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Les romans de Robbe-Grillet: evolution ou revolution? Majzub, Neda 1989

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LES ROMANS DE ROBBE-GRILLET: EVOLUTION OU REVOLUTION? By NEDA MA<JZUB B.A., University of British Columbia, 1987 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIRMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES DEPARTMENT OF FRENCH We accept this thesis es confirming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA APRIL 1989 © Neda Majaub. 1989 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of F~F\ F. K) C H The University of British Columbia Vancouver, Canada DE-6 (2/88) ii Abstract Tous les romans de Robbe-Grillet sont plus ou moins des variations a partir d'un meme texte initial. Robbe-Grillet etablit les elements essentiels dans ses premiers romans, pour jouer dans chaque oeuvre suivante avec ces elements en changeant leur ordre et leur degre d'importance dans le texte. Chaque variation cree un ouvrage original et unique. Le texte evolue par sa revolution. Nous avons le re tour d'un socle narratif et d'une structure narrative. L'unite est creee au moyen de la repetition des elements. Pour Robbe-Grillet c'est la forme qui definit le contenu, c'est la maniere de dire qui constitue le projet de l'ecrivain. Le roman n'est plus l'ecriture d'une aventure, mais l'aventure de l'ecriture, comme le dit Jean Ricardou. La repetition, le retour des elements narratifs, des objets, des personnages et des themes est la base de la forme robbe-grilletienne. Des Les Gommes (1953), le premier roman publie de Robbe-Grillet, Jusqu'a pjlnn. (1981) ou la repetition atteint son paroxysme, je vais etudier les phenomenes de la r6petition et de la revolution du texte robbe-grilletien. iii Table de matieres Abstract ii Table de matieres iii Table d'illustrations iv Mots de reconnaissance v Introduction 1-13 Chapitre 1: Les Gommes 14-40 Chapitre 2: Le Voveur 41-67 Chapitre 3: LA Jalousie 68-98 Chapitre 4: Proiet pour une revolution a Mew York 99-118 Chapitre 5: Djinrj 119-136 Conclusion 137-145 Figures 146-149 Ouvrages Cites 150-155 iv Table d'illustrations Figure 1: "Moebius Strip" 146 Figure 2: "Eye".., 147 Figure 3: "Drawing hands" 148 V Mots de reconnaissance Je tiens tout particulierement a remercier Dr. Claude Bouygues qui depuis que je le connais — et ca fait bien des annees!! — a encourage et anim6 ma creativite. Enfin, J'aimer ais remercier mon dactylographe, Glenn Stuart Sampson, Esq., sans l'aide de qui je n'aurais jamais fini a temps. 1 Les Romans de Robbe-Grillet: Evolution ou Revolution 2 Le nouveau roman a souvent pour seul sujet la description de la nalssance d'une oeuvre.i Jaffe-Freem INTRODUCTION 4 M . Jourdain: Je voudrais done lui mettre un billet: "Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour." Mais je voudrais que cela fut tourne gentiment. Maitre de Philosophie: Mettre que les feux de ses yeux reduisent votre coeur en cendres; que vous souffres nuit et jour pour elie les violences d'un M. Jourdain: Non, non, non, je ne veux point tout cela; je ne veux que ce que je vous ai dit: "Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour." Maitre de Philosophie: II faut bien etendre un peu la chose. M. Jourdain: Non, vous dis-je; je ne veux que ces seules paroles-la dans le billet; mais toumees a la mode, bien arrangees comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les di verses manieres dont on peut les mettre. Maitre de Philosophie: On les peut mettre premierement comme vous aves dit: "Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour." Ou bien : "D'amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux." Ou bien: "Vos yeux beaux d'amour me font, belle marquise, mourir." Ou bien: "Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'amour me font." Ou bien: "Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d'amour. "2 5 Ce passage est un extrait du Bourgeois gentilhomme de Moliere, nous y voyons comment l'auteur joue avec les elements d'une meme phrase en les mettant dans divers ordres. Chaque variation sur les memes elements cree une nouvelle phrase, unique et originale. Ce qui separe ces phrases est leur forme au lieu de leur contenu. Dans l'oeuvre de Robbe-Grillet, l'auteur utilise le meme procede que le Maitre de Philosophie. Tous les romans de Robbe-Grillet sont plus ou moins les variations d'un meme texte. II etablit les el6ments essentiels dans ses premiers romans et dans chaque oeuvre suivante, 11 Joue avec ces elements en changeant leur ordre et leur degre d'importance dans le texte. Chaque variation cree un nouvel ouvrage original et unique. Le texte pour rait etre compare a un enfant qui grandit, une meme personne avec les memes "elements" prend diverses formes. L'adulte est toujours cet enfant qui a grandi et qui s'est developpe. n a pris une forme differ en te mais c'est la meme base, le meme fonds. Dans l'oeuvre de Robbe-Grillet, les memes elements se developpent sous les yeux du lecteur. Le texte est en evolution grace a sa revolution autour de lui-meme. Nous avons le retour d'un socle narratif et d'une structure narrative. La continuity et 1'unite dans les romans de Robbe-Grillet sont 6 creees grace a la reprise des memes elements et les variations sur un meme texte de base. Les elements reviennent continuellement dans les differentes oeuvres de Robbe-Grillet; ce qui les separe est le temps et l'ordre qu'ils prennent. Claude Simon definit le roman comme "une fiction mettant en scene des personnages entraines dans une action "3 et il definit l'oeuvre de l'ecrivain en termes de "bricolage" ou "d'assemblage/ un travail qui lui rappelle, dit-il, un cours de mathematiques intitule "Arrangements, Permutations, Combinations."* Dans Pour un nouveau roman. une collection d'essais ecrits par Robbe-Grillet (entre les annees 1953 et 1963 et publies en 1963), l'auteur explique sa perspective sur la fonction de l'art, de l'ecriture et de l'ecrivain moderne. n y precise qu'il veut presenter ses "reflexions sur la litter ature". 5 Ces "reflexions" et "mises au point" ont ete elaborees au cours de dix annees d'activites creatrices, provoquees au hasard des problemes de "creation" qui se posaient a lui. Robbe-Grillet definit l'ecriture romanesque comme "invention", invention du monde et de l'homme, invention constante et perpetuelle remise en question" (138), "...la fonction de l'art n'est jamais 7 d'illustrer une verite - ou meme une interrogation - connue a l'avance, mais de mettre au monde des interrogations (et aussi peut-etre, a terme des reponses) qui ne se connaissent pas encore elles-memes" (12). L'homme pense qu'il est la seule reponse, il pense "qu'il n'y a qu'une seule r6ponse a tout: l'homme. Eh bien, non. II y a des questions, et des reponses. L'homme est seulement de son propre point de vue, le seul temoin. L'homme regarde le monde, et le monde ne lui rend pas son regard." (53) Les ecri veins d'autrefois essayaient d' "etablir un rapport constant entre 1'uni vers et l'etre qui rhabite." (49) lis creaient la nature, le monde et les choses comme un reflet des personnages. C'etait un monde qui servait a l'auteur comme "depositaire aux aspirations a la grandeur." (50) Dans le monde de Robbe-Grillet, les objets ne sont que surfaces. lis n'ont ni rapports avec les personnages ni profondeur: "il ne s'agit pas de decrire notre conscience en nous servant des choses comme d'un materiau...." (51) Le roman est aussi utilise comme objet ou outil pour faire le contact entre l'homme et le monde. Mais cet ustensile a perdu sa signification: "et cette absence de signification, 1'homme d'aujourd'hui (ou de demain....) ne l'eprouve plus comme un manque, ni comme un dechirement. Devant un tel vide, il ne ressent desormais nul vertigo." (53) Le roman represente done 8 un vide, element essentiel qui revient dans toutes les oeuvres de Robbe-Grillet. Ce dernier affirme que le roman "ne sert pas a exposer, a traduire, des choses existant avant lui, en dehors de lui. II n'exprime pas, il cherche. Et ce qu'il cherche, c'est lui-meme.u(137) Robbe-Grillet ecrit dans "Le Monde" en 1961: "Le 'nouveau roman' n'est pas une theorie, c'est une recherche. Chacun de nous cherche dans sa propre vie et fera ses propres decouvertes."* Jean Claude Martin definit le 'nouveau roman' comme une litterature qui repousse les conventions du roman traditionnel, condamne tout ce qui est fausse sensibilite, refuse d'etre une litterature de message, se refuse a raconter une histoire, rejette la chronologie et une certaine notion du temps, refuse la notion d'objectivite, et rend le narrateur imprecis et divers.? Comme on l'a dit c'est une "litterature de recherche." La litterature traditionnelle consistait de l'ecriture d'une aventure; dans le nouveau roman, l'auteur expose l'aventure d'une ecriture. Pour le nouveau romancier, "raconter" est plus important que "l'histoire". C'est la forme qui definit le contenu et non le contraire. A ce propos, Robbe-Grillet ecrit dans £QUX 9 un nouveau roman: "Le mouvement de l'ecriture est plus important que celui des passions et des crimes" (32), c'est dans leur forme que reside leur r6alite.... ce qui se passer a dans le livre vient apres comme secrete par l'ecriture elie -meme" (41), "ce sont les formes qu'il [l'homme] cree qui peu vent apporter des significations au monde" (120). II precise: Croire que le romancier 'a quelque chose a dire' et qu'il cherche ensuite comment le dire, represente le plus grave des contre-sens. Car c'est precisement. ce 'comment', cette maniere de dire, qui constitue son projet d'ecrivain, projet.... qui sera plus tard le contenu douteux de son livre. (121) Une vingtaine d'annees plus tard, Robbe-Grillet elabore la meme idee dans son autobiographie, Le JMiroir qui re vient. ou il confie: que fait maintenant le roman moderne, celui que Ton a appel6.... Nouveau roman? De nouveau c'est un recit, et qui cherche sa propre coherence. De nouveau c'est l'impossible mise en ordre de fragments depareilles... le texte est a present le territoire et l'enjeu d'un combat. Le roman moderne se livre a une exposition deliberee.... et a une precise mise en scene des multiples impossibilites ou il se d6bat, et qui en meme temps le constituent. A tel point que cette lutte interne devient (a partir des annees '60) le sujet meme du livre. D'ou ces systemes compliques de series, de bifurcations, de coupures et de reprises, d'apories, de changement a une, de combinaisons diverses, de deboitements ou d'invaginations.8 Comme Robbe-Grillet l'avait dit dans Pour un nouveau 10 roman. nous savons que c'est au niveau de l'ecriture que cette recherche [la recherche de l'ecrivain] s'opere...."(12). Roland Barthes definit la litterature comme un "tres fragile langage que les hommes disposent entre la violence de la question et le silence de la reponse. "9 C'est Tar t de la deception" et 1'histoire de la litterature est, selon Barthes, Thistoire de la question elle-meme."10 Le roman est done reduit au langage qui le parle. Ben Stoltzfus ecrit a ce propos: "Language, instead of any one character, has become the protagonist of the new fiction. Instead of exploring the vicissitudes of the hero/heroine, the author now explores the capacities of language to reflect upon itself, and writing, instead of hiding its narrative devices, exposes them deliberately."U C'est grace a son ecriture et a son langage que l'oeuvre litteraire evolue: "C'est done le langage litteraire qui devrait changer, qui deja change" annonce Robbe-Grillet dans Pour un  nouveau roman.(25) L'originalite et la specificite de chaque oeuvre reside done non dan son contenu ("tout a ete dit et Ton vient trop tard"), mais dans sa forme, son 6criture, son langage. Cette separation 11 e n t r e la forme et le contenu a toujours ete plutot problematique mais nous allons suivre (dans notre premier chapitre) la definition de Robbe-Grillet. Ben Stoltzfus observe: "the death of art that Hegel announced consequent to the 'death of God', has signaled the resurrection of an authentic art whose purpose is to speak only of itself. "12 Cette parole auto-r e f e r entielle (l'oeuvre devient ainsi miroir d'elle-meme) aide a multiplier le texte. L'oeuvre robbe-grilletienne est d'ailleurs basee sur la multiplication et la repetition (retour des elements narratifs, des objets, des personnages et des themes). En commencant par Les Gommes (1953), qui est le premier roman publie de Robbe-Grillet et en finissant avec Pi inn (1981) qui est son dernier roman et ou la repetition atteint son paroxysme, nous allons etudier les figures de la repetition et de la revolution chez cet auteur dans cinq de ses romans-clef. Un ouvrage de cet auteur pour rait etre vu comme un "collage" des oeuvres precedentes. A ce propos, Jean Claude Vareille ecrit: Chez Alain Robbe-Grillet il n'y a pas de debut: seule existe la reprise. Rien ne commence, tout re-commence, l'auteur ne fait pas oeuvre de connaissance mais de reconnaissance. Le temple ou il penetre ou qu'il edifie au prix d'un travail inlassable ne decouragent ni les manques ni les 12 lacunes, n'est pas construit mais £§-construit; il lui est familier, par essence et pourait-on dire, de toute eternite Or done l'ecriture ne dit pas; elle reorend et recommence et reinfere; elle n'affirme pas, elle ressasse...."13 13 NOTES 1 Elly Jaffe-Freem, Alain Robbe-Grillet et la  peinture cubiste (Amsterdam: Meulenhoff, 1966) 33. 2 Moliere, Le Bourgeois gentilhomme (Paris: Hachette, 1970) 60-61. 3 Jean Claude Martin, "Les Narrateurs du nouveau roman," Cahiers de 1'Association Internationale des etudes  francaises 36 (1984): 81. 4 Stolt2fus, Alain Robbe-Grillet: The Body of the  Text (USA: Associated University Presses, 1985) 27. 5 Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman (Paris: Les Editions de Minuit, 1963), 8-9. 6 Martin, 77. 7 Martin, 70. 8 Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient (Paris: Les Editions de Minuit, 1984) 29. 9 Bruce Morrissette, Les Romans de Robbe-Grillet (Paris: Les Editions de Minuit, 1963) 13. 10 Morrissette, 14. 11 Stoltsfus, 17. 12 Stoltsfus, "The Body of Robbe-Grillet's Text: Sex, Myth, and Politics in the 'Nouveau Nouveau Roman,' " Neophiloloeues 68 (1984): 195. 13 Jean Claude Vareille, Alain Robbe-Grillet l'etrange (Paris: Niset, 1981) 121. 14 Chapltre 1: Les Gommes "Les Gommes recommence sans cesse a 'gommer' Olga Bemal Les Gommes (1955) est le premier roman publle d'Alaln Robbe-Grillet. C'est un roman qui contient deja en germe les romans a venir. Bruce Morrisette pretend dans Les Romans de Robbe-Grillet que "les Gommes se revele etonnamment prophetique des oeuvres a venir.... il se present© comme 1"archetype meme du roman robbe-grilletien. "2 L'histoire est une adaptation moderne de la tragedie d'Oedipe. Selon Lance Olsen, The Erasers is the intrusion of the detective story into Greek tragedy."3 L'aventure de Wallas dans Les Gommes etant une version moderne de la tragedie grecque la plus connue (Bruce Morrisette est le premier a en parler dans son livre), le roman est done la reecriture, la repetition d'une histoire deja connue. Ce qui importe, c'est la nouvelle forme que cette histoire a prise chez Robbe-Grillet. Dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet invite a bien faire la difference entre la forme d'un roman et son contenu. La forme ou l'ecriture d'un roman est le "choix des mots et leur ordonnance, l'emploi des temps grammaticsux et des personnes, des structures du recit "4 Le contenu d'un roman est compare a une "anecdote (evenement, action des personnages, motivation de celles-ci, morale qui s'en degage)" 17 (P.N.R.. 39). L'intrigue ou Tanecdote' de ce roman peut etre resumee tres brievement. Dans une ville europeenne du Nord, traversee de canaux et entouree d'un Boulevard circulaire, huit victimes ont deja ete assassinees. Le livre commence avec la scene d'un patron de cafe en train d'essuyer une table dont le plateau est marque d'une tache rouge (du sang peut-etre). II se rememore les evenements de la veille. Une neuvieme victime, Daniel Dupont, professeur d'economie politique, a ete legerement blesse et il se cache chez son ami, le docteur Juard, faisant le mort jusqu'a ce qu'il puisse retoumer chez lui pour y recuperer des papiers importants avant de quitter la ville le meme soir. Pendant ce temps, le Bureau des Enquetes a envoye un agent secret, Wallas, qui arrive pour decouvrir l'assassin d'un meurtre qui n'a meme pas eu lieu. Wallas a tres peu d'indices a suivre: il n'y a meme pas de cadavre. n passe la Journee a parcourir les rues et poser des questions. La ville semble un grand labyrinthe, un peu comme la ville ou deroule Taction dans la Chute de Camus. Les rues semblent organisees en cercles concentriques a partir d'un meme centre. Cette structure circulaire est une figure de la perdition et de la confusion. A un moment donne, Wallas perd effectivement son chemin et demande a une femme comment retoumer au "centre" de la ville. Un peu plus tard, il entre dans une papeterie pour acheter une gomme a dessin ayant des quailtes tres precises. La vendeuse n'a pas cette gomme et Wallas la regarde longuement. Cette scene se repete quatre fois au cours du roman (pages 55, 66, 122, 167). A chaque fois, Wallas donne une description plus precise de la gomme qu'il cherche. Dons la deuxieme papeterie, des souvenirs de son enfance lui reviennent en regardant la vendeuse. Dans la trcdsieme papeterie, il se rend compte que la vendeuse de la premiere papeterie etait l'ex-femme de Dupont. De nouvelles theories sur le crime se presentent. On parle d'un file natural que Dupont pourrait avoir; ce serait lui le coupable. La nuit tombe, et Wallas revient sur les evenements de la Journee. En s'en souvenant et en les imaginant, il les entremele, les confond et les deforme. Nous avons ainsi plusieurs variations sur les evenements de cette journee. Au caf6, un ivrogne propose une devinette a Wallas. Le soir. Wallas va de nouveau chercher une gomme dans une papeterie. D a encore des souvenirs de son enfance et se souvient qu'il y a longtemps sa mere l'avait emmene voir son pere dans cette ville. Wallas retourne chez le professeur Dupont, au lieu du crime, juste au moment ou celui-ci vient y chercher ses documents. Wallas tire sur lui croyant qu'il est l'assassin, mais en verite c'est la victime qui est finalement tuee par celui qui voulait trouver son assassin. Un detective a la recherche d'un criminel devient lui-meme le criminel qu'il recherchait. Bruce iYlorrisette l'a bien remarque: "Dans Les Gommes. ainsi que dans toutes les oeuvres de Robbe-Grillet, le protagoniste decrit une trajectoire circulaire le ramenant en apparence a son point de depart. "5 Le roman se deroule dans une periode de vingt-quatre heures; il commence a six heures du matin et se termine a la meme heure le lendemain. L'histoire commence avec la description d'un patron et se termine par un developpement elabore des obsessions du meme patron. La fin du livre est une reprise du debut avec de legeres vartantes. Cet aspect circulaire fait partie d'une histoire qui elle-mame est la repetition d'une histoire plus ancienne, la tragedie d'Oedipe. Dans un arUcle intitule "Rcxbbe-Grillet's Les Gommes" and Graham Greene's This Gun for Hire: Imitation or initiation?", Robert R. Brock etablit des par alleles entre les deux romans. Selon lui, Les Gommes reprend de nombreux elements du roman de Graham Greene. Mais Les Gommes n'est pas une reecriture de l'oeuvre de Greene, Robbe-Grillet a plutot emprunte des elements a l'auteur anglais. "He has done so in the same manner that an architect would borrow structural and ornamental elements from another respected architect. It is a case not of imitation but of initiation into the art of creating verbal architecture. " 6 Robbe-Grillet a done emprunte quelques elements a l'oeuvre de Greene mais il a aussi completement reecrit la tragedie d'OecHpe, creant ainsi, comme l'a dit Bruce Morrisette,? une version modeme de cette tragedie. C'est l'histoire celebre d'un homme qui jure de decouvrir l'identite d'un meurtrier qui n'est autre que lui-mame. Les Gommes a d'autre part la meme structure qu'une tragedie grecque. Le roman est organise en cinq chapitres plus un prologue et un epilogue. Dans un article intitule "The Guilty Vicarage," W.H. Auden a fait une etude comparative de la structure des tragedies classiques et des romans policiers ou il enumere les elements essentials que ces deux genres ont en commun: dissimulation d'un mystere, peripetie ou situation renversee, decouverte ou reconnaissance, catharsis.* Olga Bernal, pour sa part, constate que Robbe-Grillet donne a son premier roman la structure d'une tragedie classique ou il melange les conventions du genre grec et celles du XVTIe siecle francos: prologue, cinq actes, epilogue, unite de temps....* Le contenu comme la forme suivent l'exemple d'une oeuvre classique, dans ce cas la legende d'Oedipe. Comme le soullgne Bruce Morrisette, Wallas est incapable de voir clair le matin ("aveugle le matin comme Oedipe"), il regarde d'un oeil equivoque sa belle-mere a midi (quand il va acheter des gommes), et tue le soir celui qu'on peut supposer etre son pere ("parricide le soir')-10 L'ivrogne du cafe des Allies propose une devinette a Wallas qui revient plusieurs fois dans le roman avec des variantes ambigues: "Quel est l'animal qui est parricide le matin, inceste a midi, et aveugle le soir?...." "Alors, insiste l'ivrogne, tu trouves pas? C'est pourtant pas difficile: parricide le matin, aveugle a midi.... Non.... Aveugle le atin, inceste a midi, parricide le soir. Hein? Quel est l'animal?.... He, copain! Sourd a midi et aveugle le soir?"H C'est la version "aveugle le matin, inceste a midi, parricide le soir" qui s'applique le mieux au cas de Wallas.12 Dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet developpe longuement l'idee qu'il faut cesser de repeter les formes du passe. Mais, comme l'a remarque Andre Karatson dans l'article "Du Complexe d'Oedipe au complexe de Tiresias: reecriture et lecture dans Les Gommes d'Alain Robbe-Grillet/ tout en affichant "son programme de rupture, l'artiste moderne — car Robbe-Grillet se parodie aussi lui-meme — reste prisonnier de la filiation, il repete l'oeuvre ancienne avec un contenu nouveau. "13 oiga Bernal observe a propos de la reprise de la structure tragique dans Les Gommes que "le choix d'une telle forme ne peut etre qu'ironique.n Tout en voulant rompre avec le passe, Robbe-Grillet le repete mais cela a un effet plutot cathartique: l'auteur veut s'en dissocier. Dans Le Miroir qui revlent. rautobiographie de Robbe-Grillet publiee en 1984, l'auteur annonce: Vecris pour detruire."!* L'ecriture detruit ce qui le precede tout en le reconstruisant. Les Gommes est aussi la parodie d'une piece de theatre. Au debut du livre, le "patron" essuie la table avec "trois coups de torchon." Ben Stoltzfus rappelle que dans le theatre francais •three sharp raps on the floor inevitably precede the rising of the curtain. The three swipes of the towel clear the stage, so to speak, for the five-act neo-Oedipal drama that will follow, a drama framed by its prologue and epilogue....•>* Stoltzfus continue en enumerant toutes les references theatrales qui existent dans le livre. Reecriture de la tragedie d'Oedipe, reprise d'elements de l'oeuvre de Graham Greene et parodie des pieces de theatre francais ne font que renforcer r importance de la repetition dans l'oeuvre de Robbe-Grillet. Dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet ecrit: "D'ailleurs le romancier du XXe siecle qui recopierait mot pour mot le Don Quichotte ecrirait ainsi une oeuvre totalement differente de cello de Cervantes" (P.N.R.. 9). Tout en se repetant ou repetant une autre personne on cree une nouvelle oeuvre. Jean Claude Vareille le souligne aussi: ".... l'ecriture ne dit pas, elle reprend. et recommence et reitere, elle n'affirme pas, elle repasse. Tout est toujours deja ecrit.... Si bien que la repetition, de par sa seule dynamique, devient irrepressible, insistante, obligee.... Tout est toujours a faire. "»7 La repetition fait partie non settlement de la forme du roman mais aussi de son contenu. Les tableaux, les miroirs et les dessins qui se trouvent dans le texte aident a la refleter et a le multiplier. Lorsque Wallas entre dans une papeterie pour acheter des gommes il voit dans la vitrine un dessin de Thebes, la "cite perdue," 031) ou l'histoire present© s'est autrefois deroulee pour la premiere fois. L'histoire de l'ivrogne racontant sa devinette revient plusieurs fois dans le livre, et le soir ou Wallas se rememore les evenements de la journee, il s'agit d'une serie de repetitions avec de legeres variations des memes faits. Selon Jaffe-Freem, dans Alain Robbe-Grillet et  la peinture cubiste. la repetition a pour effet d'eloigner, de creer une distance: Temploi du motif repete a pour but d'eloigner le lecteur et de creer une distance entre lui et le roman."18 A son avis, Robbe-Grillet aime ce precede pare* qu'il arrive a voir les choses, les autres et lui-meme d'une distance, d'un oeil froid et impassible, en tant qu'objet parmi d'autres objets. Le personnage en face de la glace y decouvre un etranger. Ainsi au debut des Gommes. le patron du bar est represent* comme un reflet. Dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet parle a son tour longuement de la distance qui existe "entre l'homme et les autres hommes, entre l'homme et lui-meme, entre l'homme et le monde, entre le monde et lui -meme" (55-6). Selon lui, meme en decrivant quelque chose on cree une distance: "decrire les choses, en effet, c'est deliberement se placer a l'exterieur, en face de celles-ci" (P.N.R.. 63). Cette distance cree un vide qui est a la base meme du texte. L'aspect circulaire et repetitif du texte robbe-grilletien se presente ainsi comme un echo du vide. D'ailleurs, l'absence et le non-etre sont des elements tres importants de l'oeuvre de Robbe-Grillet. Le vide est comme un trou noir qui absorbe et engloutit le texte et le lecteur. Certains critiques ont commente ce vide. Ben Stoltzfus ecrit: "... in Les Gommes there is a missing murder, in Le Voveur a missing crime, and in La Jalousie a missing character. In Le Voveur. at the end of Part I, Jacqueline disappears through the white hole of the blank page. "1* Dona Leki constate a ce propos: "In nearly every instance of writing mentioned, there is something missing, something unclear, or something misinterpreted. Letters are missing in Wallas' memory of the perfect eraser he is seeking, only Oe and pe remain with the centre two letters dj lost."20 Le vide peut representor la distance qui existe entre l'hornme et le monde, ou l'ecrivain et le lecteur. Robbe-Grillet fait un lien entre les deux: "Un divorce croissant exist© entre l'ecrivain et le public. Mais cette separation n'est-elle pas 1'image de celle qui exist© justement entre l'hornme et le monde. "21 Albert Camus parlait aussi de cette distance, pour lui elie etait le symbole de l'absurdite et de l'etrangete." Camus a nomme absurdite l'ablme infranchissable qui exist© entre l'hornme et le monde.... L'absurde ne seralt ni dans l'hornme ni dans les choses, mais dans 1'impossibilite d'etablir entre eux un autre rapport que d'etrangete" (P.N.R.. 56). Dans Les Gommes. le titre fait reference a un objet qui contient "le principe de sa propre negation ou annihilation, l'effacement. elie represente la constant© d'auto-destruction. Elie se detruit dans et pa£ sa propre utilisation. "22 Lekj resume la fonction des gommes: "....the erasers in the book are persistant attempts to erase the very story in which they appear, to deny the text which allows them to exist. "23 La gomme dans ce roman est l'objet robbe-grilletien par excellence, non seulement elie est toujours present© et revient a plusieurs reprises dans le texte, mais elie a 1'essence de sa propre absence, le principe de sa propre negation. Elie pourrait aussi etre vue comme quelque chose qui sert a effacer la continuite avec le passe. Virginia Harger Grinling pretend dans Alienation of the New Novel of France and Quebec que Wallas cherche une gomme "to wipe out the flaw in his own being or actual past. "24 Le titre de ce livre resume en soi le texte qui le suit. "The title is a resum6 of the text unifying it into a few key words and the text is a kind of elaboration of the title."25 Selon Jean Ricardou: "If the title is a machine which erases its text, the text on the other hand is a machine which reads its title."26 Ben Stoltzfus ajoute de son cote: "This eraser, like the figure "6" for Mathias and the centipede for the jealous husband, is the objectification of Wallas' problem and gives its title to the novel."27 La destruction, l'effacement, la negation, l'impossibilite de creer sans detruire sont tous des idees qui preoccupent Robbe-Grillet, non seulement dans sa premiere oeuvre publiee mais dans les oeuvres a venir. Robbe-Grillet lui-meme ecrit en 1963. "Dans le roman moderne 1'image est mise en doute a mesure qu'elle se construit.... la description.... s'accomplit dans un double mouvement de creation et de gommage, que Ton retrouve d'ailleurs dans un livre a tous les nlveaux, et en particulier dans sa structure globale" flP.N.R.. 11). Parlant de La  Nausee de Jean Paul Sartre, Robbe-Grillet commente en 1958 que "nous sommes.... dans un univers entierement tragifie: fascination du dedoublement, solidarite avec les choses parce qu'elles se portent en elles leur propre negation...." <PN/B. 60). Selon Robbe-Grillet "la nausee est un penchant visceral malheureux que l'homme ressent pour les distances/ (EJL2L, 60) done pour le vide. Vingt-six ans plus tard, cette idee "d'un objet en sol contradictoire: l'attentat supreme qui detruit en meme temps sa propre inscription," (Le rvlirolr qui revient. 43) preoccupe toujours Robbe-Grillet qui en parle dans son autobiographic. II voit la mer comme symbole de l'effacement et du gommage. II ecrit: "Et la mer apparalt, ce double de moi-meme qui efface la marque de mes pas...." (Le Miroir qui revient. 43). Robbe-Grillet a aussi ecrit: "C'est ce meme mouvement paradoxal (construire en deconstruisant) que Ton trouve dans le traitement du temps" (P.N.R.. 130). Le temps, ou plutdt son absence, est l'un des elements essentiels des Gommes. L'auteur, commentant son livre, ecrit: "II s'agit d'un evemenement precis, concret, essentiel: la mort d'un homme.... Car ie livre est justement le recit des vingt-quatre heures qui s'ecoulent entre le coup de pistolet et la mort, le temps que la balle a mis pour parcourir trois ou quatre metres — vingt-quatre heures 'en trop\"28 Robbe-Grillet veut rompre avec les maltres du passe pour qui le Temps etait souvent le personnage principal du livre. II ecrit: "Time is the principal character in the books of Balzac, not in mine. On the contrary, it seems we have in these works a connection with painting. Painting is void of time whereas music is an art of time. In all my films and novels, it seems to me that, indeed, time is absent. "29 Des la premiere page des Gommes. l'auteur annonce "Bientot malheureusement le temps ne sera plus le maitre" (1). Jean Claude Vareille dit: "Ecrire, c'est se livrer a la fascination de 1'absence du temps...."30 Michel Butor, quant a lui, parle des trois couches du temps: celui de l'aventure, celui de l'ecriture de celle-ci et celui de la lecture de ce qui a ete decrit."" Ces diff©rentes couches s'annulent et s'abolissent. Robbe-Grillet introduit dans ses oeuvres un temps qui, comme il le recrit, tourne en rond, n'avance pas, "un temps qui ne sert a rien,"32 comme le propose Olga Bernal, Le Boulevard Circulaire des Gommes est une image de ce temps: Comme il a traverse la rue pour prendre a droite cette nouvelle direction, il lit avec une suprise accrue le nom: "Boulevard Circulaire" sur l'immeuble qui fait le coin. II se retourne desoriente.... II ne peut pas avoir tourne en rond...."33 N'oublions pas que la montre de Wallas s'est arretee. L'affiche que regarde Wallas nous rappelle que la chronologic n'a pas de place ici. "Ne partez pas sans emporter Le Temps": c'est un journal, mais le terme fait aussi reference au temps de la narration. Bruce Morrissette ecrit a ce propos que Robbe-Grillet propose "d'evincer de son roman le temps lineaire — la chronologic de l'horloge ~ et de le remplacer par ce qu'il a appelee 'le temps humain\"34 Ce temps humain est celui que chacun secrete autour de lui comme un cocon, tisse de retours en arriere, de conjectures visualisees, de reexamens du passe, d'anticipations et de visions deformees."35 Les repetitions aident a multiplier le temps, tandis que les dessins et les tableaux l'immobilisent en meme temps qu'ils le multiplient. L'immobilisation aide a annuler le temps. Morrissette dit plus loin que le temps est coupe par le passe et le futur. D est coupe par les retours en arriere et ce que Bernard Ringaud appelle les "retours en avant."^ Comme chez Einstein, temps et espace sont relatifs. Dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet ecrit: "...dans le recit moderne, on dirait que le temps se trouve coupe de sa temporalite. II ne coule plus. II n'accomplit plus rien.... L'espace detruit le temps, et le temps sabote l'espace. La description pietine, se contredit, tourne en rond. L'instant nie la continuite" (P.N.R.. 133). On se repete et on tourne en rond, l'ecriture se cree et s'annule. C'est un mouvement continuel et circulaire. On retoume au debut et on recommence mais avec des variations indefinies. Tout cela aide a effacer et a annuler le temps. Comme le dit Robbe-Grillet parlant du mouvement paradoxal du temps (construire en detruisant): "On dit que le temps est le 'personnage' principal du roman contemporain, mais c'est plutot 1'absence du temps" (P.N.R.. 130). Ce meme mouvement paradoxal du temps s'applique a l'ecriture et a la forme que prend le texte de Robbe-Grillet dans Les Gommes. B. G. Garnham ecrit par exemple: 'Les Gommes is clearly a work which examines the processs of writing a novel;" c'est un exemple du "novel of a novel which is not being written. "37 Robbe-Grillet lui-meme commentant Les  Gommes ecrit: "Tout l'interet des pages descriptives — c'est-a-dire la place de l'homme dans ces pages — n'est done plus dans la chose decrite, mais dans le mouvement meme de la description" (P.N.R.. 127-8). Le contenu des livres ne change pas mais la forme doit evoluer. Robbe-Grillet ecrit ainsi: "Les formes romanesques doivent evoluer pour rester vivantes" (P.N.R.. 8). C'est le changement et 1'evolution continuelle de la forme qui gardent la litterature vivante. "Tout est dit et Ton vient trop tard/ mais ce n'est plus ce qui est dit qui constitue la tache de l'ecrivain mais plutot la facon dont une chose est dite ou plutot redite. Robbe-Grillet pretend dans un article intitule "Sur quelques notions perimees" que le "mouvement de l'ecriture est plus important que celui des passions et des crimes" (P.N.R.. 32). Selon Robbe-Grillet, le veritable ecrivain n'a rien a dire, 11 a seulement une maniere de dire. D doit creer un monde, mais c'est a partir de rien, de la poussiere.... (P.N.R.. 42). "Avant l'oeuvre, il n'y a rien, pas de certitude, pas de these, pas de message. Croire que le romancier a 33 n'a r ien a dire, i l a seulement une maniere de dire. II doit creer un monde, mais c'est a par t i r de rien, de la poussiere.... (P.M.R.. 42). "Avant l 'oeuvre, i l n ' y a rien, pas de certitude, pas de these, pas de message. Croire que le romancier a 'quelque chose a d i re / et qu ' i l cherche ensuite comment le dire, represente le plus grave des contre-sens. Car c'est precisement ce 'comment, ' cette maniere de dire, qui constitue son projet d'ecrivain...." (P.N.R.. 121). L'histoire d'Oedipe, par exemple, a deja ete racontee et meme utilisee dans d'autres l ivres et etudes (Freud l 'a utilisee dans ses recherches). En reecrivant une histoire deja connue, Robbe-Grillet veut creer une nouvelle forme pour la pr6senter. Stolt2fus ecrit a ce sujet: "If New Novelists find it ha rd to tell a story, they stress the word 'tell ' and not 'story'."38 Gerard Duresoi ecrit: "...that it is no longer content that matters, but the wr i t ing itself, the form."39 C'est grace a l 'ecriture que chaque l ivre prend une nouvelle forme, c'est la forme qui constitue le monde particulier de l 'ecrivain [...] une symphonie, une peinture, u n roman: c'est dans leur forme que reside leur realite.... c'est aussi dans leur forme que reside leur sens, leur 'signification profonde', c'est-a-dire, leur contenu. II n ' y a pas 34 pour un ecrivain deux manieres possibles d'ecrire un meme livre.... Ce qui passer a dans le livre vient apres comme secrete par l'ecriture elle-meme. (P.N.R.. 41) Pour illustrer cet aspect du probleme, Robbe-Grillet utilise l'exemple de l'Etranger disant que si on changeait le temps des verbes et qu'on remplace cette premiere personne du passe compose par 1'ordinaire troisieme personne du passe simple, 1' uni vers de Camus disparaitrait aussi bien que tout 1'inter et de son livre (P.N.R.. 41). Dans un entretien avec Madeleine Chaspal en 1961, Robbe-Grillet a dit que "l'ecrivain est celui qui n'a rien a dire. "40 Dans un article ecrit quelques annees plus tard, il ajoute: "Quand il s'agit du roman.... plus rien n'existe avant l'oeuvre, qui n'est justement que la recherche de quelque chose qui avant elle n'existe. "41 Nous retrouvons ainsi cette idee de l'echo du vide, de 1'absence comme centre de tout: l'oeuvre d'art ne contient rien.... et l'on peut dire qu'il [l'art] n'exprime rien que lui-meme. II cree lui-meme son propre equlibre et pour lui-meme son propre sens. II tient debout tout seul" (P.N.R.. 42). "Ars gratis artis" diraient les artistes contemporains. Le roman peut alors etre vu comme la recherche d'une ecriture qui elle-meme se cherche. C'est ce 35 que precise Robbe-Grillet dans Le Ivliroir qui re vient: "l'ecriture se cherche" (28). J.C. Vareille ecrit a ce sujet que "l'ecriture est mise-en-scene et mise-en-scene d'elle-meme, de son propre processus."42 Four Robbe-Griiiet eiie est a ia fois "recherche solitaire, tetue, presque intemporelle, et soumission moqueuse aux preoccupations du moment, 'mondaines en quelque sorte'."*3 L'intemporalite est tres bien soulignee dans Les Gommes. Le livre est en effet une recherche sur l'ecriture. Robbe-Grillet affirme: "Chaque romancier, chaque roman, doit in venter sa propre forme.... Le livre cree pour lui ses propres regies." (P.N.R.. 11). Le roman commence a partir de sero, se base sur rien mais il s'invente grace a sa forme. Les romans de Robbe-Grillet approchent done de 1'ideal flaubertien du "livre sur rien," l'oeuvre autonome qui est sa propre forme et substance. Robbe-Grillet insiste sur sa technique romanesque: "Je ne transcris pas, je construis. C'etait deja la vieille ambition de Flaubert: batir quelque chose a partir de rien, qui tienne tout seul sans avoir a s'appuyer sur quoi que ce soit d'exterieur a l'oeuvre; c'est aujourd'hui 1'ambition de tout le roman." (P.N.R.. 139). nouvelle facon de raconter, d'ecrire. Selon, F.J. Mathews: "[L]'oeuvre romanesque.... fait tout autre chose que raconter: elle parle.... cette parole... se constitue d'elle-meme en discours, en ieggj, c'est-a-dire, qu'elle developpe et finit a chaque instant ses propres assises, ses propres regies, qu'elle organise son propre mouvement createur,"** mais elle prepare aussi sans cesse "son propre eclatement, ou disintegration, ou derision, ou decheance, en un mot sa propre mort C'est une parole qui ne parle de rien."45 L'ecriture s'avance grace a son mouvement contradictoire de revelateur et de "camoufleur." Les Gommes est le premier livre publie de Robbe-Grillet (il avait ecrit Un Regicide en 1949 mais le livre ne serait publie qu'en 1978), et cependant il construit a lui seul la technique robbe-grilletienne. Les variations et les repetitions sont nombreuses dans le texte. L'ecrivain y joue avec les mots et avec les elements de son roman comme un enfant joue avec des blocs de jeu. On le voit dans la devinette de l'ivrogne qui revient dans le texte avec plusieurs variations ou meme dans les 6venements de la journee qui s'entremelent et se repetent. Robbe-Grillet joue avec 1'ordre comme M. Jourdain a aprris a le faire dans Le Bourgeois gentllhomme de Moliere. Le roman devient ainsi une serie de desintegrations et de recombinaisons de phrases et d'6venements. Cette reecriture d'une histoire ancienne, situee hors du temps, est plutot la recherche d'une forme, mais comme le dit notre auteur: "... [Vine nouvelle forme paraitra toujours plus ou moins une absence de forme." (P.N.R.. 17). Le texte qui a la forme comme base et noyau devient alors la cause de sa propre disintegration, il suit le meme mouvement paradoxal qu'une gomme qui se detruit dans et par sa propre utilisation. On peut conclure en disant qu'une oeuvre qui detruit grace a la construction et qui construit grace a la destruction, c'est un texte qui utilise l'effacement et la negation comme principes dynamiques aboutissant a sa formation. La destruction est dans ces romans moyen de developpement et devolution. 38 NOTES 1 Olga Gernal, Alain Robbe-Grillet: le roman de  l'absence (Paris: Gallimard, 1964 ) 47. 2 Morrissette, Les Romans de Robbe-Grillet (Paris: Les Editions de Minuit, 1963) 37. 3 Lance Olsen, "Faulkner's echo in Robbe-Grillet: Narrative constructions and destructions," Modern Fiction  Studies 29 (1983): 620. 4 Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman (Paris: Les Editions de Minuit, 1963), 39. 5 Morrissette, 37. 6 Robert R. Brock, " Robbe-Grillet's Les Gommes and Graham Greene's This Gun for Hire: Imitation or Initiation?" Modern Fiction Studies 29 (1983): 694. 7 Morrissette, 53. 8 Morrissette, 55. 9 Bernal, 49. 10 Bernal, 56 11 Alain Robbe-Grillet, Les Gommes (Paris: Les Editions de Minuit, 1953) 234. 12 Robbe-Grillet, 56. 13 Andre Karat son, "Du complexe d'Oedipe au Complexe de Tiresias: reecriture et lecture dans Les Gommes d'Alain Robbe-Grillet," Revue des sciences humaines 4 (1984): 101. 14 Bernal, 49. 15 Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient (Paris: Les Editions de Minuit, 1984) 17. 39 16 Stoltsfus, Alain Robbe-Grillet: The Body of the Text (Cranbury, USA: Associated University Presses, 1985) 134. 17 Jean Claude Vareille, Alain Robbe-Grillet l'etrange (Paris: NIset, 1981) 124. id Elly Jaffe-Freem, Alain Robbe-Grillet et la  peinture cubiste (Amsterdam: Meulenhoff, 1966) 138-9. 19 Stoltsfus, 103. 20 Hona Leki, Alain Robbe-Grillet (Boston: Twayne Publishers, 1983) 23. 21 Jean Bessiere, editeur, La Revue des Lettres  IVIodernes. L'Intersiecle 1 (Paris: Lettres Modernes, 1986) 446. 22 Morrissette, 65. 23 Leki, 30. 24 Virginia A. Harger-Grinling, Alienation in the  New Novel of France and Quebec (Canada: York Press Ltd., 1985) 17. 25 Leki, 30. 26 Leki, 30. 27 Stoltsfus, Alain Robbe-Grillet and the New French  Novel (Cranbury, USA: Southern Illinois University Press, 1964) 78. 28 Morrissette, 41. 29 Bruce Morrissette, Intertextual Assemblage in  Robbe-Grillet from Topology to the Golden Triangle (Frederickton, N.B.: York Press, 1979) 45. 30 vareille, 123. 31 Jaffe-Freem, 13. 3 2 Bernal, 50. 33 Bernal, 44. 3 4 Bernal, 212. 35 Morrissette, 1963, 51. 3 6 Morrissette, 74. 3 7 B . G . Garnham, Les Gommes and Le Voyeur (London: Grant & Cutler Ltd., 1982) 31-32. 3 8 stoltsfus, 14. 3 9 stoltsfus, 15. 4 0 Vareille, 30. 41 Bessiere, 447. 4 2 Vareille, 131. 4 3 Vareille, 9. 4 4 Franklin J . Mathews, "Un ecrivain non reconcilie," La Maison de rendes-vous (Paris: Les Editions de Minuit, 1965): 182 4 5 Vareille, 27. 41 Chapitre 2: Le Voveur 42 Le Recit cree un espace specifique, a la fois orient* et circulaire, dans lequel les 6l6ments se croisent, se multiplient et se metamorphosent selon des configurations structurales a fondement geometrique. Dans cette architecture, les vides sont aussi importants que les pleins.l Alain Goulet 43 L§ Voyeur (1955), comme Les Gommes. a les caracteristiques d'un roman policier: l'intrigue est construite autour d'un meurtre problematique. Robbe-Grillet gardera et developpera plus ou moins dans Le Voveur les memes techniques de construction et les memes elements signales dans Les Gommes. Le Voveur est egalement un roman circulaire, avec retours au point de depart et repetitions d'elements essentiels. L'histoire du Voveur commence sur un bateau. Mathias, vendeur de montres, est en route vers 1'ile ou il avait habite enfant, mais ou il n'est pas revenu depuis (comme dans Les  Gommes. il a y done retour au pays de l'enfance). II veut vendre ses quatre-vingt-dix montres aux habitants de H i e dans u n e journee (lOh du matin a 4hl5 de l'apres-midi, depart du dernier bateau). Sur le bateau, Mathias calcule le temps qu'il aura pour vendre chaque montre (quatre minutes). II apercoit par terre une corde en forme de "8" (chiffre huit) et la prend. II remarque ensuite une jeune fille debout, les mains derriere le dos, qui le regarde. Plusieurs elements sont successivement introduits pendant le debarquement: une cordelette roulee en huit, une jeune fille appuyee a une colonne les mains derriere le dos, un paquet de cigarettes flottant sur l'eau Ces 44 elements reviendront dans le texte sous diver ses variantes. En arrivant sur l'ile, Mathias passe devant une affiche de cinema qui represents une scene de violence: un homme etrangle une Jeune fille. Sur le bateau, ivlathlas se rememorait une scene semblable qu'il avait vue a l'aube avant le depart du bateau. II loue une bicyclette et achete un paquet de cigarettes et des bonbons. Son parcours sur l'ile aura la forme d'un huit. lYlathias rememore encore la scene de la fille etranglee, et pense a une coupure de presse qu'il conserve dans son portefeuille, laquelle decrit les details d'un crime semblable. Revenu de sa reverie, il commence sa tournee, s'arretant d'abord chez IYIme Leduc. Dans sa maison, il voit la photographie d'une petite fille adossee a un arbre. Parlant avec la mere, Mathias transforme le nom de la fille, Jacqueline, en celui de Violette. II l'imagine attachee a un arbre, les mains derriere le dos. II se dirige alors vers le lieu ou Jacqueline se trouve, une falaise situee dans un endroit ecarte. La deuxieme partie du livre debute par la nouvelle que Jacqueline est absente et qu'on la cherche. Alors commencent les efforts de Mathias pour combler l'heure "vide" qui s'est 45 ecoulee entre sa descente a la falaise et son retour au meme endroit. Le lecteur commence a deviner chez Mathias le besoin de cacher quelque chose. Mathias dejeune avec un ami. Son nom est Jean ou Pierre Robin, un nom que Mathias avait invente plus t6t dans la journee. Lorsque Mathias veut quitter l'ile, sa bicyclette tombe en panne, et il rate son bateau. II loue une chambre pour les trois Jours qu'il doit rester sur l'ile a attendre le prochain bateau. Cette chambre se confond avec celle de son enfance. Dans la troisieme partie, Mathias est toujours sur l'ile. On apprend que le corps de Jacqueline a ete trouve au pied de la falaise. Mathias, pensant au crime, fume une cigarette et sa fumee s'enroule en forme de "8". II retourne sur le lieu du crime. Un jeune garcon, Julien, l'observe et lui dit qu'il a trouve pres du corps de Jacqueline, une cigarette, un morceau de corde et des bonbons. Une conversation s'engage alors et il devient de plus en plus clair que Julien a tout vu. Mathias balbutie des phrases incomprdhensibles et retoune au cafe ou il s'evanouit. Le lendemain, il utilise une cigarette pour bruler son article de journal qui parlalt de la mort d'une autre jeune femme. Mathias imagine le meurtre de Jacqueline (qu'il appelle une fois Violette) et le lendemain il quitte l'ile. 46 Une analyse detaillee de 1" intrigue aide a mieux aborder les problemes de la structure chez Robbe-Grillet et de la ligne rationnelle qui relie les elements de Taction de son livre. L'evenement central du livre est la mort de Jacqueline, mais on ne saura Jamais si c'est Mathias qui l'a violee ("Violette"), torturee et finalement tuee. La premiere section nous prepare a la possibilite d'un meurtre, la deuxleme par tie est une reecriture, une re-interpretation des faits et des evenements. L'evenement central est done un trou, une page blanche, mais tout est d'abord une preparation et ensuite une reaction a cet evenement qui est redecrit plusieurs fois et qui se multiplie dans le texte. Comme dans Les Gommes. les echos du vide reviennent, l'evenement central est absent mais ses images sont multiples. II y a aussi, comme dans Les Gommes. un retour au lieu de 1'enfance, et l'histoire est construite autour d'un meurtre problematique. Tandis que dans Les Gommes. le meurtre sur leuquel Wallas enquete n'a lieu qu'a la fin du livre, dans Le Voveur on doute que le meurtre ait vraiment eu lieu. B.G. Garnham ecrit a ce propos: "There is no 'real' crime which the reader can identify, only Mathias* perception of it, disorganised and erratic though that perception may be. "2 47 Toute l'intrigue tournant autour d'un vide... le roman de Robbe-Grillet apparait comme une sorte de Don Quichotte du neant.... Robbe-Grillet refuse de combler le vide.... tout l'effet consiste a ne pas combler cette beance, a sauvegarder le vide.... Le roman de Robbe-Grillet debute par un vide, se developpe autour de lui, et se termine par la propagation du vide sur la totalite: "Tout est raconte avant le trou, puis de nouveau apres le trou, et on essaie de rapprocher les deux bords pour faire dlsparaltre ce vide genant. Mais c'est tout le contraire qui se produit: c'est le vide qui envahit, qui remplit tout.3 Comme dans Les Gommes. ici aussi l'absence et le vide sont a la base du recit qui se presente comme un echo repetitif d'un trou initial. C'est la raison pour laquelle Robbe-Grillet utilise le format du roman policier. Dans un entretien avec A.S. Labarthe et J . Rivette, Robbe-Grillet a dit que "le trou dans le roman policier est une connaissance, une certitude simplement differee."* Olga Bernal ecrit ainsi: [L]'absence dans les romans de Robbe-Grillet est le seul element qui prenne figure de realite. Et c'est pour imposer cette image du vide, c'est pour lui donner une representation concrete que le roman de Robbe-Grillet tend a sch6matiser et a systematiser cette experience du vide. L'aspect formaliste de ce roman est du a cette volonte de 48 sauvegarder le vide au coeur du monde.5 Robbe-Grillet ecrit dans un article publie dans Le Monde en 1976 que "Le projet... du Voveur. des Gommes et de La  •Jalousie est centre sur un manque.... ce qu'il importe en tout cas de souligner, c'est que ces projets, loin d'etre contraignants, ont un rdle genera teur."* Le vide agit comme un point de depart pour le texte. Ainsi, quand Mathias remarque Julien qui le regarde, il devient trds nerveux. L'auteur ecrit alors: "Afin de combler les vides, il repetait sou vent plusieurs fois la meme phrase."7 C'est la une mise en abyme du procede utilise par Robbe-Grillet: pour remplir le vide sur lequel l'histoire est construite, l'auteur multiplie ses images, il les repete avec de legeres variations. Le blanc narratif se reflete tout au long du texte dans plusieurs references faites a d'autres details absents. L'absence devient un leitmotiv du texte. Quand Mathias parle de ses dessins, il dit que quelque chose y manque, dans 1'article du journal sur le meurtre de la jeune fille, les details du meurtre manquent; au bar un verre manque; meme le titre a, comme la gomme de Wallas, deux lettres qui manquent. Le Voveur est en verite l'histoire d'un "voyageur" devenu "voy[ag]eur". C'est en se rendant compte que quelque chose manque qu'on peut reconstruire l'image complete. En effet, le 49 roman peut etre vu comme une lutte contre le vide; dans ce texte l'auteur nous rappelle cette lutte tout au long du livre. Les gens parlent pour ne rien dire, seulement pour combler le vide: "Le voyageur s'etait remis a parler.... a parler vite et sans interruption - sans souci, non plus, d'a propos ni de coherence. Tous les sujets qui s'offraient, au hasard, lui semblaient bons" (214). Plus tard Mathias "se surprit meme a reciter la table de multiplication" (216). Dans le cafe, Mathias "etait oblige, de nouveau, de lutter contre les blancs qui risquaient a chaque phrase de trouer la conversation" (170). C'est pour eviter les blancs que Mathias se repete constamment. Robbe-Grillet suit le meme procede dans son livre, dans un sens pour souligner la lutte de Mathas, et dans un autre sens pour montrer sa propre lutte d'ecrivain en train de remplir des pages blanches. Common tan t la conversation de Mathias dans le cafe, l'auteur ecrit: "Mathias parlait, l'homme repondait, Mathias repondait. L'homme parlait, Mathias repondait. Mathias parlait, Mathias repondait " 070). Ce passage nous rappelle la derniere page des Gommes quand Wallas interroge le patron qui ne fait que repeter, "Le patron 50 c'est moi." A la derniere question il repond: MLe patron c'est moi. Le patron c'est moi. Le patron c'est moi, le patron.... le patron..."8 La parole devient un moyen de remplir les trous et de cacher la realite. Dans son livre The Global Brain: Speculations on the Evolutionary Leap to Planetary Consciousness. Peter Russel parle en detail de 1'importance du vide, de rabsence et des trous. Parlant du caractere des gens, il dit que si nous avons le sentiment de notre identite, c'est grace a nos perceptions, a nos experiences et a nos interactions avec le monde exterieur; nous nous identifions grace a nos diff6rences avec les autres. Mais on n'est aucune de ces choses. Une personne peut changer de taille, de poids ou d'age, mais cela ne change pas son "moi." II semble bien qu'on se percoive grace a ce qu'on n'est pas. Arriver a notre identite de cette maniere, c'est pour emprunter en fait une analogic au philosophe Daniel Cowan, comme si on decrivait un trou dans un morceau de bois grace a la couleur, la taille et la qualite du bois qui entoure le trou. L'identite du trou est derivee du bois qui l'entoure. La plupart des gens decrivent un trou de cette facon, car les qualites du trou sont trop abstraites: il est beaucoup plus facile de deer ire la qualite du bois que celle de l'air transparent qui remplit le 51 trou. Semblablement, 1'image que nous formons de notre identite personnelle derive de ce qui entoure le moi.9 C'est ce procede que suit Robbe-Grillet. En effet il deer it en detail les elements ambiants: 1'absence, le vide. Dans Le  Voveur. c'est une page blanche qui represente l'evenement central du livre: le meurtre de Jacqueline. Tout est construit autour de ce manque, et les repetitions ne font que souligner ce vide. Autour de la scene centrale absente se multiplient les images de cette scene. L'image d'une jeune fille victime re vient huit fois dans le roman: la fille que Mathias avait vue en ville, celle qu'il volt sur le bateau, la serveuse du cafe, la fille en chemise de l'affiche, la petite fille a genoux du bateau, la victime du journal, la photo de Jacqueline, Violette, la compagne de Jean Robin. Toutes ces figures feminines sont un echo d'une meme fille, victime potentielle d'un crime sadique qui n'est pas donne, qui est absent du recit. L'auteur donne ces details tres precis dans les pages qui precedent et celles qui suivent la page blanche. Comme pour le trou dans la planche de bois de Daniel Cowan, le vide se caracterise par ce qui 1'entoure. 62 Dans son autobiographie, Le Miroir aui revient. Robbe-Grillet ecrit: Mathias ou plus exactement le texte qui le parle, emploie le langage traditionnel de 1'irrecusable verite parce que, justement, il cache quelque chose: le trou dans son propre emploi de temps, s'il decrit avec soin meticuleux a garde-fou geometrique le monde qui l'entoure, et dont il redoute la traitrise, c'est dans l'intention de le neutralises 10 La description sert done non seulement a eviter le vide mais aussi a le cacher et a le neutraliser. La repetition agit comme une double: elle aide non seulement a combler le vide mais sur tout a le souligner. Ainsi Alain Goulet ecrit sur Le Voveur que "... des sa premiere phrase, le texte va s'elaborer selon le principe du redoublement, de la r6petition a l'infini des motifs."" En quittant la ville pour prendre le bateau et aller sur l'ile, Mathias voit une scene violente ou un homme parait vouloir violer une jeune fille qui a les mains derriere le dos. Les elements de cette scene: la lampe, le lit, le paquet de cigarettes, la jeune victime, reviennent et se repetent dans le texte avec de legeres variations. Mathias voit trois grandes 53 affiches de cinema ou est decrite la meme scene. Cette succession d'affiches correspond aux trois parties du roman. La troisieme affiche est "en papier entierement blanc/ sur laquelle le garagiste trace "une lettre '0' de grande taille" (250). La troisieme partie du livre est une tentative d'effacer les indices: Mathias brule la coupure de journal, les cigarettes, et les bonbons dlsparaissent. Cet effacement se reflete sur la page blanche de 1'affiche et par le zero dessine sur cette page. Finalement, Mathias est cru coupable d'un crime qu'il "voyait" jusqu'a maintenant. Les repetitions soulignent aussi l'esprit d'un obsede. Mathias continue a repeter ce qui arrive. Dans le prochain roman de Robbe-Grillet, La Jalousie, on verra un mari obsede continuer a repeter les evenements. La repetition fait partie integrante du texte robbe-grilletien. Jaffe-Freem dit a ce propos que le personnage n'a qu'une vue fragmentaire et une notion imprecise de ce qui lui arrive, sa memoire lui fait souvent defaut, et c'est pour cette raison que le recit presente des trous et des repetitions: "l'histoire est aussi desordonnee que la vie meme/12 Les repetitions refletent le desordre de la vie, mais elles sont aussi une tentative de mettre les choses en ordre. Robbe-Grillet precise lui-meme dans son autobiographie: "Mettre les choses 54 en or are.... la vieille obsession naive reparalt ca et la, ironique, insistante, desesperee, a travers tout mon travail romanesque dont le h6ros multiforme recapitule sans relache son emploi du temps a la char pen te trop fragile.... il reprend inlassablement la meme episode (esperant chaque fois en venir a bout de facon logique, rationnelle....)" (59). La repetition aide a multiplier et "desordonner" le texte, en meme temps qu'elle essaie de le mettre en ordre. Le Voveur commence par la phrase, "C'etait comme si personne n'avait entendu" (9). Des cette premiere ligne, nous savons que l'oeuvre va progresser grace a la repetition. Andr6 Gide ecrit au debut de son Tr arte du Narcisse. "Toutes choses sont dites deja; mais comme personne n'ecoute, il faut toujours recommencer."i3 Le texte se presente alors comme un jeu de miroirs. Alain Goulet ecrit a propos du Voveur: L'ecriture elle-meme produit les miroirs de sa propre constitution, depuis le desssin de la mouette, le fragment de Journal, le tableau, la photographie, le^calendrier, les affiches.... En definitive, le voyeurisme est d'abord celui d'une ecriture qui se niire dans ses fantasmes, et qui se Joue de ses 55 reflets. Tout est deja inscrit, represent* mais rien n'est dit, et l'ecriture multiplie ses cliches pour cerner le mecanisme complexe de sa propre elaboration.* 4 Comme Les Gommes. Le Voveur est une recherche sur l'art d'ecrire un roman. Pour Robbe-Grillet, l'effet miroir du roman (miroir de 1'enterieur et surtout miroir de lui-meme, de son " interieur") est un des aspects les plus importants du roman moderne. Stendhal definissait le roman comme "un miroir que Ton promene au long d'un chemin." Pour l'ecrivain du XXe siecle, c'est surtout le miroir interieur qui compte. Sartre a ecrit: "Le roman est en train de se mirer."*5 Le roman est devenu miroir de lui-meme, il se regarde. Le regard interne caracterise le roman moderne. Dans Le Voveur. l'auteur souligne 1'importance du regard des le titre de son roman. C'est le regard qui dedouble Taction comme un miroir: "Le monde du Voveur. ce qui s'y donne comme 'reel,' est englouti par un regard. Tout dans le texte est done miroir."1 6 Dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet consacre plusieurs pages a la question du regard, le moyen de perception le moins dangereux, "le toucher constitue, dans la vie courante, 56 une sensation beaucoup plus lntime que le regard: personne n'a peur de contractor une maladie contagieuse par la seule vue d'un malade. L'odorat est deja plus suspect: il implique une penetration du corps par la chose e tr anger e" OP.N.R. 58-9). Le regard est le moyen le plus sur de reconnaitre le monde exterieur, les choses qui nous entourent. "Le regard apparait comme le sens privilegie," il "demeure malgre tout notre meilleure arme," et "la vue est 1'operation la plus efficace" (P.NR. 65-6). Dans Le Voveur. toutes les descriptions s'organisent par rapport a Mathias. En consequence, elles resultent autant du souvenir, de la m6moire, de 1'imagination ou du delire, que de la realite percue par le regard.17 C'est un procede qui se repetera aussi pour le mari dans La Jalousie. Lance Olsen ecrit a ce propos: "Eyes - seeing, looking at, and watching - dominate the works of Faulkner and Robbe-Grillet. "18 Le voyeur, dans le texte, c'est Mathias. II regarde le viol d'une jeune fille et les affiches qui repr6sentent ce viol. Mais, il est aussi regarde tout au long du livre et devient alors l'objet de plusieurs regards. Les yeux des oiseaux sont fixes sur lui au debut du livre; le "8" qu'il voit partout suggere des yeux qui le 57 regardent; il y a le regard des habitants du village qui le soupconne et finalement il y a les yeux de Julien qui le guettent. Mathias est aussi bien le voyeur que le "voye". Le regard et cette attention a ce qui est vu, accentuent 1'absence de profondeur et la superficialite des objets. "La vue etant le sens prefere de Robbe-Grillet pour enregistrer le monde, c'est le regard qui fait le tour des etres ou des choses sans se preoccuper de leur contenu;"!* "plus s'accumulent les precisions, la minutie, les details de formes et de dimensions, plus l'objet perd de sa profondeur."20 Dans son livre, Alain  Robbe-Grillet et la peinture cubiste. Elly Jaffe-Freem etablissant un par allele entre le roman de Robbe-Grillet et l'art cubiste, soutient que tous deux soulignent le manque de profondeur. Dans les deux cas, les choses ne sont pas presentees en perspective, elles sont vues sous divers angles, et c'est pour cette raison qu'elles sont multipllees. Robbe-Grillet lui-meme dit que "...dans cet uni vers peuple de choses, celles-ci ne sont plus pour l'hornme que des miroirs qui lui renvoient sans fin sa propre image. Tranquilles, domestiquees, elles regardent l'hornme avec son propre regard" (P.N.R.. 62). Le personnage robbe-grilletien voit les choses "mais il refuse de se les 58 approprier.... son regard se con tente d'en prendre les mesures; et sa passion, de meme, se pose a leur surface, sans vouloir les penetrer puisqu'il n'y a rien a 1' inter leur...." (P.N.R.. 52). Notre auteur presente bien les objets comme purement exterieurs et superficiels, mais en fin de compte nous ne contr6lons pas les choses, ce sont elles qui nous contrdlent. Dans l'Etranggx, "le soleil, la mer, le sable eclatant, le couteau qui vrille, la source entre les rochers, le revolver...." finissent par mener Meursault jusqu'au crime (P.N.R.. 57). Dans Le Voyeur, on se demande egalement si ce ne sont pas les objets qui menent Mathias au meurtre (s'il y en a eu un?). Le role principal est ici joue par les choses. C'est la sans doute qui explique les descriptions si precises de chacune d'elles. Elles peuvent etre vides et sans signification (Robbe-Grillet dit que leur qualite serieuse est leur 'etre-la') (P.N.R.. 21), mais elles menent a la realisation des evenements exterieurs. Autrefois le r61e de l'ecrivain consistait a creuser dans la nature, a l'approfondir, pour atteindre des couches de plus en plus intimes et finir par mettre a jour quelque bribe d'un secret troublant.... nous ne croyons plus a cette profondeur.... la surface des  choses a cesse d'etre pour nous le masque de leur coeur... (P.N.R.. 22-3) so La surface des choses ne cache plus rien, elie est en elle-meme revelatrice. Cette importance donnee a l'objet, que ce soit par sa surface ou par sa presence, se demontre dans 1'immobilisation et l'objectification des personnages. F.J. Mathews les a deer its ainsi: M[G]roupes sculptes, tableaux vivants, filles de chair observees dans les rues ou lors de scenes plus intimes, l'objet de desir est toujours arrete, comme immobilise par le regard ou par la representation artistique."2l Le mouvement et la mobilite humaine, sur tout des filles, sont arretes dans le temps. L'image de la Jeune fille soumise et immobile est refletee dans le mot "poupee" qui revient plusieurs fois dans le texte (pp. 23, 46, 72, 78). L'interieur du sac a main de Mathias est decore de photos de poupees et il les regarde a plusieurs reprises. Les objets agissent comme des generateurs d'idees et d'action dans le texte. Par exemple, il y a le paquet de cigarettes qui est d'abord deer it en train de flotter sur les vagues; mais Mathias avait vu un autre paquet qui ressemblait a celui-la dans la chambre de l'hornme qui violait la jeune fille. Done, le paquet est lie avec le viol, et quand Mathias achete a son tour un paquet de cigarettes sur l'ile, l'objet est associe a une scene de viol. 60 Le meme effet est produit par l'emploi de "poupees" qui, non seulement souligne la soumission et l'objectification des jeunes filles, mais ramene aussi aux scenes de viol. Selon Pirandello, l'art tue la realite, car il le fixe et l'immobilise dans le temps, et c'est cette mobilite qui constitue la realite. Pour Robbe-Grillet, la fixation du mouvement dans l'art ne fait que renforcer notre relation avec les objets. Meme le cinema qui presente un mouvement continu, n'est qu'une illusion nee de la juxtaposition rapide de moments immobilises. Le mouvement n'est done autre que la succession de poses fixes. L'art cubiste a essay* de d6montrer cette succession de "morceaux de temps fige." Robbe-Grillet suit le meme procede dans ses romans. Dans Les Gommes. il y a au debut un tres bon exemple de quelqu'un qui se fige en montant l'escalier (Marcel Duchamp, peintre cubiste, a peint un tableau intitule "Nu descendant un escalier"): "dans ce decor fixe par la loi.... l'acteur brusquement s'arrete au milieu d'un phrase.... Autour de lui les autres personnages se figent, le bras leve ou la jambe a demi flechie...."22 Dans Le Voveur egalement on remarque constamment des expressions qui demontrent l'immobilite: Toeil fixe", "rigide", "raide", "s'arrete net", "s'immobilisent", 61 "fige" Dans La Jalousie, le regard du narrateur pose sur sa femme la fixera de la meme facon que le ferait une photographie; dans Prolet pour une revolution a New York, certains personnages sont compares a des robots. Robbe-Grillet fixe le mouvement humain, comme il avait fixe le temps. Dans Le Voveur. le temps est constamment coupe par la voix du narrateur qui decrit les actions de Mathias et par la voix de rvlathias lui-meme. Ces coupures empechent le temps de couler et contraignent a l'arreter. Dans un recueil de textes intitule Instantanes (le titre lui-meme indique la fixation du temps), l'auteur choisit un corps stratifie comme personnage de sa premiere nouvelle Le Mannequin. Jaffe-Freem ecrit a ce props: "La fixation du mouvement a son tour implique la photographie ou l'instantanee."23 Dans Le Voveur. "l'affiche du panneau-reclame, le tableau de la chambre, la photographie de Violette ou 1'image du calendrier des postes proposent une representation figee de la scene centrale."24 Cette lutte entre le mouvement et l'immobilite montre aussi la lutte de l'ecrivain avec son oeuvre. F.J. Mathews ecrit "ecriture mouvante autour d'un sujet immobile (comme la camera autour de la statue de Marienbad), ou bien personnage en mouvement 62 interrompu dans son geste par la description qui l'apprehende, le conflit est par consequent double: entre l'ecriture et le theme qu'elle developpe, entre le theme d6veloppe et celui -implicite - dont on pressent la deflagration toute proche (brisure, cri strident, dechirure, ecroulement, explosion, assassinat)."25 La structure en 'huit* du Voveur est un des aspects les plus caracteristiques des oeuvres de Robbe-Grillet. Le roman semble se replier sur lui-meme, et retourner au meme point de depart. Dans Les Gommes. comme nous l'avons vu, le roman suivait un trajet circulaire (la figure de 1' "0" circulaire revient sur la troisieme affiche que regarde Mathias). Dans Le  Voveur. cet "0" se dedouble en un "8" qui, couche represente l'infini (oo). La figure "8" revient sous plusieurs formes dans le roman. Dans Les Gommes. on parlait des huit crimes commis avant celui de Daniel Dupont (55), et des "huit doigts gras et courts" (227). Dans Le Voveur la figure "8" fait partie non seulement du contenu du texte mais aussi de sa forme. Ainsi au debut du roman, Mathias voit un "8" couche {*>) (17), signe 63 de l'infini, et montre les variations infinies pouvant lier les elements de cette histoire. Mathias voit cette figure dans la pierre; la corde est en forme de huit; sa fumee s'eleve en faisant des huit; les oiseaux volent selon des traces de huit; les portes des maisons de l'ile sont decorees avec la figure huit; le chemin de Mathias sur l'ile a la forme d'un huit; les yeux qui le regardent et la paire de lunettes qu'il remarque ont la forme d'un huit; sa bicyclette (deux cercles reunis par une chaine) et les deux piles d'assiettes, les menottes... font tous reference a un huit. Mathias observant la figure "8" couchee, peut aussi etre une reference au titre du livre, car c'est la 1'image de deux yeux en train de regarder, de "voir" (Le  "Voveur"). Alain Goulet remarque pour sa part que le chiffre "8" peut etre divise verticalement en deux chiffres "3" — il y a un retour obsedant du chiffre "3" dans Le Voveur: tr aver see de trois heures, trois secondes, trois armories, trois rivets, trois verres, trois mouettes, trois bouts de cigarettes, trois affiches, trois parties.... Le huit peut aussi representor deux lettres "S" complementaires26 (la route decrit "une sorte de 'S' d'une extremite a l'autre du pays") (190). Stoltzfus ecrit sur ce point: "Mathias responds to the figure 8 as Pavlov's dog does to the bell."27 v Jean Ricardou, lui, appelle la figure '8' "une metaphore 64 generative" parce que "it is a point of departure for many images; such imagery has internal productive dynamism that propels the narrative forward. It authorises the passage from one word-cell or image to the next through juxtaposition without the implied metaphoric comparison and identity."46 La repetition a l'infini (°°) et le retour du chiffre "8" aident a unifier le roman et a le faire. Ce ne sont pas seulement les objets qui sont marques de la figure "8" mais toute l'ecriture qui "se deroule a tous les niveaux selon les boucles repetitives de la courbe qui organise les enonces, les sequences, le retour des scenes homologues,.... des sa premiere phrase le texte va s'elaborer selon le principe du redoublement, de la repetition a Tinfini des motifs."2? Le Voveur. deuxieme roman de Robbe-Grillet, applique les techniques deja utilisees dans Les Gommes. Dans les deux romans, le point central est l'absence. Le vide et l'effacement y agissent comme un point de depart generateur du texte. Les deux oeuvres sont un reflet de l'art d'ecrire, mais c'est aussi une reflection du roman sur lui-meme. L'ecriture de Robbe-Grillet se mire et se reflete. Ce regard interne est souligne par 65 le regard qui suit Mathias tout au long du livre. C'est un regard qui se developpera et deviendra encore plus obsedant dans le prochain roman, La Jalousie. 66 NOTES 1 Alain Goulet, Le Parcours moebien de l'ecriture: Le Voyeur (Paris: Lettres Modernes, 1982) 8. 2 B.G. Garnham, Les Gommes and, Le Voyeur (London: Grant & Cutler Ltd., 1982) 53. 3 Olga Bernal, Alain Robbe-Grillet: le roman de  1'absence (Paris: Gallimard, 1964) 103-4. 4 Bernal, 107. 5 Bernal, 248-9. 6 Goulet, 11. 7 Alain Robbe-Grillet, Le Voveur (Paris: Les Editions de Minuit, 1955) 216. 8 Alain Robbe-Grillet, Les Gommes (Paris: Les Editions de Minuit, 1953) 257. 9 Peter Russel, The Global Brain: Speculations on  the Evolutionary Leap to Planetary Consciousness (Los Angeles: J.P. Tarcher, 1983) 118-20. 10 Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient (Paris: Les Editions de Minuit, 1984) 39. 11 Goulet, 36. 12 Elly Jaffe-Freem, Alain Robbe-Grillet et la  peinture cubiste (Amsterdam: Meulenhoff, 1966) 8. 13 Andre Gide, Romans, recits et soties. oeuvres  lvriaues (Paris: Gallimard, 1964) 3. 1 4 Goulet, 68. 15 Ben Stoltsfus, Alain Robbe-Grillet: The Body of  the Text (Cranbury, USA: Associated University Press, 1985) 15. 67 16 Goulet, 67. 17 Erwan Rault, Theorie et experience romanescme chez Robbe-Grillet: Le Voyeur (1955) (Paris: La Pensee universelle, 1975) 89. 18 Lance Olsen, "Faulkner's echo in Robbe-Grillet: Narrative constructions and destructions," Modern Fiction  Studies 29 (1983): 616. 19 Jaife-Freem, 17. 20 Bernal, 29. 21 Franklin U. Mathews, "Un ecrivain non reconcilie", La Maison de rendez-vous (Paris: Les Editions de Minuit, 1965): 173-4. 22 Les Gommes. 23-4. 23 Jaffe-Freem, 78. 24 Goulet, 68. 25 Mathews, 176. 26 Goulet, 15. 27 Garnham, 57. 28 stoltzfus, 28. 29 Goulet, 36. 68 Chapitre 3: Lfl f^llPUSJO "La Jalousie - livre ou il ne se passe rien ou a peu pres."! Robbe-Grillet 70 Beaucoup de critiques considerent La Jalousie 0955) le chef d'oeuvre de Robbe-Grillet. Comme dans Les Gommes et Le Voveur la caracteristique dominante du texte est sa forme; la structure domine toutes les autres considerations: repetitions, mises en abyme, variations sur la meme "histoire", temps..... En en resumant l'intrigue on arrive a mieux comprendre ces precedes structuraux. L1 histoire se passe dans une plantation de bananes, probablement en Afrique ou aux Antilles. Nous voyons les evenements a travers le narrateur qui n'est Jamais decrit et qui ne participe jamais a ce qui se passe. Une femme qu'on appelle "A....", apparamment la femme du narrateur, est decrite: debout dans sa chambre, puis en train de se brosser les cheveux, ensuite de lire et ecrire une lettre. Dans d'autres descriptions cette lettre se trouve dans la poche de Franck, leur voisin. Des le debut du roman, 1'inquietude du narrateur est evidente. II surveille sa femme avec un regard soupconneux. A mesure que 1'histoire s'avance, nous voyons que le narrateur espionne A.... frequemment a travers les "jalousies" de leur chambre a coucher; il rappelle le "voyeur" du roman precedent. Une scene de diner est decrite qui reunit le 71 narrateur. A...., et Franck venu sans sa femme, Christiano sans son fils. Le narrateur donne l'impression qu' A.... et Franck ont des rapports speciaux: plus il decrit ces deux personnes, plus ses soupcons s'affirmont. Deux evenements reviennent constammont dans le texte: premierement c'est la scene du diner ou a un certain moment A.... apercoit un mille-pattes au mux; Franck se leve alors et l'ecrase. Cet episode est decrit sept fois et dans une des descriptions le mille-pattes prend la taille d'une assiette (p. 163). La deuxieme scene, reprise plusieurs fois, est celle ou Franck a des difficult** avec sa voiture, et ou, pour la faire reparer, il la conduit a la ville. A.... decide de l'accompagner. Le roman se termine sur une scene ou les trois personnages sont sur la terrasse en train de parler du roman que lit A Comme dans Le Voveur. nous voyons l'histoire a travers les yeux du protagoniste mais dans ce roman le "je" est absent. Le pronom de la premiere personnne n'est jamais utilise dans le roman. Un critique a meme contest* le fait qu'il y ait un mart qui presente les evenements du recit. Maurice Blanchot ecrit: 72 The reader clearly senses that something is missing, he has the feeling that it is this absence which allows everything to be said and to be seen, but how can this absence be identified with anyone? How could there actually be a name there and an identity? It is without a name, without a face, it is pure anonymous presence.2 Pourtant, malgre 1'absence du personnage, nous arrivons a en identifier un, et c'est a travers ses yeux que nous voyons les evenements. L'absence du personnage principal de La Jalousie est une autre tentative de la part de Robbe-Grillet de rompre avec le passe. Selon les ecrivains des siecles precedents le "vrai" romander "cree des personnages.... Balzac nous a laisse le pere Goriot, Dostolevski a donne le jour aux Karamazov; ecrire des romans ne peut etre que cela: ajouter quelques figures modernes a la galerle de portraits qui constitue notre histoire litteraire."3 Mais "le roman de personnages appartient bel et bien au passe, il caracterise une epoque: cello qui marque 1'apogee de l'individu" CP.N.R.. 28). Dans le roman moderne l'individu n'est plus le centre du roman, comme nous le voyons dans La Jalousie. Robbe-Grillet ecrit dans Le Mlrolr qui revient: "Les personnages des romans, ou ceux des films, sont aussi des sortes de fan tomes: on les voit, on les en tend, sans 73 Jamais pouvoir les etreindre; si l'on veut les toucher, on passe au travers Ainsi le Mathias du Voveur. que j'ai souvent croise sur les sen tiers de la falaise... ne serait qu'une ame errante, de meme que le marl absent de La Jalousie .... c'est la, en tout cas, l'une des 'explications' les plus plausibles qu'on pourrait apporter a leur manque de 'naturel', a leurs airs absents, depayses, d'en trop dans le monde." lis ten tent desesperement "d'acceder a une existence chamelle qui leur est refuse©, d'entrer dans un uni vers veridique dont on leur a ferme la porta, ou bien d'entrainer dans leur quote impossible l'autre. tous les autres, y compris 1'innocent lecteur."4. Comme le dit Robbe-Grillet on peut passer a travers les personnages, et ceci se remarque surtout dans le cas du mart de La Jalousie. Son absence nous aide a "entrer" dans le texte, a remplir ce vide, et a y voir les evenements de son seul point de vue. Si on prete une personnel! te a ce personnage, c'est grace a 1'organisation des perceptions enregistrees. Le centre a partir duquel cette narration est faite est done le mart qui est aussi le narrateur qui decrit le monde autour de lui tel qu'il le voit. Robbe-Grillet explique: "[C]e mart n'est pas onjectif [....X ce qu'il nous rapporte du monde 74 est son experience personnelle, son experience subjective. "5 Quelques ann6es plus tot, Robbe-Grillet avait ecrit dans Pour un  nouveau roman. "C'est Dieu seul qui peut pretendre etre objectif. Tandis que dans nos livres, au contraire, c'est un  homme qui voit, qui sent, qui imagine, un homme situe dans l'espace et le temps, conditionne par ses passions, un homme comme vous et moi. Et le livre ne rapporte rien d"autre que son experience, limitee, incertaine. C'est un homme d'lci, un homme de main tenant, qui est son propre narrateur, enfin" (P.N.R.. 118). C'est la la description exacte du mari de La Jalousie. Le narrateur omniscient a disparu pour laisser la place au(x) point(s) de vue du(des) personnageCs) du roman. C'est a travers le regard avide et impitoyable du mari que nous voyons le recit. "La composition de La Jalousie." ecrit B. Morrissette, "est done condamnee par la vision d'un homme, d'un jaloux qui progresse dans le temps, e'est-a-dire qui yj£ les episodes, mais aussi les reexamine, les compare, les interroge et sur tout les modifie, les change au gre de son imagination" (114). Les multiples repetitions coupees de prolepses et d'analyses empechent le roman de progresser chronologiquement; 11 y a ce qu'on pourrait appeler un ordre achronologique. Comme 75 dans lo cas de Mathias dans Le Voveur. les descriptions, les souvenirs et les repetitions ruinent la chronologic, ce qui ajoute a la vraisernblance du texte. Morrissette croit voir dans le fait de revivre de multiples faeons les memes evenements et de les examiner sous tous les angles un precede que Ton peut attendre d'un jaloux (135). Nous perdons la notion du temps chronologjque. Ilona Laki constate a son tour: "The narrator's perhaps pathological distortions of his descriptions of the sights, sounds and events surrounding him disrupt the narrative's chronology in the same way as Mathias' memories and fantasies did in Le Voveur" (53). Dans Le Voveur. on s'en souvient, 1'histoire et le temps etaient coupes par la voix du narrateur qui decrivait les actions de Mathias et la voix de Mathias lui-meme. Ce que confirme B.G. Garnham: "The narrator's view is interrupted and distorted by the perspective of Mathias, with his dreams, memories and fantasies " Dans La Jalousie, d'autre part, enferm6 dans la vision d'un marl jaloux, nous nous perdons dans le temps. Morrissette trouve qu'il ne s'agit pas d'une chronologic exacte mais de la restitution d'un temps interieur. Le narrateur vit et voit dans le meme moment une duree double. Le passe et le present se confondent pour creer une duree hors du temps. Comme le dit Morrissette, "[m]eme les deux niveaux d'actions, ce qui est vu 76 et ce qui est imagine, sont confondus a travers la vision du narrateur" (112). Jaffe-Freem ecrit que c'est a l'aide des descriptions accumulees que nous formons une vue de l'objet.7 Parlant des perceptions multiples et de la repetition, Faulkner ecrit quant a lui: I think that no one individual can look at truth. It blinds you. You look at it and you see one phase of it. Someone else looks at it and sees a slightly awry phase of it. But taken all together, the truth is in what they saw, though nobody saw the truth intact.... But the truth, I would like to think, comes out, that when the reader has read all these thirteen ways of looking at a blackbird, the reader has his own fourteenth image of that blackbird which I would like to think is the truth.8 Nous avons deja vu Robbe-Grillet utiliser ce procede pour decrire la gomme dans Les Gommes ou le meurtre dans Le. Voveur. Dans La Jalousie, c'est le mille-pattes qui se presente a travers une succession de descriptions et d'images. C'est en combinant ces descriptions multiples et diverses qu'on peut arriver a une vision to tale de cet animal. La scene de l'ecrasement du mille-pattes et des efforts du marl pour l'effacer reviennent a plusieurs reprises dans le roman. Selon 77 Morrissette, cette tache represente l'infidelite, et le marl n'arrive pas a l'effacer, pas plus qu'il n'arrive a effacer la pensee de la trahison de sa femme.9 La gomme de Wallas revient quand le marl veut effacer la tache, tentative sans resultat. Selon certains critiques, le mille-pattes represente la synthese de deux mondes: le monde animal, et le monde affectif et humain. II represente aussi la jalousie du mari et son effort pour la supprimer. 81 Ton en croit Ben Stoltzfus, La Jalousie est base* sur des oppositions: "l'interieur et l'exterieur, la maison et la nature, la raison et 1'instinct, l'ordre et le desordre, le mari et la femme...."lo La maison fonctionne comme l'endroit ou les contr aires s'unissent G'interieur et l'exterieur), de meme que le mille-pattes est une synthese de deux contr aires. Le roman montre l'union des opposes. Meme les Jalousies fonctionnent comme une transition entre l'interieur d'une chambre et l'exterieur, mais aussi entre le mari et sa femme. La jalousie a d'autre part une double signification et selon Jaffe-Freem ce mot choisl comme titre indique qu'il est 78 impossible de separer le sentiment de l'objet .it Encore une fois, nous avons deux contraires qui s'unissent en un seul point. Le meilleur exemple de 1'union des contraires est l'art et sur tout l'ecriture et le langage qui, comme le dit Stoltzfus, rassemblent le monde "exterieur" et notre perception "interieure" de ce monde.12 L'art est la fusion et l'union de deux mondes opposes. La distance entre ces deux mondes opposes (interieur/exterieur) est demontree par le regard que porte le personnage sur ce qui 1'entoure. C'est un effort du personnage d'interioriser son exterieur. L'exterieur est alors vu comme un objet. Pour ce narrateur, ce mari Jaloux, ecrit Robbe-Grillet, "est flbjejt tout ce qui se trouve en face de lui, y compris sa femme. L'objet fait reference au "monde qui est exterieur au heros."l3 L'hornme a cesse d'dtre le centre de l'unlvers. "Le monde a cesse d'etre notre propre image.... nous etions la clef de l'unvers,"i4 dit Robbe-Grillet. Cette deshumanisation du monde est demontree par la surabondance des objets dans les romans de Robbe-Grillet. Roland Barthes, qui a ecrit la preface au livre de Bruce Morrissette, Les Romans de Robbe-Grillet. 79 decrit l'oeuvre de notre auteur comme une "litterature objective." Ilona Laki ecrit a ce propos: "By this term he [Barthes] meant a literature directed toward the object rather than toward the subject as a lens ('objectif' in French) is turned toward an object. "15 Barthes trouve que Robbe-Grillet regarde les objets de si pres qu'on ne comprend plus rien a l'objet qu'il presente. C'est comme les tableaux impressionistes, de loin on voit une image, mais de pres il n'y a qu'une serie de points. En decrivant les choses, Robbe-Grillet les purine "du sens indu que les hommes sans cess© deposent en elles."ii Le travail du romancier est en quelque sorte cathartique.17 L'auteur annule le sens de l'objet mais "il est evident que l'absence de sens peut tres bien etre un sens. "18 L'objet prend un sens par la repetition. Selon Barthes: .... ce qui se repot© est cense signifier La gomme (des Gommes). la cordelette (du Voveur). le mille-pattes (de La Jalousie), ces objets, repris, varies au long du roman, renvoient tous a un acte, criminel ou sexuel, et au-dela de cet acte, a une interiorite.l' L'objet a perdu sa signification originelle pour en prendre 80 une nouvelle et cela peut aussi bien etre une absence de sens. Le lecteur doit alors dechiffrer ces objets. Selon Barthes, "le roman robbe-grilletiste" est aussi "un objet plein, et plein de secrets; le critique doit done se mettre a scruter ce qu'il y a derriere cet objet et autour de lui: il devient dechiffreur et hermeneutique: 11 cherche des 'cles' "20 Dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet lui-meme parle du roman comme un objet, un ustensile que l'hornme utilise pour prendre contact avec le monde (P.N.R.. 53). C'est un objet qui se cherche, et qui cherche ce qui l'entoure. Ce regard objectif de Robbe-Grillet, voyant tout ce qui l'entoure comme un objet, se reflete dans La Jalousie de facon exemplaire dans le personnage du marl. Le regard du mari s'arrete surtout sur sa femme. Jaffe-Freem ecrit a ce propos: "Le regard a vide et impitoyable du mari arrete sa femme en plein mouvement - la fixe dans une pose - comme le ferait une photographie."2i Fixer quelqu'un dans le temps, le voir comme une photographic (dans La Jalousie, le mari contemple a plusieurs reprises une photo de sa femme) a un effet deshumanisant. La personne est vue comme un objet. Dans Le Voveur. le narrateur parlait des gestes machinaux de 81 Mathias 054) et le texte etait plein d'expressions qui illustraient l'immobilite. Dans La Jalousie. A . . . . est decrite comme un robot "mecanique." Elle se brosse les cheveux 'machinalement' " (44). Meme le boy que sert A . . . . ressemble a un robot "mecanique" (112). Cet aspect mecanique et deshumanisant a mene Jean Ricardou a appeler les personnages de Robbe-Grillet des "robots-grilles. "22 Memo l'ecrasement du mille-pattes est decrit comme une operation machinale. Nous voyons cet evenement comme une serie d'images fixees dans le temps et c'est en les mettant ensemble que le lecteur reconstruira l'image complete. Pour Jaff e-Fr eem, "La Jalousie se passe entierement dans une duree immobile et stagnante."23 Les Gommes est l'histoire de vingt-quatre heures en trop entre un premier coup de pistolet et le deuxieme. Le Voveur a pour centre l'heure vide de Mathias. La Jalousie est une serie de retours sur le present, sur le "maintenant". La Jalousie commence et finit par le mot "maintenant", et ce mot revient constamment dans le texte. L'expression peut faire allusion au temps du roman et a une "main" "tenant" un stylo en train d'ecrire le roman. Pour Michael Evans, "The obsessive recurrence of the word 'maintenant' [ ] paradoxically highlights the disruption of 82 narrative chronology by the writing."24 selon Paul A. Fortier les cinquante-quatre occurrences de ce mot servent a reduire la certitude du lecteur, au lieu de predser le moment ou se passe quelque chose. "25 "Maintenant" fixe le texte dans un temps immobile des qu'il veut avancer, c'est comme le regard que le mari porte sur sa femme pour la fixer dans le temps, dans le "maintenant". Jaffe-Freeman maintient que l'auteur du recit traditionnel connaissait d'avance le sujet entier de son livre: U en savait tous les detours, il en avalt concu la fin. C'est pourquoi il se servait du passe simple. Aujourd'hui, au contraire, c'est le present de l'indicatif qui est de rigueur pour narrer les evenements qui se deroulent pendant qu'ils sont decrits. Les choses sont en train de se produire, les personnages prennent petit a petit conscience de ce qui leur arrive. C'est le temps de la narration "cinematographique." Rien n'est acheve, le sort n'est pas consomme, l'histoire se passe id et maintenant.26 L'accent est mis sur l'actualite des evenements, sur leur presence dans le present. Robbe-Grillet ecrit a ce propos: "Le narrateur irreductible toujours present ne peut se soucier de chronologie. Toute scene est pour lui actuelle ou perdue. Le champ de sa perception constitue l'univers ici et malntenant."27 Effectivement, dans La Jalousie. 83 l'auteur nous ramene constamment a cette actuallte presents, a ce "maintenant" ineluctable. Le personnage principal, le narrateur de cette histoire, comme nous l'avons vu, est absent (Morrissette rappelle un "je-neant"). Comme dans Les Gommes ou Le Voveur. 1'absence joue ici un role important. A . . . . a tendance a disparaltre, a etre absent©. Une double absence est creee quand un mari absent pense a sa femme absente. La disparttion d'A.... se voit surtout dans la serie d'images aux pages 118-122 du livre. Le mari finit par dire que "maintenant la maison est vide" (p. 122). La dispart tion de A . . . . revient aux pages 135-7 et 183-8. Le mot "vide" revient a plusieurs reprises a la fin du livre (pages 123, 126, 143, 181, 188, 203). A un diner dont Frantic est absent on parle d'un trou, de la presence de quelque chose qui manque, un espace blanc est cree entre la chaise et la table (69). Le narrateur parle aussi des arbres qui manquent a sa plantation. Les jalousies a travers lesqueUes le mari regarde sa femme creent des fragmentations et des trous, elles limitent le regard (pages 40-1, 89,122, 170-1, 182, 205, 209). Le mari ne voit qu'une partie de la scene. 8a propre jalousie l'empdche aussi de voir clairement. Pour Olga Bernal la jalousie devient ainsi une passion qui pousse les 6tres a inventor des paroles et des 84 images pour remplir 'le vide genant entre eux."3* Le phenomene important, selon Robbe-Grillet, est ce creux, creux qui forme le centre de tous ses romans. n declare dans un entretien que "le phenomene important est toujours comme a l'etat de creux au coeur de cette realite.... Comme le personnage principal de La Jalousie n'est qu'un creux, comme l'acte principal, de meme le meurtre est un creux dans Le Voyeur "28 Ce narrateur absent de La Jalousie nous installe dans le vide qui occupe le centre du texte. Le vide, 1'absence et le miroir qui sont a la base de l'oeuvre robbe-grilletienne in vi tent le lecteur a "entrer" dans le texte et a participer a sa recreation. Dans le domaine de la peinture, l'exemple classque d'une oeuvre ouverte est "Las Meninas" de Velasquez. La peinture represente le portrait d'un peintre en train de peindre un portrait. II peint le portrait de la famille royale espagnole mais le Roi et la Reine en sont absents, et Ton ne voit que leur reflet dans un petit miroir. L'artlste les peint bien qu'ils ne soient pas visibles aux spectateurs. Pour Foucault, dans cette peinture tout souligne ce couple absent (comme dans les romans de Robbe-Grillet tout tire son origine de 1'absence et de 85 vide). Foucault ecrit a ce propos que c'est le regard du spectateur qui transforms la peinture en un objet, la representation pure d'une absence fondamentale.50 Le vide invite le spectateur et le lecteur a partidper dans cette oeuvre d'art et a la recreer. Pour Michael Evans, c'est au lecteur d'effectuer cat autre travail complementaire qu'est la lecture. II est partie prenante dans 1'affaire (que serait un livre sans aucun lecteur?). II n'exist© pas d'objet sans sujet.31 "Such an intertextual reading requires of the reader a new and more creative involvement than the passive role which has often been expected of him. Jean Ricardou calls it 'une lecture qui agit, qui ecrit'. "32 Comme l'avait dit Robbe-Grillet, ses personnages entrainent "dans leur quote impossible l'autre. tous les autres, y compris l'innocent lecteur" (P.N.R.. 43). II encourage "les oeuvres ouvertes", oeuvres qui demandent la participation active et la collaboration du lecteur. Les trous, le vide invitent le lecteur a apporter quelque chose d'original et de nouveau au texte. Au colloque de Cerisy de 1975, Robbe-Grillet a declare que "l'oeuvre change de mois en mois, d'annees en annees.... C'est un processus de production perpetuelle."33 C'est grace a la participation du lecteur que l'oeuvre garde son energie et n'arret© pas d'6voluer. Selon Jaffe-Freem, "le texte 86 se compose sous les yeux de lecteur qui y participe en construisant le recit de son esprit.... le lecteur dou6 d'un esprit critique se fait finalement romancier lui-meme. "34 Dans un autre colloque de Cerisy (1971), Robbe-Grillet declare que "chaque personnage devient [....] un scripteur, car [...] ils sont tous en train d'ecrire le livre; a chaque instant ils prennent un carnet ou un dossier, ou une feuille blanche, pour devenir eux-memes l'ecrivain qui relate...."35 La meme theorie s'applique au lecteur qui, comme le mari absent de La Jalousie, "tenant" un stylo dans sa "main" pour ecrire le texte, devient romancier lui-meme. Parlant de La Jalousie son auteur precise: "Celui-ci n'etait pas une narration emmelee d'une anecdote simple exterieure a lui, mais ici encore le deroulement meme d'une histoire qui n'avait d'autre realite que celle du recit, deroulement qui ne s'operalt nulle part ailleurs que dans la tete du narrateur invisible, c'est-a-dire de l'ecrivain, et du lecteur. "36 Le narrateur invisible est le lecteur aussi bien que l'ecrivain. Nous participons a la creation de l'oeuvre. Umberto Eco d6veloppe ces idees dans son livre Opera aoerta ou il affirme que l'oeuvre ouverte invite l'interprete a s'engager 87 dans le texte. II devient le centre actif d'une multitude de relations dont se developpe une forme.37 Barthes, lui, dit dans S/Z que "the goal of a literary work, is to make the reader not a consumer, but a producer of the text. "38 Barthes differencie le texte lisible du texte scriptible. Un texte scrlptible ou "ouvert" fonctlonne ave l'aide du lecteur. Un texte lisible lui offre le choix limit© d'accepter ou de rejeter le texte. L'oeuvre scrlptible offre done par sa nature beaucoup d'interpretations. L'auteur prepare le context©, le lecteur complete le message. "L'oeuvre d'art," dit Eco, "n'est plus un objet dont on contemple la beaute bien fondee, mais un mystere a decouvrir, un devoir a accomplir, un stimulant pour 1'imagination" (21). Selon lui, les oeuvres contemporaines.... ne constituent pas de messages acheves et definis, des formes determinees une fois pour toutes. Nous ne sommes plus devant des oeuvres qui demandent a etre repensees et revecues dans une direction structurale donnee, mais bien devant des oeuvres •ouvertes,' que l'interprete accomplit au moment meme ou il en assume la meditation. (16-17) Les nombres gen6rateurs, le Jeu, le vide, l'ecriture productrice invitent le lecteur du nouveau roman non seulement a recreer le texte, mais aussi a finir le processus 88 createur. Dans La Jalousie, nous prenons la place du mari absent pour recreer le texte car c'est a travers ses yeux que nous voyons les evenements, et c'est a nous de les organiser et de les developper. L'oeuvre d'art est done incomplete jusqu'a ce que le lecteur entre dans le jeu. "En somme," dit Eco, Tauteur offre a l'interprete une oeuvre a ache ver" (34). Selon Olga Bernal chacune des images, chacune des formes du roman robbe-grilletien est lourde d'incertitude et d'indetermination. Le reel, dans ce roman, n'est jamais saisl, 11 est toujours en train de subir une mutation; il faut le reconstruire a chaque instant. La realite est une ouverture perpetuelle constate Olga Bernal.39 c'est a nous - lecteurs - de reconstruire a chaque instant cette realite. D'apres la conception de Pirandello, en fixant la realite on la tue, il faut la garder en mouvement, et la meilleure facon d'arriver a cela est de creer une oeuvre d'art ouverte qui invite la participation du lecteur. D'autre part et inversement, l'oeuvre ouverte peut rester fermee si le lecteur ne participe pas a sa creation perpetuelle. Dans La Jalousie, comme dans tous les romans de Robbe-Grillet, le lecteur doit participer a la creation de l'oeuvre, a 89 son accomplissement, en remplissant le vide, l'absence qui occupe le centre du roman et dont on e par 16 plus haut. Pour achever ces romans, done, il est surtout necessaire de mieux comprendre leur forme. La Jalousie est une serie de repetitions internes (les elements du texte meme qui reviennent: le roman africain, la lettre, le mille-pattes, la chevelure d' A . . . . , la jalousie, le chant de l'indlgene....) et externes (les elements d'autres livres qui reviennent dans ce texte: la gomme de Wallas, les trous, la figure "8"....). La figure "8" revient dans les sequences ou le narrateur parle des "huit pieds de fauteuil" (124) et des "huit points luisants" (181). Comme nous l'avons vu, cette figure fait aussi reference a rinfini, et comme l'ecrit Robbe-Grillet dans La Jalousie, "les variations sont probablement incessantes" 049). D y a des possibilites sans nombre de repeter et de mulitplier la meme histoire. Robbe-Grillet resume sa technique qui consiste a faire avancer le roman au moyen de repetitions, dans le passage ou le narrateur evoque un chant indigene qu'il entend, en des termes qui pourraient tout aussi bien s'appliquer a l'ensemble du livre: 90 Sans doute est-ce toujours la merne poems qui se continue. Si parfois les themes s'estompent, c'est pour revenir un peu plus tard, affermis, a peu de chose pres identique. Cependant ces repetitions, ces infimes variantes, ces coupures, ces retours en arriere, peuvent dormer lieu a des modifications — bien qu'a peine sensibles — entralnant a la longue fort loin du point de depart. (101) C'est la definition exacte de la maniere dont Robbe-Grillet procede dans ses livres: il semble se repeter, retourner en arriere, mais peu a peu des changements imperceptibles ont lieu, et cela mene a un autre point de vue. L'oeuvre "evolue" ainsi par un mouvement de "revolution" et "revolue" grace a son "evolution." Jaffe-Freem ecrit a ce sujet que "chez Robbe-Grillet et les Cubistes, le merne objet revient chaque fois 'semblablement' mais diff6remment" 036) Dans Les Gommes. les rapports etablis par les inspecteurs etaient rediges en forme de pastiche du style de Robbe-Grillet, decrivant la taille et le poids exacts des objets qui n'ont pas l'air important. Des details "exagerement scrupuleux" (191), tel que le decrit l'auteur, qui ont aussi un aspect auto-ironique. Si Ton en croit Barthes, "chaque roman de Robbe-Grillet contient 'en abyme* son propre symbole."40 Or, dans La Jalousie, le premier exemple de cette mise en abyme, ou dedoublement du texte, est le chant de 1'indigene. Morrissette croit a ce sujet 91 que "le chant indigene constitue un racourci ou abr6ge de la structure du roman. "41 Brynja Svane aussi note dans "Alain Robbe-Grillet: La Jalousie, un roman qui a sa propre genese pour sujet?" qu'il faut considerer "les descriptions du roman. "42 Cela est surtout notable aux pages 100-1 et 194-5, ou on lit: "Le poeme ressemble si peu, par moments a ce qu'il est convenu d'appeler une chanson, une complainte, un refrain, que rauditeur occidental est en droit de se demander s'il ne s'agit pas de tout autre chose" (194-5). Cette autre chose est en effet le roman. Le chant indigene est un miroir du roman. Apres le chant indigene, les exemples les plus clairs d'une reproduction textuelle sont la lettre d' A.... et le roman africain que lit celle-ci. La lettre sert de lien entre A.... et Franck. A.... l'ecrit et le donnne a Franck qui le porte dans sa poche (pp. 107, 114). Comme le roman africain, la lettre est un point de fixation pour le mari Jaloux qui essaie meme d'en dechiffrer le contenu en mettant ensemble les fragments d'encre sur le buvard : "le buvard vert est constelle de fragments d'ecriture a encre noire.... aucun signe complet n'y pourrait etre lu, meme dans un miroir" (168). Le miroir souligne cet aspect generateur par reflection de la lettre. Comme le texte, la lettre 92 est constitute de fragments qu'il faut rassembler pour reconstituer le sens. Le narrateur veut reunir les fragments de la lettre de meme que nous essayons de le faire pour ceux du texte. Nous suivons le memo trajet que le narrateur. Le roman africain est egalement une mise en abyme de La Jalousie. A.... en effet est en train de lire un roman qui evoque a peu de choses pres la situation des trois protagonistes. L' action se d6roule en Afrique tropicale, dans un climat aussi chaud que dans La Jalousie. II y est question d'un couple: le mari jaloux qui surveille sa femme, puis l'amant de celle-ci. Le roman est un dedoublement, une mise en abyme de 1"intrigue. Dans Le Recit speculaire Lucien Dallenbach definit la mise en abyme comme "any internal mirror reflecting the narrative whole by simple, repeated or specific reduplication."43 Le roman africain fonctionne done comme un miroir du texte, lequel aide a le multiplier. Brynja Svane ecrit a ce propos que ce roman africain a trois fonctions: une fonction mythique (le roman soullgne les mythes qui entourent les personnages), une fonction litteraire (une production d'ecriture) et finalement une fonction psychologique (c'est un autre point de fixation pour le mari).44 Paul A. Fortier l'appelle un motif secondaire qui semble "fonctionner comme une harmonique."43 Jacques 93 Leenhardt dit pour sa part que ce roman africain prepare l'explication du texte, aide a eclairer La Jalousie.46 En effet, le roman african renforce rachronologie du roman et souligne la position du marl Jaloux vis-a-vis de Franck et d'A...., suggerant encore une fois le par allele qui existe entre le narrateur et le lecteur. Ces duplications, ou imitations reduites du texte dans l'oeuvre elle-meme, aidant d'une part a multiplier le texte, elles aglssent comme un miroir. D'autre part, elles aidant a reveler le texte et a l'eclairer. Dans Le Voveur la coupure du journal mettait en abyme l'histoire de Mathias; dans Les  Gommes. il y avait dans la papeterie un tableau qui reproduisait l'aventure de Wallas; et dans La Jalousie c'est le roman africain qui sert de miroir au texte. Jaffe-Freem enumere les procedes utilises par Robbe-Grillet dans ses romans: 1. la repetition des personnages et des objets 2. la repetition des episodes ou des themes 3. le reflet d'un motif central dans une oeuvre d'art: tableau, desssin, roman ou photo....47 La Jalousie illustre parfaitement les elements de ces 94 proced.es: les objets (le mille-pattes, les jalousies, la chevelure noire d'A....) et les personnages (Franck et A....) sont constamment repetes; les episodes reviennent sans cesse (l'ecrasement du mille-pattes, A.... qui se brossent les cheveux, le narrateur qui regarde a travers les jalousies, A.... et Franck qui parlent du roman africain....); et finalement le motif central est reflete dans un roman interieur au roman: dans un miroir (p. 66) et dans une photographie (p. 73). Dans les tableaux cubistes, ce sont les lignes, les formes, les surfaces et les couleurs qui se repetent. Robbe-Grillet, lui, utilise les mots, le langage et les precedes de l'ecriture comme leltmotlves: lis rempllssent la page blanche de la meme facon que les lignes rempllssent la toile du peintre cubiste. C'est une serie de repetitions des memes elements sur un fond blanc et vide. On lit dans La Jalousie: "....[I]ls construisent alors un autre deroulement probable a partir d'une nouvelle hypothese, •si ca n'etait pas arrive'. D'autres bifurcations possibles se presentent, en cours de route, qui conduisent toutes a des fins differentes. Les variantes sont tres nombreuses; les variantes des variantes encore plus. Ils semblent meme les multiplier a plaisir " (La Jalousie. 83). Cela pourrait etre vu comme une definition que Robbe-Grillet propose pour sa propre methode de 95 travail. La Jalousie est en effet une serie de variations et de repetitions qui toument autour d'un meme centre vide. Comme le dit Daniel Cowan, quand il y a un trou, on decrit ce qui l'entoure. Ainsi, avant de passer a l'oeuvre sulvante, on voit que dans La Jalousie les repetitions se multiplient a rinfini grace aux mises en abyme, aux miroirs, aux absences. On voit aussi que le vide et le miroir permettent au lecteur de participer a la creation du texte, de devenir, en fin de compte, le narrateur de l'oeuvre. 96 NOTES 1 Bruce M o r r i s s e t t e , Les Romans de Robbe-Grillet (Paris: Les Editions de M i n u i t , 1963) 20-1. 2 l i o n a Leki, A l a i n Kobbe-Griiiet (Boston: T w a y n e Publishers, 1983) 56. 3 A l a i n Robbe-Grillet, P our u n n o u v e a u r o m a n (Paris: Les Editions de M i n u i t , 1963) 27. 4 A l a i n Robbe-Grillet, Le M l r o i r q u i r e v i e n t (Paris: Les Editions de M i n u i t , 1984) 21. 5 A l a i n Robbe-Grillet, "Nouveau r o m a n et realite," R e v u e de l'lnstitut de Sociologie (1962-3): 444. 6 B.G. G a r n h a m , Les Gommes a n d Le V o y e u r (London: G r a n t & Cutler Ltd., 1982) 43. 7 Lance Olsen, "Faulkner's Echo i n Robbe-Grillet: N a r r a t i v e Constructions a n d Destructions", M o d e r n Fic t i o n Studies 29 (1983): 617. 8 Olsen, 617. 9 Olsen, 141. 10 Ben Stoltsfus, A l a i n Robbe-Grillet: The Body of  the Text (Cranbury, USA: Associated U n i v e r s i t y Presses, 1985) 104-5. 11 Stoltsfus, 106-7. 12 Stoltsfus, 152. 13 "Nouveau r o m a n et realite," 444. 14 "Nouveau r o m a n et realite," 445. 15 Leki, 7. 97 1 6 Morrissette, 9. 17 Morrissette, 8. 18 Morrissette, 8. 19 TS <T—~~~4-*• 1 O *' lltlUl 1 1MCI>C, li.. 20 Morrissette, 13. 21 Elly Jaffe-Freem, Alain Robbe-Grillet gjt la peinture cubiste (Amsterdam: Meulenhoff, 1966) 83-4. 22 Stoltsfus, 132. 23 Jaffe-Freem, 70. 24 Michael Evans, "Intertextual Triptych: Reading across La Bataille de Pharsale. La Jalousie and A la Recherche  d u Temps Perdu." The Modern Language Review 76 (1981): 844. 25 Paul Fortier, Structures et communications dans La Jalousie d'Alain Robbe-Grillet (Quebec: Editions Naaman, 1981) 24. 26 Jaffe-Freem, 5-6. 27 Jean Claude Martin, "Les Narrateurs du nouveau roman," Cahiers de 1' Association Interntionale des Stufles francaises 36 (1984): 78. 28 Bernal, 121. 29 Bernal, 101. 30 Michel Foucault, Les Mots et les choses (Paris: Gallimard, 1966) 319. 31 Evans, 840. 32 Evans, 847. 33 Jean Ricardou dir., Robbe-Grillet: Analyse 98 Theorie. Collogue de Cerisv (Paris: Union generale d' Edit ions, 1976) 2: 407. 34 Jaffe-Freem, 10. 35 Michel Butor et al., Nouveau roman: hier. aujourd'hui (Paris: Union generale d'Editions. 1972) 2: 165. 36 For tier, 36. 37 Umber to Eco, L'Oeuvre ouverte. trans. Chantal Roux de Besieux (Paris: Editions du Seuil, 1965) 29. 38 Roland Barthes, S/Z. Trans. Richard Miller (London: Jonathan Cape, 1975) 4. 39 Bernal, 40. 40 Morrissette, 15. 41 Morrissette, 135. 42 Brynja Svane, "Alain Robbe-Grillet: La Jalousie un roman qui a sa propre genese pour sujet?" Revue Romane 25 (1980): 111. 43 Stolt2fus, 90. 44 svane, 104. 45 Fortier, 83. 46 Jacques Leenhardt, Lecture politique du  roman: La Jalousie d'Alain Robbe-Grillet (Paris: Les Editions de Minuit, 1973) 99. 47 Jaffe-Freem, 135. 99 Chapitre 4: Proiet pour une revolution a New York "The story has not disappeared during the course of its trial - it has multiplied, and this plurality is now in conflict with itself, "i Jean Ricardou, I. P- 23 101 Proiet pour une revolution a New York (1970) demontre l'interet persistant de Robbe-Grillet pour les memes themes et techniques narratifs. L'action se deroule a New York, ville de la violence, du crime, du sexe, de la terreur, et de la revolution; ville construite sur un monde sous-terrain qui est le centre de tous les crimes (viol, torture, meurtre,....). C'est le New York des cauchemars, la capitale du declin de la civilisation moderne. L'homme y est remplace par des mannequins et des figures masquees et son seul but est la revolution. Ginette Kryssing-Berg voit ce roman comme une parodie des romans de 8ade: "Les scenes de viols et tortures, leitmotiv du recit, renvoient aux scenes erotiques de Sade, surtout si Ton s'attache a leur theatralite."2 Le titre du roman evoque une "revolution" a New York, mais la revolution qui se prepare dans le texte est plutot vague. Le texte est comme la projection d'un film avec ses reprises, ses coupures et ses recommencements. F.J. Mathews considere ce texte comme immobilise dans 1'espace; et a cette lmmobilite correspond la suppression de la duree: "le temps icl ne coule plus, et la plus 6vidente image de cet arret dans une eternite sereine de 1'instant, c'est le visage lisse et le corps a tout jamais juvenile de la cover-girl, ce tres important objet 102 de notre civilisation. "3 La revolution est done centre le texte aussi bien que centre Timage de New York. La revolution est le mouvement continuel du texte sur un meme espace, une action commences avec un personnage, puis continue© avec un autre, et un autre encore pour revenir enfin au debut de l'histoire. C'est une revolution textuelle qui nous Invite a relire. Plusieurs fois dans le livre, l'auteur precise: "comme deja dit" alors qu'en fait 1'evenement en question n'a jamais ete mentionn6. Le texte est en r6volution grace a ses repetitions, ses reprises, ses retours en arriere et ses retours en avant. II s'agit encore une fois d'un roman circulaire dont Taction tourne autour d'un merne point vide, qui serait le centre. Des les premieres lignes du roman, Robbe-Grillet souligne Timportance de la repetition et du vide: La premiere scene se deroule tres vite. On sent qu'elle a deja etc repetee plusieurs fois.... Puis il y a un blanc, un espace vide, un temps mort de longueur fodeterrninee pendant lequel il ne se passe rien, pas merne Tattente de ce qui viendrait ensulte. Et brusquement Taction reprend, sans pr6venir, et c'est de nouveau la memo scene qui se deroule, une fois de plus....3 L'histoire du Pro let est constitute d'un serie d'episodes qui se repetent dans le recit et qui sont eux-memes la 103 repetition d'elements rencontres dans des ouvrages precedents de l'auteur. Exemple de reprise: la jeune fille, les mains liees derriere le dos par une corde, torturee et violee (Le Voveur): elle a "une abondante chevelure de teinte tres sombre" (La Jalousie. 7); elle est comme une "poupee"5 machinale (Le Voveur/ La Jalpusig). Dans Projei, comme dans La. ^fllguste et Le Voveur. on parle beaucoup de 1'aspect mecanique des gens: "tout se deroule comme une mecanique. "20 A plusieurs reprises Laura parle d'un voyeur qui la regarde (pp. 15, 177), ce qui constitue une reference au Voveur. Enfin tout le livre est une reference a des oeuvres precedentes de Robbe-Grillet; les memes elements y figurent mais avec de legeres variations pour creer un nouveau texte. Comme A . . . . , Laura lit et relit les memes romans* (A.... lisait le roman africain). La facon dont Laura lit ces romans policiers est une parodie du style de Robbe-Grillet: Laura lisait tous ces livres en meme temps et elle les melangeait de piece en piece, selon ses propres deplacements.... modifiant sans cesse l'ordonnance de chaque volume.... ne craignant pas de revenir a plusieurs reprises sur le meme passage pourtant depourvu de tout interet visible, alors qu'elle delaisse totalement le chapitre essentiel qui contient le noeud d'une enquete, et donne par consequent sa signification a 1'ensemble de l'intrigue... (85) 104 Ce passage resume en quelques llgnes le procede utilise par Robbe-Grillet dans des romans comme Les Gommes. Le Voveur et La Jalousie. L'auteur revient sur quelques elements a plusieurs reprises tandis qu'il omet completement "le noeud." Le centre devient le vide. On reconnalt dans cette demarche la "mise en abyme" si largement pratique par le nouveau roman. Ici la lecture de Laura est ume mise en abyme de la demarche creatrice de Robbe-Grillet. Un des elements qui revient constamment dans ce texte est la couleur rouge mise en contraste avec le blanc et le noir. Dans La Jalousie, le rouge est mentionne trois fois: les surfaces "rougeatres" (39); "la terre rouge&tre" (113); et "un petit coleoptere rougeatre" (197). Dans Pro let, la couleur rouge sert de theme generateur, c'est la couleur de l'incendie, du meurtre et du viol car c'est la couleur du feu, du sang et la revolution. Stoltzfus ecrit a cet egard: "In Prolet. the Revolution has already destroyed New York. Anarchy reigns above ground and in the subway system below. The city is gripped by red fear: fear of murder, fire and rape — the three colours of the Revolution."" II continue en disant: the colour red in Proiet generates arson, rape and murder... these three specific 105 activities, in turn, are derived from the three mythic categories of fear, sex and violence. "12 La couleur rouge devient alors generatrice d'une serie d'eliments dans le texte: revolution JGE meurtre Dans un colloque sur le nouveau roman a Cerisy en 1972, Robbe-Grillet a dit avoir choisi la couleur rouge comme generatrice "au sein de quelques objets mythologiques contemporalns: le sang repandu, les lueurs de l'lncendie, le drapeau de la revolution, qui entre autres organisent Projei."i3 D'autre part, dans Pour un nouveau roman. Robbe-Grillet 106 evoque de rimportance des couleurs: La couleur a le merne effet sur les yeux que la presence physique sur la paume de main: elie manifesto avant tout une 'personnalite' indiscrete (et double, bien entendu) de l'objet, une sort© d'insistance honteuse qui est a la fois plain to, defi et denegation.8 Robbe-Grillet, parlant de La Nausee de Sartre, dit que merne chez Roquentln ses yeux a lui "sont plus attires par les couleurs que par les lignes" (P.N.R.. 60). Dans Prolet. le rouge, couleur du viol et de la violence, est oppose au blanc, couleur de la virginite et de 1'innocence. Le narrateur parle de la blancheur de la peau de la jeune fille, laquelle peau est oppose© d'abord au sang rouge qui coule sur elie, puis au sang rouge sur la chemise blanche 0 4 2 ) , et sur un nylon blanc (159) Franck Olobbe-Grillet reprend le meme nom qu'il avait utilise dans la Jalousie pour designer un de ses personnages) boit un verre de Marie-Sanglante (51), une boisson dont le nom resume cette an ti these du rouge 0 e sang) et du blanc (la virginite de Marie). Finalement, ce n'est pas seulement la couleur rouge qui fonctionne comme theme generatif mais aussi le mot "rouge." 107 Ilona Leki et Bruce Morrissette relevent tous deux cet aspect generatif. Dans Generative Uterature and Generative Art Morrissette parle d'autre part des themes generateurs dans les oeuvres de Robbe-Grillet et evoque le mot "rouge" comme theme dans Proiet.? Ilona Leki, pour sa part, donne une liste de mots derives d'anagrammes du mot "rouge," tous des mots qui reviennent dans le texte: orgue, jour, four, urge, roue, grue, gourde, joue, gre, rue "Rouge" peut ainsi devenir "orgue," qui a ses propres variations: organiste, organe, orgasmes, Morgan (un des personnages du roman), mort et gants. L'auteur joue avec les lettres de ce mot comme M . Jourdain jouait avec les mots dans Le Bourgeois gentilhomme. Le rouge aide done a faire progresser le texte grace a sa repetition, a ses anagrammes et a ses references multiples. On trouve dans Pro.let une auto-reference amusante ou «J.R. brule une figure triangulaire dans sa robe, elle a done ce qu'on pourrait appeler une "robe-grillee". Ces jeux de mots, de themes, de personnages, des elements textuels aident a creer la multiplicite de la lecture. Le texte est en revolution, il est en train de tourner sur lui-meme. Ainsi Laura lit un livre ou manque une page, la premiere, mais on salt que le titre du roman est Pro.let pour 108 une r6volution a New York. Le texte est non seulement en revolution autour de lui-meme mais il est aussi la revolution contre lui-meme. Coupures et reprises annulent le texte. Les voix narratives multiples s'annulent, reduisant ainsi le texte a une parole en dialogue avec la laneue. comme le dit Ben Stoltzfus qui estime que: "the author himself is ripping and assaulting the body of the language. This is why bodies are violated in the white, abstract, generative cell...." (66-7). L'ecriture, comme l'affirme Roland Barthes, est une intervention exercee sur la langue.io Stoltzfus, ecrit pour sa part: "Robbe-Grillet rapes the body of language." Ailleurs il precise a ce propos que cet auteur "rapes the reader" car "Robbe-Grillet deliberately violates all Western taboos, including those on incest and religion."" La revolution dans Prolet est linguistique. L'auteur "assaults the norms of art, ideology, and of established good taste. Girls are tortured, raped and injected with fluids, while Black revolutionaries burn, pillage, and terrorize," mais l'auteur attaque aussi la langue, la doxa, et le mythe:24 109 The revolutionary goal of Robbe-Grillet's art is therefore twofold: to expose the repressed imagery of ideology and to demonstrate the arbitrary nature of the language in which this ideology is clothed. His art not only deforms literary convention, it deforms language as well. (63) II y a un rapport tres etroit entre l'ecriture et le corps, la sexualite et la textual!te dans l'oeuvre de Robbe-Grillet. Lui-meme dit que "l'oeuvre — qu'elle soit ecriture, peinture, musique — entretient toujours et avant tout un rapport sensuel avec le corps. "11 Ben Stoltzfus propose: "Language is treated as a body - a body of words - a source of pleasure and delight. Textuality and sexuality are one."*2 Dans Le Plaisir du  texte. Barthes evoque a ce propos: "the language lined with skin.... the voluptuousnesss of vowels, a whole stereophony of deep flesh." II invite a lire a haute voix car cela "captures the presence of the human muzzle, in order to throw the anonymous body of the actor into my ear where it granulates, it crackles, it caresses, it grates, it cuts, it comes." Cela, dit-il, "is bliss. "13 Freud parlait du symbolisme textuel de l'ecriture qui "consists of releasing liquid from a pen onto blank paper.-n "The author of the text is the active master, the executive side speaking (parole) whereas "langue" is passive, the receiver, the 110 body that is manipulated, tortured and sometimes raped. "15 C'est non seulement le langage du sexe ou le sexe du langage avec lequel joue Robbe-Grillet. S'il pense au sexe, c'est parce que le sexe, comme la violence, est par tout. Dans une societe de "consommateurs", le sexe est utilise pour vendre les objets. Le sexe se voit partout sur les grandes affiches et dans les publicites. La violence nous accable tout autant: la mort sur les autoroutes, dans les ghettos, dans la maison et dans les prisons. La sexualite et la mort, l'erotisme et la violence, les deux forces reprimees de la societe qui, au lieu de s'opposer, sont, comme le dirait Marcuse, en collision.1* Grace a l'oeuvre d'art, Robbe-Grillet veut faire non pas une revolution centre la societe, mais contre notre perception de cette societe. Le roman est non seulement un projet pour une revolution d'ecriture, mais il est aussi un projet pour une revolution continuelle, car il est aussi une r6volution contre le passe. Comme nous l'avons vu dans les chapitres precedents, l'auteur veut rompre avec le passe par son style. Ces revolutions continuelles sont a la base de revolution du texte. Ill Selon Ben Stoltzfus: "The play within the body of the text... enables Robbe-Grillet to resolve the apparent contradictions between the inside and outside. However, to penetrate 'the body/ to 'deflower it/ to provoke a flow of blood, a reader, in order to enter the text must first pass through the door. "17 ces revolutions continuelles et les repetitions aident a rapprocher l'exterieur et l'interieur. Pour F.J. Mathews Robbe-Grillet a laisse entendre que l'homme a ete "chasse violemment hors de lui-meme": ce qui etait autrefois son interiorite se trouve aujourd'hui placard* sur les murs de la ville: ses obsessions sexuelles par exemple, qui s'etalent en images de plusieurs metres de hauteur sur des affiches publicitaires cent fois repetees tout au long des avenues. "18 L'auteur expose les desirs interieurs de l'homme, il a ouvert la porte a l'interiorite de ses personnages. Comme nous l'avons vu le lecteur aussi doit traverser une porte pour entrer dans le texte. Selon Stoltzfus l'oeuvre de Robbe-Grillet "the reader wants to penetrate the text like men wanting to penetrate women. "1* Des la premiere page du Prolet. nous voyons 1'importance des portes selon une longue description d'une "lourde porte de bois plein percee d'une petite fen6tre...." (7). Ce qui renvoie a Freud pour qui les chambres signifient l'organe 112 sexuel de la femme et les portes symbolisent l'ouverture genital©.20 L'analogle est reprise dans Prolet ou l'auteur decrit frequemment des portes, et frequemment, du sang s'ecoulant en-dessous. La porte signifie done symboliquement la porte que le lecteur veut ouvrir pour entrer dans le texte. Nous l'avons deja dit, l'oeuvre de Robbe-Grillet est une oeuvre ouverte mais elle rest© fermee si le lecteur est incapable de se procurer ce qui est necessaire pour l'ouvrir. A ce sujet, Stoltzfus ecrit que " 'open' work remains a closed circuit, a labyrinth in which man can get lost, until he begins to play with the text, as the author before him played with language in order to generate meaning. To play with language and its repressed imagery of sex and violence - it is the walls of the labyrinth that have repressed them, hence their persistence in conscious and subconscious lives - is the surest way to assert one's freedom and escape from their confinement. "21 Le labyrinthe pourrait 6tre vu comme le motif central du Pro.let. Le livre en effet devient un grand labyrinthe par son aspect cyclique. A la derniere page du livre, l'auteur ecrit: 113 "L'action reprend, sans prevenir, et c'est de nouveau la merne scene qui se deroule, tres vite toujours identique a elle-meme...." (214). Le texte a fait un cercle complet et la revolution recommence. Dans La Jalousie, la chevelure abondante de A.... etait comme un labyrinthe ou s'egarait l'esprit du mari. Dans Les Gommes. la ville ou se passait l'histoire etait 1'image d'un grand labyrinthe avec son boulevard circulaire. Dans Proiet. le labyrinthe reapparait dans le monde souterrain - le centre des activites clandestines: le metro, les tunnels, les couloirs font apartie d'un labyrinthe ou ont lieu meurtre, torture et violence. Pour Stoltzfus le lecteur se sent perdu comme Thesee dans le labyrinthe, meme pourvu du fil d'Ariane pour se gulden Le motif du labyrinthe revient ici pour refleter la desorientation de l'hornme moderne,22 sa confusion face au monde et sa recherche permanent© d'un centre objectif, qui n'existe plus. Stoltzfus ecrit dans un article intitule "Robbe-Grillet's Labyrinths: Structure and Meaning": ...archaeology has demonstrated that from its very beginnings in Egyptian art the labyrinth was a place that dealt with life and death - man's greatest mysteries. In the labyrinth, men strive to overcome death and to renew life.23 Bachelard, like Jung, believes that the figure of the labyrinth is an archetype for the feeling of disorientation linked to childhood.24 114 II tient egalement que pour recreer le texte il faut jouer avec lui, jouer avec les images "de la peur, de l'angoisse et du sadisme," c'est une forme de catharsis, un acte liber ant. Trouver una sortie dans le labyrinthe, c'est se liberer de ses obsessions metaphysiques. Les labyrinthes de Robbe-Grillet s'ouvrent seulement si le lecteur arrive a comprendre la langue, les images, et les doxas qui l'empechent de progresser. La collaboration du lecteur l'aide a trouver un centre, et 1' ay ant trouve, il aura depasse la mort, renouvele la vie, il se sera recree lui-meme.25 Robbe-Grillet lui-meme ecrit dans Le Miroir qui revient: "Ces parcours labyrinthiques, ces pietinements, ces scenes qui se repetent, ces corps inalterable^, cette absence de temps, ces multiples espaces par alleles.... ce theme enfin du 'double'.... ne doit-on pas y reconnaitre precisement les signes distinctifs et les lois naturelles des eternelles regions hantees?"26 La circularite est la structure typique lu labyrinthe et en fait justement la structure robbe-grilletienne: "Circularity is a structural feature of Robbe-Grillet's novels. "27 Dans Les Gommes. en effet. Wallas tournait en rond dans les rues; l'ile du Voveur etait ronde comme la ville-labyrinthe des Gommes: 115 Pa v*alQU«e commence et finit avec le mot "Maintenant, l'ombre du pilier..." impliquant la circularite du texte; dans Fxpjei, la fin du livre nous invite a recommencer a relire car tout se deroule "de nouveau" et "une fois de plus". Une autre oeuvre de Robbe-Grillet, Dlinn mettra en relief la meme structure; il a meme intitule un autre ouvrage Dans le labyrinthe (1959). Ces revolutions, ces labyrinthes, et ces repetitions pourraient aussi representor la recherche continuelle de l'hornme et sur tout de l'ecrivain. Robbe-Grillet a dit en effet dans une entrevue publico sous le titre "le Sadisme contre la peur": "Je suis a la recherche d'un nouveau type de 'discours', mobile, multiple, aleatoire, d'une facon nouvelle de parlor ce monde, qui me permette d'y vivre autrement qu'en aliene. II ne s'agit done pas de former les yeux sur le sexe et la violence, ni de les condemnor, mais de les organiser au sein d'une 'parole' vivante.... il faut inventor un discours qui reprenne en charge ces pulsions, ces images de peur et de violence, qui menacent sans cela de nous envahlr a notre lnsu...."28 Dans Proiet. l'auteur invent© ce "discours mobile". Ce discours est une sortie du labyrinthe, c'est une solution a nos peurs, et a nos angoisses engendrees par le sexe et la violence, peurs qu'il 116 faut exterlorlser (il faut lour ouvrir la porte) pour s'en d6barrasser. 117 Notes 1 Ben Stoltsfus, Alain Robbe-Grillet: The Body of the Text (Cranbury, USA: Associated University Presses, 1985) 23. 2 Ginette Kryssing-Berg, "Onirisme et voyeurisme dans Proiet pour une revolution a New York d'Alain Robbe-Grillet" Revue Romane 15 (1980): 12. 3 Franklin J . Mathews, "Un Ecrivain non reconcilie," La Maison de rendes-vous (Paris: Les Editions de Minuit, 1965) 177. 4 Alain Robbe-Grillet, Pro.let pour une revolution a New  York (Paris: Les Editions de Minuit, 1970) 7. 5 Stoltsfus, 65. 6 Stoltsfus, 68. 7 Michel Butor et al., Nouveau roman: hier. auiourd'hui (Paris: Union generate d'Editions, 1972) 2: 160. 8 Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman (Paris: Les Editions de Minuit, 1963) 60. 9 Alain Robbe-Grillet et al., Generative Literature and  Generative Art (Frederickton, N.B.: York Press, 1983) 28. 10 Stoltsfus, 67. 11 Ben Stolt2fus, "The Body of Robbe-Grillet's Text: Sex, Myth, and Politics in the 'Nouveau Nouveau Roman'," Neophilologues 68 (1984): 192. 12 Stoltsfus, "The Body," 73. 13 Roland Barthes, Le Plaisir du texte (Paris: Seuil, 1973) 105. 14 Stoltsfus, 1984, 74. 13 Stoltsfus, 1984, 75. 1 1 Q n u 16 Stoltsfus, 1984, 75. 17 Stolsfus, 1985, 114. 18 Mathews, 167. 19 Stoltsfus, 1984, 197. 20 Sigmund Freud, A General Introduction to Psycho- analysis (New York:" Liveright, 1935) 141. 21 Ben Stoltsfus, "Robbe-Grillet's Labyrinths: Structure and Meaning," Contemporary Literature 22 (1981): 305. 22 Stoltsfus, 1985, 15. 23 Stoltsfus, 1981, 292. 24 Stoltsfus, 1981, 293. 25 Stoltsfus, 1981, 306-7. 26 Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient (Paris: Les Editions du Minuit, 1984) 21-2. 27 Pierre Astien, La Crise du roman francais et  le nouveau realisme (Paris: Nouvelles Editions Debrosse, 1968) 260-1). 28 Alain Robbe-Grillet, entrevue sur "Le Sadisme contre la peur," Le Nouvel Observateur 30, 1970: 48. Chapitre 5: DHnn Toute realite est indescriptible La litterature est ainsi.... la poursuite d'une representation impossible. "1 Robbe-Grillet, Le Miroir oui revient 121 Pjinrj, ou Un Trou rouge entre les oaves disjoints (1981) est le dernier roman publi6 de Robbe-Grillet. Le precede de la repetition y atteint son paroxysme. Nous avons de facon alogique plusieurs variantes des memes faits: la rencontre d'une jeune Americaine, un rendez-vous manque a la gare du Nord, un garconnet qu'une chute sur le pav6 laisse inanime, les discours d'une fille precoce DHnn s'ouvre par un prologue qui a pour but de presenter le texte realise par Simon Lecoeur, alias Boris, "personnage glissant"* a 1'identite problematique et dont on apprend la disparition. Le narrateur du prologue, apres avoir minutieusement commente les particular! tes grammaticales du texte, nous invite a en prendre connaissance: "Voici, dans son integralite, le texte en question" (p. 10). Les huit chapitres qui suivent composent a la fois le recit de Simon Lecoeur et le roman de Robbe-Grillet; ce dernier s'acheve par un epilogue, au cours duquel le mysterieux narrateur, reprenant possession de l'ecriture, nous con vie a la relecture (comme dans Projsfc). Simon Lecoeur, personnage de son propre recit, est un etudiant a la recherche d'un travail, et r£pond a une annonce 122 parue dans un Journal ecologique. Convoque dans un hangar sombre et mysterieux, lieu favorable aux rendez-vous clandestins, il rencontre deux jeunes Americaines, Laura et Djinn, representantes de l'organisation qui veut 1'employer, ainsi que d'autres jeunes gens, dans la lutte qu'elles menent contre le machinisme. Comme le dit Lecoeur: "L'ensemble fait irresistiblement penser a quelques vieux films policiers des annees '30" (p. 12), mais il "decide aussitdt de jouer le jeu" (p. 13). Sa premiere mission qu'il a du accepter sans possibilte de refus (il se satisfait d'etre ainsi dirige et de ne pas avoir a choisir) consist© a se rendre a la gare du Nord, puis a prendre en filature un passager de rAmsterdam-Paris de 19hl2. En chemin, il lui prend envie de s'arreter quelques instants dans un cafe. Mais sa voisine de table, membre de 1'organisation, 1'engage a ne pas se mettre en retard et lui dit de se detoumer de la route qui lui est familiere pour prendre un raccourci, une ruelle sombre et deserte qui semble etre situee hors du temps, n dit: "Je suis abandonne moi-meme, hors du temps" (p. 30); "J'ai 1'impression tres forte que le temps est arrete" (p. 31). Simon hesite un peu avant de 123 penetrer dans ce lieu peu rassurant, puis "le risque etant accepte" (p. 26), il s'engage sur les paves disjoints. Simon Lecoeur se trouve dans une ruelle ou "le sol est inegal, reveche de paves a l'ancienne mode, en tres mauvais etat, gardant des flaques d'eau sale dans les parties creuses (p. 25). Alors surgit, courant, traversant la chaussee, un garconnet qui trebuche sur un des paves saillants et tombe — sans pouvoir se relever -- dans une flaque de boue noiratre, ou plutdt brune, presque rouge (c'est "un trou rouge entre les paves disjoints" - le sous-titre du livre). Simon ne peut se resoudre a abandonner ainsi l'enfant et, le prenant dans ses bras, il entre dans la maison la plus proche, deserte, semble-t-il, comme ses voisines. Ce qui ne devait etre qu'un passage furtlf le conduit dans un lieu "hors du temps". II est entre peu a peu dans le monde du fantasme, ou l'on se place "comme dans les reves" (p. 26), les etres qu'il y rencontre sont comme "des vivants sans entrailles" (p. 30). L'echange en tout cas se d6veloppe: Jean, l'enfant evanoui, habille "comme un gamin du siecle dernier" (p. 27) semble un gisant sur une tombe mais une main le recouvre d'un crucifix, c'est Marie, la soeur du petit gar con. Elle salt raisonner comme les grandes personnes et elle a un savoir insolite. Elle sort son frere de son torpeur et designe un cadre dans lequel est contenu la photogaphie d'un marin, leur pere, "p6ri en 124 mer," auquel Simon est appele a se substituer, de maniere curieuse. Les deux enfants appartiennent eux aussi a l'organisation et ont pour mission de guider leur h6te, ce qui ne doit pas etre pris dans un sens uniquement abstrait. Simon ne doit plus voir le chemin. Des lunettes noires sur les yeux, une canne blanche a la main, il devient l'aveugle que conduit l'enfant vers le lieu de reunion ou Djinn expose le programme et les buts que se donne le groupe clandestin. Lorsque Simon, desireux de voir, fait glisser legerement ses lunettes noires, un coup sur la tete l'assomme, et il se reveille dans 1'atelier de d6part avec la vague impression de sortir "d'un long cauchemar" (p. 117). Suivent alors di verses variations sur le meme theme. Le schema du livre suit de facon a-logique plusieurs variantes de la meme histoire. L'histoire est remplie de mannequins, de discontinuites temporelles et spatiales, d'identites incertaines, de dedoublements, de mises en abyme (le prologue et l'epilogue), de mensonges, de deguisements, de faussete, d'Oedipe aveugle guide par des enfants, de mythomanes., au point que l'on ne peut plus separer le vrai du faux ... Ce roman, comme Lej Gommes 125 et Le Voveur. a l'aspect d'un roman policier, mais e'en est plut&t la parodie. Robbe-Grillet a dit a ce propos dans une entrevue: "Le fonctionnement du roman policier m'inter esse: l'intervention contradictoire de ce qu'on peut appeler le destin sur le projet du crime: le piege se refermant sur le chasseur. Mais rares sont les livres ou cela se joue dans le texte meme. "3 Tout en utilisant les elements de ce genre (histoire d'amour, machinations terroristes, enigmes, fantaisies), l'auteur en fait une parodie. Comme Simon Lecoeur, il joue le jeu. Tous les elements qui constituent ce livre, avaient deja paru dans d'autres livres de Robbe-Grillet: une jeune fille, Laura, travaille pour une organisation (Prolet). les personnages sont compares a des "poupees" et a des mannequins (Le Voveur. La Jalousie. Pro.let). et Us sont des "robots-grilles" a l'aspect tres mecanique. Boris raconte l'histoire meme d'un robot. Comme dans Les Gommes. Taction se situe hors du temps, le temps est arret* ("je suis abandonne hors du temps [p. 30D. DJlnn ressemble a Tactrlce Jane Franck (retour du prenom Franck de La Jalousie et du Pro.let). Dans Prolet. on parlait d'un verre de Marie-Sanglante; dans D.llnn. 11 y en effet une jeune fille qui s'appelle Marie. Dans celui-la, on parlait du Docteur Morgan, un personnage qui reapparalt dans celui-ci. Comme dans Prolet. les personnages sont vus comme 126 acteurs qui jouent un r6lo ("comma un acteur de comedie" [p. 60]). Les personnages du Proiet etaient veritablement des acteurs qui jouaient un role, ils portaient tous des masques pour designer leur profession mais aussi pour faciliter les changements de role, ns devoilent constamment la duplicate en eux-memes et dans les autres: En effet, Ben Said est agent noir, narrateur et auteur. A la fin de DHnn. l'auteur fait une reference au "complexe d'Oedlpe" ce qui nous renvoie aux Gommes. Mais la perception, ou plutot son manque Jouait aussi un r6le important dans Le Voveur et La Jalousie. Le numero "huit" revient plusieurs fois dans le texte: il y a huit chapitres; le petit garcon, Jean, a huit ans. La couleur rouge suggeree dans La Jaloulse. devenue un theme g6nerateur dans Proiet. fait ici partie du titre. Elie est meme opposee a un autre theme important des romans de Robbe-Grillet: le vide, 1'absence, le "trou." Le narrateur du DHnn parle d'un tres long silence.... comme un trou dans le temps, ou comme "un espace blanc entre deux chapitres" (p. 55) (Le Voveur). On parle meme d'avoir "un trou dans son emploi de temps" (p. 86). Comme dans les romans precedents, ces elements sont repetes; en fait chaque episode est une variation de l'episode presents. Au lieu de voir une serie de scenes nouvelles se 127 developper, la meme histoire se repete constamment, mais avec des variantes. Les evenements et les personnages sont multiplies moyennant des retours en arriere, aux repetitions, aux dedoublements, aux photographies, aux miroirs et enfin du fait de l'aspect circulaire du roman. La derniere phrase du roman est: "lis l'ont ramene, de nouveau, a la case de depart" (p. 146). Comme dans Prolet. l'auteur nous invite a recommencer la lecture de l'histoire. On pourrait suivre le cercle, la revolution du romancier indefiniment. Nous avons fait un cercle complet pour retourner au point de depart. D.linn est en fait un manuel scolaire destine a l'enseignement du francais dans les ecoles americaines. Dans le roman, Simon Lecoeur est professeur de francais. En effet, d'un chapitre a 1'autre, la progression des difficultes grammatical es fait glisser du present a l'imparfait, puis au passe compos* et au conditionnel. "Raconter pour enseigner/4 a ecrit Rohbe-Grillet dans Pour un nouveau roman. PJinn e s t une narration qui se retourne sur elle-meme et ou la forme compte plus que le con ten u. C'est par sa forme que le roman opere sa faction pedagogique, ainsi quand Boris raconte une histoire a Marie, celle-ci l'interrompt deux fois pour lui demander de parler au passe et precise que ce pass* doit "etre 128 le passe historique" ou, le passe simple (51). Selon Ben Stoltzfus, dans Alain Robbe-Grillet: life, work  and criticism (1987), Robbe-Grillet "views words as building blocks and his novels as constructions. "5 Comme nous l'avons constate dans d'autres romans, il est comme un architect© qui ne cesse d'utiliser les memes lignes et dimensions, mais chaque nouvelle combinaison cree une oeuvre nouvelle et originale. Un tel precede s'appelle "collage" dans la peinture et "montage" dans le film. Pour Morrissette (Intertextual Assemblage in Robbe-Grillet from Topology to the Golden Triangle) c'est le terme "assemblage" qui la technique de Robbe-Grillet. Mais les deux termes recouvrent le meme precede generateur du texte et qui est la repetition dont nous n'avons cesse de parler depuis le debut du present travail. Dans l'introduction a une entre vue avec Robbe-Grillet, Georges Raillard dit a cet egard: "Les lecteurs de Robbe-Grillet sont trop bien dresses aux effets de dedoublements, aux revolutions sur eux-memes des personnages, des histoires, des batiments ou des noms.... N'avons-nous pas appris a lire dans le monogramme "R.G.": "rebus generateur", "regard graphique", "rigueur geometrique"> Dans un article intitule "Sur quelques notions perimees" 129 (1957), Robbe-Grillet parle du roman classique ou "le recit.... represente un ordre," il y a une "adoption sans condition du deroulement chronologique," "tout vise a imposer 1'image d'un univers stable, coherent, continu, univoque, entieremont dechiffrable" (P.N.R.. 31). Dans DHnn au contraire l'auteur renverse cet ordre artificiel pour creer un univers instable et en mouvement. Comme il le dira plus tard, "L'auteur d'aujourd'hui veut participer a une creation, inventer & son tour l'oeuvre..." (P.N.R.. 134). L'auteur omniscient a disparu et le monde n'est plus observe de dehors: le point de vue central s'est brise en une quantite de visions fragmentaires. C'est pourquoi les evenements ne sont plus racontes une seule fois mais aussi souvent qu'ils surgissent dans la conscience (en tant que reve, souvenir [dans Le Mlroir qui revient. Robbe-Grillet affirme que "le souvenir multiplie les evenements"7], hantise, desir, fantaisie ) d'un personnage. On songe a une camera qui ferait le tour d'une chambre en nous la revelant sous divers aspects. Tandis que l'ecrivain tradltionnel montrait successsivement les images d'un monde en 6volution, l'auteur moderne presente un monde en revolution. A ce propos Robbe -Grillet lui-meme a ecrit ailleurs que "...chacun parle du monde tel qu'il le voit, mais personne ne le voit de la meme facon" (P.N.R.. 136). La realite apparait ainsi a chacun selon ses 130 diverses couches. "Le seul personnage important est le lecteur, de meme que dans un film le seul 'personnage' important est le spectateur, c'est dans sa tete que se deroule toute l'histoire, qui est exactement lmaglnee par lui, ajoute Robbe-Gxlllet" (P.N.R.. 118). Les diverses variations d'un meme episode de D.I inn pourraient en effet dtre vues comme les diverses interpretations chez un lecteur d'une meme histoire. Stoltzfus fait le commentaire suivant: The 'nouveau roman' in general, and Robbe-Grillet's in particular, parades the discontinuity, fragmentation, and multiple points of view that cubism had explored half a century earlier. Cubism's multifaceted reality is like a play of mirrors, each reflecting surface situated at an angle that will capture only a part of the whole.... a whole which no one viewer, at any specific place, would normally be able to see. Cubism's originality is in combining simultaneous possiblities into one seemingly incoherent yet actually cohesive vision enabling the spectator to understand the relativity of every point of view within a whole that is multiple.10 C'est bien exactment ce meme procede qu'utilise Robbe-Grillet dans Dlinn. De ce qui a l'air de chaos et de desordre emerge un nouvel ordre qui restructure la perception et l'ideologie. Les differents episodes ne font que renforcer la cohesion et l'unite d'un seul episode qui se repete indefiniment. 131 « Nous avons vu qu'un des procedes grace auxquels Robbe-Grillet multiplie le texte, c'est le reve, ou la technique onirique. Dans Pi inn, le reel et l'imaginaire sont si bien entremelees qu'ils sont inseparables. Morrissette ecrit a ce propos: Descartes himself, the man who founded French rationalism, says in the Third Metaphysical Meditation: 'If I have dreamt something with sufficient force, I do not know the next day when I wake up whether it was real or not.' To my mind this is one of the characteristics of man, or woman: it's an animal whose real life is imaginary.... The writer is then the image of man - the inventor of. his own life. In a way, it is what Sartre has called freedom: the freedom of man is his ability to invent constantly the world.' Effectivement, dans D.1lnn. le narrateur se decrit souvent en train de rever ou d'imaginer, des fois il se demand© meme parfois si les episodes qu'il a vecus etaient reels ou imaginaires. Pensant a l'un de ces episodes, Simon "ressent un soulagement intense, comme s'il ren trait enfin dans le monde reel, apres une absence interminable" (p. 89). Jean Claude Vareille, 6tudiant l'aspect onirique de l'oeuvre de Robbe-Grillet pretend que: "L'oeuvre d'Alain Robbe-Grillet.... nous plonge dans une atmosphere d'abord onirique."10 C'est une oeuvre qui "se laisse regarder, mais non pen6trer,"il ce qui ajoute a son aspect 132 visuel et imaglnaire. Pour le heros robbe-grilletien, connaltre, c'est se souvenir, ou a tout le moins, reconnaltre.... Pour lui rien n'est jamais totalement nouveau, condamne a une demarche circulaire, il n'avance pas, il ne decouvre pas, 11 ne penetre pas; 11 revient sur ses pas, il tourne et con tourne. Il n'acheve rien, il reprend.12 Pour defendre son argument, J.C. Vareille allegue l'aspect repetitif de l'oeuvre que nous soulignons ici, ses labyrinthes, son aspect visuel et son refus de chronologie, tous elements qui caracterisent le reve. "La meme ambivalence et les memes compromis ambigus que dans le reve se retrouvent dans l'oeuvre robbe-grilletienne."i3 Parlant de la repetition, dans un article intitul6 "Absurde, repetition, intertextualites: Robbe-Grillet, Perec, Tournier," Jean Bossier e declare pour sa part que Robbe-Grillet situe le roman "dans un continuum dont on ne sait s'il est celui du narrateur, de l'ecrivain, ou de la litterature. Ainsi, l'oeuvre s'enonce comme reecriture...."" Selon Bessiere, toute l'oeuvre romanesque de Robbe-Grillet est nee a partir de la reecriture du premier roman et "pourrait etre consideree comme les 'variantes', parvenues a l'autonomie, dlZn 133 Regicide. "15 Pourtant comme nous l'avons vu, "toute variation est ouverture a une autre possibilite d'ecriture; en meme temps elles est aussi reecriture; surtout si la variation fait partie de l'oeuvre, qui interiorise l'arbitraire et l'absurdite de son propre mouvement" G'exemple parfait serait Dlinn. dans Un Regicide et dans D.iinn. le nom du personnage principal est Boris). Jean Bessiere ajoute que "le principe de variations.... est un sujet et objet de l'oeuvre [de Robbe-Grillet]. "16 "L'amplitude des variations determine alors le champ de la creation romanesque....!? Robbe-Grillet pourralt remplacer le "comment j'ai ecrit certains de mes livres" de Raymond Roussel par: "Comment je ne cesse de reecrire mon oeuvre qui, cependant, ne cesse de se renouveler."** Dtlnn. comme les romans precedents, est une quete sur les variations possibles d'un meme episode; le narrateur aussi bien que le lecteur est dans le texteen quete du fil conducteur qu'il pourra suivre pour remettre tout en ordre. Mais la regie du jeu conslste en la repetition, le desordre, les pouvoirs et les savoirs de l'imaginiare, les enqudtes repetitive* et fragmentaires, la reconstitution inachevable d'un puzzle. Robbe-Grillet annonce dans son autobiographic: "Je ne suis pas 134 homme de verite.... mais non plus de mensonge, ce qui reviendrait au meme. Je suis une sorte d'explorateur.... Je suis ... un maitre d'invention." Diinn pourrait etre vu comme l'exemple par excellence de cette invention perpetuelle a partir d'elements narratlfs sans cesse varies en vue den creer de nouveaux. 136 Notes 1 Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient (Paris: Les Editions de Minuit, 1964) 17. 2 Alain Robbe-Grillet, Pi inn (Paris: Les Editions de Minuit, 1981) 3. 3 Georges Raillard, "Le Grand verre de Robbe-Grillet" La Quinzaine Litteraire 431 (1985) 7. 4 Alain Robbe-Grillet, Pour un nouveau roman (Paris: Les Editions de Minuit, 1963) 33. 5 Ben Stoltzfus, Alain Robbe-Grillet: Life. Work and Criticism (Canada: York Press, 1987) 6. * Alain Robbe-Grillet, entrevue sur "Le Sadisme contre la peur," Le Nouvel Observateur 30, 1970: 5. 7 Robbe-Grillet, 1984, 8. 8 Ben Stoltzfus, Alain Robbe-Grillet: The Body of the Text (USA: Associated University Presses, 1985) 89. 9 Alain Robbe-Grillet et al.. Generative Literature and Generative Art (Canada: York Press, 1983) 47. 10 jean Claude Vareill, Alain Robbe-Grillet l'etranee (Paris: Nizet, 1981) 12. " Vareille, 11. 12 Vareille, 22. 13 Vareille, 30. 14 Jean Bessiere ed., La Revue des Lettres Modernes. L'Intersiecle 1 (1960-80): 60. 15 Bessiere, 60-1. 16 Bessiere, 61. 17 Bessiere, 63. 18 Bessiere, 64. 19 Robbe-Grillet, Le Miroir, 13. 137 Conclusion 138 "I live in the age of Robbe-Grillet" annonce le narrateur de John Fowles dans The French Lieutenant's Woman.l 139 Parvenus au bout de 1'analyse detainee des cinq oeuvres principales de Robbe-Grillet: Les Gommes. Le Voveur. Le, yJaJPMsie, Proiet pour une revolution a New York et PJinn, nous pouvons maintenant conclure que la base du texte robbe-griletien est bien la repetition et le dedoublement qui se produisent au moyen des d ess ins, des romans interieurs, photographies, affiches, miroirs, tableaux Selon Roland Barthes, "chaque roman de Robbe-Grillet contient 'en abyme' son propre symbole."2 Les miroirs interieurs, ou mi ses en abyme, aident a multiplier et a faire avancer le texte. Le texte progress© et evolue par sa revolution et ses repetitions comme nous l'avons explique tout au long de ce travail. On peut arranger les memes elements dans un ordre nouveau e, l'lnfini. Chaque nouvelle variation cree un nouvel ouvrage similaire au precedent, mais tout aussi different. Dans l'oeuvre de Balzac, c'etaient les personnages qui revenaient dans ses romans, dans l'oeuvre de Robbe-Grillet tout revient (personnages, themes, ohjets, structures....). Ce qui separe une oeuvre d'une autre, ce sont les legeres variations et la forme nouvelle qu'y prennent des elements deja connus; bref, ce qui compte le plus chez 140 Robbe-Grillet c'est la forme de son roman. n suit en cela l'ideal de Flaubert qui voulait faire un livre sur rien, lequel livre constituerait sa propre forme et sa propre substance. En effet, dans la plupart des romans de Robbe-Grillet, l'evenement essentiel ou le personnage principal est absent. Le texte est un echo du vide, de 1'absence. L'auteur, comme nous l'avons constate, suit un mouvement paradoxal: construire en detruisant. Tout en creant, il s'annule, se repete et tourne en rond autour d'un vide. C'est un mouvement continuel circulaire ou il ne fait que retourner au debut pour reprendre un parcours qui a des variations infinies (0°). Robbe-Grillet nous donne 1'impression que tous les elements de ses oeuvres naissent a partir d'un texte unique. Ce que nous voyons ce sont les reflets, les echos de cette absence. Ils sont les variations d'un meme texte car ils refletent tous la meme origine mais cette origine est absente, c'est un vide, un trou autour duquel les elements sont en revolution. Le roman est un reflet de ce centre, reflet qui est toujours le meme tout en etant different et changeant. Ce mouvement de revolution circulaire continuera indefiniment car, par d6finition, le texte romanesque ne parviendra jamais 141 au centre autour duquel 11 revolue. C'est ce que confirme J.C. Vareille: "L'ecrivain ne se proclame pas demiurge, mais recitant d'un texte originel, grave quelque part ailleurs et que nous ne verrons jamais, sinon par l'intermediaire de son reflet, lequel echo precede de la source dont il serait issu."5 On pourrait comparer le mouvement du texte de Robbe-Grillet (une double revolution circulaire: autour de lui-meme et autour d'un espace vide) a circulaire des planetes autour du Soleil. Celles-ci suivent egalement un double mouvement circulaire mais pour Robbe-Grillet le centre est absent: 142 Les oeuvres de Robbe-Grillet forment comme un cercle qui se complete grace a sa revolution et en integrant l'oeuvre precedante. Chaque roman complete celui qui le precede et celui qui le suit: le "voyeur" est le mari dans La Jalousie. Mathias dans Le Voveur ne cesse de "gommer" son heure vide.... Franklin J . Mathews declare a ce propos: "[Cjhaque nouvelle oeuvre de Robbe-Grillet eclaire toutes les oeuvres precedentes."4 Ainsi pour mieux apprecler et comprendre l'oeuvre de Robbe-Grillet, il convient non pas de separer ses elements mais de les voir comme des unites qui se completent. Pour Ben Stoltzfus y a chez Robbe-Grillet une insistence sur la significationreciproque de chaque objet, de toutes choses. Par exemple, il ne faut pas s'arreter a la signification d'un mot isolement, mais la tirer de sa relation a tous les autres mots qui le precedent ou qui le suivent. Cette insistence sur la dependence reciproque s'applique aussi a l'oeuvre d'art. Chaque lecteur apporte un nouveau point de vue a l'oeuvre.' Le narrateur de Dlinn parle d' "une sorte de course au tresor" ou on progresse "d'enigme en enigme, et l'on n'en decouvre la solution que tout a la fin" (65). Ce concept pourrait aussi s'appliquer au lecteur de Robbe-Grillet et a la trajectoire 143 litteraire qu'il est invite a parcourir a travers ses romans. On lit les romans et on passe d'une "enigme" a une autre mais c'est en les rapprochant et en les regardant d'un point de vue global qu'on peut "decouvrir la solution." Comme nous l'avons vu, le lecteur de l'oeuvre de Robbe-Grillet aide a creer le texte, c'est ce que Robbe-Grillet lui-meme confirme: "Ce que propose l'art d'aujourd'hui au lecteur, au spectateur est [....] de participer a la creation permanente du monde de demain." (P.N.R.. 143). Nous participons a la creation du monde de meme que nous participons a la creation de l'oeuvre d'art. Stoltzfus ecrit a ce sujet que l'oeuvre d'art pour Robbe-Grillet n'est pas un produit fini: "Completion is possible only through the interaction between art and the people who use it. "7 Nous participons a la creation de l'oeuvre d'art et chaque lecteur apporte son propre point de vue, sa propre methode d'assemblage et d'analyse, ce qui ajoute a la multiplicite du texte. L'oeuvre de Robbe-Grillet est un milieu ou la repetition et la multiplicite engloutissent le texte pour l'engager dans une revolution perpetuelle, revolution qui engendre Involution du texte, et ne peut se faire sans l'intervention permanente du lecteur. Nous sommes bien loin du roman romanesque d'autrefois, dont les privileges sont abolis. La revolution a v r a i m e n t e u lieu. 145 Notes i J o h n Fletcher, Ala in Robbe-Grillet (London: lYIethuen & Co., 1983) 13. i Bruce Morrissette, Les Romans de Robbe-Grillet (Paris: Les Editions de Minu i t , 1963) 15. * J ean Claude Vareille, A la in Robbe-Grillet l'etrange (Paris: Niset, 1981) 121. 4 Frank l in J . Mathews, "Un Ecr iva in non reconcilie," La maison de rendes-vous (Paris: Les Editions de M i n u i t , 1965) 159. 5 Ben Stoltsfus, "Robbe-Grillet's Labyrinths: Structure and Meaning," Contemporary Li terature 22 (1981): 301. 6 Ben Stoltsfus, A la in Robbe-Grillet: The Body of the Text (Cranbury, USA: Associated Univers i ty Presses, 1985). tad van Mobius II 148 149 Figure 1. "Moebius Strip", 1961, M. C. Escher. La figure du "8" revient dans toutes les oeuvres de Robbe-Grillet. Figure 2. "Eye", 1946, M. C. Escher. Pourrait etre l'oeil du mari de La Jalousie et de Mathias dans Le Voyeur. Mais aussi representer la circularite (du texte, du recit) et etre la figure de 1'obsession qui sous-tendent toutes les oeuvres de Robbe-Grillet. Figure 3. "Drawing hands", 1948, M. C. Escher. Nous participons a la creation de l'oeuvre. L'oeuvre d'art fonctionne ave l'aide du spectateur ou du lecteur qui participe a la creation pour de venir lui-meme createur: une double action de creation, comme les deux mains qui se dessinent. 150 Ouvrages Cites I. Llvres: Alter, Jean. La Vision du monde d'Alain Robbe- Grillet: Structure et significations. Geneve: Librairie Droz, 1966. As tier, Pierre. La Crise du roman francais et le nouveau realisme. Paris: Nouvelles Editions Delrosse, 1968. Barthes, Roland. Le Plaisir du texte. Paris: Seuil, 1973. —. S/Z. Traduit par Richard Miller. London: Jonathan Cape, 1975. Bernal, Olga. Alain Robbe-Grillet: le roman de 1'absence. Paris: Gallimard, 1964. 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