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Etude sur le Sentiment de l’Honneur dans les Chefs-d’Oeuvre de Pierre Corneille Jukpor, Bernard K’Anene 1977

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ETUDE SUR LE SENTIMENT DE L'HONNEUR DANS LES CHEFS-D'OEUVRE DE PIERRE CORNEILLE par BERNARD K'ANENE JUKPOR LICENCIE,; Université Libre de Bruxelles» 1975 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in. THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (Department of. French) We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA May» 1977 (g) Bernard K'Anene J.ukpor,, 1977 In p r e s e n t i n g t h i s t h e s i s in p a r t i a l f u l f i l m e n t o f the requirements f o r an advanced degree  at the U n i v e r s i t y o f B r i t i s h Columbia, I agree that the L i b r a r y s h a l l make i t f r e e l y a v a i l a b l e f o r re ference and s tudy . I f u r t h e r agree t h a t permiss ion f o r e x t e n s i v e copying o f t h i s t h e s i s f o r s c h o l a r l y purposes may be granted by the Head o f my Department or by h i s r e p r é s e n t a t i v e s . I t i s understood that copying o r p u b l i c a t i o n o f t h i s t h e s i s f o r f i n a n c i a l ga in s h a l l not be a l lowed w i thout my w r i t t e n pe rmiss ion . Department o f FfUi  rJCH The U n i v e r s i t y o f B r i t i s h Columbia 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1WS Date t Q ™ M M • W f A B . B E G E Le sentiment de l'honneur est un thème qui paraît très souvent dans les oeuvres dramatiques de Pierre Corneille. Mais tout banal qu'il soit,, cet honneur n'admet pas une définition simpliste car il a une na-ture essentiellement complexe. Par cette nature complexe,; le sentiment de l'honneur chez Corneille pose déjà un problème:: celui de sa; défini-tion. Sa nature est complexe car l'honneur cornélien, entretient des rapports étroits avec les autres valeurs telles que gloire,, devoir..;, générosité, orgueil, qui. sont également chères au dramaturge, et qui constituent la grande partie de son lexique.. Il est vrai que chez Corneille l'honneur sert souvent de doublet à la gloire; mais sert-il aussi de doublet au devoir, à l'orgueil,, à la générosité? S'il y a une association entre l'honneur et ces mots clefs, cette association est-elle incidente ou dominante?- Si elle est inci-dente, elle n'interviendra dans les pièces que d'une manière secondaire, et peut-être inconsciente; mais elle y intervient (du moins dans les. quatre piècies étudiées) d'une manière permanente,. Elle est donc dominante et même volontaire. Puisque cette association est volontaire, toute étude basée sur l'honneur devrait donc, nous semble-t-il,, tenir compte de ces mots -devoirs,, orgueil, générosité - car c'est à travers eux que l'honneur cornélien se manifeste. C'est pour cela que nous avons conçu notre étude sous trois chapitres distincts:; 1*honneur-devoir,, l'honneur-orgueil,,et 1'honneur-générosité.. Et nous avons poursuivi cette étude en examinant etroitement comment c.et honneur qui est la raison d'être des personnages cornéliens est recherché: par eux. Ce qui ressort finalement de notre étude c'est que l'honneur-devoir se manifeste principalement chez les personnages par le désir de vengeance„ tandis que l'honneur-orgueil se manifeste par lrambition, d'être unique,, et l'honneur-générosité par la naissance noble.. Mais chez Corneille il n'y a que les gens de la race noble, c.'est-à-dire les généreux qui se soucient de l'honneur.. D'oïl il s'ensuit que la générosité est le point de départ de l'honneur cornélien». TABLE DES MATIERES ABREGE • • • • • • • • • • . . • ». • • «• »i • »• «• il TABLE DES MATIERES . . . .. ... . .. .. ... . ... .. .. - .. ... - .. .. . tv* REMERCIEMENTS . ., .. . ., ., .. . .. . .. . . . . . . * INTRODUCTION. . . . . . .. . .. .. . 1 CHAPITRE I L'HONNEUR-DEVOIR .. .. ... . .. .. ... 12 CHAPITRE II :. L ' HONNEUR-ORGUEIL . . . . . . . ., .. . .. ., . ... 60 CHAPITRE III : L'HONNEUR-GENEROSITE „ ... .. . .. . ... . ., .. 115 i CONCLUSION: 8. ...... . . .. .. .. . .. ., ... . . .. .. . 1M7 BIBLIOGRAPHIE -y ., ., ., . . ., .. . ...... ., . 158 REMERCIEMENTS «l'ai contracté plus d'une obligation envers l'Université, de la Colombie britannique qui m'a accordé une bourse d'étude (Fellowship) sans laquelle je n'aurais probablement pas pu réaliser cette é^ tude.. Je remercie également Dr. H. Knutson qui a servi de lecteur supplémentaire St. cette thèse et dont les remarques m'ont beaucoup aidé... Mais la plus grande part de ma reconnaissance, je la dois à Dr. J,., Panter, le directeur de la thèse. Toujours prêt & voir et â revoir le manuscrit, il m'a;aidé de quelques indications productives et des conseils bien raisonnés.. INTRODUCTION.. Héritier/., du -XVIe siècle dans son goût de "grandeur", le Q ' XVII siècle hérite aussi de son héroisme frénétique, tant dans la vie morale que dans la vie littéraire.. Siècle des fîmes bien nées, le XVIIe siècle est aussi un siècle où le goût pour les actions extraordinaires et étonnantes joue un rôle abusif». Ces actions extraordinaires ne sont pas gratuites. Elles naissent du profond désir des personnages de bril-ler les uns aux yeux des autres.,, pour se faire mieux reconnaître comme des gens d'une valeur immense». Les critiques^" sont en général d'accord de dire que le théâtre de Corneille donne une illustration importante du genre de vie de son. !.. Octave Nadal, Le Sentiment de l'amour dans l'oeuvre de P.. Corneille (Paris:.- Gallimard,, 1948).,. p.. 231-Serge Doubrovsky, Corneille et la dialectique du héros (Paris:; Gallimard,. 1963),. p.. 30-Paul Bénichou, Morales du grand siècle (Paris: Gallimard,. 1948),- pp.19-20 Gustave Lanson, Histoire de la littérature française (Paris: Hachette, 1894),, p- 435-Emilie Faguet,. En. Lisant Corneille, l'Homme et son temps, l'Ecrivain, et son oeuvre (Paris:. Hachette,. 1913)», P> 4-Mais c'est à Antoine Adam que nous devons un examen détaillé de la vie française â l'époque de Corneille.. "(La. noblesse française) est persu-adée que les obligations faites pour le commun des hommes ne la concer-nent pas. Non. pas parce qu'elle aurait le droit de faire ce qui lui plaît» Mais au contraire parce que sa naissance et sa condition lui imposent des vertus plus hautes. Ces idées qui sont d'abord celles d'une classe, ins-époque.. Ces ames bien nées qui peuplent cette époque, forment une classe â part, celle de l'élite. Les mobiles de leur comportement sont surtout la vengeance et l'ambition. La; vengeance d'un affront quelconque leur est une décision inéluctable s'ils ne veulent pas démentir leur belle naissance. L'ambition,, quant à elle, leur est une manière de prétendre aux respects toujours plus hauts au sein de la société, en satisfaisant avant tout â ce qu'ils reconnaissent comme leur propre estime d'eux-mêmes. Si la.vengeance est un code qui régit le comportement de cette pirent en réalité tous ceux qui,, dans la nation, rêvent d'une vie ardente et généreuse. A aucun moment peut-être, l'esprit général, en France, ne s'est tourné de façon plus décidée vers une conception héroique de la vie., Richelieu l'entretenait avec soin parce qu'elle développait les éner-gies». Pour la guerre qu'il avait entreprise, ce n'était, pas les. vertus bourgeoises qui pouvaient lui être les plus utiles.. C'était le courage, un sentiment de l'honneur poussé à l'extrême, le désir de la gloire. "La religion poussait dans le même sens (...) Le catholicisme officiel, d'inspiration jésuite et par conséquent baroque, exaltait le héros chrétien, l'homme qui conquiert le ciel de la même façon qu'Alexandre et César ont conquis le monde,., et qui trouve la récompense de ses exploits le jour où l'Eglise romaine le proclame saint 2t la face des peuples et dresse au-dessus des autels un tableau qui le représente triomphant, porté au ciel par les anges, et couronné de la main du Christ. Ce sentiment hé-roïque marque la société française." Littérature française,. l'Age classique 1624-1660 (.Paris: Arthaud,. 1968),, pp.. 265-266». classe de l'élite, on ne venge pas parce qu'il faut répondre à la cru-auté par la cruauté». "Le point d'honneur,, écrit Nadal,, est le principe qui rend la vengeance obligatoire et légale aux yeux du clan..," Mais il ne s'agit, pas seulement de venger l'honneur personnel ou familial et de sauvegarder 1,'amour-propre menacé;.. Il s'agit aussi de se faire va-loir, de se faire reconnaître aux yeux des autres., Il y a d'abord chez le héros cornélien, l'image du Moi vue par le Moi.,, et ensuite l'image du Moi vue par Autrui». Ces deux images doivent nécessairement corres-pondre aux yeux du héros». Tout l'élan du héros cornélien,, toute son inr-quiéVtude,. tout son désir enfin.,, consistent précisément 8. rechercher cette correspondance.. Et la correspondance,., une fois atteinte, dans la mesure où il est possible de l'atteindre, devient la. reconnaissance personnelle et universelle. C'est la recherche de ces deux formes de la reconnaissance, bien entendu inséparablement unies aux yeux des héros,, qui. pousse ceux-ci â agir.- Cette recherche se borne chez eux au souci, de rester toujours identiques à eux-mimes, et de ne pas démériter aux yeux du monde et aux siens». D'où pour eux l'importance de 1.'impersonnel. ON,, qui désigne les autres ou le monde: "Et s'il peut m*obéir,, que dira-t-ON'. de lui ", demande Chimêne â El vire,, en parlant de Rodrigue (Le Cid,, V.» 488);; "que ne dira-t-ON. point si l'ON. te voit ici ",„ demande El vire à Rodrigue (ibid.,. v. 768) ;; OKL nous imputerait ce mauvais artifice (» ..».),. Si. l'ONL nous soupçonnait de quelque lUcheté,. déclare Horace à son père (Horace» vv.. 700;702)», 2». Op». Cit.. p». 144-- k -Bernard Dort parle de 1'"épreuve féodale"^ des héros cornéliens». Il a certainement raison d'observer que c'est, moins par leur amour que les héros cornéliens se définissent que par leur appartenance aux clans féodaux de leurs pères. Ajoutons seulement que le père fait partie de l'image du Moi vue par le Moi», alors que tout ce qui est en dehors de la famille fait partie, aux yeux du héros,, de l'image du Moi vue par autrui». L'Honneur cornélien va consister essentiellement à continuer %. mériter le nom. de descendant de son père, autrement dit,, à perpétuer le passé. Et le NOM. de père qui se perpétue d'une génération, à l'autre vient précisément de la gloire, ou plus exactement de l'honneur familial qui a été établi dans le passé. Cet honneur provient du passé et est en général garanti par lui,, parce que par le seul fait que les héros cor-néliens sont de souche noble,/1, c'est-â-dire qu'ils sont des généreux,, l'honneur est déjà, inné â eux». Le descendant est donc par devoir appelé; â conserver cet honneur en. évitant tout acte honteux.. Nous abordons ici. le lexique cornélien., qui par sa nature disparate, a été l'objet d'in-terprétations, toutes aussi diverses qu'imprécises». Ces valeurs corné-liennes-gloire,. honneurdevoir^ générosité-semblent se tourner autour du même thème:.: L'estime de soi et des autres. Mais par sa. nature même,, et par l'usage que le dramaturge en fait, ce thème de l'estime de soi semble rebelle â. toute caractérisation. limitative.. De là vient l'échec, 3». Bernard Dort,. Pierre Corneille. Dramaturge (Paris: L'lArche,. Coll-Les Grands Dramaturges,, 1957) >., p. 47»-4». La générosité, comme la décrit Octave Nadal,. est "la noblesse d'&me",, (opîu.cit» p. 298)» Cette description est reprise par Raymond Picard, Two Centuries o.f French Literature (London: World University Library,. 1970),. p.. 79-ou du moins l'imprécision des critiques littéraires lorsqu'il s'agit de le définir, ou de caractériser ces valeurs dont il est l'issue.. Ainsi après avoir déclaré que l'honneur "sert de doublet" à la gloire,. Stegmann observe que "le sens de la gloire varie selon la nature de l'acte généreux: chez Rodrigue, il est lié aux exigences de l'honneur de la race;; Horace y cherche le droit à la reconnaissance publique pour un sacrifice inhumain (...). Selon qu'elle est liée 5. un désir plus ou moins légitime du pouvoir, la gloire qui l'accompagne prend un. 5 éclat différent." Charles Dédéyan affirme tout court que "la gloire, c'est l'honneur, l'estime de soi et des autres, dans une réputation sans tache.Antoine Adam parle du généreux comme "celui qui. ne met aucune modération dans l'accomplissement de son devoir, qui le pousse n à l'extrême, qui va jusqu'aux raffinements de l'héroïsme.."'" Mais c'est à Octave Nadal que nous devons une étude détaillée sur ces valeurs cor-néliennes».. Pour Nadal, "le devoir consiste à satisfaire la gloire, principe Q même de l'obligation ou du devoir." Il ajoute qu'"il y a dans l'honneur 5. André Stegmann,, L'Héroisme cornélien, 2 Tomes (Paris; Librairie Armand Colin,. 1968), Tome II,, pp. 448,, 483. 6. Charles Dédéyan, Les débuts de la tragédie cornélienne et son apogée d'après Po.lyeuc.te (Paris:. Centre de documentation, universitaire, s.d..), p., 63» © 7.Antoine Adam,, Histoire de la littérature française au XVII siècle, 5 tomes (Paris* Ed. Mondiales, 1962),. T.I p. 511». 8.. Op. cit.. p. 294. et la gloire l'idée d'obligation; qu'il s'agit bien, ici et là,, d'un, devoir. Mais le sentiment de la gloire, du moins dans son mouvement le plus beau,, ressemble plus à une exigence intime qu'à ce qu'on doit Q aux règles de l'honneur, toujours un peu extérieures et de société En ce qui concerne les rapports entre le devoir et la gloire, nous avons déjà vu qu'il s'agit d'une exigence réciproque qui tend vers un. cercle vicieux, comme le critique semble le suggérer ici. Exigence réciproque, dans la mesure où la gloire d'une famille, ou l'honneur fa-milial, a déjà sa. racine dans le passé,, grâce à la générosité de cette famille., Et le devoir présent du personnage consiste ârendre cet hon?-neur permanent.. De là vient que le sentiment de l'honneur crée le de-voir,, qui en soi est pour le généreux une exigence d'honneur. Mais la distinction que Nadal établit de la gloire comme une exigence intime,, et de l'honneur comme une exigence extérieure nous laisse un peu froids». L'exigence de la gloire comme celle de l'honneur est tout aussi interne qu'externe,, parce que c'est la correspondance intime entre l'image du Moi vue par le Moi (c.'est-â-dire l'exigence interne) et, l'image du Moi vue par autrui (c.'est-à-dire l'exigence externe) qui constitue le devoir du héros, et ce devoir n'est rien d'autre que la perpétuation de 1'hon-neur familial qui a déjà été établi dans le passé à l'intermédiaire du Nom ou du rang familial. Nadal aurait dfl se rendre compte de ce fait lorsqu'il admet un. peu plus loin la complexité du mot gloire, et. affirme que nla gloire 10 cornélienne se confond très souvent avec l'honneur.," Nous ne pensons 9. ibid., p. 300. 10. Op. cit.. p. 307. Nadal ajoute qu'"on ne peut isoler l'honneur de la structure pas qu'il y ait de cloison étanche entre la gloire et l'honneur». L'honneur est une affaire de la gloire, tout comme la gloire est une affaire de l'honneur». Corneille exploite ces deux mots d'une manière interchangeable.. La même observation s'impose pour le devoir qui s'as-socie aussi â la gloire et à l'honneur., Ainsi Don Diègue déclare & son. fils, après que c.elui-ci. a rétabli l'honneur familialt; Je t'ai donné la vie,, et tu me rends ma gloire;: Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour (,».».».) Nous n'avons qu'un honneur,., il est tant de maîtressesl. L'amour n'est qu'un. plaisir, l'honneur est un devoir». (Le Cid» vv». 1054-1055;.; 1058).. En parlant du choix que Rome fait de la famille d'Horace, Curiace observe que Ce choix pouvait combler trois familles de gloire (...) Oui,, l'honneur que reçoit la vêtre par ce choix En. pouvait ^ bon titre immortaliser trois.. (Horace, vv. 355; 357-? 358).». Si Rodrigue concevait la vengeance familiale comme un. devoir d'hoar-neur,. Emilie la conçoit comme le devoir de gloire. Aussi inv.oque-t-elle son amour pour servir son devoir: Amour, ^  sers mon devoir, et ne le combats plus:; sociale». Formant un. lien, solide entre le héros et sa génération,, il relève d'un, savoir-vivre et de moeurs particuliers. Il est un fait de sensibili-té plus qu'une vue de la raison... Tel est surtout le point d'honneur qui vaut pour une noblesse attachée aux traditions de sa caste, à l'orgueil du nom, à l'ascendance nofeiliaiafe, au rang.. Cet honneur transmis par la coutume, et pénétré d'ailleurs de conscience rend cette élite sensible au scandale et à l'opinion, à la louange et à l'injure,, aux décorations et, aux disgrâces de société." (Ibid..,. p. 309)». Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte. (Cinna,; vv. 48-49)». En fait à partir de Cinna». les personnages parlent plus de leur gloire qu'ils ne parlent de leur honneur, tout en concevant les deux comme ce à quoi on s'oblige par sa générosité, afin de mériter l'estime de soi et des autres» C'est que dans le lexique du dramaturge, la gloire tend progressivement S. eclipser l'honneur». Ainsi dans Le Cid,, l'honneur est mentionné 64 fois, la gloire 35 fois; dans Horace, l'hon-neur est mentionné 44 fois, et la gloire l'est 24 fois; dans Çinna,, l'honneur n.'est réclamé que 1? fois,., tandis que la gloire l'est 32 foisf. dans Polyeuc.te, l'honneur l'est 9 fois seulement,, alors que la gloire l'est 25 fois» On peut effectivement dire qu'il, y a une union intime entre la gloire et l'honneur, dans la mesure oÛ tous les deux impliquent une obli-gation sociale, c'est-à-dire le devoir.. Et. puisque ce n.'est qu'une classe de l'élite,, une classe de la souche noble, bref le généreux qui se soucie de la gloire ou de l'honneur,, nous avons affaire dans la tragédie corné-lienne (du moins dans les premières pièces) à un cercle parfait, tracé par les quatre valeurs cornéliennes:, devoir,, gloire, générosité, hon-neur, et dont ce dernier constitue à la fois le principe moteur et le point d'aboutissement; la générosité, le point de commencement; le de-voir le point de manifestation-Or, quoique le devoir de rester perpétuellement honorable ait pour base la générosité chez tous les personnages, ni la manière dont ils entendent remplir ce devoir d'honneur, ni la limite du devoir ne sont toujours identiques chez eux. L'honneur, comme nous avons vu, a deux caractères (image interne et image externe du personnage, c'est-à-dire estime du moi et des autres) qui doivent s'unir afin qu'il se réalise. Mais il se peut que le personnage n'attache l'importance qu'au premier caractère, c'est-à-dire à l'image interne ou l'estime du moi,, tandis que le jugement d'autrui sur lui, ou plus exactement l'estime des autres, ne lui compte pour rien. Dans de tels cas il s'agit de l'estime excessive de soi. Le personnage ne se croit pas régi par le même code qui régit le comportement des autres qui appartiennent à la même classe que lui. Il se croit un être sans pareille. Il a ses pro-pres lois à lui, distinctes de celles des autres. Le crime lui devient normal, et une affaire d'honneur, dans la mesure où il est commis par la raison de l'estime de soi, même si les autres reconnaissent ce crime comme un acte déshonorant. Dans de telles situations le personnage agit surtout, par orgueil. Mais il réclame toujours son propre honneur comme la motivation de son acte. Or le vrai honneur jferait-il, après tout, abstraction de la bonne réputation? On peut donc parler de 1*HONNEUR-ORGUEIL... Mais cet honneur-orgueil ne se manifeste pas toujours par des actes brutaux ou par des crimes, comme c'est le cas chez Horace et chez son père, chez. Le Comte, chez Polyeucte, chez, Octave, et partiellement chez Emilie. Il se manifeste aussi dans une opiniâtreté foncière qui consiste soit à exagérer un devoir de vengeance, en le poursuivant alors que les gens ne voient généralement plus la nécessité de ce devoir.. Encore ici le. personnage s'obstine dans l'idée de ce qu'il se doit parce qu'il attache plus d'importance à l'estime qu'il a< de lui-même qu'à celle que les autres ont de lui.. C'est essentiellement le cas de Chimène et. d'Emilie. Pour distinguer cet honneur-orgueil de l'honneur que les gens acceptent généralement comme ce qui est proprement dû au devoir, on peut également parler de l'HONNEUR-DEVOIR., Loin de supprimer ici l'une des deux images (image du Moi vue par le Moi, image du Moi vue par autrui) dont l'union détermine l'honneur, le personnage s'efforce à faire cor-respondre ces images.. L'opinion publique lui est aussi importante que sa propre opinion sur lui-même. De là vient que la vengeance d'un af-front quelconque est un devoir d'honneur qui est légitime tant aux yeux de l'individu directement intéressé qu'à ceux d'autrui. Ici encore il faut que tous les autres membres de cette classe de l'élite recon-naissent la nécessité de cette vengeance,. La justice est aussi un de-voir d'honneur que ceux qui sont dans une situation de la pratiquer sont obligés de remplir pour faire correspondre les deux images, La; défense de la patrie est en soi un devoir d'honneur, comme chez. Rodrigue et chez Curiace. En plus de l'honneur-devoir et de 1*honneur-orgueil, on. pour-rait également parler de 1'HONNEUR-GENEROSITE, qui englobe en. fait les deux types précédents de l'honneur. La naissance noble d'un, personnage lui interdit tout acte déshonorant.. Et c'est grâce à cette naissance noble que le personnage est très conscient de ce qu'il se doit. Mais il. peut aussi décider de poursuivre ce devoir non. pas comme tout autre:, per-sonnage généreux,; mais comme un. généreux, qui a un sens unique de ce qu'il, se doit, indépendamment de ce que les autres pensent de ce devoir. L'hon-neur du généreux ou sa propre estime de lui-même se prête alors à l'or-11 gueil,. Descartes a: bien vu lorsqu'il fait observer qu'il y a une cer-taine affinité entre la générosité et l-'orgueil.-Ainsi notre étude qui se consacre aux quatre chefs-d'oeuvre de Corneille:: Le Cid (1637^», Horace (1640),. Cinna (1640),, et Polyeucte (1642),, s'établira: selon, ces trois champs d'application, de l'honneur chez le dra-11... R., Descartes, Les Passions de l'âme (Paris:. Gallimard,, Coll. Idées 1953), Art. 160,, p.. 144-- 11. -maturge:,; honneur-devoir, honneur-orgueil, et honneur-générosité, dont chacun formera un chapitre en soi. C'est prévoir déjà la complexité du sentiment de l'honneur cornélien,, dans la mesure où le devoir,; l'or-gueil, et la générosité y participent à la fois. Ce caractère complexe de l'honneur crée un problème:: celui de délimiter les frontières entre le devoir et l'orgueil, en ce qui concerne le comportement des person-nages. Tous les personnages cornéliens,, à l'exception des esclaves, étant généreux, nous n'étudierons que ceux qui font mieux ressortir l'honneur qui est dû à leur générosité. Cette délimitation, des fron.-tières ne peut être qu'arbitraire ou subjective, dans la mesure où elle ne provient pas du dramaturge.. Mais nous tâcherons de rendre aussi mo-tivé que possible,, le groupement des personnages sous c.es trois concep-tions de l'honneur, selon que le devoir,, l'orgueil, ou la générosité est le mobile dominant de leur recherche de l'honneur. CHAPITRE I L'HONNEUR-DEVOIR Le héros cornélien recherche la correspondance des deux images qui dominent sa vie:, l'image qu'il se fait de lui-même» et l'image qu'on fait de lui. L'image qu'il se fait de lui-même vient d'une prise de conscience d'un concept de l'honneur familial qui a été établi avant sa naissance. Pour perpétuer cet honneur familial le héros est obligé; non seulement par la considération de la famille en soi mais aussi par sa propre considération en tant que descendant de cette famille de ne rien faire qui ferait honte à celle-ci. Le mobile de son comportement devient donc le souci de sauvegarder l'honneur de sa famille. Ce souci prend l'aspect d'un, devoir et le héros s'efforcera, d'accomplir ce de-voir.. L'image qu'on fait du héros vient précisément de l'image que sa famille en avait établie.. Ainsi,, aux yeux du héros,, cette seconde image devrait nécessairement correspondre à la première., Son. devoir s'élargit également pour comprendre celui de sa famille, et puisque celle-ci n'ex-iste que par rapport avec: la société,; le héros s'efforcera de ne pas; démériter non seulement â. ses propres yeux mais aussi â ceux d'autrui». Sa famille n'existant que par rapport avec la société,, c'est surtout en tenant compte de ce que la société dira d'elle qu'elle s'efforce d'éta-blir une image honorable., La- recherche de l'honneur se conçoit donc comme un devoir à soi-même, mais aussi aux autres.. Par famille nous n.'entendons pas seulement la famille de la no-blesse simple, comme celles de Rodrigue et de Chimène, d'Horace et de Curiace,, ou celles d'Emilie et de Pauline, mais aussi la famille royale comme celle de Don Fernand et du roi Tulle. Chacune de ses familles a son propre honneur à .sauvegarder, et par conséquent son devoir â accom-plir. Dans les pièces que nous étudions, le héros est obligé pour son honneur et pour l'honneur de sa famille, de venger un affront qui le concerne en tant qu'individu ou en tant que membre de la famille, La vengeance est un élément essentiel de l'honneur-devoir, mais ce n'en est pas le seul. Le patriotisme intervient aussi et devient un devoir d'honneur au sein des individus désignés â prendre la défense de leur patrie. C'est essentiellement le cas de Curiace. Mais si la famille royale n'a en somme rien à venger dans ces pièces, elle^est tenue par honneur à pratiquer la justice. Celle-ci n'est pas une vengeance mais elle y participe dans la mesure où elle est liée à la réparation d'une offense. Il en résulte que l'honneur-devoir a plusieurs visages:: il est tantôt allumé par la vengeance, tant&t par le patriotisme, tantôt par la justice. Il est parfois motivé par la fidélité envers l'amour, et parfois par la simple considération de ce qu'on se doit. C'est le cas surtout chez. l'Infante, et dans une certaine mesure chez Pauline. Nous essayerons au cours de ce chapitre de faire ressortir ces divers champs d'application de l'honneur-devoir, aussi bien que de montrer dans quelle mesure le devoir qui fait le sens de l'honneur est accompli par les personnages:. Dans Le Cid» la poursuite de l'honneur-devoir ne concerne clai-rement que Don Diègue, Rodrigue, Chimène, Don Fernand et l'Infante. Achève, et prends ma vie, après un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front (vv. 227-228). C'est le cri d'angoisse dont DON. DIEGUE accompagne le soufflet que lui donne le Comte. Champion de l'honneur familial, Don Diègue considère ce - 14 -soufflet comme un déshonneur qui concerne non seulement lui-même, mais aussi ses aïeux et toute sa descendance. Cette race longtemps établie dans le passé et qui se prolongera à travers Rodrigue dans le futur n'a» jamais connu la honte. Or Don Diègue, qui par ses exploits guer-riers a tout fait de son c$té pour perpétuer cet honneur familial, re-çoit un affront qui menace cet honneur. Le soufflet devient un défi à toute la race du vieux guerrier et crée un devoir de vengeance pour son. descendant. Ce devoir devient une exigence d'honneur.. L'injonction que Don. Diègue donne à Rodrigue, "Meurs ou tue" (v. 275) montre bien à quelle limite il veut aller pour effacer le déshonneur qui a été amené par le soufflet.. L'implication de l'injonction, est précisée:. Montre-toi digne fils d'un père tel que moi (v... 288)., Le devoir est pressant car le sentiment de l'honneur familial est tel. que la/TEengeance du déshonneur n'admet aucun sursis,, ni d'autre choix que l'acceptation de l'ordre:; Va', cours, vole, et nous venge (v„290),,. dit-il à Rodrigue». La vieillesse de Don Diègue lui est très pénible. C'est à cause de cette vieillesse qu'il n'a pas pu se venger lui-mêtae: Je me vois aujourd'hui* pour avoir trop vécu,. Recevoir un affront et demeurer vaincu., (vv. 703-704)». dit-il au Roi. Mais la situation aurait été pire,. Si je n'eusse produit un fils digne de moi, Digne de son pays et digne de son roi (vv.,715-716), ajoute Don. Diègue. S'il assume donc la responsabilité de l'acte de ven-geance de Rodrigue lorsque celui-ci rétablit leur honneur familial en. tuant le Comte, ce n'est pas seulement parce que l'affront le concerne directement; ou parce que, comme il le dit, "Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret" (v. 732). C'est aussi parce qu'ayant déjà "trop vécu" il veut que son fils le remplace en continuant ses exploits pas-sés. Non. seulement Rodrigue remplace-t-il Don Diègue, mais il est Don Diègue par subrogation». Il pousse Rodrigue 5. prendre la défense de la patrie contre les Mores pour prouver au Roi qu'il ne perd rien dans la mort du Comte:: ce que le Comte était pour le Roi et pour le royaume avant sa mort, Don, Diègue le fut avant sa vieillesse. Or sij le Roi a perdu le Comte par la mort, et Don Diègue par la vieillesse, il a retrouvé dans le fils de ce dernier un homme "digne de son pays et digne de son roi" (v. 716)» Ainsi le sentiment de l'honneur-devoir pour lequel la race du vieillard est reconnue n'aurait pas de période d'interruption. L'attitude morose de Rodrigue après son. acte dé vengeance lui apparaît donc comme une fai-blesse en comparaison de la gloire qu'il vient d'acquérir. Il connaît l'amour de son fils pour Chimène, mais l'amour ne vaut rien lorsque l'hon-neur est en jeu:: Nous n'avons qu'un, honneur, il est tant, de maîtresses! L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir (vv.1058-1059)• Pour le vieillard c'est tout dire. L'honneur-devoir est un, groupe homogène, dont le principe moteur consiste dans une recherche permanente â conserver l'estime de soi qui a été établie dans le passé-Or pour le couple d'amants, RODRIGUE et CHIMENE, il n'en va pas, dans une certaine mesure, autrement.. Le monologue de RODRIGUE après que son père lui a confié la ven-geance de l'honneur familial est un profond examen de soi dans ce rSle de vengeur qu'il est appelé à jouer. Par cet examen» Rodrigue se rend compte d'abord de l'amour qu'il est en train de réaliser mais auquel s'oppose maintenant le devoir imposé par l'honneur. Or puisqu'il met d'abord le mttae prix â ces deux valeurs (amour, honneur):. Je dois â ma maîtresse aussi bien qu'à mon père (v.. 322),, Rodrigue ne voit d'autre issue de sa situation que le suicide:-Mourons du moins sans offenser Chimène (v. 330)-Mais à coup de réflexion, il considère cette situation irrationnelle, car qu'en deviendra son honneur ou le déshonneur de son père qui de-meurera dorénavant permanent? Mourir dans cet état c'est mourir inu-tilement,. c'est manquer au devoir que l'honneur exige. La- considération dépasse ensuite le stade de l'individu pour évoquer le prestige natio-nal, dans la mesure où Rodrigue ne veut pas démériter aux yeux d'autrui, représenté ici par l'Espagne tout entière: Mourir sans tirer ma raison! Rechercher un trépas si mortel à ma gloire! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!. Respecter un amour dont mon £me égarée Voit la perte assurée!. N'écoutons plus ce penser suborneux, Qui ne sert qu'à ma peine. (vv. 331-338) Et ainsi l'idée de suicide est écartée au profit de l'honneur, la seule issue valable: Allons,, mon bras, sauvons du moins l'honneur (v.339). L'amour est mis au second plan: Je dois tout â mon père avant qu'à ma maîtresse (v. 342).. Mais la situation est beaucoup plus complexe qu'elle ne le paraît, et ce que Rodrigue réussit à faire par cette décision qui sera mise en acte c'est courir deux lièvres à la fois:: son honneur à ses yeux et â ceux de sa maîtresse exige qu'il tue le père de celle-ci: J'attire ses mépris en ne me vengeant pas (v. 334) Dans tous les deux cas (venger l'insulteur pour obéir au devoir fami-lial, ou pour rester digne de la maîtresse) l'amour et le devoir se rejoignent sous l'enseigne de l'honneur». Malgré la passion de Rodrigue pour Chimf'ne, sa décision de tuer le père de celle-ci a été' prise en toute conscience de cause, et il la prendrait encore dans les mêmes circonstances: Car enfin n'attends pas de mon affection Un lâche repentir d'une bonne action (vv.* 871-872),, dit-il â Chimène. Ou encore, Je le ferais encor,. si j'avais â le faire (v.. 878)». Si une action a été amenée par la considération de l'honneur-devoir, la regretter c'est retomber dans le déshonneur du départ:: L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte Déshonorait mon père, et me couvrait de honte (vv. 873-874)». déclare Rodrigue â Chimène. Comme l'écrit Georges Couton,- et avec jus-tesse nous semble-t-il, MLes amants entendent s'acquitter également de deux devoirs aussi contraignants l'un que l'autre. Cela ne peut se faire que d'une seule façon: la vengeance familiale d'abord, l'amour ensuite"^. Couton souligne effectivement les deux affirmations de Rodrigue: 1. Georges Couton, Corneille (Paris: Hatier, 1958), p. 44-Je dois à ma maîtresse aussi fbien qu'à mon père (v. 322) ; J'ai fait ce que j'ai dû, je fais ce que je dois (v.900).„ Ce que Rodrigue doit à sa maîtresse c'est la fidélité env.ers son amour, en dépit de toute circonstance. Or même si Rodrigue aitué le père de Chimène, cette fidélité exige qu'il ne se dérobe pas au devoir de ven-geance de Chimène. Aussi veut-il mourir, en invitant Chimène à le tuer, pour faire éclater son amour et pour remplir le devoir de fidélité qu'exige cet amour. Couton souligne également l'affirmation de Chimène: J'ai dû cette vengeance S. qui m'a mise au jour Et je dois maintenant ces pleurs â mon amour (vv. 1731-1732). Il est vrai qu'après avoir affirmé son. devoir simultané envers son père et envers son amante (v. 322), Rodrigue reconnaît un peu plus loin. ("Ki. 342), que le devoir est d'abord envers son père avant la maî-tresse; néanmoins sa fidélité envers Chimène reste toujours un devoir d'honneur. L'une des raisons pour lesquelles Rodrigue s'est rendu compte qu'il n'avait pas de choix que de venger l'affront familial, était pour ne pas démériter aux yeux de Chimène: J'attire ses mépris en ne me vengeant pas (v., 334)» avait-il dit. De son côté CHIMENE n'est pas moins consciente que son. amant de cette estime mutuelle qui devrait soutenir leur amour:: Soit qu'il cède ou résiste au jeu qui me l'engage,. Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus. De son. trop de respect, ou d'un juste refus (vv. 490-492)». Or lorsque Rodrigue accomplit sa vengeance en tuant le Comte, la mort de celui-ci met Chimène dans une situation analogue â celle où se trour-vait Rodrigue avant le combat singulier avec le Comte. Analogue, parce que dans cette société d'Siaes nobles, vivre dans le déshonneur c'est même pire que mourir.. Etant l'unique descendante du Comte, Chimène, pour restituer l'honneur familial, est obligée à venger la mort de son père: Son sang sur la poussière écrivait mon devoir (v.. 676)-Si Chimène pouvait entreprendre cette vengeance elle-m£me, elle ne re-chercherait pas la justice auprès du Roi. Or le type de justice qu'elle recherche n'est pas un simple châtiment pour l'offense.. Il s'agit d'une justice fondée sur la loi du talion- La seule justice qui répondrait â l'offense de Rodrigue est la mort de celui-ci: Le sang par le sang (v.. 692),, dit Chimène.- Et pour convaincre le Roi, Chimène emploie tous les argu-ments qui sont à sa portée. Dans son plaidoyer elle fait d'abord appel au ctHé de l'honneur qui est cher au Roi:: l'honneur qui se lie â la défense de son royaume.. Le sang qui a coulé du "généreux flanc" du. Comte est Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,. Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu pour d'autres que pour vous.(vv. 661-664) Ensuite Chimène déclare qu'il faut venger la mort du Comte non seulement pour préserver sa "gloire" k lui (qui implique aussi la gloire de tous "les plus valeureux" du royaume) mais aussi pour empêcher que l'action téméraire de Rodrigue ne devienne un exemple à imiter par les autres.. Après avoir ainsi présenté ces arguments pour ce qui concerne la généra-lité., Chimène passe â ce qui la concerne en tant qu'individu et en tant que fille du Comte: Enfin, mon père est mort,, j'en demande vengeance (v,. 689).. Ainsi tout comme Rodrigue, Chimène semble se dévouer au senti-ment de l'honneur-devoir. Mais la situation, dans laquelle elle s'est mise en recherchant S. accomplir ce devoir est beaucoup plus pénible que celle dans laquelle se trouve Rodrigue. Celui-ci a accompli sa ven-geance; il a toujours son père, et dans un sens son amante aussi... Chi-mène n'a pas encore accompli la sienne; en plus,: elle n.'a plus de père (au sens propre du mot, m^ ïae si II cette époque, le roi passe en géné-ral pour le père des orphelins); en. accomplissant la vengeance, elle n'aurait plus d'amant. Or l'amour qu'elle a- pour Rodrigue est aussi fort que celui qu'elle a pour son père: La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau (,v. 800)» C'est par lâ que sa situation est angoissante. Et la première réaction dans une telle situation ce n'est pas de détruire ce qui reste,, mais plutôt de le sauvegarder.. Mais le sauvegarder dans ce cas c'est ap-prouver la mort de son père, ce qui serait déshonorant, car c'est man-quer au devoir» Octave Nadal a fait observer que l'affirmation de Chimène:: Je sais ce que je suis, et que mon père est mort (v. 824),. veut dire simplement que "Chimène se sent par son père Don GoEmas, de la race des gens d'honneur': 2^.. Et pour Nadal, le devoir de Chimène est d'une nature double: "d'une part venger son père, de l'autre son propre honneur de fille" (loc... cit.) - C'est ce que nous appellerons son. hon-neur en tant que;|descendante du Comte. Mais puisque Chimène sait dans. 2. Octave Nadal, Le Sentiment de l'amour dans l'oeuvre de P. Corneille (Paris: Gallimard, 1958), p.. 174; cf.. notes pp.. 352-353-son for intérieur qu'elle ne pourra plus vivre si elle obtient la mort de Rodrigue, et que l'honneur lui interdit de laisser le "crime" de son amant impuni,, il n'y a qu'une seule issue, et elle est offerte par l'hon-neur: Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,. Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui. (vv. 847-848) Solution logiquement conçue et qui suit l'exemple de Rodrigue. Ainsi le devoir et l'amour se rejoignent encore ici, comme chez Rodrigue, sous l'enseigne de l'honneur. Le devoir de DON FERNAND consiste non seulement S. sauvegarder son royaume, mais aussi à gouverner avec équité. Il devrait aussi gar-der son autorité sur ses vassaux. L'honneur lui revient dans la mesure où il remplit bien ces devoirs. On comprend bien la colère de Don Fernand en apprenant que le Comte refuse de comparaître devant lui. Et l'on a l'impression que si Rodrigue n'avait pas mis fin à la vie du Comte, celui-ci tomberait dans d'autres inconvénients pour avoir méprisé le Roi. En plus, le Roi a un autre sujet du mécontentement envers le Comte: D'ailleurs l'affront me touche; il a perdu d'honneur Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur; S'attaquer â. mon choix, c'est se prendre â moi-m^me Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. (vv. 603-606). Tout ce qui se rapproche directement ou indirectement de la personne royale participe au code de l'honneur royal. Le Comte est donc déjà coupable du crime de lèse-majesté. Mttae si le Roi n.'oublie pas que le Comte a ainsi été le premier â mettre en échec son autorité, il ne re-court pas à ce fait lors des plaidoyers de Don Diègue et de Chimène. S'il recourrait au crime du Comte il ne donnerait plus l'impression de pratiquer la justice, et il aurait manqué à son devoir, ce qui se-rait déshonorant. Mais pratique-t-il toujours la même justice lorsque le récit de la victoire de Rodrigue l'attendrit â un tel point qu'il décide ? d'excuser le crime de celui-ci • J'excuse ta chaleur à venger ton offense; Et l'Etat défendu me parle en toi défense: Crois que dorénavant Chimène a beau parler, Je ne l'écoute plus que pour la consoler. (vv.1253-1256) ,. dit-il à Rodrigue. Aussi déclare-t-il en parlant de Rodrigue: Et quoi qu'ait pu.xommettre un coeur si magnanime, Les Mores en fuyant ont emporté son crime (vv... 1413-1414) Il est vrai qu'il ne s'agit plus de la justice qui consiste â. opposer le crime au châtiment qui lui est dft. Il s'agit plutôt d'opposer l'in-térêt d'un individu S. celui de l'Etat, et la raison d'Etat devrait l'em-porter sur ce qui est dft â l'individu., La décision du Roi reste dans la limite du bon sens, dans la mesure oïl elle consiste â remplir le plus important des deux devoirs-Mais tout en faisant ce choix, il essaie de ne pas trop aigrir Chimène,, qui de son côté a le devoir de poursuivre la. vengeance de son père. Le Roi garde ainsi son honneur intact en réalisant pleinement son devoir. Chez, l'INFANTE le sentiment de l'honneur-devoir consiste à évi-ter une mésalliance». Ce n'est pas seulement pour ne pas démériter â ses propres yeux mais aussi pour ne pas démériter â. ceux d'autrui que l'infante essaie, mais inutilement, d'étouffer l'amour qu'elle éprouve pour Rodrigue. Le sentiment de l'honneur familial et national interdit l'amour entre "une grande princesse" (v.. 8?) et "un simple cavalier" (v. 88), d'où l'étonnement de sa gouvernante: Et que dirait le Roi? que dirait la Castille? (v., 89)-Si l'Infante s'abandonne avec complaisance à une passion qu'elle sait dangereuse et voit sans issue, c'est parce qu'elle ne parvient pas âv la surmonter:. Ahi qu'avec, peu d'effet on entend la raison., Quand le coeur est atteint d'un si charmant poisonL Et lorsque le malade aime sa maladie,. Qu'il a. peine â souffrir que l'on y remédie (vv, 523-526). Or son devoir se borne aux efforts incessants qu'elle doit faire pour détruire cette passion». Mais au lieu de faire taire sa passion par coup de la volonté, l'Infante songe aux moyens de lui donner libre cours. Malgré le don. équivoque qu'elle a fait de Rodrigue h Chimène, elle ne peut pas s'em-pêcher de souhaiter une rupture entre les amants: fi Et. leur division, que,,vois â regret,. Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret (vv. 511-512), avoue-t-elle â sar confidente. Et elle espère toujours qu'à force d'ex-ploits héroïques, Rodrigue parviendra un jour â la mériter. En fait, Rodrigue devenu héros national et par conséquent beaucoup plus glorieux qu'il ne l'était auparavant, l'Infante pourrait ne plus le considérer comme "un simple cavalier",, mais le traiter comme quelqu'un, à £tre aimé sans crime. Les mots flatteurs qu'elle emploie pour décrire Ro.-drigue Photre unique appui," "le soutien de Castille," "la terreur du - 2b -du More," la mort de Rodrigue qui deviendra, "la ruine publique" vv. 1176, 1178,. 1182) viennent du fond de son coeur, et montren^bien dans quel prestige elle voit maintenant Rodrigue., Ainsi nous pensons que lorsqu'elle propose de dissuader Chimène du mariage qu'elle es-sayait auparavant» pour sauvegarder son honneur, d'arranger entre les deux amants, c'est probablement pour la supplanter, et l'intérêt de l'Etat rejoint son propre intérêt: Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser: Je te voudrais moi-même en arracher l'envie; Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie (vv. 1187-1190).. L'Infante abandonne pourtant l'espoir de réaliser cet amour, mais ce n'est plus par le sentiment de i'honneur-devoir. Elle se rend simplement compte de 1.^impossibilité d'une union entre elle et Rodrigue: Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme, Mais pour ne troubler une si belle flamme (vv.. 1637-1638).. On ne pourrait donc pas dire que l'Infante accomplit son. devoir.. Trop faible pour vaincre un sentiment qui menace son honneur, elle se résigne à une situation contre laquelle elle ne peut rien. De ces cinq personnages du Cid qui tous considèrent l'honneur comme un devoir, ce n*est que l'Infante qui n'a pas accompli ce devoir. La poursuite de l'honneur-devoir les a tous amenés dans des problèmes difficiles qu'ils ont su surmonter (§. l'exception de l'Infante) par la force de la volonté, en faisant appel & la raison. Celle-ci prend toute son importance dramatique dans la mesure où elle est à la base de la conception du devoir. Dans HORACE, les personnages qui incarnent le sentiment de l'honneur-devoir sont surtout Curiace, Camille, Sabine, le roi Tulle . et Valère. La poursuite de l'honneur-devoir tourne ici autour du pro-blème posé par le patriotisme. Tout fort que soit l'amour de CURIACE pour Camille, cet amour ne parvient pas A le détourner du devoir envers la patrie: Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville, J'aime encor mon honneur en adorant Camille (vv. 263-264)»; dit-il à Camille pour la détromper de l'idée qu'elle se fait de sa conduite supposée: Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître, Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paraître (vv. 251-252). Curiace souligne les deux exigences contraires qu'il accepte avec luci-dité-devoir envers l'amour, dont la fidélité est l'exigence d'honneur, et devoir envers la patrie, qui est en soi un appel d'honneur: Tant qu'a duré la guerre,., on m'a vu constamment Aussi bon citoyen que véritable amant.. D'Albe avec mon amour j'accordais la querelle: Je soupirais pour vous en combattant pour elle; Et s'il fallait encor. que l'on en vint aux coups, Je combattrais pour elle en soupirant pour vous (vv. 265-270).. Si Curiace accepte la défense de sa patrie comme un très grand honneur:, Je m'estimais trop peu pour un honneur si grand (v. 414)» il la considère aussi comme une sorte de malheur, car opposer deux familles qui sont intimement liées, c'est faire atteinte au lien le i plus sacré. Mais cette prise de conscience de sa situation ne vient pas de la faiblesse. Elle montre simplement l'étendue du conflit intérieur qui agite Curiace. Plus le conflit est résolu par une maîtrise de soi, plus l'honneur qui revient au personnage est grand. Et le pre-mier problême que le choix d'Albe crée pour Curiace est celui dljaf-firmer sa maîtrise de soi. Il recule devant la recherche de la recon-naissance qui consiste â "s'attacher au combat contre un, autre soi-même" (v. 444) ,-, parce que cette recherche d'honneur qu'il faut entre-prendre en détruisant tout sentiment humain "tient un peu du barbare", (v. 456) Ce n'est pas dire que Curiace rejette une forme d'honneur qui immortalisera sa race. En dépit de l'honneur que le devoir de défendre sa patrie implique, il récuse ici les présuppositions qui sont â la base d'un tel devoir:; J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme. Je vois que votre honneur demande tout mon sang, Que tout le mien consiste à vous percer le flanc, Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère (v,v .468-471), dit-il â Horace. Tout en mettant ainsi pleinement en lumière leur si-tuation illogique, Curiace refuse pourtant de se dégager de la nomi-nation de sa patrie.. Et c'est en faisant cela qu'il recourt à la maî-trise de soi pour dompter un sentiment qui passerait autrement pour une faiblesse. Puisque Albe met sa querelle dans ses mains,., cet hon-neur est un devoir qu'il doit avant tout remplir par honneur personnel: Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler (v.478). Malgré son attendrissement devant Camille, il a assez de pré-sence d'esprit pour se rappeler son devoir:: Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller (v.. 542). Pour lui c'est lâ l'essentiel: accepter le devoir tout en prenant pleinement conscience de toutes les rigueurs d'un tel devoir. Curiace est conscient de la différence énorme qu'il y a entre le devoir en-vers l'amour (honneur personnel) et le devoir envers la patrie (hon-neur national). Tous les deux sont importants mais le second l'emporte sur le premier; d'o® le reproche sobre qu'il fait â Camille:: Avant que d'etre à vous, je suis à mon pays (v. 562). Pour mériter pleinement l'honneur que sa patrie lui fait, il faut complètement détruire son amour pour Camille:. Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace (v.- 584). . En maîtrisant ainsi son sentiment d'amour, Curiace accepte avec dignité le devoir que sa patrie lui impose. M&ae s'il meurt en défendant sa cause, il aura: accompli ce devoir et l'honneur lui en reviendra toujours. De son côté CAMILLE conçoit la fidélité en amour comme un de-voir imposé par l'honneur. C'est ce qui ressort clairement de l'entre-tien. entre elle et sa confidente:. JULIE:: On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.. Oubliez Curiace, et recevez. Valère (...) CAMILLE: Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes (...) JULIE:: Quoil vous appelez crime un change raisonnable? CMILLE: Quoiî. le manque de foi vous semble pardonnable? JULIE: Envers un ennemi qui peut nous obliger? CAMILLE: D'un serment solennel qui peut nous dégager (vv... 151-158). Romaine par naissance, les fiançailles lient Camille à Albe. Or puisqu'-un conflit oppose Rome à Albe,, Camille ne voit d'autre solution que la fin des fiançailles:: Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous, Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux; Jamais, jamais, ce nom ne sera pour un homme Qui soit ou le vainqueur ou l'esclave de Rome (vv. 229-232). Mais la situation de Camille est beaucoup plus complexe qu'elle ne 1'apparaît. Epouser le vainqueur de Rome, c'est approuver indirecte-ment la défaite de sa patrie, ce qui serait déshonorant dans une so-ciété OÛ le culte de la patrie est un article de foi; épouser l'es-clave de Rome serait également déshonorant, car c'est descendre au niveau plus bas que le sien: c'est une mésalliance.. Ainsi des deux côtés, le sentiment de l'honneur-devoir semble interdire l'union entre Camille et Curiace.. Mais lorsque Curiace apparaît au moment même que Camille sem-ble s'arrêter sur cette prise de conscience de l'union impossible en-tre elle et lui, Camille, croyant qu'il a abandonné la guerre à cause de l'amour qu'il a pour elle, essaie d'excuser sa conduite. Doubrovsky^ pense que Camille contredit ses principes lorsqu'elle rencontre Curtf&ce.. Cette interprétation nous semble un peu erronée. Il est vrai qu'en tant que femme d'honneur, Camille ne devrait pas approuver la conduite de Curiace si celui-ci "dérobe à (son) pays le secours de (son) bras" (v. 246).. Camille est très consciente de ce fait, d'autant plus qu'elle déclare, comme le souligne Doubrovsky, Qu'un autre considère ici ta renommée Et te bltme, s'il veut, de m'avoir trop aimée (vv.. 247-248)-Mais Camille ne contredit pas ses principes â. elle puisque ceux-ci se bornent â. la décision de ne pas épouser celui "qui soit ou le vainqueur 3. Serge Doubrovsky, Corneille et la dialectique du héros (Paris:- Gallimard, 1963),, pp. 136-137-ou l'esclave de Rome" (v. 232). Or lorsque Curiace apparaît sur la scène, ses premières paroles à Camille sont: N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome (vv. 235-236). D'autre part, Camille semble, â première vue, préférer le de-voir envers l'amour au devoir envers la patrie, car comme elle le dit I Sabine, L'hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l'on, a vécu fille (vv.. 883-884). Ainsi dans sa conception du mariage,, elle est sur le point de ne plus se considérer Romaine, mais Albaine. Elle tourne donc vers son amour et défend l'honneur de sa deuxième patrie tout en défendant son amour. La deuxième patrie remplace la première, et même si.v le mariage n'est pas encore réalisé, Camille sait que le consentement de son père est un engagement solennel et irrévocable.. C'est sa nouvelle situation en tant qu'Albaine qui explique son attitude envers Rome après le combat.. Et comme le suggère Mony, "les imprécations de Camille contre Rome se-ront alors d'une fille qui n'appartient déjà plus à sa cité naturelle. Ainsi le devoir envers son amour et le devoir envers sa "patrie" se re-rejbignent. On pourrait donc affirmer à ce point que pour Camille le sentiment de l'honneur-devoir consiste à remplir le devoir envers l'a-mour. Dès que son amant est mort,. Camille, malgré le conseil de son père, décide de révolter contre sa famille "naturelle". C'est surtout 4. G. Mony, Horace de P. Corneille, Explication et commentaire (Nice: Coll. "Petites Etudes G.M.", 1962),. p. 59. parce que la mort de Curiace crée chez elle le devoir de vengeance. Ainsi lorsque le jeune Horace apparaît après sa victoire, elle lui lance des mots blessants.. Elle parle de pleurs, de devoir, de ven-geance, alors que son frère ne compte entendre que des louanges et des cris de joie. Leur rencontre prend d'abord l'allure d'un combat verbal,, et se termine par le fratricide, qui amène aussitôt au déshonneur d'Horace. C'est ce déshonneur de son frère que Camille recherche car c'est le seul moyen d'obtenir sa vengeance, étant donné la grande im-portance qu'Horace attache à l'honneur. Camille s'en prend directement à cet honneur: Puissent tant de malheurs accompagner ta vie Que tu tombes au point de me porter envie; Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté Cette gloire si chère à ta brutalitél (vv. 1291-1294). Malgré la réaction violente de son frère: 0 ciell qui vit jamais une pareille ragei Crois-tu donc que je sois insensible â l'outrage» Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur (vv.1295-1297)i Camille se livre aux imprécations contre Rome., Or Horace ne vit plus que pour Rome, et ces imprécations forment le point culminant de l'ou-trage qu'il n'hésite pas à châtier. Ainsi, en effet,. Camille recherche la mort chez son frère comme un moyen d'accomplir son devoir envers l'amour. Et dans la mesure où elle meurt pour rejoindre son amant, tout en déshonorant son frère, Camille n'a pas seulement accompli son de-voir de vengeance. Elle a montré aussi que le sentiment de l'honneur-devoir chez.elle consiste dans un dévouement total à l'amour. Il n'en va'/ pas de même pour SABINE., Vous êtes ennemis en ce combat fameux, / Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux (vv.645-646), dit-elle â son frère et â son mari. Il s'ensuit que le sentiment de l'honneur-devoir chez Sabine est très complexe:; devoir d'honneur en-vers l'amour, et devoir d'honneur, cette fois envers deux patries. Et puisque ces deux devoirs sont aussi contraignants,, l'un que l'autre, Sabine se voit dans un dilemme, auquel il n'y a qu'une solution qui ne serait pas déshonorante:: la mort. Sabine décide alors de suivre l'exem-ple "de Camille. Mais Horace demeure insensible à ses provocations. En fin de compte, Sabine aurait pu se suicider. Mais elle ne se suicide pas. Elle se contente de demeurer dans l'inaction®,. Nous pen-sons que cette inaction est aussi un choix lucide.. Quoique profondément affligée de la mort defsgs trois frères, Sabine est consciente de son devoir de fidélité envers l'auteur de sa peine; toute accablée de dou-leur qu'elle soit, elle reste jusqu'au bout l'épouse d'Horace.. On pour-rait donc dire que le sentiment de l'honneur-devoir chez: Sabine consis-te à accomplir le devoir envers l'amour» VALERE et le roi TULLE n.'interviennent dans le sentiment de l'honneur-devoir qu'en ce qui concerne la justice». Mais si VALERE se passionne tant pour voir punir Horace, ce n'est pas seulement parce que l'acte de fratricide de celui-ci est un crime, mais aussi parce que la mort de Camille crée pour lui le devoir de vengeance.. Il est vrai que Camille ne l'a pas aimé, mais il a été amoureux d'elle. Il voyait dans la mort de Curiace une possibilité de gagner le coeur de Camille.. Mais voici qu'Horace, par le fratricide,, détruit cette possibilité., Il re-cherche donc la mort d'Horace comme ce qu'il se doit et comme ce qu'il doit au souvenir de Camille. Mais, avant d'accuser Horace du crime,: Valère, pour ne pas laisser lieu au soupçon quant à ses vrais motifs,, souligne d'abord "ses hauts faits" qui parlent en son honneur. Ensuite il oppose ces hauts faits à l'acte déshonorant du crime.. La conclusion, inéluctable est là mort d'Horace:: Qu'il triomphe en vainqueur et périsse en coupable (v.1488).-C'est â TULLE de prononcer le jugement... Tout en reconnaissant l'acte d'Horace comme un crime qui exige la peine de la mort, Tulle affirme que par sa victoire sur Albe,. Horace fait partie De pareils serviteurs (qui) sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois ( vv. 1753-1754) Il n'est donc pa§ question de punir Horace. La justice se confond avec l'intérêt de l'Etat. Le Roi n'a pas intérêt S. priver l'Etat des ser-vices d'Horace; aussi lui dit-il de vivre "pour servir l'Etat" (v.1763) La décision du Roi est dictée par la considération de l'honneur de la patrie, et dans la mesure où cette décision se confirme au bon raison-nement,, le Roi a accompli son devoir.. D'où il s'ensuit que tous les personnages d'Horace qui ont. fait de l'honneur l'accomplissement du devoir, ont acquis cet honneur car aucun d'eux n'a manqué au devoir. Il est vrai que Valêre n'a pas obtenu la mort d'Horace, mais il a se rendre à la raison d'Etat., Le sentiment de l'honneur-devoir se manifeste dans CINiNA, comme dans Horace, sur deux plans, c'est-à-dire sur le conflit qui op-pose le devoir envers la patrie au devoir envers l'amour. Ce conflit s'établit chez Cinna et chez Maxime, et la vengeance en constitue le mobile important. Mais si Cinna n'a dans le fond que peu à venger,; il est esclave de la parole qu'il a donnée à Emilie, et celle-ci cherche â venger son père.. Cinna, par amour, décide donc de participer au de-voir de vengeance d'Emilie» Ayant accepté d'accomplir le devoir d'Emilie,, CÎNEA évoque de-vant les conjurés toutes les horreurs d'Octave pour les convaincre à servir son propre intérêt et celui de . sa maîtresse». Rechercher des complices dans une telle entreprise, est-ce vraiment un acte d'honneurf Nous pensons que la considération de son honneur à lui, c'est-à-dire de ce qu'il se doit en tant qu'ame noble, quelle que soit sa passion, pour sa maîtresse, aurait dfr empêcher Cinna d'exploiter perfidement la ferveur républicaine comme un moyen d'atteindre son but» En plus, ad-mettons qu'Emilie puisse invoquer sa vengeance pour se justifier en conspirant à la mort d'Auguste, Cinna n'a pas de motif assez valable, ou du moins honorable de la faire». La raison personnelle de la conspi-ration qu'il donne à Auguste (vv.1546-1549) ne vaut pas grand-chose parce que Cinna avait auparavant déclaré devant Emilie qu'il tuerait Auguste pour accomplir le devoir de vengeance d'Emilie:. Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné ( vv.955-956) ». Il avait aussi décrit ce devoir de vengeance comme un "crime forcé." (v,1064)« Il est vrai qu'il s'y est engagé en donnant sa parole d'hon-neur à Emilie - Cinna me l'a promis en recevant ma foi (v„ 135), dit celle-ci - mais cela ne suffit pas à l'y pousser ses concitoyens» Si Cinna considère la vengeance d'Emilie comme son devoir à lui à cause du serment qu'il a fait, et que l'honneur l'engage à remplir, le mUme honneur l'engagerait en effet à le remplir tout seul, sans chercher des détours. Quoi qu'il en soit, Cinna est ici moins que héros,, et son comportement est plus déshonorant qu'honorable. Pour entraîner ses compatriotes dans ce qui est son propre intérêt, son artifice consiste à leur parler de ce qu'ils estiment de plus - la fierté romaine: Et nous mériterons le nom de vrais Romains, Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains (vv. 227-228). Lorsqu'Auguste parle de renonciation, Cinna ironise lourdement: On ne renonce point aux grandeurs légitimes; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes (vv., 413-414) Il va nïême. jusqu'à évoquer le grand crime qu'il prépare: Il est beau de mourir maître de l'univers (v. 440). Voltaire,^ qui de son c$té n'aime pas le rôle de Cinna, critique sévè-rement celui-ci. L'honneur de Cinna nous paraît en fin de compte mal conçu. 5. Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche (v.. 606) » avait dit Cinna à Auguste. Voltaire fait observer qu'en disant cela, "Cinna embrasse les genoux d'Auguste, et semble déshonorer les belles choses qu'il a dites peu*!- une perfidie bien l&che, qui l'avilit. Cette basse perfidie même semble contraire aux remords qu'il aura-On pourrait croire que c'est à Maxime, représenté comme un vil scé-lérat, à faire le personnage de Cinna», et que Cinna devait dire ce que dit Maxime. Cinna que l'auteur veut et doit ennoblir, devait-il conjurer Auguste à genoux de garder l'empire pour avoir un prétexte de l'assassiner.' On est fâché que Maxime joue ici le rôle d'un digne Romain, et.Cinna d'un fourbe, qui emploie le raffinement le plus noir pour empê'cher Auguste de faire une action qui doit même dés-armer Emilie." Commentaires sur Corneille (Paris:: Librairie de Firmin Didot Frères, 1851), p. 120.,, Néanmoins Cinna prend conscience de son état d'avilissement et essaie de racheter sa conduite. Il avoue â Maxime que grâce aux bien-faits dont Auguste le comble, le sentiment de l'honneur-devoir lui in-terdit, lorsqu'il accepte ces bienfaits, de continuer à poursuivre sa mort. Le fait d'avoir accepté ces bienfaits crée chez Cinna le devoir non seulement d'obéissance mais de fidélité au pouvoir du bienfaiteur, et son honneur l'engage à remplir ce devoir. Il devrait désormais non plus chercher â tuer Auguste mais à sauvegarder sa vie. D'autre part, il s'est engagé par sa parole d'honneur à tuer Auguste pour mériter l'amour d'Emilie: Un serment exécrable â sa haine me lie (v... 814), dit-il. Ce serment crée à son tour chez Cinna le devoir que l'honneur l'engage â remplir. Antoine Adam a fait.observer qu"*au XVII siècle, â une époque où l'esprit féodal est encore très vivant,, (le serment) continue de signifier quelque chose de sacré"^ .., Cinna est ainsi engagé par honneur à remplir deux devoirs contraires: Des deux côtés j'offense et ma gloire et les dieux; Je deviens sacrilège, ou je suis parricide, V Et vers l'un ou vers l'autre il faut £tre perfide (vv.816-818). Incapable de choisir entre les deux devoirs, Cinna tombe dans une abdi-cation totale et rejette la décision à sa maîtresse: Et je ne puis plus rien que par votre congé: C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse (vv;.896-897) • Mais Emilie ne modifie pas sa décision de faire mourir Auguste. Le choix 6. Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle (Paris: Editions mondiales, 1962), T.I.>, p. 533» s'impose donc à Cinna: Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée; Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée Aux mânes d'un tel prince immolant votreanant, A mon crime forcé joindra mon châtiment Et, par cette action dans l'autre confondue, Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue (vv- 1061-1066)., A première vue, Cinna décide ainsi de remplir le devoir envers l'amour, mais en môme temps il décide, par son suicide de détruire la possibi-lité de cet amour dans le futur. Le suicide condamnerait l'acte du meurtre, car c'est regretter le devoir accompli au nom de l'amour» Et regretter le devoir accompli c'est annuler l'importance de ce devoir dont l'accomplissement devient ainsi un acte illogique. Rodrigue et Chimène savaient déjà cela.. D'où il s'ensuit que Cinna ne remplit pas ce devoir. Ce qu'il fait c'est reconnaître que sa situation est désespérante. La mort d'Auguste deviendrait une mort inutile, et Cinna se suiciderait simplement par une prise de conscience de l'inutilité de son acte. Il n'y aurait donc que sa mort qui devienne valable puisqu'elle serait considérée comme un geste d'honneur.. Mourir pour son propre honneur, c'est mourir en cornélien,, et c'est de cette façon que Cinna tente de racheter son rôle du héros cornélien. Néanmoins, lorsqu'Auguste le confronte avec son ingratitude, son premier geste est de nier le complot. Ce geste ne vaut rien, d'a-bord parce qu'il est spontanément amené par la surprise d'avoir été trahi, ensuite parce qu'il ne résiste pas aux détails de la conspira-tion qu'Auguste établit avec exactitude., Cinna n'essaie pas de répéter le mensonge ignoble de ne pas être "une âme si traîtresse". Il recourt pourtant à un subterfuge qui consiste cette fois non pas à nier la conspiration, mais à prouver qu'elle est motivée par la vengeance, et à cacher ainsi la complicité d'Emilie: Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée; Le père et les deux fils, lâfchement égorgés, Par la mort de César étaient trop peu vengés. C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause (vv.- 1546-1549). Cinna veut donc tuer Auguste pour racheter les morts des trois Pompée dont il est le descendant. La vengeance est un devoir d'honneur. Si Auguste décide de mettre fin à la vie de Cinna, celui-ci aurait bien vécu, car sa mort loin d'être déshonorante, serait considérée glorieuse» Ainsi, conclut-il: N'attendez point de moi d'infâmes repentirs, D'inutiles regrets ni de honteux soupirs (vv. 1551-1552). A proprement parler, Cinna nî;a pas accompli son devoir.- Loin de le châtier, Auguste le comble de plus de bienfaits. Il n'a pas mérité Emilie à force d'avoir accompli la vengeance qu'il lui avait promise. Cet amour lui est finalement "imposé". Il n'a non plus mérité les derniers bienfaits d'Auguste pour avoir bien reconnu les premiers. Il est vrai qu'il jure désormais une fidélité totale à l'empereur, mais ce choix lui est imposé après celui d'Emilie, et il n'a fait que suivre l'exemple de sa maîtresse. On pourrait finalement dire que la poursuite de l'honneur-devoir chez Cinna n'a pas une fin héroïque, plus précisément méritoire» 1 Il n'en va pas autrement chez MAXIME, quoique le sentiment de l'honneur-devoir paraisse plus convaincant chez lui qu'il ne l'est chez Cinna. Si Maxime a été entraîné dans la conjuration par Cinna sous le prétexte de tuer 1•empereur-tyran, il ne voit plus de raison de pour-suivre cette conjuration lorsque l'empereur parle de renonciation» Ses arguments consistent à faire éclater la faiblesse du raisonnement de Cinna. D'abord, au lieu de flétrir sa gloire, comme le dit Cinna, le renoncement d'Auguste augmenterait cette gloire du personnage, car c'e mépriser l'empire que tous les vulgaires chérissent. L'acte d'Auguste le placerait au-dessus du reste des hommes. C'est le dépassement du Moi, et l'honneur qui reviendrait â l'empereur de ce geste serait plus grand que celui qu'il a en tant qu'empereur. Ensuite, ajoute Maxime: Le bonheur peut conduire â la grandeur suprême; Mais pour y renoncer il faut la vertu même; Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner, Après un sceptre acquis, la douceur de régner, (vv. 477-480) A son tour Maxime se sert d'une allusion discrète mais sincère au complot, pour dissuader l'empereur du pouvoir qui lui deviendrait fu-neste: On a fait contre vous dix entreprises vaines; Pëut-'être que l'onzième est prête d'éclater (vv. 490-491). fli/êC. Et Maxime de conclureAla mêlne expression que Cinna, mais toujours employée d'un autre sens: . Il est beau de mourir maître de l'univers; Mais la plus belle mort souille notre mémoire,, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire (vv.496-498) En fait, malgré sa part 'dans la conjuration, Maxime joue ici un rôle assez honorable. On a l'impression qu'il cherche â éviter de tremper inutilement ses mains dans le sang souverain, et que son motif est sincère et logiquement conçu.. S'il veut prêter sa main à tuer un Auguste cruel et criminel, dont il hait le règne, il n'a plus besoin de le faire lorsque celui-ci décide lui-mêtaie d'abdiquer et de rache-ter sa vie. Lorsque Cinna lui révèle son véritable motif de la conjuration, ce qui est son amour pour Emilie, il ne sera plus question du complot chez Maxime. Il aime Emilie aussi, et ne saurait servir son rival. Pour Euphorbe, son confident, il n'y a qu'une issue: Gagnez, une maîtresse, accusant un rival (v. 732). Mais Maxime qui pense à son honneur se révolte contre un tel crime; Quoi trahir mon amii (v. 735) • Euphorbe développe alors des arguments qui consistent à concevoir la trahison de la part de Maxime comme un acte de justice, et il laisse finalement prévoir que l'ambition de Cinna va encore plus loin,, et que Cinna vise â dominer tout le monde: Peut-être qu'il prétend après la mort d'Octave, Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave,-Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets,. Ou que sur votre perte il fonde ses projets (vv. 753-756). C'est cette possibilité vague de devenir le sujet de celui qui. est son rival en politique et surtout en amour qui pousse Maxime à trahir Cinna: Un vertueux remords n'a point touché mon ûme; Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame (vv. 1674-1675)»-avoue-t-il à Auguste. La libéralité de celui-ci n'a donc pas eu d'effet sur lui. Il a agi par une "jalouse rage" et la trahison: qui en est le résultat est indiri€iement pour lui l'instrument de vengeance- Il est vrai que Maxime est un personnage faible qui se laisse persuader par Euphorbe, mais son comportement est en somme ambigu, d'autant plus que l'aveu de Maxime à l'empereur contredit tout le raisonnement qu'il a auparavant fait devant lui, et qui semblait venir d'un coeur sincère., La recherche de l'honneur qui consiste â accomplir le devoir se termine aussi chez Maxime sur un échec. Il n'a rempli le devoir de fidélité ni envers l'empereur, ni envers son ami. Le repentir final annule la vengeance chimérique. La poursuite de l'honneur-devoir dans Cinna aboutit donc à un échec. Aucun de ces personnages ne l'a réalisé.. Cela tient aussi du sujet de la pièce qui est le complot, ce qui est en soi un acte déshono-rant. Dans POLYEUCTE, le sentiment de l'honneur-devoir ne concerne que Pauline et Sévère. La menace abstraite de la vengeance apparat comme un élément assez important, autour duquel tourne, dans une cer-taine mesure, la poursuite de l'honneur-devoir. Il est vrai que dans le drame à cette époque, le songe, tout comme l'oracle, est considéré ambigu, et peut être interprété de plusieurs façons. Mais ce ne semble pas être le cas ici, car (le songe) passe dans Rome avec autorité Pour fidèle miroir de la fatalité (vv. 155-156) souligne Stratonice. Le songe de PAULINE ne prend donc toute sa valeur dramatique que lorsqu'on se rappelle que son objet principal est la possibilité de vengeance qu'il laisse prévoir. L'amour que Sévère éprouvait pour Pau-line était un amour réciproque. Le coeur de Pauline lui appartient donc, tout comme le sien appartient à Pauline. Polyeucte lui a donc ravi un bien que ni le rang ni la fortune ne lui ont permis de disputer. Mais devenu» à force de ses grands éclats guerriers, le favori de l'empereur Décie, et par conséquent homme "d'un si haut rang" (v. 272) et d'hon-neur aux yeux de Félix,, il pourrait dorénavant disputer Pauline et venger son propre affront. C'est de là que vient l'appréhension de Félix: Que ne permettra-t-il à son ressentiment Et jusques à quel point ne porte sa vengeance Une juste colère avec tant de puissance (vv.324-326). Le songe de Pauline révèle effectivement que Sévère apparaît, La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère (v. 222), et réclame son dtë: Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, Ingrate, (...) et, ce jour expiré, Pleure â loisir l'époux que tu m'as préféré (vv. 230-232). Or tout en acceptant par devoir familial, le mariage imposé par Félix, elle a gardé en son coeur le souvenir de l'amour qu'elle avait pour Sévère. Son angoisse à l'égard du songe vient précisément de la crainte de perdre Polyeucte. C'est déjà en cela que Pauline a un sens profond d'honneur exigé par le devoir filial. Mais il ne s'agit pas seulement d'un honneur créé par la nécessité d'un devoir familial: Mon père et mon devoir étaient inexorables (v. 202). Il s'agit aussi de sauvegarder son propre honneur en tant qu'individu. Malgré son inclination pour Sévère, cet honneur à elle, exigé par son mariage, interdit toute liaison d'amour entre lui et elle: Une femme d'honneur peut avouer sans honte Ces surprises des sens que la raison surmonte (vv. 165-166), a-t-elle dit â sa confidente. Ce qui ressort également de cette prise de conscience de sa vie sentimentale c'est sa maîtrise de soi,. Si, à l'instance de son père, elle accepte de rencontrer ce nouveau Sévère, c'est toujours par son sens du devoir familial:' C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez (v. 351). Mais c'est aussi que cette épreuve imposée lui donne une occasion de manifester sa maîtrise de soi, et de faire valoir son honneur aux yeux d'autrui. C'est en tenant compte de ce fait que la remarque de Doubrovsky â propos du comportement de Pauline lors de son entretien avec Sévère ne nous semble pas probante. Doubrovsky critique violemment cet aveu que Pauline fait à sévère: Et quoique le dehors soit sans émotion, Le dedans n'est que trouble et que sédition. Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte (vv.503-505)• Le critique écrit qu"'on n'a pas très bien saisi la remarquable audace de cette scène, où une femme, à peine mariée de quinze jours, confesse, fàt -ce pour le surmonter, son amour à son 'amant', dans des lieux pleins encore de la présence du mari. Cette liberté prise avec les 'bienséances' donne la mesure du désarroi sensuel d'une femme chez qui deux semaines de lit conjugal n'ont pu entamer, à plus forte raison, effacer, l'image 7 de l'Autre, parée plus que jamais de tous ses attraits.'1 C'est d'abord refuser d'accepter le fait que le mariage imposé â Pauline par le devoir familial est trop récent pour effacer son incli-nation pour son premier et seul amant. Bi'ên que Pauline ait épousé Po-lyeucte par devoir filial,, bien qu'elle n'ait éprouvé pour lui que de l'estime avant le mariage, elle a appris dans ces deux semaines â l'ai-mer véritablement, ce qui atténue nécessairement sa passion pour Sévère. 7. Op. Cit. p. 236., En plus,, l'aveu de Pauline, loin de la déshonorer, fait éclater le conflit qui l'agite et qu'elle s'est bien déterminée à surmonter:: Ce n'est pas le succès que mon âme redoute (v. 354) > dit-elle à son père. Tout en faisant ainsi ressortir l'épreuve, l'aveu met en valeur le triomphe imminent de la jeune fille, et cette victoire sur les sens confirmerait et augmenterait son honneur. Et finalement m£me si cela choque les "bienséances", on s'aperçoit tout de m1?me de l'épreuve de Pauline, et l'on sait tous les efforts qu'il faut faire, toute la maîtrise de soi qu'il faut avoir, pour surmonter une telle épreuve. C'est cette maîtrise de soi que l'aveu met indirectement en-valeur. D'autre part, Pauline est une fille qui parle franchement. Elle considère aussi la franchise comme un moyen de ne pas démériter à ses propres yeux. Lorsqu'elle vient rencontrer Sévère, elle a entendu les derniers mots de celui-ci â. son domestique: Hélàsl. elle aime un autre, un."autre est son époux (v. 460). Pauline ne cherche ni â démentir le fait, ni à l'expliquer comme le résultat du faux bruit de la mort de son amant de coeur. Elle réplique avec fierté: Oui, je l'aime, seigneur, et n'en fait point d'excuse; Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse, Pauline a l'âkne noble et parle à coeur ouvert îCivv.461-463) •• No.us pensons également que cette franchise qui est pour elle un point d'honneur pourrait aussi être à la base de son aveu. La franchise prend l'aspect d'un devoir lorsqu'elle est motivée par la noblesse d'âme comme c'est le cas chez Pauline. L'amour qui subsiste entre elle et Sévère étant ainsi "annulé** grâce au devoir que les deux personnages acceptent par honneur, Pau-line se dévoue dorénavant à son mari, en assumant tout le devoir que ce dévouement comporte. Le fait que Polyeucte devient chrétien ne suffit pas à rompre ce devoir de fidélité. C'est en cela que l'amas d'injures dont Stratonice couvre Polyeucte chrétien sont déplacées aux yeux de Pauline, et sont promptement suivies d'un reproche discret de celle-ci: Ce mot (chrétien) aurait suffi sans ce torrent d'injures (v.. 785)* Et encore, Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi; Mais il est mon époux, et tu parles à moi (vv. 787-788). Polyeucte chrétien crée ainsi un nouveau devoir d'honneur pour Pauline, devoir de fidélité en dépit des circonstances. Elle accepte ce devoir avec lucidité:: Je l'aimerais encor, quand il m'aurait trahie (v. 793)» et le place au niveau oû il existe indépendamment de celui de son mari: (...) mon devoir ne dépend point du sien: Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien (vv. 795-796). Et ce devoir l'engage S rechercher le moyen de sauver son mari, soit en faisant renverser la loi de l'empereur Décie, soit en convaincant son mari d'abandonner sa résolution de mourir chrétien. Les beaux sen-timents que Sévère tente d'exprimer après "que Polyeucte lui a offert Pauline, apparaissent donc aux yeux de celle-ci tout à fait inattendus de celui qu'elle considère son égal dans le domaine de l'honheur-devoir. Sa verte interruption des fadaises que débite Sëivère est un appel à l'ordre:: Brisons là: je crains de trop entendre, Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux, Ne pousse quelque suite indigne de tous deux-Sév.ère, connaissez Pauline toute entière. Mon Polyeucte touche à son heure dernière (...) Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas v Où d'un front assuré je ne porte mes pas, Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure, Plutôt que de souiller une gloire si pure, Que d'épouser un homme, après son triste sort, Qui de quelque façon, soit cause de sa mort (vv.. 1332-1336; 1341-1346)« Elle va-mêtoe jusqu'à lui demander de sauver son rival: Conserver un rival dont vous êtes jaloux, C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous (vv.. 1357-1358). Quelle furieî: Mais remarquons que Pauline ne perd pas la t#te. Tout en se révoltant contre un discours qui lui paraît indigne d'elle, elle a encore assez, de présence d'esprit pour se rappeler le devoir de sauver son mari, et de rechercher le moyen d'accomplir cette tâche en faisant appel même à celui qui lui parle d'amour. Le sentiment de l'honneur-devoir est pour Pauline un sentiment auquel tout autre devrait céder.. Ce que sa réaction révèle ici c'est que son sacrifice est définitif. Pauline embrassera la foi de son mari. 0i£ t pourrait effectivement dire que Pauline n'a vécu qu'en remplissant pleine-ment le devoir que l'honneur lui impose. Quant à SEVERE, c'est aussi surtout dans le devoir envers É^amour que le sentiment de l'honneur se manifeste clairement chez. lui. Pour l'honneur de son amante, et aussi gr&ce à l'amour qu'il a pour elle, Sévère se donne le devoir de vaincre ce même amour: Ahl puisque votre gloire en prononce l'arrôt, Il faut que ma douleur cède à son intérêt (vv. 551-552). Leur propre décision de ne plus se revoir leur est ainsi imposée par le devoir que l'honneur exige. Il n'y a d'ailleurs pas d'autre solu-» tion s'ils veulent rester dignes de leur estime mutuelle. Jean Calvet observe,avec justesse nous semble-t-il, que Sévère renonce â son amour "pour s'élever à la hauteur morale de celle qu'il aime et lui prouver que lui aussi est capable de sacrifier â l'amour tout le reste et l'a-mour lui-même. C'est un sacrifice qui lui arrache des soupirs,, qui le déchire, mais qu'il fait avec une souveraine élégance, par point d'hon-Q neur." De même que Pauline avoue son amour à Sévère mais décide de le faire taire, de même Sévère reconnaît de sa part combien il est pris par cet amour, mais décide de le dominer. Ce qui ressort donc de la décision de Sévère, comme de celle de Pauline, est encore la maîtrise de soi. Néanmoins lorsque Polyeucte lui offre Pauline, il croit que cette offre le dispense du devoir engagé de ne plus aimer Pauline. Mais, à sa honte cette fois, celle-ci lui souffle encore ce devoir dans des termes durs. Il faut vraiment que ce sentiment de la honte ait pé-nétré dans l'tme de Sévère pour que ce cri de détresse qui perce dans ces vers lui échappe: Et toujours la fortune, à me nuire obstinée, Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née: Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus; Toujours triste, toujours et honteux et confus De voir que lâchement elle ait osé renaître, 8. Jean Calvet, Polyeucte de Corneille, Etude et analyse (Paris: Editions de la pensée moderne, Coll. Mellottée, s.d.), p. 244. Qu|encor plus lâchement elle ait osé paraître, Et qu'une femme enfin dans la calamité Me fasse des leçons de générosité (vv. 1371-1378). Cette douleur montre à quel degré Sévère éprouve de l'horreur d'avoir démérité' aux yeux de Pauline. Ce n'est pourtant pas de compassion qu'il éprouve pour lui-même. C'est plutôt une prise de conscience, et sa dé-cision est de ne pas demeurer longtemps dans cet état de déshonneur.. Avant de s'esquiver, Pauline lui avait lancé un défi d'honneur: Vous êtes généreux; soyezr-le jusqu'au bout (v. 1349) • Elle lui avait aussi imposé un autre devoir d'honneur qui consiste à sauver son rival. C'est le seul moyen de racheter son honneur. Sévère accepte donc le défi en dépit de toutes ses implications. Et lorsque son confident lui demande pourquoi il accepte un devoir si exigeant, il répond avec fermeté que c'est pour La gloire'de montrer â cette âmé si belle Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle (vv. 1391-1392). Pour accomplir ce devoir il irait mêtae jusqu'à défier le pou-voir de Décie dont il est pourtant l'interprète suprême à Mélitène. Ce n'est pas par orgueil qu'il rejette l'observation pertinente de Fabian. sur la rigueur avec laquelle Décie traite les chrétiens et tous ceux qui sympathisent avec eux: Cet avis serait bon pour quelque âme commune. S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune, Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon. devoir. Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire; Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,. Comme son naturel est toujours inconstant,. Périssant glorieux, je périrai content, dit-il (vv. 1403-1410). L'honneur l'oblige en effet, mais ces mots de Pauline: (...) plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande (v. 1356), résonnent incessamment â son oreille non seulement comme une leçon sur l'honneur,, mais aussi comme un défi. Il accepte le défi pour montrer que le pouvoir de Décie "ne peut rien, sur (sa) gloire, et rien sur (son) devoir" (v* 1406). Pour satisfaire â cet honneur qui a pris l'allure d'un défi, il opterait finalement pour le salut des chrétiens: Je perdrai mon crédit envers sa Majesté,; Ou vous verrez finir cette sévérité: Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage, déclare-t-il à Félix chrétien (vv,. 1805-180?). Ainsi on pourrait conclure que, comme Pauline, le sentiment de l'honneur-devoir constitue le mobile principal du comportement de Sévère. Et Sévère accomplit ce devoir en faisant taire son amour pour Pauline, pour pouvoir toujours rester digne d'elle.. Le devoir chez Corneille se concilie donc avec l'honneur. Le devoir pour les personnages consiste à maintenir et à soutenir leur honneur et celui de leur maison, ou de leur patrie.. Or le point d'hon-neur consiste â ne pas manquer au devoir. Il semble que l'un ne puisse pas exister sans l'autre. D'Sfi il s'ensuit que la décision que le per-sonnage prend devant une action quelconque est une décision lucide et qui n'admet aucun repentir.. S'il est vrai que l'honneur provient essentiellement de l'ac-complissemènt du devoir, il est vrai aussi que ce devoir n'est pas tou-jours identique chez tous les personnages; en plus, la manière dont ils l'accomplissent n'est pas la même. Pour les uns l'honneur consiste à remplir le devoir envers l'amour; pour les autres il consiste à rem-plir le devoir envers la famille; pour certains, il consiste à rem-plir le devoir envers la patrie. Amour, famille, patrie,, ce sont les trois buts principaux vers lesquels tendent, pour les personnages, les devoirs dictés par l'honneur. On pourrait effectivement élargir le concept de l'honneur-devoir, ou concevoir l'honneur-devoir sous trois sections distinctes: l'honneur-devoir-amour, 1'honneur-devoir-famille, l'honneur-devoir-patrie.. La plupart des personnages paraissent sous la section, de l'HONNEUR-DEVOIR-AMOUB, c'est-à-dire qu'ils donnent une grande, consi-dération à l'accomplissement de ce qu'ils doivent à leur amour. Cela irvtex  ui>îné vient du fait que l'amour e>st essentiellement dans l'intrigue de ces pièces. Par amour, il faut entendre, outre l'amour conjugal, l'amour qui lie deux amants et auquel les parents ont donné leur consentement.. Mais l'amour peut aussi exister entre deux amants sans que les parents l'approuvent. C'est ce genre d'amour qui lie Sévère à Pauline. Le consen-tement donné â l'amour est un engagement aussi important pour les a-mants que l'union conjugale elle-même. Chimène et Camille n'ont pas réalisé leur amour sous la forme d'un mariage, mais pour elles la fi-délité envers leurs amants est aussi importante que celle qui soutient l'amour de Sabine ou celui de Pauline. Camille va même jusqu'à mourir pour rejoindre son amant. Chimène reste jusqu'au bout fidèle au meur-trier de son père. Bien sfh? elle n'a pas épousé Rodrigue, mais elle n'a nullement nourri l'idée d'épouser quelqu'un d'autre. Rodrigue, Chimène, Camille, Sabine, Sévère, Pauline, Cinna, et dans un sens Maxime, sont tous des personnages pour qui la fidélité en amour constitue un devoir important. Mais le sentiment de l'honneur-devoir-amour se concilie chez Rodrigue et chez Chimène avec le devoir envers la famille. Rodrigue tue le père de Chimène pour accomplir le devoir familial mais aussi pour mériter Chimène, c'est-à-dire pour ac-complir indirectement le devoir envers l'amour: J'attire en me vengeant sa haine et sa colère;; J'attire ses mépris en ne me vengeant' pas. A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,. Et l'autre indigne d'elle (vv. 323-326). Chimène de son côté poursuit la mort de Rodrigue pour accomplir le de-voir familial mais aussi pour rester digne de Rodrigue, c'est-à-dire t pour remplir le devoir envers l'amour: Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; •Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi, dit-elle â Rodrigue (vv. 931-932). Ainsi l'honneur-devoir-amour, et 1'honneur-devoir-famille se manifestent d'une façon symétrique et se concilient chez les deux personnages. C'est en cela qu'ils diffèrent essentiellement des autres personnages pour qui l'honneur consiste sim-plement à remplir le devoir envers l'amour. En plus^ Rodrigue reconnaît que le devoir envers l'amour est aussi important que le devoir envers la famille, mais pour lui, ce deuxième devoir est plus pressant à rem-plir que le premier. Il n'en va pas autrement pour Chimène qui veut d'a-bord remplir le devoir envers la famille» ensuite mourir pour remplir celui qu'elle doit à l'amour: Pour conserver ma gloire et finir mon ennui, Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui» avoue-t-elle à Elvire (vv.847-848). Camille qui n'épousera pas un homme "qui soit ou le vainqueur ou l'esclave de Rome" (v. 232), se rapproche dans une certaine mesure de Chimène qui ne saura pas épouser le vainqueur de son père. Mais toute proche qu'elle soit de Sabine par leur relation familiale, elle diffère d'elle dans la manière de concevoir le devoir envers l'amour. Pour Sa-bine l'amour qui est encore à l'état des fiançailles ne vaut pas l'a-mour conjugal. Les fiançailles ne sont soutenues que par la volonté, et l'on peut les rompre en cessant de les vouloir: Mais l'amant qui vous charmé et pour qui vous brfîlez Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez (vv. 905-906).. Si pour Camille, L'hymen qui nous attache en une autre famille Nous détache de celle où l'on a vécu fille, (vv.883-884) pour Sabine le mariage "n'efface point ces profonds caractères" (v.899) qui lient une fille à ses parents, et C'est crime qu'opposer des liens volontaires A ceux que la naissance a rendus nécessaires (vv. 911-912). Quoi qu'il en soit, le fait est que pour toutes les deux, la fidélité envers l'amour, qu'il s'agisse des fiançailles ou de l'amour conjugal, est un devoir d'honneur. La volonté intervient aussi dans le mariage que dans les fiançailles. Si Sabine reste l'épouse d'Horace après la mort de ses trois frères, c'est simplement parce qu'elle le veut. Camille meurt pour rejoindre son amant parce qu'elle le veut. Une fois le devoir établi, il faut de la volonté pour l'accomplir. La poursuite de l'honneur-devoir-amour met Pauline et Sévère dans deux situations peu semblables. A comparer avec les autres person-nages qui remplissent le devoir envers l'amour, Sévère est dans une situation singulière. En remplissant le devoir envers- l'amour, Rodrigue, par exemple, pourrait toujours espérer obtenir Chimène; Cinna finit par s'unir avec Emilie; la paienne Pauline devient chrétienne; Camille re-joint Curiace dans la mort; Sabine resi£ attachée à l'auteur de sa peine. Quant à Sévère, en remplissant le devoir envers l'amour, il dé-truit toute possibilité de réaliser cet amour. C'est en cela que son devoir paraît plus exigeant que celui des autres personnages». Malgré sa décision de ne plus aimer Sévère, tout en soulignant son amour pour lui, on ne pourrait pas dire la même chose pour Pauline, parce qu'elle est déjà légitimement mariée à un autre» Quant à Sévère,., il n'est pas question d'un second amour» En plus, Pauline est dans une situation particulièrement heureuse». En remplissant le devoir envers l'amour,. Pauline remplit du même coup le devoir envers la famille, car son ma-riage avec Polyeucte lui est imposé par le devoir familial. Si au dé-part elle n'avait que de l'estime pour Polyeucte, elle a fini par l'ai-mer véritablement, jusqu'à embrasser sa foi, et jusqu'à vouloir mourir pour le rejoindre. Chez Cinna et chez Maxime le devoir envers l'amour pose un pro-blème.Malgré l'amour que Maxime éprouve pour Emilie, il ne veut pourtant pas remplir ce qui est dft à cet amour. Pour Emilie la seule manière par laquelle Maxime puisse la mériter c'est de mourir avec elle: Tu m'oses aimer., et tu n'oses mourirt lui dit-elle (v:. 1352) •• Mais. on ne saurait pas blâmer Maxime pour avoir refusé d'accomplir ce devoir, puisqu'il est convaincu qu'Emilie ne l'aime pas. Mourir pour elle c'est mourir inutilement. Néanmoins, si l'amour était rationnel, Maxime n'aurait pas dft essayer de séduire Emilie, d'autant plus que Cinna lui avait révélé que l'amour entre lui et Emilie était réciproque. De son cûté, Cinna n'avait pas mérité Emilie pour avoir bien accompli le devoir de vengeance auquel il s'é-tait engagé. D'ailleurs il s'était décidé à mourir après avoir rempli ce devoir, autrement dit, à annuler l'importance du devoir, à savoir son amour pour Emilie. Nous reconnaissons pourtant qu'il aime Emilie et qu'il est aimé d'elle. Il a accepté par amour le devoir de vengeance de sa maîtresse. S'il n'a pas accompli ce devoir, il a tout de même tenté de l'accomplir. L'HONNEUR-DEVOIR-FAMILLE entretient des rapports étroits avec l'honneur-devoir-amour, et quelques-uns des personnages - Rodrigue, Chimène, Pauline - ont affaire aux deux devoirs d^honneur, envers la famille et envers l'amour. Pour Pauline les deux devoirs se rejoi-gnent. Pour Rodrigue et pour Chimène les deux devoirs sont importants mais le devoir familial est plus pressant que le devoir envers l'amour.. La primauté qu'ils donnent au devoir familial provient du fait que ce devoir concerne l'honneur de toute la famille,, voire de toute la race, tandis que le devoir envers l'amour ne concerne directement que les deux amants. C'est en ne reconnaissant que le devoir envers la famille que les pères, représentés dans cette section uniquement par Don Diègue, diffèrent radicalement de leurs descendants. Don Diègue ne veut pas accepter que la fidélité de Rodrigue envers Chimène soit un devoir: Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses! L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir, a-t-il dit à Rodrigue (vv. 1058-1059)» Cette remarque de Don Diègue qui consiste à souligner la primauté pour lui de 1'honneur-devoir-famille, et son importance comme unique ressort de la gloire, est aussi déplacée pour les amants que celle que le vieil Horace fait à Camille: En la mort d'un amant vous ne perdes qu'un homme Dont la perte est aisée â réparer dans Rome (vv. 1179-1180) .. En plus de Rodrigue, de Chimène, de Pauline et de Don Diègue, l'Infante intervient aussi dans le concept de 1'honneur-devoir-famille. C'est pour ne pas démériter aux yeux de sa famille que l'Infante essaie d'étouffer l'amour qu'elle éprouve pour Rodrigue. Mais le devoir envers la famille s'élargit chez l'Infante pour comprendre le devoir envers la patrie. En tant que princesse, ce qui la concerne, intéresse aussi â l'Etat. Et sa gouvernante ne manque pas de souligner le rapport qui existe entre ces deux devoirs, en blâmant sa maîtresse pour l'amour qu'elle éprouve pour Rodrigue: Une grande princesse & ce point s'oublier Que d'admettre en son coeur un simple cavalieri:. Et 'que dirait le Roi f que dirait la Castille f Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille (vv. 87-90)» Il est vrai qu'elle ne renonce finalement pas à cet amour par le de-voir familial comme elle le dit d'ailleurs: Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme;, Mais pour ne troubler pas une si belle flamme,, (vv. 1637-1638) mais c'est après que Rodrigue est devenu héros national. Le nouvel état de Rodrigue le rend digne d'être aimé d'une princesse: Mon inclination a bien changé d'objet. Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme; Bon, ce n'est plus ainsi que mon amour' le nomme:, Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits, C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois. (vv. 1632-1636) Ainsi on pourrait dire que tant que Rodrigue reste "un simple gentil-homme", l'honneur consiste pour l'Infante à remplir le devoir envers la famille, en évitant de faire éclater son amour pour Rodrigue. Dans la section de 1•HONNEUR-DEVOIR-PATRIE paraissent essen-tiellement les deux rois, Don Fernand et Tulle, mais aussi Curiace et Valère. En plus de l'idée de service l'Etat, le devoir envers la patrie implique aussi l'idée de justice, dans la mesure où cette jus-tice est liée à. la raison d'Etat, comme c'est le cas dans ces pièces. S'il est vrai que Valère recherche la justice qui consiste â faire mourir Horace afin qu'il puisse ainsi remplir ce qu'il doit au souvenir de Camille, et par conséquent le devoir envers l'amour, il est vrai aussi que Valère ne proteste pas lorsque la raison d'Etat s'impose. Nous pensons qu'il reconnaît que le devoir de justice qui est lié à la raison d'Etat, et par suite à l'amour de la patrie, est plus important que le devoir envers l'amour d'une femme, qui ne concerne que lui. Quant aux deux rois, leur idéeo.de justice est surtout liée à la raison d'Etat, Il s'agit pour eux de remplir le devoir envers la patrie, le plus important des deux devoirs qui se présentent â eux (devoir en-vers la patrie et devoir envers l'individu). C'est pour cela que le ju-gement de Don Eernand à l'égard de Rodrigue est identique à celui de Tulle à l'égard d'Horace. Don Fernand déclare que la victoire de Ro-drigue sur les Mores a annulé son crime. Tout .en reconnaissant l'acte d'Horace comme un crime qui exige la peine de mort, Tulle affirme que par sa victoire sur Albe, Horace fait partie De pareils serviteurs (qui) sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois (vv. 1753-1754). Si pour les deux rois, et dans un sens, pour Valère, l'honneur consiste à remplir le devoir envers la patrie en se basant sur la rai-son d'Etat, pour Curiace il consiste aussi â remplir le devoir envers la patrie, en s'appuyant cette fois sur le service à l'Etat. Si Rodri-gue, à l'instigation de son père, prend la défense de sa patrie contre les Mores, Curiace est légitimement choisi pour défendre Albe contre Rome. Tout en faisant honneur au personnage, ce choix lui-même crée pour lui un devoir qu'il doit surtout accomplir pour l'honneur de sa patrie. Curiace est dans une situation un peu semblable à celle de Ro-drigue. Mais alors que Rodrigue remplit les deux devoirs (l'un envers la famille et l'autre envers l'amour) l'un après l'autre,. Curiace choi-sit de remplir le plus important-le devoir envers la patrie,, tout en n'oubliant pas ce qu'il doit à son amour.. En fait, pour Curiace le devoir envers la patrie l'emporte sur le devoir envers l'amour; d'où le reproche sobre qu'il fait à Camille: Avant que d'Itre à vous, je suis à mon pays (v. 562). C'est un léger écho des paroles de Rodrigue: Je-dois tout â mon père avant qu'à ma maîtresse Çv.. 342)». Mais si Rodrigue remplit les deux devoirs l'un après l'autre, chez:-Curiace l'un exclut l'autre: Le choix d'Albe et de Rome $te toute douceur: Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur (vv.565-566)-Il ne sera plus question d'épouser Camille: Il n'y faut plus penser: en l'état oît je suis, Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis, dit-il à Camille (vv.. 569-570). Parmi tous ces personnages pour qui la recherche de l'honneur est un devoir, ce n'est que chez Curiace que le choix radical d'une des deux alternatives exclut l'autre. Le choix est un élément important par lequel les personnages mettent en valeur l'objet de leur recherche d'honneur. Ce choix s'é-tablit d'une part entre le devoir envers l'amour et le devoir envers la famille, et de l'autre part entre le devoir envers l'amour et le devoir envers la patrie». Curiace et Cinna sont deux p#Ies en ce qui concerne ce choix héroïque. En soulignant le conflit qui l'agite, Cinna déclare: Des deux côtés j'offense et ma gloire et les dieux; Je deviens sacrilège, ou je suis parricide, Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide (vv.. 816-818).. Le problème qui se pose ici â Cinna est celui de choisir entre la fi-délité â l'empereur, c'est-â-dire S. la patrie, et la fidélité â Emilie.. Ce problème est un peu semblable à celui qui se pose à un Curiace ou à un. Rodrigue, ou plus précisément à tout héros cornélien qui est obligé, de choisir entre deux devoirs aussi contraignants l'un que l'autre». Après que son père lui a soufflé son devoir de vengeance contre le Comte, Rodrigue prend conscience dans son monologue des deux exigences d'honneur et reconnaît que quoique les deux soient également valables, le devoir familial est plus pressant que le devoir envers l'amour.. Aussi décide-t-il de remplir les deux devoirs selon l'échelle de pri-orités. Dans son monologue Cinna prend lui aussi conscience des deux exigences, mais quoiqu'il considère le devoir envers l'empereur plus important que le devoir envers l'amour, il demeure incapable de choisir entre les deux devoirs. Or ce qui fait l'honneur chez les cornéliens c'est l'accom-plissement de leurs devoirs contraires, et la manière dont ils choi-sissent entre eux lorsque le choix est inéluctable.. L'amoureux Curiace n'hésite pas à choisir le devoir envers la patrie au détriment de son amour; Camille préfère le devoir envers l'amour au devoir envers la famille;; Rodrigue remplit les deux devoirs en choisissant d'abord le plus pressant; l'exigence de l'amour familial empêche finalement Chimène à accepter le mariage avec Rodrigue. Cinna, quant à lui ne sait pas choisir parce qu'il ne voit qu'un même honneur dans les deux devoirs. C'est encore en cela que Cinna nous semble un personnage peu méritoire dans la recherche de l'honneur-devoir.. Un autre élément qui intervient dans le sentiment de l'honneur-devoir est le défi. Chez Corneille le défi crée le devoir d'honneur». Chimène accepte la vengeance de Rodrigue comme un défi qui lui apprend son devoir; les conjurés de Cinna considèrent la clémence d'Auguste comme un défi qui leur apprend leur devoir de soumission au pouvoir ab-solu;. le défi de Camille II Horace fait le fratricide de celui-ci un-devoir accompli au nom de la patrie;- Sévère considère la demande de Pauline de sauver Polyeucte comme un défi qu'il faut accepter comme un devoir. Aussi déclare-t-il que le pouvoir de Décie "ne peut rien sur (sa) gloire, et rien sur (son) devoir" (v,. 1406). Le choix et le défi entrent ainsi dans la considération du personnage lorsqu'il s'agit de remplir le devoir exigé par l'honneur. Pour tous les personnages, le devoir est une exigence d'honneur. L'honneur qui s'attache à l'accomplissement du devoir, qu'il s'agisse du devoir envers l'amour, qu'il s;'!agisse du devoir envers la famille, ou envers la patrie, vient d'une prise de conscience chez le personnage Ce qu'il se doit en tant qu'individu, et de ce que la société attend de lui par son appartenance à une certaine classe. La poursuite de 1.'hon-neur-devoir est identique chez tous dans la mesure oïl ils la reconnaià-sent comme la condition "sine qua non" de la v;ie: Qui m'ose frter l'honneur craint de m' er la vie demande sarcastiquement Rodrigue au Comte (v. 438); Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret, dit Don Diègue avec fierté au Roi (v. 732). Sévère reprendra cette idée, presque mot S. mot: Périssant glorieux, je périrai content (v. 1410).. Curiace affirme qu'il vivra "sans reproche, ou (périra) sans honte" (v. 560). Cinna préfère le suicide à la vie pour ne pas rester dans l'état de déshonneur où le meurtre d'Auguste l'aurait mis. Maxime avoue tristement que le conseil de son confident lui a fait "démen-tir l'honneur de (sa) naissance" (v. 1414). D'où il s'ensuit que pour les personnages la recherche de l'honneur est un devoir permanent. On pourrait donc affirmer que pour tous, le devoir et l'hon-neur existent simultanément, quelle que soit la nature du devoir. Supprimez le devoir, et l'honneur n'existerait plus; supprimez l'hon-neur, et le devoir n'aurait plus de sens. CHAPITRE II L ' HONNEUR - ORGUEIL L'honneur-devoir est un sentiment noble. Il implique une obli-gation sociale et morale. Pour conserver l'estime de soi et des autres, le héros ferait tout ce qu'il pourrait pour remplir cette obligation.. L'honneur qui est à l'accomplissement du devoir reste toujours dans la limite du bon sens. Bien que l'idée de devoir paraisse souvent dans le sentiment de l'honneur-orgueil, ce devoir va au-delà de celui qui s'attache propre-ment & l'honneur-devoir. Il ne s'agit plus simplement de conserver l'es-time de soi et des autres; il s'agit plutôt de montrer qu'on n'a plus d'égal dans la société.. L'honneur pour l'orgueilleux est toujours l'es-time de soi et des autres, mais en vérité c'est une estime excessive de soi, dictée par le sentiment de la supériorité à l'égard des autres. Alors que l'honneur-devoir est toujours humain dans son exigence, l'hon-neur-orgueil tend souvent vers l'inhumain dans la sienne, et c'est par ,• cette "inhumanité" que les personnages orgueilleux veulent affirmer leur caractère unique. L'exigence est inhumaine dans la mesure où le mobile du comportement du personnage n'entre plus dans le domaine de la raison. Dans un tel cas l'orgueilleux est toujoursiiconvaincu qu'il agit par le sentiment de sa propre estime de lui-même. Ce que les autres pensent de lui ou de son comportement n'a généralement pas d'importance pour lui, car ce n'est que lui qui connaît à quelle limite il doit aller pour ré-aliser son honneur, en ne déméritant pas & ses propres yeux. Il y a donc une certaine forme d'opiniâtreté qui s'attache au comportement de l'or-gueilleux. C'est essentiellement le cas du Comte, de Chimène, et dans une grande partie, d' Emilie.-Au départ l'honneur-orgueil a, dans un sens, pour base l'idée de ce qu'on se doit, c'est-à-dire l'idée de devoir. Mais il va vite s'agir d'accomplir le devoir non pas comme tout autre personnage, mais comme un être qui a un sens particulier de ce qu'il se doit, indépen-damment de l'opinion de la société. Il s'agit donc.pour le personnage de vivre d'une manière différente de celle des autres, pour mieux af-firmer sa supériorité â ceux-ci. Il est vrai que le héros cornélien se croit généralement supérieur aux autres, et que tout héros tragique est exceptionnel. Mais dans l'honneur-orgueil, il s'agit pour le personnage de se montrer l'exceptionnel des exceptionnels, ou plus précisément le héros des héros."1" Le crime devient normal pour lui, dans la mesure où il a pour but de faire éclater son caractère unique, mêtoe si les autres condamnent ce crime. L'acte inhumain devient pour lui le moyen de mon-trer son propre sens d'honneur. C'est essentiellement le cas d'Horace et de son père, d'Octave et de Polyeucte. 1.. Serge Doubrovsky a bien vu ce caractère exceptionnel du personnage cornélien, qui s'établit qu sein même des membres de sa classe,; c'est-à-dire parmi les personnages également exceptionnels: "Ce qu'Horace découvre et tente de faire comprendre à Curiace,, c'est qu'un Maître véritable ne saurait se contenter d'être 'unus inter pares', mais qu'il lui faut, sous peine de trahir sa vocation, être 'primus inter pares'. Il s'agit de se faire reconnaître comme supérieur au sein mêtae de la classe supérieure (...). Le problème de la 'reconnaissance* se pose donc toujours de l'intérieur, en quelque sorte:: il s'agit de se faire reconnaître comme Maître par d'autres Maîtres (tel Rodrigue en face du Comte), et non par des consciences véritablement étrangères -de se faire reconnaître dans le contexte de la même classe, et non par Le devoir, lorsqu'il entre dans la considération du personnage, devient un prétexte dont il se sert pour montrer son caractère unique.. En plus, dans des cas où le devoir intervient comme l'élément auquel, par orgueil, le personnage s'attache, la manière dont le devoir est poursuivi montre bien que l'idée de décoir n'est qu'un, masque derrière lequel se profile l'orgueil. L'honneur de défendre sa patrie enfle Horace d'une telle vanité qu'il ne manque pas de proclamer son "juste orgueil". En fait, Horace ne compte point du tout remplir ce devoir en-vers sa patrie comme le compte faire Curiace envers la sienne. En ac-complissant ce devoir, il veut aussi l'accomplir d'une telle manière qu'on le considère comme un personnage unique. La même idée d'être considéré unique anime. Chimène lorsqu'elle s'obstine à poursuivre Ro-drigue, alors que les gens (Don Fernand, l'Infante, Don Sanche, Elvire) sont généralement convaincus qu'elle n'a plus de raison de la faire. Du souci de vivre d'une manière différente de celle des autres, parcequ'on se conçoit unique, nait l'ambition, le principe moteur de 1.'honneur-orgueil.. d'autres classes". Corneille et la dialectique du -héros (Paris: Gallimard, 1963)j PP. 146-147. Mous précisons toutefois que le problème de la "reconnaissance" se pose généralement non seulement de 1*intérieur,; comme le dit Dou-brovsky, mais aussi de l'extérieur. Mais lorsque ce problème se pose uniquement de l'intérieur, il se pose surtout chez le personnage orgueil-leux sur qui l'opinion publique n'a pas de prise, pas mêtoe celle de sa propre classe, car l'orgueilleux construit un monde â lui, tout en appartenant au monde de sa classe. Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle (Polyeucte,. v.1192). Ces mots de Polyeucte pourraient effectivement trouver leur application chez tous les personnages orgueilleux de Corneille, qu'il s'agisse de l'ambition d'acquérir l'honneur terrestre, comme c'est essentiellement le cas chez Octave et chez Félix,, ou céleste, comme c'est le cas chez Polyeucte. En fait, tout comme la vengeance est le principe animateur de l'honneur-devoir, l'ambition est celui de l'honneur-orgueil. Cette ambi-tion se lie surtout au désir profond des personnages de ne ressembler S. personne, c'est-â-dire de faire éclater leur caractère unique, où réside leur sentiment de la supériorité â l'égard des autres. L'ambition de ne ressembler à personne se fonde avant tout sur l'orgueil du Moi. Félix conçoit, par exemple,, l'ambition politique comme un moyen d'obtenir un honneur qui le rendra supérieur aux autres, en le faisant plus redouta-ble qu'il ne l'était auparavant. Polyeucte veut acquérir l'honneur céles-te d'une manière particulière, en brisant les idoles, pour faire voir qu'il est plus chrétien que les autres chrétiens, dont le seul crime est celui d'être chrétien. A l'exception de Polyeucte dont l'ambition est consacrée à l'ac-quisition de l'honneur céleste, l'ambition consiste pour les autres per-sonnages orgueilleux â acquérir, aussi bien que possible, l'honneur ter-restre, qui les rendra supérieurs aux autres. Il leur importe peu que cet honneur ait pour base le crime, pourvu qu'ils réalisent leur propre es-time d'eux-mêmes. Tout criminels qu'ils soient, le Comte, Horace, Polyeucte décident de mourir pour leur propre honneur et non pas parce qu'ils sont criminels. Aussi le crime n'en est-il pas un pour eux, mais un acte qu'ils considèrent orgueilleusement comme ce qu'ils doivent â leur honneur. Ce qui ressort d'un tel comportement c'est l'estime excessive que les personnages ont d'eux-mêhes. Cette estime excessive de soi n'est rien d'autre que l'orgueil» Mais c'est dans cet orgueil que réside pour eux le sentiment de l'honneur. Ainsi dans LE CID, le Comte et Chimène sont les deux person-nages qui poussent la recherche de l'honneur jusqu'à l'orgueil.. La question de savoir à qui tombera "un tel degré d'honneur" (v. 44) de devenir le gouverneur du prince n'aurait pas dû se poser car, par les indications qu'Elvire nous donne, c'est un honneur que le COMTE considère déjà sien: Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence. Comme ses hauts exploits le rendent sans égal, Dans un espoir si juste il sera sans rival® (vv. 45-48) Elvire est convaincue que le Comte aura la nomination, parce qu'étant le chef de l'armée nationale, il jouit déjà d'un rang très élevé et d'une influence énorme auprès du Roi. Cela répond probablement à l'o-pinion du Comte lui-même car, lorsque le choix tomfee sur Don Diègue, il se sent mortifié et en garde la rancune., Ce qui ressort de cette rancune du Comte est l'estime excessive qu'il a de lui-mitoe. Si, d'après le récit d'Elvire,. il approuve les mérites passés de Don Diègue comme une "gloire" quasi permanente puis-qu'ils garantissent l'avenir, il ne veut pourtant pas admettre qu'ils l'emportent sur les services du présent dont il incarne l'image.. Confé-rer ce nouvel honneur de précepteur du prince à Don Diègue c'est mécon.-naître ses propres services à lui dans l'état présent.. Le Comte se considère donc démérité surtout à ses propres yeux. D'où l'aigreur qui perce dans sa tirade au ton ironique (.vv. 170-184)» L'emportement du Comte ne vient pas seulement du fait qu'on lui préfère Don Diègue, mais du fait que le choix du Roi lui crée ainsi un rival, alors qu'il ne pense pas avoir d'égal. C'est en cela que le sentiment de l'honneur chez: lui est avant tout lié â l'idée de supériorité qu'il éprouve S. l'égard d'autrui, plus précisément à l'orgueil. Il souligne cet or-gueil lui-même: Et qu'à fait après tout ce grand nombre d'années, •Que ne puisse égaler une de mes journées demande-t-il à Don Diègue (vv.. 193-19*); et encore, Mon nom sert de rempart à toute la Castille: Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois (vv. 198-200). Poussé par ce qu'il appelle son "estime" (v. 365) et son "hon-neur" (v. 396), le Comte refuse de comparaître devant le Roi et renvoie d'une manière hautaine, le messager de celui-ci: Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi (....) Tout l'Etat périra» s'il faut que je périsse ( vv.376-378) ». Faisant fi à tout respect qu'on doit à cette époque au monarque, il se proclame indispensable au pouvoir royal: D'un sceptre qui sans moi tomberait de sa*main Il a; trop d'intérêt lui-mêtae en ma personne». Et ma tête en tombant ferait choir sa couronne (vv.380-382). Dans son entretien avec Rodrigue, son attitude dédaigneuse se manifeste encore â travers les réponses laconiques qu'il donne aux questions de celui-ci. Lorsque Rodrigue se montre de plus en plus provocant, le Comte change de ton» et essaie de louer le jeune homme, mais le sens de sa tirade est ironique car son orgueil transparaît toujours dans des paroles blessantes: Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal; Dispense ma valeur d'un combat inégal; Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette gloire. A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, dit-il S. Rodrigue (vv.- 431-434). Le Comte ne témoigne d'égards à personne car il croit que sa valeur guerrière le met au-dessus de tous. Il vit dans un : monde à lui,, et considère que tout doit lui être sujet. Ce n.'est que dans une situ-ation pareille, oïl il étale son orgueil, qu'il réalise son honneur.. Chez CHIMENE le sentiment de l'honneur-orgueil est plus complexe. L'orgueil du personnage s'associe â ce qu'il reconnaît pour l'exigence du devoir. Si Chimène accepte l'acte de vengeance de Rodrigue comme étant dicté par l'exigence de l'honneur-devoir, elle reconnaît aussi que les m&nes considérations doivent déterminer son comportement en tant qu'amante:; Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien (...) Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi; Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi (vv. 911-912; 931-932). A première vue le mobile du comportement de Chimène n'est pas seulement l'idée de devoir, mais aussi la détermination de montrer à Rodrigue qu'elle est capable de rivaliser avec lui. Il s'agit ici d'une espèce d'ambition, plus précisément d'orgueil, d'autant plus que Chimène ne prend pas cette décision seulement pour rester digne de Rodrigue. En fait la décision de poursuivre Rodrigue pour rester digne de lui. n'en-tre qu'en second plan. Chimène poursuit la mort de Rodrigue surtout pour satisfaire â son orgueil en se faisant passer pour amante qui a un caractère unique, dans la mesure où elle veut détruire l'objet même de son amour. Son comportement sonne faux,, et la recherche de l'honneur prend l'aspect d'un "jeu" lorsque Chimène recommande à Rodrigue de profiter de la nuit pour sortir de chez elle:; Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard. Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie. ( vv.976; 997) . Nous disons "jeu", parce que Chimène sait bien qu'après la mort de son père, il n'y a plus rien qu'elle estime autant que son amour pour Ro-drigue. Cette situation est bien claire aux deux amants. Tout en re-cherchant la mort de Rodrigue, Chimène est décidée non pas de voir mourir Rodrigue mais plutôt de le sauvegarder: Je ferai mon possible â bien venger mon père; Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir, (vv.982-984) Poursuivre le devoir de vengeance est dorénavant entrepris pour sauver les apparences. Et jouer pour sauver les apparences ce n'est pas recher-cher l'honneur-devoir; c'est plutêt rechercher l'honneur par orgueil. Cet orgueil vient surtout de l'image d'elle-même que Chimène veut imposer â la société: c'est l'image d'une Chimène qui poursuit logique-ment la mort du;meurtrier de son père. Mais sa propre image est celle d'une Chimène qui aime toujours Rodrigue. Celle-ci ne doit paraître que devant son amant. Lorsque, par sa pâmoison, Chimène trahit son amour devant le Roi, elle renie l'évidence et essaie d'expliquer cette pâmoison comme le résultat de la joie satisfai&fr: ' Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse (v. 1350), Or le Roi ne sait pas croire "l'impossible," et Chimène s'emporte bel et bien, et insiste sur la mort de Rodrigue: Je demande sa mort, mais non pas glorieuse, Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud; Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie; Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie. (vv.1362-1366) Gustave Reynier2 a bien vu lorsqu'il souligne que Chimène recourt à cette feinte colère, et exagère son désir de vengeance pour sauver son honneur. Reynier ajoute que "l'état d'exaspération où se porte Chimène montre en elle une fierté très haute, un sentiment très impérieux de son devoir; il nous fait voir plus clairement que,même après la victoire .. - "3 de Rodrigue, elle est encore très loin.;de s'adoucir.. ^  Il est vrai que Chimène ne s'adoucit pas, mais cette obstination dans sa décision, lui est d'abord dictée par l'orgueil de paraître unique et rigoureuse dans la poursuite du devoir. Unique et rigoureuse, parce que Chimène sait qu'étant donné le nouvel honneur de Rodrigue comme vainqueur des deux rois, elle ne pourrait plus obtenir sa mort. Mais elle la poursuit pour-tant. Ensuite, l'état de déshonneur dans lequel elle s'était mise par sa pâmoison, et le fait que le Roi connaît maintenant â fond son véri-table sentiment, ne lui laissent pas d'autre choix que le durcissement de l'attitude. Le Roi insiste d'ailleurs sur cet amour de Chimène pour C 2. Gustave Reynier, Le Cid de Cornèille, Etude et analyse (Paris: Editions de la Pensée moderne, Coll. Mellottée, s.d.), p. 198. 3* Ibid., p. 199. Rodrigue, malgré ce qu'elle veut qu'on croie: Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître, Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi, Dont la faveur conserve un tel amant pour toi. (vv.1390-1392) \ C'est là,en fait, pour Chimène porter atteinte à son honneur, c'est lui reprocher indirectement du déshonneur. Ce n'est pas l'intention du Roi, mais c'est ce que Chimène veut comprendre. Dès lors elle réagit violemment pour sauver son honneur: Pour moil mon ennemii l'objet de ma colère! L'auteur de mes malheursl l'assassin de mon pèrel (vv.1393-1394)• Il est difficile à accepter que tous ces termes durs expriment le vrai sentiment de Chimène, d'autant plus qu'on se rappelle le doux entretien qu'elle a eu avec Rodrigue après la mort du Comte, où elle lui a caté-goriquement avoué que son "unique souhait est de ne rien pouvoir": (v.894) contre lui. C'est par orgueil que Chimène présente au Roi une image fausse d'elle-même, car dans le raisonnement de Chimène, il faut qu'on croie qu'une femme telle qu'elle ne doit pas aimer le meurtrier de son père. C'est par le même orgueil qu'elle décide de recourir au duel pour satisfaire sa conscience, après que le Roi a acquitté Rodrigue ("Les Mores en fuyant ont emporté son crime",, v.. 1414)» Satisfaire sa cons-cience, car dans le fond^Chimène ne pense pas qu'on puisse vaincre Ro-drigue^ Don Sanche n'est que pur prétexte dont elle se sert, par orgueil,, pour rétablir son honneur. Elle va jusqu'à souligner ce fait,, pour dé-tromper Rodrigue:: Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable Qu'il donne l'épouvante S. ce coeur indomptable (...) Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père, Va combattre don Sanche, et déjà désespère! (W.1473-1474;1477-1478)» Un autre point qu'il convient de souligner ici est "celui qui' n'a pas craint mon père". Dans l'idée de Chimène, il ne faut pas que le vainqueur du Comte se laisse vaincre par un autre: Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, Qu'après l'avoir vaincu, tu souffres un vainqueur ( vv.1519-1520) . L'idée que le Comte se faisait de lui-mfme comme le plus fort et le plus important membre de la société retrouve ainsi//riirectement son application chez sa fille* Mais puisque Rodrigue utilise les mêmes arguments dans un autre sens pour montrer que son "trépas volontaire" dans un combat avec Don Sanche augmenterait sa gloire, il ne reste plus à. Chimène qu'à donner la raison de ses arguments: Va, songe à ta défense, Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence; Et si tu sens pour moi ton coeur encore épris, Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix (vv.1553-1556)• "Pour forcer ('son) devoir", dit-elle. Chimène joue surtout ici pour sa-tisfaire à l'orgueil du Moi. C'est en tenant compte de ce fait qu'elle reprend encore son débat intérieur devant Elvire, et finit par révéler deux situations également inacceptables, et qui s'expriment par des antithèses: Le plus heureux succès (du duel) me coûtera des larmes (v.1650), et par conséquent Chimène ne compte pas épouser "l'assassin de Rodrigue ou celui de (son) père" (v.. 1658). Mais n'a-t-elle pas naguère conseillé à Rodrigue de sortir victorieux du combat pour pouvoir l'épouser? Son. souhait que Dieu termine le combat entre les deux rivaux "sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur" (v. 1667) ne vaut pas grand-chose, non seulement parce qu'il laisserait irrésolus le problème de vengeance et le problème de son mariage, mais aussi parce qu'il démentirait son propre sentiment. Il semble donc que ce soit la présence de sa confi-dente qui lui impose ce nouvel orgueil. Or, El vire recourt à une lo-gique qui rejoint les conclusions établies auparavant par le Roi: - . Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance (celle de Rodrigue) Lui couronnant le front, vous impose silence; Que la loi du combat étouffe vos soupirs, Et que le Roi vous force â suivre vos désirs (vv.1673-1676). Mais Chimène s'emporte pour montrer que la considération de son honneur i dépasse les situations qu'Elvire envisage dans son raisonnement. C'est alors que'celle-ci, indignée de son côté de,l'attitude orgueilleuse de Chimène, lui fait des remontrances en soulignant son "orgueil étrange" ((v. 1685)» C'est finalement la possibilité de se voir devenir femme de $on Sanche qu'Elvire laisse prévoir qui lui fait révéler son sentiment, puisque cette alternative la choque: El vire, c'est assez des peines que j'endure, Ne les redouble point de ce funeste augure, (vv. 1697-1698). Et Chimène va jusqu'à souligner, quoique d'une façon atténuée, son dé-sir de voir Rodrigue victorieux. C'est à ce moment que Don Sanché sur-git, une épée "toute trempée" de sang à la main. Sans même écouter le récit du combat, Chimène s'emporte et par sa colère révèle à Don Sanche son amour pour Rodrigue, et trahit son jeu d'honneur: Eclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre.(v.1709). Victime du quiproquo, Chimène a "très têt" révélé cet amour. Or lorsque Don Sanche explique devant le Roi ce qui s'était passé, Chimène ne peut plus contester le sens de son action comme elle l'avait fait dans la scène de l'épreuve du Roi. Elle devrait se contenter du fait que tout le monde approuve son amour pour Rodrigue, malgré la vengeance manquée. Don Sanche accepte avec satisfaction sa défaite "qui fait le beau succès d'une amour si parfaite" (v. 1762). L'Infante avait auparavant fait taire son amour pour Rodrigue, "pour ne troubler pas une si belle flamme" (v.1638). A "une amour si parfaite" de Don Sanche, et à "une si belle flamme" de l'Infante correspond maintenant "un si beau feu" (v., 1763) du Roi. S'adressant à Chimène, celui-ci ajoute: Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte; Ton père est satisfait, et c'était le venger Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.(vv.1766-1768). Du coup par son orgueil obstiné, Chimène a du moins gagné ce-la en son honneur. L'amour qu'elle a pour celui qui a tué son père, au lieu de détruire son honneur, finit par la résistance orgueilleuse qu'elle lui oppose héroïquement, par confirmer cet honneur. D'ailleurs dans sa dernière réplique au Roi, Chimène remet en cause la légitimité d'un mariage entre elle et Rodrigue: Rodrigue a des vertus que je ne puis ha'xr. Et quand un roi commande, on lui doit obéir. Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée (...) Si Rodrigue à l'Etat devient si nécessaire, De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire, Et me livrer moi-m&ne au reproche éternel D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel (vv.1803-1805; 1809-1812). Ainsi l'amour qui préexiste la querelle des deux familles reste ce qu'il était ("Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr"), mais l'union o des deux amants est interdite, car l'honneur de Chimène l'empêche de "tremper (ses) mains dans le sang paternel". Si Chimène réussit à éviter c§ mariage c'est parce qu'elle n'est pas sincère avec elle-même. Cette insincérité vient du fait que Chimène s'est résolue de ne mettre en considération que l'image qu'elle a d'elle-même: celle d'un personnage unique qui a un.sens particulier de ce qu51 se doit. De là vient que même si le Roi, l'Infante, Don et Sanche, Elvire approuvent son amour pour Rodrigue, en iniquant qu'elle n,e; dbit plus poursuivre son amant, Chimène au contraire rejette leur jugement, et tient opiniâtrement à sa résolution. Aussi ne poursuit-elle vraiment pas Rodrigue pour le voir mourir: Je la (ta tête) dois attaquer, mais tu dois la défendre (...) Et je dois te poursuivre, et non pas te punir (vv.942;944), mais pour satisfaire à son honneur-orgueil.. Dans HORACE, ie sentiment de l'honneur-orgueil pare&t surtout chez Horace et chez son père. Il consiste â remplir le devoir envers la patrie d'une manière distincte de celle des autres, pour mieux af-firmer leur caractère unique, tout en faisant voir la supériorité d'un. Romain à l'égard de tous. L'honneur que Rome fait au VIEIL HORACE en choisissant ses fils pour défendre la cause de la patrie, le rend si orgueilleux de lui-même et de sa famille, que malgré le sacrifice des liens sacrés de l'amitié et de l'amour, qu'un tel choix implique, c'est pour lui une faiblesse criminelle que d'examiner ce choix. En rappelant à Sabine et à.Camille le fait qu'elles sont Romaines, et par conséquent devraient accepter les effets du choix d'Albe et de Rome avec fierté, le. vieil Horace ajoute quM,un sisglorieux titre (de Romain) est un digne trésor" (v~. 986).. Il envisage déjà Rome comme la dominatrice de l'uni-vèirs, car "Les dieux à (leur) Enée ont promis cette gloire" (v.. 991)» Il sait que le combat qui oppose ses fils aux Curiaces est inhumain, mais il est fier de constater que les guerriers refusent la pitié des deux armées et acceptent ce combat avec joie: Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié, Quand ils ont des deux camps refusé la pitié. (vv.965-966). Cet honneur des guerriers fait aussi le sien» Accepter la pitié des . armées aurait été pour lui un affront personnel: Si par quelque faiblesse ils l'avaient mendiée, Si leur haute vertu ne l'eût répudiée, Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement De l'affront que m'eût fait ce mol consentement. (vv.967-970). Ainsi le vieil Horace aime déjà l'honneur jusqu'au crime.. C'est en cela qu'il veut montrer son caractère unique et son orgueil. A cela Oovfjutii s'ajouteAdu sang. Le vieil Horace ne peut pas accepter que son descen-dant soit lâche. C'est pourquoi il rejette dès le début comme invrai-semblable le récit que Julie fait de la fausse défaite de Rome:: Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:: Je connais mieux mon sang; il sait mieux son devoir, (vv. 1000-1001) Même si son fils se voyait seul contre trois adversaires, la solution du problème ne consisterait pas dans la fuite: "Qu'il mourût" (v. 1021),. dit le vieil Horace, non seulement pour l'honneur de la patrie, mais aussi pour celui de son père à qui la vie du jeune Horace est presque une dette: v Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris, Et c'était de sa vie un assez digne prix. (vv. 1025-1026) Or puisque le jeune Horace ne s'est pas acquitté de cette dette, il jure Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains, (vv.1049-1050) Lorsque Valère le détrompe de sa fausse impression à l'égard de son fils, il déborde d'allégresse. En gagnant le combat, son fils s'est montré vraiment Romain, car l'orgueil romain qui fait que le Romain est avant tout supérieur à tous n'admet pas de défaite: 0 mon fils! & ma joie! & l'honneur de nos jours! (...) Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!. Appui de ton pays, et gloire de ta race! (vv.HJfl; 1143^1144)» L'orgueil du vieil Horace est satisfait car le triomphe de son fils met leur famille au-dessus de toute rivalité d'honneur dans Rome, Le vieil" Horace est conscient du fait que pour lui et pour son fils, la recherche de l'honneur est avant tout dictée par l'orgueil. Il sait aussi qu'en tuant Camille, son fils a agi pcw"r un orgueil démesuré Quand la gloire nous enfle il (le jugement céleste) sait bien comme il faut Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut. (vv.1405-1^06). Et tout percé de douleur comme il l'est, il ne le blâme pas pour la mort de Camille, mais simplement parce que ce fratricide lui $te l'hon-neur. Le déshonneur concerne le vieil Horace des deux côtés. D'abord en tant que père de la famille, tout ce qui déshonore le fils déshonore également le père, et vice versa. Ensuite, il y a le déshonneur qui le touche en particulier pour avoir %is au jour un coeur si peu romain" (v. 1413) que celui de Camille. Refuser de reconnaître pour crime le fratricide que tout le monde accepte pour tel, ce n'est rien d'autre qu'un moyen de montrer qu'il est unique; c'est l'orgueil. C'est par cet orgueil que le vieil Horace essaie de prouver au Roi que. le fratricide est amené par un sens profond du devoir en-vers la patrie, et qu'il est par conséquent un acte d'honneur qui mé-rite "la louange". Il évoque l'ethique romaine qui est fondée sur le patriotisme, et pour lui c'est ce qui explique le fratricide d'Horace: Le seul amour de Rome a sa main animée, (v. 1655)*' Sa fille qui maudit la patrie ne mérite rien d'autre que la mort. Et puisque ce n'est que lui et que son fils qui ne considèrent pas le fra-tricide comme.un crime, le vieil Horace condamne l'opinion publique: Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. (vv.1711-1712) En fait l'honneur pour le vieil Horace n'est rien d'autre que l'orgueil: orgueil de la famille, orgueil de la race, orgueil, enfin romain. Et toute son ambition consiste à réaliser cet orgueil, même à l'intermédiaire du crime, car c'est en cela qu'il proclame son carac-tère unique;' là réside aussi son sentiment de l'honneur. Le JEUNE HORACE héÈite aussi de cet orgueil de son père., Le choix de Rome flatte si bien son amour-propre qu'Horace passe directe-ment à l'affirmation solennelle de son "juste orgueil", et se détermine de vaincre ou de mourir: La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil (...) Rome a trop cruxdë moi; mais mon ême ravie Remplira son attente ou quittera la vie. (vv. 378;383-384) Horace va même jusqu'à considérer le choix de Rome et d'Albe comme un défi du sort; lancé aux plus nobles des hommes: Et comme il (le sort) voit en nous des Ihnes peu communes, Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes. (vv.435-436) C'est là justement le mobile du comportement d'Horace. Par orgueil il accepte aveuglément le choix de Rome pour montrer qu'il est un person-nage "hors de l'ordre commun". Il précise: combattre pour l'honneur de la patrie un ennemi avec qui on n'a aucune liaison intime est un devoir que tout le monde peut remplir, Mais voulôir au public immoler ceux qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-mUtoe (...) Une telle vertu n'appartenait qu'à, nous. (vv.443-444; 459) L'ambition d'Horace consiste ainsi à se montrer supérieur aux autres. La recherche de l'honneur qui consiste à détruire tout sentiment humain • tient de l'orgueil. C'est par cet orgueil qu'Horace dénonce Curiace et qu'il souligne les conséquences de leur combat: Albe vous a nommé, je ne vous connais plus. (v. 502) C'est le mime orgueil qui dicte son injonction à Camille: Armez-vous de constance, et montrez-vous ma' soeur. (v„ 517) Horace se considère déjà le modèle d'honneur qu'il faut' imiter» Au milieu du combat Horace recourt, comme nous le rapporte Valère, à la bravade après avoir tué deux de ses adversaires: J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères; Rome aura le dernier de mes trois adversaires. C'est à ses intérêts que je vais l'immoler, (vv. 1131-1133) Antoine Adam parle de l'allégresse que le jeune Horace éprouve à cet instant, ce qui, d'après lui, a choqué les gens. Or pour Adam, "(Horace) est tout naturel et n'exagère rien. C'est sans haine et sans colère qu'il tue. Mais c'est aussi avec la joie de dresser un. holocauste â son dieu. C'est avec la même allégresse, avec la même joie qu'il mourrait pour le servir"..^  En fait Horace "est tout naturel", comme le dit Adam, puisqu'il ne vit" que pour sa patrie. S'il se réjouit de cette occasion, c'est simplement parce que sa victoire donne une signification â cette vie; c'est qu'il est sur le point de remplir sa. mission, ce qui est-â. l'origine de son orgueil. Cet orgueil est satisfait parce qu'Horace peut désormais dire qu'il a vécu,, après avoir ainsi laissé une marque d'honneur sur l'histoire de sa patrie... De son c8"té, Voltaire^ s'en prend violemment à Horace pour avoir montré, après le combat, les armes desvictimes à Camille. Ma soeur, voici le bras qui v/enge nos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires, Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux Etats;. Vois ces marques d'honneurs, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois â. l'heur de ma victoire. (vv.1251-1256) Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVII siècle (Paris: Editions Mondiales, 1962), T.I.. p. 526. 5. "Ce 'bras' trois fois répété et cet ordre de rendre 'ce qu'on doit . à l'heur de sa victoire' témoignent plus de vanité que de grandeur:-il ne devrait parler â sa soeur que pour la consoler, ou plutôt il n'a rien du tout à dire. Qui l'amène auprès d'elle Est-ce à elle qu'il doit présenter les armes de ses beaux-frères C'est au roi, c'est au sénat assemblé qu'il devrait montrer ces trophées (...)., Ni la bienséance, ni l'humanité, ni.son devoir, ne lui permettaient de venir faire à sa soeur une telle insulte". ' . Commentaires sur Corneille (Paris: Librairie de Firmin Didot'Frères, 1851), pp. 97-98. • . Voltaire estime que cet élan de joie devant Camille vient de l'orgueil et fait une insulte à Camille; et qu'Horace doit consoler celle-ci, et doit rapporter "ces marques d'honneur" chez le Roi au lieu de les mcmtrer à Camille. Nous savons déjà que chez Horace la recherche de l'honneur est dictée par l'orgueil. C'est par cet orgueil qu'il recom-mande à Camille une conduite que celle-ci rejette: Tes flammes désormais doivent £tre étouffées; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées: Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien, (vv.. 1275-1277) Quant à "ces marques d'honneur", il est vrai, comme le dit Voltaire, que c'est chez le Roi qu'Horace doit les présenter, et non pas chez sa famille. Mais il aurait pu agir par la joie de voir son honneur établi, en pensant sincèrement que sa soeur partagera cet honneur, surtout a-u; près le conseil qu'il avait donné avant le combat (vv. 517-530)» et A étant donné l'idée orgueilleuse qu'il se fait de la qualité de Romain.. Ainsi, toute considération d'une consolation, comme le veut"Voltaire, est en dehors de la question» Sa déclaration après le fratricide: Ainsi reçoive un châtiment soudain Quiconque ose pleurer un ennemi romainl (vv. 1321-1322) montre à quelle limite il veut pousser son orgueil pour défendre 1'hon-neur de la patrie. Loin de se repentir du crime, Horace affirme devant Procule que son fratricide est un "acte de justice" (v. 1323).. Pour lui, Camille était déjà devenue ennemie de Rome par les malédictions qu'elle voue à la patrie, et n'appartenait déjà plus à la famille d'Horace: Qui maudit son pays renonce à sa famille (...) La plus prompte vengeance en est plus légitime: Et ce souhait impie encore qu'impuissant, Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant. (vv.1328;1332-1334) i Ainsi pour Horace, Rome s'assimile à sa propre famille. Par orgueil, le-sentiment de. 1'honneur consiste pour lui à pousser le chauvinisme jus-qu'à l'inhumain. C'est ce que Sabine souligne amèrement: Mais enfin je renonce à la vertu romaine, Si pour la posséder je dois être inhumaine, (vv. 1367-1368) Devant celle-ci aussi, comme il avait auparavant fait devant Camille, Horace se proclame le modèlfe d!;honneur et invite Sabine â l'imiter: Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue.. Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié (...). C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens, Non à moi de descendre à la honte des tiens (...) . Embrasse ma vertu pour vaincre ta faiblesse, Participe à ma gloire au lieu de la souiller (...) Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi, Fais-toi de mon exemple une immuable loi. (vv.1348-1349;1353-1354; 1356-1357; 1361-1362) En se glorifiant ainsi, Horace fait encore une fois éclater son orgueil. Sa victoire a beaucoup contribué à cet orgueil, et Horace pourrait en effet se considérer l'être le plus important de la société. L'hommage que le Roi ira rendre à sa famille renforcera également l'importance d'Horace, et par conséquent son orgueil. Cet hommage entrera aussi dans l'histoire romaine comme un honneur particulier, et sans précédent, parce que la distance sociale qui sépare le Roi du su!j.et n'admet pas de telle liaison: / i De tels remerciements ont pour moi trop d'éclat, avait reconnu le vieil Horace (v. 1162). Tout cela est une marque d'hon-neur qui chatouille l'orgueil d|Horace. Et en évoquant son."crime", Horace va jusqu'à souffler à son père son propre devoir: Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race; Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace. C'est en ces actions dont l'honneur est blessé Qu'un père tel que vous se montre intéressé, (vv; 1427-1430) MÊme devant le Roi, et malgré l'opinion de celui-ci, Horace est trop orgueilleux pour accepter que son acte soit un crime. Si tout au long de son réquisitoire Valère a pu prouver qu'Horace, par son crime, mérite la mort, Horace qui comprend bien l'intention de Valère, l'ex-ploite pour un autre but. Alors que Valère conçoit sa mort comme la fin de son honneur, Horace l'accepte comme un<*oyen d'immortaliser cet hon-neur: Il demande ma mort, je la veux comme lui. Un seul point entre nous met cette différence, Que mon honneur par là cherche son assurance, Et qu'à ce m£me but nous voulons arriver, Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver. (vv.1550-1554) Par là Horace veut indiquer que son fratricide ne souillé pas l'hon-neur qui lui revient de sa victoire, mais il sait que les Sine s communes n'en jugent pas de même?. Celles-ci "(voient) tout seulement par l'écor-ce" (v. 1559). Elle ne savent pas,que la victoire tout comme le fratri-cide commis pour la m£tae raison d'Etat sont des actes d'honneur qui s'établissent aux niveaux différents. Ainsi .ce peuple exige dés actes d'honneur qui s'égalent toujours, car pour lui, Après une action pleine, haute, éclatante, Tout ce qui brille moins remplit mal son attente.(vv.1563-1564) ! C'est pour cela que "l'honneur des premiers faits se perd par les se-conds" (v. 1570), et la seule manière de rester identique à soi-même, après un grand acte d'honneur, c'est que "si l'on n'en veut déchoir, ii faut ne plus rien faire" (v. 1572). Ce qu'Horace découvre c'est l'impossibilité de se dépasser. Pour rester éternellement dans la gloire acquise, il n'y a plus rien à faire qu'à mourir: Si bien que, pour laisser une illustre mémoire, La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: Encor la fallait-il si têt que >j,' eus vaincu, Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu. (vv.1579-1582) Et pour réaffirmer l'identité de ses deux actes, Horace termine sa dé-fense en soulignant le fait qu'il recherche cette mort comme achèvement de son honneur et non pas comme punition pour le fratricide. Aussi im-plore-tg-il le Roi: Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, Permettez, $ grand roi, que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur, (vv. 1592-1594) Il en résulte donc que pendant toute sa défense, Horace, par orgueil, n'a à aucun moment renié son fratricide comme un acte déshonorant en ce qui le concerne, en tant qu'undividu. Il récuse l'opinion publique qui considère le geste meurtrier comme un acte de déshonneur. C'est enc-~ celà.que son orgueil transparaît encore, car le vrai honneur, après tout, ferait-il abstraction de la bonne réputation f , Ainsi nous pensons que pour le jeune Horace,, il n'y a pas de différence entre l'honneur et l'orgueil. Horace est surtout convaincu que pour être un homme d'honneur, il faut ne- ressembler à personne. Et pour ne ressembler à personne il faut devenir inhumain.. Auguste et surtout Emilie sont les deux personnages de ÇIMNA, chez qui le sentiment de l'honneur-orgueil se manifeste. C'est chez ces personnages que l'ambition paraît d'une façon évidente. Mais si l'ambition est à la base de l'honneur-orgueil, l'honneur ne se réalise pas toujours, même lorsque l'ambition est assouvie, et l'orgueil lui-même tourne à vide. C'est essentiellement le cas d*iAUGUSTE, plus pré-cisément d'Octave. Il est vrai qu'Auguste n'est plus Octave,, mais il faut recon-naître que le drame qui se joue autour d'Auguste a sa racine dans le passé du personnage, c'est-à-dire qu'il est le résultat des activités d'Octave. Or le passé d'Octave se projette sur le présent d'Auguste.. La tirade par laquelle Auguste commence l'entretien entre lui, Cinna et Maxime, révêle sa prise de conscience de l'inutilité de l'ambition qui faisait le sens de sa vie en tant qu'Octaver. L'ambition déplait quand elle èst assouvie, (v. 365) L'ambition d!Octave a consisté dans la puissance et dans l'ex-pansion du Moi. Pour mériter la reconnaissance mondiale, Octave a vou-lu dominer tout l'univers. C'est cet orgueil qui consiste à se montrer supérieur aux autres qui a poussé Octave à rechercher la reconnaissance-mondiale.. Mais cet orgueil ne vaut que dans la mesure où il est suivi de l'honneur; c'est-à-dire dans la mesure où le personnage réalise pleinement son estime de lui-mtme, en méprisant l'opinion d'autrui sur lui. Dans un tel cas l'orgueil est satisfait, l'âme est apaisée, et le personnage pourrait affirmer sa supériorité au reste des hommes. L'opinion d'autrui n'a généralement pas de prise sur le person-nage orgueilleux. Mais Auguste s'en soucie car il veut tout faire pour effacer son ancienne image d'Octave, qui est celle d'un personnage or-gueilleux, et qui n'admet pas d'égal. Or malgré ses efforts pour ra-cheter la vie d'Octave, et loin^de l'apaisement désiré en assouvis-sant l'ambition, Auguste, au sommet de sa gloire, est stupéfait des récriminations qui accompagnent son règne, et traduit sa déception par un-désespoir amer: J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu; Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connur Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos, (vv. 371-376) A cause de l'ambition déçue, Auguste pense à abdiquer son pouvoir. Cette ambition déçue se projette sur l'honneur manqué, précisément parce que l'objet de l'ambition est une recherche de la reconnaissance, avant v tout personnelle, en mettant l'opinion d'autrui au second plan. Or l'ambition est réalisée, mais l'effet dont elle a été le but principal, l'estime de soi» ne se manifeste pas d'une manière satisfaisante; d'où le désir d'abdication. La situation pathétique d'Auguste est soulignée par sa supplication aux deux chefs de la conjuration: Traitez-moi comme ami, non comme souverain (...) Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être'empereur ou simple citoyen, (vv. 399; 403-404) Au sommet de sa gloire,. Auguste est plutôt craint qu'aimé. Il est seul. S'il se confie â. Cinna et à Maxime, c'est pour se tirer de cette solitude. Or voilà que ses deux "amis", les seuls qu'il croie avoir, se révèlent ses ennemis les plus' dangereux. Le monologue d'Au-guste n'est pas seulement une prise de conscience de cette solitude et" de l'amitié déçue. C'est aussi un rappel pénible de son passé sanglant, en tant qu'Octave. Le monologue est en fait un dialogue entre Octave et Auguste; c'est une lutte intérieure. En tant qu'Octave, il ne mé-rite pas de pitié, et de son c$té, exercer la pitié à l'égard de cette trahison est une faiblesse qui ne cadre pas avec son idée du pouvoir absolu et de l'honneur-orgueil;. Qui pardonne aisément invite à l'offenser; Punissons l'assassin, proscrivons les complices. (vv.1160-1161) Mais en tant qu'Auguste, il se rend compte que la cruauté ne paie pas car son expérience lui apprend que le crime engendre le crime: Une tête coupée en fait renaître mille, Et le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés, (vv. 1166-1168) C'est dire que chez ce personnage nous avons affaire à un Auguste (plus précisément Octave) jadis orgueilleux, pour qui l'honneur est l'orgueil que le plus fort éprouve devant les faibles; et ensuite à un Auguste (cette fois l'empereur) qui est devenu clairvoyant. Or, alors qu'Auguste s'efforce â. plaire et à racheter la vie d'Octave, on conspiré toujours sa propre ruine., Des deux cêtés (rester toujours Octave, ou devenir Auguste) il n'y a donc pas de solution heureuse. C'est alors qu'Auguste se rend compte que sa mort ferait honneur à l'auteur de sa chute, tandis / que pour lui il n'y aurait qu'une mémoire finalement déshonorante.. Cette situation est encore pire que les deux précédentes. Il n'y a plus qu'une • issue: reprendre son orgueil; redevenir Octave. Puisqu'il ne peut plus vivre dans l'honneur, et ne veut pas une mort déshonorante, il faut, mourir avec honneur: Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute: Meurs, et^dérobe-lui la gloire de ta chute (...) Meurs;, mais quitte du moins la vie avec éclat; Etiens-en le flambeau dans le sang de lSngrat; A toi-même en mourant immole ce perfide; Contentant ses désirs, punis son parricide ('•••-) Et si: Rome nous hait, triomphons de sa haine. (vv..1169-1170; 1179-1182; 1186) C'est la solution qui confirmerait.le sentiment de l'honneur-orgueil chez Octave, en le projetant sur Auguste. Mais Auguste ne s'arrête pas sur cette solution brutale. Il demeure, en fin de compte indécis. D'autre part, Auguste pourrait aussi imposer sa supériorité aux conjurés en recourant â une autre solution: la clémence. L'effet serait le même que celui qu'il aurait obtenu par la violence: l'as-souvissement de l'honneur-orgueil. Mais alors que l'honneur-orgueil qui vient de la cruauté est susceptible d'être suivi d'une autre cru-auté, celui de la clémence désarme la cruauté elle-même.. C'est cette possibilité d'affermir son honneur par la clémence que Livie laisse prévoir & Auguste, En parfaite connaissance de cause, Livie souligne un fait important dans la situation de l'empereur, dont celui-ci s'est déjà: rendu compte dans son monologue. Il est vrai qu'Auguste en Octave,, a été cruel, mais ceux qui poursuivent sa mort ne la poursuivent pas seulement à cause de ses cruautés passées. Ils la conçoivent comme un moyen facile d'accéder â la gloire: Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets,, (vv., 1207-1208) Or, raisonne Livie, si Auguste recourt encore à sa politique de violence en tuant Cinna pour se venger de sa trahison, et pour affirmer qu'il est toujours supérieur S. tous, cela ne ferait que renforcer l'hostilité que les gens éprouvent déjà envers lui. Alors qu'au contraire, Son pardon peut servir à votre renommée; Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher Peut-être à vos bontés se laisseront toucher® (vv.1214-1216) En plus, pardonner â Cinna, C'est régner sur .vous-même, et, par un noble choix,, Pratiquer la vertu la plus digne des rois. (vv. 1243-1244) Ainsi la grandeur d'un pardon désintéressé ne se borne pas seulement à la politique de clémence; c'est aussi une manière dont Auguste do-minerait ses passions,, une manière de se dépasser, et enfin un moyen de maîtriser les événements: Suivons, et forçons-le de voir Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir, se dit Livie (vv. 1263-1264). C'est pour cela qu'elle critique l'alter-native finale qu'Auguste se donne ("le repos ou la mort",, v.1236), car elle lui apparaît comme un "désespoir" peu convenable à un empereur» C'est honteux de "quitter le fruit de tant de peines" (v. 1237).- L'hon-neur ne consiste pas à se rendre; il ne consiste pas à s'avouer vaincu; il consiste & dominer les événements quels qu'ils soient». Ainsi lorsque les aveux des trahisons s'accumulent pour se ter-miner par celui de Maxime, Auguste,considère que ces trahisons multi-ples, au sein même des gens qui lui sont intimes, sont une espèce de défi du sort;. En est-ce assez., ê ciell et le sort, pour me nuire,. A-t-il quelqu'un, des miens qu'il veuille encor séduire (vv»1693-1694) Auguste est déjà seul par le fait que personne ne semble l'aimer, et par le fait qu'il est menacé de haine de tout côté de son empire», Recourir à la violence dans l'état où il se trouve maintenant c'est détruire les derniers vestiges de l'espoir d'amitié, et de l'espoir de sortir de sa solitude., La solution de clémence s'impose donc à lui comme la seule solution valable s'il veut rester digne de lui-même et sauve-garder sa gloire. Ainsi Auguste accepte ce défi du sort avec lucidité, plus précisément avec bravoure: Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers: Je suis maître dë moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. (vv.. 1695-1697) C'est ici que les deux images d'Octave et d'Auguste se rejoignent et se confondent. Auguste affirme qu'il est "le maître de l'univers", et. qu'il veut le-rester; autrement dit, il proclame la supériorité déjà acquise comme Octave, et qu'il s'est maintenant résolu de perpétuer comme Auguste. La seule différence entre les deux situations est que si cette supériorité à l'égard des autres a été affirmée à l'intermé-diaire de la violence, elle doit maintenant être confirmée par un pro-cédé inverse: la clémence-Jean Calvet^ a soutenu qu'Auguste aurait dê punir les conjurés, surtout par orgueil, pour affirmer sa puissance, et que le fait d'avoir résisté à cette tentation montre qu'Auguste est un personnage "d'une vertu bien rare". Il est vrai que par. sa clémence, Auguste montre qu'il est un personnage unique. Mais punir par "l'orgueil du pouvoir" serait le fait d'un héros banal. Auguste sait qu'il est le héros des héros, le maître des maîtres. C'est pour cela qu'il ne punit pas les conjurés. La-6. Jean Calvet, Polyeucte de Corneille, Etude et analyse (Paris: Editions de la Pensée moderne, Coll. Mellottée, s.d.), pp. 22-23» - 89 -• s clémence est une manière par laquelle Auguste dépasse les héros vul-gaires. C'est aussi une manière de triompher de lui-même et des conju-rés. Auguste est conscient de cette victoire, et il en éprouve la même satisfaction qu'un orgueilleux éprouve devant un devoir accompli: 0 siècles, § mémoire, Conservez à jamais ma^dernière victoirel Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. (vv. 1697-1700) Doubrovsky écrit qu'Auguste pardonne "par orgueil aristocratique, pour prouver à ses yeux comme à ceux des autres, sa propre supériorité (...). 7 La^ grftce™ qui élève Auguste, abaisse d'autant les graciés." Par ce triomphe, Auguste affirme, en effet, sa supériorité; par le triomphe Auguste assouvit son ambition, cette fois en réalisant en même temps l'apaisement de l'tme, qui est la fin même de l'ambition. Et l'orgueil qui transparaît dans son cri de triomphe sur lequel se termine la pièce, est un orgueil légitime: i . Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris et veut tout oublier, (vv.1779-1780) On pourrait conclure que le sentiment de l'honneur-orgueil chez Auguste est un sentiment majestueux. Et Auguste réussit ainsi à dépasser le Moi, dans la mesure où le geste de pardon n'est pas natu-rel au personnage. Chez EMILIE le sentiment de l'honneur-orgueil se manifeste d'une manière subtile. Cette subtilité vient du fait qu'Emilie recourt au masque de vengeance pour cacher son orgueil.. Mais en dépit de ce masque, l'orgueil du personnage se fait vivement sentir à travers des paroles vaniteuses. 7. Op. Cit. p. 214. Quoique sa.confidente, Fuivie, reconnaisse que par la décision de vengeance de sa maîtresse, celle-ci se montre "digne sang de celui qu'(elle veut) venger" (v. 60), elle considère pourtant cette décision hors de saison puisque Auguste, chaque jour, à. force de bienfaits, Semble assez réparer les maux qu'il (lui) a faits (vv.63-64)» et c'est devenir ingrate que de chercher-à le tuer. Mais Bnilie déclare qu'elle accepté les bienfaits d'Auguste comme un moyen sûr d'atteindre son but, et que Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,-Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits, (vv,^83-84) Nous ne pensons vraiment pas qu'Emilie ait besoin de tant de bienfaits d'Auguste pour "(acheter) contre lui les esprits des Romains" (v., 80), et pour faciliter son devoir de vengeance. D'abord parce que les crimes d'Octave sont connus de tous,comme le souligne Fulvie (vv. 87-88), et il n'est pas nécessaire de distribuer les bienfaits aux Romains pour leur rappeler Hîës cruautés qu'Auguste a faites en Octave. Ensuite parce qu'Emilie veut ^ ue ce devoir de vengeance soit accompli par son amant, et pourtant elle n'accepte pas les bienfaits d'Auguste pour les donner à Cinna. Le fait, nous semble-t-il, c'est que par orgueil de devenir héroine nationale, Emilie cherche à faire mourir Auguste, Elle sait que la mort d'Auguste, au nom de vengeance de son père, lui apporterait un grand honneur: Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie: "La liberté de Rome est l'oeuvre d'Emilie", C-vv. 107-110) L'orgueil du personnage perce clairement dans ces vers. Ce qu'elle re-cherche de la mort d'Auguste ce n'est tout simplement pas l'honneur qui vient du devoir filial de vengeance. Auguste est un personnage il-lustre. Sa personnalité garantit un honneur très grand: Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit; La vertu nous y jette, et la gloire le suit. (vv. 131-132) i Il y a donc une espèce d'ambition qui s'attache au devoir de vengeance d'Emilie, et cette ambition vient de l'orgueil d'être l'instigatrice de la mort d'un personnage tel qu'Auguste© Mais il y a'aussi l'hon-neur qui revient à Emilie, en tant qu'individu, des bienfaits d'Au-guste. Cet honneur personnel qui flatte son amour-propre est aussi l'honneur-orgueil, d'autant plus que^comme le dit Fulvie, "les plus heureux courtisans" d'Auguste "la pressent souvent, à genoux de lui par-ler pour eux" (vv. 67-68). Non seulement Emilie conçoit son rêle dans la mort d'Auguste comme un rêle libérateur de Rome, mais elle met aussi son intérêt et celui de Rome sur le même plan lorsqu'elle déclare que Cinna ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'Emilie et celui des Romains. Cv.v. 155-156) Ce qui ressort encore ici c'est l'orgueil du personnage et l'idée qu'elle se fait de son mérite. C'est le même orgueil qu'elle manifeste lorsqu'-après avoir poussé Cinna à marcher en tête des conjurés,, elle lui rap-pelle le salaire de la tâche; Souviens-toi (...) Qu'aussi bien que la gloire Emilie est ton prix. (v,v.. 275-276) C'est surtout en tenant compte de cette estime démesurée qu'elle a d'elle-même qu'elle considère que le repentir apparent de Cinna - , Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme: En me rendant heureux, vous me rendez infâme,, ( vv.. 929-930)-blesse son amour-propre, et aussi essaie-t-elle de réaffirmer celui-ci en délimitant le pouvoir d'Auguste: \ „ Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste,, pouvant tout, peut aussi me donner. . Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne: Il peut' faire trembler la terre sous ses pas (...) Mais le coeur d'Emilie est hors de son pouvoir., (vv. 935-9395 943) Pour Emilie les bienfaits d'Auguste n'effacent pas ses crimes, et c'est une forme d'honneur que de venger un malheur par un autre malheur». C'est-une des exigences d'un "citoyen romain". Celui-ci ne doit pas devenir sujet, ou plus exactement "esclàve" de qui que ce soit. Lais-ser vivre Auguste c'est perdre lJhonneur romain, plus précisément l'or-gueil romain; c'est devenir l'esclave d'Auguste. Or,, pour Cinna, "c*est l'être avec honneur que de l'être d'Octave" (v. 982), car on voit souvent (...) des rois â nos genoux Demander pour appui tels esclaves que nous..(vv. 983-984) Mais pour Emilie c'est mal considérer 1-e s choses:-L'indigne ambition que ton coeur se propose! Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque choset Aux deux buts de la terre en est-il' un si vain Qul'11 prétende égaler un citoyen romain, (vv.. 989-992) ' £insi, outre, l'ambition de faire mourir Auguste pour mériter l'honneur national et pour satisfaire à son orgueil, Emilie considère aussi que c'est une forme d'ambition que de faire paraître l'orgueil romain.. Par orgueil Emilie déclare que le Romain, par le seul fait d'être Romain, est plus important qu'un roi. Or au XVIIe siècle, les rois, par leur pouvoir royal, participent de la divinité, parce qu'ils sont l©s repré-sentants de Dieu. Dire donc, comme le dit Emilie, que le Romain vaut plus que le roi, e'est affirmer l'estime excessive de soi. Il est vrai aussi qu'à cette époque la haine des Romains contre les rois, est tra-ditionnelle, voire proverbiale, mais cette haine ne semble pas avoir de prise ici. Horace et Cinna sont représentées la même année de 1640; or, Horace et son père qui incarnent l'orgueil romain sont tout à fait soumis à l'autorité royale. La haine ambiguë' d'Emilie contre les rois est le résultat de l'orgueil du personnage, et Emilie ne compte pas être régie par la même loi qui régit les autres. Dans sa classe aussi^ j elle se croit unique et supérieure aux autres. Se déclarer supérieur ! aux autres pour nulle autre raison que celle d'être Romain, c'est pro-clamer solennellement' son orgueil. Par cette estime excessive qu'elle a d'elle-même, Emilie pousse Cinria à commettre le crime pour pouvoir la mériter. Mais Cinna s'est résolu de ne plus vivre après le crime. Orgueilleuse sans mesure, Emilie se rend pourtant compte de l'inutilité de son exigence car ce qui lui échappe ainsi ce n'est pas seulement l'amour mais aussi l'hon-neur qui proviendrait du devoir de vengeance. Le suicide de l'amant . annulerait la valeur de la vengeance. Malgré son désespoir et ses pleurs, Emilie reste toujours prisonnière de son orgueil, et refuse la,, seule solution de laisser "vivre Auguste" que lui suggère Fuivie: Qu'il achève et dégage sa foi, Et qu'il choisisse après de la mort ou de moi. (vv. 1076-1077) Lorsque le complot est découvert, IMn de s'en inquiéter, Emi-lie s'en réjouit. Cette joie est à première vue ambiguë parce que la situation n'en mérite pas. Kbn seulement la vie de son amant est en danger, mais aussi la vengeance tant recherchée est manquée. D'autre part, Emilie considère qu'elle a raison d'être heureuse car même si ses efforts pour venger son père échouent, elle a pourtant accompli son devoir en recherchant cette vengeance: J'ai fait de mon cêté tout ce que j'ai pu faire (...) Si l'effort a manqué, ma gloire n'est pas moindre. ( vv.l306;;i309) On a l'impression qu'Emilie recherche une certaine forme de reconnais-sance auprès, de l'empereur, pour mieux réaliser son estime de.soi. Puis-que le complot est découvert, Auguste saurait enfin que c'est elle qui en est l'instigatrice. Elle en mourrait, satisfaite, non seulement pour faire reconnaître â son père mort "le sang des grands héros dont (il l'avait) fait naître" (v. 1314), mais aussi pour faire reconnaître à Auguste lui-même, qu'en dépit de ses bienfaits, elle connaît son de-voir. La joie d'Emilie dans une situation pourtant angoissante, vient donc du fait que cette situation lui révèle l'occasion de manifester l'orgueil d'appartenir à la maison de ;Toranius, l'orgueil de la race. C'est en tenant compte de cette motivation qu"Emilie considère la pro-position de fuite de Maxime aussi déplacée qu'indigne d'elle: Me connais-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis (v. 1331) Déplacée aussi, parce que la fuite n'est pas un acte digne d'"un. vrai Romain-"; c'est perdre l'occasion d* "un. glorieux trépas" (v.. 1355) Ainsi Emilie est un personnage pour qui la recherche de l'hon-neur consiste à affirmer son orgueil. Orgueilleuse de sa race, orgueil-, leuse d'être Romaine, Emilie est aussi orgueilleuse de son pouvoir de séduction: Si j'ai séduit Cinna, j'én séduirai bien d'autres! dit-elle fièrement à Auguste (v.. 1622), en présence de tous, y compris Cinna,, ce qui a fait perdre la face à celui-ci. Si elle se rend fina-lement "à ces hautes "bontés" (v. 1715) d'Auguste, ce n'est qu'après lui avoir fait reconnaître que c'est elle qui est l'instigatrice du . complot. Son honneur-orgueil est satisfait. Polyeucte et Félix sont les deux personnages de POLYEUCTE», \ chez qui la recherche de l'honneur est poussée à l'orgueil. Au départ les efforts de Nearque pour entraîner POLYEUCTE au baptême ne paraissent pas immédiatement productifs. L'hésitation de Polyeucte provient principalement de son amour pour Pauline. Mais dès que N'éarque lui reproche son peu de zèle (vv.. 80-84)» Polyeucte est piqué au vif, et considère ce reproche comme un défi. Il accepte le -défi non seulement pour montrer que l'amour humain n'a pas de prise sur lui, mais aussi pour montrer qu'il est capable de supporter tous les malheurs que supporte le chrétien? Et s'il faut affronter les plus cruels supplices, Y trouver des appas, en faire mes délices, Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien, M'en donnera la force en me faisant chrétien, dit-il à Néarque (vv. 89-92). Aussitôt que cette idée de montrer qu'il peut subir le sort des chrétiens est née dans l'esprit de Polyeucte,, elle y prend des dimensions obsessionnelles et P&Lyeucte "brôle (.déjà) d'en porter la glorieuse marque" (v. 94). Il parle de "renverser" et de "terrasser" les autels des pa'iens, et de "mourir dans leur temple" (vv. 643-644). Il recherche volontairement la. mort parce que pour lui / c'est le moyen de mériter un honneur éternel, un moyen de monter faci-lement au ciel, où "déjà la palme est préparée" (v. 662). Dès lors, continuer à vivre c'est "mettre au hasard ce que la mort assure" (v. 665). Si Dieu "ne commande point qu'on se précipite (dans la mort)" (v. 657), comme l'indique Néarque, Polyeucte sait que "plus (la mort) est volontaire et plus elle mérite" (v. 658). De là vient que l'ambi-tion de Polyeucte ne consiste pas seulement à savoir mourir pour Dieu; elle consiste aussi à vouloir mourir pour Dieu, car c'est en faisant cela que l'honneur qui revient au martyr est très grand. Ainsi dans l'au-delà aussi, il ne suffira pas à Polyeucte de mériter l'honneur qui est dft à tous les martyrs; il faut aussi que l'honneur qu'il aurait après sa mort soit.plus grand que celui des autres chrétiens qui ont subi le même sort. Et du coup nous retrouvons ici 1'honneur-orgueil; qui consiste à se montrer unique,. Si les chrétiens sont mis à mort par le seul fait d'être chré-tiens, étant donné qu'ils sont considérés comme des criminels d'Etat (v, 263), il ne suffit pas à Polyeucte de devenir chrétien tout court, comme tout autre., Il faut aussi qu'il montre qu'il l'est plus que n'im-porte quel autre chrétien: Je suis chrétien, Héarque, et le suis tout à fait., (v.. 667) Il ne suffit pas à Polyeucte à l'être plus qu'un autre, il faut aussi, comme le dit bien Georges Couton, qu'"au crime politique, le nouveau chrétien donne le retentissement du scandale et joint le sacrilège Q en brisant les idoles." Il faut que Polyeucte se mette ainsi en spec-tacle pour devenir un chrétien unique: Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes Braver 1'idolâtrie et montrer qui nous sommes.^ (vv. 645-646) Tout noble que puisse être l'ambition de mériter l'honneur éternel, 8. Georges Couton, Corneille (Paris: Hatier, 1958),. pp. 78-79* 9. "Ostentation, bravade, ëgolatrie, tous les motifs héroïques se retrouvent et se conjuguent pour célébrer le culte orgueilleux du Moi". cette ambition provient de l'orgueil dans la mesure où Polyeucte y voit une occasion de manifester sa supériorité à l'égard des autres» 1 et surtout dans la mesure où il'recherche volontairement cette mort par la peur de ne pas mener une vie sans reproche: Mes crimes, en vivant, me la (la palme) pourraient êter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure (vv. 664-665)» Etant convaincu que sa foi est unique, Polyeucte sait, à plus forte raison, que la grâce de Dieu ne manquera pas de devenir son propre dtt. J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse, (v. 681) Et comme l'a fait observer Charles Dédéyan, "(Polyeucte) sera héros (...) par fol orgueil".Ce "fol orgueil" vient surtout du fait que Polyeucte, loin'de devenir seulement martyr, v/eut également défendre par la violence, la cause de Dieu: Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles (...) Allons briser ces dieux de pierre et de métal, (vv.685; 716) C'est un acte qu'aucun chrétien n'a jamais entrepris. C'est un acte par lequel le christianisme de Polyeucte s'affirme autonome. C'est enfin un acte d'orgueil, par lequel Polyeucte veut se faiis non seule-ment martyr de Dieu, mais aussi héros de Dieu. C'est ainsi que Doubrovsky commente ces.deux vers de Polyeucte, (op. cit. p. 244). -C'est à peu près la même idée que Paul Béuichou exprime autrement lorsqu'il écrit qu'"un mouvement constant porte l'homme noble du dé-sir à l'orgueil, de l'orgueil qui se contemple à. l'orgueil qui se donne en spectacle, autrement dit à la gloire".. Morales du grand siècle (Paris: Gallimard, 1948), p. 28. 10. Charles Dédéyan, Les débuts de la tragédie cornélienne et son apogée d'après Polyeucte (Paris: Centre de documentation universi-Une fois.cet acte accompli, Polyeucte ne pense plus qu'à re-cevoir ce qui lui est dû. Tout attachement humain lui devient honteux: Et je ne regarde Pauline Que comme un obstacle à mon bien. (vv. 1143-1144) L'amour humain empêche-t-il l'amour divin Nous ne pensons pas que l'un exclue l'autre. Mais Polyeucte ne pense pas de même. Si l'amour de Dieu et l'amour de Pauline sont importants pour Polyeucte, les deux ensemble, ne garantissent point la gloire éternelle. Le choix s'impose â Polyeucte, et le renoncement à l'amour humain, un amour que tous les vulgaires ché-rissent, est une manière de montrer qu'il est un personnage unique. C'est aussi une conquête sur soi. Cette conquête est motivée par l'am-bition: J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:. Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin, (vv.. 1191-1194) En recourant ainsi à la considération d'un honneur immortel, Polyeucte_ fait de l"orgueil un usage chrétien. Il précise: Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mortl Ov. 1213-1214) En dépit de toutes les épreuves, Polyeucte reste invincible: Je ne vous connais plus, si vous n'êtes chrétienne, . dit-il à Pauline (v. 1612); J'ai profané leur temple et brisé leurs autels; Je le ferais encor, si j'avais à le faire,, décl are—t-il & Félix (vv. 1670—1671). Polyeucte meurt finalement comme il veut mourir: en grandeur, tout dévoué à son Dieu. En mourant ainsi, taire , s.d.), p. 52*. il réalise pleinement son honneur-orgueil qui a consisté à prétendre aux honneurs permanents et supérieurs aux homn&orsterrestres. Jean Calvet pense que Polyeucte a agi su^outpar "orgueil aris-tocratique."11 Cet "orgueil aristocratique" existe, mais on voit sur-tout dans cette pièce l'orgueil de Polyeucte lui-même ën tant qu'indi-vidu, et celui-ci le pousse à affirmer son caractère unique en re-cherchant le martyre à travers la violence.. De son côté Henry Carrington 12 Lancaster fait observer que le comportement de Polyeucte provient de son désir de se soumettre à une loi plus exigeante que la loi humaine.. Nous ajouterons seulement que c'est Polyeucte lui-même qui s'est fait cette loi. Le christianisme ne l'oblige :en aucune manière ni â recourir à la violence, ni à renoncer à son amour pour Pauline. Polyeucte'fait sienne la recherche de l'honneur suprême. C'est dans la réalisation de cet honneur que réside son orgueil. Et sa mort est l'accomplissement de cet honneur-orgueil.. Chez FELIX le sentiment de l'honneur-orgueil se manifeste d'une autre manière, mais il a aussi pour base l'ambition». Et comme il est ici le chef de la noblesse, Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, 11. Op. Cit. p. 232. 12. "If he smashes idols and interrupts a religious ceremony, it is not because he is indiffèrent to the rights of others; if he seems hard of heart to Pauline, it is not because he no longer loves her. He has chosen to follow a higher law, which transcends good manners, loyalty to a sovereign, love of' woman, and love of life." A History of French dramatic literature in the 17th. century Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré: Il approuva sa flamme et. conclut l'hyménée. (vv. 209-213) Ce qui ressort de ces mots de Pauline c'.est l'ambition de son père. L'honneur consiste pour Félix dans une politique d'arrivisme. Ce n'est pas dire que Félix, pour ne pas être considéré orgueilleux, ou pour ne pas être considéré comme quelqu'un qui ait une estime excessive de lui-même et de sa famille, aurait laissé faire à sa fille une mésalliance, en donnant son accord au mariage avec Sévère. Mais ce qui paraît clai-rement dans les mots de Pauline c'est que son père voit dans le ma-riage entre elle et Polyeucte un moyen "d'être plus redoutable et plus, considéré." On pourrait donc dire que le bonheur de sa fille, dans la mesure où l'union des coeurs en est un., n'intéresse vraiment pas à Félix. Ce qui le concerne avant tout c'est de voir sa famille attachée au "chef de la noblesse," ce qui lui donnerait l'occasion d'accéder facilement à d'autres situations d'honneur. Rechercher à tout prix à appartenir au rang plus élevé que celui oïl l'on est,, est une forme d'ambition; c'est aussi une forme d'orgueil, dans la mesure otl le per-^  sonnage ne prétend à ce rang, élevé que pour avoir le plaisir de devenir-"plus redoutable et plus considéré." Et dès que Félix apparaît sur la scène dans l'état d'affolement, il ne manque pas de révéler ses craintes Celles-ci proviennent de sa préoccupation de la fortune politique. Ce n'est pas seulement le fait que Sévère vient â Mélitène qui l'inquiète; mais aussi et surtout le fait qu'"il est le favori de l'empereur Décie" (v. 270). L'idée de ce nouveau rang de Sévère suffit déjà à arracher à Félix, ce cri de détresse: (New York: Gordian Press, Inc. 1?66), Vol. I. Part II, p. 323». -0 ciell en quel état ma fortune est réduite t. (v. 31?) Félix considère en effet que son honneur-orgueil qui consiste à amasser une fortune politique court ainsi le hasard de demeurer insatisfait. ^ Mais tout orgueilleux que soit Félix, cet orgueil ne consiste pas à affirmer la puissance du.Moi» ou à la soutenir à force d'ex-ploits héroïques. Félix est un personnage faible, et son ambition se borne â 1'expansion du Moi, mais en recourant à une politique oppor-tuniste. C'est par cette faiblesse qu'il remet son sort dans les mains de Pauline: Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui Qu'en l'absolu pouvoir qu'il té donnait sur lui; Ménage en ma faveur l'amour qui le possède, i Et d'où provient mon mal fais sortir le remède, (vv. 335-338) Voulant à tout prix toujours sauvegarder ce qui le concerne en tant qu'individu, Félix n'hésite pas â faire mourir Néarque, tout en s'ef-forçant de sauver son gendre, même si les deux chrétiens sont coupa-bles du m§me crime: - •' ,v • ^ J.'ai trahi la justice à l'amour paternel,, dit-il à Pauline (v. 899) Mais n'avait -il pas aussi trahi l'amour de sa fille par son propre égoismef è'est qu'il n'y a qu'une chose qui détermine le comportement de Félix: l'orgueil du Moi. Il est vrai que Félix compromet sa situation en ménageant son gendre, comme il le dit, mais c'est aussi un moyen de satisfaire â son propre intérêt., On pour-rait alors se demander ce que serait devenue l'influence de Félix au-près de l'empereur, si, en sauvant son gendre il manquait & son devoir envers lui.- Ne risque-t-il pas ainsi de, voir diminuer son influence, et par conséquent son honneur-orgueil? Cette considération s'impose d'autant plus que Félix lui-même sait bien que Quand le. crime d'Etat se m£le au sacrilège, Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilège, (vv. 925-926) et que "les dieux et l'empereur sont plus que (sa) famille??- (v. 930) .. Mais le fait c'est que Félix n'est prêt à sauver son gendre que dans la mesure où celui-ci se repentit du crime, ou du moins dans la mesure où il feint le repentir:, Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre, dit-il â Pauline (v. 978). Le repentir deviendra un argument pour convaincre l'empereur de lui laisser garder son influence. Des deux cêtés, Félix a fait son calcul et ne perd rien. C'est le même calcul d'intérêt qui se manifeste, lorsque Félix repousse la tentation qui le hante, de laisser mourir Polyeucte afin, que Sévère épouse sa fille. S'il sait que cela lui ferait acquérir de plus puissants appuis Qui.(le) mettraient plus haut cent fois qu'(ifc> ne l'est) (vv.1055-1056) il reconnaît aussi que cela lui ferait "démentir sa gloire", (v. 1060) Cette tentation repoussée d'un nouveau mariage politique entre Sévère et Pauline ne contredit pas le premier mariage du même genre,, entre Polyeucte et Pauline. Refaire le mariage par les mêmes considérations qui en ont déterminé le premier c'est révéler si tout le monde le mobile de son comportement. Cela lui ferait perdre son honneur-orgueil, en faisant ouvrir les yeux aux gens.. Ainsi les deux situations (le premier mariage, et la tentation repoussée d'un deuxième mariage) sont complé-mentaires:: le premier mariage est fait pour l'honneur-orgueil, le second est évité pour la même raison. Si Félix semble se soucier ici de l'opi-nion d'autrui, c'est surtout parce qu'il est un personnage faible. La prétention aux plus grands honneurs a pour but de le rendre fort et d'assurer son orgueil en tant qu'individu. D'autre part Félix est,un personnage habile. Même lorsqu'il est converti, il garde toujours l'aspect important de son personnage;: le calcul d'intérêt. C'est pour cela qu'il se réjouit du bonheur qui suivra sa conversion,, et il consi-dère ce bonheur comme une récompense d'avoir précipité son gendre dans la gloire éternelle: J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien:; J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. (vv.1777-1778) Félix estime beaucoup l'honneur. Mais il l'estime dans la mesure où il est lié â l'orgueil du profit.. Le personnage ne déplaît pas. Il est faible. Î1 considère que la seule manière de sortir de sa faiblesse consiste dans l'acquisition de l'honneur, à travers l'arrivisme». Faire la recherche de l'honneur, l'orgueil de réussir à tout prix peut ren-dre Félix "barbare** (v- 1719) et "dénaturé" (v.» 1747), mais le person-nage apitoie plus qu'il n'inspire de l'aversion» Il résulte de tout cela qu'il y a une certaine disproportion dans le sentiment de l'honneur-orgueil tel qu'il se manifeste chez tous ces personnages» Mais toute disparate que soit la nature de cet, honneur-orgueil, il y a une force motrice qu'on retrouve chez tous les person-nages:; l'ambition. Cette ambition consiste dans l'expansion, et dans la puissance du Epi.. L'expansion et la puissance du Moi ont pour les per-sonnages le but de mettre en valeur leur caractère unique, qui les dis-tingue du reste des hommes. Prouver â soi et aux autres qu'on est. un personnage unique dans, son genre, vient du sentiment de l'orgueil.. Or c'est dans cet orgueil que réside pour eux l'honneur.. Les autres peu-vent désapprouver leur comportement, mais lfopinion de ceux-ci n'a pas de grande Importance pour eux, car la loi qu'ils valorisent de plus a sa racine dans l'estime de soi. Mais cette estime de soi é.st dans la plupart des cas poussée à la démesure, à l'orgùeil. C'est cet orgueil qui pousse Horace et son père à rechercher l'honneur immortel au nom du fratricide; C'est cet * orgueil qui dicte le r$le qu'Emilie veut jouer pour Rome, en poussant la recherche de l'honneur presque au parricide; c'est le même orgueil qui a poussé Octave à rechercher la reconnaissance mondiale au prix dès crimes; c'est par lui que Polyeucte dompte ses sentiments humains pour pouvoir accéder à l'honneur éternel; c'est par lui que Félix passe tout son temps à faire le calcul de l'intérêt politique; c'est enfin par l'orgueil de se montrer comme une amante unique que Chimène continue â poursuivre Rodrigue alors qu'elle n'a plus de raison der. le. faire. o Et le Comtef II y a aussi chez lui ce désir d'être l'homme le ïplus considéré et le plus redoutable de la société. Mais alors que par orgueil les autres personnages recherchent le moyen de devenir uniques, le Comte se considère déjà unique, et sans rival. Il est déjà parvenu au sommet de son orgueil ott le sentiment de son honneur ne permet plus de respect à qui que ce soit:: Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi Vous élève en un rang qui n'était dû qu'à moi, dit-il à Don Diègue (vv. 151-152); J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces, s'avoue-t-il, (v. 394); Sais-tu bien qui je suis demande-t-il à Rodrigue (v. 411). C'est par de tels mots que le Comte se fait connaître. Parmi tous les personnages orgueilleux qui font l'ob-jet de cette étude (exception faite de Polyeucte, qui forme lui aussi une catégorie distincte), te Comte à lui forme une catégorie à part:. L'HONNEUR-ORGUEIL-SERVICES (Arrogance). Gustave Reynier1-^ a bien vu lorsqu'il observe que ï'orgueil du personnage est' excessif et n'admet pas de compromis. En fait, cet orgueil du Comte le rend arrogant. Il diffère des autres personnages par cette arrogance extrême. Mais il se rapproche d'eux, surtout d'Horace, par le fait que son orgueil est fondé sur les services qu'il rend & l'Etat. C'est surtout en tenant compte de ces SGry^s qu'il se considère indispensable à celui-ci. Le sentiment de l'honneur-orgueil chez Chimène, chez Emilie, chez Horace et chez son père, a également pour base l'idée de service, mais plus précisément de devoir. Ces quatres personnages forment une autre catégorie: 1'HONNEUR-ORGUEIL-DEVOIR. Une subdivision s'impose également au sein même du groupe car la nature de ce devoir n'est pas identique chez tous, et la manière dont ils le poursuivent n'est pas t la même. Pour Chimène et pour Emilie il s'agit de l'honneur-orgueil-devoir (vengeance); pour Horace et pour son père il s'agit de l'honneur-orgueil-devoir (patriotisme). Chimène poursuit Rodrigue pour remplir le devoir filial de ven-geance.. Mais l'orgueil s'attache à son devoir d'honneur à partir du mo-ment où Chimène décide de poursuivre Rodrigue, non plus pour le perdre,, mais pour sauver les apparences: Mon unique souhait est de ne rien pouvoir (contre Rodrigue),, 13. "Mais son orgueil est intraitable, toute concession lui apparaît comme une faiblesse dégradante (...) Enfermé dans son orgueil comme dans une citadelle inaccessible, ce grand seigneur a l'air de braver les rois et le destin. En se dressant dans cette attitude de Titan rebelle, il semble appeler sur lui le coup qui va le frapper." Op. Cit. pp. 133-134. avoue-t-il à celui-ci (v". 984), tout en le poursuivant. Elle poursuit dorénavant Rodrigue pour réaliser l'image qu'elle a d'elle-même, et pour se prouver que toute amoureuse qu'elle soit, elle est capable de » supprimer cet amour pour sa propre estime.. C'est par cette estime de soi, qui tend chez Chimène vers l'orgueil, qu'elle résiste à l'amour que tout le monde approuve finalement, tout en le désirant pourtant autant que son amant.. Et le devoir de vengeance devient un prétexte auquel elle recourt pour montrer son mérite unique. Si Chimène utilise à un certain point le devoir de vengeance comme un moyen de réaliser son orgueil, Emilie l'exploite tout entier par orgueil.. Chez Emilie il ne s'agit plus seulement de l'honneur-orgueil qui a pour base le devoir filial de vengeance; il s'agit aussi de deve-nir la libératrice de Rome, de confondre l'intérêt national et l'inté-rêt personnel. Tout comme Chimène doit par orgueil se venger sur sa "moitié", Emilie se croit obligée,, par la mêtae considération, de tuer Auguste qui est devenu son père, pour venger la mort de son propre père.. Mais alors que la vengeance de Chimène est dirigée contre un héros qui est en train de naître, Emilie a affaire non pas à un Octave mais à un Auguste,, non pas à un simple héros national,;, mais à un empereur et à un héros mondial. Et Emilie de s'en réjouir: Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit, (Lv. 131) Mais Chimène et Emilie se rapprochent dans l'obstination orgueilleuse par laquelle elles recherchent l'honneur. Le comportement dés deux per-sonnages rejoint atr!*si celui du Comte. Chimène hérite en particulier de l'obstination de son père, mais si celui-ci finit par devenir arro-gant, Chimène ne perd pas son affabilité. Quant à Emilie, il a fallu à Auguste de se dépasser pour la désarmer. De même que chez le Comte l'honneur-orgueil est lié à l'idée des services de l'Etat, de même .chez Horace et chez son père, vivre dans l'honneur c'est d'abord vivre pour l'Etat. Mais on ne pourrait pas parler de patriotisme à l'égard du Comte, parce que celui-ci consi-dère que l'Etat lui doit déjà trop:; Mon nom sert de rempart à toute la Castille: Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, avait dit le Comte à Don Diègue (vv. 199-200). Horace et son père in- -T f carnent au contraire le chauvinisme romain. Emilie Fàguet va jusqu'à : '' / voir Rome personnifiée'dans le vieil Horace. Pour devenir Romains .ex-emplaires Horace et son père vont jusqu'à supprimer l'amour paternel et filial pour mieux exprimer l'amour de la patrie. Le fratricide de-vient pour eux un acte d'honneur. C'est en cela que leur recherche de l'honneur, fondée sur l'orgueil, tend vers l'inhumain. Pour Emilie aussi le fait d'être citoyen romain est déjà une source d'honneur. Cet honneur est également fondé sur l'orgueil, dans la mesure où Emilie considère que le citoyen romain est le plus redoutable et le plus important de l'univers: Aux deux bouts de la terre en est-il un (roi) si vain Qu'il prétende égaler un citoyen romain. ''Il incarne Rome. Il est Rome elle-même et Rome parle par sa voix.. Il le dit très bien: 'Et Rome tout entière a parlé par ma bouche' (v. 1728). Le vieil Horace c'est Rome qui, à sa gloire, à sa puis-sance, à son avenir, à sa mission qui est de faire régnèr la paix et la civilisation dans le monde, sacrifie ses enfants, ,:les larmes aux yeux', le coeur déchiré mais l'âme ferme, ne les épargne pas contre les ennemis, les immolerait s'ils fléchissaient, mais les demande-t-elle à Cinna (vv. 991-992). Mais pour Horace et pour son père, il ne s'agit pas seulement d'être Romains; il s'agit aussi de devenir les plus importants des Romains. Il leur importe peu que la recherche de l^honneur qui a pour base la décision de ne ressembler à aucun autre Romain les pousse vers l'acte inhumain.. Emilie a dît recu-ler devant le parricide, après être désarmée par la bonté d'Auguste., On pourrait également parler de l'HONNEUR-ORGUEIL-POLITIQUE.. C'est essentiellement le cas d'Octave (Auguste) et de Félix. Si pour le Comte et pour le groupe de quatre personnages envisagés ci-dessus,, l'idée de devoir intervient dans la recherche de l'honneur-orgueil, il n'en est pas de même pour Octave et pour Félix. Chez c:es deux person-nages la poursuite de l'honneur qui est entreprise par l'orgueil d'a-grandir le Moi, est essentiellement soutenue par l'ambition politique. Mais cette ambition ne se manifeste pas de la même manière chez les rdeux personnages. Octave est un personnage fort à qui aucun obstacle n'a pu résisté. A force d'exploits héroïques et de crimes, il est par-venu au sommet de son pouvoir. Devenu Auguste, on le craint pour son pouvoir, et le respecte pour sa bonté. Félix est au contraire un per-sonnage faible qui considère la réussite politique comme le seul moyen de devenir fort et de mériter un grand honneur. S'il veut prétendre par orgueil aux plus grands honneurs, il craint surtout de ne déchoir de la situation acquise. Il n'est pas criminel, et il résiste "â des pensées si basw (v. 1059).. épargne et les sauve, même coupables, quand ils ont bien.mérité d'elle et quand elle a besoin d'eux pour son service''. En lisant Corneille« l'Homme et son temps, l'Ecrivain et son oeuvre (Paris:: Hachette, 1913),,, p. 121. L'orgueil de Polyeucte le pousse à mourir martyr, et Polyeucte à lui seul forme une catégorie distincte: :HONNEUR-ORGUEIL-MARTYRE.. Il n'y a que lui et que le Comte que la recherche de l'honneur-orgueil ait poussés à la mort. La nature de s'emporter est identique chez les deux. Le Comte donné un soufflet â Don Diègue; Polyeucte brise les idoles. On retrouve aussi cet emportement chez le jeune Horace lorsqu'il tue sa soeur. Les trois personnages ont fait suivre leurs actes du même entêtement, en refusant de les renier. La nature disparate de l'honneur-orgueil provient de la nature également complexe de l'ambition qui en est le principe moteur. Mais s tout hétéogènes que soient les caractères de l'honneur-orgueil, son jA objet est identique chez tous ces personnages:: c'est pour eux une ma-i nière de montrer qu'ils sont des êtres supérieurs aux autres,, parce qu'ils se croient uniques. •et" Il est vrai que dans ce chapitre, l'idée de devoir est dans un sens attaché aussi à l'honneur comme dans le chapitre pré cèdent,.mai s le devoir ne se conçoit pas de la même manière dans les deux cas» L'idée de devoir qui paraît ici n'intervient qu'en, ce qui concerne uniquement Emilie, Horace et son père» Chimène ayant déjà été envisa-gée sous la section de l'honneur-devoir. En plus c.e devoir n'entre qu'en second plan, car ces personnages l'exploitent surtout par orgueil,. Il est malaisé de joindre Emilie aux personnages (tels que Camille, Pauline, et dans un sens Chimène). chez qui le devoir est es-sentiellement et logiquement poursuivi par l'honneur qui est proprement dft au devoir, et non pas par l'honneur qui est dicté par l'orgueil, comme c'est le cas chez Emilie, L'idée de devoir chez celle-ci est non seulement tardive à arriver; elle est illogique. Cinna et surtout Fulvie ont bien souligné ce fait lorsqu'ils lui reprochent l'ingratitude.. Auguste la considère comme sa propre fille, et indique lui-même qu'Emilie remplace sa fille Julie. Lui aussi est convaincu que gr&çe aux bienfaits dont il comble Emilie, celle-ci n'a plus de motifs ac-ceptables de le hairr Vous savez qu'elle tient la place de Julie, Et que si nos malheurs et la nécessité M'ont fait traiter son père avec sévérité, Mon. épargne depuis en sa faveur ouverte •Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte,, confie-t-il à Cinna (v.v. 638-642),, à qui il veut la donner pour épouse.. Quant à nous, nous ne pensons pas qu'Emilie s'intéresse à la vengeance de son père uniquement comme une exigence de l'honneur-devoir. Le de-voir filial de vengeance est un prétexte dont elle se sert par orgueil.. En tuant Auguste» Emilie veut surtout que les Romains publient que "la liberté de Rome est l'oeuvre d'Emilie" (v.. 110). Il est vrai qu'elle se rapproche de Chimène par le devoir filial de vengeance. Mais il y a chez Chimène le sentiment de l'honneur-devoir, aussi bien que celui de l'honneur-orgueil., Ce dernier commence précisément chez elle à partir du moment où. elle ne recherche la mort de Rodrigue que pour sauver les apparences. Il n'en est pas de même pour Emilie.. Chez elle la poursuite du parricide est tout entière entreprise par orgueil. En ce qui concerne Horace et son père, il suffit d'opposer leur comportement à celui de Curiace pour voir clairement qu'on ne saurait pas parler de l'honneur-devoir pour eux, comme c'est lé cas pour Curiace. Tout réel que soit leur devoir envers la patrie, ce devoir donne à Horace et à son père l'occasion de manifester leur orgueil familial et national. En plus cet orgueil national, ou plus exactement romain, n'est particulier qu'à eux deux. Les autres Romains (Tulle, Valère,, et dans un sens Camille) dont nous avons pariés dans la section de 1'-honneur-devoir, savent distinguer le devoir du crime. Il n'en, est pas de même pour Horace et pour son père. C'est par orgueil (ce qui est pour eux l'honneur) qu'ils récusent l'opinion publique, et conçoi-vent le fratricide comme le devoir d'honneur que seule leur famille puisse accomplir:; Qui le- fait se charger des soins de ma famille Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille Et par quelle raison, dans son juste trépas,. Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas (vv., 1667-1670) C'est dans ces termes que le vieil Horace condamne le réquisitoire de Valère. Or, dans le sentiment de l'honneur-devoir proprement dit, les personnages poursuivent leur devoir surtout par le souci de l'opinion publique. Rodrigue ne veut pas. Endurer que l'Espagne impute à (sa) mémoire. D'avoir mal soutenu l'honneur de (sa) maisonj (vv.333-334) Curiace accepte en partie le choix d'Albe de crainte que (...) tout (son) pays reproche â (sa) vertu Qu'il aurait triomphé s'(il avait) combattu; (vv. 553-534) Cinna "fuit la honte des noms d'ingrate et de perfidie" (v.., 970) que la société lui aurait donnés s'il avait commis le parricide; Pauline supprime son amour pour Sévère par devoir filial, mais aussi pour ne pas démériter aux yeux dé la société. Pour entraîner Curiace dans sa conception d'honneur, Horace déclare quê, le vrai honneur réside dans le devoir que seules "des âmes peu communes" comme lui et Curiace puissent accomplir: Mais vouloir au public immoler ceux qu'on aime, S'attacher au combat contre un autre soi-même (,..) Une telle vertu n'appartenait qu'à nous. (vv.. 443-444; 449) Cette conception de l'honneur tient de l'orgueil, plus précisément de l'inhumanité. Il s'agit ici d'aller au-delà du devoir. Curiace, qui a une vraie conception de l'honneur-devoir recule devant une telle barbarie: A quelque prix qu'on mette une telle fumée, L'obscurité vaut mieux que tant de renommée, (vv.. 459-460) Il est donc évident que l'idée de devoir envers la patrie est pour Horace et pour son père un moyen de manifester l'orgueil familial» On ne saurait non plus parler de devoir- pour "Auguste comme c'est le cas pour Don Fernand et pour le roi Tulle. D'abord parce que si l'honneur-devoir consiste pour Don^Fernand et pour Tulle à bien gouverner,, et à jouir de la confiance de leurs sujets,, Auguste ne pense pas à gouverner Rome mais à abdiquer son pouvoir. Auguste ne jouit pas de la confiance de tous ses sujets. Et d'ailleurs renoncer, à l'empire pourrait dans un sens être considéré comme, un acte d'un très grand honneur qui augmenterait la gloire d'Auguste,, comme le dit Maxime». Ce serait considéré comme un moyen par lequel Auguste affirme sa supério-rité à tous: Votre gloire redouble à mépriser l'empire; Et vous serez , fameux chez la posérité,. Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême; Mais pour y renoncer il faut la vertu même; Et peu de généreux «ont jusqu'à dédaigner, Après un sceptre acquis la douceur de régner, (vv. 474-48O) On pourrait à la rigueur dire que par la raison d'Etat., le devoir pour Auguste aurait consisté à punir les conjurés. Mais en fait, une interprétation étroite de la raison d'Etat, aurait fait de Cinna un drame très sombfe et aurait noirci l'image de l'empereur. Cela détruirait l'honneur-orgueil de celui-ci.- Or c'est cet orgueil qu'il veut sauvegarder. Pardonner aux conjurés est un acte orgueil-leux- par lequel Auguste se dépasse tout en réaffirmant sa supériorité:; Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. (vv. 1696-1697) Le pardon joue ainsi, dans un sens, le rêle qu'aurait joué le renon-cement au pouvoir. Il en résulte que si Don Fernand et Tulle pardonnent aux crimes de Rodrigue et d'Horace par laiaison d'Etat, Auguste ne pardonne pas aux conjurés par la raison d'Etat. Il ne leur pardonne pas par devoir mais par orgueil. Nous ne pensons finalement pas que Don Fernand et Tulle soient dans la même situation qu'Auguste. Néanmoins nous reconnaissons qu'il n'y a pas dans le fond de cloison étanche entre l'honneur-devoir et l'honneur-orgueil.. Cela tient aussi de la nature de l'honneur cornélien qui consiste dans l'estime de soi et des autres., De là vient que le sentiment de l'honneur est pour l'orgueilleux une affaire avant tout personnelle., Elle l'est dans la mesure où l'on ne peut pas lui délimiter son propre estime de lui-même. L'idée que le personnage se fait de son propre mérite pourrait dépasser celle que les autres en font de lui. Chez ceux-ci le compor-tement du personnage pourrait passer pour orgueilleux. Mais pour le per-sonnage son comportement est toujours dicté par sa propre conception,, de l'homme. Cependant on peut affirmer que tout acte qui dépasse la limite généralement acceptée par le bon sens,, et sur lequel Insiste le personnage, est un acte d'orgueil,, quelle que soit chez le per-sonnage la concèption personnelle de l'honneur». - 115 -CHAPITRE III L'HONNEUR - GENEROSITE Les critiques sont en général d'accord de dire que la géné-rosité cornélienne est un trait distinctif des gens nobles. Octave Nadal écrit qu'elle "caractérise le plus souvent ce qui est de nais-sance, de race, de naturel nobles (...) Le généreux, la généreuse sont de souche noble"1 Antoine Adam déclare que "le généreux'',; c'est celui qui ne met aucune modération dans l'accomplissement de son de-voir, qui le pousse à l'extrême, qui va jusqu'aux raffinements de l'héroïsme." Raymond Picard-^ définit la générosité comme la noblesse d'âme, et joint à cette noblesse d'âme l'héroïsme qui consiste, chez les personnages à donner des images sublimes d'eux-mêmes. Ce qui ressort de cette acceptation du concept de générosité c'est d'abord que le généreux a une noblesse d'âme qui le pousse à poursuivre son devoir jusqu'au point le plus élevé de 1'héroïsme. Ensuite, par le fait qu'elle implique essentiellement la noblesse 1.. Octave Nadal, Le Sentiment de l'amour dans l'oeuvre de P... Corneille (Paris: Gallimard, 1948),, p.. 298. 2. Antoine Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle (Paris: Editions mondiales, 1962), T.I. p., 5H» 3. "Now as it happens, Corneille*s characters are nothing if not heroes.. Rodrigo, Horace,, Augustus, and Nicomedes are ofgmore than human sta-ture. Endowed with extraordinary moral streng^h,, they possess to the utmost degree the virtue of 'générosité' (nobility of soul); they are ready to devote ail their inner resources to the task of incarnating^ their sublime image of themselv.es.Two Centuries of French literature (London: World University Library, 1970) „ p.. 79., - lié -d'âme, la générosité a un caractère héréditaire, et elle est avant tout une affairé familiale.. En fait les généraux pensent le plus sou-v vent en termes de la famille. Rodrigue va jusqu'au bout de l'acte de la vengeance en tuant le père de son amante, pour bien soutenir "l'hon?* r neur de (sa) maisoni" pour la même raison, Chimène n'épousera pas Ro-drigue, même si l'on approuve ce mariage, et même si elle ne vit plus que pour lui; après avoir tué sa soeur, Horace déclare à son père qu'il a commis cet acte pour ne pas "souffrir de crime en (sa) race" (v. 1427), et invite son père à "ne (souffrir) point de tache en la maison d'horace" (v. 1428). Le même désir agite Cinna lorsqu'il hé-site devant le parricide. Quoi qu'ils entreprennent, les généreux tiennent compte de la famille d'où ils sont sortis. Le seul fait d'appartenir à une famille noble rend certains actes obligatoires au personnage et lui en interdit d'autres. La vengeance de Rodrigue est pour lui un acte obligatoire s'il ne veut pas que L'Espagne impute à (sa) mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de (sa) maison.- (vv.333-334) Manquer en général au devoir, quelle que soit la nature du devoir est un acte interdit par le sentiment de l'honneur au personnage généreux^) Par le seul fait d'être né noble, le généreux est censé être déjà un personnage honorable. Il continue à jouir de cet honneur tant qu'il ne 1 fait rien qui ferait honte à sa famille. Le principe moteur de l'honneur-générosité est tout simplement la naissance, et dans un sens le passé. La naissance se lie au passé dans la mesure où l'honneur-générosité consiste-pour le personnage, .ou plus exactement pour le descendant d'une famille, â continuer à perpétuer et à augmenter l'honneur qu'il hérite par naissance de sa famille. Cet honneur congénital qui se transmet du père au fils a été établi dans le passé par les premiers membres de la famille. Il se trans-, met d'une façon permanente à travers le nom de la famille.. Les efforts faits par le personnage pour sauvegarder l'honneur - générosité de-viennent dans un sens des efforts pour sauver le nom. Par le souci du généreux d'éviter tout acte honteux, par son souci de remplir le devoir, qu'on attend de lui à cause de sa naissance noble,; l'honneur qui consiste pour lui à remplir son devoir se rap-proche de celui qui consiste à rester, digne de sa générosité. C'est dire que l'honneur-devoir qui a pour but de garder intact l'honneur familial,; ou dans le cas des amants, l'honneur personnel, se rattache aussi à l'hon-neur-générosité. Il ne sera donc pas étonnant si l'on voit dans certains cas. la générosité poussée à l'orgueil, car tous les personnages ne rem-r plissent pas de la même manière leur devoir. Horace et son père, à ti-tre d'exemple, ne conçoivent pas leur générosité comme tout autre géné-reux. Mais en dehors de cette générosité à la Corneille, on. retrouve i également chez le dramaturge la générosité exploitée dans son accepta-tion courante; c'est-à-dire que le mot tend surtout à caractériser la bonté, comme c'est particulièrement le cas d'Auguste, et dans un sens de Polyeucte. Mais il y a aussi chez eux la générosité à la Corneille* Puisque tous les personnages de Corneille (exception faite de ceux de basse naissance) sont généralement des généreux, nous ne reprend drons ici que ceux:.qui font mieux ressortir la générosité cornélienne, c.' est.-â-dire 1^ .. noblesse familiale qui se manifeste-â traders, des actes poussés au sommet de 1'héroïsme. Ainsi dans LE CID, le sentiment de l'honneur-générosité concerne surtout le Comte, Rodrigue, Chimène, et dans un sens 1*Infante et Don. Sanche. Si le CQWSE< approuve l'amour de sa fille pour Rodrigue et pour Don Sanche, avant d'indiquer sa préférence pour Rodrigue, comme le récit d'Elvire révèle, c'est. surtout parce que les prétendants sont Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle,-Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux; L'éclatante vertu de leurs braves aieux. (vv;. 26-28) Mais le choix du Comte semble, s'arrêter sur Rodrigue dont La pâleur (du) père, en son temps sans pareille (v.-33)» devient une recommandation parfaite. Ce que le récit, d'Elvire nous ré-vèle sur le caractère du Comte c'est la grande importance que celui-ci attache au passé., Pour le Comte, outre la naissance noble de Rodrigue,, les exploits passés de son père sur lesquels reposent leur honneur fa-milial, garantissent l'honneur futur du fils: Ses rides sur son front ont gravé ses exploits, Et nous disent encor ce qu'il |^,ut autrefois.. Je me promets du fils ce que j'ai vu du père. (vv. 35-37) Et grâce â cette ancienne valeur du père de Rodrigue,, Ma fille, en un mot, peut l'aimer (le fils) et me plaire, (v.,38) Ainsi l'honneur-générosité selon le Comte est distinctivement lié â l'honneur de la famille qui a été établi dans le passé.. Par les indications que Don Sanche donne, en parlant du Comte,, sur le généreux -i Un coeur si généreux se rend malaisément»; Il voit bien-qu'il a tort, mais une âme si haute N'est pas sitôt réduite I. confesser sa faute (vv.576-578) -on pourrait effectivement considérer que l'opiniâtreteé du Comte vient aussi de la générosité du personnage. D'autre part, il est impensable qu'on puisse, ni si têt ni si tard, réduire le Comte "à confesser sa faute." Le sentiment de l'honneur ne permet pas au.généreux de se re-pentir de l'acte qu'il a fait en toute lucidité. Si le Comte avoue à Don. Arias que (son) sang un peu trop chaud S'est trop ému d'un mot et l'a porté trop haut (vv. 351-352),, il reconnaît aussi que "puisque c'en est fait, le coup est sans re-mède" (v., 353). Se repentir d'avoir donné le soufflet à Don Diègue c'est avouer qu'il a tort. Or le Comte sait qu'il a raison, et ce soufflet devient pour lui D'un insolent discours (le), juste châtiment. (v., 235) Par générosité, le Comte est plus prêt à mourir qu'à renier son acte, poussant ainsi jusqu'à l'extrême la noblesse familiale. Le généreux, comme le dit Antoine Adam,/1' met toute son éner-gie morale au service de son devoir. RODRIGUE et CHIMENE ne procèdent pas d'une façon différente. Georges Couton, observe que "s'ils rem-plissent avec une exacte rigueur leur devoir de vengeance,: c'est pour des raisons multiples:: pour satisfaire à la société et à leur 'gloire'; parce que leur générosité les oblige à aller jusqu'au bout de leurs i actes; mais aussi pour retrouver, avec, leur 'liberté* (...) le droit 5 de remplir leur devoir envers l'amour".. Malgré son amour pour Rodrigue,, Chimène refuse de l'épouser. En dépit de tous les efforts qu'elle a faits pour remplir le devoir de vengeance en poursuivant la mort de 4. Op. Cit. p. 511. 5. Georges Couton, Corneille (Paris:: Hatier, 1958),, p.. Rodrigue» Chimène considère que tant que Rodrigue vit,;: ce devoir reste à accomplir. Par générosité aussi, Rodrigue veut mourir pour accomplir ce qu'il doit â son amour. Se jetant par "un respect amoureux" (v.» 1776) a>ux genoux de sa maltresse, il l'invite à accomplir sa vengeance, afin qu'elle conserve son honneur familial:: Prenez une vengeance à tout autre impossible, (v. 1794) Se décider & mourir pour l'honneur de celle qu'on aime,, est un acte noble qu'on ne retrouve que chez les personnages généreux. Ce geste est en soi un acte sublime,, d'autant plus que Rodrigue est devenu un personnage illustre dont la mort, pour employer les mots de l'In-fante,, deviendra "la ruine publique" (v. 1182). D'autre part,; refuser, non pas à cause d'une mésalliance, mais à cause de la noblesse fami-liale, d'épouser celui qu'on aime,, et pour qui on vit, c'est, porter i la résistance amoureuse jusqu'au point le plus héroïque.. Cet acte n'appartient qu'à une généreuse telle que Chimène., Rodrigué et Chimène manifestent encore leur générosité lorsque chacun d'eux tente de défendre son propre honneur,, tout en défendant l'honneur de l'autre. Poussée par sa générosité, Chimène demande un duel entre Don Sanche et Rodrigue. Ce duel est, pour elle un moyen dé venger la mort de son père. Mais pour lui faciliter cette vengeance». Rodrigue décide de se laisser tuer.par Don Sanche, Il enferme ainsi Chimène dans la -conséquence logique de son attitude intransigeante. Or de son côté Chimène parle de l'honneur de Rodrigue qui serait en jeu si Rodrigue meurt dans le combat pour quelque raison que ce soit:. Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,. Quand on le saura mort, on le croira vaincu.- (vv.. 1507-1508) Et. encore (..—) défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre, (v— 1522) Ainsi chacun des deux tente d'appuyer l'honneur de l'autre, en même temps qu'il prise le sien. C'est ce qui ressort également du raison-nement de Rodrigue, lorsqu'il utilise dans un autre sens, les argu-ments présentés par Chimène sur la mort du Comte:: Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,, Qu'après l'avoir vaincu, tu souffres un vainqueur (vv.1519-1520) pouf 0rARodrigue, le fait qu'il a tué le Comte et dompté les Mores le rend invincible. Son "trépas volontaire" dans un combat avec Don Sanche,. loin de flétrir son honneur, l'augmenterait puisqu'on saurait qu'il, s'est laissé tuer pour l'honneur de sa maîtresse. L'accord moral des deux amants reste ainsi égal dans leur émulation de la générosité. C'est comme s'il s'agissait d'une rivalité dans la générosité» Rodrigue va même, comme le rapporte Don Sanche, jusqu^ décider de laisser plutôt la victoire incertaine Que de répandre un sang hasardé pour Chimène. èvv.,1749-1750) Ce geste noble suscite l'admiration de son rival qui le décrit comme "ce généreux guerrier", (v.1747) Ainsi Rodrigue et Chimène n'ont rien négligé pour faire écla-ter cet honneur qui leur revient, de leur naissance noble. Le sentiment de l'honneur-générosité se manifeste d'une-ma-nière identique chez l'Infante et chez Don Sanche. Il consiste à re-noncer avec magnanimité â l'amour qu'ils ne parviennent pas à réaliser.. Si L'INFANTE considère que le nouvel honneur de Rodrigue comme vainqueur des deux rois le rend, digne d'être aimé d'elle, elle sait aussi que son propre'honneur â elle, en tant qu'âme nobl-e,. ne lui, permet plus de rechercher l'amour de Rodrigue. C'était elle qui a donné Rodrigue à Chimène pour éviter un amour que son yang social lui interdit. Mais elle ne peut plus reprendre Rodrigue sans perdre , • son honneur. Le don a été fait pour sauver l'honneur, et ne peut plus se défaire pour le même honneur. Néanmoins si elle est consciente du fait que reprendre Rodrigue lui fera perdre la face, elle ne veut pas attacher une grande importance â. cette considération, comme l'élé-ment déterminant de son comportement. Il faut aussi qu'elle mette sa résolution sur le point où la renonciation démontre d'une façon, dis-tincte la générosité du personnage:: Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,, Mais pour ne troubler pas une si belle flamme. (vv. 1637-1638) DON SANCHE qui aime Chimène 5. un tel point qu'il accepte de o sa part un duel avec Rodrigue se rend pourtant compte que s'il était mort dans ce duel il serait inutilement mort parce que Chimène ne l'aime pas. MaisuLoin de blâmer Chimène de l'avoir utilisé comme un instrument pour satisfaire â la fois à sa vengeance et à son amour, il renonce avec magnanimité S. son propre amour pour Chimène et ap-prouve avec désintéressement l'amour qui lie celle-ci & son rival: Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux; Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux,, Perdant infiniment» j'aime encor ma défaite, Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite. (vv. 1759-1762) Il est vrai qu'étant donné que Rodrigue lui avait épargné la vie,-. Don Sanche ne devrait plus se poser en son rival pour l'amour de Chi-i mène. Mais le fait essentiel, nous semble-t.-il, c'est que Don Sanche renonce désormais à son amour» pour renforcer "le beau succès d'une amour si parfaite". Ce renoncement désintéressé est un geste généreux qui souligne le sentiment de l'honneur du personnage.. Chacun des généreux du Cid fait ainsi un acte éclatant par > lequel son honneur-générosité se manifeste.. Dans HORACE, les deux personnages chez qui le sentiment de l'honneur-générosité paraît clairement sont Horace et son père.. La famille d';Horace incarne la générosité romaine», C'est ce que souligne Curiace en voyant que Rome met sa cause dans les mains des Ho race s:. (...) hors: les fils d'Horace,, il n'est point de Romains, (v. 354) HORACE qui sait que le combat qui oppose Rome à Albe, et dont il est devenu l'un des champions, est une lutte à mort qui exclut tout moyen terme (il faut vivre vainqueurs ou mourir vaincu), affirme qu'il ne . veut pas qu'on le pleure s'il meurt. Défendre la cause de la patrie est pour le généreux une exigence analogue â celle qu'implique tout-devoir. Or tout repentir qui suive l'accomplissement d'un devoir est déshonorant.. De mêïne pleurer celui qui meurt en défendant saa patrie est un acte qui déshonore le mort., De là vient la verte réprimande qu'Horace fait à Curiace lorsque celui-ci laisse entendre que la mort-d'Horace ou.la défaite d'Albe lui fera verser des pleurs: / Quoit vous me pleureriez mourant pour mon pays II Pour une coeur généreux ce trépas a des charmes, (vv., 398-399) Ainsi pour le généreux le fait d'être considéré digne de mourir pour la patrie suffit à détruire toutes les rigueurs d'une telle mort», C'est reconnaître la noblesse du personnage, et celui-ci doit accepter cette reconnaissance avec joie» Comme nous avons vu dans le chapitre précédent, par le seul fait d'être Romain,, le citoyen romain se rivalise de noblesse avec les rois. En fait, la qualité de Romaim permet déjà la possibilité de la générosité» Le choix de Rome n'ajoute rien de neuf à l'honneur-générosité d'Horace,; parce que c'est déjà un sentiment banal qui ca-ractérise tout vrai Romain. Ce que le choix fait pour la famille d'!Horace c'est la mettre au niveau plus élevé que celui des autres familles romaines,; car c'est elle qui décidera par le combat,, l'avenir de Rome., Puisque le choix de Rome est un acte qui renforce la noblesse familiale des Horace,, il faut aussi accepter ce choix avec, un geste qui fait mieux éclater leur générositéè Ainsi Horace déclare héroï-quement:: Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,; J'accepte aveuglément cette gloire avec joie. ( !vviC491-U492) C'est par cette noblesse d'âme qu'Horace donnevà Camille le conseil ! à l'égard de la conduite qu'elle devra adopter après le combat (vv.. 517-530), en ne blâmant surtout pas le victorieux:; Mais après le combat ne pensez plus au mort», (v» 530) Il s'agit donc de répondre à un acte généreux par un autre acte géné-reux; autrement dit, le personnage doit montrer qu.'il mérite l'hon-neur qu'on lui fait en acceptant avec désintéressement l'issue du combat. C.îest aussi le même conseil que le vieil Horace donne à Ca-mille (vv.. 1173-1182). Or Camille se révolte contre une telle conduite,, car pour elle c'est porter la générosité jusqu'à la barbarie:. Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,t Et si l'on n.'est barbare, on n'est point généreux, (vv. 1237-1238) Pour Horace c'est déjà une attitude criminelle qui risque de souiller l'honneur-générosité de toute leur race. Et il n'hésite pas à tuer Camille pour garder intacte, comme il déclare à son père, la noblesse de leur race: M'a main n'a pu souffrir de crime en votre race; Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace, (vv.142?-1428) Horace pousse ainsi la noblesse.de sa famille jusqu'au point le plus sublime.. LE VIEIL HORACE,, quant à lui, sait que le Romain est le syno-nyme de la générosité.. Etant vieux il sait même retracer cette géné-rosité jusqu'à leur ancêtrer Un. jour, un jour viendra que par toute la terre Rome se fera craindre à l'égal: du tonnerre,. Et que, tout l'univers tremblant dessous des lois,. Ce grand nom (de Romain) deviendra l'ambition, des roisi; Les dieux à notre Enée ont promis cette gloire. (w:.987-991) Grâce à cette générosité romaine qui deviendra le modèle d'honneur à tout l'univers, le vieil. Horace accepte avec constance ce conflit dans lequel il pourrait, même perdre ses trois fils,, et déclare que (Son esprit) s'arme en ce besoin de générosité. -Et du bonheur public fait sa félicité, (vv/.. 981-982) Le combat qui oppose les deux patries est ainsi un "besoin de généro-sité" que seuls les généreux puissent entreprendre. C'est en tenant, compte de ce fait qu'il lui est impensable que Rome ait' succombé alors que son fils vit encore,, et il conteste la véracité du récit de Julie: Rome n'est, point sujette, ou mon fils est. sans vie:: Je connais mon sang; il sait mieux son. devoir, (yv.1000-1001). Si son fils avait abandonné le combat,, ce qui évidemment n'aurait, pas pu être puisque,, comme Adam6 i e dit,, le généreux poursuit l'héroïsme 6. Qpi. Cit. p. 511. . / jusqu'à son apogée, le vieil Horace n'aurait pas hésité à le faire mourirr J'atteste des grands dieux les suprêmes puissances Qu'avant ce jour fini,, ces mains,; ces propres mains Laveront dans son sang la honte des Romains, (vv. 1048-1050). C'iest réagir en effet par le sentiment de l'honneur-générosité,, comme le souligne bien Sabine:. Ecoutez un peu moins ces ardeurs généreuses, (v.. 1035) Conserver cet honneur congénital devient pour le vieil Horace une passion.. Par cette passion, il fait clairement voir à quelle limite il 0 veut aller pour démontrer la noblesse familiale. Il n'hésite pas â déclarer au Roi que le geste meurtrier de son fils est un.acte géné-reux qui est dicté par la considération, de la noblesse familiale: J'aime trop l'honneur, sire, et-ne suis point de rang A' souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang., (vv., 1661-1662) Décrire la mort de sâSfille comme un "juste trépas" (v. 166.9) c'est pousser l'honneur-générosité jusqu'à sa limite.. Le vieil Horace reste fidèle à lui -même, ; puisque le fratricide,, dans la mesure où il est. dicté par la considération de la noblesse familiale, est. un acte nor-mal et généreux. N'avait-il pas décidé de tuer son fils lui-même,, •lorsqu'il croyait que celui-ci avait manqué à ce que leur générosité exigeait f En fait, on pourrait dire que pour le vieil Horace l'entretien de l'honneur-générosité est un article de foi». v Le sentiment de l'honneur-générosité joue également un rêle important dans le comportement des protagonistes de CINNA, à savoir Cinna,: Maxime, Emilie et Auguste». - 127 -Chez CINNA il consiste surtout & renoncer au parricide» Je sens au fond du eoeur mille remords cuisants»,. Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits (d'Auguste) présents; Cette faveur si pleine, et si mai reconnue,, i Par un mortel reproche â tous moments me tue. (vv., 803-806) C'est dans ces vers que la générosité de Cinna se manifeste pour la première fois. Il la réclamera dorénavant comme un moyen, d'éviter l'acte déshonorant de parricide. Tuer Auguste après avoir accepté ses bienfaits c'est plus une scélératesse qu'autre chose; c'est re-mettre en cause la propre noblesse de la famille de Cinna. Ainsi Cinna recule devant un tel acte: Une âme généreuse, et que la vertu guide, Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide; Elle en hait l'infamie attachée au bonheur, Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur. (vv. 969-972) Mais le personnage dépend de sa maîtresse pour lui avoir donné sa parole d'honneur qui consiste S. faire mourir Auguste. Or l'honneur-générosité exige qu'on aille jusqu'au bout de l'accomplissement d'un. acte quelconque, une fois que cet acte prend l'allure d'un devoir® C'est dire que Cinna est dans le dilemme, car le sentiment de l'hon-neur-générosité doit aussi le déterminer de ne plus tuer Auguste. Et il est aussi obligé d'aller jusqu'au bout de cette prise de conscience et de renoncer totalement au parricide: Qu'une tïne généreuse a de peine â faillir,, s'avoue-t-il tristement (v». 875) •• Or, il n'y a qu'une issue de sa situation:, convaincre Emilie de le dégager du serment. Mais loinéd'être convaincue de laisser vivre Auguste, Emilie invoque l'honneur-générosité de Cinna, qui exige que eelui-ci remplisse sa promesse. Elle lui rappelle son nom et la gé-nérosité romaine: Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité: Et, prenant d'un Romain la générosité, Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois et pour vivre sans maître, (vv.999-1002) Elle lui rappelle aussi sa naissance et son amour,, cette fois sarcas-tiquement:: Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend, (v.. 1016) Emilie va même jusqu'à exploiter un argument dont le but est de l'hu-milier, et pour le généreux l'humiliation est aussi déshonorante que tout autre acte qui fait perdre l'honneur: ' Et si pour me gagner il faut trahir ton maître Mille autres à l'envi recevraient cette loi,. S'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi. (vv., 1034-1036) Cinna accepte de commettre le meurtre pour racheter cette humiliation et pour montrer qu'il n'a moins de mérite que les "mille autres". Mais il accompagnera ce parricide de suicide.. C'est en faisant cette décision que Cinna compte affirmer en effet son- honneur-générosité. Si le parri-cide met en cause la générosité du personnage, le suicide rétablira cette générosité. C'est par cette générosité que Cinna assume pleine-ment la responsabilité du complot lorsque celui-ci est découvert,, et. . décide d'accepter avec, magnanimité la mort qu'il mérite. Bien, qu'il soit un personnage faible qui se laisse séduire par l'amour, Cinna est aussi un personnage généreux pour qui l'honneur-générosité est un élément essentiel de la vie.. < Quant à MAXIME, tout coquin qu'î.il soit,; il ne perd que momen-tanément de vue sa noblesse d'âtae. Il est vrai qu'il ne se repent pas de sa part dans la conjurationjamais la proclamation.solennelle de sa perfidie est un effort généreux qu'il'fait pour détromper Auguste de l'idée qu'il se fait de lui. Approche, seul ami que j'éprouve fidèle, L.ui axtalt  dit Auguste (v. 1665) •- Maxime sait qu'il ne mérite pas le nom d'ami fidèle.. Il est surtout rongé par des remords à cause de sa triple perfidie,; et il réclame lui aussi la mort comme son. seul dû. pour avoir manqué à l'honneur-générosité:; (.„..) Souffrez que je meure aux yeux de ces amants» J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître„ dit-il à Auguste (vv.. 1688-1689) . Mais Maxime est avant tout un personnage faible». C'est par cette faiblesse que lui, le généreux, succombe aux machinations de son confident qui n'a chez lui aucun trait de noblesse. Il s'en sent mortifié:; Jamais un. affranchi n'est qu'un esclave infâme; Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme; La tienne, encore servile, avec la liberté N'a pu prendre un rayon de générosité se dit-il en parlant de son confident (vv. 1409-1412). C''est souligner-le caractère inné de la générosité, et le fait que l'honneur-générosi-té est garanti par la naissance noble. D'où il s'ensuit que celui qui est né esclave,, quel que soit son nouvel état, ne peut jamais acquérir, l'honneur-générosité. Néanmoins le point essentiel de son remords n'est pas qu'Euphorbe reste esclave malgré sa liberté, mais qu'à cause de son conseil, lui, le généreux, se voit dans l'état de - l'30 -déshonneur:: (Euphorbe) m'a fait démentir l'honneur de ma naissance, ! . se dit-il (v. 1414)» Bien, qu'il reçoive le pardon pour son. crime, il est convaincu que son déshonneur est permanent, et c'est en cela qu'il montre la grande importance qu'il attache au sentiment de lMionneur^générosité. i Chez: EMILIE, l'honneur-générosité est un sentiment complexe parce que la noblesse semble se concilier avec- des actes ignobles: La perfidie est noble envers la tyrannie; Et quand on rompt le cours d'un sort si&malheureux, Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux, (vv-»974-976) C'est pour elle le genre de générosité qui est digne d'un Romain. Le complot devient un acte généreux». Même si Emilie devait mourir pour sa part dans le complot, elle mourrait satisfaite, "fumante encore d'un généreux courroux" (v.1311)» pour faire reconnaître à son feu père qu'elle est digne du "sang des grands héros dont (il l'avait) fait n&itre" (v. 1314). Emilie brûle en effet du désir de faire pa-! raître la générosité de sa famille. C'estsurtout pour cela qu'elle revendique l'honneur d'avoir mené la conjuration, tandis que Cinna essaie en vain de la disculper du crime» En s'appropriant cet honneur,,, elle en indique le prix:: la mort», Mais elle ne désire pourtant pas mourir seule. Elle veut que son amant meure avec, elle (vv. 1581-1584)». C'est que Cinna n'a vécu jusqu'ici que pour son amour pour Emilie:; Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour», lui avait-il dit (v. 963)» et son honneur l'engage aussi, dans l'idée d'Emilie, de mourir avec, elle. Ce serait pour Emilie, ce que la no-• / blesse exige de l'amour: vivre l'un pour l'autre et mourir l'un pour l'autre. Antoine Adam a fait observer qu'"une âme pure comme celle d'Emilie vit à une hauteur où l'amour même ne saurait être qu'une passion généreuse (...) Emilie, comme Chimène déjà, comme Pauline Mên-tôt, est de ces êtres d'élite qui naturellement vivent et aiment 7 dans la grandeur." C'est cette grandeur qu'Emilie veut faire pa-raître lorsqu'elle ne désire pas que son amant lui survive.. / • . . C'est aussi en cela que l'honneur-générosité chez Emilie est un sentiment raffiné et exigeant. Etoilie aurait, par la même consi-dération de la générosité, pu assumer toute la responsabilité du crime aussi bien que tout le châtiment qui lui est dtt, puisqu'elle est l'instigatrice du complot,., C'est en ce qui concerne AUGUSTE que le mot générosité trouve son emploi au sens courant dans la mesure oïl celui-ci implique la , ' bonté, ou plus précisément la libéralité., La générosité d'Auguste est une 'kçme politique par laquelle il s'efforce d'effacer les sou-venirs cruels qu'il avait laissés en tant qu'Octave. La bonté d'Au-guste est une forme d'héroïsme, parce que pour devenir bon, Auguste doit se dépouiller de tout son caractère d'Octave., Puisque la géné-rosité consiste aussi à aller jusqu'au bout de l'héroïsme,. Auguste,, en tant que personnage généreux, ne procède pas autrement. Il se montre prêt à confronter, avec une bonté désarmante, la trahison qui sévit autour de lui.. "Cornélien jusqu'au bout, écrit Jean Calvet,; 7. Op.. Cit. p. 532. (Auguste) ise fait de la clémence une passion qu'il suit, en mystique, g jusqu'à ses conséquences extrêmes.n. Lorsque Cinna le brave en refusant de se repentir de son crime (vv. 1551-1552), Auguste ne s'emporte pas. Son conseil à Cinna est presque paternel:. Tu sais ce qui t'est dti, tu vois que je sais tout:: Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices. (vv.1560-1561) Même lorsque le débat s'engage entre Cinna et Emilie,, Auguste ne fait que s'étonner de l'audace du "couple ingrat et per'fide" où chacun. des deux fait sien,, et devant lui, l'honneur de le tuer. S'il laisse t i pour" l'instant planer une équivoque sur'ses intentions, le fait même d'avoir supporté le débat est un acte de bonté de la part d'un person-nage tel qu'Auguste. Mais il faut aussi qu'Auguste aille jusqu'au bout de cette bonté, jusqu'au point ultime de l'héroïsme, en exer-çant la clémence.. Si les cruautés d'Octave tendaient à détruire l'importance de l'honneur-générosité du personnage, c'est-à-dire sa noblesse d'âme,3 la clémence d'Auguste a pour but de restituer cet honneur-générosité. Emilie ne manque pas de souligner cette générosité réaffirmée d'Au-guste;: Le ciel a résolu votre grandeur suprême, (v,., 172) Le ciel l'a résolue, en fait, car Auguste avait auparavant remis sa cause au ciel:: Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire., (v.. 1258) La1 noblesse étant ainsi confirmée par la bonté,, Auguste n'ar qu'à 8.. Jean Calvet, Polyeucte de Corneille, Étude et analyse (Parist Editions de la pensée moderne, Coll., Mellottée,, s.d..), p., 23.. déclarer son triomphe:; Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a' tout appris et veut tout oublier., (vv. 1779-1780) -On pourrait effectivement dire qu'en tant qu'empereur,. Auguste a vécu en tenant surtout compte de l'honneur-générosité. Partant- de la libéralité, Auguste couronne sa carrière avec une clémence qui lui rachète la confiance et la fidélité de ses sujets» Dans PÔEYEUÇTE, le sentiment de l'honneur-générosité se ma-nifeste surtout chez Sévère, chez Pauline et chez Polyeucte.. SEVERE paraît en particulier comme la générosité personnifiée. Tous les autres personnages le décrivent comme le généreux dont il faut attendre des actes nobles.. Avant même qu'il n.'apparaisse sur la scène, Pauline nous avertit qu'"il est trop généreux" (v... 327) ^  pour se mettre en colère contre son père et contre elle. C'est enpse basant sur le caractère généreux de Sévère que Polyeucte est convain.-cu qu'ils n'en viendront pas aux mains:; Et comme je connais sa générosité, Nous ne nous combattrons que de civilité.- (v.v.. 635-636) Stratonice affirme que "Sévère est généreux" (v,. 585). Félix, recon-naît aussi le caractère généreux de Sévère ( v.1034) •• Le dernier argu-ment de Pauline pour convaincre Sévère de sauver Polyeucte consiste à lui rappeler sa personne,, c'est-â-dire sa générosité:: Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère. (v. 1363) Malgré les lettres de recommandation que l'empereur Décie avait accordées à Sévère et qui lui permettraient d'épouser Pauline, Sévère décide d'obtenir la main de Pauline plutôt par le consentement dé celle-ci que par les lettres:; par je voudrais mourir plutôt que d'abuser. Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser, (vv. 379-380) En plus» si Pauline n'est plus disponible». Je me vaincrais moi-même  et ne prétendrais rien. (v. 384) C.ette décision de renoncer à son amour pour Pauline provient surtout, de la considération de l'honneur-générosité parce que Sévère aime véritablement Pauline. Ce sentiment de l'honneur-générosité est'd'au-tant plus fort que Sévère a le moyen sinon de réaliser cet amour» du moins de se venger soit de Polyeucte, soit de Félix, soit de tous les deux. D'autre part» continuer â aimer Pauline malgré le nouvel honneur de Sévère qui met celui-ci dans un rang social plus élevé que celui de sa maîtresse, est .un acte de générosité. C'est en tenant compte de ce fait que le conseil de Fabian â Sévère d'oublier Pauline et de re-chercher une femme plus digne de lui que Pauline ne l'est, est aussi grossier que déplacé, et Sévère réagit violemmentj: Qu'à des pensers si bas mon âme se ravalel Que je tienne Pauline à mon sort inégale! Elle en a mieux usé» je la dois imiter. (vv. 393-395) C'est dire que le vrai généreux répond aux actes généreux des autres. C'est aussi l'honneur d'un généreux que Sévère démontre lorsqu'il n'hésite pas â approuver le mariage de Pauline ài Polyeucte:: Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix». Polyeucte a du nom et sort du rang des rois. (vv. 419-420) Conscient 'du fait qu'il ne pourra plus posséder Pauline, Sévère se résigne â la perdre avec, magnanimité. Il ne blâme ni Pauline ni Félix ni Polyeucte de cette perte. Il s'en prend au sort:, Elle n'est point parjure, elle n'est, point légère:: Son devoir m'a trahi, mon malheur et son père. Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:: J'impute â mon malheur toute la trahison. (v,v. 445-448) Il va jusqu'à exprimer des voeux pour le bonheur de Pauline et de . Polyeucte:: Puisse le juste ciel, content de ma ruine, Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!, (vv. 565-566) Si Sévère se considère mortifié après que Pauline lui avait rappelé sa générosité - "Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout" (v. 1349) - C'est surtout parce qu'il est convaincu que sa noblesse d'âme doit toujours déterminer son comportement. Lui rappeler cette générosité c'est lui reprocher indirectement de manquer à ce que son honneur exige. Il en resent une vive douleur, et s'avoue "honteux et confus" de voir (...) qu'une femme enfin dans la calamité (lui) fasse des leçons de générosité, (vv. 1377-1378) La leçon étant ainsi apprise, ou plus exactement ce rappel à l'ordre étant accepté, Sévère intercédera pour son rival auprès de Félix.. En allant ainsi jusqu'au bout de la renonciation â son amour,. Sévère va également vers le point le plus extrême de 1'héroïsme, pour mieux souligner son honneur de généreux.. Il est vrai qu'on pourrait dans un sens aussi parler de la générosité de PAULINE en ce qui concerne le renoncement à. son amour pour Sévère. Mais l'honneur-générosité chez. Pauline consiste surtout dans le dévouement à Polyeucte. Rester fidèle à un amour que rien ne contrarie, est un trait du héros banal; mais rester fidèle â un amour que tout contrarie est un trait que seuls les généreux possèdent. Que Pauline païenne reste l'épouse de Polyeucte païen, n'a rien de - 136 -particulier; mais que Pauline paaenne reste l'épouse de Polyeucte chrétien dans une société où tous les chrétiens sont des criminels d'Etat, est un acte généreux que Pauline entreprend pour son propre honneur» Elle .avait auparavant invité Sévère à être généreux jusqu'au bout.. C'est déjà en effet être généreuse jusqu'au bout que d'être l'épouse d'un chrétien. Mais Pauline va plus loin, jusqu'à devenir chrétienne elle-même-. C'est pousser à l'extrême un sentiment de Q l'honneur d'une généreuse; c'est, comme le suggère Adam,/ aimer dans la grandeur. Par la même considération de 1'honneur-générosité, Pauline n'épousera, après la mort de Polyeucte,. ni Sévère ni un. autre;. Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas Où d'un front assuré je ne porte mes pas,. Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure,. Plutôt que de souiller une gloire si pure, Que d'épouser un homme, après son triste sort,. Qui de quelque façon soit cause de sa mort. (vv.1341-1346) L'essentiel dans cette réplique est le dernier vers.. Il est vrai que la réplique ne s'adresse qu'à Sévère qui représente le pouvoir paien. qui persécute les chrétiens.. Mais il s'agit aussi de refuser en géné-ral le mariage avec tous les autres pa'iens,, parce que Polyeucte meurt pour avoir renoncé au paganisme. D'autre part, Pauline n'épousera non. plus un chrétien parce que Polyeucte meurt pour en être devenu un.. S'il n'y avait pas de christianisme,. Polyeucte ne serait pas mort.. -Ainsi le christianisme est dans un sens la cause de la mort de Polyeucte Pauline rejette en fin de compte un second mariage.. Elle est devenue / 9. Op. Cit. p. 532 chrétienne elle-même,; mais elle l'est devenue surtout par générosité et par dévouement à son mari. Elle renonce à un second mariage par le même dévouement et par le même honneur qui revient au généreux.. Bien que le sentiment de l'honneur-générosité paraisse chez POLYEUCTE dans la manière dont celui-ci décide de pratiquer son ' christianisme, ou plus exactement de mourir pour lui, c'est surtout en voulant sauvegarder l'intérêt de sa femme après qu'il sera mort,., que Polyeucte affirme sa générosité. Il est convaincu que l'honneur • qui provient de l'amour divin est plus grand que celui qui s'attache à l'amour humain et aux plaisirs matériels. Mais tout en aimant Dieu à un tel point qu'il veut mourir pour lui, il n'oublie pas son amour pour sa femme. C'est par cet amour qu'il prie Dieu (vv. 1267-1272) de permettre à Pauline de réaliser comme lui ce grand honneur qui est destiné aux martyrs chrétiens: C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire, dit-il à Pauline (v. 1284).-Or puisque Pauline s'indigne de cette idée de devenir chré-tienne, Polyeucte ne trouve rien d'autre à faire qu'à essayer de ga-rantir le bonheur terrestre de celle qui a été sa femme». Aussi se dé-gage-t-il du lien qui l'attache à Pauline, en faisant don de celle-ci. à Sévère:: Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous;; Ne la réfusez pas de la main d'un époux (.<..,) Rendez^lui votre coeur, et recevez sa foi; Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi., (vv.. 1305-1306; 1309-1310) Il est vrai que puisque Polyeucte va mourir pour sa foi chrétienne» son renoncement à l'amour de Pauline s'impose dans un sens à lui-Mais rien ne l'oblige en fait de donner Pauline à Sévère qui est son rival. La considération de leur rivalité aurait dans cette oc-casion dû empêcher Polyeucte de penser à Sévère. Mais Polyeucte est un personnage généreux, et son acte est un moyen de faire éclater, cette générosité. L'honneur lui revient de ce geste dans la mesure où celui-ci a pour but de faire le bonheur de sa femme et surtout celui de son rival., . Polyeucte pourrait donc mourir content d'être allé jusqu'au bout pour montrer sa noblesse d'âme. Il réalise pleinement aussi l'hon-neur qui est dû à sa générosité car ce geste- de donner Pauline à Sévère n'a pas manqué de susciter l'admiration de celui-ci qui incarne lui-même la générosité: Sa résolution a si peu de pareilles Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles,; avoue Sëvère étonné (vv; 1315-1316). Tout comme les autres valeurs du dramaturge, que nous avons discutées, la générosité cornélienne nous paraît un peu rebelle à toute caractérisation limitative* dans la mesure où elle participe de ces valeurs (honneur, devoir, orgueil, amour, patriotisme), ou plus exactement se manifeste à travers elles.. S'il est vrai que le A' généreux est celui qui est de race noble, il est vrai aussi qu'ilAy a que ces gens nobles qui se soucient de l'héroïsme'; il n'y a que les généreux qui pensent à l'honneur car il n'y a qu'eux qui soient honorables:: Jamais un affranchi,n'est. qu'un esclave infâme; Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme,. avait dit Maxime (Cinna, vv. 1409-1410),.- Malgré la liberté d'Euphorbe,, son âme "n'a pu prendre un rayon de générosité" (ibid., v. 1412). Il en résulte que l'honneur qui s'attache au généreux est avant tout garanti par sa naissance. Mails il faut qussi que le personnage transmette sans souillure à son descendant cet honneur-générosité. C'est dire qu'au cours de sa vie, le généreux doit s'efforcer de ne rien faire qui compromettrait l'honneur-générosité de sa famille.. Les efforts pour perpétuer cet honneur créent au personnage le devoir qu'il est obligé de remplir pour des raisons diverses, selon qu'il s'agit-de l'amour, de la pa-trie, ou de la famille. Le sentiment de l'honneur-générosité s'élargit pour comprendre le devoir envers l'amSur, envers la patrie et envers la famille. On pourrait donc parler de l'honneur-générosité-devoir-amour, de l'honneur-générosité-devoir-patrie, de 1'honneur-générosité-devoir- famille. Mais une quatrième dimension de l'honneur-générosité s'impose, où le devoir ne paraît plus comme la pierre de touche essen-tielle de la générosité. La générosité tend ici à prendre la valeur de la bonté, mais l'honneur qui revient au personnage est identique à celui qui s'attache au devoir, dans la mesure où il consiste à réa-liser l'estime de soi et des autres. Dans L'HONNEUR-GENEROSITE-DEVOIR-AMOUR, la générosité est l'honneur qui se manifeste à travers le devoir qui consiste soit dans le renoncement à l'amour, soit dans l'attachement à l'amour.. Par le sentiment de l'honneur-générosité» Chimène, l'Infante, Don Sanche et Sévère considèrent qu'ils sont tous obligés de renoncer à leur amour., C'est surtout par sa noblesse d'âme que l'Infante renonce à l'amour qu'elle éprouve pour Rodrigue».pour ne pas importuner l'amour réciproque 1 - 140 - % qui existe entre celui-ci et Chimène, et dont elle a été l'auteur. C'est par la même raison que Don Sanche cesse de se poser en rival de Rodrigue pour l'amour de Chimène. Sévère renonce à son amour pour Pauline pour répondre à l'appel qu'on fait à sa générosité., à ces trois personnages le renoncement à l'amour s'impose comme un devoir s'ils veulent toujours rester dignes de l'honneur qui est dû à leur no-blesse.. Le renoncement de Chimène à aussi pour origine la générosité de sa famille, mais Chimène pousse cette générosité au point où le renoncement semble dicté par l'orgueil. Après l'épreuve qu'elle a fait passer â Rodrigue et qui a pour but de satisfaire à son devoir de ven-geance, Chimène n'a plus de raison valable de renoncer & son amour,„ d'autant plus que l'autorité royale l'engage à épouser celui qui sort victorieux du duel. Chimène renonce par devoir, mais surtout par or-gueil à un amour qu'elle désire pourtant autant que son amant.. Pour Rodrigue et pour Pauline au contraire, le sentiment de l'honneur-générosité se manifeste par le devoir qui consiste non pas dans le renoncement à l'amour mais plutôt dans l'attachement à cet amour». Bien, qu'il ait tué le père de Chimène, Rodrigue,, loin* de re-noncer à son amour pour celle-ci, s'y attache plus que jamais, parce que sa noblesse d'âme à lui exige qu'il reste fidèle à.sa maîtresse en dépit de toute circonstance. En. plus, devenu héros national et vainqueur des deux rois, Rodrigue aurait pu prétendre à d'autres partis plus importants que Chimène. Il aurait pu rechercher et obtenir lar'main d'une princesse. L'Infante déclare qu'il est maintenant digne d'être ! aimé d'elle sans crime. Mais Rodrigue reste fidèle à son amour pour Chimène par la mêtae considération, de l'honneur qui est dû à sa no-blesse d'âme.. C'est par la même générosité que Pauline, qui aurait aisément pu-réparer la perte de Polyeucte chrétien par le mariage avec Sévère, reste toujours attachée à Polyeucte. Elle perdra celui-ci,mais elle n'aura pas un autre mari. • L'HONNEUR-GENEROSITE-DEVOIR-PATRIE ne concerné strictement que le Comte, Horace et le vieil Horace. La défense de la patrie,, ou géné-s ralement les services à l'Etat dans le cas du Comte, sont des devoirs d'honneur que ces généreux poursuivent jusqu'au point le plus extrême de l'héroïsme.. Tout comme Chimène,. l'idée que ces trois personnages se font de leur générosité les pousse à poursuivre ce devoir non pas comme n'importe quel autre généreux, mais comme des personnages uniques parmi les généreux. Le devoir envers la patrie devient un prétexte dont, les personnages se servent pour montrer leur caractère unique, plus précisément leur orgueil. C'est surtout parce qu'ils croient que l'hon-neur qui est. dft à leur générosité est plus exigeant que celui qui se rattache aux autres personnages généreux, que ces trois personnages vont jusqu'à commettre des crimes pour mieux affirmer leur générosité. Nom seulement ils commettent ces crimes mais ils refusent de les consi-dérer comme crimes. Le Comte n'est pas seulement coupable d'avoir donné le soufflet à Don Diègue, il est aussi coupable du crime de lèse-majesté. Se proclamant indispensable à 1*Etat, grâce aux services rendus à celui-ci, le Comte décide plutôt de mourir que de confesser sa faute, et comme le suggère Don Arias, c'est surtout par sa géné-rosité que le Comte recourt à cette décision extrême;; Un coeur si généreux se rend malaisément.. Il voit bien, qu'il a tort., mais une âme si haute N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute., (Le Cid,vv..576-578): Cela est vrai, d'autant plus que la naissance noble sert toujours de pierre de touche dans le raisonnement du Comte. C'est grâce à elle que Rodrigue est considéré digne d'être aimé de Chimène. Avouer son crime c'est déshonorer?toute sa famille et la rendre indigne de cette alliance avec la famille de Don Diègue., C'est par la même raison. qu'Horace et son père conçoivent le fratricide comme le devoir d'honneur que seuls les généreux tels qu'eux peuvent légitimement accomplir. Mais il s'agit ici de la géné-rosité romaine qui s'associe â la barbaries Je rends grâces aux dieux de n'être pas; Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain, dit Curiace à Horace (Horace, vv. 481-482); Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,, / Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux,, souligne Camille (ibid.,vv. 1237-1238):: Mais enfin je renonce S. la vertu romaine,. Si pour la posséder je dois être inhumaine,, déclare Sabine à son mari (ibid.., vv.. 1367-1368). Cependant nous recon-naissons que ce sentiment de l'honneur-générosité qui consiste à pous-ser vers la barbarie le devoir envers la patrie est essentiellement particulier à Horace et à son père. Le roi Tulle et Valère qui sont aussi des généreux Romains, n'en jugent pas de même.. C'est en cela qu'Horace et son père sont des personnages orgueilleux, et l'exigence exagérée de leur devoir envers Rome n'est qu'un moyen, d'affirmer qu'ils sont des généreux uniques. C'est grâce au sentiment de 1'HONNEUR-GENEROSITE-DEVOIR-FAMILLE que Cinna, Maxime, et dans un sens Emilie, renoncent au meurtre d'Au-guste. Il est vrai que chez ces trois personnages le renoncement au parricide est un peu tardif et n'a été dicté que par des motifs divers. Pour Cinna', tuer Auguste après avoir accepter ses bienfaits est. un acte qui le déshonorera lui-même, et à travers lui, sa famille; Maxime renonce au parricide par une "jalouse rage"; mais il sait aussi que le fait d'avoir accepté le conseil d'Euphorbe "E!;à fait démentir l'honneur de (sa), naissance" (Cinna, v.. 1414); Emilie se rend à une clémence désarmante. Elle poursuivait la mort d1Auguste,, par l'honneur-générosité soutenu en partie par le devoir familial de vengeance. Mais elle sait aussi que continuer à poursuivre le parri-cide après la clémence d'Auguste,, fera à elle et à sa famille, plus de honte que d'honneur. Cependant, si Emilie avait poursuivi le par-ricide jusqu'ici, c'est surtout parce qu'elle est une fille orgueil-leuse qui nourrit l'idée de tuer un personnage illustre pour affermir la générosité de sa race et pour mériter un grand honneur auprès des autres Romains: Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans; Et faisons publier par toute l'Italie: "La liberté de Rome est l'oeuvre d'Emilie", déclare-t-elle (Cinna, vv. 107-110). Et encore,. Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit (ibid., v.,131) Emilie affirme finalement que c'est grâce aux bienfaits d'Auguste qu'elle ne veut plus poursuivre le parricide: Et je me rends, Seigneurs, â ces hautes bontés (ibid. v.1715).. Or Auguste a toujours été bon à Emilie, et il la considère même comme sa propre fille. Ainsi nous pensons que chez Emilie le sentiment de l'honneur-générosité qui consiste à remplir le devoir de vengeance envers la famille n'a tout au long de la pièce été dicté que par l'orgueil. Emilie ne manque pas de réclamer comme Horace et son père,. la générosité romaine qui se prête à l'inhumanité. liais si Horace et son père poussent cette générosité jusqu'au fratricide, Emilie ne va pas jusqu'au bout du parricide. On peut toutefois dire qu'elle .par-vient aussi au sommet de son héroïsme car elle n'a.nullement hésité à braver Auguste, lorsque le complot est découvert.. Quoi qu'il en soit.,, il est évident que pour Cinna, pour Maxime et pour Emilie, le sentiment de. l'honneur-générosité interdit, en fin de compte, le meurtre d'Auguste. Mais c'est aussi qu'en somme la géné-rosité d'A'uguste fait appel à la générosité innée de ces trois per-sonnages, et qu'à la fin, leur générosité répond à la sienne, et cède à sa bonté. Quant à 1 *HONNEUR-GENEROSITE-BONTE,. c'est surtout chez Auguste et chez?Polyeucte que la bonté est un élément déterminant de l'honneur-générosité. Mais lorsque la générosité est exploitée ici dans son ac-ceptation courante, elle a pour but de renforcer la générosité cor-v nélienne, car il est impensable que celui qui n'est pas de la race noble soit capable de la bonté. Il faut donc admettre qu'il y a chez. Auguste, aussi la générosité au sens de la noblesse d'âme et de l'hé-roïsme extrême, autrement il n'aurait pas trouvé l'occasion de commettre les crimes grâce auxquels il est devenu empereur. Quant à Polyeucte,, il est lui-même le chef de la noblesse arménienne. Cependant la ma-nière dont le sentiment de l'honneur-générosité se manifeste chez les deux personnages tend surtout à caractériser la bonté» Mais cette bonté n'a pas le même but chez les deux personnages. Chez Auguste c'est une arme politique dont il se sert pour affermir son pouvoirenigagnant la confiance et l'amour de ses sujets. En. recourant à la bonté, Auguste va jusqu'au bout de-ses efforts politiques et généreux parce que le complot contre lui devrait mériter plus le châtiment que la.clémence. La clémence réalise effectivement le ré-sultat que désire Auguste. D'autre part, la bonté est pour Auguste un moyen d'affirmer sa supériorité à tous et de, dominer, les événe-ments. Il y a donc un élément d'orgueil qui s'attache à la générosité d'Auguste, dans la mesure où la clémence est aussi pour le personnage,, .un moyen de confirmer l'estime excessive et la maîtrise de lui-même:: Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. (Cinna» vv. 1696-1697) Chez Polyeucte, la bonté consiste à donner sa femme à son rival.. Le but de ce geste est de sauvegarder l'intérêt de sa femme lorsqujàl sera mort. On pourrait dans un sens dire que ce don vient du fait que Polyeucte s'est donné à Dieu. D'autre part, donner à son rival l'objet de cette rivalité c'est, montrer indirectement qu'on a maintenant un. . sentiment des valeurs qui est supérieur à celui du rival. Ne serait-ce pas aussi une manière de dominer le rival Certes Polyeucte préfère l'amour de Dieu à celui de Pauline.. Il donne celle-ci à Sévère pour lui faire comprendre qu'il n'est plus son rival, puisque lui-même prétend dorénavant au bonheur suprême. Sévère comprend effectivement le sens du geste de son rival, et accepte le don avec humilité, plus précisément avec étonnement: Certes, ou les chrétiens ont d'étranges manies, Ou leurs félicités doivent être infinies,, Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter Ce que de tout l'empire il faudrait acheter.. (Polyeue t e « vv.1323-i - 146 -/ • Tout comme l'orgueil.et la générosité ne sont pas-absents de l'honneur-devoir, le devoir et l'orgueil ne sont non plus absents de l'honneur-générosité. On peut en effet affirmer que l'honneur-générosité englobe llhonneur-devoir et l'honneur-orgueil. Cela est normal car la générosité est en soi le point de départ de l'honneur cornélien». / - 147 -CONCLUSION Chez Corneille le sentiment de l'honneur a donc ses racines dans la noblesse familiale. Cette noblesse familiale a ses propres exigences â elle, qui se bornent chez le généreux aux efforts conti-nus d'entretenir sa noblesse. Ces exigences de la générosité ont tou-tes les rigueurs d'un devoir:: celui de ne rien faire qui ferait honte au personnage et à sa famille. Octave Nadal écrit que "la générosité cornélienne est cette manière d'être du héros qui prend souci de ne pas démériter aux yeux du monde et aux siens".?" S'efforcer à préserver l'es-time de soi et des autres, c'est avant tout rechercher le moyen de confirmer l'honneur familial, car le personnage existe plus en fonction de la famille dont il est sorti qu'en fonction de sa propre authentici-té. C'est perpétuer le passé car l'honneur familial ne naît tout d'un coup du présent. C'est surtout parce que cet honneur a auparavant été établi dans le passé qu'il prend chez, le personnage, dans l'état pré-sent, toutes les rigueurs d'un devoir. Si cet honneur n'avait jamais existé, on ne pourrait parler de devoir qui consiste â le perpé-tuer. La douleur profonde que ressent Don Diègue à cause du soufflet provient nécessairement et premièrement du fait que ce soufflet me-nace l'honneur de sa famille établi dans le passé. Bien sûr cet hon-neur se prolonge dans le présent, tant que la famille de Don Diègue ne se trouve pas dans une situation déshonorante. Dans le présent, le devoir ne consiste pas seulement à perpétuer l'honneur passé de la famille, mais s aussi à le garantir pour l'avenir. De là vient que les pei 1. Octave Nadal,, Le Sentiment de l'amour dans l'oeuvre de P. Corneille (Paris:: Gallimard,, 1948) „ $.274~ - 148 -sonnages s'efforcent à laisser une "illustre mémoire"., Rodrigue ne peut pas Endurer que l'Espagne impute à (sa) mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de (sa) maison. (Le Cid», vv.333-334) Horace réclame la mort» "pour laisser une illustre mémoire", afin de sauvegarder son honneur; Auguste invoque la mémoire.des générations de l'avenir pour "(conserver) à jamais (sa) dernière victoire";, Polyeucte invite Pauline à conserver la mémoire de son geste glorieux. Le même désir de laisser une "illustre mémoire" anime Emilie lorsqu'elle veut devenir la libératrice de Rome; et Cinna, lorsqu'il décide de joindre le suicide au parricide.. D';oû il s'ensuit que pour les person-nages cornéliens,, il ne suffit pas seulement de vivre; il faut avoir vécu. . De là vient aussi qu'à moins de vivre perpétuellement dans l'état d'honneur,; la vie n'a pas de sens pour eux. L'alternative lo-gique est la mort. Ils l'acceptent avec satisfe.cti.on, avec enthousiasme,; plus précisément comme ajoutant à leur honneur. Mourir pour son hon-^  neur c'est mourir en cornélien.. C'est cette mort volontaire que Paul. 2 Bénichou décrit comme "le suicide d'honneur"* Il est vrai,, comme l'a fait observer Béni chou, que ce "suicide d'honneur" nu'est qu'une hypo-thèse puisque aucun, des personnages ne l'a réalisé. Mais si Rodrigue,. Sabine, Horace - les trois cas soulignés par le critique - parlent de suicide sans se suicider, ne serait-ce pas aussi parce qu'il ne dépend tout à fait pas d'eux de réaliser ce suicidef Rodrigue veut surtout que ce soit Chimène qui prononce son arrêt de mort,, pour accomplir son. de-voir de vengeance. Tout en déclarant que "ma main peut me donner ce que 2. Paul Bénichou, Morales du grand siècle (Paris:, Gallimard, 1948) p. 75- " je vous demande" (Horace, v. 162), Sabine supplie le Roi de la faire mourir parce que Ce trépas enfin me sera bien plus doux, Si je puis de sa honte affranchir mon époux; Si je puis par mon sang apaiser la colère Des dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, (ibid.,vv.1625-1628) De son câté, Horace déclare au Roi: La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire (...) Et ma main aurait su déjà m'en garantir; Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir: Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre; C'est vous le dérober qu'autrement le répandre, (ibid.,vv.1580; 1585-1588) Même s'ils ne poursuivent pas ce suicide jusqu'à sa réalisation, c'est la manière dont ils le recherchent qui confirme leur honneur. Le sentiment de l'honneur chez Corneille ne consiste toujours pas non plus dans l'accomplissement des actes violents. La manière dont une exigence d'honneur est acceptée et poursuivie est aussi im-portante que son accomplissement. Cette considération s'impose d'autant plus que les personnages de Corneille sont plus rationnels qu'impul-sifs. En fait dans les cas où les personnages terminent leur recherche d'honneur par un acte violent, il s'agit toujours d'un honneur qui est poussé à l'orgueil. Le soufflet que le Comte donne à Don Diègue, le meurtre de Camille, le renversement des idoles sont tous des actes violents amenés par orgueil. Or puisque les personnages sont généralement rationnels, nous les voyons toujours examiner le moyen de sortir du dilemme dans lequel les met continuellement la situation dramatique». Le moyen de cet examen est le plus souvent le monologue; le résultat en;, est un choix décisif entre deux alternatives.. L'élément déterminant de ce choix est. l'honneur» Dans des sitautions où les deux alternatives se rat-tachent au concept de l'honneur, le personnage choisit celle où l'hon-neur est soit plus grand, soit plus pressant.» Ro.drigue choisit d'abord de venger l'affront familial, ensuite de remplir le devoir d'honneur envers l'amour; il en est de mfïhie chez Chimène; Curiace choisit le de-voir envers la patrie; Camille, Sabine, Cinna, Pauline et Sévère choi-sissent le devoir envers l'amour. Saulnier fait observer que "le héros cornélien sait choisir, grâce à la clairvoyance, à la clarté de cons-cience qu'il s'impose, et grâce â la volonté qui lui trace un. devoir. Il suit son choix, la volonté guidée par la raison imposant son. contrô"-3 le aux passions et aux réflexes." Il convient de souligner que le choix est un élément important lorsque l'honneur est dicté soit par devoir, soit par générosité. Si ce choix n'est pas tout â fait absent de la considération des personnages, chez qui l'honneur est dicté par orgueil, il joue,, lorsqu'il intervient chez: ceux-ci, un rôle surtout secondaire; en tout cas il n'est pas indispensable, comme c'est le cas dans l'honneur-devoir et dans l'honneur-générosité. Cela tient aussi du caractère surtout irrationnel de l'honneur-orgueil. Le Comté n.% pas â choisir s'il doit donner le soufflet â Don Diègue ou nont. il le brave, l'insulte et le gifle; Horace n'a pas â choisir entre la défense de Rome et son amour pour Sabine: 3. V.-L.,Saulnier, La Littérature française du siècle classique (Paris: P.ÏÏ.F., Coll. "Que sais-je ", 1970)., p. 54. Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie, J'accepte aveuglément cette gloire avec joie (...) Rome a choisi mon "bras, je n'examine rien, dit-il à Curiace (Horace, vv. 491-492; 498);; c'est la même décision de ne rien examiner qui l'a poussé au fratricide. Polyeucte n'a pas â examiner s'il doit rester chrétien comme tout autre, ou s'il doit joindre le sacrilège au scandale d'être chrétien:: Allons, non cher Néarque, allons aux yeux des hommes Braver l'Idolâtrie et montrer qui nous sommes. (Polyeucte,. vv. 645-646) Il  ' Chimène, et surtout Emilie, n'ont pas poursuivit leur devoir de ven-geance d'une manière rationnelle. Même le pardon d'Auguste pourrait dans un sens passer pour irrationnel dans la mesure où Auguste aurait suivi la raison d'Etat en punissant les conjurés.. Mais si le choix est, quasi inexistant dans le sentiment de l'honneur-orgueil, il y a le vouloir- qui intervient dans les trois ac-ceptions de l'honneur (devoir, orgueil, générosité) et qui forme le premier lien entre elles. Tout conscients que soient les; personnages cornéliens de leur appartenance aux groupes distincts, et du fait \ 4. G. Mony va jusqu*âûsuggérer que Chimène ne devrait pas du tout pour-suivre le devoir de vengeance. "L'honneur de Chimène se fonde o sur le respect de soi-même; mais, on le voit bien,à la limite il tend à faire de soi un absolu qui se fait et se donne sa propre loi. Chimène s'enferme dans son propre devoir, un devoir qui n'est fondé sur quoi que ce soit de valable. Il faut, pour l'en sortir,, le stratagème dont usera Don Fernand." Horace de P. Corneille, Explication et commentaire (Nice: Coll., "Petites Etudes G.M.,1962),. P. 45» qu'ils doivent se soumettre aux lois qui régissent ces groupes,;, ils se conçoivent souvent comme des êtres tout à fait libres; libres dans le sens que les lois qu'ils se donnent ne dépendent pas toujours de celles de leur .groupe. Malgré le conseil de son père,, Rodrigue poursuit son devoir envers l'amour parce qu'il est convaincu de sa liberté de se créer son propre devoir; Chimène refuse de sè soumettre â la décision du Roij tout en déclarant que "quand un roi commande,, on lui doit obéir" (Le Cid, v. 180k); Camille se révolte contre toute sa famille; Horace s'arroge le droit de donner "un châtiment soudain" â "quiconque ose pleurer un ennemi romain." (Horace, v.. 1322); le vieil Horace proclame avec fierté sa propre liberté: Je suis père, et j'ai m:ès droits à part, (ibid.,, y.. 1066) Emilie proclame nonchalamment son indépendance du pouvoir d'August'e;-celui-ci affirme son pouvoir absolu sur tout l'univers, et pour sou-ligner ce fait, il laisse impunie la trahison qui a été menée contre lui; Polyeucte s'approprie le droit d'abattre les idoles, et Sévère celui de défier son maître, l'empereur Décie., Autant des actes par ' lesquels les personnages soulignent leur liberté. Or c'est à travers cette liberté que se manifeste leur propre vouloir. Gustave Lanson Nous nous écartons toutefois de l'interprétation de Mony, dans la mesure où elle méconnaît que Chimène poursuit légitimement jusqu'à un certain point, son devoir de vengeance.. C''est à partir du moment où tout le monde (Don F.ernand, l'Infante, Don Sanche,. El vire, enfin Chimène elle-même) est d'accord que Chimène n'a plus de raison valable de poursuivre Rodrigue qu'on pourrait affirmer que Chimène agit surtout par orgueil.. En fait le sentiment de l'honneur-orgueil est né chez. Chimène au mi-point de la pièce., v. 984» observe, avec justesse nous semble-t'âil, que "l'héroïsme cornélien n'est pas autre chose que l'exaltation, de la volonté, donnée comme souverainement libre et souverainement puissante.."^ Puisque les per-sonnages sont libres et n'agissent que par leur volonté, il en résulte que tous leurs actes, quels qu'ils soient,; sont lucidement conçus. De là vient que le repentir est exclu de leur comportement,;.de sorte que le "Je le ferais encor, si j'avais à le faire" de Rodrigue,, repris, par Polyeucte, pourrait effectivement servir de pierre de touche pour 1 'honneur cornélien.. De cette pierre de touche découle le deuxième lien qui unit les trois acceptions de l'honneur chez Corneille: l'oppression cons-ciente de soi. Puisque la recherche de l'honneur est la raison d'être des personnages, ceux-ci ne craignent pas d'aller jusqu'à- se tourmen-ter eux-mêmes pour mieux affirmer leur honneur. Vivre dans l'état de déshonneur, quelle que soit la nature de ce déshonneur, leur est pire que mourir. Non seulement leur propre vie ne vaut rien lorsqu'il, faut la mener au détriment de l'honneur,, mais celle aussi des êtres qui leur sont intimes n'a plus de valeur. Cela est aussi de bonne règle parce que les personnages de Corneille ne vivent jamais isolés de leurs familles. De là vient qu'un acte qui déshonore un membre de la famille, déshonore aussi le reste de la famille, et la race même de cette famille. Il en est de même pour un acte d'honneur. De cette situation solidaire de la famille vient que l'oppression consciente de soi implique aussi l'op-pression de toute la famille. L'injonction que Don. Diègue donne à son 5. Gustave Lanson,, Histoire de la littérature française (Paris: Hachette,. 1894), pp. 436-437. fils unique est "Meurs ou tue". Don Diègue est vieux et se plaint d'avoir trop vécu.. Voir mourir son fils» c'est se tyranniser lui-même car Rodrigue est Don Diègue par subrogation.. Mais que lui im-porte que Rodrigue meure (autrement dit que la famille périsse),-puisque l'honneur exige qu'il meure ou qu'il tue le Comte p Malgré leur amour, et précisément parce qu'ils s'aiment, Rodrigue et Chimène s'oppriment mutuellement pour satisfaire à leur honneur. Ainsi en par-lant de Rodrigue» Chimène déclare à Elvirer Pour conserver ma gloire et finir mon ennui», (Je dois) le poursuivre» le perdâe» et. mourir après lui.. (Le Cid, vv. 847-848) Rodrigue lui-même supplie ainsi Chimène: Au nom d'un père mort, ou de notre amitiét Punis-moi par vengeance» ou du moins par pitié., (ibid.»vv»959-960) Le vieil Horace n'hésite ni à condamner son fils $*Qu'il mourût"),, ni à approuver le meurtre de sa fille; Horace tue sa soeur; Auguste exile sa propre fille, Julie, et la supplante avec, Emilie; celle-ci poursuit la mort d'Auguste qui est devenu son père; Sévère décide de se révolter contre Décie. On pourrait effectivement dire que les personnages de Corneille n'existent que dans la mesure où ils se tyrannisent. Or puisque pour eux, vivre c'est vivre dans l'honneur,, l'oppression consciente de soi, leur mode de vie, est un. principe d'honneur. S'opprimer consciemment est pour le cornélien une manière de montrer qu'il a un sens profond d'honneur; c'est aussi le moyen de réaliser pleinement cet honneur, ce qui fait le sens de sa vie.. Mais s'opprimer pour son propre honneur, c'est agir en égoïste; C'est agir pour son,propre intérêt. Ainsi l'oppression consciente de soi nous amène au troisième lien qui unit les trois acceptions de l'honneur cornélien;, l'égo'isme. Même en défendant la gloire de leur patrie, les personnages cornéliens la défendent avant tout pour leur propre honneur en tant qu'individus. Malgré son amour pour Camille,; et malgré ses "autres exploits" qui l'ont déj^rendu "trop fameux", Curiace ne peut pas accepter l'idée que lui suggère Camille de se laisser remplacer par un autre guerrier, même si ce choix ne dépend pas de lui.:. Tu n'es que trop fameux par Jtes autres exploits:: Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois (....) Ton nom ne peut plus croître,) il ne lui manque rien; Souffre' qu'un autre ici puisse ennoblir le sien,, avait dit Camille S. Curiace (Horace,, v,v. 545-546; 549-55q)« La réadfifcn de celui-ci est violente:; %ie je souffre â mes yeux qu'on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m'apprête!, (ibid.,, vv.551-552) Horace ne pense ni à son père, ni à sa femme, ni à la soeur tuée. Il veut s'immoler à sa propre gloire. Le vieil Horace chez qui Rome s'as-simile â sa famille détache pourtant ses propres droits de ceux de Rome. Camille meurt pour son propre intérêt. Auguste sacrifie la rai-son d'Etat à sa politique.de clémence. Cinna pousse ses concitoyens dans la conjuration pour servir son propre intérêt. Le Comte ne doute pas que tous les honneurs castillans doivent lui appartenir. Outre leur devoir familial, Rodrigue et Chimène se poursuivent pour leur ini-térêt mutuel: celui de rester digne Ui'un de l'autre., Chimène en parti-culier fait rebondir l'action de la tragédie car son intérêt en tant que fille du Comte est insatiable; grâce à elle, le drame peut effec-tivement se prolonger au-delà du cinquième acte. Félix n'agit que pour lui-même. Sévère est généreux, mais en décidant de défier le pouvoir de son empereur, il agit surtout par son propre intérêt:, celui de res-ter digne de l'amour de Pauline, auquel il renonce paradoxalement par le même amour. Polyeucte recherche le martyre pour son intérêt person-nel ::. Si mourir pour son prince est un illustre sort,, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort II dit-il à Pauline (Polyeucte, vv. 1213-1214)• Ainsi en dépit de leur liaison familiale qui exige un honneur collectif, les personnages cornéliens ne se contentent d'eux-mêmes que dans la mesure où ils réalisent leur bonheur personnel». Choix, vouloir, liberté, oppression consciente de soir égoïsme» voilà les concepts qui se conjugent chez: Corneille soit pour réaliser le moi (honneur-devoir, et honneur-générosité), soit pour aller au-delà du moi (honneur-orgueil).. Ces concepts se manifestent principa-lement à travers la vengeance,, (honneur-devoir),, la naissance (honneur-générosité), l'ambition (honneur-orgueil).. De là vient que l'honneur cornélien est un sentiment complexe.. Il n'y a surtout pas lieu de g recourir à la définition simpliste de Lanson., qui conçoit l'honneur 6.- "Bossuet reconnaît que CerriMUe.  sacrifie l'amour à l'honneur, à la gloire; mais qu'est-ce que l'honneur et la gloire, sinon l'orgueil, la plus subtile et la plus dangereuse des concupiscenes?M^ÇornejJ:le c. (Paris:; Hachette, 1898), p. 194». tout court comme l'orgueil. A entendre Paul Bénichou»/ il y a le devoir, mais il y a surtout l'orgueil dans le sentiment de l'honneur chez Corneille. Plus probante que l'affirmation, catégorique et sommaire de Lanson» l'observation de Bénichou est pertinente mais Q un peu superficielle. A consulter Nadal» l'honneur cornélien serait un devoir et cet honneur se lierait solidairment à la noblesse du per-sonnage. Nadal passe sous silence l'orgueil de la race qui se rattache tant au devoir qu'à, la générosité. Pour bien exprimer le sentiment de l'honneur chez Corneille, il faut tenir compte non seulement du devoir,., non^seulement de l'orgueil, mais aussi de la générosité, qui est même la base de l'honneur êornélienv Ainsi cet honneur pourrait mieux se définir comme l'estime de soi et des autres qui est fondée sur la générosité et qui se manifeste souvent à travers le devoir parfois poussé à l'orgueil. Honneur,, géné-rosité, devoir, orgueil,,jouissent entre eux des rapports réciproques. Sans générosité il n'y aurait ni honneur» ni orgueil, et le devoir n'aurait pas de sens. Mais si la générosité est importante aux person-nages de Corneille, si le devoir a une grande valeur pour eux,, si en-fin ils sont orgueilleux, c'est surtout parce qu'ils se reconnaissent comme des gens d'honneur. Si l'on supprimait l'honneur, on supprimerait tout, le personnage cornélien, y compris. 7. "C'est moins dans la rigueur du devoir que dans les mouvements d'une nature orgueilleuse que prend naissance le sublime cornélien." Op. Cit.. p. 24. 8„ Op. Cit. p. 300; et surtout p.. 309». BIBLIOGRAPHIE Adam, Antoine. Histoire de la littérature française au XVIIe siècle:: 5 tomes.. Paris:; Editions mondiales, 1962.. Adam, Antoine. Littérature française, l'Age classique:; 2 tomes» Paris:: Arthaud,, 1968» Bénichou, Paul.. Morales du grand siècle. Paris:: Gallimard,, 1948» Brasillach, Robert. Corneille, 1''Homme et son oeuvre» Paris: Librairie Fayard, 1938» Calvet, «Jean» Polyeucte de Corneille, Etude et analyse», Paris:; Editions de la pensée moderne, Coll. Mellottée, s.d» Corneille, P. 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