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L’image de la femme dans Adèle et Théodore de Mme de Genlis Duggan, Maryse 1984-05-25

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L'IMAGE DE LA FEMME DANS ADELE ET THEODORE DE Mme DE GENLIS By MARYSE DUGGAN B. A. Universite de Nancy, France, 1974 THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (Department of French) We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA September, 1984 © Maryse Duggan, 1984 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of F RVEhJCM  The University of British Columbia 1956 Main Mall Vancouver, Canada V6T 1Y3 Date £rkl>ejr Ao y J°!i7U >E-6 (3/81) ii Ab s tract Cette etude a pour objet l'image de la femme dans Adele  et Theodore ou lettres sur l'education de Mme de Genlis. La condition de la femme depend essentiellement de l'education qui lui est reservee et qui la prepare a assumer son role dans la societe. Dans les dernieres decennies du 18eme siecle, Jean-Jacques Rousseau fait figure de precurseur en ce qui concerne le domaine pedagogique, mais l'education qu'il preconise pour la femme est excessivement limitee, reduite a. son aspect utili-taire. Mme de Genlis s'oppose categoriquement a toute limita tion dans le domaine des connaissances feminines. Le programme etabli pour la jeune fille recouvre a la fois le domaine acade mique avec une emphase toute particuliere sur la methode directe pour les langues vivantes, le domaine artistique ou la peinture n'est plus un interdit et ou la musique est enseignee selon une methode toute nouvelle, et enfin le domaine domestique qui reprend les principes de Rousseau en les rendant plus pratiques. Mais la finalite de l'education proposee par Mme de Genlis reste ambiguti : elle marque un pas vers la liberation de l'etre feminin tout en lui imposant une double forme de soumission, a savoir au mari et a la mere. Le personnage de la mere apparait comme etant, en fait, l'image de la femme par excellence : a l'ideal maternel qui concoit la mere comme responsable du bien-etre physique de 1'enfant, s'ajoute l'ideal pedagogique ou elle est investie de la mission de former sa fille intellectuellement. Cette iii double fonction de la mere lui donne un pouvoir absolu sur sa fille dont la dependance se prolonge bien au-dela du mariage, passage traditionnel entre le pouvoir parental et le pouvoir marital. Cette dependance n'est cependant pas ressentie comme une soumission; elle se justifie par des liens affectifs qui excluent par ailleurs toute autre presence feminine. Le systeme educatif preconise par Mme de Genlis est fonde sur la religion et la morale que la mere inculque a l'enfant tant par l'instruc-tion que par l'exemple. Notre analyse sur ce point montre que les principes religieux restent quelque peu superficiels et qu'un des preceptes moraux les plus importants, comme la bienfaisance, laisse apparaitre une forme de selection sociale. Le but de l'auteur en ce qui concerne la femme est de l'inciter a assumer sa responsabilite de mere et de remedier ainsi au vide d'une existence dominee par les dissipations qu'offre la societe. Et derriere l'image parfaite de la mere apparait la Comtesse de Genlis, investie de toutes les qualites. Le role essentiel de la femme est d'etre mise en presence de l'homme. Mme de Genlis presente une image tres negative de la femme coquette et legere qui culmine dans le personnage de la maitresse, 1'usurpatrice des droits de l'epouse. Aux personnages masculins du roman est confie le soin de juger des points sur lesquels la femme est inferieure a l'homme et ceux plus importants ou elle lui est superieure. Deux figures negatives de l'homme sont presentees dans le roman : celle du pere qui abuse de ses droits pour enfermer sa fille dans un couvent et celle du mari violent et jaloux qui sequestre sa iv femme. A l'exception de ces exemples extremes, la contestation des droits de l'homme prennent surtout la forme de plaintes sourdes, non partagees par le personnage feminin principal qui a su etablir sa suprematie spirituelle. C'est enfin par sa conception du mariage que Mme de Genlis fait figure de refor-matrice : il revient toujours aux parents de choisir un epoux pour leur fille, mais ce choix se fait en fonction de criteres qui laissent apparaitre le cote romanesque et idealiste de la romanciere. Table des matieres Introduction page 1 I. Image de la jeune fille a travers son education p. 5 L'education traditionnelle p. 5 Education regue par Mme de Genlis p. 7 Cursus et methode p. 10 Les Arts p. 13 Les langues vivantes p. 15 La litterature . 18 Le theatre p. 20 Mme de Genlis adepte de Rousseau p. 21 Des connaissances "anti-conformistes" p. 24 Cadre de l'education p. 27 Truquages et artifices . 30 Ambiguite et finalite de l'education p. 33 II. Image de la mere p. 39 L'ideal maternel . 39 La puericulture p. 40 Hygiene et sante . 42 Les connaissances academiques et artistiques p. 46 Vocation et experience p. 48 Remarques sur 1'importance de l'enfance p. 49 La fonction de pedagogue • p. 50 Les liens affectifs p. 53 La mere-amie p. 55 ivb Systeme educatif elitiste? •• p. 56 La mere garante de la religion . 58 La morale p. 61 L ' irresponsabilite de la mere et ses consequences p. 65 La responsabilite et ses consequences: soumission de la fille p. 70 La pedagogie salvatrice . 72 La romanciere et son personnage principal • p. 74 III. La femme dans 1' empire de l'homme page 77 La femme juge de la femme dans son influence nefaste sur l'homme p.77 La maitresse p.81 L'homme critique et juge de la femme — p.83 Points sur lesquels l'homme reconnait la superiority de la femme p.87 Deux figures negatives de l'homme: le pere et le mari •> • p.89 La femme martyre p.95 Plaintes formulees contre les hommes -• p.97 Mise en garde et conseils de la mere — p.98 Tentatives de la femme pour ameliorer son sort - p.100 Les liens du mariage traditionnel p.104 L'amour et la passion p.106 Le mariage selon Mme de Genlis: refone et tradition p.109. ivc. Conclusion p.115 Notes p . 119 Bibliographie • p. 123 INTRODUCTION En 1782, la Comtesse Caroline - Stephanie - Felicite de Genlis, dont la fonction de gouvernante des princesses d'Orleans vient de s'augmenter de celle de gouverneur des princes, publie Adele et Theodore ou lettres sur 1' education ?• Le roman connait un succes immediat et eclatant qui s'etend au-dela des frontieres et se prolonge jusqu'au milieu du 19eme siecle. Une des raisons de ce succes est indubitablement le caractere extraordinaire de la position sociale de la Comtesse: elle est la premiere femme a etre promue au poste prestigieux de gouverneur des princes, fonction jusqu1alors assumee par des hommes. On congoit aisement les remous qu'une telle promotion provoque dans une societe traditionaliste; les critiques l'accusent d'etre un "bas - bleu", elle se fait huer a une representation des Femmes Savantes, les couplets sarcastiques et les colibets qui pleuvent sur Mme de Genlis connaissent une longevite peu commune. Mais la Comtesse est de taille a y faire face. Adele et Theodore marque en fait le veritable debut d'une carriere litteraire prolifique: on recense plus de cent-quarante volumes de la plume de Mme de Genlis, traitant d'education, d'histoire, de theologie, de botanique, de theatre de critique, prenant aussi la forme de romans et de contes. Pas un seul genre ou la Comtesse ne se soit pas essayee. C'est peut-etre l'ampleur de cette oeuvre qui a arrete beaucoup de critiques car meme 2 Sainte-Beuve avoue ne pas la connaitre dans son entier. Aussi les etudes biographiques ont-elles pris le pas sur les etudes critiques, d'autant plus que, comme le dit Alice Laborde, la romanciere "dans ses memoires offrait elle-meme une source 2 inepuisable de documents qui pouvaient etre disseques et inter-3 pretes par les commentateurs selon l'humeur de chacun," Outre le fait qu'Adele et Theodore soit, de nos jours en core, un des ouvrages les plus connus de la Comtesse de Genlis, il nous a semble se preter tout particulierement a une etude de l'image de la femme au 18eme siecle. Tout d'abord parce qu'il a pour auteur une des femmes les plus cel&hres de la fin du siecle; l'une des plus critiquees aussi. Ensuite parce que l'education, l'un des grands themes de l'epoque, et celle de la femme en premier lieu, nous permet de juger de 1'evolution de sa condition. Et enfin, parce que cet ouvrage pedagogique se double d'un roman epistolaire ou foisonnent les personnages feminins, tous caiques semble-t-il sur une societe que la Comtesse de Genlis connait bien.^ Sous son aspect pedagogique, le roman traite a la fois de l'education des filles, des gargons et des princes. Mais par le titre^, le nombre et la repartition des lettres, c'est Adele qui l'emporte sur Theodore et le prince. De Fenelon a Rousseau, en passant par Mme de Maintenon et la Marquise de Lambert, les pedagogues poursuivent un meme but : former les filles a leur destination future d'epouse, de mere et de maitresse de maison. Mais si les siecles precedents visent a faire des jeunes filles de futures femmes agreables, a l'aise dans leur milieu social, la fin du 18eme siecle veut former des femmes utiles dans leur foyer. Mme de Genlis, elle, tend a faire une synthese de tous les types d'education proposes jusqu'alors. La finalite de son enseignement est de faire, ainsi que le resume un person-nage, "qu'une femme ait une raison solide, toutes les vertus, 3 un esprit orne, une teinture superficielle mais generale des sciences, tous les talents agreables, qu'elle sache plusieurs langues, qu'elle n'ait ni pedanterie, ni pretention et qu'enfin elle conduise sa maison comme une bonne menagere qui n'aurait pas d'autre merite." ^ Un bien joli programme, somme toute, et qui nous donne une idee de 1'excellence feminine dans l'esprit de l'auteur. Par souci de concision dans la trame de l'histoire, a savoir Involution d'Adele selon les principes pedagogiques mis en oeuvre par la baronne d'Almane, la forme epistolaire du roman est assez irreguliere; quelques lettres sont passees sous silence et apparaissent comme de simples references dans les reponses. L'auteur ne s'interesse pas a produire un roman par lettres mais cette forme lui convient pour faire a la fois un ouvrage d'education et une satire de la societe. Mme de Genlis tente aussi le tour de force d'inserer des dialogues rapportes, un journal de voyage et des recits faits par des personnages secondaires, veritables "romans dans le roman." Sans etre absolument pur, le genre epistolaire offre bien des ressources a l'auteur: il permet de soulever toutes les objections possibles a son systeme educatif par le truchement des correspondants et de fournir toutes ses reponses et ses justifications par 1'intermediaire de la baronne d'Almane, son porte-parole. Des les premieres lettres, la baronne doit convain-cre la vicomtesse de Limours de l'efficacite de sa methode pour convaincre tout lecteur qui s'opposerait potentiel1ement a son point de vue. D'autre part, sous forme de lettres, la theorie pedagogique est moins aride, etayee par des exemples 4 concrets et presentee comme le developpement progressif de l'enfant. Et ce que le roman laisse apparaitre essentiellement, c'est un large eventail de personnages feminins, une quinzaine en tout, dont les plus interessants sont Mme de Lim ours, Cecile, la duchesse de C ***, et qui sont repartis, a des degres dif-ferents, de part et d'autre de la barriere qu'est le systeme educatif et moral propose par Mme de Genlis. A la perfection d'Adele s'oppose 1'imperfection d'une Mme de Valce Tous les autres personnages viennent s'inserer entre ces deux extremes. Du point de vue de la structure, chacun des trois volumes qui constituent le roman possede une sorte d'autonomie qui lui est propre: le premier tome developpe le systeme educatif de l'auteur dans ses applications les plus detaillees; le second tome relate essentiellement de voyages, soit en France soit a l'etranger; dans le troisieme volume enfin, l'auteur met beau-coup plus l'emphase sur la trame affective que sur les idees pedagogiques. Mais de ce tout qu'est le roman, il ressort trois points principaux sur lesquels s'appuie notre etude de 1 ' image de la femme: le premier consiste a cerner l'etendue des connais-sances dans le programme instaure pour l'enfant ou la jeune fille compare au programme preconise par Rousseau, et voir dans quelle mesure nous pensons que la Comtesse de Genlis a atteint son ob-jectif. Le deuxieme point vise surtout a analyser l'autre pole feminin sur lequel le roman met l'emphase, a savoir la femme mariee dans son role de mere et de pedagogue. Enfin, en dernier ressort, nous nous proposons d'etudier la femme dans son role canonique, c'est-a-dire en presence de l'homme, et de juger de 1'empire que Mme de Genlis permet a ce dernier. 5 I. IMAGE DE LA JEUNE FILLE A TRAVERS SON EDUCATION. L'education traditionnelle Apres 1750, et plus particulierement vers la fin du 18eme siecle, apparaissent de nombreux ouvrages traitant de l'education. Tous ne sont pas des guides pedagogiques mais l'education y est soit mentionnee soit consideree comme un theme majeur. Rousseau n'est pas etranger a l'essor de l'education comme partie inte-grante du roman et de la vie. Avec 1'Emile, il est un des premiers a mettre l'emphase sur une pedagogie structuree. L'education accordee aux filles, dans la premiere moitie du siecle, est generalement consideree comme inadequate et negligee. II existe alors deux formes d'enseignement : collectif ou dispense a la maison. L'education collective est generalement assumee par les couvents. Education deplorable au possible, mais si jusque-la chacun le regrette, le seul fait de le remarquer tient lieu de bonne conscience. Aucune transformation profonde n'est apportee. C'est seulement en 1791 que Madame de Genlis s'oppose a l'education conventuelle dans son Discours sur la  suppression des couvents de religieuses et l'education publique  des femmes. La description de l'education monastique se veut, non seulement pour Madame de Genlis, mais aussi dans l'esprit du siecle, pejorative et depreciative : le couvent n'apporte aucune formation solide pour faire face a la vie sociale, la pedagogie mise en oeuvre prolonge souvent les pratiques familiales dans ce qu'elles ont de plus critiquable; c'est une 6 ecole d'artifice et de vanite, ou, comme le dit Madame de Graffigny dans les Lettres d'une Peruvienne, on apprend aux jeunes filles a "regler les mouvements du corps, arranger ceux 8 du visage, composer 1'exterieur". Tels y sont les points essentiels de l'education. Ce genre d'enseignement est deplore, dans Adele et Theodore, par la Vicomtesse de Limours, plus consciente du probleme que bon nombre de personnages de roman : "Vous m'avez vue bien legere, bien etourdie; mais je vous assure que mes defauts viennent moins de mon caractere que de l'education negligee que j'ai recue. Quand j'entrai dans le monde, je sortais du couvent, et 1'on n'en sort qu'avec une seule idee dans la tete, celle de se livrer entierement a tout ce qui peut amuser, et de se dedommager d'un long et penible esclavage. On me dit, pour toute instruction, qu'il fallait apprendre a se mettre avec gout et a bien danser." (A et T., Tl, p. 21). L'education domestique est plus souvent reservee aux classes privilegiees. On donne aux jeunes filles des maitres a danser, des maitres pour le dessin ou la peinture, la musi-que ou le chant. Mais l'education, dans sa majeure partie, est assuree par des gouvernantes. L'opinion generale reste que ces dernieres sont incapables quand elles ne sont pas totalement ignorantes. Le cadre familial et social se carac-terise surtout par des meres insouciantes et trop occupees 7 de leur vie en societe, des moeurs relachees et une vie de famille inexistante. Ce genre d'education produit des person-nages comme Flore, la fille ainee de la Vicomtesse de Limours dans Adele et Theodore. Sa mere ne peut que battre sa coulpe : "II est temps de renoncer a une partie des choses frivoles qui m'ont occupee jusqu'ici, et trop tard peut-etre pour reparer les fautes que j'ai pu com-mettre dans l'education de Flore." (A et T. Tl, p.20). Cette prediction s'averera des plus justes. Education recue par Madame de Genlis Pour se faire une idee de l'education donnee aux filles, il serait bon de considerer celle que Madame de Genlis regoit etant enfant et adolescente et quelle nous decrit dans ses 9 Memo ires , non pas parce qu'elle est typique de l'epoque mais parce qu'elle presente tous les caracteres de negligence, d'absence de structure et pour le moins d'excentricite. Monsieur de Saint-Aubin, pere de la petite Caroline-Stephanie, a ete eleve chez les Jesuites. Bien eduque, il a le gout des lettres et des sciences, mais s'il adore sa fille, il veut surtout en faire une "femme forte" en la contraignant a toucher des araignees ou des crapauds qui 1' horrifient, et a elever une souris parce qu'elle en a peur . (Memoires. Tl, p.27). Madame de Genlis ne manque pas de remarquer que "ces violences ont beaucoup contribue a (lui) attaquer les nerfs et n'ont fait qu'augmenter ... ces antipathies qu'(elle a) conservees toute (sa) vie." (Memo ires, Tl, p.28). Sa mere, "distraite par ses occupations particulieres et 8 par les yisites continuelles des. vpisins" (jiemoires., Tl, p,24), ecrit des poesies et n'intervient dans l'education de sa fille que pour lui faire jouer des roles dans des operas-comiques de sa composition ou dans les tragedies de Voltaire, A cinq ans, Caroline-Stephanie apprend a lire aupres de 1'institutrice du village; les femmes de menage se chargent de lui enseigner un peu de catechisme... et beaucoup d'histoires de revenants. A sept ans, on lui donne une gouvernante agee de seize ans, M-*-^e de Mars, choisie essentiellement parce qu'elle joue bien du clavecin; de l'esprit naturel, de la conduite, de la piete, nulle instruction mais d'une sagesse exemplaire, telles sont les qualites de la jeune gouvernante. Son programme d'etudes est peu complique : le catechisme, le clavecin, un abrege d'histoire du P. Buffier... qui s'avere trop ennuyeux et par consequent se trouve remplace par La  Clelie de Mademoiselle de Scudery et un ouvrage de theatre de second ordre. A huit ans, Caroline-Stephanie joue de nombreux personnages de theatre, dont Zaire, mais triomphe surtout dans le role d'Amour et son costume lui va si bien qu'on le lui laisse pen dant deux annees. Le dimanche, pour la messe, on lui ote les ailes ! Pour un autre role, on l'habille en garcon, et non seulement elle porte cet habit jusqu'a l'age de onze ans mais on lui apprend aussi a faire les armes. (Memoires, Tl, p.48-49). D'ailleurs, de l'avis de Madame de Genlis, ces vetements de garcon sont bien plus pratiques pour la vie a la campagne et bien plus confortables que les corsets baleines. 9 Non contente du r6le d'actrice, elle se fait auteur et dicte des romans et des comedies a sa gouyernante car elle ne sait toujours pas ecrire. C'est pour envoyer une lettre 3 son pere qu'elle apprend seule a former les lettres de l'alphabet en copiant les mots qu'elle lit. Et c'est aussi en lisant que Madame de Genlis apprend 1'orthographe. A onze ans, Caroline-Stephanie est emmenee a Paris, mais la vie dans la capitale n'ameliore en rien la structure de son education. La musique en est l'element principal : quatre heu-res par jour le clavecin, la harpe, la guitare, une heure est consacree a la poesie, principalement les Odes de Jean-Baptiste Rousseau. Elle assiste aussi, en compagnie de sa mere, aux representations de l'Opera et de la Comedie Franchise. Pour le reste, on la laisse "maitresse de l'emploi de son temps" (Memoires, Tl, p.69) qu'elle passe avec ses cousines en prome nades et en jeux nouveaux inventes par elle, et ce jusqu'a son mariage. Ce qui ressort de cette education, si l'on met a part les quelques excentricites personnelles, c'est qu'elle n'a rien de fort extraordinaire pour l'epoque; le manque de direction et de structure, 1'indifference des parents sont communs a toutes les formes de pedagogie. A remarquer aussi qu'il n'y avait nulle contrainte et jamais de punitions I C'est surtout apres son mariage que Madame de Genlis entreprend de s'instruire tout seule et son autodidactisme est loin d'etre deficient. La Comtesse n'a jamais critique dans ses ouvrages la facon dont elle a ete elevee; elle la considere cependant comme 10 etant assez speciale pour meriter une description, Mais si cette education, palliee par 1'autodidactisme, reste acceptable, c'est parce qu'elle s'applique a une enfant intelligente, bril-lante, en un mot superieure. Quand il s'agit d'education en general, il n'en reste pas moins vrai, dans l'esprit de Madame de Genlis, que tous les enfants n'appartiennent pas a l'elite composee des naturellement doues et que pour ces enfants l'edu cation doit etre structuree. C'est ce qu'elle entreprend de faire dans Adele et Theodore. Cursus et Methode Tout programme educatif est fonde sur un "cursus" bien etabli et nous nous proposons de considerer celui propose par Madame de Genlis pour les etudes d'Adele. Pour en juger toute la portee, une comparaison avec l'edu cation traditionnellement reservee aux femmes s'impose. Pierre Fauchery, dans son etude sur la Destinee Feminine  dans le roman europeen au 18eme siecle^ nous donne une idee de l'etendue des connaissances accordees a la femme : elle doit savoir lire et ecrire, jouer du clavecin ou de tout autre instrument, chanter et danser. L'acces aux arts plastiques est limite : on s'en tient au dessin ou a la peinture de fleurs. Quant aux langues vivantes, si elles ne sont pas de-nigrees, elles se reduisent a l'anglais et l'italien, les seules dignes d'etre apprises; et de preference l'italien parce que, hors d'ltalie, c'est la langue la moins utilitaire, celle de l'amour et du bel Canto. Enfin, la litterature, le 11 theatre et la poesie restent des occupations feminines par excellence. Toutes ces matieres se retrouvent dans le programme concu par Madame de Genlis, mais si elle adopte ce programme, c'est pour en faire une structure de base sur laquelle viennent se greffer ses propres idees quant a l'etendue des connaissances et la fagon de presenter les differentes matieres. Madame de Genlis ne donne aucune indication sur la methode utilisee par la baronne d'Almane pour enseigner les principes fondamentaux de la lecture a Adele. Par contre, nous savons comment la petite fille apprend a ecrire : au lieu de recopier a longueur de page les memes phrases et les memes mots, sa mere lui donne a. calligr aphier de petits textes inter es sants, faits sur mesure, qui lui permettent a la fois de former les lettres, de retenir les histoires et de ne pas s'ennuyer pen dant cet exercice. C'est egalement Madame d'Almane qui est le professeur de musique d'Adele. Celle-ci a six ans quand elle commence a dechiffrer la musique et a jouer de la harpe. II va sans dire que, pour cette discipline, Madame de Genlis - a peine dissimulee derriere le personnage de la baronne - propose une methode toute nouvelle et meme revolutionnaire, que ni les maitres de musique ni les parents ne sont prets a accepter parce que les resultats ne sont pas perceptibles immediate-ment : "II faudrait exercer les mains separement pendant un an, quand l'eleve est dans la premiere enfance et pendant six mois pour une jeune personne... 12 II faudrait faire executer a chaque main, tour a tour, tous... les passages les plus difficiles... en ayant toujours l'attention d'exercer davantage la main gauche, qui en effet est naturellement plus lourde et moins forte que la droite" (A et T., Tl, p.71) . Sachant que Madame de Genlis, d'apres ses Memoires, excellait a la harpe, au clavecin, a la guitare, pour ne citer que ces instruments et que son talent etait l'objet de toutes les louanges (Memoires, Tl, p.104), il est certain que ses remarques sur la facon d'apprendre a jouer d'un instrument ont pu avoir un certain credit aupres d'un lecteur du 18eme siecle. Elle a d'ailleurs ecrit une Nouvelle Methode pour apprendre a  jouer de la harpe. Mais ce n'est pas tant la methode que le cas fait de l'enfant qui est remarquable, car le premier soin de Mme d'Almane est de s'assurer que les lecons de musique ne soient ni ereintantes ni deplaisantes pour Adele; on leur ac-corde une demi-heure par jour et "cette premiere etude (les jeux separes des mains) si utile ne demande de la part de l'enfant qu'un (tres) leger degre d'attention" (A et T., Tl, p.72). D'autant plus qu'apres cette pratique preliminaire, les resultats obtenus sont notoires : "En moins de trois mois, elle surpassera celle qui apprend depuis trois ans par la methode ordinaire." (A et T, Tl, p.73) . La musique tient done une large place dans l'education de la jeune fille mais la methode proposee est un apport original 13 de Mme de Genlis ; Adele se revelera §tre une excellente musi-cienne sans avoir connu les affres des longues heures d'etude. Le chant et la danse sont des disciplines sur lesquelles Madame de Genlis ne s'arrete pas longtemps. Adele a la voix juste et elle prend des lecons de danse, mais son premier bal prend, pour differentes raisons, toutes les allures d'une catastrophe : "Elle savait qu'elle etait mise a son desavantage; d'ailleurs, n'ayant jamais ete paree, elle etait fort genee et par sa coiffure et par son habit, de maniere qu'elle dansa mal, et vit bien qu'on la critiquait et qu'on la trouvait point du tout jolie." (A et T., Tl, p.443). A seize ans et .demi, Adele consacre deux heures par jour a ces occupations, et chante egalement en s ' accompagnant a la harpe. Mais de toute evidence, la danse est une necessite sociale, presque une obligation prerequise pour la jeune fille qui sera amenee a frequenter la societe. Les Arts De tous les arts plastiques, le dessin est celui qui emporte tous les suffrages de la pedagogie, au moins dans un premier temps : Adele partage avec son frere un maitre d1 Arts, Monsieur Dainville, entierement attache a la maison et qui suit les progres des enfants pendant tout le temps que dure leur education. Le temps accorde aux lecons est progressif ; une demi-heure par jour pour commencer. Pourquoi Adele ap-prend-elle a dessiner ? Parce que "c'est un talent charmant 14 qui convient a tous les ages et qui offre tant de ressources contre l'ennui" (A et T . , Tl, p,74). L'etude du dessin compor-te deux periodes : un an de "copie" qui sert d'apprentis sage puis le dessin "d'apres nature" (p.75). La place accordee au dessin est particulierement mise en evidence lors du voyage en Italie, lorsque toute la famille s'arrete en chemin pour per-mettre aux enfants de dessiner les paysages spectaculaires dont voici un exemple : "Arrives a la Bourdeguierre, petite ville ou l'on trouve de superbes palmiers disperses parmi des ruines d'un tres bel effet, il a fallu s'arreter pour dessiner le plus ravissant point de vue que nous ayons rencontre" (A et T., T2, p.268). II est vrai que le sujet n'a rien d'original : le theme des ruines connait une grande vogue parmi tous les paysagistes de l'epoque. A seize ans et demi, tout en continuant a dessiner deux heures par jour, Adele apprend a faire des "academies" - des portraits - et a peindre en miniature aupres d'un maitre qu'elle gardera jusqu'a dix-huit ans. (A et T., T3, p.176). La peinture vient done assez tard dans le programme d'etudes d'Adele, mais elle n'en est pas moins importante. Les Arts, pour Madame de Genlis, ne se reduisent pas au dessin et a la peinture. Pour acquerir une connaissance plus approfondie dans ce domaine, Adele - tout comme son frere d'ailleurs - visite les musees. Et ceci est une des activites essentielles pendant le voyage en Italie, pays des Arts par 15 excellence (A et T. , T2, p,240). L'observation d'une oeuvre est suivie d'une analyse; Adele fait part a sa mere de "ce qu'elle a senti et pense en admirant les differents tableaux qu'(elles ont) vus". (T2, p.429). Ces activites se prolongent apres le retour en France, et prennent la forme d'une recreation plutot que d'une etude : trois fois par semaine, Madame d'Almane emmene ses enfants "voir des cabinets de tableaux, ou de pierres gravees, de medailles, ou de monuments interessants." (A et T. , T3, p.177). II est a constater, en ce qui concerne les Arts, que les connaissances d'Adele sont en tout point similaires a celles de son frere et nettement plus vastes que tout ce qui a ete sug-gere auparavant. Rousseau, dans le livre V de 1 ' Emile, refuse a Sophie la moindre education artistique; il est vrai qu'il la refuse aussi a Emile ! Et Madame de Genlis, en le citant, ne manque pas de faire ce commentaire : "Rousseau parle d'une chose qu'il n'entend point." (A et T., Tl, p . 74) . Et que penserait Rousseau d'une Adele paysagiste qui "leve le plan du jardin" de sa mere ? (A et T., T3, p.258). Les langues vivantes Un des apports les plus significatifs de Madame de Genlis dans l'education de la jeune fille - d'Adele en l'occurrence -est l'importance accordee aux langues modernes. Alors que Rousseau considere les langues comme des connaissances inuti-les, la Comtesse les place parmi les matieres les plus impor-tantes. A cet effet, Adele a une gouvernante anglaise, 16 Miss Bridget, des l'age de six mois (A et T., Tl, p.25). Ce qui provoque bien sur dans l'entourage de la baronne de "bonnes plaisanteries... sur la stupidite de donner une maitresse a un enfant au maillot" (Tl, p.26). Madame de Genlis, ou plus exac-tement la baronne d'Almane, avoue ne pas innover dans ce do maine; elle reprend une idee "universellement etablie en Europe, excepte en France" (Tl, p.26). Au bout de quelques annees, les resultats obtenus viennent enrayer les commentaires sarcasti-ques : "Vous m'en avez bien dedommagee par l'etonnement et 1'admiration profonde que vous causerent les premiers mots anglais prononces par Adele... qui enfin aujour-d'hui... parle () aussi facilement cette langue que le francais". (A et T., Tl, p.26). Adele est alors agee de six ans. Une fois l'education d'Adele terminee, a Miss Bridget suc-cede une femme de chambre, Miss Sara, venue d'Angleterre, "jeune personne de 24 ans, tres bien elevee, et qui ne sait pas un mot de francais" (A et T. , T3, p. 229). Ainsi, les condi tions dans lesquelles Adele pratique l'anglais restent aussi naturelles que possible; la fin meme de son education fixee a dix huit ans et demi et son mariage ne viennent pas mettre fin a cette habitude puisqu'Adele conserve sa femme de chambre, plus appropriee a ce moment-la qu'une gouvernante. La methode directe est egalement adoptee pour l'italien. Dainville, le maltre de dessin, est d'origine italienne et peut done assumer la tache d'enseigner cette langue aux 17 enfants, ou tout du moins seconder la baronne. Pour la mise en pratique de l'italien, qui prend dans le roman une place equi-valente a l'anglais, la famille d'Almane decide de faire un se-jour prolonge dans le pays meme. Alors, tous les membres de la famille parlent italien entre eux. Adele peut a la fois s'ex-primer et ecrire dans cette langue puisqu'elle ecrit a la duchesse de C***. (A et T., T2, p.279). Et pour ne pas per-dre les notions acquises, cette habitude se perpetue apres le retour en France, grace a l'adoption d'une petite orpheline italienne prenommee Hermine, qu'elle considere comme sa fille et qui ne parle que sa langue maternelle. Voila pour la pratique orale. Mais la pratique ecrite n'est pas negligee non plus. Adele fait tous les extraits d'histoire en anglais et en italien, "ce qui l'entretient dans l'habitude d'ecrire ces deux langues sans etre obligee d'y consacrer une etude particuliere" (A et T., T3, p.176). Non seulement Madame de Genlis preconise pour les langues une methode directe mais elle leur donne aussi une finalite differente puisqu'elles trouvent leur usage dans la vie cou-rante. Dans l'esprit de la pedagogue, les langues vivantes vien nent relayer les langues mortes : il n'est plus indispensable de savoir le latin et le grec pour une personne qui connaxt bien le francais, l'anglais et l'italien, car ces langues per-mettent de connaltre une quantite d'ouvrages superieure ou au moins egale a celle que l'antiquite peut offrir. La litterature etrangere trouve done sa place dans les lectures d'Adele, encore que des oeuvres telles que Clarice, 18 Pamela et Grand jsson de Richardson ne viennent s'ajouter au programme que lorsqu'Adele a seize ou dix-sept ans, le Pante et d'autres ouvrages en italien seulement apres son mariage. Si ces lectures sont assez tardives, ce n'est pas en raison de de-ficiences eventuelles dans la connaissance des langues mais parce que les ouvrages sont consideres en fonction de l'enten-dement et de la maturite d'Adele. La litterature Ceci nous amene a considerer la place reservee a la lecture et a la litterature, francaise et etrangere, dans l'education de la jeune fille. C'est sans doute dans ce domaine que Madame de Genlis a le programme le plus precis. Elle a ajoute en postface a Adele et Theodore, le Cours de Lecture qui permet d'en connai-tre tous les details. (A et T. , T3, p.451). II serait fastidieux et inutile de le reprendre point par point et nous nous propo-sons d'en voir uniquement les traits saillants. Madame de Genlis, alias la baronne d'Almane, s'oppose tout d'abord formellement aux contes de fees pour les enfants parce que le sujet n'en est pas moral : "L'amour en forme toujours l'interet; partout on y trouve une princesse aimee et persecutee parce qu'elle est belle, un prince beau comme le jour qui meurt d'amour pour elle..." (A et T. , Tl, p.85). Ces contes ne peuvent donner que des idees fausses aux enfants seulement frappes par le cote merveilleux et risquent done de retarder les progres de leur raison. II est a deplorer qu'il n'existe aucun livre francais pour les enfants... a 1'exception 19 des Veillees de chateau, donnees comiue etant un ouvrage de la baronne d'Almane elle-meme, mais ecrit en realite par Madame de Genlis. Un recueil d'histoires tres morales et supposees vraies qui presentent l'interet de redoubler l'attention des enfants tout en etant hautement educatif. Le programme de lecture etabli par Madame d'Almane va a l'encontre de l'education traditionnelle : "Adele, a douze ans... ne connaitra pas un seul des livres que toutes les jeunes personnes savent par coeur; elle n'aura jamais lu les Fables de La Fontaine, Telemaque, les Lettres de Mme de Sevigne et les theatres de Corneille, de Racine, de Crebillon et de Voltaire, etc..." (A et T., Tl, p.66). Ce qui ne signifie pas qu'Adele ne lira jamais ces oeuvres, mais le point essentiel de la Baronne est d'etablir une progression dans la difficulte des ouvrages lus. Entre huit et douze ans, Adele n'aura lu que Les Annales de la Vertu dont l'auteur est egalement Mme d'Almane (Mme de Genlis) et Les conversations  d'Emilie de Mme d'Epinay pour lui assurer une bonne education morale. Zaide, La Princesse de Cleves, Cleveland font partie du programme de la treizieme annee, mais sous la haute direction de la Baronne (A et T., T3, p.278) pour eviter tout "danger" - car les romans ont la mauvaise reputation d'exercer une in fluence nefaste sur l'esprit des jeunes personnes, influence qui se revele catastrophique pour certaines cervelles legeres. La Sophie de Rousseau s'eprend de Telemaque, le heros du roman de Fenelon, au point de deperir parce qu'elle ne trouve person-ne dans le monde reel qui corresponde a l'image de ce jeune 20 homme parfait. ^ A quatorze ans, Adele sera limitee a la lecture de comedies comme celles de Boissy ou de Marivaux, ouvrages de second ordre (selon Mme de Genlis) et qui, assez etrangement, formeront l'es-prit critique de la jeune fille ! Entre quatorze et seize ans, on lui donne a lire des pieces de theatre d'auteurs comme Crebillon, Campistron, Lagrange-Chancel et ce n'est qu'a quinze ans et demi qu'Adele lit Telemaque et les Fables de La Fontaine (A et T., T3. p.207). Ensuite les romans de Richardson que Madame d'Almane qualifie de "sublimes" apparaissent sur la liste lorsqu'Adele atteint ses seize ans (A et T., T3, p.278). A dix-huit ans, Adele sera en droit de connaltre des ouvra ges historiques comme Le siecle de Louis XIV a condition de les soumettre a la censure de sa mere et de "passer les endroits qui blessent la decence, methode employee dans toutes les edu cations d'hommes, auxquels, sans cette precaution, il ne serait pas possible de faire lire tous les auteurs classiques (A et T. pref. viij)". Le programme de lecture d'Adele est plus reduit que celui de son frere mais Mme d'Almane constate "qu'Adele a rencontre peu de femmes dans le monde ayant son education et sa clarte intellectuelle parce qu'elle a senti et compris chaque chose qu'elle a lue". (A et T., T3, p.463). Le theatre Le theatre fait egalement partie de l'education et ce des le plus jeune age. Sans aller jusqu'a l'extrime dont la prppre 21 education de Madame de Genlis donne un exemple, Adele participe a la representation de petites pieces ecrites a cette intention par la baronne d'Almane (c'est-a-dire Mme de Genlis). Le theatre n'a pas uniquement comme but d'etre recreatif, il presente egalement des avantages du point de vue educatif car c'est un exercice de memoire, de prononciation et de main-tien (Tl, p.211-12); d'autre part, la moralite ne peut avoir qu'une bonne influence : 11 enfant aura tendance a adopter dans la vie reelle le comportement vertueux du role qui lui est im-parti. De plus, Adele, jeune fille, assiste aux representa tions de la Comedie Francaise "pour voir jouer tous les chefs d'oeuvre de nos auteurs dramatiques" (A et T. , T3, p.231). Le cursus de l'education traditionnelle dans son entier est repris et revise par Madame de Genlis. Qu'il s'agisse de langues modernes, de litterature ou d'arts, Adele possede dans chaque discipline une connaissance beaucoup plus etendue que toute autre jeune fille. Mais nous sommes encore loin d'avoir un tableau complet de l'education feminine selon Madame de Genlis. Mme de Genlis adepte de Rousseau La comtesse s'est souvent opposee nommement a Rousseau, essentiellement sur tous les points ou Rousseau refuse a la femme une culture approfondie. Mais elle fait la juste part des choses et reprend a son propre compte certaines opinions judicieuses du grand novateur dans le domaine pedagogique. Et tout d'abord elle s'oppose au fait de pousser les enfants a 22 acquerir des connaissances qui depassent leur entendement et qui, par consequent, sont inutiles ; "Le principal defaut de tous les instituteurs est, comme l'observe Rousseau, de s'attacher moins a former leurs eleves qu'a les faire briller; de leur donner, dans cette intention, des connais sances qui ne peuvent convenir a leur age; enfin, de surcharger leur memoire, non de choses solides mais de mots qui n'ont pour la plupart aucun sens pour eux" (A et T. , Tl, p.66). La solution que propose Mme de Genlis pour eviter ce pro-bleme est d'etablir un programme d 'etudes progressif, beaucoup plus lent et plus etendu dans le temps que les programmes exis-tants. Adele, a douze ans, par exemple, ne sera pas une source inepuisable de connaissances; bien au contraire, elle en saura beaucoup moins que n'importe quelle jeune fille de son age, mais elle surpassera tout le monde a dix-huit ans. Tout le systeme educatif de la comtesse repose sur l'assertion suivante : "Le grand point dans l'education est de ne point se presser, de n'apprendre aux enfants que ce qu'ils peuvent comprendre; et en meme temps de ne negliger aucune occasion de leur enseigner tout ce qui est a leur portee, et de ne leur donner pour premieres lecons de morale que des exemples et non des pre-ceptes". (A et T. , Tl, p.76). Elle s'attache aussi a donner a toute etude un caractere recreatif, en evitant a la fois la fatigue et l'ennui. 23 Les sessions trop prolongees sont bannies; a la plupart des matieres on accorde une demi-heure dans l'enfance, une heure dans 1'adolescence et si l'emploi du temps d'Adele est etabli avec precision, il n'est jamais surcharge (A et T., Tl, p.28-29 pour Adele enfant; T3, p.177 pour Adele a seize ans et demi). Les lecons deviennent des jeux : "Loin de les (les enfants) appliquer, de les fatiguer par des lecons, je ne suis occupee qu'a leur procurer des amusements et des joujoux. Le mot d'etude n'est presque jamais prononce; cependant, il n'y a pas un instant de la journee qui ne leur soit profitable" (A et T. , Tl, p.71). Et il est vrai que Mme d'Almane transforme toute occupation en matiere d'education. Le jeu de la lanterne magique devient une lecon d'anglais et d'histoire grace a quatre ou cinq cents verres peints representant differents sujets (Tl, p.68). Si les enfants jouent "a la madame", la baronne suggere des idees toujours en rapport avec la morale (Tl, p.70). Meme la poupee d'Adele trouve son utilite : Adele lui repete les lecons ap prises et la baronne attentive au "dialogue" de l'enfant peut intervenir lorsque celle-ci fait preuve d'injustice. En fidele proselyte de Rousseau sur ce point, Mme de Genlis congoit le temps reserve a la promenade comme le moment propice pour inculquer aux enfants quelques notions d'arith-metique et d'agriculture (A et T. , Tl, p.69). Lorsque les promenades se font plus longues, on visite des manufactures (T3, p.177). 24 Ainsi, la limite entre le temps imparti S l'etude et le temps de la recreation est indefinissable. Tout est a la fois jeu et education. Comme la Sophie de Rousseau, Adele doit s'averer bonne maitresse de maison - a defaut de bonne menagere, tache trop commune et trop bourgeoise pour cette jeune fille noble - La future epouse d'Emile apprend "a chiffrer avant tout" parce que dans la repartition des fonctions domestiques, 12 les comptes sont l'affaire de la femme, Adele est chargee de voir chaque matin "le livre de la depense" de la maison, de faire les comptes. et cela des l'Sge de sept ou huit ans; ce qui lui permet de connattre tous les prix (A et T., T3, p,230). De plus, vers l'Sge de quinze ans, une pension lui est allouee, et la jeune fille jouit alors d'une independance financiere presque totale; elle gere son propre budget mais continue a en rendre compte a sa mere (A et T. , T3, p.229). Sur ce point encore, Madame de Genlis surencherit aux idles de Rousseau : Adele connalt une liberte pecuniaire qui est refusee a Sophie. Des connaissances "anti-conformistes" Nous savons que le programme educatif dont Adele fait l'objet reprend, dans un premier temps, toutes les matieres considerees comme traditionnelles dans l'education feminine, a la difference pres que Mme de Genlis s'attache soit a trou-ver des methodes plus efficaces soit a approfondir ou a eten-dre ces matieres. A cela viennent se greffer certaines des idees de Rousseau, reajustees ou rendues plus pratiques, alors que d'autres sont radicalement rejetees. Mais peu s'en faut 25 pour que cela suffise a parfaire l'Stre feminin. II est un point sur lequel Mme de Genlis fait figure d'innovatrice et c'est de repousser le plus loin possible les limites de l'edu cation et des connaissances feminines. Cette attitude anti-conformiste presente des dangers car la "femme savante" au 18eme siecle est toujours aussi depreciee et ridiculisee que celle de Moliere au siecle precedent. Toujours est-il qu'Adele suit des cours de sciences natu-relles, cours qui comprennent la mineralogie, les plantes, les "coquilles" et les insectes. (A et T. , T3, p.232). Quant a la physique et la chimie, la seule lettre qui y fasse reference reste assez obscure et ne permet pas de savoir exactement a qui ces cours sont destines : "Pour vous rendre compte Madame de toutes mes occupations, nous avons commence un cours de physique, nous sommes environ quinze personnes a le suivre, nous prenons deux lecons par semaine; ce cours durera deux mois; nous ferons ensuite, pendant le meme temps, celui de chimie, et nous finirons par un cours d'histoire naturelle" (A et T., T3, p.232). Ce "nous" ne semble pas concerner Adele et Theodore dont la baronne parle juste apres mais il inclut bien la baronne elle-meme, ce qui montre que ces matieres sont reellement ouvertes aux femmes. Adele est egalement initiee "aux affaires" c'est-il-dire aux lois et a tout ce qui peut lui etre utile dans le domaine 26 du droit, Mme de Genlis s'appuie a ce sujet sur 1' Education des filles de Fenelon et sur un ouvrage anglais qu'elle cite en note : The governess and the ladies library (T3, p.251). L'education preconisee par Fenelon n'est certes pas anti-conformiste en soi : elle s'adresse aux jeunes filles "qui ont une naissance et un bien considerable et (qui) ont besoin d'etre instruites des devoirs des seigneurs dans leurs terres (A et T., T3, p.250). C'est en quelque sorte le cas d'Adele. Aussi aura-t-elle deux maitres en la matiere : son pere et un homme d'affaires qui lui enseigne pendant six mois les "quel-ques connaissances generales sur les affaires dont une femme peut se trouver chargee" (A et T . , T3, p. 249). Consciente ou non, Mme de Genlis entr'ouvre la porte aux idees modernes. Cette conception initiale, dans Adele et Theodore, se modifie pendant les annees de la revolution pour s'etendre a toutes les classes sociales. Ainsi, dans le Discours sur la suppression des couvents de religieuses et l'education publique des femmes, l'auteur prevoit l'etude des lois pour toutes les situations dans lesquelles une femme en a besoin. Dans le cas, par exemple, ou une femme devient veuve, Madame de Genlis avance qu'alors elle "quitte le rang modeste ou la nature et les lois l'avaient placee pour s'ele-ver au rang des hommes, elle remplace un citoyen, et rempla-13 cer un citoyen, c'est devenir citoyen soi-mSme", Pour avoir souffert elle-meme de demeles avec le systeme des lois a propos de proces, Mme de Genlis realise que la femme ne doit pas rester ignorante quand il s'agit pour elle de 27 defendre ses propres, interSts, Et c'est en s.Qmme lui donner un moyen d'acces au domaine le plus specifiquement masculin, Cadre de l'education Depuis 1 ' Emile de Rousseau, l'education a la maison prend un caractere systSmatique. C'est Egalement le cadre domesti-que que choisit Mme de Genlis comme lieu de predilection pour une bonne education, sans oublier toutefois de justifier son choix. Dans les couvents, les filles apprennent peu de choses parce que ces etablissements ne sont destines qu'a decharger les parents indifferents et negligents du soin de veiller sur leurs enfants. Le pensionnat a pour premiere fonction d'etre un abri sur, le fait d'etre un lieu d'instruction ne vient que secondairement. Certains couvents ne sont pas meme des ecoles: les jeunes filles resident dans des chambres particulieres sous la conduite de gouvernantes et prennent des lemons aupres de maitres particuliers. Pour une retraite de six mois, Mme d'Almane et sa fille sejournent dans un de ces etablissements, et Adele ne manque pas de remarquer "1'imbecilite" de ses jeunes compagnes. L'explication, fournie par la baronne, en est tres simple : "Abandonnees de leurs meres, elles sont livrees a des gouvernantes incapables de bien les elever, et qui d'ailleurs les laissent a elles-memes toute la journee, sans se donner la peine de les observer et de les suivre." (A et T., T3, p,206). On concoit aisement qu'une specialiste comme la Comtesse de 28 Genlis regarde d'un peu haut 1'instruction traditionnelle don-nee dans les couvents. Pour elle, non seulement les enfants restent sous le toit familial mais il revient aussi aux pa rents de choisir le lieu d'habitation adequat, On preferera la campagne a la ville, un endroit retire, aussi eloigne que pos sible de Paris, comme le chateau en Languedoc, pour donner aux enfants "le goGt des plaisirs simples (et) ,,, les eloigner de tout ce qui peut leur inspirer celui du faste et de la magnifi cence." (A et T., Tl, p.15). La grande ville, et surtout Paris, reste dans l'esprit de la pedagogue, a l'instar de Rousseau, le lieu ou il est impossible d'echapper au mauvais exemple ou aux influences nefastes. Le cadre de 1'enseignement, en l'occurrence le chateau, est mis a profit par 1'ingeniosite de 1'institutrice qui per-fectionne les suggestions de 1'Emile en les adaptant a un genre de vie plus mondain. L'education comme reve, la pedagogie theorique rejoignent ici la realite pratique dans la mesure ou la description du chS-teau de la baronne d'Almane correspond a quelques details pres, a la description du pavilion de Belle-Chasse erige selon les plans de Mme de Genlis au moment de prendre ses fonctions de gouvernante aupres des Filles du Due de Chartres - plus tard Due d'Orleans - (Memoires. T3, plOl-102), II faut en connaltre le detail pour juger de l'esprit perfec-tionniste, voire demesure, de la comtesse : "(Dans le vestibule) les peintures a fresque repre-sentent les metamorphoses d'Ovide, (le salon) a pour 29 tapisserie la chronologie de l'histoire romaine peinte a l'huile sur de grandes toiles montees sur des chassis : on y voit d'abord les medaillons des sept rois de Rome, ensuite les plus grands hommes qui aient illustre la Republique, et tous les empereurs jusqu'a Constantin. Le c6te qui fait face... contient les dames romaines les plus cele-bres du temps des rois et de la Republique,.. et toutes les imperatrices jusqu'a Constantin. Les deux autres facades du salon representent quelques traits choisis de l'histoire romaine. (Sur l'aile droite) une longue galerie dont la tapisserie... represente... suivant l'ordre chronologique les plus grands hommes de l'histoire des Grecs et quelques traits choisis de la meme histoire. (la chambre de Mme d'Almane) represente une partie de l'histoire Sainte. (Dans la chambre d'Adele) cent vingt tableaux peints... representent des sujets tires de l'histoire de France. (Dans le jardin) les plantes usuelles (sont) classees avec ordre, ayant toutes leurs etiquettes. (La galerie de gauche) represente tous les rois et toutes les reines de France et plusieurs grands hommes. Chaque ministre auquel la France a du quelques annees de gloire... est place dans le medaillon de son roi... (exemple ; Henri IV et Sully), (les chambres de Monsieur d'Almane et de Theodore) sont decorees et remplies d'objets 30 relatifs a l'art militaire :. dessins de forti fication, plans en relief, etc,., (dont quelques-uns sont aussi a la disposition d'Adele), La mythologie (est le decor de) la salle a manger et fait ordinairement le sujet de la conversation pendant tout le diner... Les murs de 1 ' escalier. . . sont entierement recouverts de grandes cartes de geographie ainsi que ceux des corridors, ce qui forme un atlas complet." (A et T., Tl, p43-46). L'interieur du chateau, sa disposition et sa decoration, tout jusqu'aux moindres details atteste le but educatif auquel il est destine, Les enfants sont epargnes de l'ennui mortel d'apprendre par coeur et dans les livres des dates et des faits qu'ils oublient inevitablement par la suite. Mme de Genlis est la premiere a mettre autant d'emphase sur la memoire visuelle des eleves. Mais remarquons que la baronne d'Almane laisse le soin a sa correspondante, la vicomtesse de Limours, de pousser "l'inge-niosite" jusqu'a l'extreme : "Avec plus de depense, il serait possible de perfectionner encore cette invention en rendant tous les meubles utiles : les fauteuils et les tapis faits aux Gobelins..." (A et T., Tl, p56). Ce deploiement de decorations instructives ne connait pas de limites ! Truquages et artifices Ce qui frappe dans la description du chateau, c'est bien 31 sur l'ampleur des moyens mis a la disposition de l'education, mais c'est aussi, de ce fait meme, le refus total d'un cadre naturel. On choisit de vivre a la campagne mais ce n'est pas pour se mettre a. l'ecole de la nature, Le chateau, par le truquage de la decoration, est converti en une exposition de connaissances et devient un milieu artificiel par excellence. II semble m§me que, pour Mme de Genlis, cette idee de truquage ne soit pas uniquement reservee a 1'environnement. L'artifice devient un moyen educatif en soi, prenant souvent la forme de la mystification, et ce, principalement dans le domaine de l'education morale. Pour inculquer certains prin-cipes, on tire parti de toute situation qui se presente. Ainsi, 1'episode de la "Bambolina Franscese", la poupee fran-caise et l'effigie d'Adele, est a point nomme la punition que recoit la fillette pour s'etre moquee des coutumes vestiien-taires des Italiennes puisqu'elle est aussi ridicule a leurs yeux qu'elles le sont dans l'esprit de la petite Francaise (A et T., T2, p378). Mais les situations en passe de devenir des lecons de morale ne se presentent pas toujours sur com-mande, et dans ce cas la baronne a recours a la mise en scene. Pour avoir constate qu'Adele, a douze ans et demi, est "obli-geante" mais non "bienf aisante" , sa me>re lui donne de l'argent de poche avec l'intention de lui enseigner la charite. Mme d'Almane ecrit a ce sujet : "Je ne lui ai point dit : je veux que vous soyez charitable, mais j'ai produit des scenes 14 des evenements qui lui ont fait sentir qu 'elle l'etait 1! (A et T T3, p93). 3 2 Pour eveiller chez Adele le sentiment maternel, a treize ans et demi, on adopte une petite orpheline italienne qui l'appelle "maman" et dont elle a presque l'entiere responsabilite; elle se sent alors obligee de donner le bon exemple de crainte de "gater l'enfant" (A et T. T3, p5). Pour mettre a l'epreuve la probite d'Adele et savoir si elle peut garder un secret qui n'est pas le sien, on a recours a un veritable canular: la petite fille est amenee a croire que Hiss Bridget et Dainville, en depit de leur apparente hostilite 1 ' un pour l'autre, se sont maries en secret au moment meme ou M. et Mme d'Almane trouvent un "parti interessant" pour le maitre de dessin. Et pour repondre aux questions de sa mere, Adele est prise entre son secret et la promesse faite de ne j amai s ment ir. Afin de mettre Adele en garde contre la corruption de la societe et au cas ou elle douterait des principes qui lui ont ete inculques, Mme d'Almane fait des extraits - c'est-a-dire des comptes rendus analytiques - de tous les "livres infames"' et dangereux de l'epoque et en compose un roman epistolaire entre un jeune homme deprave et sa soeur droite et pure qui lui donne des conseils. Les lettres du jeune homme sont pre sentees a Adele comme des exercices auxquels elle doit repondre Ses lettres toujours deficientes seront comparees ensuite a celles toujours parfaites de sa mere. Truquage encore et artifice laborieux pour eviter la lecture, meme avec censure, de ces "ouvrages dangereux" (A et T. T3, p65). Mais qu'Adele se console, elle n'est pas la seule victime. Theodore a dix-sept ans est amene a considerer le partage de la 33 chambre de son pere comme un privilege et un plaisir alors que le baron exerce ainsi sur lui sa surveillance et avoue a son correspondant: "si Theodore pouvait soupconner que je ne souhaite l'avoir dans ma chambre qu'afin de veiller sur sa conduite, il serait bientot eclaire sur mes motifs secrets, il ne regarderait plus ma chambre que comme une prison" (A et T. T3, p43.) Ce couple parental "truqueur" n'est pas sans precedent; il trouve son modele dans le livre V de 1'Emile ou toutes les reactions de Sophie sont "teleguidees" par ses parents pour lui faire connaltre un monde revu et corrige. Ces bons parents, parfaitement accordes, transforment toute situation en une experimentation et ne laissent pas d'etre suspects. Adele et Theodore sont veritablement manipules. S'il s'avere, que de nos jours encore, toute education compor-te une part d'artifice, les educateurs autant que les eleves en sont conscients. Tel n'est pas le cas pour Mme de Genlis pour qui la fin justifie les moyens. Afin de donner a sa fille une education "naturelle" et morale, la baronne a recours a des procedes quelque peu discutables. Et pourtant, jamais elle ne met en doute sa propre integrite. Ambiguite et finalite de l'education Selon les dires de la baronne d'Almane, "Adele rencontrera dans le monde peu de femmes qui eussent autant d'instruction qu'elle" (A et T. T3, p463) et on admettra volontiers que l'eten-due des connaissances de la jeune fille a la fin de son education 34 soit sans precedent pour l'epoque. Mais a quoi lui sert cette education? Si la culture d'Adele compte parmi les plus serieuses, elle est vouee avant tout a la clandestinite. Adele n'a jamais ou presque l'occasion d'exercer ses connaissances et, pour ne pas etre taxee d'immodestie ou de pedanterie, elle a tout inte-ret a les cacher. Nous voici en presence de la contradiction la plus manifeste dans le systeme educatif de Madame de Genlis. C'est a Mme de Valce, image en tout point negative d'Adele, que revient le privilege de faire cet "eloge": "On dit qu'elle a de 1'ins truetion: la conversation roule ici souvent sur l'histoire, les Arts et la litterature; Adele alors ecoute avec une attention qui ne montre que de la curiosite; elle n'a point cet air capable qu'on a toujours en ecoutant ce qu'on sait deja, et jamais elle ne se mele a ces entretiens. II faut bien que ce soit par ignorance..." (A et T. T3 , pl43) . Ainsi 1'accomplissement supreme d'une excellente education est de laisser croire a une absence totale de savoir. Sur ce point, Mme de Genlis s'inscrit dans un contexte social et ne deroge pas aux concepts etablis: la femme, quel que soit son niveau d'instruction, doit garder ses connaissances pour elle-meme et faire preuve d'une grande modestie sous peine d'etre traitee de "savante" avec tout ce que ce terme implique de ridicule. Pour Mme de Genlis, la femme dite "savante" n'est pas savante du tout. La comtesse ne critique pas la culture de ces femmes mais plutot l'absence de culture, car les connaissances 35 ne sont presentes qu'en apparence. Et pour donner plus de poids a ses opinions, elle laisse a des hommes le soin de denigrer les "bas bleus". Le chevalier d'Herbain qui admire le cabinet d1etudes de Mme de Surville est detrompe par un hote plus averti: "Ce cabinet que vous croyez bonnement un temple  consacre a l'amitie, a l'etude et a la meditation, n'est qu'un lieu de parade; tous ces livres etales la sur ce bureau, n'y sont que pour l'ornement comme des porcelaines sur une cheminee". (A et T. Tl, p244). Et voici ce que cet invite eclaire pense des femmes savantes: "Elles ne savent rien... elles menent la vie la plus dissipee et elles pretendent a la science universelle" (A et T. Tl, p245). Pour ne pas laisser prise a ce genre de critique en ce qui concerne Adele, la baronne d'Almane insiste souvent sur le fait que " (son) projet (n'est pas) de rendre Adele savante" (A et T. T3, p233) . L'education d'Adele a essentiellement quatre buts differents dont trois sont ainsi presentes par la baronne: "Je ne pretends lui donner qu'une connaissance tres superficielle de toutes ces choses qui puissent servir quelquefois a son amusement, la mettre en etat d'ecou-ter sans ennui son pere, son frere ou son mari, s'ils ont le gout de ces sciences, et de la preserver d'une infinite de petits prejuges que donne necessairement 36 l'ignorance" (A et T. T3, p233). Madame d'Almane se refere ici aux cours de sciences naturelles, a la physique et la chimie mais ces principes peuvent s'etendre a 11 ensemble des connaissances. Le quatrieme but, non mentionne dans cette citation, est l'utilite domestique de la femme. Chacun de ces points merite qu'on s'y arrete. L'amusement, tout d'abord, n'est jamais entre en ligne de compte dans l'education preconisee jusqu'alors. Peu s'en faut que la Sophie de Rousseau accorde beaucoup de temps a ses loisirs. Plus encore, pour Mme de Genlis, 1'ins truetion devient un palliatif a l'ennui. Pour s'occuper, Adele a la possibility de recourir a la lecture, a la peinture ou aux sciences. Ce qui presente aussi l'avantage d'eviter une vie sociale trop dissipee. Sur le chapitre de l'ignorance, la position de Madame de Genlis est assez ambigUe. II est bien certain qu'Adele echappe a ce defaut qui "n'embellit point et ne peut etre que pernicieux" (A et T. T2, p401). Mais l'ignorance est souvent contrecarree par un esprit inne, comme par exemple dans ce portrait de la comtesse Anatole: "(Elle) est reellement charmante a tous egards. Mme de Valce dit qu'elle ressemble a Ninette a la  Cour, ce qui est assez bien trouve, car elle en a l'ingenuite, l'ignorance, la grace et la gaucherie; Mais en meme temps il est impossible d'avoir plus d'esprit a seize ans... et d'annoncer un meilleur naturel" (A et T. T2, p405). Mme de Genlis admet ici que la nature et le caractere de la jeune fille peuvent tenir lieu d'education. II est vrai qu'il 37 ne s'agit pas de sa propre fille. Dans son ensemble, l'education de la femme, n'a d'autre objet que son utilite et son agrement pour l'homme. Nous savons qu'Adele est initiee tres jeune aux necessites de la vie domestique. Elle doit se reveler bonne econome, veiller aux depenses de la maison et acquerir des connaissances prati ques, taches dont elle devra s'acquitter seule apres son mariage pour le confort et le bien-etre de son epoux. Les quelques notions de droit qu'elle a acquises lui permettent surtout de seconder son mari dans le domaine des affaires. (A et T. T3, p425). C'est tout de meme lui reconnaitre une part active, aussi minime soit-elle, dans les decisions qui la concer-nent plus ou moins directement et dont depend son propre sort. Quant aux connaissances litteraires ou scientifiques, elles font d'Adele une interlocutrice agreable pour n'importe quel sujet de conversation. Interlocutrice souvent silencieuse car la super ficiality de son savoir dans le domaine des sciences et sa modes-tie de bon ton en ce qui concerne la litterature lui interdisent toute veritable participation. Sa culture ne doit etre en appa-rence que l'ombre de celle de son epoux et ne sert qu'a mettre cette derniere en valeur. Cette image de la femme dans le couple est prolongee par celle, similaire, de la femme dans sa famille - vis_a^vis du pere ou du frere - et dans la societe toute entiere. Ainsi que l'avance Pierre Fauchery "jusque dans l'etude, la femme restera fidele a ses vocations essentielles: ingredient gracieux de la figura tion sociale, 1'ins truetion est chez elle une chance de plus pour la grace." (Destinee p!60) 38 Adele est l'image meme de la jeune fille bien elevee; ses connaissances et son education morale en font un etre parfait; elle sera soumise a son mari mais capable de le conseiller et de participer a la conversation. Par son comportement modeste et naturel en societe, son caractere honnete et droit, elle echap-pera a l'emprise des critiques. Jugees dans leur contexte histo-rique, la dependance maritale et 1'inferiorite de la femme sont presque inevitables. On pourrait reprocher a Adele son manque d'imagination et de creativite, mais pour assurer a la jeune fille une vie heureuse, Madame de Genlis par le truchement de la baronne d'Almane prefere precher la moderation: "On doit eviter avec soin d'enflammer 1'imagination des femmes et d'exalter leurs tetes; elles sont nees pour une vie monotone et dependante. II leur faut de la raison, de la douceur, de la sensibilite, des ressources contre le desoeuvrement et l'ennui, des gouts moderes et point de passions. Le genie est pour elle un don inutile et dangereux, il les sort de leur etat." (A et T. Tl, p39). II reste cependant une objection a faire au systeme educatif de la comtesse: 1'omnipotence de la mere, et la soumission totale dans laquelle elle tient sa fille, soumission qui se prolonge au-dela du mariage. Cette mere toute puissante, c'est la re flexion indubitable de la personnalite de la Comtesse de Genlis. II. IMAGE DE LA MERE Au pole infantile de l'image de la femme correspond un pole maternel. Adele et Theodore n'est pas uniquement un ouvrage pedagogique visant a former l'individu feminin dans sa jeunesse, il se pose aussi comme l'exemple a donner a la femme mariee et mere de famille. D'ailleurs, toute reforme educative ne peut venir que de la reforme de l'educateur, et done de la mere. L'ideal feminin preconise par Mme de Genlis s'oppose done radi-calement aux idees generalement admises dans une societe ou la morale n'est pas toujours de mise et ou la femme se cantonne generalement dans un role passif et figuratif. L'ideal maternel Au 18eme siecle et jusqu'a Rousseau, l'ideal maternel n'est pas a la mode. Les femmes issues des classes aisees rechignent a s'occuper de leurs enfants comme elles refusent de s'occuper de tout ce qui entre dans le cadre des necessites menageres. Pour nourrir les nouveaux-nes on a recours a des "nourrices mercenaires" dont la probite peut parfois etre mise en doute comme c'est le cas de la propre nourrice de la petite Caroline-Stephanie. Mme de Genlis nous raconte en effet dans ses Memoires que la femme a qui etait confie le soin de l'a laiter ne pouvait en fait assumer cette tache et la nourrissait d'un melange de vin et de farine grossiere, la miaulee, sans que personne ne s' apercut de la supercherie (Memoires Tl, p3). II semble bien que Mme de Genlis soit nee avec une constitution 40 robuste, caracteristique indispensable dans de telles conditions. La puericulture L 'un des premiers, Rousseau denonce les meres qui refusent de nourrir leurs enfants et les exhorte a "braver l'empire de la mode et les clameurs de leur sexe" et a remplir "avec une vertueuse intrepidite ce devoir si doux que la nature leur impose" (Emile. Livre I, p258). Dans la meme ligne d'idees, la maternite, pour Mme de Genlis, commence bien avant la naissance de l'enfant, et ceci apparait dans les conseils donnes a Mme d'Ostalis, la niece que Mme d'Almane a elevee et qui attend un enfant: "Je suis charmee que malgre la mode et l'exemple, vous ne vouliez ni veiller, ni vous fatiguer par des visites continuelles, ni faire de longues courses en voiture" (A et T. Tl, pl36). L'exemple deplorable est celui de cette "femme du monde" condamnee par son medecin a garder la chambre quatre mois ou a perdre son enfant, qui declare que "de tels managements ne (peuvent) s'accorder avec sa vivacite et (tue) son enfant par cette aimable vivacite" (A et T. Tl, pl37). Ainsi, la comtesse d'Ostalis, de part son etat, devra renoncer - sans broncher -au projet d'aller rendre visite a la baronne d'Almane. La femme est mise en presence d'un choix: sa vie sociale ou la maternite, et de ce choix depend le sort de son enfant. Comme Rousseau qu'elle cite, Mme de Genlis preconise 1'allaitement maternel mais elle ne denigre pas autant "cette mauvaise mere" qu'est la nourrice mercenaire car elle obeit a 41 une necessite financiere et "ne prive son enfant de son lait que pour lui assurer du pain" (A et T. Tl, pl37). D'ailleurs, 1'allaitement en soi n'est pas suffisant; il s'inscrit dans un comportement general qui exige de la mere un renoncement total a la vie de societe, une sorte d'exil volontaire qui peut durer jusqu'a deux ans, c'est-a-dire jusqu'au sevrage naturel. Vie sociale et maternite semblent etre absolument incompatibles, et la femme qui allaite en presence d'hommes est taxee d'inconvenance, presque d'impudeur: "je voyais ces hommes rire entre eux et parler bas, et tout cela ne me paraissait qu'indecent et importun " constate la baronne (A et T. Tl, pl39). Pour eviter ces scenes indesirables aux yeux des messieurs, la femme doit se cacher, rester dans le cercle clos de sa proche famille. Encore que le fait d'allaiter son enfant ne depende pas du tout d'elle seule, les conditions sine qua non restant la volonte du mari et sa place dans la societe. La baronne d'Almane recommande a la Comtesse d'Ostalis de ne se livrer a " cette douce obligation " que si "(son) mari ne s'y oppose pas ouvertement; si (elle peut) sans nuire a ses interets, a sa fortune (du mari) (se) renfermer dans l'interieur de (sa) famille" (A et T. Tl, pl37). Pour l'auteur ou son porte-parole le point essentiel est d'eviter les demi-mesures et en cela sa position en faveur de 1'allaitement est beaucoup moins categorique que celle de Rousseau: elle laisse a la mere le choix de remplir ses obligations avec tous les sacrifices que cela comporte ou bien de ne pas s'en occuper du tout. Et connaissant la part de sacrifices qu'il s'agit de faire, il semble que bien peu de femmes se qualifient pour 42 assumer leur tSch.e de mere, Dans Adele et Theodore la maternite est toujours hienheu-reuse parce qu'elle ne sort pas du domaine du mariage et de la vertu, plus heureuse encore dans le cas de la baronne d'Almane pour qui le sort semblait contrecarrer une nature profonde : "vous savez avec quelle passion j'ai desire des enfants" ecrit-elle a la Vicomtesse, mais le ciel n'exauce ses voeux que cinq ans apres son mariage. (A et T. , Tl, pl3-14) . Ces enfants, pour etre tant souhaites, font l'objet de tous ses soins et fournissent une explication au devouement total de la baronne, Aussi, la maternite devient-elle sa raison de vivre et permet-elle a la baronne d'Almane de trouver son epanouissement en tant que femme. Hygiene et sante Des la naissance d'Adele, toute l'energie de la baronne converge vers l'enfant. Selon les preceptes de Rousseau -qu'elle attribue a Locke, Rousseau ne les ayant d'apres elle que repris - 1'hygiene, le regime alimentaire et tous les de tails du confort vestimentaire sont pris en consideration. Dans le livre I de l'Emile, Rousseau avance que "la seule par-tie utile de la medecine est 1'hygiene".^ La facon d'elever Adele jusqu'a trois ans peut paraitre un peu severe : "Lavee de la tete aux pieds avec de l'eau tiede en hiver et naturelle en ete, en observant de frotter avec une eponge; coucher dans un lit assez dur, sans rideaux, n'ayant qu'un beguin de toile, une petite camisole, une seule couverture en hiver et un drap en ete; les fenetres de la chambre presque toujours 43 buvertes; un feu tres modere. pendant le jour et la nuit entierement eteint; continuellement au grand air", (A et T., Tl, p77). Par contre, en ce qui concerne le regime alimentaire, Mme d'Almane fait veritablement figure de dieteticienne avant la lettre : "Des l'instant du sevrage, de l'eau pour toute boisson, jamais de crime ni de bouillie; quelquefois du lait froid, des oeufs, des legumes; de la soupe grasse, du fruit, etc... Point de confitures, de bonbons ni de patisserie". (A et T., Tl, p77). Quant aux vetements, nous savons que Rousseau s'oppose categoriquement aux maillots pour les nourrissons (Emile Livre I, p253). Mme de Genlis, elle, va beaucoup plus loin; elle s'inte-resse aussi au bien-§tre de la petite fille : "Point de corps baleines jusqu'a quatre ans; a cet 3ge, Adele a commence a en porter de tres minces et tres larges, excepte dans l'ete; car alors elle n'a pour tout vetement que sa chemise et une levite de gaze ou de mousseline, et elle ne met des bas et des souliers pendant les grandes chaleurs que pour se promener". (A et T., Tl, p77). Encore que ces corsets que sont "les corps baleines" ne soient pas aussi condamnables qu'ils le paraissent car "ils ouvrent la poitrine, soutiennent les reins, maintiennent l'estomac dans une situation qui facilite la digestion et rendent les chutes moins dangereuses" (sic) (A et T., Tl, p77). Tant de rigueur et de principes visent surtout a faire de l'enfant 44 un Stre sain et robuste, capable de supporter, sans, trop en souffrir, les moindres vicissitudes, L'education physique vient parfaire cette bonne sante. Outre les promenades journalieres, les enfants se livrent a toutes sortes d'exercices ; pour l'escalade, ils disposent de trois "montagnes" artificielles dans le jardin. Mais rien n'egale dans Adele et Theodore la gymnastique mise en oeuvre par Mme de Genlis pour les princes d'Orleans, ses eleves, et qu'elle relate dans ses Memo ires : des semelles de plomb pour de longues marches, les poids souleves avec des poulies (exer-cice hygienique recemment inaugure par l'illustre Tronchin 16 selon Louis Chabaud dans Les precurseurs du feminisme) , l'escrime, la natation, le billard, le volant, le tir a l'arc et au pistolet, etc,.. Mme de Genlis nous dit egalement qu'elle etait souvent le professeur d'education physique de ses eleves. On eduque les enfants "a la dure" ! Trop de laisser-aller, trop de confort et la satisfaction de tous les desirs de l'enfant produisent, a l'extreme, des etres malingres et capricieux telle la petite fille des Veillees du chateau at-teinte d'une maladie de langueur, resultat des prevenances et des gateries de sa mere. Le traitement prescrit pour sa gue-rison consiste a la faire coucher sur la paille dans une Sta ble, a l'obliger a marcher ou a courir, et a lui faire prendre une nourriture saine.^ Si ces mesures extremes ne sont pas necessaires dans le cas d'Adele, elles ressemblent fort aux procedes mis en oeuvre dans l'education d'Emile selon Rousseau L-a seyerite est de regie pour ce dernier parce qu'elle est 45 d'ordre naturel. Afin de deyelopper l'endurance de l'enfant, on 1'expose a toutes les temperatures. Rousseau conseille en effet "de ne point changer d'hahits selon les saisons.,. de 18 porter l'hiver ses habits d'ete", de le faire marcher pieds nus, d'exposer 1'enfant dans des jeux dangereux ou il risque ~ - 19 d'etre blesse pour aiguiser ses reflexes, de le faire dor-mir sur un mauvais lit sans craindre de 1'eveiller 3 tout pro-20 po s . De l'attitude de la mere depend celle de l'enfant. Elle doit bannir tout sentiment de tendresse immoderee qui viendrait detourner le cours d'une bonne education. Ainsipeut s'expli-quer l'attitude distante, parfois rigide et froide de la baronne d'Almane envers sa fille. Jamais de veritable connivence, peu de discussions autres que visant a perfectionner l'enfant, entre ces deux etres qui vivent ensemble a longueur de journee. Chez Mme d'Almane, l'educatrice prend tres tot le pas sur la mere. La pedagogie est, selon Pierre Fauchery, la "maternite active" (Destinee, p405), Rien ne peut §tre plus fidele que cette definition pour Mme de Genlis a travers la baronne d'Almane. Mais ne devient pas pedagogue qui veut, encore faut-il aimer et bien connaltre les enfants, montrer en quelque sorte une vocation. II est interessant de remarquer a ce sujet que presque tous les critiques et biographes de la Comtesse de Genlis, particulierement ceux du siecle dernier et du debut du 20eme, comme Sainte-Beuve, L. Chabaud et J, Harmand, se plaisent a la presenter comme une institutrice-nee parce que vers l'age de sept ans, la petite Caroline-Stephanie rassemblait tous les 46 enfants du village au pied du balcon oft elle s,e tenait et leur faisait repeter des. vers... ce qui ayait beaucoup de succes car 21 elle gratifiait ses Sieves de quelques gourmandises. Elle enseignait aussi le catechisme aux bergers et la harpe a la fille de sa laitiere - qu'elle a failli rendre difforme a cause du poids de 11 instrument qui avait deforme la colonne vertebrale. Grace aux nouveaux principes instaures par Rousseau, elle va pouvoir mettre sa vocation a l'epreuve. Depuis Rousseau, nous le savons, on evite de confier l'education des enfants aux couvents et aux colleges. Les meres sont alors investies du pouvoir d'elever leur progeniture. A l'ideal maternel vient s'ajouter l'ideal pedagogique qui confere a la femme une dimension nouvelle, tres proche de la perfection dans l'esprit de Mme de Genlis. Quelles sont les caracteristiques de notre pedagogue, Mme d'Almane ? Les connaissances academiques et artistiques Dans le programme d'etudes d'Adele, c'est elle qui assure 1'enseignement de la majorite des matieres, et son savoir pour-rait presque etre qualifie d'encyclopedique. Le "cours de lec ture" etabli pour Adele procede d'une selection d'ouvrages -en fonction de criteres tels que la moralite - mais toute se lection presume une connaissance tres vaste du sujet. Pour les avoir juges "dangereux", Mme d'Almane connait les ouvrages ban-nis du programme d'etudes de sa fille. Derriere les connais sances dej& surprenantes d'Adele, se dessinent celles bien plus vastes de la baronne. M§me si elle n'est pas prete a l'affirmer, elle fait figure d'un veritable puits de sciences. 47 Madame d'Almane est egalement toute designee pour ensei-gner la musique a sa fille. Qui d'autre serait plus qualifie qu'une personne qui a developpe et ecrit une Nouyelle methode  pour jouer de la harpe ? D'autant plus qu'en filigrane ap-paralt la comtesse de Genlis, elle-meme virtuose et assez heu-reuse pour accompagner a la harpe quelques grands musiciens du siecle. Selon toute vraisemblance, les connaissances tres etendues de la baronne devraient lui valoir l'epithete de "savante", et cependant ce n'est pas ainsi qu'elle se considere. Elle a une mission a remplir, l'education de sa fille, et cette mission exige une etude approfondie de toutes les matieres. A la dif ference des intellectuelles pour qui 1'etude est le perfection-nement du "moi" et done une forme d'egoxsme, mSme d'egocen-trisme, Mme d'Almane ne vise a se perfectionner que pour trans-mettre son savoir. Selon son habitude, Mme de Genlis laisse a la correspondante de la baronne, la Vicomtesse de Limours, le soin de lui faire ce compliment : "Quelle est la femme qui, comme vous, a passe sa vie a cultiver ses talents, a s'instruire, afin de pou-voir etre utile a ses enfants". (A et T., Tl, p83). La culture revet ainsi les caracteres du don de soi et du sa crifice et reste hors de portee des critiques virulentes adressees aux "bas bleus". Tout oppose une Mme d'Almane a une Mme de Surville, type meme de la femme qui brigue le titre de "femme erudite" et dont les occupations ressemblent fort a celles de la coquette s ' etourdissant de plaisirs mondains. A en juger par son agenda : "demain... je vais a l'Academie 48 entendre le discours de reception de mon frere,., dans 1' a--pres-diner. . , j'a^irai mon naltre de langue anglai.se. Mercredi, l'auteur de la Piece nouvelle m'a priSe d'aller a une repeti'-tion. Jeudi, je va(i)s chez Greuze voir sa Danae. Vendredi, j'irai voir des experiences sur l'air fixe" (A et T . , Tl, p. 253), elle cherche comme toute autre a combler le vide de son existence. Vocation et experience La tache que Mme d'Almane s'est fixee se double aussi d'une vocation : "toute ma vie, ecrit-elle, je me suis occupee de tout ce qui pouvait avoir quelque rapport a l'education". (A et T., Tl, pl3). Cette vocation, dans les premieres annees de son mariage, se trouve sans objet puisque la baronne n'a pas d'enfants. Pour remedier a cela, elle adopte une niece, Mme d'Ostalis, qu'elle entreprend d'elever, et ce fait n'est pas sans importance quant a la validite de la methode utilisee. Mme d'Ostalis represente, de toute evidence, le premier resul-tat de l'education de la baronne, l'objet experimental du systeme enonce dans Adele et Theodore et la garantie de ce systeme par l'image qu'en peint la vicomtesse : "Elle est toujours aussi distinguee par sa reputation que par sa figure et ses agrements. Elle a une egalite et une douceur inalterables, un naturel charmant, et une certaine serenite qui fait plaisir a contempler, parce qu'on sent qu'elle vient du calme parfait de ses passions et de la purete de son ame. Toutes les femmes lui pardonnent ses ta lents et sa beaute en faveur de sa simplicite et 49 de sa modestie, et tous les hommes, malgre sa jeunesse, la respectent veritablement parce qu'elle n'a ni pruderie, ni la moindre apparence de coquet-terie". (A et T., Tl, p58). En depit de quelques travers qui lui restent et que la baronne corrige par lettres interposees, (lettre XII. Tl, p80), elle est le resultat anticipe de l'education d'Adele, resultat qu'il s'agit peut-etre de parfaire sous certains aspects de moindre importance mais qui n'en reste pas moins un succls eclatant. D'autre part, cette premiere education a permis a la baronne d'acquerir toute 1'experience necessaire. Aux connaissances li-vresques et theoriques se joignent les connaissances pratiques tout aussi importantes, si ce n'est plus, que les premieres. Vocation et experience, appuyees par un premier resultat qui s'avere excellent, voila les traits qui caracterisent une peda^ gogue parfaite et a qui l'on peut faire toute confiance. Remarques sur l'importance de l'enfance De par ses connaissances de tous les ouvrages qui traitent de pedagogie - ceux de Fenelon, Rousseau, Locke, Mme d'Epinay -, de par son experience aussi et l'intSrSt qu'elle porte aux en" fants, Mme de Genlis est a mgme d'explprer le monde enfantin et de faire des reflexions qui ne manquent pas de frapper, particu^-lierement cette remarque qu'elle place sous la plume de M. d'Almane : "Songez a la profondeur des traces que laissent dans notre imagination les impressions que nous recevons dans notre enfance et dans notre premiere jeunesse" 50 (A et T., Tl, pl20).22 Les psychologues d ' aujourd'hui ne denieraient certes pas cette assertion et nous savons depuis la fin du siecle dernier et les recherches entreprises dans le domaine de l'enfance a quel point les experiences infantiles marquent la vie adulte. II revient a Mme de Genlis d'avoir ete une des premieres, sinon la premiere a mentionner ce fait et d'en avoir tenu compte, meme d'une ma-niere toute relative, dans son systeme educatif. La fonction de pedagogue Son role d'educatrice exige de la mere une presence cons-tante aupres de l'enfant. II suffit pour s'en rendre compte de considerer l'emploi du temps que la baronne s'est fixe : "Je me leve a sept heures... (a neuf heures) je vais a la chapelle pour entendre la messe; ensuite, si le temps le permet, nous nous promenons jusqu'a onze heures; je rentre dans ma chambre avec Adele, je la fais lire et repeter par coeur des petits contes faits pour elle, et puis nous causons jusqu'a midi, l'instant ou tout le monde se rassemble pour diner. En sortant de table, on va dans les jardins passer une heure, ou l'on reste dans le salon a s'amuser, tantot a regarder des cartes de geographie, des dessins, tantot a faire de la musique et quelquefois a causer. A deux heures, chacun rentre dans sa chambre; moi, toujours avec Adele qui ne me quitte jamais que pour aller se promener; j'ecris jusqu'a quatre heures sans interruption, Adele allant et venant ou jouant pres de mon bureau. A cinq heures, 51 Dainville m'anene mon fils qui vient prendre, avec sa soeur, une lecon de dessin d'une heure; pendant ce temps, j'ecris toujours... je m'occupe encore d'Adele; nous comptons avec des jetons et nous faisons la conversation jusqu'a sept heures; ensuite, je joue de la harpe ou du clavecin jusqu'a huit heures et demie que nous soupons. A neuf heures, les enfants vont se coucher, nous parlons d'eux quelquefois jusqu'a dix". (A et T., Tl, p28-29). Le temps que la baronne s'accorde a elle-meme est assez limite : quelques heures pour la correspondance dans 1'apres-midi, pour la musique dans la soiree. Son role d'educatrice ne se termine qu'apres la "reunion pedagogique" avec M. d'Almane. II faut re-marquer que cet emploi du temps vaut pour Adele a six ans et n'a rien d 'extenuant pour la mere; il se developpera par la suite, remplacant les recreations d'Adele par des lecons, mais toujours rigoureusement etabli et suivi, et laissant de moins en moins de temps libre a la baronne. Nous sommes bien au-dela de 1'emploi du temps de cette autre pedagogue, Mme d'Epinay, tel que nous le presente Pierre Fauchery : "Cette mere devouee s'enferme chaque jour deux heures dans sa chambre pour donner a ses enfants des lecons de musique, de lecture, de catechisme. Ainsi, cet ouvrage (les Conversations d'Emilie) reflete assez bien l'emploi du temps d'une contemporaine tres representative : un tiers aux enfants, un tiers a l'amour, un autre aux charmes et aux intrigues de la vie de societe" . (Destinee, p4 05). 52 La comparaison ne manque pas d'interet. Encore une fois, pour Mme de Genlis, il n'y a pas de demi-mesure; c'est le sacrifice presque total de la personne qu'elle demande, la renonciation a la vie privee et sociale. Pour ses loisirs personnels, la baronne d'Almane doit empieter sur son temps de sommeil; mais la encore son altruisme trouve toute sa dimension puisque son grand plaisir est de se consacrer a la redaction d'ouvrages pedagogiques. Outre le don de son temps et le sacrifice de sa vie person-nelle, on exige de la mere bien d'autres qualites pour remplir sa fonction de pedagogue. Ainsi que l'ecrit la baronne d'Almane "tout cela demande de la part des instituteurs beaucoup de zele, d'affection, de lumieres et d'activite : mais je n'ai jamais pretendu qu'on put faire une bonne education sans quelque peine et sans instruction ni talents. Je comprends qu'il est plus facile de donner a sa fille un livre dont on ne connait que le titre, en lui disant d'aller le lire dans sa chambre que de lire soi-meme ce livre, d'y faire des notes, et de le relire ensuite avec sa fille" (A et T. , Tl , pref.XV). La lecture essentiellement demande la presence d'un tuteur pour en garantir la moralite grace au systeme de la censure et des passages "licencieux" escamotes et aussi pour en assurer la completude : "(On) n'ima-gine ( ) pas combien negligemment (les enfants) peuvent lire seuls : il n'y en a point qui ne passe sans le lire au moins la moitie d'un ouvrage et de cette maniere il est difficile de comprendre l'autre moitie" remarque Mme de Genlis. (A et T., Tl, pref.xij). II est bien evident aussi que les lecons donnees exigent une preparation et done un travail prealable de 53 1' educatrice. On devra "lire seul et avec attention les ouvrages qu'(on) se propose de lire avec son eleve, afin d'etre prepare d'avance a ce qu'(on) doit dire, approuver, condamner ou meme supprimer". (A et T prgf.XV) Mais la methode educative ne se limite pas a la presence d'un tuteur-censeur aussi prepare soit-il. L'attitude preconisee par Mme de Genlis est nettement plus positive et plus benefique pour l'eleve : il n'est pas question de deverser sur lui des flots de connaissances mais de developper les reflexions de l'en fant et de faire attention "de ne jamais reflechir qu'apres lui, c'est-a-dire de commencer toujours par lui demander son opinion ou 1'explication des choses que 1'on pourrait croire au-dessus de sa portee" (A et T . , Tl, pref.xiij). Se mettre au niveau des enfants, leur laisser le temps de developper toutes leurs idees et eventuellement y ajouter ses propres reflexions, n'est-ce pas la le grand principe de la fonction de pedagogue ? Et cet as pect reste sans conteste le plus interessant de la technique pro-posee par Mme de Genlis pour developper l'esprit de l'enfant, d'autant plus que ces principes presentent un c6te tres actuel puisqu'ils sont a la base meme de la pedagogie moderne. L'en-thousiasme dont fait preuve la baronne d'Almane a propos d'edu^ cation se double d'une reflexion approfondie sur la methode a utiliser, methode assez flexible pour prendre les connaissances de l'enfant comme point de depart et eviter de lui imposer celles d'un adulte. Les liens affectifs II ne faudrait pas non plus passer sous fectifs qui se creent entre l'educatrice et silence les liens af-son eleve d'autant 54 plus qu'ils se doublent dans le roman de ceux d'une mere et de sa fille. La bonne entente est de mise et il n'est jamais fait etat, dans Adele et Theodore d'une divergence d'opinion. Bien au contraire, Adele, formee selon ses principes, ne peut etre que tres attachSe a sa mere. Au point qu'elle refuserait de se marier si le mariage signifiait leur separation. (A et T., T3, p408). Cela reste dans une certaine mesure, de l'ordre naturel des choses quand il s'agit d'une mere et de sa fille. Mais si on fait un parallele avec la vie reelle de Mme de Genlis et sa double fonction de gouverneur et gouvernante des enfants du due de Chartres, ce sont des sentiments extrSmes que ses eleves developpent a. son egard : une admiration sans bornes qui va jusqu'a l'adoration. Louis Chabaud, dans les Precurseurs du  Feminisme, remarque a ce sujet que Mme de Genlis exergait "un empire absolu sur l'education des princes et se (faisait) ado rer de ses eleves. Leur culte pour l'amie chargee de les ins-truire allait jusqu'a l'idolatrie, jusqu'au fetichisme. L'admi-ration sans reserve qu'elle leur inspirait etait meme conta-gieuse si on en juge par cette page des Memoires de Mme de Gontaut : "1'enthousiasme que les jeunes princes avaient pour Mme de Genlis fut vite partage par moi. J'aurais rougi de res-ter en arriere de cette passion romanesque que chacun cherchait a lui prouver. J'ai vu les princes et Mademoiselle baiser les pas ou elle avait marche, et j'avoue a ma honte, qu'un jour, voulant me distinguer en sentiment, je me precipitai sur le fauteuil qu'elle venait de quitter et l'ayant baise avec ardeur, 2 3 je me remplis la bouche de poussiere, ce qui calma mon zele". Lorsque la duchesse de Chartres, qui a de nombreux griefs contre 55 Mme de Genlis, decide de lui donner son congt, Mademoiselle d'Orleans, sa fille, souffre de convulsions et d'evanouissements pour etre separee de sa gouvernante et son etat est si grave qu'on ne peut que rappeler Mme de Genlis. (Memoires, Tome 4, p60-79). Cet amour qu'elle inspire devient pour la comtesse une arme efficace. Ce n'est certes pas de ce genre de veneration effrenee dont se vante la baronne d'Almane dans Adele et  Theodore, mais sa fille y tend imperceptiblement. Sous un cer^ tain aspect, un trop grand attachement entre l'educatrice et l'eleve peut presenter des dangers, mSme s'il s'explique davan--tage dans le cas d'une mere et de sa fille. Mme de Genlis, en^ core une fois, ne fixe pas de limite. La mere-amie Dans Adele et Theodore, toute amitie autre que celle qui s'e^ tablit entre une mere et sa fille est nefaste, a l'exception cependant des liens qui unissent la baronne d'Almane et la Vicomtesse de Limours. Encore que cette relation amicale, dou-blee de liens familiaux puisqu'elles sont cousines, ne soit pas exempte d'orages passagers dus au caractlre emporte de la vicom tesse. Tous les exemples d'amitie sont taxes de negativite : les relations de Mme de Valce et Mme de Germeuil prennent la forme d'une emulation dans le domaine du vice. Adele fait elle-meme l'experience de la mechancete, de l'hypocrisie et des fausses accusations pendant son sejour au couvent lorsqu'elle se lie avec Mile de Celigni qui essaie de 1'eloigner de sa mere (A et  T., T3, p210). Dans le cas de la duchesse de C***, il semble que tous ses malheurs resultent initialement du fait d'etre 56 l'amie de la marquise de Venuzi et de se laisser entrafner par elle, ce dont elle prend conscience quant elle ecrit : "la marquise de Venuzi reprit bientot sur moi son ascendant ordi naire" (A et T., T2, p295). Et pour corroborer la these de la baronne d'Almane, elle insiste sur un defaut de son education : "Je cherissais, je respectais ma mere, mais je ne la regardais point comme mon amie, parce qu'elle m'en avait laisse prendre une autre; elle s'etait meme plue a former une liaison si dangereuse". (A et T., T2, p291). Adele, adolescente, s'entend bien avec Constance mais reste toujours sur ses gardes; en fait, elle n'a d'autre amie que sa mere. La baronne constate a propos qu' "Adele devient tous les jours plus charmante, elle est bien veritablement a present (son) amie; son esprit est aussi forme que son caractere, nulle conversation ne peut (lui) etre plus agreable que la sienne, (elles ont) une telle conformite d'opinions et de sentiments !" (A et T. , T3, p353). Adele est formee a l'image d'une mere qui presente des similarites avec Pygmalion et Narcisse et qui s'ar-range pour avoir sur sa fille un empire absolu. Systeme educatif elitiste ? La personnalite et les connaissances de notre mere-pedagogue en font un etre exceptionnel. Rares doivent etre les femmes qui, au 18eme siecle, rassemblent tant de qualites. Cette remarque, la comtesse de Genlis se la fait a elle-meme dans la preface de son ouvrage : "On dira peut-etre que, puisqu'il faut de 1'instruction 57 et des talents, pour faire une bonne education, les meres qui ont recu une education distinguSe doivent seules se meler d'Slever elles-memes leurs enfants et qu'alors mes conseils ne s'adressent qu'a une bien petite classe, Je rSpondrai que la superiority en ce cas... serait en effet tres desirable, mais que cepen-dant on peut s'en passer ' avec du bon sens et de la bonne volonte une mere elevera toujours bien sa fille". (A et T. pref. Tl, xyj) Consciente de l'education comme privilege social, la romanciere tente ici une ouverture sur toutes les classes. Ouverture toute relative cependant, car on concoit aisSment qu'une paysanne par exemple ait peu de temps a accorder a l'education de ses enfants autre que pour assurer leur survie. Le savoir reste done un pri vilege noble ou bourgeois, mais Mme de Genlis semble mettre da-vantage l'accent sur l'elitisme de la personne que sur l'elitis-me social : elle s'adresse en fait aux meres "sensibles" qu'elle distingue de toutes les autres. Et nous savons que beaucoup de femmes du monde, en depit de leur naissance illustre, entrent dans cette categorie des femmes "insensibles" et irresponsables: ce sont toutes celles qui ne se sont pas occupies de leurs en fants ou de leur famille. Pour celles qui se considereraient comme inaptes a entreprendre l'education de leurs enfants mais qui en montreraient le desir, Mme de Genlis conseille l'autodi-dactisme : consacrer une heure et demie par jour a la lecture pour se cultiver soi-meme et faire preuve de bonne volonte pour eduquer l'enfant. 58 La mere, garante de la religion La religion, au meme titre que les autres connaissances, est inculquee par la mere. En fait, l'oeuvre dans son entier est fondee sur la religion etablie et les valeurs morales traditionnelles, point sur lequel Mme de Genlis s'attire irre-mediablement la haine des "philosophes". Si l'on considere la part de l'education religieuse dans la propre vie de la comtesse, on ne peut s'empecher de remar-quer qu'il est beaucoup plus question de conformite que de foi reelle. Les parents de la petite Caroline-Stephanie ne sont pas particulierement pieux et 1'enseignement du catechisme ou des prieres habituelles est confie a la gouvernante de l'enfant. A six ans, Caroline-Stephanie est faite chanoinesse au Chapitre d'Alix (Memoires. Tl, pl7-19) mais elle n'entre pas en reli gion, ce qui lui laisse toute liberte et lui octroie le titre de Comtesse. La religion joue un r6le standard dans la societe: il suffit de croire en Dieu et d'assister regulierement aux of fices. II va sans dire que l'education religieuse concue pour Adele est plus etayee que celle dont Mme de Genlis a fait l'ob-jet dans sa jeunesse. Outre les prieres habituelles que la baronne d'Almane apprend a sa fille, elle en compose d'autres "simples et touchantes, qu'(Adele) puisse comprendre et sentir" (A et T. , Tl, p224) . Pieux truquage, elle lui parle de son Ange  Tutelaire qui la voit et l'entend dans tous les moments de sa vie : "Adele sait que cet etre charmant est aussi pur qu'il est beau, qu'il deteste le mensonge, les detours, la 59 gourmandise, la colere et que toute bonne action lui plait et l'enchante" (A et T. > Tl, p225) . La mere enseignera aussi le catechisme, seulement a partir de six ou sept ans, en tenant compte de preciser a l'enfant que les Mysteres sont au^dess-us de 1 ' entendement humain. L ' explication reste que "Dieu nous a. fait pour 1'aimer et npn pour le cpmprenT-dr_e" (A et T. , Tl, p226). C'est a la mere que revient aussi le soin de preparer Adele pour sa premiere Communion 5 dpuze ans,; cette preparation consiste tout d'abord a, l'emmener visiter 1'hSpital de Lagaraye, oeuvre d'un noble pieux et charitable qui a consacre toute sa fortune aux pauyres. et aux malades. (T2, p53). La piete d'Adele ne peut que redoubler devant un tel exem-ple. Ensuite, pendant six mois, Adele deyra avoir une conduite irreprochable sous peine de voir sa Communion retardee d'une annee (T2, plOQ). Aux yeux de la fillette, cette ceremonie de~ vient une recompense parce qu'elle marque le passage de l'enfance a 1'adolescence, le moment a partir duquel sa m£re la traitera plus en amie qu'en eleve. Outre la fonction de catechiste, il faut donner l'exemple de la foi. La baronne d'Almane incite souvent sa correspondante a servir de modele a sa fille : "Qu'elle vous surprenne souvent priant Dieu, qu'elle soit convaincue que vous trouvez dans ce devoir toutes les consolations dont vous avez besoin et que vous le remplissez avec joie". (A et T., Tl, p224). Mais n'est-ce pas conseiller en ces mots de n'avoir qu'une appa-rence de religion plus qu'une foi veritable ? 60 Dans son rQle d'exemple edifiaivt, la mere ne peut donner l'ordre a sa fille d'assister aux offices religieux sans y pa~ raltre elle-meme. A la Vicomtesse de Limours, a" qui sont adres-sees toutes les critiques en la matiere, la baronne reproche le peu de cas fait a la pratique de la religion et les consequences de cette attitude sur celle de sa fille ; "pensez-vous que Constance, obligee si souvent de passer des heures entieres & l'eglise, y soit toujours avec recueillement et sans distrac tion ? Je suis sQre que plus d'une fois, elle a bien envie le sort de sa Maman qui, pendant ce temps, reste dans son lit ou fait des visites" (A et T., T2, p97). Aussi convaincante que Mme de Genlis veuille paraltre sur le chapitre de la foi et de la religion, lorsqu'elle fait dire, par exemple, 3 la baronne que "la religion est la base de tout" ce qui est "solide" (Tl, p227), elle montre une certaine faiblesse quant a la veracite des sentiments religieux, reduits a leur plus simple expression: les gestes quotidiens de la pratique. Mais pour une mere aussi exigeante que la baronne d'Almane, meme la pratique religieuse existante n'est pas satisfa isante. La encore, elle se donne la tSche de transformer et de renover selon ses propres criteres, car l'exercice de la religion peche par certains cStes, II s'agit tout d'ahord d'imposer son choix parmi les confesseurs, car tous ne sont pas a la hauteur et "un confesseur sans esprit et sans lumi&res peut aisSment gSter l'ou-vrage de 1'instituteur". (T2, p98). Mais plus remarquables sont les reformes de la baronne en ce qui concerne les livres de "devotion". A ce sujet, elle ecrit a la Vicomtesse : "Vous conviendrez qu'il y a beaucoup de livres d'heures 61 que non seulement vous ne donneriez pas a votre fille, mais que vous seriez tres fSchee qu'elle connut, particulierement ceux dans lesquels les  examens de conscience sont un peu detailles". (T2, p99) Voici les livres de messe taxes d'immoralite et mis au rang d'ouvrages trop "revelateurs" ! Comme chaque fois qu'il y a deficience, Mme d'Almane fait appel 3 sa veine creatrice : aux prieres inventees pour Adele s'ajoute ce qu'elle designe comme un "livre d'heure pour la jeunesse (qui) contient la messe, les psaumes et les prieres prescrites par l'eglise" et ou "celles du matin, du soir, pour la confession, pour la communion, l'exa-men de conscience" sont d'elle-meme (T2, p99). Ainsi peut-elle remedier par sa plume aux "fautes de langage" et aux "expres sions ridicules" qui se trouvent dans les livres de piete commu-nement utilises, oeuvres d'ecrivains pieux mais trop mediocres a son gout. En somme, pour le porte-parole de la Comtesse de Genlis, la religion fait partie integrante de l'education. De tous les conseils qu'elle donne, il ressort que l'enfant doit percevoir la religion comme un devoir essentiel et que meme etant mariee et au contact de la societe, elle ne renonce pas a la pratiquer. La morale Du code religieux au code moral, le pas est aisement franchi quand il s'agit d'un auteur tel que Mme de Genlis, Tout est moral dans ses oeuvres; d'intention, elle est moraliste, caractere qui va d'ailleurs de pair avec celui de pedagogue, 62 Comme Rousseau, elle accuse d'inefficacitg les traites de morale existants parce qu'ils se caracterisent surtout par un manque d'attralt. "II n'y a point de sujet de morale qu'on ne puisse traiter avec agrement, ecrit-elle dans la preface des Veillees de ChSteau, et il n'y a pas de livre de morale qui puisse etre utile s'il est ennuyeux". Le point essentiel sera done de mettre la morale en action en prenant soin de ne pas rebuter. Dans Adele et Theodore, la morale gravite autour de quatre themes principaux, qui se retrouvent d'ailleurs dans bon nombre de ses ouvrages : le sentiment de la famille, la vie simple, 1'instruction et la bienfaisanee. Au sentiment de la famille viennent se greffer l'amour mater-nel - et paternel - et l'amour filial. Rien n'exemplifie mieux ces donnees que le couple parental qui se consacre a l'education des enfants. En retour, ceux-ci vouent a leurs parents une admiration et un amour sans bornes. La famille devient l'ecole de toutes les vertus. La vie simple a la campagne et l'amour de la nature, qui s'inspirent directement de Rousseau, s'opposent a la corruption de la Cour et de la ville. Le chSteau de B. en Languedoc reste toujours dans l'esprit des enfants un endroit de predilection et de bonheur, meme si le retour a la capitale s'avere plus ou moins neces-saire . De 1'instruction recue dependra l'attitude de l'individu et Mme d'Almane met tout en oeuvre pour combattre chez sa fille tout 63 sentiment de vanite, d'amour du luxe et de frivolite. A peine Adele sait-elle qu'elle est jolie car le defaut qui caracterise le plus la gente feminine semble etre la coquetterie et c'est celui auquel sa mere s'attaquera sans repit: "mon premier prin-cipe, ecrit-elle, est qu'il faut employer tous ses soins a preserver son eleve d'un defaut commun a presque toutes les femmes, et qui en entraine tant d'autres, la coquetterie" (A et T. Tl, p37). Quant a la bienfaisance, un des grands themes de la litterature et du courant "sensible" au 18eme siecle, les exemples en sont nombreux. De sa propre initiative Adele decide de venir en aide a une paysanne chargee d'enfants et de malheurs (Tl, p90) et epargne sur son argent de poche pour faire des aumones plus considerables. La charite est toujours encouragee par la mere qui elle-meme donne l'exemple a un niveau superieur: elle fonde avec un petit groupe d1 amis une ecole pour jeunes filles dans 1'indigence: "Nous sommes determines a former une ecole de six jeunes filles bien pauvres, que nous choisirons d'une bonne saute, d'une figure agreable et toutes agees de dix ans et auxquelles nous ferons apprendre a lire, a ecrire, a compter et a travailler en linge." (A et T. T3, p255) On pourrait sans doute deplorer une forme de selection dans le domaine de la charite: les malheureux que l'on choisit genera lement d'aider doivent repondre a des criteres bien determines, etre avant tout totalement demunis et avoir une "figure aimable" ou quelques traits qui les distinguent de la masse anonyme et leur fait meriter un sort plus clement. Hermine, par exemple, pour etre adoptee par Mme d'Almane a ete choisie entre cent 64 petites filles, ainsi on est assure de "sa figure et de son caractere charmants" (T3, pl8). Dans le cas de Nicole, la jeune paysanne, sa rencontre fortuite avec Adele devient la chance de sa vie et celle de sa famille, 11 equivalent du "gros lot" a la loterie! L'intervention quasi-divine de la famille d'Almane se concretise par 1'achat de champs, de betail, de vetements pour les enfants. La prodigalite alors n'a plus de limites. Neanmoins la morale n'admet ni le mepris, ni la durete, ni l'ironie envers les classes les plus defavorisees, ce qui marque un pas considerable vers la philanthropie. II faut etre utile aux autres et joindre les actes a la parole. A qui incombe la responsabilite de la pauvrete aux environs de Pari ou, comme le remarque Adele, elle sevit plus particulierement Aux riches qui vivent au-dessus de leurs moyens et qui, outre le fait de ruiner les marchands, ne peuvent faire oeuvre de bienfaisance (A et T. T3, p252). La morale de Mme de Genlis vise done, dans une certaine mesure, a instaurer un systeme social plus egalitaire, ou la bienfaisance, sans aller jusqu' au point de reduire les ecarts de fortunes, permet la survie des plus desherites, et devient un equivalent primaire de la "securite sociale". Ainsi Mme d'Almane incitera sa fille a detester 1'ostentation: "souvenez-vous toujours que le faste derobe a l'humanite souffrante les secours qui lui sont dus" (A et T. T3, p22 9.) Mme de Genlis, a cet egard , reflete les idees de l'epoqu car la bienfaisance tient egalement une large place dans les  Conversations d'Emilie de Mme d'Epinay. Elle est une source d 65 bonheur pour qui la pratique. Elisabeth Badinter remarque a propos que "le nouveau code moral et sentimental fait une large place a la solidarite humaine. Progressivement l'idee d'humanite s'impose aux esprits jadis habitues a distinguer les hommes selon leur ordre plutot qu'a les rassembler en un meme concept" A noter que, cependant, le concept d'humanite chez Mme de Genlis ne soit pas aussi developpe dans Adele et Theodore qu'il le sera dans ses oeuvres ulterieures. La Revolution est encore loin. Nous pouvons juger a cet effet de ce que Mme d'Almane ecrit sur les domestiques en s'adressant a la Vicomtesse: "Vous dites a votre fille qu'elle doit regarder les  domestiques comme des amis malheureux. Je n'ai jamais admire cette idee... Nous ne pouvons regarder une personne, sans aucune education, comme notre amie... II faut lui defendre expressement toute espece de conversation... car elle ne prendrait dans de tels entretiens que des expressions triviales et ridicules, des sentiments bas et le gout de la mauvaise compagnie" (A et T. Tl, pl92. Les domestiques sont rejetes pour etre de mauvais exemples peda-gogiques, mais rejetes tout de meme. Pour Mme de Genlis, l'al-truisme s'arrete a la bienfaisance, celle qui apporte des satis factions personnelles; d'ailleurs, il n'est pas question de donner aux "dames queteuses" parce que l'argent distribue ainsi "ote le merite et le plaisir si doux de le donner" et l'on n'est pas paye en retour de "reconnaissance" (A et T. T3, p254) L'irresponsabilite de la mere et ses consequences L'image de la mere resulte done de plusieurs composantes. 66 Dans sa fonction maternelle, elle prend soin de la sante et du bien-etre de sa fille. Dans sa fonction de pedagogue, elle lui inculque toutes les connaissances essentielles, qu'elles soient academiques ou morales. Mais l'exemple d'Adele ou de Mme d'Ostalis ne serait pas aussi probant s'il n'etait mis en parallele a son contraire personnifie par Mme de Valce, fille ainee de la Vicomtesse de Liiiiours. C'est en fait a cette derniere qu'incombe la responsabilite du comportement de sa fille. Au moment ou elle prend conscience de sa tache de mere, la Vicomtesse reconnait aussi qu'il est "trop tard peut-etre pour reparer les fautes qu'(elle a) pu commettre dans l'edu cation de Flore" (Tl, p20) alors agee de 15 ans. Madame de Lim ours n'a cependant rien de la mere indigne; elle nous apparait bien souvent plus vraie et plus humaine que la cousine qu'elle veut copier - Mme d'Almane - Mais elle est aux yeux de celle-ci l'image meme de la femme pour laquelle la vie sociale et sentimentale tient plus de place que la vie familiale. Elle deroge a sa fonction a la fois par ignorance et par 1'insouciance et la legerete typiques a toutes les femmes d'une certaine societe. Mme de Genlis n'est pas loin de developper a ce sujet l'adage qui veut qu'une fille marche sur les traces de sa mere: " (Flore) sera plus etourdie, plus coquette que ne l'a jamais ete sa mere; je ne sais si votre eleve vous egalera, pour moi je suis certaine d'etre surpassee par la mienne;... il est vrai que dans ma jeunesse j'etais comme elle, vive, inconsequente et legere" (A et T. Tl, p33). 67 Pour avoir neglige l'education de sa fille ou pour l'avoir laissee se former au contact de la societe - ce qui revient au meme - Mme de Limours connaltra toutes les affres du mal-heur d'etre la mere d'une fille ingrate, mal elevee, coquette affranchie, en un mot perdue. L'histoire de Flore n'a d'autre but que d'illustrer l'exemple du cas de 1'irresponsabilite maternelle et de servir d'avertissement a d'eventuelles lec-trices. II faut dire aussi que Mme de Genlis la noircit a souhait,: rien qui ne soit positif dans ce personnage, pas meme un bon naturel. Si sa mere, bienveillante et decidee a faire le bonheur de sa fille, lui laisse choisir un epoux d'apres "son coeur", ce choix resulte d'un coup de tete et d'une passion ephemere (Nous verrons qu'on ne peut pas laisser a sa fille le soin de choisir un mari). A M. de Valce, l'elu, succederont de nombreux amants. Elle cherche meme a seduire le Chevalier de Valmont, futur epoux d'Adele, pris alors entre les forces du bien - Adele - et du mal - Mme de Valce. Mais le choix de Mme d'Almane serait bien discutable si l'integrite de Charles ne pouvait l'aider a resister a cette seduction tentatrice. Mme de Valce concentre en elle les pires defauts; pour avoir decouvert une de ses lettres, Mme de Limours juge ainsi sa fille: "Peut-on pousser plus loin la depravation et la mechancete? Avouer sans necessite qu'on aime point son amant, annoncer legerement qu'on le quittera, calomnier sa mere de gaite de coeur! Renoncer a tout principe, a toute pudeur'.... Se deshonorer de sang froid!" (A et T. T3, p!63) 68 Voici l'image meme de 1'immoralite, d'autant plus qu'au contraire des adolescentes de bonne race qui se distinguent par des conduites tendres ou r espec tueus es , l'irrespect de Mme de Valce a l'egard de sa mere vaut comme le signe non-equivoque d'une ame taree. L'heritage considerable que fait M. de Valce ne peut que redoubler la dissipation de la jeune femme jusqu'a la chute finale, c'est-a-dire le revers de fortune, la solitude et la condamnation par la maladie. Mme d'Almane nous apprend en effet que cette impie "n'a pas huit jours a vivre" (T3, p447). Peu importe de savoir quel mal foudroyant la condamne, son sort n'est presente que comme la consequence immuable de ses ecarts de conduite, tout comme la 25 Merteuil des Liaisons dangereuses. Mais le comportement de Mme de Valce ne pourrait etre devoile sans l'attestation de sa correspondance avec Mme de Germeuil, variante tout aussi edi-fiante de la femme depravee et immorale. II ne reste a Mme de Lim ours, sa mere, qu'a avouer ses torts: "Quand je songe a l'education qu'elle a recue, je n'accuse que moi de ses desordres; la colere et 1'indignation ne me sont point permises, je ne dois eprouver que des remords. Livree pendant douze ans a la dissipation, aux amusements les plus frivoles, j'oubliai que j'etais mere, j'abandonnai ma fille: le ciel me punit aujourd'hui d'un egarement si cri-minel" (A et T. T3, pl63). Son martyr, ce sera de souffrir par sa fille, encore qu'elle se rachete par d'autres cotes. Tout d'abord parce qu'elle 69 accepte ses responsabilites de mere et que ses sentiments maternels ne sont jamais mis en doute. Elle est le seul soutien qui reste a sa fille: "Mme de Valce (est) sans secours, sans conseil, sans ressource, abandonnee de tous ses amis...; elle est tres malade et dans son lit, dans cet instant, la vicomtesse ne voit que son malheur, elle en oublie les causes, et elle vient de partir pour voler a son secours" (A et T. T3, p380) Ensuite parce qu'elle entreprend l'education de Constance, sa fille cadette, selon les principes de la baronne d'Almane. Et enfin, a un autre niveau, parce que l'accusation pure et simple d'une femme du monde ne serait pas tres diplomatique de la part d'un auteur qui cherche a faire des proselytes et qui tient a demontrer que toute conversion est possible. En definitive, 1'irresponsabilite de la mere, avec les conse quences graves qu'un tel comportement peut avoir, n'est pas irremediable. Elle doit prendre conscience des lacunes et des dangers de sa propre education et eviter de donner l'exemple, perpetue par la societe, de la femme legere et insouciante. Est-ce a dire qu'il est impossible de concilier vie mon-daine et education a donner aux enfants? Mme de Li.in ours ne manque pas de faire remarquer a la baronne que son exemple signifie la fin de la vie sociale: "Si toutes les meres pensaient comme vous il n'y aurait plus de societe; renfermees dans leurs cabinets avec des maitres ou fuyant dans leurs terres, elles seraient perdues pour le monde et Paris deviendrait 70 desert" (A et T. Tl, p83) Mais s'occuper d'education ne signifie pas adopter une vie d'ermite. Mme d'Almane a trente deux ans quand elle se retire dans ses terres, elle a passe quinze ans dans le monde et elle avance meme qu'une existence retiree donne une fausse perspec tive du monde reel: "Je serais meme tres fachee de n'y avoir pas vecu, car toute personne qui n'aura pas une connaissance approfondie du monde ne pourra donner a ses enfants qu'une education imparfaite". (A et T. Tl, p88) L'eloignement ne peut durer que le temps d'armer l'enfant de toutes les vertus qui lui permettent de faire face a la societe. La responsabilite et ses consequences: soumission de la fille Mme d'Almane est, bien entendu, l'exemple de la mere consciente de ses responsabilites en ce qui concerne l'educa tion de sa fille. Nul doute qu'Adele sera elevee a la perfec tion, tout du moins aux yeux de sa mere. Un point cependant reste discutable: il s'agit de l'empire maternel et de la soumission dans laquelle l'enfant ou la jeune fille est tenue. Car la mere n'est pas uniquement mentor et dispensatrice de savoir. Elle impose ses lois, ses vues et ses principes, elle brise les elans et empeche tout developpement de 1'imagination ou de 1'originalite. Mme d'Almane declare qu'il faut "eviter d'enflammer 1'imagination des filles et d'exalter leur tete: elles sont nees pour une vie monotone et dependante" (Tl, p39). Elle reprend ainsi a son compte et perpetue les idees generale ment admises dans une societe dirigee par des hommes et faite 71 pour des hommes, a savoir que la femme doit etre soumise. Aussi etrange que cela puisse paraitre, cette societe mascu line trouve son expression dans une femme. Le roman dans son entier est de ce point de vue la lente progression de la sujetion d'Adele. Un de ses grands defauts est "un esprit naturellement imperieux" (Tl, p207) qui sera reprime sans repit jusqu'a totale disparition; ainsi l'education prend souvent l'apparence d'un domptage. Mais Adele sera bien moins soumise a son mari qu'elle ne le sera a sa mere. II n'est pas de moment ou Mme d'Almane ne rappelle a sa fille combien elle doit lui etre reconnais-sante pour lui avoir donne une education sans pareille, pour lui avoir aussi consacre tout son temps et "sacrifie" sa vie. Ce chantage a la reconnaissance est le meilleur moyen pour dominer un individu. La predominance de la mere apparait dans une lettre de la jeune fille destinee au Chevalier de Valmont dont le propos essentiel reste de savoir si elle sera separee de la baronne apres son mariage: "Que pourriez vous attendre de mon coeur si j'etais assez ingrate pour balancer dans ce moment entre ma mere et vous? Sans elle, sans tous les sacrifices qu'elle m'a faits, les soins qu'elle m'a consacres que ferais-je maintenant? Et que deviendrais-je si j'etais privee de ses conseils et de ses exemples?.., Je lui dois tout ce qui pouvait assurer le bonheur de ma vie". (A et T. T3, p408) Ne peut-on voir ici la faille dans l'education d'Adele, 1'inca pacity de vivre pour elle-meme et par elle-meme? C'est encore 72 une fois son "ego" de femme et de mere qui semble aveugler la baronne d'Almane. La pedagogie salvatrice Dans Adele et Theodore, l'education n'a pas uniquement pour objet d'assurer la formation et le developpement d'un individu. Outre cette fonction qui parait d'ordre principal, on peut lui en reconnaitre une autre, moins evidente mais primordiale, celle d'etre salutaire a 1'educatrice, c'est-a-dire a la mere. La pedagogie peut devenir le remede contre l'ennui, "une des acquisitions de la litterature du 18eme siecle" nous dit Pierre Fauchery, et le "fruit exclusif du loisir et de la "qualite" " (Destinee p492). Dans l'ennui, la femme realise sa fonciere insignifiance, et les occupa tions manuelles comme le "parfilage" - descendu en fleche, dans le roman, par la satire de Mme de Genlis - restent bien aleatoires. Mme de Linsours souffre de l'ennui et du manque d'occupations. Aux conseils de la baronne elle repond: "Cela vous est bien aise de dire: n'allez plus  aux spectacles, renoncez au bal de 1'Opera etc , je n'aime plus tout cela mais que mettrai-je a la place?... Que pretendez-vous done que je fasse de tout le temps que vous voulez me donner?" (A et T. Tl, p31) Les visites innombrables, les soirees, les bals, toutes les occupations futiles que la femme du monde se cree servent a combler le vide de son existence. La vicomtesse n'a pas choisi ce genre de vie mais elle y etait "preparee" par son education 73 et s'est laissee entrainee par les exemples (Tl, p20). Symptomes plus serieux, les "idees noires" qui se presentent a son esprit quand elle essaie de faire le compte de son existence relevent presque du domaine psychosomatique: degout et lassitude des "plaisirs bruyants et tumultueux" (Tl, p21), gaite et naturel factices, "pas un seul souvenir veritablement agreable, une sante delabree et des regrets superflus" (Tl, p22). Ses sautes d'humeur ne trouvent aucune explication plausible: "Tout a coup la pensee la plus sombre vient s'offrir a mon imagination, presque toujours a propos de rien, et souvent au moment meme ou je fais une plaisanterie" (A et T. Tl, p22) Mais toutes ces pensees destructrices disparaissent des le moment ou Mme de Li mours entreprend l'education de Constance. Quant a Mme d'Almane, elle s'est elle-meme emprisonnee dans un programme educatif et dans un systeme de devoirs assez charges pour etre a l'abri d'une telle menace. Et Mme de Limours de constater: "Vous qui paraissez assez serieuse, vous etes au fond plus gaie que moi; je ne vous vis jamais une seule idee noire; vous ne savez ce que c'est" (Tl, P22). Le role de pedagogue que la baronne s'est forge a pour elle plus qu'une simple fonction therapeutique. Ce qu'elle n'avoue pas, c'est qu'en elevant personnellement sa fille elle ne songe qu1 a elle-meme. Tout d'abord parce qu'elle y trouve son plaisir, soit-il le simple plaisir moral de remplir ses 74 devoirs de mere, la satisfaction de la tache bien accomplie. Elle est heureuse aussi d'avoir reussi a faire d'Adele le parfait exemple d'une bonne education et de lui assurer, a ses propres yeux, un bonheur sans nuage. Mais inevitablement cette perfection rejaillit sur la baronne elle-meme. En fait, Adele n'a que bien peu de merite d'etre bien elevee, et les louanges que la societe toute entiere s'accorde a lui faire sont indirectement destinees a l'auteur de ce chef-d'oeuvre, a la mere-pedagogue eclairee, devouee jusqu'au sacrifice, parangon de vertu, et enfin infiniment superieure. La romanciere et son personnage principal Nous avons trop souvent fait le rapprochement entre Mme de Genlis, l'auteur d'Adele et Theodore et Mme d'Almane, son "heroine" en quelque sorte, pour ne pas essayer d'approfondir un point aussi essentiel. La romanciere elle-meme le veut ainsi puisqu'elle accorde a la baronne son propre talent lit-teraire et les ouvrages pedagogiques qu'elle a ecrits, tels que Le theatre a l'usage des enfants, La nouvelle methode pour  jouer de la harpe, les veillees du chateau. II y a done inter action entre le monde reel et le monde fictif , une confusion -ou une fusion - voulue, entre la romanciere et son personnage. Pierre Fauchery remarque a propos des femmes-ecrivains du 18eme siecle qu'une "impuissance du narcisse feminin a s'arracher a son reflet nous fait attendre, de la romanciere a ses crea tures privilegiees plus qu'un rapport de simple fabrication, des affinites substantiel1es" (Destinee . p97). En effet, sur le plan du genre de vie et des particularites intel1ectuelles, 75 1'identification entre la Comtesse de Genlis et la baronne d'Almane est assez evidente: elles appartiennent toutes deux au meme milieu social et partagent le meme amour de la peda gogic Mais le passage de la realite au roman ne se fait jamais sans une idealisation: la baronne possede toutes les qualites morales souhaitables ... alors que la vie de la Comtesse de Genlis reste assez ambigue et ne peut decemment pas etre citee comme exemple edifiant. Si elle n'avoue jamais, dans ses Memoires, avoir ete la maitresse du due d'Orleans et de La Harpe - pour ne citer qu'eux - certains de ses contempora ins l'ont fait pour elle. Par contre la baronne d'Almane se fait le defenseur absolu de la famille et de la vertu. Mme de Genlis a toujours ete consideree comme une intrigante, type social que la baronne fustige dans le person-nage de Mme de Gerville. La vie reelle s'avere ainsi subir une correction dans le sens d'un rapprochement avec la conformite. Mme de Genlis surestime aussi ses talents par personnage interpose: quand Mme d'Almane presente le premier resultat de son programme pedagogique - Mme d'Ostalis en 1'occurrence- "tout le monde applaudit a cette education" (A et T. Tl, pl3) devancant ainsi et guidant les louanges que l'auteur est en droit d'attendre de ses lecteurs. La baronne d'Almane est, comme le dit fort bien Pierre Fauchery "la verite de (son) auteur (), son etre bovaryen, l'ectoplasme purifie qui retranche les bavures de (sa) des-tinee et en remodele les contours" (Pest ine e plOO) Les liens entre la realite et le roman se resserrent 76 encore davantage si l'on rapproche la fille de Mme d'Almane et l'eleve de Mme de Genlis, Melle d'Orleans. Toutes deux se prenomment Adele et cette similarity est trop flagrante pour ne pas etre significative. Au moment de la parution de la premiere edition d'Adele et Theodore, Mme de Genlis est gouvernante des princesses depuis leur plus tendre enfance -une des jumelles mourra a l'age de 5 ans - ainsi parallelement a la romanciere, gouvernante et mere, melange de reel et de fictif se dessine l'image, similaire dans son ambiguite, de 1' eleve-fille. En somme la tentative de Mme de Genlis est de s'attribuer a elle-meme toutes les qualites dont elle pare son heroine, rectifier peut-etre sa propre image dans la societe et faire la preuve qu'elle est cette mere-substitut parfaite, une pedagogue sans pareille... et, ce qu'elle avoue moins volontiers mais qui transparait, d'un orgueil sans mesure.' 77 III. LA FEMME DANS L'EMPIRE DE L'HOMME Nous nous sommes limites jusqu'ici a faire une analyse du caractere feminin a travers "l'education" des deux types dont il est le plus question dans Adele et Theodore, a savoir la fille et la mere. Mais cette etude ne serait pas exhaus tive si elle ne mettait la femme en presence de l'homme, c'est en effet la "destinee canonique" de l'individu feminin, selon l'expression de Pierre Fauchery, que d'etre liee ou confrontee a celui qui exerce presque inevitablement son empire et reste la norme de la societe au 18eme siecle. La femme juge de la femme dans son influence nefaste sur l'homme Lorsque la femme se fait juge de ses consoeurs, on peut etre assure, dans Adele et Theodore, d'avoir affaire a une critique virulente. Mme de Genlis est rarement tendre pour celles qui ne repondent pas aux criteres feminins qu'elle a determines. Tres peu de solidarite feminine dans le roman; les personnages les plus "positifs" comme Adele ou Mme d'Ostalis adoptent un comportement distant envers les autres femmes, com-portement qui attire tous les suffrages et ne laisse aucune prise au venin de la medisance. La societe feminine est telle que la celebre citation de Plaute "homo homini lupus" pourrait se reduire ici a 11etre humain qu'est la femme (Asinaria II, A, 88). On acere ses crocs pour mettre les autres en pieces, surtout lorsqu'il s'agit de les juger dans leurs relations avec le sexe oppose. Par leur commerage et leur medisance, les femmes 78 deviennent de veritables dangers pour l'homme: elles peuvent transformer une simple altercation en duel, en remettant en question le courage et done l'honneur et la reputation d'un gent ilhomme. "Voila pourtant le fait du bavardage de trois ou quatre femmes aussi inconsiderees que mechantes" (A et T. Tl, p35) Cette attitude peut degenerer en guerre des sexes, mais jamais a l'avantage de la femme car l'adversaire possede des armes superieures: en effet, "il est bien plus aise d'accuser avec vraisemblance une femme honnete d'avoir un amant qu'il ne l'est de faire passer un homme brave pour un poltron" (A et T. Tl, p36). L'influence nefaste de 1'etre feminin se revele aussi dans sa coquetterie, "ce que les hommes meprisent et ce qui les attire" (T3, p243). L'univers de la coquette est celui de la legerete, de la gratuite, un univers situe aux antipodes des sentiments profonds et des occupations serieuses: "elle (la coquette) se fait un jeu cruel d'inspirer des sentiments qu'elle est decidee a ne partager jamais" (A et T. Tl, p 38). En s'attaquant a ce comportement de la femme, Mme de Genlis s'attaque a la societe dans son ensemble, parce que la coquetterie est le resultat d'un usage commun, sinon accredite du moins admis avec beau-coup de liberte. L'amour-propre flatte vient compenser l'ab-sence de tout autre sentiment. Ainsi Mme de Li a ours declare a propos de M. de Merville: "Je n'ai jamais pu supporter sa tournure; mais il est jeune, a la mode, il me sacrifie une femme de 79 vingt-trois ans; ion coeur reste entierement libre." (Tl, P52) Outre le fait que la coquetterie soit degradante pour la femme, elle represente un danger pour l'homme dupe et manipule dans ses sentiments - s'ils sont autres que l'amour propre - La baronne d'Almane prend alors la defense de l'homme et met en evidence des griefs que lui-meme pourrait formuler, comme cet art de tromper qu'elle est prete a reconnaitre comme typique-ment feminin. L'influence nefaste de la femme ne se fait jamais mieux sentir que dans le cas ou le personnage feminin entreprend la "formation" du jeune homme. Cet evenement prend obiigatoirement un caractere de provocation et presente la feminite sous un cote mal fame, odieux, et parfois grotesque. Dans Adele et  Theodore c'est bien sur a des femmes mariees et aux personnages feminins negativises qu'incombe ce role. Parallelement a l'exemple deja relate de Mme de Valce qui essaie de seduire le chevalier de Valmont (T2, p54) s'offre l'exemple similaire de la comtesse Anatolle qui montre de l'interet pour Theodore. (T3, p302) Encore qu'il faille remarquer une gradation dans ces exemples: les sentiments de la comtesse Anatolle sont presque purs et innocents car ils resultent d'une "intrigue" de Mme de Valce: ils flattent une mere comme Mme d'Almane. Mme de Valce, quant a elle, a beaucoup plus d'emprise sur le chevalier de Valmont. Tout laisse a croire que celui-ci la rejoint lors de son unique fugue nocturne (A et T. T2, p407-9). La femme devient alors une menace a l'integrite, bien mise en evidence par des educateurs tels que M. d'Almane et M. d'Aimeri, 80 pour ces jeunes-gens a qui 1'experience fait defaut. Le grotesque sera plus volontiers attribue a un personnage comme Mme de Gerville en raison de la difference d'age. La baronne dira d'elle, qu'"elle a quitte la devotion... en faveur d'un jeune homme qui vient d'entrer dans le monde et qu'elle s'est chargee de former et de produire. Cette espece d'egarement si avilissant a son age lui manquait et acheve de la rendre aussi ridicule que meprisable" (T3. p392). Plus generalement, la femme qui prend un amantest vouee, a travers les dires de la baronne d'Almane, a une decheance certaine aux yeux d'une societe qui se fait vite reprobatrice en la matiere, " ce monde, juge leger et pourtant impartial... (qui) condamne facilement" (Tl, p52). On se refere souvent a l'honneur sacrifie et perdu. A certaines exceptions pres, cependant, comme par exemple lorsque la situation maritale de la femme est un martyre, ou que les plaintes formulees contre son mari sont reconnues comme fondees par une societe faite juge et qui presente ainsi des similarites avec 1'Agora grecque. Tel est le cas de la comtesse Anatolle dont 1'entoura ge ne verrait pas d'un mauvais oeil le developpement de sa liaison naissante avec M. d'Ostalis, ainsi que le rapporte le Vicomte: "On assure qu'une partie de sa societe approuverait fort cet arrangement et se charge de la disposer a un choix qui, au reste, serait le meilleur qu'elle put faire dans ce genre" (A et T. T3, p34). Si le comportement de la femme est plus ou moins justifie dans ce cas, il devient beaucoup plus blamable quand les accusations 81 contre l'epoux sont des feintes destinees a se liberer de sa tutelle. Mme de Valce, toujours elle, accuse son mari de jalousie et repand sur lui des idees total ement erronees: "on (le) pretend injuste, tyrannique, jaloux, ecrit la vicomtesse de Limours. On croit ma fille malheureuse, on la plaint, on s'attendrit sur son sort" (A et T. Tl, p422). Le principe de l'Agora utilise a mauvais escient fournit alors un pretexte en apparence legitime pour obtenir 1'assentiment tacite de la societe a tous les dereglements d'une conduite libertine. La maitresse Les differents aspects de la femme devoyee convergent vers une image unique, celle de la maitresse qui en fait en quelque sorte la synthese. Cette image est particulierement developpee dans le personnage de Mme de Gerville, "amie" de longue date de M. de Li sours. L'empire de la maitresse ne se limite pas a l'univers de l'homme, il empiete aussi sur celui de l'epouse legitime. Si les sentiments ne sont pas de rigueur, la maitres se trouve ailleurs sa raison d'etre. M. de Limours avoue: "Depuis longtemps nous ne nous aimions ni 1'un ni l'autre, et nous avions meme decouvert que nous ne nous etions jamais aimes, mais ses talents pour l'intrigue m'etaient utiles quelquefois" (A e t T . Tl, pllO). Peu de difference dans ces conditions entre "la femme de coeur" et la femme legitime; pour la premiere, cependant, la rupture avec 1'amant peut etre synonyme d'une deconsideration sociale. Selon les lois de la galanterie, si la femme souhaite renouer 82 les liens, l'homme en depit de sa volonte ou de ses sentiments ne peut le lui refuser. Cette obligation morale transparait dans les propos suivants du Vicomte: "J'imagine qu'elle desire deja. une reconciliation; et dans ce cas je sens bien que je ne pourrai me defendre de lui en accorder du moins 1'apparence." (A et T. Tl, pllO). La maitresse, en l'occurrence Mme de Gerville, prend le pas sur l'epouse quand elle est investie du pouvoir de choisir le mari de Flore (Tl, p235), pouvoir dont elle triomphe ouver-tement pendant la ceremonie du mariage. Elle empoisonne a souhait la vie de Mme de Lim ours et empeche celle-ci de realiser toutes les tentatives de rapprochement avec son mari. Par sa faeon d'agir, l'amante s'octroie la place de l'epouse legitime. Mais la maitresse est surtout et avant tout une menace parce qu'elle peut exiger de son amant tous les sentiments, tels l'amitie et la confiance qui sont dus a l'epouse. Mme d'Ostalis, consciente de l'infidelite de son mari, ne manque pas de lui faire remarquer ceci: "Quel coeur delicat peut se contenter de 1'amour! Elle vous eut demande de la confiance, de l'estime meme; elle vous eut dit: "vous m'avez perdue, vous m'avez arrachee a la vertu que j'aimais et que je regrette, vous avez donne a tout ce qui m'entoure, a tout ce qui me connaxt le droit affreux de me me-priser; si vous ne devenez pas mon ami.que devien-drais-je quand vous cesserez d'etre mon amant". (A et T. T3, p5A) 83 Telle est l'image negative de la femme tracee par les personnages feminins du roman. Elle s'appuie sur tous les preceptes religieux et moraux dont la baronne et ses prose lytes sont les representantes: c'est la fustigation pure et simple de la maitresse qui usurpe les droits de l'epouse et corrompt l'homme. Neanmoins, a travers cette critique trans-parait aussi la lecon de morale d'un predicateur soucieux de montrer le droit chemin aux brebis egarees, ou peut-etre d'une femme qui cherche a mettre les autres en garde. L'homme critique et juge de la femme II est d'autant plus interessant d'observer les critiques emises contre les femmes dans Adele et Theodore que nous avons affaire a un auteur feminin. Dans la bouche des femmes nous trouvons les critiques d'ordre moral, car elles se font les porte-paroles d'une societe feminine bien pensante. Les person nages masculins, eux, ont un impact plus considerable. On leur confie le soin de definir le role de la femme, de montrer ses travers quant a certains comportements sociaux, de marquer les points sur lesquels elle est inferieure a l'homme, et enfin ceux sur lesquels elle lui est superieure. D'apres un personnage masculin qui n'apparait que pour faire part de son point de vue sur les femmes, il semble bien que celles-ci soient "faites pour seduire, pour interesser, pour charmer" (A et T. Tl, p248). Rien qui ne sorte ici de la conception traditionnelle du role imparti a la gente feminine, a savoir celui de plaire. Toute la critique de la femme, parti-culierement en ce qui concerne son attitude en societe, decoule de cette definition. Le chevalier d'Herbain se livre a une 84 longue satire des femmes savantes parce qu'elles adoptent un comportement social a la mode qui ne repose que sur des pretentions a la culture et se reduit a une apparence de savoir. (Tl, p238). C'est a ce meme chevalier d'Herbain, tout juste debarque de ses pays lointains et ignorant des nouvelles coutumes, qu'est confiee la tache de critiquer cette autre occupation sociale instauree par les femmes, le parfilage, qui consiste a depouiller les habits des messieurs de leurs galons et de leurs fils d'or pour en faire des bobines, que l'on peut a l'occasion revendre pour arrondir son argent de poche! Remarquons par parenthese que Mme de Genlis nous dit dans ses Memoires que la satire faite dans Adele et Theodore a mis fin a ce genre d'activite (Memo ires T4, debut). Nous avons vu que l'individu male attaque tres rarement la femme legere et coquette, soin reserve aux person nages feminins, sans doute parce qu'il peut difficilement ~ 2 7 s'empecher d'etre attire, et d'ailleurs s'il echappe a ce guet-apens la politesse et les usages lui interdisent de manifester ses sentiments. M. d'Almane precise a son fils "qu'un homme honnete et delicat doit l'apparence du respect a toutes les femmes et qu'il n'aura jamais l'air noble et distingue s'il prend avec la moins estimable des manieres familieres" (A et T. T3 p21) C'est aussi a des bouches viriles qu'est confiee la tache de demarquer les limites de 1'inferiorite de la femme. Cette inferiorite se manifeste essentiellement sur trois points: sa faiblesse physique, son indiscretion - le second resultant du premier - et sa totale incompetence pour les "affaires", 85 plus ou moins la consequence des precedents. Son inferiority physique se traduit par des defaillances dues a une trop grande emotivite: evanouissements, convulsions, palpitations, rougeurs, paleurs et larmes; la liste de ces phenomenes est assez variee. La "sensibilite" , reconnue ici comme un defaut, peut avoir des repercussions nefastes des que la femme entre dans le "monde" des hommes, ce monde des affaires, car elle peut difficilement controler ses emotions. Les femmes "ne divulguent pas les secrets qu'on leur confie, mais elles les trahissent involon-tairement" (A et T. T2, p202). L'exemple qui vient confirmer cette regie est celui de la femme qui s'evanouit en public quand son mari annonce que celui qu'elle aime - et qui n' en sait peut-etre rien - a eu un accident. (T2, p203). Laissons le comte de Roseville se faire le porte-parole des hommes et dresser le portrait de la femme pour son eleve princier: "Je ne me suis pas contente de lui dire que les femmes, en general, sont legeres, indiscretes, qu'elles aiment a parler, a se vanter de la confiance qu'on leur temoigne; j'ai ajoute: il en est cepen-dant auxquelles on ne peut reprocher ces defauts, 2 g mais elles sont femmes et par consequent sujettes a toutes les emotions indiscretes qui produisent en elles 1'etonnement, la frayeur, la douleur et la joie" (A et T. T2 p202) Portrait peu flatteur, il faut en convenir, d'autant plus qu'il cherche sa justification dans la nature physiologique de 1'etre feminin. La difference physiologique entraine la difference psychologique et de la a penser que la femme nait legere,indis crete, bavarde et vantarde le pas est vite franchi! 86 Parce que la femme n'est jamais a l'ab.ri d'emotions aussi violentes que subites, l'homme doit s'en defier et la tenir a l'ecart du monde viril des affaires. En fait, c'est de par sa nature intrinseque qu'elle se ferme la porte aux secrets d'etat, a la diplomatie et la politique: "Une femme, outre le peu de prudence dont elle est capable, n'entend rien aux affaires; un prince ne donne sa confiance a un homme qu'apres avoir eprouve sa capacite, son intelligence; et comment connaltre celle d'une femme puisqu'on ne peut ni 1'employer dans les conseils, ni dans les negociations?" (T2, p208) Raisonnement bien fallacieux et qu'il nous est impossible de bien saisir. On ne peut que lui accorder la tournure du syl-logisme ou du cercle vicieux. Tels sont les points sur lesquels Mme de Genlis ajoute foi aux propos masculins quand ils jugent de 1'inferiorite de la femme. Propos qui ont du faire les beaux jours des conversations dans les salons mondains et des debats visant a departager les sexes. II semble meme que les femmes recon-naissent et admettent leur inferiorite; peut-etre n'ont-elles pas le choix si elles veulent conserver leur image d'"etres sensibles" avec toutes les demonstrations que cela comporte. Prises a cet engrenage, elles font des concessions, comme le monde de la haute politique ou de la guerre, car "la nature ne les a pas mieux formees pour etre depositaires d'un secret d'etat que pour commander des armees" (A et T. T2, p200) 87 Points sur lesquels l'homme reconnait la superiority de  la femme. Le personnage masculin sait aussi reconnaitre les merites de la femme et lui accorder une certaine superiority, et c'est souvent celui-la meme qui jugeait de ses insuffisances II acquiert ainsi les caracteristiques de 1'impartiality, au moins dans le roman. Dans le domaine de l'education, par exem-ple, la femme prend toute sa dimension parce qu'elle en assure la completude et y ajoute 11 element feminin indispensable d'a-pres le Comte de Roseville: "L'education qu'elles (les femmes) n'auront pas dirigee ou perfectionnee ne sera point entierement finie" (T2, pl98). Toujours a propos d'education, on mesure l'homme a la femme, le pere a la mere pour donner la preference a cette derniere: "Je crois qu'on pourrait citer plus d'une mere en etat d'elever son fils aussi bien et peut-etre mieux que le meilleur des peres ou le plus habile instituteur" (T2, pl98) L'excellence de la femme educatrice n'est plus a mettre en doute quand elle est soutenue par une bouche virile. Et l'au teur sait bien que, par cette voie detournee, des arguments qui lui sont propres prennent beaucoup plus de poids. Les hommes du roman s'accordent aussi volontiers pour reconnaitre a la femme des merites insignes comme l'esprit et la finesse. Aux propos d'un gentilhomme qui encense autant qu'il blame - "(les femmes) tiennent de la nature des graces simples et touchantes; elles lui doivent en general un genre 88 d'esprit plus fin et plus delicat que le notre" (Tl. p248) -font echo les propos du baron d'Almane: "Les femmes lorsqu'elles sont veritablement sensi-bles l'emportent sur nous par une delicatesse dont nous ne sommes pas susceptibles, elles ont une cer taine finesse qui les fait jouir vivement de mille petits details qui nous echappent; leurs organes plus flexibles les rendent capables d'eprouver a la vue d'objets qui ne font sur nous aucune impres sion, des mouvements passionnes que nous avons peine a comprendre; elles ont une maniere d'aimer qui n'ap-partient qu'a elles... Nos passions ont peut-etre plus d'energie et de profondeur; mais leur sensibi-lite plus facile a emouvoir, plus detaillee, plus continue, leur procure surement des jouissances qui nous sont inconnues et un bonheur preferable a celui 2 9 que nous pouvons gouter ." (A et T. T2 p64-5) Des que la sensibilite est en cause, des que l'on se refere au monde des sentiments, la femme connait toute sa suprematie. Mais son domaine serait bien limite si elle ne pouvait s'ave-rer superieure pour quelques-unes des vertus indument quali-fiees de "viriles". L'ultime apologie des femmes revient au Comte de Roseville: "Qui de nous peut se flatter de les egaler en deli catesse, en finesse, tandis qu'elles peuvent s'ele-ver aux qualites qui doivent nous caracteriser, le courage et la grandeur d'ame?" (A et T. T2 p.198). Quel est en somme le role imparti a l'homme dans sa critique 89 de la femme? Lui reconnaitre une certaine inferiority physique qu'elle est elle-meme souvent prete a admettre; lui adjuger sans conteste une superiority dans le domaine du coeur et beaucoup plus de qualites morales, terrain sur lequel la femme tend a ramener le "match" qui oppose les deux sexes. II semble aussi qu'il faille absolument un gagnant et un perdant dans cette competition; le "match nul" n'est jamais considere. II ne faut pas oublier que Mme de Genlis appartient au 18eme siecle et qu'elle ne peut decemment pas donner la superiority a la femme sans aller outrageusement contre les principes eta-blis. Si cette superiority transparait tout au long du roman, elle demeure cependant a l'etat latent et n'est jamais expres-sement affirmee. Deux figures negatives de l'homme: le pere et le mari Si elle tend volontiers a prouver sa superiority ou la fait plus modestement proclamer par un tiers, la femme n'a pas encore reussi a etablir solidement son statut et quelques-uns des personnages feminins d'Adele et Theodore font 1'expe rience de la soumission absolue. Leur sujytion se revele sous les especes du pere et du mari. Le pere Le roman offre un eventail assez large de figures pater-nelles, allant du pere ideal au pere denature. M. d'Almane est sans doute le meilleur d'entre eux mais, aussi etrange que cela puisse paraitre, c'est par une forme d'absence et de pas-sivite qu'il se caracterise dans cette fonction. Sa tendresse pour sa fille n'est relatee que par la baronne. II n'est pas du tout concerne par l'education d'Adele ni par la prerogative paternelle qui lui donne le droit et le devoir de lui choisir un mari, taches qu'il delegue entierement a sa femme. Ceci s'explique par le fait que la baronne d'Almane - et derriere elle la Comtesse de Genlis - se voit dans le role de pedagogue, role qui l'investit d'un pouvoir extraordinaire car cette situa tion ne correspond pas exactement aux idees presentees dans le roman selon lesquelles le pere dispose d'un droit absolu et incont es te. M. de Limours est un pere a deux facettes: dans le cas de Constance il adopte l'attitude du baron et n'est jamais pre-occupe de sa fille si ce n'est pour reiterer l'entente tacite de son mariage avec Theodore. Dans le cas de Flore, il utilise son veto paternel pour s'opposer a sa femme. Autre type de pere celui de la Duchesse de C***, homme bon et tendre mais qui devient subitement intraitable, pour les besoins de l'action, quand il s'agit de marier sa fille au Due qu'elle execre. Enfin, le personnage qui se prete a une analyse de carac-tere plus detaillee dans son role paternel, c'est M. d'Aimeri, figure de ce pere denature qui fait le malheur de sa fille, du moins dans un premier temps. Une donnee essentielle de ce ve ritable roman-feuilleton a l'interieur du roman qu'est l'his toire de Cecile, est determine par le fait que M. d'Aimeri developpe une veritable aversion pour sa fille, expliquee d'une maniere plus ou moins convaincante par la preference d'un fils unique. II sacrifiera done cette fille au profit de ce fils, fournissant ainsi un motif sociologiquement "realiste" en l'obligeant a devenir religieuse. 91 Le theme n'a rien d'original. En 1782, date de la parution d'Adele et Theodore, Diderot a deja publie La Religieuse dans 30 La Correspondance Litteraire , et Mme de Genlis a eu toute licence pour en prendre connaissanee. On peut y voir une source d'inspiration pour notre auteur, encore que la societe contem-poraine offre assez d'exemples du genre pour servir de fonde-ment solide au mythe de la religieuse: la jeune fille dont la vocation a ete contrainte est un role aussi habituel que celui du cadet militaire ou du fils rej ete comme ce Saint-Andre qui, parallelement a Cecile, souffre de la tutelle d'un pere in-humain. (A et T. T2, p21) Ainsi que l'avance Pierre Fauchery, "le premier postulat du roman monastique est que toute vocation est plus ou moins forcee; le second, que rien ne rend une vocation forcee plus pathetique que de la mettre en conflit avec l'amour" (Des tinee p341). L'amour est un des points sur lesquels la Religieuse et l'histoire de Cecile different fondamentalement. Les sentiments de Cecile pour le chevalier de Murville sont partages; lis se developpent au point de surmonter toutes les contraintes sociales telles que l'exigence d'une dot ou meme le consente-ment paternel. Mais Mme de Genlis excelle dans le "pathos": a 1'obstination d'un pere s'ajoutent les coups du destin et le sauvetage in extremis de Cecile ne se produit pas. Toutes les ressources du suspens et du "trop tard" sont mises en jeu par la dramatique romanesque. Comme dans le roman de Diderot, Mme de Genlis met l'ac-cent sur la ceremonie de la "prise de voile" qui represente bien dans le cas de Cecile le point de non-retour et la 92 condamnation a vie, d'autant plus qu'elle se produit au moment ou le pere connait la joie de marier son fils. Le systeme d'oppositions vient renforcer l'isolement et le malheur de la victime. Le plus cruel de tous les apprets dans la ceremonie des voeux, le plus symbolique aussi est celui qui tranche la plus somptueuse parure de la femme: sa chevelure. Les longs cheveux de Cecile deviendront l'ob-jet du culte du chevalier de Murville, emprisonne dans le fetichisme qui alimente sa fidelite et sa passion malheureuse. Quant a Cecile elle-meme, son consentement a ete obtenu par l'abus du pouvoir paternel, mais elle ne deroge jamais a son devoir filial qui se manifeste par une obeissance a toute epreuve. Car meme si le pere est indigne, une fille vertueuse ne doit jamais lui menager son respect. Dans son aura de saintete, elle va meme jusqu'a lui pardonner le mal qu'il lui a fait et mobilise ses dernieres forces pour le convaincre de sa resignation heureuse et lui eviter les re-mords. Pour elle, le couvent-oubliette est devenu couvent-refuge, propre a abriter une destinee brisee par 1'injustice d'un pere. Elle doit sublimer son amour, triompher "d'une passion si fatale; et goutant... toutes les consolations sublimes que la religion peut offrir, elle recueille enfin les doux fruits d'une piete veritable, la resignation et la paix, et elle est devenue l'exemple et le modele de toutes ses compagnes" (A et T. Tl, pl58). Malheureusement, cet equi-libre precaire est toujours remis en question; sa vulnerabili ty ne peut supporter, dix ans apres, lors d'un sejour dans le monde, la vue du bonheur paisible d'un couple de paysans 93 qui suffit a raviver son desespoir. Elle meurt, sainte et martyre, "le crucifix sur la poitrine" (Tl. p341). Ainsi que l'avance Pierre Fauchery, "Cecile a ... reconcilie la vertu et le pathetique de la nonne aioureuse" (Destinee p347). Le martyre de la fille devient le martyre du pere poursuivi par le remords; la morale de l'histoire vise ici l'homme dans sa fonction paternelle, et personne n'est mieux place que M. d'Aimeri pour mettre le chevalier de Valmont en garde: "Tu seras pere un jour, garde-toi d'oser choisir parmi tes enfants un objet de predilection; defends-toi d'un mouvement de preference qui devenant bientot un sentiment exclusif, te plongerait dans un funeste aveuglement sur les defauts et les vices de cet en fant cheri et te rendrait injuste et barbare envers les autres" (A et T. Tl, p415). Le mari La figure du mari est tout aussi bien representee que celle du pere. C'est encore une fois a M. d'Almane que revient le privilege d'etre investi de toutes les qualites. Jamais il n'abuse de son pouvoir et partage equitablement la tache pa-rentale avec sa femme en s'occupant de l'education de son fils, Theodore. M. de Li Hours et M. de Valce representent sans conteste la norme sociale, les parfaits exemples d'une institution que Pierre Fauchery designe comme "le mariage 18eme siecle" (Pest ine e p368) dans lequel les epoux disposent de leur liberte et de leur independance, a un degre tel, pour M. de Limours, qu'il devient un etranger pour sa femme. 94 Le mari provincial, jovial mais lourd et depourvu de toute "sensibilite" prend les traits de M. de Valmont, caractere peu developpe dans le roman. Enfin au pole negatif de la chaine que forment les conjoints trone le Due de C***, mari aussi monstrueux qu'il est possible d'etre et dont les caracteristiques s'inspirent fort de celles de Barbe Bleue ainsi que le remarque le chevalier d'Herbain. Mme de Genlis semble affectionner le theme du mari barbare qu'elle reprend dans une de ses nouvelles intitulee l'histoire de la Duchesse de C*** qui est racontee. A la difference d'un conte comme Barbe Bleue cependant, la nouvelle ou l'histoire donne plus de vraisemblance au personnage, qui passe du domaine de l'imaginaire et du fantastique au domaine du plausible. Avant d'etre mariee contre son gre au Due de C***, la Duchesse tombe amoureuse du Comte de Belmire, passion innocente qu'elle essaie de reprimer apres son mariage mais que le Due decouvre en interceptant des lettres. Rien d'extraordinaire dans la trame du recit si ce n'est le caractere imperieux du Due. Sa jalousie demoniaque l'amene a concevoir un plan de vengeance qui consiste a faire passer sa femme pour morte et a l'enfermer dans un souterrain totalement obscur pour le reste de ses jours parce qu'elle ne veut pas reveler le nom de son amant. Elle n'en sortira qu'apres neuf ans, a la mort de son mari. (T2, P394) La jeune penitente 31 ou, a quelques variantes pres, c'est C'est le drame de 1' epouse malchanceuse dont le sort est 95 determine par une passion anterieure au mariage. Ses torts sont pratiquement inexistants et quoiqu'elle ait tendance a se reconnaitre fautive pour avoir "entretenu - en pensee -cette passion malheureuse", tous les elements viennent la disculper. La faussete de sa situation la place inevitable-ment en position d'accusee et le mari est prompt a saisir les signes qu'il interprete a tort. Pierre Fauchery, dans son etude sur La Destinee feminine au 18eme siecle, dit que "le malentendu demeure la loi de l'existence feminine roma-nesque. Le sort s'acharne sur certaines "honnetes femmes" en les mettant toujours innocentes dans les situations les plus suspectes. II en resulte souvent des vengeances atroces, des meurtres" (Destinee p393). La jalousie du mari devient un puissant moyen de dramatisation puisqu'elle se traduit ici par 1'utilisation de la force et 1'incarceration. Mme de Genlis joue ici aussi sur le pathos de la sequestration, d'au tant plus que l'herolne est 1itteralement enterree vivante. La femme mar tyre On ne peut manquer d'etre frappe par la similarite des situations de ces personnages feminins martyrises que sont Cecile et la Duchesse de c***. Toutes deux souffrent par l'hom me, que ce soit le pere ou le mari. Leurs fautes sont inexis-tantes ou minimisees; dans les deux cas l'amour est contrarie; elles acceptent leur sort avec une resignation exemplaire, trouvant un secours dans la religion car "il n'est point de maux que la religion ne puisse faire supporter" (A et T. T2, p286). Toutes deux subissent la longue epreuve de l'incar-ceration, le couvent et le souterrain remplissant ici la meme 96 fonction. Toutes deux sont assez magnanimes pour pardonner a leurs bourreaux et atteignent ainsi a la vertu supreme teintee de saintete dans le cas de Cecile. La duchesse de C***, la seule a survivre a son epreuve, en ressort purifiee par sa longue souffrance. Le parallele se prolonge meme jusque dans les comporte-ments des tortionnaires males. Conduits par leurs passions extremes, ils restent intraitables jusqu'a la realisation complete de leurs forfaits. A plus ou moins longue echeance, ils sont pris de remords; M. d'Aimeri se "rachete" partielle-ment en entreprenant l'education du chevalier de Valmont et en se tournant vers la religion. Mais ils sont inevitablement condamnes a mort. Le temps que "la justice divine" leur impar-tit une fois leurs actions atroces et irreversibles accomplies ne varie que tres legerement: le repentir de M.d'Aimeri dure dix ans et le remords du Due le conduit a la tombe apres neuf ans . II existe done une structure de base invariable dont les elements principaux restent l'abus de pouvoir du personnage masculin et la soumission resignee de la victime feminine, avec un renversement final des donnees car la femme sort tou jours grandie de son martyre, meme si c'est par la mort. Dans les deux cas Studies, le pere et le mari offrent des images qui placent l'homme en position non-equivoque de domi nation; ils sont les representants supremes de la societe male dans son cote le plus negatif: despotisme et sadisme sont leurs privileges. Nous nous devons de remarquer cependant que Mme de Genlis n'est certes pas disposee i mettre en question 97 la legitimite du pouvoir de l'homme dans son role de pere ou de mari; il n'y a jamais de rebellion de la part de la fille ou de l'epouse puisqu'elles affichent toutes deux une vertu a toute epreuve. Mais la revendication feminine prend le detour de la religion; s'il n'existe pas de justice humaine assez forte pour empecher son oppression, la "justice divine" intervient inevitablement pour punir les hommes abusifs. En cela, le pere est beaucoup plus vise que le mari et telle est la mise en garde concernant M. d'Aimeri: "Si, pour une faute irreparable en verite, mais expiee par dix ans de repentir, le ciel le punit avec autant de severite, que doivent done craindre les peres denatures qui cherchent a s'aveugler sur l'atrocite de leur injustice" (A et T. Tl, p339). Le message est fort similaire de celui de Diderot dans la  Religieuse; il s'agit de denoncer les parents qui font le malheur des jeunes filles, mais pour la Comtesse le chatiment est d'ordre religieux. Plaintes formulees contre les hommes Dans le cas des femmes persecutees, la contrainte virile paralyse toute possibility de defense. Mais tous les personnages feminins n'ont pas l'envergure de martyrs. II en est certains qui ne manquent pas de formuler des plaintes contre la tutelle masculine, meme si la contestation reste assourdie. Les dolean-ces cependant ne franchissent jamais les limites du monde femi nin; on ne fait nul reproche direct au pere ou au mari, toujours prompt dans la majorite des cas a user de son pouvoir, mais 98 on fait part de ses griefs a des consoeurs, le plus souvent des amies ou des parentes. Et Mme de Lim ours d'ecrire a Mme d'Almane: "0 quel tyran qu'un homme! Comme le plus faible peut tout a coup devenir redoutable a la femme la plus imperieuse!" (A et T. Tl, p236) Vain mouvement de rebellion, car la seule issue est encore la soumission, volontaire ou non. Non-volontaire dans le cas de Mme de Limours et qu'elle paye du prix de sa fierte: "Enfin apres avoir fait beaucoup d'imprecations contre les hommes, apres avoir pleure... je me suis decidee a ecrire a M. de Li m.ours pour reconnaitre 32 mon tort ... il faut souffrir tout cela; il faudra l'attendre demain avec patience et soumission et le recevoir avec douceur; je suis humiliee, confondue et reellement hors de moi" (A et T. Tl, p236). Mme de Limours est le seul personnage feminin du roman a contester ouvertement la suprematie quasi-divine de l'homme et a faire part de sa frustration d'etre femme. Mise en garde et conseils de la mere Mais la contestation ouverte ne mene nulle part dans un siecle ou le regne de l'homme est fermement etabli; il reste a la femme d'adopter une politique detournee qui necessite tout d'abord une connaissance approfondie de 1'"adversaire". Et Mme d'Almane n'omet pas, dans son role de mere et d'educatrice de prevenir sa fille contre les hommes. La mise en garde peut se faire par le moyen de la litterature ou le Clarissa de Richard son sert d'exemple: 99 "Elle (Adele) a ete tres frappee du caractere atroce de Lovelace et reellement epouvantee de son artifice et de son hypocrisie: c'est ce que je desirais: il est important d'apprendre de bonne heure a une jeune 33 personne a se defier des hommes en general. Nul livre au monde ne peut mieux que Clarisse inspirer cette utile et sage defiance". (A et T. T3, pl93) La lecon est de meme nature dans cette conversation ou Mme d'Almane fait part de ses reflexions a Adele: "Si vous saviez ma fille combien les hommes sont difficiles a connaltre! ... Des moeurs si diffe-rentes des notres, et puis sachant se contrefaire quand ils veulent... ils ne sont occupes qu'a nous tromper, a feindre des sentiments qu'ils n'eprou-vent pas, afin de nous seduire et de pouvoir s'en vanter apres." (A et T. T3, p240) Et l'homme le plus a craindre, c'est bien le "roue" seducteur, presente sous les traits d'un M. de Remicourt par exemple, personnage que chacun reconnait comme fort a la mode dans cette societe parce qu'il a "perdu" trois ou quatre femmes. (T3, p291) La mere a non seulement pour fonction de mettre sa fille en garde mais elle doit aussi lui fournir des armes pour se de-fendre. Et le grand atout, d'apres Mme de Genlis, est de par-venir a controler les pulsions du coeur. Aussi, "aucune personne raisonnable, quelque sensible qu'elle puisse etre, n'aura jamais de passion" (T3, p292). Ce qui explique d'une maniere plus positive le fait qu'il ne faille pas developper l'imagi-nation des filles; l'amour, la passion la plus dangereuse, n'est que l'invention d'un esprit exalte et mal dirige; alors 100 que les hommes, eux, ont toute licence d'avoir une imagination feconde et d'etre amoureux. D'une part, ils n'ont pas a se defendre, et d'autre part, leur passion les met, temporaire-ment peut-etre, en position d'inferiorite . C'est en tacticien-ne avertie que Mme d'Almane donne des conseils a sa fille en prevision de son mariage prochain: "II (le chevalier de Valmont) sera certainement passionnement amoureux de vous la premiere annee de votre mariage: profitez de l'empire passager mais sans bornes que l'amour vous donnera sur lui pour acquerir le droit de lui parler avec franchise de ses defauts; que ce soit toujours avec le ton de l'interet et de la tendre amitie; en meme temps demandez-lui ses avis; si vous voulez qu'il recoive bien vos conseils, ayez l'air de desirer les siens. Quel interet n'avez-vous pas a le corriger de ses defauts, et a former autant qu'il vous sera possible et son caractere et son esprit." (A et T. T3, p423) L'amour qu'elle inspire devient done, pour la femme, un moyen d'influencer l'homme et d'assurer son emprise. La ruse s'allie a la raison pour controler l'homme, et cette attitude presente sans conteste une certaine modernite car elle est typique, encore aujourd'hui, de la bourgeoisie. Tentatives de la femme pour ameliorer son sort La relation homme-femme est toujours presentee comme un rapport de forces: c'est a celui qui exercera son empire sur l'autre. La femme passe de "dominee" a "dominante" aussi long-101 temps qu'elle est objet aime et, si elle sait garder la tete froide, elle peut tirer avantage de sa situation. Mais cette superiority de 1'etre feminin, Mme d'Almane le reconnait elle-meme, se caracterise surtout par sa brievete. Comment faire pour remedier a la suprematie de l'homme quand la passion n'est pas presente pour faire pencher la balance du cote souhaite? En ayant recours a la diplomatic, ainsi que le de-montre Mme d'Almane a la Vicomtesse de Limours: "Je sais bien que M. de Limours est le maitre, mais avec de la sagesse et de la fermete, vous auriez pu le faire changer de dessein" (A et T. Tl P295.) Mme d'Almane se pose d'ailleurs comme l'exemple meme de la femme qui a su transformer son mari. Constatation qu'il nous est possible de faire a la seule et unique mention d'une vie passee plus personnelle que la baronne devoile dans sa corres-pondance; et qui vient de la Vicomtesse de Lim ours: "Vous, vous avez epouse l'homme du caractere le plus decide et meme le plus imperieux: il meprisait les femmes, il vous fit eprouver toutes les injustices de la jalousie la plus absurde, en meme temps il prit pour une autre femme la plus violente passion; vous avez trouve le moyen de le detacher de votre rivale, d'obtenir son estime, sa tendresse et toute sa confian ce". (A et T. Tl, pl98) On souhaiterait en savoir plus sur 1'accomplissement de ce miracle, et savoir aussi comment s'est realisee la transforma tion de ce meme epoux en educateur devoue. II faut sans doute 102 observer le comportement des personnages feminins que la baronne conseille ou dirige pour trouver une partie de la clef de l'enigme. Mme d'Ostalis se trouve dans une situation similaire quand son mari s'interesse de pres a la Comtesse Anatolle (T3, p33). Elle met alors en oeuvre toute une stra tegic - ou le hasard intervient pour beaucoup - afin de retrouver ses bonnes graces: la discretion et la delicatesse semblent etre les mots d'ordre. Dans le cas d'Adele, ce n'est pas le sort de la jeune fille qu'il est question de changer, puisqu'elle ne connait pas encore les affres du mariage, mais l'image de l'etre feminin dans son entier. L'homme est amene a reconsiderer son opinion sur la femme a la lumiere de l'education qu'elle a recue et qui joue comme une "plus-value". M. le Comte de Retel est l'exemple de l'individu convert! en faveur de l'education. Bien ancre d'abord dans son mepris pour les femmes, il avoue "ajouter peu de foi a 1'ins truetion et aux talents" qu'elles peuvent montrer (A et T. T3, p258). Mais apres s'etre assure qu'il n'y a pas de supercherie dans les dessins "d'apres nature" d'Adele, apres s'etre rendu compte des connaissances de la jeune fille, il passe subitement d'une extremite a l'autre et devient son plus "sincere admirateur", au point qu'il la demande en mariage. L'education prend alors le pas sur tous les avantages souhaitables: "Pourquoi, ecrit-il, lorsqu'on veut se marier, ne demande-t-on que de 1'argent ? C'est qu'on demanderait presque toujours en vain une education distinguee... On ne cherche qu'une femme riche parce qu'on desespere d'en trouver une a la fois jolie, aimable, instruite 103 et spirituelle" (A et T. T3, p268-9). Ramener la femme a la valeur monetaire de sa dot a quelque chose de bien degradant que l'education peut, d'apres Mme de Genlis, enrayer. Mais ici aussi, elle utilise le stratageme de faire parler un hom me pour accorder a l'education une valeur plus sociale. II n'est jamais question dans Adele et Theodore de de clarer ouvertement la superiority de l'etre feminin. Au con-traire, l'auteur reitere la loi fondamentale de la difference: 1'inferiorite de la femme est dans "l'ordre de la nature" et elle doit elle-meme tout mettre en oeuvre pour maintenir cet ordre: "Tout etre subordonne par sa nature a un autre, et qui n'a point pour lui le respect qu'il doit avoir, non seulement ne s'eleve pas, mais se rabaisse encore. Nous ne sommes veritab1ement nobles qu'au-tant que nous savons rester a notre place; 1'inso lence , loin de nous rendre plus grands, ne peut que nous avilir, meme lorsqu'elle parait nous reussir le mieux" (A et T. Tl, pl87). Cette idee sera reprise et developpee par la suite: les lois de la societe qui accordent la suprematie a l'homme sont "pri ses dans la nature, telles que celles qui (lui) donne le pouvoir et l'autorite" (Tl, p302). La femme alleguant sa propre sou-mission n'a rien d'extraordinaire dans une societe ou c'est un fait etabli. Elle s'octroie cependant des moyens detournes pour la combattre. II suffit pour s'en rendre compte de consi-derer le personnage de la baronne d'Almane qui reste un etre superieur a tout point de vue. 104 Les liens du mariage traditionnel Nul doute que Mme de Genlis, thuriferaire de la famille et de la religion, donne dans Adele et Theodore une vision plutot engageante du mariage. L'union traditionnelle reste, selon les termes de Pierre Fauchery, "la combinaison canonique de 1'association intersexuelle" (Des tine e p366). Synonyme de solidite, 1'institution du mariage preserve son caractere sacre. Dans un effort de revalorisation, l'auteur presente comme malheureux le mariage, perpetue par la societe aristo-cratique, mariage libertin ou semi-1ibertin selon que les deux conjoints ou l'un seulement s'affranchissent de l'obligation de fidelite et ou 1'independance reciproque reste la regie fondamentale. A preuve, cette lettre vieille de douze ans de la Vicomtesse de Limours, citee par la baronne: "Enfin ma chere cousine, tous mes voeux sont accomplis, je n'ai plus de craintes, d'inquietudes pour. 1'avenir, je suis sure maintenant d'etre a jamais libre et paisible; M. de Limours est amoureux d'une femme de la societe... il est vrai que M. de Limours n'a pas ete, jusqu'ici, fort genant; mais ne pouvait-il pas d'un moment a l'autre, par desoeuvrement, s'aviser de s'occuper de moi?" (A et T. Tl, p201-2). II s'avere ensuite que la Vicomtesse eprouve toutes les peines du monde pour etablir son mariage sur des bases plus solides et plus satisfaisantes, mais son malheur ne vient que de son inconsequence. "Son tort, comme le remarque la baronne, fut de croire jadis que c'etait un tres bon air que celui de paraitre froide et dedaigneuse pour son mari... II avait a peu pres la 105 meme idee et cette conformite d'opinions ne devait pas (les) rapprocher" (A et T. Tl, p200). En copiant l'attitude "a la mode" instauree par le milieu social, l'epouse ne peut trouver qu'un bonheur illusoire et ephemere. Un sentiment de dignite froissee se developpe immanquablement a plus ou moins long terme devant l'infidelite du mari, que l'adultere soit 34 consomme ou non. Selon Mme de Genlis, la conduite de l'epouse doit resul-ter d'une politique plus adroite, plus conforme a l'image edifiante qu'elle donne de la femme: on a vu, dans le cas de Mme d'Ostalis, que le moyen le plus sur etait la patience, le silence et la discretion. Tactique qui met en valeur des qua-lites essentiellement negatives comme la dignite resignee, et surtout 1'abnegation. Mais ne nous y trompons pas. C'est la strategie qui prend le couvert de la resignation dans le comportement de l'epouse "telle qu'elle doit etre". Tout est devoir et sacrifice pour l'epouse; Mme d'Ostalis par exemple suivra son mari nomme ambassadeur en ** (T3, p248) mais plus admirable encore dans son abnegation est l'attitude de la femme envers un mari lourdaud et sans delicatesse. La vie maritale de Mme de Valmont exemplifie a la perfection le sacri fice perpetuel de l'epouse car "elle parait toujours ne remarquer aucune de ses balourdises . . . elle prend le seul parti que doive suivre une femme honnete et sensee avec un semblable mari, celui de n'avoir jamais l'air d'etre embarrassee de ce qu'il fait de deplace; la dissimulation dans ce cas est estimable..., chacun respecte l'opinion qu'elle semble avoir de lui; ainsi elle n'a jamais le chagrin de le voir mal accueilli ou ridiculise". 106 (A et T. Tl, p279). Sublime epouse qui compense par son attitude les defauts de son mari et qui est rehaussee dans l'esprit de son entourage... Mais M. de Valmont reste balourd en depit des apparences! On admire l'epouse mais pas le mari. Si elle essaie par tous les moyens disponibles de changer tant soit peu sa condition, la femme dans les pires cas n'a pas d'autre choix que la resignation. Car les mesures extremes, comme le divorce ou la separation ne peuvent signifier pour elle qu'un rejet social. Le seul exemple mentionne de separa tion est celui de Mme de Germeuil, "absolument bannie de la societe; car le monde si tolerant depuis quelques annees surtout ne pardonne pas encore les separations; il faut avoir des droits bien fondes a l'estime du public et en meme temps les plus fortes raisons de se separer de son mari, pour qu'un tel eclat ne ravisse pas toute espece de consideration, meme celle qui n'est qu'apparente" (A et T. T3, p298). De toute evidence, Mme de Germeuil, par sa conduite libertine ne peut obtenir les suffrages qui soutiendraient sa cause. Dans tous ses ouvrages, y compris ses Memoires, Mme de Genlis se fait le defenseur du mariage selon les principes de la religion, aussi malheureux soit-il. L'amour et la passion Le mariage de raison est beaucoup plus commun au 18eme siecle que le mariage d'amour, ce dernier etant plutot consi ders comme une incongruite. Pierre Fauchery avance que, dans les romans du 18eme siecle, le mariage n'apparait jamais comme la vocation de l'amour; les deux univers, en fait, cheminent 107 parallelement et rien ne les predispose a se rejoindre. Toute description de la vie conjugale en termes amoureux prend un 3 5 caractere de provocation qui violente la conscience du siecle. Et cependant, dans ce roman moral qu'est Adele et Theodore, les mots d'"amour" et de "passion" reviennent frequemment, tantot pour etre loues, plus souvent pour etre denigres. Dans l'ensemble, le point de vue de Mme de Genlis a travers la baronne d'Almane en ce qui concerne l'amour reste difficile a cerner parce que souvent contradictoire. II est dit clairement que tout sentiment extreme est intrinsequement nefaste: "Les passions peuvent nous precipiter dans le plus profond abime des miseres humaines" (A et T . T2, p286). II suffit pour s'en convaincre de lire l'histoire de M. de la Paliniere dans les Veillees de chateau: son amour exclusif pour sa femme, sa jalousie extreme envers son ami et la passion 3 6 du jeu le menent a sa perte. D'apres Mme d'Almane, celle des passions dont il est le plus question, a savoir l'amour, n'exis-te pas a l'etat de nature parce qu'il est principalement phy sique et que la solidite de l'amour est une valeur apprise. Elle tente de prouver son affirmation en se referant a la vie provinciale et paysanne. (Remarquons ce qui pour Mme de Genlis est "naturel"!) "Les femmes de province... aiment communement leurs maris et la vie champetre ne leur inspire point d'idees romanesques" (A et T. Tl, p314). Les paysans, quant a eux, n'eprouvent pas d'autre amour qu'un 108 sentiment tres passager (op. cit.). La passion ne nait que de 1'imagination, particulierement developpee dans les villes, ou elle se nourrit de romans comme La Princesse de Cleves. Rien de plus dangereux qu'un ouvrage ou 1'amour est presente comme un sentiment independant de la volonte et pour lequel toute resistance devient inutile. On comprend pourquoi le roman sentimental est banni du programme educatif d'Adele: "Une jeune personne nourrie d'une telle lecture, se marie sans gout pour celui qu'on lui donne, elle sait cependant qu'elle doit avoir un jour une grande passion ... (et eprouver) un sentiment qui  doit faire le tourment de sa vie" (A et T. Tl, p310-ll) La passion ou l'amour extra-marital entralne le non-respect du principe religieux de la fidelite dans le mariage. D'autre part, il est d'autant plus facile de combattre ce sentiment que, d'apres la definition qu'en donne Mme d'Almane, "l'amour a sa naissance n'est jamais bien vif, il n'est d'abord qu'un simple mouvement de preference dont il est facile d'arreter les progres en cessant de voir l'objet qui l'inspire" (A et T. Tl, p313) . La femme, et elle tout particulierement, a done toute latitude d'echapper au danger d'une passion qui la rend vulnerable parce qu'elle met en jeu son honneur. Toute passion est done nefaste. L'amour est un segment de 1'imagination auquel il est possible de resister. Mais qu'en est-il alors de l'amour fidele du chevalier de Murville pour Cecile? II en reconnait lui-meme la negativite lorsqu'il declare: "S'il est possible, preservez votre coeur d'une passion dange-reuse qui peut couter tout le repos de la vie." (A et T. T2, 109 pll5). Neanmoins le developpement du cote romanesque de son histoire vient en contrecarrer la morale et l'auteur condamne faiblement ce personnage qui voue un culte a l'etre aime et perdu. Qu'en est-il aussi de cette remarque a propos de Mme de Lagaraye? "Elle admire son mari et elle l'aime avec une passion qui va jusqu'a 1'enthousiasme" (A et T. T2, p62). II est d'autant plus difficile de saisir la limite entre le positif et le negatif, que, lorsqu'il s'agit de mariage, Mme d'Almane fait la difference entre "amour" et "passion": "Je suis loin de desirer qu'Adele ait de la passion pour son mari, mais je veux qu'elle puisse l'aimer" (A et T. T3 , p264) . La ligne de demarcation entre les sentiments reste bien fluc tuant e ! Dans 1'ensemble, toute passion extreme est a bannir, autant chez l'homme que chez la femme. La contradiction vient du fait que l'amour semble parfois etre permis a l'etre feminin dans le cadre du mariage. II reste cependant le privilege de l'homme: "(ce sentiment) loin de l'avilir ne pourra qu'elever encore son ame et ajouter a sa delicatesse" dit M. d'Almane a propos de Theodore (A et T. Tl, pll6). II est vrai, comme nous 1'avons deja mentionne, que la femme peut se faire une arme, provisoire mais efficace, des sentiments qu'elle inspire. Le mariage selon Mme de Genlis: reforme et tradition Traditionnellement, c'est le pere qui a la prerogative de choisir un epoux pour sa fille. II semble cependant que, 110 pour Mme de Genlis, cette tache incombe surtout a la mere, ou bien a la femme dominante, c'est-a-dire celle a qui le pere delegue ses droits, comme Mme de Gerville dans le cas de Flore (Tl, pl96). Le baron d'Almane estime par ailleurs necessaire de justifier le transfert de son autorite a sa f emme: "Elle seule disposera du destin d'Adele, c'est un droit que la justice et ma tendresse lui assu-rent egalement... la preuve de mon estime et de ma reconnaissance" (A et T. T2,p252). Rare privilege done que celui qui honore la baronne d'Almane car il semble plus frequent que le pere attende seulement de son epouse une opinion et qu'il se reserve toujours le dernier mot. M. de Limours, par exemple, pour marquer son opposition a sa femme lui declare: "Je n'etais point decide sur ce mariage, a present je vais donner ma parole; j'etais venu pour vous consulter, mais puisque vous avez si parfaitement oublie que je suis le maltre de ma fille, je dois vous le prouver, et demain vous en serez convaincue." (A et T. Tl, p236). Toujours est-il qu'en confiant a la mere le soin de decider du mariage de sa fille, Mme de Genlis assure a la femme une plus grande responsabilite dans le domaine familial. A la "demi-reforme" proposee ci-dessus s'oppose la reforme totale de Mme de Lil ours qui laisse a sa fille, Flore, le soin de choisir son propre epoux en accord avec ses sentiments et qui tente d'etablir le mariage sur des principes plus equita-bles : Ill "Je veux bien qu'elle (Flore) n'aspire pas a gouverner, mais du moins etablissons l'egalite... Je desire que l'epoux de Flore soit aussi son amant... et que ma fille suive son devoir en n'ecoutant que son coeur" (A et T. Tl, p299-300). Cette conception de Mme de Lim ours nait d'une reflexion sur sa propre existence; souffrant de la tutelle de son mari, elle voudrait eviter a sa fille de connaltre le meme sort. Mais l'union de Flore et de M. de Valce, pour des raisons qui n'ont rien a voir avec cette conception du mariage, se solde par un echec. On remarque ici le raisonnement insidieux de Mme de Genlis: les idees qu'elle ne partage pas sont mises a l'effec-tif de personnages negatifs. Le seul droit accorde a la jeune fille en ce qui concerne son propre mariage est celui de donner son opinion, et on ne manque pas de consulter 1'interessee. A propos du mariage de Constance et de Theodore par exemple, il faut que "le coeur de Constance n'y mette point d'obstacle" (T3, p235). Mme d'Almane fait part a Adele de chaque demande en mariage qu'elle recoit pour sa fille... Mais le caractere d'Adele est tellement caique sur celui de sa mere que les consultations deviennent tout au plus des exercices pour montrer a quel point la jeune fille est raisonnable. A peine si elle trahit ses preferences (T3, p273) . Si elle refuse a la jeune fille le droit de disposer d'elle-meme, la romanciere insiste beaucoup sur une responsabilite dont les parents ne sont pas toujours conscients et qui est de faire le bonheur de leur fille: 112 "Songez bien que les vertus, le bonheur et la destinee de votre fille depend du choix que vous allez faire... S'il (le mari) devient un tyran, au lieu d'un protecteur, d'un ami; si negligeant entie-rement l'autorite douce et sainte qu'un pere, qu'une mere lui ont cedee, il dedaigne, il abandonne a elle-meme celle qu'il devait conduire, conseiller et gou-verner, les parents seuls alors sont responsables des malheurs et des egarements qui peuvent resulter de cette union mal assortie" (A et T. Tl, p297-8). Une fois bien etabli le fait que l'autorite parentale et sur-tout maternelle reste maintenue, nous nous devons de voir les criteres qui entrent dans la selection de l'epoux pour la jeune fille. Puisqu'il s'agit pour les parents de faire le bonheur de l'enfant, l'ambition et l'interet ne peuvent entrer en consideration, et ceci va a l'encontre des donnees tradition-nelles ou la fortune et le rang social viennent en premiere place. Le chevalier de Valmont "n'est pas, a la rigueur, un parti sortable pour (Adele)" (T3, p276) mais il aura la pre ference sur des pretendants plus opulents. La notion de "bonheur" joue un role considerable dans le choix d'un parti. Mme d'Almane tient compte de l'age et de l'apparence physique du futur epoux de sa fille. Voici les raisons pour lesquelles M. de Retel est evince: "M. de Retel a cent mille livres de rentes et un tres beau nom, mais il a trente-sept ans et un personnel qui peut deplaire a une jeune personne; si la laideur n'est pas absolument revoltante a des 113 yeux indifferents, il serait tres possible qu'elle l'empechat d'etre aime de sa femme" (A et T. T3, p264) De tels criteres s'opposent radicalement a la conception tra-ditionnelle du mariage: jamais l'apparence physique d'un pretendant n'a ete jugee comme selective jusqu'alors. Ce dont la baronne est consciente, mais elle justifie ses "principes differents" par le fait que l'union n'est autrement que le resultat de l'ambition, ce que la religion reprouve. En somme la grande reforme que Mme de Genlis reclame dans le mariage, est de concevoir une union assortie en fonction de l'age et de l'attrait physique plutot que de la fortune. II faut bien reconnaitre que cette conception du mariage tend vers le romanesque. D'autant plus que la rencontre d'Adele et du chevalier de Valmont apparait comme une predetermination naturelle: "ils sont faits l'un pour l'autre" dit la vicomtesse de Limours sans connaltre les projets de Mme d'Almane. (A e t T . T2, pl20). Le troisieme volume du roman sera l'histoire de leur affection mutuelle grandissante, parallele a celle de Constance et de Theodore. L'aspect romanesque et l'aspect moral se confon-dent dans l'apotheose finale qu'est le double mariage des jeunes gens . Le personnage feminin "positif" dans Adele et Theodore ne sortira jamais des limites qui lui ont ete imparties par la societe et la religion. Plutot que de reformer les lois qui regissent son sort, la femme s'en fait elle-meme garante et prone la soumission a l'autorite. Et pourtant, personne n'est moins adroit pour contourner cette soumission que la baronne 114 d'Almane: elle a reussi a obtenir des privileges qui sont de veritables entorses au pouvoir masculin et dus surtout a son caractere et sa personnalite. Seul un personnage feminin proche de la perfection, comme la baronne, peut tenter une reforme des principes du mariage. C'est en femme qu'elle parle alors, souhaitant pour la jeune fille un conjoint plus en accord avec ses propres preferences, condition qui semble indispensa ble pour assurer son bonheur. 115 CONCLUSION Au terme de cette etude, il serait bon de resumer brievement les differents aspects de l'image de la femme dans Adele et Theodore. Mme de Genlis partage avec son siecle une confiance totale dans les bienfaits de l'education, particulierement dans celle de la jeune fille. Le programme d'etudes etabli pour Adele, bien que restant theorique et sans doute difficilement applicable pour toute autre qu'elle, donne une idee de l'ideal feminin tel que le concoit l'auteur dans sa vision romanesque et peut-3 7 etre aussi utopique . Les connaissances qu'une femme peut acquerir sont pratiquement illimitees et, dans un sens, bien plus vastes que celles de l'homme puisqu'elles recouvrent a la fois les domaines academiques, artistique et domestique. Sans etre revolutionnaire, le systeme propose par Mme de Genlis marque un pas en avant dans l'education feminine dans la mesure ou la jeune fille, qui etait jusque la limitee par son education sociale, peut se developper intellectuellement. D'autre part l'education peut jouer un role therapeutique et combler le vide de l'existence feminine en developpant des remedes contre l'en nui comme le dessin, la lecture et la peinture ou en devenant une occupation pour la mere. Un point reste negatif cependant: la double forme de sujetion de l'etre feminin; au mari tout d'abord car la suprematie de l'homme reste le principe meme de la societe, et a la mere surtout, figure dominante du roman qui s'attribue certaines des prerogatives masculines. La domination de la mere se resume dans le cadeau de mariage qu'elle reserve pour sa fille, les trois 116 volumes de son ouvrages sur l'education qui deviennent alors symboles du passage du flambeau dans le domaine de la pedagogie. L'analyse du role de la femme dans son milieu social et face a l'homme laisse entrevoir une difference fondamentale entre l'"etre" et le "paraitre" : l'etre de la superiority et le paraitre de la soumission et du respect des lois etablies. II ne peut en etre autrement sans deroger aux principes de la religion et de la morale sur lesquels se fonde le roman. Et cependant, en fonction de ces memes principes, Mme de Genlis parvient a retourner toutes les donnees premieres de la condi tion feminine; elle revendique le bonheur, ce qui implique un changement profond, non pas des lois, mais de l'attitude morale: le devouement d'une mere concernee par le sort de sa fille n'est qu'un cote de la prise de conscience des parents dans leurs responsabilites. Plus de peres ni de maris abusifs. On rejette l'injustice perpetuee par les motifs sociaux de la preference d'un enfant, male en general, aux depends des autres. Le choix du mari pour une fille ne repond plus aux criteres que sont la fortune et le rang mais devient une longue prepa ration, murement reflechie, et allant dans le sens des prefe rences de 1'interessee. Si les passions sont inconcevables dans le roman, on parle d'amour, d'estime, d'amitie et de confiance. Tout tend vers la conciliation dans cette oeuvre de Mme de Genlis: conciliation du bonheur et de la vertu, de la reli gion et de la vie sociale et surtout conciliation de la domina tion etablie de l'homme et des aspirations de la femme. Mme de Genlis tient a la societe dans laquelle elle vit et ne veut pas la detruire, a l'instar des philosophes; elle est traditionaliste. 117 Et, en filigrane, apparaissent les aspirations de cette femme qu'est la Comtesse de Genlis. Un critique a avance que 1'enseignement etait pour elle, plus qu'un but et une occupation, 3 8 le moyen de conquerir la celebrite . II est vrai qu'elle peut paraltre ambitieuse particulierement aux yeux des hommes de son siecle et du siecle suivant, bien ancres dans les idees etablies du role de la femme. Et l'oeuvre de la Comtesse a la faiblesse de preter le flanc a la critique, surtout dans ses Memoires. Ce qui demeure par contre solidement etabli, c'est son esprit d'independance. Elle refuse d'appartenir a une ecole, a un mouvement, et les philosophes ne peuvent se concilier ses graces puisque cela signifierait pour elle un renoncement a ses principes. Fidele a sa propre ligne de conduite, elle est avant tout jalouse de sa liberte et ne veut s'affirmer que par elle-meme. Ce qui lui vaut des attaques reiterees de tous cotes. Voila en quels termes elle fait dans ses memoires le bilan de ses demelees avec la presse: "Ceux qui travaillent aux journaux liberaux sont malveillants pour moi parce que j'aime la religion et que j'attaque sans cesse les pretendus philosophes. De petites jalousies et de petites querelles litte-raires, anciennes et nouvelles, mon independance que j'ai toujours eue pour toute espece d'engagement dans un parti, donnent aussi aux journaux royalistes une constante malveillance pour moi" (Memoires. T6, pl30). C'est seule, avec une conscience morale indestructible, selon ses amis, ou un entetement extraordinaire, selon ses ennemis, qu'elle tente de realiser ses aspirations. Et a travers cette 118 confiance en soi qui fait la personnalite de l'auteur trans parait une confiance dans la femme, percue comme une force positive, et cette force morale ne peut que se transmettre toute lectrice du roman. 119 Notes 1 Mme de Genlis, Adele et Theodore ou lettres sur l'education, 2e ed., 3 vol. (Paris: Lambert, 1782). Toutes les references au roman seront signalees par A et T suivi du tome et du numero de la page, le tout entre parentheses. 2 Charles-Augustin Sainte-Beuve, "Madame de Genlis," dans Causeries du Lundi, III, traduction, introduction et notes de E. J. Trechmann (Londres: G. Routledge & sons, n.d.), p. 16. 3 Alice Laborde, L'Oeuvre de Mme de Genlis (Paris: Nizet, 1966) , p . 7. 4 Alice Laborde, op. cit., introduction p.8. Louis Chabaud, Les Precurseurs du Feminisme: Mesdames de  Maintenon, de Genlis et Campan, leur Role dans l'Education chre- tienne de la Femme (Paris: Plon, 1901), p.226. Louis Chabaud considere Adele et Theodore comme un roman a clefs, pour lequel Mme de Genlis aurait eu des demeles avec quelques-uns de ses contemporains. ^ Dans le titre du roman, Adele vient en premiere place, sans doute par opposition a Emile et Sophie de Rousseau. Constatons aussi que dans Emile, le traite pedagogique le plus connu de Rousseau, le nom de Sophie n'est pas meme mentionne. 7 Mme de Genlis, Adele et Theodore ou Lettres sur l'Education, 2e ed., vol.1 (Paris: Lambert, 1782), p.56. g Mme de Graffigny, Lettres d'une Peruvienne (Paris: n.p., 1752), lettre XXXIV. 120 9 Mme de Genlis, Memoires inedits de Mme la Comtesse de  Genlis, sur le dix-huitierne siecle et la Revolution francaise, depuis 1756 jusqu'a nos jours, vol.1 (Paris: Ladvocat, 1825), p. 27 . Toutes les references aux dix volumes qui constituent cet ouvrage seront signalees par Memoires suivi du tome et du numero de la page, le tout entre parentheses. Pierre Fauchery, La Destinee feminine dans le Roman  europeen du dix-huitieme Siecle, 1713-1807, Essai de Gyneco- mythie romanesque (Paris: Colin, 1972), pp.157-163. Les references a cet ouvrage seront signalees par Destinee suivi du numero de la page, le tout entre parentheses. Jean-Jacques Rousseau, "Emile ou de 1'Education, " dans Oeuvres Completes, Emile, Education-Morale-Botanique, vol.IV, texte etabli par Charles Wirz, presente et annote par Pierre Burgelin, Bibliotheque de la Pleiade (Paris: Gallimard, 1969), p.762. 12 Jean-Jacques Rousseau, "Emile ou de 1'Education, "op. cit., livre V, p.708. 13 Mme de Genlis, Discours sur la Suppression des Couvents  de Religieuses et l'Education publique des Femmes (Paris: ?, 1791. Introuvable de nos jours; cite par Jean Harmand. Mme de  Genlis, sa vie intime et politique, 1746-1830, d'apres des docu  ments inedits (Paris: Perrin et Cie, 1912), p.524. 14 C'est nous qui soulignons. Jean-Jacques Rousseau, "Emile ou de l'education", op. cit., livre I, p.271. ^ Louis Chabaud, Les Precurseurs du Feminisme, op. cit., 121 p.216. ^ Mme de Genlis, Tales of the Castle or Stories of Instruc  tion and Delight, trad, de Thomas Holcroft, vol.1 (Londres: Walker and Edwards, 1817), p.53. 18 p.373. 19 p.402. 20 p.376. 21 p.219. 22 Jean-Jacques Rousseau, "Emile ou de l'education," op. cit;, Jean-Jacques Rousseau, "Emile ou de l'education," op. cit., Jean-Jacques Rousseau, "Emile ou de l'education," op. cit,, Louis Chabaud, Les Precurseurs du feminisme, op. cit,, La meme idee a ete formulee precedemment par Mme d'Almane, A et T, Tl, p86 23 p. 219. 24 Louis Chabaud, Les Precurseurs du Feminisme, op. cit., Elisabeth Badinter, Emilie, Emilie, l'Ambition feminine au XVIII erne siecle (Paris: Flammarion, 1983), p.176. 25 Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, ed. de Jean Mistier, le livre de poche (Paris: Librairie generale francaise, 1972), p.528. "La meme personne... m'a dit que Mme de Merteuil avait pris la nuit suivante une tres forte fievre. on sait depuis hier au soir que la petite verole s'est declaree... En verite, ce serait, je crois, un bonheur pour elle d'en mourir." 2 6 Mme de Genlis, Adele et Theodore ou Lettres sur l'Education, op. cit., vol.1, p.54. 27 De nombreux exemples masculins le prouvent: Theodore, Charles de Valmont, M. de Lincours, M. d'Ostalis sont tous sujets 122 a des incartades. 2 8 C'est nous qui soulignons. 2 9 C'est nous qui soulignons. 3 0 Denis Diderot, "La Religieuse," Correspondance Litteraire (Octobre 1780). 31 Mme de Genlis, "La jeune Penitente," dans Le Comte de Corke surnomme Le Grand, ou la Seduction sans artifice; suivi de Six Nouvelles (Paris: Maradan, 1805), pp.167-237. 3 2 Mme de Lim ours n'a pas du tout tort. Elle est obligee de se soumettre aux vues de son mari pour tenter d'assurer le bonheur de sa fille, Flore. 33 C'est nous qui soulignons. 3 A Nous nous referons ici a l'histoire de Mme d'Ostalis decouvrant l'infidelite naissante de son mari. A et T, T3, p.33. 3 5 Pierre Fauchery, La Destinee feminine dans le Roman  europeen du 18eme siecle, 1713-1807, Essai de Gynecomythie roma- nesque, op. cit., pp.364-378. Mme de Genlis, Tales of the Castle or Stories of Ins  truction and Delight, op. cit., p.146. 3 7 Alice Laborde, L'oeuvre de Mme de Genlis, op. cit., p.305. Alice Laborde exagere un peu trop en critiquant Rousseau et en louant Mme de Genlis. 3 8 Louis Chabaud, Les Precurseurs du Feminisme, op. cit., p.197. 123 Bibliographie Ouvrages de Mme de Genlis Genlis, Mme de. Adele et Theodore ou Lettres sur l'education. 2e edition, revue corrigee et augmentee. 3 vol. Paris: Lambert, 1782. Memoires inedits de Mme la Comtesse de Genlis, sur le  dix-huitieme siecle et la revolution francaise, depuis 1756  jusqu'a nos j ours. 10 volumes. Paris: Ladvocat, 1825. . Theatre a l'usage des jeunes personnes. 4 vol. Paris: Panckoucke, 1779-80. Annales de la vertu ou Cours d'histoire a l'usage des  jeunes personnes. 2 vol. Paris: Lambert, 1782. Les Veillees du Chateau. 4 vol. Paris: Lambert, 1784. Ed. anglaise Tales of the Castle or Stories of Instruction  and Delight. Trad, de Thomas Holcroft. Londres: Walker and Edwards, 1817. L'epouse impertinente par air, suivi du Mari corrupteur  et de la femme philosophe. Paris: Maradan, 1804. . Le Comte de Corke surnomme le grand ou la seduction sans artifice; suivi de six nouvelles. 2 vol. Paris: Maradan, 1805. Alphonsine ou la Tendresse maternelle. 3 vol. Paris: Nicolle, 1806. Ed. anglaise sous le titre Alphonsine or Maternal Affection. Trad, de J. Novel. 4 vol. Londres: 124 J.F. Hughes, 1806. Genlis, Mme de. Discours sur la suppression des couvents de Religieuses et l'Education publique des femmes. Paris: ?, 1790. Les Battuecas. 2 vol. Paris: Maradan, 1817. Appendice Special Pour une bibliographie complete des oeuvres de Mme de Genlis, qui comptent plus de 140 volumes, nous nous refererons a la bibliographie etablie par Mme Alice Laborde, L'Oeuvre de  Mme de Genlis (Paris: Nizet, 1966). Ouvrages des 17e et 18e siecles Diderot, Denis. La Religieuse. Intro, de Roland Desne. Paris: Garnier-Flammarion, 1968. Epinay, Mme de. Les Conversations d'Emilie. Paris: A. Eymery, 1822 . Graffigny, Mme de. Lettres d'une Peruvienne. Paris: n.p., 1752. Laclos, Pierre Choderlos de. Les liaisons dangereuses. Ed. de Jean Mistier, le livre de poche. Paris: Librairie generale francaise, 1972. La Fayette, Mme de. "La princesse de Cleves". Romans et Nouvelles. Paris: Garnier, 1970. Rousseau, Jean-Jacques. "Emile ou de l'Education" et "Emile et Sophie ou les Solitaires." Oeuvres completes de Jean-Jacques Rousseau. Vol.IV. Bibliotheque de la Pleiade. Paris: Gallimard, 1969. 125 Ouvrages critiques des 19e et 20e siecles Badinter, Elisabeth. Emilie, Emilie, l'ambition feminine au XVIIIeme siecle. Paris: Flammarion, 1983. Bertaud, Jacques. "Madame de Genlis, John Wilson Croker et la Revolution francaise, d'apres une correspondance inedite." Revue de Litterature comparee, 51 (1977), 356-65. Chabaud, Louis. Les Precurseurs du Feminisme: Mesdames de de Maintenon, de Genlis et Campan, leur rSle dans l'Educa  tion chretienne de la femme. Paris: Plon, 1901. Chartier, Roger, Marie-Madeleine Compere, Dominique Julia. L'Education en France du XVIe au XVIIIe siecle. Paris: SEDES, 1976. Fauchery, Pierre. La Destinee feminine dans le Roman europeen du dix-huitieme siecle, 1713-1807, Essai de Gynecomythie romanesque. Paris: Armand Colin, 1972. Greard, Octave. Education des Femmes par les Femmes, Etudes et Portraits. 8e edition. Paris: Librairie Hachette, 1915. Harmand, Jean. Mme de Genlis, sa vie intime et politique, 1746-1830, d'apres des documents inedits. Pref . d'Emile Faguet. Paris: Perrin et Cie, 1912. Hoffmann, Paul. La Femme dans la pensee des lumieres. Fascicule 158. Paris: Editions Ophrys, 1977. Laborde, Alice. L'Oeuvre de Mme de Genlis. Paris: Nizet, 1966. Raaphorst, Madeleine. "Adele versus Sophie: the well-educated woman of Mme de Genlis." Rice University Studies, trad, de Carol Mossman, 64, N 1 (winter 1978), 41-50. Rousselot, Paul. Histoire de l'Education des femmes en France. Vol. II. Paris: Didier et Cie, 1883. 126 Sainte-Beuve, Charles-August in. "Mme de Genlis." Causeries du Lundi, vol. IV, trad, intro. et notes de E. S. Trechmann. Londres: G. Routledge & sons, n.d. 

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