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Forme romanesque et contestation de l’histoire dans La fille de Christophe Colomb de Réjean Ducharme Hobbs, Sandra Claire 1995

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F O R M E R O M A N E S Q U E ET CONTESTATION D E L'FflSTOIRE D A N S LA FILLE DE CHRISTOPHE COLOMB D E R E J E A N D U C H A R M E by SANDRA CLAIRE HOBBS B.A. , University of British Columbia, 1990 B. Ed., University of British Columbia, 1992 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL F U L F I L M E N T OF THE REQUIREMENTS FOR THE D E G R E E OF M A S T E R OF ARTS in THE F A C U L T Y OF G R A D U A T E STUDIES D E P A R T M E N T OF F R E N C H We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH C O L U M B I A APRIL 1995 © Sandra Claire Hobbs In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of ^rf{AA(JL > The University of British Columbia Vancouver, Canada DE-6 (2/88) A B S T R A C T La Fille de Christophe Colomb (Paris: Gallirnard, 1969) is a novel written by Rejean Ducharme in rhyming verse resembling an epic poem In this thesis, it will be shown that the form of the novel serves to emphasize the contestation of History evident in the novel's content. While this novel is certainly unusual in Ducharme's work it fits into the ambiant literary discourse of Quebec in the 1960's, where the theories of decolonisation influenced writers and critics alike. In particular, History was seen to be imposed on Quebec from the outside; Quebec must necessarily reject this History and begin to make its own. This underlying assumption for the analysis proposed in this thesis will be demonstrated in Chapter One through reflections by Ducharme's contemporaries, existing criticism of La Fille de' Christophe Colomb, and by current theories of postcolonial writing. In Chapter Two, the epic form of the novel will be studied in detail. On the surface, the author appears to respect the "rules" of the genre, but a close reading of the text will show that this respect is only superficial, and that the rules are subverted to create tension between literary norms and Ducharme's writing. It is the narrative structure of the novel, however, that proves to be the most subversive deviation from the norms of the epic poem: although the majority of the novel is narrated in the third person, a substantial fragmentation of the narrative voice occurs which will be demonstrated in Chapter Three. The net impact of this fragmentation is to produce a conflict between the codes of the epic poem and the novel. At the end of the analysis of the relationship between literary form and contestation of History in La Fille de Christophe Colomb, it i i will be shown that the form, as an element separate from the content, conveys a problematic relationship between this text and History. The novel contributes to the contestation of History as practised in the literature of Quebec in the 1960's by subverting the literary code, thereby linking literary history to History as colonizing factors that are questioned in this novel. ii i T A B L E O F C O N T E N T S Abstract i i Table of Contents iv Introduction 1 Chapitre 1: La Contestation de FHistoire au Quebec 5 a. critique quebecoise et theorie postcoloniale 5 b. la litterature quebecoise et rHistoire 13 c. la litterature quebecoise et rhistoire litteraire 16 d. convergence entre les pratiques litteraires quebecoises et la theorie postcoloniale 21 Chapitre 2: Etablissement et subversion du code epique 23 a. la structure du roman 24 b. le heros 27 c. le choix du sujet 31 d. le merveilleux 33 e. l'oralite et la forme ecrite 38 f. le temps de la narration 40 Chapitre 3: La structure narrative 44 a. point de vue narratif. 45 b. narrateur-lecteur-narrataire 48 c. le narrateur et le lecteur 49 d. le narrateur et la narrataire 52 e. rapport entre narrateur et auteur 54 f systeme narratif 56 g. le discours du narrateur 58 h. participation du lecteur 62 I. crise generate des codes 63 Conclusion 65 Bibliographie 71 iv rntroduction "Le roman est l'epopee du monde deserte par les dieux" - GyorgyLukacs La Fille de Christophe Colomb fait exception dans l'oeuvre de Rejean Ducharme tant par sa forme (une epopee) que par sa reception critique. Ce roman, publie en 1969, c'est-a-dire au milieu de la production romanesque de Ducharme, est le seul narre majoritairement a la troisieme personne, tous les autres etant a la premiere personne. Du cote de sa reception critique, La Fille de Christophe Colomb a attire tres peu d'attention; ceux qui ont ecrit sur 1' ensemble des romans de Ducharme passent souvent ce roman sous silence, peut-etre a cause de son caractere insohte. A u fond, la question qui se pose au critique comme au lecteur, et qui peut gener les deux, est la suivante: Comment lire une epopee ecrite au Quebec au vingtieme siecle? Un des critiques qui se sont penches sur La Fille de Christophe Colomb repond de cette fa9on: «...l'epopee ne pouvait paraitre que parodiee, contre-dite, a cause de la distance extreme qu'elle manifeste par rapport a la situation actuelle de Pecriture, principalement definie par le roman.))1 Mais en meme temps, force est de reconnaitre que ce roman «n'est [pas] une simple parodie de l'epopee, l'exercice de style d'un potache en mal de derision.»2 Apres tout, une epopee donne a attendre un recit investi d'une riche signification collective, puisque ce genre est d'habitude un discours de fondation nationale. Or, la lecture de La Fille de Christophe Colomb ne repond manifestement pas a ces 1 Gilles Marcotte, Le roman a I 'imparfait (Montreal: Editions de l'Hexagone, 1989 (1976): 89. 2 ibid: 89. 1 arterites. Malgre les ressemblances entre ce texte et l'epopee traditionnelle, i l y a aussi de nombreux ecarts par rapport aux <dois» du genre. Ces ecarts amenent le lecteur a lire le texte comme une allegorie ainsi qu'une parodie de l'epopee. V u sous cet angle, le recit se revele contestataire de l'Histoire, tout comme la parodie de la forme conteste l'histoire litteraire3. Le rapport de ce roman a la litterature quebecoise et au discours national sera etabli dans le premier chapitre. A u Quebec, le discours de la decolonisation a beaucoup influence le discours litteraire des annees soixante. Certains des romans d'Hubert Aquin, par exemple, refletent une preoccupation face a 1'exclusion du colonise par rapport a l'Histoire. La theorie postcoloniale, developpee a l'intention des litteratures de langue anglaise des anciennes colonies de la Grande-Bretagne, se fonde sur ce rapport problematique des anciennes colonies a l'Histoire eurocentrique marquee par le clivage entre la peripheric et la metropole. Ainsi, One of the legacies of the colonial encounter is a notion of history as "the few privileged monuments"*of achievement, which serves to either arrogate "history" wholesale to the imperial centre or to erase it from the colonial archive and produce, especially in New World cultures, a condition of "historylessness", of "no visible history".4 Dans le premier chapitre de cette these, les strategies litteraires employees pour combattre cette situation (post)coloniale «sans histoire» seront decrites et commentees a partir de textes d'ecrivains et de critiques quebecois, ainsi qu'a l'aide des theoriciens postcoloniaux. 3Bien que 1'imitation stylistique d'un genre serait un pastiche en termes genettiens, la majorite des textes critiques publies sur ce roman parlent d'une parodie. Nous conservons done le terme parodie. 4 Stephen Slemon, «Post-Colonial Allegory and the Transformation of History»: Journal of Commonwealth Literature 23.1 (1988): 158. 2 Le lien entre Histoire et histoire litteraire y sera precise: comme le dit Jacques Godbout, «Tout s'est passe, en somme, comme si Faeces a FHistoire commencait par le chapitre consacre a Fhistoire de la htterature» 5, ce qui revient a dire que la litterature quebecoise tient bien de succedane symbolique a son exil historique. L'emploi d'une forme aussi ancienne que celle de l'epopee fait appel a Fhistoire litteraire en meme temps que la mention de Christophe Colomb dans le titre semble renvoyer le lecteur au passe. Le recit est pourtant narre au present, et la page de couverture comporte la mention «roman», malgre la forme versifiee du livre. Dans La Fille de Christophe Colomb, le code epique est etabh pour ensuite etre subverti; les effets de cette subversion du code seront etudies dans le deuxieme chapitre. Une lecture allegorique du texte sera proposee, dans le cadre des litteratures postcoloniales ou la reecriture des textes canoniques est une pratique htteraire efficace pour remettre en question leur pertinence. Enfin, la structure narrative du roman ne correspond pas entierement non plus au code epique. D'abord narre a la troisieme personne, comme on pourrait s'y attendre, le recit se fragmente par la suite en deux: le recit premier, qui a pour objet Colombe Colomb, continue, mais un deuxieme, celui du «je»-narrateur, se superpose au recit premier avec de plus en plus d'insistance. Les ecarts du code epique sont particulierement interessants dans le discours du narrateur. 5 Jacques Godbout, «Mars 1972/Notre liberation)), Le reformiste: textes tranquilles (Montreal, Les Editions Quinze, 1975): 162. 3 La subversion du code epique pratiquee par Ducharme dans La Fille de Christophe Colomb revele un rapport problematique du roman avec l'Histoire et Phistoire htteraire. Ce rapport problematique est symptomatique de la litterature quebecoise et a une echelle plus grande de toute litterature postcoloniale. En etudiant les modalites du rapport entre la forme et le message du texte, nous esperons etablir que la contestation de l'Histoire dans La Fille de Christophe Colomb se fait en grande partie par les choix formels du romancier. L'approche postcoloniale se prete particulierement bien a une etude du rapport entre forme et contestation de l'Histoire a cause du hen qu'elle etablit entre l'Histoire et Phistoire htteraire. Cette approche est tres peu utilisee dans le domaine de la litterature quebecoise, sans doute parce qu'elle puise ses origines dans des htteratures de langue anglaise. Tout comme le postmodernisme, terme que des critiques anglophones ont applique a la litterature quebecoise avant qu'il ne soit repris par la critique quebecoise6, le terme «postcolonial» n'est guere utilise au Quebec7. Une discussion des differences importantes entre le postmodernisme et le postcolonialisme, surtout en ce qui concerne P interpretation de la remise en question de l'Histoire, suivra dans le premier chapitre. 6 Dans Moments postmodernes dans le roman quebecois, Janet Paterson souligne l'ironie de l'importation du terme «postmoderne» dans la litterature quebecoise'par des critiques anglophones quand c'est un Francais, Jean-Francois Lyotard, qui a ecrit La condition postmoderne (Paris: Les Editions de Minuit, 1979) a la demande d'un organisme'quebecois. 7 Marie Vautier a publie plusieurs articles ou elle se sert de l'approche postcoloniale. Les references completes a ces articles se trouvent dans la bibliographic Des critiques anglophones utilisent l'approche postcoloniale dans des etudes comparatives: par exemple, Eva-Marie Kroller, «Postmodernism, Colony, Nation: The Melvillean Texts of Bowering and Beaulieu», Revue de I 'Universite d 'Ottawa/University of Ottawa Quarterly, 54. 2 (avril-juin 1994): 53-61, ou bien Linda Hutcheon, «"Circling the Downspout of Empire": Post-Colonialism and Postmodernism)), ^ 4r/e/, 20.4 (octobre 1989): 149-175. 4 Chapitre 1 La Contestation de l'Histoire au Quebec H s'agit dans ce chapitre d'etablir le rapport entre la theorie postcoloniale et le discours litteraire quebecois, d'une part, et entre ces derniers et La Fille de Christophe Colomb d'autre part. Le discours litteraire sera represents par un choix de commentaires faits par des critiques et des ecrivains quebecois au sujet de la litterature quebecoise dans son rapport a l'Histoire et a l'histoire litteraire. Ce qui ressort surtout de ces cornmentaires, c'est Pimportance de contester l'Histoire dans le contexte litteraire quebecois. De cette facon, le roman de Ducharme sera situe dans un contexte plus large de contestation de PHistoire: loin d'etre une oeuvre isolee et insolite, La Fille de Christophe Colomb s'inscrit parfaitement dans une litterature contestataire. Le chapitre sera divise en trois parties: critique quebecoise et theorie postcoloniale, la litterature quebecoise et l'Histoire, la litterature quebecoise et l'histoire litteraire. Critique quebecoise et theorie postcoloniale II faut preciser d'abord le rapport entre la critique quebecoise, qui a largement reconnu Papport des theories de la decolonisation a la litterature quebecoise, et la theorie postcoloniale qui s'est developpee a l'exterieur du Quebec en fonction des litteratures de langue anglaise. Par <qjostcolonial» nous entendons «all the culture affected by the 5 imperial process from the moment of colonization to the present day))1; la question du statut pohtique de l'ancienne colonie ne se pose done pas. Les htteratures postcoloniales ...emerged in their present form out of the experience of colonization and asserted themselves by foregrounding the tension with the imperial power, and by emphasizing their differences from the assumptions of the imperial centre. It is this which makes them distinctively post-colonial.2 Ce qui rend la litterature quebecoise distincte des autres htteratures postcoloniales, e'est qu'elle est doublement postcoloniale: par rapport a la France et par rapport a la Grande Bretagne et au Canada anglais. Andre Belleau le constate quand i l etudie le conflit des codes dans la litterature quebecoise: «une litterature doublement marginalisee comme la litterature quebecoise (par rapport a la France, par rapport a l'Amerique du Nord anglophone) constitue un heu par definition conflictuel ou se rencontrent plusieurs exigences et plusieurs influences.))3 Si ce qu'on appelle aujourd'hui le Quebec a ete successivement colonise sur les plans pohtique et economique par la France, la Grande-Bretagne et le Canada anglais, voire les Etats-Unis, la colonisation htteraire s'est faite principalement par rapport a la France. A u cours de ce chapitre, i l sera done entendu que le pouvoir colonisateur est anglais sur le plan historique, et francais sur le plan htteraire. Marie Vautier, qui est une des rares critiques a employer le terme postcolonial dans le domaine quebecois, concoit la theorie htteraire postcoloniale comme recouvrant deja une partie de la critique htteraire quebecoise. Elle identifie les travaux d'Arguin, de Dorsinville, de Therien, de Beaulieu, de Simon et de Nepveu comme ayant «un 1 Bill Ashcroft, Gareth Griffiths, et Helen Tiffin, The Empire Writes Back (London/New York: Routledge, 1989): 2. 2 ibid: 2. 3 Andre Belleau, Surprendre les voix (Montreal: Boreal, 1986): 175. 6 vocabulaire critique et des points de vue qui ont de fortes complicites avec ceux de la critique postcoloniale.»4 II en va de meme pour la critique sur Rejean Ducharme: lorsque Gilles Marcotte analyse le rapport entre l'oeuvre de Ducharme et celle de Lautreamont, i l releve plusieurs traits en cornmun qui sont revelateurs de «l'americanite» des deux ecrivains. Ces traits de leur americanite ont beaucoup de ressemblance avec les traits de la litterature postcoloniale. Marcotte identifie quatre elements principaux qui correspondent aux caracteristiques postcoloniales. Premierement, i l reconnait <de rapport entre htterature et patrie dont l'ecrivain lointain ne peut fake l'economie, parce qu'il appartient a une minorite, a un pays non encore reconnu comme tel, a une culture peripherique.»5 Le desk de creer un texte qui soit propre au pays d'origine est cornmun a toutes les Htteratures postcoloniales: «Beyond their historical and cultural differences, place, displacement, and a pervasive concern with the myths of identity and authenticity are a feature common to all post-colonial literatures...» 6. La langue est elle aussi primordiale dans l'ecriture de Ducharme et dans recriture postcoloniale. Marcotte reconnait «une «position d'etrangete» dans la langue qui fait commettre des fautes (...) mais qui amine egalement a 4 Marie Vautier, «Les metarecits, le postmodernisme et le mythe postcolonial au Quebec», Etudes litteraires 27.1 (ete 1994): 50. Vautier se refere specifiquement a: Maurice Arguin, le Roman quebecois de 1944 a 1965, Symptdmes du colonialisme et signes de liberation (Montreal: L'Hexagone, 1989); Max Dorsinville, Caliban Without Prospero: Essay on Quebec and Black Literature (Erin (Ontario): Press Porcepic, 1974); Gilles Therien, «la Litterature quebecoise: une litterature du tiers-monde?», Voix et images 34 (automne 1986): 12-20; Victor-Levy Beaulieu, «la Grande le<jon de Jose Donoso et G.G. Marquez aux romanciers quebecois», le Devoir, 8 septembre 1973: 15; Sherry Simon, «The Language of Difference: Minority Writers in Quebec», Canadian Literature, supplement No. 1 (mai 1987): 119-137; et Pierre Nepveu, L 'Ecologie du reel. Mort et naissance de la litterature quebecoise contemporaine, (Montreal: Boreal, 1988). 5 Gilles Marcotte, «Rejean Ducharme, lecteur de Lautreamont», Etudes frangaises 26. 1 (1990): 124. 6 Ashcroft, Griffiths et Tiffin: 9. 7 y introduire des inventions fecondes.» Selon Vautier, l'eeriture postcoloniale «exprime sa propre realite dans une langue qui est composee a la fois de sa langue maternelle et d'une langue qui vient d'ailleurs, quin'a souvent pas <des mots qu'il faut»» 8. Marcotte trouve chez Ducharme <da louange eflrenee d'un passeisme qui est, en realite, rupture avec la conception etroitement lineaire de Fhistoire...» 9. Cette rupture avec Fhistoire lineaire sert a eloigner le texte postcolonial d'une vision eurocentriste de l'Flistoire; ainsi <da production htteraire postcoloniale est tres politisee, surtout en ce qui concerne la revision de l'Flistoire...» 1 0. Enfin, Marcotte constate une certaine ((irreverence du Barbare qui intervient dans les affaires htteraires de la metropole en bousculant les usages et les hierarchies.»" Vautier affirme quant a eUe qu'«une oeuvre postcoloniale se donne une fonction et des objectifs pohtiques: demanteler, demystifier et demasquer Fautorite culturelle europeenne, tout en retrouvant, ou en creant, une identite htteraire independante.» 1 2 Ces exemples, concentres en une seule page d'un article critique, sont representatifs d'autres observations faites sur l'oeuvre de Ducharme par d'autres critiques mais qui seraient trop nombreuses pour qu'on les enumere ici. Ces exemples suffisent a demontrer qu'il existe une etroite correspondance entre des propos critiques sur l'oeuvre de Ducharme et des affirmations plus generates concernant toute litterature postcoloniale. Les quatre elements enumeres plus haut, qui peuvent tous s'apphquer a La Fille de Christophe Colomb, seront examines plus en detail dans ce chapitre. 7 Marcotte: 124. 8 Vautier, Marie: 45. 9 Marcotte: 124. 1 0 Vautier: 45. "Marcotte: 124. 1 2 Vautier: 49. 8 La revision de l'Histoire est une caracteristique essentielle des litteratures postcoloniales. Tiffin affirme que «since the history of post-colonial territories was, until recently, largely a narrative constructed by the coloniser, its fictions, and the languages(s) in which they are written, operate as a means to cultural control.» Selon Tiffin, pour reagir contre cet eurocentrisme inherent a l'Histoire, les cultures postcoloniales emploient deux strategies principales afin de se reapproprier l'Histoire. La premiere postule un systeme epistemologique qui precederait le contact europeen, comme c'est le cas dans les cultures indigenes en Amerique, en Australie, en Afiique, etc. La deuxieme strategic, employee par les cultures postcoloniales qui n'ont pas de systeme epistemologique anterieur a substituer au systeme europeen, est celle qui s'apphque au Quebec. Ecrivant dans une langue et dans une tradition qui sont originaires de la metropole, les ecrivains postcoloniaux do not have formulated epistemological systems to which to "return", but (their) challenges are just as radical. Here there is a necessarily greater stress on subversive manoeuvres from within European positions than on the establishment or re-estabhshment of the terms of an opposing system.13 En somme, la contestation de l'Histoire faite par des cultures postcoloniales peut prendre deux formes: soit la substitution d'un episteme indigene, la ou i l existe, soit une subversion pratiquee de Pinterieur de Fepisteme europeen, et ce par le biais des «metarecits» (master narratives)14. Pour apphquer cette theorie a La Fille de Christophe Colomb, on peut la Helen Tiffin, «Post-Colonialism, Post-Modernism and the Rehabilitation of Post-Colonial History», Journal of Commonwealth Literature 23.1 (1988): 173. 1 4 Tiffin emploie le terme anglais «master narrative» avec des reserves puisqu'il est la traduction acceptee du terme «metarecit» qu'utilise Lyotard pour decrire le postmoderne. Tiffin et d'autres theoriciens du postcolonialisme (During, Slemon, Ashcroft) se gardent bien de confondre le postcolonialisme avec le postmodernisme: a leur avis, le postmodernisme est un mouvement intellectuel euro-americain a fortes tendances neo-imperialistes. lis evitent done d'employer le meme vocabulaire. Tiffin emploie de preference le mot «narrative» tout court. Cela pose un probleme en francais parce que l'equivalent logique, «recit», a un autre sens premier. Pour une discussion plus approfondie sur les differences 9 reformuler de la facon suivante: si la contestation de l'Histoire passe par le recit, i l est naturel que 1'epopee soit la forme choisie pour ce faire. Comme le constate Marcotte, «Ducharme devait aller a 1'epopee, dans cette mise a l'epreuve de l'ecriture que pour suit toute son oeuvre, parce qu'elle est, litterairement, la forme originelle, fondatrice, du recit....» 1 5. La revision de l'Histoire passe done par rhistoire litteraire, les deux etant inextricablement reliees puisqu 'elles relevent egalement du recit. Janet Paterson consacre un chapitre de son etude Moments postmodernes dans le roman quebecois au «Proces de l'Histoire» en s'appuyant sur un roman quebecois contemporain, LaMaison Trestler de Ouellette-Michalska. Ce genre de roman, qu'on peut appeler «roman historiographique» 1 6, «tout en possedant des traits formels postmodernes, [a] une dimension historique qui est problematisee a l'interieur de l'oeuvre.» 1 7 En d'autres mots, le roman historiographique serait un type de roman postmoderne qui fait un travail particulierement intense sur l'Histoire en se situant dans le passe au niveau de la diegese pour mieux effectuer une revision de l'Histoire. Selon Paterson, ce travail sur l'Histoire est le propre du postmodernisme, «dont la pulsion profonde est d'interroger les notions de discours, de representation, de verite et de importantes entre le postmodernisme et le postcolonialisme en litterature, on se referera a l'article de Tiffin ainsi qu'a celui de Vautier cites dans ce chapitre et a Simon During, «Postmodernism or Postcolonialism?», Landfall 39.3 (September 1985): 366-80. 1 5 Gilles Marcotte, Le roman a I 'imparfait, (Montreal, l'Hexagone, 1989 (1976): 89. 16Paterson emploie le terme «roman historique»; Vautier parle de roman historiographique a l'instar de Linda Hutcheon, qui utilise le terme anglais «historiographic metafiction». Nous employerons «roman historiographique)) pour eviter toute confusion avec le terme «roman historique», souvent applique a des romans qui n'appartiennent pas a la poetique postmoderne. 1 7 Janet Paterson, Moments postmodernes dans le roman quebecois (Ottawa: Presses de l'Universite d'Ottawa, 1993): 53. 10 fiction.» Dans la perspective postmoderne, recit historique et recit ftctif se confondent car ils sont tous les deux justement des recits, ce qui suppose des choix subjectifs par l'auteur qui raconte. Us appartiennent tous les deux aux «metarecits» par rapport auxquels Lyotard definit le postmodernisme: «en simplifiant a 1'extreme, on tient pour postmoderne l'incredulite a l'egard des metarecits.» 1 9. Les theoriciens du postcolonialisme se mefient pourtant du postmodernisme, qu'ils qualifient de notion eurocentrique au meme titre que le post-structuralisme. L'Histoire est a contester dans les cultures et dans les litteratures postcoloniales, certes, mais pour d'autres raisons qu'elle ne l'est dans les cultures euro-americaines. Vautier resume les differences de cette facon: Aussi la question de 1'engagement politique est-elle centrale dans les debats sur le postmodernisme et postcolonialisme; elle est surtout evidente dans la divergence des discours euro-americains et postcoloniaux face a la notion d'Histoire evenementielle. La critique euro-americaine a tendance a voir dans le postmodernisme une ambivalence face a l'Histoire ou, encore plus souvent, ainsi que le signale Linda Hutcheon, un discours «ahistorique» (Hutcheon, A Poetics of Postmodernism, p. 87; ma traduction). Par contre, la production litteraire postcoloniale est tres politisee, surtout en ce qui concerne la revision de l'Histoire...2 0 Ainsi elle peut constater que les «differences entre certains ecrits recents du Quebec et ceux qui proviennent des milieux euro-americains relevent en grande partie de rhistoire politique du Quebec en tant qu'ancienne colonic..» 2 1 Comme nous allons le voir dans la prochaine section de ce chapitre, l'Histoire avail une place centrale dans les discours ibid: 56. Jean-Francois Lyotard, La Condition postmoderne (Paris: Editions de Minuit, 1979): 7. Vautier: 45. ibid: 44. 11 politique et litteraire au Quebec dans les armies soixante; on etait on ne peut plus loin d'une litterature «ahistorique». Tout en tenant compte du debat actuel sur le postmodernisme versus le postcolonialisme, debat fascinant a cause des nombreux points que partagent les deux camps, l'approche postcoloniale sera privilegiee dans cette these a cause du hen qu'elle etablit entre l'Histoire et Phistoire litteraire, Uen qui sera expose au cours du chapitre. Bien que cette etude veuille se limiter a la forme du roman de Ducharme et son rapport a la contestation de l'Histoire, il serait difficile d'ecarter entierement la question de la langue dans une perspective postcoloniale; il en va de mime pour la litterature quebecoise de la Revolution tranquille et surtout pour Poeuvre de Rejean Ducharme ou la langue occupe une place privilegiee. On peut etablir Pimportance du langage dans la litterature postcoloniale : One of the main features of imperial oppression is control over language. The imperial education system installs a 'standard' version of the metropolitan language as the norm, and marginalizes all 'variants' as impurities. (...) Language becomes the medium through which conceptions of'truth', 'order', and 'reality' become established. (...) the discussion of post-colonial writing which follows is largely a discussion of the process by which the language, with its power, and the writing, with its signification of authority, has been wrested from the European culture.22 Un critique quebecois arrive aux mimes conclusions a partir d'une etude de Poeuvre de Ducharme: «En brisant le moule de la langue, en affolant le sens, en desorientant les Ashcroft, Griffiths et Tiffin: 7-8. 12 attentes, l'auteur attaque le serieux des discours tenus habituellement et menace d'un ebranlement srmilaire les structures politiques et economiques correspondantes.» 2 3 Avant d'etudier le rapport de l'histoire litteraire avec le roman de Ducharme (et, par extension avec toute la litterature quebecoise), i l faut d'abord examiner le rapport entre la litterature quebecoise et PHistoire dans le contexte de la Revolution tranquille. La htterature quebecoise et l'Histoire Commencons avec quelques propos de Jacques Godbout et d'Hubert Aquin. Ecrivains eux-memes, Godbout et Aquin etaient aussi des intellectuels tres engages dans la scene litteraire quebecoise de leur epoque. Leurs essais sur le role de la htterature dans cette societe en mouvement temoignent de la conscience que les ecrivains avaient de participer a une activite collectrve. Avec le recul de quelques annees, Godbout ecrit en 1972, ...un projet litteraire collectif naissait, celui d'un texte national auquel chacun allait collaborer, bon gre mal gre, souvent ne le sachant meme pas, mais chacun sentant confiisement qu'il faUait creer un Quebec vraisemblable si Pon voulait qu'il y eut un jour un Quebec vrai. 2 4 Ce que Godbout appelait <de texte national)), auquel tout ecrivain quebecois contribuait, avait une fonction d'abord sociale et politique, fonction qui Pemportait sur toute tentative de faire de Part pour Part. Le projet de creer une nation quebecoise reposait en grande Pierre-Louis Vaillancourt, «L'offensive Ducharme)), Voix et images 5.1 (automne 1979): 179. 2 4 Jacques Godbout, «Mars 1972/Notre liberation)), Le reformiste: textes tranquilies (Montreal: Les Editions Quinze, 1975): 161. 13 partie sur la construction de cette nation dans rimaginaire: sans mythe fondateur, la nation ne serait pas possible. Cette necessite d'ecrire le Quebec avant de le faire est devenue la raison d'etre de la litterature: «Le Quebec devint d'abord et avant tout une entreprise de litterature, de mythification. Ecrire en francais, au Quebec, etait non seulement un acte de conscience politique, mais parfois un acte desespere...» 2 5 Cette necessite d'ecrire les mythes fondateurs du Quebec repose sur un rapport problematique du Quebec avec l'Histoire. Tres influence par les theories de la decolonisation mises de l'avanf par Frantz Fanon et Albert Memmi, Aquin reprend leur description du rapport du colonise a l'Histoire quand i l dit: L'Histoire etant evidemment devolue au peuple canadien-anglais, i l ne nous resterait qu'a la prendre comme on prend un train. Si nous acceptons de jouer un role, si noble soit-il, c'est forcement a l'interieur d'une histoire faite par d'autres. On ne peut a la fois etre une fonction et l'organisme qui la regit, une entite culturelle «enrolee» et une totalite historique.26 Le Quebec n'a done jamais ete l'auteur de sa propre histoire; l'Histoire est encore a venir, a prendre en main, et d'abord dans l'ecriture. Faute de pouvoir reahser immediatement une revolution pohtique, la pulsion nationaliste se sublime en litterature: «L'aventure quebecoise devient done romanesque. (...) Le roman ne raconte plus d'histoires, i l fait l'Histoire. » 2 7 Dans ce contexte ou l'Histoire est au centre de la discussion intellectuehe, i l n'est pas etonnant que l'Histoire occupe une place centrale dans une grande partie de la litterature de l'epoque ou, fait tout aussi significatif, qu'elle en soit absente. Ainsi, dans Jacques Godbout, «mars 1972»: 161. 26Hubert Aquin, «La fatigue culturelle du Canada francais», Blocs erratiques (Montreal: Editions les Quinze, 1982): 92. 2 7 Godbout, «mars 1972»: 162. 14 Prochain episode d'Aquin, le narrateur ne reussit jamais a inscrire son acte revolutionnaire, malgre son obsession de l'Histoire et son ferme desir de la changer. Aquin se sert aussi de l'idee d'une amnesie collective, ou on vit dans un present sans passe parce que le passe est trop douleureux pour s'en souvenir, idee empruntee elle aussi aux penseurs de la decolonisation (Fanon, Memmi, etc). La Fille de Christophe Colomb s'insere dans ce courant de la problematisation de l'Histoire, d'une part par son refos de se situer explicitement au Quebec, et d'autre part par les references incessantes a l'Histoire, dont Christophe Colomb n'est que la premiere. Malgre ces references a l'Histoire, qui relevent du discours du narrateur et seront done etudiees en detail dans le dernier chapitre, le recit principal du roman se passe majoritairement a l'exterieur du Quebec. Le narrateur avoue que «Cette belle histoire (...) m'a ete imposee comme un passe par quelque chose / Que j ' a i dans la tete mais que je n'entends plus, / Par une sorte de soleil obligatoire noir et rose.» (195) L'emploi de la voix passive pour parler d'un passe impose suggere la position du colonise par rapport a 1'Histoire. D'ailleurs, la reference a cette chose mysterieuse que le narrateur n'entend plus rejoint l'idee d'amnesie collective deja employee par Aquin et faisant egalement partie de la psyche du colonise. La htterature quebecoise et l'histoire litteraire Les rapports entre la htterature quebecoise et l'histoire htteraire sont le reflet de ceux qui existent entre le Quebec et l'Histoire. Godbout explicite ces rapports de la facon suivante: 15 1) D'une part le pays reve offert sur le marche des mythes devra d'ici peu devenir une realite politique car Phistoire de la litterature ne peut suffire a remplacer Phistoire du Quebec (...) 2) D'autre part, et simultanement, Pecrivain quebecois devra detruire la notion d'histoire de la htterature s'il ne veut creer une fihale etrangere de Pentreprise htteraire francaise, c'est-a-dire perpetuer le concept bourgeois d'auteur-createur, et multipher les themes et les recits d'une civihsation decadente.28 Dans la premiere partie de cette citation, Godbout affirme que le projet htteraire devrait preceder dans Pimaginaire un projet encore a reahser sur le plan pohtique. H reconnait done le role de precurseur de Phistoire qu'occupe la htterature au Quebec a cette epoque, role decrit plus haut. La deuxieme partie de la citation semble rejoindre plus specifiquement La Fille de Christophe Colomb. II serait difficile de dire que Ducharme detruit Phistoire de la htterature puisqu'il s'en sert pour ecrire une parodie de l'epopee; toutefois, i l serait juste de decrire l'oeuvre de Ducharme comme une tentative de distanciation par rapport a Phistoire htteraire francaise. C'est surtout apres 1960 que le fosse entre la htterature quebecoise et la htterature francaise s'elargit. Ducharme est generalement reconnu comme Pun des premiers romanciers quebecois a ecrire dans un francais specifiquement quebecois. D'aiheurs, comme le constate Godbout, «Le roman francais des vingt dernieres annees est inutile et impensable au Quebec.» 2 9 Le nouveau roman, dont parle ici Godbout, est ne d'un epuisement des formes et des techniques narratives de la tradition francaise. Pour simplifier a P extreme, le nouveau roman est paraUele a la theorie structuraliste qui postule un systeme de signification interne du texte, sans que le lecteur ait a chercher a Pexterieur 2 8 Godbout, «mars 1972»: 163. 2 9 Godbout, «mars 1972»: 167 16 du roman pour en tirer du sens. Une telle tentative d'isoler la litterature du monde referentiel est justement impensable au Quebec dans la mesure ou la litterature y a une fonction sociale que l'on a deja identified (la mythification d'une societe) et renvoie par consequent a un referent exterieur, le monde historique d'ou est issue cette societe. Meme si l'oeuvre romanesque de Ducharme est souvent qualified d'axee sur le signifiant, creant ainsi un systeme de sens auto-referentiel30, La Fille de Christophe Colomb, peut-etre plus que les autres romans de Ducharme, reste ancre dans sa specificite quebecoise. L'intertextualite presente dans tous les romans de Ducharme rehe d'ailleurs son oeuvre a l'histoire htteraire au heu del'en isoler. On vera dans le dernier chapitre de notre etude que Ducharme joue de facon magistrale avec <de concept d'auteur-createur» en fragmentant la voix enonciative, en inscrivant l'acte de lecture critique dans le texte et en dedoublant la figure de l'auteur31. Meme si Godbout denonce <de concept bourgeois d'auteur-createur», qui oppose l'mdividuahsme romantique au projet collectif qu'il decrit comme <de texte national)), ce concept n'est pas moins enracine dans la tradition htteraire que Ducharme cherche a parodier. L'exemple extreme de ce precede est le «berenicien», langue creee et comprise uniquement par Berenice Einberg, personnage principal de L 'Avalee des avales. Vanasse constate que les articles critiques ecrits sur Ducharme «tentent pour la plupart a mettre en valeur le travail constant du signifiant.» ( «Analyse de textes. Rejean Ducharme et Victor-Levy Beaulieu: les mots et les choses», Voix et images, 3.2 (1977): 230.) 3 1 Ducharme s'est exprime a ce sujet: «Je ne veux pas que ma face soit connue, je ne veux pas qu'on fasse le lien entre moi et mon roman.» Maclean, septembre 1966. 17 La litterature quebecoise souffle des comparaisons a la litterature francaise, par rapport a laquelle elle est souvent qualifiee de rnineure ou de provinciale. Godbout estime que cette position de marginalite constitue l'essentiel de la litterature quebecoise: la litterature (...) deroutera surement le lecteur francais (et encore plus Pediteur!) car i l s'affirme de plus en plus que la litterature francaise d'Amerique sera celle d'un peuple blanc, d'expression francaise, mais qui vivra Paventure d'une minorite. Cette aventure (...) sera a coup sur la constante d'une ecriture qui oscillait entre un provincialisme etrique et une tendance a s'exiler a tout prix. 3 2 Cette marginalisation par rapport a la litterature francaise est la source de la specificite de la litterature quebecoise; en fait, comment distinguer un roman quebecois d'un roman francais quand ils sont tous les deux ecrits en francais et publies chez le meme editeur? Une posture defensive se remarque dans le soin que Belleau prend de ne pas etre percu comme negatif quand i l parle d'un concept qu'il presente comme caracteristique de la specificite de la litterature quebecoise: «...j'y insiste, les termes «conflit des codes», pas plus que celui de «marginalisation», ne sont pour moi greves de negativite. (...) tout cela ne designe pas des carences ou des sortes de maladies...»3 3 Et le critique sent le besoin de se repeter quelques pages plus loin: «Faut-il le dire encore: ceci dans mon esprit n'implique aucun jugement de valeur et n'exprime aucune negativite.» 3 4 Ces protestations contre un jugement d'inferiorite presuppose sont typiques de P experience postcoloniale, ou la position marginale engendre un complexe d'inferiorite par rapport a la metropole. 3 2 Godbout, «Mai 1963/Litterature francaise d'Amerique», Le reformiste: textes tranquilles (Montreal: Les Quinze, 1975): 20-21. 3 3 Belleau: 177. 34ibid: 188. 18 De la a affirmer que la question de la legitimation de la litterature quebecoise tient a son statut de litterature marginale, i l n'y a qu'un pas. On peut rappeler a cet egard une observation du sociologue fran9ais Pierre Bourdieu: ...les ecrivains les plus «jeunes» (...) c'est-a-dire les moins avances dans le processus de legitimation, refusent (...) tout ce qui definit a leurs yeux <da vieillerie», poetique ou autre (et qu'ils livrent parfois a la parodie) et affectent aussi de repousser toutes les marques de vieillissement social, a commencer par les signes de consecration interne (academie, etc.) ou externe (succes)...35 U est particulierement interessaht de se rappeler que dans sa dedicace au jeune homme de lettres, Ducharme parle justement de la question de la legitimation htteraire, en faisant reference aux figures litteraires francaises et quebecoises. 11 s'en moque, bien entendu: «N'attends pas apres les lecteurs, les critiques et le Prix Nobel pour te prendre pour un genie, pour un immortel.>> En lisant cette phrase, on se souviendra de la declaration de Jean Ethier-Blais («Jehan Ethiey-Blez» dans la dedicace): «Je veux qu'il soit un genie» 3 6 , faite a Foccasion de la parution du premier roman de Ducharme. II est difficile d'imaginer qu'un premier roman francais aurait re9u une telle approbation critique. Tel est le point de vue de Jacques Godbout (lui aussi edite en France), qui remarque que dans le Quebec des annees soixante, de nouvelles generations d'ecrivains se succedent non pas tous les vingt ou quarante ans comme en France, mais bien sans intervalle. «De cette fa9on les vingt premieres annees - qui devraient etre des annees de formation - d'un ecrivain canadien-fran9ais se font en vie publique, sous le spotlight des critiques et avec l'amitie attentive des aines.» 3 7 On ne peut parler de revolte contre une generation precedente quand celle-Pierre Bourdieu, «Le champ litteraire», Actes de la recherche en sciences sociales No. 89 (septembre 1991): 24. 3 6 Jean Ethier-Blais, le Devoir, 15 octobre 1966: 13. 3 7 Jacques Godbout, «mai 1963»: 19. 19 ci n'existe pratiquement pas; les ecrivairis quebecois ne travaillent pourtant pas sans point de repere, puisqu'il leur faut situer leur ecriture quelque part par rapport a la tradition litteraire francaise. De toute maniere on ne fait pas de revolution en litterature, sauf par analogic La litterature porte en elle-meme un certain respect de l'ordre des choses; tout au plus les revolutions litteraires ne sont-elles qu'un changement de pouvoir a la direction de Fhistoire htteraire, celle qui retient les textes choisis, les auteurs a titer.38 Dans cette perspective done, la htterature quebecoise est hrnitee dans sa capacite de se distinguer de la htterature francaise, en depit de ses efforts de faire quelque chose de nouveau et de specifiquement quebecois. C'est de la que vient le refus d'identification a la htterature francaise et un desk de faire une htterature qui corresponde davantage a la realite quebecoise: «La Litterature (...) n'a plus rien a voir avec l'Flistoire que nous vivons. C'est d'une ecriture empaillee dont se preoccupent helas les trois quarts des htterophages.» 3 9 Au heu de n'etre qu'une revolte passagere de la part d'un jeune ecrivain en train de se mesurer aux generations precedentes, la subversion de l'institution htteraire qu'on remarque dans la dedicace de Ducharme et qui se poursuit dans tout le roman se rattache a un mouvement de contestation de Fhistoire htteraire et plus precisement de la tradition htteraire franchise, attitude fort repandue au Quebec a cette epoque. Comparer Ducharme aux ecrivains francais en revolte contre le langage a deja ete fait;40 dans notre perspective, i l serait plus interessant de prendre cette citation de Jacques Godbout, «mars 1972»: 162. 3 9 Jacques Godbout, «novembre 1965», Le reformiste: textes tranquilles, (Montreal: Les Quinze, 1975): 90. 4 0 Selon B. Dupriez, «cette opposition generalised atteindrait l'expression et relierait Ducharme a la tradition francaise de revolte contre le langage.» (cite dans Vaillancourt: 177.) 20 Bourdieu et de l'appliquer a la litterature quebecoise par rapport a la litterature francaise. A u lieu de considerer la revoke contre la litterature canonique cornme un conflit de generations, au Quebec on peut dire qu'il s'agit d'une nouvelle litterature en train de se faire par des ecrivains tres conscients de ce processus comme acte politique et fondateur d'une nation. Remise dans ce contexte, la subversion du code litteraire pratiquee par Ducharme ne saurait etre «une simple parodie de 1'epopee, l'exercice de style d'un potache en mal de derision.» 4 1. A u heu d'etre un exercice ludique sans importance, ce roman de Ducharme pose plutot un acte significatif de rupture avec une tradition htteraire. Convergence entre les pratiques htteraires quebecoises et la theorie postcoloniale Qu'on prenne un exemple tres precis (1'article de Gilles Marcotte sur l'ecriture ducharmienne ou meme sur La Fille de Christophe Colomb) ou plus general (les reflexions d'Andre Belleau sur le roman quebecois), on retrouve beaucoup de ressemblances entre le discours critique quebecois et le discours theorique postcolonial. Meme les propos d'un ecrivain comme Godbout, qui s'exprimait sans le benefice du recul historique et qui reconnaissait la part qu'il devait aux theories de la decolonisation, nous aident a situer La Fille de Christophe Colomb dans un discours htteraire fort preoccupe par l'Histoire et la fonction sociale de la htterature. En somme, la htterature quebecoise, selon des critiques et des ecrivains de l'epoque (les annees soixante), aurait servi de prime 4 1 Gilles Marcotte, Le roman a I 'imparfait: 89. 21 abord a construire un Quebec mythique afin de pouvoir realiser un jour la souverainete d'un Etat separe. Pour y parvenir, i l fallait que la litterature quebecoise se distingue nettement de la litterature francaise qui avait perdu tout pouvoir de reference dans la situation nord-americaine. En rendant cette litterature specifiquement quebecoise, i l etait important d'ecrire dans une langue qui traduisait cette specifite. Ce projet rejoint de pres le modele postcolonial. Dans les mots de Vautier, L'ecriture postcoloniale est constamment consciente des tensions internes provenant de l'effort soutenu pour s'exprimer autrement que selon le modele centriste euro-americain. L'attention portee a la langue, aux langages et aux variantes possibles de l'Flistoire evenementielle traditionnelle est caracteristique des ecrits postcoloniaux.42 Ayant etabli l'importance fondamentale de la contestation de l'Flistoire dans la litterature quebecoise des armies soixante, i l reste a voir comment la forme litteraire choisie par Ducharme, l'epopee, articule cette contestation. Vautier: 45. 22 Chapitre 2 Etabhssement et subversion du code epique Ce chapitre se propose d'etudier les ecarts par rapport aux <dois» du genre epique dans La Fille de Christophe Colomb. Seuls quelques aspects formels retiendront notre attention ici: la structure globale du texte, la codification du recit, le role du merveilleux, les marques d'oralite et le temps de la narration. La presence du narrateur dans le recit, un element tres important pour notre analyse, sera etudiee dans le chapitre suivant. L'etabhssement du code epique se fait conformement aux «regles» de ce genre. Ainsi le texte est redige en vers a rimes croisees, et divise en chants de six a huit quatrains. Le roman se conforme au code epique bien plus que par sa versification; d'autres concordances avec le code epique se remarquent. Avant de subvertir le code epique, Ducharme l'etablit; ces inscriptions sont necessaires pour que le lecteur ressente ensuite les ecarts. On finit par trouver que Colombe Colomb est une pietre heroine epique, mais entretemps elle est compared a Diane la chasseresse, au Christ et a son pere, tous des personnages dignes d'une epopee. Des references a d'autres epopees jalonnent le texte pour rappeler au lecteur de quel genre i l s'agit: «(Colombe) est ecoutee / C'est comme si c'etait Homere qui racontait.» (229); «Si elle etait Roland, eUe sonnerait l'ohphant.» (189); ou bien le narrateur commente «Je me demande si je viendrai jamais a bout / De cette Franciade.» (42-43). Meme si les evenements racontes ne suggerent pas toujours 23 l'epopee, «parfois cependant le style de la «Franciade» semble «s'elever», une certaine beaute commence miraculeusement a s'installer dans le texte... »*. II y a done bon nombre de convergences entre ce recit et le code epique, concordances qui seront relevees et etudiees au cours de ce chapitre en meme temps que les transgressions. La structure du roman A premiere vue, le texte se presente bien sous forme d'epopee. D'abord, i l y a deux dedicaces qui precedent le texte. Ces dedicaces, au jeune homme et a la jeune femme de lettres, renvoient a une epoque anterieure par leur style. Le roman comprend cent quatre-vingt seize chants composes d'un a huit quatrains chacun, le tout divise en deux parties numerotees de I a X X X X X X X X X X I et de 102 a 196. Les chiffies romains sont employes de fa9on fantaisiste, le caractere «X» etant repete, de sorte que ce procede qui d'abord suggerait un appel au classicisme est par la suite subverti. La premiere partie du roman traite de la jeunesse de Colombe Colomb avec son pere sur l'ile de Manne, son depart de cette He, son voyage en Europe et son retour a Manne, toujours a la recherche de l'amitie humaine. Dans la deuxieme partie, Colombe quitte Manne pour de bon, traversant l'ouest americain et continuant toujours vers Test avec un nombre croissant d'anirnaux. Elle ne quitte les animaux que pour faire un court voyage a Montreal ou elle est invitee a celebrer le milheme anniversaire des voyages de son pere. La friction entre l'humanite et la menagerie de Colombe aboutit a la guerre totale dont les animaux sortiront vainqueurs au dernier chant. A u cours du recit, Colombe se coupe 1 Leo-Paul Desaulniers, «Ducharme, Aquin: Consequences de la «Mort de l'auteur»», Etudes frangaises 7.4: 400. 24 progressivement du contact humain pour ne plus communiquer qu'avec des animaux. Les nombreux personnages presentes dans la premiere partie du roman disparaissent totalement dans la deuxieme partie, tous remplaces par des animaux. En meme temps, le narrateur intervient avec de plus en plus d'insistance, interpellant le lecteur a tout moment et en intercalant sa propre histoire entre les episodes de celle de Colombe. La division en deux du roman met en evidence une structure desintegrante: si, au bout de son premier voyage, Colombe a toujours des rapports conflictuels avec ceux de son espece, elle finit par rompre tout lien avec eux a la fin du deuxieme. Son retour a Manne a la fin de la premiere partie termine un cycle complet; en revanche, le cycle est rompu a la fin du roman puisqu'elle ne pourra plus jamais revenir a Manne. Cette rupture de la structure cyclique du roman souligne la rupture qui s'est produite entre Colombe et sa communaute. La structure du roman, telle que resumee ici, ne correspond pas a 1'organisation classique de P epopee dont «le scheme structurel peut (...) figurer le passage cosmologique du desordre a l'ordre, une fois domptees les forces indisciplinees et chaotiques, vassaux ou passions rebelles...» 2. C'est precisement le contraire de cette structure qu'on trouve dans La Fille de Christophe Colomb: la societe de Manne, bien que presentee comme corrompue des le premier chant, est bien ordonnee. Mais a partir de la mort de Christophe Colomb, ce monde ordonne se desintegre pour Colombe, qui a perdu tout hen avec ses concitoyens, jusqu'au point ou elle coupe les ponts avec File de Manne pour n'y jamais revenir. Son attachement aux animaux et sa rupture avec le genre humain 2 D. Madelenat, I'Epopee, (Paris: P.U.F., 1986) 49. 25 marquent un passage de la vie civilisee, representee par le monde etabli par son pere sur File de Manne, a un etat plus ppmitif plus pur et plus innocent, il est vrai, mais aussi plus sauvage. Dans la derniere strophe, elle reconnait ainsi l'irnpossibihte de tout retour en arriere: Tuer est facile. Quant a Colombe Colomb, elle pleure et laisse Faire. Peut-ehe dire aux poissons de ne pas tuer les gamins, Elle qui gamine a tue tant de poissons? Elle pleure beaucoup. Une heure, et ils seront tous morts, hommes, femmes et enfants. (233) On remarque qu'a la toute fin du Jivre, la versification, qui n'a jamais ete reguliere mais consistait ordinairement en quatrains d'alexandrins a rimes croisees, se desintegre completement. Dans le dernier chant, il n'y a plus de vers, mais de la prose organisee en groupes de quatres lignes qui ont toutes la meme longueur (dans la disposition typographique de Fedition originale, les 'vers' s'ahgnent aux deux marges), mais dont les divisions entre 'quatrains' est arbitraire. Quelques rimes sont presentes, mais seulement de fa9on sporadique. La disintegration finale de l'ordre social est representee au niveau formel par la desintegration de la versification dans le dernier chant. Hn'y a done pas «passage (...) du desordre a l'ordre» comme on le retrouve habituellement dans l'epopee, mais desintegration de l'ordre social et htteraire. Madelenat identifie cette structure comme une forme specifique de la parodie: «L'anti-epopee inverse le sens de Faction (dechn catastrophique) et 'negativise' le heros et l'exploit.»3 Comme on le verra, cette parodie qui se remarque au niveau de la structure globale du roman s'etend a tous les autres niveaux du texte, dont <de heros» (l'heroine) et <d'exploit» 3 ibid: 49. 26 (ou plutot son absence). Toute autre consideration mise a part, la parodie d'une forme aussi ancienne que l'epopee n'a rien d'etonnant. Comme le remarque Madelenat, «...la parodie, jeu culturel en marge de textes ou de themes celebres, expose ranachronisme et la facticite d'une structure htteraire dont les conventions et les routines sont coupees de la realite vivante.»4 Nous aUons voir comment les elements caducs de l'epopee seront tournes en derision et exploites a des fins parodiques dans le recit de Ducharme. Le heros Malgre sa presence au debut du recit, Christophe Colomb et ses celebres exploits ne font pas partie de l'intrigue principale qui concerne sa fille Colombe, dont le prenom ne figure meme pas dans le titre: elle est definie uniquement par rapport a son pere. D'ailleurs, a plusieurs reprises dans le recit on l'appelle «Christophe Colomb» (43, 80, 82, 91, 93, 117); eUe finit par repondre a cette appellation «Chii...Enfin...Quelque chose dans ce genre-la.»(l 17) Le prenom Colombe n'etant que le fennnin du patronyme, on pourrait penser qu'elle serait 1'incarnation feminine de son pere; cette nomination suggere aussi la paix, la purete et la blancheur associees a l'oiseau du meme nom. La reference a cet oiseau fait penser egalement au mythe de l'Arche de Noe, d'autant plus que Colombe est chef d'une menagerie qui s'embarque sur un bateau. Avec la comparaison de Colombe au Christ et a Diane chasseresse (5), Ducharme reunit done plusieurs mythes -bibhques, classiques et historiques - dans la personne de Colombe. Le choix d'une femme comme 4 ibid: 190. 27 heroine d'un recit epique peut surprendre, bien qu'il y ait quelques precedents (Jeanne d'Arc, Judith). Par ce choix, Ducharme opte pour l'alterite, la differentiation par rapport au decouvreur du nouveau monde, meme si Colombe est indissociable de son pere. Pour ce qui est de l'Histoire, les femmes en sont traditionnellement exclues et elles l'ont certainement ete de l'Histoire de l'expansion europeenne en Amerique du Nord. Ce choix serait typique d'une oeuvre postcoloniale, dans laqueUe «The writer adopts the positions of those already written out of, or marginalised by, the western record of historical materialism - oppressed or annihilated peoples, women, animals...>>5 Sa passivite, sa position de victime et sa sympathie pour les animaux sont autant de traits feminins que Colombe possede, mais elles s'opposent aux traits plutot m&sculins du heros epique. Personnage principal d'une anti-histoire (et de l'anti-Histoire aussi, puisque la fin du recit annonce la fin de l'humanite et done la fin de l'Histoire, construction humaine), son opposition a ces elements traditionnels est ancree dans sa femininite, bien qu'elle y renonce. Ce refus de la ferrniiinite par une adolescente (Colombe a 14 ans au debut du roman) est typique des personnages ferrjinins de Ducharme - Chateaugue et Berenice Einberg refusent ehes aussi de sombrer dans <d'adulterie» - et rattache La Fille de Christophe Colomb aux autres romans de Ducharme. La presentation de Colombe semble initialement repondre a celle d'une heroine epique: elle est decrite d'abord comme le Christ («Elle marche sur le fleuve...», «Elle peche au large a pied...») et ensuite comme la deesse Diane («EUe a un arc et un carquois 5 Helen Tiffin, «Post-Colonialism, Post-Modernism - Rehabilitation of Post-Colonial History», Journal of Commonwealth Literature 23.1 (1988): 176. 28 plein de fleches») (13) Quant a son caractere, elle est presentee comme pure et genereuse. Mais presque aussitot, la presentation heroique de Colombe est interrompue par une information sur ses ambitions: «Elle a ses ambitions, ses reves. / Elle veut devenir entrepreneur de pompes funebres.» (14) Cette profession n'etant guere heroique, le lecteur doit renoncer a la caracterisation heroique de Colombe, du moins momentanement. Le lecteur s'attend a des actions heroiques de la part de l'heroine. Tout au long du recit, Colombe ne fait pas Phistoire: au contraire, la fille de Colomb ne fait que la subir. Colombe se laisse conduire par les autres, meme les animaux qui a la fin extermineront la race humaine. EUe se montre passive des le debut du roman, ou elle est soumise a son pere: «Christophe a appris a Colombe a faire, sans discuter, tout ce qu'on lui dit.» (25) Elle se laisse abuser par les autres, souvent de facon violente: «JJs font des trous dans ses mollets pour aspirer son sang. / Que voulez-vous qu'elle fasse? EUe endure et elle prie.» (80) Victime de presque tout le monde, elle refuse de se venger de ses agresseurs. Cette passivite s'accorde particulierement mal avec le statut d'heroine epique qu'elle semble occuper. EUe n'accomplit pas d'actions heroiques durant ses deux voyages; toutefois, a l'encontre de ce qui se passe dans la premiere partie du recit, ou eUe est invariablement victime, dans ses confhts avec l'humanite de la deuxieme partie Colombe se tire bien d'affaire grace aux animaux: les pohciers sont chasses par le rhinoceros, les journahstes tues par les fourmis, les Arabes par le hon. Ce n'est jamais Colombe qui agit, mais les autres; victime ou temoin passif des violences faites en son nom, Colombe ne represente pas le type classique de l'heroine epique. 29 La rupture entre Colombe et les siens entrave l'identification du lecteur a la carriere epique du personnage. C'est le moment de rappeler que ce rapport entre le heros et sa communaute constitue, selon Madelenat, un element central de l'epopee. D'abord fragile, ce lien essentiel est bientot rompu dans La Fille de Christophe Colomb. L'auteur que Ton vient d'evoquer s'exprime assez clairement sur ce point: Un heros, chef d'une communaute (...) se voit deleguer par une puissance regulatrice et ordonnatrice (...) une mission: atteindre un objet (en general une victoire) a travers une serie d'aventures et de conflits violents, en vue d'une finahte qui est, en fin de compte, un mehleur rapport de sa communaute a un environnement transforme.6 Alienee de sa societe, Colombe Test aussi du lecteur, qui devrait pourtant s'identifier a ehe. La desintegration des hens entre l'individu et sa societe que Ton voit dans l'histoire de Colombe est done reproduite au niveau formel dans la desintegration des hens entre ce recit et l'histoire htteraire dont elle est le reflet parodique: Sous 1'afFabulation superficieUe du recit, n'est-ce pas la revolte contre la condition du discours htteraire occidental qui se raconte ici? L'antiheros epique de cette «Franciade» n'est-il pas le texte qui s'ecrit? II apparait en tout cas que se correspondent admirablement II n'y a pas de composition possible avec le discours htteraire, i l ne reste qu'a Paneantir, en faisant alliance, justement, avec ces forces betes qui, sans cesse repoussees et pourchassees, rodent toujours aux frontieres du texte htteraire «intelhgent»: la mauvaise rhetorique, ce qu'il est convenu d'appeler r«anormahte» hnguistique, et la niaiserie.7 6Madelenat: 201. 7 Leo-Paul Desaulniers: 403. Colombe Colomb Fhumanite et 1'ecriture de R. Ducharme la htterature 30 Cette correspondance entre l'auteur et Fheroihe au niveau de la contestation de l'histoire htteraire sera examinee dans le chapitre suivant. Notons pour l'instant que c'est settlement a un niveau bien eloigne de la premiere lecture du texte qu'on peut retrouver un rapport possible entre la forme du recit et son contenu et que l'ecriture de Ducharme obhge le lecteur a chercher de la signification au dela du premier niveau de lecture. Comme le constate Vaillancourt a propos de toute l'oeuvre de Ducharme, «Une pratique ludique de la htterature releve d'une conception theorique de la htterature. » 8 Le choix du sujet L'epopee exige natureUement un sujet digne d'elle, un sujet au caractere heroique et moral irreprochable, quelque action illustre. Bien qu'elle voyage sans cesse, Colombe Colomb ne decouvre cependant pas de nouveaux mondes, se baladant plutot ici et la sans itineraire precis. Le recit semble epouser la forme mais non le contenu d'une epopee; le lecteur s'attend constamment a un evenement qui ne se produit jamais. Cet ...evenement raconte (...) doit evidemment appartenir au repertoire culturel du poete et de son pubhc, i l doit etre aussi d'une 'nature' et d'une 'intensite' telles qu'il ait une valeur mythique, c'est-a-dire qu'il ait la capacite de servir d'exemple en d'autres situations analogues, qu'il ait une signification fondamentale, susceptible de reactuahsation...9 Le discours du narrateur se situe sur un terrain cornmun entre le lecteur et le texte, mais au niveau du recit, i l n'y a pas de hen direct entre ce qui se passe (Perrance de Colombe) et Paventure fondatrice de l'epopee definie par Madelenat. Le manque de caractere Pierre-Louis Vaillancourt, «L'offensive Ducharme», Voix et images 5. 1 (automne 1979): 179. 9 S. Himmelsbach, L 'epopee ou la case vide, (Tubingen: Niemeyer, 1988) 219. 31 heroique chez Colombe se revele a mesure que le recit se deroule, mais le lecteur se rend compte tres tot du fosse qui se creuse entre ce texte et le contenu attendu de l'epopee proprement dite. Le poeme s'cuvre comme suit: A Manne, ivre, sur le dos, sur un banc mou, Une poule, dans son langage, reclame la tete du barbier. Parmi les touristes, cela provoque un tel remous que tout le monde manque de se noyer. (9) La forme et le langage employes relevent bien du poeme epique, mais P entree en scene d'une poule, le desordre provoque par cette derniere, son ivresse et la presence des touristes sont tous des elements exemplairement etrangers a l'epopee. Le langage releve de cette premiere strophe se deteriore a la fin du meme chant, quand la poule est assassinee par un architecte de cure-dents: H a rejoint la bete tres narquoise II saute dessus, la pique, la perce, la troue. Baignant dans son sang, elle a Fair d'un sac de framboises Ecrase par un camion muni de cent roues. (10) Le lecteur apprend par la suite que la poule etait la mere de Colombe, mais une telle exposition deroute le lecteur qui s'attendait, en vertu de la forme, a une peripetie plus heroique et a un style plus eleve. Malgre la passivite de Colombe, l'histoire racontee n'est pas completement abandonnee au hasard. Le but des errances de Colombe, l'amitie humaine, aurait pu revetir un aspect moral: le caractere du personnage, sa nature pure et naive, semblent autoriser cette lecture. Prenons ce passage ou Colombe expose son idee de l'amitie a un interlocuteur de mauvaise foi: 32 On commence, repond Colombe, par rendre les armes, On baisse pavilion, on cesse d'etre dur et fier. Ce qu'on ote, c'est son masque. C'est son coeur qu'on devet. Et on le met a nu pour lui faire prendre Fair De la chanson de Fautre: on sort bien son terrier ecossais. Je suis prete a t'apprendre ce qu'il faut faire. (104) Enfin nous trouvons une idee noble digne de l'epopee ainsi qu'un des passages les plus poetiques du roman. Mais cette quete de Colombe est une partie perdue d'avance. Elle se fait dire par un autre personnage: Amitie! Tu n'as pas honte? Ne sais-tu done pas Que c'est avec des mots sans sens comme 9a que l'humanite Est devenue ce qu'elle est? II est proche, le final glas! Ne sais-tu done pas que parler de cette inanite C'est pire que vendre de P opium, que c'est semer l'heresie? Amitie! C'est une des inventions pernicieuses Des ecoeures de la Grece antique! H n'y a pas plus d'amis, Qu'il n'y a eu de Bacchus et de Zeus! ( I l l ) II est ironique que l'amitie soit rangee parmi les idees du monde antique, point d'origine aussi du genre epique. Colombe doit finalement se rendre a Fevidence et accepter qu'elle ne trouvera jamais l'amitie chez les hommes, echec qui dementit une interpretation positive de ses aventures. Le merveilleux Selon le Petit Robert, une epopee est un <dong poeme (...) ou le merveiheux se mele au vrai, la legende a l'histoire et dont le but est de celebrer un heros ou un grand fait.» Nous avons vu que la derniere partie de cette definition ne s'applique que tres 33 superficiellement a La Fille de Christophe Colomb; le merveilleux, par contre, est present des le premier chant. Colombe possede plusieurs dons surnaturels, dont le pouvoir de marcher sur l'eau et de voler (pour retourner a Manne, elle emprunte <da route des hirondelles>>(70). Le heros epique «...sait apprivoiser ou maitriser des forces surnatureUes, et, par metonymie, participe de leur inquietante horreur.» 1 0 Colombe se distingue done d'un etre humain ordinaire, distinction qui la libere des contraintes habituelles et rend sa vie plus exemplaire. Le merveilleux sert aussi de pierre angulaire a l'allegorie; le lecteur a l'habitude des animaux qui parlent, par exemple, dans les fables qui apportent une morale. Effectivement, le merveilleux employe dans l'allegorie epique a une fonction avant tout didactique: «L'emploi du merveilleux va done devoir se soumettre a cette regie de l'instruction morale par l'allegorie.» n Si <da belle et veridique histoire de la fille de Christophe Colomb (...) se rattache done a l'allegorie de la modernite considered comme la conclusion desastreuse du voyage de Christophe Colomb...» 1 2, c'est au lecteur d'interpreter le recit a deux niveaux. Ducharme fait done appel aux connaissances du lecteur: Allegory proceeds from identification between things and depends upon an act of reading that recognises events and characters to be analagous with specific points of reference in what Frederic Jameson calls a "master code": something already given, inherent in the tradition, and capable of acting as a matrix for a shared typology between the allegorist and the reading community.13 10Madelenat: 56. 1 1 Himmelsbach: 164. 12Franca Marcato Falzoni, «Christ(off) - Colom(b) - Colombe: Histoire de l'impossible restauration du paradis terrestre dans La Fille de Christophe Colomb de Rejean Ducharme», Frederic/Allard (dirs.), Modernite/postmodernite du roman contemporain, (Montreal: Les cahiers du departement d'etudes litteraires, Universite du Quebec a Montreal, 1985): 153. 1 3 Stephen Slemon, «Post-Colonial Allegory and the Transformation of History», Journal of Commonwealth Literature 23.1 (1983): 161. 34 Le lecteur a deux points de repere pour faire une lecture allegorique du recit. A u niveau de la forme, les vers nourrissent certaines attentes; les effets tires de ces attentes sont etudies dans ce chapitre. A u niveau du contenu, le mythe de Christophe Colomb, decouvreur du Nouveau Monde, evoque une conception eurocentriste de PHistoire. Le choix de ce mythe est tres significatif. Marie Vautier constate que: Dans une oeuvre postcoloniale, les mythes sont souples et provisoires; ils revelent fragmentations et multiphcites. De plus, i l sont souvent axes sur ce que j ' a i choisi d'appeler le «connu confus»: un personnage ou un evenement historique qui depuis toujours souleve des versions contradictoires quant a son importance historique et mythique.14 Christophe Colomb est certes un personnage historique bien connu mais sa gloire est ambigue. D'abord, ses exploits etaient loin d'etre celebres de son vivant; et puis, si PHistoire veut que son nom soit retenu comme celui du decouvreur de P Amerique, Pinterpretation positive de ses actions a ete remise en question recemment. Si, comme l'affirme Slemon, «...post-colonial allegorical writing is engaged in a process of destabilizing and transforming our fixed ideas of history... » 1 5 , Pallegorie de Ducharme vise a transformer cette vision historique. Selon la doxa, Christophe Colomb aurait appprte la 'civilisation' au continent americain et ainsi permis au progres historique de se poursuivre. Dans La Fills de Christophe Colomb, cette decouverte n'a toutefois apporte que la corruption de la societe et eventuellement la fin de la race humaine, consequence on ne peut plus negative et destructrice qui decoule directement de la 1 4 Marie Vautier, «Les metarecits, le postmodernisme et le mythe postcolonial au Quebec: un point de vue de la marge», Etudes litteraires 21A (1994): 52. 1 5 Slemon: 164. 35 decouverte. Falzoni considere que la destruction de l'humanite par des forces naturelles marque la fin de la modernite et que le roman de Ducharme est done postmoderne: La belle et veridique histoire de La Fille de Christophe Colomb (...) se rattache done a l'allegorie de la modernite considered comme la conclusion desastreuse du voyage de Christophe Colomb lorsqu'il aborde un paradis terrestre illusoire (...) i l s'agit en realite d'une defaite dans la mesure ou cette decouverte entraine la dependance vis-a-vis de la matiere et la consommation de celle-ci.1 6 Mais comme le souligne Janet Paterson, «il est pour tout dire difficile de parler de postmoderne en Fabsence d'une tradition dite moderne.» 1 7 Meme si la remise en question de l'Histoire est une des caracteristiques d'une oeuvre postmoderne, i l est problematique de parler du postmoderne dans le contexte htteraire quebecois, ou la contestation de l'Histoire fait partie d'un projet pohtique: While it is possible to suggest that certain post-modernist experiments in form proceed from and issue in apohtical sterility, it is not possible to do the same with post-colonial literature. The (hs/mantling, de/mystification and unmasking of European authority that has been an essential pohtical and cultural strategy towards decolonisation and the retrieval or creation of an independent identity from the beginning persists as a prime impulse in all post-colonial literatures. It is a very different project, whatever the superficial similarities.18 Selon Slemon, l'allegorie est un procede htteraire populaire dans les htteratures postcoloniales parce qu'elle permet de mettre en parallele le passe et le present: «They (post-colonial allegories) place themselves in "adjacency", not in "dynastic relation" to the anterior sign and thus depend upon the reader's binocular vision for the "revisioning" process that allegory promotes...» 1 9 Pour resumer, le merveilleux dans l'epopee se prete a Franca Marcato-Falzoni: 153. 1 7 Janet Paterson, Moments postmodernes dans le roman quebecois, (Ottawa: Presses de l'Universite d'Ottawa, 1993): 2. 18Tiffin: 171. 1 9 Slemon: 165. 36 un emploi allegorique, et La Fille de Christophe Colomb ne manque pas d'exploiter a fond cet aspect du genre pour contester PHistoire. Dans l'epopee, le merveilleux ne devrait qu'agrementer la verite historique, tout en permettant quelques entorses a cette histoire. Dans notre roman, par contre, i l n'y a pas d'equilibre entre les deux: Colombe semble ignorer l'Histoire, meme si dans son discours le narrateur fait des commentaires qui situent Colombe, sur un mode fragmentaire, dans les annees soixante. Aucun des faits racontes n'est verifiable; meme le lieu principal du recit, Pile de Manne 2 0, est invente: cette ile se trouve supposement en Bielorussie et d'ailleurs ses habitants Pont renversee pour tromper les compagnies d'assurance. Abstraction faite de la vraisemblance, ce monde a Penvers ne manque pourtant pas de sens au niveau symbohque. Le fantastique est un element constant dans le recit. La presence de Christophe Colomb au debut du recit est presque tout ce qui rattachait l'histoire au monde historique; apres sa mort, tout hen avec l'Histoire est rompu. Le narrateur affirme la veracite de l'histoire qu'il raconte, non pas au debut du recit, conformement au code du genre, mais pres de la fin: Chers lecteurs, n'oubhez pas dans vos prieres Que je vous raconte la belle histoire de Colombe Colomb (...) Cette belle histoire, croyez-le ou non, fut vecue. (195) «Manne» fait penser a File de Man dans la mer d'Irlande. II y a des ressemblances entre la veritable ile de Man et le Quebec qu'il importe de signaler. Man est une petite ile isolee qui avait autrefois une langue distincte, le manx, langue que personne ne parle plus. Territoire anglais, File a un statut juridique particulier par rapport a F Angleterre. 37 Cette affirmation tardive de la verite de Fhistoire releve de la forme du recit et non pas du contenu. H n'y a pas de lecteur au monde qui croie qu'il s'agit d'une histoire vecue; cette affirmation est une convention htteraire a laquelle le narrateur obeit en meme temps qu'il l'ironise. On notera done Femploi du passe simple, le temps htteraire, dans un recit autrement narre presque exclusivement au present. L'intervention des dieux dans le recit est un autre element de l'epopee classique present dans La Fille de Christophe Colomb. Dans l'epopee, le heros sert de charniere entre sa societe et les dieux; protege par les dieux, le heros epique est aussi un representant de sa societe. Dans le recit de Colombe Colomb, c'est A l Capone qui occupe le Ciel, apres avoir forme un syndicat pour renverser par la suite Dieu le Pere. Ses interventions ressemblent a celles des dieux grecs, qui etaient plus interesses personnellement dans les affaires des hommes que soucieux de leur rendre justice. A l prend done Jules Gitole, l'unique ami de Colombe, parce qu'il a besoin d'un croupier dans sa maison de jeu. Aussi protege-t-il Colombe des menaces contre sa virginite: i l parait que dans ses bordels celestes, les vierges valent un prix exorbitant. 'Dieu' se montre vicieux et arbitraire, nullement associe a une instance divine juste et tout-puissante typique des epopees chretiennes. Le Ciel ne fait que reproduire le monde terrestre corrompu, avec la meme vision pessimiste de la-nature humaine. 38 L'oralite et la forme ecrite Dans l'epopee antique, le poete se servait de precedes mnemoniques pour rendre son poeme plus facile a retenir pour ceux qui le repetaient. Des traces de cette oralite primitive subsistent toujours dans l'epopee moderne, bien qu'elle soit transmise uniquement par ecrit. La Fille de Christophe Colomb se conforme a cette tradition orale a plusieurs egards, dont un exemple est les rimes croisees que Ducharme utilise systematiquement. Lorsque l'epopee etait recitee devant un auditoire, l'«emploi de repetitions pour extraire de la duree des indices importants...» 2 1 etait un element pratique dans la composition du recit epique. Ducharme choisit plutot de mettre en rehef des repetitions d'elements qui ne sont pas importants, comme «Son jugement est favorable. H la juge favorablement.» (212) ou bien «Les fourmis se fichent du froid. Le froid leur est egal.» (215). Une seule idee est repetee de fa9on differente pour satisfaire aux exigences syllabiques du vers en question.* Mais i l va encore plus <doin dans la niaiserie» (48), composant des vers de la fa9on suivante: JJ. y en avait un seul. II est parti, envole. Les abattoirs de la rue Frontenac ont ete mis a sac. Ble, cle, die, fie, gle, kle, mle, nle, pie, rle, sle; bac, cac, dac, fac, gac, hac, jac, kac, lac, mac, nac, pac, rac. II y a quantite de mots qui n'ont aucun sens, De monosyllabes facilement pronon9ables non usitees. Mon histoire aurait bien plus Fair de ce que je pense Si je pouvais remplacer ce PRONONCABLES par un M L E . (216) 2 1 Slemon: 31. 39 Cet exemple depasse les hmites de la versification de l'epopee, ou «...il y a dans le recit epique des redondances, des mots et des vers qui remplissent une fonction de pure harmonie.» 2 2 Trait typique de toute l'oeuvre de Ducharme, l'arbitraire du sens des mots est souhgne par son emploi irreverent du langage. Dans le cadre d'un poeme epique cependant, cette mise a nu des contraintes du metre serait irrecevable. Le temps de la narration En principe, l'epopee traite un sujet eloigne dans le temps; la narration se fait done au passe. En francais, le passe simple s'impose comme temps de la narration epique. «Le narrateur, a la fois omniscient et objectify tient a distance sa matiere comme «passe absolu», (...) a jamais coupee du monde present...» 2 3 Or, dans La Fille de Christophe Colomb, le recit commence au present et continue jusqu'a la fin au meme temps, et ce malgre Pintroduction de Christophe Colomb tres tot, allusion qui semble renvoyer le lecteur au passe. En fait, l'intrigue debute en 1965 et dure quelques annees; la chronologie historique n'est pas respectee puisque Christophe Colomb est encore vivant a cette epoque; de plus, Colombe est invitee au milheme anniversaire du voyage de son pere vers 1967, quelques cinq cents ans avant la vraie date de cette commemoration. Selon Leduc-Park, «ces avatars narratifs annulent les periodes historiques en les egahsant par 22Himmelsbach: 226. 23Madelenat: 23. 40 contiguite» , creant de la sorte une espece de recit a-historique ou la chronologie ne semble pas jouer un role important. II serait possible que le present soit utilise comme un present historique si les dates n'etaient pas parsemees ici et la dans le texte, indiquant la contemporaneite du temps du recit et du temps de la narration. Cette possibilite disparait completement lorsque le narrateur intervient dans le recit pour dire «je me repose de ce travail sot», avouant par cette remarque qu'il ecrit le recit a mesure qu'il l'invente; c'est-a-dire que le recit est contemporain de sa narration. Cette convergence du recit avec la narration va completement a l'encontre des regies du genre, qui demandent une nette separation temporelle entre le narre et le narrateur. Cependant, le fait que le recit est narre au present et que le moment de l'enonciation coincide avec celui de Penonce ne signifie pas forcement que le roman est sans valeur historique; au contraire, i l a un cote hautement historicise en vertu de sa forme et a cause du discours du narrateur. Un des effets de ce rapprochement de l'histoire racontee avec le present du narrateur est de souhgner l'effet de l'allegorie deja signaled par l'emploi du merveilleux. «An awareness of the passage of time is at the heart of allegory... » 2 5 a cause des deux niveaux du recit qu'on vient de relever. Fonctionnant sur deux plans, l'un htteral (et htteraire, a cause de la forme epique) et l'autre figure et actuel, les peripeties de Colombe Colomb, sans but apparent dans le recit, servent a soutenir 1'effort d'interpretation 2 4 Renee Leduc-Park, Rejean Ducharme, Nietzsche et Dionysus, (Quebec: Presses de l'Universite Laval, 1982): 163. 2 5 Slemon: 158. 41 allegorique chez le lecteur. Comme on le verra dans le prochain chapitre, les divers niveaux narratifs (diegese, discours du narrateur, monde reel historique) sont combines dans La Fille de Christophe Colomb: «En effet, cet entrelacs de la fiction et du vecu (...) dans un discours ou se resorbe le recit, releve egalement du genre satirique qui est fortement ancre dans Factualite.» 2 6 Qu'on choisisse d'appeler le roman de Ducharme pastiche, parodie, satire ou allegorie (il est sans doute tout cela a la fois), on aura reconnu que le recit fonctionne sur au moins deux niveaux en vertu de sa forme ancienne qui fait appel au passe. Si les marques de temporalite sont eparses dans le recit, elles abondent par contre dans le discours du narrateur. Une reference est exphcite: «Vive le 17 mai 1966!» (195). U s'agit d'une intervention de la part du narrateur qui n'a rien a voir avec le recit principal. L'histoire syndicate est examinee de facon mondiale: «Sont en greve les dockers de Montreal, Quebec, Trois-Rivieres. (...) Les marins de la Grande-Bretagne ou bien de l'Angleterre / Sont en greve. (...) Sept millions de Francais sont en greve. (...) Les journaux de New York, Boston, Baltimore et d'autres sont en greve.» (195-96) De facon moins precise, le narrateur fait allusion a d'autres evenements de portee historique tout au long du recit, en contraste avec les evenements du recit premier qui n'ont presque jamais de valeur historique apparente. L'actuahte du roman se traduit souvent par le discours du narrateur; dans le recit de Colombe, i l y a tres peu d'indices temporels, et ceux qui sont donnes sont parfois fantastiques (par exemple Page des personnages). Renee Leduc-Park, «La Fille de Christophe Colomb: la rouerie et les rouages du texte», Voix et images 5.2 (hiver 1980): 328. 42 L'emploi du present dans la narration n'est pas sans rapport avec la forme epique, malgre l'incongruite evidente du present avec une forme necessairement tournee vers le passe comme l'epopee. C'est ce qui explique (...) les raisons des choix formels insolites du roman tels que l'epopee, les vers et l'utilisation de l'allegorie tombee aujourd'hui en desuetude. Le texte participe avec tous ses elements a la tentative de depassement du present dans un rattachement a la premodernite, se confirmant ainsi comme 1'expression parfaite et accomplie du message du retour en arriere qu'il veut transmettre.27 Le roman serait done une sorte d'histoire (et d'FJistoire) a rebours, progressant de la modernite representee par Manne et Christophe Colomb a la pre-modernite incarnee par Colombe et les animaux. Mais comme Faizoni le constate, La disparition apocalyptique de la race humaine tout entiere de la surface de la terre par les animaux conJfirme ainsi qu'il est impossible d'essayer d'annuler la modernite par un retour en arriere mythique dans le temps qui laisse en suspens l'interrogation sur la postmodernite.28 11 est difficile en effet de voir ce qui pourrait succeder a la modernite dans ce roman. Ce qui est clair, c'est que l'Histoire qui nous a donne Christophe Colomb comme figure representant le progres continuel de l'humanite n'est plus credible. L'aboutissement fictif de l'Histoire telle que nous la connaissons dans son aneantissement ouvre la voie a «...la Li possibilite de reformuler l'Histoire comme un 'present redefinissable' plutot que de la poser comme «un passe irrevocablement interprete». 2 9 Faizoni: 154. ibid: 159. Vautier: 48. 43 Chapitre 3 La structure narrative Tout comme les autres elements du code epique etudies dans le chapitre precedent, la narration de La Fille de Christophe Colomb rompt de facon flagrante avec la tradition epique malgre un respect partiel de la norme. Dans les premiers chants, l'histoire est narree discretement par un narrateur omniscient mais l'instance narrative brouille les pistes ensuite: les interventions de la part du narrateur deviennent de plus en plus frequentes, les notes de l'Auteur en bas de page se multiphent, le lecteur est interpelle directement, et finalement, le narrateur abandonne le recit en cours pour intercaler son recit a lui. Nous sommes loin de l'epopee, ou <d'univers represents, dans sa massive presence, ne se trouble pas des passions d'un createur qui s'aboht (en apparence) devant son oeuvre)).1 Des passions, i l y en a chez ce narrateur, qui se tient parfois a distance du recit, puis se rapproche brusquemment de celui-ci et s'y imphque. La distanciation du narrateur produit souvent des effets de parodie et de satire; par contre, un haut degre d'engagement et d'affectivite se remarque dans les interventions du narrateur. Entre ces deux extremes, le mode de presence du narrateur varie enormement: le recit est narre a la premiere, deuxieme et troisieme personne, meme si c'est ce dernier point de vue qui domine. 1 Daniel Madelenat, L 'Epopee (Paris: P.U.F., 1986): 24. 44 Les notes de PAuteur en bas de page indiquent la presence d'un deuxieme niveau de commentaires ajoute aux interventions du narrateur a Pinterieur du recit. II y a done une auto-lecture pratiquee d'abord par le narrateur et ensuite par l'«Auteur». Cette inscription de Pacte de lecture est subversive dans un texte qui s'apparente formellement a l'epopee, genre ou Pacte de lecture reste toujours implicite. Nous verrons que dans le cas de La Fille de Christophe Colomb, ces pratiques servent a ebranler les certitudes du lecteur et a reorienter sa lecture. La remise en question d'une conception traditionnelle de PHistoire par le traitement allegorique du mythe de Christophe Colomb s'accompagne d'un questionnement des conventions d'ecriture et de lecture. Le postulat de cette etude est que les pratiques subversives qui remettent en question l'Histoire se rapportent surtout a la forme choisie par Pauteur. Toutefois, si la destruction du mythe du decouvreur de PAmerique du Nord passe au moins en partie au niveau de Penonce (qui est lui-meme hautement codifie dans le recit epique), la subversion de la lecture du texte s'effectue, elle, au niveau de Penonciation. Dans ce chapitre, on etudiera les ecarts de la narration a la troisieme personne du recit de Colombe Colomb et les effets ainsi produits. Point de vue narratif Le recit est a la troisieme personne la plupart du temps, mais le narrateur, qui est en principe heterodiegetique, intervient lui-meme dans le recit pour s'adresser directement a Colombe: «0 , maigre Colombe, tes chastes oreilles!» (76) ou a un autre personnage «Parle, Anastase, mais sans dire que tu Paimes.» (118). Parfois, le narrateur s'imphque 45 dans le recit comme s'il faisait partie du troupeau de Colombe: «Mene-nous ou tu veux, cher paquebot rouge!» (193) Le narrateur passe d'un point de vue a un autre sans crier gare: «Pleure, ma belle. Lamente-toi et crie. / Qu'ils seront laids, leurs enfants.» (27) La narration du recit de Colombe n'est done pas homogene, bien qu'il soit raconte a la troisieme personne la plupart du temps. Le narrateur passe aussi entre le monde fictif du recit premier, le monde historique et son histoire, comme dans le chant X X X X X X I V : Sa femme, elle, a tapissee sa face d'un genre de creme Je sais, je sais! Ces precisions n'interessent personne. Je sais, je sais! Ca n'empechera pas la guerre du Vietnam Et que personne ne reponde au telephone chez Miss Johnson! Connaissez-vous la belle histoire de Fiam Fiam? II mourait dans la chanson que nous chantions Autour des feux de greve, au temps ou je souffrais de diarrhee. (85) En moins de deux strophes, le narrateur passe de sa narration a la troisieme personne du recit principal sur File Active de Manne («Sa femme, elle») a une intervention a la premiere personne ou le narrateur s'identifie au lecteur («je sais, je sais!») en commentant son texte; i l pose une question directement au lecteur («Connaissez-vous»), fait reference au monde historique (<da guerre du Vietnam))), puis i l introduit enfin son histoire de greviste (<des feux de greve))). La rime croisee, qui est scrupuleusement respectee a l'interieur des strophes, souhgne leur division arbitraire: a l'interieur d'une seul strophe, Ducharme passe du coq a Fane, changeant son point de vue (de la troisieme a la premiere personne) et le monde referentiel du recit (File de Manne, le monde historique a l'exterieur du recit 46 et l'histoire du narrateur). Ce melange inattendu des recits et des points de vue deroute le lecteur et le force a chercher des correspondances entre les divers elements du texte, rapports qui n'existent peut-etre pas. A u fait, i l est difficile de faire un hen entre le comportement de la femme du juge Gruzelle et la guerre du Vietnam, bien que le theme de Panti-syndicalisme soit repris plusieurs fois dans le recit et dans le discours du narrateur. Parfois le recit personnel du narrateur remplace le recit de Colombe pendant des chants entiers au heu d'occuper seulement quelques vers ou strophes. Entre le chant 160 et le chant 162, par exemple, le narrateur interrompt le recit pour s'exprimer sur le syndicalisme. Dans ces strophes, le metre et la rime se desintegrent completement: Dieu, dans quel trou m'avez-vous mis? Dieu, dans quel desordre m'avez-vous mis? Dieu, n'y a-t-il ici que des capitalistes Et des communistes? Dieu, tu m'as mis dans une bande de gueuleurs, de queteurs De baveurs de slogans, de chieurs de pancartes! Dieu, manquent-ils a ce point de coeur et d'imagination? Dieu qu'ils m'ecoeurent! Et ils (eUes) ecrivent aux courriers du coeur pour dire Que leurs femmes (leurs maris) ne sont pas assez cochons (Cochonnes). (196) Dans cet extrait de la longue intervention du narrateur, on peut constater des differences entre son discours et le recit. Premierement, le narrateur perd la distance qu'il maintient d'habitude entre lui et le recit premier pour s'exprimer ici de facon emotive et engagee. Le «Dieu» qu'il interpelle n'est pas de toute evidence A l Capone, le maitre des cieux du recit premier. Le narrateur ne fait aucune reference au lecteur, qui est pour ainsi dire exclu de son discours, en constraste avec les appels frequents (directs et indirects) au 47 lecteur dans le recit premier. II en va de meme dans le chant 124, ou le narrateur decrie le theatre. Tout comme dans l'extrait cite plus haut, les points d'exclamation, indices de P emotion du narrateur, sont nombreux dans ce chant. Des fragments du recit du narrateur sont disperses dans le texte, intercales dans le recit premier et parfois difficiles a distinguer. Narrateur-Lecteur-Narrataire A part le lecteur implicite qui est souvent appele par le narrateur, i l existe aussi une autre destinataire du recit, que nous appelons narrataire pour la distinguer du lecteur. La presence du lecteur et de la narrataire est etablie tres tot dans le texte, a savoir dans le chant TV, au moment ou l'heroine est presentee: Colombe Colomb, fille de Christophe Colomb, ma chere, Est gracile et belle comme un petit oiseau. (...) Elle marche sur le fleuve. Voila de quoi vous intriguer. Elle peche au large a pied. On la voit s'asseoir (...) Quand on est un bon produit de notre civilisation... (13) Inserees dans la description de Colombe comme si de rien n'etait, ces marques de la presence du narrateur (On, notre) ainsi que du lecteur (vous) et de la narrataire (ma chere) se glissent dans un recit apparemment narre a la troisieme personne, ou le narrateur n'a laisse aucune trace de sa presence au cours des trois chants precedents. II est done significatif que ces marques surgissent au moment ou l'heroine parait dans le recit, brisant ainsi Punite du texte. 48 Le narrateur et le lecteur Les rapports entre le narrateur et le lecteur2, celui-ci frequemment interpelle, se revelent problematiques des le debut du recit. Marcotte constate que, «dans La Fille de Christophe Colomb, le couple epique, metaphore de la comraunaute hnguistique et nationale, mais aussi de la relation entre ecrivain et lecteur qui fonde le recit, ne se forme pas.» 3 L'attitude du narrateur envers le lecteur oscille entre l'hostilite et la complicite, la premiere plus marquee que la seconde: Plus 9a va plus mes quatrains empirent. Mais ce n'est pas de vos sales affaires. Melez-vous de vos oignons et de vos tires Qui nettoient tout en errant. Bande d'ephemeres! Qu'est-ce que c'est que ces familiarites avec l'auteur? Est-ce que 9a va bientot cesser? Vais-je etre oblige de vous traiter de lecteurs, De sortir ma grosse regie et fesser? • Bande de ronge-genie! ouvreux de fermetures Eclair! Pour qui me prend-on a la fin? C'est deplace! (33) Cette tirade n'a pas ete provoquee, elle fait irruption dans le recit comme pour soulager la tension du narrateur. Une si longue intervention surprend dans un recit ou jusque la (le chant X X ) , les references au lecteur etaient faites presque en passant. Cette attaque contre le lecteur imphcite a pour resultat une alienation du lecteur du texte: «Qn voit ce qui arrive au lecteur - ce lecteur que l'epopee invitait a entrer dans l'unite d'une fiction partagee, affirmant et justifiant l'existence d'une communaute: i l est expulse, renvoye a 2II est parfoi's difficile de distinguer entre le «lecteur» et la «narrataire» puisque le narrateur utilise «vous» et «tu» de facon ambigue. Nous definissons done ainsi le terme lecteur: il s'agit du lecteur inscrit par le narrateur dans son propre discours sur le recit qu'il fait de l'histoire de Colombe Colomb. 3 Gilles Marcotte, Le roman a I 'imparfait (Montreal: L'Hexagone, 1989): 91. 49 ses oignons.»4 La complicite qui devrait s'installer entre le narrateur et le lecteur n'est pas cependant entierement absente. Le lecteur est recherche par le narrateur qui le reconnait («Solhcitant l'indulgence du lecteur, Fauteur poursuit.», 175), solhcite ses commentaires («Quand ce n'est pas assez clair, dites-le. Ne soyez pas timide.», 192), l'invite meme a participer au recit («Devinez la suite. Moi , je suis fatigue.», 218). Par contre, le narrateur craint le lecteur par moments: «A force de douter, vous me ferez faire une crise de nerfs.» (72); «De peur d'etre traite d'idiot, de sot, d'imbecile,...» (175). Le narrateur passe de la mefiance envers son lecteur a la complicite avec lui, pour ensuite retomber dans F agression. II faut se rappeler que le lecteur tant insulte ne peut se defendre, n'etant qu'une figure du narrateur: Bien que constamment solhcite en tant qu'interlocuteur (22,47, 72, 190, 218), le denomme lecteur n'est qu'une marionnette au meme titre que Colombe qui est le jouet d 'Al Capone. Cet interlocuteur-ahbi sert de dispositif de raisonnement-resonnance au narrateur.5 Le lecteur est done un produit secondaire de la narration, une figure implicite dans tout acte d'ecrire mais ici rendu exphcite pour mettre en valeur le discours du narrateur. Le narrateur se montre narcissique: Les «autres» ne sont presents dans l'oeuvre que (...) pour servir de repoussoir a cette figure fantasmatique que Fauteur projette de lui-meme en filigrane de son texte, detruisant le Je de la confession et de Fautobiographic pour en garder le contentement a soi, la complaisance narcissique et compensatrice d'un M o i de Fauteur deja tributaire d'un anonymat jalousement entretenu.6 4 ibid: 90. 5 Renee Leduc-Park, «La Fille de Christophe Colomb: la rouerie et les rouages du texte», Voix et images 5.2 (hiver 1980): 329. 6 Vaillancourt, Pierre-Louis, «L'offensive Ducharme» dans Voix et images 5.1 (automne 1979): 183. 50 Quand le narrateur convoque le lecteur ou semble lire a sa place, anticipant ses reactions, i l est en train de se lire et de s'imaginer diverses reactions possibles au texte. A u lieu d'accepter les critiques d'un eventuel lecteur, le narrateur se montre plutot hostile a tout commentaire critique qu'on pourrait faire sur son texte. Le narrateur s'appehe «auteur» a plusieurs reprises dans le texte («Qu'est-ce que c'est que ces famiharites avec Pauteur?» (33); «Solhcitant l'indulgence du lecteur, l'auteur poursuit» (175). Ce faisant, i l fait appel au contrat de lecture entre auteur et lecteur: le lecteur devrait respecter le savoir de 1'auteur («Mesdames, mesdemoiselles (Imimm!) et messieurs, / Appreciez l'etendue de mon savoir et la vivacite de mon talent!», 190) et lui faire confiance. En revanche, 1'auteur devrait respecter Fintelhgence de son lecteur, ce qui n'est pas le cas: le narrateur repete les idees pour des lecteurs qui ne les auront pas saisies la premiere fois («Pour ceux qui n'ont pas bien compris, i l faut exprimer l'idee de la chose en d'autres mots.», 22) Loin d'etre sensible au lecteur, le narrateur presume son incapacite de suivre le texte sans exphcations. La reconnaissance du lecteur serait done, comme on l'a vu plus haut, une sorte de miroir narcissique ou le narrateur peut se vanter de sa finesse et de sa culture. Drole de rapport entre le narrateur et le lecteur, rapport a sens unique: le lecteur est l'Autre du narrateur, vu et percu par ce dernier a travers son imagination. Certains critiques pensent que le texte allegorique comporte un element de sadisme: «It is indeed characteristic of the sadist that he humiliates his object and then - or thereby - satisfies it. 51 And that is what the allegorist does.» 7 Si le sadique (ici le narrateur) forme un couple avec le masochiste (ici le lecteur), ce dernier n'est pas necessairement une victime, comme le constate Sylvia Soderlind: «The saintly masochism which is the desired position for the reader in this postmodern dance may demand an act of willing submission to the author, but this is at the same time a mutual recognition, a confirmation of the subjecthood of both.» 8 Le narrateur a tout le pouvoir dans le recit, mais i l semble avoir besoin de la reaction du lecteur. Et comme i l le dit lui-meme au lecteur: «Faites comme le marquis de Sade. C'est bon, croyez-moi!» (81) Le narrateur et la narrataire Lorsque le narrateur insere son propre recit dans le recit premier, et de cette facon s'y implique affectivement, les appels a la narrataire, une femme, sont plus frequents. Cette femme a laquelle le narrateur s'adresse est a l'exterieur du recit premier, mais elle semble etre presente dans 1'esprit du narrateur quand i l se raconte: J'ai la bouche fermee dur de ne pouvoir croquer ton visage, M o i qui deviens fou en t'attendant, Qui ne sais pas qui est Paki, pas si Je trouverais 1'amour au Pakistan. Tant pis, je te verrai peut-etre ici, Assise sur mon ht de moine penitent. (194) Le narrateur, comme on Fa deja constate, passe tres rapidement d'un point de vue a un autre et d'un niveau du recit a un autre; cela ne devrait pas done surprendre qu'il 7 Walter Benjamin, cite dans Sylvia Soderlind, Margin/Alias (Toronto: University of Toronto Press, 1991): 236. 8 Sylvia Soderlind, Margin/Alias (Toronto: University of Toronto Press, 1991): 236. 52 passe d'un narrataire a un autre, a savoir de «vous-lecteur(s)» a <<toi-femme»9. Dans le chant 160, le narrateur commence par exphquer au lecteur «que je vous raconte la belle histoire de Colombe Colomb (...) Cette belle histoire, croyez-le ou non, fut vecue.» (195) Mais ce commentaire sur le recit premier, adresse au lecteur des le debut du chant, cede la place a une reflexion plus personnelle a la fin de ce meme chant: Sij'etais moins ecoeure de la vie Je te raconterais sans doute mieux cette belle histoire. Quand on a envie de se suicider, mon amie, Les vers qu'on fait on les brise a mesure. (195) L'«amie», la femme absente, devient la destinataire de l'histoire de Colombe. Le narrateur repete les memes elements au debut et a la fin de la strophe: <da behe histoire» reste la meme mais «je vous raconte» devient «je te raconterais». Cette division du narrataire en deux correspond a la division du recit: le recit premier, celui qui semble le mieux respecter les regies du genre epique, est (en fonction de ces regies) destine a un lecteur imphcite rendu exphcite par un narrateur qui inclut ses notes de regie dans sa narration. Le recit personnel du narrateur ainsi que son discours sur Ie recit premier appartiennent a un code qui n'est pas du tout epique - rappelons que l'epopee devrait se presenter comme une histoire racontee objectivement par un narrateur omniscient mais absent du recit -mais qui semble correspondre beaucoup plus au code romanesque, qui permet la fragmentation du recit et l'ambiguite dans la narration. La narration au «je», qui revient 9 La distinction entre lecteur et narrataire par la pronominalisation n'est pas constante. On trouve par exemple «Allez dire ca a Colombe Colomb! / (,..)Elle te la fera avaler, ta grammaire, espece de faux bond!» (170). II s'agit de toute evidence d'un commentaire fait au lecteur, malgre le passage du vous au tu. Parfois il semble que le narrateur vousvoie son narrataire, la femme absente, a cause des accords du participe passe «Excusez-moi si je vous ai derangee. /Etes-vous allee voir le dernier Bunuel?» (60), ou bien a cause du recit personnel du narrateur qui est le plus souvent adresse a un «tu»: «Je vous raconterai au long la fois que j'ai pille...»(86). On constate souvent de l'ambiguite quant a l'identite du lecteur/narrataire. 53 toujours sans jamais deplacer entierement le recit premier, represente au fond un intertexte genetique avec le roman, et plus specifiquement avec les romans de Ducharme: dans la derniere citation, par exemple, ce je-narrateur parle de son envie de se suicider, une envie que le narrateur reitere plusieurs fois et qui le rattache aux narrateurs de L Avalee des avales et AaNez qui voque. D'ailleurs, le lecteur attentif trouvera d'autres emprunts a ces romans dissemines dans le texte: «Tls font des milhers de mnles>> (44) est une allusion au narrateur du Nez qui voque, et l'emploi du mot «branle-bas» (104) n'est certainement pas innocent etant donne sa signification dans ce meme roman. Le texte du pornographe que Colombe ht par megarde rappehe le romancier Blasey Blasey dans L 'Avalee des avales. On a done deux lectures a faire du texte: 1'une en tenant compte du code epique et 1'autre en fonction d'un code romanesque revu et corrige par l'auteur. Rapport entre narrateur et auteur Nous avons deja vu qu'il y a deux destinataires du recit: un «vous-lecteur» qui est parfois pluriel («Vais-je etre oblige de vous traiter de lecteurs?», 33) et une «toi-femme». Jusqu'ici, nous avons parle du narrateur comme s'il s'agissait d'une voix enonciative constante, mais en fait i l y a fragmentation dans la voix narrative aussi. Non seulement le narrateur abandonne le recit premier pour se raconter, mais le texte est parseme de notes de 1'Auteur en bas de page qui contiennent des reflexions sur 1'ecriture faites par une voix exterieure au recit. D'ailleurs, i l y a deux dedicaces avant le chant I, la premiere au jeune homme de lettres, la deuxieme a la jeune femme de lettres. Ces dedicaces sont du ressort 54 de Fauteur, se trouvant a l'exterieur du monde fictif contenu dans le texte. Ces indices paratextuels etablissent la presence de Fauteur dans les marges du texte, presence qui continue a se signaler dans le recit par des notes de FAuteur: i l y en a huit distributes entre le trente-deuxieme et le cent trente-cinquieme chants, c'est-a-dire dans un peu plus de la moitie du texte. II y a egalement une note de l'Editeur qui est la premiere dans le chant X X I X et les deux dernieres notes ne sont pas signees (il s'agit de sigles). La premiere Note de FA. est significative parce qu'elle est inseree apres un commentaire du narrateur sur le texte: Colombe veut essayer de rejoindre le soleil Et de Fattraper par la circonference d'un bond (A-t-on jamais vu idee cucu pareille?)* Avant qu'il soit trop haut au-dessus de l'horizon. (...) *Mon idee, c'est d'aUer loin dans la niaiserie (N. de FA.). (47-48) La superposition des deux niveaux de commentaires sur le recit, le discours du narrateur entre parentheses et la note de Fauteur, inscrit une double auto-lecture dans le texte et semble separer la figure de Fauteur de celle du narrateur. L'autre Note de FA. qui revele les intentions de Fecrivain (les autres sont de simples exphcations de mots) se trouve dans le chant X X X X X X L X : «Le chant precedent semble etre tres reactionnaire. Ceux qui m'ont engage vont etre contents.)) (91) Ces references furtives a Fauteur ecartent momentanement le narrateur et creent une division dans la voix enonciative. 55 Systeme narratif Toute cette fragmentatiori suscite des difficultes dans la description du systeme narratif du roman. Plusieurs interpretations sont possibles: Leduc-Park suggere que «cette fois le narrateur, sujet emetteur du discours, se derobe et pointe vers l'auteur...» 1 0 A prop os de cette dualite auteur/narrateur, elle ajoute: On assiste de la sorte a une fragmentation du sujet dont le decentrement acheve une heterogeneite englobante, car i l se situe simultanement a l'interieur et a l'exterieur du proces d'enonciation. Autrement dit, grace a la nomination de l'auteur, le «je» du discours s'esquive au profit de celui-ci qui devient le narrateur-a-la-troisieme-personne.11 Le «je» qui intervient dans le recit pour se raconter et dont le recit releve de l'esthetique du roman serait done une autre voix narrative, distincte du narrateur du recit «epique». Le narrateur du recit a la troisieme personne est en quelque sorte une projection du «je»-narrateur qui engendre a son tour un lecteur: «Par ailleurs, etant manipules et designes a la troisieme personne par le «je»-narrateur, l'auteur et le lecteur representes deviennent a leur tour personnages...» 1 2. Selon cette perspective, le «je»-narrateur se diviserait en un narrateur a la troisieme personne qui raconte le recit de Colombe mais qui reste soumis au «je»-narrateur. L'auteur serait aussi une figure convoquee par le «je» qui se raconte. Une autre configuration possible inverse le statut de l'auteur et du narrateur. Dans ce cas, l'auteur (Ducharme) garderait son autonomic dans les marges du texte (les notes et Renee Leduc-Park, «La Fille de Christophe Colomb: la rouerie et les rouages du texte.» dans Voix et images 5.2 (hiver 1980): 326. 11 ibid.: 329. 12 ibid: 329. 56 dedicaces) et deleguerait la conduite du recit a un narrateur qui adresse son recit personnel a une fernme absente et le recit de Colombe a un lecteur implicite souvent convoque par le narrateur. A U T E U R A U T E U R FICTJJF LES D E U X RECITS L E NARRATAIRE IMPLICITE «JE» N A R R A T E U R RECIT PERSONNEL N A R R A T A L R E - F E M M E N A R R A T E U R A L A TROISIEME PERSONNE RECIT PRINCIPAL (COLOMBE) N A R R A T A I R E EXPLICITE L E C T E U R Qu'on considere le narrateur comme une projection de Fauteur ou Finverse, i l y a une fragmentation de la voix narrative qui ne se trouve pas dans l'epopee narree uniformement par un narrateur extra-diegetique. Finalement, la distinction auteur/narrateur est rendue parfois difficile a cause du dedoublement de leur texte. Le narrateur repete les propos Fauteur. 57 Si vous aimez les Chinois, allez en Chine. Si vous etes femme n'y aUez pas. Ne faites pas 9a. Venez chez moi: j ' a i un reste de rhum. Venez avec moi si vous etes belle. Et ne me quittez pas,ne faites pas comme Cette Barbara, cette infame, cette Jezabel. N'allez pas en Chine, si vous etes femme. Ne faites pas comme elle. Restez avec moi. (164) Dans ce passage tire du chant 132, les propos du narrateur reprennent les propos de l'auteur dans sa dedicace a la jcsune femme de lettres, rapprochant ainsi ces deux figures. Le discours du narrateur Si <d'oeuvre de Ducharme est per9ue d'instinct par le lecteur comme aussi quebecoise que celle de Dostoievsky est russe et comme representative sans que n'intervienne aucun critere appris de «realite», aucun reperage denonatif externe.» 1 3, dans La Fille de Christophe Colomb c'est grace au discours du narrateur que cette identification se produit. Le recit principal, nous l'avons vu, est situe assez vaguement dans le temps et dans l'espace. Ce qui nous permet de reconnaitre le texte comme quebecois est le monde referentiel du narrateur, puisqu'il se situe avec precision (<de 17 mai 1966»,195 et <d'edifice Hydro-Quebec», 197). C'est surtout au niveau du langage, cependant, que la specificite quebecoise du texte se fait sentir. Le narrateur nous dit que «Colombejure enhuron: Asti! Kaliss! Sibouair! Kriss! Tabarnak!» (61). Le langage est au centre de l'ecriture, problematique ( « 0 levres / Fran9aises, qu'est-ce qui nous tirera du "Vaillancourt: 181. 58 joual, qui?», 61) ou bien objet ludique («...la mouche C^iadrimoteur / Devrait s'appeler Quadrimotrice ou Bonne-Aryenne. / (C'est le feminin de bon a rien) (...) Notre belle langue russe est mal faite.», 178-79) En sorrrme, c'est a travers le discours du narrateur, et non pas par le recit evenementiel, que le lecteur va situer le texte au Quebec dans les annees soixante. Les references contenues dans le discours du narrateur donnent beaucoup plus de materiel qu'une simple specification culturelle. Le discours du narrateur remplit plusieurs fonctions a la fois: commentaire sur le recit, dialogue avec un lecteur projete, charniere entre le recit du «je»-narrateur et le recit de Colombe, le discours du narrateur puise au repertoire d'un vaste savoir litteraire et culturel qui n'a pas de fonction textuelle apparente. Cette demonstration de culture de la part du narrateur sert,d'une part, a legitimer l'oeuvre litteraire14, et d'autre part, a faire douter de sa legitimisation, parce qu'elle souligne l'ecart entre cette oeuvre et tout ce qui l'a preceded. Comme on Fa vu dans le chapitre precedent, i l faut se referer a quelque chose d'anterieur pour faire de l'allegorie; le texte est deja oriente vers le passe par sa forme et par son sujet. Souvent les marques de la culture du narrateur passent dans les metaphores qu'il emploie. Les comparaisons employees par le narrateur sont des plus insolites: «La force de son desir la rend vibrante / Comme une corde de guzla, guitare de Yougoslavie.» (96), mais le narrateur se defend contre une critique anticipee: Andre Belleau a fait une demonstration convaincante de l'emploi legitimisant de la culture dans le discours du narrateur du roman quebecois dans Surprendre les voix (Montreal: Boreal, 1986). 59 Elle est fiere d'eux comme Marie- Jeannette de Hollande Etait fiere de son fils, l'empereur Alexandre JJ. Si vous n'aimez pas mes comparaisons, retournez le livre. On se fera un plaisir de vous rendre vos trois dollars et deux. (134) Alors? Mes metaphores? On deteste? On n'a qu'a s'en aller. D'ailleurs, mes semaphores sont encore pires. (182) Les references ghssees dans les metaphores, qui relevent done du discours du narrateur, sont trop nombreuses et variees pour etre inventoriees; mentionnons en passant des references a Baudelaire, BunueL Celine, Gogol, Homere, Sade, pour ne parler que des references les plus evidentes. H suffit ici de remarquer leur emploi non-diegetique; selon Janet Paterson, pour qui Rejean Ducharme est un ecrivain postmoderne, «...Fecriture postmoderne multiphe les allusions htteraires en integrant dans son propre discours des fragments non htteraires en en etalant, presque gratuitement, maints aspects d'erudition. » 1 5 Le discours du narrateur qui contient toute cette erudition constitue une grande partie du texte et meme si le savoir ne sert pas a des fins diegetiques, i l n'est pas tout a fait gratuit. En fin du texte, un reseau de references culturelles et htteraires a ete etabli pour ensuite etre detruit avec le reste de la «civihsation», mise a mort significative dans un contexte post-colonial. La fin tragique du recit, qui va a l'encontre de la fin heureuse de l'epopee, est pourtant annoncee dans le discaurs du narrateur, meme si elle n'est pas previsible dans le recit. Tout systeme ideologique est denonce par le narrateur, qu'il s'agisse du capitahsme, 1 5 Janet Paterson: 21. 60 communisme, syndicalisme, religion, etc: «...aucune ideologic ne trouve grace a ses yeux.» 1 6 Les composantes de la modernite, c'est-a-dire le progres de l'humanite, rhumanisme meme sont des mythes a detruire comme celui de Christophe Colomb. A u contraire de la satire sur rinstitutionnahsation de la htterature presente dans la dedicace, des valeurs et des ideologies anti-institutionneUes sont ciblees dans le recit et dans le discours. Les deux composantes du texte travaillent pour une fois de facon complementaire: dans les chants 160 a 162, le «je»-narrateur decrie les syndicats, et dans le chant 115, Colombe et son tfoupeau assistent a la pendaison de quelqu'un qui «est accroche parmi les oranges d'un oranger / Pour avoir porte lui-meme son refrigerateur» (145) sans etre membre du syndicat des demenageurs. Plus loin, i l est question du S.T.R. (Syndicat des Tordeurs de Rire) et du S.D.E.D.R.E.R.A.L.O. (Syndicat des empecheurs de rire en rond a 1'opera). Ce dernier, qui fait irruption dans le recit, est affilie au premier, qui n'existait que dans le discours du narrateur; ainsi le recit et le discours fonctionnent de concert pour denoncer le syndicalisme. D'autres exemples semblables abondent dans le recit et dans le discours du narrateur, etabhssant les syndicats comme la cible preferee de Ducharme. La rehgion, le communisme voire le capitahsme font tous l'objet de la satire. Si la satire s'arretait la, on pourrait qualifier le texte d'anti-institutionnel ou d'anti-autoritaire puisque ces cibles ont partie liee en quelque sorte avec le pouvoir. Mais des mouvements subversifs sont aussi attaques. Lorsque Colombe arrive «aux environs de Blackville», elle Leduc-Park: 328. 61 se fait agresser par des Noirs qui lui reprochent «d'avoir mis Rome et Athenes dans son passe, / Et de n'avoir mis dans leur histoire que bananes et noix de coco.» (175) Encore une fois, i l y a concordance entre le recit et le discours du narrateur: dans le chant 113, le narrateur utilise le mot «Africain*» pour decrire une fourmi, puis l'auteur intervient pour preciser «Noir (N. de FA.)» (142). L'emploi d'un mot au heu d'un autre pour signifier une couleur, mais avec des connotations differentes, est ainsi ramene a une pratique pohtique et non pas linguistique. Le traitement de la sexualite a tous les rriveaux du texte est un autre theme qui unifie Foeuvre. Cette attitude de degout envers la sexuahte humaine («Quand on est vieux, quand on a du poil la, / toutes sortes de maux puUulent», 27) rapproche La Fille de Christophe Colomb des autres romans de Ducharme. Participation du lecteur Le lecteur inscrit dans le texte par le narrateur recoit beaucoup de directives de celui-ci, qui emploie souvent des verbes a Pimperatif47. Cette pratique donne l'impression qu'il y a un dialogue entre le narrateur et le lecteur imphcite, dont on ne peut entendre que la moitie. Comme le lecteur imphcite du texte, le lecteur reel du roman est aussi appele a faire sa part du travail. La Fille de Christophe Colomb necessite un effort du lecteur, et la tache est difficile a cause des connaissances requises pour bien dechiffrer les differents codes employes dans le texte (les codes epique et romanesque), la multitude des references culturelles et litteraires et le langage employe par Ducharme, bien que ce roman 1 7 Leduc-Park trouve que cette pratique rejoint l'attaque contre les syndicats en reproduisant leur discours: «L'enonciation a l'imperatif et les enonces autoritaires imitent les contraintes auxquelles les chefs de syndicats soumettent leurs membres.», (p. 326). 62 soit celui ou l'orthographe est le plus respectee, peut-etre dans le seul but de mieux imiter le code epique. Le rythme rapide du recit ne laisse pas le temps au lecteur de reflechir; i l doit continuer coute que coute. «C'est une succession de vignettes, ou personnages et actions sont reduits a quelques traits schematiques, appelant par ce schematisme meme, par leur tres faible definition, une intense participation du lecteur.» 1 8 En fin de compte, le sens du texte reside en grande partie dans la lecture qu'on en fait, d'autant plus dans l'allegorie, ou «...the reader is actually the central character in the allegorical text.» 1 9 Crise generate des codes Comme dans 1'analyse du temps de la narration faite au chapitre precedent, la presence du narrateur dans le recit se revele subversive du code epique qui est appele par la forme du roman. Comme le dit Vautier, «Les ecrits postcoloniaux (...) valorisent leur position «entre» plusieurs espaces, narrations, discours, et temporahtes.» 2 0 La manipulation du contrat de lecture et la fragmentation de ces elements de base dans facte d'ecrire sont symptomatiques d'un refits d'inserer le roman dans le courant htteraire historique, tout en faisant incessamment reference a ce code htteraire comme code partage entre le lecteur et le narrateur. La narration omnisciente, a laquelle le lecteur s'attendait et a laquelle i l adaptait sa lecture, ne constitue qu'une des strategies narratives employees pour faire passer un message qui s'annule en quelque sorte des qu'il est emis. «La 1 8 Marcotte: 91. 1 9 Slemon, Stephen. «Post-Colonial Allegory and the Transformation of History» dans Journal of Commonwealth Literature 23. 1 (1988): 160. 2 0 Marie Vautier, «Les metarecits, le postmodernisme et le mythe postcolonial au Quebec: un point de vue de la marge», Etudes Htteraires, 27. 1 (1994): 45. 63 disjonction formelle ainsi effectuee souscrit a la disorganisation sociale inscrite dans la satire de tous les systemes et a la decomposition du sujet de l'enonciation.» 2 1 La pratique la plus subversive de toutes est l'insertion du recit secondaire d'un «je»-narrateur dans un recit qui devrait etre, et est majoritairement, narre a la troisieme personne. On pourrait accepter des ecarts de conduite du narrateur omniscient sans pour autant sortir entierement du code epique. Les invectives du narrateur subies par le lecteur implicite ne sont-elles au fond qu'une forme extreme de reconnaissance du lecteur? Quand le narrateur dit «Devinez la suite. Moi , je suis fatigue. /Je vais me detendre un peu de ce travail sot.» (218), ne reprend-il pas les techniques employees par Scarron dans Le roman comique et par Diderot dans Jacques le fatalistel Mais lorsque le narrateur abandonne completement le recit principal pour parler de lui-meme et a quelqu'un d'autre, i l ne s'agit plus d'une entorse faite au code epique. Le code romanesque est mis en place, ce meme code employe par les «je»-narrateurs des autres romans de Ducharme, dont La Fille de Christophe Colomb est le seul a ne pas etre narre principalement a la premiere personne. Leduc-Park: 331. 64 Conclusion Le choix de la forme epique, nous l'avons vu au cours de cette etude, n'est pas sans rapport avec le message transmis dans La Fille de Christophe Colomb. A u niveau du recit evenementiel, on peut lire le roman comme (d'allegorie de la modernite considered comme la conclusion desastreuse du voyage de Christophe Colomb... »* Cette remise en question de l'Histoire, ici representee par l'interpretation positive des exploits de Christophe Colomb, est typique des oeuvres postcoloniales, ou <da mythification fictionnelle du passe permet egalement une revision post-coloniale de L'Histoire d'inspiration europeenne.»2 Dans le premier chapitre, on a pu constater que cette contestation de l'Histoire eurocentriste etait identified comme un aspect de la htterature quebecoise largement reconnu par des ecrivains et des critiques dans les anneds qui precedent ou qui suivent la publication de La Fille de Chrisophe Colomb. Le roman ne vise cependant pas specifiquement une revision du passe, puisqu'il se raconte au present et que le contenu historique se limite au discours du narrateur. H s'agit d'un projet plus subtiL car le referent historique (Christophe Colomb) est tres tot evacue du recit pour laisser sa fille s'acheminer seule vers l'aneantissement de l'humanite. C'est ici que la distinction entre le postcolonialisme et le postmodernisme devient tres floue, 1 Franca Marcato Faizoni, «Christ(off) - Colom(b) - Colombe: Histoire de l'impossible restauration du paradis terrestre dans La Fille de Christophe Colomb de Rejean Ducharme», Frederic/Allard (dirs.) Modernite/Postmodernite du roman contemporain. Actes du colloque de Bruxelles. (Montreal: Les cahiers du departement d'etudes htteraires, Universite du Quebec a Montreal, 1985): 153. 2 Marie Vautier, «Le mythe postmoderne dans quelques romans historiographiques quebecois», Quebec SWzas No. 12 (1991): 51. 65 puisque les deux approches remettent effectivement en question le pouvoir de l'Histoire. Quoi qu'il en soit, c'est par le biais d'une lecture allegorique du roman qu'on arrive a cerner la contestation de l'Histoire effectuee par le texte: ...the allegorical levels of meaning that open into history are bracketed off by a hteral level of fiction interpellated between the historical events and the reader so as to displace the matter of history ino a secondary level of the text accessible only through the mediation of the primary fictional level.3 Si on voit Colombe comme l'heritiere des celebres voyages de son pere, i l devient clair qu'il n'y a pas d'avenir pour l'espece humaine sur la terre. Ce nihilisme correspond a la fin de l'Histoire annoncee par le postmodernisme. De la meme facon, la destruction des traditions mythique et htteraire s'apparente au projet postmoderne, mais la subversion de l'epopee s'inscrit d'emblee dans une perspective postcoloniale. C'est la forme du recit qui se revele 1'element le plus subversif du roman: Ducharme a recours au code epique pour ensuite le tourner en derision. Meme le discours du narrateur, qui sert de charniere entre le recit et la reference au monde historique, est davantage htteraire qu'historique. La contestation de l'Histoire passe done par l'histoire htteraire; l'ecrivain quebecois ne pouvait plus suivre les traces de la htterature francaise, cette htterature etant devenue trop auto-referentielle pour transmettre le message de mythification nationale qui importait a la htterature quebecoise. Pour ecrire le Quebec, i l fallait «savoir admettre qu'il y a eu effectivement rupture entre la parfaite solution de continuite (sphericite) de la htterature d'hier et l'ambiguite dans laquelle doivent se developper et se poursuivre aujourd'hui les tentatives de description utihsant le langage 3 Stephen Slemon, «Post-Colonial Allegory and the Transformation of History», Journal of Commonwealth Literature 23.1 (1988): 160. 66 (telle 1'ecriture litteraire, par exemple).»4 On peut constater qu'il y a effectivement de l'ambiguite au niveau du langage, au niveau du genre, au niveau de la notion meme d'auteur dans La Fille de Christophe Colomb. Le respect pour la langue, le genre et le code litteraire qu'on s'attend a retrouver dans une epopee fait defaut dans ce roman. Ducharme presente son roman sous forme versifiee, certes, mais la versification depasse les limites acceptables de variete dans la rime et dans la distribution des quatrains. Le recit se conforme au code epique par d'autres aspects: le narrateur compare l'heroine aux figures epiques, i l caracterise son discours comme epique en faisant plusieurs references a d'autres epopees et des forces divines protegent l'heroine. Malgre ces elements typiquement presents dans toute epopee, i l y a plus de divergences que de concordances avec le code epique. L'heroine ne fait pas preuve de conduite heroique, elle n'accompht aucun exploit et le lecteur n'arrive pas a s'identifier avec elle: en somme, Colombe «ne peut etre definie que negativement» 5, au heu de l'etre par ce qu'elle est et par ce qu'elle fait. A u niveau formel, le recit correspond en fait a une anti-epopee, renversant la structure de l'epopee traditionnehe. La subversion du code epique etudiee dans le deuxieme chapitre s'associe a une confusion des codes relevee dans le troisieme chapitre. L'enonciation a la troisieme personne qui a inaugure le recit cede petit a petit la place au recit personnel d'un «je»-narrateur, produisant ainsi une fragmentation de l'enonce. L'enonciation se fissure aussi: 4 Jacques Godbout, «Novembre 1975/De la poesie au roman», Le Reformiste: textes tranquilles (Montreal, Les Editions Quinze, 1975): 89-90. 5 Gilles Marcotte, Le roman a I 'imparfait (Montreal, l'Hexagone, 1989 (1976): 87. 67 le narrateur s'adresse tantot agressivement au lecteur, tantot i l interpelle la femme absente du recit du narrateur. On peut relever un intertexte avec les autres romans de Ducharme parmi toutes les references htteraires inserees dans le discours du narrateur. Ces pratiques etrangeres au code epique relevent bien du code romanesque. Le dernier chant est organise en groupes de quatre lignes: i l ne s'agit plus de vers, mais de la prose. On voit done que le code romanesque prend le dessus sur le code epique; erjJHn, le mot «roman» se ht sur la page de couverture malgre les apparences epiques du livre. En brisant les regies du genre et en introduisant le code romanesque dans son epopee parodiee, Ducharme reussit a faire au niveau formel ce qu'il a entrepris au niveau diegetique du roman, e'est-a-dire ebranler l'ordre htteraire et historique. En hsant La Fille de Christophe Colomb comme une allegorie qui dement l'idee du progres historique, on est egalement amene a questionner l'idee d'histoire htteraire en reflechissant a la forme epique employee. II y a done correspondance entre le contenu du roman et sa forme en ce qui concerne le message global finalement transmis. Cette constatation n'a rien de nouveau, mais dans ce roman la forme choisie participe plus que d'habitude a la transmission du message. La contestation de l'Histoire dans La Fille de Christophe Colomb se fait essentiellement par le biais d'une subversion du code htteraire. La Fille de Christophe Colomb est surtout destructeur de sens; les ideologies, les institutions et les genres htteraires font tous l'objet d'une satire percutante. Si, comme le constate Vautier, 68 Trois traditions mythiques ont influence la litterature quebecoise: la greco-romaine, fer de lance du cours classique; la biblique qui, jusqu'a la Revolution tranquille, faisait partie integrante de la societe quebecoise grace a Puniformite de P education religieuse; et les mythes historiques crees pour renforcer Pideologie et les pratiques de la tradition fiamjaise colonisatrice.6 Ducharme s'attaque a toutes les trois. Ce refus des traditions mythiques et htteraires rejoint les analyses faites a partir d'une vision postcoloniale de la htterature. Dans cette optique, «Theories of style and genre, assumptions about the universal features of language, epistemologies and value systems are all radically questioned by the practices of post-colonial writing.»7 Chez Ducharme, un refus des idees existantes ne se fait pas dans le but de leur en substituer de nouvelles. La remise en question de PHistoire et de l'histoire htteraire presente dans La Fille de Christophe Colomb ne se rattache a aucun projet articule de nationahsme quebecois. II s'agit plutot d'exprimer la realite de la societe quebecoise des annees soixante dans un langage et sous une forme qui se distinguent de la htterature fran9aise de la metropole. La encore, i l y a des rapprochements a faire entre la critique quebecoise et la theorie postcoloniale. Belleau souligne cet aspect de la specificite de la htterature quebecoise comme une htterature qui se situe entre les codes: «Confhts de codes assurement, et demeures irresolus, dont on peut dire qu'ils doivent etre re9us non comme des echecs mais bien comme des elements essentiels de la signification meme du texte.» 8 Vautier ecrit «sur les interstices necessaires du postcoloniahsme»; elle «situe le developpement de l'ecriture postcoloniale dans l'«espace-entre» - entre le sujet unifie europeen et le sujet fragmente colonial. Les ecrits postcoloniaux, d'ailleurs, valorisent 6 Marie Vautier, «Les metarecits, le postmodernisme et le mythe postcolonial au Quebec», Etudes Htteraires 27.1 (ete 1994): 51. 7 Ashcroft et al, The Empire Writes Back (London/New York: Routledge, 1989): 11. 8 Andre Belleau, Surprendre les voix (Montreal: Boreal, 1986): 191-92. 69 leur position: «entre» plusieurs espaces, narrations, discours, et temporalites.»9 H n'est done pas necessaire de chercher a trouver ce qui pourrait remplacer les elements subvertis par Ducharme; i l se peut meme que la htterature quebecoise a laquelle ce roman appartient se definisse d'abord par sa non-appartenance a une tradition exterieure. La Fille de Christophe Colomb est un texte exemplaire du refus des traditions, qu'elles soient historiques ou htteraires, en meme temps qu'il affirme la specificite de l'ecriture quebecoise du vingtieme siecle. 9 Vautier, «Les metarecits, le postmodernisme et le mythe postcolonial au Quebec»: 44-45. 70 B I B I J O G R A P I III-Oeuvres de Rejean Ducharme: L 'avalee des avales. Paris: Galhmard, 1966. Le nez qui voque. Paris: Galhmard, 1967. La Fille de Christophe Colomb. Paris: Galhmard, 1969. Ouvrages et articles sur Ducharme: Cloutier, Cecile. «La Poetique de Rejean Ducharme.» Liberie 12.5-6 (sep.-dec. 1970): 84-89. Desauhuers, Leo-Paul. «Ducharme, Aquin: Consequences de la «mort de l'auteur».» Etudesfranqaises 1 A: 398-409. Deschamps, Nicole. «Histoire d'E.» Etudes franqaises 11.3-4: 325-354. 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