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L’archetype du voyage dans l’oeuvre de Georges Bugnet Vallée, Claire Annette 1979-03-09

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L'ARCHETYPE DU VOYAGE DANS L'OEUVRE-DE GEORGES BUGHET by CLAIRE ANNETTE VALLEE B.A., The University of Alberta, 1975 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS in • THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES Department of French We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA November 1979 0 Claire Annette Vallee, 1979 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the Head of my Department or by his representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my written permission. Department of French The University of British Columbia 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1W5 DE-6 BP 75-51 1 E RESUME Le theme du voyage revient au moins une fois dans chaque roman de Bugnet. En nous appuyant sur la psychocritique, nous avons essaye de demontrer que le voyage physique ne se restreint pas simplement a un displacement dans le temps et 1'espace objectifs. II evoque un autre voyage, rectiligne et vertical, une demarche vers 1'interieur de soi. L'introduction esquisse la possibility d'appuyer cette interpre tation a toute l'oeuvre de Georges Bugnet. Nous postulons que sa vision du monde se reflete implicitement dans son oeuvre. Les trois chapitres qui-suivent sont une analyse detaillee de ses quatre romans, ayant toujours comme base 1'analyse psychocritique. La conclusion propose que l'oeuvre de Georges Bugnet est empreinte a son insu, de : sa noble vision, faconnee par la nature canadienne. Comme Bugnet, nous croyons, que la seule "vraie aventure" est la quete de soi. Une fois accomplie, chaque individu comprend la vraie loi du monde qui est celle de 1'amour et du don de soi a 1'Autre ABSTRACT A study of Georges Bugnet's work reveals that in each of his novels there is an example of at least one voyage. Leading critics suggest that the voyage must not be read solely as a physical jour ney, "but rather, they maintain that the horizontal -journey is symbol ic of a vertical journey towards the "centre" of our being. The introduction outlines the possibility of using this type of interpretation in the study of Georges Bugnet's novels. We suggest that his vision of the world is implicit in his literary production. The following three chapters apply a psychocritical approach to four novels. The conclusion propounds that Georges Bugnet's noble vision, shaped by nature in Canada, is the underlying thread that runs through his work. We believe, as does Bugnet, that the only "real adventure" is the discovery, of one's self. Having achieved this, each individual understands that the principle which governs life is love and he '• therefore manifests it in the "gift" of himself to the "Other." TABLE DES MATIERES CHAPITRE PAGE I INTRODUCTION 1 A. L'Archetype du voyage 6 II LE LYS DE SANG ET TEHOM-LA-NOIRE 9 A. Le Lys de sang 9 B. Tehom-la-noire 37 III NIPSYA hi TV LA FORET '•' . -57 A. L'Aventure 59 1. L'Eau2. La Terre 6l 3. La Foret 6k B. L'Analyse des personnages principaux 67 1. Le Couple age 67' 2. Le Jeune Couple 72 3. L'Enfant . • 93 ' V CONCLUSION 98 NOTES • 101 BIBLIOGRAPHIE 122 iv Dedie a 1'Unite qui se manifeste sous de multiples formes v Merci a ma famille, mes amis et mes professeurs vi CHAPITRE I INTRODUCTION Georges Bugnet porte le surnom de "philosophe de l'Ouest."1 Qu'on lui ait accorde ce titre n'est d'ailleurs pas etonnant. Dans 2 une lettre a Jean Papen, cet homme, a quatre-vingt-quatre ans, postule qu'il existe au dessus du noosphere de Teilhard de Chardin, un hieros-phere, c'est-a-dire un "dome forme par ces ames qui desabusees de 'nourritures terrestres,' recherchent continuellement des aliments 3 ^ diviris. ..." II ajoute que "ce dome vivant, superieur a la noos phere, est peut-etre autour de la terre, celui qui possede la plus puissante des energies de l'Univers." Cette idee nous semble fort logique. Elle est le resultat d'une longue vie passee en grande partie dans la solitude, au sein de la nature canadienne. Ce n'est cependant pas la seule idee originale que lance cet auteur canadien. Un quart de siecle avant d'ecrire cette lettre, Georges Bugnet nous donne le poeme "Des voix dans la nuit." Selon Papen,^ cette oeuvre de Bugnet rejoint l'idee maitresse de Lecomte du Nouy. Ce dernier, dans son livre, L'Homme devant la science propose que l'entropie est compensee par un processus parallele, celui de 1'esprit qui creerait l'ordre et la perfection. Se servant d'une prosopopee, Bugnet prete une voix a. la nature, fille de la Nuit. La Nature s'adresse. a la Terre de la fagon suivante: 1 2 Quand la nuit m'eut pose au t>ord de son domaine Elle m'a dit:.'De toi des mondes germeront; Par l'espace et le temps ces mondes grandiront. Sois pour eux une sage et tendre souveraine. Sans fin, tu puiseras dans ton immensite, Et je te donnerai sans fin ta nourriture. Mais aussi, comme moi, donne-toi sans mesure; Sans fin, prodigue-toi dans ta maternite. Donne-toi, comme fait pour nous l'Ame supreme. Vivre pour toi serait fonder sur le neant. Ne cherche jamais ton propre accroissement Car il n'est rien de vrai que le don de soi-meme. . . . Terre, petite Terre, apres si longue attente, Quand s'assombrit enfin ta cendre incandescente . . . L'auteur nous revele que chaque VIE, en se donnant produit: Un effet plus grand que la cause. . . . Mourant incessamment pour donner plus que soi, Faisant chaque mort plus active ." . . afin qu'un jour Soleil apres soleil, comme l'Ame eternelle, Chacun saura creer sa.beaute personnelle, Transmuer la matiere en substance immortelle. Et sans fin, se donner jusqu'au dernier moment Pour achever en soi l'oeuvre surnaturelle.6 Quelle intuition remarquable! Mais ce qui est plus etonnant, c'est que Bugnet est arrive a cette conclusion dans les fins fonds de la nature canadienne, tandis que Lecomte du Nouy y est parvenu par ses recherches scientifiques. Nous nous interrogeons quant a Georges Bugnet. Qui est-il? Comment a-t-il formule sa pensee? Georges Bugnet et son epouse Julia quittent la France le 26 decembre 190U pour n'y jamais revenir. II a vingt-cinq ans, elle en a a peine vingt-deux. Ils comptent faire fortune au Canada, et ensuite rentrer en France ou. Georges, une fois 1'independance financiere acquise, peut se donner pleinement a ses 3 ambitions litteraires. La realite s'avere etre toute autre. Ils connaissent maintes deceptions. D'abord la mort de leur deuxieme enfant, Paul, ne le lU septembre 1906 qui meurt brule le 27 novembre 190T. Puis c'est la perte de leur troupeau pour lequel les Bugnet s'etaient endettes de cinq cents dollars. Ce sont en-suite des pertes successives de recoltes.^ Petit a petit, leur reve de prompte fortune s'evanouit. A son insu, Bugnet triomphera de son aventure canadienne. Jean Papen nous en parle: Mais ce bonheur n'etait pas dans les $50,000 qu'il avait escompte ramasser en une dizaine d'annees. Le Bonheur dormait a sa porte, dans la Nature qui 1'environnait. Definitivement libere du souci de tirer de grands pro fits materiels, profondement reconcilie avec cette Nature contre laquelle il avait lut'te sans remporter le succes espere, il accedera a sa vraie valeur par une victoire interieure sur son amour-propre.^ Dans un article qu'il ecrit en 1938, Bugnet nous laisse entre-voir son orientation dans la vie: "Ce n'est pas de satisfactions mate-rielles, ce n'est pas du dehors que je tire mes plus forts aliments 9 de la vie, c'est du dedans." Son voyage au Canada devient une veri table odyssee spirituelle. En 193^, Georges Bugnet ecrit Siraf. II s'agit de deux esprits qui sont en dialogue, ils commentent la vie humaine. L'un d'entre eux s'adresse a Bugnet ainsi: Mais pourquoi ces elans perpetuels, dans vos microsco-piques colonies ,,vers 1'amelioration generale des peuples par un mode plus parfait de gouvernement, alors que si peu d'entre vous se soucient d'appliquer d'abord a leur vie personnelle un reglement de perfection?^ C'est ce souci qui regit la vie de Bugnet. Ce dialogue des esprits n'est qu'un masque dont se sert Bugnet pour nous communiquer sa pensee. II nous livre un peu plus de lui-meme lorsqu'il fait dire a Siraf: "Le 11 bonheur, c'est de satisfaire pleinement sa conscience." Ce n'est done pas etonnant qu'il ecrit dans une lettre a sa petite fille: Ce qui fait la valeur d'un peuple ce n'est pas.son plus ou moins de richesses materielles, c'est sa richesse intellectuelle ou spirituelle, ce sont les oeuvres ecrites qu'il laisse derriere lui. Nous sommes d'accord avec ce qu'exprime Bugnet. En nous appuyant sur 13 cette citation, nous proposons que. la valeur d'un Homme ne se mesure pas par sa richesse materielle mais plutot par sa richesse intellec tuelle ou spirituelle. Ainsi, Georges Bugnet est un homme•• des plus.;: riches. II nous legue non seulement des oeuvres litteraires, mais aussi, grace a ses efforts d'horticulture, des arhres fruitiers ainsi qu'un pin et un celebre rosier qu'il nomme Therese Bugnet. Tous, adaptes au climat rigoureux de 1'Alberta, sont le resultat de patience et de devouement de la part de cet homme remarquable. Notre pays a mis longtemps a reconnaitre ses efforts, mais depuis 1967. il recoit 1'hommage qu'il merite. En 1967, Georges Bugnet recoit un Certificat d'honneur de la Western Society of Horticulture. Le 10 avril 1970, par 1'intermediaire du Consul de France a Edmonton, en Alberta, il est decore Chevalier de l'Ordre des Palmes Academiques pour son oeuvre litteraire. En octobre 1972, Bugnet regoit un "Certif icate of Achievement Award" decerne par le gouvernement de 1'Alberta en reconnaissance de son travail litteraire et horticole. A 1'occasion de son quatre-vingt-dix-neuvieme anniversaire, le 23 fevrier 1978, les Editions de l'Eglantier lancent Poemes. II s'agit d'un recueil de 102 pages, qui est une re-edition de certains-poemes de' Bugnet, pfesehte par Jean-Marcel Duciaume. Tout dernierement, le 3 juin 1978, l'Universite de 1'Alberta lui presente un doctorat honorifique pour ses contributions a notre societe. . Notre these essaie'ra de demontrer que le souci qu'a Bugnet de vivre sa vie en tant qu'une aventure spirituelle s'est traduit incon-sciemment dans son oeuvre litteraire. Nous estimons qu'une analyse psychocritique nous aidera a mieux approfondir l'oeuvre de Bugnet. Selon Carolyne Bouygues, "une methode s'applique mieux que d'autres a la poesie:. c'est la psychocritique car elle va au fond de l'oeuvre pour en degager la signification cachee. . . .""^ Jean Papen, qui a pre sents sa these de doctorat sur la vie et 1'.oeuvre de Bugnet, croit que la poesie anime la prose de Bugnet . . . lorsqu'elle traduit sa saisie profonde du reel: [car] la vraie poesie jaillit plus du fond que de la forme, a condition d'entendre par 'fond' non une these (idee de 1'animus selon le vocabulaire de Claudel), mais une vision de l'ame (regard de l'anima), un. sens du mystere des etres, de leur beaute, de leur grandeur ou de leurs limites aussi. ^-5 Puisque la production litteraire de Bugnet peut etre qualifiee de poe sie, bien qu'elle soit traduite en prose, nous pouvons essayer de de gager la signification cachee de son oeuvre en nous servant de la psychanalyse. Bugnet semble etre conscient qu'il y a maintes faeons d'interpreter une oeuvre car son avertissement au lecteur dans Tehom-la-noire"*"^ est la suivante: N'ayant point la• pretention d.'etre infaillible, . j 'admets volontiers la possibility que, meme si les personnes mises "en scene ne sont pas toutes imaginaires, leurs actes, -leurs paroles, et surtout leurs pensees, ont pu avoir des signi fications differentes de celles que je leur attribuai. 7 En nous appuyant sur la psychocritique nous essaierons "de faire ressortir la beaute et la signification profonde de la creation en la considerant comme 1'expression prodigieuse de la personnalite totale, l8 et consciente et inconsciente, du createur." Lors d'une entrevue 6 avec Pierre Morency, poete et dramaturge quebecois, 1'interviewer lui pose la question suivante: "Pourquoi cette predilection pour, [les symboles de l'eau, du feu et de l'oiseau]?" Pierre Morency repond de la facon-suivante: Cela me touche beaucoup, ce que vous venez de. me dire la. Parce que c'est effectivement des realites qui sont im-portantes dans ma vie, mais a un niveau tellement profond, a un niveau qui finalement se situe en dehors de la re flexion ou. de la raison de sorte que je ne les ai pas a l'esprit, ces realites-la. Elles m'habitent et elles jaiHis sent a travers mes poemes. . . .^-9 Notre travail visera a montrer quels symboles "habitent" et "jaillissent" a travers l'oeuvre de Bugnet, a son insu. Ensuite, nous les examinerons pour voir si ceux-ci refletent 1'interet passionnee qu'a Bugnet de vivre une vie riche au niveau intellectuel et spirituel. A. L'ARCHETYPE DU VOYAGE Carl Jung propose que 1'Homme a, ainsi que ses instincts, une fagon de concevoir l'univers qui est innee et hereditaire. II admet que la psyche de l'Homme a evolue.mais cela n'exclut pas le fait que la pensee d'un homme du vingtieme siecle ressemble, et de beaucoup, a. la pensee des anciens. Jung donne le nom d'image archetypale, a ce phenomene. Selon lui, . . . the Battles on the plains of Troy were utterly unlike the fighting at Agincourt or Bordino, yet the great writers are able to transcend the differences of time and place and express themes that are universal. V'. We respond because these vthemes are fundamentally symbolic.20 Quel est done 1'archetype qui se manifeste dans l'oeuvre de Bugnet? Nous constatons que le voyage est un theme qui revient au moins une fois dans les quatre romans de Georges Bugnet. Grace a 1'etude de Patricia Gostick, nous nous rendons compte que "le voyage dans l'espace comprend non seulement le voyage, proprement dit, mais aussi les promenades, les visites, les departs, les retours,. et les 22 demenagements." Selon Albert Le Grand, 1'interpretation du voyage ne se restreint pas simplement a un deplacement dans le temps et l'espace objectifs. II propose que "le voyage rectiligne et horizontal figure . . . 1'image renversee d'un autre voyage rectiligne et vertical l'un exterieur, 1'autre interieur, l'un donnant a 1'autre ses dimen-23 sions et sa forme visible." En nous appuyant sur cette theorie, le motif du. voyage signifie beaucoup plus qu'avant. Nous pouvons main-tenant lire le roman de Jules Verne, Voyage au centre de la terre, et penser que les personnages vont non seulement vers le centre de la terre, mais aussi. vers le centre de leur personnalite. Albert Le Grand appuie cette interpretation lorsqu'il ecrit: "voyage ou marche, le mouvement. exterieur traduit un etat d'ame, une demarche de la pensee 2k vers 1'interieur de soi, vers le centre unificateur. . . ." Nous croyons que la plupart des lecteurs lisent une oeuvre sans se rendre compte de cette' autre dimension. L'oeuvre litteraire est d'autant plus riche si l'on peut 1'interpreter ainsi. Un disciple de Jung pousse 1'interpretation symbolique'un peu plus loin. Erich Neumann has written that though the extrovert will accept the myths that tell of the hero entering the cave or passing the sea or the desert or reaching the underworld as images of the quest for material success or the hand of the ideal mate, yet this is not more valid than the equally primary interpretation of the introvert, which equates-.the sought for treasure as "something within—namely the soul herself."25 Cette citation nous aide:, a comprendre pourquoi Carl Jung a pu soutenir que le heros qui lutte contre le dragon, afin de liberer sa bien-aimee, lutte en fait pour liberer son anima, "the feminine ele ment of the male psyche that Goethe called 'the Eternal Feminine.' Le voyage selon ces divers critiques est done une quete de soi. Chaque heros est a la recherche de lui-meme. II se trouve apres maintes difficultes qui en fait n'existent.que pour le mettre a l'epreuve, pour voir s'il est digne de decouvrir le "Tresor." Notre travail essaiera de montrer que 1'archetype du voyage se trouve dans chaque roman de Bugnet.' Nous expliquerons ses oeuvres a la lumiere de ces critiques qui maintiennent que le voyage physique symbolise une quete d'unite. CHAPITRE II LE LYS DE SANG ET TEHOM-LA-NOIRE A. LE LYS DE SANG Le Lys de sang est la premiere oeuvre de Georges Bugnet, Tehom- la-noire est la derniere. Nous croyons raisonnable de les juxtaposer puisque la trame du recit est presque identique dans ces deux romans. Lorsque nous nous sommes rendu compte de ce fait, cela nous a porte a re-etudier Le Lys de sang. Peut-etre que, sans savoir pourquoi, Bugnet s'est senti pousse a ecrire ce type de roman d'aventure. Nous essaierons de reveler la signification profonde de l'oeuvre, en nous servant de la psychocritique. Dans ce chapitre, nous aborderons Le  Lys de sang et ensuite Tehom-la-noire. Le Lys 'de sang a souvent ete qualifie de roman d'apprentissage. Selon Gerard Tougas, ce roman n'est qu'"une simple initiation a l'art 27 d'ecrire." Jean Papen qui a ecrit sa these de doctorat sur la vie-., et l'oeuvre de Bugnet, fait echo a la pensee de ce critique lorsqu'il juge que "Le Lys de sang vaut principalement parce qu'il ouvre la 28 voie aux oeuvres qui vont suivre. ..." II est vrai que cette oeuvre temoigne des tatonnements d'un debutant, mais, nous proposons que ce roman est beaucoup plus qu'une simple initiation a, l'art. d'ecrire. Dans ce chapitre, nous allons essayer de demontrer que cette oeuvre a une valeur qui n'est pas a negliger. 9 De quoi s'agit-il dans ce premier roman? Nous allons donner une rapide synthese de cette oeuvre et ensuite nous allons suivre l'histoire, etape par etape afin de degager la signification cachee de ce recit.. Le roman commence par une singuliere aventure. Le' heros, Henri Doutremont, fiance a Claire Saint-Jean, regoit un cadeau de noce d'une ancienne amie, maintenant en Afrique. II s'agit d'un lys exceptionnel qui ne fleurit que dans l'obscurite. Henri s'endort, le lys s'ouvre et degage un parfum qui l'asphyxie et le jette dans d'horribles hallucinations. II essaie d'expliquer ce phe-nomene etrange a Claire qui n'y croit pas et refuse d'epouser un hallucine. Afin de la convaincre, Henri et Jim Harley, le demi-frere de sa fiancee ainsi que Campion un vieux trappeur metis, toujours accompagne de son chien Coyote, se rendent dans le sud de l'Ethiopie afin de retrouver une autre fleur semblable a celle qu'Henri a recue et ainsi pouvoir expliquer la nature de ce lys rarissime qui doit se nourrir d'os ecrases et de sang frais ou desseche. Ils se rendent au centre de 1'Afrique apres une serie de peripeties typiques. lis risquent leur vie plusieurs fois dans les pieges tendus par leurs ennemis. Une fois rendus a, leur destination, ils sont vite faits prisonniers, mais une jeune pretresse les delivre. Henri revient en Alberta avec ses compagnons et la jeune pretresse qui est devenue l'epouse de Jim. Notre heros n'a pas 'pu ramener un lys de sang mais il a 11 explication qui lui permettra d'epouser sa bien-aimee.-Recapitulons l'histoire, mais cette fois-ci, essayons de degager la signification profonde de l'oeuvre. Examinons brievement les noms de nos personnages. Notre heros porte le nom d'Henri Doutremont. Que signifie ce nom? Henri est un nom germanique: "Haim-rik (haim— 29 maison; ric—puissant). La maison selon Gaston Bachelard symbolise 30 l'etre interieur, l'individu, done Henri est un etre fort. Son nom indique la possibility de reussite dans ce qu'il entreprend. Son nom de famille est Doutremont, "'d'outre' se rapporte a la maison situee. 31 outre" la montagne. La montagne symbolise "la connaissance de soi, . et ce qui se passe au-dessus de la montagne conduit a la connaissance 32 de Dieu." Selon ces donnees, Henri est un personnage qui porte un nom puissant. Le nom d'un de ses compagnons, Jim Harley, revele . 33 moins. Jim ou Jacques est une forme populaire de Saint Jacobus. Harley est le "nom d'un domaine (et d'ancien fief), d'apres son harle (fosse).Par .extrapolation, il y a un lien etroit entre le fief et le Seigneur du fief, done le nom Harley peut evoquer une certaine noblesse. Campion est la . . . forme meriodionale (Sud-Est) ou normande-picarde de Champion. Le sens "champion" apparait des La Chanson  de Roland. II a signifie aussi "etalon, mesure." Le sens de ce nom est plus ambigu puisqu'il a deux significations mais peut-etre que le recit eclairera notre interpretation de son nom. Claire Saint-Jean est le nom de la fiancee d'Henri Doutremont. Claire 36 signifie "qui a 1'eclat du jour." L'ancienne amie d'Henri, celle qui lui a envoye ce lys mysterieux se nomme Hilda von Todt. Hilda 37 "est un ancien nom de personne germanique (hild—, combat)." Le nom de son mari est Fritz qui est une variation de "1'alsace-lorraine de 38 Fritsch, hypocristique courant de Frederic en allemand. ..." Fre-.... 39 deric en le decomposant devient "frid—paix; rik—, puissant." D'apr la signification de leurs noms nous avons des personnages qui semblent avoir de fortes personnalites. Voyons comment ces personnages vont agir au cours du roman. L'histoire debute en Alberta, Henri Doutremont regoit un lys exotique envoye depuis l'Abyssinie par une ancienne amie. Dans l'obscurite, ce lys degage un parfum suave qui provoque des hallucinations. La fleur "s'identifie au symbolisme de l'etat edenique . . . elle se presente souvent comme une figure archetype de l'ame—un centre spirituel." Le lys est "synonyme de blancheur, de purete, d'inno-hi cence, de virginite." II s'associe au lotus puisque tous les deux s'elevent des eaux boueuses mais donnent naissance a des fleurs d'une grande beaute et d'une grande purete. Issues de. 1 'ob.scurite, elles s'epanouissent'en pleine lumiere: "c'est le symbole de 1'epanouissement spirituel. ..." Selon ces citations, la fleur evoque 1'aspect spirituel de l'homme. Mais que signifie le fait que ce lys rarissime ne s'ouvre que dans l'obscurite,. et a, ce moment-la, il degage un parfum suave qui asphyxie Henri? La nuit symbolise le temps des gestations, des germina tions... . . qui vont eclater au grand jour en manifesta tions de la vie. Elle est riche de toutes les virtualites de l'existence. 3 Quelles germinations evoque-t-elle? Independamment du lys, le parfum joue un role tres important aussi. Selon le Dictionnaire des symboles, "la subtilite insaissi-sable, et pourtant reelle, du parfum l'apparente symboliquement a une hh presence spirituelle et a la nature de l'ame." Tous ces facteurs ne font que souligner le cote spirituel de l'homme. Lorsque Roger 13 essaie d'expliquer son experience insolite a Claire, elle ne le croit pas et refuse d'epouser un hallucine. Le malentendu qui existe entre Henri et Claire incite notre heros a resoudre l'enigme. II se met a reflechir: Si je partais sur la piste de ce sphinx malfaisant pour l'aller traquer jusque dans son repaire, fut-il au centre du continent noir'. Pour arracher, a cette Hilda von Todt le secret de ces abomihables malefices? Oui, c'est bien la le fil d'Ariane, la seule issue possible de ce labyrinthe. Qu'importent les tours et les detours, le terrible Minotaure, pourvu que je revienne triomphant et que ma fiancee retrouve et repose en moi sa confiance solidifiee par l'epreuve. . . . ^ Que signifient les mots: sphinx, centre, labyrinthe, Minotaure. Ils evoquent bien entendu 1'Egypte et la Grece, mais quel est leur signification cachee? D'apres le Dictionnaire des symboles, . . . le mot sphinx fait surgir l'idee d'enigme, il evoque le sphinx d'Oedipe: une enigme lourde de contrainte. En realite, le sphinx se presente au depart d'une destinee, qui est a la fois mystere et necessite.^" A son insu, Bugnet a bien choisi son mot lorsqu'il ecrit "sphinx," car cette enigme est 1'unique raison -pour le depart de notre heros. II est necessaire de resoudre l'enigme du lys car sans 1'explication du lys, il ne peut pas demander la main de Claire en mariage. Le mot centre a une "signification spirituelle aussi bien que materielle." Henri et ses amis se dirigent vers le centre de 1'Afrique ainsi que le centre de leur etre. Le labyrinthe . . . doit a la fois permettre l'acces au centre par une sorte de voyage initiatique discriminatoire et 1'inter-dire a ceux qui ne sont pas qualifies. ... II s'agit done d'une figuration d'epreuves initiatiques discrimi-natoires, prealables au cheminement vers le centre ^.cache. ... Le labyrinthe conduit aussi a, l'.interieur de soi-meme, vers une sorte de sanctuaire interieur dans lequel siege le plus mysterieux de la personne humaine. On songe ici au mens, temple du Saint-Esprit dans l'ame en etat de grace, ou encore aux profondeurs de l'in-conscient.^° A 1'interieur du labyrinthe se trouve le Minotaure. Le mythe du Mino-taure "symbolise dans son ensemble le combat spirituel. ..." Le Minotaure est un monstre. Done il evoque la symbolique du monstre, "le monde qu'il garde et dans lequel il introduit n'est pas le monde exterieur de tresors fabuleux, mais le monde interieur de 1'esprit, • dans lequel on n'accede que par une transformation interieure. A son insu, Bugnet nous parle de la necessite d'un voyage qui debouchera dans le monde interieur de nos heros. Le tresor .qu'ils obtiendront sera non seulement physique mais aussi spirituel. Plein d'enthousiasme, Henri, s'adressant a Claire en imagination, lui dit: Ah Claire, je le sens, vous croyez que je ne suis pas encore pleinement homme... Mais je veux vous montrer... Afin de lui prouver qu'il lui a dit la verite, Henri decide d'aller trouver un lys semblable a celui qu'Hilda lui a envoye. Sans cette histoire de lys, Henri n'aurait jamais quitte sa fiancee. Il.se serait marie et il n'aurait jamais entrepris ce voyage. Honor Matthews dans son celebre livre, The Hard Journey: The Myth of Man's Rebirth, eclaire la situation dans laquelle Henri se trouve.. Again and again we see that the voyagers who have made the Hard Journey have been driven to it by a command which they resented or failed to understand but obeyed because it spoke with authority. If no such voice is heard the effort is not made. It is not pleasant to descend into the abyss, nor is it easy to climb the mountain.52 Henri est done pret a entreprendre son aventure. II a recti son "appel." Selon la trame du recit, cette "voix" prend la forme-de l'enigme qu'il doit resoudre avant d'epouser Claire. Rappelons-nous la citation d'Erich Neumann qui propose que l'or ou la main de la bien-aimee peut symboliser l'ame de l'homme. Dans cette optique, Henri est en quete de lui-meme, comme nous le suggere l'analyse des symboles auxquels nous nous sommes attardee. Henri est a la recherche d'un epanouissement spirituel, symbolise par la main de sa fiancee. Avant de quitter le Canada, Henri va parler avec le Pere Lozee qui est un de ses bons amis. Celui-ci lui offre le conseil suivant: Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. [Henri n'est pas convaincu.] Mais mon Pere, comment alors me rehabiliter aux yeux de Claire? —Bah! Bah! 1'amour cicatrise tout. —Comment pourrait-il cicatriser le mepris intime que m'infligerait desormais le sentiment de mon incapacity? ^ —Ah! c'est la la mouche qui vous pique: 1'amour-propre. Nous savons maintenant qu'Henri croit partir en voyage non seulement pour gagner la main de Claire mais pour retablir sa propre valeur a ses yeux. Pere Lozee lui conseille de prendre comme compagnon de voyage le vieux Campion qui a beaucoup voyage, et connait bien les hommes. Lorsque Henri explique ses projets a Jim, ce dernier decide de partir avec notre heros. Henri est done accompagne de deux amis: Jim et Campion, qui lui, a son chien fidele, Coyote. Henri ne dit pas a ce dernier la raison pour laquelle le voyage est entrepris. Quant a Campion, ils partent a 1'aventure. Tous les trois se preparent pour leur voyage. Les preparatifs prennent deux semaines. Henri regoit une lettre de Claire lui demandant de venir la voir. II nous avoue: "mon orgueil encore trop blesse me fit-repondre. un peu hautainement."^ Nos trois compagnons quittent le Canada. En route, Henri fait la con-naissance d'un savant rabbin qui etudie le Culte des Idoles. L'erudit fait savoir a, Henri . . . qu'il existe quelque part, vers les lointaines sources du Nil, une peuplade qui adore un dieu singulier. nomme Malik. Ce Dieu est un dieu purificateur qui chatie tout exces de la chair. Sous la forme d'une immense fleur, rouge comme un fer rouge, il apparait a celui qui a peche, l'aveugle d'un jaillissement d'etincelles et l'etouffe d'un poison subtil. Et lorsque sa victime pal-pite dans les derniers spasmes, le dieu se transforme en un enorme dragon, aux ailes de vautour, a, forme humaine, avec des pattes de lion et dont la tete, semblable au crane decharne d'un squelette humain, crache des flammes par la bouche, les narines et les yeux.55 Meme apres avoir entendu cette histoire terrible, Henri et Jim sont toujours interesses par l'enigme du lys. Campion n'en sait toujours rien. Ils se trouvent a Kisumu, an Kenia, qui se situe au centre de 1'Afrique. Une fois installes ils rencontrent deux hommes qui offrent d'etre leurs guides. Ras-Sada et Ben-Khalil connaissent bien 1 1'Afrique et la region de l'Abyssinie ou on est cense pouvoir trouver le lys de sang. Chose intrigante, leurs guides, ont . . . leurs chapeaux otes, une singuliere ressemblance dans la conformation du crane crepu, des larges oreilles etalees, du nez, des lourdes machoires, dans leur stature, dans leurs manieres a la fois effrontees et cauteleuses, et jusque dans le timbre de leurs voix. Ils etaient iden-tiquement vetus a la mode des arabes du pays.5° Nos trois protagonistes leur posent des questions quant a leurs metiers, ainsi qu'a. la fleur rouge dont l'odeur est capable de tuer un homme. Les deux mulatres repondent a. toutes les questions. Ils expliquent que le trajet vers le lys de sang ou le lys de Moloch est tres diffi cile a faire. "La route est longue et hasardeuse; le pays sauvage et dangereux." Ben Khalil leur donne des exemples des mesaventures que lui et son camarade ont subies dans cette region. ' Henri est resolu de faire le voyage, alors il repond: Tres interessant, Monsieur Ben-Khalil, tres interessant. Mais apres tout, vous etes encore de ce monde et ceci montre que tout homme resolu peut, si la chance le favo-rise, se tirer des plus mauvais pas. Nous allons, mes amis et moi, etudier la question et si vous voulez bien avoir l'obligeance de revenir ce soir peut-etre arriverons-nous a nous entendre.58 Une fois ces deux hommes partis, Campion avoue que lui et son chien se mefient de ces deux hommes. Jim et Henri sont d'accord avec lui. Sur tout Jim qui croit avoir observe l'un des deux lorsque lui-meme et ses deux compagnons ont debarque a Kisumu. Jim soupgonne qu'il est un espion des Von Todt. Campion ne comprend pas cette allusion. Henri lui explique et lorsqu'il lui raconte 1'episode nocturne, avec les bourdonnements et les hallucinations, le crane luisant de Campion :'. s'inonde de sueur. II leur dit qu'il veut bien les aider contre les attaques des hommes et des betes mais il ne veut pas avoir affaire au diable. II se croit toutefois heureux de porter sur lui la griffe d'un grizzly mort .de rage car il croit que les sept demons les-plus forts n'osent pas s'ap.procher de lui. Jim et Henri le taquine pendant un moment. Ensuite, ils se remettent a parler de leurs guides. Campion propose qu'on les-engage car d'apres lui: "Mieux vaut son ennemi de-59 vant soi que derriere." Le soir venu, Ben-Khalil se presente et leur annonce que son ami Ras-Sada a ete engage comme guide pour un safari. Nos trois Canadiens sont surpris et soupconneux mais ils acceptent de prendre Ben-Khalil a leur service. Le lendemain soir, ils quittent Kisumu. En route, ils rencontrent un ami du Pere Lozee, qui est missionnaire en Afrique. II est tout heureux de faire leur connaissance. Henri l'interroge au sujet des Von Todt. Le missionnaire ne les connait pas personnelle-ment, mais il a souvent entendu parler d'eux. Selon ses sources, M. Von Todt semble etre un homme sans scrupules. On l!accuse de tous les vices et de tous les crimes. [Le missionnaire ajoute que:] C'est sans doute exagere. Mais il conseille toutefois la prudence car il croit que Von Todt est un personnage dangereux. D'apres ses connaissances, deux hommes qui l'ont confronte ont disparu. Le premier etait un Anglais, accompagne de sa femme et de sa fille. Tous les trois sont disparus et n'ont jamais ete retrouves. Recemment . . . un bon vieux savant qui avait ete souvent mon hote, contredit publiquement Von Todt, au sujet . . . de cette plante que vous cherchez, et soutint qu'il n'y avait au fond de tous ces mythes qu'une force naturelle inexpliquee. Peu apres, mon pauvre vieux Durand, c'est un francais . . . disparaissait lui aussi. II termine son histoire en leur conseillant d'agir avec precaution. Wos trois voyageurs se mettent en route, suivant leur guide Ben-Khalil. C'est un trajet des plus fatigants. Depuis quinze jours, nous avions marche, bondi, rampe, vogue, nage, avec tant de tours et de detours, tant d'incidents inattendus . . . que notre meilleur carte, d'ailleurs d'un vague deplorable, ne nous etait plus d'aucun secours."^ Un soir, Ras-Sada vient les voir. II leur raconte une histoire au sujet du lys de sang. II parle des diableries associees au lys. Ayant termine' son recit, Ras-Sada s'incline et prend un tison ardent du feu. Campion dans un bond, saute sur lui. II sort de sa poitrine la griffe de grizzly et la met sous le nez de Ras-Sada. Campion le renverse et retire son couteau. Henri arrive a les separer tandis que Jim retient Ben-Khalil. Pendant la nuit, Ras-Sada les quitte. Le lendemain matin ils reprennent la route. Ayant observe le paysage avec des jumelles, Jim fait 1'observation suivante: Pays cocasse. Sais pas si le guide se paye notre tete. Itineraire, fantaisiste.^3 Evoque-t-il un parcours labyrinthique? Jim commence a. se mefier de leur guide. Un soir, ils dressent leur tente dans une arene naturelle. Apres avoir soupe, Henri inter-roge Ben-Khalil. Y a-t-il menace de mauvais temps? —C'est fort possible. —Tres probable meme, ajouta Jim. Et du serieux. Trop chaud, trop tranquille. Entends ni chouettes, ni chacals, ni rien. Mauvais signe.^ Peu de temps apres, Coyote se leve avec un sourd grondement. Henri apergoit une panthere. Elle les voit, avant que Campion ait le temps d'epauler. Elle bondit et se lance derriere le talus de roches. Du meme couloir, deux lions apparaissent, une troupe d'elephants, des giraffes, une bande d'antilopes. Ils ont 1'impression d'avoir, pour leur plaisir, un cirque d'animaux exotiques. Le charme est rompu par un rhinoceros qui marche droit sur eux. II se rue sur la toile de leur:-: tente et attrape trois balles qui le descendent. Les echos de leurs coups de feu jettent l'effroi au milieu de la menagerie. Tout s'emeut, tout s'ebranle. Voila. qu'en peu de temps, tous disparaissent. Jim suggere que nos quatre aventuriers s'installent au sommet d'une pyra-mide en basalte. Peu de temps apres, un orage eclate. Les animaux reviennent car l'eau n'arrive pas a. s'ecouler de la breche etroite— 20 ils risquent de se faire noyer. Ils n'arrivent pas a s'echapper car une cataracte debouche dans l'arene. Peu a. peu les eaux augmentent leurs masses et leurs violences. Les animaux n'ayant pas pu s'evader sont noyes. Le lendemain, nos explorateurs se remettent en marche. Leur trajet ne devient pas pour autant plus facile. Henri nous en parle: Nous n;.' avions plus rencontre aucun indice humain et j'eprouvais, comme Jim, d'ailleurs et le vieux Campion, le soupcon grandissant que notre Ben-Khalil ne connait que trop la route et s'amusait, pour raisons a lui con-nues, a nous promener par monts et par yaux, par tours et detours a nous en donner le vertige."-5 Leur guide ressemble a une parodie de Virgile. Nos explorateurs ne s'en decourage pourtant pas. lis entrevoient leur destination: Nous voyons la-bas, pele, aride, rugueux, comme une carapace de crocodile, le versant de la montagne d'ou nous venons et nous reconnaissons vers le nord, la haute muraille crenelee comme un rempart en ruines et les cimes neigeuses ou se dirige notre marche."" Que signifie la montagne? Est-elle simplement leur destination phy sique? Le symbolisme de la montagne est multiple: il tient de la hauteur et du centre. ... La montagne [est] la verite profonde de l'homme ... la realite eternelle de 1',homine. A l'origine du christianisme, les montagnes ont symbolise les centres d'initiation formes par les ascetes du desert. ... Un sommet s'elevant dans le ciel . . . symbolise la residence de l'ame. ... La montagne est done le but de leur voyage exoterique et esoterique. Cette analyse ressemble enormement a celle de Honor Matthews: "The pilgrim's descent to the lowest circle of the pit reveals Dante's 68 descent into himself, into his previously subconscious mind." Dante est "descendu" vers son inconscient, nos explorateurs s'aventurent vers 21 leur centre qui peut etre une facon d'exprimer leur acheminement vers les profondeurs du coeur humain. Margaret Atwood dans son livre Survival appuie ce type d'interpretation: Leur aventure physique n'est qu'une metaphore qui exprime 1'exploration de leur etre intime. Un apres-midi, Campion et Coyote se promenent dans les bois. • Un gorille tue Coyote et risque d'attrapper Campion. Henri poursuit le gorille. II se fait prendre par la bete. Campion descend le gorille et delivre Henri de l'etroite etreinte-de cet enorme singe. La mort de son fidele compagnon plonge Campion dans une morne tristesse. Henri, sympathise avec la peine de Campion et devient nostalgique: Mes propres pensees avaient pris un tour melancolique et, longtemps, avant de m'endormir, j'assistai a des scenes d'autrefois que mon imagination suscitait inlassablement, et ou Claire apparaissait sans cesse, Claire dont le doute cruel m'a envoye, comme jadis les chevaliers d'Arthur, a „Q la quete d'un graal singulier: le mysterieux Lys de Sang. Henri congoit son voyage comme la quete du graal. "Pour 1'ana lyse jungienne, le Graal symbolise la plenitude interieure que les Tl hommes ont toujours recherchee. Selon J.E. Cirlot, "the Grail 72 implies above all the quest for the mystic 'Centre.'" Le Diction-naire des symboles nous revele que le coeur est . . . l'organe central de l'individu, [qui] correspond de facon tres generale a la notion du centre. ... Ce centre de 1'individuality, vers lequel la personne fait retour dans la demarche spirituelle-, figure l'etat primordial . . . [cette coupe] contenant le breuvage d'immortalite s'atteint necessairement au coeur du monde.73 II n'est done pas etonnant que nos explorateurs se trouvent au coeur de 1'Afrique. Nos protagonistes continuent leur chemin. "De nouvelles escalades nous tirerent de cette vallee et, a partir de la, nous grimpons COntinU-Ylj ellement." Voyant une caverne, Ben-Khalil suggere que cet endroit est propice pour leur campement. Ils ne courront aucun danger en cas d'orage. Campion epie un mouflon, et decide de le tuer afin de s'approvisionner pour les jours suivants. Jim et Henri 1'accompagnent mais apres un bout de temps, ils s'eloignent de Campion et rencontrent un ascete. Puisque Jim et Henri portent des armes, il croit qu'ils sont venus en ennemi. Mais le sourire d'Henri et les quelques mots de Jim lui font comprendre que ces gens ne lui veulent pas de mal. L'anachorete leur offre a manger, Campion, revenant avec un large quartier de mouflon lui offre une ample tranche. Cet homme ne parle que l'arabe alors c'est avec Jim qu'il discute; ils parlent du celebre lys. Jim, en route vers le camp, raconte les details a Henri. Cet ascete evoque le guide (l'initiateur) sans qui on ne peut pas penetrer 75 dans le lieu sacre. Le lendemain, c'est a nouveau . . . dix heures de marche agrementee d'innombrables zigzags qui nous tirerent du pittoresque mais interminable ravin au mouflon et nous eleverent jusqu'au bord du plateau, ou laissant derriere nous la haute muraille crenelee, nous quittons le blane pour entrer dans le noir.?° Depuis que leur aventure a debute, ils ont parcouru un itineraire fan-taisiste, en zigzags, montant, descendant. Honor Matthews nous revele que "the spatial imagery is used repeatedly to suggest the dangers of 77 the hardest of journeys—that into the depths of the self." Ces 23 trois hommes sont done en train d'explorer le fin fonds de leur etre. Quel en sera 1'issue? En face d'eux se trouve une chaine de volcans eteints. Nos explorateurs sont enfin arrives a leur destination. Le lys de sang se trouve dans un des volcans. Ben-Khalil va au devant d'eux pour parler a la sentinelle qui surveille. Fritz von Todt et son epouse, Hilda, viennent vers nos trois Canadiens. Ces deux Allemands expliquent a. :< nos trois aventuriers que Ben-Khalil est garde comme otage par les citoyens de la ville afin d'assurer que ces. trois inconnus ne viennent pas en ennemi. Fritz von Todt leur demande si le guide a dit la verite. Tout ce.que nous avons appris par votre guide . . . c'est que vous etes en quete du fameux lys d'Astarte, que d'autres appellent lys de sang... Est-ce vrai-? Et, si c'est vrai, dans quel hut?78 Henri lui explique qu'il a regu un lys de. Mme von Todt et que ce lys a failli tuer Jim Harley et lui-meme, done ils ont voulu trouver 1'expli cation de cet etrange phenomene. Fritz l'ecoute et repond de la fagon suivante: Ma foi, Monsieur Doutremont, si vous n'aviez pas une mine si serieuse, je dirais que vous nous servez la d'un conte dans le genre de ceux d'Edgar Alan Poe. J'admets 1'exis tence du lys et de son envoi par Mme von Todt, naturelle-ment, et je puis ajouter que vous etes sur la bonne piste, car c'est bien ici, et ici seulement, qu'on trouve ce lys. Nous en possedons nous-memes un magnifique exemplaire, et bien que son parfum soit remarquable, nous n'en avons jamais eprouve le moindre malaise.. Je me ferai un plaisir de vous le prouver si vous vouliez bien nous faire l'hon-heur d'accepter quelques-jours notre hospitalite.79 Ces deux hommes discutent pendant un moment. Fritz leur parle un peu des habitants du volean. Sans etre sauvages, les habitants en sont encore au temps de Nabuchodonosor. Descendant tres probablement des pre miers chaldeens et des hardis explorateurs pheneciens de Tyr et Sidon, ils croient toujours a. leurs antiques idoles, et, comme les Egyptiens des Pharaons avaient le lotus pour fleur sacree, ils ont, eux, ce lys d'Astarte.80 Comprenant qu'ils n'auront pas 1'explication desiree, sans effort per sonnel, Henri dit a Fritz que ses deux compagnons et lui-meme seront heureux de visiter ces hommes d'un autre age. Henri ajoute qu'il es-pere que Fritz peut se servir de son influence pour leur procurer une ou deux fleurs sacrees. Fritz repond qu'il sera heureux d'etre leur cicerone s'il le desire et fera de son mieux pour leur procurer un lys. II suggere cependant de revenir le lendemain matin pour voir s'ils desirent toujours s'aventurer dans le volcan. Tous les trois se mefient de ce cher Fritz. Cette nuit-la, ils font la garde. -Henri fait un reve. II est transports en songe au Lac La Nonne. II fait nuit, une nuit tranquille et silencieuse... Assis sur le sable du rivage, je regarde dans l'onde au milieu des roseaux, deux etoiles jumelles a. reflets vert et or, qui montent lentement du fond a. la surface, ou elles emer gent pareilles a des yeux. Et ces yeux s'allument d'un feu grandissant et une lente flamme en sort, qui les devore, puis se transforme en une sorte de corolle monstrueuse, ardente et rouge, qui n'eclaire pas et fait la nuit plus obscure encore. Et.de cette corolle de flamme, comme un pistil, s'eleve sans hate la forme blanche d'une femme, tete renversee sur les mains croisees -a"la nuque, les cheveux- fauves denoues les yeux attirants ombres de longs cils les levres entre'-ouvertes d'un indefinissable sourire. Engainee jusqu'a, la taille par la fleur ardente, cette apparition ressemble a, une Hilda transfiguree, et son buste palpite et oscille vaguement, comme les roseaux qui l'entourent, sous un souffle que je ne sens pas. Et ses levres parlent: —"Je suis la Femme: je ne suis pas l'epouse. Je ne suis pas 1'amour, je suis la passion. Des le commencement j'etais. Je suis la source de la vie, et je suis la source de la mort. Adam m'a connue, et j'etais l'Eve qui lui tendit le fruit defendu, et j'etais sa vie et la source de toutes les vies... Tout etre me porte en soi, et je fais ma proie de ceuxqui m'aiment, ma proie heureuse..."I Pour Jung, le reve est "1'auto-representation spontanee et symbolique-82 de la situation actuelle de 1'inconscient." Henri a reve de 1'arche type de la Femme, d'Eve. II est vrai qu' Eve est consideree comme la premiere femme. . . . Sur un plan d'interiorite, elle symbolise l'element feminin dans l'homme, au sens ou. . . . l'homme interieur comporte un esprit et une ame.®3 II n'est done pas etonnant que cette femme se trouve dans la fleur, car on se souvient que la fleur "s'identifie au symbolisme . . . de l'etat edenique ... la fleur se presente souvent comme une figure archetype de l'ame." Done le voyage d'Henri semble etre un voyage vers l'etat primordial. Son aventure lui permettra de faire connaissance avec son anima, 1'aspect feminin de son etre. Le dejeuner s'acheve lorsque von Todt apparait. II leur apprend qu'ils sont les bienvenus. Henri et ses deux amis lui repondent qu'ils sont heureux d'accepter son invitation. Ensemble ils gravissent le pourtour du cratere le plus eleve, au moyen perilleux de marches etroites. L'un apres l'autre, ils s'introduisent dans une fissure. Apres une courte et sinueuse marche montante dans la pe-nombre, nous apercevons de nouveau le jour et ressortons, a. l'interieur du volcan, non sans etonnement, sur une sorte de quai au bord d'un lac bleu... Ici, notre canot flotte a plus de cent cinquante pieds au-dessus d'une ville, noire comme les noires falaises du cratere au fond duquel elle s'Stale.85 Ayant fait la traversee, c'est ensuite la descente perilleuse vers une salle sombre. La, ils rencontrent le grand-pretre Loudim et la grande-pr§tresse, Eloa. Le nom Loudim est "peut-etre le diminutif gallois 86 du suivant." II est intrigant de penser. que le nom d'un"pretre puisse signifier "suivant," car en general c'est les pretres qui sont les initiateurs d'action, quoiqu'ils suivent les rites prescrits. Le nom Eloa vient d'"Eligiuis, nom mystique qui signifie 'elu.'" Tous les deux sont les porte-parole du peuple, qui offre l'hospitalite et'la securite aux Strangers. Les indigenes sont habilles en longue robe blanche bordee de bandes rouges et noires. II y a une longue discussion. Finalement une procession s'organise... Nous rentrons dans une vaste salle, d'ou un escalier en spirale nous descend.88 Notre auteur explique la raison pour laquelle il a choisi le mot "descend:" J'emploie ce terme a, dessein. II rend bien mon impression d'etre comme glisse, sur cette densite de foule et de cris, vers le fond de l'abime.8? L'escalier est le . . . symbole de la. progression vers le savoir . . . s'il rentre dans le sous-sol, il s'agit du savoir occulte et des profondeurs de 1'inconscient. . . . [Lorsqu'il s'agit de descente], il symbolise la connaissance esoterique.90 Ainsi ,.*!'escalier entre dans le symbolisme de la quete de soi. La spirale "est et symbolise le developpement et la continuity cyclique mais en progres. . . . "^ Ces deux symboles ne font que sou-' ligner 1'aspect progressif du voyage de nos trois explorateurs. Le mot 92 abime evoque "1'immense et puissant inconscient. ..." Toujours selon cette symbolique, cette etape du voyage a lieu dans 1'inconscient de nos trois voyageurs. Le soir meme de leur entree dans la ville, Fritz les invite chez lui afin d'observer et d'examiner ces lys rarissimes. Henri, Jim et Campion s'y rendent. Ils remarquent l'aigle allemand, noir sur fond rouge qui denote la demeure des von Todt. Ils y sont admis. Sur la table se trouve deux lys. Henri et Campion les etudient avec attention. 27 La lumiere s'eteint. Les lys s'ouvrent et ils peuvent les examiner grace a une lumiere rouge qui ne gene pas ces fleurs. Henri se rend compte qu'il n'a pas bien vu le lys la premiere fois. Faute d'attention, j'avais pris autrefois, pour un des verticilles du perianthe, une bande de couleur sombre qui decore la partie interieure et avide le rouge eclatant des sepales. Celles-ci portent sur leur surface interne, a. mi-hauteur, un cercle regulier, d'un noir luisant; les six etamines sont noires, mates et surmontees d'un grand pistil, au stigmate trilobe, d'un noir plus mat encore, terne, funebre.93 Jim n'a guere porte attention aux lys poses sur la table, car il ob serve la grande-pretresse, Eloa. Apres quelque temps, nos trois Canadiens quittent leurs hotes et rentrent a 1'hotel. Le lendemain matin, Fritz von Todt leur fait visiter la cite insolite. II leur fait monter au-dessus du toit du temple pour mieux observer la cite. Leur cicerone indique avec une certaine fierte son canon de fabrication allemande et une centaine d'obus empiles. Avec cela, je puis tenir la ville en respect et balayer en cas d'attaque le chemin qui descend du plateau. De plus nous possedons . .. . dans la chambre d'ou nous sor-tons, tout un assortment d'armes et de munitions. Vous comprenez maintenant ma toute-puissance. II m'a fallu la" faire sentir une fois a. ces bonnes gens.°^ Fritz est done un homme qui se sert de tous les moyens pour arriver a. ses fins. Henri lui demande quelle est son hypothese quant a la reli gion de ce peuple. Selon lui, . . . leur Isthoreth [leur deesse] c'est la Venus des Romains, 1'Aphrodite des Grecs... [Elle est la]' personni-fication de la lumiere, de la beaute et de 1'amour... Ici, leur combinaison de Melek avec Ishtoreth est evidemment le symbole de la passion qui se consume, renait, et survit malgre la mort.95 Von Todt les quitte. Peu de temps apres, Hilda vient vers eux. Elle desire parler a. Henri. Elle declare son amour et se dit prete a tout faire pour lui s'il le desire. Elle lui dit que son mari les guette, lui et ses amis, afin de pouvoir mieux frapper au moment de-cisif. Henri refuse de s'unir avec Hilda puisqu'il est deja. fiance. Elle le quitte, furieuse. Ce soir meme, Fritz von Todt leur envoie trois lys, ainsi qu'une lettre, portes par deux levites. Dans la lettre Fritz leur fait savoir que les autorites de la ville. preferent' qu'ils partent le lendemain. Ils peuvent apporter les lys avec eux mais on les prie de ne rien dire sur la provenance de ces lys aussi bien que sur 1'emplacement de cette ville. Fritz exprime le regret de ne pouvoir faire ses adieux. A cause de ses occupations, il ne le peut pas. II leur souhaite toutefois bonne chance dans leur aventure. Campion veut decamper aussi tot que possible: "J'en ai plein mon capot de tous ces mysteres, et je me sens toute la corporation malade ,,96 dans cette ville noire et rouge comme le diable. . Jim propose d1examiner les plantes soigneusement. II croit qu'elles ont l'air authentique. Ils prennent leur precautions. Campion recouvre une fenetre d'une couverture.. Henri a un flacon de teinture ecarlate. II colore la lentille de sa lampe de poche. Sachant que les lys craignent la lumiere, Jim se: munit de sa lampe de poche au cas ou ils en auraient besoin. Les preparatifs acheves, la lampe eteinte, ils attendent. Henri entend un bourdonnement; il allume et d'un coup, un rayon de lumiere ecarlate remplit la piece. Les vibrations s'enflent et il passe dans l'air une odeur, fluide, morbide, caustique, melee d'un arome suave et penetrant... Et, dans la clarte scarlatine . . . sur-gissent . . . hors des calices, des choses semblables a des tetes de mort... Cela ressemble a de monstrueuses araignees, aux longues pattes souples et flasques . . . pdurvues de deux paires'd'ailes membraneuses... D'un subit et bref battement d'ailes ces trois choses s'envolent dans la lumiere scarlatine, et bourdonnent dans l'air, vicie par leur venin... Elles tournoient autour de nos tetes et guettent la paralysie finale de leurs proies.97 Quel pourrait etre le symbolisme de cet etrange insecte? Si nous l'associons a l'araignee, nous decouvrons que "l'araignee symbolise . . . un degre superieur d'initiation . . . elle designe une classe d'inities qui ont atteint: 1'interiorite [elle est aussi] le symbole 98 de realisations." Ces araignees annoncent le fait que nos voyageurs serorit des inities qui atteindront 1'interiorite. Ils integreront 99 "the feminine element of the male psyche" qui en fait est le but esoterique de leur voyage. Tous les trois perdent connaissance. La voix imperieuse de Fritz tire Henri de son assoupissement. II se rend compte qu'il est attache a, un pilier,ses deux compagnons sont lies a, des piliers. aussi. Von Todt et ses suppots sont en face d'Henri, occupes a attacher un homme blane qui parle mal 1'anglais. Henri croit que c'est peut-etre le naturaliste francais, Durand. Ils se trouvent sous le temple, dans, une "salle, vaste, perystylee, ou le pilier rouge succede au pilier noir avec une monotone et desolante regularite.""^^ Que symbolise la couleur rouge et la couleur noire dans ce roman? Ce sont certaine-ment des couleurs importantes car ils se retrouvent continuellement dans ce recit. Hotons les.endroits ou. ces couleurs se font remarquer. Le lys dont il est question est rouge et noir, et jusque son nom, le lys de sang, evoque le rouge. Les habitants de la ville portent des vetements blancs bordes de rouge et de noir. Le motif d'aigle chez les von Todt est noir sur un fond rouge. La salle dans laquelle se trouvent nos aventuriers a des piliers rouges qui se succedent aux piliers noirs. Selon le Dictionnaire des symboles, le noir est . . . le plus souvent entendu sous son aspect froid, negatif . . . mais il cohtient le capital! de vie la-tente. II est associe a la mort initiatique prelude d'une veritable naissance.-^1 Cette couleur evoque le pelerinage qu'ont fait nos trois yoyageurs. Avant d'atteindre le "graal" il est necessaire de subir des difficultes des tribulations qui purifient les "chevaliers." Le "voyage" est un procede qui fait "mourir le vieil homme." Le rouge s'associe a, ... la regeneration de l'etre . . . c'est la couleur de l'ame . . . celle du coeur . . . c'est la couleur de la connaissance esoterique. 103 Le mot sang "participe aussi de la symbolique generale du rouge." Leur voyage n'a qu'un but ultime, celui de la regeneration de leur- etre L'homme vieux renaitra apres qu'il y a integration de 1'anima II est interessant de noter que ces deux couleurs ne font qu'appuyer 1'interpretation symbolique que nous avons donne tout au long du roman. Fritz von Todt s'adresse aux trois camarades, il leur dit que leurs precautions quant aux lys se sont averees inutiles parce qu'il a place une autre couverture contre la fenetre de sorte que nul air frais a pu penetrer dans la piece, ayant comme resultat l'asphyxie. Henri interroge Fritz: il veut savoir pourquoi ce dernier leur reserve tant d'inimite, et il desire savoir le sort qui leur est reserve. Fritz, avec une certaine condescendence lui dit qu'il deteste les gens qui viennent s'immiscer dans.ses affaires. II tient aussi a garder son epouse car elle est fort utile dans son programme et, parce qu'elle se sent attiree par Henri elle est devenue plus difficile a manoeuvrer. Fritz leur dit qu'a, partir de ce moment, il les abandonne a leur sort. •lis sont maintenant sous la "protection" des pretres de Moloch et d'Astarte. Fritz n'a qu'une derniere remarque avant de les quitter. II avoue avec fierte que Ras-Sada et Ben-Khalil sont a ses ordres, ce qui peut expliquer pourquoi ils ont mis tant de temps a. atteindre la ville du lys de sang. Avant d'etre laisses seuls, les acolytes . . . se mirent a, enlever une a, une les plaques de verre rouge qui dallaient le centre de la salle. Une odeur infecte se repandit, et nous vimes une chose sans nom.. . Une sorte de cave enfoncee dans le sol, au fond de quoi's ' epanouisseht'".trehte^a quarahtellys aux magriifiques et enormes calices, rouges, surmontes de leurs stigmates noirs... Et au premier attouchement de la lumiere des candelabres . . . les sepales se replient convulsivement sur les stigmates. La derniere plaque enlevee, les hommes eteignent toute la lumiere et s'en vont. J1en-tends une porte lointaine se refermer, puis, silence. Nous restons enchaines dans la nuit, en face de 1'invi sible horreur. Jim rassure ses compagnons, il leur dit qu'il a vu Eloa a. la porte. Elle va les secourir. Durand, le naturaliste, attache contre le pilier d'en face, leur demande qui ils sont, et d'ou ils viennent. Ensuite il leur parle un peu des lys, expliquant que ces insectes qui sortent du lys emettent un venin qui n'est pas mortel. Nos trois Canadiens sont quelque peu rassures. Le professeur continue a discourir, il leur explique le phenomene du lys de sang ainsi que l'origine des indigenes. II leur dit que la ville se nomme Tehom qui est un vieux mot qu'on trouve en premiere page de la Genese, lequel signifie abime. Le mot abime evoque a. la fois 1'inconscient et peut aussi suggerer 32 10 6 "1'integration supreme dans 1'union mystique." Done ce n'est cer-taihement pas par hasard que nos "voyageurs" se trouvent a Tehom. L'attente devient presque angoissante. Sachant que ces lys sont nourris de sang, ces quatre hommes s'interrogent quant a. leur sort. Passeront-ils de la crypte ou ils se trouvent a. l'autel des sacrifices humains? Un rayon de lumiere filtre., la-pas, du fond de la crypte, et voici la grande-pretresse qui s'avance, elevant au-des-sus de sa tete une lampe a la flamme vacillante... Elle s'approche jusqu'au caveau des lys d'Astarte, et je vois qu'elle tient un poignard a lame longue et fine... Elle allume un des lustres poses sur les steles et je vois les fleurs . . . se replier convulsivement sur les stigmates noirs. Delrberement, sa lame au poing, elle descend un court escalier... Elle enfonce, decidement, jusqu'a la garde, sa lame, dans les bulbes, un a. un. . . . Le vieux naturaliste essaie de lui dire de'ne pas les detruire tous mais elle fait de la tete un signe negatif et continue son oeuvre.. Quel est le symbolisme qui explique cet episode? Tous se trouvent dans une crypte, sous le temple. La crypte participe a, la symbolique de la caverne. ' vi La caverne est 1'image du centre et du coeur. ... Le caractere central de la'caverne en fait le lieu de la naissance et de la regeneration: de 1'initiation aussi, qui est une nouvelle naissance, a. laquelle conduisent les epreuves du labyrinthe, qui precede generalement la caverne.1^8 Nos "voyageurs" ont deja parcouru le labyrinthe, leur "guide" a ete Ben-Khalil. La caverne dans laquelle ils se trouvent symbolise done le lieu d'initiation, de regeneration. La lumiere que porte Eloa est mise en relation avec l'obscurite, '.. . . pour symboliser les valeurs complementaires ou alternantes d'une evolution. ... La signification en est que, de meme qu'en la vie humaine a. tous ses niveaux, une epoque sombre est suivie, dans tous les plans cos-miques, d'une epoque lumineuse, pure, regeneree. . . . La necessite de ce moment angoissant.nous est revelee. Avant que nos explorateurs puissent devenir de nouveaux hommes, ils doivent explorer leur moi interieur, ensuite ils pourront acceder a un moi nouveau, regenere. Le poignard, avec lequel elle coupe les lys, s'associe a la symbolique du couteau qui a . . . le pouvoir d'eloigner les influences malefiques . . . la lame longue evoquerait la noblesse et la hauteur spiri-tuelle de qui'porte: 1'epee. Ayant detruit les lys, Eloa a symboliquement eloigne des quatre prison-niers les influences malefiques. Le couteau, a lame longue et fine nous indique la noblesse de son caractere. Une fois son travail acheve elle vient se placer devant Jim. En anglais, elle leur dit qu'elle va les delivrer de cette ville. Elle explique comment faire une fois sortis du temple. Elle leur dit qu'elle se nomme Jane, qui signifie "Dieu accorde""'"''""'" et que son pere etait Anglais. Elle declare son amour pour Jim et elle apprend qu'il est amoureux d'elle. "Et c'est, a travers la nuit, a la file, sans bruit, 1'evasion haletante hors de ce funebre lieu par une etroite porte, derriere le temple."^"^^ La porte et le temple ont-ils un aspect symbolique? ''La porte symbolise le lieu de passage entre deux etats, entre deux mondes, entre le connu et l'inconnu, la lumiere et les tenebres, le tresor et le denuement.""^ II est significatif que la porte et le temple sont associes a l'obscu-rite, puisque "tout temple ou palais . . . [est] assimile a une mon tagne sacree et [est] ainsi promu chacun centre . . . le temple est a la fois le monde et l'homme." Ainsi, cette experience a lieu non seulement dans le monde exterieur mais dans le monde interieur. En passant par la porte, ces voyageurs quittent les tenebres, le vieil homme, pour acceder a la lumiere, le nouvel homme, l'homme qui a trouve le "Tresor." Afin de s'evader, ils doivent s1evader au moyen d'une corde qui leur donne acces au toit du temple. Ils se trouvent pres du canon, Jim sait comment s'en servir. Peu de temps apres, il y a un coup de feu, une melee en resulte. Jim se sert du canon, l'eau du lac se deverse sur les toits des maisons: c'est le deluge. Les indigenes fuient leurs logis. En canot, von Todt vient vers eux. II leur dit que sa femme a du se noyer car elle est entree dans le temple. II propose un duel avec chaque homme. S'il gagne, il aura la main d'Eloa. Henri s'offre en combat, bien qu'il se soit fait blesser a l'epaule. Sur le toit du temple, ils luttent; soudain, ils tombent dans l'eau qui monte rapide-ment. Henri remonte a. la surface, von Todt ne revient pas. Que signi-fie cette lutte et 1'immersion dans l'eau? Lorsque la lutte se ter-mine."par un succes, elle [transfere] sur le vainqueur une sorte de pouvoir magique, gage de futurs victoires. Ayant gagne le duel, Henri en ressort plus fort qu'auparavant. L'eau dans lequel ils plongent suggere . . . le rive de renovation ... on plonge dans l'eau pour renaitre renove . . . rien de ce qui a existe aupa ravant ne subsiste apres une immersion dans l'eau . . . les eaux possedent cette vertu de purification, de rege neration, et de renaissance. H6 Henri a dissout son vieil etre, il renait renove. Son "voyage" tire done a sa fin. Peu apres, bien approvisionnes d'armes et de munitions . . . sans encombre, ayant facilement decouvert l'ancien escalier qui montait, au long de la paroi interieure, jusqu'a la galerie de sortie . . . nous laissons bien vite derriere nous les crateres .. . L'escalier dont ils se servent.pour quitter cette ville est "un sym bole ascensionnel classique, designant non seulement la montee dans ll8 la connaissance, mais une elevation integree de tout l'etre." Le but de leur voyage est done accompli. Ils rehtreront au Canada avec leur tresor, leur etre integre. Le vieux naturaliste se fait leur guide puisqu'il connait tres bien la route. II est tot le matin, le volcan, eteint depuis des centaines d'annees, se met a gronder. L'inondation a du provoquer ce phenomene. Instantanement, il sembla que le monde entier.se sou-levait... Du volcan ou etait engloutie la ville des idoles, puis de son voisin, puis du cratere suivant, et du voisin encore, s'elancent, sifflent . ... rugissent, des vapeurs ardentes, des cataractes de feu, des nuees 119 noires. . . A-J-y Que signifie ce feu? Selon Gaston Bachelard, "seuls les changements 120 par le feu sont des changements rapides, merveilleux, definitifs." Le feu souligne 1'aspect definitif de leur transformation. Jim et Henri ont voyage vers 1'integration de leur personnalite. Ils ont fait un voyage vers le centre de leur etre et ont decouvert leur tre sor qui prend la forme d'une femme afin de suggerer l'"anima," "the feminine element of the male psyche that Goethe called the 'Eternal 121 ^ Feminine.'" Avant de rentrer au Canada, Jim epouse Eloa. Henri, puisqu'il a la reponse a l'enigme du lys, retrouve sa fiancee, Claire. II est interessant de noter que cette histoire se situe en Afrique. II y a la aussi une raison symbolique, 1'Afrique s'associe a. la chaleur qui . . . s'associe physiquement a, la lumiere. ... La chaleur est principe de renaissance et de regeneration, ainsi que de communication . . . elle fait murir, biologiquement et spirituellement.122 II n'est done pas etonnant que l'aventure a eu lieu en Afrique, qui a ete le lieu de transformation et le moyen d'acceder a, leur anima. Le lys de sang et son enigme ont ete le moyen par lequel Henri et Jim sont parvenus a, connaitre leur anima, symbolisee par Eloa et Claire. Le lys, issu de l'obscurite qui s'epanouit en pleine lumiere, suit leur propre evolution, de.la boue (leur incapacity de communiquer avec leur anima) a, la lumiere (leur rencontre et la communication avec leur anima). Le voyage est un succes. Selon les criteres de Joseph Campbell, ils sont des heros: "The adventure of the hero normally follows the pattern of the nuclear unit: a separation from the world, a penetration to some 123 source of power, and a life-enhancing return." Leur aventure re-l:. flete celle decrite. Ils quittent le Canada, afin de se rendre au centre de 1'Afrique qui symbolise le centre de leur etre. Ils rentrent en Alberta ayant gagne la main de leur bien-aimee, symbole de 1'inte gration de leur anima. Puisque Campion n'est pas arrive a integrer son anima, nous estimons qu'il merite l'adjectif "champion" plutot que "heros." Rappelons-nous que son nom signifie etalon ou champion. II est certainement digne d'avoir le titre de champion car il s'est montre courageux. Le retour au Canada s'est fait sans difficult^. Enfin, une belle matinee de decembre, le Canadien Pacifique les emmene a. 12k Edmonton. II est interessant de noter qu'ils reviennent en hiver, 125 car 1'hiver contient en elle la "promesse du printemps." L'aven-ture s'est terminee. Nos voyageurs sont revenus apres avoir fait un voyage des plus importants. Ils se sont decouverts eux-memes et sont parvenus a integrer l'anima. Nous avons suggere au tout debut de ce chapitre que Le Lys de  sang et Tehom-la-noire se ressemblent. Nous allons done indiquer les paralleles et ensuite souligner les differences qu'il y a entre la premiere et la derniere oeuvre de Bugnet. B. TEHOM-LA-NOIRE Dans Tehom-la-noire il s'agit de trois personnages masculins, Henri Bernier, Dick Tarlton et Letendre qui vont en Afrique. Ils partent afin de decouvrir le lieu et l'enigme d'un lys. de sang envoye a Henri et son epouse, Renee, par une admiratrice, Lea von Tolten. Le voyage est presque identique a celui du premier roman. Nos trois explorateurs reviennent sains et saufs ayant resolu l'enigme. II y a cependant des differences importantes que nous allons signaler au cours de ce travail, mais avant cela, nous voulons nous attarder aux noms des personnages de ce roman. Nous avons deja vu que le nom Henri signifie "Haim—maison; rik—puissant""*"^ puisque le mot maison s'associe a l'etre nous croyons avoir raison de dire qu'Henri est un etre puissant. • Son nom de famille, Bernier, a des racines allemandes. 127 "Bern—heri (bern—, ours, et hari—armee).," L'ours "correspond 128 aux instincts et aux phases initiales de .1'evolution." Ce nom de famille souligne 1'aspect evolutif du "voyage" qu'il entreprend. Dick Tarlton est un des compagnons d'Henri, Dick,- forme diminutive de Richard, est un nom germanique qui signifie "Ric-hard (ric—puissant; 129 hard-, dur, fort)." Son nom de famille ne se trouve pas dans le dictionnaire. Le nom Letendre n'est pas a expliquer. Renee, epouse 130 d'Henri, a un nom qui signifie "re-ne, ne a, une nouvelle vie." Nous n'avons pas pu trouver le nom.de Lea von Tolten, 1'epouse de Fritz. Rappelons que Fritz, hypocoristique de Frederic est un nom 131 germanique: "Frid—paix, rik—puissant." La difference primordiale qui existe entre Le' Lys de sang et Tehom-la-noire est la suivente. Dans Le Lys de sang Henri Doutremont part en Afrique pour se prouver digne de sa bien-aimee en ramenant 1'explication de.l'enigme du lys. Dans Tehom-la-noire Henri Bernier et son ami Dick Tarlton desirent non seulement resoudre l'enigme du lys, mais ils esperent trouver le secret militaire qui se prepare che les von Tolten. Tehom-la-noire se situe pendant la deuxieme guerre. Lea von Tolten est une espionne allemande qui a connu Henri Bernier a, Ottawa, a, l'epoque ou il a traduit des documents confidentiels pour le gouvernement canadien. Nos deux protagonistes entreprennent ce voyage afin de "rendre un bon service au gouvernement canadien et 132 meme ... a. toute l'humanite." Letendre n'est pas au courant de la veritable raison de leur voyage en Afrique. II s'agit de penetrer dans ce lieu afin d'obtenir des renseignements concernant les re-cherches para-militaires qui s'y font. Lorsque Henri explique a son epouse qu'il doit s'absenter, elle prend "tres vaillamment . . . son 133 parti." Nos trois voyageurs se rendent au coeur de l'Afrique, ils se dirigent vers lesMointaines••'••montagnes :symbolique qui:, ne..'.nous echappe pas. Ces deux symboles soulignent 1'acheminement vers 1'in terieur de leur etre. Une fois introduit dans Tehom, Henri, Jim et Letendre essaient de trouver "l'endroit ou l'on fabriquait la secrete substance qu' ils avaient pour mission de decouvrir et, si possible, I3I1 d'aneantir." Nos trois voyageurs sont invites chez les von Tolten. Cette fois, au lieu d'un aigle sur un fond noir il y a "l'embleme 135 hitlerien en noir sur un fond rouge." Cette insigne participe a la symbolique des couleurs rouges et noires deja expliquee mais sou-ligne 1'aspect militaire de ce voyage. Dans ce roman, Lea avoue son amour pour Henri, nous nous rendons compte qu'elle est un personnage plus noble que Hilda car celle-ci ad-met qu'elle s'est trompee quant au caractere de Fritz. Elle croit toutefois etre dans.la bonne voie lorsqu'elle exprime son respect pour Hitler. Henri refuse de s'allier avec elle du cote d'Hitler. Peu de. temps apres, nos trois explorateurs se trouvent dans la crypte. Grace a. llaide de la grande-pretresse Eloa, qui est amoureuse de Dick, ils s'en echappent. En la questionnant, ils apprennent que les von Tolten ont discute de "protons... neutrons... uranium, aveccd'autres mots qui semblaient des horns de personnes, Otto Hahn, Lise Meitner, Enrico 136 Fermi, Neils Bohr. ..." Jim et Henri ont done confirmation de leurs suspicions, il s'agit d'une bombe. Henri, Dick, Eloa, Letendre et. Durand se trouvent sur le toit du temple. Jim se sert du canon. Le lac se deverse. Fritz von Tolten vient vers eux. II desire un duel. II perd. Jim et Henri decouvre qu'il a laisse dans le canot "certains papiers ...ou.il... est facile de reconnaitre des forraules de mathematiques, physiques et 137 chimiques." Leur mission est'accomplie. Richard rentre au Canada avec Eloa qui porte le nom anglais, Patricia, qui signifie en latin "patricien" en francais ce mot signifie "noble, aristocrate." Henri rentre au Canada retrouver son epouse. Ce roman quoique d'apparence un peu differente est toutefois identique au Lys de sang lorsqu'il s'agit de la raison primordiale du "voyage." Cette fois aussi, la quete est celle de 1'anima. Elle se manifeste cependant sous une forme un peu differente dans ce der-nier roman, 1'anima ici est representee par la Liberte. Ils ont fait ce voyage pour assurer la.liberte au monde, et le soustraire au joug hitlerien. II s'agit toutefois de 1'anima sous son aspect social Leur voyage n'a eu qu'une raison d'etre fondamentale, 1'integration de 1'anima dans leur personnalite. Nos voyageurs reviennent en novembre au Canada, ou l'hiver est deja. installe. II contient la promesse du printemps et la renaissance physique qui est parallele a leur renaissance psychologique. Dans ces deux romans, le theme du voyage sert de metaphore pour souligner 1'evolution de nos protagonistes. Le theme du voyage se manifeste dans Nipsya mais sous une forme toute differente. CHAPITRE III NIPSYA Nipsya est la deuxieme oeuvre de Georges Bugnet. Selon Jean-Marcel Duciaume ce roman . . . repose essentiellement sur 1'etude du developpe-ment psychologique et spirituel du personnage principal. Son aventure spirituelle est vecue au rythme meme de la nature.... 1^1 Ce recit se situe dans la grande foret. Selon Bruno Bettelheim, "the forest . . . symbolizes the place in which inner darkness is confronted and worked through; where uncertainty is resolved about who one is; and lh2 where one begins to understand who one wants to be." Selon ce critique, ce n'est pas par hasard que Nipsya se trouve en grande foret albertaine. Dans cette oeuvre, il s'agit de 1'evolution de Nipsya de l'enfance jusqu'a.sa maturite. Selon Jean Papen, "le recit avance au rythme des saisons. ""'"^ "Nipsya, ses jambes souples croisees sous elle, est assise dans l'herbe nouvelle.A ce debut de printemps, Nipsya vient d'avoir seize ans. Elle vit avec sa grand-mere, haute et forte Indienne. Notre protagoniste est une jeune fille metisse. lU5 Elle est orpheline. Son nom en Kris signifie "saule." Le saule "chez les Indiens de la Prairie est . . . un-arbre sacre,.le symbble de renouveau cyclique. . . .""'"^ Jusqu'a. son nom souligne la trans formation qui s'opere chez Nipsya. in Assise, face au lac, elle ne remarque pas les "grands aigles ihl . . . qui planent, tout noirs sur un ciel de feu." Que symbolise ces aigles? Selon le Dictionnaire des symboles, l'aigle est "le lU8 symbole de l'ascension spirituelle." La presence de ces aigles evoque 1'aspect spirituel du "voyage" qu'entreprend Nipsya. "Par ses ancetres Kris, elle avait le genie de 1'observation minutieuse et 1'intelligence de la. nature sauvage. . . . Lorsqu'elle marche dans les bois, elle observe les betes qui s'y trouvent. Elle les etudie afin de pouvoir les surpasser de ruse et les tuer sans trop de difficulte. lis l'amusent et 1'instruisent a la fois. Mais depuis qu'elle a seize ans, . . . dans son ame et dans ses yeux une aurore se leve... Et voici qu'elle devinai't dans .les betes de la foret une sorte de consanguinite, car elle commence a entendre en soi-meme des appels inconnus, et comme un chant de desirs, vague et grandissant, qui 1'apparentait a toutes ces vies, traduites par tant d'accents divers. Mais elle ne soup-conne pas encore ou chercher la voix qui repondit a la sienne.1^ Nipsya se "reveille" graduellement. Elle se decouvre, se rendant compte qu'elle est devenue plus complexe qu'avant. Elle s'etait crue jusqu'i'ci maitresse de toutes ses pensees et de toutes ses actes et voici qu'une puissance, que pourtant elle sentait etre soi-meme, s'imposait inex orable:, sans qu'elle put bien comprendre comment, ni pour quoi, mais elle en avait une imprecise intuition.^^l Un jour elle examine son vetement de peau d'orignal et juge qu'il est defraichi. Elle se rend au poste de la Baie d'Hudson pour s'acheter du tissu. La, le facteur du poste, M. Alec, offre de lui apprendre a lire. Cela surprend Nipsya. M. Alec s'est apercu que Nipsya grandit et devient femme. U3 Le facteur a un cheval qu'il n'arrive pas a. dom.pt er. Mahigan, indien kris, offre de le faire. Mahigan qui signifie Gros Loup de 152 Bois en Kris y parvient apres une heure de lutte. Cela ne nous etonne pas car le loup, grace a "sa force et [son] ardeur au combat . . . est une allegorie guerriere [chez les] Indiens de la prairie 153 Nord-Americaine." Mahigan reflete la force du guerrier kris. A cause de son succes, a lui, Nipsya estime qu'aucun blanc ne vaut Mahigan. Elle etait fiere de lui, et par lui, de la nation krise. Lui, souvent, lui jette un coup d'oeil plein d'audace assuree et un peu fanfaronne.^ Observant Nipsya. qui travaille a. I1 aiguille, la grand'mere lui demande si elle a remarque un gargon. Mais Nipsya ne voit aucun lien entre sa toilette et un jeune homme. Les saisons changent, il est fin juin. Nipsya remarque la beaute des lys rouges et se demande pourquoi elle ne les a jamais observes auparavant. Fragment par fragment, elle decouvrit un nouveau sens dans le mystere des etres vivants. Sans parvenir a elu-cider 1'inexplicable dualite qui l'insurgeait frequemmeht. contre soi-meme, elle se comprit davantage, elle sut sa faiblesse et sa dignite. Et c'est ainsi que Nipsya devint femme, femme aux yeux' graves et reserves.^55 Les hommes ne tardent pas a la remarquer mais elle n'a rien en commun avec eux. Un jour sa grand'mere lui annonce que son cousin Vital Lajeunesse ainsi que.sa cousine, Alma et son oncle Cleophas vont venir leur rendre visite. Nipsya est toute heureuse, car Vital est le seul homme qui ne soit pas venu la voir. Elle s'habille de son mieux pour lui plaire. Sa grand'mere la contemple, et elle lui dit: Ma fille, ton cousin ecoute les Robes Noires. lis l'ont eleve, lui et ta cousine. Tu perdras ta peine.15o Mais Nipsya n'y porte pas attention. Les Lajeunesse viennent leur :.... rendre visite, mais ce n'est pas simplement pour causer. Vital demande a sa grand'mere si elle veut bien venir faire la cuisine chez eux, pen dant la recolte des foins; en echange, lui et son pere les approvision-neront pour l'hiver. Elle y reflechit et donne son consentement. Nip sya quitte la maison, Vital et Alma la suivent. Vital demande a Nipsya si elle veut aller de 1'autre cote du lac. II lui dit qu'elle pourra plus facilement se trouver un bon cavalier et en plus Alma est la pour lui tenir compagnie. Quant a lui-meme, il avoue qu'il sera bien con tent si elle vient. Nipsya accepte d'y aller. Au jour convenu, puisque le lac est calme, elle et sa grand'mere font la traversee seules. Rap-pelons que "le voyage dans 1'espace.comprend non seulement.le voyage, proprement dit, mais aussi les promenades, les visites, les departs, les retours et les demenagements."^"-^ Qu'est-ce que ce demenagement entrainera dans le caractere de Nipsya qui se decouvre elle-meme? Une fois qu'elles se sont installees dans le grand chantier, Nipsya se rend compte que sa parente fait des prieres chaque soir, et-qu'ils ont un respect profond pour les missionnaires. Lorsque le Pere Lozee apprend qu'elle n'est pas chretienne, il lui demande si elle veut le devenir. Elle repond a 1'affirmatif. Ensuite, elle s'inter-roge: pourquoi ai-je dit oui. Est-ce au fond, parce que j'espere par 158 la me rapprocher de Vital? Plus tard, elle interroge Vital, quant aux rites et aux croyances des catholiques/ Apres avoir repondu a, bon nombre de questions, il dit: "Nipsya, tu cherches moins a comprendre la religion chre tienne qu'a savoir ce que moi-meme j'en pense. Pourquoi? Elle resta un moment interdite. Oui c'etait vrai. Vital voit tout. Et elle pergut aussitot qu'elle de-sirait surtout se faire une ame pareille a la sienne. Plus tard, elle discute avec lui et lui avoue: "Je veux bien te com-prendre, Vital." II lui repond: Ce n'est pas moi qu'il faut chercher a comprendre. C'est la vie. Elle est plus grande qu'un homme. Moi je ne compte pas. Je peux mourir demain. "° Nipsya desire connaitre son cousin. Elle se rend compte qu'il est plus complexe que les autres hommes qu'elle connait. Lorsqu'il parvieht a, dompter deux boeufs, il ne s'en vante pas. Cela etonne Nipsya. De toutes ses tentatives d'explication elle ne pouvait que revenir aux paroles qu'il avait dites et qu'elle se repetait souvent parce qu'elle ne les entend pas bien: "Faire ce qu'on croit bon du mieux que l'on peut... Moi je ne compte pas"... Quelques jours plus tard, il pieut, Vital ne peut pas aller travailler dans le champ. Nipsya peut done l'interroger a, son aise. Elle lui demande ce que c'est qu'un philtre d'amour. II lui repond que: . . . le meilleur philtre . . . c'est le veritable amour. Et le veritable amour c'est quand on aime, non pour satis-faire ses desirs, mais quand on cherche surtout le bon-heur de celui qu'on aime. C'est encore du renoncement. cela. Comprends-tu?1^ En vivant a, ses cotes, Nipsya commence a comprendre son cousin. Elle sent que Vital desire une femme qui partage la vie de son ame autant que la vie de son corps. Elle lui pose maintes questions afin de le connaitre, car elle cherche la voix qui repond a, la sienne. Cette voix est-elle celle de Vital? Elle a agi toujours pour plaire a, son cousin. Elle s'est fait baptiser car elle sait que de cette facon elle partagera le meme Esprit Protecteur que Vital. Peu de temps apres son bapteme, elle va cueillir des atocas dans les bois, elle y rencontre Mahigan. Lors-qu'elle en parle a Vital, il croit qu'elle prefere Mahigan. Blesse, il lui dit qu'elle est libre. Elle ne comprend plus rien. Toujours elle a essaye de lui plaire et lui n'a jamais rien fait pour elle, et maintenant il lui dit qu'elle est libre. Elle va vers sa grand-mere et lui annonce qu'elle desire quitter le chantier des Lajeunesse. Celle-ci la regarde avec grande bonte. "Je te l'avais dit, ma fille. Vital a ete eleve par les Robes Noires. II ne peut pas trouver en toi ses idees."-1-^ Le lendemain matin, elles sont de retour chez elles, de 1'autre cote du lac. C'est le deuxieme demenagement que fait Nipsya dans peu de temps. Lors de son sejour chez les Lajeunesse elle a appris a con-naitre quelque peu son cousin, qui estime les choses de 1'esprit au-tant que les choses du corps. II est fort, il est gentil, mais elle ne le comprend pas toujours car il parle souvent de renoncement. Les quelques semaines qu'elle a pass'ees chez ses cousins lui ont ete pro-fitables. La,, elle a decouvert la douceur de l'amour et la brulure.de 1'incomprehension. Remarquons ce que ce nouveau deplacement lui apportera. Un soir apres sa rentree, elle marche dans les bois, il fait nuit. Elle croit entendre une voix humaine, une. voix de femme' qui pleure. Elle s'approche d'un camp et reconnait M. Alec qui se trouve parmi d'autres blancs. C'est lui qui joue du violon. La musique qu'il joue la touche au plus profond de son coeur. Emue, elle rentre a, la maison. Le jour suivant, M. Alec se rend chez elle, accompagne de ses amis qui desirent louer un canot et des filets. M. Alec lui demande de les escorter car ses amis ne sont pas tres habiles. Elle passe la journee avec eux. A l'heure du repas, un des hommes joue du violon; il en joue moins bien que M. Alec. Apres peu de temps, le premier passe le violon a M. Alec. II en joue et se rend compte que Nipsya est profon-dement touchee par les doux accords. Quelques jours plus tard, il vient lui rendre visite. Sa grand' mere se mefie. Nipsya 1'invite toutefois a s'asseoir. II lui dit qu'il a remarque le plaisir qu'elle eprouve en ecoutant le violon. II lui demande s'il peut venir la voir pour lui jouer de la musique. Elle lui repond qu'elle ne sait pas. Sachant qu'elle a rompu avec Vital, il s'explique: J'ai pense que vous aviez du chagrin et ne veux que vous en distraire un peu. N'ayez pas peur de moi Nipsya. Je n'ai pas de mauyaise intention. Vo.ulez-vous que je joue du violon? Elle accepte et il lui fait passer une heure heureuse. Ensuite, il l'invite dehors, car il.fait beau. C'est l'automne. II remarque sa tristesse et fait un rapprochement entre ses sentiments a elle et la melancolie de la nature. N'etes-vous pas emue devant cette belle nature qui va mourir, se couvrir de son linceul de neige, durant un hiver si long? —Elle ne meurt pas. L'hiver est bon. —Ah! petite fille, vous n'avez pas le sentiment de la nature. Vous-voyez trop les choses telles qu'elles sont. II faut savoir leur preter des sentiments humains. —Pourquoi?... -, ^ —Oui, au fait, pourquoi? Voici qui est singulier. M. Alec se met a mediter. Apres peu de temps, il la quitte en refle-chissant a ce qu'elle lui a repondu. Sa grand'mere lui dit de faire attention. Je n'etais pas plus, mauvaise qu'une autre, ma fille. [Pourtantl, j'ai eu deux maris blancs, qui m'ont aban-donnee.lb Nipsya et le facteur, M. Alec, se voient presque tous les jours. Apres quelque temps, Nipsya n'a plus peur de lui. Un jour, il la ren contre, seule dans le bois, ou elle va chercher du bois pour leur provision d'hiver. Au lieu de 1'importuner, il l'aide. Parfois, lorsqu'il vient la voir, il apporte des livres. II lui parle de l'An-gleterre et de 1'Europe, il lui montre ses livres illustfes. Une fois, ils discutent de 1'existence d'un Grand Esprit; M. Alec maintieht qu'il n'existe pas puisqu'il y a tellement de souffrance dans le monde. A partir du debut de novembre, M. Alec ne vient que le soir car les trap-peurs viennent porter les fourrures au poste. Puis, tout a, coup, M. Alec ne vient plus. Peu de temps apres, Alma traverse le lac pour porter des provisions a sa grand'mere. Elle les lui remet et ensuite demande a. Nipsya de venir au dehors. Alma l'interroge quant aux fre-quentations du facteur. Enfin, elle lui dit que M. Alec s'est marie a, Edmonton, il y a. deux jours, et que la danse a lieu ce soir au poste. Nipsya ne repond pas. Elle rentre dans la maison et va se coucher. Plus tard, elle s'habille, elle met ses meilleurs vetements et se dirige vers le poste. Avant qu'elle parte, sa grand'mere essaie de la retenir. L'aieule apprehende quelque malheur. Nipsya se rend au poste. Vital s'y trouve aussi. II lui dit "Tu n'aurais pas du venir, Nipsya." II offre de la reconduire en canot. Elle refuse. II la fait entrer au poste. Ils voient M. Alec qui leur presente son epouse. Nipsya n'en peut plus. Elle quitte la cour et repart vers le lac. Vital lui conseille de ne pas.y passer, car il y a des trous d'air. Elle le fuit sans repondre. Voyant qu'elle s'obstine, il rentre au poste, emprunter des longues raquettes de trappeur. h9 Soudain, la glace craqua sous son poids, et elle dis-parut presque toute entiere... Le froid de cette eau la penetrait toute, alourdissant ses vetements, engour-dissant.1'activite de ses membres. Et son coeur sem-blait mort. Elle ne sentait plus aucune volonte, aucun desir.1^8 Meutrie, elle se sent delaissee de tout le monde. Elle croit que per sonne n'a besoin d'elle: Doucement, elle se sentait attiree vers le fond de ces eaux froides, avec effort elle tourna la tete du cote du lac. Non, le canot ne venait pas. Elle s'en dou^.: ::t tait bien. Vital aussi 1'abandonnait. II ne lui reste plus personne. C'est bien fini. Elle est presque engourdie lorsque Vital arrive. II la tire des eaux, elle est presque morte. II la secoue afin de la ranimer. II la sou-tient et l'aide a faire ses premiers pas. Vital lui passe son manteau, car celui de Nipsya est raidie par la glace. II la ramene chez elle, et la remet aux soins de sa grand'mere pendant qu'il rapporte les raquettes au poste et revient en canot. De retour,. il dit a sa grand' mere et a Nipsya de prendre leurs affaires car il les reconduit de l'autre cote du lac. La grand'mere n'est pas d'accord. Vital s'adresse a Nipsya. II avoue qu'il l'a mal jugee. II s'excuse aupres d'elle. Elle lui repond qu'elle n'a rien a lui pardonner, qu'elle ne veut plus rien. II essaie de lui expliquer les raisons pour le malentendu qui existe entre eux. II lui dit qu'elle.doit chercher la religion et Dieu par elle-meme et non dans lui. Elle lui demande de la laisser, qu'elle ne peut plus croire a rien. II refuse. J'ai bien vu la-bas sur le lac: tes yeux appelaient la mort. Tu en gardes toujours le gout dans le coeur. Je ne peux pas te laisser ici. Non je ne peux pas. [il se tourne vers sa grand'mere.1 Ah', grand'mere, aidez-moi. Ce n'est encore.-qu.'.une pauvre petite enfant.IfO La grand'mere accepte de rentrer au chantier blanc. Ils s'y rendent en traversant le lac. C'est le troisieme demenagement. Qu'a-t-elle vecu pendant ces quelques mois passes chez elle? Au debut, elle a senti un bref moment d'affection douce qui lui a permis d'oublier ses peines. Puis, c'est le desespoir, qui provoque sa course sur le lac ou elle a appele la mort. Que signifie cette attirance vers l'eau? Selon Mircea Eliade, l'eau . . . guerit. ... Rien de ce qui a existe auparavant ne subsiste apres une immersion dans l'eau. . . . L'homme vieux meurt . . . et donne naissance a, un etre nouveau, regenere.171 L'immersion dans l'eau a dissout le passe malheureux de Nipsya. Lors-qu'elle sort des eaux, son "mal" est gueri, et elle en sort regeneree. Voyons si la derniere partie du.roman appuie cette interpretation. Rappelons-nous qu'elle est de' nouveau chez les- Lajeunesse. Comment manifestera-t-elle son etre nouveau? Quelques jours apres son retour au chantier, il y a un evenement tragique. Mahigan, s'etant dispute avec son frere, tire sur lui. Croyant qu'il l'a tue, il revient au lieu de 1'incident. Ne voyant pas le corps de son frere, il croit que Mati Manito [1'Esprit Mauvais] a emporte [s]on frere dans le monde- des esprits. Allons racheter mon frere [se dit-il] . Stoiquement, il pose son rifle debout, la crosse a, terre, s'agehouille du genou droit, met son menton au-dessus du canon et, du pouce, presse la detente. ' \ La noble mort de Mahigan porte Nipsya a, reflechir. Cette fois-ci, "faire ce qu'on croit bon du mieux que l'on peut" a un sens insolite. Elle commence a entrevoir ce qu'a voulu dire Vital lorsqu'il lui a parle de renoncement. Elle se rend compte que nul acte qu'elle a pose a ete depouvru d'egoisme. Oui, maintenant, elle n'apercevait plus d'autre voie a une ame humaine de prouver son amour pour une autre ame que le sacrifice, le sacrifice absolu, sans compensation, qui tue quelque partie de l'ame qui aime, pour que, de cette mort, naisse quelque vie dans l'ame aimee.173 Elle comprend qu'auparavant elle s'est . . . conduite comme 1'enfant qui n'agit bien que par espoir d'une recompense. [Elle s ' interroge :] Avais-je le droit d'en vouloir a Vital, ou meme a monsieur Alec, s'ils ne [m]'avaient jamais traitee qu'en petite fille? [Je m'avais crue] le droit de [m]'imposer a eux, le droit^^ d'exiger le don d'eux-memes. Et ils m'[avaient] rejetee. Nipsya se rend compte de son erreur et decide de modifier son comporte-ment. Elle ne demandera plus rien. Maintenant, elle ne devait plus reculer devant l'acte bon, meme s'il etait rude, meme s'il etait effrayant. La seul etait le moyen de prouver a tous et a elle-meme qu'elle n'agissait plus comme une enfant egoiste. Dans ce sacri fice de son orgueil elle retrouvait sa fierte.If5 Nous postulons que 1'immersion dans l'eau a fait mourir cet "en fant" qu'a ete Nipsya. La renaissance, qu'entraine cette immersion, est celle d'un etre mur, reflechi. Observons si Nipsya agira selon ses nouvelles connaissances. Quelque temps s'ecoule. Nipsya reprend ses habitudes de travail. Elle est toujours prete a rendre service. Quoi-qu'elle soit chez les Lajeunesse, elle ne voit pas Vital souvent. 11 s'absente de la maison presque toute la journee; le soir, des que la lampe est allumee, il se plonge dans un livre. L'avant-veille de Noel, il lui demande si elle veut 1'accompagner au poste de la Baie d'Hudson. Elle accepte, ils s'y rendent. Elle revoit monsieur Alec, qui les accueille d'une mine un peu genee mais cordiale. Nipsya "s ' etonna; que.'cette reprise des relations fut si simple et la laissat si froide." Vital et elle font le trajet 52 de retour. II lui parle d'elle-meme, lui disant que depuis la mort de Mahigan, elle s'est donnee, sans espoir de recompense, dans le sacri fice de son orgueil et de son egoisme. Mais il lui fait comprendre que ses gestes, quoique stoiques ne sont pas accomplis par un desinteresse-ment absolu. II lui explique sa conception de la vie. Le passage sui-vant, un peu long, merite toutefois d'etre cite pour nous laisser entre-voir la beaute de sa pensee, qui reflete, bien entendu, celle de notre auteur. La noble mort de Mahigan t'a fait te refugier dans 1'amour du devoir. Tu as appris comme lui et grand'mere a, faire ce qu'il faut, simplement parce qu'il le faut, sans rien espe-rer. Tu aides ceux qui sont autour de toi. Tu ne leur de-mandes point de retour. Cela est mieux... Mais ce n'est pas encore tout. Tu n'as pas encore trouve la vraie loi du monde, la loi complete de la vie. Maintenant encore, comme Mahigan, comme grand'mere, comme le facteur, c'est encore toi que tu cherches a. satisfaire. Tu gardes ton ame. Tu ne te donnes pas toute. Et tu ne le peux pas, tant que tu ne regardes que les choses de la terre, parce qu'elles ne valent pas, non pas meme l'homme, qu'on se donne a. elles... Mais sors de toi-meme et regarde Son oeuvre telle qu'il l'a faite. Chaque etre a sa loi, et cette loi est de remplir sa destinee, non pour, soi seul, mais en rapport du monde, telle que Dieu lui a fixee. Vois la-bas ces roseaux.des-seches autour desquels croissent en ete tant de nenuphars et ou le poisson est si abondant. Jusque dans leur aneantisse-ment ils accomplissent un acte determine'-parr.une ,destinee -d'amour. Au printemps ils tomberont en pourriture, mais c'est de cette pourriture que germeront d'autres vies. S'ils ne se donnaient pas ainsi, les nenuphars disparaitraient, et le poisson. Et, comme eux, nous devons remplir la loi qui est en nous, non pour notre satisfaction seulement, mais pour faire naitre de tout ce qui souffre et meurt en nous, et de notre corrup tion meme, une vivante floraison de beaux actes utiles et de bonnes, sages et fortes, pensees. La douleur et la mort ne sont que des sensations, des vegetations de la matiere. Mais si nous les prenons comme un engrais fertile pour y semer notre pensee et notre volonte, nous leur donnons une valeur humaine, nous y faisons croitre des vegetations humaines. Ainsi seulement pouvons-nous accomplir notre courte destinee 1 r7r7 dans, le plan eternel du Grand Esprit. 11 Nipsya reflechit a ce que Vital vient d'exprimer. Elle entrevoit que . . . ni Mahigan, ni monsieur Alec ne l'avaient vraiment aimee, que celui-la seul l'aimait vraiment qui ne voulait pas d'abord son plaisir personnel mais 1'ennoblissement d'elle-meme, et non seulement de son esprit mais de toute 178 son ame.±iU Elle se rend compte qu'avec Mahigan, l'attrait qu'elle a ressenti n'a ete que physique. Avec monsieur Alec, ils ont joui des choses de 1'es prit. Mais avec Vital, il y a non seulement ces deux aspects, mais il y a en plus, un troisieme, celui de l'ame. A. partir de ce soir, Vital et Nipsya sont inseparables. Aux veillees maintenant Vital s'asseyait avec Nipsya et la tenait serree contre lui sous la lumiere de la lampe. II ouvrait un livre et 1' instruisait. Aupres del'.lui , elle [eprouve1] . . . une grande paix. serieuse, un peu triste meme, mais infiniment douce, comme-celle que 1 l'homme attribue aux bois mouilles de pluie apres les beaux orages, quand ils se reposent d'avoir gronde la louange formidable des vents.179 . Vers le milieu de Janvier, le Pere Lozee revient les voir. II trouve Nipsya toute preparee a sa premiere communion comme a sa pre miere confession. Le lendemain matin, elle devient l'epouse de Vital Lajeunesse. Un mois plus tard, son oncle Cleophas, le pere de Vital, meurt. II a beaucoup souffert mais il ne s'est pas plaint. "Et sa memoire et son exemple devaient etre pour Nipsya surtout, semence de l8o plus haute vertu." Nous nous trouvons a l'epoque du second souleve-ment de Riel. En mars de cette annee, on vient demander a Vital de se rendre au Manitoba. II ne salt pas s'il doit quitter Nipsya, qui est enceinte. Elle veut que son mari reste, mais, se rappelant . . . les paroles et 1'exemple de ce mort qui lui avait corifie son fils, de ce mort qui n'avait point fait parade de sa force a. supporter la douleur, mais qui dissimulait ses souffrances, les cachait pour ne pas peiner les autres, ces paroles et cet exemple elle les avait trop souvent me-dites...1 Ils se sont impregnes dans son esprit. Vital se tourne vers elle; il ne sait pas s'il doit partir. Elle lui dit: Je ne sais pas s'il faut que tu partes. Je veux seulement que tu fasses ce qu'il faut. Et moi aussi je tache de faire ce que je dois, du mieux que je peux.182 II la serre contre lui. Et elle ne savait plus s'il y avait dans leur amour plus de joie que de douleur. [il lui repond:] Ah! maintenant, en verite, tu es l'os de mes os, la pensee de ma pensee, .,1'ame dei.mon ame. Et je te trouve au moment de te quitter...^3 II la quitte pour se rendre a Batoche. D'interminables semaines s'ecoulent, et la foi de Nipsya ne fait que s'agrandir. Nipsya a change. Son comportement temoigne de cette renaissance qu'a annonce 1'immersion dans l'eau. "Elle-meme admirait qu'une chose aussi petite que de passer de la rive nord a, celle du sud eut amene en elle si rapides et si profondes transformations." Cela ne nous etonne pas puisque nous savons que le demenagement fait partie de 1'archetype du 185 + voyage, et que . . . le voyage rectiligne et horizontal figure ainsi 1'image renversee d'un autre voyage rectiligne et vertical: l'un exterieur, 1'autre interieur, l'un donnant a. 1'autre ses dimensions et sa forme visible.^86 Nipsya est passee d'une rive a 1'autre en laissant derriere elle son enfance pour devenir une femme mure. Jean Papen juge qu'elle a atteint ce desinteressement absolu dont lui a parle Vital "lorsqu'elle consen-tira au depart de Vital pour Batoche, lorsqu'elle acceptera cette sepa ration au nom du devoir d'un amour conjugal qui ne cherche pas a en-cercler le couple sur lui-meme, mais a l'epanouir au service des autres..." Deux mois passent et peu de nouvelles. C'est le mois de mai. Nipsya observe la resurrection de la nature et medite les mys-teres de la vie et la destinee de 1'amour qui se manifestent dans la nature autour d'elle. Elle s'interroge quant a. leur avenir. Si Vital ne revient pas, son sacrifice sera-t-il en vain? Abandonnees, sans protecteur, leur viendrait-t-on encore prendre le grand chantier blanc, et toute leur terre, tout ce qui resterait de Vital. Pourtant, sa douleur n'etait pas sans adoucissement. Elle etait sure a present qu'un enfant lui naitrait et qu'en lui comme en elle Vital con-tinuerait a. vivre.-'-88 Vers la fin du mois de mai, Nipsya est assise au sommet de la berge, elle regarde le couchant. Entendant un galop de chevaux nom-breux et des voix qui crieht, elle se precipite vers la route. Presqu'aussitot, l'un de ceux qui etaient sur la voiture se jette a. terre et l'etreignit silencieusement. Elle ne dit rien. Elle ne pouvait pas parler, Elle n'avait pas besoin de parler. II lui suffisait de regarder dans ses yeux et de voir qu'il avait l'air heureux, bien heureux.189 Bruno Bettelheim nous dit.que la foret est le lieu de transforma tion: "the forest symbolizes the place in which inner darkness is con fronted and worked through, where uncertainty is resolved about who one is; and where one begins to understand who one wants to be.""^O Nous estimons que Nipsya a reussi non seulement cette transformation, passant ainsi de l'enfance a l'age adulte, mais elle a aussi accompli la plus profonde des metamorphoses. One becomes a complete human being who achieved all his potentialities only if in addition to being oneself, one is at the same time able and happy to be oneself with another. 191 56 Selon ce critere de Bruno Bettelheim, Nipsya manifeste le fait que son "voyage" est une reussite totale. CHAPITRE IV LA FORET "Les litteratures en gestation comptent, plus que les autres, v 192 leurs poetes maudits." Selon Gerard Tougas, auteur de 1'Histoire de la litterature canadienne-francaise, Georges Bugnet fait partie de ceux-ci. L'auteur de La Foret n'a malheureusement pas profite de l'eclairage que son oeuvre merite, car 1'ambiance au Quebec, au moment de 1'apparition de son roman, exige un cachet nationaliste. Georges 193 Bugnet ne se fait pas porte-eparole d'un tel mouvement. La realite qu'il vit et qu'il a done decrite est autre. Georges Bugnet avoue qu'en ecrivant La Foret il a espere . . . attirer 1'attention publique sur la tragedie de tant de families "tirees d'Europe et lancees dans le Nord-Ouest sur des terres lointaines et inhospitalieres" et sur le drame de leur vie avant et apres 1'abandon de . leurs terres. 19^+ Selon lui, La Foret est un document•socio-historique plutot 195 qu'un roman. Gaston Bachelard nous signale qu'"il suffit que nous parlions d'un objet pour nous croire objectifs. Mais par notre premier choix, l'objet nous designe plus que nous le designons. ponc ii se peut que La Foret soit plus qu'un document de la vie de ces colons mal-7 heureux. Bachelard ajoute qu'"une oeuvre poetique ne peut guere recevoir son unite que d'un complexe. Si le complexe manque, l'oeuvre, 197 sevree de ses racines ne communique plus avec 1'inconscient." Cette 57 oeuvre doit certainement communiquer avec 1'inconscient puisque Mme Simone Farquehar, qui a redige sa these de maitrise sur l'oeuvre de Constantin-Weyer et de Georges Bugnet, juge que, grace a La Foret, 198 "Bugnet entra enfin dans le cadre d'une litterature universelle." Quel est done le complexe sous-jacent de La Foret? Qu'y a-t-il de plus qu'un simple recit dedie aux pionniers de notre pays? Qu'est ce que Bugnet "designe" lorsqu'il decrit l'"aventure" de ce jeune couple arrive de France? En nous appuyant toujours sur la psycho-critique nous essaierons d'offrir une interpretation qui attribue une signification qui est a la fois plus profonde et plus universelle que le simple document historique que Bugnet a cru laisser a, la. poste rite. 59 A. L1AVENTURE Les colons viennent au Canada. Ils ont tous le meme reve: celui de faire fortune. Mais avant de pouvoir le realiser, ils doivent s'a-venturer dans un pays qu'ils ne connaissaient pas; un pays qui leur est inconnu. Afin de le connaitre, ces colons deviennent des explorateurs. Roger Bourgouin, notre protagoniste, doit leur ressembler car il est "presse de decouvrir les coins et recoins de ce pays vierge. . . ."•'-99 Selon Margaret Atwood, 1'exploration d'une contree n'est pas seulement une exploration geographique. What the explorer does in these places may range from discovering unknown features of the terrain to testing himself against the environment to encountering aspects of himself he didn't previously know about... The ex plorers are explorers of self, but the image for self is an unknown land.200 Done Roger et Louise s'aventurent, afin de decouvrir, non seulement un lieu geographique, mais de se decouvrir eux-memes. 1. L'EAU Selon Gaston Bachelard, il y a quatre elements qui peuvent en-trer en jeu dans tout recit; ce sont: l'eau, la terre, le feu et l'air. Dans La Foret, il s'agit des deux premiers elements. L'eau, dans ce roman, est a la fois substance de vie et de mort. Au debut du roman, notre protagoniste, apres avoir tue deux "mallards," doit aller les repecher dans les joncs. Roger se salit dans cette eau marecageuse, et doit aller se laver dans l'eau du ruisseau. D'apres Mircea Eliade, 60 ...;. . 1'immersion dans l'eau symbolise ... la re generation totale, Ta nouvelle naissance. . . . ^QJ_ contact avec l'eau implique la regeneration. . . . Done le fait que Roger s'est baigne dans l'eau implique une re.-naissance. II renaitra a la vie d'un pionnier, laissant derriere lui sa vie europeenne. Roger est heureux de connaitre cette nouvelle realite: . Cette vie nouvelle . . . son mari la prenait comme une aventure, tel un ecolier en vacances. . . Roger., etait chaque jour, presse de decouvrir les coins et recoins de ce pays vierge, entraine par le plaisir de la chasse. . . .202.. Louise qui n'avait pas regu ce "bapteme canadien" ne semble pas pouvoir s'adapter a sa nouvelle realite: "Pour elle, ce n'etait qu'une contree etrangere, inhospitaliere, enigmatique. . . . Vers la fin du roman, l'eau devient source de mort. Au. moment critique du roman, 1'enfant de notre couple se noie. Selon Carl Gustav Jung, l'etre qui se noie a la plus'maternelle des morts. Le desir de l'homme . . . [dit-il] c'est que les sombres eaux de la mort deviennent les eaux de la vie, que I^Q^ mort et sa froide etreinte soient le giron maternel. L'oeuvre de Mircea Eliade appuie cette pensee. Selon lui, l'eau est le i i . receptacle de tous les germes,. les eaux symbolisent la substance primordiale dont naissent toutes les formes et dans lesquelles elles reviennent. . . .205 L'enfant noye a done la possibilite de "renaitre." Mais avant de renaitre, il faudra que la situation qui a provoque sa mort soit normalisee. La noyade, bien que tragique, servait un but precis: a, cause d'elle, Roger et Louise doivent re-examiner leur vie. Selon Margaret Atwood, cette situation est une technique utili-see par maints auteurs pour declencher une solution a un probleme que les protagonistes n'arrivaient pas a.resoudre eux-memes: The Great Canadian Baby is a literary institution; it could in some cases be termed the Baby Ex Machina, since it is lowered at the end of the book to solve problems for the characters which they obviously can't solve for themselves.206 Ce critique aurait ajoute que ce n'est pas par hasard que 1'enfant fut noye. Selon elle, The'Canadian author's two favorite "natural" methods for dispatching his victims are "drowning" and freezing, drowning being preferred by poets—probably because it can be used as a metaphor for a descent into the uncon scious .... 207 La descente dans les eaux represente done une descente vers l'in conscient. L'enfant en.tant que synthese de ce couple peut done re-presenter quelque chose dans leur relation.qui .doit mourir avant de pouvoir renaitre. 2. LA TERRE Roger et Louise viennent s'installer au Canada. Roger croit facilement vaincre la nature canadienne. II s'adresse ainsi a sa femme: "Tu verras si je m'en vais la faire reculer et me rendre au centuple mon travail. II compte extraire la richesse de ce pays et ensuite repartir: En deux ou trois ans nous aurons ici une propriete su-perbe. Dans dix ans nous aurons fait fortune et nous retournerons en France.^09 Mais la realite est autre. La nature qu'il va dompter s'avere etre une . . . presence dynamique et puissante, capable d'influ-encer de son mystere et d'illuminer de sa propre loi le drame humain qui se deroule en son sein.^10 Au lieu d'imposer leur volonte sur la Nature, Roger et Louise doivent s'y integrer. Leur vie est commande par la ronde des saisons. Jean Papen souligne ce fait: Le recit de'La Foret s'etend sur une periode de deux annees completes et il evolue au rythme irregulier des saisons, plus rapide durant les brefs mois de l'ete, plus langoureux durant la longue periode d'octobre a, • 211 mai. Mais ce n'est pas que le rythme qui evolue avec les saisons, le com-portement des personnages, jusqu'a. dans leurs rapports intimes, est marie au cycle des saisons. Lorsqu'il fait soleil, leurs rapports deviennent plus harmonieux. C'est par une apres-midi ensoleillee que Louise aborde son mari pour essayer de resserrer leurs liens. Je crains l'avenir, Roger. Moins au point de vue mate riel qu'au point de vue moral. Nous nous ecartons peu a, peu l'un de 1'autre... Voici ce que je voulais te dire: nous pourrions conclure un marche. Moi, dorenavant, je m'interesserai davantage a, ton travail, et toi, de ton cote, tu feras un effort pour retrouver un peu tes gouts intellectuels, pour redevenir plus•hautement humain. Ainsi nos deux ames conserveraient davantage ce que nous avions en commun.212 L'automne avec ses ciels gris approche et Roger adresse la re marque suivante a sa femme: Conviens-que, depuis la fin de l'.ete, tu n'es plus toi-meme... Tu vois tout en couleurs tristes. Recouvrant la terre d'une couverture blanche et froide, l'hiver s'in-stalle: "Apres.quelques belles journees le froid revint, brusquement excessif. ..." Leur relation se deteriore: "En depit de leur 215 bonne volonte'commune, des divergences latentes apparaissaient." Jean Papen souligne le lien qui existe entre 1'hiver et leurs rapports: Avec 1'hiver qui s'annonce, ses austerites et ses priva tions augmentees encore par une insuffisance serieuse d'argent, les temperaments s'exasperent, les prejuges s'entrechoquent dans 1'amour-propre qui ne veut rien ceder.2l6 'Selohf.BugnetV-la nature ne provoque pas ces reactions: Elle est simplement neutre, inconsciente, insensible aux drames du coeur qui se jouent pres d'elle, insouciante de la vie humaine a laquelle on pretend l'associer.217 Cette citation de Bugnet nous presente une nature impassible. La nature en soi est peut-etre neutre, mais lorsque l'homme 1'envisage, il la voit en tant que puissance maternelle. Bugnet per-sonnifie la nature. II note dans' son cahier de brquillon: Au printemps, la comparer a une vierge qui attend les etreintes de l'homme pour enfanter les moissons. En ete, a. une femme dans la beaute de l'age mur. En au tomne, a une mere: sur son sein, comme des enfants blonds, les gerbes a tete doree.2l8 Mircea Eliad'e restreint l'etendue de cette personnification. II soutient que la terre s'associe a, la femme par "son intarissable capa city de porter fruit. .... La femme est le champ et le male est le 219 dispensateur de la semence." Jean Papen, en parlant du travail de pionnier qu'a fait Bugnet, appuie cette derniere citation: le pionnier . . . doit veritablement engendrer son domaine, et •faire qu'il se developpe avec autant de rapidite qu'un etre vivant. II faut done aimer passionnement.220 Roger qui a ete un intellectuel avant son arrivee au Canada se transforme. Apres avoir connu la terre, il la defendait. Ma foret . . ., pour des yeux civilises peut ne pas egaler en beaute les descriptions des ecrivains ar^ tistes, mais elle est ma foret, et elle est vivante. 6h Louise, consciente de l'attrait qu'a- la terre pour son mari, en devient jalouse: Tu perds tes gouts intellectuels... Quand j'essaie de t'y ramener . . . tu ne m'ecoutes plus. Tu en reviens toujours a, ta terre. Elle te prend non seulement ton corps, elle accapare toute ton intelligence. Oui, Roger, elle te prend jusqu'a ton- coeur.222 Louise se sent abandonnee, delaissee: Tu ne m'aimes plus comme avant... Je me sens un peu comme une epouse dont le mari exigerait•qu'elle vecut en bons termes avec'sa maitresse.223 Louise exagere-t-elle? Jean Papen ne croit pas car il ecrit: A la longue, la terre possede le pionnier plus qu'il ne la possede. lui-meme, et pour engendrer "sa terre"... l'homme doit se regler, plier son rythme de vie au rythme de cette vitalite puissante. . . .22^ La terre est done devenue la rivale de Louise. La terre lui a pris son epoux. Roger ne souhaite pas 1'enfant de Louise mais desespere de recolter les fruits de sa terre. C. LA FORET Bien que.la foret fasse partie de 1'element tellurique, nous allons 1'analyser a, part car nous estimons que la foret communique avec 1'inconscient d'une facon autre que la terre. Rappelons-nous ce que Margaret Atwo.od disait au sujet de 1'exploration: The "exploration" story takes on overtones of another kind of journey into the unknown: the journey into the unknown regions of. the self, the unconscious, and the confrontations with whatever dangers and splendours lurk there.225 Done, ce critique soutiendrait que l'aventure a laquelle parti-cipe Roger et Louise est une exploration psychique aussi bien qu'une exploration geographique. Bruno Bettelheim serait d'accord avec ceci, ajoutant cependant qu'il s'agit non seulement d'une exploration psychologique mais aussi d'un rite d'initiation: What happens to the heroes and heroines . . . can be likened—and has been compared—to initiation rites which the novice enters naive and uninformed, and which dismiss him at their end on a higher level of existence.226 La foret, selon Bettelheim, symbolise l'endroit ou nous allons pour nous decouvrir nous-memes; The forest . . . symbolises the place in which inner darkness.is confronted and worked through; where uncer tainty is resolved about who one is; and where one be gins to understand who one wants to be.227 Ainsi, la foret symbolise le lieu ou. nous faisons des demarches afin de nous connaitre nous-memes; ce qui se passe a un niveau incon-scient est transmis par 1'image visuelle. When the hero is confronted by difficult inner problems which seem to defy solution, his psychological state is not described; the fairy story shows him lost in a dense, impenetrable wood, not knowing which way to turn, des pairing of finding the way out.22° Selon Bettelheim, cette interpretation n'est pas d'hier. Since ancient times the near impenetrable forest in which we get lost symbolized the dark, hidden, near impenetrable world of our unconscious.229 -La foret devient le lieu par excellence pour se decouvrir, se trans former. Ce n'est done pas par hasard que Louise et Roger s'y trouvent. Ils ont a evoluer. Roger et Louise doivent quitter leur vie de celi-bataire et devenir un couple. Pour eux, la foret est le lieu de ce rite de passage. Leur but au niveau de 1'inconscient est de devenir un couple veritable. Afin d'accomplir cela, ils doivent quitter leurs habitudes de celibataire. Roger doit apprendre a devenir l'epoux de Louise et non pas un substitut de pere. Louise doit cesser d'etre fille de son pere et devenir 1'epouse de Roger. Ils doivent devenir un couple dans le vrai sens du mot et pas seulement du point de vue juridique. Afin de faire cet acheminement, nos deux protagonistes se trouvent dans la foret, lieu de transformation. Chacun se rend compte des lacunes de 1'autre. Roger adresse la remarque suivante a, sa femme: Tu n'as ete que trop protegee jusqu'ici contre les difficultes de 1'existence. II faut apprendre un peu a, ne pas toujours compter sur les autres. 230 II 1'accuse de ne pas prendre au serieux leur vie de pionnier: "Toi, 231 tu es comme une reine qui joue a la bergere." II n'est pas le seul a. critiquer. Elle estime qu'il prend ses responsabilites a la legere aussi. Elle l'observe et juge qu'il agit "tel un ecolier en vacances. En plus, il est de moins en moins attentif envers elle, elle soupgonne que la terre est devenue la maitresse de son epoux. Elle prend non seulement ton corps, elle accapare toute ton intelligence. Oui, Roger, elle te prend jusqu'a ton coeur.233 La maturite du couple est le critere qui decidera de la reussite de 1'initiation. Examinons attentivement le caractere de nos deux pro tagonistes afin de juger s'ils ont reussi ce rite de passage. Wotons qu'il n'y a pas que Roger et Louisei.dans la foret, il y a aussi un couple age, les Roy. Nous allons analyser les Roy avant d'aborder 1'analyse du jeune couple. 67 B. ANALYSE DES PERSONNAGES PRINCIPAUX 1. LE COUPLE AGE Lorsque Roger et Louise Bourgouin viennent s'installer sur leur terre, ils decouvrent qu'ils ont comme voisins Pierre et Melie Roy. Grace a, la necessite de construire une maison pour nos deux immigrants, ces deux couples feront connaissance l'un de 1'autre. Les Roy, gens qui ont "fait de la terre" depuis longtemps viennent aider ces nouveaux-venus. Pierre et Melie savent s'adapter aux exigences du metier de pionnier. II n'est pas jusqu'a, leur nom qui n'indique qu'ils peuvent s'assimiler au travail agraire. Le nom "Pierre," nom d'une 23k "matiere minerale solide" souligne le fait qu'il fait partie de la terre. II n'est done pas Stranger a la nature. Le nom Roy evoque la royaute, la domination; ce n'est done pas etonnant que Pierre et Melie Roy, s'integrant au rythme de la nature, conquierent sa fecondite. Melie s'entretenant avec Louise lui parle de sa vie: Pour ga, c'est une vie "toffe," certain... On n'est pas sur de reussir. Mais, ma chere dame, c'est juste-ment ga qui est plus interessant dans 1'affaire. Quand c'est trop facile, c'est ennuyant. . . .235 Elle continue de plus belle. Elle aime le combat qui se livre entre eux et la terre: Mais sur une terre neuve, ga c'est autre chose! Vous etes pas sur comment ga va virer. Alors ga devient une vraie bataille. C'est-y la terre qui va gagner? Ou bien c'est-y vous?... au moins ga c'est du plaisir. Bruno Bettelheim, dans son livre celebre, The Uses of Enchant  ment , nous apprend que dans les contes de fees les rois et reines, qui y figurent, sont en realite les parents, vus par 1'enfant: There are so many kings and queens in fairy tales he-cause their rank signifies absolute power, such as the parent seems to hold over his child. So the fairy-tale royalty represents projections of the child's imagina tion. . . . 237 Puisque le couple age dans La Foret s'appelle les Roy nous voudrions examiner le role des Roy vis-a-vis du jeune couple. Nous analyserons la possibilite de voir Monsieur et Madame Roy en tant que parents des Bourgouin. Tout au debut du roman, lorsque Roger Bourgouin cherchait un "homestead," il rencontre M. Roy qui•!'assure que son quart est "un 238 'quart' tout aussi bon que le sien." M. Roy conseille Roger. Cette attitude ne tient pas du role du pere, mais en accumulant les details, nous pourrons mieux juger. Lorsque Mme Roy rencontre Louise pour la premiere fois, elle s'apitoie sur cette jeune femme qui n'a "pas l'air batie'pour le pays 239 icitte..." Mme Roy offre de rendre service lorsque ces nouveaux colons en auront besoin: "approchant son siege [elle] prit dans ses mains celles de Louise . . . on fera toujours ce qu'on pourra pour vous aider. Les Roy, ayant vecu dans la nature ont acquis un sens d'obser vation et un realisme que le jeune couple n'a pas encore. En choisis-sant le site pour sa future demeure, Roger prefere la construire pres du lac. "Je pourrai ainsi, de ma fenetre, tirer les canards. Ce 2Ul serait commode." Sa remarque nous parait enfantine si nous la comparons a celle de M. Roy et de son fils, qui y avait murement reflechi: Voux pouvez pas: faire ga. Le lac peut monter. Vous avez qu'a regarder. Y a des annees ou. les eaux sont venues quasiment jusqu'au bois. Vous voyez pas, la-bas, ces vieux "flottages"? Ca marque un ancien bord du lac, et il y a plus de quatre, cinq ans.2^2 Ayant 1'experience des longs hivers canadiens, le vieux Roy . ajoute cette remarque pratique: Et puis, vous faut une cave, mon cher monsieur. Vous faut une cave seche, si vous voulez avoir des patates en hiver.2 Le travail avance, les hommes s'y sont mis. Mme Roy vient voir Louise. Melie, ayant observe son habillement lui adresse cette re marque: "Mais, ma chere dame, permettez-moi de vous le dire, vous etes pas chaussee. ni habillee pour travailler." Empreinte de bon sens, elle lui conseille de porter de fortes chaussures. Ca, au moins, c'est pas beau, mais vous pouvez courailler avec, n'importe ou, et vous avez les pieds sees.2^5 Genereuse, Mme Roy offre d'en faire acheter au village par son mari. Motivee par un interet sincere, elle continue: Et puis, vous allez encore dire que je me mele de ce qui me regarde pas, mais si j'etais de vous, je m'ache-terais tout de suite une couple de vaches. Avec du lait et de la creme, du beurre, ga sauve bien de la depense.2^6 D'une nature perspicace, elle essaie d'encourager Louise lorsque celle-ci perd son entrain: "Vous verrez ga. A la fin vous ferez une bonne vie. Ca sert a. rien de se chagriner." Le vieux Roy, soumis aux lois de la nature, observe Roger et ses deux "engages" coupant le bois. II constate que leur travail avance rapidement mais il fait le commentaire suivant: A les prendre aux racines, ga avance pas si vite qu'en laissant les "chousses," certain. Mais ga vous gagne du temps et aussi bien de la peine qu'on aurait en-suite... Et puis, il y a toujours quelques racines pas TO coupees... Enfin, chacun sa fagon... Seulement, l'automne, c'est pas la bonne saison...2^8 Au printemps suivant, Roger se rend compte de la justesse du conseil: A l'est de la maison, ou, ayant enleve les arbres, il avait laisse les souches. II eut d'abord une desagre-able surprise. En y penetrant il decouvrit que presque p art out, et la, surtout ou les liards et les trembles avaient ete coupes le plus tard dans l'automne et au debut de l'hiver precedents, leur domaine avait ete repeuple par des rejets vigoureux dont les tiges sur-gissaient, drues, flexibles, innombrables.2^9 Roger apprend qu'il doit proceder avec intelligence dans toute chose. Lorsque le veau s'echappe de 1'Stable, Roger le poursuit. II s'epuise, sans resultat. Le bonhomme Roy detache la vache, la conduit au dehors. Elle pousse un meuglement et le veau sans hesiter, accourt tout droit a cet appel. Quel geste simple.' Mais il faut y avoir pense. Roger, essouffle, dit: "Une autre fois je saurai comment m'y 250 prendre." Loin de se sentir superieur, Pierre Roy repond: Comme.de raison, monsieur Bourgouin, comme de raison. Un commengant, ga peut pas tout savoir. II y a comme ga des tas d'affaires bien simples, seulement on les o trouve pas tout de suite.251 Tout au long du roman l'on sent la bonhomie qui se degage de ce couple age. Lorsque Mme Roy se rend compte que le menage des Bourgouin ne va pas bien, elle vient en parler a, Louise. Une fois encore, Melie s'excuse en disant: "Certain que c'est pas de mes affaires, mais. . . . Elle explique 1'importance de la tenue, la possibility que Roger soit jaloux de 1'enfant qui accapare tout le temps de la jeune mere. Elle suggere que Louise s'achete de la teinture pour ses vetements defrai^l.i. chis, soignant ainsi sa toilette pour plaire a. son mari. Humble, Mme Roy lui dit: Moi non plus, dans mon jeune temps, je ne me doutais pas que toutes ces petites choses de rien, des fois ca compte.253 Elle indique que ses connaissances viennent de sa vieille mere, et 25I+ elle ajoute simplement: "j'etais pas fachee de le savoir." Elle continue: "Mors vous, comme vous n'avez plus votre mere, j'ai pense 255 que moi, je pouvais peut-etre..." Melie va vers Louise puisqu'elle sait que cette derniere a besoin de soutien moral, d'encouragement, de conseil. C'est avec tristesse que Mme Roy dit au revoir au jeune couple, qui quitte la terre apres la mort de leur enfant. Elle s'adresse a, Louise pour la derniere fois: J'aurais tant voulu que vous restiez avec nous. De vous voir abandonner la terre, ca me fait gros de peine. 256 Mme Roy se montre profondement comprehensive lorsqu'elle dit: Votre bebe, comme de raison, c'est bien dur. Mais, ma pauvre chere dame, les enfants voyez-vous, quand le Bon Dieu nous les donne, ga c'est pas pour nous...257 Elle parle en connaissance de cause car elle aussi avait perdu son pre mier enfant. S'efforgant une derniere fois de retenir Louise, elle demande: "Pourquoi ne pas rester avec nous? Je gage que si vous essayez encore, vous finirez par reussir." Mais Louise ne veut pas Le jeune couple quitte la terre. Sans l'aide genereuse que les Roy avaient donnee, les Bourgouin n'auraient jamais pu survivre dans ce rude pays. Nous estimons que le type de rapports existant entre les Roy et les Bourgouin pourrait etre qualifies de rapports parentaux. Mais ce ne sont pas des "parents autoritaires." Ils suggerent plutot que d'imposer. Les Roy laissent a leurs "enfants" la liberte de choisir, tout en se souciant de leur bien-etre. Les Roy ont subi le rite de passage. Ils sont des initie Jean Papen a bien compris le role des Roy dans ce roman. II ecrit: Les Roy ne sont pas de simples confidents des proga-gonistes majeurs, mais ils sont les. temoins de cette . race des veritables fils de la terre, habitues a, ses caprices, soumis a. ses lois et par la, conquerants de sa fecondite.^59 Ce vieux couple a.explore aussi bien son coin de terre que son etre. Le resultat... une grande maturite. Ce sont des gens . . . jovials.[sic] et courageux, ouverts de coeur et genereux d'accueil, riche de bon sens et de franchise... capables de fraterniser avec tout le monde, prets a, bougonner au sujet de la pluie ou du beau temps ou en core du caractere de leur conjoint. b0 La vie ne leur a pas toujours ete facile, mais ils ont su sur-monter les difficultes. Le resultat est une remarquable ouverture vers l'Autre, que ce soit un inconnu, ou leur conjoint. 1. LE JEUNE COUPLE Le jeune couple s'est installe sur une terre canadienne. Ils ne connaissent ni le pays, ni. le metier de defricheur. Cependant ils •portent en eux le courage de decouvrir non seulement ce nouveau pays mais leur nouvel etat, celui du couple. Leur nom indique qu'ils ont la possibility de sortir de cette "aventure" plus "riche" qu'a leur arrivee; puisque, le nom Louise, d'origine germanique, signifie Hlod-wig, c 'est-a-dire, "gloire et combatet le nom Roger,, d'ori . . . 262 gme germanique aussi, Hrod-gari, signifie gloire et lance. Leur nom de famille, le nom Bourgouin, est une ancienne forme regionale de 263 "Bourguignon." Ce nom souligne leur origine europeenne. II peut nous porter a nous interroger quant a leur capacite d'adaptation a cette nouvelle situation. Nous examinerons leur vie au sein de ce pays inconnu que fut pour eux le Canada. Nous essaierons autant que possible de juxta-poser les reactions de ces deux jeunes gens afin de mieux observer leur evolution. Rappelons-nous que le critere qui nous indique s'ils ont reussi leur "aventure" est celui de la maturite a 1'interieur du couple. Au tout debut du roman, nous les observons: ils sont debout, l'un pres de 1'autre, Louise se serrant contre son mari. II est habille en costume de chasse, elle en elegante robe de ville. II la quitte pendant un moment; elle entend une detonation, il a tue deux "mallards." Pour les repecher, il entre dans une eau marecageuse; afin de se nettoyer, il se baigne, nu, dans l'eau du ruisseau. Rappelons-nous 1'interpretation bachelardienne qui dit que 1'immer sion dans l'eau symbolise un bapteme. Ses habitudes europeennes ayant ete symboliquement dissoutes, Roger renait a la vie canadienne. Louise n'a pas recu ce bapteme. Elle plus que Roger gardera sa cul ture europeenne. Cette difference qui existe au depart pourra en-trainer des consequences nefastes pour leur vie de couple. Le jour apres leur arrivee, Roger propose a Louise d'aller ex plorer leur propriete. Ils s'aventurent dans les bois. Simone Farquehar juge que cette promenade est pour Louise "non seulement deconcertante mais prophetique.. Louise se prepare pour 1'excursion projetee en mettant "de hautes chaussures, de cuir fin, car elle avait les pieds delicats . . . se' protegea le visage 7^ d'une Toilette de tulle noir, par crainte des moustiques . . . [et enfila] ses gants."^^^ Ils marchent ensemble lorsque "soudain un bruit la fit tressaillir."C etait l'audacieuse grande perdrix 267 .... de l'Ouest defendant son nid." D'apres Simone Farquehar, "cet incident se grava pour toujours dans 1' inconscient de' Louise ."^^ Ce critique semble croire que la peur de Louise a ses origines dans cet episode. Nous croyons plutot que cet incident ne fait que symbo-liser les craintes qu'elle a meme avant cet incident. Bruno Bettelheim nous dit: Internal processes are translated into visual images. When the hero is confronted by difficult inner problems which seem to defy solution, his psychological state is not described; the fairy tale shows him lost in a dense, impenetrable wood, not knowing which way to turn, des pairing of finding the way out.2^9 Bugnet ne nous dit pas que Louise, des son arrivee au Canada, a peur mais il la met dans une situation afin que nous le constations.. L'habillement de Louise reflete que "internal processes are 270 translated into visual images," car ses vetements ne sont pas vraisemblables dans une foret. II s'agit done d'un procede qui tra duit son refus d'adaptation a sa nouvelle realite, tandis que l'ha billement de Roger reflete son desir de s'adapter a la vie de pionnier. Lorsque son mari revient, apres avoir fait une petite randonnee dans les bois, elle lui avoue qu'elle-a peur lorsqu'il s'eloigne. Elle a peur d'etre seule dans cette foret: Un instinct lui disait que cette foret millenaire etait ici legitime proprietaire du sol et qu'elle ne cederait pas ses droits sans une opiniatre resistance.271 Plus tard, . . . dans son imagination effrayee, il lui [a Louise] sembla que le ruisseau etait comme une tentacule, mobile, vivante, sortie de la grande foret qui se cher-chait une proie.272 A ce propos, Bruno Bettelheim nous dit: In this dark forest the fairy-tale hero often encounters r the creation of his wishes and anxieties. . . . But she [fairy and the sorcerer] is.no longer seen halfway realistically, as a mother who is lovingly all-giving and an opposite step-mother who is rejectingly demanding, but entirely unrealistically, as either super-humanly rewarding or inhumanly destructive.273 Louise projette ses propres craintes sur la foret—celieu, a cause de ceci, prend des proportions effrayantes. La perception qu'a Roger de la foret est tout autre que celle de sa femme. Pour lui, cette vie nouvelle, il la prend "comme une aventure, tel un ecolier en. vacances. Chaque jour, entraine par le plaisir de la chasse, il decouvre les coins et recoins de ce pays vierge. Roger n'a aucune crainte, au contraire, il est sur de con-querir cette foret: "Je m'en vais la faire reculer et nous rendre au 27 5 centuple mon travail." Bettelheim nous parle du bonheur en disant: After the brothers are united—which is a symbol of having achieved integration of the discordant tenden cies within Ithem]—they live happily ever after.27o II nous semble que ceci peut s'appliquer a la relation que nous etu-dions presentement. Roger voit la foret d'une fagon masculine, phy?-i sique: "il se croit fort, intrepide et de taille a dompter facilement ^27 ce pays qu'il croit posseder par ses seuls titres de proprietaire." Louise cependant voit la foret d'une facon feminine, intuitive, elle . . . comprend tout de suite que ce peuple de grands arbres immobiles ne cederaient pas le terrain sans une.opiniatre .resistance.27 Margaret Atwood nous dit a ce propos que "Nature poetry is sel dom just about Nature . . . landscape poems are often interior land-scapes; they are maps of a state of mind." Le but de leur vie en foret semble etre de reconcilier leur vision differente de la vie qui est traduite symboliquement par ces deux points de vue. S'ils arri-vaient a integrer ces deux polarites, ils auraient une vie harmonieuse. Examinons done la suite de l'intrigue afin de voir s'ils modi-fient leur position, et finissent par connaitre le bonheur. Notons cependant que si leur position n'est pas modifiee au cours du roman, il se peut qu'il y ait disintegration de leur unite de couple. Lorsque Mme Roy rencontre Louise elle constate que ces deux etres sont tres differents. Melie Roy fait la remarque suivante: [Roger] est un beau gas [sic], et il a l'air d'avoir du courage tout plein. Mais vous ma pauvre dame, vous m'avez pas l'air batie pour le pays d'icitte.280 Elle continue: "Oui, ga va prendre bien du courage pour une creature, comme vous ,pour rester sur une terre comme ga."^^" Le courage, la force, Roger les a en partage. Louise, sans la presence de. son mari,. sent que: . . . ces immensites avaient une vie propre ou. la sienne n'etait qu'une intruse, infime, dedaignee... Pour elle^ ce n'etait qu'une contree etrangere, inhospitaliere... Margaret Atwood a bien compris le role de la Nature dans l'oeuvre poetique lorsqu'elle ecrit: "Nature is hostile and is out to get me" can mean . . . "I feel small, helpless and victimized. I seem to have little power over my owni.destiny. Something must be doing this to me but I can't put my finger on a concrete enemy. Therefore the enemy must be Nature.283 Quelle remarque juste.' Louise sent que sa vie lui echappe. Au cours du roman, Louise prend peu de decisions. Ayant tout quitte pour suivre son mari, elle lui laisse prendre toutes les decisions. Au cours d'une discussion avec Mme Roy, qui lui demande comment ils pensent entamer le travail, Louise'repond: "Je ne sais pas trop. Mon mari n'a encore rien decide de bien precis."^^^ Louise ne demande pas a, son epoux quand "ils" vont commencer a, construire leur maison, 285 mais plutot: "Quand vas-tu commencer?" II est done tout a, fait comprehensible qu'elle se sente impuissante, et que ses rapports avec la Nature s'en ressentent. Roger lui signale qu'elle devra apprendre a, etre plus independante. II lui dit: En ce pays, il faut savoir un peu tous les metiers. Si tu tombais malade, je deviendrais le cuisinier et la menagere. Et toi, Louise, s'il m'arrivait un accident, comment t'en tirerais-tu?286 II continue: "Tu n'as ete que trop protegee jusqu'ici contre toutes 287 les difficulties de 1' existence. " Au lieu de decider qu'elle apprendra a etre plus independante, elle reflechit de la fagon suivante: "Qui, dans ce pays, je le crains 288 Roger peu a peu va prendre 1'habitude de ne pas s'occuper de moi." Elle semble avoir raison car Roger, "entraine par le plaisir de la chasse, la laissait seule."2^ Au tout debut de l'oeuvre elle se pos la question suivante: "Combien de temps faudrait-il endurer cette vie Si Roger pouvaii'^me comprendre, nous ne resterions pas. . . . "290 C'est justement le probleme: ils ne se comprennent pas, faute de pou voir se dire la verite. Louise se renferme dans son monde. Roger dans le sien. Lorsque Louise essaie de discuter la possibilite d'avoir du betail afin de gagner de-1'argent, Roger "tout'a son enthousiasme de 291 bucheron, ne voulait entendre parler ni de vacb.es, ni de poules." Sans s'en rendre compte, Roger assume un role autoritaire. C'est lui qui prend les decisions, sans avoir consulte sa femme. Ce n'est done pas etonnant que Louise se sente impuissante, car a vrai dire, elle subit son destin. C'est Roger, qui seul, est le maitre. Roger passe ses journees entieres dans le bois, coupant les arbres, enlevant les souches. Le soir, il rentre epuise, mais fier de son endurance. Ce travail physique entraine des consequences mal-heureuses. Louise le lui fait remarquer: "Oh, Roger, tu te depraves. 292 Pourquoi employer ce mot grossier." Son mari lui repond: "C'est 293 le metier qui veut ca." II est vrai qu'il est difficile de main-tenir un certain niveau de langage lorsqu'on ne cultive plus 1'esprit mais Roger ne. se rend pas compte de sa responsabilite vis-a-vis de sa propre evolution. Lui, qui avait espere ecrire des articles, a main-tenant de la peine a lire: "la lecture avait perdu beaucoup de son "291* ancxen charme. Louise observe les changements qui se manifestent chez son epoux. "Cetait comme un autre homme qui apparaissait en lui et dont, ^295 parfois, elle. etait un peu effrayee." Nous pouvions nous attendre a un changement dans le caractere de Roger, son bapteme le fait re naitre a une vie nouvelle. II quitte les vestiges de sa vie europeenne afin de mieux s.'adapter a la vie canadienne. Mais, ce faisant, il s'eloigne de sa femme qui n'a pas dissout ses origines dans l'eau du ruisseau. Louise se rend compte que Roger se devoue a. sa terre de plus en plus: "Aujourd'hui . . . aujourd'hui, c'etait a, sa terre, a.' sa con-quete materielle, qu'il donnait toutes ses. pensees."^ Soucieux de conquerir sa terre, Roger engage deux Slaves pour 1'aider a, abattre les arbres. Ces derniers n'ont pas de savoir-vivre. Puisque Roger tient a voir ses engages satisfaits, il ne leur reproche pas leur manque de delicatesse envers sa femme. Blessee, elle lui en parle. II l'ecoute distraitement. Elle sent qu'ils s'eloignent de plus en plus, l'un de 1'autre. Elle se souvient qu' Autrefois, il se serait indigne du moindre regard inso lent pose sur sa femme... Autrefois il avait soin de se tenir lui-meme au plus haut rang de 1'elite humaine... Aujourd'hui... il triomphait des premiers obstacles de la foret, et deja, elle se vengeait en lui otant les plus precieuses parties de son ame. Louise essaie de remedier a la situation en proposant un compro-mis. Elle va vers son mari, qui est tout heureux de la voir dans les bois, a ses cotes. II lui demande de s'asseoir pres de lui. Elle lui repond: "Non, laisse-moi:. rester ^debout. "J-'-aime^garder:>ma:-:robe propre."2^^ Elle accuse son mari de devenir de plus en plus negligent: Regarde les jambes de ton pantalon. Ces trembles les poudrent de la farine. de leur. ecorce. [Lorsque tes] habits se salissent, tu ne t'en soucies plus.299 Ces remarques peuvent nous porter a, croire que Louise,s'attache unique-ment a, 1'aspect physique de leur realite mais rappelons-nous cependant, que le fait que Louise veut garder sa robe propre reflete qu'elle ne veut pas etre "salie" par la vie canadienne qui rabaisse son niveau culturel. La critique qu'elle adresse a. son mari au sujet de sa tenue, signifie qu'il perd ses gouts intellectuels. Elle lui explique qu'elle craint l'avenir au point de vue moral puisqu'ils s'ecartent tellement l'un de l'autre. Elle lui avoue qu'elle se sent delaissee. II l1as sure qu'entre sa terre et sa femme il h'hesitera pas a choisir son epouse. Elle le croit. Mais elle lui repond: Je sais que tu ne le ferais pas sans dechirement, ni sans m'en garder une longue rancune. Et voila pourquoi j'enyveux a ce pays. En t'arrachant de moi, il me de fend meme de me plaindre. -^O Ne voulant pas continuer ses reproches, elle lui propose de con-clure un marche: Moi, dorenavant, je m'interesserai davantage a ton tra vail, et toi, de ton cote, tu feras un effort pour re-trouver un peu tes gouts intellectuels, pour redevenir plus hautement humain. Ainsi nos deux ames conserve-raient davantage ce que nous avons en commun.3,01 II accepte volontiers. L'hiver commence a s'installer. Roger se trouve de plus en plus a la maison. Pour plaire a son epouse, Roger se remet a. lire et a discuter ses lectures. Mais quelque chose d'inattendu se produit. Alors qu'autrefois le meme livre leur inspirait les memes reflexions, des remarques qui, mimes differences, se reliaient et se complementaient aujourd'hui quelques pages de lectures devenaient source de discussions laborieuses pour trouver 1'accord, source aussi de tacites mesententes.302 Ce compromis qui: doit: les rapprocher, ne le fait qu'en apparence. Jean Papen nous en parle: En realite, cette reconciliation etait artificielle et ne reposait pas sur une entente profonde de leurs idees et de leurs responsabilites mutuelles dans la tache qui les attendait tous deux unis ensemble. . . . L'un et l'autre gardaient done ses positions de base: elle le retour en Europe ou du moins 1'eloignement de la foret, lui, le desir de conquerir "sa" terre et d'assurer ainsi sa fierte de proprietaire.303 De plus, quoique Roger ait recommence a lire, Louise se rendait compte qu' . . . au lieu de se porter comme autrefois sur des ecrits serieux, substantiels, fortifiants, 1'esprit de Roger s'attachait maintenant de preference aux frivolites, avi^ lissant ainsi la virilite de sa pensee et la tournant a la paresse.30^ Roger s.'enlise dans la paresse: tant intellectuellement que physique-ment. Au lieu de faire ses travaux quotidiens, il les laisse souvent a sa femme. Leur relation se degrade de plus en plus. Un jour leur muet antagonisme se manifeste. lis s'accusent mutuellement. Une fois la crise passee, Ils etaient bien resolus a ne jamais recommehcer de telles disputes avilissantes, et qui les conduisaient a une deplorable inimitie. Mais les fatalites qui les encerclaient sans relache les excitaient sourdement l'un contre l'autre et, en depit d'eux-memes, ils con-tinuerent a se dechirer.305 Cette fatalite dont parle Bugnet vient moins d'une nature hos tile que par faute de generosite profonde de la part de chacun d'eux. L'"aventure" qu'ils ont entreprise s'avere difficile. Elle exige enormement de nos deux protagonistes. La virilite compte pour peu lorsque 1'aventure se lit au point de vue p'sychologique. Roger s'avoue ne pas comprendre la psychologie feminine. Comme [Louise] se sentait impuissante dans, [la Nature], elle porte insensiblement sa revolte contre l'homme qu'elle aime. mais qu'elle tient responsable de son infortune.306 Roger et Louise, noueaux maries, ne se rendent pas compte qu'il y a des moments difficiles dans la vie du couple. lis ne pensaient pa que leur amour peut se heurter a de telles difficultes. Ils sont comme un enfant qui doit apprendre qu'avant d'atteindre le bonheur il doit subir des difficultes. To gain his kingdom [the child] must be ready to under go a "Cinderella" existence for a time, not just in regard to the hardships this entails, but also in re gard to the difficult tasks he must master on his own initiative. Depending on the child's stage of psycho logical development, this kingdom which Cinderella achieves will be one either of unlimited gratification dr of individuality and unique personal achievement.307 Ils sont a, un moment critique de leur vie mais au lieu de s'expliquer a fond, ils decident de ne plus jamais avoir de telles disputes. Qu'il y ait des sujets de discorde entre mari et femme est tout a fait naturel. Bruno Bettelheim nous dit: "One becomes a person 308 only as one defines oneself against another person." Parfois on n'arrive a 'se definir qu'en s'opposant a quelqu'un. De cette facon, nos idees se trouvent eclaircies. Mais au lieu d'accepter ces con-frontati6ns|,v.nbs .deux protagonistes, - par manque de vraie maturite, s'enferment dans leur petit univers individuel. Alors, peu a. peu, un mur se dresse entre eux. Le printemps arrive, et avec lui, nait non seulement la nature mais 1'enfant des Bourgouin. Cet enfant qu'ils nommeront Paul, creera un lien fragile entre Roger et Louise. Grace a. cet etre, Loui s e . . . se sentait du courage et.de la force, une grande force prete a, lutter vaillamment contre toutes les influences cachees qui tenteraient de les cerner.3(-)9 Non seulement a-t-elle de la force a. lutter mais ce qui nous etonne le plus c'est que "ses yeux, maintenant paisibles, se levent 310 et regardent sans crainte le grand pays solitaire." Quelle 83 transformation.' Non seulement n'a-t-elle plus peur de la foret, mais elle avoue a Roger les craintes qu'elle avait lorsqu'il etait loin d'elle. II lui demande: Ma pauvre Louise pourquoi ne me disais-tu pas tout ce que tu ressentais. Je ne pensais pas que tu tertourmen-tais'a ce point.311 La raison qu'ils se trouvent dans la foret semble reposer sur le besoin qu'ils ont de creer un systeme de communication. II y a plus d'une annee qu'ils y sont et c'est la premiere fois que Louise confesse la crainte qui l'a obsedee depuis le debut. Agenouillee, elle chantait a demi-voix en travaillant. Son coeur.etait plein de joie et de douce quietude. Comme &• present, ce sauvage pays lui paraissait change. Elle n'y.trouvait plus qu'une grande paix et se deman-dait pourquoi elle l'avait cru hostile.312 Ceci nous fait penser a ce que Bettelheim avait ecrit: In this dark forest the fairy-tale hero often encounters the creation of [his] wishes and anxieties. . . . But she [fairy and the sorcerer] is no longer seen half-realistically, as a mother who is lovingly all-giving and an opposite step-mother who is rejectingly demanding, but entirely unrealistically, as either superhumanly rewarding or inhumanly destructive.313 Louise ayant projete ses.anxietes sur cette foret, la voit comme une force nefaste; maintenant, elle la voit d'une facon extremement posi tive. Elle exhorte la Nature de la facon suivante: Sois bienfaisante, donne-lui ta force, puisque peut-etre je ne saurai pas la lui donner. S'il est dans mes bras, il est aussi dans tes bras. Puisqu'il le .-, faut,.puisqu'il est tien comme il est mien, je dois • ^ te le confier, a toi... a toi qui est aussi sa mere. Dans un moment de grande lucidite, elle se rend compte que si ce pays leur avait . . . fait du mal, n'y avait-il pas beaucoup de notre propre faute? N'est-ce point parce que nous-memes 1'avons attaque sans avoir su nous y preparer. N'est-ce point parce que nous n'etions pas assez forts pour y entrer sans recevoir de blessure.315 Elle avait raison. Ils ne se sont pas prepares, ni pour la lutte contre ce pays, ni pour la lutte qu'ils ont a mener pour creer un mariage reussi. Mais cette lucidite ne dure qu'un instant. II y a un retour subit a, ses anciennes apprehensions, et "dans son imagina tion effrayee, il lui sembla que le ruisseau etait une tentacule, mobile, vivante, sortie de la grande foret qui se cherchait une • ,,316 proie. II y a la possibility d'un rapprochement entre elle et son mari.-Roger le desirant, lui dit:. . -Combien de temps vas-tu encore le tenir comme un bouclier entre toi et moi, ce petit sacripant? J'aimerais pour tant bien retrouver un peu ma femme, la gentille femme qui savait si bien etre toute a son mari.317 Encore une fois, ils essaient d'arriver a uh compromis afin de resser-rer leur lien. Mais cette fois-ci, ils exigent moins l'un de 1'autre. Louise, en acceptant de "remettre en bon etat une de ses robes qui 3l8 n'est pas trop fanee," exige que Roger, de son cote, soigne "davantage, sinon [son] vetement, toujours un peu debraille, du moins 319 ^ [sa] figure." Elle lui dit: "Voila bien quatre jours que tu ne +, - M320 t'es pas rase. Ils sont- prets a, redevenir de vrais amoureux. Leurs resolutions ont des resultats pendant un certain temps. La visite de Mme Roy aide Louise a comprendre 1'importance de porter attention aux petites choses afin de cultiver 1'amour de Roger. Ce dernier va passer quelques jours chez les Roy a. faire les foins. A son retour il trouve que sa femme a retrouve pour sa toilette un gout un charme inattendus. II en est touche. Grace a cette separation, ils entament une discussion sur un sujet qu'ils n'ont jamais aupara-vant approfondi. II lui demande d'expliquer son apprehension. Elle lui explique ses inquietudes, qui, jusque-la, n'ont. jamais ete ouvert ment discutees. Elle lui dit: Cela vient surtout le soir... cela commence par des craintes vagues... comme pour quelqu'un qui est entre la ou il ne devait pas entrer, comme si nous etions " venus faire ici des choses que nous devions pas faire, comme si cette terre, voulait nous resister, nous repousser...321 Ce que Louise ressent Roger croit n'etre que de la pure imagina tion. II lui repond: Je n'ai jamais ressenti cela. Mais il me semble que c'est tout simple a expliquer. Tu as peur. Tu cherches instinctivement ou est le danger. Faute d'en voir quelqu:'un vraiment reel, tu inventes de chimeriques adversaires.322 II est certain que Roger a en partie raison. Mais Louise aussi Elle sent leur impuissance face a cette nature canadienne, ainsi que leur impuissance a creer une vie de couple authentique. Elle craint de ne pas reussir cette "aventure." Bettelheim nous eclaire sur le probleme principal du couple: "if the contradictory aspects of the personality remain separated from each other, nothing "but misery is 323 ' the consequence." C'est peut-etre ce qu'ils sentent intuitivemeht et ce qui explique pourquoi ils essaient toujours d'en arriver a un compromis. Afin de former un couple e'quilibre plutot que deux pola-rites qui se heurtent, Louise trop emotive doit se mettre en contact 86 avec 1'aspect physique de son "aventure" et Roger, trop physique, doit rejoindre son cote emotif, iritellectuel. La discussion entamee, ils la continuent. Mais voila qu'apparait le conflit qu'ils avaient jusque-la, garde intime. Louise desire partir; Roger, qui s'attache de plus en plus a, sa terre, desire rester. "Et chacun ne voyait a, leur desunion qu'un remede: que 1'autre enfin cedat."32U Par manque de maturite, ces deux etres s'opposent, au lieu de s'unir dans la lutte qu'ils ont a, mener. Des. paroles qu'ils s'etaient dites, ils gardaient une gene: la sensation que leurs coeurs demeuraient secrete-ment armes l'un contre 1'autre... Jusque dans les plus sensibles temoignages il se formalt a, present, quelque" -chose d'incomplet, un/repli en chaeun d'une part de soi-meme.325 . , Le repliement qu'on observe chez eux reflete leur immaturity. La foret est le lieu de transformation. Roger et Louise qui s'y trouvent sont les protagohistes. "Selon: Bettelheim, '".the: hero. .... . ."'.is-ialways^.a 326 person in development." Done Roger et Louise y sont parce qu'ils ont a evoluer. Cependant, . . . like any transmutation which touches our innermost being, it has dangers which must be met with courage and presents problems which must be mastered. The message . . . is that we must give up childish attitudes and achieve mature ones if we wish to establish that intimate bond with the other which promises permanent happiness for both.327 Nos deux protagonistes ne sont pas prets a. laisser derriere eux leurs attitudes enfantines. La situation s'aggrave. Cela ne nous etonne pas, car nous nous rendons compte que "regression sets in . . . when the child fails to attain the next higher stage of development 328 for which she is chronologically ready." La .confrontation, qui a eu lieu entre Louise et Roger, a pu les aider a faire un veritable compromis puisque, pour la premiere fois, ils ont toutes les donnees. Mais au lieu de creer un pont entre leur deux realites, ils s'enfoncent dans leur propre position. L'automne arrive. "Le pays prit ces demi-teintes temperees, 329 discretes, cet aspect de solidite, de force recueillie..." Louise qui pendant un moment avait aime ce nouveau.pays, "ne lui voulait plus trouver aucune beaute. Elle lui pretait un air de hautaine et 330 sombre impassibilite." Louise projette son malheur sur cette foret. Puisqu'elle n'est pas heureuse, c'est la foret qui est hostil Roger a un moment de decouragement. Devant le defi de ces tenaces possesseurs qui se refu-saient a, mourir, a, lui ceder leur place, le defricheur flit saisi d'un soudain decouragement. II sentait de-faillir et reculer sa volonte.331 Cependant, il reprend courage, et durant deux mois il.continue son travail. II invite sa femme, a plusieurs reprises, a venir constater les progres. Chaque fois, elle refuse. Derriere les excuses alleguees, il n'etait pas sans deviner qu'elle maintenait un tacite sentiment d'oppo sition a ses propres projets.332 Dans le ciel, les outardes passent. Roger, a cette vue, s'in-terroge,sur'son travail: A quoi bon m'imposer tant de fatigues? Quelle recom pense pourrais-je y trouver si elle n'accepte qu'a. contre-coeur de demeurer avec moi?...333 Son enthousiasme diminue. II se rend compte que sans l'assenti ment de sa femme, son travail ne sert a, rien. Pour reussir, l'1 unite du couple est indispensable. II comprend que sans cela, la lutte qu' 88 mene est inutile. Afin de vaincre et ramener l'autre a la decision souhaitee,.ils ont essaye, pendant quelques semaines, de se temoigner une plus prevenante affabilite. N'y parvenant pas, "chacun se raidit plus opiniatrement dans sa determination: Louise avec plus d'enerve-ment et d'amertume; Roger avec une affectation de patiente indiffe-u33k renee. Un jour, cette longue patience des semaines passees se trans-forme en soudaine colere. Ses deux percherons qui n'arrivent pas a sortir la souche a laquelle il s'acharne, recoivent des coups' de lanieres sur le dos. Les betes epouvantees cassent la chaine pour echapper a leur maitre. Devant cet.accident inattendu . . . Roger retrouva sa raison. II calma ses betes d'un ton tranquille et les caressa. II eprouva maintenant la honte de cette colere subitement dechainee. Puis avec la reflexion, il eut peur, peur de soi. Dans cet emportement qui avait surgi des troubles fonds de son etre, qui 1'avait saisi totale-ment, qui 1'avait force, sans resistance consciente, a des actesr.d'une sauvage brutalite, il sentait la dange-reuse puissance qui souleve les pires instincts de l'homme... II en fut surpris. Depuis qu'il avait l'age d'homme il avait su demeurer a peu pres maitre de soi, ^ refouler ces montees de fureurs pueriles, primitives... La colere de Roger comme la crainte de Louise traduit un cote de leur etre qu'ils ne connaissaient pas. Ces emotions font partie de 1'"aventure de decouverte" a laquelle ils participent. Bettelheim nous eclaire la-dessus: Adolescents .... try to prove their young manhood or womanhood, often.through dangerous adventures. . . . This development is fraught with dangers: an adolescent must leave the security of childhood, which is repre^-sented by getting lost in the dangerous forest; learn to face up to his violent tendencies and anxieties . . get to know himself which is implied in meeting strange figures and experiences.336 Bien que Louise et Roger ne soient plus des adolescents, cette remarque s'applique a tout rite de passage, que ce soit de l'enfance a, 1'adolescence, de 1'adolescence a, l'age adulte, de l'etat de celi-bataire a l'etat de couple. Chaque etape de la vie nous./fait decou-vrir une partie de nous-memes que nous ne connaissons pas avant. Nous savons que Roger et Louise ont bien franchi 1'etape d'ado lescence a l'age adulte. Selon Bettelheim, l'indice qui mesure la reussite.de ces Stapes est la beaute: "The rescuers [in fairy tales] fall:'in love with these heroines because of their beauty, which sym-337 bblizes their perfection." Grace a, Mme Roy, nous' sommes conscients de la beaute de nos deux protagonistes. Elle dit au sujet de Roger, "C'est un beau gas [sic]" et au sujet de Louise: "Mon D6u',',que vous etes done plaisante a. re-gar der. Mon 'vieux' m'avait bien dit que vous etes une vraie jolie 339 creature. ..." Ces deux jeunes gens sont beaux. Mais graduelle-. ment, leur beaute qui est refletee dans leur habillement, se deteriore. Ils s'en rendent compte. Roger demande a. sa femme de remettre en bon etat ses vetements afin qu'elle retrouve "en bonne partie de cette elegance qui le plaisait autrefois."3^<~) Elle le prie de "soigner davantage, sinon [son] vetement, toujours un peu debraille, du moins [sa] figure. Cette degradation de leur beaute est done un autre indice qui nous signale. que la vie du couple leur est difficile. Nous sommes conscients qu'ils ont beaucoup de facteurs a surmonter avant de reussir ce rite de passage. Le gouffre qui separe ces deux jeunes adultes ne semble pas se retrecir. Au lieu d'accepter qu'elle joue un role decisif dans 1'interaction qui a.lieu,- Louise laisse a son mari toute responsabilit pour leur manque de rapports satisfaisants. Elle reporte toute sa tendresse sur son enfant. Leur con-flit jaillit encore une fois, cette fois-ci, provoque par le denuement dans lequel ils vivent. Louise,.en discussion avec son mari, lui dit qu'il n'y a plus d'amour entre eux. Elle le croit responsable de ce manque. Roger, s'etant calme, lui dit: "Si nous souffrons l'un et l'autre, n'est-ce done pas l'un par l'autre. II se rendait compte que chacun est responsable de l'etat dans laquelle se trouve leur mariage. Afin de rendre leur vie un peu plus tolerable Roger propose un traite: "Si dans, un an, jour pour jour tu insistes pour que j'abandonne ma terre, c'est dit, je 1'abandonnerai, et nous 3^-3 irons ou il te plaira." La concession que Roger lui avait accordee est considerable. Roger, qui depuis le debut avait pris toutes les decisions importantes, se voit dans 1'impossibilite de continuer sans le soutien de sa femme. Heureuse de sa demi-victoire, Louise se pose toutefois les ques tions suivantes: Le prihtemps revient et avec lui, renait l'espoir de Roger. II observe sa recolte et il se met a calculer le profit qu'il peut avoir: D'ici un an, que seradevenu Roger? Que serais-je moi-meme? Nos ames n'auront fait que se desagreger davan tage. Nous ne pourrons que descendre plus bas encore. Et qui sait quelles nouvelles peines, quelles nouvelles deceptions, nous prepare cette cruelle contree.3^ Le seul adoucissement a sa douleur est son enfant. Obsedee de cette passion, dont rien dans sa solitude ne la pouvait distraire et qui la consolait de ses peines, son enfant devint de plus en plus son unique souci, sa Si j'obtenais, se disait-il, cinquante minots par ar-pent... cela me ferait, en le vendant au village, une somme suffisante pour parer a nos besoins pendant toute l'annee qui suivra. Ce succes deciderait peut-etre Louise a m'accorder un repit et nous pourrions demeurer Mais Louise demeure intransigeante. La terre est sa passion a lui. Quelle deception lorsqu'il apprend que la voie ferree ne passera pas dans son bout de pays. Le chemin de fer devait ouvrir le pays, amenant de cette fagon d'autres habitants pour lutter contre la foret. Maintenant cet espoir doit mourir comme tout le reste. Roger se sent decourage mais il desire toujours recolter les fruits de sa terre. Sa passion ne mourra qu'a cause d'une tragedie qui le touchera au plus profond.de son etre. Leur enfant meurt, noye. Louise, desesperee, voyant le corps inerte de son enfant murmure: Elle s'evanouit. Plus tard, ne pouvant plus supporter d'etre dans la piece ou regnait la mort, Louise et Roger . . . sortaient instinctivement enlaces... Un peu avant le jour, extenuee [Louise] finit par s'endormir sur la poitrine de son mari. Lui, l'ame ouverte par la peine et le regret, meditait. 3^-8 Rappelons-nous ce que Margaret Atwood a ecrit au sujet de l'en-ici un an de plus. Elles me l'ont tue... Elles me l'ont tue... Je l'ai vue... je l'ai vue de pres... Sa face etait terreuse... Sa face etait de gres... elle etait maigre... Elle etait nue... je l'ai vue... La mort... Les os lui per-gaient tout le corps...^ ' fant dans le roman canadien: The Great Canadian Baby is a literary institution; it could "in some cases be termed the Baby Ex Machina, since it is lowered at the end of the book to solve problems for the characters which they obviously can't solve for themselves.3^9 C'est d'ailleurs ce qui se passe pour les Bourgouin. La mort de leur enfant leur permettra de reconsiderer leur vie. Leurs pensees memes les genaient, car, invinciblement, se detachant de celui qui n'etait plus, elles se tour-naient vers leur propre vie.jy Louise exprime sa peine: "Pourquoi ne sommes-nous pas partis 351 plus tot!... Si j'avals su... Si j'avais su..." Roger accable 352 de douleur lui repond: "Ma pauvre Louise, pardonne-moi." Cette tragedie les a rapproches l'un de 1'autre. S'imone Farquehar, avec raison, nous dit: "Ce que 1'enfant n'avait pu faire de son vivant, 353 il l'accomplit par sa mort." Pour la premiere fois, ils se rendent compte qu'ils sont tous les deux responsables de la situation dans laquelle ils se trouvent. Louise confesse Je l'aimais trop vois-tu. . . oui-, c'est cela, je 1'aimais trop... Et toi, Roger, toi aussi, tu cherchais ici que ton plaisir.. . Si j'avais su.'... Pourvu maintenant que tu me restes.35^-355 Roger avoue: "Mon reve est fini." II accepte de partir. Apres les funerailles, Mme Roy essaie une derniere fois de les retenir: J'aurais tant voulu que vous restiez avec nous. De vous voir abandonner la terre, ga me fait gros de peine... Je (-gage que si vous essayiez encore vous finiriez par reussir. D'apres cette remarque nous savons sans aucun doute que les Bourgouin n'ont pas reussi leur rite de passage. Ce sont des inadaptes. Jean Papen nous en parle: 93 La defaite ne leur etait pas infligee par une hostilite haineuse de la foret, mais par leur impuissance spiri-tuelle a s'adapter, a se conformer aux exigences de gran deur d'ame qu'elle reclame de tous ceux qui veulent sur-vivre au sein de sa propre grandeur physique.3^ Nous avons propose que la foret est le lieu de transformation, done la grandeur d'ame qui manque a nos protagonistes pour affronter la foret est aussi celle qui leur manque pour affronter la vie. La maturite dont ils ont besoimpour reussir leur initiation a la vie du couple n'est pas encore la leur. Peut-etre qu'elle le de- . viendra plus tard dans leur vie. Nous sommes cependant conscients que le "nous" de 1'epilogue in-dique qu'il y a des colons, tels les Roy, qui ont reussi 1'"aventure" tant au niveau physique qu'au niveau psychique. 3. L'ENFANT Nous nous :sommes deja rendu compte que la mort de 1'enfant sert un but structural. La noyade est selon Margaret Atwood une sorte de deus ex machiha. Examinons maintenant le genre de mort que 1'enfant a subi. Gaston Bachelard nous dit: Le genre de mort choisi par les hommes, que ce soit dans la realite pour eux-memes par le suicide, ou dans la fic tion pour leur heros, n'est en effet jamais dicte par le hasard, mais dans chaque cas, etroitement.determine psychiquement. Par certains cotes meme, on peut dire que la determi nation psychologique est plus forte dans la fiction que dans la realite, car dans la realite les moyens du fan-tasme peuvent manquer. Dans la fiction, fins et moyens sont a la disposition du romancier.358 Done, selon Bachelard, Bugnet a choisi la noyade plutot qu'une autre mort. Toujours selon ce critique, ce choix estcdetermine par des raisons psychologiques. En realite, un des enfants de Bugnet est mort, brule. II se nommait Paul aussi. Bugnet a pu-faire mourir 1'enfant des Bourgouin par le feu, mais il a choisi la mort par l'eau. Qu'est-ce qui l'a motive a, faire ce choix? . Exaihinons brievement ce que symbolise le feu. 11 • Le feu est pour l'homme qui le contemple un exemple de prompt devenir. . . . Moins monotone et moins abstrait que l'eau qui coule . . . le feu suggere le desir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie a, son terme, a, son au-dela.360 Nous constatons que. la mort par le feu ne peut pas s'appliquer a ce roman. L'enfant qui est la synthese de nos deux protagonistes ne peut pas mourir brule, puisque ses parents n'ont pas eu le desir de changer, de porter toute leur vie a. son au-dela. Bugnet a choisi l'eau pour la mort de cet enfant. Bachelard nous parle de l'eau. Chacun des elements a sa propre dissolution, la terre a sa poussiere, le feu a sa fumee. L'eau dissout plus completement. Elle nous aide a, mourir totalement.36l Done Bugnet a intuitivement choisi 1'element qui dissout plus completement que les autres. L'enfant, en tant que resultat de la fusion de deux etres, est ne prematurement.en raison du stade ou en est leur evolution personnelle. II meurt parce que leur etre est incomplet, parce qu'ils manquent de maturite. L'enfant qui se noie represente une partie de leur etre qui a besoin de se transformer. Ils ont a, noyer leur immaturite. Le fait que 1'enfant meurt dans l'eau evoque la possibility d'une renaissance. Rappelons-nous que: 95 . . . le destin de toutes les formes est de se dissoudre afin de pouvoir reparaitre. . . . L'immersion dans les eaux n'equivaut pas a une extinction definitive mais seulement a une reintegration passagere dans 1'indis tinct, a laquelle succede une nouvelle creation, une nouvelle vie. . . .362 L'enfant "renaitra." Ce couple malheureux a done la possibilite de "renaitre" apres avoir dissout leur immaturite. L'eau, dans La Foret, n'est pas le seul element qui suggere la renaissance. L'enfant-a la fin du roman est place dans un cercueil et 'il est recu par la terre. Selon les etudes qu'a faites Mircea Eliade, ... .on enterre les enfants, meme chez les peuples qui ont 1'habitude de bruler leurs autres morts, et ceci dans l'espoir que les entrailles de la terre leur feront don. d'une vie nouvelle.363 Bugnet en "noyant" 1'enfant et en le "placant" dans la terre a . . . double en.quelque maniere les puissances maternelles, ou vit doublement ce mythe de 1'ensevelissement par le-quel on imagine . . . que le mort est remis a la mere pour etre re-enfante.36^ Quoique les Bourgouin aient subi une "defaite," elle n'est pas irrevocable. Maintenant que leur immaturite a ete dissout 1'enfant qui est la synthese d'eux-memes a la possibilite de renaitre. Jean Papen nous parle de ce qui a motive notre auteur a. ecrire ce roman: II a essentiellement vise d'abord a-presenter "un tableau de colonisation sans inventions romanesques, n'y laissant d'autre ornement que la simplicity du reel et sa veri-te "365 "Toutefois, si Bugnet a neglige le portrait et economise le descriptif, 366 il a soigne 1'analyse psychologique de Louise et Roger Bourgouin." Cette derniere citation nous porte a penser que Bugnet a ecrit un roman psychologique. Jean Papen nous en parle: Toute 1'action du roman . . . est done essentiellement in-terieure, psychologique, car le recit ne raconte aucun evenement special ou different de ceux qu'ont connus des .centaines de pionniers.367 Mais Papen ne pretend pas restreihdre l'oeuvre a une etude psy chologique , il ecrit: Le titre, remarquons-le, n'est pas Les Bourgouin, mais La  Foret, preuve que le style voulait vibrer davantage de la grandeur impassible de cette nature vierge que du pathe^gg tique douloureux de 1'aventure humaine qui s'y deroule. II est vrai que le style reflete la nature. Rappelons-nous le rapprochement qu'il y a entre le climat et 1'interaction de nos deux protagonistes, lorsqu'il fait soleil, ils s'entendent mieux, lors-qu'il neige, que 1'hiver s'installe, leur relation se refroidit. Jean Papen nous dit qu'"une telle structure si etroitement liee au drame meme du recit ne peut qu'aider a donner au roman une solidite. . . ." Bien que Jean Papen ait raison de souligner 1'importance de la nature dans l'oeuvre de Bugnet, nous ne voulons pas limiter la foret a un phenomene naturel.. Nous croyons avoir raison de voir la foret en tant que lieu de. transformation. Nous proposons que le titre du roman est La Foret afin que nous arrivions a comprendre qu'une transformation a lieu pour chaque etre qui passe par elle. Bugnet n'a pas voulu choisir Les Bourgouin comme titre puisque cela spuligne l'echec que nos deux protagonistes ont vecu lors du rite de passage et nous porte a croire que l'individu a tendance a echouer dans cette initiation. Ces deux etres n'ont pas reussi leur epreuve en grande partie parce qu'ils ont cru qu'ils allaient retirer un profit materiel de la foret. Ils n'ont pas compris que la recolte la plus precieuse qu'ils peuvent esperer retirer de la foret est une connaissance de soi qui a comme 97 resultat le devouement a 1'Autre; ce que les Roy et le pronom "nous" de 1'epilogue ont du comprendre intuitivement. CHAPITRE V CONCLUSION La vision de Bugnet prend sa source dans son contact avec la nature canadienne. Lors de son arrivee au Canada, il s'est installe dans la nature vierge. La solitude dans laquelle il a vecu ne se goute pas sans purification de 1'esprit: Cet isolement au sein de l'immensite de la nature vierge qui envahit et oppresse la conscience de Bugnet encore peu habituee au silence mysterieux de la foret, avant de lui devenir un cloitre ou il rencontrera la Sagesse, est d'abord un desert ou il doit assainir les categories natives de sa mentalite de Frangais faite d'equilibre et de mesure. Le depaysement, pour lui', ne fut pas seulement un changement de pays, mais 1'adaptation profonde de tout son etre aux conditions 'psychologiqu.es que lui impose la geographie • canadienne.370 Formee par ce contact avec la nature canadienne, notre auteur a su com prendre . . . que la nature n'est . . . pas un phenomene qui amuse et rejouit, mais une maitrise de vie qui Sieve et ennoblit l'homme parce qu'elle le. place non dans un Stat de domina tion mais, dans une vocation de responsabilite et de dSpasse-ment interieur. . . . Cette vision poetique d'une nature qui s'amplifie et s'eleve selon les lois mystSrieuses d'e-change et enrichissement reciproques a ouvert le regard de Bugnet sur le secret de la destinee humaine convoquee a l'aventure de la perfection.dans la voie de 1'amour et du don de soi.371 Jean Papen compare cette conception de vie avec celle de Maurice Constantin-Weyer, qui est venu de France a, la meme epoque que Bugnet. Comme notre auteur, il s'est installe dans l'ouest. 98 Pour Constantin-Weyer, plus attentif a la vie animale, la mort et la vie sont deux principes irreductibles op- ( poses en antagonisme continuel. Pour Georges Bugnet, plus observateur de la vie vegetale, ils forment deux periodes d'un meme cycle ou la vie ne triomphe pas sur la mort comme un vainqueur sur sa proie, mais elle ab-sorbe et integre la mort dans une renaissance plus epanouie, dans une floraison plus exaltante.372 Par extrapolation, notre auteur deduit que . . .la creation n'est pas simplement en mouvement sous la poussee aveugle d'une evolution ou la succession des formes suivrait les caprices du hasard. Elle est plutot en croissance, en ascension sous la conduite attentive de la Sagesse, principe divin qui inspire et mesure le vaste dessein cosmique de l.'univers. 37 Bugnet ne tardera pas a comprendre que l'homme et la nature sont co-ordonnes au meme rythme qui mesure le monde. Influence par cette con ception il ecrit: . . . notre vraie valeur humaine trouvera son accomplisse-ment ultime au-dessus des epreuves et des echecs, des puri fications et de 1'aneantissement de son etre. La loi mys-terieuse de la vie est celle d'une ressurection au-dela de la mort.37 ^ Nous postulons que c'est cette conception qui regit la vie et l'oeuvre de Bugnet. Selon lui, 1'acheminement vers notre realite interieure est le resultat d'echecs et de purifications afin de parvenir a la loi de l'univers qui est celle du depassement de soi-meme dans le don de 375 soi a 1'Autre. C'est ce "voyage" dont il s'agit dans l'oeuvre de Bugnet. Certains personnages ont reussi leur aventure, tels Nipsya et les Roy. C'est precisement ce manque de depassement qui.provoque l'echec des.Bourgo.uins. : Nous- nous:-:rappelons que1 la .derniere oeuvre-.de Bugnet, Tehom-la-noire met en scene trois protagonistes qui s'aven-turent en Afrique afin d'assurer la liberte ..de l'humanite. Dans ce roman, le don de soi ne se situe pas au niveau microcosmique mais plutot au niveau macrocosmique. Ainsi, l'homme, par le don de soi atteint le sacerdoce universel.Quelle noble pensee. Nous com-prenons pourquoi Georges Bugnet porte le surnom de "philosophe de l'Ouest."377 378 Notre auteur qui est venu a. la recherche de l'"aurum vulgi" est reste au Canada. Son aventure ne lui a pas rapporte les $50,000 qui l'ont motive a, passer outre 1'Atlantique. Mais nous croyons qu'il 379 a trouve un or des plus precieux: l'"aurum nostrum," symbole d'une ame eclairee. C'est done cette lumiere qui s'apercoit dans l'oeuvre de Bugnet et le rend remarquable. Nous croyons que la vision de Bugnet a inspire toute sa creation litteraire. II n'est done pas surprenant que notre auteur se soit servi inconsciemment de symboles qui refletent sa philosophie. Nous avons postule que 1'archetype du voyage recoupe toute l'oeuvre de Bugnet. Nous croyons avoir demontre la possibilite d'entrevoir le voyage physique en tant qu'aventure psychique. Nous estimons que la psychocritique fournit un outil utile a, 1'etude de l'oeuvre de Bugnet et nous aide a dechiffrer sa signification. 101 NOTES Georges Bugnet, Poemes, presente par Jean-Marcel Duciaume (Edmonton: Editions de l'Eglantier, 1978), p. 9-2 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre" (diss. Universite Laval 1967), Appendice III, p. 339. 3 Ibid. 11 Ibid. ^ Ibid., Appendice II, pp. 335-336. ^ Georges Bugnet, Poemes, pp. 88-91. 7 Ibid., p. 11. g Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 65. 9 Ibid., p. 323. Georges Bugnet, Siraf (Montreal: Editions du Totem, 193*0, pp. 27-28. 11 Ibid. , p. 79-12 Georges Bugnet, Poemes, p. 9. 13 Dans ce travail, nous entendons Homme dans le sens d'homme et de femme, de l'humanite. Carolyne Bouygues, "Jean de Sponde: De la psychanalyse a, la definition de 1'instant spondien" (these de maitrise, Universite de Colombie Britannique 1971), p. 5. 102 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 292. Georges Bugnet, Tehom-la-noire (manuscrit inedit, Universite de Colombie Britannique). IT Georges Bugnet, Tehom-la-noire, Avertissement au lecteur. l8 Carolyne Bouygues, "Jean de Sponde: De la psychanalyse a, 1'instant spondien," p. 11. 19 Donald Smith, "Entrevue: Pierre Morency poete et dramaturge," Lettres Quebecoises, 12 (novembre 1978), p. ^5. 20 . • . Carl Gustav Jung et al., Man and His Symbols, conceived and edited by C.G. Jung (New York: Doubleday and Company Inc., 196*0, p. 107. 21 Nous mcluons dans ce compte: Le Lys de sang, Nipsya, La  Foret, ainsi que Tehom-la-noire (manuscrit inedit). 22 Patricia Gostick, "La Signification du voyage dans l'oeuvre de Gabrielle Roy" (these de maitrise, Universite de 1'Alberta 1977), p. 11. 23 ^ Albert Le Grand, "Gabrielle Roy ou l'etre partage," Etudes Frangaises, 1, no 2 (juin 1965), p. 63. ^ Ibid., p. 62. 25 Honor Matthews, The Hard Journey: The Myth of Man's Rebirth (New York: Barnes and Noble Inc., 1968), p. 25. 26 Carl Gustav Jung, Man and His Symbols, p. 123. 27 Gerard Tougas, Histoire de la litterature canadienne-frangaise h edition (Paris: Presses Universitaires de France, 1967), p. 125. 28 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 2. 29 Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des noms de famille  et prenoms de France (Paris: Larousse, 1951), p. 32h. 103 30 ... Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, h vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-197*0 , H a PIE, p. 172. 31 Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des: noms de famille  et prenoms de France, p. 210. 32 . • • Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), pp. 518-521. 33 Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des noms de famille  et prenoms de France, p. 338. 3*1 Ibid., p. 320. 35 Ibid., pp. 82, 106. 36 Paul Robert, Dictionnaire alphabetique et analogique de la  langue francaise (Paris: Societe du Nouveau Littre, 1973), p. 288. 37 Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des noms de famille  et prenoms de France, p. 328. 38 Ibid., p. 268. 39 Ibid., p. 270. k0 ... Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), pp. 360, 362. i|1 Ibid., p. h6h. hp Ibid., pp. U66, 467. h3 ° Ibid. , p. 5*+5. hh Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, h vols, 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-191k), H a PIE, p. 363. *+5 1 s \ Henri Doutremont, Le Lys de sang (Montreal: Garand, 1923), p. 7. 10k ^ Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1Q6°), p. 723. kl Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, k vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-197*0 , A a CHE, p. 300. lift Ibid., H a PIE, pp. 99-102. k9 y Ibid. , p. 233. ^° Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 517. ^ Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 7-^2 Honor Matthews, The Hard Journey: The Myth of Man's Rebirth, p. 200. 53 Ibid., p. 9 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 8, 5U 55 Ibid., p. 12. 56 Ibid., p. 13. 5T Ibid. 58 Ibid. , p. 1*1. 59 Ibid. 60 Ibid., p. 15-Ibid. ^ Ibid., p. l6. 63 Ibid., p. 18. 6k Ibid., p. 19. 65 Ibid., p. 22. Ibid. 67 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), pp. 518-521. 68 Honor Matthews, The Hard Journey: The Myth of Man's Rebirth, p. 36. 116. 70 ^ Margaret Atwood, Survival (Toronto: Anansi, 1972), pp. 113, Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 2k. 71 • Jean Chevalier1 et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 390. 72 J.E. Cirlot, A Dictionary of Symbols, trans, from the Spanish, by Jack Sage (London: Routledge and Kegan Paul, 1971), pp. 120-121.. 73 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, k vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-197*0, CHE a G, pp. 55-57-lh Georges Bugnet, Le Lys de sang, p. 27. 75 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 521. Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 30. 77 Honor Matthews, The Hard Journey: The Myth of Man's Rebirth, p. 37. 78 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 31. 79 ,y Ibid., p. 32. Ibid. 8l Ibid., p. 33. 106 82 Jean. Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 61*6. 83 Ibid., p. 340. RU Ibid. , pp. 360, 362. Or Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 34. 8^ Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des noms de famille  et prenoms de France, p. 398. 8T Ibid., p. 328. 88 Henri Doutremont > Le Lys de sang, p. 3 5. 89 ibid. 90 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles 1* vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-197k), CHE a G, p. 280. 91 Ibid., PIE a Z, p. 238. 92 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 3. . 93 • 1 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 40. 9hr Ibid. , pp. .1+1, 42. 95 Ibid., p. 42. . 96 Ibid., p. 46. 97 Ibid., p. 47. 98 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, 4 vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-1974), A a CHE, p. 94. 99 Carl Gustav Jung, Man and His Symbols, p. 123. 107 100 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. hQ. 101 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), pp. 536-537. Ibid. , p. 663. 103 Ibid., p. 673. 10l+ Carl Gustav Jung, Man and His Symbols, p. 123. Anima—the female element of the male psyche. "L^)^ Henri Doutremont, Le Lys de sang, pp. 1+9, 50. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), pp. 1, 2. 107 Henri Doutremont,. Le Lys de sang, p. 52. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), pp. 151-152. 109 Ibid., p. U70. 110 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, k vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-197*0, CHE a G, pp. 122-123-111 Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des noms de famille  et prenoms de France, p. 3*^3. 112 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 53. 113 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, h vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-191k), PIE a Z, p. 50. llh Ibid., A a CHE, p. 300. Ibid., PIE a Z, p. 280. 115 Ibid., H a, PIE, p. 1.62. Gaston Bachelard,' L'Eau et les reves (Paris: Corti, 197*0, p. 197. Mircea Eliade, Traite d'histoire des religions (Paris: Payot, 1953), p. 173. 108 117 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 57. lift Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, 4.vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Laffont, 1973-1974), CHE a G, p. 280. 119 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 58. X20 Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu (Paris: Gallimard, 1949), p. 95. 121 Carl Gustav Jung, Man and His Symbols, p. 123. 122 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, 4 vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Laffont, 1973-1974), A a CHE, p. 319. Joseph Campbell, The Hero with a Thousand Faces (New York: Bollingen, 1973), p. 35. 124 Henri Doutremont, Le Lys de sang, p. 59-125 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 539-Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des noms de famille  et prenoms de France, p. 324. 127 1 Ibid., p. 39. 128 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, 4 vols., 2e edition (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-1974)', H a PIE, p. 343. . 129 Albert Dauzat, Dictionnaire etynologique des noms de famille  et prenoms de France, p. 320. 130.,.,.. ' ' Ibid. , p. 51D-131 Ibid., pp. 268, 270. Georges Bugnet, Tehom-la-noire (manuscrit inedit, sans date), p. 9. 109 "^33 Ibid. , p. 18. 134 . • Ibid., p. 110. 135 Ibid., p. 126. 136 Ibid., p. 169. 13T Ibid., pp. 180, 183. 138 Ibid., p. 467. 139 s Paul Robert, Dictionnaire alphabetique et analogique de la langue frangaise, p. 1251. l40 Carl Gustav Jung, Man and His Symbols, p. 222. l4l Georges Bugnet, Poemes, p. 15. 142 • Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and Importance of Fairy Tales (New York: Vintage, 1977), p. 93. "^3 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 126. Henri Doutremont, Nipsya (Montreal: Garand, 1924), p. 3. Ibid., p. 14. 146 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 677-147 Henri Doutremont, Nipsya, p. 3. 148 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles (Paris: Laffont et Jupiter, 1969), p. 13. 149 . . , Henri Doutremont, Nipsya, p. 4. 150 Ibid., pp. 3, 4. 151 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," Appendice I, extrait inedit de Nipsya, p. 333. 110 152 ' Henri Doutremont, Nipsya, p. 5-153 Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, 4 vols., 2e edition. (Paris: Editions Seghers et Editions Jupiter, 1973-1974), G a PIE, p. 144. 154 • r Henri Doutremont, Nipsya, p. o. . 155 Ibid. Ibid., p. 7. 157 Patricia Gostick, "La Signification du voyage dans l'oeuvre de Gabrielle Roy," p. 11. I rO Henri Doutremont, Nipsya, p. 17-159 Jy Ibid., p. 20. ^® Ibid.',, p. 26. 161 Ibid., p. 29'-' 162 Ibid., p. 34. 163 Ibid., p. 43. l6k Ibid., p.- 45. 165 ibid., P. 46. 166 ibid., p. 47., l6T.Ibid., p. 52. Ibid. Ibid., p. 53. 170 Ibid., p. 54. 171 Mircea Eliade, Traite d'histoire des religions, pp.. 172, 173, 175-Henri Doutremont, Nipsya, p. 58. 173 Ibid., p. 59. 17Sbid. 175 Ibid. 176 Ibid. 177 Ibid., p. 60. 178 Ibid. 179 Ibid., p. 6l. 180 T, ., (•), Ibid., p. o4. Ibid. 182 Ibid. 183 Ibid. 18U _ ., Ve rbid. , p. op. l8^ Patricia Gostick, "La Signification du voyage dans l'oeuvre de Gabrielle Roy," p. 11. 186 Albert Le Grand, "Gabrielle Roy ou l'etre partage," Etudes  Frangaises, 1, n° 2 (juin 1965), P- 63. 187 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 119. Henri Doutremont, Nipsya, p. 65. 189 Ibid., pp. 65, 66. 190 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 93. 112 191 Ibid., p. 279 192 Gerard Tougas, Histoire de la litterature canadienne-francaise, p. 128. 1 Q 3 er Discussion avec le Professeur Tougas, le 1 decembre 1978. "L9^+ Simone Farquehar, "Anthe ou l'Ouest canadien dans l'oeuvre de Constantin-Weyer et de Georges Bugnet," (these de maitrise, Univer site de Colombie Britannique 1966), p. lOh. "L9^ Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre, p. 196 Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, p. 9. 197 Ibid., p. 38. 198 Simone'Farquehar, "Anthe ou l'Ouest canadien dans l'oeuvre de Constantin-Weyer et de Georges Bugnet," p. 119. 199 Georges Bugnet, La Foret (Montreal: Editions du Totem, 1935), p. ^2. 2(")0 Margaret Atwood, Survival, pp. 11*+, 116. 201 Mircea Eliade, Traite d'histoire des religions, p.- T68. 202 Georges Bugnet, La Foret, p. k2. 203 Ibid. 20k Gaston Bachelard, L'Eau et les rives, p.- 99. 205 Margaret Atwood, Survival, p. 207-Mircea Eliade, Traite d'histoire des religions, p. l68. 206 207 Ibid., p. 55. 2<^8 Georges Bugnet, La Foret, p. 17. 209 T, ., Ibid., p. 11. 113 210 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 125. pi i Ibid., p. 248. 212 Georges Bugnet, La Foret, pp. 86, 89. 213 Ibid., p. 88. Ibid., p. 92. 215 Ibid., p. 9k, 2l6 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 257. 217 Ibid., p. 76. 218 Ibid., p. 281. 219 /• Mircea Eliade, Traite d'histoire des religions, pp. 216, 217. 220 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 3*+. 221 Georges Bugnet, La Foret, p. 100. 222 Ibid., p. 87. 223 Ibid., pp. 87, 88. 22k Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. kl. 225 Margaret Atwood, Survival, p. 113. 226 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 278. 227 1 Ibid., p. 93. 228 T, Ibid., p. 155. 229 Ibid., p. 94. 230 Georges Bugnet, La Foret, p. 20. 231 Ibid., p. 86. 232 Ibid., p. 42. 233 Ibid., p. 87. 234 Paul Robert, Dictionnaire alphabetique et analogique de la  langue frangaise, p. 1302. Georges Bugnet, La Foret, pp. 74, 75. Ibid., p. 75-237 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 205. 238 Georges Bugnet, La Foret, p. 20. 239 Ibid., p. 29. 240 Ibid., pp. 32, 33. 2i|1 Ibid. , p. 46. 242 Ibid. 21+3 Ibid. , p. 47. 244 . , Ibid., p. 49. 2U5 Ibid. 2k6 Ibid. 2^T Ibid. , p. 76. 248 _., r-r Ibid., p. ob. 2h9 Ibid., pp. 186, 187. 115 250 Ibid., p. 163. 251 Ibid., p. 164. 252 Ibid., p. 174. 253 JD Ibid., p. 175. ^ Ibid. 255 Ibid. 256 Ibid., p. 238. 25T Ibid. 258 Ibid. 259 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 266. 260 -T--I * j 07, Ibid., p. 273. 261 s Albert Dauzat, Dictionnaire etymologique des noms de famille  et prenoms de France, p. 398. Ibid., p. 525. 263 Ibid. , p. 59-. 2^^ Simone Farquehar, "Anthe ou l'Ouest canadien dans l'oeuvre de Constantin-Weyer et de Georges Bugnet," p. 130. 265 Georges Bugnet, La Foret, pp. 17, 18 et passim. 266 Ibid., p. 22. 267 Simone Farquehar, "Anthe ou l'Ouest canadien dans l'oeuvre de Constantin-Weyer et de Georges Bugnet," p. 130. Ibid. 2^9 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 155-270 Ibid. 271 Georges Bugnet, La Foret, p. 11. 272 Ibid., p. 153. 273 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 94. 274 i Georges Bugnet, La Foret, p. 42. 275 Ibid., p. 17. 27^ Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 96. 277 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 248. 278 Ibid. . PTQ Margaret Atwood, Survival, p. 49. 280 Georges Bugnet, La Foret, p. 29. 281 TV. Ibid. Georges Bugnet, La Foret, pp. 33, 42. Margaret Atwood, Survival, p. 62. 284 Georges Bugnet, La Foret, p. 31. 285 _ ,,-Ibid., p. 35• 286 _.. ,„ Ibid., p. 17. 287 Ibid., p. 20. 288 T^-A Ibid. 289 Ibid., p. 42. 290 Ibid., p. 44. 291 ^ Ibid., p. 55. 292 Ibid. 293 Ibid. 294 y Ibid., p. 57. 295 ^ Ibid. 296 • Ibid., p. 72. 297 yi Ibid. 298 Q_ Ibid., p. o5. 299 yy Ibid. 300 ftR Ibid., p. oo. 301 Ibid., p. 89. 302 Ibid., p. 94. 303 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," pp. 252, 253. 304 Georges Bugnet, La Foret, p. 132. 305 ° J Ibid., p. 139-3<^ Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 249. 307 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 276. 308 Ibid., p. 220. 3^9 Georges Bugnet, La Foret, p. 145-310 Ibid. 311 Ibid. 312 Ibid., p. 148. 313 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 94. 314 Georges Bugnet, La Foret, p. 153. 315 J J Ibid., p. 152. 3l6 . Ibid. 31T Ibid., p. 156. 318 Ibid., p. 157. 319 Ibid. 320 Ibid. 321 3 Ibid., p. 179. 322 0 Ibid. 323 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment-: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 96. 324 Georges Bugnet, La Foret, p. 183. 325 Ibid., pp. 184, 185. 326 Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 203. 327 J 1 Ibid., p. 279. 3 Ibid., p. 206. OQQ Georges Bugnet, La Foret, p. 186. 330 Ibid. 331 33 Ibid., p. 187. Ibid. 333 Ibid., p. 188. Ibid. 335 Ibid., p. 190. 33^ Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and  Importance of Fairy Tales, p. 226. 337 31 Ibid., p. 277. Georges Bugnet, La Foret, p. 29. 339 Ibid., p. 27. 3^ Ibid. , p. 156. 31+1 3 Ibid., p. 157. 3I+2 Ibid., p. 202. 3*i3 3 Ibid., p. 205. Ibid., p. 206. 31+5 Ibid. , p. 216. 3k6 Ibid., p. 218. 3l+T Ibid. , pp. 230, 231. 348 Ibid., p. 233. 3I4.9 Margaret Atwood, Survival, p. 207. Georges Bugnet, La Foret, p. 23*+. 351 iMd. 352 ibid. Simone Farquehar, "Anthe ou l'Ouest canadien dans l'oeuvre de Constantin-Weyer et de Georges Bugnet," p. 136. 35I1 , Georges Bugnet, La Foret, p. 234. 355 Ibid., p. 236. 356 Ibid., p. 238. 357 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. " - 260. 3^8 Gaston Bachelard, L'Eau et les reves, p. 110. 359 v Georges Bugnet, Poemes, p. 11. 3^° Gaston Bachelard, La Fsychanalyse du feu, pp. 34-35. 3^1 Gaston Bachelard, L'Eau et les reves, p. 125. 3^2 Mircea Eliade, Traite d'histoire des religions, p. 186. 363 Ibid., p. 221. 3f^ Gaston Bachelard, L'Eau et les reves, p. 99-365 Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre, p. 244. 366 Ibid., p. 270. 367 Ibid., p. 261. 368 Ibid., p. 269. 369 Ibid., p. 126. 121 3T° Ibid., pp. .49, 50. 371 Ibid.,. pp." 5,6.. 372 Ibid., p. 136. 373 Ibid., p. 84. 3Tl+ Ibid. , p. 303. 375 Henri Doutremont, Nipsya, p. 60. 37^ Jean Papen, "Georges Bugnet, homme de lettres canadien, sa vie, son oeuvre," p. 84. 377 Georges Bugnet, Poemes, p. 9. Aurum vulgi—or vulgaire. Carl Gustav Jung, Mysterium  Coniunctionis, trans, by R.F.C. Hull, 2nd edition, Bollingen Series, 20 (New York: Princeton University.Press, 1977)•• 379 Ibid. BIBLIOGRAPHIE I. SOURCES MANUSCRITES Fonds Georges Bugnet. Archives de la Faculte Saint-Jean, Universite de 1'Alberta. Tehom-la-noire, manuscrit inedit de Georges Bugnet. Archives de l'Universite de Colombie Britannique. II. PUBLICATIONS DE GEORGES BUGNET (CONSULTEES) • A. Ouvrages Doutremont, Henri (pseudonyme de Georges Bugnet) Le Lys de sang. Montreal: Garand, 1923. Nipsya. Montreal: Garand, 1924. Bugnet, Georges Siraf. Montreal: Editions du Totem, 1934. La Foret. Montreal: Editions du Totem, 1935. Voix de la solitude. Montreal: Editions du Totem, 1938. Poemes, presente par Jean-Marcel Duciaume. Edmonton: Editions de l'Eglantier, 1978. B. Articles "Le Conte du bouleau, du meleze et du pic rouge." Le Canada  Frangais, 19, n° 7 (mars 1932), pp. 526-538.. "Un Maitre de style." Le Canada Frangais, 20, n° 4 (decembre 1932), pp. 317-323. 123 "De la poesie." Le Canada Franqais, 21, n° 2 (octobre 1933), • .pp. 137-143. "La Defaite." Le Canada Franqais, 22, n° 1 (septembre 1934), pp. 40-50. "Du roman." Le Canada Franqais, 23, n° 3 (novembre 1935), pp. 217-225. "Montaigne et les Canadiens." Les Idees, 3 (avril 1936), pp. 208-222. "Une Vision." Les Idees, 5 (f evrier .1937), pp. 91-101. "Ivan et Fedor." Les Idees, 26, n° 2 (octobre 1938), pp. 166-184. "La Foret." Le Canada Franqais, 27, n° 5 (Janvier 1940), pp. 389-401. "Des valeurs litteraires." Le Canada Franqais, 28, n° 4 (decembre 1940), pp. 346-360. "Ce Pauvre Boileau." Le Canada Franqais, 32, n° 9 (mai 1945), pp. 665-668. "Ou. l'on rencontre un Canadien." Le Canada Franqais, 33, n° 5 (Janvier 1946), pp. 325-332. "Ou l'on rencontre un Canadien." Le Canada Franqais, 33, n° 6 (fevrier 1946), pp. 438-446. III. 0UVRAGES C0NSULTES Atwood, Margaret. Survival. Toronto: Anansi, 1972. Bachelard, Gaston. L'Eau et les reves. Paris: Corti, 1974. Bachelard, Gaston. La Psychanalyse du feu. Paris: Gallimard, 1949. Bachelard, Gaston. La Terre et les.reveries de la volonte. Paris: Corti, 1948. Bachelard, Gaston. La Terre et les reveries du repos. 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