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L’education des femmes en France au xviie siecle 1930

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L'éducation des femmes en France au XVII.e siècle. WESSIE M. M. TIPPING A Thesis submitted for the Degree of Master of Arts in the Department of Modern Languages The University of British Columbia April, 1930. Table des matières Chapitre I. L'éducation des femmes jusqu'au commencement du XVII.e siècle. Chapitre II. L'ignorance au XVII.e siecle. Chapitre III. Le mouvement féministe au XVII.e sièclç, et'son influence sur l'éducation féminine Chapitre IV. De l'égalité des sexes et de la supériorité des femmes. Chapitre V. Molière et la guerre au pédantisme. Chapitre VI. Fénelon et son Traité de l'éducation des filles. Chapitre VII. La maison de Saint-Louis, à Saint-Cyr. Chapitre VIII. L'éducation et le rôle de la femme au XVII.e siècle. Chapitre IX. Conclusion. Liste des ouvrages cons altés CHAPITRE I. L'éducation des femmes «jusqu'au commencement du XVII.e siècle. "Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles," 1 dit Pénelon en considérant l'état de lféducation féminine en 1687. Et nous devons avouer qu'il a raison, si le programme esquissé par l'abbé Fleury dans son Traité du choix et de la 2 méthode des études est typique de celui qu'on suivait alors en faisant l'éducation des jeunes filles. "Ce sera sans doute un grand paradoxe, dit-il, que les femmes doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrage?, chanter, danser et s'habiller à la mode, faire bien la révérence; car voilà pour l'ordinaire toute leur éducation.**' Ce sera un paradoxe, non pas qu'elles veuillent rester igno- rantes, mais qu'on les considère incapables d'acquérir des connaissances plus profondes q.ue celles-là: - "On veut que les femmes ne soient pas capables d'études, d'après l'observation de Fleury, comme si leur âme était d'une autre espèce que celle 4 des hommes." Non seulement on ne les instruit pas, mais en- core on leur défend toute instruction sérieuse, sous prétente n que le niveau de leur intelligence est trop bas pour qu'elles puissent en profiter. L'on se demande un peu si ces deux abbés, tout sincères 1. De l'éducation des filles. 2. Publié en 16«b. 3 Compayré, Doctrines de l'éducation, T.I., p.337 4. Rousselot, Education des ftimiuesr^.I » » p.274 - 2 - qu'ils étaient, n'auraient peut-etre pas exagéré un peu l'ig- norance de leurs contemporaines. Il nous semble invraisem- blable qu'une société qui a produit tant de femmes illustres ait été l'ennemie déclarée du développement intellectuel des femmes. Bous nous proposons, alors, d'étudier la grande question, tant discutée, de l'éducation des femmes en France au XVIIe siècle, et nous essayerons de voir en passant si Fénelon et Fleury ont décrit fidèlement l'état intellectuel des femmes de cette période. lais avant d'aborder notre étude du XVIIe siècle il nous faudra jeter un coup d'oeil rapide sur la position et sur l'in- struction de la femme antérieures à cette époque, afin de pou- voir en faire une légère esquisse qui nous fournira plus tard \ine base de comparaison. Fénelon, en posant la question de l'éducation des femmes, n'est ni un grand innovateur ni un révolutionnaire. G-réard^ nous rappelle que déjà dans l'anti- quité grecque et latine, la question de l'égalité des sexes devant l'éducation morale avait été posée; Musonius voulait que les filles fussent instruites avec leurs frères, et Plu- tarque suggérait que le mari devait faire part à sa femme du meilleur de ce qu'il avait appris, idée qu'on aurait pu retrou- ver déjà dans l'Economique de Xénophon. Dans leurs écrits, il s'agit uniquement d'instruction morale, il ne faut pas l'oub- lier; ils n'auraient jamais épousé la cause du développement intellectuel de la femme, truand même, il faut leur savoir gré d'avoir traité la question d'une façon intelligente et sans 1. Education des femmes par les femmes, p.2 - 3 - parti-pris à une époque où la femme était encore pour ainsi élire une esclave. Car elle n'était guère qu'une esclave, dans la plupart des sociétés antiques, et son ignorance était jus- tifiée, dans l'opinion de ses contémporains, par son infério- rité intellectuelle et meme morale, vis-à-vis de l'homme. Même Saint Jérôme, qui était censé avoir des idées plutôt avancées et dont les Lettres écrites au IVe siècle ont long- temps servi de règle aux couvents, veut que la femme soit privée de bains, de viande, de vin, qu,elle se nourisse en- tièrement de légumes et qu'elle ait toujours faim. Elle ne doit pas sortir beaucoup, meme pour aller à l'église: "que ses seules délices soient de rester dans sa chambre. Son instruction selon lui doit être entièrement religieuse - les livres saints seront sa seule lecture. Le moyen âge n'avait pas une opinion beaucoup plus élevée de l'importance de la femme. Il lai aurait accordé de bon coeur des bains, probablement, mais il lui refusait toute res- ponsabilité morale. Un certain concile, tenu en Espagne, se demandait très sérieusement si la femme a bien une âme: c'est Compayré qui nous le dit.2 Il nous donne également des ren- seignements sur La Tour Landry, qui s'inquiétait suffisamment de l'instruction de ses filles pour écrire à leur usage un petit livre de préceptes, daté de 1372. Ce traité conseille une éducation uniquement religieuse, dans le but de "tourner leurs coeurs et leurs pensées à Dieu craindre et servir." jîi î. 1. Compayré, 0.0. , T.I. 0.333 2. P.C.", T.I., p.326 - 4 - Il permettait la lecture de certains chapitres de la Bible, des "Gestes des Roy, et croniques de France et de Grèce et d'Angleterre" - programme qui, pour l'époque, n'était pas trop étroit. Mais lui non plus ne considère pas la femme comme un être raisonnable, car, selon lui, elle doit obéir aveuglément à son seigneur et maître, sans consulter sa propre conscience ni sa propre volonté: "Ainsi doit toute bonne femme craindre et obéir à son seigneur, et faire son commandement, soit tort, soit droit, et, se il y a vice, elle en est desblamée, et desmoure le blasme à son seigneur."1 Cet état de choses dura longtemps mais, bien entendu, il y a toujours eu un petit nombre de femmes exceptionnelles qui on réussi, malgré tous les obstacles, à acquérir une instruc- tion plus ou moins solide. On pourrait citer comme exemple Marie de France, dont les fables en vers, datant du milieu du XlIIe siècle, ont fourni des sujets à La Fontaine, ou bien h Christiné de Pisan qui, un siècle plus tard, écrivait des poésies et de l'histoire, et qui, selon de Broc,2 savait le latin et le.grec. Au XVe siècle il y eut en Italie une véri- table floraison de femmes instruites; on pourrait citer parti- culièrement Olympia Fulvia Mo rata qui, non contente de parler et d'écrire en latin et en grec, faisait des conférences en public à l'âge de 14 ans et écrivait des poésies en grec à L'influence de l'Italie à cet égar.d se fait sentir très fortement en France au commencement du siècle suivant. La 1. Compayré, o.c. , T.I., p.337 2. Femmes auteurs , p.9 3. Rousselot, éducation des femmes en France ,T.I., p.lj>8 - 5 - Renaissance et la Réforme provoquèrent chez des esprits avides de tout connaître un besoin, on pourrait dire presque une fièvre d'instruction, dont certaines femmes furent atteintes. Il ne faut pas en conclure que toutes les femmes du XVle siècle avaient de l'instruction. Plutôt il faut se dire que si les femmes instruites de cette époque-là sont distinguées par leurs contemporains, et si leurs noms sont venus jusqu'à nous, c'est parce que c'étaient de brillantes exceptions, qui semblaient d'autant plus brillantes qu'elles étaient rares. Le mouvement au commencement est essentiellement aris- tocratique. 1»exemple, que l'aristocratie ne tarde pas à suivre, est donné par Marguerite d'Angouleme, soeur de François I., appelée par Dolet "la seule Minerve de France",-1- et par Marguerite de Valois, reine de Navarre, qui savait le latin, l'italien, l'espagnol, le grec et l'hébreu.2 L'on se passionne surtout pour les langues et il n'est pas trop rare de trouver des femmes qui en parlent cinq ou six. Q,uelques- unes sont même capables, comme une des filles de Catherine de Rohan, de lire les Ecritures saintes dans le texte hébreu. D'autres, comme Catherine de Clermont, s'aventurent jusqu'aux mathématiques. L'on aimerait bien découvrir au juste ce qu' elles en savaient. Louise Labé, née en 1.525, a appris le latin, l'italien et l'espagnol, elle se connaît en histoire et en poésie et avec cela elle est bonne musicienne. Elle écrit à son amie, Clémence de Bourges,, en véritable féministe: 1 . Rousselot, û . c . , T . I . , p.l6? 2. de Broc, Femmes auteurs , p.59 3. de Ribbe, Familles et Soc, en France. T.I., p.128 - 6 - "Estant le temps venu que les sévères lois des hommes n'em- pêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et dis- ciplines, il me semble que celles qui ont la commodité doivent employer cette honneste liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre, et monstrer aux hommes le tort qu'ils nous font en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvaient venir." 1 On commence à permettre aux femmes, évidemment, d'acquér- ir certaines connaissances; on ne les y encourage Jpière. a w Marie Stuart, plus tard reine des Ecossais, à l'âge de 13 ou 14 ans;devant le roi et toute la Cour au Louvre, fait un discours en latin, qu'elle a préparé elle-même "soubtenant et deffendant, dit Brantôme, contre l'opinion commune, qu'il estoit bien séant aux femmes de sçavoir les lettres et les arts libéraux." Il nous dit également qu'elle se réservait deux heures tous les jours four étudier et lire, "aussy il n'y avoit guères de sciences humaines qu'elle n'en discourust ? bien."^ Dans la première moitié du XVIe siècle il y avait donc un groupe de femmes instruites: où ont-elles fait leur éducation? Ce n'est pas dans des couvents, loin de là, - les couvents étant soucieux uniquement de l'éducation morale et spirituelle de l'enfant, - ni dans des écoles publiques qui n'existaient guère, pour l'éducation secondaire tout au moins. Fon, celles dont nous avons parlé, c'étaient d'abord des 1. de Broc, o.c. , p.53 2. Brantôme, lies des Dames Illustres , p.103 - 7 - princesses, qui à cause de leur rang avaient clés occasions extraordinaires de s'instruire, qui avaient meme des précep- teurs comme leurs frères: c'étaient en deuxième lieu des filles, soeurs ou femmes de savants qui acquéraient dans la vie journalière, dans la société de ces hommes illustres et de leurs amis, une instruction très solide et quelquefois très étendue. Elles devaient leur éducation au fait qu'elles avaient grandi dans le milieu le plus favorable à leur déve- loppement intellectuel, voilà tout. La grande majorité des personnes de leur sexe restaient encore dans l'ignorance.^ Malgré tant d'exemples éclatants de femmes vraiment érudites, l'opinion commune s'oppose encore à ce que la femme étudie. Ce q_u'on admire, chez elle, ce sont les vertus ména- gères; on trouve, et l'on a peut-etre raison, que la science n'est pas son affaire. Aucun des grands écrivains que la France a produits dans la première moitié du XVI.e siècle ne s'est intéressé au problème de l'éducation des femmes, aucun n'a essayé de dresser à leur usage un système d'éducation rationnel. Rabelais ne s'y intéresse pas, Calvin non plus, Guillaume Budé qui pourtant a écrit plusieurs traités d'édu- cation, n'en parle pas et Ramus qui s'interesse seulement à l'enseignement des garçons, passe sous silence la grande question de l'éducation des femmes.2 Certains écrivains, tels que Charron, par exemple, vont jusqu'à exprimer sans ménage- ments leur mépris de l'intelligence de la femme, dont la nature 1. Rousselot, o.c., T.I., p.l8? 2. Rousselot, o.c., T.I., p.104 - 8 - est "toute confite en soubçon, vanité, curiosité," et dont toute la destinée doit être de "vaquer et estudier à la mesnagerie". 1 D'autres la traitent avec un peu moins de sévérité. Jean Bouchet dans le "Panégyric de Loys de la Trimouille" fait la remarque très justement qu'il faut dis- tinguer entre les différentes classes de la société, en i'jf discutant la question de l'éducation féminine. Il n'admet i pas que les femmes du peuple étudient, celles qui "sont con- trainctes vaquer aux choses familières et domestiques", parce que "c'est chose répugnante à rusticité".2 Là il ex- prime nettement le sentiment de la1 plupart de ses contempo- rains. Mais il ajoute: "Les roynes, princesses et autres dames, qui ont serviteurs ou servantes pour mesnager, doivent mieux appliquer leurs esprits et emploier le temps à vacquer aux bonnes et honnestes lecires concernant choses morales ou historial'les, qui induisent à vertus et bonnes moeurs que à oysiveté, mère de tous vices, ou à dances, convis, banquets et autres passetemps scandaleux et lascivieux; mais se doivent garder d'appliquer leurs esprits aux curieuses questions de théologie, eoncernans les choses secrètes de la divinité." Et là il est bien en avance sur son temps. Il a bien vu un des principaux avantages de l'éducation des femmes - que les femmes instruites élèveront mieux leurs enfants que celles qui resteront ignorantes - "Et, si à ceste considération est con- venable aux femmes estre lectrées en lectres vulgaires, est 1. o.c., T.I., p.107 2. o.c., T.I., p.I08 - 9 - encore plus requis pour un auttre bien: c'est que les enfans nourris avec telles mères sont voluntiers plus éloquens, mieux parlans, plus sages et mieux disans."1 Deux étrangers, le Hollandais Erasme et l'Espagnol Vivés, plaident avec éloquence la cause de l'éducation des femmes. Mais ici encore, il s'agit d'une éducation aristocratique, accessible seulement à une élite privilégiée. Erasme trace un portrait très peu flatteur de la jeune fille de son temps qui sâit: "faire la révérence, tenir ses bras, sourire en se pin- çant la bouche, ne pas présenter la main droite au lieu de la main gauche, ne pas trop ouvrir la bouche en riant. D|s lors elle est élevée, en voilà assez, elle est bonne à marier.^ Comme Bouchet, Erasme s'est bien rendu compte qu'une bonne instruction chez la femme, loin dTêtre un danger, est souvent une sauvegarde contre les mauvaises moeurs. On critique la femme instruite, dit-il, "sous prétente que sa malice naturelle nTa pas besoin d'être renforcée par un savoir dangereux".^ Mais on a tort. "Q,uelle erreur de croire qu'il y a péril à savoir le bien et qu'il n'y en a pas à savoir le mal!....Non, on ne trouve pour ainsi dire pas une femme instruite qui soit de mauvaises moeurs, tandis que dans ce siècle et dans les précédents presque tous les vices des femmes proviennent de leur ignorance."4 Dans son Christianae feminae institutio, publié en 1524, 1. de Ribbe, Familles et soc, en France, T.II. P.115 2. Christiani matrimonii institutio, cité par Rousselot, o.c., T.I., p.142 3. Rousselot, o.c., T.I., p.152 4. id - 10 - Vives, précepteur de la princesse Marie d'Angleterre, tient à peu près le même raisonnement. "Filles et garçons indistinc- tement doivent avoir part à la science" 'qui, loin d'être le "séminaire de toutes les erreurs", comme la plupart de ses contemporains le pensaient, d'après l'observation de Vivés est "non-seulement une arme contre l'oisiveté, mais un moyen de faire pénétrer dans l'esprit d'une fille les meilleurs pré- ceptes et de la former à la vertu", On n'a pas encore parlé de la femme du peuple. Aucun des auteurs que nous avons cités ne s'en occupe, et les femmes savantes dont nous avons parlé étaient toutes de la noblesse ou de la haute bourgeoisie. C'est Luther qui srinquiète le premier de l'instruction des personnes de bas état. Dans sa Lettre aux magistrats et conseillers allemands sur l'éduc a~c ion ? * des enfants, il revendique le droit de tous a une instruction élémentaire: "Il nftus faut en tout lieu, écrit-il, des écoles pour nos filles et nos garçons, afin que l'homme devienne capable d'exercer convenablement sa vocation, et la femme de diriger son ménage et d'élever chrétiennement ses enfants..... Je ne demande pas qu'on fasse un savant de chaque enfant, mais il faut qu'il aille à l'école, aux moins une heure ou deux par jour."^ Selon Fagniez,^ l'instruction fopulaire aurait été déjà assez répandue en France à cette période. Il fait mention d'un statut organique de l'enseignement primaire à Rouen en 1. id 2. datant de 1524. 3. Rousselot, o.c., T.I., p.193 4. La femme et la soc, fr., rev, 2 mondes, janvier 190?. - 11 - 1.520, qui créa dans cette région des écoles de garçons et de filles, avec d'autres où les pauvres recevaient une instruction gratuite. Les filles n'étaient pas admises aux classes de grammaire latine, mais on leur permettait de suivre des cours d'écriture et de calcul, de lecture et d'instruction religi- euse. Meme les petites apprenties et les servantes allaient à l'école, de sorte que l'ambassadeur vénitien, Marino Gius- tiniano, peut dire en 1535: "Tout le monde, si pauvre qu'il soit, apprend à lire et à écrire". Malgré l'opposition ou l'indifférence de l'opinion publique, nous pouvons constater, dans la première moitié du XVI. e siècle, un certain progrès dans l'éducation des femmes, grâce à l'influence bienfaisante de la Renaissance et de la Réforme. Les idées libérales commencent à l'emporter. On a meme suggéré que sans les terribles guerres civiles et reli- gieuses qui éclatèrent dans la seconde moitié de ce siècle, l'esprit de société qui caractérise le XVII.e siècle se serait peut-etre développé cinquante ans plus tot."'" Mais les quarante ans de bouleversement complet, d'anarchie presque, qui sur- viennent, rendent impossible tout développement de la vie sociale et intellectuelle. Le pays est démoralisé, les fa- milles sont divisées, les fortunes sacrifiées. L'influence de tout ceci se fait sentir jusque dans l'éducation d'une princesse telle que la deuxième Marguerite de Valois. Son programme d'études ne semble avoir compris ni la calligraphie ni l'orthographe. Il est probable qu'elle apprit du latin, 1. Brunetière, Questions de critique, p.29 - 12 - elle parlait d'après une façon l'italien et l'espagnol qu'elle apprit de ses gouvernantes, elle chantait et dansait bien, et voilà à peu près tout.1 Sans les déplacements continuels, les fuites dans des châteaux forts et les combats incessants qui interrompirent ses études, elle se serait probablement distin- guée, car elle avait de l'esprit. En tout cas, les connais- sances diverses qu'elle réussit à acquérir étaient suffisantes pour lui valoir une réputation de savante, qu'elle ne semble guère avoir méritée. La plupart des contemporaines de Montaigne qui passent pour savantes sont pédantes et ridicules. Elles l'agacent, car "à toute sorte de propos et matière, pour basse et popu- p laire qu'elle soit, dit-il, elles se servent d'une façon de parler et d'escrire nouvelle et sçavante et allèguent Platon et Sainte Thomas aux choses auxquelles le premier ren- contré serviroit aussi bien de témoing. La doctrine qui ne leur a peu arriver en l'âme, leur est demeurée en la langue. Si les bien-nées me croient^ elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses. Elles cachent et couvrent leurs beautez sous des beautez estrangeres. C'est grande simplesse d'estouffer sa clarté pour luire d'une lumi- ère empruntée." Montaigne n'aime pas les femmes instruites: "Nous et la Théologie ne requerons pas beaucoup de science aux famés" - et il va même jusqu'à approuver François, duc de Bretagne qui 1. Mariéjol, Marguerite de Valois, p. 11 2. De trois commerces, p.4> 5« Montaigne, comme Erasme, comme Vivés et tant d'autres, s'adresse uniquement aux "bien-nées". trouvait "qu'une famé estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mary"."1" Mais si la femme s'obstine à vouloir apprendre quel- que chose, il y a certaines études qui lui conviennent mieux que d'autres. "Quand je les voy attachées à la rhetorique, à la judiciaire, à la logique, et semblables drogueries, si vaines et si inutiles à leur besoing, j'entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent, le facent pour avoir loy de les régenter sous ce tiltre....Si toutesfois il leur fâche de nous ceder en quoy que ce soit et veulent par curiosité avoir part aux livres la poésie est un amusement propre à leur besoing: c'est un art follastre et subtil, désguisé, parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles. Elles tireront aussi diverses commoditez de l'histoire. En la philosophie, de la part qui sert à la vie, elles prendront les discours qui les dressent à juger de nos humeurs et conditions, à se def- fendre de nos trahisons, à regler la témérité de leurs propres désirs, à ménager leur liberté, alonger les plaisirs de la vie et à porter humainement l'inconstance d'un serviteur la rudesse d'un mary et l'importunité des ans et des rides, et choses semblables? Yoilà, pour le plus, la part que je leur p assignerois aux sciences." Montaigne permet, alors, que la femme étudie, si elle tient obstinément à étudier, quoiqu'il la préfère ignorante. Mais si elle va s'instruire, elle devra étudier les choses qui lui apprendront la patience, l'obéis- 1. Du pédantisme, p.l8l 2. De trois commerces, p.4.5-6 - 14 - sance, la résignation: en un mot, elle sTinstruira non pas pour elle, mais pour son mari. A la fin du XVI.e siècle, alors, on nTa pas encore une très haute opinion de l'intelligence de la femme, et si on ne lui défend pas catégoriquement d'étudier, on ne lui en fournit pas souvent les moyens. Aucun des auteurs de premier rang ne l'encourage à sTinstruire. Les quelques femmes qui réussissent quand même à approfondir leur savoir ont eu des occasions tout à fait exceptionnelles, dont la plupart des personnes de leur sexe ne jouissent pas. La noblesse, ruinée par quarante ans de guerres civiles, ne peut pas éduquer ses filles, ni même ses fils. Les écoles qui ont existé au commencement du siècle sont fermées de sorte que, sauf dans les classes profession- nelles, le niveau de l'éducation est très bas dans tout le pays. Henri IV. s'en aperçoit bien d'ailleurs quand il déclare dans ses lettres patentes de juin 1690 que "l'ignorance prend cours dans le royaume par la longueur des guerres civiles".^" 1. Fagniez, o.c., p.321 - 15 - CHAPITRE II. L'Ignorance au XVII.e siècle. L'éducation, essentiellement aristocratique au XVI.e siècle, devient essentiellement bourgeoise sous Louis XIII., et la noblesse, rendue dédaigneuse de la culture intellec- tuelle par une longue période de guerres civiles et de vie militaire devient aussi ignorante qu'on peut l'être. C'est très souvent une ignorance voulue, dont on est plutôt fier, car les nobles, hommes d'épée, se croyant appeles par leur naissance a la gloire et aux dangers du champ de bataille, méprisent l'etude, qui est propre aux gens paisibles. Que le bourgeois s'instruise, si l'instruction lui est utile pour gagner sa vie; le noble n'en a pas besoin dans sa carrièrel Il met une sorte de point d'honneur à manifester son ignorance c'est pour ainsi dire la consécration de sa dignité sociale. Tallemant fait bien ressortir cette tendance du siècle en racontant l'historiette suivante, à propos du Maréchal de Biron le fils: "Henri IV., étant à Fresnes, demanda l'explica / tion d'un vers grec qui etoit dans la galerie. Quelques maitres des requetes qui, par malheur, se trouvèrent la, ne firent pas semblant d'entendre ce que sa Majesté disoit; le maréchal en passant dit ce que le vers vouloit dirè et s'enfuit, tant il avait honte d'en savoir plus que des gens de robe; car, pour s'accommoder au siècle, il falloit avoir plutôt la réputation de brutal eue celle d'home qui avoit connaissance des belles lettres."^ D'après les Mémoires 1. Historiettes, T.I., p. 95. - 16 - à'Amelot de la Houssaie, cités par l'éditeur de Tallemant, ce serait le père et non pas le fils dont il s'agirait ici car, "quant au fils, tous les historiens s'accordent a dire qu'il savoit a peine lire." Il "s'accommode au siècle", donc, beaucoup mieux que son pere. Ce sont les rois qui ont donné l'exemple de l'ignorance. Henri IV. et Louis XIII. avaient une instruction insuffisante avec une aversion invincible pour l'etude, de sorte que ni l'un ni l'autre ne compensa cette lacune par la fréquentation e * des hommes de lettres. L'éducation de Louis XIV. n'était s. s ' guere supérieure, mais il suppléa ce qui lui manquait par la lecture et par la conversation des savants et des lettres. Sa première éducation fut très négligée; il passait la plupart de son temps en compagnie de sa nourrice, une paysanne, et de la petite fille de la femme de chambre d'une dame d'honneur de 1 / la Reine. Selon Saint-Simon, "l'esprit du Roi etoit au- dessous du médiocre, mais très capable de se former....Il étoit né" sage, modéré", secret, maître de ses mouvements et de sa langue; le croira-t-on? il étoit né bon et juste, et Dieu lui en avoit donne assez pour être un bon roi, et peut-etre meme un assez grand roi." Ses défauts se doivent a son éducation: "Tout le mal lui vint d'ailleurs. Sa première éducation fut tellement&bandonnée, que personne n'osoit approcher de son appartement. On lui a souvent oui parler de ces temps avec amertume....A peine lui apprit-on a lire et a écrire; il demeura tellement ignorant que les choses les 1. Hugon, Social France, p. 121 - 17 les plus connues d'histoire, d'événement, de fortunes, de conduites, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. Il ne faut pas s'étonner que les grands seigneurs suivent l'exemple des rois. ^e Connétable de Montmorency qui était j 2 pourtant "en réputation d'homme de grand sens," n'avait aucune instruction, et savait à peine liie et écrire son nom. Ceux qui allaient au collège n'étaient guere plus savants. Ils n'y apprenaient le plus souvent que des vices, selon Magendie, '' qui ajoute qu'en tout cas ils n'y restaient pas assez longtemps pour acquérir des connaissances très solides. Leurs familles impatientes avaient trop hâte pour qu'ils se distinguent dans l'armée pour les laisser longtemps à l'ecole. Le comte de Brienne y resta trois ans; Bussy dut interrompre ses études au collège de Clermont pour aller à / X V ' / \ /> l'armee, et La Rochefoucauld a sefge ans était deja maitre de camp du régiment d'Auvergne. A une époque où les jeunes gens entraient a l'armée dès l'âge de quatorze ou quinze ans, leurs études étaient forcément hâtives et incomplètes. Louis XIY. s'en est bien aperçu. Il se plaint de l'enseignement des ecoles et universités - "La maniéré dont la jeunesse est instruite dans les collèges de l'Université laisse à desirer: les écoliers y apprennent tout au plus un peu de latin; mais il ignorent l'histoire, la géographie et la plupart des sciences qui servent dans le commerce de la vie."̂ Il est assez perspicace pour voir l'importance d'une bonne 1. Mémoires, T. 2b, p. 25 2. D'Avenel, Noblesse française sous Richelieu, p. 2b3. 3. Politesse ^ondainé", p. J>b 4. Rambaud, Hist. de la civilisation française,T.II., p.266. - 18 - instruction, mais il n'y a que les gens de robe qui soient de son avis. Eux aussi déplorent le parti-pris de la noblesse contre l'instruction, et donnent à leurs fils une éducation de beaucoup supérieure à celle des nobles, chez qui l'antique préjugé contre l'instruction persiste bien avant dans le XVII.e siècle. qr Scarron se plaint qu'à la Cour "tout est régi par l'ignorance", et Chapelain, dans une lettre à îélle. de Gournay que "poète, chantre, balladin, caymand, bouffon et parasite.... 2 y sont synonymes et n'y passent ^ue pour un". Il doit y avoir quelque amélioration, cependant, depuis la fin du XVI.e siècle, parce que Saint-Evremcnd, partisan de 1' .ncien régime, se plaint dans une lettre au comte d'Clonne le ce que l'étude du latin se propage et que les gentilshomne s s'instruisent. "De mon temps, dit-il, on ne faisait étudier les gentilshommes que T ' pour etre d'église; encore se' contenaient-ils le plas souvint du latin ce leur bréviaire. Ceux qu'on destinait à la Cour ou à l'armée allaient honnêtement à l'académie. Ils apprenaient à monter à cLovai, à danser, à faire des armes, à jouer du luth, à voltiger, un peu de mathématiques, et c'était tout ; vous aviez en France mille beaux gens d'armes, galants hommes; c'est ainsi que se formaient les Termes et les Bellegardes; du latin, de mon temps, du latin! un gentilhomme en eut été .C ; déshonoré ......peu de latin, vouAdis-je, et de bon français ! \ 1. Lagendie, o .c ., T.II., p. 4 . 2. id, g. 3. id, p. 37. - 19 - La meme idée persiste jusqu'à la fin du siècle. Dans la Coquette, de Régnard, que date de 1691, Arlequin s'écrie:1 "Etudiél vous ne savez donc pas que je suis homme de qualité? A peine sais-je écrire mon noml Et je veux que le diable m'emporte si jamais j'ai eu d'autres livres qu'un Almanach avec un Parfait maréchal. Boni que nous faut-il à nous autres gens de cour? Beaucoup de bonne opinion saupoudrée de quel- ques grains d'effronterie. Voilà toute notre science auprès des femmes." Régnard ne se serait pas moqué de cette opinion si elle n'était pas assez courante encore même à la fin du XVII.e siècle. L'on ne s'étonne pas que les femmes soient ignorantes, étant donné l'état de l'éducation des hommes. Le manque d'instruction s'étend à toutes les classes, à la noblesse comme au peuple, mais il est surtout frappant chez l'aristo- cratie qui possédait le plus souvent les moyens de s'instruire 2 si elle le voulait. Rambaud nous fournit des renseignements précieux sur l'état de l'éducation des femmes de toutes les classes. Il nous indique qu'en Franche-Comté seulement 29 femmes sur 100 étaient assez savantes pour pouvoir signer leur nom; dans le Béarn et l'Angoumois, l'état des choses était encore pire, car il n'y avait que 9 femmes sur 100 qui en fussent capables; dans le Hivernais le pourcentage était réduit à 6. D'après un relevé qui embrasse la France entière 1. A.III., se. 7 2. Rambaud, o.c., T.I., p.263 - 20 - avec l'exception de Paris dans la période de 1684 à 1690, sur 219,047 femmes dont l'acte de mariage a été vérifié, 16,883 seulement, soit moins de 14f„, étaient capables de le signer.1 Et cela, c'est vers la fin du siècle, après que l'influence du mouvement féministe s'est fait sentir. On peut s'imaginer quels auraient été les résultats d'une telle enquête, fait 50 ans plus tôt. Nous avons si souvent entendu parler des femmes instruites du XVII.e siècle que nous avons parfois oublié qu'il y avait le revers de la médaille. Le petit groupe de femmes instruites attiraient l'attention justement parce qu'elles étaient rares, parce qu'elles s'étaient tirées hors du commun. La femme ignorante était tellement en accord avec la règle générale qu'on ne s'apercevait même pas qu'elle était ignorante. Ce sont toujours les exceptions qui attirent l'attent ion. I''ignorance, alors, est la règle générale pour les femmes de toutes les classes, même de l'aristocratie; celles qui ont acquis une réputation de savante n'en sont pas toujours exemptes, à préuve Madame de Sablé, qui avait une orthographe invraisemblable, même pour le XVII.e siècle. Mademoiselle de la Trémouille dit d'elle-même: "Je suis aussi ignorante qu'on saurait l'être."2 La duchesse de Chevreuse et Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, étaient profondément ignorantes. Q,uarà le duc d'Enghien épousa en 1641 une nièce de Richelieu, Mademoiselle de Brézé, qui n'avait alors que douze ans, elle 1. Rousselot, 0 .c ., T.I., p.332 2. Magendie, o.c.,T.II.. p.500 - 21 - était complètement illettrée. On profita de l'absence de son mari à l'armée du Roussillon, l'année suivante, pour envoyer la jeune femme chez les Carmélites de Saint-Denis, afin de lui faire apprendre à lire et à écrire,^ L'habitude de marier des jeunes filles à l'âge de 11 ou 12 ans réduisait de beaucoup les années d'étude. Celles qui jouissaient d'occasions exceptionnelles continuaient leurs études après leur mariage, mais celles-là étaient très rares, La plupart devaient se contenter de ce qu'elles avaient appris avant leur mariage, avec les connaissances qu'elles acquéraient, au petit bonheur, dans le commerce du monde. Dans la plupart des cas c'était bien peu de chose, mais il ne fallait pas que l'instrucion de la femme dépassât celle de l'homme, et nous avons déjà vu à quoi se réduisait, le plus souvent, l'éducation des hommes du XVII.e siècle. Les idées d'Honoré d'Urfé, émises dans l'Astrée, repré- sentent assez bien celles d'une grande partie de ses contem- porains. Dorinde, une jeune fille noble, est élevée avec un très grand soin "en tous les exercices qui sont propres aux filles de sa qualité" - c'est-à-dire, elle apprend à danser, à chanter et à jouer de divers instruments.2 Voilà la somme des connaissances qui conviennent à la jeune fille de qualité, selon les idées du XVII.e siècle. Il y a bien entendu certains écrivains qui protestent, qui réclament pour la femme un peu de liberté intellectuelle, mais ils sont relativement très rares. La plupart préfèrent qu'elle reste ignorante. 1. id, p.287 2. lâgendie, o.c., T.I. p.54 - 22 - CHAPITRE III. Le mouvement féministe au XVII.e siècle, et son influence sur l'éducation féminine. Après avoir insisté sur l'ignorance lamentable qui caractérise la masse des personnes du XVII.e siècle, hommes et femmes, de toutes les classes de la société, nous allons examiner les tentatives d'amélioration. .11 faudra considérer d'abord l'influence de 1'Hôtel de Rambouillet qu<fc donna au mouvement vers l'émancipation des femmes une impulsion qui effraya Molière. Nous verrons ensuite les théories de Fénelon, exposées dans son Traité de l'éducation des filles, et finale- ment, nous critiquerons les idées de Madame de Maintenon, mises en pratique à Saint-Cyr. Il y aura donc une partie théorique,- ce que doit etre l'éducation des filles selon les Précieuses, selon Molière, selon Fénelon,- et une partie pratique, - ce qu'était actuellement l'éducation des femmes au XVII.e siècle chez elles et dans les établissements qui leur étaient ouverts. Hous essayerons finalement d'indiquer aussi fidèlement que possible la contribution du XVII.e siècle à la pédagogie féminine, car, malgré tout ce que nous avons dit sur l'igno- rance des femmes de cette période, il y a eu néanmoins des progrès. Si nous avons trop insisté sur le revers de la mé- daille, c'est de peur d'oublier qu'il existe, comme tant àf d'autres l'ont fait avant nous, en s'enthousiasmant devant le merveilleux développement de la vie sociale de cette époque. - 23 - Il y avait en Italie au XVI.e siècle une vie de société très bien organisée qui aurait peut-être passé en France immédiatement sans les guerres désastreuses qui caractérisent la seconde moitié de ce siècle et qui retardèrent d'un demi- siècle de développement de la vie sociale en France. Les académies italiennes du XV.e et du XVI.e siècle sont les ancêtres en ligne directe des académies et des salons français du XVII.e. Dans les uns comme dans les autres, l'influence des femmes est très marquée. Elles président des cénacles, elles dirigent la conversation, elles expriment librement leurs idées et font respecter leur intelligence. On va dans ces réunions pour se divertir et pour s'instruire en même temps. L'on écoute des conférences, on lit des discours solennels, on critique des poésies, fïton discute les sujets les plus divers, dont les "questions" concernant l'amour sont toujours les plus en faveur. Il n'est pas étonnant, alors, que le premier salon im- portant tenu en France soit présidé par une Italienne, Catherine de Vivonne, fille d'une princesse italienne et de l'ambassadeur français à Rome. Par son mariage à l'âge de 12 ans avec Charles d'Angennes elle devient marquise de Rambouillet. Sa culture italienne la rend critique de la rudesse des moeurs de la cour française, et sa santé altérée l'empêche de la fréquenter, de sorte qu'elle prend de bonne heure l'habitude de réunir des amis chez elle dans son sompteux hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, Somaize - 24 - fait son portrait sous le nom de Rozelinde qui est, selon lui, "une pretieuse de grande naissance dont la maison est la plus connue de cet empire".1 Son hôtel est mentionné encore comme "le palais de Roselinde, où l'on fait profession solemnelle p de sagesse, de science, de vers et de vertu". Son éducation était supérieure à celle qu'on donnait à la plupart de ses contemporaines: "sa mère eut soin, selon -z 4 Tallemant,^ de l'entretenir dans la langue italienne afin qu'elle sçut également cette langue et la françoise Elle a toujours aimé les belles choses, et elle allait apprendre le latin, seulement pour lire Virgile, quand une maladie l'en empecha; depuis elle n'y a pas songé et s'est contentée de l'espagnol. C'est une personne habile en toutes choses." Une intelligence vive, alors, curieuse de tout, mais une instruction assez superficielle. On nous l'a présentée comme une sorte de bas bleu: elle ne l'est en aucune façon. Elle lit beaucoup, cela est hors de doute. Elle lit meme des choses assez sérieuses. Pourquoi lui défendre ce plaisir? Si elle s'était contentée de ce qu'on lui avait appris avant son mariage elle aurait su peu de chose. C'est au moyen de ses lectures qu'elle a developpé les qualités d'esprit qui ont attiré chez elle l'élite intellectuelle du beau monde de son temps. "Uous l'avons surprise, dit Livet, plus d'une fois, lisant tantôt la Vie d'Alexandre, traduite d'Arrien, tantôt 1. Dictionnaire des Pretieuses, T.I., p.209 2. id, p.61. 3. Historiettes, T.3, g.211-12. 4. ce qui est très naturel, sa mère étant Italienne. - 25 - les discours sérieux de Balzac, tantôt les oraisons funèbres du vertueux Cospeau ou la sévère poésie de Malherbe et de Corneille."-'- Ces lectures n'ont rien d'extraordinaire pour une femme d'esprit selon nos idées modernes, certes, mais elles valurent à Madame de Rambouillet le titre de femme savante qu'on acquérait à très bon marché au XVII.e siècle. On est surpris alors d'apprendre que, loin de passer toute sa vie à briller, entourée de beaux esprits et de pédants adorateurs, dans un petit cénacle d'admiration mutuelle, Madame de Ram- bouillet a mené pendant la journée la vie normale d'une maî- tresse de maison et d'une mère de famille, et occupait ses loisirs à peindre, à dessiner, à broder et à lire. C'était une femme d'esprit et de gout; une femme cultivée, mais nulle- ment érudite. Son Hotel ne s'ouvrait que le soir à ses habi- tués .2 Mademoiselle de Scudéry fait de la charmante marquise un portrait très flatteur: "Au reste, l'esprit et l'âme de cette merveilleuse personne surpassent de beaucoup sa beauté: le premier n'a point de bornes dans son étendue, et l'autre n'a point d'égale en générosité, en constance, en bonté, en justice et en pureté. L'esprit de Cléomire n'est pas un de ces esprits qui n'ont de lumière que celle a^e la nature leur donne, car elle l'a cultivé soigneusement ;het je pense pouvoir dire qu'il n'est point de belles connoissances qu'elle n'ait acquises. Elle sçait diverses langues, et n'ignore presque rien de ce 1. Précieux et Précieuses, p.91 2. Lacroix, Lettres, sciences et arts du XVII.e siècle, p.178 - 26 - qui mérite d'être sçu; mais elle le sçait sans faire semblant de le sçavoir1 et on diroit, à l'entendre parler, tant elle est modeste, qu'elle ne parle de toutes choses admirablement, comme elle fait, q_ue par le simple sens commun et par le seul usage du monde. Cependant elle se connoît à tout: les sciences les plus élevées ne passent pas sa connoissance; les arts les plus difficiles sont connus d'elle parfaitement Jamais personne n'a eu une connoissance si délicate qu'elle pour les beaux ouvrages de prose ni pour les vers; elle en juge pourtant avec une modération merveilleuse, ne quittant jamais la bienséance de son sexe, quoiqu'elle soit beaucoup au dessus....Il n'y a personne en toute la cour, qui ait quelque esprit et quelque vertu, qui n'aille chez elle. Rien n'est trouvé beau, si elle ne l'a approuvé."2 Voilà l'idéal du XVII.e siècle - la femme cultivée, dont le goût est ad- mirable et le jugement sûr, qui est instruite sans en avoir l'air et sans faire étalage de ses connaissances, en un mot, qui sait "ignorer les choses qu'elle sait". Mademoiselle de Montpensier n'est pas moins enthousiaste que l'auteur de Grand Cyrus en faisant le portrait de la marquise: "Elle était révérée, adorée; c'était un modèle d'honnêteté, de savoir, de sagesse, de douceur",^ dit-elle. Madame de Rambouillet était savante, selon les idées de son temps, mais elle avait trop de discrétion et de bon goût pour 1. Cette "pudeur sur la science" est très à la mode au XVII.e siècle. 2. Cousin, Société française au XVII.e siècle, T.I., p.255-6 5. Roederer, Mémoires, p.47 - 27 - faire parade de son savoir. Un bas bleu pourrait peut-être se faire admirer: elle ne serait jamais "révérée, adorée". Il faudra tenir compte de ces témoignages plus tard, en discutant les attaques livrées aux Précieuses par Molière dans ses Précieuses Ridicules et dans les Femmes Savantes. Q,uant à Madame de Rambouillet elle-même, tous ses contemporains s'accordent à dire que son influence sur la société de son temps est excellente: écoutons plutôt Segrais. "Elle était bienfaisante et accueillante, et elle avait l'esprit droit et juste: c'est elle qui a corrigé les méchantes ccutumes qu'il y avait avant elle. Elle a enseigné la politesse à tous ceux de son temps qui l'ont fréquentée"."1" Si l'on n'est pas encore convaincu de la sincérité de Madame de Rambouillet, on n'a qu'à demander d'avis de Fléchier qui s'écrie, dans son Oraison funèbre de Madame de Montausier: "Souvenez-vous de ces cabinets, que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifioit, où la vertu étoit vénérée sous le nom de l'incomparable Arthénice, où se rendoient tant de personnes de qualité et de mérite qui com- posoient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste p sans contrainte, savante sans orgueil , polie sans affectation'.' En 1671, alors, douze ans après la premièx-e représentation des Précieuses Ridicules, la réputation de "l'incomparable Arthé- nice" est encore intacte malgré les attaques de Molière contre la préciosité-. On a depuis accusé la belle marquise de pru- 1. Roederer, ,0.c », p.47 2. Somaize, Dict. des Prétieuses, T.I., préface de Livet. - 28 - derie, parce qu'elle a essayé d'épurer les moeurs et le lan- gage de son temps, mais elle n'est pas responsable de l'hypo- crisie qui règne au XVII.e siècle. Comme Roederer l'a si bien expliqué, "C'est une des lois du mouvement, en politique et en morale, d'amener à la suite d'une longue période de dissolution une période de réserve et de pruderie".'*' On l'a accusée également de pédantisme, mais Chapelain nous assure que la pédanterie était condamnée dans les réunions a son Hôtel: "On n'y parle pas savamment, écrit-il à Balzac, mais on y parle raisonnablement, et il n'y a 1 i6u a u monde ou il y ait plus 2 de bon sens et moins de pédanterie". Et quand il y aurait une certaine affectation de langage dans ces réunions, ce serait tout à fait dans la tradition du siècle. L'Italie et l'Angleterre ont déjà été atteintes de cette maladie du lan- gage: il ne faut pas s'en prendre à Madame de Rambouillet de ce que la France n'échappe pas à l'infection. Certaines Précieuses, il est vrai, ont attrapé la maladie; elles ne l'ont pas inventée. Selon Brunetiere, "il y a pour le moins autant de concetti dans un drame de Shakespeare que d'antithèses dans une lettre de notre Balzac. Et, comme le seicentismo des Italiens ou l'euphuism des Anglais, le cultisme drAntonio Perez et de Gonzora n'a-t-il pas précédé dans la littérature i , y f européenne celui de marquis de Mascarille et du vicomte de Jodelet?"5 1. Mémoires, p.21 2. Magendie, o.c., T.I., p.131 3. Questions de critique, p.37 - 29 - Madame de Rambouillet cependant, est bien supérieure à ses imitatrices, et les critiques qu'on a tort d'adresser à "l'incomparable Arthénice" s'appliquent malheureusement à bien des femmes de son époque. Ayant sous les yeux le brillant exemple de la marquise, tant estimée, tant adorée, elles vou- laient à tout prix l'imiter, sans se rendre compte qu'il leur manquait le bon sens, l'intelligence et le goût raffiné de Madame de Rambouillet. A l'origine, le nom de précieuse était très flatteur, s'appliquant, selon l'abbé de Pure, à "certaines K personnes de beau sexe qui ont su se tirer de prix commun des autres et qui ont une espèce un rang tout particuliers"."1' Mais dans leur recherche de la distinction les précieuses com- mettent de graves erreurs. Elles ne veulent ni penser ni s'exprimer comme tout le monde et adoptent un jargon particulier qui devient de plus en plus artificiel et affecté, de sorte qu'elles finissent par ne plus se comprendre elles-mêmes. t{. Leur but étant de "se tirer de prix commun des autres", et l'instruction étant relativement rare chez les femmes du XVII.e siècle, les précieuses essayent de s'instruire, mais le pseudo-science qu'elles acquièrent dans la fréquentation des beaux-esprits et pédants, ou qu'elles puisent dans des romans, ne reposant sur aucune base solide, leur fait perdre complète- ment la tête. Elles tiennent à se distinguer: elles ne réus- sissent qu'à se faire remarquer, ce qui est bien loin de revenir au même. Comme Magendie l'a si bien dit, "quand on 1. Crâne, o.c-., p.152 2. Politesse mondaine, T.I., p.569 - 30 - n'a pas l'intelligence assez éclairée pour concilier la recherche et le bon gout„ 011 demande à l'excentricité, à l'extravagance , ce qu'on ne sait pas obtenir de la sobriété et de la discrétion." Leur délicatesse de langage dégénère sou- •• I vent en affectation, leur modestié en pruderie, leur savoir en pédanterie et en snobisme. Elles vivent dans un petit monde à'part, dans des cénacles d'admiration mutuelle composés de soi-disant poètes et de pédants écornifleurs. Elles négligent leurs enfants, leur ménage et leur mari pour se vouer à la littérature, à la philo- sophie, à la science meme. Malheureusement, leur goût n'est pas toujours très sûr. En fait de littérature elles se pas- sionnent seulement pour ce qui est nouveau, surtout pour se qui est fait dans leur propre petite clique. "ITul n'aura de p l'esprit, hors nous et nos amis", dit Àrraande. ïrop snob pour* vouloir priser l'oeuvre des grands écrivains, que la plèbe a vue et goûtée, la précieuse s'obstine à admirer seulement les écrits des écrivains de second ordre, qui n'ont que peu de succès auprès du public. Boileau le lui reproche, très justement: "C'est chez elle toujours que les fades auteurs S'en vont se consoler du mépris des lecteurs Là, du faux bel esprit se tiennent les bureaux: LÀ, tous les vers sont bons, pourvu qu'ils soient nouveaux." 1. Politesse mondaine, T.II., p. 2. Femmes Savantes, à. III., sc.ii. 3. Satire sur les Femmes. - 31 - Ses contemporains sont naturellement sceptiques du jugement littéraire des femmes - on ne s'en étonne pas, étant données ces conditions-là. Dans la seconde moitié du siècle les précieuses ne se contentent plus comme au temps glorieux de 1'Hôtel de Ram- bouillet, de discuter des questions de littérature et de psy- chologie dans leurs réunions. L'on commence à dire que l'esprit des femmes devrait être ouvert à toutes les connais- sances dont jouissent les hommes, et nous voyons s'établir par conséquent des salons tels que celui de Mademoiselle Le Vieux qui, pour se singulariser, réunit chez elle un groupe de juristes et de philologues, et qui intervient dans les débats d'un Patru, d'un Perrot d'Ablancourt, d'un Doujat. Ces réunions ne semblent pas avoir été très gaies. Il y avait également chez la vicomtesse d'Àuchy, tous les mercredis, de ridicules et pédantes assemblées, instituées à l'imitation de l'Académie française, où chacun à son tour devait lire quel- que ouvrage. Ce sont des r éunions telle s que celles-ci, et elles étaient malheureusement fort nombreuses, qui font appré- cier la retenue et le bon goût de l'Hôtel de Rambouillet. Chapelain, qui refusa d'assister aux mercredis de la vicomtesse, les condamne très sévèrement: "Dans cette académie femelle, dit-il dans une lettre à Balzac, les femmes n'y font que recevoir, et les hommes y donnent toujours.tout est bon pour l'appétit de ces fées qui la plupart, ont beaucoup d'âge 1. Reynier, Science des Daines. - 32 - et peu de sens. C'est une des nouveautés de ce temps"."1' Les salons sont relativement nombreux à partir de 1635 environ; il y en a de toutes les espèces. Somaize en cite une vingtainedont les uns sont tenus par des personnes de rang très élevé, les autres par des bourgeoises. Les succursales et les successeurs de l'Hotel de Rambouillet s'élèvent partout; heureusement que tous ne sont pas aussi absurdes que ceux que nous venons de citer. Les hôtels de Clermont, de Créqui, de Ventadour et de Condé, moins littéraires et plus mondains que leur illustre modèle, étaient le rendez-vous du monde aristo- cratique. Si l'on entrait dans celui de Madame de la Suze, l'on entendrait probablement un cours de médecine. l'on y rencontrerait des bourgeoises d'une instruction plutôt solide, pour l'époque, telles, par exemple, que Madame Cornuel et ses filles, Madame Aragonnais, Mesdemoiselles Boquet, Robineau, de La Vigne, Dupré, Chéron et L'héritier.^ Madame de la Fayette écrit àMénage ses impressions de Mademoiselle de La Vigne: "Je l'ai vue ici deux fois. Elle m'a paru aimable et très raisonnable. Je me suis bien gardée de la traiter de bel esprit car je suis persuadée qu'elle (en) a autant qu'il en faut pour craindre qu'on ne lui aille parler de ses vers et de son l a t i n . U n e autre bourgeoise, Madame Desloges, tenait un salon très fréquenté. "Elle fit grand bruit à la Cour, selon Conrart, car elle avait 'l'humeur agréable', une 'conversation 1. Magendie, o.c., T.I., p.139 2. Dictionnaire, T.I., p.2 05 3. du Bled, Société française au XVII.e siècle, II. ser, p.203 4. Ashton, Correspondance de Mme. de la Fayette et G. Ménage, p. 113 ravissante", un style et un langage "des plus "beaux et des plus polis". Méré n'est pas aussi enthousiaste: il la trouve affectée quoique Balzac la loue "d'avoir acquis les plus hon- nêtes connaissances qui se peuvent acquérir", sans en faire un étalage indiscret: "on ne remarque rien en vous que de naturel et de français", lui écrit-il le 20 septembre, 1628."'" Vingt-cinq ans plus tard une autre femme de naissance bour- geoise, Madame de la Sablière tient un salon dont les habi- tuées pourraient servir de modèle à Molière pour ses femmes savantes. Après son mariage à 24 ans, elle se jette dans l'étude de la philosophie et des sciences. Elle reçoit chez elle plusieurs médecins, le géomètre Sauveur, l'orientaliste Herbelot, le grand voyageur et philosophe Bernier, le mathé- maticien Roberval qui lui donne des leçons, et d'autres 2 /v célèbres savants. Boileau lui reproche de manier elle-même l'astrolabe; il est certain, en tout cas, qu'elle assiste le matin aux expériences de physique de Balancé, et qu'elle passe ses soirées à observer les dissections de l'anatomiste Duverney Dans la société de tant d'hommes éminents, elle acquiert des connaissances tout à fait solides qui ne la rendent aucunement affectée ni pédante. Mais d'autres femmes qui, sans disposer de ces occasions exceptionnelles de s'instruire, essayaient de passer pour femmes de science, ne réussirent qu'à se rendre 1. Magendie, 0.c .,1.1., p.137» la date de cette lettre nous reppelle que l'on a commencé, dans la bourgeoisie, à imiter 1'Hôtel de Rambouillet à la période de sa plus grande popularité et non, comme on l'a quelquefois sou- tenu, après le règne de la marquise. 2. France, Vie Littéraire, T.IV., p.327« 3 Requi r, Science des1 'dames. - 34 - aussi ridicules que Philaminte ou Bélise. Peu de femmes du XVII.e siècle sont aussi savantes que Madame de la Sablière, mais il y en a tout un groupe, dans la seconde moitié du siècle, que se distinguent par leurs qualités d'esprit même quand leur instruction laisse à désirer. Mademoiselle de Scudéry fait de quelques-unes d'entre elles des portraits qui nous semblent plutôt élogieux du coté in- tellectuel. Madame de Sablé, qui apparaît dans le .Grand Cyrus sous le nom de Parthénie, excite l'admiration de l'auteur: "Son esprit n'est pas de ces esprits bornés qui sçavent bien une chose et qui en ignorent cent mille: au contraire, il a une étendue si prodigieuse que, si l'on ne peut pas dire que Parthénie sçache toutes choses également bien, on peut du moins assurer qu'elle parle de tout fort à propos et fort agréablement....c'est une des personnes du monde qui parlent le plus juste et le plus fortement, quoique toutes ses ex- pressions soient simples et naturelles".^ Il est bien vrai qu'on ne peut pas dire qu'elle sache toutes choses également bien, l'orthographe étant parmi les choses (qu'elle ne sait pas. Selon Rousselot, l'instruction de Madame de Sablé aurait été tout à fait insuffisante.2 Mademoiselle de Scudéry est tout aussi enthousiaste sur le compte de Julie d'Angennes, la princesse de l'Hôtel de Rambouillet: "Elle est Eierveilleuse- ment éclairée en toutes les belles choses et n'ignore rien de 3 tout ce qu'une personne de sa condition doit sçavoir." 1. Cousin, Société....française .au.-1,7e. siècle, T.II., p.8 2. Education des femmes, T.I., p.287 3. Cousin, o.c., T.II., p.273 - 35 - L'auteur du Grand Cyrus ne semble pas très exigeant sur "ce qu'une personne de sa condition doit savoir", car Julie n'a pas fait d'études sérieuses. Toute sa culture est celle que donne le monde et la fréquentation des beaux-esprits. Certaines autres femmes de cette période avaient une réputation de savante. Quelle était leur instruction et comment l'ont-elles acquise? Nous verrons dans tous les cas, ou à peu près, qu'elles la doivent à quelque homme d'esprit qui s'est occupé de leur éducation. Aucune des femmes dont nous avons parlé, ou dont nous parlerons tout à l'heure, n'a été élevée ni dans un couvent ni dans une école séculière, et la plupart ont été éduquées, pour ainsi dire, après leur mariage. La comtesse de Maure avait ajouté une lecture continuelle à la vivacité de son esprit, selon le marquis de Sourdis, qui en fait le panégyrique: "elle n'avait jamais oublié aucune chose de ce qu'elle avait lu en français, en italien et en espagnol". Madame Motteville lui accorde "une vertu éclatante et sans tâche, de la générosité, avec une éloquence extra- ordinaire, une âme élevée, des sentiments nobles, beaucoup de lumières et de pénétration".1 Mais du savoir? On en doute. Sa nièce, Gabrielle de Rochechouart, abbesse de Fontevrault était assez instruite pour entreprendre une traduction d'Homère qu'elle n'a pas finie. Gilberte et Jacqueline Pascal avaient été instruites par leur père dans les sciences, l'his- toire, la logique, le latin. Anne de Rohan apprenait l'hébreu 1. Cousin, o.c., T.I., p.195 - 36 - Mademoiselle de Luynes écrivait en latin sous la direction de Bossuet, qui ne lui permettait pas d'écrire en grec. Mais la plus érudite de toutes ces femmes, c'est Mademoiselle Le Fèvre, la future Madame Bacier, fille et femme de savant, helléniste et latiniste distinguée, qui a traduit l'Iliade et I s l'Qdygée d'une maniere admirable. Sous la direction de son père et, plus tard, celle de son mari, elle apprit toutes les finesses du grec et du latin. Grâoeaufait qu'elle passa sa vie dans le milieu le'plus favorable à son développement in- tellectuel, elle acquit des connaissances tout à fait excep- tionnelles pour une personne de son sexe. Ce savoir prodi- gieux cependant était exempt de pédanterie. Saint Simon dit: "Elle n'était savante que dans son cabinet et avec des savants, partout ailleurs simple, unie, avec de l'esprit agréable dans la conversation où l'on ne se serait pas douté qu'elle sut rien de plus que les femmes ordinaires".^* Les femmes que nous avons mentionnées avec en plus Made- moiselle de Scudéry, Madame de Sévigné et Madame de la Fayette, constituent en grande partie le groupe des femmes vraiment instruites du XVII.e siècle. Toutes ne sont pas savantes; quelques-unes en sont bien loin, selon nos idées modernes, mais leur instruction était suffisante pour les faire admirer par les partisans, et critiquer par les adversaires, de 1'éducation féminine. Madeleine de Scudéry, née en 1607, resta orpheline de bonne heure, mais un de ses oncles, homme fort instruit et de 1. de Broc, Femmes auteurs, p.140 - 37 - bon sens, "lui trouvant le plus heureux naturel, dit Cousin,1 une imagination vive, une mémoire excellente et une curiosité instinctive pour tout ce qui était noble et beau, lui fit donner l'éducation la plus soignée". Cette éducation soignée ne comprenait ni l'espagnol ni l'italien que l'on ne jugeait pas indispensables à une jeune fille. Elle apprit ces deux langues d'elle-même, comme elle apprit l'a cuisine, l'économie rurale et horticole, les éléments de la médecine, l'archéo- logie, l'astronomie, le blason, et l'art de faire des con- fitures et de distiller des parfums. L'on aimerait bien découvrir ce qu'elle savait, au juste, de toutes ces matières diverses. Pas grand'chose, probablement, malgré son admission modeste que dès l'âge de douze ans on parlait d'elle "comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le jugement étoient déjà formés et donnoient de l'admiration à tout le monde".2 Et elle n'hésite pas .de faire d'elle-même, sous le nom de Sapho, le portrait très flatteur que voici: "Il n'est rien qui ne tombe sous sa connaissance. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que ce soit une science infuse, car Sapho a vu tout ce qui est digne de l'être, et elle s'est donné la peine de s'instruire de tout ce qui est digne de curiosité. Elle sait de plus jouer de la lyre et chanter; elle danse aussi de fort bonne grâce, et elle a même voulu savoir faire tous les ouvrages où les femmes qui n'ont pas l'esprit aussi élevé qu'elle, s'occupent quelquefois pour se divertir. Mais ce qu'il y a d'admirable, 1. o.c., T.II., p.lié 2. Crâne, o.c., p.8l i"1 '•̂SPÇWtw-TiP'"' »f.^'w^+ïr wr^f—>—ww - ' ' -ï- ———— - - 38 - c'est que cette personne, qui sait tant de choses différentes, les sait sans faire la savante, sans en avoir aucun orgueil, et sans mépriser celles qui ne les savent pas. En effet, sa conversation est si naturelle, si aisée et si galante qu'on ne lui entend jamais dire en une conversation générale que des choses qu'on peut croire qu'une personne de grand esprit pour- rait dire sans avoir appris tout ce qu'elle sait Elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe, qu'elle ne parle presque jamais que de ce que les dames doivent parler, et il faut être de ses amis très particuliers pour qu'elle avoue seulement qu'elle ait appris quelque chose."1 Il est intéx-essant de voir reparaître encore 'une fois chez une femme le souci de "demeurer dans la bienséance de son sexe" - de retrouver l'idée que la femme doit oacher son savoir, si elle en a, parce que l'apparence d'avoir de l'instruction ne con- vient pas aux femmes. L'on est même surpris, de prime abord, de rencontrer ces idées traditionnelles chez une féministe comme Mademoiselle de Scudéry. Liais elle comprenait bien les préjugés de son siècle ; elle a bien vu que le meilleur moyen d'éviter le ridicule, c'était de cacher ce qu'on savait, pour se distinguer du groupe des précieuses ridicules qui étalaient sans cesse ce qu'elles ne savaient pas. Il est plutôt ironi- que alors que cette pauvre Mademoiselle de Scudéry ait été accusée par certains historiens d'être le modèle dont Molière s'est inspiré en peignant la Magdelon des Précieuses Ridicules. Madeleine de Scudéry est née éducatrice; la condition des 1. id, p.83 - 39 - femmes de son époque l'a rendue féministe. Nous avons peut- être oublié le triste état de la plupart des femmes de cette période, en parlant du petit groupe de précieuses, mais elle nous le rappelle: "Nous n'avons guère de coeur de nous con- tenter d'être seulement les premières esclaves de toutes les familles et même souvent les plus malheureuses et les plus maltraitées".1 L'on affirme encore l'infériorité intellec- tuelle de la femme; on répète encore qu'elle nTa pas besoin d'apprendre quoi que ce soit, mais on a tort, dit Mademoiselle de Scudéry. "La beauté, dit une des héroines de la Clélie, est notre partage; on en conclut que nous sommes dispensées de la peine d'apprendre les sciences et les arts, que l'ignorance en nous n'est point un défaut et qu'il ne faut qu'un peu d'agrément, un médiocre esprit et beaucoup de modestie pour faire une honnête femme. Cependant je suis persuadée que les femmes sont capables à toutes les grandes vertus et qu'elles ont même plus d'esprit que la plupart des hommes. En effet, si l'on observe soigneusement les hommes et les femmes aux endroits où leur éducation est presque égale, comme à la cam- pagne, vous trouverez qu'il parait beaucoup plus d'esprit aux femmes qu'aux hommes, et qu'il faut de nécessité conclure que p la nature ne nous a pas plus mal partagées que d'autres." Loin d'être inférieure au point de vue intellectuel, la femme est donc égale et même quelquefois supérieure à l'homme. Si elle n'est pas instruite, cependant, c'est en partie sa faute. 1. Baumal, Féminisme au temps du Molière, p.48 2.Chateauminois, Education des femmes au 17e. siècle. - 40 - Elle est peut-être trop paresseuse pour étudier. "La plupart des femmes, remarque-t-elle, et cette observation s'applique à des duchesses et à des marquises, pensent qu'elles ne doi- vent rien savoir, sinon qu'elles sont belles, et qu'elles ne doivent rien apprendre, sinon à se bien coiffer."^" On ne s'est pas encore défait, dans la noblesse, de l'antique pré- jugé contre l'instruction. Celle qu'on donne à la plupart des filles est absolument ridicule. "A parler véritablement, s'écrie-t-elle, je ne sache rien de plus injurieux à notre sexe que de dire qu'une femme n'est .point obligée de rien apprendre Sérieusement, y a-t-il rien de plus bizarre que de voir comment on agit d'ordinaire en l'éducation des femmes? On ne veut point qu'elles soient coquettes ni galantes, et on leur permet pour- tant d'apprendre soigneusement tout ce qui est propre à la galanterie sans leur permettre de savoir rien qui puisse ni occuper leur esprit ni fortifier leur vertu.Mademoiselle de Scudéry est "épouvantée de voir tant de femmes de qualité avec une ignorance si grossière qu'elles déshonorent notre sexe".^ Mais elle n'en désapprouve pas moins l'autre extrémité: "on ne me saurait faire un plus sensible dépit que de me traiter en fille savante".4 A son portrait de Sapho elle oppose celui de Damophile: "Je pense que vous vous souvenez bien que je vous ai dit qu'encore que Sapho sache 1. id, p.178. 2. ïïôusselot, 0.c ., T.I., p.22.5 3. Crâne, o.c., P.113- 4. Cousin, 0.c., T.II., p.135« - 41 - presque tout ce qu'oïl peut savoir, elle ne fait pourtant point la savante, et que sa conversation est naturelle, galante et commode. Mais pour celle de cette dame qui s'appelle Damophile, il n'en est pas de même. S'étant mis dans la tête d'imiter Sapho, elle n'entreprit pas de le faire en détail, mais seule- ment d'être savante comme elle Premièrement, elle avait toujours cinq ou six maîtres dont le moins savant lui enseig- noit, «je crois, l'astrologie; elle éorivoit continuellement à des hommes qui faisoient profession de science; elle ne poU- voient se résoudre à parler à des gens qui ne sussent rien. De plus, Damophile ne disoit que de grands mots, qu'elle prononçoit d'un ton grave et impérieux, quoiqu'elle ne dît que de petites choses. Au reste, Damophile, ne croyant pas que le savoir put compatir avec les affaires de sa famille, ne se mêloit d'aucuns soins domestiques: mais pour Sapho, elle se donnoit la peine de s'informer de tout ce qui étoit nécessaire pour savoir commander à propos jusques aux moindres choses. Damophile non-seulement parle en style de livre, mais elle parle même toujours de livres, et ne fait non plus de diffi- culté de citer les auteurs les plus inconnus, en une conversa1 tion ordinaire, que si elle enseignoit publiquement dans quelque académie célèbre.""'" Le réquisitoire dressé vingt-cinq ans plus tard par Molière contre le pédantisme des femmes soi- yxs disant savantes ne contiendra pas de reproches plus sévères^ceux que leur adresse ici une féministe. 1. id. p. 141-2. - 42 - Il est à remarquer que Mademoiselle de' Scudéry ne critique jamais le savoir véritable, mais seulement sa contrefaçon pédante et ridicule. Et elle attaque cette pseudo-science justement parce qu'elle fait décrier les femmes vraiment in- struites, car "comme il n'y a rien de plus aimable ni de plus charmant qu'une femme qui s'est donné la peine d'orner son esprit de mille agréables connoissances, "quand elle en sait bien user, il n'y a rien auasi de si ridicule et de si ennuy- 1 eux qu'une femme sottement savante". liais ce n'est pas chose facile de rester dans la juste mesure: "La difficulté de savoir quelque chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu'elle sait, que de ce que les autres ne savent pas, et c'est sans doute la singularité qui fait qu'il est très difficile d'être comme les autres ne sont point, sans être 2 exposée à être blâmée". La femme idéale ne sera ni fort sav- vante ni fort ignorante, selon Mademoiselle de Scudéry, qui ne s'intéresse pas autant à l'étendue de son-savoir qu'à la mani- ère dont elle cache ce qu'elle sait. "Je veux donc bien, dit- elle, qu'on puisse dire d'une personne de mon sexe, qu'elle sait cent choses dont elle ne se vante pas, qu'elle a l'esprit fort éclairé, qu'elle connoxt finement les beaux ouvrages, qu'elle parle bien, qu'elle écrit juste, et qu'elle sait le monde; mais je ne veux pas qu'on dire d'elle: c'est une femme savante, car les deux caractères sont si différents qu'ils ne se ressemblent point. Ce n'est pas que celle qu'on n'appellera 1..Crâne, o.c., p.95« 2. id, p. 113. - 43 - point savante ne puisse savoir autant et plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom, mais c'est qu'elle se sait mieux servir de son esprit, et qu'elle sait cacher adroi- tement ce que l'autre montre mal à propos.'"1 Est-ce que Molière sera plus restrictif ou plus déraisonnable en faisant dire à Clitandre, "Je consens qu'une femme ait des clartés de tout liais «je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante?" Et pourtant l'on présente souvent Mademoiselle de Scudéry comme une féministe acharnée, tout en accusant Molière d'être fortement anti-féministe. Le programme dressé par Mademoiselle de Scudéry pour l'éducation de la femme se résume brièvement dans le passage suivant: "Je veux qu'elle sache toutes les choses divertis- santes; mais, à dire la vérité, je voudrois qu'on eût autant de soin d'orner son esprit que son corps, et qu'entre être ignorante ou savante, on prît un chemin entre ces deux extré- mités qui empêchât d'être incommode par une suffisance imper- tinente ou par une stupidité ennuyeuse," - ce qui est tout a fait sensé, mais plutôt vague. D'une façon générale, d'après les idées de Madeleine de Scudéry il faut éviter, d'un coté la "stupidité ennuyeuse" qui caractérise la plus grande partie des femmes du XVII.e siècle, et de l'autre la "suffisance imperti- 1. Crâne, o.c., p.117 2. Femmes Savantes, À.I., se. iii. 3. Crâne, o.c., p.ll6. - 44 - nente" des femmes dites savantes. Elles doivent toujours rester dans la bienséance de leur sexe, et ne faire que les études qui leur conviennent. Elles ne doivent pas faire parade de ce qu'elles ont appris; elles ne doivent pas trop parler de ce qu'elles savent bien, et jamais de câ qu'elles ne savent pas du tout. En somme, quoiqu'on ne puisse pas dire que de telles idées de prime abord semblent très originales, ou peut du moins affirmer qu'elles sont éminemment raisonnables; elles le sont peut-être un peu trop, car Mademoiselle de Scudéry sacri- fie beaucoup sur l'article des études pour gagner ses contem- porains à sa cause. Il est évident en tout cas qu'elle est loin de mériter le ridicule que'1'histoire littéraire lui a decerné pendant des années, en la traitant de bas-bleu et de précieuse ridicule. Et si la. nouveauté, la hardiesse même de ses opinions ne nous frappe pas au premier abord, c'est que, en les comparant avec celles de Molière et de Fénelon, nous oublions qu'elles devancent celles de Molière, émises dans les Femme s Savant e s, de vingt-cinq ans, et celles de Fénelon de trente-cinq. Si Madeleine de Scudéry avait érigé un programme détaillé pour l'éducation des filles, il n'aurait pas été moins libéral que celui de Fénelon, sans sortir de la juste mesure prêchée par Molière. L'on ne serait guère attendu à ce que Bussy-Rabutin par- tageât des idées aussi avancées sur l'éducation des femmes, mais il semble avoir eu là-dessus des notions tout-à-fait raisonnables et sensées. Avant la représentation des Femme s - 47 - Savantes il s'occupait à faire donner à ses propres filles une instruction limitée aux exigences de leur sexe, mais compre- nant des "clartés de tout" qui les tiendrait à égale distance d'une ignorance abrutissante et d'une érudition pédantésque. Dans une lettre à Rapin, au sujet de l'éducation de Mademoi- selle de Bussy, la future Madame de Coligny, il résume son système: "Depuis que je suis hors de la'Cour, je lui ai plus appris à vivre que toute autre chose. Cependant elle ne laisse pas d'avoir assez lu des histoires et des ouvrages d'esprit, de prose et de vers. Elle n'en fait point, car je compte pour rien un bout-rimé qu'elle pourra faire quelquefois en compagnie; elle se contente d'en bien juger. Non seulement, elle discerne les bons ouvrages d'avec les mauvais; mais de deux, elle connaît le meilleur Il y a encore une chose que j'ai voulu qu'elle sût mieux que tout le reste: ne point faire parade de ce qu'elle sait, craindre meme qu'on ne croie trop qu'elle sache, de peur que la plupart des gens, qui d'ordinaire ne savent rien,1 avec qui l'on est obligé d'avoir commerce, ne la craignent; et, quand elle est avec d'honnêtes gens de mes amis, ne débiter ce qu'elle sait qu'avec grande réserve et grande modestie."2 Ne croirait-on pas entendre parler Molière? 1. Bussy insiste plusieurs fois sur l'ignorance des hommes de son temps, surtout des officiers de l'armée et des cour- tisans: "Il y a parmi eux tant d'ignorance des belles- lettres, et dans la Cour particulièrement, qu'on peut les surpasser en cette matière... .et ne savoir pas grand chose'.' Et encore: "Ils témoignaient que c'était par leur propre choix qu'ils n'avaient point d'esprit, et qu'il était ridi- cule à un gentilhomme et surtout a un homme de guerre d'en avoir" - - Gérard-Gailly, Bussy Rabutin, p.2?2-3. 2. Gérard-Gailly, Bussy Rabutin, p.33». - 46 - Mademoiselle de Bussy apprit donc à distinguer le meil- leur de deux ouvrages littéraires, discernement très rare parmi les femmes d'esprit de cette période qui semblent avoir négligé les grands auteurs dans leur prédilection pour ceux de second ordre. Leur éducation était si peu systématique que nous trouvons des étrangetés et des lacunes dans le gout même de celles qui jouissaient d'une réputation de connaisseuse. Madame de Sévigné, par exemple, place Nicole au-dessus de Pascal. Elle n'échappé pas non plus a la superstition dont le siècle èntier est atteint: elle croit à l'efficacité des poudres de sympathie et des bouillons de vipère: elle va jusqu'à donner à sa fille la recette de ce dernier, qui est fait avec une vipère que l'on écorche vive.1 Pourtant, son instruction était bien supérieure à celle de ses contemporaines, comme nous allons le voir. La petite Marie de Chantai, restée orpheline à six ans, fut recueillie par l'abbé de Coulanges. Il lui aurait fait donner "l'éducation la plus intellectuelle, la plus étendue, la plus libérale qu'il fut possible de recevoir", selon Louis- Latour2 qui ajoute que, sous la savante direction des maîtres les plus distingués de son temps, Chapelain et Ménage, elle fut apprit le latin, l'espagnol, l'italien, et/initiée à tout ce que la littérature française possédait d'intéressant. Il est certain que l'abbé de Coulanges a aidé à former une des femmes les plus-distinguées et les plus charmantes 1. Combes, Madame de Sévigné, p.302. 2. Princesses, dames et aventurières, p.212. - 47 - de 1'époque, - mais une femme très instruite? Nous en doutons. Il lui a certainement donné une forte instruction religieuse ' en même temps (qu'il lui enseignait le respect de la propriété. C'est par lui qu'elle a su comment une grande fortune s'accroît et se conserve, liais non content de forner une "bonne chréti- enne et une grande héritière, il voulait édifier un rare et solide esprit, de sorte qu'il "éleva cette jeune fille en honnête homme, sachant le prix de la vérité4*", de la justice, loyale à ses amis, tenant pour sacrée sa parole....au fond, la plus honnête femme du monde".'1' S'il ne lui a pas donné trop d'instruction proprement dite, il lui a du moins inculqué des qualités et des principes excellents; elle, de son coté, s'est cultivé l'esprit dans la société des gens de lettres et au moyen de lectures diverses et assez solides. Q,u'est-ce qu'elle savait, au juste? Pas de grec. Assez de latin, à une certaine époque, pour "lire Virgile' dans toute la majesté du texte", mais moins que Madame de la Fayette, et si peu que, après quel- que temps "elle ne comprend plus guère les citations latines que par les traductions de Corhinelli". De l'italien, juste ce qu'il fallait pour lire, et pour pouvoir écrire en cette langue une charmante lettre à la marquise d'Uxelles; elle ne parlait pas l'italien.^ Avec cela, très peu d'espagnol, - car elle lisait Don Quichotte dans une traduction, - de la musique, et voilà tout. Une instruction qui se réduisait à si peu de chose ne nous autorise pas à dire, avec Compayré, que 1. Duclaux, Madame de Sévigné, p.8. 2. Gérard-Gailly, Jjussy Kaouiïin, p.211. 3. Angot, Dames du grand, siècle, p. 16. - 48 - Madame de Sévigné fut "fort instruite", ni qu'elle sût le latin "à merveille",1 ni avec Gréard, qu'elle fût "très versée dans la littérature italienne et espagnole".2 liais, ce qui vaut beaucoup mieux, elle était large d'esprit, intelligente et vraiment cultivée. Sans s'ériger en pédagogue, et presque sans se rendre compte de ce qu'elle fait, elle dresse à'l'usage de sa petite- fille Pauline de Grignan un système d'éducation excellent. Les conseils qu'elle donne à ce sujet à Madame de Grignan rappellent par plusieurs cotés ceux que Fénelon adressait vers la même époque à la duchesse de 3eauvillier. L'idée que l'on doit rendre l'éducation attrayante autant que possible se retrouve chez l'un comme chez l'autre, et tous deux respirent un véritable amour de l'enfance. "Menez-la doucement, écrit Madame de Sévigné à sa fille, l'envie de vous plaire fera plus que toutes les gronderies.Et encore: "Pour moi, je jouirois de cette jolie petite société, qui vous doit faire un amusement et une occupation: je la ferois travailler, lire de bonnes choses, mais point trop simples, je raisonnerois avec elle, je verrois de quoi elle capable, et je lui parlerois avec amitié et avec confiance; jamais vous me serez embarrassée de cette enfant; au contraire, elle pourra vous être utile".4" Ce régime a dû convenir à merveille à Pauline, car sa grand'mère écrit, dans sa lettre du 29 octobre, 1688: "Je la 1. Compayré, o .c., T.I.,.p.339 2. Education des femmes par les femmes, préface. 3. Lettres de Madame de Sévigné, T.8, p.309. 4. id, T.H, 0.227- trouve bien avancée1 d'avoir lu les métamorphoses; ou ne revient pas de là à la Guide des Pécheurs; donnez, donnez-lui hardiment les Essais de morale". Quelques semaines plus tard2 elle conseille à Madame de Grignan de lui faire apprendre l'italien. Surtout, pas de couvent 1 La pauvre petite Marie-Blanche a déjà été enfermée, avant l'âge de 6 ans, dans le couvent de la Visitation d'Aix, et Madame de Sévigné ne veut pas que Pauline subisse le même sort. Elle ne condamne pas moins sévèrement que Fénelon les couvents de son temps: "Vous m'étonnez de Pauline: ah, ma fille! gardez-la auprès de vous; ne croyez point qu'un couvent puisse redresser une éducation, n^sur le sujet de la religion, que nos soeurs ne savent guère, ni sur les autres choses. Vous ferez bien mieux à Grignan, quand vous aurez le temps de vous appliquer. Vous lui ferez lire de bons livres, l'Abbadie même, puisqu'elle a de l'esprit; M. de la Garde vous aidera: je suis persuadée que cela vaudra mieux qu'un couvent. L'esprit de Pauline sera donc formé entièrement par la conversation et par la lecture. Elle dévore les livres et sa grand'mère dévouée lui en conseille sans cesse de nouveaux. Les romans ne suffisent pas; il lui faut surtout de l'histoiref avec de la géographie et de la littérature classique, italienne et française. Dans sa lettre du 11 janvier, l6?0, Madame de 1. Pauline avait alors 14 ans. 2. Dans sa lettre du 22 novembre, 1688. 3. Lettre du 24 janvier, 1684. 4. "Qu'elle commence par la Vie du grand Théodose" -11 janvier, lb?0. Sévigné insiste surtout sur les auteurs italiens dont les ouvrages conviennent aux jeunes filles. "Davila est beau en italien, nous l'avons lu; Guichardin est bien long....on n'ose plus nommer Bentivoglio. Qu'elle s'en tieane à sa poésie; ma fille, «je n'aime point la prose; le Tasse, 1 'Aminte, le Bastor Fido, la Philli di Sciro, je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits fâcheux." Voilà les lectures qui conviennent à la jeune fille, et qui sont capables de former son esprit. L'on empêche quelquefois les jeunes filles de lire sous prétente que quelques-unes prennent les choses un peu de travers; main peut-être que si elles ne savaient pas lire, elles ne feraient guère mieux. Quoiqu'il en soit̂  Madame de Sévigné, persuadée que "tout est sain aux sains", ne craint rien pour sa petite- fille qui a l'esprit bien fait. "Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, dit-elle, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tâté de Lucien? Sst-elle à partée des Petites Lettres? Après il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Pour les beaux livres de dévotion, si elle ne les aime pas, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que même sans dévotion, on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en feroit pas un aussi bon usage que vous, je ne voudrois point du tout qu'elle mit son petit nez, nidans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte; il est bien matin pour elle. - 31 - La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires par les exemples; je crois que c'est aasez. Si vous lui donnez un peu de votre temps pour causer avec elle, c'est assurément ce qui seroit le plus utile."1 Système excellent, mais praticable en un nombre très restreint de cas. Bien peu de mères, au'XVII.e siècle, jou- issaient d'une éducation aussi solide que celle de Madame de Grignan, et encore moins étaient encouragées par une Madame de Sévigné à diriger personnellement l'éducation de leurs filles, meme si elles en étaient capables. Nous verrons un peu plus tard à quoi se réduisait, le plus souvent, l'éducation fami- liale de la jeune fille de cette époque: pour le moment, passons à Madame de La Fayette. Dans une longue lettre en italien: a l'illustrissima signora Maria de la Vergna, mia Signora et Padrona colendis- sima, qui précède la dédicace de ses commentaires italiens de 1'Aminte, Ménage énumère complaisamment les qualités qui la distinguent: "beauté, charme, gentillesse, bonté, vertu, bien- séance, plaisantes manières, douceur habituelle, vivacité de l'esprit, un génie perspicace, un jugement très pur en toutes choses, et, à un âge si tendre, un savoir très vraié, merveil- leux".^ Les portraits qui sont venus jusqu'à nous lui dénient une beauté extraordinaire - c'est peut-être la faute des por- 1. Lettre du 13 janvier, 16Ç0. 2. Elle avait alors environ 20 ans. 3. Beaunier, Jeunesse de Madame de La Fayette, p.61. - 52 - traits - et ses propres lettres répudient le "savoir merveil- leux". ïïo.us lui acoordons volontiers tout le reste. Il est vrai que Ménage, en ami plutôt qu'en professeur, donna à sa carissima Laverna des leçons intermittentes de latin, vraisemblablement après son mariage. D'après un pas- t* sage de Segraisiana, elle aurait fait de tels progrès qu'au bout de trois mois d'étude elle était à ifieme de lire avec plaisir Horace et Virgile, et de donner à Ménage et à Rapin l'explication d'un passage sur lequel ils se disputaient. Mais M. Magne a effectivsment démontré qu'il ne faut pas se fier à ce témoignage.-'- La légende du vaste savoir de Madame de La Fayette/se base sur cette légende et sur la fameuse correspondance latine avec Ménage. On oublie, ou l'on ignore, que cette correspondance a duré à peine quelques mois, et que les lettres sont extrêmément simples, destinées à servir d'exercice de version à une jeune femme ¡gui n'était pas encore ry une très forte latiniste. Elle aborda les mystères de Virgile secourue par la traduction de Michel de Marolles;^elle déchiffrait Horace avec beaucoup de difficulté. "Je gouverne fort mal Horace en votre absence, écrit-elle vers lb&2 à Ménage. Je fais venir un dictionnaire et un dictionnaire poétique pour m'aider en certains endroits dont je ne me saurais tirer."4 Elle n'est pas plus savante une année plus tard, d'après ce qu'elle dit dans une lettre à Huet, datée du •J 1. Madame de Lafayette en yénage, p.221 2. Ashton, Correspondance ¿de Mime, de La Fayette et de Ménage P • 2 0» 3. Magne, Coeur et esprit de lfoie.de Lafayette, p.531. 4. Ashton, o.c., p.111 - 53 - 20 août, 1663: "Je suis tantôt au bout de mon latin; c'est du mien dont «je suis à bout, et nori pas du latin en général. Je n'étudie plus du tout qu'une demi-heure par jour; encore n'est-ce que trois fois la semaine. Avec cette belle appli- cation-là je fais un tel progrès que j'ai tantôt oublié tout ce que j'avais appris".1 i£uand il lui suggère d'apprendre l'hébreu, elle répond: "Si vous saviez'comme mon latin va mal, vous ne seriez pas si osé que de me parler d'hébreu. Je n'étudie point, et par conséquent je n'apprends rien. Les trois premiers mois que j'appris mé firent aussi savante que je le suis présentement. Je prends néanmoins la liberté de lire Virgile, toute indigne que j'en suis."2 Elle n'est même pas sure de bien écrire sa langue maternelle, car elle demande à Ménage: "Mandea-moi si je fais bien des fautes dans mes lettres afin que j'y prenne garde ; et encore: "lie prenez pas garde aux fautes de ma lettre",^ Il est très difficile de concilier avec ces faits ce que Reynier dit sur l'instruction de Madame de La Fayette: "Peu d'instructions ont été aussi solides que celle de Madame de La Fayette ITous voyons par sa correspondance qu'elle s'est appliquée pendant des années à étudier de prèsjles textes latins, non pas en amateur, mais le dictionnaire en main, en élève pleine de zèle."-' nous ne saurions être de cet avis, cependant; nous aurions plutôt dit que si elle étudiait le 1. d'Haussonville, Mme, de La Fayette, p.42 2. Même page. 3. Ashton, 0.c., p.28 4. Ashton, o .c., p . 1 1 3 . 3. Science "des dames. dictionnaire en main, c'est probablement parce qu'elle en avait besoin pour comprendre ce qu'elle lisait. Tout compte fait, son bagage intellectuel nous semble assez léger, bien qu'il semblât considérable aux yeux de ses contemporains. Il ne faut pourtant pas s'imaginer qu'elle s'érigeait en savante: elle craignait tant de paraître pédante qu'elle cachait soigneusement cè qu'elle savait.1 Elle maintenait toujours une "pudeur sur la science" qui aurait enchanté Fénelon; elle n'avait aucune envie de passer pour savante, car elle disait "qu'elle n'avait pas connu de gens plus malhonetes que les savans".2 Très estimée à la Cour, elle ne laissait pas d'être une femme d'intérieur: "Le soin que je prends de ma maison m'oecupe et me divertit fort, "écrit- elle à Ménage.3 Déjà à l'âge de 23 ans elle est préoccupée de ses affaires au point de se désintéresser complètement des choses de l'esprit: "Je crois pourtant que l'on se défait quelquefois du bel esprit - par exemple, je n'ai plus dans la tête que les sentences, les exploits, les arrêts, les produc- tions; je n'écris presque que pour mes affaires, je ne lis que des papiers de chicane, je ne songe plus ni aux vers, ni à l'italien, ni a l'espagnol, que si je n'en avais jamais oui parler. Cela étant ainsi, je crois que, quand j'aurais été bel esprit, je ne le serais plus et que je ne serais qu'un esprit d'affaires. Assurément, j'ai fort les miennes 1. d'Haussonville, Mme, de La Fayette, p.47 2. Ashton, Mme. de La Faye11e, p. 30 3. 1er septembre, lb^b. - 55 - dans la tête."1 Il en est toujours ainsi. Ce qui l'occupe, ce ne sont pas les prétentions scientifiques et littéraires, mais ce sont les affaires de la famille et l'établissement de ses enfants. Vers la fin de sa vie, songeant à ce qu'elle a accompli, elle se félicite d'avoir si bien fait pour sa maison, p bien qu'elle ait eu "figure...tournée au bel esprit". Il n'y a aucune mention de sa culture personnelle ni de ses romans qui, à son avis, ne comptent pour rien. Ses lectures sont celles qu'une femme de goût pourrait faire dans ses loisirs pour se délasser; elles n'ont rien de pédantesque ni meme de très sérieux. On se serait attendu à ce qu'elle parle de livres avec Ménage, mais dans leur corres- pondance il s'agit de tout autre chose: de l'état de sa santé, tout d'abord, des affaires de sa famille, de ses procès, de l'établissement de ses enfants, des événements du jour. De temps en temps - assez -rarement - il s'y glisse des allusions à la littérature. Ménage'lui demande parfois son opinion sur quelque poesie italienne, et elle est obligée de lui dire ce qu'elle en pense. Mais il s'agit presque toujours d'ouvrages français contemporains - des romans à la mode, surtout de ceux de Mademoiselle de Scudéry qu'elle admire beaucoup, des poesies de Madame de la Suze, des contes de La Fontaine, d une provin- ciale de Pascal, des polémiques de Gostar, des vers de Huet ou de Chapelain. Voilà tout ce qu'elle mentionne, à peu près; on peut en déduire que voilà tout ce qu'elle lit, car si elle 1. Ashton, Correspondance, La Fayette - Ménage, p.7& 2. Lettre du"T novermbre ib?l. 3. Ashton, o.c., p.20 lisait des ouvrages plus sérieux que ceux-ci, elle en parlerait certainement avec Ménage. En somme, loin de s'ériger en femme savante, Madame de La Fayette évite soigneusement toute apparence de pédantisme. C'est une femme de gout et de bon sens, qui n'est nullement pédante. Contentons-nous d'adopter à son égard la conclusion de M. Magne: "Elle ne parait ni fort instruite ni passionnée de ces lectures qui mûrissent l'esprit et l'inclinent à la méditation. L'ample bibliothèque de son père ne reçut pro- bablement pas ses visites. Des inaitres ignorés lui communi- quèrent les notions de quelques sciences, une orthographe hésitante, de bons principes d'italien. Non plus que sa mère, elle ne se soucie d'étendre son érudition, mais elle croit utile, pour sa gloire, de fréquenter les cercles littéraires q,ui procurent quelque renom à leurs hôtes."''" Voilà probable- ment l'origine de la légende qu<̂  imputait à Madame de La Fayette un vaste savoir. Pas plus que la marquise de Rambouillet, que Madame de Sévigné, que Mademoiselle de Scudéry, Madame de La Fayette «r / n'est un puits de science, quoiqu'elle en ait eu la réputation pendant longtemps. L'insuffisance de 1*instruction de ces femmes nous étonne, quand nous pensons à ce qu'elles étaient et à ce qu'elles ont accompli, et nous nous demandons un peu quelquefois si, élevées et éduquées comme les femmes le sont aujourd'hui, elles auraient eu plus de charme; si Madame de Rambouillet aurait présidé plus gracieusement les réunions de 1. Mine, de Lafayette en ménage, $.4-5 - 57 - son Hôtel, si Madame de Sévigné aurait écrit des lettres plus séduisantes, ou si Madame de La Fayette aurait mieux compris la psychologie féminine. Et nous devons avouer qu'il est extrêmement douteux. Scanned by UBC Library CHAPITRE IV. . De l'égalité des sexes et de la supériorité des femmes. Le mouvement précieux donne à la femme une importance et un rang qu'elle n'a jamais tenu avant le ïVII.e siècle. Elle jouit d'une indépendance intellectuelle et sociale toute nou- velle. Pour la première fois elle est considérée: l'on se rend compte qu'elle est capable de se cultiver. On commence même à soupçonner qu'elle a l'esprit presque aussi bien fait que celui des hommes, 'ce dont on ne s'était jamais douté jusqu'ici. Tfeut compte fait, le mouvement précieux est un mouvement féministe, qui a revendiqué la parité morale et intellectuelle des deux sexes - naturellement, on est encore loin de considérer la possibilité cL'une égalité économique. La floraison du groupe de Précieuses amena dès le commen cernent du siècle une averse de pamphlets écrits par des fémi- nistes dont les uns, les plus modérés, prêchaient l'égalité des sexes et les autres affirmaient hardiment la supériorité des femmes. Il est Important de noter qu'aucun de ces pam- phlets n'est de la plume d'un écrivain de tout premier ordre. La plupart des grands écrivains de l'époque se sont tenus à l'écart de la discussion, mais ceux qui ont exprimé leurs idées étaient presque sans exception antiféministes. Les grande écrivains et les Précieuses ne s'aimaient pas; nous avons expliqué pourquoi. "I Le premier de ces pamphlets, qui date de l6l8 est de la 1. Le champion des femmes, qui se: tient qu'elles sont plus nobles et plus parfaites et en tout plus vertueuses que les hommes,- par le chevalier de l'Escale, Paris, jg-jj12 - 59 - plume du chevalier de l'Escale, qui se constitue le champion des femmes et affirme hardiment que les femmes sont "plus nobles et plus parfaites et en tout plus vertueuses que les hommes". Déjà au commencement du siècle, alors même avant que l'influence de l'hotel de Rambouillet ne se fasse sentir, il y a en France un mouvement vers 1faffranchissement des femmes. Elles réclament un peu plus de liberté: 'elles ont soif de considération et certains hommes sont tout prêts à leur en accorder. Il est à noter aussi que certains écrivains, plus royalistes que le roi, pour ainsi dire - ou plus féministes que les femmes, - accordent à la femme la supériorité tandis qu'elle n'avait réclamé que l'égalité. Mais il ne faut pas oublier que le chevalier de l'Escale était beaucoup plus large d'esprit que la plupart de ses con- temporains; Marie de Gournay qui continua la lutte qu'il avait commencée, fut critiquée et ridiculisée, condamnée sans être écoutée. Elle savait-combien il était difficile à la femme de son temps d'acquérir une instruction quelconque. Elle avait eu de l'expérience. Elevée par une mère assez bornée qui "aportoit de l'aversion" au goût de sa fille pour l'étude, la petite Marie dut étudier "à des heures pour la pluspart des- robées". "Elle aprit les Lettres seule, nous dit-elle dans son autobiographie, et mesrne le Latin sans Grammaire et sans ayde, confrontant les livres de cette Langue Traduicts en François, contre les originaux." Mais elle n'était pas con- tente du latin: elle réussit à trouver quelqu'un à lui . • - 60 - apprendre plus ou moins bien la grammaire grecque, elle s'appliquait à la morale et à la critique et s'aventura même jusqu'à l'alchimie."1" Elle savait bien alors les obstacles que rencontre une femme qui a l'ambition de s'instruire: elle s' exposa volon- tiers au ridicule pour enlever ces obstacles et pour défendre l'intelligence féminine contre l'injuste" dédain des hommes. Elle est toujours restée dans la juste mesure. De l'Escale avait prêché la supériorité de la femme: Marie de Gournay ne prend parti ni pour un sexe ni pour l'autre; elle se contente de faire voir que les hommes et les femmes sont des créatures Équivalentes, et elle cite les grands écrivains de l'antiquité à l'appui de sa thèse: "PlutarqueTraicté des vertueux faicts des femmes^maintient/que la vertu de l'homme et de la femme est mesme chose. Seneque d'autre part publie aux Consolations; qu'il faut croire que la Nature n'a point traicté les dames ingratement, on restrainct et racourcy leurs vertus &t leurs esprits, plus que les vertus et les esprits des hommes: mais qu'elle les a douées de pareille vigueur et de pareille faculté à toute chose honeste et loiiable." L'on pourrait peut-être objecter que les femmes n'ont jamais, ou très rarement, produit une oeuvre littéraire ou artistique qui puisse être comparée à celle d'un homme. Mlle, de Gournay a prévu ce raisonnement et répond: "Q,ue si les dames arrivent moins souvent que les hommes aux degrez d'excellence, c'est 1. Schiff, Marie de Gournay, p.2 2. Marie de Gournay, Egalité des hommes et des femmes, (1622), cite par Schiff, o.c., g.6y. - 61 - merveille que le deffaut de bonne instruction, voire l'afflu- ence de la mauvaise expresse et professoire ne face pis, les gardant d'y pouvoir arriver du tout.""1" Quatre ans plus tard elle revient à la charge dans son 2 Grief des Dames. ju'opinion publique n'a pas changé le moins du monde: la grande majorité des hommes se méfient encore de la femme instruite et ont une tendance très peu polie à se moquer tin peu de la pauvre Mlle, de Gournay qu'ils considèrent comme un'bas-bleu pédant et assez ridicule. C'est probable- ment pourquoi le passage suivant a un tel accent de sincérité et de vérité: "Bienheureux es-tu, lecteur, si tu n'es point de ce sexe, qu'on interdict de tous les biens,1'interdisant de la liberté: ouy qu'on interdict encore à peu près, de toutes les vertus, luy soustrayant le pouvoir, en la modération duquel la pluspart d'elles se forment; afin de luy constituer pour seule félicité, pour vertus souveraines et seules, ig- norer, faire le sot et servir. Bienheureux derechef, qui peux estre sage sans crime: ta qualité d'homme te concédant, autant qu'on les defend aux femmes, toute action, tout jugement, et toute parole, juste, et le crédit d'en estre creu, ou pour le noins escouté."3 On ne prend pas encore les femmes au sérieux. Mlle, de Gournay revendique le droit de la femme à l'in- struction, en vue de son développement intellectuel et de son bonheur personnel: un vieux prêtre, le père du Boscq4 exige 1. o.c., p.65 2. Paris, 1626. 3. Cité par Schiff, o.c., p.93- 4. L'honneste femme, 1633« - 62 - qu'elle s'instruise, mais dans un but uniquement religieux."" Il faut que les dames apprennent dans les livres la règle de leur devoir, afin que les mauvais exemples ne les corrompent jamais, dit-il Ceux qui se deffient d'une femme quand elle sait quelquechose, sont véritablement de foibles esprits 1 qui méritent ce qu^ils craignent. "L'instruction, selon lui, n'est pas un danger, - c'est plutôt une sauvegarde des moeurs. •Q,uand les femmes sont instruites, dit-il, "leur idée a de quoi se contenter, pendant que les ignorantes sont sujettes aux mauvaises pensées, parce que, ne sachant rien de louable pour occuper leur esprit, comme leur entretien est ennuyeux aussi leur rêverie ne peut être qu'extravagante."2 Et il ne faut pas s'imaginer que du Boscq fait allusion à la femme qui a eu une bonne éducation ménagère, car cela ne suffit pas, à son avis. "Il ne faut donc pas s'imaginer, dit-il, en faisant le portrait de 'l'Honnête Femme', qu'en parlant de cette femme accomplie, de qui nous faisions l'image, nous entendions de peindre une mère de famille qui sait bien commander à ses ser- vantes, et qui a le soin de peigner ses enfants. Quoique nous ne blâmions point cela, néanmoins il faut avouer que la musique, l'histoire, la philosophie, et d'autres pareils exercices sont 3 plus convenables à notre dessein, que ceux d'une bonne ménagère'.1 Le père du Boscq, alors, est tout aussi féministe que Mlle, dé Gournay, mais pour des raisons tout à fait différentes: il exprime des idées tout aussi larges que les siennes sur ce 1. Cité par Rousselot, Ed. des femmes, p.260 2. Cité par Ashton, Mme.' dë La Fâ.yBTfe, p.42 3. Cité par Crâne, Soc, fr. auXYIl7ë~3., p.219 - - qu*il convient à la femme de savoir et comme elle, il insiste sur l'égalité des sexes au point de vue intellectuel - car de dire que les sciences sont trop obscures pour les dames, et qu'elles ne peuvent comprendre les arts jusques dans leurs principes c'est une étrange erreur, c'est une opinion bien extravagante de penser que la raison ne parle pas toutes le s langue s.1,1 Cette idée se retrouve chez François de Grenailles, qui 2 soutient dans la.préface de l'Honneste Fille que "c'est leur faire un grand tort que de croire qu'elles ne sont pas raison- nables à cause qu'elles sont femmes". Si, en apparence, elles sont souvent inférieures aux hommes, c'est par défaut d'éduca- tion: l'on a tort de les condamner à l'ignorance et à la frivolité, car elles ont l'esprit aussi bien fait que celui des hommes. Il ne leur manque que l'instruction. Ce n'est pas que Grenailles soit l'apotre de la pédanterie. Au contraire. Il s'oppose à tout excès, d'érudition comme d'ignorance, 3 d'austérité comme de frivolité, de dévotion comme d'irréligion. Il veut que la jeune fille soit instruite sans être pédante, gaie sans être frivole, religieuse sans être superstitieuse. Et le meilleur moyen d'atteindre cet idéal, c'est de faire élever l'enfant par une mère intelligente et sympathique qui élève en même temps l'âme et le corps de sa fille. Les idées de Grenailles, nouvelles, même révolutionnaires pour l'époque, pour nous sont des lieux-communs et il nous est 1. lïême page. 2. Paris, 1639. '3> Rousselot, 0.c•, T.I., p.263. . - 64 - par conséquent difficile d'en saisir l'originalité. Son petit livre semble avoir passé presque inaperçu: nous ne trouvons pas de traces de son influence. Son système est tout à fait rationnel, mais il n'était pas pratique à l'époque de Gren- nailies, à cause de l'insuffisance de l'instruction des femmes, qui rendait quatre-vingt-dix pour-cent des mères incapables de ¿e charger de l'éducation de leurs enfants.1 François du Soucy accorde à la femme la supériorité alors que les plus avancées d'entre elles n'avaient réclamé que l'égalité. "Si l'usage est oit de les faire étudier aussi bien çj,ue les hommes, elles excelleroient dans toutes les sciences, et l'on recevroit d'elles autant de préceptes de doctrine que l'on reçoit d'exemples de vertu dans leur agréable conversation,"2 dit-il, dans son Triomphe des Dames. C'est grâce à elle que la société s'est raffinée, car, quelle que soit la science d'un homme, dit-il, jamais il ne débitera son savoir agréablement, et son esprit sera toujours rude et » z grossier, s'il ne s'est poli auprès de l'esprit des dames. Il est injuste et ridicule de condamner les femmes à l'ignorance: leur esprit est aussi bien formé que celui de l'homme et elles 1. Ce n'est pas seulement en France que l'on revendique le droit de la femme à l'instruction, líeme au commencement du siècle cette question avait été discutée en Italie. Il mérito delle Donne de Modesta Pozzi di Zorzi fut publie à Venise en 1600. TI'année suivante une autre Italienne publia un ouvrage de même nature : La ITobilita e l'flxcelienza ¿ d e l l e Donne, 3on Diffetti e Mancamenti degli Huomini (.Venise, 1601). Une savante Allemande, Maria-Anne de Schurmann écrivit en l|41 son Dissertatio de muliebris ingenii ad doctrinam et meliores litteras aptitudine. 2."Paris, 1646. Cité par Rousselot, o.c., T.I., p.263• 3. Cité par Magendie. Pol. Moh., T.II., p.708 - 65 - • possèdent en plus une délicatesse naturelle et une moralité innée qui lui manquent. Les femmes, selon du Soucy, ont toutes les vertus; les hommes sont en proie à tous les vices.1 L'Honnête maîtresse de Couvay," comme le Hérite des Dames de Saint-Gabriel,3 est un plaidoyer chaleureux en faveur du sexe féminin tout entier. Les deux traités se ressemblent d'une maniéré surprenante, jusqu'à un certain point. Tous deux font la remarque que si la femme semble inférieure à cause de son manque d'instruction, c'est uniquement la faute de l'homme, qui veut la tenir ignorante pour qu'elle reste plus volontiers son esclave. L'homme, selon ces deux écri- vains, s'obstine à ne pas voir que la capacité intellectuelle de la femme est supérieure à la sienne. Il est jaloux de sa proëminence et veut la garder à tout prix. Liais le sieur de Saint-Gabriel va encore plus loin. Les femmes sont propres à tout, dit-il, de sorte que toutes les carrières devraient leur être accessibles: l'on a tort de leur imposer des entraves mesquines. Il croit même que "les dames sont nées pour com- mander",- elles sont capables de gouverner les Etats, et elles le feraient bien mieux que les hommes: ce serait l'âge d'or, si c'étaient elles qui commandaient - il n'y aurait plus de guerres, plus de grossièreté, plus de crime, plus de misère.4 1. Magendie o.c., T.II., p.707« Cette idée est partagée par Gilbert qui dédie à Mademoiselle son Panégyrique des Dames, Paris, 1650. 2. Publié à Paris en 1654. 3. Paris, 1655. 4. Magendie, Poi. Mon, T.II., p.713- - 66 - Nous passerons sous silence d'autres petits traités1 qui ont relativement peu d'importance: c'est plutôt chez Poullain de la Barre que nous retrouvons les idées avancées et libérales de Saint-Gabriel. Partant du principe que"nous avons tous, hommes et femmes, le même droit sur la vérité, puisque l'esprit o est en tous également capable de la connoistre", il démontre que les femmes peuvent faire des études aussi approfondies que les hommes et qu'aucune domaine de la science ne devrait leur être défendue. Elles seraient à même, selon lui, d'entrer en concurrence avec l'homme et de lui disputer les fonctions de la vie sociale. Ainsi pour la première fois, l'on prêche l'émancipation économique de la femme. "Si l'on trouvait chose plaisante d'abord, écrivait Poullain de la Barre, dans son traité De l'égalité des djrx sexes, le voir une femme en-w J seigner dans une chaire l'éloquence et la médecine en qualité de professeur, marcher par les rues suivie de commissaires et de sergent pour y mettre la police, haranguer devant les juges en qualité d'avocat, être assise au tribunal pour y rendre la justice à la tête d'un parlement, conduire une armée et livrer une bataille, faire office de pasteur ou de ministre, parler devant les républiques ou les princes comme chez d'une ambas- sade, ce n'est que faute d'habitude: 011 s'y ferait."^ 1. Les dames illustres, ou par bonnes et fortes raisons il se prouve que le sexe féminin surpasse en toutes sortes de genres le sexe masculin, par la demoiselle Jaquette Guil- laume, Paris 1665. Discours sur le sujet que le sexe féminin vaut mieux que le masculin, par Anne-Marie Guillaume, Paris, 1068. 2. Cité par Rousselot, 0.c., T.I., p.26?. 3. Cité par Gréard, Ed. des femmes par les femmes, p.15. - 67 - Mais il ne faut pas oublier que Saint-Gabriel et Poullain de la Barre étaient bien en avance sur leur temps, à un tel point qu'on a même suggéré qu'ils n'étaient peut-être pas très sérieux, et qu'ils exprimaient des idées révolutionnaires pour provoquer la discussion. Q,uoi qu'il en soit, leurs idées libérales ne furent nulle part mises en pratique: leurs cri- tiques de l'éducation que l'on donnait partout à la jeune fille ne semblent pas avoir été écoutées. Tous deux sont convaincus, personnellement, qu'il "n'y a aucun inconvénient que les femmes s'appliquent à l'étude comme nous", mais ils se rendent bien compte que "cela ne s'accorde pas avec l'opinion commune". On semble vouloir leur faire sentir leur infériorité auprès des hommes et à cette intention on se garde bien de les in- struire. "La danse, l'écriture et la lecture, sont les plus grands exercices des femmes, toute leur bibliothèque consiste dans quelques petite livres de dévotion Toute leur science se réduit à travailler de l'aiguille. Le miroir est le grand maistre et l'oracle qu'elles consultent....Et s'il arrive que quelques-unes se distinquent du commun par la lecture de cer- tains livres qu'elles auront eu bien de la peine à attraper,., elles sont obligées souvent de s'en cacher: la plupart de leurs compagnes, par jalousie ou autrement, ne manquent jamais de les accuser de vouloir faire les précieuses. En tout ce qu'on fait connoistre aux femmes, voit-on rien qui aille à les instruire solidement? Il semble, au contraire, qu'on soit convenu de cette sorte d'éducation pour leur abaisser le - 68 - courage, pour obscurcir leur esprit, et ne le remplir que de vanité et de sottises; pour y étouffer toutes les semences de vertu et de vérité; pour rendre inutiles toutes les disposi- tions qu'elles pourroient avoir aux grandes choses, et pour leur oster le désir de se rendre parfaites, comme nous (sic), en leur ostant les moyens Je trouve que cette conduite a quelque chose d'indigne de personnes dou'ées de raison."1 On n'a jamais plaidé plus généreusement ni plus chaleureusement la cause de l'émancipation des femmes. Il est intéressant et plutôt surprenant d'entendre des ecclésiastiques exprimer hardiment des idées si audacieuses - l'on pourrait presque dire révolutionnaires - à propos de l'éducation féminine. Et ceux que nous avons mentionnés n'étaient pas des exceptions -, une dixaine d'années plus tard un savant évêque, Fénelon, et l'abbé Claude Fleury reviennent à la charge. Persuadée que la nature humaine est foncièrement mauvaise, ils croient fermement à la toute-puissance de l'édu- cation: c'est dans un but religieux qu'ils se font les apôtres de l'instruction féminine, avec l'idée que l'éducation peut guérir tous les défauts naturels de la femme. .Les rôles habituels sont pour une fois "renversés: les écclésiastiques, apôtres du traditionalisme, prêchent l'éman- cipation intellectuelle de la femme, tandis que les écrivains ii laiques, esprits souvent hardis et quelquefois rneme révolu- tionnaires, prétendent sauvegarder la société en réclamant le retour au foyer. 1. Poullain de la Barre, De l'é~alité, cité par Rousselot, o.c., w T.I., p.270. Dans son Choix et méthode des étudesécrit dès 1674, Fleury nous fait voir très clairement l'état de l'éducation des femmes, et l'attitude que l'on adoptait généralement envers elles, même vers la fin du 17e siècle. En plein règne du Roi Soleil Fleury déclare : "Ce sera sans doute un grand paradoxe de soutenir que les filles doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrages: chanter, danser, et s'habiller à la mode, faire bien la révérence, et parler civilement: car voilà en qui consiste, pour l'ordinaire, toute leur éducation."2 Mais aprè^avoir démontré que tous ont droit à l'instruction et que surtout pour les femmes des classes supérieures, l'instruction est très souhaitable, et après avoir indiqué un programme d'études qui comprenait de la religion, de la morale, la logique, la grammaire, l'arithmé- tique, le ménage, "les remèdes les plus faciles aux maux ordi- 3 naires", la jurisprudence, il retire d'une main ce qu'il a donné de l'autre, pour ainsi dire, en ajoutant^ "Il est vrai qu'elles n'ont pas besoin de la plupart des connaissances que l'on comprend aujourd'hui sous ijfnom d'études: ni le latin, ni le grec, ni la rhétorique ou la philosophie de collège ne sont point à leur usage, et si quelques-unes, plus curieuses que les autres, ont voulu les apprendre, la plupart n'en ont • tiré que de la vanité, qû ' les a rendues odieuses aux autres femmes et méprisables aux hommes. Elles se peuvent passer de tout le reste des études, du 1. Paris, 1686. 2. Cité par G-réard, Ed. des femmes par les femmes, p.l6. 3. Rousselot, 0.c., T. 1., p.'d'/4 latin et des autres langues, de l'histoire, des mathématiques, de la poésie et de toutes des autres curiosités."1 II faut admettre qu'il ne restait plus grand'chose. Même un programme aussi restrictif que celui-ci semblait osé à la plupart de ses contemporains. La Bruyère même, tout grand reformateur qu'il soit, suit l'opinion de son siècle en prenant parti contre les femmes dans leur lutte pour la liberté intellectuelle. Elles blâment les hommes, dit-il, parce qu'elles n'ont pas d'instruction. Mais c'est de leur propre faute: "Pourquoi s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois... .letir a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire? ïïe se sont-elles pas au contraire établies d'elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir? liais à quelque cause que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, aient p sur eux cet avantage de moins." Quoi qu'il en soit, La Bruyère considère une femme instruite comme un objet d'art intéressant mais absolument inutile: "On regarde une femme savante comme on fait une belle arme, elle est ciselée artis- tement, d'une polissure admirable, et d'un travail fort re- cherché: c'est une pièce de cabinet, que l'on montre aux curieux, qui n'est point d'usage, qui ne sert ni à la guerre, ni à la chasse, non plus qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde." 1. Cité par Braunschvig, Notre litt. étudiée dans les_ textes, T.I., p.75?. 2. Cité par Rousselot, o.c., T.I., p.253 / 3- M'» P*2-52 - 71 - Il y a, alors, au cours du XVII.e siècle un certain nombre d'écrivains, surtout parmi le clergé, qui encouragent la femme à s'instruire, qui sont même des féministes ardents et qui vont jusqu'à dire, en certains cas que la femme est apte à tous les emplois. Ceux-là sont rares, beaucoup plus rares que ceux qui vont à l'autre extrémité et qui proclament hautement que la femme n'a pas besoin de savoir. Enfin il y a des modérés qui se rendent bien compte que la femme doit rester au foyer si l'on veut garder intacte la grande institu- tion nationale, la famille, mais qui la veulent instruite et intelligente, ne fût-ce que pour mieux entretenir son mari et élever ses enfants. Molière est un de ces derniers. - 72 - CHAPITRE V. Molière et la guerre à la préciosité. Molière est avant tout le champion de la famille. Il attaque vigoureusement tout ce qui tend à la détruire. Mais, d'un certain coté, le mouvement féministe qui se développe au XVII.e siècle menace .la sûreté' de la famille comme institution sociale: dans certains salons, s'il en 'faut croire l'abbé de de Pure, l'on mettait en avant des idées que même aujourd'hui on ne tolérerait pas, des idées qui, mises en pratique, dé- suniraient la famille et détruiraient la base de la société. Par conséquent, Molière s'y oppose. On a essayé d'en tirer une preuve de la théorie que Molière est l'ennemi des femmes, qu'il voudrait les tenir en servitude et qu'il s'oppose à ce qu'elles soient instruites. Nous essayerons de montrer, en étudiant les pièces ou il discute cette question, que loin d'être antiféministe, Molière prend parti pour les femmes, mais avec la modération et le bons sens qui lui sont propres et en luttant contre les aspects du féminisme qui peuvent devenir nuisibles et même dangereux à la société. Comme il s'efforce de soutenir contre tous ses ennemis l'unité de la famille, il s'oppose à toutes les tendances et à toutes les influences qui pourraient la désunir. Il voit dans la multiplicité des salons bourgeois, dans le raffinement excessif des Précieuses, dans la pseudo-science et la pédan- terie des femmes savantes des dangers qui menacent et qui atteignent la société de son timps; il les attaque; mais il - 73 - n'en attaque pas moins la tendance inverse qui aurait comme résultat l'abrutissement de la femme. Les idées de Molière sur l'éducation des fenmes sont exposées dans une série de pièces datant de 1659 à 1672 - commençant par Les Précieuses Ridicules et culminant dans Les Femme s Savant e s, en passant par l'Ecole.„des Maris et l'Ecole des Femmes. La question est effleurée aussi dans d'autres pièces, Sganarelle et La Comtesse d'Escarbagnas, par exemple, mais nous n'aurons pas le temps de nous y arrêter. Il faudra nous contenter de tracer le dévelop- pement des idées de Molière dans les quatre principales pièces où il a traité cette question. Fous avons constaté la vulgarisation de la science qui marque la première moitié du XVII.e siècle. Cela ne veut pas dire que tout le monde était cultivé: loin de là - nous avons fait voir que même dans l'aristocratie l'ignorance était extrême. Mais à l'imitation de 1'Hotel de Rambouillet et de l'Académie française qu'on venait de fonder, certains groupes de femmes, le plus souvent des bourgeoises, voulant à tout prix se distinguer du commun s'appliquent à charger leur esprit / de toutes sortes de connaissances extraordinaires, et absolu- ment inutiles qui1 ne reposant sur aucune base d'instruction solide, leur firent tourner complètement la tête. Vingt ans avant Molière,Chapelain,lui-même un Précieux, dénonçait le pédantisme et les prétentions littéraires des précieuses ridi- cules: "Ce qui empêchera à tous nos écrivains du temps de sortir de leurs pointes et de leurs fredons, dit-il dans une 1. Cf. le portrait de Damophile, par Mlle, de Scudéry. - 74 - lettre à Balzac "j" c'est que nos hommes sont ignorants, et que nos femmes sont devenues ou savantes ou juges de savoir, de sorte qu'on ne peut être estimé habile que quand on flatte leur goût, et que l'on s'accommode à leur portée. Liais il faut avoir assez de coeur pour mépriser les jugements de ces sortes de longues robes aux matières solides et regarder la sage postérité, qui n'est point sujette aux faiblesses du siècle, et qui tôt oit tard rend à chacun ce qui lui appartient'.' Uous ne saurions être de l'avis de ceux qui ont présenté Molière comme l'adversaire de 1'Hôtel de Rambouillet. Molière savait bien à quel point la marquise et ses amies étaient sensées et distinguées. Elle-même ne le considérait pas comme un ennemi, car elle l'invita en mars, 1664, à jouer à son hôtel l'Ecole des Maris et l'Impromptu de Versailles,2ce qu'elle n'aurait certainement pas fait si elle avait senti 'en lui un adversaire. D'ailleurs, l'Hôtel de Rambouillet était fermé en 16.5/ en tant que cénacle littéraire, et un intervalle de 13 ans sépare l'apogée de l'Hôtel de l'apparition des Erécieuses Ridicules. Molièi'e avait le sens du théâtre troo bien développé pour attaquer une institution démodée de 15'ans. y Il exerce sa ̂ erve non pas contre un cénacle clos, mais contre la foule de salons et d'académies ouverts depuis peu, où l'on imitait, fort mal d'ailleurs et avec beaucoup.de prétentions, les caractères les moins louables des réunions chez la marquise. Loin de se moquer de la femme vraiment cultivée et raffinée, il 1. Du 6 février, 1639. Cité par Magendie, o.c., T.I., g.143 2.Michaud, Débuts de Molière, p.54 attaque ses pires ennemies - celles qui, moins intelligentes et moins sensées, essayent de l'imiter et qui ne réussissent qu'à se rendre ridicules, qui s'érigent en arbitres souverains du goût littéraire sans rien comprendre à la littérature, qui parlent un jargon si affecté et si recherché qu'elles finissent par ne plus se comprendre elles-mêmes"*" et, pour Molière, voici le point essentiel, qui veulent appliquer dans la vie réelle les procédés romanesques et artificiels des romans de l'époque. Ce n'est certainement pas à cause de leur instruction que Molière ridiculise Magdelon et Cathos car elles n'en ont pas. Elles savent lire, mais c'est à peu près tout. Ne sachant pas lire, seraient-elles.plus sensées? Nous en doutons. Ce n'est pas ici à proprement parler une question d'instruction. La préciosité n'a pas gâté de bonnes têtes, quel que soit le degré d'instruction qu'elles aient atteint. Celles qui se laissent influencer indûment par la tendance du moment se laisseraient tourner à tout vent quel qu'il soit: elles suivent aveuglément la mode, pour la seule raison que c'est la mode. On ne peut pas dire, en somme, que Molière pose très nettement la question de l'éducation des femmes dans Les Précieuses Ridicules, et il ne la résout certainement pas. Il y revient quelques années plus tard, dans l'Ecole des Maris et là il se montre encore une fois l'apotre du bon sens et de la raison. S'il ne faut pas que la femme sorte de sa 1. "Ils laissoient au vulgaire, dit La Bruyère, en parlant des précieux et des précieuses, l'art de parler d'une maniéré intelligible. Par tout ce qu'ils appeloient déli- catesse, sentiments et finesse d'expression, ils étoient enfin parvenus à n'etre plus entendus et à ne s'entendre pas eux-memes." sphère, son ménage, il ne faut pas non plus qu'elle soit une esclave: "Leur.sexe aime à jouir d'un peu de liberté", dit le sage Ariste,-*-et encore. "Il faut en riant instruire la jeunesse." Déjà Molière met en avant la douce et humaine morale que Fénelon prêchera 25 ans plus tard. L'Ecole des Femmes reprend la même thèse. dupe, le personnage ridicule de la pièce, Arnolphe, déclare : "Mais une femme habile est un mauvais présage; Et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens Pour avoir pris les leurs avec trop de talents. Moi, j'irais me charger d'une spirituelle Q,ui ne parleroit rien que cercle et que ruelle; Q,ui de prose et de vers feroit de doux écrits Et que visiteroient marquis et beaux esprits? Hon, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut; - Et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut. «Te prétends que la mienne, en clartés peu sublime, Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime. En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême, Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, 2 De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer." Avec l'idée d'en faire sa femme, Arnolphe fait élever une 1. Ecole des Maris, A.I., se. 2. 2. Ecole des Femmes, A.I., se. 1. jeune fillette d'après ces principes, ayant chargé les reli- gieuses du petit couvent où il l'a placée dès l'âge de 4 ans de "la rendre idiote autant qu'il se pourroient". Le résultat \ d'une telle éducation lui est tout à fait satisfaisant; Agnes sort de son couvent assez niaise pour plaire même à Arnolphe, qui se félicite de l'ignorance de sa protégée: "Dieu merci le succès a suivi mon attente"! liais Chrysalde, qui est un per- sonnage sympathique et raisonnable, et qui semble être le porte-parole de Molière lui-même, lui signale que l'ignorance et la stupidité ne garantissent pas le bonheur dans le ménage, que l'ignorance de la femme est, au contraire une menace et un danger: "Mais comment voulez-vous, après tout qu'une bête Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête? Une femme d'esprit peut trahir son devoir; liais il faut, pour le moins, qu'elle ose le vouloir: Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire 2 Sans en avoir l'envie et sans penser le faire." Selon Chrysalde, alors, il faut que la femme soit instruite, ne fut-ce que pour des raisons de moralité. Et Molière a soin de nous faire voir par la suite que c'est Chrysalde, et non pas Arnolphe, qui a raison. "Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir?" demande naïvement Agnès quand Arnolphe lui reproc-he d'avoir reçu Horace chez elle: c'àst la formule même de l'immoralité, involontaire et inconsciente. 1. id., A.I., se. 1. 2. id., A.I., sel 1. - 78 - Molière avait évidemment l'intention de railler Arnolphe et les gens qui tenaient des opinions analogues aux siennes en lui faisant dire, quand il sermonnait Agnès sur la position de la femme : "Bien qu'on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité: L'une est moitié suprême, et l'autre -subalterne : L'une en tout est soumise à l'autre, qui gouverne; Et ce que le soldat, dans son devoir instruit Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant a son père, À son supérieur le moindre petit frère, N'approche point encore de la docilité, Et de l'obéissance, et de l'humilité, Et du profond réspect où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître."1 Nous ne croyons pas que Molière place ici dans la bouche d'Arnolphe, personnage comique, ne l'oublions pas, ses propres idées sur* le rôle de la femme. Mais Faguet a suggéré qu'Ar- nolphe avait été favorablement accueilli et applaudi comme théoricien par un auditoire qui partageait ses opinions sur la 2 position de la femme. Il est certain que les bourgeois de l'époque, peu instruits eux-mêmes en général, se méfiaient de la femme instruite. Il est probable aussi que Molière, vers la fin de sa carrière, sentant le besoin de plaire au public, 1. Ec. des F., A.III., se. 2 2. Rousseau contre Molière, p.256. - 79 - se laissa entrainer de plus en plus vers les idées générales et même vers les préjugée de l'époque. C'est ainsi que Fag.uet essaye d'expliquer le changement apparent que l'on signale entre 1662 et 1672, dans l'attitude de Molière envers la question de l'éducation des femmes. Kous allons soir que ce changement n'est qu'apparent et superficiel. En l66l, Molière prêche la liberté de la femme et se montre partisan de l'éducation des femmes. Il se moque des idées bornées de Sganarelle qui voudrait "Qu'enfermée au logis, en personne bien sage, A. recoudre mon linge aux heures de loisir, Ou bien à tricoter quelques bas par plaisir Qu'aux discours des muguets elle ferme l'oreille, 1 Et ne sorte jamais sans avoir qui la veille." Puis, en 1672, Moliere écrit les Femmes Savantes.2 Mais nous n'admettons pas que Molière se soit montré l'ennemi de l'éducation féminine ni dans les Précieuses Ridicules ni même dans les -Femmes Savantes. Il est vrai qu'il fait dire au bon bourgeois Chrysale: "Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Qu'une femme étudie et sache tant de-choses. 1. Ecole des Maris, A.I., se.2. 2. Roederer semble croire que dans cette pièce Molière a entrepris' de "diminuer la considération des sociétés graves, de moeurs honnêtes, d'occupations nobles", de rendre ridi- cules les censeurs des désordres du roi, en représentant tout savoir des femmes comme une méprisable pédanterie et toute critique des moeurs de la cour comme une insolence digne de châtiment. S'il en était ainsi, et nous en doutons, la pièce n'aurait aucune valeur pour indiquer l'opinion personnelle de Molière à ce sujet. Roederer, Mémo ire s, p. 3 1 1 . - 80 - Former aux bonnes moeurs l'esprit dé ses enfants, Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie. Uos pères sur ce point, étaient gens bien sensés, Qui disoient qu'une femme en sait toujours assez Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. Les leurs ne lisoient pas, mais elles vivoient bien; Leurs ménages étaient tout leur docte entretien. liais rien ne nous autorise à nous imaginer que Molière exprime ici ses propres idées. Chrysale est le prosaisme poussé N V jusqu'à l'excès: il vit de bonne soupe, et non de beau lan- gage, et les femmes soi-disant instruites sont le supplice de son existence. Le pauvre homme en a trois chez lui, et l'ex- périence lui a appris que les femmes "savantes", quoiqu'elles discourent très savamment sur la science et sur la philosophie, sont absolument incapables de diriger leurs domestiques et de bien élever leurs enfants, naturellement, pour lui, la femme idéale est bonne ménagere, parce que la sienne ne lTest pas. Son horreur de l'instruction est justifiée, mais nous n'avons pas le droit d'en conclure que Molière la considérait juste. Quant à Molière lui-même, il ne perd jamais de vue le rôle principal de la femme. Il faut qu'elle s'occupe bien de son intérieur, qu'elle soigne bien son mari, qu'elle élève bien ses enfants. Mais il ne lui défend pas en même temps de 1. Femmes Savantes, A1II., se. 7• - 81 - cultiver son esprit.- Il y a des choses qu'il lui -convient de savoir, si elle veut s'instruire. C'est dans la bouche de Clitandre qu'il met ses propres idées sur ce qu'il lui.est permis de savoir et sur la manière dont elle doit cacher ce qu'elle a appris. "Je consens1 qu'une femme ait des clartés de tout, Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante, Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, Elle sache ignorer les choses qu'elle sait. De son étude enfin je veux qu'elle se cache, Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, p Et clouer de l'esprit a ses moindres propes." Mais, s'il faut choisir entre la pédanterie et l'ignorance Molière préfère encore l'ignorance: " je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses qui de soi sont belles et bonnes; Mais j'aimerois mieux être aux rang-des ignorants Q,ue de me voir savant comme certaines gens."* Il est évident que l'idéal de Molière, c'est Henriette. Spiri- tuelle, saine, naturelle, sensée, elle joint à ses grâces et à 1. Il est à noter qu'il n'y insiste pas; il dit, "je consens.", et non pas "je veux". 2. Moliere, Femme s Savante s, Â.I., se. J. 3. Femme s Savant e s, A. IV., se.3- Cette remarque s'applique à des hommes aussi bien qu'à des femmes. Ce n»est pas uniquement chez les femmes que Molière attaque la fausse science et la pédanterie. - 82 - ses vertus de jeune fille la sagesse, la raison le jugement d'une femme mure. Nous n'avons pas le droit de la considérer comme ignorante: elle en sait autant que sa soeur, et elle le sait mieux, avec infiniment plus de mesure et de bon sens. Elle ne fait pas'parade de ses connaissances, elle ne cherche pas à nous éblouir de son savoir; mais quand même, rien ne nous autorise à penser qu'elle soit moins instruite qu'Armande. L'on a tort, alors, de dire que Molière s'oppose à ce que la femme soit instruite. 'Il n'attaque jamais le véritable savoir, mais seulement la pédanterie, à laquelle il a toujours fait la guerre, qu'elle se retrouve chez des hommes ou chez des femmes. Il n'est plus question maintenant comme dans les Précieuses Ridicules de jeunes filles romanesques dont la lecture des romans a tourné la tête et qui veulent faire passer dans la réalité les maximes amoureuses et les aventures romanesques de leurs héroines favorites. Les femmes savantes ne sont pas seulement des amateurs de belles-lettres: elles étudient la science et surtout la philosophie, qu'elles ne comprennent pas très bien mais qu'elles discutent d'une façon très érudite. Grâce aux conférences publiques du bureau d'adresses, et à d'autres dans le même genre dont il sera question un peu plus tard, les femmes de la bourgeoisie ont eu l'occasion d'acquérir un certain bagage scientifique et philosophique. Leurs idées sont forcément sans suite et disparates, les conférences étant faites par des conférenciers divers dont les théories ne s'accordent pas très bien ensemble. La plupart de ces femmes ont alors beaucoup d'idées vagues et générales sur des choses qu'elles ne comprennent pas, - qui ne leur ont jamais été expliquées convenablement, - et elles en parlent très savam- ment, sans comprendre trop bien de quoi il s'agit. La nouveauté de la philosophie de Descartes charme, dans la seconde moitié du siècle, un grande partie de ce groupe de femmes qui allaient instinctivement vers-la nouveauté. L'on se l'appelle que Mme. de G-rignan était la cartésienne par excellence de cette période, mais il y en avait bien d'autres. Mme. de Bonnevaut h'était probablement pas "le plus bel esprit qui ait jamais cultivé la philosophie", comme l'a affirmé Marguerite Buffet, mais elle l'avait du moins sérieusement étudiée; Mlle, de la Vigne était aussi excellente cartésienne, comme Marie Dupré et Mlle, de Y/ailly qui présida chez Male- branche un cercle philosophique. Celles-là ne.sont pas les 1 seules. J. de la Forge cite encore ll.e. de Guédreville, Mme. d'Gutresale et Mme. d'Hommecour qui "s'appliquent fort à la philosophie et particulièrement à celle de Descartes." La science est donc à la mode, surtout dans la bourgeoisie. Les anciennes Précieuses se sont en .hardies à des visées plus hautes. Elles ne négligent pas le petit jeu de consultations littéraires et de cercles pédants: elles continuent à juger très sévèrement toutes les oeuvres littéraires à part celles qui sont composées dans la petite coterie dont elles font 1. Cette dame étudie aussi "les mathématiques, la magie blanche, la chiromancie, la physionomie, le droit, le langues d'Ausonie et d'Iiespérie ", selon Somaize, Dictionnaire, T.I., p. IO3. 2. Reynier, Science des Dames. partie; "nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis," dit V* Armande. Mais elles s'aventurent maintenant jusqu'à la haute spéculation scientifique. Elles deviennent philosophes, mathé- maticiennes, physiciennes, astronomes, pour satisfaire leur vanité intellectuelle. L'on commence à dire qu'elles sont capables de tout apprendre et d'entreprendre toutes les fonc- tions de la vie sociale. Les panégyristes ne manquent pas pour célébrer les progrès dans l'instruction féminine. Fous avons mentionné J. de la Forge et Marguerite Buffet: nous aurions pu ajouter l'auteur d'une Apologie de la science des dames,-*- François Colletet, qui traite la question dans son Académie des Filles et enfin le célèbre conférencier Louis de Lesclache qui démontre "les avantages que les femmes peuvent retirer de la p philosophieV. Cependant, il ne faut pas prendre trop au sérieux le témoignage des écrivains que nous venons de citer, sur le àiveau des études. La plupart d'entre eux sont loin d'être désintéressés, puisqu'ils parlent très souvent d'élèves qu'ils ont formées eux-mêmes. Considérées d'une façon tout à fait impersonnelle ces études quoique assez étendues dans de rares cas, semblent avoir été pour la plupart plus ou moins w superficielles. Molière ne serait pas intervenu s'-il avait été question simplement de vanité intellectuelle, mais il voyait bien quels étaient les résultats possibles d'un tel mouvement, et il s'en effrayait. Déjà dans les Femmes Savantes il avertit les femmes du danger de s'adonner trop exclusivement à la science au 1. Déguisé sous le pseudonyme de Cléante. 2. Reynier, o.c. - 85 - détriment de leur ménage, si elles en ont un, et les jeunes filles, du risque de se dégoûter du mariage. Il ne faut pas que la femme mariée néglige pour la haute spéculation scienti- fique son mari, ses enfants, son intérieur: il ne faut pas non plus que la jeune fille affecte une aversion pour le mari- age à l'imitation des féministes acharnées qui prêchent l'émancipation complète de la femme et 1'-abolition de la famille qui représente pour la femme en quelque sorte un esc- lavage. En plein XVII.e siècle les héroïnes de l'abbé de Pure expriment des idées qui même aujourd'hui nous font dresser les cheveux. Il n'est pas surprenant, alors que Molière, champion de la famille, ait réagi contre des théories tellement révolu- tionnaires et dangereuses. Si Molière est un réactionnaire, nous aussi nous le sommes encore aujourd'hui. Molière critique les femmes soi-disant savantes non pas parce qu'elles sont instruites1 alors, car elles ne le sont pas vraiment, mais parce qu'elles expriment des idées ridicules qui sont nuisibles à la société, et parce que leurs prétentions au savoir leur font négliger leur devoir envers leur famille. Partout et par-dessus tout Molière prêche à la femme la modéra- 1. Nous ne saurions être tout à fait d'accord avec Reynier quand il dLt(Science des Dames), "Il y a eu certainement à coté des femmes vraiment savantes de maladroites imitatrices vaniteuses qui cherchaient à faire illusion, anciennes pré- cieuses qui avaient changé de pose. Mais ce ne sont pas précisément celles-là que va jouer Molière: ses trois sa- vantes ne seront pas de fausses savantes; il leur arrivera de mal appliquer leur science, mais elles ne diront pas de sottises." Il nous semble au contraire qu'Armande est certainement une vaniteuse qui cherche à faire illusion, et que Bélise est sans le moindre doute une ancienne précieuse qui a changé de pose. Et il arrive à toutes les trois de dire des sottises. - 86 - tion, le bon sens, et le retour au foyer domestique. Il n'attaque pas le savoir mais la pédanterie et la prétention à l'esprit q_ui rendent la femme dédaigneuse de ses tâches qui lui semblent mesquines et qui lui font mépriser le mariage comme une carrière indigne de sa haute capacité. Molière au contraire respecte le mariage et écarte soigneusement tout ce qui tend à désunir la famille. Il ne croit pas que la femme doive être une esclave, mais il ne veut pas non plus qu'elle domine son mari. Et il voit bien s&ue, si une femme très- instruite, ou qui se croit telle, est mariée avec un homme moins savant qu'elle, il y a des chances pour qu'elle le méprise et lui impose sa volonté, comme Philaminte l'a fait. Il ne faut pas que la femme prenne le dessus, selon Molière; il ne faut pas qu'elle méprise son mari ni ses devoirs de mère de famille et de ménagère; il ne faut pas non plus qu'elle préfère au mariage une carrière intellectuelle quelconque. Ces réserves faites, Molière ne défend pas à la femme de s'instruire, quoiqu'il ne l'y encourage pas d"'une manière trop enthousiaste. C'était déjà beaucoup, au XVII.e siècle. Molière a toujours détesté le pédantisme partout où il se trouve, chez les hommes comme chez les femmes. Dans les Femmes Savantes Clitandre fait des pédants le portrait très peu flatl(^r que voici: ..... ."en science ils sont des prodiges fameux, Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux, Pour avoir en trente ans des yeux et des oreilles, - 87 - Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles A se bien barbouiller de grec et de latin, Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin De tous les vieux fatras .qui traînent dans les livres G-ê ns qui de leur savoir paraissent toujours ivres Riches, pour tout mérite, en babil importun, Inhabiles à tout, vides de sens commun, Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence A décrier partout l'esprit et la science." 1 Quand Molière se moque du pédant masculin, l'on ne s'avise pas de soutenir qu'il s'oppose à l'éducation des hommes. Il n'est guère logique alors de l'accuser d'avoir retardé le mouvement vers l'émancipation des femmes, uniquement parce qu'il attaque la pédanterie chez certaines d'entre elles. "Molière n'a pas créé le préjugé qui a retardé dans la société féminine la diffusion de la science, mais sa comédie a pu le fortifier 2 quelque temps," dit Reynier, en parlant des Femmes Savantes. Peut-être, mais selon l'observation de Rigal, le XVII.e siècle ne semble pas s'être occupé le moins du monde de la thèse de Molière. Rapin et Bussy qui discutent la pièce dans leurs lettres louent: "la querelle des deux auteurs, le caractère du mari qui est gouverné et veut paraître le maître, le per- sonnage d'Ariste".^ Ils critiquent quelques invraisemblances et quelques lacunes, mais sans s'occuper des idées de l'auteur et sans se douter qu'il y a une thèse quelconque. Si le XVII. 1. Femmes Savantes, A. IV., se.3. 2. Science des dames. 3. Rigal, Molière, T.II., p. 257« - 88 siècle nTa été frappé, que du coté dramatique de la pièce il est un peu injuste d'accuser Molière d'avoir retardé le déve- loppement de l'éducation féminine. qu'elle doit paraître savoir?" Et Molière est loin d'être seul à vouloir qu'elle "sache ignorer les-choses qu'elle sait". Mlle, de Scudéry laisse à la femme la liberté de s'instruire pourvu qu'elle reste dans "la bienséance de son sexe." Déjà en 1628 Balzac écrivait à Mme. Desloges: "Je n'approuve pas davantage les femmes docteurs que les femmes cavaliers C'est beaucoup d'avoir acquis les plus honnêtes connaissances qui se peuvent acquérir; mais c'est encore davantage de s'en cacher comme d'un larcin La pédanterie n'est pas supportable en un maître-ès-arts: comment le serait-elle en une femme?"1 La "pudeur sur la science" conseillée par Fénelon fut très à la mode chez certaines femmes, à un tel point que l'on remarque quelquefois une certaine affectation et coquetterie à manifester l'ignorance sur des choses qu'elles savent bien. Callières raconte par exemple qu'une femme de qualité ayant prononcé par hasard, au cercle de la Reine-mère, le mot "voyelle", toutes les dames se récrièrent et aucune, sauf Mme. de Montausier, p n'osa avouer qu'elle savait ce que c'était qu'une voyelle. iuand on considéré que même vers la fin du siècle le 1. Braunschvig, 1,'ot.litt. étudiées dans les textes, p.752. 2. Magendie, o.c., T. II. , p.5b7 » Somme toute, ^ ] ïcupation du siècle semble être non pas, "Qu'est-ce que la femme doit savoir?" mais, "Qu'est-ce x - 8? - préjugé contre l'instruction était encore si fort, il faut savoir bon gré à Molière d'avoir exprimé hautement des idées plutôt libérales sur l'éducation des femmes. Ce n'est ni un moraliste ni un pédagogue, mais il a émis sur la morale comme sur l'éducation des idées justes et saines. Si on ne peut pas dire que Molière soit un grand innovateur en matière d'éduca- tion, du moins on ne peut pas l'accuser d'être un réactionnaire. Et quand nous comparons la jeune fille moderne avec Henriette, nous nous demandons si', après tout, les théories de Molière ne valaient pas mieux que les nôtres. Scanned by UBC Library - 90 - CHAPITRE VI. Fénelon et son Traité de l'éducation des filles. En 1672 Molière ridiculise la prétention des femmes à la haute spéculation scientifique; en 1687 Fénelon publie son Traité de 1'éducation.des filles. dans lequel il part du principe que "rien n'est plus négligé que l'éducation des filles". De Broc en déduit que dans l'intervalle le niveau de l'éducation féminine avait baissé et que les ignorantes avaient succédé aux pédantes."^ Il nous semble plus vraisemblable de dire que tandis que Molière satirisait un petit groupe composé d'un nombre rela- tivement très restreint de. femmes soi-disant savantes, Fénelon parlait de la grande majorité.de ses contemporaines q̂ ui, d'après ce que nous avons vu, savaient fort peu de chose. Ce témoig- nage de Fénelon-nous offre encore une preuve de l'état d'igno- rance lamentable de la plupart des femmes du temps. "Apprenez à une fille à lire et à écrire, dit-il dans son Traité, il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit et de la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe, ou pour la manière de former ou de lier des lettres en écrivant: au moins accoutumez-les à faire leurs lignes droites et à rendre leurs caractères nets et lisibles. Il faudrait aussi qu'une fille sut la grammaire accoutumez- les à ne prendre point un temps pour un autre, à se servir des 1. De Broc, Propos littéraires, p. 163. 2. Ch. 12, pTJÜl termes propres, à expliquer nettement leurs pensées avec ordre, ôt d'une manière courte et précise; vous les mettrez en état d'apprendre un jour à leurs enfants à bien parler sans aucune étude. Elles devraient aussi savoir les quatre règles d'arithmétique." Si les femmes n'étaient pas encore à très peu près illet- trées, de tels conseils seraient superflus. L'on a de la peine à croire qu'elles en soient encore aux quatre règles" d'arith- métique en plein règne' du Roi-Soleil, quand l'influence du mouvement féministe se faisait sentir déjà depuis une cinquan- taine d'années. Mais il en est ainsi. Et il ne faut pas oublier que dans le traité de Fénelon il ne s'agit pas des femmes du peuple: écrit pour la duchesse de Beauvillier qui avait démandé à Fénelon des conseils sur la manière d'élever ses huit filles, ce traité vise seulement celles de la nob- lesse ou de la haute bourgeoisie. Fénelon ne se soucie pas des jeunes filles de petite bourgeoisie ni du peuple. Etant donné ce qu'il considère comme une instruction suffisante pour . i< la jeune fille de famille, il est probable qu'il aurait con- \jf r seillé à celle d'un rang inférieur un programme d'études | extrêmement restreint. Il' est assez piquant de noter que les idées de Molière au sujet de l'éducation féminine sont, sur tous les points impor- tants, celles de Fénelon et de l'Eglise. Gomme Molière, Fénelon envisage avant et pardessus tout la femme au foyer domestique. Elle doit s'instruire, non pas pour elle, mais afin de devenir la compagne intéressante de son mari et l'institutrice intelli- - 92 - gente le ses enfants. Mais tandis que Molière se contente d'esquisser d'une façon très superficielle ce qu'il veut, et surtout ce qu'il ne veut pas, (c'est tout ce qu'on peut attendre d'un dramaturge), Fénelon trace soigneusement le portrait psychologique de la femme, souligne ses faibles, ses qualités et ses devoirs, et résume en détail le programme d'études qui convient le mieux pour en faire une épouse et une mère digne de son rôle. L'on a dit que pour la France, le traité de Fénelon est le vrai point de départ de la pédagogie sur la grande question de l'instruction féminine. D'autres avant lui avaient prêché très chaleureusement l'émancipation intellectuelle de la femme, quelquefois même avec trop d'enthousiasme. Mais aucun avant lui n'avait résumé nettement et systématiquement, en tenant bien compte de ses besoins spéciaux et particuliers, la somme des connaissances que la femme doit acquérir. Fénelon redoute autant que Molière la femme pédante, mais il n'est pas d'accord avec ceux qui maintiennent qu'il ne faut pas instruire ies filles, en alléguant' comme preuve que la curiosité les rend vaines et savantes, et dans l'opinion de qui, il suffit qu'elles sachent gouverner un jour leurs ménages et obéir à leurs maris sans raisonner."̂ " On ne manque pas, dit-il, de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules: après quoi on se croit en droit d'abandonner aveuglément les filles à la conduite des mères 'ignorantes et indiscrètes. Lui au contraire tierfc à ce- 1. Ed. des Filles, p.473. - 93 - que les filles soient instruites justement paroe qu'il craint la préciosité et le pédantisme: ce ne sont pas les personnes vraiment instruites et occupées à des choses sérieuses qui ont 1 la tete tournée par l'étude, dit-il; ce sont celles qui sont mal instruites et inappliquées qui s'érigent en précieuses et lisent tous les livres qui peuvent nourrir leur vanité. Ce sont les Agnès qui font les Philaminte et les Bélise. Il est au contraire très important de bien instruire les femmes parce que leur influence sur la société et sur les moeurs est infiniment plus grande qu'on ne l'a cru: "Elles décident de ce qui touche de plus près à tout le genre humain. Elles ont la principale part aux bonnes ou aux mauvaises moeurs de presque tout le monde. Le monde, c'est l'assemblage de toutes les familles: et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes qui, outre leur" autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore 1'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, indus- p trieuses, insinuantes et persuasives? liais, pour que leur influence soit bonne, il faut que leur vertu soit fortifiée par une bonne éducation, autrement elles peuvent faire beaucoup de mal. "Il faut considérer outre le bien que font les femmes quand elles sont bien élevées, le mal qu'elles causent dans le monde quand elles manquent d'une éducation qui leur inspire la vertu. La mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes." Et pourtant, l'on s'occupe presque exclu- 1. o.c., p.474. 2. Fénelon, o.c., p.473. 3. id., p.474. sivement de celle des hommes.1 Fénelon souhaite qu'on rende l'étude aussi attrayante que possible: que l'instituteur présente d'une façon agréable et avec douceur des leçons intéressantes qui soient à la portée de l'élève; que l'éleve ait toujours de bons exemples sous les yeux; qu'on lui présente la vertu comme une chose attrayante et ne s'opiniâtre pas à lui faire goûter-certaines personnes pieuses dont l'extérieur est loin d'être attrayant; qu'on mêle l'instruction avec le 'jeu, en entretenant et tirant profit de la curiosité naturelle de l'enfant; qu'on lui donne, pour lui apprendre à lire, de beaux livres français bien reliés et avec de belles images; bref, qu'on fasse tout ce qu'il est possible de faire pour rendre l'étude agréable et pour ne pas rebuter et décourager le débutant. Voilà d'excellents principes qui respirent un véritable amour de l'enfance et une compréhension sympathique de ses besoins. Leur originalité nous échappera si nous ne nous rappelons pas que Fénelon écrit â une période où l'on apprend encore à lire aux petits élèves dans des livres latins, et où les maîtres ont sans cesse le martinet en main. Est-ce que les idées de Fénelon sur le programme d'études qui convient aux femmes sont aussi libérales que ses idées sur la méthode? Il répudie la femme ignorante. Comment remplira-t-elle ses fonctions essentielles de mère et d'éducatrice si elle n'a pas d'instruction? Le principe général, le point de départ de toute la théorie de Fénelon, c'est la formation de la femme en 1. id., p. 473• - 95 - vue de son role domestique.1 S'il ne faut pas qu'elle soit ignorante, il ne faut pas non plus qu'un savoir superficiel et mal digéré la rende précieuse et dédaigneuse de ses humbles tâches. Comme Molière, alors, Fénelon prêchera la nécessité d'éviter tout excès, de savoir comme d'ignorance. Et quoiqu'il nous semble quelquefois que Fénelon sacrifie un peu trop sur le chapitre des connaissances qui conviennent à la femme, quoiqu'il ait quelquefois une tendance lâcheuse à reprendre d'une main ce qu'il a donné de l'autre, il faut du moins con- venir qu'il s'est fait nettement l'avocat d'une éducation relativement libérale pour les femmes à une époque où le sexe féminin était presque sans exception voué à 1'ignorance. Ce qu'il faut éviter avant tout, c'est de former des précieuses: "Ce qui reste à faire, c'est de désabuser les filles du bel esprit,.nous dit-il. Quand elles ont quelque vivacité, elles s'intriguent, elles veulent parler de tout elles affectent de s'ennuyer par délicatesse. Une fille ne doit parler que pour de vrais besoins, avec un air de doute et de déférence; elle ne doit pas même parler des choses qui sont au-dessus de la portée commune des filles quoiqu'elle en soit instruite." Elle n'a pas besoin de s'ériger en précieuse pour se distinguer: "Qu'elle ait une conduite exacte et suivie, un esprit égal et réglé; qu'elle sache se taire et conduire quel- quechose: cette qualité si rare la distinguera de son sexe.!,y 1. "La science des femmes doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions," dit Fénelon, o.c., o. 499. 2. o.c., p. 498. 3. Meme page. - 96 - Quoique la femme doive éviter soigneusement tout étalage de son savoir, elle a "besoin d'une certain instruction pour remplir ses devoirs convenablement. Et Fénelon nous rappelle quels étaient quelques-uns des devoirs multiples et complexes de la ménagère du XVII.e siècle: "Elle est chargée de l'édu- cation de ses enfants; des garçons jusqu'à un certain âge, des filles jusqu'à ce qu'elles se marient ou- se fassent religieuses de la conduite des domestiques, de leurs moeurs, de leur ser- vice; du détail de la dépense, des moyens de faire tout avec économie et honorablement, d'ordinaire même de faire les fermes et de recevoir les revenus."^ Il nous semble que de tels devoirs devaient exiger, chez la femme, des connaissances assez étendues. Qu'est-ce que Fénelon lui conseille d'apprendre? "Une mère de famille Âo±t donc être pleinement instruite de la religion et avoir un esprit mur, ferme, appli- 2 qué et expérimenté pour le gouvernement." liais les études qu'il lui permet ne nous semblent guère suffisantes pour déve- lopper chez elle un esprit mur et ferme. Il veut d'abord que la jeune fille apprenne à lire et à écrire, et qu'elle ait en plus quelques notions d'arithmétique et de jurisprudence. Si elles avaient "une naissance et des biens considérables", il leur ferait approfondir "les devoirs et les droits des 3 seigneurs", afin de les mettre en état de s'occuper de leurs affaires légales et de gouverner leurs terres. Hais de tout ceci il ne leur faut qu'une légère teinture; "Elles peuvent se 1. o.c., p. 499. 2. o.c., p. 300. 3 0 .c., . 501. - 97 - passer de connaissances étendues en politique, en jurispru- dence, en philosophie et en théologie",1 Ce qui est beaucoup plus important, c'est qu'elles apprennent l'économie sans 1 l'exagérer, sans aller jusqu'à l'avarice et aux économies de bouts de chandelle. Il est donc bon "de les accoutumer dès l'enfance à gouverner «quelque chose, à faire des comptes, à voir la manière de faire les marchés.... .-et à savoir comment il faut que chaque chose soit faite pour être d'un bon usage... Montrez-leur la meilleure manière de faire les choses; mais 2 montrez-leur encore davantage a s'en passer." Voilà l'essentiel. Fénelon admet aussi dans des cas spéciaux, à titre complémentaire, "la lecture des livres pro- fanes qui n'ont rien de dangereux pour les passions". Une telle étude n'est pas sans utilité: "c'est même le moyen de les dégoûter des comédies et des romans". L'on serait bien surpris si Fénelon, qu'on a appelé un Hellène chrétien, n'eût pas mentionnées chers auteurs classiques; il ne nous désap- pointe pas: "Donnez-leur des histoires grecques et romaines", liais dans son enthousiasme pour l'Antiquité, Fénelon n'oublie pas l'importance de l'histoire de France. Il la conseille aux femmes selon leur loisir et la portée de leur esprit, avec en plus l'histoire des pays voisins et "les relations des pays éloignés judicieusement écrites", car "tout cela sert à agran- dir l'esprit et à élever l'âme 4 grands sentiments pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation"."1" C'est l'homme de lettres, libéral, fin et spirituel, qui 1. o.c., p. '502. parle. Mais voici que le prêtre catholique apparaît de nou- veau pour retrancher sur l'article des arts d'agrément: "On croit d'ordinaire qu'il faut qu'une fille de qualité qu'on veut bien élever apprenne l'italien et l'espagnol; mais je ne vois rien de moins utile que cette étude D'ailleurs, ces deux langues ne servent guère qu'à lire des livres dangereux, et capables d'augmenter les défauts des femmes....Celle du latin, langue de l'Eglise, serait bien plus raisonnable. Mais je ne voudrais faire apprendre le latin qu'aux filles d'un jugement ferme et d'une conduite modeste, qui sauraient ne prendre cette étude que pour ce qu'elle vaut, qui renonceraient à la vaine curiosité, qui cacheraient ce qu'elles auraient appris, et qui n'y chercheraient que leur édification Je leur permettrais, avec un grand choix, la lecture des ouvrages d'éloquence et de poésie....mais je craindrais d'ébranler trop des imaginations vives, et je voudrais en tout cela une exacte sobriété. La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions." Il ne s'agit pas d'engager les femmes dans des études inutiles, alors: il s'agit, au contraire, d'écarter soigneu- sement tout ce qui pourrait leur faire négliger leurs devoirs d'état. Il faut, selon Fénelon, ne leur faire apprendre que ce qui conviendra à leur rôle domestique et qui les préparera à devenir de bonnes maîtresses de maison, des épouses modèles, soumises et obéissantes, et les éducatrices de leurs enfants. Ce dernier point est à noter parce que Fénelon, tout ecclési- 99 - astique qu'il soit, est un des premiers à déclarer sa préfé- rence pour l'éducation domestique, dirigée par la mère elle- même. L'analyse du programme d'études proposé par Fénelon aboutit à la même conclusion: la femme doit apprendre tout ce qu'il est nécessaire qu'elle sache pour élever ses enfants. Cependant, il n'y a pas de doute que ses idées soient bien plus limitées q,ue les nôtres: il n'approfondit pas assez pour guérir la femme de la frivolité dont il se plaint, et il se contente parfois d'une' teinture légère où il aurait fallu insister sur une étude sérieuse et approfondie. Mais, comme Molière, Fénelon a en horreur le pédantisme chez la femme; il veut l'éviter à tout prix, et c'est pour cela qu'il en vient à dire, après avoir exprimé des idées très libérales à ce sujet: "Retenez les jeunes filles dans les bornes communes, et apprenez-leur qu'il doit y avoir pour leur sexe une pudeur sur la science presque aussi délicate q_ue celle 1 qu'inspire l'horreur du vice.". Remarque étrange, ou il ne semble pas distinguer très nettement entre le savoir et le vice. "Tout est perdu, dit-il dans son Avis à une dame de qualité sur l'éducation de sa fille, si elle s'entête du bel esprit, et si elle se dégoûte des soins domestiques." Et il finit par exprimer sur l'intelligence de la femme une opinion très peu flatteuse: "Elle ne peut d'ordinaire rien savoir qu'à demi; elle est plus éblouie qu'éclairée par ce qu'elle sait; 3 elle se flatte de savoir tout". Jusqu'à la religion, il n'y a 1. Compayré, Doctrines de l'éducation, p. 356. 2. Fénelon, Oeuvres, T.II., p.507. - 100 - rien qu'il lui soit permis d'étudier à fond. Après avoir été assez libéral, Fénelon devient trop restrictif: il reprend d'une main ce qu'il a donné de l'autre, et après s'être plaint de l'insuffisance de l'éducation des filles il en vient à borner l'instruction qui leur convient à savoir écrire et parler correctement le français, avec des notions élémentaires d'arithmétique et de droit. St cela, c'e-st pour la jeune fille des classes supérieures, de la noblesse et de la haute bour- . geoisie. Il ne nous a'jamais fait part de ce qu'il pense de la jeune fille de condition médiocre et pauvre. Il lui con- seillerait probablement des connaissances encore plus restreintes. Celle que Fénelon nous propose comme modèle, c'est Antiope, fiancée de Télémaque: on nous apprend qu'elle est "douce, simple est sage; ses mains ne méprisent point le travail; elle prévoit de loin, elle pourvoit à tout, elle sait se taire et agir de suite sans empressement....le bon ordre de la maison de son père est sa gloire; elle en est plus ornée que de sa beauté".1 Il est à remarquer que Fénelon ne vante pas le savoir d'Antiope, mais seulement ses vertus ménagères. Il fait dire à Télémaque: "Ce qui me touche en elle, c'est son silence, sa modestie, sa retraite, son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine et de broderie, son application à con- duire toute la maison de son père depuis que sa mère est morte, son mépris des vaines parures, l'oubli et l'ignorance même qui 1. Fénelon, Oeuvres, T.III., p.135. - 101 - parait en elle de sa beauté".1 Voilà les qualités pour les- quelles une femme mérite d'être louée, et non pas pour son instruction. D'une façon générale, on peut dire que Fénelon est un des premiers à tracer un plan définitif pour l'éducation féminine, qu'il a énoncé d'excellents principes et lancé une méthode nouvelle d'après laquelle pour la première fois on tient compte de la personnalité de l'enfant. Son originalité se laisse voir aussi quand il conseille aux mères d'élever elles-mêmes leurs filles au lieu de suivre la coutume générale qui était de les envoyer dès le bas âge au couvent. C'est à la maison que doit se faire une éducation qui a pour but suprême de former des femmes de bonnes .moeurs qui sacrifieront volontiers leur- développement intellectuel au bonheur de leur mari et de leurs enfants. Ce sont, somme toute, les idées de LIolière. Mais, dans sa critique de l'intelligence féminine, Fénelon va beaucoup, plus loin, à un certain moment, et se montre bien plus restric- tif que Molière. Il va jusqu'à déclarer que les femmes sont incapables de rien savoir à fond, et suggère même que le savoir chez elles est aussi dangereux que le vice. C'était l'avis de la grande majorité de ses contemporains. ..¿uoique Fénelon ait eu des idées originales, et quelquefois libérales, de grande valeur, il semble avoir fait trop de concessions aux préjugés de son temps, ce qui, à notre avis, gâte malheureusement l'im- pression d'ensemble ressortant de la lecture de son Traité de l'éducation des filles. I. o.c., j. 1)4. - 102 - CHAPITRE VII. Madame de Maintenon et la maison de Saint-Louis, à Saint-Cyr. Dans son Traité de l'éducation des filles, Fénelon nTa fait qu'émettre des théories dont nous trouvons l'application, sous une forme plus ou moins modifiée, à Saint-Cyr. L'on ne s'étonne pas qu'il en soit ainsi, quand ôn se rappelle que Fénelon était le directeur spirituel de Madame de Maintenon à l'époque de la fondation de son Ecole, et que, jusqu'à leur fameuse querelle, elle a subi fortement son influence. Françoise d'Aubigné; la future Madame de Maintenon naquit d'une famille très pauvre qui appartenait à la petite noblesse. De bonne heure elle fit connaissance avec les difficultés et les misères rencontrées par la jeune fille de famille qui manque de fortune, et c'est pour les jeunes demoiselles de cette condition-là qu'elle fonda sa célèbre école. Sa pre- mière éducation fut très négligée, car elle fut renvoyée de Caiphe à Pilate, pour ainsi dire, pendant toute sa jeunesse. Sa mère semble lui avoir appris à lire dans Plutarque, en y ajoutant comme lecture supplémentaire les quatrains de Pibrac: voilà à peu près toute son éducation formelle. Comme la plu- part des mères du XVII.e siècle, celle-ci témoigna envers sa fille une sécheresse et un manque de tendresse qui nous étonnent et qui ont probablement contribué à dessécher le coeur de l'enfant.1 1. Madame de Maintenon, nous dit Gréard, ne se souvenait d'avoir été embrassée de sa mère que deux fois, et alors seu- lement après une assez longue séparation (.Préface, Iiae. de Mainte non, Sur l'éducation)• - 103 - On envoie la petite Françoise ensuite chez les Ursulines de la rue Saint Jacques, où elle est très malheureuse. "ihl Madame et tante, écrit-elle à Mme. de Villette en 1648, vous n'imaginez pas l'enfer que m'est cette maison soi-disant de Dieu. La vie m'est pire que la mort." Ce n'est certainement pas au couvent qu'elle apprit le latin et l'espagnol. lais auprès du pauvre estropié Scarron qu'elle épousa en lb52 à l'âge de 16 ans, alors que lui en avait 42, son éducation se compléta et s'affina, '..¿uand il se portait relativement bien, elle était son secrétaire et son lecteur. C'est auprès de lui, 1 nous dit ¿uaquetil qu'elle prit l'habitude d'écrire avec la plus élégante facilité et qu'elle apprit l'italien, l'espagnol et le latin, tout en ne paraissant savoir que sa langue mater- nelle. Comme toutes les femmes instruites de son époque Françoise d'Aubigné doit son développement intellectuel au milieu où elle a vécu. C'est dans le commerce du monde, dans la nombreuse et brillante compagnie qui fréquentait sa maison et celles du duc de Richelieu et du maréchal d'Albret, que son esprit s'aviva et qu'elle acquit l'usage du monde et l'aisance des manières. La mort de son mari la laissa de nouveau dans le dénuement le plus absolu. Devenue gouvernante des enfants de Mme. de Montespan, Frne. de Mainte non eut l'occasion de mettre en pra- tique ses idées sur l'éducation; son succès lui valut d'abord l'intérêt et enfin la faveur du roi. A partir de ce moment, les relations des deux dames changent radicalement. Madame de 1. Anquetil, Louis XIV., sa cour et le régent, T.I., p.14?. - 104 - Montespan, voyant où l'ambition de son ancienne gouvernante pourrait la mener, en devient jalouse. Ce sont maintenant deux rivales qui se disputent l'approbation royale. Ànquetil^nous raconte que Lime. de Montespan avait donné, par sa protection et ses bienfaits, beaucoup de lustre à la communauté des Filles de Saint-Joseph, qui avait été fondée pour l'instruction des jeunes filles, et'pour leur apprendre toutes, sortes d'ouvrages d'aiguille. Cette fondation était renommée pour* les beaux ornements d'église qu'on y faisait et pour les superbes meubles dont on faisait cadeau au roi. Mme. de Maintenon, voyant le succès de cette entreprise, fut portée par l'émulation à des vues plus hautes et plus vastes qui la feraient regarder comme la protectrice de la noblesse. C'est ainsi qu'elle conçut le projet de fonder Saint-Cyr. Spanheim 2 aussi insiste sur les motifs purement égoistes et ambitieux qui la faisaient agir dans ce projet: "D'ailleurs, comme elle a eu en vue de se rendre considérable et au Roi même et à la France par un établissement qui eut de l'éclat et fut en même temps une preuve de sa piété, de son zèle et de sa charité, elle porta le Roi de fonder la maison de Saint-Cyr dont elle 3 serait comme l'abbesse et la directrice." Il nous sera 1. Anquetil, o .c ., T.I., p.2?2. 2. Relation de la cour de France, p.22. 3. Si l'on croit encore au désintéressement de Mme.de Main- tenon on n'a qu'à lire le témoignage de Spanheim sur les faveurs qu'elle a procurées pour sa propre famille: "Cette dame a un frère d'un mérite assez médiocre, mais que sa faveur n'a pas laissé d'attirer à la Cour, sous le titre de Marquis d'Aubigny, et de lui procurer le cordon bleu dans la dernière promotion, le gouvernement de Cognac en Guyenne et, outre d'autres bienfaits, une pension annuelle de vingt quatre mille livres de rente. Elle eut soin aussi de - 105 - - difficile d'etre juste envers une femme pour laquelle nous ne ressentons pas beaucoup de sympathie, qui consulta en tout l'ambition et l'opinion, confondant volontairement le plaisir d'un roi et la volonté de Dieu, qui avait une soif insatiable d'admiration et de considération, et qui se demandait à tout propos: "Qu'est ce qu'on va penser de moi"? "Je voulais faire prononcer mon nom avec admiration,« disait-elle.... il n'y a rien que je n'eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien daU'moi".1 Fous essayerons de ne pas la juger trop sévèrement. Quels que fussent ses motifs, l'école qu'elle fonda eut une grande utilité. Il fut décidé, avec l'approbation du roi, que le nouvel établissement serait séculier: le Père de La Chaise en fut d'accord. "Des jeunes filles seront mieux élevées par des personnes tenant au monde, dit-il. L'objet de la fondation " n'est pas dé multiplier les couvents, qui se multiplient assez d'eux-mêmes, mais de donner à l'Stat des femmes bien élevées. Il y a assez de bonnes religieuses et pas assez de bonnes Hôtes continuées: prendre auprès d'elle, et successivement, trois nièces.... et, après les avoir obligées à se rendre catholiques romaines, les marier avantageusement, (o .c., p. 21.) Il est intéressant de noter que Mme. de Maintenon, avant la mort de la reine, se déclare dégoûtée de la Cour et dési- reuse de la quitter. Immédiatement après la mort de la reine, cependant il y a revirement complet: elle ne déli- bère plus, elle ne pense plus à s'en aller, car elle a tout d'un coup découvert, à ce qu'elle dit que le devoir est pour elle marqué et indispensable d'y demeurer. (Lavallée, Mme. de Maint enon, p.28.) Mine, de Maintenon a toujours été très habile a voiler de l'intérêt du ciel son ambition personnelle. 1. Mme. de Maintenon, Sur l'éducation, éd. G-réard, préface. - 106 - mères ele famille."1 Le roi lui-meme considérait "qu'il était de la politique générale du royaume de diminuer ce grand nom- bre de religieux dont la plupart, inutiles à l'Eglise, étaient onéreux à l'Etat". Il entendait fonder à Saint-Cyr, alors, "non une congrégation de religieuses, mais seulement une com- munauté de filles pieuses, capables d'élever les jeunes filles dans la crainte de Dieu et dans la bienséance convenable à leur sexe; à quoi elles s'engageraient par des voeux simples de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, et par un quatrième, 2 d'élever et d'instruire les demoiselles." Il fallait instruire, non seulement les demoiselles, mais encore les Darnes, qui furent admises après un examen de 1" l'évêque qui portait, non sur leur savoir, mais sur leur vocation. "Une fille humble, inférieure, obéissante, disait Mme.de Maintenon dans ses Lettres Edifiantes, sera plus propre aux demoiselles qu'une autre qui serait savante dans toutes les bienséances du monde: les talents sont moins nécessaires à Saint-Cyr que la vertu." La conséquence d'un tel système, c'est que les institutrices étaient aussi ignorantes que les élèves et qu'on dut admettre temporairement au corps enseignant des personnes étrangères à la communauté, en attendant que Mme. de Maintenon formât des maîtresses de classes - qu'elle leur apprit jusqu'à l'écriture et l'orthographe.4 L'on nous raconte même que Mine, de Maintenon adressa une fois un chaud compliment 1. Lavallée, Madame de Maintenon, p. t-0. 2. Maintenon, Sur l'éducation, Ed. G-réard, préface. 3. Lavallée, o.c., p. 144. 4. Lavallée, o.c., p. 73« - 107 - à l'une des maîtresses sur ce qu'elle savait écrire lisiblement^ Selon les théories des fondateurs, la maison de Saint- Louis devait donner l'illusion d'un paradis terrestre. L'agré- ment domine dans le programme inspiré par Fénelon et esquissé par Mne. de lia intenon à qui le pape avait decerné le titre imposant de supérieure spirituelle: "Bous voulions, dit-elle, une piété solide, éloignée de toutes les petitesses de l'esprit, un grand choix dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instructions, une liberté entière dans nos conversations, un tour de raillerie agréable dans la société, de l'élévation dans notre piété et un grand mépris pour les pratiques des 2 autres maisons". Tout ce qui est libéral dans ce programme, nous le soupçonnons bien, fut suggéré par Fénelon. liais, étant donné l'état intellectuel de'la plupart des Dames, il est évident que même à l'époque la plus brillante de l'école, le programme n'a du être ni très-varié, ni très-étendu. Les 250 demoiselles de Saint-Cyr, choisies parmi les rangs de la noblesse indigente, furent divisées en quatre classes, connues par la couleur des rubans qui les distinguaient. Les petites de 8 à 10 ans appartenaient à la classe rougej leur programme comprenait la lecture, l'écriture, le calcul, les éléments de grammaire, le catéchisme et l'histoire sainte. A l'âge de 11 ans elles passaient dans la alèse verte, où elles restaient jusqu'à l'âge de 14 ans et'où elles continuaient les mêmes études avec, en plus, la musique, l'histoire générale, 1. Ségur, Esquisses et Récits. 2. Idaintenon, o.c., p. XXVIII. - 108 - la géographie et la. mythologie. Dans la classe jaune, dont les membres avaient de 15 à 17 ans, on faisait une étude appro- fondie de la langue française et de la religion, tout en cul- tivant les arts d'agrément, musique, dessin, danse et maintien. Enfin, dans la classe bleue, où l'on restait jusqu'à sa ving- tième année, on passait son temps à faire des exercices de style; on continua l'étude de la musique*; certaines abordèrent l'étude des langues étrangères; mais on insista par-dessus tout sur une éducation morale et religieuse très développée et très approfondie. Il est certain qu'un tel programme, même considéré du point de vue purement intellectuel, réalise un progrès immense sur le soi-disant enseignement donné aux jeunes filles par les devancières de lime, de Maintenon. On ne négligéa pas non plus à Saint-Cyr l'éducation domestique et ménagère. Les grandes habillaient, soignaient, peignaient les petites, faisaient leurs lits, etc. Pendant cette première période, on ne perd jamais de vue le fait que ces jeunes filles seront appelées à vivre dans le monde; on veut rendre ces futures mères d4 fam- ille saines d'esprit et de corps: on veut même les rendre belles. "Tout en les exerçant aux travaux d'aiguille, même aux travaux du ménage, nous dit-on, tout en leur enseignant l'histoire, la musique, les belles-lettres, on soigne aussi leur extérieur, on les habitue à une bonne tenue, à la distinc- tion des manières à cette grâce qui n'exclut pas la modestie, et même au soin de leur beauté.""1" 1. Chabaud, Mme. de Maintenon, p. 132. - 109 - L'établissement jouisjait d'un succès extraordinaire; les élèves furent partout admirées, adulées. Tout ce qu'elles faisaient augmentait leur réputation. Toute la cour se dis- putait l'entrée des représentations théâtrales données par les élèves qui jouèrent ainsi en public, Andromaque, Esther et <~y Athgjlxe- avec un succès formidable'. Il n'est pas étonnant que les jeunes filles aient eu la tête tournée. On se permet de douter, cependant, que les représentations eussent été telle- ment louées si la directrice avait été autre que line, de Maintenon. Lavallée nous explique pourquoi les demoiselles de Saint-Cyr étaient adulées à un tel point par la cour: "Mme. de Maintenon, épouse et confidente du roi, et qu'on croyait toute-puissante sur son esprit, était, depuis son élévation, entourée de courtisans et de flatteurs; mais, comme leurs séductions avaient difficilement prise sur sa solidité, c'était à ses oeuvres, à ses entours, à ses familiers qu'ils s'adres- saient. Saint-Cyr fut donc, dès sa création, l'objet de louanges outrées et d'adulations infinies, et non-seulement la fondation elle-même, mais ses habitants et principalement les demoiselles.""'" Il faudra donc prendre avec un grain de sel toute louange prodiguée à l'égard de l'établissement du vivant de la fondatrice. Les résultats de toute cette adulation furent funestes. / Les demoiselles devinrent coquettes, fières et dédaigneuses: les applaudissements qu'on leur avait prodigués avaient fini par leur enfler le coeur. La directrice en blâma le programme 1. Lavallée, o.c., p. 101. - 110 - d'études qu'elles avaient suivi, au lieu de s'en prendre à la flatterie des courtisans; elle en conclut qu'il fallait sup- primer, dans le plan d'éducation qu'elle avait dressé, tout ce qui pourrait élever l'esprit de ses disciples. Ayant conçu une défiance excessive à l'endroit des lettres et, d'une façon générale, de toute instruction, elle fit volte-face et donna à la maison une toute autre direction. Dans une lettre à Lime, de Fontaines datant du 2 0 septembre, lbÇl, elle se plaint des conséquences fâcheuses des jeux littéraires et des divertisse- ments qu'on avait permis à l'école, et indique les mesures qu'elle va prendre pour remédier à cet état de choses: "La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu'à cette heure... .lion orgueil s'est répandu par toute la maison....Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur du sable, li'ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leur coeur, /s v qu'on formât leur raison; j'ai réussi a ce dessein: elles ont de l'esprit, et s'en servent contre nous; elles ont le coeur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviend- rait de l'être aux plus grandes princesses; à parler même selon le monde, nous avons formé leur raison et fait des discoureuses présomptueuses, curieuses, hardies....Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait des beaux-esprits que nous-mêmes, qui les avons formés, ne - 111 - pouvons souffrir." La réforme commence donc vers la fin de l'année IC91. On supprime tout ce qui a fait admirer les élèves. Ime. de Maintenon se rappelle tout d'un coup que ce sont des demoiselles pauvres qu'elle élève, non pas des femmes du monde; que leurs familles ruinées n'ont plus rien, et que les demoiselles, une fois rentrées chez elles, dans de petit ¿nés, s'ennuie- ront mortellement. Il faut donc les accoutumer de bonne heure à s'ennuyer et on les y prépare très consciencieusement à Saint-Cyr, après la Réforme. Les représentations théâtrales seront entièrement supprimées, cela va sans dire; il n'y aura plus de lectures ni d'écritures, car rien n'est plus dangereux pour les filles, selon line, de Maintenon; il n'y aura plus de conversations ni de poésies^non plus, c \r il leur faut apprendre à aimer le silence qui convient à leur sexe, et en même temps il leur faut éviter tout ce qui les éloigne de la simplicité. Sa condamnation de l'intelligence féminine est complète, écra- sante j "Les femme s ne savent jamais qu'à demi, et le peu 1 qu'elles savent les rend fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses solides". Voilà le principe, en voici l'application: "Lieu préserve les dei oiselles de faire les savantes et les héroines; il suffit qu'elles ne soient pas plus 1. "iie leur montrez plus de vers: tout cela élève l'esprit, excite l'orgueil, leur fait goûter l'éloquence et les dé- goûte de la simplicité; je parle uicme de vers sur de bons sujets: il vaut mieux qu'elles n'en voient point," écrit line, de Maintenon. (Lavallée, 0 .c ., p. 11'/) La défense est donc définitive formelle et complété. 2. line, de lia intenon, Sur l'éducation, éd. Lavallée, T.I., p. 226. - 112 - ignorantes que le commun des honnêtes gens".*1" Il faut donc élever les jeunes filles dans une ignorance voulue et syst ématique ; il faut leur apprendre à mépriser l'étude et à lui préférer toujours le travail manuel. Dans son Avis aux maîtresses des classes, l6?l, la directrice insiste sur la suppression de la lecture dans la maison: "Ne les accoutumez pas à une grande diversité de lectures; sept ou huit livres qui sont en usage dans votre maison suffiroient pour toute leur vie, si elles ne lisoient que pour s'édifier: la curiosité est dangereuse et insatiable." Elle voudrait donc réduire à sept ou huit le nombre de livres que la femme lirait au cours de sa vie entière. Voilà évidemment ce qu'elle veut dire quand elle conseille aux élèves la sobriété sur la lecture: "Apprenez-leur, dit-elle aux maîtresses, à être extrêmement sobres sur la lecture, à lui préférer toujours l'ouvrage des mains, les soins du ménage, les devoirs de leur état. Elles ont infiniment plus de besoin d'apprendre à se conduire chrétiennement dans le monde, et à gouverner les familles avec sagesse, que de faire les savantes et les p héroines." On poussa les choses si loin que finalement une des maîtresses des jaunes put dire en riant, à Lime, de Maintenon 3 "Consolez-vous, Madame, nos filles n'ont plus le sens commun". C'était l'aboutissement naturel et inévitable du nouveau système Mais la directrice n'est pas encore eontente de l'organi- sation de son école. Elle devient de plus en plus bigote en 1. Lime, de Maintenon, o.c., préface, (p.XXXIV.; 2. Mine, de Maintenon, Sur 1 ' éducation éd. Lavallée, T.I., 3. Lavallée, o.c., p. 118. / p. 226. - 113 - vieillissant. Craignant que la maison ne soit att acjuee , ¿x la mort du roi par ses ennemis1 et soutenue par des ecclésiastiques tels que Godet Des Marais et l'évêque de Chartres, elle veut persuader au roi de donner à l'établissement l'appui de l'Eglise en le transformant en couvent régulier. Le roi s'y oppose - il n'aime pas les couvents - mais la "femme d'affaires des évêques" finit par l'emporter à la suite de conversations telles que celle-ci: "Ce qui doit faire plaisir à Votre Majesté, reprit lime, de Maintenon, c'est que le plus grand nombre des jeunes personnes qui passeront ici vivra et mourra dans l'innocence, et que quantité se consacreront à Dieu pour 2 toute leur vie". Elle oublie sa première intention, qui fut de former de bonnes mères de famille; elle vise maintenant à transformer la maison en une pépinière de saintes, a partir de ce moment, on pousse les jeunes filles vois la vie religieuse: Gréard. nous raconte que sur les 1121 demoiselles qui ont passé par Saint- Cyr de 1686 à 1773» 398y soit plus d'un tiers, sont devenues 3 religieuses. Enfin, le premier dccembx-e, lt>92, les voeux de Mme. de Maintenon se réalisent, et la maison de Saint-Louis est convertie en monastère régulier de l'ordre de Saint-^ugustin. Les malheureuses Dames sont obligées ou ^e prononcer des voeux solennels ou de se retirer de la maison. Jour certaines, belles que Mme. de La Maisonfor.t, "la plus aimable sainte oui soit au 1. O.C. , p. 130. 2. Lavallée, o.c., p. 123- 3. Maintenon, Sur l'éducation, éd. Gréard, préface. - 114 - monde", selon la directrice, la lutte fut très dure; elle essaya de se révolter, mais on la contraignit enfin à faire des voeux solennels le 1? avril, 1694. Il nous semble que dans ces conditions-là les jeunes filles jouissaient sans doute de bien peu de liberté dans le choix d'une carrière. Uous croyons surtout remarquer depuis ;<levréforme un affaiblissement de l'influence des théories de Fénelon à Saint- Cyr. C'est que la directrice ne s'en tient plus à ses conseils elle a pris d'autres directeurs qu'elle peut suggestionner et aiguiller plus facilement. Fénelon lui disait parfois des vérités peu agréables à entendre. Le 2o septembre, 1693, il écrit à Mme. de la Taisonfort: "Quelque envie que j'aie de ne mécontenter jamais Mme. de Maintenon, l'attachement que j'ai pour elle est sans intérêt, et il ne m'obligera jamais à lui 1 déguiser mes sentiments". Il se sert des memes termes, a peu près, en écrivant à Mme. de Maintenon elle-même, deux mois plus tard: "Q.uelque respect que j'aie pour vous, madame je ne dirai jamais rien peur vous plaire ni vous ménager. Je suis prêt même à vous déplaire et à vous scandaliser s'il le 2 /s. fallait, pour rendre témoignage à la vérité". Il lui déplaît souvent en lui parlant très franchement de ses défauts, mais jusqu'ici elle ne se querelle pas ouvertement avec lui. Au contraire; elle exprime à son égard une admiration qui n'est probablement pas tout à fait sincère; en lb8? elle est enthou- siasmée de sa doctrine: "Lisez les lettres de M. de Fénelon, 1. Fénelon, Oeuvres, T.III, p. 466. 2.Meme page. - 115 - je vous prie , .. .. écrit-elle à lime, de Fontaine s j e n'ai rien trouvé de plus solide: elles inspirent une dévotion libre, douce, paisible, droite, et il est impossible que ce ne soit la véritable.En ce moment-ci elle n'ignore ni l'admira- tion de Fénelon pour line. Guyon, ni même les écrits de cette dame, car en I687 elle en avait pris elle-même la défense devant le roi. Encore vers la fin de Itjl elle témoigne favorablement à propos de Line. Guy on: "Elle m'a paru d'une discrétion admirable;....tout ce que j'ai vu d'elle m'a édifiée, 2 et je la verrai toujours avec plaisir". Puis, en janvier, 1694, Sossuet conclut défavorablement sur les écrits de line. Guyon que Fénelon lui avait soumis. Cela n'empêche pas que le 24 mars, line, de Maintenon cite encore avec éloges Fénelon; ce n'est qu'au mois de mai qu'il lui devient suspect? Ce sont les Dames de Saint-Cyr qui nous rapportent ce fait important: "Lorsque Line, de Maintenon eut découvert les semences du quié- tisme, nous dit-on, elle comruniqua à Godet une lettre de 4 Fénelon, datée de mai, 1654'/ Ce n'est donc qu'en mai, l6?4, que line, de Maintenon, s'érigeant en docteur de l'Eglise, fait cette découverte d'une erreur nouvelle - ce qui, évidemment, n'est pas du tout vrai- semblable, car cette erreur était déjà ancienne chez ses par- isans, et Mme. de Maintenon avait été depuis des années en relations suivies avec eux. Il ne s'agit pas ici d'une simple 1.Langlois, Petits livres secrets, p.354. 2. Lie me page. 3. Même page. 4. Langlois, o.c., p.355. - 116 -gp ; question de doctrine, comme lime, de Maintenon aurait bien voulu le faire croire; il s'agit au contraire, comme Langlois l'a constaté, "d'un conflit d'autorité, d'un amour propre profondément blessé, qui se défend, en inculpant d'hérésie ceux qui le heurtent, sans invoquer aucun fait nouveau. Une grande partie des maîtresses et des filles de Saint-Cyr ne voyaient plus que par Fénelon; Mme. de Maintenon perçut nette- ment que c'en était fait de son autorité de supérieure et de celle de Godet qui la soutenait, elle prit un parti extrême, comme souvent. Pour se justifier dans cette querelle personnelle et pour se venger de Fénelon, elle l'attaque sur le chapitre de l'or- thodoxie, en confiant à Godet les "quatre petits livres" qui contiennent les lettres que Fénelon lui a écrites comme direc- % 2 teur spirituel de 168? à 1694. Sous le masque de la religion elle se venge d'un ennemi personnel qu'elle a traité comme un ami tant qu'il pouvait lui être utile: en se retournant contre lui, elle l'attaque avec ses propres lettres. Mme. de Main- tenon a donc traité Fénelon de la manière la plus ingrate et la plus hypocrite, et elle a su s'en faire louer, comme champion de l'orthodoxie. 1. Langlois, o.c., p. 355» Il nous serait très difficile d'adopter au sujet de cette célèbre querelle la conclusion de Lavallée. D'après lui Fénelon, qui se croyait des talents d'homme d'état, se serait attaché à line, de Main- tenon parce qu'il espérait arriver par elle jusqu'aux con- seils du roi. "Elle en fut d'abord charmée, dit Lavalée (Mine, de Maintenon, p.129); puis, avec sa solidité ordi- naire, elle s'inquiéta de l'affection que lui inspirait ce directeur qui la conduisait au ciel par un chemin semé de fleurs." 2. Langlois, o .c., p. 356. - 117 - Fénelon, cependant, n'est pas aveuglé par ce revirement soudain: il en voit très bien les raisons et les causes, et, ce qui plus est, il n'hésite pas à en parler ouvertement à Mme. de Maintenon. Il lui écrit en lo%: "Permettez-moi de vous dire, Madame, qu'après avoir paru entrer dans notre opinion de l'innocence de cette femme (line. Guyon), vous passâtes tout à coup dans l'opinion contraire. Dès ce moment, vous vous défiâtes de mon entêtement, vous eûtes le coeur fermé pour moi: des gens qui voulurent avoir occasion d'entrer en commerce avec vous, et de se rendre nécjssaires, vous firent entendre, par des voies détournées, que j'étais dans l'illusion, et que je deviendrais peut-être un hérésiarque. On prépara plusieurs moyens de vous ébranler: vous fûtes frappée; vous passâtes de l'excès de simplicité et de confiance à un excès d'ombrage et d'effroi. Voilà ce qui fait tous nos malheurs; vous n'osâtes suivre ni votre coeur ni votre lumière."1 Nous croyons avoir prouvé que line, de Maintenon fonda Saint-Cyr pour s'attirer l'approbation de la noblesse et pour satisfaire son ambition personnelle. Meus avons essayé de montrer aussi que dans la fameuse querelle avec Fénelon, l'attaque livrée par line, de Maintenon à la doctrine quiétiste dont Fénelon était soupçonné, n'était qu'un prétexte pour venger l'usurpation de son autorité à Saint-Cyr. Il serait intéressant de jeter un coup d'oeil sur l'histoire de l'étab- lissement après la mort de la fondatrice, pour voir si les événements subséquents soutiendront notre thèse. 1. Fénelon, Oeuvres, T.3«, p. 482. - 118 - Saint-Cyr devient presque immédiatement une institution démodée dont les bâtiments tombent en ruines. Le Cardinal de Fleury, qui doutait de la valeur de l'éducation qu'on y don- nait, fit passer ses préventions à Louis XV., de sorte que sous le règne de ce monarque l'école était très mal entretenue'!' Mais ce ne fut pas tout. A mesure que le niveau des études baissait, les jeunes filles devenaient de plus en plus fières et hautaines, de sorte que vers la fin du XVIII.e siècle elles n'avaient rien lu et savaient à peine leur langue. Rien n'avait été changé depuis le temps de la fondatrice; les demoiselles portaient encore des costumes, et travaillaient encore sur les 2 patrons, du siècle précédent. Il n'est pas étonnant qu'une telle décadence se soit pro- duite presque aussitôt après la mort de line, de Maintenon, car elle avait voulu tout gouverner, tout diriger, tout décider. Jalouse de son autorité, elle n'avait ?,poris à personne à la remplacer. Elle ne voulait pas qu'une autre puisse la rem- placer; elle voulait que les jeunes filles aient toujours présent à l'esprit l'exemple et le souvenir de la fondatrice, et c'est par conséquent l'ambition personnelle de line, de Main- tenon qui a contribué à amener la décadence de la maison de Saint-Louis comme elle l'a établie. Il nous est facile aujourd'hui de critiquer d'un air dédaigneux l'étroitesse du programme de Saint-Cyr, et de nous féliciter d'être supérieures à des demoiselles dont le bagage 1. Lavallée, o.c., p. 317« 2. Lavallée, o.c., p. 32?. - 119 - intellectuel se réduisait à savoir lire, écrire et compter, liais quand nous nous plaçons au point de vue du XVII.e siècle, quand nous comparons cet établissement avec ce qui existait en fait d'écoles de filles à cette époque-là, nous sommes obligées d'admettre, malgré une prévention peut-être injuste contre lime, de Ilainteonon, que Saint-Cyr est un progrès réel sur toutes les maisons d'éducation contemporaines." Si on avait pu continuer dans la voie que Fénelon avait tracée, sans se laisser influencer par les applaudissements des courtisans, cet établissement aurait peut-être amené une révolution dans l'éducation féminine; mais à partir de la réforme un esprit étroit et monacal predomine; on se propose un idéal de piété, de réserve, de soumission et on supprime soigneusement comme une excitation à l'orgueil tout ce qui, selon nos idées modernes, sert à élargir et à agrandir l'âme. On a commencé par adopter avec enthousiasme les idées les plus avancées et les plus libérales de Fénelon; on a fini par aban- donner tout ce qu'il y avait de libéral dans le programme et par renier même ses idées les plus étroites comme capables "d'élever l'esprit" des demoiselles, ce qu'il fallait éviter même au prix de les rendre bêtes. On n'a pas trouvé le juste milieu, à Saint-Cyr. CHAPITRE VIII. L'éducation, et le rôle de la femme au XVII.e siècle. Sur une période de 87 ans, nous l'avons vu, 1121 demoi- selles seulement ont passé par Saint-Cyr. Ce n'est qu'une minorité, très admirée mais infiniment petite. Où les autres jeunes filles de l'époque ont-elles fait leur éducation? Un peu partout, à ce qu'il paraît, les unes chez elles, d'autres dans des couvents, la plupart, qui n'ont pour ainsi dire pas d'instruction formelle, tout simplement dans le commerce du monde. Il serait intéressant, et peut-être utile, de voir quelle est la place de la jeune fille dans le ménage, comment elle est élevée à la maison, aux couvents, à l'exception de Saint-Cyr, et dans les écoles publiques qui existent alors. Il y aurait ensuite deux mots à dire sur l'éducation adulte. Le XVII.e siècle, d'une façon générale, n'a pas eu de tendresse pour l'enfance. Les parents même ne semblent pas s'être intéressés très vivement à leurs propres enfants, qu'ils renvoient en nourrice à la campagne jusqu'à l'âge de trois ou quatre ans. On nous raconte même qu'il leur arrivait de ne pas connaître de vue leurs enfants, tant ils leur étaient indiffé- rents.1 Ceux qui restent sous le toiv paternel subissent le même sort, à peu prê s : ils sont relégués à la cuisine avec les domestiques jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge où leur mère peut les présenter, comme de jolies poupées, à ses amies. Cette manière d'élever la jeunesse était en vogue au temps de Montaigne 1. Kugon, Social Life, p. 121. - 121 - qui en a vu le danger: "Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli de notre plus tendre enfance et que notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices".1 Un siècle plus tard, il en est encore ainsi: les nourrices, qui étaient le plus souvent des paysannes sans aucune instruc- tion, avaient sur les petits qu'elles élevaient bien plus d'influence que les mères elles-mêmes. 'Madame de Maintenon, 2 A en parlant à ses filles de l'éducation dont elles auraient du se contenter si elles étaient rertées chez elles, nous fait savoir ce qu'était 1 ' éducation familiale âe la jeune fille au XVII.e siècle. "Votre mère aurait au plus deux femmes de chambre, dont l'une serait votre gouvernante. quelle éduca- tion pensez-vous qu'une telle fille vous donnerait? Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout au plus de petites bour- geoises qui ne savent que faire tenir droite, bien tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence." Mais si l'on néglige presque sans exception le dévelop- pement intellectuel de la jeune fille qu'on fait élever à la maison, on s'occupe quelquefois de son éducation ménagère. Dès son enfance la mère de Catherine de Meurdrac habitua sa fillette à remplir de petites tâches dans la maison.^ Madame Acarie éleva ses filles très durement, les habitua à la nourriture la plus commune, ne les consulta jamais sur le choix de leurs habits et leur fit remplir les tâches les plus humbles.^ Une certaine Madame de Brézal, restée veuve à 22 ans, 1. Fagniez, Femme et Soc. fr., p. 8. 2. Education des Filles, p.' 83. 3. Fagniez, o.c., p. l8"y. 4. de Ribbe, Fam. et soc, fr., I.II., p. 141. - 1 2 2 - tenait même une petite école ménagère qui était toujours assi- égée de postulantes. On n'y recevait à la fois que cinq ou six demoiselles de qualité à qui Madame de Brézal enseignait jé l'économie domestique; quoique l'école fut réglée comme un 1 couvent, les arts d'agrément n'y étaient pas négligés. Mal- heureusement, de tels établissements étaient bien rares, de sorte que la plupart des jeunes filles,-négligées par leurs gouvernantes et par leurs mères, se mariaient entre l'âge de 12 et de 18 ans absolument ignorantes de tout ce qu'il leur était utile de savoir. Quelques-unes n'avaient guère vu l'extérieur de la maison paternelle. Le sort de celles qu'on envoyait de bonne heure au couvent n'était guère plus heureux, d'après le témoignage de Madame de Sévigné et de Fénelon. Dans sa lettre du 24 janvier,1689, Madame de Sévigné supplie sa fille de se charger elle-même de l'éducation de la petite Pauline, au lieu de lui faire subir le sort de Marie-Blanche, enfermée à la Visitation d'Aix avant l'âge de six ans: "Gardez-là près de vous, dit-elle à Madame Grignan; ne croyez point qu'un couvent puisse redresser une éducation ni sur le sujet de la religion que nos soeurs ne savent guère, ni sur les autres choses....Vous lui ferez lire de bons livres, vous causerez avec elle: je suis persuadée que cela vaudra mieux qu'un couvent." Fénelon est également per- suadé de la supériorité de l'éducation domestique à celle des couvents, mais à condition seulement qu'elle soit dirigée par une bonne mère. Dans son „rvis à une dame de qualité sur 1. Fagniez, o .c. , p. 190. - 123 - l'éducation de sa fille^ Fénelon constate qu'il est malheureu- sement nécessaire d'envoyer la grande majorité des jeunes filles au couvent pour faire leur éducation, parce que presque toutes les mères sont incapables de s'en occuper. liais l'éducation monastique est loin d'être idéale pour la jeune fille qui doit vivre dans le monde: "Je vous excepte de la règle commune, dit- il à Madame de Beauvilliers, et je vous*préfère, pour son édu- cation, à tous les couvents. Il y a même un grand avantage dans l'éducation que vous donnez à mademoiselle votre fille auprès de vous. Si un couvent n'est pas régulier, elle y verra la vanité en honneur, ce qui est le plus subtil de tous les poisons pour une jeune personne. Elle y entendra parler du monde comme d'une espèce d'enchantement: et rien ne fait une * plus pernicieuse impression que cette image trompeuse du siècle, qu'on regarde de loin avec admiration, et qui en exagère tous les plaisirs sans en montrer les mécomptes et les amertumes. Le monde n'éblouit jamais tant que quand on le voit de loin, sans l'avoir jamais vu de près, et sans être prévenu contre sa séduction, ¿iinsi je craindrais un couvent mondain encore plus que le monde même. Si, au contraire, un couvent est dans la faveur et dans la régularité de son institut, une jeune fille de condition y croit dans une profonde ignorance du siècle: c'est sans doute une heureuse ignorance, si elle doit durer toujours; mais si cette fille sort de ce couvent, et passe, à un certain âge, dans la maison paternelle, où le monde aborde, rien n'est plus à craindre que cette surprise et que ce grand 1. Fénelon, Oeuvres, Ï.2., p. 50'/. ébranlement d'une imagination vive. Une fille qui n'a été détachée du monde qu'à force de l'ignorer et en qui la vertu n'a pas encore jeté de profondes racines, est bientôt tentée de croire qu'on lui a caché ce qu'il y a de plus merveilleux. Elle sort du couvent comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne, et qu'on ferait tout d'un coup passer au grand jour. Rien rx'est plus éblouissant que ce passage imprévu, et que cet éclat auquel on n'a jamais été accoutumé." Il y a des inconvénients assez graves à ce qu'une jeune fille soit élevée dans un couvent, même dans un des meilleurs. "Il vaut beaucoup mieux qu'une fille s'accou- tume peu à peu au monde auprès d'une mère pieuse et discrète, qui ne lui en montre que ce qu'il lui convient d'en voir, et qui lui en découvre les défauts dans les occasions. J'estime fort l'éducation des bons couvents; mais je compte encore plus sur celle d'une bonne mère, quand elle est libre âe s'y appli- quer. Je conclus donc que mademoiselle votre fille est mieux auprès de vous que dans le meilleur couvent que vous pourriez choisir. Hais il y a peu de mères à qui il soit permis de donner un pareil conseil." Ili l'éducation que la plupart des jeunes filles recevaient chez elles, ni l'éducation monastique n'étaient entièrement 1 suffisantes; le résultat est celui qu'on aurait pu prévoir. 1. Il en est de même au 18 siècle d'après le témoignage de Voltaire, qui écrit: "Je plains les'filles dont les mères ont confié la première jeunesse à des religieuses, comme elles ont laissé le soin de leur première enfance à des nourrices étrangères. J'entends dire que dans ces couvents, comme dans la plupart des collèges ou les jeunes gens sont élevés, on n'apprend guère que ce qu'il faut oublier pour toute sa vie; on ensevelit dans la stupidité les premiers de vos beaux jours (Oeuvres, T.24, p.286.) - 125 - C'3st la Palatine, mère du régent qui nous en fait part: "Il est très rare, dit-elle, que les Françaises soient "bien élevées; on en fait des coquettes ou des bigotes"} Fénelon a divisé les couvents en deux catégories: les mondains et les réguliers. Des premiers viennent des coquettes, aes Précieuses même, car on tient des réunions mondaines dans certains de ces couvents. Somaize nous raconte par exemple à propos de Madame de Saint- Amant (Siridamie), abbesse à Rouen, que "sa grille se trouve journellement au milieu d'un cercle de nobles intelligences 2 qui s'y rendent de toutes parts". Les bigotes, au contraire, dont parle la Palatine, sont élevées dans des couvents réguliers où les jeunes filles de condition croissent dans une profonde ignorance du monde. Le clergé est incroyablement ignorant, îleme dans des communautés créées tout exprès à titre d'ordres enseignants, telles que les Tj'rsulines, on a de la peine à trouver des institutrices, car l'instruction manque pour ainsi dire à toutes les religieuses? Hais ce sont les Ursulines qui avec les Augustines et les Visitandines ont fait l'éducation de presque toutes les filles de la classe moyenne et de l'aristocratie. Qu'est-ce qu'elles pouvaient bien leur * apprendre? Bien peu de chose, probablement. Comment peut-on en douter, après avoir lu les témoignages tant réitérés qui affirment l'ignorance de presque toutes les congrégations religieuses? Une large place est accordée à la théologie et aux exercices de spiritualité, mais d'après Madame de Sévigné 1. Rousselot, o .c., p. 382, f.I. 2. Dictionnaire, I., p.293-3. Rousselot, 0. c., Ï.I., p. 376. - 126 - les soeurs ne savent même pas la religion. Dans la plupart de ces couvents la part faite aux études proprement dites était minime; selon H. de Gallieréelle se réduisait à des notions d'histoire, un peu de géographie rudinentaire, la mythologie, le style, des éléments de calcul, et voilà tout. Dans ces couvents cependant l'éducation ménagère ne semble pas avoir été négligée jusqu'au même point. Comme la plupart des élèves appartenaient à de grandes familles, on enseignaient à celles qui étaient destinées' au monde l'administration d'une maison 2 et d'une fortune. On n'oublia pas l'importance du travail ménager et des travaux d'aiguille même pour les internes qui pour la plupart étaient d'une naissance illustre. Somme toute, on peut dire que les Constitutions de Fourier, dressées dès 1600 à l'usage de ses augustines représentent ce qu'il y a de plus raisonnable en fait d'éducation monacale pendant tout le XVII.e siècle. I£adame de Haintenon elle-même, 80 ans plus tard, n'élargira guère son programme. "Il est très expédient,dit Fourier,....qu'elles soient de bonne heure bien dressées et bien soigneusement instruites en la crainte de Dieu, et quant et quant, si possible est, en quelques autres choses qui les puissent aider à vivre.. ..On leur enseignera le catéchisme, l'amour de la vertu, des bonnes oeuvres et des moeurs chrétiennes, la civilité et bienséance, à lire, à écrire, l'arithmétique, à coudre et travailler en diverses sortes d'ouvrages propres à des filles La maîtresse 1. Filles nobles, p. 2 04. 2. Fagniez, oie., p. 1?1. - 12 7 - donnera parfois des formes de quittances....Autres fois elle leur dira, spécialement aux plus savantes,...qu'elles composent chacune quelque devoir d'elles-mêmes, sur quelque sujet utile et pieux On tâchera de les apprendre à parler et prononcer le langage du pays,...sans néanmoins y apporter point d'affec- tation ni d'ostentation.""*' Un tel enseignement ne formerait pas des femmes savantes, bien entendu;- mais il était bien suffisant pour en former de charmantes. Dans les couvents, surtout au commencement du siècle, il y avait à coté de l'internat payant, ouvert aux jeunes filles de familles aisées, l'externat gratuit. Des congrégations telles que les Augustines et les Ursulines tenaient des écoles où les jeunes filles du peuple, quelque pauvres qu'elles fussent, pouvaient s'instruire un peu. Dans presque toutes la préoccupation religieuse faisait tort à l'instruction. Celle d'Anne de Zainctonge, fondée en I60G sur le modèle des collèges jésuites, ne faisait pas exception, quoiqu'elle fut bien supé- rieure à la plupart des petites écoles conventuelles. 'Tous ne donnons aucune instruction purement temporelle, dit la fond-itrice, car tout ce nous faisons ne tend qu'à enseigner p les choses de la religion." On y apprenait quand même la lecture, l'écriture, le travail ménager - en un mot, tout ce qu'une jeune fille devait savoir pour se rendre utile dans une maison - mais il n'y avait rien de superflu. Dans les quartiers ouvriers de Rouen une certaine Ladame 1. Rousselot, o .0., T.I., p. 326-7. 2. Barnara, French trad. in éducation, p. b8. - 128 - Maillefer, très riche, fit ouvrir des écoles sous la direction dTunFranciscain, le père Barré; de semblables écoles furent organisées à Reims par les soeurs du Saint-Enfant Jésus. Sept ans après leur fondation, plus de mille jeunes filles indigentes profitaient de l'enseignement gratuit de ces écoles.1 Les orphelinats étaient très peu nombreux, mais ils ne manquaient pas tout à fait. Dans celui que Iarie Delpech de Lestang créa à Bordeaux en 1638 on recueillit des orphelines de condition noble ou assez relevée, et leur apprit la religion, les travaux du ménage et de l'aiguille. iJuis, entre l'âge de l6 et de 18 ans, elles furent placées, selon leurs aptitudes, ou en religion, ou en ménage, ou en service. Cette communauté 0 comptait en 1658, 230 pensionnaires. D'autres orphelinats, fondés pour les orphelines du peuple,étaient de véritables écoles d'arts et métiers - l'Hôpital de la Trinité par exemple, où les enfants pauvres faisaient un apprentissage professionnel qui leur assurait leur z ^ avenir.-̂  L'établissement de la Kiséricorie avait le meme but. L'entrée était réservée à 100 filles pauvres, orphelines de père et de mère. Elles y apprenaient à faire toutes sortes de travaux d'aiguille, de telle façon qu'elles étaient, à leur sortié, en état de gagner leur vie comme couturières, fileusos, passementières ou tricoteuses.4 Les religieuses de Port-Royal se chargeaient aussi de 1. JLdamson, Pioneers of i.odern Education, p. 214. 2. Fagniez, o.c.", p. 35'y. 3. id, p. 2?7. 4. id, p. 301. - 129 - prendre comme pensionnaires une douzaine de jeunes filles pauvres, de préférence des orphelines, dont elles dirigeraient l'éducation dans le but d'en faire dee femmes vertueuses et pieuses plutôt qu'instruites. Les élèves qu'on y formait se distinguaient entre toutes celles des autres couvents par leur vertu et leur piété, sinon par leur savoir. Boileau dit par exemple, dans sa satire des Femmes: "L'épouse que tu prends, sans tâche en sa conduite, aux vertus, m ' a - t-on dit, dans Port-Royal instruite, Aux lois de son devoir règle tous ses désirs." L'éducation donnée aux jeunes filles à Port-Royal n'est encore qu'une éducation monastique; l'instruction est sacrifiée aux pratiques religieuses; les élèves, habillées presque comme des novices, sont poussées trop directement vers la vie religieuse; les Règlements tracés par Jacqueline Pascal pour- la direction de l'établissement sont ceux d'un couvent plutôt que d'une école Il est plutôt curieux que Jacqueline Pascal, élevée par un père qui avait voulu donner des leçons à ses filles en même temps qu'à son fils, et qui avait joui d'une éducation tout à fait exceptionnelle qui comprenait les mathématiques, la philo- sophie et l'histoire, se soit souciée si peu de la formation intellectuelle des jeunes filles. Ses règlements sont très durs, En hiver comme en été, le lever a lieu entre 4 et 5 heures du matin, suivant l'âge de l'enfant; le coucher, à 8 heures un quart. Pendant toute la journée le silence du cloître est imposé aux petites filles. Elles passent leur tempe à la messe, à la lecture de l'évangile, à 1'étude du catéchisme et - 130 - à la méditation; 1'écriture occupe trois quarts dTheure par jour^et l'arithmétique une heure, mais seulement les jours de fête - comme distraction probablement, La lecture des livres de piété est la seule qui soit permise. Jacqueline conseille les Lettres de Saint-Jérôme, le Chemin de perfection de Sainte- Thérèse, l'Imitation de Jésus-Christ, les I-aximes Chrétiennes qui sont dans les Heures, les vies de divers saints "et autres livres qui ont pour but de former une vie vraiment chrétienne'.'2 Voilà des lectures plutôt arides pour de jeunes filles, nous semble-t-il, mais d'après les religieuses de Port-Royal la la jeune fille ne doit pas lire pour se distraire ni même pour s'instruire: "On doit avoir pour but, selon les Règlements, de les accoutumer à ne point entendre les lectures dans un esprit de divertissement ni de curiosité, mais avec le désir de se les appliquer; et il faut pour cela que la manière de les leur faire comprendre aille bien plus à les rendre bonnes chrétiennes, et à les porter à se corri_er de leur défauts, » 3 qu'a les rendre savantes. 4uand une femme d'esprit et de culture comme Jacqueline Pascal s'intéressait si peu à l'instruction des jeunes filles lui étaient confiées, on peut s'imaginer quel était le bagage intellectuel des jeunes filles élevées dans des couvents or- dinaires par des religieuses qui étaient elles-mêmes fort ignorantes. Hous avons vu que le sort des jeunes filles qui à la maison font leur soi-disant éducation /bst encore plus malheureux, car 1. Cousin, Jacqueline Pascal, p. 371. 378. 2. Cousin, o.c., p. 419. 3. lïeme page. - 131 - elles sont négligées par leur mère et reléguées à la cuisine où une servante s'occupe de leur formation intellectuelle. Il en résulte que la plupart des femmes de cette époque, à leur mariage sont ignorantes de tout; leur éducation morale a été faite plus ou moins soigneusement, par une religieuse ou par line gouvernante - l'effet en est souvent annulé par l'exemple funeste des moeurs déréglées de la mère-, - mais pour le reste des connaissances, on ne s'en est guère soucié. Dans un petit trgité fort intéressant, l'Escole des Filles"!" on dresse un réquisitoire contre la manière dont les jeunes filles sont élevées dans la maison paternelle et au couvent, contre l'ig- norance voulue et systématique dans laquelle on les tient jusqu'à leur mariage: "En effet l'on voit beaucoup de Filles qui sont nées avec assez d'esprit: mais elles sont la pluspart élevées d'une si pitoyable façon, qu'il ne faut pas s'estonner si elles ne deviennent jamais fort raisonnables : la première partie de leur vie se passe à faire des Poupées, et à jouer à la LIadame ; et le caprice d'une coquette de Llère qui voudra passer jusques à cinquante ans pour estre une fort jeune per- sonne fait que bien souvent on les abandonne jusqu'à seize ou dix-sept ans à la conduite de quelque estourdie de Servante qui n'est capable que de leur inspirer des sentiments indignes de leur naissance et des impressions basses, qu'il faut ensuite bien du temps pour détruire; d'autres sont élevées dans des couvents, quoiqu'on les destine pour le monde, et on ne les en fait sortir, que pour les marier, ce qui leur donne tua esprit 1. Ce traité, publié à Paris, date de 1659. - 132 - si peu sociable qu'il leur en reste tout leur vie quelque chose de rude et de sauvage. Cependant, le mauvais raisonne- ment de la pluspart des Mères est de dire, qu'il ne faut pas que les Filles soient si sçavantes, et qu'en peu de temps elles apprendront assez les bienséances du monde, comme si l'esprit faisoit les sottes, et que l'experience ne nous fit pas voir que les Filles qui ont cultivé leur Esprit par la lecture des bons Livres, et par la conversation des personnes éclairées, sont moins capables de tomber dans le désordre, que 1 celles qui se piquent de ne pas mesme sçavoir écrire leur nom." Dans ces conditions-là les idées de Jacqueline Pascal ont du sembler très avancées. Au courant du XVII.e siècle on constate donc chez la grande majorité des jeunes filles un manque d'instruction solide et chez les parents une indifférence surprenante à l'égard du grand problème de l'éducation de la jeunesse. "La plupart des parents, dit-on, se contentaient de leur laisser acquérir dans la fréquentation du monde l'éducation qui devait les guider dans la société Pour la majorité des jeunes filles du temps et pour beaucoup de jeunes gens, la fréquenta- tion du monde poli était l'école où on acquérait, à force d'écouter et d'imiter, toute l'instruction et toute l'éducation nécessaires pour faire bonne figure à la cour." Il est évident que la jeune.fille, mariée très jeune à la sortie du couvent où elle avait été tenue dans l'ignorance la plus complète du monde, avait bien des choses à apprendre. La conversation 1. L'Sscole des Filles, p. 81-2-3. 2. Ashton, Madame de La Fayette, p. 30,31. - 133 - supplée quelque chose mais ne lui fournit pas les éléments d'une instruction très solide. la jeune femme sent le besoin d'un enseignement régulier et méthodique, ex, l'université lui étant fermée, elle se présente aux conférences publiques établies depuis peu. La première série, donnée entre 1632 et 1642 au Bureau d'adresse fondé par Théophraste Renaudot, jouent un rôle de vulgarisation: on aborde tout le champ des connais- sances humaines, métaphysique, psychologie, scicnce, philoso- phie, morale, médecine, astronomie, ohysique, dans le but de rendre la culture accessible à toutes les intelligences. Jous ceux qui se font inscrire à l'avance sont re.,us gratuite .ent, dans la limite des places disponibles. C'est une sorte d'Uni- versité libre qui cependant n'est pas ectinc-e au peuple, car le nombre des assistants est forcéiert :rès limité, .-.fin qu'un plus grand public puisse tirer profit de cet enseigne- ment, -tenaudot commence dès IO38 à publier les comptes rendus des séances scus le titre de1Recueil général des questions traitées ès conférences du bureau d'adresses, sur toutes sortes de matières, par les plus beaux esprits de ce temps. Cn a reproché à ces cours leur banalité et leur superfi- cialité, leur diversité de matières et leurs contradictions, mais leur succès fut asce^ considérable pour éveilles' la jalousie de la Faculté de Médecine. A la mort de Richelieu qui avait soutenu ^enaudot contre ses ennemis, les cours furent supprimés: ce n'est qu'en 1653 que nous voyons s'établir a Paris une au.re série de conférences organisées pour satisfaire la curiosité des dames, au Palais Précieux. "Uous jVétendons, - 134 - dit-on dans le prospectus alléchant, moyennant trois pistoles seulement, fournir durant près de trois mois, tous les 1 divertissements que lTesprit raisonnable se peut imaginer-" jusqu'au bal et la comédie, qui se donnent régulièrement lundi après-midi. Le mardi, entre 2 et 4 heures, il y a "toutes sortes de concerts de luths, de voix et aussi d'instruments;" le mercredi, à la même heure, aura lieu la leçon de philosophie par le sieur de l'Eslache, "qui traitera pariculièrement de la de la morale en termes fort à la mode, où les femmes aussi bien que les hommes auront grande satisfaction." Le même jour de quatre à cinq, on étudie la géographie et l'histoire sous le sieur Samson. Le jeudi il y aura encore un concert avec, en plus, la lecture des gazettes et des pièces nouvelles. La leçon du vendredi "se passera en belles conférences et pro- positions curieuses", tandis que le samedi soir le programme du lundi se répète. Les dames hésiteraient peut-être à courir le risque de rentrer seules chez elles le soir; il n'y a pas lieu de s'inquiéter, car "l'on donnera bonne escorte aux per- sonnes qui en auront besoin pour la sûreté de leur argent, de ^ 2 leur bijoux et point de Gênes". On faisait tout le possible pour rendre les cours attrayants: on prêtait les livres nou- veaux, on retenait les meilleures places aux représentations, on organisait les excursions à la campagne, on tenait même au Palais Précieux un buffet, en suppliant les auditeurs de se servir "très discrètement". rais malgré ce programme sédui- 1. ffieynier, Science des Dames. 2. Reynier, Science des Dames. - 135 - sant, les cours ne semblent avoir duré que très peu de temps. C'est qu'ils s'adressent surtout à des bourgeoises qui, peu soucieuses encore de leur émancipation intellectuelle, n'ont aucune envie d'abandonner tous les après-midi régulièrement, les soins de leur ménage. Les Philaminte n'apparaîtront que quelques dix ou quinze ans plus tard. Les conférenciers qui s'adressent - à une élite sociale ont beaucoup plus de succès. Le beau monde, le Grand Coudé même, se rue aux cours publics de chimie donnés par Leméry et suit avec enthousiasme ses expériences; Duverney met l'anatomie à la mode dans la belle société; Jacques Robault a touché à toutes les sciences, mais particulièrement aux mathématiques et à la physique dans les cours publics qu'il a faits tous les mercredis pendant 10 ou 12 ans; à partir de 1655 Jean de Soudier, sieur de Richesource fait des "conférences académiques et oratoires" dont le succès dure jusqu'en 1667« Les "confé- rences académiques" de II. de Launay sur la science politique, l'histoire contemporaine et la philosophie s'adressent à une élite qui comprend, selon Reynier, "dès princes et des seig- neurs français et étrangers, des évêques, des abbés, et plu- sieurs dames de la Cour". De L'Esclache continue jusqu'en 1669, avec un succès éclatant, ses commentaires des philosophes anciens et modernes. C'est en partie grâce aux efforts de ce groupe de vulgari- sateurs enthousiastes que certaines femmes du XVII.e siècle ont été initiées à une culture philosophique et scientifique qui était assez superficielle, peut-être, mais qui éblouissait - 1^6 - leurs contemporains, et meme leurs professeurs. Ils préten- daient former des femmes savantes et dressaient des listes imposantes des prodiges dont ils ont fait l'éducation scienti- fique. Nous n'avons garde, cependant, de les prendre trop au sérieux, sachant que bien peu de ces témoignages sont désintéressés. J. de la Forge qui décerne le brevet de savante à très bon marché à une centaine de femmes plus ou moins instruites veut s'assurer des protectrices; Marguerite Buffet qui en' cite à peu près autant dans les Eloges des illustres savantes veut faire plaisir à ses anciennes élèves, pour qu'elles recommandent ses leçons, et ainsi de suite. Malgré ces témoignages nous soupçonnons bien que des cours si superficiels, si divers, si dépourvus de méthode et si pleins de contradictions, ont contribué à former peu de véritables savantes. L'instruction que les femmes retiraient de ces cours était selon toute probabilité minime, mais les habitudes de penser qu'elles y développaient étaient, en certains cas tout au moins, excellentes. Après avoir jeté un coup d'oeil sur l'éducation de la femme du XVII.e siècle, avant et après son mariage, nous con- statons d'abord l'insuffisance de l'éducation familiale de la jeune fille, ensuite le mépris de l'instruction proprement dite dans la plupart des couvents, et enfin la tentative d'éducation adulte par la fondation des cours publics. Et nous nous croyons autorisé à en conclure que, quoique l'éducation morale de la femme soit entreprise énergiquement, dans les couvents réguliers tout au moins, 1'instruction est presque - 137 - partout négligée. Est-ce que cet élat cie choses, que l'on con- sidérerait aujourd'hui lamentable, empêche la femme du XVII.e siècle de jouer un rôle utile dans la société? Jugeons plutôt d'après les exemples que les mémoires de l'époque mettent .devant nos yeux. On a l'idée arrêtée que les femmes du XVIl.e siècle, en tout cas celles de la haute société, étaient frivoles et oisives. Bourdaloue et 3ossuet dans leurs sermons tonnent contre la passion du jeu parmi l'aristocratie: certaines grandes dames passent des journées entières, et souvent des nuits-aussi, à jouer aux cartes, à fumer et à boire. De tels cas sont heureusement assez rares. Les Philaminte, que la haute spéculation scientifique a dégoûtées des choses matéri- elles et des soins du ménage sont aussi des exceptions. La grande majorité des Françaises semblent avoir toujours eu l'esprit des affaires assez bien développé, quelle que soit leur instruction. Madame de Sévignc, héritièie d'une 0rande fortune dont elle est elle-même l'administratrice, Madame de La Fayette iui, malgré une santé médiocre dirige ses terres, 1 s'occupe de son ménagé et de ses nombreux procès et pourvoit a l'établissement de ses enfants - ces deux, avec beaucoup d'autres qui l'on pourrait citer, donnent tort à ceux qui voudraient soutenir que la femme instruite néglige toujours s~s devoirs oc 1. Jlle ''crit à Ménage: "Le soin «__uo je >rends de rv„ i :t.iccn •.'occupe ut ne divertit fort; co"i 3, d'ailleurs, je a ' _..i •'Oint de eha rins, que r on mari m'a\ore, que jo l'air e fort, que je suis malcrvS-e absolue, je vous assure la i_ue je mène est fort heureuse. 1 - 133 - ménagère et de mère de famille. ¡"eme à Paris ce ne sont pas des cas isolés, mais de tels exemples sont bien plus nombreux dans les provinces. Les femmes y prenaient une part considé- rable à l'administration des biens de la famille, car la participation du mari aux affaires publiques ou son départ pour les camps militaires laissaient souvent à la fen.ne la charge quasi-exclusive des affaires dos..3stiques. la comtesse de Rochefort, pendant l'absence de son mari, se levait à 3 ou 4 heures du matin, surveillait tout, dirigeait ses domestiques et ne dédaignait pas, malgré sa naissance illustre, de s'em- 1 ployer avec dévouement à tous les travaux du ménage. Lenry de Laurens, empêché par des charges assez lourdes de surveiller toujours ses fermes et de présider à ses moissons est remplacé fort heureusement par sa mère et sa soeur. "La mère est restée à l'anerbes pour les vendanges, dit-il Elle a fait un gros flacon de vin cuit et des confitures;....plus elle a fait 2 faire une toile de lin de 22 cannes." Il ne faut pas s'étonner de voir une personne de son rang- passe.' son temps à filer et à tisser la toile dont on a besoin, car, dit Le Pays, "les femmes mesme de qualité prennent plaisir à filer chez elles la toile qu'elles dépensent à la maison, et la croyent de meilleur usage 3 que celle qu'on prend chez le marchand". Lu lieu de plaindre, d'un petit air protecteur, la "pauvre femme ignorante" du LVII.e siècle noue devrons au contraire, en considérant les fonctions multiples qu'elle est arrivée à 1. de Ribbe, Une grande dame dans s en ménage, p. 2 0. 2. de Ribbe, o.c., p. lr/6. 3. Livet, Dictionnaire de Sornaize, préface. - 13? - remplir, la féliciter très sincèrement. Malgré les inconvé- nients de sa situation et son manque d'instruction, elle a su diriger toute seule un établissement très compliqué, un véri- table atelier domestique; elle s'est chargée en plus de la gérance des domaines de la famille, de l'éducation de ses propres enfants, et quelquefois de celle des enfants du voisi- nage, sans parler du soin des malades et des pauvres. Lne femme comme Jeanne d'Ancezune, restée veuve avec une famille nombreuse encore toute jeune, commande notre admiration et notre respect, car elle trouva, dans lus industries d'un zèle maternel, tous les moyens de pourvoir d'une manière honorable 1 à l'établissement de ses cinq filles et sept fils. Le temps nous manque de multiplier de tels exeiples: suffit de dire qu'ils sont assez nombreux pour nous autoriser à conclure que l'insuffisance de leur instruction proprement dite n'empêchait pas les femmes d'autrefois d'être des épouses r.îodèles, d'excellentes ménagères et des mères de famille dévouées. 1. de Ribbe, o.c., p. 12. - 140 - CHxiPIT?ÙL IX. Conclusion. L'os observations nous autorisent à dire, nous le croyons tout au moins, que le ZCVII.e siècle, préoccupé de la culture morale et ménagère de la jeune fille, négligeait plutôt sa culture pédagogique et intellectuelle. Les couvents réguliers s'occupaient à peu près exclusivement de l'état spirituel de leurs élèves, tandis que la plupart des mères qui gardaient leurs filles à la maison bornaient leu. instruction aux tra- vaux domestiques, in semble avoir méprisé d'une façon géné- rale tout savoir purement livresque, c^r, dit un philosophe du temps, "les enfants auront bien profité s'ils sortent de l'école sans savoir lire, écrire ni chiffrer, mais pénétrés de cette vérité, que lire, écrire et chifirer, toutes les sciences du monde, ne sont rien, riais que d'être sincère, bon, offi- cieux, aimant Dieu et les horr.es, est la seule science digne du coeur humain". Cn s'intéressait oeu à la quantité de science acquise, ce qui comptait, pour les éducateurs du .IVIJ.e siècle, c'étaient les habitudes intellectuelles et morales xui en étaient le résultat. Cn visait à former la conscience, à rectifier le jugement, à éclairer la sensibilité - en un mot, à former le caractère, ^eur but, ce n'était pas d'élever des intellectuelles, mais de faire des maîtresses de maison res- pectueuses des pratiques religieuses, aes convenances sociales et de l'autorité maritale. .1. Segur, Esquisses et récits, p. 2 00. Les réformateurs, - précieuses, poètes, moralistes, ecclé- siastiques même, - lie manquent pas de réclamer un système d'éducation qui forme l'esprit aussi bien que le caractère de la femme, qui élève son intelligence au niveau de celui de son mari et qui la mette en état de se charger elle-même de l'édu- cation de ses enfants. Et nous avons vu que, sous l'influence de ces idées libérales, et grâce au gouvernement relativement stable de Louis XIV., un certain pourcentage des femmes des classes aisées jouissent d'une liberté intellectuelle qui n'a jamais été accordée à leurs devancières, sauf peut-être sous le règne de François I. lîous avons vu également que ce mouve- ment d'émancipation féminine passe sur les femmes du peuple car les réformateurs, à peu d'exceptions près, se désintéressent complètement de leur état d'esprit. Líeme s'il n'en avait pas été ainsi, l'état financier du pays aurait mis un obstacle presque insurmontable à toute tentative d'éducation populaire. Le plus grand obstacle de tous, cependant, c'est l'opinion publique qui, dans son horreur du pédantisme, va jusqu'à chérir l'ignorance. L'ignorance générale que nous avons constatée au commencement de notre étude du XVII.e siècle n'est donc pas accidentelle; au contraire, elle est voulue et systématique. Et pendant tout le cours du siècle, l'horreur du pédantisme continue à inspirer chez la plupart des personnes raisonnables, à l'égard des femmes instruites, une méfiance qui restreint de beaucoup l'influence des idées libérales des réformateurs. D'une maniere générale on peut dire que si le XVII.e siècle permet à la femme de s'instruire, c'est à condition qu'elle 142 cache ce qu'elle sait: s'il ne lui défend pas absolument toute culture intellectuelle, il ne l'encourage certainement pas à étudier. L'escole des filles, le petit traité anonyme mentionné plus haut, que nous avons eu la chance de pouvoir consulter, quoiqu'il soit très rare, renferme des discussions fort intéressantes entre deux interlocutrices, Parthénie et Eudoxie, au sujet de l'éducation des femmes. Un critique du XVII.e siècle lui aurait sans doute reproché son manque d'originalité, car il n'exprime aucune idée nouvelle. Il ne fait que réitérer ce que bien d'autres ont déjà dit: voilà, pour nous, sa grande valeur - l'opinion générale du siècle y est admirablement résumée. Parthénie, croyant "qu'il y a de certains momens où il n'y a pas plus de mal (à lire de bons livres) que de joùer au Picquet',' demande à son amie Eudoxie: "Obligez-moi de dire si une Fille peut donner beaucoup de temps à la lecture et quels Livres elle doit iire. Pour moy il faut que je vous avoue que si je croyais que cela fut de bienséance à une Fille, je passerois la plus grande partie de mon temps à lire: mais ma mère n'est pas fort de cet avis,et à moins que j'aye un Livre de dévotion entre les mains, elle ne sçauroit souffrir que je le lise."1 . La réponse d'Eudoxie est tout à fait typique de l'opinion de son siècle: "Ce n'est pas que je trouve mauvais qu'une Fille donne une partie de son temps à la lecture: mais c'est qu'il est bien difficile qu'elle en use avec la modération qui doit 2 estre inséparable des personnes de son sexe". Il'est-ce pas un 1. T.I 2. T.I • > - 143 - peu l'avis de Molière? Eudoxie conseille à Parthénie la lecture des livres de morale - "Seneque, les oeuvres de M. Coiffeteau et les Passions du Père Senault"1 mais elle lui. défend Montaigne parce qu'il y a "trop de Latin et trop de choses libres, pour qu'une Fille le puisse mettre avec bien- 2 séance au nombre de ses livres". Les romans espagnols traduits en français sont utiles parce qu'ils sont "remplis de fort bonnes moralitez" mais ils ne sont pas à la portée de toutes: "(ils) ne doivent neantmoins estre leues que .par les Filles qui ont un peu plus d'esprit que le commun et qui ont passé 3 cette grande jeunesse où les moindres choses blessent". Liais si Eudoxie permet, avec des réserves, la lecture des romans espagnols, elle condamne presque sans exception les romans français: "une Fille ne peut trouver aucun divertissement en la lecture des romans français qui ne parlent que de faits de chevalerie et les Bergeries sont bien dangereuses" - surtout l'Astrée, "dont le poison s'insinue le plus agréablement du monde"f L'auteur inconnu de ce traité, comme les plus libéraux de ses contemporains, permet à la jeune fille de lire certains livres à condition qu'elle maintienne toujours la pudeur sur la science qui convient aux personnes de son sexe. Il lui conseille même d'affecter de l'ignorance sur ce qu'elle sait for bien: "il y a cent choses qu'il est avantageux à une Fille 1. T.I., p. 6l. 2. I eme page. 3. T.I., p. l3. 4. Lie me ua-'e. - 144 - de faire, comme si elle les ignorait, quoy qu'elle les sçache parfaitement, pourveu que son ignorance ne paroisse point trop affectée".1 Voilà, en un mot, l'attitude du XVII.e siècle envers la question de l'instruction des ferries: on n'exige pas qu'elles soient ignorantes, mais on ne veut pas qu'elles paraissent savantes. La préoccupation religieuse et ménagère du XVII.e siècle a formé des femmes vertueuses et modestes, des mères de fam- ille dévouées, accoutumées de bonne heure au sacrifice de leurs propres désirs. ¡lais on ne s'est pas avisé de donner à la femme qui restera dans le monde sans se marier une instruction qui soit en harmonie avec sa destinée. L'auteur de notre petit traité, au contraire, voit bien qu'il faut élever la famme en vue du role qu'elle sera probablement appelée à jouer dans la sociétc';que pour celle qui doit se marier les qualités morales de soumission, de dévouement, de patience, d'abnégation, sont infiniment plus importantes que toute la science du monde; mais qu'on peut permettre à celle qui ne se uariera pas une culture intellectuelle assez étendue si elle a de l'aptitude: "Je trouve que c'est une grande injustice que l'on fait à celles de notre sexe, dit-on, de les tenir toute leur vie dans l'ignorance des bonnes choses; il est vray que celles qui prétendent au lariage ont bien d'autres affaires, il faut qu'elles paroissent modestes et bonnes mesnageres .iprès cela je vous laisse à penser s'il leur peut rester beaucoup de temps pour les Livres; mais pour celles dont nous parlons, 1. T.I., p. 75• - 145 - comme elles n'ont dessein de plaire qu'à un petit nombre de i personnes dont elles sont particulièrement connues, ce serait les traitter avec trop de rigueur, de les vouloir empescher de sçavoir quelque chose de plus que le commun des filles: elles doivent bien prendre garde néantmoins de ne pas devenir de fausses Prétieuses ; on leur a tellement donné la chasse, depuis que l'illustre Sapho s'est déclarée leur ennemie....Ce n'est pas que la qualité de Fille d'esprit soit aussi desavantâgeuse à celles qui veulent demeurer Filles, qu'elle l'est à celles qui veulent se marier: mais c'est qu'il est bien fâcheux d'avoir cette qualité à moins que ce soit à juste titre; et pour cela il faut que les personnes «qui ont eu le soin d'élever une Fille, ayent adjousté une grande 'ducation à une belle disposition naturelle ce qui est bien rare. Il serait donc possible mais difficile, de donner à la jeune fille qui ne se marie pas une instruction supérieure à celle de ses contemporaines. On n'essayait pas souvent. Il est facile, en comparant l'éducation de la jeune fille du XVII.e siècle avec celle de sa soeur moderne, de prendre un petit air protecteur et supérieur envers la pauvre petite qui ne savait que lire, écrire, compter et s'occuper d'un ménage, liais est-ce qu'elle était vraiment moins bien préparée au rôle qu'elle devait probablement jouer dans la vie que la jeune fille moderne qui étudie les matières les plus profondes et les plus diverses, - mathématiques, langues étrangères, philosophie, sciences, médecine, droit ou économie politique, - et qui, 1. T.II., p. 7?, 80, 31. - 146 - malgré toute sa science, ne sait pas faire cuire un oeuf? On se le demande, quelquefois. Si le XVII.e siècle réduit au minimum l'instruction qu'il permet à la jeune fille, s'il sacrifie même trop sur l'article des études, dans son insis- tance sur les vertus ménagères, il est du moins incontestable que le but de l'instruction qu'il lui donne est en harmonie avec sa personnalité et avec sa destinée probable. C'est en somme assez logique. On ne peut pas dire autant du système que nous suivons aujourd'hui, en faisant l'éducation de la jeune fille. Loin de l'élever en vue de sa fonction princi- pale, on semble avoir pour but unique de lui faire oublier qu'elle est une femme. On l'encourage à s'instruire, à avorder toutes les études qui attirent les hommes, à^entrer en concurrence économique avec les homi, es. ... ' indépendance in- tellectuelle passe encore, mais l'indépendance économique est une grande ennemie du mariage et de 1 famille. Comment en serait-il autrement? Elevée comme un uemme, la jeune fille de nos jours prend des allures masculines; aans la lutte pour la vie, elle perd aussi vite que lui la Plupart de ses illusions, et les hommes, choqués, constatent avec étonnement qu'elle manque de duvet. Tous n'avons pas encore trouvé le juste milieu prêché par mademoiselle de Scudéry, par lolière, oar Fénelon: il nous semble, somme toute, que la science diffuse et assez inutile de la jeune fille moderne ne s'accorde guère mieux avec sa destinée probable que l'ignorance plus ou moins complète de ses devancières. La jeune fille idéale, ce n'e^t ni une - 147 - Armande ni une Agnès, ni une intellectuelle ni une niaise, mais une Henriette, instruite sans pédantisme, franche sans impudence, qui a l'esprit vif et le jugement sur, qui n'a pas été dénaturée par la passion de l'étude et chez qui la haute spéculation scientifique nfa pas amené de l'aversion pour le mariage. Ge sera une épouse affectueuse, sincère, spirituelle; ce sera une bonne ménagère qui dirigera bien son établissement, car elle ne considère pas les choses du ménage indignes de son attention; ce sera une mère de famille intelligente et dévouée qui donnera de bons principes à ses enfants. Voilà l'idéal de Molière: c'est aussi le notre. UBC Scanned by UBC Library Liste des ouvrages consultés. Adamson, J. W., Angot, £., Anquetil, L. P. As ht on, II., Avenel, G. dT, Babeau, A., Barnard, il. C. Batiffol, L., Baumal, F., Beaunier, a . , Bertaut, J., Pioneer s of modem éducation, Cambridge, 1905, 20 cm. Dames du grand siècle, Paris, 1919, 18".5 on.. Rôles et caractères dans les comédies de Moliere, Paris, 1922, 18.3 cm. Louis XIV., sa cour et le régent, Paris, 1819, 2 v., 2 0.5 cm. Lettres de I arie-I adeleine Pioche de La Vergne, comtesse de LaFayette, et de Gilles Ménagej Liverpool," 1924. Madame de La Fayette. Cambridge, 1922, 25 cm. La noblesse française sous Richelieu, de uis la Paris, 1914, 19 Ci . Les voyageurs en b1!- 1 c¿ renaissance jusqu a" la révolution, Paris, 1<Q35, 19 or. The French tradition in education, Cambridge, 1922, 19-c Cm La vie intime d?ur.e x-eine de France au XVII.e siècle, Paris, 1906, 23 ci . Le féminisme au temps ûe ^olière, Paris, 1923, 18.5 c. . La jeunesse de Madame de La Fayette, Paris, s.d., 19 ci . La jeune fille dans la littérature françai se, Paris, 1910, ln>.5 cm. Boileau-Despréaux, I1"., Oeuvres complètes, Paris, 18 7 0-'/3, 4 v., 24 cu. II. Brantôme, P., Braunschvig, L Broc, H. de, Brunetière, F. Chabaud, L., Chateauminois, Combes, F., Compayré, G., Vie des dames illustres, Paris, 1Ö43, 1? cm. Notre littérature étudiée dans les textes, Paris, 1920, 2 v., 19 cm. (T.I.; Les femmes auteurs, Paris, 1?11, 19en . Paysages poétiques et littéraires, Paris, 1904, T95m. Propos littéraires, Paris, lb'9o » IÏÏ.5 cm. Stüdes critiques sur- l'histoire de la littérature française. 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France, A., la vie littéraire. Paris, 1892, 4v., 19 om. (4e série.) Franklin, A.L.A., La vie privée d'autrefois, Paris, 1886-1902, 27 v., 19 cm. Gailly, Emile Gérard, Bussy-Rabutin; Su. vie, ses oeuvres et ses amies, Paris, 1909, 23 cm. Gallier, II. de, Les moeurs et la vie privée d'autrefois. Filles nobles et magiciennes, Paris, 1913, 19 cm. ITos ancêtres chez eux. Paris, s.d., 18.5 cm. Usages et moeurs d'autrefois, Gardiner, D., Gréard, 0., Paris, 1912, 19 cm. English girlhood at school, London, 1929, 23 cm. L'éducation des f etiles par les femmes, Paris, 1915, 18.5 cm. Education et instruction, Paris, 1912, 18.5 cm. (Enseignement secondaire, T.I.) îlaussonville, O.P., Madame de La Fay- tte, Paris, 19Ö8", in-"8~ ìlémon, L., Hugon, C., Jeannel, C. J., La Bruyè re, J., Lacroix, P., Lafenestre, G., Langlois, , Cours de littérature, Paris, s.d., 9v., (T.I.) Social France in the 17th century, London, 1911, in-8. La morale de Molière Paris, lo 6 7 " in^. Les caractères, Paris, 1913, cm. 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