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La societe des nations dans la pensee francaise depuis le moyen age jusqu’au dix-neuvieme siecle Beattie, Arthur H. 1931

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U.B.C. LiBRAPY 1 CAT MO. A / f s ^7-SCC. MT) — -L A S O C I E T E D E S N A T I O N S D A N S L A PENSEE FRANCAISE DEPUIS LE MOYEN AGE JUSQU'AU DIX-NEUVIEME SIECLE. p a r Arthur Henry Beattie. A Thesis submitted for the Degree of M A S T E R O F A R T Sin the Department of Modem Languages The University of British Coluafbia^Autumn, 1951.C h a p i t r e I L'A N T I a U I T E ET L'E S P R I T P A C I F I Q . U E La conception de la Société des Nations n'est pas d'aussi récente date que sa réalisation. Le désir de jouir de la paix perpétuelle est aussi ancien que l'histoire de la race humaine, et la notion d'une ligue fédérative, destinée à prévenir la guerre entre les nations habitant la même région, est entrée dans la pensée des hommes beaucoup plus tôt qu'on ne le croit d'habitude. On n'a jamais tant discuté que de nos jours le problème d'abolir la guerre. La considération de quelques textes français démontrera cependant que les ques-tions qui nous intéressent si vivement aujourd'hui, ou des questions analogues, ont intéressé bien des écrivains en France dès le moyen âge — époque barbare et peu civilisée ! Cette étude fera voir aussi que la conception d'une fédéra-tion européenne, avec un tribunal permanent d'arbitrage, a inspiré en France des projets de paix perpétuelle plus de six cents ans avant la création dé la Société des Nations. A cet effet donc il ne sera pas inutile d'étudier les idées pacifiques de quelques auteurs français depuis le moyen âge jusqu'au dix-neuvième siècle, et d'examiner les idées de Saint-Louis, d'Emeric Crucé, de l'abbé de Saint-Pierre, de Lamartine ou de Victor Hugo, et les obstacles qui rendent ridicules de telles idées pour un écrivain aussi pratique et aussi clairvoyant que Voltaire. L'idée d'un monde sans guerre n'a jamais été absenttde la littérature française, et nous trouverons en France un mouvement "pacifiste" qui a ses débuts au moyen âge, qui se développe de siècle en siècle, et qui a donné naissance à l'esprit d'internationalisme que nous considérons propre au dix-neuvième et au vingtième siècles. Mais avant de considérer ce courant d'idées dans l'histoire de la pensée française, il faut constater que ces mêmes idées existent déjà en germe dans l'antiquité, et que même une fédération d'états libres n'était pas inconnue,/aux anciens. Jetons d'abord un coup d'oeil sur la Grèce, et ensuite nous reculerons un peu pour examiner les idées des prophètes hébreux sur la paix. Nous ferons mention du "pacifisme" évangélique, et de l'influence pacificatrice de l'église chrétienne, et enfin, puisque en parlant de l'église nous parlerons du moyen âge en France, nous commencerons l'étude de ces idées dans la littérature française. L a G r è c e La philosophie grecque n'est cer-tainement pas anti-militaire. Il est vrai que les poètes de la Grèce, comme plus tard ceux de Rome, aiment à dépeindre une époque de bonheur et de paix. Ils n'attendent cependant pas la réalisation de cette belle paix universelle; elle a existé il y a bien longtemps dans l'âge d'or de la terre: elle appartient au paradis terrestre. Il est vrai qu'on entend des voix plus modernes et plus scientifiques qui nient la perfection primitive et la dégénérescence de l'humanité: Aristote, par exemple, essaye de démontrer que l'homme fait des progrès et, au lieu de reculer, qu'il est parti de l'état barbare et marche vers la civilisation.il faut ce sentiment du progrès et de la perfectibilité pour croire réalisable la paix perpétuelle. Ce sentiment existe certainement dans la littérature grecque, mais ce sont plutôt les conquêtes militaires d'Alexandre qui donnent enfin aux Grecs la con-ception de la paix universelle. Malheureusement c'est une conception dangereuse qui se forme — l'idéal du monde en paix sous la domination d'un empereur universel. Cet idéal, qui est celui de l'empire romain, de Pierre Dubois, de Sully et de Napoléon, ne peut guère porter de bons fruits. Quant à Platôn, l'organisation et la - 5 -discipline militaires jouent un rôle important dans la société idéale qu'il conçoit. Et pourtant il est évident que ce philosophe considère la guerre comme un mal dont on 1 pourra enfin se débarrasser; il faut que la République soit prête à se défendre, mais puisque la guerre ne naît que de l'injustice, les principes qui ont établi la République finiront par abolir la guerre. Le philosophe grec garde la discipline de l'armée et l'incorpore dans son système d'in-struction publique; c'est l'armée qui développera chez les citoyens le courage dont ils ont besoin pour bien servir l'état. Il n'est pas à nier que Platon soit éminemment idéaliste; il cherche le gouvernement qui puisse le mieux servir l'homme, et sous lequel l'homme sera heureux. Mais son idéal n'est pas aussi élevé que nous le voudrions; en presque tout il est borné par les institutions et les idées de son époque. Il ne peut pas déjà devenir un Euro-péen; il reste Grec et seulement Grec, et son état idéal est donc en essence une cité grecque. Ses idées semblent étroites en comparaison par exemple de l'idéal de paix et de fraternité exprimé par Isaïe trois cents ans plus tôt. Platon est plus pratique, et s'applique à apporter des améliorations immédiates, mais il accepte la guerre et l'esclavage, il ne se détache pas de son pays et de son temps, et, auprès des prophètes hébreux, il manque de 1. Mumford: Story of Utopias, p. 52. Cf. le premier livre de la République de Platon, qui discute la justice. Voyez surtout, dans la traduction anglaise de Jowett, livre I, pp.30 et seq., et livre II,p.53. - 6 -vision et d'idéalisme. Il ne faut pas chercher chez les Grecs la floraison de l'esprit "pacifiste". Dans une de leurs institutions politiques cependant certains historiens de la Paix Perpétuelle veulent trouver le germe d'une société des nations. Il existait entre quelques-unes des cités grecques une espèce d'association, incomplète, il est vrai, et souvent sans effet pratique, mais qui a aidé quel-quefois à maintenir la paix. Il y avait en Grèce un assez grand 1 nombre d'amphictyonies. L'amphphictyonie est d'origine religieuse — c'est une association formée par les peuplades 2 qui habitent autour d'un sanctuaire, et qui s'y rendent pour les fêtes des dieux, et pour y tenir des foires. La plus célèbre est celle dont les assemblées avaient lieu deux fois par an — au printemps et en automne — au sanc-tuaire d'Apollon à Delphes, et au sanctuaire de Déméter aux Thermopyles. Cette assemblée a joué un rôle assez important dans les rapports des villes grecques les unes avec les autres. Puisqu'elle veillait aux intérêts communs des villes qui la composaient et cherchait à main-tenir la paix entre elles, il nous sera utile de l'étudier un moment. 1. Sur l'amphictyonie, voyez Freeman: History of Fédéral Government in Greece and Italy, et l'article Amphictiones de Foucart dans le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines de Daremberg et Saglio, t.I, pp 235-8. 2. Freeman, op. cit. p. 98. L'assemblée se composait de douze 1 peuples, dont chacun pouvait envoyer deux représentants au conseil de l'amphictyonie; quelle que fût l'importance d'un peuple, il ne disposait que de deux suffrages. En principe, tous avaient exactement les mêmes droits, et le moindre état avait autant d'influence que le plus grand. Le conseil de l'amphictyonie avait à s'occuper d'abord de l'intendance du sanctuaire d'Apollon à 2 Delphes. A l'occasion de la fête de ce dieu, les amphictyons proclamaient une trêve sacrée et la faisaient respecter. Ils avaient aussi une certaine autorité sur tous les états am-phictyoniques. Ils leur défendaient de faire payer des impôts aux pèlerins qui traversaient leur territoire pour se rendre au sanctuaire, et ils faisaient entretenir par ces états les routes qui conduisaient à Delphes. En 548 avant JfC le temple d'Apollon fut détruit par un incendie: le conseil dressa le plan du nouveau temple et en surveilla la construction; chaque cité devait contribuer à ces travaux, 3 et le conseil fixa ces contributions. Il administrait le trésor et surveillait les revenus du dieu, et faisait même frapper monnaie. Les amphictyons présidaient aussi les jeux pythiens et les concurrents et les spectateurs devaient respecter les règlements qu'ils édictaient. Ils avaient le droit de prononcer des amendes contre les particuliers ou 1. Pour la composition de l'assemblée, voy. Foucart, op. cit. p. 235. 2. Freeman: op. cit. p. 98. 3. Foucart: op. cit. p. 236. - 9 -les villes qui n'observaient pas les lois promulguées par le conseil. Le conseil a arbitré quelques diffé-rends entre les villes, mais l'arbitrage n'était pas obli-gatoire. Il jouissait aussi d'un pouvoir judiciaire assez étendu, et nous savons par exemple qu'il a détruit la ville 1 de Cirrha pour avoir contrevenu à ses lois. Eschine nous fait connaître le ser-ment prêté par les amphictyons — serment qui, semble-t-il, remonte jusqu'aux origines lointaines de l'assemblée. Le droit des gens existait déjà entre les états qui appartenaient à cette ligue. "Je lus, dit Eschine, les serments par lesquels nos ancêtres s'engageaient à ne détruire aucune des villes amphictioniques, à n'intercepter les eaux potables ni dans la guerre ni dans la paix; et si quelque peuple enfreignait cette loi, à marcher contre lui et à détruire ses villes; si quelqu'un pillait les richesses du dieu, ou se rendait complice en quelque manière de ceux qui toucherait aux choses sacrées, ou les aidait de ses conseils, à le poursuivre avec la pied, la main, la voix, de toute leur 2 force." Si la guerre entre les membres de l'amphictyonie n'était pas interdite, elle était du moins réglementée. Ces états avaient fait voeu de se liguer pour 1. Ibid. p. 237. 2. Ce serment est cité par Foucart. 10 -punir ceux qui enfreignaient les lois de l'assemblée, mais le conseil disposait d'une arme plus puissante encore pour faire respecter ses règlements. Les rois du moyen âge, même ceux qui ne craignaient pas Dieu, craignaient d'habitude l'interdit papal; en principe, rien n'était plus terrible pour une nation chrétienne que d'en être frappée. L'amphic-tyonie, d'origine religieuse, avait un pouvoir quelque peu semblable, et pouvait invoquer le courroux des dieux. Au serment était jointe cette imprécation terrible: "Si quelqu'un, soit ville, soit simple particulier, contrevient à ce serment, qu'on le dé-voue à Apollon, Artémis, Latone et Athéné Pronaea. Que leurs terres ne produisent aucun fruit; que leurs femmes n'accou-chent point d'enfants qui ressemblent à leurs pères, mais de monstres; que dans leurs troupeaux, aucune bête ne mette bas que des animaux contre nature; qu'ils aient toujours le de-ssous et à la guerre et dans leurs procès et dans les délibérations publiques; qu'ils soient entièrement exterminés, eux, leurs maisons, et leur race; qu'ils ne sacrifient jamais saintement à Apollon, à Artémis, à Latone, à Athéné Pronaea, et que jamais ces divinités n'aient leurs offrandes 1 pour agréables." Malgré cela, il faut avouer que l'amphictyonie a été assez impuissante dans la politique 2 grecque. Toutes les villes n'en faisaient pas partie, et, bien que chaque état n'eût que deux voix, on comprend 1. Foucart cite également cette imprécation. 2. Freeman: op. cit. p. 100. - 11 facilement que l'assemblée ne soit arrivée à se faire respecter que quand elle était sous la domination d'un état 1 / puissant. Mais cela ne rend son histoire ni moins intéres-sante ni moins importante. Nous savons qu'il existait il y a plus de vingt-cinq siècles un conseil international qui réglementait certaines affaires d'intérêt commun, qui avait établi des voies ouvertes aux étrangers à travers de certains pays et qui les entretenait, et qui codifiait la guerre entre les nations associées. La Société des Nations est peut-être en germe ici chez les Grecs. L e s P r o p h è t e s h é b r e u x Mais c'est chez les Hébreux plutôt que chez les Grecs que nous allons trouver l'idéal d'une paix universelle et perpétuelle, et la conception d'un monde où la justice va régner, et où l'humanité toute entière, régénérée et unifiée, va vivre heureuse. Cette < utopie attirera les hommes de toute race et de toute nation; l'esprit d'amour aura détruit les frontières nationales, et aura effacé toute distinction de classe. On n'a jamais eu d'idéal plus élevé que celui du Christ, et cet idéal naît de celui des prophètes. Il sera utile de considérer un moment les idées sur la paix dans la religion hébraïque et dans la philosophie chrétienne; il faut certainement y chercher une des sources de l'inspiration directe ou indi-recte de ce courant d'idées que nous devons étudier. 1. Freeman: op. cit. p 109.Freeman appuie sur l'im-puissance de l'amphictyonie comme conseil international, sauf quand elle était sous la domination d'un état puissant tel que Thèbes ou la Macédoine. 12 -Nous connaissons la conception primitive de Dieu chez les Hébreux: à l'origine Jehovah fut simplement le dieu d'une tribu du désert, rival d'autres dieux. Nous savons aussi comment cette conception a évolué peu à peu, et comment en partant de la notion d'un Dieu qui appartenait à eux tout seuls, un Dieu cruel et jaloux, qui veillait surtout à la destruction des ennemis de son peuple choisi, on en est arrivé enfin à la conception d'un Dieu universel, juste et plein de bonté, qui aime ses créatures et qui demande de l'amour de la part de l'humanité. Avec la conception d'un Dieu national il est impossible de posséder un sérieux idéal de paix perpétuelle. Il est intéressant en effet de remarquer que cette conception existe même aujourd'hui, et que la secte qui affirme que nous, les peuples de race anglo-saxonne, sommes le vrai peuple choisi de Jehovah, affirme aussi que le règne de Dieu ne viendra qu'après une guerre mondiale qui nous fera triompher. Evidemment le Dieu de cette secte est à peu de chose près l'ancien Jéhovah des Hébreux, et avec une telle conception de Dieu cette secte doit prêcher et préparer la guerre. Si la conception de Dieu chez les Hébreux n'avait pas évolué* ils n'auraient pu léguer au christianisme leur idéal de paix universelle; un Dieu natio-1 nal est nécessairement un Dieu guerrier. Considérons donc un moment quelques-, 1. Cf. la prétention de quelques Allemands qu'ils etaient destinés par Dieu à dominer le monde. - 13 -1 unes des Utopies des prophètes hébreux. Amos, qui écrit vers l'an 760 avant l'ère chrétienne, condamne l'injustice 2 sociale de son temps, et le luxe et les débauches qui / 3 ' caractérisent cette période de prospérité. Les fêtes - 4 religieuses, affirme-t-il, ne sont guère que des bacchanales; il ose même condamner les excès et les vices du roi, ceux des grandes familles et ceux des prêtres. Dieu est juste, et il faut qu'il punisse Israël, mais plus tard le temple de Jérusalem sera reconstruit et une ère de paix et de bonheur 5 viendra. Amos est strict et sévère. Par ses châtiments, il veut établir un nouvel ordre social où les riches n'opprimeront plus les^auvres, et où régnera l'esprit de justice. Dieu est Justice; il punira son peuple, mais seulement pour le purifier, et pour le rendre digne de l'Utopie à venir. Le point de vue d'Osée, qui a vécu vingt-cinq ans plus tard, n'est pas exactement le même. Il attaque les mêmes maux, mais il est essentiellement poète, et sa conception de Dieu est plus généreuse et plus sympa-thique. Pour lui, Dieu n'est pas seulement Justice, il est Amour, et c'est par l'amour qu'il va régénérer Israël. Après la destruction viendra le règne des principes de justice et d'amour, c'est-à-dire le règne de Dieu; les arcs et les ,6 épées seront brisées, et les guerres prendront fin. Ces mêmes idées sont reprises et 1. Sur ces prophètes, consultez Joyce Oramel Hertzler: The History of Utooian Thought. 2. Amos IV:1; V:ll-12; 11:6, etc. 3. Ibid. VI:4-6. 4. Ibid. 11:8 5. Ibid. IX:11-15. 6. Osée 11:18 - 14 -1 renouvelées quelques ans plus tard par le premier Isaïe, noble et courtisan, conseiller des rois, et critique de tous les abus politiques et sociaux de son temps. Il attend, lui aussi, le jugement de Dieu sur Israël, et la régénératiog du peuple. Au principe de l'amour il ajoute celui de la foi. Il faut se fier à Jéhovah et abandonner ses propres intérêts trop égoïstes et trop personnels. Une nation, suivant lui, sera grande par sa foi et par son respect des lois divines plutôt que par ses intrigues politiques. Isaïe affirme aussi que les idées sont de beaucoup plus importantes que la force 3 pour assurer le progrès et le perfectionnement de l'humanité. Quand on aura accepté ces principes le gouvernement sera juste, le peuple aura un sens profond de ses devoirs et de sa responsabilité, et, puisqu'on fera peu de cas de la force purement physique, la guerre n'existera plus. On voit donc 4 que l'idée d'une paix universelle et perpétuelle occupe une place importante dans les prophéties d'Isaïe, et dans sa conception de l'état idéal à venir. Nous n'avons pas à étudier ici les prophètes hébreux; nous voulons seulement faire remarquer cette évolution d'idées qui aboutit à l'idéal chrétien. Un mot sur le second Isaïe suffira pour montrer la direction 1. On reconnaît que le livre d'Isaïe est écrit par au moins deux prophètes, à des époques bien distinctes. Le premier, au huitième siècle, a écrit les quarante premiers chapitres; le second a vécu à la fin de l'exil, deux cents ans plus tard. Voy. Hertzler, op. cit., pp 42 et seq. 2. Isaie VII:9; XXX:15, etc. 3. Sur ce sujet cf. G.H.Perris:War and Peace, pp 54&55 4. Remarquez surtout le verset si souvent cité, Isaie II: 4. - 15 -de ce courant d'idées. Il écrit à la fin de la période d'exil, dans la seconde moitié du sixième siècle avant Jésus-Christ, et à peu près cent cinquante ans avant Platon. Il essaye de soulager un peuple opprimé et brisé. Il n'est plus du tout question d'un Dieu national — la Jérusalem nouvelle appartiendra à tout le monde. Les Juifs et les Gentils, toutes les nations et tous les peuples, seront unis dans cet état vraiment divin. Les autres prophètes avaient annoncé un roi messianique qui devait rétablir le royaume de David; le royaume conçu par le second Isaïe est divin, et il n'y aura plus de roi humain, puisque les hommes ne rendront hommage qu'à Dieu. Les autres prophètes avaient conçu un royaume terrestre, car le Ciel pour eux n'était que la demeure de Dieu; second Isaïe remplace ce royaume terrestre par un paradis, car la Jérusalem Nouvelle sera éternelle. Voilà donc un Dieu universel, devant qui tous les hommes sont égaux; voilà la justice et l'amour reconnus comme divins, et constitués en principes qui doivent régner sur les hommes; voilà l'affirmation de ce fait incontestable, mais si souvent oublié, que c'est par les idées et par la force morale, plutôt que par des con-quêtes, qu'on arrive à exercer la plus grande influence sur l'humanité. Il faut qu'on accepte ce dernier principe, et il faut aussi qu'on ait une telle conception de Dieu (ou peut-être qu'on n'ait pas de Dieu du tout) pour pouvoir concevoir !! c. - 16 -la paix perpétuelle, et pour travailler à l'amener. Voilà donc ce que les prophètes hébreux ont app&rté à ce mouvement que nous allons étudier. L e C h r i s t i a n i s m e Il n'est pas nécessaire en ce qui concerne notre sujet d'analyser la philosophie de Jésus-Christ. La religion hébraïque, après bien des siècles d'évo-lution, lui a légué la conception de Dieu dont nous avons parlé. Pour Jésus-Christ, les différences de classe sociale et de nation n'existent pas. Il sait que la société est corrompue et injuste, et il sait que, pour la réformer, il faut que chacun comprenne que les véritables richesses sont 1 intellectuelles et spirituelles. Il sait qu'on ne peut créer la société idéale sans enseigner à l'individu à distinguer le vrai d'avec le faux et le vice d'avec la vertu; il faut aussi faire sentir à l'individu ses devoirs envers Dieu et envers les hommes, car Jésus-Christ s'intéresse à l'homme comme faisant partie du groupe social. Le royaume de Dieu (l'Utopie de Jésus-Christ) viendra peu à peu dans les coeurs des hommes, et enfin les sentiments de fraternité et d'amour régneront partout. Aucun utopiste n'a été aussi pratique que lui. Il est révolutionnaire, car il sait bien que ses principes, pour triompher, doivent renverser l'ordre poli-tique et sociale. Mais il comprend qu'une révolution subite 1. Matthieu VI: 19 & 20. 2. Ibid. XIII: 24-35. - 17 -serait désastreuse. Pour changer la société, il faut changer d'abord les individus dont elle est composée. Si par une lente éducation on réussit à substituer l'idéal chrétien à l'idéal égoïste, le nouvel ordre social naîtra spontané-ment. Le Christ enseigne que ce royaume de Dieu existe déjà pour ceux qui acceptent ces principes. Ceux-ci savent qu'ils font partie de la société, et qu'ils doivent travailler à amener le règne de l'amour divin et de la fraternité universelle. Le royaume de Dieu existera donc pour la société toute entière quand il existera dans tous les coeurs. Et la paix perpétuelle ? Mais la voilà ! Car Jésus-Christ est essentiellement "pacifiste", et son "projet de paix" est un magnifique^qui, affirme-t-il, se réalisera peu à peu. La vraie philosophie chrétienne a comme base des principes qui mettront fin à l'injustice et amèneront par conséquent la paix perpétuelle et universelle. Et ce projet est pratique, parce que le Christ comprend qu'il faudra aller lentement pour arriver à l'idéal; le but sem-blera d'abord inaccessible, mais l'humanité avancera peu à peu, et tout véritable essai pour établir la paix perpétuelle sera un pas vers le royaume d'Utopie qu'il appelle le "Royaume de Dieu". Il faut avouer que l'esprit pacifique du éhrist n'a pas toujours été celui de l'église chrétienne. - 18 -Elle a fait cependant bien des efforts pour amener la paix; nous en parlerons très brièvement dans le chapitre suivant sur l'église chrétienne et la guerre, et peut-être pourrons-nous enfin mieux comprendre pourquoi ces efforts n'ont pas réussi. * * * * * * * UBC Scanned by UBC Library C h a p i t r e I I L'E G L I S E C H R E T I E N N E E T L A G U E R R E SOUS L'EMPIRE ROMAIN ET AU MOYEN AGE. Nous venons d'étudier le "pacifisme" évangélique; il faut maintenant que nous considérions les efforts faits par l'église chrétienne sous l'empire romain et au moyen âge pour amener la paix du monde. Il faut constater d'abord cependant que le sentiment de fraternité universelle et la notion d'une paix entre toutes les hommes ne sont pas des idées tout(à fait étrangères à la philosophie romaine. A Rome on avait en quelque sorte frayé le chemin au christianisme; les esprits élevés et cultivés parmi les Romains avaient accepté le stoïcisme, philosophie qui a aussi son haut idéalisme et des 1 idées vraiment universelles cosmopolites et humanitaires. Cette doctrine devait bientôt se fondre dans le christianisme, en apportant une contribution assez importante à la philo-sophie chrétienne. Cicéton annonce déjà une "société univer-selle de la race humaine"; Sénèque affirme: "Ma patrie est 1. Cf. Wenley: Stoicism and its influence, pp lllet 121 - 20 -le monde"; Lucain prévoit une époque où "la race laissera de coté ses armes, et toutes les nations apprendront à s'aimer", et Epictète et Marc-Aurèle se proclament citoyens 1 du monde. Donc avant le sermon sur la montagne, et plus tard, à l'époque où l'église s'établissait à Rome, il y existait une philosophie pas du tout hostile aux principes humanitaires du christianisme, et à la paix perpétuelle rêvée par son fondateur. Et pourtant nous savons bien que ces principes n'ont pu triompher, et que peu à peu l'attitude de l'église chrétienne envers la guerre s'est modifiée; il faut en chercher la cause. De très bonne heure l'église avait imposé aux soldats qui rentraient d'une guerre ( même de la guerre la plus juste ) une certaine pénitence avant de les 2 laisser communier. La guerre était quelque chose d'impur, d'abominable; celui qu'elle avait infecté devait se purifier avant de recevoir la communion. Mais l'église alla même plus loin; un parti puissant, qui avait pour chefs des hommes célèbres tels que Clément d'Alexandrie, Tertullien, Origène et Basile, affirma que la guerre était absolument contraire aux doctrines chrétiennes, et qu'elle ne devrait pas être 3 permise aux fidèles. Nous savons aussi que Maximilien subit la mort sous Dioclétien pour avoir affirmé que, étant chrétien, il lui était défendu de se battre. Mais ce "pacifisme" de l'église 1. G.H.Perris:A Short History of War and Peace, p 69. 2. Cf. Wm.E.H.Lecky:History of European Morals,tII,p248 3. Lecky, ibid. Voy. aussi Perris, op. cit., p. 62. - 21 -primitive ne dura pas longtemps. Quelques années plus tard l'église avait accepté la guerre, et sous Constantin l'ar-1 mée était en grande partie composée de chrétiens. Un arrêt publié par un concile réuni à Arles démontre aussi cette nouvelle attitude envers ia guerre; ce concile condamna ceux qui, à cause de leur religion, refusaient ou abandonnaient le service militaire.SAint Augustin aussi affirma que le christianisme n'empêchait pas les fidèles de faire la guerre. Ce changement n'est pas inexplicable. L'empereur Constantin, comme Clovis un siècle et demi plus tard, se convertit pour gagner la faveur du Dieu chrétien, et pour pouvoir ainsi remporter plus de victoires. De nou-veau donc la conception de Dieu était un peu changée; la prospérité et les victoires nationales étaient conçues comme la récompense accordée aux nations fidèles et ver-tueuses par la Providence, tandis que les défaites et les désastres étaient des punitions envoyées par Dieu. Il est certain aussi que le Christian nisme dut changer un peu de caractère en s'unissant avec l'empire. Sous Constantin le christianisme était reconnu et avait un rang à peu près officiel; sous Gratien il devint la religion de l'empire. Nous ne devrions pas nous étonner si quelques-unes des doctrines d'une petite secte persécutée changent un peu quand cette religion devient celle d'un vaste empire militaire; cette modification est peut-être regrettable, mais, vu la nouvelle importance du christianisme 1. Lecky, op. cit. t. II, p. 249. - 22 -dans l'empire, elle est inévitable. Il ne faut pas oublier non plus que le christianisme devint la religion impériale dans la seconde moitié du quatrième siècle, au moment donc de la décadence. Les Goths allaient bientôt envahir l'empire, et Rome, au lieu de faire des conquêtes, allait être obligé de se dé-fendre. En s'unissant étroitement avec un empire envahi par des barbares, la religion chrétienne dut accepter la guerre. En principe on condamnera quelquefois la guerre défensive, mais quand l'ennemi arrive aux portes de la ville, on consent d'habitude à se défendre et à défendre sa famille et sa religion. Après la chute de l'empire^l'église, qui a hérité son caractère monarchique de l'empire romain, remplace le gouvernement civil, et c'est elle seule qui, pendant plusieurs siècles, essaye de maintenir l'ordre en Europe, de protéger les faibles, de rendre justice, et de prêter une certaine unité à l'anarchie de la féodalité. Si elle ne réussit qu'en partie, nous n'en serons pas surpris; le christianisme n'est pas, comme l'Islam, un système politique. Elle réussit à imposer une certaine unité sociale à la chrétienté, mais elle ne pouvait former un état 1 permanent en Europe pour englober tous les chrétiens. De plus, héritière, comme nous l'avons dit, du caractère monar-chique de l'empire, elle ne pouvait s'adapter pour recevoir 1. Cf. l'article Christendom, par Francis Urquhart, Catholic Encyclopaedia, t. III, p. 702. 2. Voy. F.M.Stawell:Growth of International Thouaht,p46 - 23 -1 . . . des nations indépendantes. Elle perdit donc une grande partie de son autorité, et dut entrer en lutte presque perpétuelle avec les nouveaux chefs civils de l'Europe, dès que l'esprit de nationalisme se renouvela. L'église ne s'éleva pas à la conception d'une unité obtenue en tolérant la variété, et son organisation impériale, qui lui avait permis de remplacer l'état pendant une grande partie du moyen âge, l'empêcha de maintenir l'unité européenne quand l'esprit national vint se dresser en face d'elle. Pour comprendre le changement dans l'attitude de l'église envers la guerre, il ne suffit pas de constater que le christianisme dèvint d'abord religion officielle de l'empire, et que l'église dut ensuite substi-tuer le peu d'autorité civile dont elle jouissait à l'auto-rité des Césars. Il faut tenir compte aussi de la naissance et du développement rapide du mahométisme. L'Islam avait joint l'ardeur militaire du soldat au zèle religieuR du fanatique: le premier devoir du mahométan, c'était de vaincre les infidèles, et le paradis était la récompense du soldat vaillant. A Poitiers Charles Martel arrêta l'invasion des mahométans en Europe, mais l'Islam ne cessa point de menacer la chrétienté; bien plus, il semble que l'Islam ait prêté au christianisme son ardeur militaire. Le vif désir de combattre le "païen" qui caractérise la religion chrétienne du moyen âge ne naît certainement pas des 1. Voir F.M.Stawell:Growth of International Thought,p46 24 -doctrines enseignées par le Christ; il est possible que l'influence du mahométisme ait aidé à créer cet esprit militaire de l'église K%R23S3BEIX du moyen âge. Il est évident cependant que l'Europe de l'époque des croisades n'avait pas besoin de l'influence de l'église ni de l'Islam pour se faire un esprit guerrier, car l'éducation du noble était toute militaire, et la guerre était le passé-temps habituel de la société féodale.L'église a accepté cet esprit qui était propre à la société euro-péenne et l'a joint au zèle religieux en donnant un carac-tère religieux aux guerres contre les "païens". Il est probable que la notion d'une guerre sacrée contre les musul-mans — notion qui occupe une place des plus importantes dans la religion(et dans la politique européennes du moyen âge — a été inspirée par la religion musulmane. Il n'est pas à nier que l'église ait fait bien des efforts sincères pour maintenir l'unité de l'Europe, et il faut avouer aussi que c'est elle seule qui, pendant lon&tehps, ait travaillé à cette fin. Mais tout de même (et c'est peut-être un jugement assez sévère sur le succès de ses efforts que de constater ce fait) la seule action vraiment grande entreprise en commun par les peuples de l'Europe chrétienne pendant les dix siècles du moyen âge est ce vaste projet de conquête qu'on appelle la Croisade. Mais laissons de coté un moment l'activité militaire de l'église du moyen âge pour examiner 1. Cf.Lecky, op cit.,t.II, p.252, et Quinet: Le Chris-tianisme et la Révolution, pp 172 et sêql - 25 -bien rapidement les efforts qu'elle a faits pour amener la paix. Et puisque le onzième siècle est le siècle par ex-cellence de cette activité pacifique — le siècle des "asso-ciations de paix", et de la naissance des deux institutions qu'on appelle la "Paix de Dieu" et la "Trêve de Dieu" — on nous permettra de nous borner à l'examen des institutions pacifiques de ce siècle. Nous avons déjà fait remarquer que l'église fut à peu près seule à combattre le désordre poli-tique du moyen âge. Et quand elle se mit à l'oeuvre pour établir la paix en Europe, il fallut commencer par le rétablissement de l'ordre civil avant d'aborder les ques-tions plus vastes de la paix européenne; dans ses premières tentatives nous ne voyons aujourd'hui que des questions de justice civile, et c'était là en effet le commencement nécessaire. Remplaçant l'état, qui n'existait plus, l'église devait faire tous ses efforts pour réfréner les instincts violents des nobles "dont la guerre était l'occupation, le 1 plaisir et le fléau." Et tout d'abord il fallait protéger les faibles et les pauvres contre les brigandages, et pro-téger aussi les propriétés de l'église, et des paysans, dans ces guerres privées qui faisaient partie de la vie quoti-dienne des nobles. Le concile réuni à Charroux en 989 lança des anathèmes "contre ceux qui pillent les biens des pauvres contre ceux qui ont frappé les clercs. — Si quel-qu'un s'est emparé de la brebis, du bœuf, de l'âne des 1. Lavisse:Hist. de France depuis les Origines jusqu'à la Rév. t. II, 2e partie, p 133. 26 -agriculteurs ou des autres pauvres, à moins que ce ne soit pour la faute qu'ils auront commise, s'il a négligé de ré-parer le dommage, qu'il soit anathème !" Mais l'anathème n'est pas une arme très sûre pour combattre un noble puissant qui se divertit à faire la guerre. L'année suivante à Narbonne on alla un peu plus loin — le concile qui s'y était réuni convoqua la première "assemblée de paix", et les fidèles durent jurer 2 saus la foi du serment un "pacte de paix". De nombreuses "assemblées de paix" eurent lieu partout en France où on jurait de respecter l'église et le clergé, et de ne pas faire irruption dans les églises; de ne faire servir dans son armée et sur ses terres que ses propres vassaux; et de 3 ne pas molester les paysans. Cette "paix de Dieu" est faite surtout pour rendre inviolables l'église et les clercs, et elle vise ensuite à protéger les faibles et les pauvres. Le clergé avait une grande mission sociale à remplir et, oubliant ses propres dissensions et uni devant les laïques, il lutta contre le désordre. Pour maintenir la paix, l'église organisa une ligue, et les prélats et les seigneurs entrèrent dans un pacte solennel de paix, un "pactum pacis". Les comtes et les éveques devinrent en quelque sorte des juges, à qui furent déférés les méfaits qui s'étaient produits sur leur territtire. Et si le comte ou l'évêque, ayant jugé la cause, 1. F.Duval:De la Paitt de Dieu à la Paix de fer, p 9. 2. La^isse, op. cit. ]3. 133. 3. Cf. le serment cité par Duval, op. cit. p. 10. - 27 -était impuissant à faire ou à obtenir justice, il pouvait demander le concours de tous ceux qui avaient juré le ser-ment du "pacte". Comme les villes amphictyoniques en Grèce, qui devaient se liguer pour punir ceux qui contrevenaient aux lois de l'assemblée, les associés des "pactes de paix" devaient déployer leurs forces réunies contre le contempteur de la paix "jusqu'à ce que satisfaction complète eût été 1 donnée au droit". La ligue de paix devint une association assermentée; on avait armé les conjurés, et une sorte de milice régulière s'était organisée pour faire respecter les 2 décisions des "assemblées de paix". Tout cela semble bien loin de l'établissement d'une paix générale en Europe, et pourtant c'est un pas bien nécessaire vers le but lointain. Et ayant fait ce qu'elle pouvait, par le moyen de la paix de Dieu, pour rendre inviolable le clergé, et pour écarter de ceux qu'elle devait surtout protéger l'injustice des nobles et les maux des guerres privées et du brigandage, l'église aborda la question, sinon d'éliminer, au moins de réglementer la guerre en général. A coté de la paix de Dieu, elle 3 . institua un peu plds tard la Trêve de Dieu qui, a certains jours et à certaines heures, interdisait rigoueusement le métier des armes. Ce fut, semble-t-il, un concile réuni à Elne qui l'adopta le premier en 1027. Après avoir confirmé 1. Cf. Lavisse, op. cit. p 134. 2. Voir Duval, op. cit. pp22 et seq. 5. Voir Perris, op. cit. p 91. 38 les clauses ordinaires de la paix de Dieu, le concile ajouta la règle suivante: "Dans tout le comté ou évêché d'Elne, i& est interdit à tout habitant d'assaillir son ennemi depuis la neuvième heure du samedi jusqu'à la première heure du 1 lundi." Nous avons là en germe la Trêve de Dieu. On en adopta le principe partout, hors de la France aussi bien qu'en France, et la période de la trêve s'allongea. Bien-tôt tout chrétien devait faire abstinence de guerre depuis mercredi soir jusqu'à lundi matin, sous peine d'excommunica-tion, et la prohibition s'étendit à la plupart des grandes fêtes religieuses, et menaça même de comprendre l'année 2 - - - - - -presque tout entière ! Dans bien des endroits on fit enre-gistrer même la trêve comme ordonnance civile. Voilà, présentées très brièvement, les deux institutions créées par ce mouvement de paix du onzième siècle, mouvement qui déborda la France, et gagna toute la Chrétienté. Il ne faut point mettre en question l'excellence de l'intention; en même temps il est impossible 3 de nier la médiocrité des résultats. La paix et la trêve de Dieu, même avec le concours empressé des papes et des rois, furent impuissantes à supprimer la guerre. De même 1'ana-thème, l'excommunication et l'interdit, dont se servait l'église pour imposer sa volonté, ne suffisaient pas (cela va sans dire) pour empêcher l'abus de la force brutale. Et si l'association de paix était une sorte de milice ou de 1. Lavisse, op. cit. pp 156-7. 2. Ibid. 3. Ibid, p 138. - 29 -police, qui pouvait quelquefois s'opposer au seigneur avec succès, presque toujours l'organisation militaire des diocèses n'était ni assez complète ni assez bien réglée pour leur permettre de résister aux contempteurs, surtout si c'étaient des nobles puissants. Le clergé du onzième siècle a certaine-ment créé, avec la paix et la trêve de Dieu, un palliatif de quelque importance, même s'il n'a pas réussi à trouver le remède souverain qu'il cherchait. Somme toute, les efforts de l'église ont fait beaucoup de bien, mais, tout en diminu-ant les maux du jour, ils n'ont pu produire des résultats complets et permanents. Avant de quitter le mouvement "pacifiste" du onzième siècle, il nous reste à remarquer en passant ce qui est peut-être le premier projet de paix euro-péenne. Il s'agit dà l'entrevue entre Robert le Pieux et 1 l'Empereur Henri II sur les bords de la Meuse en 1023. Nous avons l'habitude d'associer les idées de piété et de faiblesse peut-être y a-t-il une certaine faiblesse mêlée à la piété du roi français qui lui fait chercher la paix de la chrétienté tout entière. Il avait déjà réuni bien des assemblées de paix en France, car il était de son propre intérêt aussi b&en que de l'intérêt des évêques, de faire cesser les querelles entre ses vassaux^ Quant au projet d'appliquer le principe des "associations de paix" à toute l'Europe, c'était en partie pour augmenter sa propre puissance, mais c'était 1. Sur cette "Conférence de Mouzon" voir Duval, op.cit. p 12, et Lavisse, op cit., pp 137 et 160. 30 -aussi pour pouvoir amener l'unité de l'église et la réforme du clergé. En comparaison des rois et des nobles de son époque, Robert était un ami sincère de la paix, et il est permis de croire qu'il a agi en roi chrétien avec de^  motifs nobles en proposant une "association de paix" européenne. Mais le projet ne put se réaliser; le pape et l'empereur moururent tous deux en 1024, et il fallut abandonner ce vaste dessein. Ainsi échoua le premier projet d'une paix général en Europe. Ce projet du roi Robert est presque sans importance historique, mais il est intéressant de constater que le mouvement de paix du onzième siècle, et ce projet auquel il a donné naissance, ont leurs origines en France. Le "pacifisme" français que nous devons étudier fait partie d'un courant d'idées européen, mais dans ce mouvement il faut accorder la place d'honneur à la France; c'est elle qui l'a fondé, et qui l'a dirigé bien souvent. Après avoir considéré les tentatives de l'église au onzième siècle, il faut faire mention de l'office de médiateur rempli très fréquemment par les papes. Il est difficile d'être juste envers la papauté quand on essaye de juger sommairement son rôle d'arbitre, mais il serait évidemment impossible de faire ici une étude des nombreux jugements arbitraux rendus par les papes. Tout en avouant qu'ils ont souvent rendu des jugements équitables et éclairés, il semble qu'on puisse dire avec raison que le plus souvent, dans leurs relations avec les souverains - 31 -1 européens, ils ont simplement fait de la politique. Il n'est guère nécessaire de men-tionner les querelles entre l'église et l'empire. L'église avait longtemps remplacé le gouvernement civil, et, après l'établissement du saint empire, elle a souvent lutté contre les empereurs pour garder ses droits et son pouvoir. Dès le onzième siècle il est évident que l'Europe ne va pas con-stituer un empire homogène, mais qu'elle va se diviser en 2 , y états nationaux. L'église pouvait^ maintenir une certaine unité sociale; elle ne pouvait pas conserver une unité politique à tous ces groupements. La chute des Hohenstauffen au treizième siècle semblait laisser la papauté prépondérante dans le monde chrétien. Mais la querelle entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel n'allait pas cesser. La monarchie nationale et le principe des nationalités allaient remplacer l'empereur et l'empire, et avec le développement des états européens l'autorité de l'église allait diminuer. Il est vrai que la papauté a pu quelquefois imposer sa volonté aux princes; il est vrai aussi que les papes (innocent III entre Vautres) ont quelquefois condamné la guerre et proposé l'arbitrage; malgré tout cela cependant, l'Histoire du moyen âge nous fait penser que l'église ne se hausse guère au-dessus des querelles poli-tiques, et que le pape, dans ses relations avec les princes, 1. Cf. Lecky, op. cit. p 254. Cet auteur jugé bien sévèrement les efforts pacificateurs de l'église. 2. Urquhart, op. cit., pp 702-3. 3. Jarrett: Social Theories of the Middle Ages, p. 211. - 32 -est lui-même prince temporel plutôt que chef spirituel de la chrétienté. Ni les institutions fondées par l'église au onzième siècle, ni l'arbitrage pontifical des siècles suivants, n'ont pu faire régner la paix dans l'Europe chrétienne. Ayant examiné quelques-uns des efforts "pacifistes" de l'église, considérons un moment les guerres qu'elle a suscitées, avec une ardeur militaire qui semble appartenir à l'islam plutôt qu'au christianisme, et l'insti-tution qu'elle a adoptée et développée pour régler et diri-ger les passions mauvaises des nobles et des hommes de guerre. 1 L'église n'a pas créé la chevalerie; c'est une institution militaire dont la base est la céré-monie par laquelle on investissait le jeune noble de ses armes et de ses armures. En donnant un aspect religieux à cette cérémonie, l'église, ne pouvant empêcher la guerre, a 2 essayé de christianiser le soldat. La chevalerie a contribué a faire cesser les guerres européennes, mais seulement en déplaçait, par la croisade, le théâtre de la turbulence. Une institution, une cérémonie religieuse, un serment solennel — tout cela ne suffit pas pour changer le tempérament de l'homme de guerre, et pour lui imposer une discipline qui contrarie ses instincts. L'église a pacifié l'Europe un moment, mais c'était par une institution de guerre plutôt que par une institution 1. Cf.Lavisse, ibid. p 139, et Lecky, op. cit. p 260. 2. Consulter Léon+Gautier: La Chevalerie, p 14. L'auteur de ce magnifiquefadpàssé, admirateur enthousiaste de - 33 -de paix; c'était en faisant le vide dans les châteaux et en envoyant dans une terre lointaine des hommes qui ne savaient vivre que par la guerre; c'était en prêtant au christianisme l'esprit militaire de l'Islam. La croisade, avouons-le franchement, a eu ainsi de très bons résultats; pas plus que la chevalerie qui en est inséparable, elle n'a cependant pas contribué à abolir la guerre. Malgré les efforts qu'elle a faits pour rétablir l'ordre civil, l'église n'a pas été complète-ment hostile à la guerre. Les pères de l'église l'avaient acceptée: Saint Augustin déclara que celui qui fait une guerre juste sert Dieu; c'est un juge qui poursuit un 1 criminel. Pendant tout le moyen âge, l'église proclamait cette doctrine. Saint Thomas d'Aquin renouvela l'enseignement d'Augustin, et posa les trois conditions nécessaires pour 2 qu'une guerre soit juste. Mais on sait combien est dangereuse cette doctrine: chacun a le droit de déterminer la justice d'une guerre, et on trouvera toujours de bonnes raisons pour soutenir que n'importe quelle guerre est juste si on y prend part. Il suffit peut-être de faire remarquer que même au vingtième siècle un historien cite la "croisade" de Guillaume le Conquérant contre le roi d'Angleterre comme un exemple de Page 32, note 2, suite, la chevalerie et de ses exploits, veut y trouver toutes les vertus chrétiennes. Consultez ses remarques sur l'église et la guerre (pp 1-14) au commencement du livre, et aussi sa défense des croisades. 1. Jarrett, op. cit. p 188. 2. Dans la Somma Theologica. Cf. Jarrett, p. 187. - 34 guerre juste, et même comme un exemple du rôle pacificateur 1, le la papauté ! Le principe de justice est trop difficile (ou trop facile) à appliquer quand il s'agit de la guerre. Il y a cependant au moyen âge une voix qui s'élève au-dessus de toutes pour prêcher la paix; c'est celle de Saint François d'Assise. Il aimait véritable-ment la paix, et il savait que, pour l'amener, il faudrait réformer d'abord les moeurs et les institutions. Le tiers ordre franciscain (qui comptait Louis IX parmi ses membres) enseigna au peuple l'amour et la paix. Sa règle n'empêche pas la guerre, mais ses principes sont bien autrement élevés que ceux de la chevalerie, et Saint François lui-même est un des plus nobles caractères du moyen âge. Il n'aimait pas ce que l'église appelait une guerre juste, même sacrée; il aurait mieux XEHI aimé convertir les "païens"que de les tuer. On raconte qu'il entra même dans le camp des 2 Sarrasins pour leur parler de paix et d'amour. Il réussit mieux, suivant la légende, quand il prêcha au loup et aux oiseaux; mais, s'il a été impuissant à faire cesser la guerre, il reste tout de même un-des plus nobles amis de la paix qu'on puisse trouver parmi le clergé du moyen âge. L'esprit de Saint François n'est pas, bien entendu,celui de toute l'église de son époque. Nous avons vu en effet que l'église primitive, sous l'empire romain, a accepté la guerre, et que la chrétienté au moyen 1. Duval. op cit. p. 5^ .4-/-2. S. Baring-Gould: LiVes of the Saints, t XI, p 100. Cf. aussi Duval, op. cit. pp 29-33. - 35 -âge est allée jusqu'à susciter des guerres sacrées. Nous avons considéré aussi les efforts faits par l'église pour amener la paix, ou pour christianiser la guerre et le sol-dat. Ayant fait cette introduction historique, nous pourrons examiner maintenant le "pacifisme" qu'on trouve chez beau-coup d'écrivains français depuis l'époque des croisades. UBC Scanned by UBC Library C h a p i t r e III L'IDEE DE L A P A I X P E R P E T U E L L E DANS LA PENSEE FRANÇAISE DU MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE S'il y a eu au moyen âge un roi qui ait vraiment pratiqué toutes les vertus chrétiennes — et, soit dit en passant, c'est un type assez rare à cette époque c'est Saint-Louis. Sa sincérité, son vrai sentiment religieux sa justice et son désintéressement, le distinguent nettement de la plupart des princes de la chrétienté. Ce prince qui, assis sous le célèbre chêne de Vincennes, rendait la justice aux plus humbles de ses sujets, fut appelé aussi à juger des différends bien plus importants. En effet, grâce à la répu-tation de justice et de probité qu'il avait acquise, Saint-Louis était devenu le médiateur ordinaire entre les princes européens. L'arbitrage ne date(^onc)pas^d'hier; déjà au treizième siècle la France de Saint-Louis béhéficia de l'autorité morale acquise par un souverain qui joua si sou-vent le rôle d'intermédiaire entre les princes de l'Europe. 37 -Il s'interposa pour maintenir la paix entre les prétendants à la succession de Flandre et de Hainaut, et rendit les deux sentences arbitrales de 1246 et 1 de 1255. Nous savons aussi qu'on lui demanda de juger la dispute entre Henri III d'Angleterre et les barons ligués sous la conduite de Simon de Leicester, dispute causée par les "Provisions d'Oxford". Ces "provisions" n'étaient pas faites pour plaire au roi, et il ne tarda pas à les violer. 2 Les nobles n'acceptèrent pas le "Dit d'Amiens" par lequel Louis IX voulait mettre d'accord le roi et ses vassaux, et ce jugement ne put donc empêcher la guerre civile en Angle-terre. Mais après tout nous ne devrions pas nous étonner que cet arbitrage ait échoué; à cette époque tous les princes n'étaient pas des Saint-Louis, et bien souvent un prince puissant,qui voulait bien accepter un jugement rendu en sa faveur, n'hésitait pas à désobéir^la sentence quand c'était son ennemi qui avait gagné la cause. Ce qui doit nous sur-prendre, c'est plutôt le gradd nombre de jugements arbitraux rendus à cette époque. Nous avons déjà considéré le rôle pacificateur de l'église au onzième siècle. Les essais faits pour terminer les querelles continuèrent, si bien qu'au treizième siècle l'arbitrage était chose commune! et si l'arbitrage n'avait pas toujours beaucoup de succès, du moins le principe de médiation était connu, et accepté comme 1. Lavisse:Hlstoire de France depuis les origines jusqu'à la Révolution, t.III, 2e partie, p89 et seq. 2. Ibid. p. 94. - 38 -une des voies possibles de terminer un différend. Il est intéressant de remarquer le rôle prépondérant de Saint-Louis dans ces esssis de recon-ciliation. La Paix de Dieu et la Trêve de Dieu , comme nous l'avons vu, sont nées toutes deux en France, et plus tard c'est le roi de France qui se fait l'arbitre de la chrétienté c'est aussi en France que la conception d'une Société des Nations semble prendre naissance, et où cette conception a inspiré le plus grand nombre de projets de paix. Puisque nous allons étudier le dévelo-ppement du sentiment d'hostilité à la guerre dans la pensée française, nous ne pourrons peut-etre mieux faire que de citer les mots de Guillaume de Chartres en parlant des sac-rifices faits par Louis IX pour procurer le bienfait de la paix à son pays et à ses voisins. "Au sujet de ces étrangers que le roi avait apaisés, quelques-uns de son Conseil lui disaient qu'il ne faisait pas bien quand il ne les laissait guerroyer, car, s'il les laissait bien s'apauvrir, ils ne lui courraient pas sus comme s'ils étaient bien riches. Et le roi disait que ses conseillers avaient tort, "car si les princes voisins voyaient que je les laissasse guerroyer, ils me courraient sus à cause de la Raine qu'ils auraient contre moi, dont je pourrais bien perdre, sans compter que je mé-riterais la haine de Dieu qui a dit: Bénis soient les 1 apaiseurs " Saint-Louis est à peu de chose près 1. Lavisse: op.cit. t III, 2e partie, p 38?9. - 39 -le chrétien idéal du moyen âge, gouverné par des principes de paix et d'amour vis-à-vis de ses frères chrétiens, et prêt à prendre les armes pour combattre l'infidèle. Nous ne nous attendons pas à trouver les mêmes principes chrétiens chez tous ses contemporains; en somme les princes, comme leurs sujets, n'ont guère été guidés par la doctrine du Christ que lorsque ces principes leur ont semblé profitables dans leurs relations avec les autres princes. Dans les Enseignemens à son fils, Saint-Louis donna un bon précepte pour aider à régler des disputes à l'amiable et pour prévenir la guerre, précepte inspiré*par l'évangile, et peut-etre trop idéaliste pour être pratique, ou du moins pour être du goût de la plupart des princes. "Si quelqu'un a querelle contre toi, dit-il à son fils, sois toujours pour lui et contre toi, jusqu'à ce 1 qu'on sache la vérité." Examiner d'abord la question, juger de la justice de la cause, et essayer de maintenir la paix par cet examen des faits, et enfin, si les rivaux ne tombent pas d'accord, demander l'arbitrage d'un juge probe et désintéressé — voilà le plan que Saint-Louis aurait voulu faire suivre aux princes européens pour éviter la guerre. Et nous croyons d'habitude que le droit international ait été fondé au dix-septième siècle, et que l'arbitrage soit une invention d'assez récente date ! Dans leur conception, les institutions de paix qu'on propose de nos jours n'ont donc rien de 1. Lavisse: op.cit. t.III, 2e partie, p 36. - 40 -nouveau — ce qui ne veut pas dire que le moyen âge fût une époque de paix où régnaient les principes de Saint-Louis. C'était une époque de guerres incessantes (Louis IX lui-même en a eu sa bonne part) et si ces principes d'un esprit élevé et idéaliste ont eu une place importante dans la pensée de l'époque, on peut dire néanmoins que leur appli-cation fut bien limitée. La conception d'un bon nombre de nos institutions internationales existe en France dès le moyen âge, mais, tout en rendant pleind justice à ceux qui ont conçu ces idées, on peut dire que ces esprits élevés sont des cas isolés et que l'application de leurs théories a toujours été presque impossible à l'époque où ils vivaient. Il semblerait cependant que nos "pacifistes" modernes se sont parfois inspirés de leurs idées, et si nous avons fait des progrès, c'est moins dans la conception des idées que dans leur diffusion, et donc dans la possibilité de les mettre en pratique. Un des premiers documents à signaler dans cet ordre d'idées est un écrit latin du règne de Louis IX qui attaque la guerre. On l'attribue à Vincent de Beauvais 1 et à Guillaume de Peyrault — ecclésiastiques célèbres de cette époque. Saint Thomas d'Aquin avait déjà posé les conditions nécessaires pour déterminer la justice d'une guerre; l'auteur du De eruditione principum va plus loin que lui, et déclare que la guerre fait très peu de bien et beaucoup de mal, et qu'on perd toujours en la faisant plus 1. Jarrett: Social Theories of the Mlddle Ages.pp 186-7 - 41 qu'on ne gagne. Le triomphe du Christ, affirme-t-il, fut obtenu par la douceur et non par l'épée; la patience et la foi sont de bonnes armes de protection. Il est inhumain qu'un chrétien fasse la guerre contre un chrétien — mais tuer un'païen^ qui a d'autres croyances, est chose permise pour les auteurs de l'époque. Au moyen âge, dans cette Europe laissée en désordre depuis la chute de l'empire romain, et habituée au prétendu pouvoir universel de l'église, il est naturel que l'idée d'un vast empire universel ait hanté ceux qui s'occupaient de l'état de choses actuel et qui 1 voulaient l'améliorer. Dante, pour ne citer que le plus célèbre de ces penseurs, espérait le rétablissement d'un 2 empire européen — un nouvel empire romain. Dans le De Mon-archia, ou il montre la nécessité d'une monarchie universelle pour terminer les querelles entre les princes et pour amener la paix perpétuelle, il discute la question de la guerre. Elle existera jusqu'à ce que tous les princes se soient soumis à un empereur universel./fais tout de même la guerre n'est pas toujours inévitable parce que cette autorité unique manque; Dante affirme que deux nations qui ont un différend à régler doivent chercher d'abord à résoudre la difficulté par des discussions et des conférences, et qu'elles n'ont le droit de prendre les armes l'une contre l'autre qu'après avoir 1. Sur Dante et l'empire universel qu'il rêvait, voir E.Sharwood Smith: Dante and World Empire, dans le volume édité par Hearnshaw:The Social and Political Ideas of Some Great Médiéval Thinkers, pp 107-138. 2. M.Campbell Smith: Perpetual Peace, par Emmanuel Kant. Introduction à la traduction anglaise, pp 68-9 (note). - 42 -1 tenté tout moyen pacifique de terminer la querelle. Mais l'expression la plus frappante de l'idéal de la monarchie universelle est probablement celle que nous trouvons en France dans le De Recuperatione 2 terre sancte, intéressante non seulement parce qifelle montre l'influence de cette conception au moyen âge, mais aussi parce que Pierre Dubois y propose une alliance des puissances 3 chrétiennes et un tribunal permanent d'arbitrage international Pierre Dubois était un avocat nor-mand, et, lors de la composition du De Récupérations terre 4 , ^ ' sancte, il occupait le poste d avocat royal à Coutances. Mais il avait bien d'autres intérêts que sa profession — c'était une espèce de Bernardin de Saint-Pierre du moyen âge qui faisait parvenir au roi des"rapports (qu'on ne lui demandait pas) sut toutes sortes de questions, mais surtout sur la politique extérieure de la France; Langlois appelle 5 ' ces écrits des "élucubrations véhémentes et bizarres", il avait un tempérament de journaliste et, avec une grande originalité d'idées, en même temps un certain manque de pro-fondeur. Pourtant dans cet ouvrage il y a des idées remar-quables, et des projets de coopération internationale bien en avance dea idées politiques de son époque; mais l'esprit humanitaire qui semble en inspirer le premier livre n'est qu'un voile pour dissimuler le projet de conquête et de 1. Dante:De Monarchia, livre II (cité par M.C.Smith, op.cit., p 46, note). 2. Cet décrit a été édité par Ch^V.Langlois, Paris, 1891. 3. Oppenheim: The League of Nations, p 8. 4. 1305. 5. Lavisse, t III, 2e partie, p 284. 43 -domination française renfermé dans le second. Au fond, ce que Dubois propose, c'est une croisade de plus pour reconquérir la Terre Sainte; mais il s'occupe des travaux préparatoires plutôt que de la croi-sade, et c'est pour cette raison que l'ouvrage nous inté-resse. Avant d'entreprendre ce vaste projet, la chrétienté doit s'unifier, et terminer une fois pour toutes les guerres fratricides qui la divisent. Pour cela, le pape fera réunir un concile qui comprendra non seulement les prélats, mais 1 aussi les princes de l'Europe chrétienne. Ce concile rendra la justice, suivant les lois des divers pays, à tous ceux qui viendront y porter plainte, car la chrétienté doit être unie devant le païen. Une paix générale sera proclamée, et il sera défendu aux catholiques de faire la guerre entre eux — ceux qui veulent faire la guerre combattront les infidèles. Ceux qui enfreignent cette loi seront punis par le reste de la chrétienté. La paix une fois établie par le concile, il y aura un tribunal permanent d'arbitrage pour la maintenir. Et puisque Pierre Dubois est avocat, il énumère tous les détails légaux de son plan, et toutes les précautions qui seront prises pour en assurer le Buccès. Cette première partie de l'ouvrage, inspirée apparemment par l'intérêt général de l'Europe, fut dédiée à Edouard 1er d'Angleterre qui devait aider la réali-2 sation du plan, et une copie devait être envoyée au pape. 1. Lavisse, ibid., et Eileen Power, dans Hearnshaw, op. cit., p 157. 2. F.Melian Stawell:History of International Thought, p - 44 -Mais la seconde partie, adressée au roi de France, contient des considérations particulières d'une toute autre espèce. Dubois, avocat royal, est jaloux du pouvoir temporel du pape — malgré la dissimulation qu'il pratique dans la cir-culaire envoyée à Edouard et au pape, il cherche à détruire le pouvoir temporel de l'église, et à obtenir pour son roi les vastes biens temporels du clergé. Et en somme le vrai but de la paix quiil cherche est de rendre impuissants les ennemis de son propre pays, et de rendre passible la domina-tion de l'Europe entière par la France. Il veut la paix perpétuelle, mais ses ambitions sont toutes patriotiques — il veut la paix perpétuelle de l'Europe sous l'hégémonie de la France. Le vaste projet de paix de Dubois, avec ses tribunaux d'arbitrage et son mécanisme compliqué destiné à imposer la paix aux états récalcitrants, est peut-être une pure chimère, et il se peut que les motifs de l'auteur soient purement nationaux, presque égoïstes. Mais tout de même l'opuscule De Récupérations n'est pas sans valeur. Cet idéal d'un vaste empire pour mettre fin aux conflits qui divisent la chrétienté est à peu près celui de Dante, et nous verrons aussi que Dubois n'est pas seul à croire que la France soit appelée à régner en Europe. Mais ce qui nous intéresse surtout, c'est qu'au commencement du quatorzième siècle un écrivain français a conçu une société des nations européennes (même si c'était seulement un - 45 artifice pour cacher ses vrais motifs) et a fait un plan détaillé de son organisation. Dans le livre de Dubois nous trouvons une ébauche des institutions qui prennent forme actuellement. L'idée d'une paix perpétuelle et des institu-tions nécessaires pour la maintenir n'est donc pas complète-ment étrangère à la pensée française d'il y a six cents ans. Deux grands faits historiques du quinzième siècle doivent nous arrêter un moment. Em 1461 Antoine Marini, chancelier de Georges de Podiebrad, roi de Bohême, proposa à Louis XI un congrès permanent installé à Baie. Louis XI aurait probablement bien voulu renoncer à la guerre s'il avait pu gagner autant par la corruption; pourtant Podiebrad devait faire tous ses efforts pour garder la couronne, et il fallait plus que la bonne volonté pour réaliser un tel dessein. Le projet ne porta donc aucun fruit. Puis en 1495 un décret intéressant 2 fut promulgué par l'empereur. Par ce décret de "pacification éternelle", les guerres privées, qui avaient désolé l'Europe médiévale, furent abolies dans l'empire. C'est probablement moins une expression du sentiment pacifique de l'époque que la simple constation d'un fait historique: ce décret est un indice de la fin du moyen âge; il marque la formation des nations européennes, et le développement de l'esprit de nationalisme qui, depuis longtemps, était en train de détruire 1. Oppenheim: The ^eague of -"ations, pp 8-9 2. M. Campbell Smith, op. cit., p 29. - 46 -l'unité de la chrétienté. Avec le développement de la monar-chie, les barons furent obligés de se soumettre au roi, et la nation prit naissance. Au lieu de guerres privées entre des barons et des princes quasi-indépendants, les guerres devenaient de plus en plus souvent nationales; le roi était devenu assez fort pour imposer son autorité à ses nobles, et la guerre privée devint donc guerre civile dans un état où l'autorité du roi devait être suprême, et on ne pouvait plus la tolérér. Au moyen âge on avait reconnu, sinon l'autorité absolue, au moins la suzeraineté spirituelle êu pape, et la suzeraineté temporelle de l'empereur. La nation n'existait guère; au lieu d'être divisée en états, l'Europe 1 médiévale était divisée en professions et en corps de métier. Un prêtre en Angleterre portait le même costume, parlait la même langue, enseignait la même doctrine, et jouissait des mêmes droits qu'un prêtre allemand ou italien, mais avait très peu d'idées en commun avec le laboureur de son pays, ou avec le boulanger, le menuisier ou l'orfèvre de sa propre ville. Dans des villes quasi-indépendantes, capables souvent de faire des traités avec d'autres villes à l'autre bout de l'Europe, habitait une population divisée en professions et en métiers qui faisaient partie des vastes"gildes" européennes. En même temps, et en contraste avec ce morcellement d'intérêtè et de privilèges, l'Eglise avait imposé une unité d'idées et de civilisation à l'Europe chrétienne. La nation et la 1. Sylvia ^enians:From Renaissance to Révolution,Intro-duction. - 47 -monarchie étaient donc peu importantes dans ce monde chrétien, morcelé d'une part en villes libres et en fiefs et divisé en professions et en métiers, et uni d'autre part par les idées politiques et religieuses de l'église catholique. La nation et la monarchie se dévelop-pèrent lentement. Le roi augmenta peu à peu son autorité en domptant d'abord les barons, etjtpeu à peu on vint à confondre la société et l'état. Pendant tout le moyen âge, grâce à l'influence prépondérante de l'église, la conception de l'empire universel des Romains avait dominé la philosophie politique. Nais ensuite la pensée vigoureuse et indépendante née de la renaissance vint détruire la soumission absolue à jffttuJe <^ spr<? l'autorité,qui avait caractérisé l'époque précédente; alors la conception d'une unité et d'une uniformité imposées à la chrétienté fit place enfin à un esprit de nationalisme. La renaissance contribua de diverses façons à former cet esprit de nationalisme. L'invention.de la poudre à canon, qui changea complètement les méthodes de guerre, rendit nécessaire le rapprochement des nobles d'une même région, diminua leur pouvoir en fournissant un moyen de les attaquer dans leurs châteaux-forts, et aida ainsi le développement du pouvoir royal. On trouve un autre facteur 1 du changement dans le commerce naissant et dans les voyages d'exploration qui créèrent des intérêts particuliers à chaque région de l'Europe, intérêts qui pouvaient donc devenir 1. Sur l'influence du commerce et des forces économiques sur le développement de la monarchie, consultez Kautsky: The Utopia of Tnomas More, pp. 15-16. 48 -facilement nationaux. D'autre part la nouvelle importance des langues vulgaires contribua aussi à diviser l'Europe, sur-tout après que la traductionLde la Bible et de Plutarque en Angleterre, et les écrits de Luther en Allemagne, par exemple, eurent fixé l'anglais et l'allemand et donné à ces langues une forme définitive et une valeur littéraire. Et en étudiant la philosophie des Anciens à sa source même, on jeta les bases d'une philosophie politique destinée à renou-veler la carte de l'Europe, ou plutôt à en justifier le renouvellement déjà en progrès depuis longtemps, et qui allait donner sa forme au monde moderne. C'est la théorie de la monarchie qu'on trouve dans Le Prince de Machiavel qui se forme à l'époque de la renaissance. Le roi remplace l'ems pereur; l'état remplace la chrétienté. 1 Pour Machiavel l'unité de la chré-tienté n'existe pas; il s'occupe seulement de l'état, de l'état indépendant, non pas membre d'une société des nations, mais entouré par des états ennemis. Il pense à l'Italie, et il cherche le' moyen par lequel ces petites principautés, divisées par des èisputes et des intrigues et toujours en lutte entre elles, peuvent être unies dans un état libre et fort, capable de résister à ses ennemis. Machiavel avait été 2 d'abord républicain, mais, craignant que la démocratie fût incapable de fournir le gouvernement fort qu'il voulait, il devint partisan de la monarchie absolue. A cause de sa 1. Sur les idées politiques de Machiavel, voir Sylvia Benians, pp. cit. pp 18 et seq. 2. Ibid., p 18. - 49 -conception de l'état, il veut un prince militaire qui sera surtout le chef de l'armée. Toute l'organisation de l'état sera militaire; et puisqu'on ne peut pas compter sur les soldats mercenaires aux moments de grave danger, l'armée sera nationale — les sujets du prince constitueront son armée. Pour les philosophes de la renaissance qui acceptent les doctrines monarchiques de Machiavel, le devoir du prince est de maintenir l'indépendance et l'unité de son état; pourvu qu'il réugïsse et que son peuple ait /s confiance en lui, n'importe quelle méthode sera justifiable. Il ne faut considérer que l'utilité: c'est le moment actuel qui importe, et non pas un monde futur dont quelques théo-logiens ont parlé; c'est de l'état qu'on doit s'occuper, et non pas d'un chimérique empire chrétien composé d'un grand nombre de pays en réalité ennemis. On prépare donc le despotisme qui se développe sous la renaissance. Le prince doit être suprême, et l'état, dans sun propre intérêt, doit être soumis au prince. Le commerce a besoin d'une armée pour maintenir l'ordre dans le pays et pour protéger ses marchands à l'é-1 tranger; les intérêts des commerçants sont donc ceux du prince, et ainsi nous voyons le commerce qui consolide et augmente le pouvoir royal. Malgré le développement rapide de la monarchie, la philosophie politique de Machiavel n'est 1. Cf. Kautsky: Thomas More and his Utopia. 50 -pourtant pas celle de tous les princes européens de l'époque, mais)puisqu'elle est née de la renaissance, et aide en même temps à former l'état et les institutions qui caractérisent la renaissance, il faut y jeter ce coup d'oeil rapide avant de continuer. Nous verrons que l'idée de l'unité du genre humain n'est pas perdue, et que le désir de tout savoir et de tout comprendre, avec le développement de 1 esprit sci-entifique, pousse les philosophes et les hommes de science de tous les pays européens à se rapprocher les uns des autres — une communauté d'activité intellectuelle remplace en quelque sorte l'ancienne uniformité de la pensée chré-tienne. nais pour comprendre n'importe quel aspect de la société ou de la philosophie de la renaissance, il faut d'abord connaître le développement de la nation et la cré-ation du despotisme dans l'état indépendant (et donc néces-sairement militaire). C'est donc le point de départ d'une étude sur le "ifcifisme" de la renaissance. Une étude de la pensée française ne serait pas complète sans le nom d'Erasme, car Erasme de Rotterdam n'est pas parement Hollandais — il est plutôt Européen. Il appartient aussi à Paris où il étudia et en-, seigna, et où il fit la connaissance de nountjoy, et il appartient aussi à l'Angleterre de nenri vIII, car c'est surtout à Oxford qu'il trouva des hommes avides comme lui d'apprendre, doués d'une faculté critique bien développée, possédant une nouvelle attitude envers les problèmes de l'étude, et ennemis, comme lui, des préjugés et des abus - 51 -anciens — on ne peut pas séparer le nom d'Erasme de ceux de Rountjoy, uolet, Linacre, Grocyn et nore. L'homme de la renaissance s'intéresse à une ioule de choses: l'humaniste, en contraste avec les savants du moyen âge qui ne s'occupaient que d'une discussion de la philosophie des Anciens, mal comprise et mal inter/ prétée, veut étudier les faits et, par une critique éclairée et individuelle, établir la vérité. Il n'accepte pas l'auto-rité d'un document seulement parce que ses prédécesseurs l'ont acceptée; il veut étudier la vie même, et appliquer aux problèmes de la vie la nouvelle méthode des sciences. Tout ce qui touche l'humanité le touche; il peut s'appli-quer à lui-même le mot de Térence: "Homo sum; humani nihil a me alienum puto." Il est naturel que l'entnousiasme des humanistes les ait rapprochés les uns des autres, et que leur commune activité intellectuelle ait pour eux nivelé les barrières érigées entre les nations par la monarchie et l'état. Les savants et les philosophes continuent à former une communauté à part, pas encore soumise à la division de 1 ancienne société européenne — les rapports d Erasme avec Budé ou avec ses amis d'Oxford indiquent bien l'existence de cette communauté intellectuelle, il est vrai aussi qu'à l'époque d'Erasme l'Europe cultivée possède toujours une langue commune; les langues vulgaires font à ce moment-là leurs premiers efforts pour remplacer le latin dans la - 52 littérature sérieuse, efforts qui vont, pleinement réussir peu après, et aider donc le développement des distinctions nationales. Erasme est ennemi de la scolastique, et des abus qui existent dans l'église catholique; pourtant il ne veut pas de querelle violente— il reste toujours modéré, il reconnaît la nécessité de laire des réformes religieuses, mais il condamne les violences de Luther, c'est selon lui l'ignorance qu'il laut surtout combattre; l'igno-rance détruite, les abus n'existeront plus, malgré la satire mordante de quelques-uns de ses écrits, il reste, tout compte fait, ennemi des haines et des violences. Et puisque cela est vrai, il est nécessairement ennemi de la guerre; Erasme l'attaque comme anti-chrétien^et injuste. 11 propose l'arbitrage pour éviter les combats, mais il ne va pas plus loin, et n'essaye pas d'expliquer comment ce*, arbitrage sera 1 iait. il affirme qu'il n y a iien de plus 2 méchant, de plus haissable, ni de plus nuisible que la guerre, et que nous devrions l'éviter par tous les moyens possibles, et faire tous nos efforts pour l'abolir. La guerre est in-digne des hommes — combien davantage indigne des chrétiens ! 5 Dans la Q.uerela Pacis il associe le christianisme et la paix: "Quiconque enseigne le Christ, affirme-t-il, enseigne la paix", et il dit même qu'une paix inique vaut mieux que la 1. F.M.Stawell, op. cit. pp 88-89. 2. Opéra II,Prov.951C. Cité par M.C.Smith,op.cit. p.18 3. Opéra IV, 630 B^ Cité ibid, p 19 (note) - 53 -1 guerre la plus juste. Encore un humaniste que nous devons considérer est Thomas More; examinons un moment les idées sur la guerre dans son Utopie.Encore une fois il s'agit d'un livre qui, écrit en latin, appartient à la pensée humaniste en Europe, et non seulement à la philosophie anglaise. La discipline militaire a dans l'Utopie de Thomas More une place pareille à celle qu'elle occupe dans la République de 2 Platon. Même les femmes font des exercices militaires pour être prêtes à défendre leur île si on vient l'attaquer. Et pourtant les habitants de l'Utopie "détestent la guerre, comme une chose bien brutale, et qui, à la honte de la na-ture humaine, est plus pratiquée par les hommes que par les animaux. Contrairement aux sentiments de presque toutes les autres nations, ils pensent qu'il n'y a rien de moins glor-3 ieux que la gloire qui est obtenue par la guerre." Et donc chez eux la guerre existe,bien qu'ils la détestent; ils ne la font que quand elle est inévitable. Et puis les habitants de cette Ile heureuse, plutôt que de se battre, emploient la 4 ruse et la "propagande" — ils aiment mieux assassiner les chefs de l'ennemi, ou diviser son e^ naâm^  par des disputes et 5 des dissensions, que de triompher par force d'armes. Par la corruption, ils évitent le combat. Evidemment ces pratiques semblent particulièrement odieuses chez ce peuple sage et éclairé; mais 1. Opéra IV, 636 C. Cité ibid. 2. Utopia, ed. Lupton. Livre II, ch VIII, p 243. 3. Ibid. 4. Mumford:The Story of Utopias, p 73. 5. Hertzler: Hp. cit. p 142. - 54 -iih ne faut pas tout prendre au sérieux. Hore indique claire-ment qu'il vaut mieux éviter la guerre si cela se peut, mais quand il raconte les moyens par lesquels ce peuple le fait, il satirise les intrigues des nations chrétiennes, et sur-1 tout celles que menait le roi d'Angleterre en Ecosse, comme 2 plus tard il fait la satire des troupes mercenaires suisses. Il n'attaque pas seulement la guerre, mais aussi (et ceci avec beaucoup de courage, malgré le voile que le pays chi-mérique d'Utopie prête à ses paroles) les relations entre les états européens. Thomas More, ami d'Erasme, et humaniste comme lui, a en somme des idées sur la guerre à peu près semblables aux siennes. Rais il faut revenir en France, où nous trouverons des critiques de la guerre chez les deux auteurs les plus célèbres de la renaissance française : Rabelais et Montaigne. On ne s'attend peut-être pas à trouver chez Rabelais une théorie bien sérieuse de la paix univer-selle. Il est certainement vrai cependant qu'au fond l'oeuvre de Rabelais renferme un vif amour de l'humanité, et la passion de la justice. L'auteur met dans la bouche de Panurge des opinions bien intéressantes qui indiquent que cette théorie n'était pas étrangère au célèbre curé de Meudon. Dans Pantagruel il fait la satire de 3 la guerre. Les rois de la renaissance, grâce à la centrali-sation, à la destruction de la féodalité, et à la création 1. Utopia, p 251. 2. Ibid, p 253. 3. Consulter C.Lenient:La Satire en France au XVIe siècle, t I, pp 72-75. - 55 -d'armées permanentes, jouissent de forces jusquè^là incon-nues; il y en a qui ne rêvent que de guerres et de conquêtes. Les prouesses qui ont fait la gloire des Alexandre et des César sont maintenant, selon Rabelais, des crimes contraires aux doctrinds chrétiennes, et les conquêtes, selon lui, dev-raient valoir, non la gloire, mais la disgrâce et la honte aux rois modernes. Le peuple perd toujours par les plaisirs belliqueux des rois. "Ces diables de rois ici, s'écrie Panurge, ne sont que veaux et ne savent ni ne valent rien, sinon à faire des maux es pauvres sujets, et à troubler tout 1 le monde par guerre pour leur inique et détestable plaisir." On ne se tue pas par dévouement à de grandes causes — ce sont les moindres incidents, sans importance du tout, qui servent de prétextes aux guerres. Dans un autre passage Rabelais continue la satire de la guerre et du conquérant. Epistémon meurt, descend aux enfers, et est ressuscité par l'art merveilleux de Panurge. Il décrit le sort des grands conquérants, occupés tous aux plus vils métiers, tandis que les philosophes 2 vivent en grand seigneurs. Quant à Montaigne, qui vivait à une époque troublée où tout le monde craignait de se compromettre, nous ne trouverons pas chez lui un champion très affirmatif de la paix universelle. Cependant il montre ses préférences et ses intentions dans certains passages significatifs. Comme Rabelais, il parle lui aussi des "vaines occasions" qui 1. Pantagruel,livre II chap XXXI. 2. Ibid. - 56 -1 provoquent la guerre avec ses ardeurs et ses fureurs. La jalousie d'un roi, une prétendue injure, une querelle de famille, un accès de colère — il ne faut pas plus que cela pour entraîner le sacrifice de quelques milliers d'hommes. Le roi est sujet aux mêmes désirs et aux mêmes passions que les autres hommes, seulement quand il se fâche, il ne se contente pas de battre un laquais; il veut comme les autres, mais il peut plus, et donc sa colère peut amener la ruine de toute une province. Ce sont des questions pas autrement graves que celles-là qui occasionnent la guerre et la destruction qu'elle fait. Encore un écrivain de la renaissance dont nous allons nous occuper un instant, semble appartenir par ses idées au moyen âge plutôt qu'au seizième siècle. 2 Guillaume Postel (1510-81) est un des hommes les plus inté-ressants de son époque, intéressant en partie à cause des haines, des critiques, et des vitupérations violentes que 3 ses écrits ont provoquées. C'était un érudit qui avait de vastes connaissances sur toutes sortes de matières — en théologie, en astrologie, en histoire, et surtout en géo-graphie et en langues orientales. Il voyagea dans l'orient pour acheter des manuscrits, pour étudier les langues, et pour servir d'interprète à l'ambassade français. Jointe à son érudition, cependant, on trouve chez lui une forte tendance au mysticisme. En effet, 1. Montaigne: Essais livre II ch. XII. pp 99-103. 2. Consultez sur lui Sir Geoffrey Butler: Studies in Statecraft, pp. 38-64. 3. Ibid. p 40. - 57 -affaibli par une vie dure et par d'âpres luttes contre l'uni-versité, contre le gouvernement, et contre l'inquisition, il se vit affligé d'une maladie mentale, et un tribunal ecclé-siastique en 1554 le prononça fou. Il ne faut pas s'en éton-ner, car il avait commencé de très bonne heure une vie de désappointements et de déceptions en entrant dans l'enseigne-ment à l'âge de treize ans. Un jeune homme sensible qui instruit des garçons qui le surpassent en forces et en taille, finit ainsi tout naturellement par souffrir d'une maladie nerveuse et mentale. En tout cas, sa vie comme maître d'é-tudes à Sagy-sur-l'Aubette ne fut pas heureuse — ni la vie des élèves qu'il avait a surveiller non plus. On raconte qu'un de ces garçons, incapable de supporter le tempérament difficile de Postel, voulut se suicider, et qu'un autre voulut assassiner un soir le jeune maître d'études. Mais nous n'avons pas à étudier le tempérament de Postel; si nous constatons qu'il s'est intéressé au mysticisme et aux études cabalistiques, et qu'il s'est occupé de la recherche de la nouve lie Eve destinée à renouveler le christianisme, nous en saurons peut-être assez pour mieux comprendre les idées de ce grand érudit sur l'unité des hommes. En Europe, Postel vit les nations divisées par des guerres et par des conflits religieux; autour de lui,il vit la gloire et la puissance de la France de François 1er détruites dans la longue période de guerres civiles sous Henri II, François II, Charles IX, et Henri III, et mourut avant la réalisation de l'unité française sous - 58 -Henri IV. Et pourtant les hommes étaient tous enfants du même Dieu, et donc frères les uns des autres. L'unité des peuples n'était pas seulement souhaitable, elle était né-cessaire comme expression de la volonté de Dieu; la division qui existait entre les peuples et dans l'église même était pour Postel une aorte de blasphème, car elle semblait nier la paternité de Dieu. En conséquence il se consacra à la recherche d'un moyen gaar terminer les querelles entre les hommes et peu? ramener l'unité perdue. iioé, enseigne Postel, avait trois fils, dont un, Cham, fut maudit. A Sem fut accordée la connaissance et l'interprétation de la volonté de Dieu — le pape est son héritier, et doit donc jouir d'un pouvoir spirituel absolu. Japhet, le fils cadet de Noé, fut destiné à etre l'instru-ment de la volonté divine. Il semble qu'il y ait bien loin de ces considérations bibliques à la question de la paix euro-péenne, mais elles contiennent pour Postel la seule solution possible, car il accepte comme une vérité indiscutable toute la prétendue histoire sur laquelle il base son argument. De Gomer, fils de Japhet, sont descendus les Gaulois. Selon lui, les Français sont donc un peuple choisi, avec une mission divine. Ils sont héritiers du pouvoir temporel comme le pape l'est du pouvoir spirituel; l'exercice de ce pouvoir est donc l'expression de la volonté divine. C'est donc au roi français d'amener l'unité des peuples, et de faire régner la paix de 1 Dieu. Dieu et le roi français doivent dominer le monde. 1. Consultez Butler, op.cit. pp 49-50. Les titres des - 59 -Le point de départ de Postel est entièrement différent, mais il arrive aux mènes conclusions que Pierre Dubois. La théorie d'un empire universel est tou-jours bien dangereuse, quelle qu'en soit l'inspiration. Il est vrai que Postel veut unifier les peuples du monde, et qu'il veut consacrer ses talents et sa connaissance des langues orientales à la conversion des "païens", mais, somme toute sa théorie, comme toute théorie d'un peuple choisi destiné à dominer le monde, ne peut produire qu'un esprit de conquête. Pour lui il n'y a pas le moindre doute — il répète (page 58, note 1, suite) ouvrages dans lesquels Postel développe cette théorie sont eux-memes de très éloquents indices de l'importance qu'il prête à ces idées, et de leur influence sur sa pensée. J'en cite quelques-uns d'après la Bibliogr^hy of William Postel, dans le livre de Butler déjà cite, pp 117-151. 1551-Les Raisons de la Monarchie, et quelz moyens sont nécessaires pour y parvenir; la ou sont compris en brief les très admirables, et de nul jusques aujouRd'huy tout ensemble considérez Privilèges et Droicts, tant divins, celestes, comme huma&ns, de la Gent Gallique et des princes par icelle asleuz et approuvez. 1552-L'Histoire memorable des Expéditions depuys le Déluge faictes par les Gauloys ou Françoys depuis la France jusques en Asie, ou en Thrace, & en l'orientale partie de l'Europe: & des commodités ou incommodités des divers chemins pour y parvenir et retourner; le tout en brief ou Epitome, pour montrer avec quelz moyens l'Empire des Infideles peult et doibt par eulx estre deffaict. (à la fin du volume) L'Apologie de la Gaule contre les malevoles Escripvains, qui d'icelle ont mal ou neglige-ment escript; & en après les très anciens droicts du Peuple Gallique & de ses princes. 1552-Resolution Eternelle destinée au Roy et peuple très-chrestien pour obtenir la vraye et finale victoire. ^t enfin un écrit qu'il n'p. pas publié: Recueil des Pro-phéties de tous les plus célébrés Peuples du Monde, par lequel il se voit comment le Roy des Françoys, ou bien celui <^ ui entre tous les Princes d'Occident est le plus renomme, doit tenir la monarchie de tout le monde. - 60 -sans se lasser sa doctrine de la mission divine du roi de France, "estant donc, dit-il, mon général but de conduyre le monde en fondement et vrai principle de la concorde, union et souveraine paix par le seul possible moyen de la 1 Monarchie Treschretienne." Le plus célèbre de tous les grands projets de paix perpétuelle échaffaudés en France est probablement celui que Sully attribue à Henri IV dans les (Economies royales, le "Grand Dessein" qui est censé avoir inspiré toute la politique étrangère du roi de France. Nous 77'avons pas à résumer ici les conclusions de la critique his-torique moderne qui ont démontré que le grand dessein, tel que Sully nous le présente dans les (Economies royales, et de sa propre invention, et que le roi n'avait jamais eu 2 des projets si étendus ni si arrêtés. Il nous suffira de mentionner les détails les plus saillants du plan, tel que Sully l'expose dans ses mémoires, et puis de reculer un in-stant, en nous servant de l'étude faite sur ce sujet par Christian Pfister, pour voir comment ces idées ont pris forme dans l'imagination de Sully, et pourquoi il a voulu falsifier des documents et inventer des conversations, des lettres, et même des ambassades, pour faire croire que le roi avait conçu ce projet et travaillé à le réaliser. Les mémoires de Sully sont écrits à la seconde personne: ce sont toujours les secrétaires qui parlent, en s'adressant au duc — sage précaution contre les 1. Butler op. cit. p 50. 2. Sur le grand dessein, consultez l'étude de Ch.Pfister publiée dans la Revue Historique de 1894. - 61 -accusations futures. Mais l'auteur va plus loin; quand il s'agit du grand dessein, les secrétaires eux-mêmes sont censés recopier seulement des pièces préparées sur des brouillons et des documents incomplets par les Arnault, anciens secré-taires de Sully avant la disgrâce de Sully de 1611, et déjà 1 morts ! Avec de tels artifices, Sully expose les projets de son roi. La première mention du grand dessein dans l'édition imprimée des mémoires est de 1593: Sully, s'adressant au roi, lui parle de ses "hauts et magnifiques desseins pour l'établissement d'une république universelle, tres-chrétienne, composée de tous les roys et potentats 2 d'Europe." Henri IV semble en parler aussi, en termes bien 3 vagues, en 1596. En 1601 le roi envoie Sully en Angleterre pour exposer ses projets à la reine Elisabeth, et pour ob-tenir son aide. La reine montre une vive sympathie envers ses desseins, et promet d'aider Henri IV à les exécuter. On invièera les états Scandinaves à se joindre à l'Angleterre et à la France dans une sorte d'association, pour agir en commun dans la politique européenne; on cherchera à faire entrer dans cette association les états germaniques, et à détruire l'in-fluence prépondérante des Habsbourg dans l'Empire; enfin on 4 aidera les Pays-Bas à se délivrer de la domination espagnole. Mais la reine d'Angleterre meurt avant la réalisation de ces projets, et encore une fois Henri IV envoie Sully en Angleterre pour continuer les négotiations 1. Pfister, Rev. Hist., t. LVI, pp 326-7. 2. Œconomies royales(coll. des mémoires relatifs à l'hist. de Fr.) t.II, pp 99-100. 3. Ibid. t. I H p 64 4. Ibid. t. IV, p. 45. - 62 -auprès de son successeur. C'ezt une mission bien délicate, et aux instructions officielles dont Sully est armé sont ajoutées des instructions secrètes sur une alliance de la 1 plupart des états européens contre la maison d'Autriche; l'empire des Habsbourg sera réduit à la peninsule espagnole, et les provinces conquises seront distribuées entre les divers états qui auront pris part à cette croisade; aucune portion n'en sera retenue cependant pour le propre compte de 2 la France ni de l'Angleterre. Dans les Œconomies royales Sully 3 développe davantage ce projet. A&rès l'abaissement de la maison d'Autriche, il se formera une république très chré-tienne, composée de quinze puissances, égales en force et se faisant équilibre entre elles; il y aura aussi un équili-bre semblable entre les trois religions catholique, luthé-rienne et calviniste. Pour assurer la paix perpétuelle qui régnera en Europe, la confédération formée par ces états sera dirigée par six conseils provinciaux et un conseil géné-ral. L'Europe unie sera désormais sans révolutions et sans guerres entre les états chrétiens; elle pourra donc, grâce à cette coalition, expulser le Turc.KKXIXESXKgX La guerre ne sera faite que par le conseil général de la République très chrétienne, et, le Turc une &is chassé, la paix perpétuelle 1. Ibid. t. IV, pp 289-91. 2. Quand Sully fait de telles propositions au roi en 1609, celui-ci répond:"Hé quoi, voudriez-vous que je dépen-disse quarante millions pour conquester des terres pour autruy, sans en retenir pour moi ? Ce n est pas là mon intention." Œconomies, t. VIII, p. 125. 3. Voir surtout t.VIII, pp 197 et seq, et jusqu'à la page 282. - 63 -sera réalisée. Voilà le grand dessein tel que nous le voyons dans l'édition imprimée des (Economies royales de 1638. Il existe cependant un manuscrit complet de ces mé-moires, rédigé sous la direction de Sully lui-même entre 1611 et 1617; ce manuscrit a été remanié pour faire l'édition livrée enfin à la presse. Dans le manuscrit il n'est jamais question de l'ambassade de 1601 auprès d'Elisabeth, mission inventée de toutes pièces plus tard par Sully. Quand aux quinze dominations, et à la république très chrétienne, on n'en entend jamais parler non plus. Somme toute, dans le manuscrit le "grand dessein" de Henri IV se borne à renfer-mer la maison d'Espagne dans la seule péninsule hispanique. Toutes les conceptions du remaniement de la carte de l'Europe, du conseil international, et de la paix perpétuelle appartiennent donc à Sully lui-même; non pas même à Sully au pouvoir, mais à Sully vieillard, rentré dans la retraite et tombé en disgrâce. Entre 1620 et 1635, sous le règne dejLouisXTII, il a fabriqué tous les documents qui parlent du grand dessein dans tout son développement. Le désir qu'avait Henri IV d'abaisser la maison d'Autriche — un des aspects les plus importants de sa politique — est le point de départ des inventions déjSully; les vastes projets de con-fédération européenne sont née entièrement dans l'imagination du ministre, et il les a ajoutés au moment de rédiger les mémoires pour la presse. - 64 --Pourquoi Sully a-t-il falsifié ainsi l'histoire ? Sainte-Beuve attribue à "un sentiment bien 1 naturel de vieillard et de loyal serviteur voué au deuil" les,exagérations qu'on trouve dans les Œconomies royales, et l'importance prêtée à des projets tels que celui de confédérer les états chrétiens en une sorte de vaste répu-blique; ces "projets" n'avaient été en réalité que de vagues souhaits qu'exprimait parfois le monarque en causant avec ses amis intimes. Mais Sully fut poussé par d'autres motifs encore, fout ce que nous savons sur son caractère, et sur la vie fastueuse qu'il menait, indique que le désir de s'exalter ne lui aurait pas été complètement étranger, et, de plus, il avait un but patriotique. On avait abandonné la politique du feu roi, et en revanche le gouvernement françal avait subi l'iniluence des Habsbourg; Sully voulut rappeler les principes politiques de son maître, et, pour montrer la faiblesse de la politique de Louis XIII en comparaison de celle de son illustre prédécesseur, il prêta aux projets de Henri IV contre la maison d'Autriche une précision et une ampleur qu'ils n'avaient jamais eu en réalité. Quant au projet de paix perpétuelle, c'est l'idéal politique du grand ministre lui-même. Parce qu'il veut établir un équilibre parfait entre les états et entre les religions, le projet est certainement irréalisable il nous fait connaître néanmoins "l'Utopie" que l'auteur 1. Causeries du Lundi, t.VIII,p 156(voir aussi p 152) - 65 --voudrait établir en Europe. Et puisqu'il faut d'abord détruire la domination en Europe de la puissance rivale de la France, le projet a en somme le même but que ceux de Dubois et de Postel. Il y a cependant dans le projet de Sully une idée qui le distingue nettement de celui de Dubois. Nous voici arrivés au commencement du dix-septième siècle, et déjà la conception de l'équilibre européen.se forme. On pourrait peut-être trouver dans l'ouvrage de Sul^y une ébauche de l'idée de l'équilibre européen. 1 D'autre part Pfister suggère que la publication de l'histoire de Henri IV par Dupleix détermina Sully à publier ses mémoires, après les avoir gardés pendant longtemps en manuscrit. Dupleix, historiographe officiel, pensionné par Louis XIII, avait fait des critiques de Henri IV, et avait négligé de rendre à Sully la part de gloire qui lui était due. Celui-ci alors saisit l'occasion de se venger, et de venger son maître des critiques qu'on lui avait faites. Malgré ses origines suspectes, la légende du "grand dessein" se forma rapidement, et dès l'appa rition des Œconomies royales les historiens y ajoutèrent foi. Et à vrai dire cette légende était déjà connue. En 1620 Agrippa d'Aubigné, dans l'Appendice du troisième volume de 2 son Histoire Universelle, prête ces mêmes desseins à Henri IV Ce n'est pas que Sully ait fait un plagiat; depuis sa dis-grâce lui et d'Aubigné vivaient en relations assez intimes; 1. Rev.Hist. t. LVI, p315. 2. Ibid. p 41. pendant qu'il redigeait le manuscrit des Œconomies. Sully a sans doute parlé à son ami de ces projets — c'est lui qui a fourni les détails, déjà exagérés, que d'Aubigné, suivant la méthode des historiens de son époque, a développés à sa façon. Dans son article sur les Œconomies royales, Pfister révèle que l'idée de la paix perpétuelle revient assez a*soa souvent à cette époque dans des écrits 1 divers. Il cite une lettre de Villeroy à l'ambassadeur français à Londres, au sujet d'un mariage projeté. "Nous sommes en train, dit Villeroy, et nous avons de quoi faire des alliances en divers endroits; et vous dirai, si les occasions qui s'offrent sont ménagées, comme elles peuvent estre, que nous pouvons bâtir et rendre durable pour nos jours une paix universelle en la chrétienté, et principale-ment entre ces trois grands rois (Henri IV, Philippe III, Jacques 1er): car il semble que leurs intentions et le bien commun de leurs couronnes y concourent. Ce seroit certes un grand heur " Sully partage donc les idées de son siècle Quant au projet d'établir un conseil général pour régler les différends internationaux, Sully l'a 2 pris peut-être dans le Nouveau Cynée, livre d'Emerich Crucé, publié en 1623. Le livre s'adresse aux princes et contient des remarques sur l'économie politique, le commerce, le sys-tème monétaire, et l'enseignement qui révèlent un esprit , 1. Rev. Hist. t LVI, p. 329. , ^ 2. ou Lacroix. Sur lui consultez l'article déjà cité de Pfister (Rev.Hist.,t LVI, pp330-33l) et surtout Butler, & op.cit., pp 91-104. 4 67 -pénétrant et moderne, capable souvent (comme sur la ques-tion du libre-échange) d'écarter les préjugés de son 1 époque. Il s'occupe aussi d'organiser politiquement le monde de manière à assurer la paix perpétuelle. D'autres avaient conçu une alliance des puissances européennes pour combattre le Turc; lui propose une paix perpétuelle qui comprendra toutes les nations du monde. Il y aura un congrès permanent à Venise, où siégeront les ambassadeurs de tous les pays; cette assemblée jugera les différends entre les pays qui la constituent. Crucé comprend qu'une telle assemblée doit occuper une place importante dans toutes les relations entre les états, et qu'une simple cour d'arbitrage ne suffit pas. C'est le devoir de cette assemblée de maintenir la paix, et, en séance permanente, elle veillera à ce que les ambassadeurs puissent toujours se consulter, et trouver la coopération des autres nations. Le congrès agira par la persuasion, mais, s'il le faut, il pourra employer la force pour imposer la volonté de la majorité. Il n'est pas nécessaire de dire qu'il y a dans le Nouveau Cynée des choses surannées, et des dis-cussions de détails qui nous semblent bien peu important. Hais l'auteur s'est débarrassé de l'esprit de croisade; il veut^ue toutes les nations, les Turcs compris, se rappro-chent et discutent leurs problèmes dans un parlement inter-national, et il cherche, plutôt que la prééminence de la France, la paix, et le bonheur de tous les peuples. Il vit 1. Cf. Butler, op.cit. pp 93-94 - 68 -au commencement du dix-septième siècle, mais par ses idées il appartient — j'allais dire à nos jours, mais peut-être qu'il faut dire à demain. Ainsi le développement de la monar-chie et de l'état, bien qu'accompagné par un esprit de nationalisme, n'a pas empêché le développement en même temps d'un esprit d'internationalisme, et la conception d&une société des nations. A peu près au même moment que le Nouveau Cynée, apparurent la Cité du Soleil de Campanella (1623) et la nova Atlantis de François Bacon (1622). Il est vrai que les idées qu'on trouve dans ces livres ne sont pas celles de urucé. La Nova Atlantis est isolée du reste du monde, et, si ses habitants ignorent la guerre, ils n'ont cependant pas de relations avec les autres pays, à part les visites secrètes de leurs savants à l'étranger. Ils n'admettent point qu'on tue les hommes. Campanella reprend plutôt les^dées de Platon — il garde la discipline militaire comme utile à l'état, et il discute la justice de^ La guerre et l'humanité envers les peuples vaincus. On pensait à ces grandes questions, et de temps en temps un grand humaniste comme Erasme, ou un esprit moderne comme Crucé, osa demander l'abolition de la guerre. Il est évident donc que la conception de la paix universelle date en France d'une époque bien éloignée. Malgré les guerres incessantes du moyen âge, et malgré l'esprit militaire qui animait alors le christianisme, de nombreuses écrivains de cette époque troublée démontrent i - 69 --l'injustice de la guerre, et veulent qu'on emploient tous les moyens possibles de l'éviter. La conception de l'empire romain hante alors les esprits, et l'idée d'un vaste empire qui englobera tous les états de la chrétienté inspire des projets de conquête qui sont en même temps des projets de paix -européenne — on apportera la paix à l'Europe en créant la monarchie européenne. Mais la renaissance vient substituer l'idée de l'état indépendant à la notion d'un empire univer-sel, et l'idéal politique exprimé par Machiavel semble deve-nir celui des princes européens. L'esprit'pacifiste" ne disparait cependant pas, et semble même caractériser le mouvement intellectuel et scientifique de l'époque. Nous trouvons donc en France au moyen âge et à l'époque de la renaissance un esprit de "pacifisme", et la conception même des institutions de paix que nous voulons établir aujourd'hui. * * * * * * * * * * C h a p i t r e IV L E D I X - S E P T I E M E E T B E D I X - H U I T I E M E S I E C L E S En étudiant quelques expressions du sentiment à^timilitaire dans la pensée française de la renaissance nous avons admis plusieurs livres écrits au dix-septième siècle; c'est une division qui semble s'imposer. Nous avons remarqué chez Sully le souci de garder l'équilibre européen, notion qui le range parmi les politiques ae l'Eu-rope moderne; mais, tout compte fait, cette idée ne fait que de naître, et la philosophie de Sully est en somme celle de la renaissance. Quant à Crucé, il laisse ses devanciers loin derrière lui, mais ses idées appartiennent à la tradition numaniste; le nouveau uynée est en quelque sorte le point culminant du coté humanitaire et universel de ce mouvement. Les idées du dix-septième siècle — ou plutôt du siècle de Louis XIV — se distinguent assez nette-ment de celles que nous venons de considérer, et cela pour F ! - 71 --deux raisons. Premièrement, on constate l'existence d'une société des nations, et on commence à faire une étude scien-tiiique des principes du "jus gentium" — on considère d'habi-tude Hugues ^rutius comme le fondateur de la science du droit international, et, bien que son étude de jure belli ac pacis soit antérieure aux mémoires de Sully de plus de dix ans, nous aimons mieux la traiter dans ce chapitre que dans le précédent. Hais la seconde modification dans les idées sur la guerre et la paix au dix-septième siecle est de beaucoup plus importante. Avec la réussite de la politique anti-es-pagnole de Richelieu, la France devint la puissance dominante en Europe. En face des prétentions insolentes des Habsbourg, elle avait semblé le champion des libertés de l'Europe, et avait essayé de s'allier avec les autres pays dans une grande alliance, une sorte de confédération européenne. Quand enfin elle remplaça l'Espagne, son point de vue changea. Sous l'influence des victoires de Louis XIV et de la gloire obtenue par ses armées, on célébra les conquêtes du monarque, et on oublia en grande partie l'iniquité de la guerre et le beau rêve de la fraternité européenne. Tant que dura l'époque des succès militaires de Louis XIV, peu de voix s'élevèrent en France pour attaquer la guerre ou pour proposer des moyens de l'éviter. Bossuet dans sa Politique tirée de l'Ecri-1 ture développe la théorie du pouvoir absolu, qui fait de l'obéissance passive un devoir religieux, et de la liberté un acte d'hérésie — c'est la doctrine du siècle, et elle 1. Voir Q.uinet:Le Christianisme et la Révolution,p267 - 72 --sera acceptée presque sans murmure jusqu'à ce que la gloire qui entoure le trône du monarque ait diminué. Vers la fin du règne, quand les armées françaises eurent éprouvé des échecs, et quand la personne du roi eut perdu une partie de la splendeur qui l'avait revêtue auparavant, on commença à analyser et à discuter la théorie du droit divin, et à se rendre compte des résultats funestes de la politique mili-taire d^Louis XIV. La démocratie et le sentiment de la fraternité des peuples ne sont peut-être pas inséparables, mais ce sont certainement des principes liés assez intime-ment. Le dix-septième siècle accepte l'absolutisme et l'état militaire; le dix-huitième siècle va poser le principe de l'autorité de la nation, et, à un moindre degré, de la fraternité des peuples: à la fin du siècle ces deux prin-cipes vont jouir d'un très bref triomphe. Nous n'allons pas nous attendre donc à trouver au dix-septième siècle un grand développement de l'esprit d'internationalisme. Il est vrai qu'au commence-ment du siècle Hugues Grotius crée le droit des gens en donnant une forme quasi-légale aux "lois" proposées par bien des philosophes politiques depuis les temps les plus reculés pour régler les relations des états, et il est vrai aussi que son livre exerce une très grande influence sur la politique européenne. On peut se demander cependant si cette influence a beaucoup fait pour adoucir le fléau de la guerre. - 73 --On connaît bien l'histoire de la jeunesse précoce de Grotius, étudiant à l'Université de Leyde à l'âge de onze ans, et pourvu de ses titres univer-1 sitaires trois ans plus tard. Telle fut déjà la réputation de ce jeune érudit à l'âge de quinze ans que, pour donner plus d'éclat à une ambassade importante, on l'invita à l'accompagner à Paris. Exilé à cause de ses opinions reli-gieuses, il vécut en France de 1621 à 1631, et c'est là qu'il publia son livre célèbre 'De jure belli ac pacis en 2 1625. C'est le moment des grandes découvertes de la science moderne — Grotius est contemporain de Galilée, de Kepler, et de Harvey, et le droit international prend donc une forme scientifique à l'époque où l'astronomie, la physique et la médecine modernes se créent. Le livre de Grotius eut bientôt un succès remarquable, et son^cuco&& inspira probablement en partie les traités de Westphalie. Grotius ne chercha pas à abolir la gperre, mais il reconnut l'existence d'une société des nations chrétiennes, et posa les règles qu'elles dev-raient adopter pour régler leurs relations. Quand ces prin-cipes furent adoptés dans les traités de 1648, ils aidèrent à créer la nouvelle Europe, composée d'états indépendants. En reconnaissant la souveraineté territoriale ces traités donnèrent le coup de grâce au Saint Empire romain germanique qui avait dominé la politique du moyen âge. Mais si la nou-velle philosophie politique qui trouva expression dans l'oeuvre 1. F.S.Marvin:Evolution of World Peace, p 65. 2. T.J.Lawrence:The Society of Nations, p 88. 4 74 -de Grotius substitua à la conception médiévale d'un empire chrétien r. la conception d'une société chrétienne composée d'états souverains, elle créa aussi le principe d'équilibre, qui allait avoir des résultats funestes pour la paix euro-péenne, et qui allait amener la paix armée qui depuis lors 1 pèse sur la société. "Si vis pacem, para bellum", disaient les Romains; il est certain que l'oeuvre de Grotius a pré-paré tout le développement subséquent des relations inter-nationales, mais il semble aussi que ses principes aient fait régner en Europe cette vieille doctrine romaine. Pendant la première moiteé du règne de Louis XIV on accepta sans opposition ouverte l'absolutisme du roî et l'autorité de l'église. On prépara cependant le mouvement de révolte du dix-huitième siècle. Sans le savoir, Descartes fournit l'arme qui allait porter atteinte à l'é-glise et écraser la monarchie sous les ruines du trône. En faisant table Base, et en mettant de coté toute autorité, on 2 ^ ^ pouvait aller bien loin. Le dix-huitième siecle a appais a raisonner suivant la méthode cartésienne — que les rois et les institutions établies prennent garde ! Et puis, en rejetant l'autorité, Des-cartes est amené à formuler la doctiine du Progrès; l'esprit humain se perfectionne peu à peu, et l'âge d'or de l'humanité, affirme-t-il, est devant elle plutôt que dans le passé. En effet, c'est en se basant sur le cartésianisme que les par-tisans des Modernes ont plus tard nié la perfection absolue 1. M.C.Smith,op.cit. p 88. 2.Cf. Sainte-^euve:Causeries du lundi, t.XV, pp249-50. 3. Brunetière:Etudes critiaues, t. IV, p 122 et seq. - 75 --des Anciens et condamné l'imitation servile de leurs genres littéraires. La foi au Progrès, qui caractérise la philoso-phie du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, et qui a été un facteur des plus importants dans la création de l'es-prit 'pacifiste", sort de la Querelle des Anciens et des Mo-dernes, et donc indirectement de la philosophie cartésienne. Descartes contribue donc à former l'esprit de ^pacifisme". Pascal devance lui aussi le dix-hui-tième siècle en affirmant, comme Descartes, sa confiance daïy le Progrès. Dans la préface du Traité du vide il affirme que l'antiquité est en réalité l'époque de la jeunesse de l'hu-manité. "Ceux que nous appelons anciens, dit-il, étaient vé-ritablement nouveaux en toutes choses, et formaient l'enfance des hommes proprement, et comme nous avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité que nous 1 révérons dans les autres." Ce n'est pas seulement parce qu'il semble être partisan de l'idée du Progrès que Pascal doit être considéré dans une étude du "pacifisme" français. Dans les Pensées — cet ouvrage puissant bien que fragmentaire, dans lequel l'auteur, avec son esprit pénétrant, a approfondi en quelques mots les questions leejplus troublantes pour l'homme Pascal a étudié la prétendue justice de la guerre. Le spec-tacle de la société, avec les abus évidents de toute espèce qui s'y trouvent, fait penser l'auteur à la justice et à ses 1. Pascal. Oeuvres, t/Tf - 76 --principes fondamentaux. Il trouve que, ne pouvant connaître la justice, qui est sujette à dispute, nous avons donné le nom de justice à la force, qui est toujours reconnaissable. "Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait 1 que ce qui est fort fut juste." En somme, nous avons accepté le principe que ce qui est, est juste. "La justice, dit-il autre part, est ce qui est établi; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être 2 examinées, puisqu'elles sont établies." Quel point de départ que cette pensée pour un esprit révolutionnaire qui ne veut pas accepter les lois établies, mais qui veut les examiner ! Ce qu'on appelle la justice n'a rien d'universel. Tous les crimes ont eu quelque part et à quel-3 que époque leur place parmi les actions vertueuses. "Plai-sante justice qu'une rivière borne ! Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà." Cette pensée le mène à considérer la justice de la guerre: "Se peut-il rien de plus plaisant, continue-t-il, qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au delà de l'eau, et que son prince a querelle contre 4 le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui ?" On affirme la justice d'une guerre, et, par leurs exploits, les guerriers acquièrent l'honneur et la gloire; mais, au fond, qu'est-ce que cette prétendue justice de la guerre a de véritable et d'universel ? "Pourquoi me tuez-vous ? Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre coté de l'eau ? Mon ami, si vous demeu-1. Pensées: Sect V, 298. Oeuvres, t.II, p 224. 2. Ibid.Sect.V,Oeuvres,II,p234. 3. Ibid. Sect.V,294. Oeuvres II,pp216-B. 4. Ibid. - 77 --riez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais puisque vous demeurez de 1 autre cote, je suis un brave, et cela est juste." On couvre donc du nom de la justice l'intérêt personnel. Pascal suggère qu'on ne peut pas dé-cider de la justice d'une guerre où on prend part, et^ il semble proposer l'arbitrage. "Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols à la mort, c'est un homme seul qui en juge, 2 et encore intéressé: ce devrait etre un tiers indifférent." N'est-il pas permis de trouver dans la profondeur troublante et l'analyse clairvoyante des Pensées, les idées d'un devancier, et d'un des plus grands devanciers, du dix-septième siècle 7 Quand on reprend de nouveau l'idée d'un parlement international, c'est en Angleterre. Le projet 3 de paix perpétuelle de Guillaume Penn est de 1690 et annonce ceux du dix-huitième siècle. nais en France aussi on recommënce à discuter la politique, et à faire des critiques du gouverne-ment de Louis XIV et des guerres qu'il a entreprises. Dans 4 Télémaaue Fénélon critique bien témérairement la politique du monarque, et est banni de la cour. Le livre est plein d'allusions à peine voilées à la France de son époque. Le livre IX de Télémaque (dans lequel l'auteur raconte comment Mentor fait la paix entre I doménée, roi de Salente, et les 1. Ibid.Sect.V,293, t II p 214. 2.Sect V,296. tll,p223 3. Wm.Penn:Essay towards the Present and Future Peace of Europe by the Establishment of an European-Diet. Parliament or Estâtes. 1690. 4. 1699. - 78 --nanduriens) critique sévèrement la guerre, et suggère qu'on pourrait l'éviter par un sage esprit de conciliation, par une conférence,où les diificultés seraient discutées, et, s'il 1 le faut, par le compromis. Les Dialogues des morts contiennent aussi des préceptes de gouvernement propres à maintenir la paix. Le grand roi n'est pas celui qui triomphe par la cru-auté et la finesse, et qui obtient la gloire d'un conquérant; c'est celui qui suit les maximes de la générosité et de la bonne foi et qui est aimé et respecté comme un roi sage et 2 3 pacifique. Le Socrate du dialogue de Socrate et Alcibiade est imbu du sentiment de l'unité du genre humain, comme une ïamille appartient à une certaine nation, toutes les nations, dit-il, sont membres de la vaste société du genre humain. Toute guerre est guerre civile, et celle des peuples qui composent le genre humain est encore pire que celle qui divisent les citoyens de la même nation, car elle est plus étendue, et donc a des résultats plus funestes. "Il n'est donc permis de faire la guerre, conclut-il, que malgré soi, à la dernière extrémité, pour repousser la violence de l'ennemi. Mais c'est surtout dans l'Examen de Conscience sur les devoirs de la royauté, préparé pour l'in-struction du duc de Bourgogne, que Fénelon pose, d'une façon directe, les règles qui doivent guider un prince. Il conseille au prince d'examiner bien la question sous tous ses aspects avant d'entreprendre une guerre, et de ne pas se fier 1. Fénelon: Oeuvres, t.III, pp 57-66. 2. Dialogueg X,t.II,p559, et dial. LXI, tll, p 619. 3* Dial XVI, tll, pp 567-8. 4. probablement vers 1705. - 79 --aux conseils de ministres intéressés. Il faut considérer, non sa gloire personnelle, pais le bonheur du peuple. La sûreté de la frontière — invoquée si souvent — n'est qu'une invention de sophistes pour justifier la guerre. "Pour la sûreté d'une frontière, dit-il, on la peut trouver sans prendre le bien d'autrui"; un roi ne l'obtient jamais, d'ailleurs, tant que ses voisins ont cause de se méfier de 1 lui. Fénelon se rend b&en compte de ce que coûte la guerre: "Toute compensation exactement faite, il n'y a presque point de guerre, même heureusement terminée, qui ne fasse beaucoup plus de mal que de bien à un Etat", et le bon roi fera tous ses efforts pour l'éviter. S'il est aimé de son peuple, et s'il a gagné la confiance de ses voisins, il essayera sans hésiter toute sorte d'accommodement pacifique, y compris 2 l'arbitrage, avant de faire la guerre. Dans le supplément à l'Examen de Conscience, F^né^n fait voir sa conception de la solidarité des peuples. Il est vrai qu'il le fait en parlant de la né-cessité de faire des alliances pour maintenir l'équilibre, principe funeste quand on essaye de le mettre en pratique; pour lui cependant la société des nations est un fait accom-pli, et dans cette société, où chaque état est libre, il faut empêcher la prépondérance d'une seule puissance. Il sera intéressant de noter quel-ques-uns des termes qu'emploie le précepteur du prince en parlant de l'unité des nations européennes; malgré ses idées 1. Art.III,Sect XXVII.Oeuvres, t III, pp 341-342. 2. Oeuvres, t. III, p 342. - 80 --dt justice et ses critiques de la monarchie, Fénelon n'est nullement démocrate, et l'idée d'un parlement international ne vient pas à son esptit; il conçoit néanmoins les nations comme parties d'une plus grande unité, faisant, bien que les liens soient assez vagues, un tout politique. "Les états voisins les uns des autres, dit-il, ne sont pas seulement obligés à se traiter mutuellement selon les règles de jus-tice et de bonne Soi; ils doivent encore pour leur sûreté particulière, autant que pour l'intérêt commun, faire une 1 espèce de société et de république générale"; plus loin: "La chrétienté fait une espèce de république générale, qui 2 a ses intérêts, ses craintes, ses précautions à observer"; et enfin: "Si le citoyen doit beaucoup à sa patrie, dont il fait membre, chaque nation doit, à plus forte raison, bien davantage au repos et au salut de la république universelle dont elle est membre, et dans laquelle sont renfermées 2 toutes les patries des particuliers." On trouve une conception pareille de l'unité européenne chez l'Abbé du Bos, célèbre critique littéraire de la première moitié du dix-huitième siècle. Cet auteur trouve dans la communauté des lettres le lien qui rapproche les nations dans la société des peuples. C'est la culture des lettres, affirme-t-il, avec la politesse et l'hu-manité qu'elles inspirent, qui ont réuni les divers pays 3 dans une "société des nations", et établi entre elles " la 1. Ibid., p 347. 2. Ibid., p 348. 3. Lombard: L'Abbé du Bos, p 156. Est-il le premier à employer ce terme Y - 81 --même correspondance, les mêmes liaisons, et presque les mêmes devoirs qui sont entre les concitoyens." nais c'est le Projet de Paix Per-pétuelle de l'Abbé de Saint-Pierre, mal compris, et en butte depuis son apparition aux moqueries des plus grands écri-vains, qui reste le plus célèbre de tous les ouvrages fran-çais sur l'abolition de la guerre. Ce bon abbé mondain, qui s'intéressait aux questions politiques et philosophiques les plus diverses, semble avoir été destiné à traiter ce sujet — on lui avait donné le nom de Charles-Irénée; il est rare en effet qu'un homme ait un nom qui lui convienne si bien, car Irénée veut dire pacifique. Il publia son projet en 1716. Douze ans plus tard il en fit un résumé, dont le titre indique combien les inventions de Sully avaient obtenu créance: Abrégé du projet de paix universelle inventé par le roi Henri le Grand, approuvé par la reine Elisabeth, par le roi Jacques son successeur, par les républiques et par divers 1 autres potentats. Bien que l'abbé affirme qu'il ne fait que reprendre le projet de Sully (ou de Henri IV) il y a des différences importantes entre l'organisation européenne proposée par lui, et celle qu'avait proposée dans les Œcono-mies royales le célèbre ministre de Henri IV. L'abbé de Saint-Pierre fait un choix des détails du "grand dessein", et ne garde que l'alliance permanente et la diète inter-nationale. Il comprend que le remaniement de la carte de 1. Pfister: Rev.Hist., t. LVI, p 33. - 82 --l'Europe, que propose Sully, et la division du continent en quinze puissances faisant équilibre entre elles, est une chimère complètement irréalisable. Et pourtant il fait une erreur presque aussi sérieuse — les princes, en entrant dans la "Grande Alliance", vont jurer de garder le statu quo. L'Europe restera à jamais constituée.comme elle l'est par les traités d'Utrecht. Le premier article du "traité fonda-mental" que doivent signer les souverains contient cette 1 clause : "Pour faciliter la formation de cette alliance, ils sont convenus de prendre pour point fondamental la possession actuelle et l'exécution des derniers traités; et se sont réciproquement promis, à la garantie les uns des autres, que chaque souverain qui aura signé ce traité fondamental sera toujours conservé, lui et sa maison, dans tout le territoire qu'il possède actuellement." Est-il possible de laisser de côté toutes les questions des nationalités et même des mino-rités ? Peut-on esquiver ces problèmes qui présentent tant de difficultés aux diplomates modernes Y La démocratie a en partie créé ces problèmes, mais tout de même il est bien douteux que même les "pacifistes" eussent voulu perpétuer les frontières de 1716. Le second article règle les contri-butions des états aux dépenses communes de la"Grande Alliance". Le troisième es^pour nous le plus intéressant, et contient, peut-être, la réponse ^WXYWWWXYKVMKXTTXTTK aux objections que nous avons faites au premier. "Les Grands Alliés, pour 1. Ces citations du traité fondamental se trouve dans Les Français à la recherche d'une S des N, pp 42-44. - 83 --terminer entre eux leurs différends présents et à venir, ont renoncé et renoncent pour jamais, pour eux et pour leurs successeurs, à la voie des armes; et sont convenus de prendre toujours dorénavant la voie de conciliation par la médiation du reste des Grands Alliés dans le lieu de l'assemblée géné-rale. En cas que cette médiation n'ait pas de succès, ils sont convenus de s'en rapporter au jugement qui sera rendu par les plénipotentiaires des autres alliés perpétuellement assemblés." Le quatrième article discute le cas où quelque membre de l'alliance refuserait d'exécuter ses règlements, et le cinquième concerne les devoirs de l'assemblée. il est facile de trouver des choses à critiquer dans le projet, et de le tourner même en ridi-cule, mais il faut admirer le haut idéalisme qui l'a inspi-ré, et la valeur des idées qu'il propose pour maintenir la paix. Il laut reconnaître cet ouvrage comme une des grandes contributions à la pensée internationale. L'abbé de Saint-Pierre avait fait lui-même le résumé de son projet; pour le faire lire, il fallait que ''ean-Jacques Rousseau résumât cet abrégé; le titre in-dique qu'il ne prétendait pas y présenter ses propres idées — il est cependant vrai qu'il a modiîié quelques détails essentiels du projet tel que l'abbé le concevait. Le comte de Saint-Pierre, neveu de l'abbé, avait confié les manuscrits de son oncle à Rousseau; celui^commença à abréger ces écrits "afin de les rendre plus - 85 --commodes à lire, et que ce qu'ils ont d'utile fût plus connu." Le travail ne lui plut cependant paà, et il l'aban-donna après avoir ainsi préparé la Polysynodie et le Projet de paix; il publia ce dernier abrégé sous le titre d'Extrait 2 du projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre. C'est par ce résumé — si ce n'est seulement par quelques couplets ironiques de Voltaire — qu'on connaît d'habitude l'oeuvre de l'abbé. Rousseau a une sympathie évidente pour l'alliance proposée et la paix perpétuelle qu'elle apportera, mais il croit impossible sa réalisation immédiate. Dans le 3 Jugement sur la paix perpétuelle il démontre que les princes ne voudraient pas s'unir dans cette fédération, bien que cette union soit en vérité dans leur propre intérêt. Il se rend compte aussi de l'impossibilité de faire accepter les frontières actuelles aux souverains. Sans une guerre qui refasse la carte de l'Europe (comme celle que Henri IV est censé avoir projeté) cette alliance ne peut s'établir. "On ne voit point de ligues fédératives s'établir autrement que par des révolutions, dit-il; et, sur ce principe, qui de nous oserait dire si cette ligue européenne est à désirer ou à craindre ? Elle feroit peut-être plus de mal tout d'un coup qu'elle n'en préviendroit pour des siècles." A environ la même époque, Rousseau avait écrit un &KXXX fragment intitulé "Que l'état de 4 guerre naît de l'état social^ et qu'il n'a jamais publié. 1. Lettre à M.de Bastide, Oeuvres, t.IV, p 308. 2. Oeuvres,t.I,pp 606-619. 3. Oeuvres,t.I,pp619-624. Le Jugement ne fut pas publié avec l'extrait. Voir Confessions, partie II livre XI, Oeuvres, t.I, p 289. 4. L'Etat de Guerre, dans Vaughan:Political Writings of J-J.Rousseau, pp 281-307. - 8R -Ici il affirme que la guerre n'est pas l'état naturel des hommes , comme le déclare Hobbes; elle n'existe point dans l'état de la nature. L'homme naturel, suivant Rousseau, est isolé des autres, et n'est pas donc en guerre contre eux. La guerre naît de la création des sociétés; elle ne peut exister qu'entre les états. On ne peut pas en soutenir la justice puisque le droit de tuer et le droit d'esclAvage, qui pourraient seuls la justifier, n'existent pas. L'auteur exprime les mêmes idées dans un chapitre, supprimé plus tard, de la première version 1 du Contrat social. L'homme n'a pas été content de ce dont il jouissait dans l'état de la nature. Il a voulu quelque chose de plus, et il fallait donc chercher l'aide de ses semblables. C'est là l'origine des institutions politiques — les hommes ont dû se grouper pour s'élever au-dessus de l'état primi-tif. Les besoins des hommes les ont rapprochés donc au même moment que leurs passions les divisaient, et la société, ^t la oooicté, tout en réunissant les hommes, a créé en même temps la haine, la méfiance, et la jalousie qui les divisent. La société est opposée à l'état de la nature; elle est essentielle cependant pour fournir à l'homme les bien-faits qu'il croit trouver dans la civilisation. Il est évi-dent, pour Rousseau comme pour tout le monde, qu'on ne peut pas retourner à l'état primitif - il faut donc travailler à perfectionner la société et, puisque l'homme veut être lié à ses semblables, il faut chercher à unir toute l'humanité 1, De la société générale du Kenre humain, Vaughan, op. cit. pp 447-454. - 86 -dans une espèce de société universelle. "Mais quoiqu'il n'y ait point de société naturelle et générale entre les hommes, quoiqu'ils deviennent malheureux et méchants en devenant sociables...... efforçons -nous de tirer du mal même le remède qui doit le guérir. Par de nouvelles associ-ations, corrigeons, s'il le peut, le défaut de l'association 1 générale." Si Rousseau se rend compte des diffi-cultés qui empêchent la mise en pratique du projet de l'abbé, et qui le rendent irréalisable bien que souhaitable, Voltaire va beaucoup plus loin. Il ne perd jamais l'occasion de se moquer de "cet homme moitié philosophe et moitié f ou, nommé 2 l'abbé de Saint-Pierre", et de la paix perpétuelle qu'il rêvait. Voltaire rappelle la définition XK33E& des ouvrages de l'abbé faite par le cardinal Dubois, qui les appelait 3 "les rêves d'un bon citoyen", et il insiste lui-même sur la vanité et la futilité de ces éciits, malgré la sincérité évidente de l'auteur, en l'appelant un "Certain législateur, dont la plume féconde 4 Fit tant de Iralns projets pour le bien de ce monde". B Dans une lettre à Frédéric II, il lui demande en raillant pourquoi lui et les rois ses confrères n'abandonnent pas la guerre pour apporter les bienfaits de la paix aux peuples qu'ils ont tant d'envie de rendre heureux. "Au lieu de cette horrible guerre Dont chacun sent les contre-coups, Que ne vous en rapportez-vous -A ce bon abbé de Saint-Pierre ?" 1. Vaughan, op.cit. p. 454. 2. Lettre à d'Argental, le 8 sept. 1752. Oeuvres,t.XXVII,p 484. 5. Du Siècle de Louis XIV, Oeuvres, t. XIV, p 128. 4. Discours en vers sur l'homme, 7e discours. Oeuvres, t.IX, p 424. 5. Avril 1742. Oeuvres, t.XXXVI, ppl22-3. - 67 --Et pour n'en citer qu'un seul exemple de plus, dans un pré-1 tendu Rescrit de l'Empereur de la Chine, "donné à Pékin le 1er du mois de Hi Han, l'an 1898436500 de la fondation de notre monarchie", Voltaire tourne en ridicule l'opuscule de Jean-Jacques au moment même de son apparition. "Nous avons lu attentivement, dit l'empereur, la brochure de notre amé Jean-Jacques, citoyen de Genève, lequel Jean-Jacques a ex-trait un projet de paix perpétuelle du bonze Saint-Pierre, lequel bonze Saint-Pierre l'avait d'un clerc du mandarin marquis de Rosny, duc de Sully excellent économe, lequel l'avait extrait du creux de son cerveau." L'empereur n'est pas content que l'Europe seule bénéficie de cette belle paix, et il ordonne que le projet soit appliqué à tout l'univers, et que la Turquie, la Perse, la Chine et le Japon y soient compris — rien, pour Voltaire, n'est plus ridicule que l'idée de ces nations vivant en paix. Par le décret de l'empereur, tout le monde sera d'accord, et il n'y aura désormais plus de querelles, ni même plus de différences d'opinion. Et qui pourra mieux présider la nouvelle diète du monde que le hon Génévois qui a osé proposer un parlement européen, Jean-Jacques Rousseau lui-même ? L'empereur ajoute ceci: "Nos plénipotentiaires enjoindront à tous les souverains dè n'avoir jamais aucune querelle, sous peine d'une brochure de Jean-Jacques pour la première fois, et du ban de l'univers pour la seconde." Chateaubriand parle quelque part, 1. Oeuvres, t XXIV, p 231-233. 4 38 -visant sans doute Voltaire, de "ces esprits moqueurs, qui détruisent tout en riant." Il semble, par ce que nous avons déjà vu, qu'en ce qui concerne la paix perpétuelle Voltaire joue seulement un rôle de destructeur; nous aurons peut-être, en considérant d autres aspects de son oeuvre, à modifier un peu ce jugement. Nous avons considéré son jugement sur le projet de l'abbé de Saint-Pierre; avant d'étudier ses idées sur la guerre, il sera intéressant et profitable de voir comment il juge le "grand desseinë attribué par Sully à Henri IV. Voltaire, critique clairvoyant, arrive exacte-ment aux mêmes conclusions que les historiens de notre époque. Grâce à son "sens historique", il reconnaît les vérités que les recherches minutieuses de Christian Pfister vont établir à la fin du dix-neuvième siècle. Il est im-possible, affirme-t-il, que Villeroy, ministre aes Affaires Etrangères, eût ignoré un projet qui occupe une place si importante dans la politique de son maître, et pourtant il n'en dit mot dans ses mémoires. On n'a d'ailleurs se rendre compte de l'état de l'Europe à cette époque pour savoir qu'un prince aussi sage et aussi pratique que Henri IV n'aurait pas entrepris un projet d'une exécution si mani-iestement impossible. Il allait essayer de se faire l'aroitre de l'Europe, cela se comprend, mais l'idée de diviser l'Europe en quinze dominations n'est jamais entrée dans sa tête. Il aurait su mieux choisir le moment de refaire la carte euro-1. Conseils à un journaliste, Oeuvres, t.XXII,p258, et aussi la lettre à Frédéric II déjà citée - tXXXVI, ppl22-3 2. Oeuvres, t. XII, p 554. - 83-péenne: "Il est plaisant qu'on ait attribué à Henri IV le projet de déranger tant de trônes, quand il venait à peine 1 de s'affermir sur le sien." Presque seul avant les recher-ches modernes, Voltaire reconnaît la part d'invention dans les Œconomies royales. Comme le projet de paix perpétuelle, le droit international est en butte à la satire de Voltaire. Il répète que la guerre est devenue moins barbare, moins terrible; dans l'opuscule De la paix perpétuelle, qu'il pré-tend être écrit par un Anglais, Voltaire dit: "Si on n'a pu bannir du monde le monstre de la guerre, on est parvenu à le rendre moins barbare; nous ne voyons plus les horreurs de la rose rouge et de la rose blanche, ni les têtes cou-ronnées tomber dans notre île sous la hache des bourreaux." Il est vrai qu'une tête de roi était tombée en Angleterre sous la hache, mais des têtes royales allaient tomber en France aussi vingt ans plus tard; il faut avouer aussi que le dix-neuvième siècle, et le notre aussi, ont vu des guerres non moins barbares que celles des siècles précédente. La phrase qui termine le paragraphe en question est intéressante:"...... les lettres ont enfin adouci les moeurs." Il est certain que Voltaire, lui qui a vécu à la cour de Frédéric II, s'aperçoit, comme l'abbé du Bos, de la communauté des lettres, et de leur influence civilisatrice; la civilisation fera des progrès, mais on ne changera pas subitement les passions et les moeurs des hommes. 1. Lettre à Frédéric déjà citée. 2. Oeuvres, t. XXVIII p 104. - 30 -Autre part Voltaire reprend l'idée de la diminution des terreurs de la guerre sous l'influence de la civilisation. Il cite de nombreux exemples ae charité envers les blessés, et d'humanité envers les peuples vaincus, dans les guerres modernes, et il essaye de démontrer comment l'numanité des hommes charitables a adouci les maux de la guerre. Ces grands coeurs cnaritables ont fait beaucoup plus pour civiliser la guerre, selon lui, que Grotius et Puffendorf, dont l'érudition et les arguments frivoles ne 1 valent rien. Si Voltaire dédaigne grotius et le droit des gens, ce n'est certainement pas parce qu'il veut garder toutes les horreurs de la guerre, mais parce que le droit international, en la réglementant, semble reconnaître l'existence légale et même la,justice de la guerre, voltaire ne croit pas qu'on puisse abolir la guerre; il est, assez pessimiste pour croire que les hommes se battront, comme les animaux se déchireront, à la première occasion, il ne cesse cependant Das de répéter que la guerre est barbare, 3 injuste, et complètement exécrable. Il y a un droit de la paix — c'est de respecter ses semblables, et de les laisser vivre selon les lois de la nature, mais quant au droit de la guerre, autanu vaut discuter "le code du meurtre" ou la 4 "jurisprudence des voleurs de grand cnemin". guerre est un crime, et on ne peut la considérer autrement; elle est 1. la Tactique (note). Oeuvres, t X, p 193. 2. Oeuvres, t.XXviil, p 103. 3. ui. Oeuvreê tXIX pp318 et seqllDÏçtTPuil-ar^. guerre); tX,pl93; tVIII,p489,etc. 3. L'A.B.C.(Ile entretien,du droit de la guerre) Oeuvres, t.XXVII, pp 368-372. donc hors dés lois. Dans une lettre à Mme, la marquise Du Deffant, Voltaire attaque l'emploi des mercenaires, et ajoute: "Le nombre infini de maladies qui nous tuent est assez grand? et notre vie est assez courte, pour qu'on 1 puisse se passer du fléau de la guerre." Evidemment il n'approuve pas la guerre; la civilisation, selon lui, la rendra moins fréquente et moins barbare, mais elle existe et il faut l'accepter; il voit clairement les grandes diffi-cultés qui s'opposent à son abolition. La vie elle-même est une lutte. En naissant on entre en guerre, et à chaque pas on trouve la jalousie et les maux qu'elle engendre. Il faut cependant que nous acceptions les maux de la vie: "Que faire donc ? à quel saint recourir ? 2 Je n'en sais point; il faut savoir souffrir." Tout ce qu'on peut faire, c'est de faire de son mieux pour obtenir et pour maintenir la paix heureuse "qui doit être l'unique but de la guerre et le seul objet de l'ambition 3 d'un vrai monarque." On connaît bien la satire de l'armée dans Candide. Voltaire la continue dans bien des endroits. Les soldats ne sont guère des hommes; ce sont 4 "Cent automates bleus à la file rangés." Il apprécie aussi l'aspect économique de la guerre, qui appauvrit les peuples, tandis qu'"il y a seulement, de part 1. 27 février,1775. Oeuvres, t.XLIX, p 237. 3. Oeuvres, t XXIII, p 250. 2. Oeuvres, t X, p 288. 4. La Tactique, Oeuvres, t X, p 189 - 92 --et d'autre, cinq ou six cents personnes qui font des for-tunes immenses à fournir le nécessaire et le superflu aux 1 meurtriers enregimentés." Il devance les aaint-simoniens en affirmant que le commerce seul peut enrichir une nation, 2 et que la guerre appauvrit né cessairement le trésor public. Ennemi de la guerre comme barbare et immorale, il l'attaque aussi pour des raisons économiques. Il reste à examiner un autre aspect de son attitude envers la guerre. Voltaire publia anonyme-ment en 1769 un pamphlet dont nous avons déjà fait mention, 3 et qu'il prétend être traduit de l'anglais. De la paix per-pétuelle ne traite pas du tout (sauf dans le premier para-graphe de six lignes où il est question de l'abbé de Saint-Pierre) de la question de la paix perpétuelle telle qu'on la considère d'habitude: cet opuscule ne fait que continuer son attaque contre 1'"infâme". Dans cet essai l'auteur attaque l'église, son intolérance, sa cruauté, et ses dogmes. En faisant une comparaison entre les empereurs chrétiens Théo-dose et Constantin — monstres de cruauté selon lui — et les empereurs tels que Marc Aurèle, Titus, Alexandre Sévère, Trajan, et le philosophe Julien, il montre combien de sang les chrétiens ont fait couler parce qu'on n'a pas voulu accepter leurs doctrines. Il conclut que le fanatisme et la tolérance sont les seuls ennemis de la paix. Il y a une 1. Lettre à Mme. la duchesse de Saxep¥otha,31 juillet 1761. Oeuvres, t XLI, p 582. 2. Siècle de Louia XIV, Oeuvres,tXIV,p525. 3. D e la paix perpétuelle, par lë"docteur Goodheart. Traduction de H.Chambon.Oeuvres, t.XXVIII pp 103-128. - 93 --exagération patente dans la thèse de Voltaire, mais, tout compte fait, la tolérance, dans le sens, le plus large du mot, est certainement essentielle pour éviter la guerre. Voltaire ne nous offre donc aucune utopie d'un monde où ne sévira plus la guerre, il se moque des projets de paix déjà faits, et il dédaigne le droit des gens de Grotius et de ses successeurs. Et pourtant il occupe, dans le mouvement d'idées que nous sommes en train d'étudier, une place des plus importantes. Il déclare la guerre barbare, immorale, et en opposition aux intérêts économiques d'une nation — ajoutez à cela le sentiment de la perfectibilité de l'homme, sentiment qui va influer surtout sur la philosophie de la fin du siècle, et, au lieu de croire la paix perpétuelle une futile chimère comme Voltaire, on l'annoncera comme devant régner un jour en Europe. Il ne manque que la foi enthousiaste au Progrès pour transformer ses idées en celles des romantiques.Même en attaquant les projets de paix, Voltaire sert l'idéal pacifiste, et se fait une place d'honneur dans la longue liste d'écrivains français, d'une très grande influence, qui ont combattu la guerre et travaillé à rapprocher les nations européennes. Un ami de Voltaire, Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, se montre, dans ses Maximes, ébloui par la gloire des armes. Il est militaire, et la paix lui semble ennemie de toutes les bonnes qualités des hommes et de tout ce qui fait la grandeur de la vie humaine. "La paix, - 94 --qui borne les talents et amollit les peuples, n'est tint bien 1 ni en morale ni en politique." La gloire fait la grandeur de l'homme, et "il n'y a pas de gloire achevée sans celle 2 des armes." Mais cette gloire du militaire ne vient pas de sa force ou de sa cruauté; elle vient du courage qui lui permet de souffrir toutes les misères pour la patrie. "Ce n'est pas à porter la faim et la misère chez les étrangers qu'un héros attache la gloire, mais à les souffrir pour 5 l'Etat; ce n'est pas à donner la mort, mais à la braver." Malgré toutes les critique^qu'on a faites de l'esprit des conquêtes, Vauvenargues n'hésite pas à accorder de la gran-deur am conquérant. On respecte malgré soi le conquérant, et sa grandeur est donc véritable, car "où il y a de la gran-deur nous la sentons malgré nous: la gloire des conquérants a toujours été combattue; le peuple en ont toujours souffert, 4 et ils l'ont toujours respectée." Cette conception de la guerre, nous KM l'avons va, n'est pas celle de Voltaire; elle n'est pas^celle dés encyclopédistes en général. Pour Diderot, la guerre est 5 "une maladie convulsive et violente du corps politique"; l'état de santé, l'état naturel des nations, est la paix. Comme l'individu doit renoncer à quelques-uns de ses "droits naturels" pour ne pas nuire à la société, et doit se sou-mettre au droit civil, de même les droits de chaque nation sont restreints par le bien général — l'existence d'une 1. Max.443; citée dans M.Yallas:Vauvenargues, p 242. 2. Max 497; Wallas,op.cit. p. 18. 3. Max 224,Ibid p 60 4. Max.222, Ibid. p 242. 5. Diderot:Dict.Enc, article Paix. Oeuvres, t XVI, p 187. - 95 --société des nations est implicite dans cette proposition. Le droit des gens est supérieur au droit civil, comme le droit civil est supérieur au droit de la nature. Et cependant le droit des gens ne reste plus en vigueur dès que la guerre commence; la guerre ne reconnaît aucune loi — tout son code 1 est renfermé dans le mot:'Sois le plus fott." Ses idées sur la guerre sont en somme à peu près pareilles à celles de Voltaire, bien que beau-coup moins dévéloppées. Comme lui, il reconnaît que la guerre coûte bien cher, et que même les victoires apportent des 2 plaies profondes, difficiles à guérir; comme lui aussi, il affirme que les préjugés et l'intolérance ont souvent engen-3 dré des guerres. La religion, selon Diderot, crée et garde les préjugés, et bien des guerres sont donc nées d'elle. Anti-chrétien, il exagère pour attaquer l'église, mais pour des raisons de philosophie et d'économie il condamne aussi la guerre. On trouve une discussion de la guerre dans l'oeuvre de Montesquieu aussi. Dans l'Esprit des lois il ne s'occupe pas en détail du droit international, mais en considérant les relations des membres de la société entre eux, il est amené à discuter les relations des nations entre elles. Il avait déjà parlé en effet de la même question dans les Lettres Persanes. Usbek remarque l'étrange contradiction entre les doctrines des Européens et leurs actions; naturelle-ment il en lait mention quand il écrit à ses amis de Perse 1. Oeuvres, t.II,p490. 2. Dict.Enc., article Paix, tXVI,pl87. 3. La Promenade du sceptique,Oeuvres I,pl85 - 96 --pour leur parler de cette société qu'il observe si atten-tivement, avec les yeux critiques d'un oriental pour qui l'occident est un monde plein de nouveautés presque incom-préhensibles Evidemment l'occasion ae faire la satire des idées, des moeurs, et des institutions européennes ne man-quera pas à l'auteur ! Et puisque la prétendue justice de la société chrétienne donne toujours à penser aux esprits critiques, Usbek en parle à Rhédi. "On diroit, Rhédi, lui écrit-il, qu'il y a deux justices toutes différentes: l'une qui règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit civil; l'autre qui règle les différends qui sur-viennent de peuple à peuple, qui tyrannise dans le droit public; comme si le droit public n'étoit pas lui-même un droit civil, nonbas, à la vérité, d'un pays particulier, 1 -mais du monde." Sans être républicain, le dix-huitième siècle critique nssez sévèrement les monarques; Lontesquieu est disciple de Pascal et de Fénelon, et suit la tradition ae son époque, en faisant dire à Usbek:"Le droit public est une science qui apprend aux princes jusqu'à quel point ils 2 peuvent violer la justice sans choquer leurs intérêts." Montesquieu, comme grotius, ne pro-scrit pas la guerre. Il pose à peu près les mêmes conditions que Saint Thomas d'Aquin ou Dante pour déterminer la justice 3 d'une guerre. Il affirme même que le droit de la défense naturelle permet quelquefois qu'un état attaque une puissance 1. montesquieu:Lettres Persanes/ Lo.XUIV. 2. Ibid. 3. Lettres Persanes, uo. XCV; Esprit des Lois, livre X - 97 --voisine pour l'empêcher de devenir trop iorte, et de pouvoir donc l'envahir — principe dangereux que Voltaire critique sévèrement. En essayant de le suivre, on risque de ruiner son propre pays "dans l'espérance de ruiner, sans raison, celui d'un autre; cela n'est assurément ni honnête ni 1 utile." ^ais Montesquieu se rend parfaitement compte du prix auquel on achète des victoires et n est nulle-ment ennemi de la gKEBEBXKX paix ni ami de la guerre, bien qu'il la considère quelquefois nécessaire. Il comprend aussi les conséquences du principe d'équilibre, et la progression croissante des armements lui semble une maladie ne la société, "une maladie nouvelle s'est répandue en Europe, dit-il; elle a saisi nos princes, et leur fait entretenir un nombre désor-donné de troupes. Elle a ses redoublements, et elle devient nécessairement contagieuse; car sitôt qu'un état augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs: de façon qu'on ne gagne rien par-là que la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu'il pourrait avoir si ses peuples étaient en danger d'être exterminés; et on nomme paix cet état d'effort de tous 2 contre tous." L'auteur de l'Ssprit des lois a le sentiment de l'unité de l'Europe. Il affirme que les inté-rêts de la famille sont supérieurs à ceux de Hiiidivldu, que 1. Voltaire:0euvres,t.XIX,pp518 et seq.(Dict.Phil, article:Guerre. 2. Esprit des Lois, livre XIII, ch 17. - 98 --ceux de la nation sont supérieurs à ceux de la famille, et que ceux de l'Europe et du genre humain sont supérieurs à ceux de la nation. Une chose utile à la patrie, mais pré-judiciable à l'Europe, doit donc être considérée comme un 1 crime. Il conçoit même l'Europe comme un état, dont les 2 nations, dépendantes les unes des autres, sont les provinces. Ceux de ses successeurs qui ont été hantés de l'idée de l'unité européenne ont pu trouver dans son oeuvre des con-3 seils pour aider la réalisation de cet idéal. Il démontre comment les petites républiques pourvoient à leur sûteté en formant des "républiques fédératives", dont la Hollande et la Suisse sont les meilleurs exemples. Cette république fédérative est une société, composée de sociétés qui se sont unies pour en former une nouvelle. Pour assurer le succès de cette nouvelle société, il faut que la fédération soit composée d'états de même nature; la meilleure constitution 4 fédérative est composée de républiques. Pendant la Révolution des Français allaient essayer de réunir dans une seule fédération les peuples européens, et pour cela ils allaient détruire la monarchie dans les autres nations, et leur apporter la liberté et la fraternité. Montesquieu n'avait pas parlé d'un tel projet, mais il leur avait montré comment les républiques fédératives se forment, et ils allaient essayer d'appliquer ce principe à toute l'Europe, et il fallait donc imposer 1. Cf.la citation à la page 51 des Français à la rech. d'une Sdes N. 2. Ibid. p. 32. 3. Dans l'Esprit des Lois, livre IX, ch.1-3. 4. Il faut remarquer que Mon-tesquieu n'emploie pas toujours le mot "république" dans son sehs moderne — il peut désigner dans ses écrits une monar-chie constitutionnelle. - 99 --aux états la même constitution. Beaucoup mieux que l'abbé de Saint-Pierre, Montesquieu comprend la formation d'une fédé-ration, et il se rend compte de l'impossibilité de faire co-opérér des princes absolus et rivaux. C'est l'oeuvre des philosophes qui a amené la Révolution française. La misère du paysan ou de l'artisan n'était pas plus grande sous Louis XVI que sous Louis XIV; les privilèges exorbitants ne pesaient pas davan-1 tage sur le peuple en 1789 qu'au siècle précédent. Hais la tradition, qui soutenait seule l'ancien régime, avait été sapée par la philosophie. La tradition détruite, tout l'édi-fice devait s'écrouler. En somme la philosophie du dix-huitième siècle n'était pas républicaine, et pourtant ce sont Voltaire et Rousseau, morts tous les deux depuis onze ans, qui ont produit, avec les encyclopédistes, la Révolu-tion de 89 et tué le roi sous la guillotine en 93. La Révo-lution est donc l'oeuvre des philosophes, et si ces philo-sophes ont condamné quelquefois la guerre, et prêché la fraternité et la paix, nous nous attendrons donc à trouver des efforts pour réaliser une paix permanente dans la révolu-tion qu'ils ont produite. Le cosmopolitisme était à la mode à l'époque de la Révolution. Le dix-septième siècle avait eu ses auteurs classiques, essentiellement français, et inter-prètes en France d'une antiquité revêtue à la française. Au dix-huitième siècle Voltaire fait connaître en France que 1. Cf.Madelin, La Révolution, p. 10. - 100 --les Anglais ont une littérature; Montesquieu^leur systeme politique, et on se pâme en lisant Clarisse Harlowe et Paméla. On trouve la philosophie allemande bien froide, mais on commence à s'y intéresser; A Pétersbourg même on cherche des nouveautés pour satisfaire au goût du siècle. Le général La Fayette va en Amérique pour aider les colonies en révol&e; Benjamin Franklin attire un moment les yeux de tout Paris, et on s'intéresse en France à la nouvelle république de l'autre côté de l'Atlantique, et au général Washington, qui devient pour les Français un héros populaire. Le dix-huitième siècle a le goût des nouveautés, et se fait donc une âme cosmopolite. Et dans ce cosmopolitisme, 1'"Homme" joue un rôle important, 1'"homme bon", qui fait répandre des larmes aux âmes sensibles de cette époque où la sensibilité règne. Et l'Homme n'est ni français, ni anglais, ni allemand. On croit s'intéresser à l'homme universel, on sent la fratér-nité qui lie ensemble tous les hommes, et, dans le but de libérer"l'Humanité", le mouvement de réforme s'étend hors de France, et cherche à apporter le doux fruit de "liberté, égalité, fraternité" aux peuples opprimés de l'Europe, frères 1 des Français. La Révoluti&n a amené la guerre ex-térieure, elle a rendu nécessaire la Terreur, elle a abouti à une oligarchie, et à la dictature d'un militaire qui allait construire un empire envahissant. Et pourtant au début la 1. Ibid. p. 12. - 101 -"Révolution de la liberté" avait de tout autres desseins. En 1790 Robespierre, dans la Constituante, proposa la déclar-ation suivante: "Il faut déclarer que la France renonce aux conquêtes, qu'elle regarde ses limites comme posées par les 1 destinées éternelles." Mirabeau, pacifiste lui-même, comprit bien que, vu la situation politique de l'Europe, ce serait folie de désarmer et de faire de la France la proie de ses ennemis, mais, somme toute, l'assemblée était fortement pacifiste. La liberté, pensait-on, allait mettre fin à la guerre, et l'ancienne diplomatie et les anciennes alliances immorales allaient périr. On adopta avec enthousiasme la motion qui allait devenir article de la Constitution: "La nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la 2 vue de faire des conquêtes." Mais la guerre était alors bien proche. Après la constitution civile du clergé Louis XVI allait demander l'aide des monarques européens. Et puis l'esprit qui avait animé la Constituante n'était pas du tout celui de l'Assemblée législative; cette assemblée voulait la guerre pour augmenter sa propre autorité, et pour renverser celle du roi. Condorcet même, qui rêvait les Etats-Unis d'Europe, appuyait Narbonne, ministre guerrier, bien que ses idées fussent opposées à celles du ministre, car il croyait la 3 guerre nécessaire pour amener la république. En 1792 la Convention avait à délibé-rer sur l'annexion de la Savoie, de ^ayence, et de Nice, qui 1. Ibid. p.142. 2. Ibid. 3. Ibid. p 205 - 102 --l'avaient sollicitée. Les armes françaises avaient gagné la victoire à Jemappes; elles devaient, pensaient les membres de l'assemblée, affranchir l'humanité. On adopta donc le décret- célébré: "La France accordera secours à tous les 1 peuples qui voudraient recouvrer leur liberté." On voulait faire triompher la liberté; on allait faire triompher, hélas, la domination militaire. On continua à marcher dans le même sens; sous prétexte de libé-rer la Belgique et la Hollande, on allait essayer de réaliser les frontières naturelles. Et puis le trésor était vide; la Convention allait faire des conquetes pour le remplie: il fallait annexer la Belgique et conquérir la Hollande. La mort de Louis XVI obligea aussi la Convention à continuer sa marche. La frénésie qui créa le règne de la Terreur, poussa la république à réduire tous les tyrans; régicides, les membres du Comité de Salut Public- étaient ennemis de tous les rois, et furent contraints de continuer la guerre pour résister aux rois européens ligués contre eux. Le "pacifisme" de la Constituante était oublié; la porte était ouverte à Bonaparte, et même à Napoléon. Nous avons fait mention du sentiment antimilitaire de la Constituante — il faut en citer quelques exemples. Longtemps avant la Révolution, Mirabeau avait 2 exprimé dans l'Ami des hommes l'idée de la fraternité des peuples. Il veut détruire les distinctions qui divisent les 1. Ibid. p. 278. 2. 1756. Les citations que nous en donnons sont prises parmi les extraits de ce livre dans "Les Français à la recherche d'une Société des Nations", pp 34 et seq. - 104 --nations, car ees nations ne sont que des "branches de la même famille". Il faut abolir la politique qui règne en Europe, politique barbare qui ne cherche qu'à s'agrandir aux dépens d'autrui, et qui permet, sous le prétexte du bien général et de l'équilibre (qui n'est qu'un masque prêté à l'ambition) "de disposer des peuples comme d'un troupeau de bœufs". En premier lieu, il faut que les lois françaises cessent de faire des distinctions entre les "régnicoles" et les"étrangers", et puis il faut chercher à détruire ces distinctions en Europe. En 1792 Rabaut Saint-Etienne, dans ses Réflexions politiques sur les circonstances présentes, pré-voit l'application des principes de la Révolution aux rela-tions internationales. "La déclaration des droits des nations est la même que la déclaration des droits de l'homme: Liberté, sûreté, propriété, égalité et résistance à l'oppressi&n, voilà le droit public. Cette vérité est prématurée, mais c'est uie vérité. La France fait la constitution d'un peuple: par les 1 mêmes principes on fera un jour la constitution des peuples". Et puis Condorcet en prison, toujours certain que l'humanité est susceptible d'un progrès indéfini, 2 trace l'histoire des progrès de l'esprit humain. Puisque les hommes avanceront toujours vers la perfection, l'avenir verra se réaliser les rêves d'aujourd'hui. Les peuples, devenus plus éclairés, remplaceront les monarques. Ayant l'autorité, 1. dans le même livre, pp 73 et seq. 2. Condorcet^Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Paris, an III de la République. (1795) - 104 --et pouvant "disposer eux-mêmes de leur sang et de leurs richesses", ils"apprendront peu à peu à regarder la guerre comme le fléau le plus funeste, comme le plus grand des 1 crimes." Ils apprendront aussi que, pour conquérir, il faut perdre la liberté; qu'ils ont besoin de la sûreté plutôt que de la puissance; et qu'ils ne peuvent trouver la sûreté et l'indépendance que dans des confédérations perpétuelles. Les nations, liées par le commerce, se rapprocheront, et leur méfiance mutuelle disparaîtra, et les haines nationales nées de cette méfiance n'existeront plus. Quelques philosophes, dit condorcet, ont déjà imaginé une fédération des nations, destinée à maintenir la paix— ils ont indiqué le chemin à suivre, mais les institutions de l'avenir seront beaucoup supérieures à celles qu'ils ont rêvées. "Des institutions mieux combinées que ces projets de paix perpétuelle qui ont occupé le loisir et consolé l'âme de quelques philosophes accéléreront les progrès de cette fraternité des nations; et les guerres entre les peuples, comme les assassinats, seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et 2 révoltent la nature " Nous allons retrouver au dix-neuvième siècle la même foi au Progrès, et la même attitude d'espoir et de confiance envers l'avenir. La Révolution telle que la conçoivent les romantiques — c'est-à-dire les principes annoncés en 1789 etjréitérés en 1795, et les résultats obtenus ou à attendre de l'appl$cation de ces principes aux problèmes 1. Condorcet, op.cit., p.368. 2. loid, p 369. - 105 --économiques et sociaux — la Révolution, disions-nous, veut faire la guerre aux tyrans pour établir la fédération des peuples, et pour abolir donc à jamais la guerre en en dé-truisant les causes, ^ais nous avons vu que les événements politiques qu'on appelle également la Révolution ont en-traîné la guerre, et ont rendu possibles, et même probable-ment nécessaires, la carrière de napoléon et la tyrannie qu'il imposa à la France et qu'il voulut imposer à l'Europe. Avec les premières victoires de la convention, la nation dans son enthousiasme violent oublia qu'elle avait été ennemie de la guerre, et s'enivra de conquêtes. Avec la Terreur dans le pays, et la guerre à l'extérieur, les principes de 1789, souvent rappelés, étaient en réalité à peu près abandonnés. Et puis vint Napoléon, et le succès désarmés imposa silence aux rêveurs de paix; l'idée du Progrès continuait à faire son chemin pendant les premières années du dix-neuvième siècle, et préparait l'aspect de la philosophie de l'époque romantique que nous aurons à étudier, mais, somme toute, il faut attendre la fin de l'Empire pour trouver une renais-sance de l'esprit antimilitaire. Il faut consièérer un moment le carac-tère et l'oeuvre de l'homme qui a dominé les quinze premières années du dix-neuvième siècle, afin de mieux comprendre pour-quoi la question de la paix européenne cesse à cette époque d'occuper une place importante dans l'esprit des écrivains, ou du moins dans leurs écrits, et pour mieux comprendre - 106 --le jugement porté sur Napoléon par quelques-uns des roman-tiques. Revenant de l'Ile d'Elbe, Napoléon trouva que la France n'appréhendait rien autant qu'une reprise des guerres. Il sut adapter ses paroles au carac-tère de ses auditeurs. Devant les paysans, c'était le pro-tecteur des droits que la Révolution leur avait donnés, le seul protecteur peut-être qui pût empêcher une réaction en faveur de la noblesse et de l'église; devant ses anciens soldats, c'était le grand chef militaire qu'ils avaient adoré; et devant les bourgeois, c'était un ancien conquérant pénitent, que l'ambition avait conduit peut-être à quelques erreurs de jugement, mais qui n'avait adopté ni la conquête ni la tyrannie comme parties essentielles de sa politique, et qui avait souhaité la fédération pacifique de l'Europe 1 sous la direction éclairée de la France. Plus tard, en exil à Sainte-Hélène, loin du théâtre turbulent des guerres et des intrigues qu'il avait soulevées, Napoléon regretta l'en-têtement des Anglais oui avait empêché la régénération morale 2 de l'Europe. Mais il professa bien tard ses intentions pacifiques; l'idée d'une paix stable et permanente n'avait jamais occupé son esprit. En devenant premier consul, Napoléon avait adressé à Georges III et à François II de très belles lettres, pleines apparemment de l'esprit d'un véritable ami de la paix, pour leur proposer la fin de la guerre; ces 1. H.A.L.Fisher:Napoleon, p 221. 2. Ibid. p 111. r 4 107 -lettres ont quelquefois fait croire qu'il était le plus pacifique des empereurs conduit malgré lui, par ses ennemis et par le sort, à une carrière de conquêtes. L'insincérité de ces ouvertures est patente; Napoléon avait de bonnes raisons pour les faire, mais il savait bien que les puis-sances ennemies n'accepteraient jamais les conditions qu'il proposait. Il inspira toujours de la méfiance aux autres 2 etat$, même quand une longue paix était nécessaire à la France. Son amour propre empêcha toutes les négociations de porter fruit. Et puis il savait bien que la conquête avait créé son autorité, et qu'il fallait toujours de nou-3 , 3 velles conquêtes pour la maintenir. Il expliqua à Letternich qu'il n'était pas comme les souverains héréditaires qui, vingt fois vaincus, pouvaient toujours rentrer chez eux :jvtc la même autorité. Lui n'avaient que l'autorité que lui valaient ses victoires; il avait l'âme d'un militaire, et il fallait garder tout ce qu'il avait gagné, même si cela devait lui coûter un million d'hommes. Le plus grand génie des temps modernes, il contribua à l'organisation légale et administrative de La France, et aux progrès intellectuels de la nation; l'empire qu'il fonda fut néanmoins un empire purement militaire, et ne pouvait exister sans faire toujours de nouvelles conquêtes. Napoléon, après la Convention, a donc aidé à détruire le sentiment de la fraternité des peuples exprimé en 1769. 1. Ibid. pp 99-100. 2. Ibid. ppll5-6. 3.'Emerson:Representative ^en, p. 267é 4. Fisher, op.cit. pp 203-4. C h a p i t r e V L E D I X - N E U V I E M E S I E C L E L'idée du Progrès, que nous"avons trouvée dans la philosophie de Condorcet et dans la pensée de la dernière partie du dix-huitième siècle, continue à exercer une grande influence sur les esprits du temps de 1 Napoléon. Mme de Staël, dans son livre De la littérature, s'inspire de cette doctrine. Elle voit dans l'histoire l'ascension continue de l'humanité, la marche graduelle mais 2 ininterrompue de l'esprit humain. Le Progrès conduira enfin à la civilisation universelle. Cette doctrine du Progrès, qui allait dominer la philosophie de l'époque romantique, et inspirer en grande partie 1'"humanitarisme" du siècle, jointe à des considérations économiques, devait créer un état d'esprit com-plètement hostile à la guerre. Les arguments économiques contre la guerre ne sont pas du tout nouveaux: on les trouve déjà en germe dans le De Eruditione principum du treizième 1. 1801. 2. Cf. la préface de la 2e édition, passim. - 109 --siècle, et Fénelon, Diderot et voltaire ne les ont certaine-ment pas ignorés. Ces arguments prennent cependant une nou-velle importance avec le développement de l'industrie, car on espéra que le commerce et l'industrie pourraient fournit les liens nécessaires pour rapprocher les nations. Le dix-neuvième siècle croit que les principes de l'économie poli-tique vont remplacer l'ancienne rivalité militaire qui divi-sait les états, et l'ancienne diplomatie qui ne produisait que des guerres. Le saint-simonisme, en tant qu'école d'économie politique, a comme précurseur Jean-Baptiste Say. 1 Dans son Traité d'économie politique, Say examine les rapports qui existent entre le commerce et la guerre, et il affirme 2 que cette dernière coûte toujours trop cher. Il pose ce principe important que "la guerre coûte plus que ses frais; 3 elle coûte ce qu'elle empêche de gagner". On reconnaîtra un jour, suivant lui, le prix auquel il faut acheter la gloire .militaire, on comprendra que la paix est essentielle au com-4 merce, et la guerre deviendra de plus en plus rare. Dès le commencement du siècle l'oeuvre de Mme. de Staël révèle ainsi que la doctrine du Progrès a survécu à la Révolution, et l'économie politique annonce que la guerre est contraire à l'intérêt de l'industrie et du commerce, et, par suite, de la nation. Benjamin Constant reprend les idées de Jean-Baptiste Say sur la guerre et les développe tout au 1. 1805. 2. J^B.Say:Traité d'écon.pol., t.II,pp298-300 3. Ibid. t.III, p 107. 4. ioid. t.ill, pp 109-110. p - 110 --long dans Dgl'esprit de conquete. 11 affirme — et l'idée du Progrès n'est pas complètement absente de cette affirmation — que l'époque de la guerre a fait place à l'époque na com-merce. La guerre, sourve de ricnesses pour les anciens, ne peut procurer ni aux individus ni aux nations modernes le repos et l'aisance dont ils ont besoin, et que l'industrie 1 seule peut fournir. L'auteur démontre que la guerre n'est pour les peuples qu-une source ne privations et de souffrances, et que le gouvernement qui essaye de la justiiier n'emploie que le sophisme et l'imposture. L'indépendance nationale, l'honneur national, la nécessité d'arrondir les frontières, et les intérêts du commerce sont tous, affirme-t-il, de vains arguments qu'invoquent les gouvernements pour duper le peuple. "L'arrondissement des frontières est un système dont la base se détruit par elle-même, dont les éléments se combattent, et dont l'exécution, ne reposant que sur la spoliation des plus faibles, rend illégitime la possession 2 des plus forts." C'est en 1813 que Benjamin Constant écrit De l'esprit de conquête. La fin de l'Empire approche; on se lasse des campagnes ruineuses entreprises par l'empe-reur, et, avec les défaites subies par les armées, on n'hé-site plus à proclamer la folie de la guerre. La France, sous la Restauration, aura le sentiment d'un esprit international, engendré en partie par le développement du commerce, et cet esprit remplacera ou du moins modifiera l'ancien patriotisme. 1. Benjamin Constant: Œumres choisies, p 212. 2. Ibid. p 215. - 111 --Constant aperçoit déjà, avant la chute de l'Empire, les tendances de cet "esprit du siècle": "Les ramifications infinies et compliquées du commerce ont placé l'intérêt des sociétés hors des limites de leur territoire, et l'esprit du siècle l'emporte sur l'esprit étroit et hostile qu'on 1 voudrait parer du nom de patriotisme." Dès 1813 Saint-Simon propose à Napo-léon un concours entre les théoriciens sur la réorganisation politique de l'Europe. Le plan — et ceci ne nous surprend pas n'est pas accepté. Cependant Saint-Simon n'abandonne pas 3=a l'idée de rédiger un mémoire sur les moyens de maintenir la 2 paix. Il a à cette époque comme secrétaire Augustin Thierry; avec sa collaboration, il écrit et publie en 1814 l'opus-cule intitulé De la réorganisation de la société européenne, ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps politique, en conservant à 3 chacun son indépendance nationale. Au moment où ils écrivent, un congrès est assemblé à Vienne; c'est le congrès d'où va sortir la Sainte-Alliance proposée par le tsar Alexandre et destinée, dans l'imagination de son auteur, à assurer la paix euro-péenne. Les efforts de ce congrès, dit Saint-Simon, ne pour-ront aboutir à la paix: le système politique qui règne en Europe depuis les traités de Westphalie, système basé sur le principe funeste de l'équilibre, ne peut produire que la 1. Ibid. p 213. 2. Weill: Saint-Simon, p 27. 3. Les Français à la recherche d'une S des N. p 87. 4. Ibid. p 91. - 112 -1 guerre. Chaque nation qui y est représentée sera guidée par son intérêt particulier qu'elle exposera devant le congrès en le présentant comme un intérêt général. Chaque membre essayera d'imposer le plan de politique le plus favorable à refuge r<??it son pays, plan que les autres ^ncnpfnrnnt d'accepter. Les auteurs affirment que de tels congrès ne peuvent pas apporter à l'Europe la paix dont elle a besoin. A ce moment la France venait de recevoir la Charte. Saint-Simon voit dans le régime parle-mentaire la meilleure forme de gouvernement, et le seul moyen de rétablir la paix en Europe. Il faudra établir des parle-ments nationaux dans tous les pays, et puis créer un parlement européen, supérieur à tous les autres, qui puisse s'occuper de l'intérêt général. Mais^l comprend qu'on ne peut pas établir tout d'un coup un parlement européen, car bien des pays ignorent complètement la vie parlementaire. Il faut d'abord une fédération franco-anglaise; ces deux pays, selon les auteurs de cet opuscule, frayeront le chemin aux autres en établissant un parlement commun. On persuadera sans peine à l'Allemagne d'entrer un peu plus tard dans cette fédération, et le parlement de ces trois puissances réunies pourra faire 2 la réorganisation européenne. L'avenir, affirment Jaint-Simon et Thierry, verra un nouvel esprit de fraternité et un nouveau bonheur dans un monde mieux gouverné que le monde actuel. Les nations mettront l'intérêt général au-dessus de leurs 1. Ibid. p 91. 2. Weill:Saint-Simon, pp 82-86. - 113 --propreô intérêts nationaux, et on arrivera enfin à la per-fection de l'ordre social. L'humanité est en marche vers ce but; la génération actuelle prépare les progrès des géné-rations à venir. Il semble peut-être que ces progrès s'rccom-plissent bien lentement, mais leur réalisation est certaine. A la fin de l'opuscule les auteurs expriment leur confiance dans le Progrès, et annoncent le nouvel ordre qui va venir: "Il viendra sans doute un temps où tous les peuples de l'Europe sentiront qu'il faut régler les points d'intérêt général avant de descendre aux intérêts nationaux; alors les maux commenceront à devenir moindres, les troubles à s'apaiser, les guerres à s'éteindre: c'est là que nous tendons sans cesse, c'est là que le cours de l'esprit humain nous emporte; mais lequel est le plus digne ae la prudence de l'homme, où de s'y traîner ou d'y courir 7 "L'imagination des poètes a placé l'âge d'or au berceau de l'espèce humaine parmi l'ignorance et la grossièreté des premiers temps; c'était bien plutôt l'âge de fer qu'il fallait y reléguer. L'âge d'or du genre humain n'est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l'ordre social; nos pères ne l'ont point vu, nos enfans y arriveront un jour: c est à nous de 1 leur en frayer la route." Après Waterloo, Saint-Simon croit voir dans l'industrie l'instrument du Progrès; c'est elle qui donnera à l'Europe une organisation définitive. La 1. Les Français à la recherche d'une 3 aes R, p 97. - 114 --guerre a paralysé l'industrie, ou du moins elle a beaucoup entravé les efforts de développement industriel; quand enfin la paix vient, c'est à un pays appauvri par de longues luttes, et condamhé à payer une indemnité considérable aux vainqueurs. La France, qui a dû consacrer toutes ses rich-esses et tous ses citoyens à l'ambition de l'empereur, veut alors s'enrichir par le travail. Plusieurs écrivains annon-cent la fin de l'ère des combats; les seules luttes de 1 l'avenir seront "les batailles pacifiques de l'inaustrie". Les questions économiques intéressent donc beaucoup les écrivains; les théoriciens, les travailleurs et les indus-triels affirment tous que la paix est essentielle à la France. En 1817 Saint-Simon publie le premier volume de L'Industrie; c'est son jeune secrétaire 2 qui en a écrit la partie politique. Dans cet ouvrage Augustin Thierry attaque la guerre et l'esprit de conquête. La nation, comme toute société, est une association, une sorte de ligue; il faut la libre volonté des citoyens pour la former, car l'association repose sut le consentement commun. Puisque la nation est une ligue, c'est donc l'esprit de patriotisme qui la constitue, et non la géographie. Lais le patriotisme change rapidement de nature. Les peuples com-prennent que leur intérêt même s'oppose aux petitesses de l'ancienne rivalité internationale^ l'industrie déteste la guerre, et modifie rapidement le patriotisme, car l'amitié 1. Weill:Saint-Simon, p 97. 2. Ibid. p 113. - 115 --et la confiance lui sont essentielles, candis que la haine et la méfiance lui sont funestes. Les combats des nations sont finis; le nouveau monde industriel ne doit plus per-mettre les dégâts qu'ont faits les "brigands" de Bonaparte. Il faut toujours combattre, mais les ennemis d'une nation moderne ne sont plus ses voisins."Vos armes, s'ecrie le disciple de Saint-Simon, ce sont les arts et le commerce; vos victoires, ce sont leurs progrès; votre patriotisme, c est la bienveillance et non la haine, voulez-vous joindre à ces vertus douces les vertus fortes et mâles auxquelles le Lacédomonien se iormait en combattant 7 citoyens ! vous avez des ennemis olus acharnés que les Perses, l'ignorance 1 et ceux qu'elle fait vivre." La fraternité n'est pas seulement la oase du système politique de Saint-Simon; elle est aussi la base de la religion de l'avenir dont il est le prophète. Il veut renouveler le christianisme en otant aux doctrines du Christ tout ce que l'église y a ajouté de contradictoire. Le christianisme tout entier est, suivant lui, renfermé dans le principe: "Aimez-vous les uns les autres." De ce principe Ramt-Simon tire la conséquence importante qu'il exprime dans ia formule: "La religion doit diriger la société vers le grand but de l'amélioration la plus rapide possible du sort 2 de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre." u'esu là eu somme le nouveau christ tianisme. La nouvelle organisation sociale sera fondée sur 1. Ibid. p 114. 2. Reybaud: Les Réformateurs modernes, p 92. - 116 l'amour fraternel; l'union pacifique remplacera la force militaire; l'armée, dont on n'aura plus besoin, fournira les travailleurs nécessaires pour les grands travaux indus-triels qui mettront fin aux misères et si qui permettront aux nations,opprimées JKYK jadis par la guerre, de s'enrichir. Les disciples de Saint-Simon, peu après sa mort, ont fait de leur maître un Messie, et, pour propager la foi saint-simonienne, ont voulu établir 1'"église universelle". On connaît bien l'histoire de cette église, des querelles qui en ont bientôt divisé les chefs, et des pour-suites en justice qui ont enfin dispersé les membres du monastère saint-simonien. Il faut ici indiquer seulement la persistance dans l'école des idées du maître: ses notions sur la guerre, et sa doctrine d'après laquelle le commerce est destiné à apporter l'unité au monde. En 1828 Bazard commence, rue Taranne, une "exposition complète de la foi saint-simonienne". Il montre d'abord le désordre et l'anarchie qui régnent dans la société européenne. Les individus se traitent avec méfiance; la crainte,&a haine,et la ruse dominent les relations des nations. Une concurrence funeste empêche la concorde et la cohésion dans l'industrie, comme dans la vie elle-même sous tous ses aspects. Mais il ne faut pas désespérer: ayant dépeint l'antagonisme qui divise l'Europe, le conférencier indique le lien qui pourrait donner un caractère d'union au monde tout entier, et conduire l'humanité vers une commune 1 destinée où régneront la paix, l'ordre, et l'amour.L'histoire 1. Reybaud: op. cit. p 107 - 117 --montre le progrès continuel du principe d'association; tou-jours des associations de plus en plus vastes se forment, en réunissant en une seule les associations déjà existantes — des familles se sont groupées pour former les nations, des nations se sont groupées pour former la chrétienté, et l'asso ciation de l'humanité entière est le but vers lequel marche 1 la société actuelle. Le progrès de ce principe d'association, qui terminera enfin la guerre, sera accéléré par le droit nouveau proclamé par les saint-simoniens: "à chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses oeuvres." La force n'existe que pour imposer des abus; les privilèges de la conquête dt de la naissance détruits, on n'aura plus besoin de la force, et la société industrielle, composée de travailleurs, succédera à l'ancienne société militaire, 2 oisive et non-productrice. Ainsi les idées politiques, économique et sociales de Saint-Simon sont répétées par Bazard, Enfantin et d'autres chefs de l'école saint-simonienne. Le Globe, organe de l'école à partir de 1831, proclame ses doctrines. Ce Journal, dans le but d'amener le nouvel ordre social, propose des travaux industrielles de la plus grande importance. On refera la société en établissant des voies ferrées en Europe et même en Asie et en Afrique, en appli-quant la vapeur à la navigation et à toute l'industrie, et la réalisation de en créant des banques pour faciliteg^ces grandes oeuvres industrielles. Il nJy aura plus de guerres extérieures, car 1. YJeill:L'Ecole saint-simonienne, ppp 28-29. 2. Reybaud, op. cit. p 108. - 118 --les peuples seront unis par le commerce, ni plus de guerres civiles, car tous auront du travail, et il n'y aura plus d'affamés. Il est intéressant de constater que les anciens saint-simoniens, après la dispersion de l'école, ont cherché à réaliser le programme industriel trace par le maître. L'école a fourni, en grand nombre, des ingénieurs et des financiers qui ont construit des voies ferrées et développé l'industrie vers le milieu du dix-neuvième siècle en France et même à l'étranger — il suffit de signaler le percement de l'isthme de Suez, ou le rôle joué par Enfantin comme directeur du P.L.H. Si la fraternité des peuples c. est pas sortie tout de suite de leurs travaux, la foi à l'influ-ence civilisatrice du commerce et de l'industrie n'a pas diminué. La "religion du Progrès" de Bûchez, et la "religion de l'Humanité" de Pierre Leroux, sorties toutes deux du saint-simonisme, renferment en partie les mêmes doctrines, la même foi au Progrès, et le même désir de , 1 leroux reorganiser la société. C'est Pierre^qui avait fonde le Globe, et qui, converti au saint-simonisme, en avait fait l'organe de l'école. Fondateur, et un des principaux rédac-teurs du journal, bon nombre des articles consacrés aux doctrines de l'école sont de lui. Deux articles en parti-culier qu'il consacre à l'idée d'une fédération européenne, doivent nous arrêter un moment. Dans le premier, qui 1. Lavisse: Histoire de France contemporaine, t V, p 52. - 119 -1 s'intitule De l'Union européenne, il affirme que le catho-licisme ne domine plus l'Europe, et qu'une union bien supé-rieure à l'unité catholique s'est formée. C'est une union sans bûchers et sans inquisition, et qui convient à l'époque moderne comme l'autre convenait c l'époque où commençait le développement de la société européenne. Mais cette unité n'est pas complète. L'auteur démontre que l'esprit des sociétés, qui l'a formée, a eu à combattre l'esprit militaire de la monarchie et de la noblesse. Les théoriciens de la monarchie — les Bodin, les Machiavel, et les Hobbes — ont conçu la guerre comme l'état naturel d'une nation, nécessaire à son existence et à la paix intérieure de l'état. Il est vrai que des esprits nobles — Morus, Fénelon, et l'abbé de Saint-Pierre entre autres — ont toujours combattu cette doctrine; elle domine cependant dans la pensée politique jusque vers la fin du dix-hâitième siècle. C'est alors que l'idée d'une perfectibilité sans bornes commence à inspirer les philosophes. Après la chute de l'Empire, les idées pacifiques prennent une nouvelle impor-tance et remplacent les doctrines de Machiavel. La liberté politique et la science ont contribué à détruire l'ancien militarisme; l'industrie vient s'y ajouter, et achèvera l'union européenne. La monar-chie universelle de l'économie politique, amenée par la liberté du commerce, sera plus sûre et plus durable que celles que voulaient fonder Charles-Quint ou Napoléon. 1. Le Globe, 1827. Si^né Z. Ces deux articles de P.Leroux constituent la première étude de l'histoire du'pacifisme" que nous avons trouvée. ^ . - 120 -Pierre Leroux, dans un second article 1 du Globe, parle de houveau de l'union européenne qui doit mettre fin aux guerres. Il juge sévèrement Napoléon qui fut, selon lui, avant tout un glorieux. Il est vrai qu'il voulait fonder l'unité européenne, mais c'était sous la forme brutale de monarchie universelle. Encore une fois l'auteur résume les idées de paix perpétuelle exprimées par Thomas norus, Fénelon et l'abbé de Saint-Pierre, et annonce l'unibn qui régnera bientôt dans la politique européenne. A l'influence de Saint-Simon et de son école sur la pensée de l'époque romantique se joint celle de Fourier. Celui-ci trouve dans le principe d'asso-ciation le remède de tous les maux de l'humanité -1'"ordre sociétaire" qui s'établira abolira la guerre, la concurrence et la misère. Les phalanstères établies en Europe vont amener "l'harmonie universelle". L'influence directe de ces maîtres se montre dans une foule d'écrits politiques de cette épùque. Constantin Pecqueur, dans un livre consacré à l'influence 2 sur la société des nouvelles méthodes industrielles, écrit un chapitre intitulé La Fusion européenne ou Fédération des peuples, dans leqnel il propose une union fédérative des états d'Europe, analogue à la fédération des Etats-Unis d'Amérique. Cette union n'existe pas d'elle-même; les 1. De la politique extérieure au 19e siècle, et du per-fectionnement du droit international. Le Globe, 24 juin,1829 2. Des interets du commerce,de l'industrie et de l'agri-culture et de la civilisation en général, sous l'influence des applications de la vapeur. 1859. Chap.XXV. Cf. Les Fr. ? la recherche d une S des N. pp 98 et seq. 4 121 -penseurs qui l'annoncent sont "les éclaireurs ae l'huma-nité" et frayent les voies de l'avenir. Et pourtant il ne faut pas attendre l'uniformité; l'humanité est sans cesse en marche vers un but toujours plus avançé -l'idée de donner une forme fixe et définitive y la société est donc une pure chipère. Le progrès ne va pas cesser dès que la fédération européenne seaa établie. Unè invitation à travailler à abolir la guerre et à fonder 1'"Association aes dations" est ad-ressée aux hommes d'état européens par Victor Considérant, 1 disciple fouriériste, en 1840. L'auteur affirme que la France doit guider le progrès de l'humanité, et conduire toutes les nations à l'unité. Il faut renverser les barrières qui séparent les nations; il faut aussi abolir les prohi-bitions, les tarifs, et les douanes, ^es soldats et des douaniers licenciés, on formera les premiers "corps d'armées industrielles organisées pour l'exécution des grands travaux d'utilité publique." Ces exemples montre bien l'esprit d'internationalisme qui caractérise le saint-simonisme et le iouriérisme. Ces deux écoles philosophiques ont exercé une grande influence sur les écrivains du dix-neuvième siècle, mais, avant de chercher l'expression des mêmes idées dans la littérature pure de l'époque, il faut retourner un moment en arrière pour trouver une tout autre conception de la guerre 1. De la politique générale et du rôle de la France en Europe. Voir Les Français a la recherche d'une S des pp 103-112. - 122 --dans l'oeuvre d'un auteur qui a eu lui aussi une influence des plus importantes. Joseph de ^aistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, affirme que "nulle part la main divine ne 1 se fait sentir plus vivement" que dans la guerre. Dieu semble en avoir réservé lui-même la direction; les victoires dé-pendent de la Providence, et l'homme n'y joue qu'un rôle à peu près mécanique. Suivant les philosophes, l'homme a passé de "l'état ae la nature" à l'état de civilisation; les nations cependant, dit ae bistre, n'ont pu s'élever à l'état social. On n'a jamais réussi à fonder une société généré le pour terminer les querelles ues nations, parce que Jieu ne l'a pas voulu. L'homme a reçu le don divin de la perfecti-bilité; si les sociétés humaines ne se sont pas unies dans une société des nations, c'esp parce que "la perfection n esu 2 pas du tout nécessaire sur ce point." La guerre aurait pro-bablement disparu il y a longtemps sans "une loi occulte et 3 terrible qui a besoin de sang humain". Les animaux vivent tous par le car-nage. "Au-dessus de ces nombreuses races d'animaux (de proie) est placé l'homme, dont la main destructive n'épargne rien de ce qui vit; il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se dé-fendre, il tue pour s'instruire, il tue pour tuer: roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui 1. Joseph de Haistre: Soirées de Saint-Pétersbourg, t.II, p 30. 2. Ibid. t II, pp 12-13. 3. Ibid. - 123 --résiste L'homme demande tout à la fois, à l';,jneau ses entrailles pour faire raisonner (sic) une harpe, à la baleine ses fanons pour soutenir le corset de la jeune vierge, au loup sa dent la plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l'art, à l'éléphant ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant: ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut même découvrir comment le car-nage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout." Cette loi divine, qui demande le sang des animaux, ne s'arrête évidemment pas à l'homme. Ht cepen& dant l'homme est au-dessus de tous les autres êtres vivants; pour satisfaire à cette loi, il faut qu'il soit chargé d'égorger son frère, "hais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux; lui qui est né pour aimer, lui qui pleure sur les autres cojume sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit p^r inventer des fictions pour se faire pleurer; lui enfin 1 qui il a été déclaré qu'on redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang qu'il aura versé injustement ? c'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang ? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables versé par ie glaive des lois. Si la justice humaine les frappait tous, il n'y aurait point de guerre; mais elle ne saurait en atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se dou-ter que sa funeste humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans le même temps surtout un autre aveuglement, non - 124 --aaa moins stupide et non moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde." La lecture de Joseph de Ladstre excite les sentiments les plus divers. On trouve des choses bien pensées, et des idées justes et intéressantes; un moment plus tard on a envie de rire de lui, puis on se fâche, et on peut à peine continuer la lecture tant ses idées semblent exagérées, ridicules, et même répugnantes. On voudrait peut-être croire que ses remarques sur la guerre constituent une satire mordante, amère, cruelle — nais l'auteur veut que nous le prenions au sérieux. Il fait des guerres du dix-sep-tième siècle un tableau presque idyllique. Elle était si douce, si polie, cette guerre qui commençait au mois de mai et se terminait au mois de décembre ! Les armées ne luttaient que pour maintenir l'équilibre; jamais aucune nation ne triomphait de l'autre, et toujours la politesse la plus 2 recherchée caractérisait leurs relations. Dans un entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg le sénateur démontre que l'état militaire n'est pas du tout contraire à la moralité, et que le métier des armes ne détruit pas les vertus douces du jeune homme sensible et bien élevé. Celui-ci, ^ui a toujours eu la vio-lence et le sang en horreur, poursuit avidement l'ennemi sans savoir pourquoi il le fait. "Hier il se serait trouvé mal slil avait écrasé par hasard le canari de sa sœur: demain vous le verrez monter sur un monceau de cadavres, pour voir de plusloin, comme disait Charron. Le sang qui 1. Ibid, pp 22-24. 2. Ibid. pp 16-19. ; . _ - r ' - 125 --ruisselle de toutes parts ne fait que l'animer à répandre le sien et celui des autres: il s'enflamme par degrés, et il en viendra jusqu'à l'enthousiasme du carnage." Ce devrait être la condamnation la plus violente de la guerre que de constater qu'elle conduit l'homme "jusqu'à l'enthousiasme du carnage"; pour de ^aistre, ce n'est qu'une preuve de plus de l'origine divine de cette belle institution. Un des principaux écrivains de la réaction royaliste et Catholique, de ^aistre a exercé une profonde influence sur l'époque de la Restauration. Par sa foi inébranlable, il a influé aussi sur une génération d'écri-vains qui voulaient croire. En ce qui concerne la guerre, heureusement son influence est souvent dans le sens inverse de ses propres idées; la doctrine de l'expiation qu'on trouve dans les Soirées de Saint-Pétersbourg a excité l'indignation de plus d'un écrivain. Cette doctrine par laquelle l'auteur essaye de démontrer la justice deVa guerre, du désastre de 3 ' a peine de mort, et la beauté divine de 4 l'office du bourreau, est une doctrine primitive, presque barbare. Par l'outrance de ses arguments, de Liaistre a peut-être mieux servi la cause de la paix que celle de la guerre. Alfred de Vigny, né d'une famille aristocratique, est souvent d'accord avec Joseph de ^aistre. Lui aussi veut l'ordre dans le pays, et croire- voir aussi la 1. Ibid. t.II, p 17. 2. Ibid. t. I, p 203-11. 3. Ibid. t.I, p 263. 4. Ibid. t. I, p 30 et seq. Lisbonne, et de^ L - 126 --main de Dieu qui règle la vie humaine, nais il a subi l'in-fluence de l'école saint-simonienne, et s'est lié un moment avec Bûchez. Quelque grande que soit sur lui l'influence des doctrines maistriennes, Vigny trouve barbare et anti-chrétienne la doctrine qui accorde une vertu expiatrice à l'effusion du sang, et il accable de critiques celui qui expose cette théorie. Dans les premières pages de la Con-fession d'un enfant du siècle Alfred de Musset a bien peint l'enfance d'une génération née peu avant ou pendant les guerres de l'Empire, génération d'enfants élevés par dŒ mères inquiètes tandis que les pères étaient à la guerre. Ces en-fants voyaient revenir de temps en temps des pères chamarrés d'or, qui restaient un moment chez eux, et puis, bouclant de nouveau leur ceinturon, retournaient aux combats. Ils en-tendaient sans cesse parler de la guerre; à l'école les élèves, éblouis par les victoires retentissantes et par la gloire ae l'empereur et de ses généraux, attendaient avec im-patience l'âge de combattre, et, en attendant, s'amusaient à des jeux militaires. Alfred de Vigny appartient à cette géné-ration. Fils d'un ancien officier blessé, Vigny est nourri dès son enfance de récits militaires. Il n'apprend pas seulement à vénérer les exploits militaires éu temps de l'empereur Frédéric, mais, né d'une famille aris-tocratique, il reçoit l'empreinte de l'ancienne noblesse. 1. Journal d'un Poète, p 24. note de F.Baldensperger. - 127 "Je vis dans la Noblesse, dit-il, une grande famille de soldats héréditaires, et je ne pensai plus qu'à m'élever 1 à la taille d'un soldat." Au lycée où, ci-devant, il était assez malheureux parmi les fils de généraux impériaux, le roulement du tambour retentissait plus fort à ses oreilles que la voix des maîtres. On ne pensait qu'à la gloire des combats; si les étude^ étaient nécessaires, c'étaient comme "degrés pour monter à l'étoile j.e la Légion n'honneur, la 2 plus belle étoile des cieux pour des enfants." Il lui prit à cette époque " un amour vraiment désordonné de la gloire des arme^; passion d'autant plus malheureuse que c'était le temps précisément où la Franceicommençait à s'en 3 guérir." Ayant pendant longtemps rêvé de guerres et de ba-tailles, les jeunes gens, une fois sortis de l'école, se jetaient dans l'Armée. La guerre et la gloire militaire leur étaient nécessaires; une paix durable leur semblait une chose inique, qui les privait de la guerre dont ils avaient besoin pour se faire une belle carrière, et pour satisfaire les passions développées en eux par les événements politiques de leur enfance. "Chaque année, dit Vigny, apportait l'espoir 4 d'une guerre." La vie militaire a beaucoup déçu Vigny. Il a longtemps servi dans l'armée, mais il n'a jamais fait de campagnes. Il écrit en 1836 dans son journal: "La destinée m'a refusé la guerre que j'aimais; j'ai fait Ser-vitude et grandeur militaires avec le désir de hâter la 1. Servitude et grandeur militaires, p 7. 2. Ibid. pp 9-10. 3. Ibid. p 11. 4. Ibid. - 128 -destruction de l'amoui de la gloire guerrière que je n'ai ou 1 conquérir et que le temps détruira tout à fait." A l'esprit de conquête et à la gloire des armes, Vigny oppose l'obéissance passive et le dévoue-ment à la patrie. Ce sont les vertus les plus honorables du caractère militaire, et celles qui constituent la vraie gran-deur modeste, dévouée, et persévérante du soldat. La civili-sation devient de plus en plus pacifique; c'est en souffrant en silence, et en accomplissant sans murmurer des tâches in-grates, que le soldat de l'armée moderne se rend digne de 2 l'honneur de la nation. L'admiration ressentie pour l'obé-issance du soldat porte cependant en elle une critique du système militaire. Tout en louant le caractère au militaire, l'auteur affirme que "l'existence du soldat est.. la trace la plus aouloureuse de barbarie qui subsiste p?rmi les 3 ' , ^ hommes". Dans Laurette le commandant, pour "obéir a un morceau de papier", est obligé de faire tuer un jeune homme 4 innocent de tout crime. ''Nous sommes tous des scélérats", s'écrie-t-il, et il continue par une attaque contre les "gouvernements d'assassins et de voleurs" qui profitent de l'obéissance passive des militaires et des marins pour en faire des bourreaux. Le capitaine Aenaud tue la nuit d^ns un camp russe un jeune ^ar^on qui dort à coté de son père. 1* Journal d'un poète, p 116. 2. Servitude et grandeur, p 144. 3. Ibid. p 16. 4. loid. p 55. - 129 --Quand il s'aperçoit de ce qu'il a fait, il s'adresse à ses compagnons: "Regardez ceàa ; quelle différence y a-t-il entre moi et un assassin Y — Eh ! sacrédié, mon cher, que voulez-vous ? c'est le métier. 1 — C'est juste," et on comprend qu'il veut ajoute^:"et c'est un sale métier en effet que celui de tuer des enfants couchés à coté ae leur père'J Dans son journal Vigny écrit: "Il n'y a que les malheureux qui se battent bien, ceux à qui la 2 misere de la guerre est plus aouce que la misère de la pai::", et autre part il relate que "Platon compare les ïOŒghËX guerriers à des chiens. Il leur veut les mêmes qualités: 5 le chien tue et rapporte le gibier." Lais il admire l'héro-ïsme obscur et passif des hommes qui s'oublient complètement en se sacrifiant à une institution; ce n'est pas le soldât qu'il critique — c'est plutôt la guerre et l'armée. Et pourtant, malgré les portiaits ae héros doux, ae grand coeur, et de noole caractère eue Vigny a tracés, il reconnaît la dureté d'esprit habituelle que l'armée donne aux hommes de guerre. Il est intéressant de noter un passage du Journal d'un poète où Vigny parle de sa 4 maladie de 1819, et de le rapprocher de la remarque faite par l'adjutant de la Veillée de Vincennes sur le mépris de toute faiblesse chez le soldat; l'auteur pense toujours eux décep-tions que la vie militaire lui a fait éprouver. 1. loid. p 228. 2. Journal d'un poète, p 55. 5. Ibia. p 252. 4. Ibid.*pp 67-68. 5* Servitude et grandeur, p 118. - 130 --Dans Servitude et grandeur militaires. Vigny propose une armée nationale et même délibérante, notion qui semble ajoutée ^u livre après sa première conception et même après sr première rédaction, sous l'influence oassagère 1 nés Paroles a'un croyant ae ^amennais. Ce qui nous intéresse le plus dans les reformes que propose Vigny c'est qu'il associe 1 ;rmée nationale et délibérante,et la société universelle qui doit un jour fnire aisperaître la guerre et les armées. "On ne peut trop hâter l'époque où les Armées seront identifiées a la .<ation, si elle doit acneminej. au temps où les Armées et guerie ne seront plus, et où le glooe ne portera plus qu'une nation unanime eniin sur ses formes sociales; événement qui, depuis longtemps, devrait être accompli." évidemment Vi^ny n'^ pas la même con-ception ^e la guerre que Joseph de j.aistre. il consacre un chapitre de ^teilo * la critique ae la aoctrme ^ue nous avons aëjà consiaérée — la vertu expiatrice de l'efiusion *7 du sang, il demande ici, corne dans le t.unt aes Oliviers, si le sang divin versé par le unrist ne sufiit paj pour racheter l'humanité, et il afiir^e que les sophismes de Joseph de ;aistre peuvent aussi bien servir à justifier le meurtre. Il suffit d'interpréter le meurtre comme de ^aistre interprète la guerre pour le rendre admirable et juste. EDioui dans sa jeunesse par la gloire militaire, Vigny est aéçu par la vie des armées. Hais si la 1. Citoleux:Alîrcd de Vigny, PP 7-9. Servitude et grandeur, p 4. 3.3tello,ch xxxil,uur la substitution des souiïrances expiatoires. - 131 --gloire militaire Mattire, il aime aussi l'ordre, et il reconnaît l'importance de la paix. Il note dans son journal que l'année 1669 fut la seule où le monde n'eut aucune 1 guerre, et il se propose de faire un poème pour la célébrer la paix est si belle, et les hommes en jouissent si rarement Somme toute, ses idées sur la guerre sont celles des saint-simoniens. Sans être converti à la religion saint-simonierL.e Vigny s'intéresse à l'école, et montre? même en la criti-quant, une admiration sincère pour ouelques-unec de sec 2 doctrines. Lui aussi a foi au Progrès, et croit que la société de l'avenir doit se o.ébarrasser enfin du fléau de la guerre; lui aussi croit que l'industrie, et l'application des principes de l'économie politique au commerce, mettront fin à l'ancienne diplomatie et aux guerres qu'elle a engen-drées. "Les Grandeurs éblouissantes des conquérants sont peut-être éteintes pour toujours, dit-il; leur éclat passe s'affaiblit, je le répète, à mesure que s'accroît, drns les esprits, le dédain de la guerre, et, dans les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides La philosophie a heureusement rapetissé la guerre; les négociations la rem-placent; la mécanique achèvera de l'annuler par ses inven-3 tions." La science a produit ces avions, des sous-marins, des torpilles, et des gaz asphyxiants; ses inventions semblent donc démentir cette prophétie fe Vigny. liais, à tort ou à raison, Vigny prévoit la fin des guerres; Consultez le Journal, pp ^4,7C, et la critique ^lus directe à la page 154. &gH-Ibid. p. 155. 3. Servitude et grandeur, pp 244-5. - 132 --c'est l'esprit du saint-simonisme, c'est 1'"esprit du siècle que Benjamin Constant constata déjà en 1815, qui inspire cette prophétie. Lamennais aussi prévoit un nouvel ordre social, basé sur le commandement: 'Aimez-vous les uns les autres". Les Faroles d'un croyant constituent ure sorte d'apocalypse qui annonce la fin de l'oppression et de l'in-justice. En somme c'est l'idéal démocratique qui inspire Lamennais; il attaque les injustices ae toute espèce, et il prévoit le bonheur du peuple et des peuples quand régnera l'amour chrétien. Dans les paroles d'un croyant, 1 " Lamennais trcce l'histoire des origines de la guerre. C'est Satan qui a suggéré aux oppresseurs de., nations, pour affer-mir leur tyrannie, de prendre les jeunes gens les plus robustes de chaque famille, de leur donner des armes, et de les exercer à tuer leurs frères. Sctan, pour persuader à ces jeunes gens qu'ils commettent ainsi une action vertueuse leur a f&it deux idoles - "llonaeur" et "Fidélité" - et une loi qui s'appelle "Obéissance passive". Et Satcn : fait adorer ces idoles, et a fait accepter aveuglément cette loi par les armées. La guerre est née donc de cette ruse infer-nale, et en conséquence des fils du peuple ont levé la main contre leurs amis, ont égorgé leurs frères, ont oublié leur famille. "Quand on leur disoit: Au nom de tout i. Lamennais: Paroles d'un croyant, pp 75-76. - 133 --ce qui est sacré, pensez à l'injustice, ? l'atrociéé de ce qu'on vous ordonne, ils répondoient: Nous ne pensons point, nous obéissons. "Et quand on leur montroit les autels de Dieu qui a créé l'homme, et du Christ qui l'a sauvé, ils s'écrioient: Ce sont là les Dieux de la patrie; nos Dieux, à nous, sont les Dieux de ses maîtres, la Fidélité et l'Hon-neur". Lamennais dans ce passage pense sur-tout à l'emploi de la force armée pour combattre des désordres civils, mais il fait aussi une attaque vigoureuse contre l'armée en général, puisqu'il condamne comme inventions in-fernales les principes dans lesquels Vigny ,ême veut trouver la vraie grandeur militaire. C'est l'amour, dit Lamartine dans les Paroles d'un croyant, qui régénérera le monde. Il abolira les distinctions entre les petits et les grands, et fera de toutes les familles une seule famille, et de toutes les 1 nations une seule nation. On trouve la même idée dans le Livre du peuple. Lamennais affirme que la démocratie est la seule forme de gouvernement juste, et la seule conforme aux doc-trines chrétiennes. Il faut que le peuple agisse ensemble pour détruire le pouvoir usurpé des princes, des grands, et des industriels. Animé de l'amour chrétien, il fera de la nation, et puis de toutes les nations, un corps uni. "Votre 1. Ibid. p 52. - 134 --tâche, s'écrie-t-il en s^adressant au peuple, la voici, elle est grande: vous avez à former la famille universelle, r construire la Cité de Dieu, à réaliser progressivement, par 1 un travail ininterrompu, son oeuvre dans l'humanité." L'égoïsme chez les individus est la source de bien des maux; de même le patriotisme exclusif, qui est l'égoïsme des nations, a des résultats non moins funestes: "il isole, il divise les habitants des pays divers, les excite à se nuire au lieu de s'aider; il est le père de ce monstre horrible 2 et sanglant qu'on apoelle la guerie.' Les peuples doivent s'unir dans la famille universelle pour jouir des biens ^ue la Providence accorde à l'humanité, mais que la division 3 des peuples les empêche de posséder. Le triomphe de la souveraineté du tat peuple, certain Isro? ou tard, substituera au principe de le domination celui de l'association libre. \ mesure que la raison publique surmonte "l'opiniâtre résistance des préjugés et des intérêts", les maux qui ont leur source d^ns les vices du système politique diminueront. Le principe d'association libre qui détruira l'injustice du gouvernement civil, suffira -aussi pour anéantir les causes générales de guerre. Puisqu'il n'y aura plus ni guerres de conquête,ni guerres de succession, ni guerres commerciales, les différends entre les nations ne seront pas très difficiles à régler. La con-currence commerciale succedera d'abord a la guerre, mais cette concurrence disparaîtra elle-même à son tour quand 1. Livre du peuple, p 109. 2. Ibid. p 15C. 3. Ibid. p 118. - 135 --les nations comprendront les avantages d'efforts coordonnés et de travaux entrepris en commun. Alors la science et les arts prospéreront, les biens de la terre seront distribues u'une façon plus équitable, et on jouira aussi de biens 1 jusqu'alors inconnus. Dans la Politique à l'usage du peuple, Lamennais répète encore une fois que "toutes les ir^ctions du genre humain gravitent vers une grande unité." Les peuples, guidés par un esprit étroit de nationalisme et de patriotisme exclusif, (^u^^cherchent à s'isoler, violent la loi u.u Progrès et l'ordre providentiel, il n'y a qu'un seul moyen a'éviter les maux qui pèsent sur les nations — c'est le rapprochement des peuples par le travail mutuel et les efforts communs, et le resserrement du lien sacré de la fraternité universelle qui les unit. Le Progrès inévitable unira les nations et créera l'esprit de fraternité dont le monde a besoin. Et dans ce but, chacun a sou uevoir à accomplir pour hâter l'accomplissement de ce mouvement, pour faire arriver plus vite i'numanité au terme qu'elle doit atteindre. Pour régner entre les nations, il faut d'abord que l'amour fraternel règne dans le coeur de chacun, et inspire ses actions envers ses voisins. "Voulez-vous renouveler la face de la terre, demande Lamennais; renouvelez-vous intérieurement Dilatez vos entrailles; qu'elles deviennent un sanctuaire 1, ibid. pp 170-172. - 136 -1 d'amour, et le monde bientôt sera régénéré." u'est ce que disait il y a longtemps un tialiléen qui errait en Palestine, enseignant l'amour et la paix. Le royaume de Dieu existe déjà dans les coeurs pleins d amour, et comprendra eniin le monde tout entier quand l'e3prit d'amour et ae iraternité régnera dans tous les coeurs, inais il ne faut pas attendre dans l'inaction le règne de l'amour et la paix qu'il doit apporter. La paix universelle est peut-être certaine, mais on ne doit rien négliger qui puisse aider sa réalisation: tout effort sincère pour améliorer les relations internationales entre dans le programme de travaux nécessaires pour établir l'Utopie chrétienne. Comme le Christ, Lamennais comprend aussi que les principes de paix et d'amour doivent etre acceptés par les individus avant de régner entre les nations; il comprend que le Progrès, bien que certain, ne peut s'accomplir que grâce à des efforts continuels. La paix est, pour lui, le plus grand des biens, car tous les autres dépendent d'elle. "Ne croyez jamais trop faire pour la paix, dit-il: la paix, fondement de tout bien, en est aussi le couronnement." L"idéecdu' Prdgres, les" principes-démocratiques, et les doctrines économiques de l'époque romantique, se joignedt dans l'oeuvre de Lamennais aux doctrines évangéliques pour condamner la guerre et l'injus-tice eoeiale. D'autres écrivains de la même époque, 1. les Français a la recherche d'une S des_N. p 117. , 2, "bld. - 157 --tout en critiquant l'esprit "pacifiste", ont rêve de l'union européenne. Dans le Peuple, I'ichelet n'est nullement enremi du nationalisme; KXXX il ne veut pas que l'union des nations les conduise à l'unification absolue. Il veut réveiller la France — et il semble presque qu'il la réveille à la guerre. Pour refaire la grandeur de 1. France —^randeur commerciale, politique et morale, qu'il croit actruite sous la monarchie de juillet — il essaye de ranimer toutes les classes sociales d'un même esprit de patriotisme. Il abhorre le commercialisée anglais; la France a tort selon lui de voulomr faire face à l'Angleterre en employant ses propres méthodes. Pour lichelet, l'Angleterre est le grand ennemi du dehors, et le système anglais, qui entre dans l'industrie française, le grand ennemi du dedans. Loin de vouloir détruire le nationalisme, l'historien invoque le patriotisme de la Grande Armée pour rétablir la fraternité entre les Français. Cette fraternité une fois rétablie, le génie français pourra guider l'^urupe^t en faisant rayonner hors de France les principes de la Révolution, conduire les nations à la fraternité européenne. Cn n'abolir; pas la nation; lichelet cite des raisons géographiques, économiques, et psycholo-giques pour démontrer l'impossibilité d'imposer une unité politique et sociale à l'Europe. Chaque nation a son propre génie, et c'est en se distinguant des autres qu'elle contri-1 bue au concert général. C'est la France seule qui peut donner 1. lichelet: Le Peuple, pp 259-60. - 138 -1 la libeité aux nations, et dans cette régénération du monde 1 armee française^a jouer un rôle des plus importants. Dans une page presque lyrique, hérissée de point s d'exclamation, Hichelet parle de la pureté, de la sainteté mêmey des armes françaises, et prie les jeunes soldrts de la patrie de se 2 rendre dignes de leur mission sacrée. "Le rêve humanitaire de la philo-sophie qui croit sauver l'individu en détruisant le citoyen, en niant les nations, en abjurant la patrie" est, selon lui, un rêve stérile et dangereux."La patrie, ma patrie, affirme 3 l'historien, peut seule sauver le monde." Evidemment dans Le Peuple ^ichelet parle surtout en ennemi du régime actuel. Il est vrai cepen-dant que le livre a un certain aspect international, et, malgré le souffle ardent (,.e patriotisme qui l'anime, on y trouve l'idée de la fraternité européenne. lichelet croit détruit l'esprit de la Révolution; il veut réveiller la patrie de sa torpeur, anéantir la "tyrannie" qui règne encore une fois en France et en Europe, et faire triompher le peuple de chaque pays. Alors avec le tri&mphe de la démocratie (de "la Révolution", comme dit l'auteur) se réalisera la fraternité basée sur les différences de caractère^ entre les nations, non pas sur une unité factice. On trouve la même conception de la Révolution dans l'oeuvre d'Edgar Quinet. Dans le Christianisme et la Révolution, après avoir considéré les croisades du 1. Ibid. p 253. 2. Ibid. p99. 3. Ibid. p 309. - 159 --moyen âge et l'esprit qui les animait, le conférencier parle des "croisades" de l'an III, de l'an IV et de l'an V. Le "croisé" de ces guerres "saintes" ne haïssait pas son adver-saire; il sentait "un enthousiasme pur et vraiment chrétien 1 pour l'alliance des peuples". S'il voulait vaincre, ce n'éta pas à cause de la haine qu'il portait envers ses ennemis; c'était "pour faire partager au reste du monde son héritage moral". Grâce aux guerres de la Révolution et de l'Empire, la pensée françaises est entrée partout en Europe, et les batailles ont préparé donc l'amitié et l'alliance des peuples. Les idées répandues par la France germent à l'étranger; pour que ces idées puissent porter fruit, il faut que la France continue à montrer le chemin aux autres nations, et qu'elle les conduise à la fraternité. Dans un article de la Revue des Deux Eondes, Quinet démontre l'unité essentielle de la civi-2 lisation européenne que révèlent les littératures modernes. Lui et son confrère Llichelet prêchent la fraternité des peuples; ils croient que c'est l'esprit de la Révolution, propagé en Europe par la France, qui arrivera enfin à la réaliser. La révolution de 1848 a renouvelé l'enthousiasme de ceux qui voulaient faire l'union des nations européennes — on parlait même dans l'assemblée na-tionale (non sans provoquer cependant des rires dérisoires) 1. Quinet:Le Christianisme et la Révolution, p 179. 2. De l'unité des littératures modernes, RDM, 1er août 1838. pp 318-335. - 140 --de créer un tribunal international pour arbitrer les dis-putes entre les états. De telles idées étaient cependant à la mode. En 1849 Emile Littré, positiviste républicain, pré voit une "république occidentalë" qui, sans détruire les nations, les réunira sous un drapeau commun. "Par son his-toire, par ses sentiments, par ses intérêts, l'Occident est 1 poussé vers une confédération républicaine". Nous connaissons le rôle que joua Lamartine dans les événements politiques de 1848; depuis longtemps déjà cependant un esprit de libéralisme, d'"huma-nitarisme", et d'"internationalisme" anima^son oeuvre poé-tique. Dans Jocelyn (1836) il affirme que l'humanité, inspi rée par des idées toujours plus élevées, marche sans cesse vers la perfection. Les progrès de l'humanité ne cessent jamais, et pourtant l'homme ne peut pas atteindre la per-fection. Quand il semble atteindre le but de ses désirs, il trouvé que Dieu a mis un nouvel idéal devant lui, de sorte qu'il reste toujours en marche. "Il crée à son image un monde tout entier; Puis à peine entre-t-il dans l'oeuvre commencée, Qu'il demande à courir vers une autre pensée, La réalise et passe, et, d'essor en essor, Gagne un autre horizon pour le franchir encor. Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères: De vérités pour lui les vérités sont mères, Et Dieu, les lui montrant jour à jour, pas à pas, Le mène jusqu'au Dieu veut qu'il aille ici-bas; Terme qu'il a seul posé dans sa sagesse, 2 Et qu'on n'atteint jamais en approchant sans cesse." Dans Utopie le p&ete envisage le 1. Emile Littré:Idée de la République occidentale, dan ^e National, 24 septembre 1849.(Les Fr.à la recherche d'une S dès N, PP139-144) 2. Lamartine: Jocelyn, p 52. - 141 --monde idéal de l'avenir, et voit l'humanité qui, unie par un noble esprit de fraternité, marche peu à peu vers la per-fection. Les rois et les nations n'existent plus; l'homme ne sert plus l'homme pour de l'or. C'est le règne heureux de la paix, de la fraternité, dt de la justice sociale dans un monde qui constitue une unité indivisible. Le poète, prophète de l'avenir, voit ce monde idéal qui se réalisera; et pourtant il faudra long-temps 36KHX attendre ce nouvel ordre — on ne peut pas le faire venir par une révolution subite. Le poète comprend la nature de la société de l'avenir, et il sait bien qu'il faut travailler lentement pour la réaliser plus tard, ^e pilote monte au sommet des mâts pour observer l'étoile et la mer; tandis qu'il est là-haut, sur la hune, il trace la route et présage ainsi la fortune de ses compagnons; puis il descend pour aider la manœuvre. De même le poète voit l'avenir, et doit servir de pilote pour ceux à qui manque sa vision clair-voyante. "Il faut se séparer, pour penser, de la foule, Et s'y confondre pour agir". 1 Lamartine ne se contente pas de dépeindre l'âge d'or de l'avenir; homme politique lui-même, il annonce le rôle impor-tant dans l'état que doit jouer l'homme de vision supérieure. La Chute d'un Ange contient des frag-ments d'une espèce dé^Bible que possède une tribu nomade. Les commandements renfermés dans ce "livre primitif" enseignent la fraternité et la paix. 1. Lamartine: Utopie. - 142 --"Vous n'établirez pas ces séparations Ën races, en tribus, peuples ou nations; Et quand on vous dira: "Cette race est barbare", Ce fleuve vous limite", ou:"Ce mont vous sépare", Dites: "Le même Dieu nous voit et nousoénit, . "Le firmament nous couvre et le ciel nous unit." 1 La philosophie qu'enseigne le poète dans ce poème de con-ception épique condamne la guerre, et preche l'unité, l'égalité et la fraternité. En 1841 Lamartine écrit la Marseillaise de la Paix comme réponse au Rhin Allemand de Becker. 11 veut que les haines nationales qui divisent la France et l'Alle-magne disparaissent, et que l'amour détruise les bornes mises entre les nations. "Rations" n'est qu'un "mot pompeux pour dire barbarie." "L'égoisme et la haine ont seuls une patrie; La fraternité n en a pas." Lamartine est peut-etre le pilote qui voit de très loin quand il adresse au Rhin cette prophetie pacifique: "Il ne tachera plus le cristal de ton onde Le sang rouge au Franc, le sang uleu du germain." Il est malheureusement, vrai que deux guerres ont aepuis dé-menti cette prophétie de paix, mais peut-être que le poète voit le but lointain vers lequel l'humanité marcne, sans voir les obstacles qu'il faut franchir avam, de l'atteindre. Le poète affirme que les seules bornes qui divisent le monde sont celles des esprits. La mer, une chaîne de montagnes, ou une rivière ne divisent pas les peuples unis par leurs idées et par leur idéal. Lamartine 1. La Chute d'un ange. 8e vision,section XLIII. - 144 --annonce l'unité qui provient de l'activité intellectuelle, de la recherche de la vérité, dans une phrase qui fait penser au cosmopolitisme intellectuel des humanistes: "Chacun est du climat de son intelligence: Je suis concitoyen de toute âme qui pense: La vérité, c'est mon pays." 1 De telles idées abondent dans la poésie du dix-neuvième siècle. Sully-Prudhomme prévoit aussi le regne de la justice, bien qu'il s aperçoive des obstacles qui empechent la réalisation immédiate de ce règne, et il attend la fin de la tyrannie et de la guerre. Dans un moment de découragement il s'écrie: "Ce précepte m'émeut:"Ne fais pas au prochain Ce que tu ne veux pas qu'il te fasse à toi-même". Pourtant sjil le faut suivre en sa rigueur extrême Il n'est d autre avenir que de mourir de faim." 2 Lejpoète est cependant certain du tri-omphe du principe d'amour. Un jour les peuples auront honte de la haine qui les divise maintenant. Si la rapine et le carnage semblent dominer dans le monde actuel, "un nouveau dogme bienfaisant" surnagera certainement et conduira l'huma-nité vers de buts plus nobles. "Toujours les causes magnanimes Ont leur triomphe, lent ou prompt: Fumés par le sang des victimes, Les oliviers triompherontl" 5 Une suprême fin, qui nous est cachée, attire tous les coeurs. Tous hantés par le même idéal, les hommes, dans leurs communs transports, pressentent une société où ils seront tous rois, 1. Lamartine: Oeuvres choisies, p 286. 2. Sully-Prudhomme:La Justice,Oeuvres, t.IV, p 104. 5. Ibid. t.IV, p 273. - 144 --puisque tous égaux, et où existera la fraternité, avec tous 1 les bienfaits de l'unité qu'elle aura amenée. Sully-Prudhomme condamne la guerre: "N'importe ! Quels qu'ils soient, les arrêts du canon Demeurent viciés, équitables ou non; 2 La sentence du meurtre est toujours immorale"; il exhorte en même temps les peuples à l'abolir, et o pro-fiter de la force infinie qui naît "de la fraternité en des âmes sans nombre" pour accomplir de grands progrès matériels, intellectuels et moraux. "0 peuples, abaissez les herses Que dresse la guerre entre vous, Pour jouir tous des biens de tous Par de sûrs et libres commerces !" 3 Pour terminer, il faut considérer cet "esprit du siècle" dans l'oeuvre de Victor Hugo, car c'est chez lui qu'on trouve l'inspiration la plus fréquente, le développement le plus complet, et l'expression la plus éloquente de cet esprit de cosmopolitisme et d'internatio-nalisme. ^a première 'bociété de la paix" avait été fondée à Londres en 1816, et le premier "congrès international de la paix" avait eu lieu en 1843. En 1849 Hugo présida le congrès de la paix à Paris, et en 1869 celui qui avait lieu à Lau-sanne. Il s'intéressait toujours aux efforts de ceux qui voulaient abolir la guerre, et il est donc un des chefs du mouvement"pacifiste" de la seconde moitié du siècle. Les idées humanitaires que Hugo dé-veloppe dans ses romans et dans ses poésies sont trop connues 1. Ibid. p 260 2. Ibid. p 138. 3. Ibid. p 259. - 145 --pour qu'il faille les développer ici. Son "pacifismeë tient en paytte à cet aspect de son oeuvre; il sera impossible de considérer en grand détail même^ cette partie de sa philosophie humanitaire, mais en voyant seulement en quelques endroits les idées du poète sur la guerre, et sa conception de l'unité qui va s'établir en Europe, nous en saurons assez pour com-prendre que ses écrits résument et développent à la fois les idées des écrivains déjà considérés. Comme Lamartine, il croit que le rôle du peète est un rôle de prophète: "Celui qui rêve &st le 1 préparateur de celui qui pense". Tout débute par l'état visionnaire; les inventions d'aujourd'hui réalisent les chi-mères d'hier. Les progrès sociaux existent d^abord en forme de rêves irréalisables; à un moment donné l'utopie, jusqu'alors synonyme de la folie, devient maniable, et l'homme d'état s'en saisit et réalise la réforme rêvée. Il n'est cependant que le second ouvrier; le travail initial (qu'on a cru in-sehsé) est celui du poète, du rêveur. Victor hugo est partisan da progrès; il a foi aussi à l'influence civilisatrice des découvertes scientifiques, et du développement de l'industrie. Dans 2 Plein Ciel, p&ème de la Légende des siècles, il dépeint un vaste ballon dirigeable tel qu'on en voit au vingtième siècle. Les progrès scientifiques représentés par ce navire des cieux deviennent pour lui le symbole des progrès moraux et spiri-tuels de l'humanité. Un nouveau eolomb viendra sonder les 1. Actes et Paroles,t.IV, p354. 2. Poésies, t.X, pp 291 et seq. - 146 --mystères de l'illimité. La race humaineperdra tout ce qu'elle a de mesquin, de vil,de méprisable. Tout sera renvuvelé; il n'y aura plus d'injustice, plus de tyrannie, plus de rois. Même les patries n'existeront plus, unies toutes par la fraternité universelle. Tous les mouvements de réforme depuis les premières assemblées des peuples sont, selon Victor Hugo, une expression de la querelle du droit contre la loi: le progrès nait de la prédominance acquise peu à peu par le droit. Quand cette querelle aura cessé, quand la loi et le droit sera devenu identiques, alors la civilisation touchera à son apogée. On n'aura plus besoin de faire des lois; elles seront KgHB2XI%KRXX des axiomes constatés comme on con-state que deux et deux font quatre. "Cette société de l'ave-nir sera superbe et tranquille. Aux batailles succéderont les découvertes; les peuples ne conquerront plus, ils grandi-ront et s'éclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs; on trouvera, on construira, on in-ventera; exterminer ne sera plus une gloire. Ce sera le rem-1 placement des tueurs par les créateurs." On accordera aux arts l'importance qu'ils méritent; la grandeur que chercheront les nations ne sera plus la grandeur que leur valent des conquêtes, mais la grandeur intellectuelle et morale. Un très grand nombre des écrivains dont nous avons parlé affirment que la France doit guider les autres nations dans la marche vers l'unité sociale 1. Le Droit et la Loi, Actes et Paroles, tl, p 3. - 147 --depuis Guillaume Postel, avec ses théories étranges de la mission divine des rois de France, jusqu'à Richelet et Quinet, qui croient que la France, guidée par les principes de la Révolution, créera la nouvelle société européenne, on trouve des idées de cette espèce. Comme ces auteurs, Victor Hugo considère Paris comme la "Ville lumière", et la France comme l'agent de la régénération du monde. La France va dis-paraître; mais, en mourant, elle "se transfigurera et devi-endra le monde humain. La révolution de France s'appellera 1 l'évolution des peuples." Le décembre de la civilisation passe; la saison des tempêtes, "l'hiver des despotismes et des guerres", disparait, et les nuées qu'on a nommées féodalités, monarchies, empires, tyrannies, batailles et carnages seront bientôt dissipées. "Nous voyons enfin poindre à l'horizon 2 rose cet éblouissant floréal des peuples, la paix universelle!" Il faudra du temps selon lui pour réaliser cette nouvelle société; il faudra surtout de grands travaux pour la préparer, ^ais ce bel avenir que le poète prévoit n'est pas à une très grande distance. Dans un discours fait en 1848 à la plantation de l'arbre de la liberté, Place des Vosges, Victor Hugo parle de l'oeuvre d'organisation qui est nécessaire pour compléter l'oeuvre de destruction de 1789. "Fonder, créer, produire, pacifier; satisfaire à tous les droits, développer tous les grands instincts de l'homme, pourvoir à tous les besoins des^. sociétés; voilà la tâche 1. Ibid. p 5. 2. Ibid. p 39. - 148 --de l'avenir. Or dans les temps où nous vivons, l'avenir vient vite. On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus 1 demain, il commence dès aujourd'hui." Sans chercher dans son oeuvre d'autres prophéties, il est évident que Victor Hugo partage la foi au Progrès qui joue un si grand rôle dans la pensée française dès le commencement du siècle. Il attaque vigoureusement le militarisme, et il supplie les peuples de s'acharner à la paix comme les rois s'acharnent à la guerre; il veut que "pacification" soit le mot du dix-neuvième siècle comme tolérance a été le mot du dix-huitième. La paix est essen-tielle à tout progrès. "La croissance de la paix, dit-il, c'est là toute la civilisation. Tout ce qui augmente la paix augmente la certitude humaine; adoucir les coeurs, c'est 2 assurer l'avenir; apaiser, c'est fonder." La paix qui n est qu'une préparation pour de nouvelles guerres ne suffit pas; il faut tous les efforts des peuples pour produire une véritable paix. En 1849 dans un discours fait au congrès de la paix, Victor Hugo affirme que "la paix vient ae durer trente-deux ans, et en trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit 3 milliards a été dépensée pendant la paix pour la guerre." Ce n'est pas ainsi qu'on arrivera à abolir ce fléau. Il faut désarmer — tant qu'il y aura des armées, il y aura des guerres. "Les guerres ont toutes sortes de prétextes, mais n'ont jamais qu'une cause, l'armée. Otez 1 armée, vous otes 1. Actes et Paroles, t I, p 172. 2.'Inauguration du tombeau de ^edru-Rollin, Actes et Paroles, t.IV, p 69. 3, Actes et -^aroles7*"t I, p 482. - 149 -1 . la guerre." Lejpoète répète bien souvent que les Etats-Unis d'Europe se formeront bientôt, et que cette fédé-ration pacifique permettra aux arts et à l'industrie de faire des progrès impossibles sous le système politique actuel. "Un jour viendra, affirme-t-il, où l'on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d'Amérique, les Etats-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-etre de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des 2 hommes et la puissance de Dieu." En 1869, quand il prononce le discours de clôture du congrès de la paix à Bausanne, Victor Hugo com-prend que la guerre est inévitable. "La première condition de la paix, c'est la délivrance. Pour cette délivrance, il faudra à coup sûr une révolution, qui sera la suprême, et peut-être, hélas ! une guerre, qui sera la dernière. Alors tout sera accompli. La paix, étant inviolable, sera éternelle. Alors plus d'armées, plus de rois. Evanouissement du passé. 3 Voilà ce que nous voulons." Une dernière guerre est peut-être nécessaire. Ce sera une guerre de conquête, et la conquête à faire, c'est la liberté. L'Europe a eu des guerres depuis 1869, 1. Ibid. t.II, p 465. 2. Ibid. t I, p 480 3. Ibia. t II, p 467. - 150 --mais il n'est pas certain qu'elles aient eu le résultat voulu. Comme Lamartine, Victor Rugo est le pilote qui voit la rive lointaine à l'aide u'une lunette d'approche, et la croit plus près qu'elle ne l'est. Il garde toujours sa con-fiance dans l'avenir, et prévoit que les principes de liberté et de fraternité universelles triompheront au vingtième siècle. Un de ses derniers autographes, exposé au musée Vict&r Hugo, réitère sa "profession de loi"; le poète répèce que les doctrines qu'il a enseignées inspireront la politique ue notre siècle, et aboutiront à la fédération de^ peuples. "Je représente, uit-il, un parti qui n'existe pas encore, le parti dévolution-Civilisation; ce parti fera le vingtième siècle, il en sortira a abord leb Etats-Unis d'Europe, puis les ''Eta.ts-T.nis ^u Lande". * * x x x * * x Si nous arrêtons cette étude du "pacifisme" français à l'oeuvre ^e Victor iiugc, ce n'es$ pas que la guerre de 1S70 marque la fin du mouvement u'idées que nous avons considéré. Tout au contraire dans la aernière parité du dix-neuvième siècle en Europe — comme le témoignent la conférence ue Bruxelles de 1874 et celle de la ^aye de 1899 les gouvernements commencent à s'occuper des problèmes inter-nationaux qui jusqu'alors n'avaient guère intéressé que les tnéoriciens. La philosophie "pacifiste" que nous avons con-sidérée continue à exercer une très grande influence. Un r - 152 --dans la création de la Société des Nations. I,$idée d'une société des nations n'est donc pas nouvelle. Il serait intéressant de savoir quel auteur a inventé ce mot qui sert aujourd'hui a désigner la vaste organisation internationale qui siège à Genève. Fénelon essaye de démontrer aux états européens la nécessité de faire "une espèce de Société et de République générale"; l'abbé de Saint-Pierre parle de la "Grande Alliance", et de 1'"assem-blée perpétuelle" qui doit la diriger; chez housseau, on trouve, entre autres, les termes "corps européen", "Répub-lique européenne", et la "Société des peuples de l'Europe"; Pecqueur se sert de l'expression "union fédér:tive des Et^ts d'Europe'^ et Considérant d'"Association des étions". Le mot "société des nations" n'est pas devenu tout de suite d'un emploi courant; nous l'avons trouvé une seule fois antérieurement aux expressions analogues que nous venons ae signaler: c'est l'abbé Dubos qui s'en sert dans un passage que nous avons cité. C'est donc peut-etre ce critique litté-raire qui a forgé le mot. Quant au terme "Etats-Unis a'Europe", repris de nos jours par 1. Briand, il semble dater de l'époque de la Révolution. En résumé, l'examen des idées pacifiques dans la pensée française soulève deux questions générales liées assez intimement. Ce sont, premièrement: "A quelles époques l'idée de la paix perpétuelle et la conception de la fraternité des peuples, ont-elles exercé le plus d'influence - 153 --sur la pensée française ?", et, deuxièmement; "En général, quelle est l'inspiration des projets de paixaen France; les considérations qui portent les auteurs à. proposer une espèce ? de fédération européenne, sont-elles politiques, religieuses, humanitaires, nationalistes ou économiques ?" Quant à la première question, nous savons que l'idée de la paix perpétuelle est renfermée dans un grand nombre de livres français écrits vers le commence-ment du dix-septième siècle. C'est le moment où la France commence à se remettre des défaites apportées par 3i.es gucrrBS, et des divisions créées par les dissensions civiles. Elle cherche à regagner la place prédominante dans la politique européenne, et à humilier la maison d'Autriche. Avec le succès sous Louis XIV de la politique anti-espagnole entre-prise par Richelieu, la France devient la première puissance européenne. Elle fait des conquêtes; ses victoires la couvrent de gloire; la magnificence de la cour semble indiquer la prospérité et le bonheur du pays. Alors on rend hommage au monarque et à sa cour, et on semble oublier l'injustice de la guerre et les bienfaits de la paix. Mais l'époque des Victoires ne peut pas toujours durer; il vient des défaites, ét ^a gloire qui avait entouré le roi commence à s'amoindrir. %^'*'&p#9Fçoit alors que les impôts pèsent sur le peuple, et guerres, en épuisant le pays, n'ont produit que de dix-huitième siècle se rend bien compte du ' on achète les victoires; on commence à penser encore une fois aux bienfaits de la paix, et on s'intéresse de nouveau à la création d'une société des nations. Fuis vient la Révolution et son généreux idéal; mais son enthou-siasme républicain et internationaliste passe vite; la France doit se soumettre à un empereur militaire, et le"pacifisme" s'éteint encore une fois et ne se rallume que vers l'époque de Waterloo. Après la chute de ^apoléon, l'hostilité à la guerre devient plus forte que jamais, et crée le mouvement "pacifiste" du dix-neuvième siècle. On constate ainsi facilement l'influ-ence importante des idées pacifiques à de certaines époques, et la disparition presque totale du "pacifisme" à d'autres, et il est aisé d'en deviner les causes. On n'ose guère cri-tiquer un monarque absolu qui se plait à faire des conquêtes — ainsi s'explique en partie le silence des rêveurs de paix sous Louis XIV et sous Napoléon. Mais de plus les victoires semblent faire prospérer un pays; aveuglé par la gloire qu'acquièrent les armées, on ne s'aperçoit pas que la paix est essentielle pour jouir de la prospérité. Il n'est pas à nier que l'intérêt a quelquefois inspiré le "pacifisme" fran-çais; c'est surtout quand une nation est entourée d'ennemis puissantes, ou quand elle cherche à se remettre des effets désastreux d'une longue guerre, qu'elle apprécie les bien-faits de la paix. C'est donc surtout à de tels moments que les français pensent à créer une société des nations. Le nationalisme n'est pas complètement 4 155 -étranger aux projets de paix perpétuelle. En étudiant tous ces différents projets en France en est frappé cependant d'une progression: les premiers (ceux de Pierre Dubois et de Sully, par exemple) ont une base nettement égoïste et pra-tique. On, voit qu'ils ont pour but l'intérêt de la France elle-même; à mesure qu'on avance vers le dix-neuvième siècle, on voit cette conception s'épurer de plus en plus pour aboutir au rêve généreux de Victor Hugo dans lequel il n'y a certes pas de trace d'intérêt personnel pour la graddeur de la France. Cette progression n'est pas uniforme sans doute: l'oeuvre de Riichelet, avec son nationalisme claironnant, marque peut-être une régression, mais, dans l'ensemble, il semble bien que les penseurs français qui ont traité ce sujet se sont élevés vers un idéal de plus en plus généreux, désintéressé et franchement international. L'inspiration de ce mouvement d'idées est donc complexe. L'influence de l'économie politique aide certainement à former le "paiifisme" du dix-huitième siècle, et surtout du dix-neuvième siècle, mais on ne se borne pas à considérer les bienfaits pratiques à tirer de l'union euro-péenne; les idées religieuses entrent certainement aussi dans le culte de la fraternité universelle qui caractérise ce mouvement humanitaire. Lamennais s'inspire évidemment de l'évangile, mais on trouve la même influence — directe ou indirecte, avouée ou niée — chez presque tous les écrivains que nous avons considérés. Et malgré l'attitude de Joseph de - 156 --Maistre, il suffit de se reporter à l'oeuvre de Fénelon et de l'abbé de Saint-Pierre pour voir que la pensée catholique elle-même n'est nullement en opposition systématique avec les reves de paix universelle, bien au contraire. En énumérant les sources du "pacifisme" français il ne faut pas oublier donc l'influence de l'idéal chrétien. Ce n'est peut-etre pas en vain que nous avons con-sidéré brièvement le "pacifisme" de l'antiquité, car, en dernière analyse, celui qui prêcha le Sermon sur la Lontagne semble être le plus grand des- devancier^ des auteurs dont nous avons eu à nous occuper. 4 157 -B I B L I O G R A P H I E des principaux ouvrages consultés . Anonyme: Les Français à la recherche d'une Société des nations depuis le roi Henri IV jusqu'aux combattants de 1914. Paris, 1920. (Aux Bureaux de la "Civilisation Française"). Ce petit livre est un recueil de passages significatifs pris chez divers auteurs. 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