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L'actualite des idees de Montaigne Hards, Albert A. 1938

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L £~3 /3/ L»ACTOALITJE DES IDEES DE MONTAIGNE by .Albert A. Hards Thesis submitted for the degree of Master of Arts to the Department of Modern Languages The University of British Columbia October, 1938 PREFACE Je veux exprimer ici mes sinceres remerciments au Docteur D. 0. Evans, professeur a. 1'Universite de la Colombie-Britannique, dont les suggestions sympathiques m'ont aide d'une maniere signalee a aohever cette these» Je tiens aussi a. remeroier Madame H. Y. Soriot-Darlington, qui a lu cette these avec soin, et qui a indique des corrections importantes. A. A. H„ L» ACTUALIZE DES IDEES DE MONTAI&NE L'J\CTUALITE DES IDEES DE MONTAIGNE. CHAPITRE Ier  La Composition et les Editions des Essais. L'extreme diversite d'opinion contradictoire que nous rencontrons dans les essais de Montaigne s' explique par la mobilite du caractere de 1'auteur et par sa maniere de composer. Du caractere de Montaigne nous aurons 1'occasion de parler au fur et a mesure que cette these se developpe. Considerons un peu, maintenant, sa maniere de composer. II est certain que Montaigne n* eut aucune conviction de sa mission de philosophe lorsqu*il commenqa a ecrire. II ne voulait pas developper une theorie ou etablir un systeme metaphysique. Quoiqu'il aimat la discussion et qu'il s'y pretat souvent avec zele, on ne pourrait pas trouver une doctrine unique qu' il appuie constamment et dans tout son oeuvre. De temps en temps il lui arriva d'exposer 1'exactitude d'un certain point de vue, mais maintes fois il esquissa dans le meme essai les avantages de la position opposante. Montaigne n'eut aucune arriere-pensee. II ecrivit pour se distraire. Quand il vendit sa charge de conseiller a la Cour des Aides de Perigueux et se retira dans son chateau, son intention fut de "passer a. part et en repOs la partie de la vie qui lui restait a. vivre." II cherchait la paix et le calme, decide "qu'il ne pouvait faire plus grande faveur a. son esprit que de le laisser en pleine oisivete." Pouxtant ce desoeuvrement ne le contenta pas longtemps. Son esprit abandonne a 1* anarchie de toutes les pensees fortuites qui 1' assaillaient lui enfanta "des chimeres et des monstres fantasques" et, "faisant le cheval echappe", (1) Livre I, ch. VIII, p. 36. ' 2. l'entraina dans des courses forcenees, sans direction et sans but. Pour occuper alors son esprit vagabond, et par suite adoucir ses loisirs, Montaigne se mit a ecrire en commentant ses lectures. II est peut-etre difficile de savoir si les idees qu'il exprime dans ses essais lui furent suggerees par ses lectures, selon 1'opinion de la plupart des critiques, ou. si ses lectures furent choisies pour renforcer ses propres convictions, comme M. Citoleux^1) pretend; mais il est certain, en tout cas, que l'essence de ce que nous lisons dans les essais est la pensee originals de Montaigne. II faut dire un mot sur la forme de 1!ouvrage de Montaigne. Les essais presentent au lecteur un aspect decousu et desordonne; et les idees qu'ils renferment, se developpent et se contredisent, avec une rapidite et avec une abondance etourdissante. L'explication de ce desordre et de cette fecondite reside, dans la definition du mot essai. L'evolution du genre est hors de propos dans cette these, mais d'apres M. Citoleux, Montaigne s'est servi du mot dans le sens de sondage ou d'experience. II aimait beaucoup la discussion et s'essayait en mettant a. l'epreuve toute son intelligence. Ainsi, chaque fois qu'il discute un sujet, il ne pretend le traiter ni a fond ni methodiquement, mais plutot en homme qui cause amicalement avec d'anciens amis. Souvent il entreprend la defense d'une position dont il decouvre plus tard la faussete ou la difficulte, Alors il n'eprouve aucun embarras a. renoncer a. la matiere ou renier ses premiers arguments. A. "Le jugement est un util a. tous subjects et se mesle ; partout. A cette cause aux essais que j'en fay ici, j'y employe toute ^ Marc Citoleux, Le Vrai Montaigne, Theologien et Soldat, P. Lethielleux, Paris VIC. 3. "sorte d*occasion. Si c'est un subject que je n'entende point, a-cela mesme je l*-essaye, sondant le gue de bien loing; et puis, le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens a. la rive: et cette reconnaissance de ne pouvoir passer outre, c'est un traict de son effect, voire C de ceux dequoy il se vante le plus....Je me hazarderay de traitter a. fons quelque matiere, si.je me connoissay moins." . (Livre I, ch. L. , p. 383. Dans le passage suivant extrait du chapitre de 1'Amitie, Montaigne compare les essais aux grotesques dont un peintre entoure son tableau. A. "Considerant la conduite de la besongne d'un peintx*e que j'ai, il m'a pris envie de l'ensuivre. Il-choisit le plus bei endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger un tableau elaboure de toute sa suffisanee; et, le vuide tout au tour, il le remplit de grotesques, qui sont peintures fantasques, n'ayant grace qu'en la variete et estrangete. Que sont-ce icy aussi, a la verite, que grotesques et corps monstrueux, rappiecez de divers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, suite ny proportion que fortuite? Desinit in piscem mulier formosa superne "Je vay bien jusques a. ce second point avec mon peintre, mais je demeure court en l'autre et meilleure partie: car ma suffisanee ne va pas si avant que d'oser entreprendre un tableau riche, poly et forme selon l'art." (Livre I, ch. XXVTII, p. 235. T II faut bien se garder de prendre Montaigne litteralement au mot quand il essale de nous persuader que son oeuvre est du a. 1'inspiration d'un moment ou a une application distraite et ephemere. Les essais furent ecrits certainement a. differentes reprises, entre ses campagnes, ses voyages, et les autres occupations qui interrompirent sa retraite, mais ils resultent d'un travail patient et assidu. On peut se rendre compte de l'intensite de cet effort en consultant une edition con-temporaine des essais, deposee maintenant dans la Bibliotheque Municipale de Bordeaux, que 1'auteur couvrit de rayures, de notes et d'additions. Montaigne etait en train de preparer une nouvelle edition et il ecrivit sur les marges de son livre de 1588 les changements qu'il comptait faire. Ces ecrits foment une proportion assez considerable de 1'edition de 1595 et temoignent du soin que Montaigne mit a la redaction de son ouvrage. M. Strowski nous dit en parlant de ces feuilles: "Il les corrigeait minutieusement, il en chargeait les marges d'additions manuscrites, il corrigeait ces additions a leur tour avec le meme soin meticuleux, il . les enrichissait d'autres additions, indefiniment." II faut conclure que, malgre le manque d'organisation des essais, Montaigne y a inscrit son opinion bien pesee et son jugement mur. Y a-t-il alors un t^eme soutenu ou recurrent qui serve a lier les matieres diverses que traita Montaigne? La reponse a. cette question se trouve dans bien des passages ou Montaigne parle de ses ecrits. La preface, Au Lecteur, que Montaigne mit au commencement de son livre en est un bon exemple. Ici, il affirme qu'il est lui-meme le sujet principal de ses essais. "C'est icy un livre de bonne foyt lecteur Je l'ay-voue a. la commodity particuliere de mes parents et amis....Je veus qu'on m'y voie en ma fa<jon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et.artifice: car c'est moi que ^e peins.... ainsi, lecteur je suis moy-mesmes la matiere de mon livre..." (Livre I, p. 3.) Cette preface fut ecrite en I58O a 1'occasion de 1'impression de la premiere edition. Sa conception dans ses premiers essais ecrits vers 1572 en fut tres differents comme nous 1'avons indique plus haut; et le projet signale ici* de se peindre pour ses parents et ses amis, ne dura pas. Plus tard il se decrivit pour chercher en lui la "forme entiere de l'humaine nature." Cette intention psychologique des essais s'exprime tres clairement dans les passages suivants. (1) F. Strowski, Les Essais de Michel de Montaigne, publies d'apres l'exemplaire de Bordeaux. Pech, Bordeaux, 1906-1919, p. xii. 5 A. "Me trouvent entierement despourveu et vuide de toute.autre matiere, je me suis presente moy-mesmes C. a moy, pour argument et pour subject. G'est^Le seul A. livre au monde de son espece, d'un dessein farouche et extravagant." (Livre II, ch. Till, p. 74.) 0. "Les autheurs se communiquent au peuple par quelque marque particuliere et estrangere; moi le premier par mon estre univarsel, cqrame Michel de Montaigne, non comme grammarien ou poete ou jurisconsulte." Bo "Jamais homme ne traicta subject qu'il entendit ne cogneust mieux que je fay celuy que j'-ay entrepris, et qu'en celuy-la. je suis le plus avant homme qui vive " (Livre III, ch. II, p. 27.) On peut facilement suivre la pensee de M. Strowski quand il dit, "Montaigne ne se peint pas, il vit devant nous, ainsi se trouve-t-il avoir ete la matiere de son livre. Le fait que nous trouvons dans 1'oeuvre de Montaigne les opinions de 1'auteur a un tel point subjectives, et une description si detaillee de son caractere, est de prime importance pour cette dissertation. Car, sans aucun doute, l'elan vital dans Montaigne,- pour emprunter un terme a. M. Bergson, le poussa a. chercher premierement, la paix et la tran-quillite, ou pour tout dire, le bonheur; et ce que nous pouvons lire dans les essais c'est la somme des lectures, discussions, reflexions, conversations, recits, controverses parmi lesquels il a navigue pour atteindre ce but. La plupart des critiques ont pretendu que Montaigne etait un epicurien et c'est surtout sa preoccupation du bonheur personnel, qui leur ont fait emettre cette opinion. Mais Montaigne a desire le bonheur par la sagesse, et il a cherche celle-ci partout ou il a cru voir (1) F. Strowski, op. cit., p. x. une occasion de la trouver: dans la religion catholique, dans le stoicism^, dans l'epicurisme, dans le pyrrhonisme. "De vrey, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser.qu'a. nostre contentement, et tout son travail tendre en sonme a. nous faire bien vivre, et a notre aise, comme diet la Saincte Escriture." (Livre I, ch. XX, p. 100.) Nous ne pretendons pas dans cette these que les idees de Montaigne soient modernes, mais plutot que sa conception d'une maniere de vivre peut s'appliquer a notre epoque presqu* aussi bien qu'a. la sienne; parce que les deux siecles dans ce qu'ils ont de crises, de menaces et de guerres, sont tellement semblables. Montaigne chercha la paix dans un monde tourhe sens dessus-dessous. Ses idees, alors, bien que peu goutees de l'homme moyen forment, comme un critique l'a exprime, une sorte de Baedecker, qui sert a guider 1'intellectuel a travers un monde rendu fou par la violence des factions opposantes. Montaigne montra non seulement une maniere de vivre et d'etre heureux au milieu d'evenements catastrophiques devant lesquels 1'individu reste impuissant, mais aussi le chemin que tout chef de parti devrait suivre s'il veut eviter la destruction ou 1'affaiblissement de son pays , par la revolution, l'anarchie, ou la guerre civile. Puisse-t-on l'ecoutert Celui qui etudie Montaigne doit etablir ses conclusions pour la plupart sur les essais, et, par consequent, 1'importance des editions n'est pas a discuter. Nous esquisserons ici tres brievement la suite chronologique des differentes impressions. La premiere publication a Bordeaux, chez Millanges en lj?80, offrit au public les deux premiers livres. Suivant M. Strowski^^nous pouvons (l) F. Strowski, op. cit. noter certains traits caracteristiqu.es de cette edition. Le style est "genre artiste". Les citations d'Amyot ou les traductions de Seneque sont tres abondantes. Les essais sont marques par une grande elevation morale et 1'inspiration philosophique est a la fois stoicienne et pyrrhonienne. Malgre cette preoccupation de la philosophie ancienne l'histoire du temps y tient beaucoup plus de place que les souvenirs de l'antiquite. Des reimpressions furent faites en 1^82 et 1587 dans lesquelles on peut trouver quelques changements et additions.peu~importants. Au fond, ces editions sont le'meme ouvrage que celui de lj>80. Dans 1*edition de 1588 1'influence d'importants evenements dans la vie de Montaigne se fait sentir. Pendant la periode.entre I.58O et I588 Montaigne-a fait ses voyages en Allemagne, en Suisse et en Italie et a ete deux fois maire de Bordeaux. O'est maintenant l'homme d1 action et d*experience qui nous parle et il peut nous decrire les principes qui ont gouverne sa politique dans les diverses positions de responsabilite qu'il a tenues. II parle maintenant beaucoup plus de lui-meme et nous donne des details sur sa vie et sa personne qui sont quelquefois indiscrets quelquefois peu bienseants et souvent insignifiants. L'edition de 1588 s'est enrichie d'un troisieme livre, et de beaucoup d'additions fondees dans le corps meme des deux premiers livres. Montaigne est cense avoir pris sa retraite en 1570, mais le monde ne le laissa pas en repas; et il joua un role dans la vie de son temps jusqu'en I588, epoque a. laquelle il est force de se retirer veritablement; et il s.'emploie a. lire et a. travailler son ouvrage. II fait beaucoup de notes dans les marges de 1'edition de 1588 et le resultat de ce travail 8. est, comme nous 1*avons deja. dit, 1'exemplaire de Bordeaux. De cet exemplaire, corrige en quelques endroits par 1'edition posthume editee par Mile, de Gournay en 15?5> un groupe de savants modernes ont etabli le texte definitif de 1'ouvrage. Ge texte s'incorpore dans Lf Edition Municipale des Essais, qui peut etre consultee dans la bibliothque de l'Universite de la Golombie-Britannique. II est tres important pour l'etudiant de savoir l'epoque d'origine de chaque passage des essais qu'il etudie. Ge passage pourrait etre de 1» edition de 1580, ou d'une des editions que nous venons de signaler, posterieures a. cette date. Dans l'Edition Municipale, les apports des editions diverses, ainsi que les variantes, sont indiquees par un systeme de signes. Dans cette these, nous.suivrons le systeme adopte par M. Pierre Villey dans une edition des essais.dont le texte est conforme egalement a. 1'Exemplaire de Bordeaux. Nos references et nos citations proviendront toujours de cette edition. Nous citons maintenant l'Explication des Signes que M. Villey donne au commencement de son livre. Explication des Signes Les lettres A, B, 0, placees en marge, indiquent les differents textes que nous distinquons: La lettre A signifie que, dans ses traits essentiels, le texte correspondent date de l'edition de 1580 ou de cette de 1582} La lettre B designs le texte de 1588; La lettre C designe le texte posterieur a cette date. Lorsque le changement de texte ne coincide pas avec le debut de la ligne, le signe 11 indique 1'endroit exact de la ligne ou commence le texte nouveau designe par la lettre placee eh marge. CHAPITRE Heme. Montaigne et Les Relations Humaines. II s'agit dans ce chapitre de considerer la vie et les ecrits de Montaigne, surtout du point de vue des relations humaines de 1'auteur. Quelles etaient les relations entre Montaigne et son pere? Quelles etaient ses opinions sur la vie f amilialel Qu' a-t-il dit a. 1' egard de l'amitie, de l'amour, du mariage, des enfants? Quelles etaient les idees humanitaires de Montaigne? Quel est l'interet pour nous, aujourd'hui, des conceptions de Montaigne sur ces matieres? Pour discuter ces problemes nous noterons d'abord quelques incidents saillants dans la vie du philosophe. Michel Eyquem de Montaigne naquit au chateau de ce nom le 28 fevrier, 1533. Ses ancetres etaient de riches marchands bordelais dont la noblesse ne datait pas de longtemps. A l'epoque de la naissance de Montaigne la familie avait le droit d'ajouter le titre de seigneur de ce lieu au nom d'Eyquem depuis cinquante ans seulement. Le pere de Montaigne etait le premier de sa race qui eut quitte le commerce de vin et de poissons sales pour la profession des armes; metier auquel il renonqa assez vite, d'ailleurs, car il se retira apres avoir servi un peu,au cours des guerres d'ltalie. De cet homme, "le meilleur pere qui fut onques," Montaigne dit: "11 parlait peu et bien.... La contenance, il 1'avait d'une gravite douce, humble et tresmodeste. Singulier soing de l'honnestete et decence de la personne et de ses habits, soit a pied, soit a. cheval." II avait beaucoup de confiance en ses propres idees. Bien autrement que son fils 10. il etait tres religieux et avait un penchant plutot vers la superstition que vers 1'indifference. Quoique de petite taille il etait assez fort et tres accomplis "en touts nobles exercises." II etait "eschauffe de cette ardeur nouvelle dequoy le Roy Franqois premier embrassa les lettres et les mit en credit rechercha avec grand soin et despence 1'accointance des hommes doctes, les recevant chez lui comme personnes sainctes...." (Tome II, ch. XII, p.146.) En lisant ces extraits des essais, ou Montaigne parle de son pere on peut sentir 1'affection et le respect qu'il lui temoigna. Quoique Montaigne fit bien attention d'appuyer de temps en temps sur les differences qui existaient entre son caractere et celui de son pere, il se rendit compte que son pere etait un homme peu ordinaire, et se vante parfois de ses exploits et de ses idees. De l'education remarquable que le pere fit donner a. son fils nous parlerons un peu plus tard« La mere de Montaigne se nommait Antoinette de Louppes et selon les conjectures les plug .vraisemblables, elle etait d'origine espagnole, juive de race et peut-etre protestante de religion. Montaigne ne parle pas beaucoup d'elle, mais a la mort de son pere il lui donna une portion de sa fortune pour qu'elle fut independante jusqu'a. la fin de sa vie. Elle ne mourut qu'a. plus de quatre-vingt-dix ans, ayant survecu a son fils Michel. Le 23 septembre, 156j>, Montaigne epousa Franchise de la Chassaigne, fille d'un conseiller au Parlement de Bordeaux, qui lui apporta sept mille livres de dot, somme considerable a cette epoque. De sa femme, comme de sa mere, Montaigne ne nous donne pas un portrait detaille; mais il parle beaucoup de ses idees sur le mariage en general. Plusieurs de 11. celles-ci valent bien d'etre rapportees dans cette dissertation. Montaigne ne veut pas que 1'on confonde le mariage et 1' amour et ne croit pas que les deux doivent necessairement exister simultanement. On trouve le bonheur dans le mariage quand les relations entre les epoux sont fondees sur le respect et l'amitie. Ainsi un mariage devrait avoir pour guide la raison, plutot que les emotions. "Ung bon mariage, s'il en est, refuse la campagnie et la.condition de l'amour. II tache a representer celles de 1* amitie. 01est une douce societe de vie, pleine de constance,-de fiance et d'un nombre infiny d'utiles et solides offices et obligations mutuelles." (Livre III, ch. V, p. 90.) La position de la femme mariee est beaucoup plus importante et meme plus agreable que celle d'une maitresse. "Aucune femme qui en savoure le goust, (du mariage) optato quam junxit lumine taeda, ne voudrait. tenir lieu de maistresse et d'amye a. son mary." La femme est plus profondement et plus sincerement aimee que la maitresse et elle jouit de beaucoup plus de securite que celle-ci. Si, en cas de malheur, un homme avait a sauver sa femme ou sa maitresse, il sauverait presque invariablement sa femme. Quant a. Montaigne, il aurait ete tres content de ne jamais se marier. Ce fut la coutume qui le contraignit au mariage. Nous savons aussi que 1'union de Montaigne peu avant la mort de son pere fit grand plaisir a celui-ci. "De mon dessein, j'eusse fuy d'epouser la sagesse mesme,.si elle m'eust voulu. Mais,-nous avons beau dire, la coustume et Itusage de la vie commune nous comporte." (Livre III, ch. V, p. 91.) Mais ayant accepte le mariage Montaigne tint a. obeir a. ses lois, 12. et il nous assure qu* il fut beaucoup plus fidele a ses voeux qu1 il n'avait ou promis ou espere. Pourtant, le succes des mariages est limite par la nature inferieure des femmes. Un bon mariage "tache a representor les con ditions de l'smitie," mais il est douteux qu'une femme comprenne aussi bien que l'homme le role de l'amitie. A. "La suffisanee ordinaire des femmes n* est pas pour respondre a. cette conference et communication, nourisse de cette saincte couture; ny leur ame ne semble assez f erme pour soutenir 1' estreinte d' un neud si presse et si durable." (Livre I, ch. X3CVTII, p. 240.) La fonction de la femme, alors, est d'etre bonne menagere, de diriger sa maison et d'epargner 1*argent de son mari. On a allegue que 1'attitude de Montaigne envers les enfants est celle d'une--ame peu sensible. II est certain qu'il ne les adore pas, -ne pas et qu'il prend garde de^fonder une partie quelconque de son bonheur sur eux. Beaucoup de personnes se scandalisent de la phrase qu' il ecrit sur ses enfants morts tres jeunes. C# "Et j'en ay perdu, mais en nourrice, deux ou trois, sinon sans regret, au moins sans fascherie." (Livre I, ch. XIV, p. 73.) II aime peu les enfants en bas age. A« "Je ne puis recevoir cette passion de quoy on embrasse les enfants a. peine encore nez, n'ayant ni mouvement en l'ame, ny forme reconnoissable au corps, par ou ils.se puissent rendre aimables." (Livre II, ch. VIII, p. 77.). Mais s'il ne peut pas avouer avec sincerite une grande affection pour les enfants, il leur rend beaucoup plus justice que bien des parents qui font etalage de leur affection et de leur devouement. 13. Quand'Montaigne noua montre ce que nous estimons son manque de sensibilite, ce n'est pas qu'il soit depourvu de pitie ou de sympathie. II nous prouve souvent le contraire. Mais ce qu'il cherche c'est la liberte, et sa maniere de l'atteindre c'est de ne s'attacher trop fortement a rien ni a personne.^ Les relations entre les membres d'une meme familie devraient etre caracterisees par le respect et 1*affection. Mais Montaigne ne trouve rien dans la nature des rapports familiaux qui prouve que les relations soient necessairement et toujours heureuses. "C'est, a. la verite, un beau nom et plein de dilection que le nom de frere, et a cette cause en fismes nous, luy et moy, notre alliance. Mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de I'un soit la pauvrete de l'autre, cela detrompe merveilleusement et relasche cette soudure fraternelle." (Livre I, ch. XXVIII, p. 238.) Mais dans sa propre familie Montaigne n'eprouva pas les apretes qui existent souvent entre les differents membres. Son pare etait "le meilleur pere qui fut oncques" et sa familie etait celebre pour les relations harmonieuses de ses membres. En resumant ces remarques il faut admettre que l'auteur ne fut jamais un avocat passionne de la vie de familie. Mais n'oublions pas que Montaigne n'attaqua jamais la familie comme institution sociale; il en a seulement expose les defauts. II est evident que ses defauts existaient et qu'ils existent toujours. Pour prouver 1'exactitude de cette pretention nous n'avons qu'a nous en referer au genre litteraire qui offre le meilleur tableau de nos temps, au roman. Or, dans un grand nombre de romans modernes soit anglais soit franqais, on voit la familie (1) Yoyez aussi notre V8 chapitre, p. 52. 14. teintee d'hypocrisie et de jalousie, offrant au monde exterieur une unite feinte bien etrangere a la bataille d'interets opposes qui a lieu tous les jours a l'interieur. Quand on y pense, 1*attention de nos romanciers vers ce sujet est extraordinaire; et nous pourrions en citer une multitude d'exemples. Dans The Way of All Flesh, ^pour mentionner un livre notoire du dix-neuvieme siecle, on trouve un pere qui reduit presque ses enfants a l'esclavage; et une mere, prise par les coutumes et les conventions de son milieu qui le seconde dans cette tyrannie. Dans The Forsyte Saga,(^on nous presente le portrait d'une grande familie de la classe moyenne anglaise. Nous voyons d'une part 1'accord tacite etabli entre ses membres pour accaparer toute la richesse possible, a. 1'exclusion des autres; et d'autre part, la defiance qui empoisonne les relations de ces personnes dans le sein meme de la familie. Dans les  Thibault,(^nous observons la haine qui se forme dans le coeur d'un fils pour son pere, haine qui peut -etre attribute aux conceptions dominatrices de celui-ci et au caractere orgueilleux et sensible de celui-la. Nous voyons cette haine se developper a un tel point que la mort meme du pere ne change guere les sentiments du fils. Dans Aricie Brun,^) nous trouvons un exemple du phenomene familial assez frequent, ou. un seul membre devient a. la fois la bete de somme et le conseiller venere, mais non recompense, en qui tout le monde a confiance a l'heure de la catastrophe. (1) S. Butler, The Way of All Flesh, Jonathan Cape, London. (2) J. Galsworthy, The Forsyte.Saga, 0. Scribners' Sons, N.Y., 1?30. (3) M. Du Gard, Les.Thibault,.Gallimard, Paris. -(4) E. Henriot, Aricie Brun, Plon, Paris, 1924. 15. Si Montaigne admet avec sincerite une legere preference pour les affections contjues en dehors des limites familiales, il n'aurait certes pas grand"* peine a trouver des disciples modernes a cet egard. Montaigne eprquva 1*amour et l'amitie. Du premier, il etait tres friand dans sa jeunesse et il nous en entretient d'une maniere detaillee dans ses essais. Ses idees sur ce sujet, comme ses conceptions sur les femmes en general, ne sont pas d'une actualite frappante. II fut tres galant; il aima les belles femmes; il courut les aventures, Mais Montaigne eut des scrupules a 1'egard de ses amies, qui etaient bien au-dessus du niveau moral de son siecle, sinon du notre. II se piquait d'honnetete, courant seul les risques dans les rendez-vous clandestins, conservant le respect de celle qu'il aimait, n'exagerant jamais sa passion et en declarant la naturelle diminution. La profondeur reelle du caractere de Montaigne se revele dans les chapitres ou il traite de son amitie pour la Boetie. Bien qu'il n'ait peut-etre pas connu le grand amour, la rare intimite entre lui et son ami est celebre dans la litterature franqaise. L'essai dans lequel Montaigne parle de son affection pour la Boetie contient plusieurs des passages les plus nobles de son oeuvre. "Ce que nous appelons ordinairement amis et amities, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodite,,par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitie dequoy je parle, elles se meslent et confondent l'une en l'autre, d'un melange si universel, qu'elles effacent et ne retouvent plus la couture qui les a~jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aimois, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondent: Par ce que c'estoit lui; par ce que c'estoit moi." (Livre I,.oh. XXVTII,.p. 242.) 1.6. Rappeloxis ces lignes ecrites par Montaigne dans son Journal de  Voyage dix-sept ans apres la mort de son frere d'alliance: "Ce mesme matin escrivant a. M. Ossat, je tumbe en un pensemen si penible de M. de la Boetie, et y fus si longtomps, sans me raviser, que cela me fit grand mal.1 En terminant ce chapitre il faut noter qu'il serait fort difficile de trouver un seul exemple ou Montaigne se soit montre sans pitie pour les faibles et les opprimes. Nous avons deja. parle de ses idees au sujet de 1'amelioration du sort des enfants. Ses critiques du systeme de justice de son epoque nous prouvent sa sympathie pour ceux qui sont les victimes, ou des circonstances, ou de leurs propres tendances vicieuses. Elles nous presentent aussi sa conception d'une justice qui redresse les torts de tout le monde, non pas uniquement de ceux qui sont riches ou instruits. II observa les effets de la torture, qui arrache a un innocent faible l'aveu du crime qu'il n'a pas commis, tandis qu'un coupable robuste n'avouera pas le crime qu'il aura commis; et il prit en horreur les atrocites commises au horn de la justice. "C'est une dangereuse invention que celles des gehennes, et semble que ce soit plutost un essay de patience que de verite. ^Et celui qui les peut souffrir, cache la verite, et celui qui ne les peut souffrir. Car pourquoy la douleur me fera elle plustost confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas?" (Livre II, ch. V., p. 51.) Mais ici la question pour Montaigne est autant la cruaute que la justice. On ne pourrait trouver une meilleure preuve de son humanite que dans sa condemnation continue de la ferocite de son siecle. Con-cluons ce chapitre en examinant un dernier exemple de ses conceptions humanitaires. "Tout ce qui est au dela de la mort simple„ me semble pure cruaute: nostre justice ne peut esperer que celuy que la crainte de mourir et d'estre decapite ou pendu " .(Livre II, ch. XXVTI, p. 498.) 18. CHAPITRE Illeme Montaigne et son Epoque. On ne peut pas considerer la decision de Montaigne de se retirer du monde, comme un simple renoncement a ses anbitions. Au contraire, quand on etudie l'histoire de l'epoque on comprend ce que sa recherche de tranquillite contient de hardi et d'aventureux. La Reforme avait divise la France en deux camps hostiles de catholiques et de huguenots, et les desordres qui acoompagnerent la guerre civile avaient donne 1'occasion a. tous les ambitieux du royaume de saisir ce qu'ils pouvaient, de pouvoir, de terre ou d'argent.L'idee qu'un homme tel que Montaigne, riche, noble et bien connu, pouvait rester neutre; nous parait, a. la lumiere de l'histoire de l'epoque; un reve d'enfant. Evidemment, Montaigne dit qu'il ne voulait pas rester neutre, mais sa conception de la maniere d'appuyer la cause catholique differait de celle de la plupart de ses campatriotes. Si tout le monde avait ete partisan a. sa faqon, il est certain qu'il n'y aurait pas eu de guerre civile. Refle-chissons un peu sur l'etat de la France pendant cette partie du seizieme siecle ou vecut le philosophe. Par suite de la croissance des passions religieuses toute idee de tolerance avait disparu. Quand Montaigne avait dix ans le "bon" Marot fut chasse de Paris parce qu'il avait traduit les psaumes en franqais.^2) On defendit a Pierre Ramus, le plus eminent maitre de (1) L. Batiffol, Le Siecle de la Renaissance, Ch. V, p. I56. (2) E. Lavisee, Histoire de France, Hachette, Paris, T. Vs , 1, p. 30?. 19. philosophie du temps, de critiquer Aristote.(-^En 1570 les protestants empecherent ce meme professeur dfenseigner a Geneve et un peu plus tard les Catholiques 1' assassinerent a. la Saint Barthelemyi2^ Pendant l'annee ou Montaigne sortit du College de Guyenne, Etienne Dolet fut brule Place Maubert|2) et quand le philosophe avait 26 ans, Du Bourg, ancien maitre de La Boetie, fut etrangle, et puis brule dans la place de Greve.^ Deux jeunes hommes furent brules a. Bordeaux en 1556, et pendant que Montaigne etait membre du Parlement de Bordeaux sept hommes moururent au bucher. II ne faut pas croire qu'une seule faction ait commis tous ces crimes de violence. $uand Montaigne etait tres jeune^Calvin chassa Jerome Bolsec de la secte pour avoir nle la doctrine de la Predestination. En 1550 il fit executer Jacques Gruet, Michel Servet fut brule a Geneve en 1553 et Valentin Gentilis mourut a Berne en 1556.^5) Coligny, qui allait perir lui-meme a. la St. Barthelemy, ^et qui pretendait que rien ne le peinait comme 1'effusion de sang, fit massacrer 260 prisonniers en Perigord. A la guerre entre les doctrines opposantes s'ajouta presque aussitot une lutte economique. Pour effectuer les reformes religieuses qu'ils desiraient, les protestants se sentirent contraints de confisquer les eglises catholiques dans" leur territoire et de requisitionner les revenus de ces eglises. Pour combattre 1'influence de leurs ennemis ils (1) E. Lavisse, op_. cit., T. VIe, 1, p. 130. (2) jbid, T. V*3, 2, pp. 320-322. (3) G. Hanotaux,'-Histoire de la Nation Franqaise, T. VI, Histoire Religieuse par Georges Soyau, Plon - Nourrit,et Cie., Paris, p. 348. (4) Ibid, p. 352. (5) Michaud, Biographie Universelle,Desplaces, Paris, T. 6e,,p..434. (6) Lavisse, op. cit., T. VIe, 1, p. 129. 20. se crurent forces d'abolir les couvents et les abbayes des ordres relfgieux, de saisir les villes fortifiees et de gagner pour eux-memes des positions de pouvoir. Dans cet immense concours toute la propriete de l'eglise etait en jeu, la moitie de la richesse du royaume.^ Dans tous les domaines 1'idealisms que l'on associe d'habitude avec la religion fut terni par la politique et la cupidite. Henri II brula les protestants; mais porta secours aux protestants allemands contre Charles V, et eut comme recompense Toul, Metz et Verdun. ^ Pour appuyer leurs pretentions au trone, les Guises epouserent la cause catholique et les Bourbons celle des protestants. Mais Franqois de Guise marchanda avec le Duche de Wurtemburg, pays protestant; et Antoine de Navarre abandonna les Protestants quand un grand territoire espagnol lui fut'offert.I3) Pour faire dissoudre les differences domestiques dans les-menaces et la gloire d'une aventure etrangere, Coligny conseilla une guerre dans la Flandre espagnole. ^Cet expedient qui est,sans doute, medite encore aujourd'hul-par certains gouvernements absolus, fut nettement condamne par Montaigne. On comprend que, quand les grands hommes du royaume se montrerent aussi venaux, il y ait eu un grand nombre d'hommes de rang plus modeste qui ne demanderent pas mieux que de les imiter. Celui qui convoitait (1) Batiffol, op_. cit., p. 203. (2) jbid, p. 137. (3) Ibid, pp. 137 et 209. (4) G. Hanotaux, op. cit., p. 3j>3« 21. une province, une ville, ou meme le chateau de son voisin, etait pret a faire couler du sang pour le droit de lire la Bible en secret, ou de se confesser en public. Des contemporains ont estime que pendant les guerres civiles 800,000 personnes furent tuees et 128,000 maisons saisies.^ Comme nous 1*avons deja indique, toutes les idees de tolerance furent oubliees dans la lutte fratricide qui divisa le pays. II est vrai que Catherine de Medicis et son chancelier, l'Hospital, poursuivirent une politique conciliatoire; mais ce fut seulement pour gagner du.temps en attendant qu'un concile eut etabli-une seule doctrine obligatoire et acceptable aux deux partis, et a. laquelle tout le monde serait force de souscrire. La conception que des minorites comme les juifs ou les atheistes pouvaient avoir des droits est etrangere a. l'epoque. Cetait done dans un tel siecle que Montaigne vecut, ecrivit ses essais, et joua son role sur la scene historique. Ce qu'il disait a. propos de la maniere de vivre dans un temps trouble sera le sujet de notre consideration dans les pages qui suivent. Mais d'abord il convient de mentionner plusieurs incidents dans sa vie ou nous voyons le philosophe en train de mettre ses idees a l'epreuve empirique. Montaigne connut personnellement un grand nombre des hommes celebres de son epoque, et fit plusieurs sejours de quelque duree au Louvre. En 1559 le philosophe etait dans la capitale et-il -est tres probable que c'est alors qu'il fit son plus serieux effort pour satisfaire son ambition d'occuper une place importante dans le service du roi. Mais la vie d'un courtisan ne lui plut guere et il renonqa assez tot aux hautes pretentions (1) M.Lowenthal, The Autobiography of Michel, de Montaigne, George Routledge & Sons, Ltd., London, 1935» P« 24. 22 qui lui avaient apporte si peu de succes. Les differents sejours a la cour, cependant, lui donnerent 1'occasion d'observer, avec la perspica-cite qui lui est propre, le role que jouerent la jalousie et 1'intrigue chez ceux qui entouraient le roi, et le manque de scrupule de ses plus hauts ministres. II nous fait part de la sagesse de ses reflexions sur ce point. "En toute police, il y a des offices necessaires, non seulement abjects, mais encore vitieux; les vices y trouvent leur rang et s'emploient a la cousture de notre liaison, comme les venins a la conservation de notre sante Le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on mente et qu'on massacre; resignons cette commission a gens plus obeissans et plus soupples." (L. III., ch. I., p. 8) Quoique Montaigne n'eut pas la position de pouvoir et de respons-abilite qu' il rechercha, il recjut certaines marques de la f aveur et de 1'estime royales. B. "Je demandois a. la fortune, autant qu'autre chose, I'ordre Sainct Michel, estant jeune: car c'etait lors 1'extreme marque d'honneur de la noblesse Franqoise et tres rare. Elle me l'a plaisamment accorde. Au lieu de me monter et hausser de ma place pour y avaindre, elle m'a bien plus gratieusement.traite, elle l'a ravalle et rabaisse jusques a mes epaules et au-dessoubs." (L. III., ch. XII., p. 335) , Plus tard, en 1577 il devint Gentilhomme de la Chambre d'Henri (2) de Navarre en recompense de ses services a ce prince.1 ' En 1574 il entreprit des negociations diplomatiques pour le Due de Montpensier a. Bordeaux. De 1574- a 1576 il etait a Paris ou il essaya sans succes d'effectuer un rapprochement entre Henri de Navarre et Henri de Guise. Deux fois Henri de Navarre et sa cour vinrent honorer le (1) Ici Montaigne se moque de l'honneur qu'il a recju, mais le morceau prouve qu'on lui a accorde-I'ordre. (2) P. Bonnefon, Montaigne et ses-Amis, Armand Colin & Cie., Paris, T89o\ T. ier , p. 281. 23. chateau de Montaigne de leur presence et gouter de son hospitelite.^ On apprend dans les essais ce que Montaigne pensait de la guerre civile, et les demarches qu'il fit pour s'assurer contre les pertes et les violences dont elle le menaqait. On trouve que ses precautions furent entierement philosophiques. II observe qu'une guerre civile est la pire de toutes, rongeant la nation comme un cancer, et se nourrissant du corps qu'elle detruit. "Monstrueuse guerre: les autres agissent au dehors; cette-rrcy encore contre soy se ronge et se defaict par son propre venin. Elle est si maligne et ruineuse qu'elle se ruine quand et quand le reste, et se dechire et des-membre de rage." (L. Ill, ch.,XII, p. 3*6.) II prit le parti de soutenir la moderation et souffrit les ennuis de celui qui choisit la raison dans un monde rendu fou par la violence de ses passions en conflit. "J' encourus les inconviens•que ia moderation apporte en telles maladies. Je fus pelaude a toutes mains: au Gibelin.j'estois Guelphe, au Guelphe'Gibelin." • (L. Ill, ch. XII, p. 350.) Pourtant il persevera dans sa decision de se fier a la resistance passive. Sa maison reste sans defense car la defense attire 1'attaque et la defiance 1'offense. Tout ce qui est fait courageus ement est fait honorablement a un temps ou la justice est morte et ainsi, en laissant sa maison sans protection il otait a. 1'exploit de ceux qui voulaient la prendre 1'excuse de la-gloire militaire. Le seul garde qu'il retint fut "un portier d'ancien usage et ceremonie qui ne sert pas tant a defendre.ma porte qu'a l'offrir plus decemment et gratieusement." (L. II, ch. XV, p. 388.) (1) P. Bonnefon, op. cit., T. 1, p. 278 et T. 2, p. 98. 24i II tlra grand profit de son caractere ouvert et de son exterieur qui charmait par un air de franchise et de sincerite. II nous parle de plusieurs aventures ou sa presence d'esprit et son port lui sauverent la vie et les Mens. Un voisin arrive en qui Montaigne a toute confiance, et, pretextant une fuite de ses enneiais, demande asile dans le chateau. II est cordialement re<ju. Bientot plusieurs de ses soldats arrivent et sont admis sous le meme pretexte. Montaigne commence a. avoir des soupqons, mais il se decide a. continuer a les recevoir, sans montrer sa peur et sa mefiance. Sa ruse reussit car ses hotes se retirent paisiblement. Plus tard il apprend que c'etaient "son visage et sa franchise" qui 1'avaient sauve de la trahison. (L. Ill, ch. XII, p. 372.) Une autre fois, quand Montaigne voyage dans une partie du pays ou 1'anarchie de la guerre civile donne occasion a. toutes sortes de desordres, il est saisi par des gentilshommes et des soldats qui le depouillent de tout ce qu'il a sur lui et le font prisonnier. II se demande s'il en sera quitte pour la perte de ses bagages ou s'il perdra aussi sa vie> quand le chef se met a lui parler doucement, lui rend sa liberte et la partie de ses biens que l'on peut recouvrer. Le chef se demasque et dit a Montaigne qu'il doit sa delivrance "a son visage, liberte et fermete de ses paroles, qui le rendoyent indigne d'une telle mesaventure." (L. Ill, ch. XII, p. 376.) Montaigne connaissait bien son epoque; il nous le dit souvent dans les essais. Nous venons de citer des incidents ou nous voyons le philosophe eprouve par le rude contact de la vie. Mais si Montaigne etait un homme de son age. qui se trouvait souvent en plein milieu du courant vital du siecle, c'etait aussi un penseur qui savait se detacher 25. des evenements absorbents de chaque jour et les etudier objectivement dans l1isolement de sa tour. Considerons un peu ce qu'il dit de l'epoque, jugee dans la tranquillite de sa bibliotheque. D'abord Montaigne possedait cette justesse de perspective que Matthew Arnold pretend etre le trait caracteristique du vrai philosophe. II pouvait "see life steadily end see life whole." Montaigne voit son siecle contre 1' erriere-plen de l'histoire humaine, sinon contre celui de l'eternite. II comprit que la demoralisation de la France ne per-mettait pas de condamner tout l'univers. -"A voir nos guerres civiles, qui ne crie que cette .machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prent au collet, sans s'aviser que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant?" (L. I, ch..XXVI, p. 202.) II s' aperqut que la corruption de son epoque venait de le per-versite des hommes dont elle etait composee. Les esprits forts qui tenaient le pouvoir contribuaient 1'injustice, la cruaute, 1'averice et la tyrannie; et ceux, parmi lesquels il se classa lui-meme, qui etaient faibles, ajoutaient eux meux du siecle leur futilite et leur paresse. Mais il conclut que dans un temps ou. la plupart des gens agissent mal, 1'inaction est louable. On ne saurait trouver, nous dit-il, dans toutes les armees, meme dans celle du roi, des hommes qui se battent exclusivement pour leurs convictions religleuses, ou pour les lois du pays, en assez grand nombre pour former une seule compagnie. Dans les armees la religion n'est qu'un pretexte. Le zele des soldats fait des merveilles quand il est nourri par la haine, la cruaute et la revolte, mais il fait serieusement defaut quand il s'agit de la bonte et de la moderetion. 26. On pourrait resumer les idees de Montaigne sur les desordres de son epoque en disant qu'il deplora la guerre civile, mais se trouvent entraine par le tourbillon du conflit, 1'accepta et employa son influence a. en diminuer la ferocite et 1'inhumanite. II ne pensait pas qu'un homme put honorablement se mettre a. l'ecart, et refuser le choix d'un parti ou de l'autre; quoiqu'il trouvat ce procede plus excusable dans une guerre civile que dans une guerre etrangere. Mais il ne croyait pas qu'un homme, ayant fait ce choix, put se justif ier en abandonnant dans ses rapports-', avec la faction opposante toute conception d'honnetete et de bienseance. Lui, Montaigne, avait choisi le parti qui soutenait la foi ancienne et le gouvernement etabli du pays, et meprisait les revoltes qui voulaient tout changer, et qui parvenaient a tout detruire; mais malgre cela il n'en estima pas moins les qualites de ses adversaires et ne regretta pas moins les defauts de ses amis. Ge qui l'etonna le plus c'etait de if voir les hommes de son siecle suivre, avec une sotte complaisance, des chefs qui les decevaient et les trahissaient continuellements Montaigne detestait les "nouvelletes" et s'opposait a tous les changements soudains ou revolutionnaires. Si le gouvernement est mauvais il tient a. le reformer mais non pas a le detruire. Car secouer ainsi les fondations du pays, c'est substituer a des defauts particuliers une confusion universelle; et celle-ci pourrait conduire a la destruction complete de la nation. II faut admettre que Montaigne etait un des satisfaits, qui aurait beaucoup beneficie d'un renforcement du regime etabli. II ne voulait pas ajouter a ses biens, mais il tenait certaine-ment a conserver ceux qu'il avait. Du point de vue moderns ce fait diminue quelque peu la force de son argument en faveur de la stabilite 27. a tout prix. On se hate d'ajouter que Montaigne se montra souvent tres sensible aux miseres des infortunes de son pays. Apres une breve consideration de l'histoire de nos jours, on ne pourra pas s'empecher de remarquer les ressemblances prononcees qui existent entre l'epoque de Montaigne et la notre. Aujourd'hui chaque nation, surtout en Europe, est divisee en deux camps par la lutte des dogmes du communisme et du fascisme, situation qui reproduit assez fidelement l'etat qui existait a l'epoque de Montaigne entre le Catholicisme et le Protestantisme. La difference dans les noms des partis est philosophiquement sans importance; d'ailleurs, nos partisans modernes portent dans leurs coeurs tout autant de ferveur religieuse que portaient les soldats du Due de Guise ou du Prince de Navarre. Actuellement, l'Espagne est dechiree par une guerre civile ou nos nouvelles religions de classes se trouvent face a face, et qui se poursuit avec toute la ferocite acharnee des guerres de religion du l6ieme siecle. L'observateur impartial de la France d'aujourd'hui ne peut eviter d*admettre l'insecurite du gouvernement et les menaces de revolte qui se font sentir dans les greves recurrentes, dans les emeutes et les repressions de la garde mobile. Autre part en Europe et dans les pays du nouveau monde, cette scission de la population est evidente a un degre plus ou moins eleve. En Asie, sevit une guerre entre la Chine et le Japon qui menace d'impliquer toutes les grandes puissances du monde entier. Est-ce que ces conditions modernes, si semblables a celles du siecle de Montaigne, ne favorisent pas au moins une consideration des conseils du philosophe. Les contemporains et les successeurs de 28. Montaigne ne mirent pas en pratique sa philosophie, et les annees qui suivirent furent ceracterisees par une destruction et une effusion de sang sans precedent. Verrons-nous la meiae catastrophe de nos jours ou nos grands hommes seront-ils assez clairvoyants pour suivre les conseils de conciliation du Sage du Perigord. M. Julien Benda nous offre une reponse peu encourageante a. cette question. II trouve que les "clercs," ceux qui, par suite de leur instruction et de leur intelligence, ont la haute mission de directeurs de conscience des masses, ont trahi toute humanite en s'engageant dans les rangs des passionnes. La passion est peu propice a. 1'examen objectif du pour et du contre d'une question, et celui qui en est possede ne peut pas equitablement peser les consequences d'une action, Nos lettres, alors, enoptant pour un parti ou l'autre ont sacrifie la probite de leur jugement. Pourtant, ils commandent toujours le prestige que la tradition et la convention leur donne, et par leur influence activent encore les feux du sectionalisms. La verite de ce point de vue n'est que trop apparente. M. Georges Duhamel croit, lui eussi, que les "clercs" peuvent trehir leur haute fonction en s' engageant dans la melee des differends politiques.^^Le. fonction sociale de l'ecrivain est de nous aider a mieux comprendre l'homme et le monde. Doit-il alors, "prendre une part personnelle dans les combets politiques, et, notamment, dans les conflits qui mettent aux prises les classes de la societe?" S'il se tient (1) J. Benda, Le Trehison des Clercs, N.R.F., Le ler aout, 1927, p. 309. (2) 0. Duhamel\ Sur la Fonction Sociale de l'Ecrivein. Mercure de France,.ler nov. ,1936, p. 449. 2?. entierement a l'ecart, il risquera d'encourir des accusations d'egoisme et de sterilite; s'il se plonge dans la bataille, il risquera de devenir dupe des politiciens "qui n'ont pour la plupart, aucune raison de respecter l'esprit et les serviteurs de l'esprit." Quel parti, alors, doit-il prendre? II doit se recueillir .longtemps avant de se prononcer, et, alors, ne parler qu'au bon moment et ne dire que le necessaire. II doit suivre les conseils du poete, Alfred de Vigny et "seul et libre, accomplir sa mission." Cette conception se rapproche remarquablement des idees et de la vie de Montaigne. La solution de Montaigne comporte deux enseignements fondamentaux. D'une part, il esquisse une solution pour la race, qui postule une construction nouvelle sur les fondations anciennes, la reforme sans revolution, et la moderation de la part des interesses. De l'autre, il propose pour 1'individu une solution qui suppose le choix d'un parti et la poursuite sans passion du succes de ce parti, l'honnetete et la justice dans ses relations avec la faction opposante, et une preparation interieure pour les maux sur lesquels le solitaire ne peut exercer de . controle. II nous semble que cette attitude convient assez bien a 1'intellectuel moderne qui se trouve dans une position difficile vis a. vis de la guerre des classes qui semble empirer journellement dans la societe contemporaine. M. Fernandez observe que les apotres de 1'intolerance, deviennent, surtout dans les pays totalitaires, de jour en jour plus vociferants.d) II cite la sauvage parole de Goering: "Je remercie Dieu de m'avoir fait intolerant", et conclut que les sages en disant, "Je remercie Dieu de (1) R. Fernandez, De la Tolerance, N.R.F., ler mai, 1936, p. 78l. 30. m'avoir fait raisonnable", n'ont pas plus raison en isolant "chichement leur petite position d'humanite." M. Fernandez pretend que 1'intolerance provient de la nature brute de 1-'homme, et qu'elle se manifeste surtout quand la nature brute prend possession des plus hautes fonctions de l'homme - de son cerveau. En ce cas, c'est le corps qui dirige la raison, annulation de I'ordre normal et desirable. De nos jours, ce phenomene eclate d'une maniere frappante dans la politique des pays totalitaires. Ces pays suppriment tous les droits de 1'individu, "tout espace, tout jeu entre 1'individu et l'etat." Leurs doctrines se fondent sur le dogmatisme. Pourtant, "l'homme ne devient humain qu'en apprenant a hesiter. Et l'homme hesite parce qu'il pense aux autres hommes."^ L'intellectuel ne peut pas s'empecher de constater 1'exploitation et 1'injustice qui existent a. present et dont la responsabilite tombe sur la tete de ceux qui nous gouvernent. D'un autre cote il ne peut pas eviter de suspecter les projets nebuleux des extramistes qui veulent tout bouleverser pour etablir un regime non eprouve. Il est vrai, cependant, que cette attitude n'a jamais ete celle des grands chefs de la race humaine, des Cesars, des Napoleons, des Lenines. Mais Montaigne doute un peu de la contribution de ces heros aux progres humains. Comme Julien Benda, aujourd'hui, il aurait plus de respect pour Erasme couvrant page apres page de sa fine ecriture que pour tous les conquerants de l'histoire. Peut-etre les philosophes et les penseurs ont-ils fait plus pour 1* amelioration de la civilisation que toute la race des heros. En tout (1) R. Fernandez, loo.cit., p. 789. (2) J. Benda, La Jeunesse d'un Clerc, N.R.F., jan.-juin, 1929, T. 32. 31. cas, le sage qui passa tant d'heures a mediter dans sa tour isolee du chateau de Montaigne a vecu cette conviction. M. Remain Rolland, dans un article qui parut dans le Journal de  Geneve pendant la guerre, condamne les penseurs et les ecrivains de cette heurafuneste de l'histoire, de s'etre meles aux passions nationales.(^) II n'y a pas, dans chaque pays, constate-t-il, un seul penseur eminent qui ne proclame avec conviction que la cause de son peuple est la cause de Dieu, la cause de la liberte et des progres humains. Apres avoir prouve la justice de cette contention en multi-pliant les exemples, 1'auteur demande si on ne peut pas resister a cette contagion, quelles qu'en soient la nature et la virulence. Ou faut-il conclure qu'on ne puisse aimer son pays sans hair les autres? Non, declare-t-il, l'amour de mon pays n'exige pas que je haxsse et tue les ames nobles et fideles qui aiment aussi les leurs. Cet article, ecrit quand les emotions etaient au comble de leur ferocite, soutient une opinion semblable a celle de Montaigne. L'homme intelligent peut et doit user de son influence en faveur de son parti ou de sa nation, mais il ne doit pas refuser de voir les bonnes qualites de ses ennemis, et a. plus forte raison se laisser entrainer par les passions du moment a un tel point qu'il trahisse:_.; son propre jugement et prostitue son intelligence dans une astuce et mendacieuse propaganda. Je ne crois pas que cette opinion soit incompatible avec celle qu'exprima M. Rolland plus tard, dans 1'Annonoiatrice, ou il traite de "petits cretins de 1'estheticisme qui se croient les aristocrates de l'esprit" les jeunes gens de 1'universite qui ne daignent pas s'occuper (l) R. Rolland, Au-dessus de la Melee, Traduction anglaise par C. K. Ogden? George Allen & Unwin, London, 1916. 32. des necessites de 1'action sociale;^ et ou il exprime du mepris pour le jeune homme qui se retire sur ses proprietes sans prendre son parti pour un cote ou l'autre dans la guerre sociale. Celui-ci "lit Montaigne. Que peut-on lui demander de plus? Yeux ouverts. Bouche close. L'esprit libre et sans risques. Et le derriere bien au tiede.... On n'accusera pas ce clerc d'avoir trahi'. A d'autres, de compromettre avec 1'action 1' esprit2* Evidemment, M. Rolland ne croit pas comme M. Benda que le clerc doive se soustraire a. toute action en ce qui regarde les grandes luttes sociales. Mais, en revanche, il ne souscrirait pas a l'idee que, dans I'ardeur du combat, l'homme intelligent soit justifie de sacrifier la probite de son jugeiaent sur 1'autel des passions sectaires. II dirait avec Montaigne, "la colere et la hayne sont au dela. du devoir de la justice, et sont passions servans seulement a. ceux qui ne tiennent pas assez a. leur devoir par la raison simple." (L. I, ch. I, p. 9.) V M. Andre Gide arrive a. sa declaration en faveur du communisme, suivant 1*exemple de Montaigne, apres de longues annees d'etude et de meditation. "Mais,reconnaissez," dit-il, "que si, comme vous le dites, je fais beaucoup pour le communisme en y adherent c'est bien parce que, cette decision, j'ai attendu, flottant et balanqant, quarante ans avant de la prendre. II n'y a valable sacrifice que du meilleur."(2) II reconcilie Montaigne et Lenine dans son esprit, mais il ne les marie point. "L'un succede a l'autre. 'Le moi et doux oreiller', n'est (1) R. Rolland, L'Aae Enchantee, IV^L'Annonciatrice, p. 31. (2) Ibid, p. 99." " (3) A. Gide, Pages de Journal, N.R.F., Le leravril, 1935, p. 502. 33, plus la. pour 'reposer une tete bien faite' et il ne s'agit plus de repos. On en prend honte, comme on prend honte d'etre dans la barque lorsque, autour de soi, d'autres se noient...."(1) (1) A. Gide, Pages de Journal, N.R.F., le ler aout, 1935, p. 191. 34. CHAPITRE IV erne Les Idees Pedagogiques de Montaigne. Les idees de Montaigne sur l'education se trouvent pour la plupart dans les chapitres XXV et XXVT du Livre I. Dans ces essais, intitules, Du Pedantisme, et De 1'Institution des Enfans,.il entreprend une vive critique de l'education de son temps, et expose certaines suggestions pour son amelioration. Ses opinions montrent 1'influence du systeme d'education dont il avait eprouve lui-meme les avantages, et mettent en vue aussi, les conceptions que 1'observation et la meditation lui ont inspirees. Dans les pages qui suivent nous noterons les plus' importantes de ces idees et nous les comparerons a. plusieurs des conceptions de la pedagogie moderne. L'essai XXV est, a. vrai dire, une diatribe contre les. pedants et le pedantisme. Par pedantisme Montaigne veut dire la pretention a la fausse science et ce systeme d'argumentation si admiree des professeurs de son epoque, la dialectique. L'education contemporaine retenait l'usage d'emplir la tete des eleves d'une masse de connaissances steriles qui servaient a. alourdir l'esprit sans le developper. L'eleve avalait un tas de faits indigestes qu'il ne comprenait pas et qui le degoutaient de tout effort de vraie pensee. D'ailleurs, cette tradition de fausse science tendit a. se propager; car des generations de pedants se succederent, tous devoues a. leur culte d'un galimatias solennel. Montaigne se plaint non seulement de la sterilite de leurs connaissances mais de l'orgueil qui etait 1'accompagnement de leur ignorance savante. 35 Une experience amusante que fit un des amis de Montaigne expose les pretentions ridicules d'un de ces faux savants. "J» ay veu chez moy un mien amy, par maniere de passetemps, ayant affaire a un de ceux cy, contre-faire un jargon de galiraathias, propos sans suite, tissu de pieces rapportees, sauf qu'il etoit souvent entrelarde de mots propres a leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot a. debatre, pensant toujours respondre aux objections qu'on luy faisoit; et si etoit homme de lettres et de reputation, et qui avoit une belle robe." (L. I, ch. XXV, p. 178.) Outre son inutilite Montaigne reproche a. la dialectique de com-promettre la philosophie. Par leurs formules monotones, leur langage pedantesque, leurs subtilites arides, les hommes du moyen age avaient rendu la philosophie redoutable. II tenait a prouver "qu'on peut arriver a. la sagesse, quand on en salt 1' adresse par des routes ombreuses et gazonnees." "C'est un grand cas que les choses en soyent la. en nostra siecle,-que la philosophie, ce soit jusques aux gens d'entendement, un nom vain et fantastique, qui se treuve de nul usage et de nul pris, ffi et par opinion et par'effect.* Je croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi les avenues." (L. I, ch. XXVI, p. 206.) De son cote Montaigne confond la philosophie avec la sagesse, et en faisant cela, il se prete a. une exploitation de la metaphysique qui lui a valu une estime assez tiede de la part des philosophes professionnels. C'est lorsque Montaigne reitere ses condemnations de 1'erudition infeconde des pedants qu'il parle avec le plus de conviction et de verve. Pourquoi trouve-t-on que ceux qui ont tant etudie et tant appris n'en (1) P. Villey,"La Place de Montaigne dans le Mouvement Philosophique," . . Revue Philosophique, mai-juin, 1926, p. 338. "Les historiens de,la philosophie se sont le plus souvent montres fort dedaigneux pour Montaigne." 36. deviennent pas plus intelligents et plus sages? II repond: "comme les plantes s'etouffent de trop d'humeur et les lampes de trop d'huile, aussi fait l'action de l'esprit par trop d'estude et de matiere." D'ailleurs, les pedants parlent savamment sans posseder toujours 1'entendement de ce qu'ils disent, "ils emmagasinent la substance de leurs lectures sans 1' assimiler." "Nous ne travaillons qu'a. remplir la memoire, et laissons 1'entendement et-la conscience vuide. Tout ainsi que des oiseaux vont quelquefois a la queste du grein, et le portent au bee sans le taster, pour en faire bechee a. leurs petits, ainsi nos pedantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu'au bout de leurs levres, pour la degorger seulement-et mettre au vent." (L. I, ch. XXV, p. 174.). Le plus important des essais sur l'education, L'Institution des Enfants, est dedie a une dame noble, Diane de Foix, comtesse de Gurson et destine a l'enfant dont elle est enceinte. II est evident, alors, que le systeme d'education propose dans ce chapitre est conqu pour le fils d'un gentilhomme. Ainsi, Montaigne, rejette l'education qui forfait tout le monde a suivre les memes cours, tous rediges pour.preparer des specialistes. II voulait une instruction plus generale et plus humaine qui ne limite pas 1'eleve dans sa jeunesse a l'etude profonde d'une matiere unique. Montaigne ne reclame pas de nouveaux sujets d'etude, mais voulut que les .sujets qui formaient deja. le fonds de l'education fussent studies d'une maniere differente; pour qu'ils servissent a developper le jugement et la personnalite. II ne desira pas une education qui format un erudit, mais un homme. La renaissance nous donna une education qui visait l'homme universel ayant a sa disposition toutes les connaissances humaines. 37. "Les idees pedagogiques de Montaigne," nous dit M. Langlais, "sont en reaction contre le programme trace par Rabelais. La limitation que Rabelais avait faite des etudes auxquelles on se livrait avant lui, Montaigne va la pratiquer sur le programme de Rabelais lui-meme."^ Montaigne nous proposa un systeme d* instruction qui formerait le gentilhomme, conception qui se compare a. 1*ideal de l'honnete homme du 17e siecle. Dans la citation qui suit il nous fait comprendre le but qu'il cherit. Un pedant parlant d'un confrere dit: "II n'est pas gentilhomme; c'est un grammairien, et je.suis-logicien. Or, ajoute Montaigne, nous qui cerchons icy, au rebours, de former non un grammairien ou logicien mais un gentilhomme, laissons-les abuser de leur loisir. Nous avons affaire ailleurs." (L, I, ch. XXVT, p. 217.) Montaigne voulut que l'education generale qu'il croyait convenable' a un gentilhomme fut, selon les besoins d'un noble, pratique. Cependant, 1'utilite qu'il exige n'est pas celle de certains pedagogues modernes qui pretent au mot une signification limitee a. 1'utilite economique. Montaigne esperait que l'education developperait des-hommes habiles et vertueux au jugement sur et prepares a. jouer leurs roles dans la vie, selon les exigences de leur pays et de leur classe sociale. II eut la vision qu'ont eue beaucoup des grands esprits de la race humaine, dans toutes les epoques, celle d'un developpement beaucoup plus grand des capacites individuelles. On a toujours reve d'un etre humain ideal, dont les possibilites latentes ont ete mobilisees et qui vit d'une maniere plus large. Montaigne eut cette conception et celle-ci etait le but pratique de sa pedagogie. (l) J. Langlais, L'Education avant Montaigne et le Chapitre "De . 1'Institution des Enfants", Croville-Morant, Paris,.1907• p. 59. 38. "Nous nous enquerons volontiers d'un escholier: Sqait-il du grec ou du latin? escritil en vers ou en prose? Ce n'est pas cela qu'il fault demander, A. mais s'il est devenu meilleur ou plus advise." (L. I, ch. XXV, p. 174.) "On nous meuble la tete de science; du jugement, de la.vertu,peu'.de nouvelle." Ainsi, pour Montaigne, les sujets d'etude sont des moyens et non pas un but. Et le vrai but, comme nous 1'avons deja. indique est le perfectionnement de la raison et de la justesse d*esprit. "L'article essentiel de son programme, le blanc ou il faut viser, c'est de former un bon jugement; c'est a dire une raison qui aille a. la verite, une conscience qui aille au bien."^ On etudie le latin moins pour la valeur intrinseque de ce sujet que pour le developpement chez l'etudiant des facultes naissantes de l'esprit, facultes qui s'appliqueront plus tard a. des problemes tout a fait differents. M. Compayre, en approuvant cette conception de Montaigne, ajoute 1'analogie dangereuse du developpe ment physique du corps. Dans la gymnastique, nous dit-il, un eleve ne s'exerce pas au saut perilleux "pour utiliser ce talent dans la societe."(2) II est evident que les exercices physiques ont une autre fin, celle d'affermirJ les muscles et de fortifier le corps. II oonclut qu'il en est de meme des lettres et des sciences dans l'education classique. Beaucoup de psychologues modernes ne souscriraient pas a. cette theorie. II est vrai que de 1'association dans le travail et dans les jeux de beaucoup d'eleves et de professeurs, de 1'application patiente et laborieuse qu'exige l'etude, de la contemplation des exemples que (1) G. Lanson, Histoire Illustree de la Litterature Franqaise., Hachette, 1923, p.. 251. , (2) G. Compayre, Histoire Critique des Doctrines de l'Education En France Depuis le 16C siecle. T..1., Hachette,-1879. 39. fournissent les grandes oeuvres de la litterature, nous esperons Voir un perfectionnement du caractere, une floraison de la personnalite et 1'assimilation sociale de 1'individu dans l'etat. Mais cette conception quoique assez rapproch.ee de l'idee generale de Montaigne est loin d'etre identique a. la theorie des "facultes". L'existence, par exemple, d'une faculte de raisonnement qui puisse s'exercer par l'etude du latin est extremement douteuse.^Certainement l'etude du latin aidera 1'eleve a acquerir d'autres langues et a se perfectionner peut-etre dans sa langue maternelle, parce que les elements de certaines langues sont semblables; mais que cette etude serve a. secouer l'esprit et a le preparer pour la solution des problemes generaux de la vie, cela reste sans preuve. II faut observer que cette preoccupation des valeurs ihdeterminees des sujets d'<?tude renferme certains dangers. Elle pourrait conduire a. un enseignement irresponsable de la part des professeurs et a. une etude distraite et peu soutenue de la part des sieves. Gar la plupart des gens ont une certaine mefiance des taches sans valeur etablie pour lesquelles on promet des recompenses dans un avenir eloigns et nebuleux. Nous pouvons reprocher avec justice a Montaigne de ne pas avoir suffisamment compris 1'importance intrinseque des sujets d'etude eux-memes. S'il est vrai que pour Lss jeunes gens aux colleges, le but de notre education devrait etre la formation du caractere de 1' individu et le citoyen de la nation, il est non moins vrai que l'etude profonde des lettres et des sciences dans les institutions du haut enseignement est essentiel a la (l) John Dewey, Democracy and Education, The Macmillan Co., N.Y., 1920. . p. 73' "Perhaps the most direct mode of attack consists in pointing out that the supposed original faculties of observation, recollection, willing, thinking, etc., are purely mythological." 40. survivance de notre civilisation. Prive de la discipline d'un effort serieux et applique, nos etudiants degenereront en dilettanti comme Montaigne lui-meme, qui avoue n'avoir goute des sciences que la croute premiere, un peu de chaque chose et rien du.tout, a la frantjaise. "Montaigne n'a done pas assez campris," dit M. Compayre, "1'importance des hautes etudes, des lettres cultivees pour elles-memes, de la science desinteresseef^ Ayant esquisse les buts que Montaigne postula pour l'education, considerons un peu les moyens qu'il proposa pour les atteindre. D'abord son education exige, comme on s'y attendrait d'un systeme destine a. 1'instruction du fils d'un gentilhomme, un precepteur particulier qui n'aura rien a faire que de s'occuper de son eleve. Ce precepteur aura la tete bien faite plutot que bien pleine. Pour qu'il puisse tirer profit de chaque occasion d'apprendre que la vie nous offre, il restera en association continue avec son eleve. La regie generale qu'il doit suivre, c'est de faire comprendre parfaitement a son eleve la vraie signification de tout ce qu'il lui enseigne. II n'est pas suffisant de lui demander compte des mots de sa leqon; il faut exiger la maltrise du sens et de la substance. Montaigne recommande 1'enseignement des langues etrangeres et pour faciliter leur acquisition il veut qu'on fasse voyager 1'enfant des sa plus tendre enfance. II observe, avec justice, que la langue ne peut pas se plier a. la prononciation etrangere si on ne commence pas a la former de bonne heure. Les voyages auront d'autres valeurs que celles qui concernent les langues modernes, car en vayageant 1'eleve peut (l) G-. Compayre, op. cit., p. 101. 41. apprendre a. "frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui". Montaigne qui "estima tous les hommes ses compatriotes, et embrassait un Polonais comme un Francois" attaquerait bien vivement les elements de provincialisms qui existent dans certains systemes d'education modernes. M. Benda, dans son Discours a. la Nation Europeenne, met en saillie les grands dangers que renferme ce provincialisme; et affirme la necessite pour les educateurs de l'Europe de croire a un systeme de valeurs morales, qui est, a vrai dire, tres semblable a la conception de Montaigne que nous venons d'esquisser. ^M. Benda tient pour deplorable le developpement des cultures Europeennes en tant qu'elles sont nationales, exclusives et antipathiques. On nous a enseigne a. accepter comme des bienfaits insolites le perfectionnement des langues nationales, la liberation et 1'agrandissement des differents pays, et 1'insucces de toutes les tentatives d'unifier l'Europe. II faudra rejeter toutes ces conceptions qui nous ont amenes au sectionalisms et a la guerre, et y substituer une idee internetionale et europeenne. Au lieu des heros nationaux, il faudra soumettre a 1'admiration de la jeunesse les hommes dont la pensee a su transcendre les frontieres. "II nous faudra," dit M. Benda, "proposer a l'Europe des heros de l'idee europeenne.'^2) L'un d'eux tout designe est l'humaniste que Montaigne a tant etudie et admire, Erasme. Celui-ci est le type de 1'intellectuel clairvoyant qui sait subordonner ses emotions a. ce qui est rationnel. M. Benda cite ce passage extrait de 1*oeuvre d'Erasme: (1) J. Benda, Discours a. la Nation Europeenne, N.H.F., le lerJanvier, 1933-P. 36. N (2) Ibid., le ler fevrier, 1933. p. 217. 42. "L'esprit de Christ est fort loin de cette distinction entre lfItalien et 1'Allemand, le Franqeis et 1'Anglais, l'Anglais et l'Ecosseis. Q,u' est devenu cette charite qui fait aimer jusqu'aux ennemis, puisqu'un changement de nom, une couleur d'habit un peu differente, une ceinture, une cheussure et de semblables inventions humaines font que les hommes sont odieux les uns aux autres."^ Nous avons deja note que Montaigne fait grand cas de 1'instruction que l'on acquiert au hasard des rencontres et des evenements quotidiens. Beaucoup de cette instruction proviendra de la campagnie des hommes. L*eleve ecoutera non seulement les hommes instruits mais les passants, les hommes de tout metier, les bouviers, les meqons; car "il faut tout mettre en besogne, et amprunter a. chacun selon sa merchandise; la sottise meme et la faiblesse d'autrui lui sere instruction." Comme le commerce des hommes comprend ceux qui ne vivent qu'en le memoire des livres, il n'exclut pes les livres de se pedegogie. II recommande surtout les livres d'histoire et perticulierement ceux qui treitent des grendes ames des meilleurs siecles. II ne veut pas que le jeune homme etudie l'histoire pour 1'erudition, mais pour le profit moral qu'il en tirera. II faut que cette etude aide a. former son jugement, et que plus que tout autre elle influe sur son caractere. Cette idee trouve une expression moderns dans ces mots de M. G. Lanson, extraits d'une conference qu'il prononqa il y e deja quelques ennees. "Tres tot dans la vie l'enfent eime e regarder les hommes en . action, il medite sur ce qu'il voit, il accumule sa propre petite ST* • ' (1)J. Benda, loc.oit., le 1 fevrier, 1933. Citation,- p. 217. 43. "experience. Elargissons-la.; donnons-lui dans la litterature le spectacle d'un nombre infini desvies les plus riches qui aient existees."^1) Nous avons mentionne plus haut que Montaigne condamna 1'enseigne ment de la philosophie comme elle se pratiquait par les pedants de son epoque. Mais il estima ce sujet et lui donna une place importante dans son education. En etudiant la philosophie 1'enfant devrait atteindre la possession personnelle de la sagesse qu'il medite. II devrait commencer a reflechir lui-meme. Montaigne ne partage pas 1'enthousiasme de son siecle pour les sciences. II trouve qu'elles contiennent beaucoup "d'etendues et d'enfoncements fort inutiles." II veut plutot quefle precepteur fasse comprendre a son eleve la majeste de la nature entiere, sa mutation et sa variete infinie, et 1'insignifiance de l'homme par comparaison a son immensite. Ainsi sera-t-il mene a estimer "les choses selon leur juste grandeur". Une comparaison s*impose entre cette conception et la condemnation de M. Guy du "surmenage intellectuel" dans les ecoles francjaises d' aujourd'hui.(2^Evidemment, a. cet egard, on n'a pas beaucoup avance depuis l'epoque de Montaigne. "Nous produisons", dit-il, "des generations steriles, epuisees dans leur fleur par un labeur excessif." (1) G. Lanson, Les Sujets Modernes dans L'Enseignement Secondaire, Extrait a. une Conference Publiee dans L'Education de la Democratie, 1903. Traduction anglaise dans Buisson~& Farrington, "French  Educational Ideals of Today.", World Book Co., N.Y. 1919. (2) G. Guy,"Critique de l'Education Franqaise," Mercure de France, T. 260, 5 mai, 1935. p. 5. • 44. Et en 1903, M. Lanson croyait important d'avertir ses etudiants qu'il n' etait pas necessaire d'avoir enseigne a 1'enfant avant qu'il quittat l'ecole tout ce qu'il saura pendant sa vie.^1^ Montaigne ne neglige pas cette clef de voute de la pedagogie moderne, l'education physique. Si on veut fortifier l'ame, dit-il, on devrait commencer par perfectionner le fonctionnement du corps qui la renferme. Enfin Montaigne s'affirms contre la severite dans l'education. II condamna les "geoles d'enfance captive" qu'etaient les ecoles de son epoque et desapprouva foncierement l'emploi de la violence dans l'education. Si vous arrivez au college quand on travaille, dit-il, "vous n'oyez que cris et d'enfans suppliciez, et de maistres enyvrez de leur cholere. Quelle maniere pour esveiller 1'appetit envers leur leqon, a ses tendres ames et craintives, de les y guider d'une troigne effroyable, les mains armees de fouets. Inique et pernicieuse forme." (L. I, ch. XXVI, p. 213.) Tout son systeme d'education temoigne de son souci pour le vrai bien-etre de 1'enfant. Sur cette matiere, Herbert Spencer et Samuel Butler auraient pu trouver dans les essais la plupart de leurs idees. Avant de terminer ce chapitre, nous voulons tirer certaines conclusions sur l'education de Montaigne par comparaison a l'education moderne. II faut remarquer d' abord que Montaigne n' avait aucune conception de l'education universelle comme nous 1'avons au vingtieme siecle, et que (l) G, Lanso-n, Les Sujets Modernes dans 1'Enseignement Second aire, -op. citi 45. son systeme est plutot aristocratique que democratique; aristocratique dans le sens qu'il visait la formation d'un "grand capitaine" et non pas d'un homme moyen. Neanmoins son systeme n'implique pas une preference pour l'education domestique.• "Force de prendre parti," dit M. Compayre, "Montaigne se serait sans doute prononce pour le college, a condition d'en adoucir la discipline et d'en emeliorer 1'enseignement."^ D'ailleurs, les implications de l'education qu'il proposa comportent beeucoup des idees de predilection des pedagogues modernes. Une des conceptions modernes, inherente a l'education de Montaigne, est la necessite de la participation de 1'enfant. Autrefois on imaginait l'esprit de.l'eleve comme un morceau de papier, encore blanc (ou, selon 1'expression de John Locke, comme une tabula rase,) sur laquelle le maitre pouvait inscrire les connaissances desirees.^2^ L'attitude de 1'eleve etait passive, ou tout au plus,.receptive. Montaigne se rendit compte que cette conception, implicite dans la pratique de son temps, ne-representait eucune realite psychologique. II insista sur la participation active de l'eleve a 1'instruction, et voulut que tout ce qu'on lui faisait apprendre, devienne une partie de lui-meme. Dans l'education moderne on reclame le developpement le plus . complet possible de la personnalite.(2) Par le mot "personnalite" on entend (1) G-. Compayre, op. cit., p. 94. (2) John Locke rejeta les idees innees et son desir de refuter leur existence le conduisit au dualisme qui existe dans la theorie de la tebule rese. Cinquante ans avant Locke, Montaigne soutint un empirisme tres semblable a. celui du philosophe angleis. II nous semble que% Montaigne, en eppuyant sur le necessite de Is cooperation de l'eleve, evite l'eccusetion d*avoir soutenu un dualisme. II est vrai, cependant, que la theorie des facultes de l'esprit, une des erreurs^de Locket est implicite dans l'education de Montaigne. Nous avons deja critique . cette theorie. -(3) Vbyez page 4b. 46. la samine des traits caracteristiques, des pouvoirs et des talents qui forment 1'heritage de 1*individu. II est apparent que Montaigne eut cette idee. "Ce n'est pas une ame," dit-il, "ce n'est pas un corps, qu'on dresse, c'est un homme..." • M. Valery exprime admirablament son approbation de ce but de l'education.Apres avoir etabli, comme Montaigne, que le sujet de l'education est l'enfant dont il s'agit de faire un homme, il affirme que l'on devrait se demander, ce que l'on veut au juste que cet enfant devienne. "II s'agit de donner," dit-il, en reponse a. cette question, "a. cet enfant (pris au hasard) les notions necessaires pour qu'il apporte a. la nation un homme capable de gagner sa vie, de vivre dans le monde moderne ou il devra vivre, d'y apporter un element utile, un element non dangereux, mais un element capable de concourir a. la prosperite generale. D'autre part, capable de jouir des acquisitions de toute espece de la civilisation et de les accroitre; en somme, de couter le moins aux autres et de leur apporter le plus." On pourrait imaginer qu'un systeme destine a 1'enseignement d'un individu negligerait 1'importance de 1'assimilation de 1'individu dans la societe. Au contraire, Montaigne insiste a ce que son eleve vive (3) (page 45) Raymond. A. Schwagler, A Psychologist Looks at Language Teaching, The Modern.Language Journal, Oct. 1937.-P« 42. -."To mobilize the latent capacity of human beings, to live broadly and abundantly, has been the dream of all ages. Now vaguely, now imperatively, it has been the lodestar of prophet, priest, philosopher, and politician. It is the backbone of that elusive thing called 'culture'." (1) P. Valery, Le Bllan de 1'Intelligence, Variete III, Gallimard, . . _ Paris, 1936.. p. 290. - . . 47. avec les autres et tire profit des contacts humains. Comme tous les pedagogues modernes il rejetterait l'idee que 1*ecole puisse etre une institution artificielle, separee de la vie. reelle de l'etat. II comprit que 1'ajustement social et le developpement de 1'individu sont comple-mentaires. Mais.ce que nous avons deja dit sur les idees Internationales de Montaigne prouve qu'il n'aimerait guere les tendances qui se remarquent aujourd'hui, dans certains pays de l'Europe a etatiser 1'individu. L'assimilation de 1'individu au. groupe social ne signifie pas que tous les droits de celui-la. doivent etre abroges. Actuellement, dans les rapports entre 1'individu et l'etat, l'etat l!emporte, et sa puissance tend a absorber presque entierement 1'individu. Le danger de cette situation est tres claire si l'on croit avec M. Valery qu'avec la -suppression de 1'individu perit la liberte de l'esprit, et que cette liberte de l'esprit est "essentiel a 1*accroissance de la science la plus elevee, et a. la production des arts."d) Nous avons deja. mentionne la position preeminente que Montaigne donne a l'education physique. Actuellement, dans beaucoup des pays les plus avances, ce sujet forme la fondation du programme d'etudes. M. Guy appuie cette matiere dans 1'article auquel nous avons deja fait allusion.^2^11 critique le systeme franqais qui accorde peu d'attention aux necessites physiques de 1'enfant, et veut meme que l'athletisme figure aux programmes de l'universite. Montaigne recommande l'education morale. L'education franqaise (1) P. Valery, op. cit., p. 303* (2) G. Guy, "Critique de l'Education Franqaise',1 Mercure de France, 15 mai, 1935,-P. 5. -48. a toujours accorde une place a. cette instruction, mais l'a traitee d'une maniere si academique que beaucoup de pedagogues doute de son efficacite, M. Guy affirme, par exemple, que dans l'education actuelle "aucun enseignement moral n'est donne, qui permettrait 1'amelioration du carac tere non plus que 1'indication des regies les plus elementaire du savoir vivre."(x) En conclusion, nous nous trouvons forces de croire que la philosophie de l'education de Montaigne, quoiqu'elle reqoive 1'appro bation de beaucoup de penseurs franqais, reste superieure a. l'education offerte par l'etat aujourd'hui. Nous ne voulons pas pretendre par la. que "1*institution" de Montaigne n'etale pas de serieuses imperfections. Le passage amusant dans lequel M. Faguet exprime sa critique du manque d*effort dans le systeme reste un temoignage indelibile de ces imperfections.^) Mais, evidemment, les Francjais n'ont pas une tendance tres marquee a. s'enfoncer dans la paresse ou dans 1'indolence. Au contraire, les auteurs que nous avons cites accusent leurs compatriotes d'imposer aux enfants une tache demesuree. Nous avons indique comment (1) G. Guy, loc. cit., p. 6. (2) E. Faguet, Preface de Montaigne par Guillaume Guizot. M. Faguet dit: "Son traite de l'education est seduisant comme tout ce qu'il ecrit; mais cassez done l'ecorce des mots et voyons ce qu'il y a au fond de ces propos charmants. Ce qu'il y a? Ce dialogue. 'Que faut-il apprendre aux enfants? - Haul Mon Dieu. ce qu* il faut apprendre aux enfants?.... Eh bien, rien du touti - He? - Oui, rien. Quand je dis rien.... Rien, comme vous pouvez penser veut dire rien, ou peu de chose. II faut les regarder apprendre; les y exciter un peu, ohl tres peu; les y guider insensiblement, ohl d'une faqon tout a. fait insensible.... Laissez-les trotter devant vous. Je vous assure qu'ils trottent bien'." 49. les ameliorations suggerees par certains penseurs modernes se rapprochent des conceptions de Montaigne. Nous ne pouvons pas nous empecher d'exprimer le souhait que les Franqais se decident bientot a. mettre en pratique les meilleures theories de leurs grands hommes, afin d'eviter des critiques comme celle de M. Guy, qui dit: "Je crois exprimer l'avis de maints contemporains en affirmant que l'education franqaise telle que nous la concevons aujourd'hui est absurde."^ (1) G. Guy, Critique de l'Education Franqaise, loc. cit., p. 5. 50. GHAPITRE V erne La Philosophie de Montaigne. Avant de commencer une breve etude de la philosophie de Montaigne il faudra delimiter la portee de ses idees philosophiques. Montaigne n'etablit pas un systeme de metaphysique qui puisse se comparer aux theories bien completes de Descartes ou de Leibniz. II s'interessa tres peu ou pas du tout, dans les Essais, a certains des plus importants problemes de la philosophie traditionnelle. II ne s'occupe pas de l'espace et du temps, de la nature et de l'origine de la vie, ou du but ou de 1'intention du monde. Le probleme de Dieu et les problemes ontologiques n'entrent qu»incidemment dans ses reflexions. II est vrai qu'il doute de la realite de nos impressions du monde exterieur que nous percevons seulement a l'aide de nos sens, et qu'il dit: "Nous n'avons aucune communication a. 1' estre" jamais a ce moment meme il ne se livre pas a. des etudes ontologiques. C'est son scepticisme qui parle. Les grands problemes, qui ont toujours suscite la vive curiosite de la race humaine et qui ont ete la preoccupation principale des grands philosophes de tous les siecles, de Platon a Bergson, ne forment pas la consideration speciale de 1*oeuvre de Montaigne. Quels sont, alors, les problemes que Montaigne etudie? Quels sont les sujets de ses reflexions dans les nombreux essais ou il nous fait part de ses idees philosophiques? (1) L. II, ch. XII, p. 367 51. Montaigne, s'adonnant a une etude de lui-meme, de son moi, est confronte par le contraste entre la faiblesse et 1*insignifiance de 1*individu et l'immensite et le pouvoir de la nature. II se trouve en face du mystere de l'univers et de notre etre. Ainsi, il doit envisager les memes problemes qui ont jete un defi a. tous les philosophes. Mais, au lieu de chercher a ces problemes une explication qu'il conqoit etre au dela. de 1'etendue de notre raison; il se met en quete d'une attitude susceptible d'aider l'humanite a supporter les joies et les maux que sa condition lui impose. En somme, il cherche une maniere de vivre et s'interesse surtout aux questions morales. "Or Montaigne se passionne," dit M. Villey, "a ce jeu de la pensee: il essaye les systemes anciens, non sur le domaine de la metaphysique ou il ne s'aventure guere, mais dans le domaine de la morale qui est proprement le sien."^ Comment faut-il agir, se conduire? demande-t-il? Le bon Dieu nous a donne un peu plus de liberte de choix qu' aux animaux qui sont tout a. fait soumis a. la necessite universelle et uniforms de 1' instinct.(^Comment se servir de cette liberte afin de se procurer le maximum de bonheur sans nuire aux autres. Les reponses que Montaigne nous off re a. ces questions foment sa plus importante contribution a. la sagesse humaine. Pendant ses recherches 1'auteur des Essais etudie plusieurs des systemes philosophiques des anciens, et met certains de leurs preceptes a. l'epreuve. Surtout il etudie ses propres tendances et reactions, et il consulte son moi. Dans ce chapitre nous essayerons de suivre la pensee (l) P. Villey, Montaigne dans le Mouvement Philosophique, Revue Phil., - T. 101, 1926. p. 340. (2) L. II, ch. VIII, p. 76. A. 52. du philosophe tandis qu'il pese chaque systeme, et d'etablir certaines conclusions sur ses opinions ultimes. Nous avons deja dit dans notre troisieme chapitre que la protection que Montaigne prend contre les desordres de son siecle est un refuge philosophique. II se retire dans son chateau, renonce a. ses ambitions, et ne demande a. la fortune qu'un contentement tranquille et modeste. Mais la difficulte est de trouver la paix quand on est menace presque continuellement des plus grands maux auxquels les hommes puissent etre soumis. Quand les deux perils jumeaux de la douleur et de la mort nous pressent de tous cotes, comment se sentir en securite dans un opulent chateau qui est litteralement sans defense? Quand Montaigne se couche chaque soir il se demande si cette nuit sera sa derniere. C'est une dure epreuve pour la philosophie d'etre appelee a guerir une telle apprehension. Sous 1*influence de Seneque et de Plutarque, Montaigne essaie, d'abord le stoicisme. II introduit souvent dans son oeuvre, des passages intacts, traduits par lui de Seneque, et il incorpore toute la pensee du philosophe romain a la sienne.d^Plutarque est absorbs dans son oeuvre a. un tel degre qu'en lisant certains des essais, c'est lui que nous admirons plutot que Montaigne. Le philosophe grec, quoique 1'adversaire du stoicisme dans ses manifestations orgueilleuses et guindees, part d'une inspiration stoicienne; et c'est certainement dans 1'inspiration stoicienne * ( 2) de sa pensee que Montaigne le suit a cette epoque.v ' De ces maitres, Montaigne apprend a. ne pas se laisser bouleverser par la perte des biens, par la mort de ceux que l'on aime, par 1'agonie de la douleur ou par la crainte de la mort. ^ Strowski, Montaigne, p. 95. (2) Ibid, p. 96. 53. Quelles sont les plus importantes conceptions sto'iciennes que nous trouvons dans les Essais?^^ D'abord, il faut diriger notre attention vers la matiere dont 1'auteur lui-meme etait obsede: la peur de la mort. L'idee de la mort est familiere a Montaigne. II nous dit que "voire en la saison la plus licentieuse de mon aage," au milieu d'une fete, "la tete pleine d'oisivete, d'amour et de bon temps;"(2ll lui arrivait souvent de se rappeler un ami decede qui, il y avait peu de temps, partageait ses joies. Comme il ne pouvait pas s'empecher de penser a. ce sujet, il est evident qu'il devait s'efforcer de le contempler sans apprehension, s'il voulait jouir d'un bonheur tranquille. Un remede serait peut-etre d'ecarter les idees de la mort - de se fermer les yeux et se boucher les oreilles devant le peril. "Le remede du vulgaire c'est de n'y penser pas, Mais de quelle brutale stupidite luy peut venir un si grossier aveuglement... C est une folie d'y penser arriver par la.Pendant quelque temps la mort peut nous epargner; mais alors, quand elle nous touche, en nous-memes ou en nos parents ou nos amis, quel desespoir nous accablel C'est beaucoup mieux (1) Les principauz des essais qui avancent des doctrines stoiciennes sont . les suivants, tous au premier livre: Chap. XIV. Que le goust des biens et des maux depend en bonne partie de 1'opinion que nous en avons. Chap. XIX. Qu'il ne faut juger de nostre heur, qu'apres la mort. Chap. XX. Que"philosopher c'est apprendre a mourir. Chap. XXXIX. De la Solitude; (2) I, XX, p. 108, A. (3) L. I, ch. XX, pp. 104 et 106. 54. de s'y preparer en s'assurant de toutes les consolations que la philosophie nous offre. Dans 1'essai XX du premier livre, Montaigne nous montre comment on peut se liberer de l'horreur de la mort par la meditation. D'abord, il faut lui oter son etrangete. Nous devrions a. chaque instant representer la mort a. notre imagination. Puisqu' "il est incertain ou la mort nous attende, attendons la partout. La premeditation de la mort est la premeditation de la liberte.. Qui a apris a. mourir il a desapris a servir."^ Le resultat de cette meditation est que nous arrivons a constater que la "nature mesme nous preste la main et nous donne courage. Si c'est une mort courte et violente, nous n'avons pas loisir de la craindre; si elle est autre, je m'apperqois qu'a. mesure que je m'engage dans la maladie, j'entre naturellement en quelque desdein de la vie."^ Notre mort est une partie de notre vie, ainsi ne peut-on juger du bonheur d'un homme qu'apres sa mort. Nombre d'hommes qui, a une certaine epoque de leur vie, ont compte parmi les fortunes de la race humaine se rangent dans l'histoire, par suite de leur mort, parmi les malheureux. D'apres la mort d'un homme on peut juger, non seulement du bonheur de sa vie, mais aussi de sa valeur personnelle, de son caractere, et de la qualite de sa philosophie. Devant la mort on ne peut plus chicaner; pour une fois il faut etre absolument sincere; comme dit ("3) Montaigne, "il faut parler franqais".v?l Pendant la periode stoicienne de la pensee de Montaigne, le philosophe voulait bien "parler frantjais" devant la menace de la mort. (1) L. I, ch. XX, p. 108. (2) L. I, ch. XX, p. 112. (3) L. I, XIX, p. 98. 55. II voulait affronter le probleme, s'accoutumer aux details lugubres de 1*evenement et se preparer a son heure, en cultivant une calme et orgueilleuse resignation. II admirait la mort de Caton et predisposedt son ame a un deces heroique.^ Mais il est bien interessant de remarquer que plus tard, quand son enthousiasme pour le stoicisme a decline, son attitude envers la mort montre des changements profonds. On peut observer dans le meme essai, cette evolution de sa pensee; car les hautaines doctrines de 1*edition de 1576 sont souvent mitigees par les additions de 1588. Les citations que nous avons choisies jusqu'ici sont toutes marquees d'un A dans 1'edition de Villey. Nous citons maintenant une addition de I588 dans 1'essai XIX du livre I. "Au Jugement de la vie d'autruy, je regarde tousjours comment s'en est porte le bout; et des principaux estudes de-la mienne, c'est qu'il se porte bien, c'est a. dire quietement et sourdement." (p. 99) Montaigne souhaite maintenant une mort douce. Q,uand nous discuterons son epicurisme nous verrons que des 1588 il avait rejete la plupart de ses premieres idees sur la mort. Ajoutons en passant, que la mort reelle du philosophe fut conforme a ses esperances dans cette derniere periode. "Etienne Pasquier", dit Stapfer, dans son livre, Montaigne; "raconte que, ne pouvant plus parler, il pria sa femme 'par un petit bulletin' de faire venir quelques gentilshommes du voisinage afin qu'il prit conge d'eux. Q,uand ils furent arrives, il fit dire la messe-dansnsa chambre. 'Et comme le pretre etait sur 1'elevation du Corpus Domini, ce pauvre gentilhomme s'elance au moins mal qu'il peut, comme a. corps perdu, sur son lit, les (1) L. II, ch. XXI, p. 471. 56. mains jointes, et, en ce dernier acte, rendit son esprit a. Dieu.' Montaigne se rend compte que la douleur est un mal encore plus redoutable que la mort. En effet, ce que nous craignons surtout dans la mort, c'est la douleur qui 1'accompagne presque toujours. La mort peut etre un soulagement, une aubaine: "Or cette mort que les uns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne scjait que d'autres la nomment 1'unique port des tourmens de ceste-vie? Le souverain-bien de nature? seul appui de notre liberte? et commune et prompte recepte a. tous maux?" (L. I., ch. XIV, p. 59.) Mais il n'existe pas de raisonnement qui puisse pallier l'horreur de la mort. L'extreme volupte ne nous touche pas comme la moindre douleur, et, par consequent, 1'absence de la douleur est le plus grand bonheur auquel nous puissions aspirer. D'ailleurs, la douleur est la vraie raison d'etre de la plupart de nos craintes. L'indigence, par exemple, est surtout redoutable, parce que les privations qu'elle nous impose compromettent notre bien-etre: "La pauvrete n'a rien a. craindre que cela, qu'elle nous jette entre ses bras, par la soif, la faim, le froid, le chaud, les veilles, qu'elle nous fait souffrir." (L. I., ch. XIV, p. 67.) Quand Montaigne exprima ainsi sa peur de la douleur il n' en avait pas eu d'experience personnelle. Neanmoins, il ne s'abstint pas d'affinner son opinion "qu'il est en nous, si non de l'aneantir, au moins de l'amoin-drir par la patience, et quand bien le corps s'en esmouveroit, de maintenir "'12) ce neantmoins l'ame et la raison en bonne trampe."v Vers l'age de quarante-quatre ans la maladie le saisit.^) Alors il se sentit atteint (1) Stapfer, Montaigne, p. 64. (2) L. I, ch. XIV, p. 67. (5) F. Strowski, op. cit., p. 105. 57. de la meme affection dont mourut son pere, de la colique nephretique. "Je suis aus prises," dit-il, "avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus.douloureuse, la plus mortelle et la plus irre mediable. J1en ay desja essaye cinq ou six bien longs accez et penibles: toutes-fois, ou je me flatte, ou encores y a-il en cet estat de quoy se soustenir, a qui a l'ame deschargee de la crainte de la mort, et deschargee des menasses,. conclusions et consequences dequoy la medecine nous enteste. Mais 1'effet mesme de la douleur n'a pas cette aigreur si aspre si poignante qu'un homme rassi en doive entrer en rage et en desespoir." (L. II., ch. XXXVTI,>p. 576). C est ainsi que Montaigne met en pratique le premier precepte stoicien qui nous enjoint de supporter les maux avec patience et resignation. II y a une autre doctrine stoicienne a laquelle Montaigne donne expression dans ses ecrits et dans sa vie. Observant que la mauvaise fortune peut nous affronter non-seulement en nous-memes, mais aussi par ceux que nous aimons et dans tous nos interets: affections, haines, ambitions, besoins et passions; Montaigne conclut qu'un homme sage devrait se liberer de ses liens, et s'efforcer d'etre aussi independent et solitaire que possible. Nous entrevoyons 1'expression admireble que Montaigne donne a cette vieille theorie stoicienne dans le morceau suivant. "II faut.evoir femmes, enfans, biens, et sur tout, de le,sante, qui peut; mais non pas s'y attecher en maniere que notre heur en depende. II se feut reserver une erriere-boutique toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissons notre vreye liberte et principale retreicte et solitude. En cette-cy feut-il prendre notre ordineire entretien de nous e nous-mesmes, et si prive que nulle eccointence ou communication estrangiere y trouve place; discourir et y rire comme sans femme, sans enfans et sans biens, sens trein et sans valetz, afin que, quand 1'occasion adviendra de leur perte, il ne nous soit pas nouveau de nous en passer." (L. I., ch. XXXIX, p. 309.) 58. Le stoicisme de Montaigne fut terni par la croissance de convictions sceptiques dans son erne. L'explication de cette evolution se trouve, d'une part, dans les influences exterieures, et de l'autre, dans certains developpements de son drame interieur.(x) D'abord les idees sceptiques etaient, pour ainsi dire, dans l'air. Une des methodes favorites de ceux qui tehaient a. soutenir la foi catholique contre les attaques des Calvinistes etait de compromettre la validite de la raison humaine. M. Strowski 1'a prouve en examinant les plus importants traites sceptiques publies au seizieme siecle.^ II nous suffira d'en mentionner les titres de plusieurs. L'Examen de Pic de la Mirandole, et La Declamation de  1' Incertitude et la Vanite des Sciences de Cornelius Agrippa de Nettesheim, sont deux des livres les plus celebres qui suivent la route du scepti cisms pour aboutir a. la verite de la philosophie chretienne. Meme la traduction de Sextus Empiricus fut dediee;par son traducteur, Sentian Hervet, a. ce but. II n'y a qu'un penseur avant Montaigne qui ait etudie le scepticisms pour le scepticisme. Cetait Sanchez le Sceptique dont 1'ouvrage a paru a peu pres a la meme epoque que celle de Montaigne. Ces livres ont certainement influe sur la pensee de Montaigne. A vrai dire on peut trouver des pages entieres qu'il a copiees de certains de ces livres. Mais quoique Montaigne ait trouve que ces livres ren-forqaient souvent ses propres opinions, et quoiqu'il n'ait pas eu de scrupules a. les plagier, des raisons personnelles et originales de suivre cette pente ne lui manquaient pas. Nous avons deja. suggere plus haut que l'etude interieure, la (1) G. Lanson, Les Essais de Montaigne, p. 12? ff. (2) F. Strowski, op_. cit., p. 125 ff. 59. meditation sur le microcosme, le rejeta sur le macrocosme. De la con templation du minuscule il s'eleva a 1'immense: "Du seul personnage" au "si grand cadre". Ce flux et reflux de son esprit le conduisit a., un doute a 1'egard de 1*importance et de la grandeur de l'homme. "J'ay en general cecy que de toutes les opinions que llanciennete a eues de l'homme en gros, celles que j'embrasse plus volontiers et ausquelles je m'attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent et aneantissent le plus." (L. II., ch. XVTI, p. 412.) Ce doute, devenu philosophique, n'attendit que 1'occasion de s'exprimer dans une confession de foi sceptique. Des attaques contre 1'ouvrage de Raymond Second, que Montaigne avait traduit, en fournirent 1'occasion. Le pretexte etait religieux, mais il en resulta 1'expression d'une philosophie paienne et la composition d'une des meilleures dis§er--tations sceptiques qui ait jamais ete ecrites, l'Apologie de Raimond Sebond. II ne sera pas necessaire dans cette these de faire une analyse complete de cet essai. Nous nous contenterons d'esquisser sommairement les arguments sceptiques qu'il contient. D'abord, Montaigne parle de la vanite de l'homme. Celui-ci n'est pas superieur aux animaux qu'il domine. Puis il attaque la science. Elle est nuisible au bonheur de la vie, et elle est vaine car, en depit de ses pretentions, elle n'a rien etabli. Ensuite, il affirme la vanite de la raison, instrument de la science. II parle de ses perpetuelles variations et contradictions, et son impuissance a. determiner la loi morale, et sa limitation par 1'imperfection de nos sens. Enfin, il conclut que nous n'arrivons a atteindre rien de stable dans l'univers, et nous ne connaissons que des phenomenes en perpetuelle mutation. 6o. Quelle est 1'etendue du scepticisme de Montaigne? L'extreme application du scepticisme implique la denegation formelle de toute connaissance. Elle conduit a un pessimisme cynique qui nie la valeur de la vie humaine et la possibilite de tout progres. Trouvons-nous ici le corollaire de ses raisonnements pyrrhoniens? Nous ne le croyons pas. Le scepticisme de Montaigne fut plutot une methode. M. Lanson^^ nous demontre, par exemple, que Montaigne a confiance en la raison dans I'ordre pratique. Dans I'ordre absolu et universel, la raison nous fait toujours defaut, mais devant les problemes de tous les jours, et surtout devant les problemes moraux, elle est notre plus certaine ressource. La conscience humaine "n'est qu'un nom donne a la raison jugeant dans (2) - - -I'ordre moral."' ' Le morceau suivant resume 1'opinion de Montaigne sur la place legitime de la raison. "Puisqu'il a pleu a. Dieu nous douer. de quelque capacite de discours, afin que, comme les bestes, nous ne fussions pas servilement assuject&s aux lois communes, ains que nous nous appliquassions par jugement et liberte volontaire, nous devons bien prester un peu a. la simple authorite de nature, mais non pas nous laisser tyranniquement emporter a elle; la seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations." (L. II., ch. Till, p. 76.) La methode sceptique de Montaigne se fonde sur le doute. Que sais-je? demande-t-il. Parti de la, il fait des observations.' 11 constate ses propres inclinations; il juge ses propres actions,, II (1) G-. Lanson, "La Tie Morale Selon les Essais de Montaigne',1 Revue des Deux Mondes, ler fevrier 1924, p. 60J. (2) Ibid., p. 608. 61. etudie les expressions de la civilisation qui l'environne, le systeme de justice, l'education, le gouvernement, la guerre civile. II tire ses conclusions. Sa methode anticipe la methode de la science moderne. Strowski dit que le scepticisme de Sanchez et de Montaigne conduit a la methode scientifique de Becon.^ Et il est certein que le sege du Perigord e suggere implicitement le doute scientifique de Descartes. M. Villey soutient qu'e ces deux philosophes, Monteigne e fourni certaines suggestions initieles d'apres lesquelles ils ont developpe leur methodes. Ainsi, l'euteur des Esseis e servi d'intermediaire entre * ' (2) la philosophie du moyen age et la philosophie moderne.' ' La plupart des critiques eccusent Montaigne, evec beaucoup de justification, d'avoir un penchant vers 1'epicurisme. II est certain que, de toutes les philosophies qu'on lui a attributes, 1'epicurisme, quand on considere toute son oeuvre, le represente le mieux. D'abord, sous 1'influence du Pyrrhonisme, Montaigne rejette la rigueur des idees stoiciennes. Dans 1'essai IX du livre III, intitule, De la Vanite, il exprime son jugement sur la nature humaine. Ge qui le frappe maintenant c'est la vanite de tout ce qui a rapport a 1'existence humaine, vanite qu'il oppose aux pretentions des philosophes stoiciens dont la morale repose sur la foi en 1'energie de la volonte et en la clairvoyance de la raison. Dans 1'essai IV du meme livre, De la Diversion, nous trouvons 1'expression de sa nouvelle attitude envers la mort et la douleur. C'est (1) F. Strowski, Montaigne, p. 142. (2) P. Villey, La' Place de Monteigne dens le Mouvement Philosophique, Revue Phil. T. 101, p. 338. Voyez eu3si notre"VTe chapitre, p. 62. la methode de diversion qu'il preconise maintenant, non pas la methode de preparation. Puisque l'homme n'est que vanite, il est si aise de le divertir. En tout cas, toutes ses meditations et preparations restent sans fruit. Autrefois il disait," "La philosophie est la premeditation de la mort."^x^ Maintenant il dit: "Cette autre leqon est trop haute et trop difficile. C'est a faire a. ceux de la premiere classe de s'arreter purement a. la chose, la considerer, la juger. II appartient a un seul Socrates d5accointer la mort d'un visage ordinaire, s'en aprivoiser et s'en juger." (L. III., ch. IV., p. 65.) Et aussi: "Quand les medecins ne peuvent purger le catarre, ils le divertissent et le desvoyent a. une autre partie moins dangereuse." (ibid., p. 64-.) On peut trouver un peu partout dans les essais 1'expression d'une predilection pour certaines des doctrines d'Epicure. "Quoy qu* ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de notre visee, c'est la volupte." (L. I., ch. XX, p. 101.) Et ailleurs: "Pour moy donc^ j'ayme la vie et la cultive telle .qu'il a pleu a Dieu nous l'o.ctroier." (L. Ill, ch. XIII, p. 446.) Jointe a. cette conviction que le plaisir est le souverain bien et par contre la douleur le pire des maux est la foi de Montaigne en la sagesse de la nature. "Laissons faire un peu a la nature," dit-il, "elle entend mieux ses affaires que nous." "J*ay pris, comme j'ay diet ailleurs, bien simplement et cruement pour mon regard ce precepte ancien: que nous ne sqaurions faillir a suivre nature, que le souverain precepte c'est de se conformer a. elle." (L. III., ch. XII, p. 371.$.) "Nature (1) Livre I, ch. XX, p. 108. 63. est un doux guide, mais non pas plus doux que prudent et juste." (L. III., ch. XIII, p. 447.- B.) M. Villey croit que cette confiance en la nature est due a. la revolte de Montaigne contre les deux autorites de la philosophie scolastique: la religion et Aristote. A ces autorites il oppose une methode d?investigation fondee sur sa conviction que la meilleure ecole est celle de 1'experience, c'est-a-dire de la nature. Or, la manifestation de la nature avec laquelle il peut avoir les plus directes et les plus etroites relations est celle de son moi. II se soumet "au fait qu'il perqoit en lui-meme." Et cette soumission a la nature est "l'idee meme de la science moderne."^ II est evident que 1'expression de l'Epicurisme de Montaigne comme nous venons de la resumer se prete a. des interpretations equivoques. Montaigne cherche le honheur et se fie a une methode naturelle de l'atteindre. Qu'est-ce qu'il veut vraiment dire quand il nous exhorte a suivre la nature? Et comment compte-t-il trouver le bonheur en la suivant? Pour M. Giraud, la reponse reside dans une condemnation de sa (2) philosophie.v ' La faiblesse de la morale de Montaigne, nous dit-il, est que toute idee d'effort'lui manque. Quoique Montaigne preche que les plaisirs de la vertu sont les meilleurs et les plus agreables, il ne se rend pas compte que la vertu exige la perseverance et la discipline. Est-ce que Giraud a raison dans cette conception? Quelle est la veritable interpretation de la morale de Montaigne? En definitive, nous pouvons affirmer que 1'auteur des Essais (1) P. Villey, La Place de Montaigne dans le Mouvement Philosophique, loc. cit., p. 347. (2) V. Giraud, Les Epoques de la Pensee de Montaigne, Revue des Deux Mondes, ler fevrier, 1909, p. 623. 64. reclame la moderation; et.la moderation est, comme il nous 1*assure maintes fois, beaucoup plus difficile a atteindre que 1'abstention. "Les passions me sont autant aisees a. eviter," nous dit-il, "comme elles me sont difficiles a. moderer."^1) M. Gustave Lanson, dans lfarticle auquel nous avOns deja. fait allusion^2) appuie cette position. II y a deux choses dont Montaigne se rend compte: "la soif du bonheur et du bien-etre et un sentiment des valeurs morales...:.. Toute la morale pour lui ne consists qu'a trouver l'equilibre de ces deux forces. Tout homme fuit la douleur et suit la volupte; mais tout compte fait, la balance est en faveur de la vie honnete."^ "L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit-toutes ses appartenances et avenues, jusques a. la premiere entree et extreme barriere." (L. I», ch. XX., p. 102. C.) • Dans son livre, Montaigne, Theologien et Soldat, M. Marc Citoleux soutient la these que la morale de Montaigne est une morale de soldat qui reclame la lutte. Cette morale "ne considere pas comme vertus les » " (4) dispositions qui ne sont dues qu'a notre etat de sante."v Montaigne dirait avec La Rochefoucauld, "La vieillesse aime a. donner de bons preceptes pour se consoler de n'etre plus en etat de donner de mauvais examples." Sa moderation n'a rien de commun avec la douceur de vivre. II blame ceux "qui se mettent inconsidereement et furieusement en lice, et (1) L. III., ch. X, p. 317. (2) G. Lanson, La Vie Morale Selon les Essais, Revue des Deux Mondes, ler fevrier, 1924, p. 603. (3) Ibid., p. 612. (4) M. Citoleux, op_. cit., p. 222. 65. "s1 alentissent en la course.... C'est une mauvaise faqon: depuis qu'on y est, il faut aller ou crever." (L. III., ch. X., p. 516. B.) Montaigne a tache de vivre cette morale et se vante parfois de son succes. Dans la guerre, par exemple, son courage fut eprouve et a soutenu le choc sans defaillir. "Et esprouvay en ma patience," dit-il, "que j'avoys quelque tenue contre la fortune, et qu'a. me faire perdre mes arsons il me falloit un grand heurt." (L. III., ch. XII, p. 554. B.) II faut se rendre compte aussi que selon le jugement de ses contemporains la morale de Montaigne fut incontestablement severe. Les theologiens de son epoque acceptent. Montaigne comme un bon Chretien et un bon catholique et ils s'emerveillent de la rigueur de ses ecrits. "La morale de Montaigne, que d'aucuns jugent molle et epicurienne, etonna par sa rudesse les Inquisiteurs de Rome et Charron lui-meme."^^ Messieurs Tilley et Boase, dans 1'introduction de leur livre, Selected Essays of Montaigne, suivant un chemin un peu different, arrivent a. la conclusion que l'essence de la morale de Montaigne se trouve dans la moderation.(2) L'etude psychologique du moi fait l'originalite de Montaigne, et de cette etude il a appris que chaque homme a une "maitresse forme" qui est constante et qu'il ne peut pas changer. Or, la morale ne s'occupe pas seulement de ce qui est, et de ce qui devrait etre, mais de ce qui est possible. Notre "maitresse forme" nous limits et fait que nous pouvons regretter ce que nous faisons, nous ne pouvons (1) M. Citoleux, op_. cit., p. 227. (2) Tilley & Boase, Selected Essays of Montaigne, Manchester University Press, 1?34. 66. pas nous repentir de ce que nous sommes. L'essentiel est que cb.aq.ue homme s'etudie afin de trouver une maniere de vivre qui convienne a. sa "maitresse forme". Ainsi le secret du bonheur se cache dans l'idee de ce qui est convenable - "What is fitting." La vraie science de bien vivre est de "mener' l'humaine vie conformement a sa naturelle condition" (L. III., ch. II, p. 33. B.) La moderation, ce qui est convenable, est la clef de voute de la morale de Montaigne. Si le point de vue que nous venons d'adopter est valable, il faudra conclure que la religion ne compte pas pour grand'chose dans la pensee philosophique de Montaigne. Une ame vraiment chretienne ne trouverait pas son inspiration dans le systeme d'Epicure, dans 1'en-3eignement de la nature, ou dans l'etude de son moi. Certes, il ne manque pas de critiques qui croient trouver dans les essais 1'expression d'une foi ardente et sincere. Mais ils foment, nous semble-t-il, une minorite, quoiqu'une minorite tres importante. Considerons, un peu, avant de terminer ce chapitre les opinions de plusieurs commentateurs sur les idees religieuses de Montaigne. Pascal est le premier d'une longue ligne de critiques distingues qui aient considere Montaigne comme un homme essentiellement irreligieux. Pascal trouve que, la foi a part, il est "pur pyrrhonien", et quant a sa morale, epicurien; aimant la vertu, "naSve, familiere, plaisante, enjouee, et, pour ainsi dire, folatre."^ Sainte-Beuve suit Pascal en affirmant que l'homme de la nature a une nature nullement chretienne. "II peut bien avoir paru," dit-il, "tres bon catholique, sauf a. n'avoir (1) Blaise Pascal, Pensees, Ed. Brunschvicg, pp. 155 and 158. 67. guere ete Chretien."^ Guillaume Guizot croit que "les Essais de 12) Montaigne sont le genie du paganisme."4 ' Le Dr. Armaingaud soutient 1'opinion que Montaigne a ete l'ennemi couvert de la religion chretienne.^ Andre Gide, dans son Essai sur Montaigne place le philosophe parmi ceux qui professent un attachement a la religion catholique quoiqu'ils ignorent Jesus-Christ.^ Gustave Lanson affirme que Montaigne a pu (5) etre un bon croyant tout en ecrivant un livre depourvu de foi, M. Jeanroy croit que nous ne pouvons trouver aucune idee chretienne dans toute 1*oeuvre de Montaigne. II ne parle pas des problemes Chretiens: du libre arbitre, du peche originel, de la grace; il n'affirme pas sa foi en l'immortalite de l'ame; et "quand il parle de la mort il n'est que 1*eloquent echo du plus paien des poetes. En revanche, M. Strowski voit en l'Apologie "l'expression complete d'une ame vraiment religieuse et sincere." (7)M. Plattard, apres avoir analyse les arguments de l'Apologie et recouru au temoignage du Journal  de Montaigne conclut qu'il a reussi a "etablir la sincerity religieuse (1) Port-Royal, III, iii. (2) G, Guizot, Montaigne, Etudes et Fragments, I899, p. 218. - Cite par Citoleux, op. cit., p. 52. (3) M. Dreano, La Pensee Religieuse de Montaigne, citation, p. 4-. (4) A. Gide,"Suivant Montaigne',' N.R.F., ler juin, 1929. (5) Lanson, Les Essais de Montaigne, p. 264. - "L'auteur pouvait etre un bon croyant; le livre est incroyant.'' . (6) A. Jeanroy, Extraits des Essais; Notice Biographique, p. xxii. (7) F. Strowski, Montaigne, op. cit., p. 208. 68. de Montaigne."^^ Et ce fait est bien important car, quoique les theologiens le declarent non conforme a 1'orthodoxie, "ce qui importe c'est de ne pas avoir a douter de la probite de Montaigne." L'abbe Dreano, dans son etude, La Pensee Religieuse de Montaigne, approfondit ce sujet en procedant de la vie de Montaigne aux Essais, et en demandant a ses contemporains ce qu'ils ont pense de lui. La conclusion de ce livre est que Montaigne etait un Chretien et un ©ath&liquei S'il etait bon Chretien c'est d'apres 1'abbe Dreano, a. nous d'en juger. Dans son ouvrage recent, M. Marc Citoleux soutient 1'opinion que Montaigne etait vraiment Chretien et catholique.(2h^tous ne pouvons pas entrer ici dans les details de la dissertation de M. Citoleux. II nous suffira d'indiquer brievement les points saillants de son argument. * is "Loin d'etre un paien et un sceptique," nous dit-il, "Montaigne fut un " (3) ' theologien catholique." Dans cette remarque nous avons la verite, mais la legende lancee par Pascal et propagee par la plupart des critiques, etait que nous trouvons en Montaigne un fideiste, irrevocablement commis a. une position independable - celle de la cloison etanche. Logiquement, les arguments de plusieurs des critiques cites ci-dessus conduisent a cette impasse de la cloison etanche par laquelle on conqoit que le christianisme et l'humanisme, quoique contradictoires, existent simultane.-. ment dans la pensee de Montaigne. Mais comment peut-il souscrire aux . . doctrines de la foi chretienne et alors "par le miracle de la cloison etanche penser avec l'orgueil stoicien ou 1'incertitude pyrrhonien, et vivre en pourceau d'Epicure?"^ (1) J. Plattard, Montaigne et Son Temps, p. 20^. (2) M. Citoleux, Montaigne Theologien et Soldat, op. cit. (3) Ibid., p. 7 (4) Ibid., p. 109. 69. La theorie des cloisons etanches a toujours repugne a. l'esprit humain. M. Citoleux dit, "Dans le monde materiel, les cloisons etanches ne sont jamais naturelles; et faites de main d'homme, finissent toujours, en depit des precautions les plus savantes, par ceder aux infiltrations. Dans le domaine spirituel, les cloisons etanches, etablies entre nos facultes, nos occupations et nos oeuvres, ne seront jamais que des divisions aussi commodes que factices."^ n conclut qu'il n'y a pas de cloison etanche dans la pensee de Montaigne. Dans son humanisme il trouve la -iguration de son christianisme. "En resume," dit-il, "Montaigne ne Chretien, convaincu de la verite du Christianisme, mais persuade de la superiority litteraire et morale des anciens, songe si peu a separer son humanisme de sa religion par une cloison etanche, qu'il essaie, a. 1'aide de l'antiquite, d'exprimer de maniere plus parfaite In) une doctrine qui est chretienne."' ' Quelle conclusion peut-on tirer de ce bref resume de la diver-, gence d'opinion sur la pensee religieuse de Montaigne. Nous nous trouvons forces de laisser cette question franchement sans reponse. Nous pouvons affirmer avec M. Zeitlin, cependant, .que "Religion as an inner light governing the relations of man with his maker was outside the province of his interest,"^et nous pouvons hasarder 1'opinion, suivant M. Lanson, que le livre de Montaigne est essentiellement incroyant. En revanche, la probite de Montaigne nous semble bien etablie, et nous ne souscririons pas a la conception de Sainte-Beuve que 1'Apologie etait une "rouerie". (1) Ibid.j p. 109. • (2) Ibid., p. 150. • (5) J. Zeitlin,-The Essays of Michel de Montaigne, Intro, p. LX. 70. La solution de M. Citoleux a la question de la cloison etanche nous semble, cependant, douteuse. On ne trouve la perfection dans les ouvrages d'aucun philosophe humain, et dans 1'oeuvre d'un "etre ondoyant" comme Montaigne, on a tort de chercher une complete conformite. II est possible que Montaigne n'ait jamais compris les implications du dualisme de sa foi chretienne et de sa preoccupation humaniste. II est possible que le fideisme soit une des imperfections de ce sage si "divers" et si humain. 71. GHAPITRE VI erne L1 Importance de Montaigne d' apres 1*Opinion de Plusieurs Auteurs Modernes. M. Villey remarque que les historiens de la philosophie n'ont pas donne beaucoup d'espace a Montaigne dans leurs ouvrages.^Ils se rendent compte que Montaigne n'inventa pas de systeme philosophique; il semble, au premier coup d'oeil, etre lachement soumis aux philosophies anciennes. Comme il y avait un grand nombre d'ecrivains de la renaissance qui soutenaient les doctrines de Zenon et d'Epicure, nos philosophes modernes ont ete tres contents de laisser Montaigne aux historiens de la littera ture. La reference a Montaigne dans L'Histoire de la Philosophie de M. Fouillee, par exemple, comprend a peine deux lignes: "Montaigne s'en tient a son *'Que sais-je?' ...Charron, son disciple, reduit le doute en systeme." ^ Outre que cette affirmation montre une serieuse misinterpretation de Montaigne, deux lignes ne nous paraissent pas suffisantes pour resumer 1'influence de 1'auteur des Essais. M. Villey, ecrivant dans la Revue Philosophique, trace bien soigneusement 1*influence de Montaigne dans l'histoire de la philosophie.^ Nous esquisserons ici son argument en interpolant de temps en temps les vues de plusieurs autres critiques. (1) P. Villey, La Place de Montaigne dans le Mouvement Philosophique, loc cit., .p. 338. (2) A. Fouillee, Histoire de la Philosophie, Delagrave, Paris, 1891, p. 220. (3) P. Villey, ibid. 72. La these de M. Villey est que "les Essais par l'objet que 1'auteur s'y est propose et par sa methode, constituent un chainon essentiel entre la philosophie du moyen age et la philosophie moderne."^ D'abord, Montaigne, suivant la tendance de l'epoque se revolte contre 1*autorite d'Aristote. "Le Dieu de la science scholastique, c'est Aristote; c'est religion de debatre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus a Sparte.... On n'y debat rien pour le mettre en doute, mais pour defendre 1'auteur de l'eschole des objections estrangeres: son authorite, c'est le but au dela duquel il n'est pas permis de s'enquerir." (L. II., ch. XII, p. 283.) Montaigne s'apercjut que la pensee grecque n'etait pas toute comprise dans 1'oeuvre de ce philosophe. II se mit a. essayer les systemes anciens; il chercha a revivre pour son compte les doctrines des Stoiciens, des Epicuriens, des Academiciens. En rejetant Aristote, un des rochers sur lequel la philosophie scolastique etait fondee, Montaigne se libere partiellement de la domination de la pensee du moyen age. Sa liberation se complete par suite de 1' elargissement de 1' experience humaine qui eut lieu pendant la renaissance. Montaigne consults les livres de voyages et les auteurs anciens qui content des histoires les plus singulieres. Les livres abondent d'exagerations monstrueuses et se contredisent continuellement. Comment peut-on trouver la verite dans un melange si heterogene? Selon Villey, Montaigne "trouve le criterium du croyable et de 1»incroyable a l'egard de ces histoires, comme a 1'egard de la philosophie, en procedant (1) P. Villey, ibid., p. 339. 73. par accumulations— il les oppose les unes aux autres, il fait usage de la methods comparative."^-^Cette methode l'amene au scepticisme qui s'exprime nettement dans l'Apologie de Raimond Sebond. Mais le scep ticisme engendre par cette methode n'est pas un scepticisme systematique ou philosophique; il n'est pas le scepticisme de Pyrrhon. Montaigne a trop oppose les differentes conceptions, les divers systemes les uns aux autres pour se fier aux arguments d'un seul homme. Son scepticisme est "le vertige qui saisit l'ame du seizieme siecle arrache a son (2)"" assiette traditionnelle." On ne salt plus quel chemin suivre, et, s'adonnant au doute, on prend le parti de reserver son opinion. Ce doute et cette incertitude marquent la ruine de la scolastique. Nous voyons dans cette attitude de M. Villey envers le scepticisme de Montaigne, la conception moderne qui fait contraste avec la conviction d'autrefois representee par les vues de Pascal et Sainte-Beuve. Nous avons fait remarquer 1'opinion qu'exprimaM. Fouillee en 1891. Meme en 1907, M. Potez affirma que "Montaigne reste, en bloc, assez conforme a 1'image que donne de lui, a. maintes reprises son arriere-neveu Sainte-Beuve."^ Aujourd'hui peu de critiques soutiendraient cette opinion. M. Edme Champion, par exemple, nie qu'il soit "comme le veut Pascal le representant par excellence du Pyrrhonisme."^ II est vrai que le scepticisme abonde dans les Essais,mais il n'est pas toujours tres serieux. C'est parfois une arme defensive qui protege Montaigne des (1) P. Villey, ibid., p. 342. » (2) Ibid., p. 343. (3) H. Potez, Revue du livre de M. Strowski, Pascal et son Temps, Revue d'Histoire Litteraire de la France, 1907, p. 3&1. (4) E. Champion, Le Scepticisme de Montaigne, Revue Politique et Litteraire, le 19 mars, 1921, p. 189. 74. risques de la persecution. II est difficile de lier un homme a. une idee dangereuse quand il se derobe de 1' accusation en affectant de ne rien savoir. C'est parfois 1'expression d'un ecrivain entraine par sa propre eloquence. Sainte-Beuve entrevoit cette explication quand il dit: "Si l'on pouvait discerner et oter ce qui est du pur ecrivain en verve, de la plume engagee qui s'amuse, combien n'aurait-on pas a rabattre peut-etre du scepticisme de Montaigne." (1) • "Le vrai scepticisme," dit M. Champion, "enerve, amoindrit, decolore, fletrit, sterilise, decourage "v ' Mais Montaigne-aime la vie; il n'est pas au fond pessimiste. Son respect de la verite implique une morale severe qui n'est pas du tout compatible avec les laches doctrines du pyrrhonisme. Enfin, conclut M. Champion, les Essais "loin d'avoir eu les effets malsains du scepticisme, ont eu une influence aussi salutaire que profonde."^ Le doute ayant renverse pour Montaigne les idoles de la scolastique, 1'auteur des Essais se trouvait libre pour developper sa methode, qui consistait a fonder ses idees sur 1'experience, de s'en tenir a. l'etude psychologique de son moi. En 1580 il dit qu'il entreprend la peinture de son moi pour amuser ses amis; en 1588 il la dedie a. 1'instruction de ses lecteurs, car "chaque homme porte en soi la forme entiere de l'humaine condition." La pensee de Montaigne, alors, aboutit a. la decouverte de l'homme dans le moi. Or, cette decouverte est le point d'arrivee ou conduisait le mouvement intellectuel du l6e siecle, et elle (1) Sainte-Beuve, Port-Royal, II, 91. (2) E. Champion, loc.cit., p. 190. (3) Ibid., p. 192. 75. est en. meme temps le point de depart du 17 erne siecle. La philosophie du 17 erne siecle prend son point d'appui et son fondement dans la psychologie. M. Villey cite a cet egard, M. Delbos: "L'etude de la vie interieure sous tous ses aspects a ete pour nous une etude de predilection... Un Descartes, un Pascal, un Malebranche, un Main de Biran, illustrent leurs doctrines des plus riches et des plus penetrantes observations sur tous les mouvements de l'ame." ^C'est Montaigne qui est entre le premier dans cette terre feconde, avant les grands philosophes du 17e siecle. Selon M. Villey, Montaigne a eu une influence directe sur la pensee de Bacon, de Descartes et de Pascal. Ces penseurs qui tiennent le plus haut rang dans la philosophie, ont subi 1'attrait du sage perigordin et lui ont releve plusieurs de leurs idees les plus importantes. II est probable que Bacon doit a. Montaigne outre le mot essais qu'il emploie comme titre d'un de ses ouvrages, 1'inspiration de son exposition du scepticisme dans le Novum Organum et la suggestion initials de sa methode.(2) Les premiers evenements dans le developpement de la pensee de Descartes foment un parallele interessant aux etapes progressives dans la vie de Montaigne. En 1614, quand 1'Apologie est entre les mains de tout le monde, Descartes est envahi d'un doute universel. II se decide, comme Montaigne, a. chercher des leqons dans les ouvrages importants du (1) P. Villey, log, cit., p. 34-6. (2) II est interessant de constater que M. Zeitlin doute de 1*importance de 1'influence de Montaigne sur Bacon. "It would not be hard," dit-il, "to show that M. Villey exaggerates the degree of intellectual affinity.between Bacon and Montaigne." — J. Zeitlin,"The Iteveloprcent of Bacon's Essays with Special Reference to Mpntaignets Influence upon Them.", Journal of English and German Philology,-1?28, Vol. 27, p. 496. i 76. passes et aussi dans le "grand livre du monde". Enfin, tout comme Montaigne, il cherche la solitude et la meditation en se retirant dans son "poele" en Allemagne. Son attitude envers la religion et •"• la politique est semblable a. celle de Montaigne. Et sa morale provisoire qu'il adopte en attendant que sa philosophie definitive soit faite ressemble parfaitement a la morale definitive de Montaigne. M. Villey croit que Descartes dit adieu a Montaigne quand il s1engage dans sa philosophie. Mais plus tard dans sa vie, il retrouve 1'attitude de 1'auteur des Essais: "Je serai bien aise de,representer dans ce discours ma vie comme en un tableau afin que chacun en puisse juger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu' on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire."(l) L1 influence de Montaigne sur Pascal est plus facile a. prouver. "Les Essais," dit M. Villey, "sont son breviare."^2^ Pascal desire etablir la faiblesse de la raison et de 1'homme.et trouve dans Montaigne une source inepuisable d'arguments. Quand il affirme que l'homme est un atome, il suit Montaigne. Quand il parle du desarroi que 1'imagination apporte dans l'exercice de notre jugement, nous reconnaissons des reminiscences de 1'essai XII, Livre I de Montaigne. L'influence de Montaigne sur les ecrivains anglais a ete bien etablie par suite des etudes de M. Villey, de Miss Grace Norton et de M. Upham. Comme nous limitons notre consideration a la portee des idees philosophiques de Montaigne, nous ne ferons mention ici' que de 1'article de M. Villey sur Charles Blount. 'Celui-ci, qui occupe (1) P. Villey, log., cit., Citation p. 352. (2) Ibid., p. 357.' (3) P. Villey, L'Influence de Montaigne sur Charles Blount, Revue du . . XVTemesiecle, 1913, pp. 190, 392. 77. un rang inferieur parmi les philosophes anglais, appartient au groups des deistes du 17° siecle. M. Villey reproduit des pages entieres de son ouvrage qui se rapprochent remarquablement de la traduction des Essais de Florio; et etablit qu'il puise la plupart de ses idees chez Montaigne. L'estime pour Montaigne des essayistes modernes trouve une expression distinguee dans un article de M. Fernandez. Ce critique s'appuie sur l'interet active de Montaigne en des mots qui donnent, nous semble-t-il, une justification assez specifique a. la matiere de cette these: "Je suis de ceux qui tiennent tres fort qu'une certaine faqon de penser est necessaire au salut du monde, et qu'il faut revenir sans cesse aux rares et excellents esprits qui lui ont donne corps. Montaigne est au tout premier rang de ces derniers."^ Tout cet article a de 1'importance pour l'etudiant de Montaigne, mais comme M. Fernandez exprime brillamment bien des opinions que nous avons deja. mentionnees, nous ne ferons allusion qu'a deux points dans son etude. Premierement, il croit, comme M. Villey, que Montaigne est un precurseur des grands philosophes qui ont etabli la base de la science moderne. "Quoique juge et partie," nous dit-il, "il n'est jamais partisan, par horreur du fanatisme meme applique a la defense de soi, mais plus encore par besoin vital de distinction - chaque chose a sa place: ici le juge, la le juge - qui annonce Descartes et tout l'esprit scientifique."v ' Deuxiemement, il fait de Montaigne "l'ancetre et le prophete inconscient de la pensee positive," et rejette la (1) R. Fernandez, "Montaigne", Nouvelle Revue Franchise, le lermai, 1933, p. 829. - . (2) Ibid., p. 829. 78. conception de M. Thibaudet que Montaigne peut se nommer le Socrate franqais dont M. Bergson est le Platon.^II conclut que l'on ne devrait pas restreindre Montaigne a. une seule doctrine - "fut-ce au mobilisme". D' ailleurs, un rapprochement a la philosophie de la duree impliquerait une preoccupation metaphysique, mais les problemes metaphysiques retenaient tres peu Montaigne. Tout ceci est assez vague et nous ne croyons pas faire une injus tice a. ces essayistes en acceptant leurs idees, sur ce compte, comme suggestions. L'idee de M. Thibaudet, cependant, merit notre considera tion, car elle a donne lieu a une vive discussion dont 1'article de M. (2) Michel-Cote dans le Mercure de.'France nous offre un sommaire. Selon ce critique, M. Thibaudet s'appuie sur les professions de foi du pyrrhonisme des Essais; et, s'efforqant de retrouver chez les grecs les plus familiers a. Montaigne, les sceptiques, certaines suggestions du mobilisme; tire Montaigne de son isolement et le presente comme un chainon entre le mobilisme grec et les doctrines modernes. M. Michel-Cote ne peut pas souscrire a. cette conception. II voit dans les Essais un melange de philosophies dont on ne peut faire aucun systeme logique. "On ne peut guere," dit-il, "le considerer comme un precurseur de la philosophie de la duree, - ni de tout autre systeme, - sans forcer peut-etre legerement le sens de son oeuvre." Montaigne dit, "Je peins non l'etre mais le passage." Mais on ne peut pas conclure que ce passage est pour lui, comme pour les mobilistes la realite profonde. (1) A. Thibaudet, Reflexions, Portrait Franqais de Montaigne, Nouvelle  Revue Franc,aise, le ler avril, 1933, p. .646. (2) P. Michel-Cote, Le Mobilisme de Montaigne, Mercure de Frances leler juin, 1934, p. 225. (3) Ibid., p. 240. 79. Nous voulons ajouter a cette discussion notre opinion que 1!application de la philosophie de Montaigne dans la vie de 1'auteur suggere des attitudes tres differentes de celles que le mobilisme a engendrees. M. Benda expose dans Belphegor^^sa mefiance de 1'emotional isms qui a accompagne le progres du Bergsonisme. La philosophie de Montaigne a conduit au triomphe de la raison. Montaigne, nous dit le Dr. Armaingaud, "est non seulement un philosophe rationaliste, mais le principal initiateur de toutes les philosophies rationalistes des siecles suivants."\ ' M. Andre-Gide a ecrit recemment maintes pages interessantes sur Montaigne, et nous avons deja eu 1'occasion de faire allusion a. sa conviction que Montaigne etait foncierement paien. Dans une grande partie de sa plus considerable etude de Montaigne, il s'occupe a. prouver (3) • Inexactitude de cette contention.w Mais, en meme temps, l'opinion de M; . Gide sur 1' actualite de Montaigne ne laisse aucun doute. Ce que nous voyons dans Montaigne, constate-t-il, c'est nous-memes. Et le plus remarquable temoignage de sa modemite c'est que M. Gide affirme qu'en lisant Montaigne, il ne peut pas s'empecher de penser qu'il a ecrit certaines de ses idees, lui-meme. Nous trouvons une conclusion convenable a ce bref chapitre sur la fortune actuelle des idees philosophiques de Montaigne, dans les mots d'un critique qui ecrivait il y a environ cent cinquante ans: (1) Dr. A. Armaingaud," Montaigne etait-il ondoyant et divers? Montaigne . etait-il inconstant?" Revue du Seizieme Siecle, 1923, p. 52. (2) A. Gide, Montaigne, traduction anglaise par T. E. Blewitt, The Blackmore Press, London, 1929. (3) A. Gide,"Suivant Montaigne',' Nouvelle Revue Eranqaise, lerjuin, 1929. "Les Essais de Montaigne renf ement tant d'idees, et des idees si hardies, qu'on y decouvre sans peine le germe de tous les systemes developpes depuis. C'est lui qui ouvrit la carriere aux Descartes, aux Gassendi; c'est lui qui foma les Rousseau, les Hume, les Shaftes bury, les Bolingbroke, les Helvetius, les Diderot. Quelque differents route que chacun ait suivie, tous sont venus puiser dans cette source feconde de sagesse et de lumiere. "(I) (l) M. Tourneux, Correspondance Litteraire et Critique, 1753-1793, Garnier Ereres, Paris, 1879, Lettre de Grimm, T. 10, p. 430. 81 BIBLIOGRAFHTE I. EDITIONS DES ESSAIS CONSULTEES Cotton, Charles, The Essays of Michel de Montaigne. (Traduction.) London, G. Bell and Sons, Ltd., 1911. Florio, John, The Essays of Michael, lord of Montaigne. (Traduction). London, Oxford University Press, 1924. Jeanroy, A., Principaux Ohapitres et Extraits des Essais. Notice biographique et litteraire. Paris, Hachette. Strowski, Fortunat, Les Essais de Michel de Montaigne, publies d*apres . 1*exemplaire de Bordeaux, avec les variantes manuscrites, et les leQons des plus anciennes Impressions, des notes, des  notices et un lexjque. 4 vol. avec la collaboration, de Mr. Sebelin pour le tome III et de Pierre Villey pour le tome IV. Bordeaux, Pech, .1906=1919., Tilley and Boase, Selected Essays of Montaigne. Introduction et notes. .Manchester University Press, 1934. Villey, Pierre, Les Essais de Michel de Montaigne, avec les additions de 1*edition posthume, 1"explication des termes vieillis et la traduction des citations, une chronologie de la vie et de 1*oeuvre de Montaigne, des notices et un index. Zeitlin, Jacob, The Essays of Michel de Montaigne. (Traduction.) J vol. Introduction et notes. New York, Alfred A. Knopf, 1934. II. OUVRAGES CONSULTES Batiffol, Louis, Le Siecle de la Renaissance. Paris, Hachette. Benda, Julien, Belphegor. Traduction par S.J.I. Lawson. London, Faber and Faber, 1929. Bonnefon, Paul, Montaigne et ses aais. Paris, Armand Colin, 1898. Brunetiere, F. , Histoire de la Litterature Franqaise Classique. De Marot a Montaigne. Paris, Delagrave, 1926-27? 82. Citoleux, Marc, Le Vrai Montaigne, Theologien et Soldat. Paris, P. Lethielleux, 1937. Compayre, G., Histoire Critique dee Doctrines de l'Education en France  Depuis le Seizieme SieeleT Paris, Hachette, 1897. ~ Dewey, John, Democracy and Education. 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