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Les images de l'eau chez Baudelaire Steele, Elizabeth Jane 1987

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LES IMAGES DE L'EAU CHEZ BAUDELAIRE by ELIZABETH JANE STEELE B.A., The University of British Columbia, 1985 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (DEPARTMENT OF FRENCH) We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA July 1987 (c) Elizabeth Jane Steele, 1987 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of F r e n c h  The University of British Columbia 1956 Main Mall Vancouver, Canada V6T 1Y3 Date JfJy 30. /?$7 ABSTRACT This study examines the correlation between water imagery and the expression of Spleen and the Ideal, the two poles of the psychological struggle fundamental to Baudelaire's identity. We have determined that the poet's major published works contain three principal categories of water imagery: waterbodies; weather's elements; other liquids associated with Man, namely tears, blood and wine. Usually feminine in nature, the water in each of these groups is characterized by a Spleen/Ideal bipolarity, the extension of Baudelaire's psychological being. Aquatic manifestations of the Ideal inspire spiritual escapes from the horror of Spleen as the poet dreamily contemplates the Ideal realm. Such escapes are only brief, however, as the preponderance of spleenetic water imagery reveals. Water associated with the Ideal is a l i f e giving force, whereas water associated with Spleen can only be a force of death. Its diverse forms and moods or characters make water a rich source of poetic images well suited to mirroring Baudelaire's continuous anguished struggle between Spleen and the Ideal. i i i TABLE OP CONTENTS PAGE Abstract i i Table of Contents -.. i i i Lis t of Tables v List of Figures v i References aux oeuvres etudi£es et c i t i e s dans l a these v i i Acknowledgements ix Introduction 1 Chapitre I - Les Cours et les nappes d'eau 15 Introduction 15 La Source feminine 16 L'Eau lib r e et l'eau dompt§e: un ph<§nomene baudelairien 18 I. L'Eau 1ibre A) L'Eau positive i) L'Eau l i b r e en g£n4ral 20 ii ) La Mer, le fleuve et 1 • Ideal 24 i i i ) L'Eau l i b r e : inspiratrice du reve 35 B) L'Eau negative 56 II. L'Eau domptee A) L'Eau domptee par l a nature 69 IV PAGE B) L'Eau a r t i f iciellement domptee 72 III. Le Dandy et son miroir 79 Conclusion 84 Chapitre II - L'Eau et le temps 91 Introduction 91 I. L'Eau, le temps et 1' Ideal 93 II. L'Eau, le temps et le Spleen 105 Conclusion 120 Chapitre III - Extensions de 11 image aquatique 123 Introduction 123 I. Les Larmes 123 A) Les Larmes positives 124 B) Les Larmes negatives 128 II. Le Sang 143 A) Le Sang positif 144 B) Le Sang negatif 149 III. Le Vin 163 A) Le Vin positif 163 B) Le Vin negatif 177 Conclusion 188 Bibl iographie 2 0 1 V LIST OF TABLES TABLE PAGE I Glossaire 195 v i LIST OF FIGURES FIGURE PAGE 1 L'Eau et l a lutte baudelairienne 200 REFERENCES AUX OEUVRES ETUDIEES ET CITEES DANS LA THESE v i i La reference complete de chaque oeuvre etudiee et citee se trouvera dans l a bibliographie. Pour les references aux oeuvres de Baudelaire dans chaque chapitre, les notes emploieront un systeme de sigles. En ce qui concerne les oeuvres d'autres ecrivains ou critiques, la premiere reference dans un chapitre ou dans les notes donnera le nom de l'auteur, le t i t r e de l 1oeuvre, abreg4 au besoin, et l a page. Pour eviter des r e p e t i t i o n s , les references ulterieures au meme texte seront plus abregees ou reduites a un sigle. EXEMPLES OEUVRES DE BAUDELAIRE Charles Baudelaire, Oeuvres completes, ed. Claude Pichois, Collection "Bibliotheque de l a Pleiade", 2 vols. (Paris: Gallimard, 1975) Sigle: 0.C. Charles Baudelaire, O.C., ed. Y.G. Le Dantec, ed. rev. par Claude Pichois, Collection "Bibliotheque de l a Pleiade", 2 vols. (Paris: Gallimard, 1961) Sigle: O.C., Le Dantec Charles Baudelaire, O.C. de Charles Baudelaire:  correspondance gengrale, ed. Jacques Crepet, 6 vols. (Paris: Louis Conard, 1948). vol. 3 Sigle: O.C: cor respondance v i i i TEXTES CRITIQUES Gaston Bachelard, L'Eau et les reves; essai sur  11 imagination de l a matiere (Paris: Jose Corti, 1942). Reference breve: Bachelard 154. (page 154 du dit volume) ACKNOWLEDGE EMENTS The completion of this thesis comes at the end of six years of study in the Department of French at U.B.C. For their informative and enjoyable, courses, I thank a l l those Department members who have taught me over those six years and, in particular, Dr. M. MacRae whose encouragement and superb teaching of French 120 inspired me to pursue an undergraduate degree in French. I am also most grateful to Dr. L.L. Bongie, Dr. S. Cherry, Dr. D.J. Niederauer, and Dr. R.L. White, who took extra time and trouble to deal with the problems and inconveniences caused by my being a continent away in Framingham, Massachusetts while writing this thesis. Professor D. Baudouin's time and valuable suggestions for the improvement of my i n i t i a l draft are greatly appreciated. Most especially I am indebted to Dr. R.L. White, a supportive and patient thesis advisor, a fabulous teacher, and a dear friend. 1 INTRODUCTION "J'ai senti dans mon coeur deux sentiments contradictoires - l'horreur de l a vie et l'extase de l a v i e . " 1 Ces mots de Baudelaire, tires de Mon Coeur mis a nu 2, revelent un homme complexe, paradoxal et tragique, condamne par son extreme sensibility a une lutte interminable entre deux p31es opposes. Ce mouvement constant entre les pdles, le Spleen et 1*Ideal, est responsable dans une large mesure de son etat psychologique qui s'exprime a travers ses pens£es, sa prose et sa po£sie. Baudelaire lui-meme affirme, 3 a propos des Fleurs du Mal , que son oeuvre enregistre tout ce qu'il subit; dans une lettre a son conseil judiciaire, i l ecrit, "Faut-il vous dire a vous...que dans ce l i v r e j ' a i mis tout mon coeur, toute ma tendresse, toute ma religion 4 (travestie), toute ma haine?" Baudelaire est obsede par "l'horreur de l a vie". II se lamente sur l a condition humaine, caracterisee par une "perversite humaine la plus £pouvantable... Il ecr i t , "Tout journal, de l a premiere ligne a l a derniere, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicites, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivrese d'atrocite universelle...Tout en ce monde sue le crime: le journal, la muraille et le visage de 2 l'homme." De son degout des horreurs de l a vie nait le Spleen, etat psychologique caracterise' par l a m£lancolie, 1*ennui, le d£sespoir, la souffranee et l'angoisse n6s de l'impurete, 1'absence de l a perfection. L'horreur de l a m^diocrite' du quotidien dans le monde humain accable Baudelaire. Le r£sultat en est le tableau sombre qu'il peint "des charognes puantes, petites v i e i l l e s moribondes, vi e i l l a r d s en guenilles, veuves repugnantes, cites sales et blafardes, tripots douteux et encrass£s."7 Pour s 1evader de l a prison douloureuse du Spleen, Baudelaire a besoin d'une echappatoire par laquelle i l puisse trouver "1'extase de l a vie", l'Id£al. Comme le Spleen a une orientation vers Satan qui represente le pech£ et les aspects negatifs du monde, l'Id£al a une orientation vers Dieu qui repr4sente l a perfection et l a puret£. L'Ideal comprend le bonheur, le p l a i s i r et tout ce qui permettra au poete d'oublier le monde terrible qui l'entoure et qui l'etouffe. L'Id£al peut prendre de differentes formes, comme Dieu, la nature ou quelque chose d'autre qui incarne le Beau. L'Id4al doit etre quelque chose de pur. L'Ide'al doit r£ussir a transporter l'homme au-dela de lui-meme, au-dela du monde du Spleen. Le poeme en prose, "Any where out of the world -N1importe od hors du monde" exprime bien ce besoin intense du poete d'etre libere du Spleen. L'Sme du poete ne s'interesse pas a l'endroit qu'elle va habiter: e l l e crie, "N'importe ou! g n'importe ou! pourvu que ce soit hors de ce monde!" Les manifestations de 1'Ideal doivent o f f r i r au poete une source 3 de p l a i s i r , de bonheur ou de bien-etre g£n£ral. C'est un but qui o f f r i r a a Baudelaire un £tat spirituel de f£licite harmonieuse. Mais c'est un but qui reste toujours hors d'atteinte. La quete de 1 1Id4al n'est pas f a c i l e . Le Spleen est un ennemi constant, jamais l o i n et toujours pr§t a precipiter sa victime dans les profondeurs de l a torture et de l'angoisse. Le Spleen est plus fort que 1 1Idgal: le Spleen a une base concrete d'horreurs tangibles et bien vi s i b l e s dans le monde malsain des hommes tandis que 1•Id6al se d£finit plutdt au niveau du reve et de 1'imagination. Baudelaire e c r i t que l'Art cree "un paradis excluant toute id£e de tombe et de destruction" et que "l'ivresse de l'Art est plus apte que 9 toute autre a voiler les terreurs du gouffre." Mais, ironiquement, son art, l a po£sie, est incapable de register a 1'intrusion de l a force accablante du Spleen. "Une postulation vers Satan" 1 0 resulte de cette lutte inegale entre les deux pdles. Pour Baudelaire, victime du Spleen, i l est plus f a c i l e d'accepter l a douleur que de lutter pour atteindre l ' l d ^ a l . En effet, selon Mossop, c'est presque a cause de sa souffranee que le poete accepte son nouvel etat.'''1 A cet egard, Sartre observe, " I l a une s i violente horreur de lui-meme qu'on peut consid£rer sa vie 12 comme une longue suite de punitions qu'il s ' i n f l i g e . " Devenu sado-masochiste, Baudelaire veut souffrir et i l veut faire souffrir. Cette perversion de l*Id£al ne domine pas dans l'oeuvre mais e l l e y existe. Neanmoins, la 4 caractyristique psychologique et sp i r i t u e l l e l a plus marquee chez Baudelaire est l a lutte continue entre le Spleen et l 1 I d e a l . Comme Rince le souligne, "L1 elevation du spleen vers 11id£al ne d£bouche jamais sur une p leni tude durable et 1'oppression du spleen ne ruine jamais totalement le dgsir de 1 s• elever 1 . 1 , 1 3 En mouvement constant entre le Spleen et l'Idyal, Baudelaire reste le prisonnier d'"un champ d'une dynamique de tensions irr£solues."l^ Chez Baudelaire, l'un des r§sultats de sa lutte est l 1expression souvent simultan^e du Spleen et de l'Idyal. Comme 1'observe L. Porter, les mots suivants du poete expliquent l a raison de cette simultaneity: "II y a dans tout homme, a toute heure, deux postulations simultan6es, 15 l'une vers Dieu, l'autre vers Satan." L'oeuvre de Baudelaire, 1'expression de l'homme et de tout ce qu'il subit, exprime cette duality. Selon Baudelaire, lui-meme, "La duality de l'a r t est une consequence fatale de l a dualite de l'homme." Toutes choses, meme le Beau, ont une nature double. Le vers suivant, tir e du poeme "Hymne a la Beauty"'''7, f a i t ressortir cette nature double: "Viens-tu du ci e l profond ou sors-tu de l'abime?" (1,1). Cette duality omniprysente trouvye meme dans le Beau, ytant ironiquement le but de l'art et l'une des incarnations de l'Idyal, souligne la d i f f i c u l t y de la qu§te de l'Idyal. Le Spleen est toujours la, pr§t a dytruire sa victime. L'ytude de la lutte baudelairienne entre l a Spleen et l'Idyal ryvyie l a frequence dans l'oeuvre des images de 1'eau 5 qui refletent les tensions de ce mouvement psychologique. Les images aquatiques n'ont pas echappe1 entierement aux critiques. Les themes de l a mer, du temps et de l a nature, li6s de toute evidence a l'eau, sont des sujets souvent traitys, mais peu d£velopp£s en ce qui concerne 1 1eau elle-m§me. De plus, la perspective limited de 1'etude d'un theme te l que l a mer ou le temps, ou l a perspective limitee d'une etude d'un ou deux poemes seulement empeche le critique de voir 1'importance, et souvent mime 1'existence, de l'eau a l a base de ces themes, a l a base d'autres themes et a l a base de l a lutte s p i r i t u e l l e de Baudelaire. Bien que le critique respecte, F.W. Leakey, fasse remarquer l a presence de l'eau dans des poemes dans le contexte d'autres themes, i l ne 18 traite pas du rdle de l'eau elle-meme. Jacquier-Roux f a i t une breve etude des images de l'eau mais dans son etude, i l 19 ne considere que les poemes des Fleurs du Mai. Dans son a r t i c l e int£ressant, "The Climates of Baudelaire", Arden Reed ne voit pas le role primordial joue' par l'eau dans ces 20 "climats". Dans "The Uses of Nature in the Poems of Baudelaire", P. Mansell Jones constate: "A state of climate, a condition of the weather, the character of a land- or sea-scape are used to confirm or to contrast with a human mood, either the author's or that of the person or figure 21 referred to in the poem." Malgr£ l a perspicacity de cette observation, le critique ne reconnait pas 1'importance de l'eau elle-meme. Il semble que l a simplicity i l l u s o i r e de l'eau f a i t que 1'importance de cet yiyment n'a pas recu l'attention qu'il mgrite. Mais pourquoi une t e l l e importance donn£e a l'eau chez Baudelaire? D* abord, l'eau est 1 1 un des quatre <§16ments traditionnels de l'univers physique. Bachelard £crit, "tout liquide est une eau" et "tout ce qui coule est de l'eau."22 Ces pens6es refletent l a diversity des formes de l'eau qui fascine 11homme depuis des millenaires. Et ces formes ne sont pas n6cessairement des liquides coulants. L'eau peut etre envisaged sur deux plans opposes: l'eau est source de vie et source de mort, cr£atrice et destructice. Cette bipolarite' existant entre l a mort et l a vie, et egalement entre le Spleen et l'Id6al, se prolonge encore dans les images frappantes de l'eau. Dans de diff6rentes c i v i l i s a t i o n s , dans de differentes religions, l'eau se voit comme le symbole de l'origine de l a creation. Les Hindous considerent 1'eau comme "la Prakriti", "la matiere premiere": "'Tout etait eau,1 disent les textes hindous; 'les vastes eaux n'avaient pas de rives...' d it un 23 texte taolste." Dans l a Genese, l'esprit de Dieu couve a la surface des eaux. L'eau symbolise aussi l a vie physique et s p i r i t u e l l e qui suit l a creation. Dans le Coran on l i t , "que 1'homme considere de quoi i l a et§ cre§; d'une goutte d'eau repandue...11eau continue l'esprit, le supporte et 1 1alimente" (86,6). Selon certaines traditions turques 2 4 d'Asie centrale, l'eau est l a mere du cheval. Chez l1homme universel, l'eau est l'element le plus indispensable a l a vie physiologique; c'est de l a que sort toute vie. Dans ce 7 contexte maternel, l'eau rev£t une identiti§ feminine, ce qui sera bien int£ressant dans 1'etude de l'eau chez Baudelaire. L'eau vivifiante a aussi une identite masculine dans le contexte de la f e r t i l i s a t i o n de l a terre. Dans l'Ancien Testament, les fleuves sont des agents de f e r t i l i s a t i o n d'origine divine; les pluies et la ros£e apportent leur fecondite et manifestent l a bienveillance de Dieu. 2^ "'L'eau du c i e l f a i t le paddy,' disent les Montagnards du Sud-vietnam." 26 Le Coran reconnalt un li e n entre l'eau, la f e r t i l i s a t i o n et la vie: "Dieu! c'est l u i qui a cr<§<§ le c i e l et l a terre et qui f a i t descendre du c i e l une eau grace a laquelle i l f a i t pousser des fr u i t s pour votre subsistance" (14,32). Heinrich Zimmer f a i t remarquer que, en ce qui concerne l'eau comme symbole de l a vie, "In India this element is generally regarded as the preserver of l i f e , circulating throughout the whole of nature, in the form of rain, sap, milk, blood. Limitless, immortal, the waters are 27 the beginning and the end of a l l things on earth." Cette citation renforce l a diversity possible des formes aquatiques. La Bible presente l'eau comme source de vie s p i r i t u e l l e : Dieu parle: " l i s m'ont abandonn£, moi, la source d'eau vive, pour se creuser des citernes...qui ne tiennent pas l'eau" (Jeremie 2, 13). Pareillement, "l'Sme apparait comme une terre seche et assoiffee orientee vers l'eau; e l l e attend l a manifestation de Dieu, t e l l e l a terre dess4ch6e souhaite pouvoir etre abreuvee par les pluies" (Deut£ronome 32, 2). Les mots suivants du Christ expriment le meme 8 symbolisme positif de l'eau: "Qui boira de l'eau que je l u i donnerai n'aura jamais soif...L'eau que je l u i donnerai deviendra en l u i source d'eau j a i l l i s s a n t en vie eternelle" (Jean 4, 14). Chez Beaudelaire, des images de l'eau s'associent a l a vie physique et a l a vie s p i r i t u e l l e , liees toutes les deux par leur nature positive au domaine de 1'Ideal. Dans le domaine du symbolisme aquatique, l'eau est souvent 1'instrument de l a regeneration corporelle et s p i r i t u e l l e . Les legendes des fontaines de jouvence sont bien connues. L'espoir de la guerison par les eaux minerales refiete notre f o i profonde dans le pouvoir positif de l'eau. Cette f o i explique l a raison de l'emploi de l'eau dans des rites religieux de purification au Japon et en Inde. Matiere qui apparait sans tache, feconde, simple, transparente, l'eau semble le parfait instrument de l a purification r i t u e l l e . "'La nature de l'eau l a porte a l a purete,* e c r i t Wen-tseu. Lao-tseu enseigne qu'elle est l'embieme de l a supreme vertu 28 (Tao chapitre 8)." Cet embieme de purete joue un r31e important dans des rites C h r e t i e n s , par exemple, dans 1'aspersion de l'eau benite et dans le bapteme ou l'eau purifle l'individu et l u i donne une renaissance s p i r i t u e l l e . Des images aquatiques chez Baudelaire se presentent dans le contexte d'une t e l l e renaissance liee au mouvement vers 1'Ideal. Cependant, tout en etant symbole de l a vie, l'eau peut symboliser egalement l a mort physique et s p i r i t u e l l e . Par exemple, pour Ulysse et P e n e l o p e , l'eau represente l a separation. Des eaux agitees peuvent signifier le mal, le d£sordre, tandis que des eaux calmes peuvent signifier l a paix et l'ordre (Psaumes 23, 2). L'eau amere produit l a malediction (Nombres 5, 18). L'eau d'une tempete peut contenir une puissance mauvaise et destructrice comme, par exemple, le Deluge biblique ou l'eau, la punition de Dieu, resulte de l a mort s p i r i t u e l l e de 1'homme. La mort physique est l a consequence de cette inondation. L'eau infeconde ou stagnante peut faire partie aussi du symbolisme n£gatif de l'eau. L'eau stagnante, ou l'eau infeconde, n'est pas de l'eau vive; sans mouvement, sans fecondite, ce n'est souvent que l'eau morte, symbole de l a mort physique et s p i r i t u e l l e . Ce symbolisme n£gatif se manifeste chez Baudelaire ou i l s'ajoute a 1'expression du Spleen. La richesse et la diversity des images de l'eau qui, 29 "dans son symbolisme sait tout rtSunir" , continuent d'attirer les ecrivains et les poetes modernes. Baudelaire n'y f a i t pas exception. II exprime lui-meme l a facon dont l'eau a prise sur l'esprit cr£ateur: "L'eau enchanteresse" prend "un charme effrayant pour tous les esprits un peu artistes...Les eaux courantes, les jets d'eau, les cascades harmonieuses, 1'immensity bleue de la mer, roulent, dorment, 3 0 chantent au fond de votre esprit." L'eau coule a travers l'oeuvre de Baudelaire sous maintes formes et sous maints themes. Le leitmotif de l'eau chez Baudelaire affirme les mots du poete, "L'eau devient 1'element obsedant. Nous avons d<§ja note...cette etonnante predilection du cerveau pour 31 1'element liquide et pour ses mysterieuses seductions." 10 L1image aquatique, f r u i t de c e s "mysterieuses seductions", n'est pas toujours 1'image principale evoqu£e dans un poeme ou dans une section des Journaux intimes 3 2. C'est souvent une image secondaire ou m£me un e l e m e n t de 1 1arriere-fond, mais un e l e m e n t neanmoins indispensable au developpement de 1'image principale ou a l a creation de 1"ambiance generale voulue par Baudelaire. Notre etude se basera sur les images aquatiques trouvees dans Les Fleurs du Mai, Le Spleen de Paris (Petits Poemes en  prose)' , Les Paradis a r t i f i c i e l s et dans les Journaux  intimes bien que nous nous referions de temps en temps a d'autres sources baudelairiennes. En termes generaux, nous examinerons les attitudes de Baudelaire au sujet de l'eau te l l e s que les images aquatiques les reveient. Nous verrons la facon dont ces images, associees par une bipolarite a l a mort et a l a vie, refietent le mouvement spirituel du poete entre le Spleen et 1'Ideal. En effet, l'eau off re une richesse d'images materielles qui expriment les experiences spi r i t u e l l e s du poete. Chacun de nos trois chapitres traitera de l'une des trois categories principales des images de l'eau chez Baudelaire: les cours et nappes d'eau; l'eau et le temps; les extensions de 1'image aquatique. Les definitions des termes cies de cette etude se trouveront dans le glossaire (p. 195). Un schema montrera les liens complexes entre les eaux baudelairiennes et le Spleen et 1' Idea l (p. 200). Dans le premier chapitre, "Les Cours et nappes d'eau", 11 nous etudierons les nombreuses images des mers, des fleuves et des lacs. Les eaux de ces manifestations geographiques se grouperont en images de l'eau l i b r e et de l'eau domptee. La distinction entre ces deux sortes d'eau est tellement importante que deux sur trois des sections du chapitre en traiteront. La section intitulee "L'Eau l i b r e " se divisera en "L'Eau positive" et en "L'Eau negative" pour bien reveler les tensions entre le Spleen et 1'Ideal qui influencent s i profondement les pensees et l'esprit createur du poete. L'§tude des deux parties de l a section "L'Eau domptee" -"L'Eau domptee par l a nature" et "L'Eau artificiellement domptee" - confirmera l a nature complexe et paradoxale de Baudelaire. La troisieeme partie du chapitre considerera le r61e de l'eau comme miroir dans l a vie du dandy. Dans le deuxieme chapitre, "L'Eau et le temps", nous etudierons le phenom^ne de "la vaporisation" et de "la centralisation" du moi et l a fonction de ce phenom^ne dans 1'expression poetique-personnelle, surtout dans le contexte des images aquatiques du temps, tell e s que l a brume, le nuage, la pluie, la neige et l a glace. Le chapitre se divisera en deux parties principales qui feront ressortir le dualisme baudelairien: "L'Eau, le temps et 1*Ideal" et "L'Eau, le temps et le Spleen". Le troisieme chapitre, "Extensions de 1'image aquatique", se composera de trois sections: "Les Larmes", "Le Sang" et "Le Vin", trois formes de l'eau qui sont des liquides corporels ou associes a 1"Homme. Encore une fois, 12 l a division de chaque section en eau positive et negative renforcera l'importance de ces deux pedes dans l a vie de Baudelaire. Dans l a Conclusion, nous consid£rerons ce que les trois chapitres auront revele en ce qui concerne l'eau comme miroir de l a condition de Baudelaire. Homme et poete tourmente par des paradoxes impossibles a resoudre, i l est l a victime de son extreme sensibility qui le soumet a l'angoisse d'une lutte interminable entre le Spleen et l'Id<§al. Mais cette lutte, a travers les images de l'eau entre autres, suscite l a vibration particuliere, le "frisson nouveau" de sa po<§sie. 13 NOTES 1 Charles Baudelaire, Oeuvres completes, 1: 703. 2 O^C., 1: 676-708. 3 O^C., 1: 5-145. 4 Lois Aguettant, Baudelaire 11. 5 O^C. , 1: 705. 6 OjC. , 1: 705-06. 7 Dominique Rinc<§, Baudelaire; Les Fleurs du Mai et autres e c r i t s : textes, commentaires et guides d 1analyses 34 8 O^C. , 1: 356. 9 (KC. , 1: 321. 1 0 D.J. Mossop, Baudelaire's Tragic Hero: A Study of  the Architecture of Les Fleurs du Mai 19. 1 1 Mossop 28. Jean-Paul Sartre, Baudelaire 103. 1 3 Rince 50. 1 4 Rince 50. Laurence M. Porter, "The Invisible Worm: Decay in the Privileged Moments of Baudelaire's Poetry," L'Esprit createur 13 (1973): 101. 1 6 C^C. , 2: 685-86. 1 7 O^C. , 1: 24. 18 F.W. Leakey, Baudelaire and Nature. 19 J-L Jacquier-Roux, Le Theme de 1'eau dans Les Fleurs du Mai. 20 Arden Reed, "The Climates of Baudelaire," Romantic  Weather: The Climates of Coleridge and Baudelaire 231-52. 21 P. Mansell Jones, "The Qses of Nature in the Poems of Baudelaire," Ch. VI, Gallica 161-62. 2 2 Gaston Bachelard, L'Eau et les reves; essai sur  1'imagination de l a matiere 158. 2 3 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, eds. Dictionnaire des symboles 303. 2 4 Chevalier 306. 2 5 Chevalier 304. 2 6 Chevalier 303. 2^ Heinrich Zimmer, Myths and Symbols in Indian Art and C i v i l i z a t i o n 11. 28 Chevalier 303 • 29 Bachelard 203 • 30 O.C., 1: 393- 94. 31 O.C. , 1: 482- 83 . 32 O.C., 2: 649- 708. 33 O.C., 1: 275- 374. 34 O.C., 1: 377- 517. 15 CHAPITRE I LES COURS ET LES NAPPES D'EAU Chez Baudelaire nous trouvons une abondance d1images des cours et des nappes d'eau sous forme de mers, de fleuves et de lacs. Comme l'explique notre glossaire (voir p. 197), l'eau de ces images materielles se divise en deux categories: l'eau libre et l'eau domptee. L'emploi de ces categories comme les deux parties principales de ce chapitre reflete 1 1 importance de ces deux sortes d'eau associees et avec le Spleen et avec 1' I d e a l dans une bipolarite qui est 1'extension et 1'illustration de l a complexite psychologique de Baudelaire. D'abord, nous considererons le rdle de l a nature feminine de l'eau et nous definirons certains termes c i e s . La premiere partie du chapitre, "L'Eau l i b r e " , se divisera en deux sections: "L'Eau positive" et "L'Eau negative". L'eau positive s'associe avec 1 ' I d e a l ; l'eau negative s'associe avec le Spleen (voir le glossaire p. 196) . Dans le contexte de l'eau positive, nous examinerons l'eau l i b r e en g e n e r a l ; le rapport entre l a mer, le fleuve et 1 ' I d e a l ; et l'eau l i b r e comme inspiratrice du reve. La deuxieme partie du chapitre, "L'Eau domptee", se divisera en deux sections: "L'Eau domptee par l a nature" et "L'Eau artificiellement domptee". Une troisieme partie du chapitre considerera le l i e n entre l'eau et le dandysme. 16 LA SOURCE FEMININE Dans notre Introduction, nous avons remarque le carac-tere traditionnellement feminin de l'eau. Bachelard reconnalt que "la premiere femme" dans l a vie de tout homme, la mere, et "la seconde femme", l'amante ou l'epouse, se projettent sur l a nature. 1 Selon l u i , l a nature, dont l'eau f a i t partie, "est pour l'homme grandi...une mere immens£ment eiargie, eternelle et projetee dans l ' i n f i n i . " En ce qui concerne Baudelaire, les mots "une mere" et " l ' i n f i n i " sont essentiels. Evidemment, " l ' i n f i n i " se l i e au voyage vers 1'au-dela, necessaire a l a recherche de l'Idyal. La notion d'une mere denote aussi des choses liees par leur nature positive au domaine i d e a l . Comme l'Idyal, qui off re au poete la liberation du Spleen, ainsi que le bonheur et l a vie s p i r i t u e l l e , une mere donne a son enfant l a vie physique et la vie s p i r i t u e l l e en l u i offrant le bonheur, le bercement et la protection contre un monde effrayant. Toute association du poete avec l'eau que nous appellerons "positive" est une association nourriciere qui reflete l a force maternelle de l'eau. Bachelard affirme l a nature maternelle de l'eau en general : "...toute eau est un lait...toute boisson heureuse est un l a i t maternel." 3 En outre, pour "Fabricius, en plein XVIII 6 siecle", l'eau "passe done au rang d'eiement nourricier. C'est l a plus grande des valeurs materielles 4 elemental res." 17 Le caractere maternel de l'eau explique en partie l a presence du leitmotif aquatique chez Baudelaire. Le rapport intime de Baudelaire avec sa mere, Caroline Archenbaut Defayis, qu'il adorait de l a tendresse passionnee mais innocente d'un enfant, est bien connu. Le 6 mai 1861, Baudelaire l u i e c r i v i t , "...tTlu etais uniquement a moi. Tu etais a l a fois une idole et un camarade."^ Le remariage de sa m^re avec le genera l Aupick blessa spirituellement Baudelaire qui se croyait supplants dans le coeur de sa mere par son nouveau p£re. Pour Baudelaire, leur mariage e t a i t "une veritable trahison amoureuse" et le cdte sexuel de cette relation l u i etait revoltant. Il ne pardonna jamais a sa mere de 1'avoir abandonne. II est interessant que Baudelaire attribue a l'eau positive l'identite d'une "idole" et d'un "camarade", la meme identite qu'il attribuait a sa mere. II est possible que le leitmotif de cette eau positive refiete les efforts subconscients du poete pour retrouver l a presence maternelle i d e a lisee de son enfance, une presence qui l u i o f f r a i t le bonheur et l a protection. Pareillement, le leitmotif de l'eau que nous appellerons "negative" pourrait refieter les experiences negatives et douloureuses eprouvees par le poete a cause de l a "perte" de sa mere, resultat du remariage de Caroline. Comme nous l'avons observe, Bachelard note qu'aussi bien que la mere, l'amante, la seconde femme, se projette sur l a nature. L'amante/maitresse est une forte presence baudelairienne souvent associee a l'eau dont le caractere feminin se renforce. 18 L'EAU LIBRE ET L'EAU DOMPTEE: UN PHENOMENE BAUDELAIRIEN Chez Baudelaire l'eau l i b r e est l'eau d'une forme geographique et qui est en mouvement naturel, un fleuve ou une mer par exemple. II existe deux sortes d'eau 'domptee. L'eau domptee par l a nature est de l'eau qui est sans mouvement du f a i t de sa forme geographique, un lac par exemple. L'eau artificiellement domptee peut etre maitrisee par 1 1 Homme ou par l'esprit du poete (voir le glossaire p. 197). L'une des raisons de l a distinction chez Baudelaire entre l'eau l i b r e qui coule et l'eau domptee sans mouvement naturel est assez bien expliquee par le critique Victor Brombert: "Baudelaire loves mobility, whether that of the city streets or of the fugacious clouds and yet he also longs for a f i x i t y of forms and patterns, for an ordering and immobilizing force capable of arresting the flux of time and d e c a y . N o u s verrons que l'eau l i b r e se l i e plus a 1 'Ideal que l'eau domptee; l'abondance d'images positives de l'eau l i b r e suggere que le poete prefere l'eau l i b r e a l'eau domptee. Dans son etude Le Theme de l'eau dans Les Fleurs du Mai, Jacquier-Roux f a i t une distinction entre "l'eau sauvage" et g "l'eau domptee". Mais i l est contestable d'ajouter que "le second des deux pdles", l'eau sauvage, "est sans doute plus inconnu et Baudelaire lui-m§me semble s'y etre perdu. Ce n'est alors pas sans raison que le poete avoue preferer l'eau g domptee a cette eau sauvage." Sans doute Jacquier-Roux base-t-il son hypothese sur 1 1 anecdote bien connue racontee par Alexandre Schanne dans Souvenirs de Schaunard ou Baudelaire aurait dit, "...[Ll'eau en liberty m'est insupportable; je l a veux prisonniere, au caracan, dans les murs geometriques d'un q u a i . " 1 0 En fondant sa declaration de la preference du poete pour l'eau domptee sur ces termes de Baudelaire, Jacquier-Roux ne semble pas apprecier pleinement les s u b t i l i t e s de cette nature complexe et paradoxale. C'est-a-dire que les opinions de Baudelaire changent souvent selon son mouvement entre le Spleen et 1 ' I d e a l ; on ne peut pas toujours accepter une opinion du poete comme son opinion definitive. En outre, 1 ' i d e e de Jacquier-Roux que Baudelaire prefere l'eau domptee a l'eau sauvage, surtout quand Jacquier-Roux definit l'eau sauvage comme "l'eau i l l i m i t e e , s'enfuyant vers l ' i n f i n i , l ' i n f i n i de l'horizon, emportant avec ell e les mysteres effrayants et voluptueux des espaces sans fins"'"''', montre qu'il ne comprend pas bien 1'importance chez Baudelaire du mouvement vers 1 'Ideal. Apres tout, c'est l ' i n f i n i qui mene a 1'Ideal et que Baudelaire veut trouver pour s'echapper du Spleen. 20 I L'EAU LIBRE A) L'EAU POSITIVE i) L'EAU LIBRE EN GENERAL Avant d'aborder les images positives des cours et des nappes d'eau, i l faut 6tudier des images m£16es qui font ressortir le c6t6 positif de l'eau l i b r e . Dans le poeme 12 "Bohemiens en voyage" , l'eau courante se pr6sente comme l a source de l a vie physique. Le l a i t , l'<§pitom£ de l'eau maternelle et "le tr£sor toujours pret des mamelles pendantes" (1,4), est l'eau qui nourrit les petits. L'id£e de l'eau nourriciere comme source de l a vie physique se renforce dans l a derniere strophe ou l a d£esse Cyb£le rend possible l a vie physique aux bohemiens en faisant "couler le rocher et f l e u r i r le desert" (IV,1). Le verbe "couler" souligne 1'id4e de l a condition l i b r e de cette eau qui, par suggestion, transforme le desert aride et mort en un desert v i t a l et beau. Ce desert transform^ est une utopie du domaine id<§al. L'eau maternelle produit cette utopie, l a realisation des "chimeres" (11,4) dont les hommes revaient: Promenant sur le c i e l des yeux appesantis Par le morne regret des chimeres absentes. (II, 3-4) De cette facon, l'eau l i b r e et maternelle est l a source a l a fois de l a vie physique et de l a vie s p i r i t u e l l e . L'eau l i b r e se prgsente de facon pareille dans le poeme "J'aime le souvenir" x . I c i , le l a i t maternel qui nourrit l a vie physique est sugg£r£ a travers 1'image de Cyb&le, d£esse de l a f£condit£ naturelle f comme "...louve au coeur gonfl6 de tendresses communes" qui "abreuvait l'univers a ses tetines brunes" (1,9-10). C'est son l a i t , l'eau maternelle, qui produit de l a nourriture pour 1'homme sous forme de "Fruits purs de tout outrage et vierges de gercures, / Dont l a chair li s s e et ferme appelait les morsures!" (1,13-14). L'autre allusion positive a l'eau l i b r e se trouve dans l a derniere strophe ou l ' o e i l de "la sainte jeunesse" (III,8) est "limpide et c l a i r ainsi qu'une eau courante" (111,9). L'image de l'eau courante et vita l e s'associe alors a l a vie incarn£e par l a p<§riode de l a jeunesse. Cette image positive de l a vie cree un contraste frappant avec les images de l a mort de l a society moderne pr£sent£es dans l a deuxieme et dans l a troisieme strophe. La sainte jeunesse est l a seule chose positive omise du "noir tableau plein d'§pouvantement" (11,5) d'un monde qui enveloppe d'"Un froid t£n£breux" (II, 4) l'ame du Pofete. Ce "froid t£n£breux" appartient au domaine du Spleen tandis que 1'image de l'eau v i t a l e et de l a jeunesse appartient au domaine de 1'Ideal. L'eau l i b r e de l a vie f a i t partie d'une image 14 nostalgique et tr i s t e dans "A Ivonne Pen-Moore" ou l a belle nature et l a vie parisienne sont mises en contraste. Les deux premieres strophes font ressortir l a simplicity et 1'innocence de l a jeunesse entourge de l a nature: 22 Te souvient-il, enfant, des jours de ta jeunesse, Et des grandes for£ts od tu courais pieds nus, Reveuse et vagabonde... Tes cheveux crespel6s, ta peau de mulatresse Rendaient plus attrayants tes charmes ingynus... (1,1-3; 11,1-2) Ces images font contraste avec les images suivantes des effets sur l a femme de l a v i l l e : " I l ne reste plus rien de ta beauty sauvage" (111,1), "Paris t'a faite riche entre les plus hautaines" (IV,1). En effet, la v i l l e exerce une influence tellement forte sur cette femme que meme "(ses) freres les chasseurs ne reconnaitraient pas / Leur soeur..." (IV,2-3). La beauty et l a simplicity de l a nature ne font pas partie de l a v i l l e : d'un ton t r i s t e , le poyte s'adresse a l a femme: "Le f l o t ne mordra plus tes pieds sur le rivage" (111,2). I c i , la v i l l e incarne une mort sociale tandis que la nature, od se trouve l'eau l i b r e , le f l o t naturel et bon, reprysente l a vie. La v i l l e dytruit le l i e n positif entre l a femme et l a vie. L*absence de l'eau l i b r e a pour effet l a prysentation de la forme aquatique comme un yiyment p o s i t i f . Par exemple, 15 dans le poeme "Un Voyage a Cythyre" , le poete imagine qu'il voyage a Cythyre, l ' i l e "des doux secrets et des fetes du coeur!" (111,1), "belle l i e aux myrtes verts, pleine de fleurs ycloses" (IV,1). Ce voyage vers l ' i l e idyalisye est une source de bonheur pour le poyte, une fagon de s'ychapper du monde spleenytique en voyageant vers une l i e qui incarne le Beau. Cependant, quand i l y arrive, i l trouve que l ' i l e est une i l e de l a mort, "un desert rocailleux trouble par des oris aigres" (V,3). Les mots "un desert rocailleux" dvoquent une image aride et s t e r i l e qui souligne 1'absence de l'eau vivifiante. Cette image de l a mort, rendue m§me plus frappante par l a presence horrifiante du pendu que les oiseaux detruisent, plonge 1'esprit du poete dans les profondeurs du Spleen. S'identifiant avec le pendu, Baudelaire s'exclame, "Ah! Seigneur! donnez-moi l a force et le courage / De contempler mon coeur et mon corps sans degoQt!" (XV,3-4). Done, 1'absence de l'eau, qui cr6e le desert rocailleux et mort du Spleen, f a i t ressortir le caractere positif de l'eau l i b r e de 1'Ideal. De l a meme facon, dans "Le Cygne" 1'absence de l'eau souligne 1'association positive de l'eau l i b r e avec l a vie. L'image du pauvre cygne qui cherche de l'eau evoque notre p i t i e : Un cygne qui s'etait evade de sa cage, Et, de ses pieds palmes frottant le pave sec, Sur le sol raboteux traln a i t son blanc plumage. Pres d'un ruisseau sans eau l a bete ouvrant le bee Baignait nerveusement ses ailes dans l a poudre, Et disait, le coeur plein de son beau lac natal: 'Eau, quand done pleuvras-tu? quand tonneras-tu foudre?' (V,VI) Loin de son beau lac natal, le cygne, ainsi que le poete, est un etranger malheureux, loin de l'eau vivifiante, etouffe par l a mort s p i r i t u e l l e . 24 ii ) LA MER, LE FLEUVE ET L 1 IDEAL Ayant etabli l a nature positive de l'eau l i b r e , i l faut consid£rer l a mer, sa forme l a plus fr£quente chez Baudelaire. Souvent 1'image de l a mer n'est pas 1'image principale d'un poeme mais plutdt une image secondaire dont depend 1'image principale. Souvant 1 * image marine n'est evoquee qu 1indirectement a travers une autre image. L'abondance d'images maritimes rev&le 1'amour profond de Baudelaire pour l a mer. Cet amour s'affirme dans une let t r e sans date adress£e a Asselineau par l a mere du poete: "...[J)e vous montrerai l a place ou, en £tendant les bras devant le c i e l et la mer, i l m1a dit maintes et maintes f o i s : 'Oh! s i je n'avais pas de dettes, comme je serai heureux i c i ! ' " 1 " 7 Un tel bonheur l u i serait possible dans ce cadre gr&ce a deux Elements de l a mer: son caractere maternel et son l i e n avec l ' l n f i n i . Comme le constate Madame Bonaparte, "La mer est pour tous les hommes 1'un des plus grands, des 18 plus constants symboles maternels." La fascination de Baudelaire pour l a mer reflete son d£sir subconscient de retrouver l a presence maternelle perdue au moment du remariage de sa mere. En inspirant les voyages psychologiques du Spleen, l'etendue in f i n i e de l a mer maternelle contribue a l a vie s p i r i t u e l l e de Baudelaire. Jacquier-Roux f a i t remarquer avec justesse, "...[111 semble bien que 1'ennui fondamental de Baudelaire ne puisse etre gueri que par une presence maternelle." x Chateaubriand affirme l a forte influence de l a mer sur 1'esprit de l'homme sensible: "Cette immensite des mers...fait naltre en nous un vague d6sir de quitter l a vie pour embrasser l a nature et nous confondre avec son auteur." 2^ De facon analogue, Bachelard observe, " . . . l a contemplation et 1'experience de l'eau nous conduisent a un i d e a l . " 2 1 Dans un passage bien connu de Mon Coeur mis a nu, Baudelaire exprime clairement le rdle de l a mer dans sa quete: Pourquoi le spectacle de l a mer e s t - i l s i infiniment et s i eternellement agreable? Parce que l a mer offre a l a fois 1 ' i d e e de 1'immensite et du mouvement. Six ou sept lieues representent pour l'homme le rayon de l ' i n f i n i . Voila un i n f i n i diminutif. Qu'importe s ' i l s u f f i t a suggerer 1 ' i d e e de l ' i n f i n i total? Douze ou quatorze lieues (sur le diametre), douze ou quatorze de liquide en mouvement suffisent pour donner l a plus haute i d e e de beaute qui soit offerte a l'homme sur son habitacle t r a n s i t o i r e . 0 0 L'association entre l'eau l i b r e et 1 ' I d e a l s'affirme dans ce passage ou Baudelaire souligne le role du mouvement de l'eau dont l'etendue immense suggere l ' i n f i n i . Chemin vers 1 ' I d e a l et incarnation du Beau, la mer est une riche source d'images positives de l'eau l i b r e . Baudelaire projette sur l a mer l a capacite qu*avait sa propre mere de le proteger de l'horreur de l a vie. Dans le 23 poeme "Moesta et errabunda" , Baudelaire mvoque l a 26 "fonction sublime de berceuse" (11,4) de l a mer, yvidemment une fonction maternelle de consolation. "La mer, la vaste mer, console nos labeurs!" (11,1; 11,5) s'exclame le po£te. Comme le bercement maternel, un voyage maritime vers l'au-dela, loin des "remords, des crimes, des douleurs" (111,4), est une source de l a consolation maternelle pour le poete d£sesper£: "Emporte-moi, wagon! enleve-moi, frigate!" (111,1). I c i , se trouve une image indirecte de l a mer. C'est-a-dire que pour que l a fregate ou le wagon puissent emporter le po&te, la mer doit §tre pr£sente. Les mots, "la mer, l a vaste mer" (II,1) qui soulignent 1'immensity de cette eau l i b r e , renforcent 1'identity de l a mer comme une manifestation de I'I n f i n i . Evidemment, le pofete reconnait l a capacity de l a mer a nourrir sa condition s p i r i t u e l l e . 24 Le poeme "Le Balcon" ryv£le I 1aptitude maternelle de la mer a donner naissance a une vie nouvelle. Baudelaire se demande s i les "serments", les "parfums", les "baisers i n f i n i s " , qu'il yvoque de son passy, "renaltront" "d'un gouffre interdit a nos sondes, / Comme montent au c i e l les s o l e i l s rajeunis / Apres s'§tre lavys au fond des mers profondes?" (VI,2-4). L'idye d'une renaissance s'exprime a travers le verbe "renaitront", a travers l'adjetif "rajeunis" et a travers le participe passy "lavys" associy a 1'idye du bapteme par immersion dans l'eau qui purifie et qui off re a l'individu une renaissance s p i r i t u e l l e . La belle image du lever du s o l e i l , exprimye dans cette comparaison, prysente l a force revivifiante de l a mer maternelle. Dans cette 27 comparaison, i l faut remarquer 11 association entre l a mer, le ci e l et l a lumiere, une association frequente chez Baudelaire. L'etendue du c i e l , qui se joint a l'etendue de la mer, renforce 11 image de l ' i n f i n i tellement necessaire aux voyages du poete vers l'Idyal. A cet egard, observons l a citation suivante de Kandinsky: ...[Lie bleu d'azur... attire l'homme vers l ' i n f i n i et eveille en l u i le d£sir de purete et une soif de surnaturel.25 La beauty de l a lumiere du s o l e i l et 1'effet qu'elle exerce sur l a mer s'ajoutent au Beau incarne par l a mer. Dans ce contexte, i l est interessant de noter les commentaires de L. Bopp touchant l ' e f f e t de l a lumiere sur l'eau baudelairienne et l ' a t t r a i t que Baudelaire eprouve pour 1'eau: Par son ei a s t i c i t e , sa f l u i d i t e , sa lumiere ou sa luminosite s i 1'on veut, par ses milles couleurs ou reflets et ses 'formes' s i diverses, l'eau n 1 o f f r e - t - e l l e pas quelque chose d'immateriel, ou en tous cas de moins materiel que l a pierre, les metaux ou l a terre, quelque chose qui l a rapproche de la lumiere, et ceci n'explique-t-il point, dans une certaine mesure, l ' a t t r a i t qu'un poete-peintre avide de lumiere surtout, eprouvait pour e l l e ? 9 f i Une image indirecte de l a mer se trouve dans le poeme 27 "Paysage" . En etudiant les brumes chez Baudelaire, Arden Reed observe, "...[Flor most of the year the mists create an 28 artful impression, metamorphosing the familiar vistas so that Paris comes to resemble an ocean - a figure both for the foreign and for change" 2 8, ce qui explique peut-etre l 1 a l l u s i o n marine de Baudelaire aux "tuyaux", aux "clochers, ces m&ts de l a c i t e " (vers 7) poses au milieu de cet ocean brumeux. En tout cas, cette image marine reflete l ' a t t r a i t que l a mer exerce sur 1'esprit du poete. Au milieu de l a c i t e , "du haut de (sa) mansarde" (vers 5), i l pense a l a mer. La metamorphose des tuyaux et des clochers en milts suggere un etat reveur chez le poete, un e ta t renforce" par le vers suivant: "Et les grands c i e l s qui font rever d'eternity"(8). Plus l o i n dans le texte, le poete d i t : Alors je reverai des horizons bleuatres, Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albatres, Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin, Et tout ce que 1'Idylle a de plus enfantin. (17-20) C'est-a-dire que son esprit voyage vers l ' i n f i n i , l oin de l a v i l l e du Spleen, vers des images qui l u i plaisent. II semble que 1'image de l ' i n f i n i de l a mer, dont la presence a 1'esprit du poete est suggeree par 1'image des "m&ts de l a c i t e " , libere son esprit de l a mansarde et inspire son voyage vers 1'au-dela du Printemps i d e a l i s e . La mer est done de nouveau une eau maternelle qui nourrit l a vie s p i r i t u e l l e du poete. Joan Sobie observe 1'image des "mtts de l a c i t e " dans "Paysage" et projette 6rronement cette image aquatique de l a v i l l e sur l a mer dans le poeme en prose "Deja" 2^. Pour elle, la mer est le symbole de Paris: "The 'effrayante s i m p l i c i t y which is ' s i infiniment vari6e' reflects the monotonous grayness of Paris which, under closer scrutiny, swarms with individual moments. Like Paris, the sea is both frightening and e n t i c i n g . " 3 0 "...[Hie (Baudelaire) is drawn to the city as a source of exhilaration and j o y . " 3 1 Joan Soble ne voit pas que le poete f a i t une distinction entre l a mer et l a terre. Ce n'est pas du tout l a v i l l e sous forme de mer qui att i r e le poete. Baudelaire est plutdt intensdment attiry par 1'"incomparable beauty" de l a mer, associee a 1 'Ideal. Comme 1'observe Ducerf, Baudelaire "descubre l a complejidad de este 32 mer tan monstruosamente seductor" , une complexity que Baudelaire dycrit en ces termes: ...[Clette mer s i infiniment variye dans son effrayante simplicity, et qui semble contenir en e l l e et reprysenter par ses jeux, ses allures, ses col^res et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les imes qui ont vycu, qui vivent et qui vivront!-^ II est possible que cette complexity de l a mer reflate l a complexity mystyrieuse qui, pour Baudelaire, caractyrisait sa mere bien-aimye qui le "rejeta" soudainement pour se donner a son deuxieme mari. La mer syduit le poete en l u i offrant l a possibility de retrouver une prysence maternelle capable d'enrichir son bien-e"tre psychologique. Parce que l'arrivye .imminente a "la terre magnifique, yblouissante" exige qu'il se attache de cette presence maternelle, le poete est "inconcevablement t r i s t e " ; c'est sa deuxieme perte d'une presence maternelle. Le f a i t que Baudelaire ne veut pas se detacher de l a mer, malgre les aspects po s i t i f s de l a terre ou les voyageurs arrivent, "une terre riche et magnifique, pleine de promesses, qui (leur) envoyait un mysterieux parfum de rose et de muse, et d'ou les musiques de l a v*ie (leur) arrivaient en un amoureux murmure", renforce l a nature positive de l a mer. L 1 i d e e de l ' i n f i n i maritime s'affirme a travers l a description de "cette cuve immense de l a mer dont les bords ne se laissent qu'a peine apercevoir". Comme nous le savons, cet Infini rend possible le voyage du poete l o i n du monde terrestre du Spleen. De plus, sur l a mer, le poete f a i t 1'experience de l a beaute ideale incarnee par cette eau lib r e qui l u i offre le bonheur, inspirateur de l a vie s p i r i t u e l l e . Si l a mer maternelle .s'associe directement a l a vie offerte par 1 ' I d e a l , i l est logique que 1'absence de l a mer s'associe a l a mort entralnee par l e Spleen. Comme e c r i t Baudelaire, "[E]n disant adieu a cette incomparable beaute, je me sentais abattu jusqu'a l a mort." La mer dans "Deja" est l'eau profondement maternelle associee a 1 'Ideal. La mer joue un rdle different mais neanmoins l i e a 3 4 l'etat reveur du poete dans "Elevation". Son esprit s'envole l o i n du monde spleenetique: Au-dessus des etangs, au-dessus des valiees, Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, Par-dela le s o l e i l , par-dela les ethers, Par-dela les confins des spheres e t o i i e e s . . . (II) 31 La mer obsede tellement le poete qu* i l f a i t une comparaison entre le mouvement de son esprit dans 1'immensity de l'au-dela et le mouvement d'un bon nageur dans l a mer: Mon esprit, tu te meus avec a g i l i t y , Et, comme un bon nageur qui se pame dans l'onde, Tu sillonnes gaiement 1'immensity profonde Avec une indicible et m§le volupty. (II) Le verbe "se pame" dynote une certaine extase de l a part du nageur. Par association, cette extase se trouve aussi dans l'esprit du poete qui sillonne "gaiement". Le rapport intime entre le nageur et l'onde reflate 1'amour profond de Baudelaire pour l a mer. De nouveau, la mer s'associe a l a fuite reveuse lo i n du Spleen et vers l a quete de 1'Idyal. 35 Dans le poeme "Les Bijoux" , Baudelaire se sert de 1'image de l a mer dans deux comparaisons qui renforcent l a nature positive de 1'amour du poete envers "la tres chere" (1,1), sa maitresse. Ces comparaisons se trouvent dans l a troisieme strophe ou l a maitresse "souriait d'aise / A mon amour profond et doux comme l a mer, / Qui vers e l l e montait comme vers sa falaise." (111,2-4). L'idye de l a profondeur de l a mer suggere l a sincyrity et 1'intensity de 1'amour yprouvy par le poete pour cette femme. L1image de 1'amour qui monte vers e l l e "comme vers sa falaise", ce qui yvoque un mouvement continu, renforce l a sincyrity de cet amour constant. De plus, cette image et le verbe "monte" 32 renforcent l 1adoration de l a tres chere de l a part du poete. Comme l a mer qui "rend hommage" a sa falaise, l'amour du poete rend hommage a l a femme ador£e et id£alis£e. Les images marines s'associent done au bonheur du poete devant 1 1 incarnation feminine du Beau. L'emploi frequent de l a mer dans des comparaisons souligne l a richesse de l a mer comme source d1images evocatrices aussi bien que l a forte presence de cette eau maternelle a l 1 e s p r i t de Baudelaire. Dans "Le Mort joyeux" 3 6, le poete veut creuser lui-meme une fosse profonde et "dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde" (1,4). Evidemment, pour Baudelaire, l'onde off re le meme oubli offert par le sommeil. En off rant l'oubli, l'onde devient une source de protection maternelle des horreurs spleene1 tiques. La mer joue un rdle secondaire dans le poeme 37 "L'Albatros" . C'est-a-dire que 1'image principale du poeme, l'albatros, depend de l a presence de l a mer qui cr£e 1 *arriere-fond. Baudelaire se voit metaphoriquement comme l'albatros, "Prince des nu£es / Qui hante l a tempete et se r i t de 1'archer" (IV,1-2). Ces images expriment l a superiority du poete et de l'albatros qui les rend s i differents des etres ordinaires. Dans leur propre espace p r i v i i e g i e , le poete et l'albatros ont une beaute extraordinaire. Pour eux, le bonheur ne se trouve que l o i n des hommes, dans un domaine superieur. Pour l'albatros, l'un des "vastes oiseaux des mers" (1,1-2) et des "rois de l'azur" (11,2) , ce domaine est 33 celui du c i e l et de l a mer. De nouveau, nous voyons 1 * association entre l'eau et le c i e l qui intensifie 1'image de l ' i n f i n i ou l'albatros et le poete sont libres de voyager vers l'Idyal. Une fois tir£s de cette source de vie spi r i t u e l l e , l'alatros et le poete subissent l a mort sp i r i t u e l l e ou psychologique r<§v<§lee a travers les images physiques des albatros, les "rois de l'azur" qui, pos£s "sur les planches" (11,1) du navire, "laissent piteusement leurs grandes ailes blanches / Comme des avirons trainer a c5t6 d'eux" (II, 3-4). La beaut<§ de l'albatros et du poete sup<§rieurs se transforme en laideur lorsque ces etres extraodinaires sont r^duits au niveau de l'homme ordinaire. Rendus ridicules par les hommes, l'albatros et le poete exiles sont' les victimes de l a soci4t£. Chose int£ressante: pour les hommes d'equipage, la mer n'est pas une source de vie s p i r i t u e l l e . Pour eux, elle n'est que des "gouffres amers" (1,4). Ceci reflete l'etat mort du monde te l que Baudelaire le percoit. Spirituellement trop morts pour reconnaitre l a beaute et l'etat privilegi£ de l'oiseau, les hommes choisissent plut&t de torturer sadiquement le pauvre albatros et le pauvre poete dont le monde se moque cruellement. Des images fluviales s'ajoutent au leitmotif aquatique 3 8 chez Baudelaire. Dans le poeme " A Une Dame cr<§ole" , le fleuve f a i t partie d'une presentation hyperboliquement favorable de l a France, le "vrai pays de l a gloire" (111,1) et "d'antiques manoirs" (111,3). Le fleuve est l a cl<§ de 1*identity de ce pays nomm£ a travers une allusion a l a Seine et a l a "verte Loire" (III f2). Cette personnality f l u v i a l e de l a France souligne 1'importance de l'eau, I'yiyment fondamental a l a vie ou a l 1existence de l a patrie du poete. L'adjectif "verte", une couleur associ£e a l a vie de l a nature, renforce le caractere v i t a l de l'eau f l u v i a l e qui nourrit le beau paysage vert. De nouveau, l'eau l i b r e est une eau maternelle. Pareillement, dans le po£me "Madrigal 39 triste"- 1 , le fleuve se pr£sente d'une facon positive dans une comparaison qui f a i t ressortir le pouvoir presque magique de 1 1eau: Les pleurs Ajoutent un charme au visage, Comme le fleuve au paysage... (1,2-4) Baudelaire reconnait encore une fois le pouvoir de l'eau de "nourrir" ou d'intensifier l a beauty idyale. 35 i i i ) L'EAU LIBRE: INSPIRATRICE DU REVE Ayant reconnu l ' e a u l i b r e comme 1 ' i n c a r n a t i o n du Beau e t de l ' l n f i n i , nous devons a p p r o f o n d i r n o t r e £tude du l i e n e n t r e l ' e a u l i b r e et l e s reves. Comme l e c o n s t a t e L i n d a Novak, "...[Mian's c a p a c i t y f o r i m a g i n a t i v e v i s i o n a t t e s t s t o h i s s p i r i t u a l i t y , to h i s c r a v i n g f o r an i d e a l world of t r a n s c e n d e n t a l beauty and j o y . " 4 0 Ce d£sir se v o i t depuis l ' e n f a n c e de B a u d e l a i r e . Dans Mon Coeur mis a nu, i l 6 c r i t : " V o u l o i r tous l e s j o u r s etre l e plus grand des hommes!!!" Ces a s p i r a t i o n s s'expriment p a r f o i s en termes p l u s e x a c t s : "Etant e n f a n t , j e v o u l a i s e t r e tant&t pape, mais pape m i l i t a i r e , tant&t com^dien. J o u i s s a n c e s que j e t i r a i s de ces 41 deux h a l l u c i n a t i o n s . " Le mot " h a l l u c i n a t i o n s " r e n f o r c e l'id£e des i l l u s i o n s q u i c r e e n t une a u t r e r e a l i t y pour l ' e s p r i t du poete. Freeman G. Henry a f f i r m e , "These f a n t a s i e s were not onl y a source of g r e a t p l e s u r e , then, they were a l s o c u l t i v a t e d and prolonged h a b i t u a l l y as the 42 i m p e r f e c t tense ( t i r a i s ) i m p l i e s . " Par son i n c a r n a t i o n de l ' l n f i n i et du Beau, l ' e a u l i b r e de l a mer est une r i c h e source de reves. Ducerf observe, "En l a atm6sfera l i t e r a r i a d e l s i g l o XIX e l mar es un t r a d i c i o n a l o b j e t o de ensuenos. Chateaubriand y luego B e r n a r d i n de S t . P i e r r e , ponen e l exotismo de moda despu^s de l a p u b l i c a c i 6 n de ' A t a l a ' y de 43 'Paul et V i r g i n i e ' . " Cependant, l a presence obs£dante de l a mer chez B a u d e l a i r e s 1inspire d'un besoin beaucoup plus intense qu'un besoin de suivre t e l l e ou t e l l e tradition litt£raire de l'epoque. En inspirant des reves qui permettent au poete 1'Evasion hors du Spleen, la mer est essentielle aux efforts de Baudelaire pour trouver le bien-etre s p i r i t u e l . L'eau l i b r e exerce une force puissante sur 1'esprit humain. Bachelard dit de lui-meme, "Je ne puis m'asseoir pres d'un ruisseau sans tomber dans une reverie profonde." 4 4 Au sujet du reve, Baudelaire <§crit dans la lettre-pr£face aux Paradis a r t i f i c i e l s , "Le bon sens nous dit que les choses de l a terre n'existent que bien peu, et que l a vraie r£alit4 n'est que dans les reves." 4 5 En effet, Baudelaire veut que l a vraie r£alit4 soit dans les reves parce qu'une t e l l e r£alit£ appartiendrait a l'Idyal. C'est ce domaine que Baudelaire voudrait habiter. Chez Baudelaire le voyage f a i t intimement partie du domaine du reve parce que, de meme que le reve, le voyage permet a l'individu d'echapper a l a r£alit4 immediate et de trouver une autre r£alite qui l u i plaise, une reality id£ale de beaute et de joie. Comme dit Balzac, "C'est pres de l'eau, c'est sur l'eau qu'on apprend a voguer sur les nuages, a nager dans le c i e l . L'eau nous invite au voyage 46 imaginaire." Cette information renforce 1'association d£;ja not6e entre l a mer et le c i e l dont l a fusion intensifie le sens de l ' i n f i n i . Charles Mauron f a i t ressortir 1'importance de l ' i n f i n i baudelairien: "Si 1'on recherche, de l a fagon l a plus g6n6rale mais sans jamais abandonner les textes, ce qui repr<§sente pour Baudelaire le bonheur propre de 1'artiste, on drScouvre que c'est une liberty i n f i n i e du vol ou de navigation." 4 7 L'4tendue immense de l a mer - et du c i e l -est l a source parfaite de cette liberte i n f i n i e . M&me comme enfant de douze ans, Baudelaire est attir£ par le voyage. Au sujet du d£m6nagement de sa famille de Paris a Lyon en 1832, Baudelaire £crit dans une lettre a son demi-frere, Claude-Alphonse: "Ayant mis mon petit bonnet de soie, je me la i s s a i aller sur le dos de l a voiture et i l me semble que toujours voyager serait une vie qui me p l a i r a i t beaucoup." 4 8 Linda Novak observe que chez Baudelaire le voyage est "the metaphor for the escape from the s t i f l i n g prison of daily experience" et que le voyage est "a crucial theme in Baudelaire's poetry since regardless of its destination, i t 4 9 offers the promise of novelty, of surprise and delight...." II est bien logique que 1 1inspiratrice de ces voyages-reves, souvent l'eau l i b r e de l a mer, se pr^sente dans l'oeuvre du poete. Dans une discussion sur l a creation artistique, Bachelard reconnait 1'association entre le reve et le pouvoir inspirateur de l'eau, "£16ment materiel qui donne sa propre substance, sa po£tique specifique a une reverie pour donner une oeuvre £crite."^° Ce ph£nom£ne se manifeste souvent chez Baudelaire. La mer, inspiratrice du reve, du voyage et de l a po^sie qui nourrissent l a vie spi r i t u e l l e de Baudelaire, est clairement une eau maternelle. Dans le poeme en prose "Les Fenetres" 5 1, Baudelaire exprime 1'importance du reve. Par l a fen&tre, le poete apercoit une femme qu'il ne connait pas. "Avec presque rien" 38 i l refait l a legende de cette femme. A cause de son caractere imaginaire, la legende a l a meme fonction que le reve. En s'adressant au lecteur, Baudelaire £crit, "Peut-etre me direz-vous: 'es-tu sur que cette legende soit l a vraie? 1 Qu1 importe ce que peut etre l a r6alit<§ placed hors de moi, s i elle m'a aid£ a vivre, a sentir que je suis et ce que je suis?" De cette facon s'exprime 1'effet du reve qui aide Baudelaire a vivre et a avoir une conscience plus intense de son existence physique et psychologique. Le reve est une source de vie. L 1association obsgdante entre le r§ve et l a mer se pr£sente de nouveau dans le poeme "La Voix" . L'editeur des Oeuvres completes exprime bien l 1importance du reve chez Baudelaire en observant le rapprochement possible entre ce poeme et le d£but de B§r4nice (public en 1857 dans les Nouvelles Histoires extraordinaires) ou le heros passa son enfance dans les li v r e s et prodigua sa jeunesse en reveries: "Les r£alit£s du monde m'affectaient comme des visions, et seulement comme des visions, pendant que les id£es f o l l e s du pays des songes devenaient en revanche...mon unique et 53 entiere existence elle-meme." Dans "La Voix", l'une des deux voix invite le poete vers l ' i n f i n i : ...Viens! oh! viens voyager dans les reves, Au-dela du possible, au-dela du connu! (vers 9^10) Le poete accepte cette invitation et affirme que "c'est depuis ce temps que.../ j'aime s i tendrement...la mer" (vers 21-21). 11 est c l a i r que l a mer est une source directe des reves qui rendent possibles des voyages spirituels vers l'Idyal. Ces voyages rendent possibles des experiences mystiques, associ£es a l'extase de l a vie ou "the individual intuits the ideal realm beyond the v i s i b l e world." 5 4 Chez Baudelaire, le monde v i s i b l e est le point de depart pour 1'imagination reveuse qui vole vers 1'au-dela, vers l'Idyal. C'est-a-dire qu'un souvenir heureux de son passg ou un element negatif du monde terrestre inspire des voyages de 1'esprit l o i n du quotidien spleenetique. II serait bien logique que 1'association profonde entre l a mer et le reve r£sulte, au moins en partie, du voyage exotique du poete adolescent dans l'Oc£an Indien et de son s£jour aux Mascareignes en 1841. 11 y jouit de l a chaleur du s o l e i l , des palmiers et de 1 1 aspect mysterieux des mulStresses. Ces experiences l u i offraient des sources nombreuses d'inspiration pour sa reverie future. Le d£sir intense de Baudelaire de voyager aussi l o i n que possible du Spleen a 1'effet d'id^aliser et d'embellir les visions exotiques qui l u i restent de son passe. Freeman G. Henry, qui examine les etapes hi£rarchis£es de 1'evasion baudelairienne - 1'illusion, l a realisation, le refus, 1'ennui et l a quete de l ' i l l u s t i o n "on a higher, more sophisticated plane" - f a i t ressortir cet embellissement de l a r e a l i t e . Henry observe, "Some twenty years later 40 Baudelaire expressed the significance the cruise had come to assume in a letter written in Belgium to Narcisse-D^sir6 Ancelle, his notary: 'Jugez ce que j 1endure, moi qui trouve Le Havre un port noir et americain, moi qui ai commence a faire connaissance avec l'eau et le c i e l a Bordeaux, a Bourbon, a Maurice, a Calcutta: jugez ce que j'endure dans un pays ou les fleurs n'ont aucun parfum!' The poet's claim to have sojourned in Calcutta is a flagrant fabrication indicative of the extent to which the voyage had become poeticized in his mind." Robert Vivier remarque l a meme sorte d'embellissement baudelairien. Bien que l'exotisme se base dans le monde v i s i b l e connu du poete, " . . . l a vision des pays exotiques, chez Baudelai re... 1' exotisme s'est dirige vers des terres que Baudelaire n'avait pas v i s i t e r s : l ' l t a l i e , l'Espagne, le Levant." 5 7 Cet embellissement po^tique devient meme plus evident dans une lett r e ou Baudelaire demerit "1' ennui, 1'ennui horrible et 5 8 1 1affaiblissement intellectuel des pays chauds et bleus." Ce sont ces memes sources d 1 ennui qui donnent naissance a des visions id£alis£es de l'exotique. Et ces visions id£alis£es inspirent des voyages-reves du poete vers l'au-dela, vers 1'extase de 1'experience de l'Id£al. Comme echappatoire du quotidien spleen^tique, de tels voyages sont indispensables a Baudelaire. L'eau l i b r e de l a mer est une eau maternelle qui, inspiratrice de ces r£ves, nourrit l'esprit du poete. L'association frequente entre l a mer, le reve et la Femme -mere ou amante - reflate l a croyance de Baudelaire que "la femme est l ' i t r e qui projette l a plus grande ombre ou l a plus grande lumiere dans nos reves...elle v i t spirituellement dans les imaginations qu'elle hante et qu'elle feconde." 5 9 Par sa nature geographique, le port, dont l 1existence depend de l a mer, joue le rdle maternel d'entite protectrice. C'est un l i e u de refuge, une retraite accueillante d'oD le poete est l i b r e de contempler le Beau: Un port est un sejour charmant pour une ame fatiguee des luttes de l a vie. L'ampleur du c i e l , 1 1 architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de l a mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre a amuser les yeux sans jamais les lasser.gQ Promesse de l a mer, le port est l a l i s i e r e de l ' i n f i n i dont l'etendue augmente a travers sa fusion avec "l'ampleur du c i e l " . De l a retraite paisible du port, le poete f a i t voyager son esprit vers l ' i n f i n i , vers l'extase ideale et l o i n du Spleen. Comme le constate Jacquier-Roux, les "vaisseaux contempies du port deviennent les symboles simultanes d'une quete de l ' i n f i n i et d'un i d e a l esthetique." 6 1 Baudelaire affirme cette observation: "Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balances (dandines), sur les eaux tranquilles, ces robustes navires a l ' a i r desoeuvre et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans 6 2 une langue muette: 'quand partons-nous pour le bonheur?'" Victor Brombert decrit le port baudelairien: "Ideal Baudelairean locus of controlled dreams, of a dandyish equilibrium between movement and s t a b i l i t y , the haven...opens up while i t locks i n . " 6 3 Les images dans le poeme "La Chevelure" 6 4 illustrent le r&le du port maritime dans l a qu&te de 1'Ideal. La maitresse, la "femme secondaire" comme Bachelard l'appelle, y joue un r&le important; sa chevelure est le port d'oii l'esprit du po£te se met a voyager vers des visions exotiques. L'image de l a chevelure comme port se d£veloppe a travers les quatre premieres strophes. L 1extase de Baudelaire devant l a possibility de "r£veiller" des "souvenirs dormant dans cette chevelure" (1,4) est Evident d&s l a premiere strophe 0 toison, moutonnant jusque sur l'encolure! 0 boucles! 0 parfum charge de nonchaloir! Extase! Pour peupler ce soir l'alc&ve obscure Des souvenirs dormant dans cette chevelure, Je l a veux agiter dans l ' a i r comme un mouchoir! (I) Une certaine sensuality, souvent caract£ristique de l'exotisme, se trouve dans cette strophe. L'image voluptueuse de l a chevelure, le parfum, 1'ambiance reveuse 6voqu£e par 1' id£e du "soir", 1'image de "l'alc&ve obscure" et les cinq points d 1exclamation qui soulignent 1*extase du poete, contribuent a cette sensuality qui prepare l'exotisme de l a strophe suivante. La nature des souvenirs dormant dans l a chevelure de l a maitresse se d<§f i n i t dans l a deuxi£me strophe. Ce sont des souvenirs d'"un monde lointain, absent, presque d£funt" (11,2), des souvenirs du monde exotique de 43 "la langoureuse Asie et l a brulante Afrique" (II,1) . Une association entre l a chevelure et l a mer se presente indirectement a travers ces images des mondes lointains. C'est-a-dire que de tels souvenirs s'inspirent d'un voyage maritime du passe. Ce monde l u i est "absent" parce que, etouffe par le Spleen, le poete est l o i n de ses souvenirs heureux qui l u i permettraient de voyager vers 1'au-dela. Neanmoins, c'est l a chevelure de l a maltresse, "foret aromatique" (11,3), qui evoque ces souvenirs capables de nourrir 1'esprit de Baudelaire. Le poete "nage" (11,5) sur le parfum de l a chevelure. Le verbe "nage" f a i t ressortir subtilement une association qui se d£veloppe peu a peu entre l'eau et l a chevelure. Dans l a troisieme strophe, l a chevelure perd sa nature sylvestre et adopte une nature marine. La chevelure, "foret aromatique" (11,3), est maintenant une "mer d'ebene" (III,4), capable de transporter 1'esprit du poete "...la-bas ou l'arbre et l'homme, pleins de seve, / Se pament longuement sous l'ardeur des climats" (111,1-2), loin du Spleen. L'association entre l a chevelure, la mer et le voyage-reverie s'affirme a travers les mots intenses de Baudelaire, "Fortes tresses, soyez la houle qui m'enieve!" (111,3). Ensuite, Baudelaire presente l a chevelure comme un port, l a l i s i e r e de l ' i n f i n i et l a source des images exotiques et sensuelles qui rendent possibles l a fuite de l'espirt vers un monde i d e a l : Tu contiens, mer d 'ebene, un eblouissant r§ve De voiles, de rameurs, de flammes et de mats: 44 Un port retentissant ou mon &me peut boire A grands f l o t s le parfum, le son et l a couleur... (III,4-5;IV,l-2) Des images de vaisseaux et de l ' l n f i n i du c i e l nous rappellent les images dans le poeme en prose "Le Port". I c i , les vaisseaux, "glissent dans l'or et dans l a moire, / Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser l a gloire / D'un ci e l pur ou fremit l'eternelle chaleur" dv;3-5). La fusion entre l e c i e l et l a mer se renforce a travers 1'image des "cheveux bleus" (VI,1): 1'adjectif "bleus", applicable a l a mer et au c i e l , unit ces deux incarnations de l ' l n f i n i . La mer, la chevelure, du port est une eau a l a fois maternelle et v i v i f i a n t e . Les " i n f i n i s bercements du l o i s i r embaume!" (V,5), offerts au poete par le "noir ocean" (V,2) de l a chevelure, sont des bercements maternels qui tranquillisent son esprit, d'habitude tourmente par le Spleen. Cette image maternelle de l a mer se renforce a travers 1'image du "roulis" du noir ocean qui "caresse" l'e s p r i t du poete. Le roulis est une forme de bercement et sa caresse est un geste maternel. La chevelure de l a maitresse est l a source d'une experience vraiment sensuelle. Ce port et l a mer maternelle qui s'y associe rendent possible le voyage extatique de l'esp r i t du poete a un monde exotique l o i n du Spleen. Les images et l a structure de "La Chevelure" se rapprochent de celles du poeme en prose "Un Hemi sphe re dans une chevelure" 6 5. La chevelure de l a maitresse est un port qui protege le poete mais qui en mime temps est le l i e u de depart de son esprit pour un voyage vers l'exotique. Dans le premier paragraphe de ce texte, la chevelure est de nouveau 1 source des souvenirs heureux qui inspirent le voyage spirituel du poete. La comparaison de l a chevelure a "L'eau d'une source" prepare les images marines de l a chevelure comme un port et comme une mer. En outre, cette comparaison f a i t ressortir l a nature maternelle de l a chevelure. Pour "1'homme a l t e r e dans l'eau d'une source", l'eau est une source de vie, d'un renouvellement physique. Le mot "source" suggfere une naissance - dans ce cas une renaissance. Pareillement, source de souvenirs et d'une mer qui rend possible le voyage de l'esprit du poete, la chevelure est l a source d'une renaissance - i c i d'une renaissance psychologique. Pour le poete, les cheveux de l'aimee "contiennent tout un r§ve, plein de voilures et de matures" -c'est-a-dire un reve d'images marines d'un au-dela sensuel et exotique. Les cheveux contiennent "de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, ou l'espace est plus bleu et plus profond, ou 1'atmosphere est parfumee par les f r u i t s , par les f e u i l l e s et par l a peau humaine." Les mots "l'espace est plus bleu et plus profond" suggerent 1 ' i d e e de l ' l n f i n i . L*image de cet espace ou de cet Infini devient plus vaste encore a travers 1 'adjectif "bleu" qui peut s'appliquer et a l a mer et au c i e l . L'union de ces deux espaces eiargit l ' l n f i n i . Comme dans "La Chevelure", 1'image du port se trouve au milieu du poeme. Cette structure renforce l e r&le du port comme l a c i e de toutes les images du voyage spirituel du poete. Les trois derniers paragraphes 46 soulignent le rdle maternel du port, l i e u de refuge qui, tout en protegeant le poete, l u i permet de contempler le Beau.Dans le cinquieme paragraphe se trouvent des images maternelles pareilles a celles de l a cinquieme strophe de "La Chevelure": "Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures pass£es sur un divan, dans l a chambre d'un beau navire, bercees par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraichissantes." Les mots "caresses" et "bercees" font ressortir 1'aspect maternel de l a chevelure/mer. Le sixieme paragraphe souligne le r31e de l a chevelure comme port qui protege l e poete, tout en inspirant chez l u i des illusions reveuses. L'image de "1'ardent foyer de ta chevelure" suggere un l i e u de refuge tranquille, une retraite du monde. L* image du poete "sur les rivages duvetes de ta chevelure" et qui s'enivre "des odeurs combiners du goudron, du muse et de l'huile de coco" renforce le role de l a chevelure comme port protecteur. Lisiere de l ' i n f i n i du c i e l et de l a mer, elle inspire chez le poete des illusions attirantes de 1'au-dela. Les images de cet au-dela viennent des experiences maritimes de Baudelaire pendant le voyage exotique de son adolescence. Ce voyage dependait de l a mer et, par consequent, le voyage de son ame depend aussi de l a mer. II faut se rappeler que le port, le point de depart de ce voyage, et l a mer qui y est necessaire, se trouvent dans l a chevelure de l a maltresse. L'eau l i b r e est vraiment une eau maternelle qui nourrit l a vie s p i r i t u e l l e du poete en l u i permettant d'echapper au Spleen. Pareillement, dans "Parfum exotique" 6 6> le 47 port-maltresse qui promet l ' l n f i n i est essentiel a l a fuite du Spleen. Son parfum inspire un voyage vers l'au-dela de belles images marines: Quand, les deux yeux ferm£s en un soir chaud d'automne, Je respire l'odeur de ton sein chaleureux, Je vois se derouler des rivages heureux Qu 1eblouissent les feux d'un s o l e i l monotone. ( I ) De nouveau, l'eau l i b r e nourrit 1' lime du poete. Les f l o t s de l a mer et des fleuves, associes a l a Femme, jouent un r51e important dans le poeme en prose "L'invitation 67 au voyage" . Le poete reve d'un pays utopique, d'"un pays superbe" "ou tout est beau, riche, tranquille, honnete...ou la vie est grasse et douce a respirer; d'ou le desordre, la turbulence et l'imprevu sont exclus, ou le bonheur est marie au silence; ou l a cuisine elle-meme est poetique, grasse et excitante a l a f o i s ; ou tout vous ressemble, mon cher ange." Baudelaire projette sa vision i d e a lisee de l a femme sur ses reves d'un pays parfait. De nouveau, le desir intense du poete d'aller "la-bas", de voyager l o i n du quotidien, l'obsede. "...C'est l a , n'est-ce-pas, dans ce beau pays s i calme et s i reveur, qu'il faudrait a l l e r vivre et f l e u r i r ? " "Ces tresors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c'est t o i . C'est encore t o i , ces grands fleuves et ces canaux tranquilles", affirme le poete en soulignant 11 association entre l a femme et l'eau. A travers une belle image geographique, la femme aimee devient 48 une partie intime du voyage imaginaire. C'est-a-dire que les pensees reveuses du poete sont d'"enormes navires" charries par les fleuves et les canaux de l a bien-aim£e vers "la mer qui est l ' i n f i n i " . L'etendue de l ' i n f i n i augmente a travers 1'action reciproque entre le fleuve et le c i e l : l a femme conduit les pensees du poete vers l ' i n f i n i de l a mer, "tout en r£flechissant les profondeurs du c i e l dans l a l i m p i d i t e de (sa) belle ame". Le voyage du poete nourrit son e ta t s p i r i t u e l : quand les navires "rentrent au port natal, ce sont encore mes pensees enrichies qui reviennent de l ' i n f i n i vers t o i . " Le mot "enrichies" exprime 1 'effet sprirituellement nourrissant de l ' i n f i n i . L'image du "port natal" renforce 1'association frequente entre l a femme, le reve et les cours d'eau. C'est souvent l a femme idealisee dont l a "perfection" inspire des reves de 1 'Ideal. 6 8 Dans le poeme en prose "La Belle Dorothea" , inspire par le voyage du poete a l a Reunion 6 9, l'eau l i b r e de l a mer s'ajoute a 1'ambiance exotique ou le poete voudrait voyager pour s'echapper du Spleen. La presence de l a mer, faisant partie de 1'arriere-fond de l a scene, fascine le poete. La deuxieme partie de l a premiere phrase, "le sable est eblouissant et l a mer miroite" f a i t ressortir l'interet du poete pour l'eau et pour l a lumiere. La lumiere, qui vient de l ' i n f i n i celeste, augmente l a beaute ideale de l'eau. La presence de l a mer rend possible "La brise de mer", source d'aliegement de l a chaleur intense du s o l e i l qui "mord" les chiens. De nouveau, done, la mer est une source de 49 protection quasi-maternelle, cette fois de l a chaleur accablante. La derniere image de l a mer se trouve au milieu du texte ou "la mer, qui bat l a plage a cent pas de l a , f a i t " aux "reveries indecises" de Dorothee "un puissant et monotone accompagnement". La mer s'ajoute a 1'ambiance exotique de "Bien l o i n d ' i c i " 7 0 , poeme inspire egalement par le voyage de Baudelaire a l a Reunion. 7 1 L'expression reveuse de cet exotisme refiete le desir de Baudelaire de retrouver un t e l "au-dela". Comme dans "La Belle Dorothee", la brise et l a mer creent ensemble un effet positif et clairement maternel: La brise et l'eau chantent au l o i n Leur chanson de sanglots heurtee Pour bercer cette enfant gStee." (111,2-4) C'est une belle image de calme et de paix qui resulte de l a douce berceuse chantee par l'eau maternelle. La sensualite pure de cette terre appartient au domaine attirant de 1'Ideal. L'eau l i b r e f a i t partie de Invocation reveuse du 72 bonheur surpreme dans "La Vie anterieure" . Baudelaire decrit une ambiance exotique et sensuelle de "voluptes calmes, / Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs / Et des esclaves nus, tout impregnes d'odeurs" (111,1-3). La mer s'ajoute a cette sensualite exotique: 50 Les houles, en roulant les images des cieux, Melaient d'une facon solennelle et mystique Les tout-puissants accords de leur riche musique Aux couleurs du couchant r e f l a t e par mes yeux. (II) La mer f a i t partie d'une scene exotique dans "Les Projets" . La structure du paragraphe reflete 11enthousiasme de 1 'artiste devant l a vision de cet au-dela. C'est-a-dire que ce paragraphe contient vingt lignes. Dix-huit de ces lignes composent une seule phrase. Elles coulent rapidement vers leur f i n ou se trouve un point d 1exclamation. Ce mouvement rapide et cette ponctuation traduisent le bonheur extatique de 1 'artiste. Le f a i t que l a mer est le premier e l e m e n t deerit de l a scene souligne son importance pour 1'evocation baudelairienne de 1'exotique. II est interessant aussi que l a mer se trouve devant et derriere le "petit domaine" imagine par 1 'artiste. La presence de cette eau maternelle semble nourrir l'exotisme sensuel de l a scene qui, a son tour, nourrit 1'ame de 1 'artiste, heureux devant l a vision de ce monde de 1'au-dela: Au bord de l a mer, une belle case en bois, enveloppee de tous ces arbres bizarres et luisants dont j ' a i oublie les noms..., dans 1'atmosphere, une odeur enivrante, i n d e finissable..., dans l a case un puissant parfum de rose et de muse..., plus loin, derriere notre petit domaine, dans bouts de mats balances par l a houle..., autour de nous, au-dela de l a chambre eclairee d'une lumiere rose tamisee par les stores, decoree de nattes fraiches et de fleurs gaies, d'un bois lourd et tenebreux (ou e l l e reposerait s i calme, s i bien eventee, fumant le tabac 51 legerement opiacei), au-dela de l a varangue, le tapage des oiseaux ivres de lumiere, et le jacassement des petites negresses..., et, la nuit, pour servir d1accompagnement a mes songes, le chant, plain t i f des arbres a musique, des meiancoliques f i l a o s ! Oui, en v e r i t e , c'est bien l a le decor que je cherchais. La mer f a i t partie du reve, source de p l a i s i r pour 1'artiste. Comme i l f a i t remarquer apres ses experiences i l l u s o i r e s , "Pourquoi contraindre mon corps a changer de place, puisque mon ame voyage s i lestement? Et a quoi bon exgcuter des projets, puisque le projet est en lui-meme une jouissance suff isante?" L"image du navire se trouve fr4quemment dans les reves baudelairiens. Ducerf observe, "Los barcos son los que nos 75 transportan an l a extension de nuestra imaginaci6n." Le navire est une forme physique qui evoque une image concrete et f a c i l e a s a i s i r du mouvement et du voyage incarn4s par les reves du Baudelaire. Baudelaire decrit 1'action reciproque entre le reel et 1'imaginaire en ce qui concerne les navires: "Je crois que le charme i n f i n i et mysterieux qui git dans l a contemplation...d'un navire en mouvement tient...a l a multiplication successive et a l a generation de toutes les courbes et figures imaginaires operees dans l'espace par les 7 6 elements reels de l'objet." De temps en temps le navire est l a metaphore du poete lui-m§me. L'emploi d'une t e l l e metaphore s'explique en partie a travers les mots suivants de Baudelai re: 52 L ' i dee poetique qui se degage de cette operation du mouvement dans les lignes est I'hypothese d'un etre vaste, immense, complique, mais eurythmique, d'un animal plein de genie, souffrant et soupirant tous les soupirs et toutes les ambitions humaines.77 Dans "Le Serpent qui danse" 7 8, le reve, la femme, la mer et le navire cr£ent une belle image du voyage qui souligne l e desir du poete de s'enfuir dans le lointain. De meme que dans les poemes "La Chevelure",."Un Hemisphere dans l a chevelure" et "Le Parfum", l a chevelure de l a bien-aim£e est une mer qui invite 1'ame du poete a voyager vers le bonheur. La premiere image d'un navire se trouve dans l a troisieme strophe ou, a travers une image "concrete", une comparaison evocatrice affirme le desire du poete de voyager vers 1'au-dela: Comme un navire qui s'eveille Au vent du matin, Mon ame reveuse appareille Pour un c i e l lointain. ( I l l ) Dans son etat r§veur, le poete developpe 1'image marine du navire. La chevelure de l a femme est une mer et, dans l a septieme strophe, le mouvement de son corps est comme celui d'un vaisseau: Et ton corps se penche et s'allonge Comme un f i n vaisseau Qui roule bord sur bord et plonge Ses vergues dans l'eau. (VII) C'est une image de beaute et de grace qui reflate 1'admiration du poete pour cette femme, aussi bien que pour le vaisseau. Cette strophe et l a deuxieme strophe, ou se trouve l a metaphore de l a chevelure de l a femme comme un ocean, renforcent 1'importance chez Baudelaire de l a mer, eau maternelle et nouriciere. Un image pareille de l a femme aimee se trouve dans "Le Beau Navire" 7 9: Quand tu vas balayant l ' a i r de ta jupe large, Tu fais 1'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, Charge de to i l e , et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux et lent. (II,VII) La r e p e t i t i o n de cette strophe reaffirme 1'obsession du poete de l'eau l i b r e et de ce qui s'y associe. I c i , ce sont l a beaute et le mouvement rythmique du vaisseau/femme qui interessent Baudelaire. Ce sont une beaute et un rythme qui appartiennent a l a musique. Des images de l a beaute et du rythme de l a mer et des vaisseaux se trouvent dans "La 80 Musique" . De nouveau, la mer et le navire se lient au voyage vers 1'Ideal. I c i , le domaine auditoire et le domaine visuel s'unissent dans un r£ve salutaire: "La musique souvent me prend comme une mer!" s'exclame le poete. La phrase suivante, tiree du Spleen de Paris, est interessante: "Les formes eiancees des navires, au greement complique, auxquels l a houle imprime des oscillations harmonieuses, servent a 81 entretenir dans 1 *ame le gout du rythme et de l a beaute." Ce sont le "rythme" et l a "beauty" des navires en mouvement et les oscillations "harmonieuses", cr£ees par l a houle, qui associent naturellement l a musique et l a mer. Sous 1'influence de l a musique, "Vers ma p&le etoile, /Sous un plafond de brume ou dans un vaste ether, / Je mets a l a voile" (1,2-4). Done, la musique, commme l a mer, invite l e po&te a voyager; le bateau a voile, element physique qui rend possible le voyage sur l a mer, off re une concr£tisation visuelle a 11id£e du voyage ou l e po£te s'identifie avec un bateau. Une t e l l e identification personnelle est pareille a celle du poeme en prose "L'Invitation au voyage" ou les pens^es du pofete, e'est-a-dire son ame, l a partie l a plus intime de l'individu, sont des navires. Dans "La Musique", l'Ume du poete reagit si intens^ment a l a musique que, d i t - i l , "Je sens vibrer en moi toutes les passions / D'un vaisseau qui souffre" (111,1-2). Cette image affirme 1'identification personnelle du poete avec le bateau. De nouveau, l a mer est une eau maternelle: e l l e rend possible son voyage extatique et 1'ambiance marine berce l'esprit du poete: "Le bon vent, la tempete et ses convulsions / Sur 1'immense gouffre / Me bercent" (111,3; IV,1-2). Encore une fois, l a mer et ses associations sont des £l£ments essentiels au poete en quete de l'Id£al. Dans "Un Voyage a Cythere", le voyage du poete depend du navire, son "mode de transport". Le navire, qui roule "sous un c i e l /Sans nuages, / Comme un ange enivre d'un s o l e i l radieux" (1,3-4), rend possible sa quete reveuse. Ce voyage rend le po§te heureux: "Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux / Et pl a i s a i t librement a l'entour des cordages" (1,1-2). La mer, directement liee au navire, est une vraie source de bonheur. De m£me qu'un navire en mouvement, un navire immobile a un certain charme pour Baudelaire. Comme le port, la lisifere de l ' l n f i n i , le navire immobile incarne l a possibility d'un voyage. Et cette possibility mystique rend le charme d'un tel navire presque plus attirant que le charme d'un navire d£ja en mouvement. Un navire immobile peut inspirer des reves du lointain meme plus intenses que ceux inspires par un navire en mouvement. Le charme du navire immobile est sugg£r£ dans le poeme en prose "Any where out of the World -82 n'importe ou hors de ce monde" ou le poete discute avec son ame l a question d'un d4m4nagement: "Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forets de mUts, et les navires amarr£s au pied des maisons?" C'est une image marine immobile qui invite a rever de voyages dans 1'au-dela. 56 B) L'EAU NEGATIVE Malgre l a preponderance des images de l'eau l i b r e associees a 1'Ideal, l'eau des f l o t s libres s*associe aussi au Spleen. L'attitude negative de Baudelaire envers l'eau n'est pas unique. Bachelard e c r i t que l'eau est "1 ' e l ement meiancolique par excellence... en employant une expression de Huysmans, l'eau est 1'element meiancolisant." 8 3 Ernest S e i l l i e r e attribue a l'eau un caractere presque satanique: "Vbyez l'eau, par exemple, s i perfide, s i dangereuse aussi, dans ses remous et ses girations qui semblent des incantations ou des echantements, dans son inquietude 84 eternelle." Par contraste avec l'eau li b r e de 1'Ideal, maternelle et source de l a vie sp i r i t u e l l e , l'eau l i b r e du Spleen s'associe a l a mort physique et s p i r i t u e l l e . A cet egard, observons que le sens marin du mot "gouffre", symbole du triomphe ultime du Spleen sur le poete, est "un creux de 85 la vague qui peut aspirer le pilote le plus habile." Evidemment, meme le gouffre, tombeau ou le Spleen f a i t plonger le poete spirituellement mort, se l i e a l'eau negative. La mer s'ajoute a l a frustration du poete dans "Le 86 Confiteor de 1'artiste" . Nous savons deja que les deux premiers paragraphes du poeme expriment les sentiments positi f s de Baudelaire devant ses epreuves de l ' i n f i n i marin. Le contraste frappant de ces sentiments p o s i t i f s avec 1'expression de son angoisse i l l u s t r e bien l a nature complexe du poete. Baudelaire est tellement sensible que ses sentiments n£gatifs se traduisent en des experiences physiques: "Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses." La mer off rait au poete le "grand dyiice" de noyer le regard dans son immensity. Maintenant, af f i r m e - t - i l , "1'insensibility de l a mer, 1 1immuability du spectacle me ryvoltent...."Nyanmoins, une image marine dans le deuxieme paragraphe suggere que ce contraste frappant se prypare dans l'esprit du poete: "...une petite voile frissonnante a 1'horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irrymydiable existence...." Cette image suggere l'ytat exiiy de Baudelaire, poete condamny et rejety par l a sociyty. Cette image, qui semble pryparer 1'expression des sentiments nygatifs dans l a deuxieme moitiy du poeme, i l l u s t r e bien le mouvement continu chez Baudelaire entre 1'extase et l'horreur, entre 1'Idyal et le Spleen. II faut noter que, dans le quatrieme paragraphe, malgry 1 *insensibility et 1'immuability du spectacle, aux yeux de Baudelaire l a mer reste 1'incarnation du Beau: sa dyclaration nygative contre 1 mer se suit immydiatement des mots angoissys, "Ah! f a u t - i l yternellement souffrir, ou f u i r yternellement le beau?...L'ytude du beau est un duel ou l ' a r t i s t e crie de frayeur avant d'etre vaincu." Done, le Beau marin mene ironiquement a 1'angoisse s p i r i t u e l l e et a l a douleur 58 physique du Spleen. Une r i v a l i t e negative entre l a mer et l'homme s'exprime aussi dans "L*Homme et l a mer" : Vous etes tous les deux tenebreux et discrets: Homme, nul n'a sonde le fond de tes ablmes; 0 mer, nul ne connalt tes richesses intimes, Tant vous etes jaloux de garder vos secrets! Et cependant voila des siecles innombrables Que vous vous combattez sans p i t i e ni remord, Tellement vous aimez le carnage et l a mort, 0 lutteurs eternels, 6 freres implacables! (Ill,IV) Lafourcade reconnalt 1'affrontement existant entre l'homme et la mer comme symbole d'une lutte de l a conscience et de 1 'esprit: "La mer est une ennemie qui cherche a vaincre et qu'il faut vaincre; ces vagues sont autant de corps qu'il faut affronter; l e nageur a 1'impression de heurter de tout 88 son corps les membres de 1'adversaire." Associee au Spleen, la mer n'est pas l'amie de l'homme mais plutdt son ennemie et sa rivale. C'est un rapport de frustration, d'angoisse et de malheur pour l'homme et certainement pour l e poete. Une image indirecte de l a mer f a i t partie de l a deuxieme partie du "Cygne" ou s'exprime l a meiancolie profonde du poete. L'image des "matelots oublies dans une l i e " (II:VI,3) s'ajoute a une serie d'images d'exils avec lesquels Baudelaire s'identifie. L1image des matelots naufrages refiete l'identite spleenetique de l a mer, i c i l a barriere entre 1'exil et le foyer de son pays natal. Comme le Beau, La mer a une dualite: source de liberation et du voyage vers l 1au-dela, la mer est aussi une source de captivite et d*isolement qui mene a 1*angoisse et au malheur. on Dans "A une Malabaraise" se trouve une suggestion que de m§me que dans "Le Cygne", la mer d*habitude l'amie de l1homme, peut etre aussi son ennemie. Le po&te pose une question a l a Malabaraise: Pouquoi, l'heureuse enfant, veux-tu voir notre Prance, Ce pays trop peupl<§ que fauche l a souffranee, Et, confiant ta vie aux bras forts des marins, Faire de grands adieux a tes chers tamarins? (vers 17-20) Les mots "Et, confiant ta vie aux bras forts des marins" suggerent un 416ment de danger. Baudelaire semble dire a l a Malabaraise qu'elle pourrait bien perdre l a vie en voyageant sur l a mer. La mer deviendrait dans ce cas le tombeau de l a mort physique. Baudelaire voit aussi que l a mer peut mener l a mort psychologique de l a Malabaraise parce que c'est a travers l a mer qu'elle i r a i t en France ou e l l e serait malheureuse: "Comme tu pleurerais tes l o i s i r s doux et francs (vers 23). II est c l a i r que l a mer, qui unit l a France et les "pays chauds et bleus" de 1'Ideal, ou habite l a Malabaraise, promet l a mort physique et s p i r i t u e l l e . On pourrait dire aussi que l a mer s'associe a l a deception. C'est-a-dire que le voyage maritime ne menera pas a l a realisation des reves de l a Malabaraise. Pareillement, dans 60 "Un Voyage a Cythere", malgre son r51e comme liberatrice, la mer est l a source de l a meme sorte de deception, cette fois pour le poete lui-meme. Selon un mythe grec, celui qui partait pour Cythere s'embarquait pour un pays de f e i i c i t e s amoureuses. Par consequent, le poete, en voyage vers cette l i e , est dans un e t a t eurphorique. Cependant, dans l a deuxieme strophe se voit le debut de 1 1effondrement du mythe: l a belle l i e se r e v e i e une "pauvre terre" (11,4) " t r i s t e et noire" (11,1). L'euphorie du p o e t e se transforme en horreur et en angoisse. C'est l a mer qui y mene. La mer est 1'instrument de l a deception dans "Le 90 Voyage" . Ayant differents espoirs, differents reves, les hommes se mettent a voyager. Mais meme ail l e u r s , personne ne trouve l a realisation de ses espoirs. Les voyageurs trouvent plutdt "le spectacle ennuyeux de l'immortel p e c h e " (VI:1,4). Plutdt que de jouir de t e l l e ou t e l l e merveille de 1'au-dela, les voyageurs trouvent qu'ils se sont "souvent ennuyes, comme i c i " (IV:1,4). La deception qui resulte de ces decouvertes, rendues possibles par l a mer, mene a 1 ' e p i t o m e du desespoir, le desir de mourir: 0 Mort, vieux capitaine, i l est temps! levons 1'ancre! Ce pays nous ennuie, 0 Mort! Appareillons! (VIII:I,l-2) Les points d'exclamation expriment l e desespoir intense que ressent Baudelaire. Ce n'est que l a mort qui puisse liberer I'homme de son a n g o i s s e : "Vferse-nous t o n p o i s o n pour q u ' i l nous r<§conf o r t e ! " ( V I I I : I I , 1) . "Plonger au fond du g o u f f r e , Enfer ou C i e l , qu*importe?" (11,3). Les mots "plonger.../ Au fond de 1'inconnu pour t r o u v e r du nouveau" (VIII:II,4) p o u r r a i e n t , dans un a u t r e contexte, exprimer un element p o s i t i f de l ' e s p o i r . Mais i c i , ces mots r e n f o r c e n t l e r d l e n e g a t i f de l a mer q u i mene au d e s i r a c c a b l a n t de t r o u v e r l a mort. L'"Inconnu" e t l e "nouveau" d e s i r e s a p p a r t i e n n e n t a l a mort s p i r i t u e l l e du Spleen, une f o r c e d e s t r u c t r i c e q u i pousse l ' i n d i v i d u a abandonner l a v i e e t a v o u l o i r " e x i s t e r " dans l e g o u f f r e du n£ant. B a u d e l a i r e i d e n t i f i e l e g o u f f r e comme "Enfer ou c i e l " mais l a d e f i n i t i o n maritime du g o u f f r e d£ja remarqu£e e t l e l i e n p o s s i b l e e n t r e l a mer et l a mort r e n f o r c e n t 1 ' a s s o c i a t i o n e n t r e l e g o u f f r e et l ' e a u . A c e t egard, 1 ' o b s e r v a t i o n s u i v a n t e de B a c h e l a r d e s t i n t e r e s s a n t e : " D i s p a r a i t r e dans l ' e a u profonde ou d i s p a r a l t r e dans un h o r i z o n l o i n t a i n a s s o c i e a l a profondeur ou a 1 ' i n f i n i t e , t e l est l e d e s t i n humain q u i prend son image dans l e d e s t i n des 91 eaux" B a u d e l a i r e n'est pas l e s e u l a v o i r l a mer comme l a source d e s i r e e de l a mort. Dans l a scene f i n a l e du Faust de C h r i s t o p h e r Marlowe, Faust exprime l e voeu b a u d e l a i r i e n de d i s p a r a i t r e dans l ' e a u profond:"0 mon ame, c h a n g e - t o i en p e t i t e s g outtes d'eau, / E t tombe dans 1'Ocean, a jamais 92 i n t r o u v a b l e " La mer n e g a t i v e a t t i r e l ' e s p r i t m e i a n c o l i q u e v e r s l e g o u f f r e du neant, tombeau de l ' e s p r i t mort. C'est une a t t r a c t i o n f a t a l e parce que l e d e s i r de l ' e s p r i t de se donner au g o u f f r e r e p r e s e n t e l e triomphe du Splee n . 62 Jacquier-Roux observe avec justesse que, parce que "a toute trahison succede une haine, a tout l e raoins une rancoeur", "pour Baudelaire, l a mer ne tenant pas les promesses d' i d e a l qu'elle portait en el l e doit etre chatiee...C'est dans ces quatre vers d''Obsession 1 9 3 que l e d£fi est nettement lance: Je te hais Ocean! Tes bonds et tes tumultes Mon espirt les retrouve en l u i ; ce r i r e amer De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes, Je 11entends dans le rire enorme de l a mer! ( I I ) 9 4 C'est bien un d e f i qui exprime l a colere et l a frustration du poete envers l a force accablante de l a mer negative. Mais ce n'est qu'un chatiment. La mer reste une ennemie bien plus puissante que l'homme. Baudelaire se sert d'une s£rie de metaphores et de comparaisons maritimes qui refletent son e t a t . La 95 comparaison dans "Causerie" , "la tristesse monte en moi comme l a mer" (1,2), exprime l a force de cette tristesse qui envahit 1'esprit comme l a mar£e envahit l a plage. Le contraste soudain entre cette comparaison spleenetique et l a metaphore pr£c£dente, qui exprime l a beaute de l a maltresse i dea lis£e ("Vous etes un beau c i e l d'automne, c l a i r et rose!" (1,1), souligne l ' e f f e t tyrannique du Spleen. Une comparaison pareille se trouve dans "Semper eadem"96: "D'oCl vous vient, disiez-vous, cette tristesse etrange, / Montant 63 comme la mer sur le roc noir et nu?" ( 1 , 1 - 2 ) . La cause de cette tristesse, la croyance de Baudelaire que l a vie et l'amour sont un "mensonge" (IV,1), r e v e i e que le Spleen a r£ussi a detruire l a vie s p i r i t u e l l e du poete. Sans vie et sans amour, l'esprit est mort. Le pessimisme du poete reflate son e t a t mort. Dans "Les Sept V i e i l l a r d s " 9 7 , une metaphore maritime reflate l ' e f f e t sur l'esp r i t du poete d'une experience horrifique. Antoine Adam ecr i t , "Le meilleur commentaire des 'Sept V i e i l l a r d s ' , ce sont, dans les Cahiers de Malte Laurids  Brigge, certaines pages ou Rilke a decrit, de fagon no saisissante, 1*angoisse hallucinee de 11homme seule." L'evocation de l a v i l l e desoiee s'accorde avec l e c d t e spleenetique de Baudelaire. Son e t a t malheureux inspire l a laide description des sept v i e i l l a r d s , description qui augmente l'horreur de l a scene qui trouble l ' e t a t d'cime du poete: Exaspere comme un ivrogne qui voit double, Je rentrai, je fermai ma porte, epouvante Malade et morfondu, l'esprit fievreux et trouble, Blesse par le mystere et par l'absurditei (XII) Nous voyons clairement que l'etendue de l a mer n'est pas toujours quelque chose de po s i t i f . Sans bords, l ' i n f i n i maritime ajoute au caractere monstrueux de l a mer. La mer du Spleen est une vraie ennemie du poete. La description horrifique de l a mort physique dans "Une 64 99 Charogne" ne peut s'inspirer que de l a meiancolie qui hante Baudelaire. De nouveau, le contraste frappant et soudain entre le beau et le l a i d renforce l a notion de l a domination du Spleen chez Baudelaire, incapable de se liberer de cette force nefaste: Rappelez-vous l'objet que nous vlmes, mon ame, Ce beau matin d ' e t e s i doux: Au detour d'un sentier une charogne infame Le long de ces vivants haillons. Tout cela descendait, montait comme une vague... (V:VI,1) L'image de l a vague s'ajoute a Invocation du mouvement terrible des mouches et des larves qui envahissent l a charogne. De meme que le mouvement de l a vague, 1 'action des parasites est interminable. L'image de l a vague ne se deVeloppe pas mais c'est neanmoins une image puissante et evocatrice. L'emploi d'une t e l l e image au milieu d'un poeme qui traite d'une charogne, refiete 1'importance de l'eau t e l l e que Baudelaire l'eprouve. Le fleuve egalement s'associe au Spleen chez Baudelaire. L'association mythologique entre le fleuve et l a mort cree un l i e n parfait entre cette manifestation de l'eau l i b r e et l a mort spleenetique. Bachelard affirme le l i e n entre le fleuve et l a mort en faisant remarquer que le mythe de l a mort est concu comme un depart sur l'eau."*"^ Le passage du temps, liee a l ' i d e e de l a mort, s'associe au fleuve depuis 65 l'Antiquite. Platon observe, "Qu'on ne saurait entrer deux fois dans le meme f l e u v e . " 1 0 1 Le cadre mythologique de "Don Juan aux e n f e r s " 1 0 2 i l l u s t r e bien le l i e n entre l e fleuve et l a mort. Pour voyager, Don Juan a besoin de l a barque de Caron et du fleuve, le Styx, qui signifie l e fleuve d'horreurs. • L U J Bachelard ecrit , "Tout ce que l a mort a de lourd, de lent, est aussi marque par l a figure de Caron...La mort est un voyage qui ne f i n i t jamais; e l l e est une perspective i n f i n i e de dangers...La barque de Caron serait ainsi un symbole qui restera attache a 1 1 indestructible 104 malheur des hommes." L'horreur de l a mort vivante aux enfers temoigne de cet indestructible malheur des hommes. La deuxieme strophe presente bien l a laide r e a l i t e des enfers: Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, Des femmes se tordaient sous le noir firmament, Et, comme un grand troupeau de victimes offertes, Derriere l u i tralnaient un long mugissement. (11,1-3) L'eau fluv i a l e qui conduit Don Juan a travers ces horreurs est l'eau negative dont l a presentation refiete l ' e t a t spleenetique de Baudelaire. Pareillement, dans "Les Sept Vie i l l a r d s " , . 1 1 image de l'eau l i b r e d'une riviere accrue s'ajoute a 1'ambiance du faubourg parisien dont l a meiancolie refiete l ' e t a t d 'Sme du poete: 6 6 Un matin, cependant que dans l a tr i s t e rue Les maisons, dont l a brume allongeait l a hauteur, Simulaient les deux quais d'une riviere accrue. (11,1-3) De nouveau, la comparaison a une manifestation de l'eau l i b r e reflete le rdle important de l'eau dans 1'esprit de Baudelaire. L'emploi d'une t e l l e image dans un poeme tellement medancolique renforce 1'association entre l'eau l i b r e et le Spleen. L'image d'un fleuve f a i t partie de l 1expression pogtique du Spleen dans "Le Cygne". Le fleuve est une image cl<§ de l a tristesse de l'exil£e - Andromaque - avec qui Baudelaire pourrait s'identifier. Le "petit fleuve" (1,1) de l a premiere strophe s'associe intimenent a l'angoisse d'Andromaque, veuve et mere d'un jeune enfant. En outre, le f a i t que ce fleuve grandit par les pleurs d'Andromaque renforce 1'association entre l'eau l i b r e et l a mort sp i r i t u e l l e . Les mots "ce Simois menteur" (1,4) suggerent que le Simois n'est qu'une "imitation du fleuve de Troie, v i l l e natale d'Andromaque. Une t e l l e notion souligne l ' e x i l d'Andromaque et le l i e n entre le fleuve et l'angoisse. L'expression de l'angoisse de cette femme s'inspire de l a meiancolie du poete. Le fleuve exprime plus directement l'angoisse du poete dans "Le L£th£" . Des le t i t r e , nom du fleuve de l'oubli dans les enfers mythologiques, est sugg£r6 le d£sir du poete d'oublier ou de s'echapper de quelque chose. Ironiquement, 67 la femme, "monstre aux airs indolents" (1,2), "ame cruelle et sourde" (1,1), responsable de l a detresse de Baudelaire, est aussi l a source de l'oubli d e s i r e : Pour engloutir mes sanglots apais£s Rien ne vaut 1'abime de ta couche; L'oubli puissant habite sur ta bouche, Et le L4th4 coule dans tes baisers. (VI) De nouveau, l'eau et l a femme sont associees l'une a 1'autre mais i c i , malgre le v i f desir du poete de boire de l'eau du L e t h e , 1'association entre l'eau et l a femme n'est pas du tout positive. De meme que l a femme, source de l a mort spi r i t u e l l e , l'eau du Lethe, coulant dans les baisers de l a femme, est aussi une source de mort. II est vrai que Baudelaire considere cette eau comme une source de sommeil plutdt que comme une source de mort: "Je veux dormir! dormir plutdt que vivre! / Dans un sommeil aussi doux que l a mort" (111,1-2). Mais 1'association qu'il exprime entre cette eau et l a mort, peut-etre une association inconsciente, est neanmoins evidente. Par exemple, Baudelaire u t i l i s e "dormir" comme 1'oppose de "vivre" tandis que le vrai oppose de "vivre" est "mourir". Par consequent, "dormir" et "mourir" ont une valeur synonymique. En outre, l'oubli offert par le Lethe est l a source du sommeil d e s i r e . Done, "dormir" et "oublier" se lient directement a 1 1 idee de "mourir". De plus, le desir de dormir et d*oublier plutdt que de vivre 68 reflate le desir de se retirer de l a vie. La retraite ou 1'abandon de l a vie s i g n i f i e 1 1 acceptation de l a mort. Le desir de Baudelaire de se retirer de l a vie et d'accepter l a mort resulte de l ' e t a t mort de son Sine dominie par le Spleen. Dans le troisieme poeme in t i t u l e "Spleen" 1 0 6, le Lethe joue un rdle frappant qui f a i t ressortir l a mort de l'Sme du poete. Nous examinerons ce poeme plus en detail dans un autre chapitre, mais i l faut observer i c i 1 1 image que Baudelaire presente de lui-m§me. Le Spleen exsude de ce poeme ou le poete se deer i t comme un cadavre, une forme completement morte. Les images terribles qui expriment le desespoir total de Baudelaire, victime du Spleen, se terminent en une image choquante: le cadavre du roi - et de Baudelaire - est un cadavre "hebete / OCi coule au l i e u de sang l'eau verte du Lethe" (vers 17-18). L*image de l a mort physique est bien sur une metaphore de l a mort psychologique. L1envahissement du corps par l'eau f l u v i a l e des enfers qui remplace le sang, l'eau de l a vie, represente metaphorique-ment le triomphe complet de l a force destructrice du Spleen. II est c l a i r que l'eau l i b r e est une riche source d'images negatives qui font ressortir l ' e f f e t nefaste du Spleen sur le poete. C'est un effet destructeur qui influence sa perspective sur l a condition du monde qui l'entoure et en plus sur sa condition personnelle. Le resultat de l a force triomphante du Spleen est l a mort psychologique de sa victime. 69 II L'EAU DOMPTEE A) L'EAU DOMPTEE PAR LA NATURE En consultant notre glossaire, le lecteur se rappellera l a distinction entre l'eau l i b r e et l'eau dompt<§e (voir p. 197). La proportion des images de l'eau l i b r e par rapport aux images de l'eau maitris£e chez Baudelaire suggere sa pr<§f<§rence pour l'eau l i b r e . Neanmoins, i l faut etudier aussi les images de l'eau domptee qui jouent un rdle egalement important dans 1'evocation de l ' e t a t spirituel du poete. Chez Baudelaire le lac est l a manifestation favorite de l'eau domptee par l a nature. Par contraste avec l'eau l i b r e , l'eau domptee d'un lac est immobile, meme presque stagnante. Cette eau immobile s'associe symboliquement a l a mort spi r i t u e l l e du poete. Bachelard affirme cette relation: ". ..(Lies eaux immobiles evoquent les morts parce que les eaux mortes sont des eaux dormantes...le lac aux eaux dormantes est le symbole de ce sommeil total. 108 Dans "Femmes damnees Delphine et Hippolyte" , l'eau du lac f a i t partie d'une comparaison qui suggere quelque chose de positi f . Delphine s'adresse a Hippolite: "Mes baisers sont legers comme ces ephemeres / Qui caressent le soir les grands lacs transparents" (VIII,1-2). Cette image calme et delicate semble appartenir au domaine du Beau. Cependant, le contexte de cette image met l'eau du lac dans le domaine du Spleen. Les paroles de Delphine font partie de ses efforts impurs pour entrainer sa soeur dans un type de lia i s o n condamnee par l a s o c i e t e . La presentation de l 1 histoire terrible de Delphine et d'Hippolyte s'inspire de l a meiancolie de Beaudelaire. Le lac dans "Le Gateau" 1 0 9 appartient au monde terrestre du Spleen dont s'echappe l'esprit du poete. L'Sme de Baudelaire vole joyeusement l o i n de "passions vulgaires, telles que l a haine et 1'amour profane", caracteristiques du monde spleenetique dont f a i t partie "le petit lac immobile, noir de son immense profondeur". Les adjectifs "immobile" et "noir" soulignent 1'association entre cette eau maltris£e et l a mort. Baudelaire renforce cette association en soulignant le contraste entre l a terre et le c i e l , deux mondes souvent juxtaposes pour rendre meme plus frappantes leurs differences Mes pensees voltigeaient avec une legerete egale a celle de 1'atmosphere; les passions vulgaires, tel l e s que l a haine et 1'amour profane m'apparaissaient maintenant aussi eioignees que les nuees... et plus l o i n : ...[M]on ame me semblait aussi vaste et aussi pure que l a coupole du c i e l dont j'etais enveloppe; le souvenir des choses terrestres... Ce sont les "choses terrestres" qui inspirent chez Baudelaire le Spleen et qui donnent naissance a son besoin intense de s'en echapper spirituellement. Faisant partie du domaine terrestre, l'eau domptee du petit lac noir ne peut faire partie que du Spleen. Une ambiance de mort caracteristique du "morne desert" nait de l a solitude, du silence et de l 1immobility intenses evoques dans "Tout l a - h a u t " 1 1 0 . L'isolement et I1atmosphere meiancolique du lac refletent le Spleen qui tourmente Beaudelaire On rencontre un lac sombre encaisse dans 11abime Que torment quelques pics d e s o i e s et neigeux; L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime, Et n'interrompt jamais son silence orageux. (II) Les mots "sombre", "1'abime", "d<§soles", "neigeux" et "silence orageux" soulignent 1'ambiance meiancolique de solitude lourde. C'est l a meme solitude qui hante Baudelaire toute sa vie. Le "repos sublime" et le "silence orageux" du lac soulignent son immobility. Cette eau presque stagnante devient un symbole irrefutable de l a mort. Le caractere de cette mort s'inspire du Spleen qui etouffe Baudelaire. Le lac a un pouvoir destructeur dans "Le Poison". En reVeiant son obsession de l'eau domptee comme symbole de l a mort, Baudelaire emploie le lac comme metaphore de 1'oeil de la maltresse. Le f a i t que ces deux lacs sont l a source du poison renforce le pouvoir destructeur de l'eau maltrisee. De meme que le poison, les yeux de l a femme contiennent l a promesse, ou au moins l a menace, de l a mort. La description de ces lacs comme des "gouffres amers" (111,5) renforce 1'aspect negatif des yeux. Les gouffres sont les gouffres du 72 Spleen. L'adjectif "amers" renforce leur nature n^faste. L'effet accablant de ces eaux domptees se voit dans les trois derniers vers de cette strophe ou, devant les "lacs" de l a maitresse, l'ame du poete "tremble et se voit a l'envers... / Mes songes viennent en foule / Pour se desalt£rer a ces gouffres amers" (111,3-5). Les yeux/lacs de l a maitresse exercent une force tellement puissante sur le po£te q u 1 i l s l'attirent vers sa propre destruction. L'emploi de cette eau maltris£e par l a nature comme £vocatrice des sentiments spleen^tiques du poete refiete un amour de l a nature et d£veloppe davantage le leitmotif aquatique. B) L'EAU ARTIFICIELLEMENT DOMPTEE Les images de l'eau artificiellement domptee (voir le glossaire p. 197) refletent les gouts d'un autre c&t£ de Baudelaire. A cet 4gard, Jean-Paul Sartre 4cr i t : Baudelaire est un citadin: pour l u i l a vraie eau, la vraie lumiere, l a vraie chaleur, sont celles des v i l l e s - d£ja des objets d'art, unifies par une pens4e maitresse - le travail leur a conf^r4 une fonction et une place dans l a hierarchie humaine...Citadin i l aime 1'objet g4om£trique soumis a l a rationalisation humaine Baudelaire semble affirmer ces goQts: ...[D'eau en liberty m'est insupportable; je l a veux prisonniere, au carcan, dans les murs 73 geometriques d'un quai. - Ma promenade pr£f£r£e est l a berge du canal de l'Ourcq... Quand je me baigne, c'est dans une baignoire... Ces formes de l'eau, soumise a une force non naturelle de l a society qui I'empeche de couler librement ou naturellement, ont "une fonction et une place dans l a hierarchie humaine". La delectation de Baudelaire dans cette domination du naturel refiete une certaine repudiation de l a nature. Dans son etude sur Baudelaire et l a nature, Leakey remarque "a new phase of active (if not always consistent) h o s t i l i t y towards Naure - a repudiation..." de l a part du poete en 1852. Cette h o s t i l i t e active est l a mise en pratique d'une attitude exprimee par Baudelaire dans le Salon de 1846: "La premiere affaire d'un artiste est de substituer l'homme a l a nature et 115 de protester contre e l l e " . Joseph D. Bennett attribue cette repudiation de l a nature a l a croyance de Baudelaire que le naturel incarne le mal et le peche: Baudelaire violently rejected the idea of man possessing natural goodness. Whatever charity man possesses comes as a result of spiritual effort and supernatural grace...'Nature teaches nothing; she forces man to sleep, to drink, to eat. It is she alone who drives man to k i l l his fellow, or to eat him...It is philosophy... and religion which command us to nourish poor and infirm relatives. Nature (which is nothing else than the voice of our self-interest) commands us to beat them brutally... Crime is natural. Virtue is a r t i f i c i a l , supernatural, since i t required gods and prophets to teach i t to brutalized humanity, and since man alone had been unable to discover i t . Evil is done without effort, naturally, through f a t a l i t y ; good i s always the product of an a r t ! ' 1 1 6 Cette croyance en 1*existence du mal dans le naturel inspire le dandysme de Baudelaire, une facon de se conduire et une facon d'§tre qui s1oppose a l a nature. Comme Joseph D. Bennett explique, "The dandy is created by a r t i f i c e . He achieves his splendour by denying and suppressing his natural instincts. He lives a l i f e of tension as i f on a stage, performing each act with delicacy and r e s t r a i n t . " 1 1 7 Les images de l'eau artificiellement domptee chez Baudelaire refletent l a meme repudiation de l a nature exprimee par le dandy sme. Georges Bli n le note: "Baudelaire redoute l a nature comme reservoir de splendeur et de fecondity (et) l u i substitue le monde de son imagination: univers mytallique, 118 c'est-a-dire froidement s t e r i l e et lumineux." Nous verrons par l a suite que cette remarque est importante dans le contexte de l'eau du temps. Mais la st£r£lit§ et l a luminosity s'associent aussi a plusieurs images de l'eau domptee par l'esprit cr£ateur du poete. Par exemple, dans le poeme en prose, "Any where out of the World - n'importe ou hors du monde", le poete discute avec son ime l a question d'un d£m£nagement. II projette l a s t e r i l i t y et l a luminosity sur son image de Lisbonne: Cette v i l l e est au bord de l'eau: on dit qu'elle est batie en marbre, et que le peuple y a une te l l e haine du vegetal, qu'il arrache tous les arbres. Voiia. un paysage selon ton gout; un paysage f a i t avec l a lumiere et le mineral, et le liquide pour les r<§fiychir! En reflechissant l a lumiere et le mineral, l'eau absorbe l a s t e r i l i t y du paysage infecond. Le p l a i s i r du poete devant cette infecondite est evident. Pour l u i , c'est une belle image de 1'Ideal. Cependant, un t e l gout de l a s t e r i l i t e refiete un gout de l a mort inspire en partie par l ' e t a t sprirituellement mort de Baudelaire qui accepte l a domination du Spleen. Neanmoins, parce que 1'evocation de ce paysage infecond p l a i t au poete, l'eau s t e r i l e reste en association avec 1'Ideal. Cette double nature de l'eau s t e r i l e resulte du chaos psychologique de Baudelaire. Le meme desir ardent de trouver l a s t e r i l i t e s'exprime 119 dans "R§ve parisien" . De nouveau, Baudelaire rejette l a nature a travers l a creation reveuse d'un tableau metallique dont l'eau f a i t partie. Baudelaire f a i t ressortir sa haine de l a nature en soulignant qu'il est le peintre de ce tableau J'avais banni de ces spectacles Le vegetal irregulier, Et, peintre f i e r de mon genie, Je savourais dans mon tableau L'enivrante montonie Du metal, du marbre et de l'eau. (11,3-4; III) Encore une fois, parce que l'eau f a i t partie de ce paysage st e r i l e , l'eau adopte une s t e r i l i t e non naturelle. Le role de Baudelaire comme l'architecte qui impose sa volonte a l a nature se developpe dans les strophes suivantes ou l'eau artificiellement domptee joue un rdle important dans l a 76 presentation des images fantastiques du palais du reve. Par exemple, c'est un "palais i n f i n i , / Plein de bassins et de cascades / Tombant dans l'or mat ou bruni" (IV,2-4). Bien que l'eau des bassins et des cascades soit mobile ou en mouvement, c'est neanmoins de l'eau maltrisee parce que son mouvement l u i est impost par 1'architecture humaine qui cr£e les bassins et les cascades a r t i f i c i e l l e s . L'idee de l'eau domptee par l'esprit du poete s'affirme dans l a strophe suivante ou des "cataractes eblouissantes" sont immobiles de facon pas du tout naturelle: Et des cataractes pesantes, Comme des rideaux de c r i s t a l , Se suspendaient, eblouissantes, A des murailles de metal. (V) De nouveau, l'eau domptee s'associe a l a lumiere et au metal de l a s t e r i l i t e . L'aspect non naturel de cette eau maltrisee se renforce dans l a strophe suivante ou "Non d'arbres, mais de colonnades / Les etangs dormants s'entouraient" (VI,1-2). Cette image renforce le rdle de Baudelaire, architecte, de 1'utopie extra-naturelle. I c i , comme dans l a septieme strophe, ou se presente 1 1 image des nappes d'eau qui "s'epanchaient.../ Entre des quais roses et verts" (VII,1-2), l'eau est soumise a l a volonte du citadin qui aime 1'objet geometrique. L'epitome du r&le architectural de Baudelaire, qui "dompte" l'eau pour plaire a son gout du non naturel, se 77 trouve dans l a dixieme strophe: Architecte de mes faeries, Je fa i s a i s , a ma volonte, Sous un tunnel de pierreries Passer un ocean dompte... (X) C'est sa domination de l'eau qui s a t i s f a i t l a haine du poete pour le naturel. Pour Baudelaire, les images eblouissantes de cette eau maitrisee incarnent le Beau. Le reve de ces belles images l u i permet de s'echapper momentanement du "triste monde engourdi" (XV;4) et de "l'horreur de (son) taudis" (XIV,2). Par consequent, bien que l a s t e r i l i t e de l'eau maitrisee suggere l a mort, dans ce cas l'eau domptee se l i e a 1'Ideal. 120 Le t i t r e "Le Jet d'eau" presente immediatement le rQle essentiel de l'eau maitrisee dans ce poeme. L'eau du jet d'eau coule mais c'est neanmoins de l'eau domptee par l'homme qui impose sa volonte a sa facon de couler. L'etude d e t a i n e e de ce poeme se trouvera dans un autre chapitre, l'eau du jet d'eau se liant et a 1'Ideal et au Spleen. Dans "Paysage", le jet d'eau f a i t partie du reve qui permet a Baudelaire une liberation breve de "1'hiver aux neiges monotones" (vers 14): 78 Alors je reverai des horizons bleuatres, Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les albatres, Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin, Et tout ce que l'Idylle a de plus enfantin. (vers 17-20) Ic i , l'eau pleurant dans les albatres est devenue une partie indispensable du paradis cre£ par le reve. De nouveau, parce que 1'evocation de ce paradis permet a Baudelaire le bonheur de s'echapper du Spleen, l'eau domptee f a i t partie du domaine ch<§ri de l'Idyal. 79 III LE DANDY ET SON MIROIR Les cours et les nappes d'eau jouent un rdle notable dans 1*obsession de soi chez Baudelaire. En ef f e t f le dandysme, qui influence le comportement et les attitudes de Baudelaire, est un culte du moi. Certaines idges exprimees dans Mon Coeur mis a nu, qui refietent les efforts du poete pour arriver a se comprendre, reveient clairement ce culte du moi qui cr£e obiigatoirement une vie s o l i t a i r e . II ecr i t , "Sentiment de solitude, des mon enfance. Malgre l a famille, - et au milieu des camarades, surtout - sentiment de destinee 121 eternellement s o l i t a i r e . " Et plus loin, "L'homme de genie 122 veut etre un, done s o l i t a i r e . " Cet homme de genie semble s 1 i d e n t i f i e r aussi comme "le vrai heros (qui) s'amuse tout 123 seul." L 1expression l a plus accentuee de l a croyance en sa superiority se trouve dans son affirmation de l'"Eternelle 124 superiority du Dandy". Joseph D. Bennett exprime bien l ' e f f e t du dandysme sur l'intensite de l a croyance de Baudelaire en sa superiorite: Baudelaire called i t dandyism but i t was much more than that. It was a conscious-ness of his own uniqueness as a genius, a child of the gods. It was not dandyism but monarchism,.and he was the sole and absolute monarch: 'The dandy should aspire to be sublime, without interruption. He ought to l i v e and to sleep before a mirror.' This mirror i s his court, his palace, his V e r s a i l l e s . 1 2 5 80 Les mots cites de Baudelaire, "Le Dandy doit aspirer a etre sublime sans interruption; i l doit vivre et dormir devant un 126 miroir" , introduisent l a notion du miroir qui se r e l i e au leitmotif aquatique. Dans plusieurs poemes chez Baudelaire, la surface de l'eau est le miroir tellement necessaire au dandysme. C'est un miroir qui permet a Baudelaire de s'admirer, et de se regarder dans un effort pour arriver a se connaitre. Baudelaire ressemble a Narcisse qui admire son propre refl e t dans l'eau, tout en essayant de trouver l'objet de son amour. L'eau/miroir est une source de p l a i s i r mais c'est aussi une source de frustration et de destruction. En ce qui concerne Narcisse, Louis Lavelle explique de facon interessante l a cause de l a frustration suscitee par le miroir. II parle d'un miroir de verre mais les aspects pareils d'un miroir d'eau sont evidents: Si 1'on imagine Narcisse devant le miroir, la resistance de l a glace et du metal oppose une barriere a ses entreprises. Contre elle , i l heurte son front et ses poings; i l ne trouve rien s ' i l en f a i t le tour. Le miroir emprisonne en l u i un arriere-monde qui l u i echappe, ou i l se voit sans pouvoir se s a i s i r et qui est s epa re de l u i par une fausse distance qu'il peut r e t r l c i r , mais non point franchir.^27 Pour Baudelaire a l a recherche de lui-meme, la d i f f i c u l t y de s a i s i r son reflet explique en partie ses efforts r e p e t e s pour arriver a se connaitre. En effet, toutes ses oeuvres sont l a 81 concretisation ete ses efforts pour r£aliser son desir intense de se comprendre. L'emploi par Baudelaire de l'eau comme miroir dans 1'examen personnel n'est pas unique. Comme l 1 explique Sartre, meme "1* enfant se penche sur lui-meme, i l tente de surprendre son image dans ce fleuve gris et calme qui s'ecoule a une vitesse toujours £gale...pour surprendre ce fond secret qui est sa nature." L'eau/miroir est un parfait symbole poetique de 1'examen personnnel. De facon typiquement baudelairienne, l'eau peut refieter le bonheur ou la meiancolie, les joies ou les douleurs du poete et de 1'humanity. L'image que Baudelaire voit dans l'eau peut intensifier ses emotions, soit joyeuses, soit douloureuses. Comme pour J.J. Rousseau, l'eau devient pour Baudelaire un li e u de communion avec lui-meme, une communion qui intensifie sa conscience d'etre. Nous connaissons deja l a nature positive de l a mer l i e e au domaine de 1'Ideal dans le poeme en prose "Deja". Dans notre presente etude, i l faut observer que, pour Baudelaire, la mer refiete les emotions et les experiences de 1'humanite. La mer "semble contenir en el l e et representer par ses jeux, ses allures, ses coieres et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les ames qui ont vecu, qui vivent et qui vivront!" Ce "re f l e t " qu'il trouve en regardant l a mer intensifie son experience maritime. Pour Baudelaire, ce reflet rend l a mer meme plus v i t a l e , meme plus "seduisante dans son effrayante simplicite" et dans son "incomparable beaute" ideale. Malgre l a solitude de 82 superiority "dandyesque" de Baudelaire, ce reflet de 1*humanity a un effet sur le poete a cause de sa compassion. De plus, Baudelaire connait personnellement les m£mes agonies et les m§mes extases de l a vie connues de toute 1'humanity. Done, d'une certaine facon, c'est son propre reflet qu'il voit dans le miroir de l a mer. Ce reflet offre au poete l a p o s s i b l i l i t y d'arriver a mieux se connaltre en l u i permettant de se regarder. Bien que l a mer/miroir le fasse souvenir de ses angoisses, cette expyrience a un effet positif parce qu'elle intensifie pour le poete sa conscience d'etre. Sa sensibility et ses emotions sont tellement aiguSs que le poete, qui ytait "inconcevablement t r i s t e " , se sent maintenant "abattu jusqu'a l a mort" a cause de sa syparation imminente de l a mer. De cette facon l a mer/miroir joue un rdle positif pour Baudelaire. Dans "La Musique", 1'association entre l a mer et 1'Ideal, aussi bien que le mouvement constant du poete entre le Spleen et 1*Ideal, se renforcent a travers le contraste entre 1'effet positif de l a mer sur le poete et le pouvoir de l a mer de refieter sa meiancolie. La mer peut etre une force maternelle et protectrice qui berce Baudelaire mais e l l e peut etre aussi son ennemie, le "calme plat, grand miroir / De mon desespoir!" (IV,2-3). Le reflet ne l u i permet pas de s'echapper de 1'angoisse. La grandeur de ce miroir semble augmenter le tourment subi par le poete devant l a vaste image de sa meiancolie intense. Done, bien que l a mer/miroir permette au poete de se voir, le reflet de son desespoir ne 83 f a i t qu 1intensifier son angoisse. La mer/miroir joue un rdle pareil dans "Obsession" ou le poete trouve dans l a mer "ce ri r e amer / De l'homme vaincu, plein de sanglots et d 1insultes" (11,2-3). "Je te hais, Ocean!" (11,1) s'exclame Baudelaire parce que l a mer ne l u i offre que le ri r e amer, l'echo hideux de sa propre condition d'un homme vaincu par le Spleen. Bien que ce soit un rire, c'est-a-dire un son plutot qu'une image que le poete trouve dans l a mer, la mer est neanmoins une sorte de miroir parce qu'elle donne au poete 1*"image sonorique" de son e t a t vaincu. Le role cruel de l a mer pousse le poete au desir terrible et obsedant de plonger dans le neant, le m£me desir exprime dans "Le Gout du neant" . "...Je cherche le vide et le noir, et le nu!" (111,3) declare-t-il sur un ton qui exprime 1'urgence de sa qu§te. La mer/miroir est en grande partie responsable du desespoir qui inspire cette recherche. La mer fascine l'homme a l a recherche de son image dans "L'Homme et l a mer". Homme li b r e , toujours tu cheriras l a mer! La mer est ton miroir; tu contemples ton ame Dans le deroulement i n f i n i de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. (I) La mer aide l'homme a arriver a mieux se connaitre en l u i rendant possible l a contemplation de sa profondeur et de son amertume. La communion de l'homme avec lui-meme a travers le 84 miroir de l a mer se developpe dans l a strophe suivante: Tu te plais a plonger au sein de ton image; Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur Se d i s t r a i t quelque fois de sa propre rumeur Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage. (II) I c i , la mer/miroir est l'amie de 11homme qui essaie de satisfaire son besoin humain de se connaltre. C'est un besoin que Baudelaire connait personnellement. CONCLUSION Les cours et les nappes d'eau enrichissent le leitmotif aquatique chez Baudelaire. Associees avec le Spleen et avec 1*Ideal, leurs images renforcent l a r e a l i t e de l a lutte psychologique du poete entre ces deux p&les. L,'eau l i b r e du fleuve et de l a mer, en incarnant souvent le Beau et l ' l n f i n i , est essentielle aux reves qui permettent au poete de voyager spirituellement l o i n du Spleen et vers 1'Ideal. Mais l'euphorie de ces r£ves n'est pas permanente. Malgre l a nature maternelle de l'eau l i b r e qui nourrit l ' e t a t d'Sme du poete, l'eau l i b r e peut s'associer aussi a l a deception, a l a tristesse, a 1'angoisse, au desespoir et a l a mort physique et psychologique. L'eau domptee par l a nature se caracterise par l a meme bipolar i t e trouvee dans l'eau l i b r e . Les images de l'eau artificiellement domptee refietent une certaine 85 h o s t i l i t y de l a part de Baudelaire envers l a nature qui, aux yeux du poete, a une certaine p£riode dans sa vie, incarne le mal du p^chy. Le mal d4truit, imminent "dompte'" peut repr£senter le bien. Par consequent, les images de l'eau artificiellement maltris£e s'associent a l a perfection de l'Id£al. Les cours et les nappes d'eau jouent un autre rSle important pour l'etat d'ame de Baudelaire. En off rant au poete un miroir ou i l peut trouver sa propre image ou 1'image de 1'humanity, les nappes d'eau aident ce dandy s o l i t a i r e a se comprendre et a se connaltre. Le reflet dans le miroir aquatique peut reV^ler quelque chose de positif ou de negatif, mais le reflet donne toujours au poete une conscience plus intense de son existence psychologique. La bipolarity des cours et des nappes d'eau f a i t ressortir l a lutte angoiss<§e de Baudelaire en mouvement constant entre l e Spleen et 1'Id£al. 86 NOTES 1 Bachelard, L'Eau et les reves 171. Bachelard, 156. Bachelard, 158. 4 Bachelard, 168. 5 O.C; cor respondance 278. 6 Luc Decaunes, Charles Baudelaire 38. 7 Victor Brombert, "Baudelaire: City Images and the 'Dream of Stone', Yale French Studies 31-33 (1964) 103. 8 Jacquier-Roux, Le Theme de l'eau 12-13. Q Jacquier-Roux 13. 10 Leakey, Baudelaire and Nature 145. O.C. , 1: 18. 0. c . , 1: 11. O . C . , 1: 219. O.C . , 1: 117. O.C . , 1: 85 . 1 1 Jacquier-Roux 13. 12 13 14 15 16 17 Robert-Benolt Cherix, Essai d'une critique intggrale:  commentaire des Fleurs du Mai 78. 1 8 Bachelard, 156. 19 Jacquier-Roux 40. 20 Chateaubriand, Oeuvres choisies, ed. Charles Florisoone, dixieme ed., revue et compl£t<§e 132. 2 1 Bachelard, 200. 22 23 24 O . C . , 1: 696. O . C . , 1: 63. O.C. , 1: 36. 87 2 5 Claude Aziza et a l , eds. Dictionnaire des symboles 67. 2 6 Leon Bopp, Psychologie des Fleurs du Mai, 5 vols. 1: 168 2 7 °'c'' 1 : 8 2 ' 2 8 Reed, "The Climates of Baudelaire," 233. 2 9 0-C-t 1 5 337-38. 3 0 Joan Sobie, "Imagination and the City: The Poetry of Charles Baudelaire," Honors Thesis, Harvard University, 1977, 51. 3 1 Sobie 54. 3 2 Marie Christine Scholler Ducerf, "Baudelaire y el mar," Kanina I (1977): 11. 33 O.C. , 1: 338. 34 O.C. , 1: 10. 35 O.C. , 1: 158. 36 0. C. , 1: 70. 37 0. C. , 1: 9. 38 0. C. , 1: 62. 39 0. C. , 1: 137- 38 40 Linda Novak, "Any where out of the World: A Study of Baudelaire's Spleen de Paris," Honors Thesis, Harvard University, 1978, 1. 4 1 0-C., 1: 702. 42 Freeman G. Henry, "Les Fleurs du Mai and the Exotic: The Escapist Psychology of a Visionary Poet, " Nineteenth Century  French Studies 7-8 (1979-1980): 64. 4 3 Ducerf 113. 44 Bachelard 6, 12. 4 5 °-C., 1: 399. 46 Bachelard 179. 47 Charles Mauron, Le Dernier Baudelaire 93-94 48 Baudelaire, Lettres inddites aux siens, ed. Philippe Auserve 45~ ~~~~ " 88 49 y Novak 18. 5 0 Bachelard 5. 5 1 0«C. , 1: 339. 5 2 O-C., 1: 171. 5 3 °- c-, 1: 1153. 5 4 Novak 6. 5 5 Henry 63. 5 6 Henry 67. 57 Robert Vivier, L 1Originalit6 de Baudelaire 194-95. 5 8 O.C.zcorrespondance, 1: 94. 5 9 ° » c * ' 1 : 3 9 9 -6 0 O.C., 1: 344. Jacquier-Roux 72. 6 2 Q«C« »• Le Dantec 1253 . Victor Brombert, "The Will to Ecstasy: The Example of Baudelaire's 'La C h e v e l u r e ' Y a l e French Studies 50-51 (1974) : 1. 64 O.C. , 1: 26. 65 0. C. , 1: 300. 66 O.C. , 1: 5. 67 O.C. , 1: 301. 68 0. c . , 1: 316. 69 0. c . , 1: 1333 . 70 0. c . , 1: 145 . 71 0. c . , 1: 1119. 72 0. c . , 1: 17. 73 O.C. , 1: 696. 74 O.C. , 1: 314. 75 Ducerf 115. 7 6 O.C. , 1: 663 . 7 7 O-C., 1: 663-64. 7 8 Q»C., 1: 29. 7 9 O-C., 1: 51. 8 0 O-C., 1: 68. 8 1 O'C., 1: 344. 8 2 O.C., 1: 35-57. 83 Bachelard 123. 8 4 Bachelard 201. 8 5 A. Rey et J. Rey-Debove, eds., Le Petit Robert:  dictionnaire alphabgtique et analoqique de l a langue francaise, nouvelle edition revue (Paris: Le Robert, 1983) 87 8 6 O-C , 1: 278. 8 7 O-C , 1: 19. 8 8 Georges Lafourcade, La Jeunesse de Swinburne 50. 8 9 O-C., 1: 173. 9 0 O-C., 1: 129. 91 Bachelard 18. y* Bachelard 125. 93 O.C., 1: 75. 94 Jacquier-Roux 61-62. 95 O.C., 1: 56. 9 6 O-C , 1: 41. 97 O.C., 1: 87. 9 8 O.C , 1: 1011. 99 O.C , 1: 31. 1 0 0 Bachelard 103. 1 0 1 Bachelard 363. 1 0 2 OiC.' 1: 19. 103 C n e v a l i e r f Dictionnaire des svmboles 362. 1 0 4 Bachelard 108. 1 0 5 O^C., 1: 155. 1 0 6 0^0., 1: 74. 1 0 7 Bachelard 90. 1 0 8 2 i £ . ' 1 : 1 5 2 * 1 0 9 °'c" 1 : 2 9 7 * 1 1 0 °-c-t 1 : 1 9 9 • 1 1 1 O ' C r 1: 48. 1 1 2 Sartre, Baudelaire 132,131. 1 1 3 Leakey 145. 1 1 4 Leakey 103. 1 1 5 9-iiLi' 2 : 4 1 5"96. 1 1 6 Joseph D. Bennett, Baudelaire; A Criticism 16. 1 1 7 Bennett 16. 118 O.C., 1: 1011 Georges Blin, Baudelaire 72. 119 1 2 0 O-C./ 1: 160. 1 2 1 O-C.f 1: 680. 1 2 2 O-C., 1: 700. 1 2 3 O - C f 1: 682 . 1 2 4 O.C., 1: 682. 125 X Z 3 Bennett 5. 1 2 6 O.C. , 1: 678 1 2 7 Bachelard 32-33. 1 2 8 Sartre 25-26. 129 x ^ CLC. , 1: 76. CHAPITRE II L'EAU ET LE TEMPS " . . . A l l aesthetic production involves an atmospheric dissemination of the s e l f . . . " 1 Cette observation d'Arden Reed nous offre l a c i e du rapport baudelairien entre les images aquatiques du temps et 1'expression psychologique du poete. Arden Reed n'etudie "the vaporization and the 2 centralization of the Self" que dans le poeme "Paysage", mais notre developpement de ce concept montrera que ce ph£nomene caracterise toutes les images aquatiques du temps chez Baudelaire. C'est -a-dire que l a faculty de concentration cr£e chez le poete une conscience de son e t a t d'ame. La "vaporisation du moi", 1'expression de cet e t a t d'ame, est l a dissemination des "vapeurs" qui constituent 1'esprit, l a partie l a plus intime de l'individu. Arden Reed ne reconnait pas le rdle de l'eau elle-meme dans cette "atmospheric dissemination" mais l'eau est v£ritablement 1'el4ment fondamental d'une vapeur. En outre, la vapeur joue un grand rSle dans le temps, influence tellement par le cycle de l'eau. Chez Baudelaire, la dissemination des vapeurs inspire des images du temps qui refietent ses emotions - ses joies et ses angoisses. Cette concretisation poetique de l ' e t a t d'ame s'appelle l a "centralisation du moi". Ce chapitre se divisera en deux parties, "L'Eau, le temps et I 1 Id^al" et "L'Eau, le temps et le Spleen", pour souligner l a bipolarite' des images du temps qui font ressortir l a lutte interminable du poete entre le Spleen et l ' l d ^ a l . Comme Baudelaire l'affirme, "De l a vaporisation et de l a centralisation du Moi. Tout est l a . " 3 I L'EAU, LE TEMPS ET L'IDEAL Les nuages sont un phenomene atmospherique dont l a formation depend des vapeurs. Les nuages po s i t i f s (voir l e glossaire p. 199) se composent d'eau v i v i f i a n t e : i l s contiennent l a promesse de l a fecondite sous forme de pluie qui f e r t i l i s e l a terre; i l s contiennent de l'eau dont depend la vie physiologique. Parce que les nuages se trouvent dans le c i e l , leur association avec 1 1Ideal se renforce. Loin du monde terrestre, les nuages ne s'associent pas avec les horreurs du monde; i l s ont plutat une purete celeste de 1'Ideal. En outre, en faisant partie de l'etendue du c i e l , les nuages s'associent a l ' l n f i n i qui invite l ' e s p r i t du pofete a voyager vers l 1 I d e a l . De plus, les nuages incarnent une certaine Beaute ideale. Dans le Salon de 1859, en parlant a propos de l a peinture de Boudin, Baudelaire exprime la nature positive des nuages: ...[Lies prodigieuses magies de l ' a i r et de l'eau...A l a f i n tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces tenebres chaotiques, ces immensites vertes et roses, suspendues et ajoutees les unes aux autres, ces fournaises beantes, ces firmaments de satin noir ou violet, fripe, rouie ou dechire, ces horizons en deuil ou ruisselants du metal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs, me monterent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme 1'eloquence de 1'opium.4 De meme que le vin et que l 1opium, les nuages sont capables de rendre le poete euphorique en l u i off rant l a possibility de contempler une manifestation de l'Idyal. Des nuages ne se trouvent pas dans "Le Cygne"5 mais leur absence prysente leur nature positive. C'est-a-dire que le cygne, symbole de l'aliynation et de l'isolement, souffre terriblement de 1'absence de l'eau, liquide de l a vie physique et psychologique. L'absence de l'eau v i t a l e entraine pour le pauvre oiseau l a mort physique et spi r i t u e l l e . Les actions et les mots du cygne expriment bien son angoisse. II frotte "le pavy sec" (I:V,2) dans un geste de frustration. L*image du cygne qui "trainait son blanc plumage" (I:V,3) exprime l a tristesse de l'oiseau dysespyry. La poudre dans laquelle i l "baigne nerveusement ses a i l e s " (I:VI,1) est l a preuve physique de 1'absence de l'eau. Evidemment, la pluie le l i b y r e r a i t de son dysespoir. Cependant, 1'absence de nuages dans le "ci e l i.tonique et cruellement bleu" (I:VII,2) rend impossible un t e l salut. Done, la prysence des nuages promettrait l'eau de l a vie physique et sp i r i t u e l l e tandis que 1'absence de l'eau incarne l a promesse de l a mort. Comme nous savons, le ton dysespyry et myiancolique de ce poeme s'inspire de l a mort s p i r i t u e l l e de Baudelaire, victime du Spleen. Dans plusieurs poemes, le nuage s'associe a un au-dela l o i n du Spleen. "Bynydiction" 6 prysente l'aliynation du poete dans un monde qui le rejette, le torture et 1'abuse. Cependant, le poete sensible est capable de s'ychapper de ces 95 horreurs a travers des "chemins" connus seulement des individus priviiegies comme des artistes. Ce sont des chemins vers un rapport presque magique avec des e l e m e n t s de la vie qui transportent le pauvre poete a un niveau d 1experience presque s p i r i t u e l l e : Pourtant, sous l a tutelle invisible d'un Ange, L 1 Enfant desherite s'enivre de s o l e i l , Et dans tout ce qu' i l voit et dans tout ce qu'il mange Retrouve 1'ambroisie et le nectar vermeil. II joue avec le vent, cause avec le nuage... (VI;VII,1) La formation vaporeuse du nuage est clairement une source de vie s p i r i t u e l l e pour le poete; Baudelaire semble etablir un rapport amical avec le nuage qui f a i t partie du monde de l ' i n f i n i au-dessus du monde terrestre du Spleen. En voyageant vers cette etendue pour causer avec le nuage, 1 'esprit de Baudelaire voyage vers 1 1 I d e a l . Une t e l l e liberation, meme momentanee, du Spleen rend le poete profondement heureux. Evidemment, l'eau du nuage l u i off re une fagon de triompher de l'ennemi du Spleen parce que le bonheur qui resulte de cette amitie l u i est une source de vie s p i r i t u e l l e . Dans "Tout la-haut" 7, le nuage f a i t partie encore une fois d'un monde, loi n du monde spleenetique des hommes, connu seulement du poete p r i v i i e g i e et sensible aux mysteres de l a belle nature: 96 Et lorsque par hasard une nu£e errante Assombrit dans son vol le lac silencieux, On c r o i r a i t voir l a robe ou l1ombre transparente D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux. (VII) Le nuage s'ajoute au "mystere divin que 11homme n'entend pas" (VI,4) et dont Baudelaire seulement est conscient. Parce que le poete f a i t 1'experience de cette divinite, partie d'un domaine au-dela des hommes ordinaires, son existence s p i r i t u e l l e s'enrichit. o Le pofeme en prose "La Soupe et les nuages" presente des nuages de 1'au-dela: Baudelaire contemple "les mouvantes architectures que Dieu f a i t avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de 1'impalpable". De nouveau, le mouvement de l'eau, cette fois sous forme de nuages, attire Baudelaire en invitant son esprit a voyager l o i n du monde terrestre. L'idee que les nuages font partie du domaine de 1 ' Ideal se renforce a travers 1 'adjectif "merveilleuses" qui peut vouloir dire "magique". Le "magique" suggere des choses fantastiques d'un au-dela, hors du domaine des hommes. Le concept des nuages comme des constructions "de 1 * impalpable" renforce de plus leur association avec 1 ' I d e a l . C'est-a-dire que, comme nous savons, l a contemplation de 1 ' Idea l peut plaire a Baudelaire mais 1 ' Idea l , toujours intangible ou impalpable, reste hors d'atteinte. En outre, le poete 97 associe les nuages a l a beauty id^ale: i l d i t f "Toutes ces fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma belle bien-aimye, la petite f o l l e monstrueuse aux yeux verts." Bien que pour celui qui parle, les yeux de l a bien-aim^e soient plus beaux que les nuages, le f a i t que les nuages incarnent l a beauty les associe a l'Idyal. Par consyquent, l a contemplation des nuages p l a i t au poyte et enrichit son ytat s p i r i t u e l . Le poeme en prose "L'Etranger" 9 exprime clairement l a fascination du poyte devant les nuages. Le t i t r e suggyre que Baudelaire s'identifie avec le personnage principal. Incompris et inconnu de l a sociyty qui le condamne, Baudelaire l u i est ytranger. La sociyty pose des questions a cet homme dont les ryponses le l u i rendent plus ynigmatique encore. Les choses terrestres et ordinaires comme l a famille et l a patrie ne l u i sont pas importantes. Il halt l'or parce que l'or est un instrument de corruption chez les hommes. Pour Baudelaire, seules les choses du domaine idyal comptent. II dit qu'il aimerait l a beauty "volontiers, dyesse et immortelle". Plus important a notre ytude, cet "extraordinaire ytranger" dyclare qu'il aime "les nuages...les nuages qui passent...la-bas...la-bas...les merveilleux nuages!" Encore une fois, le mouvement de l'eau/nuage a t t i r e 1 'esprit du poyte et semble inviter son ame a voyager "la-bas, la-bas", loin du monde du Spleen. De nouveau, l'adjectif "merveilleux" suggyre le magique ou le fantastique, des choses de l'Idyal. II est a remarquer que 98 cet individu est content, meme euphorique, devant 1 1 image des nuages, malgre le f a i t que l a society ne le comprend pas. Done, son indifference envers les choses ordinaires de l a s o c i e t e se renforce. Ce sont les elements du domaine de 1 1 I d e a l qui le rendent heureux. Le poeme en prose "Le Port" 1 0 reaffirme l a fascination exercee sur Baudelaire par le mouvement de l'eau. Pour l u i , "1'architecture mobile des nuages" f a i t partie d'un "prisme merveilleusement propre a amuser les yeux sans jamais les lasser". La description de "1'architecture mobile des nuages" suggere deux sortes de mouvement: celui des nuages pousses par le vent, en mouvement a travers l e c i e l et celui de l a formation des nuages qui cree une v a r i e t e fascinante de formes vaporeuses. La contemplation de ces nuages dans 1'au-dela du c i e l inspire une reverie et rend possible l a liberation de l'esp r i t du poete. L'admiration de Baudelaire pour les nuages se reveie de nouveau dans le poeme "Les Vocations""^ ou Baudelaire inclut des "nuages d'or" dans l a description du beau jardin. La presence de ces nuages exquis, qui augmentent l a beaute du jardin, refiete 1'obsession baudelairienne de ces manifestations vaporeuses de l'eau positive. L'image des nuages d'or qui "flottaient comme des continents en voyage" renforce l a fascination baudelairienne de l'eau en mouvement. L'idee de l a contemplation des nuages comme un p l a i s i r spirituel reserve a des ames priviiegiees se presente dans ce poeme. C'est-a-dire que seulement 1'un des quatre enfants a l a sensibilite necessaire pour bien apprycier l a nature s p i t i t u e l l e des nuages p o s i t i f s : "Regardez, regardez la-bas...! Le voyez-vous? II est assis sur ce petit nuage isoie, ce petit nuage couleur de feu, qui marche doucement." L'extase de 1'enfant devant cette image est yvidente. L'expression de cette extase ne peut s'inspirer que d'une expyrience pareille du poyte. La nature positive du nuage dans ce poeme se renforce a travers son r&le, celui de transporter l'etre parfait, Dieu, a travers le c i e l , un r61e qui 1'associe directement a l a perfection de l'Idyal. Pour Baudelaire, les dysirs des "vrais voyageurs" (I:V,1) dans "Le Voyage" 1 2 ont "la forme des nues" (I:VI,1). C'est-a-dire que, parce que les nues sont compiytement libres de voyager a travers l ' i n f i n i du c i e l , les nues sont l a mytaphore parfaite des dysirs de ceux qui veulent etre libres de voyager vers un au-dela, loin des horreurs de l a ryality quotidienne. Alors, le nuage se l i e de nouveau a 1' idye de l a fuite du monde spleenytique vers un monde i d e a l . Baudelaire parle des vrais voyageurs en gynyral, mais i l est yvident qu'il s'identifie avec des voyageurs et que ses propres dysirs ont l a forme poytique des nues. Insistons sur le f a i t que 1'image baudelairienne du nuage positif s'inspire de l'ytat momentanyment heureux du poete. Sa concentration produit une conscience de cet ytat dont 1'expression poytique, la centralisation du soi, depend d'une vaporisation du moi. La dissemination des vapeurs de 1'ame de Baudelaire cree les nuages associes avec 1 ' I d e a l . 100 La vaporisation et l a centralisation du moi produisent aussi des brumes qui refletent l a f e l i c i t y momentan£e de Baudelaire. Dans " A v r i l " 1 3 l a renaissance de l a nature au printemps inspire une renaissance s p i r i t u e l l e chez le poete j oyeux: La muse est de retour! La campagne s'allume. Partez ma fantaisie; errez parmi les pr4s; Voici le s o l e i l d'or et les cieux sid£r<§s, La nature s'eveille et le bois se parfume. (I) Le printemps est une p£riode de nouvelle vie, de bonheur et de beauty: Le printemps, jeune oiseau, vet sa premiere plume. Avril vient en chantant dans les champs diapr£s, Ouvrir sous un baiser les bourgeons empourprys, Et l a terre en moiteur s'enveloppe de brume. ( I D La brume semble envelopper ce nouveau-ny comme une couverture qui protege un byby. C'est une couverture dyiicate et lygere qui offre aussi l a moiteur nycessaire a l a vie. Pour Baudelaire, done, l'eau positive f a i t intimement partie de l a beauty naturelle du printemps. Nous savons que le reve est un instrument essentiel dans l a quete s p i r i t u e l l e de Baudelaire parce que le reve permet a son esprit de s'ychapper de l a ryality spleenytique en cryant des illusions d'une utopie idyale. Comme l'eau des cours et des nappes d'eau, l'eau de l a brume joue un r&le aussi dans 1 *inspiration de ces reves. Dans le Salon de 1846, Baudelaire £crit: "...les reves et les faeries sont enfants de l a brume."14 Une t e l l e observation semble bien logique. Le reve et les faeries font partie d'un domaine magique, d'un au-dela qui mene vers l'Idyal. Pareillement, par son caractere vaporeux et impalpable, la brume elle-meme semble s'associer a un au-dela myst£rieux et intangible. II est done naturel que l a brume donne naissance a des images reveuses d'un au-dela qui mene vers l'Idyal. Cette association entre l a brume et les reves se trouve dans le poeme en prose "Le Thyrse 1 , 1 5 et dans le poeme en prose "L'Invitation au voyage" 1 6. Dans "Le Thyrse", Baudelaire projette l a presence de l a brume sur son image de 1'existence ideale de L i s z t : "Cher Liszt, a travers les brumes, par-dela les fleuves, par-dessus les v i l l e s ou les pianos chantent votre gloire, ou l'imprimerie traduit votre sagesse, en quelque l i e u que vous soyez, dans les splendeurs de l a v i l l e yternelle ou dans les brumes des pays reveurs...." Dans "L'Invitation au voyage", la brume, qui s'ajoute a 1*ambiance reveuse du poeme, est une partie intime du paradis imaging par Baudelaire et qu'il "reve de v i s i t e r avec une v i e i l l e amie". Parce que 1'image de l a brume se prysente au tout d£but de ce poeme en prose de deux pages, i l semble que l a brume soit vraiment 11 image qui inspire le d£veloppement de la vision baudelairienne du "pays superbe" et "singulier, noye dans les brumes de notre Nord", qui incarne le Beau et 102 la perfection. L'exemple le plus r£v£lateur de l a li a i s o n entre l a brume, le reve et l a vaporisation du moi se trouve dans "Paysage" 1 7 ou Baudelaire "watches the change of seasons and records the interplay of mist and moonlight." 1 8 Comme Arden Reed observe, "This mist (brume) extends everywhere in 'Paysage1, from the 'azur' at the upper reaches of the sky to the window across the street from the garret, moving both up ('monter') and down ('verser'), engulfing the great (the star) and the small (the lamp), the signs of nature (moonlight) and those of culture (factory smoke)." Dans notre chapitre pr<§c£dent, nous avons remarqu£ 1'ambiance reveuse de ce poeme ou le poete impose sa propre perspective a l a v i l l e vue de sa mansarde et qui tSche d'oublier l a reality de 1'hiver en fermant "partout portieres et volets / Pour batir dans l a nuit (ses) f<§eriques palais" (vers 15-16) et ses visions du printemps de l'Id£al. La brume joue un r&le important dans l a creation de ces visions reveuses. Arden Reed nous offre une excellente explication de ce r&le: For most of the year the mists create an artf u l impression, metamorphosing the familiar vistas so that Paris comes to resemble an ocean - a figure both for the foreign and for change. In winter, however, mist succumbs to cold, and so this agent of metamorphosis i t s e l f suffers a transformation into 'monotonous snow.' At this point enters the a r t i s t , for i t becomes his job to relieve the numbing monotony. He does so...by drawing from within and deploying his own 'burning thoughts', whose heat evaporates the snow and thereby reconstitutes the vanished mists in the Romantic ambience of a 'mild atmosphere'.2n 103 C'est cette "tiede atmosphere" (vers 26) qui caracterise l a vision du printemps paradisiaque des jardins, des jets d'eau, des baisers et des oiseaux que Baudelaire evoque "avec (sa) volonte" (vers 24). Le pouvoir du poete de f u i r l a reality par le recours au reve s'inspire d'un e t a t psychologique momentanement heureux qui pousse le poete a s'evader du Spleen et qui le rend capable de "tirer un s o l e i l de (son) coeur, et de faire / De (ses) pensees brulants une tiede atmosphere" (vers 25-26) . Mors, la brume joue un rdle essentiel dans 1'expression du bonheur du poete devant l a vision du paradis de ses r§ves. De 1'association des vapeurs des brumes et des nuages vient l a pluie. Dans l a Bible, la pluie est une eau qui nourrit l a vie physique et, metaphoriquement, la vie s p i r i t u e l l e : "Dieu viendra a nous comme l a pluie, comme 1'ondee du printemps qui arrose l a terre" (Osee, 5). Pour Baudelaire, la pluie a souvent le m£me pouvoir nourricier. C'est un liquide physiquement et spirituellement rafraichissant qui, par son origine celeste, baigne l a terre et 1'homme dans l'eau positive. Cette pluie qui tombe sur 1'individu forme un manteau aquatique qui le protege du monde spleenetique. La pluie positive (voir le glossaire p. ) est une eau maternelle et reconfortante: "La persistance du s o l e i l m'accable... Ah I parlez-moi des ci e l s parisiens... qui...pleurent...." Nous voyons l a force vivifiante de l a pluie dans "Madrigal t r i s t e " 2 2 ou Baudelaire declare, "L'Orage rajeunit 104 les fleurs." Evidemment, c'est l a pluie de l'orage qui rend possible l a renaissance physique des fleurs. Nous avons £tudi£ comment 1'absence de l'eau dans "Le Cygne" reVele son importance pour l a vie physique et psychologique. Il faut souligner a nouveau que c'est l a pluie qui pourrait sauver de l a mort le cygne d£sesp4r£. Citons encore une fois les mots pl a i n t i f s du cygne qui font ressortir l a force vi t a l e des pluies: "Eau, quand done pleuvras-tu? quand tonneras-tu foudre?" (VI,3). Seule l a pluie idgale pourra lib£rer du Spleen le pauvre oiseau qui souffre comme Baudelaire dans le d4sert de l a mort s p i r i t u e l l e . 105 II L'EAU LIBRE, LE TEMPS ET LE SPLEEN La reality de l a mort s p i r i t u e l l e de Baudelaire se renforce a travers 1'abondance d'images hivernales et pluvieuses de l'eau negative par contraste avec les rares images hivernales et pluvieuses de l'eau positive. P. Mansell Jones constate, "when depressions follow...agitated moods, their correlations are found in sombre, stagnant images of inclement seasons and f r i g i d climates exaggerated 23 to Dantesque proportions." Malgre l a perspicacity de cette observation, P. Mansell Jones ne reconnait pas le rdle de l'eau negative dans l a creation de ces images. La plupart des images aquatiques de l a saison pluvieuse et hivernale, inspirdes par l a "vaporisation" ou 1'expression de l'etat d'ame du poyte, refiytent l a domination du Spleen chez Baudelaire. Parce que les images de l'eau positive sont s i peu nombreuses, les remarques suivantes de Baudelaire sont curieuses: ...[L]a belle saison, la saison du bonheur, pour un homme de reverie..., c'est l'hiver, et l'hiver dans sa forme l a plus rude...II demande annuellement au c i e l autant de neige, de grele et de geiye qu'il en peut contenir. 24 Meme dans "Paysage", ou l'hiver invite l a reverie, cette reverie est 1'antidote aux horreurs de l a saison meiancolique des "neiges monotones" (vers 14). Ce n'est pas du tout une reverie inspired par les devices hivernaux. II est bien probable que l a delectation de Baudelaire dans l'hiver f r o i d et rude nalt de l a tendance masochiste du poete. C'est-a-dire que l a saison pluvieuse, d£crite s i souvent par des images de l'eau negative, ne peut pas etre une saison de bonheur i d e a l . D1habitude c'est une saison gris^tre, froide et spleenetique. Si Baudelaire prend un p l a i s i r masochiste a "l'hiver dans sa forme l a plus rude", i l est l a victime du Spleen. Nous voyons "la torpeur de 1'ame dans l a g r i s a i l l e du temps" dans "Brumes et pluies" . Le Spleen etouffe tellement 1'esprit de Baudelaire que le poete, "au coeur plein de choses funebres." (111,1), se donne aux eaux negatives du temps: Q fins d'automne, hivers, printemps trempes de boue Endormeuses saisons! Je vous aime et vous loue D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau. (I) Les images de l a mort soulignent le degre extreme de l a mort sp i r i t u e l l e du poete. Compietement domine par le Spleen, Baudelaire s'abandonne a son vainqueur. La destruction du 27 poete par le Spleen se voit aussi dans "La Cloche f e i e e " Dans l a premiere strophe se spleen^tique de l a brume: 107 trouve un soupgon de l a nature I l est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'ecouter, pres du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs lointains lentement s 1elever Au bruit des carillons qui chantent dans l a brume. (I) Bien que les adjectifs "amer et doux" se referent specifiquement au verbe "ecouter", i l s peuvent s'associer aussi a l a brume ou chantent les carillons. En outre, cette strophe eVoque un contraste frappant entre 1'aspect accueillant et reconfortant d'une chambre chaleureuse et l'extdrieur brumeux, noir et froid. C'est un contraste entre l'int£rieur positif et l'ext£rieur n£gatif. En faisant partie de l'ext£rieur, la brume est de nature negative. En effet, c'est l a brume qui intensifie 1'angoisse de Baudelaire en le rendant meme plus d i f f i c i l e pour son "Ime fel<§e" de "peupler l ' a i r froid des nuits" (III, 2) de ses chants. Dorothy H. Roberts d£veloppe notre interpretation de l a brume comme une eau negative: . . . l l ] n the tercets one can only feel that i t is the cold, foggy night which has descended over the poet's soul that smothers his voice, prevents his song, and freezes him in immobility...the poet's efforts at song go down to defeat smothered in the profound fog of ennui that engulfs his soul, renders him mute, and leaves him dying beneath a heap of shattered hopes.2g 108 29 Dans "Elevation" , la brume est clairement une vapeur spleenetique: Derriere les ennuis et les vastes chagrins Qui chargent de leur poids l 1existence brumeuse, Heureux celui qui peut d'une a i l e vigoureuse S'eiancer vers les champs lumineux et sereins... (IV) Evidemment, la brume represente l a force accablante du Spleen qui, en obscurcissant l a lumiere sereine des champs de 1'Ideal, se repand dans l a vie quotidienne. I c i , par contraste avec son acceptation du Spleen dans "Brumes et pluies", Baudelaire essaie joyeusement de s'echapper de cet ennemi brumeux: Envole-toi bien l o i n de ces miasmes morbides; Va te purifier dans l ' a i r superieur, Et bois, comme une pure et divine liqueur, Le feu c l a i r qui remplit les espaces limpides. (Il l ) Pareillement, la brume negative f a i t intimement partie de 30 1'existence quotidienne decrite dans "Crepuscule du matin" Nous examinerons par l a suite les aspects negatifs de cette vie terrible dans le contexte du sang, mais notons i c i les images de " l ' a i r brumeux" (vers 20) et de l a "mer de brouillards" qui "baignait les edifices" (vers 21). Ces vapeurs ensevelissent l a v i l l e sous le morne linceul du Spleen qui reduit Paris a une v i l l e d'horreurs. L'eau 109 n e g a t i v e de l a brume exerce une i n f l u e n c e semblable dans "Les 31 Sept v i e i l l a r d s " . I c i , l a brume a j o u t e un element s i n i s t r e a 1'aspect mysterieux de P a r i s . B a u d e l a i r e p r o j e t t e sa t r i s t e s s e sur sa p e r c e p t i o n de l a v i l l e : l e s images de l a " t r i s t e rue" (II,1) e t de " l a c o u l e u r de ce c i e l p l u v i e u x " (IV,2) i n t e n s i f i e n t 1*ambiance l u g u b r e . Le f a i t que l a cons c i e n c e du poete de son e t a t d'ame i n s p i r e des images t e l l e m e n t n e g a t i v e s revele c l a i r e m e n t I 1 e f f e t d e s t r u c t e u r exerce par l e Spleen sur sa v i c t i m e . 3 2 Le premier poeme i n t i t u l e "Spleen" temoigne a u s s i de 1 ' e f f e t d e s t r u c t e u r du Spleen. Le premier mot, " P l u v i d s e " , q u i s i g n i f i e un mois sur l e c a l e n d r i e r r e p u b l i c a i n e n t r e l e 20 J a n v i e r et l e 18 f e v r i e r 3 3 , prepare l e l e c t e u r pour to u t e une s e r i e d'images a c c a b l a n t e s de l ' e a u n e g a t i v e . Le d e s e s p o i r de B a u d e l a i r e s'exprime a t r a v e r s des images poignantes a s s o c i e e s a l a mort: P l u v i d s e , i r r i t e c o n t r e l a v i l l e e n t i e r e , De son urne a grands f l o t s v e r s e un f r o i d tenebreux Aux p&les h a b i t a n t s du v o i s i n c i m e t i e r e Et l a m o r t a l i t e sur l e s faubourgs brumeux. (I) C'est l ' e a u du Spleen q u i e n v a h i t l e monde e t s'y repand. Les images s u i v a n t e s depeignent un t a b l e a u de l a l a i d e u r du monde q u i rend B a u d e l a i r e malheureux. L 1image l u g u b r e d'un pays p l u v i e u x s ' i n s p i r e des emotions du poete dans l e O A t r o i s i e m e poeme i n t i t u l e "Spleen" . "Je s u i s comme l e r o i 110 d'un pays pluvieux..." declare le poete. Le f a i t qu'il se voit comme le roi d'un t e l pays, metaphore de son ame, souligne 1'intensity de son angoisse: toute l a noirceur, toute l a meiancolie de ce pays/Sme l u i appartient. Dans le quatrieme poeme intitul e "Spleen" 3 5 se voit le pouvoir vainqueur de l'ennemi de 1' I d e a l . Les images poetiques refietent l ' e t a t d'ame de Baudelaire, domine par le Spleen et "gemissant en proie aux longs ennuis" (1,2). L1image meiancolique des nuages, qui creent un "c i e l bas et lourd" qui "pese comme un couvercle" (1,1), renforce 1'association entre l'eau du temps et le Spleen. Des nuages, le c i e l "verse un jour noir plus t r i s t e que les nuits..." (1,4). De cette facon, le Spleen, sous forme de pluie, envahit le monde qu'il transforme en prison: Quand l a pluie etalant ses immenses trainees D'une vaste prison imite les barreaux... ( I l l , 1-2) Evidemment, l'eau negative du temps enrichit 1'expression du Spleen qui tourmente le poete et qui rend meiancolique sa perception du monde humain. La meiancolie de Baudelaire exsude du poeme "Alchimie de 3 6 l a douleur" . M%me le t i t r e exprime son desespoir: tout ce qu'il touche se metamorphose en douleur. M£me les nuages, qui pourraient s'associer avec 1'Ideal, se composent plutdt de l'eau negative. L'image du "suaire des nuages" (111,3) I l l associe cette manifestation aquatique directment a l a mort physique. Ce l i e n se renforce au vers suivant od nous apprenons que ce suaire contient "un cadavre cher" ( i v f l ) . Done, a cause du regne tyrannique du Spleen, la mort est ironiquement tout ce que l a quete du bonheur off re a Baudelaire. L'eau negative s 1associe a l a destruction psychologique du poete par le Spleen dans "L*Ennemi"37. Baudelaire se d£crit metaphoriquement comme un jardin dont l a culture est soumise aux caprices du temps: Le tonnerre et l a pluie ont f a i t un t e l ravage, Qu'il reste en mon jardin bien peu de f r u i t s vermeils. (II, 3-4) Sans une abondance de fr u i t s vermeils, le poete est spirituellement vide. Conscient de son etat mort, Baudelaire deVeloppe l a metaphore du jardin ravage par l'orage: son jardin n'est que des "...terres inondees, / Ou l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux" (11,3-4). La comparaison, "comme des tombeaux", renforce 1'association entre l'eau negative, le Spleen et l a mort s p i r i t u e l l e . Nous voyons le triomphe ultime du Spleen dans "Horreur 3 8 sympathique" ou Baudelaire trouve du p l a i s i r masochiste dans son acceptation de l a douleur. Dans les "cieux d£chir£s comme des greves" (111,1) le poete trouve le ref l e t de son temperament. II reconnalt les "cadavres" de ses rives morts contenus par les "vastes nuages en deuil" (111,3) qui "sont les corbillards de (ses) reves..." ( IV ,1). Cependant, plutdt que de lutter pour se liberer du Spleen, Baudelaire accepte l a presence de ce meurtrier et, vrai masochiste, se donne aux p l a i s i r s de l 1enter spleenetique. Comme toutes les formes de l'eau negative, la boue est une perversion de l'eau positive soumise a l a force du Spleen. La boue se compose de l'eau m£lang£e a l a terre, c'est-a-dire de l'eau qui a perdu sa purete ideale. En contact direct avec l a terre du monde, l'eau de l a boue en absorbe l'impurite. Sa couleur peu attirante semble affirmer son association avec l a mort apportee par le Spleen. Les images de l a boue expriment l a frustration et le degoQt que Baudelaire eprouve pour "l'habitacle de fange" dont i l voudrait s'echapper pour chercher l ' I d e a l . Les associations negatives qu'a l a boue dans 1*esprit de Baudelaire se voient dans un passage de "Fusees" et dans le 39 poeme "Perte d'aureole" ou 1'aureole d'un ange tombe "dans l a fange du macadam". Pour cet etre ideal, le contact direct entre son aureole et l a boue impure du monde mediocre est "un mauvais presage qui le hante "toute l a journee". Pareillement, la boue represente l'impurete du monde humain 40 dans "Au Lecteur" ou Baudelaire se lamente sur "La sottise, l'erreur, le p e c h e , la lesine" (1,1) qui "[olccupent nos esprits et travaillent nos corps..." (1,2). Cette corruption rend Baudelaire meiancolique, surtout lorsqu'il se rend compte que: 113 Nos p£che>s sont tetus, nos repentirs sont laches; Nous nous faisons payer grassement nos aveux, Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,. Croyant par de v i l s pleurs laver toutes nos taches. (II) Clairernent, la boue du "chemin bourbeux" est l a concretisation symbolique des defauts d'un monde imparfait. Dans "Le Cygne", l a boue repr£sente Paris, la prison de l a negresse exiiee. Le contrast frappant entre l a laideur de Paris oh l a negresse, "amaigrie et phtisigue" (II:IV,1), a " l ' o e i l hagard" (II:IV,2), pietine dans l a boue (II:IV,2) et 1' image de "La superbe Afrique" (II: IV, 3) susei te notre piti§. Captive de l a boue, 1'exiiee ne peut trouver le bonheur que dans son pays natal associe a 1*Ideal. La perception baudelairienne de l a v i l l e est egalement negative 41 dans "Le Crepuscule du soir" et dans "Le Vin des A 1 chiffonniers" . Dans "Le Crepuscule du soir", Baudelaire decrit le Paris du soir, l'heure ou les vices humains s'expriment a travers les actions repoussantes de l'homme transforme en bete fauve (vers 4). La prostitution et le vol font partie de cette mediocrite symbolisee par l a "fange" (vers 19) de l a cite. Pareillement, dans "Le Vin des chiffonniers", Baudelaire peint un tableau meiancolique mais malheureusement realiste de 1'existence terrible dans un "vieux faubourg" (1,3) parisien. La description de ce faubourg comme un "labyrinthe fangeux" (vers 3) exprime le degoQt du poete devant les horreurs funestes du monde qu'il 114 ddteste. La boue joue un r&le pareil dans "A Une A O Malabaraise" ou le poete veut conseiller a l a Malabaraise de ne pas venir en France. II souligne l a difference entre les "pays chauds et bleus" (vers 5) de 1 1 Ideal qu'habite l a Malabaraise innocente et l a France du Spleen, un "pays trop peupie que fauche l a souffranee" (vers 18). C'est un pays de "sales brouillards" (vers 27), de "fanges" (vers 25), de "neige" et de "gr£les" (vers 22), des images aquatiques inspir<§es par le Spleen qui influence tellement l a perspective de Baudelaire. Les eaux hivernales apportent l a souffrance physique 44 dans "La Muse v4nale" . En pensant a l a froideur insupportable, le poete s'addresse a sa Muse: Auras-tu, quand Janvier l&chera ses Bor£es, Durant les noirs ennuis des neigeuses s o i r e e s , Un tison pour chauffer tes deux pieds violets? (1,2-4) I c i , l'hiver n'est pas du tout une saison de bonheur supreme comme Baudelaire le d£crit a i l l e u r s . Dans "La Servante au 45 grand coeur" , l'eau negative de l'hiver intensifie l a douleur et l a torture subie par les morts: obs£d£ par le Spleen, Baudelaire imagine "les vivants" "chaudement dans leurs draps" (vers 7-8) pendant que les morts, de "vieux squelettes gel<§s travaill<§s par le ver" (vers 11) sentent "s'egoutter les neiges de l'hiver..." (vers 12). La sensibility de Baudelaire envers 1'homme universel s'affirme de nouveau dans "La Mort des pauvres" 4 6 ou se revele aussi 115 son e t a t spleenetique. Pour Baudelaire, l 1existence dans le monde humain, represents par "la tempete, et l a neige, et le givre" (II,1), est tenement terrible que l a Mort, "la clarte vibrante a notre horizon noir" (11,2) est "le seul espoir" (1,2). Done, des images de l'eau sont l a concretisation poetique qui exprime l a condition horrifique de 1'homme t e l l e que Baudelaire l a pergoit. Une serie d'images hivernales de l'eau negative font ressortir l'etat spirituellement mort de Baudelaire lui-m§me. Dans "Avril", 1'effet destructeur des eaux hivernales se r e v e l e a travers le contraste frappant entre le printemps et l'hiver. Le printemps represente l a renaissance de l a nature et l a promesse de celle de l'e s p r i t cr£ateur: Partez, ma fantaisie; errez parmi les pr£s; Voici le s o l e i l d'or et les cieux sid£res, La nature s'eveille et le bois se parfume. (1,2-4) Le printemps detruit l'horreur de l'hiver incarnee par l'eau negative de l a neige: Le printemps engloutit l a neige et les chagrins Et dispense a chacun des jours purs et sereins. (111,1-2) Mais pour Baudelaire, la saison est encore l'hiver. La neige est l a metaphore de l a meiancolie nefaste qui tue son esprit. 116 De nouveau, l'eau est 1i4e a l a Femme; c'est l a maitresse, responsable de l'angoisse de Baudelaire, qui f a i t que "sur (sa) tete i l neige" ( I I I ,3). Le poete semble accepter son etat malheureux mais neanmoins i l exprime avec une tristesse reveuse son desir d'etre l i b e r e e du Spleen: N'etes-vous pas d'avis, belle, qui des longtemps De me faire mourir avez le privilege, Qu'il serait sage et bon d'imiter le printemps? (IV) Done, pour que Baudelaire puisse etre heureux, l'eau negative de l a neige, metaphore du Spleen, doit etre absente. Des images de l'eau hivernale s'associent a l a mort dans "Chant 47 d'automne" . Baudelaire parle de l a fuite des saisons, symboliquement aussi l a fuite des etapes de l a vie. L'automne suit le court ete et soudainement, c'est l'hiver, la mort. D'un ton d£sesp£r§, Baudelaire se d£crit comme l a personnification de l'hiver: Tout l'hiver va rentrer dans mon etre: colere, Haine, frissons, horreur, labeur dur et force, Et, comme le s o l e i l dans son enfer polaire, Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glace. (II) Les adjectifs "polaire" et "glace" renforcent l a notion de l'arrivee de cette saison meiancolique aussi bien que 1 1 association entre l'eau negative et l a mort s p i r i t u e l l e du poete. II ne faut pas oublier que l a glace est une manifestation de l'eau stagnante, symbole de l a mort, par contraste avec l'eau positive qui coule. Comme Marc Eigeldinger 1'exprime, "Le s o l e i l hivernal, prisonnier des glaces, devient. 1'image du paysage intime, de l a petrification qui se produit a l'interieur de l ' e t r e . " 4 8 Baudelaire emploie 1'image quasi-aquatique du s o l e i l glace aussi dans "De Profundis Clamavi" 4 9 otl i l decrit son e t a t psychologique de vaincu du Spleen. Son coeur habite "un univers morne a 1*horizon plombe" (1,3) ou se trouve un "sole de glace" (111,2) dont l a froideur cruelle intensifie l a douleur du poete. "Depourvu de tout rayonnement, (le soleil) est hivernal et polaire, terne et monotone, comme eteint, prive de vie." 5^ 1 L'image d'un s o l e i l mort s'inspire de l ' e t a t d'ame de Baudelaire egalement prive de vie par l a force nefaste du Spleen. La neige represente l a mort sp i r i t u e l l e dans "A Une Madone"5'1' mais i c i , c'est l a mort psychologique de l a maitresse insensible. Baudelaire imagine cette "madone" sur un "sommet blanc et neigeux" (vers 35), un milieu de "purete negative" nee de sa cruaute, de sa froideur inhumaine et de sa s t e r i l i t e spleenetique representee par l a neige. C'est sa froide cruaute qui inspire l a haine du poete. Dans "Ciel 52 brouilie" nous voyons le pouvoir tyrannique que l a maitresse, la "femme dangereuse" (IV,1), exerce sur le poete. Une serie d'images des "seduisants climats" (IV^l) de l a femme reveie sa manipulation des emotions de Baudelaire. En 118 s'associant avec le charnel-sexuel, le mot "sSduisants" suggere un l i e n entre l a maitresse et le Spleen, malgre sa nature parfois ideale. Cette association spleenetique se renforce au vers suivant ou Baudelaire parle de l a "neige" et des "frimas" (IV,2) de l a bien-aimee. Comme l a neige dans "A Une Madone", cette image suggere un cQte f r o i d et cruel de l a maitresse. Les deux vers suivants f£v£lent son influence destructrice sur le poete: Et saurai-je t i r e r de l 1implacable hiver Des p l a i s i r s plus aigus que l a glace et le fer? (IV,3-4) Evidemment, 1'association des " p l a i s i r s " avec les mots "aigus", "la glace" et "le fer" ne s'inspire pas d'un esprit sain. Le f a i t que Baudelaire pense a des p l a i s i r s meme "plus aigus" que l a glace et le fer renforce l a r e a l i t e de son desequilibre psychologique. Done, a f f a i b l i par l a force accablante de l a femme bipolaire, souvent 1'incarnation du Spleen, le poete est reduit au masochisme. De nouveau, alors, l'eau sous forme de neige et de glace, s'associe au pdle p.egatif de l a lutte baudelairienne. L1une des rares images de l a neige positive se trouve dans "La Beaute" 5 3. Ici , c'est l a Beaute de 1'Ideal. A cause de sa blancheur et de sa froideur s t e r i l e , l a neige est une image bien choisie pour evoquer l a purete de l a Beaute au "coeur de neige a l a blancheur des cygnes..." (11,2). Cette 119 s t e r i l i t y neigeuse est positive parce que c'est une s t e r i l i t y idealement pure tandis que l a s t e r i l i t e neigeuse dans les poemes precedents est l a s t e r i l i t e cruelle et insensible du Spleen. De facon typiquement baudelairienne, la meme forme aquatique peut avoir une bipolarite. La neige s'associe au Spleen dans "Le Gout du neant" 5 4. D'un ton amer, Baudelaire decrit son e t a t malheureux d'homme detruit par le Spleen. "Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte...Esprit vaincu, fourbu!" (1,1; II, 1) s*exclame-t-il. Une comparaison basee sur une image neigeuse f a i t ressortir le desespoir de Baudelaire, victime du Temps: Et le Temps m'engloutit minute par minute, Comme l a neige immense un corps pris de roideur... (111,1-2) Ces images nous rappellent les images hivernales de l'eau negative dans "Chant d'automne". Au dernier vers, la neige, deja associee a l a mort physique, devient 1'instrument d e s i r e de l a mort: "Avalanche, veux-tu m'empcrter dans ta chute?" C'est 1'expression du desespoir accablant de Baudelaire. C'est aussi 1'expression du triomphe du Spleen qui reussit a vaincre Baudelaire, "autrefois amoureux de l a lutte" (1,1). Pour le poete, i l est plus f a c i l e d'accepter l a mort sp i r i t u e l l e que de lutter pour se liberer du Spleen. A cause de l a destruction ope ree par le Spleen, 1 *avalanche/mort represente le dernier espoir du poete de trouver l a paix. 120 CONCLUSION II est c l a i r que d1abondantes images de l'eau comme expression de l'ecoulement du temps enrichissent l a poesie de Baudelaire. Ces images sont l a concrStisation poetique de l a "vaporisation" ou de 1*expression personnelle de Baudelaire. Cette concretisation poetique est ce que Baudelaire appelle l a "centralisation du Moi". Comme Arden Reed l'exprime, "Vaporization transforms the self into a climate; i t sends the a r t i s t ' s internal weather abroad in an imaginative mist, turning thought into atmosphere. At the same time, vaporization transforms the self into writing, for the 'vapeurs* disseminated from the self are themselves "'sweet, smoking verses.' Weather and writing may thus be different names for the same production, such that Baudelaire's atmosphere may denote the self transformed into a t e x t . " 5 5 Cette transformation du soi en texte produit chez Baudelaire des images de l'eau sous forme de nuages, de brouillards, de brumes, de pluies, de boue, de neiges et de glace. La bipolarite de ces manifestations aquatiques Svoque l a lutte interminable de Baudelaire entre le Spleen et 1 ' I d e a l . En effet, la preponderance des images de l'eau negative reveie l a force terrible du Spleen qui, en envahissant le pauvre poete, le domine et le rend trop faible pour lutter contre le Spleen afin d'aller en qu£te de 1 ' I d e a l . Baudelaire, la victime vaincue, ne veut que l a paix de l a mort. NOTES 1 Reed, "The Climates of Baudelaire" 243 2 Reed 243 . 3 O.C. , 1: 676. 4 O.C. , 1: 665-66. 5 O.C. , 1: 85 . 6 O.C. , 1: 7. 7 O.C. , 1: 199. 8 O.C. , 1: 350 . 9 O.C. , 1: 277 . 10 O.C. , 1: 344. 11 O.C. , 1: 332. 12 O.C. , 1: 129 . 13 0. c . , 1: 220 . 14 O.C. , 1: 421. 15 0. c . , 1: 335. 16 O.C. , 1: 301. 17 O.C. , 1: 82. 1 8 Reed 233. 1 9 Reed 233. 2 0 Reed 233-34. 21 Leakey, Baudelaire and Nature 145. 2 2 O-C., 1: 137. 23 Jones, "The Uses of Nature" 159. 24 O.C., 1: 475. 25 Ch<§rix, Essai d'une critique intgqrale 364. 2 6 O-C , 1: 100. 2 7 O.C., 1: 71. 122 2 8 Dorothy H. Roberts, '"La Cloche felee': Duality in Image, Structure and Theme," Romance Notes 16 (1974-1975): 31. 29 0. C. , 1: 10. 30 O.C. , 1: 103. 31 0. C. , 1: 87 . 32 0. C. , 1: 72. 3 3 Martin Turnell, Baudelaire: A Study of his Poetry 166. 74. 74. 77. 1. 77. 5. 94 . 10. 173. 15 . 100. 12. 5. "*° Marc Eigeldinger, "La Symobique solaire dans l a poesie de Baudelaire," Revue d'histoire l i t t e r a i r e de l a France 67 (1967): 363. 49 O.C, 1: 32. 50 Eigeldinger 51 O.C, 1: 58. 52 O.C., 1: 49. 53 O.C, 1: 21. 54 O.C., 1: 7. 55 Reed 247. 34 O.C. , 1: 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 A a 0. C., 1: O.C , 1: O. C., 1: O. C., 1: 0. C., 1: O.C. , 1: 0. C. , 1: O. C. , 1: O.C , 1: O.C , 1: 0. C , 1: 0. C. , 1: 0. C., 1 : 123 CHAPITRE III EXTENSIONS DE L 1 IMAGE AQUATIQUE Ce chapitre se divisera en trois sections: "Les Larmes", "Le Sang" et "Le Vin", trois elements qui sont une partie integrante du leitmotif aquatique chez Baudelaire. De meme que les eaux d e j a etudiees, ces trois liquides corporels ou associes a 11homme ont une identity feminine l i e e en meme temps au Spleen et a 1'Ideal. I LES LARMES C'est l a partie femelle de l a psyche qui pleure. 1 Dans 1'expression de la joie et de la tristesse, les larmes refietent une sensibility d'association traditionnellement feminine. Chez Baudelaire, la capacite de l'individu de pleurer est aussi importante que les larmes elles-memes, etant une reflexion de l a sensibilite. C'est cette sensibilite vis-a-vis du monde autour de l u i qui f a i t passer Baudelaire par les epreuves du Spleen et de 1' I d ea l . Chez Baudelaire, les larmes positives et negatives (voir le glossaire p. 199) sont des eaux feminines associees soit avec l a mere, soit avec l'amante. L'etude de ces larmes reveie de nouveau le pouvoir accablant du Spleen. Elles jouent un role dans l a presentation baudelairienne de l a vie 124 humaine dans un monde funeste et font partie egalement de l a description de l a condition personnelle de Baudelaire lui-meme, doming et tourmente par 1*ennui et et par l a melancolie. Les larmes negatives jouent un rdle aussi dans la presentation de l 1 a t t i t u d e destructrice du sado-masochisme, r£sultat des efforts frustr£s de Baudelaire pour atteindre l'Idyal. Toutes ces eaux negatives "nourrissent" l a mort sp i r i t u e l l e du poete. A) LES LARMES POSITIVES 2 Dans "Le Monstre" , Baudelaire se sert de I 1absence des larmes chez la femme monstrueuse pour presenter les larmes comme une eau positive. Ce poeme de contre- i d e a lisation de la femme aimee exprime comment cette femme de quarante ans, la "levre amere" et aux yeux "qui semblent de l a boue" (1,7) a prise sur le poete. La secheresse "physique" de l a jambe de ce monstre ("Ta jambe est musculeuse et seche" IX,1) prepare l a presentation de l a secheresse "psychologique" de la femme aimee: "Ta peau brulante et sans douceur /...ne connait pas plus l a sueur / Que ton oeil ne connait les larmes."(X,1,304). L'eau de l a sensibilite, l'eau des emotions, l u i manque: l a vie s p i r i t u e l l e de ce monstre est morte. Les larmes representent l a sensibilite de l'Ume dans 3 le poeme "Sisina" encore. L'heroine, Sisina, est "la Dame qui boit de l'eau de Van Swieten a l a sante d'Orsine", un 4 homme execute le 13 mars 1858 sous Napoleon III. Le "reservoir de larmes" (IV,3) que Sisina a pour celui "qui s'en montre digne" (IV,3), est l a preuve physique des 125 qualit£s louables de cette "douce guerriere" a "11 Sme charitable" (111,2). Dans ce poeme Baudelaire ne peut qu' admirer l a force physique de Diane et de Th<§roigne mais pour l u i , Sisina est plus admirable parce qu'elle a a la fois l a force physique et qui plus est, la force s p i r i t u e l l e de l a se n s i b l i l i t y . La capacity de pleurer "un pleur obtenu sans effort" (IV,1) evoque pour le poete le caractere naturellement sensible et humain qu'il voudrait trouver chez sa maitresse, la "reine des cruelles" (IV,2) d<§crite dans le poeme "Une nuit que j'etais pres d'une affreuse Juive" 5. Pareillement, dans le poeme "Lesbos" , Baudelaire admire les larmes de l a sensibility: "Qui des Dieux osera, Lesbos, etre ton juge / . . . s i ses balances d'or n'ont pesy le dyiuge / De larmes qu'a l a mer ont versy tes ruisseaux?" (VIII,1,3-4). Ces larmes expriment l a douleur, mais l a sensibility admirable dont elles rysultent exempte Lesbos d'une condamnation. Le poeme "La Rancon"^ nous off re un excellent exemple des larmes maternelles qui nourrissent l'ytat psychologique de 1'homme. Il faut que 1'homme arrose "sans cesse" "des pleurs saiys" (111,4,3) les deux champs l'Art et l'Amour qu'il doit cultiver. Le dyveloppement de ces champs, la culture de "la moindre rose" (11,1) dans le champ de l'esprit, dypend de l a sensibility humaine, la capacity de sentir assez profondyment pour pleurer. L'eau fyminine est done nycessaire a l a vie de l'esprit qui inspire 1'amour et l' a r t . 126 Dans le contexte des larmes et de l a creation artistique, nous trouvons l e poeme en prose "Les Fenetres" 8. Par une fenetre fermee, le poete apercoit une femme "mure, rid£e deja, pauvre toujours penchee sur quelque chose, et qui ne sort jamais." La sensibility du poete permet a son imagination l a creation de "la legende" de cette femme, une legende qu'il se raconte a lui-meme "en pleurant". II faut remarquer, cependant, que malgre l a nature positive des larmes du poete, ces larmes ont aussi une association negative avec l a meiancolie qui le hante: "Et je me couche, fier d'avoir vecu et souffert dans d'autres que moi-meme." II se peut que Baudelaire veuille faire partie de l a fraternite humaine en partageant ses epreuves emotionnelles. Mais l a meiancolie qui exsude de cette phrase est evidente. Nous pourrions y reconnaltre mime l a tendance masochiste de Baudelaire dans ses mots "fier d'avoir vecu et souffert". La bipolarite des larmes dans ce poeme refiete le chaos qui tourmente son esprit. Comme l'eau des cours d'eau et du temps, l'eau des larmes s'associe a 1'image de l a lumiere. La citation suivante off re peut-etre une explication de ce phenomene: "L'oeil est physiquement a l a conjonction de l a lumiere et de Q l'eau." Dans notre premier chapitre, nous avons signaie que les voyages entrepris en quite de 1'Ideal associent l'eau, la lumiere et le c i e l . Nous voyons une association pareille entre les larmes, la lumiere et le c i e l dans le poeme "L 1Invitation au voyage" 1 0. L'imagination riveuse du poete cree des images i d e a l i s e e s du pays lointain ou Baudelaire 127 voudrait aller pour s'echapper du Spleen: Les Soleils mouilies De ces ciels brouilies Pour mon esprit ont les charmes Si mysterieux De tes traitres yeux, Brillant a travers leurs larmes. (1,7-12) Ces vers nous montrent 11 association entre les s o l e i l s , les ciels , les yeux de l a bien-aimee et les larmes, quatre elements indipensables au r§ve de ce pays i d e a l . Le participe present, "brillant", evoque l a lumiere et i l renforce le li e n deja e t a b l i entre les yeux et les s o l e i l s . L'examen de l'ordre d 1expression des idees de ce passage semble montrer que "les charmes s i mysterieux" des yeux de l a femme dependent en partie des larmes. Evidemment, les larmes sont des eaux maternelles qui donnent naissance aux charmes des yeux; ces charmes ajoutent un element mysterieux et magique a ce pays imaginaire de 1'Ideal. L 1 association entre les larmes et la creation artistique s'affirme lorsque le poete prend l a "larme pale" (IV,1) f i iee par l a lune et "la met dans son coeur" ( I V ^ ) 1 1 . La beaute de cette larme s'accroit a travers 1'influence de l a lumiere qui l u i donne des "reflets i r i s e s comme un fragment d'opale" (IV,2). Laurence M. Porter decrit bien 11 association entre l a larme et l'a r t en disant que cette "opale" est 12 "emotion crystallized and symbol for the poem i t s e l f . . . . " 128 Done, la larme, symbole de l a sensibility n<§cessaire a 1 1inspiration artistique, symbolise l a beauty et l a haute valeur du poeme, le joyau lui-meme. L 1importance symbolique de l a larme devient claire s i nous n'oublions pas le rdle du poeme chez Baudelaire: c'est a travers le poeme qu'il exprime le Spleen mais c'est aussi a travers le poeme qu'il essaie d'atteindre l'Idyal dont i l espire le salut. La larme, l'eau maternelle qui nourrit l a recherche de l'Idyal, devient le symbole de cette quete salutaire. B) LES LARMES NEGATIVES Bien que les larmes baudelairiennes s'associent de temps en temps avec l'Idyal, elles s'associent aussi avec le Spleen. Lamartine y c r i t : "L'eau est l'yiyment t r i s t e . Super flumina Bobylonis sedimus et flevimus. Pourquoi? C'est que l'eau pleure avec tout le monde. Quand le coeur est t r i s t e , 13 toute l'eau du monde se transforme en larmes." Nous connaissons l'eau t r i s t e des cours d'eau. Maintenant, i l faut ytudier 1'association entre les larmes et le coeur t r i s t e . Comme les larmes positives nourrissent l a vie spi r i t u e l l e et 1'esprit cryateur de Baudelaire, ainsi les larmes nygatives cultivent le champ de l'Art mais les "roses" qui en rysultent, malgry leur beauty et leur richesse poytiques, ont des ypines qui piquent 1'esprit heureux du poyte et le font replonger dans les gouffres du Spleen. Ces larmes nygatives sont, dans un sens, des eaux f e r t i l e s ; mais 129 parce qu'elles s'associent a l a mort s p i r i t u e l l e de Baudelaire, c'est une f e r t i l i t y paradoxalement s t e r i l e . Parce qu'elles apportent au poete l a mort sp i r i t u e l l e plutdt que l a vie, ces eaux salves ne sont pas des eaux maternelles. Les larmes sont quelque chose de purement humain chez Baudelaire. Par exemple, la Beauty et l'Idyal est "comme un sphinx incompris" (11,1) 1 4, un bel etre de l'au-dela, froid et pur, dont le charme fascine les poetes. Pas humaine, la Beauty ne pleure jamais: n'habitant pas le monde humain du Spleen, la Beauty n'a pas besoin de larmes. Mais les larmes de l'homme expriment l a douleur de l a vie humaine. Le poeme "Le Masque"15 ryvele cette douleur. La belle statue d'une femme "au corps divin" (111,2) pleure "un magnifique fleuve" (111,6) de larmes parce qu'elle "a vycu! / Et parce qu'elle v i t ! " (IV,4-5) et parce que, "demain, hyias! i l faudra vivre encore!" (IV,7). Malgry sa "beauty parfaite" (IV,1), bien qu'elle puisse mettre "a ses pieds le genre humain vaincu" (IV,2), bien qu'elle ne souffre pas de l a faim, ni de l a froideur, ni de l a pauvrety, cette femme pleure. Elle pleure parce qu'elle est condamnye a 1'existence yternelle. Les larmes de cette "statue aliygorique" expriment les douleurs du poyte lui-meme comme le rGvele l a derniyre strophe. I c i , Baudelaire s'identifie avec l a race humaine: ce qu'elle dyplore, Surtout, ce qui l a f a i t frymir jusqu'aux genoux, C'est que demain, hyias! i l faudra vivre encore! Demain, aprys-demain et toujours! - comme nous! (IV) 130 Cette attitude terrible et choquante refiete l'etat psychologiquement mort du poete. Baudelaire montre une sensibility a l'egard du monde et de l a douleur humains. II peint un l a i d tableau de notre society cruelle et superficielle dont "la bonne femme dycrypite I I 1 6 est l a victime. Sa bonty et sa chaleur humaine rejetyes par "1'enfant ypouvanty" qui ne voit que son apparence peu j o l i e , la v i e i l l e est condamnye a l a solitude; la society l a rejette. Les larmes qu'elle pleure "dans un coin", "dans sa solitude yternelle" expriment l a douleur de la v i e i l l e s s e . Cette douleur refiete les injustices et l a cruaute d'une s o c i e t e malsaine. Les larmes de la v i e i l l e sont aussi les larmes du poete. Elles devraient etre nos larmes ausssi, des larmes qui expriment notre coiere et notre tristesse devant une t e l l e s o c i e t e qui est malheureusement l a ndtre. Devant une telle, laideur, nous arrivons a comprendre la raison du Spleen chez Baudelaire. Obsede de l a douleur du monde, Baudelaire pense meme aux douleurs des morts. "Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs" (1,4) 1 7. Les "pleurs de (la) paupiere creuse" de l a "servante au grand coeur" resultent de 1'insensibil i t e humaine qui oublie cruellement les morts enterres qui souffrent de l a froideur. Pareilles aux larmes de l a v i e i l l e , les larmes hypothetiques de l a servante morte expriment une condamnation de l a s o c i e t e que Baudelaire deteste, Le poeme "Le Tonneau de l a Haine" 1 8 affirme 1'obsession chez Baudelaire de l a laideur du monde humain. Les larmes 131 dans l a premiere strophe intensifient 1'ambiance d£ja negative. L'image eVoqu£e par les mots "(le) sang et (les) larmes des morts", donnas comme "nourriture" a l a Haine, augmente 1*effet de 11 image horrifique de l a Haine comme tonneau sans fond. C'est une force qui consomme tout, une force terrible d'une soif intarissable. Nous voyons que les larmes negatives symbolisent l a douleur de 1'existence humaine dont le poete veut s'echapper. Ces douleurs s'ajoutent a l a laideur de cette vie humaine symbolisee par l a boue: "Emporte-moi enleve-moi / Loin! l o i n ! i c i l a boue est faite de nos pleurs" (111,1-2) 1 9 on Dans le poeme "Reversibility" , Baudelaire s'adresse a l'Ange trop "plein de bonheur, de joie et de lumiere" (V,5) pour connaitre les horreurs de 1'existence humaine. L'eau saiye des "sanglots" (1,2) et des "larmes de f i e l " (11,2) exprime l'angoisse de l'homme qui subit ces horreurs. Ce sont des larmes i n s p i r e s par sa mort s p i r i t u e l l e . Nous avons remarquy les larmes positives de l a sensibility dans "Lesbos" mais nous y trouvons aussi une allusion aux larmes nygatives: "...[Jle fus des l'enfance admis au noir mystere / Des rires effrynys mdiys aux sombres pleurs" ( I X , 304). L'adjectif "sombre" dynote le noir et le myiancolique; l a combinaison de "sombres pleurs" suggyre les larmes angoissyes de 1'ennui connues par Baudelaire depuis l'enfance Les images des larmes nygatives soulignent 1'intensity du Spleen ressenti par Baudelaire. Le poyte dycrit l a victoire de son ennemi, "L'Angoisse despotique" (V,3) qui 132 "sur mon crane incline pi ante son drapeau noir" (V,4) 2 1. Ce drapeau de l a mort triomphante vainc l'Espoir, source essentielle de l a vie s p i r i t u e l l e et inspiration de l a quete baudelairienne. Le moment ou "L'Espoir, / Vaincu, pleure" (V,2-3) est un moment terri b l e ; les larmes de l'Espoir marquent l a f i n de la vie et le debut de l a mort psychologique chez Baudelaire. Pour gagner sa vie, Baudelaire doit "prostituer" son art inspire par sa Muse. Cette prostitution, qui sal i t l a purete de l'ar t , remplit de meiancolie l'esprit du poete. Baudelaire projette sa tristesse sur le coeur de l a Muse dont les larmes cachees expriment 1'angoisse: "Ton ri r e trempe de 22 pleurs qu'on ne voit pas" (IV,2) . Les larmes jouent un r&le important dans "Le Fou et l a 23 venus" . La beaute parfaite de 1'"admirable journee!" et "1'extase universelle des choses" font contraste avec l'"§tre a f f l i g e " aux pieds de la venus, evidemment Baudelaire lui-meme. Les mots, ses "yeux pleins de larmes", suscitent l a p i t i e du lecteur envers ce pauvre qui se croit "le dernier et le plus s o l i t a i r e des humains, prive d'amour et d'amitie, et bien inferieur en cela au plus imparfait des animaux." De meme que Baudelaire de l ' e x i l social, ainsi ce fou souffre de la solitude de 1'artiste. Les paralieies evidents deviennent m£mes plus c l a i r s a travers les mots suivants du fou: "...je suis f a i t , moi aussi, pour comprendre et sentir 1'immortelle Beaute!" Chez Baudelaire, comme chez le fou, la meiancolie detruit l a vie s p i r i t u e l l e . Le Spleen est le vainqueur de 1'homme. 133 Le devel oppement des images spleenetiques dans le poeme "Le Cygne" 2 4 depend des larmes angoiss£es d'Andromaque: "Andromaque, je pense a vous!" s'exclame Baudelaire dans l a premiere strophe. L1image mythologique de cette exiiee le f a i t rappeler "(ses) douleurs de veuve" et l a maniere dont le fleuve "par (ses) pleurs grandit" (1,3-4). "L1 immense majesty de ces pleurs suggere une certaine beaute mais, paradoxalement, c'est une beaute du Spleen. C'est 1'image du fleuve associe aux larmes d*Andromaque qui "A feconde soudain ma memoire f e r t i l e " (11,1). Done, les larmes d'Andromaque f e r t i l i s e n t l a memoire du poete mais de l a facon negative caracteristique du Spleen. Cette " f e r t i l i s a t i o n s t e r i l e " produit les images negatives d'autres exiles deja etudies. Symboliquement, les larmes d'Andromaque sont les larmes de Baudelaire, un autre exile obsede du Spleen: "Paris change! mais rien dans ma meiancolie / N'a bougei" (11:1,1-2). 25 Dans le poeme "Le Jet d'eau" , les larmes, qui jouent un rdle interessant l i e a l'eau de l a fontaine et a 1'inspiration des pensees poetiques, s'associent a 1*expression du Spleen. Le refrain, repete trois fois, deer i t le mouvement de l'eau de l a fontaine: La gerbe epanouie En mille fleurs, Ou Phoebe rejouie Met ses couleurs, Tombe comme une pluie De larges pleurs. C'est une description qui evoque les couleurs et le mouvement 134 deiicat des formes parfaites des larmes. La repetition de ce refrain ajoute une certaine tranquilite au poeme. La chute regu l i ere de l a "pluie de larges pleurs" affirme les mots de l a premiere strophe: "Dans l a cour le jet d'eau qui jase" et "ne se t a i t ni nuit ni jour." S i nous nous rappelons 1'importance des larmes au champ de 1'Amour t e l l e qu'elle s'explique dans "La Rancon", i l est interessant de remarquer dans "Le Jet d'eau" ce l i e n "mis en pratique": Dans l a cour le jet d'eau qui jase (comme une pluie de larges pleurs) Entretient doucement 1'extase Ou ce soir m'a plonge 1'amour. (1,5-8) Ce sont, en effet, ces pleurs qui, en nourrissant les impressions amoureuses du poete, inspirent ce poeme. Cependant, les larmes du jet d'eau ne sont pas des eaux maternelles mais plutdt des eaux ste r i l e s qui evoquent le Spleen. La "pluie" du refrain est une pluie de larges pleurs t r i s t e s . Dans l a deuxieme strophe le poete f a i t une comparaison entre le mouvement descendant de ces pleurs et le "mouvement" descendant de 1'intensity amoureuse de 1'araante envers le poete: "ainsi ton ame...s'epanche, mourante, / en un f l o t de tr i s t e langueur" (11,1-6). La meiancolie suggeree par les mots "triste langueur" envahit le poete: e l l e "descend jusqu'au fond de (son) coeur" (11,8). Par consequent, les pluies du jet d'eau dans le deuxieme refrain 135 semblent adopter une meiancolie plus marquee que celle dans le premier refrain. Baudelaire se deiecte de facon masochiste de l a meiancolie: i l l u i est "doux" "d'ecouter l a plainte eternelle / Qui sanglote dans les bassins" (111,2-4). Ce masochisme resulte des efforts frustres du poete pour atteindre 1'Ideal. La "pure meiancolie" qui exsude pour Baudelaire de l a nature - de l a "lune, eau sonore, nuit benie, / Arbres" - "est le miroir de (son) amour" ( I I I ,8). Les pleurs du dernier refrain sont vraiment des eaux negatives qui inspirent l ' a r t de ce poeme ou se trouve une perversion masochiste de 1'amour i d e a l . Les larmes expriment une supreme meiancolie dans un passage en prose de "Fusees", des Journaux intimes, ou Baudelaire decrit les emotions profondes d'un amant et de sa 2 6 maitresse . Le Spleen, qui les etouffe, e t a b l i t un l i e n direct entre 1 *amant et le poete. Les larmes de 11amant s'inspirent du meme regret et de l a meme honte qui inspirent les pleurs de Baudelaire lui-meme: "...attendri par l a pensee d'un passe mal rempli, de tant de fautes, de tant de querelles, de tant de choses a se cacher reciproquement, i l se mit a pleurer..." II semble que "la volupte" qui suit a i t un element presque masochiste - le m£me element trouve dans "Le Jet d'eau". Ce soupcon du masochisme vient de l a juxtaposition des mots suivants: "jamais pour eux l a volupte ne fut s i douce" et "volupte saturee de douleur et de remords". Ce n'est qu'un esprit masochiste, ou au moins profondement malheureux, qui emploierait 1'adjectif "douce" en association avec l a douleur et le remords. C'est un tel 136 malheur qui domine 1*esprit de Baudelaire. Neanmoins, nous trouvons dans ce passage un paradoxe typiquement baudelairien. Malgre les larmes qui expriment l a douleur et le masochisme infliges par le Spleen, les larmes r£velent aussi une dimension positive. C'est-a-dire que 11amant et sa maitresse confondent "dans la pluie de leurs larmes et de leurs baisers les tristesses de leur pass^ avec leurs espirances de l'avenir." Ce sont ces "esperances de I'avenir", bien qu'elles soient "incertaines", qui suggerent quelque chose de positif, une emotion l i e e a l a vie plutdt qu'a l a mort. En outre, i l semble que les larmes exercent un effet cathartique sur 1'amant qui se jette "dans les bras de sa coupable amie pour y retrouver le pardon qu'il l u i accordait." Ce sont l a tendresse et le pardon, deux elements posit i f s , qui s'associent a l a vie s p i r i t u e l l e et qui donnent une base plus solide aux esperances des amants. I c i , les larmes cathartiques sont des eaux clairement maternelles qui, en nourrissant 1'esprit, l u i off re une renaissance. II est interessant de remarquer 1'influence de l a "seconde femme" -pas l a mere mais 1'amante souvent associee a l'eau. L'amante est presente dans "Le Jet d'eau" mais son l i e n avec les larmes est plus direct dans ce passage de "Fusees". L'adjectif possessif "leur" dans les mots "les tristesses de leur passe" f a i t ressortir 1'effet de l'amante sur les sentiments que 1'amant exprime a travers ses larmes. De plus, c'est l a presence de l'amante qui rend possible 1'effet 137 cathartique des larmes: parce que l a maitresse est prSsente, 1'amant peut l u i pardonner. De cette facon, les larmes deviennent des eaux de l a vie s p i r i t u e l l e . N£anmoins, i l ne faut pas oublier les larmes de l a mort s p i r i t u e l l e trouvSes dans ce passage. Le flux dans ce passage entre les larmes positives et les larmes negatives f a i t ressortir le chaos qui regne dans l'esprit du poete. Une fois fois heureux, une fois malheureux; une fois pensant a quelque chose de bon, une fois pensant a quelque chose de mauvais, Baudelaire est soumis a l a force du Spleen qui le domine et qui le frustre en rendant bien d i f f i c i l e sa quete. Nous savons que le chaos dans l'esprit de Baudelaire produit le sado-masochisme. Les larmes negatives jouent un role important dans l a presentation de ce sado-masochisme 27 dans le poeme "Madrigal t r i s t e " . D'un ton terrible, le poete assimile l a beaute a l a tristesse: "Sois belle" et sois t r i s t e ! Les pleurs / Ajoutent un charme au visage..." (1,2-3). Les tendances sado-masochistes sont evidentes dans la troisieme strophe ou Baudelaire se deiecte des larmes angoissees de sa bien-aimee: Je t'aime quand ton oeil verse Une eau chaude comme le sang, Quand, malgre ma main qui te berce. Ton angoisse, trop lourde, perce Comme un r&le d'agonisant. (I l l ) De nouveau, nous voyons l'eau dans un contexte 138 traditionnellement feminin, cette fois li£e directement a l a femme/amante. L'effet s t e r i l e de l a culture du champ de 1'Amour par des larmes negatives est Evident. Il semble que 11 amour du poete envers cette femme-victime depend des larmes de son angoisse. C'est une angoisse terrible et profonde que le poete desire comme le r£vele l a comparaison de "l'eau chaude" des larmes au "sang", l'eau dont depend l a vie humaine. L'amour cultive par de telles larmes ne peut §tre qu'un amour steril e , une rose morte et pleine d'epines qui blessent l a femme et le poete, tous les deux victimes du Spleen et des ses forces envahissantes. Le sadisme associe aux larmes negatives se developpe encore plus dans l a quatrieme strophe: J'aspire, volupte divine! Hymne profond, deiicieux! Tous les sanglots de ta poitrine... (IV,1-3) Les points d'exclamation et le vocabulaire font ressortir 1'intensity satanique du sadisme. Le poete est un monstre se frottant joyeusement les mains devant le tourment psychoidique et physique de l a femme. Les deux derniers vers de la quatrieme strophe creent une image de beaute paradoxalement negative. Baudelaire imagine les larmes comme des perles dont s'illumine le coeur de l a femme. C'est une image de lumiere et de deiicatesse mais, parce que ces perles sont faites d'angoisse, c'est une image negative, 139 laide meme, inspiree par le Spleen qui tue l'es p r i t du poete. Le poeme-vengeance "A Une Madone"28 est le quatrieme pofeme ou les larmes jouent un rdle dans l a presentation de l a perversion sado-masochiste de Baudelaire. Marie Daubrun, inspiratrice de ce poeme, venait de quitter Baudelaire pour partir dans le Midi avec Banville. Amer et fSche, Baudelaire e c r i v i t ce poeme en decembre 1859. A premiere vue, le poeme semble presenter l a Maitresse de facon positive: Baudelaire l a met au niveau de l a vierge. Cependant, les idees violentes, destructrices et sadiques du poeme oil s'accomplit l a "desanctification" de 1'image de l a Vierge qui se transforme en 11 image de l a maitresse, r e v e i e n t l a maitresse comme une source du Spleen. Pour se venger, Baudelaire veut planter sept couteaux dans le coeur de l a Madone pour l a faire souffrir. La presentation visuelle de cette partie du poeme, huit vers sur quarante-quatre separes sur l a page du reste du poeme, contribue a renforcer 1'importance de ces idees brutales. Cette section est en une seule phrase; sans interruption e l l e coule rapidement vers sa f i n ou un point d'exclamation indique de plus l a joie extatique du poete. La repetition trois fois des mots "dans ton Coeur" (vers 43-44) r e v e i e l'intensite du desir de Baudelaire de faire du mal a la Madone qui le rend malheureux. Le malheur du poete se presente physiquement a travers les larmes qui feront l a robe de l a "Madone": "non de Perles brode, mais de toutes mes Larmes! / Ta Robe, ce sera mon Desir..." (vers 114-15). Le "L" majuscule du mot "larmes" renforce 1'importance de ce 140 mot. Ces larmes sont l a manifestation physique du malheur cause par l a maitresse; ce sont les blessures psychologiques, r£sultat de ce malheur, qui inspirent les dSsirs de vengeance sadique. De nouveau, nous voyons l a nature feminine de l'eau, cette fois associSe de facon negative a 1'amante qui contribue a l a mort sp i r i t u e l l e du poete doming par le Spleen. Dans Mon Coeur mis a nu, Baudelaire £crit, "II serait peut-§tre doux d'etre alternativement victime et bourreau." 2 9 3 0 Dans "L' HeautontimoroumSnos" , l'epitom<§ de l a mentality sado-masochiste chez Baudelaire, le poete joue ces deux roles. Dans les trois premieres strophes ou Baudelaire est le bourreau sadique, les larmes de l a femme sont essentielles. Bien que 1'identity de "J.G.F. ", la personne a qui le poeme est d6di£, ne soit pas connue i l est bien 31 probable que c'est une femme. De facon mSchante, bien qu'il frappe l a femme "sans colere / Et sans haine" (1,10-2), i l veut l a frapper pour l a faire pleurer. La voix du sado-masochisme, inspire par le Spleen, explique l a raison de ce desir de faire du mal a l a femme: "Et je ferai de ta paupiere, / Pour abreuver mon Sahara, / J a i l l i r les eaux de la souffrance" (1,4:11,1-2). Masochiste, le poete ainsi qu'un vampire qui dSsire le sang d'un autre, veut "boire" les larmes de cette femme pour d«§salt<§rer sa soif de l a souffrance, une soif evoqu^e par 1'image du Sahara aride. La douleur plut&t que le bonheur nourrit son ame tuSe par le Spleen. Dans les vers suivants, les larmes se lient a des images de l'eau: "Mon dSsir gonfle d'espSrance / Sur tes 141 pleurs sal^s nagera / Comme un vaisseau qui prend le large" (II,3-4;III,1). Cette image du vaisseau se trouve aussi dans "Le Beau Navire" (VII,2) 3 2. Cependant, contrairement au r&le de cette image dans "Le Beau Navire" ou 1'esprit du poete se met en voyage vers l'Idyal, l a mime image dans "L' Heautontimoroumenos" evoque un voyage negatif a cause de la source negative de son inspiration. Le sadisme se developpe encore davantage a travers l a troisieme strophe: Et dans mon coeur qu* i l s souleront Tes chers sanglots retentiront Comme un tambour qui bat l a charge! (111,2-4) Dans ce contexte, le verbe "souleront" denote quelque chose de positif qui fera p l a i s i r au poete. Le point d'exclamation a l a f i n de l a strophe souligne le p l a i s i r malsain du poete qui se deiecte des sanglots de l a femme-victime. Dans les quatre dernieres strophes, Baudelaire decouvre qu'il est l a victime et le bourreau: une t e l l e condition n'est pas douce. En lisant l a derniere strophe, nous arrivons a plaindre ce pauvre etre: Je suis de mon coeur le vampire, - Un de ces grands abandonnes Au r i r e eternel condamnes, Et qui ne peuvent plus sourire! (VII) 142 Les eaux salves des larmes, ainsi que les autres formes de l'eau d£ja £tudi£es, se caract<§risent alors par une bipolarity positive et negative. Comme l a plupart des formes aquatiques chez Baudelaire, les larmes sont de nature feminine associ§e soit a l a mere, soit a l'amante. La capacity de pleurer reflete une sensibility nycessaire a celui qui yprouve des ymotions, surtout a Baudelaire dont l a sensibility inspire l a lutte entre le Spleen et l'Idyal. Les larmes positives nourrissent l a vie s p i r i t u e l l e du poete tandis que les larmes nygatives "nourrissent" sa mort sp i r i t u e l l e . L'abondance des larmes nygatives refiyte le pouvoir du Spleen qui gagne 1'esprit de Baudelaire. Les larmes de ces poles jouent un rSle dans l a prysentation de l a condition humaine, t e l l e que 1'esprit dominy par le Spleen l a percoit, et dans l a prysentation de l a condition malheureuse du poyte lui-meme. Associyes au sado-masochisme de Baudelaire, les larmes jouent un role important dans l a ryvyiation de l a lutte destructrice entre le Spleen et l'Idyal, une lutte fondamentale a l a crise d'identity de Baudelai re. 143 II LE SANG Les mots de Bachelard, "tout liquide est une eau" 3 3, menent notre etude du leitmotif aquatique chez Baudelaire aux images du sang. Comme les larmes et les autres formes de l'eau, le sang se divise en des images positives et negatives associ£es aux emotions du Spleen et de 1'Ideal. Une t e l l e association n'est pas etonnante, surtout si nous considerons que d'apres l'ancienne medecine, le sang est "1'humeur qui commande les passions, le comportement"34. Le sang off re un riche symbolisme. Le sang est une eau feminine: l i e aux cycles de l a f e r t i l i t e , le sang s'associe aussi a l a naissance. De plus, le sang est l'eau maternelle dont depend l a vie physique et, metaphoriquement, la vie s p i r i t u e l l e . La perte du sang amene l a mort. C'est peut-§tre a cause de ce besoin du sang qu'a l a vie humaine que les Azteques nomment 35 le sang "Chalchiuatl", ce qui veut dire "eau precieuse" D'habitude, le sang qui coule dans le corps humain est l'eau l i b r e de l a vie tandis que le sang coaguie represente l'eau stagnante de l a mort. Dans l a religion chretienne, le sang du Christ s'associe et au tourment du Christ qui meurt sur l a croix et a l a vie: le vin de l a messe se transforme en sang du Christ, l'eau de l a vie s p i r i t u e l l e pour les fideies. Baudelaire traite des images positives et negatives du sang au niveau physique et au niveau metaphorique. Les images du sang positif (voir le glossaire p. 199) presentent 144 le sang comme l a source de toute vie physique et spi r i t u e l l e de 1'homme et du po£te lui-meme. Les associations negatives du sang sont plus nombreuses que ses associations positives, ce qui rSvele l a domination du Spleen dans l'esprit de Baudelaire. Parfois, des images positives et negatives du sang se presentent dans le meme poeme, ce qui f a i t ressortir le chaos creS par le flux constant entre le Spleen et l'Id£al. A) LE SANG POSITIF Dans plusieurs poemes, le sang Svoque une image ou une ambiance positive. Par exemple, dans l a derniere strophe du poeme "Les Bijoux" 3 6, la maitresse inspire une belle image du sang comme l'eau de l a vie: Et l a lampe s'etant r£sign£e a mourir, Comme le foyer seul illuminait l a chambre, Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir, II inondait de sang cette peau couleur d'ambre! (VIII) Cette inondation de sang crSee par la lumiere du feu de chemin^e intensifie l a presence de l a maitresse, une incarnation du Beau. La richesse et l a couleur rouge SvoquSes par le "sang", en association avec 1'ambre exotique de l a peau feminine, rendent le poete extatique (remarquer aussi le point d1exlamation) devant l a sensualitS pure de "la tres chere" (1,1) idc§alis<§e. L'eau et l a lumiere s'unissent encore une fois dans l a qu£te de l 1 I d e a l . 145 "Dans la tristesse qui le s a i s i t et le point au crepuscule du soir, le poete a besoin d'un confident." 3" 7 Par consequent, dans le poeme "Le Balcon" 3 8, ou le poete connait "l'a r t d'evoquer les minutes heureuses" (V,l), Baudelaire s'adresse a l a "mere des souvenirs, maitresse des maitresses" (1,1). Les souvenirs de sa liaison avec cette "reine des adorees" (111,3) l u i sont une source de vie s p i r i t u e l l e . L'evocation des images belles, calmes et sensuelles au sens compietement pur stimule 1'esprit du poete: Et les soirs illumines par l'ardeur du charbon, Et les soirs au balcon, voiles de vapeurs roses. Que ton sein m'etait doux! que ton coeur m'etait bon! Nous avons dit souvent d'imperissables choses Les soirs illumines par l'ardeur du charbon. (II) L'image du sang dans l a troisieme strophe renforce le r&le de l a maitresse comme une source de vie s p i r i t u e l l e : "En me penchant vers t o i , reine des adorees, / Je croyais respirer le parfum de ton sang." (111,3-4). Le sang de l a maitresse peut etre le liquide qui coule a travers le corps humain, l'eau de l a vie physique; ce sang peut avoir aussi le sens plus metaphorique d'un liquide qui nourrit l ' i t r e psychologique - les idees, les rives, la vie s p i r i t u e l l e de l'individu. Ces deux sens du sang etablissent un l i e n positif entre l a vie et cette manifestation de l'eau. Le bonheur et le p l a i s i r du poete devant le parfum du sang sont evidents. 146 L'image du sang dans le poeme "Harmonie du s o i r " 3 9 revele l a bipolarite de l'eau baudelairienne. C'est l'heure du coucher du s o l e i l , la f i n de l a journge, le moment ou meurt l a lumiere s i souvent l i e e a l'eau vi v i f i a n t e . C'est une heure belle mais t r i s t e : "Le c i e l est t r i s t e et beau" (11,4), ecr i t le poete. Les Elements de l a nature font partie d'une unite harmonieuse, sereine et doucement meiancolique: "Les sons et les parfums tournent dans l ' a i r du soir; / Valse meiancolique et langoureux vertige! / ...Le violon fremit comme un coeur qu'on a f f l i g e . . . " (1,3-4; 11,2). Ce "coeur qu'on a f f l i g e " est le coeur du poete dont 1'angoisse cree 1'ambiance du poeme. Son coeur "hait le neant vaste et noir" (III,2), c'est-a-dire le neant de l a noirceur lugubre du c i e l nocturne. Cette noirceur symbolise l a journee rnorte et l'esprit mort de Baudelaire. C'est un neant qui inspire l a terreur et 1'angoisse. Le sang intensifie 1'image de l a mort associee au coucher du s o l e i l : "Le s o l e i l s'est noye dans son sang qui se fige" (111,4). Ces mots evoquent 1'image du s o l e i l , lumiere de l a vie humaine, qui meurt horriblement en se noyant dans le sang qui, en se figeant, devient le sang coaguie, l'eau stagnante de l a mort. Ic i , la lumiere, d 1habitude associee a l'eau positive, se l i e a l'eau negative: l a lumiere du s o l e i l est le sang ou le s o l e i l se noie. Cette image horrifique, violente meme, se rend plus frappante encore a travers sa repetition dans l a strophe suivante. Le sang a aussi des associations positives dans ce 147 poeme. La lumiere du s o l e i l ne disparait pas completement; le sang se fige dans le c i e l , off rant au poete les derniers moments de l a journ£e et le protegeant du "neant vaste et noir". De plus, le sang s 1 associe a une s£rie positive d'images religieuses: "encensoir" (I,2;II,2); "reposoir" (II,4;III,3); "ostensoir" (IV,4) et, bien sQr, le sang (III,4;1IV,3). Ces quatre e l e m e n t s font partie de l a celebration de 1 1eucharistie, commemoration de l a mort du Christ et aussi celebration de l a vie. C'est 1'effet de l a lumiere du s o l e i l couchant, "le sang qui se fige" qui, apres s'§tre e t a i e e a travers le c i e l , le metamorphose en "un grand reposoir" (11,4). La lumiere de ce sang f i g e permet au "coeur tendre" (IV,1) du poete de r e c u e i l l i r "tout vestige" (IV,2) "du passe lumineux" (IV,2). Comme dans "Le Balcon", le souvenir de sa bien-aimee nourrit son esprit. L i e a l a lumiere, symbole de l a vie, ce souvenir " l u i t " (IV,4) en Baudelaire "comme un ostensoir" (IV,4). L'association entre l a lumiere et l'ostensoir renforce 1'association entre le souvenir et l a vie: l'ostensoir contient l'Hostie consacree, le Corps vivant du Christ, F i l s de Dieu qui nous offre l a vie sp i r i t u e l l e . Symbole et de la mort et de la vie, le sang joue un rdle assez complexe dans "Harmonie du soir". Baudelaire exprime sa propre condition malheureuse dans "L' Ennemi" 4 0. II meurt peu a peu a cause du Temps qui le devore. Dans l a derniere strophe, le sang se presente comme l'eau necessaire a l a vie physique. Sa perte resulte en l a mort: 148 6 douleur! 6 douleur! Le temps mange l a vie, Et 1'obscure Ennemi qui nous ronge le coeur Du sang que nous perdons crolt et se f o r t i f i e ! (IV) Dans les trois premieres strophes, Baudelaire parle a l a premiere personne du singulier mais dans l a derniere strophe, l'emploi du pronom "nous" f a i t ressortir son int£ret a l a condition humaine. L'Ennemi d£vore le sang de l a vie de tous les hommes. 149 B) LE SANG NEGATIF Le poeme "La Destruction" 4 ±, oh s'affirme de nouveau l a lutte entre le Spleen et 1'ideal, cr<§e un bon point de depart pour 1'etude du sang negatif. Dans l a premiere strophe, Baudelaire parle du "Demon" qui essaie de l a tenter: Sans cesse a mes cdtes s'agite le Demon; II nage autour de moi comme un air impalpable; Je l'avale et le sens qui brQle mon poumon Et l'emplit d'un desir eternel et coupable. (I) Baudelaire reconnait cette influence nefaste du Demon aussi dans le poeme "Au Lecteur": "C'est le diable qui tient les 42 f i l s qui nous remuent." La troisieme strophe de "La Destruction" reveie le l i e n entre l ' a c t i v i t e du demon et l a descente de Baudelaire vers le Spleen: le Demon le conduit "loin du regard de Dieu" (111,1), "au milieu / Des plaines de l'Ennui, profondes et desertes" (111,2-3). Dans ce contexte, i l faut se rappeler les mots de Baudelaire, "II ya a dans tout homme, a toute heure, deux postulations simultanees, l'une vers Dieu, 1'autre vers Satan." Dieu represente le domaine de 1'Ideal; Satan, ou le Demon, represente le domaine du Spleen. Le sang negatif cree les images laides et violentes de l a derniere strophe. I c i , le Demon jette dans les yeux du poete, objet de sa tentation, "Des vitements souilies, des blessures ouvertes, / Et l'appareil sanglant de 150 la Destruction" (IV,2-3). Turnell suggere que ces images terribles s'inspirent de l a perversion sexuelle de l'onanisme: " l'appareil sanglant" inclut des fouets et des couteaux responsables des "blessures ouvertes". 4 3 Le charnel-sexuel m&ne Baudelaire vers le Spleen, loin de 1* IdSal dont f a i t partie l a sensualite pure. II est evident que l a perversion sexuelle de l'onanisme s'associe au charnel-sexuel du Spleen. Pareillement, "la forme de l a plus seduisante des femmes" (11,2) est 1'instrument parfait de l a tentation parce que le c&te charnel d'une t e l l e femme est capable de plonger le poete dans les gouffres du Spleen. Tous ces instruments de tentation sont done des instruments de l a "destruction" (IV,3) s p i r i t u e l l e du poete. Le sang dans ce poeme est clairement une eau negative. Le sang negatif constitue toujours une menace a l'esprit du poete. Le sang est souvent le symbole du Spleen triomphant qui domine et torture Baudelaire. Dans plusieurs poemes, des images du sang negatif s'ajoutent au portrait t r i s t e et condamnatoire du monde humain te l que Baudelaire, sous 1'influence du Spleen, le percoit. Par exemple, le sang associe a l a mort physique f a i t partie de l a description du "spectacle ennuyeux de l'immortel peche" (VI:III ,1-2). I c i , le sang s'ajoute a la violence et a la laideur de 1'image evoquee. Le sang du martyr est metaphoriquement aussi le sang de 1'homme mort qui habite un monde mort de sa propre creation. C'est de ce monde que Baudelaire veut s'echapper au moyen de sa qu£te de 1'Ideal. 151 Pareillement, l'horreur et le degoQt evoques par Baudelaire dans "une Marty re: dessin d'un maltre inconnu" 4 5 dependent des images du sang de l a mort physique. Ces images refletent le Spleen qui domine 1'esprit du poete. La premiere strophe decrit une chambre d'un luxe somptueux. Une sensuality exotique se repand dans cette chambre pleine de "flacons, des etoffes lam£es" (1,1), de "meubles voluptueux" (1,2), de "marbres" et de "robes parfum<§es / Qui trainent a pi is somptueux" (1,3-4). Cette beaute f a i t contraste avec l a laideur suivante. L'ambiance lourde de malaise de l a deuxieme strophe pr£vient le lecteur que quelque chose de mauvais arrivera. La chambre est "tiede" et l ' a i r est "dangereux et f a t a l " (II,2); les bouquets "mourants dans leurs cercueils de verre / Exhalent leur soupir f i n a l . . . " (11,3-4). C'est une atmosphere de l a mort qui prepare les images violentes qui suivent: Un cadavre sans t e t e epanche,.comme un fleuve, Sur l ' o r e i l l e r d e s a l t e r e Un sang rouge et vivant, dont l a to i l e s'abreuve Avec l'avidite d'un p r e . ( I l l ) Le rouge choquant et l'abondance du sang rendent mime plus frappante l a brutal i t e evoquee dans cette strophe. La laideur de cette scene se decrit a travers les quatre strophes suivantes; Baudelaire est vraiment obsede de l'horreur. Les strophes VII, VIII, et IX decrivent l a sensualite honteuse de l a femme/cadavre et de l a scene: "Uh 152 bas ros&tre, orne de coins d'or, a l a jambe, / Comme un souvenir, est reste..." (VII, 1-2). La scene suggere au poete une atmosphere d'"une coupable joie et des fetes etranges / Pleins de baisers infernaux..."(IX,1-2). Malgre cette volupte peu admirable, le poete plaint cette jeune femme, victime comme l u i d'un monde d'ennui: "Elle est bien jeune encore! - son ame exasperee / Et ses sens par 1 *enuui mordus..." (XI, 1-2). Ce "cadavre impur" (XIII) est l a victime de "1'homme vind i c a t i f " (XII,I), representatif du monde violent, cruel et injuste. D'un ton doux de pi t i e le poete dit au cadavre: Loin du monde ra i l l e u r , loin de l a foule impure, Loin des magistrats curieux, Dors en paix, dors en paix, etrange creature, Dans ton tombeau mysterieux... (XIV) II semble que Baudelaire aussi voudrait avoir l a possibilite de s'echapper comme l a jeune femme de "la foule impure" du monde terrible evoque a travers cette strophe. C'est ce monde qui f a i t couler le sang de l a femme-victime. Son sang est symboliquement le sang de Baudelaire, victime aussi du monde humain dont l'horreur tue l a vie s p i r i t u e l l e . Enid Starkie decrit bien ce dont i l s'agit dans "Le Reniement de Saint Pierre " 4 6 : "In disgust man breaks out into revolt against the power which has allowed such misery and suffering, in blasphemy against God who i s l u l l e d to sleep to the sound of mankind's weeping and wailing. Baudelaire est le chef de cette revolte contre le pouvoir en partie responsable de l'horreur de l a condition humaine. Des images du sang contribuent au choc de 1'evocation de ces horreurs. Dans l a deuxieme strophe se trouve 1'image d'une abondance du sang des martyrs et des su p p l i e r s qui meurent parce que Dieu a soif du sang: Les sanglots des martyrs et des suppliciSs Sont une symphonie enivrante sans doute, Puisque, malgre le sang que leur volupte coute, Les cieux ne s'en sont point encor rassasies! (V) La colore du poete envers Dieu, qui permet et qui jouit de telles souffrances, exsude de cette strophe. Le point d'exclamation a l a f i n de l a strophe souligne sa coiere. Comme 1'exprime Starkie, Baudelaire s'exclame, "All this 48 blood and God s t i l l hasn't had enough!" L'eau de l a vie devient l'eau rouge de l a mort a cause de l a cruaute sadique du tyran Dieu. Les trois strophes suivantes decrivent vivement les horreurs physiques subies par jesus a sa mort. L'image du sang s'ajoute a 1 'evocation de 1 'angoisse physique de l a mort brutale: Quand ton corps brise l a pesanteur horrible Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang Et ta sueur coulaient de ton front p&lissant, Quand tu fus devant tous pose comme une cible... (V) 154 Ce sang de l a mort est une autre cause et une autre j u s t i f i c a t i o n de l a colere du poete contre Dieu, le Pere qui "...dans son c i e l r i a i t au bruit des clous / Que d 1ignobles bourreaux plantaient dans (les) chairs vives" (111,3-4) de son f i l s . Mais, etonnamment, la colere que le poete passe sur Dieu attaque le Christ aussi. Jusqu'a l a cinquieme strophe, le Christ semble l a victime de Dieu, mais le poete reproche au Christ avec mepris et le desir d'etre "maltre" (VII, 3) et l a cruaute du F i l s de Dieu qui fouettait "tous ces v i l s marchands a tour de bras" (VII,2). L'attaque se termine avec les mots, "...le remords n ' a - t - i l pas / p e n e t r e dans ton flanc plus avant que l a lance?" (VII, 3-4) . Un t e l monde plein d'atrocites qui font couler le sang p l a i t a Dieu mais i l ne p l a i t pas a Baudelaire. "Saint Pierre a renie je s u s . . i l a bien f a i t ! " (VIII,4) declare le poete. Le sang de l a mort intensifie. le Spleen chez Baudelaire qui voudrait s'echapper du monde "ou l 1 a c t i o n n'est pas l a soeur du reve" (VIII,2): "Puisse-je user du glaive et perir par le glaive!" (VIII,3) . Les images du sang negatif dans le poeme "Le Crepuscule 49 du matin" refietent 1'effet du Spleen chez Baudelaire. Le poeme decrit l'arrivee de l'aube, un moment de l a journee qui promet, d'habitude, la vie et l'espoir. Cependant, le t i t r e choisi suggere une f i n plutdt qu'un commencement. Done, l a meiancolie du poete est evidente des le t i t r e . En effet, le mot "aube" que Baudelaire aurait pu choisir comme t i t r e , contient une nuance d'espoir qui ne convient pas a ce poeme. Baudelaire evoque des images horribles de l a pauvrete,.de l a froideur, de l a douleur et de l a volupte fatigu£e, toutes des images poetiques i n s p i r e s par le Spleen. L'emploi du sang dans l a comparaison suivante cr£e un effet repoussant qui intensifie l'horreur du crepuscule du matin decrite par 1'esprit meiancolique du poete: "...comme un oei l sanglant qui palpite et qui bouge, / La lampe sur le jour f a i t une tache rouge..." (vers 5-6). Pareillement, 1'image du sang, employee pour decrire le son du coq, intensifie 1'engagement sensuel du lecteur dans cette scene horrifique: "Comme un sanglot coupe par un sang ecumeux / Le chant du coq au lo i n dechirait l ' a i r brumeux" (vers 19-20). II est interessant que Baudelaire se sert de 11 image du sang dans deux sur trois comparaisons dans ce poeme. Ceci i l l u s t r e l a forte presence de 1'image du sang dans son esprit. Le pouvoir evocateur du sang negatif rend valable cette eau dans 1'expression de l a meiancolie du poete. Le sang f a i t partie de l'enfer tel que Baudelaire percoit cet endroit de tourment. Dans "Femmes damnees Delphine et Hippolyte" 5 0, le sang f a i t partie de 1'expression de l'angoisse d'Hippolyte qui souffre a cause de sa li a i s o n lesbienne avec Delphine: Je sens fondre sur moi de lourdes epouvantes Et de noirs bataillons de fant&mes epars, Qui veulent me conduire en des routes mouvantes Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts. (XII) 156 Comme 1'exprime Turnell, "The vision of the open fields implicit in the farming imagery is replaced by a sense of constriction, imprisonment, a vision of a bloody horizon closing in on the speaker who already feels the earth giving way under her feet ('des routes m o u v a n t e s 1 ) . C ' e s t une vision de 1'enfer inspirSe peut-etre par le tourment du po&te qui est "damn£" par l a society comme Hippolyte et Delphine a cause de leur amour i l l i c i t e . Le sang, ainsi que les larmes, joue un rSle important dans "Le Tonneau de l a Haine" ou se reVele l a laideur de 1'Homme. Heme de vastes quantit£s du sang des morts ne peuvent d£salt<§rer l a soif de l a Haine. I c i , le sang est l'eau de l a mort physique aussi bien que l'eau de l a mort psychologique de 1'Homme parce que le sang "nourrit" l a Haine, force terrible qui a le pouvoir de vaincre le monde. Baudelaire emploie des images du sang negatif dans "L'Heautontimoroum£nos" pour intensifier 1'expression poetique de sa condition personnelle aussi bien que 1'expression de l a condition du monde. Dans ce poeme, ou Baudelaire dScouvre sa condition t e r r i b l e d'etre a l a fois victime et bourreau, une image du sang eVoque son Stat mort. Baudelaire d£crit son sang comme "ce poison noir" (V,2). L'association entre le poison et l a mort est £vidente. L'adjectif "noir" intensifie ce l i e n par son association traditionnelle avec l a mort. Ensemble, ces deux mots cr4ent une image horrible de quelque chose de sinistre et d'effrayant. 157 II semble que les images violentes de "Duellum" 5 2 decrivent l a li a i s o n entre Baudelaire et Jeanne Duval. C'est une l i a i s o n oil 1' amour mene a l a haine et a 1'enter. L 1 image du sang dans l a premiere strophe s'ajoute a l a brutality evoquee par 1'action des deux guerriers qui representent Baudelaire et sa maitresse: i l s "ont couru 1'un sur 1'autre; leurs armes / Ont eclabousse l ' a i r de lueurs et de sang" (1,1-2). Le sang de l a mort - le sang de l a haine - coule. Cette haine, qui inspire les mots "Roulons-y sans remords, amazone inhumaine, / Afin d'yterniser l'ardeur de notre haine!" (IV,2-3), refiyte l a mort s p i r i t u e l l e du poyte. Dans "La Destruction" nous avons remarquy que le charnel-sexuel est un instrument de tentation du Dymon qui veut faire plonger le poyte dans les. gouffres du Spleen. Les 53 images effrayantes dans "Les Mytamorphoses du vampire" expriment les expyriences nygatives et le tourment psychologique yprouvys par Baudelaire a cause du charnel-sexuel. Le poyte se sert de ce poeme pour exprimer l'horreur et le degoQt qu'il yprouve devant l'impurety du charnel-sexuel qui, en le syduisant, permet au Spleen d'ytouffer sa vie s p i r i t u e l l e . La premiere moitiy du poeme prysente l a femme charnelle a l a "bouche de fraise" (vers 1) et " s i docte aux voluptys" (vers 11). Tentatrice, el l e est comparye a "un serpent" (vers Dans l a deuxieme moite du poeme, Baudelaire parle a l a premiere personne du singulier. I l est l a victime de ce 158 serpent qui l u i f a i t commettre un peche charnel. La destruction de sa vie s p i r i t u e l l e par cette femme-vampire se presente a travers l a metaphore de l a destruction physique: le vampire suce "toute l a moelle" (vers 17) des os de sa victime. Sans l a substance qui leur donne l a vie, ses os sont morts. Le vampire "suce" le sang de sa victime aussi; Baudelaire parle du "mannequin puissant / Qui semblait avoir f a i t provision de sang" (vers 23-24) . Sans le sang, la mort physique et spi r i t u e l l e de l a victime est complete. Les images horrifiques des metamorphoses de l a femme-vampire comme "une outre aux flanes gluants, toute pleine de pus!" (vers 20), comme un "mannequin puissant" (vers 23) et comme "des debris de squelette" (vers 25) , refietent les impressions que Baudelaire a de l a femme charnelle et impure, l'etre qui suce le sang de son esprit. La meme sorte de destruction psychologique s'exprime 54 dans "L1 Amour est le crane" . De nouveau, Baudelaire deer i t l a mort de son esprit, presentee a travers l a metaphore de l a mort physique. Dans l a derniere strophe, le sang se presente comme un element necessaire a l a vie: "...ma cervelle, /Mon sang et ma chair!" (V,4) sont les trois elements dont depend I 1existence du cr£ne. La cervelle l u i donne l a pensee, la chair l u i donne l a forme physique et le sang l u i donne l a vie. Les bulles, soufflees par l1Amour, symbolisent les reves et les espoirs inspires par l'Amour. Ces espoirs sont aussi importants a l a vie sp i r i t u e l l e de Baudelaire que le sont l a cervelle, le sang et l a chair a l a vie physique du 159 cr&ne. Malheureusement, ces r£ves et ces espoirs sont dStruits au cours de leur montee en l ' a i r . Pareillenient, l a d£couverte par le poete de quelque chose d'imparfait chez la maitresse ador£e interrompt le voyage vers l ' l n f i n i et f a i t plonger l'esprit du poete dans les gouffres du Spleen. Ses illusions, les bulles de son amour idealist, sont dStruites. Dans "L1 Amour et le cr&ne", la destruction de ces bulles de reve entraine l a destruction du poete: Car ce que ta bouche cruelle Eparpille en l ' a i r , Monstre assassin, c'est ma cervelle, Mon sang et ma chair! (V) La sang se presente, alors, comme une eau maternelle qui rend possible l a vie physique et s p i r i t u e l l e . Sa perte r£sulte en la mort. 55 Dans "Tu mettrais l'univers entier dans l a ruelle" , le sang joue un r&le pareil a celui dans "Les Metamorphoses du vampire" et dans "L'Amour et le crane". La femme qui inspire ce poeme est Sara dite Louchette, une petite prostitute j u i v e . 5 6 de facon caract£ristique des paradoxes baudelairiens, la femme m£prisable et cruelle, la "reine des p£ch<§s" (vers 16) , le " v i i animal" (vers 17) , est aussi 1'instrument du salut: "Machine aveugle et sourde, en cruaut<§ f£conde! / Salutaire instrument..." (vers 9-10). Les mots 160 les plus importants a notre etude sont: "buveur du sang du monde" (vers 10). I c i , se r£pete le theme du vampire et l a perte du sang de l a vie. De nouveau, le sang de l a vie physique se prysente comme l a metaphore de l a vie s p i r i t u e l l e : sa perte r£sulte en l a mort psychologique. L'obsession de Baudelaire de 11 image de l a perte du sang se r£vele de fagon frappante dans le poeme "La Fontaine de 57 sang" . Dans le sonnet qu'il adresse a Theodore de Banville, Baudelaire e c r i t : "Poete, notre sang nous f u i t par 5 8 chaque pore" (111,1) . La derniere strophe de "La Fontaine de sang" repete le theme du vampire et des illusions cruelles et dangereuses de 11 amour: J'ai cherche dans 1'amour un sommeil oublieux, Mais 1'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles Fait pour donner a boire ces cruelles f i l l e s ! (VI) La fontaine de sang dans l a premiere strophe et l a description du cours de sang dans l a strophe suivante evoquent des images presque belles: A travers l a c i t e , comme dans un champ clos, II s'en va, transformant les paves en Hots, Desalterant l a soif de chaque creature, Et partout colorant en rouge l a nature. (II) Cependant, ces images deviennent laides quand nous nous 161 rendons compte que ce cours de sang; l'eau vi v i f i a n t e , est vraiment le symbole de l a mort psychologique du po&te. Turneli s'approche de l a v£rit<§ en ecrivant que le poeme repr<§sente l a destruction d'un homme par le pSche. 5 9 "La Fontaine de sang" d£crit l a destruction d'un homme par le Spleen qui 1'envahit, sans laisser de blessure v i s i b l e , et qui f a i t couler a fl o t s le sang de sa victime. L'eau de l a vie est maintenant l'eau de l a mort; lorsque l e sang colore partout "en rouge l a nature" (11,4), sa peinture est.la peinture de l a mort. Dans le troisieme po&me int i t u l e "Spleen" 6 0, le sang est une eau de gugrison physique. Cependant, la condition physique - metaphoriquement l a condition psychologique - du poete est tellement grave que les pouvoirs du sang sont impuissants. Le poeme exprime les frustrations qui tourmentent le po£te. Les paradoxes du deuxieme vers refletent sa confusion: "Riche, mais impuissant, jeune et pourtant tres vieux." La mort s p i r i t u e l l e le tue; a cause d'elle, "son l i t fleurdelisS se transforme en tombeau." (vers 9). Baudelaire est tellement l a victime du Spleen que meme un bain de sang, auquel les Romains attribuaient des pouvoirs de gugrison, "n'a su rSchauffer ce cadavre h£b£t£" (vers 17). L'emploi des mots "ce cadavre" est r<§v61ateur: £videmment, le mot "cadavre" souligne l a condition morte du poete. C'est comme s i son ame a d£ja quittd le corps - tout ce qui reste est un cadavre vide. L'emploi de 1'adjectif d<§monstratif "ce" plutSt que d'un adj ectif possessif affirme 162 cette id^e. C'est-a-dire que l'adjectif "ce" denote un certain detachement impersonnel. Les mots peut-§tre les plus evocateurs de l a condition de 1'esprit du poete se trouvent au dernier vers ou i l explique que dans "ce cadavre hebete" "...coule au l i e u de sang l'eau verte du Lethe" (vers 18). C'est une image laide et frappante de 1'invasion par l'eau fluviale de l a mort qui remplace le sang corporel, l'eau dont depend l a vie. Evidemment, le sang est une eau qui off re l a vie mais, comme 1' I d ea l , cette eau positive n'est pas assez forte pour resister a l a force envahissante de l'eau negative. Dans le poeme "La Cloche F i i e e " 6 1 , le sang f a i t ressortir le Spleen destructeur chez Baudelaire. La derniere strophe f a i t une comparaison entre l a "voix a f f a i b l i e " (111,3) de 1'ame f i i e e du poete et "le rale epais d'un blesse qu'on oublie / Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts, / Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts." (IV). La mort est une forte presence dans cette strophe. Le blesse est l a concretisation de l a mort physique mais le f a i t qu'on 1'oublie est aussi 1*expression de l a mort s p i r i t u e l l e . La presence du "grand tas de morts" (IV,2) sous lesquels le blesse meurt intensifie l a presence de l a mort et, par association, la presence du sang. L'image evoquee par l'eau stagnante du "lac de sang" rend mime plus frappante et plus horrifique 1'ambiance de l a mort omnipresente. L'etude de Dorothy H. Roberts au sujet de 1* importance des couleurs dans ce poeme exprime clairement le r&le de cette image: "...[Tlhe redness of the f i r e becomes a symbol for warmth, l i f e , and, in the characteristic upward movement of the flame, a reaching toward heaven. A l l this is in contrast to the image of red in the f i n a l tercet. Here the horrifying image of a red lake of blood is symbolic of death and defeat as i t sinks into the depths of the earth...In the quatrains, the red of the f i r e is associated with the victorious power of the supernatural while in the tercets i t is transformed into an image associated with the poet's sense of defeat and despair." De nouveau, le sang est l'eau negative, symbole de l a mort spi r i t u e l l e du poete, victime du Spleen. La richesse du sang permet 1'association de cette forme aquatique et avec l'Idyal et avec le Spleen. Dans plusieurs poemes, le sang est une eau de l a vie physique et s p i r i t u e l l e . En revanche, le sang est aussi l'eau de l a mort physique et s p i r i t u e l l e . Les pouvoirs evocateurs du sang rendent possibles son r&le dans l a presentation du monde humain et son r&le dans la revelation de l a condition psychologique de Baudelaire. Des images d'horreur et de violence associees au sang s'inspirent de l a meiancolie du poete. Cette meiancolie le f a i t plonger dans les gouffres du Spleen. La bipolarite du sang f a i t ressortir encore une fois les complexites du chaos psychologique qui tourmente Baudelai re. 164 III LE VIN Le rai s i n est le f r u i t de l a vigne arrosee par l'eau qui rend feconde l a terre agricole. Le " f r u i t " du rai s i n est le vin qui, par sa forme liquide et par son besoin intense de l'eau qui feconde l a terre, est une autre manisfestation de l'eau. Baudelaire lui-meme exprime l a bipolarite du vin: "Le vin est semblable a 1'homme: on ne saura jamais jusqu'a quel point on peut l'estimer ou le m<§priser, 11 aimer ou le h a i r , . ni de combien d'actions sublimes ou de for f a i t s monstrueux i l est capable." 6 3 Ces mots suggerent que le vin a les deux m£mes postulations que 1'homme - l'une vers Dieu, 1'autre vers Satan, c'est-a-dire l'une vers 1 ' Ideal et 1'autre vers le Spleen. Cette nature positive et negative du vin 64 s'affirme bien dans le poeme "Hymne a l a Beaute" ou Baudelaire f a i t une comparaison entre l a Beaute et le vin; parce que le regard de l a Beaute "verse confusement le bienfait et le crime, / On peut pour cela te comparer au vin" (1,3-4) . Cependant, malgre l a bipolarite du vin, l'etude de cette forme de l'eau chez Baudelaire r e v e i e que ses associations dominent le p&le positif, a l a difference des autres formes de l'eau qui dominent le pdle negatif. A) LE VIN POSITIF Nous savons que le bonheur, loin du malheur, s'associe a 1'Ideal. Ce sont le bonheur et le salut que Baudelaire cherche en essayant d'atteindre 1'Ideal. Baudelaire souligne 165 11 association entre le vin et l a vie. Le vin lui-meme doit la vie au travailleur agricole "Je sais que je te dois l a vie. Je sais ce qu'il t'en a coute de labeur et de s o l e i l sur les epaules. Tu m'as donne l a vie, je t'en recompenserai. Et cette recompense, offerte au travailleur, au poete et a 1'Homme, est l a vie. C'est-a-dire que, en rendant plus supportable l a vie physique et psychologique, les effets du vin positif (voir le glossaire p. 199) off rent a 1 * Homme une renaissance a travers 1'ameiioration de sa condition malheureuse. Comme ecr i t Baudelaire, "Le vin est ut i l e , i l produit des resultats f r u c t i f i a n t s . " 6 6 Le vin joue un r61e important dans 1'inspiration artistique. Baudelaire remarque 1'observation citee dans Kreisleriana de Hoffmann que differents vins inspirent differentes sortes de 6 7 musique. De mime, le vin inspire l ' a r t de l a poesie. Cette idee s'exprime dans "Du vin et du hachisch" ou l e vin positif parle d'un ton leger qui inspire le bonheur et mime la gaiete: l a poitrine de l'homme est "une tombe joyeuse ou j'accomplis ma destinee avec enthousiasme. Je fais dans l'estomac du travailleur un grand remue-menage, et de l a par des escaliers invisibles je monte dans son cerveau ou 6 p j'execute ma danse supreme." Cette danse supreme est l a danse de 1'inspiration poetique. La mime notion se repete 69 dans le poeme "Le Vin du s o l i t a i r e " oCi le vin verse au poete "l'espoir, la jeunesse et l a vie" (IV,1), tous des cadeaux precieux et inspirateurs de l a creation energetique de l a poesie. 166 Turnell observe que Baudelaire "often identifies art or beauty with wine" et que "the function of art is to bring consolation." 7 0 Baudelaire reconnait les pouvoirs consolateurs du vin: "II faut etre toujours ivre. Tout est l a : c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos epaules et vous penche vers l a terre, i l faut vous enivrer sans treve. Mais de quoi? De vin, de poesie ou de vertu, a votre guise. Mais enivrez-vous." 7 1 Baudelaire choisit de s 1enivrer a travers la combinaison du vin et de l a poesie. Aprfes tout, c'est au moyen de l a poesie que Baudelaire cherche 1' Ideal; c'est l a poesie qui rend possibles ses reves d'etre l i b r e de 1'ennui. II est interessant que le vin dans le poeme 72 "Benediction" est ndcessaire a 1*existence physique. Le corps du poete a besoin des simples elements du pain et du vin "destines a sa bouche" (IX,1). Selon le symbolisme religieux, le vin et le pain incarnent l a vie physique du Christ et l a promesse de l a vie s p i r i t u e l l e . Par consequent, le vin dans ce poeme pourrait etre le vin de 1'inspiration poetique necessaire a l a vie sp i r i t u e l l e de Baudelaire. Pareillement, le vin se presente comme source d'inspiration dans le poeme "L'Ame du vin" ou, bue par le poete, cette "vegetale ambroisie" (VI,1) donne naissance a "la poesie / Qui j a i l l i r a vers Dieu comme une rare fleur!" (IV,3-4). I c i , la reference a Dieu, toujours associe avec 1'Ideal, souligne le l i e n entre le vin, la poesie et l a recherche de 1'Ideal. L'abondance d'associations positives entre le vin et l a 167 quite baudelairienne r£sulte peut-itre du f a i t que le "paradis a r t i f i c i e l " atteint par le poete a travers le vin est plus capable de register aux forces envahissantes du Spleen que 1' est le "paradis" cr££ par les rives du poete tout seul. Le vin est un instrument puissant bien capable d'aider le poete. Cette id£e se communique dans le passage suivant ou le vin aide l 1 e s p r i t du poete a voyager vers 1'au-dela: Je [le vin] tomberai au fond de ta poitrine comme une ambroisie v£g£tale. Je serai le grain qui f e r t i l i s e le s i l l o n douloureusement creus4. Notre intime reunion cr£era la poesie. A nous deux nous ferons un Dieu, et nous voltigerons vers l ' i n f i n i , comme les oiseaux, les papillons, les f i l s de la Vierge, les parfums et toutes les choses a i l i e s . 7 4 Evidemment, le vin est capable de montrer au poete le chemin vers l'Idyal. La quite mime de cet Id£al l u i est une source de bonheur et, alors, de vie s p i r i t u e l l e . Dans le poeme "Le Vin des amants"^5, le rive de 1'evasion a travers le mouvement ascensionnel depend du vin: "Partons a cheval sur le vin / Pour un c i e l feerique et divin!" (vers 3-4). Le vin 7 6 inspire ce voyage lo i n de l a terre, l'"habitacle de fange"-responsable de sa douleur. C'est le vin qui inspire 1'enthousiasme du poete, exprim£ par son ton extatique: "dans le bleu cristale du matin / Suivons le mirage lointain!" (IV, 3-4) . Ce sont les rives, inspires i c i par le vin, qui orient le paradis a r t i f i c i e l . Une fuite pareille de 1'esprit se 168 presente dans "Elevation" 7 7. Le po^te veut que son esprit s'envole "loin de ces miasmes morbides" (111,1), lo i n des "ennuis et [dies vastes chagrins / Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse" (IV, 1-2). Parce que son esprit s'envole vers 1'au-dela, Baudelaire f a i t une comparaison entre "une pure et divine liqueur" (111,3) et "le feu c l a i r qui remplit les espaces limpides" (111,4). Par le pouvoir de 11 association, le feu c l a i r est aussi "positif" que l a liqueur est "pure" et "divine". Le feu c l a i r de cette s p he r e des r§ves est comme une liqueur, un vin qui offre au poete l a vie s p i r i t u e l l e . Ayant bu cette liqueur et etant l o i n des ennuis du monde qui le tourmentent, le poete est celui "qui plane sur l a vie, et comprend sans effort / Le langage des fleurs et des choses muettes!" (V,3-4). C'est 'un e t a t p r i v i i e g i e du poete sensible et loi n des horreurs de l a vie. Dans nos chapitres precedents, nous avons etudie le rdle de l'eau dans le r£ve/voyage exotique du poeme "La Chevelure" Il faut se rappeler que les images exotiques de ce poeme, des images qui permettent le voyage de l'esprit, s'inspirent des souvenirs "dormant dans cette chevelure" (1,4). Comme dans le poeme "Harmonie du soir", le souvenir est une source de bonheur pour le poete. Dans "La Chevelure",.la valeur et 1'importance du souvenir se renforcent a travers son association directe avec le vin, en lui-m£me une source de vie s p i r i t u e l l e . Baudelaire s'adresse a l a femme: "N'es-tu pas l'oasis ou je r§ve, et l a gourde / Ou je hume a longs t r a i t s le vin du souvenir?" (VII,4-5). Nous pouvons presque 169 evoquer le p l a i s i r sensuel du poete qui "hume a longs t r a i t s " le vin du bonheur. Victor Brombert a raison d'observer, "It is the soul that wants to drink (line 16) - a notion that is delicately summed up in the concluding line, when the verb 'humer', applied not to a banal libation but to the very essence of memory, serves as an intermediary between the image of drinking and the more abstract one of breathing i n . " 7 L 1association entre le souvenir, le vin et l a vie est tres importante chez Baudelaire. Le vin joue un rdle int<§ressant dans "Le Serpent qui 80 danse" . De nouveau, la femme inspire le voyage de "1 *ame reveuse" (111,3) du poete. Le vin semble se presenter d'une ' maniere a l a fois positive et negative dans les deux dernieres strophes. La laideur apparente du "vin de Boheme, / Amer et vainqueur" (IX,1-2) s'identifie a travers l a laide image pr£c<§dente de l a salive de l a femme "l'eau de ta bouche" qui "remonte / Au bord de tes dents" (VIII,3-4). La salive de l a femme l u i semble du vin de Boheme. Done, le vin peut etre meme destructeur. Par contraste, les deux derniers vers du poeme reVelent l a nature positive du vin. Le vin est "Un c i e l liquide qui parseme / D'£toiles mon coeur!" (IX,3-4). Encore une fois, l'eau (le vin) s'associe a l a lumiere (les etoiles) qui represente l a vie et le bonheur spirituels. L'eau s'associe aussi a l'etendue du c i e l , l ' i n f i n i , qui permet au poete de voyager vers l'Idyal. Malgre toutes les associations negatives, nous pourrions dire que 1'aspect positif du vin se suggere a travers les mots "vin de Boheme" (IX,1). 170 C'est-a-dire qu'une association boh£mienne suggere le voyage, ce qui est n£cessaire a l a quete s p i r i t u e l l e . Dans le po£me "Le Beau Navire",.nous reconnaissons les images aquatiques <§voqu£es par l a correspondance entre le "beau vaisseau" et l a femme qui inspire le voyage du poete mais i l faut noter que le vin est essentiel a 1'ambiance reveuse du poeme. Baudelaire prSsente les "beautSs qui parent [la] jeunesse" de 1 1 "enchanteresse" id<§alis£e (IV,1-2). De facon sensuelle mais pure, i l d£crit l a gorge de l a femme comme "une belle armoire" (V,2), "a doux secrets, pleine de bonnes choses" (VI,2) t e l l e s que "deCsl vins, dels] parfums, defsl liqueurs" (VI,3). Le f a i t que des vins s'incluent dans cette l i s t e de "bonnes choses" affirme 1'association du vin avec 1'au-dela sensuel. Ensemble, les souvenirs exotiques et le vin produisent des r£ves salutaires. L'effet possible de cette eau positive sur l'esprit du poete s'affirme a travers les mots suivants qui d^crivent les vins, les parfums et les liqueurs "qui feraient d t l i r e r les cerveaux et les coeurs!" (IX,4). Le verbe "d£lirer" denote 1'effet puissante et positif du vin sur l'esprit de Baudelaire qui veut voyager en quete de 1'IdSal. Le vin joue le meme role secondaire dans "Moesta et errabunda". Ici, cette forme de l'eau f a i t partie des "bonnes choses" du "vert paradis des amours enfantines" (V,1) <§voqu<§ par le desir desespere du poete d'etre emporte "loin des remords, des crimes, des douleurs" (111,4). Le vin se presente dans une sSrie d'elements qui £voquent l a sensuality, 171 l a beaute et une s£r£nite heureuse: Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets, Les violons vibrant derriere les collines, Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets... (V,20-4) Pour Baudelaire, les brocs de vin font partie d'un monde parfait, d'un "innocent paradis, plein de p l a i s i r s f u r t i f s " (VI,1) qui l ' a t t i r e . L'emploi.du conditionnel est necessaire i c i parce que, comme l'Idyal, ce paradis est hors d'atteinte. Malgre les reves d'utopie lointaine chez Baudelaire, le vin et les autres e l e m e n t s qui inspirent ces rives ne l u i rendent pas possible l a decouverte de cette utoppie. C'est 1'esprit frustre du poete qui pose l a question, "L'innocent paradis... / E s t - i l d e j a plus l o i n que 11Inde et que l a Chine?" (VI,1,2). "Comme vous ites loin, paradis parfumei" (IV,5) d e c l a r e - t - i l . Neanmoins, le vin reste une eau positive qui rend possible des rives d'evasion. De mime que dans "Le Beau Navire" et dans "Moesta et errabunda", le vin dans le poime en prose "Mademoiselle 81 Bistouri" se presente comme "une des bonnes choses", cette fois trouvees chez une "grande f i l l e , robuste, aux yeux tres ouverts, legirement fardee, les cheveux flottant au vent avec les brides de son bonnet." Le vin s'ajoute a 1'ambiance sensuelle, vive et positive du taudis: "Comme je fus dorlotei Grand feu, vin chaud, cigares: et en m'offrant ces bonnes choses et en allumant elle-mime un cigare, la bouffonne 172 creature me dis a i t : 'Faites comme chez vous, mon ami, mettez-vous a l'aise.'" Le vin est en partie responsable de la chaleur amicale de cette scene. Cette chaleur sensuelle f a i t contraste avec le monde a l'exterieur du taudis, le monde du "faubourg, sous les Eclairs du gaz". Le vin joue un rdle dans une nouvelle experience sensuelle du poete. Ses mots, "Comme je fus dorlotei" expriment l a satisfaction et le pl a i s i r qu'il trouve dans cette ambiance qui eveille les sens. Le poeme "Le Poison" 8 2 presente le pouvoir positif du vin. Chez celui qui en boit, le vin est capable de produire des i l l u s i o n s : Le vin sait r e v i t i r le plus sordide bouge D'un luxe miraculeux,. Et f a i t surgir plus d'un portique fabuleux Dans l'or de sa vapeur rouge, Comme un so l e i l couchant dans un c i e l nebuleux. (I) De telles illusions, qui transforment l a laideur en beaute, sont une source de vie sp i r i t u e l l e pour l'individu parce que ces illusions rendent plus douce l a r e a l i t e brutale, ce qui est souvent une source de meiancolie. La presentation du vin dans plusieurs poemes refiete l a p i t i e de Baudelaire en voyant le malheur qui l'entoure. II parle des effets p o s i t i f s du vin sur sa propre condition mais, reconnaissant que son ennui n'est pas unique, Baudelaire s'adresse aussi aux effets p o s i t i f s du vin sur le malheur de 1'Homme universel. Ce malheur est l'une 173 des causes du Spleen. Baudelaire parle du pouvoir positif du vin qui influence le corps autant que l'esprit de 1'Homme. Dans "Du vin et du hachisch", le vin en s'adressant au travailleur a qui i l doit la vie, exprime cette influence: J'allumerai les yeux de ta v i e i l l e femme, l a v i e i l l e campagne de tes chagrins journaliers et et tes plus v i e i l l e s esperances. J'attendrirai son regard et je mettrai au fond de sa prunelle 1'Eclair de sa jeunesse. Et ton cher petit, tout palot, ce pauvre petit &non atteie a l a meme fatigue que le limonier, je l u i rendrai les belles couleurs de son berceau, et je serai pour ce nouvel athlete de la vie l'huile qui raffermissait les muscles des anciens lutteurs.Q-> Evidemment, dans ce passage le vin se presente comme une eau maternelle capable d'offrir a l'individu une renaissance, un renouvellement physique et s p i r i t u e l . L'idee de 1'effet physique du vin positif se renforce: II y a des gens chez. qui le degourdissement du vin est s i puissant, que leurs jambes deviennent plus fermes et l ' o r e i l l e excessivement fine. J'ai connu un individu dont l a vue a f f a i b l i e retrouvait dans l'ivresse toute sa force percante primitive. Cet effet positif du vin sur le corps renforce le pouvoir guerisseur de l'eau maternelle d e j a vu dans les formes aquatiques des larmes et du sang. Sensible aux douleurs de 1'Homme, Baudelaire e c r i v i t "La p c Priere d'un Pa'ien" . Ici, "une Sme morfondue" (11,3) 174 invoque l'aide de l a Volupte. L 1individu veut qu'elle l u i verse ses "sommeils lourds / Dans le vin informe et mystique" (IV,1-2). Ces mots suggerent que le paien desire l e sommeil de l'ivresse qui, en liberant 1'ame de l a conscience de sa souffrance, l u i offre une renaissance psychologique. Ces r£ves d'evasion se presentent autrement dans "Le Vin de 1'assassin" . Ici, le vin rend possible qu'un ouvrier tue sa femme sans avoir peur du remords: Me voila l i b r e et s o l i t a i r e ! Je serai ce soir ivre mort; Alors, sans peur et sans remords, Je me coucherai sur l a terre... (XI) Ivre, i l trouve une autre r e a l i t e dont l a culpabilite ne f a i t pas partie. En outre, parce qu'il semble que 1'assassin fut ivre au moment ou i l tua sa femme, le vin l u i permet une autre liberation et une nouvelle vie plus heuruese: "Ma femme est morte, je suis l i b r e ! " (1,1) s'exclame-t-il. De plus, des mots de l'ouvrier expriment le desir de Baudelaire lui-mSme de s'echapper de ce monde ter r i b l e : El l e etait encore j o l i e , Quoique bien fatiguee! et moi, Je l'aimais trop! v o i l a pourquoi Je l u i dis: Sors de cette vie! (VII) 175 Le meurtre donne a l a femme le cadeau precieux de 1'echappatoire du monde douloureux. Tous les effets p o s i t i f s du vin sont des effets consolateurs qui, a travers des reves et des illusions, adoucissent l a r e a l i t e brute du monde malheureux et de l a condition humaine. Baudelaire decrit ainsi ce pouvoir consolateur du vin: Profondes joies du vin, qui ne vous a connues? Quiconque a eu un remords a apaiser, un souvenir a evoquer, une douleur a noyer, un chateau en Espagne a batir, tous enfin vous ont invoque, dieu mysterieux cache dans les fibres de l a vigne. g 7 La conscience sociale de Baudelaire, r e v e i e e i c i , s'exprime aussi a travers les deux phrases suivantes: "II y a sur l a boule terrestre une foule innombrable, innommee, dont le sommeil n'endormirait pas suffisamment les souffranees. Le Vin 8 8 compose pour eux des chants et des poemes. 11 C'est-a-dire que, de l a mime maniere que l a poesie offre a Baudelaire une echappatoire du Spleen, ainsi le vin offre aux malheureux une echappatoire de leurs souffrances quotidiennes. Le vin joue son rSle consolateur-echappatoire dans "Le 89 Vin des chiffonniers" . Ici, des illusions, cr££es par 1'ivresse, permettent au chiffonnier de s'echapper de l a r e a l i t e horrifique du "vieux faubourg, labyrinthe fangeux / Ou l'humanite grouille en ferments orageux" (1,3-4). Grace aux pouvoirs du vin, le chiffonnier trouve une nouvelle vie i l l u s o i r e ou i l est un personnage important et vertueux qui 176 aide la pauvre humanity: i l Epanche tout son coeur en glorieux projets. II prete des serments, dicte des l o i s sublimes, Terrasse les m£chants, releve les victimes, Et sous le f i rmament comme un dais suspendu S'enivre des splendeurs de sa propre vertu. (11,4: III) L'idee de trouver une nouvelle reality de bonheur s'exprime aussi dans "Du vin et du hachisch" ou Baudelaire mentionne des "liqueurs deiicieuses avec lesquelles les citoyens de cette boule se procuraient a volonte du courage et de l a 90 gaiete." La p i t i e de Baudelaire pour 1'Homme malheureux est <§vidente dans "Le Vin des chiffonniers" ou se deer i t l a condition des hommes de l a v i l l e : ...teles gens harceies de chagrins de manage, Moulus par le travail et tourmentes par l ' I g e , Ereintes et plaint sous un tas de debris, Vomissement conf us de l'enorme Paris... (VI) Dans une society tellement terrible qu'aucune amelioration n'est possible, ce n'est que l'ivresse qui off re 1'illusion du bonheur. C'est l a meme r<§alit£ qui inspire les mots de Baudelaire, " . . . i l faut s'enivrer sans treve." L'idee de cet <§tat incurable se renforce dans l a derniere strophe ou le sommeil et le vin se presentent comme les seuls remedes a l a douleur humaine: 177 Pour noyer l a rancoeur et bercer l 1indolence De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, Dieu, touche de remords, avait f a i t le sommeil; L*Homme ajouta le Vin, f i l s sacre du S o l e i l ! (VIII) I c i , la position du vin dans l a strophe, le "v" majuscule du mot "vin" et les mots " f i l s sacr£" montrent que le vin est plus important a 1'homme que le sommeil offert par Dieu. Insistons sur le f a i t que les illusions reveuses produites par le vin et par l'ivresse sont plus fortes contre les forces du Spleen que ne le sont les r§ves produits par le sommeil. Et pour trouver le bonheur malgre' 1'extreme douleur du monde, i l faut 1'echappatoire l a plus r£sistante aux forces envahissantes du Spleen. 178 B) LE VIN NEGATIF MalgrfS le pouvoir consolateur du vin, cette eau de l a vie physique et psychologique est aussi l'eau de l a mort. En d£pit des complexity connues de Baudelaire, la citation suivante est neanmoins itonnante. Baudelaire, poete qui exalte les effets de l'ivresse, se met d'accord avec des pensdes de Barbereau: 'Je ne comprends pas pourquoi l'homme rationnel et spirituel se sert de moyens a r t i f i c i e l s pour arriver a l a beatitude poytique, puisque 1'enthousiasme et l a volonte suffisent pour l'elever a une existence supranaturelle.' ...Je [Baudelaire] pense exactement comme l u i . Q 1 La condamnation baudelairienne du vin - et de autres chemins vers des paradis a r t i f i c i e l s - se d^veloppe dans "Le Poeme du hachisch" ou s'affirme 1 1 observation de Lois Boe Hyslop, "...the i n f i n i t e is sought as a means of escaping the human 92 conditon, regardless of the means that may be employed." Selon Baudelaire, ...[Nie consid^rant que l a volupte immediate, i l [l'homme] a, sans s'inqui£ter de violer les l o i s de sa constitution, cherche' dans l a science physique, dans l a pharmaceutique, dans les plus grossieres liqueurs, dans les parfums les plus subtils, sous tous les climats et dans tous les temps, les moyens de fu i r , ne fut-ce pour quelques heures, son habitacle de fange, et, comme dit l'auteur de Lazare, 'd'emporter le paradis d'un seul coup!' H£las! les vices de l'homme s i plein d'horreur qu'on les suppose, contiennent l a preuve...de son gout de l ' i n f i n i ; seulement c'est un gout qui se trompe souvent de route. 9 3 179 La meme i d e e s'exprime dans "Projets d'un Epilogue pour 1'edition de 1861": "ton gout de l ' i n f i n i / Q u i partout, dans 94 le mal lui-meme, se proclame." La condamnation du vin se renforce a travers les observations suivantes: "Le vin trouble les facultes mentales...le vin prive l'homme du qc gouvernement de soi-meme." Baudelaire r4pete cette i d e e plus l o i n dans le meme texte: "...ICI'est l a partie purement humaine, trop souvent meme l a partie brutale de l'homme, qui, par l ' a u x i l i a i r e du vin usurpe l a souverainete.,.. 1 , 9 6 Des images negatives du vin s'ajoutent au portrait de l a condition malheureuse de 1*Homme. Dans le poeme "Le Tonneau de l a Haine", le vin et l'ivresse qui l'accompagne rendent frappante 1'image terrible et hideuse de la Haine: La Haine est un ivrogne au fond d'une taverne, Qui sent toujours l a soif naitre de l a liqueur Et se multiplier comme l'hydre de Lerne. (I l l ) La Haine est une presence affreuse, destructrice et envahissante parce que sa "soif" ne peut pas se desalterer. Sa force est responsable en partie de la douleur humaine qui obsede 1'esprit de Baudelaire et qui mene au Spleen. Dans le poeme "Le Reniement de Saint Pierre", ou Baudelaire attaque l a cruaute sadique de Dieu, le vin f a i t partie de l a description peu flatteuse du Seigneur: "Comme un tyran gorge de viande et de vins, / II s'endort aux doux bruit de nos affreux blasphemes" (1,3) . Une t e l l e comparaison 180 renforce le caractere sadique de Dieu qui semble eprouver du p l a i s i r sensuel devant l a souffrance humaine exprimte a travers des blasphemes. Le vin s'ajoute alors a l a description de l a mort sp i r i t u e l l e de 1'Homme: un Dieu "mort" ne peut plus etre une source de vie s p i r i t u e l l e pour l'humanit Cette mort qui l'entoure obsede Baudelaire. Pareillement, le vin dans le poeme "Femmes damntes Delphine et Hippolyte" f a i t partie de 1'evocation de l a mort spi r i t u e l l e de Delphine qui desire l a destruction de sa soeur Hippolyte, "sa p£le victime" (VI,1): "Superbe, ell e humait voluptueusement / Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers e l l e , / Comme pour r e c u e i l l i r un doux remerciement" (V,2-De l a meme maniere que l a destruction et l a violence plaisent a Dieu dans le poeme precedent, ainsi l a destruction et l a violence plaisent a Delphine. Le vin "de son triomphe" est le vin de l a mort sp i r i t u e l l e symbolisme par 1'amour lesbien. Nous pourrions dire que cet amour incarne aussi l a mort representee par l a s t e r i l i t e , * 1' amour lesbien ne produit pas de vie physique. Ironiquement, de telles liaisons naissent de l a societe meme qui les condamne, ce qui refiete l a mort qui existe a 1*interieur de cette s o c i e t e . L'image du vin s'ajoute dans plusieurs poemes a l a presentation de la condition malheureuse de Baudelaire. Une comparaison au vin dans le poeme "Combien dureront nos amours?" 9 7 exprime une tri s t e r e a l i t e de 1'amour humain t e l que Baudelaire l'eprouve: 181 Mais le plus chaste des amours, L'amoureux le plus intrepide, Comme un flacon s'use et se vide Toujours! Toujours! (VI) La source de vie s p i r i t u e l l e offerte par 11 amour disparait ainsi que le vin dans un flacon dans lequel on boit. Ce n'est qu'un flacon vide qui reste. Son vide represente l a mort, la meme mort sp i r i t u e l l e produite par 1'absence du vin de 1'amour chez le poete. Ce n'est pas le vin qui se presente de facon negative mais plutdt c'est son absence qui rend le poete t r i s t e . Le vin f a i t partie d'une comparaison qui souligne 9 8 1'effet sur le poete de l a femme-vampire dans "Le Vampire" - Infame a qui je suis lie...comme a l a bouteille l'ivrogne... La dependance presque incurable de l'ivrogne a l'egard de l a bouteille resulte d'un vide s p r i r i t u e l , d'un etat de mort de 1'esprit que l'individu essaie de remplir par le vin. Une tel l e dependance ne f a i t que perpetuer l a mort. De plus, elle mene a l a mort physique. Pareillement, comme l'ivrogne, esclave de l a bouteille, le poete est l'esclave de l a femme: i l est lie a elle "comme le forcat a la chaine" (11,4). Les deux premiers vers de cette strophe suggerent l a domination 182 complete exerc£e sur le poete par l a maitresse: c'est de 1'esprit du poete - la partie l a plus intirieure et l a plus personnelle de 1'individu - que l a femme f a i t son " l i t " et son "domaine" (11,2). De ce " l i t " , e l l e detruit l a vie spir i t u e l l e du poete en le rendant malheureux. La troisieme strophe traite de ses inutiles efforts de regagner sa liberty en se suicidant. La tyrannie de l a femme est tellement forte que le suicide est le seul moyen par lequel le poete puisse retrouver sa liberty. Cependant, l'ytat spirituellement mort de Baudelaire le rend incapable de se syparer de l a femme-vampire qui l ' a f f a i b l i t en ypuisant sa force s p i r i t u e l l e . L'image indirecte du vin dans ce poeme s'inspire clairement du dysespoir de Baudelaire, le malheureux 1iy a l a femme comme l'ivrogne a l a bouteille. 9 9 Le poeme "L'Irryparable" s'inspire aussi du dysespoir de Baudelaire, victime cette fois de ce sentiment qui "ronge avec sa dent maudite" (VIII,1) 1'ame de 1'Homme. Le "long" (1,1) et "1'implacable Remords" (1,5) "se nourrit de nous comme le ver des morts" (1,3). C'est une force qui, comme l a femme-vampire, dytruit l a vie s p i r i t u e l l e . Le ton de l a question, "Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane / Noierons-nous ce v i e i l ennemi...?" (11,1-2) exprime 1'impossibility de dytruire cet ennemi. L'impuissance du vin contre cette force souligne le pouvoir tyrannique du Remords; le vin permet souvent a 1'esprit humain de s'echapper.du monde douloureux du Spleen, mais contre le Remords, le vin ne peut rien. Par consequent, Baudelaire ne peut pas se sortir de l'enfer de l'angoisse. Dans le poeme "La Fontaine 183 de sang" aussi, le vin s'attaque inutilement a l a force accablante du desespoir: J'ai demande souvent a des vins capitieux D'endormir pour un jour l a terreur qui me mine; Le vin rend l ' o e i l plus c l a i r et l ' o r e i l l e plus f ine ! ( I l l ) Dans "La Fontaine de sang", plutdt que d'"endormir" l a terreur du p o e t e , le vin rend plus intense sa sensibilite et, done, plus intense sa terreur. L'angoisse du poete mene a sa mort sp i r i t u e l l e et, par consequent, au triomphe du Spleen. II est c l a i r que le vin, ainsi que les autres formes de l'eau, recele une bipolarite qui le l i e aux pSles du Spleen et de 1'Ideal. Des images hideuses du vin ou des images associees a l'ivrese jouent souvent un rdle dans 1'evocation de l a mort s p i r i t u e l l e du poete. Mais l a plupart des images du vin se trouvent dans un contxte p o s i t i f . Les effets du vin positif menent a un paradis a r t i f i c i e l plus capable de resister aux forces du Spleeen que ne 1'est le paradis cree par les reves du poete tout seul. Ce paradis a r t i f i c i e l permet au poete 1" i l l u s i o n de s'echapper du Spleen aussi bien que l a quete de 1'Ideal. De plus, le vin off re au poete, et a 1'Homme, des pouvoirs consolateurs qui adoucissent l a laide r e a l i t e de 1'existence quotidienne. Neanmoins, l a bipolarite caracteristique de l'eau chez Baudelaire ne disparait pas dans les images du vin. La lutte psychologique entre le Spleen et 1'Ideal continue. NOTES 184 1 Aziza, Dictionnaires des symboles 82. 2 PJLS* ' 1 : 164. 3 2i£»' 1: 60. 4 PjL 0 ' ' 1: 938. 5 2iC. r 1: 34. 6 PJL0- ' 1: 150. 7 Pj!-0* t 1: 173. 8 °_-Jr- ' 1: 339. 9 Az IZ a 82 • 1 0 o^c. , 1 : 53. 1 1 C C . , 1 : 65. 1 2 -1- Porter, "The I n v i s i b l e Worm: 1 Moments of Baudelaire's Poetry," 1 3 Bachelard, L'Eau et l e s reves 1 4 C C . , 1 : 21. 1 5 0. c. , 1 : 23. 1 6 O.C. , 1 : 277. 1 7 O.C. , 1 : 100. 1 8 c c . , 1 : 71. 1 9 C C . , 1 : 63. 2 0 C C . , 1 : 44. 2 1 O.C. , 1 : 74. 2 2 O.C. , 1 : 15. 2 3 C C . f 1 : 283 . 2 4 OLC. , 1 : 85. 2 5 C C . t 1 : 160 185 2 6 O^C., 1: 664. 2 7 O^C., 1: 137-38. 2 8 (XC., 1: 58. 2 9 OJZ. ,1: 79. 3 0 (XC. , 1: 67. 3 1 (XC. , 1: 98. 3 2 O^C., 1: 52. 3 3 Bachelard 158. 3 4 Le Petit Robert 1760. 3 5 Chevalier, Dictionnaire des symboles 307. 3 6 O^C., 1: 158-59. 3 7 O^C., 1: 898. 3 8 (XC. , 1: 36. 3 9 J y (XC. , 1: 47. 4 0 O^C., 1: 16. 41 O.C., 1: 111. 42 O.C.,1:5. 43 Turnell, Baudelaire: A Study of his Poetry 203. 44 O.C., 1: 129-34. 45 O.C , 1: 111. 46 O.C , 1: 121. 47 Enid Starkie, Baudelaire 551. 48 Starkie 551. 49 O.C. , 1: 103. 5 0 O.C , 1 : 152-55. 5 1 Turnell 208. 52 O.C., 1: 36. 186 53 O.C. , 1: 159. 54 O.C. , 1: 119. 55 O.C. , 1: 27. 56 0. C. , 1: 883 . 57 0. C. , 1: 115. 58 0. C. , 1: 208. 59 Turnell 216. 60 O.C. , 1: 74. 61 0. C. , 1: 71. 62 Roberts, "'La 63 0. C. , 1: 380 . 64 0. C. , 1: 24. 65 O.C. , 1: 380 . 66 0. C. , 1: 397 . 67 O.C. , 1: 378. 68 O.C. , 1: 380 . 69 0. C. , 1: 109. 70 Turnell 107 . 71 0. C. , 1 : 337 . 72 0. C. , 1: 7-9. 73 O.C. , 1: 105. 74 0. C. , 1: 380-81. 75 O.C. , 1: 109. 76 O.C. , 1: 402. 77 0. C. , 1: 10. 78 0. C. , 1 : 26. 7 9 Victor Brombert, "The Will to Ecstasy: The Example of Baudelaire's * La Chevelure'." Yale French Studies 50-(1974) : 58. 80 O.C. , 1: 29. 81 O.C. , 1: 353 . 82 O.C. , 1: 48. 83 O.C. , 1: 380 . 84 O.C. , 1: 397 . 85 O.C. , 1: 139. 86 O.C. , 1: 107. 87 O.C. , 1: 379. 88 O.C. , 1: 382 . 89 O.C. , 1: 106. 90 O.C. , 1: 377 . 91 0. C. , 1: 398 . 92 Loi s Boe Hysl Nineteenth Century French Studies 7-8 (1979-1980): 205. 93 O. C. , 1: 402. 94 O. C. , 1: 191 95 O. C. , 1: 465. 96 O. C. , 1: 466 . 97 O. C. , 1: 223 . 98 O. C. , 1: 33. 99 O.C. , 1: 54-55. 188 CONCLUSION Lorsque l'oiseau s'envole vers le c i e l , Chaque battement de ses ailes l u i enseigne Que le ciel est i l l im ite1 et que ses ailes Ne pourront jamais le porter au-dela Rabindranath Tagore 1 Ces mots expriment l a condition de Baudelaire, homme et poete qui souffre, qui lutte et qui tombe dans les gouffres du Spleen. Les vers de Tagore pr<§sentent 11 image d'un etre qui veut voler au-dela des limites du c i e l mais qui decouvre 1' impossibil i t e d'atteindre ce but. Pareillement, la poesie de Baudelaire reVele le desir d'un homme d'etre transports au-dela de lui-meme pour s'echapper de l a prison du monde humain. Pour le poete sensible entoure d'un monde impur, adorer l'Idyal ou seulement y penser l u i permet d'oublier le Spleen qui le rend meiancolique. Cependant, comme l'oiseau, Baudelaire decouvre 1'inutility de ses efforts d'envoi vers l'au-dela. Partage entre le desespoir et l'euphorie, Baudelaire est en lutte constante entre ces deux postulations. Le Spleen, plus fort que l'Idyal, est toujours l a , pret a detruire sa victime. Le Spleen envahit Baudelaire, 1' af f aibl issant au point que le pauvre poete ne peut pas rdsister a cet ennemi nefaste. Le Spleen assure son triomphe dans 1'extreme meiancolie qui hante Baudelaire, dans le desir 189 ptSriodique du poete de mourir, a u s s i b i e n que dans son sa do-ma so c h i sme. A cause du Spleen, B a u d e l a i r e e s t souvent s p i r i t u e l l e m e n t mort. La l u t t e psychologique de B a u d e l a i r e e n t r e 1'extase de l a v i e et l ' h o r r e u r de l a v i e s'exprime c l a i r e m e n t dans son oeuvre. La b i p o l a r i t e de sa l u t t e r e f i e t e l a b i p o l a r i t e q u i , aux yeux de B a u d e l a i r e , c a r a c t e r i s e l e monde humain e t , b i e n sur, tous l e s elements de 1 ' e x i s t e n c e . Comme 1'observe Dorothy M. Betz, "Most of B a u d e l a i r e ' s images tend t o be l i n k e d p r i m a r i l y to one moral extreme or the other, but those few which i n c o r p o r a t e both come to re p r e s e n t the dual nature 2 of man." En e f f e t , 1'image b i e n c h o i s i e e st l a c l e d'une p o e s i e q u i eVoque l e s emotions e t l e s pensees du poete. Joseph D. Bennett f a i t remarquer que B a u d e l a i r e "seeks i n the p h y s i c a l realm t h a t correspondent of h i s emotional s t a t e 3 which w i l l b r i n g h i s s t a t e c o n c r e t e l y b e f o r e the re a d e r . " Selon P. Mansell Jones, " . . . [ T l h e poet's moods and movements of a p p r e c i a t i o n and of s e l f - a d m o n i t i o n a r e not h a b i t u a l l y 4 a s s o c i a t e d w i t h human models but w i t h n a t u r a l a m e n i t i e s . . . . " L'un de ces elements n a t u r e l s q u i evoque c l a i r e m e n t son e tat d'ame - s o i t joyeux, s o i t meiancolique - est l ' e a u . L'eau c o u l e a t r a v e r s 1'oeuvre de B a u d e l a i r e sous maintes formes e t sous maints themes. Notre etude a rnontre que l e s images aquatiques chez B a u d e l a i r e se groupent en t r o i s c a t e g o r i e s p r i n c i p a l e s : l e s cours e t nappes d'eau; l e s elements; l e s l i q u i d e s c o r p o r e l s ou a s s o c i e s a 1'homme, t e l s que l e s larmes, l e sang e t l e v i n . En r a i s o n de ses formes 190 diverses et de l a richesse de son symbolisme, l'eau est un element naturel bien adaptee a l a creation et a 1"expression poetique. Toutes les manifestations aquatiques comportent l a bipolarite Spleen/ Idea l , 1'extension de l a complexity psychologique de Baudelaire. L'eau baudelairienne - soit positive, soit negative - est de nature profondement feminine. L'eau associee avec 1 1 I d e a l est souvent une presence maternelle qui nourrit l a vie s p i r i t u e l l e du poete. L'eau associee avec le Spleen, m£me si elle est de nature feminine, "nourrit" sa mort s p i r i t u e l l e . Les cours et nappes d'eau se divisent en des images de l'eau l i b r e et de l'eau domptee. D'habitude, les images de ces eaux refietent 1 * amour profond de Baudelaire pour l a Nature. Cependant, certaines images de l'eau domptee reveient une hos t i l i t y pour la Nature. L'eau li b r e , sous forme de mers et de fleuves, se l i e plus souvent a 1'Ideal que l'eau domptee, sous forme de lacs. L'eau positive incarne le Beau mais aussi l ' l n f i n i qui mene vers 1'Ideal et qui invite l'esprit reveur du poete a voyager vers le but de sa qu§te. En l u i permettant d'echapper m§me momentanement au Spleen, la contemplation des cours et des nappes d'eau de 1'Ideal nourrit la vie s p i r i t u e l l e de Baudelaire. Par contraste avec les images de l'eau positive, les images de l'eau negative refietent un moment de meiancolie chez Baudelaire, resultat de la domination par le Spleen qui produit sa mort s p i r i t u e l l e . Les nappes d'eau jouent un autre r&le important pour l ' e t a t d'ame de Baudelaire, le 191 dandy s o l i t a i r e . En l u i offrant un miroir, les nappes d'eau l'aident a mieux connaitre 1'humanity, a mieux se connaitre et a avoir une conscience plus intense de son existence psychologique. Comme les images des cours et des nappes d'eau, celles de l'eau des elements font ressortir la lutte angoiss£e du poite entre le Spleen et l'Idyal. I c i , 1'expression psychologique se ryalise a travers un phynomyne caractyrisy par l a vaporisation et par l a centralisation du moi. C'est-a-dire qu'une image aquatique du temps est l a centralisation du moi ou l a concrytisation poytique de l'ytat d'ame baudelairienne. Cette concrytisation s'accomplit a travers la centralisation des vapeurs de l'Sme, libyryes dans le processus de la vaporisation du moi. Le rysultat de ce phynomyne est une abondance d'images du temps - des nuages, des brumes, des pluies, de l a boue, des neiges et de l a glace - dont les eaux positives et nygatives refiytent le tourment spirituel de Baudelaire, t i r a i l i y entre les deux pdles psychologiques. La prypondyranee de l'eau nygative du temps ryvyie le triomphe du Spleen, force qui ryduit sa victime au dysir de l a mort. Les images aquatiques des larmes, du sang et du vin tymoignent encore de l a diversity des formes de l'eau. Les larmes sont parfois des eaux positives. Elles peuvent refiyter une sensibility humaine, une partie intygrante de l a vie s p i r i t u e l l e . Elles peuvent etre aussi des eaux maternelles ou des eaux qui incarnent le Beau. De tell e s 192 eaux nourrissent l'etat psychologique et 1'esprit cr£ateur de Baudelaire. Neanmoins, des images des larmes negatives et du sang negatif refletent de nouveau le pouvoir accablant du Spleen. Ces images negatives revelent l a mort s p i r i t u e l l e du poete: de telles images ne peuvent s'inspirer que d'un esprit doming par le Spleen. Cet e t a t d'ame produit aussi des images aquatiques qui enrichissent l a presentation baudelairienne de 1'existence humaine dans un monde funeste. Ces eaux s'ajoutent aussi a l a presentation du complexe sado-masochiste du poete, frustre par l a d i f f i c u l t y d'atteindre 1 * Idea l . Par contraste avec les eaux des larmes et du sang, le vin baudelairien est une eau associee l a plupart du temps avec 1'Ideal. Bien que des images du vin negatif s'ajoutent au portrait de la condition malheureuse de 1'Homme, le vin est d'habitude une eau salutaire dont les effets permettent a 1'individu - soit 1'Homme, soit Baudelaire lui-m§me - de s'echapper de cette condition malheureuse du Spleen et de voyager vers les illusions rlveuses d'une existence ideale. Cette eau est une eau maternelle qui console et qui nourrit 1'esprit tourmente. Evidemment, la diversite des formes aquatiques f a i t de l'eau une riche source d'images poetiques pour evoquer l ' e t a t d'ame de Baudelaire. L'eau est un element bien choisi pour s'associer avec 1'Ideal parce que, comme 1'affirme Claudel, "Tout ce que le coeur desire peut toujours se reduire a l a figure de l'eau." 5 L'eau s'associe facilement aussi au 193 S p l e e n a c a u s e de s o n p o u v o i r d e s t r u c t e u r . E l l e r e c e l e une v e r i t a b l e b i p o l a r i t e q u i l a r e l i e a u x p d l e s f o n d a m e n t a u x de l a p e r s o n n a l it<§ de B a u d e l a i r e . E n e f f e t , J a c q u i e r - R o u x c o n s t a t e a v e c j u s t e s s e , " C e t t e ' h o r r e u r de l a v i e ' e t c e t t e ' e x t a s e de l a v i e " ( s o n t ) s o u v e n t r e p r e s e n t e e s m e t a p h o r i q u e -ment c h e z B a u d e l a i r e p a r . . . u n e t e n s i o n v e r s l ' e a u h e u r e u s e o u v e r s l ' e a u t r a g i q u e . " 6 C e t t e b i p o l a r i t e de l ' e a u , s o u v e n t p r e s q u e s i m u l t a n e e , r e n f o r c e l a c o m p l e x i t y du p o e t e q u i e s t l o i n d ' e t r e t o u t e n t i e r , commme l e d £ c r i t J a c q u i e r - R o u x , " u n e s p r i t r a t i o n n e l , o r d o n n e . " " 7 C ' e s t p l u t o t un homme t o u r m e n t e p a r d e s p a r a d o x e s i m p o s s i b l e s a r e s o u d r e . F r u s t r e p a r l a d i f f i c u l t y d ' a t t e i n d r e 1 ' I d e a l , B a u d e l a i r e e s t comme l ' o i s e a u q u i a p p r e n d "que s e s a i l e s / Ne p o u r r o n t j a m a i s l e p o r t e r a u - d e l a " ; v i c t i m e du S p l e e n a c a u s e de s a s e n s i b i l i t y q u i d o n n e n a i s s a n c e a s o n d e s i r o b s e d a n t de t r o u v e r 1 ' I d e a l , " [ d ' e t e i n d r e ] d e s n u e e s " ( 1 , 4 ) , i l e s t comme I c a r e , " b r Q i e g p a r 1 ' a m o u r du b e a u " ( I V , 1 ) . C e p e n d a n t , b i e n q u e l e S p l e e n l e s u b m e r g e p e r i o d i q u e m e n t , l e p o e t e ne v e u t j a m a i s s ' a b a n -d o n n e r c o m p i e t e m e n t a c e t e n n e m i . B a u d e l a i r e r e s t e s u s p e n d u d a n s une i n c e r t i t u d e t r a g i q u e e n t r e l e S p l e e n e t 1 ' I d e a l . E t l ' e a u d e v i e n t l e m i r o i r de s a l u t t e a n g o i s s e e . 194 NOTES 1 Tamara Bassim, La Femme dans 1'oeuvre de Baudelaire 293. 2 Dorothy M. Betz, "Images of Birds in Flight in Les Fleurs  du Mal," International Journal of Symbology 7.3 (1976): 118. 3 Bennett, Baudelaire: A Criticism 85. 4 Jones, "The Uses of Nature in the Poems of Baudelaire" 157. Aziza, Dictionnaire des symboles 80. 6 Jacquier-Roux, Le Thfeme de l'eau 29. 7 Jacquier-Roux 16. 8 O.C. , 1: 143. 195 TERMES GENERAUX TABLE I GLOSSAIRE 1*Au-dela - un domaine associe avec l ' i n f i n i et l o i n du monde terrestre du Spleen l a Bipolarite - l a manifestation dans un seul Element, tel que le Beau, des aspirations contradictoires vers le Spleen et vers 1 ' Ideal - pour Baudelaire tout peut avoir une bipolar i t e Note au Lecteur: - Si nous nous referons a un element de nature habituellement positive, nous nous y referons dans le contexte de 1'Ideal. - Si nous voulons exprimer 1'association d'un t e l element avec le Spleen, nous indiquons clairement cette association. Par exemple: "le Beau" se refere au Beau du domaine de 1 ' Ideal (Le terme "le Beau ideal" ou " i d e a l i s e " souligne le concept du Beau de 1'Ideal) "le Beau du Spleen" se retere au Beau du domaine du Spleen 1 ' Ideal - tout ce qui, etant associe avec l e parfait, permet a Baudelaire d'oublier momentanement le monde terrible du Spleen - ce qui s'oriente vers Dieu - ce qui offre une manifestation de l'extase de l a vie - l'objet de l a quite sp i r i t u e l l e ou psychologique de Baudelaire i d e a l , i d e a l i s e - adject i f s employes toujours dans le contexte de 1'Ideal 196 l ' l n f i n i - une etendue vaste et abstraite off rant un chemin qui invite le pofete a voyager spirituellement vers 1 ' Ideal - meme l a contemplation de l ' l n f i n i , par son association avec 1'Ideal, peut rendre le poete heureux la Quete - se refere toujours a l a recherche par le poete de 1' Ideal le Spleen - 1*oppose de 1 ' Ideal - ce qui s'oriente vers Satan - ce qui evoque l'horreur de l a vie - la meiancolie accablante et ses sources, qui tourmentent Baudelaire - ce dont Baudelaire veut s'echapper en cherchant 1'Ideal IMAGES MATERIELLES CHAPITRE I: LES COURS ET LES NAPPES D'EAU Termes cies 1'Eau negative 1' Eau positive - l'eau associee avec le Spleen - l'eau associee avec 1'Ideal - l'eau associee avec la mort sp i r i t u e l l e - l'eau associee avec l a vie s p i r i t u e l l e l'Eau de mort 1' Eau vivifiante - 1'eau negative - 1'eau positive les Cours et les Nappes d'eau - termes pour souligner les formes geographiques de l'eau par exemple: l a mer, le fleuve, le lac 197 - associSs et avec l'Idyal et avec le Spleen - "les cours" exprime le mouvement de l'eau (par ex: l a mer, le fleuve) tandis que "les nappes" exprime l'etendue de l'eau dans ses formes g<§ographiques (par ex: le lac) l'Eau domptee ou maitrisee - nous avons deux sortes d'eau domptee, associee soit avec 1' I d ea l , soit avec l e Spleen: a) l'eau domptee par l a nature - une manifestation de l'eau qui est sans mouvement a cause de sa forme geographique par ex: un lac dont les bords empechent l'eau de couler b) l'eau artificiellement domptee i) pa r 1 * Homme par ex: l'eau d'une fontaine dont le mouvement l u i est impose par 1'architecture humaine i i ) par 1'esprit de Baudelaire qui rejette l a Nature en cherchant une beaute st e r i l e ou infeconde 1'Eau feconde ou f e r t i l e - l'eau positive et source de l a vie spi r i t u e l l e l'Eau infeconde ou s t e r i l e - l'eau habituellement negative parfois associee avec 1'Ideal l'Eau l i b r e - l'eau d'une forme geographique et en mouvement naturel (par ex: un fleuve ou une mer) - cette eau s'associe et avec le Spleen et avec 1 ' I d e a l 198 les Flots - terme qui souligne le mouvement de l'eau sous ses formes gtographiques (par ex: les mer, les fleuves, le cours d'eau) CHAPITRE II: L'EAU ET LE TEMPS la Brume negative le brouillard leger compose de gouttes d'eau negative l a Brume positive le brouillard lSger compose de gouttes d'eau positive l a Boue une perversion spleenetique de l'eau m£lang£e a l a terre, c'est-a-dire de l'eau qui a perdu sa puret(§ ideale l a Glace negative l'eau negative qui est congelee associee par sa froideur a l a mort physique et sp i r i t u e l l e du Spleen l a Glace positive l'eau positive qui est congeiee associee avec l a purete de 1'Ideal l a Neige negative une forme hivernale de l'eau negative qui tombe des nuages en flocons blancs et legers associee par sa froideur et par sa blancheur au tourment, a l a s t e r i l i t e et a l a mort associee au Spleen la Neige positive une forme hivernale de l'eau positive qui tombe des nuages en flocons blancs et legers associee par sa blancheur et par sa beaute a l a purete de 1'Ideal le Nuage negatif - une forme atmospherique de l'eau negative 199 le Nuage positif une forme atmospherique de l'eau v iv if iante associe avec l'Idyal par sa position dans l ' i n f i n i du c i e l l a Pluie negative - l'eau de mort qui tombe des nuages la Pluie positive l'eau vivifiante qui tombe des nuages CHAPITRE III: EXTENSIONS DE L'IMAGE AQUATIQUE les Larmes negatives les eaux saiees qui expriment le tourment subi par Baudelaire a cause du Spleen les Larmes positives les eaux saiees qui nourrissent 1'esprit du poete en quite de l a vie s p i r i t u e l l e offerte par 1'Ideal le Sang negatif l'eau de l a mort physique et spi r i t u e l l e associee avec le Spleen le Sang positif l'eau de l a vie physique et spi r i t u e l l e associee avec 1 ' Ideal le Vin negatif l'eau de l a vigne associee avec l e Spleen le Vin positif - l'eau vivifiante de l a vigne, associee avec 1 ' Ideal FIGURE 1 L'EAU ET LA LUTTE BAU DEL AIR IENNE 200 le SPLEEN. ZONE DE DUAL ISME -OU BIPOLAR ITE. 1 IDEAL yles Cours et les Nappes d'eau 1 1 Eau 'negative 1' Eau ambigue 1'Eau de mort -1' Eau et le Temps la Boue^ la B rurae n£ ga tive l a Glace ni ga tive l a Neige n4 gative le Nuage negatif l a Pluie n4 gative Extensions de 1'image aquatique: des liquides corporels ou associ<§s • a 1'Homme 1'Au-dela 1' Infini 1' Eau positive l'Eau vivifiante 1'Eau f e r t i l e l a Brume positive l a Glace positive l a Neige positive le Nuage positif l a Pluie positive les Larmes negatives le Sang negatif le Vin negatif les Larmes positives le Sang positif le Vin positif 201 B IB LIOG RAPH IE SOURCES PR IMA IRES Baudelaire, Charles. Lettres inedites aux siens. Ed. Philippe Auserve. Paris: Grasset, 1966. . Oeuvres completes. Ed. Claude Pichois. Collection "B ibl iotheque de l a Pleiade". 2 vols. Paris: Gallimard, 1975. . Oeuvres completes. Ed. Y.G. Le Dantec. Ed. rev. par Claude Pichois. Collection "Bibl iotheque de l a Pleiade" 2 vols. Paris: Gallimard, 1961. . 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