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Le Masque dans La nuit de Jacques Ferron Pelletier, Noëlle 1976

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LE MASQUE DANS LA NUIT DE JACQUES FERRON by NOELLE PELLETIER B.A., Universite Laval, 1972 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER OF ARTS i n THE FACULTY OF GRADUATE STUDIES (Dept. of French) We accept this thesis as conforming to the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA July, 1976 0 Noelle Pelletier, 1976 In presenting th i s thes is in pa r t i a l fu l f i lment of the requirements for an advanced degree at the Un ivers i ty of B r i t i s h Columbia, I agree that the L ibrary sha l l make i t f r ee l y ava i l ab le for reference and study. I fur ther agree that permission for extensive copying of th is thes i s for s cho lar ly purposes may be granted by the Head of my Department or by h i s representat ives. It is understood that copying or pub l i ca t i on of th i s thes is for f i nanc ia l gain sha l l not be allowed without my wr i t ten permission. Department of v-rer,r-h The Un ivers i ty of B r i t i s h Columbia 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1W5 Date J u l y . 1976 Sommaire Un quadragenaire repense sa vie le soir avant de s'endormir et s'avoue malheureux. A 1'interieur d'un reve, i l revit son passe et determine le moment oil i l a commence a vivre en disaccord avec l u i -meme. La demarche conduit Francois Menard au sanatorium ou i l se— journe a. t i t r e de patient dans sa vingtaine. En voie de guerison, i l decouvre un matin l a vie, prend conscience de son nom, de sa nationality, puis adhere a l a f o i communiste. Ces revelations concourent a creer 1'unite du narrateur: i l est jeune, l i b r e , conscient de ses potentia-l i t e s et de ses responsabilites. Lors d'une manifestation centre le Pacte de l'Atlantique-Nord, peu de temps apres sa sortie d'hopital, le heros est arrete, traine en cours,ou i l renie sa f o i communiste, et juge coupable. Honteux de sa trahison, i l quitte le Palais de Justice degoute de lui-meme regret-tant son nom et sa nationality. Par l a suite, i l se marie, se nour-rissant de l'ame de Marguerite, sa femme, et trouve un emploi dans une banque, laquelle devient le substitut de Frank, p o l i c i e r qui l'avait arrete. Cette vie par procuration dure depuis vingt ans et constitue le malheur et l a dualite de Francois Menard. Pour refaire son unite, le narrateur emprunte l a voie onirique. Dans son reve, i l va a l a rencontre de Frank et apporte un pot de con-fiture de coing, a defaut du cadavre du pol i c i e r . Apres les retrou-v a i l l e s a l a Morgue, les deux hommes se rendent a 1'Alcazar, hotel ou Frank tient des activites clandestines. Les propos qu'ils echangent prouvent que Francois veut se degager de I'influence de Frank, mais c e l u i -i c i veritablement ne f a i t qu'incarner l a culpabilite du heros, culpa-b i l i t e dgveloppee a l a suite de l a trahisort. A l'Alcazar, Frank propose une femme au heros. Barbara et Francois se refugient rue Stanley pour y faire 1'amour. Grace a cette experience, Francois renait a l u i -meme, i l communie avec la vie et recupere son ame. Durant ce temps, Frank goute l a fameuse confiture et meurt erapoisonne. La mort de Fr.ank libere Francois de tout le poids de sa culpabilite. Son carnet personnel, le Gotha of Quebec, qui l u i subsiste confirme l'identite et l a nationality du heros. Sur le chemin du retour, apres l a coretatation de l a mort de Frank, le somnambule rencontre un Effelquois s'affairant a changer les inscriptions d'un poteau indicateur. L'ideal politique du heros revit par cet Effelquois. Le reve s'acheve avec le retour a l a maison. Franc,ois s'eveille aux cotes de Marguerite, metamorphosee, ayant participe par osmose a 1'experience de son raari. II l u i rend son ame et Marguerite devient radieuse. En route pour le tr a v a i l , le heros constate que 1'ins-cription du poteau est veritablement modifiee. Le reve supplante l a realite et permet a Francois de recreer son unite, de recuperer son ame. La construction en abirae favorise le retour au passe. L'enfonce-ment dans le temps demontre que les conflits entre Frank et Frangois ont des origines profondes dans le passe: i l nait de la cohabitation des deux groupes ethniques au pays du Quebec. Frangois, pour s*identifier, a besoin d'un pays. Le temps exterieur du recit est progressif et l i -neaire et ordonne l a demarche du heros. Ce heros est lui-meme un double de Jacques Ferron. Plusieurs peripeties relevent de 1'experience per-sonnelle de l'ecrivain; c e l u i - c i en outre Intervient a. quelques reprises i i a titre d'auteur. Le roman.neanmoins, se classe parrai les oeuvres imaginaires. L'humour, le style Image caracterisent l'art ferronien et s'aBsocient au sens du recit. i i i Table des matieres Chapitre Page Sommaire . . . . . . . . . . . 1 I La perte de l'ame et 1'adoption du masque I. Resume . . . . . . . . . . . 5 II. Portrait du narrateur: le defaitisme 7 III. Le sejour au sanatorium: l'epiphanie . . . . . 10 IV. L'arrestation: le masque 15 V. La vie conjugale: l a dependance . . . . . . . . 21 VI. Conclusion 25 II La reconqueta 1'unite I. Debut du reve: le rendez-vous 27 II. Le trajet nocturne et les retrouvailles . . . . 29 III. Les reminiscences . . . . . .31 IV. L'Alcazar, Barbara et 1'amour 33 V. Le temps atemporel . . 37 VI. Le retour a l'Alcazar: Frank et le Gotha . . . 38 VII. Fin du periple: l'Effelquois 43 VIII. Le reveil: l a magie du reve . . . . . . . . . . 44 IX. Conclusion . . . 47 III Organisation du recit et thematique I. Tour d*horizon de La Nuit 49 II. Chapitre un. Passage de l a realite au reve . . 51 III. Chapitre deux. Le trajet: l a decouverte de l a nuit . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55 IV. Chapitre trois. Le retour au passe: le sanatorium 60 V. Chapitre quatre: Le retour au passe: le proces 63 VI. Chapitre cinq. L'enfoncement dans l e temps: l'enfance 67 VII. Chapitre six. L'amour: le present reconquis . 74 VIII. Chapitre sept. Retour a l a conscience: la metamorphose 78 IV Auteur et narration I. Auteur-narrateur . . . . . . . . . 84 II. Humour 90 III. Style image, metaphore 94 IV. L'alternance . . . . . 99 Conclusion 102 Bibliographie 107 iy INTRODUCTION Pour avoir ecrit comme premiere phrase de son roman La Nuit: "Je n'ai jamais pense que j'etais un imbecile; j'en avais quand meme le 1 salaire", Jacques Ferron reprend l'oeuvre au complet. Parce q u ' i l juge cette phrase honteuse, le degre d'intelligence ne determinant pas un salaire, i l transforme le roman et le publie six ans plus tard sous 2 le t i t r e Les Confitures de coing. La nouvelle version debute a i n s i : "Je n'ai jamais pense etre un imbecile et personne ne me l ' a d i t ; je ne 3 l'aurais pas cru". Malgre les ressemblances des recits, les differences sont notoires. La quete de l'identite est une dominante dans les deux romans et se r e l i e a l a situation politique quebecoise. Cette situation varie entre 1965 et 1971, dates de parution des deux oeuvres; e l l e trans-forme legerement 1'esprit du heros et modifie quelque peu l e cours des evenements romanesques. II nous a paru, par suite de ces differences et de l a valeur d'une oeuvre independamment de 1'autre, que chacun des romans valait d'etre apprecie en lui-meme; ainsi dans le present t r a v a i l nous limiterons-nous a l'oeuvre i n i t i a l e . Le theme du masque sera le f i l conducteur de cette etude sur La  Nuit. L'analyse se consacrera a l'oeuvre en elle-meme tant au niveau du fond que de l a forme. E l l e se reservera toutefois le droit de depasser 1 Jacques Ferron, La Nuit (Montreal: Editions Parti p r i s , 1965), p. 9. Puisque 1'etude ne porte que sur La N u i t , l a reference paginale suivra dorenavant toute citation. 2 Jacques Ferron, Les Confitures de coing (Montreal: Editions Parti pris, 1965 et 1971). 3 Ibid., p. 113. 2 ce cadre lorsqu'il s'agira d'identifier l'auteur present dans son oeuvre, ou encore de relever certains f a i t s historiques auxquels le roman se refere. Le masque, dans le sens que nous I'entendons, ne s'articule qu'en fonction de l'ouvrage. II s'agit de detecter l a dualite qui existe dans 1'esprit du heros en raison de son desaccord avec lui-meme, avec sa vie affective, sociale, professionelle et de trouver les causes de cette d i -chotomie. Au cours du premier chapitre, nous ferons connaissance avec cet homme d'age mur dans le decor de son foyer. Puis, nous franchirons le seuil de l a maison familiale pour observer 1*entourage et nous rendre a l a Banque ou i l exerce le metier de gerant. Le portrait esquisse donne un apergu de 1*image qu'il offre de lui-meme et reflete aussi l ' i n s a t i s -faction d'un homme humilie, diminue et aliene. Pour retrouver l'origine de ce mecontentement, i l faut remonter dans le temps, d e t a i l l e r les c i r -constances qui ont occasionne l a discorde et reconnaitre leurs conse-quences. Comment FranQois Menard s ' e s t - i l f a i t ravir son ame, sa liberte, son identite? Le deuxieme chapitre traitera de l a lumiere de 1'unification. Nous verrons l ' i t i n e r a i r e qu'emprunte le heros, jusqu'ici absent de lui-meme, pour reprendre son ame et recouvrer sa dignite, ce qui l u i permet de se reconcilier avec lui-meme. Nous assisterons a une renaissance qui f a i t que, tout en gardant le meme aspect, l a vie se renouvelle. La femme prend le visage de 1'amour, l e travail perd de sa lourdeur et l a v i e , de ressenti-ment et de resignation qu'elle etait, prend un a i r , sinon de gaiete, du moins de tranquillite et de quietude. Le troisieme chapitre se consacrera a 1'etude de 1*organisation du 3 recit et des principaux themes. II analysera comment le roman, constitue d'un reve, forme une boucle ou le dernier chapitre renvoie au premier. II montrera encore que le premier chapitre contient deja les sujets t r a i -tes dans les chapitres suivants. L'analyse demontrera les liens qui ex-istent entre chacun des chapitres pour ensuite s 'attarder sur 3es themes afin d'approfondir le sens du recit. Parmi les principaux themes se discernent l a nuit, l a riviere et l'engoulevent. La nuit represente a l a fois l'obscurite primordiale, 1'inconscience et 1'incertitude mals e l l e est aussi un temps de reflexion et le moment durant lequel s^accoraplit la metamorphose. La riviere, a f f i l i e e a l a mere et a l a terre-mere, devient source d'identification. Pour ce qui est du c r i de l tengoulevent entendu a rnaintes reprises, i l evoque 1'unite et l a solitude, unite recherchee par le narrateur et qui inclut l a reconciliation avec l'adversaire p o l i -tique, solitude, inherente a l a condition humaine et qui prime sur les sentiments. Le roman ainsi etudie temoigne de l a situation politique quebecoise. La nuit du heros se conjugue a l a nuit politique d'une province marquee, d'une part, par le duplessisisme et, d'autre part, par l a domination etrangere. L'etude, dans cette perspective, depasse l'oeuvre proprement dite pour atteindre "un dynamisme et un devenir" dans le sens que Doubrovsky 1'entend: Partis de l'oeuvre comme ensemble de structures l i t t e r a i r e s , comme organisation d'un certain lan-gage, disons d'un certain style de parole tres precis, nous sommes renvoyes de ce que dit l'oeuvre a ce qui est dit par l'oeuvre, a tout ce qu'elle exprime au-dela de tout ce qu'elle enonce.^ 1 Serge Doubrovsky, Pourquoi l a Nouvelle Critique (Paris: Editions Gonthier, 1966), p. 217. 4 La Nuit sous-entend des allegeances p o l i t i q u e s et preche a u s s l inge-nleusement qu'ingenument 1'independance du Quebec. Le quatrieme chapltre se passera en compagnie de l'auteur, de l'auteur present dans l'oeuvre. Au moyen d'interventions d i r e c t e s ou i n d i r e c t e s , i l revele ses projets d ' e c r i v a i n , se s i t u e par rapport au l i v r e q u ' i l e c r i t . Nous ferons a i n s i l e rapprochement entre l'auteur et l e narrateur. Le tout se terminera par un s u r v o l du s t y l e f e r r o n i e n au cours duquel nous nous attarderons surcertaines images e t au procede de 1'alternance. Nous reconnaissons notre dette envers Jean-Pierre Boucher dont l e l i v r e , Jacques Ferron au pays des amelanchiers,^" a s e r v i de modele a notre etude de 1*organisation du r e c i t et des themes, s u j e t de notre troisieme chapitre. 1 Jean P i e r r e Boucher, Jacques Ferron au pays des amelanchiers (Montreal: Les Presses de l ' U n i v e r s i t e de Montreal, 1973). CHAPITRE I La perte de l'ame et 1'adoption du masque 5b I. Resume Avant d'amorcer l'analyse du roman, i l semble opportun d'en o f f i r un resume. Cet abrege f a c i l i t e r a l a discussion des differents person-nages, particulierement de Francois Menard, heros de La Nuit. Un homme, Frangois Menard, regoit un coup de telephone tard le soir. On demande a parler a Frank. Frank n'est pas l a puisque c'est lui-meme qui demande a se parler. Plutot que de repondre franchement, Frangois declare que Frank est malade, malade d'avoir f a i t un calembour force et i l demande qu'on rapelle dix minutes plus tard. Au deuxieme appel, le protagoniste annonce simplement l a mort de Frank. Lorsque vient le troisieme coup de telephone, celu i - l a signale le debut du reve du heros. Au cours de ce reve, Frank l u i donne rendez-vous a l a morgue dans une demi-heure. Apportant avec l u i un pot de confiture de coing, a defaut du cadavre de Frank Archibald Campbell, Frangois Menard prend un taxi a l a faveur de l a nuit et se rend au l i e u d i t . II va a l a ren-contre de Frank Archibald Campbell, policier qui l'avait arrete lors d'une manifestation, vingt ans auparavant. Cette arrestation jugule les aspirations de Frangois Menard qui depuis mene une vie tranquille et soumise, vivant de l'ame de Marguerite, devenue sa femme peu de temps apres cet incident (pp. 9 - 3 9 ) . Le proces, qui avait suivi 1*arrestation de Frangois Menard, avait pris un caractere tragique parce qu'au cours de 1'interrogatoire i l avait renie l a f o i communiste qu'il venait d'embrasser. En effet, au Royal Edward Laurentian Hospital ou i l avait sejourne avant 1'arrestation, Frangois Menard avait fait la connaissance de Smedo, compagnon de chambre et membre du Parti, qui l u i avait inculque de nobles idees communistes. 6 En outre, les nombreux moments creux de l a vie d'hopital avaient favorise l a reflexion du patient. Le malade avait un beau matin cpmprxs le sens de la vie, avait senti son appartenance a son pays et avait su se nommer: "La vie est une f o i . Sainte-Agathe existed La r e a l i t e se d i s s i -mule derriere l a realite. Et je signai: Frangois Menard" (p. 45). C'est avec l'ardeur d'un neophyte qu' i l avait quitte l r h o p i t a l , riche d'une identite et d'une f o i qu ' i l trahit aussitot qu*elle est menacee, a l'exeaiple de saint Pierre. Puis, i l avait pris pour epouse l a douce Marguerite, l u i ravissant son ame, son amour, son simple bonheur (pp. 41-55). Vingt ans plus tard, Frangois Menard est a nouveau en compagnie de Frank Archibald Campbell. La rencontre s'effectue sous le signe de l'amitie. Les deux hommes se rememorent tour a tour leurs origines, leur enfance, decrivant leur v i l l e natale, se trouvant meme des points en com-mun. Leur rendez-vous est entrecoupe par l a venue de Barbara, prostituee qui, cette nuit-la, joue le role de Marguerite aupres du deserteur. L'amour de l a femme l u i est revele, amour qui entremele c e l u i de l a mere et celui de 1'epouse-compagne. Pendant ce temps de l'amour entre Fran-gois et Barbara, Frank avale l a confiture de coing apportee par 1*invite laquelle le f a i t mourir. Du coup, cette mort libere Frangois de toute l a culpabilite d'une trahison et du joug de l'assujettissement, faisant de l u i un vainqueur et de Frank un vaincu. Ayant retrouve son ame, son nom, sa liberte, le heros reprend le meme taxi pour retourner chez l u i . Sur l a route, unEffelquois change 1'inscription anglaise sur un poteau-indicateur, prolongeant les ideaux politiques du narrateur. Le reve 7 s'acheve en meme temps que l a nuit. Le dormeur se revei l l e doucement au cote de Marguerite, a qui i l remet son ame, rendant a i n s i sa con-join te radieuse. Le livre se termine sur une note pleine d'avenir. La quete de l'identite n'a pas ete in u t i l e : "a grande nuit, beau jour" (p. 134) nous dit le protagoniste en gage d'espoir (pp.55-134). II. Portrait du narrateur: le defaitisme Le resume du li v r e eclaire deja sur l a nature du masque. Un homme perd son ame, son identite,et n'est plus en possession de sa propre vie; cet homme, prive de sa personnalite, v i t avec ltame de Marguerite, sa femme. Pour comprendre l a nature du masque i l faut connaitre Frangois Menard dans sa vie affective, sociale et professionelle; de meme i l faut revivre son passe et circonscrire les evenements qui l'ont influence et l u i ont impose des directions: sa maladie, son adhesion au parti communiste, son arrestation, son mariage, son travai l . Bref, qui est Frangois Menard? Frangois Menard est 1'homme de quarante ans qui ne presente rien de particulier pour l'observateur exterieur. II offre, n i plus n i moins, 1'image parfaite de l'homme traditionnel, fidele aux promesses de son mariage, stable malgre l a monotonie du tr a v a i l . Comme l a plupart des gens de son age, i l v i t "sans etonnement" (p.. 10) aupres de Marguerite, depuis vingt ans sa femme. Malgre les apparences d'un mariage reussi, Frangois Menard a mau-vaise conscience aupres de Marguerite, bien que c e l l e - c i tout effacee, trouve sa paix dans 1'abnegation et dans l'obeissance aux l o i s divines et sociales. Frangois sait q u ' i l a commis des abus envers Marguerite et 8 qu'il empiete toujours sur les droits de sa conjointe. II s*est presente a l'autel de leur mariage avec l'immaturite de 1'adolescence, attribuant a celle qu'il venait de choisir pour epouse le role d'une mere; i l l u i a ravi l a jeunesse et 1'amour sans se soucier le moindrement de son epa-nouissement. Les mots chuchotes par Marguerite le soir sur I ' o r e i l l e r -"regarde enfin ce visage que tu n'as pas vu" (p. 23) - sont porteurs de verite. Francois a beaucoup pris et peu offert et depuis vingt ans i l depend de sa conjointe, prend refuge aupres d'elle, l u i p i l l e l e meilleur d'elle-meme, s'epargnant lui-meme le souci de se construire, de se rendre responsable de son propre achevement. Depuis leur mariage e l l e l u i sert d'ali b i . Nous le retrouvons, apres ces longues annees de vie conjugale, sans l a maturite que confere la veritable experience, toujours dependant mais au moins conscient que l a situation a trop dure, qu'elle constitue un masque derriere lequel i l se cache et qu'a l u i seul revient l a respon-sabi l i t e de quitter le jeu, d'affirmer sa propre personnalite et de reve-ler son identite. Cet esprit de diminue, caracteristique du quadragenaire,se recon-nait encore au niveau de sa vie sociale qui se resume a l a frequentation de l a famille et des proches parents. II n'y a pas chez l u i cette dispo-n i b i l i t e a l a communication, cette possibilite de donner, cette genero-site qui vient d'un coeur confiant. Le cercle de ses connaissances est de plus en plus limite et Frangois Menard ne semble pas du tout dispose a. vouloir l'agrandir. II souffre de son isolement, mais aucun mouvement vers l'exterieur ne laisse croire a un desir de changement. II tolere simplement sa defaite, captif de lui-meme, enferme dans un reduit de 9 solitude. Sa vie sociale n'est guere plus enrichissante que sa vie affective: e l l e participe du meme ralentissement anemique, privee de v i t a l i t e . Un succes qui a p r i o r i semble valoriser Frangois Menard est c e l u i obtenu dans son trava i l . Grace a son esprit consciencieux, ±1 s'est t a i l l e une place enviable dans l a societe. De succes en merite, i l a acquis une confiance en lui-meme qui l u i confere le courage de ses idees politiques. Tout timide qu'il etiait, le voila mairitenant desinvolte et son attitude est celle d'un homme qui reussit. Tout laisse croire a un bienheureux achevement, a une forme d'accomplissement. Enfin i l est apprecie et l'estime qu'on l u i temoigne ne l u i est d'abord pas indifferente. Ces joies que l u i procure 1'illusion de 1*accomplissement ne sont helas que des feux de Bengale. L'idSe de l a reussite l u i est essentiel-lement transmise par l a societe qui le juge. Sa reussite, l o r s q u ' i l l a mesure, ne l u i est que mirage, impression, i l l u s i o n . Ce t r a v a i l , pour lequel i l a peu de reconnaissance, ne l u i a pas permis de se mesurer avec lui-meme, d'exploiter ses potentialites; i l n'a f a i t que le mettre en con-frontation avec d'autres individus d'une meme societe, sans tenir compte de son epanouissement individuel. Considerant toutefois l'attitude de Frangois Menard, i l serait injuste de jeter tout l e discredit sur le t r a -v a i l . S i son emploi a la Banque n'a pas repondu a ses besoins,lui-mane n'a pas cherche non plus, par 1'intermediaire du tr a v a i l , a trouver s a t i s -faction. II n'a rien revendique dans ce milieu donne, pas plus q u ' i l n'a cherche ailleurs un autre travail avec lequel i l aurait ete mieux harmonise. II s'est simplement cale dans le fauteuil de l a resignation 10 et de l a passivite. C'est parce qu'il a abandonne I'idee d'orienter le cours de sa propre destinee et renonce a ses ideaux qu'il est degu. Son attitude vis-a-vis de son travail n'est que le prolongement de sa vie affective et sociale: tout est abandonne au gre des circonstances, a l a merci des evenements. Contre le defi et l ' i n i t i a t i v e , i l a opte pour l a mediocrite et la f a c i l i t e . Depuis vingt ans i l compromet sa vie, i l ac-cepte cette vie retrecie, minimisee, complice de sa propre defaite. La prise de conscience annonce au moins un desir de changement et 1*investi-gation, s i e l l e est menee a terme, va l u i reveler les causes profondes de cette vie d'homme rabattu, sans passion, sans renouvellement, sans interet, d'une banalite a mourir. A quoi est due cette demission, d'ou vient cette f a i l l e dans 1'evolution de sa personnalite, quelles sont les causes de cette dichotomie qui font de Frangois Menard le spectre de lui-meme? III. Le sejour au sanatorium: l'epiphanie La premiere etape de l'enquete conduit au Royal Edward Laurentian Hospital ou Frangois Menard sejoume a t i t r e de patient. Les mauvais soins qu ' i l y regoit l u i font developper une haine sans borne contre les medecins. Les longs moments d'attente de l a guerison favorisent au moins la reflexion et c'est dans ce milieu de mort que represente pour l u i le climat d'hopital que Frangois Menard decouvre un beau matin le sens de la vie. Du haut de 1'observatoire de sa chambre d'hopital, le malade regarde a ses pieds l a v i l l e de Sainte-Agathe, avec ses clochers qui chantent, ses cheminees qui fument, ses maisonnettes, son couvent, son hospice, puis i l devine toute l a vie qui s'anime par dela ce q u ' i l voit et c'est a ce moment qu'il ecrit dans son journal: "La vie est une f o i . Sainte-Agathe existe. La realite se dissimule derriere l a r e a l i t e . Et je signal: Francois Menard" (p. 4 5 ) . La prise de conscience de l a vie dans ce milieu infirme qu'est l'hopital n'est pas l' e f f e t du hasard. En contraste avec le climat devitalise de l'hopital, le sens de l a vie prend plus de force, l a maladie rendant l a vie plus precieuse. La decouverte de l a vie, s i elle est occasionnee par l a maladie en declin, survient precisement lorsque Frangois Menard observe l a v i l l e au l o i n et qu ' i l comprend que cette v i l l e est reelle, accessible, habitee, q u ' i l peut "descendre et a l l e r prendre le petit dejeuner dans une de ces maisonnettes ou l'on a rallume les feux" (p. 4 3 ) . Ce reveil aux choses materielles est une prise de conscience qui donne un sens a l a vie: i l c r o i t en la vie. La decouverte du monde exterieur inclut l a conscience de sa propre exis-tence: l a v i l l e existe et i l existe et les deux participent de l a meme realite d'un monde materiel, d'un monde sensible. Pour l a premiere f o i s , " [ i l ] realise le bonheur de croire en ce que l'on voit" (p. 4 3 ) , et cette croyance au monde tangible constitue son premier acte de f o i . Cette de-couverte donne alors une orientation a l a vie qui se pare d'optimisme. La vie devient un choix p o s i t i f , autant face a. sa propre destinee qu'en- • vers l e monde qui l'entoure. E l l e s'ouvre sur un monde de lumiere et f a i t appel a l a volonte de 1'homme pour s'y reveler, sa conquete n'est que l e fr u i t de l a liberte. Grace a cette epiphanie, le patient reprend gout a 1 'existence et la flamme de son enthousiasme le guide sur le chemin de la guerison. Son appetit de vivre se double d'une haine contre les me-decins q u ' i l juge incompetents, desinteresses et abusifs. A cette premiere revelation s'ajoute l a realite d'un monde qu ' i l 12 connait, d'un monde qui l u i appartient. La v i l l e q u ' i l voit n'est plus une v i l l e anonyme, e l l e porte un nom et Frangois Menard sait le nommer: "Sainte-Agathe existe" (p. 45). Cette v i l l e represente alors le sol natal, e l l e symbolise le berceau de l'enfance et l u i revele son apparte-nance a un groupe. Cette communaute participe elle-meme a l a grande c o l -l e c t i v i t y d'un pays et, en reconnaissant Sainte-Agathe, c'est l a notion du pays qu' i l evoque. Sainte-Agathe se charge d'un sentiment d'apparte-nance et de f i l i a t i o n . Frangois Menard communie avec son pays et dans cette communion sont caches les droits et les devoirs sociaux. La notion du pays nouvellement acquise met en r e l i e f l a signature que Frangois Menard appose a. l a f i n de sa reflexion. Le pays donne une nationality, le nom reconnait 1'individuality. Apres avoir decouvert le pays, i l prend conscience de son nom. A sa nationality s'ajoute son identity. Le malade a done franchi les portes de l'enfance pour naitre a l a maturite. II est conduit a l a lumiere et cette lumiere 1'ydaire sur sa raison d'etre. Le protagoniste est devenu independant, l i b r e , capable de choisir, de decider de 1'orientation de sa propre destinee. II se doit consequemment de prendre possession de lui-meme, de connaitre . ses potentialites, d'exploiter ses v i r t u a l i t e s , de se definir dans sa total i t e . Voila l'engagement qu'il doit prendre pour avoir connu l a lumiere car cette prise de conscience implique des responsabilites. Cette adhesion a l a vie concourt a l'unite de Frangois Menard. En effet, i l est sans partage, sans division, emerveille par les realites q u ' i l vient d'apprehender. L'harmonie se cree d'elle-meme, simplement, sans conflit ni confusion. 13 La notion du pays auparavant evoquee est egalement a l'origine d'une autre reflexion qui entraxne au dela de Sainte-Agathe. Par le truchement de Sainte-Agathe, i l s a i s i t l a realite des choses exte-rieures et croit en cette realite. Mais cette derniere l u i permet de croire en d'autres realites qui existent et qui echappent a sa v e r i -fication immediate. Fondant sa reflexion sur le clocher, Frangois se rend compte qu'il connaxt aussi c e l u i - c i par le son qu 1!! emet. Une realite en sous-entend une autre: "La realite se dissimule derriere l a r e a l i t e " (p. 4 5 ) . Les apparences d'une realite sent l recran de nom-breuses autres realites. Sainte-Agathe l u i donne raison de croire en de nouveaux lieux. Sainte-Agathe existe et au-dela de ce hameau, des v i l l e s et des banlieues se regroupent. Sans perdre de sa particularity, Sainte-Agathe devient un village parmi d'autres villages. A ses proprietes par-ticulieres s'ajoutent des proprietes universelles. Sainte-Agathe est a la fois partie et tout et ainsi de chaque village. Le monde dans ses d i -mensions cosmologiques se dessine et atteint l'absolu. La vie se revele dans sa plenitude, sa complexite, son unite. Le monde est a decouvrir et a conquerir. Pour le moment, Frangois Menard n'a que 1'intuition "du p l a i s i r qu'Iil] eprouver[a] plus tard, l'ete suivant, quand [ i l ] decou-v r i r [ a ] , toute voisine de l a premiere, une autre vallee que du sanatorium [ i l ] ne pouvfait] pas voir" (p. 4 5 ) . C'est a ce moment precis que Frangois Menard se connaxt, q u ' i l decouvre son pays et qu'i l est le plus en harmonie avec lui-meme. Le masque qu'i l prendra plus tard fera souvent reference a ce moment de conscience et de pensee heureuse. C'est egalement a ce tournant ou i l est 14 eclaire de tant de faisceaux, riche d'une liberte fraichement eclose, neuf au monde qu'il vient d'apprehender que Frangois Menard adhere a un parti politique. Son engagement necessite une action pour etre au-thentique. II opte pour une forme de gouvernement ou l e systeme des classes appartient au passe, puisque ce gouvernement rendra chaque homme egal a son voisin: " [ i l ] devin[t communiste] par illumination, sans lecture" (p. 46). Ce choix se f a i t sous l'influence de Smedo, son compqgnon de chambre et membre du Parti. L'adhesion de Frangois Menard au parti communiste est d*abord ideologique. II reve pour son pays d'une societe d'egalite et d'amour, et ce n'est que par le truchement de l'engagement social q u ' i l peut c o l -laborer a* etablir le regne de l a justice. L'engagement, de son l i t d'ho-p i t a l "ne portait pas a consequence" (p. 49) puisqu'il n'a pas subi d'e-preuve. Tout est possible et permis dans le projet, personne ne contredit l a proposition, ne contrarie 1'action. Le projet contient l'enthousiasme, suscite l a f o i en l ' e f f i c a c i t e de l'action, le desir de faire connaitre la verite; mais 1'intention, qui n'a pas d'echo dans l a r e a l i t e , est faci l e et perdue. L'adhesion de Frangois au parti communiste n'en reste •' cependant pas moins une preuve de sa f o i en l a vie; e l l e est l e premier exercice de sa liberte. E l l e necessitera dans le futur une participation pour en corroborer l'authenticite. Cette possibility d'aller rejoindre le peuple ne l u i etant pas encore offerte, le patient u t i l i s e sa f o i a hater sa guerison. II doit se retablir pour pouvoir s'engager dans son grand projet humanitaire: guerir devient alors "une necessite,[s]on devoir" (p. 48) "[et s]on communisme, une therapeutique" (p. 49). 15 Le sejour de Frangois Menard au Royal Edward Laurentian Hospital marque un arret dans sa vie en meme temps qu ' i l signale un depart. II decouvre le sens de la vie et ses appartenances. En quittant l'hopital, i l a conscience que l a vie est une promesse, qu'elle l u i appartient, a l u i de la marquer de son signe. Sa sortie de l'hopital est en quelque sorte son commencement du monde. Le portrait de Frangois Menard que l'on pourrait imaginer a ce point est celui d'un jeune homme simple, au regard droit et confiant. Son attitude laisse croire a une personality sans detour, sans tricherie et sans peur. Son ouverture d*esprit presage un avenir heureux, d'une vie tournee vers 1'action et vouee a autrui. La vie est une conquete, le heros a des buts a atteindre et i l est pret a se mesurer a. ses ideaux. II faut maintenant suivre le protagoniste de 1*autre cote des portes de l'hopital, l'accompagner dans son quotidien pour v e r i f i e r l a s o l i d i t e et l a veracite de ses principes. Comment r e u s s i t - i l a conformer sa l i -berty aux principes qu ' i l s'est lui-meme inculques, comment s'assumer dans un monde de diversity et d'opposition, comment reussir a vivre sans compromettre ses ideaux? IV. L'arrestation: le masque La premiere experience directe avec l a vie, 1'entourage, le monde en dehors de l'hopital qui le marque survient lors d'une demonstration politique a laquelle i l prend part. Au nom de ses idees communistes, i l se joint aux manifestants de l a rue Saint-Laurent et son action se dirige contre le Pacte de 1'Atlantique-Nord sur lequel repose le systeme politique du pays. Sa participation a la manifestation, est une preuve de son engagement 16 politique, e l l e confirme sa sincerite. L'attitude contraire aurait pris l a couleur de l'hypocrisie; que vaut l a f o i sans les oeuvres? Se preva-lant en outre de son droit a l a manifestation, rien ne s'oppose a ce qu'il exprime ouvertement ses opinions politiques. Le revendicateur ne se soupgonne pas dans l ' i l l e g a l i t e et l a surprise du premier coup de poing que l u i vaut sa participation en est d'autant plus renversante. L'arrestation dont i l est victime immobilise Frangois Menard et l u i jette au visage une dure re a l i t e : "Un coup de poing en plein visage. Encore une fols j ' a i ete ebloui" (p. 4 9 ) . La violence l e sais.it, deux policiers s'emparent de l u i , le promenent du trottoir a l'Interieur d Tun magasin. Puis, un autre policier s'ajoute, le voila. aux prises avec trois d'entre eux, viennent le sergent Wagner et finalement Frank, s u i v i de l a Black Maria. Un monde de force f a i t autorite et le cerne comme un meurtrier. La liberte d'expression que le jeune homme croyait posseder se trouve d'un coup renversee. Le manifestant est seul et a ras l e s o l , les policiers sont nombreux et debout. Cette liberte qui venait de naxtre est deja ecrasee, froissee avec les soies du magasin. A l a no-blesse et a l'honnetete de ses idees communistes, a. sa liberte de parole; s'oppose une gendarmerie qui a pour e l l e l a force et qui se prevaut d'un autre droit, celui de faire respecter l'ordre etabli. II apprend alors que l a liberte est limitee, q u ' i l doit vivre dans un monde ou l a democratie est vraiment decapitee malgre les apparences de son instauration. Cette epreuve est d'autant plus bouleversante qu'elle est diametra-lement opposee a l a beaute de sa premiere experience qui l u i avait revele la vie dans sa purete. II etait neuf a. l a vie et i l est maintenant plonge 17 dans un monde de corruption et de violence. L 1agression dans son en-semble constitue un ramassis de manoeuvres et de manigances douteuses. Un monde crapuleux et suspect, t e l l a Black Maria, s'agite autour de l u i et travaille de connivence avec les policiers qui s'appliquent a reussir le coup auparavant monte: "Pas de sang, vingt arrestations. Si vous n'avez pas assez de manifestants, vous completerez par des passants" (p.53). Cette arrestation correspond done a un plan dtSja etudie et doit remplir certaines fonctions: rappeler l e pouvoir de l'autorite, faire triompher l a puissance du systeme etabli en rayant 1'opposition. Le complot des charges de pouvoir se v e r i f i e encore dans 1'attitude qu'ils adoptent envers les journalistes, personiiages redoutes par l'autorite en faute. Puisqu'il ne peut les evincer, Frank les u t i l i s e a son propre avantage: "-Allez l'exhiber devant les journalistes. Ensuite, sergent, vous me ferez le p l a i s i r de l'oter" (p. 54), d i t - i l au sergent Wagner qui vient d'aller se faire coller un pansement, le faisant ainsi victime pour l a necessite de l a cause. Des interets de-loyaux sont defendus et tous les moyens sont bons pour atteindre les buts recherches. Frank, sur qui repose l e poids de l'autorite, joue un role deter-minant dans l'arrestation de Frangois Menard. Representant du pouvoir dominateur, i l dompte les libertes, soumet les contestataires, assujettit les rebelles. La force a laquelle i l recourt l u i garantit le succes de son entreprise. Que peut Frangois Menard devant ce colosse de l'ordre? Peut-il adopter une autre attitude que celle qu'on l u i impose: "Mon Dieu, quelle sorte de visage ai-je maintenant? Un masque peut-etre?" 18 (p. 56)? Le manifestant vient d'etre devisage. Le coup porte l u i donne 1'allure d'un homme blesse, contraint dans ses droits, atteint dans son ame. De cette lutte premierement ideologique, Frangois Menard sort perdant. II s'est f a i t enlever sa liberte et avec sa liberte dispa-raissent sa f o i en l a vie et l'espoir d'un engagement s o c i a l . Les reves qu'il formulait du fond de sa chambre d'hopital et qu ' i l croyait pouvoir realiser se dissolvent dans le temps. L'enthousiasme de sa jeunesse vient d'etre assorrme avec le premier coup de poing. Le heros perd l a vie, celle q u ' i l venait tout juste de s a i s i r , encore impotent, au Royal Edward Lau-rentian Hospital. L'arrestation affecte profondement Frangois Menard, mais davantage le proces qui s'ensuit. En plus de l u i prouver l a malhonnetete et l ' i r -responsabilite des policiers et des legistes, le proces devient un piege parce que Frangois Menard est amene a faire des aveux qui le font se trahir lui-meme. Nous passons i c i sous silence l a partie du proces au cours de laquelle le juge cherche un chef d'accusation contre 1'inculPe Cet episode sera repris au dernier chapitre car i l concerne Jacques Ferron lui-meme qui veut denoncer les abus des policiers et des legistes. Nous allons surtout nous attarder au fragment du proces au cours duquel Frangois Menard refuse de se declarer communiste: " . . . f a i t e s - l u i dire, a votre sergent de brigade, que 1'accuse est communiste. • • • - l'&tes-vous vraiment? • • e -Non, repondis-je" (p. 69-70). Ce passage s'avere primordial, parce qu'il signale le moment ou Frangois Menard prend le masque, moment ou i l est le plus en disaccord avec lui-meme. 19 En refusant d'admettre ses allegeances politiques, 1'accuse nie la raison meme de sa participation a l a manifestation. II renonce alors a sa f o i , a ses idees. II prefere l a voie du lache, du fai b l e , du con-formiste a la voie du noble et du courageux. II f a i t un choix et c'est cela meme qui accentue l a gravite de sa declaration car 1*arrestation, s i elle entrave sa liberte, ne depend pas de l u i ; l a trahison, au contraire, est une reponse personnelle. Cette reponse masque l'hypocrisie puisqu'elle ne reflete pas sa pensee. C'est a ce moment precis que le double se des— sine parce que Frangois Menard est entierement en opposition avec l u i -meme. II a f a i t un faux temoignage et en mentant II se divise, i l se partage, i l cree sa dualite, dualite qui a pour contrepartie cette mer— veilleuse experience qui l u i avait un matin revele l a vie et 1'unite. II est certain que 1'ambiance mensongere de toute l a situation favorisait les fausses declarations mais l a n'est pas l a question. Dans cette affaire, Frangois Menard est le meilleur juge de lui-meme et, l o i n de se disculper, i l prend sur l u i le poids de sa faute. II avait, c'est vr a i , atteint l'age de la maturite et sa reponse est cel l e d'un homme libr e , " I i i ] ne pouvailt] plus contester le destin" (p. 71). II a eu son commencement du monde, i l a connu l a lumiere, i l vient maintenant de commettre "Is]on peche originel" (p. 71). Mais ou se situe l a gravite de son geste? Par son desir de "changer de nom, Ide] [s]e devetir, {d']etre re-baptise nu dans l a cohue par le premier venu" (p. 73), c'est au monde de l a lumiere qu'il veut renaitre. Ce besoin de changer de nom rappelle le moment de l'identification, moment de l'innocence et de l'unite, : 20 du bien-etre. Cette impossibility de retourner dans le passe, de re-commencer a zero cree aussi l a dualite: c'est l e duel de l'enfance et de l a maturite, de l a vie idealiste et de l a vie realiste. II veut retourner a partir de l a purete, ce qui est impossible; a. defaut, i l s'applique a perpetuer sa trahison par incapacity de l a depasser. Cette persistance a vouloir repartir a zero le prive des belles annees de ma-turite. Francois Menard n'accepte pas de l a vie les compromis et les erreurs. II se refugie alors dans le passe d'avant le "peche originel" (p. 71) et y retrouve son enfance, 1'irresponsabilite et 1'innocence. Par ce refus de se pardonner lui-meme, i l signe sa propre condamnation et devient prisonnier d'un moment, absent a l a realite du temps present. Cette fixation durcit son masque: le coupable se c r i s t a l l i s e dans un etat de faute. La trahison pour laquelle i l est sans pardon ebraiile son sentiment d'appartenance au pays, sous-entendu dans le "Sainte-Agathe existe" (p. 45). S ' i l sort du Palais de justice "comme un immigrant de l a gare Windsor" (p. 73), c'est qu'il a perdu son sentiment d'appartenance a. son milieu. Ce pays dont i l avait l a fierte ne peut engendrer des hommes de ' sa race; Frangois Menard n'est plus a l a hauteur de ses peres: "je me rejouissais que mes oncles et tantes, mes cousins n'aient pas assiste a mon reniement; eux, aussi, l i s m'auraient condamne. Je les imaginais se levant . . . emportant avec eux mon pays, tous les clochers du comte de Maskinonge" (p. 71). Frangois Menard est devenu etranger a. son pays d'origine. Le degout que l u i inspire son reniement est couronne par l a rencontre 21 de Frank qui l'attend a la sortie du Palais. Le regard q u ' i l l u i jette, comme celui du Christ a l'endroit de Pierre, le couvre de tout le poids de sa faute. Mais Frank Archibald Campbell n'a pas pour mission l a pre-dication de l'amour. Profitant au contraire de l a confusion de sa victime, i l l u i ravit son ame " l a mettant dans sa poche" (p. 73). Frangois abandonne son ame comme Faust rend l a sienne a "Mephistopheles. II se prolonge en Frank au point que ce l u i - c i devient un double, un autre soi, un complice. Frank devient le symbole de la perte de Frangois parce que c'est l u i qui l'assujettit a son autorite: i l est " l ' a r t i s a n habile et le temoin malicieux de Is]on reniement" (p. 60). L'incapacite de surmonter l'epreuve confirme l'effondreraent de Frangois. Celui-ci s'aneantit au present pour s'isoler dans l e temps revolu du passe. II retourne au monde de l'enfance, de l'immaturite, du non-engagement. Cette attitude constitue son masque, masque qui se precisera dans les annees a venir: l'enfance sous les apparences de l a maturite, l'echec sous le couvert de l a reussite, le mecontentement sous le voile de la tranquillite. II nous faut a nouveau reprendre l a route avec Frangois Menard afin de savoir comment i l s'adapte aux realites quo-tidiennes. Quel comportement adbpte—t—il vis-a—vis de son t r a v a i l et de Marguerite qu'il choisit pour epouse peu de temps apres ce facheux i n -cident? Quelle est sa participation a l a vie presente? V. La vie conjugale: l a dependance Renoncer a l a liberte, c'est opter pour le chemin de l'enfance et, enfant qu'il est devenu, c'est en enfant que Frangois Menard se presente a l'autel du mariage. Plutot que d'assumer dans le mariage sa part de 22 responsabilite, le jeune marie se place simplement sous l a tutelle de son epouse, conservant ainsi l'etat de dependance qui l u i avait ete impose: "je calais dans les bras du jeune homme inconnu, pour me re-trouver dans le l i t de Marguerite" (p. 55). Les bras de Marguerite l'ont accueilli comme une mere regoit son enfant et II s'est endormi pour un long sommeil de vingt ans. La relation qui s'etablit entre Marguerite et Frangois ressemble davantage a la relation entre une mere et son f i l s qu'a. celle entre un mari et sa femme. Marguerite avait f a i t Irruption dans l a vie du heros apres son arrestation. Frangois avait perdu son ame par le reniement et Marguerite, par le sacrement de leur union, l u i avait abandonne l a sienne. L'epouse prend alors pour le conjoint l a valeur d'un rachat en ce qu'elle represente une nouvelle forme d'engagement, un relancement dans l a vie; mais le rachat n'a ete pendant longtemps qu'un remplacement superficiel, puisque de l'engagement conjugal Frangois a ignore las res-ponsabilites, l'amour et l a plenitude. En amour, i l ne s'est pas im-plique comme i l 1'avait f a i t autrefois au chapitre des aspirations com-munistes. Dans cette union, i l avait ete le profiteur, e l l e "avait donne et [ i l l availt] regu" (p. 59). En plus de l u i avoir l i v r e son ame, Marguerite l u i donne un pays, celui de l a Gaspesie, "Icjote champetre, pour qu'Iil] pulsse respirer" (p. 90), l'investissant ainsi d'une identite et d'une nationality. Mais, d'une identite et d'une nationality volees, Frangois Menard ne peut que s'accommoder, l'usurpation n'ayant pas les pouvoirs de donner pleine sa-tisfaction. Tout en l u i donnant souffle de vie, Marguerite ne l u i sert 23 que "d'alibi" (p. 30). E l l e l u i permet de vivre d'une vie qui n*est pas la sienne, e l l e le garde a l' a b r i de ses responsabilites. E l l e compose alors une partie du masque de son mari, en ne l'obligeant pas a recon-querir sa liberte, en le maintenant dans un etat de dependance. Le ma-riage n'aura malheureusement pas apporte de remede au probleme de Francois Menard. Meme en conservant beaucoup de respect pour Marguerite, i l rea-l i s e que "cette ame qui etait tout Islon amour, ne l u i s u f f i s a i t plus" (p. 61). Le heros commence a se sentir a l ' e t r o i t dans sa vie rapetissee. Tel un enfant pret a quitter le nid f a m i l i a l , Frangois Menard reve d'autres horizons. S i sa relation avec Marguerite n Ta pas ete ce qu'elle devait etre, source d'enrichissement mutuel, e l l e aura ete une sorte d'en-fantement. E l l e aura donne le temps d'une prise de conscience, le temps de se decider a vivre au present et a oublier l e passe. Apres cette longue hibernation, l e protagoniste renait a l a conscience, son regard cherche l a lumiere. Parallelement a sa vie conjugale, sa vie professionelle porte l a marque de la trahison. Depuis vingt ans, sa vie renouvelle l e supplice de l a condamnation: "sentence suspendue" Cp. 70) avait d i t le juge et l a Banque l u i tient l i e u de surveillance. Delaissant ses idees communistes, revolutionnaires, idealistes, Francois Menard s'incline devant l'autorite et se plie aux lo i s d'une vie rangee. La Banque permet une sorte d'avan-cement professionnel, quoiqu'encore bien limite, et incarne l a s t a b i l i t e par excellence. Jour apres jour, l a meme routine. Les semaines et les annees s'ecoulent cadencees au rythme de l a meme melopee qui bannit toute creativitE. De plus, manipulatrice de capitaux, l a Banque influence l'economie 24 nationale par le jeu de ses operations et ce faisant devient un facteur considerable dans le systeme. politique. Le choix de l a Banque comme milieu de travail n'est pas le f r u i t d'une simple coincidence: e l l e sert les interets d'un systeme que le manifestant se proposait sinon de ren-verser du moins d'ameliorer. Par son t r a v a i l * i l assure le maintien du systeme eh place et, de ce f a i t , rend hommage a Frank Archibald Campbell. Aucun cadre n'est ebranle, l a vie se poursuit, implacable, dans l'espace d'une cage d'or. La Banque, deuxieme endosseur de 1'arrestation de Frangois Menard, compose une autre facette du masque. S ' i l franchit les frontieres de l a realite au cours de son exploration nocturne, le deserteur projette d'en revenir et aussi de "repartir vers Is]on t r a v a i l quotidien dans Is]on deguisement habituel" Cp. 28). Vingt ans de mascarade n'ont pas reussi a l u i donner l'ame de son personnage; rien ne peut l u i faire oublier que cette vie ne repond pas a ses aspirations d'antan. La Banque est l ' a l — liee de Frank: Frank retient son ame et l a Banque le "departlit du] meilleur de [lui]-meme,Is]a f o i , Is]a jeunesse, Isjon enfance, Isjes parents, [s]on pays" (p. 61). Les deux ont pulverise ses reves de jeu-nesse, les deux l'ont asservi, les deux ont perpetue 1'arrestation. Tout en comptant ses capitaux quotidiens, le gerant de banque commence a reflechir. La nature reapparait a l a surface et Frangois s'anime d'un humour et d'une v i t a l i t e inhabituels a un point t e l q u ' i l devient pour lui-meme "un sujet d'etonnement" (p. 11). Ce changement d'attitude pre-sage un temps nouveau. 25 II. Conclusion Arrive au terme de l'enquete, nous pouvons voir comme le masque s'est constitue. Au Royal Edward Laurentian Hospital, Frangois Menard avait decouvert l a f o i , avait pris conscience de lui-meme, du pays et de ses appartenances; i l avait senti le besoin de s'engager et le Parti communiste l u i en o f f r a i t le moyen. L'homrae est a ce moment-la en pleine connaissance de ses possibilites, l a vie est un espoir. Ce moment marque le temps le plus heureux: i l a realise son unite, i l est neuf a la vie, lib r e , sans masque n i regret. L'arrestation est une premiere epreuve dans l rexercice de sa l i -berte et le proces en atteste l'echec. Par le reniement, i l s'enleve lui-meme l a liberte. Conscient de l a gravite de son geste, i l n'arrive pas a se pardonner. II se refugie dans le repentir et sa vie devient conforme a l a pensee de Frank qui l u i a indique le chemin de l'uniformite. Frangois s'est alors mis a vivre de l a pensee de Frank par l e truchement de l a Banque et de l'ame de Marguerite par suite de leur mariage. Frangois est devenu et Frank et Marguerite. Cette vie par procuration constitue son masque et son malheur et, faisant le bilan de sa vie, i l s'avoue "tout simplement malheureux" (p. 21). Le changement d'attitude qu ' i l avait lui-meme note au t r a v a i l est un balbutiement dans le processus de la rehabilitation. Sa personnalite commence a se raffermir, i l prend de l'audace et ne manque pas d'esprit de replique. De commis, i l passe a l a gerance d'une banque, puis le v o i l a membre d'un parti socialiste avec, d'autre part, l a reputation de futur echevin. L'engagement politique, qui l u i avait au prealable f a i t perdre sa liberte, devient apres plusieurs annees un moyen de l a reconquerir: 26 "De cette fagon je revenais tout doucement a l a temerite de ma jeunesse, une jeunesse a peu pres oubliee" (p. 12). En meme temps qu'elles ont porte le masque, ces vxngt annees ont porte l a semence de l a reconquete. De sa prise de conscience germe le bourgeon du succes. Quels cbemins Frangois Menard v a - t - i l suivre pour regagner son identite, sa nationality, sa liberte? Le temps est i c i un facteur important. II a ete question des nombreuses annees au cours desquelles Frangois Menard a vecu sans ame. II est interessant de noter que sa reconquete s'effectue a l'interieur d'un reve qui survient au cours d'une nuit. Ce reve ajoute une preuve supplementaire de l a presence du masque. Frangois Menard n'a pas eu besoin de negocier pour reprendre son individuality et sa nationality. II les obtient grace a l a magie d'un reve. Quelle trame cereve suit-il pour accomplir un t e l exploit? CHAPITRE II La reconquete de 1*unite 27b I. Debut du reve: le rendez-vous L'etude porte sur l a quete de l'unite, unite qui s'effectue a l'interieur d'un reve. Le roman commence par l a reflexion que Frangois Menard f a i t sur lui-meme avant de s'endormir et au cours de laquelle II repense sa vie. Sa meditation est interrompue par deux coups de te l e -phone de l a part de Frank qui demande a se parler. Revenant au l i t , l e penseur s'abandonne au sommeil; son esprit commence a v a c i l l e r , sa volonte a se detendre. Le troisieme coup de telephone releve du reve, Francois Menard avait deja franchi les frontieres de l a r e a l i t e . " I l ] l etait trop tard" (p. 23), i l ne pouvait plus maitriser l e temps, l a situation eta i t irreversible. Le reve devient le prolongement de l a real i t e et aussi sa simplification car i l l'amenuise en denouant les d i f f i c u l t e s . Grace a 1'inconscience, tissee d'elements epars de l a r e a l i t e , i l reussit a depasser l a realite defectueuse, a l a corriger, a l a g r a t i f i e r d'une heureuse unite. Ce reve consiste en un voyage qui conduit Frangois Menard a l a ren-contre de Frank Archibald Campbell a l a morgue, rue Saint-Vincent. Apres les retrouvailles, les deux cheminent vers l'Alcazar, petit hotel ou Frank mene ses activites. Frangois rencontre Barbara et ensemble i l s se refugient dans une maison de tolerance, rue Stanley. Apres l e temps de 1'amour, Frangois revient sur ses pas vers l'Alcazar ou i l v oit Frank, mains pendantes, mort, empoisonne par l a confiture de coing. L'invite profite de l'aneantissement de son hote pour l u i su b t i l i s e r son annuaire, intitu l e The Gotha of Quebec, qui contient une genealogie du protagoniste et un resume de l'histoire du Quebec. Le retour a l a maison est, on. se 28 l e r a p p e l l e , ponctue par l e croisement d'un jeune E f f e l q u o i s en t r a i n de changer l ' e c r i t e a u d'un poteau i n d i c a t e u r . Le r e v e i l au cote de Marguerite s'accomplit en douceur, dans l a splendeur d'un matin e n s o l e i l l e . Chacune des etapes parcourues porte l'empreinte de 1'affranchissement du heros. Le p e r i p l e est couronne par sa reconversion a lui-meme. La cons-cience se revet d'une mentalite nouvelle et l a v i e , 3 i e l l e ne peut r e -p a r t i r a zero, est tout au moins envisagee avec un e s p r i t r a f r a x c h i et present aux conjonctures a c t u e l l e s . "Monsieur, j e vous attends dans l a rue Saint-Vincent, en face du numero quatre cent quarante-six. Et surtout n'oubliez pas d'apporter mon cadavre" (p. 24)1 T e l l e est l a premiere parole que Frangois, a t i t r e de narrateur du r e c i t , place dans l a bouche de son i n t e r l o c u t e u r ! Nous apprenons par l a s u i t e que l e rendez—vous a l i e u en face de l a morgue. La rencontre signale un d e s i r de dialogue qui a pour but de c l a r i f i e r un point en l i t i g e et de mettre f i n a une rancune que Frangois n o u r r i t envers Frank Archibald Campbell. La rue Saint-Vincent, p o i n t de repere, rappelle leur premiere rencontre, rue Saint-Laurent, quand Frank t e n a i t l e haut du pave. Le voeu de Frangois de v o i r un i n d i v i d u a. l a morgue equivaut a un souhait de mort. I I veut tuer l e "temoin m a l i c i e u x de [s]on reniement" (p. 60) et i l s'imagine l'ayant lui-meme tue et f a i t cadavre. Frank, incarnant a. l a f o i s l ' a u t o r i t e et l a l o i , est pergu comme un obstacle qui a empeche l e protagoniste d'agir et de s ' a f f i r m e r . Frank mort, Frangois est degage du poids de sa faute, i l recupere sa l i b e r t e et retrouve son innocence. La d i s p a r i t i o n de l'antagoniste entraxne avec e l l e l a d i s p a r i t i o n de l a c u l p a b i l i t e de Frangois. La c o n f i t u r e de coing 29 que le reveur apporte avec l u i , substitut du cadavre, prend l a meme valeur de liberation. E l l e devient l'arme qui sert a donner l a mort a Frank Archibald Campbell comme autrefois le coup de poing avait reussi a faire caler Frangois dans un etat de mort a f f e c t i f . II. Le trajet nocturne et les retrouvailles Le somnambule quitte l a maison et s'avance dans l a v i l l e a demi eclairee a la recherche d'un taxi qui le conduira au rendez—vous. Le trajet effectue entre l a maison et le poste prend l raspect du temps pre-cedant l a deuxieme naissance de Francois Menard: "L'ombre ne me pesait guere; e l l e me poussait tres doucement dans le dos . . . . Je me sentais plein de desinvolture . . . ne savais trop a quoi je m'engageais pour l a bonne et simple raison que je ne pensais meme pas a ra'engager" (p.27). Le temps de la liberation est venu et semble s'accomplir selon un ordre naturel. La presence du taxi, comme un jeu de miroir, met l e fuyard en confrontation avec lui-meme et l u i montre la presence de son masque. Dans un moment de lucidite et de fantaisie, i l voit les deux personnages qui le composent se scinder et "march[erj l'un derriere l'autre, a quatre ou cinq minutes d'invervalle" Cp- 33). La caricature, s i e l l e pouvait s'animer, ne ferait que concretiser "l'ecart de Is]on dedoublement" (p. 33). Le dedoublement, s ' i l temoigne d'une personnalite en contradiction, revele aussi l a presence de l'autre devenu sbi par l e jeu des influences humaines. II s'agit pour Frangois Menard non seulement de se liberer des vingt annees de conditionnement qui l'ont modele, mais de demeler le faux du vrai et d'affirmer sa personnalite: "Quelle idee avais-je eue, avec 30 un coeur qui n'etait plus.etanche, dont le sang nourrissait des doubles fraternels, lesquels a leur tour pouvaient se multiplier et former l'hu-manite entiere, de partir a l'aventure? . . . l'aventure, quelle aventure? i l n'y avait pas d'aventure: je me l i v r a i s a une enquete. N ' e t a i t - i l pas normal, a quarante-trois ans de chercher a savoir ce qu'est que l a nuit? (p. 34). L'enquete necessite l'analyse de faits et d'evenements percutants mais el l e est surtout une observation du comportement personnel. L'enquete est valable mais " [ l ] e meilleur detour, c'est encore soi-meme" (p.35) de se dire Frangois Menard, conscient que son malaise l u i vient de lui-meme et qu'il doit chercher en l u i les causes profondes de sa deconfiture. Alfred Carone, nom du chauffeur de taxi qui traverse Frangois Menard d'un cote a l'autre du pont, jette, par l a conversation q u ' i l tient avec son passager, l a lumiere sur les interrogations de c e l u i - c i . L'aventurier voulait savoir ce que cache l a nuit, temps d'obscurite et d'inconscience, or nul n'est mieux place qu'Alfredo pour l u i en parler. La vie nocturne, selon le conducteur, sert de refuge a une clientele particuliere qui, tentant de revivre des emotions juveniles ou de v i o l e r les secrets du bonheur, vient s ' i n i t i e r aux activites d'un monde souvent ' defraichi et desabuse. Les profiteurs, les desesperes et les nouveaux i n i t i e s s'y rejoignent et se nourrissent d'illusions et d'intrigues. La nuit sert de compensation a une journee mal vecue, e l l e est tissee de consciences inquietes, e l l e mendie son innocence. Par une associa-tion d'idees que Frangois ne comprend d'abord pas, Alfredo ajoute que " l a nuit, on ne voit jamais d'enfants" (p. 39). Les enfants ne sont-i l s pas le symbole de 1'innocence, purete que Frangois recherche 31 lorsqu'il evoque "[s]on enfance oubliee" (p. 39). Apres avoir sillonne les routes de l a v i l l e , Frangois se retrouve en quittant le taxi, "[aux] portes de l a nuit Iqui] venaient de s'ouvrir sur [s]on enfance oubliee" (p. 39). Le heros se rememore le temps ou i l n'y avait pas de double, temps simple de l'unite. Pour atteindre son but et etre conduit aux portes de lui-meme, i l doit respecter les regies de son reve et rencontrer Frank Archibald Campbell au 446 rue Saint-Vincent. Le moment de reconnaissance, devant l a morgue, e v e i l l e chez le deserteur les souvenirs de 1'arrestation qui le mettait en confronta-tion avec cet adversaire, a. l a difference cette fois, que l a presence de Frank se double de l'image cadaverique:" - Mon cadavre, d i t - i l , ou est mon cadavre?" (p. 55). Le heros veut porter un coup f i n a l a l'anta-goniste: "Son cadavre? Et le mien? Ma jeunesse perdue, Smedo trahi et mon enfance oubliee, boucheeasa sortie par un coup de poing?" (p. 55). Dans ce contexte, Frank correspond a l a jeunesse en deuil de Frangois, a cette partie v i t a l e qui n'a jamais pu s'exprimer, grandir, s'epanouir, etre assumee: c'est sa vie detournee. Heme s ' i l devient composante de Frangois, i l reste l'element qui ne s'est jamais fondu a. l'ensemble de sa personnalite. Frank, c'est l'autre en l u i qu' i l refuse, c'est l e double qu'il n'accepte pas, c'est l a culpabilite deguisee. III. Les reminiscences L'idee du masque est encore soulignee par l a ressemblance des noms -Frank est un diminutif de Frangois - par l a coincidence de leur l i e u natal et par les souvenirs que suscitent l a confiture de coing. Apres avoir echange quelques p ropo9 d'usage, Frank et Frangois s'entretiennent de leur 32 enfance: "Vous etes originaire de Louisevllle, je crois. Nous serions alors compatriotes" (p. 89), l u i dit Frank au cours de leur entretien, ce qui donne a penser a Frangois: "Oui, autant que les Tarlanes sont mes freres" (p. 89). A une question de vie s'oppose une pensee de mort, car les Tarlanes sont des fantomes "qui surgissent, l a nuit, apres chaque profanation" (p. 88). La comparaison rend l e compatriotisme purement spectral et insinue le rejet du heros de ce qui pourrait le rapprocher d'un double dedaigne. La confiture de coing, nous pourrions le croire, les unit dans les souvenirs et reminiscences qui les guident a l a v i l l e de leur enfance: "- De l a confiture de coing! Saviez-vous bien que vous ne pouvez m'ap— porter rien de plus precieux? Ma mere aussi l a f a i s a i t . Quand j'y gouterai, mon enfance revivra . . ." (p. 75). Frank se rappelle sa mere qui a connu Butler, ecrivain du XIX e siecle, a qui i l accorde le credit d'avoir ecrit avant Proust une litterature inspiree du souvenir. Le choix des auteurs suggere l'idee de l a conquete du present par le retour au passe, demarche qui sert de modele a 1'investigation du reveur. Frank presente son pere, archidiacre de l'Eglise d'Angleterre et poete a ses heures qui "voulait l u i aussi capter l a vie qui l u i echappait pour l a fixer en anglais, l a Vie qui coulait en frangais de l'autre cote du mur" (p. 79). I c i se dessine 1'embranchement qui separe les deux personnages: Frank Archibald Campbell devient l e representant d'une minorite anglaise et dominante opposee a une minorite frangaise et domi-nee dont Frangois Menard f a i t partie. La cause du conflit entre Frank et Frangois commence a se preciser. Le malentendu ne provient pas 33 exclusivement de 1'arrestation et du proces. II a des origines histo-riques et ce n'est que dans le prochain chapitre ou sera etudie l e temps que se levera le voile sur cette ambiguite. Retenons pour l e moment l a dimension politique de 1'ambivalence de Frangois. L'enfance de Frangois Menard est rattachee au souvenir d'une riviere qui serpentedans le comte de Maskinonge et qui se jette dans le lac Saint-Pierre. Cette riviere, "d'un siecle ou deux, et meme davan-tage" (p. 83), avait servi d'assise aux premiers colons qui en s'appro-priant les terres riveraines edifiaient i c i leur pays qu'ils appelaient alors pays du Nouveau Monde. Un lopin de terre constituait leur univers et i l avait ete du devoir de leurs successeurs de poursuivre l'oeuvre commencee. Le passe historique coule dans cette r i v i e r e . Son evocation par le protagoniste est preuve de f i d e l i t e a l a memoire de ses peres, d'attachement au sol natal, a l a patrie, au patrimoine: " E l l e comporte un commencement du monde, un bout du monde. E l l e est ma Genese" (p. 8 3 ) . IV. L'Alcazar, Barbara et 1*amour La marche conduit Frangois et Frank a l'Alcazar ou des femmes de petite vertu s'affairent. L'une d'entre elles , Barbara, "entra et avec ell e les plaintes de l a nuit. Je pensais a ma mere, ^ ma jeune mere" (p. 81). La venue de Barbara eveille chez 1'invite l e souvenir de sa mere qu'i l revoit durant les saisons heureuses des vacances, au bord du lac Saint-Alexis. Le lac Saint-Alexis etait l a derniere etape d'un voyage qui ne pouvait s'accomplir que par 1'utilisation de l a r i v i e r e quand l a route du comte s'arretait encore avant Saint-Leon. Le lac, propriete privee que sa mere tenait d'un heritage paternel, formait un 34 l i e u p r i v i l e g i e , sans issue, bien garde parce que dans les environs d'un domaine anglo-americain, lui-meme surveille. Le lac devient alors "le bout du monde" (p. 91) par sa situation geographique et par le souve-nir que Frangois Menard en garde toujours: une enfance heureuse sous l a tutelle d'une mere protectrice. Le souvenir de sa mere vivante se double du souvenir de sa mere morte, cette mere qui disparait alors que Frangois est encore enfant et combien dependant de l'amour maternel. Quand par apres i l r e f a i t avec son pere le trajet qu'il avait l'habitude de faire aussi avec sa mere et qu'il revolt les paysages qu'elle aimait, i l est envahi par un sen-timent de tristesse: "Je ne pouvais regarder l a riviere sans arriere-pensee . . . L a riviere me f a i s a i t mal; e l l e me touchait d'une epine que je ne pouvais pas voir" (p. 93). Et quand plus tard, a quatorze ou quinze ans, i l r e fait ce pglerinage et essaie de revivre ces instants de bonheur, i l n'en ressent toujours que de l a douleur: "Le detour de l a riviere continuait de cacher un mystere, une epine, une beaute inconcevable, le sourire de ma mere cadette" Cp. 94). Le souvenir de l a mere est rappele par l a presence de Barbara qui a peu en commun avec l a beaute que fut cette premiere. Ce qu'il voit en Barbara, c'est une femme, et cette femme l u i rappelle l a premiere qui l ' a marque, sa mere, femme ideale qu'il n'a pas suffisamment connue. Orphelin, demuni, sans appartenance, i l eprouve l a nostalgie de l'amour perdu. La pensee de l a mere est rattachee aux moments heureux de l'en-fance mais n'inclut pas l'idee de l'inceste. Supposons en premier l i e u que l'inceste soit possible. Si Barbara devient l e substitut de l a mere 35 de Frangois, Frank qui est le souteneur de Barbara, devient l e pere de Frangois. La reponse du prenant a l'offrant, lorsque celux-ci propose Barbara pour quelques moments d'amour, annule cette hypothese: "-Maisy Frank, je ne vous l'avais pas demande. Pour qui vous prenez-vous? Vous n'etes pas mon pere et vous le savez bien" Cp- 94). Isoles dans une maison de passe, rue Stanley, Frangois et Barbara font l'amour. Cette experience s'avere importante pour Frangois parce qu'elle l u i revele l a femme q u ' i l n'a jamais connue, en depit de ses nombreuses annees de mariage: "Et j ' a i f a i t de mon mieux malgre mon age et mon inexperience" (p. 99)., Durant les moments intenses de l'amour, Frangois reunit 1'image de sa mere et celle de sa femme Marguerite. Barbara q u ' i l possede, " s e r a i l t -e l l e s]a mere cadette? Et serai[t-elle] en meme temps Marguerite enfin accomplie, au visage radieux de sueurs?" (p. 1 0 0 ) . Sur le sein de Barbara se forment un duo et un duel, duel qui f i n i t par 1 'acceptation de l a mere morte et duo qui aura dorenavant pour partenaire sa femme Marguerite. Le souvenir de l a mere, reapparu sur l a peau noire de Barbara, rappelle a. Frangois l'uniforme des religleuses chez qui sa mere avait etudie et evoque sa robe mortuaire. S ' i l y a souvenir, i l n'y a pas identification: "Non, Barbara, ce n'est pas possiblel Ta peau noire n'est pas l'uniforme des Dames Ursulines du couvent des Trois-Rivieres" (p. 9 9 ) . L 1acceptation de l a mort de sa mere s'accomplit grace a 1'experience amoureuse. Degage de son obsession maternelle, Frangois pense maintenant a Marguerite, sa f i d e l e compagne. Son nom, qu'il profere au milieu de ses cris amoureux, annonce que son union avec cette derniere est veritablement consommee. Cette aventure 36 le conduit aux portes de l a lucidite, i l retrouve sa l i b e r t e , realise son unite, acquiert son independance. Barbara assure son salut comme autre-fois Marguerite 1'avait sauve de sa defaite. II a depasse l e stade de l'enfance et Barbara le l u i confirme au moment de leurs adieux; "Va, va, tu n'es plus un enfant" (p. 100). La separation se termine par un envoi de main, geste qui plus tard sera a rapprocher avec 1'envoi de main de Marguerites "j'apercus Barbara, au bout de l'escalier, qui de l a main gauche, 1*index et le majeur releves, les autres doigts reunis, me f a i s a i t signe d'adieu" (p. 101). La main a deroi ouverte f a i t machinalement une salutation sans avenir. Les moments qui suivent l a sortie de 1'hotel chantent l a vic t o i r e de Frangois Menard. II vient de renaitre a lui-meme. Son experience libertine, paradoxalement, le rend l i b r e . Par Barbara, i l se degage du souvenir obsedant de l a mere, f a i t l'experience de l'amour, prend pos-session de lui-meme et retrouve son ame perdue: " s i je n'avais pas eu peur des larbins, je me serais, je pense, assis sur le perron, un petit moment, le temps de reflechir, de replacer mes Idees, de me rehabituer a moi-meme et de saluer ma vie a droite, a gauche, passee eta venir, ma vie enfin raccordee" (p. 101). Ce depart de l'hotel rappelle sa sortie du Royal Edward Laurentian Hospital quand i l etait impregne de sa nou-velle croyance, qu'il entrevoyait sa vie avec un esprit confiant et op-timiste. II rappelle egalement sa sortie du Palais de justice apres l a trahison avec toute l a difference qu'autrefois " I i i ] aurailt] volontiers donne [son ame] a pietiner" (p. 73), maintenant i l veut "replacer [s]es idees [et se] rehabituer a Ilui]-meme" (p. 101). Autrefois, i l hesit[ait] 37 entre l'est et l'ouest" (p. 7 3 ) , maintenant i l veut "saluer I s]a vie a droite, a gauche". V. Le temps atemporel Par suite des evenements, l e heros reussit a se reconcilier avec lui-meme et a recreer son unite perdue. L'unite de l'ame contient 1'unite du temps qui embrasse l'eternite. En reprenant sa vie, i l de-couvre l'eternite contenue dans 1 'instant present: " . . : ma vie enfin raccordee et balancant ses deux plateaux, le fleau a 1 'horizontale, ega-lement partagee de part et d'autre, 1 'aiguille a son point etemel qui est . . . le temps v i f sur le temps mort . . . toujours egal a lui-meme . . . " Cp. 101). Le temps se compare aux moments de l'extase qui transcende la duree et Frangois Menard entre dans ce destin d'immortalite. Le retour a 1 'individualite marque l a prise de possession de lui-meme qui l u i permet de refaire son equilibre. II perd son masque, devient un et ce n'est qu'a cette condition qu'il pourra acceder a autrui et devenir veritablement l'epoux de Marguerite. Malgre son vieillissement de vingt ans, le quadragenaire se rend compte que le temps n'a pas a l -tere en l u i les valeurs fondamentales avec lesquelles i l ne peut tran-' siger, malgre l'accessoire des circonstances. II ne peut plus se de-partir d'une verite qu'il avait un jour faitasienne, son choix a f a i t sa marque et communiste i l l'est toujours et "n'la] jamais cesse de l'etre" (p. 102). Sa pensee epouse l'ampleur d'une c o l l e c t i v i t e . Frangois Menard s'ouvre a nouveau au monde exterieur. Apres avoir retrouve ses idees, Frangois monte dans le meme taxi qui 1 'avait conduit du poste pres de sa maison a l'Alcazar et va 38 a l a rencontre de Frank Archibald Campbell pour regler leur l i t i g e . La retrospective de son enfance, qui avait commence au moment ou i l etait descendu du taxi, se termine avec ce voyage de retour. Se rememorant Barbara et "sa peau des Ursulines" (p. 107), i l met f i n a l'emprise d'un passe regrette. II cesse de se complaire dans un or-phelinage revolu: "Les portes de l a nuit se refermerent. C e t a i t toi desormais, mon orpheline" (p. 107). La rencontre avec Barbara l u i ayant permis de retrouver son ame et sa liberte, i l est capable de con-siderer l'autre comme une personne semblable a lui-meme. Barbara re— presente toutes les femmes a qui i l doit un egal respect, "je respecte toutes les femmes" Cp- 110). La repartie d'Alfredo avec qui Frangois est d'accord, ajoute a cette dimension humaniste puisqu'il inclut l'homme dans l a pratique de sa religion. Son attitude change. Parce qu' i l a depasse le stade de l'alienation, i l peut s'apprecier et, de l a , etre attentif a l'autre, le comprendre et l ' a c c u e i l l i r comme un frere. Sa pensee s'elargit pour atteindre une dimension sociale et universelle. VI. Le retour a 1'Alcazar: Frank et le Gotha Lors de son premier voyage avec Alfredo Carone, i l avait appris que, la nuit, l a v i l l e "devient un grand marche de dupes" (p. 37); voila. qu'au cours de ce voyage de retour i l comprend le sens de cet enonce en eprouvant le contraire: "Marche de dupes pour ceux qui n'avaient pas la f o i . Mais moi, je l'avais, c'etait toute l a difference du monde" (p. 1 0 9). La deuxieme naissance s'accompagne d'une nouvelle profession de f o i . De retour a l'Alcazar, Frangois Menard retrouve Frank mort, empoisonne 39 par la confiture de coing. Le desir de Francois de faire mourir Frank en l u i donnant rendez-vous a l a morgue se realise. La vue de son ca-davre rend evidente la presence de son masque car non seulement 1'adver-saire compdsait une partie du masque de Frangois mais a, l u i aussi vecu, dedouble. "II avait l e visage moins engorge que les gants; on n'en aper-cevait pas le masque . . . car c e l u i - c i etait tourne de l 1 a u t r e cote vers le mur ornemente de coeurs et d'amours" (p. 114). Les coeurs et l'amour font allusion a l'aventure de Frangois et Barbara que Frank a susdLtee et qui amorce une negociation. La mort de Frank rend present a 1'esprit de Frangois le proces par lequel i l a ete condamne. II entend 1'interrogation: "Monsieur Menard, vous avez deja ete communiste, re-pondez a notre question: l'etes—vous encore?" (p. 116). Question imper-tinente qui a cause sa perte; l a mort de son double efface l a faute passee en eteignant les feux du souvenir que l a presence de Frank rea— nimait sans cesse. L'hypocrisie de Frank se precise lorsque Frangois s'approche du cadavre et qu'il decouvre sur l a table, un crayon et un carnet, pro-priety du defunt, qui contient des renseignements sur l a vie privee des gens. Le Gotha of Quebec, sorte de registre non o f f i c i a l , prouve 1 * i l -legality des activites de Frank. Celui-ci ne s'est jamais prononce sur la nature de ses activites mais son tr a v a i l avec l a Black Maria, ses droits de "boss" (p. 117) a l'Alcazar et l a tenue du journal The Gotha  of Quebec le qualifient d'espion, de membre d'une societe aux activites louches. Le t i t r e anglais du recueil proclame cependant ses allegeances politiques. 40 Le mot Gotha pour designer ce genre de recueil est eloquent. II s'agit d'un "annuaire genealogique et diplomatique qui parait chaque annee a Gotha [en Allemagne] en frangais et en allemand depuis 1763. II contient en outre d'utiles renseignements administratifs et s t a t i s -tiques sur tous les Etats du monde, les genealogies des families re— gnantes et princieres. Ouvrage suspendu depuis 1944"."'' 1763 renvoie indubitablement a. 1*annee ou fut signe le traite de Paris par lequel l a France cede le Canada a l'Angleterre. Les families regnantes au Quebec restent les families francaises qui se prevalent de l a l o i du premier occupant malgre l a conquete anglaise. 1944 est aussi une date memorable puisqu'elle marque l a prise du pouvoir par 1'Union nationale ou plus justement par Duplessis, chef du nouveau p a r t i . L'autorita-risme exagere du Premier ministre et son esprit conservateur paralysent l a province de fagon t e l l e que le Quebec prend un retard considerable dans son developpement economique et culturel. La periode de noirceur qui se prolonge jusqu'a l a f i n de son mandat, soit 1959, symbolise une longue nuit politique pour le Quebec. Que cet annuaire The Gotha of  Quebec soit trouve entre les mains des tenants du pouvoir signale cer— taines de leurs intentions. Une surveillance d'aussi pres ne se jus-t i f i e que par l a preparation d'un complot, 1'organisation d'une st r a t e g i c Le Gotha que Frangois subtilise a. Frank intercale sa nouvelle piece d'identite. Sa biographie qui s'y trouvait inseree etait exacte et le defunt, par 1*intermediaire de ce registre, redonne un nom it 1 Larousse du XXe siecle, (Paris, L i b r a i r i e Larousse, 1928). 41 Frangois. Celui-ci aura eu besoin de demasquer son agression pour ar-river a nouveau a lui-meme. L'identite rendue complete cell e que Frangois s'etait reconnue dans sa chambre d'hopital. Autrefois, dans son journal intime, Frangois n'avait signe que pour lui-meme; Frank dans son Gotha le reconnait officiellement citoyen avec des engagements so-ciaux. En plus d'assigner son identite au heros, l e Gotha l u i redonne sa nationality en l'associant aux Canadiens" et par Canadiens iFrank] entendait les Quebecquois" (p. 128). L'histoire deja abordee par les references a la date et aux families regnantes se poursuit par le por-t r a i t que Frank trace de ce peuple domine et de I'avenir qui l u i est reserve: " l i s forment un peuple bizarre, ne sous une domination etran-gere, un peuple patient et insoumis qui attend son heure et n'obeira jamais de plein gre qu'a lui-meme" (p. 129). La domination etrangere est i c i synonyme du pouvoir anglais impose a un peuple de langue et de culture frangaises. Ce peuple ne peut se soumettre a l'injuste situation d'inferiority et d'alienation qu'on l u i impose. Son histoire est marquee de revoltes et de rebellions, 1837 est un exemple^de pro-testations allant des assemblees populaires aux actes de violence. Les annees 1960 a 1965 ont eu leura bombes d'insoumission. La lutte se pour-suit chez ce peuple et n'aura de f i n qu'apres l a reconquete de leurs droits legitimes. Le refus des Quebecois d'etre assimiles a l a population anglaise, leur acharnement a reconquerir les droits perdus troublent l a tranquillity anglaise car la conquete de pouvoirs par les Quebecois ne peut se faire qu'au detriment des leurs. Les Quebecois ont dormi du sommeil de l a domi-nation mais l a nuit s'acheve et "Ilja partie approche de sa f i n " (p.129). 42 La solution de Frank de peupler le Quebec d'immigrants, Irlandais, Ecossais, Italiens et autres, en leur offrant l e choix de l a langue, qui sera assurement 1*anglais, langue de t r a v a i l , est un danger immi-nent pour les Quebecois. l i s seront dans quelques annees minoritaires chez eux et seront consideres comme des etrangers. En attendant, les autorites ont beau jeu qui decident de 1'immigration par le truchement de leur ministere car l u i aussi est anglais d'Ottawa. La proposition de Frank denote beaucoup de clairvoyance dans son programme de mise en echec. Le compte rendu de Frank f a i t etat de l a situation politique quebecoise. Son registre demontre 1'existence d'un peuple qui a cons-cience de son identite et contre qui on projette le genocide. Mais l a survie est aussi imminente que l a mort: "II ne manque plus que sa s i -gnature" (p. 118) repond Frangois en derobant l'annuaire—testament. Les autorites gouvernementales ont deja reconnu 1'existence du peuple quebecois et puisque l a reconnaissance est amorcee au niveau des esprits, i l y a espoir d'un Quebec lihere du joug de l'assujettissement. La signature que Frank appose au bas de son almanach conclut ele-gamment ce debat: "Je suis un Tarlane. Adieu. J'ai vecu du mauvais cote du mur. Je demande pitie 1 1 (p. 130). Le spectre de Frank symbolise la victoire de Frangois. L'influence que Frank a exerce sur l u i devient fantomatique. Le heros s'est departi de son double negatif. L'adieu confirme son depart et atteste l a liberation de Frangois et l a promesse de liberation de son peuple. Le mauvais cote du mur rappelle un commen-taire de Frank a l'endroit de son pere qui voulait " . . . capter l a vie 43 qui coulait en francais de 1'autre cote du mur" (p. 7 9 ) . Frank n ra pas choisi ses ascendants et sa nationality; Frangois exprime pour l u i un regret de n'avoir pu communier a l a culture frangaise et 1*excuse pour les brouilles qu'il a provoquees. L'entente n'est pas possible, i l vaut mieux se separer. VII. Fin du periple: l'Effelquois Frangois est l i b r e et sa reussite une invitation pour l e peuple. La liberation au niveau de l'individu est essentielle a l a liberation au niveau de la co l l e c t i v i t y et ce n'est qu'a. cette condition que le Quebec peut assumer une quelconque independance, du point de vue du narrateur. Le peuple est alors en mesure de reprendre ses droits na-tionaux et d'eriger le pays comme i l l'entend. Les aspirations p o l i -tiques du heros de creer un monde de justice deviennent une r e a l i t e et se concretisent par 1'action du jeune Effelquois q u ' i l croise sur le chemin du retour: "C'est le premier Effelquois que je rencontre. II a eu la gentillesse de s'identifier, mais moi, je suis l o i n d'etre aussi polf" (p. 128). La premiere personne qu' i l rencontre a l'aube de sa renaissance rayonne d'harmonie et son attitude f a i t contraste avec celle du reveur qui s'est alourdi avec les annees d'abrutissement. Remarquons l e langage de sa main: "Alors, 1'index et le majeur releves, les autres doigts reunis, je m'excuse de l a main et l u i presente mes amities" (p. 128). Son geste reproduit celui de Barbara faisant ses adieux; i l exprime en partie sa defaite mais aussi i l offre une main d'encouragement et revele son respect pour l a conscience sociale de ce jeune homme. L'Effelquois perpetue 1'ideal politique de Frangois Menard, 44 son action est un renouvelleraent de vie. Le heros ne peut plus s'en-gager de cette facon, l a vie l'a marque autrement, mais l a jeunesse prend l a releve et continue le travail commence. En changeant l ' e -criture anglaise du poteau-indicateur, ce citoyen affirme sa nationalite quebecoise. Si 1'independance du Quebec n'est pas chose f a i t e , faisons tout comme,semble dire ce geste clandestin. L'effort s'accomplit dans la solitude — "II etait sans doute au fond de lui-meme tres seul, tres l o i n " (p. 128) - mais les efforts conjugues de plusieurs personnes con-duisent au succes. Un projet c o l l e c t i f est compose de volontes i n d i v i -duelles. II est normal, les decisions prises, de faire table rase avec son passe de colonise et de vivre dans l a langue de ses peres. Le poteau-indicateur portera dorenavant une inscription francaise. Enfin tout chante l'espoir, c'est le matin et l a jeunesse est debout. VIII. Le re v e i l : l a magie du reve Le retour a l a maison marque l a f i n du reve. Le somnambule reprend son sommeil et poursuit sa nuit au cote de Marguerite. Mais l a nuit aussi s'acheve et le langage du reveil exprime l a qualite du sommeil. Frangois voit Marguerite qui, comme par enchantement, "se tournle] vers Ilui] avec une complaisance qu'Iil] ne l u i connaissailtj pas" (p. 131). Par une sorte d'osmose Marguerite communie avec le recent bonhair de son mari, bonheur f a i t d'une ame retrouvee, d'un passe compris et accepte, d'un present pret a etre assume. Dans ce bonheur est aussi cachee l'ame de l'epouse que son conjoint l u i rend, ayant lui-meme retrouve l a sienne: " . . . son ame retrouvee dont j'avals vecu auparavant" (p. 133). Tout en etant dans le rayonnement de Marguerite, l e protagoniste 45 est l i b r e et independant et sa femme ne peut plus "etre l a femme d'un eternel regret" (p. 132). L'un et 1'autre s'harmonisent et se trans-mettent leur joie et, en buvant au bonheur de leur ame retrouvee, Mar-guerite "souriait.au s o l e i l " (p. 132). Parce qu'ils ont trouve leur voie, leur complicite d'autrefois devient une entente. Leur joie engendre un gout de rajeunissement qui demande a etre exprime. Le complet neuf que souhaite l'epouse pour son mari en est le symbole: "Mon pauvre ami, tu te laisses a l l e r : rien qu'a. te regarder j e me sens v i e i l l i r de dix ans" (p. 133)! Le vieux complet appartient a. une autre decennie et ne correspond plus au present et a l a joie qui le faconne. Frangois, a. l'instar de Faust, se regenere et s'immortalise. L'envoi de main de Marguerite, lorsque son mari quitte l e foyer pour le tra v a i l , signale leur bonheur: "Marguerite m'envoyait l a main, une main de cinq doigts, joyeuse, l a main du jour et non plus c e l l e de la nuit au geste r i t u e l " (pp. 133—134). Main sans retenue, main de plenitude, main chaude de l'amour qui s'oppose S celle de Barbara, ma-chinale et sans lendemain et se differencie de celle de Frangois au jeune Effelquois, respectueuse et reservee. Dans quel esprit quitte- i t - i l l a maison pour a l l e r reprendre l'immuable travail? Rien n'a change dans les f a i t s ; le retour a l a conscience l e pro-jette dans le meme quotidien. La modification est reelle pourtant; e l l e est manifeste au niveau de 1'esprit. Son reve l u i avait laisse entrevoir son futur: "un avenir a l a mesure de [s]on passe, un maquis approprie au personnage qui, fuyant sa revolte, trouve paix, soumission, securite e£ honorabilite au sein de l a mediocrite" (p. 121). Le tr a v a i l 46 est honore de l a meme reverence mais le mecontentement f a i t place a la comprehension, l a honte du passe s'estompe, etant devenue absurde. Frangois se rehabilite a ses yeux et accepte simplement sa vie affective, sociale et professionelle. II n'y a plus de place pour l a revolte. La realite de la vie, du temps qui passe et qui ne se rattrape pas eclipse l'ambiguite. Frangois apprend a accompagner son temps et essaie de l'exprimer du mieux qu'il peut, tenant compte de ses p o s s i b i l i t e s . La vie n'a de sens que celui q u ' i l l u i donne, "[elle] passe derriere les apparencas" (p. 121), e l l e est temps et espace que I'homme doit appro-fondir. E l l e comprend a l a f o i s , Barbara, l a mere et Marguerite. E l l e est sa propre realite qui lutte contre l a mort: "A quoi sert l a real i t e sinon a se derober a elle-meme et a fui r la breve echeance?" (p. 121). En raison de son age, Frangois se rend compte qu'il avance vers sa f i n , que son temps est de plus en plus court; c'est l a brievete de l a vie qui l a rend aussi attachante. Frangois reprend gout a l a vie en pensant a son evanouissement comme autrefois i l avait aime l a vie cloue sur son l i t d'hopital. L'optimisme s ' a l l i e a l a sagesse de ses quarante ans. Le reve a eu ce merveilleux pouvoir de faire j a i l l i r l a lumiere sur la vie du heros. Voici qu'en glissant l a main dans sa poche, en route vers son tra v a i l , Frangois s a i s i t le fameux Gotha of Quebec q u ' i l avait ravi a son pourchasseur au cours de son exploration onirique. Le reve accomplit un miracle aupres de l a re a l i t e . Ce qui appartenait a 1'illusion trouve sa forme dans le reel. Le reve sert done a batir l a realite. II s u f f i t peut-etre d'imaginer, de projeter, de provoquer pour obtenir de beaux resultats et les resultats obtenus pourront 47 surpasser les resultats anticipes. L finscription corrigee sur le poteau porte le meme message: l a vie appartient aux grands reveurs. Le Quebec se liberera s ' i l desire se liberer semble murmurer l e heros. IX. Conclusion Ainsi, par une sorte de retrospection sur les principaux evene-ments de sa vie, Frangois retrouve son ame, son Identite, sa nationality. Frank, que le heros rendait responsable de son malheur, n'etait que le masque de sa propre culpabilite et de son alienation. Le rendez-vous manifeste son desir de se pacifier. Barbara devient le moyen par lequel i l r efait son unite. L'amour de Barbara est revelation, i l comprend l a femme, devient present aux realites actuelles, cesse de se complaire dans les souvenirs de son enfance et de sa mere et se prepare a devenir veritablement l'epoux de Marguerite, ainsi qu'a vivre l e present. La mort de Frank qu'il constate lors du retour a l'Alcazar at-teste l a conquete de Frangois. II n'y a plus d'opposition, de double, de r i v a l i t e ; le heros est seul avec lui-meme. Le Gotha of Quebec d i -vulgue son identite, Frangois est reconnu citoyen d'un pays en matura-tion. En depit des obstacles qu'on leur impose, les Quebecois luttent inlassablement pour reprendre leur identite nationale sans laquelle i l s ne peuvent s'epanouir pleinement. Les donnees de Frank sur I'etat du Quebec imposent des conclusions. Malgre le programme de mise en echec de ce peuple insoumis le Gotha reconnait sa force nationale. S i le Quebecois ne peut plus s'epanouir sans eprouver un sentiment d'appar-tenance. a son pays, i l doit prendre le pays envers et contre tout. Le jeune Effelquois assume cette responsahilite. II s'empare clandestinement 48 du pays qu'il reconnait sien. Frangois communie avec ce geste de portee nationale par son approbation et rejoint l a c o l l e c t i v i t e , l'aventure ne peut plus etre individuelle. Le pays s'ouvre a nouveau devant l u i mais son engagement au milieu de sa vie d'homme de quarante ans ne peut plus etre celui d'autrefois, i l compte sur l a jeunesse pour realiser l e projet de 1'independance. Sa vision idealiste du monde, inherente a ses vingt ans et a son experience d'alors, est supplantee par une v i -sion realiste. II s'agit pour l u i dorenavant de vivre en harraonie avec lui-meme, d'habiter son present. C'est le commencement de sa liberte qui se confond avec l a solitude. La nuit n'aura pas ete vaine: "a grande nuit, beau jour" Cp. 134) conclut l e heros, et dans l a reflexion i l y a l a promesse d'un bel avenir. CHAPITRE III Organisation du recit et thematlque I. Tour d'horizon de La Nuit La Nuit est divisee en sept chapitres de longueur a peu pres egale variant entre quatorze et vingt pages. L'ensemble de ces chapitres forme une boucle qui se ferme sur elle-meme, le dernier chapitre renvoyant au premier. Le recit commence le soir lorsqu'un homme f a i t le hilan de sa vie avant de s'endormir et se termine le matin au moment du rev e i l et du debut de sa journee de travai l . La premiere partie du chapitre i n i t i a l appartient a l a conscience de meme que l a derniere partie du chapitre f i n a l . Ce retour au point de depart i l l u s t r e l a demarche du narrateur qui, effectuant une enquete interieure, revient au centre de lui-meme. Le temps devient alors un facteur important puisqu'il s'agit de l a conquete du present laquelle suppose un retour sur le passe avant de conduire au raccord avec soi-meme. La construction du roman est en abyme du f a i t que le recit est constitue d'un reve et que ce reve f a i t remonter dans un passe lointain. Le reve debute a l a deuxieme moitie du premier chapitre et se termine un peu avant l a f i n du dernier chapitre. Le premier chapitre raconte l'histoire d'un homme aux prises avec certaines d i f f i c u l t e s personnelles.* II est malheureux et son malheur est associe a une sorte d'engourdisse— ment, de devitalisation. Le narrateur prend conscience de son inconscience. Ce chapitre annonce l a recherche des causes de 1'inconscience et du retour a. l a conscience qui surviendra dans les chapitres a venir. Le temps qui a echappe au narrateur durant ces annees d'inconscience remplit une fonction essentielle et s'avere une preoccupation de premier ordre au deuxieme chapitre. " N ' e t a i t - i l pas normal, a quarante-trois ans, 50 de chercher a savoir ce qu'est l a nuit?" (p. 34). Le troisieme cha-pitre relate des evenements importants qui sont survenus i l y a vingt ans: maladie, decouverte de l a f o i , de l'identite, de l a nationalite, arrestation, evenements qui ont fortement marque le narrateur. Ce n'est qu'au quatrieme chapitre qu'est revelee 1'importance de ces evenements. Ce chapitre rememore le proces au cours duquel le narrateur s'est trahi et c'est cette trahison et l a condemnation qui s'ensuit qui ont tenu le narrateur dans un etat de mort psychologique, done d*inconscience. Ce retour au passe signale un retour a l a conscience. La conscience commence a s'eveiller; cet eveil survient au milieu du r e c i t , e'est-a— dire au quatrieme chapitre, et se manifeste au fur et a mesure que l e recit progresse vers sa f i n . La deuxieme moitie du r e c i t sera aussi un approfondissement du passe. Le narrateur a besoin de remonter a ses origines les plus lointaines, l'enfance, pour s'assumer et assumer son present. L'enfance se rattache a 1'image de l a mere, evoquee au cinquieme chapitre; 1'image de l a mere prepare la venue de Barbara, presente au sixieme chapitre. C'est par cette femme, "belle de nuit", que le narrateur f a i t l a reconquete du present et se rehabilite a ses yeux. Le temps retrouve au sixieme chapitre fournit un complement a l a reflexion qui survenait au deuxieme chapitre: "La nuit, c'est l a meditation du jour et le monde qui redevient sacre" Cp. 105) . La pre-miere partie du chapitre terminal signale l a liberation du narrateur: Frank qui avait ete le temoin du reniement de Francois meurt et cette mort est pour Frangois l a f i n de sa culpabilite, de sa soumission, de son esclavage. Le heros rentre chez l u i en paix et sa paix retrouvee 51 l u i assure un harmonieux reveil aux cotes de Marguerite. La construction en abyme a permis cette descente dans un passe obscur et favorise l a remontee vers l a conscience. Le temps exterieur du recit est progressif et linea i r e . Le lecteur peut suivre l ' i t i n e r a i r e du narrateur: maison, taxi, morgue, Alcazar, rue Stanley, taxi, Alcazar, taxi, maison. L'ordre de l a demarche de-montre l a tentative du narrateur pour assumer chacune des etapes qui le conduira a l a conscience. C'est a chacune de ces etapes que se greffent les souvenirs d'un passe marque d'inconscience et 1'experience d'un present en voie d'etre reconquis. Apres ce tour d'horizon, nous procederons a une etude plus appro-fondie de chacun de ces chapitres pour mieux suivre l 1evolution du recit et comprendre comment un chapitre se l i e a son suivant. II. Chapitre un. Passage de l a realite au reve Le premier chapitre contient tous les elements qui seront repris dans les chapitres a venir. La majeure partie du chapitre se deroule lorsque le narrateur est encore conscient (pp. 9—23). Ce qui sur-vient dans ce temps de conscience sert d'introduction au reve. Le bilan • que Frangois f a i t de sa vie et l'appel telephonique sont deux f a i t s l i e s et explicites dans le reve. Les sujets de l a meditation — l a nuit, Frank, sa femme Marguerite, le travail a l a Banque, l'interet pour l a politique, l'attitude en train de changer - seront repris dans l e reve et associes a 1'influence de Frank. Le sujet du temps, e s t a n n o n c e des l e debut: "Je me taisais, j'attendais mon heure. Mon heure arrivee, je ne m'en suis pas 52 rendu compte: a quelle horloge l'aurals-je reconnue?" (p. 9). Ces deux phrases indiquent un point d'arrivee et un point de depart, ell e s englobent tout le roman. Le temps se precise avec l a phrase: "Et puis j ' a i decouvert l a nuit" (p. 11). Et puis, sert de transition, i l marque une nouvelle etape dans 1'evolution du reci t ; l a decouverte de l a nuit annonce l a construction en abyme. La nuit devient ainsi l e temps du recit; cette idee progresse et se precise par l a suite: "Et puis, une nuit, le telephone sonna" (p. 13). Le coup de telephone est un appel a l a communication, c'est l u i qui rend l a nuit importante, qui l a ca-racterise; i l rompt l a solitude du narrateur, cette solitude qui dure depuis longtemps et qui ne saurait etre dissociee de son inconscience: "Alors, apres des annees et des annees de silence, i l etait juste que l e telephone sonnat" (p. 14). Le narrateur se prepare done a s o r t i r de sa lethargie, a scruter les tenebres de sa nuit. Le moyen de communication est i c i revelateur. Le telephone ne permet pas l a communication directe. La communication se f a i t par un intermediaire. Le narrateur, n'ayant pas encore accede a l a maturite, ne peut se l i v r e r a un dialogue franc, ou-vert et honnete. Le conversation d'ailleurs simule un jeu, l e jeu est une echappatoire, i l masque une r e a l i t e . Les deux premiers telephones servent d'entree en matiere au reve puisque le reve commence entre le deuxieme et le troisieme appel alors que le narrateur est revenu au l i t . " [ I ] l etait trop tard" (p. 23) avertit que le heros est deja soumis au pouvoir de 1'inconscience. Le reve ne prendra f i n qu'au dernier chapi-tre ou les mots: "Je rejoignis sa Louche" (p. 131) temoignent du r e v e i l du narrateur. Le sens de l a nuit est annonce par 1*interrogation du 53 narrateur: "Mais l a nuit e t a i t — e l l e l a part de Dieu?" (p. 2 2 ) . Question essentielle qui obtiendra une reponse au courfe du r e c i t lorsque le narrateur aura vecu des experiences qui l u i permettront de conclure sur l a signification du temps. La notion du temps est annoncee au premier paragraphe et l e person-nage de Frank l'est aussi: "Frank ne me connaissait pas. Sans doute me cherchait—il, l a v i l l e etait grande et j e n ' etais pas grand' chose" (p. 9). L'evocation du nom de Frank prepare l'appel telepho-nique qui survient un peu plus lo i n dans l e chapitre alors que Frank devient 1'interlocuteur. Le dialogue engage entre Frank et Frangois durant l a conversation au telephone laisse prevoir que 1'action sera dirigee par eux deux. Le personnage de Frank s'entoure de mystere. Certaines parties du dialogue n'auront de sens que dans les chapitres a venir. Ainsi, lorsque Frank dit de lui-meme "[qu'il] etait athee" (p. 17), i l avance un f a i t que seul le narrateur peut comprendre; ce detail arrive trop tot pour que le lecteur puisse mesurer son impor-tance. La comprehension ne viendra qu'au quatrieme chapitre lorsque la profession de f o i de Frangois s'opposera aux options politiques de Frank. Ce procede oblige done le lecteur a. poursuivre tres attentivement la lecture du r e c i t ; i l ne pourra que par l a suite etablir les liens entre les differents episodes. La reponse que le narrateur apporte a son interlocuteur lorsque celui-tfe'enquiert de Frank joue un role sem-blable. "[Frank] est mort" (p. 16) et " i l a peut-etre ete empoisonne" (p. 18) ne se comprennent bien qu'au dernier chapitre, puisque c'est l u i qui denoue les mysteres du premier chapitre. S i l a mort de Frank 54 est annoncee, son role n'en reste pas moins obscur. De meme la remarque: "II se pouvalt fort bien que Frank procedat du Dlable" (p. 23) est de-nuee de sens a ce moment-ci du roman; sa comprehension demande done un approfondissement. Le jeu telephonique donne a Frangois l'occasion de plaisanter sur le compte des medecins: "II f a l l a i t s'y attendre: a part que pour eux-memes, i l s ne sont pas tres catholiques, les mede-cins" (pp. 17-18). Le caustique commentaire ne f a i t que presider a une plus serieuse diatribe qui survient au troisieme chapitre; l e narrateur se base alors sur une experience personnelle pour renfoi'cer sa critique. Le rendez—vous a l a Morgue, donne a l a f i n du premier chapitre,est as-socie a l a mort qui met f i n aux jours de Frank au septieme chapitre. L'image que le narrateur offre de sa femme Marguerite est plutot sympathique. La question qu ' i l se pose a son sujet est surtout une remise en question de son propre comportement vis-a-vis d'elle. Son "L'avais-je rendue heureuse?" (p. 10) signale le debut d'une enquete. Cette enquete commence le soir dans l'intimite d'une chambre a coucher. Le l i e u est deja un indice de l a sorte d'investigation a laquelle l e heros se l i v r e . La recherche devient done tres personnelle. Marguerite d'ailleurs l'a precede dans le sommeil. Le narrateur est seul, l i v r e a lui-meme, prive de communication. La description que le narrateur f a i t de lui-meme l o r s q u ' i l est dans son milieu de travail se caracterise par son changement d'attitude. Son comportement s'est transforme depuis le temps ou i l etait commis jusqu'au temps actuel ou i l est devenu gerant de Banque. Par ce retour, le narrateur commence a faire l'inventaire de son passe: "Mais je me 55 •voyais de l o i n , a partir de mes humbles debuts, et c'etait pour cela que je ne me reconnaissais plus" (p. 11). Le narrateur mentionne son interetpour l a politique et son opposition a l a haute direction de l a Banque. Cet interet s'avoue le prolongement de l a f o i communiste a laquelle i l avait adhere lors de son sejour a l'hopital, periode ante-rieure a ses debuts professionnels, racontee au troisieme chapitre. C'est a cet episode que se referent ces mots: "De cette facon je revenais tout doucement a l a temerite de ma jeunesse" Cp- 12). Apres l e deuxieme coup de telephone, le heros reprend sa meditation; i l constate que son attitude a ses debuts professionnels correspond a une sorte d'incons-cience: "Je ne savais pas vivre alors . . . j'etais vraiment en hiber-nation, tandis que maintenant l ' o e i l v i f , l ' o r e i l l e fine,je capte tout" (p. 18). Le narrateur parle de son inconscience, mais de son incons-cience en train de prendre f i n . Le changement indique done une evolu-tion par rapport aux debuts professionnels. La decision de Francois d'aller au rendez—vous donne par Frank est deja un consentement a faire l a conquete de l a lumiere. Cette decision conclut le chapitre. Frangois se prepare a affronter les tenebres de sa nuit. III. Chapitre deux. Le trajet: l a decouverte de l a nuit Le debut du deuxieme chapitre est l a suite logique de l a f i n du pre-mier chapitre. Ayant accepte d'aller au rendez-vous,le narrateur se prepare maintenant a quitter l a maison. Tout le chapitre consiste dans le trajet effectue entre l a maison, situee de toute evidence dans l a ban-lieue montrealaise puisque le narrateur doit traverser un pont, et l a Morgue, sise au quatre cent quarante-six rue Saint-Vincent. Le 56 narrateur apporte avec l u i un pot de confiture de coing. La double fonction de l a precieuse confiture se revele au cours du cinquieme et du septieme chapitres. Par analogie, e l l e devient l a petite madeleine de Proust, et suscitera, au cinquieme chapitre, les reminiscences; ell e deviendra,au septieme chapitre, l a cause de l'empoisonnement de Frank Archibald Campbell. Le Christ—chat, dont i l est question pour l a premiere fois depuis le debut du r e c i t , joue un role important a cet effet. II frelate l a confiture: "Le Christ-chat, apres avoir mange, pissait encore en s'en allant, cette fois sur les cognassiers" (p. 31). Cette idee sera confirmee au septieme chapitre quand le narrateur cons-tatera l a mort de son antagoniste, causee par l a consommation de l a douteuse confiture. Le theme de l a nuit, annonce au premier chapitre, se developpe au deuxieme chapitre car le narrateur 7 divulgue son profet: "N'etait-i l pas normal, a quarante—trois ans, de chercher a savoir ce qu'est la nuit?" (p. 34). La sortie nocturne offre deja le spectacle d'une pre-miere re a l i t e . D'un cote, l a rue jonchee de maisons endormies rejoint l a v i l l e et conduit jusqu'au "Mont Royal; de l'autre, "les champs vagues, les broussailes, les bosquets et les nuages I q u i J formaient avec les tenebres un-enorme f o u i l l i s " (p. 26). Cet "enorme f o u i l l i s " rappelle l e Grand Temps Mythique de l'age primordial dont parle Mircea Eliade oil tout n'etait que desordre et confusion. Ce temps de tenebres remonte au temps or i g i n e l d'avant l a creation ou le monde etait informel, inorganise, cependant temps qui contenait parallelement les elements necessaires a 1'organisation 57 de l'ordre."1" La connaissance de l a nuit devient ainsi une etape essen-t i e l l e dans le processus de l a conscience: e l l e offre 1'experience de l'origine du monde,de l a naissance, experience necessaire pour l'ap— profondissemant de l a propre nature de Frangois. Puis l e role de l a nuit se precise: "La nuit, moins vaine qu'on ne l'aurait cru, jouait un role hygienique et social; e l l e preparait pour le lendemain une po-pulation recuree . . . une population sans memoire, sans avenir" (p. 27). La nuit devient done le symbole d'une co l l e c t i v i t e rendue In— consciente par les conditions de tr a v a i l alienantes, c o l l e c t i v i t e dont le narrateur f a i t aussi partie. La conversation que Frangois Menard tient avec le chauffeur de taxi abonde dans le meme sens. El l e cherche a approfondir l e sens de l a nuit: " l a v i l l e change de douze heures en douze heures", " l a nuit, c'est simple" e l l e devient un grand marche de dupes", "un marche ou i l y a des vendeurs d'illusions et leurs victimes" (p. 37). La nuit abrite le malheur des desesperes qui cherchent dans des activites noc-turnes une compensation aux frustrations du quotidien. La nuit cherche done l a lumiere, e l l e appelle le jour; e l l e purifiera 1'esprit et fera j a i l l i r l a conscience de 1*inconscience. Cette apprehension de l a nuit conduit le narrateur au retour sur lui-meme: i l s'agit de retrou-ver sa propre conscience et cela implique l a reconquete du passe. La remontee dans le passe est iridiquee par le rajeunissement du narrateur: 1. Mircea Eliade, Traite d'Histoire des religions (Paris: Payot, 1953). Voir pp. 333-348. 58 "J'avais vingt ans de moins: (p. 28) — et aussi par la derniere phrase du chapitre: "Derriere l a tour,les portes de l a nuit venaient de s'ouvrir sur mon enfance oubliee" (p. 39). Deux epoques sont annoncees: un passe d ' i l y a vingt ans, et un passe anterieur a. cette epoque, 1'enfance. La premiere sera traitee lors du troisieme chapitre, l a deux-ieme lors du cinquieme. Pour l a premiere fois depuis le debut du re c i t , le nom de l'engou-levent se trouve mentionne: "Ces bruits . . . n'avaient pas encore pour dominante le c r i aigu de l'engoulevent . . . . Je l'entendrai pour la premiere fois dans l a rue Saint—Vincent; Frank, me serrant l e bras, dira: 'Arretez et sachez le c r i de l a nuit '" (p. 32). L'anticipation de cet oiseau nocturne au cours du deuxieme chapitre devance une conver-sation que Frank tiendra avec son invite et qui survient au troisieme chapitre. Le role symbolique de cet oiseau se precise au cinquieme chapitre. Pour le moment, i l s'associe a l'Alcazar et aux c r i s de Barbara. Ces noms qui surgissent confusement se referent a des eve-nements et a des lieux que le lecteur ignore encore. Cette confusion demontre bien l'embrouillement du narrateur. La lumiere sur cette as-sociation, engoulevent — Alcazar — Barbara, ne se f a i t qu'a pa r t i r des trois derniers chapitres alors que les roles de chacun d'eux auront ete assumes. L'entretien sur Frank, commence au premier chapitre, se poursuit au deuxieme chapitre. A son portrait s'ajoute quelques idees nouvelles qui mystifient le lecteur: "Frank etait peut-etre le Diable, mais peut— etre aussi le president de la Banque, un grand-pretre de l a Franc-59 Maconnerie, ou bien un millionnaire melancolique a l a recherche d'un ami" (pp. 27-28). L'idee du Diable apparaissait au premier chapitre, l'idee de l a Banque peut etre associee au patron du heros, lui-meme gerant de Banque; les deux autres, encore mysterieuses, demontrent pour le moment l a demarche du narrateur qui tente de demystifier le personnage en emettant des hypotheses de toutes sortes. L'aveu du narrateur con— cernant le l i e u du rendez—vous donne par Frank, "A l a Morgue? Mais c'aurait pu etre au Palais de Justice ou dans l a rue de l a Frifonne . . ." (p. 38) est vide de sens a ce temps-ci du re c i t . II renvoie a 1'arrestation et au proces vecus aux troisieme et quatrieme chapitres. L'image inoffensive de Marguerite offerte au premier chapitre s'en-tache de culpabilite au deuxieme chapitre. Le narrateur en parle comme d'une complice: " e l l e couvait mon a l i b i " (p. 30), "j'avals besoin de sa complicite profonde" (p. 29). Ces indices n'auront de valeur qu'au dernier chapitre. Pour le moment, i l s ne font que se joindre a une multitude de reflexions eparses qui surgissent sans coordination dans l'esprit du narrateur. Leur promiscuite incarne le desordre de I ' i n -conscience abandonnee a son propre mouvement et qui tente de mettre de l'ordre dans cet univers sans consistance. La prise de conscience, oeuvre individuelle, implique principalement l a personne concernee. C'est a cette quete interieure que le narrateur f a i t allusion l o r s q u ' i l pense que: "Le meilleur detour, c'est encore soi-meme" Cp- 35), donnant ainsi le sens de son investigation. Le septieme chapitre reprendra cette pensee et confirmera que le narrateur aura eu raison de s'engager dans cette voie: "Je vivr a i desormais a. l'a b r i du monde, au centre de 60 moi-meme" (p. 122). TV. Chapitre trois. Le retour au passe: le sanatorium Le debut du troisieme chapitre trompe l'attente du lecteur: i l ecarte momentanement la rencontre prevue entre Frank et Frangois. Celle-ci survient a l a toute f i n du chapitre lorsque Frank surgit et que Frangois l u i offre un pot de confiture de coing. Le deroulement de 1'action est interrompu et remplace par une intervention de l a me-moire. Le rajeunissement, annonce au deuxieme chapitre, s'accomplit: le narrateur revit les evenements qui se sont passes i l y a vingt ans et qui l'ont profondement marque. Le premier paragraphs contient les deux sujets qui se developperont au court du chapitre: "Ce coup de poing en plein visage, vraiment je ne m'y attendais pas" (p. 41). L'emploi de l'adjectif demonstratif "ce" suppose qu'il y a deja eu un ou des coups de poing precedent c e l u i - c i . Cet antecedent est indique au cours du meme paragraphe et renvoie au sejour du narrateur au Royal Edward Laurentian Hospital. Deux f a i t s importants sont evoques, deux fa i t s qui se succedent et qui s'opposent: le sejour a l'hopital et 1*arrestation. "Un sanatorium, c'est malsain" (p. 42). Ainsi commence veritable-ment le r e c i t du sejour a l'hopital. Cette assertion, tout en servant d'introduction, confirme l'idee du narrateur concernant l e manque d'e-thique des -medecins, idee qui revient a differents moments au cours du chapitre (pp.45^46). La veritable importance de l'evocation de ce sejour a l'hopital reside dans le f a i t que le narrateur a pu y decouvrir l a f o i , son identite, sa nationalite,comme l ' a demontre l'analyse des 61 chapitres precedents. Le narrateur, pour reveler son nom, rappelle les circonstances au cours desquelles i l a pris conscience de son identite. La decouverte de ces realites a entraine une prise de cons-cience politique qui a privilegie le communisme. L'adhesion au parti communiste est confirmee par ces mots — "Je devins communiste" (p. 46) — et e l l e signale le debut d'une nouvelle etape dans l a vie du narrateur et dans le deroulement du r e c i t . Cette decision, expression d'une liberte, donne un sens aux evenements qui vont suivre: l'arrestation, le proces, l a condamnation. La transition entre l'hopital et le l i e u de l'arrestation est signalee par cette phrase: "Les medecins ne souriaient plus; i l s avaient appele l a police" (p. 49). L'arrestation qui est une entrave a l a liberte va a l'encontre de l a manifestation qui est elle-m§me une campagne pour l e triomphe des droits de l'homme; e l l e s'oppose aussi a l a premiere ex-perience du narrateur par laquelle i l avait decouvert l a l i b e r t e . Pour bien marguer le contraste qui existe entre ces deux evenements, c'est-a 1' A e r o p o l e , symbole de l a premiere democratie que l e narrateur f a i t appel (pp. 49-50). Les peripeties qui y sont decrites i l l u s t r e n t que, malgre les pretentions du gouvernement quebecois, l a democratie n'existe pas. La democratie est renversee comme Frangois Menard qui l u i se sent "prisonnier de l'Aeropole" (51). L'arrestation confronte l e sergent Wagner, l a Black Maria, Frank et "les ennemis du Pacte de l'Atlantique-Nord" (51). La relation qui existe entre Frank et Frangois est enfin revelee. L'interet que le narrateur a toujours eu pour l a politique remonte a cette epoque. Ces tendances de gauche expliquent son attitude 62 envers le president de l a Banque contre qui i l vote toujours. Le pre-sident de l a Banque, associe a Frank au deuxieme chapitre, incarne l ' o r -dre etab l i , le pouvoir que Frangois Menard conteste et qui l e musele. A l a suite de ces evenements, Frangois a pris pour epouse l a douce Marguerite: "Apres le coup de poing, alourdi, je me suis laisse caler, oubliant au-dessus de moi, a l a surface, mon enfance, l a lumiere, ma douce f o l i e , ma f o i : i l f a l l a i t bien marquer -mon naufrage. Et Mar-guerite m'a retenu dans un l i t profond comme un tombeau" (pp. 41, 42). La blessure a ete profonde et a compromis l a personnalite tout enti&re. Ce mariage l u i apporte une consolation et ce, au detriment du bonheur de Marguerite:" je ne l u i donnais pas grand'chose; je l u i prenais plutot son humble bonheur, sa douce patience" (p. 56). Cette consta-tation repond a 1*interrogation du narrateur qui survient au premier chapitre "L'avals—je rendue heureuse?" (p. 11). Le poeme que Frank recite appartient a une conversation que l e protagoniste et son antagoniste tiendront lors du cinquieme chapitre. Ecrit par le pere de Frank, i l familiarise le lecteur en quelque sorte avec les ascendants du pasteur anglican. II annonce ainsi l Tenfonce-ment dans le passe et prepare le cinquieme chapitre ou i l est question de 1'enfance de 1*invite et de son hote. Le melange des f a i t s passes, presents, 1'anticipation des evenements futurs s'expliquent parce qu'ils sont integres a un reve, l a confusion y est done nomale, mais el l e demontre aussi l'egarement du narrateur qui cherche a re t a b l i r les fait s et a mesurer leurs consequences. Le heros prend un recul v i s - a -vis de son passe, i l s'en degage pour mieux le comprendre et l'ordonner. 63 La rencontre de Frank et de Frangois survient a l a f i n du chapitre et reprend 1'action l a ovi e l l e s'arretait au deuxieme chapitre au mo-ment ou le narrateur voit Frank et descend du taxi. - "Et v o i c i qu'a vingt ans de l a i l etait de nouveau devant moi" (p.55) — et e l l e signale au lecteur que les reminiscences sont terminees, que 1*action se deroule au temps present. La phrase que Frank prononce en voyant Frangois "Mon cadavre . . . ovi est mon cadavre?" (p. 55) est l a suite de l a conver-sation telephonique tenue au premier chapitre, "Et surtout n'oubliez pas d'apporter mon cadavre" (p. 24), a v a i t - i l d i t , I'invitant au rendez-vous. Frank se presente a ce moment: "Je me nomme Frank Archibald Campbell" (p. 57). La remise du pot de confiture de coing termine ce chapitre. La pensee de la mere —"Je supposai que sa mere en avait deja fabrique, de l a confiture de coing" Cp. 58) — prepare Invocation de l'enfance, sujet du cinquieme chapitre. V. Chapitre quatre. Le retour au passe: le proces Le quatrieme chapitre est un chapitre dilatoire en ce sens qu' i l t a i t l a conversation qui doit normalement suivre les retrouvailles de Frank et de Frangois. Le narrateur retarde ces convenances pour revenir a ses preoccupations interieures. Ell e s sont devenues pressantes, comme s i elles etaient sur le point de porter des f r u i t s , Frangois ne veut pas s'en distraire. Depuis les trois premiers chapitres, i l glane des don-nees et avance a tatons dans les tenebres de son passe. Au debut de ce quatrieme chapitre, i l reprend le bilan de sa vie, commence au premier chapitre, eclaire de reelles lumieres. Le "J'avals done change" (p. 59) reporte au premier chapitre et prolonge le monologue interieur 64 d'avant le sommeil, "Id]epuis quelque temps j'etais devenu pour moi-meme un sujet d'etonnement" (p. 11). La poursuite de 1*investigation revele l a cause du changement: "Si j'avais change, c'etait par retour sur moi-meme et recherche de mon ame, mais comment I'aurais-je su?" (p. 59). Le probleme que pose l'ame perdue est en partie solutionne lorsque le narrateur annonce au cours du meme paragraphe que "cette ame, [ i l ] n'en ressentailt] guere l a privation, disposant de celle de Is]a femme" Cp. 59). Cette constation ajoute une explication au com-portement de Francois vis-a—vis de Marguerite. La recherche de l'ame perdue devient done le but a poursuivre. La connaissance d'un t e l ob-j e c t i f ne peut etre possible que par une conscience en e v e i l ; Frangois Menard commence a renaitre a lui-meme: " i l n'etait pas surprenant que j'eusse commence a retrouver conscience au milieu de l a nuit" (pp. 59-60). La nuit correspond a sa propre inconscience, l e milieu de l a nuit indique qu'elle decline vers le jour ayant atteint son apogee. Ce debut de prise de conscience coincide avec le milieu du re c i t ; le narrateur a deja repere sa voie, tout deviendra de plus en plus c l a i r , i l avance vers l a lumiere. Le narrateur a perdu son ame et l a decouverte de cette r e a l i t e n'a ete possible que par l a recherche des circonstances au cours desquelles la chose s'est produite. Ces evenements sont evoques au debut du cha-pitre "Je [1] 'avais livree l a Frank, mon amel pour moins que rien, le payant meme pour qu'il l a prit, a s i bon compte qu'i l l'avait mise dans sa poche, tout bonnement, sans contrat" (p. 60). L'ambiguite qui regne au sujet de Frank commence a se dissiper. Au cours du deuxieme 65 chapitre le narrateur l'avait associe au president de l a Banque, a un Franc-Magon, a un millionnaire, mais voila que Frangois avoue s'etre "quand meme abuse sur son compte, le prenant . . . pour tout sauf ce qu'il etait: 1'artisan habile et le temoin malicieux de Is]on reniement" (p. 60). Cet aveu au debut du chapitre annonce le proces au cours duquel le narrateur s'est trahi. L'association Frank-president de l a Banque trouve une explication. Peu de temps apres l'arrestation ou i l a ete domestique, Frangois a commence a trav a i l l e r a l a Banque, sym-bole de l'ordre etabli, s'engageant ainsi dans les sentiers battus de l a conformite pour acceder jusqu'au poste de gerant d'une succursale de banlieue: " i l me payait ainsi a meme l'usufruit de l a somme dont je m'etais depart!, le meilleur de moi-meme, ma f o i , ma jeunesse, mon en-fance, mes parents, mon pays" (p. 61). La reconstitution du proces devient done necessaire pour bien com— prendre l a responsabilite qui incombe a Frank. Le proces apporte un denouement a l'arrestation survenue au troisieme chapitre; et est i n -troduit par ces mots: "La Black Maria nous avait emmenes au poste de police . . . ou, apres avoir tate du cachot, une heure ou deux . . . j'avais ete relache sur parole jusqu'a mon proces le lendemain" (p.62). Le deroulement du proces parodie l'appareil judicier quebecois: tout y est fausse et traite avec une bonhomie peu convenable. L'anarchie et le manque de serieux qui y regne creent un piege pour 1*accuse amene a se trahir. Le premier chef d'accusation porte sur l e refus de circuler. Celui-ci, ne pouvant se j u s t i f i e r , le juge decide d'ac-quitter pour "vice de forme". Mais, le procureur reprend l a parole 66 et avoue "que 1'accusation est secondaire, purement technique, et q u r [ i l s ] 1'[ont] portee en vue de proceder dans une cause de tout autre envergure" (p. 67). Cette cause poursuit l'elimination des partisans du communisme; elle est revelee par le procureur lorsque c e l u i - c i demande au juge d fen-tendre le sergent Wagner, de l a brigade anti-subversive, qui doit faire avouer a 1'accuse son allegeance. Francois est condamne avec sentence suspendue malgre sa negation d'etre communiste. Le juge l'inculpe sans preuve et de plus i l le reprouve pour d e l i t d'opinion. La justice joue alors son role qui est celui de blamer, protegeant ainsi son autorite; e l l e devient complice du sergent Wagner et du corps p o l i c i e r qui detien-nent le pouvoir et protegent l'ordre etabli. Avec Pierre Vallieres, Frangois Menard peut dire: "1'impression que j ' a i c'est que je ne me trouve pas devant une cour mais devant un parti politique"."'" La gravite de de l a situation reside dans le f a i t qu'il renonce en sa f o i , a une forme d'engagement politique; i l agit comme on veut qu' i l agisse contre son gre, sa liberte, sa f o i . II demissionne et c'est en abdiquant q u ' i l rencontre les voeux du pouvoir. ,Sa f o i communiste devient l e pretexte et l a cause de sa condamnation. Rien dans le Quebec de Duplessis n'etait plus condam— nable que le communisme: i l etait diabolique, infernal. Cette terreur, sus-citee et entretenue par les membres du clerge et les responsables du pou-voir, tenait le peuple soumis, docile. C'est ainsi que les chefs dirigeaient a leur aise et que le clerge pouvait soutirer quelques faveurs du gouver-nement. La politique se confondait avec l a religion de sorte qu'on ne savait plus s i le communisme etait une religion ou un pa r t i politique. 1. Cite par Marc Laurendeau, Les Quebecois violents (Montreal: Les Editions du Boreal Express, 1973, p. 115). 67 Cecifait comprendre l a phrase de Frank prononcee au premier chapitre: "Frank etait athee" (p. 17). Frank essaie de se disculper car son atheisme ne pouvait s'opposer au communisme de Frangois. L'interet, neanmoins, qu'il porte au communisme de Frangois est bien precis: ce communisme incarne un chorx, une prise de position politique et de-montre une lucidite dangereuse pour les chefs et les tenants du pou-voir. L'arrestation et l a condemnation avaient pour but de neutrali-ser les elements subversifs t e l Frangois Menard. La perte de l a liberte est synonyme de l a perte de l'ame parce qu'elle compromet les valeurs fondamentales. Cette ame est r e c u e i l l i e par Frank a l a sortie du Palais de Justice: "je l'aurais volontiers donnee a pietiner. Frank m'en empecha, l a ramassant et l a mettant dans sa poche" (p. 73). La reconstitution du proces elucide l a relation qui existe entre Frank et Frangois. II s'agit pour le heros de recouvrer son ame et ceci e x p l i -que le rendez—vous: "c'etait pour regulariser 1'affaire qu[e Frank] me cherchait" (p. 60). L'attitude de Frank, qui "appelait reguliere-ment a i n s i , a tous les trois ans" (p. 60), signale son intention de rendre justice a son invite, de l u i redonner cette liberte dont i l le prive. Cette invitation apporte l a promesse d'une delivrance et marque un pas vers l a liberation. VI. Chapitre cinq. L'enfoncement dans l e temps: l'enfance Le cinquieme chapitre dans l a chronologie de l a trame du roman f a i t suite au troisieme chapitre. A l a f i n de c e l u i - c i , nous assistons a l a rencontre de Frangois et de Frank au quatre cent quarante-six rue Saint-Vincent. Apres les reconnaissances, Frangois l u i remet le pot de 68 confiture de coing. "De l a confiture de coing" (p. 58) a v a i t - i l d i t en l a recevant; puis, i l repete son exclamation au debut du cinquieme chapitre, reprenant ainsi l a conversation interrompue par les remis-cences du quatrieme chapitre. L'allusion a. deux ecrivains celebres, Proust et Butler, faite au cours des premiers paragraphes marque l a direction que le chapitre suit: "vous pensez a Proust, n'est-ce pas?" (p. 75), "Moi, c'est a Samuel Butler" (p. 75). La confiture de coing est une tranposition de l a petite madeleine de Proust et de 1'ongle casse de Butler: e l l e fera revivre un passe, une enfance. La conquete du passe, necessaire pour assumer le present, doit etre complete et re-monter aux origines les plus lointaines: l a terre natale, 1'enfance, l a vie familiale. Deux auteurs sont mentionnes, deux cultures sont representees. Proust, prestige de l a culture francaise, sert d f i d e n t i f i c a t i o n a Frangois; Butler, ecrivain anglais, est un point de ralliement pour Frank. Les deux auteurs-modeles sont d'origine europeenne et integrent les origines respectives de Frangois et de Frank. Le protagoniste et son antagoniste sont tous les deux f i l s de peres d'origine differente qui cohabitent dorenavant sur le meme sol quebecois. Les souvenirs que l'un et l'autre evoquent sont une demonstration des malaises que cree une t e l l e situation. La reminiscence de l'enfance du heros et de celle de son hote dressaitun parallele qui permet de distinguer deux styles de vie, deux mentalites, deux situations sociales. Quand Frank nous conduit au pays de son enfance du cote de Quebec, i l se revolt dans l a cuisine familiale de l'eveche tartinant son pain 69 de l a fameuse confiture. De l a cuisine, i l pouvait voir un mur haut de huit pieds: "de l'autre cote passait l a rue des Oliviers avec des bruits de sabots, des roulements de charrettes et des c r i s anglais qui s'adressaient aux chevaux . . . . Les autres mots, les mots humains, qui franchisssaient le mur, etaient tous francais; et les eclats de r i r e aussi" (p. 78). La rue des Oliviers, le Christ-chat a " l a pisse corrosive et sacree" (p. 75), mentionne au debut du chapitre, font penser au mont des Oliviers ou le Christ a l i a prier l a v e i l l e de sa mort. Le Christ, reduit a l'etat de chat, est demystifie, degenere. La r e l i g i o n qui avait indirectement encouru a l a condamnation de Frangois est en perte de v i t a l i t e . La soumission qu'elle imposait a f a i t place a un sentiment vindicatif qui complote une vengeance. La confiture f r e -latee assumera les fr a i s de l a revanche. La rue des Oliviers f a i t penser a l a mort, mort d'un peuple colonise. Les chevaux et les charrettes, symbole de richesse a l'epoque, sont accompagnes de c r i s anglais tan-dis que les voix humaines appartiennent a une population plus modeste et dominee mais qui a conserve joie de vivre et a f f a b i l i t e . La division entre les Anglais et les Frangais est i c i evidente: i l s sont separes par un mur, mur de l a langue, de l a culture, de l a religion, du pouvoir. Le pere de Frank, d'ailleurs, exergait les fonctions de pasteur anglican et ceci s'opposait categoriquement aux vues catholiques de l'epoque, vues retrecies, caracteristiques d'une religion incomprise. Malgre le fosse qui separe ces deux ethnies Frank manifeste un regret de ne pas appartenir a ce peuple plus fantaisiste et moins pratique, de ne pou-voir se joindre a l a joyeuse farandole et d'y ajouter ses propres eclats 70 de r i r e . Frank est prisonnier de sa fortune et de son pouvoir comme son pere qui "voulait l u i aussi capter l a vie qui l u i echappait pour la fixer en anglais, l a Vie qui coulait en francais de 1'autre cote du mur" (p. 79). L'opposition entre Frank et Frangois a done des ra-cines profondes dans le passe. Frank represente alors l a population anglaise quebecoise qui detient le pouvoir et s'oppose a Frangois, membre de l a population frangaise dominee. La dualite du narrateur dont i l a ete question au cours des deux premiers chapitres nalt de cette situation. Avant d'entrainer le lecteur dans le milieu fam i l i a l de son enfance, le narrateur f a i t deux interventions qui proposent un rapprochement avec son antagoniste. La premiere a pour sujet l'engoulevent, l a deuxieme, l'homme qui se prepare a. conquerir l a lune. "On s'est toujours servi de 1'oiseau comme symbole. II suggere une idee d'ensemble . . . . L'engoulevent me rapprochait de Frank" (p. 80). Frank n'apparaxt plus comme un ennemi; l a distance qui le separait de son antagoniste commence a s'estomper, leur conversation va les conduire au coeur du probleme et faire eclater l'abces d'une haine qui n'a plus de sens. L'intervention s'insere dans l a conversation de Frank et de Frangois, e l l e annonce l a reconciliation. Mais l'engoulevent, d i t encore le narrateur, f a i t en-tendre son c r i au plus profond de l a nuit, aux malades, aux fetards. L'engoulevent temoigne alors de leur solitude. Puis l a citation de Malengon ajoute: "Le jour, les cheminees d'usines et les clochers d'e-glises l u i servent de perchoir; i l s'y repose au grand s o l e i l , au-dessus des crateres et des canyons dans 1'ombre desquels i l n'imagine meme pas 71 l a foule dont sa solitude est le symbole" (80). L'engoulevent devient le symbole de l'individu s o l i t a i r e . Le narrateur apporte une reponse a l a solitude qui l ' a s s a i l l e et dont i l parle au premier chapitre: "Une solitude de plus en plus grande" (p. 11). II prend conscience i c i de son individualite, par consequent de sa solitude, laquelle de— passe les conflits qui l'opposent a Frank; l'homme est seul et son action est avant tout s o l i t a i r e . La deuxieme intervention du narrateur concerne l'homme de deraain et e l l e approfondit l a notion du temps. Le narrateur a evoque son passe, ce passe qui l'a marque et qu'il essaie de depasser et i l entrevoit l e futur dans l'homme qui s'apprete a conquerir l a lune. II interroge de la sorte le temps dans le but de s'emparer de sa propre vie, de se re-adapter au monde qui l u i a echappe. Comment vivre? La vision du cosmos rend fut i l e s les querelles passees: "Frank, que serons-nous aux yeux de cet homme nouveau, sur le point d'apparaitre? V e r r a - t - i l une d i f f e -rence entre un Ecossais et un Canadian frangais"? (p. 81). Frangois communie avec l a vie, avec l'humanite. II devient conscient de l'evo-lution, i l veut participer a l a marche du monde. Cette interrogation est ; l'expression d'un present qui veut s'appartenir, qui veut se purger d'un passe infructueux et qui devient r e l a t i f par rapport a un futur gran-diose. II est interessant, a ce sujet, de noter que Jacques Ferron ter-mine sur une pensee sans equivoque "1'Appendice aux Confitures de coings ou le Congediement de Frank Archibald Campbell": "Frank peut devenir un des notres, rien ne l'en empeche, mais qu'il sache que mon pere ne to-lere personne au-dessus de sa tete".^ 1. Jacques Ferron, Les Confitures de coing (Montreal: Editions Parti pris, 1972), p. 326. 72 L'enfance de Frangois, contrairement a celle de Frank qui s'etait deroulee dans une maison emmuree de l a v i l l e de Quebec, avait pris les dimensions de l a campagne et l'etendue d'une riv i e r e : "Mon enfance, a moi, c'etait une riviere . . . . Apres le detour de la r i v i e r e , c'etait un autre detour, et mon enfance s'enfonce ainsi dans le passe; e l l e a un siecle ou deux, et meme davantage. E l l e comporte un commencement du monde, un bout du monde. E l l e est ma Genese" (p. 83). Selon Mircea Eliade "Les Eaux se trouvent au commencement et a l a f i n de tout eve-nement cosmique . . . . Les Eaux precedent toute creation et toute forme".^ L'eau est un element indispensable a l a formation de l'homme qui baigne dans les eaux maternelles avant de naitre. Mais l a formation de l'homme est temporaire; i l retournera a l a terre, et l a terre sous 1'empire de l'eau subira des transformations de toutes sortes. L'eau accompagne l'homme dans ses dernieres metamorphoses et le bout du monde est superbement annonce au septieme chapitre lorsque le narrateur entre-voit sa f i n derniere: "II faudrait que l a mort soit comme l a nuit, l'occasion d'une belle fugue. Moi, je pa r t i r a i du bout du monde sur une riv i e r e lente qui m'attend depuis mon origine; e l l e ne se derobera plus, cette fois . . . mais montera droit devant e l l e comme s i e l l e etait l a mer, et el l e sera l a mer" (p. 131). L'homme par l a mort retourne a sa condition premiere, devient informel, i n f i m e element cosmologique. La mort n'est plus l a disparition de l'homme, e l l e est transformation biologique par laquelle l'homme devient immortel. Le retour au temps 1. Le Traite d'Histoire des religions, voir p. 223. 73 primordial donne l i e u a. une veritable recreation du monde: "Au commen-cement du monde, 1'esprit de Dieu planait sur les eaux du lac Saint-Pierre" (p. 83). Les elements se sont separes pour se regrouper et s'ordonner. L'homme et l a conscience sont apparus. Le narrateur renait, refait son pays, note les terres en defrichement, les agrandis-sements, l e peuplement. La terre devient ainsi une Mere, une Here qui donne l a vie et qui nourrit; e l l e est source d'identification, e l l e est l i e u , pays, e l l e marque les appartenances. Puis, l'homme avait su t i r e r profit du cours: d'eau et de l a foret. "La riviere alimentait trois ou quatre scieries qui, faute de bois, finirent par fermer l'une apres l'autre. Ces forets, ces moulins constituaient une industrie. Fondee sur le pillage, e l l e ne pouvait etre qu'anglaise. Mais plus de pins, plus d'Anglais" (p. 88). L'histoire denonce l'exploiteur et f a i t res— so r t i r les d i f f i c u l t e s causees par l a presence des Anglais au pays de Quebec. Puisque l a terre est matiere d'identification, i l Importe done d'en reconnaitre les proprietaires et de demasquer l'ursurpateur. La terre eveille un sentiment d'appartenance, l'homme est atta-che a un milieu, le milieu definit l'homme. Le pays dans 1'experience de Francois est associe a 1'image de l a mere: par l a mere, i l a pris conscience du pays. La riviere de son enfance se rend au bout du lac Saint-Alexis, l a ou i l a vecu des vacances enchanteresses en parfaite harmonie avec sa famille et l a nature. La riviere et l a terre faisaient partie integrante du bonheur que l a mere avait su inventer. La mort de la mere survient alors qu ' i l est encore enfant et detourne l e cours du bonheur. Quand i l r e f a i t , adolescent, le parcours q u ' i l avait 74 1'habitude de faire avec sa mere, i l veut y nommer l a douleur qui subsiste: "Le detour de l a riviere continuait de cacher un mystere, une epine, une beaute inconcevable, le sourire de ma mere cadette" (p.94). Puis, i l l'imagine, jeune f i l l e , au couvent des soeurs de Trois-Rivieres peignant l a riviere . Cette reminiscence f a i t sans doute partie des conversations qu'elle avait du avoir avec son enfant. Sa robe noire sera associee a l a peau noire de Barbara, au sixieme chapitre. Grace au retour au passe, Frangois a su toucher un a un aux points qui l u i font douleur. Lorsque Frank s'oppose a l u i , c'est a ce passe, a cette identite qu'il porte coup. Le passe, une fois r e f a i t et recon-quis, devient simultanement lumiere et evanescence. Ainsi en temoignent les Tarlanes, bipede fantomatique a qui Frank s'identifie. Frank est en train de disparaitre du champ d'influence de Frangois et 1'identite perdue en voie d'etre reconquise. Ce chapitre nous conduit de l a Morgue a l'Alcazar, hotel ou Frank tient " I s]es quartiers generaux, l a nuit" Cp- 7 6 ) . Barbara, dont le nom avait ete mentionne au deuxieme chapitre, reapparait devoilant son metier de belle de nuit. Son image se l i e a celle de l a mere de Frangois: "Barbara entra et avec e l l e les plaintes de l a nuit. Je pensais a ma mere" (p. 91). Le rapprochement se j u s t i f i e au sixieme chapitre lorsque l'amour aura ete consonrne et que Barbara devient re-presentante de l a femme et de toutes les femmes a l a f o i s . Le depart de Barbara et de Frangois pour l a rue Stanley donne a nouveau gain de cause a Frank qui avait propose l a belle a son invite. VII. Chapitre six. L'amour: le present reconquis 75 Le sixieme chapitre dans l a logique du roman f a i t suite au c i n -quieme chapitre. A l a f i n du cinquieme chapitre, Frangois et Barbara se preparent a quitter 1 'Alcazar pour l a maison de passe; l e sixieme chapitre entretient de l'experience que Frangois y a vecue. Ces pen-sees surviennent durant le trajet du retour vers l'Alcazar. La deuxieme partie du chapitre et du trajet s'accomplit en compagnie d'Al-fredo Carone, chauffeur de taxi, qui raccompagne Frangois Menard a l'hotel de son hote. Les deux episodes ont ceci en commun: i l s te-raoignent de l'ame retrouvee et du temps raccorde. L'amour partage avec Barbara revele Frangois Menard a lui-meme. II prend conscience de l a femme, jusqu'alors meconnue, malgre ses annees de mariage, c e l l e — c i representant a l a fois une force contraire et com-plementaire. L'union sexuelle, principe essentiel de l a vie, offre un exemple de l a bipartition des composantes humaines, l'animus et l'anima; Frangois devient un par rapport a Barbara et partie de 1'unite qu' i l forme avec e l l e . La sexualite qui cree l a vie et qui perpetue l'ordre naturel du monde l u i a permis de retrouver sa propre vie, de se renou-veler, de se regenerer. Barbara incarne aussi bien l a mere que l a con-jointe: "Barbara . . . Is]erais-tu ma mere cadette? Et serais-tu en meme temps Marguerite . . . " (p. 100). Le temps, par le miracle de l'amour, acquiert une nouvelle va-lence, i l peut rassembler l'eternite en une minute souveraine, opposant le temps sacre au temps profane. II s'est detache de sa rigueur mathe-matique pour conduire au temps indivisible incalculable, interoporel, pour se perdre dans 1'incommensurabilite de 1'extase; l'extase, divine 76 experience, offre un avant-gout de 1'eternity. "Lorsque je fus s o r t i , s i je n'avais pas eu peur des larBins, je me serais . . . assis sur l e perron . . . le temps de reflechir . . . de saluer ma vie a droite, a gauche . . . ma vie enfin raccordee . . . egalement partagee . . . I 1 a i g u i l l e a son point eternel qui est . . . le petit instant du miracle, rayon invincible, raie de DIeu . . . entre l'immense passe et l'im-mense avenir" Cp. 101). L'unite du temps correspond a 1*unite de l'ame reconquise: "J'avais sans doute retrouve mon ame" (p. 102). L'enquete a. laquelle Frangois se l i v r e depuis le debut du re c i t porte enfin des fr u i t s . L'ame sans laquelle i l ne pouvait s'assumer l u i est rendue et avec e l l e l a p o s s i b i l i t y d'habiter l e present. Le passe converge vers un point central ou fondent toutes les ambivalences: " i l m'importait seulement que cette etincelle b r i l l a t en moi . . . et qu'au coeur de moi-meme je fusse ainsi au coeur de tout" (p. 102). Le narrateur, apres son sejour rue Stanley, reprend l a route qui le conduit a l'Alcazar: "Aussitot un taxi, sortant d'une panne mys-terieuse dont le chauffeur reste pantois, me rejoint. Je 1'arrete et monde a cote du chauffeur: Alfredo Carone, quoi de plus naturel." (p. ; 102). Cette phrase introduit le deuxieme episode de ce chapitre. La grace de l a vie raccordee accomplit un premier miracle par l e retour d'Alfredo Carone, connu au deuxieme chapitre. Lors de l a premiere ren-contre, Frangois et Alfredo cherchent a apprivoiser l a notion du temps. La conversation, au cours de ce sixieme chapitre, reprend et approfon-dit cette pensee. Alors qu'au deuxieme chapitre Alfredo Carone avait surtout mis 1'accent sur 1'aspect negatif de l a nuit - "Mais l a nuit, 77 c'est simple: [la v i l l e ] devient un grand marche de dupes" Cp- 37), Frangois apporte au sixieme chapitre une conclusion en accord avec son experience: "La nuit, c'est l a meditation du jour et le monde qui re-devient sacre" (p. 105). La nuit marque le passage de l'obscurite a la lumiere, de l'impurete a l a purete, de 1'inconscience a l a conscience. La Sainte-Vierge dont le nom apparait a cSte de celui de Barbara te-moigne du retour a 1'innocence, au monde vierge. La reconquete de 1'in-nocence a ete obtenue par l'amour, le retour au passe, lequel inclut 1'acceptation de la mort de l a mere. Ce retour a. l'p.nfance avait ete annonce a l a f i n du deuxieme chapitre — "les portes de l a nuit venaient de s'ouvrir sur mon enfance oubliee" (p. 39) — et se termine au sixieme ch,apitre apres l a revelation de l'amour et du temps: "0 l a douce, l ' i -noubliable apparition! Les portes de l a nuit se refermerent. C'etait toi desormais, mon orpheline" (p. 107). L'acceptation de l a mort de la mere et l'experience de l'amour ont ete une confrontation entre l a vie et l a mort, l'une obtenant son sens par son rapport avec l'autre et vice versa. La mort est pergue comme ineluctable: "La seule aristocrate, c'est l a mort" (p. 108). Mais l a mort s'insere au mouvement eternel, e l l e actualise l'eternite comme l'homme qui v i t presentement son eternite. La mort n'est alors que le passage a une autre vie, mais el l e appartient a l a meme destinee. Cette vision dissout les sentiments negatifs de l'homme vis-a-vis de la mort: " l i s peuvent bien abattre l'escalier, qu'est-ce que cela peut me faire a present que l'Aristocrate, cette putain, a ete decapitee" (p. 108). La prise de conscience et l a f o i reapparaissent conjointement 78 etrepetent une experience survenue vingt ans auparavant. Le temps est circulaire et recommence son cycle. "Marche de dupes pour ceux qui n'avaient pas l a f o i . Mais moi, je l'avais, c'etait toute l a d i f f e -rence du monde" Cp. 109). Cette prise de conscience f a i t appel a l a nature religieuse de l'homme*, comment nommer 1 ' i n f i n i : "II ne me re s t a i t plus qu'a croire en Dieu lui-meme: je n'etais pas press?" (p. 109). Le chapitre se termine par le retour de Frangois a l'Alcazar ou l a rencontre avec Frank doit avoir enfin son denouement. Les cr i s de l'engoulevent, a trois reprises, se font entendre, trois f o i s et l u -gubres comme le glas de la mort, cette mort anticipee par Frank l u i -meme au cours du troisieme chapitre: "Les engoulevents sont quand meme plus bruyants que d'ordinaire. Les entendez-vous? Mes cendres les excitent. II faut qu'elles soient poetiques, n'allez pas pretendre l e contraire" (p. 57). An terme de ce chapitre, l'engoulevent est aussi associe a Barbara: "Une poesie que je ne parvenais plus a s a i s i r , que 3e retrouverai plus tard en pensant a Barbara" (p. 111). L'oiseau perd de sa valeur funeste pour se parer d'une valeur de li b e r t e . La position de Frank presage a u s s i l a mort: "Frank . . . s'etait endormi en m'attendant, le front sur l a table et les bras ballants, l a main ouverte et les doigts allonges au point de rejoindre le plancher" (p. 111). Cette description, a l a f i n du sixieme chapitre, reviendra au debut du septieme chapitre et servira d'introduction. VIII. Chapitre sept. Retour a l a conscience: l a metamorphose Ce chapitre f i n a l apporte une reponse a chacune des questions posees depuis le debut du re c i t . La rencontre entre Frank et Frangois 79 denoue 1'intrigue du roman. La situation, au terme du r e c i t , devient claire et definitive: les roles sont ete assumes, l'action s'est ac-complie. Le chapitre se divise en teux temps: celui de l a f i n du reve et de l a nuit, celui du reveil et du debut de l a journee de t r a -v a i l . La f i n du reve comprend le bref sejour a l'Alcazar, l e depart de l'Alcazar, une partie du trajet du retour en compagnie d'Alfredo Carone, puis l a marche pour se rendre a l a maison et l a rencontre de l'Effelquois. Le reveil offre l a realite d'une Marguerite metamor-phosee, suivie du depart pour l a journee de travail. Le debut du chapitre reprend l a f i n du precedent: Frank g i t , mains pendantes, affaisse dans son fauteuil; sur l a table un pot de confiture de coing entame, du pain, un carnet, un crayon. La confiture de coing, fabriquee par Marguerite, complice de son mari, e t a i t empoison-nee et a donne l a mort au consommateur. Les roles sont inverses: Frank # cause de l a mort psychologique de Frangois, meurt de sa main; celui qui avait ete victime devient bourreau. Ce revirement marque le passage de la dependance a 1'intependance, de l a domination a l a liberation, de l a culpabilite a 1'innocence. La mort de Frank est un triomphe pour Frangois. Au terme du recit, le lecteur apprend le veritable role de Frank: " i l etait de l a police" (p. 124). Avant de f i l e r a l'anglaise, Frangois s'empare du Gotha of Quebec, lequel contient les secrets sur les veritables fonctions de Frank. L ' i l l e g a l carnet enonce l a politique des chefs d'etat pour assurer l a perte des Quebecois. Cette politique etait a l a base de l'action intentee contre Frangois Menard, arrestation survenue i l y a vingt ans: "C'est ainsi que nous 8G avons toujours gouverne ce peuple, moins par l a force qu'en le prenant a son jeu et a sa fourberie. Plus fourbes que l u i , nous 1*avons empe— che de s'affirmer. II n'en a pas moins progresse" (p. 129. Tout au cours du recit nous avons vu comment ces deux forces se sont opposees. L'histoire a demontre au cinquieme chapitre l'injustice faite aux Que-becois. Malgre le pouvoir qui l'oppresse, ce peuple survit au prix d'uie constante et patiente lutte. L'interet de Frangois pour l a politique, mentionne au premier chapitre, demontre son acharnement a. revendiquer et a faire respecter ses droits. Le recours a 1'immigration aux fins de domination du gouvernement sur ce peuple semble evidente dans le recit: "II s'agira alors de mettre les cartes dans sa poche et d'em-mener ces Canadiens a se considerer comme des immigrants dans un pays qui t i r e sa force et sa paix de 1'immigration" (p. 127). Smedo, com— p agnon de chambre de Frangois lors du sejour au sanatorium, est Hongrois et Alfredo Carone se dit S i c i l i e n . L'exactitude des renseignements con-tenus dans le Gotha atteste de l a poursuite constante des responsables de l'ordre contre certains sujets contestataires. Cette vigilance per-mettra de juguler toute action qui va a l'encontre de leurs interets. La signature de Frank f a i t reflechir: "Je suis un Tarlane. Adien. J'ai vecu du mauvais cote du mur" (p. 130). Les Tarlales a qui Frank se compare sont des fantomes. Frank est devenu poudre, i l l u s i o n . Le mur est un rappel du mur de l a maison familiale qui marquait l a division des deux groupes ethniques. Frank disparait et sa mort apporte l a liberation a Frangois. II meurt toutefois sans regulariser 1'affaire. Cette situa-tion j u s t i f i e alors 1'action du jeune Effelquois que Frangois rencontre 81 a la f i n du reve. II a compris qu' i l fallai.t agir, affirmer son inde-pendance et faire du Quebec un pays Bien a soi. Frangois devient alors le representant de la societe queBecoise. L'attente de sa propre l i b e -ration - ''j 'attendais mon heure" Cp- 9) - du premier chapitre s'in s c r i t dans une attente collective: "un peuple patient et insoumis qui attend son heure" (p. 129). Frank reconnait done l a determination des Que-becois a affirmer leur identite et leur nationality, aux Quebecois d'.agir en consequence. La nuit se termine par un retour a l a conscience qui se concretise dans l'action. Le malheureux homme du premier chapitre entre chez l u i en cette f i n de reve et de recit "heureux comme un f i l o u " Cp- 120). Rien n'a change dans les f a i t s . La f i n du reve annonce le retour a l a vie re-guliere et normale: "dans moins d'une heure, avant le lever du s o l e i l , j'aurai repris mon deguisement de quadragenaire descendant vers l a c i n -quantaine" (p. 120); 1'esprit,-pourtant, s'est transforme en depassant l'assujettissement au passe. Cette seconde nature, qui s'etait juxta-posee a l a premiere, s'estompe et laisse percer l a premiere. Frangois a retrouve son ame, cette ame, toujours l a meme, fidele a sa f o i : "La realite, courte chose! A quoi sert l a realite sinon a se derober a. elle-meme et a fui r l a breve echeance? . . . La vie passe derriere les apparences; i l s u f f i t de l'entendre - a-t-on besoin de plus pour en vivre?" (p. 121). Cette phrase, nouvelle profession de f o i en l a vie, revient comme un leitmotiv et signale le retour de Frangois a lui-meme. L'unite s'est reformee et le narrateur s'est reintegre a l a marche du temps. "Je me sentais libre et pourtant je restais soumis, humblement 82 soumis aux realites auxquelles j'echappais" (p. 122). L'homme malgre sa lucidite n'a de l a vie qu'un faible apercu. La prise de conscience de sa re l a t i v i t e est aussi une prise de conscience de l'absolu. Le temps, grace a l'experience de l'amour, a l rexploration du passe,s'est revele sous une nouvelle facette: i l est devenu continu, offrant l a vision de l'eternite, enlevanta l a mort son aspect negatif et f i n i . Frangois decouvre son imraortalite, prend conscience de l a mort de sa mere, l a mort qui n'est qu'un autre aspect de l a vie: "Mais, me disais—je, ma mere n'est pas morte; e l l e a survecu en moi et Barbara fera de meme" Cp- 121). La vie forme une unite, cette unite est incar-nee dans chacun des hommes: "Je v i v r a i desormais a l' a b r i du monde, et au centre de tout" (p. 122). Le passage de 1'inconscience a l a cons-cience, de l a mort a. l a vie est marque par l e passage de l a nuit au jour. La mort de Frank survient a l a f i n du reve et a l a f i n de l a nuit. Le retour de Frank a l i e u en meme temps que le lever du s o l e i l . Les en-goulevents qui ont accompagne le deserteur ne sont plus lugubres sur la route du retour. Au contraire, leurs cris comparables a ceux "d'une plainte de femme" (p. 128) chantent l a vie, l a liberte. Sur l a route, non plus l a presence d'un chat mais l ' a c t i v i t e d'un l a i t i e r et l e geste engage d'un jeune Effelquois. Puis, le reveil offre l'heureuse sur-prise d'une Marguerite souriante, au visage rajeuni. La nuit a ete un temps de miracle et de metamorphose. Marguerite participe au bon-heur de son mari qui.a reconquis son present et se regenere elle-meme par osmose. Frangois l u i a rendu son ame en retrouvant l a sienne, cette ame volee qui donnait mauvaise conscience a l'ursurpateur. Puis 83 nouvelle metamorphose: l'action du jeune Effelquois commer.cee dans le reve trouve un echo dans la realite - "le poteau-indicateur portait correction" (p. 134). Le reve a done precede et guide la realite. La nuit a ete benefique, elle a restaure le present, redonne l*espoir a l'homme et a la collectivite dont i l fait partie. CHAPITRE IV Auteur et n a r r a t i o n 84b I. Auteur-narrateur II semble pertinent de rattacher a son auteur l'oeuvre abordee jusqu'ici sous divers aspects. Quelques notes biographiques suffisent pour aider a reconnaitre Jacques Ferron dans Frangois Menard. Plu-sieurs peripeties du recit relevent de 1'experience meme de l'ecrivain, d'autres, par contre, tiennent.de l a fantaisie et de 1'imaginaire, t r a i t s caracteristiques de l'art de Ferron. Avant de relever les elements au— tobiographiques, notons d'abord les interventions de l'auteur, de l'au-teur se situant par rapport au l i v r e qu'il e c r i t , livrant a travers l u i ses projets et ses buts d'ecrivain. Ces interventions, echelonnees tout au long du r e c i t , surgissent a des moments opportuns ou encore s'inserent adroitement entre deux episodes. L'auteur prend alors l a parole pour exprimer une pensee, poser un jugement puis, se r e t i r e d i s -cretement, cedant sa place au narrateur. Ainsi, lorsque Frangois Menard confie apres 1'appel bumoristique — "Je compris que toutes mes faceties formaient un langage chiffre et que je m'etais servi d'elles pour lancer un message, presqu'urt SOS, qui disait que j'etais disponible et pret a tout" (p. 22) - i l faut reconnaitre en l u i l'auteur, l'auteur i n -tervenant indirectement par l'entremise du narrateur. Profondement seul, l'ecrivain lance un appel a l a communication. L'ecriture devient le moyen pour rejoindre autrui, trouver l a lumiere et assurer son salut. E l l e a une fonction vitale a laquelle 1'artiste ne peut se soustraire: e l l e nourrit intellectuellement, d e j o u e l a solitude et permet de s'accepter le mieux possible. Cette assertion survient au milieu de la nuit, temps du recit, et ce temps symbolise les tenebres auxquelles 85 l'ecrivain veut echapper. L'ecriture est necessite, f o i , volonte de vivre, mission a accomplir. La deuxieme intervention de l'auteur, a l a fois directe et i n d i -recte, chante la liberte qu'offre l'ecriture: "D'ailleurs, en plus de son invitation, je disposals du plus rare des laisser-passer, celui qu'emporte dans un roman un personnage nouveau qui n'a pris f a i t et cause pour ou contre personne, ignorant de tout, meme de son propre role" (p. 28). Ce laisser-passer consiste en cette liberte qu'a prise l'auteur d'ecrire et dans 1'independance dont i l jouit par l a suite. L'auteur reste convaincu que l'ecriture ne tient pas du privilege, que c'est un droit offert a tous, que peu utilisent du f a i t de ses exi-gences et de ses contraintes. Jacques de Roussan cite ces propos de Jacques Ferron: "Tout le monde sachant ecrire, l'ecrivain est des-cendu du piedestal bourgeois ou une certaine societe l'avait place. Tout le monde peut devenir ecrivain; de metier, cet art est devenu l a chose de tout le monde . . . Ce laisser-passer, pour qui s'en em-pare, ouvre sur les vbies i n f i n i e s de l a creation. L'auteur invente des personnages qui dependent entierement de l u i , q u ' i l guide selon sa volonte, par qui i l peut s'exprimer et s'accomplir. Puis l e romancier rencontre des limites: i l a donne vie a des personnages qui doivent vivre d'eux-memes, qui imposent le retrait de 1 *artiste et l a soumis— sion aux exigences du monde invente. Le createur devient a son tour 1. Jacques de Roussan, Jacques Ferron,(Montreal: Les Presses de l'Universite du Quebec, 1971), p. 57. 86 dependant de sa creation. S 1 i l s'implique en tant qu'auteur, comme le prouvent les phrases relevees, c'est pour si g n i f i e r au lecteur ce qu'il veut faire de son roman, ou encore verbaliser une pensee que le narrateur ne saurait dire compte tenu des circonstances dans l e s -quelles i l est place. Par 1'intervention presente, l'auteur laisse egalement comprendre l a facon dont i l e c r i t , sans plan, favorisant 1'inspiration du moment: "En se mettant a sa table de t r a v a i l , Jacques Ferron ne sait pas tres hien a l'avance ce qu ' i l va ecrire. C rest 1'in-vention qui prime sur l a f i n a l i t e " . Une imagination f e r t i l e supplee done a une longue preparation. La Nuit contient de nombreux elements biographiques qui consti-tuent de veritables confessions. Ferron, apres avoir multiplie les aveux et les confidences, veut reprendre l a voix de son pseudonyme et retrouver l e confortable anonymat. Le propos qu' i l tient dans l a deuxieme moitie du recit confirme cette intention: "J'acheve mon i n -terpolation sur ces mots de Celine, qui ne viennent surement pas d'un futur gerant de banque. Une interpolation d'auteur qui e c r i t du f i n bout de sa plume, qui ne s'est deja que trop commis et tient a. re-prendre ses distances" (p. 82). Le roman risque de devenir trop per-sonnel, l'auteur s'est beaucoup l i v r e ; i l cherche, par cette i n t e r -vention directe, a s'eloigner de son oeuvre, a etablir un "effet de distanciation". Ainsi, en redonnant droit de cite au narrateur, i l peut transposer sa propre realite et l'integrer dans l a f i c t i o n . 1. Jacques de Roussan, op. c i t . , p. 53. 87 L'authenticity des faits d'ailleurs n'importe plusj ce qui prevaut, c'est l a revelation qui j a i l l i r a du rapprochement effectue entre deux evenements, revelation qui sera communiquee au lecteur. La reference a Celine releye du monde de Ferron. Comme Celine, i l est medecin et ecrivain. Cet i l l u s t r e "frere" est souvent mentJcrme dans l'oeuvre de Ferron. Jean Marcel, dans Jacques Ferron malgre lui,"'" et Yves Tas^hereau, 2 dans Le Portuna, ont tente de delimiter l a place que cet auteur occupe dans l'oeuvre de Ferron. Pour le moment, l a citation rappelle l e 3 Voyage au bout de la nuit avec lequel La Nuit de Jacques Ferron a des affinites et des oppositions e t la plus frappante de c e l l e s - c i est, nul doute, l a dimension de chaque volume. La lutte entre l a vie et l a mort est une dominante dans les deux recits mais tandis que Francois, r a v i v e par l'amour, r e n a i t a lui-meme, Ferdinand meurt tragique— ment avec les regrets d'un echec amoureux et les images du desespoir et de la misere humaine. L'aventure a laquelle le recit invite atteste de l a propre experience de l'auteur: "Voila ce que je pensais . . . . Quelle idee avais-je eue . . . de partir a. l'aventure . . . i l n'y avait pas d'a-venture: je me l i v r a i s a une enquete" (p. 34). S ' i l accorde une place de choix a 1'invention dans 1'elaboration de ses r e c i t s r Jacques Ferron 1. Jean Marcel, Jacques Ferron malgre l u i , (Montreal: Editions du Jour, 1970). 2. Yves Tascbereau.Le Portuna, (Montreal: Les Editions de l'Aurore, 1975). 3. Celine,Voyage au bout de l a nuit, Mort a credit, (Paris: Editions Gallimard, 1963). 88 n'en trouve pas moins l ' e s s e n t i e l de ses propos dans l a r e a l i t e , r e a l i t e , repetons-le, puisee dans l a v i e meme de l'auteur. L ' e c r i -ture prend a i n s i charge d'une r e a l i t e . L'enquete, comme on l e constate dans 1'etude de l a * s t r u c t u r e du r e c i t , s'est terminee par une p r i s e de possession de s o i q u i s'est prolongee par une p r i s e de possession du pays, dotant l'homme d'une e n t i t e perdue. A travers ses personnages, l'auteur cherche a se d e f i n i r , a. s'engager. La demarche se poursuit en une langue simple et c l a i r e qui ne cherche pas a en imposer par de pedantes demonstrations. Certains analystes ont p a r f o i s souhaite une phrase plus t r a v a i l l e e , une structure mieux d e f i n i e , mais Jacques Ferron ne se soucie pas du f i n i de l'oeuvre. — " I l ] l redige d'un seul j e t , sans ra t u r e " ^ — au detriment de l a presentation formelle q u i a j o u t e r a i t a l a q u a l i t e de l'oeuvre. C'est en toute honnetete q u ' i l l e reconnait a l ' i n t e r i e u r meme de son r e c i t : "Que d'antitheses sous l a plume d'un honnete homme assez peu porte a. l a rhetorique" Cp- 80). Jacques ferron est anti—conformiste, anti—acaderaique e t l a forme de ses romans ne saurait' s'enfermer dans un cadre trop rigoureux. L'ima-g i n a i r e se prete bien d ' a i l l e u r s au depassement de tout ce q u i est trop determine. Une derniere i n t e r v e n t i o n de l'auteur survient a l a toute f i n du r e c i t et reunit a l a f o i s l'auteur et l e narrateur, l'un se superposant manifestement a 1'autre: "J'en remettais l a s u i t e aux annees q u i me re s t a i e n t a v i v r e " Cp. 134). E l l e concerne l'engagement du narrateur 1. Jacques de Roussan, bp. c i t . , p. 51. 89 dans l a vie qui vivra comme d fhabitude "humblement soumis aux realites auxquelles I i l ] e chappaij t] "p. 122), mais au moins conscient et at-tentif au deroulement du temps. II devra chercher a apprivoiser les secrets de la realite qui semble parfois hermetique mais qui finalement est assez simple et se revele de temps a autre a celui qui l'interroge. Ces paroles impliquent un engagement personnel qui ouvre aur une cause collective. La preoccupation politique, nous 1'avons vu, est essentielle au narrateur. Elles renvoient egalement a l'engagement de l'auteur qui a toujours pris position pour un parti.. Le recit devient alors une preuve de cet engagement: une formule est preconisee par 1*intermediaire du jeune Effelquois et est offerte au lecteur. Cette intervention s'en-r i c h i t d'une valeur l i t t e r a i r e . Le roman est une recherche, un ac-complissement; l'experience ne peut rester sans lendemain. La Nuit est une etape dans l ' i t i n e r a i r e l i t t e r a i r e de son auteur. Le f a i t que Frangois Menard ait plusieurs ressemblances avec Jacques Ferron ajoute au caractere biographique du r e c i t . Le roman— cier, comme Frangois Menard, est ne a Louiseville dans le comte de Masquinonge. Sa mere Adrienne meurt lorsqu'il est encore adolescent. ; Atteint de tuberculose dans sa vingtaine, i l est traite au Royal Edward Laurentian Hospital. Son interet pour l a politique favorise d'abord le communisme; par l a suite, i l adhere au Parti Social Deraocrate et, dans une perspective plus generale, se ra l l i e toute sa vie 3. l a gauche. L'opinion de Frangois Menard sur les medecins, les legistes et les policiers n'a rien d'etranger a 1'opinion que Jacques Ferron se f a i t d'eux. Frangois Menard devient dans ce cas le double de Jacques Ferron. 90 La conquete de l'identite qui suscite le rendez—vous constitue la trame du recit. Dans ce nouveau contexte, les elements biographiques deviennent secondaires. L'experience personnelle est relatee a t i t r e d'exemple. Frangois Menard donne un nom aux Quebecois anonymes. La de-marche qu ' i l poursuit indique un chemin a suivre aux Quebecois qui s'in-terrogent. Les elements autobiographiques qui sont a l a base du r e c i t ne coplent du reste pas l a r e a l i t e ; ces evenements ne sont pas integres dans leur ordre reel et a ceux-ci s'ajoutent d'autres exploits purement imaginaires. Ferron arrange l a r e a l i t e , l a transpose ou y adjoint l a f i c t i o n de sorte que le roman devient fantaisie de 1'imagination. L'humour, grace auquel l'amertume ne se laisse jamais sentir, est partout present et f a i t partie de l'art de Ferron. De nombreux critiques ont a maintes reprises hautement loue 1'esprit ferronien, nous leur emboitons le pas en relevant quelques passages humoristiques dans La Nuit. II. Rumour La phrase d'ouverture du recit — "Je n'ai jamais pense que j f e — tais un imbecile; j'en avais quand meme le salaire"(p- 9) — ne peut empecher de faire sourire. E l l e annonce justement l e ton de ce r e c i t dans lequel l'humour s'affirme complice de l a quete et preside a I'in-vestigation. C'est ce que demontre le jeu telephonique qui, sous son aspect fantaisiste, contient le sens profond du roman.^ Les person-nages se cachent leur nom et tout le recit consistera dans l a reconnais-sance de leur identite. La plaisanterie ecarte done le drame et offre une alternative a l a realite. Contre le pessimisme et les larmoiements 1. Voir La Nuit, pp. 9-24. 91 inutiles, Ferron opte pour l a vivacite d'esprit et les situations inso-l i t e s . L'humour denote une attitude positive; e l l e se presente comme valeur de rachat pour un present d i f f i c i l e a assumer. Fidele compagnon, l'humour suit les allees et venues des per-sonnages. II faut le reconnaitre lorsque le narrateur, entre deux appels telephoniques, retourne a son l i t , . e t se frappe contre une porte pour ensuite buter contre une femme endormie , tout a f a i t incons-ciente des escapades de son mari. Cet episode, ou l a porte est reliee a la femme, est riche d'un humour qui se f a i t parfois erotique ou realisteou fantaisiste e t q u i emprunte aux beaux contes de fee" Je me mis done au l i t . Ma femme etait de son cote, a la place ou je l'avais laissee. Je l u i g r a t o u i l l a i un peu le dos au cas ou. e l l e au— ra i t voulu avoir des nouvelles de son etonnant mari; mais non . . . . Je ne l a trouvai pas tres distinguee. Avec l a porte, j'avais mieux reussi . . . . La porte m'avait sans doute ebranle; je pensai que j'etais en perte d'esprit et que je n'avais plus l a touche electrique. C e t a i t bien l a peine d'avoir une baguette magique s i , comme celle du sourcier, au-dessus de l'eau, e l l e pointait vers le c i e l ou jamais on n'a creuse de puits . . . . Ah! que n'eusse—je ete jeune f i l l e r entrez, mon prince, je m'eusse d i t . . . . j'eusse reconnu sa valeur, eusse-je du renverser le c i e l pour retablir le sourcier dans l a bonne position. Je me rapprochai de nouveau de ma femme dans le but de gratouiller encore a sa porte, et puis: a quoi bon? . . . je n'avais plus l a baguette ma-gique et ca n'aurait pas ete facil e de l u i ex— pliquer que je ne voulais pas jouer a saute-mouton a cause de mon age, de ma situation, de l a v i t r i n e , de l a chambre noire . . . . Apres quoi . . . en proie a son tour a mes demangeaisons avec un mari defaillant a ses cotes, une epave de l'homme que j ' a i deja ete, les trois mats abattus et leurs voiles ajoutant au f o u i l l i s des draps, e l l e ajou— terait: "Maintenant . . . tu es content!" Non, 92 ce n'etait pas la peine de l a re v e i l l e r . Je restai sans bouger, seul a ses cotes . . . (pp. 19-22). Ce rapprochement entre l a porte et l a femme revele l ' e s p r i t original de Ferron. De deux fait s ordinaires, celui de se frapper contre une porte et celui de se coucher pres d'une conjointe endormie, i l cree une scene tout a f a i t delicieuse. L'humour conc,u dans l e decor d'une chambre a coucher est marque d'erotisme. La touche electrique et l a baguette magique du sourcier qui pointe au-dessus de l'eau avouent les tendres desirs amoureux; cette baguette magique qui cherche a s'en-foncer dans un puits devient le nouveau symbole de l'accouplement; l e ci e l renverse et le jeu de saute-mouton sont des allegories des exer-cices de l'amour. II faut remarquer comment cet erotisme se r a l l i e aux contes de fees. La baguette magique, le beau prince et l a jeune f i l l e proviennent du monde merveilleux ou. les amours sont toujours im— menses et sans partage, amours semees d'obstacles qui reussisent f i n a -lement grace au prodirrieux pouvoir de la baguette magique. Puis, l'hu-mour de ton realiste se joint a l'humour de ton erotique. Le beau prince fievreux d'amour redevient le mari de quarante ans, pl e i n de desirs mais aussi defaillant comme le prouvent les trois mats abattus. La jeune amante se metamorphose en l a conjointe endormie et i n d i f f e — rente aux desirs de son mari. Lorsque Ferron parle de 1'in.timite des vieux couples,son humour se f a i t tendre. Le pauvre homme ne f a i t que gratouiller le dos de sa compagne puis, par amitie pour e l l e , ne l ' e -v e i l l e pas et reste seul, au seuil de l'amour. Le proces offre une autre facette de l'humour ferronien. Tout 93 y est traite avec desinvolgure. D'une pauvre affaire, i l cree une s i -tuation ou domine l'a-propos et le sens de l a repartie. Rappelpns l'ouverture du proces: II f o u i l l e dans ses paperasses: "Voyons, voyons . . . j'y suis: Frangois Menard, refus de circuler". - Je comprends: vous etiez echoue. Nous, a l a guerre des Boers, nous pouvions deguerpir. J'ai s i bien couru qu'on m'a offert un banc, je peux souffler. - Votre Seigneurie, je ne courais peut-etre pas, mais je circulais, je vous assure. - Vous ne circuliez pas, c'est e c r i t . Et plus encore: vous refusiez de circuler. - Ce n'est pas moi qui refusals, mais les deux costauds qui me retenaient, l'un a droite, l'autre a gauche, pendant que par devant la troisieme personne de leur sainte Trinite se preparait a ra'Stamper son poing dans l a face. Apres je suis tombe; j'etais echoue, s i vous voulez. - Vous ne circuliez plus? - Non, je ne circulais plus. - C'est bien cela qui est ec r i t : refus de circuler. - Pardon, votre Seigneurie,je ne refusals pas; j'en etais seulement incapable (p.65). Le premier mot d'esprit vient du juge et concerne le banc. La finesse de l a plaisanterie vient du banc qui joue sur deux tableaux. Le premier represente le juge lors d'une manifestation contre l a guerre des Boers qui prend l a fuite devant l a menace des p o l i c i e r s . La course se termine au deuxieme tableau par l'occupation d'un banc de juge. Rap-pelons que cette guerre oppose l a Grande-Bretagne au peuple des Boers, habitants des regions sud-africaines et qu'elle est fortement ressentie au Canada. Le con f l i t nait parce que les Canadiens-anglais veulent par-ticiper a la guerre de 1' empire tandis que les Canadiens-frantjais s'op-posent a cette contribution, "s'identifiant en quelque sorte a l a mino-r i t e opprimee"."'" La plaisanterie du juge confirme que l a situation n'a 1. J. Lacoursiere, J. Provencher, D. Vaugeois, Canada-Quebec synthese  historique (Montreal: Editions du renouveau pedagogique, 1970), p. 458. 94 pas change malgre le temps ecoule; e l l e sous-entend que l/entreprise est vouee a l'echec aussi longtemps qu'il y aura des deserteurs de sa trempe. Ferron ironise sur les engagements politiques des jeunes,engagements qui se resolvent par l a soumission aux ordres et au systeme e t a b l i . Ceux-la memes qui avaient conteste l'autorite se retrouvent, apres des annees, du cote des dirigeants, ouhliant tout de leur ideal de jeunesse, deformespar le pouvoir, comme le juge, que Frangois Menard pourrait a son tour accuser de "refus de comprendre". Le "vous etiez echoue", prononce par le magistrat et repete par Frangois, designe subtilement le sort des Quebecois dans leur tentative de faire reconnaitre leurs droits. l i s retombent sans cesse, renverses par les forces des au-torites en place. Sous le couvert de l'humour, Ferron exprime des points de vue qui invitent a l a reflexion et qui sont des remises en cause des comportements des hommes et de l a societe dans laquelle i l s vivent. Les personnages chez Ferron sont en general de bons vivants, i l s aiment r i r e . L'humour, dans le cas present, enleve au proces son caractere o f f i c i e l mais porte une severe1 accusation contre l a justice. III. Style image, metaphore ' Les quelques passages humoristiques cites amorcent l'etude du style tres personnel de Ferron. II aftonde en images de toutes sortes; l'abstrait et l ' i n v i s i b l e epousent des formes concretes, les emotions deviennent v i s i b l e s , tangibles. Ces images cherchent a capter " l a realite [qui] se dissimule derriere l a r e a l i t e " (p. 4 5 ) , a l a t r a -duire, a la rendre comprehensible et accessible a l'homme. Sur ce point, Robert Robert, dit dans une analyse des contes de Ferron: "II est admis 95 aujourd'hui que l a v i e i l l e distinction entre le fond et l a forme n'e-ta i t pas valable et que le vrai sens d'une oeuvre se trouve dans le style, et pas ailleurs"."'" L'expression determine l a finesse de l'oeu-vre; a i n s i des quelques images qui suivent: je secouai mon extase et m'empressai de remettre l a rue Stanley dans l a rue Stanley (p. 102) Derriere l a tour, les portes de l a nuit venaient de s'ouvrir sur mon enfance oubliee (p. 3 9 ) . mon enfance orpheline d'elle-meme (p. 9 4 ) . L'ame de Francois suscite a e l l e seule une metaphore suivie qui concourt a rendre l'idee de l'auteur selon laquelle l'ame se compose d'as-pirations politiques, voire economiques. En premier lieu,cette ame devient une chose sensible qu'on perd et qu'on recuperet "Cette ame, je ne me souvenais meme pas de l'avoir perdue et n'en ressentais guere l a privation, disposant de celle de ma femme" Cp. 5 9 ) . Puis l e de-veloppement du recit apporte des precisions sur l a s i g n i f i c a t i o n que l'auteur veut donner a l'ame: "Si j'avais dispose de mon ame, peut— etre aurais-je pense a l a l u i vendre, mais je n'en disposals pas sans meme l a l u i avoir rendue; je l a l u i avais livree pour moins que rien, l a payant meme pour qu'il l a prtt, a s i bon compte q u ' i l l'avait mise dans sa poche, tout bonnement, sans contrat" (p. 60). L'ame se con-cretise en une valeur materielle qui se prend, s'achete, se l i v r e et se paie. Nous avons reconnu, au cours des analyses precedentes, que 1'experience de Frangois avait un caractere individuel et c o l l e c t i f et que son engagement a l a vie necessitait 1'identification personnelle et 1. Robert Robert,"Un diagnostic du reel: les contes de Jacques Ferron,' Lettres et Ecritures (Montreal, Vol. 5 , No. 1, Janvier-mars 1967) p. 17. 96 et l a reconnaissance de l a nationality. Or, l a reconnaissance de l a nationality au Quebec se heurte a des problemes sociaux, politiques et economiques. C'est pourquoi les termes accoles a l'ame sont aussi des termes qui ont t r a i t aux transactions financieres et aux fluctuations boursieres. L'ame quebecoise s'evalue en terme de dollars parce qu'elle est liee aux richessas de l a province qui coulent entre les mains de l'etranger. Ainsi, l a reconnaissance de l'ame de Frangois comprend l a reconnaissance du peuple quebecois relative,aux droits de propriety usurpes. La montee de l a conscience des Quebecois commence a dissiper l'ambiguite de leur identity et cet eveil f a i t peur a. Frank parce qu' i l devra ceder certains privileges acquis de f a i t : II regrettait de ne pas 1'avoir achete, cette ame, apres mon arrestation, quand i l aurait pu 1'avoir pour pas grand'chose. S ' i l ne 1*avait pas achetee alors, c'est qu'elle ne valait ah-solument rien et qu'aucune indice ne l a i s s a i t supposer qu'elle en vaudrait jamais davantage. II brassait tant d'affaires qu'il devait s'en tenir a l a cote du marche. Mais ses previsions etaient fausses; les annees avaient enrichi cette ame dont j e ne disposals pas pourtant; i l 1'avait sentie s'appesantir dans sa poche (pp. 61-62). La poche evoque bien l'idee d'une affaire, d'un marche, d'un prof i t . Ainsi les images sont empruntees aux realites que l'auteur veut designer et donnent 1'orientation de sa pensee. Le s t y l e devient d'autant p l u s s i g n i f i c a t i f qu'il est intimement l i e au sens meme du r e c i t . C'est dans cet esprit q u ' i l faut l i r e les passages descriptifs de l ' a r -restation. Pour bien marquer l'offense faite a l a justice, c'est a l'Acropole, symbole de l a premiere democratie,que l'auteur f a i t appel. 97 Un coup de poing en plein visage. Encore une fois j ' a i ete ebloui . . . . Par l'intervalle des pan-talons, sous les ogives de trois fourches, je vois le sergent Wagner revenir . . . . Et puis je ne suis plus seul; i l y avait de l a place pour deux dans mon fameux sanctuaire. Les colonnes raontees sur grosses bottes se sont deplacees, replacees, l e temps et l'espace d'introduire mon compagnon . . . . Ce fut a ce moment, alors que nous avions l e visage encore mouille de sourires ambigus que Frank a mis f i n a notre intimite dans le sanctuaire improvise ou, sur le ciment le plus moelleux du monde, entre les p i l e s des tissus d'Orient,nous nous trouvions allonges. Les colonnes avaient des bottes et des pantalons, c*etait pour l a mobilite de l a fagade. D'un seul mot e l l e s'effaga. F i n i le petit Parthenon de l a rue Saint-Laurent! Eventre (pp. 4 9 - 5 3 ) . Les colonnes du Parthenon savamment etudiees paraissent droites et verticales mais sont doucement inclinees vers l e centre de 1'edifice; elles se prblongent abstraitement dans une pyramide qui trouve son point central haut dans l e c i e l , invitant ainsi a 1'elevation de 1'esprit. De cette colonnade se degage une impression de force, de v i t a l i t e , de mo-b i l i t e . Les colonnes grecques, hautement raffinees, sont 1'expression de 1'intelligence sensible, tandis que les coif) nnes-pantalons se font irrespectueuses de la* liberte des hommes. Toutes de mobilite, les colon-nes-pantalons n'en incarnent pas moins l a r i g i d i t e et l'etroitesse d'es-' prit des o f f i c i e r s . La fameuse colonnade, bien au contraire 4 malgre sa ri g i d i t e materielle baigne dans le mouvement. L'incompatibilite de ces deux elements renforce l'idee d'un gouvernement anti-democratique. La religion occupait une place importante au Quebec avant l a Revolution tranquille et son influence se retrouve dans l e r e c i t a travers les metaphores d'inspiration religieuse. Le roman pivote autour d'une profession de f o i et d'une trahison: l a religion en ce sens offre 98 des modeless que le narrateur s'en inspire pour parler de son adhesion a la f o i communiste et de sa trahison demontre bien que dans son esprit la religion est encore vivante. Nous avons remarque, en outre, que l'experience de Frangois Menard a un caractere religieux; Invocation de certains passages bibliques ou evangeliques ne sont alors pas iraper-tinents. Ainsi, lorsque Frangois crie au moment de son arrestation: "Capitaine, voyez-moi: je suis Indien, je suis Malais, je suis commu-niste, je suis Chinois" (p.51), i l devient l e nouveau saint -Paul mul-tip l i a n t les professions de f o i . Comme saint Pierre presumant de se. f i d e l i t e et de son amour, Frangois trahit l a f o i a laquelle II venait d'adherer - "Le coq pouvait chanter" (p. 70). Saint Pierre, selon le recit , pleura sa vie durant sa malheureuse faute. Frangois, a son ex-emple, n'a eu que mepris pour lui-meme. Les c r i s de 1'engoulevent, comme le chant du coq, a trois reprises attirent 1'attention et avertissent d'un evenement funeste. '. "Pour l a troisieme fois je pretai attention aux cris de 1'engoulevent" (p. I l l ) ; le c r i de 1'engoulevent annonce l a mort de Frank, nouveau Christ se sacrifiant pour liberer l e peuple, et rappelle les trois chants du glas, pratique de l a r e l i g i o n catho-lique. La f o i de Frangois, qui se voulait ardente, se resume finalement a peu de choses: "Mon arme etait l a trompette de Jericho. De quoi eus-je l ' a i r au milieu du concert des klaxons d'automobile? Et puis les murs de Jericho n'etaient pas de ciment arme. La f o i m'etait f a c i l e dans l ' i r r e a l i t e du sanatorium . . . . Helas! je n'etais pas un saint. La trompette de Jericho, je l ' a i avalee comme un petit s i f f l e t " (pp. 4 8 - 4 9 ) . La trompette de Jericho devient le symbole de l a manifestation: des 99 bruits et des eclats inutiles. Contrairement aux raurs de Jericho qui se sont aplanis apres sept jours de priere, l a f o i de Frangois, formee dans le silence et l a meditation des journees de maladie, n'a pas reussi a faire disparaitre les murs qui l'opposaient au pouvoir des forces de l'ordre. Enfin, un dernier passage evangelique, cite par Frank dans l e Gotha, resume 1'attitude de Frangois et sous-entend sa trahison -" Or un jeune homme le suivait, enveloppe d'un drap. On l'arreta, mais i l lacha le drap et s'enfuit nu" (p. 130) — et le narrateur commente: "Une t e l l e comprehension denotait plus que la sympathie" (p. 130)-La note de Frank laisse entendre que la religion sous 1'empire de laquelle ont vecu les Quebecois a ete une des causes de leur denuement. Comme nous l'avons admis au cours du chapitre precedent, l a religion a con— ver t i bien des aspirations politiques et el l e n'est pas etrangere a. l'abdication de Frangois Menard. IV. L'alternance La conquete de 1'identite de Frangois s'effectue grace a l'ap-profondissement du temps. L'experience devient decisive rue Stanley. Pour decrire cette conquete, le narrateur recourt, on se le rappelle, a une alternance ou le souvenir de l a mere et du passe se melent a l a realite du moment. De l'experience actuelle nait l e souvenir. Puis, nous sommes transportes rue Stanley en compagnie de Frangois et de sa compagne d'un soir.. La description de l a maison close se confond un peu plus lo i n avec celle de l a maison familiale aux moments particu-l i e r s de l a mort de l a mere. Le narrateur etablit un l i e n entre les lieux physiques pour ensuite etablir un lie n d'ordre a f f e c t i f entre 100 Barbara et sa mere: C'etait, rue Stanley . . . un peti t hotel particulier transformer en maison de passe, dont l'antichamhre . . . avait quelque chose d ' i n t i -midant par l'ampleur de son accueil aux arrivants . . . quand i l s levaient les yeux sur le grand escalier tournant qui montait a I'etage . . . (p. 97). Quand ma mere cadette avait ete paree, belle comme une jeune mariee au milieu de femmes noires venues des ages lointains, deleguees de l a parente paysanne, trop tragiques pour pleurer, et qui firent peur a l'embaumeur qui jamais n'avait em— haume avec autant de respect et de reverence, on la descendit par le grand escalier (p. 107). La confrontation de ces deux temps marquants devient source d ' i -dentification pour Francois. Relativemeht a sa mere, i l demeure tou-jours un fils* , a l'endroit de Barbara, i l acquiert 1' independance de I'amant. C'est l a raison pour laquelle i l reinvente l e mariage de ses parents: i l se reconnaxt d'abord f i l s et une fois cette r e a l i t e acceptee, i l peut se presenter a Barbara, conscient de poser un geste d'homme: Et v o i l a que trente-cinq ans apres, e l l e 1'avait remonte en courant, ce fameux escalier. Aussi intimide que mon pere, encore paysan sur les bords et tout admiration pour l a politesse et les graces apprises aux Ursulines de Trois- : Rivieres, je l'avais suivie (p. 108). Les moments d'amour partages avec l a belle de nuit evoquent, en plus du souvenir de l a mere morte, celui de l'epouse, souvenir qui se rattache a une r e a l i t e plus immediate. Et serais-tu en meme temps "Marguerite enfin ac— compile, au visage radieux de sueurs? (p. 100). De cette premiere realite qui est celle de vivre une experience amou-reuse avec Barbara, Frangois nous transporte par l a pensee a l a 101 riviere de son enfance, associee a l a mere, pour nous amener a nouveau par les souvenirs jusqu'au l i t conjugal. La confrontation de ces d i f f e -rents moments permettent d'arriver a une meilleure connaissance de l u i -meme. Le present veut se degager du passe et s'appartenir a. part en-tiere. La separation de Barbara et de Francois confirme l a v i c t o i r e de c e l u i - c i sur le temps: le present est restaure. Ensuite, j'etais redescendu, son f i l s cette fois, et voila qu'elle etait reapparue au palier de l'etage que je croyais a jamais desenchante, pour faire ses adieux de vivante fagon, 6 mere cadette retrouvee, sauvee de la mort (p. 108). L'association Marguerite-Barbara revient a la f i n du r e c i t . A nouveau, i l y a ressemblance des lieux; le seuil de leur maison ou se tient Marguerite rappelle l'escalier de l a maison de passe ou apparait Barbara: Marguerite -m'envoyait l a main, une main de cinq doigts, joyeuse, l a main du jour et non plus celle de l a nuit au geste r i t u e l (pp.133—134). Le geste r i t u e l f a i t allusion au geste de Barbara " q i i de l a main gauche, 1'index et le majeur releves, les autres doigts reunis, me f a i s a i t signe d 1adieu" (p. 101). L'alternance se termine sur un envoi de main de Marguerite. Le souvenir de Barbara accentue l a realite de Marguerite. C'est e l l e finalement qui demeure, qui accompagne. Ce portrait f i n a l r e f l e t e 1'esprit du narrateur. L'acceptation de toute sa r e a l i t e cou-ronne ce long retour sur lui-meme. CONCLUSION 102 L'analyse du roman demontre que Frangois Menard a vecu en com-pagnie d'un double; ce double est reconnu grace a 1'investigation a laquelle le heros se soumet. La recherche debute le soir sur l ' o r e i l l e r lorsque le protagoniste f a i t le bilari de sa vie. La sonnerie du telephone interrompt momentanement l a meditation mais 1'intervention sert de presentation a Frank qui,en tant que partie du double, joue un role dominant aupres du narrateur. La reflexion se poursuit dans le reve. AU cours de ce reve Frangois determine l'epoque de sa vie ou i l a commence a vivre en disaccord avec lui-meme; cette periode est d'autant plus signifiante qu'elle s'oppose a une experience antecedente durant laquelle le heros avait p r i s conscience de son unite. Lors de son sejour au Royal Edward Laurentian Hospital, au debut de sa vingtaine, le narrateur s a i s i t un beau matin l e sens de l a vie. Alors qu' i l observe au l o i n l a v i l l e de Sainte-Agathe, i l devine l a vie qui bat, qui s'anime par-dela ce qu'il voit, i l prend conscience, i l c r o i t en l a vie. Sainte-Agathe eveille des sentiments d'appartenance, e l l e repre-sente l a terre natale; par e l l e Frangois decouvre son pays. Pour l a premiere fols, le narrateur salt se nommer, faisant a i n s i l a conquete de son identite. Ces revelations sont porteuses d'autres verites: derriere les apparences, le monde se dessine dans son unite et sa com-plexity. Riche de ces lumieres, le protagoniste veut guerir pour a l l e r travailler a 1'edification de son pays, a l'avenement de l a justice et dans ce sens 1'Ideal communiste repond a ses aspirations. C'est a ce moment precis que Frangois connait les plus beaux moments d'harmonie avec lui-meme. II est jeune, l i b r e , neuf a l a vie, conscient de ses 103 virtualites et de ses responsabilites. Arrete au cours d'une manifestation contre le Pacte de l'Atlan-tique-Nord, Frangois Menard rencontre, apres sa sortie d'hopital, un premier obstacle a 1'expression de sa liberte. Frank,membre de 1'ordre, s'oppose au manifestant. L'arrestation et le proces qui s'ensuit font comprendre au narrateur les rouages des appareils judiciers et po l i c i e r s quebecois: tout y est manigances, corruption, hypocrisie. Au cours du proces, Frangois renie l a f o i communiste a. laquelle i l venait d'adherer. Endossant l'entiere responsabilite de l a trahison, 1'accuse quitte l e Palais de Justice depossede de son ame, de son identite et de sa natio-nality. Apres ce fatal mensonge, i l epouse Marguerite pour se nourrir d'elle, l u i ravir son ame, son bonheur et le meilleur d'elle-meme. Puis, i l trouve un emploi dans une banque laquelle devient l e substitut de Frank. Absent de lui-meme, l e heros v i t a l a fois de Marguerite et de Frank; cette vie par procuration dure depuis vingt ans et constitue la dualite du narrateur. La conquete de 1'unite a l i e u a l'interieur d'un reve. Dans ce reve, le narrateur se rend a l a rencontre de Frank qui l u i a donne rendez-vous • a l a morgue au cours d'un appel telephonique. II apporte avec l u i un pot de confiture de coing, a defaut du cadavre de son hote. Apres les recon-naissances, les noctambules se dirigent vers l'Alcazar, hotel ou 1'an-tagoniste tient des activites clandestines. Sur l a route, i l s font plus ample connaissance, i l s evoquent leur enfance. L'echange revele que Frangois veut se liberer de 1'influence de Frank mais que Frank veritable-ment n'est qu'une deviation de sa culpabilite, culpabilite developpee a 104 l a suite de l a trahison et dont l'hote est indirecteraent a l a base. A 1'Alcazar, Frank propose une femme a son invite. Barbara et Francois s'enfuient dans une maison de passe, y font l'amour et, grace a cette experience, le protagoniste recupere son ame. Cette belle est d'abord associee a l a mere disparue au cours de 1'adolescence et dont Frangois ressent encore vivement 1'absence; ensuite a l'epouse Marguerite, de qui le heros ne fut jamais vraiment l'epoux. Barbara incarne l a femme, l e partenaire, l a conjointe qui conduit aux portes de l a liberte et de l a maturite-. Par e l l e , le narrateur redecouvre l a vie, reprend son identite, se reconcilie avec lui-meme. De retour a l'Alcazar, l ' i n f i d e l e constate que l'hote est mort, em-poisonne par l a fameuse confiture. En disparaissant, Frank emporte avec l u i l a culpabilite du protagoniste. Le Gotha of Quebec, carnet personnel de Frank qui l u i subsiste, confesse 1'identite et l a nationality de Frangois,de meme qu'il reconnait le peuple quebecois. En route vers le foyer, Frangois surprend un jeune Effelquois s'affairant a changer les inscriptions d'un poteau-indicateur. Le novateur ravive l'Ideal politique de jeunesse du heros; son i n i t i a t i v e preche 1'independence. Le reve se termine et, au re v e i l , Marguerite offre un visage radieux, ayant, par osmose, communie au cheminement de son mari. Frangois a recupere son ame et par consequent rendu a- Marguerite l a sienne q u ' i l accaparait depuis vingt ans. Le reve a done exorcise l a culpabilite a i n s i que l a dualite et permis a Frangois de recouvrer son identite, sa nationality et se regenerer. La connaissance du temps s'avere une valeur essentielle dans le 105 r e c i t . La construction en abyme favorise le retour au passe. Grace a ce procede le narrateur s'enfonce dans l e temps. La demarche evoque les origines de l'univers; Frangois apprehende ses propres origines, recree son pays; l a terre natale s'avere une matiere d 1 i d e n t i f i c a t i o n . Puis, 1'investigation ramene a un temps plus immediate a un. passe vecu; elle decele le malaise cause par l a cohabitation des deux groupes ethniques au pays du Quebec, les Frangais et les Anglais. Le c o h f l i t oppose une minorite anglaise dominante a une majorite frangaise dominee. Puisque l a terre definit l'homme, i l importe que les Quebecois reprennent le controle de leur economie et de leur politique. Frangois Menard se fa i t done l'interprete de l a reconquete. Le temps, sous 1'emprise de l'amour, devoile son caractere d'eter-nite. L'extase, sublime experience, f a i t eclater l a continuite tempo-re l l e , fond le passe et le futur en un instant atemporel. La mort se depouille de son aspect f i n i , irrevocable. Puisque le present contient le passe, l a mere v i t en Barbara, en Marguerite, en chaque femme. Frangois comprend l'urgence de vivre son present et de l'assumer p l e i -nement. La conquete d'un passe obscur explique l a confusion qui regne au niveau del'organisation du r e c i t . Certains fai t s et personnages sont parfois evoques et semblent a p r i o r i hors contexte. La poursuite de l a lecture cependant f a i t comprendre les liens qui existent entre les differents personnages ou episodes. La confusion en outre correspond a l'embarras du protagoniste. La progression lineaire par contre donne a l a demarche de Frangois un caractere methodique. II est possible de suivre le heros dans ses allees et venues, depuis le depart jusqu'au 106 retour a la maison. Chacune de ces etapes porte une somme de verites qui se solderont par une victoire confirmee par l a joie matinale du narrateur. L'aventure de Frangois double en partie l'experience personnelle de Jacques Ferron; l'auteur lui-meme se raconte sous le manteau du narra-teur. A travers les nombreuses peripeties du re c i t , l'auteur considere son metier d'ecrivain et dans ce sens,se rattache sur un mode mineur aux nouveaxx courants Htteraires. Le roman, qui s'appuie sur des f a i t s authen-tiques, se classe neanmoins parmi les oeuvres imaginaires du f a i t que plusieurs episodes tiennent de l a pure legende. Ferron cherit les s i -tuations insolites et les aventures extraordinaires. Son art se de-f i n i t egalement par le style image, les metaphores et l'alternance qui s'associent au sens meme du r e c i t . Cet art est enfin aureole par l'humour omnipresent qui conjure l a d i f f i c u l t e de vivre. 107 Bibl l o g r a p h i e Oeuvres de l'auteur I. Theatre Ferron, Jacques. L'Orge. Montreal: Cahiers de l a f i l e indienne, 1949, 83 pp. • Le Dodu ou l e p r i x du bonheur, piece en un acte. Montreal: E d i t i o n s d'Orphee, 1956, 91 pp. . Tante E l i s e ou l e p r i x de l'amour, piece en un acte. Mon-t r e a l : E d i t i o n s d'Orphee, 1956, 103 pp. • Le Cheval de Don Juan, piece en t r o i s actes. Montreal: Ed i t i o n s d'Orphee, 1957, 221 pp. . Le Licou, piece en un acte. Montreal: E d i t i o n s d'Orphee, 1951 et 1958, 40 pp. . • Les Grands s o l e i l s , piece en t r o i s actes. Montreal: E d i t i o n s d'Orphee, 1958, 181 pp. • L'Americaine, piece en un acte, dans S i t u a t i o n s , v o l . 1, no 7, Montreal: 1959, pp. 15-18. . La Tete du r o i , piece en quatre actes. Montreal: Cahiers de l'A.G.U.M., no 10, 1963, 93 pp. • . Gazou ou l e p r i x de l a v i r g i n i t e , piece en un acte. Montreal: E d i t i o n s d'Orphee, 1963, 92 pp. • • "La S o r t i e " , piece en un acte, dans E c r i t s du Canada f r a n c a i s , no 19, 1965, pp. 111-147. . "La Mort de Monsieur Borduas", piece en un acte, dans Les Herbes rouges, no 1, 1968, pp. 3-8. . Theatre 1, Montreal: L i b r a i r i e Deom, 1968, 229 pp. Comprend: Les Grands s o l e i l s , nouvelle version en deux actes du texte de 1958. Le Don Juan chretien, nouvelle version du Cheval de Don Juan. Tante E l i s e ou l e p r i x de l'amour, nouvelle version du texte de 1956. • "Le coeur d'une mere", piece en un acte, dans E c r i t s du Canada Franqais, no 25, 1969, pp. 57-94. 108 II. Contes, romans, recits Ferron, Jacques. Cotnoir. Montreal: Editions d'Orphee, 1962, 99 pp. • Contes du pays incertain. Montreal: Editions d'Orphee, 1962, 200 pp. • Contes anglais et autres. Montreal: Editions d'Orphee, 1964, 153 pp. • La Nuit. Montreal: Editions Parti pris, 1965, 134 pp. . Les Confitures de coing . Montreal: Editions P a r t i p r i s , 1965 et 1971, 326 pp. Comprend: Papa Boss, version corrigee et refondue Les confitures de coings, version entierement nouvelle de La Nuit. La Creance Appendice aux confitures de coings on Le Congediement de Frank Archibald  Campbell. . Papa Boss. Montreal: Editions Parti pris, "Paroles" no. 8, 1966, 142 pp. . La Charrette. Montreal: Editions H.M.H., "L'Arbre", no. 14, 1968, 207 pp. . Contes, edition integrale des Contes du pays incertain des Contes anglais et autres, augmentee de quatre contes inedits. Montreal: Editions H.M.H., L"Arbre", 1968, 210 pp. ' . Historiettes. Montreal: Editions du Jour, 1969, 182 pp. . Le Cie l de Quebec. Montreal: Editions du Jour, 1969, 404 pp. . La Barbe de Francois Hertel. Montreal: Editions d'Orphee, 1951, 40 pp. et a l a suite de Cotnoir, Editions du Jour, 1970. . Cotnoir, suivi de La Barbe de Frangois Hertel, nouvelle edi-tion des textes parus en 1962 et 1951. Montreal: Editions du Jour, 1970, 127 pp. Le Salut de l'Irlande. Montreal: Editions du Jour, 1970, 222 pp. . L'Amelanchier. Montreal: Editions du Jour, 1970, 163 pp. . Les Roses sauvages, suivi d'Une lettre d'amour soigneusement presentee. Montreal: Editions du Jour, 1971, 177 pp. 109 . La Chaise du marechal ferrant. Montreal: Editions du Jour, 1972, 224 pp. • Le Saint-Elias. Montreal: Editions du Jour, 1972, 186 pp. . Du fond de mon arriere-cuisine. Montreal: Editions du Jour, 1973, 290 pp. __. Escarmouches. Montreal: Lemeac, 1975, tome 1, 391 pp. tome 11, 227 pp. III. Articles (Selection) . "Ce bordel de pays - 1: Import-export", Parti p r i s , decembre, 1963, pp. 58-59. _• "La soumission des clercs", Liberte, mai-juin, 1963, pp. 194-206. . 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