a cause du mecontentement qu'il a donne a ses parents et de la douleur qu'ils eprouvent toutes les fois qu'ils se trouvent dans la necessite de le punir. II doit faire tous les efforts pour leur epargner cette douleur; et lorsque malheureusement i l n'y a pas reussi, et que pour son bien ils se sont impose la penible tache de le punir, i l doit leur en savoir gre et les en remercier comme d'un nouveau bienfait. (Des devoirs, pp. 26-27) L'enfant ne doit done pas juger ses parents et leurs actions: toutes les punitions sont bonnes, car les parents ne sauraient avoir tort. Mais l'enfant saura-t-il faire la difference entre un parent severe et n'importe quelle autre forme d'autorite abusive, voire brutale? Ne serait-ce la que d'autres formes de tendresse? d'autres preuves d'amour? Et l'enfant, selon la logique de Barrau, ne devra-t-il pas rechercher des bourreaux et les remercier de leurs «bienfaits»? Cette pedagogie a une utilite politique manifeste. En effet, pour faciliter la docilite de l'enfant, le discours pedagogique sous la monarchic de Juillet exploite un certain nombre de strategies qui consistent a reprimer la vie affective de l'enfant, en particulier les «exces de passion* telle la colere; a desensibiliser l'enfant a la durete (presentee comme la seule vraie tendresse); et enfin a enlever a l'enfant sa volonte en lui imposant un reflexe de soumission a ses parents. Bref, l'enfant docile ne doit ni penser ni sentir: i l ne doit que se soumettre. L a pedagogie noire Des textes etudies dans cette section se degagent les memes principes pedagogiques que nous avons vus chez Rousseau. Certains principes, seulement esquisses  82 par ce dernier, ont ete approfondis, tels celui de la dette des enfants envers leurs parents. Barrau insiste aussi sur la repression de la pensee critique. Millet-Robinet et Barrau soulignent tous les deux 1'importance de l'autorite des parents sur l'enfant en toutes circonstances, faisant des parents les maitres absolus de l'enfant. Bien que Barrau prefere clairement que l'enfant substitue la volonte de ses parents a la sienne, i l laisse entendre qu'une apparence de soumission est toutefois preferable a une remise en question directe de leur autorite; i l souligne qu'il est plus important de preserver l'idee de l'infaillibilite des parents que de corriger une injustice. Ce nouveau principe prone par Barrau, qui veut que les apparences comptent plus que la realite, serait alors correlatif a celui de la protection des parents. Ce qui est peut-etre moins developpe que chez Rousseau, dans les textes de Barrau et de Millet-Robinet, ce sont les techniques de l'oppression du vivant (Lebendig); bien que l'approche de ces deux auteurs mette en oeuvre des techniques d'intimidation et de moquerie, et temoigne d'une assez grande mefiance a l'egard de l'enfant, on ne retrouve pas dans leurs textes les pieges et les ruses compliques de Rousseau, ni les memes humiliations. (Dans le cas de Barrau, cela s'explique aisement par le fait qu'a la difference d'Emile, l'enfant est le narrataire, et qu'evidemment on n'exposerait pas a un enfant les pieges qu'on veut lui tendre.) Dans une certaine mesure, les textes de Barrau completent Emile en rendant accessible a l'esprit d'un enfant le meme discours pedagogique que Rousseau adressait a un lectorat adulte. Ainsi peu de digressions philosophiques, mais une forte concentration sur l'enfant et ses devoirs, exprimes en termes concrets. Enfin, tandis que Rousseau et Millet-Robinet montrent aux parents comment controler leurs enfants, Barrau, lui,  83 montre aux enfants comment plaire a leurs parents. L'intention est la meme, quoique les chemins empruntes soient differents.  * * * II y a un certain parallele a faire entre la situation de l'enfant eleve selon les principes de la pedagogie noire, et celle du peuple sous le regime autoritaire et conservateur de la monarchic de Juillet. II n'est pas sans interet de rappeler que LouisPhilippe lui-meme a ete eleve par Mme de Genlis selon les principes de Rousseau . 25  Francois Guizot, pour sa part, une des principales figures du regne , et avec qui le roi 26  etait en parfaite communion d'idees, concevait 1'autorite «comme une force independante, ayant en soi sa raison d'etre, et vivant d'une vie separee» . Aussi Guizot 27  recompensera-t-il ces pedagogues, comme Barrau, qui refleteront sa conception du maitre et son conservatisme. E n 1840 l'ouvrage de Barrau a remporte le prix de l'Academie des sciences morales et politiques. L'Academie demandait quels changements il fallait apporter a l'education morale ; mais, comme en temoigne le rapport de 28  Mme de Genlis se vantait d'avoir fait du futur roi, entre autres choses, un garcon capable de dominer la douleur physique: «I1 ne faut pas oublier l'insistance avec laquelle celle-ci a repete qu'en 1782 l'enfant qui lui avait ete confie etait une petite femmelette, une poule mouillee pleurnicharde et douillette; en 1786, virilise par son education geniale, il etait devenu un jeune spartiate [sic] que la brulure du metal incandescent laissait aussi impavide que la morsure du renard devorant!» (Guy Antonetti, Louis-Philippe [Paris, Fayard, 1994], p. 115). De la methode de Mme de Genlis, le Grand Dictionnaire universel souligne les «habitudes de sobriete et de rudesse, comme d'endurer le froid et le chaud, la soif et la faim», et constate pertinemment que cette methode ne rend «les princes [...] que plus redoutables pour les peuples» (Vol. 10, p. 717). Z J  Premier ministre a partir de 1840, Guizot devenait le veritable chef du gouvernement. Son intransigeance, notamment son opposition a la campagne reformiste des Banquets, a entraine la fin du regime. 2 6  Grand Dictionnaire  universel, Vol. 8, p. 1640.  La question etait la suivante: «Quels perfectionnements pourrait recevoir l'institution des Ecoles normales primaires, considerees dans leurs rapports avec l'education morale de la jeunesse?».  84 Theodore Jouffroy , ce seront le conservatisme des idees et le respect de l'autorite qui 29  seront apprecies par l'Academie: II [Barrau] accepte la charte, la loi, la societe, et dans la societe, la position du gouvernement, la situation du clerge, les sentiments de la population, comme ils sont. [...] Ce que cette reforme a de bon, c'est qu'elle tient compte de tout ce qu'il est impossible de changer. 30  En realite, l'autorite et la legitimite du pouvoir etaient fortement contestees a l'epoque. De nombreuses emeutes ont eu lieu sous le regne de Louis-Philippe. Notons, entre autres agitations politiques, l'insurrection republicaine de 1832 a l'occasion des obseques du general Lamarque; l'insurrection vendeenne et legitimiste de la duchesse de Berry la meme annee; et non moins de sept attentats, dont celui de Fieschi en 1835 qui a fait 19 morts. Le progres economique et la revolution industrielle ont beaucoup contribue a une remise en question des valeurs traditionnelles que Guizot cherchait a faire accepter par le peuple . Mais, en fin de compte, 1'attitude conservatrice de Guizot en la matiere 31  ne presente rien d'extraordinaire, si l'on considere, par exemple, ce que dit Emile Durkheim sur le role de l'education dans la societe: L'homme que l'education doit realiser en nous, ce n'est pas l'homme tel que la nature l'a fait, mais tel que la societe veut qu'il soit; et elle le veut tel que le reclame son economie interieure. Ce qui le prouve, c'est la maniere dont notre conception de 1'homme a varie suivant les societes. [...] Bien loin que l'education ait pour objet unique ou principal l'individu et ses interets, elle est avant tout le  z y  Membre de la Chambre des deputes et du Conseil royal de l'instruction publique.  30  Theodore-Henri Barrau, De l'education morale de la jeunesse a I'aide des ecoles normal primaires (Paris, Hachette, 1840), pp. iv-vi. Barrau proposera, entre autres choses, une collaboration avec le clerge, a qui on demandera de former les instituteurs destines a l'education dans les ecoles primaires. En cela, l'auteur est tout a fait en accord avec les idees politiques et pedagogiques de Guizot. 31  «Guizot believed that only far in the future would education be politically relevant to the masses, but he believed that in the short term education, by being based on religion and morality, would teach the children of the poor to accept the foundations on which society was built.» (H.A.C. Collingham, The July Monarchy [London and New York, Longman, 1988], p. 309).  85 moyen par lequel la societe renouvelle perpetuellement les conditions de sa propre existence. (Education et Sociologie, pp. 100-01) 32  Meme son de cloche chez Erik Erikson, qui fait remarquer dans Childhood and Society que toutes les cultures et les societes du monde, a travers des methodes d'education qui leur sont propres, forment les enfants en fonction des besoins de la collectivite et des roles que ses enfants, parvenus a l'age adulte, auront a remplir pour la survie de celle-ci. [...] there seems to be an intrinsic wisdom, or at any rate an unconscious planfulness, in the seemingly arbitrary varieties of cultural conditioning [...] What then, is "good for the child" [...] depends on what he is supposed to become, and where. 33  Alors, quel est done cet individu que la monarchic de Juillet veut creer, a travers 1'instruction primaire? Comme nous l'avons vu dans les textes de Barrau, le systeme pedagogique de Guizot vise essentiellement a creer des etres dociles et respectueux de 1'autorite etablie; des personnes resignees et soumises a 1'autorite parentale, qui accepteront leur place dans la societe, et feront preuve d'une foi aveugle en leurs superieurs . Cette education contribue done a assurer le statu quo et la permanence de 34  35  Rousseau aussi jugeait que «tout tenoit radicalement a la politique, et que, de quelque facon qu'on s'y prit, aucun peuple ne seroit jamais que ce que la nature de son gouvernement le feroit etre.» (Les Confessions, p. 404.). i L  •5-3  Erik H. Erikson,  Childhood and Society (Middlesex, Penguin Books, 1965 [1950]), p. 67.  Dans sa lettre aux instituteurs en 1833, Guizot esquisse cette conception du «bon citoyen»: «[...] chaque famille vous demande de lui rendre un honnete homme et le pays un bon citoyen [...] La foi dans la Providence, la saintete du devoir, la soumission a l'autorite paternelle, le respect du aux lois, au prince, aux droits de tous, tels sont les sentiments qu'il s'attachera a developper.» {Deux ministres pedagogues: 3 4  M. Guizo et M. Ferry; lettres adressees aux instituteurs par le ministre de VInstruction publique e une introduction de Felix Pecaut [Paris, Delagrave, 1887], p. 21). Voir aussi Maurice Gontard, Les Ecoles primaires de la France bourgeoise (1833-1875) (Toulouse, Centre regional de documentation pedagogique, 1964), pp. 4-5.  Anderson souligne qu'il s'agissait d'une education jugee adequate pour les pauvres par la classe bourgeoise (op. cit., p. 34). Nous verrons dans le prochain chapitre que ce n'est pas seulement au peuple qu'on voudra inculquer ces principes.  86 la classe dirigeante: Le jeune homme, eleve dans la crainte de ses parents, respectera ce qu'ils respectent. Comme ils sont amis de l'ordre, i l ne s'en declarera point l'ennemi: comme dans son enfance i l a revere la sainte autorite d'un pere, plus tard i l reverera l'autorite non moins sacree des lois; dans les chefs de l'etat, i l honorera les peres de la patrie. (De l'amour filial, p. 148) De sorte que le pouvoir («capillaire» selon la terminologie de Foucault) exerce sur l'enfant par le pedagogue, le maitre et les parents s'avere etre un pouvoir des plus utiles politiquement.  87 CHAPITRE III La pedagogie noire sous le Second Empire Dans ce chapitre, je vais analyser principalement quatre textes: De l'education dans la famille et au college (1852), de Theodore-Henri Barrau; L'Amie des enfants (1859), d'Elisabeth-Charlotte-Pauline Guizot ; L'Education de la premiere enfance ou la 1  femme appelee a la regeneration sociale par le progres (1862), d'Alexandre-Henri Nadault de Buffon; et Monfilsou le nouvel Emile (1862) d'Alexandre Weill. 2  Barrau continue d'etre un precieux indicateur de la pensee de l'epoque, car c'est un des pedagogues dont les idees sont les plus liees au climat politique de l'epoque. De l'education dans la famille et au college, ecrit au debut du Second Empire, se penche justement sur les evenements qui viennent de bouleverser la societe francaise. Pour ces raisons, les textes de Barrau continueront de servir de points de repere politicohistoriques. L'Amie des enfants est un recueil d'historiettes moralisantes publie plus de trente ans apres la mort de Mme Guizot. Ce recueil contient aussi des poemes d'Elise Moreau et trois contes ecrits par Eliza Guizot, la niece de Mme Guizot et la deuxieme femme de Frangois Guizot . Ce ne sont pas les contes eux-memes que je vais analyser, mais les 3  «moralites poetiques», c'est-a-dire les vers d'Elise Moreau qui sont places en tete de  Mme Guizot s'est distinguee par ses nombreux ouvrages. Critique, polemiste et moraliste, elle a collabore au Publiciste. Elle a ecrit aussi des romans, des livres d'education et des contes pour enfants. 1  2 Publie exactement un siecle apres Emile de Rousseau. Elle a epouse Francois Guizot selon le desir exprime par sa tante.  88 chaque conte et qui, selon l'editeur , sont censes en resumer le sens moral. Je distingue 4  les poemes d'Elise Moreau des contes de Mme Guizot dans la mesure ou les poemes ne sont pas fideles au texte original: ils imposent des moralites aux contes plus qu'ils n'en extraient. Alexandre-Henri Nadault de Buffon, arriere-petit-neveu du celebre naturaliste Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, est l'auteur du troisieme texte que je vais analyser dans ce chapitre. L 'Education de la premiere enfance ou lafemme appelee a la regeneration sociale par le progres  a ete publie pour la premiere fois en 1862 et a eu  une troisieme edition en 1872, dans laquelle Nadault de Buffon vante le caractere prophetique de son texte de 1862. Selon lui, la catastrophe de 1870 a confirme le besoin urgent d'une reforme pedagogique . Ainsi tandis que le texte de Barrau, sensible au 5  4  Dans l'avertissement, l'editeur explique: «Nous avons reuni en un seul volume grand in-8 tous les  Contes publies originairement en cinq volumes in-12. Quel titre convient mieux a ce recueil que celui de VAmie des enfants? Personne n'a jamais mieux merite ce nom que madame Guizot, car personne n'a jamais porte,  dans ses travaux pour les enfants, un sentiment plus vrai, plus serieux et plus tendre. «Nous avons ajoute, aux Contes de madame Guizot, trois contes deja publies a la suite des siens, et qui ont ete ecrits par sa niece, madame Eliza Guizot, heritiere de ses vertus comme de son nom. «Enfin pour donner a ce recueil un attrait et une utilite de plus, nous avons place, en tete de chacun des Contes de madame Guizot, un court resume en vers du sens moral de ces petits ouvrages. Ces moralites poetiques ont ete ecrites par mademoiselle Elise Moreau, si justement distinguee parmi nos poetes contemporains, et a qui la lecture des Contes de madame Guizot a inspire un vif sentiment d'admiration et de sympathie qu'elle a pris plaisir a en exprimer l'idee principale dans quelques vers simples et propres a la graver dans la memoire des jeunes lecteurs. M. Guizot, qui a protege, comme ministre de l'instruction publique, les premiers essais de mademoiselle Elise Moreau, a agree son interessant travail, et nous a autorise a placer ces petites pieces de vers en tete des Contes de Mme Guizot.» (L'Amie des enfants, petit cours de morale en contenant tous les contes moraux a I'usage de l'enfance et de la jeunesse, nouvelle edition moralites en vers par Mile Elise Moreau [Paris, Didier et Cie, 1859]). «Lorsque parut en 1862, la premiere edition de ce livre, il y avait longtemps que nous souffrions d'un mal dont il etait aise de constater les ravages, mais dont on n'etait pas d'accord pour preciser 1'origine et la nature. «On sentait qu'il fallait un prompt remede. Chacun le cherchait dans des voies diverses; les uns faisaient le proces a la societe, les autres au gouvernement; et tandis que les premiers denoncaient la corruption croissante des moeurs, les seconds demandaient une reforme radicale dans I'enseignement publique. [...] «C'est parce que, depuis plus d'un siecle en France, l'education maternelle a flechi que nous ne nous sommes pas toujours trouves dans les circonstances critiques a la hauteur de tous nos devoirs.* (AlexandreHenri Nadault de Buffon, L'Education de la premiere enfance; moyen de regeneration 5  sociale [Par  89 passe recent, nous relie au regime precedent, celui de Nadault de Buffon anticipe sur le discours pedagogique du debut de la Troisieme Republique. Enfin, je vais interroger un texte de l'ecrivain excentrique et fecond, Alexandre Weill. Collaborateur de plusieurs journaux, dont le Journal des ecoles, Weill a publie des articles philosophiques, linguistiques et theologiques fort remarques . Romancier, 6  philosophe, poete et conteur, i l a fait connaitre le judai'sme sous ses formes les plus diversifiees, et a influence, en particulier, la pensee religieuse de Victor Hugo et de Gerard de Nerval . Mon fils ou le nouvel Emile meriterait une etude plus poussee — 7  surtout dans ses rapports avec VEmile de Rousseau — mais, pour les besoins de la presente etude, je vais concentrer mon analyse sur quelques passages seulement.  Entre 1848 et 1852, la France a traverse une des plus grandes crises politiques de son histoire. L a Deuxieme Republique, proclamee en 1848, a la suite de la revolution de fevrier et 1'abdication de Louis-Philippe, ceda elle-meme seulement quatre ans plus tard, au Second Empire a la suite du coup d'etat de Louis-Napoleon Bonaparte. Epoque de 8  contradictions et de paradoxes politiques, elle trouve peut-etre son incarnation la plus parfaite en la personne de son principal acteur, Louis-Napoleon (Napoleon III, Empereur des Francais de 1852-1870). Ce personnage si celebre pour ses machinations cyniques,  maison Perisse freres, Librairie catholique et classique, 1872], pp. vii-viii). 6  Grand Dictionnaire universel, Vol. 15, p. 1299.  Georges Grente (Cardinal) dir., Vol. 2, p. 533. 7  8  2 decembre 1852.  Dictionnaire des lettresfrangaises (Paris, Artheme Fayard, 1972),  90 s'est presente comme le bienfaiteur de toutes les classes de la nation, mais i l n'a reussi, a la fin, qu'a les soulever toutes contre lui . 9  En education, la loi Falloux de 1850 a ramene l'enseignement primaire sous 1'influence de l'Eglise — du moins pendant les annees 50 . L'enseignement catholique a 10  connu une expansion importante a cette epoque grace a l'appui des classes etablies, qui voyaient en la religion l'ennemi du socialisme et l'ami de la propriete et de l'ordre . On 11  croyait assurer l'ordre par une instruction primaire fondee sur les principes d'obeissance et de respect. Selon l'abbe Felix Dupanloup , un des principaux artisans de la loi 12  Falloux, le role central de l'education etait d'inculquer les principes de respect et d'obeissance aveugle envers l'autorite, principes sur lesquels reposait la societe. Comme le souligne Robert Anderson: The same principle of authority applied to the relations between child and parent, between pupil and master, between worker and employer, and between the lower classes generally and their betters. It was a congenial idea in the 1850s, and Dupanloup had no hesitation in endorsing on behalf of the Church the words of Thiers [sic] : "Catholicism is the greatest and holiest school of respect that the world has ever seen." (p. 119) 13  Karl Marx offre une analyse tres riche de cet homme profondement paradoxal : «Cette tache contradictoire de l'homme explique les contradictions de son gouvernement, ses tatonnements confus s'efforcant tantot de gagner, tantot d'humilier telle ou telle classe, etfinissantpar les soulever toutes'en meme temps contre lui.» {Le 18 brumaire de Louis-Napoleon [Paris, Editions Sociales, 1969 (1852)], p. 136) 1 0  Voir pages 33 et 34 de cette etude.  1 1  Voir Robert Anderson, op. cit., p. 116.  12  Plus tard eveque d'Orleans.  13  C'est bien Guizot que Dupanloup cite: «[...] un grand orateur, un homme d'etat eminent, M Guizot, gemissant aussi sur les abaissements de l'autorite et du respect, donnait cependant a l'Eglise'catholique ce beau temoignage: "Le Catholicisme est la plus grande, la plus sainte ecole de respect qu'ait jamais vue le monde".» (Mgr Dupanloup, De l'education [Paris, Lecoffre et Devarenne, 1857], Vol. 2, p. 531). Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  91 Mais tandis que l'approche autoritaire en education sous Louis-Philippe puisait, en bonne partie, dans une morale laique concue par la bourgeoisie pour le peuple, Dupanloup desire la regeneration religieuse de la classe dirigeante, devenue selon lui, depuis la recente periode d'adversite, une classe faible, frivole et parasitaire . Comme outil de 14  controle social, l'approche autoritaire en education serait alors utilisee autant pour former ceux qui doivent «donner l'exemple» dans la societe que ceux qui doivent se resigner a une situation sociale inferieure. La repression de la spontaneite des enfants ne serait pas alors une approche pronee uniquement avec les classes pauvres, ni non plus, contrairement a ce que croyait Michelet, par exemple, forcement «le principe chretien»  15  en matiere d'education. E n effet, comme le remarque Phyllis Stock-Morton dans Moral Education for a Secular Society: the Development of «Morale Laique» in NineteenthCentury France,  «the strictly moral ends sought by the reformers differed little, if at all,  from those sought by the clergy» . Victor Cousin, dont la philosophic morale eclectique 16  a ete enseignee dans les ecoles secondaires de l'Etat sous la monarchic de Juillet, insiste sur la proximite des doctrines religieuses et laiques en education morale, et pretend que  Anderson ajoute, en parlant de Dupanloup: «France could only be great when she was Catholic [...] and could only recover from her recent tribulations by a religious regeneration. The lead in this must be taken by the upper classes. Disaster had come about because they had turned into a frivolous and parasitic class, and this was due to "the weakening of that strong and ancient education which the great European stocks once received".* (p. 118). 1 4  «Dans un livre sur l'education, on ne peut dire un mot sans marquer d'abord son point de depart, sans dire si la nature est bonne, done, a developper, - ou si la nature est mauvaise, done, a corriger, etouffer. Ceci est le principe chretien» (Jules Michelet, Nos Fils in Oeuvres completes, P. Viallaneix ed. [Paris, Flammarion, 1987 (1869)], Vol. 20, p. 371). Mais, le fait de dire «la nature est bonne» n'est pas une garantie que la pedagogie pronee ne sera pas oppressive. Rousseau en offre un excellent exemple dans Emile. 1 5  Phyllis Stock-Morton, Moral Education for a Secular Society: the Development of «Moral in Nineteenth-Century France (Albany, State University of New York Press, 1988), p. 4. 1 6  92 sa philosophic n'est pas incompatible avec la religion (Stock-Morton, p. 31) . De son 17  cote, Theodore Zeldin souligne ce qu'il appelle une interpenetration d'idees entre les differents partis . 18  Mais revenons brievement a Dupanloup, car si Anderson a raison de souligner que pour le prelat, l'education est essentiellement une oeuvre d'autorite et de respect (Dupanloup, De l'education, Vol. 1, p. 29, et passim), i l oublie de rappeler que Dupanloup a aussi beaucoup insiste sur 1'importance de respecter les droits de l'enfant. Dans le chapitre «De l'enfant et du respect qui est du a la liberte de son intelligence*, Dupanloup rend tres clair combien ce principe lui est cher: II y a plusieurs aspects tres-importants sous lesquels i l est necessaire de considerer particulierement l'Education de l'enfant et le respect qui est du a la liberte de sa nature. J'essaierai de montrer successivement combien la contrainte intellectuelle, la contrainte morale, et meme la contrainte physique sont funestes a l'Education. (Vol. 1, p. 236) [C'est l'auteur qui souligne.] Le cas de Dupanloup est pertinent, car i l permet de voir qu'une approche autoritaire en education ne repose pas forcement sur les principes de la pedagogie noire. E n effet, une methode pedagogique fondee sur le respect de l'autorite n'exclut pas le respect de l'enfant. E n s'elevant contre le non-respect de l'enfant, Dupanloup attaque justement les  Mona Ozouf souligne «1'identite profonde, pedagogique et morale, des deux ecoles»: «On voit mieux aujourd'hui le cote laic de l'ecole catholique [...] dont la pedagogie s'etait depuis longtemps vouee a l'utile [...]. On voit mieux aussi le cote religieux de l'ecole laique [...]. Cette "Ecole sans Dieu" etait vouee a la religion de la patrie et a sa propre sacralisation. Cette "Ecole sans morale" mettait la morale jusque dans les enonces arithmetiques. A quelques exceptions pres, les manuels des deux ecoles respiraient la meme bonne conscience franco-centriste, exaltaient les memes grands hommes, donnaient les memes conseils.» (L'Ecole, I'Eglise et la Republique 1871-1914 [Paris, Cana/Jean Offredo, 1982 (1963)], pp. 7-8). 1 1  Theodore Zeldin, France 1848-1945 (Oxford, Clarendon Press, 1973, 77): «Dupanloup was not ashamed to quote Rousseau, though more frequently he quoted Fenelon [...]. Republican writers in their turn, like [Paul] Janet, were not averse to quoting from Dupanloup. There was a lot of interpenetration of ideas between the parties.* (Vol. 1, p. 322); «Lay psychologists and educationists for long took a view of children which was not all that different from [...] opinions based on an acceptance of original sin.» (Vol. 1, p. 323). 1 8  93 fondements de la pedagogie noire. Avant d'aborder le discours de la pedagogie noire dans des textes ecrits pendant le Second Empire, j'aimerais etudier brievement des questionnements importants de cette approche dans quelques textes pedagogiques. La pedagogie noire mise en question La pensee pedagogique au XIXe siecle, comme je l'ai deja dit, n'est jamais unie, et sera en perpetuelle mutation. II arrivera aussi qu'un meme auteur prone une nouvelle pedagogie qui va a l'encontre d'une approche pronee anterieurement. Ce sera le cas notamment de Barrau. Les temps ont change au debut du Second Empire; tandis que sous Louis-Philippe le discours pedagogique paraissait inebranlable, maintenant l'empire de la pedagogie noire a subi quelques incursions d'une nouvelle ideologic: En fait d'education, i l faut s'occuper des peres plus que des enfants, et de 1'amelioration de la societe plus que de celle des colleges. Car ce qui sauve l'education lorsqu'elle est en danger de se corrompre, et ce qui par elle peut sauver les peuples lorsqu'ils tendent a leur perte, c'est cet amour si saint, si passionne, quelquefois si heroique, que tous les peres, ou du moins presque tous, eprouvent pour leurs enfants. 19  Dans De I 'education dans la famille et au college, Barrau est passe de la culpabilite innee des enfants et de leurs devoirs sacres de reconnaissance et de respect envers leurs parents, a la responsabilite des parents envers leurs enfants. Maintenant, i l est important selon lui d'aimer les enfants comme i l faut, i l admet meme que certains peres manquent a la tache! C'est reconnaitre les imperfections de la societe, et ce sans en rendre l'enfant responsable: un changement radical. Barrau ira jusqu'a blamer les parents: Parler des obstacles que les defauts des enfants opposent a leur bonne education, c'est parler encore des torts et des erreurs des parents; car le naturel de l'enfant  Theodore-Henri Barrau, De l'education dans la famille et au college (Paris, Hachette, 1852), p. 2. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  94 peut se resumer en ces deux mots: sympathie et imitation, (p. 37) L'emploi du mot naturel est significatif ici. Barrau dit que le naturel de l'enfant est sympathie et imitation. C'est bien different de ce qu'il disait du caractere de l'enfant dans Des devoirs des enfants envers leurs parents. La, le vice etait impute justement au naturel de l'enfant. Pour illustrer les consequences funestes de la desobeissance, l'auteur racontait une petite histoire ou i l etait question d'un garcon qui «etait naturellement porte a la desobeissance. (p. 36)». D'ailleurs i l est significatif que les editions ulterieures ne conservent pas cette historiette. On en retrouve une version remaniee dans Livre de morale pratique  (1849) de Barrau avec le nouveau titre «Funestes effets des mauvaises  compagnies sur la jeunesse». En effet, maintenant ce n'est plus un penchant «naturel» de l'enfant qui le porte a la desobeissance, mais 1'absence du pere et les mauvaises compagnies . 20  II est important de souligner que dans De I 'education dans la famille et au college Barrau ne s'adresse plus aux enfants, mais a leurs maitres et aux peres de families. Notons aussi que dans cet ouvrage, l'auteur traite surtout de la «jeunesse d'efite», tandis que dans ses ouvrages precedents i l s'occupait de «la moralisation des classes laborieuses» (Avertissement, pp. v-vi). Faut-il chercher dans ces deux faits les raisons du changement dans le discours pedagogique de Barrau? Ou est-ce que F attitude nouvelle de Barrau ne s'explique pas plutot par le choc des bouleversements politiques que la France vient de subir? En effet, Barrau est profondement trouble; incertain de l'avenir de la patrie, i l cherche le moyen de sa preservation: 20  «Un enfant, nomme Jacquot, avait eu le malheur de perdre son pere. II avait alors environ quatorze ans. Si son pere eut vecu, il l'aurait empeche de frequenter la mauvaise compagnie; mais sa mere ne pouvait pas aussi bien le surveiller.» (Theodore-Henri Barrau, Livre de morale pratique [Paris, Hachette, 1849], p. 57).  95 [...] prenant l'inverse de la pensee de Leibniz, reformons le genre humain, et l'education sera reformee. Le genre humain!... je n'ai pas la pretention de travailler pour lui. Mes meditations ont un objet plus restreint. Cet objet, c'est la France, notre chere patrie; c'est notre epoque si inquiete et si douloureusement tourmentee. Je les ecris, ces meditations, le coeur anxieux, le front brulant, et fixant un regard inquiet sur nos chers enfants, qui croissent pour un avenir si incertain. (De l'education dans la famille et au college, p. 3) Quelles que soient les raisons, la pedagogie de Barrau sous le Second Empire sera marquee d'une nouvelle sensibilisation a l'etat de l'enfant. Par exemple, dans Du role de la famille dans l'education  Barrau parle des droits des enfants a etre faibles, a ne  pas subir de maltraitement, a ne pas etre force de trop travailler, a ne pas etre l'objet d'experiences pedagogiques. II juge severement l'exploitation des enfants a laquelle, selon lui, s'est livre Pestalozzi . II remet en question bon nombre des principes de la 21  pedagogie noire, et attaque, en particulier, quelques pratiques cheres a Rousseau, telles l'humiliation, le cabinet noir et la technique qui consiste a faire subir a l'enfant les consequences «naturelles» de ses fautes . Tandis qu'auparavant, pour assurer le respect 22  Theodore-Henri Barrau, Du role de la famille dans l'education, ou theorie de l'educatio et privee (Paris, Hachette, 1857), pp. 72-73. Ce livre a remporte le premier prix dans le concours ouvert sur ce 2 1  sujet par l'Academie des sciences morales et politiques. 22  «Les privations ne sauraient sans inconvenient etre poussees tres-loin; la reclusion solitaire n'est pas sans quelques dangers; et toute punition qui serait humiliante doit, a tout prix, etre evitee: car l'humiliation est un remede excessivement dangereux, qui peut faire plus de mal que de bien a celui a qui on l'inflige, et qui en meme temps cause une sorte de souffrance aux camarades qui en sont temoins. [...] Ecouterons-nous les ecrivains de nos jours, qui disent que pour un enfant la punition doit consister uniquement a subir les consequences naturelles de sa faute? Detestable doctrine! S'il doit etre puni c'est parce qu'il a manque a son devoir; les consequences que ce manquement peut entrainer ne sont ici que d'un interet secondaire. «Si un enfant abuse de sa force envers un plus faible, quelles seront les consequences naturelles de sa conduite? que les plus faibles fuiront sa compagnie?... C'est se moquer que de compter la-dessus; et c'est attiser en lui le feu des plus mauvaises passions que de se contenter d'une expiation semblable. II a casse le carreau de sa chambre. - Laissez-le s'enrhumer, disent nos auteurs. - 0 la belle philosophic! comme elle va bien a un pere, a un maitre!... S'il l'a casse sans malice, je ne vois pas a quel propos on le punirait: il n'y a meme pas la un motif suffisant pour lui adresser le plus leger reproche: il est juste qu'il le paye sur l'argent de ses plaisirs, voila tout» {De l'education dans la famille et au college, pp. 133-34). Dans Emile, Rousseau «I1 casse les fenetres de sa chambre: laissez le vent souffler sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes; car il vaut mieux qu'il soit enrhume que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodites qu'il vous cause, mais faites qu'il les sente le premier. A la fin vous faites racomoder les vitres, toujours sans rien dire: il les casse encore. Changez alors de methode; dites-lui sechement mais sans colere: les fenetres sont a moi; elles ont ete  96 des parents, Barrau vantait leur merite aux enfants, maintenant i l parle de la responsabilite des parents de meriter le respect de leurs enfants, autant par leurs paroles que par leurs actes. Sous le Second Empire, plusieurs pedagogues et moralistes critiquent le materialisme des parents et les accusent de donner un mauvais exemple a leurs enfants, en s'adonnant a une vie de bals et de fetes — ce qui donne l'impression que la vie ne consiste qu'a jouir de plaisirs mondains. Nadault de Buffon lance un appel aux meres dans L 'Education de la premiere enfance ou la femme appelee a la regeneration sociale par le progres:  O femmes, vous qui, en vous laissant corrompre par le luxe, avez si facilement abdique, reprenez votre empire [...]. Revenez au foyer domestique afin de lui redonner la vie; relevez l'esprit de famille inspirateur du respect social; rendez leur veritable sens aux lois de l'honneur, du devoir, du patriotisme; restituez a la morale et a la religion leur legitime empire; dressez par votre exemple, plus encore que par vos lecons, vos filles a la simplicity, a la modestie et a la pratique de la vertu; deposez dans le coeur de vos fils le germe des actions viriles, afin d'en faire, tout a la fois, des hommes, des citoyens et des soldats, — Voila, meres francaises, ce que la patrie attend de vous! 23  La mollesse des parents est blamee, mais en meme temps leur severite excessive Test aussi. Barrau considere que les peres fantasques sujets aux acces d'une humeur violente sont incapables d'elever leurs enfants et devraient les eloigner d'eux (p. 28). Et, Barrau etablit aussi — avant Freud — des liens directs entre certains defauts de l'enfance (qu'il appellera aussi «maladies» de l'enfance) et les rapports que les enfants ont avec leurs parents: un jeune homme brusque aura sans doute eu un pere sombre et violent; si un  mises la par mes soins, je veux les garantir; puis vous l'enfermerez a Fobscurite dans un lieu sans fenetre.» (p. 23  Alexandre-Henri Nadault de Buffon, L'Education de la premiere enfance ou la femme appele regeneration sociale par le progres (Paris, Librairie clasique de Perisse, 1862), p. xi. Je donnerai la pagination  entre parentheses dans le texte.  97 autre est malhonnete c'est parce qu'on le chatiait pour avoir ete sincere; un troisieme est timide? c'est qu'on se moquait de ses questions naives quand i l etait petit . 24  Psychologue de l'enfance avant la lettre, Barrau a consacre sa vie a la question de l'education des enfants. Sa reflexion aboutit ici a une remise en cause d'un bon nombre d'idees recues en education. Dans De l'education dans la famille et au college Barrau esquisse meme quelques-uns des effets nefastes des principes de la pedagogie noire. L'humiliation rend l'enfant timide, tue en lui la spontaneite, et lui fait reprimer ses emotions; la suppression de la verite rend l'enfant hypocrite; et l'injuste colere des parents rend l'enfant dur (ce que Barrau reconnait maintenant ne pas etre souhaitable). Son attitude envers l'enfance est genereuse, et i l critique la betise des parents qui ne goutent pas le charme des enfants: Les defauts naturels a l'enfance doivent a peine nous occuper; ce ne sont, a proprement parler, des defauts; ce sont des imperfections, que le progres de l'age fera disparaitre. Votre enfant est leger, inconsidere, etourdi; vous vous en plaignez, et vous avez tort: ce n'est pas a lui qu'appartiennent la legerete, l'inconsideration, l'etourderie; c'est a l'enfance. Peut-il se separer de son age? A en croire certains parents, la raison devrait pousser plus tot que la barbe, et un jeune garcon devrait savoir se maitriser aussi bien qu'un homme. Cette extreme vivacite, cette mobilite continuelle, dont on se plaint, sont inherentes a cet age; s'en facher, c'est se facher de ce que le ruisseau coule, sautille, babille. {De l'education dans la famille et au college, pp. 38-39) [C'est  «Remontons a l'origine, et nous reconnaitrons que, trop souvent, les defauts les plus graves de 1'homme ont leur cause dans son education meme. «Ce jeune homme, par exemple, quoique excellent au fond, est brusque et meme dur; on dirait volontiers de lui, comme de Brutus, qu'il a embrasse la vertu pour la faire hair... Est-ce surprenant? Son pere, sombre et violent a la fois, tenait continuellement sa famille dans la crainte: le morne silence qui regnait autour de lui n'etait interrompu que par les eclats de sa colere, souvent injustes. «Cet autre manque de franchise... Ne vous en etonnez pas: dans son enfance, on se faisait de ses aveux une arme contre lui, et on le chatiait pour avoir ete sincere. «Ce troisieme est atteint d'une timidite incurable... Pourrait-il en etre autrement? Dans son jeune age, on accueillait ses naives questions par des risees; il etait oblige de refouler tous ses sentiments en lui-meme; et ainsi s'est etabli entre sa pensee et ses organes une barriere qu'il ne peut plus rompre.» (De l'education dans la famille et au college, p. 38). z<t  98 l'auteur qui souligne.] En explorant les defauts des parents, Barrau temoigne d'une evolution dans les attitudes envers l'enfant. E n effet, l'aveugle soumission a toutes les formes d'autorite pronee sous la monarchie de Juillet est une regie de conduite qui n'est peut-etre pas aussi inebranlable apres les recents bouleversements politiques. Notons que si la societe fait preuve, au debut du Second Empire, d'une plus grande sensibilisation a l'egard de l'enfant, Barrau ~ nullement reformateur — n'en est pas un des pionniers, mais simplement un indicateur. C'est l'avis de Robert Anderson, qui juge que les livres de Barrau sont importants justement dans la mesure ou ils refletent 1'opinion du bourgeois moyen (op. cit., p. 121). C'est parce que Barrau n'a pas l'esprit revolutionnaire, n'est pas un Rabelais, un Montaigne, ou un Rousseau, que ses textes constituent une precieuse reference pour cette etude: i l off re I'image de la mentalite dominante (de l'ordre) en France a un moment donne en matiere pedagogique. Certains auteurs, sans pour autant remettre en question la construction de l'enfant que nous avons observee dans notre analyse, detournent contre les parents la meme rhetorique qui a servi a accabler les enfants. Dans Les Peres et les enfants au XLXeme siecle  (1869), Ernest Legouve joue l'avocat du diable avec la question du devoir: Certes, loin de moi la pensee de contester les droits du pere, et de nier tout ce que nous devons a ceux a qui nous devons la vie. Mais que ne doivent-ils pas eux-memes a ceux qui ont recu d'eux ce fatal present? Quelle plus terrible responsabilite vis-a-vis d'un etre que de lui avoir inflige le titre de creature humaine, que de 1'avoir condamne aux douleurs, aux passions, aux maladies, aux fautes, aux vices, aux crimes peut-etre, et enfin a la mort? Car, qu'est-ce que la vie, sinon une condamnation a mort? Et qu'est-ce que la mort meme, sinon, au dire de la religion, une eternite de peines peut-etre? Et vous vous croyez quitte envers ces etres a qui vous avez fait tant de mal, pour quelques soins donnes a leur enfance et quelques aliments assures a leur age  99 mur.  25  Si l'enfant doit tout a ses parents, i l s'ensuit, logiquement, que les parents, pour leur part, sont coupables d'avoir inflige negligemment la vie a leurs enfants. Des debats de ce genre ont lieu tout au long du siecle. Deja dans Lettres de famille sur l'education (1826), Mme Guizot a voulu combattre certaines pratiques en education, et s'est interrogee serieusement sur les consequences eventuelles du principe de la soumission aveugle des enfants: J'ai toujours pense [...] que le precepte absolu de l'obeissance implicite, auquel on a mis tant d'importance, avait ete etabli beaucoup plus pour 1'usage du maitre que pour l'avantage de 1'eleve. Je ne concois guere qu'un homme de vingt-cinq ans put attirer grand profit de 1'habitude qui lui aurait ete donnee dans son enfance d'obeir toujours sans reflexion comme sans exception, et cette maxime tant repetee, que l'obeissance est la vertu des enfans, en la prenant a la lettre, leur interdirait pour le temps de l'enfance toutes les vertus dont ils doivent se trouver pourvus en arrivant a l'age d'homme; car nos vertus doivent etre a nous, le fruit de notre volonte, non de notre soumission a celle d'autrui; et se charger de vouloir toujours pour un enfant, n'est pas le moyen de le former a l'exercice de la volonte. [...] Se soumettre a une volonte privee de droits, ce n'est pas lui obeir, c'est la subir, et la soumission sans motif moral est aussi contraire a la nature de l'obeissance, que le commandement sans justice a la nature de T autorite. [C'est l'auteur qui souligne.] 26  Comme en atteste Sainte-Beuve, Mme Guizot etait une des figures litteraires les mieux connues et les mieux appreciees dans le domaine pedagogique . Mais elle aura ete 27  impuissante a empecher des idees contraires aux siennes d'etre perpetuees. Pour Barrau, par exemple, en depit des mises en garde de Mme Guizot - et sans compter ses propres  25  Ernest Legouve, Les Peres et les enfants au XTXeme siecle (enfance et adolescence) (Paris, Hetzel, 1869), p. 15. 2 6  Mme Guizot, Education domestique ou lettres de famille sur l'education, pp. 29-33.  Sainte-Beuve avait la plus grande estime pour Mme Guizot. II mettait son livre, Lettres de Famille, au-dessus d'Emilel Voir Charles Augustin Sainte-Beuve, Oeuvres (Paris, Gallimard, «Bibliotheque de la Pleiade», 1951), Vol. 2, pp. 1202-03). 2 7  100 revirements sur d'autres points — le principe de l'autorite absolue des parents demeure incontestable. Et ses termes n'ont jamais ete plus forts que dans De l'education dans la famille et au college,  surtout qu'il sent l'approche autoritaire de plus en plus remise en  question au profit de pedagogies differentes. II rejette les arguments de Mme Guizot, confiant que l'enfant soumis sera plus tard un citoyen modele: L'autorite, dis-je: c'est par elle seule que m'emparant de l'ame de mon enfant, ecartant d'elle les mauvaises influences, la soumettant aux bonnes, je pourrai la penetrer de ces sentiments genereux qui, par une suite d'actes repetes, se transformeront en habitudes invincibles. Ainsi, sous mon action et par le progres de l'age, se formera le caractere que j ' a i depeint plus haut; l'enfant docile s'epanouira insensiblement en un genereux jeune homme. Quand cette transformation s'est effectuee, 1'empire de ma raison sur lui finit; celui de sa propre raison commence. L'education est faite. La loi de l'education, ainsi posee, est parfaitement claire a mes yeux, et elle m'indique mon devoir; je le remplirai. J'exercerai si bien mon empire sur mon fils, qu'il ne pourra agir et vouloir que d'apres moi qui, jusqu'a ce que sa raison soit tout a fait formee, agirai et voudrai en lui . [...] Une autre doctrine, je le sais, est generalement repandue. Elle n'admet l'autorite du pere, l'obeissance du fils, qu'en seconde ligne, si meme elle les admet; et elle ne leur permet de jouer qu'un role auxiliaire. C'est par le sentiment, disent les uns, c'est par le raisonnement, disent les autres, qu'il faut conduire la jeunesse. M o i aussi, je reconnais 1'importance de ces deux grands moyens d'education: moi aussi j ' y aurai recours, mais pour qu'ils viennent en aide a l'autorite, et non pour qu'ils usurpent sa place, (pp. 77-78) 28  Le principe de la soumission de l'enfant demeure chez Barrau. II reconnait la valeur d'autres approches, mais i l concoit comme une responsabilite sacree d'aneantir toute volonte chez l'enfant et de «s'emparer de son ame». On sent que Barrau veut proteger l'enfant; seulement i l tient pour acquis que l'enfant qui n'aurait jamais appris a se servir de son intelligence pourra du jour au lendemain devenir un homme fait, capable de  A comparer avec: «Sans doute il ne doit faire que ce qu'il veut; mais il ne doit vouloir que ce que vous voulez qu'il fasse.» {Emile, pp. 362-63).  101 prendre ses propres decisions et agir selon sa propre intelligence. Barrau decrit plutot un automate («par une suite d'actes repetes, se transformeront en habitudes invincibles»), dont fame dependrait entierement des soins du parent ou du maitre. L'ame de l'enfant ne sera que celle qu'on lui donne. L ' importance de la docilite Dans cette partie nous verrons certaines strategies employees pour assurer la docilite de l'enfant dans des textes pedagogiques ecrits pendant le Second Empire: la suppression de la volonte, la repression des emotions ainsi que la desensibilisation du corps. Selon Barrau, les parents ont l'obligation d'enlever a l'enfant sa volonte, car choisir pour lui c'est veiller a son bien et le proteger des mauvaises influences. Barrau concoit l'autorite repressive comme une sorte de correctif necessaire a l'education donnee par la societe du Second Empire, qu'il juge dechue: Son ame me dit-on, se formera toute seule par le developpement spontane de ses facultes. Oui, s'il etait ne, s'il etait eleve dans le sejour des anges, et non dans un monde ou sans cesse le mal et le bien se combattent, ou ce qui charme les sens souille trop souvent la pensee, et ou cete souillure, contractee dans un age tendre, est presque toujours ineffacable.... Cette autorite toujours vigilante, je n'ai pas le droit de ne pas l'exercer: cette complete obeissance, je n'ai pas le droit de ne pas l'exiger. Si je manque a ce devoir, que ce soit ou par systeme ou par faiblesse, peu importe, je ne n'expose pas moins a etre ou homicide de sa vertu ou homicide de sa vie. (De l'education dans la famille et au college, pp. 79-80) Barrau insiste sur l'importance que cette complete obeissance soit acquise tres tot, et ce avec des termes qui rappellent Rousseau : 29  Pliez done votre enfant a l'obeissance; pliez-l'y si completement que vous obeir lui semble une des conditions de son existence, aussi essentielles que de  Voir  Emile, p. 260.  102 respirer; pliez-l'y de si bonne heure que le moment ou i l a commence d'etre entierement docile n'ait laisse aucune trace dans sa memoire et se confonde dans une meme nuit avec les souvenirs indistincts de son eveil a la vie. (De l'education dans la famille et au college, p.  81)  Les termes de Barrau ne laissent aucun doute: l'enfant, qui ne doit pas avoir de volonte, ne doit meme pas avoir un souvenir d'une epoque ou i l en avait encore une. Dans C'est pour ton bien, Alice Miller attire 1'attention sur ce principe de la pedagogie noire qui demande qu'on enleve le plus tot possible a l'enfant sa volonte, de maniere a ce qu'il ne s'apercoive de rien (p. 77). Le meme principe est prone par Alexandre Weill, qui insiste qu'il faut «prouver» a l'enfant certaines choses «avant que l'enfant ait une volonte a lui» . II ajoute: «De meme que Dieu a cree l'homme corps et ame, avant l'eclosion de la 30  raison humaine, de meme la vraie vertu doit s'inculquer a l'enfant avant sa capacite de juger.» (Mon fils ou le nouvel Emile, p. 107). Ce qu'on cree, alors, c'est une personne dont l'identite sera indissociable d'une volonte externe qui dicte ce qu'elle peut etre. II est difficile de voir, cependant, comment un enfant qui depend de forces externes pour sa vertu saura plus tard etre vertueux par lui-meme. L'intention de Weill est de former un homme qui ait sa propre volonte un jour. Mais la volonte dont il parle est essentiellement une volonte de renoncement et d'abnegation. Comme nous l'avons vu chez Rousseau, ici volonte n'est en aucun sens synonyme de desir, mais implique plutot une repression des desirs: La volonte ne consiste pas a dire: Je veux ceci ou cela, mais a se dire: Je desire cela, mais j ' y renonce pour le bien, ou parce que je dois obeir. Qu'un enfant sache qu'il doit obeir a son pere, i l se soumettra a tout de bon coeur. (Mon fils, p. I l l )  Alexandre Weill,  Mon fils ou le nouvel Emile (Paris, Amyot, 1862), p. 107.  103 Le texte de Weill est important, car i l melange, en fait, deux sortes d'obeissances: d'une part i l y a 1'obeissance de l'enfant a une autorite exterieure, mais d'autre part i l y a l'obeissance de l'enfant a lui-meme. En retour, ces deux sortes d'obeissances impliquent deux sortes de volontes: l'une de soumission et l'autre de renoncement. Dans le chapitre suivant, nous verrons comment les moralistes de la Troisieme Republique ont repousse la premiere pour insister sur la conception rousseauiste de l'obeissance a soi comme seule vraie volonte et vraie liberte . Weill maintient l'importance du principe de l'autorite 31  paternelle, mais en s'inspirant egalement du modele rousseauiste, i l annonce le discours pedagogique republicain . 32  Un autre moyen d'assurer la docilite de l'enfant, que nous avons deja vu chez Rousseau et Barrau, consiste a interdire les emotions et a endurcir le corps. Dans Aye Aye Aye ou le petit douillet,  Mme Guizot raconte l'histoire de Louis, un garcon qui se  plaint d'une dent qui branle, mais qui a la fin aura appris a ne pas exagerer ses douleurs. Entre autre choses, i l fera la connaissance d'un ancien combattant unijambiste, qui lui fera comprendre que bien des gens souffrent plus que lui. Sans qu'il soit jamais question de l'humilier, l'enfant apprendra une lecon de morale utile; l'homme a la jambe de bois en encourageant le petit Louis l'aidera meme a surmonter certaines frayeurs qui l'empechaient de jouer avec les autres enfants. Somme toute, l'experience est agreable et instructive pour l'enfant. En revanche le poeme de Moreau qui est cense en resumer la  Les notions de volonte, de vertu et de liberte doivent etre comprises dans les acceptions particulieres qui leur sont donnees ici. Essentiellement, pour etre libre il faut avoir la volonte de renoncer a ses desirs, ce qui s'appelle aussi etre vertueux.  elever.  Mon fils ou le nouvel Emile sera d'ailleurs reedite en 1876 et 1891 sous le titre Si j'avals unfils a  104 moralite est beaucoup plus severe. L'enfant craintif est un etre «insipide», «fleau pour la famille», qui devrait «rougir de honte». Le langage et le ton y sont completement differents: On ne saurait trouver d'etres plus insipides Que ces petits garcons toujours prets a pleurer, Et dont les fronts craintifs prennent des tons livides, Si la moindre douleur vient a les effleurer. Veritables fleaux pour toute leur famille, Leurs cris continuels la tiennent en emoi; Se blessent-ils la main, meme avec une aiguille, Leur coeur cesse de battre et se glace d'effroi. Ils redoutent les vents, le soleil et la pluie; Crainte de s'enrhumer, ils n'oseraient courir; Le bruit les fait trembler, le calme les ennuie; On dirait que sans cesse ils ont peur de mourir... Si quelques-uns de ceux qui vont lire ce conte Se sentaient entraines vers un pareil defaut, En voyant ses dangers qu'ils rougissent de honte, Et fassent mille efforts pour s'en guerir bientot. (t. 1, p. 1) Pour eviter d'incommoder sa famille, l'enfant doit s'endurcir a la douleur. Mais ce qui choque le plus dans les vers de Moreau c'est que l'enfant est ridiculise. On peut se demander d'ailleurs si Moreau pense vraiment a des enfants («Ils redoutent les vents, le soleil et la pluie»; «Crainte de s'enrhumer, ils n'oseraient courir»; «On dirait que sans cesse ils ont peur de mourir»), ou si elle ne decrit pas plutot les craintes de parents qui couvent trop leurs enfants. Rappelons que c'etait aux meres que Rousseau expliquait le besoin d'habituer l'enfant aux intemperies des saisons (Emile, p. 260). Par ailleurs, Moreau rejoint tout a fait la pensee de Rousseau («Souffrir est la premiere chose qu'il doit apprendre, et celle qu'il aura le plus grand besoin de savoir» [p. 300]) dans le poeme qu'elle a ecrit pour accompagner Le Voyage: II faut s'accoutumer a souffrir de bonne heure, Sur ce sol de l'exil qu'arrosent tant de pleurs.  105 La vie est une triste et fragile demeure Dont les jardins etroits renferment peu de fleurs. Pour y passer les jours que le ciel lui dispense, Sans plier accable par des maux trop pesants, L'enfant respectueux envers la Providence, En benit les decrets des ses plus jeunes ans. II supporte en Chretien, et d'une ame sereine Les revers departis a 1'existence humaine, Et garde pour l'instant d'un vrai, d'un grand malheur, Tout ce que Dieu lui mit de forces dans le coeur. (t. 2, p. 37) Dans le poeme precedent, l'enfant devait reprimer ses douleurs et endurcir son corps pour eviter d'incommoder sa famille; maintenant il doit le faire car c'est ce que Dieu attend des petits Chretiens. Ce serait manquer de respect envers «la Providence* que de se plaindfe de ses souffrances ici-bas. Enfin, le poeme veut faire comprendre a l'enfant que, de toute facon, i l vaut mieux s'endurcir le plus tot possible puisque les douleurs de la vie ne font que s'aggraver . Cette morale, encore une fois, n'est pas exprimee aussi 33  severement  dans le conte , quoiqu'une mere y plaisante sa fille sur ses petits maux: «Tu 34  Comme le dit Alexandre Weill, «les vrais hommes ont tous ete eleves dans l'etude, le travail et les privations materielles» (p. 107). II n'est pas surprenant de decouvrir que Francois Guizot a approuve l'ajout des poemes en question a l'ouvrage de sa femme, car en matiere pedagogique — et surtout en ce qui touchait a l'obeissance et a l'autorite — nous ne lui connaissons pas la moderation de sa defunte. Dans L'Amie des enfants l'editeur s'est approprie le nom et la reputation de Mme Guizot, mais les moralites en vers de Mile Moreau l'associent a une pedagogie qu'elle-meme n'aurait sans aucun doute jamais approuvee. Denise Escarpit a remarque un phenomene analogue avec l'oeuvre d'Arnaud Berquin, L'Ami des enfants (parallelisme etonnant avec le livre de Mme Guizot). Berquin, ecrivain de la fin du XVIIIeme siecle, a ete recupere par de nombreux editeurs au XlXeme, qui l'ont faconne a leur guise en affublant ses histoires de prdceptes moraux qui n'exprimaient pas la pensee de l'auteur: «Le contenu moral de L'Ami des enfants fut amenage pour faire passer des valeurs diverses. Un exemple frappant est l'edition en dix volumes de Masson et Yonnet en 1829: outre de tres belles illustrations, on y trouve une table des matieres inattendue. Elle s'appelle "table et moralites" et un "nota" joue le role d'introduction justificative dont il est savoureux de lire quelques extraits: "Apres avoir developpe, dans une action interessante ou animee par le sentiment, une foule de verites usuelles dont le premier age et l'adolescence peuvent retirer autant d'agrement que de profit, serait-il superflu, en les reduisant en maximes generates, de les representer sous la forme populaire de sentences et de proverbes? Outre qu'une telle methode indique aux jeunes esprits le moyen de depouiller tout ouvrage de son appareil litteraire pour y decouvrir le but moral, elle leur offre l'avantage d'appliquer a mille circonstances de la vie des reflexions religieuses et philosophiques, toujours salutaires pour s'y conduire sagement... Ces motifs ont decide le nouvel editeur... a extraire, de chacune des pieces qui la composent, la moralite qui en resulte.V Et Escarpit d'ajouter plus loin que «le detournement de l'oeuvre est clair. L'oeuvre litteraire est sacrifice pour en exprimer le ou un contenu 3 4  106 apprendras un jour qu'il y a des choses plus impossibles que de supporter le froid, et meme de remuer les doigts quand on a l'onglee.» (p. 39). Pour appuyer son argument, elle lui cite les paroles de Jules Cesar: «Tu sais bien que Cesar disait: "II est necessaire que je parte, et i l n'est pas necessaire que je vive."» (Ibid.). Cette attitude envers l'enfance etait assez repandue sous le Second Empire, et la comtesse de Segur (l'auteur pour enfants le plus lu au XIXe siecle) mettra en scene bon nombre d'enfants eleves severement. Dans Les Malheurs de Sophie (1858), c'est sa propre experience de petite fille qu'elle aurait decrite dans un passage qui rappelle etonnamment Rousseau: Elle aimait a etre bien mise et elle etait toujours mal habillee: une simple robe en percale blanche, decolletee et a manches courtes, hiver comme ete, des bas un peu gros et des souliers de peau noire. Jamais de chapeau ni des gants. Sa maman pensait qu'il etait bon de l'habituer au soleil, a la pluie, au vent, au froid. 35  Le traitement des enfants, et en particulier la frequence des punitions corporelles, dans les romans de la comtesse de Segur ont fait couler beaucoup d'encre. Mais quoiqu'elle preche une education severe et le respect de l'autorite, i l vaut la peine de souligner que dans sa famille ideale les adultes sont tout aussi devoues au bonheur de leurs enfants que les enfants le sont au leur. En effet, la comtesse n'hesitera pas a critiquer les mauvais parents qui, au lieu de s'occuper de l'education de leurs enfants, se livrent etourdiment  moral [...]. Toute la spontaneite et la fraicheur ont disparu et laissent la place a cette litterature fade et mievre [...] fabriquee par les editeurs du XlXeme siecle*. (Denise Escarpit, «Berquin, L'ami des enfants (1747-1791)» in L'Enfance et les ouvrages d'education [Nantes, Universite de Nantes, 1985], Vol. 2, XlXeme siecle, pp. 1819). 35  Comtesse de Segur [nee Sophie Rostopchine], Oeuvres, C. Beaussant ed. (Paris, Robert Laffont, «Bouquins», 1990), Vol. 1, p. 289. A comparer avec: «Endurcissez leurs corps aux intemperies des saisons, des climats, des elemens; a la faim, a la soif, a la fatigue [...].» {Emile, p. 260); «En general, on habille trop les enfans, et surtout durant le premier age. II faudroit plustot les endurcir au froid qu'au chaud [...].» (Emile, p. 374).  107 aux plaisirs de la vie mondaine . Son attitude envers les enfants s'oppose alors 36  nettement a la pedagogie noire. Isabelle Jan a bien remarque que la comtesse de Segur se distingue des autres auteurs pour enfants a cette epoque, lesquels presentaient en general une image idealisee des parents: One can gain quite a complete view of this idealism by leafing through the pages of the Magasin d'Education et de Recreation^ , published from 1864 to 1915 by Jules Hetzel and Jean Mace. It represents perfectly the state of mind of those responsible for education, and of the artists who took an interest in this particular means of expression. [...] There are no unworthy parents in the Magasin d'Education et de Recreation, no harsh blows or bad treatment; fewer parents still who are negligent or frivolous, as they are in Mme de Segur, or even fallen from their position, as it sometimes happens in Anglo-Saxon authors. 1  38  Sous le Second Empire, si les enfants doivent tacher de s'endurcir, les parents, eux, doivent se garder de les gater. Barrau expliquait aux enfants que la severite des parents est une marque d'affection: «Quand on n'est pas severe envers vous, c'est qu'on ne vous aime pas encore autant qu'on doit vous aimer.» (De l'amour filial, pp. 32-33). Weill, de son cote, dans un chapitre adresse «au lecteur», explique aux parents que la  " Voir par exemple Francois le bossu (1863). Notons que le titre initial de ce roman etait La Mauvaise Mere; l'auteur l'a change par la suite, jugeant ce titre immoral. La comtesse de Segur a ete un des premiers auteurs (sinon le premier) a aborder le sujet tabou de la mauvaise mere: «I1 faudra attendre le roman de Jules Renard, Poil de Carotte, et surtout celui d'Herve Bazin, Vipere au poing, pour retrouver ce sujet en litterature. En 1948, l'histoire de Folcoche provoqua un scandale. Pourtant, il y avait deja un siecle que Sophie [la comtesse de Segur], la premiere, avait ose aborder le sujet de front et, sans vergogne, avait donne ce livre a des enfants! Jusqu'a Francois le bossu, dans l'oeuvre de Sophie, les mauvaises meres etaient des maratres ou des meres adoptives, et les enfants martyrs des orphelins ou des enfants abandonnes; les vrais parents ne pouvaient etre que de 'bons parents', ou du moins les enfants les voyaient-ils ainsi. On ne touchait pas a l'autorite parentale. La cellule familiale etait sacree.» (Dictionnaire in Comtesse de Segur, Oeuvres, Vol. 1, pp. 884-85). >0  37  Voir Esther S. Kanipe, «Hetzel and the Bibliotheque d'Education et de Recreation*,  Studies, no 43, 1969, pp. 73-84.  Yale French  Isabelle Jan, «Children's Literature and Bourgeois Society in France Since 1860», Yale French Studies, no 43, 1969, pp. 64-65. Selon Jan, ce n'est que depuis les annees soixante de notre siecle que la litterature pour enfants a cesse d'etre seulement un outil des families et des pedagogues pour inculquer aux enfants des principes moraux, tels la docilite et la maitrise de soi (p. 72). 3 8  108 severite est le meilleur moyen de se faire aimer de ses enfants: «[...] les enfants les plus severement eleves sont ceux qui aiment le mieux leurs peres et meres.» (Mon fils,p. 230). En juxtaposant les textes de Barrau et de Weill, on voit les usages multiples qui seront faits de la severite dans le discours pedagogique au XIXe siecle: la severite serait a la fois une preuve d'amour et le moyen d'obtenir de l'amour. Notons que pour Weill i l n'y a pas de moyen terme en ce qui concerne la severite: la femme, lorsqu'elle ne serait pas severe, serait necessairement, une «mere mondaine et vaporeuse», une «pate molle» d'un «egoisme revoltant» (p. 112). Quelles meres, alors, ne seraient pas sensibles aux exhortations de Weill, lorsqu'il les accuse de «sacrifie[r] l'avenir de leur enfant a dix minutes d'ennui ou de trouble* (Ibid.)? Dans les chapitres consacres a Emile et a la monarchic de Juillet, nous avons vu comment la colere a ete combattue en tant que preuve de l'insoumission de l'enfant. Sous le Second Empire, cette lutte s'insere a l'interieur d'un combat plus large livre aux «vices» de l'enfance, comme, par exemple, la paresse, la jalousie, l'orgueil et la gourmandise. II suffit de consulter les rubriques «Education» et «Enfants» dans le Catalogue general de la librairie frangaise 1840-1875, d'Otto Lorenz, pour le constater.  Des titres tels Les Defauts horribles, histoires ebouriffantes et morales pour les enfants de 3 a 6 ans; La Guerre aux defauts; Auguste et Paul ou la gourmandise punie; Alexandre ou les resultats de l'orgueil; ou Agnes ou les dangers de la vanite ne sont 39  pas rares, et temoignent de l'interet suscite par les «vices naissants» sous le Second  1922).  Voir Otto Lorenz, Catalogue general de la librairie frangaise, Vol. 7 (Paris, D. Jordell, 1896-  109 Empire . Parmi les vices de l'enfance , l'orgueil, la colere et la gourmandise seront les 40  41  plus fortement combattus. En effet, la gourmandise est consideree, au meme titre que la colere et l'orgueil, comme un vice de l'enfance, dans la mesure ou elle trahit un caractere indocile. Les vices de l'enfance L'enfant colere doit etre fouette avec la verge ou avec la main; quel que soit son age, cette correction est la meilleure, a un point de vue physique, elle a meme un heureux effet: elle deplace le sang, elle l'empeche de se porter a la tete, elle provoque une reaction salutaire. (L'Education de la premiere enfance, p. 481) La valeur pedagogique de ce type de correction est de plus en plus remise en question de nos jours. Bien qu'il faille, ici comme ailleurs, eviter de juger les intentions des gens d'une autre epoque selon les criteres de la notre, je me permettrai de souligner la justification douteuse offerte ici pour le maltraitement physique d'un enfant. II y a lieu aussi de s'inquieter du fait que l'auteur prone cette approche avec l'enfant «quel que soit son age». C'est d'autant plus surprenant que Nadault de Buffon avait critique auparavant le recours aux chatiments corporels — ceux-ci ne devant etre employes qu'en «cas extremes, pour faire respecter l'autorite audacieusement meconnue» . L'enfant colere 42  serait ce cas extreme; et i l est clair qu'en le frappant, i l s'agit moins de corriger l'enfant  Dans Les Malheurs de Sophie, le personnage eponyme doit lutter constamment contre ses nombreux defauts; elle est coquette, gourmande, colere, orgueileuse, desobeissante, menteuse et paresseuse! (Vol. 1, pp. 290, 292, 296, 310-11, 313, 319, 338 et passim.) w  Je n'ai pas cherche a approfondir cet aspect du discours pedagogique dans la presente etude, mais il serait interessant de voir s'il y a des vices masculins et feminins dans le discours moral et pedagogique. 4 1  «Diriger un enfant uniquement par la crainte des chatiments corporels, c'est l'avilir, c'est rendre l'obeissance elle-meme humiliante et honteuse. II redoute la douleur, non la honte; bientot meme son corps s'endurcit et la main qui le chatie doit se faire plus rigoureuse encore: ou s'arretera, je vous le demande, cette terrible progression? Avant d'avoir recours aux chatiments corporels, necessaires parfois dans les cas extremes, pour faire respecter l'autorite audacieusement meconnue, la mere a mille moyens de se faire obeir» 4 2  (L'Education de la premiere enfance, p. 165).  110 que de lui rappeler sa position d'inferiorite. Suivant l'exemple de Millet-Robinet, Nadault de Buffon percoit la colere chez l'enfant comme un acte d'insubordination qui menace 1'autorite de 1'adulte, et qui doit done etre reprime par tous les moyens. Dans Ecole et citoyennete: Vindividualisme republicain de Jules Ferry a Vichy: controverses,  Yves Deloye souligne le fait que la repression des emportements violents de l'enfant releve des besoins de l'Etat. Citant le travail de Norbert Elias, Deloye fait les remarques suivantes a propos des traites de civilite et des manuels de morale et d'instruction civique sous la Troisieme Republique : 43  [...] i l s'agit de transformer l'habitus psychique afin d'habituer les individus a un etat de societe qui exige une maitrise supplemental de la violence et des emotions extremes, une profonde modification de la maniere de voir, de sentir et de se comporter politiquement. 44  La colere doit etre combattue parce qu'elle represente 1'insubordination, mais c'est aussi pour que l'enfant puisse s'integrer plus facilement dans la societe qu'il faut l'habituer a reprimer ses emotions fortes, bref, a se maitriser. C'est pour ces raisons egalement qu'il sera juge necessaire de reprimer en lui tout sentiment d'orgueil. Dans le poeme qu'elle a compose comme exergue au conte de Mme Guizot,  Armand ou le petit gargon independant, Elise Moreau cherche a combattre l'esprit d'independance en expliquant que l'enfant qui est assez orgueilleux pour ne pas obeir a la «volonte supreme* des parents, sera frappe de la «justice eternelle»: Que devient le navire errant au gre des flots,  Voir Norbert Elias, La Civilisation des moeurs (Paris, Calmann-Levy, 1939) et La Dynamique de I'Occident (Paris, Calmann-Levy, 1939). 4 3  Yves Deloye, Ecole et citoyennete: Vindividualisme republicain de Jules Ferry a Vich (Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1994), p. 26. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 4 4  Ill Sans voiles, sans agres, sans mats, sans matelots? Jouet infortune des caprices de l'onde, On le voit se heurter craintif a chaque ecueil; Et poursuivre eperdu sa course vagabonde, Jusqu'a l'heure fatale ou la vague profonde Se renferme sur lui comme un large cercueil... Mes chers petits lecteurs, ce navire est 1'image Du sort que Dieu reserve aux enfants de votre age, Qui voudraient s'affranchir du pouvoir paternel, Et comme l'alouette aux vastes champs du ciel, Errer libres et seuls, au gre de leur envie, Dans ce dedale obscur qu'on appelle la vie, Avant qu'une robuste et prevoyante main N'ait aplani pour eux les dangers du chemin... Quoi! vous, freles roseaux, creatures debiles Qui palissez au choc de la moindre douleur, Dont les projets, pareils aux nuages mobiles, Changent vingt fois le jour de forme et de couleur, Vous oseriez tenter de diriger vous-memes Le char de vos destins a travers l'avenir, Sans que de vos parents les volontes supremes Sur la pente du mal puissent le retenir!... Oh! ne l'essayez pas! La justice eternelle Frapperait votre orgueil de si terribles coups, Que repentants, brises, vous iriez a genoux, Redemander l'appui de la main paternelle!... (Vol. 1, p. 34) Les pires catastrophes sont reservees aux enfants qui ont la temerite et l'orgueil de vouloir agir selon leur propre volonte. Rien moins que la noyade et le concours de Dieu ne sont evoques par Moreau pour combattre chez l'enfant le desir de se servir de ses propres lumieres. Mais ce n'est pas tout: Moreau raille l'enfant et cherche a le blesser dans son amour propre en lui exposant sa propre faiblesse. Elle declare indignee: Quoi! vous, freles roseaux, creatures debiles Qui palissez au choc de la moindre douleur [...]. Comme avec Barrau, le climat socio-politique («ce siecle assombri de luttes fratricides*) exerce une influence non-negligeable sur la pedagogie de Mile Moreau. Dans le premier  112  poeme du livre, Aux jeunes lecteurs, elle avertissait deja les enfants: Petits amis, de l'ame encor, plus que des yeux, Lisez, lisez souvent, ce livre precieux; Dans ce siecle assombri de luttes fratricides, Prenez des le berceau ses preceptes pour guides, Appuyez-vous sur eux, pour marcher jusqu'au soir Dans la route du bien, de l'honneur, du devoir; S'il est quelques-uns qui semblent trop severes A vos esprits craintifs, a vos tetes legeres, Ne les repoussez pas, et plus vous grandirez Plus de leurs resultats vous vous applaudirez. (p. x) Les preceptes prones par Moreau refletent un souci de tuer dans l'oeuf les revolutions futures. Elle deconseille fortement 1'initiative et la pensee independante chez les jeunes lecteurs (a leurs «esprits craintifs» et «tetes legeres») en faveur d'une obeissance inalterable vouee a l'autorite. Encore une fois, c'est «des le berceau» que les enfants doivent prendre ses preceptes pour guide, c'est-a-dire avant qu'ils puissent vraiment juger de leur valeur. Moreau insiste sur le fait que les enfants ne sauraient encore juger de la valeur des preceptes qu'elle veut leur inculquer, qu'ils doivent s'en remettre a son jugement: Ne les repoussez pas, et plus vous grandirez Plus de leurs resultats vous vous applaudirez. La soumission aveugle a l'autorite est aussi un des preceptes fondamentaux de la morale preconisee par Nadault de Buffon dans L 'Education de la premiere enfance. Comme Moreau et Barrau, i l insiste particulierement sur 1'importance d'inculquer cette habitude a l'enfant tres tot dans sa vie: La soumission est le premier devoir de 1'eleve envers le maitre. [...] II est indispensable, en effet, que 1'homme s'accoutume, des les premieres heures de la vie, a obeir en aveugle, a certaines lois necessaires: c'est ce que je nommerai la discipline de 1'intelligence, detruite sans retour, par l'esprit de discussion. Les lois ne se discutent pas, elles sont respectueusement observees ou elles sont  113 audacieusement combattues.  45  La rhetorique de Nadault de Buffon rappelle aussi celle de Rousseau, en faisant de l'obeissance une loi «necessaire» et de la soumission un «devoir» de l'enfant. Encore une fois, l'auteur veut decourager tout ce qui pourrait rendre l'enfant orgueilleux. Ainsi i l faudra lui interdire toute pratique de son jugement. La discipline que Nadault nomme «de 1'intelligence* etant «detruite sans retour par l'esprit de discussion*, l'enfant ne doit pas reflechir, seulement obeir. II n'est pas surprenant de decouvrir que la pedagogie autoritaire decourage si fortement l'orgueil; en effet, i l est plus facile de manier l'enfant, et ensuite l'homme, qui n'a pas un sentiment tres developpe de sa valeur ou de son intelligence: «La soumission a pour premiere consequence d'abaisser l'orgueil humain devant les infranchissables obstacles qui surgissent, a chaque pas, sur sa route.* (L'Education de la premiere enfance,  p. 253). Selon l'auteur, i l faut rappeler  constamment a l'enfant son inferiority intellectuelle par rapport aux adultes dont i l depend: [...] qu'on ne laisse passer aucune occasion de lui faire voir a quel point i l est faible, pauvre et impuissant; on lui demontrera que presque toujours i l se trompe dans ses jugements, et on l'accoutumera a ne point croire a leur infaillibilite; on lui repetera sans relache que l'enfance ne sait rien de la vie, et qu'elle a besoin d'etre dirigee. A ces lecons, qui ne seront, a proprement parler, que des maximes frequemment et opportunement rappelees, on ajoutera un enseignement plus pratique; a chaque acte d'orgueil i l sera repondu par une courte humiliation, de cette sorte on comprimera ce mauvais ferment au lieu de le dilater. (Ibid., pp. 431-32) Puisque pour Nadault de Buffon la soumission est la cle du bonheur, i l considere que  L'Education  de la premiere enfance, pp. 253-54.  114 combattre l'orgueil de l'homme c'est veiller a son bien . Ainsi humilier l'enfant sera un 46  moyen de socialisation necessaire. Si le role civique de la mere est important pour Nadault de Buffon, c'est parce que c'est a elle que revient la tache de preparer l'enfant a une vie soumise: Par cet enseignement la mere agit directement sur l'etat social. L'enfant, accoutume a la deference, a la soumission au sein de la famille, sera un jour un citoyen sachant respecter les hommes qui gouvernent l'Etat, et obeir aux lois qui le regissent. Avant de devenir citoyen de la societe, i l a ete citoyen de la famille, la i l a appris que le premier devoir de l'homme est de courber son front devant toute autorite legitime, (p. 234) II est clair que la reforme pedagogique pronee par Nadault de Buffon sert l'Etat beaucoup plus qu'elle n'encourage l'epanouissement de l'enfant, son education n'etant justifiee qu'en fonction de son utilite pour l'Etat. La famille serait alors un camp d'entrainement producteur d'automates serviles. Si la gourmandise est percue, sous le Second Empire, comme un vice au meme titre que la colere et l'orgueil, c'est qu'en plus d'etre l'expression d'un desir qui n'a pas ete maitrise chez l'enfant, elle risque d'en entrainer d'autres: Ce vice redoutable ne se presente pas avec des dehors inquietants; i l n'en est que plus dangereux, car la mere est sans defiance, elle le caresse, elle le flatte, elle l'emploie meme pour punir ou pour recompenser; les enfants sont gourmands par nature, et les meres se plaisent a satisfaire leurs petites gourmandises au lieu de les reprendre et de les corriger. Et cependant, la gourmandise d'un enfant, encouragee par la complaisance avec laquelle on s'empresse a lui obeir, devient bientot une passion. [...] Afin que votre fils demeure longtemps chaste, meres tendrement eprises de la vertu, sachez le faire abstinent. Si la gourmandise conduit a la debauche par 1'intemperance et le developpement exagere des appetits materiels, la gourmandise peut egalement mener au vol. (pp. 468-71)  «L'orgueil a [...] pour consequence certaine de detruire la soumission; en cela, il est contraire au bonheur de l'homme, au moins autant qu'a son progres» (p. 427).  115 Nadault de Buffon se mefie de tout appetit qu'on permet a l'enfant de satisfaire, car selon lui on ne fait la qu'encourager l'enfant a croire qu'il pourra toujours avoir ce qu'il veut. A u contraire, i l faut frustrer les desirs de l'enfant pour le preparer a vivre en societe, ou i l ne pourra pas satisfaire tous ses besoins immoderes. II est clair, en ce sens, que la gourmandise est un vice incompatible avec le citoyen soumis et obeissant que Nadault de Buffon veut creer. Surtout que l'auteur fait un lien entre la gourmandise, 1'intemperance et le vol, et insinue — par le vocabulaire utilise — un lien entre la gourmandise et la debauche sexuelle: «Afin que votre fils demeure longtemps chaste, meres tendrement eprises de la vertu, sachez le faire abstinent.*. II faut alors etre vigilant et combattre avec acharnement la gourmandise chez l'enfant, car elle annonce les vices d'intemperance chez 1'adulte. La gourmandise, «ami de la matiere*, «rapproche de la brute», et est l'«ennemi, par consequent, de l'esprit* (p. 467). L a gourmandise, «vice qui rend l'homme esclave des plus viles passions* (Ibid.), est combattue, alors, parce qu'elle est consideree un trait atavique de l'homme a l'etat sauvage, antithese de l'homme que Nadault de Buffon veut former pour la societe «civilisee» du Second Empire. Dans son etude sur la representation de l'enfant dans la Gazette des Tribunaux, Cat Nilan a releve que le comportement criminel des enfants etait interprete principalement comme un effet de leur gourmandise: The naughty little gourmand is an especially familiar figure in the pages of the Gazette des Tribunaux. Again and again, children's begging, theft, and vagrancy are explained as the result of a greedy desire for tasty treats, especially french fries and cream puffs. Anglade, «a pretty little Savoyard boy», was arrested for «an act of... gourmandise». Hungry from the strenuous work chimney sweeping, but afraid to spend the money he had earned for his master, the boy was arrested for begging outside of a pastry shop. [...] Adolphe Langlace, an eleven-year-old arrested for vagrancy, was also guilty of gourmandise. Having stolen a large pastry, Adolphe had been unable to eat all of it in one sitting and had decided to  116 spend the night on the streets so that he might finish the booty the following morning. 47  Mais la gourmandise ne serait pas dangereuse seulement du point de vue moral; elle est d'autant plus redoutable qu'elle menace la sante physique de l'enfant: Si vous ne donnez a l'enfant qu'a peu pres la meme nourriture, i l s'arretera des que sa faim sera assouvie, ce qui suffit a sa sante; mais habituez-le aux friandises, au vin, aux glaces, aux sucreries, i l ne s'arretera jamais, et i l s'attirera toutes sortes de maladies. (Mon fils, p. 109) Pour Weill, la nourriture sert moins a nourrir qu'a former le caractere de l'enfant. Ce qu'on lui donne a manger compte peu en fait. C'est la vie saine et l'air pur qu'il faut a l'enfant avant tout: [...] ce n'est pas la qualite de la nourriture qui fait la sante de l'enfant. Vous habitueriez un fils de campagne a manger des racines, i l renverserait d'un coup de poing le petit gourmand de Paris bourre de truffes. (Ibid.) Parmi les nombreux points de convergence avec le livre de Rousseau, i l y a dans Le Nouvel Emile  de Weill le meme prejuge contre la capitale que dans Emile. Nous pouvons  apprecier 1'intention et l'esprit de l'auteur ici, mais i l n'empeche que son attitude envers 1'alimentation des enfants est particulierement stricte. E n cela i l rejoint la pensee de Nadault de Buffon, qui recommande aux meres un regime alimentaire ou les preferences et les degouts de l'enfant ne sont jamais pris en consideration : 48  Car l'enfant doit manger des differents plats qui lui sont offerts; s'il temoigne de la repugnance pour certains d'entre eux, combattez cette delicatesse exageree, et  Cat Nilan, «Hapless Innocence and Precocious Perversity in the Courtroom Melodrama: Representations of the Child Criminal in a Paris Legal Journal, 1830-1848», Journal of Family History, Vol. 22, no 3, p. 264. Nilan cite ici les numeros suivants de la Gazette des Tribunaux: 15 fevrier 1846, p. 377 et 19/20 juin 1843, p. 873. 4 7  «[...] elle veillera a ce que jamais par elle, jamais en dehors d'elle surtout, les souhaits de gourmandise, les caprices, les fantaisies qui font desirer tel plat, tel fruit, tel gateau, ne soient satisfaits.» 4 8  (L'Education de la premiere enfance, p. 473).  117 engagez l'enfant difficile a gouter du mets qu'il n'aime pas; si cependant i l manifeste un veritable degout, n'exigez pas qu'il le surmonte par obeissance, mais plaisantez-le sur sa delicatesse, louez le mets dont i l refuse, paraissez en faire grand cas; la contrainte l'eut re volte, votre exemple le convertira, et vous le verrez demander de lui-meme a gouter ce plat dont i l a longtemps obstinement refuse. {L'Education de la premiere enfance, p. 474) Mais, vanter un plat pour le faire desirer a l'enfant, n'est-ce pas justement eveiller en lui la convoitise et la gourmandise que l'auteur veut combattre? Qu'aura-t-on alors accompli lorsque, par la ruse, la moquerie et la manipulation, on aura reussi a faire gouter a l'enfant un plat pour lequel i l «manifeste un veritable degout»? II s'agit moins de nourrir l'enfant ici que de briser sa volonte, de dieter ses mouvements et ses desirs. II ne faut pas permettre a l'enfant, meme dans les plus petites choses, de developper un sens de sa propre volonte. Et tous les moyens seront bons pour s'assurer que jusque dans ces moindres gouts, l'enfant se plie a la volonte des parents. L a pedagogie noire Si Ton compare le discours pedagogique du Second Empire avec celui de la monarchie de Juillet, on remarque premierement qu'il est beaucoup moins question maintenant des devoirs des enfants envers leurs parents, ou du besoin de proteger les parents. Barrau et d'autres parlent davantage des devoirs des parents envers les enfants. Mais si l'enfant a moins d'obligations morales sous le Second Empire, en revanche des auteurs tels Moreau et Nadault de Buffon lui attribuent plus de vices contre lesquels les parents prevoyants auront a lutter. L'image de l'enfant a change quelque peu, mais ce n'est guere pour le mieux, et la pedagogie sera sensiblement la meme. Malgre quelques remises en cause, notamment de la part de Barrau, en general les principes pedagogiques que nous avons vus chez Rousseau et qui caracterisaient la monarchie de Juillet se  118 retrouvent sous le Second Empire. Weill, entre autres choses, reaffirme les definitions paradoxales de Rousseau selon lesquelles la liberte serait synonyme d'auto-contrainte et la volonte serait synonyme de renoncement. La question de la volonte de l'enfant demeure problematique, et i l faudra, pour assurer sa docilite, decourager son developpement affectif et intellectuel. L'humiliation, la ruse et la moquerie sont encore pronees a cette fin. L a durete est toujours considered comme un bon moyen de preparer l'enfant a la vie, et Weill et Nadault de Buffon en particulier insistent sur 1'importance de ne pas ceder aux desirs des enfants. Enfin, bien que les parents soient parfois critiques, leur autorite absolue en matiere d'education ainsi que le respect qui leur est du demeurent des principes sacres et fondamentaux.  Recapitulons. Sous la monarchie de Juillet, i l etait essentiel que l'enfant contracte 1'habitude de se soumettre aveuglement a la volonte de ses parents surtout pour assurer une population disposee au respect du pouvoir politique etabli, et pour reprimer tout mouvement de revoke. Sous le Second Empire, s'il est toujours aussi important (voire plus important) que l'enfant se soumette, c'est maintenant aussi pour lui eviter de tomber dans une vie de dissipation. Aussi certains vices qui temoignent de l'indocilite des enfants, tels la colere, l'orgueil et la gourmandise, seront-ils combattus avec acharnement dans les ouvrages moraux. Enfin, le discours pedagogique sous le Second Empire rappelle les bouleversements recents et en anticipe de nouveaux. En depit de ce que la revolution de 48 semblait indiquer, les moralistes, les pedagogues et un grand nombre d'ecrivains pour enfants croient toujours pouvoir assurer la stabilite de la societe par une approche ferme  119 et autoritaire qui ne permette aucun epanouissement de 1'intelligence de l'enfant et exige de lui une soumission aveugle. Les raisons (politiques, religieuses, morales) peuvent varier d'un regime a l'autre, mais les techniques changent peu. C'est toujours par la docilite de l'enfant qu'on veut assurer le respect des institutions et la sante morale de la societe.  120 CHAPITRE IV La pedagogie noire apres 1870 Lorsque la guerre eclate en 1870 entre la France et la Prusse, les Francais s'attendaient a une victoire rapide et facile. Le cri A Berlin! a Berlin! a Berlin! avec lequel retentit la fin du roman Nana, d'Emile Zola, marque l'outrecuidance francaise face a la Prusse, percue comme arrieree. L'armee ne se rendra pas a Berlin, mais sera ecrasee sur le sol francais . Bien entendu, on voudra trouver les causes du desastre de la 1  campagne de 1870. Parmi celles-ci, on compte typiquement: la faiblesse du gouvernement; le manque d'organisation militaire; l'ineptie des generaux et l'irresolution de l'empereur Napoleon III; la discipline ainsi que la superiorite technique, tactique et numerique de 1'ennemi. Mais seront blames aussi l'hedonisme et la frivolite de la societe du Second Empire, qui auraient engendre une population degeneree , dissipee et 2  effeminee. Dans De la regeneration sociale et morale de la France, Alexandre-Henri Nadault de Buffon offre le portrait suivant de cette «race»:  1  La consternation generale provoquee par ce resultat est resumee dans un autre roman de Zola, La  Debacle, par le personnage de Rochas; stupefie, le vieux soldat de fortune, vainqueur en Afrique, en Crimee et en Italie, repete, impuissant: «Battus! comment battus? pourquoi battus?» (Emile Zola, La Debacle, Les Rougon-Macquart [Paris, Gallimard, «Bibliotheque de la Pleiade», 1967], Vol. 5, p. 419). «Notre pays est abaisse, degenere», ecrit Le Siecle du 16 octobre 1871 (Cite par Mona Ozouf, L'Ecole, l'Eglise et la Republique, p. 21). L'idee de la degeneration de la race revient constamment dans les ecrits de l'epoque. Dans La Debacle, de Zola, le personnage de Maurice symbolise et resume la decheance du Francais: «N'etait-il pas le premier venu, un des passants de l'epoque, certes d'une instruction brillante, mais d'une ignorance crasse en tout ce qu'il aurait fallu savoir, vaniteux avec cela au point d'en etre aveugle, perverti par l'impatience de jouir et par la prosperite menteuse du regne? Puis, c'etait une autre evocation: son grand-pere, ne en 1780, un des heros de la Grande Armee, un des vainqueurs d'Auterlitz, de Wagram et de Friedland; son pere, ne en 1811, tombe a la bureaucratie, petit employe mediocre, percepteur au ChenePopuleux, ou il s'etait use; lui, ne en 1841, eTeve en monsieur, recu avocat, capable des pires sottises et des plus grands enthousiasmes, vaincu a Sedan, dans une catastrophe qu'il devinait immense,finissantun monde; et cette degenerescence de la race, qui expliquait comment la France victorieuse avec les grands-peres avait pu etre battue dans les petits-fils, lui ecrasait le coeur, telle qu'une maladie de famille, lentement aggravee, aboutissant a la destruction fatale, quand l'heure avait sonne.» (p. 715) [C'est moi qui souligne.]  121 Les uns se laisssent de bonne heure emporter par les passions; epuisent leur sante et deviennent promptement de precoces vieillards. Les autres, ayant de la fortune, pas de sante et peu d'intelligence, s'amollissent, s'effemisent au contact des femmes futiles et emploient toute leur activite a faire de tres petites choses, et toute leur imagination a devancer, en les exagerant, les dispendieux caprices de la mode. Ce sont les mignons, les masques, devenus les gandins, les petits creves, les gommeux et enfin les galbeux de ce temps: termes meprisants par lesquels, depuis Henri III jusqu'a nous, on n'a pas cesse de designer cet etre amphibie et inutile qui n'est pas une femme et qui n'est plus un homme. [C'est l'auteur qui souligne.] 3  Nadault de Buffon va jusqu'a proposer un lien de causalite entre l'absence d'une ferme education morale, nourrie des principes de respect et d'obeissance, et la proliferation d'homosexuels dans la societe. La reference aux mignons d'Henri III ne laisse aucun doute. Et ceux qui ne deviennent pas homosexuels (les premiers dont parle Nadault de Buffon), ceux qui, «au contact des femmes futiles», «se laissent emporter par les passions, epuisent leur sante et deviennent de precoces vieillards», sont des maturbateurs, suivant le discours de l'epoque . 4  Plusieurs auteurs et hommes politiques attribuaient la catastrophe militaire de 1870 aux moeurs dissolues des Francais sous le Second Empire, et ont demande un redressement moral de la nation . En 1871, Jules Simon blamait l'hedonisme 5  Alexandre-Henri Nadault de Buffon, De la regeneration morale Douniol, 1878), p. 17. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. J  et sociale de la France (Paris,  «Tous les medecins s'accordent a reconnaitre que la masturbation predispose a un tres-grand nombre de maladies. Elle ne tarde pas, en effet, a jeter les individus qui s'y livrent sans frein dans un etat de faiblesse generale qui les rend plus accessibles a l'influence des causes morbitiques. [...] Les malades deviennent paresseux [...] Leurs forces musculaires diminuent de plus en plus, et on les voit marcher chancelants, le tronc deja courbe, alors qu'ils sortent a peine de 1'adolescence. Ils sont vieillis et portent tous les stigmates de la caducite a l'heure ou leur jeunesse devrait s'epanouir dans toute sa fleur.» (Grand Dictionnaire universel du 4  XIXe siecle, Vol. 10, p. 1321)  Selon Paul Deroulede, 1870 prouvait la superiority de la Prusse autoritaire sur la France, rendue molle et faible par un exces de democratic (Voir Roger Magraw, France 1815-1914: The Bourgeois [London, Fontana Press, 1992], p. 261.) 5  Century  122 contemporain, jugeant que «"nous etions vaincus avant Sedan"» . Cette meme annee, 6  Ernest Renan, egalement sensible a la question du sens moral, definit ainsi le mal: Presomption, vanite puerile, indiscipline, manque de serieux, d'application, d'honnetete, faiblesse de tete, incapacite de tenir a la fois beaucoup d'idees sous le regard, absence d'esprit scientifique, naive et grossiere ignorance, voila depuis un an l'abrege de notre histoire . 7  On voudra alors reformer, entre autres choses, le systeme d'education, de maniere a assurer a la France de fiiturs soldats capables un jour de la venger. On songera done surtout a l'education des garcons. Mona Ozouf souligne qu'a cette epoque la presse republicaine attaquait l'ecole francaise, jugee inadaptee aux besoins d'une societe moderne. On accuse la faiblesse de l'enseignement de 1'histoire et de la geographie, ainsi que l'ignorance de la langue allemande . C'est au modele prussien, justement, que la 8  France empruntera les moyens de son redressement. Comme l'explique Jean-Yves Mollier dans La Plus Longue des Republiques: On se mit a etudier le systeme educatif d'outre-Rhin, les exercices gymniques imposes aux enfants, 1'organisation de la territoriale - la Landwehr locale - et l'on en tira des conclusions definitives. II faudrait une reforme pour reparer les erreurs [...]. 9  Deja en 1840, Theodore-Henri Barrau avait loue les vertus morales des Allemands:  Cite par A. W. Raitt dans Scribner's, 1965), p. 132. 6  Life and Letters in France; The Nineteenth Century (New York,  Ernest Renan, La Reforme intellectuelle Psichari ed., (Paris, Calmann-Levy, 1947), Vol. 1, p. 334. o  Mona Ozouf,  et morale de la France in Oeuvres completes,  L'Ecole, l'Eglise et la Republique, p. 24.  Jean-Yves Mollier et Jocelyne George, La Plus Longue des Republiques 1870-1940 (Paris, Arthe Fayard, 1994), p. 62. Voir aussi A. W. Raitt: «The reform of the educational system, the introduction of general conscription, the rearrangement of the structure of the army were all inspired by the Prussian example.» 9  {Life and Letters, p. 131).  123 La nation allemande est eminemment et profondement morale; par suite, ses ecoles normales le sont et doivent l'etre: pour les diriger vers ce but, aucun effort n'est necessaire: elles se mettent naturellement en harmonie avec ce qui les entoure. 10  1870 a fini de convaincre les Francais; Mona Ozouf ajoute que «c'est a l'epoque un lieu commun journalistique d'affirmer que Sedan est la victoire du maitre d'ecole allemand» . L'ecole deviendra done le symbole de la Troisieme Republique. Dans Les n  Livres d'ecole de la Republique 1870-1914,  Dominique Maingueneau decrit l'ecole  primaire comme un «espace relativement clos, cycle complet dans lequel la Hie Republique a investi l'essentiel de son discours» . L'accent etant place sur l'ecole, les 12  manuels de morale civique publies apres 1870 constituent un precieux indicateur de 1'image de l'enfant qu'on voudra former a cette epoque — surtout si l'on se souvient que les republicans, ayant decharge le clerge de ces responsabilites, se considerent les gardiens des valeurs authentiques de la societe moderne (Magraw, p. 193). L'education morale constituait le coeur de l'education apres 1870; Jacques et Mona Ozouf ont souligne l'abondance de la litterature pedagogique destinee aux enfants des ecoles primaires, a cette epoque . Pour les besoins de la presente etude, je n'ai pas 13  1U  Theodore-Henri Barrau, De  primaires, p. 65.  l'education morale de la jeunesse a I'aide des ecoles normal  Mona Ozouf, L'Ecole, I'Eglise et la Republique, p. 22. D'autant plus que le succes militaire de la Prusse avait deja ete attribue a ses instituteurs avant 1870. En 1859, Ernest Renan declare: «On a dit que la victoire de Sadowa avait ete la victoire de 1'instituteur primaire; cela est vrai, Messieurs. Une nation qui negligerait cette partie de sa tache non seulement manquerait absolument a ses devoirs envers ses membres, elle se condamnerait a une inevitable decadence, a une complete inferiority devant les autres nations.* (La Part de 1 1  la famille et de l'Etat dans l'education in Oeuvres completes, Vol. 1, p. 525).  Dominique Maingueneau, Les Livres d'ecole de la Republique 1870-1914 (Paris, Le Sycomore, 1979), p. x. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 1 2  (discours et id  13  Jacques et Mona Ozouf, «Le theme du patiotisme dans les manuels primaires*, Mouvement Vol. 49, octobre 1964, p. 6. Notons que cette abondance se limite au XIXe siecle; et comme l'a remarque  social,  124 interroge les textes des ecoles secondaires, car, concus pour des adolescents, ils ne participent pas de la construction de l'enfant proprement dit. A u demeurant, a cette epoque ce n'est toujours qu'une toute petite minorite des enfants qui recevront une formation post-elementaire . Une etude exhaustive n'etant guere possible, dans ce 14  chapitre j'analyserai deux textes representatifs du discours pedagogique au debut de la Troisieme Republique: Petit livre de morale a Vusage des ecoles primaires (1881), de Theodore Garsault; et Cours de morale (1883), de Leopold Mabilleau. J'analyserai aussi De la regeneration morale et sociale de la France (1878), d'Alexandre-Henri Nadault de  Buffon; ainsi que Le Livre des jeunes meres, la nourrice et le nourrisson (1884), de Cora-Elisabeth Millet-Robinet et du Dr Emile A l l i x . Ce dernier livre est une version 15  modifiee des Conseils aux jeunes femrnes sur leur condition et leurs devoirs de meres (1841). Mon champ d'analyse coincide avec l'epoque la plus riche du debat sur l'education. Jules Ferry devient ministre de l'instruction publique en 1879, et le debut des annees 1880 verra les lois votees pour 1'obligation, la gratuite et la laicite des ecoles primaires. Les annees 1880 ont vu egalement, avec l'emergence d'un gouvernement plus liberal, 1'intensification de la crise d'identite morale du nouveau regime, comme le  Phyllis Stock-Morton, la production de textes sur la morale cessa presque completement apres 1918 (op. cit., p. 174). 1 4  Voir Antoine Prost, Histoire de I'enseignement en France 1800-1967 (Paris, Colin, 1968), p  et 346. L'edition de 1884 a ete produite avec le concours du Dr Emile Allix, medecin-inspecteur du service de la protection des enfants et des creches a Paris. 15  125 souligne Sylvia Schafer dans Children in Moral Danger and the Problem of Government in Third Republic France:  Devoted to the construction of a secular polity, desperate to establish a legitimate moral identity for the regime that differentiated it from both the radical egalitarianism of the revolutionary republican tradition and the conservative religiosity of the Moral Order of the 1870s, leading politicians and commentators channeled their anxiety about moral decline toward the family, appropriating it from the religious framework of conservatives and consecrating it as the basic educative and social unit of a healthy, truly republican polity. 16  Dans ce chapitre, je reviendrai sur des principes fondamentaux de la pedagogie noire, tels la dette de l'enfance et l'importance de la docilite. J'analyserai aussi l'emergence de la rhetorique patriotique dans les ouvrages de morale de l'apres-guerre. Mais, avant d'aborder ces themes, j'aimerais m'attarder sur l'edition de 1884 du texte de Millet-Robinet, qui temoigne de certains changements profonds dans le discours pedagogique a la fin du XIXe siecle. La pedagogie noire mise en question L'editeur loue sans reserve, en 1884, Le Livre des jeunes meres, la nourrice et le nourisson:  Plusieurs editions successivement epuisees ont atteste la valeur de l'ouvrage de Mme Millet-Robinet: c'est que tous ses preceptes etaient bons, et tous ses conseils pouvaient etre suivis sans crainte. 17  Pourtant, des changements importants ont ete apportes au texte original. Le chapitre «De la colere», notamment, a ete entierement refait, et bon nombre des conseils donnes dans  Sylvia Schafer, Children in Moral Danger (Princeton, Princeton University Press, 1997), p. 9.  and the Problem of Government in Third Repu  Voir la «Note de l'editeur» dans Cora-Elisabeth Millet-Robinet et Emile Allix, Le Livre des jeunes meres, la nourrice et le nourrisson (Paris, Librairie agricole, 1884), p. v. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  126 les editions de 1841 et de 1862 sont maintenant contredits. Auparavant, l'auteur avait 18  recommande, par exemple, de se moquer de l'enfant lorsqu'il etait en colere: Aussitot qu'on s'apercoit que la colere va eclater chez un enfant, i l faut reunir toutes ses forces pour conserver un calme parfait et lui rire au nez pour lui faire penser qu'on a pitie de lui}  9  [C'est moi qui souligne.]  Mais dans l'edition de 1884, la partie soulignee a ete supprimee. On ne recommande plus de se moquer de l'enfant. La nouvelle edition insiste moins aussi sur la superiorite physique de 1'adulte: si l'enfant en colere menace de frapper, «on Ten empeche en lui saisissant les mains» (1884: p. 330), tandis que dans les editions anterieures, s'il veut frapper, i l faut «lui saisir les mains et les tenir avec force pour lui montrer son impuissance [...] enfin, si la colere ne cede pas, prendre un verre d'eau froide et le lui jeter au nez» (1841: p. 256). II ne sera plus question du verre d'eau dans l'edition de 1884, mais seulement de quelques gouttes: [...] si la colere ne cede pas, on peut jeter a la figure de l'enfant quelques gouttes d'eau froide. Ce precede ramene presque toujours du calme, et rend l'enfant honteux de l'etat dans lequel i l s'est mis; i l pleure; vous le consolerez alors, tout en essayant de lui faire regretter son emportement. (1884: pp. 330-31) II est significatif aussi qu'on demande maintenant aux parents de consoler l'enfant, meme si Ton desapprouve toujours fortement son comportement. Mais le changement le plus remarquable concerne l'approche qui, dans l'edition de 1841, recommandait de combattre la colere chez l'enfant en exagerant sa propre colere:  Edition illustree publiee par la Librairie Agricole. 19  Cora-Elisabeth Millet-Robinet,  meres, p. 256.  Conseils aux jeunes femrnes sur leur condition et leurs devo  127 [...] si vous ne pouvez vous dominer, exagerez l'etat ou vous etes, faites-lui en voir toute la laideur, tapez-le, prenez ses joujous, cassez-les, faites-lui enfin tout le dommage possible; les malheurs qui decouleront de son defaut pesant sur lui, i l sentira tout ce qu'il a de penible et d'odieux. (1841: p. 257) Non seulement le passage est supprime, mais cette technique sera reprouvee, comme s'il s'agissait justement de corriger une erreur faite anterieurement: Si on a affaire a un enfant violent, ce n'est pas en lui dormant soi-meme 1'exemple de l'emportement, qu'on le corrigera; i l faut au contraire conserver le plus grand calme, ne pas se laisser aller a des corrections corporelles qui ne feraient le plus souvent qu'augmenter son irritation, et ne pas oublier que Patience et longueur de temps Font plus que force ni de rage. (1884: p. 331) II n'est done plus question de faire subir a l'enfant les consequences qui decoulent de son «defaut». A u contraire, par un renversement etonnant, on explore a la place la culpabilite des parents dans la colere de leurs enfants: «[...] on evitera tres souvent ces acces de colere, si on a soin de ne jamais taquiner les enfants inutilement.» (1884: p. 331). Ainsi les parents sont tenus responsables de leur propre colere, et ils ne pourront pas comme avant justifier par celle-ci le mauvais traitement qu'ils infligent a leurs enfants. C'est cette meme attitude, d'ailleurs, qu'on retrouve plus tard dans le celebre ouvrage de Francisque Gay et Louis Cousin, Comment j'eleve mon enfant (1927): Le colerique a la pretention de produire un effet d'intimidation par la contraction de ses traits et ses eclats de voix; la premiere chose a faire est de lui oter cette illusion en lui faisant sentir, autant que possible, qu'il n'est pas terrible, mais ridicule. / / nefaut pourtant pas se moquer de lui de fagon a I'exasperer, car ce serait se donner a soi-meme un tort.  20  [C'est moi qui souligne.]  II est clair dans ces passages que les auteurs sont conscients qu'ils pronent une approche qui va a l'encontre des pratiques traditionnelles, jadis encouragees mais a present jugees Mme Francisque Gay et Louis Cousin, [1927]), p. 460.  Comment j'eleve mon enfant (Paris, Bloud et Gay, 1946  128 reprehensibles. Aussi adoptent-ils un ton reprobateur a l'egard des vieilles methodes. Le texte de Millet-Robinet precise justement plus loin: «[...] on ne frappera jamais les enfants; ce mode de repression n'a d'autre effet que de les rendre craintifs, mechants, mefiants et vindicatifs.» (1884: pp. 337-38). Ces passages revelent, de toute evidence, une pedagogie qui est beaucoup plus sensible a l'enfant que ne l'etaient les editions anterieures. Dans les annees apres 1870, les Francais sentent le besoin d'une reforme generate dans les moeurs, mais les avis demeurent partages quant aux methodes specifiques qu'il faut adopter avec la nouvelle generation. Afin d'assurer le redressement de la France, faut-il, avant tout, former des citoyens obeissants et soumis, pour qui la force prime le droit? Ou faut-il plutot respecter la condition infantile, reconnaitre sa dependance et sa faiblesse sans la persecuter? Apres une defaite militaire comme celle subie par la France en 1870, on pouvait s'attendre, dans le contexte de la Revanche, a un regain de popularite de l'approche autoritaire et militariste dans le discours pedagogique. Pourtant, comme l'indique non seulement la nouvelle edition du livre de Millet-Robinet, mais toute la litterature anti-authoritaire, anti-militariste et anarchique de la fin du XIXe siecle, une resistance importante sera opposee au discours de la Revanche. Les differences entre l'edition de 1884 de l'ouvrage de Millet-Robinet et les editions anterieures refletent un mouvement general qui consiste tout au long du siecle a s'affranchir progressivement des principes de la pedagogie noire. Nous avons deja vu quelques-uns des facteurs qui ont contribue a cette nouvelle sensibilisation a l'enfant. Le concours du Dr. Emile Allix a l'edition de 1884 du livre de Millet-Robinet semblerait en indiquer un autre. Car i l est a croire que la nouvelle approche pronee ici soit celle du  129 docteur, en fait, et non celle de Millet-Robinet . Le discours medical, surtout dans la 21  seconde moitie du XIXe siecle, sera souvent oppose effectivement aux traditions seculaires. Notons qu'a la suite de la revolution pastorienne notamment Yart d'elever les enfants devient une science (nommee puericulture ) 22  reposant, comme le souligne Luc  Boltanski, sur «un corps coherent de connaissances theoriques et de regies pratiques» . 23  De sorte que ce qui relevait jadis des competences de la mere de famille, sera maintenant le domaine du medecin; et a partir des annees 1880, i l devient done indispensable a un ouvrage comme celui de Millet-Robinet d'avoir au moins la caution d'un medecin . 24  Le role exact des autorites medicales dans l'affaiblissement de la pedagogie noire meriterait une etude plus poussee; je me garderai done de tirer des conclusions generates ici a partir d'un seul exemple — aussi revelateur qu'il puisse etre. II vaut la peine de noter, toutefois, que l'approche que prone le Dr Allix avec les bebes donne de 1'intervention du medecin dans la vie des enfants au XIXe siecle une image bien  Mme Millet-Robinet, nee en 1798, avait 86 ans en 1884. II est douteux qu'elle ait eu un role actif dans la refonte du texte. Ce terme savant aurait ete cree par le docteur A. C. Caron en 1866. Voir Yvonne Knibiehler et Catherine Fouquet, La Femme et les medecins (Paris, Hachette, 1983), pp. 228-29. 2 2  2 3  Luc Boltanski,  Prime education et morale de classe (La Haye, Mouton, 1969), p. 10.  C'est ce qu'explique le directeur de la Librairie agricole: «Plusieurs editions successivement epuisees ont atteste la valeur de l'ouvrage de Mme Millet-Robinet: c'est que tous ses preceptes etaient bons, et tous ses conseils pouvaient etre suivis sans crainte. «Mais dans un ouvrage destine a servir de guide aux jeunes meres, il y a toute une serie de questions speciales qui ne peuvent etre completementtraitees sans la collaboration du medecin [...]. C'est pourquoi la nouvelle edition de l'ouvrage de Mme Millet-Robinet que nous publions aujourd'hui, entierement refondue sur un plan nouveau, a ete faite avec le concours de M. le Dr Emile Allix, medecin-inspecteur du service de la protection des enfants et des creches a Paris, dont la competence toute speciale devait etre si precieuse. «[...] Methodique et complet, ce nouvel ouvrage renferme tout ce qui concerne la nourrice et le nourrisson; ecrit avec la delicatesse de la femme et la science du medecin, il sera vraiment, nous l'esperons, ce que dit son nouveau titre, le Livre des jeunes meres.» (L. Bourguignon, «Note de l'editeur» in Cora-Elisabeth Millet-Robinet et Emile Allix, Le livre des jeunes meres, la nourrice et le nourrisson, pp. v-vi). 2 4  130 differente de celles de repression, de controle autoritaire, et de codification obsessionnelle, que nous associons, en particulier depuis les travaux de Michel Foucault, avec 1'emergence de la pediatrie et de 1'hygiene.  On aura remarque que la colere suscite un vif interet aupres des reformateurs pedagogiques tout au long du XIXe siecle. Dans le discours moral, la colere est fortement liee, surtout apres 1870, a la question de la maitrise de soi, vertu d'une importance capitale pour la morale republicaine. A u meme titre que la gourmandise chez Nadault de Buffon, la colere parait une tare atavique selon la rhetorique de pedagogues tel Emile Durkheim. Si bien que l'enfant en colere se ravalerait au rang du sauvage: La frequence de la colere chez l'enfant et la violence qu'elle a souvent chez lui prouvent done, mieux que toute observation, sa naturelle immoderation. A u reste, sur ce point encore, l'enfant ne fait que reproduire un trait bien connu de l'esprit du primitif. On sait, en effet, l'incoercibilite de la passion chez les sauvages, leur impuissance a se contenir, leur tendance naturelle a tous les exces. [...] Cette enorme distance, que l'humanite a mis des siecles a parcourir, l'education doit la faire franchir a l'enfant en quelques annees. 25  Puisque, selon Durkheim, le naturel de l'enfant est 1'immoderation, et que rhomme civilise se distingue du primitif par une certaine discipline, le but de l'education sera done de denaturer l'enfant (c'est-a-dire de lui enlever ce qu'il a de sauvage), de maniere a le civiliser pour la societe moderne. Ce qui fait alors du livre de morale civique un bastion contre la menace omnipresente de la regression animale et «naturelle» de l'homme. Dans cette perspective — nous 1'avons vu en particulier avec Rousseau et Nadault de Buffon — l'homme qui se permet d'etre immodere dans ses appetits est  Emile Durkheim, L'Education morale (Paris, Alcan, 1925), p. 152. Ce livre est constitue du premier cours sur la science de l'education que Durkheim a fait a la Sorbonne en 1902-03.  131 presente comme un esclave de ses passions. Aussi les moralistes republicans voudrontils «liberer» l'enfant de ses passions, en lui inculquant la maitrise de soi, consideree par eux comme la seule vraie liberte. L'importance de la docilite Selon Yves Deloye, dans Ecole et citoyennete, le discours pedagogico-moral sous la Troisieme Republique, surtout dans les annees 1880 , est caracterise chez beaucoup 26  d'auteurs par la distanciation d'avec toute doctrine autoritaire. A u lieu de precher l'obeissance aux parents et a l'Etat, ces moralistes prechent une doctrine d'obeissance a soi, comme celle formulee deja par Rousseau dans Du contrat sociaf . Deloye explique 1  l'approche republicaine: La liberation des facultes individuelles doit aller de pair avec la formation du caractere qui permet de contenir et de moderer les comportements individuels. La contenance, la retenue, la discipline de la raison eduquee, telles sont les composantes essentielles de l'ordre politique que les republicains entendent instaurer. Le gouvernement de soi par la volonte eduquee y apparait au fondement du gouvernement civique. La discipline individuelle est consideree comme la plus sure garantie contre le desordre politique, comme le complement necessaire des lois issues de la souverainete nationale. [...] L'emancipation de 1'individu trouve son achevement dans la figure du citoyen raisonnable et maitre de lui-meme. (pp. 91-92) 28  «Henri Marion, Paul Janet, Gabriel Compayre, Ernest Lavisse dans les annees 1880, Jules Payot, Albert Bayet, Alphonse Aulard quelques annees plus tard: la majorite des moralistes republicains verront dans la discipline et la volonte individuelles, dans le gouvernement de soi et de ses rapports aux autres une forme majeure de l'obeissance politique, la seule qui puisse concilier l'affirmation de l'individualisme et ['integration sociale des citoyens» (Yves Deloye, Ecole et citoyennete, p. 92). z o  27  «[...] l'obeissance a la loi qu'on s'est prescritte est liberte.» (Rousseau, Du contrat social, p. 365). 28  C'est cette meme morale que Durkheim resumera dans son cours: «La maitrise de soi, voila la premiere condition de tout pouvoir vrai, de toute liberte digne de ce nom. C'est precisement a cette maitrise de soi que nous dresse la discipline morale. C'est elle qui nous apprend a agir autrement que sous la poussee d'impulsions interieures et en laissant notre activite descendre spontanement sa pente naturelle. Elle nous apprend a agir avec effort; car il n'est pas d'action morale qui n'implique que nous ne fassions taire quelque appetit, que nous ne moderions quelque tendance.» (L'Education morale, pp. 50-51).  132 Mais c'est toujours par la docilite, c'est-a-dire la repression de la spontaneite de l'individu, que la morale republicaine cherche a a garantir le respect des institutions: En s'appuyant sur l'education nationale, les elites republicaines entendent maitriser et organiser les reactions emotionnelles des citoyens, renforcer la capacite de chacun a s'autocontraindre et a reguler sa spontaneite. (Deloye, p. 97) Seule a change la source de l'autorite a laquelle i l faut se soumettre. L'enfant ne doit plus s'en remettre a ses parents et obeir aveuglement a toutes les formes d'autorite de la societe, comme nous 1'avons vu, par exemple, dans le livre de Barrau, Des devoirs des enfants envers leurs parents.  II doit plutot obeir a cette voix interieure qui, chez tout  citoyen raisonnable de la Republique, exige l'autocontrainte. La «liberte» republicaine consiste alors simplement a interioriser une autorite externe. Le citoyen sera libre dans la mesure ou i l choisira «librement» le gouvernement de soi; mais en meme temps c'est le seul choix qu'on lui donne, comme le souligne Deloye: «[...] les moralistes republicans entendent demontrer a l'enfant qu'il ne serait rien en dehors de la societe dans laquelle i l vit.» (p. 98). A u fond, rien n'a change, sinon la maniere de concevoir l'obeissance. Et par un curieux contresens, la maitrise de soi devient, dans la perspective republicaine, la seule liberte digne de ce nom — maitrise que l'enfant devra apprendre s'il veut continuer a etre membre de la societe. L'exemple de la morale republicaine illustre bien en quoi i l n'est pas necessaire qu'une approche pedagogique soit autoritaire pour etre repressive et assurer la docilite. L a doctrine anti-autoritaire de l'autocontrainte exige toujours que soit combattue 1'effervescence innee de l'enfant. Cette morale republicaine, appuyee sur la doctrine de l'autocontrainte, fournit sans nul doute une economie du pouvoir des plus efficaces pour l'Etat. C'est, dans la  133 perspective foucaldienne, le pouvoir le plus individualise — ou «individualisant» — qui 29  puisse etre. Dans sa discussion sur 1'emergence de la technologie disciplinaire dans «Les mailles du pouvoir», Foucault a decrit justement son application en education: C'est d'abord dans les colleges et puis dans les ecoles primaires que nous voyons apparaitre ces methodes disciplinaires ou les individus sont individualises dans la multiplicite. Le college reunit des dizaines, des centaines et parfois des milliers de collegiens, d'ecoliers, et i l s'agit alors d'exercer sur eux un pouvoir qui soit justement beaucoup moins onereux que le pouvoir du precepteur, qui ne peut exister qu'entre l'eleve et le maitre. La nous avons un maitre pour des dizaines de disciples; i l faut cependant, malgre cette multiplicite d'eleves, qu'on obtienne une individualisation du pouvoir, un controle permanent, une surveillance de tous les instants. D'ou 1'apparition de ce personnage que tous ceux qui ont etudie dans les colleges connaissent bien, qui est le surveillant [...]. (Dits et ecrits, Vol. 4, p. 192) Mais encore plus efficace que la creation de surveillants, encore mois «onereuse», sera la revendication de la doctrine stoicienne de l'autocontrainte. L'enfant ici n'aura pas besoin d'etre observe constamment car il s'observera lui-meme. Le pouvoir exerce ne dependra pas alors d'une infrastructure pedagogique materiellement presente, comme celle decrite par Foucault, mais sera plutot d'ordre spirituel, et alors veritablement «atomique» dans 30  le sens foucaldien . 31  Mais la morale republicaine analysee par Deloye n'est qu'une morale parmi d'autres pronees dans les ouvrages moraux parus apres 1870. Car la soumission a  29  Michel Foucault, «Les mailles du pouvoir» in Dits 30  et ecrits 1954-1988, Vol 4, p. 190.  Ibid., p. 190.  31  Pour la discussion de Foucault sur la maitrise de soi, voir Histoire de la sexualite, Le souci (Paris, Gallimard, 1984), et «L'ethique du souci de soi comme pratique de la liberte» in Dits et ecrits, Vol. 4, pp. 708-729.  de soi  134 l'autorite paternelle sera pronee elle aussi . II est significatif que dans sa celebre lettre 32  aux instituteurs, Jules Ferry insiste sur le fait que l'enseignement moral a donner aux enfants soit tel qu'un pere de famille puisse l'approuver: Si parfois vous etiez embarrasse pour savoir jusqu'ou i l vous est permis d'aller dans votre enseignement moral, voici une regie pratique a laquelle vous pourrez vous tenir. A u moment de proposer aux eleves un precepte, une maxime quelconque, demandez-vous s'il se trouve a votre connaissance un seul honnete homme qui puisse etre froisse de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un pere de famille, je dis un seul, present a votre classe et vous ecoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment a ce qu'il entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire [...]. 33  Le principe du respect de l'autorite est considere d'autant plus necessaire a inculquer aux enfants que c'est avec des fils obeissants qu'on fera plus tard de bons soldats qui sauront obeir aux ordres de leur superieurs sans discuter. Dans La Belle France (1900), Georges Darien a attaque le systeme d'instruction et d'education en France, systeme qui, selon lui, n'a justement d'autre but que d'inculquer le respect de l'autorite, de produire des esclaves et preparer a l'armee. De l'autre cote du debat, Nadault de Buffon, dans De la 34  regeneration morale et sociale de la France,  evoque la gloire des republiques antiques  (Rome en particulier) pour raviver chez ses lecteurs la foi dans le principe de l'autorite:  Notons, par ailleurs, qu'en 1889, plus d'un demi-siecle apres sa publication, le livre de Barrau cite plus haut, Des devoirs des enfants envers leurs parents (1837), demeure obligatoire dans les ecoles primair publiques dans onze departements (Livres scolaires en usage dans les ecoles primaires publiques, 1 Laura S. Strumingher, op. cit., p. 155). 3 2  Deux ministres pedagogues, p. 26. Voir aussi Jules Ferry, Discours et opinions (Paris, Colin 1896), Vol. 4, p. 261. II n'est pas surprenant de voir que l'approbation du pere est toujours recherchee par Ferry, car si l'obligation de l'instruction n'est votee qu'en 1882, c'est pour ne pas contrer la volonte du pere de famille. Jules Simon protestait deja en 1867: «On dit qu'on ne refuse d'etablir chez nous l'instruction obligatoire, telle qu'elle existe en Prusse, en Suisse et dans presque toute l'Allemagne, qu'a cause du respect du a l'autorite paternelle [...].» (Jules Simon, L'Ouvrier de 8 ans [Paris, Librairie internationale, 1867], p. 247). 33  3 4  Georges Darien,  La Belle France in Voleurs!, (Paris, Omnibus, 1994), pp. 1310-17.  135 Qu'etait autrefois la Famille, et qu'est-elle de venue? La famille antique, de meme que la Famille biblique, formait une sorte de gouvernement dont le pere etait le chef obei et respecte; les enfants et les serviteurs, les sujets. Sa loi etait: d'une part, l'autorite; de l'autre la soumission, et on en voyait sortir les generations comme on voit les fleuves se former du tribut des ruisseaux. (p. 9) En effet, sous la Troisieme Republique, avec la nouvelle attention portee a l'enfant et aux questions relatives a son education, le debat s'envenime, et le fosse qui separe les differents camps se creuse. Plusieurs pedagogues et moralistes revierment alors sur le caractere sacre du devoir de l'enfant envers sa famille et la societe. L a dette de l'enfance Dans Petit livre de morale a I 'usage des ecoles primaires, Theodore Garsault choisit de presenter la morale aux enfants sous forme de dialogues dans lesquels des enfants idealises, parfaitement styles, fournissent aux questions du maitre les reponses desirees. Une des premieres questions posees par Garsault concerne l'amour filial: pourquoi aime-t-on ses parents? Les reponses trouvees par la classe suggerent qu'une tres grande part de dette entre dans la conception de l'amour filial: P A U L . - Nous aimons nos parents, monsieur, plus que tout autre personne, ils nous punissent, i l est vrai, et nous pouvons croire apres une punition que nous les aimons moins; mais nous revenons toujours a de meilleurs sentiments. Je ne sais pas au juste, par exemple, pourquoi nous les aimons. L E M A I T R E . - et vous autres? U N A U T R E E N F A N T . - Je crois que c'est parce que nous sommes nes chez eux. U N A U T R E . - N'est-ce pas parce que ce sont eux qui ont pris soin de notre enfance? U N A U T R E . - Je crois aussi que nous ressentons quelque chose qui nous pousse vers eux. M a mere me frapperait, me chasserait et me ferait souffrir, je crois que je l'aimerais encore.  136 L E M A I T R E . - Tres bien. Cela est tres juste, mes enfants: un sentiment d'affection qui vient du plus profond de notre coeur nous pousse a aimer nos parents. 35  II est revelateur que le maitre sanctionne un comportement violent a l'egard des enfants. L'image de l'enfant martyr est meme presentee comme un ideal de l'amour filial. Ce n'est sans doute pas un hasard, d'ailleurs, que ce soit un enfant qui parle ici. En faisant parler les enfants, l'auteur peut donner l'impression qu'il a la caution des enfants euxmemes, et peut ainsi leur attribuer des reflexions qui choqueraient de la part du maitre: Votre mere vous frapperait, vous chasserait et vous ferait souffrir, que vous I 'aimeriez encore.  Bien entendu, i l ne s'agit pas, dans les dialogues de Garsault, de vraies voix  d'enfants. Lorsque l'enfant dit: «Ma mere me frapperait, me chasserait et me ferait souffrir, je crois que je l'aimerais encore», ce n'est pas la voix d'un enfant qu'il faut entendre, mais celle de l'auteur inculquant a ses petits lecteurs qu'il faut aimer ses parents quoi qu 'ils fassent. Les paroles des enfants dans les dialogues presentes par Garsault sont partout pregnantes des doctrines morales de l'auteur. Aussi le maitre applaudira-t-il a l'image de l'enfant martyr, en rappelant a sa classe tout ce que l'enfant doit a ses parents: Et puis ce sont eux qui nous ont soignes; c'est au sein de notre mere que nous avons puise notre premiere source de vie, nous sommes venus au monde nus comme le ver de terre; sans les soins maternels, nous eussions peri infailliblement. Et notre pere! c'est pour nous donner le pain de chaque jour qu'il reste courbe sur son travail quotidien et qu'il prend parfois sur son sommeil; c'est lui qui nous a conduits a 1'ecole pour nous faire instruire. Oh! aimons bien nos parents! — Mes enfants, serait-ce bien mal de ne pas les aimer ou d'etre indifferent a leur egard? TOUS. - O u i ! Oui!  Theodore Garsault, Petit livre de morale a I'usage des ecoles primaires (Paris, Librairie classique Fouraut et fils, 1881), p. 12. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  137 L E M A I T R E . —Eh bien! nous trouvons deja que parmi ce que nous pouvons faire sur la terre, un des premiers devoirs qui nous est naturellement indique, c'est d'aimer nos parents. Tous. - O u i ! (pp. 12-13) L'enfant est un comparse qui parle quand i l semble bon a l'auteur de le laisser parler, et ses courtes repliques sont autant de tremplins permettant a l'auteur de se lancer dans de nouveaux developpements. Ce sera la meme chose chez Leopold Mabilleau qui, lui aussi, choisit la forme du dialogue dans son Cours de morale: —Voyons, Louis, reprit le maitre, pourquoi aimons-nous ainsi nos parents? —Parce que nous leur devons la vie. —Bien, mais est-ce la tout ce que nous leur devons? —Non, monsieur, ils nous nourrissent, nous habillent, nous elevent... [...] Les enfants ingrats font de mechantes gens et de mauvais citoyens: que peut-on attendre de celui qui oublie ses parents? Tous les grands hommes au contraire se sont fait remarquer par leur piete filiale. [En caracteres gras dans le texte.] 36  Le discours pedagogique de moralistes republicains tels Garsault et Mabilleau rappelle celui de Barrau sous la monarchie de Juillet. L'affection est notee brievement, mais c'est surtout en termes de devoir a remplir, ou de dette encourue, qu'est presentee 37  l'amour filial: -Les enfants doivent [...] aimer leurs parents, et c'est la le premier, le plus naturel et le plus profond des sentiments humains. L'homme qui manque a cette loi de nature, se place au-dessous meme des animaux; car ceux-ci semblent garder quelque attachement pour les etres qui les ont mis au monde. On dit que les cigognes nourrissent leurs meres devenues vieilles, et les defendent contre les dangers. (Mabilleau, p. 8) [En caracteres gras dans le texte.] L'amour des enfants pour leurs parents est «naturel»; pourtant Mabilleau ne parle nulle part du meme amour «naturel» des parents pour leurs enfants. On pourrait bien se  Leopold Mabilleau, Cours de morale (Paris, Hachette, 1883), pp. 9-10. «le plus saint de tous les devoirs* {Cours de morale, p. 8).  138 demander pourquoi, d'ailleurs, si l'amour filial est naturel, les auteurs de ces guides moraux croient necessaire d'indoctriner les eleves a ce point! Les auteurs citent, par-dessus tout, la dependance physique et materielle de l'enfant, pour l'inciter a aimer ses parents: «[...] nous sommes venus au monde nus comme le ver de terre; sans les soins maternels, nous eussions peri infailliblement.» (Garsault, p. 12). Le travail des parents (le pere «courbe sur son travail» [p. 12]), les soins qu'ils ont donnes a leurs enfants, devront, en retour, etre compenses par les services et la sollicitude de ces derniers: L E M A I T R E . Comment ferons-nous pour leur prouver notre amour? PIERRE. —En leur epargnant toutes les fatigues dont nous pouvons les decharger. L E M A I T R E . —Oui, et aussi tous les chagrins qui peuvent venir de nous. Que ferons-nous encore, Paul? P A U L . —Nous leur obeirons; nous travaillerons a l'ecole, nous aurons mille prevenances pour eux. L E M A I T R E . --C'est cela, et de cette facon vous temoignerez vraiment votre amour a vos parents. (Garsault, p. 13) Les families decrites dans ces livres de morale ressemblent plutot a des mini-societes ou les rapports humains ne seraient plus qu'une serie de contrats. On reconnait ici le legs du Contrat social.  Nous avons vu, par ailleurs, le peu de place que Rousseau accordait au  developpement affectif de son eleve. L'amour devient moins un sentiment qu'un devoir, ou meme une charge. Le maitre dans le texte de Garsault poursuivra son indoctrination - bien que de toute evidence elle ne soit pas necessaire: [...] Jacques, encore une question: Comment nomme-t-on une chose que nous devons faire? JACQUES. U n devoir. L E M A I T R E . Est-ce un devoir d'aimer ses parents? TOUS. Oui. L E M A I T R E . —Eh bien, que direz-vous a vos parents, a vos petits freres, a vos amis quand vous parlerez de notre classe de ce soir?  139 TOUS LES UNS APRES LES A U T R E S . --Nous leur dirons que nous sommes sur terre pour accomplir certains actes qu'on nomme devoirs; que nous connaissons deja un de ces devoirs qui est d'aimer nos parents et de le leur prouver par notre respect, nos soins, notre obeissance et la recherche de tout ce qui peut leur etre agreable. (Garsault, p. 17) En fin de compte, l'ecolier est tenu responsable du bonheur de ses parents , lourd 38  fardeau pour un enfant de six ans! II parait clair, du reste, qu'on ne s'attend pas vraiment a ce que l'enfant paie sa dette. En effet, i l n'est pas cense pouvoir s'en acquitter: on veut avant tout qu'il reste redevable, comme le souligne le livre de Mabilleau: «Quoi que nous fassions, nous ne rendrons jamais a nos parents tout l'amour que nous avons recu d'eux.» (pp. 5-6) [En caracteres gras dans le texte.] . 39  L'idee de la dette de l'enfant sera exploitee apres 1870 dans le sens du devoir militaire, et les guides moraux confondront l'amour filial avec l'amour de la patrie, si bien que le patriotisme de l'enfant devra prendre source au sein de la famille. William Bruneau souligne qu'a cette epoque les devoirs envers la famille etaient indissociables des devoirs envers la patrie; une doctrine morale se devait done de confondre les deux institutions: If a moral theory dared distinguish one's duty to the State from one's duty to the family —after all, these duties were held to be one— then that theory had to be discarded. 40  A comparer avec un passage d'Emile deja cite: «Tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage; c'est de ton bonheur que j'attends le mien: si tu frustres mes esperances, tu me voles vingt ans de ma vie, et tu fais le malheur de mes vieux jours.» (p. 649). 3 8  Voir a ce sujet l'analyse de Maingueneau, pour qui «la grande loi de la restitution, du don et de l'echange [...] sous-tend tout le dispositif pedagogique: travail, vertu, obeissance... ne sont que les moyens d'acquitter une dette infmie» (p. 98). 3 9  William Bruneau, «Altruism and Opportunism: Two Poles of Moral Instruction in France, 18801920» in Proceedings of the Tenth Annual Meeting of the Western Society for French Vol. 10, 1984, p. 333. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 4 0  History  140 Cette doctrine est resumee par Nadault de Buffon dans De la regeneration morale et sociale de la France:  II faut aimer la Patrie comme on aime une mere. [...] La Patrie est la famille du citoyen. Toutes les lois que le citoyen doit respecter dans la Societe, le jeune homme les a apprises au foyer domestique, et, des lors, il lui coute peu de s'y soumettre. (pp. 19-21) Le cas d'Alexandre Weill est instructif a cet egard. Dans les editions ulterieures de Mon fils ou le nouvel Emile, des changements seront apportes pour refleter le patriotisme du discours pedagogique dans les annees de l'apres-guerre. Dans 1'edition de 1891, s'il faut elever ses enfants severement, ce n'est plus seulement parce que ce sont ces enfants-la «qui aiment le mieux leurs peres et meres» (Mon fils ou le nouvel Emile, p. 230), mais aussi, ajoute l'auteur, parce que ces enfants «font le plus de sacrifices pour le salut de la patrie et le bien de l'humanite» . Maingueneau a remarque aussi combien les 41  notions de devoir et d'amour sont liees aux notions de mere et de patrie: [...] faire son devoir, c'est servir sa patrie, et le devoir patriotique est le couronnement de tous les autres devoirs. E n toutes choses, faire son devoir, ce n'est jamais que se montrer dignes enfants d'une mere aimee. (p. 101) Comme le soulignent Jacques et Mona Ozouf dans «Le theme du patiotisme dans les manuels primaires», si la retraite des soldats en 1870 a scandalise la France, le patriotisme des soldats en 1914 a cause un etonnement inverse: «Comment un tel elan patriotique est-il possible chez des hommes qu'ont pourtant instruits des instituteurs syndiques, des livres pacifistes?» (p. 5). En effet, les manuels lai'ques donnes a lire aux  Alexandre Weill, Sij'avais unefille a marier et sij'avais unfits a elever (Paris, Sauvaitre, 18 p. 304. Maingueneau a deja souleve la remarquable longevite de certains livres d'ecole qui, a la suite «d'une simple adaptation aux normes nouvelles» (p. 123), sont toujours juges capables de repondre aux exigences ideologiques de regimes pourtant tres differents. Des devoirs des enfants envers leurs parents de Barrau es autre exemple de ce phenomene. 4 1  141 enfants sous la Troisieme Republique, critiquaient la guerre . Cependant, i l ne faudrait 42  pas croire pour autant que le sentiment patriotique soit absent de ces manuels. Loin de la! L a guerre est toujours reconnue comme necessaire, comme en temoigne le texte de Garsault: Malheureusement, pousses par 1'ambition et par leurs autres passions, les hommes envient ce que d'autres possedent et l'emploi de la force est parfois le seul et dernier moyen de conserver ses droits. Alors les nations se mettent en guerre et les hommes qui devraient s'aimer et s'entraider a conserver leur existence, se tuent pour conserver l'integrite du sol national ou servir une cause qu'ils croient juste. Je suis sur qu'il n'en est pas un de vous qui voudrait laisser attaquer sans defendre jusqu'au dernier soupir nos institutions, notre sol francais et tout ce qui constitue la «patrie». Voila pourquoi la guerre est necessaire faute d'un commun accord entre les peuples; accord qui ne s'etablira jamais parce que les patries diverses ont des interets divers et vivent sous des formes de gouvernement parfois opposees et contraires les unes aux autres. (p. 60) Dans Tu seras soldat (texte obligatoire dans les ecoles publiques primaires de 26 departements en 1888-89) , Emile Lavisse appelait le service militaire un devoir sacre: 43  En expliquant la noble mission de l'armee, en prouvant son utilite, sa necessite, en racontant les exemples de discipline et de devouement donnes par ses officiers et ses soldats, j ' a i voulu apprendre aux enfants a 1'aimer et les preparer a bien remplir un devoir sacre, le service militaire. Pour dire enfin ma pensee, je voudrais que dans toutes les Ecoles de France l'Instituteur repetat souvent a chacun de ses eleves les mots que j ' a i  C'est le cas du livre de Garsault: «LE MAITRE. - [...] Le service de nos personnes est du aussi a l'Etat. Tel est le service militaire et le service de notre activite et de notre intelligence. Une de ces formes, le service militaire, semble sans doute un lourd impot, I'impot du sang. Et vous allez peut-etre vous demander a quoi bon le service militaire? Pourquoi ne pas abolir la guerre? Pourquoi les hommes ne s'aiment-ils pas selon les maximes qu'on vous a enseignees? II semble que ces maximes sont en contradiction avec le service militaire qui n'est institue que pour les violer par la guerre. 4 Z  «Vous avez raison, mes chers enfants, tout a fait raison. II est juste de penser que si toutes les lois morales que nous vous apprenons etaient appliquees, il n'y aurait plus de guerre.» (p. 59). 4 3  Cite dans le livre de Strumingher, p. 165.  142 inscrits en gros caracteres, en tete de ce modeste petit livre: T u seras soldat. [En caracteres gras dans le texte.]  44  Les manuels primaires, pour laiques qu'ils soient, ne sont alors nullement antipatriotiques. La Patrie et tout ce qu'elle represente doivent etre defendus: L E M A I T R E . —[...] Tous nous prenons part au gouvernement, tous nous formons la patrie, tous nous devons la defendre. Qui de vous voudrait fuir devant l'ennemi? Qui de vous voudrait trahir le drapeau francais, l'embleme de la patrie, l'embleme de notre amour pour la France, l'embleme de nos grands principes francais d'independance et de justice sur lequel est inscrite cette devise qui nous proclame des hommes et qui resume toutes nos convictions et toutes nos aspirations: LIBERTE EGALITE FRATERNITE Vous mourriez, n'est-ce pas, pour defendre la France? TOUS LES E N F A N T S . - O u i ! Oui! (Garsault, p. 61) Meme son de cloche du cote des ouvrages moraux catholiques comme De la regeneration morale et sociale de la France* , 5  de Nadault de Buffon . A cette difference 46  pres que la rhetorique patriotique y est combinee avec le discours religieux: Ayez foi dans la Patrie, parce qu'il faut croire pour aimer, et que nous devons aimer la Patrie avec desinteressement, avec orgueil, avec jalousie. II faut d'autant plus 1'aimer qu'elle est malheureuse, vaincue et saignante. U n jour, la Patrie aura besoin de nous; ce jour venu i l faudra etre pret. (p. 22)  Voir l'avant-propos a Emile Lavisse, Tu seras soldat: histoire d'un soldatfrancais;recits et le patriotiques d'instruction et d'education militaires (Paris, Colin, 189?). 4 5  Approuve par l'eveque d'Orleans, Mgr Dupanloup, ce texte beneficiait de l'appui de l'Eglise.  C'est moins surprenant qu'on pourrait le croire. Comme l'explique Maingueneau, en parlant des ecoles primaires sous la Troisieme Republique: «La relative stabilite sociale de cette epoque suppose un consensus minimal difficilement compatible avec l'existence de systemes d'enseignement qui dispenseraient des ideologies parfaitement divergentes sur tous les points essentiels.» (p. 121). 4 6  143 Aussi les Ozouf ont-ils raison de dire qu'il n'y a pas eu de «virage» dans les manuels primaires. Les livres pacifistes ne rendaient pas moins glorieux a l'enfant le sacrifice de sa vie pour la patrie: «La classe ouvriere n'a done pas, contrairement a ce qu'affirment, avec une surprise joyeuse, les nationalistes, rompu en 1914 avec l'education recue a l'ecole lai'que.» (p. 31). L'insistance des Ozouf sur la force des representations enfantines «d'autant plus tenaces qu'elles sont moins conscientes» (p. 31) est d'un vif interet pour cette etude. En expliquant l'elan patriotique des soldats en 1914 par les images et les symboles dont ils avaient ete nourris des leur enfance, les Ozouf soulignent pertinemment le pouvoir d'indoctrination des guides moraux. De fait, eblouis par les figures heroiques du passe prestigieux de la France et du monde antique, «[l]es Francais qui partent pour la guerre, ressuscitent ces "soldats de Fan II allant porter au monde la liberte" et que tous les ecoliers francais ont appris a admirer» (p. 31). Le Dictionnaire de pedagogie et d 'instruction primaire  de Ferdinand Buisson, publie en 1887, rappelaient justement aux  instituteurs 1'importance de tirer profit de ce premier age: Les premieres choses qu'on lit, comme les premieres choses qu'on voit, se gravent dans l'esprit d'une maniere particulierement profonde; les maitres ne doivent pas l'oublier. II n'y a rien d'indifferent dans les premieres impressions de l'enfance [...]. II n'est pas rare que, meme dans un age avance, on retrouve encore dans le fond de sa memoire des traces de ce passe lointain, et plus d'un parmi nous s'est etonne du role considerable qu'a joue dans sa vie un souvenir qui lui est reste du premier livre ou i l a appris a lire [...]. (Premiere partie, Vol. 1, pp. 700-01) C'est reconnaitre que les representations de l'enfant dans le discours pedagogique ont une influence reelle et durable sur l'individu, et sont aussi d'une grande utilite pour  144 l'Etat. On comprend alors pourquoi les auteurs de L'Enfant et de Foil de Carotte seront si violemment attaques pour avoir voulu briser les moules traditionnels de l'enfance. L a pedagogie noire Le discours pedagogique dans les annees de l'apres-guerre a vu le retour a l'idee de la dette de l'enfant, mise a profit dans le contexte militaire et patriotique de la Revanche. Taxee de molle sous le Second Empire, l'education apres 1870 se voudra 47  ferme. On insistera alors sur 1'importance de la docilite et la maitrise de soi et dans le principe ressuscite de l'autorite paternelle. Rappelons que la doctrine de la maitrise de soi ne sera nullement le moyen pour l'enfant de secouer le joug de la repression, mais qu'elle aura plutot comme effet de fortifier 1'emprise tyrannique du maitre sur la volonte de l'enfant. Sous la Troisieme Republique, les manuels primaires en particulier confondront le respect de l'autorite et la notion de dette sacree (dont l'enfant ne saurait s'acquitter) dans une rhetorique qui rend l'enfant a la fois dependant de ses parents et, paradoxalement, responsable de leur bonheur. En cela les manuels laiques rejoignent les textes de Barrau analyses dans le chapitre II, ou l'auteur insiste sur la dette de l'enfant et sur le besoin de proteger les parents. Comme dans le cas du debat pedagogique laiquecatholique sous le Second Empire, ce sont souvent les memes idees qui reviennent sous differentes formes, mais les effets restent les memes pour l'enfant . 48  II est important de preciser qu'en depit des allegations, il n'est pas du tout certain que le principe de l'autorite absolue des parents ait jamais ete abandonne sous le Second Empire. 4 7  48  Nous avons vu avec le livre d'Alexandre Weill, que j'ai cite plus haut, combien il est facile pour un texte ecrit sous un regime de s'accommoder a un autre. Songeons aussi que bon nombre d'ouvrages pedagogiques publies au debut du XIXe siecle continueront d'etre reedites sous la Troisieme Republique.  145 II est impossible dans cette etude de voir en detail ou de categoriser toutes les ideologies qui ont informe le discours pedagogique de la fin du XIXe siecle. En effet, comme le souligne Bruneau, l'education morale en France a la fin du XIXe siecle et au debut du X X e etait le produit d'une vision morale fractionnee (p. 333). Et Maingueneau d'ajouter que «[s]'il y a coherence d'une "ideologic republicaine", elle n'est pas directement perceptible* (p. xi). De maniere generale, on peut dire qu'il existe un melange de questionnement et de conservatisme dans le debat autour de l'education morale dans les annees de l'apres-guerre. A l'interieur d'un meme texte, le discours sera souvent difficile a classer. Les pedagogues desireux de retourner aux «bonnes vieilles methodes» traditionnelles, par exemple, le feront paradoxalement au nom du progres. Sans compter que la «nouvelle» morale des moralistes republicains remonte en fait a Rousseau (sinon a Zenon et aux Stoiciens de l'antiquite). II faudra d'ailleurs se mefier 49  de termes tels progressif  traditionnel,  le progres etant une notion relative, et la  tradition pouvant signifier des courants radicalement differents selon la personne. C'est ici que les distinctions faites par Alice Miller s'averent utiles. Car, si traditionnelle qu'elle soit, une approche pedagogique qui se reclame des «bonnes vieilles methodes» n'est pas necessairement empreinte de pedagogie noire, de meme que les idees dites progressives n'excluent pas forcement les principes de la pedagogie noire : 50  cela dependra toujours des methodes specifiques preconisees par l'auteur.  Bien que, comme le souligne Theodore Zeldin, les jeunes republicains ne se reclament plus de Rousseau a cette epoque (Emile Ollivier and the Liberal Empire of Napoleon III [Oxford, Clarendon Press, 1963], p. 4). 5 0  Nous avons vu des exemples d'insuffisances semantiques de ce genre avec les termes  anti-autoritaire, severe et douce.  autoritaire,  146 Malheureusement, les termes employes pour decrire les differentes approches demeurent vagues le plus souvent, et a moins de serrer de pres les textes i l est difficile d'avoir une idee juste des differentes pedagogies. La lettre de Jules Ferry adressee aux instituteurs en 1883 montre bien a quel point on se souciait peu de trouver une terminologie plus nuancee. Pour Ferry, la question de la morale a enseigner aux enfants est trop simple; elle est [...] simplement cette bonne et antique morale que nous avons recue de nos peres et meres et que nous nous honorons tous de suivre dans les relations de la vie sans nous mettre en peine d'en discuter les bases philosophiques. (Discours et Opinions, V o l . 4, p.  261)  Voulant se distancier des antagonismes qui ont caracterise les debats philosophiques du XIXe siecle, Ferry se reclame d'une chimerique «morale usuelle» sur laquelle tout le monde peut se mettre d'accord. De toute evidence, cette entente ne pourra exister qu'en theorie, car du moment qu'on voudra expliciter les principes particuliers de «cette bonne et antique morale», on retrouvera des differences d'opinion. Ce n'est pas pour rien que Ferry s'en tient a des abstractions lorsqu'il evoque une sorte d'age d'or de la morale, apparemment universelle! (Ses propos supposent, par ailleurs, une tres grande homogeneite culturelle.) Ce qui ressort clairement de la lettre de Ferry, ne en 1832, c'est-a-dire au debut de la monarchie de Juillet, c'est un desir de revenir a des principes moraux abandonnes ou perturbes. Par dela l'infamie du Second Empire, les pedagogues de la nouvelle Republique cherchaient des modeles dans le passe glorieux de la France ainsi que dans le monde antique pour raffermir le sens moral de la societe. Les critiques de la pedagogie noire que nous avons observees sous le Second Empire continueront de se faire entendre sous la Troisieme Republique. Avec la creation  147 de nouvelles lois pour proteger l'enfant moralement abandonne ou maltraite par les parents , la societe s'interesse a l'enfant plus que jamais . Aussi la fin du XIXe siecle 51  52  sera-t-elle l'epoque la plus riche du debat contre la pedagogie noire. Nous avons deja vu les changements qui ont ete portes au texte de Millet-Robinet. Nous verrons plus loin, avec les textes de Valles et de Renard, les plus eloquentes attaques contre la pedagogie noire a cette epoque. Notons, toutefois, que ce ne sont pas seulement les ecrivains qui s'interessent a l'enfant, car, comme l'a souligne Victor Toursch, tout le monde a cette epoque semble lui preter une attention particuliere. A u fur et a mesure que progresse le siecle, 1'importance de l'enfant s'affirme si bien dans la litterature qu'a partir de 1870, et a une cadence toujours plus rapide, presque chaque annee verra surgir une publication dont i l sera le sujet, et cela dans des genres fort divers. La science, la philosophic sociale, la pedagogie — reformant ses methodes — autant que la litterature se sont penchees sur lui avec un interet renouvele et souvent passionne [...]. 53  Je pense ici a la Loi sur la protection des enfants maltraites ou moralement abandonnes (1889), et la Loi sur la repression des violences, voies de fait, actes de cruaute et attentats commis envers les enfants (1898). Voir a ce sujet Bernard Schnapper, «La correction paternelle et le mouvement des idees au dix-neuvieme siecle (1789-1935)», Revue Historique, Vol. 263, 1980, pp. 319-49. 3 1  52  Selon Rachel Fuchs, a partir des annees 1880 en particulier, on constate un changement d'attitude radical envers les enfants: «In the 1880s there was a major shift in attitudes with the concomitant redefinition of child abuse and new laws to protect children, where fathers as well as mothers were seen as child abusers.* (Rachel Ginnis Fuchs, «Crimes Against Children in Nineteenth-Century France: Child Abuse», Law and Human  Behavior, Vol. 6, no 4, 1982, p. 255).  Victor Toursch, L'Enfantfrancaisa Les Presses modernes, 1939), p. 3. 5 3  la fin du XIXe siecle d'apres ses principaux romancie  148 CHAPITRE V La pedagogie noire et l'histoire de la pedagogie J'ai voulu presenter dans les chapitres precedents l'histoire des principes de la pedagogie noire au cours du XIXe siecle. La premiere chose a dire c'est que selon l'auteur et selon l'epoque, certaines approches seront pronees plutot que d'autres, et qu'il serait faux de pretendre qu'une seule pedagogie l'a emporte sur toutes les autres. Traitant la periode qui s'etend de 1848 a 1945, Zeldin juge que: The over-all picture in child rearing is a wide variety of positions, but also considerable hesitation and confusion, induced by the difficulties which the theories met in practice. This was not a period therefore when Frenchmen were brought up in one particular way, but a period of uncertainty. The conflicts experienced by successive generations were to a significant extent conflicts resulting from the unreconciled coexistence of varying aspirations and traditions in parents. 1  II sera plus juste de concevoir le discours pedagogique en France en termes de tendances, plus ou moins prononcees et discernables. Le debat a ete riche et varie en France au XIXe siecle, mais c'est seulement a partir du Second Empire qu'on voit poindre reellement les debuts d'un changement radical dans la maniere de considerer l'enfant. L'oeuvre de Barrau est symptomatique a cet egard. Toutefois, le mouvement de contestation n'a pas elimine la pedagogie noire, loin de la. Sous la Troisieme Republique, on pourrait meme dire qu'elle a connu un certain regain de popularity dans les guides moraux pour ecoliers. La pedagogie noire est sensible, comme nous l'avons vu, dans la rhetorique republicaine de la piete filiale et du devouement militaire. A u cours des chapitres precedents, nous avons vu les preoccupations (voire les  1  Theodore Zeldin,  France 1848-1945 (Oxford, Clarendon Press, 1973), Vol. 1, p. 318.  149 hantises) d'une epoque se refleter dans le discours pedagogique. Les pedagogues sous Louis-Philippe, anxieux de faire accepter la legitimite de la monarchie de Juillet, insistent sur l'importance d'obeir a ses superieurs et de respecter les institutions du pays. Sous le regne de Napoleon III, i l est facile de reconnaitre la mauvaise foi d'une societe corrompue, projetant ses propres vices d'intemperance sur ses enfants. Enfin, apres les bouleversements de 1870-71, plusieurs pedagogues et moralistes s'empresseront d'inculquer aux enfants a la fois les vertus de la maitrise de soi et le respect de l'autorite, faisant souvent appel au meme fonds de pedagogie noire. Mon analyse du discours pedagogique en France au XIXe siecle s'accorde avec la theorie psychogenique de Lloyd deMause quant au rapprochement progressif des 2  rapports entre les parents et les enfants. Selon deMause, le XVIIIe siecle est caracterise par un desir de mater la colere et l'esprit d'independance des enfants et de reprimer leurs besoins (ce qu'il nomme Intrusive Mode), tandis que le XIXe siecle sera plutot une periode de socialisation (Socialisation Mode), ou i l est moins question de mater l'enfant que de le guider. Notons, cependant, que plusieurs textes publies au XIXe siecle relevent toujours, selon les categories de deMause, d'un mode anterieur de rapports avec les enfants. Mater l'enfant, lui ravir son identite, controler ses emotions et ses besoins, voila autant de principes chers aux pedagogues du XIXe siecle. Nous avons vu aussi, notamment dans l'importance attachee a la docilite, que socialiser et mater peuvent  Voir Lloyd deMause, «The Evolution of Childhood* in The History of Childhood: The Untold Stor of Child Abuse, L. deMause ed. (New York, The Psychohistory Press, 1974), p. 51. Voir aussi Lloyd deMause «The Psychogenic Theory of History» in Foundations of Psychohistory (New York, Creative Roots, 1982), pp. 2  132-46. Pour une appreciation de la theorie psychogenique et une discussion sur la reception de celle-ci, voir Henry Lawton, «History of Childhood* in The Psychohistorian's Handbook (New York, The Psychohistory Press, 1988), pp. 123-59.  150 signifier la meme chose: guider un enfant a la facon de Rousseau, par exemple, n'en demande pas moins une part importante d'intrusion. Mais ce temoignage ne contredit pas les theories de Lloyd deMause, car les divisions qu'il etablit sont basees sur les modes de rapports les plus avarices a l'interieur d'une tranche de temps: The periodization [...] should be thought of as designation of the modes of parent-child relations which were exhibited by the psychogenically most advanced part of the population of the most advanced countries, and the dates given are the first in which I found examples of that mode in the sources, (p. 51) Ainsi quoique le mode de socialisation ait fait, selon deMause, son apparition au XIXe siecle, il ne sera pas forcement caracteristique de cette epoque. C'est, en effet, ce modele qui est propose par les textes etudies. Parmi de nombreux specialistes de l'education, i l parait communement admis que la classe dominante cherchera a se reproduire par l'education qu'elle offre a la population. A l'appui de cette position, j ' a i deja cite Emile Durkheim qui, dans Education et Sociologie,  ecrit que:  Bien loin que l'education ait pour objet unique ou principal l'individu et ses interets, elle est avant tout le moyen par lequel la societe renouvelle perpetuellement les conditions de sa propre existence, (pp. 100-01) Pour Rousseau aussi «tout tenoit radicalement a la politique, [...] aucun peuple ne seroit jamais que ce que la nature de son Gouvernement le feroit etre» . Cela revient chez 3  Dominique Maingueneau, qui reconnait dans son etude sur les manuels scolaires de la Troisieme Republique que «1' Ecole a pour mission implicite de former des "citoyens", c'est-a-dire les sujets necessaires a sa reproduction* (p. x). Ce qui nous ramene aux analyses de Michel Foucault sur le couple pouvoir/savoir. En effet, les trois postulats  3  Rousseau, Les Confessions, p. 404.  151 theoriques foucaldiens sur lesquels s'appuient cette etude se trouvent resumes dans cette conception de Taction pedagogique. L'education, depuis le ministre jusqu'a l'instituteur, depuis le pedagogue jusqu'aux parents, est le lieu par excellence du pouvoir capillaire politiquement utile. De plus, l'education, en tant que pouvoir institutionnel et entite discursive normalisatrice, se revele etre un pouvoir producteur de savoir, puisque par l'education l'enfant apprend qui i l est ainsi que le role que sera le sien dans la societe. Enfin, considerer l'education dans ses relations avec l'Etat, c'est postuler la conception foucaldienne de 1'archeologie, ou le savoir est etudie dans ses conditions de possibilite. Nous touchons la a un domaine beaucoup plus vaste que le seul discours de l'education morale. En effet, on ne peut separer une discussion de l'education morale proprement dite des recherches et theories sur 1'institution scolaire — surtout en France au XIXe siecle, puisque l'education morale fera partie integrante des valeurs que la classe dominante voudra legitimer par l'ecole. Pierre Bourdieu, en particulier, a etudie la reproduction operee par l'education dans la societe, se concentrant sur la reproduction des inegalites et des hierarchies sociales, qui ferait de l'ecole l'outil des classes dominantes . A u XIXe siecle, pourtant, comme en temoignent les nombreux 4  bouleversements politiques et les changements de regimes qui sont survenus, 1'institution scolaire ne parait pas avoir ete si utile aux classes dominantes. II vaut la peine de se demander, dans le contexte de cette discussion, si les classes dominantes parviennent  Voir Pierre Bourdieu, La Reproduction: elements pour une theorie du systeme Minuit, 1970). Bourdieu insiste, en particulier, sur 1'impossibility de dissocier la reproduction culturelle de sa fonction de reproduction sociale (p. 25).  d'enseign  152 vraiment a modifier l'habitus de la population aussi bien qu'on le croit en general. Car 5  comment expliquer que 1'instruction morale scolaire au XIXe siecle, prechant la soumission et le respect aux enfants, depuis la monarchic de Juillet jusqu'a la Troisieme Republique, n'ait pas su decourager les revokes qui ont marque ce siecle? Dans La Reproduction,  bien que traitant du systeme d'enseignement francais en general, Bourdieu  eclaire quelque peu ce probleme de l'apparente tendance a 1'immobility des pedagogies scolaires: Etant donne qu'il enferme une tendance a l'autoreproduction, le SE [systeme d'enseignement] tend a ne reproduire qu'avec un retard a la mesure de son autonomic relative les changements survenus dans l'arbitraire culturel qu'il a mandat de reproduire (retard culturel de la culture scolaire). (p. 77) Si bien que 1'instruction morale offerte dans les guides moraux scolaires accuserait toujours un retard par rapport aux discours pedagogiques ambiants. C'est en effet ce qu'il est donne de voir dans le cas de la pedagogie noire, ou l'avant-garde contre ce discours sera constituee a l'exterieur de 1'institution scolaire, notamment par des auteurs litteraires. Mais avant de quitter ce terrain, i l faut souligner que tous ne sont pas d'accord avec la these de la reproduction sociale par l'education. A u XIXe siecle, tous les  Sur la notion d'habitus chez Bourdieu, voir Alain Accardo et Philippe Corcuff, La Sociologie de Bourdieu: textes choisis et commentes (Bordeaux, Le Mascaret, 1986), pp. 14, 19 et en particulier 55 a 69.  L'habitus des individus sera informe par les productions culturelles ambiantes, dont les discours moraux et pedagogiques, comme ceux etudies dans la pr6sente etude. Defini comme «[s]ysteme de dispositions a agir, percevoir, sentir et penser d'une certaine facon, interiorisees et incorporees par les individus au cours de leur histoire* (La Sociologie de Bourdieu, p. 55), l'habitus sera informe par la pedagogie noire, en ce qu'elle donne une construction particuliere de l'enfant. Bourdieu mettra d'ailleurs l'accent sur l'importance des premieres experiences des individus dans la constitution de leurs habitus (pp. 56, 61). Soulignons aussi que la pedagogie noire constituerait, selon la terminologie de Bourdieu, une forme de violence symbolique, surtout en ce que la pedagogie noire est une violence qui ne doit pas etre reconnue comme telle. (Voir Alice Miller, La Connaissance interdite: affronter les blessures de l'enfance dans la therapie [Paris, Aubier, 1  ton bien, p. 77.)  153 pedagogues ne voient pas l'education aussi cyniquement que Durkheim, c'est-a-dire simplement comme un «moyen par lequel la societe renouvelle perpetuellement les conditions de sa propre existence*. J'aimerais discuter brievement ici les idees d'Henri Marion, predecesseur de Durkheim a la chaire de pedagogie a l'Universite de Paris. Marion considere que le renouvellement de la societe doit venir d'une pedagogie qui met les besoins de l'enfant au-dessus de ceux de l'Etat, et dans L'Education dans I'universite (1892), i l invoque a l'appui de cette these des autorites en la matiere. Je cite un passage assez long du livre ou l'auteur developpe sa pensee: Le premier devoir des maitres, quels qu'ils soient, comme des parents euxmemes, c'est de tout subordonner au bien superieur des eleves . Insistons un peu sur ce point, car tout elementaire qu'il est, c'est la un principe gros de consequences. «Elever un enfant, dit Mme Necker de Saussure, c'est le mettre en etat de remplir un jour le mieux possible la destination de sa vie.» II est tres remarquable que toutes les doctrines, que toutes les definitions de l'education qui ont une valeur philosophique s'accordent a lui assigner cette fin. Selon Stein, elle a pour but «le developpement harmonieux de toutes les puissances de l'ame, exciter et nourrir tous les principes de vie, s'appliquer a mettre en oeuvre toutes les tendances qui font la force et la valeur des hommes.» Pour Stuart M i l l , elle doit «nous elever le plus pres possible de la perfection de notre nature»; pour Herbert Spencer, nous «preparer a la vie complete*. Kant avait dit le premier qu'elle doit «developper dans l'homme toute la perfection que sa nature comporte». II suit de la que la fin de l'education, c'est l'enfant lui6  meme, la personne humaine a respecter et a developper dans I 'enfant, non V interet des parents ni des maitres.  1  [C'est moi qui souligne.]  Une pensee subtile et hautement pratique se degage de L'Education dans I'universite. Les distinctions etablies par Marion entre les notions d'individualite et de personality, par exemple, sont particulierement pertinentes a mon propos. Tandis que 1'individualite surtout dans ce qu'elle peut avoir d'egoi'ste — ne saurait etre encouragee dans le contexte  Bien entendu les differences d'opinion tourneront principalement autour de la maniere de concevoir ce «bien superieur de l'enfant». Henri Marion, L'Education  dans I'universite (Paris, Colin, 1892), p. 226.  154 de l'ecole publique, la personnalite, en revanche, «en dehors de [laquelle] i l n'y a que dressage», est pour Marion «la condition de toute moralite, l'etoffe meme dont l'humanite est faite» (pp. 228-29). L a philosophic de Marion est plus complexe, plus nuancee que ne le permet le vocabulaire traditionnel, bati autour de la dichotomie autorite/permissivite. Aussi Marion remet-il en question les oppositions usuelles dans le langage: Pour bien des gens, discipline et liberte s'opposent. S ' i l en etait ainsi necessairement, comme discipline et ordre c'est tout un, i l s'ensuivrait qu'une societe comme la notre, passionnee pour la liberte, est fatalement vouee au desordre, et par consequent a la mine. (p. 233) Marion precise que «[l]erreur est de ne concevoir la discipline que sur le type militaire» (p. 233) et preconise ce qu'il appelle une discipline liberale . Cette approche, qui 8  respecte les carateres individuels et encourage 1'initiative, est done diametralement opposee a la pedagogie noire . Et en remettant en cause le langage usuel, Marion incite a 9  une meilleure comprehension des concepts relatifs a l'education. En fait, en conjugant une reflexion plus subtile sur l'education avec une pedagogie centree sur l'epanouissement de l'enfant pour lui-meme, Marion anticipe sur les travaux d'Alice Miller. En 1965 Georges Snyders ecrivait que «pour beaucoup, la notion [...] d'histoire  Notons, en effet, qu'une interpretation strictement binaire ferait de discipline liberale un oxymore vide de sens. Marion condamne par ailleurs «toute education servile et mecanique, [...] tous les moyens bas, comme les coups, l'espionnage, [...] l'exces des menaces et des promesses. II n'y a de bon en education que ce qui eleve. Ce n'est pas elever que de faire trembler ou de seduire. Les appels a la peur, qui deprime, a l'interet, qui avilit, faussent toute l'education. Ce ne sont que des moyens de dressage. On fait bien ainsi des mannequins dociles, des automates, mais non des hommes» (p. 230). 9  155 de la pedagogie n'a pas pris une existence reelle» . Depuis, d'excellentes etudes ont 10  paru sur l'education en France. Cependant, comme l'a souligne Zeldin, c'etait plutot le cote materiel de l'education qui etait etudie par les historiens: les donnees demographiques, les matieres a enseigner, les conditions de travail, les salaires des instituteurs, etc.: [...] the focus of attention tends to be the school and the materials put into it — buildings, textbooks, teachers— rather than the mentality of the child who is the victim of these attentions or the adolescent who emerges scathed or unscathed from them. How different did people become as a result of going to school? (France, V o l . 2, p. 140) 11  L'analyse textuelle et critique de l'education morale — le coeur meme de l'instruction primaire en France au XIXe siecle — a beaucoup moins interesse les chercheurs . 12  Quoique certains, comme Dominique Maingueneau ainsi que Linda L . Clarke parmi 13  bien d'autres, ont commence a labourer ce sol fertile, creusant un sillon qui servira aux recherches futures. Inspire de ces exemples, je n'ai pas privilegie le seul cadre scolaire  1U  Georges Snyders,  La Pedagogie en France aux XVIIe et XVIIIe siecles, pp. 2-3.  Le meme sentiment est exprime par William L. Langer: «The direction of human affairs has never been confided to children and historians, who have concerned themselves primarily with political and military affairs and at most with the intrigues and rivalries of royal courts, have paid almost no attention to the ordeals of childhood. Even the students of education have, on the whole, devoted themselves to the organization and curricula of schools, and with the theories of education, with only occasional reference to what happened to the pupils at home and in the world at large.» {The History of Childhood, p. i). 11  Donald N. Baker remarque dans son avant-propos a The Making of Frenchmen: Current Direction in the History of Education in France, 1679-1979: «To a noteworthy extent the history of education has b 1 2  dominated by social historians for whom social composition, social mobility and social control are primary concerns. Perhaps it is time for the historians of culture and ideas to place a spotlight on yet other features of educational history.* (Waterloo, Ontario, Historical Reflections Press, 1980), s.p.  Voir notamment «The Primary Education of French Girls: Pedagogical Prescriptions and Social Realities, 1880-1940», History of Education Quarterly, Vol. 21, 1981, pp. 411-28; «Moral Instruction in the Primary School of the Third Republic: From Textbook to Notebook to Examination, 1882-1914» in Proceedings of the Tenth Annual Meeting of the Western Society for French History, J. F. Sweets, ed., Vol. 1 312-20; et Schooling the Daughters of Marianne: Textbooks and the Socialization of Girls in M Primary Schools (Albany, State University of New York Press, 1984).  156 dans mon analyse de l'education morale — domaine qui s'etendra bien au-dela de l'ecole. De plus, je n'ai pas aborde l'instruction scolaire, qui en elle-meme constitue un domaine trop vaste pour la presente etude. L'education morale et l'instruction scolaire sont deux domaines qui se touchent, bien entendu, et dont le point d'intersection est necessairement l'ecole. Ce qui porte a confusion c'est le fait qu'ils sont parfois designes par le meme nom de pedagogie. Je rappelle alors que je n'ai explore ici qu'un aspect de l'histoire de la pedagogie, a savoir la fortune de certains principes pedagogiques (dits pedagogie noire), qui sous-tendent l'education morale des enfants dans de nombreux textes moraux et pedagogiques en France au XIXe siecle. La premiere chose qu'on constate a propos du discours pedagogique au XIXe siecle c'est que, contrairement au XVIIIe siecle, par exemple, tres peu de grands noms y sont associes. Le siecle dernier n'a pas eu de Rousseau, de Diderot, de Voltaire, ou de Montesquieu pour parler d'education, mais des Alexandre Weill, des Mme Guizot et des Nadault de Buffon. Et ce sont les Dupanloup et les Barrau qui sont les heritiers des grands moralistes comme Fenelon, La Bruyere et Bossuet. Loin, alors, d'avoir voulu recrire l'histoire de la pedagogie, je n'ai cherche dans cette etude qu'a combler quelques lacunes. Ce faisant, j ' a i attire l'attention sur des auteurs qui, quoique oublies aujourd'hui, n'en ont pas moins forme le discours pedagogique de leur epoque. Je m'apercois, cependant, qu'il manquera toujours un element a cette histoire, du moment que nous ne disposons pas du temoignage de l'enfant lui-meme sur l'education morale qu'il recoit, de ses propres reactions aux principes moraux qu'on veut lui inculquer. Dans cette voie, des chercheurs ont interroge les rapports d'inspecteurs et les cahiers d'ecoliers, afin d'evaluer, justement, le degre d'assimilation des principes moraux  157 inculques a l'ecole . Mais, pour instructifs qu'ils soient, ces documents, etant le produit 14  d'un contexte de performance et de controle scolaires, ne sauraient donner une image fidele de l'enfant. C'est ici que L'Enfant de Jules Valles et Poil de Carotte de Jules Renard nous sont d'un precieux interet. Car bien que nous ayons affaire ici a des biographies fictionalisees — ecrites par des hommes murs et non des enfants — ces auteurs cherchent a reconstruire la voix de l'enfant et, ce qui plus est, lui accordent un espace narratif qu'il n'avait jamais eu auparavant dans un texte litteraire. Les enfants qu'il nous a ete donne d'entendre jusqu'a present (dans les textes de Mabilleau et de Garsault, par exemple) etaient en quelque sorte des enfants-perroquets, sollicites seulement pour confinner ou appuyer le discours du maitre. Avec Valles et Renard, nous verrons non seulement la contestation de la pedagogie noire par l'enfant, mais aussi les moyens par lesquels ces auteurs reussiront a creer des enfants plus authentiques.  Voir les etudes de Linda L. Clarke et de Laura S. Strumingher deja citees.  158 CHAPITRE VI Contre la pedagogie noire: L'Enfant et Poil de Carotte Dans sa postface a C'est pour ton bien (1980 ), Alice Miller tire la conclusion 1  suivante a propos du discours sur l'enfance: Ce ne sont pas les psychologues mais les [auteurs litteraires ] qui font 1'avant-garde de leur epoque. A u cours des dix dernieres annees les ouvrages autobiographiques se sont multiplies et Ton observe tres bien que 1'idealisation des parents s'attenue chez les auteurs les plus jeunes. L a disposition a s'exposer a la verite de sa propre enfance et 1'aptitude a la supporter sont nettement plus marquees dans la generation de l'apres-guerre. [...] J'y vois un grand espoir sur la voie de la verite, et en meme temps la confirmation que meme un tres leger allegement des principes d'education porte ses fruits, en permettant au moins aux auteurs litteraires une prise de conscience. Le fait que la science les suive a retardement est une chose bien connue. (p. 315) 2  Ce que Miller constate chez un nombre croissant d'auteurs allemands et americains dans les annees 1970 n'est toutefois pas unique a notre siecle. Le mouvement qui se generalise de nos jours a effectivement une longue tradition. E n France, la naissance d'une litterature autobiographique ou l'auteur se refuse toute idealisation de son enfance remonte au moins jusqu'a L'Enfant, de Jules Valles, sinon aux Confessions, de Rousseau. L'esprit classique et cartesien des XVIIe et XVIIIe siecles a dedaigne l'enfant , 3  mais au XIXe siecle l'enfant devient un personnage litteraire a part entiere. Selon MarieJose Chombart de Lauwe, c'est autour de 1850 que le personnage de l'enfant «entre  1  Date de parution de la premiere edition allemande.  Jeanne Etore a traduit ici le mot Dichter par poete, mais auteur litteraire qu'elle utilise plus loin pour traduire le meme mot est plus fidele aux intentions de Miller, qui parle ici d'auteurs de textes autobiographiques. 3  Jean Schlumberger, «La France severe a l'enfance*,  scientifiques, 12e annee, no 821, 8 sept. 1934, p. 8.  Les Nouvelles litteraires, artistiques et  159  massivement dans la litterature* . Et Aime Dupuy de preciser que «[c]'est apres 1870 4  [...] que nous voyons l'Enfant s'affirmer, d'une maniere definitive, comme un personnage nouveau du Roman frangais» [C'est l'auteur qui souligne]. II ne faut pas 5  oublier, cependant, qu'Emile avait deblaye le terrain, l'influence de Rousseau sur le developpement de la litterature etant peut-etre encore plus importante que son influence sur la pedagogie et les sciences politiques. Ses Confessions, particulierement, marqueront toute une generation de poetes romantiques au debut du XIXe siecle. Suivant Rousseau, l'ecole romantique a vu dans la figure de l'enfant une metaphore de la condition de 1'artiste incompris, souffrant aux mains d'une humanite endurcie . 6  Mon intention n'est pas de proposer que les ecrivains litteraires aient forme un bloc monolithique et oppositionnel dans le debat sur l'enfant et son education. Mes recherches indiquent plutot que les detracteurs de la pedagogie noire, qui sont a la fois des defenseurs de l'enfant et des reformistes pedagogiques, se recrutent dans les spheres les plus disparates, depuis le clerge jusqu'aux medecins, en passant par les pedagogues et les moralistes lai'ques; et qu'il est commun de rencontrer des divergences d'opinion a l'interieur d'un meme groupe. Cela dit, la contribution particuliere des ecrivains litteraires a la defense de l'enfant demeure exceptionnelle, surtout dans le dernier quart du XIXe siecle.  * Marie-Jose Chombart de Lauwe, Un monde autre, p. 18. 5  Aim6 Dupuy, Un personnage nouveau du roman francais: l'enfant (Paris, Hachette, 1931), p.  Voir Marina Bethlenfalvay, Les Visages de l'enfant dans la litterature frangaise du XIXe si esquisse d'une typologie (Geneve, Droz, 1979), p. 18. Voir aussi Victor Toursch: «C'est l'apanage du 6  romantisme de s'etre penche sur la faiblesse, d'avoir voulu la rehabiliter, au moins poetiquement parlant. Jusque la, la sensibilite ne devait a aucun prix prendre le pas sur la raison, et l'etre imparfait, inacheve devait rester en quelque sorte vassal de l'adulte.» (pp. cit., p. 6).  160 Tot dans sa carriere, Jules Renard a exprime un vif mecontentement quant a la maniere dont l'enfant avait ete represente dans la litterature. Selon lui, i l fallait «casser l'enfant en sucre que tous les Droz ont donne jusqu'ici a sucer au public» . On constate, 7  8  en effet, que dans la litterature ecrite avant la Troisieme Republique, l'enfant apparait surtout dans un role de figurant, ou comme un type idealise et symbolique (chez Hugo, par exemple). Les enfants n'etaient que tres rarement etudies en eux-memes. Mais avec l'avenement de la litterature naturaliste, l'enfant - en particulier l'enfant malheureux ou maltraite - devient l'objet d'une analyse serieuse (Jack [1876], d'Alphonse Daudet, et Chariot s'amuse [1884],  de Paul Bonnetain, par exemple) . Dans The Land of Lost 9  Content: Children and Childhood in Nineteenth-Century French Literature,  Rosemary  Lloyd rappelle que, outre les lois sur l'education et le travail des enfants, la Troisieme Republique a favorise des decouvertes medicates et psychologiques qui ont modifie la perception de l'enfant. [...] the shift in the perceptions of the role played by childhood in the adult's subsequent development also meant that attempts to explore the mind and world of the child were no longer seen as primarily the domain of the woman, lacking in seriousness, mere digressions from the more solemn artistic purpose of charting the human condition. 10  Soulignons aussi le role joue par la liberalisation de la Republique a la fin des annees  Monsieur, madame et bebe, de Gustave Droz, etait un livre extremement populaire en France au XIXe siecle. Jules Renard, Journal 1887-1910 (Paris, Gallimard, «Bibliotheque de la Pleiade», 1965), 18 fevrier 1890, p. 54. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 8  Voir a ce sujet la these recente de Guillemette Tison, «L'Enfant et l'Adolescent dans le roman francais 1876-1890», University de Lille III, 1996. 9  Rosemary Lloyd, The Land of Lost Content: Children and Childhood in Nineteenth-Cen Literature (Oxford, Clarendon Press, 1992), p. 109. 1 0  161 1870 et au debut des annees 1880 , qui rend possible la publication en France 11  d'ouvrages ou sont remises en cause les valeurs traditionnelles, comme l'autorite des parents et l'amour maternel . 12  Contemporains du mouvement naturaliste, Valles et Renard demeurent neanmoins en marge de l'ecole de Zola. On caracterise le style de Valles et de Renard plutot comme «impressionniste»: le parti pris materialiste du naturalisme — le gout des descriptions physiques, la documentation laborieuse, 1'etude des milieux et 1'objectivite scientifique — est delaisse en faveur de 1'analyse psychologique du personnage. En revanche, i l est evident que dans la mesure ou Valles et Renard veulent donner une image fidele et plus «vraie» de l'enfance — et des relations familiales en general — ces auteurs participent de l'esthetique realiste qui a caracterise la seconde moitie du XIXe siecle. Dans ce chapitre, Fanalyse du discours pedagogique dans L 'Enfant et Poil de sera organised autour des themes suivants qui reprennent les categories deja  Carotte  utilisees: la dette de l'enfance, la protection des parents, et l'importance de la docilite. Valles et Renard, chacun de son cote, engagent une polemique avec la pedagogie noire et attaquent systematiquement l'image de l'enfant qui en est inspiree, leur intention etant de  La liberte de la presse date de la loi du 29 juillet 1881 (La 1972], Vol. 4, p. 2456). 11  Grande Encyclopedie [Paris, Larousse,  12  Chnstophe Charle note l'influence du climat politique sur la production litteraire d'Emile Zola: «Le Second Empire et l'Ordre Moral poursuivent systematiquement le roman realiste ou naturaliste, repute subversif. Le triomphe du naturalisme, qui contraste avec l'echec du mouvement realiste anterieur, est facilite, pour une grande part, par les changements politiques. Therese Raquin parait a un moment charniere, celui de 1'Empire liberal. II y aura une nouvelle regression apres la Commune (annees ou les Rougon-Macquart vegetent avant 1877).» (Christophe Charle, La Crise litteraire a l'epoque du naturalisme, roman, theatre et essai d'histoire sociale des groupes et des genres litteraires [Paris, Presses de l'Ecole Normale Super 1979], p. 65).  162 proposer une nouvelle conception de l'enfance. L'Enfant (1878 ) et Poll de Carotte 13  (1890-1902 ) sont les textes les plus connus de Valles et de Renard, et constituent, a la 14  fin du XIXe siecle, un duo hors pair dans la polemique contre la pedagogie noire; ainsi 15  il m'a paru judicieux de les regrouper ensemble dans ce troisieme chapitre. Apres un bref survol de L 'Enfant et Poil de Carotte, je vais traiter du discours dirige contre la protection des parents et contre la dette de l'enfance. Je vais etudier aussi les techniques narratives et stylistiques par lesquelles Valles et Renard creent 1'illusion d'une voix d'enfant, et comment ils utilisent cette voix pour miner le discours de la pedagogie noire. Comme en atteste un nombre important d'etudes recentes, le discours pedagogique et la construction textuelle de l'enfant dans L'Enfant et Poil de sont lies intimement a des questions de style , de sorte que la rhetorique et la 16  Carotte  Sous le titre Jacques Vingtras et signe «La Chaussade», le texte de Valles est publie en feuilleton par Le Siecle en 1878. L'edition definitive, revue par Valles, date de 1884 (Voir Jules Valles, Oeuwes [Paris, Gallimard, "Bibliotheque de la Pleiade", 1990], Vol. 2, p. 1499). Sauf indications contraires, la pagination donnee entre parentheses dans le texte renvoie a l'edition de la Pleiade. 1 J  En 1894, parait une premiere edition de Poil de Carotte avec 43 recits et l'«Album de Poil de Carotte». L'edition definitive, qui date de 1902, comprend 48 recits et l'«Album de Poil de Carotte». Sous le titre «Pointes seches», neuf de ces recits («Les Poules», «Les Perdrix», «Aller et retour», «Sauf votre respect», «La Pioche», «Les Lapins», «La Trompette», «Le Cauchemard», «Coup de theatre») avaient deja paru dans Sourirespinces en 1890. Les nouveaux textes sont «Le Pot», «La Mie de pain», «La Meche», «Lettres choisies de Poil de Carotte a M. Lepic et quelques reponses de M. Lepic a Poil de Carotte» et «Les Idees personnelles». Ces recits ont ete publies separement entre 1895 et 1896 (Jules Renard, Oeuvres [Paris, Gallimard, «Bibliotheque de la Pleiade*, 1970], Vol. 1, pp. 651-52). Sauf indications contraires, la pagination donnee pour Poil de Carotte renvoie a cette edition. 1 4  Marina van Zuylen parle d'un «couple Valles-Renard» dans un article recent sur le discours pedagogique dans L'Enfant et Poil de Carotte, «"I1 ne faut pas gater les enfants": pedagogie et strategies rhetoriques chez Valles, Renard et la Comtesse de Segur», Francographies: bulletin de la societe des 1 5  professeurs francais et francophones d'Amerique, Vol. 1, no 1, 1995, p. 185.  Dans son article Van Zuylen souligne l'influence decisive de la narration sur la reception du discours pedagogique: «Dans [Les Malheurs de Sophie], l'acte de lecture se fonde sur un contrat ou le lecteur s'identifie a l'adulte [...] contre l'enfant; dans le second cas [L'Enfant et Poil de Carotte], le lecteur est l'allie du heros-enfant; par l'acte de lecture, il se constitue en temoin, en partenaire de 1'evolution du sujet.» (Ibid., p. 186). 1 6  163 pedagogie sont indissociables dans L'Enfant et Poil de Carotte. J'etudierai enfin comment l'enfant dans ces textes est delivre des principes de la pedagogie noire. L'Enfant et Poil de Carotte: un bref apercu La publication des differents recits qui constituent Poil de Carotte est repartie sur sept ans, entre 1890 et 1896, l'edition definitive ne paraissant qu'en 1902. L'Enfant aussi a connu une longue maturation, Valles ayant ecrit entre 1865 et 1878 plusieurs versions differentes d'un recit a tendances autobiographiques . Chaque auteur sera poursuivi, en 17  fait, jusqu'a la fin de sa vie par le personnage enfant qu'il a cree et en qui i l se reconnaissait. L'Enfant n'est que le premier volet d'une trilogie qui comprend aussi Le Bachelier (1879) etL'Insurge (1886), et a laquelle Valles a travaille jusqu'a sa mort en 1885. Renard aussi a songe a une trilogie , et i l a tire une piece de theatre de son 18  livre . Une autre piece, La Bigote (1909), reprend certains des memes personnages que 19  Poil de Carotte, quoique le personnage eponyme soit maintenant absent. Dans son Journal, Renard reconnait que, grace a Poil de Carotte, i l a pu doubler sa vie (p. 205) . 20  Comme le souligne Beatrice Didier: «On a pu [...] retrouver, echelonnee sur des annees, la genese de l'oeuvre. En 1865, deja, Jean Delbenne comportait des confidences autobiographiques. Le Testament d'un blagueur [...] offre des fragments de ce qui sera les premieres pages du roman. On peut aussi reunir a ce dossier des passages de Pierre Moras [...], et enfin le projet d'une Histoire de vingt ans (1848-68).» (Beatrice Didier, «Notice» in Jules Valles, L'Enfant [Paris, Gallimard, «Folio», 1973], p. 420). Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. 1 1  «J'aurais ainsi Poil de Carotte, ou l'enfance, Les Cloportes, adolescence, et L'Ecornifleur, vingtieme annee. En faire une satire infime.» (Cite par Pierre Brunei dans son introduction a Poil de Carotte [Paris, Imprimerie Nationale, 1988], p. 12). Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte. Poil de Carotte, piece de theatre en un acte, sera joue pour la premiere fois en 1900 au theatre Antoine et sera un triomphe. II entre au repertoire de la Comedie-Francaise en 1912. 1 9  Les dernieres phrases du Journal — ecrites un mois seulement avant la mort de l'auteur — offrent un temoignage poignant de l'association que l'auteur fait entre lui et son personnage: «Je veux me lever, cette nuit. Lourdeur. Une jambe pend dehors. Puis un filet coule le long de ma jambe. II faut qu'il arrive au talon pour que je me decide. £a sechera dans les draps, comme quand j'6tais Poil de Carotte.» (p. 1267). 2 0  164 L 'Enfant et Poil de Carotte racontent tous les deux la vie d'un garcon mal aime 21  et malheureux. Quoiqu'en butte aux vexations continuelles des parents (surtout la mere), Jacques Vingtras et Poil de Carotte (ainsi nomme a cause de la couleur de ses cheveux) surprennent par leur resistance physique et leur force de caractere. Dotes d'une grande sensibilite, ils sont egalement tres intelligents (comme en attestent leurs succes scolaires). Ils se reveleront particulierement redoutables dans les scenes de conflits avec leurs parents, grace a l'espace narratif important que Valles et Renard accordent a la perspective de l'enfant. Je reviendrai plus loin sur l'originalite et l'impact de cette voix infantile. Ici je me limiterai a souligner la difference au niveau du point de vue dans L 'Enfant et Poil de Carotte. Dans L 'Enfant, le narrateur raconte sa propre histoire et utilise le «je», a la fois pour la perspective de 1'adulte et pour celle de l'enfant Jacques Vingtras. Selon la terminologie genettienne, i l s'agit dans le texte de Valles d'une narration autodiegetique, ou le narrateur est le heros du recit qu'il raconte. Dans Poil de Carotte, le recit est raconte par un narrateur qui n'est pas present dans 1'histoire. Poil de Carotte est designe comme les autres personnages par la troisieme personne: la narration est ainsi heterodiegetique . 22  Jacques et Poil de Carotte se ressemblent a plusieurs egards, mais ils ne sont pas identiques, et leurs situations familiales, en particulier, presentent des differences qu'il serait bon de souligner. D'origine paysanne, les parents de Jacques Vingtras veulent sortir du peuple, le pere par le professorat et la mere en faisant de Jacques «un  Jacques Vingtras a 5 ans au debut du livre et 16 ans a lafin,et, quoique les indices temporels soient presque absents du texte de Renard, ces ages me semblent correspondre grosso modo au portrait de Poil de Carotte au debut et a lafindu recit. 2 1  2 2  Voir Gerard Genette, Figures III (Paris, Seuil, 1972), pp. 252-53.  165 monsieur*, selon sa conception des ideaux bourgeois. Mais Jacques ne voudra rien savoir de ce monde . Conscient des humiliations quotidiennes que subit son pere en tant que 23  «pion» et de la mesentente entre ses parents, l'enfant reconnait le prix de leur ascension sociale, d'ailleurs incomplete. De fait, le plaidoyer de Valles en faveur de l'enfant s'insere a l'interieur d'une critique plus large de la societe, que l'auteur developpe dans Le Bachelier et L'Insurge. A la difference des Vingtras, les parents de Poil de Carotte, les Lepic, ne semblent pas motives par un desir d'ascension sociale . Mais i l est vrai 24  par ailleurs, que le texte nous renseigne tres peu sur les Lepic et sur leur vie en dehors de la cellule familiale. C'est seulement a la fin du roman qu'on apprend que M . Lepic doit voyager beaucoup pour ses affaires (p. 761), et c'est la le seul renseignement qu'on nous donne sur sa carriere, le monde de Poil de Carotte etant renferme sur lui-meme . 25  Meme a l'interieur de la famille Lepic, les differents membres ne communiquent pas entre eux: M . Lepic a depuis longtemps cesse d'adresser la parole a sa femme ; et Poil 26  de Carotte et son frere aine, Felix, vivent en internat, de sorte que la famille n'est reunie au complet que pendant les vacances. Enfin, tandis que Jacques Vingtras est fils unique, Poil de Carotte a un frere et une soeur; mais i l n'y a pas pour autant de solidarite entre les enfants: c'est le cadet, Poil de Carotte, qui sert de tete de turc . 27  23  2 4  «Je veux etre ouvner», ecnra-t-il a son pere dans l'avant-dernier chapitre (p. 380). Francois Renard, le pere de Jules Renard, a ete entrepreneur de construction et maire de Chitry.  Le menage Lepic ne quitte jamais le village ou ils sont installes. Celui-ci n'est d'ailleurs jamais nomine, ce qui renforce l'impression d'isolement dans le texte. En revanche, les Vingtras demenagent assez souvent, suivant les affectations du pere (le Puy, Saint-Etienne, Nantes). 2 6  Voir «La Mie de pain».  Lorsque Mme Lepic lui prepare un mauvais tour, Ernestine et F61ix sont souvent dans le coup (Voir «Sauf votre respect» pp. 666-67).  166 En ce qui concerne la structure de L 'Enfant et Poil de Carotte, celle-ci se presente comme fragmentee, en particulier dans le cas de Poil de Carotte. Comme le souligne Michel Autrand, le livre de Renard est plutot une suite de tableaux qu'un roman proprement dit . Les chapitres sont tres courts (deux a trois pages en moyenne) et 28  decrivent le plus souvent une seule scene ou un seul evenement. L'ordre de certains chapitres pourrait etre change sans que cela nuise a 1'ensemble du recit. On ne saurait dire, toutefois, que l'ordre des chapitres est arbitraire, car les tableaux sont agences de maniere a montrer 1'evolution du personnage de Poil de Carotte, et la progression de ses questionnements de la pedagogie noire. Environ quatre-vingts pour cent du texte de Poil de Carotte  (soit les quarante-cinq premiers chapitres) sont consacres a 1'exposition de la  vie de l'enfant au sein de sa famille, a l'ecole, a la chasse, au lit, chez son parrain, etc. Les quatre derniers chapitres («Les Idees personnelles», «La Tempete de feuilles», «La Revolte», «Le Mot de la fin») decrivent la re volte de l'enfant preparee par les chapitres precedents. Enfin, l'«Album de Poil de Carotte», compose de trente recits tres courts (quelques lignes seulement), prolonge le texte de Renard, mais ne constitue pas de conclusion a l'intrigue. Ajoute au livre seulement «parce que le manuscrit avait ete juge trop maigre par l'editeur» , l'«album» n'est pas une suite logique du chapitre «Le Mot de 29  la fin». Le texte de Valles est moins morcele: L'Enfant est deux fois plus long que Poil  28  «Pour modeste qu'il soit dans son volume et ses ambitions immediates, ce faux roman est une des premieres oeuvres de son temps a battre en breche ouvertement la tradition romanesque et ses conventions. Le roman a eclate, des morceaux seulement nous sont livres, et la maniere dont l'auteur nous les livre accentue encore l'impression de desordre, d'arbitraire et d'inachevement.» (Michel Autrand, «Commentaires» in Poil de Carotte [Paris, Librairie Generate Frangaise, «Le Livre de Poche Classique», 1984], p. 153). 29  Voir Pierre Brunei, «Notices et notes» in Poil  de Carotte, p. 305.  167 de Carotte™,  avec seulement la moitie des chapitres. Mais la structure de l'oeuvre est  semblable, la vie de Jacques Vingtras etant elle aussi decoupee en petits tableaux. Comme dans Poil de Carotte, ces tableaux preparent la revolte finale dans les derniers chapitres («Madame Vingtras a Paris», «Le Retour» et «La Delivrance»). L'Enfant aussi presente des scenes choisies de l'enfance plutot qu'une intrigue continue. Les chapitres sont courts et en general mettent en scene un seul evenement («Un Drame»), un theme («La Toilette»), un personnage («Mme Devinol»), voire un objet («Le Fer-a-cheval»). Comme dans Poil de Carotte, les chapitres de L 'Enfant ressemblent davantage a des recits independants qu'a des chapitres conventionnels, ou la coherence et la continuity seraient plus apparentes et explicites. Lus independamment du reste du texte, les chapitres «Frottage, Gourmandise, Proprete» et «La Pension Legnagna», par exemple, sont parfaitement comprehensibles et fort comiques. Neanmoins, la trame romanesque demeure nettement plus serree dans L 'Enfant que dans Poil de Carotte. Le texte de Valles contient d'ailleurs un certain nombre de precisions spatio-temporelles, lesquelles sont a peu pres absentes du texte de Renard. Typiquement, ces precisions sont donnees tres rapidement au debut des chapitres pour situer Faction. De cette faeons le lecteur est tenu au courant des evenements importants dans la vie des Vingtras: demenagements, anniversaires, vacances, etc. Etant donne les nombreux points de ressemblance entre L 'Enfant et Poil de Carotte,  i l est interessant de constater une grande difference au niveau de l'accueil qui a  ete fait aux deux textes. L'Enfant a paru en feuilleton dans Le Siecle, en 1878, avant de  248 pages dans l'edition de la Pleiade contre 111 pour Poil de Carotte dans la meme edition.  168 paraitre en volume l'annee suivante chez Charpentier. Des la premiere semaine, les abonnes du Siecle ont crie a l'immoralite et a 1'ingratitude familiale (et ce en depit de 31  l'edulcoration du texte par le directeur du journal ). Le livre se vend bien pourtant, 32  quoique boude par la critique officielle; Alain Viala parle d'un «succes tres mitige» . 33  Quant a Poil de Carotte, l'accueil a ete beaucoup plus favorable. On loue sans reserves l'originalite de l'oeuvre et «l'humanite intense* du petit heros, ainsi que la perfection du style de Renard. L'auteur parait etre le seul a ne pas etre entierement satisfait de son livre . L a piece de theatre tiree du livre, saluee par la majorite des critiques, a connu 34  elle aussi un succes des plus nets aupres du public . Notons que la piece aussi bien que 35  les adaptations cinematographiques de Poil de Carotte ont donne au personnage 36  eponyme une renommee aupres du grand public que Jacques Vingtras n'a jamais connue. Mais si la critique a ete plus lente a apprecier L'Enfant (et l'oeuvre de Valles en general), elle lui accorde aujourd'hui une nette preference. D'apres la Bibliographic der franzdsischen Literaturwissenschaft d'Otto Klapp, seulement deux ou trois ouvrages  J i  Voir Roger Bellet, «Histoire du texte» in Jules Valles  32  Voir la notice de Beatrice Didier dans Jules Valles, suite.  Oeuvres, Vol. 2, p. 1500.  L'Enfant, p. 422. Le Siecle ne publiera pas la  33  Voir Alam Viala, «Reperes biographiques» in L'Enfant (Paris, Presses Pocket, «Lire et voir les classiques», 1990), p. 346. Toutefois, comme le souligne Bellet, L'Enfant n'etait pas entierement sans appui: «Retenons pour son exceptionnelle et courageuse justesse le jugement de Zola, publie dans Le Voltaire, le 24 Janvier 1879: "[...] Je desire qu'on lise ce livre. Si j'ai quelque autorite, je demande qu'on le lise, par amour du talent et de la verite. Les oeuvres de cette puissance sont rares. Quand il en parait une, il faut qu'elle soit mise dans toutes les mains."» (p. 1502). 3 4  Voir «Quelques Opinions* in Jules Renard,  3 5  Voir Jules Renard,  Oeuvres, Vol. 1, pp. 654-58.  Oeuvres, Vol. 2, pp. 663-82.  Voir «Orientation bibliographique et filmographique» dans Poil Presses Pocket, «Lire et voir les classiques», 1990), p. 342. 3 6  de Carotte, H. Behar ed. (Paris,  169 critiques en moyenne sont publies par an sur l'oeuvre de Renard depuis le debut des annees I960 . U n seul en moyenne porte sur Poil de Carotte, celui-ci etant souvent une 37  etude comparant Poil de Carotte et L 'Enfant. Typiquement les theses et les livres qui examinent Poil de Carotte (une ou deux par tranche de dix ans ) etudient soit un aspect 38  de l'enfance , soit la representation de la mere chez plusieurs auteurs . E n contraste, a 39  40  partir de la fin des annees 1960, un nombre de plus en plus important d'articles, de theses et de livres seront consacres a Valles. Le numero special que lui a consacre la revue Europe en 1968 ainsi que la publication de ses oeuvres completes en 1969-70 par 41  Le Livre Club Diderot ont contribue a sortir Valles de l'ombre. Typiquement, entre dix et vingt ouvrages sont publies sur Valles par an; mais en 1994, avec la publication des actes du He colloque international Jules Valles tenu a Clermont- Ferrand, le chiffre est monte a plus de cent . Plusieurs colloques ont ete organises recemment autour de 42  l'oeuvre de Valles, dont celui de Reims en 1990 consacre entierement a L'Enfant . 43  Notons aussi la creation en 1982 de la revue Etudes vallesiennes par Les Amis de Jules Valles, ainsi que la parution des oeuvres completes de Valles dans l'edition de la Pleiade  Otto Klapp, Klostermann). 3 7  Bibliographie der franzdsischen Literaturwissenschaft (Frankfurt am Main, Vittori  38  Pour ces donnees, j'ai consulte le CD-ROM  Dissertation Abstracts Ondisc, UMI-Proquest.  3 9  Voir, par exemple, la these de Robert Ziegler, «Children and the Power of Imagination. A Study of the Child in the Works of Emile Zola, Alphonse Daudet, Jules Renard, Pierre Loti, and Schwob», DA 35, 1974-75, 5434A-5435A. Cornell University. Voir la these (maintenant un livre) de Helga Rabenstein, Muttergeschichten: Analysen zu Daudet, Valles, Renard, Sarraute undDuras (Wien, Bohlau Verlag, 1995). 4 0  41  Europe, nos 470-471-472, juin-juillet-aout 1968.  Bibliographie der franzdsischen Literaturwissenschaft, Vol. 32, pp. 507-13.  4 2  Voir Otto Klapp,  43  Lectures de «L'Enfant» de Jules Valles, Pierre Pillu ed. (Paris, Klinksieck, 1991).  170 en deux volumes (1975 et 1990). Enfin, les editions de poche de la trilogie de Jacques Vingtras, qui paraissent presque tous les ans depuis le debut des annees 1990 , attestent 44  l'interet croissant manifeste pour Valles par le grand public. Roger Bellet a remarque que le destin critique de L'Enfant a ete paradoxal. Goute pour son style par des ecrivains dits «de droite», comme Barres, Bourget et Leon Daudet, ce roman a longtemps ete recupere par la gauche pour son contenu politique et social . L'accueil reserve a L'Enfant continue d'etre paradoxal, car Valles (du moins le 45  Valles de L'Enfant ) est devenu aujourd'hui un «classique» , integre aux programmes 47  46  des colleges, des lycees et des universites en France. II est ironique qu'apres avoir tant parle contre l'ecole , Valles se retrouve dans des manuels scolaires. Mais c'est un 48  Valles necessairement arrange et denature qui est donne a lire aux eleves. Comme l'a  44  Livres disponibles 1998: Titres (Paris, Electre, 1997), Vol. 1, p. 891.  «C'est [...] par la lecture "populaire", eveillee par l'attention et la pensee socialiste, qu'a partir de 1930, la lecture de L'Enfant devint une lecture plus largement republicaine» («Histoire du texte» in Jules Valles, Oeuvres, Vol. 1, p. 1502). Je donnerai les references aux notes de Bellet entre parentheses dans le texte. Pour plusieurs critiques, c'est d'ailleurs en transformant l'enfant en metaphore politique que L'Enfant se distingue le plus de Poil de Carotte, juge moins engage comme texte litteraire: «[...] in L'Enfant Valles achieves the remarkable feat of transforming childhood into a political metaphor while at the same time forcing his readers to acknowledge a very different image of actual childhood from anything that had been produced so far.» (The 4 5  Land of Lost Content, p. 158).  Voir Alain Viala, «Lire Valles en habit de classique?» in Lectures de «L'Enfant» de Jules 15-16: «[...] la sphere de large diffusion rejette dans l'ombre les ecrits journalistiques et les romans feuilletonesques, et focalise sur la trilogie. Et dans la trilogie, les "classiques" privilegient L'Enfant.». 4 6  Valles,  La trilogie de Valles a ete publiee dans le «Livre de poche classique» et L 'Enfant a ete publie aussi dans la collection «Lire et voir les classiques». 4 7  Au cours d'une seance du Club republicain de la jeunesse, Valles avait propose l'abolition du bachot, de tout examen et de tout diplome: «Fulminant contre professeurs et pions, denoncant la discipline scolaire et l'internat, "cette geole", il proclame "le principe de la liberte absolue de l'enfance". Sur l'initiative de son promoteur, notification de ce texte sous "forme de petition commitatoire" fut faite a la prefecture.» (Lucien Scheler, introduction* in Jules Valles, Oeuvres completes [Paris, Editeurs Francais Reunis et Livre Club Diderot, 1969], Vol. 1, p. vii). L'Enfant est dedie, «a tous ceux qui creverent d'ennui au college ou [...] furent tyrannises par leurs maitres* (p. 139). 4 8  171 bien montre Alain Viala, par un renversement de sens, la lecture scolaire de L'Enfant est une «anti-lecture»: victime de la technique de l'extrait, Valles sera meme mis au service d'une apologie de 1'Ecole ! 49  La reception de Poil de Carotte, en revanche, a ete plus egale, le texte ay ant recu des sa publication un accueil favorable de la critique officielle. Le texte est souvent reedite bien qu'il soit, par ailleurs, l'objet de relativement peu d'ouvrages critiques. L'edition de la Pleiade des oeuvres completes de Renard a paru en 1970-71 avant celle de Valles, et une edition illustree de Poil de Carotte publiee par l'Imprimerie Nationale a ete publiee en 1988. Comme pour L'Enfant, de nouvelles editions de poche de Poil de Carotte  sont publiees presque tous les ans depuis le debut des annees 1990 . Pourtant, 50  comme L 'Enfant, le texte de Poil de Carotte est souvent expurge lui aussi — notamment dans les collections «jeunesse» . Les chapitres «Sauf votre respect», ou Mme Lepic fait 51  manger a son fils de son excrement, et «Les Joues rouges», qui evoque l'abus sexuel d'un enfant a l'internat de Poil de Carotte, seront meme exclus de certaines editions concues pour un lectorat adulte . 52  II vaut la peine d'insister sur ce fait curieux: on continue a donner L'Enfant et Poil de Carotte  4 y  50  aux enfants, alors que ces livres n'ont nullement ete ecrits pour eux (ils  Alain Viala, «Lire Valles en habit de classique?» in Lectures  de «L'Enfant» de Jules Valles, p. 13.  Livres disponibles 1998: Titres (Paris, Electre, 1997), Vol. 2, p. 2068.  L'edition de Poil de Carotte publiee chez Hachette, en plus de simplifier la prose de l'auteur (pourtant une des caracteristiques fondamentales de Renard), supprime plus de la moitie des chapitres - dont tous les chapitres qui portent sur la pedagogie noire et ses effets sur l'enfant - et mutile le reste. Voir Jules Renard, Poil de Carotte (Paris, Hachette, «Lecture facile Grandes oeuvres», 1993). 5 1  L'edition de Monique et Andre Joly (Toronto, Macmillan, 1968), par exemple, concu pour un public universitaire anglophone, laisse de cote ces recits. 5 2  172 n'etaient certainement pas lus par les enfants a l'epoque) . Ces livres seront donnes aux 53  enfants simplement parce que le heros est un enfant. Les createurs de 1'adaptation de  Poil de Carotte, dans la collection «Lecture facile», reconnaissent qu'il ne s'agit pas la d'une tres bonne raison: «On le donne souvent a lire aux enfants parce que le heros est un enfant. En realite, i l s'agit d'un livre grave [...].» (p. 6). Cela n'empeche pas qu'ils aient voulu eux aussi adapter le texte de Renard pour les enfants. Comme nous aurons 1'occasion de le voir par la suite, de nombreux elements des textes de Valles et de Renard, telles les allusions culturelles (savantes ou obscures), les parodies, les jeux de mots et les prises aux pieds de la lettre, et surtout l'ironie verbale, convoquent a la lecture un public necessairement adulte — et bourgeois . Je reviendrai plus loin sur 54  l'importance de l'ironie dans L'Enfant et Poil de Carotte. Le moment est venu d'aborder le discours (anti-)pedagogique dans ces textes. Contre la protection des parents Mon pere a un couteau a la main et taille un morceau de sapin; les copeaux tombent jaunes et soy eux comme des brins de rubans. II me fait un chariot avec des languettes de bois frais. [...] j'attends tout emu et les yeux grands ouverts, quand mon pere pousse un cri et leve sa main pleine de sang. II s'est enfonce le couteau dans le doigt. Je deviens tout pale et je m'avance vers lui; un coup violent m'arrete; c'est ma mere qui me l'a donne, l'ecume aux levres, les poings crispes. «C'est ta faute si ton pere s'est fait mal!» Et elle me chasse sur l'escalier noir, en me cognant encore le front contre la porte.  Henri Behar a bien exprime ce paradoxe dans sa preface a Poil de Carotte: «Les parents offrent le livre a leur progeniture, en oubliant de le lire [...] Et le voila en tete des ouvrages pour la jeunesse, alors que c'est un livre d'adulte, ecrit pour des adultes ou, tout au plus, des adolescents. [...] ce livre ne possede aucun des traits caracterisant la litterature pour la jeunesse. II ne donne pas le gout du Vrai, du Bien ni du Beau; il n tient aucun discours edifiant ni moralisateur; il n'enseigne rien, ni la ferveur, ni la tendresse, ni le bonheur.» (pp. 15-16). 3 3  Voir Jacques Migozzi, «L'ironie dans L'Enfant: la polyphonie comme strategic d'ecriture» in Lectures de «L'Enfant» de Jules Valles, pp. 65 et 70. 5 4  173 Je crie, je demande grace, et j'appelle mon pere; je vois avec ma terreur d'enfant, sa main qui pend toute hachee; c'est moi qui en suis la cause! [...] Je puis avoir cinq ans et je me crois parricide. Ce n'est pas ma faute, pourtant! Est-ce que j ' a i force mon pere a faire ce chariot? Est-ce que je n'aurais pas mieux aime saigner, moi, et qu'il n'eut point mal? Oui — et je m'egratigne les mains pour avoir mal aussi. C'est que maman aime tant mon pere! Voila pourquoi elle s'est emportee. On me fait apprendre a lire dans un livre ou i l y a ecrit en grosses lettres, qu'il faut obeir a ses pere et mere: ma mere a bien fait de me battre. (pp. 14243) Des la deuxieme page de L'Enfant, 1'intention de Valles est claire: defendre l'enfant et miner un discours pedagogique qui permet aux parents de faire de leurs enfants des boucs emissaires. Pour la mere, c'est la faute de Jacques si son pere s'est fait mal, puisque c'etait pour Jacques que son pere faisait le chariot. Le cas est extreme; pourtant Jacques parait avoir assimile la pedagogie maternelle: «Je puis avoir cinq ans et je me crois parricide.». II est important de souligner d'emblee le caractere paradoxal de la narration chez Valles, dont cette phrase offre un bel exemple. L'emploi du present ici suggere la perspective de l'enfant, mais i l est evident que c'est un adulte qui parle (un enfant de cinq ans ne connaitrait pas le mot parricide). Valles jouera constamment sur les effets produits par cet amalgame de perspectives car, a la difference des autres textes que j ' a i etudies, L'Enfant cherche a representer au lecteur la perspective de l'enfant sur les principes pedagogiques qu'on veut lui inculquer. L'enfant que Valles met en scene a une personnalite bien definie, ne ressemblant en rien aux enfants-perroquets, parfaitement styles que nous avons vus, par exemple, dans les livres de morale de Theodore Garsault et de Leopold Mabilleau. Philippe Lejeune a souligne cette innovation narrative: Le narrateur ne serait plus quelqu'un qui a vecu, mais l'enfant qui vit la chose  174 racontee. [...] Avant Valles, ce procede n'a guere ete employe, ni dans les autobiographies ou fictions autodiegetiques ou l'enfance n'apparait que dans la voix retrospective d'un adulte, ni dans les romans ou le narrateur omniscient met en scene la perspective d'un enfant mais sans lui laisser la parole. 55  Chez Valles, l'enfant (ou du moins une reconstitution de celui-ci) reflechit, et i l lui arrive meme de protester: «Ce n'est pas ma faute, pourtant! / Est-ce que j ' a i force mon pere a faire ce chariot?», quoique le sentiment de revoke au debut du recit ne soit pas encore tres fort. En effet, ne pouvant se permettre de croire que sa mere a mal agi envers lui, Jacques cherche toujours a justifier son comportement: «C'est que maman aime tant mon pere! Voila pourquoi elle s'est emportee.». Vient ensuite la reference explicite a la pedagogie maternelle («On me fait apprendre a lire dans un livre ou i l y a ecrit en grosses lettres, qu'il faut obeir a ses pere et mere»), laquelle vainc la derniere resistance de l'enfant. Desarme, i l acquiesce: «[...] ma mere a bien fait de me battre.». Cette reference au livre dans lequel on fait lire Jacques est des plus pertinentes. On serait tente de placer dans la maison des Valles/Vingtras un des ouvrages que nous avons vu precedemment: Des devoirs des enfants envers leurs parents, par exemple, semble avoir ete particulierement cible par Valles. (Notons que le livre de TheodoreHenri Barrau a paru en 1837, l'annee ou Valles avait cinq ans, 1'age du petit Vingtras dans cet extrait.) Comparons l'attitude de l'enfant devant les corrections qu'on lui inflige, avec les recommandations de Barrau:  Philippe Lejeune, techniques de narration dans le recit d'enfance» in Jean-Rene Derre ed. (Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1976), p. 55.  Colloque Jules Valles 1975,  175 Des devoirs des enfants L'enfant que ses parents punissent ne doit [...] pas chercher a se soustraire a la punition; i l ne doit pas non plus concevoir, a cause de cela, de 1'irritation contre ses parents, ou des doutes sur leur tendresse [...]. L'enfant doit etre afflige de la punition, [...] a cause du mecontentement qu'il a donne a ses parents et de la douleur qu'ils eprouvent toutes les fois qu'ils se trouvent dans la necessite de le punir. II doit faire tous les efforts pour leur epargner cette douleur; et lorsque malheureusement il n'y a pas reussi, et que pour son bien ils se sont impose la penible tache de le punir, il doit leur en savoir gre et les en remercier comme d'un nouveau bienfait. [C'est moi qui souligne.] 56  Theodore-Henri Barrau, Des devoirs  enfants envers leurs parents, pp. 26-27.  L'Enfant M a mere apparait souvent pour me prendre par les oreilles et me calotter. C'est pour mon bien; aussi,  plus elle m'arrache de cheveux, plus elle me donne de taloches, et plus je suis persuade qu'elle est une bonne mere et que je suis un enfant ingrat. Oui, ingrat! car i l m'est arrive quelquefois, le soir, en grattant mes bosses, de ne pas me mettre a la benir, et c'est a la fin de mes prieres, tout a fait, que je demande a Dieu de lui garder la sante pour veiller sur moi et me continuer ses bons soins. (147) [C'est moi qui souligne.]  176 Jacques a parfaitement assimile la lecon, et pour justifier le comportement de sa mere, se repete la formule «c'est pour mon bien», qu'on trouve dans le texte de Barrau. Valles insiste sur l'inanite de cette formule pedagogique en la juxtaposant aux taloches maternelles. Pamela M . Moores considere que le raisonnement de Jacques dans ce passage est tortueux: He recounts how, the more she beats him, the surer he is she is a good mother, engaging in the most tortuous reasoning rather than admit the possibility that she does not love him. [...] He loyally seeks to show respect for her while preserving his self-esteem. 57  Mais rappelons que ce genre de raisonnement est le seul qui puisse proteger Jacques de l'idee que sa mere ne l'aime pas. A la lumiere d'ouvrages pedagogiques comme ceux de Barrau, i l faut convenir que le portrait peint par Valles de l'enfant devoue et obeissant, pour ironique qu'il soit, n'est pas outre; au contraire, i l est tout a fait compatible avec les principes pedagogiques inculques aux enfants au XIXe siecle. En mimant sur le mode parodique le discours de la pedagogie noire, Valles a voulu faire ressortir la folie de cette approche pedagogique. Jacques veut defendre sa mere; mais bientot le contact avec des enfants eleves autrement rendra cela difficile: Je regarde avec admiration ce trapeze et cette balancoire; seulement i l m'est defendu d'y monter. C'est ma mere qui a recommande aux parents du petit garcon de ne pas me laisser me balancer ou me pendre. [...] Madame Haussard aime bien son fils, autant que ma mere m'aime; et elle lui permet pourtant ce qu'on me defend! J'en vois d'autres, pas plus grands que moi, qui se balancent aussi. Ils se casseront done les reins? Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui laissent ainsi Pamela M. Moores, Valles: «L'Enfant» (London, Grant and Cutler, «Critical Guides to French Texts», 1987), p. 21. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  177 leurs enfants jouer a ces jeux-la ne sont pas tout simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent. Des assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs petits, les envoient au trapeze — et a la balancoire! Car enfin, pourquoi ma mere m'aurait-elle condamne a ne point faire ce que font les autres? Pourquoi me priver d'une joie? (p. 164) C'est effectivement le contact avec le monde exterieur qui provoque souvent chez Jacques des doutes quant a la methode de sa mere. Neanmoins, encore une fois, l'enfant cherche a justifier les actions de sa mere, au point ou i l essaiera de se convaincre que ce sont plutot les autres parents qui seraient negligents: «Oui, sans doute; et je me demande tout bas si ces parents qui laissent ainsi leurs enfants jouer a ces jeux-la ne sont pas tout simplement des gens qui veulent que leurs enfants se tuent.». On remarque que lorsque Jacques cherche a s'expliquer la pedagogie maternelle, le registre d'expression change, le ton devient ironique. Dan Sperber et Deirdre Wilson notent, par ailleurs, qu'«il est courant de marquer l'ironie en passant [...] a un style pompeux» . Aussi, 58  Jacques s'exclame-t-il: «Des assassins sans courage! des monstres! qui, n'osant pas noyer leurs petits, les envoient au trapeze — et a la balancoire!». A la fin du passage, nous revenons au style simple de l'enfant: «Car enfin, pourquoi ma mere m'aurait-elle condamne a ne point faire ce que font les autres?». Les questionnements de l'enfant continueront d'etre provoques par le contact avec le monde exterieur. Lors du voyage de la famille Vingtras a Saint-Etienne, Jacques observe une femme dans la rue: «Comme elle est plus gaie que ma mere celle-la!» (p. 195). Mais, tout de suite apres, conscient de la chose terrible qu'il vient de penser, Jacques se reprendra: Que viens-je de dire?... M a mere est une sainte femme qui ne rit pas, qui  CO  Dan Sperber et Deirdre Wilson, «Les ironies comme mention*, Poetique, 36, novembre 1978, p. 409. Je donnerai la pagination entre parentheses dans le texte.  178 n'aime pas les fleurs, qui a son rang a garder, -- son honneur, Jacques! Celle-ci est une femme du peuple, une marchande [...]. Et tu la compares a ta mere, jeune Vingtras! (p. 195) La voix de l'enfant cede ici a une sorte de surmoi, une voix d'adulte (ou du moins empruntee a un adulte) interiorisee par l'enfant, qui sert a le rappeler a l'ordre, comme s'il etait a l'ecole. Cette plurivocite est typique de la narration dans L'Enfant. Tantot, 1'irruption d'un nouveau temps de verbe apprend au lecteur que la perspective a change, tantot le ton du narrateur indique ce changement. Valles utilisera aussi des tirets pour introduire une autre voix. Pour bien distinguer ces differentes voix, en particulier celle de l'enfant, i l est important d'examiner ce va-et-vient narratif de plus pres. i) L a voix qui defend et la voix qui attaque dans L'Enfant Ah! elles me troublaient un peu les braves femrnes, la mere Vincent et la mere Fabre! Heureusement cela ne durait pas et ne tenait pas une minute quand j ' y reflechissais. Elles n'osaient pas battre leur enfant, parce qu'elles auraient souffert de le voir pleurer! Elles lui laissaient faire l'aumone, parce que cela faisait plaisir a leur petit coeur. M a mere avait plus de courage. Elle se sacrifiait, elle etouffait ses faiblesses, elle tordait le cou au premier mouvement pour se livrer au second. A u lieu de m'embrasser, elle me pincait; — vous croyez que cela ne lui coutait pas! — II lui arriva meme de se casser les ongles. Elle me battait pour mon bien voyezvous. (p. 202) Quoique la narration soit au passe ici, ce sont toujours les impressions de l'enfant que l'auteur cherche a evoquer - du moins au debut, ou l'enfant exprime sa confusion face au comportement des meres du voisinage. Le ton devient ironique au paragraphe qui commence «Ma mere avait plus de courage*; enfin, l'interjection «vous croyez que cela ne lui coutait pas» signale definitivement la presence d'un narrateur different. Ce n'est plus la voix d'un enfant qui parle, mais bien celle d'un adulte, aigri, et done faussement innocent lorsqu'il declare a la fin du passage: «Elle me battait pour mon bien voyez-  179 vous.». Attardons-nous sur cet exemple d'«ironie citationnelle» (Miggozi, p. 69), qui souligne la dimension