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La Bonne vie : le reve et la realite : changements Socio-culturels aux Nouvelles-Hebrides Philibert, Jean-Marc 1976

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LA BONNE VIE: LE REVE ET LA REALITE Changements Socio-culturels aux Nouvelles-Hebrides par Jean-Marc Philibert B.A., Universite de Montreal, 1966 B.Sc, Universite de Montreal, 1968 M.A., Universite de Montreal, 1969 THESE SOUMISE COMME L'UNE DES CONDITIONS PREALABLES A L'OBTENTION DU GRADE DE PHILOSOPHIAE DOCTOR a la Faculte des Etudes Superieures ' (Anthropologic) Cette these est conforme aux normes requises, The University of British Columbia Avril 1976 (c) Jean-Marc Philibert, 1976 In presenting this thesis in partial fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University of British Columbia, I agree that the Library shall make it freely available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of this thesis for scholarly purposes may be granted by the Head of my Department or by his representatives. It is understood that copying or publication of this thesis for financial gain shall not be allowed without my writ ten pe rm i ss i on . Department of Anthropology and Sociology The University of British Columbia 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1W5 Date 21 June 1976 i RESUME DE THESE Cette these de doctorat traite de 1'adaptation economique et politique d'un village indigene des Nouvelles-Hebrides, Erakor, a la situa tion de contact culturel dans ce Territoire du Pacifique-Sud. Les habitants de ce village ont fait preuve au cours de leur his-toire d'une volonte poussee de modernisation et la strategie d'adaptation qu'ils ont chpisie se presente comme le pendant des mouvements de resis tance indigene, de type culte du cargo, rencontres aux Nouvelles-Hebrides. Nous decrivons les structures economiques et politiques mises en place au niveau villageois en reponse a. la situation coloniale et nous analysons ces changements sociaux a partir de la problematique suggeree par Burridge (1969) pour 1'etude des cultes du cargo. Nous examinons dans la premiere partie de la these 1-a maniere dont les villageois,ont resolu les tensions entre economie primitive et economie marchande. Nous presentons de facon minutieuse 1'organisation des activites de production pour saisir le type de rationalite inscrit dans un tel systeme economique et pour montrer le role joue par la monnaie dans la mediation des relations sociales. Ceci nous permet d'articuler le niveau de production domestique aux relations de pouvoir entre les secteurs indigene et europeen par la place qu'occupe la consommation ostentatoire dans le proces de differenciation sociale au village. La seconde partie de la these porte sur la fagon dont les villa geois ont tente de resoudre l'inegalite des formes de pouvoir entre secteurs indigene et europeen. Cette partie decrit la forme et le contenu de l'arene ii politique villageoise, presente la dimension politique des liens entre le village et la ville, et mesure le degre d'autonomie politique que la commu-naute a su preserver. La demarche theorique que nous avons adoptee nous permettra d'aborder dans une etude ulterieure la dimension cognitive de ces change-ments sociaux; en ce sens, ce travail forme le premier volet d'une etude plus generale de la symbolique de la modernisation. iii PREFACE L'archipel des- Nouvelles-Hebrides, situe entre les xles Salomons et la Nouvelle-Caledonie, comprend pres de quatre-vingts xles qui s'eche-lonnent sur quelques cinq cents milles de long entre les 13° et 21° degres de latitude Sud et les 166° et 171° degres de longitude Est. La superficie du Territoire est d'environ 5,700 milles carres et la population, qui se chiffrait en 1967 §. 76,582 habitants, est repartie sur une douzaine d'iles principales. Le gouvernement des Nouvelles-Hebrides est de type condominial, c'est-a-dire que le Territoire est place sous 1'administration conjointe de la France et de la Grande-Bretagne, telle qu'etablie par la Convention de 1906 et le Protocole franco-britannique de 1914. Sous ce regime juri-dique, les ressortissants frangais et britanniques qui habitent dans le Territoire sont sounds aux lois de leur mere-patrie, sans par ailleurs que les deux puissances revendiquent une souverainete territoriale sur les Nouvelles-Hebrides. De leur cote, les Neo-Hebridais, qui ne peuvent ac-querir le statut juridique de ressortissant frangais ou britannique, ne doivent allegeance a aucune des deux puissances. Alors que chaque puis sance exerce de fagon unilaterale ses competences nationales sur ses pro-pres ressortissants, les deux pays disposent d'un pouvoir conjoint sur le Territoire et les Autochtones par une delegation de l'autorite des Hauts-Commissaires frangais et britannique a leurs representants respectifs aux Nouvelles-Hebrides, les Commissaires-Residents. (Le lecteur interesse par iv ce regime juridique .pourra,se reporter, a, Benoist 19.72.) II exlste,en fait trois cadres . adminis.tratif s distincts. La France et la Grande-Bretagne exercent chacune les competences, nationales sui-vantes: les services judiciaires et d'etat civil (reserves•exclusivement aux ressortissants de chaque puissance), les services de sante, d'enseigne-ment, d'information, etc., services, dont jouissent egalement les Autoch-tones. II y a, en plus de ces deux administrations, nationales paralleles, une administration.conjointe. .placee sous la direction des deux Commissaires-Residents. Earmi ces services-communs ou condominiaux, on trouve les douanes et le Tresor, les Tribunaux mixtes;,de Premier Degre et indigene, la conservation fonciere et les mines.,, les travaux publics,. les postes et tele communication, etc. En ce qui concerne 1'administration des affaires indi genes, le Territoire est divise en quatre circonscriptions, chacune>• die-lies ayant a. sa tete un delegue adminis.tratif frangais et anglais.. Le Conseil consultatif etabli en, 19.57 est maintenant remplace par une Assemblee legislative, dont les membres sont elus, pour la majorite, au scrutin universel. L'assemblee, formee en novembre 1975, n'avait pas encore siege en avril 1976. Etant donne que les Nouvelles-Hebrides possedent pres de 130 langues parlees, le Bichelamar ou bislama's'est impose comme langue "natio-nale". Ce sabir ou "pidgin English" est aujourd'hui en voie de'creolisa-tion dans les centres urbains. .11 existe plusieurs variantes du bis lama a. travers l'Archipel de meme que plusieurs orthographes. L'orthographe ' adoptee dans cette etude' est celle du linguiste J.B.M. Guy (1974). ' Nous V recommandons son Manuel de Bichelamar a ceux qui considerent toujours cette langue cpmme une forme abatardie d'anglais. II Le village indigene etudie, Erakor, est situe sur l'xle de Vate ou Efate a dix kilometres de Port-Vila, la capitale des Nouvelles-Hebrides, qui comptait en 1972 une population de 12,536 habitants (zone peri-urbaine incluse). Tout comme les quatre autres villages indigenes de la zone peri-urbaine de Port-Vila, Erakor est etabli sur ses propres terres. La commu-naute villageoise comprenait, en 1972, 629 habitants repartis dans 92 maisonnees et 117 emigrants residant dans l'Archipel ou en Nouvelle-Cale donie. Erakor possedait a cette epoque deux ecoles primaires (anglaise et frangaise), deux cooperatives attachees au Service des Cooperatives de la Residence de France et de la Residence britannique, un dispensaire et une eglise (presbyterienne). Erakor differe des autres villages peri-urbains. D'abord en terme de composition ethnique, puisque le quart de sa population possede le statut juridique de ressoftissant frangais. Ces derniers sont les descen dants de Neo-Caledoniens etablis au village apres avoir epouse des femmes d'Erakor dans les annees 1920. De plus, bien qu'en majorite protestant, le village offre une composition religieuse complexe: on y trouve des catho-liques romains, des membres de 1'Assembly of God, du mouvement Bahai, et de la foi Seventh Day Adventist. Les terres d'Erakor appartiennent en vi propre a la mission presbyterienne qui exerce un mandat sur le terroir, alors que les terres des autres villages sont gelees sous forme de reserve indigene. La communaute est de plus touchee de pres par l'industrie tou-ristique: un hotel de classe internationale, qui emploie de nombreux villa-geois, est situe en face du village sur la rive opposee du lagon d'Erakor et un second hotel est en voie de construction a Tassiriki (cf carte No. 2). Le village a egalement fait l'objet de plusieurs offres de developpement hotellier sur ses propres terres. Ainsi Erakor est non seulement un des villages les plus moderp.es et les plus prosperes des Nouvelles-Hebrides, mais il est egalement implique dans la mise sur pied d'une Industrie tou-ristique dans le Territoire. Ill La recherche sur le terrain fut effectuee de decembre 19 71 a avril 1973. Apres avoir consulte les archives de la Residence britannique a Suva, nous sommes demeure: quinze mois aux Nouvelles-Hebrides, dont treize a Erakor. En plus de visiter certaines parties du Territoire, nous avons aussi fait deux brefs sejours dans les villages d'Eratap et de l'ilot Fila. La permission de nous fixer a Erakor avait ete obtenue sur place des autorites villageoises par notre directeur de these plusieurs mois avant notre arrivee sur le terrain. Nous avons des le debut decrit notre role, comme celui d'un etudiant envoye-par une universite canadienne, pour ecrire un livre sur les changements qui s'etaient produits dans la vie des vii habitants d'Erakor depuis le siecle dernier. La collecte des donnees a ete faite a partir des methodes usuelles de l'Anthropologie des petites communautes, asavoir l'utilisation de recensements demographiques et socio-economiques, 1'observation partici-pante, les interviews diriges et non-diriges, etc. Nous avons ainsi recueilli les materiaux suivants: histoire indigene du village; histoires et mythes; composition des maisonnees a. un an d'intervalle a Erakor et dans un autre village; genealogies a Erakor et dans un second village; culture vivriere; tenure fonciere et modes d'heritage de la propriete fonciere; deux "survey" de la participation des femmes d'Erakor au marche de Port-Vila (un de ces "survey" fut effectue par mon epouse); fonctionne-, ment des cooperatives; collecte de budgets familiaux; histoire occupa-tionnelle d'un echantillon de villageois; role du chef et la presence de factions au village par la participation a tous les meetings du conseil du village; role du conseil du village dans la resolution des conflits; con-flits dans le village; releve des infractions commises par les villageois au cours de la periode 1967-1972 par l'examen des proces-verbaux des divers tribunaux; recueil d'enonces nbrmatifs sur le systeme de clans et les formes de mariage; inventaire des echanges effectues lors des mariages et des deuils, etc. » Les notes de terrain et les bandes magnetiques furent recueillies en bislama, la langue seconde de tous les villageois, des plus jeunes aux plus vieux. viii IV Nous tenons a remerciex le Dr. K.O.L. Burridge pour avoir accep ted de diriger cette these: sa contribution a largement depasse ce qui pou-vait etre attendu d'un directeur de these. Nous remercions egalement les membres de notre comite de redaction de these le Dr. H. Hawthorn, le Dr. C. Belshaw, le Dr. Elyi Whittakex, et le Dr. G. Ward pour leurs suggestions. II est entendu toutefois que nous assumons seul la responsabilite de ce travail et des idees qui y sont emises. Nos sinceres remerciements aux personnes qui ont participe de pres ou de loin a la redaction de la these: Martine de Widerspach-Thor pour avoir epure la langue ecrite d'un francophone en voie d'assimilation, Carol McLaren pour sa contribution a la bibliographic et aux cartes, Carol Salmela pour avoir dactylographie la these dans des delais impossibles. Nous voulons enfin exprimer toute.notre gratitude a Marlyn Philibert qui a partage 1'experience de terrain et qui a permis a sa facon de mener ce travail a terme. Nous sommes reconnaissant aux institutions suivantes pour l'aide financiere qui nous a ete accordee: le Conseil des Arts du Canada, la Direction Generale de l'Enseignement Superieur et le University Awards Committee de la University of British Columbia. Nous remercions la Residence de.France et la Residence britan nique pour nous avoir permis d'effectuer une recherche aux Nouvelles-Hebrides. Nous tenons a mentionner plus particulierement l'aide apportee ix par M. Keith Woodward de la Residence britannique. . Nous tenons a nous acquitter d'une dette envers les habitants d'Erakor, qui.nous ont rendu la tache agreable par l'interet et la patience qu'ils ont temoignes a nos recherches, en leur dediant ce travail en temoignage de gratitude et d'amitie. Merci en particulier a. Marik Charly Kalmet, Marik Matai, Ata, Marik Waya, Marik Waoute, Marik Are Kalon et Marik Wah, pour n'en nommer que quelques uns. X TABLE DES MATIERES Page Resume de these Preface Table des matieres INTRODUCTION 1 Premiere partie: L'ORGANISATION ECONOMIQUE LES ACTIVITES DE PRODUCTION I - Les Activites d'Auto-subsistari.ee A - Chasse et Peche 23, B - Agriculture -vivriere a Erakor 24 1 - description. 22 - changements qui se sont produits dans 1'agriculture vivriere 26 3 - dimension de la production -vivriere 29 C - Modes d'Entraide 32 D - Le Regime foncier 1 - apergu de 1'organisation sociale coutumiere 37 2 - role de la mission presbyterienne a - alienation du domaine villageois 41 b - modifications du systeme foncier introduites par la mission 44 c - role actuel de la mission 6 3 - tenure fonciere a Erakor a - terres de 1'habitat 48 b - terres de culture 53 c - modes de succession - modele normatif 55 - modele statistique 60 4 - conclusion 72 II - L'Agriculture commerciale Introduction 81 A - Les Cultures commerciales 82 B - Le Marche de Port-Vila 1 - introduction 84 xi Page 2 - histoxique 85 3 - une journee au marche 88 4 - revenus tixes du marche 96 5 - depenses des femmes se rendant au marche 106 - conclusion 109 III - Les Activites non-agricoles A - Le travail salarie 1 - historique 122 2 - travail salarie et main d'oeuvre villageoise 1972 136 3 - les emigrants 141 4 - strategie de production et revenus des maisonnees 4 B - Developpement communautaixe: la societe Ntuam Sbok 1 - introduction 150 2 - historique 1 3 - fonctionnement de N.S.K. 157 4 - la reaction s'organise 163 5 - le president s'explique 16,8 6 - conclusion 172 C - Formation de Capital et Investissements 1 - ressources naturelles 187 2 - echange de services dans le secteur non-marchand 200 3 - capital liquide et capital technique 204 4 - capital "humain" 206 a - sante 206, b - instruction 9 5 - investissements a Erakor 217 6 - conclusion 220 IV - Les Structures de Production 223 xii IMPORTANCE RELATIVE DES SECTEURS MARCHAND ET NON-MARCHAND DANS LA DISTRIBUTION DES BIENS ET SERVICES Page Introduction 234 I - Secteur non-marchand A - Echanges mineurs 1 - echanges informels de hourriture 236 2 - tipati 233 - smol maket 7 B - Echanges majeurs 1 - mariages 239 2 - deuils '24II - Secteur marchand 252 Conclusion 254 PATTERNS DE CONSOMMATION A ERAKOR Introduction 256 I - Patterns de Consommation A - Alimentation 257 B - Habitation 9 C - Objets de luxe 263 II - Consommation ostentatoire 267 MODERNISATION ET IDEOLOGIE A ERAKOR Introduction 278 I - Le Passe 280 II - Le Present 291 Conelusion 30 8 xiii Deuxieme partie: L'ORGANISATION POLITIQUE 1 :—a— Page I - Historique A - Organisation politique traditionnelle 314 B - Organisation politique au deBut du siecle 322 II - La Chefferie A - La chefferie de 1900 a. 1972 338 B - Election d'un nouveau chef 345 C-- Role et fonctions du chef de village 352 D - Strategies de legitimation 359 E - Limite du pouvoir du chef 366 III- Le Conseil du Village A - Mode de selection des conseillers 374 B - Role du conseil du village 377 IV - Les Church Elders et la Mission preshyterienne A - Fonctions des Church Elders 393 B - Mode de selection des elders 396 C - Deux crises provoquees par les elders 399 V - Le Meeting general 417 VI - Le Role politique des Cadets 423 Conclusion 42CONCLUSION GENERALE 433 Notes et Renvois 440 Appendices 4 Bibliographie 466 xiv TABLEAUX Page No 1 — Inventaire de 6 jardins 74 No 2 - Superficie des jardins 6 No 3 - Production vivriere selon l'age du chef de maisonnee 77 No 4 - Modes de cooperation dans 1'agriculture vivriere 78 No 5 - Modes de transmission des terres de culture 79 No 6 - Modes de transmission des cocoteraies 80 No 7 - Le Marche de Port-Vila: Participation 96 No 8 - Le Marche de Port-Vila: Revenus 9No 9 - Revenus derives du marche par les "regulieres" 175 No 10 - Importance relative des divers produits vendus par les "regulieres" 176 No 11 - Distribution des depenses par vendeuse par jour de marche 177 No 12 - Main d'oeuvre feminine 178 No 13 - Main d'oeuvre masculine 9 No 14 - Mobilite occupationnelle - - 180 No 15 - Statut occupationnel des chefs de maisonnee 181 No 16 - Stade de developpement, production vivriere et revenus des maisonnees 182 No 17 - Distribution des maisonnees selon le revenu mensuel par unite de consommation 183 No 18 - Distribution par village des investissements dans la cooperative N.S.K. 154 No 19 - Distribution des investissements des societaires dans la cooperative N.S.K. 154 No 20 - Depenses hebdomadaires en nourriture 258 -XV No 21 - Ameublement dans 4 villages de Vate 262 No 22 - Achats effectues par les maisonnees durant une annee 263 xvi APPENDICES Page No 1 - Alimentation 440 No 2 - "College for what?" 442 No 3 - Preparatifs a un mariage 450 No 4 - Tingpiel 452 No 5 - "Bride price" 453 No 6 - Trousseau de la mariee 454 No 7 - Nanromien 456 No 8 - Depenses resultant de deux mariages 461 No 9 - Contributions de certains consanguins 464 No 10 - Un releve quotidien de ventes a la cooperative britannique 465 No 11 - Equipement des maisonnees d'Erakor (1972) 465a xvii CARTES GEOGRAPHIQUES Page Carte No. 1 - He de Vate 184 Carte No. 2 - Zone peri-urbalne de Port-Vila 185 Carte No. 3 - Village d'Erakor 186 xviii PHOTOGRAPHIES Page A - Place'centrale du village: eglise, McKenzie Hall et ecole primaire. 116 B - Magasin et garage de la societe N.S.R. 117 C - La mariee et son. cortege "prennent le the" chez . le marie au sortir de 1'eglise. 118 D- Comptage des nattes formant le "bride price". 119 E — Kal., le president de la societe N.S.K., porteur de la medaille du merite agricole. 120 F - M., un informateur. 121 G - Resolution d'un litige foncier. 277 1 INTRODUCTION Cette these de doctorat porte sur la reaction, d'un village neo-hebridais, Erakor, a. la situation de contact de cultures dans ce Territoire. Le premier objectif de cette etude est de combler une lacune, en decrivant une strategie indigene d'adaptation a. I'ordre colonial, qui a ete large-ment ignoree dans les etudes recentes sur les Nouvelles-Hebrides au profit des reactions de type culte du cargo (culte du Nu et mouvement John Frum). Non seulement Erakor ri'a pas connu de tels mouvements de resistance au cours da son histoire, mais de plus les habitants de ce village se sont montres particulierement receptifs. aux influences extexieures. Nous considerons ces deux formes de reaction a premiere vue antithetiques, soit volonte poussee de modernisation et culte du cargo, comme faisant partie integrante d'une.meme histoire de conversion a. un ordre. social nouveau aux Nouvelles-Hebrides. C'est ainsi que nous.analy-sons les changements socio-culturels a Erakor a partir d'une problematique developpee pour 1'etude des cultes du cargo. Notre sujet chevauche en fait deux domaines de recherche bien etablis en Anthropologie, a. savoir les cultes du cargo et la modernisation de village. II est malheureusemerit impossible, dans les limites d'un ouvrage deja fort long, de presenter a. la fois les resultats de notre recherche empirique et de passer en revue les diverses theories sur ces deux sujets, ou encore d'adopter une approche veritablement comparative. Nous nous contentons de comparaisons implicites, laissant a 1'arriere-plan 2 les ecrits qui ont influence notre demarche. Nous comptons en temps et lieu situer ce travail dans un contexte comparatif. Le lecteur, pour qui ces sujets sont familiers, reconnaitra sans peine les ouvrages dont nous sommes tributaires; le lecteur moins avert! voudra bien se reporter a notre bibliogxaphie. La these decrit les structures economiques et politiques mises en place au niveau villageois en reponse a la situation de contact et leur mode d'insertion dans l'univers social du Territoire. Nous analysons en particulier la fagon dont les habitants d'Erakor ont resolu les tensions entre economie marchande et economie primitive d'un cote et l'inegalite des formes de pouvoir entre secteurs europeen et autochtonede 1'autre. Ainsi dans la premiere partie de la these, nous etudions, a travers 1'orga nisation des activites economiques, le genre de rationalite (marchande ou non-marchande) qui guide le systeme economique. L'axe principal de notre analyse devient l'utilisation de la monnaie, son usage comme sa signifi cation, dans 1'articulation des divers niveaux de relations sociales. Ce travail entend deblayer le terrain pour une etude ulterieure de la symbo-lique propre a de tels systemes d'organisation sociale. La seconde partie de cette etude traite de l'arene politique villageoise et de sa relation avec le gouvernement central. Nous essayons la de mesurer le degre d'autonomie politique que le village a su preserver, a l'interieur des limites inherentes au mode d'adaptation choisi, et de decouvrir les prin-cipes qui structurent l'activite politique. Apres cette mise en garde, nous pouvons maintenant aborder les 3 raisons qui ont motive cette recherche et expliquer la demarche qui a ete suivie. I Nous assistons presentement a une reinterpretation del'histoire coloniale du Pacifique-Sud. Les histoxiens actuels insistent maintenant sur le role joue par les populations autochtones dans la situation de con tact de cultures. "... the history of colonial penetration shows that at different times, and according to their reading of the situation and the resources at their disposal, Pacific Islanders ... made conscious acts of selection and rejec tion of elements of European cultuxe ... Any generali zation about the attitudes of Pacific Islanders under colonial rule must thexefore emphasize the flexibility of their responses and the vigour of their initiatives in moving between accommodation and opposition." (Hempenstall, 1974:16) II se dessine egalement une remise en question de l'intexpxeta-tion acceptee de l'histoixe des contacts culturels aux Nouvelles Hebrides. Les etudes recentes du demographe McArthur (1967) mettent en doute la cro-yance, populaire au debut du siecle (Rivers), a la depopulation de l'archipel neo-hebxidais.' L'etude de Shineberg (1967) sur le commerce du bois de santal indique clairement que le rapport de force entre santaliers et Autochtones penchait largement du cote de ces derniers, qui furent capables dans une 4 large mesure, d'imposer leurs conditions dans ce commerce. La periode plus recente de la traite de la main d'oeuvre commence a peine a etre etudlee en dehors des ecrits des societes anti-esclavagistes et mission-naires sur le sujet. II devient de plus en plus evident, par-dela les atrocites commises par les recruteurs, que les Autochtones n'etaient pas que des dupes dans le marche, et qu'ils s'engageaient pour des raisons qui leur etaient propres. L'etablissement europeen, minime et disperse a travers l'archipel, ne formait pas une force capable d'imposer unilateralement ses volontes a la population autochtone. L'efficacite preventive de la commission navale mixte creee en 1887, qui venait punir quelques fois 1'an les crimes commis contre les Europeens par des canonnades, demeure assez douteuse. De plus, bien que la Convention franco-britannique qui etablissait le Condominium neo-hebridais fut signee en 1906, l'existence d'un gouvernement central digne de ce nom ne remonte qu'aux annees 1920. A cette date, les habitants d'Erakor etaient deja alphabetises et Chretiens depuis au moins quarante ans, produisaient des cultures commer-ciales depuis une dizaine d'annees, et plusieurs d'entre eux etaient revenus de Fidji, Queensland ou de la Nouvelle-Caledonie. Les transforma tions du mode de vie indigene ne furent done pas imposees par la force des armes aux quelques survivants d'une societe indigene decimee par les epi demics et "demoralisee" par la perte de ses coutumes. La croyance, que les divers representants de la societe europeenne ont dicte de fagon unila-terale les conditions de I1interaction entre Neo-Hebridais et Europeens, 5 apparait aujourd'hui absurde. L'histoire du Pacifique-Sud a ete ecrite par des Europeens qui ont assigne un role passif a la population insulaire. Pourtant, la situa tion de contacts entre ces deux groupes ne peut se comprendre sans reconnaltre une volonte de participation du secteur indigene. L'etablissement somme toute aise des colons dans l'archipel, la conversion rapide, dans certains cas iristantanee, au christianisme, la participation a l'economie de marche par la production de cultures commerciales, sans que celles-ci soient encouragees par des taxes, tout cela ne peut s'expliquer sans tenir compte de la signification que les indigenes attachaient a. ces choses. Notre but n'est pas de reecrire l'histoire des Nouvelles-Hebrides, mais de montrer que les Autochtones ont joue un role de premier plan dans 1'acceptation des modes de faire europeens. Le refus de leur reconnaitre un role historique semble une facon pernicieuse de leur denier une histoire. II est grand temps de rendre aux Neo-Hebridais le role et la responsabilite qui sont les leurs pour la situation actuelle du Condominium. Ces gens n'orit pas ete des martyrs cloues au poteau d'idees europeennes (economiques, politiques et religieuses) imposees de force, mais des personnes qui ont dispose d'une liberte variable de choix et d'action a diverses periodes de leur histoire, et qui, a ce titre, ont faconne en partie les Nouvelles-Hebrides telles que nous les connaissons aujourd'hui. Leur disputer un role historique et la responsabilite qui s'y attache, parce qu'on est moins que satisfait du resultat de cette rencontre de cultures, constitue une forme de paternalisme a peine plus acceptable que la premiere. 6 II On a parfois dit que 1'etude des cultes du cargo formait un mode d'approche privilegie pour comprendre l'univers socio-culturel melanesien. Si l'on admet, par ailleurs, que les Autochtones ont joue un role important dans l'histoire coloniale, les exemples de modernisation de village consti tuent une facette de la reaction melanesienne a la situation de contact, et une facon tout aussi valable de soulever un pan des conceptions indi genes de leur univers socio-culturel. La volonte poussee de modernisation rencontree a Erakor et le mouvement de resistance John Frum sur Tanna representent pour nous les deux poles de reaction neo-hebridaise aux contacts culturels. Tous les cas de modernisation ne sont pas necessairement des cas de non-cargo et 1'in verse n'est pas plus exact. On ne peut pas non plus traiter de modernisa tion precisement dans les memes termes qu'on peut decrire un culte de cargo. Pourtant, ces deux formes de reaction ont plusieurs choses en commun, la premiere etant que ce sont la deux strategies d'adaptation a une meme situation coloniale aux Nouvelles-Hebrides. Ces mouvements demontrent tous deux une insatisfaction profonde envers une situation souvent commune, manifestent un meme desir de changement et recherchent des voies nouvelles pour parvenir au "cargo". L'idee de redemption semble inscrite au coeur de ces deux mouvements: on y trouve des espoirs et des aspirations neuves qui commandent la creation et 1'utilisation de nouveaux symboles dans la quete d'une societe renouvelee. Les habitants d'Erakor ont toujours affiche au cours de leur histoire une grande receptivite aux idees venues de l'exterieur: ils furent 7 les premiers a" se convertir au christianisme sur Vate et ils jouerent un role important dans la christianisation de cette ile; ils participerent tres tot a l'economie monetaire par la production de coprah et ils prennent aujourd'hui une part tres active au marche de Port-Vila. Ce village tres prospere represente dans 1'opinion de ses habitants une adaptation reussie a la situation de contacts culturels. Les habitants d'Erakor se sont coupes de leur passe, maintenant oublie, pour se tourner entierement vers l'avenir. La religion presbyterienne, avec ses promesses d'un monde nouveau et meilleur, a ete le principal agent de socialisation a l'idee de modernite. Le nouvel ideal s'est presente de facon diametralement oppose au monde coutumier, celui "des tenebres", et les villageois n'ont pas recule devant le choix. Pour embrasser le "monde de la lumiere", ils ont abandonne les guerres, les fetes, et les danses entre villages; ils laisserent aussi derriere eux leur religion traditionnelle, le culte des ancetres, et les maisons des hommes. Les villageois se percoivent aujourd'hui comme "moitie, moitie", comme des participants de deux univers culturels disjoints, celui d'un passe qu'il n'est deja plus possible de recuperer, meme s'ils le desiraient, et d'un avenir toujours a. realiser. Les communautes neo-hebridaises se situent entre les deux extremes que nous venons de mentionner, c'est-a-dire qu'elles ne partagent pas la forme de resistance du mouvement John Frum ni la receptivite des gens d'Erakor. 11 est important de se souvenir que nous nous adressons aussi a elles lorsque nous traitons des limites du continuum de reaction neo-hebridaise a. la situation de contact. Nous allons done voir a travers 8 l'etude d'Erakor ce qu'il est advenu d'"un village qui a choisi le progres", pour parodier le titre d'une monographie Gelebre sur la societe paysanne. Ill Nous avons dit qu'il ne fallait pas sous-estimer aux Nouvelles-Hebrides la participation indigene a leur propre acculturation. On peut considerer, dans une certaine mesure, les changements socio-culturels qui se sont produits comme le resultat de leurs efforts. On peut envisager la situation actuelle du village comme la resultante d'un ensemble d'aspira tions et de tentatives de modeler leur communaute a partir de certains imperatifs, bref, comme un discours dont on peut saisir les referants et les paradigmes. Nous considerons les exemples de modernisation et les cultes du cargo comme les deux cotes d'une meme medaille, comme la consequence d'une meme insatisfaction envers un ordre social donne et la recherche de nouveaux moyens de salut. Nous allons ainsi aborder cette etude de modernisation de village a partir de la problematique suggeree par Burridge (1969) pour 1<?etude des cultes du cargo. Un culte du cargo est pour cet auteur un phenomene social total, un mode de regeneration de tout l'etre social, tant dans ses manifestations intellectuelles, morales et religieuses qu'economiques et politiques. Ces mouvements apparaxssent lorsqu'il y a bifurcation entre une vision de la realite sociale, fondee sur un ensemble de symboles plus ou moins tradi-tionnels, et le devenir historique. La divergence est si fondamentale entre l'attente qui resulte d'une conception particuliere de la realite et ce qui 9 se produit dans la pratique, entre un ensemble d'aspirations et le reel, que 1'inexplicable s'insurge entre ces termes. Le culte du cargo se presen ce alors comme une tentative de formulation d'un nouveau "contrat social". Burridge centre son analyse sur le systeme de prestige, c'est-a-dire l'en-semble des qualites morales reconnues et demontrees par un systeme social particulier et les activites sociales par lesquelles les gens se differen-cient les uns des autres. Les cultes du cargo se produisent lorsque des circonstances nouvelles font que les modes traditionnels de mesure de l'homme propres a. une societe se revelent inadequats. Cette situation resulte souvent de changements qui affectent deux ensembles de variables. Le premier ensemble est economique et decoule des contradictions entre economie primitive et economie moderne. (Ces concepts tels que definis par l'ecole substantiviste sont pris ici comme des types ideaux) . On a la. deux univers sociaux antithetiques, faisant appel a. des processus de differentiation sociale, a des finalites differentes, et qui se retrouvent en juxtaposition a la suite de 1'expansion coloniale. Les principes d'organisation sociale de ces deux systemes economiques sont si contradictoires qu'ils donnent naissance a des univers sociaux irreconci-i±Tab/les ,bien que, dans la pratique,ce soit le propre des societes paysannes d'avoir a concilier a des degres divers les exigences de chaque systeme. Les cultes du cargo resultent des tensions entre des formes opposees de prestige social. La competition sociale en societe traditionnelle est une activite eminemment conservatrice: le prestige se gagne en demontrant qu'on realise a. un haut degre 1'ideal social de la communaute, puisque la competi-10 tion s'exprime a travers des activites partagees par tous. En economie de marche, 1'argent offre une mesure quantitative du prestige. Ce mode d'acquisition et de transmission d'un avoir qui dure n'atteste pas en lui-meme d'une conformite aux regies morales de la communaute. Ce role ou cette dimension symbolique de l'argent reflete 1'organisation complexe des econo mies de marche. C'est ainsi que les cultes du cargo prennent la forme d'enonces symboliques qui tentent de jeter un pont entre deux univers sociaux disc6ntinus,"u.os de constituer en systeme coherent des valeurs et des mesures opposees de l'homme dans son role social. Les revendications d'un "cargo" expriment egalement des relations de pouvoir, plus precisement la maniere dont le groupe autochtone se pergoit a travers les yeux des Europeens. Un processus de pauperisation resulte souvent de l^etablissement d'une paysannerie. Alors qu'en societe d'auto-subsistance il n'existe pas de pauvrete en tant que telle,b'ienrqu'il puisse y avoir des famines, puisque les "besoins" sont generalement axes sur la capacite de production du sys teme economique, il emerge dans les societes paysannes un ecart entre de nouveaux standards de consommation et les moyens de satisfaire ces aspira tions. L'indigence est une relation inachevee entre un niveau d'aspiration et les moyens pratiques de les satisfaire. Done a des "besoins" precis, peu importe en termes absolus le niveau de consommation, lorsque correspondent des moyens accessibles de satisfaire ces "besoins", il n'existe pas par definition de pauvrete. La pauvrete ne se mesure pas en termes absolus mais relatifs: un pauvre doit savoir qu'il est pauvre pour en devenir un. 11 Avec 1'etablissement d'un regime colonial, c'est-a-dire de rela tions economiques et politiques inegales entre deux secteurs d'une popula tion, s'installe done un appauvrissement du secteur indigene. II importe peu a cet egard que les Autochtones vivent mieux et plus longtemps qu'aupara-v.ant;. Une situation de depossession economique ne peut manquer de se faire jour, puisqu'on fait miroiter au secteur indigene une somme infinie de biens nouveaux, alors que les moyens de les obtenir sont imposes et controles par le secteur dominant pour son avantage propre. Nous verrons dans le chapitre sur les modes de consommation a Erakor la relation directe entre consommation, formes de competition sociale, groupes de reference et centres de pouvoir. Si comme nous le croyons, les modes de consommation forment un langage par lequel s'exprime la competition sociale, les signes et symboles de ce discours de differentiation ne peuvent ignorer les instances du pouvoir telles qu'elles sont percues. Cette depossession economique, qui resulte en partie de relations inegales de pouvoir entre les secteurs autochtones et europeens, ne manque pas de devenir, surtout dans la societe melanesienne ou traditionnellement la possession de biens de prestige est synonyme de statut, l'admission d'un statut d'inferiority. La revendication d'un acces egalitaire aux produits manufactures, ceux-la memes qui sont consommes par le groupe dominant, est la facon dont s'exprime dans un culte du cargo le desir d'une societe nou-velle, d'un ordre social nouveau, sans doute parce que ces produits se sont reveles particulierement couteux a obtenir, comme nous le verrons pour Erakor. Le "cargo" reclame est done aussi. la reconnaisance par le groupe 12 dominant des qualites morales et de la yaleur du groupe domine. IV Nous avons a Erakor une communaute villageoise qui, comme plu sieurs autres aux Nouvelles-Hebrides, n'a pas repondu a la situation de con tact par un culte du cargo. L'etude d'un tel village devrait nous permet-tre de decouvrir ce qui se presente comme une alternative a de tels mouve-ments. En assumant que les villageois sont en partie responsables de la situation actuelle, il est important de voir ce qui fut abandonne de leur organisation sociale traditionnelle et les nouveaux modes d'organisation qu'ils se sont donnes. Notre etude porte plus precisement sur les modes d'organisation economique et politique mis en place pour repondre a la situation de contact et le contenu de ces structures qui forment un "dis-cours social": un discours, avec signifiants et paradigmes d'abord, mais aussi au sens de production d'un contexte ou trame culturelle. Selon Turner: "Human social groups tend to find their openness to the future in the variety of their metaphors for what may be the good life and in the context of their paradigms. If there is order, it is seldom preordained ... it is achieved — the result of conflicting or concurring wills and intelligences, each relying on some convincing paradigms." (Turner, 74:14) Nous avons parle de 1'aspect innovateur des cultes du cargo, que ce soit dans la formulation d'ideaux neufs ou les tentatives de reorganisa tion sociale. Les essais de modernisation sont aussi concernes par une definition de la kut laef dans les termes des gens d'Erakor et la recherche 13 des moyens propres a y parvenir. La volonte de modernisation est egalement fondee sur une attente que le systeme traditionnel ne peut remplir. On trouve dans l'histoire de la modernisation d'un village autant de revela tions sur les conceptions indigenes de leur univers social, autant d'expe riences avec des idees et des modes nouveaux de faire, autant d'espoir et d'audace que dans les cultes du cargo. La conception indigene de leur univers socio-culturel se decouvre sans doute avec moins d'eclat et de symboles inquietants, mais elle n'en est pas moins la pour guider la facjon dont se tisse la trame sociale au jour le jour. La these decrit la strategie d'adaptation d'un village situe dans la zone peri-urbaine de Port-Vila et definit aussi precisement que possible la situation economique et politique de ce village. Si Erakor est aujour-d'hui urbanise et l'un des villages les plus prosperes des Nouvelles-Hebri des, son histoire reflete pourtant assez fidelement l'histoire coloniale du Territoire. Les villageois ont connu les spoliations de terre, les epidemies qui decimerent une partie de sa population, le travail sur les plantations de Fidji ou de Queensland, la conversion au Protestantisme, la centralisation administrative, etc. Les villageois ont certainement eu des contacts plus pousses avec les Europeens que les habitants des villages de brousse. S'ils avaient acces a un plus grand nombre d'emplois salaries (do-mestiques, miliciens, marins, etc.), la base de l'economie villageoise e-tait pourtant la meme que celle des autres villages: une production commer-ciale du coprah soumise aux memes fluctuations de prix a travers l'Archipel. Erakor forme aujourd'hui une communaute atrophiee de son passe, 14 une mixture de materialisme, de perspicacite commerciale, de religion chre-tienne assise sur une base pai'enne, d'optimisme face a l'avenir, et d'assu rance d'avoir choisi la bonne voie. Bref, le village donne 1*impression de savoir ou il veut aller et d'avoir obtenu ce qu'il voulait. Comment expli-quer cet etat de fait sinon en l'opposant aux cultes du cargo qui ont surgi dans d'autres parties de l'Archipel? Les habitants d'Erakor reagissent au mouvement John Frum par des moqueries devant ce qu'ils considerent comme des enfantillages, une imitation des moyens propres a assurer l'arrivee du "cargo" ou de la "kut laef". Au niveau du sens commun, on peut dire qu'Erakor n'a pas cohnu de culte du cargo parce que ses habitants ont ete capables d'approfondir, par des contacts frequents, leur connaissance du secteur europeen. 11 faut alors expliquer le cadre conceptuel des villageois, voir d'ou ils tenaient leur modele de la societe europeenne, qui leur a permis de se representer avec autant d'exactitude la situation de contact et' de s'acheminer avec au tant de succes sur la voie de la modernisation. Seule une etude symbolique ou cognitive de la modernisation peut repondre a ce genre de questions. II est toutefois impossible d'entreprendre une telle analyse des symholes, images ou paradigmes, employes par les villageois pour definir la nouyelle realite sociale, c'est-a-dire leur modele de sens commun, ,sans fonder cette analyse sur une description anterieure de 1'organisation sociale. On ne peut acceder au niveau ideologique sans avoir au prealable deflni l'univexs des contraintes sociales. C'est ce que nous avons voulu faire dans cette these tout en posant des jalons, en offrant des reperages, pour une etude 15 ulterieure de la symbolique de la modernisation. Nous pourrons, dans cette etude future, considerer 1'organisation sociale comme des propos que les gens se tiennent, | partir de paradigmes ou symboles qui viennent informer une conception particuliere de la vie commun-autaire. Ces images de leur communaute et de l'univers social plus vaste dans lequel elle s'inscrit sont mises en pratique, testees pour ainsi dire, dans les activites quotidiennes. Elles sont redefinies et con-testees par les participants, selon leur position dans la communaute, les buts qu'ils se donnent et les tactiques qu'ils deploient pour realiser leur projet de mobilite sociale. Les normes qui se degagent de ces images ne sont pas toutes internalisees de la meme facon et ne viennent pas par ailleurs sup-planter les determinations individuelles. Ce "script culturel", pour employer .line unexp.ressiorion de Turner, s'exprime dans l'ordre social, dans les ten sions qui en resultent et dans les elements qui le minent. Cette these se veut done le premier volet d'une etude de moderni sation. A part le chapitre consacre a l'ideologie de la modernisation a Erakor, 1'analyse porte sur 1'organisation economique et politique du village. Nous nous empressons d'ajouter toutefois que l'analyse est conduite d'une fagon particuliere qui a ete dictee par la problematique adoptee. Les chercheurs qui se sont penches sur les cultes du cargo ont decrit les experi mentations auxquelles ces mouvements donnent lieu, 1'importance de leur con-tenu symbolique et la confusion des domaines d'action sociale. Nous pre-sentons une description minutieuse des comportements economiques de faeon a saisir 1'attitude des villageois face aux diverses activites economiques et 16 cerner les domaines d1 application des principes en cause. Ainsi le materiel statistique, assez volumineux dans certains chapitres, n'a pas ete analyse a partir de matrices complexes. Nous reservons ce travail pour des publi cations ulterieures sur des sujets plus restreints. Nous'avons egalement fait une large place aux enonces des villageois, c'est-a-dire a la facon dont ils decrivent eux-memes les activites etudiees, pour percevoir leurs termes de reference. Nous tenons done a mettre le lecteur en garde que cette these n'est pas une etude d'anthropologic economique, meme si le mate riel empirique presente est largement economique. Nous etudions la modernisation d'un village a partir d'une proble-matique developpee pour 1'etude des cultes du cargo afin de voir ce que ces deux formes d'adaptation ont en commun. Nous avons, par exemple, dans la partie qui traite de 1'organisation economique conserve l'hypothese de Burridge que'les mouvements messianiques naissent souvent des tensions entre economie de subsistance et economie de marche. Nous avons essaye de deter miner le type de finalite qui se manifeste a travers les activites econo miques pour decouvrir s'il existait des tensions a Erakor entre ces deux types antithetiques de systeme social. L'analyse et la description ethno-graphique sont done faites en termes de delimitation de domaines, de forma tion de groupes, de valeurs exprimees a travers ces formes d'organisation sociale, pour en arriver finalement a certains principes cognitifs ou para-digmes sociaux qui definissent, organisent et unifient l'univers social. Ce genre d'etude de modernisation peut etre tout aussi revelateur d'un ensemble de perceptions et d'aspirations que les etudes de cultes du cargo. Nous 17 voulons, par 1'etude des comportements economiques et politiques, des formes d'interaction et de groupements sociaux mis en place, des principes qui dirigent ces activites et des valeurs qui les sous-tendent, saisir la perception du social qui en emerge. Nous presentons done ces donnees comme un discours avec ses referants et ses images de la "kut laef" a realiser et qui offre une direction et un sens aux changements socio-culturels. On ne retrouve pas dans les communautes comme Erakor une concor dance totale des modes de faire ou des valeurs. Les realites et les objec-tifs individuels sont multiples, les paradigmes nombreux qui viennent s'ins-crire dans les projets de differenciation sociale. Toutefois, le processus de colonisation amene une differenciation des sous-systemes sociaux, lorsque ceux-ci sont tires de leur gangue domestique et parentale pour etre deter mines de l'exterieur, dans un univers socio-culturel beaucoup plus vaste. Cet etat de societe partielle fait partie de la definition de la societe paysanne. Mais ce constat ne prend son sens que lorsqu'etudie comme un pro cessus jamais entierement complete a travers les strategies d'adaptation du secteur indigene. Nous nous proposons d'analyser ici une des formes d'adap tation a la situation de contact qui se presente comme le pendant des cultes du cargo deja Studies aux Nouvelles-Hebrides. En etudiant ce qu'il est advenu d'un village qui a mise sur la modernisation, son etat de "modernite" pour ainsi dire, nous esperons definir les confins de 1'experience neo-hebridaise des contacts culturels. 18 V La these se presente en deux parties de longueur inegale. La pre miere partie, qui porte sur 1'organisation economique actuelle et les trans formations qu'elle a subies, traite principalement des activites de produc tion. D'abord parce que nous essayons de determiner les modes d'articulation del'economie villageoise a celle de l'archipel et, ensuite, parce que celles-ci sont d'une importance capitale pour la comprehension du systeme social villageois. L'hypothese que nous avons adoptee veut que les cultes du cargo naissent des ambigui*tes et des contradictions qui tiennent a la coexistence d'economies primitive et marchande dans une communaute. II est done essen-tiel de determiner si ces tensions existent a Erakor, aussi bien au niveau des principes d'organisation, que des valeurs qui guident les activites economiques. Nous abordons dans un premier chapitre les activites d'auto-sub-sistance au village. Apres avoir decrit brievement le systeme agricole autochtone et offert une mesure de la production vivriere, nous montrons la relation qui existe au niveau domestique entre la production vivriere et les activites salariees. Nous analysons ensuite les formes de cooperation entre maisonnees dans les cultures vivrieres et commerciales pour cerner 1'unite de production agricole. Nous decrivons enfin le regime foncier ou la maniere dont les droits sur ce moyen de production sont repartis entre villageois. Un deuxieme chapitre traite de 1'agriculture commerciale, soit de 19 la production de coprah et de la participation au marche de Port Vila. L'etude du marche nous permet de saisir les comportements economiques des. villageois dans les activites commerciales et leur connaissance du fonction-nement de l'economie de marche. Un troisieme chapitre a pour objet le travail salarie, le princi pal mode d'articulation de l'economie villageoise a l'economie de l'Archipel. Nous analysons la structure et la mobilite occupationnelles des villageois et le phenomene d'emigration des jeunes travailleurs. Nous examinons en-suite les revenus monetaires des maisonnees pour montrer la prosperite du village et voir jusqu'a quel point l'economie villageoise est axee sur l'economie marchande. Un quatrieme chapitre porte sur une entreprise de developpement communautaire, la cooperative de production Ntuam Sook. Nous etudions en particulier les problemes de leadership et de gestion de cette entreprise pour decouvrir l'attitude des habitants d'Erakor envers les modes communau-taires de developpement economique. Un cinquieme chapitre, qui analyse l'attitude des villageois envers les biens de production, le degre de capitalisation et les formes d'inves-tissement au village, va nous permettre de deceler l'ubiquite de l'economie marchande a Erakor. L'etude des modes de production se termine par un chapitre intitule Structure de Production. Apres avoir note le polymorphisme des activites de production, nous concluons qu'Erakor constitue une formation sociale de type hybride, a la fois rurale et urbaine, sans etre vraiment l'une ou 1'autre. 20 En economie paysanne, la production domestique n'obeit pas exclu-sivement aux couts de production. La maisonnee, en plus d'etre lrunite de consommation, a egalement des obligations sociales a rencontrer. Le sept-ieme chapitre passe brievement en revue les modes de distribution de biens et services a Erakor pour mesurer 1'importance relative des secteurs mar-chands et non-marchands. Nous etudions les diverses formes d'echange et de prestations entre maisonnees pour montrer que les biens qui circulent dans la sphere marchande excedent largement en valeur les biens canalises dans le secteur non-marchand. Nous en arrivons a la conclusion que le niveau de production domestique s'explique en fait par les standards de consomma tion. Le huitieme chapitre traite, a partir de quelques indicateurs, des standards de consommation au village. En plus de decrire la valeur mone-taire ou la valeur d'usage des biens en cause, nous examinons l'ordre social derriere les formes de consommation. Nous montrons au niveau individuel que les depenses somptuaires s'inscrivent dans les projets de differenciation sociale. Nous expliquons ensuite la forme et le contenu de la consommation ostentatoire par le statut de societe partielle, determinee de l'exterieur, de la communaute villageoise. La finalite des activites de consommation reve-le une fois de plus 1'integration de 1'economie villageoise a 1'economie de marche. Un neuvieme chapitre, qui examine l'ideologie de la modernisation a Erakor, vient clore cette partie. Nous analysons, a travers diverses 21 representations, comment les villageois conceptualisent les changements qu'ils ont connus. Nous montrons le role historique du christianisme comme facteur de transformation socio-culturelle et nous decrivons la reaction des habitants d'Erakor envers un culte du cargo neo-hebridais. Nous compa-rons finalement la societe Ntuam Sook a une autre entreprise de developpement communautaire pour center dans la pratique l'ideologie de la modernisation dans ce village. La seconde partie de la these, qui porte sur 1'organisation poli tique d'Erakor, traite d'un ensemble de variables presque toujours associe a 1'emergence de cultes du cargo, celui des relations de pouvoir entre sec teur indigene et secteur europeen. Nous analysons les modes d'articulation du village au systeme poli tique du Territoire pour voir ce que la modernisation d'Erakor a coute a ses habitants en terme d'autonomie politique. Nous voulons decouvrir comment les liens economiques avec 1'univers non-villageois se traduisent dans la realite politique. Bref, 1'integration politique est-elle aussi complete que 1'integration economique? Nous etudions les structures politiques mises en place en reponse a.la situation de contact. Nous examinons la forme et le contenu de l'arene politique villageoise, aussi bien au niveau institutionnel que non-institu-tionnel, la distribution du pouvoir entre co-residents, et les liens entre le village, 1'administration condominiale et la mission presbyterienne. Qu'il nous soit permis d'ajouter que nous souscrivons entierement a l'approche dynamique des systemes politiques locaux proposee par Swartz, 22 Turner et Tuden (1966) et Swartz (1968) qui fait porter 1'analyse sur les processus plutot que sur les structures. Ceci ditj 1'organisation poli tique est si peu formalisee a Erakor, les roles officiels si vides de pou voir reel, que nous ne risquons pas de figer indument les processus poli tiques en analysant surtout le systeme de charges. ; Cette partie de la these debute par une reconstitution de 1'orga nisation politique traditionnelle et de la gerontocratie religieuse insti tute par la mission presbyterienne au debut du 20eme siecle. Un second chapitre traite de la chefferie telle que nous l'avons observee. Le chef et son assistant ne disposent que d'une autorite minimale. C'est a trayers le fonctionnement du conseil du village, le sujet du troisieme chapitre, qu'ils acquierent une autorite consensuelle. Nous allons insister sur l'as-pect judiciaire du role des. conseillers et decrire les alternatives a ce mode communautaire de redressement. Un quatrieme chapitre"etudie le role politique des church elders afin de decrire un mecanisme politique de base, soit la manipulation d'autorites exterieures. Un cinquieme chapitre analyse le fonctionnement des meetings comme mode de prise de decisions. Nous verrons les divers referants utilises et les voix qui, exclues del'administration quotidienne des affaires du village, sont a meme de s'y faire entendre. Le dernier chapitre examine le role officieux mais neanmoins effectif des cadets dans l'arene politique. Finalement, une conclusion fait le point sur 1'arene politique,villageoise et sur l'ideologie contenue dans ce systeme. Premiere partie: L'ORGANISATION ECONOMIQUE LES ACTIVITES DE PRODUCTION 23b I - LES ACTIVITES D'AUTO-SUBSIS TANCE A - Chasse et .Peche Les villageois pratiquent la chasse mais c'est plutot un sport qu'une importante activite de subsistance. Plusieurs habitants possedent des fusils avec lesquels ils chassent pigeons, roussettes et cochons sau sages , d' autres ont des chiens qui traquent les cochons sauvages qui s'aven-turent dans les jardins. Mais le prix des cartouches etant eleve et les resultats de la chasse souvent incertains, ce n'est pas une activite prati-quee regulierement. La peche est beaucoup plus importante au point de vue de la sub sistance. On pratique'la peche, de jour ou de nuit, au filet, a la ligne, a la sagaie ou au fusil de chasse sous-marine. Bien que les filets de peche appartiennent aux gens dans la quarantaine, ce sont les jeunes hommes, surtout les chomeursqui se rendent le plus souvent pecher. Si neuf maisonnees dans notre echantillon possedent des filets de peche, une seule pourtant vit uniquement du produit de la peche. Cet homme tire son revenu du poisson frais qu'il vend au village, au marche, ou aux restaurants de la ville. Les autres individus qui pratiquent la peche au filet consomment le poisson a la maison et vendent l'excedent au marche. Lamer offre egalement d' autres ressources. Les femmes et les enfants ramassent diverses varietes de coquillage sur le recif et ceux-ci sont consommes, vendus au marche, et utilises dans la production artisanale. Les produits de la mer occupent une place beaucoup plus importante dans 1'alimentation que la viande fraiche qui est assez rarement consommee. 24 B - Agriculture vivriere a Erakor 1 - DESCRIPTION II ne s'agit ici que de presenter un bref apercu de 1'agriculture vivriere autochtone avant d'aborder ce qui nous concerne plus directement, soit 1'organisation de la production agricole. Les villageois font remarquer qu'Erakor possede les avantages sui-vaiits au point de vue des ressources naturelles. Ils ont un acces facile aux produits de la mer grace au lagon d'Erakor et a la bale d'Etmat protegee par un recif de corail. Ils considerent que le sol est plus fertile que celui d'autres villages de la zone peri-urbaine de Port-Vila. Ils expli-quent 1'existence d'organisations communautaires de travail aux lies Shepherd, par exemple, parce que les produits vivriers doivent etre plantes a un moment precis du calendrier agricole. A Erakor, ce travail en commun n'est pas necessaire, dit-on, parce qu'a part les ignames, on peut planter n'im-porte quoi, n'importe quand. Le travail agricole requiert ainsi moins de soins et moins de temps qu'ailleurs. Un troisieme avantage tient a la posi tion du village qui leur permet de mettre facilement en marche l'excedent de la production vivriere. On pratique a Erakor une agriculture itinerante a long cycle de rotation, c'est-a-dire avec une periode de jachere d'environ dix ans.1 II y a deux saisons aux Nouvelles-Hebrides: l'ete ou la saison des pluies de novembre a avril et l'hiver ou la saison seche de mai a octobre. Le calen drier agricole est relativement simple: juin, juillet, aout: debroussage des sites et preparation des nouveaux jardins; de aout a Janvier: plantation; de fevrier a avril: desherbage et replantation. 25 Le debroussage debute alentour de juin au debut de la saison seche. On coupe au sabre d'abattis et a la hache la vegetation secondaire. Les petits arbres sont abattus alors les plus gros sont ebranches. On laisse secher ce feuillis pendant quelques semaines avant d'y mettre le feu. On distingue plusieurs sortes de sol sec et sablonneux ("blanc") et de sol humi-de_. et riche en humus ("rouge"). On brule d'abord le feuillis des jardins situes en sol humide, done plus difficile a secher en cas de pluies. On commence a planter a la fin de juillet, debut aout, et on continue a debrous-ser le jardin petit a petit, a mesure que les surfaces deja debroussees sont mises en culture. Les gens possedent en general plus d'un jardin parce que certains types de sol conviennent mieux a certains produits. En 1'absence d'engrais naturel ou chimique, les gens disent qu'il faut utiliser les possibilites offertes par chaque type de sol pour maximiser les rendements. Cette pratique s'explique egalement pour des raisons de tenure fonciere comme nous le verrons plus loin. La seule culture qui est saisonniere est celle de l'igname plantee du mois d'aout au mois de Janvier. Les ignames ne peuvent etre plantees dans un jardin plus d'une seule annee, alors que les autres produits vivriers peuvent et sont en general plantes une seconde annee et parfois meme une troisieme. Ces jardins sont finalement abandonnes quand la tache de desher-bage devient trop difficile. Plusieurs cultures cohabitent dans les jardins autochtones qui gravitent toutes autour de la culture de l'igname qui requiert des soins 26 speciaux. Les taros fidji (Xanthosoma) doivent etre plantes loin des ignames de facon a ce que leurs larges feuilles ne recouvrent pas la tige de l'i-gname ou ne jettent pas d'ombrage sur les autres legumes. Les bananiers sont plantes un peu plus tard en decembre alors que les feuilles des ignames sont.seches indiquant que le tubercule est deja forme dans le sol. De fevrier a mai, a mesure qu'on recolte les ignames, on replante dans le meme trou, bananiers, taros, manioc ou cocotiers. Ces produits peuvent etre plantes a. n'importe quel moment de l'annee. Le desherbage se fait en fevrier, mars, avril, alors que les cultures ont commence a donner de l'pmbrage. On continue a remplacer dans le jardin les produits qu'on a deterres jusqu'a ce que vienne le temps de debrousser un nouveau jardin. De nombreux arbres sont plantes dans les jardins et l'on y trouve des plan tations semi-permanentes de bananiers et de Xanthosoma. Il-n'y a pas de division rigoureuse du travail selon le sexe, si-non que le travail le plus dur est reserve aux hommes. Ceux-ci se chargent de l'ebranchage ou de l'abattage des arbres et du creusage des trous d'ignames au baton a.fouir ou a la barre a. mine. Le debroussage et le brulage des jardins, la plantation des divers produits et le desherbage, sont faits par les hommes et les femmes. 2 - CHANGEMENTS QUI SE SONT PRODUITS DANS L'AGRICULTURE VIVRIERE Selon Bonnemaison C1973), 1'agriculture traditionnelle neo-hebri-daise etait "monocentree", c'est-a-dire qu'on cultivait presqu'exclusivement ou le taroou l'igname, cette culture etant la culture ceremonielle. Les 27 systemes agraires etaient fondes sur l'une ou 1'autre de ces plantes. Le taro etalt en general la culture des man bush et l'igname, celle des man  salt-water. 2 ' L'"horticulture savante" de l'igname a ete abandonnee a Erakor, meme s'il existe encore une classification poussee de cette culture. On distingue toujours une quarantaine de varietes d'igname sans compter les sous-varietes. En plus de la simplification des techniques traditionnelles de culture de l'igname, certains autres changements se sont produits dans le systeme agraire. Plusieurs villageois ont passe la remarque que les gens ne travaillent plus autant dans leurs jardins qu'auparavant. En fait, 1'evolu tion de 1'agriculture vivriere a Erakor se modele sur la situation decrite par Barrau (1956) dans un. autre village de la zone peri-urbaine de Port-Vila. II avait trouve a Mele une diminution des surfaces cultivees, un raccour-cissement des periodes de jachere, et une diversification des cultures qui mettait l'accent sur des plantes plus faciles a cultiver, telles les manioc, patates douces et Xanthosoma. Cependant, on est encore bien loin de la situa-tionou rencontree par Bonnemaison (1973) dans la region Ndui Ndui d'Aoba, ou guere plus de 10 % des superficies agricoles sont reservees a 1'agricul ture vivriere, le reste etant occupe par des cultures commerciales. Avec la production commerciale du coprah, le travail salarie et la capacite des villageois d'acheter pain, riz, poissons et viandes en con serves, on assista a. une diminution des surfaces cultivees. Toutefois, cette tendance s'est renversee dans bien des cas avec la commercialisation de 28 1'agriculture vivriere et 1'abandon de la production de coprah. On utilise aujourd'hui a Erakor un cycle de jachere de cinq a six ans. Quant a la diversification des cultures, les jardins contiennent un nombre etonnant de plantes, sans compter les arbres fruitiers et les noyers plantes a proximite des maisons. On trouve dans les jardins des ignames (Dioscores alata, D. penta-3 philla, D. bulbifera, D. esculenta, D. hebridensis, D. nummularia) , des taros dits "island" (Colocasia esculenta) dont on cultive plusieurs varietes, des taros dits "fidji" (Xanthosoma) de plusieurs varietes, des maniocs (Manihot esculenta), des patates douces dites kumala (Ipomoea Batatas), de la canne a sucre (Saccharum officinarum). II y a egalement les cultures plus recentes de choux canaques, choux de chine et choux europeens, de lai-tues, de tomates, de piments, de citrouilles, d'haricots, de persil, de mais, d'echalottes et de carry. On plante aussi dans les jardins divers palmiers, des arbres a pain CArtocarpus altilis), des papayers (Carica papaya) et plu sieurs varietes de bananiers (Musa spp) . On rencontre autour des maisons des agrumes (citronniers, limiers, orangers, mandariniers, et limoniers), des noyers et des amandiers (Barrington excelsa, Canarium spp, Terminalia, Inocarpus edulis, etc.). Le tableau No. l,*qui decrit la composition de six jardins, nous laisse voir les variations d'une maisonnee a 1'autre pour les produits de base. *p. 74 29 3 - DIMENSION DE LA PRODUCTION VIVRIERE Nous avons dit plus haut que les villageois cultivaient en general plus d'un jardin. Lors du recensement economique des maisonnees, nous avons demande aux chefs de famille de donner le nombre de jardins mis en culture en 1973 et de classifier eux-memes la superficie de chacun de ces jardins en grande, moyenne ou petite. Ceci ne demeure bien sur qu'une mesure qualitative de la produc tion vivriere qui est presentee ici sous toute reserve. Nous avons par la suite mesure et fait l'inventaire de quelques jardins pour decouvrir a quoi correspondaient ces categories. Nous avons mesure quinze jardins: cinq petits, sept moyens et trois grands pour obtenir une moyenne a l'interieur de chaque categorie. (Voir tableau No. 2). ' Certains informateurs ont sans doute exagere par vanite la dimen sion de leurs jardins, alors que diautres, par fausse modestie, l'ont sous-estimee. Toutefois, apres avoir mesure ces jardins avec quelques villageois, nous avons constate que ces derniers avaient adopte la meme classification que le proprietaire du jardin dans onze cas sur quinze. Ces categories possedent done une certaine validite. Nous allons maintenant examiner les resultats de ce recensement. L'echantillon couvre soixante-trois maisonnees, soit 57.8 % de la population totale. Seulement trois maisonnees sur soixante-trois n'ont fait aucun jardin en 1973. Deux hommes et une femme sont a la tete de ces maisonnees et tous trois sont salaries. Le concubin de cette jeune femme etait au loin * p. 76 30 et celle-ci avait charge de jeunes enfants en plus de travailler a plein temps. Un des hommes, celibataire, construisait une maison et passait sa journee de conge hebdomadaire ace projet. Le troisieme individu, un homme marie, etait l'un des plus hauts salaries du village. Examinons maintenant les poles de la distribution en commengant par les maisonnees qui ne possedent qu'un seul jardin. Dix-huit maisonnees sur soixante-trois n'ont qu'un seul jardin en cultivation et, dans la major!-t§£ des cas, les chefs de maisonnee ont moins de trente ans, possedent des families peu nombreuses et sont salaries a plein temps. Si l'on regarde la composition des maisonnees qui n'ont qu'une superficie minimale en cultivation, c'est-a-dire qu'un seul petit jardin, on decouvre: (1) une femme agee dont le mari est invalide; ces deux personnes sont a la charge de leur fils adoptif (2) une femme agee, veuve, qui vit seule (3) un homme, son epouse et leurs enfants d'age scolaire; les epoux sont tous deux salaries (4) un couple salarie avec un fils d'age scolaire (5) un etranger salarie et sa famille habitant sur les terres d'un villa geois d'Erakor. A l'autre pole du continuum, on trouve treize maisonnees qui posse dent" de largessuperficies en cultivation, soit au moins trois grands jar dins. Dans chaque cas, la mere de famille se rend au marche et une portion des revenus provient de la commercialisation des produits vivriers. Le chef de famille de ces maisonnees est age de quarante-cinq a cinquante-cinq ans et aucun des parents n'est salarie, meme si des enfants le sont dans certains 31 cas. Deux conclusions se degagent de cet examen rapide de la production agricole a Erakor: CI) l'agriculture vivriere n'est pas une necessite, puisque plusieurs maisonnees ne disposent pas d'une production agricole suf-fisante pour satisfaire leurs besoins; C2) la production vivriere est par ailleurs integree a l'economie marchande, puisque les superficies mises en culture, autant en-dessous qu'au-dessus de la moyenne, s'expliquent dans un cas par les exigences du travail salarie et dans l'autre par la production commerciale de produits vivriers. (voir tableau No. 3). En effet, les maisonnees ont diverses strategies a leur disposi tion pour subvenir a leurs besoins, de l'emploi salarie qui exclut l'agricul ture vivriere en passant par une combinaison des deux, jusqu'a la culture de larges superficies dont les produits sont mis en vente au marche par le producteur. La tendance actuelle va vers une dependance economique plus direc-tte.s. envers la ville que par le passe. Les villageois ne sont pas sans ressentir cette situation comme en font foi les remarques suivantes de deux informateurs recueillies en 1973. "Les jeunes gens ne veulent plus faire de jardins. lis preferent tenir un crayon a la main. Ils aiment mieux la nourriture des Blancs. Ils seront bientot comme les Fidjiens: ils s'occuperont de mecanique plutot que des jardins." "Les garcons et les filles d'aujourd'hui ne touchent jamais a un jardin. Nous sommes la derniere generation de villageois a cultiver des jardins. Le village va bientot devenir comme celui de l'ilot Fila ou les gens achetent des ignames et des taros." 32 Le village d'Erakor constitue une communaute rurale situee en zone urbaine et l'agriculture qui y est pratiquee n'est pas encore devenue une agriculture de jardins potagers. Mais les produits vivriers possedent une valeur monetaire et ils sont remplaces par des produits importes, quand leur cout de production, estime en nombre d'heures de travail, est juge trop one-reux. C - Modes d'Entraide Nous venons de voir que l'agriculture villageoise est liee de tres pres a 1'economie de marche. Nous allons maintenant etudier 1'unite de production agricole et les modes de cooperation entre maisonnees. La division domestique du travail est simple a Erakor. La femme, a moins qu'elle ne soit malade, se charge de tous les travaux domestiques. Les taches agricoles les plus dures sont reservees aux hommes: ce sont eux qui abattent les arbres et creusent les trous dans les jardins. Les hommes et les femmes participent egalement aux travaux de debroussage, de planta tion et de desherbage des jardins. Comme l'indique le tableau No. 4 sur les modes de cooperation dans l'agriculture vivriere, la majorite des maisonnees a recours a une forme ou une autre d'entraide. La forme de cooperation la plus repandue consiste a demander l'aide d'un consanguin, d'un affin, ou d'un ami, pour une demi-journee ou une journee entiere. La personne qui offre son aide ne percoit rien, sinon sa nourriture a la fin de la journee, mais elle recevra plus tard 1'equivalent du travail qu'elle a donne. Le nombre de jours de travail p. 78 33 echanges depasse rarement une demi-journee ou une journee lors des opera tions de debroussage ou de creusage des trous. Le reste des travaux agri-coles est effectue par les membres de chaque maisonnee. Pres du quart des maisonnees ont recours aux services d'organisa-4 tions villageoises. Les membres du P.W.M.U. par exemple louent leurs ser vices a qui veut les employer. Les membres de cette organisation religieuse donnent benevolement une demi-journee de travail et le montant verse par la personne qui a retenu les services du P.W.M.U. (environ une livre sterling pour le groupe entier pour une demi-journee) est paye a la caisse de 1'asso ciation. Les membres de la societe Ntuam Sook, une entreprise familiale, echangent egalement entre eux des demi-journees de travail. On trouve au village certains groupes d'entraide appeles kambani. Ces groupes ne sont pas permanents, bien que certains durent plusieurs annees, et ne servent que pour les travaux agricoles. II n'existe pas de principe apparent d'organisation sociale pour dieter la composition de ces groupes informels. Ce sont les femmes qui foment le plus souvent des kambani au moment des travaux de debroussage, de brulage et parfois de desher-bagess^ des jardins. II y avait en 1973 cinq groupes de femmes qui coope-raient dans les travaux agricoles. L'existence de ces groupes, qui con-tiennent au plus quatre femmes, est lieeau fonctionnement des organisations villageoises. Les annees ou le P.W.M.U. fonctionne bien, e'est-a-dire qu'un grand nombre de ses membres offrent leurs services, les groupes particuliers d'entraide sont moins nombreux. Encore une fois, l'entraide entre les membres d'une kambani implique rarement plus qu'une journee de travail. 34 Les villageois se sont mis recemment a employer des ouvriers agri-coles (boi) pour travailler dans leurs jardins. Ils ont engage, pour des periodes allant d'un a quatre mois, des habitants de Tanna ou de Mallicolo venus a Port-Vila en quete de travail. Treize maisonnees d'Erakor ont em-ployezd'un a quatre immigrants chacune. Ces employes agricoles sont remune-re;sb' de $ A 20.00 a, $ 30.00 par mois, loges et nourris. Ceux qui possedent des boi louent leurs services sur demande aux villageois qui n'en ont pas. De ces treize employeurs, onze etaient salaries et n'avaient pas le temps ou 1'inclination de travailler a leurs jardins, et les deux autres vendaient au marche une large partie de leur production vivriere. Le tableau No. 4, fonde sur des donnees collectees avant que 1'utilisation d'ouvriers agricoles ne devienne populaire, ne reflete pas 1'importance de cette nouvelle forme d'organisation de la production vivriere. Nous avons en fait denombre vingt-neuf ouvriers agricoles durant une periode de six mois. On constate done que les modes de cooperation entre maisonnees sont restreints au niveau de l'agriculture vivriere. Chaque maisonnee est generalement auto-suffisante, a 1'exception de quelques demi-journees de tra vail echangees ici et la au moment des activites les plus dures. Les acti vites agricoles n'en demeurent pas moins la seule raison pour laquelle des groupes informels d'entraide se forment. II n'existe pas d'autres activites de production qui sont faites en commun, pas de peche ou de chasse communales. Ces groupes d'entraide n'echangent que leur force de travail. L'horticulture pratiquee par les villageois ne requiert pas d'outillage specialise ou cou-teux que certains individus pourraient controler. II n'y a pas non plus de 35 moments bien precis ou. la main d'oeuvre agricole se trouve en quantite limi-tee et soumise a une forte demande. Une des particularites les plus importantes du systeme agraire est cette flexibility d'arrangement qui rend son controle impossible par une categorie d'individus. Celui qui dispose d'un droit de culture sur une par-celle a simplement besoin d'une hache, d'un sabre d'abattis, d'un baton a fouir, et de la main d'oeuvre fournie par son epouse et ses enfants pour cultiver un jardin. Les membres d'une maisonnee, qui cooperent dans les jardins et possedent un acces egal a leurs produits, forment l'unite de production agri cole . II nous reste a parler des modes de cooperation dans les cultures commerciales. La seule culture commerciale toujours en production en 1968 etait le coprah. Ceux qui possedaient de larges plantations demandaient l'aide d'organisations villageoises — P.W.M.U., Men's Club, Youth Fellowship — quand venait le moment de ramasser les noix de coco. Ils donnaient a manger aux participants et une somme d'argent etait versee a la caisse de ces orga nisations apres que le coprah fut vendu. Dans une autre forme de cooperation, le proprietaire d'une coco-teraie donnait la permission a quelqu'un de faire du coprah et cette personne se chargeait en retour de nettoyer la plantation. Cet arrangement devenait parfois permanent. D'autres proprietaires de cocoteraies signaient un contrat avec un 36 entrepreneur europeen qui envoyait ses ouvriers wallisiens a Erakor. Ces derniers faisaient tout le travail sauf le sechage du coprah. Le villageois vendait ensuite son coprah a 1'entrepreneur europeen qui deduisait du mon-tant de vente le salaire verse a ses ouvriers agricoles. Nous avons vu dans la section precedence que les villageois prati quent une horticulture a longue jach^re qui ne requiert aucun outillage spe cialise ou couteux et qui ne necessite qu'un minimum de main d'oeuvre. Le systeme agraire est done particulierement souple et egalitaire. Nous avons egalement constate que la production agricole fait partie integrante de 1'economie monetaire, puisqu'elle est en large partie determinee, au niveau des maisonnees, par le nombre de salaries ou par son equivalent, la produc tion commerciale de produits vivriers pour le marche de Port-Vila. Nous avons ensuite analyse les modes de cooperation pour cerner 1'organisation de la production agricole. Nous avons note que les modes d'entraide dans l'agriculture vivriere et commerciale sont limites. La pro duction est individuelle; les villageois echangent bien par commodite quel ques journees de travail, mais on ne retrouve pas de forme communale de cooperation ou de reseaux d'entraide qui lient plusieurs maisonnees ensemble. II existe des groupes informels de travail, mais ceux-ci sont petits et le nombre de ces groupes fluctue d'annee en annee. Par ailleurs, les villageois louent volontiers les services d'organisations villageoises ou emploient des ouvriers agricoles pour faire le travail. La production agricole est nuclearisee, fondee sur la maisonnee, et les relations sociales au niveau des activites d'auto-subsistance sont souvent 37 de type monetaire. Nous venons de voir, a l'interieur du systeme agraire, que l'acces aux outils et a la main • d'oeuvre n'etait pas restreint. Nous allons mainte-nant aborder la facon dont les villageois ont reparti entre eux les droits sur un autre moyen de production, soit la terre. D - Le Regime Foncier Cette analyse de 1'organisation des activites agricoles a Erakor nous amene maintenant a parler des modes d'appropriation du sol. Nous presentons d'abord dans ce chapitre un bref apercu de 1'orga nisation sociale coutumiere, avant d'aborder les changements de tenure fon ciere apportes par la mission presbyterienne, et le role que cette derniere continue a jouer de nos jours. Nous examinons ensuite les droits des villa geois sur les terres de l'habitat, les terres de culture et les cocoteraies, les modes de succession et quelques litiges fonciers. 1 - ORGANISATION SOCIALE COUTUMIERE Les gros villages que l'on trouve sur Vate datent a peine d'une centaine d'annees. Auparavant, l'habitat etait disperse dans la brousse sous forme de petits hameaux. Sur les terres d'Erakor etaient situes deux principaux hameaux: EKASUVAT ou regnait le chef Namak ou Pomal et ETAOUMLAP. De nombreux autres hameaux C^stesin. en bislama) etaient situes aux emplacements suivants: EMELPAO et EMELTAFRA (Emel signifiant place de danse) dont on ne sait plus tres bien s'ils formaient une ou deux •stesinf-; EMELSA ou se trouvait un 38 endroit tabou dont on se souvient encore aujourd'hui; EMLATOL (une ou deux stesin); ESUMPARU serait le nom d'EMELSA selon certains; EMTEN, ESUMELANG, EMTAPERN, EMTUAM: EMELRAI se serait deplace vers ELLAKINTALITAO; EMLAI et ETMAT auraient forme une seule unite politique. Personne ne connait la dimension demographique de ces hameaux. Certains disent qu'ils etaient tout petits, d'autres qu'ils etaient enormes. Chacun de ces emplacements possedait une place de danse et un nakamal ou effare (club ou maison des hommes) sur lesquels presidait un "petit chef". Ces hameaux etaient composes des membres de plus d'un clan, meme si dans chacun il y avait un clan dominant. Ces petits nakamal dependaient politi-quement d'un grand nakamal, celui d'ERASUVAT ou d'ETAOUMLAP. Certains clans avaient une fonction propre: le clan NMAL (variete d'igname) par exemple fournissait les guerriers qui demeuraient au village pour le proteger des attaques de l'ennemi, lorsque les autres villageois etaient partis en expe dition. Le pouvoir du chef principal etait limite, vraisemblablement a celui d'organiser les represailles ou la defense commune du territoire, puisqu'a cette epoque, les villages de Pango, Erakor et Eratap etaient fre-quemment en guerre les uns avec les autres. Son pouvoir dependait en fait de 1'assentiment des chefs de chaque hameau. Les terres de chaque clan etaient divisees en sections par des clo tures de pierre et chacun etait le possesseur de son sol. Les filles n'heri-taient pas de terres puisqu'elles etaient "vendues" a d'autres clans. II semble, d'apres les informations fragmentaires obtenues, que la succession etait de type filial, meme si 1'appartenance aux divers clans etait transmise 39 par les femmes. Bien que peu d'individus se souviennent en details de l'origine de 1'organisation clanique (nous reviendrons sur ce sujet dans une autre par-tie), on connait neanmoins le but de cette organisation. On dit qu'aupara-vant tous les gens etaient "melanges" et qu'il etait difficile de vivre ensemble. Avec 1'apparition de 1'organisation clanique, les gens furent divises en groupes et les devoirs et responsabilites de chacun furent claire-ment delimites. Le chef principal pouvait compter sur les chefs du clan local pour transmettre ses ordres. Les troubles qui naissaient a l'inte rieur du clan devenaient la responsabilite du chef de clan. Les gens "virent clair" avec ce systeme d'organisation sociale. Ce type d'organisation signifiait que, par-dela. les allegeances villageoises, tous les membres d'un meme clan etaient des freres. L'idee ne mit pas fin aux guerres mais crea, dans chaque village, des refuges pour le visiteur dans le besoin. Une organisation supra-villageoise avait pris naissance. Le christianisme vint parachever cette idee en imposant une religion commune. Les premiers missionnaires polynesiens s'etablirent a EKASUVAT en 1845 sous la protection de Namak et, durant pres de vingt ans, preparerent la voie pour l'arrivee du premier missionnaire canadien. A la meme epoque de nombreuses epidemies frapperent les Nouvelles-Hebrides. Les gens abandonnerent derriere eux leurs hameaux depeuples pour se regrouper en nouvelles unites. ESUMBARU et EKASUVAT s'amalgamerent en un seul village et, en 1864, a l'arrivee du missionnaire Morrison, ils 40 etaient installes a ANGIS dans un village temporaire. Les gens etablis a ETMAT vinrent bientot les rejoindre. Apres l'arrivee du Dr. McKenzie en 1872, les gens abandonnerent leurs poison, les esprits magiques et les places-tabou, les dances entre villages, les guerres, le kava et la poly gamic. La population avait ete en partie decimee, lorsqu'a la suggestion de ce missionnaire, ils s'etablirent sur l'ilot d'Erakor (ERANIU) ou ils devaient demeurer jusqu'en 1959. Les gens installes sur l'ilot devait connaitre une derniere epi-demie de dysenterie qui fut tres couteuse en terme de vies humaines. Cer tains disent que ce fleau fut envoye par Dieu pour punir ceux qui refus-aient toujours la nouvelle religion, d'autres qu'il suivit l'arrivee d'un navire. Les habitants actuels d'Erakor sont les descendants des survivants de cette epidemie plus des nombreux "etrangers" qui vinrent a Erakor. L'ori-gine de leurs ancetres est multiple. Le village d'Erakor — KOR signifie cloture — servait de sanctuaire pour ceux qui fuyaient leur village. Cer tains furent exiles de leur hameau a cause de leur caractere dissolu. D'autres furent donnes en esclave au chef Namak pour racheter la mort d'un habitant d'EKASUVAT et retablir la paix. Certains furent persuades par le Dr. McKenzie ou par les catechistes d'Erakor d'abandonner leur hameau de brousse pour venir s'installer dans un village Chretien. Presque tous les grand-parents ou arriere grand-parents des villa geois actuels viennent de la brousse. Une liste des vingt-trois vieillards qui habitaient l'ilot au debut du siecle nous apprend que, pour les dix-huit 41 d'entre eux dont l'origine nous a ete donnee, six provenaient d'EKASUVAT et deux d'ETMAT, alors que le reste etait forme d'etrangers: trois venaient de BOUFFA, deux d'ERATAP, deux de NANGUIRI, deux de l'ilot FILA et un de PANGO. 2 - ROLE DE LA MISSION PRESBYTER1ENNE Erakor differe des autres villages de la zone peri-urbaine en ce que les terres du village n'appartiennent pas a ses habitants. Alors que les terres de Pango ou de Mele ont ete gelees sous forme de reserve indigene, celles d'Erakor appartiennent en propre au Property Trust de la Presbyterian Church of New South Wales. La mission presbyterienne est done proprietaire a plein droit des terres d'Erakor, sur lesquelles elle dispose en principe d'un droit de disposition, alors que les villageois ne possedent qu'un droit d'usage sur les terres ou ils ont 1'habitude de faire des jardins. Nous allons nous attarder sur cette question de propriete des terres villageoises, parce que e'est la un probleme d'ordre fondamental qui explique un grand nombre de faits, aussi bien economiques que politi ques. a - alienation du domaine villageois Alentour de 1860-1870, il n'y avait plus qu'un seul habitant a ETMAT. Tous les autres etaient morts ou s'en etaient alles a ANGIS former le nouveau village d'Erakor. Ce vieillard fit cadeau de deux pointes de terre a Amos et Kalomtapil, parce que ces jeunes gens lui donnaient toujours une partie des poissons qu'ils pechaient a. ETMAT. La parcelle de terre don nee a. Amos appartenait au clan NAPTAM (fruit-a-pain) et celle donnee a 42 Kalomtapil au clan KRAM (coquillage marin). A l'epoque, de nombreux vais-seaux visitaient les eaux pres du Lagon d'Erakor pour faire du recrutement, du commerce, ou pour se ravitailler. Un jour, le capitaine d'un vaisseau demanda s'il pouvait acheter une partie de la greve pres de l'endroit ou il avait jete l'ancre. Les villageois virent immediatement l'avantage qu'ils pourraient tirer d'un navire ancre pres de chez eux. Kalomtapil accepta de vendre la pointe, c'est-a-dire de ceder au capitaine un droit d'usage sur cette parcelle de terre, et il regut en retour calicot, tabac, couteaux et pipes. Amos vendit egalement sa parcelle de terre a ETMAT. Le capitaine les aurait rassures sur la transaction, leur disant qu'ils n'avaient rien a craindre et tout a gagner de ce marche. II aurait ajoute que leur prospe rity etait maintenant assuree. Le capitaine du navire ne revint j amais au pays et les habitants oublierent bientot cet acte de vente, contents qu'un Blanc ait paye pour un privilege qu'il n'utilisait pas. Jusqu'au jour ou le Dr. McKenzie regut une lettre 1'informant que le capitaine avait vendu son droit de propriete a une autre personne qui reclamait maintenant une large part des terres d'Erakor. Amos et Kalomtapil avaient cede au capitaine des droits sur deux petites bandes de terre et celui-ci avait falsifie sur le contrat de vente l'etendue de sa possession. Son titre de propriete (titre 44) remontant au 4 novembre 1871 se lit de la fagon suivante: "Nous soussignes, demeurant a Erakor, cedons a William A. Fraser, et a ses heritiers et ayant droit, nos titres et droits sur tous les terrains d'Erakor qui nous appar-tiennent, sous reserve toujours de ce que cette vente 43 ne sera pas interpreted comme touchant notre droit de planter sur les terrains dans les endroits ou nous avons l'habitude de planter. Nous les indigenes, de notre part nous engageons a ne pas leser les planta tions qui soient construites par le susdit W.A. Fraser. En paiement de ces terrains nous avons recu marchan-dises a la valeur de £ 25: 0: 0, soit 625 fr." Le chef et 9 villageois endosserent l'acte de vente. Enrigistre a Port-Vila le 27 fevrier 1907. No. 91/07 Folio 191 A. Le Dr. McKenzie convoqua immediatement le chef du village pour obtenir des explications et le mettre au courant de la signification du document signe. II offrit d'ecrire au nouveau proprietaire pour savoir si les villageois pouvaient racheter le terrain. Le proprietaire repondit qu'il etait•-,!> pret a vendre les terres en sa possession pour £ 40: 0: 0. Les habitants d'Erakor essayerent de gagner cette somme en produisant du mais et de 1'arrowroot qui furent vendus en Australie. (On ne produisait pas encore de coprah a cette epoque.) Leurs efforts ne leur rapporterent que £15: 0: 0. Le Dr. McKenzie proposa alors de demander a la mission presby terienne de la Nouvelle-Ecosse de combler la difference, une offre que le village accepta avec empressement. Le missionnaire suggera de plus que les villageois remettent leurs terres entre les mains de la mission qui devien-drait alors mandataire du domaine villageois. A cette epoque, la mission presbyterienne encourageait ce genre de pratique pour prevenir la spoliation des terres indigenes. (II y eut par la suite d'autres alienations de terre a TASSIRIKI et ANGIS dont nous ne parlerons pas ici.) Les terres du village furent done immatriculees au nom de la mis sion presbyterienne pour que cette derniere preserve integralement ces terres 44 pour la population d'Erakor. L'acte de vente par Fraser et Smith au Reverend R. Steel, repre-sentant de la mission presbyterienne aux Nouvelles-Hebrides, date du 11 fev-rier 1884 et fut enregistre a Port-Vila le 27 fevrier 1907. Le 13 decembre 1929, le tribunal immatricula le terrain aux droits et avantages de The Board of the Presbyterian College of Halifax, le dit immeuble restant greve d'un droit d'usage au profit des indigenes d'Erakor, tel qu'etabli dans l'acte du 4 novembre 1871. Le service des geometres dressa un plan des terrains en cause dont la superficie est de 1,409 ha, 77 ares, 23 centiare. Les droits de propriete furent transferes le 28 juillet 1966 a la Presbyterian Church of New South Wales, puisque celle-ci oeuvrait aux Nouvelles-Hebrides, alors que la mission canadienne s'etait depuis longtemps retiree de ce champ missionnaire. Quelles sont les implications de ce mandat de la mission sur les terres d'Erakor? b - modifications du systeme foncier introduites par la mission Avant l'arivee des missionnaires, "au temps de la coutume et des clans", chaque clan (NAFLAK ou NAMATRAO) possedait une superficie de terre bien determinee. Lorsque la residence etait uxorilocale, l'epoux obtenait un droit d'usage sur les terres de sa femme, bien qu'il possedSt lui-meme des terres dans son hameau d'origine. Quand la residence etait virilocale, ses jardins etaient situes sur les terres de son propre clan et c'est la que ses enfants cultivaient leurs jardins. Ses enfants ne recevaient pas un droit de propriete sur ses terres, parce qu'elles appartenaient a un clan 45 different du leur, la descendance etant matrilineaire. Ils avaient droit toutefois au bien de leur pere, tout ce qui resultait du travail de ce der nier, tels les arbres fruitiers, les arbres servant a faire des pirogues, etc. Le controle du sol allait aux soeurs du pere et a. leurs enfants. Toutefois, les fils pouvaient continuer de resider dans le hameau de leur pere ou ils avaient alors acces a des terres. Comme la population pratiquait l'ecobuage et que la densite de population n'etait pas tres elevee, on peut supposer que l'acces aux terres des matri-clans ne devait pas etre restreint. Lorsque la mission crea les villages cotiers, que les divers ha-meauxcs''amalgamerent, et que des "Strangers" s'etablirent dans ces villages, les nouveaux arrivants furent accueillis par les membres de leur clan vivant a Erakor. Les membres du clan igname donnerent des terres aux "ignames" venus d'ailleurs et ainsi de suite. Cela ne devait pas etre suffisant puis que le Dr. McKenzie decida de modifier la tenure fonciere. On decida d'ignorer les droits coutumiers des divers clans sur la brousse. Toute parcelle non-debroussee, c'est-a-dire jamais mise en culture, appartiendrait dorenavant a qui la mettrait en culture et ce dernier pour-rait la transmettre a qui il voulait. Les habitants debrousserent des lopins de terre un peu partout, sans egard aux clans qui pouvaient les revendiquer. La terre appartenait maintenant a la mission et celle-ci la mettait a la disposition de tous: mivala i ka'mbani Ion ^kraori. Nous avons deja vu que le systeme foncier traditionnel reconnais-sait une succession de type filial, mais que celle-ci ne s'etendait pas au 46 controle du sol. Les nouvelles regies amenerent une individualisation de la tenure fonciere avec un mode de tenure personnel. Aujourd'hui, il n'y a plus de terres communautaires a Erakor ou toutes les terres ont deja ete debroussees. On ignore de plus les limites des terres autrefois controlees par chaque clan. Les gens connaissent seulement l'endroit ou leurs parents faisaient des jardins, ces derniers les tenant selon le meme principe de leurs propres parents. Les villageois disent qu'Erakor est le seul village a ignorer les limites des terres qui appartenaient aux divers clans. On verra plus loin les nombreux litiges fonciers qui resultent de cet etat de fait, c - role actuel de la mission Le village est en majorite presbyterien, bien qu'une minorite de ses habitants appartienne aux sectes suivantes: catholiques romains, Bahai, Assembly of God et Seventh Day Adventist. L'influence de la mission presby-terienne se fait doublement sentir a cause de son pouvoir legal sur les terres du village. Non pas que la mission ait abuse de ce pouvoir, mais ce-lui-ci est renforce par son role traditionnel de mediateur entre le village et le monde exterieur. D'un autre cote, les church elders du village ne se sont pas prives d'employer ce pouvoir hypothetique de la mission pour ali-menter la ferveur de leurs ouailles: ils leur rappellent constamment qu'ils sont tributaires du bon vouloir de la mission pour leur bien-etre economique. C'est la un des elements-cles de la politique villageoise que nous analyse^ ronsdans la seconde partie de la these. Par ailleurs, il ne semble pas que la mission ait considere son 47 role autrement que celui de garantir l'integrite du domaine villageois, puisqu'elle n'a jamais procede a la mise en valeur de ces terres. Au cours des annees 1960, le missionnaire responsable du presby-tere de Vate a offert aux villageois le transfert des droits de propriete sur leurs terres. Le pasteur d'Erakor, alors un habitant du village, refusa disant qu'il valait mieux pour la protection des villageois que la mission conserve son mandat. D'un point de vue politique, c'est certainement a l'avantage des church elders de conserver la mission comme proprietaire des terres du village. Ils deviennent ainsi les intercesseurs aupres d'une source de pouvoir situee hors du village dont ils disent etre les seuls a connaitre les volontes. Ils peuvent ainsi manipuler 1'information dans les deux sens, du village au missionnaire et vice-versa. Les terres d'Erakor ne sont pas cadastrees, pas plus que celles des autres villages de Vate. Cela pose un probleme pour les entrepreneurs villageois qui voudraient se servir de leur propriete fonciere comme garantie pour des emprunts aupres des banques. C'est particulierement irritant pour les habitants d'Erakor qui n'ont pas le droit de faire un acte sur leurs propres terres sans 1'assentiment prealable du Land Trust Committee de la Presbyterian Church of New South Wales. Alors qu'auparavant les gens vivaient de la production de coprah, la protection de la mission contfe tout empietement sur les terres du vil lage etait la bienvenue. Maintenant que les villageois veulent se servir de la terre comme d'une commodite, cette protection devient une force d'inertie a surmonter avant d'entreprendre tout projet. D'un autre cote, lorsque la 48 mission endosse un projet de developpement, il devient d'autant plus diffi cile pour les villageois de decider en toute liberte ce qu'ils veulent. Le droit de regard de la mission devient une source d'irritation dans les deux cas. Sa position de mandataire ne permet pas a la mission presbyterienne d'echapper a. son role de religion d'etat. Les habitants d'Erakor demeurent dans un etat d'incertitude quant a leurs terres, un etat soigneusement cul-tive et entretenu par les church elders. Le role actuel de la mission est ambigu pour les villageois: celui d'un gardien desinteresse qui a montre recemment un interet mercantile dans ce qu'il est charge de proteger; celui d'un mandataire intransigeant de l'integrite territoriale du village qui refuse aujourd'hui d'etre l'autorite ultime de qui peut ou ne peut s'etablir au village. 3 - TENURE FONCIERE A ERAKOR On distingue deux types de terre: les terres de 1'habitat et les terres de culture. Nous allons examiner ici les modes de tenure de chaque type. a - terres de 1'habitat Le village d'Erakor etait situe sur l'ilot d'Erakor de la fin du XIX siecle jusqu'en 1959. En 1959, apres qu'un raz-de-maree eut detruit une large partie du village, on decida de reconstruire celui-ci sur la grande terre de Vate. Plusieurs individus cultivaient des jardins a l'endroit adopte. On resolut done, avec l'assentiment- des proprietaires de ces terrains, que 49 ceux-ci feraient don de leurs terres au conseil du village, qui se charge-rait en retour de les redistribuer parmi les villageois. Sur l'ilot, le village etait divise en cours d'inegale dimension, les fils habitant la cour de leur pere qui, lui-meme, vivait dans celle de leur grand-pere. Ceux qui appartenaient a des families nombreuses parta-geaient un espace restreint ou devaient aller habiter avec des affins. Les maisons etaient disposees pele-mele, souvent accolees les unes aux autres. Certains habitants avaient deja quitte l'ilot des 1928 pour s'etablir petit a petit sur l'ile de Vate en bordure du Lagon. Plutot que de vivre a nouveau dans des cours qui seraient conti-nuellement subdivisees, on decida d'innover dans le nouveau village. On voulait un amenagement de 1'espace, qui soit suffisamment flexible pour ab sorber 1'accroissement de la population, tout en preservant l'intimite de chaque famille nucleaire. L'assistant-chef, aide du conseil du village, de cida que chaque famille vivrait sur un lot de 25 par 30 m., trop petit pour etre subdivise, mais suffisamment grand pour contenir une large maison, une cuisine exterieure attenante, un espace de verdure et quelques arbres frui tless . Les villageois firent eux-memes la levee de plan du village qu'un arpenteur du Service de la Tenure fonciere vint par la suite corriger. Le plan originel prevoyait un village de 700 m. de long et 160 m. de large. Le plan envisageait egalement que le village serait traverse par une route car-rossable a deux voies, une route qui ne vit le jour que huit ans plus tard. La route est bordee de chaque cote par une double serie de maisonnees derrie-50 re laquelle une voie publique a ete prevue. Des terrains de reserve sont situes del'autre cote de cette voie en s'eloignant de la route principale. Comme on peut le voir sur le plan du village annexe, des voies d'acces pour les voitures menent aux divers lots et plusieurs sentiers publics sillonnent le village. Les maisons, toutes situees sur des lots de dimension identique, sont en general placees a angle droit avec la route. Des haies d'hibiscus ou des plants de couleur voyante marquent les limites de chaque lot. Deux personnes sont chargees de faire respecter la proprete dans le village, bien que les villageois n'attendent pas de se le faire dire pour ramasser les dechets autour des maisons ou pour tondre leur gazon. Le village possede une place centrale, un grand espace de verdure ou jouent les ecoliers durant les recreations. Cet espace est borde sur la gauche par le Woman's Club et 1'eglise,- a l'arriere par le McKenzie Hall, et sur la droite par l'ecole primaire anglaise et le nakamal. Tous ces edi fices publics sont peints de la meme couleur, murs jaune et toits bleu. La conception que les villageois se font de l'ordre social se re-trouve au niveau de 1'espace. L'amenagement est moderne, voire moderniste, en rupture complete avec la fagon dont le village etait organise sur l'ilot. Avec ses nombreuses maisons construites en materiaux importes, le village ressemble beaucoup plus a une banlieue, dont le silence est perce par les cris des enfants et le bruit des tondeuses-a.-gazon, qu'a un village neo-hebridais. Les villageois sont tres fiers de leur nouveau village, de la 51 facon dont il a ete concu et de la maniere dont il a ete execute. Moins de trelze ans se sont ecoules depuis la reconstruction du village et, deja, la plupart des maisons temporaires ont ete remplacees par des demeures perma-nentes. Au debut, tout le monde n'accepta pas avec le meme enthousiasme le nouveau plan. Certains insisterent pour s'etablir sur leurs propres terres, quitte a avoir un habitat disperse, de peur de se voir un jour expulser de leur lot par le proprietaire originel du site. On convainquit finalement ces personnes que rien de semblable ne se produirait, puisque les terres appartenaient a la communaute maintenant que les anciens proprietaires a-vaient renonce a leurs droits. Ceux qui possedaient des parcelles de terre a. l'interieur du peri-metre du nouveau village s'etablirent sur leur ancienne terre, d'autres firent des echanges de terre de facon a etre chez eux a l'endroit qu'ils avaient choisi, et la majorite choisit un lot ici et la.. Les changements introduits allerent plus loin que la creation d'un nouveau concept d'espace villageois. On voulut egalement modifier le fonc tionnement de certaines relations sociales. L'assistant-chef suggera que freres et soeurs ne s'etablissent pas sur des lots contigus de facon a ce que les querelles qui existaient dans l'ancien village ne se reproduisent pas a nouveau. Sa suggestion ne fit pas l'unanimite. Sur un total de quatre-vingt-douze maisonnees, vingt maisonnees qui sont situees sur des lots adja-cents sont liees par des liens de consanguinite et douze par des liens 52 d'affinite. Ceci ne represente neanmoins qu'une fraction de 1'univers des relations sociales qui lient ces maisonnees. Les donnees suivantes sont plus revelatrices des changeroents qui se sont produits au niveau spatial. Nous avons demande aux chefs de maison-nee de nommer leurs voisins immediats (egalement chefs de maisonnee) sur l'ilot afin de determiner le role joue par les anciens liens de voisinage dans 1'organisation du nouvel espace villageois. L'echantillon comprend vingt-huit maisonnees et n'inclut que les personnes toujours vivantes en 1972. On constate que vingt-et-un de ces maisonnees ont de nouveaux voisins et que parmi les sept maisonnees qui ont conserve leurs voisins, une seule en a garde plus d'un. Alors qu'en principe, les villageois sont censes avoir abandonne leur ancien droit de propriete sur les terres du village, il semble nean moins qu'ils aient conserve un certain nombre de droits residuels. Apres que les lots furent attribues, des litiges fonciers entre ex-proprietaire et nouvel occupant forcerent au moins cinq maisonnees a se deplacer. Dans chaque cas, la personne deplacee choisit de s'etablir sur sa propre terre en bordure du village. Un des villageois, ancien membre du conseil du village, qui avait donne une large partie de ses terres pour fonder le nouveau village, reclama dans un moment de colere que les gens etablis sur son sol lui paient un loyer. Neanmoins, malgre> ces incidents, le principe que les habitants du village sont proprietaires a plein droit du lot qui leur a ete alloue est maintenant etabli. Ce droit inclut un droit de disposition du terrain et de 53 la maison qu'il contient en faveur d'un des enfants du chef de maisonnee. b - terres de culture Tout comme les autres villages de la zone peri-urbaine de Port-Vila, mais pour des raisons differentes, Erakor forme une entite territo ri ale .fixe. Tout villageois possede par sa naissance un droit d'exploitation sur le terroir villageois, c'est-a-dire a l'usufruit du domaine. Par ail-leurs, ce droit est limite par les droits personnels dont jouissent les autres villageois sur les terres qu'ils reclament comme les leurs. Dans la brousse, chacun a le droit en principe de debrousser une parcelle de terre et d'y faire des jardins. Son droit d'exploitation se transforme alors en droit personnel sur ce lopin de terre mis en valeur par son travail. Des lors qu'une superficie a ete mise en exploitation, elle appartient exclu-sivement a un individu. II peut ensuite la transmettre a ses heritiers ou la donner a qui il veut et cette terre ne retourne jamais dans le domaine public. Trois regies regissent le systeme foncier: (1) le producteur a un droit exclusif au produit de son travail, c'est-a-dire que par ce principe, les arbres appartiennent a qui les plante; (2) on reconnait 1'appropriation par occupation, soit le droit personnel du premier occupant ou exploitant sur une parcelle de terre; (3) un proprietaire possede, non seulement un droit d'usufruit sur son bien, mais egalement un droit de disposition a l'interieur du village. Aujourd'hui, il n'existe plus de terres non-debrousses, de terres 54 residuelles que tout un chacun peut mettre en culture et s'approprier pour son usage exclusif. Toutes les terres sont maintenant revendiquees. Comme on le verra plus loin en parlant des modes de succession, les terres sont possedees par des indivldus ou par des groupes familiaux restreints. Entre villageois, la terre ne se vend pas, ni ne se loue. II ne peut y avoir de liens de clientele entre le titulaire d'un lopin et son locataire. Mais la terre se donne, s'echange pour des raisons de commodite, ou se prete. Le droit a l'usufruit du domaine villageois n'est pas egalement partage entre les habitants du village. Tous n'ont pas acces au meme nombre de terres ou aux memes superficies sous ce regime de propriete privee. En fait, certains possedent tres peu de terres. Ceux-ci doivent alors se faire donner de la terre ou emprunter un droit de culture sur des parcelles appartenant a des consanguins, des affins ou des amis. Ce droit de culture, qui n'astreint l'emprunteur a aucune redevance, est prete a titre personnel et revocable par le titulaire du sol. L'emprunteur s'engage de son cote a ne pas planter d'arbres sur la terre en question, puisqu'y planter des arbres serait s'approprier le sol. Ou encore, il s'engage sur papier (les documents ecrits sont beaucoup plus frequents de nos jours) a remettre son droit d'usage et de disposition sur ces arbres au proprietaire de la par celle empruntee lorsqu'il lui rendra celle-ci. Toute transaction a long terme avec des non-villageois requiert 1'assentiment du Land Trust Committee de la Presbyterian Church of New South Wales. Les villageois n'ont pas 1'autorite de faire un acte sur quelque 55 terre que ce soit. Certains habitants laissent par ailleurs des amis neo-hebridais cultiver des jardins sur leurs terres. Ce privilege est toute-fois assiijetti auxniemes regies que le pret d'un droit de culture et ne saurait entrainer l'alienation du sol. Certains individus et/ou leurs descendants, qui possedent le sta-tut de ressortissant frangais, sont proprietaires de terre a Erakor. Dans chaque cas, c'est par leur mariage a des femmes d'Erakor et leur residence dans le village qu'ils ont obtenu ces terres. La majorite d'entre eux sont les descendants de Neo-Caledoniens qui se sont installes a. Erakor dans les annees 1920, alors qu'ils ne se reclamaient pas encore de nationality francaise. Le regime foncier tend actuellement vers une individualisation de plus en plus poussee. Non seulement les terres sont toutes appropriees, mais de plus la majorite d'entre elles sont en propriete privee. Seulement quelques families possedent encore un fonds de terres indivis gere par un superviseur jusqu'a ce que le fonds s'epuise a mesure que croit la famille. Chaque fois qu'une parcelle est mise en culture, elle quitte le fonds pour devenir la propriete de l'exploitant. c - modes de succession: modele normatif La transmission des terres se fait des parents a leurs enfants. Le pere et la mere (le mari est le gardien des terres de sa femme) trans-mettent leurs biens a leurs enfants. Si la mere survit a son mari, elle conserve ses droits de culture sur toutes les terres de son epoux, meme si c'est le fils aine qui devient le nouveau gardien de la propriete familiale. 56 Le sol ne peut etre divise avant le mariage des enfants, avant de connaitre la "situation" des beaux-fils et des belles-filles. En regie generale, les filles ne recoivent que de petites superficies, parce que c'est a leur mari d'assurer leur subsistance. Meme si les filles ne doivent pas se marier les mains videsj a moins que leurs epoux ne soient complete-ment depourvus de terres, elles ne recevront qu'une fraction de l'heritage. Les fils obtiennent la majeure partie de l'heritage parce qu'ils deviendront le support economique de leur famille nucleaire. En general, le domaine du pere aura ete au moins partiellement divise avant sa mort. Mais on rencontre les trois formes de succession suivantes. Le pere peut: (1) choisir de diviser ses terres parmi ses enfants avant sa mort. II aura dans certains cas mis tout cela sur papier. (2) donner des parcelles ici et la a ses enfants a mesure qu'ils ont besoin de jardins et laisser un fonds de terres indivis a la dispo sition de ses heritiers. (3) n'avoir rien divise du tout, laissant a ses heritiers le soin de se partager son domaine. Dans les cas (2) et (3), c'est au superviseur de la propriete, le fils aine, et a ses freres et soeurs, de partager le domaine entre eux. Encore la, ils peuvent decider de tout partager immediatement ou de laisser certaines terres indivises, une fois qu'ils en ont chacun assez pour leurs j ardins. Huit individus au moins dans notre echantillon possedent avec leurs 57 consanguins des fonds de terres indivis. Les heritiers de K. ont divise toutes les terres, sauf les cocoteraies. Chacun a conserve les parcelles ou. il faisait des jardins avant la mort de son pere. Kj. va partager parmi ses enfants le sol qu'il a lui-meme exploite. Quant a la terre familiale regue de son pere, il ne lui appartient pas de la partager. II va choisir comme superviseur de ce domaine un de ses fils qui "a bon coeur" et qui est "bon" envers ses freres et cousins. Certains chefs de famille ont affirme qu'ils ne diviseraient pas leur terre pour les raisons suivantes: "Si je vis vieux, je n'aurai plus d'endroit ou travailler apres avoir divise et donne mes terres." "Cela produit trop de querelles dans la famille lorsqu'une personne empiete sur le terrain d'une autre." "Quand les terres ont ete partagees, ceux qui ont de pe-tites families se retrouvent avec trop de terres et ceux qui ont beaucoup d'enfants n'en ont pas assez. II vaut mieux laisser chacun mettre en culture le nombre de terres dont il a besoin pour nourrir sa famille." Que se passe-t-il quand il n'y a pas assez de terres pour tous les heritiers? Tout d'abord les filles ne recevront rien du tout et les fils heritiers auront la responsabilite de prendre soin de ceux et celles qui sont depourvus. Bien que les freres doivent conserver de bons rapports avec leurs soeurs et leurs neveux uterins, il arrive que les freres depossedent leurs soeurs de leur heritage. Le fils aine, le superviseur de la propriete, est dans une position de force pour s'accaparer les terres de ses freres et soeurs. A moins que ces derniers ne se soient faits publiquement donner leurs terres, ils n'auront aucun recours. 58 L'oncle uterin peut egalement dormer de la terre a ses neveux et nieces dans le besoin, mais l'essentiel de son bien ira a ses propres enfants. Les arbres fruitiers et les cocoteraies sont divises entre gargons et filles. S'il n'y a pas suffisamment d'arbres pour tous les enfants, on les donne a un ou quelques fils avec la stipulation qu'il(s) devra(ont) per-mettre a leurs freres et soeurs de travailler de temps a autre dans la coco-teraie a la production de coprah. (II y a quatre recoltes annuelles de noix de coco.) La terre est inseparable des arbres qu'elle contient et on ne peut donner l'un sans donner 1'autre. Le pere dira alors a son principal heritier: "Je te donne le sol ou ces arbres sont plantes et le sol t'appartiendra de meme que les arbres que tu planteras. Mais les arbres que j'ai moi-meme plantes appartiennent a toute la famille, a toi, a tes freres et a tes soeurs. S'ils passent a cet endroit, ils pourront prendre les fruits qu'ils voudront." Une certaine reciprocity existe alors entre freres et soeurs: celui qui possede telle espece d'arbre fruitier laissera ses freres et soeurs prendre des fruits chez lui et obtiendra en retour les fruits qu'ils ne possedent pas. Auparavant, il n'y avait pas autant d'arbres fruitiers. Ceux-ci ont fait leur apparition en meme temps que les cocotiers. Maintenant que les fruits ont acquis une valeur marchande on ne donne plus les arbres fruitiers aussi facilement qu'avant. "Tete rot blon mani i open: evriting i ron Ion mani  nomo (aujourd'hui tout marche a 1'argent)." La competition pour l'acces aux cocoteraies, pendant longtemps la principale culture commerciale, est beaucoup plus forte que pour les terres de culture. De nombreux superviseurs de la propriete familiale ont refuse a leurs freres et soeurs l'acces au cocoteraies de leur pere. Comme nous le faisait remarquer un informateur: 59 "Tu penses que les gens de ce village sont bons les uns en vers les autres. Si les cours du coprah devaient remonter, les gens se querelleraient a propos des plantations jusqu'a ce que tu en sois fatigue. II y aurait des querelles et des conflits sans fin." Le modele de succession que nous venons de presenter est relative-ment simple. Toutefois de nombreux facteurs viennent compliquer ce systeme. Selon un informateur, un pere va donner des terres a ses filles parce que ce sont elles qui prennent soin de leurs parents lorsqu'ils devien-nent vieux. Les sentiments personnels du pere pour chacun de ses enfants entrent egalement en ligne de compte au moment de l'heritage. Pour prendre un cas extreme, une fille fut completement desheritee pour avoir faussement accuse son pere d'etre l'auteur de l'enfant illegitime qu'elle portait. Celui-ci demeura plusieurs mois en prison jusqu'a ce qu'on decouvre le veri table pere de cet enfant. Par dela ces facteurs d'ordre affectif, la norme est mitigee par les nombreux imprevus de la vie courante, tels la mort du pere dans son jeune age, le remariage d'un veuf ou d'une veuve, la composition des maison nees (absence de fils), les nombreux cas d'adoption, etc. Un ensemble de facteurs, dont il n'est pas fait mention au niveau du modele normatif, va affecter les modes de succession. Prenons le cas des adoptions. II existe au village plusieurs genres d'adoption, de 1'adoption formelle a la naissance, telle que nous la connaissons, a 1'adoption par-tielle qui n'est rien de plus que de prendre soin d'un enfant pour quelques annees. On constate aussi que la terre est parfois transmise directement des grand-parents aux petit-enfants. Les grand-parents elevent l'enfant qui leur rend des menus services (couper du bois, pecher, travailler au jardin, etc.) et qui prendra en retour soin de ses grand-parents jusqu'a leur mort. Ce 60 genre de relation s'appelle egalement adoption. Sans aller aussi loin, un jeune homme qui apporte du poisson frais ou des noix regulierement a un vieillard — "qui est bon envers un vieillard" — recevra en retour un arbre-a-pain, deux ou trois cocotiers et peut-etre meme une parcelle de terre sur laquelle il pourra planter ses propres cocotiers. Lorsqu'on examine statistiquement la facon dont les villageois obtiennent leurs terres, on obtient une image beaucoup plus complexe des modes de transmission. D'abord la situation qui prevalait il y a une trentaine d'annees, au moment ou de nombreux chefs actuels de maisonnee regurent leurs terres, differe de celle d'aujourd'hui. La population etait moins nombreuse a cette epoque, la brousse n'avait sans doute pas encore ete entierement mise en cul ture, et les terres de culture n'avaient pas la valeur commerciale qu'elles possedent maintenant, Les facteurs de parente influengaient la distribution des terres, puisque les mariages etaient toujours prescrits a 1'epoque et qu'on tenait compte des femmes echangees entre clans. (L'echange des soeurs etait la forme preferee de mariage bien que ce ne fut pas une necessite ab-solue.) c - mode de succession: modele statistique Au cours du recensement economique des maisonnees d'Erakor effectue apres un an de residence dans le village, des donnees furent recueillies sur la transmission de la propriete fonciere. Apres avoir pose une serie de questions sur les terres en culture en 1972, nous avons demande aux gens de nommer les parcelles de terre qui leur appartenaient^et d'identifier la per-sonne qui la leur avait donnee. Nous avons egalement essaye de connaitre les personnes qui avaient elles-memes transmises ces parcelles a leur donateur et ainsi de suite. 61 Malheureusement, bien que cette enquete permette d'identifier chaque parcelle de terrain, elle n'indique aucunement sa dimension. Comme il n'existe pas de cadastre des terres d'Erakor et qu'il n'entrait pas dans nos intentions d'entreprendre un plan parcellaire du domaine villageois, nous devons nous contenter de donnees qualitatives. Les donnees obtenues ne se pretent pas non plus a un traitement statistique pousse. Elles nous permet-tent neanmoins de verifier empiriquement les donnees normatives sur la trans mission de la propriete fonciere. Nous presentons ici deux tableaux mettant en correlation deux en sembles de variables: genre de terre obtenue (terre de culture ou cocoteraie) et le sexe du donataire. L'echantillon couvre cinquante maisonnees, soit legerement plus que la moitie de la population totale. Une derniere mise au point s'impose. Ces tableaux indiquent pour chaque donataire la relation qu'il entretient avec le donateur de la parcelle en question. S'il y a plusieurs disposants, chacun n'est inscrit qu'une seule fois, sans tenir compte du nombre de parcelles qu'il a transmises. C'eut ete aleatoire a notre avis d'indiquer le nombre de parcelles sans con-naxtre leur dimension. Le tableau No. 5 porte sur le mode de transmission des terres de culture pour les hommes. On constate d'abord que tous les individus en droit d'heriter des biens fonciers par leur naissance ont effectivement recu des terres. Cela confirme le principe qui veut que tout villageois possede un droit d'usufruit sur le domaine villageois. Dosin mata imi no kasem kraon, imi mas kat from i laef Ion kraon (cela ne fait rien s'il n'a pas herite de terres. II doit en avoir pour vivre.). Dix-huit personnes sur quarante-six ont obtenu leurs biens fonciers d'un seul individu et, dans 77.7 % des cas, ce donateur est le pere. La majorite des individus ont obtenu leurs terres p. 79 62 de plus d'une source, bien que le donateur le plus frequent demeure le pere. La mere est la seconde personne la plus susceptible de transmettre des terres, suivi du grand-pere maternel, de l'oncle uterin, et d'un ami du pere. En fait vingt individus ont herite des parcelles de terre exclusivement du cote paternel et huit du cote maternel. Le tableau presente une image differente de l'heritage des terres de culture en ce qui concerne les femmes. On constate d'abord que certaines femmes en position d'heriter des biens fonciers n'en ont pas recu (huit cas) et que d'autres ont abandonne, volontairement ou pas, leur droit sur leur heritage (trois cas), ce qui ne se rencontre pas chez les hommes. On percoit une autre difference dans le nombre des donateurs. Contrairement aux hommes, la majorite des femmes (yingt-quatre sur trente-trois) regoivent leurs terres d'une seule personne qui demeure le pere et le pere adoptif dans dix-sept cas sur vingt-quatre. Sans connaitre la superficie des terres impli-quees, il est impossible de deduire de ce tableau que les filles regoivent moins de terres que les gargons. Indiscutablement, elles en regoivent d'un moins grand nombre d'individus. Ce tableau concorde avec la regie qui veut que le pere doit donner des terres a sa fille — il est le plus frequent dona teur — et confirme de fagon circonstancielle que les filles regoivent moins de terres. L'origine des terres est sensiblement la meme que pour les hommes: vingt-et-un individus ont herite exclusivement du cote paternel, et cinq du cote maternel. Le tableau suivant porte sur la transmission des cocoteraies. On a ici affaire a la principale culture commerciale et la competition pour ces biens de production est beaucoup plus serree que pour les terres de culture. On verra comment cela se reflete dans la difference d'acces a ces biens de production entre hommes et femmes. 63 ft Le tableau No. 6 nous apprend que 20.45 % des hommes en position d'heriter n'ont regu aucune cocoteraie, alors que tous avaient herite de terres de culture. Le nombre de donateurs pour chaque individu est egalement beaucoup plus petit. Alors que pour les terres de culture, dix-huit indivi dus sur quarante-six avaient obtenu leurs biens d'une seule personne et que la majorite les tenait de plus d'une personne, la proportion est ici complete-ment renversee. Vingt-huit individus sur trente-cinq ont regu leurs cocote-raies d'une seule source et sept uniquement de plus d'une personne. Le pere demeure la personne la plus susceptible de transmettre les cocoteraies suivi de la mere et du grand-pere maternel. Les individus qui ont herite exclusive-ment du cote paternel se chiffrent a vingt-trois et du cote maternel a huit. On voit done que les cocoteraies ne sont pas donnees aussi facile-ment que les terres de culture. Ceci est encore plus vrai pour les filles dont les chances d'heriter sont a nouveau plus maigres que celles de leurs freres. Le meme tableau indique que la majorite des femmes en position d'heriter (vingt-cinq sur quarante-six) n'ont regu aucune cocoteraie. La proportion de celles qui ont herite leur bien de plus d'une personne est egalement deux fois plus petite que pour les hommes. Le pere demeure le prin cipal donateur. Les cocoteraies sont heritees exclusivement du cote paternel dans quatorze cas sur dix-huit et du cote maternel dans les autres cas. Au cune femme n'a herite des deux parents a la fois. En gros, le modele statistique verifie les enonces normatifs des informateurs sur les modes de transmission de la propriete fonciere, a 1'ex ception toutefois, qu'il montre que les formes d'heritage sont beaucoup plus complexes que la regie de transmission de pere en fils. Bien que le pere demeure le principal donateur des biens fonciers, et que ses enfants, surtout ft p. 80 64 les fils,en soierit les plus frequents donataires, la mere et les grand parents transmettent egalement des terres. Le grand-pere maternel est par-ticulierement important a. cet egard. Ce qui ne devrait pas nous etonner, puisque dans les nombreux mariages des filles d'Erakor a des "etrangers", c'est a lui de voir a ce que son beau-fils dispose d'assez de terres pour assurer la subsistance de sa famille. Les phenomenes d'adoption, totale ou partielle, la coutume de donner un nom a un enfant, les liens profonds d'ami-tie entre individus, 1'appartenance commune a un clan, etc., tous ces fac teurs entrent en ligne de compte dans le mode de transmission des terres. Ils expliquent que la propriete fonciere soit diffusee a travers la commu naute beaucoup plus largement que la regie de transmission filiale ne nous le laisserait supposer. Les tableaux manquent bien sur de mesures quantitatives, telles le nombre et la dimension des parcelles transmises. Toutefois, les donnees sont suffisamment consistantes d'un tableau a 1'autre pour indiquer qu'il existe, dans la majorite des cas, une relation directe entre le nombre de donateurs et la superficie des terres recues. Les tableaux permettent ainsi de verifier empiriquement les enonces normatifs de nos informateurs. Ce qui nous amene a parler d'un autre aspect du systeme foncier. d - les litiges fonciers ou comment conserver ses terres une fois qu'on  les a obtenues On trouve diverses sortes de sol a Erakor et les parcelles qu'un individu possede sont dispersees dans le domaine villageois. On plante gene-ralement differents legumes dans deux, trois ou quatre jardins, apres avoir 65 choisi le type de sol qui convient le mieux a ce que l'on veut planter. Non seulement cette pratique est necessaire pour assurer de bons rendements, mais elle permet egalement d'eviter des litiges fonciers qui peuvent se reveler couteux. Un individu ne peut se contenter pendant bien longtemps de reven-diquer un droit d'usage exclusif sur un lopin de terre qu'il n'exploite pas. II court le risque de voir les gens, qui cultivent des parcelles contigues, empieter d'annee en annee sur ses terres. Apres quelques annees, il va cons-tater que ses voisins ont grignote une bonne partie de ses terres et son seul recours sera d'amener le coupable devant le conseil du village. Mais on ne gagne pas a tout coup devant ce tribunal coutumier et en 1'absence d'evidence, comme c'est souvent le cas, le conseil peut trancher la question en demandant aux deux parties de faire des concessions. La pretention a un titre de propriete, c'est-a-dire a un droit d'usufruit exclusif sur une parcelle de terre, doit etre actualisee, utilisee sans contestation, pour avoir force de loi. En l'absence de cadastre et d'une connaissance bien precise des limites de chaque parcelle, un individu qui plante un jardin dans un endroit, sans que sa pretention a cette parcelle soit contestee, est par definition le proprietaire du sol. On a vu plus haut, a la suite des nouvelles regies de tenure fon-ciere introduites par la mission, qu'il est maintenant impossible de savoir a quel clan appartenait chaque parcelle. A cause de cela, une certaine inconsistance a ete introduite dans le systeme foncier et certains en profi-tent pour s'accaparer la terre des autres. 66 II est souvent impossible pour les autorites villageoises de decider qui est le proprietaire legitime d'une parcelle, puisque celles-ci ne sont pas toujours au courant de tous les arrangements fonciers qui ont eu lieu. La personne la plus determinee, la plus intransigeante, va souvent obtenir gain de cause dans le litige. A la rigueur, une des parties peut meme refuser de respecter la decision du conseil du village1 ou du delegue administratif, et continuer d'utiliser la terre en litige. On se fatigue bientot de ces querelles sans fin et la personne a gagne. L'exemple suivant nous donne un cas extreme de ce genre de procede. D. s'est empare des terres de sa belle-soeur. Quand le frere de D. mourut, ses terres revenaient de droit a sa veuve et a ses enfants. Mais D. fit des jardins sur ces terres et prononca qu'elles etaient maintenant a lui. La plaignante amena 1'affaire devant le conseil du village et le delegue, mais rien n'y fit. D. n'ecoutait pas ce qu'on lui disait de faire. Les villa geois avaient peur de lui parce qu'il avait la reputation de posseder une pierre magique: plusieurs individus qui s'etaient opposes a lui etaient subi-tement tombes malades. On dit de lui dans le village: Man ia ino kat sem  nating. (II n'a aucun sens de culpabilite et n'a peur de rien.) Celui qui n'a pas peur de braver la colere divine par des profanations, qui ignore 1'opinion publique et la crainte de represailles sous forme de maladie, qui ne craint pas de perdre le support economique dont il a besoin pour les maria-ges et les deuils, celui-ci a le champ libre dans le village. Les litiges fonciers se produisent quand vient le temps de bruler la brousse et de defricher les jardins. Comme les limites entre les parcelles 67 ne sont pas toujours claires, il arrive qu'un individu empiete sur les terres d'un voisin sans le savoir. On marque en general les terrains en plantant des cocotiers ou d'autres arbres qui ne seront pas etouffes par la vegetation envahissant les anciens jardins. Meme a cela, il n'est pas toujours facile de reconnaitre un jardin reconquis par la brousse apres une dizaine d'annees. Certains individus connaissent tres bien les limites de leurs terres et celles de leurs voisins, meme. s'ils pretendent les ignorer, lors-que le proprietaire legitime conteste publiquement leur droit sur une parcelle. Ils n'ont rien a perdre a pretendre ne pas savoir qui est le pro prietaire d'un terrain (sinon une reputation s'ils le font trop souvent) et tout a gagner. Si le proprietaire ne loge pas immediatement une plainte aupres du conseil du village, il aura des difficultes plus tard a reclamer son bien,s'il ne dispose pas de temoins inattaquables et de bonnes raisons pour avoir attendu aussi longtemps. S'il proteste, le conseil, apres avoir entendu la cause au nakamal, ira marquer le terrain en cause. Comment le conseil regle-t-il les litiges fonciers? Nous allons donner deux exemples de dispute pour montrer le pouvoir du conseil du vil lage dans ce domaine et les principes qui guident leurs decisions. Litige No. 1 Le litige est une dispute entre une tante maternelle et son neveu pour une petite parcelle de terre situee pres de leurs maisons respectives. Le probleme aurait normalement du etre resolu a l'interieur de la famille par le superviseur des terres mais le conseil fut force a regret d'inter-venir. 68 Le fils aine est le superviseur de la propriete du pere. En gene ral, le pere a deja donne beaucoup de ses terres de son vivant. A mesure qu'il cultive des jardins, il donne telle ou telle parcelle a ses fils et ses filles. Ceux-ci se rappelleront 1'emplacement de ce terrain qu'ils iront cultiver apres leur mariage et personne ne pourra contester leur droit. Avant leur mariage, ils auront peut-etre cultive eux-memes a cet endroit, ou encore, leurs parents auront fait un jardin qu'ils auront appele du nom du donataire de la parcelle. Pour les terres demeurees indivises, c'est au superviseur de la propriete et a ses freres et soeurs de decider de leur repartition. -Le superviseur regie egalement les disputes entre freres et soeurs et represente la famille dans les litiges avec leurs voisins. Dans le cas qui nous concerne, le fils aine s'est vu enlever sa fonction de superviseur par son oncle paternel. Durant la periode de deuil, alors que toute la famille etait rassemblee, on accusa sa femme de voler des ignames et des noix de coco. Le fils aine se retira done chez lui et refusa de se presenter quand vint le moment de regler les problemes de succession. Pique dans son amour-propre, 1'oncle paternel decida d'investir le fils cadet du role de superviseur. Depuis lors, les deux freres n'ont pas cesse de se disputer. Lorsque le fils aine debroussa une parcelle de terre, que sa tante maternelle s'etait reservee pour faire un jardin, une querelle eclata que le conseil dut arbitrer parce qu'il n'y avait aucune autorite familiale pour le faire. La tante maternelle tenait certains droits sur cette terre par sa mere. Mais comme la mere du disputant etait sa soeur ainee, son fils avait 69 preseance sur sa tante. Le neveu avait certains droits sur la terre par son pere, tout comme la tante, a. qui le pere avait donne une parcelle de terre pour qu'elle y construise sa maison. On se trouvait en face d'un ensemble de droits, qui eut suffi a chaque partie a gagner un litige contre des voi-sins, mais qui devenait un noeud gordien parce que la dispute mettait aux prisesdes membres de la famille. On trancha la question en decidant que la tante ne pouvait pas s'opposer a ce que son neveu fasse un jardin a cet endroit. Si elle avait elle-meme fait un jardin sur ce terrain, durant les douze annees qu'elle avait reside dans cette partie du village, c'eut ete different. Mais elle n'actualisa jamais son droit sur ce lopin en le mettant en culture. Son neveu aurait du lui donner la terre qu'elle demandait, parce qu'elle etait sa "mere", qu'elle etait vieille, et que son mari etait inva-lide. Mais meme si le neveu se montrait mauvais fils, parce qu'il avait deja investi le produit de son travail sur cette parcelle, elle devenait sienne. Le fils aine gagnait de tout cote. En decidant de s'approprier une parcelle de terre que personne n'avait utilisee jusqu'alors, avec de son cote autant de droits que la plaignante, il etait en bonne position pour gagner le litige. En forcant le conseil du village a intervenir dans la dispute, il demontrait 1'inaptitude de son frere cadet a remplir le role de superviseur. Litige No. 2 La mere de D. est la soeur de K. Lorsque celle-ci divorca son mari, K. eleva D. et ses freres et leur donna des terres. Lorsque K. fut sur son lit de mort, il appela. ses propres enfants a son chevet, divisa ses terres, 70 et laissa un testament sans que D. le sache. Lorsqu'un des fils de K. vit que D. etait en train de debrousser un terrain qui lui appartenait, il en avertit son frere aine, W.,qui se rendit chez le chef. II n'y eut pas de meeting au nakamal, puisque la terre avait deja ete divisee et qu'il exis-tait un testament. On se rendit done examiner 1'emplacement avec les deux parties en cause. D. affirma tout ignorer du testament. W. reconnut de son cote que son pere avait donne des terres a D. Mais le terrain donne se situait a 1'autre bout de la cacaotiere et non pas a l'endroit ou D. avait coupe les pieds de cacaotier pour faire un jardin. On se mefiait de D. qui possede mauvais caractere. Le chef, qui est son affin, fut done le seul a lui parler. II lui dit:' "Ecoute. K. t'a eleve. Tu es comme son fils aine. Quand tu veux faire un jardin, tu dois d'abord aller voir W. qui gere la propriete de son pere. W. t'aurait dit qu'il existait un document et que cette parcelle avait ete donnee a son frere." D. comprit tres bien que chacun savait qu'il essayait de s'appro-prier ce qui ne lui appartenait pas. II essaya done de minimiser sa perte. II repondit: "Et alors, les bananes et les taros que j'ai plantes." Le chef: "II est defendu d'enlever du sol ce qui a deja ete plante." Le chef demanda a W. s'il acceptait de payer D. pour son labeur. W. accepta. D. refusa 1'argent, disant que 1'argent sera depense en peu de temps, alors que les bananes vont donner des fruits durant plusieurs annees. On lui dit qu'il valait mieux qu'il prenne 1'argent, parce qu'il etait dans le tort, et par 71 consequent, qu'il n'etait pas en position de recolter ses bananes, Mais D. ne voulait rien entendre. Le chef essaya de l'amadouer, II lui dit: "Tu penses a tes bananes mais W. pense aux pieds de cacaotier que tu as detruits. Pourquoi devrait-il te donner quoi que ce soit puisque tu as fait le dommage? Les bananes que tu as plantees n'ont pas encore porte fruits. Elles sont trop jeunes. Mais le cacao que tu as coupe etait deja mur et il rapportait de 1'argent. Si nous voulions, nous pourrions te dire que tu as perdu le fruit de ton travail et que tu n'as rien a attendre de cette dispute." D.: "C'est mon frere et moi qui avons plante ces cacaotiers." Le chef: "Tu sais ce que tu as fait. Mais tu n'as pas de temoins. C'est impossible pour le conseil de savoir si tu dis la verite. Et si tu as plante les cacaotiers, comment se fait-il que tu les detruises par la suite? Si 1'affaire se rend chez le delegue, ca va te couter. Tu sais qu'un cacaotier vaut plus cher qu'un jeune bananier." D.: "Bon, je vais enlever mes bananes et mes taros." Le chef: "II est defendu de deraciner ce qui est plante. Si W. prend des bananiers dans son propre jardin et les plante dans un de tes jardins, seras-tu satisfait?" D. accepta finalement ce compromis. II eut ete impossible de forcer W. a debrousser un jardin pour D. et a y planter des bananiers. Mais il accepta de les planter dans un jardin deja debrousse. W. ne perdra pas beaucoup parce que les cacaotiers vont repousser d'eux-memes. II obtient les bananes et les taros de D. sans avoir a faire de jardin pour les obtenir. D. a perdu le plus, tout le temps et les efforts qu'il a mis a debrousser un jardin et a planter des bananiers et des taros. Mais il n'a pas tout perdu, puisqu'il obtiendra des bananiers de W. 72 pour remplacer ceux qui ont ete confisques. Le conseil a essaye de limiter le conflit en s'assurant qu'il n'y ait ni gagnant, ni perdant, tout en faisant respecter les droits du proprie-taire du terrain en litige. Le chef rappela aux disputants que ce litige n'etait qu'une querelle de famille sans importance et que les membres de cette famille devraient s'unir a nouveau. L'autorite du conseil est une autorite morale dont le role est de reconcilier les disputants. Si le conseil du village ne parvient pas a limi ter le conflit et a trouver un compromis qui satisfasse les parties en cause, le seul recours est de porter 1'affaire devant une autorite superieure, celle du delegue administratif. Mais le conseil ne peut laisser le delegue prendre soin des affaires du village sans avouer son impuissance a resoudre ces problemes et saper son autorite morale. Son autorite lui vient de ce qu'il represente 1'opinion des membres eclaires de la communaute. II ne peut en meme temps admettre qu'il est incapable de remplir ses fonctions et demander que les gens lui obeissent. Puisqu'il manque au conseil le pouvoir d'imposer sa volonte, dans les litiges fonciers comme dans les autres conflits, sa seule ressource est la reconciliation. Si une des parties dans le litige se montre intransigeante et resiste aux pressions exercees par les membres du conseil, dont certains sont ses consanguins ou ses affins, cette personne est en position d'obtenir gain de cause. 4 - CONCLUSION Nous avons vu, a la suite des changements dans la tenure fonciere introduits par la mission, que le systeme foncier est maintenant fonde sur la 73 propriete personnelle; par aillea^s l'inegalite d'acces a la terre est tem-peree par les dons de terre, les prets de droit de culture, et l'existence de terres familiales indivises. Toutefois, la conception des terres de culture, comme un bien au-quel tous les villageois ont droit, est en train de changer. Grace au marche de Port-Vila, les produits de subsistance ont acquis une valeur commerciale et la terre de culture, tout comme les cocoteraies, tend de plus en plus a etre consideree comme du capital. Nous avohs note que la competition pour le controle des cocoteraies etait beaucoup plus serree que pour les simples terres de culture. La meme competition s'applique maintenant aux terres de culture et se manifeste dans les nombreux litiges fonciers que le conseil du village essaie tant bien que mal de resoudre. Nous avons egalement constate une plus grande individualisation de la tenure fonciere et ce mouvement ne peut que s'accelerer. Les villa geois participent plus etroitement a l'economie de marche et la terre, comme le travail, ont acquis une valeur marchande. Non seulement la terre se donne moins qu'auparavant, mais elle est en voie de devenir une commodite, comme on le verra dans une section ulterieure. Les villageois ne font pas que subir passivement ces changements. Un exemple de "changement dirige" en provenance de la communaute se retrouve dans 1'amenagement du nouveau village d'Erakor. Loins d'etre conservateurs dans la conception et la realisation de ce village, les villageois ont choisi une organisation de 1'espace a. 1'image qu'ils se font de leur communaute: prospere, individualiste et ostentatoire. Variations dans la composition des jardins;inventaire de 6 jardins correspondant a la classification indigene de leurs jardins en petit, moyen et grand et indiquant la superficie en culture, le nombre de jardins par maisonnee, et la dimension des maisonnees. Tableau No. 1 PRODUITS Nombre de plants VIVRIERS 1-Petit jardin Moy en Large | A B C D E F Feculents Igname 65 71 ' 126 62 129 55 Xanthosoma 14 63 ; 63 35 98 358 Colocasia 44 116 62 48 202 156 Manioc 31 28 | 21 94 53 96 Patate douce 1 i j 9 26 6 Legumes Chou canaque . 22 20 25 27 16 80 t Chou de chine 1 50 187 70 Mais 37 143 60 Laitue 27 34 32 16 93 73 Haricot 6 5 19 6 1 Tomate 13 10 48 ^Fruits et Noix i Ananas 1 2 62 29 93 Bananiers 1 ! 36 ! 41 ! » 71 101 138 Cocotiers 14 ii Mandariniers 1: 1 4 2 Noyers i i i 4 1 Donnees recueillies en fevrier 1973. Voir egalement l'appendice # 12. 75 Tableau No. 1 (suite) 2 A - Plus petit jardin: 567 yards . Maisonnee est composee d'un vieil homme invalide et de sa femme. L'epouse se rend parfois au marche. Leur seul jardin. 2 B - Le plus grand jardin dans la categorie "petit jardin": 1,061 yards . Maisonnee comprend un veuf et cinq enfants ages de 1 a 23 ans. Pere de famille salarie a mi-temps. Leur seul jardin. 2 C - Jardin moyen: 1,447 yards . Maisonnee est formee d'un homme a sa retraite, de son epouse et de ses deux fils ages de dix-neuf et vingt-trois ans. L'epouse se rend au marche. Ils possedent un second jardin. 2 D - Autre jardin moyen: 1,472 yards . Maisonnee comprend le chef de famille qui exerce de hautes fonctions au village, son epouse et quatre enfants ages de huit a dix-neuf ans, dont deux sont salaries. Ils ont un second jardin. 2 E - Grand jardin: 1,916 yards . Maisonnee est composee du pere, de la mere qui participe regulierement au marche et de cinq enfants de 1 a 36 ans, dont quatre sont salaries. Ils cultivent quatre autres jardins. 2 F - Le plus grand jardin: 3,936 yards . Celui qui ressemble le plus a un jardin europeen. Maisonnee inclut le pere de famille, salarie, la mere qui participe regulierement au marche, et quatre enfants d'age scolaire. Leur seul jardin. Le pere emploie des ouvriers agricoles. Superficies moyennes des jardins correspondant a la classification indigene de leurs jardins en petit, moyen et grand. Tableau No. 2 Superficie Moyenne des jardins Petit Moyen Grand Yards 2 Yards 2 Yards 2 850 1447 1916 707 855 3936 1061 1142 2048 567 i 1676 637 1333 1472 1428 764 1336 2633 Donnees recueillies en fevrier 1973. Voir egalement 1'appendice .# 77 s A Production vivriere domestique:nombre moyen de jardins par tranche d age des chefs de maisonnee a partir de la classification indigene des  superficies impliquees ou l'unite de superficie = petit jardin = 700 yards . Tableau No. 3 Tranche d age Dimension de la production vivriere * 'Categor-ie* • des jardins Total Nombre de. maisonnees Nombre-moyen -dk~ jardins P M L 20-29 No. de jardins 2 1 2 5 5 2.4 No. ajustef * 2 2 8 12 30-39. No. de jardins 9 10 9 28 18 3.6 No. ajuste 9 20 36 65 40-49 No. de jardins 7 12 14 33 13 6.7 No. ajuste 7 24 56 87 50-59 No. de jardins 11 18 15 44 7.6 No. ajuste 11 36 60 107 60 et plus No. de jardins 13 4 13 30 12 5.2 No. ajuste" 13 8 • —• •• - • 42 63 TOTAL No. de jardins 42 45 53 140 62 5.5 No. ajuste 42 90 212 344 nombre ajusts:nombre de jardins multiplie par les coefficients sui petit X 1 ; moyen X 2 ; grand X 4'; (cf Tableau No. 2, superficies moyennes) ** Echantillon : 62/92 maisonnees. Donnees recueillies en octobre 1972. 78 Modes de cooperation dans l'agriculture vivriere:provenance de la  mam d oeuvre utilisee par les maisonnees dans les activites agricoles Tableau No. 4 Entraide Provenance de la main d'oeuvre Nombre de t maisonnees Pourcentage \ NON-COOPERATION Maisonnee 9 20.9 Maisonnee et particuliers 15 34.8 COOPERATION Maisonnee et organisations 8 18.6 Maisonnee et kambani 9 20.9 Maisonnee et ouvriers, agricoles * 2 4.6 Total 43 100% Echantillon:43/92 maisonnees * Donnees recueillies en octobre 1972 avant que 1'utilisation d'ouvriers agricoles ne devienne repandue. 79 Modes de transmission des terres de culture Tableau No. 5 Hommes Femmes FORMES D'HERITAGE nombre % nombre % en position d'heriter 46 100 44 100 renonce a leur heritage 3 6.81 n'ont rien herite 8 18.18 ont herite 46 100 33 75.0 ont herite"d'un seul individu 18 39.13 24 72.72 p"ere/pe"re adoptif 14 .30,43 • 17 51.51 mere 2 4.34 4 12.12 autres 2 4.34 3 9.09 ont herite"de 2 individus et + 28 60.86 9 27.27 pere et mere 3 6.52 1 3.03 pe*re et mere et autre(s) 9 19.56 2 6,06 -autres 16 34.78 6 18.08 heritage en lignee paternelle 20 43.47 21 63.63 heritage en lignee maternelle . 1 , ..... 8 17.39 5 15.15 ' / ' ' Tire du recensement socio-economique des maisonnees effectue en octobre 1972. Echantillon:46/92 maisonnees. 80 Modes de transmission des cocoteraies Tableau No. 6 Hommes Femmes FORMES D'HERITAGE nombre % nombre % en position d'heriter 44 100 46 100 renonce" a leur heritage n ont rxen herite 9 20.45 25 54.34 ont herite' 35 . 79.54 21 45.65 ont herite d'un seul individu 28 80.0 19 90.47 pere/pere adoptif 21 60.0 13 61.9 mere et mere adoptive 3 8.57 2 9.52 autres 4 11.42 4 19.04 ont herite de 2 individus et plus 7 20.0 2 9.52 •%. *-• pere. et mere I 5,, 71 pere oil mere et autre (s) 14.28 2 9.52 autre.. heritage en lignee paternelle 23 65.71 14 66.6 heritage en lignee maternelle 8 22.85 4 19.04 Tire du recensement socio-economique des maisonnees effectue en octobre 1972. Echantillon:46/92 maisonnees. 81 II - L'AGRICULTURE COMMERCIALE Introduction Nous avons decrit dans les chapitres precedents les modes d'orga nisation des activites d'auto-subsistance a Erakor. Nous avons note les transformations du systeme agraire indigene amenees par la participation a 1'economie de marche. Nous avons constate que la production vivriere domes tique est directement liee au travail salarie et a la commercialisation des cultures. Nous avons observe, a travers 1'etude des modes de cooperation dans les activites agricoles, que la maisonnee constitue 1'unite de base de ce systeme de production. Nous avons ensuite aborde la distribution au vil lage des droits sur le bien de production qu'est le sol. Nous avons decou-vert un systeme foncier fonde sur la propriete personnelle avec une succes sion de type filial qui s'inscrivait en marge des solidarites du systeme de clans. Nous avons vu que la competition entre villageois pour les cocote raies s' est aujourd'hui deplacee vers les terres de culture depuis la commer cialisation de l'agriculture vivriere. Nous avons examine les activites d'auto-subsistance a partir des parametres economie primitive/ economie marchande et des modes d'organisation propres a ces formations sociales. Nous avons constate que les activites d'auto-subsistance, aussi bien au niveau de la dimension de la production vivriere que de ses modes d'organisation, s'expliquaient par 1'articulation de 1'economie villageoise a celle de l'Archipel. Nous allons maintenant etudier les cultures commerciales et, en particulier, la participation des habitants d'Erakor au marche de Port-Vila. 82 Nous voulons montrer d'un cote que l'economie villageoise s'integre sous un jour favorable a celle de l'Archipel et, de 1'autre, que les villageois com-prennent bien les regies de l'economie de marche. A - Les Cultures Commerciales Les cultures commerciales ne sont pas recentes a Erakor. Au de but du siecle, les gens cultivaient du mais, du cotton et de 1'arrowroot qui etaient vendus en Australie. C'est ainsi qu'ils couvraient les frais de publication des livres saints et manuels scolaires rediges dans leur langue et qu'ils contribuaient au maintien de la mission. Durant les annees 1905 - 1910, avant meme que les cocoteraies ne soient etablies, on produi-sait deja. un peu de coprah a partir des quelques cocotiers qui se trouvaient a Erakor. Les villageois commencerent a planter des cocotiers vers les annees 1910. Le coprah s'est revele une culture tres rentable pour les villa geois par-dela les grandes fluctuations de prix. Les cocotiers ne mettent que six ans avant de commencer a produire et, une fois la cocoteraie etablie, les arbres ne requierent aucun soin particulier, resistent bien aux cyclones, et demeurent en production durant a peu pres soixante ans. De plus, l'outil-lage utilise . pour "fumer" le coprah est peu dispendieux. (Les Autochtones n'utilisent pas de sechoirs a air chaud.) On rapporte au village que, dans les annees 1930, le prix etait si bas, que plusieurs villageois s'engagerent dans les milices anglaises et francaises. A partir de 1937, les prix remonterent a un niveau acceptable, 83 mais la production de coprah fut abandonnee au cours de la seconde guerre mondiale. En 1947, le prix etait de £ 47: 0: 0 la tonne, en 1950 de £ 52 la tonne et en 1952 de plus de £ 60 la tonne. Le prix se maintint alentour de £ 40 la tonne au debut des annees 1960 pour ensuite decliner subitement en 1967-1968. Les gens d'Erakor abandonnerent la production de coprah lorsque le prix tomba a £ 20 la tonne. Durant notre sejour a Erakor en 1972 - 1973 plus personne ne pro-duisait de culture commerciale: ni coprah, ni cacao, ni cafe. Les quelques donnees presentees ici decrivent done une situation qui n'a pas ete observee durant la periode de terrain. II semble que la production moyenne de coprah par maisonnee se situait-.. entre six et sept tonnes par annee. La production annuelle est difficile a estimer, parce que le coprah est produit quatre fois l'an, et que les gens ne pensent pas a leur production de coprah en termes annuels. Un individu, qui avait subitement besoin d'argent liquide, pouvait produire deux sacs de coprah de 50 a 60 kg chacun en deux ou trois jours et gagner environ £ 6. II etait possible de produire neuf ou dix sacs de coprah en deux ou trois semaines, soit pres de trois quarts de tonne. Nous avons vu que tous n'heritaient pas de cocoteraies et que la competition entre consan-guins pour l'acces aux cocoteraies etait grande. II existait neanmoins des formes de cooperation par lesquelles, ceux qui ne possedaient pas de coco teraies, obtenaient un droit de culture, a condition de nettoyer la cocote-raie et de la garder en production. On essaya egalement au cours des ans d'autres cultures commerciales, 84 telles le cacao et le cafe, mais celles-ci ne se reyelerent pas aussi lucra-tives que le coprah et furent peu-a-peu abandonnees. Le cafe ne semble pas avoir ete une culture tres populaire, puisque jusqu'a recemment, il n'y avait qu'un seul producteur de cafe au village. Au contraire, plusieurs villageois cultivaient du cacao jusqu'a 1'abandon de cette culture alentour de 1960. Cette culture exigeait beaucoup de soins et la recolte annuelle pouvait etre entierement perdue si les processus de fermentation et de sechage etaient mal faits. Les acheteurs europeens ne consideraient jamais le cacao produit de qualite suffisante pour payer le plein prix. Les villa geois de leur cote se jugeaient trop peu remuneres pour le travail accompli. On decouvrit une alternative: la production commerciale de pro duits vivriers pour le marche autochtone de Port-Vila. La prochaine section traite de la participation des villageois au marche de Port-Vila. B - Le Marche de Port-Vila 1 - INTRODUCTION Une etude detaillee du marche de Port-Vila fut effectuee en 1965 par des chercheurs de 1'Australian National University (Brookfield, Brown Glick, et Hart, 1969). Leur etude differe de la notre sur les points sui-vants: (1) la leur est une etude globale, alors que celle de ma femme et moi est largement restreinte a" 1'etude de la participation des femmes d'Era kor au marche de Port-Vila; (2) leur "survey' porte.sur quatre vendredis consecutifs en juillet 1965; le notre s'echelonne sur une periode de dix semaines couvrant en tout trente jours de marche en juillet et septembre 85 1972; (3) leur etude fut accomplie avec l'aide d'assistants de recherche engages sur place, alors que ma femme et moi seulement sommes responsables des donnees recueillies. Bien que la morphologie du marche de Port-Vila ait enormement change depuis 1965, il ne nous sera pas possible de mettre a jour 1'analyse de Brookfield, Brown Click et Hart a l'aide de 1'etude forcement limitee que nous avons effectuee. Nous allons done nous borner a indiquer les changements les plus manifestes et discuter certaines de leurs conclusions a partir des donnees recueillies sur la participation des femmes d'Erakor. 2 - HISTORIQUE Le marche de Port-Vila n'a pas toujours existe a 1'emplacement actuel bien que, depuis 1'implantation d'Europeens sur Vate, il y ait tou jours eu un "marche", c'est-a-dire des debouches pour des produits vivriers, du poisson et des crustaces, en provenance des villages qui font aujourd'hui partie du Grand-Vila. Un vieillard d'Erakor se souvient, enfant dans les annees 1910, que son pere allait vendre du poisson aux Europeens etablis a Port-Vila. L'argent ainsi gagne servait a acheter des vetements, des outils de fer, etc. Durant la seconde guerre mondiale et 1'occupation de Vate par les troupes americaines, les villageois se mirent a fabriquer et vendre, sur une echelle inconnue jusqu'alors, des curios et souvenirs aux soldats ameri-cains, "grass skirts", coquillages, casse-tetes, etc. Un permis de commercer date de 1952 indique .vraisemblablement la premiere tentative du Condominium de regulariser le commerce du marche. II 86 semble bien que ce fut la derniere et depuis lors les vendeurs ont ete laisses a eux-memes. Au debut, les villageois vendaient leurs produits a la porte du magasin C.F.N.H. Lorsqu'ils n'y furent plus les bienvenus, ils allerent s1installer pendant un certain temps dans la rue Hong-Kong, pour finalement venir a l'endroit actuel. Le marche est maintenant situe sur la languette de terre entre la rue Higginson et la mer, face au building du Condominium. Cet emplacement n'a pas change depuis 1965 bienque le marche ait maintenant lieu le matin plutot que l'apres-midi. Jusqu'a recemment, la participation neo-hebridaise a l'approvi-sionnement de Port-Vila en legumes et fruits frais etait somme toute assez limitee. Durant l'apres-guerre, ce commerce etait entre les mains des Viet-namiens. Ceux-ci, qui etaient venus aux Nouvelles-Hebrides en tant que coolies entre 1920 et 1939, formaient en 1946 un groupe d'environ 2,800 per-sonnes qui n'etaient plus liees par ces contrats de travail qui les avaient amenes dans le Territoire. lis delaisserent bientot les plantations pour s'installer dans les agglomerations de Port-Vila et Santo, ou ils devinrent commercants, restaurateurs, ouvriers specialises, chauffeurs de taxi, pro-ducteurs de produits maraichers, etc. En 1946-47, pres de deux mille anciens engages regagnerent le Nord-Vietnam. La guerre d'Indochine paralysa jusqu'en 1963 le retour des quelques 1,600 Vietnamiens demeures aux Nouvelles-He brides. Enfin en 1963, la majorite d'entre eux fut volontairement rapatriee, ne laissant derriere eux que les 350 Vietnamiens qui choisirent de demeurer 87 dans le Territoire. (Doumenge, 66: 196-199) Les maisons et potagers qu'ils avaient abandonnes furent rapide-ment occupes par des Neo-Hebridais et d'autres Oceaniens, mais peu d'entre eux se consacrerent au jardinage. En 1965, Brookfield, Brown Glick et Hart constataient que le vide, laisse par le depart des Vietnamiens, dans l'appro-visionnement de la ville n'avait pas encore ete completement comble. Ces auteurs soulignaient que le marche de Port-Vila etait petit et qu'il ne jouait qu'un role mineur dans le systeme de distribution des fruits et legumes de la communaute urbaine. Ils ajoutaient par ailleurs, que les produits offerts au marche, tout comme la composition ethnique des partici pants, etaient tres varies pour un marche de cette dimension. Le marche se compose aujourd'hui de femmes neo-hebridaises qui habitent les villages situes alentour de la ville, Erakor et Mele princi-palement, avec parfois des femmes de l'ilot Fila et de Pango. Deux ou trois vendredis par mois, des femmes des villages du Nord-Vate (Leleppa, Moso, Siviri) viennent egalement au marche. II y a de plus quelques specialistes (deux Vietnamiens et deux Neo-Hebridais) qui ravitaillent en produits marai-chers une clientele largement europeenne. Le marche n'est pas la seule source de ravitaillement de la ville. Les produits vivriers offerts par les producteurs neo-hebridais sont en tres large partie des produits indigenes. Les tubercules (ignames, taros, manioc, patates douces) viennent au premier rang parmi les legumes vendus. Les Europeens de leur cote achetent leurs produits maraichers des magasins d'ali mentation europeens. On y trouve les legumes importes d'Australie, tels 88 carottes, pommes de terre, choux, etc. Entre l'arrivee de deux bateaux, quand ces legumes frais ne sont plus disponibles, on consomme des legumes en conserve. De son cote, la population neo-hebridaise ne depend pas unique-ment du marche pour se procurer ces produits. Plusieurs villageois du Nord-Vate qui travaillent a la ville retournent chez eux pour le weekend, ou ils font provision des legumes dont ils ont besoin. II y a de plus un continuel va-et-vient entre les lies: plusieurs viennent a la ville a l'hopital, visi ter des consanguins, ou chercher un emploi, et ils apportent avec eux de larges provisions de produits vivriers qui sont distributes en echange du gite qu'on leur accorde. En ce qui concerne les fruits, les Europeens achetent plus de produits indigenes, meme si les magasins d'alimentation offrent egalement ces produits en plus de ceux qu'on ne trouve pas dans le Territoire tels pommes, raisins, etc. Certaines vendeuses offrent egalement de la nourriture: laplap et toulouk , citrouille cuite a l'etuvee et poisson. On y vend egalement des coquillages, curios et certains articles menagers, tels les grattoirs. On constate done que le marche occupe une niche bien speciale dans 1'approvisionnement de Port-Vila. II fournit surtout les Neo-Hebridais et autres Oceaniens en legumes et fruits indigenes. 3 - UNE JOURNEE AU MARCHE Les mercredis, vendredis et samedis matins de chaque semaine sont jours de marche a Port-Vila. Certains vendredis, les villageoises du nord-Vate viennent se joindre aux femmes d'Erakor et de Mele qui participent 89 assidument au marche. Les femmes de Pango, tout comme celles de l'ilot Fila, viennent rarement. La production agricole de ces deux villages serait a peine suffisante pour satisfaire les besoins de leurs habitants. Dans le cas de l'ilot Fila, ce serait a cause de l'alienation de leurs terres a jar din, dans celui de Pango, a cause de la pauvrete des sols. Les vendeuses s'assoient a 1'ombre d'une rangee d'arbres tournant le dos pour la plupart a la rue Higginson, indifferentes a la circulation in tense comme au va-et-vient des fonctionnaires du Condominium. Pour ceux qui passent en voiture, c'est la une scene a caractere rural parmi une zone d'ac tivites tres europeenne. Comme Brookfield et al., l'avaient constate en 1965, chaque groupe de vendeuses possede un emplacement qui lui est plus ou moins propre. Les femmes de Mele occupent en general l'extremite nord du marche, alors que celles d'Erakor sont deployee du centre a l'extremite sud. Mais ces "terri-toires" varient bien sur avec le nombre de vendeuses presentes. Les femmes d'Erakor sont parfois deplacees par les villageoises du Nord-Vate lorsque ces dernieres sont les premieres a. arriver. Les premiers taxis transportant chacun deux ou trois femmes et tous leurs produits arrivent alentour de 6:00 - 6:30 a.m. Les femmes de Mele sont en regie generale les premieres a arriver, suivies de pres par des femmes d'Erakor et par les Vietnamiennes. Les autres arrivent bientot et la plupart des femmes sont deja installees avant 7:30 a.m., a moins qu'il ne manque de taxis au village. Les acheteurs n'attendent pas que la marchandise soit descendue des 90 automobiles et camions pour examiner et acheter les divers produits. Cer tains vont aider les vendeuses a decharger leur marchandise dans l'espoir de trouver, cache sous un tas de paniers remplis de fruits et legumes, l'ar-ticle qu'ils desirent. Plusieurs acheteurs sont la tres tot, vers 6:30 -7:00 a.m., pour pouvoir se procurer les produits les plus rares. La Fidjienne qui vend des gateaux et du the fait son apparition vers 8:00 a.m., alors que les femmes ont deja Stale leur marchandise et sont pretes pour leur "morning tea". Bien qu'il n'y ait pas de tables sur lesquelles Staler la marchan dise, chaque vendeuse essaie neanmoins de presenter un etalage aussi attirant que possible. Les differentes sortes de produits sont separees les unes des autres et placees en rangees ou en piles et les fleurs sont conservees dans des boites de conserves en guise de vases. Les villageoises essaient de deployer leur marchandise de facon a ce que leurs paniers alignes les uns a cote des autres forment une rangee au devant de leur etalage, avec derriere, les autres produits disposes sur des nattes, des sacs de riz, des feuilles de bananiers ou meme de vieilles nappes de plastique. Les fruits et legumes ne sont jamais disposes sur le sol a moins de se trouver deja dans des paniers. Les femmes arrangent sou vent leurs fruits et legumes en piles de deux ou trois unites, si c'est la facon dont ils seront vendus, ou les separent selon leur grosseur. Le lap-lap et les autres aliments cuits arrivent au marche enveloppes dans les feuilles dans lesquelles ils ont ete cuits. Les specialistes deploient leur marchandise sur de larges sacs. 91 Ils vendent uniquement des produits maraichers — laitues, tomates, et choux surtout — qu'ils apportent au marche en grandes quantites. En fait, les villageoises utilisent chacune la moitie de 1'espace occupe pas les specialistes. La carpette indigene couvre a peine un yard carre alors que les specialistes ont une "devanture" de deux a trois yards de longueur. Les vendeurs s'assoient ou se tiennent debout derriere leurs pro duits si 1'espace le leur permet, sinon, ils s'installent en retrait aussi pres que possible de leur etalage. Plusieurs amenent un petit banc de bois ou une caisse sur lesquels s'asseoir. Les autres utilisent les racines en saillie des arbres qui dominent 1'emplacement du marche. II n'est pas toujours facile d'identifier a qui appartient la mar-chandise offerte au marche. Les produits sont disposes de maniere contigue et, souvent, la vendeuse s'absente, visitant elle-meme le marche, achetant ou bavardant avec des amies. De plus, plusieurs personnes achetent des produits qu'elles laissent derriere elles sous la surveillance du vendeur, pendant qu'elles terminent leurs achats; ce qui est deja vendu demeure mele a ce qui ne l'est pas. II est normal pour l'acheteur d'examiner d'abord les divers eta-lages. II commence a un bout du marche et progresse jusqu'a 1'autre inspec-tant la qualite des produits offerts. Une fois qu'il a fait son choix, il procede de la facon suivante. II demande en premier a. la personne assise derriere ce qu'il veut acheter: samting ya, i blon yu? Si la reponse a la question est affirmative, la vendeuse soulevera ses sourcils en signe d'assen-timent, sinon, la proprietaire du produit repondra: i blon mi. L'acheteur 92 demande alors: yu salem finis? Si la marchandise n'a pas encore ete vendue, on repondra: i stap. II ne reste alors qu'a demander le prix. Hamas? ou Hamas Ion wan, Ion wan basket, etc.? L'unite de monnaie utilisee au marche est la piece de 10 cents australiens ou 10 francs neo-hebridais, c'est-a-dire 1'ancien shilling aus-tralien. Les prix sont toujours donnes en multiples du shilling qui cons-titue 1'unite de base. On va plutot grouper ensemble deux ou trois arti cles ou meme plus, plutot que de les vendre trois cents ou cinq cents la piece. Ce n'est pas qu'on ignore l'usage de l'unite de base qu'est le cent, puisqu'on l'emploie dans les magasins, mais ce systeme facilite grandement la comptabilite. Les villageoises n'ont generalement pas beaucoup de mon naie dans leur porte-monnaie ou dans leur mouchoir. Lorsqu'elles doivent changer plus d'un billet de $A 10.00, elles obtiennent leur monnaie des spe-cialistes. Les prix apparaissent uniformes a travers le marche. Les quelques releves de prix effectues au hasard aupres de femmes de differents villages semblent confirraer ce point. Les femmes d'Erakor dementissent de facon vehemente toute suggestion que leurs prix sont plus eleves que ceux des ven-deuses des autres villages. Cette opinion est egalement partagee par le specialiste neo-hebridais de Tagabe qui nous confiait que les prix ne va-riaient pas.d'une vendeuse a l'autre. Ce qui varie souvent largement, c'est la quantite et la qualite des articles offerts au meme prix. S'il y a un prix fixe pour un regime de bananes, souvent il importe peu que dans un cas les bananes soient plus grosses ou qu'elles soient mures, le prix demeu-rera sensiblement le meme. Les vendeuses sont plus portees a monter leurs 93 prix, lorsque la qualite d'un produit est legerement superieurea la moyenne, qu'a les baisser lorsqu'elle est inferieure. Les plus beaux produits, ceux qui sont plus gros ou plus frais sont evidemment les premiers vendus: les acheteurs savent que les prix sont fixes et cherchent plutot a obtenir les plus beaux specimens. Certains clients, habituellement des Europeens ou des Vietnamiens, essaient de marchander, la plupart du temps sans succes. Au marche, tout comme dans les magasins de Port-Vila, le marchandage se rencontre peu. La tactique employee par les vendeuses, pour ne pas offenser le client eventuel qui essaie de marchander, est de declarer que l'article qu'il veut acheter ne leur appartient pas, que la proprietaire qui peut elle-seule baisser le prix s'est absentee du marche. II y a des acheteurs qui viennent a. la fin du marche vers 11:00 a.m. dans l'espoir de trouver des aubaines. Les vendeuses elles-memes atten-dent souvent cette periode pour effectuer leurs propres achats lorsque: (a) elles sont certaines que le produit qu'elle desire ne sera pas completement vendu, (b) ou qu'elles sont pretes a risquer de ne pas obtenir ce qu'elles desirent. Les aubaines sont rares, car beaucoup de ces produits vont se conserver jusqu'au prochain marche et seront done rapportes, ou ils seront tout simplement consommes a la maison par la vendeuse et sa famille. On comprend que les acheteurs soient pour la plupart neo-hebridais ou oceaniens, puisque les produits offerts sont des fruits, legumes et noix indigenes. Le marche est le principal debouche pour les denrees indigenes. Le marche se termine habituellement entre 11:00 et 12:00 a.m. Cer-94 taines femmes qui ont yendu tres tot leur marchandise retournent au village un peu plus tot lorsqu'elles le peuvent. La vendeuse doit attendre en regie generale le chauffeur de taxi qui l'a amenee au marche. Si une femme n'est pas prete lorsque son taxi arrive, le chauffeur attendra ou encore prendra une autre de ses passageres. Une des particularity du marche est que le role de vendeur est ex clusivement reserve aux femmes, a 1'exception de deux specialistes qui sont des hommes. Certains" hommes d'Erakor accompagnent parfois leur epouse au marche parce qu'ils ont des courses a effectuer ou des personnes a voir. Lors qu' ils retournent au marche attendre leur femme, ils se placent en retrait de l'endroit ou leur femme est assise et se gardent bien d'effectuer une seule vente. On raconte que les femmes eprouvaient de la gene au debut a vendre leurs produits au marche. Elles se sentaient humiliees: "01 i sem tumas". Avec le temps, on s'y habitua et ce sont maintenant les hommes qui refusent d'etre vendeur. Par exemple, un veuf n'ira pas vendre ses produits lui-meme, mais demandera a une soeur ou une fille, reelle ou classificatoire, de se charger de la vente. Cette regie s'applique meme aux adolescents. Ceci peut expliquer la reserve des vendeuses. On ne presse pas le client a acheter en 1'interpellant a moins de le connaitre. Une vendeuse interpellera une amie ou une connaissance en 1'appellant, eh, misis — le nom generique pour une Europeenne — et bavardera avec elle. II est alors naturel pour cette personne d'acheter ce qu'elle desire d'une amie. On laisse dans les autres cas le client examiner la marchandise et faire son choix sans attirer son attention. De fait, c'est habituellement au client 95 de faire le premier pas en demandant a qui appartient tel ou tel produit. On rencontre deux formes de cooperation au marche. La premiere consiste S vendre les produits d'une femme qui s'absente du marche pour faire ses courses, visiter un malade ou participer a un meeting. Cette forme d'entraide est entierement a charge de revanche. Le second mode de cooperation consiste a apporter et a vendre au marche les produits d'une personne qui doit demeurer au village, parce qu'elle a des enfants en has age, ou un malade qu'elle ne peut quitter, etc. Comme les vendeuses appor-tent elles-memes de larges quantites de produits, cela implique qu'on ne peut faire vendre qu'une quantite limitee de produits vivriers. De plus, les vendeuses vont essayer de vendre d'abord leurs propres produits, ce qui fait que le pourcentage des produits invendus est plus eleve chez celles qui ne se rendent pas elles-memes au marche. Les vendeuses sont en general dedommagees en argent pour leurs peines. II y a leurs frais de transport a considerer, leurs efforts a char ger et decharger la marchandise, et le temps qu'elles mettent a vendre les produits qu'on leur confie. Ce n'est pas la vendeuse qui fixe le montant de la remuneration qu'elle recevra. Entre proches parents, la vendeuse n'exige aucune retribution, mais ne refusera pas non plus ce qu'on lui don-nera. Dans les autres cas, la vendeuse s'attend a recevoir entre trente et cinquante cents et a toucher plus si les recettes sont plus elevees. Si elle vend pour $3.00 de produits, on lui donnera cinquante cents ou une par-tie des produits invendus. Par contre, si elle vend pour $10.00 de tuber-cules ou de mollusques, elle percevra alentour de $2.00. 96 4 - REVENUES Une des conclusions de Brookfield etait que le marche rapporte peu a ceux qui y participent. "Most of the villagers and some of the specialists get very little return from their day at the market" (Brookfield, 1969: 135) "Except by a small core, mostly specialists, it can hardly be that market participation is regarded as a financially highly profitable enterprise." (Idem, p. 138) Le marche de Port-Vila: participation et revenus Tableau No. 7 Periodes de 15 jours de marche Nombre moyen de vendeuses par jour Nombre moyen de non-ven-deuses par jour Nombre moyen de partici pants par jour. .28/6-29/7/72 14.93 3.7 18.73 .30/8 - 30/9/72 19.20 4.13 23.33 28/6 - 30/9/72 17.06 3.93 21.00 Tableau No. 8 Periodes de 15 jours de marche Revenu moyen par vendeuse par jour Revenu moyen par non-ven-deuse par jour Revenu moyen par partici pant par jour 28/6 - 29/7/72 $A 6.66 $A 2.90 $A 5.91 30/8 - 30/9/72 $A 6.75 $A 2.60 $A 6.02 28/6 - 30/9/72 $A 6.71 $A 2.74 $A 5.97 97 Les participants ont ete divises en deux categories dans les ta bleaux No. 7 et 8; ceux qui se rendent eux-memes au marche vendre leurs produits et ceux qui confient leur marchandise a une vendeuse et demeurent au village. On constate d'abord que les femmes preferent se rendre elles-memes au marche, lorsqu'elles en sont capables, puisqu'il y a en moyenne presque cinq fois plus de vendeurs que de non-vendeurs. Si on examine les tableaux, on s'apercoit que les revenus des vendeurs sont presque trois fois plus eleves que ceux des personnes demeurees au village. Nous avons deja indique le pourquoi de cet etat de choses. On a vu plus tot que les personnes qui se rendent au marche en profitent pour faire leurs courses, visiter un malade, participer a un meeting, etc, puisqu'il est toujours possible de s'absenter du marche et de laisser a quelqu'un d'autre le soin de vendre ses produits. II arrive tout aussi souvent que le marche ne soit pas la princi-pale raison de se rendre a la ville. Les femmes qui sont forcees d'attendre la fin du marche pour trouver un taxi pour rentrer au village apportent avec elles des coquillages ou des fruits, afin de gagner assez d'argent pour payer le prix d'un taxi aller-retour. Aussi, pour mesurer plus precisement les revenus que l'on peut tirer du marche, nous allons examiner la participation des vendeuses regulieres.7 Cela devrait nous permettre d'eliminer de notre echantillon les personnes qui se rendent au marche pour une autre raison que celle de vendre leurs produits. Le tableau No. 9 presente quatorze femmes qui ont participe ensem-* p. 175 98 ble a. un total de 225 jours de marche et dont la somme totale des ventes s'eleve a $A 1,605.30. Cela donne un revenu moyen par vendeur par jour de $A 7.13 qui est de 5.89 % superieur au revenu moyen par vendeur pour 1'en semble des vendeurs pour les trente jours de marche. Ce nouvel echantillon . ne nous eloigne done pas beaucoup de la normale. Le tableau indique pour chaque femme, le nombre de marches auxquels elle a participe, la somme de ses ventes, les chiffres de ventes minimaux et maximaux, et le montant moyen de ventes par jour de marche. Ce tableau nous offre une idee plus precise des revenus tires du marche. Avec un chiffre de vente moyen de $A 7.13 par jour de marche, la participation au marche est une activite lucrative quoiqu'en disent Brookfield, Brown Glick et Hart. (Rappelons qu'une femme gagne environ $A 2.00 par jour pour un travail de domestique.) Si on considere que les femmes de Mele viennent presque en aussi grand nombre que celles d'Erakor, que les villageoises du Nord-Vate partici-pent au marche en moyenne trois fois par mois, plus celles de Pango et de l'ilot Fila, on constate que le marche n'est plus aussi marginal qu'il l'e-tait en 1965. II est vrai que depuis une immigration urbaine constante a considerablement augmente la population neo-hebridaise de Port-Vila. En tout cas, le marche n'est plus "1'anachronisme improfitable" qu'il apparais-sait en 1965. Une autre conclusion de Brookfield etait que les villageoises di valent une pauvre idee de la demande qui existait au marche pour leurs pro duits. Cela se verifiait dans le grand nombre de produits invendus. 99 "Native staple foods find few European buyers, but when we consider the volume of this commodity brought to market, the recorded trade is surprisingly small." (Brookfield, 69: 131) "... a high proportion of goods brought to market, and especially of native staple foods brought by the villagers, remain unsold... the most favourable estimate of sales would leave fully two-thirds unsold." (Idem) "... the villagers sell not more than about half the produce that they bring to market, and many sell less." (Ibidem, p. 135) Combien de produits apportes par les femmes d'Erakor au marche demeurent invendus? La reponse a cette question nous permettra de mesurer, d'abord, la demande existant au marche pour les produits vivriers indigenes, puisque c'est la l'essentiel de ce qu'elles apportent, et ensuite, la connais-sance qu'ont les villageoises de la demande totale pour les produits qu'elles cultivent. Le tableau No. 9 indique pour les memes vendeuses le rapport ex-prime en pourcentage entre les produits invendus, dont la valeur est expri-mee en argent, et les produits amenes au marche dont la valeur est egalement exprimee en argent. On constate que le pourcentage des produits invendus varie entre 15.72 % et 47.15 %, avec une moyenne de 26.94 % pour 1'ensemble des vendeuses ($A 549.65/ $A 2,040.25).8 On voit done que ces chiffres parlent d'eux-memes. A peine plus du quart des produits apportes au marche demeurent invendus. De plus, un produit invendu est souvent rapporte au prochain jour de marche, puisque 100 beaucoup de ces produits vivriers se conservent plusieurs jours. Tubercules, noix, et noix de coco sont parfois apportes deux ou trois fois consecutives avant que la vendeuse ne trouve preneur au prix qu'elle exige. Comment expliquer l'ecart entre les chiffres de 1965 et ceux de 1972? Une des raisons est que l'equipe de l'A.N.U. a effectue ses surveys uniquement les vendredis. En general, les produits vivriers sont ramasses le mercredi apres-midi et le jeudi de chaque semaine pour les deux jours de marche du vendredi et du samedi. Les femmes apportent au marche le vendredi tous les produits qui seront vendus le vendredi et le samedi. II n'est done pas etonnant de voir qu'elles remportent beaucoup de produits a la maison le vendredi: ce sont les memes produits qui seront rapportes au marche le lendemain. Plusieurs facteurs influencent le nombre de femmes a se rendre au marche. La presence au marche depend bien sur du nombre de produits que l'on a a vendre. II faut au moins avoir suffisamment a vendre pour couvrir le cout du taxi jusqu'a Port-Vila. Si pour une question de maladie, de participation a un meeting, une femme ou son mari n'ont pu se rendre a leur jardin la veille, il ne sera pas question d'aller au marche. S'il y a mortalite dans le village et que le service et l'enterre-ment prennent place un jour de marche, peu de femmes iront au marche. En cas de deces d'un proche parent, aucun travail n'est permis durant les cinq jours que dure la periode de deuil. Cette interdiction empeche non seulement les femmes d'aller au marche mais egalement de se rendre dans leur jardin. Lorsqu'il pleut a torrent la veille d'un jour de marche, les gens 101 n'iront pas a. leurs jardins, a moins que ceux-ci soient situes tout pres du village, ou qu'ils aient un besoin pressant d'argent comptant. Par exemple, le 26 septembre fut particulierement pluvieux. Aussi peu de femmes (douze) se rendirent au marche le mercredi 27, apportant avec elles peu de produits comme en temoigne le chiffre de vente ($A 44.90). Pour la meme raison, le mercredi 13 fut une mauvaise journee. Comme d'habitude toutefois, les femmes se rattraperent le vendredi 15, lorsque deux fois plus de femmes vinrent au marche (vingt-six au lieu de treize). L'avantage du marche sur un emploi salarie est sa flexibility. Les femmes n'ont pas a faire preuve de la meme assiduite au marche que dans un emploi salarie. Avant de commencer 1'etude du marche, nous avians demande, a certaines femmes et aux autorites du village, de nous fournir une liste des femmes qui participaient regulierement au marche. A la fin de l'enquete, nous nous sommes apercus que plusieurs des femmes identifiers par nos infor-mateurs n'avaient qu'un taux modere dans notre table de participation. Une des questions du recensement du village portait sur la frequentation du marche. La encore, les reponses obtenues (samtaem,wanwan taem, oltaem)ne furent pas confirmees par l'enquete. II apparait done difficile de faire des projections exactes sur le nombre de femmes qui se rendent au marche a diverses periodes de l'annee. Cela semble varier avec les saisons, avec la grandeur des jardins plantes dans une annee et le surplus de produits dont on peut disposer pour la vente, avec le nombre d'enfants qui possedent un emploi salarie et les rentrees d'argent comptant, avec ce qui affecte la disponibilite de main d'oeuvre de 102 chaque maisonnee telles grossesses, maladies, responsabilites financieres, le stade de croissance de la maisonnee, etc. En mesurant l'assiduite au marche, on constate que trente-sept femmes sur soixante-et-une, soit 60.65 %, ont un taux de participation inferieur a 40 % pour une periode de trente jours. Pour celles-ci, le mar che est une activite economique d'appoint, une facon d'obtenir en tout temps 1'argent dont on a soudainement besoin en vendant des articles qui rapportent gros, tels tubercules, volailles ou mollusques. Vingt-deux femmes ou 36.06 % des effectifs ont un taux de participation entre 40 et 79 %. Pour elles, le marche joue un role plus important. Pour certaines, c'est le seul revenu dont elles disposent maintenant que la production commerciale de coprah a ete abandonnee. Ce sont les "regulieres", celles qui plantent de grands jardins en vue d'une production commerciale de leurs produits vivriers. Pour d'autres encore, le marche augmente les revenus de la maisonnee provenant du salaire d'un mari ou d'un ou plusieurs enfants non-maries. Les recettes du marche sont alors utilisees pour defrayer les achats de nourriture (sucre, riz, the, poisson et viande en conserves, pain), d'habillement, d'articles menagers, etc. ft L'analyse du tableau No. 10, sur les diverses classes de produits que les femmes vendent au marche, indique la part enorme faite aux produits vivriers. Plus de 65 % de la marchandise offerte par les femmes d'Erakor au marche provient de l'agriculture vivriere indigene. De fait, 45.41 % de tous les produits vendus sont des tubercules (manioc, patates douces, taros et ignames). Ceci confirme une des conclusions de l'etude de 1965, a p* 176 103 savoir que les vendeurs neo-hebridais approvisionnent surtout les Autochtones et les Oceaniens vivant a Port-Vila. Que le marche soit largement oriente vers les Neo-Hebridais et autres Oceaniens ne fait aucun doute. Les categories suivantes de produits sont presqu'exclusivement achetes par eux: tubercules, noix et graines, divers (feuilles a laplap), poissons, crustaces et poulpes, volailles, ali ments cuits et mollusques. Le chiffre de vente pour ces categories de pro duits se monte a $A 1,236.80, soit 77.5 % des ventes des quatorze femmes qui participent regulierement au marche. Les Europeens achetent surtout des fruits, quelques legumes, des produits maraxchers, des fleurs, des coquillages et curios, c'est-a-dire 23 % au plus de ce que les vendeuses ont a offrir. Brookfield est dans l'erreur de ne pas voir que la vocation du marche est de s'adresser a cette clientele autochtone. "In the short run, at least, prospects for an expansion in the trade in native staples are very poor..." (Brookfield, 1969:140) On ne peut blamer ces auteurs pour n'avoir pas pressenti le deve-loppement economique que connaxtrait la ville et 1'augmentation considerable de la population neo-hebridaise de Port-Vila. La chute catastrophique des cours du coprah durant cette meme periode n'a fait qu'intensifier cet exode urbain. Alors qu'en juillet 1965 le Grand-Vila comptait 4,583 Neo-Hebridais, ce chiffre passait a 5,398 en mai 1967 pour atteindre 8,565 en octobre 1972. Serait-il profitable pour les villageois de cultiver plus de pro duits maraxchers? On a deja note que le commerce au detail etait exception-104 nellement developpe a Port-Vila pour une ville du Pacifique-Sud. On y trouve des importations de nourriture et de vins de France, de biere de Hollande, de conserves d'Australie, et de nombreux produits du Sud-Est Asia-tique. D'un autre cote, il est difficile et couteux en termes d'heures de travail pour les Neo-Hebridais de s'occuper de culture maraxchere. Non seulement ils savent mal comment s'y prendre, mais encore ce genre de culture s'accommode difficilement a 1'horticulture sur brulis pratiquee par les villageois. II est a peu pres impossible de preparer et de planter un jar din a. l'europeenne avec ce type d1 agriculture. Jusqu'a ce que le Service de 1'Agriculture mette a leur disposi tion le savoir technique et les instruments aratoires necessaires, il est illusoire d'esperer des produits maraxchers des jardins indigenes. Par ailleurs, les Neo-Hebridais sont de fervents jardiniers, tou jours prets a experimenter avec des semences nouvelles. A Erakor, plusieurs essaient de planter des legumes europeens dans leurs jardins; un individu, en particulier, a fait un jardin a l'europeenne dans l'espoir d'obtenir des revenus plus eleves qu'en vendant des produits indigenes. Serait-il plus profitable de vendre des legumes europeens? Ceci est discutable, si l'on considere le travail requis pour amenager un tel jardin, alors que les produits vivriers indigenes se vendent bien et se vendent cher. Un gros panier d'ignames rapporte $A 5.00 au marche. Les ignames sont relativement faciles a planter et cultiver et sont de plus adap-tees au climat neo-hebridais. On ne peut en dire autant des diverses graines importees d'Australie ou d'ailleurs, avec lesquelles les producteurs neo-105 hebridais deyraient experimenter, avant de decouvrir les varietes les plus resistantes et les plus productives. De plus, se specialiser dans la production de quelques produits maraxchers serait perdre l'avantage de cultiver des produits qui sont a la fois vendus et consommes par les maisonnees. Comme l'indique le tableau No.10, la majorite des femmes vendent les memes produits. En ce qui concerne les tubercules, a 1'exception d'une seule vendeuse, leur vente a rapporte plus a chacune d'entre elles que la vente de tout autre article. Toutefois calculee en terme du pourcentage du total des ventes pour chaque vendeuse, on constate que leur importance varie de 27.0 % a. 66.8 % du total des ventes. En fait, les vendeuse n'offrent pas toutes les memes produits en quantite identique. Dans la categorie des produits vivriers: fruits: trois femmes sur quatorze sont responsables de 59.9 % de 1'ensemble des ventes. noix: cinq femmes sur quatorze ont des gains de $A 79.90 sur un total de $A 120.80. Les differences sont encore plus marquees dans les autres catego ries . produits maraxchers: trois femmes sur douze ont encaisse $A 48.40 sur un total de $A 94.10. mollusques: trois femmes sur huit ont touche $A 100.00 sur un total de $A 124.20 nourriture: une femme sur neuf s'est merite $A 35.70 sur un total de $A70.30. 106 II existe au marche une demande pour une gamme variee de produits. Les villageois s'adaptent a cette situation en diversifiant leur production. Les jardins indigenes ne sont pas identiques quant au nombre et a la variete des produits qu'ils contiennent. Certaines maisonnees ont herite de plus d'arbres fruitiers que d'autres. Certains chefs de maisonnee possedent des filets de peche ou des fusils de chasse sous-marine. Plusieurs femmes ven--dent des produits d'artisanat alors que d'autres preparent de la nourriture. Chaque maisonnee possede des ressources variables en main d'oeuvre, terres de culture, cocoteraies, arbres fruitiers, outillage, savoir faire artisanal, etc., qu'elle va tenter de maximiser. La diversite des produits offerts au marche est done le resultat de la somme des choix poses par chacune des maisonnees. 5 - DEPENSES DES FEMMES SE RENDANT AU MARCHE Quelles sont les depenses des femmes qui se rendent au marche? II y a d'abord les frais de transport. Le cout d'un taxi aller-retour Erakor-Port-Vila est de $A 2.00. Deux femmes partagent en general un meme taxi et paient chacune $A 1.00. En plus de la depense minimum de $A 1.00, les femmes achetent habituellement quelque chose a manger et a boire durant les quelques quatre heures qu'elles sont au marche. Ceci coute en moyenne entre vingt cents et soixante cents. Les villageoises profitent de ce qu'elles sont a Port-Vila pour faire des emplettes. On achete les produits de base, tels du pain, du the, un ou deux kilogrammes de sucre, du savon, du detersif pour la lessive, du riz en sacs de cinq kilogrammes, du sel, du poisson ou de la viande en con-107 serve, de l'huile a frire, du petrole pour les lampes, des bonbons pour les enfants, des biscuits, parfois du beurre et du lait condense. On achete de plus les legumes europeens qu'on ne cultive pas dans son jardin (choux, toma-tes, laitues, oignons, pommes de terre, etc.) et parfois meme des produits indigenes (ignames, plantanes, patates douces, etc.). Ce qu'on depense varie grandement d'une femme a l'autre, d'une ft journee de marche a une autre. Le tableau No.11 donne les depenses de vingt-six femmes pour un total de quatre-vingt-deux . jours de marche. Les depenses varient entre $A 1.00, la depense minimum ne couvrant que les frais de trans port, et un maximum de $A 75.78, debourses pour 1'achat d'un poele a petrole, d'une large bouilloire, d'un sac de riz de vingt-cinq kilogrammes, etc. Le tableau indique que 51 % des femmes depensent entre $A 1.00 et $A 2.99 chaque fois qu'elles vont au marche et que 34 % depensent entre $A 3.00 et $A 4.99. Si l'on exclut la depense extraordinaire de $A 75.78, on obtient un total de depenses de $A 280.21 pour quatre-vingt-deux femmes, soit une moyenne de $A 3.41 par jour. Les jours de marche sont done 1'occasion pour les villageoises de s'approvisionner dans les articles de base que l'on peut obtenir a un prix moins eleve qu'au village. Cette transformation de produits vivriers indi genes en argent comptant et ensuite en produits d'origine europeene est pour les femmes d'Erakor la principale raison d'etre du marche. II serait cepen-dant faux de croire que le marche constitue le principal point d'articulation entre l'economie de subsistance villageoise et l'economie monetaire urbaine. L'economie villageoise est depuis longtemps completement integree a l'economie p. 177 108 monetaire de Port-Vila par la production de cultures commerciales et le tra vail salarie, la frequentation reguliere des magasins de la ville, la pre sence de magasins cooperatifs assurant la distribution de produits manufac tures au village et par les habitudes des consommateurs neo-hebridais pour qui ces produits sont devenus une necessite. Non seulement les femmes achetent-elles des produits d'origine europeenne ou asiatique, mais encore elles achetent entre elles au marche des produits vivriers, parfois meme de vendeuses du meme village qu'elles. Durant l'enquete, les femmes se sont procure des paniers d'ignames, des regimes de plantanes et de bananes et diverses sortes de legumes, telles les choux de Chine et les choux canaques. On obtient une idee de l'ubiquite de 1'economie monetaire sur Vate, lorsque les femmes des villages de la zone peri-urbaine choisissent de se procurer leur produits vivriers a la place du marche, plutot que dans leur propre village. C'est-a-dire qu'on choisit une transaction, un arrangement purement commercial avec de 1'argent comme moyen d'echange, plutot que de recourir a des liens de consanguinite, d'affinite ou de voisinage, existant au village. Et en plus on paie le plein prix. On s'attend bien sur a recevoir quelque chose en prime, bien que souvent la transaction soit entierement de type neo-hebridais, c'est-a-dire qu'elle est effectuee sans echanger un mot. Une femme met $A 3.00 dans la main d'une vendeuse par exemple, le prix d'un panier d'ignames, et emporte le produit sans echanger un mot. Ce n'est que pour les articles de moindre valeur qu'on joue le jeu "pour-toi-c'est-gratuit-je-te-le-donne-non-c'est-109 trop-je-ne-peux-pas-accepter". Dans ce genre de transaction, la vendeuse refuse 1'argent de l'acheteur et insiste pour donner le produit en cadeau, alors que l'acheteur proteste qu'il tient a payer. Cela se termine par l'acheteur recevant une bricole en cadeau et par les deux participants satis-faits d'avoir reaffirme le fondement personnel de la relation qui les lie. 6 - CONCLUSION II n'y a pas de veritables commercants au marche de Port-Vila, c'est-a-dire de gens qui se specialisent dans 1'achat de produits pour les revendre ensuite a profit. Le marche est compose de producteurs agricoles qui viennent a la ville vendre ce qu'ils ont eux-memes cultive. II serait facile pour un ou deux villageois d'Erakor d'acheter les produits vivriers au village meme et d'assurer leur transport et leur vente a Port-Vila. Le fait que cela n'existe pas indique: (1) que les principes d'organisation qui permettraient de mettre sur pied ce genre d'activite sont absents dans le village; (2) que le marche possede d'autres fonctions que celle d'etre une source de revenu. Le marche represente un divertissement, la possibility de se procurer des produits de consommation qui ne sont pas disponibles au village, 1'occasion d'intensifier sa vie sociale en rencon-trant des parents ou des amis qui habitent d'autres villages, et enfin la chance d'echapper pour un moment au train-train de la vie de village. Contrairement a ce que disent Brookfield, Brown Glick et Hart, nous avons vu que le marche constituait une activite economique profitable pour les habitants d'Erakor. En 1971-72, alors que la production de coprah avait 110 entierement cesse, les villageois reconnaissaient, de facon exageree, que la vente de produits vivriers au marche formait le support economique du vil lage: maket i laef blon vilits. Le marche represente une activite lucrative, si on la compare aux salaires que recoivent les femmes qui travaillent a 1'hotel Le Lagon, soit entre $A 60.00 et $A 80.00 par mois. Ces emplois exigent six jours de tra vail par semaine et une presence assidue au lieu de travail. Les femmes mariees, qui ont de nombreuses responsabilites domestiques, ne peuvent pas toujours se plier a cette discipline, comme en fait foi leur taux d'absen-teisme eleve et les multiples congediements. La participation au marche n'a pas ces desavantages pour la femme mariee, qui est en principe largement responsable du jardin, des taches menageres, de la sante des enfants, de plusieurs activites dans des associa tions . de femmes, etc. Si pour une raison ou une autre, une femme ne peut se rendre au marche tel jour, elle peut toujours se rattraper le jour suivant en apportant plus de produits. L'emploi de son temps n'a pas besoin d'etre aussi structure que dans un emploi salarie. Le marche est egalement important en terme de productivity de la famille nucleaire. La participation au marche est basee sur une production agricole domestique dont la technique est connue de tous et qui ne necessite pas l'apprentissage d'un nouveau metier. Le travail au jardin est plus dur pour la femme que le travail de domestique, mais il est moins penible que la production de coprah a laquelle elle participait jusqu'arecemment. Le marche, seul parmi les autres activites economiques, permet une Ill utilisation maximale de la main d'oeuvre familiale qui resterait jusqu'a un certain point sous-employee sans lui. La participation au marche est d'abord fondee sur les ressources en travail de la femme, qui ne peut s'absenter tous les jours de la maison, mais qui n'est pas occupee a plein temps par ses taches menageres. Elle fait ensuite appel aux ecoliers qui ramassent crabes et coquillages, aux adolescents qui plongent pour chercher des mollusques ou font de la peche sous-marine, au mari qui peche a la sagaie ou qui aug-mente sa production agricole par-dela ce qui est consomme par la maisonnee. La production agricole destinee au marche n'est pas fondee sur un seul produit vivrier ou sur un petit nombre de produits cultives exclusive ment pour la vente. Non seulement la production est diversifiee, ce qui reduit les risques en mauvaises saisons, mais encore les produits cultives sont ceux-la meme qui sont consommes a la maison. Ceci explique en grande partie que les prix soient stables au marche et que le marchandage soit a toute fin pratique inexistant. Une vendeuse peut decider de baisser le prix d'un article qu'elle ne peut remporter au marche une seconde ou troisieme fois. Mais en general, les produits invendus seront consommes a la maison ou donnes en cadeaux. Une femme ne tient pas a vendre a tout prix un pro duit qu'il lui faudra aller chercher a nouveau dans son jardin pour nourrir sa propre famille. La perte ne s'estime pas de la meme facon, lorsque la valeur ou l'utilite d'un produit n'est pas uniquement fondee sur l'argent qu'il peut rapporter au marche. S'il n'est pas vendu, il sera consomme et le travail necessite pour se le procurer ne sera perdu. La maniere dont les Neo-Hebridais plantent leurs jardins leur con-112 fere un autre avantage quand il s'agit.de vendre leurs produits. Leurs jar dins servent en quelque sorte de garde-manger, puisque les produits vivriers sont plantes de facon a ce qu'ils ne murissent pas tous au meme moment. Ils n'ont done pas a se debarrasser subitement de la recolte complete d'un pro duit. D'autres articles, tels les ignames, qui peuvent se conserver un cer tain temps, ne seront ecoules que lorsque le besoin s'en fera sentir. C'est la meme chose pour les volailles. Celles-ci sont gardees, non pas pour leurs oeufs qui sont manges par les chiens ou les oiseaux, mais comme une assurance pour les jours maigres. La participation au marche n'est pas qu'une activite lucrative con-ferant aux femmes un pouvoir d'achat eleve, quand il leur faut se procurer des produits d'origine europeenne dont elles dependent. C'est egalement une occupation qui permet une pleine utilisation des facteurs de production des maisonnees. Nous avons etudie la participation des femmes d'Erakor au marche de Port-Vila, parce que nous avons la une des principales articulations de l'economie villageoise a celle de l'Archipel neo-hebridais. A travers cette analyse, nous avons voulu cerner le comportement economique des villageois dans cette entreprise commerciale. Nous avons montre que les regies de l'economie marchande dominent les transactions entre villageoises au marche, de meme que les modes de cooperation entre vendeuses. Nous avons vu que les villageois possedent une connaissance precise de la demande globale pour leurs divers produits, comme l'indiquent le maintien de prix eleves, et la specialisation individuelle permettant une maximisation des facteurs de pro-113 duction des diverses maisonnees. Les comportements economiques des villa geois revelent une connaissance approfondie des modes de faire particuliers a 1'economie de marche et contredisent 1'image presentee par 1'etude de Brookfield, de producteurs neo-hebridais marginalement integres au marche de Port-Vila. Les prix au marche de Port-Vila en 1972 1 - Produits vivriers a - tubercules ignames: $A 2.00 - $A 5.00 le panier taro fidji (Xanthosoma): $A 1.20 - $A 1.50 le panier taro aelan (Colocosia): $A1.50 - $2.00 la botte patate douce: $A 1.00 - $A 2.00 le panier manioc: $A1.00 - $A 1.20 le panier b - fruits ananas: 40 - 60 cents la piece fruit a pain: 10 - 20 cents la piece papaye: 20 cents la piece bananes: 20 cents - $A 1.20 le regime plantanes: 30 cents - $A 1.00 le regime pamplemousses: 10 - 20cents la piece oranges: 10 cents la piece citrons: 10 cents pour deux lime: 10 cents pour trois 114 c - noix et graines noix de coco (yertes ou seches): 10 cents la piece navel (Barringtonia Excelsa): $A1.00 le panier Nangae (Canarium): 60 cents le panier naus (Pomme-Cythere) : $A 1.50 le panier d - legumes coeur de palmier: 40 cents a $A 1.20 le pied chou canaque: 20 cents piece e - divers feuilles laplap: 60 cents le paquet canne a sucre: 10 cents le pied 2 - Produits maraichers concombres: 10 - 30 cents piece echalottes: 20 cents la botte persil: 20 cents la botte citrouille: 40 cents a $1.00 piece poivrons: 10 cents pour deux ou trois haricots verts: 20 cents la botte 3 - Poissons, crustaces poisson: .60 - $A 1.50 la piece crustaces (crabes de terre): 20 cents la corde, i.e. deux ou trois 4 - Mollusques mollusques: $A.1.00 le panier 115 5 - Volailles poule: $A 2.00 - $A 2.50 6 - Nourriture culte laplap: 10 cents piece toulouk: 20 cents piece 7 - Fleurs fleurs: 20 - 60 cents le bouquet 8 - Coquillages et curios coquillages: 20 cents a $A 5.00 grattoirs: $A 2.00 piece colliers: $A 1.00 - $A 5.00 Photographie A PLACE CENTRALE DU VILLAGE: EGLISE, McKENZIE HALL ET ECOLE PRIMAIRE 117 Photographie B MAGASIN ET GARAGE DE LA SOCIETE N.S.K. 118 Photographie C LA MARIEE ET SON CORTEGE, "PRENNENT LE THE", CHEZ LE MARIE AU SORTIR DE L'EGLISE Photographie D COMPTAGE DES NATTES FORMANT LE "BRIDE PRICE" 119 Photographie E KAL., LE PRESIDENT DE LA SOCIETE N.S.K., PORTEUR DE LA MEDAILLE DU MERITE AGRICOLE 122 III - ACTIVITES NON-AGRICOLES A - Le Travail Salarie Le travail salarie existe de longue date a Erakor. Le mission naire qui habitait le village dans les annees 1875 - 1880, deplorait le fait que les jeunes gens quittaient Erakor pour s'engager sur des bateaux, plutot que de repondre a 1'appel missionnaire et devenir catechiste. "Most of the young men go away in vessels, and as they have been attending school regularly ... are specially attractive to masters of vessels, while they on their own part have also learned the value of money." (Steel, 1880: 232) En 1874, pour les villages d'Erakor et Pango, vingt Chretiens sur 9 un total de deux cent vingt-quatre etaient au loin sur des vaisseaux. Si on assume que la moitie de ces deux cent vingt-quatre personnes etaient des hommes et que cinquante pour cent d'entre eux etaient en age de travail-ler, on obtient un pourcentage d'emigration pour la main d'oeuvre masculine de trente-trois pour cent. Dans ce meme rapport, le missionnaire admettait: "the manifestation, on the part of the great majority of the people, of much indifference about the things which belong to their everlasting peace." (Ibidem) Peut-etre est-ce dans cette ouverture precoce au monde exterieur qu'il faut chercher la raison de cette "indifferent formality and worldly-mindedness" que le missionnaire rencontrait chez ses proselytes. Un nombre appreciable de villageois se rendirent en Nouvelle-Cale-123 donie ou dans les plantations de canne-a-sucre de Fidji et de Queensland. II a malheureusement ete impossible d'estimer le resultat de ces sejours a l'etranger. Les experiences personnelles furent sans doute variees et se situent entre celle de K. qui demeura trois ans a Queensland sans apprendre un seul mot de bislama, dit-on, et celle de Ka. qui epousa une Europeenne, se fit donner un poste dans 1'administration australienne, et ne revint ja mais a Erakor. A part le travail de marin sur les bateaux recruteurs de main d'oeuvre, le seul autre travail salarie aux Nouvelles-Hebrides au XlXieme siecle etait celui de catechiste. Cinq catechistes d'Erakor travaillaient de concert avec le Dr. McKenzie sur Vate en 1886, alors que douze autres et leurs epouses oeuvraient dans l'Archipel. Les catechistes recevaient a cette epoque entre £ 1: 10: 0 et £ 6 par annee. Le debut du siecle vit la fin de la traite de la main d'oeuvre avec la promulgation en 1901 du Commonwealth Pacific Islands' Labourers'Act. II y avait peu d'emplois disponibles a cette epoque, a part le travail dans les plantations europeennes de Vate, pour lequel les villageois ne se sen-taient aucune inclination parce que, disent-ils, "ils voulaient faire le meme travail que les Blancs et non pas devenir leurs boys". Certains travaillerent comme marins sur les bateaux de maisons de commerce, d'autres s'engagerent comme domestiques a Port-Vila. C'est a la ville que plusieurs hommes et femmes d'Erakor firent la rencontre de Neo-Hebridais des iles du nord et du sud, de Neo-Caledoniens et d'Europeens, avec lesquels ils se lierent d'amitie. Les metissages dont on constate aujourd'hui 124 les traces au village remontent a cette periode. La principale source de travail salarie demeura jusqu'a recemment le metier de milicien dans les forces constabulaires franchises et anglaises. Presque tous les hommes d'Erakor devinrent milicien a un moment ou 1'autre, entre la premiere et la seconde guerre mondiale, suivant les fluctuations dans les cours du coprah. On travailla egalement comme docker a Port-Vila. D'abord a titre individuel, et ensuite comme membre de l'equipe d'Erakor, lorsque le recrute-ment de la main d'oeuvre se fit par village. Trouver du travail ne fut pas un probleme durant la seconde guerre mondiale, puisque la main d'oeuvre locale etait requisitionnee. Chaque villa geois devait travailler un certain nombre d'heures par mois et la milice se chargeait de poursuivre ceux qui desertaient leur emploi. Nous avons recuilli au cours de l'enquete des documents sur l'his toire occupationnelle de plusieurs villageois. Nous allons presenter les donnees de trois de ces interviews, parce qu'elles permettent de reconstituer, dans les mots des informateurs, le contexte social dans lequel s'inserait le travail salarie. Ces recits nous apprennent d'abord ce qu'etait le travail salarie a diverses epoques: duree des emplois, conditions de travail, salaires, etc. Mais ils nous eclairent egalement sur les motifs qui ont pousse ces individus a quitter le village, ou inversement a y retourner, et sur la varie-te des facteurs personnels qui ont guide leurs decisions. La premiere personne presente le contexte de la vie sociale a Era kor dans les annees 1910 - 1930, la seconde traite de la periode 1930 - 1950, 125 alors que la troisieme couvre les annees 1940 - 1960. Les deux premieres personnes, qui participerent au systeme villageois de charges, accederent a la chefferie, tandis que la troisieme devint le plus important entrepre neur du village et le president de la societe cooperative Ntuam Sook. (M naquit en 1904, petit-fils par son pere du chef d'Erakor.) "La vie au village etait differente lorsque j'etais encore enfant. Les hommes plantaient alors 3 fois plus de produits vivriers qu'aujourd'hui et encore uniquement des produits indigenes. On mangeait egalement plus qu'aujourd'hui. C'etait l'epoque ou les futurs epoux etaient les derniers a apprendre qu'ils allaient se marier. "Les gens etaient egalement plus heureux en ce temps-la, meme s'il n'y avait presque pas d'argent pour acheter ce qu'on voulait. Les nattes et les cochons tenaient lieu d'argent. De fait, les nattes etaient meilleures que l'argent, puisqu'elles etaient fabriquees a. la maison. Chaque maison possedait un emplacement reserve a la fabrication de nattes ou les femmes travaillaient continuellement. Nattes, cochons et produits vivriers consti-tuaient l'argent du temps. En cas de besoin, on ne comptait pas son argent, mais les nattes, les cochons, les jardins et les amis que l'on possedait. "Le role de l'oncle uterin etait tres important. La personne qui ne possedait pas un oncle uterin responsable se trouvait en grande diffi culty. Sa participation etait essentielle dans les echanges qui prenaient place durant les mariages et les deces. C'etait a lui d'organiser la pro duction de nourriture, de voir a ce que l'on trouve le nombre requis de nattes et de cochons. En fait, des querelles se produisaient toutes les fois 126 qu'il y avait mariage, soit que le "bride price" fut juge insuffisant, qu'il n'y eut pas assez de nourriture, ou encore que le nombre de nattes fut trop petit. Les gens gardaient une comptabilite serree de ce qui etait donne et echange. On se rappelait toutes les dettes encourues et il fallait les rendre. "On employait deja 1'argent a cette epoque. Plusieurs villageois etaient revenus de Queensland avec de 1'argent. La production de coprah com-mencee en 1907 - 1908 sur une echelle restreinte rapportait deja de 1'.argent. Deux de mes allies travaillaient sur des bateaux a recueillir coprah, cacao, cafe et coton dans les xles. Les plantations etaient deja etablies sur Santo, Epi et Mallicolo, alors que je n'avais pas encore commence a me raser. En 1914, il y avait suffisamment de Blancs installes a Port-Vila pour acheter le poisson que mon pere pechait a la dynamite. Cetait facile de se procurer de la dynamite a cette epoque. On en vendait comme on vend aujourd'hui du pain. Les Blancs, qui s'occupaient du commerce avant l'arrivee des Chinois, vendaient les batons de dynamite 2s piece. "Les gens d'Erakor achetaient du the et du sucre en petites quan-tites, des vetements, des tomahawks, du riz et de la viande en conserve dans les magasins de Port-Vila. Mais on avait encore peur des Blancs en ce temps-la. Les indigenes ne savaient pas comment leur parler, puisque peu de villa geois connaissaient le bislama. "Cetait difficile de gagner de 1'argent dans les annees 1910. II n'y avait pas d'ecole ou apprendre un metier. II y avait bien l'ecole du village, mais on enseignait uniquement une heure par jour et, lorsqu'il y 127 avait fete, les classes etaient remises. De plus on n'apprenait que la reli gion. La religion, c'est important bien sur, mais on ne nous enseignait rien d'autre. C'.'eCtt ete mieux si les missionnaires avaient envoye les en fants dans de veritables ecoles. Tres peu de gens allaient au Tongoa Train ing Institute et ceux qui en sortaient ne savaient toujours pas comment cons-truire une maison ou un bateau apres quatre annees d'etudes. "En 1917, je me suis engage sur un bateau comme plusieurs autres villageois. Aujourd'hui nous ne sommes plus que trois survivants de cette periode au village. Je me suis done engage sur un bateau de Ballande pour £ 2 par mois plus nourriture et vetements. Le bateau se rendait des Nou velles-Hebrides a Noumea. Nous touchions notre salaire a la fin de l'annee et l'argent si difficilement gagne etait rapidement depense. Nous donnions d'abord de l'argent a notre pere, a notre mere et a notre oncle uterin, et nous depensions le reste en trois jours au jeu, en boisson alcoolique et a danser. "Apres que mon pere eut donne mes soeurs en mariage et eut organise mon propre mariage, ce fut a mon tour de demeurer au village et de commencer a accumuler des biens, puisque j'allais devenir oncle uterin. "Tout en demeurant au village, j'allais travailler comme manoeuvre chez Ballande pour trois cents par jour quand on avait besoin de main d'oeuvre. Ce travail n'etait pas regulier. Je me suis engage par la suite dans la milice francaise pour un an et plus tard pour la station de radio pour un an ou deux. "J'ai passe le reste de mon temps au village a occuper des postes 128 de plus en plus importante. J'ai commence par le travail de policier de village alors que j'etait encore jeune. Le chef du temps etait alors se conde par les Big Man du village, les chefs des grandes families (clans). Ceux-ci servaient d'aviseurs, quand il s'agissait de punir viols, adulteres, querelles, les memes problemes qu'on rencontre aujourd'hui, quoi! Lorsque Samuel devint chef, je devins son porte-parole. Certains hommes ne savent pas s'adresser a une assemblee ou n'ont pas 1'elocution necessaire pour convaincre les gens durant les meetings. "J'aidai done le chef, meme si ma conduite n'etait pas toujours au-dessus de tout reproche. C'etait le temps ou je dansais, buvais et m'adonnais encore au-jeu. "Au debut, il n'y avait que deux church elders- dans le village: le chef du village et le vieux Amos. Ils avaient ete nommes par le Dr. McKenzie, de fagon a ce que le chef soit influent, tant du cote de la "loi" que de l'eglise. Le village voulait son propre pasteur. On decida de nommer d'abord quatre nouveaux catechistes et de choisir plus tard un pasteur parmi eux. Je fus une des personnes choisies. Auparavant, le travail de catechiste etait quelque chose de plus sacre qu'aujourd'hui: Befo man i mestek Ion samting ia, i kil stret. I no kat pleple. Le church elder devait montrer l'exemple des vertus chretiennes et, s'il manquait a son devoir, il etait le premier puni.. Toujours est-il que nous avions tous peur d'accepter la charge. "Aujourd'hui il y a une division entre conseiller de village et church elder qui n'existait pas auparavant. De plus, on trouve deux gouverne-ments, les Blancs et 1'education parmi nous, ce qui fait qu'on ne choisit 129 plus les personnes pour la meme raison. Avant on avait besoin de "big mouth", alors que maintenant il faut des hommes instruits." (L'auteur de ce recit reconcilia le travail de church elder avec la production de coprah. II possede plus d'une cocoteraie. II fut elu chef de village en 1953 et il le demeura jusqu'en 1954, lorsque le delegue le forca a demissionner pour detournement de fonds. II a prefere passer sous silence cette partie de sa carriere.) (W. naquit a Erakor en 1916 d'une mere neo-hebridaise et d'un pere neo-caledonien.) "J'ai quitte l'ecole a l'age de quinze ou seize ans, sans finir mes classes, pour aller travailler comme apprenti-charpentier marine chez Camille Roland. Je suis reste la deux ans. Au debut, je touchais cinq fr. par jour et, au moment de mon depart, j'en gagnais vingt. "Je me suis engage par la suite dans la milice britannique pour apprendre a jouer du clairon, mais toutefois sans signer de contrat. Le travail etait si epuisant que j'ai cru en mourir. Je travaillais souvent de nuit, sans pouvoir dormir le jour, parce qu'il y avait les pratiques de clairon auxquelles il fallait assister. Lorsque j'ai quitte la milice en 1940 apres trois mois de ce regime, je touchais £ 3: 17: 0 par mois. Les 17 s. servaient a payer ma ration et je gardais les £ 3. "J'ai travaille un temps comme marin sur le bateau de B.P., le Marinda. En 1942, j'ai travaille comme "launch boy" sur un bateau qui trans-portait des munitions. Le salaire de base etait de 3 s. par jour et il etait toujours possible de faire des heures supplementaires et de gagner I 130 jusqu'a 10 S. par jour. Mais charger et decharger des munitions ne me plai-sait pas:c1etait trop dangereux. Alors je me suis enfui a Erakor pour etre rattrape par la milice et envoye travailler aux docks. "Mon frere Alon fut engage comme guide par les Americains pour ouvrir un sentier jusqu'a Forari. Mon frere me requisitionna pour aller avec lui tracer ce sentier et installer le telephone de Forari a. Port-Vila. Durant toute cette periode, nous avons habite dans un camp militaire entre Forari et Port-Vila. Nous n'etions payes que 3 s. par jour, mais les sol-dats nous donnaient de 1'argent, des cigarettes et des vetements. "A la fin de la guerre, j'ai decide de demeurer au village a pro duire du coprah, plonger pour la troche, et a travailler au dock de B.P. lors-que 1'occasion s'en presentait. Je pouvais remplir entre quatre et six sacs dans un mois, mais je devais attendre ensuite trois mois, le temps pour les noix de murir a nouveau. Je vendais en moyenne entre dix-huit et vingt sacs par annee au prix de 6 p ou 1 s. le kilo, sois entre £ 25 et 50 la tonne. Je pechais egalement la troche qu'on me payait entre 1 s. et 3 s. le kilo. Lorsque les temps etaient durs beaucoup de villageois plongeaient pour la troche. II est difficile de dire combien je vendais de sacs par annee, peut-etre entre vingt et vingt-quatre, chaque sac pesant de 25 a 30 kilos. En fait, j'allais plonger quand j'avais besoin d'argent. Je pouvais gagner jusqu'a £ 15 en trois jours. Bien entendu, cela n'arrivait pas toutes les semaines. "Parfois nous allions travailler comme docker chez B.P. ou Bal-lande. Quand on chargeait le coprah dans les bateaux, c'etait l'equipe 131 toute entiere qui etait payee 14 s. pour chaque tonne chargee. "J'ai decide en 1949 de me joindre a la milice francaise pour apprendre la "loi". Au debut, j'etais paye 500 fr. par mois, mais, cinq ans plus tard au moment de quitter la milice, je touchais 900 fr. plus la ration et les allocations familiales pour les enfants. On a du se battre pour ob tenir ces allocations familiales qu'on ne voulait pas nous donner. "Meme si j'etais devenu caporal, je n'ai jamais eu la chance d'al-ler a Mallicolo, Santo ou ailleurs. En 1954 j'ai demande a etre poste a Tanna, car les salaires sont plus eleves dans les lies. On a refuse de me laisser partir et j'ai donne ma demission. "Je suis done revenu a Erakor. Au debut des annees 1960, B.P. et Ballande cesserent d'employer les habitants d'Erakor comme manoeuvres, car il n'y avait pas suffisamment de gens interesses au village. "Les hommes pechaient de jour ou de nuit et ils allaient vendre leurs poissons a Port-Vila. Certains essayerent de vendre des bananes et ils les vendirent sans peine. Ils essayerent les ignames et ils decouvrirent qu'ils pouvaient vendre ces produits indigenes. Depuis lors le marche est devenu la "vie" du village. "On peut dire que les choses ont beaucoup change. Lon 1940 - 1950, man i no save yusum mani lonstret rot. Man i yusum olpaot. Man i kasem bik  mani blon tring, blon kivim lon fren. Man i no save i bik mani from mivala  i no save rot blon yusum mani. (En 1940 - 1950, on ne savait pas comment utiliser l'argent. On s'en servait n'importe comment: les gens, qui ga-gnaient de grosses sommes, les depensaient a boire, ou les donnaient a des 132 amis. On ne savait pas que c'etait de grosses sommes, parce qu'on ne con-naissait pas "la voie de l'argent".) (K. naquit le 3 decembre 1927.) "J'avais a peu pres dix ans, quand mon pere est mort, laissant quatre enfants derriere lui. Sa mort nous laissa appauvris, sans argent pour acheter de la nourriture ou des vetements. Ma mere a alors decide de se remarier, car la vie etait devenuetrop difficile. Apres son mariage, les choses n' allerent guere mieux parce que son nouveau mari nous faisait la vie dure. "Mon pere m'a envoye travailler a un moulin situe a D dock alors que j'avais environ douze ans. Je touchais un salaire de vingt-cinq fr. par mois a 1'epoque. Je suis demeure deux ans a cet endroit, avant de retourner a l'ilot aider mon pere a jardiner. "J'etais alle a l'ecole du village pendant deux ans. Dans ce temps-la, 1'enseignement etait donne dans la langue d'Erakor, et l'ecole comptait cinq professeurs, tous des gens d'Erakor qui etaient alles au Tongoa Training Institute, chaque professeur ayant charge d'une classe. On nous enseignait la Bible, un peu d'anglais a partir de la Bible, et un peu de mathematiques. Les livres d'ecole etaient le Natus Bei (la naissance de Jesus, les chiffres et la mappe de la Palestine), le Natus Miel (l'Ancien Testament de Noe a Jonas) et le Tustopfao (le Nouveau Testament). Malheu-reusement,on n'enseignait pas les meti