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L’amour et la violence dans l’oeuvre de Jacques Roumain Lorenzon Fumagalli, Gabriella 1978

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L'AMOUR ET LA VIOLENCE DANS L'OEUVRE DE JACQUES ROUMAIN by GABRIELLA\L£)RENZON FUMAGALLI Laurea in Lingue, Università 'L.Bocconi', Milano (Italy) 1969 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES FRENCH DEPARTMENT We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA February, 1978 © Gabriella Lorenzon Fumagalli, ]978 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the Head of my Department or by h i s représentatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of TRtwcH The University of British Columbia 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1W5 Date fiOACÂ il ' 1 g ABSTRACT Le but de ce travail est l'étude approfondie de quel-ques oeuvres de Jacques Roumain (malheureusement, je n'ai pas pu avoir à ma disposition Les Fantoches et Le Champ du Potier) à la lumière de deux éléments qui semblent obséder les romans, les essais et les poèmes de l'écrivain haïtien: l'Amour et la Violence. Après une présentation de Jacques Roumain et du climat socio-politique dans lequel il a vécu, et qui constitue le dé-cor de tous ses écrits (Chapitre I), je procède à un examen ap-profondi des Nouvelles, La Proie et l'Ombre (Chapitre II), du récit-paysan, La Montagne Ensorcelée (Chapitre III), et du ro-man le plus fameux: Gouverneurs de la Rosée (Chapitre IV). Au fur et a mesure que mon étude avance, je découvre que, sous des formes littéraires différentes, se cache la même, obsédante in-téraction, le même "jeu rituel" entre l'Amour et la Violence. Ces deux éléments passionnels saturent l'atmosphère jusqu'au point culminant où se déclenchera le mécanisme du Bouc Emissai-re. Son Sacrifice dissout une Violence apaisée. Cette sorte de schéma littéraire est évident même dans les aspects politique, religieux et poétique de l'oeuvre de Jacques Roumain (Chapitres V, VI, VII); c'est ce uqe j'essaye de démontrer dans les derniers chapitres. Le chapitre VIII est la synthèse, le résultat de l'ana-lyse faite au cours de ma thèse. J'y étudie, en oiùtre, l'évolu-tion de la pensée de l'auteur, qui se reflète dans son effort littéraire et le modifie à trois différents niveaux: 1- celui de l'idéologie socio-politique, 2- celui du langage, 3- celui de la conception du Bouc Emissaire. TABLE DES MATIERES Première partie: PRELUDE A LA VIOLENCE Chapitre I: Jacques Roumain: témoin-sorcier de l'amour et de la violence en Haïti p. I Chapitre II: Lî'initiation à la violence . 23 Deuxième partie: LE JEU RITUEL DE L'AMOUR ET DE LA VIOLENCE Chapitre III:L'actionmdisjonctive de la violence.-La Montagne Ensorcelée ou la violence - ^ déchaînée. ip. 40 Chapitre IV: L'action conjonctive de l'amour.-Gouverneurs de la Rosée ou la violence apprivoisée p. 55 Troisième partie: LES DEGUISEMENTS DE LA VIOLENCE ET DE L'AMOUR Chapitre V: L'aspect religieux p. 88 Chapitre VI: L'aspect politique p.109 Chapitre VII: L'aspect poétique p.117 Quatrième partie: LE RITE LITTERAIRE DE L'AMOUR ET DE LA VIOLENCE Chapitre VIII: Analyse de l'interaction amour-violence dans l'évolution de la pensée de Jacques Roumain p.126 BIBLIOGRAPHIE I p. 138 DIAGRAMMES Diagramme n.I: Le rapport bouc émissaire-communauté.. p. Diagramme n.2: Changement de la symétrie originelle par rapport à l'interaction amour-violence p.127 Première Partie: PRELUDE A LA VIOLENCE CHAPITRE I; JACQUES ROUMAIN; TEMOIN-SORCIER DE L'AMOUR ET DE LA VIOLENCE EN HAÏTI Ainsi: vers vous je suis venu Avec mon grand coeur nu et rouge, et mes bras lourds de brassées d'amour. Jacques Roumain ("Le Chant de l'Homme") Jacques Roumain, écrivain haïtien, a vécu seulement trente-sept ans. Né le ^ juin 1907 dans le quartier de Bois Verna, à Port-au-Prince, d'une famille de la bourgeoisie com-merçante et terrienne, il mourra dans sa ville natale le 18 août I9bk» Son activité a été frénétique, comme s'il pressen-tait qu'il n'aurait pas eu le jtemps de tenir ses promesses lit-téraire et politique. Sa cohérence d'homme et d'artiste est le diamant aux mille facettes de son éclectisme: il sera romancier, journaliste, homme politique, révolutionnaire, professeur, ethno-graphe, poète. Sa vie alimente constamment son expérience lit-téraire et ses écrits vivifient sa force vitale. Théorie et pra-tique, pensée et action soutiennent incessamment l'homme et crivain dans son voyage obsiné à la recherche de la vérité, dans sa lutte acharnée contre l'injustice et la lâcheté. Etant obligé à avancer dans une jungle de difficultés, il ne peut qu'arborer une attitude agressive et, parfois, effrontée. Sa polémique de-vient alors une machette tranchante, qu'il abat très courageuse-ment sur tout abus, sur tout oppresseur, sur toutes supersti-tions. Sa voix s'élève comme un chant de liberté dans ce monde noir encore endormi, accompagné d'une musique où le rythme de la violence est mitigé par des notes plus douces, celles de la tendresse et de l'amour de Jacques Roumain envers son peuple. 'Fleuri à la belle saison', Jacques Roumain, enfant 'dur et doux, réfléchi et têtu, batailleur et intrépide'(I) devient une •rose de saison®, une force impétueuse, redoutable, calme et contrôlée, une aile dans le vent.'(2) Premier de onze enfants, il a le privilège d'avoir comme grand-père Tancrède Auguste, pré-sident de la République dSHaiti de 1912 à 1913. Enfant terrible, d'après ses mômes déclarations ("Je trouvais plaisir à déchirer mes fonds de culotte avec toutes les mauvaises têtes du quartier^) il ne maltraite cependant pas ses livres, qu'il chérit, au con-traire, montrant, dès son plus jeune âge, un penchant pour l'é-tude. Il commence son éducation chez les moines de l'Institution Saint Louis de Gonzague, où il reste jusqu'en 1920, quand il quitte Haiti pour la Suisse. C'est à Berne qu'il continue ses études, à l'Institut Grunau, d'où il écrit: "La seule chose que je fasse avec passion est la lecture: Schopenauer, Nietzche, Darwin et les vers de Heine et de Renan."(3) Plus tard, dans une interview avec Antonio Vieux, il avouera le double aspect de sa personnalité: "Auprès du sportsman...exubérant de vie, il y a en moi un côté mélancolique, l'élégant en-nui de Byron."(4) De Berne il passe a Zurich, où il étudie à l'école Politechnique. En 1926 il quitte Zurich pour l'Espagne, où il s'intéresse sur-tout à l'agronomie. Mais la môme année, il décide de rentrer en Haiti avec son précieux bagage de connaissances. L'éloignement avait fait naître, comme par la suite dans les protagonistes de ses écrits, le germe du nationalisme, le désir de participer ac-tivement à la lutte contre l'oppresseur américain qui depuis 1915 occupait Haiti. L'île avait été pendant tout ce temps le refuge d'une violence réprimée. On s'en rend immédiatement compte en feuilletant les journaux de l'époque: articles dénonçant une situation insoutenable, stimulant à la résistance, à la révolte et même à la provocation. Cette situation socio-politique,, a été la Muse inspiratrice de Jacques Roumain: sa sensibilité a trou-vé en elle une source inépuisable. Il vit à une époque où la violence exerce sa dictature sur les paysans: des échos de son pouvoir restent longtemps en l'air môme après la fin de l'occu-pation américaine et inspirent au Docteur Price-Mars en 1942, un 'Message de NoSl aux Peuples de Couleur' imprégné de dégoût, de patience, de fatigue, d'amour et de violence. Ce témoignage é-mouvant publié dans un supplément du 'Nouvelliste', est dédié à 'tous les nègres qui dans le monde luttent pour la cause de la démocratie': "...à?la fin d'une année où le carnage, la mitrail-le et les explosifs ont couché des millions d'hom-mes sur la terre ivre de sang et gavée de pourri-tures, à un moment où se joue sur les champs de bataille le destin de l'homme de couleur, il est reconfortant que le plus ancien quotidien de Port-au-Prince, Capitale de la République Noire d'Haïti, manifeste son intérêt au sort du Nègre dans le monde, -Nègre d'Afrique, Nè-gre d'Océanie, Nègre de partout."(5) Plongé dans cette atmosphère, Jacques Roumain en absorbe jusqu'aux moindres particules la tension et la transfère dans son oeuvre. Il suit, angoissé, les mouvements des Américains, leur interfé-rence 'bénévole' dans les affaires haïtiennes, leurs interventions initialement sporadiques et rapides, coups de pattes d'un chat jouant avec un rat demi-mort. C'est seulement en I9I4-I9I5 que 'le chat' décide d'achever 'le rat'. Saisis d'une crise de pater-nalisme politique, les Américains se sentent en devoir de proté-ger les intérêts économiques des Pays étrangers, envoient en Haï-ti une armée de Marines qui, à la tête l'Amiral Caperton, s'empa-rent du pouvoir mettant fin à la violence par une nouvelle violen-ce. Il s'agit, en somme d'une substitution de bourreaux, tandis que le bouc émissaire reste toujours le paysan haïtien. (6) Leur 'règne' n'est ni illuminé, ni illuminant: sous prétexte de redresser ie sort de l'Etat, les Américains reétablissent la cor-vée et obligent les travailleurs à des horaires épuisants. Cette exploitation provoque naturellement de nombreuses révoltes de la part des Cacos (7), dont le chef le plus célèbre est Charlemagne Péralte. (8) Les rapports entre Haïti et les Etats-Unis se re-froidissent encore plus quand ces derniers cherchent à faire ra-tifier par des lois des actes ouvertement illégaux, tel le décret offrant la possibilité à un étranger d'acquérir la propriété de morceaux de terre haïtienne.(9) En 1922 des groupes nationalistes expriment ouvertement leur profonde insatisfaction à propos de l'attitude conciliatoire, ou mieux complice, du nouveau 'pré-sident de la République1, Louis Borno. Un comité d'études est promptement désigné par le Gouvernement Américain: par une ad-mirable action diplomatique, il atteint un accord avec les grou-pes Nationalistes pour que Eugène Roy soit le président provi-soire, dans l'attente des nouvelles élections. En 1930 Sténio Vincent, dont l'esprit nationaliste est bien connu, gagne les élections. A partir de ce moment, l'administration des Affaires Haïtiennes est confiée peu à peu à des autorités locales. En 1934» le dernier contingent des Marines quitte l'île: les Haïtiens ne seront pourtant pas abandonnés à eux-mêmes; plusieurs commis-sions américaines se tiendront en contact avec le Gouvernement de l'île, où elles feront même de bref séjours ('inspections' rendrait peut-être mieux l'idée,>de))ce genre de visites...) poli-tiquement constructifs. L'accueil des Haïtiens a toujours été des VJU plus froids, mieux encore, des plus hostiles. A travers le 'Nou-m velliste on lance des appels aux citoyens afin qu'ils montrent clairement leur profond sentiment nationaliste, leur jalousie en-vers la terre qui leur appartient, leur mépris envers des oppres-seurs manifestes ou suspects^ Tel est l'aperçu d'une époque critique pour Haïti: Jacques Roumain retourne dans son Pays en 1927 (Borno est au pouvoir), en pleine occupation donc, en pleine crise. Il trouve sa terre avilie, exploitée, secouée par des révolte, arrosée du sang de son peuple. Comment peut sa réaction ne pas être des plus violentes puisque l'amour la déchaîne? Il ne s'arrête que un instant, saisi d'étonnement douloureux; puis, la réaction se concrétise dans une action infatigable, qu'il poursuit par tous les moyens, dans un voyage qui l'éloigné de l'élite à laquelle il appartient et le conduit chez le peuple qu'il aime tant: "Il regarde le peuple, il observe les élites vautrées dans la confortabilité, il étudie la conjoncture mondiale. Une idée se fait jour dans sa tête, s'impose à lui et devient une force qui l'emporte contre la classe de laquelle il est issu, qui l'emporte contre l'éducation reçue, qui l'emporte contre ses anciens amis, qui l'emporte contre sa fa-mille même, qui l'emporte irrésistiblement, irrémissiblement vers le peuple." (10) Des pages de revues comme 'La Nouvelle Ronde', 'La Trouée' et •La Revue Indigène' on demande aux écrivains de se pencher da-vantage sur l'âme du Pays, pour pouvoir 'la mettre à nu et la disséquer': c'est une tentative désespérée de sauver par une suture intellectuelle la blessure qui a déchiré l'unité haï-tienne. Le nationalisme atteint alors les excès typiques des 'réactions contre': on arrive même à admirer le Fascisme ita-lien, y voyant la participation totale, donc l'union, de tous les citoyens. Jacques Roumain publie ses invectives dans les revues citées, compose des poèmes dont les titres mêmes: 'In-somnie', 'Orage', 'Angoisse', 'Attente' expriment un état d'âme bouleversé. Ces poèmes, définis par les critiques 'indigénistes', dépassent toutefois les limites de toute école et s'adressent à tous les opprimés de la terre. On y trouve des traces symbolis-tes, romantiques et surréalistes (II): le poète semble s'exercer à l'assimilation d'une technique purement littéraire par laquel-le il forgera ses poèmes-élégies, ses poèmes-armes, ses poèmes-cris, tous dédiés àl»Homme. L'angoisse dominant la création poétique se répand dans toute l'oeuvre de Jacques Roumain: au fur et a mesure que ses idées politique s'éclaircissent, des phrases agressives et impatien-tes se pressent à* la pointe de son stylo, se serrant les unes o aux autres, petits points noirs solidaires s'opposant à la blan-cheur de la page historique. A partir de ce moment il s'efforce-ra pour que sa prise de conscience devienne celle de tous les Haïtiens. Il écrit, par exemple, dans 'Le Petit Impartial', journal local dont l'intention anti-collaborationniste n'est pas cachée: "Mous sommes aujourd'hui en face de l'améri-cain comme nos Ancêtres (12) en face des ar-mées du Premier Consul. Et y avait-il à la Crête-à- Pierrot, à la Ravine-à- Couleuvres, une 'Elite' et un 'vil peuple'? Non. Il y avait des hommes décidés à mourir plutôt que de vivre esclaves. Des hommes qui savaient que la mort veugle fauche indifféremment riches et pauvres, lettrés et illettrés........ Nous tous souffrons. La souffrance nous a éga-lisés. Durement. Au-dessus de toutes mesquines querelles. Il y a la Patrie meurtrie à sauver... Soyons des frères unis — Sans cela une mort plus cruelle que la mort physique nous attend. Brisons les barrières! Etreignons-nous!"(I3) Ne retrouve-t-on pas là les tons sincères de l'appel de Manuel qui, dans Gouverneurs de la Rosée, invite tous les paysans à la réconciliation et à la solidarité dans le 'grand coumbite de la vie»? "Ce qu'une main n'est pas capable deux peu-vent le faire. Bâillons-nous la main. Je viens vous proposer la paix et la réconci-liation. Quel avantage avantage avons-nous d'être ennemis? Il n'y a qu'un moyen de nous sauver, un seul, pas deux: c'est pour nous de reformer la bonne famille des habitants de refaire l'assemblée des travailleurs de la terre entre frères et frères, de parta-ger notre peine et notre travail entre cama-rades et camarades..."(14) Solidarité, participation à la lutte, auto-défense: dans une tel-le situation on ne peut se passer de se protéger par l'écran de la violence. Quelle autre arme légitime pourrait l'écrivain of-frir à un peuple qu'il aime tant et qu'il voit constamment bat-tu et insulté? Comment ces dos courbés pourront-ils se redresser s'ils ne peuvent répondre aux fusils de l'ennem&gque par la fai-blesse d'un corps déchiré par la souffrance? Se déclarant contre la non-violence de Gandhi pour qui il nourrissait pourtant un profond respect et une grande admiration, Jacques Roumain écrit dans 'Haïti Journal': " " Pour ma part, je crois que la non-violen-ce est irréalisable dans les pays de civi-lisationâoccidentale justement parce qu'el-le ne porrait ®re basée sur le même terrain religieux."(15) Rechauffé par la chaleur d'un idéal révolutionnaire, illuminé par l'éclat de sa prise de conscience, Jacques Roumain marche désor-mais â la tête de son armée noire. Comme un papier buvard il a absorbé la haine dilagant en Haïti et, par le filtre de son amour pour tous les opprimés, en a fait une potion contre la passivité de ses soldats. Le moment semble être arrivé, où l'idéal doit ê-tre traduit en action, où les mots doivent se transformer en faits, où, ayant aboli tout terme de comparaison frustrante -"nous sommes habitués à considérer comme étalon de beauté la race blanche. Lui étant opposés, nous nous sommes créés laids...(16)-, on trouve le courage d'affirmer le renversement des valeurs figées, la fin de la suprématie, même symbolique, du'blanc' sur le 'noir', on chan-te 'la noirceur de l'innocence' et les 'ténèbres de la vertu', on exalte la beauté noire: •femme nue, femme noire Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté ! Femme nue, femme obscure! Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir... Femme nue, femme noire! Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'éternel..."(I?) Jacques Roumain poursuivra cette oeuvre de destruction des faus-ses idoles soit par son activité littéraire que par son attitude réelle: -plusieurs fois arrêté et emprisonné, il se révoltera tou-jours, accusant à son tour ses accusateurs, arrachant des visages de ses juges les masques hypocrites cachant leurs traits horri-bles: "Condamnez-nous, assassinez-nous, la trahison vous écrasera... Vous vous nourrissez de la crasse du blanc. Il vous étouffera. C'est el-le qui vous tuera."(18) En juin 1930» Eugène Roy nomme Jacques Roumain chef de division au Département de l'Intérieur. Il accepte. Doit-on penser à une trahison de sa part? Non. Il le fait seulemet dans l'illusion de pouvoir mieux contribuer à l'amélioration de l'état précaire de son Pays et, peut-être, dans l'intention de créer une ambiance plus tranquille pour la femme qu'il vient d'épouser (en 1929)» Nicole Hibbert, fille du fameux écrivain Fernand Hibbert. Vers 1931 son nationalisme s'épanouit en un sentiment de fraternité plus universelle: son idéal social devient idéologie politique, il adhère au communisme et se rend de plus en plus compte de la importance de la littérature comme moyen de lutte. Dans une let-tre publiée dans 'L'Action Nationale* en 1933» il résume ainsi sa pensée d'homme et d'écrivain: "Je suis communiste. Non militant pour l'ins-tant parce que les cadres d'une lutte politi-que n'existent pas encore en Hafiti. Je m'ap-plique à préparer... Fils de grands propriétaires terriens, j'ai renié mes origines bourgeoises?!. J'ai beaucoup vécu avec les paysans: je connais leur vie, leur mentalité, leur religion, ce mélange é-tonnant de catholicisme et de vaudou. ...Le paysanfhaïtien est notre seul produc-teur et il ne produit que pour être exploité, de la manière la plus effroyable, par une mi-norité ... politicienne qui s'intitule l'E-lite. Toutes mes publications ont combattu cette prétendue élite... En 1930, j'ai publié une plaquette de nouvelles qui dépeint le malai-se de notre génération... Je travaille au re-nouvellement de notre littérature par l'étude de notre très riche folklore. Jusqu'à ce jour, nos écrivains, à de très rares exceptions près, n'ont fait qu'imiter les poètes et conteurs français. J'estime que notre littérature doit être nègre et largement prolétarienne..."(19) Son style agressif trouvera aussi un débouché dans les nombreux tracts qu'il rédige. Le Gouvernement ne semble pourtant pas ap-précier ses qualités politico-littéraires. On cherche assez naï-vement à l'éloigner, en lui offrant un poste comme Secrétaire de la délégation haïtienne à Paris. Il refuse. Son activité de diffu-sion des idées communistes continue frénétique pendant les années I93I-I933i interrompue seulement par ses nombreux séjours dans le Pénitencier National, en contact direct avec la souffrance, prou-vant par là la fausseté de ceux qui soutenaient qu'il était trop facile de 'faire du marxisme dans un cadre de prince' ('L'Action Nationale', 10 janvier 1933). En 1934 il publie L'Analyse schéma-tique 32-34, pamphlet illustrant l'idéologie du Parti Communiste, à la rédaction duquel avaient collaboré plusieurs membres. Il est, cependant, le seul signataire de la brochure. Le Gouvernement l'ac-cuse immédiatement d'activité séditieuse et ordonne son emprison-nement. C'est en prison qu'il commence le roman inachevé Le Champ du Potier (20), un écho du courant 'prolétarien' très à la mode en Amérique dans les années '30. (21) Il sera libéré en Novembre 1936, la santé ébranlée, ses convictions toujours plus enraci-nées, sous condition qu'il quitte Haïti. IImpart donc pour l'Eu-rope, où il va séjourner en Belgique, à Bruxelles et en France, à Paris. Pendant cette période il s'intéresse surtout à l'ar-chéologie et à 1'ethnologie.(22) Il étudie à la Sorbonne et de-vient l'assistant du professeur Paul Rivet au Musée de l'Homme. Il adhère aussi à la Société des Américanistes. Aurait-il renon-cé à cette participation active qu'il avait tant prêchée pour se dédier entièrement à la recherche scientifique? La réponse est encore une fois négative, car dans le domaine de l'archéologie et de 1'ethnobotanique il cherche surtout l'âme des peuples an-ciens, revivant dans leurs légendes, dans leurs us et coutumes, dans leurs croyances superstitieuses. C'est en somme une autre façon d'enrichir sa connaissance de l'homme. En même temps, de son exil, il continue à éroder le poids de l'oppression que le Gouvernement haïtien presse sur les paysans et semble ne songer qu'au moyen de redresser, libres enfin, ces dos d'esclaves. Ro-ger Gaillard écrit à ce propos: "Le Matin fait état de l'existence à l'étran-ger d'un parti révolutionnaire haïtien appe-lant à renverser le président Sténio Vincent. Ce parti, d'après le journal, a pour leaders Mm Lucien Hibbert et Jacques Roumain."(23) Si l'on n'est pas sûr de cette conspiration, on sait que Jacques Roumain ne perd aucune occasion pour attirer l'attention de l'o-pinion publique sur les crimes proliférant, impunis, en Haïti. En 1939 paraît à Paris une collection d'articles intitulée L'Hom-me de couleur: c'est un effort de la part de quelques écrivains de plaider contre le racisme. Une étude très documentée de Jac-ques Roumain, Griefs de l'Homme noir, conclut le livre et porte l'atmosphère de révolte intellectuelle à son point culminant. Des échos de la volonté de l'écrivain à devenir le meurtrier de toute manifestation raciste pénètrent jusque dans ses poèmes, surtout dans 'Bois d'ébène', 'Sales Nègres', et 'Nouveau Sermon Nègre', élégies du sacrifice noir palpitant de souffrance, de révolte et de l'espoir qu'un jour toute haine divisant les hom-mes ne sera qu'un cauchemar lointain. Mais la violence est in-supprimable. Expulsée d'un côté, elle réapparaît de l'autre. El-le fait partie de notre vie, se métamorphose en juge, en justi-cier, en terme reéquilibrant la masse des vivants, fauchant l'ex-cès de la moisson humaine, à qui les lois économiques ont prédit une survivance menaçant notre bien-êctre. Elle se déchaînera donc, en septembre 1939» mais Jacques Roumain ne sera pas le témoin di-rect de ses cruautés, étant parti pour les Etats-Unis à peine à temps, au mois de septembre de la même année. A New York, au cours d'un discours prononcé en anglais à un bamquet organisé en son honneur (24), il ne perd pas l'occasion de se déclarer en faveur d'une lutte acharnée contre tous les oppresseurs et de lancer un appel à la solidarité de tous les opprimés: "...We cannot be for freedom of Austria and Czechoslovakia and against the freedom of 550,000 colonial slaves, against the dicta-torship of Herr Hitler and for the dictator-ship of Monsieur Daladier. Under différent masks, the drama is played by actors moti-vated by an identical will to power and in spite of clever orchestration the old the-me 'to save democracy and civilization' rings terribly false."(25) Il reaffirme, en outre, l'idée que la littérature doit être au service du peuple, que les écrivains "...have once and for ail lost the right -if ever it was ours- to the artifice of solitude and to the mysticism of intros-pection. This more or less subtle phra-seology is but a screen of smoke, hiding imperfectly a panic to desert. It is a re-nunciation of the primordial mission of a man of thought: To Be A Man of Action."(26) En I94-I Jacques Roumain quitte New York acceptant l'invitation de son ami Nicolas Guillen à le rejoindre en Cuba.(27) Le poè-te cubain a parlé de ce séjour dans Prosa de prisa: "Jacques iba en las tardes al periodico (Hoy) y alli tertuliâbamos en la medida del trabajo de cada quien. Hasta que ya de noche, nos sentabamos todos en una peuqeïïa fonda de chinos, frente a gran-des platos de arroz con frijoles negros y carne asada."(28) Après neuf mois passés à La Havane, Jacques Roumain peut enfin rentrer à Port-au-Prince, où Elie Lescaut vient d'être élu pré-sident. Encore une fois, il se tourne vers le domaine scientifi-que, donnant l'impression à un Gouvernement qui semble lui faire confiance, de savoir contrôler son instinct agressif. En vérité, |lïne fait que poursuivre son effort d'amélioration culturelle de it l'Haitien au moment où il fonde, par exemple, le Bureau d'Ethno-logie, paraît-il sur le conseil de l'anthropologue Alfred Métraux. Dans un numéro du Bulletin du Bureau, il révèle son intention, là où il écrit qu'un Musée "...est essentiellement destiné à l'ensei-gnement des couches les plus larges de la population. Il doit être semblable à un li-vre ouvert et expliqué. Sa mission n'est pas de séduire une curiosité désoeuvrée mais d'instruire et de stimuler 1'étude."(29) De 1941 à 1943 il écrit plusieurs essais techniques d'ethnolo-gie: Contribution à l'étude de l'Ethnobotanique précolombienne, des Grandes Antilles, L'Outillage llthique des Ciboney d'Haiti et Le Sacrifice du Tambour AssotO(r). Il enseigne, en même temps, à l'Institut d'Ethnologie que le Dr. Price-Mars vient de créer. En Octobre 194-2 il est nommé Chargé d'affaires au Mexique, où il commence sa vie de diplomate qu'il enrichit par des rencon-tres intellectuelles avec les libres penseurs de l'époque, tels que Ludwig Eenn et Anna Seghers. En 1943 une maladie assez grave met en danger sa vie: il se re-met de la crise et passe deux mois de convalescence en Haiti. Guéri, il retourne à Mexico city, mais une deuxième attaque le surprend au cours d'une visite à son île le 18 août 1944 et é-touffe à jamais la volonté de vivre d'un être héroïque, secoué par les derniers sursauts de la haine de tout oppresseur et de l'amour de tout opprimé.(30) CHAPITRE I: NOTES (1) J-S, Alexis, Préface à La Montagne Ensorcelée, Ed. Français Réunis, Paris, 1972, p.13 (2) Dans le numéro 21.031 du Nouvelliste, le 19 décembre 1941 paraissait le suivant 'Portrait' de Jacques Roumain: "Mince, de taille moyenne, couleur acajou, nez aquilin, de grands yeux noirs, élégant, Jacques est beau garçon. Il fut un enfant terrible à Saint Louis de Gonzague. Esprit domina-teur, discutant avec le professeur, batailleur, brave jusqu'à la témérité. Revenu d'Eurôpe avec tout "un bagages de connais-sances variées", parlant plusieurs langues étrangères, Jac-ques ne tarda pas à devenir l'un des champions du Nationalis-me intégral, reconnu par toute la jeunesse haïtienne pour son leader et porte-parole. Jacques Roumain est à la tête de sa génération, par sa grande culture et ses rares qualités de chef..." La signature est de Louis Garoute. (3) C. Gerald, A Knot in the Thread: The Life and Work of Jacques Roumain, microfilm, University of Michigan, U.S.A., 1972, p.105 (4) Antonio Vieux, "Entre Nous: Jacques Roumain", Revue Indigè-ne, Septembre 1927, p.107 (5) Jean Price-Mars, "Le statut ;du Nègre après la guerre", Le Nou-velliste, 28 décembre 1942 (6) C. Gerald donne quelques exemples des événement cruels qui é-taient à l'ordre du jour en Haïti à cette époque: "...in the National Prison, some 167 political prisoners, we-re massacred by officers of the Haïtian Government. The fol-lowing day, an angry mob pulled Guillaume Sam from the FrenJ&h légation, killed him and paraded his dismembered body through the streets." op.cit.,p.12 (7) Le 'Caco' est le paysan révolutionnaire haïtien. (8) Charlemegne Péralte est devenu un héros national. Il a été tué par les soldats de la Gendarmerie d'Haïti, en I9I9» (9) Les rapports entre Haïti et le Canada, au contraire, ont tou-jours été excellents. Avec le Québec surtout, il y a eu une entente parfaite, un échange fréquent de visites des repré-sentants des deux Pays, ayant, peut-être, des problèmes si-milaires. Philippe Canatve écrit à propos de l'entente Cana-da-Hafiti: "Il n'est certes pas inutile que le Canada et Haï-ti -si proches par l'esprit et par le coeur, non moins que si-tués non loin l'un de l'autre- entretiennent des rapports sui-vis, intellectuellement comme économiquement: les senti-ments autant que les intérêts y trouveront assurément leur compte." Il cite ensuite ce que M. l'Abbé Gingras, québé-cois, a affirmé dans une brochire après deux visites en Haïti: "Les Haïtiens tournent de plus en plus les yeux vers nous pour y chercher une sympathie dont nous n'avons pas le droit d'être avares; aussi pour nous demander ce que la France ne peut plus donner." "Canada-Haïti, Le Nou-velliste du 13 octobre 1941. (10) J-S. Alexis, op.cit., p.20 (11) Jean-Paul Sartre a clairement expliqué pourquoi "c'est né-cessairement à travers une expérience poétique" que le noir pourra prendre conscience de lui-même: "...c'est en s'aban-donnant aux transes, en se roulant par terre comme un pos-sédé en proie à soi-même, en chantant ses colères, ses re-grets ou ses détestations, en exhibant ses plaies, sa vie déchirée entre la 'civilisation' et le vieux fond noir, bref en se montrant le plus lyrique, que le poète noir atteint le plus sûrement à la grande poésie collective... On recon-naît la vieille méthode surréaliste... Il faut plonger sous la croûte superficielle de la réalité, du sens commun, de la raison raisonnante pour toucher au fond de l'âme et ré-veiller les puissances immémoriales du désir." "Orphée Noir", Préface à la Nouvelle Anthologie de la poésie nègre et mal-gache de langue française, P.U.F., 1969» p.XVII-XXV (12) L'emploi de la majuscule pour le mot 'Ancêtres' et de la minuscule pour 'américain' serait-il accidentel? (13) Jacques Roumain, "Le Peuple et L'Elite", Le Petit Impartial, 22 février 1928. (14) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, Les Editeurs Fran-çais Réunis, Paris, 1973, p.142. (15) Jacques Roumain, "Mahatma GandhiJ,?, Haïti-Journal, 14 mai 1930 (16) Jacques Roumain, "Défense de Paul Morand", Le Petit Impartial, 16 mai 1928 (17) Léopold Sédar Senghor, 'Femme Noire', Anthologie de la nouvel-le poésie..., ^p.cit., p.I5I (18) C. Gerald, op.cit., p.72 J-S.Alexis a été lui-aussi témoin du courage de Jacques Rou-main: Traqué, bastonné, torturé, emprisonné combien de fois, Jacques Roumain reprenait chaque fois sa place de combat com-me une bête de race, avec une détermination qui faisait fré-mir ses bourreaux eux-mêmes. Une fois, on le vit debout au milieu du tribunal, déchaîné, accablant les juges-crou-pions qui accomplissent la mascarade du jugement. Ce jour-là, matraqué à la barre où il était, le sang coulait à flots sur le sol qu'il continuait encore à fustiger et à dénoncer les assassins du peuple." Op.cit., p.16 (19) L'Action Nationale, 5Jjanvier 1933 (20) Le Champ du Potier a été partiellement publié (deux chapi-tres dans un journal de Port-au-Prince, Noël I94I-I942). Selon Roger Gaillard, le titre dénonce "la trahison et la lâcheté". C. Gerald pense que Le Champ du Potier "had been conceived as a part of a larger project which also included Gouverneurs de la Rosée. Roumain had thought, after comple-ting Les Fantoches and La Montagne Ensorcelée, to write a-nother cycle of novels as it were, one dealing again with urban middle-class society and the other taking up again the Haitian peasant and the countryside." Elle en donne en-suite le résumé suivant: "Le Champ du Potier is the story of three men and a movement. Pierre Martial is a young law-yer, devoted to his dying father and caught in a hopeless love for Pauline Deville. Doris, black and born on a plan-tation owned by the Deville family, is now a Communist or-ganizer among the HaStian masses; he is kept under surveil-lance by the police. Monier, a hunter attracted to the kill yet repulsed by death and dying, habitually intoxicated, is often in the marsh with his guide, Josaphat." Op.cit., p.l85 (21) C.Gerald fait remarquer la différence entre littérature •bourgeoise' et 'prolétarienne': "...since bourgeois values had become reactionary forces, forces of the status quo, bourgeois literature represented decadent art, ingrown un-able to contribute to human progress as it had its concep-tion against the forces of feudalism... Therefore, against the personal orientation of bourgeois literature, proleta-rian literature presented the epie: of the masses... Prole-tarian novels therefore typiçally unfolded in a political context... proletarian writers tended to deal with a fair-ly restricted set of characters and circumstances: the stri-ke leader, the capitalist 'boss', the intellectual seeking a new faith. It is very easy to see how these ideas lead to the rehabilitation of the concept of hero in the novel, in that they reintroduce epic character in the person of the worker-organizer. In this respect such ideas fit well into the général corpus of Roumain's work." Op.cit., p.200-201 En France la littérature prolétarienne surgit en même temps que le 'populisme', courant issu de l'oeuvre de trois écri-vains: André Thérive, Léon Hemonnier et Jean Guirec. Le mouvement naît en 1929 > s'opposant au snobisme de la littérature moderne et son but serait celui de "ranimer, en le renouvelant, le vieux réalisme, réagir contre les abus d'une littérature psychologique, le coupage des che-veux en quatre, le nombrilisme." Stéphan Raoul, "Le Popu-lisme", article cité dans la thèse de Giuseppina Udeschi-ni, Eugène Dabit, Université 'L.Bocconi', Milan (Italy), 1970, p. 29 D'abord la littérature des populistes est purement lit-téraire, n'impliquant aucune foi ni religieuse ni poli-tique; ce qui provoque une réaction hostile de la part des différents mouvements 'prolétariens' qui les considèrent comme un groupe diintellectuels, de bourgeois réclamant le droit de parler du peuple tandis qu'eux, ils parlent pour le peuple. Il est en réalité très difficile de tracer les lignes de démarcation absolument nettes entre les différen-tes 'écoles' dont le champ d'action est l'humble milieu du peuple. Les journaux et les revues de gauche consacrent sou-vent leurs pages littéraires à des controverses passionnées sur la littérature prolétarienne: la définition en demeure fort imprécise: tantôt l'expression semble indiquer des oeu-vres apportant sur les classes populaires un témoignage au-thentique, voir celui des prolétaires eux-mêmes, écrivains ouvriers ou paysans (c'est la conception d'Henri Poulaille. Voir Nouvel Age Littéraire, Paris, Valois, 1930); tantôt el-le s'applique plutôt à une littérature militante, 'engagée', au service du prolétariat révolutionnaire (c'est en général le point de vue des collaborateurs de Monde, hebdomadaire fondé par Henri Barbusse en 1928). Il y a bien un groupe d'écrivains réunis autour de Marc Ber-nard, écrivain-ex-ouvrier. Ils publient même un Bulletin des écrivains prolétariens, dont le premier numéro (mars 1932) contient un manifeste. On y affirme l'intention de ne pas re-nier la classe d'où l'on sort, de combattre contre ceux qui voient dans le prolétariat un prétexte pour créer une école, tout cela sans tomber dans une littérature de parti. Aurait-on accepté la collaboration d'un écrivain qui, comme Jacques Roumain, avait renié sa classe d'origine pour devenir fils du peuple? Il serait intéressant de savoir si l'écrivain haï-tien est entré en contact avec des représentants de ces mou-vements et en a subi une influence. (22)Dans sa Préface à la Contribution à l'étude de l'Ethnobotani-que Précolombienne, Jacques Roumain affirme: "J'ai renoncé, dans l'exposé de 1'ethnobotanique des Taino à la division classique: Agriculture, Horticulture, pour pouvoir mieux pré-senter, à travers une analyse du monde végétal de ces In-diens, une idée générale de leurs mythes, de leurs croyan-ces religieuses, de leurs cultures matérielles et de leur organisation sociale." Jacques Roumain, Contribution à l'é-tude de lfethnobotanique précolombienne des Grandes Antil-les, Port-au-Prince, Imprimerie de l'Etat, 1942, p.2 L'Outillage Lithique des Ciboney d'Haïti est encore un voya-ge à prétexte scientifique dans les civilisations pré-Taino et Arawak. (Son intérêt porte encore sur l'histoire de la destruction de la civilisation des Taino par un peuple enne-mi, celui des Arawak.) Le but de cette étude est de recons-truire 'the cultural sequences of the Ciboney people throggh careful analysis of 'La courbe de fréquence de chaque type d'objet par site; la présence ou l'absence de ces objets ca-ractéristiques dans les divers sites étudiés...' Bulletin du Bureau d'Ethnologie, p.25, cité dans C.Gerald, op.cit., p.238. Malheureusement l'étude n'a été publiée qu'en partie. (23) Roger Gaillard, La destinée de Cari Brouard, Port-au-Prince, ed. Henri Deschamps, 1966, p.8l (24) Chez Harlem YWCA, le 15 Novembre 1939. Des personnages fa-meux participent à ce banquet: Alain Locke, Langston Hugues, Richard Wright, Jesse Fauset. L'information est donnée par C.Gerald dans l'oeuvre citée, p.228 .-Si (25) Il est curieux de remarquer comment même le poète Nicolas ° Guillen, dans un article paru dans Le Nouvelliste, f3?e 21 janvier 1942, s'écrie: "Malheur au Nègre, si Hitler triom-phait!". Le titre était: "Haïti est Hitler". (26) C.Gerald, op.cit., pp.228-229 (2?) Dans Prosa de Prisa, Nicolas Guillen raconte comment il a connu Jacques Roumain: "... Yo lo habxa conocido en 1937. El viv£a en Paris y yo estaba de paso por esa ciudad, rum-bo a Valencia, donde iba a celebrar tant como en Barcelona y Madrid, el Segundo Congreso por la Defensa de la Cultura, en plena guerra del pueblo espanol contra Franco. En el bre-contacto que tuvimos entonces, Roumain me dijo que él tam-bien iba al Congreso. Sin embargo, no fue. Luego supe que habxs sufrido una crisis hepatica, la cual lo mantuvo en cama y lo debilito mucho. A mi regreso de Espana, en 1938, pase de nuevo por Par£s, y me instalé unos meses en un hos-telito de la Place Dauphin, el 'Henri IV', donde vivxa Pita que me llevo a él. Fue por aquellos dxas cuando conoci Jac-ques Roumain de cerca, pues nos vexamos a diario, aunque él no residia en el mismo sitio que yo." Prosa de Prisa, •Sobre Jacques Roumain1,La Habana, 1961, p.325 (28) Ibid., p.324 (29) Jacques Roumain, notice:Le Musée du Bureau d'Ethnologie, sans numéro, 1943» pp.34-35 (30) Les causes de sa mort ne sont pas claires. C.Gerald résu-me des avis différents: "Some maintain that he was poiso-ned, a victim of political intrigue. A story circulâtes that a woman agent followed him from Mexico and appeared beside him at a reception the night before his attack, but some discrédit this story as groundless. Others attribute his death to sclerosis of the liver and indicate that Rou-main had an alcoholic problem. This seems the most widely accepted,view, but others refuse to accept that this can havs been the cause of death."Op.cit., p.251 J-S.Alexiéivse limite à affirmer : "Je demeure persuadé que Jacques Roumain était rentré la dernière fois pour prendre part au combat contre la dictature acéphale de Lescot. Hé-las, il devait mourir peu après... Mille bruits courent sur sa mort..." Op.cit., p.28 Le témoignage d'Henock Trouillot nous laisse encore dans l'ignorance des vraies circomstances:"...Quelle maladie emporta Jacques Roumain? Là encore les opinions sont con-traires. Selon Ludwig Renn, il souffrait d'une malaria chro-nique qui dégénéra finalement en une anémie pernicieuse..." Dimension et limites de Jacques Roumain, ed.Fardin, Port-au-Prince, 1975, p.121 Enfin, Nicolas Guillen évoque, ému, sa dernière rencontre avec Jacques Roumain:"Yo lo vi a Roumain la ultima vez, unos dis antes de morir, a su paso por La Habana, donde habia vi-vido en 1939. Venia de Me'xico, ya restablecido del stfbito mal que tanto hizo temer por su vida. Nada presagiaba en él pr6ximo fin. Almprz^i'.en^miBcasa, "algo que tuviera name", co-mo me pidio. Al partir puso en mis manos una copia mecanogra-fiada de la novela y una libreta en que habia muchas hojas manuscritas. "Son tus poemas", me dijo. Luego me explico que habia trabajado en la^traduccion de ellos, en Mexico, y que los ténia pasados a maquina para publicarlos en Haiti. No lo iba a permitir el destino. Su vida se apago el 18 de agosto de aquel mismo aîlo, un viernes a las diez de la manana, " Op.cit., p.328 CHAPITRE II; L'INITIATION A LA VIOLENCE La littérature négro-africaine est le résultat de l'interaction continue entre l'amour et la violence: amour pour un peuple noir qui a trop longtemps accepté la souffrance, sup-porté les humiliations, réprimé la rage; violence contre un peu^i. pie blanc qui a trop longtemps exercé la crauté, infligé les hu-miliations, provoqué la révolte. Ces deux éléments se fondent dans l'oeuvre de Jacques Roumain, pénètrent dans son univers com-me un souffle créateur, secouant les êtres et les choses de leur immobilité physique et morale. Un frisson de vie nouvelle les par-court: la nature se ranime, les tams-tams retrouvent leur rythme, le nègre se lève. Le voilà debout. Il abandonne son coin et mar-che, orgueilleux, droit devant lui vers la liberté. Il chante aux battements des tambours, une chanson douce et triste exaltant sa négritude et confiant au vent la sève de l'espoir, pour qu'il la répande dans le monde entier. Son emprisonnement fini, le noir entreprend un long voyage. Son but? L'Homme. Il le trouvera là où le jour s'annule dans la nuit comme le blanc dans le noir, et il le saluera d'un chant de paix, absorbant son dernier cri de désespoir. L'oeuvre de Jacques Roumain est seulement le prélude de cet épui-sant voyage. Nombreuses seront les difficultés que le voyageur devra surmonter avant qu'il ne puisse procéder. Il devra dé-truire et reconstruire, renoncer et accepter, oublier et se souve-nir, être agressif et humble, adhérer parfois à l'amour parfois"à la violence, s'emparer finalement des contrastes et les réduire à des compromis acceptables. Ce sra une suite de sacrifices offerts à un dieu de la Paix très exigeant. Mais comment la victime pour-ra-t-elle devenir digne de son immolation, comment pourra-t-elle se débarasser du côté négatif de soi-même afin de se rendre entiè-rement disponible? Comment accumuler la haine accumulée pendant des siècles, oublier les maltraitements subis? Il n'y a justement que la voie du sacrifice de soi-même, l'immolation de ce bouc é-missaire volontaire qui aimante sur sa personne toutes les ran-coeurs et les sentiments d'hostilité d'un peuple et rend immacu-lé par la violence purificatrice de sa mort. Une violence née de l'amour -au moment où la victime accepte de se sacrifier- et géné-ratrice de l'amour -au moment où elle restaure l'équilibre vital et unifiant. Le sacrifice donne un sens purificatoire à toute 1' oeuvre de Jacques Roumain. Ses écrits ont le pouvoir des formules magiques, sont la répétition© rituellesde cet instant qui voit la fusion féconde de l'amour et de la violence. Cette constante sym-bolique reapparaît sous différents aspects, se mimétise, assume des valeurs d'inégale intensité, mais elle constitue toujours le métier sur lequel l'auteur haïtien a tissé sa trame littéraire. Chacun de ses livres est un rite pendant lequel un holocauste est immolé et une nouvelle étape vers la conquête de l'homme est ac-compile et sacrée. LA PROIE ET L'OMBRE Ce recueil de nouvelles paraît en août 1930 dans le •Petit Impartial'. C'est un portrait critique de la vie inutile du bourgeois haïtien où le ton polémique atteint un haut degré de vio-lence nuancée de tendresse envers la souffrance du paysan. Dans Préface à la vie d'un bureaucrate, Michel Rey, un écrivain manqué, sourit à un jour'sale' d'une sorte de rictus douloureux, grimace défiante que la réalité quotidienne suscite. C'est seule-ment lorsqu'il pense au jour de son retour en Haïti, parmi son peuple, que la saleté du jour cède la place à un soleil domptant "une mer silencieuse remuée de vagues douces". Il se souvient a-vec tendresse de "cette marchande de mangues qui passait, portant ses fruits sur la tête comme une reine sa couronne." Mais, sou-dain, son humeur change: un état d'irritation et de révolte se empare de lui. C'est le retour à la réalité: la présence physique de sa belle-mère l'a causé. Fille d'une mulâtresse et d'un "teu-ton", elle est fière de se considérer une "dame allemande". Ce concentré d'hypocrisie et de lâcheté ne peut qu'éveiller un sens de dégoût dans "l'autre". Car, même si l'on est fait de la même pâte, on n'aime surtout pas voir la reproduction exacte de nous-mêmes. "Michel la hait durement et l'aime à la fois d'une tendresse vague. Il ne peut se passer d'elle. Elle est sa revanche sur cette socié-té po&t-au-princienne, corrompue, hypocrite, bassement bourgeoise, qui le brisa et qu'el-le synthétise parfaitement. Il éprouve une joie mauvaise, exaltante, à la blesser, lui faire mal, et li y parvient toujours et fa-cilement parce que Mme Ballin, toute super-ficielle, s'y prête d'elle-même."(I) cette haine envers sa belle-mère est le seul sentiment puissant "qui lui rende la vie supportable", si l'on ne considère pas la force de la rancoeur qu'il éprouve envers lui-même, qu'une auto-critique d'autant plus impitoyable qu'elle est inopérante, défi-nit comme "un raté aux dents agacées par la vie,cette gra-pe de fruits acides, à laquelle^ je ne puis pas mordre."(2) La lâcheté paraît être le trait distinctif de la personnalité de Michel, trouvant la force de réagir et même de s'acharner contre sa belle-mère, coupable de lui renvoyer continuellement l'image réflétée de lui-même. Il se reconnaît dans l'image de pe-tit bourgeois, il est conscient de sa laideur morale et de son impuissance acceptée, mais il se laisse bercer par la monotonie de sa vie, rassuré par l'amour de sa femme et l'amitié d'un ami 'riche' qu'il exploite, se vengeant ainsi encore une fois d'une société dégoûtante et visqueuse, de cette boue humaine où toute-fois il continue volontairement à s'enfoncer. Un jour, quelqu'un lui jette la corde à laquelle il pourrait s'accrocher pour se li-bérer de cette paralysante étreinte fangeuse. Il peut, s'il veut dire 'non' au compromis, crier son refus, exalter sa liberté, prouver sa différence. Il réfléchit, il s'analyse, il retrou-ve tremblant au fond de lui-même toute sa faiblesse et il sem-ble décidé à l'étouffer à jamais. Pour un instant sa bouche se remplit du goût sucré de la victoire: "Il ouvrit un tiroir. L'arme était retournée vers lui. Il regarda sa petite gueule noire et luisante. -Un geste, une simple pression du doigt et à ma tempe, à ma vie, à toutes mes misères, je mets un rouge point final."(3) Non, pas de ponctuation 'finale': Le chapitre prolixe et lâche de la vie de Michel Rey acquerrait par là un sens trop profond et manquerait de cohérence 'bourgeoise'. Le noir éclatant et vic-torieux de la gueule du révolver s'évanouit dans la blancheur mesquine d'une feuille de papier, d'une lettre 'respectueuse' adressée au Secrétaire d'Etat qu'il déteste, mais de qui il ac-cepte un poste honorable au Département de l'Intérieur, obtenu grâce aux manipulations de Mme Ballin.(4) Le rite du sacrifice est accompli non par le suicide de Michel, mais par son immolation idéologique, par le meurtre volontaire de sa personnalité. C'est un holocauste offert à l'amour» de sa femme, au futur de ses enfants et, surtout, au bourgeois bien installé au fond de son coeur, d'où il lance des appels obsé-dants et vénimeux: "Accepte cette fonction: cent vingt-cinq dollars par mois, tes dettes payées, la gène disparaît de ton foyer, tes enfants sont heureux, tu renoues tes relations, tu reconcilies avec ta famille, et c'est le bonheur, la vie ouverte devant toi."(j|) Que ce bas opportunisme est loin de l'audace hautaine par la-quelle les deux acrobates nègres d'Amsterdam -ce'psaume magni-fique et insolent à la vie'- affrontent leur existence. Leur défi quotidien ne peut que les remplir de satisfaction: "Quand ils descendirent de leur sommet et sourirent, leurs âmes naïves jouaient sur le clavier de leurs dents éblouissantes !"(6) Le sourire de Michel, au contraire, ne pourra qu'être un ric-tus douloureux, qui tire "ses lèvres d'un côté par deux rides divergentes." PROPOS SANS SUITE Le jeu de la violence et de l'amour atteint, dans cette nouvelle, un niveau intellectuelfçsdevient jeu de l'esprit, discussion aiguë, critique subtile du milieu haïtien, analyse des raisons qui poussent les trois protagonistes, Jean, Daniel et E-milio, à leur suicide idéologique. Les personnages principaux appartiennent eux-âussi à la crème de la bourgeoisie haïtienne: l'un est avocat, l'autre médecin, le dernier poète. Le langage émergeant du flux verbal de leurs dis-cussions révèle toute son ambiguïté et son habileté à la métamor-phose: parfois, il s'attendrit à la vue d'une 'foule gaie qui se compose d'hommes tristes', puis il change pour exprimer soudain tout son dégoût envers la course à la réussite que les locuteurs aussi méprisent, mais qui les voit pourtant au premier rang par-mi les participants. Daniel, le médecin, essaye de se justifier: il est, comme les autres, un des 'moutons de Panurge', une des plusieurs victimes du milieu. 11 sait que sa volonté est trop faible pour alimenter le feu de la révolte. Mais il ne tolère pas de lire la confirmation de sa défaite dans les yeux de son ami, qui le regarde muet et impuissant. Ce silence l'exaspère: "—Parlez! cria-t-il avec véhémence. Vous voyez bien, vous aussi pensez que c'en est fait de moi, que je ne suis plus qu'une souche pourrie que le courant emporte. Vous aussi me condamnez."(7) Emilio, justifiant à son tour le fait qu'il a renoncé à expri-mer ses idées, s'écrie: »—La poésie, la poésie...On n'en fait pas avec la vie; en tout cas, pas avec la nô-tre. "(8) Cette affirmation peut sembler absurde, car c'est dans le puits de la vie qu'on puise l'eau vivifiante de l'inspiration. Mais quand on est épuisés, accablés sous des fatigues physiques et morales, on n' a plus la force de bouger. Tout est immobile, en nous et hors de nous. L'incapacité à écrire d'Emilio est donc la réponse négative à l'affirmation Léopardienne selon laquelle "L'homme serait tout puissant s'il pouvait être désespéré toute sa vie..." Dans la nuit port-au-princienne où aucun crime n'arrive on sent pourtant que la violence est dans l'air. Elle rOde dans les rues, se glisse dans les choses et dans les êtres. "Un chant montait dans cette nuit en jet lent: c'était une plainte profonde, un cri déchirant qui s'élançait haut dans le ciel et retombait en sanglots..."(9) Elle se transforme en artiste et peint sur les murs son oeuvre pleine d'horreur, des fleurs rouges qui "saignaient comme une blessure voluptu-euse, et leur ombre qui éclaboussait le mur semblait un second bouquet de roses noires, ou un peu du sang des autres fi-gé."(10) ou encore elle s'incarne dans une marchandé -"un amas entassé de chair informe"- pour devenir source d'inspiration: "Ta fesse est un Boumba chargé de victuailles!" improvise le poète Emilio, qui exprime toutefois mieux toute sa sensibilité dans l'explication de son vers au goût rusti-que: "Ta fesse est: on écoute le grésillement, le premier sifflement de la graisse tom-bant dans le récipient; un boumba: oh, merveille! Ce mot fait songer à l'explo-sion d'une bombe, à un derrière impétueux, à une marmite volumineuse et noircie au feu; chargé de: est un petit arrêt prépa-ratoire; puis brusquement: victuailles: ça c'est promptement sublime, ce tchouail-le ! ! de la graisse brûlante dans la casse-.-rôle!"(II) Et n'est-pas dans son amour pour les prostituées, dans son goût pour "leur chanson obscène, leur appel forcené à l'oubli, à l'anéantissement que Daniel retrouve les pauvres sentiments "illuminant sa vie de lâche"? N'est-ce pas dans cet amour im-moral que se réalise encore une fois la fusion entre le plai-sir et la souffrance, entre le désir et le dégoût, entre l'a-mour et la violence? "J'aime les prostituées. Elles ont des bai-sers douloureux: c'est d'avoir meurtri la chair de leurs bouches à tant de lèvres é-trangères, à tant de caresses infâmes. Au-près d'elles je suis apaisé. Je suis leur pareil Pareil à elles par la souffrance et le dégoût quotidien. Prostitué aussi:à moi-même, à mon impuissance, à ma lâcheté devant la vie."(12) Cette identification à l'écroulement moral nous plonge dans l'at-mosphère d'une certaine décadence baudelairienne, où résonnent des échos poétiques: "Vous que dans votre enfer mon âme a pour-suivies Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains, Pour vos mornes douleurs, vos soifs inas-souvies, Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins."(13) C'est une sorte d'amour avorti, de sentiment de peu de valeur qu'offrent les marchés du désespoir à leurs clients silencieux, achetant sans marchander des articles misérables. LA VESTE Si dans les nouvelles précédentes l'action de l'a-mour fraternel ou familial mitigeait un peu celle de la violen-ce, dans "La Veste" l'ambiance se fait encore plus désespérée. Saivre, le protagoniste qui, comme les autres, a raté sa vie, est "au delà" de l'amour. Il a une femme qui le craint, il re-fuse l'smitiéâqu'on lui offre, il vit dans la solitude la plus absolue. Toutefois l'amour -celui des autres- rOde autour de Saivre, accentuant sa situation tragique. Il y a des éclats de voix dans le café où il se trouve: ce sont les tons aigus du bonheur. Une prostituée offre un peu de chaleur à un matelot. Un autre marin chante "somebody loves me..." Un ivrogne s'inté-resse à lui, cherche inutilement à entamer une conversation. Saivre est impénétrable, plongé dans son silence fourmillant de questions sans réponses, de problèmes sans solution. Puis, soudain: "Tiens, on dirait un pendu." s'écrie l'ivrogne en regardant la veste de Saivre accrochée au mur. Et il comble son silence hostile par le récit du suicide d'un jeune homme qui habitait chez lui. Il s'était pendu il y a un mois. Un flux de mots s'empare de l'esprit de Saivre et l'il-lumine d'une lumière noire. Il est comme hypnotisé: "Ses yeux ne se détachaient pas de la veste. Une angoisse folle dansait dans son regard."(14) Il a finalement trouvé la réponse exacte à ses questions, la so-lution de ses problèmes. La vérité est d'une clarté aveuglante, elle exerce le même étrange attrait qu'un abîme attirant et re-poussant en même temps celui qui ose s'y pencher. Descendra-t-il au fond de l'abîme pour la regarder en face, sa vérité? Un der-nier doute l'assaille: "...Est-ce qu'il y a encore une autre vie, quoi? Milon réfléchit un court instant: —Non, je ne crois pas. —Moi non plus, fit Saivre avec un tel effort que toute sa face fut tordue."(15) C'est l'effort de celui qui, à un certain moment, doit avouer sa prise de conscience d'une réalité pénible, mais qu'il ne peut plus faire semblant d'ignorer tellement elle remue en lui. Sai-vre quitte le café. Son attitude est celle d'un être se flattant de réussir à s'évader de lui-même: "...il courait...Il ne sentait pas la pluie. Il ne voyait pas les maisons. Il ne voyait pas son ombre... Il fuyait."(16) La violence est en l'air. Elle attend comme un oiseau de proie de choisir sa victime. La misère d'une pauvre baraque en bois -le taudis où habite Saivre- est le décor idéal où elle pourra se déchaîner. A la maison, une femme réduite à un amas de chair main-tes fois battue et foulée n'attend que d'être achevée. Elle écou-te, tremblant de peur, les pas approchant de son bourreau et cher-che un abri absurde contre le mur. Elle attend des coups... Mais, soudain, la violence change d'idée et s'abat impitoyable sur le justicier. "Une chaise tomba. Puis plus rien..." La victime désignée se retourne, incrédule. Comment la violence a-t-elle pu s'évanouir sans s'être apaisée? Elle cherche "avec d'infinies précautions" une réponse. Finalement... "A la flamme de la bougie, elle vit le corps qui pendait." Le lecteur haïtien, ou plutôt l'auditeur à qui un conteur improvisé peut avoir lu ces histoires, doit n'avoir eu aucune difficulté à s'encadrer dans l'atmosphère recréée par Jacques Roumain. Peut-être aura-t-il été saisi d'un sens de ré-volte contre tout ce qui est responsable de sa condition misé-rable, qu'il voit maintenant projetée hors de lui sur l'écran du roman. Il doit réagir, à moins que l'habitude à l'acceptation de la souffrance n'ait fait de sa douleur un de ces objets quoti-diens qu'il ne remarque même plus tellement ils font partie de sa vie. Il aura ressenti, en écoutant les récits, la même violen-ce qui opprime le Pays et le même amour fraternel qui unit les victimes; il aura revécu le rite du sacrifice et, peut-être le aura-t-il trouvé injuste, aura-t-il compris l'inutilité de cette immolation à des dieux éternellement inapaisés -des dieux blancs-; aura-t-il trouvé la force de secouer de son dos le joug de la sou-mission à la dictature non seulement de l8étranger, mais uassi de l'ignorance écrasant les paysans et rendant impossible leur mar-che vers le progrès. De nombreux critiques ont reconnu l'authen-ticité du milieu haïtien décrit dans ces nouvelles. Cari Brouard, par exemple, affirme que tout dans La Proie et l'ombre "lui sem-blait familier" tout en reprochant à l'auteur de prêter "ses propres réflexes, ses propres sensations aux paysans qui évo-lueront. .."(17) Est-il vraiment possible de faire une nette distinction entre les sentiments de Jacques Roumain et ceux du paysan haïtien? L'ignorance du dernier l'empêche d'exprimer ce qui le tourmente, il est donc obligé à abdiquer le royaume des mots. C'est alors que l'écrivain, par un coup d'état intellectuel prend le pou-voir, se met à la tête de cette masse muette et, en porte paro-le des gouverneurs de la,rosée, dépose sa plainte au pied de 1'oppresseur. Antonio Vieux 'légalise' la position de Jacques Roumain, quand il reconnaît à son oeuvre la validité non seulement d'une con-fession mais aussi d'un témoignage: "La confession se limite à un seul homme, à une seule âme,...Le témoignage est plus large...Le témoignage sert à l'histoire de l'âme collective..."(18) Edner Brutus exprime la même opinion, voyant en ces nouvelles "...le résultat d'une enquête menée à travers les méandres de l'âme des désaxés de notre génération. Ce livre est, tout ensemble un témoignage et un aveu."(I9) Témoignage, confession, plainte, dénonciation, révolte et défi se fondent et de leur synthèse jaillit la force symbolique de La Proie et l'ombre. Le recueil est comme un tableau littéraire où des touches agressives et ironiques -les phrases- peignent des personnages aux visages illuminés par des rictus doulou-reux "Des fantoches, des marionnettes pérorantes et,.grimaçantes maniées par un montreur qui les méprise."(20) CHAPITRE II: NOTES (1) Jacques Roumain, "Préface à la vie d'un bureaucrate", dans La Montagne Ensorcelée, op.cit., p.37 (2) Ibid., p.58 (3) Ibid., p.58 (4) J'ai lu avec étonnement la brève analyse que Henock Trouillot a exposé dans son étude Dimension et limites de Jacques Rou-main. La voici: "Une révolte contre sa belle-mère mais aussi une révolte d'enfant gâté, marié trop jeune, éclate dans l'u-ne des nouvelles de La Proie et l'Ombre. Que veut la belle-mère du jeune homme, personnage remuant qui fréquente des bou-ges? Lui trouver un emploi. Et Roumain note au sujet du nou-veau rond-de-cuir: 'un pauvre bureau reçoit sa détresse'. A la fin, il démissionne: le travail, ce n'est pas fait pour lui."Op.cit., p.68 Comment a-t-il pu interpréter ainsi les dernières lignes de Préface à la vie d'un bureaucrate, siaielles renferment tout le poids d'un renoncement total de Michel Rey, le protagonis-te à sa propre personnalité? Jacques Roumain ne voile nulle-ment ses intentions quand il écrit: "Mais il (Michel) se sen-tit lâche. Il ne referma pas le tiroir, mais, saisissant sou-dain une feuille blanche, il commença lourdement, lentement: "Monsieur le Secrétaire d'Etat, J'ai bien l'avantage..." Jacques Roumain, op.cit., p.58 Jamais des points de suspension ne m'ont paru avoir une si-gnification si claire! Dans le même livre Henock Trouillot affirme: "Il s'agit ici de Michel Rey dont on dit qu'il est une figuration de Jacques Roumain..."Op.cit., p.69 Or, il devrait parler tout au plus de 'préfiguration', puis-que c'est seulement après la parution des nouvelles que Jac-ques Roumain démissionnera du Département de l'Intérieur. Et ce ne sera certainement pas à cause de sa lâcheté, mais pour des raisons 'd'ordre personnel' qu'on peut bien deviner si l'on connaît à peine ses idées politiques. D'ailleurs un autre critique, Roger Gaillard, nous informe que Jacques Roumain ne connaissait absolument pas sa belle-mère et nie toute source autobiographique de la nouvelle en question: "On sait qu'un des héros de 'La Proie', Michel Rey finit par se laisser aller à la solution facile, en acceptant un poste dans l'Administration Publique. On sait aussi que Jacques Roumain a été aussi fonctionnaire. De façon d'ailleurs ^ éphémère. Voici ce quê m'écrit à ce propos un familier de no-tre romancier: "Jacques était Chef de division au Département de l'Intérieur quand il publia La Proie et l'Ombre; mais il avait écrit les nouvelles de ce recueil avant son entrée au Ministère. Préface à la vie d'un bureaucrate, un des récits de 'La Proie', aurait été, de quelque manière, 1'expression d'une prémonition sans être pour autant autobiographique. Prémonition de la capitulation des intellectuels d'une géné-ration devant 'les impératifs de la vie'." Roger Gaillard, L'Univers romanesque de Jacques Roumain, éd. Henri Deschamps, Port-auPrince, 1965» p. 5» n.I (5) Jacques Roumain, Propos sans suite, dans La Montagne Ensor-celée, p. 61 (6) Ibid., p.60 (7) Ibid., p. 69 (8) Ibid., p.61 (9) Ibid., p.62 (10)Ibid., p.69 (11)Ibid., p.69 (12)Ibid., p.62 (13)Charles Baudelaire, "Femmes Damnées", Les Fleurs du Mal, CXI, Oeuvres complètes, éd. Gallimard, 1975» p.H3 (14)Jacques Roumain, La Veste, dans La montagne Ensorcelée, p.80 (15)Ibid., pp. 80-81 (16)lbid., p.81 (I?)Carl Brouard, "La proie et l'Ombre", Le Petit Impartial, 8-9 septembre 1930 (18)Antonio Vieux, Préface à La Proie et L'Ombre, éd. La Presse, Port-au-Prince, 1931, p.7 (19)Edner Brutus, "Jacques Roumain", La Relève, octobre 1933» pp. 12-13. (20)Roger Gaillard, op. cit., p.k Deuxième Partie: LE JEU RITUEL DE L'AMOUR ET DE LA VIOLENCE CHAPITRE III; L'ACTION DISJONCTIVE DE LA VIOLENCE LA MONTAGNE ENSORCELEE OU LA VIOLENCE DECHAINEE Ce récit paysan, publié en 1931t est une réponse à l'appel lancé par le Dr. Jean-Price-Mars dans Ainsi parla l'on-cle , pour que la littérature de l'île puise son matériel dans la richesse du folklore haïtien. Jacques Roumain a su modeler la ma-tière brute par un travail savant, il l'a fondue à la chaleur de son amour pour en enlever les scories, il l'a plasmée par la for-ce de sa polémique. Le résultat final est une précieuse gravure palpitant de vie: les personnages s'y animent dans un décor my-thique de superstition et de misère; nous les suivons, émus, presque intimidés par l'artistique pureté de ces figurines exo-tiques aux traits humains. L'histoire est très simple: les habi-tants d'un village assiégé par la sécheresse adhèrent peu à peu à l'idée que Placinette, une vieille femme, est la cause de leur malheur. Cette conviction s'insinue dans les méandres de leur es-prit, car elle constitue la seule réponse à leur incessante re-cherche d'une explication de tout événement. S'ils recourent à la magie, par exemple, ce n'est que pour 'apprivoiser l'insolite' et apaiser par là leur angoisse surgie au contact de l'inconnu. Dans La Pensée Sauvage M. Claude Lévi-Strauss explique la néces-sité qu'a le primitif de recourir à une sorte 'd'ordinateur lo-gique' extra-logique qui reduise à des éléments compréhensibles des signes normalement inintelligibles. "Le propre de la pensée sauvage est d'être intemporelle; elle veut saisir le monde, à la fois comme totalité synchronique et diachronique...elle approfondit sa con-naissance à l'aide d'imaginés mundi... elle construit des édifices mentaux qui lui facilitent l'intelligence du monde..."Cl) Leur philosophie se base sur le principe affirmant que "Tout of-fre un sens, sinon rien n'a de sens" (Tout, excepté l'être de l'être, qui n'est pas une de ses propriétés). C'est pourquoi quand ils se trouvent face à des faits vraiment inexplicables comme la maladie et la mort, ils les attribuent à l'influence négative d'un 'mauvais esprit'. "S'il arrive qu'un jour le contrôle du souffle vital échappe à l'esprit et que, comme conséquence ce souffle quitte son enveloppe et que la mort s'ensuive, c'est qu'un autre esprit plus fort a neutralisé le premier: voilà pourquoi tout décès est attribué par les noirs non à des causes ma-térielles qui n'en sont pour eux que les caus-ses secondes et occasionnelles, mais à l'in-fluence psychique d'un esprit mal intention-né, seule cause première et réelle de la mort."(2) Trouvé le responsable clu malheur, ii ne restera que neutraliser son action néfaste. Et pour l'aire cela on dispose de deux moyens; le tabou et le rite dont le but est d'expulser moralement, en le classant de 'tabou', ou matériellement, en le supprimant, 'le mal' de la communauté. L'éloignement de l'être impur coïncidera avec la fin de tout malheur car "...le primitif conçoit la souillure comme une chose réelle, comme un être matériel, un objet concret que l'on peut déplacer.. Comme si l'impureté était une sorte de boue, on évite d'en être maculé, ou bien, quand on n'y est pas parvenu, on se met en devoir d'effacer les taches. C'est donc dans le mê-me esprit que le primitif se tient à l'écart du numineux (3) grâce au tabou et qu'il éli-mine les traces par la purification."(4) Placinette est désignée comme la responsable de tous les ma-lheurs s'abattant sur son village: elle deviendra donc 'tabou' et, par un rite de purification, elle sera supprimée. Elle est le bouc émissaire, la 'réification' de la souillure. Et quand on réussit à concentrer l'impureté sur "...un être choisi ad hoc, homme ou animal, c'est lui qui est expulsé, mis à mort, ou les deux à la fois. L'impureté, étant con-çue comme une chose concrète, se trouve ainsi éliminée."(5) Mais pour que cette action soit efficace, il faut que tout le monde accepte l'idée de la transmissibilité de cette souillure. Son élimination doit recevoir le consensus général, comme celui que doit obtenir le chaman avant de ne pouvoir déclarer la dé-faite de la maladie. Reprenant le schéma que M. Claude Lévi-Strauss a présenté pour illustrer la relation chaman-patient, on pourrait établir le même triangle pour la relation bouc«é-missaire-communauté: CH^M/VN POLI COULLCT\F MALADE ETRE TABOU (bOUC EMISSAIRE . ÇHAMAN POLE COLLECTIF (COMMUNAUTE) CCONStMSUS ûtNEKAU Diagramme n.I: Le rapport bouc émissaire-communauté On devrait imaginer que les côtés du triangle soient les limi-tes de la zone impure à l'intérieur de laquelle domine la vio-lence sans cesse installée par l'être tabou. Le village où vit Placinette se trouve au milieu du triangle: les êtres et les choses sont imprégnés de violence, rongés par son action des-tructrice torturant leur gorge desséchée à laquelle elle nie même une seule goutte d'eau. Et nier l'eau, c'est nier la vie, c'est éroder peu à peu toute force vitale. Partout on retrouve les traces de cette érosion: "La terre crayeuse se craquelle comme l'é-corce, entrouvre des lèvres avides: le vil-lage a soif...Le bétail maigrit et pousse de longs meuglements douloureux... Lee hom-mes sont muets. La fatigue écrase l'esprit autant que le corps."(6) Le soleil tropical n'est plus le bienvenu, sa lumière trop é-clatante se fait complice de la violence et n'est plus qu'un •rire rouge et forcé'. Car... "pour l'homme de la terre le jour qui point n'est que la certitude de longues heures pénibles, d'une lutte âpre, dans la cha-leur torride, avec la glèbe rebelle."(7) Comment arrêter cette véritable contagion sinon par une cathar-sis sacrificielle? La victime est déjà désignée: Placinette se-ra le Pharmacos (8) qui, enlevant le sceptre du pouvoir à l'em-pereur maléfique, détruira, par sa mort, toutes traces de son rè-gne néfaste, et donnera naissance à une ère nouvelle de paix et de bonheur. Mais pourquoi le choix tombe-t-il, unanimement , sur Placinette? Parce que son origine, son aspect, sa vie sont l'illustration choquante des 'qualités' requises pour être choisi comme candidat idéal au sacrifice parfait. René Girard analyse et explique les critères d'un tel choix: la victime humaine sacrifiable appartiendra à "des catégories extérieures ou marginales qui ne peuvent jamais tisser avec la com-munauté des liens analogues à ceux qui lient entre eux les membres de celle-ci. C'est tantôt leur qualité d'étranger ou d'ennemi, tantôt leur condition servile qui empêchent les futures victimes de se intégrer parfaitement & cette communauté... pour que la victime puisse polariser les tendances agressives, pour que le trans-fert puisse s'effectuer, il faut qu'il y ait glissement 'métonymique' des membres de la communauté aux victimes rituelles, il faut, en d'autres termes, que la vic-time ne soit ni trop ni pas assez étran-gère à cette communauté."(9) Or, la vieille femme a toutes les qualités décrites dans le passage précédent. Déjà son origine la rend suspecte; elle doit être imbibée de force magique car son père Occéna avait des facultés de sorcier et "tout le voisinage" le savait. Il avait été "amarré" à un arbre et tué à coups de fusil par les soldats. Placinette semble être l'incarnation de la sorcière: son visage est "blet et jaune", ses lèvres sont "calleuses" et sa bouche noire; elle rit d'un "petit rire hoqueteux" ou "stri-dent"; elle est considérée "étrangère" puisqu'elle n'est jamais avec les autres et qu'elle vit isolée dans une case "trapue", aux limites du village (10), où elle peut se rendre par un sen-tier "luisant comme une peau de couleuvre". Quand elle est assi-se, elleeoest recroquevillée et tremblante; si elle se lève elle inscrit "des cercles de pas menus et sautillants", ou elle tour-ne en rond "comme une araignée"; pour ne pas parler de son lan-gage blasphème quand elle affirme, par exemple, que "en vérité, le diable avec Dieu c'est une seule personne, commé lé pé, lé fi, et lé Saint Esprit."(II) Comment ce mélange humain de sorcellerie et d'insolite pourrait-il refuser l'étiquette de 'tabou'? Placinette sera l'holocauste qui, ne pouvant échapper à la folie homicide du chamanisme col-lectif, interrompra par son immolation la reproduction de la violence et restaurera l'équilibre détruit. Car, si l'on tue, c'est justement pour empêcher aux engrenages du Mal de tout a-néantir dans leur mouvement cyclique. Le secret de leur arrêt est dans le mécanisme du bouc émissaire. Mais pour qu'il fonc-tionne à la perfection, pour que l'élimination de Placinette coïn-cide avec l'évacuation de la violence du triangle maudit, il faut qu'il ne reste aucun héritier de la vieille femme, prêt à venger sa mort ou à la remplacer, ajoutant par là un nouvel anneau à la chaîne de la violence. C'est pourquoi on tue Grâce que sa mère, Placinette, a rendue fille impure et victime innocente. Le fait que la jeune fille devienne l'objet de l'amour de deux hommes, Aurel et Balletroy, nous fait pressentir qu'une telle situation aura des conséquences catastrophiques. Comme tout ce qui est 'commun' dans le désir devient cause de conflit, Grâce sera l'é-tincelle qui fera exploder la charge meurtrière de la jalousie de Balletroy. L'écho de cette explosion est comme le cri déchi-rant de la violence qui ne veut pas mourir: elle cherche une dernière fois à s'imposer, à arrêter ses justicier par le moyen de Placinette "...elle cria d'une voix incroyable: —Vodoudoho! Ils s'arrêtèrent, brisés net dans leur élan. Ils se heurtaient à cette malédiction comme à un rocher."(12) Mais ils reprennent leur poursuite pour ne s'arrêter que devant le pauvre corps lapidé. Si l'on devait reconstruire les étapes du meurtre, en trouver les mobiles même absurdes, en découvrir les indices, on s'aper-cevrait que, dès le début, les mots se rangent dans les phrases comme des branches sèches amoncelées pour un échafaud. Au début, la description de la sécheresse et des calamités qui sîabattent sur le village a pour fonction de montrer l'entassement des ef-fets d'une violence exaspérée, retenue dans le coeur des hommes 'non sacrifiables'. La visite que Balletroy rend à Placinette nous permet de constater ses qualités de victime 'sacrifiable'. L'aveu de son origine, de son contact avec un père-sorcier as-sume une importance rituelle: c'est une confession qui la pu-rifie et la rend digne d'être immolée. Il ne reste, à ce moment qu'à instiller une petite dose supplémentaire de violence -la découverte angoissante de Balletroy que Grâce aime 'l'autre'-pour que le mécanisme libérateur déclique. Tout est prêt: l'au-tel est improvisé sur le morne, le lieu sacré symbole de l'as-cension spirituelle, le pont magique jeté entre le ciel et la terre, entre les dieux et les hommes. La victime s'achemine, in-souciante, à la rencontre de ses bourreaux: "-Placinette, la voici, elle monte icitteî -Hein, pas possible? -Placinette? -C'est pas vrai.- Ca, c'est trop fort. ...C'était bien Placinette qui grimpait le morne péniblement, à petits pas d'in-secte, toute vêtue de noir, sauf un ma-dras blanc autour de la tête."(13) Une femme crie, comme pour encourager une dernière fois la vio-lence à se déchaîner: "-Elle vient voir si Pierrelien est mort, c'est un loup-garou, elle vient manger Pierrelien."(14) Tous en sont persuadés, et c'est l'unanimité de cette conviction qui abolit la dernière hésitation, car... "Si les hommes réussissent tous à se convain-cre qu'un seul d'entre eux est responsable de toute la mimésis violente, s'il réussissent à voir en lui la 'souillure' qui les contamine tous, s'ils sont vraiment unanimes dans leur croyance, cette croyance sera vérifiée, car il n'y aura plus nulle part, dans la commu-nauté, aucun modèle de violence a^suivre ou à rejeter..."(15) V , ^ 1 c Les hommes, aimés de bâtons et de pierres (lë)s'abattent avec la férocité d'une horde primitive, hypnotisés par le 'kudos' homérique qu'est le charme exercé par la violence, ils s'a-charnent contre leurs victimes jusqu'à ce qu'ils ne les aient achetées. Le style de Jacques Roumain atteint, dans le passage qui suit, âne pureté tragique: "Tout le village, hommes, enfants, femmes, dé-vala la butte en trombe. Placinette s'arrêta surprise. Les pierres commençaient à pleuvoir autour d'elle, et elle entendait distinctement les cris et les malédictions qui jaillissaient de ce torrent humain comme une écume mortelle. Elle se mit à fuir."(^) „ Toute différence entre l'homme et la bête la plus féroce est a-bolie. L'être déshumanisé retrouve son animalité primitive, ses instincts brutaux et étanche sa soif par le sang de Placinette et de sa fille, dont la tête décollée roulera à la fin sur l'her-be comme un pauvre trophée de chasse abandonné. "...elle (Placinette) poussa un gémissement sourd...elle fit volte-face, une salive blanchâtre salissait ses lèvres, son coeur battait contre ses côtés comme un oiseau entre les barreaux d'une cage. Ils étaient proches...elle percevait der-rière elle leurs respirations haletantes, leurs grognements de chiens en chasse... elle trébucha, oscilla une seconde, tomba. Une vague hurlante déferla sur elle, les bâtons s'abattirent, elle n'eut pas une plain-te, mais ses os craquaient sous les coups com-me du bois sec. Ils ne cessèrent de frapper que quand elle ne fut plus qu'un petit sac de boue sanglante."($8) -"Elle n'eut pas une plainte...": ne voit-on pas là l'attitude hautaine et défiante des grands héros tragiques face à la mort? La conclusion du roman a, pensé-je, une grande puissance cathar-tique. La destruction de la violence, pulvérisée, émiettée, dont les particules s'évanouissent dans l'air, donne au lecteur un sens de soulagement. La mort est la bienvenue, quand elle met fin à des souffrances inhumaines. Le sacrifice de Placinette et de sa fille aura un double résultat: un effet purificatoire, car il désintègre les cellules proliférantes du malheur, et un effet unificateur, car il intègre des forces individuelles dans un ter-rible effort commun. La 'ruée en masse' n'est que la victoire de l'unanimité totalisante sur le pouvoir scissionniste de la vio-lence. Sur le sol^qui a été le témoin impuissant du conflit gi-sent les pauvres restes mutilés des deux victimes. Placinette... ce prénom semble porter en lui une force capable d'apaiser toute colère, héritée peut-être du verbe placare d'où il semble déri-ver, et en même temps, il semble être une invitation à la placi-dité, à la paix. Grâce...ne sent-on pas dans cette appellation», le cri rauque du désespoir (dans la gutturale initiale), le poids de l'acceptation résignée d'un sort cruel (dans cet 'â' sombre et prolongé), l'expression pénible du soulagement se perdant dans le rien d'un souffle (dans le 'ce' sibilant final), tandis que sons sens est pénétré de la douceur un peu triste de celle qui a obtenu la faveur des dieux à un prix tellement déloyal!... Lejour...un nom qui, annonçant l'arrivée de la lumière après la longue nuit.scriminelle, parait apporter un peu de chaleur et de vie, semble souhaiter que 'le jour' chasse 'la nuit' des es-prits sauvages, les illuminant sur les possibilités d'une exis-tence nouvelle. Jacques Roumain semble avoir construit, par ce ré-cit, un véritable coffret d'or -dont le matériel lui a été four-ni par le folklore haïtien- serti de pierres précieuses que sont sa culture et sa sensibilité artistique. Si le Docteur Jean-Price Mars et Edner Brutus ont compris et admiré la valeur de cette oeuvre (19), il y a quelqu'un qui, sans aucun doute, n'a pas regardé d'assez près pour pouvoir é-tablir si 'l'or' n'était peut-être que du 'cuivre', et les pier-res précieuses que de simples verroteries. Dans 'La presse' du 1er septembre 1931 » on lit cette étonnante critique: "Nous avons enregistré également la venue de La Montagne Ensorcelée, qui nous a deçu in-finiment, infiniment. L'oeuvre ... est au-dessous, très au-dessous de La Proie et l'Om-bre. .."(20) Le 'myope' se signe François Duvalier. CHAPITRE III: NOTES (1) Claude Lévi-Strauss, La Pensée Sauvage, ed. Pion, 1962, p. 228 (2) Jean Price-Mars, Ainsi parla l'oncle, ed. Lemeac, Ottawa, 1973, P.153 (3) Le 'numineux' englobe 'mana* et 'sacré'. "L'individu qui viole un tabou est lui-même un symbole numineux, il est im-pur, son contact est dangereux." Jean Cazeneuve, Sociologie du rite, éd. P.U.F., 1971, p.59 U) Ibid., p.III (5) Ibid., p.113 (6) Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, op.cit*, p. 86 . (7) Ibid., p. 101 (8) Dans la Grèce ancienne on entretenait le 'Pharmacos', un homme ayant la fonction de bouc émissaire que, surtout en période de calamité, on promenait dans la ville pour que le malheur pût se concentrer sur lui et être expulsé en tuant son porteur. (9) René Girard, La Violence et le Sacré, éd. Grasset, 1972, P. 372 (10)Jean Cazeneuve fait remarquer que "les limites du village sont chargée de force numineuse, comme tout ce qui consti-tue un point de passage, tout ce qui est marginal." Op. cit., p. 198 (11)Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, op.cit., p. 131 (12)Ibid., p. 180 (13)Ibid., p. 178 (Iif)Ibid., p. 179 (15)René Girard, op.cit., p. 121 (16)11 est très important que les êtres purs n'entrent pas en contact direct avec les êtres impurs qui pourraient les con-taminer. Quant aux armes rudimentaires utilisées dans cette véritable expédition punitive, il faut en remarquer leur puis-sance symbolique. Leur emploi donne une certaine 'spontanéité au meurtre prémédité. Les bâtons et les pierres ont la fonc-tion de 'absorber' le mal, d'exorciser la victime qui, puri-fiée, pourra maintenant être sacrifiée. Il y a plusieurs é-tudes très intéressantes à ce propos. La plus importante est, sans aucun doute, The Scapegoat de J-G. Frazer. Bien que quelques unes de ses théories soient dépassées, il reste la grande valeur de ses intuitions et la richesse des exem-ples donnés et tirés de la vie réelle. Voilàce qu'il pense de la lapidation: "Ainsi, le fait de jeter des pierres ou des bâtons serait une forme de purification rituelle; puri-fication qui, chez les peuplades primitives, est générale-ment envisagée comme une espèce de purgation physique plu-tôt que morale, comme un moyen de se débarrasser, par un nettoyage complet, de la matière pernicieuse qui souille, dans leur idée, la personne contaminée." J-G. Frazer, Le Bouc Emissaire, librairie Orientaliste Paul Geuthner, Pa-ris, 1925, p. 21 Jean Cazeneuve aussi a souligné l'utilisation desfpierres comme moyen de purification: "Chez beaucoup de primitifs, on expulse les maux dont on est le siège en se frottant avec une pierre." op.cit., p. 113 (17) Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, op.cit., p. 179 (18) Ibid., p. 180 (19) Dans sa Préface à La Montagne ensorcelée, Jean Price-Mars écrit: "C'est la note émouvante de nouveauté que la jeune littérature apporte dans l'analyse de notre milieu que cet-te préoccupation de se servir des possibilité de ce milieu pour élaborer l'oeuvre d'art. Ainsi nos jeunes écrivains s'ingénient à créer une esthétique haïtienne... Jacques Rou-main est l'un des promoteurs de ce splendide mouvement..." Op.cit., p. 12 Edner Brutus affirme dans "Jacques Roumain", en 1933: "Rien de tout ce qu'a produit, jusqu'à présent, notre littérature paysanne ne voisine, de trop près, cette oeuvre où se meut toute une série de sentiments, de contes, de légendes... Nous avons pour notre part, Dieu merci, La Montagne Ensor-celée..." La Relève, octobre 1933, pp. 14-15 (20) La Presse, 1er septembre 1931 CHAPITRE IV: L'ACTION CONJONCTIVE DE L'AMOUR GOUVERNEURS DE LA ROSEE OU LA VIOLENCE APPRIVOISEE C'est le roman de la 'violence apprivoisée', où des sentiments aussi forts que le désespoir, la rage et la crainte sont adoucis et dominés par la poésie. Dès le début, le récit procède par oppositions: la haine et l'amour, la réalité et le souvenir, la réalité et l'idéal, le sacrifice et la trahison tissent des situations extrêmement humaines. Ainsi, la désola-tion ravageant Fonds-Rouge, le village qui meurt de faim, s'é-vanouit un peu dans la tendresse des mots qui le comparent à un être humain: "Derrière la maison, la colline arrondie est semblable à une tête de négresse aux cheveux en grains de poivre: de maigres broussailles en touffes espacées, à ras du sol; plus loin, comme une sombre épau-le contre le ciel, un autre morne se dres-se parcouru de ravinements étincelants: les érosions ont mis à nu de longues cou-lées de roches: elles ont saigné la terre jusqu'à l'os."(I) Ce spectacle ne peut que remplir de désespoir le coeur de l'hom-me, immédiatement mitigé cependant par la douceur du souvenir des beaux jours passés et de l'espoir, à peine naissant, qu'ils pourront retourner. En attendant, les paysans se laissent bercer par le rêvé d'un avenir meilleur et se sentent rechauffés en rap-pelant le temps où. le soleil les caressait "plus caressant et chaud qu'un duvet de poussin sur le dos rond du morne." Ils plon-gent dans le passé comme des êtres assoiffés se jetteraient dans l'eau inéspérée d'une oasis au milieu du désert. Et ils se re-trouvent dans les champs, brandissant leurs houes, chantant une chanson qui pénètre dans leurs corps misérables et les secoue du même frisson atavique qui secouait leurs ancêtres aux bat-tements des tams-tams. Soudain, l'Afrique revit en eux avec toute la violence d'un lien que les coups de fouet n'ont pas brisé. Les hommes, tous, reprennent le simple refrain "en une seule masse de voix": "A te M'ap mande qui moune Qui en de dans caille la Compe repond: C'est mouin avec cousine mouin Assez-e"(2) Les sons familiers du créole -formules magiques exorcisant la fatigue- se répandent vite, imprègnent tout, comme si quelque né-cessité était la source d'inspiration du chant, comme s'ils avai-ent la même puissance symbolique du temps où les esclaves contre-bandaient ainsi des armes psychologiques contre le patron. Autre-fois les mots se déshabillaient de leur voile de naïveté pour se revêtir d'une cuirasse, ou devenaient tranchants comme des cou-teaux et s'élevaient menaçant en l'air prêts à retomber pour s' enfoncer comme des glaives dans le dos de l'oppresseur. Des é-chos de ce chant se levaient du monde entier, de tous les Pays où il y avait un champ arrosé par la sueur mêlée au sang du nè-gre. La plainte était universelle: on pouvait la chanter en cré-oie, en français, en anglais ou en espagnol, elle trouverait toujours tous les opprimés de la terre regroupés -mirables in-terprètes de toute souffrance humaine- prêts à signer le texte de l'accusation qui sera leur manifeste révolutionnaire: "- Cortar cabezas como canas /chas, chas, chas! subir el humo hasta las nubes, cuando sera, cuando sera! Esta mi mocha con su filo, /chas, chas, chas! Esta mi mano con su mocha, chas, chas, chas! Y el mayoral esta conmigo, /chas, chas, chas! Cortar cabezas como canas arder las canas y cabezas, subir el humo hasta las nubes... Cuando sera!(3) "Subir el humo hasta las nubes...", "faire monter jusqu'aux nuages la fumée...", pour que la preuve du sacrifice arrive aux dieux. Mais, à Fonds-Rouge, ce ne serait que l'hommage inutile à un Dieu indifférent au sort de l'homme, un Dieu 'blanc', que la souffrance des noirs ne touche pasj qui s'obstine à ne pas renverser l'immense bol plein d'eau qu'est le ciel; qui comman-de à un soleil complice de boire la rosée jusqu'aux dernières gouttes; qui envoie une messagère avide sur la terre: la misè-re. Elle s'empare de tout "ici-bas". Et si l'ordre culturel est l'affirmation des différences, la misère en est l'abolition to-tale. La culture distingue un homme de l'autre. La misère ne dis-timgue plus l'homme de la bête. Ainsi, pour étancher leur soif, les habitants de Fonds-Rouge n'ont plus qu'à se rendre à l'a-breuvoir "cette mare stagnante, cet oeil de boue couvert d'une taie verdâtre où tous boivent, hommes et bêtes." C'est le re-gard affreux de la violence immobilisée, pour l'instant, dans la chemise de force de la poésie; elle surveille tout à travers cet oeil sale et déforme, la vue brouillée par la tendresse et l'amour fraternel. Si elle est comme paralysée, on peut égale-ment en deviner la présence dès les premiers mots de Délira, la mère de Manuel: "Nous mourrons tous... et elle plonge sa main dans la poussière... cette même pous-sière qui coule entre ses doigts comme un chapelet de misère..."(4) C'est encore la violence qui, se moquant des prières sacrilè-gës des paysans, prononcera un 'amen' triomphant et vulgaire sur le cadavre de sa proie. C'est elle qui semblera gagner le conflit contre l'amour, c'est elle qui, sur le champ de batail-le arborera un sourire grimaçant et satisfait sur un visage gros-sier et trop maquillé que la poésie aura inutilement essayé de adoucir. Elle aura, bien sûr, son holocauste, mais, à la diffé-rence des oeuvres précédentes, ici la victime aura le temps de dicter son testament, de laisser un héritage d'amour, de guérir la stérilité de la terre, en y semant la paix et l'amitié. Le sa-crifice de Manuel sera en même temps plus cruel -car on espérait jusqu'au dernier moment qu'il serait épargné- et moins cruel -car il sera pleinement accepté au nom d'un idéal commun. C'est une victime 'illuminée' que Manuel. L'éloignement, le long séjour à Cuba, l'ont rendu plus objectif et plus critique à l'é-gard de son Pays. C'est un 'initié', l'exil volontaire a été pour lui une épreuve qui l'a fortifié, l'accomplissement d'un 'rite de passage' au cours duquel il a démontré son courage et sa force, et d'où il est sorti avec le titre de leader. Cuba a été l'école où la vie a durement forgé des 'chefs'. Le cours fi-ni, ils s'éparpillent à travers le monde, ils vont là où des mem-bres désunis attendent d'être rassemblés dans la logique d'un corps unique, là où chaque jour est une occasion de perfection-ner la connaissance de l'homme, de poursuivre un apprentissage qui ne finira jamais. Manuel retourne donc dans son Pays natal, le Pays que, même après quinze ans d'absence, il a encore "...dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes."(5) Il retourne comme s'il retournait chez une femme qu'il n'a jamais cessé d'aimer: "C'est une présence dans le coeur, ineffaça-ble, comme une fille qu'on aime: on connaît la source de son regard, le fruit de sa bou-che, les collines de ses seins> ses mains qui se défendent et se rendent, ses genoux sans mystères, sa force et sa faiblesse, sa voix et son silence."(6) Et partout il trouve les traces évidentes et cruelles d'une trahison. Il voudrait ne pas y croire, il cherche désespéré les preuves d'une fidélité qui se révèle absurde. Inutile de vouloir se cacher l'affreuse réalité: "Sa face se durcit, plaquée de sueur. Ce qu'il voyait, c'était une étendue tor-réfiée, d'une sale couleur rouillée, nulle part la fraîcheur verte qu'il espérait, et ça et là, la moisissure éparse des cases."(7) L'action de la violence commence à devenir manifeste. La ten-dresse poétique du souvenir des beaux temps intervient immédia-tement, comme pour rendre supportable la douleur d'une telle dé-couverte: "Il (Manuel) contempla, surplombantjfle villa-ge, le morne décharné, ravagé de larges cou-lées blanchâtres, là où l'érosion avait mis ses flancs à nu jusqu'aux roches. Il essayait de se rappeler les chênes élevés et la vie agitée, dans leurs branches, de ramiers fri-ands de baies noires, les acajous baignés d'une obscure lumière^ les pois-congo dont les cosses sèches bruissaient au vent, les tertres allongés des jardins de patates: tout ça le soleil l'avait léché, effacé d'un coup de langue de feu."(8) La déception de cette trahison insoupçonnée étouffe le bonheur du retour: Manuel a eu trop de confiance dans sa terre, il l'a trop chérie pour pouvoir accepter, maintenant, son attitude dé-daigneuse, son refus à répondre avec amour à l'amour de son maî-tre, son obstination à ne pas recompenser les fatigues du paysan pour qui la seule consolation est "son morceau de terre", la seu-le raison de vie "ses arbres fruitiers à l'entour", "ses bêtes dans le patûrage". Comment peut-il vivre dans le désert, lui, qui était habitué à la fraîcheur de la verdure grouillante de vie? La seule présence vivante aujourd'hui est celle, sinistre, de ces ambassadeurs de la violence que sont les corbeaux qui, à l'approche de Manuel, "s'enfuyaient dans un noir remous, a-vec des croissements interminables", signe prémonitoire de la fuite du Mal devant l'action puissante de l'Amour du héros. Car si un mauvais esprit a détruit son idylle, il n'arrivera pas à décourager Manuel. Il est un amoureux têtu: abattu pour un instant, il se relèvera -"la résignation est une trahison.."-et trouvera le moyen de raviver un amour qui n'est pas complète-ment mort. C'est un sentiment assoupi, tombé en léthargie, en-dormi dans un abri bien caché, comme l'eau qui coule sûrement quelque part, n'attendant pour se révéler que le chercheur di-gne de la découvrir. La recherche de l'eau de la part de Manuel est doublement sym-bolique: sa lutte contre les forces naturelles n'est pas seule-ment la tentative de surmonter les difficultés du sol, elle est surtout une bataille déclarée aux superstitions qui tenaillent encore le peuple haïtien, qui en empêchent le mouvement et la marche vers 'la clairière' de la prise de conscience. C'est 1' eau qui devient, à ce point, la véritable protagoniste du ro-man; en elle est la 'clef de décodage' du message de l'auteur. L'eau est la vie, la purification, l'espoir, l'amitié, l'amour, la paix. Son éclectisme littéraire, c'est-à-dire ses multiples fonctions symboliques, a été exploité depuis toujours par les écrivains et décelé par les critiques. Mircea Eliade dans Ima-ges et symboles reconnaît à l'eau un pouvoir de création et de dissolution en même temps: "Les eaux symbolisent la somme universelle des virtualités, elles sont fons et virgo, le réservoir de toutes les possibilités d' existence, elles précèdent toute forme et supportent toute création... Le contact avec s l'eau comporte toujours une régénération: D'une part parce que la dissolution est sui-vie d'une 'nouvelle naissance', d'autre part parce que l'immersion fertilise et multiplie le potentiel de vie."(9) Pour Gilbert Durand l'eau "rayonne la pureté", elle "...donne une fraîcheur qui rompt avec la tiédeur charnelle comme avec la confusion mentale..."(10) L'eau de Fonds-Rouge répond aussi bien à la définition de Mircea Eliade qu'à celle de Gilbert Durand. Grâce à son pouvoir de créa-tion, elle donne la vie et alimente l'amour fraternel par la soM- <? darité du 'coumbite', cette forme d'entr'aide qui est "l'amitié des malheureux": à la construction du barrage participent en ef-fet tous les habitants que d'anciennes rancoeurs avaient jusqu'à présent divisés en clans ennemis. Par son pouvoir de dissolution, par contre, elle dissoutbtoute haine, enlève les taches de la ran-coeur, emporte la violence loin du Pays. D'autre part, elle rompt la torpeur de la confusion mentale, en calmant la colère des coeurs et des esprits et commence son oeuvre d'effacement des sales cou-ches que l'inimitié, la superstition et l'ignorance ont accumulées sur les facultées rationnelles des paysans. En plus, elle est ici le symbole de la vérité se cachant à tout esprit qui ne soit pas illuminé. Elle reste mystérieuse et secrète, parce que l'homme, aveuglé par l'ignorance et la superstition, ne sait pas la voir. C'est pourquoi c'est Manuel, le héros illuminé qui, seul, réussi-ra à la trouver. Il se fera, par là, le patient médiateur de la dispute entre le sol et les hommes; il cherchera à mettre fin à la querelle qui voit la terre rendre continuellement inefficace le travail passionné du paysan, comme une femme indifférente aux caresses inutiles de son amoureux. Sa victoire assume la valeur d'un exemple à suivre, sa mort, celle du sacrifice du Christ qui, ayant aimanté sur lui-même tous les péchés du monde, les annule dans la grandeur de sa mort et permet à l'homme de repartir à zé-ro. Et quand l'eau jaillira, à la fin, sur le morne, brillant au soleil d'une clairière, il nous semblera reconnaître dans le dé-cor autour du héros l'éternel sujet d'un tableau chinois, "l'eau et la montagne", chargées de leur valeur symbolique d'éléments fondateurs de vie. Car, comme l'écrit Gilbert Durand, la peintu-re chinoise se définit comme: "...chan-chouei,c'est-à-dire montagne et eau ces deux symboles renvoyant respectivement aux deux principes sexuels constitutifs de l'univers: Le Yang et le Yin."(II) 'Montagne et eau' maintiennent dans Gouverneurs de la Rosée, tou-te l'intensité de leur signification. 'Chercher l'eau' signifie 'se chercher', descendre en soi-même pour 'se trouver', méditer, s'arrêter un instant -"a momentary stay against confusion"-(I2) pour écouter critiquement la voix de sa propre conscience. Si la recherche de l'eau est le symbole de la descente en soi-même, la 'montée du morne' sera le symbole de la fatigue qu'une telle re-cherche exige. Le fait qu'on monte pour effectuer une descente peut choquer notre sensibilité logique, mais on s'apercevra que cela ne constitue pas une offense à la raison, si l'on se dépla-ce sur le plan symbolique. En ce cas, l'acte de 'monter' n'est plus un contresens: c'est le signe négatif annulant le positif pour obtenir le résultat zéro et passer à la nouvelle 'équation vitale'; c'est la 'double négation' suivant laquelle par du néga^ tif on reconstitue du positif, par une négation ou un acte néga-tif (dans le sens d'opposé) on détruit l'effet d'une première né-gativité; c'est l'accomplissement rituel de l'inverse d'un acte, pour exorciser la peur et le doute ou, comme le dit Lévy-Bruhl, "pour neutraliser ou annihiler les conséquences redoutées d'un événement". Et il y a bien quelque chose à redouter, car il ne faut pas oublier que la violence n'attend que le bon moment pour créer des obstacles ou des dangers mortels. Elle se cache dans l'agressivité de l'eau, se revitalise dans cet élément généra-teur de vie et d'amour et disparaît dans le vent. Là, elle trou-ve un abri sûr, d'où elle pourra agir sans être vue. Comme elle l'avait déjà fait, pour 'organiser' le meurtre de Placinette e/t de sa fille dans La Montagne Ensorcelée. Seulement quelqu'un doué de facultés magiques comme Désilus -les paysans "disent que Dési-lus a l'esprit dérangé, mais les anciens ne sont pas de cet avis" - l'a rencontrée, sans toutefois savoir qui elle était. Il croit avoir vu le vent, près de la maison de Placinette: c'était, au contraire, le visage grimaçant de la violence, qu'on peut faci-lement reconnaître dans la description du témoin: "...Il y avait un grand vent cette nuit-là. Tout d'un coup, je regarde et je dis: -Neveu, qu'est-ce que tu vois là-haut dans les branches? Il lève la tête: -Rien, non, tonton. Je lui dis: -Neveu, tu ne vois pas une grosse figure avec une bouche ouverte, avec des yeux de flamme?"(I3) Il continue affirmant que, la même figure il l'a rencontrée plusieurs fois, à des endroits différents, et sa conclusion semble prouver son intuition quant à l'identité du mauvais esprit inconnu: "...si un taureau est mort, et un cheval aus-si, et le garçon à Dorneval, la cause c'est peut-être la maladie, mais ça peut-être aussi quelque chose de caché, que nous ne pouvons pas savoir."(14) Dans Gouverneurs de la Rosée la violence est montée jusqu'au ciel pour se mettre au service d'un Dieu cruel, indifférent au malheur des noirs. C'est la seule raison qui puisse expliquer et rendre acceptable l'état de misère des habitants de Fonds-Rouge, prisonniers de la sécheresse, mais surtout de la superstition et de l'ignorance. La môme atmosphère de magie et de superstition descend sur les habitants de Bastides Blanches, aveuglés eux-aussi par l'ignorance et l'insensibilité, assiégés eux-aussi par la soif, car la source qui assurait l'approvisionnement d'eau a cessé de couler. Plusieurs critiques ont fait des parallèles en-tre ce livre, Colline de Jean Giono, et La Montagne Ensorcelée. Roger Gaiallard, par exemple, a établi une liste de deux pages (15) pour démontrer cette dépendance littéraire de Jacques Rou-main. Je n'en suis pas convaincue. Personnellemnt je pense que, si l'on doit remarquer une affinité entre Giono et l'écrivain haïtien, c'est en Gouverneurs de la rosée qu'il faut la voir. Comme à Fonds-Rouge, mais pour des raisons différentes, à Bas-tides Blanche l'eau est dispensatrice de vie universelle: "La sauvagine et les gens des Bastides Blan-ches se rencontrent sur la source, cette eau qui coule du rocher, si douce aux langues et au poil."(16) Sa disparition acquiert, comme dans le roman haïtien, une valeur symbolique que M. Claude Bouygues a bien fait remarquer: "La fontaine a, ici, la haute valeur fonction-nelle d'un symbole: elle renvoie au grand secret des forces obscures de la terre. Ce secret a été perdu par les paysans du hameau, et ces derniers se trouvent maintenant dans l'impossibilité de comprendre la colline et de saisir quels rapports il faudrait entretenir avec elle pour vivre pai-siblement sur ses flancs."(17) Comme les compèresfide Manuel, ils ont besoin de réfléchir, d'ap-prendre à 'décoder' le message, les signes que la nature garde jalousement pour les 'initiés'. "Le langage de l'eau, inscrit dans le parcours de celle-ci, reste incompréhensible à l'homme parce que ce dernier est analphabète."(18) C'est seulement quand l'homme aura appris sa leçon que la fontai-ne coulera à nouveau. Colline est, selon M. Bouyques "un long re-gard sur la sottise humaine"; Gouverneurs de la Rosée s'arrête sur la même sotte ignorance, mais à la fin, ce sera un regard de joie et d'optimisme qui suivra les paysans s'acheminant sur le bon chemin, tandis que à Bastides Blanches restera le triste regard, fixé sur un horrible spectacle, celui d<t>un "ordre ancien rétabli, qui est précisément celui de la haine, de la violence auquel il aurait fallu s'arracher."(I9)Au ton doux et confiant d'Annaïse: "Non, dit Annaïse et elle souriait à travers ses larmes, non il n'est pas mort. Elle prit la main de la vieille et la pressa doucement contre son ventre où remuait la vie nouvelle."(20) font écho le ton grossier et l'acte cruel de Jaume: "-Ah! l'enfant de pute! Déjà Jaume a pris le fusil et l'épaule. Il vise à deux fois, posément, avec la volonté de tuer. Le coup déchire les bruits familiers de la fontaine et des maisons."(21) La différence entre Manuel et Jaume est évidente: l'un est le héros 'positif', l'autre le héros 'négatif'. Mais tous les deux créent un mythe, au moment où ils fixent un modèle de conduite, un point de vue historique, une philosophie de la vie. Car le mythe est le résultat d'une action, répétition continuelle d'un événement qui, né dans le passé continue dans le présent et se projette dans le futur, semant sur son chemin atemporel les grains précieux du savoir vivre. Le mythe devient ainsi un dieu lieur du temps et de l'espace, qu'on peut invoquer par le rite, par la re-actualisation du moment sacré qui lui a donné naissance.(21) Or, Manuel plonge dans le passé, y cherche les vraies valeurs et en écarte les fausses, les intègres à cellesédju présent et projette dans l'avenir le produit de cette fusion. Les étapes exemplaires de son action seront les phases du rituel que les habitants de Fonds-Rouge répéteront pour 'revivre', pour reac-tualiser le moment fondateur de leur état de paix. La promesse de Manuel: "Je fais le serment: je trouverai l'eau et je l'amènerai dans la plaine."(22) sonne comme une prophétie du nouveau système de vie qu'il a ins-tauré. C'est la vérification de ce qu'affirme Gilbert Durand: "De môme que l'archétype promouvait l'idée et que le symbole engendrait le nom, on peut di-re que le mythe promeut la doctrine religieu-se, le système philosophique ou le récit his-torique ou légendaire."(23) Manuel est donc le prophète, le Christ, mais il est surtout le Gouverneur de tous les Gouverneurs de la Rosée, le héros aux di-mensions humaines comme celui que Thomas Gaster a distingué de l'ancien 'superman' et défini "a normal man to whom we give the quality of hero."(2if) Nous sommes ainsi directement appelés à la composition du roman. Cette intervention directe est une fa-çon de stimuler notre esprit, de nous faire réfléchir comme le fait le théâtre moderne de Brecht, Pirandello et Beckett. Le lecteur ou le spectateur ne peuvent plus rester 'assoupis* dans leur fauteuil, bercés par une action qu'ils se limitent à 'ab-sorber' passivement. Leur participation devient nécessaire à ce que l'oeuvre ait un sens complet. Dans ce roman, en particulier, il est indispensable que le héros permette l'identification du public sur lequel il doit agir. Seulement un héros 'humain', en effet, pourra apporter des changements concrets dans la communau-té. Les paysans ne vont pas penser qu'il doit avoir eu des facul-té surhumaines pour avoir fait ce qu'il a fait: c'était un homme comme eux. Il s'est sacrifié pour eux, rendant hommage à la vio-lence brutale incarnée en Gervilen. Pour suivre son exemple il-luminé sans verser d'autre sang, il s'agira d'étouffer la force maléfique dans le coeur de l'homme dès sa naissance, de ne pas lui permettre d'atteindre la stature d'un dieu cruel, de rete-nir la violence par les freins de l'auto-contr&le, de la sensi-bilité, de l'amour et du respect. Ainsi, chaque homme sera le sauveur de soi-même, le rédempteur, "le destructeur des mons-tres" dont parle René Girard. S'agit-il d'un retour en arriè-re, au temps où le héros mythique tuait le dragon? Ce serait une contradiction avec ce que je viens d'affirmer. Le conflit est potentiellement le même qui oppose le 'juste', c'est-à-di-re, aujourd'hui, 'l'homme', contre le 'méchant', c'est-à-dire, la violence générée par l'égoïsme et l'ignorance. Joseph Camp-bel, dans The Hero with a thousand faces, a parfaitement défi-ni la dimension de l'ennemi moderne: "Man is that alien presence with whom the forces of egoism must come to ternis, through whom the ego is to be crucified and resurrec-ted, and in whose image soeiety is to be re-formed...The modem hero, the modem indivi-dual who dares to heed the call and seek man-sion of taht presence with whom it is our who-le destiny to be atoned, cannot, indeed must not, wait for his community to cast off its slough of pride, fear, rationalized avarice, and sanctified misunderstanding. "Live", Nie-tzche says, "as though the day were here." It is not soeiety that is to guide and save the creative hero, but precisely the reverse. And so everyone of us shares the supreme or-deal -carries the cross of the redeemer- not in the bright moments of his tribe's great victories, but in the silence of his Perso-nal despair."(25) Manuel a été le premier, à Fonds-Rouge, à porter sa croix avec dignité et courage, le premier à avoir confiance en l'homme, le premier à croire qu'il aurait pu empêcher la violence de deve-nir le 'totem' de sa tribu, le premier à suggérer que la per-sonnalité de chaque homme doit être son 'totem', le seul à a-voir compris que "The way to become human is to learn to recognize the linéaments of God in ail of the wonderful modulations of the fa-ce of man."(26) L'eau a été pour lui 'l'auxiliaire magique' dont parle Vladimir Propp, le livre symbolique que Manuel a rendu accessible au peu-ple. Les paysans n'oublieront pas sa leçon. Surtout quand le maî-tre meurt, le disciple le sent plus vivant que jamais -et le rend plus présent que jamais- dans la pratique de la doctrine qu'il lûi a enseignée. Et Manuel doit mourir pour devenir un 'héros'. Il af-frontera courageusement ses derniers instants, prouvant sa supé-riorité et son altruisme, murmurant des mots de paix et de récon-ciliation que Délira se chargera de répéter aux autres. Il se dé-montrera prêt à accepter son sort -"Needless to say, the hero would be no hero if death held for him any terror; the first con-dition is reconciliation with the grave"(27)- il sera fort et, conscient du caractère temporel de tout être humain, il dira, souriant, à sa mère: "Le jour se lève. Chaque jour, le jour se lève. La vie recommence."(28) Cette phrase si simple exprime, en vérité, une philosophie, et rappelle la même simplicité des derniers mots prononcés par Bouddha avant de mourir: "And now, 0 priests, I take my leave of you; ail the constituents of being are transito-ry; work out your salvation with diligence."(29) L'eau, la montagne et Manuel seront les bornes éternelles du chemin du salut. Personne ne pourra plus s'égarer à Fonds-Rou-ge. A la fin, ils se trouveront tous ensemble, les Gouverneurs de la Rosée, comme dans la dernière page du livre: "Les habitants surgissaient en courant du morne, ils lançaient leurs chapeaux en 1' air, ils dansaient, ils s'embrassaient."(30) N'ont-ils pas parcouru une longue distance depuis le début, quand ils ne s'étaient pas encore secoués la violence de dos, quand ils étaient encore divisés par la rancoeur des anciennes querelles de Sauveur et Dorisca, revivant dans le récit que Bien-aimé en fait à son fils: "On a fini par séparer la terre, avec l'aide du juge de paix. Mais on a partagé aussi la haine. Avant on ne faisait qu'une seule famille. C'est fini maintenant. Chacun garde sa rancune et fourbit sa colère. Il y a nous et il y a les autres. Et entre les deux: le sang. On ne peut enjamber le sang."(31) L'eau que Manuel trouvera près du figuier-maudit (32)-"la douce, labonne, la coulante, la chantante, la fraîche, la bénédiction, la vie"- lavera les taches de sang et effacera la douleur d'une trahison déjà oubliée: celle de la terre, qui redevient tendre, généreuse, fidèle. Manuel, étendu sur le sol l'étreignait à plein corps. Il baisait la terre des lèvres et riait. Et son baiser sacre l'union des éléments aquatique et terrestre dans leur effort créateur de toute vie: "Les eaux seraient les mères du monde, tandis que la terre serait la mère des vivants et des hommes."(33) Si le rôle du héros du roman de Jacques Roumain est celui de catalyseur de l'amour fraternel, c'est cependant par le méca-nisme du bouc émissaire que la 'réaction' commence. Manuel, com-me Placinette, a toutes les caractéristiques de la victime sa-crificielle: il fait partie du clan mais, en même temps, il est étranger, car il est resté quinze ans loin de son pays; il est 'différent' des autres, car le séjour à Cuba, l'expérience du travail communautaire, la cruauté des patrons l'ont profondément changé. Un doute pourrait surgir sur le fait que sa mort ne sera pas vengée: il laisse ses parents et tellement d'ami6 après lui, prêts à ajouter un nouvel anneau à la chaîne de la violence ! Inu-tile de dire que, si cela arrivait, Manuel aurait échoué dans son rôle de victime émissaire. Non, la violence ne risquera pas de de-venir le totem, la force dominante de Fonds-Rougê. Les témoins de ce meurtre sont profondément désespérés, mais l'exemple de leur leader les aura temprés à tel point qu'ils sauront résister à la temptation de remettre en marche les engrenages cruels que le sacrifice d'un homme a arrêtés pour toujours. Ses témoins pour-ront également le venger en devenant les simples héros de tous les jours, en opposant leur action digne à l'attitude de 1'an-ti-héros qu'est l'homme blanc, l'Américain en particulier, l'un de ces "Mister Wilson" qui restent "assis dans le jardin de leurs belles maisons", pendant que les nègres travaillent "n'ayant rien que le courage de leurs bras, pas une poignée de terre, pas une goutte d'eau, sinon leur propre sueur." On arrive ainstoà l'aspect socio-politique du mythe de Manuel. Il a compris, pendant son séjour à Cuba, que, seul, on ne peut rien faire, que c'est par l'union, par l'action collective qu'on peut obtenir des résultats concrets, que c'est dans la poursuite d'un but commun qu'on peut oublier l'égofisme et les rancoeurs personnelles. L'unanimité reaffirme son pouvoir d'exorciser la violence dans le récit que Manuel fait à Annaïse: "...dans les commencements, à Cuba, on était sans défense et sans résistance; celui-ci se croyait blanc, celui-là était nègre et il y avait pas mal de mésentente entre nous: on é-tait éparpillé comme du sable et les patrons marchaient sur ce sable. Mais lorsque nous a-vons reconnu que nous étions tous pareils, lorsque nous nous sommes rassemblés pour la huelga...Regarde ce doigt comme c'est maigre, et celui-là tout faible, et cet autre pas plus gaillard, et ce malheureux, pas bien fort non plus, et ce dernier tout seul et pour son comp-te. Il serra le poing. -Et maintenant, est-ce que c'est assez solide, assez massif, assez ramassé? On dirait que oui, pas vrai? Eh bien, la grève, c'est ça: un NON de mille voix qui ne font qu'une et qui s'abat sur la table du patron avec le pesant d'une ro-che. "(34) Cet 'apologue' exprime toute la simplicité de la doctrine socia-le de Manuel: c'est une sorte de communisme idéal, un peu naïf et primitif peut-être, mais extrêmement valable dans son affirmation du principe de l'égalité et de la liberté de l'homme. La sienne est une adhésion psychologique à une idéologie qu'il ne connaît même pas à fond, mais qui lui a indiqué, au moment opportun, le chemin à suivre pour arriver à l'abolition de la misère et de 1' impérialisme. Son choix n'est pas l'acte authentique sartrien, car Manuel n'est en réalité pas libre de choisir. ,Re.ut-on, en effet, vraiment choisir entre l'esclavage et la disponibilité de soi-même? Cette question est évidemment le triomphe de la rhéto-rique. La réponse surgit spontanément sur les lèvres de l'homme qui veut créer sa vie concrètement, et graver ainsi son nom dans le marbre de l'immortalité, près de celui des autres travailleurs, à côté de toutes les signatures des artistes de l'existence qui forment une ligne droite infinie, un fil "qui ne se casse pas": "...Parce que, chaque nègre pendant son existence y fait un noeud: c'est le travail qu'il a accom-pli et c'est ça qui rend la vie vivante dans les siècles des siècles: l'utilité de l'homme sur cette terre."(35) L'idée 'communautaire' de Manuel rappelle l'attitude d'Hila-rion, lui aussi songeant, dans Compère Général Soleil de J.S. Alexis, à une lutte contre l'oppresseur "...où tous les petits s'uniraient comme les doigts de la main pour former un énorme poing."(36) Les deux 'héros' ont travaillé hors de leur pays, et cet éloigne-ment leur a permis d'atteindre une plus grande lucidité, de jouir d'une vue d'ensemble qui résume, engloutit et dépasse la relativi-té des choses. Leur expérience -"ce bâton des aveugles"- sera le vaccin qui, inoculé dans les victimes de la superstition et de 1' ignorance, les guérira, leur donnera la force nécessaire à com-battre le virus de l'oppression et de la misère. Il y aura, bien sûr, un long traitement à suivre: une convalescence passée sur les bancs de l'école et des exercices d'entraînement à la solidarité. Manuel et Hilarion sont morts n'ayant pas pu jouir des effets préventifs d'une telle cure. Ils ont voulu plonger dans la violen-ce, s'en aller vers les profondeurs de l'enfer humain sans être suffisamment 'immunisés': ils n'en reviendront donc que sous for-me de symboles, de guides, d'exemples historiques. Mais si, sur les bancs de l'école l'homme aura appris à connaître à fond son ennemi, il pourra mettre à point une stratégie de l'amour pour de-vancer les mouvements de la violence, il pourra mettre de l'ordre dans la confusion de son esprit et sortir de sa paralysie verbale ainsi que de son immobilité forcée.(37) Ce sera l'abolition de toutes les différences que l'ignorance avait créées. Dans son voyage au Pays des livres, il apprendra à connaître le pouvoir secret des mots, il s'emparera du trésor verbal et en revien-dra plein les mains pour en distribuer à tout le monde. La découverte de ce nouvel aspect de la réalité, progrès encore individuel, est étroitement individuel, est étroitement lié à la deuxième étape essentielle à la complète 'réhabilitation' culmi-nant dans la prise de conscience. La sphère personnelle doit s'é-largir. Laissant derrière lui les palabreurs, l'homme doit se êi- " tuer dans la société, en voir les problèmes, et chercher les cau-ses et les responsabilités des mêmes, juger les autres et se ju-ger lui-même. Seulement une autocritique sévère mettra le nègre en condition de reconnaître ses responsabilités, d'avouer comme Hilarion que: "Il était resté jusque là comme un enfant, su-bissant la vie sans la comprendre, tout entier préoccupé à calmer la faim de chaque jour, l'an-goisse des nuits, l'ennui de chaque instant et peut-être à rêver à un mieux-être insaisissable."(38) Ou d'admettre comme Manuel, qui pourtant cherche à justifier cet-te attitude égoïste, que: "...ils (les nègres) ont l'entendement plus dur et récalcitrant que le petit mil sous le gâ&? pilon, mais lorsqu'un homme ne raisonne pas avec sa tête, il réfléchit avec son estomac, surtout s'il l'a vide."(39) Si donc la misère ronge l'homme, le jette en proie à ses sensa-tions physiques, le rend esclave de son corps, il faudra la dé-faire une fois pour toutes par une révolte commune. A la fin, le noir fêtera la victoire, jetant en l'air la peau de bête que 'les autres' avaient cru être sa vraie peau et révélant ainsi au mon-de entier l'essence de sa dignité humaine. Finalement changé, ou mieux s'étant retrouvé, il ne pourra pas accepter des impositions qui, jusqu'à ce moment, avient pu lui sembler injustes, humilian-tes, mais naturelles: l'asservissement, par exemple, ne sera plus associé à la conscience d'un état d'infériorité, mais à celle de l'exploitation, d'où se détacheront claires, les images de la vic-time et de l'oppresseur. Et si l'homme, changeant de point de vue, s'éloigne de la nature, ce n'est pas pour la renier, pour s'oppo-ser à elle, mais pour pouvoir l'examiner d'un regard plus cons-cient et avoir un rôle actif dans le grand 'coumbite' de la vie. De la petite armée des travailleurs s'élève maintenant un chant, dont les échos arrivent jusqu'à Manuel qui, par son sacrifice, est devenu 'Dieu de la Rosée'. Il sera heureux d'entendre les voix des paysans. Il leur avait dit lui-même: "Chantez mon deuil, chantez mon deuil avec un chant de coumbite."(40) Le tambour se mêle au chant, il 'exulte', ses battements devien-nent précipités pendant que le refrain résonne dans la plaine comme une invocation: "Manuel|5l«Jean-Joseph, ho nègre vaillant, enhého."(ZfI) L'espoir devient certitude, le soleil levant chasse les der-niers nuages, l'amour sera à jamais le gardien incorruptible de la violence. Les hommes rêvent en attendant, mais ils sa-vent déjà que: "Bientôt cette plaine aride se couvrirait d'une haute verdure; dans les jardins pous-seraient les bananiers, le maïs, les pata-tes, les ignames, les lauriers roses et les lauriers blancs..."(42) Gouverneurs de la Rosée a été unanimement bien accueilli par les critiques, qui y voient, presque tous, une transposition de la poésie dans la forme du roman. Roger Gaillard écrit que le "descriptivisme" de la Montagne En-sorcelée s'oppose au "réalisme" de Gouverneurs de la Rosée, où: "...nous sommes emportés dans un élan poétique, dans une sorte d'ascension cosmique qui est proprement 1'éblouissement des amants confon-dus. Et ce ton véridique, c'est au lyrisme qu'on le doit."(43) Jacques-Stéphen Alexis exprime dans son jugement une admiration émue pour l'oeuvre de Jacques Roumain dont il semble avoir capté les éléments inspirateurs, l'amour et la violence: "Dans ce pays où les haines, les jalousies, l'envie et les moeurs tribales ne sont pas encore complètement liquidées, dans ce pays où l'exiguïté de la vie, l'étroitesse des chances qui sont dévolues à l'homme sont si grandes, il est très rare de voir un homme porter si loin l'amour de ses semblables... Jacques Roumain a écrit un livre peut-être unique dans la littérature mondiale parce qu'il est sans réserve le livre de l'amour..."(44) Un critique français, André Carriat trouve que: "De ce roman de la fraternité et du sacrifice, qui est aussi un beau roman d'amour servi par une langue pleine de poésie, se dégage une pa-thétique leçon de dignité humaine."(45) Henock Trouillot a 'pensé' forger une nouvelle expression pour définir le décalage de toute oeuvre artistique entre la réalité et la transposition. Sa tentative d'illustration critique n'est toutefois qu'une masse verbale amorphe, mélange de reproches: "...le monde évoqué par Roumain n'existe, du moins en partie, que dans son esprit. En transposant ce monde dans son roman, il en a transformé les éléments..."(46) de contradictions: "...On ne saurait dire que dans son roman, ce ne sont pas des paysans qu'il décrit. Le langage qu'il leur fait parler, on ne saurait nier leur identité avec le langa-ge des paysans..."(47) A ce point, il semble buter contre l'obstacle de son contre-sens et s'arrêter un instant pour chercher le chemin de la lo-gique. Le reproche change alors en louange: "Ce sont les mêmes sentiments, les mêmes haines, les mêmes amours, que dans un con-texte paysan. Mais cette réalité il l'a transposée sur le plan de l'art. En l'y transposant, il lui donne une tonalité qui peut s!:a.ppèl"(Br stylisation. C'est la suprême grandeur de l'art, de transformer même une réalité, sans la châtrer de son identité."(48) Au bout de ce chemin labyrin£hique il y a l'impasse frustrante de son simplisme: "Cette mort, du reste, n'empêche que l'eau coule: Fond-Rouge (sic), qu'importe la mort de Manuel, est sauvé de la sécheresse, de la misère.(49) La leçon du roman est celle du sacrifice consenti pour la collectivité. D'ailleurs, on n'a pas besoin d'être socia-liste pour admettre cette nécessité du sa-crifice. "(59) ! Cette dernière affirmation serait-elle un hommage â Monsieur Duvalier? CHAPITRE IV: NOTES (1) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, Les Editeurs Fran-çais Réunis, Paris, 1973» p. 15 (2) Ibid., p. 19. Traduction de l'auteur: "A terre - Je demande -Qui est dans la case - Le compère répond:- C'est moi avec ma cousine - Assez, eh!" (3) Elégies Antillaises, éd. Pierre Seghers, Paris, 1955» P« 28 Claude Couffon en donne la .traduction suivante: -Couper les têtes cgmme les cannes, clac, clac, clac! Brûler les cannes et les têtes, et faire monter jusqu'aux nuages la fumée, oh, quand sera-ce, quand sera-ce? Voici ma machette et sa lame, clac, clac, clac! Voici ma main et sa machette, clac, clac, clac! Et voici le maître avec moi, clac, clac, clac! Couper les têtes comme les cannes, Brûler les cannes et les têtes, Et faire monter jusqu'aux nuages la fumée... Quand sera-ce? Op. cit., p. 29 (4) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 13 (5) Ibid., p. 30 (6) Ibid., p. 30 (7) Ibid., p. 31 (8) Ibid., p. 31 (9) Mircea Eliade, Images et Symboles, éd. Gallimard, 1952, P. 199 (10)Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imagi-naire, éd. Bordas, 1955» P* 194 Dans la même étude, il fait remarquer que la valeur symboli-que de l'eau remonte à des temps très anciens: "...Est-il besoin de rappeler que dans des nombreuses mythologies la naissance est comme instaurée par l'élément aquatique? (Le prophète n'écrit-il pas des Juifs qu'ils "proviennent de la source de Juda"? Isaxe, XLVIII,I). Op. cit., p. 195 (Il)Ibid., p. 142 (12) Cette idée est très bien développée dans le poème de Robert Frost intitulé "Directive". (13) Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, op. cit., p. 144 (14) Ibid., p. 145 (15) Roger Gaillard, op. cit., p. II (16) Jean Giono, Colline, éd. Grasset, 1956, p. 27 (17) Claude Bouygues, "Colline: Structure et Signification", The French Review, vol. XLVII, n.I, Octobre 1973 (18) Ibid., p. 33 (19) Ibid., p. 32 (20) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 219 (21) Jean Giono, op. cit., p. 197 (22) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 60 (23) Gilbert Durand, op. cit., p. 64 (24) M. Thomas Gaster, illustre spécialiste de l'histoire des Religions, a donné une série de conférences sur le 'Mythe' à l'université de Colombie Britannique de Vancouver, au printemps 1977. Il a expliqué comment le 'Mythe', né d'une situation qui a réduit l'infini et l'éternel respective-ment à un endroit et à un moment spécifiques, "throw past into present, present into past, both into future". Sa fonc-tion serait "to link together in continuity some events, to renew the memory and project them into the future." Au cours de ces conférences, qui ont été enregistrées, et sont dispo-nibles à la Bibliothèque 'Sedgewick' de l'université de Co-lombie Britannique, il a aussi étudié le 'héros' d'aujour-d'hui, le distinguant de l'ancien 'superman'. Vladimir Propp, dans son étude systématique de la fonction des personnages du conte, donne du héros la définition sui-vante: "Le héros est un personnage qui, ou bien est victime des actes d'unyantagoniste dans l'engagement de l'intrigue, ou bien accepte de mettre un terme au mal ou à la privation dont souffre une autre personne. Dans le cours de l'action le héros est le personnage qui est pourvu d'un moyen magique (ou auxiliaire magique) et s'en sert (ou le prend à son ser-vice). V. Propp, Morfologie du conte, éd. Gallimard, 1970, p. 80. Comme on le voit le désir de schématisation a exces-sivement simplifié le rôle du héros, même si l'on se limite à la lecture d'un conte. Si le héros accomplit des faits ex-traordinaires, le lecteur pourra rêver à une identifica-tion qui ne sera pourtant jamais possible. Si donc un ro-man, même banal, veut avoir un effet 'opérant' sur le lec-teur, il devra nous présenter un héros 'dé-devinisé'. Pre-nons le cas d'un écrivain assez à la mode, certainement pas un artiste d'élite, qui s'adresse à la masse en cherchant, cependant, de 'dire' quelquechose: je veux parler de Ian Fléming, à qui Umberto Eco a dédié un article très intéres-sant portant sur la structure de ces romans. "In Fleming in-vece la diversione anzichè assumere l'aspetto di une voce di Larousse mal collocata, acquista un duplice rilievo: anzitut-to raramente è descrizione dell'inusuale -come avveniva in Salgari o in Verne- ma descrizione del già noto; in secondo luogo interviene non come informazione enciclopedica, ma co-me suggestione letteraria, e a questo titolo intende 'nobi-litare' il fatto raccontato... Fleming non descrive mai la séquoia che il lettore non ha mai avuto occasione di vedere. Descrive una partita a canasta, un'automobile di serie, il cruscotto di un aeroplano, la carrozza di un treno, il menu di un ristorante, la scatola di sigarette che acquisti in una tabaccheria. Fleming liquida in poche parole un assalto a Fort Knox perché sa che nessuno dei suoi lettôri avrà mai occasione di svaligiare Fort Knox...Ci immedesimiamo non con chi ruba un'atomica ma con chi conduce un motoscafo di lusso... non con chi contrabbanda diamanti, ma con chi ordina un pran-zo in un ristorante a Parigi. La nostra attenzione è solleci-tata, blandita, orientata sul terreno delle cose possibili e desiderabili..." dans "Strutture narrative in Fleming", Ana-lisi del racconto, ed. Bompiani, Milano, 1969, p. 155. Cet article a été publié dans un numéro spécial de Communica-tions, 1969» n.8, sous le titre: "L'analyse structurale du ré-cit". Je pense que Jacques Roumain a parfaitement réussi à surmon-ter l'obstacle que constitue la création d'un roman où l'ima-gination, le réalisme et les sentiments doivent se fonder dans une synthèse équilibrée. S'il profite d'un personnage pour lui faire exprimer des idées qui nous scandalisent ou nous trou-vent d'accord, il le fait toujours avec mesure, d'une façon naturelle et qui ne sent pas le didactisme. Ce qui arrive, par exemple, dans Compère Général Soleil de J.-S. Alexis, est un excès de didactisme qui compromet un peu la valeur de cet?,"' * roman, qui reste, pourtant, fondamental dans la littérature haïtienne. (25)Joseph Campbell, The Hero with a thousand faces, Princeton University Press, New Jersey, I968, p. 391 (26) Joseph Campbell, op. cit., p. 390 (27) Ibid., p. 356 (28) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 182 (29) Joseph Campbell, op. cit., p. 363 (30) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 219 (31) Ibid., p. 65 (32) Manuel trouve l'eau près du 'figuier maudit': "...il monta vers le figuier maudit... le figuier géant se dressait là d'un élan de torse puissant; ses branches chargées de mous-se flottante couvraient l'espace d'une ombre vénérable et ses racines monstrueuses étendaient une main d'autorité sur la possession et le secret de ce coin de terre." Gouverneurs de la rosée, pp. I2I-I22. Plus loin, l'arbre réapparaît ma-jestueux devant Manuel et Annailse: il sera le témoin de leur acte d'amour; "...Il lui prit la main: -Viens. Il écarta les lianes. Elle entra dans le mystère du figuier-maudit. -C'est le gardien de l'eau, murmura-t-elle, avec une sorte de terreur sacrée. -C'est le gardien de l'eau. Elle contempla les branches chargées de mousse argentée et flottante. -Il a grand âge. -Il a grand âge. -On ne voit pas sa tête. -Sa tête est dans le ciel. -Ses racines sont comme des pattes. -Elles tiennent l'eau ... Elle ferma les yeux et il la renversa." p. 133 Le figuier semble posséder ici la valeur symbolique que lui attribuaient les Romains et les Grecs. D'après ce que dit Frazer, il a été l'objet d'une vraie vénération et a donné naissance à des légendes: "En effet, aux Nonae Ca-protinae, le # juillet, les esclaves femelles, parées de vêtements de femmes libres, aller festoyer sous un figuier sauvage; elles coupaient une baguette de l'arbre, se frap-paient mutuellement, et peut-être avec la baguette, et of-fraient le suc laiteux de l'arbre à la déesse Junon Capro-tine, dont le surnom semble indiquer qu'elle était la dées-se du figuier sauvage (caprificus). Ici, les rites accom-plis en juillet par les femmes sous le figuier sauvage, que les anciens considéraient à juste titre comme le mâle, et qu'ils employaient pour féconder le figuier femelle culti-vé, ne peuvent guère être dissociée de la caprification ou mariage artificiel des figuiers....1'analogie entre la cé-rémonie romaine et la cérémonie grecque serait encore plus frappante, attendu, nous l'avons vu, que les Grecs frappai-ent les organes génitaux des victimes humaines avec des branches de figuier sauvage." Romulus lui-même, paraît-il, a disparu "..au milieu d'un formidable orage, au moment où il passait en revue son armée, hors des murs de la ville, au "Marais de la Chèvre" ("ad Caprae paludem"), nom qui lais-se penser que l'endroit n'était pas éloigné du figuier sauf vage, ou "figuier de chèvre" (caprificus), comme l'appelaient les Romains, où les esclaves femmes accomplissaient leurs curieuses cérémonies." Op. cit., p. 232 L'importance que Jacques Roumain attribue au figuier déri-verait-elle de sa culture européenne ou s'agit-il, tout sim-plement, de sa conception du rapport homme-nature, profondé-ment influencé en cela par l'Afrique? (33) Dans tout le roman il y a une opposition continuelle entre l'eau et la terre, réduite souvent à poussière. Seulement à la fin, après l'accomplissement de sa mission de la part de Manuel, l'eau et la terre redeviendront soeurs, unies par la même ambivalence dénoncée par Gilbert Durand: "Les eaux se trouvaient 'au commencement et à la fin desféyéne-° m'ènts cosmiques'," alors que la terre serait à l'origine "et à la finâde toute vie.." "..La terre, comme l'eau est la primordiale matière première du mystère, celle que l'on pénètre, que l'on creuse et qui se différencie simplement par une résistance plus grande à la pénétration." Gilbert Durand, op. cit., p. 262 (34) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, pp. 98-99 (35) Ibid., p. 129 (36) J-S. Alexis, Compère Général Soleils éd. Gallimard 1955 P.152 (37) Manuel, contrairement à Hilarion, sait bien s'exprimer mais, étant instruit, les mots viendraient plus spontanés sur ses lèvres, se détachant l'un après l'autre du fil de la logique où ils s'étaient bien rangés. (38) J-S. Alexis, op. cit., p. j^. (39) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 143 (40) Ibid., p. 218 (41) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 218 A travers tout le roman une grande importance est attribuée aussi bien au chant qu'au rire. Le chant est l'exorciste de la fatigue comme le rire l'est de la douleur. Môme Délira y cédera, à la fin, témoignant ainsi son acheminement sur la route de la sérénité: "-Mais tu es maligne, oui, -dira-t-el-le-, s'adressant à Annaïse-, Tu vas faire rire cette vieille Délira malgré elle."(p. 218) La chanson est une expression privilégiée à cause de sa pro-fonde ressemblance avec la vie: "Délira, elle, lavait les plats. Et elle chantait, c'était une chanson semblable à la vie, je veux dire qu'elle était triste: elle n'en connaissait pas d'autres...c'est l'existence qui leur a appris, aux né-gresses, à chanter comme on étouffe un sanglot et c'est une chanson qui finit toujours par un recommencement, parce qu' elle est à l'image de la misère, et, dites-moi, est-ce que ça finit jamais, la misère?" Et plus loin: "Pendant un bon moment tout sembla endormi et seul le chant berçait le si-lence qui est "le sommeil du bruit." (p. 114) Le chant et le rire se mêlent même aux larmes pendant la veillée sur le ca-davre de Manuel: "C'est ainsi que la veillée se poursuit: en-tre les larmes et le rire. Tout comme la vie." (p. 197) Le chant se lève tristement au coeur de la nuit "...quand il fléchit, une voix de femme haute et vibrante, un peu fêlée, le reprend, rassemble les autres voix et le cantique s'épa-nouit à nouveau dans un élan commun." (pp. 192-193) (42) Ibid., p. 237 (43) Roger Gaillard, op. cit., p. 19 (44) <|-S. Alexis, Préface à La Montagene Ensorcelée, p. 25 (45) A. Carriat, cité dans la Préface à Gouverneurs de la Rgsée P. 5 (46) H. Trouillot, op. cit., p. 183 (47) Ibid., p. 183 (48) Ibid., pp. 183-184 (49) Tout au plus c'est justement grâce à la mort de Manuel que l'eau coule! (50) H. Trouillot, op. cit., p. 193 Troisième Partie: LES DEGUISEMENTS DE LA VIOLENCE ET DE L'AMOUR CHAPITRE V: L'ASPECT RELIGIEUX La religion a, dans n'importe quelle société, essen-tiellement deux fonctions complémentaires: la première tend à combler les lacunes créées par le silence de la nature se mo-quant de notre perplexité devant les mystères de l'univers; la deuxième tend à 'canaliser' les tensions et l'angoisse enraci-nées dans le coeur de l'homme. La religion fournit ainsi à son armée d'adeptes les clés de décodage des manifestations irration-nelles, procède à la distillation du prodigieux en 'miracles' que les fidèles 'avalent' en y ajoutant une dose convenable de foi, et leur distribue les armes psychologiques pour la lutte contre le terrible ennemi qu'est la peur de l'inconnu. Et quand notre raison même nous abandonne, rebelle contre une absurdité trop é-vidente, et se fait complice de l'ennemi, on peut, suivant 'la Doctrine', apprendre à 'rationaliser l'irrationnel', à le faire rentrer dans l'ordre naturel d'un univers brillant de bougies de sacristie, sentant l'encens et retentissant de chants mystiques, c'est l'ambiance idéale pour qu'un événement exceptionnel se pas-se: le rite peut commencer à célébrer le processus 'd'humanisa-tion du surhumain1. Sa fonction est à peu près la même, plus ou moins raffinée, quoiqu'il se passe au pied d'un arbre chez les Bushmen ou devant l'autel luxueux d'une cathédrale gothique: au delà du temps et de l'espace, il concrétise l'essence de toute religion que David G. Bradley, parmi d'autres critiques, défi-nit "...the way in which man seeks meaning in life and hopes to gain help from the unseen or su-pernatural forces believed to be at work in the universe."(I) Gette tentative d'entrer en contact avec le sacré, avec des en-tités si lointaines de notre réalité quotidienne semble trouver dans les efforts humains une force surnaturelle. Jean-Price Mars avait déjà fait remarquer le côté magique de toute pratique religieuse, ne voyant aucune différence entre la magie considérée comme "...l'autorité que se confère l'individu et grâce à laquelle il se croit en mesure de disposer de toutes les choses et principale-ment des forces qui l'environnent en les contraignant à obéir à ses désirs person-nels. .. " et la religion dont les adeptes "...forts de leurs prières adressées à la divisé nité chrétienne promènent processionnellement l'image de tels saints en vue d'arrêter les tempêtes.."((2) Presque quarante ans, plus tard, Claude Lévi-Strauss exprime la même opinion à propos de la complémentarité constitutive du mé-lange religion-magie: "L'anthropômorfisme de la nature (en quoi consiste la religion) et le physiomorfisme de l'homme (par quoi nous définissons la magie) forment deux composantes toujours données, et dont le dosage seulement varie. Chacune implique l'autre. Il n'y a pas plus de religion sans magie, que de magie qui ne contienne au moins un grain de religion. La notion d'une surnature n'existe que pour une humanité qui s'attribue à elle-même des pou-voirs surnaturels et qui en prête en retour à. la nature, les pouvoirs de sa superhumanité."(3) Cette même conviction a fait éclater un vrai scandale en Haïti, au moment où Jacques Roumain, dans un article paru dans 'Le Nou-velliste* en 1942, affirmait que tout comme le vaudou, aucune re-ligion n'avait pu se soustraire à un phénomène syncrétiste, sur-tout pas le christianisme.(4) Cet acte d'abolition de toute li-gne de démarcation entre l'amas de sacrilèges et de superstitions qu'est le vaudou et 'la quintessence de la Vérité et de la Pureté' qu'est le christianisme classe immédiatement l'auteur d'hérétique et déchaîne la croisade d'une tribu de soutanes conduites par le Révérend Père Foisset. La défense intellectuelle du mécréant se déroule simultanément sur deux niveaux: contre la cooruption de l'église et contre tout obstacle au développement des masses, qui pourraient autrement se libérer des sables mouvants de leurs su-perstitions. Ses mots se transforment en autant de projectiles explodant en plein objectif: "Ce que l'on peut reprocher au Clergé, c'est d'avoir laissé des prêtres ignorants offrir à nos masses une vision si élémentaire du surnaturel qu'une fusion de croyances afri-caines et catholiques a pu se réaliser... Le Clergé lui-même a contribué à maintenir la croyance en la présence des loas: en les combattantr?comme une réalité redoutable, en abattant par exemple certains arbres sous prétexte d'en chasser les mauvais esprits: ce qui, pour les paysans passait pour la confirmation évidente de leur existence."(5) Se tournant maintenant vers les ennemis du progrès, il vise des cibles aveugles ou aveuglés par l'égoïsme et l'ivresse du pou-voir: les colonisateurs, l'Elite et surtout le Gouvernement. Adhérant à la doctrine marxiste, il réduit la religion à un pro-duit de la société où l'homme vit -"son existence sociale déter-mine sa conscience"- et se déclare sûr que "...quand notre habitant se servira de la charrue, d'engrais, qu'il ira à l'école, il cessera d'offrir des sacrifices aux loas pour obtenir une bonne récolte."(6) Il arrive même à indiquer clairement une solution -'le bâton blanc des aveugles'- que trop de personnes n'ont pas intérêt à adopter: "Si l'on veut changer la mentalité religieuse archaïque de notre paysan, il faut l'éduquer. Et on ne peut l'éduquer sans transformer en même temps sa condition matérielle...Ce qu'il faut mener en Haïti, ce n'est pas une campa-gne anti-superstitieuse, mais une campagne an-ti-misère. Nous croyons que cette campagne an-ti-superstitieuse a des ressorts plus secrets, subtiles et politiques, qu'il ne paraît en sur-face. On ne peut sous-estimer le fait que la hiérarchie catholique française est pro-Vichy, pro-collaborationniste, anti-britannique, anti-soviétique, anti-alliées: bref, qu'elle fait partie de l'appareil fasciste."(7) L'intérêt que Jacques Roumain porte à la religion est encore une fois provoqué par son grand amour du peuple haïtien et son vio-lent mépris de toute forme d'imposition. Il respecte ce qui, dans le vaudou représente l'héritage africain, c'est-à-dire une certai-ne philosophie concevant un monde où, à côté de l'homme, palpi-tent les vies des animaux, des plantes et des choses; il sent profondément l'attrait de la danse, du chant et des rites auquels comme Manuel (8), il ne sait pas résister; il comprend la valeur sociale et politique de ces manifestations; il en justifie l'ex-istence malgré, ou mieux, surtout à cause de l'arme que les 'per-sécuteurs' ont dégainée devant les 'profanateurs': celle de la terreur. Terreur de l'enfer, prêchée par les mystiques qui, se mettant au service des hommes politiques prêchant à leur tour la terreur de la punition cruelle, font "...du crucifixsune matraque et de la croix du Sauveur, la croix gammée du Fuehrer."(9) C'est peut-être à cause de cette complicité dans la dégénéres-cence politique que le mouvement d'Evangélisation a échoué. L'Haïtien préfère se voir dans le possédé, en proie à des se-cousses violentes et à des transes par lesquelles il entre en contact direct avec un loa intéressé à son sort, plutôt que d'ê-tre réduit à jouer un rôle passif devant un autel, allumant des cierges et adressant des prières à un Dieu Blanc indifférent. L'identification totale avec le chrétien est impossible, non seulement pour des raisons politiques, mais, surtout, parce qu'elle n'a pas le présupposé de l'adhésion spontanée à une doctrine qui a été maladroitement imposée et qui n'est pas la réponse pertinente aux questions d'un peuple à ce niveau de ci-vilisation. Le vaudou, au contraire, constitue un décor spiri-tuel plus conforme à l'âme haïtienne. Il enfonce ses racines dans le même sol qui a vu la naissance des premiers adeptes, futurs diffuseurs de cette religion.(10) Autour du poteau Mitan s'organise ainsi le syncrétisme religieux dont est sorti le vau-dou(II), compromis originel, selon Jean-Price Mars, "de l'ani-misme(I2) dahoméen, congolais, soudanais et autre" sur lequel s'insère ensuite le catholicisme, branche florissante d'images et de symboles, modifiant sans la détruire la structure du tronc fondateur. Comme affirme Jacques Roumain: "Dans ses pratiques (du vaudou) il ne faut pas voir une imitation des rites ou une ca-ricature des saints du catholicisme; il s'a-git bien plus de superposition, de greffe, de symbiose."(13) Toute son oeuvre vit à l'ombre de cet arbre 'greffé' où les branches du christianisme et du vaudou cherchent réciproque-ment à se rejeter sans pourtant y réussir. Les deux espèces de •bourgeons' -les différents adeptes- continuent de pousser, ré-pandant tout autour le même parfum d'encens. Et l'écrivain de-vient le bûcheron désireux non pas d'abattre, mais de tailler son arbre, d'en couper les parties malsaines, pour qu'il puisse devenir plus fort et plus pur. Sa critique est le résultat d'une documentation ethnobotanique bien précise: d'une étude approfon-die des philosophies du christianisme et du vaudou. Ce dernier a été l'objet d'un essai d'environ soixante pages sur ce que l'au-teur lui-môme définit "l'un des rites les plus violents du Vau-dou": Le Sacrifice du Tambour Assotô(r).(14) Le récit veut être détaillé et objectif: le sacrifice, le chant, la danse s'alignent ici rigoureusement comme autant d'objets à examiner sur le comp-toir d'un laboratoire. L'auteur enlèvera de leur surface par un souffle vital, la couche 'réifiante' au moment de leur entrée dans le monde romanesque, où ils pénètrent vivants et avec tou-te leur force symbolique, s'insérant parfaitement dans la réali-té de la structure rituelle. Car tout a sa place dans le rite. Une faute quelconque constituerait, en effet, la coupure de la toile du sacrifice d'où des forces magiques négatives pourraient s'échapper et, selon la théorie de Hubert et Mauss, faire mourir ou affoler ou ruiner le sacrifiant. L'élément scientifique ne perd aucunement sa valeur en pénétrant dans le milieu du roman. L'acte réel bien que revêtu d'une valeur symbolique, garde son goût de vérité et se rend manifeste seulement au moment où il peut effectivement jouer son rôle. Ainsi, par exemple, deux pas-sages d'une affinité étonnante expriment de façon différente dans l'essai et dans La Montagne Ensorcelée, le même événement: le mo-ment de l'immolation.(15) "On entoure le taureau d'un cercle magique... Le houngan saisit un sabre ou une machette extrêmement aiguisée et l'oriente à bras ten-dus vers les quatre directions du monde, puis il assène trois coups qui doivent trancher net le cou>« du taureau. "(16) "Il contourne en silence la jeune fille... Dornéval a levé sa machette, le buste lé-gèrement viré sur le côté, comme les bûche-rons, les dents serrées...L'éclair s'abat en sifflant, la tête décollée roule un peu sur l'herbe."(I?) Le voile d'objectivité descendant sur le meurtre du taureau est brusquement déchiré par la lame tranchante de la machette de Dornéval, achevant sa victime. Et le cri désespéré de Placinette "Vodoudoho!" arrêtant ses justiciers "brisés net dans leur élan" ne semble-t-il pas confirmer, l'exactitude de la règle impérative du vaudou selon laquelle "...si l'animal pousse une plainte la céré-monie ne peut continuer..."?(I8) Et l'acceptation silencieuse d'un sort si cruel, n'est-elle pas l'élément indispensable au déclenchement du mécanisme purifica-toire du sacrifice de la victime émissaire, dont la plainte "...signifierait qu'elle n'y consent point et continuer la cérémonie serait convertir le sa-crifice en meurtre et s'exposer à la terrible vengeance du loa..."?(I9) Est-ce là le sens 'transposé' du silence de Manuel s'acheminant sur le Chemin de Guinée, ou de l'attitude finalement impénétra-ble de Placinette, arrivée à ses derniers instants quand "...une vague hurlante déferla sur elle, les bâtons s'abattirent, elle n'eut pas un» plain-te. "?(20) S'il a été difficile de percer le mur de l'objectivité pour pé-nétrer dans le jardin des symboles, il est évidemment très faci-le de cueillir les fleurs sauvages poussant partout le long du chemin intellectuel de l'auteur, indices évidents semés par sa documentation scientifique soignée -analogue à celle d'un Flau-bert écrivant Madame Bovary-, traces qu'il faut suivre si l'on veut reparcourir, en pèlerin respectueux, le sentier conduisant à la source du folklore.(21) où Jacques Roumain a puisé l'eau fraîche et pétillante de son inspiration. Il a répandu des mots sur les pages comme autant de grains de farine sur lei-sol, pour tracer son "vêvê" littéraire (22) aux mille traits allusifs. L'ambiance ne peut nous laisser indifférents: ce monde pullu-lant autour du Poteau Mitan nous enchante. Nous y entrons, pré-cédés de 'LA Place', l'ordonnateur du cérémonial. Le Houngan et les Hounsi font leurs offres, achèvent leurs sacrifices, ne né-gligent pas de verser 'trois gouttes (de sang ou d'eau ou de li-queur) par terre' pour étancher la soif des morts, et surtout ils chantent et dansent à ne plus tenir debout. Les pas boiteux (23) du début se font plus décidés et rapides, les piétinéments plus forts. Le mouvement monte, envahit tout le corps et devient la ré ponse frénétique aux appels rythmiques et incessants des tambours Musique, chant et danse forment un tout unique: "Prévisible, escompté ou réglé...aucun geste musical de l'assistance ne saurait être con-sidéré comme une superfétation; il s'ajoute aux autres éléments de l'exécution."(24) Dans le monde du roman les étapes rituelles sont entièrement res-pectées, l'atmosphère enivrante parfaitement rendue. C'est seule-ment à la fin du?rite, quand le Maître des chemins a désormais regagné "sa Guinée natale par les voies mystérieuses oû marchent les loas" que Manuel abandonne l'identification avec le 'savant' froid et objectif et cède à un état de singulière tristesse. C'est que son babndon momentané au ressac de la danse lui a prou-vé la force énorme du culte sur les participants: si son esprit ennemi de toute superstition s'est laissé enchanter par les bat-tements des tambours comme un serpent se laisserait hypnotiser par les notes d'une flûte, si pour lui cela a été une expérience physio-émotive dont il se rend parfaitement compte -"Quand les tambours battent, ça me répond au creux de l'estomac, je sens une démangeaison dans mes reins et un courant dans mes jambes, il faut que j'entre dans la ronde. Mais c'est tout."- l'effet sur 'les adonnés' à la répétition d'un rite qui, pour eux, cé-lèbre l'oubli de leur misère doit être bien plus grave et défi-nitif, pareil à celui d'une drogue puissante arrachant de l'homme toute faculté consciente. L'angoisse s'empare donc de Manuel au spectacle désolant de ces fantoches mystiques: "...la danse et l'alcool les anesthésiaient, entraînaient et noyaient leur conscience nau-fragée dans ces régions irréelles et louches où les guettait la déraison farouche des dieux africains."(25) A l'aube, les tambours battent encore "sur l'insomnie de la plai-ne comme un coeur inépuisable". Inépuisable comme la croyance des Haïtiens obstinément fidèles au Pays de Guinée, inépuisable comme leur refus continuel de lever les yeux vers un ciel vide, où un Dieu Blanê habite, peut-être, ne se préoccupant sûrement pas du sort du nègre. Un Dieu raciste qui, assis dans son trône céleste comme un Mister Wilson "assis dans le jardin de sa belle maison, sous un parasol", distribue des charges différentes selon la cou-leur des anges: "...il y a des anges nègres pour faire le gros travail de la lessive des nuages ou blayer la pluie et mettre la propreté du soleil après l'orage, pendant que les anges blancs chantent comme des rossignols toute la sainte journée ou bien soufflent dans de petites trompettes comme c'est marqué dans les images qu'on voit dans les églises."(26) Un Dieu qui a désigné des prêtres permanents ou improvisés -des 'Pères Foisset' ou des 'Pères Savanes'(27) comme représentants de l'Empire Céleste', chargés de répandre la Bonne Nouvelle, de diffuser, par leur exemple, les dogmes de la charité. C'est que, quand on devient 'humains', même si l'on est des 'messagers di-vins' on ne peut plus se soustraire au matérialisme quotidien. Les exigences du 'charitable' augmentent par rapport à la con-joncture... Il parait que les Saints ne se contentent plus d'un cierge ni de dix centimes... A ce moment l'Haïtien n'a plue de choix: ou bien il se résigne à être complètement abandonné à soi-même, ne pouvant se permettre d'acheter les 'précieux' mots de soulagement des ministres officiels de l'église -"..l'église ne fait pas crédit aux malheureux, c'est pas une boutique, c'est la maison de Dieu"- ou bien il recourt à ce 'vautour en soutane' qu'est le prêtre officieux et bon marché des campagnes haïtien-nes. (28) Parodie impressionnante du prêtre catholique, le Père Savane trou-ve sa place idéale près des cadavres où il joue sa pénible comé-die, mâchant des formules et des mots latins pour impressionner les spectateurs qui, si au début 1'écoutent bouche bée, à la fin l'ignorent, préférant plonger dans la magie "...qui compose la douleur, ce jeu d'ombres fantomatiques sur les murs, l'alcool, les paroles mystérieuses, la fatigue."(29) Au fur et à mesure que 'l'interprétation'procède, on se rend compte des défauts de l'acteur: il parle tellement vite que "si les mots avaient des os, il s'étranglerait". Et puis: qui le com-prend? Comment peut-on se sentir soulagé si o& ne sait même pas ce qu'il dit? La rebellion des mères, Délira et Anna, est très signi-ficative, car c'est en elles que la religion a enfoncé les racines les plus profondes et semé le respect le plus absolu. Au bafouil-luis incompréhensible et pressé du Père Savane, Anna s'écrie: "Que dit cet homme noir? Que chante-t-il? Non, non, ce n'est pas ça. Voici ce qu'il faut chanter: -Feuilles ho, fueilles, vini sauve mouin dans mise mouin ye. Pitite mouin malade, ma aile caille hougan."(30) Délira choisit de prier seule, ignorant le bégayment 'sacré' d'Aristomène; du fond de son coeur désespéré surgissent des invocations à n'importe quelle divinité, Dieu ou Loa, pourvu qu'elle puisse lui rendre son Manuel ou bien lui laisser en-jamber aussi la rivière du pays des morts. "Je vous salue Marie la Vierge Altagrâce... Oh mes saints, oh mes loa, ...Papa Legba, Saint Joseph, Papa, je vous appelle... Ogoun Shango, Saintes Jacques le Majeur... je vous appelle, mon garçon est mort, il s'en va en Guinée, adieu, adieu..."(31) Cette rebellion contre la religion 'établie' rappelle, peut-ê-tre, le sentiment de méfiance qui a provoqué la formation de sectes considérées hérétiques ou non reconnues par le Vatican ou les autres Autorités Religieuses officielles. Ces Vaudois du XX siècle (32) prêchent le retour aux règles dictées par le Ver-be, la fidélité au témoignage d'un Christ, d'un Messie qui n'est pas resté en marge du peuple, mais est allé parmi les gens, cher-chant à les aider physiquement et spirituellement, se dédiant com-plètement à la cause des malheureux jusqu'au sacrifice total de lui-même. A-t-il réussi à transmettre à ses descendants actuels la même abnégation dans l'oubli de soi-même, la même disponibili-té sans réserve à l'égard des besogneux? Le doute s'impose si l'on doit chercher la réponse chez des contemporains égoïstes qui ont fait de leur personnalité leur totem qu'ils défendent à tout prix criant à tout vent leur devise cultivée:'Homo homi-n± lupus', sacrée par l'emploi du latin. Jacques Roumain nous a laissé un admirable portrait de cette masse mystique et cha-ritable: "Pour ces gens, tellement habitués à baptiser du nom de religion, de famille, de patrie, leur coffre-fort et leurs sordides intérêts de classe, même la philosophie devient une opération de comptabilité, de même que dans leurs spéculations matrimoniales, ils appel-lent 'espérance' la mort ardemment escomptée d'un vieux parent riche."(33) Etant donné cette situation, la maladie du peuple haïtien ne peut qu'empirer. Prisonnier des exploitations psycho-émotives des ministres du culte, profondément vaudouisants et superfi-ciellement catholique (34)> avalant au nom de la foi ou de la superstition les faux espoirs et les miracles impossibles que les intermédiaires divins leur promettent, les paysans offrent leur chair à une opération religio-chirurgicale: les bistouris de l'inimitié agissent encore une fois et font une incision pro-fonde et arbitraire entre superstitieux et non superstitieux, justes et infidèles. Le bouc émissaire est, en ce cas-là, l'u-nité du peuple. La violence a pénétré dans le sacré et exigé sa victime. Jacques Roumain se fait le héros de cette cause: il dé-fie la violence, découvre les matières putréfiantes qui la nour-rissent -la désunion et l'ignorance-; il accuse les prêtres de participer à la diffusion de l'infection par leur manque d'hy-giène morale et leur obstination à vouloir employer des remè-des inadaptes à la nature du mal social; il prescrit, enfin, l'antidote infaillible de la violence: l'amour fraternel. Son ordonnance est un appel à la solidarité, à la conscience mora-le et à la bonne volonté de tous, abstraction faite de toute croyance religieuse. Ses affirmations sont la déclaration de sa complète disponibilité au sacrifice pour le bien-être commun: "Je suis haïtien; nègre haïtien...Je res-pecte la religion, toutes les religions. Bien que non croyant, j'ai écrit pour mon fils et je lui ai lu une Vie du Christ, parce que à l'époque c'était le meilleur moyen de lui enseigner le respect et l'a-mour du peuple, la haine de ses exploiteurs, la dignité de la pauvreté, la nécessité de la 'fin du monde', du monde de l'oppression, de la misère, de l'ignorance; la vénération, enfin, pour ce Eils de l'homme qui consentit à une mort atroce pour sauver l'humanité et qui aujourd'hui est bien mieux représenté par un ouvrier communiste tombant devant le peloton d'exécution nazi que par de gras pré-lats collaborationnistes, traîtres à leur pa-trie et à leur mission évangélique."(35) CHAPITRE V: NOTES (1) David G. Bradley, World's Religions, Prentice-Hall, 1963, p. 8 (2) Jean Price-Mars, op. cit., p. 86 (3) Claude lévi-Strauss, La pensée Sauvage, p. 293 (4) A cette occasion, il avait "rendu justice à l'extraordinai-re élan révolutionnaire qui détruisit les croyances du monde gréco-romain qui se trouvait déjà dans un état de décomposi-tion historique avancée pour les remplacer par des conceptions sociales et métaphysiques plus élevées..." et illustre la cons-tatation du synchrétisme par deux exemples:"... la fête de Noël qui remplace aujourd'hui l'antique célébration du solstice d'hi-ver et la combinaison de la théorie platonicienne de l'âme avec les éléments du dogme de la résurrection." Jacques Roumain, "Sur les Superstitions", II, Le Nouvelliste, 13 mars 1942. (5) Jacques Roumain, "Sur les Superstitions", III, Le Nouvelliste, 18 mars 1942 (6) Jacques Roumain, "Réplique Finale au R.P. Foisset, VI, Le Nou-velliste, 9 juillet 1942 (7) Jacques Roumain, "Sur les Superstitions", Le Nouvelliste, 18 mars 1942 (8) "...et Manuel, vaincu par la pulsation magique des tambours au plus secret de son sang, dansait et chantait avec les au-tres: criez abobo, Atibon Legba Abobo Kafcaroulo, Vaillant Legba." Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 71 (9) Jacques Roumain, "Réplique au Père Foisset", Le Nouvelliste, 31 mars 1942 (10)Sheldon Williams, qui a consacré une étude au Vaudou haïtien, n'est pas d'accord sur la définition de 'religion*. Selon lui ce n'est que: "... a way of life... a selfish way of life in-somuch as it has any moral position at ail..." Voddofc and the Art of Haïti, Morland Lee Ltd., Oxley Press Ltd., Nottingham, 1969, p. 7 D'une autre opinion est le Dr. Jean Price-Mars, qui consacre plusieurs pages à l'illustration de la morale du culte vaudou-esque. En voilà un extrait: "Nous pressentons une objection qui s'impatiente de rester informulée. Vous vous demandez, sans doute, quelle est la valeur morale d'une telle reli-gion, et comme votre éducation religieuse est dominée par l'efficience de la morale chrétienne, vous en faites l'é-talon de votre jugement. A la lumière de telles règles, il ne peut surgir dans votre pensée qu'une condamnation irré-missible du Vaudou comme religion, parce que vous ne lui re-prochez pas seulement d'être immoral, mais plus logique vous le déclarez franchement amoral. Et comme il ne saurait exis-ter de religion amorale, vous ne pouvez accepter que le Vau-dou en soit une. Eh! bien, une telle attitude serait pire qu'une injustice intellectuelle, elle serait une négation d'intelligence. Car, en fin de compte, on n'ignore pas que toutes les religions ont leur morale et que celle-ci est le plus souvent en relation troite avec l'évolution mentale du groupe où cette religion a pris naissance et s'est enra-cinée... En fait, si nous ne voulons pas considérer "que no-tre morale est la morale", nous verrons que les sociétés pri-mitives" sont jugulées par un code très étroit de contraintes et d'.obligations, toutes d'origine religieuse, qui, par leur application extensive, dominent la vie privée et publique et expriment de la façon la plus nette l'idée que ces sociétés se font de la morale." Jean Price-Mars, op. cit., pp. 83-84 (11) On sait que le mot 'vaudou' vient du Dahomey. Le terme ne se rencontre, paraît-il, qu'au XVIII siècle, et Moreau de Saint-Méry semble avoir été le premier qui l'a employé en 1789. Jean Price-Mars nie que le vaudou puisse dériver de 'Vaudois', définition du culte hérétique de Pierre de Vaux (XII siècle) et retrouve au Dahomey "une religion dont la structure est faite des mêmes éléments que notre Vaudou... certaines déi-tés, les Esprits, en général, s'appellent Vôdoun..." Op. cit., P. 99. Alfred Métraux est du même avis: "...in Dahomey and Togo, among tribes belonging to the Fon language group, a 'Voodoo' is a *god', a 'spirit', a 'sacred object', in short, ail tho-se things which the European understands by the word 'fetish'". Vodoo in Haiti, Oxford University Press, 1959, translated by Hugo Charteris, p. 27 (12) Edward B. Taylor considère l'animisme "the groundwork of the philosophy of Religion, from that of savages up to that of civilized man..." Il reconnaît ensuite deux grands dogmes daîts cette doctrine: "first, concerning soûls of individual creatures, capable of continued existence after the death or destruction of the body; second, concerning other spirits, upward-to the rank of powerful deities." Primitive Culture, John Murray ed., London, 1873» Jean Price-Mars considère l'animisme "la Religion du pri-mitif" se basant sur deux points essentiels: "I- Chaque homme se compose d'une double personnalité, l'une physique, tangible, matérielle: le corps; l'autre, impalpable, imma-térielle, incarnée dans la première dont il est l'animateur: l'âme. 2- La mort est l'opération par quoi deux éléments se désagrègent: l'âme se sépare du corps. Que devient cette â-me ou cet esprit après la mort? Chez les Bantous du Loango le M-Zimu ou Mu-Zimu (âme ou esprit) recherche un autre ha-bitat aussitôt après la cessation de la vie dans l'envelop-pe corporelle, ce qui n'est après tout qu'une réincarnation, tandis que, chez d'autres peuples, cet élément erre à l'a-venture ou se tient à l'approche des habitations humaines." Op. cit., pp. 145-146 (13) Jacques Roumain, "Sur les Superstitions", II, Le Nouvelliste. 13 mars 1942 (14) "L'AssotÔ(r) est le plus grand tambour du culte Vaudou. Il dépasse souvent deux mètres. Celui que nous reproduisons dans cet ouvrage mesure un mètre trente-huit. Le bois choi-si pour sa fabrication est le chêne, l'acajou, le cèdre et surtout le mahaudème, car nous dit un de nos informateurs: c'est un bois qui a beaucoup de sang. Il faut que le bois soit coupé à la période de la pleine lune et la men-membra-ne (sic) qui recouvre le tambour doit être placée à midi sonnant." Jacques Roumain, Le Sacrifice du Tambour AssotO(r), Port-au-Prince, Imprimerie de l'Etat, 1943, p. 10 (15) Je ne vais pas examiner les parties trop évidemment en com-mun (trois gouttes versées, chant, prières, mélange de chris-tianisme et de vaudou), qu'on trouve à tout instant dans le roman. (16) Jacques Roumain, Le Sacrifice du Tambour AssotO(r), p. 52 (17) Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée (18) Jacques Roumain, Le Sacrifice du Tambour AssotO(r), p. 52 (19) Ibid., p. 52 (20) Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, p. 180 (21) Il répondait par là à l'appel de Jean Price-Mars, qui avait * invité tous les écrivains haïtiens à s'inspirer du folklore de leur civilisation. Ghislain Gouraige écrit: "Le tort des Noirs serait d'igno-rer cet exemple et, négligeant les valeurs et les traditions noires, de concevoir un monde de diversités dans lequel les Noirs se feraient admettre les mains vides. S'il y a un message dans la littérature africaine et indigéniste, il estilà. Et il est lumineux." La Diaspora d'Haïti et l'A-frique, éd. Naaman, Ottawa, 1974» p. 94 (22) Jacques Roumain précise qu'on appelle "Vêvê, au Dahomey, la farine de maïs mêlée d'huile de palme des Allada de Porto Novo."Le Sacrifice du Tambour AssotO(r), p. 10, n. 6 (23) L'action de 'boiter' est symbolique: pendant la danse ap-pelée Yanvalou-Genoux (supplication), il y a un "mouvement alterné d'élévation et d'abaissement sur les genoux fléchis. ...De là son singulier intérêt. Boîter, c'est commencer, re-marque Curt Sachs. Rappelons qu'ici nous sommes à l'entrée du sacrifice de l'Assotô (sic). On retrouve la danse boitil-lante dans la mythologie de presque tous les peuples. Le dieu boiteux est Dionysos en Grèce; Harpocrate, l'adolescent d'O-siris, en Egypte. Les Australiens connaissent la danse boi-tillante. Dans la Chine Antique le héros lunaire Yu exécute une danse sautillante extatique. Le motif a même subsisté en Bavière, dans le Chiemgau, où la jeune épousée boîte pour la danse qui doit l'introduire à son nouvel état." Jacques Roumain, Le Sacrifice du Tambour Assot6(r), p. 21 (24) Ibid., p. 21 (25) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 76 (26) Ibid., p. 42 (27) Dans La Montagne Ensorcelée, Jacques Roumain le définit de la façon suivante: "Jean Marie est le père Savane. Dans les campagnes haïtiennes reculées, là où il n'y a ni église, ni curé, le prêtre savane est souvent un ancien sacristain de village, qui exerce un sacerdoce bénévole et lucratif." p.I08 Aristomène, le père Savane de Gouverneurs de la Rosée, a été en effet sacristain, et si "ce n'était cette regrettable af-faire avec la gouvernante de 'mon Père', il servirait encore la messe dans l'église du bourg. Eh, ça n'avait pas été de sa faute, le 'mon Père' aurait dû prendre pour le servir une personne d'âge au lieu de cette jeune négresse ronde et do-due comme une poule bassette. Ne nous induisez pas en tenta-tion, dit la Parole." p. 203 Sheldon Williams écrit de façon erronée, trahi par une con-sonne nasale, "père Savant' (avec majuscule). La faute per-met d'ajouter au portrait de ce mercenaire de l'Eglise une ultérieure touche ironique. (28) L'aspect du père savane a toujours quelque chose de ré-pugnant et de visqueux, concrétisation de sa repugnance morale. Suivons le comportement de Jean Marie au chevet . de l'enfant de Dornéval: "Vêtu d'un vieux pardessus noir, une manière de soutane, coifféâd'un melon à réflets verts, le long personnage salue les groupes avec une dignité onc-tueuse et pénètre dans la case... Làï derrières ces lumiè-res tremblantes, adossé à l'obscurité, il ressemble à une énorme chauve-souris prête à prendre son vol."Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, pp. II0-II3 Aristomène, le père savane de Gouverneurs de la Rosée, "•••porte une lévite qui a dttêêtre noire au temps de ja-dis, mais vu son âge vénérable, elle tire maintenant sur le luisant des gorges de ramiers. D'un geste onctueux, il soulève son chapeau et découvre un crâne chauve et brillant.. Le murmure des conversations bourdonne autour de lui comme un hommage et sa face rougeâtre, gravée de petite vérole, sue une abondante satisfaction. ... Il avale les mots sans les mâcher, il est pressé. Son Compère Hilarion lui a of-fert de venir prendre un grog après la cérémonie et pour ces malheureux deux piastres et cinquante centimes qu'il va toucher ce n'est pas nécessaire, non, ce n'est vraiment pas Mfpe&nôirde se donner du mal..."pp. 200-203. (29) Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, p. 115 (30) "Feuilles, feuilles, venez me sauver de ma misère. Mon en-fant est malade, j'ai été chez le sorcier." Traduction de l'auteur. Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, p. 113 (31) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 204 (32) Les 'Vaudois' étaient les membres de la secte hérétique créée au XII siècle à Lyon, par Pierre Valdo. La doctri-ne était fondée sur le 'biblicisme' intégral. On retrouve ce culte encore aujourd'hui, surtout dans des vallées al-pines du Piémont (Italie). (33) Jacques Roumain, "Réplique au R.P.Foisset", Le Nouvelliste, 24 avril 1942. (34) Jean Price-Mars affirme ironiquement: "Tous les Haïtiens sont chrétiens, catholiques, apostoliques et romains." Op. cit., p. 165 Ghislain Gouraige arbore une attitude plus polémique et a-gressive: "Haïti a toujours tenu à se faire passer pour un pays catholique. Dans l'esprit des Haïtiens, se dire catho-lique c'est affirmer son appartenance à la civilisation oc-cidentale, et ils éprouvent une certaine fiersté àc-en per-suader l'étranger. On comprend pourquoi, si l'on songe qu'à tort ou à raison le racisme mondial est une affaire de com-munautés protestantes. Après tout, dans la perspective pro-testante, le mépris du prochain n'est pas un obstacle au salut. Un protestant raciste est encore un protestant élu." Op. cit., p. 29 Jacques Roumain est encore le plus provoquant quand il afs firme: "Le peuple haïtien dans son énorme majorité, malgré les progrès géants du protestantisme est catholique. La gref-fe du Vaudouisme correspond à un processus historique natu-rel. L'amalgame est total; et puisqu'il y a synchrétisme, la persistance d'un des facteurs, -le vaudou-, dépend de l'exis-tence de l'autre: le catholicisme. En somme, il faut être catholique pour être vaudouiste." "Sur les Superstitions", Le Nouvelliste, 18 mars 1942 (35)Jacques Roumain, "Réplique Finale au R.P.Foisset", Le nou-velliste, 13 juillet 1942 CHAPITRE VI; L'ASPECT POLITIQUE Le numéro de Noël 1942 du Nouvelliste apporte un ca-deau à ses lecteurs: un pamphlet dédié à tous les nègres du mon-de, un hommage à leur lutte, une proclamation courageuse du droit primordial de tout homme à sa liberté. De la distillation de la pensée de quelques intellectuels, il résulte une essence de véri-té pure et limpide, répandant son parfum sur une situation trou-ble et atténuant la puanteur montant des victimes d'une élite pourrie. Jacques Roumain, vêtu de la blouse blanche du chimiste, verse ses gouttes d'ironie agressive dans un flacon littéraire qui porte l'étiquette suivante: Les Griefs de l'homme noir. C'est un concentré d'amour et de violence, où des mots frémissant d'indi-gnation s'entrechoquent comme des atomes et produisent des réac-tions en chaîne qui minent la structure déjà instable du préjugé racial. La violence prend l'air pseudo-scientifique de la statis-tique, se glisse dans les chiffres et les lettres, y instille la nausée et le dégoût. Des bavures ironiques coulent le long des pa-ragraphes ou des taches de colère giclent hors des nombres imper-turbables qu'on trouve, par exemple, dans la liste comparée des salaires des instituteurs blancs et noirs:(les chiffres expri-ment des dollars) 723 et 449 dans l'Arkansas, 768 et 260 en Georgie, 1154 et 424 en Floride, 832 et 35k en Alabama.(I) Sous les coups rythmiques de la polémique, des numéros s'épar-pillent, s'étirent et se recomposent finalement en lettres, dé-filant lentement sous les yeux distraits du lecteur. "Quatre millions quatre-vingt-sept mille huit cent soixante-douze sur six millions cinq cent trente et un mille neuf cent trente-neuf électeurs nègres sont privés du droit de vote et de toute participation à la vie politique..."(2) Des phrases, des mots se maquillent parfois d'ironie et de faux auto-contrôle, afin de déguiser leur expression dure et cruelle; mais le plus souvent, leurs vrais traits se révèlent à la fin d'une affirmation, comme ceux d'une femme au maquillage défait à la fin d'une soirée: "...nous verrons encore que les slogans sur la protection de la femme blanche, l'irré-médiable infériorité de la race noire, la mission de l'homme blanc, cette mission que Kipling appelait avec son imperturbable hu-mour impérialiste: un fardeau, the white man's burden, dissimulent un égoïsme de classe rapace et sans scrupule..."(3) D'autres fois l'esprit se dresse rebelle sous les coups de fouet du souvenir, montre la figure effrontée de la révolte et dicte à un stylo impatient des expressions avides de liberté et de justi-ce, des invectives contre ceux qui fondent le préjugé de couleur sur les contradictions sociales et l'intérêt personnel, contre ceux qui font de la haine raciste leur aliment quotidien, déli-cats cannibales psychologiques qui ne réussissent pas à digérer leur proie et l'accumulent dans l'estomac, se vouant par là à un état de malaise continu, causé 'évidemment' par la victime avalée; contre ceux qui se font un devoir de réintégrer le noir dans son destin "qui est de cirer des bottes et de les recevoir ensuite dans l'arrière-train"; contre ceux qui veillent sur le nègre afin qu'il ne sorte pas de la prison littéraire où les é-crivains français l'ont enfermé, en donnant du criminel les si-gnalements suivants: "...bouffon servile, ignorant et superstitieux qui n'a d'esprit que dans ses pieds de danseur." (4) Enlevant le bandeau de la naïveté dont l'Américain s'était ser-vi pour fermer les yeux du noir, Jacques Roumain lui permet de voir enfin la conduite aberrante de l'oppresseur. Effaçant des convictions du nègre son complexe d'infériorité (Les théories compliquées de Lévy-Bruhl sur la pensée prélogique des primi-tifs analysent très bien ce complexe), il le rend conscient du fait que son intelligence et sa capacité de compréhension ne sont point inférieures à celles de l'homme blanc, mais ont seulement besoin d'être entraînées au décodage d'un langage qui ne leur ji est pas familier, si lointain qu'il est de celui de nature, de cette logique naturelle que le noir sait parfaitement maîtriser. Arrachant le bâillon des lèvres épaisses qui n'auraient pour-tant pas osé prononcer un mot, il les met en état de s'ouvrir pour laisser sortir le cri saluant la fin de l'acceptation ré-signée et le début de la marche triomphante de soldats armés de logique et de confiance propres à eux, prêts à arracher le fouet des mains des derniers négriers (surtout 'de marque psychologi-que'), à rendre nulles des pratiques comme la torture et le lyn-chage justifiées par le verdict de 'juste punition', à refuser une fois pour toutes le rôle de bouc émissaire de la violence des hommes. L'organisation systématique de ces idées révèle l'i-déologie politique de l'écrivain haïti en: presque dix ans avant Sartre (5), il reconnaît dans le parti communiste le seul qui ait inclus 'dans son programme et son action pratique la pleine éga-lité pour le nègre: son droit à la libération économique, poli-tique et sociale' et il voit dans l'union de tous les ouvriers blancs et noirs, le symbole d'une réconciliation future entre "...des hommes de bonne volonté, hier frè-res ennemis, aujourd'hui réconciliés sur les ruines des préjugés, pour une nouvel-le Abolition de l'Esclavage et la recons-truction du monde."(6) Avant même que le mot 'négritude' ne soit forgé, Jacques Roumain exprime toutes les nuances d'un état qui, pour l'homme noir si-gnifie conquête de l'esprit et de la matière, subjectivité et objectivité, créer et être créé, révolte et résignation (7); un état qui est relativité et dépassement de toute limite, re-cherche intérieure du diamant noir rayonnant d'une lumière in-croyablement claire, et offre de ce trésor au dieu de l'oubli. 'Négritude' signifie prise de conscience des contradictions hu-maines -qualités et défauts-, dépassement et synthèse sacrifi-cielle des mêmes, dédiée à un Morphée anti-raciste afin qu'il plonge dans un sommeil éternel toute haine divisant les hommes en classes sociales, hermétiquement fermées aux membres qui ne montreraient pas une carte rédigée à partir de leur richesse, de leurs facultés intellectuelles, de la couleur de leur peau. Mais l'homme blanc acceptera-t-il de sacrifier sa 'blanchitude'? Saura-t-il fermer sa bouche et arrêter de cracher son poison au visage du nègre? Saura-t-il s'approcher de l'autel à côté du noir et renoncer au privilège 'de voir sans qu'on le voie', de juger sans qu'on le juge? Saura-t-il enfin avouer la défaite se-crète de sa blancheur et admettre qu'il y a un seul moyen d'ef-facer la honte gravée dans le front des bourreaux candides: ce-lui d'adhérer complètement à l'appel que Jean paul Sartre a si bien formulé: "Si nous voulons faire craquer cette finitude qui nous emprisonne, nous ne pouvons plus compter sur les privilèges de notre race, de notre couleur, de nos techniques: nous ne pourrons nous rejoindre à cette totalité d'où ces yeux noirs nous exilent qu'en arrachant nos maillots blancs pour tenter simplement d'ê-tre hommes."(8) Peut-être y avait-il besoin, pour que le noir puisse devenir victime sacrifiable, qu'il prouve, avant, la valeur de sa ri-chesse intérieure, qu'il mette sur le plateau de la balance so-ciale le contrepoids du génie blanc, qu'il montre que même "Ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole ceux qui n'ont jamais su dompter ni la vapeur ni l'électricité ceux qui n'ont exploré ni les mers ni les ciels ..."(9) sont arrivés à des découvertes e sentielles à la vie de l'homme. Car ces ennemis de la technique et de l'artificiel sont les dé-positaires du secret d'un bonheur plus près de la nature que no-tre nuit blanche a englouti depuis longtemps "De l'outil, le blanc sait tout. Mais tout griffe la surface des choses, il ignore la durée, la vie. La négritude, au contraire, est une compréhension par sympathie. Le se-cret du noir c'est que les sources de son existence et les racines de l'Etre sont i-dentiques."(IO) Le partage de ce secret rendra le Blanc complice du Noir: ensem-ble ils veilleront à ce qu'il soit respecté. Cette collaboration sera exaltée dans les pages de l'Histoire où l'on pourra lire com-ment un jour 'au bout du petit matin', un homme blanc a quitté ses 'buildings', chargé de l'holocauste de sa suprématie, pour aller à la rencontre d'un homme noir venant d'jine ,hutte au milieu d'une forêt, l'holocauste de sa négritude entre les mains. Leurs offres seront immolées sur l'autel érigé à mi-chemin, hommage unique que l'amour fait à la violence afin de l'apaiser. Leurs regards sui-vront la fumée sacrificielle montant jusqu'au ciel, nuage gris où le blanc et le noir se confondent, nuage se répandant dans l'azur avec son message de paix universelle, nuage s'élevant doucement comme une colombe que les deux hommes ont laissé s'é-chapper de la cage de leur égoïsme, et dont le vol est mainte-nant encouragé par leur chant d'espoir: "Colombe monte monte monte Je te suis, imprimée en mon ancestrale cornée blanche, monte lécheur de ciel et le grand trou noir où je voulais me noyer l'autre lune c'est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition!"(II) CHAPITRE VI: NOTES (1) Jacques Roumain, Les Griefs de l'homme Noir, dans La Monta-gne Ensorcelée, op. cit., pp. 2II-2I2. (2) Ibid., p. 224 (3) Ibid., p. 193 (4) Ibid., p. 208 (5) Dans sa Préface à La Nouvelle Anthologie de la poésie nè-gre et malgache de langue française, Jean-Paul Sartre voit dans la structure capitaliste de notre société le négrier dont l'oppression est génératrice de solidarité entre les victimes faisant abstraction 'des nuances de peau'. Cette situation incite le nègre "(...comme le travailleur blanc) à projeter une société sans privilègegoù la pigmentation de la peau sera tenue pour un simple accident." Op. cit., p. XIII (6) Jacques Roumain, Les Griefs de l'homme Noir, pp. 225-226 (7) Jean léopold Dominique met en lumière ces traits contradic-toires de la personnalité de l'Haïtien dans une étude très intéressante parue dans un numéro de Conjonction, dont il a été tiré une conférence prononcée à l'Institut Français d'Haïti, le 21 novembre 1974. Dans le paragraphe intitulé "Résistance, Pulsion Marassa" on lit: "Supporter longtemps un sort défavorable est une vertu haïtienne. Se soulever aussi contre l'opression (sic) est une autre vertu haïtienne. Notre résistance est force d'inertie autant que force rebel-le, elle est résignation autant que contestation." "Une quê-te d'haïtianité", Conjonction, n. 129, mai 1976, p. 124 (8) Jean-Paul Sartre, op. cit., p. XI (9) Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal, éd. Présence Africaine, 1971, p. III (10)Jean-Paul Sartre, op. cit., p. XXXI (11)Aimé Césaire, op. cit., p. 155 CHAPITRE VII: L'ASPECT POETIQUE La poésie est l'abri le plus sûr de l'amour et de la violence: dans, ses profondeurs, ils peuvent se déchaîner: elle é-touffera leurs cris; ils peuvent murmurer leurs messages, elle les amplifiera; ils peuvent chuchoter leurs secrets, elle les voilera de la discrétion incorruptible du symbolisme; l'un pour-ra se manifester, elle veillera sur le sommeil de l'autre. Jacques Roumain ne pouvait résister à la tentation de construire une telle demeure pour ses passions nomades, vagabondant de l'es-sai au récit, du roman aux nouvelles. Elles seront heureuses de s'arrêter pour une pause chez ce manipulateur du temps et de l'es-« pace qu'est le poète. Les vers se laisseront mouvoir comme des ma-rionnettes par les fils de ses sentiments, son inspiration dépose-ra un bouquet de mots poétiques là où des mains cherchent une é-treinte fraternelle: "Mineur des Asturies, mineur nègre de Johannesburg métallo de Krupp dur paysan de Castillo vigneron de Sicile paria des Indes (je franchis ton seuil reprouvé je prends ta main dans ma main intouchable)"(I) La disposition désordonnée des phrases semble souhaiter un mélan-ge affectueux de toutes les races, paraît être le symbole d'une solidarité unissant tous les opprimés. D'autres fois c'est un hymne qui s'élève là où la nuit de la haine disparaît dans l'au-be de l'amour nouveau-né, et le vers semble être alors rythmé par des battements de taras-tams: "C'est ici l'espace menacé du destin la grève oti accourue de l'Atlas ou du Rhin la vague confondue de la fraternité et du crime déferle sur un espoir traqué des hommes, mais c'est aussi malgré les sacrés-coeurs brodés sur l'étandard de Mahomet les scapulaires les reliques les gris-gris du lucre les fétiches du meurtre les totems de l'ignorance tous les vêtements du mensonge les signes démentiels du passé ici que l'aube s'arrache des lambeaux de la nuit que dans l'atroce parturition et l'humble sang anonyme du paysan et de l'ouvrier naît le monde oti sera effacé du front des hommes la flétrissure amère de la seule égalité du désespoir."(11 Nous sommes bien loin du rêve poétique des Romantiques ou de la poésie d'élite de Mallarmé. Nous avons sous les yeux un document, une dénonciation, la plainte d'un homme qui a été témoin de l'in-justice et de la cruauté de l'oppresseur, qui a lu l'horreur et la souffrance dans les yeux des opprimés, qui a vu son pays rava-gé par des étrangers, réduit à "une éponge gorgée de sang" qu'il n'a pas eu le temps de presser comme le souhaitait son ami Nico-las Guillen: "Quién va a exprimir la esponja, la insaciable esponja? Tal vez el, con su rabia de siglos. Tal vez el, con sus dedos de sueno. Tal vez el, con su celeste fuerza..."(3) C'est une poésie qui n'est pas pure distillation idéaliste, car elle reflète une époque, c'est-à-dire "...la complexité dialectique des relations sociales, des contradictions et des antago-nismes de la structure économique et poli-tique à une période définie de l'Histoire."(4) C'est l'épopée du peuple haïtien, la Geste Noire de héros prêts au sacrifice d'eux-mêmes, boucs-émissaires immolés en échange de la liberté et de 1'égalité.(5) Chargé de l'angoisse de tous ses confrères, l'âme trop "lourde pour monter au miroir des yeux", Jacques Roumain ne cède pour-tant pas au Kudos (6), ni ne fuit devant l'ennemi; il demeure •les mains tendues', dans l'attente que son espoir de paix de-vienne réalité. Il s'achemine même vers cet ennemi qui va tou-tefois lui tourner le dos. L'amour qui est en lui se trouvera face à face avec la violence de son adversaire. Le poète ne pour-ra pas ignorer les regards hostiles, ni ne sentir la douleur des coups s'abattant sur son corps d'esclave, mais chaque fois qu'il se relèvera s'appuyant sur la béquille de la poésie, il sera plus fort et plus pur, jusqu'à ce que, par sa puissance, il réussira à bâtir un arc magique au-dessus du champ désolé de la méchance-té humaine. Son itinéraire poétique est clairement illustré dans la deuxième partie d'un poème dédié à Antonio Vieux: son titre, •Le Chant de l'homme', paraît exprimer la confiance d'une prochai-ne rencontre des deux ennemis sous la voûte que l'amour a cons-truite: "Ainsi: vers vous je suis venu Avec mon grand coeur nu et rouge, et mes bras lourds de brassées d'amour. Et vos bras vers moi se sont tendus très ouverts et vos poings durs, durement ont frappé ma face. Alors je vis: vos basses grimaces et vos yeux baveux d'injures Alors j'entendis autour de moi croasser, pustuleux, les crapauds -Ainsi: solitaire, sombre, maintenant fort et mon ombre mon seul compagnon fidèle, je projette l'arc de mon bras par-dessus le ciel."(9) Sur cet arc dansera le poète-clown, l'amour personnifié défiant une mort dont il se moque, car elle lui est familière, tellement elle fait partie de sa vie: "Et chante aussi la mort qui griffe ton corps. Tes lèvres sont blêmes, chante quand même, tes pieds s'alourdissent, le lien se casse..."(10) Au cliquetis des ciseaux d'Atropos répond immédiatement dans le silence une invocation mystique acclamant la fin des souffrances du poète-clown: Agni! toi qui flambes dans le sang du danseur éperdu!..."(II) Encore une fois le rapprochement avec le Christ est inévitable: ayant volontairement abandonné le paradis de l'Art, le poète descend sur le champ de bataille pour y affronter les Furies. Son acte courageux a la valeur de l'exemple: comme lui, chaque victime devrait affronter son Erinye sur le sol de la réalité quotidienne et rendre vains les attentats de la violence; elle devrait passer de l'état de bouc émissaire à celui de terroris-te de l'amour. Le rôle du héros devient épique: le noir devient le rédempteur, le sauveur de l'humanité. Sa mort n'est pas dé-finitive, s'il peut résurgir et vivre dans le coeur des hommes, nouveau Lazarus répondant à l'appel de l'amour fraternel. Le sien ne restera pas un cas isolé: le renversement des valeurs qu'il opère permet d'affirmer que, de sa prise de conscience, part la contagion d'une guérison collective. Tous les réhabili-tés n'attendront que la bonne occasion pour prouver leur complè-te efficience. A ce moment-là leur action commune sera la répon-se affirmative à la question angoissante de René Balance: "Est-ce qu'il ne faudrait pas rassembler comme ça toutes les forces viriles pour soulever le couvercle dont la pesanteur devient une hantise qui barre l'ascension, qui barre l'horizon, qui barre la lumière?"(12) Il faudra la participation de toute une armée de 'damnés de la terre', de 'forçats de la faim' pour soulever le couvercle de l'oppression. Ils avanceront dans une plaine -"esplanade de l'auàore!'- où toutes les forces écartelées se rassembleront dans l'harmonie d'un corps unique. La 'négraille' est debout et libre: elle proclame l'universalité de la souffrance et de la révolte, elle prophétise un prochain retour 'au pays natal': "Comme la contradiction des traits se résout en l'harmonie du visage nous proclamons l'unité de la souffrance et de la révolte de tous les peuples sur toute la surface de la terre et nous brassons le mortier des temps fraternels dans la poussière des idoles."(13) La poésie devient, dans les mains de Jacques Roumain, une arme révolutionnaire: par elle, il peut maîtriser l'absurde, détrui-re et créer le langage, contrebander des idées 'illégales' par le moyen des symboles, s'adresser àsl'intuition d'un peuple dont on ne peut nier la sensibilité extrême à l'expression métonymique de l'art, expression si semblable à celle de la nature. Par l'in-termédiaire de la poésie, il peut, tout seul, construire un royau-me imaginaire sur les cendres de l'ancien, et nommer un roi qui n'est ni blanc ni noir, mais tout simplement un Homme, accouché grâce à la supportation de longues souffrances et à 1*accomplisse-^ ment d'un interminable acte d'amour. Seulement le chef qui aura porté son pays à une telle prise de conscience sera digne de pro-noncer les mots qu'Aimé Cesaire semble avoir écrit pour lui: "Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit et l'audience comme la pénétrance d'une guêpe apocalyptique."(14) CHAPITRE VII:NOTES (1) Jacques Roumain, "Bois d'ébène", dans La Montagne Ensorce-lée, p. 234 (2) Jacques Roumain, "Madrid", Ibid., pp. 250-251 (3) Nicolas Guillen, "Elegia a Jacques Roumain", Traduction parue dans Présence Africaine III, 85» 1956 (4) Jacques Roumain, "Réplique au Père Foisset", Le Nouvelliste, 13 juillet 1931 (5) Pradel Pompilus fait rentrer l'oeuvre poétique de Jacques Roumain dans la catégorie des lettres sociales. Il définit 'sociale' la poésie qui prend "de l'intérêt aux joies et aux souffrances du peuple", qui réserve "une petite place à la vie des humbles, au train-train de l'existnce quotidienne". L'approchant de l'oeuvre de René Dépestre, il exalte la créa-tion de Jacques Roumain et semble en individuer le chemin poétique; " ...partant des souffrances et des humiliations qu'inflige à l'homme noir le régime capitaliste, Jacques Rou-main l'engage à-,s'unir à tous les exploités de la terre pour détruire une fois pour toutes un monde mal fait. La colère et la révolte font de la poésie sociale de Roumain une poésie èè-che, dure, tranchante comme un couperet, qui se passe des mé-taphores subtiles et qui ne refuse pas les termes crus... L'inspiration sociale et révolutionnaire ne se sépare pas de l'inspiration raciale. Le poète a conscience de tout ce qui le lie indissolublement à l'Afrique... Cependant il ne perd pas le sens de ce qui l'unit aux démunis et aux frustrés de toutes les races et de tous les cieux." Pradel Pompilus, "Les principales directions de la poésie haïtienne au cours du Mouvement Indigéniste", Présence Francophone, 30 octobre 1971, p. 38 (6) Kudos est un terme que, en Homère par exemple, représente l'enjeu des batailles, et notamment des combats singuliers entre les Grecs et les Troyens. Selon René Girard c'est "la fascination qu'exerce la violence". Op. cit., p. 212 (7) Jacques Roumain, "Le Chant de l'Homme", La Montagne Ensor-celée, p. 256. (8) Jacques Roumain, "La danse du poète-clown", Ibid., p. 257 (9) Jacques Roumain, "La danse du poète—clown", Ibid., p. 257 (10)René Balance, "Couvercle", dans Anthologie de la poésie nè-gre et malgache..., op. cit., p. 130 (11) Jacques Roumain, "Bois d'ébène", La Montagne Ensorcelée, p. 234 (12) Aimé Césaire, op. cit., p. 139 Quatrième Partie: LE RITE LITTERAIRE DE L'AMOUR ET DE LA VIOLENCE CHAPITRE VIII: ANALYSE DE L'INTERACTION AMOUR-VIOLENCE DANS L'EVOLUTION DE LA PENSEE DE JACQUES ROUMAIN Un examen approfondi de l'oeuvre de Jacques Roumain permet de reconstruire une sorte de schéma littéraire: chaque é-crit est un rite fondé sur 1•intéraction antithétique de l'Amour et de la Violence qui saturent l'atmosphère jusqu'au point culmi-nant où se déclenchera le mécanisme libérateur du Bouc Emissaire. Une réaction en chaîne se produit: de la 'structuration', on pas-se à la 'déstructuration' pour arriver à la 'restructuration'. La Violence accumule, Furie destructrice du bonheur, les tensions et les inimitiés; l'Amour,.accepte le défi, se fait intervention directe par le véhicule humain du héros-victime, contraste l'ap-parente suprématie de son ennemi, anesthétise et soulage, par la patience et la douceur, les êtres tourmentés par les blessures que la Violence leur a infligées. Le jeu 'disjonctif' de la Violence engendre l'asymétrie; le rite 'conjonctif* de l'Amour reinstaure, à travers le sacrifice, la symétrie qui est pourtant différente de l'originelle. On pourrait traduire cette affirmation dans le schéma suivant: AnoUR Diagramme n.2: Changement de la symétrie originelle par rap-port à l'interaction amour-violence. Symétrie nouvelle signifie changement des éléments qui ia cons-tituent, ou mieux, différente disposition des mêmes. L'Amour, la Violence et le Sacrifice restent en effet constants au cours de l'oeuvre, mais ils se montrent dans une gamme de nuances aux valeurs différentes. La modification de la symétrie originelle dépend d'une évolution touchant trois niveaux: 1) celui de l'idéologie de l'auteur 2) celui du langage 3) celui de la conception de la Victime émissaire. I) La constatation des privilèges de l'élite et de l'état de mi-sère du peuple porte Jacques Roumain à renier la classe à la-quelle il appartient et à se faire le héros-quêteur de justice, l'éternel combattant du monstre de l'injustice et de l'oppres-sion. L'itinéraire de sa prise de conscience coincide parfai-tement avec son itinéraire littéraire. Si dans les nouvelles de La Proie et l'Ombre il esquisse le portrait d'une société dominée par le préjugé, la violence et la lâcheté, dans La Montagne Ensorcelée, il se concentre sur la vivisection de l'horrible bête de l'ignorance superstitieuse et trouve en el-le la sève génératrice de la misère du peuple. Dans Gouverneurs de la Rosée, il opère la vivisection du monstre de l'oppression et isole les responsables de l'état politiquement pathologi-que d'Haïti: l'exploitation raciste et le culte du dieu ar-gent. Le passage d'une conscience purement sociale à une i-déologie politique, celle du communisme, est désormais com-plet: Les Griefs de l'homme Noir et la plupart des poèmes illuminent d'un noir révolutionnaire le chemin de la prise de conscience de l'écrivain haïtien. 2) Si toute son oeuvre est une ode au Sacrifice, Jacques Rou-main ne pouvait se servir pour sa composition d'un style quelconque. Il crée donc un langage, où les mots français subissent les attentats constants des mots créoles. C'est la tentative de détruire ce que Jean-Paul Sartre appelle 'la broyeuse', l'appareil à penser de l'ennemi installé dans le cerveau du nègre obligé à utiliser le moyen d'expression de son oppresseur. Pour s'en libérer, il faudra d'abord qu'il le maîtrise; puis, suivant la technique des dramaturges con-temporains tels Ionesco ou Samuel Beckett qui, pour d'autres relisons se révoltent aussi contre l'existence menaçante du 'verbe', il y pénétrera pour lei°ldétruire de l'intérieur. La langue française est donc ici la victime: le héraut noir con-cassera les mots, "rompra leurs associations coutumières", "les accouplera par la violence", "égorgera leur blancheur", et érigera sur leurs restes le monument solennel et sacré de sa poésie révolutionnaire. Le créole devient ainsi la langue religieuse du Sacrifice et souligne les moments essentiels du rite littéraire, les distinguant de la banalité du quoti-dien: "Le dualisme entre le monde profane et le monde sacré crée souvent une segmentation du langage."(I) Dans l'univers de Jacques Roumain, la segmentation assume une valeur ironique: le langage de tous les jours devient expres-sion rare et magique, le bégayement de l'opprimé devient su-prématie orale, langue officielle d'un peuple qui, venant du pays de la superstition Ignorante connaît finalement celui de la prise de conscience. Les tournures et les mots français se recroquevillent dans le coin du souvenir et les expressions créoles s'avancent joyeuses et bruyantes sur le chemin de l'ac-tualité. L'évolution du créole correspond à l'involution du français; sa pénétration toujours plus approfondie dans la réa-lité actuelle accompagne la conquête du royaume noir de la part de son possesseur originel. Le nègre arrête de dissimuler sous les singeries de l'imitation occidentalisante la vérité écla-tante de sa tradition orale: "En quelle langue se déroulent les rêves chez nous? En quelle langue fait-on l'amour? Que l'on soit grand, petit bourgeois, ouvrier ou paysan. La malice populaire n'a-t-elle pas fixé cette ambivalence linguistique des élites dans cette savoureuse boutade: "Qui peut commencer une phrase en français sans li pas fini11 an kreyol?,r(2) Si les expressions créoles ne sont pas nombreuses dans les nouvelles de la Proie et l'Ombre et dans La Montagne Ensor-celée , n'étant là que des touches d'impressionnisme folklo-rique pour les amateurs d'un exotisme populiste à la mode, elles se multiplient dans Gouverneurs de la Rosée et acquiè-rent en même temps une valeur particulière. Dans ce roman, le français ne disparaît pas, car il a le rôle d'accaparrer le lecteur étranger, d'en attirer l'attention sur les problèmes d'Haïti. Il perd, cependant, sa position privilégiée, se dis-sout dans le créole et, par ironie, il en devient l'esclave, « v le mercenaire d'une logique étrangère; les mots les plus pu-ristes doivent céder à la forcefdes néologismes que les an-ciens opprimés leur imposent. Le nouveau langage est tantôt une arme verbale extrêmement puissante, tantôt la douce ex-pression d'un humble personnage qui, en français, n'aurait jamais pu exprimer la même émotion. N'éprouverions-nous pas une sensation de fausse artificialité si, au retour de Manuel après quinze ans d'absence, Délira s'écriait: "Chéri, oh, mon chéri!" au lieu de murmurer, spontanée: "Pitite mouin, ay pitite mouin!"?(3) 3) L'évolution de la victime émissaire suit une ligne ascension-nelle: quittant peu à peu le régime nocturne, les ténèbres de l'inconscience, la nuit grouillante des prostituées de la vio-lence, elle monte vers le régime diurne, vers la lumière de la prise de conscience, vers le jour peuplé d'êtres responsables et courageux. Au début, des êtres résignés comme Michel ou Da-niel animent l'univers littéraire de Jacques Roumain: ils sont à la merci des sables mouvants de leur passivité. Ensuite, c'est également l'enchantement paralysant que la superstition et l'i-gnorance exercent sur les assassins de Placinette dans La Mon-tagne Ensorcelée. Dans les deux cas, les hommes restent au fond de l'abîme de la violence, incapables de remonter, plon-gés dans la même nuit qui les attendrait en plein air. Le bouc émissaire ne réussit ici qu'apparemment à chasser la violence; en vérité, il se limite à lui imposer un silence temporaire,40 à lui mettre un bâillon trop lâche, vite défait par le souffle puissant du monstre qui, à la fin des nouvelles et du récit, rôde encore dans l'air. Michel Rey continuera ainsi d'être ron-gé par sa lâcheté, ainsi que Daniel et ses amis que nous avons laissés au milieu de la rue, sans paroles, sous leur "fardeau pesant" qui les courbe de plus en plus vers en bas. Le taudis oti Saivre s'est pendu, retentit du long cri d'horreur d'une femme anesthétisée à toute joie, réduite à un amas de chair frémissant seulement aux appels de la violence. Les héros un peu lâches des nouvelles sont les martyrs d'une société crucifiante, incapables de réagir tant ils sont affaiblis par l'érosion de leur résignation passive. Dans La Montagne Ensorcelée, un frisson de révolte pénètre les pauvres corps des deux boucs émissaires: leur mort est un cri d'accusation perçant le silence de la complicité unanime et tacite. La violence est ici localisée, ses adorateurs sont suivis le long des démarches du payement du rachat nécessaire à son a-paisement, ses moyens d'action sont mis à nu: Placinette et Grâce sont les victime d'une communauté qu'elle domine par la superstition et l'ignorance; chacun des habitants accepte de devenir son misérable sicaire, l'absurde justicier de tout être impur, recevant en solde la fausse monnaie d'une paix ir-réelle. Le suspect d'une telle manoeuvre doit être bandit de l'aimée naïve et cruelle: l'unanimité étouffe le doute. Elle rappelle l'agressivité de la horde primitive, la violence du lynchage fondateur (4) d'un ordre nouveau, reconciliant tout le monde parce que tout le monde y participe. Le meurtre des deux prétendues sorcières a son mobile dans la conviction com-mune qu'elles sont les seules génératrice du malheur; mais le double sacrifice échoue ici dans sa fonction cathartique, car il ne révélera pas aux assassins la vérité dissimulée sous la certitude que leurs maux relèvent d'une responsable dont il sera facile de se débarrasser. Alors "...une seule victime peut se substituer à toutes les victimes potentielles, à tous les frèreèsennemis que chacun s'efforce d'expulser, c'est-à-dire à tous les hommes sans exception à l'intérieur de la communauté."(5) La violence reste ainsi dans le villa-ge, mimétisée sous des dépouilles pseudo-légales. A la fin, l'atmosphère ne retentit plus de la douloureuse lamentation des repentants, mais du galop rythmique de chevaux et des cris de vengeance: "Sur la route du bourg, la gendarmerie montée conduite par Aurel accourt comme le vent."(6) C'est seulemet dans Gouverneurs de la Rosée que la victime sa-crificielle atteint la dimension mythique, se fait sève de chan-gement, pulsation immortelle d'un coeur exemplaire. Manuel est le chaman abolisseur de l'histoire, le Christ établissant l'ir-réversibilité d'un temps qui ne pourra désormais que partir de l'instant oti sa mort a déclenché le mécanisme finalement par-fait du bouc émissaire. La symétrie nouvelle est ainsi insti-tuée: les éléments-remparts dressés autour de la citadelle de la prise de conscience, sont défendus par l'unanimité de l'a-mour fraternel contre les attaques de la violence. L'ancien Pharmacos revit dans le leader politique, mais son rôle est changé. Il ne se borne plus, en effet, à absorber passivement la haine qui l'entoure, il exerce au contraire son pouvoir d'exorciste de la violence, en répandant activement l'amour et la solidarité. L'idéal de Manuel est une couche imperméa-ble à la violence qui lui permet d'aller, immunisé, parmi les habitants de Fonds-Rouge affligés de l'épidémie d'inimitié. Il leur distribuera à pleines mains les remèdes que son créa-teur lui a fournis: la force de son idéal politique et social, la profondeur de son amour du peuple haïtien et de tous les opprimés, la haine de toute forme d'oppression et d'injustice, la chaleur de l'espoir, l'agressivité de la lutte contre l'i-gnorance et la superstition, la douceur d'un équilibre ressem-blant à la sagesse des Anciens, mais plus violent et frémis-sant du désir d'agir. La mort de Manuel n'est pas due à la contagion de la maladie, mais à la nécessité du jaillissement immédiat de l'antidote contenu dans son sang. Le sacrifice d' une telle victime est le seul qui puisse arrêter la prolifé-ration du crime par son action radicalement purificatoire. L'exemple du 'Gouverneur de la Rosée' se transforme en corde jetée au fond de l'abîme de la violence pour que les victimes puissent s'y accrocher, faire l'expérience d'une remontée épui-sante, goûter la satisfaction de l'effort commun et oublier la fatigue dans un chant de solidarité. Et à leur sortie en plein air, ils jouiront enfin de la lueur pâle d'un soleil se levant timidement devant une armée de 'sales nègres1 finalement conscients de leur propreté; aux premiers pas qu'aucune chaîne n'empêche, incrédules à la vue de leur liberté, ils se frotteront les yeux comme des enfants à peine réveillés d'un long cauchemar. L'étonnement vaincu, le noir s'achemi-ne maintenant sur la voie de la vérité, s'approche de l'au-tel témoin de tant de sacrifices inutiles et égorge le seul bouc émissaire qui puisse apaiser l'avidité de la violence: son égoïsme. Ainsi 'le Nègre colporteur de révolte' est en-fin purifié, libéré de son fardeau putride et infectieux. Son martyre étant fini, il peut maintenant refuser la coupe amère de la souffrance, approcher ses lèvres encore desséchées par la misère du verre de l'amour au cristal étincelant, et s'écrier: "Ma bouche noire de la misère de salive noire noire de nuit noire boit son bol de clartés!"(7) CHAPITRE VIII:NOTES (1) Jacques Roumain, Le Sacrifice dm Tambour AssotO(r), p. 25 (2) Jean Léopold Dominique, "Une quête d'Haïtianité", Conjonc-tion, n. 129, mai 1976, p. 122 Il affirme aussi: "Si l'on peut dire en effet que 10% des Haïtiens comprennent et parlent à peu près le français, quel pourcentage d'Haïtiens pensent d'abord en créole? (95, 96, 99%), P. 122 (3) Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, p. 28 Wilson Lima, parmi d'autres critiques, apprécie infiniment la perfection du style de Jacques Roumain. Après avoir ex-primé la difficulté pour l'écrivain d'arriver à forger un instrument verbal fondé sur le mélange équilibré du dialec-te et de la langue traditionnelle, il écrit: "...J'en arri-ve à un cas exceptionnel: le seul exemple illustre à?ma con-naissance est celui de Jacques Roumain... C'est une sorte (il se réfère au style) de transposition de l'esprit antil-lais en français. On y perçoit, si je peuxsemployer le ter-me, la tessiture du créole que la phrase française répercu-te avec bonheur." "Recherche de 1'Antillanité", Présence Africaine, 70-71, p. 57 (4) René Girard reaffirme l'extrême violence des mythes d'ori-gine, fondés sur "le meurtre d'une créature mythique par d'autres créatures mythiques.", Op. cit., p. 135 (5) Ibid., p. 118 (6) Jacques Roumain, La Montagne Ensorcelée, p. 188 (7) René Dépestre, "Bouche de clartés", Haïti, poètes noirs, Présence Africaine, Mï^u^Seuil, 1951, p. 153 BIBLIOGRAPHIE OUVRAGES de JACQUES ROUMAIN Analyse schématique 32-34 • Port-au-Prince: Imp. Valcin, juin 1934 Contribution & l'étude de 11ethnobotanique pré-colombienne des Grandes Antilles. Port-au-Prince: Imprimerie de l'Etat, 1942. Gouverneurs de la Rosée. Paris: Les Editeurs Français Réunis, 1973. Griefs de l'homme noir . Publié dans La Montagne Ensorcelée. Paris: Editeurs Français Réunis, 1972. La Montagne Ensorcelée. Paris: Editeurs Français Réunis, 1972. La Proie et l'Ombre. Publié dans La Montagne Ensorcelée. Paris: Editeurs Français Réunis, 1972. Poèmes. 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