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Les difficultés presentées par la traduction d'une oeuvre de la Côte ouest pour le lecteur européen Laforge-Tallard, Magali M. A. 1990

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L E S D IFF ICULTES P R E S E N T E E S P A R L A T R A D U C T I O N D U N E O E U V R E D E L A C O T E OUEST POUR L E L E C T E U R E U R O P E E N B y M A G A L I M . A . L A F O R G E - T A L L A R D B . A . , The Universite of V ic tor ia , 1986 A THESIS S U B M I T T E D I N P A R T I A L F U L F I L L M E N T O F T H E REQUIREMENTS FOR T H E D E G R E E OF M A S T E R O F A R T S i n T H E F A C U L T Y OF G R A D U A T E STUDIES D E P A R T M E N T O F F R E N C H W e accept this thesis as conforming to the required standard T H E U N I V E R S I T Y O F BR IT ISH C O L U M B I A M a r c h 1990 © Maga l i M . A . Laforge-Tal lard, 1990 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission^ for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of The University of British Columbia Vancouver, Canada Date H/teu , mo DE-6 (2/88) i i Resume L a l i terature de la Cote ouest demeure peu traduite en francais. Son caractere unique et les diff icultes posees par sa traduction expliquent en partie cet etat de fait regrettable. L'objecti f de cette these est d'analyser les particularites de cette litterature regionale afin de la rendre plus accessible au traducteur et, par la-meme, au lecteur francais. Pour i l lustrer chacun des problemes souleves, des exemples concrets sont util ises. l i s sont tires de deux nouvelles de Jack Hodgins, "Every Day of His L i f e " et " B y the River" , toutes deux publiees dans Spit Delaney's Island (Toronto: Macmi l lan , 1976). Ces oeuvres, profondement rdgional istes, fournissent une excel lente source de themes propres a la litterature de la Cote ouest et de problemes part icul iers pour le traducteur. Chaque question traitee est accompagn6e de l'6tude d'un cas de traduction offrant diverses solutions possibles et expliquant leur pertinence dans le cadre d'une oeuvre de la Cote ouest. Cette analyse pratique est suivie d'un dialogue avec Jack Hodgins, visant a preciser et, dans certains cas, rectif ier l'approche du traducteur et son interpretation de l'oeuvre a traduire. Des exemples de modif icat ions qu' i l est possible d'apporter a une traduction, grace I i i au dialogue avec l'auteur, sont proposes et discutes. Pour conclure, i l sera debattu des avantages et des inconvenients d'une telle co l l abora t ion . Cette these met en evidence la richesse de la litterature de la Cote ouest et of f re un cer ta in nombre d 'out i ls ind ispensables a sa traduct ion. Les caracterist iques de cette l itterature regionale, une fo is reconnues et comprises par le traducteur, ne forment plus un obstacle a sa lisibilite" pour le lecteur francais. E l les lu i ouvrent au contraire tout un univers jusqu'alors insoupconne\ i v T A B L E D E S M A T I E R E S Resume i i Table des matieres . • i v R e m e r c i e m e n t s v Introduction 1 Chapitre I: Jack Hodgins et son oeuvre 1 5 Chapitre II: le caractere regional des oeuvres de la Cote ouest 2 3 Chapitre III: le dialecte litteraire 4 5 Chapitre IV : style et problemes d'ecriture 5 8 Chapitre V : le dialogue avec l'auteur... 6 4 Conc lus ion 8 0 B i b l i o g r a p h i c 8 5 V R E M E R C I E M E N T S Nous exprimons notre v ive gratitude a Jane F l i c k et Claude Bouygues, professeurs a l'Universite' de la Colombie-Br i tannique, et a Jack Hodg ins , auteur et professeur a l'Universit6 de V ic to r i a , pour 1'aide precieuse qu' i ls nous ont apportee au cours de la redaction de cette these. 1 INTRODUCTION Si quelques auteurs canadiens frangais ont reussi, ces dernieres annees, a se faire connaitre des amateurs de litterature en France1, c'est loin d'etre le cas des ecrivains de langue anglaise dont les oeuvres demeurent a peu pres inconnues. La litterature canadienne de langue anglaise reste peu traduite en francais, alors que de nombreuses traductions en sont publiees dans d'autres langues aux quatre coins du monde. Le marche frangais de l'edition a en effet longtemps fait preuve d'une preference marquee pour les oeuvres issues de la francophonie, et limite ses horizons internationaux aux litteratures etrangeres les plus riches et les mieux etablies. Cette tendance a cependant du ceder quelque peu devant l'interet accru qu'ont souleve recemment sur le plan international les "jeunes" litteratures de pays en voie de developpement, tels le Mexique (avec Gabriel Garcia Marquez notamment) et le Bresil (avec Jorge Amado), entre autres. II reste encore au public frangais a decouvrir la "jeune" litterature du Canada anglophone. Cette litterature n'est d'ailleurs pas si jeune et elle merite, de par sa richesse et son etonnante vitalite, l'attention des editeurs frangais. En tant que litterature etrangere, la litterature canadienne presente cependant une difficulte particuliere due a son manque 1 Anne Hebert notamment, installee en France depuis plusieurs annees, y a une certaine reputation. La presence d'Antonine Maillet sur le plateau d'Apostrophe a egalement permis au lecteur frangais de decouvrir l'existence de la litterature acadienne. 2 d'homogeneite. En effet, il n'existe pas une seule mais plusieurs litteratures canadiennes. La litterature nationale se compose en fait de diverses litteratures regionales ayant chacune ses propres caracteristiques. Le caractere regionaliste de la litterature canadienne est loin d'etre un phenomene recent. II a ses origines dans les toutes premieres oeuvres composees sur le sol canadien. The History of  Emily Montague2, que Ton considere en general comme le premier roman canadien (TPBCSS. v), s'attache a decrire la vie sociale des milieux aristocratiques de Quebec au debut du dix-huitieme siecle. La double intrigue amoureuse qui constitue la trame du recit, solidement ancree dans l'espace geographique qui le contient, est le pretexte a maintes descriptions de paysages et de scenes de la vie locale, et de dissertations sur la politique, la religion et le systeme 6ducatif du Quebec de cette 6poque. Bien que situes dans d'autres regions, les grands classiques de la litterature canadienne du dix-neuvieme siecle possedent la meme caracteristique. Que ce soit les Stepsure Letters de Thomas McCulloch, The Clockmaker de Thomas Chandler Haliburton, dont Taction est situee en Nouvelle-Ecosse, ou les r€cits de Catherine Parr Traill et de Susanna Moodie, decrivant les vicissitudes de la vie de pionnier dans les forets de l'Ontario3, 2 The History of Emily Montague est le deuxieme roman epistolaire de Frances Brook. Ecrit au Canada, il fut publi6 en Angleterre en 1769. 3 Les "Stepsure Letters" parurent dans l'Acadian Recorder de 1821 a 1823, avant d'etre pubises en un volume en 1960. C'est le Novascotian qui publia, en 1835 et 1836, les sketches d'Haliburton, rassembles en 1836 sous le titre T h e  Clockmaker. Catherine Parr Traill et sa soeur, Susanna Moodie, publierent 3 toutes ces oeuvres partagent une meme preoccupation: decrire les realit6s locales de la region dans laquelle chacune d'elle est situee. Ce trait particulier de la litterature canadienne a donne naissance aux deux genres qui constituent peut-etre la principale contribution canadienne a la litterature internationale: l'histoire d'animaux naturaliste et le recit a couleur locale4. Ces deux genres, developpes pendant la seconde moitie du dix-neuvieme siecle, resument les ideaux de realisme, de regionalisme et de description fidele qui continuent de dominer la litterature canadienne jusque dans les annees soixante (TCSS. 4). La Colombie-Britannique etant la plus jeune des provinces canadiennes, ces themes y sont plus marques qu'ailleurs et demeurent au centre des preoccupations litteraires. L'optimisme et une certaine prise de confiance nationale qui, tous deux, marquerent les annees soixante et soixante-dix provoquerent une veritable explosion de talent dans le monde artistique, et tout specialement dans le domaine des lettres. L'Ouest, plus qu'aucune autre region, fut particulierement sensible a ce phenomene (TOBCSS. xv). plusieurs recits dont les plus connus sont, respectivement, The Backwoods of  Canada (1836) et Roughing it in the Bush (1852). 4 Charles G.D. Roberts, Ernest Thompson Seton et William Alexander Fraser figurent parmi les auteurs d'histoires d'animaux naturalistes les plus populaires au dix-neuvieme siecle. Gilbert Parker, E.W. Thomson, Duncan Campbell Scott, Sara Jeannette Duncan et Susie Frances Harrison se sont distingues dans le genre du r6cit a couleur locale. (TCSS. 4) 4 E n Colombie-Br i tannique, le renouveau litteraire fut soutenu et consol id6 par l a creation, en 1965, d'un Departement de composit ion l i t teraire a l 'Univers i te de l a Co lombie-Br i tann ique , le premier au p a y s 5 , bientot suiv i par la mise en place de programmes analogues a l 'Universite de V ic tor ia et a l 'Universite Simon Fraser ( V S S . xi i ) . Les s6minaires, les ateliers d'etude et les programmes speciaux offerts par les col leges se mult ipl ierent ( M O M . 280). De nouvelles revues litteraires firent leur apparit ion. A u debut des annees soixante-dix, des revues telles que West Coast Rev iew, fondee par le Departement d 'angla is de l 'Un ivers i te S imon Fraser , The C a n a d i a n F i c t i o n  M a g a z i n e 6 et The Capi lano Rev iew, permirent aux ecrivains locaux de se lancer et de se faire connaitre (VSS . , x i i i ) . Cette intense activite creatrice suscita bientot un regain d'interet pour la litterature regionale. E n 1978, le Centre des arts de Banf f organisa une conference sur le theme de la litterature de l 'Ouest canadien et americain(CJF). L a litterature locale, qui s'etait jusqu'alors exprimee dans les revues mentionnees plus haut, se voyait desormais l 'objet d 'analyses et de recherches univers i ta i res et se t rouvai t promulguee au rang de "l itterature de la Cote ouest". Plusieurs an tho log ies (The Wes t Coas t E x p e r i e n c e . N e w : W e s t C o a s t . Ra inshadow: Stor ies f rom Vancouve r I s l a n d et V a n c o u v e r Shor t  S t o r i e s ) furent const i tu tes a f in de presenter cette l i t terature regionale en p le in essor. A elle seule, R a i n s h a d o w : Stor ies f rom 5 Seuls certains programmes specialises existaient au sein des Departements d'anglais jusqu'alors. 6 The Canadian Fiction Magazine, fonde a Vancouver en 1971, est base" a Toronto depuis 1979. (VSS. xiii) 5 V a n c o u v e r I s l and cont ient qu inze nouve l les , toutes d'auteurs differents mais ayant chacun un l ien plus ou moins etroit avec l ' l le de Vancouver ; un tiers de ces auteurs est en fait ne dans cette i le ! Ces anthologies r tgionales, repondant a des criteres de selection assez vagues, constituent parfois un ramassis d'ecrits peu homogenes dont le l i en avec la Co lomb ie -Br i tann ique demeure parfois d i f f i c i l e a d e t e r m i n e r . Certains editeurs tentent cependant de definir la "litterature de la Cote ouest" ou , tout du mo ins , d'en degager certains traits generaux. A i n s i , dans la preface de New: West Coast. Fred Candelaria exp l ique que la geographie et les paysages de la C o l o m b i e -Br i tannique constituent un cadre unique. II aff i rme que l ' identite profonde de la l i t terature de la Cote ouest est ancree dans le caractere grandiose et les contrastes etonnants de l 'environnement naturel dans lequel el le se situe. (...) the West Coast has something unique to offer. As each place is itself, so the West Coast has its own identity: our rain forest, mountains, and the wilderness beyond the mountains; the contrasts between the interior and the coastal seascapes at land's end; the uninhabited islands and ghost town and our proliferating skyscrapers—all of these create a complex counter point unique in Canada. (NWC. 1) Fred Candelar ia soutient la these classique de la "frontiere de l'Ouest" et appuie son analyse de la litterature de la Cote ouest sur les portraits traditionnels du pionnier et du coureur de bois: It is an old impulse that makes the West new: it is the search for, the need for wilderness; it is the search for, the need for the new. The East is old. It is the Establishement. It is so urban and urbane —like eighteenth-century England: London laureates at loss for a wilderness, faking it in 6 artificial grottos. But the West is truly new. There is still something of the frontier town in Vancouver. (NWC. 1) Si cette explication peut sembler un peu simpliste, l'importance des realites geographiques dans la litterature de la Cote ouest est, par contre, indeniable. L'ocean, la montagne et la foret forment presque immanquablement la toile de fond omnipresente contre laquelle s'agitent les personnages. De longs passages sont consacres a la description de la nature environnante; l'influence de ce milieu souverain sur les hommes qui y vivent constitue parfois le theme principal de l'oeuvre8. Jack Hodgins ecrivain originaire de lTle de Vancouver et dont l'oeuvre est intimement liee a la Cote ouest, propose Interpretation suivante dans la preface de The West Coast Experience: Certainly it is possible to get the impression B.C. writers are like a lot of Adams gone mad in Eden, naming everything in sight. But it must be remembered that this is, in a literary sense, unexplored territory; writers are making maps. (TWCE. 1) Jack Hodgins tient compte du fait que la Colombie-Britannique est une province jeune, vieille d'a peine plus d'un siecle, mais il oriente son analyse vers l'avenir, soulignant les preoccupations modernes qui apparaissent dans la litterature, plutot que vers le passe. Le developpement d'une identite regionale, la protection de l'environnement et la responsabilite de l'homme face a la degradation 8 C'est le theme, par exemple, de la nouvelle de Ron Smith intitulee "Shade" (Rainshadow: Stories from Vancouver Island) qui raconte l'attachement d'un vieil homme pour un arbre et son desespoir lorsque l'arbre est abattu. 7 de la nature, les relations humaines, sont autant de themes contemporains qui sous-tendent la litterature de la Cote ouest. (....) more often they write with a sense of guilt or sorrow for the rapacious manner in which (the environment) has been treated, and with a concern for its safety. (...) Other people, too, are part of the landscape, and much of the writing is concerned with our treatment of each other. (TWCE, 1) Ancree dans un cadre et des realites regionales qui lui sont propres, la litterature de la Cote ouest doit reussir a depasser les bornes historiques et geographiques du milieu d'ou elle puise son essence regionale pour devenir universelle. Pour Jack Hodgins, la gageure essentielle est de reussir a asseoir son oeuvre dans le contexte regional dont elle s'inspire tout en relevant a un plan qui ne connaisse plus de frontieres geographiques. I think all writing has to be regional to start with. It has to come from somewhere, it has to take place somewhere. But the important thing is , if the fiction is any good it rises above the place and talks to people anywhere. I have no sense of a typical Canadian readership. I think I'd be fooling myself if I thought there was one because Canada is a collection of regions with a collection of regional literatures. (CWW. 58) De nombreux elements constituent ainsi la toile de fond des oeuvres de la Cote ouest: une nature imposante et omnipresente; un certain isolement, qui traduit aussi bien l'eloignement d'un centre de population important que du reste du monde; des activites saisonnieres exigeant souvent des demenagements frequents; une 8 economie tres concentree qui domine tous les aspects de la vie des communautes qui en dependent (les mines ou papeteries locales, par exemple). Ces caracteristiques forment en general l'arriere plan geographique et economique sur lequel se deroule la vie des personnages de la litterature de la Cote ouest. Sur le plan culturel, ces personnages ont ete marques par un patrimoine varie, mais surtout par le sentiment que leur heritage et leur histoire ne datent guere de plus d'un siecle. Petits-enfants et arriere-petits-enfants d'immigrants d'origines diverses, ils ont conserve certaines des traditions de leurs ancetres mais ils en ont en general perdu la langue et la culture. Ils gardent cependant la memoire de la richesse du patrimoine et de l'histoire qu'ils ont oublies. Conscients aussi des longues traditions des tribus indiennes authochtones qu'ils cotoient, ils cultivent un certain complexe d'inferiorite (que beaucoup de Canadiens appellent leur "absence d'identite"). Le patrimoine culturel des Indiens de la Cote ouest ajoute par ailleurs une dimension d'exotisme, des elements de mystere, de mysticisme et de merveilleux, ainsi qu'un degre de tension socio-culturelle uniques a la litterature de la Cote ouest. Les particularites de cette litterature temoignent toutes du lien etroit qui unit la production litteraire de la Cote ouest a son cadre naturel et humain. Les oeuvres issues de ce cadre refletent les paysages uniques de la Colombie-Britannique, expriment l'effet profond de l'environnement sur l'existence et le mode de pensee des 9 habitants de la province, et decrivent inlassablement, sous divers masques, le rapport quasi-mystique qui unit l'homme a son cadre de vie. Isolee de son cadre naturel et socio-culturel, la litterature de la Cote ouest peut ainsi paraitre quelque peu deroutante. II n'est done pas surprenant qu'elle soit si peu connue a l'exterieur du Canada et qu'elle reste encore a peu pres inaccessible au lecteur europeen. D'autre part, e'est ce qui rend cette litterature difficile qui en fait la richesse. Venue d'un monde eloigne, completement etranger aux realites familieres et maitrisees de la vieille Europe, la litterature de la Cote ouest a tout un univers a devoiler, un univers ou l'homme et la nature entretiennent un rapport unique, ou l'ancien se juxtapose au neuf, et ou les realites humaines demeurent en voie de definition. Certains auteurs, comme Jack Hodgins, ont ete traduits en plusieurs langues, ce qui permet a des lecteurs etrangers privilegies de faire connaissance avec la cote ouest canadienne et sa litterature. Cependant, si elles ont ete traduites en norvegien et en japonais, aucune des oeuvres de Jack Hodgins n'est encore parue en frangais. Outre la reticence des editeurs frangais a se lancer dans la publication d'oeuvres etrangeres qui demeurent inconnues en France, il faut voir dans ce phenomene, en partie, l'ignorance totale des Frangais en ce qui concerne le Canada anglophone, et a plus forte raison sa cote pacifique. Tokyo est plus proche de Vancouver que Paris et ses habitants sont davantage susceptibles d'avoir fait le tour des 10 attractions touristiques de la Cote ouest. La Norvege et la Colombie-Britannique partagent des conditions climatiques et geographiques semblables; ceci reduit peut-etre, pour le lecteur norvegien ou japonais, le caractere deroutant de la litterature de la Cote ouest. L'obstacle principal a la publication de cette litterature en France reside cependant dans le resserrement des liens culturels avec le Quebec. S'il est tout a fait benefique par ailleurs, ce rapprochement a tendance a limiter la perception francaise du Canada a la seule province de Quebec; les nombreux echanges artistiques francophones se font souvent au detriment du Canada anglophone, les initiatives culturelles francaises s'arretant invariablement a Ottawa pour etre redistributes exclusivement au Quebec. Aussi bien sur le plan culturel que sur le plan linguistique, la litterature quebecoise est plus facile d'acces. Grace a un petit nombre d'ecrivains quebecois installes a Paris (comme Anne Hebert), grace aussi a certains chanteurs populaires en France (Diane Tell et Fabienne Thibault notamment), les realites quebecoises sont relativement familieres et conditionnent l'image que le lecteur francais se fait du Canada. De plus, la litterature quebecoise ne requiert evidemment pas de traduction. Echappant aux conceptions preconcues du lecteur francais, la litterature de la Cote ouest, quant a elle, pose de serieux problemes au traducteur. L'univers auquel elle emprunte son essence et dans lequel ses personnages evoluent possede en effet un caractere d'etrangete fondamentale: il est a la fois etranger et etrange. Pour 11 que l'oeuvre devienne accessible au lecteur frangais, la traduction doit reussir a depasser cet obstacle et offrir une version comprehensible, grammaticale et lisible, a la portee du lecteur. La premiere difficulte presentee par la traduction d'une oeuvre de la Cote ouest pour le lecteur europeen reside, comme on peut s'y attendre, dans la presence plus ou moins explicite d'une nature peu conforme aux paysages europeens. II manque au lecteur frangais le sens des dimensions et des distances qui caracterisent la Colombie-Britannique. Certaines plantes et certains animaux sont egalement inconnus en Europe. Le paysage humain est, lui aussi, tres different: l'architecture, le plan des villes et les reseaux de transport ne correspondent pas aux modeles frangais. De meme, les realites culturelles sont autres et risquent de laisser le lecteur perplexe. Les allusions a l'economie, aux habitudes socio-culturelles et au systeme de valeurs qui forment l'arriere-plan de la nouvelle ou du roman peuvent echapper au lecteur etranger et, par consequent, constituer un reseau de references obscur. Enfin, la langue elle-meme peut presenter de serieuses difficultes de traduction. Le dialecte litteraire, auquel les auteurs de la Cote ouest ont frequemment recours, est particulierement problematique. II associe les expressions idiomatiques, voire argotiques, a certaines erreurs de grammaire propres a l'oralite, reproduisant le parle regional et indiquant le niveau d'education du personnage. De telles libertes, courantes dans la litterature de langue 1 2 anglaise, passent encore souvent assez mal en frangais. Contribuant a l'affirmation de l'identite propre de chaque litterature regionale, le dialecte litteraire en constitue pourtant un trait essentiel et doit se retrouver d'une fagon ou d'une autre dans la traduction. La litterature de la Cote ouest etant une litterature jeune qui n'a pris son essor que dans les trente dernieres annees, il est souvent possible de consulter l'auteur a traduire. Ce recours permet de clarifier certains points faisant probleme, ou tout du moins de determiner avec certitude les intentions principales de l'ecrivain. Si le dialogue avec l'auteur peut s'averer peu fructueux en ce qui concerne certaines des difficultes mentionnees plus haut (l'ecrivain ne maitrisant sans doute qu'imparfaitement le frangais), un tel echange permet toutefois de definir le caractere profond de l'oeuvre et les elements indispensables a sa reconstitution dans une langue etrangere. Le traducteur peut ainsi etablir les priorites auxquelles il doit repondre dans sa tache afin de respecter l'esprit autant que la lettre de l'original. La correspondance de Frank Scott et d'Anne Hubert9 fournit un bon exemple des atouts que procure le dialogue entre l'auteur et son traducteur pour l'execution d'une traduction litteraire. Mais, si une correspondance suivie possede des avantages evidents, elle impose egalement certaines contraintes au traducteur. Une fois l'auteur consulte, le traducteur peut difficilement ignorer 9 Cette correspondance a 6t6 publiee sous le titre de Dialogue sur la traduction (Montreal: Editions HMH, 1970). 13 l'avis donne, meme si celui-ci s'avere problematique. Or, il est possible qu'une connaissance limitee du francais empeche l'ecrivain de saisir la nature de la difficulte a laquelle le traducteur fait face. L'auteur sera peut-etre egalement ignorant des problemes que pose la traduction d'une oeuvre pour un groupe de lecteurs particulier, dont l'experience vecue est etrangere au contexte des nouvelles ou du roman traduits. Une correspondance aussi enrichissante que celle d'Anne Hebert et Frank Scott exige, de la part de l'auteur, une bonne connaissance de la culture et du milieu du lecteur-cible . Dans le cas qui nous interesse, les disparites qui existent entre la France et la cote ouest du Canada peuvent constituer une entrave limitant serieusement les benefices de l'assistance de l'ecrivain. La question de la liberte du traducteur se pose alors. Dans quelle mesure celui-ci peut-il justifier son propre choix si ce dernier va a l'encontre de l'opinion exprimee par l'ecrivain? L'auteur est-il en droit d'imposer son point de vue? Le traducteur doit-il seulement chercher a entrer en contact avec l'auteur qu'il traduit lorsque cela s'avere possible? Enfin, le soutien et l'assentiment de l'ecrivain suffisent-ils a justifier les choix du traducteur et a enteriner la traduction? Afin d'examiner ces questions d'ethique de la traduction, ainsi que les difficultes principales que presente la traduction d'une oeuvre de la Cote ouest pour le lecteur europeen, nous avons choisi d'etudier un auteur de l'lle de Vancouver dont les publications se 14 preterit tout particulierement a une telle analyse. L'oeuvre de Jack Hodgins, profondement regionaliste, fournit en effet de nombreux exemples des particularites et des difficultes que nous avons deja enumerees. D'autre part, Jack Hodgins etant professeur de composition litteraire a l'Universite de Victoria, nous avons la chance de pouvoir le consulter et de beneficier de sa cooperation. Cette derniere nous sera particulierement precieuse dans le cadre d'une discussion des avantages et des inconvenients d'une collaboration entre le traducteur et son auteur. Apres avoir presente l'oeuvre de Jack Hodgins, nous examinerons done dans un premier temps les difficultes de traduction qu'elle pose, illustrant chaque probleme d'exemples concrets. Nous tenterons alors d'expliquer chaque difficulte dans le contexte de la litterature regionale dont elle est issue ainsi que du public vise par la traduction. Differentes solutions seront suggerees; une tentative de resolution sera eventuellement proposee. Dans un deuxieme temps, nous discuterons des possibilites offertes par la collaboration du traducteur et de l'auteur (en l'occurence, Jack Hodgins), et determinerons la mesure dans laquelle un tel dialogue contribue a modifier les traductions des passages prealablement etudies. Enfin, nous aborderons la question du champ de liberte du traducteur au sein d'une telle collaboration et les problemes d'ethique presentes plus haut. 15 Chapitre I Ces dix dernieres annees, Jack Hodgins s'est impose comme Tune des grandes figures de la litterature canadienne contemporaine. Les divers articles parus a son sujet sont invariablement elogieux 1 0 . Les critiques apprecient, en particulier, les qualites de style de l'auteur et le travail d'elaboration et de developpement qui caracterisent l'ecriture de ses oeuvres. Jack Hodgins constitue indeniablement l'un des auteurs canadiens actuels en renom au niveau national. II a recu le Gibson Literary Award pour son premier roman, The Invention of the World, en 1977, puis, en 1979, le Governor General's Award pour The Resurrection of Joseph Bourne, son troisieme livre, et ses oeuvres apparaissent regulierement au programme des cours de litterature canadienne dans les universites. Bien que d'envergure nationale, Jack Hodgins se pose egalement tres nettement comme auteur regional. Ses racines familiales et personnelles, tout d'abord, sont solidement implantees dans le sol de lTle de Vancouver, ou il est ne. De pere bucheron et de grand-pere fermier, Jack Hodgins a grandi dans la vallee de Comox, dans la moitie nord, isolee et reculee de l'ile. C'est a ce cadre rural, eloigne 10 Voir, par exemple, les articles de Geoff Hancock ("An Interview with Jack Hodgins", Canadian Fiction Magazine. Nos 32-33, 1979-1980) et W.J. Keith ("Jack Hodgins' Island World", Canadian Forum. 61, Sept./Oct. 1981). 16 de tout grand centre urbain (Victoria se trouve a plus de deux cent kilometres), qu'il emprunte les paysages et les personnages de ses livres. Apres avoir acheve ses etudes a l'Universite de la Colombie-Britannique, a Vancouver, Jack Hodgins a enseigne l'anglais dans une 6cole secondaire de Nanaimo, a cent kilometres au sud de la vallee de son enfance. Quelques annees plus tard, il a poursuivi son chemin vers le sud et la ville et s'est installe a Victoria ou il est devenu professeur de composition litteraire de l'universite (SDI, 0). Cette migration vers la capitale provinciale n'a pas altere, cependant, le caractere profondement rural et regionaliste de son oeuvre. Les petites communautes de l'lle de Vancouver, separees du reste du monde par les montagnes et la foret, d'un cote, et la mer de l'autre, auxquelles Jack Hodgins donne vie dans son premier livre, Spit Delaney's Island, continuent de former la toile de fond de son oeuvre 1 1 . Spit Delaney's Island est un recueil de nouvelles qui, sans constituer une suite explicite, forment un ensemble homogene. Chaque nouvelle fonctionne independamment des autres, presentant une localite et des personnages differents. Les personnages de la premiere et de la derniere nouvelle sont cependant les memes, a huit mois d'intervalle, ce qui accentue l'unite du recueil. Les nouvelles se deroulent toutes dans de petites communautes isolees, voire en 1 1 Jack Hodgins a, jusqu'a present, public" quatre livres: deux recueils de nouvelles, Spit Delaney's Island (1976) et The Barclay Family Theatre (1981), et les deux romans sus-mentionnes, The Invention of the World (1977) et The Resurrection of Joseph Bourne (1979). 1 7 pleine foret. II est vraisemblable qu'elles se situent sur l'lle de Vancouver, a une exception pres, "By the River", dans laquelle la narratrice explique que son mari l'a amenee "across the province about as far as it was possible to go" (SDI. 117). Mais, la encore, Crystal Styan est nee sur l'lle de Vancouver, dans une ferme, "in the blue mountains of the island" (SDI. 117). Ces nouvelles offrent toutes les caracteristiques que presente l'ensemble de l'oeuvre de Jack Hodgins. On y retrouve les divers points discutes plus haut a propos de la litterature de la Cote ouest en general: l'univers quelque peu mysterieux des forets et des montagnes de la Colombie-Britannique, la puissante presence de l'ocean, les papeteries et les fermes, le souvenir de mythes indiens qui impregnent encore le pay sage environnant... Dans une nouvelle, toutefois, tout se trouve condense: le recit comme son introduction et la description de son contexte, et les problemes de traduction tout comme les difficultes stylistiques que le genre impose a l'auteur. Spit  Delaney's Is land constitue ainsi une source d'exemples particulierement bien adaptee a notre propos. Pour faciliter la discussion, nous avons choisi deux des nouvelles contenues dans ce recueil: "Every Day of His Life" et "By the River". A elles seules, ces nouvelles fournissent ample illustration a l'examen des difficultes de traduction presentees par la litterature de la Cote ouest. Toutes deux marquees des traits regionaux debattus plus haut, ces nouvelles sont neanmoins tres differentes et permettent 1 8 done d'etudier des difficultes similaires rencontrees dans le contexte varie de recits dissemblables. D'autre part, la nouvelle etant un genre particulierement developppe dans la litterature canadienne, il est important d'en saisir les caracteristiques. En effet, la plupart des ecrivains canadiens de renom se sont essayes, a un stade ou a un autre de leur carriere, a ce genre litteraire, et le traducteur qui s'interesse aux auteurs canadiens a de grandes chances d'etre appele, tot ou tard, a considerer la traduction d'un recueil de nouvelles. Trois personnages apparaissent dans "Every Day of His Life". Gladys Littlestone vit seule avec son fils, Roger, dans une maison isolee, sur les lieux d'un campement de bucherons desaffecte. C'est une femme plantureuse (elle est surnommee Big Glad) et volontaire qui semble satisfaite de son sort mais qui ne rechignerait pas a donner un pere a son enfant. La nouvelle est le recit de la rencontre de cette femme de caractere et d'un petit homme de passage, artiste a ses heures et apparemment sans domicile, Mr. Swingler. Roger, le troisieme personnage, n'a qu'un role secondaire dans le deroulement des evenements. Les gammes et les morceaux qu'il ne se lasse pas de travailler au piano pendant la nouvelle forment cependant un fond sonore permanent auquel il est frequemment fait allusion. La mere de Gladys Littlestone et la premiere femme de Mr. 19 Swingler sont egalement mentionnees. II est aussi question d'une reine d'il y a tres, tres longtemps.... L'echange qui nait de la rencontre imprevue de Big Glad et de Mr. Swingler forme la trame du recit. La scene se passe chez Big Glad, dans son jardin tout d'abord, puis dans le d6barras ou elle entrepose sa fameuse liqueur de pissenlit, et enfin sur le toit de la maison. C'est le dialogue entre les deux personnages principaux qui fait progresser la relation. Le dialogue y a done un role preponderant. II est toutefois precede et entrecoupe par la narration de l'auteur qui pr6sente indirectement, a travers ses descriptions des personnages, de leurs actions et du cadre de celles-ci, le point de vue de Big Glad. Ce discours, exprimant souvent de biais les pensdes silencieuses de notre heroine, forme un pendant au dialogue auquel il s'oppose sur le plan stylistique. "Every Day of His Life" est avant tout un conte humoristique. Truffe de details cocasses (les petits tennis rouges de Big Glad, sa liqueur de pissenlit, l'ascension du toit, la voiture orange dans le garage, etc.), le recit vise surtout a faire rire. La tendresse et l'ironie s'y melent. L'auteur ajoute une pointe de cynisme, peut-etre, lorsque Mr. Swingler raconte a Gladys Littlestone comment il a avale les cendres de sa femme. L'humour parfois grincant de Jack Hodgins laisse deviner de nombreux motifs qui se cachent sous la surface burlesque de cette 20 histoire. Dans " B y the R i v e r " , ces memes themes, habituels a la litterature de la Cote ouest, sont mis a nu. " B y the R iver " est centree autour d'un seul personnage, Crystal Styan. L a jeune femme marche sur le sentier qui la mene a l'arret du train qui doit lu i rendre son mari . B ien que le recit ne soit pas a la premiere personne, le narrateur relate les pensees de Crys ta l et decrit le monde tel qu'elle le voit (comme i l le fait pour B i g G lad dans "Every Day of H is L i fe " ) . Ce n'est qu'a la f in du recit que le lecteur comprend que la vtrite" est toute autre et que Crysta l n'a plus toute sa tete. Deux autres personnages apparaissent brievement a la f in de la nouvel le: le chef de train et le mecanicien, qui s'arretent un instant pour deposer un sac de pommes de terre et une boite en carton remplie de provisions au bord de la voie ferree. L e mari de Crysta l , J i m Styan, est egalement tres present. Tout au long du chemin, Crys ta l revit en effet divers souvenirs de leur existence de couple, dans leur cabane perdue dans les fourres. A travers ces evocations, le lecteur decouvre l 'h is to i re de l a jeune femme et f in i t par comprendre ce qu'elle fait l a , au mi l ieu des bois, avec, pour tout l ien avec le monde exterieur, une voie de chemin de fer. L a reverie de Crystal est entrecoupee de courts dialogues qu'elle a echanges avec son mari . Ces quelques paroles, ajoutees a celles du chef de train et du mtcan ic ien , occupent une place beaucoup moins importante que la longue conversation de Gladys Litt lestone et de M r . 21 Swingler dans "Every Day of His Life", mais elles suffisent a apporter de la variete au recit. Le role de la riviere que longe Crystal rappelle celui joue par la mer dans tant d'oeuvres de la Cote ouest. Le titre de la nouvelle souligne son importance. Une vieille 16gende indienne raconte que la riviere cache un monstre affame qui avale les enfants. Dans la solitude de la foret, Crystal s'imagine que le monstre la surveille et n'attend qu'un faux-pas de sa part, sur les bancs escarpes et glissants de la riviere, pour la devorer. Cet element mythique ajoute une dimension de mystere et de folklore a la nouvelle qui met en evidence ses racines regionales. "By the River" joue sur le flou des emotions et des pensees de Crystal a plusieurs niveaux. La riviere, tout d'abord, symbolise le contraste entre les arpents de terre tangibles et materiels dont Crystal et Jim devaient tirer leur subsistance, et le surnaturel, le mythique qui, comme les reves insenses de Jim, depassent Crystal et menacent de l'engloutir. D'autre part, Jack Hodgins fait alterner la description de la situation et des emotions presentes de Crystal avec les souvenirs qu'elle se rememore en marchant et avec les retrouvailles qu'elle anticipe. Passe, present et future sont ainsi meles, sans qu'aucune distinction les separe. Enfin, la realite, telle qu'elle est presentee au lecteur par le narrateur, est deformee et reinterpretee par Crystal, abolissant toute distinction entre objectivite et folie. 22 Certains des incidents dont se souvient Crystal sont comiques (comme la fuite de la vache ramenee par Jim), mais le ton de Jack Hodgins n'est jamais humoristique. L'histoire de Crystal Styan n'a rien d'une histoire amusante. Meme les episodes comiques qu'elle se rappelle en riant sont tragiques de par l'inconscience qu'ils revelent, d'une part, mais aussi parce qu'ils expliquent la triste destinee de Crystal. Les themes de l'isolement, de l'abandon, de l'indifference — voire de l'hostilite— de la nature, du supernaturel et de la faiblesse humaine apparaissent plus crument dans "By the River" que dans "Every Day of His Life". Le flou menage par le narrateur est done particulierement important: il sert a attenuer et a affiner la tragedie profonde qu'aucun humour ne peut temperer. Les traits que partagent ces deux nouvelles de Jack Hodgins sont revelateurs: ils correspondent en effet aux caracteristiques principales que le lecteur rencontre en general dans les oeuvres de la Cote ouest. D'autre part, l'ecart qui stpare "Every Day of His Life" et "By the River", tant sur le plan du theme central qu'en ce qui concerne le ton de l'auteur, permet d'entrevoir deux facettes tres differentes de la litterature canadienne. Le recit humoristique et la relation realiste tragique font en effet tous deux partie de la tradition litteraire, tant nationale que regionale. 23 Chapitre II D u point de vue de la traduction, c'est le cadre naturel et culturel de "Every Day of H is L i f e " et " B y the R ive r " qui constitue I 'obstacle pr inc ipa l a leur publ icat ion en France. L e paysage est omnipresent dans les deux recits: que ce soit sous les traits de la montagne qui s'eleve derriere la maison de B i g G lad ou sous ceux des bois et de la r iv iere qui encerclent Crys ta l Styan, l ' impact de la nature sur les personnages et leur existence est au coeur du propos de l'auteur. Les personnages reinterpretent a leur tour l 'environnement qu i , dans une certaine mesure, controle leur v ie . M r . Swingler peint le c ie l en orange et Crystal croit apercevoir, dans la r iv iere, les epaules du monstre qui y vit. C'est l ' interaction permanente et changeante des hommes et de la nature qui donne corps aux recits. Dans " B y the R ive r " , l'auteur mentionne a plusieurs reprises la r iv iere qui passe et depasse Crysta l ; les buissons dechirent sa jupe. L a pauvre vache que J im Styan a ramenee un jour de la v i l le s'echappe pour s'enfoncer et se perdre dans la foret; le froid tue les poules. Crystal est seule et abandonnee au m i l i eu d'une nature host i le qu i semble vou lo i r l 'etouffer et la devorer. C'est cette meme nature qu i a f i n i par detruire le reve ecologiste de J im Styan et le faire fuir, brisant la vie 24 de couple des deux epoux. Prisonniere d'un milieu qui lui a tout pris, Crystal lui abandonne egalement sa raison. Gladys Littlestone maitrise davantage son environnement. Elle tire profit des fruits de la nature. Mr. Swingler la decouvre en train d'arroser ses pieds de tomates. Elle est fiere des fleurs qu'elle a plan tees dans son jardin et aime a respirer le chevrefeuille qui y pousse. Elle ramasse les mures sauvages qui murissent dans les alentours et tire des fleurs de pissenlit sa fameuse liqueur maison. Au-dela de cette nature maitrisee, cependant, "Every Day of His Life" laisse entrevoir l'envers du decor: le pruche, et raeme le lilas, menacent d'envahir et d'enfouir Tunivers ordonne de Big Glad; Tun des cotes du versant visible de la montagne est recouvert de chicots noirs. La montagne, enfin, s'impose aux personnages; c'est autour d'elle que le recit se construit, lui donnant des dimensions de figure centrale et dominatrice. Cette dualite de la nature a la fois nourriciere et imperieuse, si importante dans les oeuvres de la Cote ouest, constitue sans doute, du point de vue du lecteur europeen, l'element le plus particulier de cette litterature. Elle donne a l'oeuvre de Jack Hodgins et a celle de nombreux autres auteurs un caractere foncierement etranger. Dans cette perspective, le traducteur souhaitera peut-etre ajouter a sa traduction une preface dans laquelle il pourra decrire les realites geographiques de la Colombie-Britannique et expliquer au lecteur le role qu'elles possedent dans la litterature de cette province. 25 Plusieurs difficultes resultent de cette caracteristique de la litterature de la Cote ouest. Sur le plan purement technique, le vocabulaire botanique et zoologique exige parfois des recherches difficiles; il peut etre necessaire d'obtenir un dictionnaire ou un ouvrage local contenant la description d'especes inconnues en Europe. Plus souvent, cependant, la difficulte provient du fait que le terme employe par l'auteur correspond a l'appellation regionale d'une plante ou d'un animal commun. Dans "By the River", des termes tels que "cattail" et "water-skeeters", par exemple, n'apparaissent pas dans les dictionnaires habituels. lis ne correspondent en effet qu'aux noms populaires donnes au jonc et a l'araignee d'eau en Colombie-Britannique. Les bois de "By the River" sont peuples de toutes sortes d'animaux. Si certains d'entre eux sont tout aussi communs en Europe (c'est le cas de l'ecureuil par exemple), d'autres appartiennent plus specifiquement a la faune de l'Amerique du Nord. Le lecteur frangais peut ne pas etre familier de la mouffette ou du couguar. Ces betes font pourtant partie du paysage habituel de la campagne canadienne. De meme, si peu de Frangais peuvent se vanter de poss6der un pruche dans leur jardin, la presence de cet arbre pres de la maison de Big Glad n'a rien d'exceptionnel. II risque ainsi de s'etablir un decallage entre l'impression d'exotisme ressentie par le lecteur et l'ordinaire des scenes decrites par l'auteur. Le traducteur devra veiller a souligner le caractere commun de ces animaux et de 26 ces plantes dans sa traduction des passages ou ils apparaissent. Le contexte, traduit avec ce soucis, doit mettre en evidence la nature habituelle de leur presence dans le paysage canadien. La mention de ces animaux a bien sur l'avantage de donner au rtcit les couleurs locales de l'environnement dans lequel il se situe. Pour le lecteur frangais, l'orignal, pour ne donner qu'un exemple, evoque immediatement le Canada. Une fois le premier obstacle du vocabulaire surmonte, le traducteur se trouve confronte a la gageure beaucoup plus grande de reproduire, dans la version francaise, le rapport quasi-mystique qui lie l'homme a la nature. Dans "By the River", ce rapport est domine par la peur et l'hostilite. The trail she is following swings inland to climb a small bluff and for a while she is engulfed by trees. Cedar and fir are dark and thick and damp. The green new growth on the scrub bushes has nearly filled in the narrow trail. She holds her skirt up a little so it won't be caught or ripped, then runs and nearly slides down the hill again to the river's bank. She can see in every direction for miles and there isn't a thing in sight which has anything to do with man. (SDI. 116) Comme le pruche et le lilas dans "Every Day of His Life", la vegetation menace ici de tout envahir et de reprendre possession du mince espace que l'homme s'est menage. Le sender represente la seule marque visible de la conquete tres limitee et sans cesse remise en question de l'homme sur la nature. Mais meme ce sentier, taille et degage par les Styan, ne les sert qu'imparfaitement: Crystal manque glisser. 27 Le sentiment qui domine le passage est celui de l'impuissance de l'homme face a la nature indomptable. Ce sont surtout les adjectifs et les participes passes qui, dans ce passage, soulignent la vitalite de la nature et la fragilite des conquetes humaines. Dans les deux premieres phrases de l'extrait cite\ leur accumulation croissante indique l'imminence du danger. Depuis six mois, Crystal vit en effet seule dans la foret; Jim n'est plus la pour abattre les arbres et contenir la nature. II est possible de reproduire la structure de ces phrases en frangais et d'imiter leur mouvement ascendant en en respectant a peu pres le rythme: Le sentier qu'elle suit decrit une courbe vers l'interieur pour escalader un petit promontoire, et elle est entouree d'arbres pendant quelques temps. Les cedres et les sapins se dressent, sombres, e"pais et humides. Les nouvelles pousses vertes des buissons des fourr£s ont presque obstrue" l'6troit sentier. L'inversion de l'adjectif qui qualifie le sentier permet de souligner la precarite de sa position. Le traducteur pourrait peut-etre meme enfreindre les regies syntaxiques conventionnelles et modifier la ponctuation de facon a accentuer l'accumulation d'adjectifs en repetant, par exemple, la conjonction de coordination comme le fait l'anglais dans le texte original: Les cedres et les sapins se dressent, sombres et epais et humides. La description de la riviere est plus importante encore car le flot regulier suit Crystal du debut a la fin du recit. Le titre de la nouvelle 28 suffit a demontrer le role predominant de cette riviere qui fonctionne comme le symbole decuple de la nature environnante. The river flows past her almost silently. It has moved only a hundred miles from its source and has another thousand miles to go before it reaches the ocean, but already it is wide enough and fast. Right here she has more than once seen a moose wade out and then swim across to the other side and disappear into the cedar swamps. She knows something, has heard somewhere, that farther downstream, miles and miles behind her, an Indian band once thought this river a hungry monster that liked to gobble up their people. (SDI. 116) La premiere phrase de ce passage revient plus loin dans le texte, comme un refrain. L'eau coule sans la moindre entrave humaine et depasse sans cesse Crystal, malgre la hate avec laquelle la jeune femme s'achemine vers la voie de chemin de fer. C'est la riviere qui avance le plus vite, sans le moindre obstacle. C'est la riviere, aussi, qui determine le trace des pas de Crystal. Le monde animal et vegetal entretient un rapport privilegie avec la riviere ou il semble puiser sa vitalite: les joncs, les fougeres et les bouleaux poussent sur ses berges; l'orignal traverse ses flots avant de s'enfoncer dans la foret. De cette harmonie supreme, l'homme est exclu. L'evocation de la legende indienne ajoute une dimension mythique a la description de la riviere. La nature toute entiere est personnifiee et l'hostilite qu'elle entretient avec Crystal s'incarne dans le personnage du monstre legendaire. C'est autour de lui que se 29 cristallisent toutes les frayeurs, les frustations et la solitude de Crystal. La riviere est d'abord presentee dans toute sa puissance. La longueur de la deuxieme phrase du passage ci-dessus suggere la distance parcourue. L'adjectif, rejete en fin de phrase, souligne sa force. La phrase suivante met en lumiere la communion qui existe entre la riviere et le monde animal: elle est longue aussi et decrit le deplacement puissant de l'orignal. Cette force de vie disparait de la perception de Crystal, deformee par la legende evoquee, et fait place a l'image floue et fracturee d'un souvenir. La phrase correspondante est saccadee. La proposition qui la clot resume, dans sa simplicite presque naive, le sentiment de terreur qui habite la jeune femme. Les expressions quotidiennes de la langue orale ("right here", "she knows...", "gobble up", etc.) alternent avec des tournures poetiques ("The river flows... silently", "she has...cedar swamps"). Ce sont ces juxtapositions et le rythme des phrases qui constituent les elements distinctifs de ce passage. C'est done sur ces deux aspects que l'effort du traducteur devra converger. La riviere coule et la depasse presque en silence. Elle n'a parcouru que cent cinquante kilometres depuis sa source, et il lui en reste encore mille cinq cent avant d'atteindre l'ocSan, mais elle est d6ja large et rapide. Juste a cet endroit, elle a vu plus d'une fois un orignal avancer dans la riviere et puis la traverser a la nage, jusqu'a 1'autre rive, avant de disparaitre dans les mar£cages, sous les cedres. Elle sait, elle a entendu dire quelque part, que, plus en aval, a des centaines de kilometres, derriere elle, une bande d'Indiens prenait autrefois la riviere pour un monstre affame* qui s'amusait a les avaler. 30 Le rythme quaternaire de la premiere phrase imite le mouvement incessant des flots et la rtgularite de leur passage. Dans la derniere phrase, la succession des virgules accentue le rythme brise et htsitant des pensees de Crystal. La position finale du verbe "avaler" permet de compenser la 16gere perte qu'il constitue, au niveau des images, par rapport a "gobble up", car elle met en relief le caractere mi-terrifiant, mi-burlesque, de la legende. Isolee en plein bois, Crystal Styan vit dans un univers a peine touche par l'homme et dans lequel elle doit lutter contre la nature pour survivre. L'environnement physique qui l'entoure forme a la fois le cadre et la trame du recit. Dans l'univers de Gladys Littlestone, la nature est en grande partie maitrisee; elle ne comporte du moins aucune menace immediate. Dans "Every Day of His life", le paysage est marque de l'empreinte de l'homme. Les problemes qu'il presente pour le traducteur ne proviennent pas tant de la geographie naturelle de l'lle de Vancouver que de sa gtographie humaine. La maison ou elle vit avec son fils occupe une place importante dans l'univers de Big Glad. La description du jardin et des environs est centree autour du batiment. Big Glad est fiere de son logis et des ameliorations qu'elle y a apportees: le toit a 6t6 refait il y a trois ans et elle a cloue elle-meme les etageres qui courent le long des murs du dtbarras. De plus, c'est dans cette maison, autour d'elle et sur son toit que se deroule tout le recit. 3 1 La maison est batie comme la plupart des habitations des communautes rurales de la Colombie-Britannique, en bois, et recouvertes de lattes horizontales peintes. Elle possede les particularites caracteristiques des habitations locales: sur le devant, une veranda a laquelle on accede par quelques marches, 6galement en bois, et entouree d'une balustrade; sur le cote" ou a l'arriere, un porche separe l'entree secondaire du jardin. La presence d'un porche et d'une veranda suggerent, en France, une habitation luxueuse aux dimensions imposantes. Le modeste logis de Gladys Littlestone ne correspond bien sur en rien au stereotype europeen. La plupart des lecteurs frangais ont cependant regarde suffisamment de feuilletons et de westerns americains sur le petit ecran pour se representer mentalement une petite maison a 1'architecture nord-americaine et ne pas se laisser induire en erreur par les caracteristiques mentionnees plus haut. Meme la moustiquaire qui protege l'entree principale et empeche les insectes de p6n6trer dans la maison eveillera sans doute quelques souvenirs televises et fournira une explication au lecteur qui associe peut-etre exclusivement les moustiques aux climats tropicaux. II est d'ailleurs possible de presenter, en couverture, la photo ou le dessin d'une petite ville de la Cote ouest evocant les communautes que peuplent les personnages de Spit Delaney's Island. Curieusement, la couverture de l'edition canadienne de ce recueil (Macmillan Paperbacks) affiche une superbe photo de calendrier montrant la cote de l'lle de Vancouver dans toute sa splendeur sauvage, sans l'ombre d'une trace humaine. 32 L'architecture est un aspect proeminent du paysage humain. D'autres, moins evidents, peuvent cependant poser des difficultes plus epineuses. Dans "Every Day of His Life", c'est le cas, par exemple, du systeme routier. Lorsque Gladys Littlestone demande a Mr. Swingler ou il va et qu'il lui affirme etre en route pour l'usine de pate a papier, Big Glad lui repond qu'il s'est trompe de chemin. Elle emploie le mot "highway" pour decrire la route qu'il aurait du prendre. Well, I'm only one lives in here, me and my son, and I got a car all right but I ain't driving you all the way back to the highway. You got a long walk ahead of you. (SDL 88) Ce nom peut etre traduit de diverses manieres: "autoroute", "voie publique", "route nationale", etc. Les differentes traductions possibles suggerent en generate une route importante a grande circulation. Sur File de Vancouver, cependant, il n'y a guere, au nord de Victoria, qu'une seule route qui merite vraiment le titre de "highway" et qui soit l'equivalent de ce que Ton appelle en France une "nationale": c'est la route qui relie Victoria (a l'extremite sud) a Port Hardy (tout au nord), s'etirant le long de la cote est de 1'ile sur cinq cents kilometres. A part ce grand axe, il existe un petit nombre de routes bien entretenues, comme celle qui mene a Port Alberni, et que Ton peut qualifier de routes secondaires. Les autres voies d'acces qui partent de ces routes pour aboutir dans un village perdu ou s'enfoncer dans la montagne ne sont pas goudronnees. Big Glad vit au bord de l'une de ces "routes", construite expres pour relier le campement de bucherons aujourd'hui desaffecte ou elle 33 continue de demeurer, au monde exterieur. II est possible que ce chemin, sans doute recouvert de gravier, debouche directement sur l'axe principal qui longe la cote est de 1'ile. C'est cependant peu probable: il est rare que ces sentiers, empruntts presque exclusivement par les camions qui transportent le bois abattu dans les campements, aboutissent a une route a grande circulation; ce serait trop dangereux. D'autre part, peu de maisons donnent sur cette voie express. Or Big Glad explique a la page suivante comment ses anciens voisins ont fait transporter leurs maisons pour aller habiter un peu plus loin: Then they hauled them out to the highway so they could watch the traffic go by. (SDI. 89) Ils peuvent observer la route de leur fenetre. C'est done vraisemblablement a l'une des routes secondaires que Big Glad fait allusion. Somme toute, Gladys Littlestone parle d'une petite route secondaire ayant pourtant suffisamment d'importance a ses yeux pour meriter le titre de "highway". Le traducteur doit done trouver un terme aussi equivoque en francais que "highway" dans la bouche du personnage. "Autoroute" est bien evidemment a exclure, puisqu'il ne s'agit de rien de comparable a une autoroute. Des termes tels que "route nationale" ou "route secondaire" sont trop precis et evoquent de trop pres les realites francaises. La traduction "grande route" a, par contre, deux avantages: elle n'est tout d'abord ni technique, ni precise, autorisant done celui qui l'emploie a etablir un 34 jugement subjectif; l'expression a d'autre part un cote familier et campagnard qui convient parfaitement au contexte present. Personne d'autre que moi n'habite par ici, juste mon fils et moi. J'ai bien une voiture, mais allez pas comptez que je vous ramene jusqu'a la grande route. C'est trop loin. II vous reste un bon bout de chemin a faire. Et puis ils les ont embarquees sur des camions et ils les ont planters le long de la grande route pour pouvoir regarder les voitures passer. II serait meme possible d'utiliser le terme desuet de "grand route" pour accentuer le caractere rural du recit et souligner l'identite regionale ( pour ne pas dire provinciale) des personnages. Le moyen de transport en commun que le lecteur francais a l'habitude d'emprunter est le train. Au Canada, les villes ne sont pas reliees par le chemin de fer, comme en Europe, mais par des lignes rtgulieres d'autocars ayant une fonction identique. Le train continue d'etre utilise pour le transport des marchandises mais les voitures de voyageurs se font rares. Les rares lignes encore en service ne le sont guere que pour des raisons historiques et pour le plaisir des touristes 1 2 . Sur l'lle de Vancouver, il n'existe qu'une seule ligne. Elle suit plus ou moins la route principale, le long de la cote est, entre Victoria et Courtenay13 . Dans la premiere nouvelle du recueil, le desespoir de Spit Delaney, lorsque la vieille locomotive qu'il conduit 1 2 Les mesures r6centes du gouvernement f6d6ral du Canada menacent d'ailleurs de faire completement disparaftre le chemin de fer au Canada. * 3 Le gouvernement f6d6ral a declare- cette ann6e qu'il allait fermer la ligne mais le gouvernement provincial, objectant que sa mise en place, il y a un siecle, reliant la Colombie-Britannique au reste du territoire, 6tait l'une des conditions au rattachement de la province a l'6tat f6d6ral canadien, intente actuellement un proces a Ottawa. 35 depuis vingt ans est mise hors service, n'a de sens que dans le contexte du romantisme qui entoure le chemin de fer au Canada. Une locomotive a vapeur effectue toujours l'aller-retour entre Vancouver et Squamish, une fois par jour, pour les touristes et les nostalgiques... Dans "Every Day of His Life", Mr. Swingler raconte brievement les circonstances de la mort de sa femme: She stepped out onto the road to flag down a bus and was too slow at stepping back. That bus flung her through the air and left her draped over a barbed-wire fence like an empty gunny sac. (SDI. 94) Le lecteur familier des realites canadiennes comprend que la jeune femme avait l'intention de prendre l'autocar (pour se rendre, sans doute, a la ville la plus proche) et que, conformement aux habitudes, il lui fallait faire signe au conducteur du car pour qu'il s'arrete. Les autocars constituant en general le seul moyen de transport en commun a relier les communautes isolees a la ville, ils empruntent souvent de petites routes rurales a faible visibilite et ne s'arretent que sur demande. Le verbe anglais "to flag down" est done parfaitement clair dans ce contexte. Si Ton est ignorant de ces realites, cependant, le geste de la jeune femme et sa consequence tragique peuvent paraitre quelque peu saugrenus. Une traduction comme la traduction suivante laisse au lecteur le soin de speculer quant aux circonstances et aux motifs qui provoquent l'accident: Elle s'est avanc6e sur la route pour faire signe a un car et elle a 6t€ trop lente a reculer. 3 6 L a version francaise doit clarif ier le sens du verbe "to f lag down". L a traduction suivante expl ic i te le geste de la jeune femme, sans pour autant trop alourdir l a phrase: Elle s'est avanc6e sur la route pour faire signe a un car de s'arreter, et elle a 6t6 trop lente a reculer. L e traducteur peut meme juger ut i ler d'ajouter une propos i t ion ent iere, vo i re une phrase supp lementa i re , qu i e tab l isse sans 6quivoque les raisons de ce geste, mais un tel cho ix r isque de detruire l a s impl ic i te et le caractere presque anodin de l 'expl icat ion de M r . Swingler, telle qu' i l la formule en anglais. E n dernier recours, i l est toujours possib le d'ajouter une note exp l ica t ive , mais cette solution de faci l i te est a eviter dans le contexte d'une edit ion destinee au grand pub l ic et devrait Stre reserved aux edit ions scolaires et u n i v e r s i t a i r e s . S i le Canada a off ic iel lement adopte le systeme metrique, la populat ion continue, dans sa grande majorite, a ut i l iser les mesures anglo-saxonnes. L a litterature canadienne fait de meme. Dans " B y the R ive r " , les distances sont mesurees en "mi les" (p. 116) et la terre en "acres" (p. 118). Crys ta l Styan a egalement arrete ses etudes secondares a la f in de "grade ten" (p. 116). Deux choix de traduction sont possibles. L e traducteur peut decider d'insister sur le cadre culturel et national dans lequel le recit se deroule. II respectera alors les diverses mesures employees au Canada. II pourra pour cela uti l iser la terminologie quebecoise qui se 37 base elle-meme sur d'anciennes mesures frangaises depuis longtemps tombees en desuetude. Mais le traducteur peut egalement choisir de ne pas insister sur l'identite anglo-saxonne de l'oeuvre pour mettre davantage en relief son caractere regional et unique. II preferera peut-etre ne pas attirer l'attention du lecteur sur des details n'ayant aucune signification culturelle particuliere dans l'oeuvre originale mais portant tout un bagage de connotations "am6ricaines" pour le lecteur europeen. II lui suffira alors de convertir les "miles" et les "acres" en kilometres et en arpents, arrondissant les chiffres la ou l'anglais donne une approximation. "Grade ten" est un peu plus epineux a traduire. "La seconde" est en effet trop marque geographiquement et ne peut guere s'appliquer au systeme scolaire canadien; "la dixieme annee", par contre, est dangereusement vague et risque de preter a confusion (la dixieme annee de quoi?). Dans le contexte, cependant, il est clair que "grade ten" signifie egalement la fin des eludes obligatoires. She once thought she'd like to study that kind of thing at a university or somewhere, if Jim Styan hadn't told her that grade ten was good enough for anyone (...) (SDI. 116) La difficulte peut ainsi etre contournee en se basant sur ce sens, par ailleurs preponderant, de "grade ten". A une epoque, elle aurait aim6 6tudier ce genre de choses a l'universit6 ou autre part, si Jim Styan ne lui avait pas dit qu'aller a l'Scole jusqu'a seize ans 6tait bien suffisant (...) 38 Cette traduction permet de transmettre la signification culturelle de "grade ten" sans ajouter, pour le lecteur, un element d'etrangete la ou le texte original n'en comporte pas. L'architecture des maisons, les routes, les transports en commun et les mesures offrent quelques exemples des difficult^ dues aux differences socio-culturelles qui existent entre le Canada et la France. II y en a bien sur beaucoup d'autres. Chaque oeuvre, selon ses themes et son contexte, en presente de nouveaux. Au niveau socio-economique, la toile de fond des oeuvres de la Cote ouest est beaucoup plus uniforme. La vie economique des communautes rura l e s 1 4 a trois supports possibles: soit 1'agriculture1 5 , soit l'exploitation miniere, soit l'industrie du bois. Lorsque le recit se situe dans une reserve indienne, ce sont la peche et les subventions gouvernementales qui constituent les deux sources principales de revenus pour la communaute. La trame economique de "By the River" est, malheureusement pour Crystal, quasiment inexistante. Le reve de Jim Styan a echoue" et la majority des terres dont il voulait se creer un monde en miniature est restee en friche. Crystal depend des dons de 1 4 La litterature de la Cote ouest s'attache surtout a de"crire la vie des communautis rurales. La toile de fond socio-6conomique des grandes villes (Vancouver et, a la rigueur, Victoria) est bien sur plus complexe mais, ressemblant davantage aux rSalites urbaines occidentales en g6n6ral, elle pose en fait moins de problemes au niveau de la traduction. 1 5 C'est en g6n6ral le cas des communautes de la valine du Fraser et de l'int6rieur de la Colombie-Britannique. C'est plus rare sur la c6te proprement dite. 3 9 nourriture des femmes de la paroisse l a plus proche pour subsister. Dans "Every Day of H is L i f e " , le contexte economique est par contre tres present. L a maison de Gladys Li t t lestone se trouve dans un ancien campement de bucherons, deserte apres sa fermeture. B i g G lad ne quitte sa maison que pour aller en v i l le ou pour travail ler, en tant que cuisiniere, dans l'un des nombreux camps de bucherons qui jalonnent la cote (p. 89). M r . Swingler pretend, quant a lu i , chercher du travail a la papeterie la plus proche. "Paper mill", he said, eyes still on that mountain. "Looking for a job". (SDI. 88) L' industr ie du bois consti tue done l 'environnement 6conomique et professionnel de "Every Day of H is L i f e " . L' industr ie pr incipale de T i l e de V a n c o u v e r , e l l e fo rme souvent l 'un des e lements preponderants de l'arriere p lan des oeuvres de Jack Hodgins et de celles d'autres auteurs de la Cote ouest. L'exploitat ion des forets de la Colombie-Bri tannique suit quatre etapes dist inctes. Tout d 'abord, les arbres d'un site cho is i sont abattus et leurs t roncs decoupes et rassembles avant d'etre transportes vers l 'exterieur, soit par camion, soit sur une r iv iere dont i ls descendent le cours plus ou moins l ibrement. U n campement est en general monte de toutes pieces pres du site de l 'exploitation pour les bucherons, et demonte pour etre reconstruit plus lo in une fois le site deboise. Cette premiere etape (" logging camp") se deroule en general dans un l ieu relativement iso le, en pleine foret. L e travai l qu 'e l le ex ige demande un ef for t phys ique impor tant , par fo is 40 dangereux, et tvoque des images d'hommes costauds mal rases, mal laves, et chausses de bottes boueuses. Le site du deboisement rappelle quelque paysage d'holocause dechiquete et les voies d'acces au campement ont 6t€ dtfonctes par les camions de bois. Une fois arracht a la foret, le bois est traite dans une scierie ("sawmill") qui decoupe les meilleurs troncs conformement aux commandes recues. Le reste du bois est broye et les copeaux envoyes a l'usine de pate a papier ("pulp mill"). La papeterie ("paper mill") est le dernier maillon de la chaine. La pate a papier y est transformee en produits finis. Chacun de ces differents maillons evoque ses propres associations. La scierie est un lieu intermediate, parfois situe sur la berge d'une riviere, en aval de la region forestiere en exploitation, parfois a la peripheric d'un centre urbain, entre ville et foret. Le travail y est mecanist et exige peu de qualifications. Le niveau d'education de ses ouvriers est par consequent relativement peu eleve. La simplicite de chacune des taches isolees qui leur sont confiees permet un roulement des travailleurs et offre la possibilite d'emplois temporaires. Les procedes chimiques qui servent a transformer le bois en pate a papier et a rafiner cette pate pour obtenir du papier sont beaucoup plus complexes et necessitent des qualifications particulieres. La majorite des ouvriers qui travaillent dans les usines de pate a papier et dans les papeteries sont done des ouvriers specialises qui conservent un emploi fixe. Ces usines sont 41 egalement situees en milieu urbain. Les produits chimiques qu'elles utilisent creent un serieux probleme de pollution et les habitants des villes ou elles se trouvent doivent vivre avec les fumees des chemin6es de leurs usines et les odeurs nauseabondes qu'elles degagent. Ce contexte socio-economique et les Evocations qu'il suscite aupres du lecteur canadien sont difficiles a saisir pour le lecteur frangais, celui-ci n'ayant pas de point de comparaison adequat. II est pourtant important de comprendre ce contexte car il determine en grande partie les origines et l'appartenance socio-culturelles des personnages. II influence egalement le langage que ces derniers emploient, comme nous le verrons plus loin. La maniere la plus simple et la plus sure de resoudre cette difficulte est sans doute d'avoir recours, comme dans le cas de la g6ographie physique de la Colombie-Britannique et de son role dans la litterature, a une introduction du traducteur presentant les realites naturelles et humaines de la Cote ouest. A defaut et afin de raviver chez le lecteur frangais certaines images de l'exploitation forestiere et de l'industrie du bois, le traducteur peut opter pour le terme correspondant, en frangais, au maillon precedent dans la chaine de transformation du bois. Dans le cas de l'exemple cite plus haut, "paper mill" peut etre traduit par "usine de pate a papier" plutot que "papeterie". "A l'usine de pSte a papier", dit-il, le regard toujours fix6 sur la montagne. "Je cherche du travail". 42 Le premier terme est, en effet, plus evocateur que le second et suggere davantage les images associees aux realites canadiennes dont nous venons de debattre. Un recueil de nouvelles aussi homogene que Spit Delaney's Island, dans lequel le contexte geographique et socio-tconomique demeure plus ou moins le meme pour chaque recit, ne pose qu'un probleme relatif: le lecteur peut en effet se former une idee du cadre naturel et des realites culturelles de la Cote ouest au fur et a mesure qu'il progresse dans sa lecture, par simple accumulation. Dans le cas d'une nouvelle, d'un roman particulierement court, ou meme d'un recueil de nouvelles disparates, la toile de fond socio-economique de chaque recit peut neanmoins presenter une difficulte reelle. De petites tricheries telles que celle-ci peuvent alors s'averer tres utiles. Une carte simplified permet d'expliciter un autre element du paysage culturel de la Colombie-Britannique: les noms gtographiques qui sont frequemment mentionnes, comme Victoria et la Californie, par exemple, dans "Every Day of His Life". Victoria constitue la "grande ville", le centre d'activites economiques, politiques et culturelles de l'lle de Vancouver. Sa presence en tant que capitale provinciale sur une carte suffit sans doute a etablir la position de la ville dans l'univers des personnages des recits traduits. Le role de la Californie dans cet univers est un peu plus delicat a faire comprendre au lecteur. Sa position sur la carte n'indique guere que la distance qui separe les deux regions et la diversite de leurs 43 cl imats. Les l iens culturels et economiques que partagent la Cote ouest des Etats-Unis et cel le du Canada ne peuvent etre explicites que dans une int roduct ion a la traduction f rancaise. Ces l iens sont cependant re la t ivement peu importants et ne const i tuent qu 'un element mineur du panorama soc io -cu l tu re l des oeuvres de l a Colombie-Bri tannique. Dans "Every Day of H is L i f e " , la Cal i fornie est le l ieu d'origine probable de la pomme que B i g G lad offre a M r . Swing ler (p. 87). Cette reference economique ne presente pas de di f f icul te pour le lecteur frangais, habitue a acheter des oranges et des ananas provenant de cet etat. L ' inc lus ion d'une carte dans la traduct ion frangaise permet en outre de soul igner les di f ferences cl imatiques, et done agricoles, qui expliquent ce l ien commercial . L'ajout d'une carte est particulierement important dans le cas des oeuvres situees dans l ' l le de Vancouver. L ' l l e y joue en effet un role tres special. Dans une interview accordee a Geoff Hancock, Jack Hodgins explique ce que " l ' l l e " repr6sente pour ses habitants. People here speak of this as THE ISLAND. There aren't any other islands. While I was at UBC a friend and I were hitchhiking to class one day and were asked by this couple where we were from. We said, "THE ISLAND", assuming that was enough. They said, "Do you mean Prince Edouard Island?" Both our jaws dropped in surprise. That's how self-centered we must have been. We even define the other side of the trench in relation to this Island as THE MAINLAND. (CFM. 47) L ' l l e def ini t le contour de l 'univers fami l ier des personnages de la plupart des recits de Jack Hodg ins . E l l e apparait des la premiere phrase de "Every Day of H is L i f e " , avec un " i " majuscule et figure de fagon proeminente dans tout le reci t . C'est egalement l ' l le de 44 Vancouver qui forme le trait d'union entre les differentes nouvelles que l'auteur a choisi de publier sous le titre de Spit Delaney's Island. II est done important d'etablir sa position et ses dimensions. Une carte ne nommant que la seule He de Vancouver indiquerait clairement de quelle ile il s'agit et soulignerait d'autre part son caractere unique dans le contexte litteraire qui nous interesse. Le caractere regional de la plupart des oeuvres de la Cote ouest cree ainsi plusieurs difficultes pour le traducteur. Le contexte gtographique, social et economique des oeuvres traduites doit bien souvent etre explicit^ pour conserver toute sa richesse et sa clarte\ Une introduction generate presentant les particularites principales de la Cote ouest et la maniere dont elles fonctionnent dans la litterature regionale constitue le moyen le plus sur de resoudre un grand nombre des problemes enumeres. Un croquis de l'Amerique du Nord incluant les divers noms propres cites dans l'oeuvre traduite permet d'en eviter d'autres. Enfin, les cas particuliers que nous avons etudies dans des exemples illustrent certaines astuces de traduction qui compensent des pertes inevitables et renforcent les traits caracteristiques de la litterature de la Cote ouest, la rendant plus accessible au lecteur frangais qui decouvre pour la premiere fois les realites de la Colombie-Britannique. Chapitre III Le cadre de la majorite des oeuvres de la Cote ouest, avec ses diverses facettes, constitue le trait predominant de cette litterature. Formant sa particularite la plus specifique, cette caracteristique retient, avant toute autre, l'attention du lecteur et du traducteur. Les personnages qui se meuvent dans l'univers unique de la litterature de la Cote ouest ne presentent pas toujours la meme homogeneite. Ceux de Jack Hodgins partagent cependant un grand nombre de caracteristiques. lis ont en general grandi dans l'lle de Vancouver, et le plus souvent dans de petites communautes relativement isolees. lis ont peu d'education et leur langage le reflete. Leurs preoccupations tournent autour des activites economiques discut6es plus haut et de la vie sociale de leur communaute rurale, avec ses jeux, ses sports et ses bars. L'univers de ces personnages s'etend rarement au-dela des rives de l'lle de Vancouver. Le monde exterieur est defini par rapport a l'lle et demeure a la peripheric de l'existence qui les anime. Le langage avec lequel ces personnages s'expriment traduit a la fois leur appartenance regionale, leur niveau d'education et leur milieu social. Les personnages de Jack Hodgins emploient le langage familier commun aux communautes rurales de l'lle de Vancouver, 46 avec ses expressions id iomat iques , son argot et ses fautes de g r a m m a i r e . L e dialogue constituant un element important des oeuvres de Jack Hodg ins , ce langage va naturellement poser un probleme au traducteur. Or ce langage est important car i l correspond a l 'univers rural et a la societe part icul iere que l'auteur s'attache a depeindre. Cette societe repose avant tout sur une tradit ion orale dans laquelle le recit , la parole et les mots eux-memes sont tres importants. Ce langage tranche tgalement sur le texte de la narration dans lequel Jack Hodgins uti l ise une langue famil iere, certes, mais qui , du moins, respecte les regies de l a grammaire tradit ionnelle. Ce contraste est voulu par l'auteur qu i cherche pertinemment a reconstituer la langue des personnes dont i l s'inspire dans ses recits. (...) the spoken word to me is very important. I feel compelled to get the way people talk exactly right in my fiction. (CFM. 36) Ce dialecte litteraire, tres frequent dans la litterature de la Cote ouest, presente plusieurs dif f icultes du point de vue de la traduction. Ses part iculari tes grammaticales constituent la plus evidente et la plus generalisee. L a contraction des auxi l iaires avec le sujet ou la negation est s i commune en anglais qu'el le n'a plus guere de valeur part icul iere. D e telles contractions peuvent etre ignorees dans la traduct ion sans perte reel le. Lorsque le texte presente d'autres formes part icul ieres a l a langue orale, cependant, i l est possib le d 'avo i r recours aux e l l ipses courantes du frangais par le pour souligner le caractere fami l ier du discours. Les paroles de B i g G lad 47 renferment plusieurs elements langagiers indiquant un niveau de langue tres familier. Well, I'm the only one lives in here, me and my son, and I got a car all right but I ain't driving you all the way back to the highway. (SDI. 88) Un certain nombre d'ellipses et de mim6tismes grammaticaux peu vent creer, en frangais, le meme effet stylistique. Y a que moi qui vit ici, moi et mon fils. J'ai bien une voiture, mais comptez pas que je vous ramene jusqu'a la grande route. C'est trop loin. Les ellipses du sujet impersonnel "il" et de la particule negative "ne" permettent de reproduire en frangais le niveau de langue des paroles de Gladys Littlestone. Ce procede est egalement utile lorsque le texte original contient des elements de familiarite sans equivalent direct en frangais. De telles ellipses permettent alors de compenser une perte au niveau de la traduction en deplagant l'element stylistique qui etablit le niveau de langue des paroles du personnage. Dans la phrase suivante, Mr. Swingler commet deux erreurs grammaticales en omettant l'auxiliaire "avoir" du passe compose. Lady, you got the daintiest feet I ever seen. (SDI. 88) Le frangais oral maintenant l'auxiliaire du passe compose, l'element qui indique le ton familier du discours doit porter sur une autre partie du discours. 48 Madame, j'ai jamais vu de pieds aussi mignons que les votres. Un tel procede, beaucoup plus inhabituel en frangais que dans la litterature de langue anglaise, risque peut-etre de donner a l'oeuvre traduite un caractere plus avant-garde qu'elle ne le merite. Le dialecte litteraire est en effet utilise avec beaucoup plus de liberte" dans la litterature anglaise qu'il ne Test en frangais. Le traducteur doit done veiller a immiter avec moderation les divers elements exploites par l'auteur dans le texte original. Lorsqu'elle cherche a se montrer coupante et qu'elle prend un ton sec, Gladys Littlestone ne se contente pas des contractions conventionnelles; elle utilise des ellipses beaucoup moins courantes, eliminant articles et pronoms sujet. Took the wrong turn twelve miles back. Paper mill is on the coast; (SDI. 88) Si la premiere de ces deux ellipses est possible en frangais, la seconde passe mal. Trompe" de route a ving kilometres d'ici. Usine de pate a papier, c'est sur la c6te. Retablir l'article tout en respectant la premiere ellipse detruit pourtant l'equilibre stylistique du discours; le debut du discours demeure maladroit et incomplet. Tromp6 de route a vingt kilometres d'ici. L'usine de pSte a papier, c'est sur la c6te. 49 Afin d'obtenir l'effet percutant que creent les ellipses du texte original sans sacrifier pour autant la souplesse et l'equilibre du discours, il est possible d'avoir recours a un style semi-telegraphique. Tromp6 de route a vingt kilometres. Usine a papier sur la ccUe. Exagere, l'effet conserve ainsi toute l'harmonie et la logique interne du texte original. L'ellipse la plus frequente, dans le texte anglais, est 1'omission de l'auxiliaire aux temps composes. Celle-ci correspond en effet a une erreur grammaticale commune dans la langue parlee des personnes de moindre education. Well, I'm the only one lives in here, me and my son, and I got a car all right but I ain't driving you all the way back to the highway. You got a long walk ahead of you. (SDI. 88) Les doubles negations et l'emploi d'adjectifs a la place d'adverbes constituent deux autres fautes de grammaire tres communes. This time of year I wouldn't say thank you to no man for an apple dried up and wrinkled as a old prune. (SDI. 88) Don't see no taxi parked, do you? (SDI. 88) I never painted so good. (SDI. 96) Dans "By the River", Crystal Styan ne respecte pas toujours la conjugaison de la troisieme personne du singulier. She don't see any barn waiting out there either, not to mention hay or feed of any kind. (SDI. 119) II y en a bien d'autres... 50 Ces particularites grammaticales de 1'anglais parle n'ayant pas d'equivalents directs en francais, le traducteur doit compenser la faiblesse de certains de ses passages par rapport au texte original a l'aide de moyens tels que l'omission de "ne" ou du sujet impersonnel discutee plus haut. De plus, le ton familier du discours peut etre traduit en frangais grace a l'exageration compensatoire d'autres elements stylistiques comme, par exemple, l'emploi de termes d'argot la ou 1'anglais demeure neutre. Only time I ever leave the place is to go to town, or when I go off for a month or two to cook in a logging camp up the coast. (SDI, 89) J'm'en vais que pour aller en ville, ou quand je vais faire la tambouille dans un campement de bucherons pour un mois ou deux, plus au nord sur la c6te. La compensation stylistique peut se faire au sein d'une meme phrase ou a tout autre moment du recit, suivant le cas, l'essentiel etant que l'effet general et le niveau de langue souhaites par l'auteur tran spares sent dans la traduction de l'oeuvre. Pas plus que la syntaxe et la grammaire du langage parle, le vocabulaire familier ne se laisse pas, bien souvent, traduire mot a mot. Les termes argotiques ne se recouvrent pas forcement dans les deux langues. La ou le frangais offre un vocabulaire particulierement riche a divers niveaux de langue (comme dans le domaine de la nourriture, de sa preparation et de son ingestion, par exemple), 1'anglais se montre plus sobre, et vice versa. Le titre que Mr. Swingler confere a son pere, pour ne donner qu'un exemple, devient 51 tout a fait ambigu s'il est conserve dans sa forme la plus proche en frangais. Born forty-seven years ago on my old man's farm down near Victoria, lived every place on this island you could name since then. (SDI. 88) "Mon vieux" a davantage le sens de "mon camarade" que celui de "mon pere". Mis au pluriel, cependant, ce terme prend la meme connotation. Meme si "mes vieux" inclut pere et mere, le nom au pluriel correspond davantage au ton et au niveau de langue de la remarque de Mr. Swingler. Comme on peut s'y attendre, les expressions idiomatiques foisonnent dans une oeuvre aussi regionaliste que celle de Jack Hodgins. Elles soulevent souvent plus de difficultes que les termes argotiques car elles correspondent en general a des expressions locales. Elles sont d'autre part beaucoup plus frequentes. A moins d'avoir vecu longtemps dans le milieu decrit dans l'oeuvre a laquelle il travaille, le traducteur risque fort de se trouver confronte a quelques idiotismes qu'il n'a encore jamais rencontres. Des expressions telles que "to leave her high and dry" (SDI. 93) et "a gunny sack" (SDI. 94) sont rares et ne font pas partie du bagage d'idiotismes courants nord-americains. II suffit pourtant de se souvenir que Thistoire de la Colombie-Britannique a 6te, comme le nom de la province l'indique, fortement marquee par une predominance britannique a la fois politique et ethnique, et done 6galement linguistique. Les expressions sus-mentionnees figurent en 52 effet toujours dans les dictionnaires d'anglais britannique16 , mais elles sont tombees en desuetude dans la plus grande partie du monde anglophone. La Colombie-Britannique a neanmoins conserve plusieurs de ces idiotismes qui soulignent le caractere regional de la litttrature de la province. De meme, le vocabulaire regional comporte ~ outre les noms lies a la nature deja discutes —un certain nombre de termes vieillis qui sont de moins en moins employes en Grande-Bretagne. Tel est le cas, dans "Every Day of His Life", de "to stomp" (SDI. 91) et de "black snags" (SDI. 92). Le verbe "to stomp" est une forme dialectale de "to stamp" qui, bien qu'utiliste en anglais courant, contient une connotation desuete et campagnarde. Jack Hodgins donne au determinant "snag" son sens original de morceau de bois de forme irreguliere ou, plus particulierement ici, de chicot. Ce sens tend cependant a disparaitre en anglais contemporain, le terme etant a present utilise dans son sens figure" d'obstacle, de difficulte. Une grande partie du vocabulaire regional de la litterature de la Cote ouest est ainsi issue d'un anglais britannique du dix-neuvieme siecle qui tombe aujourd'hui en desuetude. II existe egalement un certain nombre de termes indiens empruntes aux langues des diverses tribus de la Colombie-Britannique, qui font desormais partie du vocabulaire regional. Un 1 6 Le dictionnaire de William Freeman, A Concise Dictionary of English Idioms (London: Guild, 1986) contient la plupart de ces expressions; mais le traducteur trouvera 6galement un bon nombre d'entre elles dans le Coll ins  Robert, tout simplement. 5 3 adjectif tel que "skookum" (fort, sol ide), par exemple, est entre dans la langue populaire et s'emploie dans le sud-ouest de la prov ince, indif feremment de l 'origine ethnique du l ocu teu r 1 7 . Ce vocabulaire pose un probleme beaucoup plus delicat au traducteur car i l n'est pas repertorie dans les ouvrages de reference habituels. Heureusement, Gage a publ ie en 1967 un dict ionnaire qu i constitue une mine de ressources dans le domaine du vocabu la i re reg iona l canad ien , quelques en soient ses or ig ines: D i c t i ona ry of Canad ian isms on  H is to r i ca l Pr inc ip les (W.S. et al . Toronto: Gage, 1967). Cet ouvrage est quasiment indispensable pour la traduction d'une oeuvre de la Cote ouest. Quelques auteurs de la Cote ouest tentent egalement de reconsti tuer l a prononciat ion locale ou regionale des personnages qu' i ls decrivent en modi f iant l 'orthographe de certains m o t s 1 8 . Ce dialecte v isuel permet de def in ir tres precisement l ' identite ethnique et socio-cul ture l le du personnage. II accentue egalement l 'aspect "couleur loca le " d'un tableau regional iste et rend ce dernier plus v ivant . Jack Hodg ins l 'ut i l ise de maniere tres discrete, presque imperceptible. II y en a deux exemples seulement dans "Every Day of H is L i f e " , et aucun dans " B y the R iver " . L a transcription de " M r s " 1 7 Anne Cameron, par exemple, l'utilise dans Petroglvph Eyes. S'il est absent des oeuvres de Jack Hodgins sur lesquelles nous basons notre 6tude, nous avons entendu l'auteur utiliser le terme lors d'une conversation telephonique, le 14 octobre 1989! 1 8 Ce procede, tres employe" dans la literature canadienne des dix-huit et dix-neuvieme siecles (par Thomas Chandler Haliburton et Susanna Moodie notamment), devient relativement rare. Sur la C6te ouest, des auteurs tels que Jack Hodgins et Kinsella l'exploitent encore, mais avec beaucoup plus de mod6ration. 54 (que Mr. Swingler utilise quand il s'adresse a Big Glad, alors que l'usage formel exigerait "Miss") est d'une acceptation courante: "missus" (SDI. 87). Celle de "garage", que Jack Hodgins ecrit "gradge" (SDI. 95), d6note par contre une prononciation particuliere, reduisant le mot en une seule syllabe. Dans le cas de "missus", transcription socio-linguistique plutot que dialectale, il est facile, dans la traduction, d'adopter la transcription habituelle de la prononciation populaire de "Madame": "M'dame". Mais dans le deuxieme cas, ce jeu phonetique est parfaitement impossible a reproduire en frangais. En effet, quelle que soit la prononciation regionale adoptee, elle situerait le recit dans un lieu qui n'est pas le sien. Ce dialecte visuel est de toute maniere destine au lecteur qui connait la region decrite et peut identifier le dialecte reproduit. II constitue un detail supplementaire permettant d'identifier et d'isoler une region specifique. Pour le lecteur europeen, les differences geographiques et culturelles que devoile toute oeuvre de la Cote ouest suffisent amplement a asseoir le caractere unique de la region qu'elle decrit. Le dialecte visuel devient ainsi superflu, en quelque sorte, et peut souvent etre laisse de cote par le traducteur. Les noms de certains personnages, par contre, subissent une perte importante s'ils sont maintenus tels quels en frangais. Dans l'oeuvre de Jack Hodgins, en particulier, le choix des noms propres, souvent humoristique, est toujours significatif et donne aux 55 personnages une dimension supplementaire. Dans un entretien avec Geoff Hancock, Jack Hodgins souligne le lien etroit qui lie le personnage a son nom. I don't know a character until I know his or her name. And I'm very careful about finding the name. ( C F M . 60) Dans "By the River", les noms de Crystal et Jim Styan fonctionnent tout aussi bien en frangais. Pour le pr6nom de la jeune femme et sa valeur semantique, particulierement evidente, seule l'orthographe differe. Quant a son epoux, le lecteur frangais a vu, une fois encore, suffisamment de feuilletons americains a la television pour savoir que "Jim" est un prenom masculin ordinaire, sans distinction particuliere. Pour ce qui est du nom de famille du couple, sa sonoritt est aussi evocatrice en frangais qu'elle Test en anglais: "Styan" semble suggerer un melange d'heroi'sme et de temerite. Le nom des personnes centraux de "Every Day of His Life" ne fonctionne par contre qu'en anglais. L'ironie du nom de Gladys Littlestone et de celui de Mr. Swingler est perdue pour le lecteur frangais qui ne commit pas 1'anglais. L'usage exige que le traducteur conserve en frangais les noms des personnages tels qu'on les rencontre dans l'oeuvre originale. A moins d'effectuer une transposition complete et de deplacer le recit pour le situer dans le contexte culturel frangais, il est bien sur impossible de conferer un nom frangais a des personnages anglophones issus d'un univers culturel bien particulier. Dans le cas du prenom de Gladys Littlestone et du surnom qui en a ete derive, pourtant, il existe suffisamment de 56 prenoms partages par les deux langues pour tenter d'en trouver un qui, tout en conservant une sonorite anglophone, transmette au lecteur 1'humour et les connotations semantiques du prenom choisi par Jack Hodgins. On retrouve dans le prenom "Felicity", par exemple, les caracteristiques essentielles de "Gladys" et la serenite satisfaite du personnage que reflete le diminutif de son prenom. Les deux prenoms sont tout aussi desuets l'un que l'autre et evoquent tous deux quelque vieille fille campagnarde. Mais si changer le prenom d'un personnage offre dans certains cas (comme ici) des possibilites interessantes, c'est une liberte que les traducteurs se permettent rarement et a laquelle l'auteur est en droit d'objecter. Consulter l'ecrivain a ce sujet constitue sans doute une precaution indispensable, ce dernier ttant par ailleurs susceptible de proposer d'autres prenoms possibles pour son personnage. En frangais, les prenoms sont rarement raccourcis comme en anglais. Les diminutifs sont communs a la campagne mais prennent une forme differente, la plus frequente etant le redoublement d'une des syllabes du prenom (Fifi pour Philippe, Dtde pour Andre, etc.). Lorsque le diminutif possede, dans la langue originale, une valeur semantique, il est bien sur important de le conserver dans la traduction. Mais il est souvent plus elegant de retablir le prenom anglais sous sa forme complete et d'employer une tournure diminutive telle que l'ajout du determinant: "la Gladys" offre ainsi une alternative a "Glad". 57 Si changer le nom ou le prenom d'un personnage est sujet a caution, un element aussi exclusivement s6mantique que l'epithete qui accompagne le diminutif de Gladys Littlestone dans son surnom, Big Glad, demande a etre traduit. Attribuer a l'adjectif "Big" une valeur de surnom (ou de partie de surnom) serait cependant contraire a l'usage frangais et le r s^ultat serait maladroit. Big Glad never quite approved of cremations; there was something a little bit primitive about the whole idea. (SDI. 94) Grosse Glad n'avait jamais ete pour les incinerations; toute cette id6e avait quelque chose d'un peu primitif. Employer l'adjectif en tant que tel au sein de la tournure diminutive utilisee dans les campagnes en France permet par contre de sauvegarder l'harmonie de la langue et de la syntaxe tout en exprimant la valeur semantique de l'epithete dans sa totalite. La grosse Gladys n'avait jamais 6t6 pour les incinerations; toute cette id£e avait quelque chose d'un peu primitif. Comme dans le dialecte litteraire etudie plus haut, un leger deplacement dans le texte ou l'expression permet de preserver, dans la traduction, le ton et l'esprit de l'oeuvre originale. A travers la langue avec laquelle les personnages s'expriment, avec ses idiotismes, son argot et sa grammaire un peu speciale, et a travers la description des hommes et des femmes qui tissent le recit, avec leurs noms individuels, leur apparence physique et leurs actes, le traducteur parvient ainsi a recreer l'univers de l'oeuvre qu'il r6incarne dans des mots nouveaux. 58 Chapitre IV Le dialecte litteraire est un procede stylistique qu'exploite un grand nombre des auteurs de la Cote ouest. L'oeuvre de Jack Hodgins en presente differents aspects. II en existe d'autres variantes, comme le sabir des peuplades indiennes de la Colombie-Britannique (transcrit par Anne Cameron notamment), l'exploitation plus poussee du dialecte visuel (Kinsella), ou meme l'interposition d'un discours (ou de parties de discours) en frangais dans le dialogue (Malcolm L o w r y ) 1 9 . Chaque ecrivain apporte au patrimoine litteraire et culturel dont il s'inspire ses preferences, ses interets personnels et ses tendances individuelles. De meme, l'ecriture de Jack Hodgins comporte des elements stylistiques qu'un autre auteur de la Cote ouest n'adoptera pas forcement. Ces procedes de style sont neanmoins partages, d'une fagon gtnerale, par la majorite des auteurs contemporains de la Colombie-Britannique, pour ne pas dire du Canada. L'ecriture de Jack Hodgins est relativement conventionnelle. Ses nouvelles component des phrases sans verbe ("The size of a logging truck and almost as loud. Thirty-six years old already and still no sign of a father for that boy of hers", SDI. 86), mais ceci est loin 1' Ce dernier ph6nomene, tres rare dans la litt6rature de la C6te ouest, est beaucoup plus frequent dans les oeuvres de l'Est canadien, la ou les populations francophone et anglophone se melent. 59 aujourd'hui de constituer un procede stylistique d'avant-garde! Plus personnel est le rythme changeant de ses phrases: leur configuration rythmique semble se transformer pour s'adapter et correspondre a la valeur semantique et a la charge emotionnelle du texte. Tantot saccade ("She hadn't even noticed. Roger practiced so much his noise had become part of the natural background for her. She had always thought there was nothing like music to calm the nerves", SDI. 91), tantot aussi coulant que la riviere que longe Crystal, le rythme des phrases suit le recit qui se deroule petit a petit. The river flows past her almost silently. It has moved only a hundred miles from its source and has another thousand miles to go before it reaches the ocean, but already it is wide enough and fast. (SDI. 116) Dans ce passage, deja cite, le mouvement de la phrase illustre celui des flots. Le traducteur doit, dans la mesure du possible, insuffler ce mouvement dans le texte frangais. La riviere coule et la ddpasse presqu'en silence. Elle n'a parcouru que cent cinquante kilometres depuis sa source et il lui en reste encore mille cinq cent avant d'atteindre l'oc6an, mais elle est deja assez large et rapide. Le rythme a ici un role particulierement important car c'est par lui que l'auteur personnifie la riviere et lui insuffle vie. Le langage imag6 qu'utilise Jack Hodgins contribue a la fois a la poesie de son ecriture et a son realisme. C'est peut-etre ce point qui constitue la plus grande difficulte de traduction des oeuvres de l'auteur. Dans "Every Day of his Life", les personnages sont decrits a l'aide d'analogies peu ordinaires. 60 The man lowered his eyes again but they propped back up to stare at her. She waited for him to speak but he just went on chewing and staring. Those eyes looked like two painted rubber balls controlled from behind by elastic strings. (SSI, 87) Les verbes, traduisant des mouvements tres concrets et precis sont particulierement difficiles a traduire. L'homme baissa a nouveau les yeux, qui remonterent aussitSt, et, de nouveau, ils la regardaient. Elle attendait qu'il dise quelque chose mais il se contenta de continuer a macher son chewing-gum et a la fixer avec une paire d'yeux qui ressemblaient a deux billes de caoutchouc peintes et maintenues par derriere avec des £Iastiques. "Remonter aussitot" constitue une perte tres nette par rapport a "popped back up", le comique de l'expression originale etant remplace par un verbe et un adverbe tout a fait ordinaires. Malheureusement, la langue francaise est loin d'etre aussi riche en verbes-images que l'anglais.20 Une fois encore, le traducteur est contraint d'avoir recours a des compensations. La repetition de "a (de) nouveau" dans une meme phrase suggere l'effet de ressort 6voque par le verbe "to pop up". De meme, dans la traduction la plus litterale de "chewing and staring" (a macher et a la fixer), le rythme et l'alliteration qui soulignent le caractere statique de la scene sont d6truits par l'addition, indispensable en frangais, du pronom objet direct. L'ajout de son "chewing-gum" permet de renforcer l'image de la mastication et, par ce biais, de suggerer l'absence d'action. Le prolongement de la phrase en frangais, la combinant avec celle qui 2 0 Voir Vinay et Darbelnet (Stylistique Comparee du Francais et de l'Anslais Montreal: Beauchemin, 1977) pour une etude approfondie de ce probleme. 61 combinant avec celle qui suit dans le texte anglais, a le meme effet, le complement prolongeant le verbe. Le langage de "By the River" est moins image que celui de "Every Day of His Life", mais Jack Hodgins y dtveloppe une analogie frappante de par son originalite et sa grande poesie. C'est par cette image que l'auteur clos la nouvelle. She stands on the platform and looks after it a long while, as if a giant hand is pulling, slowly, a stay-stitching thread out of a fuzzy green cloth. (SDI. 122) La description du train qui s'eloigne, inexorablement, au milieu d'une vegetation dense de vie, offre un contraste violent avec celle de Crystal Styan, immobile et impuissante. Ce contraste est etabli par une opposition entre les deux premiers verbes, au present simple, et le troisieme, au present continu, renforcee par 1'alliteration en "-ing" de "stay-stitching". Pour donner a l'image toute sa force, ce contraste doit ressortir en frangais egalement. Seul l'emploi du present continu, pourtant rare en francais, permet de conserver cette opposition. Elle reste debout sur le quai et le regarde s'eloigner un grand moment, comme si la main d'un g6ant 6tait en train de retirer, lentement, le fil de bSti d'un tissu vert et peluche\ La position finale de l'image du "tissu vert", maintenue en frangais, souligne l'omnipresence de la nature dans l'univers de "By the River". 62 Les differents procedes stylistiques que nous venons de voir visent avant tout a donner un relief au texte. Ils accentuent certains elements, creent des zones d'ombre et des contrastes, et donnent vie au tableau dont ils rehaussent les contours. Jack Hodgins dispose pour ce faire d'un moyen supplementaire, commun en anglais, mais que le frangais n'autorise pas: les italiques. La litterature frangaise ignorant les italiques, le traducteur en est reduit a trouver un subterfuge quelconque pour exprimer l'insistance voulue par l'auteur. En general, cela revient a ajouter un eltment emphatique. When she realized what he meant she gulped another mouthful of her drink and said, "You mean you like it here?" (SDI. 95) Quand elle comprit ce qu'il voulait dire, elle avala une autre gorged de vin et dit: "Vous voulez dire que ca vous plait pour de bon ici?" Chaque italique exige un traitement different et le traducteur peut donner libre cours a son imagination pour trouver l'emphase la plus astucieuse. If you'll just lower your eyes a little you'll see a gradge with the door closed and locked. (SDI. 95) Si vous baissez un tout petit peu les yeux, vous verrez un garage avec une porte, et elle est ferm6e, a clef en plus. II est parfois necessaire de deplacer ou de preparer l'accent plac6 par les italiques. And speaking of queer people, she had known a few too in her time. "That reminds me of my mechanic", she said, "the one who works on my car." 63 "That car," he said. "What's the matter thai car?" (SDI, 95) Et, a propos de gens bizarres, elle aussi en avait connu qelques-uns dans sa vie. "Ca me rapppelle mon m£canicien, dit-elle, celui qui repare ma voiture". "Cette fameuse voiture", fit-il. "Quoi, cette fameuse voiture?" L'anticipation de l'italique est indispensable dans la logique du dialogue mais, a la lecture, l'accent qui porte sur 1'emphase "fameuse" est Men mieux marqu6 a la seconde occurrence qu'a la premiere, respectant en fait l'emplacement des italiques dans le texte original. De telles difficultes d'ecriture se rencontrent chez tous les auteurs et dans toutes les litteratures du monde. Le style de chaque ecrivain lui est propre et presente pour le traducteur une gageure unique. Par contre, dans le contexte d'une litterature regionale, le probleme pose par le dialecte litteraire et le contexte geographique et socio-culturel d'une oeuvre se retrouve bien souvent d'une oeuvre a l'autre. II correspond en grande partie aux realites de la region dont le texte s'inspire. Pour etre surmontees, ces difficultes exigent une connaissance intime de la region evoquee. II ne suffit pas au traducteur de maitriser la langue qu'il traduit; il lui faut comprendre l'univers qu'il fait renaitre sous sa plume. Cet univers, personne ne le connait et ne le comprend mieux que l'auteur de l'oeuvre traduite lui-meme. En dernier recours, c'est done de lui et de nul autre que le traducteur peut obtenir les clefs du royaume... 64 Chapitre V Une oeuvre regionale, et, a plus forte raison, regionaliste, ne Test pas par hasard. L'auteur qui choisit de situer son recit, roman apres roman, nouvel le apres nouvel le, dans un meme cadre geographique, clairement def in i et nomme, revele le rapport etroit qu i unit son oeuvre a la region en quest ion. U n tel auteur est conscient de d tvo i le r une realite locale, souvent personnelle egalement, et qui le touche profondement. L a descr ipt ion du paysage, le langage des personnages, les actes du quotidien et l'etat des choses qui les dicte, forment les pieces d'un ka le idoscope par le biais duquel l 'auteur recree les images d'un univers et d'un vecu qui le possedent. A u -dela des mots qui constituent le texte, c'est cet univers, mysterieux et al lusif , qui doit renaitre sous la plume du traducteur. U n certain nombre des traits qu i donnent a une oeuvre son caractere regional s' identi f ient faci lement: les paysages, la nature, l 'economie et les activites locales, le dialecte litteraire le cas echeant, etc. Ces divers ingredients se retrouvent en quantites variees dans les oeuvres regionales, et cel les de la Cote ouest ne font pas except ion. II est pourtant imposs ib le de reduire leur caractere r e g i o n a l a un seu l ou a que lques i ng red ien ts comb ines astucieusement. Ce qui donne a une oeuvre son identite regionale semble p lu to t p roven i r d 'une p u l s i o n in te rne- -d 'une vo lon te 65 inexplicite de l'auteur peut-etre—imposant sa singularite au lecteur, a la fois comme essence et comme totality de l'oeuvre. Cette pulsion correspond au travail d'interpretation effectue par l'ecrivain. En effet, celui-ci ne se contente pas de decrire la region dont il s'inspire telle qu'elle se presente au voyageur; il en a absorb^ le caractere unique et les particularites—l'ame en quelque sorte—et les reorganise dans son imaginaire afin d'en proposer sa propre version. Si l'oeuvre regionale depeint bien un univers reel et distinct, elle en presente la perception assimilee, filtree et retravaillee de l'ecrivain. L'oeuvre regionale tire ainsi son identity, d'une part, de la region dans laquelle elle est ancree, mais aussi, d'autre part, du travail d'interpretation et de l'effort createur de l'auteur. Cette dimension du caractere regional d'une oeuvre ne peut se mesurer que par le dialogue avec l'auteur. Or c'est elle qui doit permettre au traducteur d'effectuer les choix auxquels il se trouve confronte et d'etablir les priorites a respecter pour la traduction de l'oeuvre: en explicitant Tangle sous lequel le cadre et le sujet sont traites, l'auteur donne en effet au traducteur l'element de recul qui lui permet d'effectuer sa traduction dans une perspective aussi proche que possible de celle adoptee dans l'oeuvre originale. La question fondamentale a poser a l'ecrivain est sans aucun doute: "Qu'est-ce qui compte le plus dans cette oeuvre?" II s'agit en 66 effet en premier lieu de definir l'approche litteraire (et, le cas echeant, sociale, politique, etc.) de l'auteur, et de determiner quels sont les elements de l'oeuvre qui, d'apres l'auteur lui-meme, la caracttrisent. Dans la meme optique, le traducteur peut poser des questions telles que: "Qu'est-ce qui rend cette oeuvre unique?"; "Pourquoi et comment le cadre regional du recit est-il important?"; "Quelles caracteristiques geographiques, sociales ou linguistiques est-il indispensable de faire passer dans la traduction?"; "Quel est le role de chacune de ces caracteristiques?" etc. Une fois Tangle d'approche ttabli, le traducteur peut discuter, un a un, des divers traits specifiques a la litterature de la Cote ouest discutes plus haut, et dtbattre de la maniere dont ils fonctionnent dans l'oeuvre a traduire et de leur integration a la traduction, compte tenu du lecteur-cible. Lorsque l'auteur comprend le francais, des cas individuels peuvent etre etudies, plusieurs traductions proposees, et les preferences de l'auteur et du traducteur discutees. Une telle confrontation, sur des exemples precis, permet souvent de preciser davantage encore la perspective dans laquelle l'oeuvre a ete ecrite et doit done, si possible, etre traduite. Lors d'un entretien a Victoria, le 21 Janvier 1990, nous avons tente de decouvrir les traits fondamentaux de l'oeuvre de Jack Hodgins, tels que l'auteur les percoit. Notre objectif, poussant l'ecrivain a definir lui-meme son oeuvre et ses intentions conscientes, etait d'etablir les caracteristiques predominantes de Spit Delaney's  Island, ces caracteristiques devant servir de trame et de guide au 67 traducteur dans sa tache. Le traducteur etant d'ordinaire libre de tirer de sa lecture et de son interpretation de l'oeuvre ses propres points de repere, il s'agissait de decouvrir si, oui ou non, et dans quelle mesure, le dialogue avec l'auteur allait modifier, voire bouleverser, l'approche du traducteur. Jack Hodgins decrit l'univers qu'il depeint dans son oeuvre non comme un choix, mais comme un decor et des personnages qui se sont imposes a lui. It is what I know the best. I grew up in communities like the one Big Glad lives in. It isn't so much a choice as inevitable. When I started writing, I didn't want to write about these places because I didn't think they were interesting, but I later realized nobody was writing about them and this was a gift to me. C'est ce que je connais le mieux. J'ai grandi dans des communautes comme celle qu'habite Big Glad. Ca n'est pas tant un choix qu'une chose inevitable. Quand j'ai commence a ecrire, je ne voulais pas parler de ces endroits parce que je ne pensais pas qu'ils soient interessants, mais j'ai realise plus tard que personne n'en parlait et c'etait un don pour moi. C'est dans l'univers des communautes rurales de l'lle de Vancouver que se trouvent les racines de son oeuvre. Pour Jack Hodgins, Victoria ne fait pas vraiment partie de l'lle de Vancouver. S'il habite dans la capitale provinciale depuis 1984, Victoria n'a change ni ses themes, ni sa vision du monde, affirme-t-il, ceux-ci demeurant profondement ancres dans le cadre de son enfance. Selon lui, seul le lieu ou il grandit modele la perception et les interets de l'ecrivain; les endroits ou il habite ensuite ne changent rien. Meme si le livre 68 auquel Jack Hodgins travaille actuellement est situe a Victoria, ses personnages et la vision du monde qui s'y developpe puisent toujours leur source dans l'univers du nord de l'lle de Vancouver. Pourtant, les personnages de Jack Hodgins ne sont pas inextricables du decor dans lequel ils sont nes et evoluent. When I started, I thought them as being unique but people started writing to tell me they recognised my characters as being from Nova Scotia or wherever. Quand j'ai commence" a 6crire, je pensais qu'ils 6taient uniques mais les gens ont commence" a m'6crire pour me dire qu'ils reconnaissaient mes personnages dans des habitants de la Nouvelle-Ecosse ou d'autre part. Jack Hodgins raconte que meme les lecteurs hongrois et autrichiens des traductions de ses oeuvres affirment reconnaitre certains de ses personnages, tout en admettant que le cadre dans lequel ils evoluent, l'lle de Vancouver, est unique. II ajoute qu'il en est fier: son but est en effet de presenter des personnages universels, dans lesquels chacun puisse retrouver un voisin, un parent, ou meme se retrouver soi-meme. L'environnement unique qui les entoure contribue a souligner l'universalite de ces etres humains: quel que soit le contexte particulier dans lequel il se trouve, le personnage cree par l'auteur incarne un individu avec son humanite et sa propre personnalite. Pour Jack Hodgins, les communautes rurales qu'il dtcrit ne representent ainsi pas seulement l'lle de Vancouver, ni meme la Colombie-Britannique ou le Canada dans son ensemble, mais plutot quelque chose comme... l'humanite peut-etre. 69 Si le cadre geographique joue un role majeur dans l'oeuvre de Jack Hodgins, et s'il constitue la difficulty la plus evidente pour le traducteur, ce dernier doit done veiller a ne pas en gonfler l'importance aux depens de l'individualite—et par la-meme, en fin de compte, de l'universalite— des personnages. La maniere dont ceux-ci s'expriment, par exemple, doit souligner davantage le niveau de langue et la familiarite de leurs paroles que leur appartenance geographique. L'individualisme est l'un des traits essentiels des personnages de Jack Hodgins. L'auteur explique que, il y a quelques d^cennies seulement, l'lle de Vancouver constituait la derniere frontiere, pour les emigrants qui fuyaient la societe europeenne, tout d'abord, mais aussi pour les Canadiens qui souhaitaient echapper a la culture des provinces de l'Est. Un grand nombre des habitants de l'lle de Vancouver y sont venus dans l'espoir de recommencer leur vie. Many people came here to get a second chance. Beaucoup de gens sont venus ici pour pouvoir recommencer a z£ro. Ces colons sont, par consequent, des idealistes et des individualistes. lis sont heureux d'avoir laisse derriere eux la vieille Europe ou Test du Canada, et ne souhaitent pas y retourner. Contrairement aux habitants de Victoria et d'un grand nombre de villes canadiennes, surtout dans Test du pays, ils n'entretiennent pas le souvenir et la 70 vision romantique d'une culture perdue. Ils sont sensibles au contraire a la beaute et aux richesses de leur terre d'adoption. L'importance de la montagne, qui sert de trait d'union entre Big Glad et Mr. Swingler, illustre cette appreciation. Dans Spit Delaney's Island, c'est autour d'un sentiment d'appartenance que se cristallise le parcours des personnages. En effet, ceux-ci cherchent, soit a s'identifier a une communaute ou un groupe, soit a echapper a la communaute dans laquelle ils ont ete assimilts. En s'isolant avec Crystal au milieu des bois, Jim Styan tente tout d'abord d'echapper a la societe urbaine dans laquelle il a grandi, a Victoria. Dans un deuxieme temps, il fuit jusqu'au foyer qu'il s'etait cree et abandonne sa femme dans la cabane qu'il a construite lui-meme, a la force de ses bras. II imite ainsi un grand nombre des premiers colons qui, ayant quitte la misere ou la repression de leur pays natal, se sont embarques pour le Canada avec l'espoir d'y decouvrir une societe utopique. Decus, ce sont souvent ces immigrants qui ont plus tard abandonne leur nouveau foyer pour poursuivre leur route vers la Cote ouest. Mr. Swingler, par contre, n'a pas de domicile fixe; il dit avoir vecu aux quatre coins de l'lle. II affirme qu'il cherche du travail, mais le recit revele rapidement au lecteur (et, un peu plus tard, a Big Glad egalement) ce qu'il cherche vraiment: une maison dans laquelle vivre et peindre, un foyer ou s'installer. Mr. Swingler est en quete du sentiment d'appartenance et de communaute que Jim Styan a fui. 7 1 Pour Jack Hodgins, c'est cette identification entre l'individu et le groupe ou la communaute qui definit le mieux Spit Delaney's Island. Cet aspect predominant de son oeuvre ne pose pas de probleme particulier, au niveau de la traduction, car il s'exprime au fil du recit lui-meme, plutot que dans un effet de langue ou de style. Les deux autres aspects de l'oeuvre de Jack Hodgins qui, d'apres l'auteur, contribuent a lui donner un caractere distinctif, sont le cadre geographique et la vision du monde de l'ecrivain. II se dit conscient des difficultes que pose le cadre regional de ses nouvelles et de ses romans pour le lecteur etranger. II doit en fait tenir compte des particularites de la geographie et de la culture de la Cote ouest pour les lecteurs canadiens egalement, ceux-ci n'etant pas toujours familiers avec les realites de la Colombie-Britannique. Conscient de cet obstacle culturel, il affirme veiller a expliciter discretement dans son texte toute reference ou connotation qui pourrait ne pas etre claire pour un lecteur de Toronto ou de Moncton. Par exemple, il ne mentionne presque jamais de lieu dont l'importance soit moindre que celle de Victoria car il sait que la plupart des lecteurs n'en ont jamais entendu parler. II encourage done le traducteur a faire de meme dans le cas de references perdant toute leur valeur symbolique hors des frontieres du Canada ou de I'Amerique du Nord. Jack Hodgins n'a ainsi aucune objection a ce que le traducteur remplace le nom d'arbres aussi obscurs, pour le lecteur frangais, que l'arbousier (arbutus) et la cigtie (hemlock), par exemple, par d'autres arbres ayant, en France, une valeur equivalente. L'ecrivain remarque 72 cependant que, si de tels echanges facilitent la tache au lecteur, rendant le texte plus comprehensible et familier, ils lui donnent a long terme une image deformee des realites de la Cote ouest. Le traducteur ne devrait done avoir recours a l'utilisation d'un equivalent culturel que lorsque le texte ne donne au lecteur aucun indice quant a la nature du terme en question. S'il est parfaitement evident, dans le recit, qu'il s'agit d'un arbre, le caractere exotique du nom de l'arbre ne nuit en effet pas a la lisibilite du texte et peut etre maintenu. De meme, les references a la vie culturelle et economique doivent, dans la mesure du possible, etre conservees ou explicitees car leur role, dans la vie des personnages, est tout aussi important que celui de la nature. Pour les habitants du nord de l'lle de Vancouver—la grande majorite des personnages de Spit Delaney's Island—il n'existe qu'une seule lie, la leur, qu'ils appellent "l'lle", tout simplement. Jack Hodgins estime qu'il est done essentiel de respecter la majuscule qu'il emploie pour la designer. II ajoute qu'il dessinait autrefois une carte pour chacun de ses recits afin de mieux saisir la maniere dont ses personnages s'inserent dans leur environnement et le rapport qui unit ou eloigne les differents lieux decrits. II approuve, pour cette raison, la presence d'une carte de l'lle de Vancouver, d'autant plus que les memes lieux (les memes personnages aussi d'ailleurs) reapparaissent dans ses diverses oeuvres. D'autre part, une carte 73 permettrait de clarifier l'ldentite de "l'lle" et de souligner la position preeminente de l'lle de Vancouver dans la region cotiere. Le langage des personnages, peut-etre la difficult^ la plus serieuse pour le traducteur, constitue Egalement, pour Jack Hodgins, l'un des traits essentiels de son oeuvre. L'auteur explique que ses dialogues reproduisent les caracteristiques du parle local. Si la narration respecte davantage les regies de la grammaire et de la syntaxe traditionnelles, elle imite, elle aussi, la maniere de s'exprimer des personnages. Jack Hodgins, conscient de l'impossibilite de reproduire un dialecte regional dans une langue Etrangere, suggere au traducteur d'exploiter l'un des dialectes identifiables de la langue d'arrivee. Cette methode, dont nous discuterons la valeur plus loin, a ete adopted, dit-il, pour la traduction en hongrois de l'une de ses oeuvres. L'auteur estime que l'essentiel n'est cependant pas tant le dialecte regional lui-meme que les indices qu'il offre au lecteur quant a l'origine et l'attitude des personnages. De meme, il ne souhaite pas donner preeminence a l'un des aspects du dialecte litteraire plutot qu'a un autre. A son avis, la traduction des dialogues doit avant tout mettre en Evidence le caractere rural des personnages, leur manque d'Education, et la maniere informelle et familiere avec laquelle ils s'expriment. Leur langage est avant tout paresseux: leur discours repose souvent sur un bon nombre de presupposes et tout element 74 du langage dont l a presence n'est pas ind ispensab le a l a comprehension du discours est, en general, omis. Cette paresse dans le discours reflete tgalement une certaine capaci te, de l a part des personnages, a expr imer leurs emotions personnel les. A i n s i , dans "Eve ry Day of H is L i f e " , peu apres la rencontre des deux personnages, lorsque B i g G lad s'adresse a M r . Swingler en ces termes, Took the wrong turn miles back. Paper mill is on the coast; you're headed straight into mountains. (SDI. 88) elle ne cherche pas a se montrer coupante, comme nous l 'avions suppose\ L a brievete de ses phrases et ses omiss ions syntax iques ne font que ref leter sa paresse l inguis t ique. L a traduct ion de style semi-telegraphique que nous avions suggerte ne se just i f ie done pas. Une traduction telle que ce l le -c i semble plus appropriee: Z'etes tromp6 de route a vingt kilometres d'ici. L'usine de papier est sur la c6te. Z'allez droit sur la montagne. Pour soul igner la s impl i f i ca t ion du langage, i l est meme possib le d'omettre "d ' i c i " , la posit ion referencielle allant de soi . Les tendances contemporaines du frangais parle allant dans le meme sens que celles de 1'anglais, el iminant du discours les elements superflus et avalant certaines syl labes, la paresse avec laquel le les personnages de Jack Hodgins s'expriment peut, somme toute, etre communiquee sans trop de difficult^ dans la langue d'arrivEe, avec l'emploi de contractions telles que "z'allez" par exemple. En ce qui concerne le nom des personnages, Jack Hodgins s'oppose a toute modification. Les noms de ses personnages ne sont pas tant choisis pour leur signification que pour leur sonorite, explique-t-il. Par exemple, la brievete du diminutif de Gladys est plus importante a ses yeux que le sens de l'adjectif "glad". D'autre part, remplacer "Gladys" par un prenom tel que "Felicity" risquerait de laisser entendre au lecteur que les habitants de l'lle de Vancouver donnent effectivement a leurs enfants ce prenom inhabituel. Une fois le probleme du diminutif souleve, Jack Hodgins s'est d6clar6 favorable a l'emploi de "la grosse Gladys", surnom dont il aime la sonorite. II a neanmoins remarque que "Big Glad" n'avait rien de derogatif et que les voisins de Gladys Littlestone pouvaient s'adresser a elle sous ce nom sans l'insulter. Ceci n'etant pas le cas du surnom frangais, "la grande Gladys" constitue peut-etre une alternative plus satisfaisante. Le rythme travaille des dialogues de Jack Hodgins, qui semble parfois si difficile a reconstituer, ne devrait pas faire l'objet de trop d'attention de la part du traducteur. L'auteur affirme en effet que ce rythme est avant tout inconscient et qu'il provient de la paresse indolente avec laquelle les personnages s'expriment. C'est done sur le style parle des personnages que l'effort du traducteur doit porter: le rythme de la langue devrait se recreer de lui-meme dans la langue d'arrivee. Pour ce qui est de la narration, cependant, les rythmes qui se detachent de certains passages (tel que celui de la description de la riviere dans "By the River", etudie plus haut) procedent d'un effort stylistique delibert et contribuent a creer, pour le lecteur, une representation visuelle de l'objet de la description. Bien que conscient de la quasi-impossibilit6 de reproduire dans une autre langue exactement le meme rythme, Jack Hodgins approuve alors toute tentative, de la part du traducteur, de recreer un rythme produisant un effet equivalent dans la langue d'arrivee. L'entretien, dont les idees et les opinions de Jack Hodgins que nous venons d'evoquer sont tirees, a revele un auteur particulierement conscient de certaines difficultes de traduction et, surtout, du caractere etranger de son oeuvre pour une grande partie de ses lecteurs, meme canadiens. La lisibilite de son oeuvre semble constituer, pour l'ecrivain, une preoccupation constante. Le soin avec lequel il entoure toute reference locale d'indices explicatifs (ttablissant, par exemple, que tout arbre local dont le nom risque de ne rien evoquer a certains lecteurs est, au moins et de toute evidence, un arbre) allege quelque peu la tache du traducteur. Une telle preoccupation de la part de l'ecrivain facilite egalement le dialogue avec le traducteur, l'enrichissant d'une opinion reflechie et deja mise a l'epreuve lors de la redaction du texte original. Un entretien avec l'auteur permet ainsi au traducteur d'etablir le degre de surtraduction necessaire a la lisibilite du texte pour le lecteur etranger, tout en demeurant acceptable pour l'ecrivain dans l'optique de son oeuvre. II permet de faire la part des elements regionaux ou 77 individuels inherents au caractere propre de l'oeuvre et de ceux qui exigent d'etre clarifies pour le lecteur frangais, de faire la part du mystere et de l'exotisme d'une oeuvre etrangere, et celle du recit universel qui decrit l'humanite plutot qu'un petit coin du monde en particulier. A un niveau plus terre a terre, un tel entretien permet egalement de verifier certains details de traduction et, en particulier, de vocabulaire. Dans "Every Day of His Life", par exemple, le mot "coppergrass" (page 86) nous avait semble ambigu lors de la traduction. Nous avions interprete la reference au metal orange comme une image visuelle decrivant la couleur de l'herbe brulee et dessechee par le soleil. Une etudiante en botanique nous a un jour fait remarquer que "coppergrass" 6tait le nom d'une graminee de 1'Oregon. Consulte a ce sujet, Jack Hodgins a cependant confirme l'interpretation et la traduction originales. Dans les bois, les mures sauvages, enchevetr6es sous les branchages de pruche et cach£es dans l'herbe roussie derriere chez elle, murissaient de bonne heure; Outre les ambigui'tes semantiques, consulter l'auteur permet de discuter de possibilites de traduction sortant quelque peu des sentiers battus, comme, par exemple, le choix d'un nouveau prenom pour l'un des personnages. Cet avantage est bien sur a double tranchant: apres avoir demande et recu l'opinion de l'auteur, le traducteur peut 78 difficilement l'ignorer et decider d'imposer sa propre preference lorsque celle-ci va a l'encontre de celle de l'ecrivain. Ceci semble aller de soi, du moins, pour les questions d'interpretation et d'adaptation du texte original. En ce qui concerne les problemes de langue, cependant, seul le traducteur est, bien sou vent, apte a juger de la flexibilite de la langue d'arrivee et des impossibilites de traduction. Le dialogue avec l'auteur permet alors d'orienter les recherches d'un equivalent satisfaisant mais, en dernier recours, c'est au traducteur qu'il revient d'evaluer l'effet produit, en frangais, par chacune des diverses traductions possibles et de le comparer a l'effet obtenu par l'auteur dans le texte original. De meme lorsqu'un certain degre d'adaptation s'avere necessaire, le traducteur est encore seul a connaitre a fond la culture du lecteur-cible; lui seul peut done discerner le caractere obscur de references ou de certains passages et determiner l'adaptation la plus adequate. L'auteur, meme s'il possede les rudiments de la langue frangaise et de la culture des lecteurs pour lesquels son oeuvre est traduite, n'est pas necessairement verse dans l'art et les techniques de la traduction. Plus la langue elle-meme tient une place importante dans l'oeuvre en question, plus la difficulte est aigue. Le rythme de la langue et une predilection deliberee pour certaines categories du discours ne peuvent pas toujours etre respectes. Le dialogue visuel, comme nous l'avons vu, est pratiquement impossible a reproduire. Le dialecte litteraire, dans son ensemble, ne peut etre traduit que de maniere approximative. Si les niveaux de langue et de l'education 79 des personnages peuvent, par des biais differents, apparaitre dans la version franchise, l'origine geographique des personnages est forcement perdue. Contrairement a l'opinion de Jack Hodgins, il semble delicat de transposer un recit regionaliste canadien dans le contexte, r6gional lui aussi, d'un autre pays. Assigner aux personnages le dialecte et l'accent d'une region particuliere du pays du lecteur-cible reviendrait en effet a deraciner l'oeuvre de son sol original pour la transplanter dans un autre contexte, une autre litterature et une autre tradition—ce n'est plus d'une traduction mais d'une adaptation complete qu'il s'agit alors. La source inspiratrice, l'esprit et l'identite de l'oeuvre disparus, il n'en resterait plus que le squelette: le deroulement de l'intrigue, transpose dans un nouveau contexte geographique et culturel. Si le dialogue avec l'auteur offre des avantages indeniables, il impose done egalement certaines restrictions. II revient au traducteur de savoir les depasser afin de puiser du dialogue une comprehension approfondie de l'oeuvre qu'il traduit et un certain nombre de suggestions benefiques a la traduction, sans pour autant reduire sa propre exploration des diverses voies qui lui sont ouvertes et se laisser imposer des normes contraires au genie de la langue francaise. 80 C O N C L U S I O N L a litterature de la Cote ouest constitue un univers encore a peu pres inexp lor t pour le lecteur francais. L a var i t t t de ses auteurs, avec chacun son style et sa v is ion du monde, et la richesse de ses personnages, de ses paysages, de ses themes et de ses dialogues, rendent cette l i t terature part icu l ierement attrayante, d'autant plus que la toile de fond geographique et culturel le sur laquelle se prof i le chacune de ses oeuvres possede une ineffable qualite d'exotisme. Les histoires marit imes d'Ethel W i l son , avec leurs i les et leurs v ieux bateaux de peche ronges par le vent et les f lots; le monde souterrain et myster ieux, teinte de fantasque et de myst ic isme, de Stephen Guppy ; les v i l lages indiens d 'Anne Cameron , avec leurs traditions ancestrales; les campements de bucherons de Jack Hodgins, i so l t s , repl ies sur leur univers insulaire et la foret qui assure leur survie; la passion des hommes pour la nature qu i les entoure et les nourrit et que menace la c iv i l isat ion urbaine de cette f in de siecle, tel le qu'el le transparait dans les oeuvres de Ron Smi th , toutes ces oeuvres revelent, chacune a sa maniere, les mult iples facettes d'un univers foncierement etranger et d ist inct de l 'univers fami l ie r du lecteur frangais. 81 Les particularites qui donnent a la litterature de la Cote ouest son caractere unique et son attrait constituent bien sur autant de difficultes pour le traducteur. Le role de l'environnement, la beaute et les dimensions impressionnantes des divers elements du paysage, creent un rapport inhabituel entre l'homme et la nature; ils donnent a ce dernier une place anormale, meme dans le contexte d'une litterature regionaliste. L'importance de la localite est tout aussi disproportionn£e. Ces caracteristiques sont symptomatiques d'une litterature profondement ancree dans le lieu geographique dont elle est issue. Tout auteur, lorsqu'il concoit ses personnages et son recit, entreprend de transcrire, dans des mots, des impressions et une certaine vision du monde qui lui tiennent a coeur. Dans le cas d'une litterature regionale comme celle de la Cote ouest, le monde interieur auquel l'ecrivain tente de donner vie sur le papier est empreint du caractere geographique et humain d'une region donnee; l'espace imaginaire de l'auteur se loge dans des r6alit6s physiques et socio-culturelles sp6cifiques. L'oeuvre, une fois ecrite, est done le fruit de l'interaction entre les realites regionales dont elle s'inspire et le travail de perception, d'interpretation et d'extrapolation de l'auteur. Afin de transcrire a nouveau, dans une autre langue, ce jeu d61icat entre le reel et l'imaginaire, il est essentiel que le traducteur connaisse la region en question. Familier de l'environnement qui sert de toile de fond au recit et le modele en partie, le traducteur est en 82 mesure de faire la part de la description objective et de la vision personnelle de l'auteur. II est ainsi mieux a meme de transmettre au lecteur les descriptions et les tableaux vivants de l'auteur, avec toute leur force et leur authenticite, d'une part, et de mettre en evidence le prisme a travers lequel l'auteur pergoit l'univers qu'il presente dans son oeuvre, d'autre part. II est tgalement indispensable que le traducteur ait une comprehension approfondie de la culture et des usages de la region dans laquelle se situe l'oeuvre a traduire. En effet, seule celle-ci peut lui permettre de saisir la valeur des references culturelles et d'etoffer la traduction en consequence: elle lui donne la possibilite d'expliciter, voire d'adapter les allusions et les references symboliques qui echapperaient autrement au lecteur etranger. Une bonne connaissance des realites locales permet au traducteur de reconstituer, dans des conditions optimales, l'univers reel dont s'inspire l'ecrivain, tel qu'il apparait dans l'oeuvre et dans toute son authenticite. Elle ne suffit cependant pas pour transmettre la vision du monde de l'auteur. Or, selon Jack Hodgins lui-meme, celle-ci constitue en importance le pendant de la source locale dont s'inspire l'ecrivain. Le traducteur ne peut en fait la cerner que de deux manieres: par une analyse approfondie du texte a traduire, menant a une interpretation coherente de Tangle d'approche et des objectifs de l'auteur, ou par le dialogue avec l'auteur lui-meme, offrant la possibilite d'obtenir de premiere source une explication similaire 83 mais (sans doute) moins sujette a l'erreur et aux deformations subjectives. , La collaboration de l'ecrivain a l'avantage certain d'offrir au traducteur le poids et l'autorite de l'auteur du texte original en matiere d'interpretation. Pour ce qui est de la langue, cependant, nous avons vu que cette collaboration a egalement des inconvenients. D'un auteur a l'autre, le fruit d'un tel dialogue peut en fait s'averer tres different. Dans le cas de Jack Hodgins, le dialogue s'est revele particulierement fructueux car l'ecrivain s'est montre etonamment conscient des problemes de traduction. Du point de vue de la traduction, Jack Hodgins, en effet, a non seulement la qualite rare de comprendre et d'apprecier le travail de traduction qui permet a l'ecrivain de partir d'un referent physique ou mental pour l'exprimer dans sa langue—travail somme toute fort proche de celui du traducteur qui ne fait en fait que retraduire dans une seconde langue ce que l'auteur a deja traduit une premiere fois dans des mots—mais il est egalement attentif aux difficultes de lisibilite d'une oeuvre pour tout lecteur non familier des realites geographiques dont elle s'inspire. Son public regional immediat etant fort reduit, il est en effet conscient de s'adresser en majorite a des lecteurs, canadiens ou autres, ignorants des realites de l'lle de Vancouver. La tache du traducteur etant precisement de rendre une oeuvre accessible a un nouveau public, un tel souci de lisibilite, transcendant le referent naturel et culturel, facilite considerablement le travail du traducteur. 84 Une fois qu'il a decouvert l'univers auquel l'auteur cherche a donner vie sur le papier pour le partager avec le lecteur, avec ses realites naturelles et humaines d'une part, et le prisme avec lequel l'ecrivain absorbe et faconne sa perception du monde exterieur de l'autre, le traducteur n'a plus qu'a se laisser impregner par l'univers ttrange et fascinant de la Cote ouest tel que le revele sa litterature. II est des lors en mesure d'offrir a de nouveaux lecteurs les tresors et les surprises de tout un monde jusqu'alors insoupconne. 8 5 BIBLIOGRAPHJJE A twood, Margaret and Robert Weaver. The Oxford Book of Canadian  Short Stories. Toronto: Oxford U P , 1986. Candelaria, Fred. N e w : West Coast. Vancouver: Intermedia, 1977. Gadpai l le, Michel le . 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