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Une poésie de dissidence : étude comparative de l’évolution des poésie québécoise et canadienne… Giguère, Richard 1978

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UNE POESIE DE DISSIDENCE Etude comparative de 1'evolution des .poesie quebecoise et canadienne. modernes a Montreal, 1925-1955 by Richard Giguere B.A., Universite de Sherbrooke, 1964 L. es L., Universites de Montreal et de Sherbrooke, 1968 M.A. , Universite de Sherbrooke, 1970 A Thesis Submitted in Partial Fulfillment of the Requirements for the Degree of Doctor of Philosophy The Faculty of Graduate Studies Department of French We accept this thesis as conforming to the required standard -The University of British Columbia in August, 1978 Richard Giguere, 1978 In p r e s e n t i n g t h i s t h e s i s in p a r t i a l f u I f i Iment o f the r e q u i r e m e n t s f o r an advanced degree at the U n i v e r s i t y o f B r i t i s h C o l u m b i a , I ag r ee tha t the L i b r a r y s h a l l make i t f r e e l y a v a i l a b l e f o r r e f e r e n c e and s t u d y . I f u r t h e r ag ree t h a t p e r m i s s i o n f o r e x t e n s i v e c o p y i n g o f t h i s t h e s i s f o r s c h o l a r l y p u r p o s e s may be g r a n t e d by the Head o f my Department o r by h i s r e p r e s e n t a t i v e s . I t i s u n d e r s t o o d t h a t c o p y i n g o r p u b l i c a t i o n o f t h i s t h e s i s f o r f i n a n c i a l g a i n s h a l l not be a l l o w e d w i t h o u t my w r i t t e n p e r m i s s i o n . Department o f French The U n i v e r s i t y o f B r i t i s h C o l u m b i a 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1W5 Date December 1 0 t h 1 9 7 8 i i ABSTRACT II y a trois hypotheses de travail a l'origine de notre etude: les mouvements de poesie moderne au Canada et au Quebec suiverit une evolution parallele de 1920-25 a 1950-55; Montreal est le l i e u central, la ville-carrefour ou se produit l'eclosion des deux mouvements poeti-ques; enfin des analyses comparees des oeuvres des poetes quebecois et canadiens representatifs des annees 30 et 40 devraient prouver que leurs textes sont marques par des themes, des questions de fond, une proble-matique qui leur est commune.. Poursuivant dans la lignee des travaux des professeurs Ronald Sutherland, D.G. Jones, Clement Moisan, Jean-Charles Falardeau et Antoine Sirois, nous avons v e r i f i e ces hypotheses en nous servant de l a discipline du comparatisme l i t t e r a i r e et en l'ap-pliquant a un nouveau champ de recherche, les litteratures quebecoise et canadienne. La premiere partie de notre etude (six chapitres) se veut un essai d'histoire l i t t e r a i r e comparee de la naissance et de l'epanouis-sement des deux mouvements poetiques modernes a Montreal dans les decen— nies 1920, 1930, 1940 et 1950. Nous avons analyse la formation des mou-vements l i t t e r a i r e s et la teneur de leur programme, 1'evolution et l'alternance des ecoles de theorie poetique, les regroupements de poetes autour de revues et de maisons d 1edition specialisees, la parution de recueils de poemes marquants, d'anthologies et de livres de critique influents. Les cinq chapitres de l a deuxieme partie portent sur des i i i . questions de contenu de quelque quatre-vingt recueils ecrits par vingt-trois poetes quebecois et canadiens: des membres de l'Ecole de McGill (A.J.M. Smith, F.R. Scott, Leo Kennedy, A.M. Klein) et de certains inde-pendants (E.J. Pratt, Dorothy Livesay) dans les annees 20 et 30 a. des representants des groupes de Preview (Patrick Anderson, P.K. Page) et de First Statement (Louis Dudek, Irving Layton) durant l a guerre 1939-45 et 1'apres-guerre; des poetes des annees 30 Robert Choquette, Alfred DesRochers, Jean Narrache, Clement Marchand au groupe de poetes femi-nins (Medje Vezina, Simone Routier), aux "grands axnes" Saint-Denys Garneau, Grandbois, Francois Hertel, Anne Hebert et jusqu'aux devanciers de ljHexagone (Gilles Henault, Paul-Marie Lapointe, Roland Giguere). Meme s i l'accent n'est pas toujours mis sur les memes themes par les poetes quebecois et canadiens, nos etudes de thematique comparee tendent a demontrer qu'abien des points de vue les deux groupes de poetes montrealais sont preoccupes par des problemes semblables dans les annees 30 et 40, que leurs textes donnent generalement l i e u a "une poesie de dissidence". Nous avons releve une dissidence sociale et politique chez les poetes temoins de la crise economique qui decriverit les "soirs rouges" de Montreal dans des oeuvres contestataires et revendicatrices. Les poetes du temps de la guerre et de 1'apres-guerre annoncent un change-ment radical, une transformation en profondeur des societes quebecoise et canadienne. La periode de 1'entre-deux-guerres voit l a naissance d'une veine philosophique et metaphysique qui se situe en marge du contexte socio-politique du temps de la crise, une "poesie d'exil et d'alienation". Enfin nos chapitres portant sur "le pays" et " l a tentation de l'eros" mettent en vedette des poetes et des themes qui, comme par un phenomene de compensation, tentent deliberement d'oublier les effets de l a grande depression et du chaos de l a guerre. Deux ecoles de critique l i t t e r a i r e , d'origine europeenne mais bien implantees au Canada et au Quebec, ont fourni les outils methodo-logiques de notre etude: la critique thematique, qui s'est deja acquis une solide reputation avec des representants comme Northrop Frye, George Woodcock, D.G. Jones et Gilles Marcotte, Jacques Blais, Andre Brochu; l a critique sociologique qui compte de fervents adeptes chez les c r i -tiques et/ou historiens de la litterature Ronald Sutherland, Peter Stevens, Louis Dudek, Jean-Charles Falardeau et Antoine Sirois. En appliquant les methodes d'investigation et d'analyse de ces deux ecoles de critique aux mouvements, aux poetes, aux textes quebecois et canadiens modernes, nous poursuivons un double objectif: demontrer que la l i t t e -rature comparee canadienne et quebecoise est un champ de recherche pro-metteur et par le f a i t meme encourager l a production d'autres travaux dans ce domaine. TABLE DES MATIERES Page LISTE DES SIGLES v i i INTRODUCTION 1 PREMIERE PARTIE - ESSAI D'HISTOIRE LITTERAIRE COMPAREE: LES DEUX MOUVEMENTS DE POESIE MODERNE, 1925-1955 26 CHAPITRE I - LA FIN D'UN MONDE ET LE DEBUT D'UN AUTRE 27 Montreal, le .Quebec et le Canada dans les annees 1930 et 1940: corollaires h i s t o r i -ques et sociologiques CHAPITRE II - LA BATAILLE DES ANCIENS ET DES MODERNES 47 Les precurseurs du modernisme, 1915-1930 CHAPITRE III - LES "NOUVELLES PROVINCES" 66 La pergee des poetes modernes dans les annees 1930 CHAPITRE IV - TRADITIONS VIVANTES 94 Le renouvellement de la premiere vague de poesie moderne CHAPITRE V - LA RENAISSANCE DES ANNEES 1940 120 Les "autres Canadiens" (et Quebecois): la deuxiemelvague de poesie"moderne CHAPITRE VI - UN COMPLEMENT ESSENTIEL: LES "PETITES REVUES" LITTERAIRES 152 Six periodiques anglophones et franco-phones de Montreal, 1940-1955 DEUXIEME PARTIE - ETUDES DE THEMATIQUE COMPAREE CHAPITRE I - "LES SOIRS ROUGES" Les temoins de l a "crise": poesie sociale et radicale des annees 1930 CHAPITRE II - EXIL ET ALIENATION DU MONDE La poesie philosophique et metaphysique de l'entre-deux-guerres CHAPITRE III - LE "PAYS": LE NORD,r L'AMERIQUE, LES GRANDS ESPACES L'imaginaire spatio-temporel et l a naissance du concept de pays CHAPITRE IV - LA TENTATION DE L'EROS La liberation du discours amoureux, du mouvement feminin des annees 1930 a l a poesie erotique de 1'apres-guerre CHAPITRE V - UNE POESIE DE DISSIDENCE La guerre et 1'apres-guerre en poesie canadienne et quebecoise: une mutation en profondeur CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE APPENDICE I APPENDICE II LISTE DES SIGLES v i i ANDERSON, Patrick The Colour as Naked , CN A Tent for April , TA The White Centre , WC CHOQUETTE, Robert A travers lesvvents ,. AT Metropolitan Museum MM Poesies nouvelles PN DESROCHERS, Alfred A 1'ombre de l'Orford .. . , 00 Le cycle du village ,. . • • CV L'offrande aux vierges folles . OV DUDEK, Louis Cerberus C East of the City . EC The Searching Image SI Twenty-Four Poems TF GARNEAU, Hector de Saint-Denys Poesies completes •••• PC v i i i . GIGUERE, Roland L'age de l a parole AP Le defaut des ruines est d'avoir des habitants DR GRANDBOIS, Alain Les i l e s de l a nuit IN Rivages de l'homme. RH HEBERT, Anne Les songes en equilibre ........ SE Le tombeau des rois....... ., TR HENAULT, Gilles Signaux pour les voyants SV HERTEL, Francois Axes et parallaxes.. .. . . .. AP Cosmos. .. , ••• C Jeux de mer et de s o l e i l • JMS Mes naufrages • MN Quatorze. • . ... Q Strophes et catastrophes SC Les voix de mon reve VR KENNEDY, Leo The Shrouding. .. • • • S ix. KLEIN, A.M. Hath Not a Jew . HNJ The Hitleriad H Poems P "Radical Poems" ... RP The Rocking Chair . ... .... RC LAPOINTE; Paul-Marie Le reel absolu •••• ^ LAYTON, Irving Cerberus C The Cold Green Element CGE Here and Now , HN In the Midst of My Fever , IMF Love the Conqueror Worm LCW Now Is the Place , NIP LIVESAY, Dorothy Collected. Poems - The Two Seasons TS MARCHAND, Clement Les soirs rouges SR X. NARRACHE, Jean (Emile Coderre) Bonjour, les gars! BG J'parl' pour parler . • • • • JP J'parle tout seul quand Jean Narrache JPS Quand j'parl' tout seul ; QJ PAGE, P.K. As Ten as Twenty • AT The Metal and the Flower MF PRATT, E.J. Collected Poems CP ROUTIER, Simone L'lmmortel adolescent IA Les tentations.. T SCOTT, F.R. Events and Signals , • ES Overture •••• 0 SMITH, A.J.M. News of the Phoenix ............ NP A Sort of Ecstasy SE VEZINA, Medje Chaque heure a son visage CH xi REME RCIEMENT S Je tiens d'abord a remercier mon directeur de these, M. Gerard Tougas, ainsi que mes deux lecteurs, MM. les professeurs William H. New et Frederic Grover, pour l a patience et la minutie avec lesquelles i l s ont l u mon etude dans sa forme manuscrite. Je dois a leurs judicieuses remarques les ameliorations que j ' a i apportees a mon texte. Toute ma reconnaissance va aussi a deux directeurs du Departement d'etudes franchises de 1'Universite de Sherbrooke, MM. Antoine Sirois et Michel Theoret, qui a plusieurs reprises m'ont encourage dans l a pour-suite de mes recherches. L'assistance et les conseils precieux de Mile Marguerite Primeau et de M. Harold C. Knutson de 1'Universite de la Colombie britannique m'ont ete egalement d'un grand secours. Enfin je dois temoigner d'une reconnaissance toute speciale envers le professeur et critique Douglas G. Jones qui m'a i n i t i e a l'etude des poesies quebecoise et canadienne comparees et sans lequel je n'aurais jamais entrepris ce travail. x i i POUR SUZANNE 1 INTRODUCTION La litterature quebecoise et canadienne comparee est un nouveau, un tout nouveau champ de recherche. David M. Hayne a beau nous rappeler dans un recent article (1) que des dictionnaires biographiques et une histoire des deux litteratures (avec chapitres separes sur les ecrivains canadiens ou quebecois) existent depuis le dernier quart du XlXeme siecle, personne ne se fera d'illusion sur cette date. Au debut du XXeme siecle, dans les annees 20 et 30, Lome Pierce et Mgr Camille Roy, dans un echange de bons procedes, redigent chacun dans leur "histoire de la litterature canadienne" des chapitres consacres a "1'autre litterature". Lome Pierce va meme jusqu'a.accorder une place importante a la poesie "canadienne-francaise" dans son anthologie Our Canadian Literature. Representative Verse, English and French (2). Ce sont la de nobles efforts, mais qui ne seront guere suivis. Et mieux vaut qu'il en soit ainsi. M. Hayne a raison d'affirmer qu'il est temps que le petit chapitre sympathique ("token chapter approach") reserve a 1'autre litterature disparaisse des histoires, livres de critique et anthologies des lettres canadiennes et quebecoises. Les deux litteratures doivent etre placees sur un meme rang, etudiees (1) "Comparative Canadian Literature: Past History, Present State, Future Needs", C.R.C.L./R.C.L.C, vol. I l l , no 2, printemps 1976, p. 113-23. (2) Toronto^ Ryerson Press, 1922. Une edition revue et augmentee parait en 1923. d'egale a egale par les gens qui s'en occupent ou alors ne pas etre abordees du tout dans une visee comparative. Malgre l a bonne volonte et les intentions honorables de leurs auteurs, i l est malheureux que des livres comme ceux d'Elizabeth Waterston (Survey: A Short History  of Canadian Literature, 1973) et de Margaret Atwood (1) ne consacrent qu'une maigre partie de leurs pages aux ecrivains quebecois. Dans les annees 40 et 50, ayant abandonne l'idee des histoires de l a litterature et des anthologies incluant les deux groupes d'ecri-vains, Hugh MacLennan, Desmond Pacey, Jean-Charles Bonenfant, Louis Dudek et Jean-Charles Falardeau ecrivent plutot des articles portant sur des aspects des litteratures, critiques l i t t e r a i r e s et cultures quebecoises et canadiennes. Ce sont des precurseurs qui tatent le ter-rain, sans plus. Au Canada comme au Quebec, dans les annees precedant et surtout suivant l a deuxieme guerre mondiale, les ecrivains sont trop occupes a creer une nouvelle litterature, vigoureuse et autonome, pour avoir le temps de s'interesser a l a litterature comparee. Mentionnons une exception originale toutefois: Guy Sylvestre au printemps de 1946 consacre un cahier entier de son excellente revue Gants du c i e l a l a poesie canadienne. Le numero reunit des etudes de (1) Dans Survival: A Thematic Guide to Canadian Literature (1972), le seul des douze chapitres etudiant l a litterature quebecoise depare un peu cet essai par ailleurs b r i l l a n t , un des meilleurs a paraxtre ces dernieres annees sur la litterature canadienne. I l est vrai que M. Atwood explique que, pour des raisons de langue, elle a du s'en tenir aux oeuvres quebecoises traduites en anglais, mais cela limite passablement l a portee de son chapitre. Heureusement les maisons d'edition canadiennes, grace a l'aide du Conseil des arts, traduisent l a litterature quebecoise a un rythme accelere depuis 1975 environ. 3. critiques l i t t e r a i r e s bien connus comme Northrop Frye, E.K. Brown et W.E. Collin sur les meilleurs poetes des annees 1920-45, E.J. Pratt, A.J.M. Smith, A.M. Klein, E. Birney, R. Finch et D. Livesay. II s'agit la,d'une primeur, d'une experience exemplaire qui restera sans lende-main. Du moins sans lendemain immediat. Car le veritable coup d'envoi des etudes quebecoises/canadiennes comparees date presque d'hier, les annees 60 et surtout a partir de 1965-66. A ce sujet nous retiendrons surtout les noms de A.J.M. Smith, Ronald Sutherland et Antoine Sirois, trois chercheurs qui nous ont directement influence dans le choix de notre sujet d'etude. Le poete et critique A.J.M. Smith marque le debut de l a decennie en publiant une anthologie comparee .des poesies canadienne et quebecoise, The Oxford Book of Canadian Verse. In English arid French (1). II reprend (1) Toronto, Oxford University Press, 1960, 445 p. Smith a publie en 1943 une importante anthologie de poesie canadienne dont nous reparlerons plus loin. C'est done une vingtaine d'annees plus tard, a 1'occasion d'une deuxieme anthologie, qu'il decide de tenir compte des poetes quebecois, mais en.tant.-que Canadiens francais. Nous en profitons pour souligner i c i que nous parlerons toujours dans notre etude de litterature,et de poesie canadiennes et quebecoises. Mais jusqu'au debut des annees 60 et encore aujourd'hui, a plus forte raison dans les annees 30 et 40, les ecrivains et critiques des deux cotes utilisent plutot les adjectifs "canadienne" ("Canadian") seulement, ou "canadienne-francaise" et "canadienne-anglaise" ("English-Canadian" ou "French-Canadian") , "canadienne d'expression francaise" et "canadienne d'expression anglaise" ("Canadian Literature in English" ou "Canadian Literature in French"), ou moins souvent "francaise" et "anglaise du Canada" ("French" ou "English Literature in Canada") lorsqu'ils se referent a la litterature et a la poesie du Canada et/ou du Quebec. II y aurait un essai a ecrire sur l a fortune des differents vocables au cours des XlXeme et XXeme siecles, en rapport avec devolu-tion des idees, de la culture, de l'histoire et de l a litterature elle-meme. ainsi en partie la formule de Lome Pierce, mais en essayant d'etre vr a i -ment comparatiste, plus exhaustif et plus sys tenia tique. Son anthologie comprend des poetes representatifs des XlXeme et XXeme siecles, debute par une longue introduction analytique ou les six parties traitant des deux poesies alternent. Meme s i on sent Smith beaucoup moins sur de lui-meme quand i l aborde la periodisation et 1'etude des poetes quebecois, i l reste que cette introduction est interessante et originale, la premiere du genre en poesie comparee. A notre avis toutefois, deux imperfections viennent ternir quelque peu la qualite du l i v r e : les 28 poetes quebecois choisis par rapport aux 68 canadiens ne font pas du tout le poids; la selection quebecoise (etablie par Smith aide de G. Sylvestre et W.E. Collin) omet des noms importants comme ceux de Paul-Marie et Gatien Lapointe, Gaston Miron, Jacques Godbout et Fernand Ouellette. Mais i l ne faut pas oublier que l'ouvrage parait en 1960 et qu'a cette epoque l a litterature quebecoise commence a. peine a etre redecouverte et etudiee au Quebec meme. Dans ce contexte The Oxford Book of Canadian Verse est sans aucun doute l'une des meilleures anthologies du temps, au Canada et au Quebec (1). Sept annees plus tard, Smith publie chez le meme editeur (2) une nouvelle anthologie qui se rapproche plus d'un ideal de perfection: Modern  Canadian Verse. In English and French (1967.). le, critique decide de ne (1) Rappelons qu'a ce moment. Guy Sylvestre vient tout juste de revoir et d'augmenter son Anthologie de l a poesie canadienne d'expression  francaise (Montreal, Valiquette, 1943, 141 p.) qui est devenue 1'Antho- logie de la poesie canadienne-franqaise (Montreal, Beauchemin, 1958, 298 p.). Gerard Tougas publie son Histoire de la litterature canadienne- franqaise en 1960. Du cote canadien nous verrons plus loin que de nombreuses bonnes anthologies de poesie existent depuis les annees 30. (2) C'est un f a i t quand meme ironique de constater que c'est un editeur b r i -tannique (implante au Canada i l est vrai), Oxford University Press, qui court le risque de publier ces deux anthologies. Le cas de 1'Histoire de Tougas publiee aux Presses universitaires de France est aussi a citer. pas reprendre l a longue introduction de 1960 ( d i f f i c i l e a remettre a jour) et de ne plus etablir l a distinction entre poesie nationaliste et poesie cosmopolite (1). II s'en remet plutot a la diversite et a l a qualite des poetes choisis et tente d'equilibrer la selection en se limitant a l a periode moderne et contemporaine (1920 a 1965). II retient done 26 poetes du Quebec et 56 du Canada allant de E.J. Pratt, W.W.E. Ross et Paul Morin a Gerald Godin, Andre Major et Margaret Atwood. Le resultat est de nouveau une anthologie de premier ordre. Bien sur i l faut chicaner Smith sur l a selection des poetes quebecois qui omet Loranger, Clement Marchand et Jean Narrache, Miron, Prefontaine et Chamberland. A notre avis toujours i l faudrait que 1'anthologie mette sur un pied d'egalite les deux litteratures, avec le meme nombre de poetes quebecois et canadiens representes (2). Mais tout compte f a i t les deux anthologies de Smith marquent une date importante en poesie comparee, constituent une tentative valable qui f a i t de ce poete et c r i -tique un des grands instigateurs de la litterature comparee au Canada (3). Xl) Smith s'explique sur ces modifications apportees a Modern Canadian . Verse par rapport a The Oxford Book of Canadian Verse dans un a r t i -cle recent, "The Confessions of a Compulsive Anthologist", Journal  of Canadian Studies, mai 1976, p. 4-14, article repris dans son livre On Poetry and Poets. Selected Essays of A.J.M. Smith, Toronto, M. & S., NCL #143, 1977, p. 106-126. (2) On doit surtout se demander pourquoi une anthologie de poetes quebe-cois et canadiens s ' i n t i t u l e r a i t - e l l e du seul q u a l i f i c a t i f "poesie canadienne" puisqu'il s'agiten f a i t de deux litteratures distinctes. Des 1952 Desmond Pacey, dans l a preface a. son livre Creative Writing  in Canada: A Short History of English-Canadian Literature (edition revisee, Toronto, Ryerson, 1961, p. VII) se defend d'inclure la l i t t e -rature quebecoise dans son panorama, non qu'il ne la connaisse pas, mais parce qu'a ses yeux i l s'agit d'une tradition l i t t e r a i r e distincte de la tradition canadienne, meme s i a. bien des points de vue les deux suivent une evolution parallele. (3) II faut signaler, au debut des annees 60, deux autres tentatives, aban-donees depuis, de publier annuellement une selection des meilleurs ; poemes quebecois et canadiens. Voir E l i Mandel et Jean-Guy Pilon, Poetry 62 (Toronto, Ryerson, 1962) et Jacques Godbout et John Robert Colombo, Poesie/Poetry 64 (Toronto et Montreal, Ryerson et Eds du Jour, 1963). 6. Meme s ' i l oeuvre dans un autre domaine, le roman, on ne saurait oublier le nom de Ronald Sutherland quand on parle des promoteurs des etudes quebecoises et canadiennes comparees. Avec Second Image. Comparative Studies in Quebec/Canadian Literature (1), M. Sutherland reunit pour l a premiere fois six essais originellement publies (a compter de 1966) sous forme d'articles dans des revues. Dans une breve introduction a son l i v r e , le professeur Sutherland nous rappelle comment i l a fonde en 1962 "le premier departement de litterature canadienne comparee" (2) et explique l a definition et les buts de sa jeune discipline. Les premisses de Second Image sont les suivantes: les litteratures canadienne et quebecoise sont beaucoup plus proches l'une de l'autre qu'on pourrait le croire a. premiere vue; de tous les arts jusqu'ici la litterature est celui qui a le plus contribue a definir le mythe national de chaque pays. II suit necessairement de ces premisses que dans les essais du l i v r e les romans ne sont pas etudies en eux-memes et pour eux-memes, mais pour ce qu'ils nous apprennent des valeurs morales, des problemes sociaux, des ideologies des individus et des groupes d'individus. La litterature pour Sutherland est l a source d'une enquete sociologique, "beaucoup plus revelatrice que le rapport d'une commission royale, parce que le genie createur d'un ecrivain est libre de se servir de 1'intuition et de 1'imagination autant que de 1'analyse des fa i t s " . (1) Toronto, New Press, 1971, 189 p. (2) II s'agit de 1'Universite de Sherbrooke, au Quebec. MM. les professeurs R. Sutherland et D.G. Jones entre autres y assurent des cours de l i t t e -rature canadienne et quebecoise comparee depuis 1963-64. De nombreux livres, etudes, memoires de maxtrise et theses de doctorat ont resulte de cet enseignement. 7. En tout, les essais de Second Image s'appuient sur une centaine de romanciers du XlXeme et du XXeme siecles et 165 de leurs romans (50 romanciers quebecois et 88 de leurs oeuvres; 48 romanciers canadiens et 77 de leurs oeuvres: bel exemple d'equilibre)• A travers ces nom-breux romans Sutherland s'emploie a. defendre l a these suivante: les deux litteratures se sont developpees isolement, ont grandi dans 1'igno-rance mutuelle l'une de 1'autre, mais fondamentalement sont de nature semblable. Par exemple dans la premiere etude, "Twin Solitude", l'essayiste prouve que de 1900 a 1940 Ringuet, Hemon et Grove sont les representants des memes "valeurs traditionnelles". La "crise des valeurs" pendant et apres l a deuxieme guerre mondiale se f a i t sentir dans les deux litteratures (chez G. Roy, Bessette, Mitchell, MacLennan, Marlyn). Enfin les romanciers des annees 60 (Aquin, Godbout, Le Pan, Cohen) poursuivent une meme "recher-che de verite". On le voit, le danger d'un tel essai (de tous les essais du livre) en est un de generalisation et de simplification et Sutherland n'evite pas toujours ce defaut de ne pas assez preciser ou nuancer sa pensee. Mais en general les trois premiers chapitres, "Twin Solitude", "The Body-Odour -of Race" (sur le racisme present dans les deux litteratures) et "The Calvinist-Jansenist Pantomime" (sur les traditions religieuses solidement ancrees au Canada et au Quebec) sont particulierement attachants, meme s i les trois derniers sont plus faibles. Second- Image est un li v r e important pour quiconque veut etudier les litteratures quebecoise et canadienne. Un des premiers dans son domaine i l f a i t l a preuve qu'une critique sociologique appliquee aux deux l i t t e r a -tures donne li e u a des etudes passionnantes, aux resultats souvent surpre-nants. Ronald Sutherland a apporte un point de vue personnel, des idees 8. originales, des theses qui ont marque les etudes quebecoises et canadien-nes comparees (1). C'est aussi de l a critique sociologique que s'est inspire M. Antoine Sirois pour ecrire Montreal dans le roman canadien (2). La gageure de M. Sirois est l a suivante: tenter de cerner la realite complexe d'une v i l l e comme Montreal, qui a connu dans les trente dernieres annees un rythme de croissance accelere a tous les points de vue. L'etude s'appuie sur les donnees fournies par 29 romans quebecois (22 auteurs) et 13 romans cana-diens (9 auteurs) publies entre 1942 et 1965 (3). Citons entre autres les noms de Bessette, Choquette, Godbout, Jasmin, Callaghan, Cohen, G. Graham, Hood, surtout F i l i a t r a u l t , Gelinas, Viau, G. Roy et MacLennan, Moore et Richler. Le professeur Sirois aborde le probleme par le biais de 1'histoire et donne un resume complet mais succinct de 1'evolution de Montreal depuis sa fondation, du developpement urbain et industriel du Quebec au debut du XXeme siecle, des principales "valeurs" quebecoises qui en decoulent. Ce court essai historique et sociologique est bien mene et solidement documente. (1) The New Hero. Essays in Comparative Quebec/Canadian Literature, publie chez Macmillan en 1977, s'inscrit dans le meme genre de c r i -tique sociologique du roman canadien et quebecois que Second Image. (2) Montreal, Marcel Didier, 1968, 195 p. L'ouvrage est le resultat d'une these de doctorat en litterature comparee soutenue a l'Universite de Paris en 1967. (3) Le decalage (plus du double de romans et romanciers quebecois par rapport aux auteurs canadiens et leurs oeuvres) est explique de l a facon suivante par Sirois qui cite Desmond Pacey: "A part Callaghan, ce n'est que dans les annees 50 que les v i l l e s du Canada ont commence a apparaitre regulierement et de fagon realiste dans les oeuvres de fict i o n . Jusqu'aux annees 50, l a tache d'interpretation de la vie  urbaine moderne avait en grande partie ete laissee aux poetes" (Creative  Writing in Canada, ed. revisee, Toronto, Ryerson, 1961, p. 229. C'est nous qui soulignons). Nous nous sommes souvenu de cette remarque pertinente dans le choix de notre sujet de recherche. La these elle-meme s'ouvre sur Montreal et ses groupes ethnlques decrits par les romanciers: dynamisme et cosmopolitisme de la metropole, l a grande d i v i -sion est-ouest, les "Francais" d'un cote, les "Anglais" de 1'autre, les "Juif au milieu. A ce sujet la carte de l a repartition ethnique des quartiers de Montreal datant de 1941 est un document tres interessant a consulter. De loin le chapitre le plus dense et le plus revelateur de Montreal  dans le roman canadien est celui portant sur les classes sociales (le chapi-tre central du l i v r e d'ailleurs). L'interet principal des romanciers quebe-cois pour le milieu ouvrier, pour les problemes elementaires de survivance et d'adaptation; des romanciers canadiens pour l a couche socio-economique superieure, pour l a transmission du pouvoir et la purete de l a race; des ecrivains j u i f s pour la classe bourgeoise, l'ambition et l'ascension sociales des nouveaux riches, ces caracteristiques disent deja l'essentiel. L'auteur n'emploie pas le mot, mais nous avons l a les grandes coordonnees d'une "mythologie" montrealaise qui s'est constitute dans les annees 1930-50 et qui malgrel'instability des classes sociales en milieu nord-americain, n'est pas sur le point d'etre dementie. Malheureusement les autres parties de 1'etude sont beaucoup plus faibles. L'enquete sur les families quebecoise, canadienne et juive n'est pas vraiment approfondie, aboutit souvent a des contradictions, non resolues. Quant a. l'essai sur la religion (le dernier chapitre), Sirois se contente de degager les traits dominants. La lecture du l i v r e termi-nee, une question demeure ouverte: pourquoi n ' e s t - i l pas question du domaine politique alors que tous les autres (familial, social, religieux et meme economique)sont traites? Dans des societes, dans des litteratures ou ont toujours ete intimement lie s les trois themes famille-patrie-religion, comment se f a i t - i l que l'un d'eux soit constamment absent de ce travail? 10. On pe.u'.t penser que l'auteur a prefere etre prudent sur une matiere aussi brulante d'actualite au milieu des annees 60, mais peut-on l'etre dans un domaine aussi essentiel, dans une these qui se veut un reflet fidele des societes et des litteratures canadiennes et quebecoises? Sauf pour le troisieme chapitre i l se degage de Montreal dans le  roman canadien 1'impression qu'une enorme et riche matiere, par certains cotes s i minutieusement fouillee, ne tient pas toutes ses promesses, ne dit pas tout ce qu'elle a a dire. Mais l'enjeu de l a gageure etait d i f f i c i l e . Cela dit, i l reste que le principal merite de cette these est de commencer a deblayer un terrain touffu, un champ de recherche quasi inepuisable. Les hypotheses et les analyses faites au sujet de Montreal, centre canadien par excellence des annees 40 et 50, metropole de la vie l i t t e r a i r e , artistique, culturelle, meme sociale et economique du Canada, sont capitales. A;~J.M. Smith, Ronald Sutherland et Antoine Sirois sont trois auteurs qui ont litteralement f a i t naitre et mis sur pied les etudes quebecoises et canadiennes comparees dans les annees 60. Mais nous nous en voudrions d'oublier certains autres critiques, chercheurs, profes-seurs et traducteurs qui ont fourni des efforts importants dans le but de creer ce nouveau champ d'etudes. Qu'il nous soit permis de les men-tionner i c i plus brievement et de souligner l a nature de leur contribution . (1) Nous ne voudrions pas dresser un palmares ou donner 1'impression d'une hierarchie, d'un ordre d'importance absolu dans cette l i s t e de noms, ni creer une r i v a l i t e entre ces derniers et les trois mentionnes plus haut. L'importance accordee.est relative a notre etude. Nous y revien drons plus loin . 11. En 1966 un professeur de litterature francaise de 1'.Universite Laval, M. Clement Moisan, repond a un concours d'oeuvres ecrites portant sur le theme "Canada-An 2000" et soumet un essai intitule L'age de la  litterature canadienne. Son manuscrit l u i vaut le premier prix et l a publication sous forme de l i v r e (1). Les chapitres de l'essai sont systematiquement comparatifs et abordent differents sujets: l'histoire des deux litteratures, 1'attachement au passe et le colonialisme l i t t e -raire du Quebec et du Canada, le probleme de l a langue et de l a l i t t e r a -ture, l a poesie contemporaine et le renouvellement des genres, l a socip-logie de l a litterature, le l i v r e et son avenir. Au depart Moisan souligne 1'ignorance reciproque entretenue par les deux traditions l i t t e -raires depuis le XlXeme siecle et 1'absence d'etudes comparees encore de nos jours. Ce premier chapitre, a cause du court essai de periodisa-tion l i t t e r a i r e comparee, ainsi que les chapitres VII et VIII etablissant des paralleles entre les deux poesies, ont ete pour nous les plus revela-teurs. Mais en general, l'auteur le reconnalt lui-meme, son essai est une vue a. vol d'oiseau et ne peut etre que superficiel. L'age de l a l i t t e r a - ture canadienne, qui se veut une premiere approche, un point de depart, atteint toutefois son double objectif, qui est d'operer un premier debrous-saillement et surtout de demontrer l a parente des deux litteratures (2). (1) Montreal, H.M.H., 1969, 193 p. M. Moisan a gagne le premier prix ex-aequo avec deux autres concurrents. (2) M. Moisan s'apprete a publier un livre portant sur les poesies quebe-coise et canadienne comparees et reunissant des articles deja parus et d'autres inedits. Nous avons pu l i r e le manuscrit intitule Poesie  des frontieres. Essai sur les poesies quebecoise et canadienne comparees. En plus des premiers chapitres consacres aux deux litteratures et aux deux corpus poetiques, l'essai contient des etudes sur les poetes suivants: Anne Hebert et P.K. Page, Rina Lasnier et Margaret Avison, P.-M. Lapointe et Layton, Miron et Souster, Chamberland et Newlove, Michele Lalonde et Margaret Atwood, Nicole Brossard et Gwen MacEwen, Duguay, Peloquin, Bissett et bp nichol. 12. Nous avons parle des annees 60, des premiers auteurs qui ont concu des livres sur l a litterature quebecoise et canadienne comparee, mais comment ne pas mentionner les maitres critiques qui ont inspire ces pre-miers essais? Dans cet ordre d'idees Northrop Frye, sans doute le plus celebre critique canadien, est le premier nom qui vient a 1'esprit. Sans avoir jamais etudie systematiquement les litteratures quebecoise et cana-dienne d'un point de vue comparatif, Frye a quand meme ecrit —et cela depuis les annees 40- de nombreux essais ou i l a lance des intuitions de base, des hypotheses de travail sur les deux litteratures qui ont influence toute une generation de critiques l i t t e r a i r e s (1)- Au Quebec Gilles Marcotte a joue le role (sans l'envergure internationale) tenu par Frye au Canada. Des le debut des annees 50 ses articles dans les journaux et les revues (2) ont (re)lance les etudes en litterature quebecoise. De pres ou de loin i l a toujours encourage le comparatisme l i t t e r a i r e , etant l u i -meme un lecteur et un critique avise des litteratures americaine et cana-dienne. De Vancouver l'essayiste et critique George Woodcock a ouvert les pages de sa prestigieuse revue Canadian Literature aux etudes sur les litteratures canadienne et/ou quebecoise (en francais et en anglais) depuis 1959 (3). Enfin un des premiers chercheurs en litterature quebecoise du XlXeme siecle, le professeur David M. Hayne, s'interesse depuis plusieurs (1) II n'y a qu'a. r e l i r e sa "Conclusion" a L i t e r a r y j i s t o r y of Canada (Toronto, U. of T. Press, 1966, p. 1821-49) et les essais de The Bush  Garden: Essays on the Canadian Imagination (Toronto, Anansi, 1971) pour s'en convaincre. (2) Reunis dans Une litterature qui se f a i t , Montreal, H.M.H.., 1962. (3) C'est dans Canadian Literature que les essais de R. Sutherland sont d'abord parus. Soulignons que cette revue se consacre exclusivement a l a litterature canadienne (tout comme Voix et images••(du pays) a> Montreal est reservee aux etudes critiques quebecoises). 13. annees a la litterature comparee au Canada et a decide demierement d'y apporter sa contribution (1). Autant et peut-etre plus que les critiques et chercheurs, les traducteurs ont stimule l a litterature comparee, meme s ' i l s l'ont f a i t d'une maniere plus indirecte, moins evidente. Chose certaine, en atteignant beaucoup plus de lecteurs, i l s ont lance l'idee dans le public. Philip Stratford et Maureen Newman ont denombre en 1975 plus de 250 traducteurs canadiens et quebecois et quelque 430 titres de livres tra-duits (ou en train de l'etre) dans les deux langues (2). Pour donner un exemple du dynamisme de cet art s i d i f f i c i l e (et encore mal apprecie), limitons-nous a la traduction poetique. Dans ce domaine comment ne pas signaler le grand nombre d'excellents traducteurs canadiens des poetes quebecois modernes: de • ;::GiiR-fiRpy» Louis Dudek, Fred Cogswell, Jean Beaupre et Gael Turnbull a Eldon Grier et A.J.M. Smith, de Peter Miller, P.E. Widdows et G.V. Downes a Alan Brown et D.G. Jones, et surtout les doyens F.R. Scott et John Glassco. Plusieurs de ces traducteurs sont eux-memes des poetes, ce qui explique souvent l a qualite de leur travail (3). Cl) Voir son article deja cite et l'importante "Preliminary Bibliography of Comparative Canadian Literature" compilee avec l'aide d'A. Sirois, RCLC/CCLR, printemps 1976, p. 113-23 et 124-36. (2) Bibliographie des livres canadiens traduits de 1'anglais au franqais  et du franqais a 1'anglais, preparee pour le Comite de traduction du Conseil canadien de recherches sur les humanites par M. Newman et P. Stratford, CCRH/CCRH, 1975, 57 p. (3) Le meilleur exemple est le l i v r e edite par J. Glassco, The Poetry of  French Canada in Translation (Toronto, Oxford U. Press, 1970, 270 p.), dans lequel 22 poetes canadiens ont traduit 194 textes choisis de 47 poetes quebecois de Cremazie a Andre Major. 14. Malheureusement l a traduction poetique dans 1'autre sens commence a peine a etre .pratiquee sur une grande echelle (1). L'influence combinee des travaux de tous ces traducteurs, c r i t i -ques, professeurs, chercheurs (2) et un interet personnel marque pour l'etude de l a poesie (3) ont f a i t que nous avons congu des 1968-70 le projet d'une these en poesie quebecoise et canadienne comparee. Les deux anthologies de Smith prouvent que l a periodisation des mouvements poetiques canadiens et l'etude comparee des poetes peuvent donner des resultats convaincants, surtout en ce qui a tr a i t a. la periode moderne. II s'agit de pousser 1'analyse plus loin et plus en profondeur. L'essai de Sutherland demontre qu'une etude de sociologie l i t t e r a i r e portant sur les deux l i t t e -ratures est pertinente. Les deux traditions romanesques se sont developpees separement, en s'ignorant l'une 1'autre, mais fondamentalement refletent des valeurs, des mouvements sociaux'des ideologies souvent semblables. Nous savons done depuis Sutherland que nous sommes en presence de deux l i t t e r a -tures romanesques distinctes, mais qui ont suivi une evolution souvent paral-l e l e . Est-ce que cela est vrai dans le cas des poesies quebecoise et canadienne? (1) La brillante exception a l a regie est le li v r e de Jacques Brault, Poemes des quatre cotes (St-Lambert, Eds du Noroit, 1975, 95 p.). La revue Ellipse (Sherbrooke, 1969- ) encourage les jeunes traduc-teurs quebecois a. traduire les poetes canadiens et vice versa. (2) II faudrait ajouter a cette l i s t e les noms de Nairn Kattan, grand animateur de 1'edition au Conseil des arts du Canada, essayiste et chroniqueur l i t t e r a i r e extremement curieux des litteratures ameiri-cainev canadienne et.quebecoise, et de Gerard Tougas, auteur de l a premiere histoire (digne de ce nom) de l a litterature quebecoise et comparatiste renomme des litteratures francophones. (3) Voir notre memoire de maitrise, L'evolution thematique de l a poesie  quebecoise (1935-65), Departement des etudes francaises, Universite de Sherbrooke, 1970, 389 f. 15. L'ouvrage de Sirols enfin est le f r u i t d'une critique socio-logique rigoureusement appliquee dont le champ d'etudes est Montreal dans le roman canadien et quebecois (1940-65). L'hypothese de base, prouvee dans le l i v r e , est extremement precieuse pour nous: Montreal constitue le centre de l a vie l i t t e r a i r e , artistique, culturelle des societes quebecoise et canadienne dans les annees 40 et 50. Car notre etude est comparative, s'interesse a l a periode moderne des deux poesies et a pour cadre Montreal. Les methodes d'investigation et d'ana-lyse de l a sociologie l i t t e r a i r e et de la litterature comparee sont des outils de base pour apprecier 1'influence d'une v i l l e et d'un milieu donnes sur l'evolution des litteratures, pour effectuer des recherches en periodisation, des comparaisons de courants d'idees, de mouvements l i t t e r a i r e s , de revues, d'anthologies, d'auteurs et de livres de poemes. Nous possedions done tous les elements pour entreprendre nos recherches des le debut des annees 70, date a laquelle nous avons com-mence nos lectures. C'est alors que l a parution de certains livres est venue confirmer l a nature et les objectifs de notre etude. The Making  of Modern Poetry in Canada (1), edite par Louis Dudek et Michael Gnarowski, nous a ete en particulier d'un grand secours, Desirant retracer aussi fidelement que possible l'evolution de l a poesie cana-dienne moderne, les deux auteurs ont rassemble une collection d'articles et d'essais originaux devenus introuvables (sauf dans les meilleures bibliotheques d'universite). Ces documents de premiere main couvrent l a (1) Le sous-titre du l i v r e d'abord publie en 1967 est: Essential Articles  on Canadian Contemporary Poetry in English (Toronto, Ryerson, 303 p.). Nous avons connu l'ouvrage que dans son edition brochee de 1970. 16. periode des "precurseurs" (1910-25), puis des "initiateurs", les poetes du Groupe de Montreal des annees 20 et 30, ensuite l'epoque ou le mouve-ment de la nouvelle poesie triomphe (annees 40), enfin les sequelles du mouvement, son etablissement d e f i n i t i f et ses successeurs dans les annees 50 et 60 (1). On peut dire que le l i v r e de Dudek et Gnarowski atteint parfaitement son but, qui est de fournir au lecteur-chercheur des textes originaux l'amenant a une meilleure connaissance de l a poesie canadienne moderne (2). Trois autres livres publies a cette epoque sont venus nous rappe-ler l'importance d'une etude approfondie des oeuvres des poetes, la per-tinence au Canada et au Quebec de l a critique thematique dans le stage actuel de l'etude des deux litteratures. Butterfly on Rock du poete et critique D.G. Jones porte comme sous-titre: A Study of Themes and  Images in Canadian Literature (3). L'enorme succes remporte par le l i v r e confirme l'interet du public lecteur pour l'etude de l a poesie canadienne moderne et contemporaine. Jones ne f a i t pas une analyse comparative, (1) Le huitieme et dernier chapitre du l i v r e porte sur les "Relations with French Writing in Canada". Cette partie reunit des articles de A.J.M. Smith, Jean-Charles Bonenfant et F.R. Scott. Inutile d'ajouter qu'elle est mince et superficielle, tres revelatrice des relations (ou plutot de l'absence de relations) entre les deux litteratures. (2) L'equivalent est toujours a faire au sujet de la naissance et de l'evolution de l a poesie quebecoise moderne. (3) Toronto, U. of Toronto Press, 19,7 p. La plupart des essais de l'puvrage (reedite en 1971 et 1973) remontent a 1965-66. Jones etudie une selec-tion de poetes et de romanciers du XlXeme et du XXeme siecles, surtout l a periode allant de Pratt et Smith a Newlove et Cohen. Comme toi l e de fond a l a critique des themes, Jones n'oublie pas d'evoquer les princi-paux mouvements culturels, religieux et ideologiques du Canada. 17. mais i l mentionne l a raison dans son introduction: i l ne connaissait pas assez l a poesie quebecoise lorsqu'il a commence a ecrire les essais (1). II consacre quand meme les dernieres pages de cette introduction a com-parer dans les grandes lignes les deux traditions poetiques. La poesie quebecoise (comme l a poesie canadienne) est nee dans un contexte d"'esprit de garnison" et de rep l i sur soi. C'est ce qui explique au point de depart ses caracteristiques d'absence a la vie et de refuge dans un univers idealise (de Cremazie a A. Hebert) et son recours a de fausses valeurs spirituelles (le detachement, l'abnegation, l a mortification). Cette poe-sie evolue considerablement a partir de l a deuxieme guerre toutefois, pour aboutir dans les annees 60 a un chant de celebration de la vie et du monde, a 1'affirmation de soi et du pays (les poetes de l'Hexagone et leurs successeurs). Mise a part l a difference dans l'evolution culturelle et historique des deux groupes, les poetes canadiens et quebecois partagent aux yeux de Jones l a meme vision du monde. L'auteur de Butterfly on Rock reconnait dans son etude l a parente de ses vues avec celles de Gilles Marcotte ("une poesie d'exil"). Une  litterature qui se fa i t est desormais un classique de la critique l i t t e -raire au Quebec. Le temps des poetes, qui se veut une Description de l a  poesie actuelle au Canada f r a n r a i p (2), n'est pas loin d'etre aussi impor-tant. De S.-D. Garneau a Chamberland et a Brault, Marcotte affirme que le poete au Quebec "a le sentiment d'oeuvrer a. l a fondation d'une parole (1) Lacune qu'il a corrigee depuis. Le professeur Jones enseigne des cours de poesie quebecoise et canadienne comparee depuis 1965-66 et i l a lu les poetes quebecois comme peu de critiques 1'on fa i t au Canada anglais. Notre connaissance de l a poesie canadienne et 1'ins-piration de cette etude viennent en grande partie de l u i . (2) Montreal, H.M.H., 1969, 247 p. 18. qui prenne en charge les besoins et les desirs d'une col l e c t i v i t e " . C'est a son avis avec l a generation des "poetes de la solitude" (Grandbois, Garneau, Lasnier, Hebert) que f a i t irruption l a modernite dans le langage poetique quebecois: "Et qu'est-ce que la modernite, sinon l a conscience du mouvement et celle que, sous les apparences, se cache une realite qui  est toujours a decouvrir?"(1). Viennent ensuite les poetes des annees 1945-50 et ceux de l'Hexagone (a partir de 1953) qui "font germer au Canada francais la conscience d'une responsabilite collective de la poesie", "un lieu commun" (2). Mais selon Marcotte i l appartient aux poetes des annees 30 et 40 d'avoir etabli l a demarcation entre l a tradition et la modernite en poesie quebecoise, a ceux-la qui ont vecu "l'epreuve de la solitude": " c e l l e - l a meme de la poesie quand elle veut echapper a l'ordre fige du langage, se li v r e r dans sa forme meme, dans son organisation intime, a la mise en question indefinie du sens donne" (3). A quelques nuances pres, le critique Jacques Blais est d'accord avec son alne Gilles Marcotte. Dans une etude extremement fouillee et documentee, Blais analyse de facon precise le passage de l'ancienne poesie a l a poesie moderne au Quebec, le conflit De l'Ordre et de l'Aventure (4). Mais l a ou 1'effort de Marcotte portait surtout sur l a periode 1945-65 (en particulier l'Hexagone), le l i v r e de Blais suit de pres l'evolution (1) Op. c i t . , p. 12. (2) D'abord Gauvreau, P.-M. Lapointe, Giguere et Henault; mais Marcotte accorde l a large part de son etudea l'Hexagone et a ses epigones: Miron, Pilon, G. Lapointe, Ouellette, Michele Lalonde, Luc Perrier, Chamberland, Brault, Duguay, ... (3) Op. c i t . , p. 13. (4) De l'Ordre et de l'Aventure. La poesie au Quebec de 1934 a 1944, Quebec, P.U.L., 1975, 410 p. 19. de l a poesie de 1934 (les Poemes d'Hankeou de Grandbois ) a 1944 (Les i l e s de la nuit). L'etude s'appuie sur les oeuvres elles-memes et sur certains essais theoriques, tout en les rattachant a l'arriere-plan a. l a vie des idees et de l a societe. Les methodes empruntees a l'histoire (et quelquefois a l a spciologie) l i t t e r a i r e s servent a mettre en rel i e f l a critique thematique. De l'Ordre et de l'Aventure tourne tout entier autour de la ques-tion du modernisme dans l a poesie (la litterature et l'art) quebecois. Les trois grandes divisions de l'ouvrage retracent "le passage d'un monde a 1'autre" (un nouvel age de l a parole en 1934 avec S. Routier, M. Vezina et Grandbois), " l a mise en question des valeurs traditionnelles" (les esquisses d'une poesie actuelle de 1935 a 1939: Jean Narrache, F.-A. Savard, Clement Marchand et S.-D. Garneau) et "la mise en forme des valeurs nou-velles" (Hertel, A. Hebert, et R. Lasnier en 1944, en particulier 1'in i t i a -tion au surrealisme avec Grandbois, Henault et Gauvreau). Selon Blais, est moderne, au XXeme siecle, tout poete qui introduit dans le monde de l'i n s o l i t e et du merveilleux par des recherches sur le langage (1). La poesie moderne est un acte par lequel l'homme tente de transgresser les limites etroites et miserables de sa condition et part en quete de la vraie vie, qui est ailleurs, d'un autre soi-meme, qui serait un "Je". Le poete cultive l'etat de receptivite a l ' i n s o l i t e , pratique consciemment le reve et le songe, explore 1'inconscient. L'alchimie verbale, la conscience du poids des mots, le pouvoir de transmutation des images forgent un langage original ou le poeme n'a d'autre signification que d'etre. (1) Les pages 5 a 8 de 1'introduction presentent un bon resume de ce que recouvre le terme de "moderne" en litterature et en art. Blais s'ins-pire entre autres des travaux de Jules Monnerot, La poesie moderne et  le sacre (Paris, Gallimard, 1949) et d'Henri Lefebvre, Introduction a  la modernite (Paris, Eds de Minuit, 1962). 20. Une bonne partie de notre etude s'appuie done sur l a critique thematique (1) et doit beaucoup a Dudek, Jones, Marcotte et Blais, meme s i leurs etudes ne sont pas de f a i t comparatives. Apres avoir lu bon nombre de documents r e l a t i f s a.I 1histoire culturelle, sociale et p o l i t i -que du Canada, du Quebec et de l a v i l l e de Montreal (annees 30 et 40), nous avons aborde l'oeuvre d'une quinzaine de poetes canadiens allant de Pratt, Ross et Knister a Anderson, P.K. Page, Dudek et Layton, en passant par D. Livesay, A. Marriott, M. Waddington, Finch, Birney et Klein, Kennedy, Smith et Scott. Nous avons ensuite relu les poetes quebecois suivants (avec lesquels nous sommes bien sur.plus familiers): Loranger, Choquette, DesRochers, Narrache, Marchand, S. Routier, E. Senecal, J. Bernier, M. Vezina, Grandbois, Hertel, Garneau, R. Lasnier, A. Hebert, Henault, P.-M. Lapointe et Giguere. Dans une deuxieme etape, tenant compte de l a visee comparative de notre etude, de la qualite et de l a representativite des oeuvres (2), du point de vue de l a periode moderne en poesie canadienne et quebecoise et du cadre montrealais, nous avons limite l a l i s t e de poetes: Choquette, DesRochers, Marchand et Narrache, S. Routier et M. Vezina, Grandbois, Hertel, Garneau, A. Hebert, Henault et Giguere du cote quebecois; Pratt et D. Livesay, Scott, Smith, Kennedy et Klein, Anderson, P.K. Page, Dudek et Layton du cote canadien. Ayant retenu douze poetes du Quebec et dix du (1) En f a i t toute l a "nouvelle critique" francaise de Bachelard a J.-P. Richard, Barthes, Cohen et Greimas nous a ete d'un grand secours: l a symbolique, l a reverie elementaire, les notions de reseau thema-tique, de structure, d'isotopie, etc. (2) Deux criteres difficilement conciliables dans certains cas. 21. Canada, nous avons relu et etudie quelque soixante-quinze recueils ecrits en franqais et en anglais et publies entre 1925 et 1935 (1). Bien sur certains de ces poetes ne sont pas nes a Montreal, n'y vivent pas aujourd'hui ou n'y ont pas vecu longtemps (par exemple S. Routier ou Grandbois, D. Livesay ou Pratt). Mais a un moment donne durant les annees 30 et 40 i l s y ont tous ete attires (2), car Montreal est alors aussi bien le centre canadien que quebecois de la vie l i t t e r a i r e , culturelle et artistique. C'est l a qu'on fonde les revues, participe aux nouveaux mouvements, trouve les derniers livres parus en France, en Angleterre, aux Etats-Unis. C'est la. qu'on rencon-tre les autres poetes et publie ses vers. C'est a Montreal en somme que les choses se passent (3). Beaucoup de poetes, de dates, d'evenements, de livres de poemes, mais i l s'agit maintenant de mettre de l'ordre et de concevoir un plan pro-gressif. Notre travail comprend une premiere partie qui se veut d'abord une chronique de 1'evolution l i t t e r a i r e et poetique de Montreal durant les (1) Nous avons tente de maintenir l'equilibre: trente recueils quebecois et trente-cinq canadiens. Des vingt-deux poetes selectionnes tous sont nes entre 1900 et 1920, sauf Narrache, M. Vezina et Scott nes un peu avant 1900 et Giguere en 1929. Seul Pratt n'est vraiment pas de la meme generation, sa naissance remontant a 1883. (2) Sauf Pratt, un poete ne a Terre-Neuve qui passe presque toute sa vie a Toronto. Dans son cas nous avons juge que son oeuvre est trop importante dans 1'evolution de l a poesie canadienne pour qu'on puisse l'ignorer dans le cadre d'une telle etude. (3) Le-fait important a nous rappeler, etant donne que ces poetes sont de milieux sociaux, culturels et linguistique differents, c'est qu'ils vivent et ecrivent a l a meme epoque et dans une meme v i l l e , qu'ils sont done influences par un contexte quebecois et canadien qui leur est commun, surtout qu'ils participent a la meme aventure du modernisme en poesie. Y a - t - i l vraiment inter-influence entre les deux groupes? Peut-on comparer l'ouverture de ces deux poesies au modernisme en con-texte nord-americain? Sur quels points precis doit porter l a comparai-son? Voila, esquissee en quelques mots, l a problematique de notre etude. 22. decennies 1920, 1930 et 1940. C'est a notre avis une toile de fond essentielle qui eclaire les conditions de la naissance des deux poesies modernes. Cette partie presente un tableau compare —original, car jamais tente auparavant— des dates et evenements importants dans 1'apparition et 1'epanouissement du modernisme: la formation des mouvements l i t t e -raires et l a teneur de leur programme, l'evolution et l'alternance des differentes ecoles de theorie poetique, les regroupements de poetes autour de revues et de maisons d'edition specialisees, l a parution de recueils de poemes marquants, d'anthologies et de livres de critique influents, etc. Mais aussi, en second lieu, cette partie est une analyse plus detaillee du contenu et de 1'orientation de certaines revues l i t t e r a i r e s , anthologies et recueils de l'epoque, nous aidant a retracer les grands jalons du combat qui opposent les poetes modernes et les poetes traditionnels dans les deux litteratures (1). (1) Nous parlons de "deux litteratures" mais nous sommes conscient que certains historiens et critiques considerent qu'il y a plus qu'une seule litterature de langue anglaise au Canada, comme d'autres sont d'avis que le terme de litterature quebecoise est l i m i t a t i f s i l'on pense au diverses litteratures du "Canada francais" (quebecoise, acadienne, ontarienne, manitobaine). Au "Canada anglais" des c r i -tiques contestent done l a notion de litterature canadienne comme entite autonome. I l existe pour eux plusieurs litteratures canadien-nes de langue anglaise (sans mentionner les litteratures orales et/ou ecrites esquimaude et amerindiennes) s'identifiant aux di f f e -rentes regions geographiques, economiques et culturelles du Canada: les provinces de l'est, 1'Ontario, l a Prairie, la Colombie britannique. C'est un f a i t incontestable. II y a differentes litteratures regiona-les au Canada et meme a l'interieur du Quebec, mais cela n'empeche pas que dans les deux cas i l y ait une seule litterature nationale qui englobe les particularismes regionaux. Notre these se concentre sur une periode bien determinee (annees 30 et 40) au cours de laquelle le centre, l'axe de developpement des litteratures canadienne et quebecoise se situe a Montreal (ce qui ne veut pas dire qu'a cette epoque Toronto ou Vancouver soient des v i l l e s inactives sur le plan l i t t e r a i r e ) . Nous reviendrons sur ces points et les preciserons tout au long d e l a premiere partie de notre etude. Mais nous esperons que deja ces quelques notes pourront aider le lecteur a comprendre ce que nous entendons par des expressions comme "litterature quebecoise", "litterature canadienne" et "les deux litteratures". Ce premier groupe de chapitres nous amene tout naturellement a l a deuxieme tranche de notre tr a v a i l , ou nous allons plus en profon-deur, procedant a des analyses de thematique comparee des oeuvres des poetes choisis. Bien sur nous rassemblons les poetes par groupes et les themes etudies par reseaux thematiques. Comme nos recherches s'etendent sur une assez longue periode de temps, nous essayons de suivre dans les chapitres un ordre chronologique qui va des annees 20 et 30 a. l a guerre et a 1'immediate apres-guerre. La periode de la crise et la poesie qui en decoule forment l'objet d'un chapitre: i l s'agit d'une poesie de temoignage des conditions de vie, de la misere et de la pauvrete des annees 30 a Montreal (Narrache, Marchand, Klein, D. Livesay, Scott, Smith et Pratt), d'une poesie sociale qui se f a i t de plus en plus revendicatrice. II semble que l a veine philosophique et metaphysique qui marque les textes de plusieurs poetes quebecois et canadiens de la f i n des annees 30 et du debut des annees 40 (Hertel, Garneau, Grandbois, A. Hebert, Kennedy, Smith, D. Livesay et P.K. Page) soit comme une consequence directe de l a depression. II s'agit d'une poesie de la perte d'etre et de la mprt, d'un denuement ontologique qui a recours au spiritue l car fortement impregne du dualisme religieux (cMviriiste au Canada, janseniste au Quebec). La matiere des deux autres chapitres est a 1'oppose de ceux qui les precedent dans cette partie. Comme par un phenomene de compensation certains poetes, alors que les conditions.penibles de la crise sevissent partout, chantent la nature, le Nord, l'Amerique des grands espaces, revent de conquete et de rayonnement. Scott, Anderson, surtout Pratt ecrivent des poemes ou cette nature, ce Nord, ces grands espaces, cense-ment des "symboles purs et revivifiants de l'ame canadienne", jouent un 24. grand role. Illusion doublement tragique chez DesRochers et Choquette qui revent a la puissance envoutante du Vent du Nord, souhaitent un retour a l a vie heroSque des ancetres coureurs de bois, songent a une Amerique francaise expansionniste alors que 1'urbanisation et 1'indus-t r i a l i s a t i o n battent leur plein a Montreal et que le territoire francais de 1'Amerique et du Canada se limite de plus en plus a une "province". Pour d'autres poetes la compensation, l'evasion trouve sa voie dans l'amour. Au Quebec ce sont des femmes (M. Vezina et S. Routier parmi une dizaine d'autres) qui se mettent a parler d'amour possible, incarne, sensuel. et meme charnel. Ce sont aussi des femmes au Canada (D. Livesay et P.K. Page entre autres) qui les premieres osent traiter ouvertement de 1'union amoureuse hors du mariage, de sensualite et de sexualite. A cette epoque les hommes-poetes canadiens (Smith, Scott, Klein, Anderson) sont beaucoup plus reserves dans leurs sentiments alors que DesRochers et Grandbois partagent la conception d'un amour exigeant, impossible a realiser et que les univers de Garneau et d'A. Hebert sont marques par des tabous religieux. Le theme de l a guerre 39-45 et ses sequelles — l a prise de conscience et l a radicalisation sociales et politiques qui vont en s'accentuant depuis la crise— fournissent l a matiere d'un dernier chapitre. Peu presente dans l a poesie quebecoise (Narrache et Henault), l a guerre semble.etre ressentie comme lointaine et avoir peu d1emprise directe sur l a societe quebecoise. Cela n'empeche pas que le conflit mondial provoque des bouleversements qui changent le cours de l'histoire; on le sent plus particulierement dans les textes d'Henault, de P.-M. Lapointe et de Giguere. Chez les poetes canadiens le theme est omnipresent. Des recueils entiers de Pratt et de Klein y sont consacres, annoncant les repercussions socio-politiques importantes qui secoueront le Canada de 1'apres-guerre. Avec les annees 50 c'est une autre generation d'ecrivains (l'Hexagone a Montreal, le groupe torontois autour de Contact) et leurs conceptions esthetiques qui s'imposent: une nouvelle aventure poetique debute. 26 PREMIERE PARTIE ESSAI D'HISTOIRE LITTERAIRE COMPAREE: LES DEUX MOUVEMENTS DE POESIE MODERNE, 1925-1955 27 CHAPITRE I LA FIN D'UN MONDE ET LE DEBUT D'UN AUTRE Montreal, le Quebec et le Canada dans les  annees 1930 et 1940: corollalres  historiques et sociologiques 28 Antoine Sirois dans son Montreal dans le roman canadien rappelle les trois stades sociologiques principaux qu'a connus l a societe quebecoise depuis ses origines en terre d'Amerique. II y eut d'abord l a periode de l a Nouvelle-France, c'est-a-dire l'epoque de l a creation d'une nouvelle societe se developpant a la t a i l l e du continent nord-americain. Le deuxieme stade, apres l a Gonquete de 1760, est celui du repl i culturel et politique du Canada francais a l'interieur du.Quebec. Pendant plus d'un siecle les concepts de "vocation rurale" du peuple quebecois et de sa " f i d e l i t e " aux traditions francaises predominent; l a famille devient alors l a plus importante institution sociale, celle qui remplace toutes les autres. La troisieme phase, commencant avec le dernier quart du XlXeme siecle, est celle de 1'industrialisation et de 1'urbanisation. Cette phase connait son apogee dans les annees 30, 40 et 50 et coincide avec l a croissance acceleree de Montreal. Notre intention n'est pas de reprendre le chapitre de Sirois portant sur l'histoire, l a geographie et l a sociologie de Montreal (1), mais de citer certains chiffres indicateurs de l'essor demographique, industriel, social et economique que connait le Montreal des annees (1) Op. c i t . , p. XIII-XXII ("Origine et developpement de Montreal"), aussi p. XXIII-XLIII ("Industrialisation et urbanisation de l a Province de Quebec"). Nous puisons beaucoup de nos renseignements dans ces pages bien documentees. 29 1930 a. 1950. Car c'est ce developpement quasi phenomenal qui amenera la poussee culturelle, l i t t e r a i r e et poetique qui nous interesse. Plus que toute autre chose, c'est le renversement en un siecle de l a propor-tion entre les populations rurale et urbaine qui explique le role pre-dominant de Montreal dans le Quebec moderne. De 23% urbaine et 77% rural en 1871, l a population devient cinquante ans plus tard a 56% urbaine et 44% rurale, a 63% et 37% en 1941 et enfin a 75% et 25% en 1961. Pendant cette periode l a population du Quebec est passee de 1,2 million (1871) a 3,3 (1941) puis a 5,2 millions (1961); celle de Montreal de 100,000 a 1,100,000 et a. 2,000,000. De cet accroissement fantastique Montreal s'est done t a i l l e l a part du lion, puisque l a population de l a zone metro politaine s'est multipliee par neuf dans, une periode de quatre-vingts ans (1871-1951), alors que le reste de l a province a triple en nombre. Si 1'on regarde du cote de l a repartition de l a population par ethnie, on s'apercoit qu'a. chaque recensement au Canada, de 1921 a 1961, le pourcentage de l a population de langue francaise diminue regulierement (de 33% a 28%). Cela est du a plusieurs facteurs, dont 1'abandon de l a langue francaise par les Canadiens francais et 1'immigration qui joue au detriment des Quebecois et des Canadiens francais sont les plus impor-tants. Des deux millions d'immigrants qui sont entres au Canada entre 1940 et 1960, l a tres grande majorite adopte la langue anglaise. Les francophones du Canada ont tendance a se regrouper de plus en plus au Quebec: 80,6% de sa population se declare d'origine et de langue frangai en 1961. La meme annee l a region metropolitaine de Montreal compte 65% de francophones (1). L'ecart de 15% peut paraitre substantiel, mais i l ne faut pas oublier que les Britanniques au Quebec sont concentres a 66,5% a Montreal et les Juifs a 97,8%. II faut surtout se rappeler qu'un siecle auparavant, vers 1850, l a population montrealaise etait a 57% britannique. La remontee de 1850 a 1961 est done assez specta-culaire. Cette remontee peut meme etre qualifiee d'exceptionnelle, non seulement a Montreal mais dans tout le Quebec, s i l'on considere que des 60,000 Francais demeures au pays apres l a Conquete anglaise, deux siecles plus tard ce chiffre etait passe a 4,241,354 habitants (2). Bien sur, en plus d'un taux de natalite record, c'est le boom industriel qui explique ces chiffres. Des 1860-70 Montreal est un grand port de mer qui prend l a tete du tr a f i c canadien. De plus l a v i l l e s'assure l a quasi exclusivite du t r a f i c par terre et concentre sur elle un reseau de voies ferrees qui l a r e l i e a New York, Toronto, Ottawa, aux provinces de l'est, a l a Prairie yet au Pacifique. En 1870 l'industrie emploie 22,700 personnes; en 1954, 287,000. A l a f i n des annees 50 Montreal est une importante agglomeration manufacturiere, une (1) Les autres groupes ethniques importants sont les Britanniques (Anglais, Irlandais, Ecossais), les Juifs, les Italiens et les Polonais, plus une vingtaine d'autres numeriquement plus petits. (2) L'exceptionnel vient du f a i t que le Quebec doit presqiie unique-ment 1'augmentation de sa population francaise a un taux de natalite maximum soutenu pendant pres de deux siecles: de 1760 a 1960 environ les Quebecois ont double leur population a toutes les generations. De 1931 a 1941 par exemple le Quebec, qui ne represente que 30% de l a population canadienne, fournit 50% de l a hausse demographique. puissante place de commerce et le premier port au Canada. Elle con-tribue dans l a proportion de 60% a l'economie du Quebec. Ses 5,500 entreprises manufacturieres depassent annuellement le cinq milliards de dollars de chiffre d'affaires. De 1860-70 a 1950 Montreal connait une revolution industrielle qui signifie le declin des metiers a r t i -sanaux, l a predominance de plus en plus marquee de l'ouvrier industriel, la creation d'une classe nouvelle d'employes, de cols blancs dans le commerce et la finance, dans les bureaux et autres services. (1). Dans les annees 40 Montreal compte deux universites, une foule d'ecoles et de colleges; sa presse, anglaise comme francaise, est l a plus lue au Quebec. La vie religieuse est intense: 135 eglises et chapelles catholiques, 201 protestantes, 73 communautes d'hommes et de femmes, 45 synagogues (2). Depuis, Montreal n'a f a i t qu'accroitre sa reputation de centre religieux, intellectuel et artistique: trois nouvelles universites, la Place des arts, de nombreux theatres, les activites de l'Expo 67, etc. V i l l e a la fois francaise et nord-ameri-caine, Montreal nous donne le pouls du Quebec. Ce pouls durant l'entre-deux-guerres, le conflit de 1939-45 et 1'immediate;,apres-guerre me fa i t que s'accelerer, marquant 1'apogee d'une revolution industrielle qui en entraine d'autres, signifiant l a f i n d'une epoque et le debut d'une autre. (1) Signalons que des 1921 1'agriculture, l a principale occupation des Quebecois pendant le XlXeme siecle, ne compte plus que pour 37% de la production totale du Quebec, les manufactures 38%, les forets 15% et l a construction 4%. En 1941 les manufactures grimpent a 64%, les forets sont a 11%, 1'agriculture a 10% et les mines a 9%. (2) En 1951 les catholiques forment 74,8% de la population religieuse de Montreal, les protestants 7,4%, meme chiffre pour les anglicans, les J u i f s 6,1% et l'Eglise unie 5,6%. La f i n d'un.monde et le debut d'un autre, c'est ainsi qu'on pourrait intituler l'histoire du Quebec et du Canada de 1930 a 1950. Contentons-nous d'en degager les grands traits pour mieux sa i s i r l a periode l i t t e r a i r e que nous etudions. Et-d'abord " l a crise", qui des l a f i n des annees 20 frappe l a societe quebecoise. Elle met en r e l i e f 1'omnipresence et 1'omnipotence des grands cartels americains, la proletarisation des populations urbaines^ 1'insatisfaction et le deracinement des ruraux. Ces traits de l a societe provoquent une recrudescence des conflits politiques et des mouvements de protesta-tion. Le combat est mene aussi bien par Philippe Hamel (contre le "trust" de 1'electricite a Quebec) ou le maire Camilien Houde que par Damien Bouchard (entreprises de municipalisation a.Sainte-Hyacinthe), Maurice Duplessis ou Paul Gouin. Cette periode de l a crise entraxne l a f i n de quaranteans de regime l i b e r a l . Devant l'ineptie du gouvernement Taschereau, Gouin fonde L'Action liberale nationale en 1935 et s ' a l l i e avec le parti conservateur de Duplessis. Ce dernier rompt l'alliance, puis fonde seul 1'Union nationale qui s'empare du pouvoir en 1936 grace a un programme politique reformiste et nationaliste (1). La crise aussi affirme l a presence grandissante du syndicalisme quebecois. La Confederation des travailleurs du Canada, fondee en 1921, compte 88 syn-dicats et 26,000 membres dans les annees 20; en 1941 e l l e regroupe 250 syndicats et 48,000 membres. Les annees de l a crise, a cause du chomage massif, donnent naissance aux "campagnes (pour ne pas dire aux croisades) de colonisation", cette politique symbolique de retour a l a (1) Lire a ce sujet Jean-Louis Roy, Les programmes electoraux du Quebec, Montreal, Lemeac, 1971, t. II (1931-66), p. 265-71. terre (I1-abbe Ivanhoe Caron et l a celebre migration vers l ' A b i t i b i par exemple). Les effets de la crise enfin inspirent un Programme de  restauration sociale. Congu en 1933 par des ecclesiastiques (1), le Programme (qui lutte contre les "trusts", propose des reformes finan-cieres et politiques, une renovation de la legislation ouvriere, une reorientation de 1'agriculture) sera repris par Gouin et Duplessis. II influencera l a vie politique du Quebec pendant les trente annees qui suivent. L'ideologie nationaliste est l a mieux representee par Lionel Groulx, l a grande figure de cette epoque. L'histoire et le contenu de l a revue L'action francaise dirigee par Groulx dans les annees 20, devenue L'action nationale et dirigee par Andre Laurendeau dans les annees 30 et 40, offrent une synthese saisissante de la pensee nationaliste quebecoise (2). Avec Groulx cette pensee devient une doctrine: le periodique entreprend des enquetes annuelles sur "le probleme economique", "l'ennemi dans l a place", "notre capital humain", "notre avenir politique" et produit un numero important sur la Confederation ou i l opte pour "un etat francais libre". Laurendeau, (1) I l faut rappeler l a mainmise du pouvoir ecclesiastique qui s'exerce depuis le dernier quart du XlXeme siecle au Quebec et tout particu-lierement sa collusion avec le pouvoir politique des annees 20, 30 et 40. C'est l'Eglise par exemple qui cree le mouvement des "Semaines sociales", lequel f a i t revivre une philosophie du Corporatisme d'ins-piration moyenageuse. Cette conception tres hierarchisee de l a societe (avec a l a base un systeme de servage) est pourtant incompa-tible avec l a societe tres industrialisee des annees 30 et 40. (2) Voir Jean-Louis Roy, Maitres chez nous (Dix annees d'Action francaise, 1917-27), Montreal, Lemeac, 1968, 76 p. et Gerald Fortin, An Analysis  of the Ideology of a French-Canadian Nationalist Magazine, these de Ph.D., Universite Cornell, 1956, x et 245 p. apres avoir cree le mouvement des "Jeunes-Canada"(1932), ecrit le Manifeste de la jeune generation qui deplore 1'inaction face a l a quasi servitude collective. Revenant d'un sejour en Europe en 1933 i l prend la direction de L'action nationale. Frappe par le progres des ideologies fascistes dans notre milieu (1), i l essaie de redonner a la revue une philosophic democratique. Au moment de l a deuxieme guerre mondiale et de l a crise de conscription, L'action  nationale contribue a mettre sur pied le Bloc populaire (1942), incarnant 1'opposition nationaliste quebecoise aux politiques m i l i -taires du gouvernement canadien. Lionel Groulx, Laurendeau et les prises de position de L'action nationale ont litteralement mene le mouvement nationaliste des annees 30 et 40 (2). l i s ont cree un climat nouveau qui se f a i t sentir dans tous les domaines, nulle part avec autant d'acuite peut-etre que dans l a vie intellectuelle. C'est a cette epoque que 1'enseignement superieur sort de son enfance au Quebec. Les universites de Montreal et de Laval fondent des facultes de sciences et de sciences sociales, foment les premiers professeurs universitaires de carriere, des chercheurs et des createurs scientifiques. Des enseignements superieurs sont etablis en histoire, en geographie, en psychologie. C'est l'age de l'A.C.F.A.S. (1) Nous sommes a l'epoque des "chemises brunes", l a premiere variante quebecoise du parti creditiste. L'action francaise au debut des annees 30 et le journal La nation de Paul Bouchard ne sont pas loin d'endosser les pseudo-mystiques qui aureolent Mussolini et Salazar. (2) Groulx et Laurendeau ont influence tous les noms importants du nationalisme de cette epoque, dans le journalisme, l'economie, l a politique, la litterature: de Jules Fournier, Olivar Asselin et Homer Heroux a Armand Lavergne et Jean-Louis Gagnon en passant par Francois Hertel, Jean-Charles Harvey, Edouard Montpetit et Esdras Minville. 35. (Leo Pariseau, Marie-Victorin, Jacques Rousseau), qui organise a partir de 1932 des congres annuels, donnant aux jeunes chercheurs un l i e u de rencontre et d'echange. Des les annees 20 des ecoles des beaux-arts sont mises sur pied a Quebec et a Montreal, le prix David est institue en 1923. Les annees 1934-37 sont particulierement fecondes: L'ordre, tribune de franc-parler et de franche pensee, est fonde par Olivar Asselin; La releve par un groupe de jeunes intellectuels pronant une reforme spirituelle. Le journal engage Vivre (Jean-Louis Gagnon) voit le ,jour en 1934, suivi de La renaissance (1935) et du Jour de Jean-Charles Harvey (1937). Aux philosophies corporatistes et aux mystiques totalitaires s'oppose une ; pensee resolument liberale. "Periode d'emois et de tensions", resume Jean-Charles Falardeau en parlant de l a periode de 1'entre-deux-guerres: "d'une part on syste-matise une definition du destin canadien-francais qui conclut a l a crea-tion d'un etat francais; d'autre part cette conception demeure trop prisonniere d'allegeances doctrinales et philosophiques incompatibles avec les exigences d'une societe moderne"(l). Le peuple quebecois pietine, ne v i t pas encore vraiment 1'experience de l a democratic et pourtant l a societe commence a se renover par etapes, par brusques eclats. Le syndica-lisme prend forme; le gouvernement remet en cause le statut du Quebec face a Ottawa; on exige une politique d'opposition a 1'emprise du capita-lisme; on met en place les structures de 11enseignement superieur et de la recherche; on donne voix a l a critique des institutions et aux desirs de liberation intellectuelle. "Les grandes liberations sont encore a venir, conclut Falardeau, mais les conditions prealables ont ete posees: un siecle Cl) "Vie intellectuelle et societe entre les deux guerres", dans Pierre de Grandpre, Histoire de l a litterature francaise du Quebec, Montreal, Beauchemin, 1968, t. II, p. 198. 36. apres Garneau, le Quebec va cesser de se preoccuper de son passe, i l commence a penser a son present".CD. Periode de pietinements, de contradictions done, mais aussi de changements. La f i n d'un monde et le debut d'un autre, disions-nous. La guerre 39-45 est l'evenement qui donne le dernier coup de barre du cote des changements. A l a f i n des annees 40 le Quebec n'est deja plus le meme (et cela meme s i Duplessis ne quitte le pouvoir qu'en.1959). Car la f i n des annees 40 c'est avant tout l a greve de 1'andante (1949), un evenement dont on ne saurait exagerer l a portee. "Avec l a greve, remarque Fernand Dumont, c'est toute une classe sociale qui affirme au grand jour sa presence, sa puissance, sa volonte de changement. Cette greve, poursuit-il, est 1'occasion pour le grand public d'apercevoir des problemes jusque l a plus ou moins latents, de prendre parti sur des options neuves" (2). Le Quebec dorenavant ne peut plus, meme s ' i l le voulait, revenir en arriere. Le syndicalisme a partir des annees 50 represente l a principale force d'opposition au regime archaxque qui domine l'etat et prefigure le renouyellement des institutions publiques du debut des annees 60 (3). La f i n des annees 40 c'est aussi le manifeste Refus global (1948) de Borduas et de ses amis. Avec ce texte commence l'histoire contemporaine (1) Loc. c i t . (2) "Vie intellectuelle et societe depuis 1945: la recherche d'une nou-velle conscience", dans Pierre de Grandpre, Histoire de la litterature  francaise du Quebec, Montreal, Beauchemin, 1969, t. I l l , p. 18. (3) Voir Jean-Louis Roy, La marche des Quebecois. Le temps des ruptures  (1945-60), Montreal, Lemeac, 1976, 383 p. 37. du Quebec, dans le domaine des arts et de l a culture bien sur, mais aussi bien dans celui de la pensee et des ideologies (1). Qu'on songe un instant aux noms et aux evenements qui suivent de pres 1948: fondation de l a revue Cite l i b r e , Ti-Coq de Gratien Gelinas, les debuts du Rideau-Vert et du T.N.M., Pellan, Rippelle, De Tonnancour, l a galerie Agnes Lefort, les debuts des Jeunesses musicales du Canada et de l'age d'or des cine-clubs, Gauvreau, P.-M. Lapointe, R. Giguere, l'Hexagone, l a television de Radio-Canada, etc. "Borduas fut le premier a rompre radicalement, rapporte Pierre Vadeboncoeur, sa rupture fut totale: i l a brise notre paralysie organisee, i l nous a donne un enseignement capital qui nous manquait. II a delie en nous l a liberte" (2). La guerre 1939-45, l a greve de l'amiante et la publication de Refus global sont a notre avis les trois evenements qui marquent l'acte de naissance du Quebec contemporain. Au Canada les annees 1920-50 sont aussi temoins de pietinements et de retours en arriere d'une part, de ruptures et de changements d'autre part: tout comme au Quebec c'est l a f i n d'une epoque et le debut d'une autre. Autour des annees 20 le pays est en pleine effervescence. Ce ne sont pas les troubles au Quebec en 1917-18 (la conscription et l a reaction (1) L'evenement Borduas revet pour nous l a meme signification que 1'Histoire  du Canada de F.-X. Garneau un siecle auparavant. Ce sont deux cataly-seurs qui, chacun a. son epoque, ont pousse le Quebec dans de nouvelles directions. Sur Borduas et le Refus global, consulter entre autres le numero special de La barre du jour sur Les automatistes, #17-20, janvier-aout 1969, 389 p. (2) La ligne du risque, Montreal, H.M.H., 1963, p. 185 ss. 38. aux loi s scolaires en Ontario), n i les demonstrations des Fermiers unis d'Ontario (1918) et encore moins l a greve de Winnipeg (1919) qui ont amorti l a ferveur nationaliste de cette periode qui suit l a premiere guerre. Par contre i l semble. qu'une nouvelle ere de prosperite economi-que et de pensee politique progressiste commence. Des discussions de reformes sociales sont dans l ' a i r : l'etatisation de certaines corpora-tions, 1'assurance-chomage et 1'assurance-sante, les pensions de vieillesse. Des puits de petrole sont decouverts en Alberta, de grands projets.hydro-electriques sont mis en chantier, l'industrie du papier se developpe rapidement et le secteur minier f a i t d'importantes percees dans le nord du Quebec, de 1'Ontario et de la Colombie britannique (1). Parallelement a. cette poussee industrielle et economique, le syndicalisme ouvrier dans les v i l l e s et les cooperatives agricoles en milieu rural s'affirment de plus en plus. Enfin le Canada acquiert le statut de par-tenaire egal dans le Commonwealth des nations britanniques (Conference imperiale de 1926) et nomme un ambassadeur a. Washington et dans d'autres capitales. Pour certains his tor iens,iimalgrele regain nationaliste et la,remontee, industrielle, le changement au Canada dans les annees 20 est plus apparent que reel. Donald Creighton affirme que "loin de se lancer dans de nouvelles aventures, le pays s'etait retourne^lentement mais regulierement vers les traditions du passe" (2). Un des symptSmes de cette reaction est 1'election (1) Le phenomene de la: frontiere du nord, toujours repoussee plus loin par le developpement industriel et technologique, connait des repercussions importantes dans l a poesie canadienne et quebecoise des annees 30 et 40. (2) Donald Creighton, Dominion of the North, Torontoi Macmillan, 1957, p. 486 (notre traduction). 39. en 1921 du gouvemement l i b e r a l de Mackenzie King. L'emprise exercee par ce premier ministre astucieux sur la politique canadienne pendant plus de ving-deux annees (1921 a 1930 et 1935 a 1948) est expliquee par Frank Underhill. Le succes de King repose a son avis sur deux attitudes caracteristiques de la mentalite canadienne: l'une est "notre habitude de vivre dans 1'incertitude" (ne jamais definir les questions en jeu, ne jamais prendre de decision, ne jamais poser ou resoudre les problemes clairement); l'autre en est une de "manque d'unite cana-dienne" ("le Canada n'a jamais ete un peuple uni, les differences raciales sont aussi aigues maintenant qu'il y a cent ans" (1)). Qu'il y ait ou non changement politique dans l a decennie 1920-29, i l reste que le nouveau nationalisme se f a i t surtout sentir dans le domaine des arts et de la culture. Les revues The Canadian Bookman (1919), The Canadian Forum (1920), Dalhousie Review (1921), The McGill Fortnightly  Review (1925) et The Canadian Mercury (1928) sont creees. Le nouvel esprit canadien est bien resume dans le premier editorial du Canadian  Forum: "Possedant des interets aussi vivaces et etendus que ses responsa-b i l i t e s nationales, le Canada refuse instinctivement de se pli e r a des formules: nous empruntons trop souvent nos convictions de Londres, Paris ou New York. La veritable independance n'est pas le produit de t a r i f s ou de traites. C'est une chose spirituelle. Aucun pays n'a atteint sa pleine maturite, qui produit ses merchandises chez l u i , mais non pas sa  f o i et sa philosophie..." L'editorial continue, ajoutant que le Canadian  Forum "doit... procurer une discussion plus libre et plus informee des (1) F. Underhill, "The Close of an Era: Twenty-five Years of Mr. Mackenzie King", dans In Search of Canadian Liberalism, Toronto, Macmillan, 1960, p. 118 (notre traduction). questions publiques et...retracer, apprecier les developpements des arts et des lettres qui sont nettement canadiens" (1). C'est durant cette decennie que les peintures du Groupe des sept se font connaitre et que le mouvement du theatre de poche au pays prend de l'ampleur. Des pieces canadiennes sont enfin jouees par des comediens canadiens. Du moins c'est l a politique que tentent de se donner les "Community Players" a Montreal et a Winnipeg, l a "Drama League" d'Ottawa, le "Hart House Theatre" de Toronto. Un des evenements marquants de cette epoque est l'arrivee de " l a grande depression", comme on l'appelle au Canada. Le pays est alors durement touche parce qu'une bonne partie de son economie repose sur 1'exportation de ses produits a l'etranger. Du jour au lendemain des milliers de pecheurs, d'agriculteurs et de travailleurs du bois se retrouvent sans emploi. Pour ajouter au malaise, les agriculteurs de l'ouest connaissent de grandes secheresses de 1931 a 1937. Cram-ponnes au systeme de valeurs capitaliste, les gouvernements federal et provinciaux mettent beaucoup de temps a comprendre qu'il est de leur devoir de relever les miserables conditions sociales. II faut attendre le milieu de l a decennie avant qu'Ottawa mette sur pied l'assistance publique, ameliore les loi s du travail de faeon a proteger l'ouvrier et commence a exercer un controle sur la situation economique. C'est a. (1) Cite par Desmond Pacey, "The Writer and His Public", dans Literary  History of Canada, Toronto, U. of T. Press, 1966, p. 480. L'ouvrage col l e c t i f a ete traduit par Maurice Lebel, Histoire l i t t e r a i r e du Canada, Quebec, P.U.L., 1970. Nous nous servons de sa traduction. 41. cette epoque que remonte l a creation de trois grandes entreprises d'etat: Air Canada (alors "Trans Canada Air Lines"), l a Societe Radio-Canada (la Commission de l a radiodiffusion canadienne) et 1'Office national du film. Si les changements politiques des annees 20 sont discutables et ephemeres, ceux des annees 30 sont nombreux et durables. Tant au niveau federal que provincial ces changements dus a la crise composent encore l a scene politique de nos jours; aucun parti politique d'im-portance (sauf le Parti quebecois) n'a vu le jour depuis. A Ottawa le parti conservateur de R.B. Bennett remplace en 1930 le gouvernement libe r a l de King pour une duree de cinq ans. Dans les autres provinces, surtput dans l'ouest, l a depression entraine l a creation de nouveaux partis politiques (1): le Credit social en Alberta (1932) et le C.C.F. en .Saskatchewan (1933) (2). La naissance de ce dernier, annoncee par le Manifeste de Regina (F. Underhill et F.R. Scott), non seulement donne au Canada son "troisieme pa r t i " le plus dynamique, mais l u i assure une base ideologique pour son programme de reformes socio-politiques. Meme s i le C.C.F.-N.P.D. n'a jamais pris le pouvoir central, i l a elu des gouvernements en Saskatchewan, au Manitoba et en Colombie Britannique. (1) Rappelons qu'au Quebec l'Union nationale est fondee en 1936 et le Bloc populaire en 1942. Seules l'Ontario et les provinces de l'est echappent aux bouleversements politiques. (2) II s'agit de l a "Cooperative Commonwealth Federation" qui deviendra plus tard le N.D.P. ("New Democratic Party"). Signalons aussi la "League for Social Reconstruction" de H.H. Stevens en 1933. II existe de nombreux ouvrages et etudes sur les partis politiques de gauche des annees 30. Le lecteur consultera avec interet le l i v r e et l a bi b l i o -graphie de Walter D. Young, Democracy and Discontent. Progressivism, Socialism and Social Credit in the Canadian West, Toronto, McGraw-Hill/ Ryerson, 1969, 122 p. Dans un essai publie en 1941 (1), B.K. Sandwell conclut sur les effets de l a depression en affirmant que les annees 1930-40 ont enleve une fois pour toutes aux Canadiens leur air de suffisance et de satis-faction de soi, leur ont montre les vraies conditions de vie des clas-ses ouvrieres, les ont amenes a une certaine maturite d'esprit. Bien d'autres evenements exterieurs viennent renforcer le desenchantement des Canadiens: l a montee fasciste en Allemagne et en It a l i e , l a guerre c i v i l e espagnole, le controle accru exerce par les Etats-Unis non seulement sur l'economie canadienne, mais sur sa culture. La vague considerable de li v r e s , magazines, films et programmes de radio qui traverse l a frontiere americaine vers le nord f a i t que bon nombre de Canadiens considerent New York, Chicago, Minneapolis ou Los Angeles comme leur metropole plutot que Montreal ou Toronto. Desmond Pacey rapporte qu'au point de vue culturel l a decennie 1930-39 a freine l'evolution du Canada. L'industrie de l'edition, qui a vraiment commence a se developper dans les annees 20, subit une forte reduction. Des maisons d'edition font f a i l l i t e , ce qui oblige plusieurs poetes, romanciers et essayistes a attendre les annees 40 avant de publier leur premier volume. Le pessimisme atteint son point culminant dans le compte rendu que F.H. Underhill ecrit du livre de V.L. Parrington, Main Currents of American Thought: (1) The Canadian Peoples,Toronto; Oxford, 1941, p. 118-119. La lecture d'un l i v r e comme celui-c i est une experience deprimante pour tout Canadien. Elle l u i f a i t realiser l'epouvantable pauvrete intellec-tuelle et emotive de notre c i v i l i s a t i o n canadienne. La litterature d'un pays devrait rendre ce dernier conscient des forces sociales qui determinent sa destinee. Mais notre litterature depuis 1867 montre seulement une placidite beotienne. Nous ne produirons jamais un Parrington parce que nous n'avons pas cree l a litterature a interpreter pour l u i . (1) Les opinions d'Underhill et de Pacey sont a notre avis exagerees car cette epoque voit quand meme la publication de nombreux essais, livres de c r i t i -que, romans, recueils de poemes, revues et anthologies importantes (2). L'annee 1936 par exemple marque la parution du Canadian Poetry Magazine, de l a revue de gauche New Frontier, de 1'anthologie New Provinces, du premier l i v r e de critique moderne, White Savannahs, ainsi que la fondation des prix l i t t e r a i r e s du Gouverneur general. Un autre evenement positif est l a lecture a la radio de conferences, pieces de theatre, poemes et nouvelles d'auteurs autochtones, permettant une plus large diffusion des lettres canadiennes. Comme au Quebec, la guerre 1939-45 est le signal d'une ere nouvelle au Canada. Elle a un effet semblable a celui de la premiere grande guerre, mais plus considerable encore: elle accelere le developpement industriel du pays, produit un ferment d'idees originales et renforce l a confiance du Canada en lui-meme. La mise sur pied d'industries pour repondre a la demande de munitions et de marchandises de guerre vient mettreun terme a la depression des le debut des annees 40; en 1941 le Canada est deja l a (1) Cet extrait du numero de j u i l l e t 1931 du Canadian Forum est cite par Desmond Pacey dans "The Writer and His Public", Literary History of  Canada, p. 584 (traduction de M. Lebel). (2) Nous y reviendrons plus en detail dans les prochains chapitres. 44. deuxieme puissance economique parmi les pays a l l i e s . Sur une population de douze millions d'habitants un million d'hommes et de femmes portent l'uniforme; les depenses du pays pour organiser l a production de guerre, entretenir les armees et soutenir les a l l i e s s'elevent a. plus de vingt milliards de dollars. La guerre accelere aussi le processus de changement social amorce dans les annees 30. On peut dire d'une part bien sur que Mackenzie King garde le pouvoir bien en main jusqu'en 1948 et que la commission d'en-quete Rowell-Sirois, creee pour etudier et definir les roles respectifs des provinces et du federal, confirme dans son rapport f i n a l l'autorite du gouvernement central en matiere de securite sociale (1). Mais d'autre part King est remplace par Louis Saint-Laurent (deuxieme premier ministre canadien d'origine quebecoise), ce qui cree de grands espoirs en ce qui concerne les relations tendues entre Ottawa et Quebec, et deplus en plus le Quebec et les provinces de l'ouest affirment et reclament l'autonqmie provinciale pour regler leurs politiques et leur destinee respectives. D'une facon generale i l y a un glissement vers l a gauche dans l a pensee politique canadienne qui se traduit par 1'acceptation d'une certaine forme de collectivisme. Mais tout ne se f a i t pas sans heurts et i l y a des ombres au tableau: d'abord les fausses promesses faites par M. King au Quebec au sujet de l a conscription militaire non obligatoire, ensuite le (1) Rien de surprenant a cette decision qui penche en faveur du pouvoir central lorsque l'on sait que c'est Ottawa qui a institue et sub-ventionne l a commission d'enquete. Toutes les provinces concluent des ententes fiscales avec le gouvernement federal: ce dernier se reserve, pour la duree du conflit ( d i t - i l alors, car i l s'agit d'une promesse qu'il ne tiendra pas), les impots sur les revenus des par-ticuliers et sur les profits des corporations. En retour i l verse des subventions fixes aux provinces. 45. traitement humiliant que 1'armee canadienne inflig e a l a population japonaise de l a cote ouest. Enfin et surtout le Canada realise qu'il n'en aura peut-etre jamais f i n i de sa "guerre d1independance". Dans les annees 20 c'etait de 1'emprise britannique que le pays tentait de se liberer; dans les annees 40 c'est l a dependance economique et cul-turelle vis-a-vis les Etats-Unis qui croit et devient de plus en plus menagante Q.). L'agitation generale des annees 40 favorise l a creation. Desmond Pacey n'hesite pas a affirmer que la periode allant de 1940 a 1949 est l a plus riche et l a plus significative de l a production l i t t e r a i r e cana-dienne depuis 1880 (2). Les Canadiens commencent a s'occuper serieusement de 1'histoire politique et sociale de leur pays. Les livres de M.H. Long (History of the .Canadian People, 1943), de Donald Creighton (Dominion of  the North, 1944) et de A.R. Lower (From Colony to Nation, 1946) ne sont que les trois essais les plus marquants parmi un grand nombre qui parut . durant l a decennie (3). Livres de poemes et de critique, anthologies, histoires l i t t e r a i r e s se suivent a un rythme inconnu jusque-la. Le theatre et surtout le roman, qui avaient connu dans les annees 30 un certain declin, effectuent une remontee. Plusieurs v i l l e s canadiennes fondent leur(s) revue(s) l i t t e r a i r e ( s ) , Contemporary Verse a Victoria (1941), The Fiddlehead a Fredericton (1945), Here and Now a Toronto • (1947); en particulier (1) L'effort pour echapper a l a domination americaine est une des pre-occupationsde l a poesie canadienne des annees 30 et 40, preoccupation qui deviendra majeure dans les annees 50 et 60. (2) Creative Writing in Canada, p. 124. (3) Le meme phenomene se produit au Quebec. Dans les annees 40 et 50 les ecoles d'histoire et de sciences sociales a Montreal et a Laval se mettent a etudier systematiquement l a c i v i l i s a t i o n quebecoise. Citons entre autres les sociologues et historiens M. Seguin, M. Brunet, J.-C. Bonenfant, J.-C. Falardeau et F. Dumont. 46. Montreal, le centre de l'activite l i t t e r a i r e du pays, compte le plus grand nombre de periodiques, et les plus influents: Preview (1942), First Statement (1942) et Northern Review (1945). La decennie connait son apogee dans l a creation en 1949 de l a Commission royale d'enquete sur l'avancement des arts, des lettres et des sciences, dite Commission Massey. C'est l'effort le plus ambitieux et le plus conscient jamais entrepris par le Canada pour etudier et comprendre sa propre culture. Le pays se sachant materiellement riche veut voir s ' i l l'est aussi culturellement. Apres avoir tenu des seances publiques par tout le Canada pendant deux annees, la Commission publie un Rapport (1951) dont les conclusions a la fois etonnent et decoivent: deux cultures existent au Canada qui s'ignorent l'une 1'autre et surtout l a culture canadienne s'ignore elle-meme (subissant une influence trop grande^des Etats-Unis). Devant un tel etat de f a i t l a Commission emet une serie de recommandations dont les principales sont l a creation d'un Conseil national des arts, lettres, humanites et sciences sociales, 1'augmentation des subventions a Radio-Canada, a l'O.N.F., au Musee, a l a Galerie et a l a Bibliotheque nationale, l a distribution de subsides aux universites, de bourses aux etudiants et aux chercheurs. Le serieux dans 1'application du rapport est l a preuve l a plus tangible de la resolution du Canada de resister a la domination culturelle des Etats-Unis et de developper un art et une litterature indigenes. Un t e l bilan, dans le domaine des arts, est revolutionnaire dans sa portee. Pour l a premiere fois on reconnait publiquement, legalement, l a necessite d'une culture canadienne. L'histoire contemporaine du Canada commence i c i . 47 CHAPITRE II LA BATAILLE DES ANCIENS ET DES MODERNES Les precurseurs du modernlsme, 1915-1930 48 Apres un rappel du developpement socio-economique et industriel du Montreal des annees 1920-50, apres avoir pose les principaux jalons historiques canadiens et quebecois de la meme periode (domaines p o l i t i -que et economique, grands mouvements sociaux et ideologiques, developpe-ment general des arts et de l a culture), nous pouvons maintenant revenir a ce qui nous interesse plus directement, le modernisme en litterature et en poesie. La toile de fond historique nous aide a saisir les condi-tions dans lesquelles sont apparues les poesies canadienne et quebecoise modernes, nous amene a comprendre certaines motivations a l'origine de la nouvelle aventure poetique. Ce que nous voulons examiner de plus pres, c'est le developpement de l a poesie moderne a Montreal dans les decennies 20, 30 et 40: quand et comment nait-elle et quelle est son evolution? II ne s'agit surtout pas d'une naissance spontanee ( i l y en a tres peu en litterature). Pour pouvoir parler des debuts de l a nouvelle poesie autour de 1920, i l faut d'abord nous pencher sur les questions tres pratiques de publication et de diffusion des poetes et de leurs oeuvres. L'edition au Canada commence a se developper des le debut du siecle, mais i l faut attendre l a premiere grande guerre avant que les premiers records de vente soient etablis (1). Des ouvrages d'ecrivains comme Drummond et Service, Gilbert Parker, Ralph Connor et Lucy Montgomery (1) Notons que le nombre de volumes publies au Canada est passe de 26 en 1917 a 43 en 1918 et a 70 en 1920. Durant les annees 20 l'edition canadienne progresse a un rythme sans precedent. 49. atteignent alors le marche international des best-sellers. Ce nouveau phenomene du best-seller a des effets nefastes non seulement aux Etats-Unis et en Angleterre, mais egalement au Canada. Pour une Mazo de la Roche qui trouve facilement une grande maison d'edition pour publier ses romans (1), i l y a un grand nombre de poetes pour lesquels aucun editeur n'est pret a prendre de risque, surtout a partir de 1920-25 (2). Heureusement, i l existe alors une magnifique exception a..la regie dans l a personne de Lorne Pierce. Comme editeur (et fondateur de l a maison Ryerson, ou i l a oeuvre pendant 40 ans), Pierce a une influence considerable sur les lettres canadiennes, particulierement en poesie. Initiateur de la collection "Ryerson Poetry Chap-Books" en 1925, i l fa i t paraitre en 30 ans plus de 150 plaquettes de vers (surtout des jeunes poetes tels A. Marriott, Audrey A. Brown, D. Livesay, Dudek, Souster). En 1923 i l lance l a serie "The Makers of Canadian Literature" qui devait comprendre 31 volumes sur les fondateurs des litteratures canadienne (21 livres) et quebecoise (7 livres) (3). II ne fa i t pas de doute que Lorne Pierce est un. des grands prompteurs de la poesie moderne au Canada. (1) La suite des romans sur les Jalna (1927-60) obtient un grand succes dans les pays anglo-saxons et est traduite en plusieurs langues. (2) Cela explique l a proliferation, au Canada comme au Quebec, des petites revues l i t t e r a i r e s a partir des annees 30 et 40; elles sont un organe de choix pour l a nouvelle poesie. Dudek explique que cette retraite des jeunes poetes dans un "cenacle" est une reaction de defense face aux grands editeurs commerciaux (magazines et livres de fi c t i o n a l'eau de rose destines au grand public). C'est egalement a cette epoque que le prix du papier et de l'impression permet les tirages prives et/ou limites. (3) En f a i t 13 volumes seulement sont parus. Dans la meme veine mentionnons l'ambitieuse serie "Master Works of Canadian Authors" entreprise par la societe Radisson en 1925 (25 volumes de luxe a $100 1'unite devaient paraitre) et qui elle aussi avorte apres le deuxieme ou le troisieme. volume. 50. Au Quebec i l faut attendre Albert Levesque dans les annees 30 avant de connaitre un editeur de cette envergure. La quelque centaine de recueils de poemes publies de 1920 a 1929 (1) le sont a diverses enseignes: Peom, Eds du Mercure (Louis Carrier), Eds Garand, Eds du Dauphin, Eds Louis Morissette, L'action francaise, Beauehemin; Les presses de quelques journaux publient aussi a 1'occasion de la poesie: Le Devoir a Montreal, Le Soleil a Quebec, La Tribune a Sherbrooke. Toutefois aucun de ces editeurs ne se detache du groupe par son dyna-misme et son f l a i r . De f a i t Paris joue un role presqu'aussi important que Montreal dans l a publication.des poetes modernes. Rene Chopin, Paul Morin, Marcel Dugas, Simone Routier, Francois Hertel, Grandbois se font editer chez Lemerre, Cres, Firmin-Didot, au Nouveau Monde et inaugurent ainsi une tradition encore tres vivante de nos jours (2). Des 1'epoque 1900-20 i l est de plus en plus evident que Montreal s'apprete a. devenir le centre de l a poesie quebecoise. Les jeunes poetes de l a nouvelle Ecole l i t t e r a i r e ( G i l l , Charbonneau, Lozeau, Rainier) ne se rattachent plus a ce que le Mouvement l i t t e r a i r e de Quebec souhaitait perdurable, c'est-a-dire l'essence du terroir; bien au contraire c'est par-dela l'Atlantique qu'ils vont chercher leurs sources. "Montreal donne naissance, l i e u de confluences deja, a une sorte d'internationalisme (1) Voir l a "Bibliographie de l a poesie canadienne-francaise des origines a 1967" compilee par John Hare dans La poesie canadienne-francaise, Montreal, Fides, Archives des lettres canadiennes, 1969, t. IV, p. 601-98. Durant l a decennie seules les annees 1920 (12 t i t r e s ) , 1923 (11) et 1924 (17) depassent l a moyenne inferieure a dix recueils par annee; (2) La pratique est aujourd'hui moins courante en poesie; mais des roman-ciers (M.-C. Blais, Ducharme, A. Hebert, J. Godbout, M. Godin) publient plusieurs ou meme toutes leurs oeuvres a Paris. 51. poetique", affirme Jean Ethier-Blals (1). Sans aller jusqu'a. parler d" internationalisme, i l reste que Montreal est le lie u de la poesie quebecoise des le debut du siecle. Et c'est dans l a recherche formelle (inspiree par Paris) que se trouve l'apport nouveau, chez Nelligan (2) et Bussieres en particulier. Beaucoup de poetes de l'Ecole de Montreal se r a l l i e n t aux theses de la bourgeoisie quebecoise et chantent "notre belle nature'.'. Mais i l n'en reste pas moins qu'ils ont repere le caractere de catalyseur de Montreal et que c'est a l'interieur de l a v i l l e (et de l'idee de v i l l e ) qu'ils situent leur poesie. l i s sont suivis dans cette voie (bien qu'involontairement) par un groupe de poetes qui viennent immediatement apres eux , longtemps denommes "Les artistes" (circa 1910-25). C'est a Montreal, durant leurs etudes, que se rencontrent d'abord Paul Morin, Rene Chopin et.Guy Delahaye. l i s fondent un cercle l i t t e r a i r e et commencent a ecrire de la poesie. Apres un sejour a Paris (1911-13) ou se joint a. l u i le critique Marcel Dugas, c'est a. Montreal de nouveau que se retrouve le groupe qui est actif pendant et tout de suite apres la premiere guerre (3). Grace a l a pensee critique de Dugas, les notions esthetiques des "Artis-tes" se precisent; un culte de l'art pour l'art est prone, qui se modele (1) "La poesie, de 1900 a 1930", dans Histoire de l a litterature francaise  du Quebec, Montreal, Beauchemin, 1968, t. II, p. 34. (2) Nelligan est considere par plusieurs comme le precurseur de la poesie quebecoise moderne. II est un des premiers a. l i r e Verlaine, Baudelaire, Rimbaud, les symbolistes franqais. Mais on doit admettre qu'il n'a pas eu le temps de les l i r e en profondeur et surtout de les assimiler, de se degager de leur influence. Sa vie et son oeuvre sont comme un bref apercu de ce que sera l a nouvelle poesie. (3) Les circonstances historiques jouent souvent un grand role en l i t t e r a -ture. A cause de la guerre qui eclate en 1914, Morin, Chopin, Dugas, Delahaye sont forces de quitter la France et c'est Montreal, a defaut de Paris, qui devient le l i e u de leurs activites l i t t e r a i r e s . 52. en tous points sur l e s ecoles parnassienne et symboliste francaises et doit beaucoup a des poetes comme Valery, Paul Fort, Francis Jammes et Henri de Regnier. Un contingent de poetes et d'ecrivains, d ' a r t i s t e s et d ' i n t e l l e c t u e l s de premiere valeur, apres avoir connu l a v i e f e b r i l e de. P a r i s , se trouvent subitement plonges dans un quasi desert c u l t u r e l , Montreal, et sont obliges de se s o l i d a r i s e r . C'est en p a r t i e l a raison qui explique l a parution des r e c u e i l s de Chopin, Delahaye, Morin, Loranger, des l i v r e s de c r i t i q u e de Dugas, de l a revue Le nigog. De cette breve periode de creation intense (1915 a 1925 a peu pres) i l y a surtout deux evenements q u ' i l faut f a i r e r e s s o r t i r , parce q u ' i l s marquent a notre avis les debuts du mouvement moderne: l a fondation de l a revue l i t t e r a i r e Le nigog (1918) et l a p u b l i c a t i o n en 1920 et 1922 des deux r e c u e i l s de Jean-Aubert Loranger, Les atmospheres et Poemes. Le nigog, meme s ' i l ne s u r v i t qu'un an (1), apporte un s o u f f l e de renouveau dans l e s arts et les l e t t r e s au Quebec, est l e premier signe d'une immense entreprise de rattrapage c u l t u r e l (2). Les sujets d ' a r t i c l e s , d'etudes et d'essais couvrent l ' a r t en general, surtout les beaux-arts et l a l i t t e r a t u r e . Les t r o i s directeurs-fondateurs, chacun.dans son domaine, veulent f a i r e connaitre 1'avant-garde a r t i s t i q u e ; Fernand Prefontaine est l e c r i t i q u e a t t i t r e en architecture,.sculpture et peinture (le cubisme et 1'abstraction), Leo-Pol Morin s'occupe .de musique contemporaine (Debussy, Ravel, Stravinsky), Robert de Roquebrune s'interesse a. l a l i t t e r a t u r e (le post-symbolisme et l'unanimisme en poesie) (1) La revue mensuelle p a r a i t de Janvier a decembre 1918, compte en tout 12 f a s c i c u l e s et quelque 400 pages. (2) Aux yeux de Paul Morin, l'Ecole l i t t e r a i r e de Montreal en general est en retard de trente a quarante ans sur l a l i t t e r a t u r e francaise, sans p a r l e r de l'archaisme des poetes du T e r r o i r . Morin et ses jeunes amis veulent mettre Montreal a l'heure de Pa r i s . et au theatre. Les quelque cinquante cpllaborateurs (1), recrutes dans toutes les spheres de 1'intelligentsia montrealaise de 1'epoque, ecrivent sur des questions d'esthetique, le jazz, l'opera, le cinema, les rapports entre l' a r t et le public, l'art et l a science, le regionalisme en litterature, etc. Malgre sa courte existence, Le nigog fait subir aux lettres quebecoises un • bond prodigieux, a un impact durable en poesie et surtout revele de jeunes ecrivains (2). Jean-Aubert Loranger est le plus remarquable de ceux-la. Ses poemes (et ses contes) reprennent l'essentiel de l a doctrine unanimiste (Charles Vildrac, Jules Romains), c'est-a-dire la recherche d'un equilibre, d'un accord, d'une harmonie entre l a nature, le paysage, l'evenement et le moi profond du poete et de ses freres les humains. La plupart des themes (le desir du depart qui est obsessionnel; l a dis i l l u s i o n et le desespoir face au desir jamais realise; l a solitude, l'attente, l a tristesse, l a lente disarticulation de l'etre, l a vieillesse et l'angoisse de la mort) ne sont guere neufs, mais c'est dans la nouvelle esthetique pronee que l'oeuvre de Loranger est originale. La qualite du raccourci et da l ' e l l i p s e , -les images breves et incisives, les metaphores audacieuses retiennent 1'attention du lecteur; de meme 1'importance accordee aux questions de structure, la recherche des formes (1) Nommons, en plus des directeurs et des "artistes" mentionnes plus haut, Henri et Adrien Hebert, E. Chauvin, E. Letondal, Victor Barbeau, Ozias Leduc, E. Montpetit, etc. (2) Cela ne se f a i t pas sans heurt bien sur. Souvent Prefontaine et Roquebrune doivent adopter des attitudes de polemistes pour defendre les positions des avant-gardistes; parmi les "ennemis", Claude-Henri Grignon resume bien l a pensee des reactionnaires en declarant a ces blancs-becs de Paris qu'on n'a que faire de leur "avant-garde" au Quebec. 54. nouvelles, la syntaxe qui se veut une juxtaposition pure et simple, anti-declamatoire, et l a versification experimentale. II n'est done pas exagere de dire que deja avec Loranger nous avons affaire a un ecrivain moderne au plein sens du mot, qui f a i t figure de npvateur authentique en poesie quebecoise. La preponderance accordee a 1'image et aux nouveaux procedes formels, la recherche d'un equilibre tout immateriel entre le regard, l a vision du poete et la nature, le paysage sont des preoccupations qui seront reprises par Saint-Denys- Garneau et Anne Hebert. L'obssession du depart et de l'aventure, les themes de l a disarticulation, de 1'incarceration, de l a claustrophobie, de l a reduc-tion de l'espace v i t a l constituent l a substance meme des Regards et jeux  dans l'espace, des Songes en equilibre, du Tombeau des rois. Le mouvement unanimiste n'a aucune sorte de tradition au Quebec lorsque Loranger ecrit les textes des Atmospheres et des Poemes (1). II en est l'innovateur i c i et i l faut attendre Hertel, Garneau.et A. Hebert avant d'en revoir les traces. S ' i l y a une caracteristique qui resume bien l a decennie poetique 1920-29 a Montreal -celle qui voit les precurseurs et les premiers repre-sentants des poesies quebecoise et canadienne modernes se mettre a l'oeuvre-, cette caracteristique en est une justement de tout precurseur digne de ce nom: l a rebellion contre les anciens et l a volonte d'ouvrir de nouvelles voies. Nous avons vu que Nelligan, Morin, Chopin, Delahaye, les jeunes e c r i -vains du Nigog et surtout Loranger repondent bien a. cette definition. l i s (1) Ces deux recueils ont ete reedites en un seul volume, Les atmospheres suivi de Poemes (Montreal, HMH, 1970, 175 p.), grace aux soins de Gilles Marcotte qui en signe aussi l a preface. 55. sont en conflit avec les traditionnalistes du vers et de la forme et avec les "terroiristes", ces eternels chantres du drapeau et de la fe u i l l e d'erable. A partir de 1925 d'autres jeunes poetes joignent leurs rangs. Robert Choquette publie A travers les vents (1925) qui connait un enorme succes (et deux renditions en 1926 et 1927); Simone Routier f a i t paraitre L'immortel adolescent en 1928 et merite le prix David de la poesie l'annee suivante; Alfred DesRochers f a i t imprimer a petit tirage et a compte d'auteur L'offranee aux vierges folles (1928) et & 1'ombre de 1'Orford (1929) qui sont aussitot reedites en 1930 et pour lesquels i l gagne le prix David en 1932 (1). La poesie quebe-coise a done etabli des assises solides des la f i n des annees 20 (2). Du cote canadien la nouvelle poesie f a i t aussi son apparition dans les annees 1910 a 1925. Toutefois ce n'est pas a Montreal mais en Ontario que les premiers precurseurs se font connaitre. A l'instar des poetes quebecois de la meme periode, lesquels s'inspirent des maitres franqais, les poetes canadiens puisent leur inspiration (et souvent publient) ailleurs, en France et en Grande-Bretagne, mais surtout aux Etats-Unis. Comme leurs homologues quebecois i l s se revbltent contre le traditionnalisme, ce que Leo Kennedy appelle le "Maple Leaf School" (1) On pourrait aussi ajouter les noms de Jovette Bernier, d'Eva Senecal et d'Helene Charbonneau. Nous parlerons plus loin des oeuvres de Choquette, DesRochers et S. Routier, qui sont vraiment des poetes des annees 30. (2) En comparaison, a la meme epoque, le roman quebecois traine de l'ar-riere. II est encore traditionnel du type roman paysan ou du terroir (Louis Hemon, Adjutor Rivard, Harry Bernard, Damase Potvin). II n'y a que deux exceptions notables: La scouine (1918) de Laberge qui annonce Trente arpents de Ringuet a vingtans de distance; le mauvais roman didactique de Lionel Groulx, L'appel de l a race (1922), mais dans lequel l a realite historique et 1'engagement socio-politique jouent un role de premier plan. 56. (incarne par Lampman, Carman et Roberts). Qualifiant ces aines vene-rables non seulement de victoriens, mais de neo-victoriens, de quasi-victoriens ou de pseudo-victoriens, les jeunes les trouvent coupables de tous les defauts du victorianisme qu'ils denoncent: la sentimentalite de leurs vers, un style de cliches, un regionalisme de paccotille, une. morale marquee par l a repression des instincts (le puritanisme), enfin une absence totale de conscience de l'art. Pour remplacer ces valeurs, les poetes sont a l a recherche d'un nouveau langage, d'une nouvelle forme, d'un nouveau contenu. Deux mo.uyements internationaux de poesie viennent repondre a ces exigences. La simplicite et l'economie du langage,l'emploi. de formes experimentales et une liberte absolue dans le choix des sujets sont les principes de base du manifeste Des Imagistes (1915) d'Ezra Pound, Amy Lowell et autres (1). Les jeunes turcs des annees 1910-25 en font des articles de f o i qui feront autorite en theorie poetique canadienne jusque dans les annees 50. L'autre ecole qui influence les nouveaux poetes immediatement apres la premiere guerre est celle des symbolistes francais (Baudelaire et Mallarme en tete). Meme s ' i l date du XlXeme siecle, le symbolisme u t i l i s e des techniques qui repondent aux besoins de l a nouvelle poesie: des series de symboles, complexes et personnels, qui expriment les emotions du poete et contribuent a la creation d'un monde interieur, des structures de texte qui rompent l a syntaxe traditionnelle et le flot logique du sens. Les theoriciens de ces mouvements sont a l'origine de ce que les poetes des annees 20 et 30 appellent l a "Nouvelle poesie" et/ou le "Modernisme". (1) Le texte est reproduit dans Glen Hughes, The Imagist Movement, Londres, Bowes & Bowes, 1960, p. 39-40. Les noms des poetes qui influencent les Canadiens sont tous Stran-gers: l'Americain T.S. Eliot (considere comme britannique par ses con-temporains), les Irlandais W.B. Yeats et James Joyce, le Gallois Dylan Thomas. Les principales sources anglaises sont Hopkins et Auden. Aux Etats-Unis les deux plus importantes revues l i t t e r a i r e s du mouvement moderne publient abondamment les ecrivains canadiens dans les annees 1910-30; i l s'agit de Poetry: A Magazine of Verse (dirige a Chicago par Harriet Monroe) et The Dial (Marianne Moore). Autour de ces revues gravitent un grand nombre de poetes americains dont les meilleurs exer-cent un prestige certain sur leurs confreres canadiens: W.C. Williams, M. Moore, E. Pound, E.E. Cummings. Tous ces poetes ont tente des expe-riences nouvelles avec le langage, le rythme et la forme, ont developpe des styles personnels qui marquent de jeunes ecrivains dans leurs annees de formation. Tous peuvent etre qualifies d'"hermetiques" dans le sens que leurs ecrits n'ont pas encore connu le succes populaire de certains poetes victoriens du XlXeme siecle. Or c'est ce que recherchent les nouveaux poetes, non pas des solutions de f a c i l i t e , mais une poesie exigeante et juste, au risque qu'elle soit taxee d'hermetique. Qui sont ces jeunes ecrivains qui se rebellent contre la tradition et tentent de creer une poesie originale au Canada? De 1910 a 1925 les critiques (1) s'accordent sur les noms d'une bonne demi-douzaine de precurseurs, a. l a tete desqaels ; figurent deux poetes ontariens, Raymond Knister et W.W.E. Ross. II y a d'abord Arthur Stringer dont le recueil (1) Voir entre autres L. Dudek et M. Gnarowski, The Making of Modern Poetry  in Canada, p. 3-4; M. Beattie, "La poesie 1920-35", Histoire l i t t e r a i r e  du Canada. Litterature canadienne de langue anglaise, Quebec, PUL, 1970, p. 863-866 (traduction de Maurice Lebel) et George Parker (ed.), The  Evolution of Canadian Literature in English (1914-1945), Toronto, Holt, Rinehart et Winston, 1973, p. 7 et p. 125-150. 58. Open Water (1914) marque un point tournant dans l'evolution de la litterature canadienne. Ce ne sont pas tant les poemes que la nouveaute des idees avancees dans la preface du livre qui justifient son impor-tance Cl). Dans un compte rendu bien documents portant sur l'histoire du vers traditionnel, Stringer plaide finalement en faveur de la cause du vers libre. II s'agit l a de l a premiere etape d'une longue lutte visant a liberer l a poesie canadienne de la versification et de la rime. Comme au Quebec, mais d'une facon encore plus accentuee, l a bataille entre Anciens et Modernes va se librer au Canada autour de cette question du vers libre. Apres les petites escarmouches du debut (1914-16), les divergences d'opinion prennent l'allure d'un conflit anime au sujet de l'avenir meme de la poesie, des dangers et des merites d'un changement radical. Dans un article du Canadian Bookman de 1919, J.M. Gibbon, le president de 1'Association des auteurs canadiens (souvent attaquee par les jeunes a cause de son conservatisme), tente une eva-luation objective de la nouvelle poesie. II procede par comparaison, donnant des exemples de poemes ecrits par des "vers l i b r i s t e s " et d'autres par des poetes traditionnels. Citant les meilleurs des nouveaux poetes, Pound et Eliot, Gibbon conclut en affirmant qu'il s'agit l a de l a nouvelle voie pour l a poesie du XXeme siecle. Un an plus tard Frank Oliver Call, dans 1'avant-propos de son modeste volume de poesie, Acanthus and Wild Grape, ecrit d'un ton doctrinaire: "Le vers l i b r e , comme 1'automobile et 1'avion, demeurera, que nous l'aimions ou non" (2). (1) Soulignons que les notes de F.S. Flint et les theories de Pound au sujet de l'imagisme et du vers libre ont ete publiees moins d'un an auparayant, dans le numero de mars 1913 de la revue Poetry (Chicago). (2) Cite par M. Beattie, Histoire l i t t e r a i r e du Canada, p. 864 (traduc-tion de M. Lebel. 59. Desormais le mouvement en faveur du nouveau mode de poesie est i r r e -versible et nombre d'auteurs suivront l'exemple de F.O. Call (1). Au debut des annees 20 R. Knister et W.W.E. Ross sont les pre-miers veritables representants de l a poesie moderne au Canada (2). Knister (1900-1932), qui a aussi ecrit des eontes (comparables aux contes ruraux du Village de Loranger) et deux romans^(c'etait l a sans doute sa vraie voie), commence a publier des vers des 1922 dans The Midland (Iowa), Voices (Boston), Poetry (Chicago) et f a i t l a man-chette d'une petite revue l i t t e r a i r e de Paris en 1925, This Quarter. Ses poemes (3) sont directs, courts, ecrits en vers simples et dans un style c l a i r . Knister est instruit de la poesie et du roman contem-porains car pendant cinq annees (1922 a 1926) i l v i t et travaille parmi les ecrivains de 1'avant-garde americaine, a Chicago et Iowa City. Sa technique du vers rappelle celle des imagistes, ses accents ceux de R. Frost ou de W.C. Williams. Mais ses meilleurs textes sont typiquement "knisteriens" et demontrent qu'il aurait pu devenir, l u i qui avait confiance dans l'avenir de l a litterature canadienne, un des grands e c r i -vains de son pays, (4). Un peu apres sa mort, en 1932, le Canadian Forum (1) Beattie nomme entre autres Arthur L. Phelps, un recueil du peintre. Lawren Harris (Contrasts, 1922), deux volumes de Louise Morey Bowman (1922 et 1924), un autre de Constance Lindsay Skinner et meme des textes de certains aines qui a 1'occasion pratiquent le vers l i b r e , D.C. Scott et Marjorie Pickthall par exemple. (2) L'ironie est qu'ils furent tous deux reconnus et publies aux Etats-Unis des leurs debuts l i t t e r a i r e s , alors qu'il faut attendre les annees 50 et 60 avant que les Canadiens leur accordent l'honneur d'etre les pre-miers &qu