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Nature et développement du thème de l’espoir humain dans la poésie de Paul Eluard Trenholme, Janice, 1975

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NATURE ET DEVELOPPEMENT DU THEME DE L'ESPOIR HUMAIN DANS LA POESIE DE PAUL ELUARD BY JANICE TRENHOLME B.A., UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA, 1971 L.es[.L. UNI VERS ITE DE LYON, 1972 A THESIS SUBMITTED IN PARTIAL FULFILLMENT OF THE REQUIREMENTS FOR THE DEGREE OF MASTER-OF ARTS IN THE DEPARTMENT OF FRENCH We accept t h i s thesis as conforming to. the required standard THE UNIVERSITY OF BRITISH COLUMBIA SEPTEMBER, 1975 In presenting t h i s thesis i n p a r t i a l fulfilment of the requirements for an advanced degree at the University 1 of B r i t i s h Columbia, I.agree that the Library s h a l l make i t fr e e l y available for reference and study. I further agree that permission for extensive copying of th i s thesis for scholarly purposes may be granted by the Head of my Department or by his representatives. It i s understood that copying or publication of t h i s thesis for f i n a n c i a l gain s h a l l not be allowed without my* written permission. Department of FRENCH The University of B r i t i s h Columbia 2075 Wesbrook Place Vancouver, Canada V6T 1W5 Date 35 SEPTEMBER, 1975 SOMMAIRE L'objectif ou 1'intention de l a presente th&se est de tenter d'e-c l a i r e r l a nature et le developpement du theme de l'espoir humain chez l e poete Paul Eluard. Les critiques de cette oeuvre tr&s riche semblent i n s i s t e r sur le merite de l a poesie eluardienne d'une premiere periode de l'oeuvre, a l'exclusion de l a derniSre p a r t i e , ou vice-versa. En nous basant sur une etude de l'oeuvre, nous tentons justement.de montrer le dynamisme de ce pas-sage progressif chez Eluard de 1'amour exclusif §. l a v i s i o n , fondee sur cet amour premier, d'un amour t o t a l de l'humanite. Progression qui sera mise en valeur par quatre voies d'approche: evolution biographique, etude de 1'evolution de l a conception theorique de l a poesie chez Eluard, analyse c r i t i q u e de certains themes et concepts principaux de l'oeuvre,'et 6tude s t y l i s t i q u e d'images caracteristiques qui incarnent ou traduisent 1'orienta-tion humaine. ~ Le premier chapitre est consacre aux principales influences histo-riques et l i t t e r a i r e s qui ont mene Eluard de l ' a c t i v i t e s u r r e a l i s t e a c e l l e , publique, de l a maturite. Nous essayons de donner une>jliste idee de l'orien-t ation sociale de l a revolte s u r r e a l i s t e , et de distinguer quelles a c t i v i t e s politiques ou humanitaires, parall^lement aux epreuves personnelles, ont amene Eluard & certaines prises de position politiques et ti une poesie engagee. Le deuxieme chapitre examine le developpement ideologique du theme de l'espoir humain. II presente successivement deux aspects principaux de cette i n s p i r a t i o n : l a progression generale du th&me dans l'oeuvre, et les i i i affirmations de l'espoir humain dans les divers textes theoriques d'Eluard. Notre troisi§me chapitre constitue une presentation des poSmes s i g n i f i c a t i f s et des recueils caracteristiques i l l u s t r a n t l a progression du theme de l'espoir humain a travers l'oeuvre. Pour donner une juste idee de 1'importance des themes dans l'economie de chaque r e c u e i l , on distinguera t r o i s periodes principales de ce developpement. Le quatriSme chapitre est une analyse plus d e t a i l l e e de I n v o l u t i o n de certains themes et concepts dynamiques de l'oeuvre eluardienne. Nous ob-servons alors 1'articulation des themes humanitaires sur les themes amoureux a travers les images de l a ressemblance, du corps humain, et du monde cosmi-que. En relevant toute indication de mouvement ou de dynamisme, l'on verra comment se precise chez Paul Eluard l a notion du devenir v i t a l , Humain, et poetique a l a . f o i s . Accepted as ABSTRACT Get. 3, 1975 i v TABLE DES MATIERES INTRODUCTION 1 I. Influences historiques et l i t t e r a i r e s 8 I I . Le developpement general de 1'exigence d'espoir humain 25 I I I . La progression de l'espoir humain.a travers l'oeuvre poetique 37 IV. Le dynamisme des themes et images de l'espoir humain 75 La nouvelle personnalite humaine 96 Associations avec l e monde terrestre et cosmique 105 CONCLUSION 110 NOTES 116 BIBLIOGRAPHIE 122 REMERCIEMENTS L'auteur de cette the*se t i e n t a" remercier l e professeur Dominique Baudouin de l'Universite de l a Colombie Britannique de ses judicieux conseils a i n s i que de ses chaleureux encouragements tout au long de ce t r a v a i l . INTRODUCTION L'on a souvent appele Paul Eluard l e grand po§te de 1'amour au vingtiSme si§cle, et certains- admettent q u ' i l prend place parmi les plus grands pontes de 1'amour de toute l a l i t t e r a t u r e frangaise. La poesie eluar-dienne est dans son essence m£me, d i t A. Kittang, une poesie d'amour ...refletant un uniyers pour a i n s i dire feminise, et ou 1'amour impregne tout, formes et couleurs, mouvem.ents et structures. Mais cet amour ne forme pas uniquement l a substance du monde poetique:^ c'est en mSme temps l u i qui le foride, qui le f a i t §tre. L'amour pour l a femme est, d'un bout a 1 'autre de l'oeuvre d'Eluard, l a base de son inspi r a t i o n poetique, chose que l a c r i t i q u e eluardienne n'a pas hesite & admettre. L'accord entre les divers- critiques contemporains ou actuels- d'E^ -.. ; luard f i n i t l a v c e p e n d a n t . Car s ' i l s reconnaissent pratiquemenf tous que chacun des grands recueils temoigne que "l 1amour reste l a source de ce 2 dynamisme, le foyer du coeur et du monde cosmique," i l s ne s'entendent point sur l a nature de cet amour. Les critiques "bourgeois", t e l A. Kittang c i t e plus haut, applaudissent l a partie de l'oeuvre qui s'inspire de 1'amour pour l a femme unique; ceux-ci voient alors dans l a f i n de l'oeuvre d'Eluard un deplorable asservissement de sa poesie a l a p o l i t i q u e , au service d'une ideologie preexistante. Or, les critiques communistes, pour leur part, ne considerent que l a partie "engagee" de l'oeuvre ou 1'amour clos s'est trans-forme en amour universel et humanitaire. D'autres encore parlent de 1'unite fonciere de l'oeuvre sans.vouloir y reconnaltre cette admirable evolution. 2. L'objectif de l a presente t h e s e — t h e s e au sens o r i g i n a l du mot — est alors d'essayer d'eclairer l a nature du developpement et du dynamisme du theme de l'espoir humain chez l e poete Paul Eluard. Nous ne pretendons guere "renverser" toute l a c r i t i q u e eluardienne precedente. Au contraire: en nous basant sur une etude de son oeuvre, nous ttcherons de montrer le dynamisme de ce passage progressif chez Eluard de 1'amour exclusif a l a v i -sion, basee sur cet amour premier, de 1'amour t o t a l de l'humanite. Envisager une etude exhaustive de ce theme ca p i t a l de l'espoir humain dans l'oeuvre poetique d'Eluard deborderait le cadre de notre projet. Nous devrons nous l i m i t e r a mettre en lumiere l a fl o r a i s o n du theme a travers les principaux aspects de l a vie et de l'oeuvre. Le champ v i r t u e l de notre investigation, 1'ensemble de l a vie et de l'oeuvre depuis les premieres strophes jusqu'aux po^mes imlrs du communiste m i l i t a n t , est encore assez vaste. Mais une t e l l e etendue nous semble j u s t i f i e e dans 1 'intention de notre etude, car e l l e nous semble a e l l e seule apte a. donner un apergu general ou mieux a tracer les etapes progressives de 1 'evolution de cet espoir humain. A i n s i , l a these se concentre surtout autour -d'une-.'-analyse de re-cuei l s et de po§mes, a i n s i que de t r a i t s ou d'images caracteristiques de l'oeuvre. Nous avons cru necessaire, a cause de l'ampleur de notre "reper-t o i r e " , de baser notre analyse sur un nombre re s t r e i n t de po§mes et de recueils typiques. De meme que pour notre etude plus d e t a i l l e e des images p a r t i c u l i e r e s , nous avons estime que sur un groupe d'exemples soigneusement choisis, nous pourrions donner une' assez juste idee de cette evolution. II est desormais possible d'etudier les divers aspects de l'oeuvre en s'ap-puyant sur l a quantite deja abondante d'interpretations d'images eluardiennes 3. degagees par des critiques t e l s que G. Poulet, A. Kittang, R. Jean et J.-P. Richard. II convient en effet de reconnaitre i c i notre dette envers les de-couvertes methodologiques de ce groupe de critiques (de J.-P. Richard, R. Vernier, et de Georges Poulet en p a r t i c u l i e r ) , dont l'exemple a en f a i t de-termine en partie l a d i r e c t i o n de nos recherches. Conformement au but de cette these, nous esperons done montrer que l'evolution e l u a r d i e n n e — c e l l e de l a vie comme c e l l e des recueils et des images p a r t i c u l i ^ r e s de l'oeuv r e — depend de ce principe de dynamisme interne qu'y apporte l'exigence d'un es-poir humain et f r a t e r n e l . Notre these envisagera ce developpement en conjuguant quatre types d'approches c r i t i q u e s . Notre premier mode d'approche comportera un apergu biographique. La poesie et l a v i e d'un poete engage ne pouvant que diffic i l e m e n t se dissocier l'une de l'autre, i l nous semble qu'un bref resume des principaux evenements "exterieurs" pourra fournir des renseignements necessaires a l a comprehension du developpement humain chez Paul Eluard. Quant a. l a valeur ou a 1'importance accordee aux aspects biographiques de l'evolution poetique d'un auteur, i l est entendu que cela variera suivant l a personnalite et l a formation du c r i t i q u e , a i n s i que selon les tendances l i t -t eraires de l'epoque. Nous essaierons alors de ne degager des donnees exterieures de l a vie d'Eluard que les experiences ou les influences p r i n c i -pales, celles qui sont les plus evidemment reconnaissables ou " v e r i f i a b l e s " dans l'oeuvre l i t t e r a i r e meme. Notre deuxieme voie d'approche sera 1'etude de l'evolution dans l a conception theorique du role de l a poesie a travers differents textes ou manifestes eluardiens. Cela se j u s t i f i e d'autant plus que les prises de 4. position en matiSre de theorie poetique representent une partie importante de l'oeuvre. La conception de l a poesie depend necessairement des prises de conscience personnelles du poete lui-meme. Et, chez Eluard, 1'affirmation de t e l s principes theoriques semble correspondre assez fidelement aux aspirations p o e t i q u e s — s i n o n toujours a leur r e a l i s a t i o n — d a n s une poesie qui a juste-ment comme but le voeu i d e a l i s t e de parfaite communion humaine. Enfin et surtout ces textes fournissent des explications sans lesquelles les develop-pements successifs de l a poetique de Paul Eluard nous seraient d i f f i c i l e m e n t "dechiffrables", ou passeraient pour des hasards. La precision et l a l u c i d i t e de ces proclamations theoriques indiquent assez, du reste, par quel effort conscient ou intentionnel Eluard s'efforgait de transformer par degres sa poesie, d'abord hermetique et egoSste, en poesie comprehensible de l'espoir humain. Ces deux methodes d'approche que sont 1*etude biographique et 1'etude theorique nous paraissent done indispensablesa toute consideration du developpement dynamique de l'humanisme chez l e poete. Cependant, ces deux methodes restent insuffisantes en elles-memes parce qu'exterieures a l a pro-duction poetique. La veritable preuve de ce dynamisme ne peut etre que l a richesse de l'oeuvre elle-m§me qui nous permettra de degager les correspon-dances entre le fond, ou les principes, et l a forme poetique. L'etude des themes principaux et des images caracteristiques traduisant ces concepts fournira. a i n s i l e sujet de l a troisieme et de l a quatrieme etapes de notre investigation selon les methodes de l a c r i t i q u e thematique et de 1 'etude des images. Pour donner enfin une vue plus exacte des etapes de l a these ou 5 . du contenu de nos chapitres, le premier sera done consacre aux principales influences historiques et l i t t e r a i r e s qui menent Eluard de l ' a c t i v i t e surrea-l i s t e a c e l l e , publique, de l a maturite. Nous essaierons de donner une juste idee de 1'orientation sociale de cette revolte s u r r e a l i s t e , et de distinguer quelles a c t i v i t e s politiques ou humanitaires, parallelement aux epreuves personnelles, amenent Eluard a certaines prises de position politiques et a une poesie de plus en plus engagee dans l a vie commune. Notre premier cha-p i t r e sera done une etude biographique dont l'objet sera de montrer les principales influences derriere l'evolution humanitaire d'Eluard. Le deuxieme chapitre examinera le developpement ideologique du theme. Sous le t i t r e general de l'espoir humain, i l presentera successive-ment deux aspects principaux de cette i n s p i r a t i o n . En nousappuyant d'abord sur l a progression generale dans l'oeuvre poetique, nous verrons comment Eluard progresse d'une poesie personnelle & une poesie engagee bu tout sim-plement humaine. Ensuite, seront examinees les affirmations de l'espoir humain dans les divers textes theoriques ou esthetiques d'Eluard, en y r e l e -vant toute conception dynamique de l a poesie, de l a poesie pour tous notamment, ou plus exactement du rapport entre l a poesie intimiste et l a nouvelle conception de l a poesie pour tous. En conclusion, seront rappelees quelques reactions ou formules de l a c r i t i q u e l i t t e r a i r e ; car quoique "reac-tionnaires", ces jugements mettent en valeur le degre de progres ou precisent l a distance sensible entre les recueils poetiques dont le po£te lui-meme prenait conscience a mesure dans ses divers textes theoriques. Notre troisieme chapitre constituera une presentation des poemes s i g n i f i c a t i f s et des recueils caracteristiques i l l u s t r a n t cette progression 6. du theme de l'espoir humain a travers l'oeuvre. Nous tacherons de donner une juste idee de l 1importance des themes dans l'economie de chaque r e c u e i l en distinguant t r o i s periodes principales de ce developpement. ' La premiere de ces periodes, qui t r a i t e de l a naissance du theme de l'espoir humain, va de l'epoque surr e a l i s t e jusqu'a l a v e i l l e de l a Deuxieme guerre mondiale. Nous verrons comment l a revolte s u r r e a l i s t e et des epreuves personnelles menent a l a sympathie pour les pauvres et les opprimes. Pour l a deuxieme periode, qui comporte surtout l'affermissement de ces themes, nous releverons des exemples de l a d i f f u s i o n ou de 1 'expansion de 1'amour chez Eluard. Quelques pages devraient neanmoins consister en un bref rappel de 1 'importance que represen-t e e :: encore pour le poete 1'inspiration amoureuse et occulte. Une lente et longue autocritique de cette poesie du sommeil et du reVe, qui est comme l a contrepartie du theme de l'espoir humain, amenera Eluard, a l a f i n de l a Deuxieme guerre mondiale, a 1'epanouissement du theme. Une troisieine periode de l'oeuvre, apres l a guerre et le choc de.la. mort,de sa deuxieme femme, comportera un renforcement des developpements successifs du th§me de l'espoir humain et de cette croissance ou ouverture progressive que nous avons cons-tates a travers l'oeuvre d'Eluard. Le quatfieme chapitre sera une analyse plus d e t a i l l e e de 1 'evolu-t i o n de certains themes et concepts dynamiques de l'oeuvre. Certains d'entre eux, les grandes lignes ou idees-forces, seront en quelque sorte deplaces ou reaffectes selon l'evolution humanitaire d'Eluard. Parce que ces progres-sions thematiques se manifestent ou cherchent a. s'exprimer a travers les ima-ges, nous tacherons d'indiquer quels "affleurements", transferts, ou adaptations d'images mettent en evidence cette progression du theme de l'espoir humain. Chez Eluard, d i t G. Bachelard, "...les images ont raison. E l l e s ont l a certitude de cette raison immediate qui passe d'un homme a un autre quand 1'atmosphere inter-humaine est p u r i f i e e par l a saine, par l a vigoureuse s i m p l i c i t e . " Nous observerons alors 1 ' a r t i c u l a t i o n des themes humanitaires sur les themes amoureux (comment Eluard va de l'amour du couple a l'amour progressiste de l'humanite) a travers les images de l a ressemblance, du corps humain, et du monde cosmique. Nous releverons les modalites du passage de l ' u n i c i t e a l a m u l t i p l i c i t y , et de l a poesie personnelle a l a poe-sie a l t r u i s t e : c'est-a-dire toute indication de mouvements ou de dynamisme a f i n de v o i r comment se precise chez Paul Eluard l a notion ou le sens p a r t i -c u l i e r du devenir v i t a l , humain, et poetique a l a f o i s . 8 . CHAPITRE I INFLUENCES HISTORIQUES ET LITTERAIRES Celui qui ch o i s i r a de signer ses poemes du nom de sa grand-mere maternelle Eluard a e c r i t dans Poesie ininterrompue II que " [sa] famille est nee de l ' o u b l i , d'un peuple d'ombres sans r e f l e t s . " II ne s'agissait cependant pas d'une description veridique de l'enfance de Paul Eluard, mais plutSt d'une expression de cette sympathie plus large pour tous les opprimes, et dont le poete a l l a i t f a i r e de toute sa vie 1*attestation. Le but de ce premier chapitre sera alors de retracer les evenements et les influences principales dans l a vie de Paul Eluard, a f i n de donner un apergu general du developpement de ce sentiment de sympathie ou d'espoir humain chez le poete. Paul Eluard nait d'une famille de petite bourgeoisie l e 14 decembre 1895 dans l a banlieue ouvriere de Paris. S i son pere, Clement-EugSne Grindel est employe de bureau et sans d i s t i n c t i o n sociale p a r t i c u l i e r e , i l ne tardera pas a se lancer dans les a f f a i r e s . II reussira fort bien comme marchand de biens, et l a famille v i v r a a i n s i dans une certaine aisance. Le jeune Eugene-Emile-Paul Grindel frequente d'abord l'ecole com- * munale de Saint-Denis, et apr§s l e demenagement de sa f a m i l l e , c e l l e d'Aulnay-sous-Bois. Suivant toujours des cours a caractere pratique, mais non sans se distinguer, Eluard se montre ensuite b r i l l a n t eleve de l'ecole primaire supe-rieure Colbert. A l a difference des autre surrealistes avec qui i l devait plus tard collaborer, Eluard ne recevra jamais de formation secondaire ou u n i v e r s i t a i r e , (difference d'education qui se manifeste s i l'on f a i t l a com-paraison du style direct d'Eluard avec c e l u i , plus rhetorique, de Breton et d'Aragon). 9. A l'Stge de dix-sept ans, des ennuis de sante amenent Eluard en Suisse. Condamne a 1 1immobilite au sanatorium de Clavadel, i l se l i v r e a son appetit insatiable des l i v r e s et f a i t l a connaissance de l a jeune Russe, Helene Dimitrovnia Diakonova (Gala) q u ' i l epousera en 1917. Mobilise en decembre de l a meme annee que son exeat du sanatorium (1914), le j'eurie Eluard est bient6t affecte a. un hSpital d'evacuation, ou son t r a v a i l d'in-firm i e r le met en contact direct avec les brutales r e a l i t e s de l a Premiere guerre mondiale. C'est alors que paraitrorit, en 1917 et 1918 respectivement, Le devoir et 1'inquietude, sous forme de f e u i l l e t s polytopies parachutes dans les tranchees, et les Poemes pour l a paix, envoyes a tous ceux qui etaient engages dans ou contre l a guerre. Distribues au mepris de l a censure, ces poemes seront remarques par Jean Paulhan qui recommande alors Eluard a Andre Breton et ses amis. (D'ou une rencontre capitale qui marque l e debut d'une periode de cooperation poetique et politique.) "Nous allons l u t t e r pour le bonheur apres avoir l u t t e pour l a viej'^ a declare Eluard, qui a bientSt sa propre revue "Proverbe". C e l l e - c i marque, avec son rec u e i l Les animaux et  leurs hommes..., son passage dans le groupe de Tristan Tzara et ses amis, collaboration commune qui devait s'etendre d'un apres-guerre jusqu'a l a v e i l l e de 1'autre. En f a i t , les atrocites de l a Premiere guerre mondiale devaient directement provoquer 1'intense a c t i v i t e l i t t e r a i r e et pol i t i q u e qui carac-t e r i s e l a periode s u r r e a l i s t e , et Breton devait affirmer que: ... ce que 1'attitude s u r r e a l i s t e , au depart, a eu de commun avec c e l l e de Lautreamont et de Rimbaud et ce qui, une f o i s pour toutes, a enchaine notre sort au leur, c'est le DEFAI- > TISME de guerre. 2 Ce traumatisme de l a guerre eta i t egalement l a raison de l a revolte 10. violente contre l'ordre s o c i a l existant que constitue, a p a r t i r de 1919, le mouvement Dada. A i n s i que l'explique R. Jean dans son l i v r e sur Paul Eluard, l a guerre avait "represents une s i totale subversion des valeurs regues qu'elle ne [pouvait] en appeler qu'une plus radicale encore."^ (Plus l o i n dans ce chapitre, nous verrons quelles en etaient les implica-tions p a r t i c u l i e r e s pour l a conception chez Eluard du theme de l'espoir humain.) Le mouvement dadaSste (transplants de Zurich a Paris sous l a direction de Tzara et a t t i r a n t les futurs surrealistes Aragon, Breton, Eluard et Soupault), avait exalte l'anarchie pour l'anarchie. Or, c'est justement a cause de ce caractere n i h i l i s t e qu'en 1922 le mouvement Dada s ' e f f r i t e pour l a i s s e r l a place a c e l u i des s u r r e a l i s t e s , regroupes alors autour d'Andre Breton. Ayant done depasse les buts purement "revolutionnaires" du dadai'sme, les surrealistes (c'est a i n s i q u ' i l s s'appelleront en empruntant le terme apollinarien) vont maintenant rechercher leur propre espece de revolte. "En matiere de revolte, proclamait le chef du mouvement lors de son Deuxieme 4 manifeste, aucun de nous ne doit avoir besoin d'ance"tres." I l s poursuivront done cette remise en question de l a culture occidentale qu*avait annoncee leur Premier manifeste de 1924, et qui s'exercera dans deux directions que nous distinguerons comme deux voies principales d'attaque: c e l l e qui s'en prend a l a raison t r a d i t i o n n e l l e et c e l l e qui entend renouveler le langage. Ce dechainement que lancent les surrealistes contre l a logique sous toutes ses formes est a r t i c u l e par Antonin Artaud dans ce court passage d'une extreme vehemence: 11. Nous sommes du dedans de 1*esprit, de l ' i n t e r i e u r de l a t§te. Idees, logique, ordre, V e r i t e , Raison, nous donnons tout au neant de l a mort. Gare a vos logiques, messieurs, gare a vos logiques; vous ne savez pas jusqu'ou notre haine de l a logique peut nous mener.5 Au detriment de l a logique consacree est loue "cet automatisme psychique pur" dont parle le Manifeste, et i l s'agit done de s'approprier les forces jusque l a meconnues ou i n t e r d i t e s . "Profondeurs de l a conscience on vous explorera demain," avait proclame A p o l l i n a i r e . Les surrealistes opposent done a l a raison formelle les domaines du reVe et de l ' i m a g i n a t i o n " L e grand instrument du Bien moral, e c r i t Shelley, est 1 ' i m a g i n a t i o n " ^ e t i l s "opposent l a veritable etendue de 1*esprit humain... au champ r e t r e c i de l a 7 conscience de v e i l l e . " C'est l'epoque des sommeils et des grands discours hypnotiques de Desnos, de l ' e c r i t u r e automatique, de l a recherche de l'absolu dans les domaines de l a revolte et du p l a i s i r selon le mot du Marquis de Sade; de l a qu§te de ce "point de 1'esprit d'ou l a v i e et l a mort, le r e e l et l'ima-ginaire, le passe et le futur, le communicable et 1'incommunicable, le haut et le bas cessent d'etre pergus contradictoirement" — bref, de tout ce qui est dereglement des sens et ouverture de 1'esprit au detriment de l a t r a d i t i o n et de l a raison tyrannisantes. Au deuxieme aspect de cette revolte s u r r e a l i s t e , qui est c e l u i du renouvellement du langage, Eluard devait porter un interest personnel, comme en temoigne son penchant pour les proverbes. (Voir "Proverbe", t i t r e d'une revue q u ' i l anime en 1920-21, et les 152 Proverbes mis au goflt du jour q u ' i l publie avec Benjamin Peret.) A i n s i , en evoquant trente ans plus tard le jeune Eluard de 1920, Aragon devait constater: Que l a poesie est langage, et pour cette raison q u ' i l n'y a rien de s i necessaire au poete que de f a i r e l e proces du langage, c'est ce dont nul n'a ete plus profondement per-suade qu'Eluard, au temps qui s u i v i t 1'autre guerre. 9 Eluard voyait alors dans l a langue l a p o s s i b i l i t y meme pour l'homme moderne de transformer ses rapports avec le monde et avec lui-me*me . Cette possi-b i l i t e r e v S t i r a evidemment ,une importance primordiale pour l e theme de l'espoir humain, souci qui sera de plus en plus marque dans l a poesie d'Eluard. "Et le langage deplaisant qui s u f f i t aux bavards, .... reduisons-le, transfor-mons-le en un langage charmant, v e r i t a b l e , de commun echange entre nous" (PI. I, 37), i n c i t a i t Eluard dans sa Preface a Les animaux et leurs hommes.... Nous verrons plus l o i n jusqu'a quel point certains aspects de ce nouveau langage eluardien, moule par les experiences dada et su r r e a l i s t e s , devaient subsister dans les oeuvres ulterieures, m§me les plus " c l a i r e s " , les plus "accessiblesi'M (D'ailleurs, M. Carrouges interpr^te ce langage souvent hermetique ou i l l i s i b l e des su r r e a l i s t e s , que le lecteur prend souvent pour desordre, comme une manifestation de plus de cette revolte multiforme contre l a condition contraignante de l'homme."'"^ ) Les annees qui suivent l a publication du Premier manifeste du si i r - realisme et l'ouverture du Bureau de - recherches surrealistes (1924) consti-tuent une periode qu'on a paradoxalement appelee "raisonnante", et ou les surrealistes n'eprouvent pas encore le besoin d'action sociale. Et s i Paul Eluard p a r t i c i p a i t au mouvement sur r e a l i s t e jusqu'a sa dispersion en 1938, cette collaboration n ' a l l a i t cependant pas sans certaines d i f f i c u l t e s . Les possibilities de connaissances, que proclamait cette revolte:ideologique dont nous venons de parler, l u i semblaient appeler une action sociale a mener conjointement, et dont les surrealistes ont longtemps prefere l a i s s e r l a 13. solution aux autres. La revolution reste alors au niveau de 1'ideologic (Aragon lui-meme plac a i t encore "1'esprit de revolte bien au-dela de toute politique.") II en f a l l a i t d'autres symptSmes pour f a i r e paraitre l a dichoto-mie entre l'ideologie et l a pratique, et f a i r e enfin eclater l a crise interne du groupe. La guerre au Maroc rapproche communistes et s u r r e a l i s t e s . Eluard, en p a r t i c u l i e r , collabore a l a revue communiste Clarte, et en 1927 i l publie avec Aragon, Breton et Unik une declaration i n t i t u l e e Au grand jour expliquant le sens de leur adhesion au P a r t i communiste. (Cette a c t i v i t e i r a jusqu'a "1'Affaire Aragon" en 1932 et a 1'exclusion d e f i n i t i v e de Breton, Eluard et Crevel du P a r t i en 1933). Or, ces dem^les du groupe surr e a l i s t e avec le P a r t i communiste et l a Troisieme Internationale entrainent en 1931-32 une grave scission — Aragon, Sadoul, et Unik optant pour l'obedience a l a ligne du P a r t i et pour une l i t t e r a t u r e d'engagement po l i t i q u e . Eluard, pour sa part, f a i t encore preuve de sa s o l i d a r i t e avec Breton en approuvant en 1930 le Deuxieme manifeste et les exclusions, dans le pamphlet C e r t i f i c a t de 1932, de plusieurs membres du groupe. En 1930 "La Revolution Surrealiste," revue qui sert d'organe au Bureau des recherches s u r r e a l i s t e s , devient "Le Surrealisme au Service de l a Revolution," (changement de t i t r e s i g n i f i c a t i f de 1'evolution de 1 ' a t t i -tude s u r r e a l i s t e ) , . Get;' orgarie •• publie en 1931 le fameux texte d'Eluard "Critique de l a Poesie," qui figurera dans La v i e immediate de 1932: "C'est entendu, j e hais le regne des bourgeois/Le regne des f l i c s et des pretres..." (PI. I, 404), s'indigne le jeune poete dans ce texte qui expose le c o n f l i t entre poesie et r e a l i t e , et dont le t i t r e annonce 1'aspect autocritique qui devait devenir l'une des constantes de toute son oeuvre poetique ulterieure. En 1934 les surrealistes publient "Oser et l'espoir": ce poeme avait ete inspire a Eluard par Vi o l e t t e Nozieres, jeune f i l l e condamnee a mort pour avoir tente d'empoisonner son pere qui abusait d'elle. (Son cas devait aussi interesser A. Breton qui l u i consacra un poeme.) La meme annee le groupe signe "l'Appel a l a l u t t e " contre le fascisme montant. Pendant toute cette periode, ou sa pensee se rapproche de plus en plus des autres hommes, et ou le theme de l'espoir humain commence alors a prendre racine dans sa poesie, Eluard continue a par t i c i p e r avec les autres surrealistes a des congres d'ecrivains et a l u t t e r pour l a paix et pour 1'unite ouvriere. Certains evenements, cependant, vont intervenir, qui l'obligeront a prendre une position plus independante. Lors d'une con-ference portant sur l a retrospective de l'oeuvre de Picasso en 1936, Eluard se rend en Espagne; la. i l f a i t l a connaissance du poete espagnol Federico Garcia Lorca qui sera f u s i l l e par les franquistes au commencement de l a guerre c i v i l e en Espagne. Ces voyages pour organiser des expositions sur-r e a l i s t e s a l'etranger servent a aiguiser l a conscience poli t i q u e d'Eluard, et l u i font ressentir le drame de l a guerre en Espagne. Cette guerre four-n i r a alors au poete 1'occasion de ses premiers grands poemes de circonstance, ces grandes invectives contre l a violence que sont "Novembre 1936" et "La Vi c t o i r e de Guernica." Ce dernier poeme est provoque par l e bombardement experimental de l a pet i t e v i l l e basque de ce nom (par 1'aviation hitlerienne au service des nationalistes de Franco), et le poeme est expose avec 1'immense t o i l e de Picasso a 1'Exposition Internationale de Paris en 1937. L'attitude d'Eluard se precise davantage lors d'un autre voyage, cette f o i s a Londres pour 1'exposition s u r r e a l i s t e de Roland Penrose. La 15. conference qu'y presente Eluard sur l a poesie devient plus tard le texte de L'evidence poetique, qui s'ouvre sur cette grandiose profession de f o i : "Le temps est venu ou tous les poetes ont le droit et le devoir de soutenir qu'ils sont profondement enfonces dans l a vie des autres hommes, dans l a vie commune" (PI. I, 513). Le theme est repris plus l o i n dans le meme texte, avec plus d'exaltation encore: "La solitude des poetes, aujourd'hui, s'efface. V o i c i qu'ils sont des hommes parmi les hommes, v o i c i qu'ils ont des freres" (PI. I, 519). Nous voyons a i n s i comment les evenements politiques des annees 1936-1937 — l'arrivee au pouvoir du Front populaire, l a guerre en Espagne et l a montee du f a s c i s m e — amenent Eluard a preciser le role de l a poesie qui a maintenant pour l u i l a fonction de rendre l e poete s o l i d a i r e des autres. A travers ses poemes le poete ttchera alors d'unir et d'exalter les hommes car, a f f i r m e - t - i l , "La force absoluede l a poesie p u r i f i e r a les hommes, tous les hommes" (L'evidence poetique, PI. I, 514). En l'annee 1938 se confirme cependant une rupture entre Eluard et Breton qu'avait deja f a i t pressentir l a conference de 1936 a Londres. Tra-v a i l l a n t toujours a demontrer que " l a pensee est commune a. tous..., et a. reduire les differences qui existent entre les hommes" (L'evidence poetique, PI. I, 519), Eluard sera entraine alors a. s ' a l l i e r de plus en plus avec les communistes frangais. II publie done les poemes "Novembre 1936" et "Les Vainqueurs d'hier periront" dans des revues pro-communistes. Moins nai'f q u ' i l ne 1*etait en 1933, lors de son exclusion avec Breton et Crevel du p a r t i communiste, Eluard redonne en 1942 son adhesion. Sa poesie "corres-pondait parfaitement aux conditions d'une l u t t e ou 1'action du p a r t i commu-niste s ' i d e n t i f i a i t totalement a 1'action nationale de l a Resistance,"^ nous explique R. Jean en parlant de l a poesie eluardienne de l a Deuxieme guerre mondiale; et Eluard nous divulgue lui-meme les raisons plus ".prag-matiques" de cette nouvelle adhesion: J ' a i donne mon adhesion au P a r t i communiste au printemps 1942. Et parce que c'etait le p a r t i de l a France, j ' a i engage a i n s i a tout jamais et mes forces et ma v i e . J ' a i voulu Stre avec les hommes de mon pays qui marchent en ^ avant vers l a l i b e r t e , l a paix, le bonheur, l a vraie v i e . S i ses rapprochements politiques avec les communistes frangais deplaisaient a Breton, i l s n'etaient cependant que l a manifestation exte-rieure d'une divergence fondamentale dans l a pensee des deux amis. Eluard avait toujours soutenu l a superiority de l a poesie. "On ne prend pas le r e c i t d'un re"ve pour un poeme" d i s a i t - i l , ? , et dans Les dessous d'une vie i l devoile certains aspects de sa demarche et de sa pensee, notamment en ce qui concerne l a d i s t i n c t i o n entre notations de re*ves, textes automati-ques, et poemes. Cette attitude intransigeante l'amenera a se disputer avec Breton. Jugeant de l a p a r t i c i p a t i o n d'Eluard aux a c t i v i t e s surrea-l i s t e s — s i constante s o i t - e l l e — • Breton devait prononcer plus tard qu'elle ... ne va sans doute pas sans reticence: entre l e surrealisme et l a poesie au sens t r a d i t i o n n e l du terme, c'est tres v r a i -semblablement cette derniere qui l u i apparait comme une f i n , ce qui, du point de vue su r r e a l i s t e , constitue l'heresie ma-jeure. 13 De plus en plus Breton tendait vers l'esoterisme ou l'occultation du surrealisme, comme en temoignent les nombreuses exclusions des membres fondateurs du groupe. Dans l a d e f i n i t i o n du surrealisme que proposait Andre Breton dans son Premier manifeste, nous voyons encore 1'expression d'une tentative pour r e c o n c i l i e r ideologie et action: ... Le surrealisme repose sur l a croyance a l a r e a l i t e superieure de certaines formes d 1associations negligees jusqu'a l u i , a l a toute-puissance du reve, au jeu desin-teresse de l a pensee. I I tend a ruiner definitivement tous les autres mecanismes psychiques et a se substituer a eux dans l a resolution des principaux problemes de l a  v i e . . . . 1 4 En f a i t Breton avait reussi jusqu'alors a c o n c i l i e r les deux mythes modernes que representent 1'Ocean (l'ouverture, l a revelation publique) et le Chfteau (1'occultisme reserve a un p e t i t groupe d ' i n i t i e s ) . L'un des merites essen-t i e l s des surrealistes est justement, d'apres D. Baudouin, d 1avoir su unir des ambitions poetiques d'avant-garde a un souci de transformations revolu-tionnaires,^"' prise de position qui permet a Eluard pendant les annees 30 d'unir et sa f i d e l i t e a l a parole de Breton et une l u t t e personnelle contre les formes d'oppression.^ Mais a p a r t i r a peu pres du Second manifeste, i l est evident que Breton commence a renoncer a son optimisme premier dans l a d i s p o n i b i l i t e du surrealisme a s'ouvrir au monde. L'evolution de Breton et c e l l e d'Eluard prendront done a p a r t i r de 1936-1937 des directions opposees Eluard (dont l'une des dernieres oeuvres sera significativement i n t i t u l e e "Le Chateau des Pauvres") reaffirmant selon le mot de Lautreamont que "La poesie doit avoir pour but l a ve r i t e pratique" et Breton se refusant enfin a. tout engagement po l i t i q u e : "L'ignoble mot d*engagement sue une s e r v i l i t e dont l a 17 poesie et l ' a r t ont horreur." Or cette r i g i d i t e , ce refus de l i e r ecriture et action poli t i q u e e t a i t peut-etre l a raison pour laquelle Breton devait renoncer a son optimisme dans l e surrealisme premier pour s'orienter vers les secrets du ChSteau ( l ' a s t r o l o g i e , l'alchimie). Chez Eluard, par contre, 1'effort constant pour j u s t i f i e r son sty l e en face des evenements, pour con- • c i l i e r les deux p81es de 1'action poli t i q u e et de 1'ecriture poetique, devait 18. fournir l'energie fecondante et perpetuelle pour cet espoir qui deviendrait l'une des caracteristiques essentielles et l'axe m§me de toute sa poetique. En qu§te alors d'une poesie fondee dans l a vraie v i e - — i l a comme but de " l i e r son ambition a l a misere simple" <—Eluard part i c i p e aux a e t i -v i t e s clandestines de l a Resistance. Cette l u t t e l.e l i e r a a nouveau d'amitie avec Louis Aragon, q u ' i l avait denonce lors de '.'.l 1 A f f a i r e Aragon" en 1932. (A l a suite d'un voyage a Karkhov Aragon e t a i t revenu communiste^ et avait manifeste sa f i d e l i t e a l a ligne du P a r t i par l a publication du poeme "Front rouged') Cette a f f a i r e , qui devait se terminer, a i n s i que nous 1'avons vu, par l a rupture d e f i n i t i v e entre Aragon et le groupe s u r r e a l i s t e en 1931, f a i s a i t pressentir l a dispersion eventuelle du mouvement et devangait en m§me temps l a d i r e c t i o n que prendrait egalement Eluard: Apres l a guerre d'Espagne, rompre avec le surrealisme est pour l u i un acte d'obeissance a s o i . Pour ceux qui ver-raient un dessin schematique, chez Paul Eluard, i l est aise de montrer en l u i que l'humanisme de 1'homme nouveau n'im-plique pas d'opposition entre l a poesie et 1'evidence p o l i -tique. 1° Ai n s i done, a travers les circonstances de l a Deuxieme guerre mon-di a l e , Eluard ne cesse de s'interroger sur l e r61e de l a poesie dans les affa i r e s humaines. "Nulle rupture, d i t - i l . La lumiere et l a conscience/ M'accablent d'autant de mysteres/De miseres que l a nuit et les reVes" (Chanson complete, PI. I, 867). Une deuxieme "Critique de l a poesie" en 1944 demontre aussi comment, par une dialectique entre des images poetiques souriantes et de courts refrains ("Federieo Garcia Lorca"..., "Saint-Pol-Roux...", "Jacques Decour... a ete mis a mort"), l a mort d'un seul poete s u f f i t a mettre en cause toute l a valeur de l a poesie. D'autres recueils 19. paraissent qui montrent les correspondances entre l ' a c t i v i t e militante d'Eluard et son a c t i v i t e poetique, devenues maintenant des entites i n -separables. En pleine Resistance clandestine paraissent alors deux re-cueils qui sont parachutes dans les maquis, le deuxieme Livre ouvert, et Poesie et veri t e 1942— contenant le fameux poeme " L i b e r t e " — et qui selon l a suggestion de son t i t r e , a comme but de revendiquer l a l i b e r t e d'expression. "Les sept poemes d'amour en guerre" feront partie du volume qui, evoquant le Paris de 1'occupation allemande et regroupant ses poemes de Resistance sous l e t i t r e Au rendez-vous allemand, est comme le couron-nement de ce combat clandestin d'Eluard: "Je dis ce que je vois/Ce que je sais/Ce qui est v r a i . " ^ Conjointement a cette convergence qui s'operait chez Eluard entre sa conscience poli t i q u e et sa poesie (et dont l a genese du poeme "Liberte" nous servira plus tard d ' i l l u s t r a t i o n ) , certains evenements dans,la vie affective du poete devaient aussi avoir une grande influence sur sa pensee. Nous avons mentionne qu'Eluard avait f a i t en 1913 l a connaissance de l a jeune Russe qui devait devenir sa femme quatre ans plus tard. I l s ont eu l'annee suivante une petite f i l l e , Cecile, mais les deceptions que nous savons maintenant propres a cette periode transparaissaient deja dans des recueils t e l s L'amour l a poesie et Capitale de l a douleur. Lors de l a c o l -laboration entre Eluard et Max Ernst en 1921-22, Gala avait ete a t t i r e e par le peintre allemand, et c'est en grande partie cette premiere mesentente du couple, ce "grand malentendu des noces de radium" mentionne dans La vie immediate, qui decide Eluard, jeune employe d'affaires aupres de son pere, a abandonner en 1924 sa famille pour ce "voyage r i d i c u l e " autour du monde. 20. Quoique Gala le ramene a Marseille apres sept mois de vagabondage, l'epreuve n'est nullement f i n i e pour le jeune mari. En 1929 Gala f a i t l a connaissance, parmi les nouveaux arrivants au groupe s u r r e a l i s t e , du peintre espagnol Salvador D a l i , et 1'annee suivante marque l a separation decisive du couple Eluard. "Au terme d'un long voyage, peut-etre n ' i r a i - j e plus, e c r i t Eluard, vers cette porte que nous connaissons tous deux s i bien, je n'entre-r a i peut-§tre plus dans cette chambre ou le desespoir et le desir d'en f i n i r avec le desespoir m'ont tant de f o i s a t t i r e " (La vie immediate, PI. I, 377). Maintes images du couple dechire, du monde di v i s e , ou de miroirs brises, temoignent de cette douleur que l u i cause l'echec de son premier amour. "Le monde se detache de mon univers," se desespere Eluard, et i l l u i faudra l'etendue des recueils de La vie immediate et de La rose publique pour reprendre peu a peu "connaissance de l a v i e . " Puis s'ouvre l a periode d' a c t i v i t e s u r r e a l i s t e fulgurante des annees 30 qui sera en quelque sorte une periode de renouveau personnel. En 1929, pendant une promenade a Paris, Eluard avait f a i t l a rencontre de cette " f i l l e e t r o i t e et pale," du v r a i nom de Maria Benz. Eluard l'epousera en 1934, et l a presence de Nusch est v i t e decelable dans sa poesie: c'est e l l e , d'origine alsacienne modeste, qui donnera a Eluard 1'assurance necessaire pour s'ouvrir aux problemes humanitaires. " J ' a i longtemps cru devoir f a i r e a 1'amour, d i t Eluard, le douloureux s a c r i f i c e de ma l i b e r t e , mais maintenant tout est change: l a femme que j'aime n'est plus n i inquiete, n i jalouse, e l l e 20 me l a i s s e l i b r e et j ' a i le courage de l'§tre." C'est done a p a r t i r des chants d'amour addresses a Nusch, t e l s Les yeux f e r t i l e s , F a c i l e , Chanson  complete, et Cours riaturel, que l a s i m p l i c i t e nouvelle de sa poesie amenera 21. Eluard a r e a l i s e r cette longue demarche "de l'horizon d'un homme a l'horizon de tous." La conception de son plus celebre poeme, "Liberte," i l l u s t r e assez bien l'evolution poetique d'Eluard vers un amour e l a r g i et un espoir f r a t e r -nel. Publie dans le recuei l au t i t r e goetheen, Poesie et v e r i t e 1942, le po§me (dont l a R.A.F. a parachute des m i l l i e r s d'exemplaires au-dessus de l a France) e t a i t d'abord destine a etre un simple poeme d'amour adresse a. Nusch. Dans Le Surrealisme, J . Laude explique comment, a l a suite d'une dispute assez violente avec Nusch, Eluard s'etait leve l a nuit et avait e c r i t : "Nusch, sous le fronton des nuages, sur les cahiers d'ecoliers, j ' e c r i s 21 ton nom, ...." Le lendemain, pour se f a i r e pardonner de ses exces, i l a l u le poeme a Nusch. Parmi les amis qui y etaient, quelqu'un a suggere d'en f a i r e un poeme de resistance en r.emplagant "Nusch" par le seul mot "Liberte": En commengant a ecrire le poeme qui s'est plus tard appele "Liberte," Eluard pensait entreprendre un poeme d'amour. II ne prevoyait a cette longue incantation diapree qu'une conclusion: c e l l e d'un prenom tres cher. Mais peu a peu, tandis que les images se deployaient, vague par vague, l e mouvement qui portait le poete vers un seul visage s'elar-g i s s a i t , irresistiblement. A l'origine du poeme, i l y avait une unique et vivante presence. A son terme, i l y avait l'ho-rizon meme necessaire a cette presence.... Liberte, c'est le prenom general de l'amour de tous."22 A i n s i , sur l a recommandation d'un t i e r s , Eluard avait substitute le nom de l a l i b e r t e a c e l u i de l a femme aimee, l'un ne pouvant plus exister pour l u i independamment de 1'autre. Cette substitution a pu choquer, mais quand Eluard ch o i s i t d'ecrire "Liberte" au l i e u de Nusch, nous explique G. Poulin, nous avons compris que cette l i b e r t e est justement le miroir dont 23 Eluard a besoin pour rendre a. son amour toute son i n t e g r i t e . Le change-22. ment d'un seul mot correspond a une ouverture sur le monde (que souligne aussi 1'enumeration de-simples objets: "Pierre sang papier et cendre") et f a i t basculer a i n s i tout le sens du poeme, poeme qui des lors demontre l e parf a i t accord des voix amoureuses et politi q u e s . La presence de Nusch devait done modifier toute l a resonance de l'oeuvre a i n s i que l a vie personnelle et affective d'Eluard. La mort inat-tendue de sa femme en novembre 1946 est alors pour Eluard le plus grand malheur qui pouvait l'atteindre, comme l'expriment ces vers succints e c r i t s le jour de sa mort: Vingt-huit novembre mil neuf cent quarante-six Nous ne v i e i l l i r o n s pas ensemble Voici le jour En trop: le temps deborde. Mon amour s i leger prend le poids d'un supplice. (Le temps deborde, PI. I I , 108) La d i s p a r i t i o n de Nusch appelle une revis i o n totale des valeurs acquises. "Mon desert contredit l'espace," d i t Eluard dans Le temps deborde, r e c u e i l dont le t i t r e exprime l e decalage temporel et s p a t i a l que cause a Eluard cette mort qui est, comme l'on a pu di r e , l a "contre-epreuve de sa metaphy-sique a m o u r e u s e . P e n d a n t l a guerre e'etait grace a Nusch qu'Eluard avait pu a l l e r vers ses freres. Foudroye maintenant par l a v i s i o n de sa "Morte v i s i b l e Nusch i n v i s i b l e et plus dure/Que l a s o i f et l a faim a son corps epuise" (Le temps deborde, PI. I I , 112), Eluard continuera a l u t t e r , en subs-tituant a 1'amour d'un seul §tre un amour et un espoir frate r n e l s , elargis dans tous les sens du mot. Les annees qui suivent l a mort de Nusch et qui vont jusqu'a c e l l e 23. du poete en 1952 verront Eluard conformer parfaitement ses actes a une nou-v e l l e morale p o l i t i q u e . En 1948, Eluard assiste au Congres mondial de l a Paix a Wroclaw, en Pologne, et l'annee suivante i l publie un recuei l de Poemes  politiques. II se rend deux f o i s en Grece pour soutenir les partisans qui combattent pour le regime democratique a Mont Grammos. D'autres voyages pour l a paix l'amenent en I t a l i e , en Tchecoslovaquie et en U.R.S.S. C'est alors en tant que delegue du Conseil mondial de l a Paix a Mexico qu*Eluard rencontre en 1949 le dernier amour de sa v i e . II epousera Dominique, cette compagne de l u t t e qui inspirera egalement ses derniers poemes d'amour (lesquels seront reunis, significativement, sous l'embleme du Phenix). Cer-tains seront scandalises par l a f a c i l i t e avec laquelle Eluard semble remplacer une femme par 1'autre, mais l'on pourrait egalement y reconnaitre une preuve de l a s i m p l i c i t e et de l a continuite de 1'inspiration amoureuse chez Paul Eluard. Dans un poeme qui revele l a nature universelle de son amour, Eluard chante a Dominique: "Je t'aime pour toutes les femmes que je n'ai pas connues/Je t'aime pour tous les temps ou j e n'ai pas vecu/.../Je t'aime pour aimer" (Le phenix, PI. I I , 439). Cependant, Eluard ne j o u i r a pas longtemps de ce dernier amour. C'est dans le Perigord, alors q u ' i l est en t r a i n de terminer Poesie i n i n - terrompue I I , q u ' i l est terrasse par une c r i s e d'angine de p o i t r i n e . Paul Eluard meurt a Paris l e 18 novembre 1952. Le gouvernement frangais refuse 1'autorisation d'organiser un cortege a travers Paris en l'honneur de cet homme qui avait consacre sa vie et son oeuvre a l a l u t t e pour l a l i b e r t e de ses freres humains. A i n s i done, en retragant rapidement les evenements de l a vie de 24.. Paul Eluard, nous avons tente de montrer comment le souci de ses semblables tenait une place de plus en plus grande dans les preoccupations du poete, t e l l e s qu'elles se manifestent a travers sa vie poli t i q u e et poetique en ge-neral. Ces deux aspects, qui orientent le premier et le deuxieme chapitres respectivement, nous permettent de constater que les circonstances et les choix personnels qui font 1*ensemble de l a vie de Paul Eluard temoignent d'une progression, d'un engagement de plus en plus certain dans le sens de ce theme de l'espoir humain. 25. CHAPITRE II LE DEVELOPPEMENT GENERAL DE L'EXIGENCE D'ESPOIR HUMAIN Le chapitre precedent a retrace de fagon rapide les evenements principaux et rappele les influences essentielles dans l a v i e de Paul Eluard: les mouvements dada et s u r r e a l i s t e , 1'experience de l a guerre, les autres a c t i v i t e s politiques et humanitaires auxquelles p a r t i c i p a i t le poete et qui avaient toutes exerce sur l u i leurs influences. Le but de ce deux-ieme chapitre sera d'abord d 1examiner 1'evolution generale de l a conception de l a poesie chez Eluard. Car parall§lement a* cette evolution qui menait le poete "de 1'horizon d'un homme S l'horizon de tous," nous pouvons cons-tater chez Paul Eluard une tentative concertee, voulue, pour renforcer ou preciser cette prise de position par une serie d'ecrits theoriques. En suivant ces textes qui sont comme autant de "manifestes," a i n s i que les reactions de l a c r i t i q u e a cette orientation humaine, nous verrons comment Eluard progresse d'une poesie lyrique personnelle vers une attitude de plus en plus e x p l i c i t e devant l a poesie. C'est done a ces textes — textes offrant une contre-partie de l a poesie onirique et ou l a poesie est visiblement au service de l'espoir — q u ' i l faut souvent recourir pour comprendre 1'evolution de l a pensee et de l'oeuvre eluardiennes. Au lendemain de l a Premiere guerre, Eluard publie Les animaux et leurs hommes, les hommes et leurs animaux (1920), r e c u e i l dont l a Preface precise deja sa conception du langage: Et l e langage deplaisant qui s u f f i t aux bavards, langage aussi mort que les couronnes a" nos fronts semblables, re-duisons-le, transformons-le en un langage-charmant, v e r i -table, de commun echange entre nous. (PI. I, 37) 26. Ce souci d'un langage humblement u t i l i s e pour ses freres de dou-leur et de mis§re est, d'apres L. Decaunes, l'une des constantes majeures de l a poesie d'Eluard.''' A cQte des images souriantes et d'une tenace con-fiance en l'avenir, surgissent tres t5t alors dans cette poesie f r a t e r n e l l e celles de l a misere humaine. Car l'une des fagons de reprendre contact avec ses freres r e s i d a i t justement dans 1'emancipation de l a parole. Rejeter l'esthetisme representait l a fagon par excellence d'acceder a l a purete qui r e l i e r a i t enfin tous les hommes. "Essayons, c'est d i f f i c i l e , de rester absolument purs. Nous nous apercevrons de tout ce qui nous l i e " (Les animaux  et leurs hommes..., PI. I, 37), d i t Eluard. A f i n de r e a l i s e r cette volonte que nous avons trouvee jusque dans ses origines d'elever et surtout de ras-sembler les hommes, Eluard sera done amene a ces prises de conscience tou-jours plus e x p l i c i t e s que sont les differents manifestes, et a une concep-t i o n concrete de l a poesie, l o i n de toute conception valeryenne de l a "poesie-exercice." M§me en pleine a c t i v i t e anarchisante s u r r e a l i s t e , Eluard est un des plus consciencieux a mettre 1'accent sur le caractere concret de ses recherches. "Le pain est plus u t i l e que l a poesie" (L 1evidence poetique, PI. I, 514), p r e c i s a i t l e poete a 1'occasion de l a Premiere Exposition i n t e r -nationale du Surrealisme organisee par Roland Penrose. Eluard y avait donne une suite de conferences sur l a poesie. Annoncee d'abord sous le t i t r e , "La poesie s u r r e a l i s t e , " l a serie devient le texte de L'evidence poetique (1937), qui s'ouvre par cette profession des liens entre le poete et les autres: "Le temps est venu ou tous les poetes ont le droit et le devoir de soutenir qu ' i l s sont profondement enfonces dans l a v i e des autres hommes, dans l a v i e commune" (PI. I, 513). E c r i t a l'epoque oil i l chante d'une voix souvent esoterique les 27. vertus de l a femme aimee, le texte est un veritable "manifeste" qui e t a b l i t d'abord le poete comme s o l i d a i r e des autres hommes. Car non seulement l e poete est le champion des "droits et devoirs du pauvre" (c'est un sous-t i t r e de Cours nature1), mais aussi i l se considere comme faisant partie de ce nouveau "nous c o l l e c t i f , " • l a elasse opprimee: Tout, dans l a societe actuelle, se dresse, a chacun de nos pas, pour nous humilier, pour nous contraindre, pour nous enchainer, pour nous f a i r e retourner en ar r i e r e . Mais nous ne perdons pas de vue que c'est... parce qu'avec tous nos semblables, nous concourons a" l a ruine de l a bourgeoisie, & l a ruine de son bien et de son beau.... Les poetes dignes -de ce nom refusent, comme les p r o l e t a i r e s , d'etre exploites.... Depuis plus de cent ans les poetes sont descendus des sommets sur lesquels i l s se croyaient...." (L'evidence poetique, PI. 1, 521) Ains i Eluard f a i t - i l a l l u s i o n a "l'evidence" de son a c t i v i t e poe-tique qui pretend r e t a b l i r les liens entre les poetes, trop longtemps enfer- -mes dans une tour d'ivoire, et les hommes. "Le surrealisme t r a v a i l l e a de-montrer que l a pensee est commune a tous; i l t r a v a i l l e a reduire les d i f f e -rences qui existent entre les hommes..." (L'evidence poetique, PI. 1, 519), e x p l i q u e - t - i l . Malgre l a tentation toujours existante chez l u i de l'onirisme, Eluard s'efforcera alors de rendre sa poesie de plus en plus accessible. L'evidence poetique propose, en plus d'une l i b e r a t i o n des formes de l'oppression bourgeoise, une l i b e r a t i o n de l'homme par les voies de l ' e s p r i t et de 1'imagination. "Le poete est c e l u i qui inspire bien plus que c e l u i qui est i n s p i r e " (L'evidence poetique, PI. I, 515), decrete Eluard en faisant appel aux pouvoirs de l a "beaute convulsive," en louant ce "torrent qu'on ne remonte pas," 1'imagination: "Les poemes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence ou l a memoire ardente se consume pour recreer un d e l i r e sans passe" (L'evidence poetique, PI. I, 515). Et s i dans 28. le meme re c u e i l Eluard invoque Sade et Lautreamont, c'est q u ' i l v o i t dans les domaines de 1'instinct et de 1'imagination les forces destructrices propres a s'opposer a cette societe nefaste qui "ne s a i t construire que des banques, des casernes, des prisons, des eglises et des bordels." Proposant l a l u t t e commune et une double l i b e r a t i o n de l'homme— hors de sa solitude et hors des contraintes de son esprit — L'evidence poetique comprend alors une prise de position p o l i t i q u e qui est aussi de toute "evidence poetique." (Eluard y met en "evidence" ses liens avec les hommes et leur l i b e r t e en faisant appel a cette autre r e a l i t e qu'est 1'imagination.) Ce texte marque a i n s i une premiere etape dans l a c r i t i q u e continuelle d'une "vie en poesiei" et constitue un examen scrupuleux des concepts fondateurs de l'oeuvre d'Eluard. En 1939, Eluard publie un autre de ses recueils theoriques q u ' i l appelle, significativement, Donner a v o i r . Ce r e c u e i l c a p i t a l rassemblant ses textes esthetiques sur l a poesie et l a peinture porte l a marque, selon l a suggestion de son t i t r e , de 1'action emancipatrice du "donner a v o i r . " Temoignant des associations intimes du poete avec les peintres depuis 1922, Donner a v o i r met en r e l i e f les l i a i s o n s entre l a poesie et l a peinture modernes, les considerant comme deux domaines ou l'homme peut se l i b e r e r de ses anciens modes d'expression: Le poeme desensibilise l'univers au seul p r o f i t des facultes -humaines, permet a l'homme de v o i r autrement, d'autres choses. Son ancienne v i s i o n est morte, ou fausse. I I decouvre un nou-veau monde, i l devient un nouvel homme. (Donner a v o i r , PI. I, 980) Cette l i b e r a t i o n des hommes que propose l e r e c u e i l comporte une etape principale dans l a progression qui va de l a poesie intimiste a une poesie universelle. Faisant corps avec ce qui l ' a precede, le poete 29. manifeste le souci d'une poesie par tous dans ce "plagiat" qui emprunte des textes aux autres (a Picasso, Max Ernst, Chirico, Rimbaud, Baudelaire.*.) pour les integrer dans une nouvelle fagon de v o i r . A l a phrase souvent citee du grand devancier des surrealistes Isidore Ducasse, "La poesie doit §tre f a i t e par tous. Non par un" (L'evidence poetique, PI. I, 514), Eluard ajoute alors que "La poesie ne se fera chair et sang qu'a p a r t i r du moment ou e l l e sera reciproque" (Donner a v o i r , PI. I, 922). Faisant appel aux arts v i s u e l s , l e r e c u e i l t i e n t alors une place particulierement importante dans l'oeuvre eluardienne, car i l vise a rapprocher, de fagon singuliere, tous les Stres humains. "Tous les hommes communiqueront par l a v i s i o n des choses et cette v i s i o n des choses leur servira a exprimer le point qui leur est commun" (Donner a v o i r , PI. I, 944), continue Eluard qui envisage alors l a poesie comme veri t a b l e moyen de communion humaine. Plusieurs textes de Donner a v o i r temoignent du r61e unique que joue Eluard au sein du mouvement su r r e a l i s t e de l'epoque. Et sa poesie — qui ser a i t a l a l i m i t e universellement partagee et dont l a "poesie determi-nee collectivement" du groupe s u r r e a l i s t e est comme l e temoignage— appelle une parole poetique plus accessible, moins hermetique. "Que le langage se concretise!," d e c r e t e - t - i l alors dans Donner a v o i r , exigence qui a comme co r o l l a i r e l a contention que nous avons vue chez Eluard de fonder l a poesie dans l a vie m§me. "... La poesie tendant au regne de 1'homme, de tous les hommes, au regne de notre j u s t i c e " (Donner a v o i r , PI. I, 977), le poete assignera alors une nouvelle "valeur objective" aux mots, qui se traduit au niveau de l a parole poetique par l a s i m p l i c i t e que nombre de cri t i q u e s ont constatee dans l'oeuvre des Les mains l i b r e s (1937), Cours nature1 (1938), et Chanson complete (1939). (Pour l a r e c o n c i l i a t i o n de l a poesie s u r r e a l i s t e 30. avec le monde et cette " p u r i f i c a t i o n " ou s i m p l i f i c a t i o n du langage qu'en-treprend Eluard avec ces recueils et ceux de Fa c i l e , Les Yeux f e r t i l e s , La Vie immediate, v o i r Chapitre I I I , ou nous traitons de l'evolution plus proprement poetique.) C'est done tout naturellement, lorsqu'eclate l a Deuxieme guerre mondiale, qu'Eluard devient aux cotes d'Aragon le poete-laureat de l a Resistance frangaise. En pleine occupation et au mepris de l a censure, Eluard publie une autre oeuvre authologique qui precise davantage l a nature universelle et le but unificateur que le poete avait ete amene a attribuer, a i n s i que nous l'avons d i t , au langage: "Les poetes n'ont jamais cru que l a poesie leur appartient en propre," d i t Eluard dans Poesie involontaire et  poesie intentionnelle (1942), puis continuant: Peu importe c e l u i qui parle et peu importe meme ce q u ' i l d i t . Le langage est commun a tous les hommes, et ce ne sont pas les differences de langue, s i nuisibles qu'elles nous apparaissent, qui risquent de compromettre gravement 1'unite humaine mais bien plutot cet i n t e r d i t toujours formule, au nom de l a raison pratique, contre l a l i b e r t e absolue de l a parole.... Le poete, a l ' a f f f l t des obscures nouvelles du monde, nous rendra les delices du langage le plus pur, c e l u i de l'homme de l a rue et du sage, de l a femme, de 1'enfant et du fou. (Poesie involontaire..., PI. I, 1133) Le recuei l est alors une sorte de collage de tr o u v a i l l e s poetiques les plus ordinaires a i n s i que les plus i n s o l i t e s . II met en pa r a l l e l e chan-sons enfantines, comptines, mots d'enfants ou d'inconnus, et lucides enonces de Jarry, Lautreamont, Rimbaud, ou Nerval. Demontrant encore une f o i s cet interBt chez Eluard pour l a poesie du passe, Poesie involontaire et poesie  intentionnelle cherche a renouer les liens avec l a poesie populaire comme avec c e l l e du Moyen Age. Eluard nous montre comment l a poesie, naissant du 31. commun usage du langage, se trouve aussi bien dans les phrases "involon-t a i r e s " de malades que dans les plus "intentionnelles" d'auteurs connus. Cherchant a retrouver " l e f i l indestructible de l a poesie impersonnelle,'! Eluard redonne au langage meme le plus banal un pouvoir recreateur. L'in-terrogation experimentale du langage, qui appelle cette l i t t e r a t u r e de c i -tations, t r a i t e pour l a premiere f o i s de fagon aussi systematique de son aspect temporel. (La question du temps fera des lors partie integrante de cette poetique qui se veut humanitaire.) Faisant corps avec ses freres de tous les temps comme de partout, Eluard va maintenant se serv i r du passe pour imputer a l'avenir l'espoir de p o s s i b i l i t e s i l l i m i t e e s . " S i l'on v o u l a i t , i l n'y aurait que des merveilles, d i t Eluard. S i nous voulions, r i e n ne nous serai t impossible" (Poesie involontaire..., PI. I, 1133-34). Ces tentatives successives pour preciser ou reformuler son role de poete representent, a i n s i que nous l'avons d i t , une importante partie de l'oeuvre eluardienne. A i n s i , en 1952 le poete publie Les sentiers et les routes de l a poesie, un t r a i t e l i t t e r a i r e et moral que le poete d e s t i n a i t , par le moyen de cinq emissions radiodiffusees, au grand public. Presentant poemes, l e t t r e s d'amour, chansons populaires, entrecoupes de commentaires personnels d'Eluard, l'oeuvre met de nouveau 1'accent sur le but concret et humanitaire des recherches l i t t e r a i r e s du poete: Mais le drame, ou e s t - i l ? sinon chez les poetes qui disent "nous", chez ceux qui luttent, qui se melent a. leurs sem-blables, meme et surtout s ' i l s sont amoureux, courageux. La  poesie est un combat. (PI. I I , 528) II est a noter, d ' a i l l e u r s , que l a forme anthologique de l'oeuvre semble surtout a t t i r e r le poete dans les dernieres annees de sa vie — v o i r Le meilleur choix de poemes... (1947), et Premiere anthologie vivante de l a 32. poesie du passe (1951)— car e l l e represente un certain e f f o r t de p a r t i c i -per a 1'experience commune. De meme, le poete reprend dans Les sentiers  et les routes ... ses propres e c r i t s anterieurs, ou c i t e les paroles des autres, t e l l e s les suivantes de Fueurbach: "Autrefois, l a pensee e t a i t pour moi le but de l a v i e . Mais aujourd'hui, c'est l a vie qui est pour moi le but de l a poesie" (PI. I I , 533). La c o l l e c t i o n manifestera egale-ment cette tendance a reprendre l a poesie du passe: c e l l e de l'homme de l a rue aussi bien que c e l l e des grands poetes. " J ' a i mis t r o i s m o i s — e t vingt-cinq ans — a ecri r e ce l i v r e , " avait i n s c r i t Eluard sur l a bande pu-b l i c i t a i r e entourant l e l i v r e , impliquant par l a les origines lointaines, et communes, de cette poesie. Ce r e c u e i l , indiquant les veritables "sentiers" et "routes" com-muns de l a poesie, f a i t de nouveau preuve de l a position du poete parmi les autres hommes. (L'insistance d'Eluard sur une poesie commune et simple l u i vaut parfois meme d'etre appele " l e poete aride de l a banalite.") Les  sentiers et les routes de l a poesie est significativement le dernier ouvra-ge a paraitre du vivant de l'auteur, car i l semble r e f l e t e r un aboutisse-ment, 1'i d e n t i f i c a t i o n totale du poete avec les souffranees, les j o i e s , et les peines des hommes de tous les temps et de partout. "Nous sommes des poetes engages, reaffirme Eluard, car tous les hommes qui se respectent sont engages, avec leurs freres du passe, avec leurs freres d'aujourd'hui, avec leurs freres de l'avenir. La poesie tend au regne de notre j u s t i c e " (Les sentiers et les routes..., PI. I I , 550). Ces textes que l'on peut considerer comme des manifestes ne l a i s -sent done pas de doute quant aux intentions humaines du poete. Nous avons vu comment le souci humanitaire comporte en p a r t i c u l i e r pour Eluard une 33. exigence de renouvellement constant du langage poetique, d'une parole poe-tique impliquant l a c o l l e c t i v i t e humaine. Mais ce n'est pas tout de f a i r e des declarations de principes politiques ou poetiques: i l convient mainte-nant de regarder l a reaction des critiques face a cette poetique en evolu-t i o n constante, avant de passer a 1'etude des transformations que ces prises de position theoriques appelaient au niveau des themes et des images eluar-diens (voir Chapitres I I I et IV respectivement). Les divers textes theoriques et les aspects generaux de l a con-ception poetique chez Eluard ont ete presentes comme autant d'etapes "pro-gressives" dans cette evolution qui mene le poete "de 1'horizon d'un homme a 1'horizon de tous." Cependant, l a tendance generale des critiques semble etre non de rechercher dans 1'homme et l'oeuvre une unite fonciere, mais plutot de les decouper ou de les fragmenter en diverses periodes: Eluard dada, Eluard s u r r e a l i s t e , Eluard de l a Resistance, Eluard du P a r t i communiste et, s ' i l s veulent §tre complets, l'unanimiste des debuts: autant de figures que les histo-riens l i t t e r a i r e s se complairont peut-§tre a distinguer en Paul Eluard, passant sa vie au c r i b l e et l a distribuant en periodes, ... Les critiques bourgeois, pour leur part, optent pour une vue plus "manicheenne" d'un Eluard s u r r e a l i s t e avant 1938 et d'un r e a l i s t e s o c i a l i s t e par l a suite. ( I l s tendent a preferer l'Eluard d'avant-guerre a. I 1exclusion presque t o t a l du "dernier" Eluard.) Et d'autres encore, surtout les c r i t i -ques communistes, pretendent v o i r dans chaque "changement" majeur de l a poesie d'Eluard un effort dialectique, aux mobiles po l i t i q u e s , pour recon-3 c i l i e r son art avec sa conception de l a revolution. Or, i l semble que tous ceux qui auraient tendance a v o i r chez Eluard une veritable rupture, ou serie de ruptures, soient-elles louables ou l a -mentables, manquent precisement de voi r ce qui f a i t 1'unite de l'homme et de l'oeuvre. " I l s affadissent singulierement, d i t L. Decaumes, l'image d'un homme dont l a revolte blasphematoire et les prises de position ca-tegoriques dans le domaine moral et so c i a l sont inseparables de son ins-4 -p i r a t i o n . " C'est precisement cet ef f o r t pour r e f l e t e r l a r e a l i t e , ce desir profond de fonder l a poesie dans l a v i e meme (voir les t i t r e s comme Poesie et ve r i t e 1942, La vie immediate, Le l i t l a table) qui confere a cette poesie ce que les c r i t i q u e s , ne semblant pas savoir souvent de quoi cela dependait, ont appele "unite de ton," "unite de timbre,'.'"'tonal i t e unique," et meme "monotonie" de l a voix poetique. En f a i t , cette f i d e l i t e aux r e a l i t e s de l a v i e , que nous avons vue chez le premier comme chez le dernier Eluard, rend imperative Revo-cation de l a misere. C'est precisement cette f i d e l i t e , a soi-meme comme a l a v i e , qui sert de pouvoir regulateur de l'oeuvre eluardienne. "Une seule coulee. Une seule parole sans tarissement,"^ affirme C. Roy, car justement de Capitale de l a douleur jusqu'a Poesie ininterrompue i l n'y a aucun hiatus entre 1'experience r e e l l e et le langage poetique: II n'y a pas de rupture sensible entre les poemes d'aujour-d'hui et ceux qui furent e c r i t s , v o i l a plus de trente ans, dans l a ferveur lucide de l a premiere jeunesse. Depuis trente ans rien n'a change dans ce regard ou l a v i e , pourtant, f i t couler tant d'ombre; car les epreuves n'ont pu qu'approfondir et confirmer les donnees d'une certitude poetique tout entiere attachee a l'univers r e e l : l a voix est restee l a meme.6 Nous ne contestons point cette evolution qui a vu cette oeuvre, marquee jusqu'alors par l'hermetisme, se mettre de plus en plus a. l a re-cherche du grand public, evolution qui avait pourtant "desoriente" les 35. critiques de l'epoque. "Qu'est-ce que c'est? Q u ' a r r i v e - t - i l a Eluard? Qui s'accomplit i c i ? , " demande A.-M. Petitjean, puis concluant: "... c'est un 7 autre et c'est l e meme, c'est un autre Eluard qui est devenu lui-m§me." Cependant, pour tout lecteur a t t e n t i f , i l est presque impossible de ne pas v o i r dans cette ouverture au monde d'Eluard l a consequence naturelle de tendances deja. existantes en l u i depuis longtemps. Dans un de ses premiers r e c u e i l s , Les dessous d'une vie (1926), nous voyons le poete temoigner de cet amour et de cet espoir humain de t a i l l e a combattre toutes les injustices dont i l e t a i t s i conscient: "Aimant l'amour, En ve r i t e l a lumiere m'eblouit, d i t - i l , j'en garde assez en moi pour regarder l a n u i t , toute l a nuit, toutes les n u i t s " (PI. I, 202). Cette evolution progressive s'impose alors au poete dans l a mesure ou ses germes ont toujours existe en l u i . "Nulle rupture, nous rassure le poete. La lumiere et l a conscience m'accablent d'autant de mysteres, de miseres que l a nuit et les reves" (Chanson complete, PI. I, 867). Dans le chapitre precedent, nous avons vu jusqu'a quel point pouvaient se confondre les themes de l'amour et de l'espoir humains dans le fameux poeme "Liberte"; et un coup d'oeil sur une l e t t r e e c r i t e pendant l a P r e m i e r e guerre mondiale devrait nous convaincre des origines lointaines de ces deux themes principaux chez Eluard: ... Tous les destins sont t r i s t e s maintenant et meme l a j o i e n'a plus que des larmes. Nous avons appris l a pa-tience divine, l a patience devant le Mai et l a Douleur. Les hommes, apres cela, auront plus de f o i et de confiance en l a Verite. Et nous serons les Purs, les Anciens de l a Paix. Nous 1'avons voulue pour toujours. Nous ne serons pas les Vaincus, mais les Vainqueurs.^ Deja le "Nous" emphatique de ce texte de l a main du jeune Eluard prefigure c e l u i — c o l l e c t i f , humain— qui devait plus tard rythmer un- grand 36. nombre des poemes et temoigner de l'amour et de l'espoir fraternels. D'in-nombrables textes de ce genre, a i n s i que les origines du poete, auraient du en f a i t nous a v e r t i r , pour qui s a i t ecouter les resonances profondes d'une oeuvre, de l a future orientation humaine de cette poesie: ... Eluard vivant e t a i t lfhomme des autres, l'homme pour les autres. II pensait, bien avant qu'une cer ;taine phi-losophic n ' a t t i r a t la-dessus notre attention, que nous sommes constitues par autrui. I I ne faudrait pas quand meme oublier que le mouvement, dont i l a toujours procla-me avoir regu l a secousse inaugurale; c'est 1'Unanimisme.9 A i n s i done, au l i e u d'une v r a i rupture, i l s'effectue plutSt chez Eluard une simple v a l o r i s a t i o n de certains aspects, presents d&s le debut, et qui ne va pas sans en eclipser certains a u t r e s . ^ La distance sensible entre les divers recueils ne saurait done nullement decouper en divisions distinctes ou independantes cette "poesie ininterrompue"; car justement les themes de l'amour et de l'espoir humains (dont nous verrons plus tard 1'importance, relativement aux periodes principales de l'oeuvre eluardien-ne), r e l i e r o n t les divers elements de cette poetique toujours en evolution, et en resteront comme les veritables constantes. Nous traiterons de l'evo-l u t i o n des themes de l'amour et de l'espoir humains, et des images particu-l i e r e s traduisant ces themes, aux Chapitres I I I et IV respectivement. 37. CHAPITRE I I I LA PROGRESSION DE L'ESPOIR HUMAIN A TRAVERS L'OEUVRE POETIQUE Nous venons d'examiner brievement les transformations que suppo-s a i t cette evolution humanitaire dans l a conception de l a poesie chez Paul Eluard (1'exigence du renouvellement du langage et c e l l e d'une poesie plus engagee) a i n s i que l a reaction de l a c r i t i q u e a cette orientation. II con-viendrait alors d'etudier le developpement du theme de l'espoir t e l q u ' i l se manifeste dans le t i s s u de l'oeuvre m§me. Pour ce f a i r e , nous ferons appel aux poemes et aux recueils qui servent l e mieux a i l l u s t r e r ou a ac-complir les diverses etapes de cette progression humaine sur le plan the-matique. Car le developpement continuel de cette s e n s i b i l i t e humaine que nous avons constate chez Eluard l'amenera a f a i r e l a l i a i s o n de ces deux themes capitaux de l'amour et de 1'engagement, ou a confondre de plus en plus sa poesie et sa v i e p o l i t i q u e . Nous garderons a i n s i , pour le dernier chapitre, 1'etude plus d e t a i l l e e de certains "affleurements" ou develop-pements d'images p a r t i c u l i e r e s i l l u s t r a n t cette conjonction primordiale. En 1951, Eluard a publie un r e c u e i l i n t i t u l e La j a r r e peut-elle  gtre plus belle que l'eau?, qui regroupait ses plus importants e c r i t s sur-r e a l i s t e s (La v i e immediate, La rose publique, Les yeux f e r t i l e s , et Cours  nature1). Ce r e c u e i l t r a i t e du probleme pose par son t i t r e — c e l u i du rap-port entre le contenant et le contenu, entre l'esthetique et l'ethique, ou tout simplement entre l a poesie d'inspiration amoureuse et c e l l e de 1'ins-p i r a t i o n sociale. Demontrant une conscience des problemes sociaux et des evenements actuels de l'epoque, les recueils reunis sous le t i t r e de La jarre ... marquent une premiere etape dans 1'elargissement de l'amour chez Eluard. 38. Dans certains de ces r e c u e i l s , 1'expression de l'amour s'enri-chit alors des themes de l a revolte et de l a lu t t e commune. Car justement les a c t i v i t e s surrealistes et les deceptions des annees 30 — les vains espoirs du Front populaire, le dechirement de 1'Espagne, l a conjonction des forces f a s c i s t e s — t o u t cela, conjugue aux epreuves d'un amour mourant, avait aiguise chez Eluard le sentiment de sympathie humaine. Aux tenta-tions oniriques du poete et aux themes de l'amour perdu repondent alors les themes de l a naissante i n s p i r a t i o n sociale et d'un amour qui deja s'ouvre sur le monde. "La source de l a poesie c'est l a douleur" fDonner a v o i r , PI. I, 986), d i t Eluard a l ' i m i t a t i o n de-Feuerbach:. A i n s i done, La vie immediate (1932) devait non seulement raconter l'echec de son amour avec Gala, mais devait contenir en m§me temps les ger-mes d'un nouvel amour e l a r g i . Car s i l'amour de Gala ne servait plus a amener le poete vers les a u t r e s — " P o u r me trouver des raisons de t'aimer, j ' a i mal vecu" (La v i e immediate, PI. I, 377), d i t E l u a r d — c e l u i de Nusch parviendrait a renouer ces liens indispensables. Les grimaces et l'armure de l a femme, les images de l a mort et du non-contact qui caracterisent les poemes t e l s "Confections" et "L'Univers-Solitude" cederont a i n s i l a place a eelles d'un contact avec les autres par l a femme-mediatrice (voir "Une Pour Toutes," PI. I, 397, :qui fournit l a reponse unifiante a ces images feminines). La mort de son amour, cette pierre-qu'on' "casse pour., avoir deux pierres plus belles que leur mere morte," amenera Eluard a e l a r g i r le champ trop e t r o i t de cet amour: "Je viens a t o i l a double l a multiple" (La v i e immediate, PI. I, 364). D'autres poemes de La v i e immediate prennent deja un ton de pro-testation plus que satirique. La violente "Critique de l a Poesie," qui 39. cl8t le r e c u e i l et qui sera reproduite dans Poemes pour tous, annonce l a haine d'Eluard pour "les f l i c s et les pr§tres," ces gardiens du systeme bourgeois qui asservit les freres du poete. D'autres poemes t e l s "Le B a i l -Ion sur l a Table" et "Recitation" retrouvent le ton de l a denonciation de cet ordre poussiereux, l a "vertu ce cornet des fortunes." Nous voyons alors apparaitre dans le r e c u e i l les accents d'une revolte acharnee contre 1'in-j u s t i c e sociale; en situant le b a i l l o n "sur l a tabled" le poete inaugure les transformations qui feront de l a voix, d'abord secrete, une voix pu b l i -que. Le troisieme grand r e c u e i l s u r r e a l i s t e (certains considerent La  rose publique comme une des plus hautes reussites du poete), represente de plusieurs points de vue le prolongement des themes annonces dans La vie im- mediate. L1image de l a rose, rendue "publique," suggere l'ouverture de l'amour; servant de retrospective a cet amour trop e t r o i t qui s'eloigne, les poemes de La rose publique conjuguent a i n s i les themes de l a revolte et de l a communion sociale. Ces themes constitueront une partie de plus en plus importante de l a poesie d'Eluard, et l a c r i t i q u e de ses propres ten-dances hermetiques oriente tous les poemes du r e c u e i l : "C'en est f i n i de voler au secours infame des images d'hier" (La rose publique, PI. I, 424), atteste 1'ecrivain. Veritable prelude aux themes essentiels de l'oeuvre d'Eluard, La rose publique marque cet interet pour les problemes sociaux qu'Eluard n'a-v a i t f a i t qu'esquisser-dans La vie immediate (voir des poemes t e l s que "Le C i e l Souvent se Voit l a Nuit," ou les images nocturnes, cedant a. celles de l a vie et de l a lumiere, temoignent de cet e v e i l de l a conscience publique). L'ouverture de l'amour met en r e l i e f sa portee humaine, et des mots plus 4 0 . prosaSques, t e l s "foule" et "rue" revendiquent leur place parmi un voca-bulaire plus quotidien qui se met au service d'un "homme de peine" uni-versel: Mondal est parisien II est seul pauvre fr§le Nous le voyons gagner & grand'peine sa vie II ne s'attaque pas S. ses ennemis. (La rose publique, PI. I, 4 3 3 ) La reprise en 1 9 3 3 du po&me "Oser et l'Espoir" dont nous avons' parle, reaffirme cette sympathie que ressent>Eluard pour l ' i n d i v i d u qui est victime de cet "Affreux noeud de serpents des liens du sang". Mais tout en eprouvant cette sympathie profonde pour les pauvres dont Mondal est l e re-presentant, et sans'renoncer a l'espoir que nous l u i savons propre, Eluard devient de plus en plus indigne1 par l a resignation de ses freres humains, "Puisque Mondal f i l s de tout et de peu/Est seul n'a rie n et ne veut r i e n / Pas m§me combattre ses ennemis" (La rose publique, PI. I, 4 3 4 ) . Cette impatience devant l ' i n e r t i e des opprimes et le peu de pro-gress s o c i a l , se traduit dans ces poSmes par les accents d'une:«extreme v i o -lence ( e l l e est d'autant plus virulente qu'elle est motivee par un sens de l a revolte commune et non par c e l u i , plus egolste et narcissique, des mouvements dada et s u r r e a l i s t e ) : Des couteaux pour pleuror et pour ne plus jamais pleurer Pour saccager les fondations de l a vie blanche et noir comme un pain Des couteaux comme un verre de poison dans l'haleine Comme les bras nus d'un deuil eblouissant Pour v e i l l e r 1'agonic des deluges -Pour connaitre l a f i n de l'absurde. (La rose publique, PI. I, - 4 2 0 - 2 1 ) 41. Intransigeant devant un systeme qui nuit a l a l i b e r t e des siens, Eluard cherche encore a travers les poemes de La rose publique un accord entre ces deux "vases communicants" que sont 1'inspiration amoureuse et le devoir humain. Les yeux f e r t i l e s (1936) parait deux ans apres La rose publique, et en constitue en quelque maniere l a suite. Le langage poetique y revet une nouvelle s i m p l i c i t e qui ne trouvera son egal qu'avec l a poesie de l a Resistance. "Tout est nouveau tout est futur," chante Eluard, car ce l i v r e d'amour date de l a periode d'avant-guerre ou le poete redecouvre le bonheur personnel. "Je n'ai envie que de t'aimer," d i t Eluard a Nusch dans le sim-ple et beau poeme "Intimes." C'est pratiquement, d i t H. Marcenac, ... de l a rencontre de Nusch que datent les re t r o u v a i l l e s de Paul Eluard avec lui-meme et avec le r e e l . On a bien tort de croire qu'un certain Eluard commence avec l a Resis-tance, ou a. tout le moins avec l a guerre d'Espagne, ou peut-e"tre mime par l a rupture avec les Surrealistes. En r e a l i t e cet Eluard qui deja e x i s t a i t , i l faut bien s'en souvenir, dans les premiers poemes de guerre, se retrouve comme s i avec Nusch l a jeunesse avait bondi en l u i a nouveau.^ Mais Les yeux f e r t i l e s , que Picasso devait i l l u s t r e r de cinq des-sins, ne saurait etre uniquement le porte-parole de ce bonheur personnel retrouve. Les yeux de,.sla femme ne rendent plus au poete l a seule image du couple, mais cherchent plutSt c e l l e , plus complexe, d'un monde e l a r g i . "Malgre l a nuit q u ' i l couve encore," le poete sera alors inspire par les "yeux f e r t i l e s " de l a femme qui commencent a propager leurs r e f l e t s ou a" engendrer de nouveaux rapports avec le monde et les autres. "Ou l a femme est secrete 1'homme est i n u t i l e " (Les yeux f e r t i l e s , PI. I, 504) d i t Eluard dans le t i t r e d'un poeme. Le theme de l'amour en tant que mediateur entre le poete et les autres s'y affirme d'irrecusable fagon. "Je ne serai plus 42. l i b r e que dans d'autres bras" (.Les yeux f e r t i l e s , PI. I, 494), explique Eluard dans ce re c u e i l portant l a marque de 1'effort de cette ouverture. Dans certains poemes de Les yeux f e r t i l e s , Eluard r e a l i s e a i n s i une fusion complete des themes de l'amour intime et de l a l u t t e commune. Dans "La T8te Contre les Murs," le theme de l a procreation est conjugue a ce l u i de l a revolte: Prenez-y garde nous avons Malgre l a nuit q u ' i l couve Plus de force que le ventre De vos soeurs et de vos femmes Et nous nous reproduirons Sans e l l e mais a coups de hache Dans vos prisons. (PI. I, 497) Mettant alors 1'accent sur les preoccupations humaines du po^te, et sur un avenir ou les opprimes vont triompher, Les yeux f e r t i l e s depasse souvent le ton de 1'impatience pour devenir de veritables recusations ou menaces: "Pour balayer l a poussiere/.../Pour devaster les cultures/.../Pour rompre l'equi-l i b r e " (Les yeux f e r t i l e s , PI. I, 494), i n s i s t e Eluard. Ces t r o i s recueils de La j a r r e . . . que nous venons d'examiner (La vie immediate, La rose publique, Les yeux f e r t i l e s ) marquent l a veritable integration des themes de l a revolte et de 1'ouverture de l'amour dans l'oeuvre de Paul Eluard. P e t i t a p e t i t , les themes de l'amour perdu et du desespoir de l a nuit sont remplaces par ceux, t e l s l a revolte et l a commu-nion sociale, de l a "vie immediate." Nous allons maintenant examiner l ' a f -fermissement du theme de l'espoir humain dans l a suite de l'oeuvre, ou nous verrons 1'expansion ou l a di f f u s i o n de l'amour clos. Demeurant un des 43. signes principaux de cette poetique, cet amour qui s'etait d'abord montre in s u f f i s a n t , servira de tremplin ou d'etape intermediaire indispensable dans cette ouverture humanitaire qui se manifestera a travers les recueils importants de l'oeuvre. Nous savons que cette expansion de l'amour qui renoue avec le monde exterieur coincide avec l a redecouverte du bonheur personnel. LJun des plus beaux et des plus simples recueils d'Eluard, Facile (1935), date a peu pres de l a rencontre du poete avec l a jeune femme, Nusch Benz. L 1 as-surance qu'elle apporte a Eluard va 1'inciter a s o r t i r de lui-m§me pour re-decouvrir, avec une " f a c i l i t e " retrouvee, les merveilles et du monde et de 1'amour: Mais c'est i c i qu'en ce moment Commencent et f i n i s s e n t nos voyages. Les meilleuresfolies C'est i c i que nous defendons notre vie Que nous cherchons le monde. (Facile, PI. I, 464) Rendant au poete cette "confiance de c r i s t a l entre deux miroirs," l'amour du couple est a i n s i raffermi par son ouverture sur le monde. II y a comme une "entente" entre l'amour personnel retrouve et c e l u i qui se voue a l a revolte humaine. La parfaite s i m p l i c i t e avec laquelle Eluard parvient a fusionner dans les quelques poemes de Facile ces deux themes essentiels est un veritable aboutissement: l a femme s'y p r o l i f e r e en images multiples sans pour autant representer aucune menace. Cette "inconnue semblable a t o i semblable a tout ce que j'aime/ Qui est toujours nouveau" (Facile, PI. I, 466) demeurera par l a suite l a condition prealable de l'ouverture. "Tranquille seve nue/Nous passons a travers nos semblables/Sans nous perdre" (Facile, PI. I, 461), constate 44. Eluard. Car depuis La vie immediate ou le poete d i s a i t que "cent femmes sont dispersees par t o i , tu dechires l a ressemblance" (PI. I, 375-76), 2 l'amour n'a cesse d'accroitre pour Eluard son rayonnement unificateur : "Multiple tes yeux divers et confondus/Font f l e u r i r les miroirs/.../Ou les horizons s'associent" (Facile, PI. I, 460), chante le poete de cet amour epanouS. La publication en 1938 de Cours naturel marque une autre etape dans 1'affermissement du theme d'un amour e l a r g i . Manifestant cette orien-t a t i o n engagee qui marquera s i profondement l'oeuvre eluardienne, le re c u e i l annonce ou commente l a rupture d'Eluard avec les su r r e a l i s t e s , du moins avec leurs tendances occultes: Le c i e l s'elargira Nous en avions assez D'habiter dans les ruines du sommeil La terre reprendra l a forme de nos Corps vi-vants Notre espace certain notre a i r pur est de t a i l l e A combler le retard creuse par 1'habitude (Cours naturel, PI. I, 799) Mais plus encore que l a rupture avec les su r r e a l i s t e s , les poemes de Cours naturel demontrent une nouvelle s e n s i b i l i t e aux evenements sociaux et politiques de l'epoque. Une nouvelle conception de l'amour qui ne peut plus s'enfermer en lui-meme ("Mille images de moi refletent ma lumiere," d i t Eluard) l'amenera a mettre en r e l i e f les implications humaines du cours effrayant d'evenements en Espagne et a. travers 1'Europe que nous avons men^ tionne au chapitre precedent. Les vers de "Sans Age" restent alors, avec ceux de "La V i c t o i r e de Guernica," parmi les plus coleriques et les plus douloureux de l'oeuvre eluardienne. "Eluard pousse i c i un c r i d'alarme 4 5 . pour d e l i e r , d e l i v r e r 1'immense p i t i e de ce temps sourd aux appels dechi-3 rants, ... de ce temps s'ensevelissant sous les ruines de l a l i b e r t e , " d i t Andre Breton. La poesie d'Eluard devient a i n s i une poesie de l a s o l i d a r i t y . Dans des poemes d'un style tranchant t e l s "Novembre 1936," Eluard exhortera ses freres humains a s ' a l l i e r contre ces "bStisseurs de ruines" "riches, patients, ordonnes, noirs et betes" (Cours naturel, PI. I, 801). L'oeuvre, marquee jusqu'alors par l'hemietisme et 1'esoterisme, se met avec Cours  naturel a l a recherche du grand public, et inaugure a i n s i cette orientation engagee qui marquera des lors les themes majeurs. La publication en 1939 de Chanson complete revele l a volonte chez l'auteur de suivre le "cours naturel" de son i n s p i r a t i o n , dont i l continue a e l a r g i r le champ. L'importance du theme de l'amour pour l a femme unique demeure grande; cependant l a presence feminine, qui sert a reveler au poete, davantage encore, 1'existence des autres, est parfois "eclipsee" par l a mul-t i p l i c i t y de presences qu'elle engendre: Des femmes.descendent de leur miroir ancien T'apportent leur jeunesse et leur f o i en l a tienne Et l'une sa clarte l a v o i l e qui t'entraine Te f a i t secretement v o i r l e monde sans t o i . (Chanson complete, PI. I, 866) La v i s i o n du monde sera done alteree pour inclure c e l l e de 1'hu-manity luttant et souffrant: "Je vois des hommes vrais sensibles bons u t i l e s Rejeter un fardeau plus mince que l a mort/Et dormir de j o i e au b r u i t du s o l e i l " (Chanson complete, PI. I, 866), affirme Eluard. Le t i t r e du poeme "Nous Sommes" souligne ce rapport entre le couple et l a conscience c o l l e c -t i v e , et dans "Le C i e l de Tous les jours" Eluard denonce ce p r i v i l e g e que 46. certains s'accordent encore de "n 1avoir de force que pour s o i " (Chanson  complete, PI. I, 877). Parallelement a cette ouverture sur le monde, le th§me du temps commence a acquerir, des Chanson complete, une r e e l l e existence. Le fameux poeme "Les Vainqueurs d'Hier Periront," qui clot le r e c u e i l , met en r e l i e f l'espoir d'un avenir meilleur. D'autres poemes, aux t i t r e s revelateurs t e l s "Le C i e l de Tous les Jours" et "A l a Poursuite des Saisons," temoignent de l a nouvelle importance accordee aux aspects temporels de l'oeuvre, t e l l e cette " g l o i r e de l i r e un bonheur sans limites/Dans l a s i m p l i c i t e des lignes du present" (Chanson complete, PI. I, 874). Le r e c u e i l met surtout en va-leur 1'orientation p o l i t i q u e ou humanitaire de cette chanson maintenant "complete." Effectuant sans rupture ce passage des reves en poesie aux r e a l i t e s du monde externe, Chanson complete arrive done a reunir des themes aussi varies que ceux du temps passe et du temps futur a creer, du couple et de l'humanite, de l'amour et de l a revolte. Le Livre ouvert, dont seulement deux volumes ont paru (un t r o i -sieme r e c u e i l c a p i t a l reprendra des poemes sous l e nom Poesie et v e r i t e  1942), atteste en quelque sorte 1'affermissement du theme de l'amour pour l'humanite souffrante. "La seule mort c'est solitude" (PI. I, 1013), enonce Eluard en t§te du premier Livre ouvert, qui m§le vers d'amour et poemes de circonstance. Un grand nombre des poemes de circonstance evoquent l a misere de l a guerre avec un poignant realisme de d e t a i l ; et d'autres poemes t e l s " F i n i r " ou "Mourir" rappellent ce temps de l'amertume, de cette "nuit qui prepare un jour interminable" par des images menagantes et negatives. Mais s i le malheur commun force Eluard a se refugier dans l'amour 4 7 . de Nusch, c'est aussi cet amour qui l u i rendra par l a suite l a force d'a-border a nouveau les problemes de l a v i e . "Je suis bi©n sQr qu'a tout moment/Afeul et f i l s de mes amours/De mon espoir/Le bonhfur j a i l l i t de mon c r i " fLe l i v r e ouvert I. PI. I, 1012), affirme le poete. Appartenant encore au monde des tenebres et de l a nuit (voir "Quatre Deuils" et "Nous N'lmpor-te Ou"), l a femme l u i donnera le courage de regarder en face l a lumiere trop dure de l a r e a l i t e . Dans les vers suivants de "Je Veux Qu'elle Soit Reine," le poete exprime cette ouverture par l'entremise de l a femme et du couple: Sans songer a d'autres s o l e i l s Que c e l u i qui b r i l l e en mes bras Sans t'appeler d'un autre nom Que notre amour Je v i s et regne entre des murs Je v i s et regne hors des murs Sur les bois sur l a mer sur les champs sur les monts Et sur les yeux et sur les voix qui les repStent. (Le l i v r e ouvert I, PI. I, 1016) C'est egalement dans Le l i v r e ouvert I qu'est reproduit un po§me e c r i t au temps de l'autre guerre. "Pour Vivre I c i " manifeste cet effort de s i m p l i f i c a t i o n en s'adressant aux problemes de l a v i e r e e l l e : Je f i s un feu, l'azur m'ayant abandonne, Un feu pour etre son ami, Un feu pour m'introduire dans l a nuit d'hiver, Un feu pour vivre mieux. (PI. I, 1032) La reprise de cette premiere section du poeme de 1918 temoigne de l a C o n s -tance de l a volonte de realisme d'une epoque a l'autre de l'oeuvre de Paul Eluard. Les premiers efforts manques pour depasser l a solitude seront sur-montes dans les quatres sections plus recentes du poeme (1939)" par une ou-verture subsequente au monde: 48. Je vois des hommes l a ou i l n'y a que moi Mes yeux soutiennent unreseau de regards purs Qu'importe mon image s'est multipliee Qu'importe l a nature et ses miroirs voiles Qu'importe le c i e l vide je ne suis pas seul. (Le l i v r e ouvert I, PI. I, 1035) Ce voeu d'un bonheur concret et partage r e f l e t e l e ton general . du r e c u e i l , qui, malgre certaines tendances nocturnes ou hedonistiques ("Je vecus au seul bruit des flammes crepitantes"; "J'etais comme un bateau coulant dans l'eau fermee"), est neanmoins c e l u i de l'ouverture et de l a s i m p l i c i t e . "Je me construis entier a travers tous les etres" (PI. I, 1013), d i t le poete dans un poeme i n t i t u l e significativement "Vivre." En somme, Le l i v r e ouvert I semble retracer ou resumer en quelque sorte l'aventure qui mene Eluard hors du desastre et du neant jusqu'au monde de l a transpa-rence et de l'echange humain, "Pour l a recherche l a plus haute/Un c r i dont le sien soit l'echo" ( E l . I, 1018). Le deuxieme Livre ouvert viendra egalement formuler ou preciser cette a r t i c u l a t i o n du theme de l'amour humanitaire sur l a formule individua-l i s t e . De meme que l a femme seule representera un "paradis desert," l a seule existence des pauvres "cernent de neant notre v i e , " met en question l a f e l i c i t e de tout autre homme. Dans '.'Le Droit l e Devoir de Vivre," qui est devenu c e l u i de vivre avec et pour les autres, se confirme par exemple un mouvement de concentration, qui est comme"la contrepartie de l a m u l t i p l i -cation ou de l a " d i l a t a t i o n " de l'Stre. Au l i e u de passer par le couple pour a l l e r vers l'humanite, le poete trouvera, dans l'existence d'unseul §tre, un resume de l a race humaine. L'individu retrouve a i n s i par extension son importance en tant que representant humain: 49. II n'y aurait r i e n Pas un insecte bourdonnant Pas une f e u i l l e frissonnante II y aurait unhomme N'importe quel homme Moi ou un autre Sinon i l n'y aurait rien. ("Le l i v r e ouvert I I , PI. I,. 1068) Ai n s i done, nous avons constate l a naissance, dans les recueils de La vie immediate (1932), La rose publique (1934) et Les yeux f e r t i l e s (1936), du sentiment de l'espoir humain. A p a r t i r a peu pres de ces re-c u e i l s , qui datent d'une periode d ' i n s t a b i l i t y p o l i t i q u e en Europe, Eluard commence a jet e r un regard en arriere et a a r t i c u l e r un sentiment de sym-pathie croissante pour les opprimes. Cette orientation sera comme confir-mee ou raffermie par d'autres recueils-; Facile (1935), Cours naturel (1938), Chanson complete (1939), Le l i v r e ouvert I (1940) et Le l i v r e ouvert II (1942), introduiront de fagon systematique dans l'oeuvre le theme de l a communion humaine, et presenteront les themes de l'amour du couple et de l a revolte sociale en tant que r e a l i t e s interdependantes et inseparables. Par ces r e c u e i l s , explique D. Baudouin, Eluard devait engager l a poesie sur r e a l i s t e sur l a voie de sa r e c o n c i l i a t i o n avec le monde, de sa presence au monde. Le voeu de vie immediate devient, grace aux epreuves de 1'existence et de 1'inspiration du poete, une veritable a c t i v i t e e x i s t e n t i e l l e ; non pas une f a c i -l i t y , mais une conquete de l a f a c i l i t e . Au debut de ce chapitre, nous avons observe une premiere periode de l'evolution eluardienne a travers les recueils poetiques. Manifestant une sympathie naturelle ou innee envers les pauvres, Eluard avait passe a. 50. travers l a revolte s u r r e a l i s t e pour a r r i v e r , au milieu de l a Deuxieme guer-re mondiale, a un affermissement ou renforcement certain des themes humani-t a i r e s . II faudrait noter, cependant, qu'une grande partie encore de ses recueils et de 1 1 i n s p i r a t i o n poetique d'Eluard est dans l a poesie amoureuse, ou dans c e l l e , aussi narcissique, du sommeil et des rSves. Les s u r r e a l i s t e s , nous 1'avons d i t , ont longtemps prefere rester en dehors du champ de 1'action p o l i t i q u e ; et tout paradoxal que cela puisse nous paraitre, Eluard lui-m©me semblait partager, avec les poetes de l'epo-que, cette tendance a l a preciosite ou a 1'occultisme. Souvent, chez les exorcistes du neant au vingtieme s i e c l e , explique C. Vigee, ... le culte de l'amour humain s'unit a l'hermetisme ou a une speculation cabbalistique. Eluard..., sans formel-lement s'adonner a 1'occultisme, partageait quelques-unes de ses preoccupations fondamentales, par son associa-tion avec le surrealisme et sa croyance au "merveilleux" A cote des poemes et recueils chantant l a revolte sociale et l a f r a t e r n i t e subsistent done ceux d'une poesie amoureuse personnelle et noc-turne. La publication en 1939 de Medieuses atteste 1'attraction qu'exerce encore sur Eluard une poesie amoureuse mystique. Dans une l e t t r e e c r i t e a Valentine Hugo, qui devait i l l u s t r e r le r e c u e i l , Eluard explique: "... J ' a i en t§te un grand poeme i n t i t u l e 'Medieuses', une espece de mythologie femi-nine...."^ Issue de " l a nuit grise et mauve" et d'"ombres t a i l l e e s en songe", l a femme de Medieuses ressemble peu a cette femme, universelle, que nous avons reconnue dans d'autres recueils de l a meme periode: "Ou es-tu me vois-tu m'entends-tu/Me reconnaltras-tu/Moi l a plus b e l l e moi l a seule" (Medieu-ses, PI. I, 897), demande-t-elle. 51. De meme dans Chanson complete (1939), r e c u e i l que nous avons deja loue comme un effort admirable de depassement des tentations oniriques, nous remarquons certains de ces aspects negatifs de l a nuit et des vertiges. "Dans ta poitrine les tenebres pour toujours couyrent le c i e l " (PI. I, 871), affirme le poete, et dans "Vertueux S o l i t a i r e , " dont le t i t r e est assez re-velateur: "Tu n'avais dans ton coeur que lueurs souterraines" (Chanson com-plete, PI. I, 872). Cette poesie amoureuse sombre et nocturne est comme prolongee, trouve sa continuation dans d'autres recueils qui, reprenant l a formule egolste d'un amour ; enferme en, lui-meme, sont comme l a contre-epreuve de l a poesie humanitaire d'Eluard: J'oublie et je suis oublie Et j e descends dans mon miroir Comme un mort dans sa tombe ouverte. (Le l i v r e ouvert I, PI. I, 1021)' La section de La v i e immediate i n t i t u l e e "Nuits Partagees',' nous montre 1'im-portance que representait encore l a poesie nocturne chez Eluard. Parlant de "l'absurde duree de sa v i e , l'absurde duree d'une nu i t " (PI. I, 373), le poete raconte comment, les "tenebres abyssales toutes tendues vers une confusion eblouissante, ... le visage des tentations apparaissait r e e l , entier, seul" (La vie immediate, PI. I, 374). C'est justement pour combattre ces tentations nocturnes que vont naitre a cette epoque dans l'oeuvre les accents d'une auto-critique achar-nee. Toute l a poesie 1 d'inspiration amoureuse ou d'inspiration onirique cons-t i t u e , a i n s i que nous l'avons d i t , l a contrepartie negative du theme p o s i t i f de l'espoir. E l l e obligera E l u a r d — q u i a affirme continuellement dans ses 52. textes esthetiques ou ideologiques ce passage de l a nuit close de l a reve-r i e a l a lumiere du monde— a f a i r e un effort pour rendre sa poesie de plus en plus accessible. C'est a i n s i que son inquietude deviendra une autocri-tique inseparable de son i n s p i r a t i o n et comprendra une partie importante de 1'oeuvre. Dans l a premiere "Critique de l a Poesie" de La vie immediate, Eluard avait f a i t l a denonciation de sa preciosite comme du systeme bour-geois. Faisant l a c r i t i q u e de ce q u ' i l y avait d'occulte dans le surrea-lisme, le texte avait annonce l'ouverture de l a poesie qui devait des lors refuser de se p l i e r a cet ordre s o c i a l : C'est entendu je hais le regne des bourgeois Je crache a l a face del'homme plus p e t i t que nature Qui a. tous mes poemes ne prefere pas cette " c r i t i q u e de l a poesie." (La vie immediate, PI. I, 404) De nombreux autres poemes et recueils devaient f a i r e l a denoncia-t i o n de l a complaisance personnelle dans l a solitude. "Je m'obstine a meler des f i c t i o n s aux redoutables r e a l i t e s " (La v i e immediate, PI. I, 376), d i t Eluard en denongant son ancienne approbation i m p l i c i t e , parce que t a c i t e , de l a morale t r a d i t i o n n e l l e : Je me suis vu pendfe a l'arbre de l a morale J ' a i battu le tambour de l a bonte J ' a i modele l a tendresse J ' a i caresse ma mere. (La vie immediate, PI. I, 388) La rose publique (1934), en formulant une nouvelle conception de l'amour, avait decrie "Ce chant qui t i e n t l a nuit/.../Cet amour negateur" (PI. I, 429). Et dans Chanson complete, Eluard denonce de nouveau le "vertueux so-l i t a i r e " que, malgre l u i , i l est encore: 53. Tu n'avais dans ton coeur que lueurs souterraines Tu n'auras plus dans tes prunelles que du sang S i je dois oublier que je n'ai pas su vaincre Qu'au moins tu aies connu l a grandeur de ma haine. ("Chanson complete, PI. I, 872) Le poete 3 s'etant voue a une poesie accessible et humanitaire, commence a i n s i a. f a i r e l a lente et longue c r i t i q u e de ses complaisances oniriques. Confessant ses "vingt ans au moins de solitude sans raison" dans un texte de Donner a v o i r appele significativement "Insomnie," Eluard raconte com-ment i l s 1 e t a i t enferme en lui-meme: "Je reculais lentement. Je devins i n a c t i f , improductif; je devins intangible, i n v i s i b l e , incomprehensible" (PI. I, 922). Si l a volonte de delaisser les tendances s o l i t a i r e s et oniriques pour aborder les problemes de l a " r e a l i t e objective" e t a i t l a , l a mise en oeuvre de ces intentions prendrait l'etendue de l'oeuvre eluardienne pour s'effectuer ou se r e a l i s e r . Car les exemples de cette poesie amoureuse et egoUste, dont nous .n'avons_ ' choisi que quelques-uns (Medieuses, Le l i v r e  ouvert I, "Nuits Partagees," et certains poemes de Chanson complete), abon-dent dans l'oeuvre d'Eluard. Et i l y a comme deux voix d i f f e r e n t e s — c e l l e de l a nuit et des reves, c e l l e qui atteste l'ouverture humaine — l a voix secrete ne semblant plus pouvoir se j u s t i f i e r sans cet accord avec l a voix publique. Mais l a vraie source de cette poesie est encore dans l'amour et l a nuit: i l y a done comme une serie de contre-mouvements ou le poete cher-che l ' e q u i l i b r e ou 1'accord de l a poesie personnelle et de sa morale: Qu'Eluard a i t poursuivi parallelement et non successive-ment, une oeuvre d'exploration des tenebres personnelles, de l a nuit amoureuse et du desespoir, q u ' i l a i t voulu, par a i l l e u r s , charger l e langage, comme un canon, de toutes les l i b e r t e s et de tous les possibles, ... ne contredit 54. pas pour autant cette vocation de moraliste du bonheur prenant l a parole pour tous. Tout au plus peut-on en deduire que deux poetes ont coexiste en l u i de fagon quasi-permanente, et cela jusqu'au dernier jour.' 7 Le f a i t qu'Eluard a i t toujours poursuivi conjointement ces recher-ches sur les deux plans p o e t i q u e s — en accentuant le cote humain et en f a i -sant l a c r i t i q u e de sa poesie amoureuse et personnelle sans pourtant l'aban-donner—suggere l a veritable interdependance ou interaction de ces deux themes dans l a poesie eluardienne. Souvent l a s i m p l i c i t e et l a luminosite de certains recueils nous font oublier les veritables sources nocturnes ou oniriques de cette poesie; le monde du reve devait cependant exercer long-temps son pouvoir sur Eluard. Le premier mouvement de resserrement ou de r e t r a i t ne serait jamais completement offusque, et i l y a longtemps une veritable coexistence de ces deux tendances opposees. Malgre l'apparence d'une ouverture, une grande partie de l'oeuvre et de 1'inspiration eluar-diennes reside encore dans cette poesie dite "amoureuse" ou "nocturne;" La coexistence de ces deux mouvements durera jusqu'en 1947 a peu pres, lorsqu'Eluard declarera que "La poesie doit avoir pour but l a ve r i t e pratique" f Deux Poetes d'Aujourd'hui, PI. I I , 143). Eluard se d e f i n i t alors de fagon plus e x p l i c i t e vis-a-vis de ses propres buts poetiques, et s'etonne du f a i t q u ' i l puisse encore composer des poemes egoSstes: Mais s i je chante sans detours ma rue entiere Et mon pays entier comme une rue sans f i n Vous ne me croyez plus vous al l e z au desert Car vous marchez sans but sans savoir que les hommes Ont besoin d'etre unis d'esperer de l u t t e r Pour expliquer le monde et pour le transformer Mais je m'etonne de parlor pour vous r a v i r Quand je voudrais vous l i b e r e r pour vous confondre 55. Aussi bien avec l'algue et le jonc de l'aurore -Qu'avec nos freres qui construisent leur lumiere. (Deux poetes d'aujourd'hui, PI. I I , 143) Cette prise de position de plus en plus nette l u i fera presenter chaque poeme d'Une lecon de morale (1950) sous le double aspect du bien et du mal. Cette expression formaliste de sa morale re j etre 1 1onirisme et tout espoir dans l a nuit pour proclamer une f o i renouvelee dans l a vie et l a lut t e commune: "M§me s i je n'avais eu, dans toute ma v i e , qu'un seul moment d'espoir, d i t Eluard, j'aurais l i v r e ce combat. M§me s i je dois le perdre. Car d'autres l e gagneront: tous les autres." Et ressentant une certaine impuissance devant l a tSche d'une poesie f a i t e par tous, Eluard fera de nouveau 1'auto-critique de sa complaisance pour l a solitude et de son herme-tisme precedent dans Pouvoir tout dire de 1951: Le tout est de tout dire et je manque de mots Et je manque de temps et je manque d'audace Je reve et je devide au hasard mes images J ' a i mal vecu et mal appris a parler c l a i r Je veux montrer l a foule et chaque homme >e.n d e t a i l Avec ce qui l'anime et qui le desespere Et sous ses saisons d'homme tout ce q u ' i l eclaire Son espoir et son sang son h i s t o i r e et sa peine Contre saurai-je dire a quel point j e suis contre Les absurdes manies que no.ue l a solitude J ' a i f a i l l i en mourir sans pouvoir me defendre Comme en meurt un heros ligote baillonne. (Pouvoir tout d i r e , PI. I I , 363-64) Ce n'est alors que tout a f a i t a l a conclusion de l a vie du poete q u ' i l parvient a congedier, ou a. denoncer a haute voix, les forces nefastes de l a reverie et d'une poesie egoSste. La confession, encore etouffee dans les poemes de Chanson complete et de Le l i v r e ouvert I, devient enfin c e l l e 56. d'une declaration ouverte et intransigeante. Notre etude des recueils et des poemes i l l u s t r a n t l a progression humanitaire d'Eluard nous .a. amene jusqu'a l a v e i l l e de l a Deuxieme guerre mondiale. L'un des principaux facteurs dans cet epanouissement est sans doute le traumatisme de l a guerre dont les effets sont immediatement sensi-bles dans l a poesie eluardienne. Le poeme "Liberte" auquel nous avons f a i t a l l u s i o n a plusieurs reprises, servira en quelque sorte de charniere entre cette premiere periode que nous venons d'examiner, ou le theme de l'espoir gagne en importance a travers l'oeuvre sans pourtant exclure les poemes d'inspiration amoureuse ou nocturne, et une deuxieme .qui marque en quelque sorte 1'epanouissement du theme de l'espoir humain dans l'oeuvre eluardienne. Contraignant l a voix poetique, vouee souvent pourtant a l'anonymat, a denoncer de fagon e x p l i c i t e des atrocites, l a guerre avait exige du poete un nouvel examen des valeurs poetiques. Deja en 1932 Eluard avait e c r i t que "Trop d'ecrivains, helas, sont au service de ce q u ' i l y a de bas et d'opprimant dans le monde: argent, 9 r e l i g i o n , forces brutales et aveugles, en un mot egoisme." A i n s i , lors de l a Deuxieme guerre mondiale, Eluard s'efforcera a forger un nouveau langage qui inspirera et reunira tous ceux qui luttent contre le malheur c o l l e c t i f . Cette langue simple et insistante exprime toute l a douleur et 1'indignation du poete devant l a sit u a t i o n deplorable. "Une f o i s de plus, explique L. Parrot lors de l a creation de l'Eternelle Revue en 1944, l a poesie mise au d e f i se regroupe, retrouve un sens precis a sa violence latente, c r i e , accuse, espere."'''^ La breve c i t a t i o n de L. Parrot resume tres bien les themes ou 57. preoccupations essentielles des poemes de Resistance, reunis sous le t i t r e de Au rendez-vous allemand. Faisant echo a "Novembre 1936," "La V i c t o i r e de Guernica," et "Les Vainqueurs d'Hier Periront," ces poemes comprendront une protestion de l a sorte l a plus i n s t i n c t i v e contre les injustices de l a guerre. Decriant, a haute voix ces crimes aussi bien que 1'Occupant, ces "vendeurs d'indulgence" qui les perpetuent, Eluard fera appel a l a f r a -t e r n i t e , aux droits et p l a i s i r s fondamentaux, et aux forces de l'espoir, pour combattre l'ennemi: II y a des mots qui font vivre Et ce sont des mots innocents Le mot chaleur le mot confiance Amour j u s t i c e et le mot l i b e r t e . (Au rendez-Vous allemand, PI. I, 1262) Evoquer ou affirmer les droits humains f a i t alors partie de cette protestation contre l'ennemi commun, et l a parfaite innocence des victimes rend d'autant plus deplorables ces iniquites qui frappent sans discernement. Dans le compatissant poeme "Comprenne Qui Voudra," Eluard depeint 1'image pitoyable d'une de ces f i l l e s innocentes qui "n'avaient souvent r i e n vendu du tout" et qui "ne f i r e n t en tous cas de morale a personne,"''"''' mais que l'on tondait pour avoir " f r a t e r n i s e " avec l'ennemi: Comprenne qui voudra Moi mon remords ce fut La malheureuse qui resta Sur le pave La victime raisonnable Souillee et qui n'a pas compris Qu'elle est s o u i l l e e Une bete prise au piege Des amateurs de beaute. (Au rendez-vous allemand, PI. I, 1261) L'eloge des heros, aussi bien que c e l u i des victimes, fera partie 58. de cette poesie de Resistance. Dans le poeme "Eternite de Ceux que Je n'ai pas Revus," Eluard l i e le nom de Lorca, assassine par les franquistes durant l a guerre d'Espagne, a ceux des heros et des martyrs de l a Resistance fran-gaise. Le poeme au t i t r e s i g n i f i c a t i f "A l'Eehelle Humaine," place a un rang universel ce heros, anonyme, qui incarne les vertus de l'amour: On a tue un homme Un homme un ancien enfant Tout un ideal d*homme Pour notre eternite Car i l croyait au bonheur Des autres Sa nature e t a i t d'aimer Et de respecter l a vie Sa nature e t a i t l a mienne. (Au rendez-vous allemand, PI. I, 1272-73) Parallelement a cette enumeration positive des droits de l a vie et des vertus de ceux qui les defendent, se f a i t entendre dans Au rendez-vous allemand urie protestation ouverte contre ces "bons maitres assassins." Car, di t Eluard, "L'epee qu'on n'enfonce pas dans le coeur des maitres des cou-pables/On l'enfonce dans le coeur des pauvres et des innocents" (PI. I, 1263). Le r e c u e i l , dont l a haine de l'oppresseur et l a colere de 1'inno-cent sont les themes "douloureux et obsedants," est marque par l a frequence des:mots t e l s "haine" et "colere." "La raison c'est notre haine," affirme Eluard, et dans "Les Vendeurs d'Indulgence," i l constate qu'"Il n'y a pas de pierre plus precieuse/Que le desir de venger 1'innocent" (PI. I, 1274). Finalement, dominant tous ces e c r i t s de l a Resistance, i l y a le theme de l a l u t t e f r a t e r n e l l e , de l a cooperation commune qu'exigeait l'en-treprise de combattre l'ennemi. Parlant de ce phenomene de l a guerre, H. Marcenac avait d i t : 59; Je n'y veux v o i r qu'une chose: l'atroee i n i t i a t i o n aux mysteres de l a f r a t e r n i t e . Nous pouvons interroger tous ceux qui n'ont pas f a i t les imbeciles au s o r t i r de ce c o n f l i t , de Leger a" Vaillant-Couturier, de Gromaire a Lurcat, de Barbusse a Andre Breton, l a reponse est una-nime, l a guerre leur a appris a dire NOUS. Dans ce r e c u e i l regroupant et diffusant ses poemes de Resistance sous le t i t r e de Au rendez-vous allemand, Eluard devait souvent evoquer ce "nous" devenu humain et c o l l e c t i f , et dont les dimensions ne se l i m i t a i e n t plus au couple mais embrassaient une ampleur humaine. "Nous voulions v o i r c l a i r dans les yeux des autres," expliquait deja Eluard dans Les yeux f e r t i l e s , et dans . Les-sept poemes d'amour en guerre qui font partie de Au rendez- vous allemand, Eluard arrive a parfaitement integrer le couple amoureux dans sa conception de l a c o l l e c t i v i t e f r a t e r n e l l e : Nous voulons et je dis et je veux Que l a lumiere perpetue Des couples b r i l l a n t s de vertu Des couples cuirasses d'audace Parce que leurs yeux se font face Et qu'ils ont leur but dans l a vie des autres. (PI. I, 1185) II y a dans cet ouvrage un continuel echange entre l'un et 1'autre, entre l'un et tous, l'un n'efant que le miroir de 1'autre et le resume de tous: " I I n'avait pas UN camarade/Mais des m i l l i o n s et des m i l l i o n s " (Au  rendez-vous allemand, PI. I, 1253), constate Eluard, et encore: " I l s n'e-taient que quelques-uns/Ils furent foule soudain/Ceci est de tous les temps" (PI. I, 1275). Cette f r a t e r n i t e ne devait guere, bien sOr, rester en marge de l a v i e , mais devait concourir directement au combat de l'espoir contre l'oppresseur sous toutes ses formes. Car s i Eluard proposait l a communaute aux opprimes, c'etait pour empScher ou prevenir ces i n j u s t i c e s qui les unis-saient: "Mais v o i c i que l'heure est venue/De s'aimer et de s'unir/Pour les 60. vaincre et les punir" (Au rendez-vous allemand, PI. I, 1255). Mais au l i e u de se desesperer devant les i n j u s t i c e s dont i l avait rendu conscients les hommes, Eluard transformerait une f o i s de plus ce de-sespoir, cette haine, cette colere s i negafifs' en s o i , en armes de combat: La haine a f a i t j u s t i c e de notre souffrance Et nos forces nous sont rendues Nous ferons j u s t i c e du mal. (Au rendez-vous allemand, PI. I, 1253) S i , en f a i t , Eluard a evoque dans Au rendez-vous allemand les heros morts pour les droits des autres hommes, le.bonheur simple et l a misere qui est sa negation, i l l ' a f a i t avec une f o i inebranlable dans l'eventuel triomphe de l a j u s t i c e . S'"I1 f a l l a i t bien que l a poesie p r l t l e maquis," c'etait pour assurer le retablissement de l a paix et de l'amour humain. "Quelques gouttes d'espoir dans les veines" suffi r o n t pour affirmer et perpetuer cet espoir pour lequel le sang, non sans recompense, a ete verse (voir PI. I, 1287). En recapitulation, disons simplement que l a guerre fut pour Eluard une epreuve decisive dans 1'orientation de sa poesie. Ayant ete s e n s i b i l i s e aux problemes et circonstances du moment, (se referer aux t i t r e s comme Au rendez-vous allemand et Poesie et veri t e 1942, ce dernier etant emprunte au poete laureat de 1'Allemagne), Eluard ne repohdrait plus, comme au temps de l a Premiere guerre mondiale, par une revolte narcissique. Au contraire: i l r e a g i r a i t au traumatisme de l a Deuxieme guerre par une reaffirmation totale de son amour et de l'espoir humain. Fuyant assidfiment tout egofsme, i l en-gage sa poesie comme sa vie dans l a seule entreprise qui reponde aux dimen-sions de son espoir, c?est-a-dire l a lut t e f r a t e r n e l l e . 61. Apres le malheur c o l l e c t i f de l a Deuxieme guerre mondiale, Eluard connaitrait l a tragedie personnelle de l a mort de sa femme. "Que vouliez-vous q u ' i l f i t , puisque le plus solide des liens qui le rattachaient a l a vie s'etait rompu? " (PI. I I , 208), demande Eluard dans ce poeme en prose de Poemes politiques ou i l raconte 1'accablement qui l' a t t e i g n a i t au plus pro-fond de son etre. Tente d'abord de se refugier de nouveau en lui-m8me, peu a peu avec l'aide de ses amis Eluard reprend contact avec l a vie et les autres (voir le poeme portant le t i t r e "Egolios," conjugaison grecotrlatine de Ego, "moi," et A l i o s , " l ' a u t r e " ) . Tout aussi sfirement, l a tragedie per-sonnelle amenera Eluard a une lente reconquSte de l a v i e : Toi qui fus de ma chair l a conscience sensible Toi que j'aime a jamais t o i qui m'as invente Tu ne supportais pas 1'oppression n i 1'injure Tu chantais en revant le bonheur sur l a terre Tu rSvais d'etre l i b r e et je te continue. (Poemes pol i t i q u e s , PI. I I , 223) L'on pourrait constater un parallelisme entre les deux recueils Au rendez-vous allemand et Poemes pol i t i q u e s , l'un etant 1'ouverture vers l'humanite provoquee par les evenements de l a guerre, et l'autre l a re v i s i o n des valeurs acquises imposee par l a mort de cet etre tres cher. La mort de Nusch, qui avait ete 1'inspiratrice de ses poemes pendant dix-sept ans, avait justement oblige Eluard a se tourner vers -les autres, et le desespoir l e plus absolu s'est termine par l a v i c t o i r e sur son propre malheur. Le temps deborde est l'expression de l a douleur qu'eprouve Eluard devant l a v i s i o n de cette "Morte v i s i b l e Nusch i n v i s i b l e et plus dure/Que l a s o i f et l a faira." Temoignant egalement du triomphe sur le narcissisme s t e r i l e , le r e c u e i l renferme aussi une profession de f o i humanitaire: Nous n'irons pas au but un par un mais par deux Nous connaissant par deux nous nous connaitrons tous Nous nous aimerons tous et nos enfants r i r o n t De l a legende noire oil pleure un s o l i t a i r e . (PI. I I , 114) A i n s i , dans le poeme "Dit de l a Force de 1'Amour" dans l a partie triomphale., de Poemes politiques i n t i t u l e e "Apres," Eluard r e l i e sa nouvelle conscience des souffrances de ses freres a son experience personnelle du malheur: Entre tous mes tourments entre l a mort et moi Entre mon desespoir et l a raison de vivre II y a 1'injustice et ce malheur des hommes Que je ne peux admettre i l y a ma colere II y a les maquis couleur de sang d'Espagne II y a les maquis couleur du c i e l de Grece Le pain le sang le c i e l et le droit a l'espoir Pour tous les innocents qui hal'ssent le mal. (PI. I I , 223) Exaltant d'une part ce bonheur universel a venir et a defendre pour t o u s — Eluard e t a i t le veritable messager du bonheur humain q u ' i l pro-clamait dans maints voyages a l'etranger vers cette epoque—Eluard denonce dans un poeme i n t i t u l e significativement "Aujourd'hui" le bonheur exclusif dont jouissent certains au denigrement de l a masse opprimee: Rue grise l a vertu s'y boit comme un verre d'eau saumatre Le bonheur n'a pas pied dans ma rue Parler est peu de chose l ' e a u l e g a z et 1 ' e l e c t r i c i t e Et manger a sa faim seraient plus lumineux Avoir l a peau brunie et manger a sa gourmandise Je n'en a i mime pas parle Ou done est l a muraille poetique du bien-etre Que nous l a renversions. (Poemes po l i t i q u e s , PI. I I , 227) 6 3 . A l'issue de cette epreuve personnelle qui r e t e n t i t aussit6t dans sa poesie, c'est l a cause sociale ou "1'efficience humaine" qui interesse Eluard. A i n s i Aragon, dans sa preface claivoyante a Poemes politiques (voir PI. I I , 199), a v a i t - i l voulu souligner les differences, malgre l a parente de ton, entre les preoccupations d'Eluard et celles de Rimbaud §. l a s o r t i e de leurs enfers respectifs. Poemes politiques est effectivement consacre aux evenements de l a vie en toute leur gravite; l a volonte eluardienne se trouve done rendue plus lucide par l a douleur, l a f r a t e r n i t e encore plus imperieuse apres 1'epreuve qui avait bouleverse sa vie intime. "Prenez mes mains mes camarades je suis votre," supplie Eluard, qui retrouve dans l a vie f r a t e r n e l l e les raisons de revivre: La grandeur d'Eluard est que cette revision se so i t f a i t e ,dans l e sens de l a f r a t e r n i t e . De l a douleur pouvait s o r t i r l a nuit ou l a lumiere. La solitude d e f i n i t i v e ou 1'adhesion d e f i n i t i v e a l a communaute des hommes. Eluard ch o i s i t l a deuxieme voie. La ruine d'un amour humain ne l u i l a i s s a i t pas d'autre chance que c e l l e de l a s o l i d a r i t e humaine.... Le poete pose au s e u i l de son oeuvre l a v i s i o n de sa femme morte, mais sur cette v i s i o n c'est l a precision meme de son amour, de sa tendresse, de sa sensualite v i g i l a n t e , q u ' i l reconstruit et eprouve, en 1'etendant a tout un univers f r a -ternel lentement recompose dans une rencontre vers le jour qui n'a pas son equivalent dans l a poesie frangaise.13 Au lendemain de l a Deuxieme guerre mondiale, Eluard continuera a l u t t e r (ce n'est plus l a revolte s u r r e a l i s t e n i l e combat de Resistance mais une l u t t e sans fin) pour l a j u s t i c e . Commence pendant une des periodes les plus actives de l a vie publique du poete, Poesie ininterrompue I marquera le passage du reve mystique a. l'areine de l a p o l i t i q u e , un veritable epa-nouissement du theme de l'espoir. Apres ce renfermement dans l'amour a deux, Poesie ininterrompue I accomplira ce deuxieme stade dans l'evolution 64. post-surrealiste d'Eluard qui est c e l u i de l'ouverture vers l a c o l l e c t i v i t e et vers l'amour humain. II est d'ailleurs interessant de noter que l a con-version d'Eluard au communisme mi l i t a n t coincide parfaitement avec l a cons-cience de l a s t e r i l i t e ou de 1'i n e f f i c a c i t e d'une revolte poetique narcis-sique. "Je f i n i r a i bien par barrer l a route/Au f l o t des rives imposes/Je f i n i r a i bien par me retrouver/Nous prendrons possession du monde" (PI. I I , 29), d i t le poete. Poesie ininterrompue I (1946) vient done confirmer et decrire l ' i t i n e r a i r e "ininterrompu" de cette ouverture. Une ligne de points ouvre le texte qui f a i t preuve de l a non-interruption de cette oeuvre qui cherche continueriement a se depasser } a\\se» renouveller. Eluard manifestera un effort constant pour resoudre 1'apparent c o n f l i t entre l a poesie et l a v e r i t e pra-tique, et pour se debarrasser de l a tentation amoureuse su r r e a l i s t e de l'e-soterisme ou de l'onirisme. Les premieres "pages" de Poesie ininterrompue I , portant aussi le t i t r e du r e c u e i l , nous presentent un r e c i t a t i f dialectique entre les voix de 1'homme et de l a femme. Contente de vivre en amour clos, l a femme ne recommande qu'une formule stoique de "Savoir v e i l l i r savoir passer le temps." "Je suis l a premiere et l a seule sans cesse/.../Je suis mon rayon-de s o l e i l / Et je suis mon bonheur nocturne" (PI. I I , 26), d i t - e l l e . Le debut du poeme t r a i t e a i n s i de l'egoisme du couple vivant dans "l'egale pauvrete d'une vie li m i t e e . " Le dialogue allegorique decrit les triomphes temporaires de l a femme tentatrice du poete en marche vers une conscience elargie. Mais 1'hom-me—"l'homme mortel et divise/Au front saignant d'espoir" (PI. I I , 2 6 ) — voudrait rejeter l e narcissisme d'un bonheur individuel en dressant le ta-bleau du mal humain; i l voudrait "savoir regner savoir revivre" (PI. I I , 26). 65. L'organisation dialectique du texte, dont les etapes sont c l a i -rement indiquees ("Nous avangons d'un pas t r a n q u i l l e " ; " S i nous montions d'un degre"), suit une ascension progressive. Les diverses notations d'un progres dans cette oeuvre retrospective impliquent une structure ascendante dans 1 ' i n s p i r a t i o n , d i t R. Jean. La derniere partie du poeme presente alors un amour raffermi par sa fonction dans le monde. La v i s i o n surrea-l i s t e condamnee, l'amour exclusif ne peut plus se j u s t i f i e r qu'en termes de son depassement vers les autres: Mais i l nous faut encore un peu Accorder nos yeux c l a i r s a ces nuits inhumaines Des hommes qui n'ont pas trouve l a vie sur terre II nous faut q u a l i f i e r leur sort pour les sauver. (Poesie ininterrompue I, PI. I I , 35) Comme presque toutes les oeuvres d'Eluard qui paraissent apres l a Deuxieme guerre mondiale, Poesie ininterrompue I est un veritable l i v r e de morale: eclairant les intentions du poete de convertir l a poesie a des f i n s u t i l e s , Poesie ininterrompue I i l l u s t r e alors cette revalorisation par degres du monde, en partant de l'amour clos pour a r r i v e r a l'amour humanitaire, et du monde reve pour arr i v e r a l a vie r e e l l e . Decrivant l ' i t i n e r a i r e de cette prise de conscience et de cette reconquSte du monde, Poesie ininterrompue I contiendra egalement cet aspect auto-critique auquel nous avons deja consacre une partie importante de notre etude: J ' a i ete seul Et j'en fremis encore J'avoue avoir ete abandonne Et j'avoue meme Avoir abandonne ceux que j'aimais. (PI. I I , 47) 66. Reprenant Moralite du sommeil et quelques autres poemes jusque-la i n e d i t s , le recueil accuse avec plus de colere encore l a complicite du poete avec le sommeil et les:;reves: "Je sais parce que je le dis/Que ma colere a raison .../Je sais parce que je le dis/Que mon desespoir a t o r t " (Poesie i n i n t e r - rompue I, PI. I I , 48-49). Oeuvre morale et capitale, Poesie ininterrompue I d e f i n i t a i n s i les responsabilites morales de 1'artiste. Dans les poemes jumeaux "Travail du Poete" et "Travail du Peintre," Eluard explique comment l ' a r t et l a poe-sie doivent incarner cette morale. I l s ne doivent etre "qu'une porte ouver-te par laquelle entre l a v i e , " et l e t r a v a i l de 1'artiste comme du poete est de contribuer a l a comprehension totale et a l a vie commune. Cette me-di t a t i o n sur l a v i e , l'amour, la-poesieet 1' art ,seterminera alors par une nouvelle prise de conscience du destin humain. Depassant 1'evasion par l a femme de l'epoque s u r r e a l i s t e , et que resume le debut de ce long poeme, le poete de Poesie ininterrompue I (qui est comme le resume et le survol de toute l'oeuvre eluardienne) se recharge des "nuits inhumaines" de l a d e s t i -nee des autres hommes: Mais i l nous faut encore un peu Accorder nos yeux c l a i r s a ces nuits inhumaines • Des hommes qui n'ont pas trouve l a v i e sur terre II nous faut q u a l i f i e r leur sort pour les sauver. (PI. I I , 35) Le dur desir de durer (1946) parait l'annee de l a mort de Nusch et i l l u s t r e cet epanouissement du theme de l'espoir humain que nous avons constate dans les derniers recueils'dePaul Eluard. Publie le mois meme de l a mort de Nusch, le r e c u e i l semble avoir prevu, par son ton solennel, ce "jour en trop." Le l i v r e est essentiellement un l i v r e d'amour adresse a Nusch, comme le suggerent les divers t i t r e s de ses poemes ("Ordre et Desor-67. dre de L'amour," "Mime Quand Nous Dormons," " B e l l e " ) . Dediee a Marc Chagall qui i l l u s t r e l a c o l l e c t i o n de poemes, e l l e precise davantage encore l a valeur exemplaire de l a femme a i n s i que du couple l e "premier r e f l e t " : Belle d'un jour et de toujours et de partout Ta faiblesse et ta force ont l a mime parure 0 bien aimee de tous et bien aimee d'un seul En silence t a bouche a promis d'etre heureuse Au coeur de tous au coeur d'un seul a notre coeur. (Le dur desir de durer, PI. I I , 70) Le re c u e i l met en evidence alors les rapports entre le couple et l'etat du monde: Le centre du monde est partout et chez nous Soudain l a terre bienvenue Fut une rose de fortune V i s i b l e avec de blonds miroirs Ou tout chantait a rose ouverte Sous 1'ecrasante multitude Sous l a v i e accablante et bonne. (Le dur desir de durer, PI. I I , 82-83) Tout comme Le temps deborde serait l a reaction naturelle mais narcissique du poete a l a mort de Nusch, et Corps memorable sa renaissance par l'entre-mise des p l a i s i r s sensuels, Le dur desir de durer marque dans l'eouvre elu-ardienne les liens entre l a douleur personnelle et l a misere humaine qui, tant qu'elle existera, "jetteraune ombre sur le bonheur egoistc. "Nous som-mes a nous deux l a premiere nuee/Dans l'etendue absurde du bonheur c r u e l " (PI. I I , 82), d i t le poete. "Cette negation de l'evidence de l a mort, de l a solitude dans ce qu'elle a de plus f i n a l et de plus cruel est sans doute le role primordial du couple amoureux,"^ explique R. Vernier, et Eluard lui-meme nous enseignera justement a l a suite de quelle d i s c i p l i n e du corps et de 1'esprit i l peut transformer 1'horizon d'un seul homme en "horizon 68. de tous." Cette prise de conscience de l a misere aurait pu amener le poete a ce refus t o t a l de l a poesie qu'est le silence, ou au retour a l'amour egoSste et aux tentations oniriques. "En ce temps-la, une extraordinaire resignation avait succede a l a terreur et a l a revolte" (PI. I I , 74), ra-conte Eluard dans l'epitaphe du poeme "De Solitude en Solitude vers l a Vie." Mais ce desespoir n'engendrera chez Eluard l a revolte que pour l a depasser; manifestant une profonde f i d e l i t e a l a v i e commune, a ce "dur desir de durer", i l c h o isira l'espoir dans l a f r a t e r n i t e et l'avenir. "Nous sommes l a f r a l -cheur future" (PI. I I , 79), "Nous sommes corps a corps, nous sommes terre a terre/Nous naissons de partout , nous . sommes sans l i m i t e s " (PI. I I , 83), proclame-t-il. Le dur desir de durer reste alors comme le rapport triomphal de ce c o n f l i t interne du poete; car l a misere, l e desespoir commun, le r81e du couple v i s - a - v i s de ces r e a l i t e s , ne sont jamais des cas "regies" pour l e poete humanitaire. Seulement, Eluard arrive a demontrer dans ces poemes d'une extreme s i m p l i c i t e 1'epanouissement de sa s e n s i b i l i t e a l a souffrance humaine; i l t i r e des themes du passe mauvais, de l a misere, et de l'amour a deux, une-force de t a i l l e a combattre activement cette "misere depouillee d'espoir": Un enfant nait en moi qui n'est pas d'aujourd'hui Un enfant de toujours par un baiser unique Plus insouciant qu'un premier papillon A l'aube l e printemps l u i donne une seconde Et l a mort est vaincue un enfant sort des ruines Derriere l u i les ruines et l a nuit s'effacent. (Le dur desir de durer, PI. I I , 80) 69. En 1951, Eluard publie une pet i t e c o l l e c t i o n de poemes i n t i t u l e e Pouvoir tout d i r e ; Le premier poeme du rec u e i l s'appelle "Tout Dire" et i l d e f i n i t l a tache poetique t e l l e que Paul Eluard l a congoit a cette epo-que de sa v i e , c e l l e de parler pour tous et de "tout d i r e . " (D'ailleurs le caractere experimental de plusieurs periodes de l'oeuvre semble impli-quer un effort constant chez Eluard vers un langage universellement partage.) Pour repondre aux exigences d'un t e l but, le poete ressent le besoin de dire l a misere aussi bien que l a j o i e , de souligner l a valeur de l'i n d i v i d u en chantant l'unanimisme de l'humanite: Je veux montrer l a foule et chaque homme en d e t a i l Avec ce qui l'anime et qui le desespere Et sous ses saisons d'homme tout ce q u ' i l e c l a i r e Son espoir et son sang son h i s t o i r e et sa peine. (Pouvoir tout d i r e , PI. I I , 363) La conclusion du poeme i n t i t u l e "Le Grand Souci des°"Hommes de mon Temps" exprime cet espoir dans les p o s s i b i l i t e s de vivre en f r a t e r n i t e : " I I faudra r i r e mais on r i r a de sante/On r i r a d'etre fraternel a tout moment" (PI. I I , 365), d i t Eluard, car "Plus r i e n ne nous fera douter de ce poeme/ Que j ' e c r i s aujourd'hui pour effacer h i e r " (PI. I I , 366), d i t - i l . Cette f o i dans un temps meilleur a venir na i t r a justement de cette conscience du passe et du present mauvais: Hommes de l'avenir je parle d'aujourd'hui Je suis dans le present je veux vous en convaincre Comprenez-moi car tout devient comprehensible Demain reste le centre de l a vie t o t a l e . (Pouvoir tout di r e , PI. I I , 367-68) A i n s i , ce "rien qu'un homme" qui, au debut du poeme, se heurtait tout seul contre le temps, retrouve sa valeur parmi les autres hommes: "Rien qu'un 70. homme n'a plus de sens/Vivre est le seul refuge et l a seule echappee" (PI. I I , 369). L'on a reconnu dans les poemes de Pouvoir tout dire un veritable "drame de 1'adhesion," car le r e c e u i l comporte le raisonnement du poete qui se retrouve enfin a travers ses semblables. S'inspirant alors de l a nuit pour ins p i r e r les autres, Eluard ne s'inspirera plus en depit des autres mais pour leur ouvrir les yeux aux problemes communs et sociaux. "Je ne m'endormirai que s i d'autres s ' e v e i l l e n t " (PI. I I , 365), d i t - i l . En f a i t , R. Jean affirme q u ' i l n'y a pas vraiment d'Eluard de l a f i n , comme preten-dent certains- autres c r i t i q u e s , mais que ce"dernier" Eluard est a l a f i n de sa vi e au sommet de sa force morale et de sa jeunesse v i t a l e : Apres l e plus grand abandon, l a secousse d'une revolte plus grande encore l u i rend intact le dur desir de durer. II se plonge dans l a communaute f r a t e r n e l l e des hommes comme dans un Bain de ferveur et de confiance qui rendra sa poesie plus c l a i r e encore. Jamais i l n'a impose plus de serenite a sa parole, jamais i l n'a eu davantage le sens de 1'ordre, de l' e q u i l i b r e , de l a l o i . . . de l'harmonie amoureuse. 16 Reunissant les derniers poemes du vivant de l'auteur, Poesie i n i n - terrompue II marque le couronnement de l a carriere l i t t e r a i r e de Paul Eluard "Et je devrais bient6t me t a i r e , " pressentit le poete dans cette oeuvre qui parait significativement sous le t i t r e de "Je n'ai pas de regrets." Le con-f l i t s u r r e a l i s t e y est toujours de toute evidence et forme 1'argument essen-t i e l de cette poesie alors "ininterrompue". Le f a i t qu'un equilibre s'y cherche toujours entre l a poesie et l a ve r i t e pratique est r e f l e t e par l a structuration mSme du r e c e u i l , cette tendance a u t i l i s e r des formes plus 71. rigides et des strophes rythmees et rimees etant de plus en plus accentuee dans les derniers ouvrages: "Pour s'entrkider le seul poeme/Vraiment rythme vrairaent rime" (Poesie ininterrompue I I , PI. I I , 676). L'ultime grand poeme eluardien, "Le Chtteau des Pauvres," est publie dans Poesie ininterrompue II,(1953) apres l a mort de l'auteur. (Eluard e t a i t en;train d'achever Poesie ininterrompue II dans le Perigord quand i l fut accable de cette cr i s e d'angine). L'ironie creee par le rap-prochement des deux mots "chateau" et "pauvres" dans ce t i t r e (c'etait le nom d'une v i e i l l e ferme dans le Perigord) est suggestive de ce dynamisme de l'amour qui constitue l'un des principaux themes du r e c u e i l . Or, l a f i n de ce monologue-oratorio ne reprendra pas l'idee du chateau, car le monde entier est devenu effectivement le "Chateau des Pauvres." Le poeme s'organise a i n s i suivant une progression definie menant a l a construction positive de l'espoir. Le couple exemplaire y sert a con-duire le poete vers l'humanite, et dans les tout premiers vers du poeme, Eluard raconte qu'une "longue chaine d'amants/Sortit de.'.'la prison dont on prend l'habitude" (PI. I I , 695). L'exode ne s'accomplit pas pourtant sans d i f f i c u l t e s , puisque les malheureux sont prisonniers de leur propre sens de c u l p a b i l i t e , de soumission, de lassitude: Quand i l s c r i a i e n t au secours I l s se croyaient punissables ou fous I l s etaient courbnnes de leurs nerfs detraques On entendait hurler merci Merci pour l a faim et l a s o i f Merci pour le desastre et pour l a mort benie Merci pour 1'injustice. (Poesie ininterrompue I I , PI. I I , 695-96) Dans ces poemes des t r o i s dernie'res annees de Paul Eluard, l e 72. theme du temps accede a une nouvelle s i g n i f i c a t i o n . "Le ChSteau des Pau-vres" est ponctuee par les repetitions de l a phrase, " Une longue chaine d'amants s o r t i t de l a prison...," (l'emploi du passe simple cree 1 ' i l l u s i o n que cet avenir meilleur se r e a l i s e deja). Les temps presents et futurs se rejoignent dans ce lortg poeme, demain rentrant dans aujourd'hui et le pre-sent (qui est le commencement de cette l u t t e pour un avenir meilleur) s ' a l -longeant en un present eternel; p a r f a i t , i l comporte deja l a j o i e de demain et n'est envisage qu'englobant l a foule entiere: Oui c'est pour aujourd'hui que je t'aime ma be l l e Le present pese sur nous deux et nous souleve C'est aujourd'hui qu'est nee l a j o i e . . . C'est aujourd'hui que le present est eternel. (Poesie ininterrompue,II, PI. I I , 705) D'ailleurs'une force inoule se degage de cette reintroduction d'un futur dans le present, et le poete arrive souvent a. confondre passe, present, et avenir dans une v i s i o n f r a t e r n e l l e qui t i r e sa force de ces pouvoirs con-jugues: Nous nous etions trouves retrouves reconnus Et le matin bonjour dimes-nous a l a v i e A notre vie ancienne et future et commune A tout ce que le temps nous infuse de force. (Poesie ininterrompue I I , PI. I I , 706) Certes, l a conscience que sa poesie n'a pas toujours pretendu a de s i hautes ambitions amenera Eluard £ se revolter encore contre son passe: Vois-tu j e ne suis pas tout a f a i t innocent Et malgre moi malgre coleres et refus J;& represente un monde accablant corrompu L'eau de.mes jours n'a pas toujours ete changee Je h'ai pas toujours pu me soustraire a l a vase. (Poesie ininterrompue I I , PI. I I , 704) 73. Mais cette repudiation d'un passe de complicite avec les forces du mal a s e r v i , nous 1'avons montre maintes f o i s , a effectuer une r e v a l o r i s a t i o n de l'avenir. Dans le poeme liminaire de Poesie ininterrompue II " A i l l e u r s I c i Partout," Eluard exprime ce projet d'integrer sa conception du temps dans sa revelation de l'ordre du monde: "Je voudrais m'assurer du concret dans le temps," d i t - i l tout simplement (PI. I I , 662), car son r o l e de poete de-vient c e l u i de r e f l e t e r cet "univers nouveau-ne" et de l u t t e r pour sa rea-l i s a t i o n . En recapitulation, disons que Poesie ininterrompue I I , semble r e f l e t e r mieux que presque n'importe quel autre ouvrage eluardien les eon-f l i t s d'un poete arrive au s e u i l d'un amour humanitaire mais revivant, depuis l a rencontre de sa derniere compagne Dominique, un amour personnel dans l ' i n -timite du couple. Et meme l a grande predication morale populaire, s ' a f f i r -mant en propositions simples t e l l e s les suivantes— Nos ennemis sont fous debiles maladroits II faut en p r o f i t e r N'attendons pas un seul instant levons l a t t t e Prenons d'assaut l a terre Nous le savons e l l e est a nous submergeons-la Nous sommes in v i n c i b l e s . (Poesie ininterrompue I I , PI. I I , 700) — c e t t e affirmation est decevante dans sa s i m p l i c i t e , puisque l'oeuvre reste tout aussi bien parsemee de doutes,. de contre-indications, et de replongees dans l'amour conjugal et sur. La conscience du mal et de 1'incertitude est de nouveau ce qui r e j o i n t le couple a cette foule: "Pauvres dans le chateau des pauvres/Nous fumes deux et deux millions/A caresser un tres vieux songe/Il vegetait plus 74. bas que te r r e " (PI. I I , 698), explique le poete. Car s i le couple coraprend 1'unite de force derriSre l a foule ("Comme s i nous donnions £ tous/Le pou-voi r d'etre sans contrainte") (PI. I I , 699), l a femme y garde tout de mime sa position p r i v i l e g i e e , v a c i l l a n t entre sa propre u n i c i t e ou i n d i v i d u a l i t e et l a m u l t i p l i c i t e humaine. E l l e est "Au coeur fou de l a foule et seule a. mes cotes" (PI. I I , 705), d i t le poete. Le dynamisme de l a femme reside en ce qu'elle est toujours i n d i s -pensable au poete pour rejoindre les autres, et sans les autres l a femme ne s u f f i t pas, "Comme un miroir eteint faute de recevoir/Suffisamment d ' i -mages et de passions" (PI. I I , 705). II s'effectue dans Poesie ininterrom- pue II une veritable v a l o r i s a t i o n du monde a p a r t i r du couple, et un raf-fermissement de tous les grands themes d'Eluard par cette ouverture humaine. L'on apprecie alors l'importance primordiale de ce theme de l'amour, unique et humain a l a f o i s , dans cette toute derniere oeuvre d'Eluard ou l a concep-tion d'une poesie, ininterrompue parce que l i e e a l a v i e des autres, est d'un dynamisme sans egal. S i nous avons d i t que Poesie ininterrompue II marque l'ultime epanouissement de tous ces aspects de l'espoir humain, c'est precisement que ce rec u e i l reste f i d e l e a cette dialectique eluardienne. II ne renferme point une resolution " f a c i l e " de ces enigmes qui avaient fourni l'elan de renouvellement constant a. toute une vie et a toute une oeuvre poetique, mais v i t et subit et exprime leurs apparentes contradictions. Re-capitulation de toute une oeuvre poetique, Poesie ininterrompue II ordonne les themes eluardiens-—themes qui jusqu'alors ne rentraient pas facilement dans l a v i s i o n humaine — dans un contexte f r a t e r n e l . 75. CHAPITRE IV LE DYNAMISME DES THEMES ET IMAGES DE L'ESPOIR HUMAIN Dans le chapitre precedent nous avons examine 1' elargissement general du theme de l'amour chez Paul Eluard: comment le choc de l a guerre et l a tragedie personnelle avaient en quelque sorte entraine a travers les recueils et poemes un epanouissement du theme de l'espoir humain, lequel epanouissement nous servait de point de d i v i s i o n ou plutot de charniere, dans notre etude "panoramique" de l'oeuvre. Car meme s i Eluard avait em-prunte aux surrealistes "l'emploi deregle du stupefiant i m a g e , c h e z l u i pourtant selon l a formule de Bachelard les images "germent bien, poussent bien," e l l e s jouissent de leur propre vi e organique et d'une incontestable continuite a travers l'oeuvre. En tenant toujours compte alors de cette continuity, qui ne sau-r a i t d i v i s e r en periodes distinctes cette "poesie ininterrompue," nous nous limiterons a certains themes et images eluardiens qui semblent le mieux il-lust r e r ce dynamisme interne du developpement humain a travers les divers recueils. Certes, tout un reseau d'images auront en quelque sorte "change de signe," et nous tacherons de distinguer, ou cela est possible, les images de l a premiere periode de celles de l a deuxieme, devenues souvent plus v i -goureuses dans le contexte d'un amour e l a r g i . Cette evolution est plut6t i n d i c a t r i c e du developpement ou de 1'elaboration des themes principaux. ("L'evolution du langage poetique d'Eluard r e f l e t e son effort pour trouver 1'expression l a plus complete des themes qui forment les constantes de sa 2 poesie," d i t M. Vernier.) Et certains themes;—tels l'amour et l'espoir humain, dont ces reseaux d'images marqueront justement l a progression— r e l i e r o n t les divers elements de cette poesie en evolution perpetuelle, dont 76. i l s ressortiront en f i n de compte comme les veritables constantes. L'une des constantes de l a poesie d'Eluard, ce poete d'amour par excellence, est justement le theme de l'amour meme. "L'idee d'amour se p l i e trop pour moi au f a i t d'aimer, d i t - i l , pour que j'envisage le passage v 3 de l'une a l'autre. Et j'aime depuis ma jeunesse." Meme plus que le dadai'sme, le surrealisme, ou l a Resistance, l'amour a joue un r61e capital dans l a vie d'Eluard et reste comme l e fond commun de toute son oeuvre. D'ailleurs, sa poesie se d e f i n i s s a i t toujours en termes de presence ou d'absence. de l'aimee. "Vivre c'est partager, je hais l a solitude^' d i t Paul Eluard. L'on a meme d i t que le th&me de l a poesie surgit chez Eluard de ce l u i de l'amour, et du moins l'amour a - t - i l toujours ete comme une condi-t i o n prealable a cette poesie ou le soi se trouve i n f a i l l i b l e m e n t l i e a l a presence de l'autre: "Des l'abord et sans exception, tous les moments chez Eluard, ou se revele l e sentiment de s o i , se trouvent l i e s au sentiment d'une presence.amie ou a i m e e , d i t G. Poulet. "Nous naissons l'un a l'autre en-semble a chaque aurore" (PI. I I , 320), constate le poete dans Une lecon de  morale, preexistence ou coexistence q u ' i l soulignera aussi dans Le dur desir  de durer: Je c i t e r a i pour commencer les elements Ta voix tes yeux tes mains tes levres Je suis sur terre y serais-je S i tu n'y etais aussi. (PI. I I , 68) S i cette presence de l a femme est encore comme le prealable or-donnateur de 1'existence du poete dans certains poemes de Facile et de Les  yeux f e r t i l e s ("Pour ne ri e n v o i r dans tes yeux que ce que je pense de t o i / 77. Et d'un monde a ton image/Et des jours et des nuits regies par tes paupieres" (PI. I, 509), avait d i t l'auteur de Les yeux f e r t i l e s ) , l a femme n'en sera pourtant pas toujours l a condition suffisante ou satisfaisante. L'amour clos d'une certaine periode ou un seul etre pouvait f a i r e "fondre l a neige pure/... naitre des fleurs dans l'herbef et ou l'absence de l a femme avait desoriente le poete lui-meme— S i tu t'en vas l a porte s'ouvre sur moi-meme Et je ne sais plus tant j e t'aime Lequel de nous deux est absent ... (PI. I, 1465) i •—cet amour clos ne suffiranplus. A p a r t i r a peu pres de l a Deuxieme guerre mondiale, epoque ou Eluard apprendra a ordonner ou a "reorienter" les themes qui l'avaient degu pendant l a periode s u r r e a l i s t e , le theme du couple ferme se montrera insuf-fisant a moins d'etre rattache a c e l u i , plus vaste, de 'l'humanite. Ne pou-vant plus s'enfermer dans un "miroir n o i r " a 1'exclusion de tous ceux qui subissent le malheur c o l l e c t i f de 1'Occupation, le couple sera brusquement amene a s'ouvrir vers les autres. "Une femme est plus b e l l e que le monde ou je vis/Et j e ferme les yeux" (PI. I, 177), avait dit.Eluard dans Capi- tale mais deja dans Les dessous d'une vie i l constate qu'"Il n'y a qu'une fagon maintenant de s o r t i r de cette obscurite: l i e r mon ambition a l a misere simple" (PI. I, 209). D'ou 1'extrSme importance accordee des lors a 1'image des miroirs et a tout ce qui suggerera l e r e f l e t ou l a m u l t i p l i -cation du "couple l e premier r e f l e t . " (Voir egalement le traitement du theme des yeux sous l a section sur l'espace humain de ce meme chapitre.) La connaissance du monde que l u i permettent les yeux de l a femme ("Le monde entier depend de tes yeux purs," a v a i t - i l d i t dans un de ses 78. premiers re c u e i l s , Capitale de l a douleur) dependra par l a suite de l a de-couverte toujours renouvelee de cet amour dans un amour rendu universel, r e f l e c h i , et multiple: "Le Phenix, d i t Eluard dans l'epigraphe du recueil portant significativement ce nom, c'est l e couple—Adam et E v e — q u i est et n'est pas le premier" (Le phenix, PI. I I , 420). L'amour de l a femme, ramenant le poete a l a lumiere et a. l ' i n t i m i t e , donnera au monde eluardien l a s t a b i l i t e necessaire au progres; et ce sera souvent par une dialectique des contradictions inherentes au couple que debutera l a remise en ordre du monde (voir Le ChSteau des Pauvres). Le couple restera done pour Eluard l'unite essentielle ou le denominateur commun de l'humahite, l i e u d'echanges perpetuels qui s'affirmera d'irrecusable fagon: Nous sommes deux et nous sommes tous obeissants.' Nos idees sont publiques, nos paroles sont entendues. Nous rendons honneur a l a foule que-nous limitoris. (Donner a v o i r , PI. I, 919) Le role du couple se r e d e f i n i t en termes d'une plenitude, d'un amour humain dont i l sera l e resume. De t e l s exemples de ce "nous" c o l l e c -t i f abondent dans l'oeuvre eluardienne, et demontrent souvent l e caractere dynamique de cet amour raffermi et e l a r g i . "Nous n'irons pas au but un par un mais par deux, affirme Eluard. Nous connaissant par deux nous nous con-naitrons tous" (Poemes pol i t i q u e s , PI. I I , 214). En parlant de Frangois V i l l o n , Eluard explique le progres qui amene le poete du " j e " au "nous" c o l l e c t i f : ... Avec l u i , l a poesie c'est ce qui est arrive a quel-qu'un de p a r t i c u l i e r , a un homme nomme V i l l o n . . . . Et pourtant, l a poesie doit etre aussi une chose. Au dix-neu-vieme s i e c l e , i l y a de nouveau deux fagons de dire " j e . " II y a le " j e " personnel, prive, le " j e " de Musset et de 79. i i Verlaine, et le " j e " o b j e c t i f de Lautreamont, ou le " j e " sert a dire "Nous," c'est le " j e " de tous.** Dans une deuxieme periode de l a poesie d'Eluard alors, ce " j e " de tous dominera, l'emportera sur cet autre " j e " plus obscur et referme sur lui-meme. Et s i l'objet aime restera toujours comme le centre generateur declenchant les associations qui rempliront l'espace d'Stres aimants, son r61e sera reoriente en fonction de cette ouverture vers l a m u l t i p l i c i t y . "Tu prends l a place de chacun et ta r e a l i t e est i n f i n i e " (PI. I, 460), chante Eluard dans F a c i l e ; et dans Poesie ininterrompue I le poete precise le role exemplaire et humanitaire que joue le couple: Mais du bonheur promis et qui commence a deux La premiere parole Est deja un r e f r a i n confiant Contre l a peur contre l a faim Un signe de ralliement. (PI. I I , 25) ; i Dans une deuxieme periode eluardienne (laquelle nous avons d e l i -mitee par ce dynamisme qu'elle apporte au theme de l'espoir humain), le • • i principe de l a ressemblance sera l'un des themes les plus importants. Ve-r i t a b l e preuve de 1'existence ou de 1'authenticity, ce theme du nombre, ce passage de l'un au multiple, amenera un sentiment de renouvellement qui reorientera alors tous les autres themes majeurs dans un contexte f r a t e r n e l . Dans le double mouvement de concentration et de d i l a t a t i o n — r e p r e s e n t a n t l a foule qui est aussi concentree en e l l e - — l a femme demeurera, a i n s i que i nous 1'avons deja remarque, le denominateur commun de toutes ces ressem-i blances. "Femme tu mets au monde un corps toujours pareil/Le tien/Tu es l a ressemblance" (Facile, PI. I, 459), d i t Eluard, car a travers les autres et 80. partout meme dans l'univers (voir l a partie de ce chapitre qui t r a i t e des associations avec le monde terrestre et cosmique), le poete pergoit l a fem-me aimee de sorte que "Meme quand nous sommes bien l o i n l'un de l'autre/Tout nous u n i t " (La rose publique, PI. I, 423). Dans le beau re c u e i l i l l u s t r e de photos de ce "corps memorable," Eluard raconte comment l a femme V..»surgissait de ses ressemblances/Et de ses contraires," car i l s u f f i t maintenant de retrouver les autres pour re-connaitre aussitSt 1*image de 1'aimee. De plus, l a femme gardera non seu-lement sa valeur p r i v i l e g i e e , mais 1'augmentera: tout en restant semblable a elle-meme, e l l e sera source d'echos ou de ressemblances i n f i n i e s : Tu es l'eau detournee de ses abimes Tu es l a terre qui prend racine Et sur laquelle tout s' e t a b l i t ' Femme tu mets au monde un corps toujours p a r e i l , Le t i e n Tu es l a ressemblance. (Facile, PI. I, 459) Pour apprecier l a valeur de ce r81e unique de l a femme, nous n'avons qu'a t e n i r compte du vide et de l a " m u l t i p l i c i t e d'absences" (voir les images d'echos sourds et cKetendues desertes dans Facile) que cree sa d i s p a r i t i o n . "Depuis 1924 environ, e c r i t M. Raymond, l a pensee d'Eluard gravite autour de l a r e a l i t e de l'amour, ou autour de l a r e a l i t e de l a solitude qui n'est que l'absence de l'amour."^ Pour Eluard, pour qui "vivre c'est partager," l a presence de l a femme f a i t toute 1'unite (ou similairement, faute d' e l l e , l a non-correspondance) du monde. L'identite ou l a Constance de l a femme, restant toujours semblable a elle-meme, deviendra l'un des concepts capitaux de cette poesie, car e l l e 81. sera justement ce qui engendrera ces multiplications de l'Stre a travers l'espace et le temps. Au fur et a mesure que les aspects sociaux gagnent en importance sur un amour clos et sur une poesie repliee sur elle-meme, le r61e de l a femme s'elargira aussi pour rassembler 1'image de tous, a travers tous les temps. "Je t'aime pour toutes les femmes que je n'ai pas connues/Je t'aime pour tous les temps ou je n'ai pas vecu" (Le phenix, PI. I I , 439), d i t le poete; et dans un poeme de La vie immediate (ou l a struc-ture identique des vers met en r e l i e f l'emploi de t r o i s temps differents du meme verbe), Eluard parlera de cette "Femme avec laquelle j ' a i vecu/Femme avec laquelle je vis/Femme avec laquelle je vivrai/Toujours l a meme" (La  vie immediate, PI. I, 366). De Nusch a Dominique ce que Paul Eluard soulignera avant tout est ce reseau de ressemblances qu'elles etablissent entre elles-mSmes et les autres; l a seule presence de l a femme impliquera tout un reseau de gestes, de regards, et de qualites communes: "Et c'est toujours lem§me aveu, l a meme jeunesse, les m§mes yeux purs, le meme geste ingenu de ses bras autour de mon cou, l a meme caresse, l a meme revelation" (Les dessous d'une v i e , PI. I, 202), d i s a i t deja Eluard dans "La Dame de Carreau." D'ailleurs l a Constance de son un i c i t e ou du principe de l a ressemblance est precisement ce qui permettra au poete de percevoir les similitudes entre les gens et d'aller vers les autres. "Tranquille seve nue/Nous passons a travers nos semblables/Sans nous perdre" (Facile, PI. I, 461), d i t Eluard dans un poeme appele justement "l'Entente." Dans un autre poeme du meme r e c u e i l , le poete chante le merveilleux pouvoir de renouvellement que renferme ce principe de l a ressemblance: 82. Je m'emerveille de l'inconnue que tu deviens Une inconnue semblable a t o i semblable a tout ce que j'aime Qui est toujours nouveau. (PI. I, 466) Ayant presente brievement l a femme et le principe de l a ressem-blance chez Eluard, nous nous proposons maintenant d'observer les rapports entre l ' i n d i v i d u et l'humanite, ou le continuel va-et-vient entre l'une et tous dans l a poesie eluardienne. Cette idee d'echanges perpetuels; qui est sur,tout p o s i t i v e , ren-ferme certains dangers, suggeres par les exemples deja souleves, et q u ' i l faudrait signaler tout d'abord. "Retrouvant partout son amour dans le monde et le monde dans son amour, d i t G. Poulet, le poete se situe finalement en un instant et en un l i e u situes par-dela toute separation et toute d i f f e -7 1 renciation." II y a done parfois, comme suggere le c r i t i q u e , une sorte de si m p l i f i c a t i o n ou d'egalisation universelle de l'Stre qui semble par l a suite perdre son i n d i v i d u a l i t y a travers ses reiterat i o n s perpetuelles. "Tout est comparable a tout, tout retrouve son echo" (Donner a v o i r , PI. I, 971), d i t Eluard. Etant l a conscience enregistreuse et m u l t i p l i c a t r i c e (d'ou l a r i -chesse symbolique qu'elle represente pour le poete humanitaire), l a femme doit accepter de se voi r p l u r a l i s e e , de v o i r m u l t i p l i e r les aspects qui per-mettent en premier l i e u le passage aux autres: I Je t ' a i i d e n t i f i e e a des §tres dont seule l a variete jus-t i f i a i t le nom, toujours le meme, le t i e n , dont je voulais les nommer, des etres que je transformais comme je te trans-formais, en pleine lumiere, comme on transforme l'eau d'une source en l a prenant dans un verre, comme on transforme sa main en l a mettant dans une autre. (La v i e immediate, PI.I, 374) 83. Le phenomene se presente sous forme d'une dialectique entre l a variete des §tres ressemblants d'une part, et d'autre part les ressemblan-ces ou les "identites dissimulees" d'itres d i f f e r e n t s : "Et l a premiere d i f -ference/Entre des i t r e s fraternels/Et l a premiere ressemblance/Entre des i t r e s d i f f e r e n t s " (Poesie ininterrompue I, PI. I I , 32). D'ou 1'extreme im-portance du semblable chez Eluard, surtout dans l a premiere periode ou l a preponderance des mots "semblable," "ensemble," "ressembler," etc, et de leurs variantes est indeniable. Souvent le danger de cette dialectique se manifeste par le motif de l ' o u b l i . Le theme surr e a l i s t e reapparait a travers l'oeuvre, et l a fem-me aimee, qui ne survit qu'a condition de r e f l e t e r les autres, est parfois alors oubliee. "Nous ne sommes pas t r i s t e s ensemble/Je t'oublie" (La vie  immediate, PI. I, 381), constate Eluard dans un poeme i n t i t u l e s i g n i f i c a t i -vement "Les Semblables": l a concurrence f a i t que leamonde n'est plus pour Eluard que ressemblances. Cependant, i l y a moyen de racheter en quelque sorte l a valeur de l a femme par une nouvelle fonction de symbole ou d'arche-type. "De l'objet aime comme de sa poesie, d i t G. Poulet, on peut dire qu'ils se repetent, qu ' i l s se recommencent, qu'ils sont infiniment substi-tuables." L'existence de l a femme est comme infiniment universalisee et le t o i feminin, a mesure qu'elle rassemble ses semblables, "n'est plus f i -gure mais un signe." Au l i e u d'une degradation, ce passage de l'un au multiple qu'oc-casionne l a m u l t i p l i c a t i o n de l'etre instaure cet etre d'un nouveau dyna-misme (fftt-ce aux depens de son caractere unique, de son identite person-n e l l e ) . La faculte qui se pretait merveilleusement au pouvoir m u l t i p l i c a -teur du reve — "Que de vivants a retrouver/Que de lumieres a eteindre/Je 84. t'appellerai Visuelle/Et m u l t i p l i e r a i ton image" (A toute 6preuve,PI. 1,293) —doue l a femme d'une sorte d'ubiquite. Alors que certains critiques ont voulu v o i r dans cette m u l t i p l i c a t i o n de l'etre une resignation, ou un re-noncement a 1'individualite, pour Eluard e l l e incarnait plutot un mouvement de rajeunissement ou de renouvellement perpetuel: "l 1aimee sera devenue, explique D. Baudouin, l'inconnue toujours semblable a elle-meme en sa per-petuel le nouveaute."^ Ce principe de l a similitude aura done comme but de rassembler le disparate. Eluard cherchait, d i t R. Vernier, dans l a conception c o l l e c t i -11 v i s t e " l a preuve, par le plus grand nombre, de ce qui est v r a i . " Allant sans cesse du p a r t i c u l i e r a l'universel et de l'universel au p a r t i c u l i e r (voir Donner a v o i r , PI. I, 943), le poete cherchera ce qui f a i t de tous les i t r e s un seul §tre. " I I nous s u f f i t d'etre chacun pour §tre tous" (Poesie  ininterrompue I I , PI. I I , 676), d i t Eluard, et deja dans Poesie ininterrom- pue I: La je vois de pres et de l o i n La je m'elance dans l'espace La je reviens au monde entier Pour rebondir vers chaque chose Vers chaque instant et vers toujours Et je retrouve mes semblables. (PI. I I , 12) A travers les quelques exemples releves, nous avons tftche de de-montrer une evolution progressive, al l a n t de l a femme inaccessible, ou d'un amour e l e c t i f et desinearne (voir l e poeme "Amoureuses" de A toute epreuve), jusqu'aux ressemblances vivantes, et enfin a l a reponse unifiante (voir l e diptyque "Une Pour Toutes" et "Toutes Pour Une" de Cours naturel). Enfin de compte Eluard est c e l u i , d i t D. 'Baudouin, qui "reussit le plus heureu-85. sement a accorder l ' u n i c i t e et l a p l u r a l i t e , a depasser 1'individuality d'une femme vers cette impersonnalite qui donne un caractere universel a 12 sa poesie amoureuse." Le principe de l a ressemblance et le mouvement d'echanges perpetuels q u ' i l suscite doit done toute son importance au f a i t q u ' i l renferme ces innombrables multiplications dans un mouvement de va-et-vient continuel, q u ' i l reoriente toute l a poesie eluardienne dans un con-texte humain; le devoir de rendre reel est devenu c e l u i de rendre sensible ou accessible a tous. Quand Eluard parle, comme d i t le t i t r e d'un poeme de Corps memorable, i l parle alors "D'un et de deux, de tous." Le poeme pour l a femme s'est effectivement change en poeme chantant les vertus de tous car, d i t Eluard, "Je me repete t a voix cachee/Ta voix publique?1.'' (Facile, PI. I, 465). Ce continuel va-et-vient de l'une a tous manifeste, a i n s i que nous 1'avons vu, l a dialectique entre l'amour du couple et l'amour humain a travers de nombreuses images poetiques. De c e l l e s - c i , figurent parmi les plus importantes, ou du moins les plus riches en p o s s i b i l i t e s de m u l t i p l i -cations, les images relevant de l'ordre de l a biologie humaine. La presence physique etant d'extrSme importance pour Eluard (ce n'est point une coincidence s i Corps memorable date d'une periode depourvue d'espoir pour Eluard), e l l e restera toujours chez l u i comme le niveau con-cret ou fondamental auquel tout reviendra ou se referera. Nous avons d i t que l a presence du poete avait ses veritables origines dans l a presence de 13 l'aimee, et plus specialement dans le corps de c e l l e - c i , de sorte que les parties du corps feminin comprendront les "elements" memes de son univers: 86. "Je c i t e r a i pour commencer les elements/Ta voix tes yeux tes mains tes levres" (Le dur desir..., PI. I I , 68). En f a i t , nous verrons que le corps de l a femme, rendu a sa fonction de "miroir c l a i r du corps humain," s'assi-gnera l a tache de r e f l e t e r 1'ensemble des corps humains. De toutes les images du corps humain chez Paul Eluard, cel l e s des yeux refletent le mieux cette idee de correspondances entre le corps de 1'aimee et le corps des autres. Etant le premier moyen de "contact" entre des i t r e s inconnus, les yeux supportent, pour des raisons des plus evidentes, le concept d'un miroir: dans les premiers poemes les orbes des yeux avaient r e f l e c h i un amour intimiste et ferme. "La courbe de tes yeux f a i t l e tour de mon coeur" (PI. I, 196), d i t Eluard dans Capitale de l a douleur, et peu a peu le champ-de v i s i o n s'ouvrira pour r e f l e t e r 1'ensemble des i t r e s hu-mains. "Multiple tes yeux divers et confondus/Font f l e u r i r les miroirs/.../ Ou les horisons s'associent" (PI. I, 460), chante l'auteur de F a c i l e ; pour l u i les yeux, " f e r t i l e s , " sont devenus un veritable l i e u de rencontres oil s'associent le subjectif et l ' o b j e c t i f , le monde du couple et le monde de l'humanite entiere. Cette image des yeux j o u i r a en f a i t d'une place p r i v i l e g i e e dans cette v i s i o n "unanimiste" ou humanitaire. Dans l a premiere periode le pres-tige des yeux reside dans leur pouvoir de rendre au poete 1'image de son amour- et d'un monde ordonne par cet amour egocentrique. La naissance de l a femme-reflet, cet etre qui sort de son principe meme pour r e f l e c h i r l'amour et exorciser a i n s i les dangers du naufrage et les profondeurs de l ' e a u — "Tu te leves l'eau se deplie/.../Tu es l'eau detournee de ses abimes" (Facile, PI. I, 459), d i t Eluard—n'apporte en s o i r i e n de nouveau a l a • J , - • 14 t r a d i t i o n de l a poesie amoureuse. 87, Mais les yeux etant, tout comme l'eau, de veritables miroirs fe-conds, i l s seront, dans l a deuxieme partie de l'oeuvre eluardienne, l e mi-l i e u vivant ou s'effectue l'echange a double sens. D'une part les yeux servent de recepteurs, de l i e u d'accueil absorbant tout simplement ou enre-gistrant les images. "Le s o l e i l et l a nuit passeront dans nos yeux" (PI. I, 799), d i t Eluard dans Cours naturel, et l a "mer absorbante" des yeux ne f a i t alors que s'approprier de ces phenomenes naturels. Mais d'autre part, les images du monde viendront se r e f l e t e r ou se projeter dans les yeux pour Stre ensuite relayees, id€e d'echange reciproque qu'exploitera au maximum le poete de l'amour f r a t e r n e l . "Nous voulions v o i r c l a i r dans les yeux des autres" (Les yeux f e r t i l e s , PI. I, 497), d i t - i l ; car s i les yeux sont aptes a rendre au poete sa propre image, ne s o n t - i l s pas aussi susceptibles de l u i rendre l'image du monde? "Aimer, avoir conscience d'aimer, c'est pren-dre en meme temps conscience d'un monde dont l'image surgit dans 1'esprit associee a l'image de l'aimee... c'est recevoir en chaque regard de c e l l e -c i 1'ensemble des r e a l i t e s cosmiques... . " ^ La ou reside 1 ' o r i g i n a l i t e d'Eluard est justement dans son u t i l i -sation de cette fonction "transmettrice" des yeux pour ranimer l e concept de l'echange reciproque: s ' i l constate des Les yeux f e r t i l e s que "Tes yeux .../Ont f a i t a mes lumieres d'homme/Un sort, meilleur qu'aux nuits du monde" (PI. I, 493), c'est que les yeux de l a femme, rendus " f e r t i l e s " dans tous les sens, commencent vers cette epoque a incorporer l'image du monde et surtout c e l l e des autres humains. Dans l a deuxieme periode alors les yeux refleteront l a lumiere plus vaste de l'humanite. "Mes yeux se peuplaient d'hommes et de femmes..." 88. (A l ' i n t e r i e u r de l a vue, PI. I I , 154), expliquera le poete pour qui les yeux auront depasse leur r81e passif de r e f l e t e r . Devenus plus a c t i f s , les yeux serviront par l a suite a unir les hommes les uns aux autres. A plu-sieurs reprises, Eluard mettra en valeur cette " r i v i e r e d'yeux et de pau-pieres'-' servant de moyen de connaissance a i n s i que de point commun pour unir les hommes: "Tous les hommes communiqueront par l a v i s i o n des choses et cette v i s i o n des choses leur servira a exprimer le point qui leur est commun ..." (Donner a v o i r , PI. I, 945). Voir devient dans l a poesie elu-ardienne un veritable acte genereux, et s i le poete eprouve, tout comme ses amis peintres, le desir de "donner a v o i r " , c'est pour p a r t i c i p e r a cet acte de double echange: "Voir c'est recevoir, r e f l e t e r c'est donner a. v o i r " (PI. I, 964), explique Eluard. Dans un poeme i n t i t u l e "Paroles Peintes" • le poete l i e directement l'acte de v o i r a c e l u i de r e f l e t e r ou de donner. La vue devient offrande: Pour vo i r tous les yeux r e f l e c h i s Par tous les yeux Pour v o i r tous les yeux aussi beaux Que ce qu'ils voient Donner Mon Bien Donner Mon Droit. (Cours.naturel, PI. I, 822) Cette capacite que manifestera le theme du regard de s'adapter aux exigences d'une v i s i o n humanitaire constituera done tout son dynamisme et sa vigueur, et le theme des yeux demeurera alors theme central du dernier Eluard aussi bien que du debutant su r r e a l i s t e . En f a i t , s i l'on pouvait de-c r i r e une situation essentielle chez Eluard, ce serait c e l l e d'yeux se r e f l e -tant dans d'autres yeux et de regards s'offrant mutuellement ce qu'ils re-89. goivent: "Des yeux on ne peut plus dire q u ' i l s voient sans etre vus, ex-plique Eluard, car i l s s'ouvrent dans d'autres yeux, dans d'autres corps..." (Poemes retrouves, PI. I I , 877). Dans certains poemes de l a revolte, les yeux deviendront meme l ' o u t i l commun pour defaire l'ennemi ("Dans les yeux/ chacun montre son sang"; "Dans nos yeux un seul frisson/Un seul sourire eteint l' a r b i t r e " ) (Cours naturel, PI. I, 814, 825); et dans maints poemes te l s "Paroles Peintes" de Cours naturel (et ou l'insistance sur le "pour", "Pour tout comprendre/.../Pour v o i r . . . " evoque l'idee d'un devoir), l e theme de l'echange vi s u e l est presente dans une lumiere humaine ou morale. Nous venons de considerer 1'importance des images des yeux dans l a perspective - de l'echange humain t e l l e qufelle se manifeste a travers "l'espace humain" du corps. Incorporant en meme temps les concepts d'of-frande et d'accueil, — l e s yeux refleteront les images pour ensuite les o f f r i r aux autres y e u x — l e theme des yeux se montrera a cet egard v o i s i n de c e l u i des mains. De nouveau, Eluard s'elevera d'un concept individua-l i s t e a c e l u i , plus approprie a sa poesie c o l l e c t i v e , de l a main "univer-s e l l e . " "Je ne veux pas les lacher/Tes mains c l a i r e s et compliquees/Nees dans le miroir clos des miennes" (PI. I, 495), d i t l'amant de Les yeux fe r - t i l e s ; mais deja dans Cours naturel l a femme de c e l u i - c i exprimera le desir de "toucher" aux autres: "Mene-moi par l a main/Vers d'autres femmes que moi" (PI. I, 807). Dans Poesie ininterrompue I egalement, l e poete souhaitera que "Ses mains posent leur paume/Sur chaque t§te qui s'eveilie/Pour que les lignes de ses mains/Se continuent dans d'autres mains" (PI. I I , 28). Les motifs de l a main tendue et de mains qui se serrent, "Mains par nos mains reconnues," seront alors des constantes de l a poesie mflre d'Eluard; et l a main, dont deja. les doigts suggerent l'idee d'emmelement ou 90. d'entrecroisement, est avec les yeux l'une des images les plus usitees dans cette poesie pour concretiser le concept de l'echange humain. (Notons cependant, que de nouveau ce progres est d'abord rendu possible par une vi s i o n plus restreinte et basee sur l'amour du couple: "Nous deux nous te-nant par l a main/Nous nous croyons partout chez nous" precise le poete de Le phenix) (PI. I I , 440). L'amour aura l ' e f f e t de f a i r e f l e u r i r partout ses miroirs et les mains se refleteront alors dans d'autres mains: Ce sont les mains de toutes les femmes Et les mains des hommes leur vont comme un gant Les mains touchent aux mimes choses. (PI. I, 460) Depuis Facile et Cours naturel i l semble que les mains incarnent avec insistance 1'aspect genereux de 1'homme et seront veritable moyen ou vehicule de communication. C'est pourquoi, d i t Eluard, "Nous avons nos mains a miler" (Le l i v r e ouvert I, PI. I, 1014), et dans Le phenix i l parle d'"une main tendue une main ouverte/1../Une v i e l a vie a se partager" (PI. I I , 444). De mime qu'avec l e theme des yeux, c e l u i des mains s'elargira pour s'adapter aux dimensions d'une poesie "engagee": les "mains u t i l e s " des honnites gens lutteront pour une j u s t i c e future,et, d i t le poete, "Les mains ouvrieres redonnent au mot "aimer" tout son.sens innocent, premier" (Donner a v o i r , PI. I, 932). De toutes les images corporelles r e l i a n t les i t r e s humains, c e l l e du sang semble exprimer le mieux, a cause de sa nature meme, le principe unificateur. "Les chemins tendres que trace ton sang clair/Joignent les creatures" (PI. I, 461), explique Eluard dans cette image sanguine de Facile qui effectue un rapprochement entre les "ramifications" ou branches des veines et arteres, et un reseau r e l i a n t les creatures humaines. J.-P. Richard expliquera dans son.livre Onze etudes sur l a poesie moderne ce role p r i n c i p a l 91. du sang dans l a poesie eluardienne: Diverses lia i s o n s imaginaires soutiennent ce dynamisme de l a vie sanglante; l a plus importante decele une ana-logie de fonctionnement entre les routes, dont nous sa-vons l a valeur expansive, et les vaisseaux sanguins qui conduisent eux aussi l e f l o t v i t a l hors d'un foyer a c t i f , le coeur, vers une p e r i p h e r i e — v i s a g e , mains, peau, levres, s e i n s — l i b r e m e n t ouverte aux jeux du desir et de 1'espace.16 C'est a i n s i que "toutes les branches du sang", en se prStant a de multiples associations avec d'autres images du corps humain, agiront comme agent unificateur entre les etres humains. A i n s i le sang s e r a - t - i l souvent t r a i t e de principe i1luminateur, illuminant justement les innombrables simi-litudes entre les etres: l'idee du "sang c l a i r " de l a femme de Facile sera developpee a travers cette poesie. Dans Au rendez-vous allemand, l e poete de l a Resistance affirme qu'"Un rayon s'allume en nos veines," et l'un des meilleurs traitements du concept du sang eclairant les ressemblances humai-nes se trouve sans doute dans Le phenix: "Un enfant s'allumait dans l e f l o t de son sang/Sa transparance e t a b l i s s a i t l a ressemblance" (PI. I I , 435). (II est a noter que le sang-seve semble s'e c l a i r e r , comme dans les images des yeux aussi, a travers les ressemblances qui sont ses " r e f l e t s . " ) Souvent cette idee de l a ressemblance est concretisee par un echan-ge physique entre l e sang des uns et des autres. Dans le poeme "Vivre" du premier Livre ouvert (le poete parle bien sQr de vivre avec et pour les autres), Eluard exprime le desir "d'avoir dans son coeur l e sang d'un autre," de se construire "entier a travers tous les etres" (PI. I, 1013). Et l e theme du sang parviendra par l a suite S exprimer toute l a vigueur de l a v i e sanglante dans un contexte f r a t e r n e l : l e sang represente l a possibi-l i t y de naissances perpetuelles, de creation indefiniment repetee, i l i n -92. carne alors l'espoir d'une vie meilleure, et parfois meme exprime, a i n s i que dans "La V i c t o i r e de Guernica," un d e f i commun a l a mort et aux forces du mal: "Les femmes les enfants ont les memes roses rouges/Dans les yeux/ Chacun montre son sang" (Cours naturel, PI. I, 814). II faudrait preciser que cette idee de reseaux, que suggere l ' i -mage du sang, est souvent evoquee par les autres images du corps. Dans Cours naturel par exemple, Eluard parle du " F i l e t de chaleur l a bouche," de "bras prodigues', bras repetes," et encore de l a "levre gonflee, meurtrie/ A chercher ses semblables." Le grand nombre de comparaisons des chemins et des routes (lesquelles favbriseront egalement le rapprochement avec le monde terrestre et cosmique) avec les yeux, les mains, les levres, ou le sang, creera en meme temps 1'impression d'un progres a travers l'humanite: "Pour que tes yeux aient leur route pavee" (Le l i v r e ouvert I, PI. I, 1018). Le "Pour ne plus r i e n v o i r dans tes yeux/Que ce que je pense de t o i . . . " (PI. I, 509) de Les yeux f e r t i l e s , formule narcissique et fermee, se transformera en constatation d'un progres humain, car "Dans tes yeux ceux qui nous reve-lent/Notre solitude infinie/Ne sont plus ce qu'ils croyaient i t r e " (Les yeux  f e r t i l e s , PI. I, 493). L'echange du regard se prolonge, explique G. Poulet, en echange de paroles, de gestes, de levres et de mains ; tout est enfin implique dans un reseau d'echos et de gestes reproduits car, d i t Eluard, "l'echo le plus l o i n t a i n rebondit entre nous." La derniere strophe de "Sans Age" confond dans un seul "bouquet" les images des mains, des levres, et du sang: Mains par nos mains reconnues Levres a nos levres confondues Les premieres chaleurs f l o r a l e s A l l i e e s a l a fraicheur du sang Le prisme respire avec nous, (Cours naturel, PI. I, 799) 93. Ces similitudes ou "reseaux"physiques entre les §tres deviendront alors tr§s importantes dans le passage du corps de l'aimee a tous les corps, a "tous nos corps vivants". Lors de notre etude du principe de l a ressem-blance nous avons d i t que l a femme S t a i t l e resume ou denominateur commun de tous les Stres, et ceci est egalement valable sur le niveau physique. Le corps de l'aimee represente, est l a concentration pour a i n s i d i r e , de tous les corps. Par l e moyen des bras, des yeux, du sang, et des levres de l ' a i -mee, Eluard aboutit H l a p l u r a l i t e totale: " E l l e s et ses levres racontaient/ La vie/D'autres levres semblables aux siennes" (Les yeux f e r t i l e s , PI. I, 504). L'equation oculaire ayant aussi aide a supprimer toute difference et k ramener l'etre a une presence typique - - " M i l l e regards p a r e i l s egalisent l a chair" l a recompense personnelle pour Eluard residera justement dans ce don d'ubiquite et de perpetuite que nous avons deja souligne chez l a fem-^ 1 8 me dans sa poesie. Or, toutes ses parties physiques, etablissant ces "cRemi'ns de chair," uniront maintenant les images de l'homme et de l a femme ( y o i r ^ L e l i v r e ouvertl? PI. I, 1027); et le corps de l a femme permettra a Eluard de percevoir les similitudes, sur un niveau palpable et concret, entre les gens: Des yeux on ne peut plus dire q u ' i l s voient sans §tre vus, car i l s s'ouvrent dans d'autres yeux, dans d'autres corps par lesquels nous passons de l a vie a l a v i e , de l a chaleur a l a chaleur, de l a lumiSre a l a nuit et de l a nuit a l a lumiere. (Poemes retrouves, PI. I I , 877) C'est cette perception des similitudes et des rapports physiques entre les hommes qui f a c i l i t e r a l e passage de l a femme a l a m u l t i p l i c i t y : "Au flanc qui se repete/Tes mains tes yeux tes cheveux/S'ouvrent aux cr o i s -sances nouvelles/Perpetuelles" ( L e s yeux f e r t i l e s , PI. I, 507). Eluard ne 94. pourra presque plus v o i r le corps de l a femme detache du corps commun des autres. "La fine trame de l a vie/Couvre doucement ton visage" (PI. I, 1014), d i t - i l dans Le l i v r e ouvert I, car le visage q u ' i l voit n'est plus c e l u i de l a femme unique, mais les "Visages bons au feu bons au f r o i d / . . . / Visages bons a tout" (Cours naturel, PI. I, 812) de tous. Representant alors le niveau le plus fondamental d'existence— "L'homme a l'ecorce poreuse a faim a s o i f " (Donner a v o i r , PI. I, 922) — le corps humain sera pour Eluard un moyen de rejoindre et de communiquer avec les autres: "Ma chair est ma vertu," constate l a femme. Dans "L'En-tente" de Facile ce seront justement les elements corporels (le sang, l a main, les yeux, entre autres) qui soutiendront cette idee d'entente fonda-mentale entre les Stres humains. La presence physique servira a rejoindre les autres et a exorciser les dangers communs, phenomene qui explique les frequentes references, dans les poemes de Resistance et de revolte, au peu-plement heureux des espaces et au rassemblement de l a foule: I l s etaient quelques-uns qui vivaient dans l a nuit I l s n'etaient que quelques uns I l s furent foule soudain. (Au rendez-vous allemand, (PI. I, 1274-75) En conclusion de cette partie alors, cette poesie de l'espace humain (un espace essentiellement physique, corporel) r e f l e t e sur un niveau concret 1'evolution humanitaire de l a poesie eluardienne. Partant d'une optique fermee ou " E l l e a l a forme de mes mains/Elle a l a couleur de mes yeux" (Mourir de ne pas mourir, PI. I, 140), le corps de l a femme s'est peu a peu mis a r e f l e t e r le monde des autres aussi bien que l'univers entier. (Se referer a l a derniere partie de ce chapitre qui t r a i t e des associations 95. avec le monde terrestre et cosmique.) Les elements du .corps jusque-la im-portants pour le poete d'amour (les mains, les yeux, etc.) vont r e v e t i r une importance elargie dans un contexte plus vaste: i l s permettront d'abord ce passage du corps de l'une a tous les corps, a l a "douce chair r e c u e i l l i e " : Sans songer a d'autres s o l e i l s Que c e l u i qui b r i l l e en mes bras Sans t'appeler d'un autre nom Que notre amour Je v i s et regne entre des murs Je v i s et regne hors des murs Sur les bois sur l a mer sur les champs sur les monts Et sur les yeux et sur les voix qui les repetent. (Le l i v r e ouvert I, PI. I, 1016) Pes Facile et Les yeux f e r t i l e s a peu pres, le theme des corres-pondances physiques entre les etres renforcera c e l u i de l'espoir humain de fagon systematique. Le corps, veritable moyen de procreation assurant l a continuity de 1'espece, ce "corps commun/Qui a son matin/Et son midi et son minuit/Et de nouveau son matin" (Poesie ininterrompue I, PI. I I , 32), n'est-i l pas l a manifestation par excellence de l'espoir humain? "L'ombre s'en-terre moi je reste/Le jour s'embourbe moi je dure/Corps maladroit moral u t i l e " (Cours naturel, PI. I, 832), d i t Eluard. Rattachant done ces themes a un aspect physique, les images des ressemblances corporelles, deja s i evidentes, servent a rendre plus concret ou a renforcer sur un autre eche-lon d'autres themes, plus abstraits, de l a ressemblance humaine, et devenus s i importants pour le poete de 1 *apres-guerre et de l a l u t t e humanitaire. Les s i m i l a r i t e s des corps et l a nature fondamentale des besoins physiques fondent le sens eluardien de l' u n i c i t e , de l a s i m p l i c i t e , de l a complicite humaine: le "nous" s i g n i f i a n t l'absolu communaute de l ' e s p r i t s ' o b j e c t i f i e a travers les espaces humains sous l a forme d'un corps commun. 96. LA NQUVELLE PERSONNALITE HUMAINE Nous avons d i t que pendant l a deuxieme periode de son oeuvre poe-tique Eluard cherchait surtout les s i m i l a r i t e s ou les ressemblances suscep-t i b l e s de rapprocher les gens les uns des autres. Nous venons de v o i r com-ment i l se servait de certains elements physiques pour souligner ces a f f i -n i t e s. II conviendrait maintenant alors de noter brievement les qualites humaines, plus abstraites, qui sont attachees a ou traduites par les images de l'espace humain et qui serviront egalement de point de rapprochement. Pour ce f a i r e , nous avons ch o i s i de regrouper ces nombreux concepts—1'en-fance, l a jeunesse, l a f e r t i l i t e et l a f r a i c h e u r — a f i n d'en degager quelles qualites ou t r a i t s universels le poSte assignera a cette nouvelle personna-l i t e humaine. De toutes les images eluardiennes, celles de 1'enfance et de l a jeunesse figurent parmi les plus s i g n i f i c a t i v e s , etant in d i c a t r i c e s de l a valeur de l a naissance et en f i n de compte de l a qualite de l a vie mime dans ce monde. Pour Eluard, d i t A. Fabre-Dive, "l 1enfant apparait comme 1'expression et le temoignage vivant du bonheur qui nait d'un amour parta-ge,"^ car e c r i t Eluard dans ke phenix: "L*enfant r e f l e t anime un amour reciproque." Etant'.issu de l a communion l a plus elementaire du couple (le l i e n entre 1'enfant et le bonheur est pour Eluard des plus evidents), 1'en-fant partage ou accentue certaines qualites cheries de l a femme. Souvent l a presence enfantine se superpose a 1'apparition actuelle de 1'aimee, t e l dans "La Petite Enfance de Dominique": "Un enfant s'allumait dans le f l o t de son sang" (PI. I I , 435). (D'ailleurs i l est interessant de noter que cer-tains aspects du psychisme enfantin, developpes pendant l a periode surrea-97. l i s t e du poete, seront reconnaissables dans norabre de t r a i t s s t y l i s t i q u e s t e l s le goflt de 1'enumeration, 1'hyperbole, et l a l i b r e juxtaposition d ' i -mages.) Ce sont plutSt les raisons morales de ce comportement, souvent semblable, de l a femme et de 1'enfant, qui nous interessent surtout. "Ma b e l l e , d i t Eluard, i l nous faut v o i r f l e u r i r / L a rose blanche de ton l a i t . / Ma b e l l e i l faut v i t e i t r e mere/Fais un enfant & ton image..." (Poemes pour  l a paix, PI. I, 33-34). Dans ce poeme du jeune poete, 1*image de l a rose blanche et du l a i t souligne toute l a purete et 1*innocence qu'incarnent et 0 l a femme et l'enfant dans -la poesie d'Eluard. (Significativement, Eluard recourt au monde enfantin et a l a nostalgie de ses annees d'enfance avec le plus d'insistance lors de l a suppression de ces vertus de purete et d'in-nocence par l a guerre, ou lors d'une catastrophe personnelle.) Chez Eluard, l'enfant j o u i t d'une purete, d'un contact direct avec le monde qui est souvent accentue par son association avec le principe de l a transparence. "L'enfant s a i t que le monde commence a peine/Tout est transparence" (PI. I, 188), d i t Eluard dans Capitale de l a douleur, et dans Les dessous d'une v i e : "Tout jeune, j ' a i ouvert mes bras a l a purete (PI. I, 202). Cette s a i s i e directe et pure, "changeant le monde en lumiere," donne a l'enfant un accord et une complicite parfaite avec l e monde dans lequel i l v i t . Dans cette unite primordiale ou l a v i e est reellement "immediate," i l y a de frequentes juxtapositions d'objets, d'animaux, et jusqu'au melan-ge des regnes naturels et vivants. (Voir l a partie suivante de ce chapitre qui examine ces associations terrestres.) Tout v i t dans une entente ou les c o n t r a i r e s — " E n f a n t miroir o e i l eau et feu" (Cours naturel, PI. I, 804)— 98. sont unis: "L'alouette et le hibou dans le m§me jardin/.../Les agneaux et les loups dans les memes beaux draps" (Le l i v r e ouvert I, PI. I, 1026). De plus, l'harraonie de ce monde premier est s i parfaite qu'elle elimine toute necessite de mediations ou de miroirs. G. Poulin explique, par exemple, que le mot "miroir" n'apparait presque pas dans les poemes de jeunesse et 20 n'entre dans l a poesie eluardienne qu'a p a r t i r d'une rupture. Mais s i cette v i s i o n simple et belle ne saurait durer i n d e f i n i -ment, i l ne s'agira pas, comme avec tant d'autres poetes, d'une chute i r r e -parable. II n'y aura done nul besoin de catharsis d'inspiration religieuse ou d'ordre chretien: La poesie d'Eluard est une poesie du bonheur, de l a j o i e de v i v r e , d'aimer et de v o i r . I I ser a i t mgme inexact de dire qu'elle est redemption, r e c o n c i l i a t i o n de l'homme et du monde, tant cette j o i e semble innocente et naturel-l e : e l l e est anterieure a l a chute, e l l e 1'ignore. 1 Les paradoxales qualites du reve et de l ' o u b l i spontane permettront a l'hom-me de retenir ce merveilleux pouvoir de renaissances perpetuelles: "Viens l a docile viens oublier/Pour que tout recommence" (La rose publique, PI. I, 447). Vivant dans " l ' o u b l i de nos metamorphoses," nous ne cessons pas, pour a i n s i d i r e , d'etre dans le bien; 1'innocence de l'homme est comme rendue inalterable par cette p o s s i b i l i t e de renouvellement perpetuel. Etre un enfant etre une plume a sa naissance Etre l a source invariable et transparente Toujours §tre au cour blanc une goutte de sang Une goutte de feu toujours renouvelee. (Poesie ininterrompue I, PI. I I , 27) Tous les moments seront a i n s i sur le meme plan, et l'etre eluardien, deja doue d'ubiquite,ne connaitra pas le moindre regret du moment'.precedent. "Je n'ai 99. pas de regrets, d i t l'homme. Plus leger et limpide est l'enfant que j ' e t a i s / L'enfant que je serai " (Poesie ininterrompue I, PI. I I , 23). A cette innocence perpetuelle correspond une l i b e r t e perpetuelle, d'ou toute 1'importance des themes de 1'enfance et de l a jeunesse dans l a poesie d'Eluard qui maintient que "La l i b e r t e est une naissance perpetuelle de 1'esprit" (Poemes retrouves, PI. I I , 805). Le theme de l a renaissance, qui revient justement avec de plus en plus d'insistance a p a r t i r de Chanson  complete et Poesie ininterrompue I, joue evidement un role capital dans cette poesie de l'espoir humain. Tout comme le couple e t a i t en quelque sorte con-sacre en tant que propagateur de l'espece, 1'enfant-reflet, muni d'"enfances persistantes", est aussi garant de l a race et symbole de sa continuite. "Jeunesse ne vient pas au monde e l l e est constamment de ce monde" (Le phenix, PI. I I , 437), d i t le poete. Cette qualite de 1'enfance, que represente aussi l a femme, donne au poete le sens du renouvellement et done de 1'avenir ("Belle a. desirs re-nouveles tout est nouveau tout est futur") (Facile, PI. I, 461), et l a per-sonnalite de 1'homme nouveau, futur, est souvent inspiree chez Eluard par cette conception de l'enfant. Partant de cette "palme de 1'avenir" renfer-mant deja les caracteristiques de 1'homme moral, Eluard d i t dans "La Petite Enfance de Dominique": E l l e n'etait pas nee Nul ne l a connaissait Ses yeux etaient fermes Mais e l l e e t a i t deja. debout contre l a mort contre l a nuit. (Le phenix, PI. I I , 432-33) C'est alors par les vertus de renouvellement et de renaissance que les themes de l'enfant et de l a femme seront indissociablement l i e s et 100. que, toujours dans ce meme contexte, l e theme de l a f e r t i l i t e r e v i t i r a toute son importance. Evidemment, les themes de l'enfant et de l a femme rejoignent le principe de l a m u l t i p l i c a t i o n de l ' i t r e humain, signale c i -dessus, et feront s e n t i r les liens de l a continuite humaine: Peres freres et amants Une serie de meres Une serie de f i l l e s Toute l a dentelle humaine. (Cours naturel, PI. I, 811) Cette idee de l a naissance sera parfois l i e e a c e l l e d'une f e r t i -l i t e terrestre. "Je grave sur un roc 1'etoile de tes forces/Sillons pro-fonds oil l a bonte de ton corps germera" (PI. I, 465), d i t Eluard dans ce poeme de Faci l e, ou les aspects terrestres et veg6taux servent a concre-t i s e r l a qualite de l a f e r t i l i t e chez l a femme. Nous verrons aussi que le poete juxtapose souvent les images de l a femme avec des images vegetal.es comme des r e a l i t e s f e r t i l e s et interchangeables. Ou encore, cette idee de f e r t i l i t e humaine qu'exprime le plus souvent l a femme, sera traduite par une certaine fraicheur ou legerete. Dans 1'expression "les herbes de ton r i r e " par exemple, l a fraicheur se trouve valorisee par cette "ondulation" 22 immobile qu'on peut trouver dans un r i r e , de meme que l'aspect f e r t i l e ou multiplicateur du r i r e se trouvera souvent exprime par un peuplement des espaces, t e l dans le poeme "Entente" ou l a place d'echos vides se peuple, par 1'intermediaire de l a femme, pour devenir veritable debordement de r i r e s dans l a rue: Au centre de l a v i l l e l a t§te prise dans l e vide d'une place Tu donnes a l a solitude un premier gage Mais c'est pour mieux l a renier 101. Tu enveloppes l'homme Toujours en t r a i n de r i r e Ou bien r i r e ensemble dans les rues Et je r i s avec t o i et je te crois toute seule Tout le temps d'une rue qui n'en f i n i t pas. (Facile, PI. I, 461-62) Phenomene tangible et acoustique, et relevant des royaumes physio-logiques aussi bien que psychologiques, le r i r e contagieux, communiquant "au nom des r i r e s de l a rue" une j o i e et une fraicheur admirables, reste parmi les images eluardiennes les plus f e r t i l e s et infusees de v i t a l i t e humaine. Certes, l'idee de l a fecondite valorise chacun des divers themes avec les-quels e l l e entrera en contact, et i l y a aussi toute une gamme d'images ve-getales ou f e r t i l e s soulignant les associations avec le monde terrestre et cosmique. Mais i c i nous interessent avant tout celles qui traduisent le concept d'une m u l t i p l i c a t i o n f e r t i l e , ou d'une f e r t i l i t e m u l t i p l i c a t r i c e . (Voir encore "La Petite Enfance de Dominique}' Le phenix., PI. I I , 437, ou l'idee de l a f r u c t i f i c a t i o n — " T o u j o u r s le me"me enfant immortel eternel/.../ F r u c t i f i a n t a u ras du s o l " — a c c e n t u e r a le rSle de 1'enfant, cette entite unique qui est pourtant exemplaire de l'humanite entiere.) Dans "La Tete Contre les Murs" l a valeur humanitaire de l a f e r t i l i t e et de l a procreation se c r i s t a l l i s e deja en des termes les plus e x p l i c i t e s : Prenez-y garde nous avons Plus de force que le ventre De vos soeurs et de vos femmes Et nous nous reproduirons Sans el l e s mais a coups de hache Dans vos prisons. (Les yeux f e r t i l e s , PI. I, 497) Dans toute cette p a r t i e de notre etude nous avons tente de degager les qualites les plus importantes de l a nouvelle personnalite imiverselle ou 102. humaine dans l a poesie de Paul Eluard. Evidemment le nombre de ces qu a l i -ties est presque i n f i n i , d'autant plus que chez Eluard les images jouent sur plusieurs niveaux a l a f o i s , e l l e s s'aimantent. Mais le champ rest r e i n t que nous avons choisi devrait neanmoins s u f f i r e pour nous permettre de de-gag er de ces qualites leur role essentiel dans cette poesie d'ouverture humaine. Dans les aspects de l'enfance, de l a f e r t i l i t e et de l a fraicheur, par exemple, est comprise l'idee d'echanges perpetuels et d'une force dyna-misante. Nous nous proposons maintenant d'examiner brieVement comment ces caracteristiques "universelies" permettent cet echange continuel entre les §tres humains. Dans l a poesie eluardienne, le sujet tend a se fondre, ou se confondre, avec l'objet. Le phenomene se r e a l i s e sur deux plans d i f f e -rents: c'est-a-dire que le sujet, personne observant le monde, se confond avec l ' i d e n t i t e des autres personnes q u ' i l contemple, ou bien se voit comme l'objet de sa propre contemplation, est vraiment objet dans l e monde. Parlant de l a premiere sorte de confession dans Donner a v o i r , Eluard explique qu'"Un homme pour §tre super1ativement bon ... doit se mettre lui-meme a l a place d'un autre et de beaucoup-d'autres; les peines et les p l a i s i r s de son espece doivent devenir les siens" (PI. I, 965). Le poete doit done devenir autrui (Eluard reinterprete dans son sens a l u i le "Je est un autre" de Rimbaud), et i l y a une sorte de di s p a r i t i o n des dis -tinctions entre l a subjectivite et 1'objectivite. "... L'une.../Te f a i t secretement v o i r le monde sans t o i " (PI. I, 866), d i t Eluard a l a femme unique dans Chanson complete, et dans les textes ou vraiment " i l n'y a que communication entre ce qui v o i t et ce qui est vu" (Donner a v o i r , PI. I, 943), l a parfaite adequation ou l a fusion sujet-objet s'exprime le plus 103. clairement en termes vi s u e l s : Entre tes yeux et les images que j'y vois II y a tout ce que j'en pense Moi-m§me inderacinable Toi tout entiere Tout ce que tu regardes Tout. (L,a rose publique, PI. I, 440) Dans Le temps deborde nous voyons egalement le moi en t r a i n de contempler un etre avec lequel i n coSncide. "Je suis devant ce paysage feminin/Comme une branche dans le feu" (PI. I I , 107), affirme le moi qui aspire a se con-sumer ou se p u r i f i e r pour renaitre phenix. Ce deplacement du centre de l a v i s i o n , cette p o s s i b i l i t e de vo i r le monde sans s o i , est evidemment un aspect tres important de l a conscience de l a vie commune: l a fusion du moi, du t o i , du nous, f a i t disparaitre les divisions entre l e sujet percevant et l'objet pergu, et sera en f a i t sujet de ressemblances infinies"Dans l a dentelle/Des formes des couleurs des ges-tes des paroles" (A l ' i n t e r i e u r de l a vue, PI. I I , 156). A i n s i , explique J.-P. Richard, Eluard complique, sans l ' a l t e r e r fondamentalement, le theme o r i g i n a l de l a mutualite; car non seulement cette nouvelle attitude exige que le moi alterne avec le t o i comme dans l a l i a i s o n amoureuse, mais aussi q u ' i l devienne objet parmi tant d'objets dans le monde r e f l e t e : "Mes yeux, objets patients, etaient a jamais ouverts sur l'etendue des mers ou je me noyais" (Donner a v o i r , PI. I, 927). Dans Donner a. v o i r Eluard semble se pencher systematiquement sur cette idee du sujet devenu l'objet de son propre regard, de l ' o e i l qui s'unit en quelque sorte au monde regarde: 104. Or, et c'est l a l'une des caracteristiques les plus pre-cieuses de l'univers imaginaire d'Eluard, au contact de notre double c l a r t e , reagissant a peu pres exactement comme le faisaient deja les personnes. Du moi au t o i , et du moi et du t o i a l'objet que heurte notre echange, et de cet objet a tous les autres objets qui l'environ-nent, l a r e l a t i o n ne d i f f e r e que peu: dans ces t r o i s types de rapports le schema essentiel reste c e l u i d'un Sveil reciproque, ou plutSt d'un transfert de sens, d'un courant d'etre indefiniment r e c u e i l l i et retransmis de terme en terme.23 L'equivalence, cette confusion du sujet avec l a r S a l i t S exterieure est s i parfaite certaines f o i s que l'on peut constater une certaine confusion abo-lis s a n t toute d i s t i n c t i o n entre l'Stre et le monde autour de l u i : Toute l a vie de 1'esprit se ramene a un simple regard, et a un regard, s i l'on peut d i r e , d'une eau s i c r i s -t a l l i n e , pose sur un monde beneficiant d'une s i com-plete absence d'ombre, qu'entre c e l u i qui v o i t et ce q u ' i l v o i t aucune opacite n'est possible, aucun corps Stranger ne risque de v o i l e r ou de rompre le merveil- leux contact par lequel l ' o e i l s'unit a 1'objet regar-d s ? 2 * Nous avons vu comment Eluard se sert des images de l'espace et de l a personnalite humaine pour effectuer ou renforcer une progression qui l'ameneja p a r t i r du principe de l a ressemblance, jusqu'a 1'idSe du va-et-vient ou du passage continuel de l'une a tous. II conviendrait maintenant alors de regarder Sgalement comment le poete passera, a travers les images du monde terrestre et cosmique, du poeme de l a femme au poeme pour tous, c'est-a-dire comment les images concretes du monde nourriront chez Eluard le theme de l'espoir humain. 105. ASSOCIATIONS AVEC LE MONDE TERRESTRE ET COSMIQUE . Cette fusion que nous avons observee chez Eluard du subjectif et de l ' o b j e c t i f nous amene alors a examiner ensuite les associations du corps humain avec le monde cosmique, ou les elargissements de l' i n d i v i d u au monde a travers les confusions des domaines humains et naturels. II y a done tres souvent chez Eluard une identite de forme et de substance entre l a femme et les elements. "Tu te leves, l'eau sedeplie/Tu te couches l'eau s'epanouit" (PI. I, 459), constate Eluard dans Facile ou i l decrira une mer "qui a l a forme et l a couleur de ton corps" (PI. I, 462). Nous avons deja d i t que l a femme est comme l a condition du monde et de 1'existence du poete, mais aussi est-ce a travers e l l e , ou par son intermediaire, que le poete puise toute connaissance de l'univers. "Aimer, avoir conscience d'aimer, d i t M. Poulet, c'est prendre en mime temps cons-cience d'un monde dont 1'image surgit dans 1'esprit associee a. 1'image de 1'aimee, ... c'est recevoir en chaque regard de c e l l e - c i 1'ensemble des 25 r e a l i t e s cosmiques...J' Dans certains poemes cette association de l a fem-me avec le monde est s i complete que l a femme semble non seulement r e f l e -ter le monde exterieur mais en incarner aussi les proprietes: Tu es 1'element et le l i e u Ou j e me defais de mes ombres Sans intentions tu es le monde. (Cours naturel, PI. I, 809) S i dans les premiers poemes d'Eluard l'amour semble s'associer au monde (voir "Un Seul e"tre", Premiers poemes, PI. I, 5), dans les poemes ul t e r i e u r s l'univers est effectivement "feminise" et l a lumiere, le vent, et les 106. oiseaux, seront alors associes a l a femme: Pour qu'elle s o i t comme une plaine Pour qu'elle s o i t comme une pluie Pour qu'elle s o i t neige benie Sous l ' a i l e tiede d'un oiseau Lorsque l e sang coule plus v i t e Dans les veines du vent nouveau Pour que ses paupieres ouvertes Approfondissent l a lumiere. (Poesie ininterrompue I, PI. I I , 28) C'est justement l a m u l t i p l i c i t y de qualites de l a femme qui pre*te a cette association de l a femme avec le monde et les choses, qui permet alors a l a femme de resumer le monde v i s i b l e et les liens cosmiques (tout comme e l l e avait pu resumer par ses nombreuses ressemblances l'humanite entiere). "Comme une femme s o l i t a i r e / A force d'etre l'une ou l'autre/Et tous les elements" (Poesie ininterrompue I, PI. I I , 21), l a femme aura "Le front les joues les seins baignes de verdure et de lune" (Chanson complete, PI. I, 869). Dans le tres beau poeme de Le phenix nomme "Je T'Aime", les diverses associations' de l a femme avec le monde terrestre et cosmique sont presentees comme l a veritable j u s t i f i c a t i o n ou preuve de l'amour du poete pour l a femme aimee. "Je t'aime," d i t - i l , Pour l'odeur du grand large et l'odeur du pain chaud Pour l a neige qui fond pour les premieres fleurs Pour les animaux que 1'homme n'effraie pas. (PI. I I , 439) L'ouverture etant incarnation charnelle, d i t D. 3audouin, l'amour ne cessera pas pour a i n s i dire d'accroitre son rayonnement unificateur dans 2 6 les domaines naturels et humains; et c'est a i n s i que l a femme est, aussi bien qu|en termes de relations a l t r u i s t e s , decrite souvent en images vege-tal e s . Dans le poeme de Capitale de-la douleur, ou parait le vers "Une 107. fenetre de fe u i l l a g e s'ouvre soudain dans son visage" (PI. I, 177), l a "fenetre" s'ouvre justement dans le visage de l'aimee qui est aussi l e milieu intermediaire grace auquel le monde se revele en fleurs et f r u i t s . L'image du j a r d i n , orientee vers l a nature, est centree sur l a femme: l a femme rej o i n t l a nature par sa beaute, qui est a son tour continuee par l a nature et le monde. Le poete juxtapose assez frequemment les images de l'arbre et de l a femme, des mains et du visage avec l e f e u i l l a g e , du reseau du sang avec les branches, comme autant de r e a l i t e s f e r t i l e s et interchangeables. Sou-vent on ne sa i t plus, en ef f e t , ou l a femme f i n i t et ou l a nature commence: " E l l e a l a forme d'un rocher/Elle a l a forme de l a mer/.../Tous les rivages l a modelent (Corps memorable, PI. I I , 131). La beaute feminine peut aussi bien §tre associee au rythme des saisons qu'aux plantes et arbres qui mar-quent leur passage. "Ta beaute continue....;" d i t Eluard dans "Tous les Droits" ou l a femme: Simule L'ombre fleuriedes fleurs suspendues au printemps Le jour l e plus court de l'annee et l a nuit esquimau L'agonie des visionnaires de l'automne.(La v i e imme-diate, PI. I, 367) • De nombreux poemes chantent l a nature moins comme decor que comme r e f l e t ou parure de l a femme: "Une ou plusieurs/Le visage gante de l i e r r e / . . . / Parees de calme et de fraicheur/Parees de s e l d'eau de s o l e i l . . . " (La v i e  immediate, PI. I, 398). Ayant releve quelques-unes de ces images "par contiguite" ou Eluard chante l a nature en celebrant l a femme, nous pouvons maintenant nous poser l a question de l a fonction ou de l a place de ces images "cosmocen-108. t r i s t e s " dans l a poesie eluardienne. Or, i l devient de plus en plus e v i -dent que l a femme devient signe d'une f e r t i l i t e plus elargie, d'une ouver-ture qui s'effectue sur le plan vegetal, et que les multiples correspondan-ces entre l'etre humain et l a nature comportent une tentative d'objectivite ou du moins d'universalite. La femme de La vie immediate se fond par exem-ple avec le feu i l l a g e et les f r u i t s , l e jar d i n printanier et l a c l a i r i e r e , phenomene -reproduit dans La rose publique qui, d i t D. Baudouin, incarne aussi cet essai "d'objectiver" l a v i s i o n de l a femme en l ' e g a l i -27 sant avec l e charnel et le cosmique, l'eau et le s o l e i l , l a v i l l e , etc: ... L'amour n'est plus un facteur de l i m i t a t i o n , d'ap-pauvrissement de l a personnalite. Eluard en f a i t l a redecouverte emerveillee. II retrouve une nouvelle nature. II chante le p l a i s i r de l'amour, p l a i s i r char-ne l , mais aussi depassement de l'acte physique vers un p l a i s i r plus grand, c e l u i d'etre en harmonie avec l ' u -nivers.28 Nous voyons alors qu'un nouveau "cours naturel" qui passe par l a nature et le monde fera sentir au poete les biens humains aussi bien que cosmiques. Dans le poeme de Le Livre ouvert I i n t i t u l e significativement "Nous N'importe Ou," Eluard met en r e l i e f les lia i s o n s entre les ©tres hu-mains en faisant appel.a l'image d'un oiseau nourrissant ses pet i t s "parmi tant d'oiseaux a venir"; et dans "Sans Age" ce nouveau "cours naturel" qui passe par l a nature f a i t sentir au poete l a presence des autres: "La terre reprendra l a forme de nos corps vivants/.../Et j e ne suis pas seul/.../C'est 1'oiseau c'est enfant c'est le roc c'est l a plaine/Qui se melent a. nous" (Cours naturel, PI. I, 799-800). Dans les derniers poemes, ce contact cos-mique que f a c i l i t e l a femme aimee, amenera avec l u i une nouvelle prise de conscience d'un destin commun: Identique a. soi-meme dans son intar i s s a b l e creation de s o i , l a femme est aussi comme le signe, ou, mieux: l a condition de l ' i d e n t i t e de toutes choses. II faudrait c i t e r presque entierement certains poemes... pour don-ner l a juste idee de "l 1entente" qui s'etablit entre l'erotisme feminin et les energies fecondantes de l a ter r e ; entre les gestes de l a femme et les mouvements de 1'humaine destinee.29 110. CONCLUSION L'intention de cette thSse, nous 1'avons affirmee dans notre i n t r o -duction, e t a i t de tenter d'eclairer l a nature du developpement et du dynamisme du theme de l'espoir humain chez le poete Paul Eluard. Les critiques de cette oeuvre trSs riche, qui comprend plus de cent collections de textes et de poemes, semblent neanmoins i n s i s t e r sur le merite de l a poesie eluardienne d'une premiere periode, a* 1'exclusion de l a derniere pa r t i e de l'oeuvre, ou vice-versa. Car s ' i l s reconnaissent tous que l'amour reste l a source et le dynamisme de l'oeuvre eluardienne, i l s ne s'entendent point sur l a nature de cet amour. Les critiques bourgeois applaudissent l a partie de l'oeuvre qui s'inspire de l'amour pour l a femme unique, alors que les critiques communis-tes, pour leur part, louent l a poesie "engagee" ou l'amour clos s'est transforms en amour universel et humanitaire. Or, nous avons essaye justement de montrer uneoevolution progres-sive, consequence assez naturelle de 1'attitude du poete s u r r e a l i s t e , c e l l e par laquelle Eluard a engage de plus en plus sa poesie et sa vie dans 1'existence commune. Notre but n'etait guehre de renverser ou de denoncer l a c r i t i q u e eluardienne precedente; en nous basant sur certains aspects de l'oeu-vre d'Eluard, nous avons tSche de montrer le dynamisme de cette evolution progressive qui mena le po§te d'un amour e l e c t i f et exclus i f a c e l u i de l'humanite enti£re. A cette f i n , nous avons emprunte quatre voies d'approche: evolution biographique, etude de 1'evolution de l a conception theorique de l a poesie chez Eluard, c r i t i q u e de certains themes principaux, et etude sty-l i s t i q u e d'images caracteristiques qui incarnent ou traduisent 1'orientation humaine. 111. Un premier chapitre a done examine les principales influences h i s -toriques et l i t t e r a i r e s qui ont amene Eluard.de l ' a c t i y i t e s u r r e a l i s t e , en passant par l a guerre et des epreuves personnelles, & l a poesie engagee de l a maturite. Nous avons a i n s i tente de montrer que s i les circonstances orit en-traine Eluard vers l a f i n de sa vie §. placer 1'accent sur le c8te humain.et moral, s i son evolution part de l a premiere "Critique de l a Poesie" pour ar-r i v e r enfin aux Poemes politiques, c'est'que cette orientation engagee e t a i t le resultat de forces existant chez le pokte depuis ses debuts. Nous avons a i n s i soutenu q u ' i l n'y a pas eu de veritable rupture dans l'oeuvre eluardien-ne, mais une-serie de renforcements successifs de cet espoir qui f a i t de l a poesie personnelle et hermetique une poesie de l a s o l i d a r i t e . En somme notre premier chapitre a consiste en une etude biographique, dont l'objet a et§ de montrer les principales influences de l'evolution humanitaire d'Eluard. Le deuxieme chapitre a retrace l e developpement ideologique de ce th£me de l'espoir humain. Sous ce t i t r e general, nous avons presente succes-sivement deux aspects principaux de 1'inspiration humaine. En suiyant d'abord l a progression generale de l'oeuvre poetique, nous avons'observe comment Paul. Eluard a evolue d'une poesie narcissique et personnelle , :- a une poesie humani^-t a i r e . Ensuite, nous avons examine les affirmations de l'espoir humain.dans les divers textes theoriques ou esthetiques de l'oeuvre, en y relevant toute conception dynamique de l a poesie, de l a poesie pour tous particuli&rement, ou plus exactement du rapport entre l a poesie intimiste et cette poesie pour tous. En conclusion, nous avons rappele quelques reactions.ou formules de l a cri t i q u e l i t t e r a i r e face & cette evolution ou "glissement" fondamental de l a conception poetique eluardienne. 112. Le troisieme chapitre a essaye une presentation des poemes s i g n i f i -c a t i f s et des recueils caracteristiques i l l u s t r a n t l a progression du th&me de l'espoir humain a travers l'oeuvre de Paul Eluard. Nous avons a i n s i tente de juger de 1'importance r e l a t i v e des themes principaux dans 1'economie de cha-que r e c u e i l , en distinguant t r o i s periodes principales de ce developpement. L'etude de l a premiere periode, avant l a guerre de 40, t r a i t e de l a naissance du th&me de l'espoir humain et de son afjfermissement par l a d i f f u s i o n ou l'expansion de l'amour chez Eluard. La deuxieme periode, qui est c e l l e de l a guerre et de 1'immSdiat aprSs-guerre, comporte un veritable epanouissement ou affermissement de l'amour chez le po&te. Nous avons egalement consacre quel-ques pages a 1' in s p i r a t i o n amoureuse et occulte qui r e s t a i t pourtant essentiel^-. l e et vivace, m§me s i e l l e n'etait plus 1'element dominant ou p r i n c i p a l de l'oeuvre. Car Eluard avait toujours menS parallBlement des recherches dans le domaine de l a s e n s i b i l i t S personnelle et une lu t t e contre les formes de 1'oppression, phenomene que nous avons trouve suggestif de l a fagon dont l ' a -mour (pour l a femme, puis pour l'humanite) et une poesie engagee se sont l i e s de plus en plus chez Paul Eluard comme les veritables raisons d'etre de son espoir. A i n s i , nous avons demontrS que l a lente et longe auto-critique de cette poesie du sommeil et du re"ve amena Eluard, a* l a f i n de l a Deuxieme guerre mondiale, a 1'epanouissement du theme. Cette periode, nous 1'avons vu, a comporte un renforcement de ces dSveloppements successifs du theme de l'espoir humain et de cette ouverture progressive que nous avons constates a travers l'oeuvre eluardienne. Le quatrieme chapitre a presente une analyse plus d e t a i l l e e de l'e-volution de certains themes et concepts dynamiques de l'oeuvre. Nous- avons regarde alors les themes du t o i fSminin et de l'amour qui'ont en quelque 113. sorte change de caractere au long de 1'oeuvre. (EgoSste, narcissique, l ' a - • mour du couple est devehu par l a suite l e moyen pour le poSte de rejoindre les autres, et l a condition d'un amour f r a t e r n e l ) . Nous avons egalement exa-mine les concepts de l a personnalite et de l'espace humains, a i n s i que les elargissements de l ' i n d i v i d u au monde a travers les images terrestres et cos-miques. Dans tout ce quatri&me chapitre nous avons tSche de souligner toute adaptation ou transfert d'images traduisant.la progression dynamique de ces themes et concepts principaux, les veritables noyaux de l a poetique eluardien-ne. A i n s i que notre 1 introduction en avait prevenu, cette th^se ne pre-tendait pas mener une analyse exhaustive du developpement et du dynamisme du theme de l'espoir humain dans l'oeuvre de Paul Eluard. Nous nous sommes limites a" mettre en lumi§re l a fl o r a i s o n du theme £ travers certains aspects de. l a vie et de l'oeuvre du poete, et les quatre;chapitres que.nous.y avons consacres n'offrent qu'une interpretation possible du fonctionnement de ce principe c a p i t a l dans l'oeuvre eluardienne. Notre these s'est concentree autour d'une analyse d'un nombre re s t r e i n t de recueils et de poemes, de t r a i t s et d'images caracteristiques de l a production l i t t e r a i r e d'Eluard. Les possi-b i l i t e s d'etudes ulterieures dans ce domaine sont alors nombreuses; i l s e rait interessant d'examiner dans cette perspective non seulement d'autres themes t e l s que l a lumiere ou l a conception temporelle, mais aussi le developpement d'un vocabulaire proprement moral chez Eluard, ou de l a conception du r81e du poete. Ce sont autant d'aspects dont 1'interSt pour une etude thematique ou meme s t y l i s t i q u e est evident, mais que nous avons dQ l a i s s e r de cQte dans 1'interest de l a concision et de 1'unite de notre propre etude. 114. Cependant, nous esperons avoir e c l a i r e , selon notre intention, cer-tains aspects de l a nature du developpement et du dynamisme du theme de l'espoir humain dans l'oeuvre de Paul Eluard. En soulignant certaines mani-festations ou expressions de ce dynamisme interne, nous avons tente d'indiquer quels renouvellements, elargissements, et m u l t i p l i c a t i o n s , quels "affleure-ments" ou adaptations d'images ou de themes mettent en evidence l a progression de ce theme c a p i t a l . A i n s i , nous avons observe 1'articulation des th&mes humains sur les themes amoureux, a i n s i que les modalites de passage de l ' u n i ^ c i t e 3. l a m u l t i p l i c i t y , et de l a poesie personnelle U l a poesie altrui'ste: c'est-&-dire toute indication de mouvements ou de dynamisme a f i n de v o i r comment se precise chez Paul Eluard l a notion du devenir v i t a l , humain, et poetique a l a f o i s . Au l i e u de l a degradation que nombre de critiques ont constatee dans ce passage "de l'horizon d'un homme a 1'horizon de tous", nous avons vu dans le th£me de l'espoir humain un v e r i t a b l e element de renouvelle^ ment, un facteur d'epanouissement. Instaurant dans les aspects fondamentaux. de l'oeuvre un nouveau dynamisme, les prises de position, les mouvements et les images qui les incarnent ou qui les traduisent ont contribue & nourrir cette mysterieuse "evidence poetique" qui est l a fascination de l'oeuvre de Paul Eluard. 115. NOTES (INTRODUCTION) 1. Atle Kittang, D'Amour de poesie: L'Univers des metamorpho-ses dans.1'oeuvre surr e a l i s t e de Paul Eluard (Paris: Lettres Modernes, 1969), pp. 9-10 2. Dominique Baudouin, 'La vie immediate', 'La rose publique' de Paul Eluard (Paris: L i b r a i r i e Hachette, 1973), p. 17 3. Gaston Bachelard, "Germe et raison dans l a poesie de Paul Eluard", Europe, 525 ( j u i l l e t - a o G t , 1953), 60. \ 116. NOTES CCHAPITRE I) 1. Paul Eluard, Lettres de jeunesse (Paris: Seghers, 1962), p. 181. Toute reference aux poemes ou aux passages en prose d'Eluard sera-dorenavant indiquee, entre parentheses, directement apr§s l a c i t a -t i o n . Le numero de page donne est c e l u i de 1'edition de l a "Pleiade" -des Oeuvres completes de Paul Eluard, t e l l e que notee dans l a Bibliogra-phic. Le t i t r e du r e c u e i l p a r t i c u l i e r sera suivL.. de "PI. I " bu de " P i . I I " selon que l a c i t a t i o n se trouve dans le premier ou le deuxi§me tome. Toute autre reference aux e c r i t s d'Eluard sera indiquee par une note i n d i v i d u e l l e . 2. Andre Breton, Qu'cst-ce que le surrealisme? (Henriquez, 1934), c i t e par Maurice Nadeau, His t o i r e du surrealisme (Paris: S e u i l , 1964), p. 10. 3. Raymond Jean, Paul Eluard: par lui-mgme (Paris: S e u i l , 1968), pp. 22-23. 4.~ Andre Breton, Manifested du surrealisme (Paris: Gallimard, 1965), p. 80, 5. AntoninArtaud, La Revolution Surrealiste, I I I , c i t e par Maurice Nadeau, Histoire du surrealisme, p. 70. 6. D'apres une note — c i t a n t Shelley, ."Defense de l a poesie"— dans: Paul.Eluard, Oeuvres completes, 6d. Marcelle Dumas et Lucien Scheler, Biblioth^que de l a Pleiade (Paris: Gallimard, 1968), T. I, p. 985. . 7. A. Rolland de Reneville, c i t e par Dominique Baudouin, <La vie immediate' 'La rose publique' de Paul Eluard (Paris: Hachette, 1973), p. 13. 8. Breton, Manifestes, pp. 76-77. 9. Louis Aragon, c i t e par Luc Decaunes, Paul Eluard: biographie  pour une approche (Rodez: Subervie, 1964), pp. 30-31. 10. Michel Carrouges, Eluard et Claudel (Paris: S e u i l , 1945), p.38. 11. R. Jean, o p . c i t . , p. 116. 12. Paul Eluard, c i t e par Luc Decaunes, op. c i t . , p. 72 13. Andre Breton, Entretiens: 1913-52, avec Andre Paririaud (Paris: Gallimard, 1952). 14. Breton, Manifestes, p. 37 117. 15. Dominique Baudouin, op. c i t . , p. 14. 16. R. Jean, op. c i t . , p. 25 17. Andre Breton, C6m£te Surrealiste, c i t e par Robert Brechon, Le surrealisme (Paris: C o l i n , 1971), p. 129. 18. Henri Meschonnic, "Un langage-solitude. Les Formes-sens de La vie immediate d'Eluard", Pour l a poetique: une parole ecriture, I I I (Paris: Gallimard, 1973), p. 239. 19. Paul Eluard, c i t e par Richard Vernier, ' 'Poesie ininterrompue' et l a poetique de Paul Eluard (Paris: Mouton, 1971), p. 17. 20. Paul Eluard, La Revolution Surrealiste, XII, c i t e par Luc Decaunes, op. c i t . , p. 138. 21. Ferdinand Alquie, Entretiens sur le surrealisme, Serie 8 (Paris: Mouton, 1968), pp. 135-36. 22. Claude Roy, "Preface", Poesies (Paris: Club du M e i l l e r L i -vre, 1959), c i t e par Richard Vernier, op. c i t . , p. 89. 23. Gabrielle Poulin, Les miroirs d'un pobte: image et r e f l e t s de Paul Eluard, Vol. VII, Essais pour notre temps (Paris: Desclee; Montreal: Bellarmin, 1969), p. 114. 24. R. Jean, op. c i t . , p. 48 118. NOTES (CHAPITRE II) 1. Luc Decaunes, Paul Eluard: biographic pour une approche, p. 132. 2. Michel L e i r i s , "Art et poSsie.dans "la pensee de Paul.Eluard", Brisees (Paris: Mercure de France, 1966), p. 169. 3. Stephen H. Arnold, "The evolution of surrealism i n the poetry-of Paul Eluard", Dissertation Abstracts, XXXIT Quly^, 1971), 419A. 4. L. Decaunes, op. c i t . , p. 137. 5. Claude Roy, "Eluard jusqu'S. l a f i n " , Nous (Paris: Gallimard, 1972), p. 524. .6. .L. Decaunes, op. c i t . , p. 120. 7. A.-M. Petitjean,."Chanson complete par Paul Eluard", Nouvel- le Revue Fraricaise, LIII (Septembre, 1939), 484. 8. L. Decaunes; op. c i t . , pp. 16-17. 9. Jean.Marcenac, "Eluard et l'amour", Europe, 525 (Janvier, 1973), 85. 10. Gae*tan Picon, "Tradition et decouverte chez Paul Eluard",' L'Usage de l a lecture, I (Paris: Mercure de France, 1972)> 90. 119. NOTES (CHAPITRE III) 1. Jean Marcenac, "Eluard et l'amour", Europe, 525 (Janvier, 1973), 90. 2. D. Baudouin, 'La v i e immediate' 'La rose publique' de Paul  Eluard (Paris: Hachette,.1973), p. 461. 3. Andre Breton, c i t e par Paul Eluard, Oeuvres Completes, P l e i a -de I, p. 1520. 4. D. Baudouin, op. c i t . , p. 32. 5. Claude Vigee, Revolte et louariges (Paris: Corte, 1962), p. 30. 6. Paul Eluard, c i t e dans Eluard, Oeuvres completes, Pleiade I, p. 1538. 7. Luc Decaunes, Paul Eluard: biographic pour urie approche, pp. 132-33. 8. Jean Marcenac et Louis Parrots (eds.), Paul Eluard (nouv. ed.; Paris: Seghers, 1964), p. 182. 9. Paul Eluard, "Choix de l e t t r e s E1 sa f i l l e " , Europe, numero special (novembre-decembre, 1962), 120. 10. L. Parrot et J . Marcenac dans: Paul Eluard, op. c i t . , p. 12. 11. Paul Eluard, "Raisons d'ecrire", Lettres franc.aises, XXXII (decembre, 1944), c i t e dans Eluard, Oeuvres completes, PI. I, p. 1648. 12. Marcenac, "Eluard et l'amour", p. 86. 13. Raymond Jean, Paul Eluard: par lui-mSme, pp. 120-21. 14. Ibid.,p. 104. 15. Richard Vernier, 'Poesie iniriterrbmpue' et l a poetique de Paul Eluard (Paris: Mouton, 1971), p. 95.-16. R. Jean, op. c i t . , p. 170. 120. NOTES (CHAPITRE IV) 1. Raymond Jean, Paul Eluard: par lui-mgme, p. 100. 2. Richard Vernier, "Poesie ininterrompue" et l a poetique de  Paul Eluard, p. 50. 3. Paul Eluard, La revolution s u r r e a l i s t e , XII (decembre, 1929),: c i t e par Robert D. Valette, Paul Eluard: l e poete et son ombre (Paris: Seghers, 1963), p. 21. 4. Georges Poulet, "Paul Eluard et l a m u l t i p l i c a t i o n de l' S t r e " , Europe, 525 (Janvier, 1973), 39. 5. Paul Eluard, c i t e par Claude Roy, "Eluard jusqu'S l a f i n " , Nous (Paris: Gallimard, 1972), p. 532. 6. Marcel Raymond, De Baudelaire au surrealisme (Paris: Corti-, 1940), p. 307. 7. Georges Poulet, "Eluard", Le point de depart, Vol. IIT, Etudes sur le temps humain (Paris: Plon, 1964), p. 154. 8. Ibid., p. 160. 9. Atle Kittang, D'Amour de poesie: 1 'uriivers des metamorphoses dans 1 'oeuvre surr e a l i s t e de Paul Eluard (Paris: Lettres Modernes, 1969), p. 89. 10. D. Baudouin, "La vie immediate" "La rose publique" de Paul. Eluard, p. 44. 11. R. Vernier, op. c i t . , p. 98. 12. D. Baudouin, op. c i t . , p. 43. 13. Nous avons mentionne, a l a page 76 ' de ce chapitre,.que l e sentiment de soi se trouve l i e , chez Eluard, au sentiment de l a p r e s e n c e de l'aimee qui en est comme l a condition prealable. Or, l'importance de l a presence de l a femme sera encore plus evidente lorsque nous regar-derons le r61e des elements physiques du corps dans le passage de l'une a tous, page 85 et suite. Voir egalement l a note 18. 14. Pour 1'explication de l a s i g n i f i c a t i o n pour l a psychologie l i t t e r a i r e de cette v i s i o n de l a femme sortant de l'eau, du principe feminin m§me, v o i r Chapitre I de L'Eau et les rSves de Gaston Bachelard. 15. Paul Eluard, c i t e par Georges Poulet, "Paul Eluard et l a mul t i p l i c a t i o n de l ' e t r e " , p. .142. 121. 16. Jean-Pierre Richard, "Paul Eluard", Onze etudes sur l a poe-sie moderne (Paris: S e u i l , 1964), p. 110. 17. ~G. Poulet, op..cit., "Eluard", p. 140. 18. Ce don d'ubiquite ou d'universalite de l a femme chez Eluard, qui se traduit au niveau des images par les nombreuses correspondances ou equivalences physiques, releve de 1'ambiguEte de l a conception eluardienne de l'amour; c'est-a-dire du singulie r egoSsme de l'amour male eluardien qui ne se sert de l a femme aimee que pour en f a i r e un "chemin" vers d'autres "chairs". 19. Andree Fabre-Dive, "Eluard et 1'enfant", Revue des Sciences Humaines, CXLII ( a v r i l - j u i n , 1971), 238. 20. Gabrielle Poulin, Les miroirs d'un po§te: image et r e f l e t s  de Paul Eluard, p. 42. 21. Gae"tan Picon, "Tradition et decouverte chez Paul Eluard", I.'Usage de l a lecture, I, 91. 22. Raymond Jean, "Les images vivantes dans l a poesie d'Eluard", La l i t t e r a t u r e et le ree l (Paris: Albin Michel, 1965), p. 119. 23. J.-P; Richard, op. c i t . , p. 133. 24. G. Poulet, op. cit . , . " E l u a r d " , p. 131. 25. Ibid., p. 142. 26. Baudouin, op. c i t . , pp. 45-46. 27. Baudouin, p. 46. 28. Claire Griot-Campeas, "Le surrationalisme d'Eluard", Europe, 525 (janvier,.1973), 180. 29. Pierre Emmanuel, "Le je universe! dans l'oeuvre d'Eluard", Le monde est inte r i e u r (Paris: S e u i l , 1967), pp. 155-56. 122. BIBLIOGRAPHIE I. A). Oeuvres de Paul Eluard Eluard, Paul. "Choix de l e t t r e s a sa f i l l e " . Europe, numero special (novembre-decembre, 1962), pp. 120-27. . Lettres de jeunesse. Paris: Seghers, 1962. ________ Oeuvres completes. Marcelle Dumas et Lucien Scheler (eds.),. "Bibliotheque de l a Pleiade". 2 vols. Paris: Gallimard, 1968. B). Principaux recueils d'Eluard Studies Capitale de l a douleur, O.C., PI. I, p. 171. Les dessous d'une vie ou l a pyramide humaine, O.C., PI. I, p. 201. La vie immediate, O.C., PI. I, p. 361. La rose publique, O.C., PI. I, p. 415. Fa c i l e , O.C., PI. I, p. 457. Notes sur l a poesie, O.C., PI. I, p. 471. Les yeux f e r t i l e s , O.C., PI. I, p. 491. L'evidence poetique, O.C., PI. I, p. 511. Cours naturel, O.C., PI. I, p. 797. 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