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Analyse structurale de la spatialité dans l’oeuvre théâtrale de Jacques Audiberti Martinuzzi, Bruna 1984-5-29

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ANALYSE'STRUCTURALE DE LA SPAT|ALITE DANS L'OEUVRE THEATRALE DE JACQUES AUDI BERT I By BRUNA MARTINUZZI B.A., The University of British Columbia, 1981 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS i n THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES Department of French The University of British Columbia We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA Apr i1 138k © Bruna Martinuzzi, 1S8k In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the head of my department or by his or her representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of vT&yv (Jf\ The University of British Columbia 1956 Main Mall Vancouver, Canada V6T 1Y3 DE-6 (3/81) RESUME Le but de la presente these sera d1analyser la s. patia-1 i te dans 1 'oeuvre theStrale de Jacques Audiberti, On a rarement souligne 1' importance du fonctionnement de l'es-pace dans le the§tre d'Audiberti. Pourtant, des sa premiere piece, L'Ampelour, l'auteur accorde une grande importance non seulement aux decors, mais aussi aux objets, aux sons, aux odeurs, aux couleurs, bref a tous les signes de la spatialite, L'analyse suivra, en grande partie, les etapes preconisees par Anne Ubersfeld dans ses ouvrages intitules Live le theatre et L'Eaole du speatateur. L'objet-signe occupera une place centrale dans notre these et sera analyse dans tous ses details. On verra que l'objet dans le theatre d'Audiberti est souvent po1ysemique: sa matiere, sa couleur, sa forme, son age, etc. sont des semes connotatifs. On analysera done non seulement les objets-signes qui appara i'ssent dans une fo notion spatiale d'objet decoratif et emblematique, mais aussi ceux qui apparaissent dans des metaphores, la metaphor.e etant une figure.fondamentale qui m&ne a un travail de l'espace. Notre enquete envisagera aussi les traits semantises des espaces en oppositions binaires, par exemple, vertical/ horizontal, haut/bas, grand/petit, fragi1e/so1ide. II existe des elements apatiaux qui sont destines a Stre re presents concretement sur la scene,et d'autres qui se rapportent seulement a un hors-scene imaginaire. On i I i examiners ces deux couches qui, pour nous, constitueront 1'espace global du texte, Cette distinction s'applique egalement aux objets dont on analysera ceux qui figurent sur la scene a in si que ceux dotes d'un simple statut scrip tural. Les autres elements etudies ici. incluent les sons, les odeurs, les jeux de lumiere, les nombres, les fleurs, la nature, les parties du corps humain, les animaux, les cadres geographiques et 11espace vide. En outre, on tentera d 1 e -tablir si il y a un rapport entre Involution des sentiments des personnages et leur deplacement d'un lieu a 1 'autre, et on examinera les liens existant entre le decor et la psychologie des personnages. Ce qui emerge final ement de cette analyse de 1 'espace est que le fonetionnement de la spatialite dans le theatre d'Audiberti est etroitement lie aux themes des pieces dont le principal est le dualisme du bien et du mal. Dans l'uni-vers satanique d'Audiberti, le bien, quand il existe, est toujours confront^ avec le mal qui triomphe. Cette lutte interminable entre le bien et le mal constitue l'epine dorsale de l'oeuvre theatrale d'Audiberti. i v TABLE OF CONTENTS Re s ume i i Acknowledgement v Introduction 1 La Fete noire 5 Quoat-Quoat 18 Le Mal court '.. 3** Les Femmes du boeuf . k$ Sa Peau 50 La Puaelle 3 Opera parte 9 La Logeuse 6k Les Patients 6L'Armoire olassique, Un Bel Enfant, Baton et ruban 78 La Brigltte 83 Cone 1 us i on 90 B i b 1 i og raph i e 7 ACKNOWLEDGEMENT I would like to express my gratitude to Dr. Claude Bouygues, associate professor of French, The Uni versity of British Columbia, for his guidance and valuable help in the preparation of this thesis. I am also grateful to Dr. Gordon McGregor, assistant professor of French, The University of British Columbia, for his assistance and for introducing me to Jacques Audiberti. 1 I NTRO-DUC T I ON L'espace est, pour le sem i. o t i c i..e n , le domaine de recherche fundamental a parti, r duquel le the§tre peut etre analyse: a la limite, tout au theatre pourra it etre lu et compris a parti'r du fonetionnement de 1'espace comme "1 ieu" (cone ret et geometrique) des signes seen iques. ANNE UBERSFELD L'Eeole du speatateur Le but de la presente these sera d'analyser la spatia lite dans 1'oeuvre theStrale de Jacques Audiberti. On a rarement souligne 1'importance du fonetionnement de l'es pace dans le the§tre d'Audiberti. Pourtant, des sa premiere piece, L'Ampelour, l'auteur temoigne d'un grand interet, non seulement pour les decors, mais aussi pour les objets, les sons, les odeurs, les couleurs, bref tous les signes de la spatial ite. Parmi les vingt-huit pieces de 1 'auteur, nous avons- choisi eelles qui suscitent notre interet du point de vue spatial. Nous ferons une analyse exhaustive de l'espace dans certaines pieces, tandis que dans d'autres, moins i n t e r e s s a n t e s dans une perspective spatiale, nous nous contenterons de faire'ressortir les elements qui servent a illustrer certains aspects de la spatialite. L1etude approfondie.de l'espace dans les pieces d'Audiberti ne peut se faire si les divers elements sont mis hors du contexte global de chaque piece. Pour cette raison, nous avons choisi d'analyser chaque piece 2 separement en suivant l'ordre chronologique de la publi cation, L'analyse suivra en grande partie les eta pes preconisees par Anne Ubersfeld dans ses ouvrages intitules Lire le theatre et L'Eoole du speatateur, L'objet-signe occupera une place centrale dans notre these et sera analyse dans tous ses details. Comme le dit Ubersfeld, 1'objet sc6nfque est polysemique: matiere, couleur, fabrication, §ge.de 1'objet etc, sont des semes pertinents. Nous analyserons done non seulement les objets-signes qui a p pa r a'T s sen t dans une fonction spatiale d'objet decoratif et emblematique, mais aussi ceux qui apparaissent dans des metaphores, la metaphore etant une figure fonda-1 mentale qui mene ^ un travail de 11espace, En fait, le sty 1 e d'Audiberti est fortement marque par I'emploi de la metaphore. Nous verrons egalement que le talent d'Au diberti ne s'arrSt.e pas a un petit nombre d'objets; il utilise avec egalefacilite des objets qui re 1 event de divers domaines, tels que la science-fiction ou la mythologie. Comme l'a souligne Ubersfeld, "le fonetionnement de 1'espace est toujours semantise, d'une fagon plus ou moins complexe," (p. 18 9)- Notre enqu§te envisagera done les traits semantises des espaces en oppositions binaires, 1 *» y Anne Ubersfeld, Live le theatre CParis; Les Editions Sociales, 1978), p. 161. Les references 3 Ubersfeld ren-verront de'sormais a cet ouvrage. La page seule sera indi-quee, integreeau texte'. par exemple, vertica 1/horizonta 1 , haut/bas, grand/petit, fragile/solide. M existe des elements spatiaux qui sont destines a etre representss concretement sur la scene, et d'autres qui se rapportent .seu1 ernent a un hors-scene ima-ginaire. Nous examinerons ces deux couches qui, pour nous, constitueront 11espace global du texte. Cette distinction s'applique egalement aux objets dont nous ana lyserons ceux qui figurent sur la scene ainsi que ceux dotes d'un simple statut scriptural. Les autres elements etudies ici incluent les sons, les odeurs, les jeux delumiere, lesnombres, les fleurs, la nature, les parties du corps humain, les animaux, les cadres geographiques et l'espace vide. En outre, nous tenterons d'etablir si il y a un rapport entre l'evo lution des sentiments des personnages et leur deplacement d'un lieu a 1'autre, et nous examinerons les liens exis-tant entre le decor et la psychologie des personnages. II sera demontre enfin qu'il existe un rapport tres etroit entre les elements de l'espace et les themes des pieces. Par le fonctionnement de l'espace, Audiberti brosse un tableau sombre et infernal de son monde. Le sentiment de la cruaute de 1'homme impregne toutes ses pieces. Dans sa derniere oeuvre, le roman-journal Dimanahe m'attend (1965), Audiberti dit m§me; "En fait, l'entiere substance de mon ecriture regorge de souffrance k 2 d'horreur et de pi tie.11 L 1 auteur nous plonge done dans un univers d'horreur dantesque ou regnent le mensonge, 1 ' i njust ice, 1e mal, la sou ffranee et la mort. Un uni vers somme toute assez voisin de celui de Baudelaire, 11un des poetes favoris de notre auteur; La femme, esclave vile.orgeuilleuse et stupide, Sans rire s'adorant et s'aimant sans degout; L'homme, tyran, goulu, paillard, dur et cupide, Esclave de 1'esclave et ruisseau dans, l'egout; Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote; La f§te qu'assaisonne et parfume le sang; Le poison du pouvoirenervant le despote, Et le peuple amoureux du fouet abrutissant. Le Voyage Les fleurs du mal-Jacques Audiberti, Dimanehe m'attend (Paris; Les Editions Ga11imard, 1965), p. 116. 5 LA FETE NOIRE L'action de La Fete noire (_ 1 9^5) , se deroule dans trois decors differents. Nous sommes dans la province du Larigue-doc, a 1'epoque Louis XV, Le decor du premier acte pre-sente un spectacle de la nature qui est plutdt cinemato-graphique que theatral. L'element dominant de ce decor montagneux est un rocher gris et trapu, long et contourne. Le soleil, des arbres et des cigales completent ce tableau. pastoral. Mais ce spectacle apparemment calme et paisible revStira bientSt un aspect sinistre, reflet du chaos qui deferlera bientot sur la scene. Le rocher prend l'apparence d'une sorte d'animal: il a de 1'herbe entre "les pattes," nous dit l'auteur, il "regarde" quelque part pour voir venir l'enchanteur qui lui donnera du sue re. L' intrigue tourne autour d'un animal feroce et devorateur, "la bete 1 du Gevaudan" qui eventre et egorge les jeunes paysannes. de cette belle province. Le rocher semble Stre sur la scene la manifestation "concrete" de ce monstre que le spectateur ne verra pas. M est a'remarquer que le rocher est de silex, pierre a connotations negatives puisqu'elle servait a produire les armes anciennes, telles que les premiers fusils et ^ Entre 1765 et 17 8 7 » on a cru qu'une myster ieuse bete . feroce (la bete du Gevaudan) existait dans la region de G&vaudan. D'apres la legende, la bSte etait responsable de la disparition d'un cinquantaine de personnes. 6 les lames des couteaux de sacrifice. En outre, dans la mythologie mexicaine, sur laquelle Audiberti etait bien informe comme nous le verrons dans Quoat-Quoat, le s i 1 ex est associe au froid, 3 la nuit et 3 la mort, symboles negatifs qui ref.letent bien les connotations sinistres attachees au rocher dans ce tableau. Le docteur Felicien, expert en tous les aspects con-cernant la bete "mangeresse et fornicatrice," organise la chasse 3 1'animal qui terrorise les habitants de la pro vince. "La bete noire," dit Monseigneur Morvellon, "elle est un peu chacun de nous" (p. 59)- De ce commentaire se degage nettement la pensee d'Audiberti: la bete noire n'est autre que la violence, la mechancete, 1 1 in justice et la cruaute qui resident en chaque homme. Ce qui fait ressortir 1 'esprit du. ma 1 en chaque homme est le refoule-ment, la frustration. Ainsi, le docteur Felicien est re-jete par toutes les femmes qu'il rencontre parce que, nous dit 1'auteur dans la Revue ~Pa.ru, (19^9) » il a en lui "une telle humanite . . . il n'est pas assez nature . . . [pour] se faire aimer par les femmes. Mais H force d'§tre ainsi rejete, ses humeurs rentrent et 2 ressortent sous la forme d'un monstre, d'une b§te." Felicien ne peut plus supporter sa solitude, sa frustration: "Combien de temps encore me laisserai-je dechirer par cette racaille au coeur nul?" (p 18), 2 , Cite par Michel Giroud , Audiberti (Paris: Les Editions Universitaires, 1967), p. 89. 7 se demande-il. Math fide, une des jeunes paysannes, le pro vo que en eve i'11 ant son desir, mais refuse de se donner a lui. Felicien l'egorge lorsqu'elle passe derriere le sinistre rocher, lieu significatif dans ce contexte. L'equiva1ence Fe1icien/monstre et par extension, Felicien/ rocher siliceux,est renforceepar 1 'observation' de Mathilde: "Vous §tes brillant comme le silex" (p. 27), dit-elle a Felicien. Les montagnes" et le rocher du premier tableau expriment la stabilite, 1 1 immuabi 1 ite et 1 ' indestructibi1 ite de la Realite Supreme. Comme toile de fond, ils contrastent done avec le chaos, et 1 'atmosphere de ' t romper i e qui fini-ra par regner. Les paysans terrorises et obsedes par la bete avancent toutes sortes de descriptions de cette bete inexistante. Elle est tantdt rouge, tant6t noire, elle a des griffes en fer, un museau de cheval, des ecailles au cou, elle emprunte 1'apparence du vegetal, et ainsi de suite. Madame Pal 1ustre resume bien la situation lors qu'elle hurle: ". . . [T]out, par. ici , empeste le mensonge et le mal" (p. 75). II n'y a done que les montagnes et le rocher pour constituer la realite. Comme ledit Lou Desterrat vers la fin de la piece; "La pierre, on a beau dire, c'est solide, c'est franc" (p. 80), Audiberti a toujours ete fascine par les pierres auxquel I e.s il fera souvent allusion dans ses nombreuses pieces, • .. 8 Les montagnes et le rocher, avec les arbres, repre-sentent le cosmos entier. L'arbre et la montagne sont frequemment la- representation del'Axis mundi, le pilfer cosmique, qui unit le ciel 3 la terre, et qui a done une voie ascendante et une voie descendante. L'homme aspire 3 cette voie ascendante, cl la transcendance - il desire s'elever vers les hautes spheres, vers l'etat edenique, mais la mechancete, la cruaute, le mal dans son monde le clouent perpetue11ement au sol. On se rend compte qu'il y a dans la piece un jeu continue 1 entre le mouvement vers le haut et 1'ecrasement au sol. Ceci fait echo aux deux postulations de Baudelaire, 3 l'univers dualiste oG l'homme se voit attirer a la fois vers Dieu et vers Satan. "La caracteristique de 1'espace theatrale," nous dit Ubersfeld, "est d'etre horizontal, la verticalite est done 3 \ par rapport a 11horizonta1ite un trait marque." La Fete noire nous en fournit un bon exemple. Au debut de la piece, Audiberti precise que Mathilde regarde Felicien "comme si elle etait en ba s et lui en haut" (,p. 1 • La verticalite ici anno nee le faiit que Felicien montera tres haut dans l'estime de ces pauvres paysans ignorants. Mais c'est 3 autre chose qu'aspire Felicien, 11 dit 3 Mathilde qu'il 3 ' Anne Ubersfe1d,fL•EGOle du speetateur, Lire le theatre 2 (Paris: Les Editions Sociales, 1981) p. 89. 9 n'y a qu'une. seule force qui compte "en ce bas monde," elle fait 'fr emb1er-"1 a -ba s les diables dans les cachettes" (p. 1 4) • Cette force c'est la vigueur sexuelle, "le jaillissement" qui manquent a Felicien et qui l'obsede. "Le souffle me passe vite," dit-il, "je n'ai plus vingt ans" (p. 2k ), Audiberti nous dessine un portrait de 11homme intellectuel,oppose a 1'homme de nature, 1'homme corporel. Ne pouvant se faire aimer par les femmes 3 cause de son intellectualite, de son humanite, Felicien se degrade au point de supplier'Mathilde et de lui offrir de 1'argent afin qu'elle lui "pr§te" sa bouche: "Je ne demande rien. a ta personnalite, a ta conscience,"dit-il, "j'ai l'habitude de me contenter de peu" (p.25). Audiberti souligne la degradation de Felicien en exigeant qu'il se montre "gueule vers 1e sol" apres avoir tue Mathi.lde (p-3M- II y a done un mouvement continuel vers le bas, vers., le sol, bref vers la decheance. II est signi-ficatif aussi que le premier acte se termine avec ]'image d'Alice qui "tombe a plat ventre, la bouche dans les herbes, et ses pieds qui battent l'air sauvagement" (p.40). Ce jeu entre le haut et le bas continue au deuxieme acte ou tout le decor tend 3 la vertical ite. Les montagnes qu'on y retrouve, par exemple, jouent un rQle important dans cette alternance vertical/horizontal, Rapprochees du ciel, les montagnes represeritent la voie ascendante, le che-min vers le ciel, mais elles sont aussi la limite de l'ascension de 1 1 homme , et symbolisent ainsi la situa tion de Felicien qui, malgre son succes, ne trouvera pas le bonheur. Meme la Sainte Vi.erge subit un abaisse-ment dans La Fete noire! "L'autre nuit elle a decouche," dit l'ermite, ". . , elle n'y voyait rien perdue dans le mystere de l'ombre de la terre. C'etait meme risible! Vous 1 'auriez vue pour remonter sur son piedestal . . . toute tremblaiite qu'elle etait, ne pas arriver a le faire" (p. hk) . . Par contre, l'archeveque maintient son ecrasante superior i te 'sur tous ceux qui l'entourent. II entre en scene, specifie Audiberti "comme une montagne" (p. 63). L'auteur tient a ce que l'archeveque. soit "gigantesque, majestueux." II le veut "vert i ca1 et superbe," penetrant dans la sacristie, suivi par sa bande tandis que des enfants traversent le plateau avec des bouquets "raides et verticaux" (p. 63). Ces nombreux signes de la vertica-1 ite connotent ici la domination spirituelle et morale qu'exerce I'Eglise sur le peuple, et montre l'ironie de l'auteur. Venons-en a present a 1'analyse de la Nature qui dans cette piece rev§t des traits hostiles: elle joue en effet le r6 1 e decomplice muet.et semble se rejoui.rde la souffrance de I'homme. Le soleil, par exemple, se met a rire "a grandes rides rouges" lorsque Felicien disparatt derriere le rocher; et lorsque la scene retentit des cris 11 de Mathilde, il "cligne les yeux et pour un instant, se rapetisse . , ." (p. 32). En outre, quand Lou Desterrat decouvre la victime derriere le rocher, les arbres "se font des signes d'intelligence" (p. 33), et regagnent l'immobilite des qu'ils entendent la voix des homme s, Ce passage porte l'empreinte reconnaissab1e d1 A1fred de Vigny: "La nature se rit des souffranees humaines," avait dit le poke. Une lecture attentive donne vite 1'impression que le soleil symbolise Dieu ou le Christ. Dans la tradition biblique, le soleil est la representation de Dieu, source de lumiere et d'amour, et le Christ est le'soleil de la vertu. Mais dans cet univers de cruaute, Dieu n'est qu'un temoin pass if .qui se rejouit de la douleur del 'homme. Monseigneur Morvellon, represent ant de l'Eglise, done de Dieu, est lui aussi un temoin muet du mal: Felicien fait abattre une chevre qu'il fait passer pour la bete sauvage aux yeux des paysans. Madame Pallustre et Alice s'aper-coivent de la tromperie et cette derniere demande a Mon seigneur Morvel Ion d1ag i r, mais lui s'esquive en lui disant que "Dieu pourvoira a tout," II est persuad6 que la bete est morte et -devient ainsi complice des crimes de Felicien qui se trouve transforms en une sortede heros. FSlicien se met 3 vendre des dents de chienne et de vache qu'il fait passer pour les dents de la bete tandis que Monseigneur Alfred de Vigny, La Maison du berger. Morvellon devient son acolyte dans ce commerce lucratif. Toutefois, ce dernier craint que Felicien n'entre en con currence avec lui et ne le prive de- son pouvoir. Comme le dit Bellenature, valet de Monseigneur Morvellon: Monse igneur'n1 a imera i t pas que vous soyez amene a di.later jusqu'a 1 1 e t a b 1 i s s emen t d'une religion qui concurrencSt facheusement la veritable. . . (p. 86). Nous avons montre que la Nature dans le premier acte agit en temoin muet du mal. Mais la nature est aussi partici-patrice au mal, a la souffrance de 1'homme. C'est la la signification du bref episode du petit gar con au deu xieme acte. Le gargonnet vient de Lassable ou "l'air qu'on respire a le gout du mal au coeur, [ou] tout est chaud, tout est sale" (p. 65). La chaleur insupportable transforme cette ville maritime en un enfer terrestre ou l'on glisse partout sur des tomates cuites, sur des sau-terelles mortes et ou "le sel de la mer vous met sur les levres une croute qu'il faut un couteau pour l'enlever" (p. 65). Mais ce n'est pas tout; le vent qui souffle sans cesse "est epais, a cause du crottin sec et, aussi ces poils de fruits de platane qui vous rentrent dans les yeux" (p. 65). L'enfant pleure rien qu'a y penser, II ne peut mSme pas boire de l'eau, car elle est chaude "comme une tisane," A la cruaute de la nature se joint, comme au premier acte, celle de I'homme. Ainsi, l'enfant 1 3 raconte que chaque fois que son pere le gifle, il aplatit un moustique sur sa joue. Notons en passant que le theme de l'hostilite de la Nature se retrouve dans d!autres pieces d'Audiberti. Dans Altanima (1956), par exemple, Eleonora s'exclame: "Meme les arbres ont change de visage. Tout est menagant. J'ai peur, , ..." (p, 251). |1 nous reste 3 examiner le decor du troisieme acte, le cabinet du docteur F61icien, "cabinet d'histoire natu-relle dans le goQt du siecledes lumieres." L'interieur richeet luxueux reflete le succes materiel de notre heros. Tous les objets qu'on y trouve ont une valeur sym bol ique. Par exemple, 1'auteur nous dit que du plafond pend un lezard encyc1 oped ique. Or, dans la tradition chre-tienne, le lezard est le symbole de Satan, done du mal. Mais Ie lezard, qu'aux temps anciens on croyait sans langue est aussi le symbole du silence, signe important dans cette piece ou l'Eglise et meme la Nature, comme on l'a vu, sont les complices silencieux du mal contre l'homme. En fait, tout le monde, 3 1'exception d'Alice et de Madame Pallustre choisit de se taire et de tourner le dos a la realite. Par exemple, quand les villageois de Sauveterre crient que la bete (que tous les paysans croient morte) vient d'egor-ger une fille sur la place d'6glise juste au pied de la croix,(1ieu parlant), LouDesterrat et tous les indigenes s'immobi1isent et se taisent. Ms ecoutent, "les pouces sur les yeux," geste qui reflete Jeur refus de "voir" le mensonge flagrant et leur acceptation passive des expli cations ridicules: "Faites-leur savoir qu'il doit s'agir d'un cas de grippe" (p. 76), dit Felicien en presence de Monseigneur Morvellon. qui reste silencieux. Dans le cabinet de Felicien se trouve aussi une effi-gie du roi. La presence du roi, symbole d'autorite, est un autre signe de complicite; tous les representants du pouvoir ou de la souverainete se liguent done pour duper la population paysanne. Les autres elements du decor qui ont une valeur symbolique sont les oiseaux naturalises ainsi que les gigantesques papi1 Ions juches sur les ar-moires des herbiers. Les oiseaux, comme les papillons, represent-ent les ames des morts, signe important dans cette piece. En outre, selon la traditionmythique, les oiseaux accompagnent- 1e heros dans sa qu§te et lui donnent des conseils lorsqu'il tue le dragon. Cette image marque un contraste ironique avec le r 6 1 e de Felicien, le h e r o s qui lui aussi est cense tuer la bete sauvage devoratrice des jeunes f iI 1es. II faut signaler aussi qu'Audiberti explicite que les papillons figurent au mur "comme si ils fussent, chacun, le portrait de Mesmer" (p, 77). Rappelons que Franz Anton Mesmer, medecin allemand, affi.rma d'avoir decouvert le magn6tisme animal., flui.de qu i, pretenda i t - i 1 , pouvait guerir toutes les maladies. Par sa doctrine, Mesmer jouit d'une grande renommee, tout comme Felicien qui reussit a eblouir, 1 5 a "hypnotiser," pour ainsi dire, non seulement ceux qui l'entourent, mais les souverains dans chaque capitale et les universites les plus glorieuses ou sont lues ses etudes sur la bete noire. "N'oub'l ions pas," nous dit Audiberti, "de parler du squelette humain" qui se trouve parmi ce decor singulier et dont le symbolisme est bien evident. 11 faut centrer le regard aussi sur le telescope, objet 3 valeur symbolique le telescope est un instrument destine 3 rapprocher les objets eloignes, en particulier lesetoiles, mais ce rap prochement n'est, bien entendu, qu 'une illusion optique; de meme,Felicien, couvert de gloire, est toujours bien loin d'atteindrece qui lui est plus cher. C'est peut-etre la la signification ironique des etoiles pourpres de Hanovre qu'il continue 3 recevoir en hommage a sa gloire. L'etoile de Hanovre n'est qu'une friandise qu'il mordille etjette dans le coffret. "Un f i'rmament s 1 a c c u -mule dans cette boTte," dit-il significativement , mais l'etoile n'etant' qu'une friandise, est aussi un objet illusoire., de meme que l'oeuvre sublime de Felicien, "l'h'onneur du genre humain" (p. 79), n'est qu'une duperie basee sur 1' illusion et la tromperie. Felicien possede tout: des batiments, des dortoirs pour les visiteurs, des r6fectoires, un grand salon, des appartements des invites, un atelier d'emballage et un ehd.ro it pour les vaches qui fo.urni ssent les dents supposSes de la bete. II a aussi 1 6 deux valets d'ecurie, quatre veter i na i res , trois cuisiniers; il a done tout, sauf la femme, Chaque fois qu'il ouvre un cadeau qu'il recoit, c'est elle qu'il recherche, Ainsi, au troisieme.acte, la connotation sexuelle est bien evidente lorsqu'il defait un paquet (symbole de la cl6ture, done de la matrice], avec un couteau (symbole phallique): "trancher les ficelles" dit-il, "f o u i11e r la bourre . . . toucher le fond" (p. 78). Dans cette piece, Audiberti consacre plusieurs passages a une discussion sur la difference entre Paris et les villages du Languedoc. Une analyse de ces passages revele que l'auteur cons idere que les promiscuites et le mal existent aussi bien dans la grande ville que dans les villages. Alice pretend que les jeunes f i1 les du village sontchastes: "Nous, femelle de ces villages, nous ne connaissons 1'homme que passe 1 1 eg 1 i se" (p. 13). Ma is c'est Mathildequi de-voilera la verite: "Tout etait si regulier, si juste," dit-elle a Felicien, "si simple avant que vous surgissiez. On s'epousait de toutes les facons" (p. 29). Quand a Paris, l'auteur nous dit: "Paris appartient aux femmes . . . leur pietinement•corrupteur fait trembler les tours des eglises" (p. 26), Notons aussi que Felicien est tout a u -tant rejete par les femmes du village que par eelles de Paris. Passer de Paris au village ne soulage pas done son alienation, ce vide ne de l'angoisse metaphysique, Avant de terminer, il convient de signaler aussi que ]7 cette piece fournit un exemple interessant du rapport entre 1'espace des comediens et 1'espace du spectateur. La frontiere entre ces deux espaces est franchie plusieurs fois, par la voie visuelle, auditive, tactile et olfactive. Au debut de la piece, une voix provient de la salle meme etablissant ainsi un rapport immediat entre les specta-teurs et les comediens. Plus tard, lorsque la supposee bete frappe sur le sol, la terre tremble jusque sous le fauteuildes spectateurs et des feu Mies vertes volent dans la salle, tandis que des fumees emplissent le theatre et une cantique se fait entendre. Le spectateur est done agresse par 1'espace et devient physiquement integre a cet espace. Audiberti reste fidele ici aux etapes pre-conisees par Antonin Artaud, qu'il admirait. Enfin, Madame Pallustre adresse directement la parole aux specta teurs lorsqu'elle denonce le mensongeet le mal qui existent partout. En s'adressant directement aux spectateurs, elle etablit une equivalence entre le monde reel et celui des spectateurs. Comme l'a dit Audiberti meme, dans Entretiens avec G. Chavbonniev: . . . je n'ai jamais eu 1'impression de montrer aux spectateurs autre chose que les spectateurs, que ces mSmes spectateurs tels qu'ils se compor-teraient dans la situation que je propose, des hommes et des femrnes semblables aux hommes et aux femmes de la rSalite vivante qui seraient brusquement mis en contact de problemes Strangers aresoudre, ^ G. Charbonnier, Entretiens avea G. Charbonnier: Jacques Audiberti (Paris: Les Editions Gallimard, 1965), P. 89. 13 QUOAT-QUO AT "Je n'ai jamais traite qu'un seul sujet," dit Audiberti "le conflit entre le bien et le mal, entre l'ame et la chair - je tourne toujours autour du m§me probleme insoluble 1 de la meme obsession: 1'incarnation." L'auteur voit done son monde comme un lieu ou s'affrontent les deux principes opposes du bien et du mal, vision, clairement manicheenne selon laquelle on ne peut nier le mal puisqu'il existe en soi et de temps immemorial. Cette doctrine est evidente dans les pieces d'Audiberti qui traitent toutes du mal non seulement sur le plan de la synchro.nicite mais aussi sur celui de la diachronicit6, e.g. au [X6s- dans L'Opera parte, au XI s. dans Le Cavalier seul, au XV s. dans Altanima et dans ta Puce lie, au XVIII s. dans Le Mal court et dans La Fete noire, et au XIX s. dans Quo at -Quo at. Comme le dit l'ec vain dans son roman Infanticide preconise, "[l]a vie est pleine de sang. Le sang coule de siecle en siecle entre 2 les races." La phi1osophie manicheenne d'Audiberti n'est peut-etre nulle part mieux evidente que dans sa troisieme piece, Quoat-Quoat (1946), dont le texte presque entier et surtout ^ Claude Sarraute, "Jacques Audiberti," Le Monde, 31 Mars 1969, p. 20. 2 At f Jacques Audiberti, Infanticide preconise (Paris: Les Editions Gallimard, 1959), p. 96. 19 certains elements de l'espace, s'organisent en un reseau d1oppositions binaires: bien/mal, vie/mort, liberte/ oppression, esprit/corps, ordre/chaos. La structure bi-polaire de 1'oeuvre est du reste nettement annoncee des les premiers mots prononces par le heros: "N'entrez pas! . . . Entrez!" (p. 13), dit en effet Amedee, jeune archeologue charge par le gouvernement francais, a titre d'agent secret, de recuperer le tresor de Maximilien, ancien empereur du Mexique. Toute Paction se deroule dans la cabine d'un paque-bot qu'on examineraen detail. En premier lieu, il con-vient de noter qu'Audiberti se soucie de maintenir un decor referentiel: ainsi, I1action a lieu dans un decor luxueux qui evoque 1 'esprit material iste caracter i st i que de la bourgeoisie du Second Empire, debut du grand capi-talisme industriel. "Boiseries blondes," explicite l'auteur, detail important qui signale 11e1oignement des nuances "chaudes" du bois brun et le passage a ce que J.' BaudrJ11 ard nomme les "tonalites froides," evocatrices 3 des choses artificielles. Nous sommes done dans une cabine "Second Empire," "cabine pimpante," ou la "geometrie . . . les boiseries exactes . . . . les courbes calculeesaumillimetre" sont 1'image meme de la nettete et de 11ordre bourgeois, en 3 J. Baudrillard, Le Systeme des oh jets (Paris: Les Editions Gallimard, 1968), p. 53-contraste violent avec le bou 1 eve r s erne n t epouvantable qui suivra lorsque Amedee, issu d'une bonne famille bourgeoise, apprendra que le reglement du navire prescrit l'arrache-ment des ongles et la condamnation 3 mort des agents secrets qui court i sent les femmes. Par un caprice de la fatal ite., Amedee rencontre sur le navire Clarisse, fille du Capitaine et autrefois amoureuse du jeune homme, avec laquelle il renoue des liens amoureux, ce qui amenerale Capitaine 3 le condamner 3 mort. La passion intransigeante que le Capitaine porte a l'obeissance des reglements est reve.lee par son refus obstine de "pardonner" Amedee. Au fur et a mesurequ'Amedee implore la clemence du Capitaine, la cabine prend peu 3 peu un aspect claustrophaubique qui reflete la sensation d'etouffement qu'eprouve Amedee devant la contra inte exercee sur lui par les reglements et par l'absurdite du systeme: "Je me disais que c'aurait ete interessant de s1evader de ce navire, de ce systeme," dit-il. Dans cette atmosphere etouffante et macabre, lanettete et le luxe appa rents de la cabine, bref, 1 1 illu sion de l'harmonie s'oppose d'une fagon frappante 3 la douleur et a l'angoisse d'Amedee. 11 est interessant de mentionner en passant que 1'idee de la piece est venue a Audiberti lors d'une visite chez un dentiste. Le cabinet dentaire, dit Audiberti , "6tait tapisse de bois, de bo is lisse ,'. . blond . , . et ce bois . . . m'a suggere une cabine de navire." Or, ce qui est interessant dans ce contexte c'est que pour Audiberti, les dentistes representent 1'une des sources de la souffranee de 1'homme: "La grande, l'abstraite, la terrible peine," dit l'auteur dans son roman Talent, "que je porte en moi de tous ceux qui se trouverent, qui se trouvent soumis a la torture par les policiers et par 5 1es dent i stes•" L ' equiva1ence cabine dentaire/cabine de navire est done suggestive dans ce contexte! Le theme de l'ordre est illustre chez le Capitaine par son souci constant du temps. Ainsi, nous apprenons par les didascalies qu'un des premiers gestes du capitaine est de tirer sa montre; il informe Amedee que la fusillade a toujours lieu ponctuel1ement a h heures du matin, et lorsque Amedee se revolte contre sa condamnation , le Capitaine s'exclame: "Nous avons deja perdu cinq bonnes minutes" (p. 70). Mais 1'exemple' le plus significatif est fourni par l'histoire que le Capitaine raconte a Amedee a propos d'un jeune matelot qui, ayant vole la montre du Capitaine, fut cruel 1ement puni par ce dernier. Tout ceci confirme que la montre du Capitaine est done un objet-signe qui sert a illustrer les themes sous-jacents de la co.ntrainte.de l'ordre, du systeme, d'une Charbonnier,p.91 ** Jacques Audiberti, Talent (Fr i bou rg: Paris Egloff, 1947), p. 106. 22 part, d'autre part, a symboliser le temps devorant et destructeur, done la mort. On songe 3 Baudelaire: "l'ennemi vigilant et funeste, l'obscur ennemiqui nous ronge le coeur" (Le Voyage), "qui mange la vie" (L'ennemi), et on n'est pas surpris qu'Audiberti nomme son matelot Baudelaire. L'allusion 3 Baudelaire est d'ailleurs transparente tout au long de la piece qui se situe exactement a l'epoque du poete et qui traite des themes du voyage, del'evasion, de la poesie de la mer, de la double postulation du bien et du mal, de l'amour spiritualise et de 1'amour erotique, themes typiquernent baude1 airiens . Chez Audiberti, dans Quoat-Quoat en particulier, ces themes, on va le voir, menent 3 un travail de 1'espace: le theme du voyage est etroitement lie a l'element central de 1 'espace, le navire sur lequel se deroule l'action et qui sert a illus-trer la dualite vie/mort; il represente le voyage dans 1'ocean de la vie d'une part, d'autre part, il evoque la traversee du fleuve de l'Enfer, les eaux noires de la mort, theme dominant dans la piece. Ainsi, ce premier voyage d'Amedee . en quete d'aventure et d1exp1oration aboutira en meme temps a sa mort. Une lecture plus approfondie de la piece donne vite l'impression qu'Audiberti etablit un parallele avec Le Voyage de Baudela i re. Comme Baudelaire, Amedee comprend qu'il n'y a qu'une solution pour echapper 3 la misere humaine, a la sensation d ' etouffement et a la 23 condition etroi tement limitee de 1! homme: la mort. II refuse done d'etre "libera" par le Capitaine lorsque Madame Batrillant lui revele que c'est elle le veritable agent secret, et qu ' Amedee n1est qu'un "homme de paille." Comme Baudelaire qui espere trouver une nouvelle vie dans l'au-dela, Amedee veut "passer sur un autre navire, dans un autre tin i vers, [ s ] ' en • a 1 1 er de l'univers de Dieu . . ." (p. 67), donnant du meme coup de facon evidente la tonal i-te bipolaire vie/mort qui eclaire l'existence ^ bord du navire. La mer, espace hors-scene evoque plusieurs fois dans la piece, est elle aussi a la fois 1'image de la vie et de la mort puisqu'elle est le lieu d'ou tout provient et ou tout retourne. Elle est 1'ocean de la vie que le jeune homme doit traverser, vie dominee par. la souffranee et les malheurs; de meme, la mer [d]ans quelques sens qu'on la prenne, . . . n'est que souffrances, famine, torture et demangeaison" (p. 45). N'oublions pas que dans la Bible la mer symbolise frequemment l'hostilite de Dieu ^ 1 'egard de 1 'homme, symbole tres suggestif dans ce con texte. On ajoute encore que la mer symbolise le chaos, le flottement et I'hesitation qui peuvent avoir une 6 issue heureuse ou malheureuse. Comme le dit le Capitaine, "la mer . . . ne cesse de s'ouvrir et de se fermer comme ^ Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Diotionnaive des symboles (Paris: Robert Laffont/Jupiter, 1982), p. 623-une fleur" (p. 23). Excede done par la vie "cette cabine a helices, dans cette forteresse de Dieu," Amedee rejette la vie et la mer, "cette brute excrementie11e" (p. 73). Audiberti consacre en fait 19 lignes 3 une malediction de la mer qui se termine par 11exc1amation d'Amedee: "Elle peut crever." N'est-ce-pas 13 un echos du cri de Baudelaire, "[j]e te hais, Ocean?" (Obsession). Une etude detaillee revele aussi un par-all el e entre Amedee et la mer: comme nous 1'avons dej3 signale, les "noces" du jeune homme avec la mer aboutissent a sa mort; or, la mer aussi est destinee 3 la mort: "La mer pour vous," dit Amedee au Capitaine, "c'est comme une riviere. Elle se jette 3 la mort" (p. 65). Paradoxa1ement, la mer, done la vie m§me, est vouee 3 la mort, dans une forme de nihil i.s'me, qui est la seule solution ph i 1 osoph i que au mal dans la perspective abhumaniste d'Audiberti. A la base de ce systeme, 1'abhumanisme, qui consiste a "amoin-drir le sentiment de notre excellence afin de restreindre . . . la gravite sacrilege.et laveneneuse cuissondes 7 injures et des souffrances que nous subissons," et qui invite l'homme 3 attenuer sa souffranee, 3 cesser de se considerer comme le centre de la creation. Bref, l'ab-humanisme est une negation des ideologies humanistes qui, selon Audiberti, se sont averees incapables de fournir •, ,-, . ' Jacques Audiberti, L'Abhumanisme (Paris: Les Editions Ga11 i ma rd, 1955), p. 35• .25 des solutions satisfaisantes au probleme du mal dans la soc i e te. On a vu plus haut que le navire est le symbole de la vie et de la mort; il est aussi le symbole de 1'eglise et de l'abri contre la tentation, Et cependant, c'est sur ce navire qu'Amedee, une sorte de figure d'Adam tente constamment par le Capitaine d'abord, (qui apres lui avoir lu les reglements contre le contact physique avec les femmes, lui fait un tableau de la beaute des femmes a bord du navire), ensuite par Clarisse qui 1'entraTnera dans la chute adam ique pour ainsi dire. On voit mieux ainsi la signification des fleurs de pommier qu'Amedee a donnees jadis a Clarisse lors de leur liaison en France. A la jeune femme qui lui rappelle ce detail de leur passe, Amedee repond: "Vous massacrez en moi cet univers studieux. Vous fourrez des fleurs de pommier la oD elles n'ont que faire" (p. 30- Ces fleurs de pommier sont 1'objet d'une discussion d'au moins 30 ' ignes, ce qui met en relief leur valeur symbolique, 3 savoir la tentation du mal et la chute de l'homme. La pomme renvoie h Venu s dee s s e de 1 'Amour et du Desir, puisque c'est a Venus que Paris accorda 1 a pomme d'or. On n'est pas surpris par cette conception de 1'amour corrupteur puisqu'elle est un theme important dans plusieurs pieces d'Audiberti et qu'elle renvoie, comme chez Baudelaire, a la conception dualiste de 1'amour chez notre ecrivain. 26 C'est la vision dual iste qui mene Audiberti a representer la femme sous un aspect tant6t angelique, tantQt diabolique. Dans Quoat-Quoat, comme dans La Logueuse et Les Naturels. du Bordelais, par exemple, 1'amour sensuel qu'eveille la femme chez 1 'homme est une des sources du mal parce que il conduit.a l'erotisme, fleau destructeur. Cette double postulation esprit/corps est evidente dans Quoat-Quoat, comme I'll lustre la remarque d'Amedee: "Lapensee est plus belle que la femme, mais la femme est plus belle que la pensee" (p. 36). Clarisse fait rever Audiberti d'un amour "qui n'atteindrait pas au geste animal des lezards ou' des indigenes . . . un amour tout excite de campagnes fraTches en Normandie, d'eglises rustiques" (p. 34). Mais Clarisse lui apparatt aussi comme "un crocodile" (symbole d'une nature vicieuse), "qui aurait une sale gueule," ou pire encore, comme les pretres du dieu Quoat-Quoat, cruels, inhumains, assoiffes de sang, et que nous analyserons dans les chapitres suivants. Sur la question des fleurs de pommier, il convient de signaler aussi que Clarisse ayant oublie momentanement que c'etait une fleur de pommier qu'Amedee lui avait donnee, lui parle d'une fleur de cerisier. Ce petit detail a son importance car les fleurs du cerisier, bient6t emportees par le vent, sont le symbo1e de 1'6phemere et du fragile. On peut voir la un autre symbole de la precarite de la vie, signe qui fait partie du reseau vie/mort sur ce navire a fonctionnement binaire. Autre detail significatif, le cerisier a fleurs est un arbre sterile comme est sterile 1'amour entre Amedee et Clarisse puisqu'il sera frustre par les forces cruelles et incomprehensibles qui ehtourent les deux amoureux. Ces forces cruel 1es et myst6rieuses sont representees par Quoa t - Quoa t , nom approximatif du dieu mexicain Quetzal-coatl qui semble avoir envahi 1'atmosphere du navire. Comme dans L'Ampelour, un element "invisible" domine spa-tialement l'intrigue. Avant de proceder 3 1'analyse de la presence malefique de Quetzalcoatl sur le navire, il con-vient de passer en revue brievement la legende de Quetzal coatl, l'une des plus complexes et confuses de l'histoire mesoamericaine. La confusion resulte du fait qu'il y a deux personnages au nom de Quetzalcoatl: 1. Un grand-pretre nahuatl qui etablit un culte au 2 s. et fut plus tard deifie. Tous les grands-pretres de son culte se nommaient souvent Quetzalcoatl. 2. Un de ces grands-pr§tres, Topi1tzin, prit le nom de Quetzalcoatl. II etait le roi des Tolteques de la ville de Tula (ou Tollan) au 10e s. Ce n'est qu'en 1949, done trois ans avant la publica tion de Quoat-Quoat, grSce a 1'americaniste Daniel G. Brinton que la legende de Quetzalcoatl fut finalement eclaircie. II est clair 3 present que c'est du deuxieme Quetzalcoatl, (roi des Tolteques), qu'Audiberti nous parle dans sa piece. Or, contra i rement a 1' image cruel 1e que lui donne Audiberti dans Quoat-Quoat, ce roi etait un etre de hautes vertus morales, vener6 comme le patron du sacer-doce et des colleges princiers. I 1. etait surtout connu pour ses bienfaits envers l'humanite et pour son amour de la science et des arts, Sa doctrine bienveillante et pacifique exigeait, au lieu de sacrifices humains communs dans les cultes barbares de l'epoque, l'offrande des fleurs et des papillons symboliques pour representer les ames humaines. Des pretres, les meilleurs etaient elus pontifes supremes et etaient les successeurs de Quetza1coat1. Etait elu celui qui etait: . . . vertueux, humble et pacifique, pas leger mais grave, rigoureux et respectueux des cou-tumes et plein d''amour., de misericorde et de compassion, et amide tous, pieux, craintif devant dieu. g Cependant, les Azteques qui pratiquait une religion barbare exigeant un defile ininterrompu de sacrifices humains, adopterent le culte de O_uetzalcoatl lors de e leur invasion de la Vallee du Mexique au 12 s. Desorma is le d i eu paci fique fit partie de leur Olympes barbare rassemblant leur dieu de la guerre, buveur de sang, et leur deesse de la mort, lecheuse de cr§nes: "On s'etonne devoir avec quelle fidelite etait maintenue vivante -8 ' Laurette Sejourne, La Pensee des anoiens mexicains (Paris: Librairie Francois Maspero, 1966), pp. 3 3 ~ 3 4 -29 au moyen de prieres, de certaines ceremonies, de sermons . . ., - une tradition que la realite dementait radicale-ment. On continualt par exemple a invoquer un seigneur tres humain et mis6ricordieux et protecteur de tous, alors que pour honorer n'importe lequel de ces dieux, ]'on commet-9 tait des atrocites i n nomma b 1 e s ,11 dont Audiberti nous donne quelques exemples dans Quoat-Quoat. C'est peut-etre la la raison pour laquelle Audiberti ne distingue pas dans sa piece entre la bienvei11ance de Quetzalcoatl et "la parfaite mechancete" de 1'univers mexicain,"ou il n'y a pas de bonte. . . pas de douceur" (p. 33-34). L'auteur confond deliberement le doux et ben in Quetzalcoatl avec cet univers inhumain, nous disant que le dieu, "planait dans le gouffre . . . qu'il avait besoin d'une nourriture de sang (p. 58) et qu'un de ses passe-temps etait de faire asseoir un improvisateur en face de lui "sur une escarpolette au-dessus d'un puits ou brulait un bQcher. S'il commettait la moindre faute de prosodie, les cordes de 1'escarpolette etaient tranchees . . . [et] le malheureux degringo1 ait" (p. 33)- II y a cependant une phrase de la piece qui peut facilement echap-per au lecteur et qui est peut-Stre une indication de l'ancienne grandeur et de la bienvei1 1 a nee de Quetzalcoatl envers son peuple: c'est celle ou Amedee parle de la 9 Se j ou r ne , p . 3 5 . mi sere des quelques families qui persistent, de leur mort continuelle, de leur "visage pie in de boutons" et de leur pauvrete qui les font manger leur propres vetements. 10 Et, "a la grande epoque, pourtant" (p. 31) ajoute Amedee en laissant sa phrase inachevee. Nous avons montre done que dans l'esprit de l'auteur, Quetzalcoatl a la capacite de faire le bien ou le mal. Sa presence sur le paquebot est representee par l'obsi-11 dienne, pierre magique qui a aussi un pouvoir benefique ou malefique et par laquelle Quoat-Quoat (Quetzalcoatl) est ressuscitesur le navire: la pierre est offerte a Amedee par une passagere mexicaine qui espere ainsi apprendre de lui le lieu secret du tresor de Maximilien. Dans cette piece ou tout semble s'organiser en un systeme d'opposi-tions, la pierre comme signe de durabilite et d'indestruc-tibilite a aussi une double fonct ion: d1une part elle contraste avec Amedee, "homme de paille," d'autre part, selon la mythologie mexicaine, elle represente la vie et la mort. Ainsi, cette lutte entre le bien et le mal, la vie et la mort est toujours presente dans ce navire, meto-nymie de la societe. Comme le dit le Capitaine, "vapeur a voile et serpent a plumes sont deux comperes" (p. 65), C'est nous qui soulignons. ^V.Notons en passant que la mere de Quetzalcoatl se nomma i t : Itztit- (obs i d i enne) . 31 metaphore tres riche qui mer i te d'etre analyseeen detail: le navire, comme le dit le Capitaine, marche a la vapeur et a la voile; sa force provient done de forces internes 12 aussi bien qu'externes. Amedee aussi est dechire entre deux forces, l'une externe (representee par les conventions sociales, les contraintes de la societe banale, rigi.de et malefique qui veut le priver de toute direction interne); 1'autre interne qui le pousse 3 se revolter, 3 assumer la responsabi1ite de son existence, bref au choix existen tial iste. L'autre moitie de la metaphore, le serpent 3 plumes, mene a 1'image de Quetzalcoatl: en Nahuatl, Quetzal veut dire "un oiseau", ooatl veut dire un serpent", image evocatrice qui i nd i que 1 'un i on de deux forces opposees, le haut et le bas, le superieur et 1'inferieur, et par extension, le spirituel et le sexuel. S'il semble evident qu'il y a une equivalence entre le-serpent a plume et le.vapeur 3 voile, c'est a dire entre Quoat-Quoat et la societe, on peut dire aussi qu'il y a opposition: Ainsi, "le serpent a plumes et le vapeur a voile peuvent se tirer dans les jambes" (p. 65), dit le 12 "The Mirmidon," dit To loud is, "represents the uni verse, both as a poetic image and as a theological concept. It is a vessel that can be powered by a steam engine - but also uses its sails. Its strength then comes from within and from an outside source," Voir Jacques To loud is, Jacques Audiberti (Boston: Twayne Publishers, 1930), p. 80. Capitaine. L1homme lutte done parfois contre le mal, mais dans cette piece, comme dans la plupart des pieces d'Audiberti, la lutte est vaine car il n'existe pas de solutions satisfaisantes au probleme du mal dans la societe. Dans l'univers audibertien, comme on l'a deja montre, la mort est le seul remede disponible a 1'homme, victime du mal. "Personne ne meurt sans mon consentement, dit le Capitaine, se croyant toujours maTtre du navire, qui, d'apres lui, "tient le coup." Mais le navire, done la societe, est fragile et soumis a l'influence du mal, comme l'indiquele nom symbolique du vaisseau, "Le Mirmi-don," qui vient du mot grec signifiant fourmi, la fourmi etant le symbole par excellence de la vie organ i see et complexe mais en m§me temps insignifiante et destinee a la mediocrite et a la mort. On signale aussi que les Mirmidons sont 1-es sujets d'Achille dans L'lliade, et symbol isent un peuple chetif et de petite tail 1e, autre signe de l'insign. ifiance et de la fragilite de 1 'homme. Delasse et degoute par "ces boiseries," "cette geo metric," et ces reglements, le Capitaine se rend finale nient compte qu'il est 1u i-meme "prisonnier de [s]on navire du systeme repress i f dont il est 1 'agent et la victime. II est evident que les reglements absurdes et 1 'atmosphere etouffante du navire sont un reflet de la vie politique du Second Empire, (qu'on a souvent nomme "1'empire auto-ritaire"), et que le gpuvernement despotique et absurde du Capitaine evoque la toute-puissanee du governement de Napoleon III. On rappelle en passant que Napoleon exerca d'abord une veritable dictature, exigeant de ses fonction-naires le serment de fidelite, contr61ant 1 1 enseignement, et supprimant la liberte de la presse et le droit de coalition des ouvriers. Dans un geste purement abhumaniste le Capitaine jette la pier re de Quoat-Quoat qui detruira le navire et tous ses personnages, entratnant ainsi une fin qui met encore une fois en evidence la philosophic d'Audiberti: le nihi1isme face a la vie, 3 la souffranee, et la metamorphose de la mort en absolu. Ce n'est que dans la mort qu'Amedee et le Capitaine se distinguentde la masse amorphe des individus dans la societe et peuvent se determiner et s'accomplir. I roniquement, cette fagon de prendre en main le choix de son destin est un comporte-ment existentiel et, selon 1 1 ideologic existential iste, place 1'homme done au centre de 1'univers, action tout a fait opposee 3 l'abhumanisme audibertien. 34 LE MAL COURT Dans Le Mal court (1947), Audiberti donne tres. peu d1indications sur le decor; par les didascalies, on apprend seulement que Paction se deroule dans une chambrea deux 1 lits avec un paravent, une fenetre et une porte. II est significatif qu'Audiberti ait choisi deux lits comme decor central pour cette piece; le lit est en effet charge d'une double valeur symbol i q u e evidente: d'un cote il represente la regeneration dans le sommeil et dans .1'amour, d'un autre cote il est le lieu de la mort. Mais 1'heroine, Alarica, ne trouvera dans ce lit ni sommeil ni amour: "Les lits sont faits pour qu'on y dorme," dit la gouvernante a la jeune fille qui ne parvient pas a s'endormir. "Le mien, mal fait," repond la jeune fille ". . . j'ai besoin d'un peu de fleur d'orange" (P • 13 3 )• Ces fleurs d'orange renvoient au mariage et a 1'amour auxquels reve vainement la jeune fille qui apprendra bientot que son mariage avec Parfa.it, dix-septieme du nom, ro i d'Occident, de Bourgondie et des Vascons, n'aura pas 1ieu. Ce mariage n'etait en fait qu'un complot manigance par le cardinal occidentiste en vue de chatouiller 1 'Espagne pour des ra1 sons d'ordre politique. A cela s'ajoute le choc de la nouvelle que la gouvernante, (et inseparable compagne de la jeune *Cette nudite du decor souligne le bou1 eversement psy-chologique de l'hero'ine. 35 princesse), n'est qu'une espionne au service du gouver-nement d'Occident. Ces decouvertes et le contact avec le mal transforment Alarica, fille "aussi claire que Dieu," en une femme vicieuse. Sur ce meme lit, ou quelques heures auparavant elle posait des questions innocentes, elle exhibe a present avec impudence les parties les plus intimes de son corps en. une danse macabre et marque le debut de sa corruption. C'est enfin sur ce meme lit qu'elle perd son "honneur de fille" en se donnant a un imposteur qui pretend etre le roi afin de la compromettre et de rompre ainsi le mariage, au cas bu Alarica s'obstinerait . Comme on le voit, done, le lit prend une valeur negative, et devient le lieu de la corruption - con traste frappant avec le lit nuptial auquel 1'heroi'ne se croyait desti nee. II convient d'a j outer que 1 e. symbol i sine du 1 i t renvoi e a Procuste. On rappelle en effet que ce dieu brigand reduisait ses vie times a une dimension uniforme, coupant les pieds de ceux qui etaient trop grands, et etirant les jambes de ceux qui etaient trop petits jusqu'a ce qu'ils aient atteint la mesure du lit. On peut interpreter 1'action de Procuste comme le symbole par excellence de la "bana1 isation, de la reduction de l'ame a une mesure 2 . conventionne11e." C'est done la corruption'des valeurs 2 Paul Diel, Le Symbolisme dans la mythologie gvecque (Paris: Petite Bibliotheque Payot,1966),p.128. 36 morales, esthetiques ou inte11ectue11es, la destruction de la perfection qui meneiit. l'individu a se conformer aux idees et aux usages de son milieu. C'est precisement ce que fai t Alarica; ainsi, cette "creature admirable," qui "jiamais d'une bass esse, d'une perfidie . . . n'eut a s'accu ser" (p. 194), sera reduite au niveau banal et cruel du monde ignoble qui l'entoure. Comme le dit Paul Diel, "la banalisation . ... est le manque de toute elevation, la chute constante, et par voie de consequence, la bassesse Le destin d'Alarica sera ainsi desormais un mouve ment continue vers la bassesse et le mal: "Tout le mal que je n'ai pas fait," dit-elle, je vais le faire d'un seul coup" (p. 195)- Elle perd son innocence de jeune fille pour devenir une femme, "si c'est un honneur que d'etre conforme 3 sa nature physique" (p. 195) • Cette reduction de ce qui est hors duconventionnel, de ce qui ne se con-forme pas a une mesure commune est aussi confirmee par le commentaire du marechal de la Courtelande a propos de l'imposteur qui a "l'audace" de se presenter a la princesse a titre de roi: "La prison 1'attend," dit le marechal, "elles sont faites pour contenir les ailes trop longues" (p- 1^5), commentaire tres significatif dans' ce contexte. I 1 est enfin une autre dimension symbol ique du lit qu'il faut signaler ici: le lit, c'est aussi le lieu des reves, dans ce cas les r6ves de la jeune fille qui songe 3 Diel, p. 125-37 a son futur bonheur. "Ce bonheur que je donnerai," dit-elle etendue sur le lit, "ou le p r end r a i - j e ?11 (p. 137). Mais ces reves seront bientQt brises, comme le sera sym bol iquernent le lit 1ui-meme "qui s'ecroule 3.mot tie" lorsque les personnages le gravissent afin d1empecher Alarica de s'exhiber impudemment devant eux. II convient de signaler un autre element du decor, lui aussi charge de signification: la porte de la chambre d'Alarica. En premier lieu, on note que la porte devient un symbole sexuel evident- par exemple, le commen taire de 1'agent de police Occident iste prend un double sens significatif: il precise qu'il se trouve non pas "derriere . . . mais devant la porte (p. 138); il frappe . avec violence a la porte et c'est Alarica, non pas la gouvernante qui lui dit significativement : "Je vous ouvre" (p. ]h0). La replique de la jeune fille prend une connotation sexuelle evidente qui est renforcee par le fait qu'elle repete: "J'ouvre" malgre les remontrances que lui fait sa gouvernante. Une analyse lexicale du reste du passage revele les intentions de 1'auteur: une fois dans la chambre, l'imposteur, posant en roi, dit 3 la gouvernante: . . . quelle plus belle preuve les rois pour-raient-ils donner de leur royaute que la grandeur de leurs victoires? Je traverse la porte. Je tiens ma conqugte. k '.^Souligne par nous. Et plus tard, 1orsque Alarica deplore le fait que cet homme l'a souillee, elle s'exclame: "Pourquoi, pourquoi n'est-il pas mort celui qui m'embrassa., qui t rou a notre porte" (p. 151). La porte est aussi une image de l'ouverture du moi 3 I 1 invasion de 1 'autre et symbolise ici la fragility d'Alarica et le danger dans lequel elle s e t rou ve. Non seulement les elements du decor, mais aussi les objets sont porteurs de plusieurs significations. Par exemple, la miniature qui represente le roi, (et done le futur bonheur d'Alarica), et qu'Alarica perd temporaire-ment, joue un role indiciel annoncant et soulignant le caractere fugitif du bonheur. Meme l'image de la minia ture presage le malheur car Alarica, regardant.le portrait de son f iance, remarque que "cette ombre, la, pres de-la levre . . .cette ombre [1]'inquiete" (p. 136). L'ombre s'oppose 3 la lumiere de la lampe qu'elle approche d'el le pour mieux voir, et devient une autre metaphore de son bonheur ephemere et irreel. Un autre objet qui joue un r 6 1 e indiciel est la charrette qu'Alarica entend passer au debut de la piece.. "J'ai entendu la roue d'une charrette," dit-elleJ la gouvernante, "elle m'a grince jusque dans les dents" (p. 135). Les roues de la charrette menent aux roues du carrosse d'Alarica, truquees afin d'assurer la rupture du mariage au cas oti Alarica n'y aurait pas consenti. II 39 faut ajouter que ce detail evoque un contraste - i ronique avec lecarrossedu mariage dans lequel elle nemontera pas. II existe done dans les circonstances d'Alarica une sorte d1 atmosphere maligne, grincante. II ne faut pas negliger de signaler egalement la bequille du pere d'Alarica, autre objet a charge negative. La bequille est un signe de faiblesse, mais dans ce cas, c'est une faiblesse simulee car, comme le dit Alarica, a propos de la bequille, "[f]ranche elle n'est pas . . . il pourrait s'en passer" (p. 151). La faiblesse simulee est celle des voleurs ou des pirates qui feignent Pim-puissance, la petitesse afin de deguiser leurs intentions ma 1vei1 1 antes; elle symbolise done une imperfection morale. C'est ce que ressent Alarica malgre son innocence: "Entre . mon pere et moi," dit-elle, "rien jamais ne fut d'un peu malaise, d'un peu tendu, que cette bequille" (p. 151) • Celestincic, le pere d'Alarica, s'avere en fait moralemen.t faib1e,• accepte sans trop protester le malheur de sa fille, et se contente du profit materiel que lui offre le roi, ce qui donne a penser qu'il s'est laisse suborner. "Nous ne perdons pas tout," dit-il a la jeune fille, "les deux chateaux . . . les trois cent mille florins" (p. 190). Deja il elaboreun plan pour depens.er.cet argent, et appelle des temoins qui puissent 1'aider a accomplir contre sa fille Paction perfi.de de Pi. n'carcerer'dans un couvent. ^ Chevalier et Gheerbrant, p. 116. 40 II r-este a examiner enfin parmi les objets que les personnages utilisent le miroir qu'Alarica presente a Par-fa i t lorsque ce dernier, faible et impuissant, lui demande ce qu'il va - eleven i r . Ce miroir "divinateur" reflete la verite et revele l'avenir: elle dit au heros, en tenant le miroir devant lui, "[p]eu 3 peu, tu te disloques. Tu degoulines. Tes mattresses te mangent comme de la viande." C'est 13 le sort de 1'human i'te dans l'univers audibertien, univers infernal, oD l'homme est la victime fatale du mal invincible. Comme le dit Alarica, "ce miroir est pareil 3 tous ceux de la terre, mais c'est moi qui le tiens, et je suis la fatalite de la vie" (p. 179)• Les miroirs refletent-aussi le contenu de la con science et revelent les aspects les plus profonds de l'ame, revelation qui frappe l'homme de terreur et d'effroi. Dans la mythologie soufie, par exemple, Paon "fut saisi d'une crainte respectueuse et laissa tomber des gouttes 6 de sueur" lorsque Dieu lui montra sa propre image dans le miroir de L'Essence divine. Ainsi, Parfait, apres s 1 etre vu dans le miroir, bave, se crispe, s'affaisse, s'effondre et on le traTne dehors inanime: il a touche la verite de ses doigts. Alarica, cependant, demeure longtemps sans percevoir la verite, sans comprendre la to ta1 i te du mal qui l'entoure car elle continue 3 croire que l'imposteur est vraiment epris d'elle, "Je suis pour la droiture," ^ Chevalier et Gheerbrant, p. 635-41 dit-elle, "toujours pour la verite" (p. 181). Mais c'est l'imposteur qui. se voit force de lui ouvrir les yeux, pour ainsi dire, et de lui expliquer tous les details du complot. "Vos yeux, c'est des miroirs," dit-e11e, "c'est pas des yeux. Refleter, d'accord, mais voir, mais piger, plus personne" (p. 181). Dans ce jeu de verite/i1 1usion , l'oeil, symbole de la perception, est aussi ce qui limite Ie visible, ce qui trompe souvent. Comme le dit l'impos teur, ". . . vous n'arrStez pas de prendre le faux pour le vrai. Regardez-moi bien, pas avec les yeux du dehors, mais avec les yeux du dedans. Vous ne voyez rien?" (p. 184). Non seulement les objets et les sons, mais les odeurs aussi sont des elements signifiants dans la piece, comme on le voit lorsque le marecha1 etablit une correlation entre la situation d'Alarica pres de detroner son pere, et celle de Catherine la Grande, imperatrice de Russie: Les signes vont se precisant. Lorsque l'impe-ratrice Catherine escamota son mari pour le deposer, il y avait tout autour des acteurs de ce drame historique, comme une odeur de phos- pho r e et de violette. (p. 195) Le mar6c ha 1 ajoute qu'il lui semble percevoir un a tome de pho s pho re et voyant Alarica sur le point de s'empa-rer du tr6ne de Courtelande, il s'exclame: "Attention, la violette rejoint le p h o s p h o r e" (p. 196). On retrouve ce motif chez Alarica, nouvelle reine de Courtelande, qui 42 s'exclame: "Le renversement de mon ame du cote du mal qui est le bien, du mal qui est le roi, je ne puis l'accom-plir. . . de plus exemplaire maniere qu1 en revendiquant la puissance, par l'assassinat si c'est necessaire" sur quoi le marechal remarque: "C^a pue le phosphore et la violette, l'agonie et le commencement" (p. 197)- Le phos phore et la violette prennent done dans.ee contexte une valeur negative et renforcent l'idee dLi mal qui s'insinue partout jusqu'3 creer un monde ou "1'enfant detruit 1 e pa rent " (p . 197) . Le phosphore etant une substance faci lenient inflam mable et tres toxique, on n'est pas surpris lorsque Alarica s'approchant du Cardinal declare: "Je vous brQlerai jusqu'a l'os" (p. 164). La violette, par contre, est la fleur d'Ares, Dieu de la guerre, qu'on a nomme "le mal incarne" et peut evoquer ici les Amazones, filles d'Ares, femmes-guerrTeres, image qui renvoie peut-§tre 3 Catherine la Grande, mais certainement a Alarica. C'est 13, en effet, qu'on tient le double sens du commentaire d'Alarica au roi: "Je vais rhe mettre en amazone," (p. 175). Les Amazones, comme on le sait, tuaient leurs hommes et voulaient se substituer 3 eux; c'est ce que veut faire Alarica, symbo-1 i quement : "Tu seras ma ma ? t r es se., " dit la jeune fille, 3 l'imposteur, " . . . ce qu'il me faut de chair virile pour §tre un homme tout 3 fait" (p. 192). 11 faut ajouter que les Amazones se coupaient le sein droit afin de mieux 43 manier 1'arc; or, Alarica aussi ales seins imparfaits, comme le suggere le Cardinal et comme le confirme Alarica e11e-meme: Mes petits oiseaux de devant . . . Peut-etre a-t-on dit aussi que vous battez de l'aile ou que vous inclinez votre queue vers la terre. (p. 163) La transformation d'Alarica est du reste soulignee par l'odeur du phosphore et de la violette porteuse du theme du mal, de la violence et de 1'aggression. Avant de terminer 1 'analyse spatiale de cette piece,-il convient de signaler les espaces "nors-scene," espaces en opposition, mentiones souvent dans le texte. Ainsi, la Courtelande, pays natal d'Alarica est opposee a l'Occi' dent, pays natal du roi Parfait. L'Orient est caracterise par "cette mesquine Courtelande," compagne sauvage ou regnent le froid, la neige et la pluie, tandis que l'Occi-dent est represents par la richesse de. ses recoltes et la beautS de ses cathedrales, de ses 'chateaux et de ses forteresses. L'auteur insiste sur cette opposition, donnant un grand nombre de semes spatiaux opposSs; par exemple, il oppose la brousaille de 1'Orient aux jardins de l'Occident, et les rateaux a la soie et au satin, etc. Cependant, ces oppositions spatiales ne refletent pas une opposition psycho 1ogique des deux cadres gSographiques au contra ire, il y a un dScalage frappant entre la beautS et la richesse del1Occident et la nature secrete et s i -nistre de ses habitants dont le Cardinal est le represen-tant principal. Par contre, malgre son apparence "barbare 1.'Orient est un univers de frafcheur innocente, de veri te primitive. Deux mondes, done, s'opposent: d'un c6te, I'honnSte'te naturelle, la candeur, la sincerite, d'un autre cote, l'hypocrisie, la fourberie, la corruption. Bref, le dualisme du bien et du mal, theme si cher a Audiberti, est, comme ailleurs, magistra 1ement illustre dans Le Mat court. 45 LES FEMMES DU BOEUF Audiberti laisse souvent au metteur en scene ou au lecteur la liberte de fournir les details du,decor. Les Femmes du boeuf (1947) en est un bon exemple. Dans cette piece, on apprend que le decor, consiste simplement d'une maison situee a Parpinals, village de Languedoc; l'effet de vide que produit ce d6cor chez le lecteur souligne davantage encore la presence domi nante du personnage prin cipal, MaTtre Lafede, un boucher colossal, pesant 144 kilos. Surnomme "le boeuf" a cause de ses dimensions anormales, il reflete 1'instinct corporel et brutal de 11homme et la bestial ite immanente en lui. A ce monstre phenomenal, s'oppose son fils, Marcel in, "un puceau sans defence . . . une fille sans moustaches," (p. 119). Marcel in devient en effet la contre-image de son pere; il est 1'oppose en tous points de son pere: le pere est boucher, le fils devient berger; le pere est viril, colossal et fort, le fils est effemine, mince et delicat; le pere mange de l'ail, le filsprefere les fraises, etc. L'auteur suggere que Lafede voudrait changer de place avec son fils, qui est libre et heureux a la montagne parmi ses brebis. C'est la sans doute la signification du nom "Lafede" qui dans la langue du Languedoc veut dire "la brebis." Contrairement au pere, le fils ne semble temoigner aucun interet pour les femmes: "Les femmes . . . qu'est-ce-que j'en ficherais?" dit-il. "Je ne veux pas de femme . . . je connais une fee" (p. 121). La dual ite femme/fee marque 1'opposition amour spiritue1/amour ero-tique, theme frequent chez Audiberti. Ainsi, le pere est emprisonne dans le cycle de I'erotisme, mais c'est 1 'amour qu'il recherche et qu'il ne parvient pas a atteindre 3 cause de sa passion incoercible et ineonsciente. Or, dans la pensee audibertienne, I'erotisme est toujours laid; la convoitise de la chair constitue en effet la destruction de l'humanite, pensee somme toute tres voisine de celle de Baudelaire pour qui "1'amour est assis sur le crane 1 de 1 'huma n i te . " Deux mondes, done, s'opposent dans la piece: d'un cote, la maison du boucher, quirepresente la vie quoti-dienne, caracterisee par le sang, les juges, les chiffres, les hurlements des cochons qu'on torture, et d 'autre cote, la montagne qui represente 1 'evasion hors du reel sordide, et qui est caracterisee par la beaute, l'isole-ment de la nature, le jasmin, les marguerites, la lune et les pierres. Le trait dominant de la maison du boucher est l'odeur de sang qui envahit tout l'espace. A cette odeurse mele eel 1e de la peau, la jolie peau des 29 demoiselles et dames du harem du boucher. Le melange des deux odeurs cree une equivalence entre les femmes et les animaux, equivalence confirmee par Marcelin: "Les femmes," dit-il, "ici, dans la maison, e'en est plein, et ca sent * Baudelaire, L 'Amour et le ordne. 47 le sang que 5a empeste. Le sang ruisselle de partout." Le theme du sang et de la femme renvoie au theme de la fbnction reproductive, fonction animale dans ce con-texte. A l'odeur nefaste du sang s'oppose "le soleil et le bon air" que lejeune homme retrouve a la montagne. Sa nature i nnocente et reveuse lui fait croi re que l'odeur de la "fee qui le visite chaque nuit est l'odeur de poudre de riz et de la pate blanche des nougats. Au sang asso-cie aux femmes reelles et vivantes, il oppose les rivieres de la i t que sont, pour lui, les jambes de la fee 6phe-mere et irreelle. Vetud'un manteau bleu, couleur de 1'evasion, et portant une branche de fleur, symbole de l'etat edenique, le jeune homme vit dans un monde i11u-soire, car comme Audiberti le suggere, le mal est partout et 1'homme ne peut s'en echapper. Ainsi, ce que Marcelin croi t etre une fee, aux faces multiples, n'est en fait que les femmes du harem du boucher qui a tour de r61e visitent le jeune homme a la montagne et couchent avec lui, decouverte qui blessera le pere cruel 1ement. Le mal dans cette piece prend done la forme de la femme qui trahit son amant et qui corrompt 1'innocence de la jeunesse: "L1homme est le fils de la femme. Sa mere le commence, ses mattresses le finissent," dit le Boeuf a son fils, "tu es un homme acheve, Tu as touche la chair blanche et ses coro-lles rouges" (p. 126), 48 Marcel in est choque par cette revelation sordide, et veut continuer a se refugier dans l'irrealite de son existence pure et innocente: "Je retournerai dans les astres," dit-il, "dans la montagne oti tout est pur" (p. 127). Cette opposition realite/reve est renforcee par deux autres elements spatiaux, les pierres et le gazon. Ainsi, au debut de la piece, le boeuf dit que son fils se tient "quelque part dans les pierres, 1 a-ha u t" (p. 118)* mais plus tard, il s'ecrie, en colere: "C'est toutes les femmes de mon oustal l'une apres l'autre qui vont le trouver 13 -ba s, dans le gazon." "Dans les pierres," le corrige Madame Gontran. "Dans.le gazon!" insiste le pere (p. 12 3)-Les pierres, symboles de l'immuable, de la durability, s'opposentdonc a la fragility et a la soumission du gazon, signes qui renforcent les themes opposes de cette piece. II faut noter aussi 1'opposition haut/bas dans la remarque du pere cite plus haut, opposition significative dans ce contexte; ainsi, 1 'aspiration vers le reve, l'elan vers le haut sont opposes a la realite sordide qui fige Marcelin au sol. II convient, en terminant ce bref commentaire sur Les Femmes du Boeuf, de dire un mot sur les objets qu I , quoique peu nombreux, jouent un r61e important dan s 1 a piece. Les cadeaux que Marcelin recoit de sa fee, par exemple, ont une double fonction; d'un c6te, ils sont 1'objet que Marcelin fournita son pere comme preuve de 49 la veracite de son experience onirique; d'un autre cote, ils sont l'objet qui confirme la tromperie - ce n'est en effet qu'en voyant la montre et le reste des cadeaux que le pere comprend que ce sont ses femmes qui chaque nuit rend ent'visite au jeune homme. II est significatif aussi que le premier objet que Marcel in montre a son pere soit une montre: la montre participe au symbolisme general du temps, revelateur de la verite. II faut mentionner aussi que Marcelin etale neuf objets, nombre tres significatif dans ce contexte puisqu'il symbolise souvent le mal. II renvoie par exemple aux neufs cercles de Dante et a la mort de Jesus, a la neuvieme heure; en outre, dans la mythologie mexicaine,'sur laquelle Audiberti est bien inform^,' 1. e- nombre neuf est redoute car il est lie aux divinites de la nuit, de l'enfer et de la mort. Les Femmes du boeuf est done un autre bon exemple d'une piece audi-bertienne qui, par des elements spatiaux, parvient a illustrer des themes sous-jacents. 50 SA PEAU Sa Peau (19^7) fait partie du Les Medeains ne sont. pas des plombiers. Cette tres courte piece est inte-ressante du point de vue de 1'espace parce que 1'on y note un absence presque totale d'objets; le paradigme de-cisif dans Sa Peau est celui des parties du corps humain: on voit done comment dans Sa Peau se presente I1idee du corps eel ate, signe de la fragmentationspirituelle: dans une atmosphere presque ha 11ucinatoire, Frimoussia, actrice de kO ans tueGabrielle, qui lui ressemble phy-siquement, afin de se faire greffer les parties du corps de la jeune fille esperant ainsi s'emparer de sa jeunesse. Parmi les parties du corps mentionnees dans le texte, il est interessant de noter que les jambes predominent:. Frimoussia se plaint surtout de ses jambes "qui nemarchent plus . . . qui ne tiennent plus;" elle caresse les jambes de Gabrielle, disant "quelles jambes! Les jambes de Frimoussia, pas la peine de les chercher! Et c'est long, et c'est femme, et c'est intelligent" (p. 120). Les jambes de la jeune fille, symbole de la vie, representent la vigueur qui echappea l'actrice vieillissante;les jambes sont aussi le symbole du lien social puisqu'elles suppriment les distances, permettent les rapprochements et faci1 i tent 1es contacts. Ainsi, quand Frimoussia reve de 1 'avenir qui 1 'attend, une fois qu'elle aura change sa peau comme un serpent, elle pense aux d i stances qu'elle 51 parcourira: "On fait du chemin,".dit-elle, "on va jusqu'au bout du monde. Monaco, Valparaiso. A perpetuite, comme 1 e pave" (p. 116). Les autres parties du corps qui meritent aussi un commentaire sont le coeur et le crane: "On ne greffe pas le coeur," dit le docteur a Frimoussia. "Tu me laisseras mon coeur," respond la femme v i e i 1 1 i s sante , "mon coeur, il tient, le mien, mais tous ces trues et machins de femme, la dedans, tous frais, tous vifs, c'est pour moi." Fri moussia endoctrine Gabrielle pendant des moi s sur les details de sa vie, "le repertoire," lui dit-elle, "tu l'.as dans le crane . . . toutes mes histoires, toutes mes anecdotes." Mais, remarque Gabrielle, "il y a quelque chose que je n'ai pas dans le crSne, et que j'ai dans le coeur. C'est mon affection, ma reconnaissance . . ." (p. 120). Le coeur, etant le siege des sentiments, s'oppose au crane, siege de la pensee et devient 1'element central de l'identite de la personne. N'etant capable de changer que 1'exterieur, Frimoussia' ne peut done pas echapper a sa propre identite de vieille femme. Comme 1 1 I 1 lustre. Amedee dans Quoat-Quoat, et Madeleine dans La-Boutique fermee, l'homme reste prisonnier de son identite jusqu'3 la mort, theme important dans l'oeuvre d'Audiberti. Avant de terminer 1'analyse de Sa Peau, il convient d'analyser le choix du titre de la piece. La "peau" est le symbole de la renaissance, de 1 'assurance de 1 ': i mmo r ta 1 i te ; 52 c'est en effet ce que recherche Frrmoussia: "Et ma photo," dit-elle, "pour les guerriers, pour tous les guerriers q u i naTtront'' (p. 124). L'idee de la renaissance est renforcee par 1 1 image qu'Audiberti donne des jambes de Frimoussia: "Tu les as vues," dit-elle a Gabrielle, "avec cette espece de branche de 1 i e r r e qui tourne dessus" (p. Or, 1 e. lierre etait consacre a Attis, qui symbolise le cycle eternel de la mort et de la renaissance, le mythe de l'eternel retour qui reflete le theme de la piece. 53 . LA PUCELLE •Comme • 1 1 a d e j 3 s ou1 i g ne Constant i n Toloudis, Audiberti choisit, dans certaines pieces,de demystifier les heros historiques et d'affaiblir leur prestige en les presentant 1 dans un milieu rustique et primitif, C'est le cas dans La Pucelle (1950), ou il attaque la doctrine chretienne pour avoir accorde le titre de "sainte" 3 Jeanne d'Arc, femme responsable de la mort de centaines de soldats. Sainte de la Guerre, on voit mal comment la raccorder , je ne dis pas a I'Evangile, ou elle n'a vra iment rien a faire, mais a la. doctrine chretienne. A Jeanne, heros femelle, et deesse du feu, je lui d i s : "Prends garde, il y a du sang 3 tes souliers.'" 1 Audiberti devalorise ainsi l'hero'ine en la placant dans un decor simple* modeste et rudimentaire: une maison pay-sanne ou l'on se preoccupe de soigner des cochons, de coudre et de faire cuire. On rappelle en passant que la veritable Jeanne d'Arc etait au contra ire issue d'une famille de laboureurs aises. En premier lieu, il faut noter que la maison natale de Jeanne d'Arc dans La'Puce lie, est dominee par la ver tical ite: on y trouve, par exemple, un terre-plein, un echafaudage, un escalier et une galerie a 1'Stage, En effet, plusieurs elements de 1 'espace s'organi sent en un reseau d ' oppos i t i-on-s haut/bas. Par exemple, on note deux mouvements, projection vers le haut et rabattement ^ Cite par Toloudis, p. 70. 54 vers le bas, mouvements qui refletent les deux aspects de la personnalite de Jeanne d'Arc; d'un c6te, l'elan de la jeune fenime vers la saintete et 1 'ambition de devenir heroine; d'un autre cote ,1a vie banale et terne des paysans la tentation de la chair, l'appel de la nature. II faut demontrer a present comment Audiberti reussit a dresser les oppositions qui caracterisent Jeanne d'Arc et son entourage. Du point de vue physique, Jeanne a "la tete qui tranche le ciel" (p. 115)» nous dit l'auteur; "elle domine, elle atteint tout" (p. 127); meme ses oreilles 2 tendent vers la verticalite, elles sont devenues pointues. Tout son etre est domine done par un mouv.ement a s c en t i o n n e 1 : ainsi, cette "frequentatr i ce d'oiseaux". a un "coeurd'hi-rondelle" et "des ailes" a la place de hanches. "Je vole," dit Jeanne qui refuse d'epouser Gilbert car, comme il le dit "nous ne sommes pas assez giants , assez aeriens" (p. 127). Dans cette perspective, le fait qu'elle apparaTt sur la scene en "haut-de-chausses"' est done tres significatif. Les oreilles pointues se referent aussi au caractere "diabolique" de la mission de.Jeanne d'Arc; on rappelle que 1'heroine fut livree a un tribunal d' inquisition ou el le fut accusee de sorcellerie. Les oreilles pointues suggerent aussi une association avec Pan et les satyres. Or, Pan est pour les Chretiens.le symbole du paganisme, symbole qui s'accorde avec 1'image de Jeanne d'Arc accusee d'heresie. Quand aux satyres, creatures m§les, symbolisant la nature sauvage, ils s'accordent parfaitement a l1image que donne Audiberti de la jeune heroine indomptable dans ses vetements d'hommes. 55 II faut ajouter aussi qu'elle. parle haut , saute haut et va meme jusqu'au point d'affirmer qu'elle s'entretient directe ment avec 1 a - ha u t, 1e ciel. En outre, lorsque le due la met en garde contre les hommes de loi, elle ignore son conseil eh affirmant: "Nos ressorts, et nos membres nous permettent de nous ecarter de la terre, par des bonds de plus en plus amples. Je vais m'arracher de pied ferme et decrire un tour dans les airs" (p. 145) • Le revers de la medaille nous presente une image de Jeanne tout a fait disparate. Tout d'abord cette grande fille nemesure en realite que cinq pieds sept pouces, et son mouvement est oppose par un contre-mouve-ment descendant: ainsi, comme le dit sarcast iquement son pere, "Mademoiselle ne se sent a l'aise qu'au ras d u ciel o u du sol . . . Elle s'envole puis elle s'endort" (p. 125). On vo it se dessiner alors un cote presque sinistre de l'hero'ine: l'elan vers la gloire et 1'exal-tation mystique menent en effet a la souffranee et a la mort car Jeanne exerce une fascination mortelle sur les jeunes soldats qui la suivent. Elle s'en va vers la ville ducale "en laissant voir ses jambes jusqu'aux genoux," remarque le pere (p. 124), suggerant ainsi qu'elle utilise son charme.feminIn pour attirer 3 elle les hommes dans le but de les contraindre 3 1'offensive. Jeanne eprouve le besoin d 1 amour sexuel mais elle etouffe ses sentiments preferant la gloire militaire et renoncant a\ la vie de femme et d'epouse: "C'est ainsi que je les veux les hommes," dit-elle, ". . , me poursuivant et me suivant vers la mort, dans la guerre, pour la patrie" (p. 152). Cette repression sexuelle est relayee par la cruche. aux chaTnettes, objet faisant partie du decor de la maison natale de Jeanne. L'auteur attire 1'attention sur cet objet et precise que Jeanne embrasse la cruche apres avoir pris sa decision finale de quitter sa maison, et de se sacrifier a la vie de guerriere, abandonnant ainsi la vie de femme et d'epouse. "Vaisselle. . . maison," se dit-elle, "il faut pourtant que j'aille ou il faut que j'aille. . . maison, je te laisse" (p. 176 ) . La. cruche est le symbole de la matrice, du principe feminin receptif et par extension de 1 'acceptation de la fertilite, tandis que les chaTnes marquent la restriction, la repression que Jeanne s'est imposee afin d'atteindre son but. Image simple, mais fort explicite. Meme signification dans le lapin mort que la mere de Jeanne porte sur la scene a la fin de la piece; le lapin, symbole de la fecondite, de la sexualite et de la docilite devient ici une image de ce que Jeanne sacrifie pour sa carriere militaire. "La femme met des enfants dans le monde," dit la mere, "j'avais une fillette, Jeannette, vous ne l'avez pas vue?" (p. 187). Mais Jeannette, soeur de Jeanne et alter ego de 1 ' heroine est morte aussi; el le sera brQle'e -acciden tal ement lors d'une representation thea'trale ou elle jouera le r61e de Jeanne! On a montre comment l'opposition haut/bas reflete la double identite de Jeanne. Cette dualite est refletee aussi par l'opposition grand/petit, autre seme spatial important de cette piece: "Ma maison est pet i te," insiste le pere de Jeanne, 11 [n] otre compagne est pe t i t e , nos jambes sont pet i tes" (p. 133). La maison contraste done avec la "haute" taille de Jeanne qui, comme le dit son pere, "s'est mise a grandir comme une fureur" (p. 120). Ma is pour son pere, Jeanne, hero'ine nationale, n'est qu'une "brute garce" qui refuse d'operer "a 1 'altitude reguliere et raisonnable d'une fille ou d'une femme champetre et devouee" (p. 125). Selon le vieil homme, la vraie gloire viendra dans la famille..lorsqu'il aura mis a point son ensemengoir automatique! II faut noter aussi que la grandeur physique de Jeanne est opposee a la petitesse de sa soeur Jeannette qui est bossue, courte, trapue, accroupie, terne et humble! Meme son frere, dit 1'auteur, marche obiiquement, contraste frappant avec Jeanne dont chaque mouvement tend 3 la rectitude. Outre les oppositions haut/bas, grand/petit qu'on vient de voir, il faut signaler une troisieme opposition categorielle importante: fragi1e/so1ide, Les exemples en foisonnent dans le texte; ainsi, les jambes de "marbre" de Jeanne sont opposees 3 ses cheveux de "paille," et ses bras "durs" contrastent avec ses mains "de1 icates" et ses doigts "freles"; son armure de "fer" est opposee a sa "peau de femme," etc. Comme Gilbert le dit; "tu n'es pas tendre, pour ta tendre peau" (p. 13*0. Toutes ces oppositions servent 3 mettre en relief le cfite fragile et humain de Jeanne d 'Arc, autre moyen de demystifier 1 1 he ro1ne . 59 OPERA PARLE Opera parte (1954), l-'une des pieces majeures d'Audiberti, presente des difficultes du point de vue spatial, domaine par excellence du decorateur. Parlant de la tache de celui-ci, Jeanyves Guerin souligne qu'elle est dans Opera parte "un peu malaisee; seul un cineaste -Bergman, Delvaux ou quelque autre artiste de la pel 1 icule -1 pourrait rendre 1'atmosphere poetique des lieux." La spatialite du premier acte, par exemple, est plutot vague et inscrite en grande partie dans le dialogue. Cependant, il convient de faire quelques remarques sur le traitement de la nature qui const i tue 1 'element dominant du decor de cet acte. Contra i rement a La Fete noire, la nature dans Opera parte represente tout ce qui est bon et pur et s'oppose au Christianisme, qui represente le mensonge, le blaspheme et le mal. Comme nous le verrons, il existe dans cette piece un contraste frappant entre lecalme, la sublimite de la nature et les changements brutaux et penibles qui naissent des pretendues valeurs morales et des exigences du Christianisme. L'action se deroule au neuvieme siecle, au temps ou tous les paysages commencent a etre ravages par le pro-gres de la civilisation chretienne. Ainsi, Garon donne l'ordre aux ouvriers d'abattre les sapins "jusqu'a la ^ Jeanyves Guerin., Le theatre d'Audiberti et le baroque (Paris: Editions Klincksieck, 1976), p. 219. 60 roche plate" afin d'y installer une'ville. Cette description de la nature est en parallele a celle de l'homme que la religion et la civilisation eloignent de son Stat nature!, Comme le dit Garon, D'abord jf'eta is un ours. Ensuite je fus un homme. Etant homme, j'ai desire 1 'argent. J'ai travail IS pour le due, pour 1'Etat . . . La route achevee, j'ai voulu, comme autrefois que je sois l'ours dans les bois, Mais j'Stais devenu l'homme, J'etais devenu le vassal de Dieu. De ce passage se degage nettement la philosophie d'Audi berti qui volt dans la religion organisSe, dans la vie en societe, 1'une des sources du mal de 1'homme, Le Christianisme , semble nous dire 1 'auteur, est represents par les eccl.es iasti ques corrom.pus et hypocrites qui mys-tifient l'homme naturel et naif afin.de le soumettre a leur controle. Mais l'ours, done la bete qui reside en chaque homme, n'a pas ici de connotations negatives -ce n'est pas la bete de La Fete no-ire qui incarne I'instinct animal et brutal de l'homme. Au contra i re, ici la bete represente 1'elan naturel, inne et spontane de 1'homme et sa parents avec la nature; elle- reprSsente tout ce qui est pur, normal et simple, et s'oppose 3 l'artificia-litS, a la corruption de ce qui est acquis, bref, a la vie en sociStS et a la religion des pretres. II s. 'ensuit qu'en Sloignant 1 'homme de ses raci. nes dans la nature, le mal naTt et l'homme souffre: "Je ne suis pas capable de comprendre les roseaux, les sapins," dit Garon (p. 151)- Cette notion presente quelques p a r a 1 1 e 1 e s avec la philosophic de Jung qui met en garde contre le danger que represente 1'animal, qui dans l'homme est sa psyche instinctue11e ; cet animal peut devenir dangereux lorsqu'il n'est pas reconnu et integr6 a la vie de l'individu. Accepter l'ame animal est la condi tion a remplir pour parvenir a 1'unification de 1'indi-2 vidu et 3 la plenitude de son epanouissement. Ceci nous mene a la Hobereaute, mi-femme, mi-oiseau, qui incarne la beaute simple, presque animale et pure de 11etre naturel, et qui se trouve en plein conflit avec les forces malefiques du Christianisme. Cette creature feerique est arrachee a sa demeu re naturelle et joyeuse dans le lac, decor central du premier acte, afin d'epouser Massacre, "le plus ignoble des Chretiens, le plus puant" (p. 161). "Plus de lac, fini le lac," dit Garon 3 la jeune femme effaree. Ce lac est 1 'element central du decor de cet acte. M est interessant de noter que dans la mise en scene par Marcel Marechal en 19.6 5, --le lac a subi plusieurs transformations; dans la premiere esquisse, le lac se materialise d'abord a .1 'horizon, mais plus tard il occupe tout 1 'horizon et gradue1 1 ernent envahit tout, meme la piste; finalement, apres plusieurs autres changemen ts., il devient 1 'element central de la mise en scene. 2 Carl C. Jung, Man and his Symbols (New York: Double day, 1964), p. 124. 62 (1 est evident que la Hobereaute entreti ent avec le lac un rapport particulier: "Mes yeux sont le lac," dit-elle, "mon lac . . , c'est pour toi que je fus la plus forte" (p. 114) . A la fois femme et fee, la Hobe^ reaute est done le symbole meme de la nature et de 1'amour elle a la limpidite, la fraTcheur ainsi que la puissance de l'eau. Dans la nature, semble nous dire Audiberti, 1'homme vit en harmonie intime - il n'y a pas ici de preeminence de 1'homme sur la femme, pas d'orgueil mascu-lin exacerbe: "Tu seras ma femme," lui dit le mattre, "tu seras faible" (p. 128) . Significativement, apres son ma riage avec Massacre, on refuse a la Hobereaute la per mission d'aller au lac et on la force a mener une vie malheureuse dans un chateau, symbole de 1 'emprisonnernent , ou malgre les "tapis superbes," elle prefere l'herbe: "J'aime l'air, j'aime l'espace," dit-elle (p. 133)-On a vu comment le decor' du premier acte, (le lac) , et celui du deuxieme acte (le chateau) refletent les themes sous-jacents de la piece; il en va.de meme pour le troi-sieme acte ou l'on voitle Baron Massacre tourmente par sa jalousie et ses soupcons, tuer la Hobereaute et son amant dans une scene qui se deroule aux abords des mu- ' ra i l'l es d'un monastere et qui se charge ainsi d ' ha rmon i ques ant i rel i g i euses . La religion et l'Egli'se forcent 1 ' homme et la femme a mener une vie non-naturel 1e; "L'Eglise se r en i e elle-m8me," elle ben.it 1 1 homme et la femme dans le mensonge et le blaspheme," (p. 150); ", , . si Dieu est bon," dit Audiberti, "Dieu n'est pas Dieu, puisqu'il consacre le putanat du mariage" (p. 158). Comme on le voit, le deplacement de la Hoberaute du lac au chateau entratne le malheur et finalement la mort en fait, souvent dans les pieces.d'Audiberti, le deplace ment du heros ou de l'heroi'ne d'un espace a un autre entratne des consequences fatales. Dans Le Mal court, par exemple, la migration d'Alarica de la Courtelande a 1 'Occident const i tue un tournant negatif dans la vie, jusque la innocente et pure, de la jeune fille; de meme le voyage d'Amedee dans Quoat-Quoat aboutira aussi au malheur et a la mort. Quant a Barthelemy de Pic-Saint-Pop, l'hero'ine vierge de La Fourmi dans le corps, elle sera convertie a la corruption une fois qu'elle se sera rendue a Remirement. Les deplacements des person nages dans le theatre d'Audiberti ont done souvent une valeur structurale tres importante. 64 LA LOGEUSE Dans certaines pieces d'Audiberti, 1'objet joue un role decisif; c'est le cas de la cafetiere dans La Logeuse (1954), allegorie moderne du mythe de Circe. Des le debut de la piece, on se rend compte que la cafetiere n'est pas un simple objet.qui fait partie de 1 'ensemble-decor mais qu'elle a plusieurs fonctions syntaxiques: "Cafetiere clas-sique," dit 1'auteur, "verte et marron, tres apparente" (p. 11). C'est en fait 1'objet qui contient le philtre que Madame \Cirque donne a boire a ses hommes: "Une goutte de moi suffit pour les changer" (p. 47), se vante-t-el1e. En fait, tous les hommes qui lbgent chez Madame Cirque tombent victimes de ses encorcellements - elle les transforme bien-tot en esclaves, abrutis, qui perdent toute initiative, toute i nd i v i dua 1 i te , et regressent vers un com po r t erne n t infantile. On note tout d'abord que la cafetiere est toujours la, temoin indestructib1e des actions malefiques de sa proprie-ta i re. Ainsi, au premier acte elle fait partie du decor de la cuisine, au deuxieme acte elle apparatt dans la chambre a coucher de Madame Cirque, et finalement au troisieme acte, elle est temporairernent absente mais reparatt a la fin de l'acte. Cet objet redoutable et nefaste devient la me-tonymie de Madame Cirque, et l'on n'est pas surpris de noter que la gestuelle des personnages envers cet objet 65 reflete la gamme des sentiments qu'ils eprouvent a l'egard de leur logeuse et qui va de 1'attraction a la mefiance en passant par la peur, le respect, la revolte, 1'Horreur, la violence et l'abandon. Ceux, par exemple, qui ne conaissent pas Madame Cirque et son influence malefique, tel le jeune inspecteur de pol ice, sont attires par cet objet mysterieux. "Comme elle est belle cette cafetiere," dit le jeune in specteur, "j'aimerais, si c'etait possible, un peu de cafe." Peu importe que le cafe spit froid, il en veut quand meme: "g.a ne fait rien," dit-i'l, "donnez-m1 en, je vous en prie. Donnez-m'en. Je croi ra i que j'habite chez vous" (p. 53)-Un autre exemple: lorsque Madame Cirque est apprehende-e par Tienne (inspecteur deguise en locataire), et i ncarceree, son mari, qui jusque la se laissait mener totalement par sa femme,envoie promener la cafetiere d'un coup violent. Ce geste prend unevaleurironique lorsqu'on pense qu'il n'a le courage de se revolter que contre un "objet." En effet, M. Cirque n'est pas encore totalement libre de la domina tion de sa femme car quelques minutes plus tard, entendant la sonnerie, il ramasse 1'objet avec precaution et le remet en place. Meme durant 1'absence de Madame Cirque, done, les hommes demeurent sous son influence, comme le montre leur attitude envers la cafetiere, Mais 1'exemple le plus significatif a cet egardest fourni dans la sequence ou Madame Cirque retourne, libre, gr§ce aux nouvelles lois instituees par son mari, qui, a l'ecart de 1 'influence 66 nefaste de sa f emme,. • aya i. trepr i s sa carriere de ministre. L1arr ivee de la logeuse plonge les locataires dans un etat de vive anxiete renforce par 1 'apparition de la cafetiere que tous regardent avec mefiance et qui frappe d1horreur Christina, la fille- de Madame Cirque: "Mais. . . cette horrible cafetiere," s ' ecrie-e11e, "qu'est-ce-qu'e11e fiche la?" (p. 3 8). La cafetiere est done non seulement un determinant de 1'action mais aussi du personnage de Madame Cirque. Ainsi, comme tout receptacle, la cafetiere est un symbole sexuel feminin, renvoyant a 1'uterus ou a la matrice. Mais sur scene, elle est aussi la metonymie de 1'irre-^ sistibie seduction qu'exerce Madame Cirque sur ses hommes. Ceux-ci, du reste, ont pour elle une admiration qui a sa source profonde dans des elements autres que la sexual i te: la cafetiere, en tant que symbole feminin, se rattache aussi a la figure du corps maternel. En fait, la cafetiere specifie l'auteur est "ventrue," le ventre etant, bien entendu, le symbole par excellence de la mere. Ceci dit, . on note que la.dependance totale des hommes vis-a-vis de Madame Cirque reflete surtout leur besoin de protection maternelle, de tendresse, de securite, et les conduit a une attitude regressive et infantile. Madame Cirque joue ainsi le r61e de nourrice, de guide; c'est elle-meme qui souligne cet aspect de leur rapport lorsqu'elle reparatt dans 1'appartement: "Mes amis, ca1mez-vous," dit-e11e, 67 "c'est moi. C'est maman"(p. 84). Mais, tout symbole maternel revet un aspect positif et un aspect negatif. Ainsi, d'un c6te la mere protege, reconforte et soulage, mais d'un autre cQte, elle etouffe, opprime et maintient ses enfants 3 un stade infantile, dependant. C'est la 1'ambivalence de la genitrixdevo-ratrice. Ainsi, la cafetiere, metonymie de Madame Cirque, contient une boisson chaude, agreable, tonique, mais en meme temps, un poison: le philtre qui reduira les hommes en enfants. En Madame Cirque est ainsi reuni le paradoxe de la fee comblant les desirs sexuels des hommes et de la sore i ere qui les emascule. Comme le dit M. Cirque, Pour que la plus humble des. tisanes se transforme en dynamite, ou devienne la profondeur de la tombe, ilsuffit qu'au dessus de la coupe, ou de la tasse, voltigent ses doigts. (P. 41) Ce commentaire fait songer a un passage fameux ou Shakes peare parlant de la reine Mab, a la fois fee bienfaisante et soreiere diabolique, la decrit en ces termes: She is the fairies' midwife, and she comes In shape no bigger than an agate-stone On the fore-finger of an alderman, Drawn with a team of little atomies Athwart men's noses as they lie asleep; . . . and in this state she gallops night by night Through lovers' brains, and then they dream of love; . . , This is that very Mab That plats the manes of horses in the night, And bakes the elf-locks in foul sluttish hairs, Which once untangled, much,misfortune bodes; This is the hag . . . Romeo and Juliet Act I , v. 68 Mais on n'a pas encore tout dit a propos de la cafe tiere; sa couleur, verte et marron, par exemple, a aussi une double connotation. On a dit que la cafetiere est un symbole maternel; or, la mere represente une oasis, lieu reposant, agreable, rafraTchi ssant auquel l'homme, fils ou amant, reve de retourner. Le vert est en fait utilise souvent comme couleur therapeutique , basee precisement 1 sur cette notion du regressus ad uterum. (1 est inte ressant de noter que le vert etait au moyen §ge la couleur de la toge des medecins et que de nos jours, elle demeu re celle des apothicaires. Mais outre ses connotations du refuge maternel, de la valeur therapeutique , le vert a plusieurs valeurs negatives. Ainsi, tout en etant la couleur de la germination, du bourgeon, done de tout ce qui croft, il est en. meme temps celle de la moisissure, de la putrefaction, done de la mort et meme du mal, si 1'on sait quel'emeraude est la pierre de Lucifer. Ce double symbole positif/negatif du vert s'accorde done avec 1 'aspect binaire de la cafetiere, et, par extension, de Madame Cirque. II faut signaler aussi que le vert est la couleur des fees! Quant au marron, couleur de la terre, il symbolise la degradation, le mouvement vers le bas, refletant ainsi le sort des locata ires de Madame Cirque une fois qu'ils ont bu le philtre contenu dans la'cafetiere, 1 Cheva1 i er, p. 110 2. 69 LES PATIENTS Dans Les Patients (1961), les. themes sont etroi tement lies au fonct ionnement de 1 'espace, C'est le cas en par-ticulier pour les couples guerre/paix, corruption/innocence, rea1 ite/i11 usion, etc. qui sont traites dans un espace lui aussi duel et represente d'une part par la Republique de Patience, lieu ravage par la guerre, d'autre part, par la boutique du "Mattre a l'oiseau," lieu intact, calme et paisible. "Toute la contree ricane, aboie, frem it dans l'atrocite," (p. 230), dit l'auteur, et le village ou se situe la boutique a disparu. Audiberti n'a pas gratui tement nomme ce village "Le Village bleu." Le bleu, couleur calme'et paisible, suggere le desir de la purete et le chemin de 1'infini ou le reel se transforme en 1'imagi ne i; re. Le bleu est la couleur de l'oiseau de bonheur, proche mais hors d'atteinte. M est un signe en creux d'une chose qui n'existe pas et qui dans 1'espace est remplacee en entier par le malheur et la mort. On note en passant que le bleu est chez les Egyptiens, la cou leur des murs des necropoles, symbole de la mort, et chez les Azteques, signe de la slcheresse et de l'incendie de la mort et de la famine, elements que 1'on retrouve dans la Republique de Patience oD tout est "ras, plat, net sec et fauche" (p. 233) » ou 1 es hor i zons ne sont que du feu," (p. 246), et ou la mort regne partout. 70 Dans cet univers sans herbe.et sans arbres, les seuls an imaux vivants sont l'araignee, une chevre et peut-etre quelques fourmis. En choisissant ces trois animaux, Audi berti souligne davantage la futility de 1'existence dans un univers si precaire et instable, car l'araignee, symbole de la fragility, et la fourmi, symbole de la mediocrite et de I 1 i ns i g n i f i a nc e des ind.ividus n'inspirent guere de confiance au lecteur a propos de la survivance des protagonistes dans Les Patients. II en va de meme pour la chevre, symbole de la libertS, qui prend une valeur ironique puisqu'elle est forcee de se cacher dans un trou creux dans la terre, et de la isser ses cornes seules visibles. Si la liberte n'existe plus dans la Republique.de Patience, 1 1 amour ne s'y retrouve pas davantage. Ainsi, les pigeons, symboles de 1'amour, sont morts aussi: "Ah, les pigeons d'autrefois, tout juteux, dans les petits pois," dit Madame Chevrefon-taine (p. 239). Non seulement la chevre, mais tous les hommes, meme les sergents de police de la Republique.de Patience, descendent sous la terre pour s'y cacher. Le mouvement deseensionne 1 des hommes illustre leur chute vers le Satanisme, mais il represente aussi la recherche de l'abri, le desir du passage a un. autre monde, bref, le desir de fin i r de cet "abattoir fumant" qu'est devenue la RSpublique de Patience. Et, la fumee elle-mSme est si envahissante que les generaux responsables de la guerre ne peuvent plus 71 s'apercevoir de la "forme.de la terre, ni [d]es motifs de cette fumee elle-meme," (p. 247), par quoi l'auteur evoque la brievete de la vie et la vanite de la colere. A cet uni vers du desastre, s'oppose la boutique "Le MaTtre a l'oiseau" dont les contenus flottent "sans une e g r a -tignure." Elle est faite de briques et de bois , semes tres importants du point de vue des oppositions guerre et paix qui foi sonnent dans le texte. La brique etablit 1'homme dans sa maison et represente 1'organisation des individus en ville ou en village, et symbolise done la securite de la demeure, de la societe, elements bien pre-caires dans 1 1un ivers instable des Patients ou la guerre menace de detru ire 1 'homme et tout ce qu'il a b§ti. Quant au bois, en tant que prima materia, il represente l'etat edenique et symbolise par extension le Christ. On aura 1'occasion de voir plus loin comment cette notion du Christ se relie a l'optimisme du maTtre de la boutique. La boutique, "espece de navire de faience," renvoie symbol i quemen't a 1'arche de Noe, mais ici, contra i rement au mythe, les seuls animaux abrites dans la boutique sont des animaux en porcelaine, substance fragile qui'reflete 1'univers precaire et instable de la piece, Alieu refle-chir, il est permis de se demander si la boutique est vraiment ce lieu "calme et egal" qui contraste avec la "nature qui tremble en dehors?" C'est bien ce que pense le maTtre, mais un examen attentif du texte revele que tout 72 le contenude la boutique est fragile et vulnerable. En effet, Audiberti souiigne avec insistance 1'opposition fragi1e/incassab1e qui distingue les deux espaces du texte. Ainsi, aux animaux de porcela i ne de la boutique, il oppose les tigr.es volants et les chiens de metal de la guerre; aux casques de fer, aux medailles en dur metal, au poitrail d'acier, il juxtapose la miserable chair, la dentelle qui craque et la toison qui flambe; 3 la lance, au javelot, au bouclier, a la mitraille, il oppose la soupiere polie, les vases fremissants, la poterie. Ironiquement , le General Houg rapproche ces deux mondes opposes lorsqu'il remarque: "L' infanterie ressemble a la poterie. Un seul modele se repete mille fois." II n'y a qu'une seule difference: lesouvrages de 1'artiste "sortent du four," tandis que ceux du guerrier rentrent au four (p. 236). L'aspect fragile de la boutique est evident non seule ment dans son contenu, mais aussi dans les personnages qui s'y abritent. Le g a r c o n "frSle et mince" et la fille "douce et fragile" presentent un contraste frappant avec la ferraille de la guerre. "Je ne suis pas de pierre ou de glaise," dit la jeune fille aux generaux qui s'appretent 3 la decouper de leur epee apres 1'avoir allongee sur une natte en pretendant qu'elle est une carte du monde qu'ils 1 vont se partager, Suivant la definition d'Ubersfeld', la ^ ", . . chaque fois qu'un §tre humain est 1'objet de manipulations analogues a celle qu'on fait subir a une chose, il devient objet," Ubersfe1d , L'Eaole du spectateur3 - p . 149. 73 jeune fille devient un "objet" -refletant concretement sur la scene leur indifference v i s - a *- v i. s de la vie humaine. La tranquil lite et la paix de la boutique ne sont done qu 1 une illusion: on n'est pas su r-pr is lorsqu'on lit que les fleurs du paravent "crient," que les arbres peints sur le plafond "pleurent," et que les animaux en porcelaine "gemissent." Le maTtre a l'oiseau r§veur et optimiste, croit avoir dans sa boutique preserve l'utopie, mais peu a peu, on se rend compte de la fragilite de sa demeure, car le hors-scene, la Republique de Patience qui represente la guerre et la destruction^ franc hit son espace sans cesse. Quoique 1'incendie n'atteigne pas sa maison, la poussiere, (ou la cendre qui resulte du feu), penetre la boutique et recouvre tous les objets d'art, les marquant du signe de 1 a mo r t. L'invasion de l'espace de la boutique par l'univers exterieur du desastre, observee plus haut, est illustree au niveau des sons: bruits guerriers, sonneries des trom-pettes militaires, mitrailles, "tigres volants" etc. Un autre element del'exterieur qui penetre dans la boutique est une feu i11e contenant le message suivant; Habitants du Village Bleu, nous veilions sur vous. Nous arri.yo.ns, Elevez vos coeurs, Enterrez-vous comme des harictos d'avril. Mettez chacun sur votre t§te une couyerture de terre. La guerre est sacree. La guerre commence afi.n de s'achever. La guerre par consequence est la plus sQre. "ennemie de la guerre. (p. 229) 74 La feuille a, cM autre part, un double rQle connotatif: par son contenu, evidemment, mais aussi par sa forme; elle est dechiree 3 l'endroit de la signature, ce qui cache 1 1 identite del'emetteur, for cant le matt re 3 sedemander de laquelle des deux armees rivales il s'agit, d 1 ou l'idee de la futMite et de la stupidite de la guerre, idee renforgee par le fa it que les deux generaux, autre aspect de la guerre qui penetre la boutique, se ressemblent "de la casque aux eperons" (p. 233). On a montre que 1'espace de la paix est sans cesse franchi par les sons de la guerre, par la cendre du feu, par le message ecrit et finalement par les Generaux Houg et Houm. Et c'est la penetration de la guerre dans ce refuge de la beaute etde. 1 'optimism e qui about it au vice et a la corruption. En premier lieu, Pasquarelle, le jeune garcon de 16 ans, est attire par la gloire de la guerre par laquelle il espere conquerir Nassia, jeune fille de 16 ans. A son retour du front, il s'ecrie avant de mourir: "Nassia . . . j'ai le casque . . . comme sur les images" (p. 249). On ne peut ignorer la signification negative du casque, attri-but de Hades et done symbole de l'enfer et de la puissance. En second lieu, Nassia est attireepar lecSte sexuel et glorieux du guerrier revetu en armure de guerre: -"Ces guerriers sont vraiment jolis garcons," dit-elle, en touchant l'epee (symbole phallique), des deux generaux. "Que ce dur metal m'attendrit 3 toucher," s ' exc1ame-t-e1 1e. Elle devient avide de r i chesses et vend tout le riz, der-niere nourriture qui reste dans la boutique. "Le feu de la guerre fait germer les femmes," dit-elle. On comprend que Nassia est devenue une prostituee: "J'ai gagne plus avec mon riz," dit-elle, "l'affaire d'une matinee, que vous meme avec vos soucoupes depuis que vous § t e s dedans" (p. 244). Le riz est un signe important puisqu'il a ete cultive seule ment apres la perte du paradis et la separation entre le ciel et la terre, et qu'il represente done la perte du. bonheuredenique. Dans Les Patients, on le voit, Audiberti souligne la moquerie et la cruaute de la guerre qui vise a enfler l'ardeur guerriere de la jeunesse en utilisant le charme presque magique et ensor eel'eu r des uniformes militaires, de la musique militaire et des beaux d i scours : "Nous a 1 Ions a la guerre avec une chanson" (p. 236), dit le general Houm. "Leur guerre impitoyable se metamorphose-t-e11e en fete musicienne?" (p. 246) demande le maTtre. On est tente.de rapprocher Les Patients des poemes de Wilfred 2 Owen (1896-1918), en particulier Anthem for a Doomed Youth (1917): What passing bells for those who die as cattle? Only the monotonous, anger of guns f • • No mockeries now for them. No prayers nor bells Nor any voice of mourning save the choirs The shrill, demented choir of wailing shells; And bugles calling for them from sad shires. 76 Ce poeme fait echo a la situation dramatique des Patients ou la musique militaire se mele aux bruits d'armes et aux cris agonisants de la guerre: "ga gronde, ga pleure, ga hurle," dit Madame Chevrefont,. pendant que la musique Sparse remplit la scene. Face 3 ces atrocites de la guerre, le maTtre garde son op'timi'sme; il fonde son espoir sur un oiseau en porcela ine, "glace, dur-et fragile. . . pourtant si puissant [et] galbe sans une erreur" (p. 228). Cet oiseau pur et simple a des qualites presque magi ques car il cont.ient 1 1 espoir qu 'un jour "ouvrant a l'infini ses ailes de lumiere," sans ce pendant quitter le sol, il deviendra tout 3 coup plus grand que 1'univers et prononcera la delivrance - "ce jour 13, le malheur mourra" (p. 228). 11 est bien evident que 1 'oi seau symbolise le Christ par qui la regeneration de 1'homme sera assuree. L'enfant Jesus est en effet souvent repre sents avec un oiseau dans la main. L'oiseau est aussi ce qui se liberede la pesanteur terrestre et sa lSgeretS contraste done avec la pesanteur des armes, signe de perversion. On n'est done pas surpris lorsque le maTtre annonce que l'oiseau apparattra lorsque "la montagne de douleur sera devenue assez haute pour porter le po i d s 2 (1 conyient de signaler que Wilfred Owen a s.SjournS a Bordeaux en 1914 et a frSquentS le poete Laurent Tailhade; 1'hypo these de contacts entre Owen et Audiberti est done plausible. On rappelle qu'Audiberti est avant tout un poete; il a publiS plusieurs volumes de pbemes, notamment, L'Empire et la trappe (.1930), Des Tonnes de semenoe 0 941), La- Nou velle -origine (.1 942) , Toujour^ 0944) et Remparts 0 953). 77 du pa rdon" (p . 228) , Mais l'oiseau sauveur, tout comme le Christ sauveur, s'avere une chimere, une illusion creee par 1'imagination del'homme. "Tu n'es qu'un peu de glaise avec un .peu d'email," avoue le vieil homme. "Mon esprit t'engendra" (p. 2k5) • Cependant,l'oiseau d emeu re "taciturne et tronipeur," indifferent aux prieres du maTtre: "Seigneur oiseau," dit le vieil homme, "toi qui m'ecoutes . . . reponds que j'entende ta voix . . . que ta voix s'elance et qu'elle guerisse" (p. 243). Mais, m§me si l'oiseau, c'est-a-dire le Christ, ne repond.pas, 1'homme continue a croire a la redemption. Ainsi, lorsque tout est aneanti autour du maTtre, celui-ci demande aux vivants: "Voulez-vous tout a coup que l'oiseau chante et que se termine a jamais la vie?" Leur reponse semble preferer la vie, malgre la souffrance et le manque d'espoir: "Non, sans fagons, alors on continue?" semble etre la reponse melee de "confuses voix qui supplient dans un chavaris passionne" (p. 256). Le maTtre continue done a croire que l'oiseau, par sa puissance, le protegera.contre le malheur. II n'est peut-etre pas interdit de voir dans cette persistence un echo de la notion nietzschienne selon laquelle l'Eglise exalte en 1'homme le sentiment de puissance, la volonte de puissance et s.'oppose done a tout ce qui est hon dans 3 1 a v i e . Friedrich Nietzsche, The Ante-Christ (Baltimore: Penguin Books, 1968), p. 137-78 L'ARMOIRE CLASSI QUE, UN BEL ENFANT, BATON ET RUBAN L'Avmoire alassique. 0961), tres cour.te, se classe parmi les pieces mineures de I 'auteur, Elle permet, cepen dant, quelques observations interessantes du point de vue spatial; en fait, la spatial ite y devient souvent mSme su-jet du discours. Brievement, Paction se resume ainsi: un jeune dentiste et sa ravissante femme veulent forcer un ami, Jean-Claude, 3 epouser Emi1 ie, la terne cousine, un peu simple, du couple. Le dentiste force Jean-Claude a faire la cour a sa femme, afin, dit-il, de la faire descendre "de son piedestal," et lui observe la scene cache dans une armoire. Jean-Claude ayant suivi a contrecoeur 1es, d i rect i ves du dentiste, commence a s'inquieter lorsque Monique accepte sa proposition. Se souvenant que son ami avait menace "de le mitrailler a coup de dents, 32 pointes d'ivoires synthetiques au.travers du cr§ne" (p. 271) s'il trouvait jamais Monique dans ses bras, Claude se h§te de proposer le mariage a Emilie lorsque celle-ci apparaTt sur la scene. L'armoire dans laquelle le dentiste se cache est 1'objet spatial central dans L'Armoive alassique. Elle est tout d'abord centrale dans le titre de la piece, Elle est aussi beaucoup plus qu'une simple cachette pour le ruse dentiste car elle renvoie 3 toute une dialectique ducon-flit entre le moderne et l'anti.que, Comme le dit. Jean 79 Baudrillard dans son etude intitulee Le Systeme des objets, 1'objet ancien "contredit aux exigences du calcul fonctionnel pour repondre 3 un voeu d'un autre ordre; temoignage, sou-1 venir, nosta 1gie, evasion, " En effet, l'armoire "aux portes gringantes," "au bois qui joue," est un signe plus qu'un objet fonctionnel, comme on le devine sous les re-marques de Monique, la femme du dentiste: "Cette armoire," se plaint-elle, "ce qu'elle m'agace, ancienne par les annees, moderne du point de vue des decorateurs" (p.272). 11 con-vient de souligner que Paction se deroule en 1970, (la piece a ete ecrite en 1961), et qu'elle expose done un monde futuriste, artificiel, eloigne de l'epoque du fait-main, de 1 'art i sanal. Ainsi, "l'armoire sculptee" est mise en opposition avec "les crosses d'aorte en matiere plastique," et avec le"pistolet mitrailleur odontologique 3 air comprime" (p. 268), etc., signes de notre societe de plus en plus mecanisee et art if ic iel 1 e. Or, Popposition authentique/synthetique recoupe une opposition morale; c'est tout le c6te artificel de la societe ou regnent la duperie et le mensonge qu'attaque Audiberti. Jean-Claude est son porte-parole lorsqu'il dit: "L'e1ectrostatique, les voitur.es, les fusees, tout ce qu'on invente chaque jour et qui fait en definitive plus de mal que de bien, tout ce bazar a Pair de rapetisser le sentiment, de le ridiculiser" (p. 264). Cependant, Jean-Claude, Don Juan ^ Baudrillard, Le systeme des objets, p. 103-30 moderne, a besoin de ces objets modernes, " . , , le plon-geoir au dessus du lit, celui-ci modele olympique, 4/35 -sur 3/140, un parquet denivele qui conseilie' le faux pas . . . d'invisibles cordes de harpes tendues jusqu 'au plafond pour vousouvrir les yeux. . . ce brochet decoratif allegorique mural trace par un seul cordon de metal" (p. 272). Tous ces objets font partie du "marchandage complique," ou de l'attirail d 'amour erotique qui se trouve dans l'apparte-ment "pimpant et sulfurique" du jeune homme. II est a remarquer encore que l'objet ancien est ce qui a "survecu," et represente done les valeurs de "jadis," la perfection, la durabilite. Ce n'est pas done par hasard qu'Audiberti choisit de situer sa piece dans 1'appartement d'un dent i ste; l'auteur attire notre attention sur les dents en en faisant le sujet du di'scours, a plusieurs reprises. Or, les dents, partie du corps qui dure le plus longuement apres la mort, soul i gnent d'une part la valeur symbolique del'armoire ancienne. Elle contrastentd'autre part avec. la durabilite de cet objet "anachronique," puisque le dent i ste remplace a longueur de journee les molaires par des dents d' iyoi re synthetique, action qui souligne l'aspect artificiel, et par extension, hypocrite, de 1!homme, Dans Un Bel Enfant C1961), piece minuscule, Audiberti reprend son attaque contre la societe "super-mecanieienne," Un couple recoit la yisite d'une sorte de geant de metal et de caoutchouc, coiffe d'un casque a antennes, chausse 81 de patins de scaphandrier, portant d'enormes lunettes, deux ap.pareils radar ou radio sur les bras, une mi-trail. lette surlacuisse, et des courroies de parachu-tiste sur la poitrine (p. 283). Cet appareil mecanique annonce au couple qu'il est leur enfant, envoye par le Conseil Intercontinental du Peuplement qui a decide que desormais les enfants viendraient au monde "par modalite extra-uteri ne integrale" (p. 284). Robert veut appeler la police, mais Edwige, sa femme, s'eprend du robot et veut le garder, soulignant ainsi la fascination qu'exerce de plus en plus 'I 1 automat i sme sur la societe. Le robot est considere comme 1'esclave de 1'homme, mais dans Un Bel Enfant, comme d'ailleurs souvent dans les recits de science-fiction, c'est le robot qui contrSle le maTtre. Ainsi, lorsque Robert sort pour aller chercher la police, l'enfant le menace de sa mitrailleuse et, a coups de pied, deplace des dossiers afin de s'installer comforta-blement. Nous sommes done dans un monde oQ le "triompha 1 isme . 2 mecanicien" comme dit Baudrillard est synonyme des forces malefiques qui detruisent 1'homme et son univers. Audiberti peint un monde ou le lait (symbole de la vie), est remplace par "le col lostrum reva.s sog 1 a ndu 1 a i r e , . . hormones imaginatives"(p, 286), un monde sans her be, ou le metal triomphe et domine sur la chair, Edwige implore l'enfant 2 ^ Baudrillard, Le Systeme des oh jets, p,153-82 d'epargner la terre: priere inutile car la terre et l'homme seront detruits par le desir d'automat i sme de l'homme mo-derne: "Je t'emporte loin du corps, ce labyrinthe," dit 1'enfant de metal a Edwige,"dans un monde precis d' impal pable metal ou la chair diminue et tout autant la crainte sur les plateaux sans herbes au grand soleil mental" (p. 287) N'est-ce-pas 13 la mort, ou plus precisement le suicide de l'homme, responsible d'avoir cree une societe saturee d'ob-jets mecaniques, de ". . . trues . . . trues. . . .," comme le dit I 'auteur? (p. 287). semble evident qu'Audiberti percoit dans 1 'automatisme un c6te demoniaque, et voit en lui la perte de l'homme. Le fait qu'Edwige soit la fille de gros industriels de la Nievre n'est done pas un detail g r a t u i t . 83 LA BRTGITTE Dans certaines pieces d'Audiberti, les objets prennent statut d'un personnage auquel les. protagonistes addressent la parole. Plusieurs exemples vienne n't a 1 'esprit: Dans Les Naturels- du Bordelais (1952), Guy Loup embrasse la table et cajole l'armoire, pretendant que ces objets sont ses mattresses; et dans La Hobereaute, Rasibus s'addresse a la hSche; mais c'est dans La Brigitte (1962), que ce procede est le plus signifiant: un objet, une motocyclette de marque "Brigitta," rassemble les themes principaux de La Brigitte, piece consideree 1'une des plus complexes de 1'auteur. Le fonctionnement de la motocyclette a tit re de personnage, (qui "parle" et qui bouge par ses propres moyens), est juxta pose a celui de Paulette, jeune actrice transformee symbo-1 iquement en objet et manipulee par ceux qui 1 1 entourent . D'un cote on retrouve Boibois qui veut lancer Paulette dans une carriere de vedette afin d'attirer sur lui l'atten-tion du grand metteur en scene Truffq.uin-, d'un autre cote se trouve Madame Goncourt qui veut donner a son ami Raoul, directeu.r de cinema, 1 'occasion de faire un film sur la vie de Paulette Plumard, Paulette devient done une marionnette qui se laisse manipuler par ces deux maniaques de Raoul et Boibois au po i n t, de pou i. 1 1 6e de toute identite et deshuma n isee , de ceder a toutes leurs fantatsi.es, Elle est forcee de revivre le drame de son passe afin de sat.isfaire le reve de Raoul 84 qui est de produire un film real i ste sur la vie de la jeune fille, Ainsi, par une serie d'images que Raoul propose a Paulette, il parvient a lui faire croire qu'elle se trouve dans l'atelier de la cruelle Madame Fanny ou elle rev it non seulement la tyrannie des clientes et la moquerie de ses compagnes de travail, mais aussi la pauvrete, la faim, les maladies et la solitude d'une existence miserable et sans amour. (.'illusion du present.et la realite del'experience du passe entrent en symbiose et obliterent tous les efforts de la jeune fille pour surmonter ses malheurs et oublier sa vie pas see. Ayant perdu conscience de la realite, elle se detache du monde des humains et se refugie dans-la realite d'un objet, la motocylette. Au fur et a mesure que Paulette se detache du monde humain, son intimite avec la motocyclette augmente.. Elle s'identifie a la motocyclette qui elle aussi reste abandonnee et negligee dans la vieille demeure de Paulette, taudis du treizieme arrondissement ou Raoul force la jeune fille a habiter pour lui i'nfliger le supplice de revivre le sordide passe. La motocyclette est la seule amie dont la jeune fille recoive des manifestations de ten-, dresse. On voit, par exemple, la motocyclette se deplacer par ses propres moyens, s'approcher de la jeune fille et "se frotter a elle" (p. 25Q). Quant a Paulette, elle traite 1 a motocylcette comme on traiterait un mari ou un enfant: elle se preocupe de sa sant6 ("ne va pas tomber malade"lui dit-elle), et lui verse de I'eau contenant des vitamines (p, 223). En fait, la motocyclette est la meto-nymie du pere de Paulette (a qui elle appartenait) et par extension, de la famille absente. On sait que Paulette desire le contact familial: "Mes parents?" dit-elle a la motocyclette, "Decedes, Victor? Toujours la-bas. Qu'est-ce qui me reste? Toi" (p. 223). La motocyclette repre-sente aussi l'amant que Paulette n'a pas, perspective qui est confirmee par 1'aspect phallique de la motocyclette, chargee ici du meme symbol isme erotique que le cheval. La motocyclette "enorme et noire" que Paulette entretient "avec amour" evoque en effet les chevaux noirs qui trafnent les carosses de mariage et representent le desir sexuel libere. On n'est done pas surpris lorsque la motocyclette devient 1'objet de soins et de manipulations: "J'aime ton odeur," dit Paulette i la motocyclette en la graissant au moyen d'une burette d'huile; elle se couche sur la moto, la caresse et lui dit: "Attends que je t'essuie." Comment aussi ne pas voir le c 61 e sexuel de sa relation avec la motocyclette dans le passage suivant: "Moi, personne ne s'occupe de moi, 3 present ma belle degourd i ssons-nous" (p. 224) et la jeune fille saute sur selle. On songe aussi aux connotations incestueuses du passage 'pu i sque la moto cyclette est la metonymle du pere de Paulette. Si la motocyclette represente le desir sexuel, on peut dire aussi que l'attachement de Paulette a cet objet .86 represente le desir regressif de retouver la simplicite, c'est-a-dire, le retour a l'enfance; l'objet devient alors un jouet avec lequel elle s1entret ient, bref un imaginaire compagnon de jeu. La motocyclette represente egalement le dSsir de retrouver 1 '.au tonom i e , 1 1 i ndependance puisque elle participe du symbolisme general de la voiture ou de la bicyclette, done de l'evolution en marche, du desir de se porter en avant par ses propres moyens au lieu de se faire mener et de regresser dans 1 ' infanti 1 isme ou 1 ' iso 1ement.• II convient de signaler aussi que la mobilite et la vitesse de la motocylette ajoutent une connotation importante: 11une des infortunes de Paulette est qu'elle etait boiteuse, deformation qu'elle a reussi a corriger par une operation mais que Raoul cherche a lui remettre obstinement en memoire: "N'oublie pas qu'une de tes jambes trotte un peu moins vite que sa soeur," lui dit—il (p. 210). C'est ce qui attriste le plus Paulette- comme Achille,c'est l'endroit le plus vulnerable de la jeune fille; il lui rappelle sans doute que c'est a cause de cette deformation qu'elle se trouve.en marge de la societe: "Mon mollet droit n'est pas tout a fait le mime diametre que 1 'autre," dit-elle, "alors je do is tout accepter, tout subi.r" (p. 210). On se rappelle que la jambe est le symbole du lien social; elle abrege les distances., favorise les contacts et permet les rapproche ments. C'est ce c3te mohile que la motocyclette "aux mollets identiques" (p, 22k), represente pour Paulette sur un plan 87 plus profond. Ainsi, lorsque Goncourt et Boibois menacent sadiquement de dissequer la brigitte, "les jambes dans une broyeur a noyaux" (p. 235), la jeune fille jusque la silen-cieuse, s'ecrie: "Brigitte . . . les jambes de Brigitte!" (p. 235). La motocyclette represente done pour la jeune fille boiteuse l'espoir d'Stre acceptee par la societe, de devenir une femme riche et couronnee de succes: "Cette femme riche et puissante et comb lee de succes" r6pete Paulette, croyant interpreter ainsi les bruissements metalliques de la motocyclette, "elle vit deja dans 1'avenir. De sa part, tu m'apportes l'espoir" (p. 250). Cependant, ses espoirs sont refoules par la societe cruelle qui lui barre la vo ie du succes et lui interditde se liberer de 1 ' image claustrale dans la que lie elle est desormais pri son n i e r e : "On me lance," dit-elle, "on me vire. On me chasse. En fait, je ne bouge pas. Je ne change pas. Les gens s'en vont de moi justement parce que je ne change pas" (p.222 ) . Audiberti nous rappelle souvent que 1'homme reste sans cesse jusqu'a sa mort prisonnier de son identite. La motocyclette n'est done qu'un espoir vide, une illusion: "Le grand air te manque," lui dit Paulette, "je te sort i-rais bien mais des qu'on sort, on torn be sur des agents, sur des murs, sur des bees" (p , 223). L'huile de la motocy clette a ete vidange, precise Audiberti, et comme Paulette, done, elle moisira, victime d'un destin rongeur et ppussiereux. 88 Elle devient comme le dit Raoul une "hirondelle matraquee," symbole ironique dans ce contexte, puisque 11hirondelle ne se pose jamais sur la terre, Dans La Brigitte Audiberti utilise avec fecondite les effets de lumiere, Par exemple, lorsque Paulette frappee d 1 impu i ss'ance, . contempl e le suicide, la lumiere de scene commence a baisser: "La. vie me refuse," dit-elle, "alors, je refuse la vie" (p. 2 39)- L'obscurite, symbole de la mort, du malheur et du mal, sou 1 i gne la crise psychologique et les sentiments d'angoisse de l'hero'ine. "Moi, mon ma r i s'appelle chomage, tornbeau, nirvana,"dit-elle (p. 240). Ces images contrastent avec les.chrysanthemes (symboles de la longevite et de 1 ' immorta 1 ite) que Paulette dit sortir de sa poitrine "que nul homme ne caresse" (p. 240). Au fur et 3 mesure que sa r§ver i.e devient plus sombre, 1 'obscurite augmenteet la scene est final ement plongee dans l'obscu rite. Comme la lumiere qui s'ec1 ipse gradue1 1ement, Paulette se rapetisse "petit a petit" jusqu'a ce que les fesses lui rentrent dans le -crSne et des pieds 3 la tete, elle devient "une jam be . . , une jambe sec he . . , la. secheresse. . la solitude . . . abandonnee , . . oubliee" (p. 240). On retrouve le m§me leitmotif de la jambe qui se joint ici au theme de 1 ' u n i. j amb i s te , element qui concourt a dessiner la ligne genera, le de la signification, symbol ique del 'obscurite. On explique: l'ordre diurne , c ' est-3-dire, l'ordre humain, repose sur le principe du "pair", tandis que l'ordre nocturne, 8:9 ou l'ordre cache,est caracterise par l'un, Or, chose a noter, 1'uni. jamb i. ste ou l'amputese trouve a 1 1 ecart de la societe diurne ou huna ine et fait partie d'un autre ordre, celui de la nuit, interpretation qui reflete la position de Paulette dans la societe. On se rappelle que la jeune fille, emprisonnee dans son image de boiteuse, est forcee de vivre en marge de la societe. Ce motif de l'obs-curite nous renvoie aussi a la description de 1'appartement de Paulette que l'auteur compare a une caver ne, autre sym bole de 1'obscurite .infernal e. Cet te "caver ne crasseuse, humide. . . a l'enseigne d'un destin general rongeur et poussierieux" (p. 207), n1est-e1 1e-pas 1 1 image meme de ce monde tel que l'a concu Platon? Le philosophe grec a compare en effet les hommes a des sortes de marionnettes emprisonnees dans une caverne et menantleur vie dans l'obs-curite, symbole de l'ignorance et de la souffrance, opinion 1 somme toute, tres voisine de celle d'Audiberti. Plato, The Republic, Livre VII. 90 CONCLUSION "L1espace," d i t Artaud, "naft d'une anarchie qui 1 s'organise." Cette pensee resume bien la conclusion possible a une analyse de l'espace dans l'oeuvre theatrale d'Audiberti, oeuvre qui 3 premiere vue est rebelle a tout classement, - elle oscilie, par exemple, entre des pieces historiques et des pieces modernes, elle inclut des pieces de science-fiction aussi bien que des elements du surrea-lisme, ou bien encore des pieces a aspect romant ique ou baroque, etc. Mais la diversite des approches de cette vaste oeuvre trouve son unite interne dans le cadre des themes et dans le fonct i onnement de 1 'espace. Ainsi, tous les signes spat i aux, meme ceux qui a premier coup d'oeil semblent etre autonomes, sont etroitement lies entre eux pour former un tout coherent. Ceci n'est pas 3 dire qu'Audiberti, esprit baroque, adopte les memes techniques spatiales d'une piece a ,1 1 autre, au contraire: 13 aussi, il ex i ste une grande diversite qui contribue 3 donner 3 son oeuvre cet aspect chaotique et incomprehensible que lui a souvent repproche la critique. Sa technique concernant les decors de ses pieces, par exemple, varie grandement: il va de la plus delicate obser vation.de details (L ' Ampelour)> 3 des pieces ou les details sont reduits au minimum (Sa Peau, Les Femmes du boeuf). ^ Antonin Artaud, Le Theatre et son double (Paris: Gal 1 imard, 1966) , p. 88. 91 En outre, dans certaines pieces, on a 1' impression que 1'auteur n'a pas songe a la representation scenique, car il y donne tres peu de details sur le decor, la physiono-mie et les vStements des personnages, Au sujet de Quoat-Quoat, par exemple, 1'auteur a dit: "Je ne l'avais point congu pour la scene. 11 se revela pourtant theatra 1 isab1e . " Inversement, parfois ses pieces contiennent de copieuses directions pour une mise en scene grandiose qui serait adaptee plutot aux moyens cinematographiques que theatraux. L'Opera parte et La Fete noire sont sur ce point exemplaires Que dire aussi des pieces ou Audiberti place Paction au milieu d'un decor presque vide, tel que les scenes du Mal court ou 1'auteur ne mentionne que deux lits, une fenetre etuneporte? Cependant, les decors, qu'il s'agisse de la cabine d'un paquebot Second Empire, d'un tableau bucolique ou d'une maison paysanne, ont toujours des attributs symbol i ques -les themes dans l'oeuvre audibertienne se prolongent dans i'espace par les decors et les objets concrets. Dans La Pucelle, par exemple, Audiberti choisit de demystifier Jeanne d'Arc en tant qu'hero'ine historique et d'affaiblir son prestige en la presentant dans un milieu rustique et p r i m i t i f . Quand aux objets, ils ont rarement simplement statut d'accessoire et sont presque toujours des elements charges 2 Andre Delandes, Audiberti (Paris : Ga 1 1 imard , 1964), p. 114. 92 de signification. On a eu 1'occasion de voir que dans certaines pieces les objets sont un determinant de Pac tion ou du. personnage; tel est le fonctionnement de la cafetiere dans La Logeuse, par exemple, ou de la bequille du roi Celestincic dans Le Mal court ou encore de la montre du capitaine dans Quo at-Quoat. il convient de signaler aussi que souvent les objets prennent statut de personnage auquel les protagonistes adressent la parole. La Brigitte est sur ce point exemplaire: les themes principaux, malgre leur nombre et leur diversite: asavoir, la' solitude, le manque d'amour, le desir d'Stre accepte par la societe, etc., s'y articulent autour d'un simple objet. II faut preciser d'autre part que dans le the§tre d'Audiberti, l'objet est souvent index, icone et symbole. bans Quo at-Quo at, par exemple, le portrait de .1 ' empereur est indice du Second Empire, icone de Napoleon III et enfin . symbole de la dictature, des reglements oppressifs de l'em-pereur ainsi que de 1 'esprit material iste c'aracteristique de la bourgeoisie de 1 'epoque. Les fonct ions semiotiques de l'objet seen i. que dans le theatre d'Audiberti sont done souvent complexes mais les demontrer' est toujours une entreprise fructueuse. On a vu aussi au cours des pages precedentes que 1 'objet dans le theatre d'Audiberti. est souvent polysemique; sa matiere, sa couleur, sa forme, son §ge, etc, sont des semes connotatifs. On peut voir 1 1 importance qu'Audiberti attache 93 I 'objet et on n'est done pas surpris que les objets servent "•ouvent de t i, t r e a plusieurs pieces, e.g. L rArmoire alassique, Habon et ruban, La Brigitte, La Guillotine.^ Si les objets iljns le theatre d'Audiberti ont presque toujours une valeur symbolique, on peut dire aussi que leur absence meme connote parfois, C'est le cas dans Sa Peau ou 1 'absence d'obje-t (a l'exception d'un pistolet, simple accessoire utile a Paction), renforce Pimportance du paradigme des parties du corps humain, le facteur decisif de la piece, et permet ••Ic voir comment se presente Pidee du corps eel ate, signe •Ic la fragmentation spirituelle de P heroine. Parfois Pobjet permet toute une dialectique du con-i'lit entre les valeurs de Pantiquite et celles de la modernite. Ce theme a preocupe Audiberti dans plusieurs des Pieces de la maturite ou il attaque souvent le desir d'au-tomatisme de l'homme moderne et condamne la societe moderne de plus en plus mecanisee et artificie11e. On songe en particulier a L'Armoire alassique, Un Bel Enfant, et . Katon et ruban. Dans Baton et ruban, par exemple, la recherche du temps perdu, le reve d'une epoque peut-etre plus ylorieuse dans 1'esprit de 1'auteur sont manifestos par les monuments d'Antibes qui exercent une grande fascination sur And i be rt i . II convient de signaler aussi que les objets appartiennent Souvent a des ensembles seeniques disjonctifs par lesquels «>n peut determiner les ca r ac te r i s. t i ques des personnages et construire des ensembles signifiants. Ce dual isme. recurrent dans les pieces de l'auteur reflete le caractere profondement manicheen d'Audiberti,dechire entre deux tendances opposees, a savoir: la pi tie devant la mi sere de 1 'homme mais en meme temps, la derision face a 1'absurd!te de la condition humaine; le dechirement entre le corps et 1 'esprit; le devouement Chretien et l'influence manicheenne, etc. II faut noter aussi que les details de la spatialite dans les pieces d'Audiberti n'affleurent pas toujours dans le texte, et il est souvent necessai re de les chercher en profondeur dans les reponses poetiques des personnages. Ce qui emerge finalement de cette analyse de l'espace est que le fonctionnement de la spatialite dans le theatre d'Audiberti est etro i tement. lie aux themes des pieces dont le principal est le dualisme du bien et du mal. Audiberti a une conscience aigue du mal et de la mi sere de 1 'homme dans un univers sans compassion - 1'oeuvre nous donne un defile de tous les vices et les maux de la societe: la cruaute, le meurtre, l'injustice, 11hypocrisie, la promis cuity, la corruption, la.violence, 1' infidel ite, la trahison, l'esclavage, la guerre, bref, avec Audiberti, nous sommes dans le "vestibule de 1'enfer" comme le dirait Baudelaire. Tel est I 1un ivers satan ique d1Aud iberti ou le Bien quand il existe, est toujours confronts avec le Mal qui triomphe. Cette lutte interminable entre le Bien et le Mal const itue 1 'epine dorsa 1 e de 1 'oeuvre the§trale d'Audiberti .9.5 dont les personnages exhihent parfois une mechancete presque ne.ronienne, le desir de faire du mal uniquernent pour le plaisir de voir 1'autre souffrir, Pour Audiberti, en effet, la plus grande partie de l'humanite consiste en etres durs, mechants et lUches, et mime les bons et les innocents ont la ca pacite de se transformer facil ement en etres malef iques, Selon Audiberti, la capacfte de faire du mal est done in nee chez l1homme, "Voyez-les courir les humains," dit Audiberti dans son roman Talent3 nchacun porte en lui une haine forte. Chacun, d'annee en annee, et quelques fois de la journee a la journee, chacun poursuit et nourrit en 1u i-meme un visage dont chaque trait le heurte, lui fait mal. S'il veut vivre, il doit par un oubli actif, par un mepris a 3 fignoler, par un coup droit, le supprimer." Audiberti est done un homme dechire entre deux postu1 ations: d'un cQte, il a une conscience aigue" du mal dans le monde,-de 1 'autre le desir d'echapper a la condition humaine. C'est par l'ecriture qui permet la catharsis, l'imaginaire, 1'onirisme, le surreal isme, qu'il tente de s'evader de l'humain. Ce sont ces elements qui rendent souvent son oeuvre chaotique, presque absurde pour ceux qui ne voient pas la subtilite de ses contradictions. Comme l'a dit Michel Giroud, "ses livres ne sont pas d ivert i ssants," C'est une oeuvre scep-ti que qui mepri.se toutes les verites, toutes les justices, 3 J Audiberti, Talent, citfi par Giroud, p. 29. G i roud, p. 36. 36 toutes les fausses valeurs, bref, c'est 1 ' abhumanisme, la seule solution au mal du monde-; Amoindrir le sentiment de notre eminence, de notre preponderance et de notre excellence afin de restreindre, du meme coup, la gravite sacri lege et la veneneuse cuisson des injures et des souffranees que nous subissons. Si, malgre tout, nul adoucissement pratique ne se produit, si nous demeurons incapables d'abolir le mal, il n'en est d1 autre que physique, nous aurons du moins su mettre a profit 1e jeu des mots, 1'espace libre, ou vide, entre les objets voca bu.l a i res , pour exprimer que nous detestons toute doctrine, toute drogue, qui, nous attribuant, meme a bon escient, une elevation - partlculiere. dans la hierarchie de la vie, ne saurait qu'augementer le poids de nos douleurs. r Jacques Audiberti, L ' Abhumanisme (Paris: Gallimard, 1955) , p. 35. Bib! i. o g r a p h i e 97 I L'oeuvre d'Audiberti Audiberti, Jacques. Talent. Fribourg: Paris Eg!off, 1947. Les Medecins ne sont pas des plombievs. Paris: Ga11 ima rd : 1948 . Theatre, tome I: Quoat-Quoat; L 'Ampelour; Les Femmes du boeuf; Le Mal court, Paris: Gallimard, 1948. Theatre,• tome II: La Fete noire; La Pucelle; Les Naturels du Bordelais. Paris: Gallimard, 1952. . L ' Abhumanisme. Paris: Gallimard, 1955. Theatre, tome III: La Logeuse; Opera parle; Le Ouallou; Altanima. Paris: Gallimard, 1956. Infanticide preconise. Paris: Gallimard, 1958. Theatre, tome IV: Coeur a, cuir; Le Soldat Diodes; La Fourmi dans le corps; Les Patients; L'Armoire classique; Un Bel Enfant. Paris: Gallimard, 1961 . # Theatre, tome V: Pomme, Pomme, Pomme; Baton et ruban; Boutique fermee; La Brigitte. Paris: Gallimard, 1962. Dimanche m'attend. Paris: Gallimard, 1965. I I Audiberti et la critique Charbonnier, G. Entretiens avec G. Charbonnier: Jacques Audiberti. Paris: Gallimard, 19 6 5. 98 Delandes, Andre. Audiberti. Coll. La Bib1iotheque ideale. Dirigee par Robert Moilet, Paris; Gallimard, 1964. Giroud, Michel. Audiberti. Paris: Les Editions universi taires, 1 967 . Guerin, Jeanyves. Le Theatre d'Audiberti et le baroque. Coll. Theatre d1 aujourd1hui . Dirigee par Paul Vernois. Paris: Editions Klincksieck, 1976. Toloudis, Jacques. Jacques Audiberti. Coll. Twayne's World Authors Series. 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